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Full text of "Une ville flottante ; Les forceurs de blocus ; Aventures de 3 russes et de 3 anglais"



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THE UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 

LIBRARY 




THE WILMER COLLECTION 

OF CIVIL WAR NOVELS 

PRESEXTED BV 

RICHARD H. WILMER, JR. 



BIBLIOTHÈQUE D'ÉDUCATION 

ET DE RECRÉATION 



k 



COLLECTION HETZEL 

l8, RUE JACOB, l8 



Imprimerie de GAUTHIEIl-VlLLAï'.S, qaridea Grands-Auguslins, 5. 



— JULES VERNE 



OUVRAGES COURONNES 

PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



UNE VILLE FLOTTANTE 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



AVENTURES 

DE 

3 RUSSES ET DE 3 ANGLAIS 



Vignettes par Ferat, 
Gravures par Pannemaker et Hildibrand 



PARIS 
J. HETZEL ET C\ LIBRAIRES - ÉDITEURS 

l8, RUE JACOB, l8 

i8y2 

Tous droits réservés. 



UNE 

VILLE FLOTTANTE 



LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES 



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s^ N JULES VERNE ^ 



LES FORCEURS DE BLOCUS 




BIBLIOTHEQUE 

D'ÉDUCATION ET DE RECREATION 

J. HETZEL ET O, RUE JACOB, 18 

PARIS 



Tous droits réserves. 



Imprimerie de GAUTHIER-VILLAIl?, quai des Grands-Augustins, 55. 
(Ancienne imp. Bon»venlur<r.) 



JULES V E RN E 




On eût dit une sorte d'îlot (p. 3; 



UNE VILLE FLOTTANTE 



Le 18 mars 1867, j'arrivais à Liverpool, Le Great-Eastern devait 
partir quelques jours après pour New- York, et je venais prendre passage 
à son bord. Voyage d'amateur, rien de plus. Une traversée de l'Atlan- 
tique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je comptais 
visiter le North-Amérique, mais accessoirement. Le Great-Eastern 
d'abord. Le pays célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steam-ship est 
un chef-d'œuvre de construction navale. C'est plus qu'un vaisseau, c'est 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais, qui, 
après avoir traversé la mer, va se souder au continent américain. Je me 
figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa lutte contre les 
vents qu'elle défie, son audace devant la mer impuissante, son indiffé- 
rence à la lame, sa stabilité au milieu de cet élément qui secoue comme 
des chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon imagination 
s'était arrêtée en deçà. Toutes ces choses, je les vis pendant cette tra- 
versée, et bien d'autres encore qui ne sont plus du domaine maritime. Si 
le Great-Eastern n'est pas seulement une machine nautique, si c'est un 
microcosme et s'il emporte un monde avec lui, un observateur ne s'éton- 
nera pas d'y rencontrer, comme sur un plus grand théâtre, tous les in- 
stincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes. 

En quittant la gare, je me rendis à l'hôtel Adelphi. Le départ du 
Great-Eastern était annoncé pour le 20 mars. Désirant suivre les derniers 
préparatifs, je fis demander au capitaine Anderson, commandant du 
steam-ship, la permission de m'installer immédiatement à bord. 11 m'y 
autorisa forl obligeamment. 

Le lendemain, je descendis vers les bassins qui formant une double 
lisière de docks 8ur Les rives de la Mersey. Les ponts tournants me per- 
mirent d'atteindre le quai de New-Prince, sorte de radeau mobile qui suit 
les mouvements de la marée. C'est une place d'embarquement pour les 
nombreux boats qui font le service de Birkenhead, annexe de Liverpool, 
située sur la rive gauche de la Mersey. 

Cette Mersey, comme la Tamise, n'est qu'une insignifiante rivière, in- 
digne du nom de fleuve, bien qu'elle se jette à la mer. C'est une vaste 
dépression du sol, remplie d'eau, un véritable trou que sa profondeur 
rend propre à recevoir des navires du plus fort tonnage. Tel le Great- 
Eastern, auquel la plupart des autres ports du monde sont rigoureuse- 
ment interdits. Grâce à cette disposition naturelle, ces ruisseaux de la 
Tamise et de la Mersey ont vu se fonder presque à leur embouchure 
deux immenses villes de commerce, Londres et Liverpool; de môme, et à 
peu près pour des considérations identiques, Glasgow, sur la rivière la 
Clyde. 

A la cale de INew-Prince chauffait un tender, petit bateau à vapeur, 
affecté au service du Great-Eastern. Je m'installai sur le pont, déjà en- 
combré d'ouvriers et de manœuvres qui se rendaient à bord du steam- 
ship. Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour Yictoria, le tender 
largua ses amarres, et suivit à grande vitesse le flot montant de la Mersey. 
A peine avait-il débordé que j'aperçus sur la cale un jeune homme de 
grande taille, ayant cette physionomie aristocratique qui distingue l'officier 
anglais. Je crus reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à l'armée 
des Indes, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. Mais je devais 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



me tromper, car le capitaine Mac Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. 
Je l'aurais su. D'ailleurs Mac Elwin était un garçon gai, insouciant, un 
joyeux camarade, et celui-ci, s'il offrait à mes yeux les traits de mon 
ami, semblait triste et comme accablé d'une secrète douleur. Quoi qu'il 
en soit, je n'eus pas le temps de l'observer avec plus d'attention, car le 
tender s'éloignait rapidement, et l'impression fondée sur cette ressem- 
blance s'effaça bientôt de mon esprit. 

Le Great-Eastem était mouillé à peu près à trois milles en amont, à 
la hauteur des premières maisons de Liverpool. Du quai de New -Prince, 
on ne pouvait l'apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière que 
j'entrevis sa masse imposante. On eût dit une sorte d'îlot à demi estompé 
dans les brumes. Il se présentait par l'avant, ayant évité au flot; mais 
bientôt le tender prit du tour, et le steam-ship se montra dans toute sa 
longueur. Il me parut ce qu'il était : énorme ! Trois ou quatre « char- 
bonniers », accostés à ses flancs, lui versaient par ses sabords percés 
au-dessus de la ligne de flottaison leur chargement de houille. Près du 
Great-Eastem, ces trois-mâts ressemblaient à des barques. Leurs che- 
minées n'atteignaient même pas la première ligne des hublots évidés dans 
sa coque ; leurs barres de perroquet ne dépassaient pas ses pavois» Le 
géant aurait pu hisser ces navires sur son porte manteau, en guise de 
chaloupes à vapeur. 

Cependant le tender s'approchait; il passa sous l'étrave droite du 
Great-Eastem , dont les chaînes se tendaient violemment sous la poussée 
du flot; puis, le rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui 
serpentait sur ses flancs. Dans cette position, le pont du tender affleurait 
seulement la ligne de flottaison du steam-ship, cette ligne qu'il devait 
atteindre en pleine charge, et qui émergeait encore de deux mètres. 

Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et gravissaient ces nom- 
breux étages de marches qui se terminaient à la coupée du navire. Moi, la 
tète renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste qui regarde 
un édifice élevé, je contemplais les roues du Great-Eastem. 

Vues de côté, ces roues paraissaient maigres, émaciées, bien que la 
longueur de leurs pales fût de quatre mètres; mais de face, elles avaient 
un aspect monumental. Leur élégante armature, la disposition du solide 
moyeu, point d'appui de tout le système, les étrésillons entrecroisés, 
destinés à maintenir l'écartement de la triple jante, cette auréole de 
rayons rouges, ce mécanisme à demi perdu dans l'ombre des larges 
tambours qui coiffaient l'appareil, tout cet ensemble frappait l'esprit et 
évoquait l'idée de quelque puissance farouche et mystérieuse. 

Avec quelle énergie ces pales de bois, si vigoureusement boulonnées, 
devaient battre les eaux que le flux brisait en ce moment contre elles ! 
Quels bouillonnements des nappes liquides, quand ce puissant engin les 



(NE VILLE FLOTTANTE. 



rappait coup sur coup ! Quels tonnerres engouffrés dans celle caverne 
des tambours, lorsque le Great-Eastern marchait à toute vapeur sous la 
poussée de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de diamètre et cent 
soixante-six pieds de circonférence, pesant quatre-vingt-dix tonneaux et 
donnant onze tours à la minute. 

Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le pied sur les marches 
de fer cannelées, et, quelques instants après, je franchissais la coupée du 
steam-ship. 



Il 



Le pont n'était encore qu'un immense chantier livré à une armée de 
travailleurs. Je ne pouvais me croire à bord d'un navire. Plusieurs mil- 
liers d'hommes, ouvriers, gens de l'équipage, mécaniciens, officiers, 
manœuvres, curieux, se croisaient, se coudoyaient sans se gêner, les uns 
sur le pont, les autres dans les machines, ceux-ci courant les rouilles, 
ceux-là éparpillés à travers la mature, tous dans un pèle-mèle qui échappe 
à la description. Ici des grues volantes enlevaient d'énormes pièces de 
fonte; là, de lourds madriers étaient hissés à l'aide de treuils à vapeur; 
au-dessus de la chambre des machines se balançait un cylindre de fer, 
véritable tronc de métal; à l'avant, les vergues montaient en gémissant 
le long des mâts de hune; à l'arrière se dressait un échafaudage qui 
cachait sans doute quelque édifice en construction. On bâtissait, on ajus- 
tait, on charpentait, on gréait, on peignait au milieu d'un incomparable 
désordre. 

Mes bagages avaient été transbordés. Je demandai le capitaine An- 
-lerson. Le commandant n'était pas encore arrivé; mais un des stewards 
se chargea de mon installation et fit transporter mes colis dans une des 
cabines de l'arrière. 

« Mon ami, lui dis-je, le départ du Great-Eastern était annoncé pour 
le 20 mars, mais il est impossible que tous ces préparatifs soient terminés 
en vingt-quatre heures. Savez-vous à quelle époque nous pourrons quitter 
Liverpool? » 

A cet égard, le steward n'était pas plus avancé que moi. Il me laissa 
seul. Je résolus alors de visiter tous les trous de cette immense fourmi- 
lière, et je commençai ma promenade comme eût fait un touriste dans 
quelque ville inconnue. Une boue noire — cette boue britannique qui se 
colle aux pavés des villes anglaises — couvrait le pont du steam-ship. 
Des ruisseaux fétides serpentaient çà et là. On se serait cru dans un des 
plus mauvais passages d'Upper-Thames street, aux abords du pont de 
Londres. Je marchai en rasant ces rouffles qui s'allongeaient sur l'arrière 
du navire. Entre eux et les bastingages, de chaque côté, se dessinaient 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



deux larges rues ou plutôt deux boulevards qu'une foule compacte en- 
combrait. J'arrivai ainsi au centre même du bâtiment, entre les tambours 
réunis par un double système de passerelles. 

Là, s'ouvrait le gouffre destiné à contenir les organes de la machine à 
roues. J'aperçus alors cet admirable engin de locomotion. Une cinquan- 
taine d'ouvriers étaient répartis sur les claires-voies métalliques du bâtis 
de fonte, les uns accrochés aux longs pistons inclinés sous des angles 
divers, les autres suspendus aux bielles, ceux-ci ajustant l'excentrique, 
ceux-là boulonnant au moyen d'énormes clefs les coussinets des tourillons. 
Ce tronc de métal qui descendait lentement par l'écoutille, c'était un 
nouvel arbre de couche destiné à transmettre aux roues le mouvement des 
bielles. De cet abîme sortait un bruit continu, fait de sons aigres et dis- 
cordants. 

Après avoir jeté un rapide coup d'œil sur ces travaux d'ajustage, je 
repris ma promenade et j'arrivai sur l'avant. Là, des tapissiers achevaient 
de décorer un assez vaste rouffle désigné sous le nom de « smoking- 
room », la chambre à fumer, le véritable estaminet de cette ville flottante, 
magnifique café éclairé par quatorze fenêtres, plafonné blanc et or et 
lambrissé de panneaux en citronnier. Puis, après avoir traversé une 
sorte de petite place triangulaire que formait l'avant du pont, j'atteignis 
l'étrave qui tombait d'aplomb à la surface des eaux. 

De ce point extrême, me retournant, j'aperçus, dans une déchirure des 
brumes, l'arrière du Great-Eastern à une distance de plus de deux hecto- 
mètres. Ce colosse mérite bien qu'on emploie de tels multiples pour en 
évaluer les dimensions. 

Je revins en suivant le boulevard de tribord, passant entre les rouffles 
et les pavois, évitant le choc des poulies qui se balançaient dans les airs 
et le coup de fouet des manœuvres que la brise cinglait çà et là, me déga- 
geant ici des heurts d'une grue volante, et plus loin des scories enflammées 
qu'une forge lançait comme un bouquet d'artifices. J'apercevais à peine 
le sommet des mâts, hauts de deux cents pieds, qui se perdaient dans le 
brouillard, auquel les tenders de service et les « charbonniers » mêlaient 
leur fumée noire. Après avoir dépassé la grande écoutille de la machine 
à roues, je remarquai un « petit hôtel » qui s'élevait sur ma gauche, puis 
la longue façade latérale d'un palais surmonté d'une terrasse dont on 
fourbissait les garde-fous. Enfin j'atteignis l'arrière du steam-ship, à 
l'endroit où s'élevait l'échafaudage que j'ai déjà signalé. Là, entre le dernier 
rouffle et le vaste caillebotis au-dessus duquel se dressaient les quatre 
roues du gouvernail, des mécaniciens achevaient d'installer une machine 
à vapeur. Cette machine se composait de deux cylindres horizontaux et 
présentait un système de pignons, de leviers, de déclics qui me sembla très- 
compliqué. Je n'en compris pas d'abord la destination, mais il me parut 



NE VILLE FLOTTANTE. 



qu'ici, comme partout, les préparatifs étaient loin d'être terminés. 
Et maintenant, pourquoi ces retards, pourquoi tant d'aménagements 
nouveaux à bord du Great-Eastern, navire relativement neuf? C'est ce 
qu'il faut dire en quelques mots. 

Après une vingtaine de traversées entre l'Angleterre et l'Amérique, et 
dont l'une fut marquée par des accidents très-graves, l'exploitation du 
Great-Eastern avait été momentanément abandonnée. Cet immense ba- 
teau, disposé pour le transport des voyageurs, ne semblait plus bon à rien 
et se voyait mis au rebut par la race défiante des passagers d'outre-mer. 
Lorsque les premières tentatives pour poser le cable sur son plateau télé- 
graphique eurent échoué, — insuccès dû en partie à l'insuffisance des 
navires qui le transportaient, — les ingénieurs songèrent au Great- 
Eastern. Lui seul pouvait emmagasiner à son bord ces trois mille quatre 
cents kilomètres de fil métallique, pesant quatre mille cinq cents tonnes. 
Lui seul pouvait, grâce à sa parfaite indifférence à la mer, dérouler et 
immerger cet immense grelin. Mais pour arrimer ce câble dans les flancs 
du navire, il fallut des aménagements particuliers. On fit sauter deux 
chaudières sur six et une cheminée sur trois, appartenant à la machine de 
l'hélice. A leur place, de vastes récipients furent disposés pour y loger le 
câble qu'une nappe d'eau préservait des altérations de l'air. Le fil passait 
ainsi de ces lacs flottants à la mer sans subir le contact des couches 
atmosphériques. 

L'opération de la pose du câble s'accomplit avec succès, et, le résultat 
obtenu, le Great-Eastern fut relégué de nouveau dans son coûteux aban- 
don. Survint alors l'Exposition universelle de 1867. Une Compagnie 
française, dite Société des A/fréteurs du Great-Eastern, à responsabilité 
limitée, se fonda au capital de deux millions de francs, dans l'intention 
d'employer le vaste navire au transport des visiteurs transocéaniens. De 
là nécessité de réapproprier le steam-ship à cette destination, nécessité 
de combler les récipients et de rétablir les chaudières, nécessité d'agrandir 
des salons que devaient habiter plusieurs milliers de voyageurs et de cons- 
truire ces rouffles contenant des salles à manger supplémentaires; enfin, 
aménagement de trois mille lits dans les flancs de la gigantesque coque. 
Le Great-Eastern fut affrété au prix de vingt-cinq mille francs par 
mois. Deux contrats furent passés avec G. Forrester et C°, de Liverpool : 
le premier, au prix de cinq cent trente-huit mille sept cent cinquante 
francs, pour l'établissement des nouvelles chaudières de l'hélice; le 
second, au prix de six cent soixante-deux mille cinq cents francs, pour 
réparations générales et installations du navire. 

Avant d'entreprendre ces derniers travaux, le Board of Trade exige;i 
que le navire fût passé sur le gril, afin que sa coque pût èire rigoureuse- 
ment visitée. Cette coûteuse opération faite, une longue déchirure du 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



borde extérieur lut soigneusement réparée à grands frais. On procéda 
alors à l'installation des nouvelles chaudières. On dut changer aussi 
l'arbre moteur des roues, qui avait été faussé pendant le dernier voyage ■ 
cet arbre, coudé en son milieu pour recevoir la bielle des pompes, fut 
remplacé par un arbre muni de deux excentriques, ce qui assurait la 
solidité de cette pièce importante sur laquelle porte tout l'effort. Enfin et 
pour la première fois, le gouvernail allait être mû par la vapeur. 

C'est à cette délicate manœuvre que les mécaniciens destinaient la ma- 
chine qu'ils ajustaient à l'arrière. Le timonier, placé sur la passerelle 
du centre, entre les appareils à signaux des roues et de l'hélice, avait sous 
les yeux un cadran pourvu d'une aiguille mobile, qui lui donnait à chaque 
instant la position de sa barre. Pour la modifier, il se contentait d'im- 
primer un léger mouvement à une petite roue mesurant à peine un pied 
de diamètre et dressée verticalement à portée de sa main. Aussitôt des 
valves s'ouvraient; la vapeur des chaudières se précipitait par de longs 
tuyaux de conduite dans les deux cylindres de la petite machine; les pis- 
tons se mouvaient avec rapidité, les transmissions agissaient, et le gou- 
vernail obéissait instantanément à ses drosses irrésistiblement entraînées. 
Si ce système réussissait, un homme gouvernerait, d'un seul doigt, la 
masse colossale du Great-Eastern. 

Pendant cinq jours, les travaux continuèrent avec une activité dévo- 
rante. Ces retards nuisaient considérablement à l'entreprise des affréteurs; 
mais les entrepreneurs ne pouvaient faire plus. Le départ fut irrévocable- 
ment fixé au 26 mars. Le 25, le pont du steam-ship était encore encombré 
de tout l'outillage supplémentaire. 

Enfin, pendant cette dernière journée, les passavants, les passerelles, 
les rouffles se dégagèrent peu à peu; les échafaudages furent démontés; 
les grues disparurent; l'ajustement des machines s'acheva; les dernières 
chevilles furent frappées, et les derniers écrous vissés ; les pièces polies 
se couvrirent d'un enduit blanc qui devait les préserver de l'oxydation 
pendant le voyage ; les réservoirs d'huile se remplirent ; la dernière 
plaque reposa enfin sur sa mortaise de métal. Ce jour-là, l'ingénieur en 
chef fit l'essai des chaudières. Une énorme quantité de.vapeur se précipita 
dans la chambre des machines. Penché sur l'écoutille, enveloppé dans 
ces chaudes émanations, je ne voyais plus rien; mais j'entendais les longs 
pistons gémir à travers leurs boites à étoupes, et les gros cylindres os- 
ciller avec bruit sur leurs solides tourillons. Un vif bouillonnement se 
produisait sous les tambours, pendant que les pales frappaient lentement 
les eaux brumeuses de la Mersey. A l'arrière, l'hélice battait les flots de 
sa quadruple branche. Les deux machines, entièrement indépendantes 
l'une de l'autre, étaient prêtes à fonctionner. 

Vers cinq heures du soir, une chaloupe à vapeur vint accoster. Elle 



UNE VILLE FLOTTANTE. 




On charpentait, on gréait, on peignait (p. 4). 



était destinée au Great-Eastern. Sa locomobile fut détachée d'abord et 
hissée sur le pont au moyen des cabestans. Mais, quant à la chaloupe 
elle-même, elle n^ put être embarquée. Sa coque d'acier était d'un poids 
tel que les pistolets sur lesquels on avait frappé les palans plièrent sous la 
charge, effet qui ne se fût pas produit, sans doute, si on les eût soutenus 
au moyen de balancines. Il fallut donc abandonner cette chaloupe ; mais 
il restait encore au Great-Eastern un chapelet de seize embarcations ac- 
crochées à ses porte manteaux. 

Ce soir-là, tout fut à peu près terminé. Les boulevards nettoyés n'of- 
fraient plus trace de boue ; l'armée des balayeurs avait passé par là. Le 
chargement était entièrement achevé. Vivres, marchandises, charbon 
occupaient les cambuses, la cale et les soutes. Cependant, le steamer ne 
se trouvait pas encore dans ses lignes d'eau et ne tirait pas les neuf mètres 



UNE VILLE FLOTTANTE. 




Alors commença l'interminable ascension (p. H). 

réglementaires. C'était un inconvénient pour ses roues, dont les aubes, 
insuffisamment immergées, devaient nécessairement produire une poussée 
moindre. Néanmoins, dans ces conditions, on pouvait partir. Je me 
couchai donc avec l'espoir de prendre la mer le lendemain. Je ne me 
trompais pas. Le 26 mars, au point du jour, je vis flotter au mât de mi- 
saine le pavillon américain, au grand mât le pavillon français, et à la 
corne d'artimon le pavillon d'Angleterre. 



III 



En effet, le Great-Eastem se préparait à partir. De ses cinq cheminées 
s'échappaient déjà quelques volutes de fumée noire. Une buée chaude 

2 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



transpirait a travers les puits profonds qui donnaient accès dans les ma- 
chines. Quelques matelots fourbissaient les quatre gros canons qui de- 
vaient saluer Liverpool à notre passage. Des gabiers couraient sur les 
vergues et dégageaient les manœuvres. On raidissait les haubans sur leurs 
épais caps de mouton croches à l'intérieur des bastingages. Vers onze 
heures , les tapissiers finissaient d'enfoncer leurs derniers clous et les 
peintres d'étendre leur dernière couche de peinture. Puis tous s'embar- 
quèrent sur le tender qui les attendait. Dès qu'il y eut pression suffisante, 
La vapeur fut envoyée dans les cylindres de la machine motrice du gou- 
vernail, et les mécaniciens reconnurent que l'ingénieux appareil fonction- 
nait régulièrement. 

Le temps était assez beau. De grandes échappées de soleil se prolon- 
geaient entre les nuages qui se déplaçaient rapidement. A la mer, le vent 
devait être fort et souffler en grande brise, ce dont se préoccupait assez 
peu le Great-Eastern. 

Tous les officiers étaient a bord et répartis sur les divers points du na- 
vire, afin de préparer l'appareillage. L'état-major se composait d'un 
capitaine, d'un second, de deux seconds officiers, de cinq lieutenants, dont 
un français, II. II..., et d'un volontaire, Français également. 

Le capitaine Anderson est un marin de grande réputation dans le com- 
merce anglais. C'est à lui qu'on doit la pose du câble transatlantique. Il 
est vrai que s'il réussit là où ses devanciers échouèrent, c'est qu'il opéra 
dans des conditions bien autrement favorables, avant le Great-Eastern à 
sa disposition. Quoi qu'il en soit, ce succès lui a mérité le titre de « sir », 
qui lui a été octroyé par la reine. Je trouvai en lui un commandant fort 
aimable. C'était un homme de cinquante ans, blond fauve, de ce blond 
qui maintient sa nuance en dépit du temps et de L'âge, la taille haute, la 
figure large et souriante, la physionomie calme, l'air bien anglais, mar- 
chant d'un pas tranquille et uniforme, la voix douce, les yeux un peu cli- 
gnotants, jamais les mains dans les poches, toujours irréprochablement 
ganté, élégamment vêtu, avec ce signe particulier, le petit bout de son 
mouchoir blanc sortant de la poche de sa redingote bleue à triple ga- 
lon d'or. 

Le second du navire contrastait singulièrement avec le capitaine An- 
derson. Jl est facile à peindre ; un petit homme vif, la peau très-hàlée, 
l'œil un peu injecté, de la barbe noire jusqu'aux yeux, des jambes ar- 
quées qui défiaient toutes les surprises du roulis. Marin actif, alerte, fort 
au courant du détail, il donnait ses ordres d'une voix brève, ordres que 
répétait le maître d'équipage avec ce rugissement de lion enrhumé qui est 

particulier à la marine anglaise. Ce second se nommait W Je crois 

que c'était un officier de la flotte, détaché, par permission spéciale, à 
bord du Great-Eastern. Enfin, il avait des allures de « loup de mer », et 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



il devait être de l'école de cet amiral français — un brave à toute 
épreuve — qui, au moment du combat, criait invariablement à ses 
hommes : « Allons , enfants, ne bronchez pas, car vous savez que j'ai 
l'habitude de me faire sauter ! » 

En dehors de cet état-major, les machines étaient sous le commande- 
ment d'un chef-ingénieur, aidé de huit ou dix officiers mécaniciens. Sous 
ses ordres manœuvrait un bataillon de deux cent cinquante hommes, tant 
soutiers que chauffeurs ou graisseurs, qui ne quittaient guère les profon- 
deurs du bâtiment. 

D'ailleurs, avec dix chaudières ayant dix fourneaux chacune, soit cent 
feux à conduire, ce bataillon était occupé nuit et jour. 

Quant à l'équipage proprement dit du steam-ship, maîtres, quartiers- 
maîtres, gabiers, timoniers et mousses, il comprenait environ cent 
hommes. De plus, deux cents stewards étaient affectés au service des 
passagers. 

Tout le monde se trouvait donc à son poste. Le pilote qui devait « sortir » 
le Great-Eastern des passes de la Mersey était à bord depuis la veille. 
J'aperçus aussi un pilote français, de l'île de Molène, près d'Ouessant, qui 
devait faire avec nous la traversée de Liverpool à New-York, et, au re- 
tour, rentrer le steam-ship dans la rade de Brest. 

« Je commence à croire que nous partirons aujourd'hui? dis-je au 
lieutenant H... 

— Nous n'attendons plus que nos voyageurs, me répondit mon com- 
patriote. 

— Sont-ils nombreux ? 

— Douze ou treize cents. » 

C'était la population d'un gros bourg. 

A onze heures et demie, on signala le tender, encombré de passagers 
enfouis dans les chambres, accrochés aux passerelles, étendus sur les 
tambours, juchés sur les montagnes de colis qui surmontaient le pont. 
C'était, comme je l'appris ensuite, des Californiens, des Canadiens, des 
Yankees, des Péruviens, des Américains du Sud, des Anglais, des Alle- 
mands, et deux ou trois Français. Entre tous se distinguaient le célèbre 
Cyrus Field, de New- York ; l'honorable John Rose, du Canada ; l'hono- 
rable Mac Alpine, de New- York; Mr. et Mrs. Alfred Cohen, de San- 
Francisco; Mr. et Mrs. Whitney, de Mont-Réal ; le capitaine MacPh... 
et sa femme. Parmi les Français se trouvait le fondateur de la. Société des 
Affréteurs du Great-Eastem, M. Jules D..., représentant de cette Tele- 
graph construction and maintenance Company, qui avait apporté dans 
l'affaire une contribution de vingt mille livres. 

Le tender se rangea au pied de l'escalier de tribord. Alors commença 
l'interminable ascension des bagages et des passagers, mais sans hâte, 



1-2 UNE VILLE FLOTTANTE. 

sans cris, ainsi que font des gens qui restent tranquillement chez eux. Des 
Français, eux, auraient cru devoir monter là comme à l'assaut, et se com- 
porter en véritables zouaves. 

Dès que chaque passager avait mis le pied sur le pont du steam ship, 
son premier soin était de descendre dans les salles à manger et d'y mar- 
quer la place de son couvert. Sa carte ou son nom, crayonné sur un bout 
de papier, suffisait à lui assurer sa prise de possession. D'ailleurs, un 
lunch était servi en ce moment, et, en quelques instants, toutes les tables 
lurent garnies de convives, qui, lorsqu'ils sont Anglo-Saxons, savent 
parfaitement combattre à coups de fourchette les ennuis d'une traversée. 

J'étais resté sur le pont afin de suivre tous les détails de l'embarque- 
ment. A midi et demi, les bagages étaient transbordés. Je vis là, pêle-mêle, 
mille colis de toutes formes, de toutes grandeurs, des caisses aussi grosses 
que des wagons, qui pouvaient contenir un mobilier, de petites trousses 
de voyage d'une élégance parfaite, des sacs aux angles capricieux, et ces 
malles américaines ou anglaises, si reconnaissables au luxe de leurs cour- 
roies, à leur bouclage multiple, à léclat de leurs cuivres, à leurs épaisses 
couvertures de toiles, sur lesquelles se détachaient deux ou trois grandes 
initiales brossées à travers des découpages de fer-blanc. Bientôt tout ce 
fouillis eut disparu dans les magasins, j'allais dire dans les gares de l'en- 
trepont, et les derniers manœuvres, porteurs ou guides, redescendirent 
sur le tender, qui déborda après avoir encrassé les pavois du Great-Eastern 
des scories de sa fumée. 

Je retournais vers l'avant, quand soudain je me trouvai en présence de 
ce jeune homme que j'avais entrevu sur le quai de New-Prince. Il s'arrêta 
en m'apercevant, et me tendit une main que je serrai aussitôt avec 
affection. 

« Vous, Fabian ! m'écriai-je, vous, ici? 

— Moi-même, cher ami. 

— Je ne m'étais donc pas trompé, c'est bien vous que j'ai entrevu, il 
y a quelques jours, sur la cale de départ ? 

— C'est probable, me répondit Fabian, mais je ne vous ai pas aperçu. 

— Et vous venez en Amérique ? 

— Sans doute ! Un congé de quelques mois, peut-on le mieux passer 
qu'à courir le monde ? 

— Heureux le hasard qui vous a fait choisir le Great-Eastern pour 
cette promenade de touriste. 

— Ce n'est point un hasard, mon cher camarade. J'ai lu dans un 
journal que vous preniez passage à bord du Great-Eastern, et, comme 
nous ne nous étions pas rencontrés depuis quelques années, je suis venu 
trouver le Great-Eastern pour faire la traversée avec vous. 

— Vous arrivez de l'Inde? 



UNE VILLE FLOTTANTE. 13 

— Par Je Godavery> qui m'a débarqué avant-hier à Liverpool. 

— Et vous voyagez, Fabian?. . . lui demandai-je en observant sa figure 
pâle et triste. 

— Pour me distraire, si je le puis, » répondit, en me pressant la main 
avec émotion, le capitaine Fabian Mac Ehvin . 

IV 

Fabian m'avait quitté pour surveiller son installation dans la cabine 73 
dé la série du grand salon, dont le numéro était porté sur son billet. En 
ce moment, de grosses volutes de fumée tourbillonnaient à l'orifice des 
larges cheminées du steam-ship. On entendait frémir la coque des chau- 
dières jusque dans les profondeurs du navire. La vapeur assourdissante 
fusait par les tuyaux d'échappement et retombait en pluie fine sur le 
pont. Quelques remous bruyants annonçaient que les machines s'es- 
sayaient. L'ingénieur avait de la pression. On pouvait partir. 

Il fallut d'abord lever l'ancre. Le flot montait encore, et le Great- 
Eastern, évité sous sa poussée, lui présentait l'avant. Il était donc tout 
paré pour descendre la rivière. Le capitaine Anderson avait dû choisir ce 
moment pour appareiller, car la longueur du Great-Eastern ne lui per- 
mettait pas d'évoluer dans laMersey. N'étant point entraîné parle jusant, 
mais, au contraire, refoulant le flot rapide, il était plus maître de son 
navire et plus certain de manœuvrer habilement au milieu des bâtiments 
nombreux qui sillonnaient la rivière. Le moindre attouchement de ce co- 
losse eût été désastreux. 

Lever l'ancre dans ces conditions exigeait des efforts considérables. En 
effet, le steam-ship, poussé par le courant, tendait les chaînes sur les- 
quelles il était affourché. De plus, un vent violent du sud-ouest trouvait 
prise sur sa masse et joignait son action à celle du flux. Il fallait donc 
employer de puissants engins pour arracher les ancres pesantes de leur 
fond de vase. Un ce anchor-boat », sorte de bateau destiné à cette opéra- 
tion, était venu se bosser sur les chaînes; mais ses cabestans ne suffirent 
pas, et l'on dut se servir des appareils mécaniques que le Great-Eastern 
avait à sa disposition. 

A l'avant, une machine de la force de soixante-dix chevaux était dis- 
posée pour le hissage des ancres. Il suffisait d'envoyer la vapeur des 
chaudières dans ses cylindres pour obtenir immédiatement une force 
considérable,, qu'on pouvait directement appliquer au cabestan sur lequel 
les chaînes étaient garnies. Ce fut fait. Mais, si puissante qu'elle fût, la 
machine se trouva insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capi- 
taine Anderson fit mettre les barres, et une cinquantaine d'hommes 
de l'équipage vinrent virer au cabestan. 



li UNE VILLE FLOTTANTE. 

Le steam-ship commença de venir sur ses ancres. Mais le travail se 
faisait lentement ; les maillons cliquetaient, non sans peine, dans les 
écubiers de l'étrave, et, à mon avis, on aurait pu soulager les chaînes 
en donnant quelques tours de roues, de manière à les embraquer plus 
aisément. 

J'étais en ce moment sur la dunette de l'avant, avec un certain nombre 
de passagers. Nous observions tous les détails de l'opération et les progrès 
de l'appareillage. Près de moi, un voyageur, impatienté sans doute des 
lenteurs de la manœuvre, haussait fréquemment les épaules, et n'épargnait 
pas à l'impuissante machine ses moqueries incessantes. C'était un petit 
homme maigre nerveux, à mouvements fébriles, dont on voyait à peine les 
yeux sous le plissement de leurs paupières. In physionomiste eût reconnu, 
dès l'abord, que les choses de la vie devaient apparaître par leur côté 
plaisant à ce philosophe de l'école de Démocrite, dont les muscles zygo- 
matiques, nécessaires à l'action du rire, ne restaient jamais en repos. Au 
demeurant, — je le vis plus tard, — un aimable compagnon de voyage. 

« Monsieur, me dit-il, jusqu'ici j'avais cru que les machines étaient 
faites pour aider les hommes, et non les hommes pour aider les ma- 
chines ! » 

J'allais répondre à cette juste observation, quand des cris retentirent. 
Mon interlocuteur et moi , nous étions précipités vers l'avant. Sans 
exception, tous les hommes disposés sur les barres avaient été renversés ; 
les uns se relevaient ; d'autres gisaient sur le pont. Un pignon de la ma- 
chine ayant cassé, le cabestan avait déviré irrésistiblement sous la traction 
effroyable des chaînes. Les hommes, pris à revers, avaient été frappés 
avec une violence extrême à la tète ou à la poitrine. Dégagés de leurs 
rabans cassés, les barres, faisant mitraille autour d'elles, venaient de tuer 
quatre matelots et d'en blesser douze. Parmi ces derniers, le maître d'é- 
quipage, un Écossais de Dundee. 

On se précipita vers ces malheureux. Les blessés furent conduits au 
poste des malades, situé à l'arrière. Quant aux quatre morts, on s'occupa 
de les débarquer immédiatement. D'ailleurs, les Anglo-Saxons ont une 
telle indifférence pour la vie des gens, que cet événement ne provoqua 
qu'une médiocre impression à bord . Ces infortunés , tués ou blessés, 
n'étaient que les dents d'un rouage que l'on pouvait remplacer à peu de 
frais. On fit le signal de revenir au tender, déjà éloigné. Quelques mi- 
nutes après, il accostait le navire. 

Je me dirigeai vers la coupée. L'escalier n'avait pas encore été relevé. 
Les quatre cadavres, enveloppés de couvertures, furent descendus et 
déposés sur le pont du tender. Un des médecins du bord s'embarqua afin 
de les accompagner jusqu'à Liverpool, avec recommandation de rejoindre 
ensuite le Grcat-Eastern en toute diligence. Le tender s'éloigna aussitôt, 



UNE VILLE FLOTTANTE. 



et les matelots allèrent à l'avant laver les plaques de sang qui tachaien t 
le pont. 

Je dois dire aussi qu'un passager, légèrement endommagé par un éclat 
de barre, profita de la circonstance pour s'en retourner par le tender. Il 
avait déjà assez du Grcat-Eastern . 

Cependant, je regardais le petit boat s'éloigner à toute vapeur. Lorsque 
je me retournai, mon compagnon à figure ironique murmura derrière moi 
ces paroles : 

« Un voyage qui commence bien ! 

— Bien mal, monsieur, répondis-je. A qui ai-je l'honneur de parler? 

— Au docteur Dean Pitferge. » 



L'opération avait été reprise. Avec l'aide de l'anchorboat, les chaînes 
furent soulagées, et les ancres quittèrent enfin leur fond tenace. Une heure 
un quart sonnait aux clochers de Birkenhead. Le départ ne pouvait 
être différé, si l'on tenait à utiliser la marée pour la sortie du steam ship. 
Le capitaine et le pilote montèrent sur la passerelle. Un lieutenant se 
posta près de l'appareil à signaux de l'hélice, un autre près de l'appareil 
à signaux des aubes. Le timonier se tenait entre eux, près de la petite roue 
destinée à mouvoir le gouvernail. Par prudence, au cas où la machine à 
vapeur eût manqué, quatre autres timoniers veillaient à l'arrière, prêts à 
manœuvrer les grandes roues qui se dressaient sur le caillebotis. Le 
Great-Eastem, faisant tête au courant, était tout évité, et il n'avait plus 
que le flot à refouler pour descendre la rivière. 

L'ordre du départ fut donné. Les pales frappèrent lentement les pre- 
mières couches d'eau, l'hélice « patouilla » à l'arrière, et l'énorme vais- 
seau commença à se déplacer. 

La plupart des passagers, montés sur la dunette de l'avant, regardaient 
le double paysage hérissé de cheminées d'usines, que présentaient, à 
droite, Liverpool, à gauche, Birkenhead. La Mersey, encombrée de na- 
vires, les uns mouillés, les autres montant ou descendant, n'offrait à notre 
steam-ship que de sinueux passages. Mais, sous la main de son pilote, 
sensible aux moindres volontés de son gouvernail, il se glissait dans les 
passes étroites, évoluant comme une baleinière sous l'aviron d'un vigou- 
reux timonier. Un instant, je crus que nous allions aborder un trois-mâts 
qui dérivait le travers au courant, et dont le bout-dehors vint raser la 
coque du Great-Eastem; mais le choc fut évité ; et quand, du haut des 
rouffles, je regardai ce navire qui ne jaugeait pas moins, de sept ou 
huit cents tonneaux, il m'apparut comme un de ces petits bateaux que les 
enfants lancent sur les bassins de Green-Park, ou de la Serpentine-River. 



16 



UNE VILLE' FLOTTANTE. 




Tous les hommes disposés sur les barres 



ersés (p. U). 



Bientôt le Great-Eastern se trouva par le travers des cales d'embarque- 
ment de Liverpool. Les quatre canons qui devaient saluer la ville se 
turent, par respect pour ces morts que le tender débarquait en ce mo- 
ment. Mais des hurrahs formidables remplacèrent ces détonations qui 
sont la dernière expression de la politesse nationale. Aussitôt les mains 
de battre, les bras de s'agiter, les mouchoirs de se déployer avec cet en- 
thousiasme dont les Anglais sont si prodigues au départ de tout navire, 
ne fût-ce qu'un simple canot qui va faire une promenade en bae. Mais 
comme on répondait à ces saluts ! Quels échos ils provoquaient sur les 
quais ! Dos milliers de curieux couvraient les murs de Liverpool et de 
Birkenhead. Les boats, chargés de spectateurs, fourmillaient sur la Mer- 
sey. Les marins du Lord Clyde, navire de guerre, mouillé devant les 
bassins, s'étaient dispersés sur les hautes vergues et saluaient le géant de 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Bientôt nous eûmes 



connaissance du Queen's-Town (p. 19). 



leurs acclamations. Du haut des dunettes des vaisseaux ancrés dans la 
rivière, les musiques nous envoyaient des harmonies terribles que le bruit 
des hurrahs ne pouvait couvrir. Les pavillons montaient et descendaient 
incessamment en l'honneur du Great-Eastem. Mais bientôt les cris com- 
mencèrent à s'éteindre dans l'éloignement. Notre steam-ship rangea de 
près le Tripoli, un paquebot de la ligne Cunard, affecté au transport des 
émigrants, et qui, malgré sa jauge de deux mille tonneaux, paraissait 
n'être qu'une simple barque. Puis, sur les deux rives, les maisons se firent 
déplus en plus rares. Les fumées cessèrent de noircir le paysage. La 
campagne trancha sur les murs de briques. Encore quelques longues et 
uniformes rangées de maisons ouvrières. Enfin des villas apparurent, et 
sur la rive gauche de la Mersey, de la plate-forme du phare et de l'épaule- 
ment du bastion, quelques derniershurrahs nous saluèrent une dernière fois. 



is l N I : VILLE FLOTTANTE 



A trois heures, le Great-Eastem avait franchi les passes de la Mersey, 
et il donnait dans le canal Saint-Georges. Le vent du sud-ouest soufflait 
en grande brise. Nos pavillons, rigidement tendus, ne faisaient pas un 
pli. La mer se gonflait déjà de quelques houles, mais le steam-ship ne les 
ressentait pas. 

Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit stopper. Le tender forçait 
de vapeur pour nous rejoindre. Il nous ramenait le second médecin du 
bord. Lorsque le boat eut accosté, on lança une échelle de corde par 
laquelle ce personnage embarqua, non sans peine. Plus agile que lui, 
notre pilote s'affala par le même chemin jusqu'à son canot, qui l'atten- 
dait, et dent chaque rameur était muni d'une ceinture natatoire en liège. 
Quelques instants après, il rejoignait une charmante petite goélette qui 
l'attendait sous le vent. 

La roule fut aussitôt reprise. Sous la poussée de ses aubes et de son 
hélice, la vitesse du Great-Eastem s'accéléra. Malgré le vent debout, il 
n'éprouvait ni roulis ni tangage. Bientôt l'ombre couvrit la mer, et la 
côte du comté de Galles, marquée par la pointe d'Iloly-IIead, se perdit 
enfin dans la nuit. 



M 

Le lendemain, 27 mars, Le Gmit-Eastern prolongeait par tribord la 
côte accidentée de l'Irlande. J'avais choisi ma cabine à l'avant sur le 
premier rang en abord. C'était une petite chambre, bien éclairée par deux 
larges hublots. Une seconde rangée de cabines la séparait du premier 
salon de l'avant, de telle sorte que ni le bruit des conversations ni le fracas 
des pianos, qui ne manquaient pas à bord, n'y pouvaient parvenir. C'é- 
tait une cabane isolée à l'extrémité d'un faubourg. Un canapé, une cou- 
chette, une toilette la meublaient suffisamment. 

A sept heures du matin, après avoir traversé les deux premières salles, 
j'arrivai sur le pont. Quelques passagers arpentaient déjà les rouffles. Un 
roulis presque insensible balançait légèrement le steamer. Le vent cepen- 
dant soufflait en grande brise, mais la mer, couverte par la côte, ne pou- 
vait se faire. Néanmoins , j'augurais bien de l'indifférence du Great- 
Eastem. 

Arrivé sur la dunette de la smoking-room, j'aperçus cette longue éten- 
due de côte, élégamment profilée, à laquelle son éternelle verdure a valu 
d'être nommée « Côte d'émeraude ». Quelques maisons solitaires, le lacet 
d'une route de douaniers, un panache de vapeur blanche marquant le 
passage d'un train entre deux collines, un sémaphore isolé faisant des 
gestes grimaçants aux navires du large, l'animaient çà et là. 



UNE VILLE FLOTTANTE 19 



Entre la côte et nous, la mer présentait une nuance d'un vert sale, 
comme une plaque irrégulièrement tachée de sulfate de cuivre. Le vent 
tendait encore à fraîchir ; quelques embruns volaient comme une pous- 
sière ; de nombreux bâtiments, bricks ou goélettes, cherchaient à s'é- 
lever de la terre ; des steamers passaient en crachant leur fumée noire ; le 
Great-Eastern, bien qu'il ne fût pas encore animé d'une grande vitesse, 
les distançait sans peine. 

Bientôt nous eûmes connaissance de Queen's-Town, petit port de relâche 
devant lequel manœuvrait une flottille de pécheurs. C'est là que tout 
navire, venant de l'Amérique ou des mers du Sud, — bateau à vapeur ou 
bateau à voiles, transatlantique ou bâtiment de commerce, — jette en 
passant ses sacs à dépèches. Un express, toujours en pression, les emporte 
à Dublin en quelques heures. Là, un paquebot, toujours fumant, un 
steamer pur sang, tout en machines, vrai fuseau à roues qui passe au tra- 
vers des lames, bateau de course autrement utile que Gladiateur ou Fille 
de l'air, prend ces lettres, et, traversant le détroit avec une vitesse de dix- 
huit milles à l'heure, il les dépose à Liverpool. Les dépêches, ainsi en- 
traînées, gagnent un jour sur les plus rapides transatlantiques. 

Vers neuf heures, le Great-Eastern remonta d'un quart dans l'ouest- 
nord-ouest. Je venais de descendre sur le pont, lorsque je fus rejoint par 
le capitaine Mac Elwin. Un de ses amis l'accompagnait, un homme de six 
pieds, à barbe blonde, dont les longues moustaches, perdues au milieu des 
favoris, laissaient le menton à découvert, suivant la mode du jour. Ce 
grand garçon présentait le type de l'officier anglais : il avait la tête haute, 
mais sans raideur, le regard assuré , les épaules dégagées, aisance et 
liberté dans sa marche, en un mot tous les symptômes de ce courage si 
rare qu'on peut appeler le « courage sans colère ». Je ne me trompais pas 
sur sa profession . 

« Mon ami Archibald Corsican, me dit Fabian, comme moi capitaine 
au 22 e régiment de l'armée des Indes. » 

Ainsi présentés, le capitaine Corsican et moi nous nous saluâmes. 

« C'est à peine si nous nous sommes vus hier, mon cher Fabian, dis-je 

du capitaine Mac Elwin, dont je serrai la main. Nous étions dans le coup 

de feu du départ. Je sais seulement que ce n'est point au hasard que je 

dois de vous rencontrer à bord du Great-Eastern. J'avoue que si je suis 

pour quelque chose dans la décision que vous avez prise 

— Sans doute, mon cher camarade, me répondit Fabian. Le capitaine 
Corsican et moi, nous arrivions à Liverpool avec l'intention de prendre 
passage abord du China, de la ligne Cunard, quand nous apprîmes que 
le Great-Eastern allait tenter une nouvelle traversée entre l'Angleterre et 
l'Amérique : c'était une occasion. J'appris que vous étiez à bord : c'était 
un plaisir. Nous ne nous étions pas revus depuis trois ans, depuis notre 



20 I NE VILLE FLOTTANTE 



beau voyage daus les Etats Scandinaves. Je n'hésitai pas, et voilà pour- 
quoi le tender nous a déposes hier en votre présence. 

— Mon cher Fabian, répondis-je, je crois que ni le capitaine Corsican 
ni vous ne regretterez votre décision. Une traversée de l'Atlantique sur ce 
grand bateau ne peut manquer d'être fort intéressante, môme pour vous, 
si peu marins que vous soyez. Il faut avoir vu cela. Mais parlons de vous. 
Votre dernière lettre — et elle n'a pas six semaines de date — portait 
le timbre de Bombay. J'avais le droit de vous croire encore à votre 
régiment. 

— Nous y étions il y a trois semaines, répondit Fabian. Nous y menions 
cette existence moitié militaire, moitié campagnarde des officiers indiens, 
pendant laquelle on fait plus de chasses que de razzias. Je vous présente 
môme le capitaine Archibald comme un grand destructeur de tigres. C'est 
la terreur des Jungles. Cependant, bien que nous soyons garçons et sans 
famille, l'envie nous a pris de laisser un peu de repos à ces pauvres car- 
nassiers de la péninsule, et de venir respirer quelques molécules de l'air 
européen. Nous avons obtenu un congé d'un an, et aussitôt, par la mer 
Rouge, par Suez, p:ir la France, nous sommes arrivés avec la rapidité d'un 
express dans notre vieille Angleterre. 

— Notre vieille Angleterre ! répondit en souriant le capitaine Corsican, 
nous n'y sommes déjà plus, Fabian. C'est un navire anglais qui nous em- 
porte, mais il est affrété par une compagnie française, et il nous conduit 
en Amérique. Trois pavillons différents flottent sur notre tête, et prouvent 
que nous foulons du pied un sol franco-anglo-américain. 

— Qu'importe! répondit Fabian, dont le front se rida un instant sous 
une impression douloureuse, qu'importe, pourvu que notre congé se passe! 
Il nous faut du mouvement. C'est la vie. Il est si bon d'oublier le passé, 
et de tuer le présent par le renouvellement des choses autour de soi ! Dans 
quelques jours, nous serons à New-York, où j'embrasserai ma sœuretses 
enfants que je n'ai pas vus depuis plusieurs années. Puis nous visiterons 
les grands lacs. Nous redescendrons le Mississipi jusqu'à la Nouvelle- 
Orléans. Nous ferons une battue sur l'Amazone. De l'Amérique nous saute- 
rons en Afrique, où les lions et les éléphants se sont donné rendez-vous 
au Cap, pour fêter l'arrivée du capitaine Corsican , et de là, nous revien- 
drons impeser aux Cipayes les volontés de la métropole ! » 

Fabian parlait avec une volubilité nerveuse, et sa poitrine se gonflait de 
soupirs. Il y avait évidemment dans sa vie un malheur que j'ignorais 
encore, et que ses lettres mêmes ne m'avaient pas laissé pressentir. Archi- 
bald Corsican me parut être au courant de cette situation. Il montrait une 
très-vive amitié pour Fabian, plus jeune que lui de quelques années. Il 
semblait être le frère aine de Mac Ehvin, ce grand capitaine anglais, dont 
le dévouement, à l'occasion, pouvait être porté jusqu'à l'héroïsme. 



UNE VILLE FLOTTANTE 21 

En ce moment notre conversation lut interrompue. La trompette retentit 
à bord . C'était un steward joufflu qui annonçait, un quart d'heure d'avance, 
le lunch de midi et demi. Quatre fois par jour, à la grande satisfaction des 
passagers, ce rauque cornet résonnait ainsi : à huit heures et demie pour 
le déjeuner, à midi et demi pour le lunch, à quatre heures pour le diner, 
à sept heures et demie pour le thé. En peu d'instants les longs boulevards 
furent déserts, et bientôt tous les convives étaient attablés dans les vastes 
salons, où je parvins à me placer près de Fabian et du capitaine Corsican. 
Quatre rangs de tables meublaient ces salles à manger. Au-dessus, les 
verres et les bouteilles, disposées sur leurs planchettes de roulis, gardaient 
une immobilité et une perpendicularité parfaites. Lesteam-ship ne ressen- 
tait aucunement les ondulations de la houle. Les convives, hommes, femmes 
ou enfants, pouvaient luncher sans crainte. Les plats, finement préparés, 
circulaient. De nombreux stewards s'empressaient à servir. A la demande 
de chacun, mentionnée sur une petite carte ad hoc, ils fournissaient les 
vins, liqueurs ou aies, qui faisaient l'objet d'un compte à part. Entre tous, 
les Californiens se distinguaient par leur aptitude à boire du Champagne. 
Il y avait là, près de son mari, ancien douanier, une blanchisseuse enrichie 
dans les lavages de San-Francisco, qui buvait du cliquot à trois dollars la 
bouteille. Deux ou trois jeunes missess. frêles et pâles, dévoraient des 
tranches de bœuf saignant. De longues mistress, à défenses d'ivoire, 
vidaient dans leurs petits verres le contenu d'un œuf à la coque. D'autres 
dégustaient avec une évidente satisfaction les tartes à la rhubarbe ou les 
céleris du dessert. Chacun fonctionnait avec entrain. On se serait cru dans 
un restaurant des boulevards, en plein Paris, non en plein Océan. 

Le lunch terminé, les rouffles se peuplèrent de nouveau. Les gens se 
saluaient au passage ou s'abordaient comme des promeneurs d'Hyde-Park. 
Les enfants jouaient, couraient, lançaient leurs ballons, poussaient leurs 
cerceaux, ainsi qu'ils l'eussent fait sur le sable des Tuileries. La plupart 
des hommes fumaient en se promenant. Les dames, assises sur des pliant*, 
travaillaient, lisaient ou causaient ensemble. Les gouvernantes et les 
bonnes surveillaient les bébés. Quelques gros Américains pansus se balan- 
çaient sur leurs chaises à bascule. Les officiers du bord allaient et venaient, 
les uns faisant leur quart sur les passerelles et surveillant le compas, les 
autres répondant aux questions souvent ridicules des passagers. On enten- 
dait aussi, à travers les accalmies de la brise, les sons d'un orgue placé 
dans le grand rouffle de l'arrière, et les accords de deux ou trois pianos 
de Pleyel qui se faisaient une déplorable concurrence dans les salons 
inférieurs. 

Vers trois heures, de bruyants hurrahs éclatèrent. Les passagers envahi- 
rent les dunettes. Le Great-Eastern rangeait à deux encablures un paque- 
bot qu'il avait gagné main sur main. C'était le Propontis, faisant route 



UNE VILLE FLOTTANTE 



sur New- York, qui salua le géant des mers en passant, et le géant des 
mers lui rendit son salut. 

A quatre heures et demie, la terre était toujours en vue et nous restait 
à trois milles sur tribord. On la voyait à peine à travers les embruns d'un 
grain qui s'était subitement déclaré. Bientôt un feu apparut. C'était le 
phare de Fastenet, placé sur un roc isolé, et la nuit ne tarda pas à se faire, 
pendant laquelle nous devions doubler le cap Clear, dernière pointe 
avancée de la côte d'Irlande. 



VII 



J'ai dit que la longueur du Great-Eastem dépassait deux hectomètres. 
Pour les esprits friands de comparaison, je dirai quitest d'un tiers plus 
long que le pont des Arts. Il n'aurait donc pu évoluer dans la Seine. 
D'ailleurs, vu son tirant d'eau, il n'y flotterait pas plus que ne flotte le pont 
des Arts. En réalité, ce steam-ship mesure deux cent sept mètres cinquante 
;\ la ligne de flottaison entre ses perpendiculaires. Il a deux cent dix mètres 
vingt-cinq sur le pont supérieur, de tête en tête, c'est-à-dire que sa lon- 
gueur est double de celle des plus grands paquebots transatlantiques. Sa 
largeur est de vingt-cinq mètres trente à son maitre-couple, et de trente- 
six mètres soixante-cinq en dehors des tambours. 

La coque du Great-Eastem est à l'épreuve des plus formidables coups 
de mer. Elle est double et se compose d'une agrégation de cellules dis- 
posées entre bord et serre,, qui ont quatre-vingt-six centimètres de hau- 
teur. De plus, treize compartiments, séparés par des cloisons étanches, 
accroissent sa sécurité au point de vue de la voie d'eau et de l'incendie. 
Dix mille tonneaux de fer ont été employés à la construction de cette 
coque, et trois millions de rivets, rabattus à chaud, assurent le parfait 
assemblage des plaques de son bordé. 

Le Great-Eastem déplace vingt-huit mille cinq cents tonneaux, quand 
il tire Irente pieds d'eau. Lège, il ne cale que six mètres dix. Il peut trans- 
porter dix mille passagers. Des trois cent soizante-treize chefs-lieux d'ar- 
'•ondissement de la France, deux cent soixante-quatorze sont moins peu- 
plés que ne le serait cette sous-préfecture flottante avec son maximum de 
passagers. 

Les lignes du Great-Eastem sont très-allongées. Son étrave droite est 
percée d'écubiers par lesquels filent les chaînes des ancres. Son avant, 
très-pincé, ne présentant ni creux ni bosses, est fort réussi. Son arrière 
rond tombe un peu et dépare l'ensemble. 

De son pont s'élèvent six mâts et cinq cheminées. Les trois premiers 



ÏNE VILLE FLOTTANTE 23 

mâts sur l'avant sont le « fore-gigger » et le « fore-mast », tous deux mâts 
de misaines, et le « main-mast », ou grand mât. Les trois derniers sur l'ar- 
rière sont appelés « after-main-mast, mizenne-mast et after-gigger » . Le 
«fore-mast » et le « main-mast» portent des goélettes, des huniers et des 
perroquets. Les quatre autres mâts ne sont gréés que de voiles en pointe ; 
le tout formant cinq mille quatre cents mètres carrés de surface de voilure, 
en bonne toile de la fabrique royale d'Edimbourg. Sur les vastes hunes du 
second et du troisième mât, une compagnie de soldats pourrait manœuvrer 
à l'aise. De ces six mâts, maintenus par des haubans et des gal-haubans 
métalliques, le second, le troisième et le quatrième sont faits de tôles bou- 
lonnées, véritables chefs-d'œuvre de chaudronnerie. A l'étambrai, ils 
mesurent un mètre dix de diamètre, et le plus grand, le « main-mast », 
s'élève à une hauteur de deux cent sept pieds français, qui est supérieure 
à celle des tours de Notre-Dame. 

Quant aux cheminées, deux en avant des tambours desservent la machine 
à aubes, trois en arrière desservent la machine à hélice ; ce sont d'énormes 
cylindres, hauts de trente mètres cinquante, maintenus par des chaînes 
frappées sur les rouffles. 

A l'intérieur du Great-Eastern, l'aménagement de sa vaste coque a été 
judicieusement compris. L'avant renferme les buanderies à vapeur et le 
poste de l'équipage. Viennent ensuite un salon de dames et un grand 
salon décoré de lustres, de lampes à roulis, de peintures recouvertes de 
glaces. Ces magnifiques pièces reçoivent le jour à travers des claires-voies 
latérales, supportées sur d'élégantes colonnettes dorées, et elles communi- 
quent avec le pont supérieur par de larges escaliers à marches métalliques 
et à rampes d'acajou. En abord sont disposés quatre rangs de cabines que 
sépare un couloir, les unes communiquant par un palier, les autres placées 
à l'étage inférieur, auxquelles donne accès un escalier spécial. Sur l'arrière, 
les trois vastes « dining-rooms » présntaient la même disposition pour les 
cabines. Des salons de l'avant à ceux de l'arrière, on passait en suivant 
une coursive dallée qui contourne la machine des roues entre ses parois de 
tôle et les offices du bord. 

Les machines du Great-Eastern sont justement considérées comme des 
chefs-d'œuvre, — j'allais dire des chefs-d'œuvre d'horlogerie. Rien de 
plus étonnant que de voir ces énormes rouages fonctionner avec la préci- 
sion et la douceur d'une montre. La puissance nominale de la machine à 
aubes est de mille chevaux. Cette machine se compose de quatre cylindres 
oscillants, d'un diamètre de deux mètres vingt-six, accouplés par paires, 
et développant quatre mètres vingt-sept de course au moyen de leurs pis- 
tons directement articulés sur les bielles. La pression moyenne est de vingt 
livres par pouce, environ un kilogramme soixante-seize par centimètre 
carré, soit une atmosphère deux tiers. La surface de chauffe des quatre 



M 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Le capitaine Corsican et moi nous nous saluâmes (p 



19). 



chaudières réunies est de sept cent quatre-vingts mètres carrés. Cet « en- 
gine-paddle » marche avec un calme majestueux; son excentrique, entraîné 
par l'arbre de couche, semble s'enlever comme un ballon dans l'air. Il 
peut donner douze tours de roues par minute, et contraste singulièrement 
avec la machine de l'hélice, plus rapide, plus rageuse, qui s'emporte sous 
la poussée de ses seize cents chevaux-vapeur. 

Et « engine-screw » compte quatre cylindres fixes, disposés horizontale- 
ment. Ils se font tète deux par deux, et leurs pistons, dont la course est de 
un mètre vingt- quatre, agissent directement sur l'arbre de l'hélice. Sous la 
pression produite par ses six chaudières, dont la surface de chauffe est de 
onze cent soixante-quinze mètres cnrrés, l'hélice, pesant soixante tonneaux, 
peut donner jusqu'à quarante-huit révolutions par minute; mais alors, 
haletante, pressée, éperdue, cette machine vertigineuse s'emporte, et ses 



UNE VILLE FLOTTANTE 



23 




Quand un corps vint rouler à mes pieds (p. 26). 

longs cylindres semblent s'attaquer à coups de piston, comme d'énormes 
ragots à coups de défense. 

Indépendamment de ces deux appareils, le Great-Eastern possède 
encore six autres machines auxiliaires pour l'alimentation, les mises en 
train et les cabestans. La vapeur, on le voit, joue à bord un rôle impor- 
tant dans toutes les manœuvres. 

Tel est ce steam-sbip sans pareil et reconnaissante entre tous. Ce qui 
n'empêcha pas un capitaine français de porter un jour cette mention naïve 
sur son livre de bord : « Rencontré navire à six mâts et cinq cheminées. 
Supposé Great-Easlern. » 



NE VILLE FLOTTANTE 



VIII 



La nuit du mercredi au jeudi fut assez mauvaise. Mon cadre s'agita 
extraordinairement, et je dus m'accoter des genoux et des coudes contre 
sa planche de roulis. Sacs et valises allaient et venaient dans ma cabine. 
Un tumulte insolite emplissait le salon voisin, au milieu duquel deux ou 
trois cents colis, provisoirement déposés, roulaient d'un bord à l'autre, 
heurtant avec fracas les bancs et les tables. Les portes battaient, les ais 
craquaient, les cloisons poussaient ces gémissements particuliers au bois 
de sape, les verres et les bouteilles s'entre choquaient dans leurs suspen- 
sions mobiles, et des cataractes de vaisselles se précipitaient sur le plan- 
cher des offices. J'entendais aussi les ronflements irréguliers de l'hélice et 
le battement des roues qui, alternativement émergées, frappaient l'air de 
leurs palettes. A tous ces symptômes, je compris que le vent avait fraîchi 
et que le steam-ship ne restait plus indifférent aux lames du large qui le 
prenaient par le travers. 

A six heures du matin, après un enuit sans sommeil, je me levai. Cram- 
ponné d'une main à mon cadre, de l'autre je m'habillai tant bien que 
mal. Mais, sans point d'appui, je n'aurais pu tenir debout, et je dus lutter 
sérieusement avec mon paletot pour l'endosser. Puis je quittai ma cabine, 
je traversai le salon, m'aidant des pieds et des mains, au milieu de cette 
houle de colis. Je montai l'escalier sur les genoux comme un paysan 
romain qui gravit les degrés de la Scala sauta de Ponce-Pilate, et enfin 
j'arrivai sur le pont, où je m'accrochai vigoureusement a un taquet de 
tournage. 

Plus de terre en vue. Le cap Clear avait été doublé dans la nuit. Autour 
de nous cette vaste circonférence tracée par la ligne d'eau sur le fond du 
ciel. La mer, couleur d'ardoise, se gonflait en longues lames qui ne défer- 
laient pas. Le Great-Eastern, pris parle travers, et qu'aucune voile n'ap- 
puyait, roulait effroyablement. Ses mâts, comme de longues pointes de 
compas, décrivaient dans l'air d'immenses arcs de cercle. Le tangage était 
peu sensible, j'en conviens, mais le roulis était insoutenable. Impossible 
de se tenir debout. L'officier de quart, cramponné à la passerelle, sem- 
blait balancé dans une escarpolette. 

De taquets en taquets, je parvins à gagner le tambour de tribord. Le 
pont, mouillé par la brume, était très-glissant. Je me préparais donc à 
m'accoter contre une des épontilles de la passerelle, quand un corps vint 
rouler à mes pieds. 

C'était celui du docteur Dean Pitferge. Mon original se redressa aussitôt 
sur les genoux, et me regardant : 



UNE VILLE FLOTTANTE 



« C'est bien cela, dit-il. L'amplitude de l'arc décrit par les parois du 
Great-Eastern est de quarante degrés, soit vingt au-dessous de l'horizon- 
tale et vingt au-dessus. 

— Vraiment! m'écriai-je, riant, non de l'observation, mais des condi- 
tions dans lesquelles elle était faite. 

— Vraiment, reprit le docteur. Pendant l'oscillation, la vitesse des pa- 
rois est d'un mètre sept cent quarante-quatre millimètres par seconde. Un 
transatlantique, qui est moitié moins large, ne met que ce temps à revenir 
d'un bord sur l'autre. 

— Alors, répondis-je, puisque le Great-Eastern reprend si vite sa per- 
pendiculaire, c'est qu'il y a excès de stabilité. 

— Pour lui, oui, mais non pour ses passagers ! répliqua galment Dean 
Pitferge, car eux, vous le voyez, reviennent à l'horizontale, et plus vite 
qu'ils ne le veulent. » 

Le docteur, enchanté de sa répartie, s'était relevé, et, nous soutenant 
mutuellement, nous pûmes gagner un des bancs de la dunette. Dean Pit- 
ferge en était quitte pour quelques écorchures, et je l'en félicitai, car il 
aurait pu se briser la tête. 

« Oh ! ce n'est pas fini ! me répondit-il, et avant peu il nous arrivera 
malheur. 

— A nous? 

— Au steam-ship, et, par conséquent, àmoi,ànous, à tousles passagers. 

— Si vous parlez sérieusement, demandai-je, pourquoi vous êtes-vous 
embarqué à bord ? 

— Pour voir ce qui arrivera, car il ne me déplairait pas de faire nau- 
frage ! répondit le docteur, me regardant d'un air entendu. 

— Est-ce la premère fois que vous naviguez sur le Great-Eastern? 

— Non. J'ai déjà fait plusieurs traversées. ... en curieux. 

— Il ne faut pas vous plaindre alors. 

— Je ne me plains pas. Je constate les faits, et j'attends patiemment 
l'heure de la catastrophe . » 

Le docteur se moquait-il de moi ? Je ne savais que penser. Ses petits 
yeux me paraissaient bien ironiques. Je voulus le pousser plus loin. 

« Docteur, lui dis- je, je ne sais sur quels faits reposent vos fâcheux pro- 
nostics; mais permettez-moi de vous rappeler que le Great-Eastern a déjà 
franchi vingt fois l'Atlantique, et que l'ensemble de ses traversées a été 
satisfaisant. 

— N'importe ! répondit Pitferge. Ce navire « a reçu un sort», pour em- 
ployer l'expression vulgaire. Il n'échappera pas à sa destinée. On le sait et 
on n'a pas confiance en lui. Rappelez-vous quelles difficultés les ingénieurs 
ont éprouvées pour le lancer. Il ne voulait pas plus aller à l'eau que l'hô- 
pital de Greenwich. Je crois même que Brunnel, qui l'a construit, est 



28 UNE VILLE FLOTTANTE 



mort « des suiies de l'opération », comme nous disons en médecine. 

— Ah ça! docteur, repris-je, est-ce que vous seriez matérialiste? 

— Pourquoi cette question? 

— Parce que j'ai remarqué que bien des gens qui ne croient pas en 
Dieu, croient a tout le reste, même au mauvais œil. 

— Plaisantez, monsieur, reprit le docteur, mais laissez-moi continuer 
mon argumentation Le Great-Easiern a déjà ruiné plusieurs compagnies. 
Construit pour le transport des émigrants et le trafic des marchandises en 
Australie, il n'a jamais été en Australie. Combiné pour donner une vitesse 
supérieure à celle des paquebots transocéaniens, il leur est resté inférieur. 

— De là, dis-je, à conclure que.... 

— Attendez, répondit le docteur. Un des capitaines du Greal-Eastern 
s'est déjà noyé, et c'était l'un des plus habiles, car, en le tenant à peu près 
debout à la lame, il savait éviter cet intolérable roulis. 

— Eh bien, dis-je, il faut regretter la mort de cet homme habile, et 
voilà tout. 

— Puis, reprit Dean Pitferge, sans se soucier de mon incrédulité, on 
raconte des histoires sur ce steam-ship. On dit qu'un passager qui s'est 
égaré dans ses profondeurs, comme un pionnier dans les forêts d'Améri- 
que, n'a jamais pu être retrouvé. 

— Ah! iis-je ironiquement, voilà un fait! 

— On raconte aussi, reprit le docteur, que, pendant la construction des 
chaudières, un mécanicien a été soudé, par mégarde, dans la boite à va- 
peur. 

— Bravo ! m'écriai-je. Le mécanicien soudé ! E ben trovato. Vous y 
croyez, docteur? 

— Je crois, me répondit Pitferge, je crois très-sérieusement que notre 

voyage a mal commencé et qu'il finira mal. 

— Mais le Great-Eastern est un bâtiment solide, répliquai-je, et d'une 
rigidité de construction qui lui permet de résister comme un bloc plein, 
et de défier les mers les plus furieuses ! 

— Sans doute, il est solide, reprit le docteur, mais laissez-le tomber 
dans le creux des lames, et vous verrez s'il s'en relève. C'est un géant, 
soit, mais un géant dont la force n'est pas en proportion avec la taille. 
Les machines sont trop faibles pour lui. Avez-vous entendu parler de son 
dix-neuvième voyage entre Liverpool et New- York? 

— Non, docteur. 

— Eh bien, j'étais à bord. Nous avions quitté Liverpool, le 10 décem- 
bre, un mardi. Les passagers étaient nombreux, et tous pleins de confiance. 
Les choses allèrent bien, tant que nous fûmes abrités des lames du large 



l'NE VILLE FLOTTANTE 29 



par la côte d'Irlande. Pas de roulis, pas de malades. Le lendemain, même 
indifférence à la mer. Même enchantement des passagers. Le 12, vers le 
matin, le vent fraîchit. La houle du large nous prit par le travers, et le 
Great-Eastem de rouler. Les passagers, hommes et femmes, disparurent 
dans les cabines. A quatre heures, le vent soufflait en tempête. Les meu- 
bles entrèrent en danse. Une des glaces du salon est brisée d'un coup de 
la tête de votre serviteur. Toute la vaisselle se casse. Un vacarme épouvan- 
table! Huit embarcations sont arrachées de leurs porte manteaux dans un 
coup de mer. En ce moment la situation devient grave. La machine des 
roues a dû être arrêtée. Un énorme morceau de plomb, déplacé par le 
roulis, menaçait de s'engager dans ses organes. Cependant l'hélice conti- 
nuait de nous pousser en avant. Bientôt les roues reprennent à demi-vi- 
tesse ; mais l'une d'elles, pendant son arrêt, a été faussée ; ses rayons et 
ses pales raclent la coque du navire. Il faut arrêter de nouveau la machine 
et se contenter de l'hélice pour tenir la cape. La nuit fut horrible. La tem- 
pête avait redoublé. Le Great-Eastem était tombé dans le creux des la- 
mes et ne pouvait s'en relever. Au point du jour, il ne restait pas une 
ferrure des roues. On hissa quelques voiles pour évoluer et remettre le 
navire debout à la mer. Voiles aussitôt emportées que tendues. La confu- 
sion règne partout. Les chaines-câbles, arrachées de leur puits, roulent 
d'un bord à l'autre. Un parc à bestiaux est défoncé, et une vache tombe 
dans le salon des dames à travers l'écoutille. Nouveau malheur! la mèche 
du gouvernail se rompt. On ne gouverne plus. Des chocs épouvantables 
se font entendre. C'est un réservoir à huile, pesant trois mille kilos, dont 
les saisines se sont brisées, et qui, balayant l'entrepont, frappe alternati- 
vement les flancs intérieurs qu'il va défoncer peut-être ! Le samedi se 
passe au milieu d'une épouvante générale. Toujours dans le creux des 
lames. Le dimanche seulement, le vent commence à mollir. Un ingé- 
nieur américain, passager à bord, parvint à frapper des chaînes sur le sa- 
fran du gouvernail. On évolue peu à peu. Le grand Great-Eastem se 
remet debout à la mer, et huit jours après avoir quitté Liverpool, nous 
rentrions à Queen's town. Or, qui sait, monsieur, où nous serons dans huit 
jours ! » 

IX 



Il faut l'avouer, le docteur Dean Pitferge n'était pas rassurant. Les pas- 
sagères ne l'auraient pas entendu sans frémir. Plaisantait-il ou parlait-il 
sérieusement? Etait-il vrai qu'il suivit le Great-Eastem dans toutes ses 
traversées pour assister à quelque catastrophe? Tout est possible de la 
part d'un excentrique, surtout quand il est Anglais. 

Cependant le steam-ship continuait sa route, en roulant comme un ca- 



30 UNE VILLE FLOTTANTE 



not. 11 gardait imperturbablement la ligne loxodromique des bateaux à 
vapeur. On sait que, sur une surface plane, le plus court chemin d'un point 
;\ un autre, c'est la ligne droite. Sur une sphère, c'est la ligne courbe 
formée par la circonférence des grands cercles. Les navires, pour abréger 
la traversée, ont donc intérêt à suivre cette route. Mais les bâtiments à 
voiles ne peuvent garder cette ligne, quand ils ont le vent debout. Seuls, 
les steamers sont maîtres de se maintenir suivant une direction rigoureuse, 
et ils prennent la route des grands cercles . C'est ce que fit le Great-Eastern 
en s'élevant un peu vers le nord-ouest. 

Le roulis continuait. Cet horrible mal de mer, à la fois contagieux et 
épidémique, faisait de rapides progrès. Quelques passagers, hâves, exsan- 
gues, le nez pincé, les joues creuses, les tempes serrées, demeuraient 
quand même sur le pont pour y humer le grand air. Pour la plupart, ils 
étaient furieux contre le malencontreux steam-ship qui se comportait 
comme une véritable bouée, et contre la Société des Affréteurs, dont les 
prospectus portaient que le mal de mer « était inconnu à bord » . 

Vers neuf heures du matin, un objet fut signalé à trois ou quatre milles 
par la hanche de bâbord. Etait-ce une épave, une carcasse de baleine ou 
une carcasse de navire? On ne pouvait le distinguer encore. Un groupe de 
passagers valides, réunis sur le rouffle de l'avant, observait ce débris qui 
flottait à trois cents milles de la côte la plus rapprochée. 

Cependant, le Great-Eastern avait laissé porter vers l'objet signalé. Les 
lorgnettes manœuvraient avec ensemble. Les appréciations allaient grand 
train, et entre ces Américains et ces Anglais pour lesquels tout prétexte à 
gageure est bon, les enjeux commençaient à monter. Parmi ces parieurs 
enragés, je remarquai un homme de haute taille, dont la physionomie me 
frappa par des signes non équivoques d'une profonde duplicité. Cet indi- 
vidu avait un sentiment de haine générale stéréotypé sur ses traits, au- 
quel ne se fussent mépris ni les physionomistes ni les physiologistes ; le 
front plissé par une ride verticale, le regard à la fois audacieux et inatten- 
tif, l'œil sec, les sourcils très -rapprochés, les épaules hautes, la tête au 
vent, enfin tous les indices d'une rare impudence jointe à une rare four- 
berie. Quel était cet homme ? je l'ignorais, mais il me déplut singulière- 
ment. Il parlait haut, et de ce ton qui semble contenir une insulte. Quel- 
ques acolytes, dignes de lui, riaient à ses plaisanteries de mauvais goût. 
Ce personnage prétendait reconnaître dans l'épave une carcasse de baleine, 
et il appuyait son dire de paris importants qui trouvaient immédiatement 
des teneurs. 

Ces paris, qui se montèrent à plusieurs centaines de dollars, il les per- 
dit tous. En effet, cette épave était une coque de navire. Le steam-:>hip 
s'en approchait rapidement. On pouvait déjà voir le cuivre verdegrisé de 
sa carène. C'était un trois-mâts, rasé de sa mâture et couché sur le flanc. 



UNE VILLE FLOTTANTE 31 

Il devait jauger cinq ou six cents tonneaux. A ses porte-haubans pendaient 
des cadènes brisées. 

Ce navire avait-il été abandonné par son équipage? C'était la ques 
tion, ou, pour employer l'expression anglaise , la « great attraction » 
du moment. Cependant, personne ne se montrait sur cette coque. 
Peut-être les naufragés s'étaient -ils réfugiés à l'intérieur! Armé de 
ma lunette, je voyaisdepuis quelques instants un objet remuer sur l'a- 
vant du navire; mais je reconnus bientôt que c'était un reste de foc que 
le vent agitait. 

A la distance d'un demi-mille, tous les détails de cette coque devinrent 
visibles. Elle était neuve et dans un parfait état de conservation. Son char- 
gement, qui avait glissé sous le vent, l'obligeait à conserver la bande sur 

tribord. Evidemment, ce bâtiment, engagé dans un moment critique, 
avait dû sacrifier sa mâture. 

Le Great-Eastern s'en approcha. 11 en fit le tour. Il signala sa présence 
par de nombreux coups de sifflet. L'air en était déchiré. Mais l'épave de- 
meura muette et inanimée. Dans tout cet espace de mer circonscrit par 
l'horizon, rien en vue. Pas une embarcation aux flancs du bâtiment nau- 



L'équipage avait eu sans doute le temps de s'enfuir. Mais avait-il pu 
gagner la terre, distante de trois cents milles? De frêles canots pouvaient- 
ils résister aux lames qui balançaient si effroyablement le Great-Eastern? 
A quelle date d'ailleurs remontait cette catastrophe ? Par ces vents ré- 
gnants, ne fallait-il pas chercher plus loin, dans l'ouest, le théâtre du 
naufrage? Cette coque ne dérivait-elle pas depuis longtemps déjà sous la 
double influence des courants et des brises ? Toutes ces questions devaient 
rester sans réponse. 

Lorsque le steam-ship rangea l'arrière du navire naufragé, je lus dis- 
tinctement sur son tableau le nom de Lérida; mais la désignation de son 
port d'attache n'était pas indiquée. A sa forme, à ses façons relevées, à 
l'élancement particulier de son étrave, les matelots du bord le déclaraient 
de construction américaine. 

Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre, n'eût point hésité à 
amariner cette coque, qui renfermait sans doute une cargaison de prix. On 
sait que, dans ces cas de sauvetage, les ordonnances maritimes attribuent 
aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le Great-Eastern, chargé d'un 
service régulier, ue pouvait prendre cette épave à sa remorque pendant 
des milliers de milles . Revenir sur ses pas pour la conduire au port le plus 
voisin était également impossible. Il fallut donc l'abandonner, au grand 
regret des matelots, et bientôt ce débris ne fut plus qu'un point de l'es- 
pace qui disparut à l'horizon. Le groupe des passagers se dispersa. Les 
uns regagnèrent leurs salons, les autres leurs cabines, et la trompette du 



32 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Cotte épave était une coque de navire (p. 30j. 

lunch ne parvint môme pas à réveiller tous ces endormis, abattus par le 
mal de mer. 

Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les deux misaines goélettes 
et la misaine d'artimon. Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les ma- 
telots essayèrent aussi d'établir la brigantine enroulée sur son gui, d'après 
un nouveau système. Mais le système était « trop nouveau », sans doute, 
car on ne put l'utiliser, et cette brigantine ne servit pas de tout le voyage. 



X 



Malgré les mouvements désordonnés du navire, la vie du bord s'orga- 
nisait. Avec l'Anglo-Saxon, rien de plus simple. Ce paquebot, c'est son 



UNE VILLE FLOTTANTE 



33 




Ceux-là, me dit-il, ce sont les gens du Fart-West (p. 35). 



quartier, sa rue, sa maison qui se déplacent, et il est chez lui. Le Français 
au contraire a toujours l'air de voyager, — quand il voyage. 

Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur les boulevards. Tous 
ces promeneurs, qui tenaient leur perpendiculaire malgré les inclinaisons 
du roulis, avaient l'air d'hommes ivres, chez lesquels l'ivresse eût provo- 
qué au même moment les mêmes allures. Quand les passagères ne mon- 
taient pas sur le pont, elles restaient soit dans leur salon particulier, soit 
dans le grand salon. On entendait alors les tapageuses harmonies qui 
s'échappaient des pianos. Il faut dire que ces instruments, « très-houleux » 
comme la mer, n'eussent pas permis au talent d'un Lilz de s'exercer pure- 
ment. Les basses manquaient quand ils se portaient sur bâbord, et les 
hautes, quand ils penchaient sur tribord. De là des trous dans l'harmonie 
ou des vides dans la mélodie, dont ces oreilles saxonnes ne se préoccu- 

5 



34 UNE VILLE FLOTTANTE 

paient guère. Entre tous ces virtuoses, je remarquai une grande femme 
osseuse qui devait être bien bonne musicienne ! En effet, pour faciliter la 
Lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les notes d'un numéro 
et toutes les touches du piano d'un numéro correspondant. La note était- 
elle cotée vingt-sept, elle frappait la touche vingt-sept. Etait-ce la note 
cinquante -trois, elle attaquait la touche cinquante-trois. Et cela, sans 
se soucier du bruit qui se faisait autour d'elle, ni des autres pianos 
résonnant dans les salons voisins, ni des maussades enfants qui ve- 
naient à coups de poing écraser des accords sur ses octaves inoccupées! 

Pendant ce concert, les assistants prenaient au hasard des livres épars 
çà et la sur les tables. Un d'eux y rencontrait-il un passage intéressant, il le 
lisait à voix haute, et ses auditeurs, écoutant avec complaisance, le sa- 
luaient d'un murmure flatteur. Quelques journaux traînaient sur les cana- 
pé-, de ces journaux anglais ou américains, qui ont toujours l'air vieux, 
bien qu'ils ne soient jamais coupés. C'est une opération incommode que 
de déployer ces immenses feuillets qui -couvriraient une superficie de plu- 
sieurs mètres carrés. Mais la mode étant de ne pas couper, on ne coupe 
pas. Un jour, j'eus la patience de lire le Xcir- York Herald dans ces condi- 
tions, et de le lire jusqu'au bout. Mais que l'on juge si je fus payé de ma 

peine en relevant cet entre-iilet, sous la rubrique « personnal »:« M. X 

prie la jolie miss Z..., qu'il a rencontrée hier dans l'omnibus de la vingt - 
cinquième rue, de venir le trouver demain, dans la chambre 17 de l'hôtel 
Saint-Nicolas. Il désirerait causer mariage avec elle.» Qu'a fait la jolie miss 
Z. ..? Je ne veux même pas le savoir. 

Je passai toute cette après-dlnée dans le grand salon, observant et cau- 
sant. La conversation ne pouvait manquer d'être intéressante, car mon 
ami Dean Pitferge était venu s'asseoir auprès de moi. 

« Etes-vous remis de votre chute? lui demandai-je. 

— Parfaitement, me répondit-il. Mais cela ne marche pas. 

— Qu'est-ce qui ne marche pas? Vous? 

— ISon, notre steam-ship. Les chaudières de l'hélice fonctionnent mal. 
Mous ne pouvons obtenir assez de pression. 

— Vous êtes donc très-désireux d'arriver à New-York ? 

— Nullement ! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je me trouve fort bien 
ici, et je regretterai sincèrement de quitter cette collection d'originaux que 
le hasard a réunis à bord pour mon plaisir. 

— Des originaux! m'écriai-je, en regardant les passagers qui affluaient 
dans le salon. Mais tous ces gens-là se ressemblent! 

— Bah ! fit le docteur, on voit que vous ne les connaissez guère. L'espèce 
est la même, j'en conviens, mais dans cette espèce, que de variétés! Consi- 
dérez, là-bas, ce groupe d'hommes sans gène, les jambes étendues sur les 
divans, le chapeau vissé sur la tète. Ce sont des Yankees, de purs Yankees 



N E VILLE FLOTTANTE 



des petits États du Maine, du Vermont ou du Gonnecticut, des produits de 
la Nouvelle- Angleterre, hommes d'intelligence et d'action, un peu trop 
influencés par les révérends,, mais qui ont le tort de ne pas mettre leur 
main devant leur bouche quand ils éternuent. Ah! cher monsieur, ce sont 
là de vrais Saxons, des natures âpres au gain et habiles donc! Enfermez 
deux Yankees dans une chambre, au bout d'une heure, chacun d'eux aura 
gagné dix dollars à l'autre! 

— Je ne vous demanderai pas comment, répondis-je en riant au doc- 
teur, mais parmi eux, je vois un petit homme, le nez au vent, une vraie 
girouette. Il est vêtu d'une longue redingote et d'un pantalon noir un peu 
court. Quel est ce monsieur? 

— C'est un ministre protestant, un homme considérable du Massa- 
ehussets. Il va rejoindre sa femme, une ex-institutrice très-avacitageuse- 
ment compromise dans un procès célèbre. 

— Et cet autre, grand et lugubre, qui parait absorbé dans ses calculs? 

— Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il calcule toujours et 
toujours. 

— Des problèmes? 

— Non, sa fortune. C'est un homme considérable. A toute heure il sait 
à un centime près ce qu'il possède. Il est riche. Un quartier de New-York 
est bâti sur ses terrains. Il y a un quart d'heure, il avait un million six 
cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et demi; mais main- 
tenant, il n'a plus qu'un million six cent vingt-cinq mille trois cent soixante- 
sept dollars un quart. 

— Pourquoi cette différence dans sa fortune? 

— Parce qu'il vient de fumer un cigare de trente sols. » 

Le docteur Dean Pitferge avait des réparties si inattendues que je le 
poussai encore. Il m'amusait. Je lui désignai un autre groupe casé dans 
une autre partie du salon. 

« Ceux-là, me dit-il, ce sont les gens du Far- West. Le plus grand, qui 
ressemble à un maitre-clerc, c'est un homme considérable, le gouverneur 
de la Banque de Chicago. Il a toujours sous le bras un album représentant 
les principales vues de sa ville bien-aimée. Il en est fier, et avec raison : 
une ville fondée en 1836 dans un désert, et qui compte aujourd'hui quatre 
cent mille âmes, y compris la sienne ! Près de lui, vous voyez un couple 
californien. La jeune femme est délicate et charmante. Le mari, fort 
décrassé, est un ancien garçon de charrue qui, un beau jour, a labouré des 
pépites. Ce personnage... 

— Est un homme considérable, dis-je. 

— Sans doute, répondit le docteur, car son actif se chiffre par millions. 

— Et ce grand individu qui remue toujours la tête du haut en bas , 
comme un nègre d'horloge? 



( 'NE VILLE FLOTTANTE 



— Ce personnage, répondit le docteur, c'est le célèbre Cokburn, de 
llochester, le statisticien universel, qui atout pesé, tout mesuré, tout dosé, 
tout compté. Interrogez ce maniaque inoffensif. Il vous dira ce qu'un 
homme de cinquante ans a mangé de pain dans sa vie, et le nombre de 
mètres cubes d'air qu'il a respires. Il vous dira combien de volumes 
in-quarto rempliraient les paroles d'un avocat de Temple-Bar, et combien 
de milles fait journellement un facteur, rien qu'en portant des lettres 
d'amour. Il vous dira le chiffre des veuves qui passent en une heure sur le 
pont de Londres, et quelle serait la hauteur d'une pyramide bâtie avec les 
sandwiches consommées en un an par les citoyens de l'Union. Il vous dira. . . » 

Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps continué sur ce ton, 
mais d'autres passagers défilaient devant nos yeux et provoquaient de 
nouvelles remarques de l'intarissable docteur. Que de types divers dans 
cette foule de passagers! Pas un flâneur pourtant, car on ne se déplace pas 
d'un continent à l'autre sans un motif sérieux. La plupart allaient sans 
cloute chercher fortune sur cette terre américaine, oubliant qu'à vingt ans, 
un Yankee a l'ait sa position, et qu'à vingt-cinq, il est déjà trop vieux pour 
entier en lutte. 

Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs de chances, Dean 
Pitferge m'en montra quelques-uns qui ne laissaient pas d'être intéres- 
sants. Celui-ci, un savant chimiste, un rival du docteur Liebig, prétendait 
avoir trouvé le moyen de condenser tous les éléments nutritifs d'un bœuf 
dans une tablette de viande grande comme une pièce de cinq francs, et il 
allait battre monnaie sur les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du 
moteur portatif, — un cheval-vapeur dans un boitier de montre, — courait 
exploiter son brevet dans la Nouvelle-Angleterre. Cet autre, un Français 
de la rue Chapon , emportait trente mille bébés de carton qui disaient 
« papa » avec un accent américain très-réussi, et il ne doutait pas que sa 
fortune ne fût faite. 

Et, sans compter ces originaux, que d'autres encore dont on ne pouvait 
soupçonner les secrets! Peut-être, parmi eux, quelque caissier fuyait-il sa 
caisse vide, et quelque « détective », se faisant son ami, n'attendait-il que 
l'arrivée du Great-Eastern à New-York pour lui mettre la main au collet? 
Peut-être aussi eût-on reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lan- 
ceurs d'affaires interlopes qui trouvent toujours des actionnaires crédules, 
même quand ces affaires s'appellent Compagnie océanienne pour l éclairage 
au gaz de la Polynésie, ou Société, générale des charbons incombustibles. 

Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par l'entrée d'un jeune 
ménage qui semblait être sous l'impression d'un précoce ennui. 

« Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit le docteur, un 
couple marié depuis un an, qui a promené sa lune de miel sur tous les 
horizons du monde. Ils ont quitté Lima le soir des noces. Ils se sont adorés 



UNE VILLE FLOTTANTE 37 

au Japon, aimés en Australie, supportés en France, disputés en Angle- 
terre, et ils se sépareront sans doute en Amérique! 

— Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et de figure un peu 
hautaine, qui entre en ce moment? A sa moustache noire, je le prendrais 
pour un officier. 

— C'est un Mormon, me répondit le docteur, un Helder, Mr. Hatch, 
un des grands prédicateurs de la Cité des Saints. Quel beau type d'homme ! 
Voyez cet œil fier, cette physionomie digne, cette tenue si différente de 
celle du Yankee. Mr. Hatch revient de l'Allemagne et de l'Angleterre, où 
il a prêché le mormonisme avec succès, car cette secte compte, en Europe, 
un grand nombre d'adhérents, auxquels elle permet de se conformer aux 
lois de leur pays. 

— En effet, dis-je, je pense bien qu'en Europe la polygamie leur est 
interdite. 

— Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez pas que la polyga- 
mie soit obligatoire pour les Mormons. Brigham Youag possède un 
harem, parce que cela lui convient; mais tous ses adeptes ne l'imitent pas 
sur les bords du lac Salé. 

-r- Vraiment ! et Mr. Hatch? 

— Mr. Hatch n'a qu'une femme, et il trouve que c'est assez. D'ailleurs, 
il se propose de nous expliquer son système dans une conférence qu'il 
fera un soir ou l'autre. 

— Le salon sera plein, dis-je. 

— Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas trop d'auditeurs. 
Vous savez que l'on joue dans le roufûe de l'avant. 11 y a là un Anglais 
de figure mauvaise et désagréable, qui me parait mener ce monde de 
joueurs. C'est un méchant homme dont la réputation est détestable. 
L'avez-vous remarqué ? » 

Quelques détails ajoutés par le docteur me ûrent reconnaître l'individu 
qui, le matin même, s'était signalé par ses paris insensés à propos de 
l'épave. Mon diagnostic ne m'avait pas trompé. Dean Pitferge m'apprit 
qu'il se nommait Harry Drake. C'était le fils d'un négociant de Calcutta, 
un joueur, un débauché, un duelliste, à peu près ruiné, et qui allait pro- 
bablement en Amérique tenter une vie d'aventures. 

« Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours des flatteurs qui les 
prônent, et celui-ci a déjà son cercle de gredins dont il forme le point 
central. Parmi eux, j'ai remarqué un petit homme court, figure ronde, 
nez busqué, grosses lèvres, lunettes d'or, qui doit être un juif allemand 
mâtiné de bordelais. Il se dit docteur, en route pour Québec, mais je 
vous le donne pour un farceur de bas étage et un admirateur du Drake. » 

En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement d'un sujet à un 
autre, me poussa le coude. Je regardai la porte du salon. Un jeune 



38 TNK VILLE FLOTTANTE 

homme de vingt-deux ans et une jeune tille de dix-sept ans entraient en 
se "humant le bras. 

« Deux nouveaux mariés? demandai-je. 

— Non, me répondit le docteur d'un ton à demi attendri, deux vieux 
liancés qui n'attendent que leur arrivée à New-York pour se marier. Ils 
viennent de faire leur tour d'Europe, — avec l'autorisation de la famille, 
s'entend, — et ils savent maintenant qu'ils sont faits l'un pour l'aulre. 
Braves jeunes gens ! c'est plaisir de les regarder ! Je les vois souvent pen- 
chés sur l'écoutille de la machine, et là, ils comptent les tours de roues, 
qui ne marchent pas assez vite à leur gré! Ah! monsieur, si nos chau- 
dières étaient chauffées à blanc comme ces deux jeunes cœurs, voilà qui 
ferait monter la pression ! » 

XI 

Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon, un timonier affi- 
cha la note suivante : 

hit. 5I« (5 \. 
Long. 18° 13' W. 
Dût. : Fastenet, 323 miles. 

Ce qui signiliait qu'à midi, nous étions à 323 milles du feu de Fastenet, 
le dernier qui nous fût apparu sur la côte d'Irlande, et par ol° lo' de lati- 
tude nord et 18" 13' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. 
C'était son point que le capitaine faisait ainsi connaître et que chaque jour 
les passagers lurent à la même place. Ainsi, en consultant cette note et en 
reportant ces relèvements sur une carte, on pouvait suivre la route du 
Great-Eastern. Jusqu'ici, ce steam-ship n'avait fait que 323 milles en 
trente-six heures. C'était insuffisant, et un paquebot qui se respecte 
ne doit pas franchir en vingt-quatre heures moins de 300 milles. 

Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la journée avec 
Fabian. Nous nous étions réfugiés à l'arrière, ce que Pitferge appelait 
« aller se promener dans les champs». Là, isolés et appuyés sur le cou- 
ronnement, nous regardions cette mer immense. De pénétrantes senteurs, 
distillées dans l'embrun des lames, s'élevaient jusqu'à nous. Les petits 
arcs-en-ciel, produits par les rayons réfractés, se jouaient à travers 
l'écume. L'hélice bouillonnait à quarante pieds sous nos yeux, et, quand 
elle émergeait, ses branches battaient les flots avec plus de furie, en fai- 
sant étinceler son cuivre. La mer semblait èbre une vaste agglomération 
d'émeraudes liquéfiées. Le cotonneux sillage s'en allait à perte de vue, 
confondant dans une même voie lactée les bouillonnements de l'hélice et 
des aubes. Cette blancheur, sur laquelle couraient des dessins plus accen- 



[ T NE VILLE FLOTTANTE 39 



tués, mapparaissait comme une immense voilette de point d'Angleterre 
jetée sur un fond bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches festonnées 
de noir, volaient au-dessus, leur plumage chatoyait et s'éclairait de reflets 
rapides. 

Fabian regardait toute cette magie des flots sans parler. Que voyait-il 
dans ce liquide miroir qui se prête aux plus étranges caprices de l'imagi- 
nation ? Passait-il, à ses yeux, quelque fugitive image qui lui jetait un 
adieu suprême? Apercevait-il quelque ombre noyée dans ces remous? Il 
me parut encore plus triste que d'habitude, et je n'osai pas lui demander 
la cause de sa tristesse. 

Après cette longue séparation qui nous avait éloignés l'un de l'autre, 
c'était à lui de se confier à moi, à moi d'attendre ses confidences. Il m'avait 
dit de sa vie passée ce qu'il voulait que j'en apprisse, son existence de 
garnison dans les Indes, ses chasses, ses aventures ; mais sur les émotions 
qui lui gonflaient le cœur, sur la cause des soupirs qui soulevaient sa 
poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian. n'était pas de ceux qui cherchent 
à soulager leurs douleurs en les racontant, et il ne devait qu'en souffrir 
davantage. 

Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et, lorsque je me retour- 
nais, j'apercevais les grandes roues émergeant tour à tour sous l'action 
du roulis. 

A un certain moment, Fabian me dit : 

«. Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que les ondulations 
se plaisent à y tracer des lettres! Voyez! des /, des e! Est-ce que je me 
trompe? Non ! ce sont bien ces lettres! Toujours les mêmes! » 

L'imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce remous ce qu'elle 
voulait y voir. Mais ces lettres, que pouvaient-elles signifier? Quel sou- 
venir évoquaient-elles dans le cœur de Fabian? Celui-ci avait repris sa 
contemplation silencieuse. Puis, brusquement, il me dit : 

« Venez ! venez ! cet abime m'attire ! 

— Qu'avez-vous, Fabian? lui demandai-je en lui prenant les deux 
mains, qu'avez-vous, mon ami? 

— J'ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j'ai un mal qui me tuera ! 

— Un mal? lui dis-je, un mal sans espoir de guérison? 

— Sans espoir. » 

Et sur ce mot, Fabian descendit au salon et rentra dans sa cabine. 



XII 



Le lendemain, samedi 30 mars, le temps était beau. Brise faible, mer 
calme. Les feux, activement poussés, avaient fait monter la pression. 



10 



UNE MLLE FLOTTANTE 




Je les vois souvent penchés sur l'écoutille (p. 



L'hélice donnait trente-six tours à la minute. La vitesse du Great-Easterit 
dépassait alors douze nœuds. 

Le vent avait hàlé le sud. Le second fît établir les deux misaines- 
goëlettes et la misaine d'artimon. Le steam-ship, mieux appuyé, n'éprou- 
vait plus aucun roulis. Par ce beau ciel tout ensoleillé, les rouffles s'ani- 
mèrent; les dames parurent en toilettes fraiches; les unes se promenaient, 
les autres s'assirent, — j'allais dire sur les pelouses, à l'ombre des arbres; 
les enfants reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de frin- 
gants attelages de bébés circulèrent au grand galop. Avec quelques trou- 
piers en uniforme, les mains dans les poches et le nez au vent, on se serait 
cru sur une promenade française. 

A midi moins un quart, le capitaine Anderson et deux officiers mon- 
tèrent sur les passerelles. Le temps étant très-favorable aux observations, 



[ÎNE VILLE FLOTTANTE 



'.1 




11 eut un geste de colère que j'arrêtai (p. 43). 

ils venaient prendre la hauteur du soleil. Chacun d'eux tenait à la main 
un sextant à lunette, et, de temps en temps, ils visaient l'horizon dû sud, 
vers lequel les miroirs inclinés de leur instrument devaient ramener 
l'astre du jour. 

« Midi, » dit bientôt le capitaine. 

Aussitôt un timonier piqua l'heure à la cloche de la passerelle, et toutes 
les montres du bord se réglèrent sur ce soleil dont le passage au méri- 
dien venait d'être relevé. 

Une demi-heure après, on affichait l'observation suivante : 



Lat. M'IO'N. 
Long. 24° 13' W. 
Course : 227 miles. Distance: 550. 



19 i m: ville flottante 

Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles depuis la veille, à 
midi. Il était en ce moment une heure quarante-neuf minutes à Green- 
wich, et le Great-Eastern se trouvait à cent cinquante-cinq milles de 
Fastenet. 

Je ne vis pas Fabian de toute cette journée. Plusieurs fois, inquiet de 
son absence, je m'approchai de sa cabine, et je m'assurai qu'il ne l'avait 
pas quittée. 

Cette foule qui encombrait le pont devait lui déplaire. Evidemment, il 
fuyait ce tumulte et recherchait l'isolement. Mais je rencontrai le capitaine 
Corsican, et, pendant une heure, nous nous promenâmes sur les dunettes. 
Il fut souvent question de Fabian. Je ne pus m'empècher de raconter au 
capitaine ce qui s'était passé la veille entre le capitaine Mac Elwin et 
moi. 

« Oui, me répondit Corsican avec une émotion qu'il ne cherchait point 
à déguiser, voilà deux ans, Fabian avait le droit de se croire le plus heu- 
reux des hommes, et maintenant il en est le plus malheureux! » 

Archibald Corsican m'apprit, en quelques mots, que Fabian avait connu 
à Bombay une jeune fille charmante, miss Hodges. Il l'aimait, il en était 
aimé. Rien ne semblait s'opposeï ce qu'un mariage unit miss Hodges et 
le capitaine Mac Elwin, quand la jeune fille, du consentement de son père, 
tut recherchée par le fils d'un négociant de Calcutta. C'était une affaire, 
oui, « une affaire » arrêtée de longue date. Hodges, homme positif, dur, 
peu accessible aux sentiments, se trouvait alors dans une situation délicate 
vis-à-vis de son correspondant de Calcutta. Ce mariage pouvait arranger 
bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa fille aux intérêts de sa for- 
tune. La pauvre enfant ne put résister. On mit sa main dans la main d'un 
homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas aimer, et qui vraisem- 
blablement ne l'aimait pas lui-même. Pure affaire, mauvaise affaire et dé- 
plorable action. Le mari emmena sa femme le lendemain du mariage, et 
depuis lors, Fabian, fou de douleur, malade à en mourir, n'avait jamais 
revu celle qu'il aimait toujours. 

Ce récit achevé, je compris qu'en effet le mal dont souffrait Fabian 
était grave. 

« Comment se nommait cette jeune fille? demandai-je au capitaine Ar- 
chibald. 

— Ellen Hodges, » me répondit-il. 

Ellen! Ce nom m'expliquait les lettres que Fabian avait cru voir hier 
dans le sillage du navire. 

« Et comment s'appelle le mari de cette pauvre femme? dis-je au cap - 
taine. 

— Harry Diake. 

— Drakeî m'écriai-je, # mais cet homme est à bord ! 



INE VILLE FLOTïAxNTE |g 



— Lui! Ici! répéta Corsican, m'arrêtant de la main et me regardant 
en face. 

— Oui, répétai-je, à bord. 

— Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que Fabian et lui ne se 
rencontrent pas! Heureusement, ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre, 
ou, du moins, Fabian ne connaît pas Harry Drake. Mais ce nom prononcé 
devant lui suffirait à provoquer une explosion! » 

Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je savais sur le compte 
d'Harry Drake, c'est-à-dire ce que m'en avait appris le docteur Dean Pit- 
ferge. Je lui dépeignis tel qu'il était, cet aventurier, insolent et tapageur, 
déjà ruiné par le jeu et les débauches, et prêt à tout faire pour ressaisir la 
fortune. En ce moment, Harry Drake passa près de nous. Je le montrai au 
capitaine. Les yeux de Corsican s'animèrent soudain. Il eut un geste de 
colère que j'arrêtai. 

« Oui, me dit-il, c'est bien là une physionomie de coquin. Mais où 
va-t-il? 

— En Amérique, dit-on, pour demander au hasard ce qu'il ne veut pas 
demander au travail. 

— Pauvre Ellen ! murmura le capitaine. Où est-elle en ce moment? 

— Peut-être ce misérable l'a-t-il abandonnée? 

— Pourquoi ne serait-elle pas à bord? » dit Corsican en me regardant 
Cette idée traversa mon esprit pour la première fois, mais je la re- 
poussai. Non. Ellen n'était pas, ne pouvait pas être à bord. Elle n'eût 
pas échappé au regard inquisiteur du docteur Pitferge. Non! Elle n'ac- 
compagnait pas Drake pendant cette traversée ! 

« Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me répondit le capitaine Corsican, 
car la vue de cette pauvre victime, réduite à tant de misère, porterait un 
coup terrible à Fabian. Je ne sais ce qui arriverait. Fabian est homme à 
tuer Drake comme un chien. En tout cas, puisque vous êtes l'ami de Fa- 
bian comme je le suis moi-même, je vous demanderai une preuve de cette 
amitié. Ne le perdons jamais de vue, et, le cas échéant, que l'un de nous 
soit toujours prêt à se jeter entre son rival et lui. Vous le comprenez, une 
rencontre par les armes ne peut avoir lieu entre ces deux hommes. Ici, 
hélas! ni même ailleurs, une femme ne peut épouser le meurtrier de son 
mari, si indigne qu'ait été ce mari. » 

Je compris le raisonnement du capitaine Corsican. Fabian ne pouvait 
pas être son propre justicier. C'était prévoir de bien loin les événements 
à venir! Et cependant, ce peut-être, ce contingent des choses humaines, 
pourquoi n'en pas tenir compte? Mais un pressentiment m'agitait. Serait- 
il possible que, dans cette existence commune du bord, dans ce coudoie- 
ment de chaque jour, la personnalité bruyante de Drake échappât à Fa- 
bian? Un incident, un détail, un nom prononcé, un rien, ne les mettrait-il 



U UNE VILLE FLOTTANTE 

pas fatalement l'un en présence de l'autre? Ah ! que j'aurais voulu hâter 
la marche de ce steam-ship qui les portait tous deux ! Avant de quitter le 
capitaine Corsican, je lui promis de veiller sur notre ami et d'observer 
Drake, qu'il s'engagea de son côté à ne pas perdre de vue. Puis, il me 
serra la main et nous nous séparâmes. 

Vers le soir, le vent du sud-ouest condensa quelques brumes sur l'océan. 
L'obscurité était grande. Les salons, brillamment éclairés, contrastaient 
avec ces ténèbres profondes. On entendait les valses et les romances re- 
tentir tour à tour. Des applaudissements frénétiques les accueillaient inva- 
riablement, et les hurrahs eux-mêmes ne manquèrent pas, quand ce far- 
ceur de T..., s'étant mis au piano, y « siffla » des chansons avec l'aplomb 
d'un cabotin. ■ 



XIII 



Le lendemain, 31 mars, était un dimanche. Comment se passerait ce 
jour à bord? Serait-ce le dimanche anglais ou américain, qui ferme les 
« taps » et les « bars » pendant l'heure des offices ; qui retient le couteau 
du boucher sur la tète de sa victime; qui arrête la pelle du boulanger sur 
le seuil du four; qui suspend les affaires; qui éteint le foyer des usines et 
condense la fumée des fabriques; qui ferme les boutiques, ouvre les églises 
et enraye le mouvement des trains sur les rails-roads, contrairement à ce 
qui se l'ait en France? Oui, il en devait être ainsi, ou à peu près. 

Et, d'abord, pour l'observance dominicale, bien que le temps fût ma- 
gnifique et le vent favorable, le capitaine ne fit point hisser les voiles. On 
y aurait gagné quelques nœuds, mais c'eût été « improper » . Je m'estimai 
fort heureux que l'on permit aux roues et à l'hélice d'opérer leurs révolu- 
tions quotidiennes. Et quand je demandai la raison de cette tolérance à 
un farouche puritain du bord : 

« Monsieur, me répondit-il gravement, il faut respecter ce qui vient di- 
rectement de Dieu. Le vent est dans sa main, la vapeur est dans la main 
des hommes! » 

Je voulus bien me contenter de cette raison, et j'observai ce qui se pas- 
sait à bord. 

Tout l'équipage était en grande tenue et vêtu avec une extrême pro- 
preté. On ne m'eût pas étonné en me disant que les chauffeurs travail- 
laient en habit noir. Les officiers et les ingénieurs portaient leur plus bel 
uniforme à boutons d'or. Les souliers reluisaient d'un éclat britannique 
et rivalisaient avec l'intense irradiation des casquettes cirées. Tous ces 
braves gens semblaient chaussés et coiffés d'étoiles. Le capitaine et son 



UNE VILLE FLOTTANTE 45 

second donnaient l'exemple, et gantés de frais, boutonnés militairement, 
luisants et parfumés, ils se promenaient sur les passerelles en attendant 
l'heure de l'office. 

La mer était magnifique et resplendissait sous les premiers rayons du 
printemps. Aucune voile en vue. Le Great-Eastern occupait seul le centre 
mathématique de cet immense horizon. A dix heures, la cloche du bord 
tinta lentement et à intervalles réguliers. Le sonneur, un timonier en 
grande tenue, obtenait de cette cloche une sorte de sonorité religieuse, et 
non plus ces éclats métalliques dont elle accompagnait le sifflet des chau- 
dières, quand le steam-ship naviguait au milieu des brumes. On cher- 
chait involontairement du regard le clocher du village qui vous appelait à 
la messe. 

En ce moment, de nombreux groupes apparurent aux portes des capots 
de l'avant et de l'arrière. Hommes, femmes, enfants, s'étaient soigneuse- 
ment habillés pour la circonstance. Les boulevards furent bientôt remplis. 
Les promeneurs échangeaient entre eux des saluts discrets. Chacun tenait 
à la main son livre de prières, et tous attendaient que les derniers tinte- 
ments eussent annoncé le commencement de l'office. En ce moment, je vis 
passer un monceau de Bibles entassées sur le plateau qui servait ordinai- 
rement aux sandwiches. Ces Bibles furent distribuées sur les tables du 
temple. 

Le temple, c'était la grande salle à manger, formée par le rouffle de 
l'arrière, et qui, extérieurement, rappelait par sa longueur et sa régularité 
l"hôtel du Ministère des Finances sur la rue de Rivoli. J'entrai. Les fidèles 
« attablés » étaient déjà nombreux. Un profond silence régnait dans l'as- 
sistance. Les officiers occupaient le chevet du temple. Au milieu d'eux, le 
capitaine Anderson trônait comme un pasteur. Mon ami Dean Pitferge 
s'était placé près de moi. Ses petits yeux ardents couraient sur toute cette 
assemblée. Il était là, j'ose le croire, plutôt en curieux qu'en fidèle. 

A dix heures et demie, le capitaine se leva et commença l'office. Il lut 
en anglais un chapitre de l'Ancien Testament, le dixième de l'Exode. 
Après chaque verset, les assistants murmuraient le verset suivant. On en- 
tendait distinctement le soprano aigu des enfants et le mezzo-soprano des 
femmes se détachant sur le baryton des hommes. Ce dialogue biblique 
dura une demi-heure environ. Cette cérémonie, très- simple et très-digne 
à la fois, s'accomplissait avec une gravité toute puritaine, et le capitaine 
Anderson, le «maître après Dieu-», faisant les fonctionsde ministre à bord, 
au milieu de cet immense océan, et parlant à cette foule suspendue sur un 
abîme, avait droit au respect même des plus indifférents. Si l'office s'était 
borné à cette lecture, c'eût été bien; mais au capitaine succéda un orateur, 
qui ne pouvait manquer d'apporter la passion et la violence là où devaient 
régner la tolérance et le recueillement. 



UNE VILLE FLOTTANTE 

C'était le révérend dont il a été question, ce petit homme remuant, cet 
intrigant Yankee, un de ces ministres dont l'influence est si grande dans 
les États de la Nouvelle-Angleterre. Son sermon était tout préparé, et 
l'occasion étant bonne, il voulait l'utiliser. L'aimable Yorick n'en eùt-il 
pas fait autant? Je regardai le docteur Pitferge. Le docteur Pitferge ne 
sourcilla pas, et sembla disposé à essuyer le feu du prédicateur. 

Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire, posa son chapeau de 
soie sur la table, tira son mouchoir avec lequel il toucha légèrement ses 
lèvres, et enveloppant l'assemblée d'un regard circulaire : 

« Au commencement, dit-il, Dieu créa l'Amérique en six jours et s«- 
reposa le septième. » 

Là-dessus, moi, je gagnai la porte. 



XIV 



Pendant le lunch, Dean Pitferge m'apprit que le révérend avait admi- 
rablement développé son texte. Les monitors, les béliers de guerre, les 
torts cuirassés, les torpilles sous-marines, tous ces engins avaient manœu- 
vré dans son discours. Lui-même, il s'était fait grand de toute la grandeur 
de l'Amérique. S'il plaît à l'Amérique d'être prônée ainsi, je n'ai rien 
dire. 

En rentrant au grand salon, je lus la note suivante : 

Lat. :;<r 8' A". 
Long. 30* LV 11". 
( 'ourse : 255 miles. 

Toujours le même résultat. Nous n'avions encore fait que onze cents 
milles, en comprenant les trois cent dix milles qui séparent Fastenet de 
Liverpool. Environ le tiers du voyage. Pendant toute la journée, officiers, 
matelots, passagers et passagères, continuèrent de se reposer « comme le 
Seigneur après la création de l'Amérique ». Pas un piano ne résonna 
dans les salons silencieux. Les échecs ne quittèrent pas leur boite, ni les 
cartes leur étui. Le salon de jeu demeura désert. J'eus l'occasion, ce 
jour-là, de présenter le docteur Pitferge au capitaine Corsican. Mon ori- 
ginal amusa beaucoup le capitaine en lui racontant la chronique secrète 
du Great-Eostern. Il tint à lui prouver que c'était un navire condamné, 
ensorcelé, .auquel il arriverait fatalement malheur. La légende du « mé- 
canicien soudé » plut beaucoup à Corsican, qui, en sa qualité d'Ecossais, 
était grand amateur du merveilleux, mais il ne put, cependant, retenir 
un sourire d'incrédulité. 



UNE VILLE FLOTTANTE 



« Je vois, répondit le docteur Pitferge, que le capitaine ne croit pas 
beaucoup à mes légendes? 

— Beaucoup!... c'est beaucoup dire ! répliqua Corsican. 

— Me croirez-vous davantage, capitaine, demanda le docteur d'un 
ton plus sérieux, si je vous atteste que ce navire est hanté pendant la 
nuit ? 

— Hanté! s'écria le capitaine. Gomment! Voici les revenants qui s'en 
mêlent? Et vous y croyez. 

— Je crois, répondit Pitferge, je crois ce que racontent des personnes 
dignes de foi. Or,* je tiens des officiers de quart et de quelques matelots, 
unanimes sur ce point, que pendant les nuits profondes une ombre, une 
forme vague, se promène sur le navire. Comment y vient-elle? On ne 
sait. Comment disparait-elle? On ne le sait pas davantage. 

— Par saint Dunstan! s'écria le capitaine Gorsican, nous la guetterons 
ensemble. 

— Cette nuit? demanda le docteur. 

— Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur, ajouta le capitaine, 
en se retournant vers moi, nous tiendrez-vous compagnie? 

— ■ Non, dis-je, je ne veux point troubler l'incognito de ce fantôme. 
D'ailleurs, j'aime mieux penser que notre docteur plaisante. 

— Je ne plaisante point, répondit l'entêté Pitferge. 

— Voyons, docteur, dis-je. EsUce que vous croyez sérieusement aux 
morts qui reviennent sur le pont des navires? 

— Je crois bien aux morts qui ressuscitent, répondiWe docteur, et cela 
est d'autant plus étonnant, que je suis médecin. 

— Médecin ! fit le capitaine Corsican, en se reculant comme si ce mot 
L'eût inquiété. 

— Rassurez-vous, capitaine, répondit le docteur, souriant d'un air 
aimable, je n'exerce pas en voyage ! » 



XV 



Le lendemain, premier jour d'avril, l'océan avait un aspect printanier. 
Il verdissait comme une prairie sous les premiers rayons du soleil. Ce 
lever d'avril sur l'Atlantique fut superbe. Les lames se déroulaient volup- 
tueusement, et quelques marsouins bondissaient comme des clowns dans 
le laiteux sillage du navire. 

Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il m'apprit que le revenant 
annoncé par le docteur n'avait point jugé à propos d'apparaître. La nuit, 
sans doute, n'avait pa? été assez sombre pour lur. L'idée me vint alors que 



18 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Je vois, répondit le docteur (p. 4"). 

c'était une mystification de Pitferge, autorisée par ce premier jour d'avril, 
car en Amérique et en Angleterre, comme en France, cette coutume est 
fort suivie. Mystificateurs et mystifiés ne manquèrent pas. Les uns riaient, 
les autres se fâchaient. Je crois même que quelques coups de poing furent 
échangés, mais, entre Saxons, ces coups de poing ne finissent jamais par 
•des coups dépée. On sait, en effet, qu'en Angleterre, le duel entraîne des 
peines très-sévères. Officiers et soldats n'ont pas même la permission de se 
battre, sous quelque prétexte que ce soit. Le meurtrier est condamné aux 
peines afflictives et infamantes les plus graves, et je me rappelle que le 
docteur me cita le nom d'un officier qui est au bagne depuis dix ans pour 
avoir blessé mortellement son adversaire dans une rencontre très-loyale, 
cependant. On comprend donc qu'en présence de cette loi excessive, le 
duel ait complètement disparu des mœurs britanniques. 



UNE VILLE FLOTTANTE 



19 



n—' 1 : L • ■' 



" 4 \U 1 ^é^^Ê^ÉÊ^ 




Un ténor fort joli garçon (p. 52). 



Par ce beau soleil, l'observation de midi fut très-bonne. Elle donna en 
atitude 48° 47', en longitude 36° 48', et comme parcours deux cent cin- 
quante milles seulement. Le moins rapide des transatlantiques aurait eu le 
droit de nous offrir une remorque. Gela contrariait fort le capitaine An- 
derson. L'ingénieur attribuait le manque de pression à l'insuffisante 
ventilation des nouveaux foyers. Moi, je pensais que ce défaut de 
marche provenait surtout des roues, dont le diamètre avait été impru- 
demment diminué. 

Cependant, ce jour-là, vers deux heures, une amélioration se produisit 
dans la vitesse du steam-ship. Ce fut l'attitude des deux jeunes fiancés qui 
me révéla ce changement. Appuyés près des bastingages de tribord, ils 
murmuraient quelques joyeuses paroles et battaient des mains. Ils re- 
gardaient en souriant les tuyaux d'échappement qui s'élevaient le long des 



UNE VILLE FLOTTA NTL 



cheminées du Great-Eastern, et dont l'orifice se couronnait d'une légère 
vapeur blanche. La pression avait monté dans les chaudières de l'hélice, 
et le puissant agent forçait ses soupapes qu'un poids de vingt et une livres 
par pouce carré ne pouvait plus maintenir. Ce n'était encore qu'une faible 
expiration, une vague haleine, un souffle, mais nos jeunes gens la buvaient 
du regard. Non! Denis Papin ne fut pas plus heureux, quand il vit la 
vapeur soulever à demi le couvercle de sa célèbre marmite! 

« Elles fument! Elles fument! s'écria la jeune miss, tandis qu'une 
légère vapeur s'échappait aussi de ses lèvres entr'ouvertes. 

— Allons voir la machine! » répondit le jeune homme en pressant sous 
son bras le bras de sa fiancée. 

Dean Pitferge m'avait rejoint. Nous suivîmes l'amoureux couple jusque 
sur le grand rouffle. 

« Que c'est beau! la jeunesse, me répétait-il. 

— Oui, disais-je, la jeunesse à deux! » 

Bientôt, nous aussi nous étions penchés sur l'écoutille de la machine à 
hélice. Là, au fond de ce vaste puits, à soixante pieds sous nos yeux, nous 
apercevions les quatre longs pistons horizontaux qui se précipitaient l'un 
vers l'autre, en s'imnn ctant à chaque mouvement d'une goutte d'huile 
lubré riante. 

Cependant, le jeune homme avait tiré sa montre, et la jeune fille, pen- 
chée sur son épaule, suivait la trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis 
qu'elle la regardait, son fiancé comptait les tours d'hélice. 

« Une minute! dit-elle. 

— Trente-sept tours! répondit le jeune homme. 

— Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur qui avait contrôlé 
l'opération. 

— Et demi ! s'écria la jeune miss. Vous l'entendez, Edward! Merci, 
monsieur, » ajouta-t-elle en adressant au digne Pitferge son plus aimable 
sourire. 



XVI 

En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme affiché à la porte 
THIS NIGHT. 

FIRST PART 

Océan Time Mr. Mac Alpine. 

Song : Beautiful isle of thesea. Mr. Ewing. 
Reading Mr. Affleet. 



UNE VILLE FLOTTANTE 54 



Piano solo : Chant du berger. . Mrs. A lloway. 
Scotch song- Docteur T. . . 

Intermission often minutes. 

PART SECOND. 

Piano solo Mr. Paul V ... 

Burlesque. Lady of Lyons . DoctorT... 

Entertainment Sir James Ander son. 

Song : Happy moment. . . Mr. Norville. 

Song : Y ou remember. . . . Mr. Ewing. 

FINALE. 

God save the Queen. 

C'était, on le voit, un concert complet, avec première partie, entr'acte, 
seconde partie et finale. Cependant, parait-il, quelque chose manquait 
à ce programme, car j'entendis murmurer derrière moi : 

« Bon ! Pas de Mendelsohn ! » 

Je me retournai. C'était un simple steward qui protestait ainsi contre 
l'omission de sa musique favorite. 

Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche de Mac Elwin 
Corsican venait de m'apprendre que Fabian avait quitté sa cabine, et je 
voulais, sans l'importuner toutefois, le tirer de son isolement. Je le ren- 
contrai sur l'avant du steam-ship. Nous causâmes pendant quelque temps, 
mais il ne fit aucune allusion à sa vie passée. A de certains moments, il 
restait muet et pensif, absorbé en lui-même, ne m'entendant plus, et 
pressant sa poitrine comme pour y comprimer un spasme douloureux. 
Pendant que nous nous promenions ensemble, Harry Drake nous croisa à 
plusieurs reprises. Toujours le même homme, bruyant et gesticulant, 
gênant comme serait un moulin en mouvement dans une salle de danse ! 
Me trompai-je? je ne saurais le dire, car mon esprit était prévenu, mais il 
me sembla qu'Harry Drake observait Fabian avec une certaine insistance. 
Fabian dut s'en apercevoir, car il me dit : 

<( Quel est cet homme? 

— Je ne sais, répondis-je. 

— Il me déplait ! » ajouta Fabian. 

Mettez deux navires en pleine mer, sans vent, sans courant, et ils fini- 
ront par s'accoster. Jetez deux planètes immobiles dans l'espace, et elles 
tomberont l'une sur l'autre. Placez deux ennemis au milieu d'une foule, 
et ils se rencontreront inévitablement. C'est fatal. Une question de temps, 
voilà tout. 



53 UNE VILLE FLOTTANTE 

Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le programme. Le grand salon 
rempli d'auditeurs, était brillamment éclairé. A travers les écoutiiles 
entr'ouvertes passaient les larges figures basanées et les grosses mains 
noires des matelots. On eût dit des masques engagés dans les volutes du 
plafond. L'entre-bàillement des portes fourmillait de stewards. La plu- 
part des spectateurs, hommes et femmes, étaient assis, en abord, sur les 
divans latéraux, et au milieu, sur les fauteuils, les pliants et les chaises. 
Tous faisaient face au piano fortement boulonné entre les deux portes qui 
s'ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps, un mouvement 
de roulis agitait l'assistance; les chaises et les pliants glissaient; une sorte 
de houle donnait une même ondulation à toutes ces têtes; on se crampon- 
nait les uns aux autres, silencieusement, sans plaisanter. Mais, en somme, 
pas de chute à craindre, grâce au tassement. 

On débuta par YOcean-Time. UOceaii-Time était un journal quotidien, 
politique, commercial et littéraire, que certains passagers avaient fondé 
pour les besoins du bord. Américains et Anglais prisent fort ce genre de 
passe-temps. Ils rédigent leur feuille pendant la journée. Disons que si 
les rédacteurs ne sont pas difficiles sur la qualité des articles, les lecteurs 
ne le sont pas davantage. On se contente de peu, et même de « pas 
assez ». 

Ce numéro du 1" avril contenait un premier Great-Eastem assez pâteux 
sur la politique générale, des faits divers qui n'auraient pas déridé un 
Français, des cours de bourse peu drôles, des télégrammes forts naïfs, et 
quelques pâles nouvelles â la main. Après tout, ces sortes de plaisanteries 
ne charment guère que ceux qui les font. L'honorable Mac Alpine, un 
Américain dogmatique, lut avec conviction ses élucubrations peu plai- 
santes, au grand applaudissement des spectateurs, et il termina sa lecture 
par les nouvelles suivantes : 

« On annonce que le président Johnson a abdiqué en faveur du général 
Grant. 

« — On donne comme certain que le pape Pie JX a désigné le Prince 
Impérial pour son successeur. 

« — On dit que Fernand Cortez vient d'attaquer en contrefaçon l'Em- 
pereur Napoléon III pour sa conquête du Mexique. » 

Quand YOcéan-Time eut été suffisamment applaudi, l'honorable 
Mr. Ewing, un ténor fort joli garçon, soupira la Belle île de la mer, avec 
toute la rudesse d'un gosier anglais. 

Le « reading », la lecture, me parut avoir un attrait contestable. Ce fut 
tout simplement un digne Texien qui lut deux ou trois pages d'un livre 



UNE VILLE FLOTTANTE 53 

dont il avait commencé la lecture à voix basse, et qu'il continua à voix 
haute. Il fut très-applaudi. 

Le Chant du berger pour piano solo, par Mrs. Alloway, une Anglaise 
qui jouait « en blond mineur », e-ût dit Théophile Gautier, et une farce 
écossaise du docteur T... terminèrent la première partie du programme. 

Après* dix minutes d'un entr'acte pendant lequel aucun auditeur ne 
consentit à quitter sa place, la seconde partie du concert commença. Le 
Français Paul V... fit entendre deux charmantes valses, inédites, qui 
furent applaudies bruyamment. Le docteur du bord, un jeune homme 
brun, fort suffisant, récita une scène burlesque, sorte de parodie de la 
Dame de Lyon, drame fort à la mode en Angleterre. 

Au « burlesque» succéda « Fentertainment ». Que préparait sous ce 
nom sir James Anderson ? Était-ce une conférence ou un sermon ? Ni l'un 
ni l'autre. Sir James Anderson se leva, toujours souriant, tira un jeu de 
cartes de sa poche, retroussa ses manchettes blanches et fit des tours dont 
sa grâce rachetait la naïveté. Hurrahs et applaudissements. 

Après le Happy moment de Mr. Norville et le You remember de 
Mr. Ewing, le programme annonçait le God save the Queen. Mais quel- 
ques Américains prièrent Paul V..., en sa qualité de Français, de leur 
jouer le chant national de la France. Aussitôt, mon docile compatriote de 
commencer l'inévitable Partant pour la Syrie. Réclamations énergiques 
d'un groupe de Nordistes qui voulaient entendre la Marseillaise. Et, sans 
se faire prier, l'obéissant pianiste, avec une condescendance qui dénotait 
plus de facilité musicale que de convictions politiques, attaqua vigoureu- 
sement le chant de Rouget de l'Isle. Ce fut le grand succès du concert. 
Puis l'assemblée, debout, entonna lentement ce cantique national qui 
« prie Dieu de conserver la reine » . 

En somme, cette soirée valait ce que valent les soirées d'amateurs, c'est- 
à-dire qu'elle eut surtout du succès pour les auteurs et leurs amis. Fabian 
ne s'y montra pas. 



XY1I 



Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut très-houleuse. Les cloi- 
sons recommencèrent leurs gémissements et les colis reprirent leur course 
à travers les salons. Lorsque je montai sur le pont, vers sept heures du 
matin, la pluie tombait. Le vent vint à fraîchir. L'officier de quart fit 
serrer les voiles. Le steam-ship, n'étant plus appuyé, roula prodigieuse- 
ment. Pendant cette journée du 2 avril, le pont resta désert. Les salons 
eux-mêmes étaient abandonnés. Les passagers s'étaient réfugiés dans les 
cabines, et les deux tiers des convives manquèrent au lunch et au dîner. 



UNE VILLE FLOTTANTE 



Le wliisl fut impossible, car les tables fuyaient sous lu main des joueur-. 
Les échecs étaient impraticables. Quelques intrépides, étendus sur les ca- 
napés, lisaient ou dormaient. Autant valait braver la pluie sur le pont. 
Li, les matelots vêtus de surouest et de casaques cirées se promenaient 
philosophiquement. Le second, juché sur la passerelle, bien enveloppé de 
son caoutchouc, Taisait le q^art. Sous cette averse, au milieu de ces ra- 
fales, ses petits yeux brillaient de plaisir. Il aimait cela, cet homme, et le 
steam-ship roulait a son gré ! 

Les eaux du ciel et de la mer se confondaient dans la brume à quelques 
encablures du navire. L'atmosphère était grise. Quelques oiseaux pas- 
sai, nt en criant à travers cet humide brouillard. A dix heures, par tribord 
devant, on signala un trois-màts-barque qui courait vent arrière ; mais sa 
nationalité ne put être reconnue. 

Vers onze heures, le vent mollit et tourna de deux quarts. La brise hàla 
le nord-ouest. La pluie cessa presque subitement. L'azur du ciel se montra 
à travers quelques trouées de nuages. Le soleil apparut dans une éclaircie 
et permit de faire une observation plus ou moins parfaite. La notice porta 
!■ - chiffres suivants : 

Lot. L6 29 .\ . 
Long. \T 25' W. 
Distance : 256 miles. 

Ainsi donc, bien que la pression eût monté dans les chaudières, la vi- 
tesse du navire ne s'était pas accrue. Mais il fallait en accuser le vent 
d'ouest, qui, prenant le steam-ship debout, devait considérablement re- 
tarder sa marche. 

A deux heures, le brouillard s'épaissit de nouveau. La brise retombait 
et fraîchissait à la fois. L'opacité des brumes était si intense, que h s offi- 
ciers postés sur les passerelles ne voyaient plus les hommes à l'avant du 
navire. Ces vapeurs accumulées sur les flots constituent le plus grand 
danger de la navigation ; elles causent des abordages impossibles à 
éviter, et l'abordage en mer est plus à craindre encore que l'incendie. 

Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots veillaient avec le plus 
grand soin, surveillance qui ne fut pas inutile, car, suintement, vers trois 
heures, un trois-màts apparut à moins de deux cents mètres du Grcat- 
i. a sic ni, ses voiles masquées par une saute de vent, ne gouvernant plus. 
Le Great-Eastem évolua à ternes et l'évita, grâce à la promptitude avec 
laquelle les hommes de quart l'avaient signalé au timonier. Ces signaux, 
fort bien réglés, se faisaient au moyen d'une cloche disposée sur la du- 
nette de l'avant. Un coup signifiait : navire devant. Deux coups : navire 
par tribord. Trois coups : navire par bâbord. Et aussitôt l'homme de 
barre gouvernait de manièic à éviter l'abordas?. 



UNE VILLE FLOTTANTE g S 

Le vent fraîchit jusqu'au soir. Cependant le roulis diminua, parce que 
la mer, déjà couverte au large par les hauts fonds de Terre-Neuve, ne 
pouvait se faire. Aussi, un nouvel « entertainment » de sir James Ander- 
son fut-il annoncé pour ce jour-là. A l'heure dite, les salons se remplirent. 
Mais cette fois il ne s'agissait plus de tours de cartes. James Anderson ra- 
conta l'histoire de ce câble transatlantique qu'il avait posé lui-même. Il 
montra des épreuves photographiques représentant les divers engins 
inventés pour l'immersion. Il fit circuler le modèle des épissures qui ser- 
virent au rajustement des morceaux du câble. Enfin, il mérita très- 
justement les trois hurrahs qui accueillirent sa conférence, et dont une 
grande part revint au promoteur de cette entreprise, l'honorable Cyrus 
Field, présent à cette soirée. 



XVIII 

Le lendemain, 3 avril, dès les premières heures du jour, l'horizon 
offrait cette teinte particulière que les Anglais appellent « blinck ». 
C'était une réverbération blanchâtre qui annonçait des glaces peu 
éloignées. En effet, le Great-Eastem naviguait alors dans ees parages 
où flottent les premiers ice-bergs, détachés de la banquise, qui sortent 
du détroit de Davis. Une surveillance spéciale fut organisée pour éviter 
les rudes attouchements de ces énormes blocs. 

Il ventait alors une très-forte brise de l'ouest. Des lambeaux de nuages, 
véritables haillons de vapeurs, balayaient la surface de la mer. A travers 
leurs trous, on distinguait l'azur du ciel. Un sourd clapotis sortait des 
vagues échevelées parle vent, et les gouttes d'eau pulvérisées s'en allaient 
en écume. 

Ni Fabian, ni le capitaine Corsican, ni le docteur Pitferge n'étaient 
encore montés sur le pont. Je me dirigeai vers l'avant du navire. Là, 
le rapprochement des parois formait un angle confortable , une sorte 
de retraite, dans laquelle un ermte se fût volontiers retiré du monde. 
Je m'accotai dans ce coin, assis sur une claire-voie, mes pieds reposant 
sur une énorme poulie. Le vent, prenant le navire debout et butant contre 
Pétrave, passait par-dessus ma tête sans l'effleurer. La place était bonne 
pour y rêver. De là, mes regards embrassaient toute l'immensité du navire. 
Je pouvais suivre ses longues lignes légèrement tonturées qui se rele- 
vaient vers l'arrière. Au premier plan, un gabier, accroché dans les hau- 
bans de misaine, se tenait d'une main et travaillait de l'autre avec une 
adresse remarquable. Au-dessous, sur le rouffle, se promenait le matelot 
de quart, allant et venant, les jambes écartée?, et jetant un regard clair 
à travers ses paupières éraillées par les embruns. En arrière, sur les 



-,«, 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Le dos rond, la tête encapuchonnée (p. 50>. 



passerelles, j'entrevoyais un officier qui, le dos rond, la tète encapu- 
chonnée, résistait aux assauts du vent. De la mer je ne distinguais rien, 
si ce n'est une petite ligne d'horizon bleuâtre, tracée en arrière des tam- 
bours. Emporté par ses puissantes machines, le steam-ship, jtranchant les 
flots de son étrave aiguë, frissonnait comme les flancs d'une chaudière 
dont les feux sont activement poussés. Quelques tourbillons de vapeur, 
arrachés par cette brise qui les condensait avec une extrême rapidité, se 
tordaient à l'extrémité des tuyaux d'échappement. Mais le colossal navire, 
debout au vent et porté sur trois lames, ressentait à peine les agitations 
de cette mer, sur laquelle, moins indifférent aux ondulations, un trans- 
atlantique eût été secoué par les coups de tangage. 

A midi et demi, le point affiché ne donna en latitude que 44° 53' nord, 
et en longitude 47° 6' ouest. Deux cent vingt-sept milles seulement depuis 



UNE VILLE FLOTTANTE 




La dame noire (p. 59) . 

vingt-quatre heures ! Les jeunes fiancés devaient maudire ces roues qui ne 
tournaient pas, cette hélice dont les mouvements languissaient, et cette 
insuffisante vapeur qui n'agissait pas au gré de leurs désirs ! 

Vers trois heures, le ciel, nettoyé par le vent, resplendit. Les lignes de 
l'horizon, formées d'un trait net, semblèrent s'élargir autour de ce point 
central que le Great-Eastem occupait. La brise mollit, mais la mer se 
souleva longtemps en larges lames, étrangement vertes et festonnées d'é- 
cume. Si peu de vent ne comportait pas tant de houle. Ces ondulations 
étaient disproportionnées. On peut dire que l'Atlantique boudait encore. 

A trois heures trente-cinq minutes, un trois-màts fut signalé sur bâbord. 
Il envoya son numéro. C'était un Américain, l' Minois, faisant route pour 
l'Angleterre. 

En ce moment, le lieutenant H. . . m'apprit que nous passions sur la 



UNE VILLE FLOTTANTE 



queue du banc de New-Found-Land, nom que les Anglais donnent aux 
hauts-fonds de Terre-Neuve. Ce sont les riches parages où se fait la pèche 
de ces morues, dont trois suffiraient à alimenter l'Angleterre et L'Amé- 
rique, si tous leurs oeufs éclosaient. 

La journée se passa sans incident. Le pont fut fréquenté par ses prome- 
neurs accoutumés. Jusqu'ici, aucun hasard n'avait mis en présence Fabian 
et Ilarry Drake, que le capitaine Archibald et moi, nous ne perdions pas 
de vue. Le soir réunit au grand salon ses dociles habitués. Toujours mêmes 
exercices, lectures et chants, provoquant les mêmes bravos prodigués par 
les mômes mains aux mêmes virtuoses, que je finissais par trouver moins 
médiocres. Une discussion assez vive éclata, par extraordinaire, entre un 
Nordiste et un Texien. Celui-ci demandait « un empereur» pour les États 
du Sud. Fort heureusement, cette discussion politique, qui menaçait de 
dégénérer en querelle, fut interrompue par l'arrivée d'une dépèche ima- 
ginaire adressée à YOcean-Time et conçue en ces termes : « Le capitaine 
Semmes, ministre de la guerre, a fait payer par le Sud les ravages de 
VAlabamal » 

XIX 

En quittant le salon vivement éclairé, je remontai sur le pont avec le 
capitaine Corsican. La nuit était profonde. Pas une constellation au fir- 
mament. Autour du navire, une ombre impénétrable. Les fenêtres des 
roulfles brillaient comme des gueules de four. A peine voyait-on les 
hommes de quart qui arpentaient pesamment les dunettes. Mais on respi- 
rait le grand air, et le capitaine humait ses fraîches molécules à pleins 
poumons. 

« J'étouffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins, je nage en pleine 
atmosphère ! Voilà une absorption vivifiante. Il me faut mes cent mètres 
cubes d'air pur par vingt-quatre heures ou je suis à demi asphyxié. 

— Respirez, capitaine, respirez à votre aise, lui répondis-je. Il y a de 
l'air ici pour tout le monde, et la brise ne vous chicane pas votre contin- 
gent. C'est une bonne chose que l'oxygène, et il faut bien avouer que nos 
Parisiens ou nos Londoniens ne le connaissent que de réputation. 

— Oui! répliqua le capitaine, ils lui préfèrent l'acide carbonique. 
Chacun son goût. Pour mon compte, je le déteste, même dans le vin de 
Champagne! » 

Tout en causant, nous longions le boulevard de tribord, abrités du vent 
parla haute paroi des roulfles. De gros tourbillons de fumée, con 'elles 
d'étincelles, s'échappaient des cheminées noires. Le ronflement des ma- 
chines accompagnait le sifflement de la brise dans les haubans de fer qui 
résonnaient comme les cordes d'une harpe. A ce brouhaha se mêlait de 



[JNE VILLE FLOTTANTE 



59 



quart d'heure en quart d'heure le cri des matelots de bordée : Airs we/I ! 
A II' s iveli l Tout va bien ! Tout va bien ! 

En effet, aucune précaution n'avait été négligée pour assurer la sécu- 
rité du navire au milieu de ces parages fréquentés par les glaces. Le capi- 
taine faisait puiser un seau d'eau, chaque demi-heure, afin d'en recon- 
naître la température, et si cette température fût tombée à un degré 
inférieur, il n'eût pas hésité à changer sa route. Il savait, en effet, que, 
quinze jours avant, le Péreire s'était vu bloqué par les ice-bergs sous cette 
latitude, danger qu'il fallait éviter. Du reste, son ordre de nuit prescrivit 
une surveillance rigoureuse. Lui-même ne se coucha pas. Deux officiers 
restèrent à ses côtés sur la passerelle, l'un aux signaux des roues, l'autre 
aux signaux de l'hélice. De plus, un lieutenant .et deux hommes firent le 
quart sur la dunette de l'avant, tandis qu'un quartier- maître et un ma- 
telot se tenaient à l'étrave du steam-ship. Les passagers pouvaient être 
tranquilles. 

Après avoir observé ces dispositions, le capitaine Corsican et moi, nous 
revînmes vers l'arrière. L'idée nous prit de passer encore quelque temps 
sur le grand rouffle, avant de regagner nos cabines, comme feraient de 
paisibles citadins sur la grande place de leur ville. 

L'endroit nous parut désert. Bientôt, cependant, nos yeux étant faits 
à celte obscurité, nous aperçûmes un homme accoudé sur le garde-fou. 
dans une complète immobilité. Corsican, après l'avoir regardé attentive- 
ment, me dit : 
« C'est Fabian ! » 

C'était Fabian, en effet. Nous le reconnûmes ; mais perdu dans une 
muette contemplation, il ne nous vit pas. Ses regards semblaient fixés sur 
un angle du rouffle, et je les voyais briller dans l'ombre. Que regardait-il 
ainsi? Comment pouvait-il percer cette obscurité profonde? Je pensais que 
mieux valait le laisser à ses réflexions. Mais le capitaine Corsican Rap- 
prochant : 

« Fabian? «dit -il. 

Fabian ne répondit pas. Il n'avait pas entendu. Corsican l'appela de 
nouveau. Fabian tressaillit, tourna la tête un instant et prononça ce 
seul mot : 
« Chut ! » 

Puis, de la main, il désigna une ombre qui se mouvait lentement à 
l'extrémité du rouffle. C'était cette forme à peine visible que regardait 
Fabian. Puis., souriant tristement : 
« La dame noire ! » murmura-t-il. 

Un tressaillement m'agita. Le capitaine Corsican m'avait pris le bras 
et je sentis qu'il tressaillait aussi. La même pensée nous avait frappés tous 
deux. Cette ombre, c'était l'apparition annoncée par le docteur Pitferge. 



60 UNE VILLE FLOTTANTE 

Fabian était retombé dans sa rêveuse contemplation. Moi, la poitrine 
oppressée, l'œil trouble, je regardais cette forme humaine, à peine es- 
tompée dans l'ombre, qui bientôt se profila plus nettement à nos regards. 
Elle s'avançait, hésitait, allait, s'arrêtait, reprenait sa marche, semblant 
plutôt glisser que marcher. Une ame errante ! A dix pas de nous, elle de- 
meura immobile. Je pus distinguer alors la forme d'une femme élancée, 
drapée étroitement dans une sorte de burnous brun, le visage couvert 
d'un voile épais. 

« Une folle ! une folle ! n'est-ce pas? » murmura Fabian. 

Et c'était une folle, en effet. Mais Fabian ne nous interrogeait pas. Il se 
parlait à lui-même. 

Cependant, cette pauvre créature s'approcha plus près encore. Je crus 
voir ses yeux briller à travers son voile, quand ils se fixèrent sur Fabian. 
Elle vint jusqu'à lui. Fabian se redressa, électrisé. La femme voilée lui 
mit la main sur le cœur comme pour en compter les battements... Puif, 
s'échappant, elle disparut par l'arrière du rouille. 

Fabian retomba, presque agenouillé, les mains tendues. 

« Elle ! » murmura-t-il. 

Puis, secouant la tète : 

« Quelle hallucination ! » ajouta-t-il. 

Le capitaine Gorsican lui prit alors la main : 

« Viens, Fabian, viens, » dit-il, et il entraîna son malheureux ami. 



XX 



Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter. C'était Ellen, la fiancée 
de Fabian, la femme d'Harry Drake. La fatalité les avait réunis tous trois 
sur le même navire. Fabian ne l'avait pas reconnue, bien qu'il se fût 
écrié : Elle ! elle ! Et comment aurait-il pu la reconnaître ? Mais il ne 
s'était pas trompé en disant : Une folle ! Ellen était folle, et sans doute, 
la douleur, le désespoir, son amour tué dans son cœur, le contact de 
l'homme indigne qui l'avait arrachée à Fabian, la ruine, la misère, la 
honte, avaient brisé son àme! Voilà ce dont je parlais le lendemain matin 
avec Corsican. Nous n'avions d'ailleurs aucun doute sur l'identité de cette 
jeune femme. C'était Ellen qu'Harry Drake entraînait avec lui vers ce 
continent américain, et qu'il associait encore à sa vie d'aventures. Le re- 
gard du capitaine s'allumait d'un feu sombre en songeant à ce misérable. 
Moi, je sentais mon cœur bondir. Que pouvions-nous contre lui, le mari, 
le maître? Rien. Mais le point le plus important, c'était d'empêcher une 
nouvelle rencontre entre Fabian et Ellen, car Fabian finirait par recon- 
naître sa fiancée, ce qui amènerait la catastrophe que nous voulions éviter. 



UNE VILLE FLOTTANTE <;i 



Toutefois, on pouvait espérer que ces deux pauvres êtres ne se rêver- 
raient pas. La malheureuse Ellen ne paraissait jamais pendant le jour, 
ni dans les salons, ni sur le pont du navire. La nuit seulement, trompant 
son geôlier sans doute, elle venait se baigner dans cet air humide et de- 
mander à la brise un apaisement passager ! Dans quatre jours, au plus 
tard, le Great-Easîern aurait attein* les passes de New- York. Nous pou- 
vions donc croire que le hasard ne déjouerait pas notre surveillance, et 
que Fabian ne serait pas instruit de la présence d'Ellen pendant celte tra- 
versée de l'Atlantique ! Mais nous comptions sans les événements. 

La direction du steam-ship avait été un peu modifiée pendant la nuit. 
Trois fois, le navire, trouvant l'eau à vingt-sept degrés Farenheit, c'est-à- 
dire de trois à quatre degrés centigrades au-dessous de zéro, était descendu 
vers le sud. On ne pouvait mettre en doute la présence de glaces très- 
rapprochées. En effet, ce matin-là, le ciel présentait un éclat particulier; 
l'atmosphère était blanche ; tout le nord s'éclairait d'une intense réverbé- 
ration, évidemment produite par le pouvoir réfléchissant des ice-bergs. 
Une brise piquante traversait l'air, et^ers dix heures, une petite neige 
très-fine vint subitement poudrer à blanc le steam-ship. Puis un banc de 
brumes se leva, au milieu duquel nous signalions notre présence par de 
nombreux coups de sifflets; bruit assourdissant qui effaroucha des volées 
de mouettes posées sur les vergues du navire. 

A dix heures et demie, le brouillard s'étant levé, un steamer à hélice 
parut àl'horizon sur tribord. L'extrémité blanche de sa cheminée indiquait 
qu'il appartenait à la compagnie Inman, faisant le transport des émigrants 
de Liverpool sur New-York. Ce bâtiment nous envoya son numéro. C'é- 
tait le City of Limerick, de quinze cent trente tonneaux de jauge, et de 
deux cent cinquante-six chevaux de force. Il avait quitté New- York sa- 
medi, et, par conséquent, il se trouvait en retard. 

Avant le lunch , quelques passagers organisèrent une poule qui ne 
pouvait manquer de plaire à ces amateurs de jeux et de paris. Le résultat 
de cette poule ne devait pas être connu avant quatre jours. C'était ce qu'on 
appelle la «poule du pilote ». Lorsqu'un navire arrive sur les atterrages, 
personne n'ignore qu'un pilote monte à son bord. On divise donc les 
vingt-quatre heures du jour et de la nuit en quarante-huit demi-heures 
ou quatre-vingt-seize quarts d'heure, suivant le nombre des passagers. 
Chaque joueur met un enjeu d'un dollar, et le sort lui attribue l'une de 
ces demi-heures ou l'un de ces quarts d'heure. Le gagnant des quarante- 
huit ou quatre-vingt-seize dollars est celui pendant le quart d'heure du- 
quel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le jeu est peu compli- 
qué. Ce ne sont plus des courses de chevaux; ce sont des courses de quarts 
d'heure. 

Ce fut un Canadien, l'honorable Mac Alpine, qui prit la direction de 



62 UNE VILLE FLOTTANTE 

l'affaire. Il réunit facilement quatre-vingt-seize parieurs, parmi lesquels 
quelques parieuses et non les moins âpres au jeu. Je suivis le courant et 
j'engageai mon dollar. Le sort me désigna le soixante-quatrième quart 
d'heure. C'était un mauvais numéro dont je n'avais aucune chance de me 
défaire avec profit. En effet, ces divisions du temps sont comptées d'un 
midi au midi suivant. Il y a donc des quarts d'heure de jour et des quarts 
de nuit. Ces derniers n'ont aucune valeur aléatoire, car il est rare que les 
navires s'aventurent sur les atterrages au milieu de l'obscurité, et, par con- 
séquent, les chances de recevoir un pilote à bord pendant la nuit sonl 
tirs-diminuées. Je me consolai aisément. 

En redescendant au salon, je vis qu'une lecture avait été affichée pour 
le soir. Le missionnaire de l'Utah annonçait une conférence sur le Mormo- 
nisme. Bonne occasion de s'initier aux mystères de la Cité des Saints. 
D'ailleurs, cet Elder, Mr. Ilatch, devait être un orateur et un orateur 
convaincu. L'exéculion ne pouvait donc manquer d'être digne de l'œuvre. 
Les passagers accueillirent favorablement l'annonce de cette conférence. 

Le point affiché avait donné les chiil'n 9 suivants : 

hat. 12«32 / A. 
Long. 51 e 59* II'. 
Course : 2'»t miles. 

\ ers trois heures de l'après-midi, les timoniers signalèrent l'approche 
d'un grand steamer à quatre mats. Ce navire modifia légèrement sa route 
afin de se rapprocher du Great-Eastent, dans l'intention de lui donner 
son numéro. De son côté, le capitaine laissa porter un peu, et bientôt le 
steamer lui envoya son nom. C'était l' Atlanta, un de ces grands bâti- 
ments qui font le service de Londres à New-York en touchant à Brest. Il 
nous salua au passage, et nous lui rendîmes son salut. Peu de temps après, 
comme il courait à contre-bord, il avait disparu. 

En ce moment, Dean Pitferge m'apprit, non sans déplaisir, que la 
conférence de Mr. Hatch était interdite. Les puritaines du bord n'avaient 
pas permis à leurs maris de s'initier aux mystères du Mormonisme ! 



XXI 



A quatre heures, le ciel, qui avait été voilé jusqu'alors, se dégagea. La 
mer s'était apaisée. Le navire ne roulait plus. On aurait pu se croire en 
terre ferme. Cette immobilité du Great-Eastern donna aux passagers 
l'idée d'organiser des courses. Le turf d'Epsom n'eût p ts offert une piste 
meilleure, et quant aux chevaux, à défaut de Gladiator ou de la Touque, 
ils devaient être remplacés par des Écossais pur sang qui les valaient 



[UNE VILLE FLOTTANTE 63 



bien. La nouvelle ne tarda pas à se répandre. Aussitôt les sportsmen d'ac- 
courir, les spectateurs de quitter les salons et les cabines. Un Anglais, 
l'honorable Mac Karthy, fut nommé commissaire, et les coureurs se pré- 
sentèrent sans refard. C'étaient une demi-douzaines de matelots, sorte de 
centaures, à la fois chevaux et jockeys, tout prêts à disputer le grand prix 
du Great-Eastem t 

Les deux boulevards formaient le champ de course. Les coureurs 
devaient faire trois fois le tour du navire, et franchir ainsi un parcours de 
treize cents mètres environ. C'était suffisant. Bientôt les tribunes, je veux 
dire les dunettes, furent envahies par la foule des curieux, armés de lor- 
gnettes, et dont quelques-uns avaient arboré « le voile vert», pour se 
protéger sans doute contre la poussière de l'Atlantique. Les équipages 
manquaient, j'en conviens, mais non la place pour les ranger en files. 
Les dames en grande toilette se pressaient principalement sur les rouffles 
de l'arrière. Le coup d'œil était charmant. 

Fabian, le capitaine Corsican, le docteur Dean Pitferge et moi, nous 
nous étions postés sur la dunette de l'avant. C'était là ce qu'on pouvait 
appeler l'enceinte du pesage. Là s'étaient réunis les véritables gentlemen- 
riders. Devant nous se dressait le poteau de départ et d'arrivée. Les paris 
ne tardèrent pas à s'engager avec un entrain britannique. Des sommes 
considérables furent risquées, rien que sur la mine des coureurs, dont les 
hauts faits, cependant, n'étaient pas encore inscrits au « stud-book ». Je 
ne vis pas sans inquiétude Harry Drake se mêler de ces préparatifs avec 
son aplomb accoutumé, discutant, disputant, tranchant d'un ton qui 
n'admettait pas de réplique. Très-heureusement, Fabian, bien qu'il eût 
engagé quelques livres dans la course, me parut assez indifférent à tout 
le tapage. Il se tenait à l'écart, le front toujours soucieux, la pensée tou- 
jours au loin. 

Parmi les coureurs qui se présentèrent, deux avaient plus particulière- 
ment attiré l'attention publique. L'un, un Écossais de Dundee, nommé 
Wilmore, petit homme maigre, dératé, désossé, la poitrine large, l'œil 
ardent, passait pour être un des favoris. L'autre, grand diable bien décou- 
plé, un Irlandais du nom d'O'Kelly, long comme un cheval de course, 
balançait aux yeux des connaisseurs les chances de Wilmore. On le deman- 
dait à un contre trois, et pour mon compte, partageant l'engouement 
général, j'allais risquer sur lui quelques dollars, quand le docteur me dit : 

« Prenez le petit, croyez-moi. Le grand est disqualifié. 

— Que voulez-vous dire? 

— Je veux dire, répondit sérieusement le docteur, que ce n'est pas un 
pur-sang. Il peut avoir une certaine vitesse initiale, mais il n'a pas de 
fonds. Le petit, au contraire, l'Écossais, a de la race. Voyez son corps 
maintenu bien droit sur ses jambes, et son poitrail bien ouvert, sans rai- 



64 



UNE VILLE FLOTTANTE 




11 traita Drake avec une dureté (p. 66). 

deur. C'est un sujet qui a dû s'entraîner plus d'une fois dans la course 
sur place, c'est-à-dire en sautant d'un pied sur l'autre de manière à pro- 
duire au moins deux cents mouvements par minute. Pariez pour lui, vous 
dis-je, vous n'aurez pas à le regretter. » 

Je suivis le conseil de mon savant docteur, et je pariai pour Wilmore. 
Q Liant aux quatre autres coureurs, ils n'étaient même pas en discussion. 

Les places furent tirées. Le sort favorisa l'Irlandais, qui eut la corde 
Les six coureurs se placèrent en ligne sur la limite du poteau. Pas de faux 
départ à craindre, ce qui simplifiait le mandat du commissaire. 

Le signal fut donné. Un hurrah accueillit le départ. Les connaisseurs 
reconnurent immédiatement que Wilmore et O'Kelly étaient des coureurs 
de profession. Sans se préoccuper de leurs rivaux qui les devançaient en 
s* essoufflant, ils allaient, le corps un peu penché, la tète bien droite, 



UNE VILLE FLOTTANTE 



65 




Fabian arriva près delà cabine (p. 69). 

l'avant-bras collé au sternum, les poignets légèrement portés en avant et 
accompagnant chaque mouvement du pied opposé par un mouvement 
alternatif. Ils étaient pieds nus. Leur talon, ne touchant jamais le sol, leur 
laissait l'élasticité nécessaire pour conserver la force acquise. En un mot, 
tous les mouvements de leur personne se rapportaient et se complétaient. 
Au second tour, O'Kelly et Wilmore, toujours sur la même ligne, avaient 
distancé leurs adversaires époumonnés. Us démontraient avec évidence la 
vérité de cet axiome que me répétait le docteur : 

« Ce n'est pas avec les jambes que l'on court, c'est avec la poitrine ! Du 
jarret, c'est bien ; mais des poumons, c'est mieux ! » 

A l'avant-dernier tournant, les cris des spectateurs saluèrent de nou- 
veau leurs favoris. Les excitations, les hurrahs, les bravos éclataient de 

toutes parts. 

r 9 



66 l NE VILLE FLOTTANTE 

« Le petit gagnera, me dit Pitferge. Voyez, il ne souille pas. Son rival 
est haletant. » 

En effet, Wilmore avait la figure calme et pâle. O'Kelly fumait comme 
un feu de paille mouillée. Il était « au fouet », pour employer une expres- 
sion de l'argot des sportsmen. Mais tous deux se maintenaient en ligne. 
Enfin, ils dépassèrent le grand rouffle; ils dépassèrent l'écoulille de la 
machine ; ils dépassèrent le poteau d'arrivée 

« Ilurrah ! Ilurrah! pour Wilmore ! crièrent les uns. 

— Ilurrah ! pour O'Kelly, répondaient les autres. 

— Wilmore a gagné. 

— Non, ils sont « ensemble ». 

La vérité est que Wilmore avait gagné, mais d'une demi-tète à peine. 
C'est ce que décida l'honorable Mac Karthy. Cependant la discussion se 
prolongea et l'on en vint aux grosses paroles. Les partisans de l'Irlandais, 
et particulièrement Harry Drake, soutenaient qu'il y avait un « dead 
head » , que c'était une course morte, qu'il y avait lieu de la recommencer. 

Mais, à ce moment, entraîné par un mouvement involontaire, Fabian, 
s'étant approché de Harry Drake, lui dit froidement : 

« Vous avez tort, monsieur. Le vainqueur est le matelot écossais ! » 

Drake s'avança vivement sur Fabian. 

« Vous dites? lui demanda-t-il d'un ton menaçant. 

— Je dis que vous avez tort, répondit tranquillement Fabian. 

— Sans doute, riposta Drake, parce que vous avez parié pour Wil- 
more ? 

— J'ai parié comme vous pour O'Kelly, répondit Fabian. J'ai perdu et 
je paye. 

— Monsieur, s'écria Drake, prétendez-vous m'apprendre?... •> 

Mais il n'acheva pas sa phrase. Le capitaine Corsican s'était interposé 
entre Fabian et lui avec l'intention avouée de prendre la querelle pour 
son compte. Il traita Drake avec une dureté et un mépris très-significa- 
tifs. Mais, évidemment, Druke ne voulait pas avoir affaire à lui. Aussi, 
lorsque Corsican eut achevé, Drake se croisant les bras et s'adressant à 
Fabian : 

« Monsieur, dit-il avec un mauvais sourire, monsieur a donc besoin de 
ses amis pour le défendre? » 

Fabian pâlit. Il se précipita sur Harry Drake. Mais je le retins. D'autre 
paît, des compagnons de ce coquin l'entraînèrent, non sans qu'il eût jeté 
sur son adversaire un haineux regard. 

Le capitaine Corsican et moi, nous descendîmes avec Fabian, qui se 
contenta de dire d'une voix calme : 

« A la première occasion, je souffletterai ce grossier personnage. » 



UNE VILLE FLOTTANTE 67 



XXII 



Pendant la nuit du vendredi au samedi, le Great-Eastem traversa le 
courant du G ulfstream, dont les eaux plus foncées et plus chaudes tran- 
chaient sur les couches ambiantes. La surface de ce courant pressé entre 
les flots de l'Atlantique est même légèrement convexe. C'est donc un 
fleuve véritable qui coule entre deux rives liquides, et l'un des plus consi- 
dérables du globe, car il réduit au rang de ruisseau l'Amazone ouïe Mis- 
sissipi. L'eau puisée pendant la nuit était remontée de vingt-sept degrés Fa- 
renheit à cinquante et un degrés, ce qui donne en centigrades douze degrés. 

Cette journée du 5 avril débuta par un magnifique lever de soleil. Les 
longues lames de fond resplendissaient. Une chaude brise du sud-ouest 
passait dans le gréement. C'étaient les premiers beaux jours. Ce soleil, qui 
eût reverdi les campagnes du continent, fit éclore ici de fraîches toilettes. 
La végétation retarde quelquefois, la mode jamais. Bientôt les boulevards 
comptèrent de nombreux groupes de promeneurs. Tels les Champs-Ely- 
sées, un dimanche, par un beau soleil de mai. 

Pendant celte matinée, je ne vis pas le capitaine Corsican. Désirant 
avoir des nouvelles de Fabian, je me rendis à la cabine que celui-ci occu- 
pait en abord du grand salon. Je frappai à la porte de cette cabine, mais 
je n'obtins pas de réponse. Je poussai la porte. Fabian n'y était pas. 

Je remontai alors sur le pont. Parmi les passants je ne remarquai ni 
mes amis ni mon docteur. Il me vint alors à la pensée de chercher en 
quel endroit du steam-ship était confinée la malheureuse Ellen. Quelle 
cabine occupait-elle? Où Harry Drake l'avait-il reléguée? A quelles mains 
était confiée cette infortunée que son mari abandonnait pendant des jours 
entiers? Sans doute aux soins i-ntéressés de quelque femme de chambre du 
bord, à quelque indifférente garde-malade? Je voulus savoir ce qui en 
était, non par un vain motif de curiosité, mais dans l'intérêt d'Ellen et 
de Fabian, ne fût-ce que pour prévenir une rencontre toujours à craindre. 

Je commençai ma recherche par les cabines du grand salon des dames 
et je parcourus les couloirs des deux étages qui desservent cette portion du 
navire. Cette inspection était a^sez facile, parce que le nom des passagers, 
inscrit sur une pancarte, se lisait h la porte de chaque cabine, ce qui simpli- 
fiait le service des stewards. Je ne trouvai pas le nom d'Harry Drake, ce 
qui me surprit peu, car cet homme avait dû préférer la situation des ca- 
bines disposées, à l'arrière du Great-Eastem, sur des salons moins fré- 
quentés. Il n'existait, d'ailleurs, au point de vue du confort, aucune diffé- 
rence entre les aménagements de l'avant et ceux de l'arrière, caria Société 
des affréteurs n'avait admis qu'une seule classe de passagers. 



08 UNE VILLE FLOTTANTE 

Je me dirigeai donc vers les salles à manger, et je suivis attentivement 
les couloirs latéraux qui circulaient entre le double rang des cabines. 
Toutes ces chambres étaient occupées., toutes portaient le nom d'un pas- 
sager, et le nom dTIarry Drake manquait encore. Cette fois, l'absence de 
ce nom m'étonna, car je croyais avoir visité notre ville flottante tout en- 
tière, et je ne connaissais pas d'autre « quartier » plus reculé que celui-ci. 
J'interrogeai donc un steward, qui m'apprit ce que j'ignorais, c'est qu'une 
centaine de cabines existaient encore en arrière des « dining-rooms». 

« Comment y descend-on? demandai-je. 

— Par un escalier qui aboutit au pont, sur le côlé du grand rouille. 

— Rien, mon ami. Et savez-vous quelle cabine occupe M. Harry 
Drake ? 

— Je l'ignore, monsieur, » me répondit le steward. 

Je remontai alors sur le pont, et, suivant le rouffle, j'arrivai à la pot te 
qui fermait l'escalier indiqué. Cet escalier conduisait, non plus à dévastes 
salons, mais à un simple carré demi-obscur, autour duquel était disposée 
une double rangée de cabines. Harry Drake, voulant isoler Ellen, n'avait 
pu choisir un endroit plus propice à son dessein. 

La plupart de ces cabines étaient inoccupées. Je parcourus le carré et 
les couloirs latéraux porte à porte. Quelques noms étaient inscrits sur les 
pancartes, deux ou trois au plus, mais non celui d'ilany Drake. Cepen- 
dant, j'avais fait une minutieuse inspection de ce compartiment, et fort 
désappointé, j'allais me retirer, quand un murmure vague, presque in- 
saisissable, frappa mon oreille. Ce murmure se produisait au fond du 
couloir de gauche. Je me dirigeai de ce côté. Les sons, à peine percep- 
tibles, s'accentuèrent davantage. Je reconnus une sorte de chant plaintif, 
ou plutôt une mélopée traînante, dont les paroles ne parvenaient pas 
jusqu'à moi. 

J'écoutai. C'était une femme qui chantait ainsi; mais dans celte voix in- 
consciente on sentait une douleur profonde. Cette \oix devait être celle de 
la pauvre folle. Mes pressentiments ne pouvaient me tromper. Je m'ap- 
prochai doucement de la cabine qui portait le numéro 775. C'était la der- 
nière de ce couloir obscur, et elle devait être éclairée par un des hublots 
inférieurs évidés dans la coque du Great-Eastern. Sur la porte de cette 
cabine, aucun nom. En effet, Ilarry Drake n'avait pas intérêt à faire con- 
naître l'endroit où il confinait Ellen. 

La voix de l'infortunée arrivait alors distinctement jusqu'àmoi. Son chant 
n'était qu'une suite de phrases fréquemment interrompues, quelque chose 
de suave et de triste à la fois. On eût dit des stances étrangement coupées, 
telles que les réciterait une personne endormie du sommeil magnétique. 

Non ! bien que je n'eusse aucun moyen de reconnaître son identité, je 
ne doutais pas que ce fût Ellen qui chantât ainsi. 



UNE VILLE FLOTTANTE 



69 



Pendant quelques minutes, j'écoutai, et j'allais me retirer, quand j'en- 
tendis marcher dans le carré central. Etait-ce Harry Drake? Dans l'intérêt 
d'Ellen et de Fabian, je ne voulais pas être surpris à cette place. Heureuse- 
ment, le couloir, contournant la double rangée de cabines, me permettait 
de remonter sur le pont sans être aperçu. Cependant, je tenais à savoir quelle 
était la personne dont j'entendais le pas. La demi-obscurité me protégeait, 
et, en me plaçant dans l'angle du couloir, je pouvais voir sans être vu. 

Cependant, le bruit avait cessé. Bizarre coïncidence, avec lui s'était tu 
le chant d'Ellen. J'attendis. Bientôt le chant recommença, et le plancher 
gémit de nouveau sous la pression d'un pas lent. Je penchai la tète, et au 
fond du couloir, dans une vague clarté qui filtrait à travers l'imposte des 
cabines, je reconnus Fabian. 

C'était mon malheureux ami ! Quel instinct le conduisait en ce lieu ? 
Avait-il donc, et avant moi, découvert la retraite de la jeune femme? Je ne 
savais que penser. Fabian s'avançait lentement, longeant les cloisons, 
écoutant, suivant comme un fil cette voix qui l'attirait, malgré lui peut- 
être, et sans qu'il en eût conscience. Et pourtant, il me semblait que le 
chant s'affaiblissait à son approche, et que ce fil si ténu allait se rompre... 
Fabian arriva près de la cabine et s'arrêta. 

Comme son cœur devait battre à ces tristes accents ! Comme tout son 
être devait frémir ! Il était impossible que, dans cette voix, il ne retrouvât 
pas quelque ressouvenir du passé. Et cependant, ignorant la présence 
d'Harry Drake à bord, comment aurait-il même soupçonné la présence 
d'Ellen? Non! C'était impossible, et il n'était attiré que parce que ces 
accents maladifs répondaient, sans qu'il s'en doutât, à l'immense douleur 
qu'il portait en lui. 

Fabian écoutait toujours. Qu'allait-il faire ? Appellerait-il la folle ? Et 
si Ellen apparaissait soudain? Tout était possible, et tout était danger 
dans cette situation ! Cependant, Fabian se rapprocha encore de la porte 
de la cabine. Le chant, qui diminuait peu à peu, mourut soudain ; puis un 
cri déchirant se fit entendre. 

Ellen, par une communication magnétique, avait-elle senti si près d'elle 
celui qu'elle aimait? L'attitude de Fabian était effrayante. Il était comme 
ramassé sur lui-même. Allait-il donc briser cette porte ? Je le crus et je 
me précipitai vers lui. 

Il me reconnut. Je l'entraînai. Il se laissait faire. Puis, d'une voix sourde : 

« Savez-vous quelle est cette infortunée? me demanda-t-il. 

— Non, Fabian, non. 

— C'est la folle ! dit-il. On dirait une voix de l'autre monde. Mais cette 
folie n'est pas sans remède. Je sens qu'un peu de dévouement, un peu 
d'amour guérirait cette pauvre femme ! 

— Venez, Fabian, dis-je, venez! » 



UNE VILLE FLOTTANTE 



Nous étions remontés sur le pont. Fabian, sans ajouter une parole, me 
quitta presque aussitôt ; mais je ne le perdis pas de vue avant qu'il eût re- 
gagné sa cabine. 

XXIII 

Quelques instants plus tard, je rencontrais le capitaine Corsican. Je lui 
racontai la scène à laquelle je venais d'assister. Il comprit, comme moi, 
que cette grave situation se compliquait. Pourrions-nous en prévenir les 
dangers? Ah ! que j'aurais voulu hâter la marche deceGreat-Eastern^et 
mettre un océan tout entier entre Harry Drake et Fabian ! 

En nous quittant, le capitaine Corsican et moi, nous convînmes de sur- 
veiller plus sévèrement que jamais les acteurs de ce drame, dont le dé- 
nouement pouvait à chaque instant éclater malgré nous ! 

Ce jour-là, on attendait YAustralasian , paquebot de la compagnie 
Cunard, jaugeant deux nulle sept cent soixante tonneaux,, qui dessert la 
ligne de Liverpool à New-York. Il avait dû quitter 1" Amérique le mer- 
credi matin, et il ne pouvait tarder à paraître. On le guettait au passage, 
mais il ne passa pas. 

Vers onze heures, des passagers anglais organisèrent une souscription 
en faveur des blessés du bord, dont quelques-uns n'avaient pas encore pu 
quitter le poste des malades, entre autres le maître d'équipage, menacé 
d'une claudication incurable. Cette liste se couvrit de signatures, non sans 
avoir soulevé quelques dilficultés de détails qui amenèrent une échange 
de paroles malsonnantes. 

A midi, le soleil permit d'obtenir une observation très-exacte : 
Lon/j. o8° 37' O. 
bat. 41" U' 11" .Y. 
Course : 2o7 miles. 

Nous avions la latitude à une seconde près. Les jeunes fiancés, qui vin- 
rent consulter la notice, firent une moue de déconvenue. Décidément, ils 
avaient à se plaindre de la vapeur. 

Avant le lunch, le capitaine Anderson voulut distraire ses passagers des 
ennuis d'une traversée si longue. Il organisa donc des exercices de gym- 
nastique qu'il dirigea en personne. Une cinquantaine de désœuvrés, 
armés comme lui d'un bâton, imitèrent tous ses mouvements avec une 
exactitude simiesque. Ces gymnastes improvisés « travaillaient » mé- 
thodiquement, sans desserrer les lèvres, comme des riflemens à la parade. 

Un nouvel « entertainment » fut annoncé pour le soir. Je n'y assistai 
point. Ces mêmes plaisanteries, incessamment renouvelées, me fat'guaient. 
Un second journal, rival de YOcean-Time, avait été fondé. Ce soir-là, 
parait-il, les deux feuilles fusionnèrent. 



UNE VILLE FLOTTANTE 71 

Pour moi, je passai sur le pont les premières heures de la nuit. La mer 
se soulevait et annonçait du mauvais temps, bien que le ciel fût encore 
admirable. Aussi le roulis commençait-il à s'accentuer. Couché sur un des 
bancs du rouille, j'admirais ces constellations qui s'écartelaient au firma- 
ment. Les étoiles fourmillaient au zénith, et bien que l'œil nu n'en puisse 
apercevoir que cinq mille sur toute l'étendue de la sphère céleste, ce soir- 
là, il eût cru les compter par millions. Je voyais traîner à l'horizon la 
queue de Pégase dans toute sa magnificence zodiacale , comme la robe 
étoilée d'une reine de féerie. Les Pléiades montaient vers les hauteurs du 
ciel, en même temps que ces Gémeaux qui, malgré leur nom, ne se lèvent 
pas l'un après l'autre, comme les héros de la Fable. Le Taureau me regar- 
dait de son gros œil ardent. Au sommet de la voûte brillait Wéga, notre 
future étoile polaire, et non loin s'arrondissait cette rivière de diamants 
qui forme la Couronne boréale. Toutes ces constellations immobiles sem- 
blaient, cependant, se déplacer au roulis du navire, et pendant son oscil- 
lation, je voyais le grand mât décrire un arc de cercle, nettement des- 
siné, depuis £ de la grande Ourse jusqu'à Altaïr de l'Aigle, tandis que 
la lune, déjà basse, trempait à l'horizon l'extrémité de son croissant. 



XXIV 



La nuit fut mauvaise. Le steam-ship, effroyablement battu par le tra- 
vers, roula sans désemparer. Les meubles se déplacèrent avec fracas, et 
la faïencerie des toilettes recommença son vacarme. Le vent avait évidem- 
ment beaucoup fraîchi. Le Great-Eastern naviguait d'ailleurs dans ces 
parages féconds en sinistres, où la mer est toujours mauvaise. 

A six heures du matin, je me traînai jusqu'à l'escalier du grand rouffle. 
Me cramponnant aux rampes, et profitant d'une oscillation sur deux, je 
parvins à gravir les marches, et j'arrivai sur le pont. De là, je me hâlai 
non sans peine jusqu'à la dunette de l'avant. L'endroit était désert, si 
toutefois on peut qualifier ainsi un endroit où se trouve le docteur Dean 
Pitferge. Ce digne homme, solidement appuyé, courbait le dos au vent, 
et sa jambe droite entourait un des montants du garde-fou. Il me fit signe 
de le rejoindre, — signe de tête, cela va sans dire, — car il ne pouvait 
disposer de ses bras qui le maintenaient contre les violences de la tempête. 
Après quelques mouvements de reptation, me tordant comme un anné- 
lide, j'arrivai sur le rouffle, et là je m'arc-boutai à la façon du docteur. 

« Allons ! me cria-t-il, cela continue ! Hein ! Ce Great-Eastern ! Juste 
au moment d'arriver, un cyclone, un vrai cyclone, spécialement com- 
mandé pour lui ! » 



72 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Un des matelots étendu sans connaissance (p. 75). 

Le docteur ne prononçait que des phrases entrecoupées. Le vent lui 
mangeait la moitié de ses paroles. Mais je l'avais compris. Le mot cyclone 
porte sa définition avec lui. 

On sait que ce sont ces tempêtes tournantes, nommées ouragans dans 
l'océan Indien et dans l'Atlantique, tornades sur la côte africaine, simouns 
dans le désert, typhons dans les mers de la Chine, tempêtes dont la puis- 
sance formidable met en péril les plus gros navires. 

Or, le Great-Eastern était pris dans un cyclone. Comment ce géant 
allait-il lui tenir tète? 

« Il lui arrivera malheur, me répétait Dean Pitferge. Voyez, comme il 
met le nez dans la plume ! » 

Cette métaphore maritime s'appropriait excellemment à la situation du 
steam-ship. Son étrave disparaissait sous les montagnes d'eau qui l'atfca- 



UNE VILLE FLOTTANTE 



73 




Des chanteurs ambulants (p. 78). 

quaient par bâbord devant. Au loin, plus de vue possible. Tous les symp- 
tômes d'un ouragan ! Vers sept heures, la tempête se déclara. La mer 
devint monstrueuse. Ces petites ondulations intermédiaires, qui marquent 
le dénivellement des grandes lames, disparurent sous l'écrasement du 
vent. L'océan se gonflait en longues vagues dont la cime déferlait avec un 
échevellement indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des lames 
s'accroissait, et le Great-Eastem , les recevant par le travers, roulait 
épou vantablement . 

« Il n'y a que deux partis à prendre, me dit le docteur avec l'aplomb 
d'un marin. Ou recevoir la lame debout, en capéyant sous petite vapeur, 
ou prendre la fuite et ne pas s'obstiner contre cette mer démontée ! Mais 
le capitaine Anderson ne fera ni l'une ni l'autre de ces deux manœuvres. 

— Pourquoi? demandai-je. 

10 



74 UNE VILLE FLOTTANTE 

— Parce que ! . . . répondit le docteur, parce qu'il faut qu'il arrive 
quelque chose ! » 

En me retournant, j'aperçus le capitaine, le second et le premier ingé- 
nieur, encapuchonnés dans leurs surouest, et cramponnés aux garde-fous 
des passerelles. L'embrun des lames les enveloppait de la tête aux pieds. 
Le capitaine souriait selon sa coutume. Le second riait et montrait ses 
dents blanches en voyant son navire rouler à faire croire que les mâts et 
les cheminées allaient venir en bas i 

Cependant, cette obstination, cet entêtement du capitaine à lutter 
contre la mer, m'étonnaient. A sept heures et demie, l'aspect de l'Atlan- 
tique était effrayant. A l'avant, les lames couvraient le navire en grand. 
Je regardais ce sublime spectacle, ce combat du colosse contre les flots. 
Je comprenais, jusqu'à un certain point, cette opiniâtreté du « maître 
après Dieu » qui ne voulait pas céder. Mais j'oubliais que la puissance de 
la mer est infinie, et que rien ne peut lui résister de ce qui est fait de la 
main de l'homme ! Et, en effet, si puissant qu'il fût, le géant devait bien- 
tôt fuir devant la tempête. 

Tout à coup, vers huit heures, un choc se produisit. C'était un formi- 
dable paquet de mer qui venait de frapper le navire par bâbord devant. 

« Ça, me dit le docteur, ce n'est pas une gifle, c'est un coup de poing 
sur la figure. » 

En effet, le « coup de poing » nous avait meurtris. Des morceaux d'é- 
paves apparaissaient sur la crête des lames. Etait-ce une partie de notre 
chaire qui s'en allait ainsi, ou les débris d'un corps étranger? Sur un 
signe du capitaine, le Great-Eastern évolua d'un quart pour éviter ces 
fragments qui menaçaient de s'engager dans ses aubes. En regardant avec 
plus d'attention, je vis que le coup de mer venait d'emporter les pavois 
de bâbord, qui, cependant, s'élevaient à cinquante pieds au-dessus de la 
surface des flots. Les jambettes étaient brisées, les ferrures arrachées ; 
quelques débris de virures tremblaient encore dans leur encastrement. Le 
Great-Eastern avait tressailli au choc, mais il continuait sa route avec une 
imperturbable audace. Il fallait enlever au plus tôt les débris qui encom- 
braient l'avant, et, pour cela, fuir devant la mer devenait indispensable. 
Mais lesteam-ship s'opiniâtra à. tenir tète. Toute la fougue de son capitaine 
l'animait. Il ne voulait pas céder. Il ne céderait pas. Un officier et quel- 
ques hommes furent envoyés sur l'avant pour déblayer le pont. 

« Attention, me dit le docteur, le malheur n'est pas loin ! » 

Les marins s'avancèrent vers l'avant. Nous nous étions accotés au se- 
cond mât. Nous regardions à travers les embruns qui, nous prenant de- 
charpe, jetaient à chaque lame une averse sur le pont. Soudain, un autre 
coup de mer, plus violent que le premier, passa par la brèche ouverte 
dans les bastingages, arracha une énorme plaque de fonte qui recouvrait 



UNE VILLE FLOTTANTE 75 

la bitte de l'avant, démolit le massif capot situé au-dessus du poste de 
l'équipage, et, battant de plein fouet les parois de tribord, il les déchira, 
il les emporta comme les morceaux d'une toile tendue au vent. 

Les hommes avaient été renversés. L'un d'eux, un officier, à demi 
noyé, secoua ses favoris roux et se releva, Puis, voyant un des matelots 
étendu, sans connaissance, sur la patte d'une ancre, il se précipita vers 
lui, le chargea sur ses épaules et l'emporta. En ce moment, les gens de 
l'équipage s'échappaient à travers le capot brisé. Il y avait trois pieds 
d'eau dans l'entrepont. De nouveaux débris couvraient la mer, et entre 
autres quelques milliers de ces poupées que mon compatriote de la rue 
Chapon comptait acclimater en Amérique ! Tous ces petits corps, arrachés 
de leur caisse parle coup de mer, sautaient sur le dos des lames, et cette 
scène eût certainement prêté à rire en de moins graves conjonctures. Ce- 
pendant l'inondation nous gagnait. Des masses liquides se précipitaient 
parles ouvertures, et l'envahissement de la mer fut tel, que, suivant le 
rapport de l'ingénieur, le Great-Eastern embarqua alors plus de deux- 
mille tonnes d'eau, de quoi couler parle fond une frégate de premier rang. 

« Bon ! » fit le docteur, dont le chapeau s'envola dans une rafale. 

Se maintenir dans cette situation devenait impossible. Tenir plus long- 
temps, c'eût été l'œuvre d'un fou. Il fallait prendre l'allure de fuite. Le 
steam-ship présentant l'étrave à la mer avec son avant défoncé, c'était un 
homme qui s'entêterait à nager entre deux eaux, la bouche ouverte. 

Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis courir lui-même à la 
petite roue de la passerelle, qui commandait les évolutions du gouver- 
nail. Aussitôt la vapeur se précipita dans les cylindres de l'arrière; la 
barre fut mise au vent, et le colosse, évoluant comme un canot, porta le 
cap au nord et s'enfuit devant la tempête. 

A ce moment, le capitaine, ordinairement si calme, si maître de lui, 
s'écria avec colère : 

« Mon navire est déshonoré ! » 



XXV 



A peine le Great-Eastern eut-il viré de bord, à peine eut-il présenté 
l'arrière à la lame, qu'il ne ressentit plus aucun roulis. C'était l'immobi- 
lité absolue succédant à l'agitation. Le déjeuner était servi. La plupart 
des passagers, rassurés par la tranquillité du navire, descendirent aux 
« dining-rooms » et puient prendre leur repas sans ressentir ni une 
secousse ni un choc. Pas une assiette ne glissa à terre, pas un verre ne 
répandit son contenu sur les nappes. Et cependant, les tables de roulis 
n'avaient même pas été dressées. Mais, trois quarts d'heure plus tard, les 



76 UNE VILLE FLOTTANTE 

meubles recommençaient leur branle, les suspensions se balançaient dans 
l'air, les porcelaines s'entre-choquaient sur la planche des offices. Le Great- 
Eastem venait de reprendre vers l'ouest sa marche un instantinterrompue. 

Je remontai sur le pont avec le docteur Pitferge. Il rencontra l'homme 
aux poupées. 

« Monsieur, lui dit*il, tout votre petit monde a été bien éprouvé. Voilà 
des bébés qui ne bavarderont pas dans les États de l'Union. 

— Bah ! répondit l'industriel parisien, la pacotille était assurée, et mon 
secret ne s'est pas noyé avec elle. Nous en referons, de ces bébés-là. » 

Mon compatriote n'était point homme à désespérer, on le voit. Il nous 
salua d'un air aimable, et nous allâmes vers l'arrière du steam-ship. Là, 
un timonier nous apprit que les chaînes du gouvernail avaient été enga- 
gées pendant l'intervalle qui avait séparé les deux coups de mer. 

« Si cet accident s'était produit au moment de l'évolution, me dit Pit- 
ferge, je ne sais trop ce qui serait arrivé, car la mer se précipitait à tor- 
rent dans le navire. Déjà les pompes à vapeur ont commencé à épuiser 
l'eau. Mais tout n'est pas fini. 

— Et ce malheureux matelot ? demandai-je au docteur. 

— Il est grièvement blessé à la tète. Pauvre garçon ! C'est un jeune 
pécheur, marié, père de deux enfants, qui fait son premier voyage d'outre- 
mer. Le médecin du bord en répond, et c'est ce qui me fait craindre pour 
lui, Enfin, nous verrons bien. Le bruit s'est aussi répandu que plusieurs 
hommes avaient été emportés, mais, fort heureusement, il n'en est rien. 

— Enfin, dis-je, nous avons repris notre route? 

— Oui, répondit le docteur, la route à l'ouest, contre vent et marée. 
On le sent bien, ajouta-t-il en saisissant un taquet pour ne pas rouler sur 
le pont. Savez-vous, mon cher monsieur, ce que je ferais du Grcat- 
Eastern s'il m'appartenait? Non? Eh bien, j en ferais un bateau de luxe à 
dix mille francs la place. Il n'y aurait que des millionnaires à bord, des 
gens qui ne seraient pas pressés. On mettrait un mois ou six semaines à 
taire la traversée de l'Angleterre à l'Amérique. Jamais de lame par le 
travers. Toujours vent debout ou vtnt arrière. Mais aussi, jamais de 
roulis ni de tangage. Mes passagers seraient assurés contre le mal de 
mer, et je leur payerais cent livres par nausée. 

— Voilà une idée pratique, répondis-je. 

— Oui! répliqua Dean Pitferge, il y aurait là de l'argent à gagner... 
ou à perdre ! » 

Cependant, le steam-ship continuait sa route à petite vitesse, battant 
cinq ou six tours de roues au plus, de manière à se maintenir. La houle 
était effrayante, mais l'étrave coupait normalement les lames, et le Great- 
Eastern n'embarquait aucun paquet de mer. Ce n'était plus une montagne 
de métal marchant contre une montagne d'eau, mais un rocher séden- 



UNE VILLE FLOTTANTE 77 

laire, recevant avec indifférence le clapotis des vagues. D'ailleurs, une pluie 
torrentielle vint à tomber, ce qui nous obligea de chercher un refuge sous 
le capot du grand salon. Cette averse eut pour effet d'apaiser le vent et la 
mer. Le ciel s'éclaircit dans l'ouest et les derniers gros nuages se fondirent 
à l'horizon opposé. A dix heures, l'ouragan nous jetait son dernier souffle. 
A midi, le point put être fait avec une certaine exactitude ; il donnait: 

Lat. li°50'iV. 
Long. 61° 57' W. 
Course : 193 miles. 

Cette diminution considérable dans le chemin parcouru ne devait être 
attribuée qu'à la tempête qui, pendant la nuit et la matinée, avait inces- 
samment battu le navire, tempête si terrible, qu'un des passagers —véri- 
table habitant de cet Atlantique qu'il traversait pour la quarante-qua- 
trième fois — n'en avait jamais vu de telle. L'ingénieur avoua même que, 
lors de cet ouragan pendant lequel le Great-E aster n resta trois jours 
dans le creux des lames, le navire n'avait pas été atteint avec cette vio- 
lence. Mais, il faut le répéter, cet admirable steam-ship, s'il marche 
médiocrement, s'il roule trop, présente contre les fureurs de la mer une 
complète sécurité. Il résiste comme un bloc plein, et cette rigidité, il la 
doit à la parfaite homogénéité de sa construction, à sa double coque et au 
rivage merveilleux de son bordé. Sa résistance à l'arc est absolue. 

Mais répétons-îe aussi. Quelle que soit sa puissance, il ne faut pas l'op- 
poser sans raison à une mer démontée. Si grand qu'il soit, si fort qu'on 
le suppose, un navire n'est pas « déshonoré » parce qu'il fuit devant la 
tempête. Un commandant ne doit jamais oublier que la vie d'un homme 
vaut plus qu'une satisfaction d'amour- prcpre. En tout cas, s'obstiner est 
dangereux, s'entêter est blâmable, et un exemple récent, une déplorable 
catastrophe, survenue à l'un des paquebots transocéaniens, prouve qu'un 
capitaine ne doit pas lutter outre mesure contre la mer, même quand il 
sent sur ses talons le navire d'une compagnie rivale. 

XXVI 



Les pompes, cependant, continuaient d'épuiser ce lac qui s'était formé 
à l'intérieur du Greal-Eastern, comme un lagon au milieu d'une lie. Puis- 
santes et rapidement manceuvrées par la vapeur, elles restituèrent à 
l'Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie avait cessé ; le vent fraîchis- 
sait de nouveau; le ciel, balayé par la tempête, était pur. Lorsque la nuit 
se fit, je restai pendant quelques heures à me promener sur le pont. Les 
salons jetaient de grands épanouissements de lumière parleurs écoutilles 



" s INE VILLE FLOTTANTE 

entrouvertes. A l'arrière, jusqu'aux limites du regard, s'allongeait un 
remous phosphorescent, rayé çà et là par la crête lumineuse des lames. 
Les étoiles, réfléchies dans ces nappes lactescentes, apparaissaient et dis- 
paraissaient comme elles font au milieu de nuages chassés par une forte 
brise. Tout autour et tout au loin s'étendait la sombre nuit. A l'avant 
grondait le tonnerre des roue?, et, au-dessous de moi, j'entendais le clique- 
tis des chaînes du gouvernail. 

En revenant vers le capot du grand salon, je lus assez surpris d'y voir 
une foule compacte de spectateurs. Les applaudissements éclataient. Mal- 
gré les désastres de la journée, 1' « entertainment » accoutumé déroulait 
les surprises de son programme. Du matelot si grièvement blessé, mourant 
peut-être, il n'était plus question. La fête paraissait animée. Les passagers 
accueillaient avec de grandes démonstrations les débuts d'une troupe de 
« minstrels » sur les planches du Great-Eastern. On sait ce que sont ces 
minstrels, des chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur origine, 
qui courent les villes anglaises en y donnant des concerts grotesques. Les 
chanteurs, cette fois, n'étaient autres que des matelots ou des stewards 
trottes de cirage. Ils avaient revêtu des loques de rebut, ornées de boutons 
en biscuit de mer; ils portaient des lorgnettes faites de deux bouteilles 
accouplées, et des guimbardes composées de boyaux tendus sur une vessie. 
(1rs gaillards, assez drôles en somme, chantaient des refrains burlesques 
et improvisaient des discours mêlés de coq-à-1'ane et de calembours. On 
les applaudissait à outrance, et ils redoublaient leurs contorsions et gri- 
maces. Enfin, pour terminer, un danseur, agile comme un singe, exécuta 
une double gigue qui enleva l'assemblée. 

Cependant, si intéressant que fût ce programme des minstrels, il n'avait 
pas rallié tous les passagers. D'autres hantaient en grand nombre la salle 
de l'avant et se pressaient autour des tables. Là, on jouait gros jeu. Les 
gagnants défendaient le gain acquis pendant la traversée; les perdants, 
que le temps pressait, cherchaient à maîtriser le sort par des coups d'au- 
dace. Un tumulte violent sortait de cette salle. On entendait la voix du 
banquier criant les coups, les imprécations des perdants, le tintemenl 
de l'or, le froissement des dollars-papier. Puis il se faisait un profond 
silence; quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le résultat connu, 
les exclamations redoublaient. 

Je fréquentais peu ces habitués de la « smoking-room s . J'ai horreur 
du jeu. C'est un plaisir toujours grossier, souvent malsain. L'homme 
atteint de la maladie du jeu n'a pas que ce mal; il n'est guère possible 
que d'autres ne lui fassent pas cortège. C'est un vice qui ne va jamais seul. 
11 faut dire aussi que la société des joueurs, toujours et partout mêlée, ne 
me plaît pas. Là dominait Harry Drake au milieu de ses fidèles. Là pré- 
ludaient à cette vie de hasards quelques aventuriers qui allaient chercher 



UNE VILLE FLOTTANTE 



fortune en Amérique. J'évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là 
je passais donc devant la porte du rouffle sans y entrer, quand une violente 
explosion de cris et d'injures m'arrêta. J'écoutai, et, après un moment de 
silence, je crus, à mon profond élonnement, distinguer la voix de Fabian 
Que faisait-il en ce lieu? Allait-il y chercher son ennemi? La catastrophe 
jusqu'alors évitée, était-elle près d'éclater? 

Je poussai vivement la porte. En ce moment, le tumulte était au comble. 
Au milieu de la foule des joueurs, je vis Fabian. Il était debout et faisait 
face à Drake, debout comme lui. Je me précipitai vers Fabian. Sans doute 
Harry Drake venait de l'insulter grossièrement, car la main de Fabian se 
leva sur lui, et si elle ne l'atteignit pas au visage, c'est que Corsican, 
apparaissant soudain, l'arrêta d'un geste rapide. 

Mais Fabian, s'adressant à son adversaire, lui dit de sa voix froidement 
railleuse : 

« Tenez- vous ce soufflet pour reçu? 

— Oui, répondit Drake, et voici ma carte ! » 

Ainsi, l'inévitable fatalité avait, malgré nous, mis ces deux mortels 
ennemis en présence. Il était trop tard pour les séparer. Les choses ne 
pouva.ent plus que suivre leur cours. Le capitaine Corsican me regarda 
et je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que d'émotion 

Cependant Fabian avait relevé la carte que Drake venait de jeter sur 
la table. 11 la tenait du bout des doigts comme un objet qu'on ne sait par- 
où prendre. Corsican était pâle. Mon cœur battait. Cette carte Fabian h 
regarda enfin. Il lut le nom qu'elle portait. Ce fut comme un rugissement 
qui s échappa de sa poitrine. 

«Harry Drake! s'écria-t-il. Vous! vous! vous! 

-Moi-même, capitaine Mac Elwin, » répondit tranquillement le rival 
de Fabian. 

Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait ignoré jusque-là le 
nom de Drake, celui-ci n'était que trop informé de la présence de Fabian 
sur le Great-E aster ni 

XXVII 

Le lendemain, dès l'aube, je courus à la recherche du capitaine Corsi 
can. Je le rencontrai dans le grand salon. Il avait passé la nuit près de 
Fab.an. Fabian était encore sous le coup de l'émotion terrible que lui avait 
causée le nom du mari d'Ellen. Une secrète intuition lui avait-elle donné 
à penser que Drake n'était pas seul à bord? La présence d'Ellen lui était 
elle révélée par la présence de cet homme? Devinait-il enfin que cette 
pauvre folle, c'était la jeune fille qu'il chérissait depuis de longues années* 



80 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Tenez-vous ce soufflet pour reçu (p 



Corsican ne put me l'apprendre, car Fabian n'avait pas prononcé un seul 
mot pendant toute cette nuit. 

Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion fraternelle. Cette 
nature intrépide l'avait dès l'enfance irrésistiblement séduit. Il était 



« Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la main de Fabian 
se fût levée sur lui, j'aurais dû souffleter ce misérable. 

— Violence inutile, répondis-je. Harry Drake ne vous aurait pas suivi 
sur le terrain où vous vouliez l'entrainer. C'est à Fabian qu'il en avait, et 
une catastrophe était devenue inévitable. 

— Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin en est arrivé à ses 
fins. Il connaissait Fabian, tout son passé, tout son amour. Peut-être Ellen, 
privée de raison, a-t-elle livré ses secrètes pensées? Ou plutôt Drake 



UNE VILLE FLOTTANTE 



SI 




La prière des morts (p. 87). 

n'a-t-il pas appris de la loyale jeune temme, avant son mariage même, 
tout ce qu'il ignorait de sa vie de jeune fille? Poussé par ses méchants 
instincts, se trouvant en contact avec Fabian, il a cherché cette alfaire en s'y 
réservant le rôle de l'offensé. Ce gueux doit être un duelliste redoutable. 

— Oui, répondis-je, il compte déjà trois ou quatre malheureuses ren- 
contres de ce genre. 

— Mon cher monsieur, répondit Gorsican, ce n'est pas le duel en lui- 
même que je redoute pour Fabian. Le capitaine Mac Elwin est de ceux 
qu'aucun danger ne trouble. Mais ce sont les suites de cette rencontre qu'il 
faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil qu'il soit, et c'est un in- 
franchissable abime entre Ellenetlui. Dieu sait pourtant si, dans l'état où 
elle est, la malheureuse femme aurait besoin d'un soutien comme Fabian ! 

— En vérité, dis-je, en dépit de tout ce qui peut en résulter, nous ne 

fi 



83 UNE VILLE FLOTTANTE 

pouvons souhaiter qu'une chose et pour Ellen et pour Fabian, c'est que 
cet Harry Drake succombe. La justice est de notre côté. 

— Certes, répondit le capitaine, mais il est permis de trembler pour 
les autres, et je suis navré de n'avoir pu, fût-ce au prix de ma vie, éviter 
cette rencontre à Fabian. 

— Capitaine, répondis-je en prenant la main de cet ami dévoué, nous 
n'avons pas encore reçu la visite des témoins de Drake. Aussi, bien que 
toutes les circonstances vous donnent raison, je ne puis désespérer encore. 

— Connaissez-vous un moyen d'empêcher cette affaire? 

— Aucun jusqu'ici. Toutefois, ce duel, s'il doit avoir lieu, ne peut, il 
me semble, avoir lieu qu'en Amérique, et, avant que nous soyons ar- 
rivés, le hasard, qui a créé cette situation, pourra peut-être la dénouer. » 

Le capitaine Corsican secoua la tète en homme qui n'admet pas l'effi- 
cacité du hasard dans les choses humaines. En ce moment, Fabian monta 
l'escalier du capot qui aboutissait au pont. Je ne le vis qu'un instant. La 
pâleur de son front me frappa. La plaie saignante s'était ravivée en lui. 
Il faisait mal a voir. Nous le suivîmes. Il errait sans but, évoquant cette 
pauvre âme à demi échappée de sa mortelle enveloppe, et cherchant à 
nous éviter. 

L'amitié peut quelquefois être importune. Aussi Corsican et moi, nous 
pensâmes que mieux valait respecter cette douleur en n'intervenant pas. 
Mais soudain Fabian se rapprocha, puis, venant à nous : 

« C'était elle! la folle? dit-il. C'était Ellen, n'est-ce pas? Pauvre Ellen ! » 

11 doutait encore, et il s'en alia sans attendre une réponse que nous 
n'aurions pas eu le courage de lui faire. 

XXVIII 

A midi, je n'avais pas encore appris que Drake eût envoyé ses témoins à 
Fabian. Cependant, ces préliminaires auraient déjà dû être remplis, si 
Drake eût été décidé à demander sur-le-champ une réparation par les 
armes. Ce retard pouvait-il nous donner un espoir? Je savais bien que les 
races saxonnes entendent autrement que nous la question du point d'hon- 
neur, et que le duel a presque entièrement disparu des mœurs anglaises. 
Ainsi que je l'ai dit, non-seulement la loi est sévère pour les duellistes et 
on ne peut la tourner comme en France, mais l'opinion publique surtout 
se déclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le cas était parti- 
culier. L'affaire avait été évidemment cherchée, voulue. L'offensé avait 
pour ainsi dire provoqué l'offenseur, et mes raisonnements aboutissaient 
toujours à cette conclusion, qu'une rencontre était inévitable entre Fabian 
et Harry Drake. 



UNE VILLE FLOTTANTE 83 

En ce moment, le pont fut envahi par la foule des promeneurs. C'étaient 
les fidèles endimanchés qui revenaient du temple. Officiers, matelots et 
passagers regagnaient leurs postes, leurs cabines. 

A midi et demi, le point affiché donna pour observation les résultats sui- 
vants : 

Lat. 40° 33' N. 
Long.W2ï' W. 
Course : 214 miles. 

Le Great-Eastern ne se trouvait plus qu'à 348 milles de la pointe de 
Sandy-Hook, langue sablonneuse qui forme l'entrée des passes de New- 
York. Il ne pouvait tarder à flotter sur les eaux américaines. 

Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place accoutumée, mais 
Drake occupait la sienne. Quoique bruyant, ce misérable me parut inquiet. 
Demandait-il à l'excitation du vin l'oubli de ses remords? Je ne sais, mais 
il se livrait à de fréquentes libations en compagnie de ses compagnons 
habituels. Plusieurs fois il me regarda « en dessous », n'osant et ne vou- 
lant me fixer, malgré son effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule des 
convives? Je ne pourrais le dire. Un fait à noter, c'est qu'il abandonna 
brusquement la table avant la fin du repas. Je me levai aussitôt pour l'ob- 
server, mais il se dirigea vers sa cabine et s'y enferma. 

Je montai sur le pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un nuage 
à l'un, pas une écume à l'autre. Ces deux miroirs se renvoyaient mutuelle- 
ment leurs nuances azurées. Le docteur Pitferge, que je rencontrai, me 
donna de mauvaises nouvelles du matelot blessé. L'état du malade empi- 
rait, et, malgré l'assurance du médecin, il était difficile qu'il en revint. 

A quatre heures, quelques minutes avant le dîner, un navire fut signalé 
par bâbord. Le second me dit que ce devait être le City of Paris, de 
2,750 tonneaux, l'un des plus beaux steamers de la compagnie Inman; 
mais il se trompait; ce paquebot s' étant rapproché envoya son nom : 
Saxonia, de S team-National Company. Pendant quelques instants, les 
deux bâtiments coururent à contre-bord à moins de trois encablures l'un 
de l'autre. Le pont du Saxonia était couvert de passagers qui nous sa- 
luèrent d'un triple hurrah. 

A cinq heures, nouveau navire à l'horizon, mais trop éloigné pour que 
sa nationalité pût être reconnue. C'était sans doute le City of Paris. 
Grande attraction que ces rencontres de bâtiments, ces hôtes de l'Atlan- 
tique, qui se saluent au passage ! On comprend, en effet, qu'il n'y ait pas 
d'indifférence possible de navire à navire. Le commun danger de l'élément 
affronté est un lien, même entre inconnus. ' 

A six heures, troisième navire, Philadelphia, de la ligne Inman, affecté 
au transport des émigrants de Liverpool à New- York. Décidément, nous 



84 INE VILLE FLOTTANTE 

parcourions des mers fréquentées, et la terre ne pouvait être loio. J'aurais 
déjà voulu y toucher. 

On attendait aussi l'Europe, paquebot à roues de 3,200 tonneaux de 
jauge et de 1,300 chevaux de force. Ce steamer appartient à la compagnie 
transatlantique et fait le service des passagers entre le Havre et New-York, 
mais il ne fut pas signalé. Il avait sans doute passé plus au nord. 

La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant de la lune se 
dégagea des rayons du soleil couchant et resta quelque temps suspendu 
au-dessus de l'horizon. Une lecture religieuse, faite par le capitaine 
Anderson dans le grand salon et entrecoupée de cantiques, se prolongea 
jusqu'à neuf heures du soir. 

La journée se termina sans que ni le capitaine Corsican ni moi, nous 
eussions encore reçu la visite des témoins d'Harry Drake. 

XXIX 

Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable journée. Le soleil 
était radieux dès son lever. Sur le pont je rencontrai le docteur qui se 
baignait dans les effluves lumineuses. Il vint à moi. 

« Eh bien! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé, mort dans la nuit. 
Les médecins en répondaient ! . . . Oh ! les médecins ! Ils ne dou tent de rien ! 
Voilà le quatrième compagnon qui nous quitte depuis Liverpool, le qua- 
trième à porter au passif du Great-Eastem, et le voyage n'est pas achevé ! 

— Pauvre diable ! dis-je, au moment d'arriver au port, presque en vue 
des côtes américaines. Que deviendront sa femme et ses petits enfants? 

— Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit le docteur, c'est 
la loi, la grande loi ! Il faut bien mourir! Il faut bien se retirer devant 
ceux qui viennent ! On ne meurt, c'est mon opinion du moins, que parce 
qu'on occupe une place à laquelle un autre a droit! Et savez-vous com- 
bien de gens seront morts pendant la durée de mon existence, si je vis 
soixante ans? 

— Je ne m'en doute pas, docteur. 

— Le calcul est bien simple, reprit DeanPitferge. Si je vis jusqu'à soixante 
ans, j'aurai vécu vingt et un mille neuf cents jours, soit cinq cent vingt- 
cinq mille six cents heures, soit trente et un millions cinq cent trente-six 
mille minutes, enfin soit un milliard huit cent quatre-vingt-deux millions 
cent soixante mille secondes. En chiffres ronds, deux milliards de se- 
condes. Or, pendant ce temps, il sera précisément mort deux milliards 
d'individus qui gênaient leurs successeurs, et je partirai, à mon tour, 
quand je serai devenu gênant. Toute la question est de ne gêner que le 
plus tard possible. » 



UNE VILLE FLOTTANTE 



Le docteur continua pendant quelque temps cette thèse, tendant à me 
prouver, chose facile, que nous sommes tous mortels. Je ne crus pas de- 
voir discuter et le laissai dire. En nous promenant, lui parlant, moi écou- 
lant, je vis les charpentiers du bord qui s'occupaient à réparer les pavois 
défoncés à l'avant par le double coup de mer. Si le capitaine Anderson 
ne voulait pas entrer à New- York avec des avaries, les charpentiers de- 
vaient se hâter, car le Great-Eastem marchait rapidement sur ces eaux 
calmes, et jamais, je crois, sa vitesse n'avait été si considérable. Je le 
compris à l'enjouement des deux fiancés, qui, penchés sur la balustrade, 
ne comptaient plus les tours de roue. Les longs pistons se développaient 
avec entrain, et les énormes cylindres, oscillant sur leurs tourillons, res- 
semblaient à une sonnerie de grosses cloches lancées à toute volée. Les 
roues fournissaient alors onze tours par minute, et le steam-ship marchait à 
raison de treize milles à l'heure. 

A midi, les officiers se dispensèrent de faire le point. Ils connaissaient 
leur situation par l'estime, et la terre devait être signalée avant peu. 

Tandis que je me promenais après le lunch, le capitaine Corsican vint à 
moi. Il avait quelque nouvelle à me communiquer. Je le compris en voyant 
sa physionomie soucieuse. 

« Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il me prie d'être son 
témoin, et vous demande de vouloir bien l'assister dans cette affaire. Il 
peut compter sur vous? 

— Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d'éloigner ou d'empêcher celte ren- 
contre s'évanouit? 

— Tout espoir. 

— Mais dites-moi, comment cette querelle a-t-elle pris naissance? 

— Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre chose. En fait, si Fa- 
bian ne connaissait pas ce Drake, ce Drake le connaissait. Le nom de Fabian 
est un remords pour lui, et il veut tuer ce nom avec l'homme qui le porte. 

— Quels sont les témoins d'Harry Drake? demandai-je. 

— L'un, me répondit Corsican, est ce farceur... 

— Le docteur T...? 

— Précisément. L'autre est un Yankee que je ne connais pas. 

— Quand doivent-ils venir vous trouver ? 

— Je les attends ici. » • 

En eflet, j'aperçus bientôt les deux témoins d'Harry Drake qui se diri- 
geaient vers nous. Le docteur T.. . se rengorgeait. 11 se croyait grandi de 
vingt coudées, sans doute parce qu'il représentait un coquin. Son compa- 
gnon, unautre commensal de Drake, était un de ces marchands éclectiques 
qui ont toujours à vendre quoi que ce soit que vous leur proposiez d'acheter. 

Le docteur T.. . prit la parole, après avoir salué emphatiquement, salut 
auquel le capitaine Corsican répondit à peine. 



86 UNE VILLE FLOTTANTE 

« Messieurs, dit le docteur T... d'un ton solennel, notre ami Drake, un 
gentleman dont tout le monde a pu apprécier le mérite et les manières, 
nous a envoyés vers vous pour traiter d'une affaire délicate. C'est-à-dire 
que le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel nous nous étions d'abord 
adressés, vous a désignés tous les deux comme ses représentants dans 
cette affaire. Je pense donc que nous nous entendrons, comme il convient 
à des gens bien élevés, touchant les points délicats de notre mission. » 

Nous ne répondions pas et nous laissions le personnage patauger dans 
sa « délicatesse » . 

«. Messieurs, reprit-il, il n'est pas discutable que les torts ne soient du 
côté du capitaine Mac Elwin. Ce monsieur a, sans raison et même sans 
prétexte, suspecté l'honorabilité d'Harry Drake dans une question de jeu; 
puis, avant toute provocation, il lui a fait la plus grave insulte qu'un 
gentleman puisse recevoir... » 

Toute cette phraséologie mielleuse impatienta le capitaine Corsican, qui 
se mordait la moustache. 11 ne put y tenir plus longtemps. 

« Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T..., dont il coupa la 
parole. Pas tant de mots. L'affaire est très-simple. Le capitaine Mac 
Elwin a levé la main sur M. Drake. Votre ami tient le soufflet pour 
reçu. Il est l'offensé. Il exige une réparation. Il a le choix des armes. 
Après? 

— Le capitaine Mac Elwin accepte?... demanda le docteur, démonté 
par le ton de Corsican. 

— Tout. 

— Notre ami Harry Drake choisit l'épée. 

— Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu? A New- York? 

— Non, ici, à bord. 

— A bord, soit, si vous y tenez. Quand? Demain matin ? 

— Ce soir, à six heures, à l'arrière du grand rouffle qui, à ce moment, 
sera désert. 

— C'est bien. » 

Cela dit, le capitaine Corsican me prenant le bras, tourna le dos au 
docteur T... 

XXX 

Eloigner le dénouement de cette affaire n'était plus possible. Quelques 
heures seulement nous séparaient du moment où les deux adversaires se 
rencontreraient. D'où venait cette précipitation ? Pourquoi Harry Drake 
n'attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui fussent débar- 
qués? Ce navire, affrété par une compagnie française, lui semblait-il un 
terrain plus propice à cette rencontre qui devait être un 'duel à mort. Ou 



UNE VILLE FLOTTANTE 87 

plutôt Drake avait-il donc un intérêt caché à se débarrasser de Fabian, 
avant que celui-ci mit le pied sur le continent américain et soupçonnât la 
présence d'Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée de tous? 
Oui ! ce devait être cela. 

« Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux en finir. 

— Prierai-je le docteur Pitferge d'assister au duel en qualité de mé- 
decin ? 

— Oui, vous ferez bien. » 

Corsican me quitta pour rejoindre Fabian. La cloche de la passerelle 
tintait en ce moment. Je demandai au timonier ce que signifiait ce tin- 
tement inaccoutumé. Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement 
du matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste cérémonie allait s'accom- 
plir. Le temps, si beau jusqu'alors, tendait à se modifier. De gros nuages 
montaient lourdement dans le sud. 

A l'appel de la cloche, les passagers se portèrent en foule sur tri- 
bord. Les passerelles, les tambours, les bastingages, les haubans, les em- 
barcations suspendues à leurs porte-manteaux, se garnirent de spectateurs. 
Officiers, matelots, chauffeurs, qui n'étaient pas de service, vinrent se 
ranger sur le pont. 

A deux heures, un groupe de marins apparut à l'extrémité du grand 
rouffle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa devant la ma- 
chine du gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans un morceau de 
toile et fixé sur une planche avec un boulet aux pieds, était porté par 
quatre hommes. Le pavillon britannique enveloppait ce cadavre. Les por- 
teurs, suivis de tous les camarades du mort, s'avancèrent lentement au 
milieu des assistants qui se découvraient sur leur passage. 

Arrivés à l'arrière de la roue de tribord, le cortège s'arrêta, et le corps 
fut déposé sur le palier qui terminait l'escalier à la hauteur du pont, de- 
vant la coupée du navire. 

En avant de la haie de spectateurs étages sur le tambour, se tenaient en 
grand costume le capitaine Anderson et ses principaux officiers. Le capi- 
taine avait à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et, pendant 
quelques minutes, au milieu de ce profond silence que n'interrompait pas 
même la brise, il lut d'une voix grave la prière des morts. Dans cette 
atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses 
moindres paroles se faisaient entendre distinctement. Quelques passagers 
répondaient à voix basse. 

Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les porteurs, glissa jus- 
qu'à la mer. Un instant, il surnagea, se redressa, puis il disparut au milieu 
d'un cercle d'écume. 

En ce moment, la voix du matelot de vigie cria : 

« Terre ! » 



SS 



l'NE VILLE FLOTTANTE 




Regardant monter l'orage (p. 91). 



XXXI 



Cette terre, annoncée à l'instant où la mer se refermait sur le corps du 
pauvre matelot, était jaune et basse. Cette ligne de dunes peu élevées, 
c'était Long-Island, File longue, grand banc de sable revivifié par la vé- 
gétation, qui couvre la côte américaine depuis la pointe Montauk jus- 
qu'à Brooklyn, l'annexe de New-Yoïk. De nombreuses goélettes de cabo- 
tage rangeaient cette ile couverte de villas et de maisons de plaisance. 
C'est la campagne préférée des New-Yorkais. 

Chaque passager salua de la main cette terre si désirée, après une Ira- 



UNE VILLE FLOTTANTE 



89 













■■ 




: 




V ! 












V !;V 




, 



On signala par tribord une petite goélette (p. 92). 



versée trop longue qui n'avait pas été exempte d'incidents pénibles. Toutes 
les lorgnettes étaient braquées sur ce premier échantillon du continent 
américain, et chacun de le voir avec des yeux différents, à travers ses re- 
grets ou ses désirs. Les Yankees saluaient en lui la mère-patrie. Les 
Sudistes regardaient avec un certain dédain ces terres du Nord, le dédain 
du vaincu pour le vainqueur. Les Canadiens l'observaient en hommes qui 
n'ont qu'un pas à faire pour se dire citoyens de ï Union. Les Californiens, 
dépassant toutes ces plaines du Far- West et franchissant les montagnes 
Rocheuses, mettaient déjà le pied sur leurs inépuisables placers. Les Mor- 
mons, le front hautain, la lèvre méprisante, examinaient à peine ces 
rivages, et regardaient plus loin, dans son désert inaccessible, leur lac 
Salé et leur Cité des Saints. Quant aux jeunes fiancés, ce continent, c'était 
pour eux la Terre promise. 

12 



90 UNE VILLE FLOTTANTE 



Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus. Tout l'horizon du sud 
était plein. La grosse bande de nuages s'approchait du zénith. La pesan- 
teur de l'air s'accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait l'atmosphère 
comme si le soleil de juillet l'eût frappée d'aplomb. Est-ce que nous n'en 
avions pas fini avec les incidents de cette interminable traversée ? 

« Voulez-vous que je vous étonne? me dit le docteur Pitferge,qui m'a- 
vait rejoint sur les passavants. 

— Etonnez-moi, docteur. 

— Eh bien, nous aurons de l'orage, peut-être une tempête avant la fin 
de la journée. 

— De l'orage au mois d'avril ! m'écriai -je. 

— Le Great-Eastern se moque bien des saisons, reprit Dean Pitferge, 
haussant les épaules. C'est un orage fait pour lui. Voyez ces nuages de 
mauvaise mine qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des 
temps géologiques, et avant peu ils s'entre-dévoreront. 

— J'avoue, dis-je, que l'horizon est menaçant. Son aspect est orageux, 
et, trois mois plus tard, je serais de votre avis, mon cher docteur, mais 
aujourd'hui, non. 

— Je vous répète, répondit Dean Pitferge en s'animant, que l'orage 
aura éclaté avant quelques heures. Je sens cela, comme un «storm-glass ». 
Voyez ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs du ciel. Observez ces 
cyrrhus, ces « queues Je chat » qui se fondent en une seule nuée, et ces 
anneaux épais qui serrent l'horizon. Bientôt il y aura condensation rapide 
des vapeurs, et par conséquent production d'électricité. D'ailleurs, le ba- 
romètre est tombé subitement à sept cent vingt et un millimètres, et les 
vents régnants sont les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des 
orages pendant l'hiver. 

— Vos observations peuvent être justes , docteur , répondis-je , en 
homme qui ne veut pas se rendre. Mais pourtant qui a jamais eu à subir 
des orages à cette époque et sous cette latitude ? 

— On en cite, monsieur, on en cite dans les annuaires. Les hivers doux 
sont souvent marqués par des orages. Vous n'aviez qu'à vivre en 1172 ou 
seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre retentir en février 
dans le premier cas, et eu décembre dans le second. En 1837, au mois de 
janvier, la foudre tomba près de Drammen, en Norwége, et fit des dégâts 
considérables, et, l'année dernière, sur la Manche, au mois de février, des 
bateaux de pèche du Tréport ont été frappés de la foudre. Si j'avais le 
temps de consulter les statistiques, je vous confondrais. 

— Enfin, docteur, puisque vous le voulez... Nous verrons bien. Vous 
n'avez pas peur du tonnerre, au moins ? 

— Moi ! répondit le docteur. Le tonnerre, c'est mon ami. Mieux même, 
c'est mon médecin. 



UNE VILLE FLOTTANTE 91 

— Votre médecin ? 

— Sans doute. Tel que vous me voyez, j'ai été foudroyé dans mon lit, 
le 13 juillet 1867, à Kiew, près de Londres, et la foudre m'a guéri d'une 
paralysie du bras droit, qui résistait à tous les efforts de la médecine ! 

— Vous voulez rire ? 

— Point. C'est un traitement économique, un traitement par l'électri- 
cité. Mon cher monsieur, il y a d'autres faits très-authentiques qui prou- 
vent que le tonnerre en remontre aux docteurs les plus habiles, et son 
intervention est vraiment merveilleuse dans les cas désespérés. 

— N'importe, dis-je, j'aurais peu de confiance en votre médecin; et je 
ne l'appellerais pas volontiers en consultation ! 

— Parce que vous ne l'avez pas vu à l'œuvre. Tenez, un exemple me 
revient à la mémoire. En 1817, dans le Connecticut, un paysan qui souf- 
frait d'un asthme réputé incurable fut foudroyé dans son champ et radi- 
calement guéri. Un coup de foudre pectorale, celui-là! » 

En vérité, le docteur eût été capable de mettre le tonnerre en pilules. 
« Riez, ignorant, me dit-il, riez ! Vous ne connaissez décidément rien, 
soit au temps, soit à la médecine ! » 

XXXII 

Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont, regardant monter l'o- 
rage. Fabian était encore renfermé dans sa cabine, Gorsican avec lui. Fa- 
bian, sans doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur. L'idée 
me revint alors qu'il avait une sœur à New-York, et je frémis à la pensée 
que nous aurions peut-être à lui rapporter mort le frère qu'elle attendait. 
J'aurais voulu voir Fabian, mais je pensai qu'il valait mieux ne troubler 
ni lui ni le capitaine Corsican. 

A quatre heures, nous eûmes connaissance d'une terre allongée devant 
la côte de Long-Island. C'était l'Ilot de Fire-Island . Au milieu s'élevait 
un phare qui éclairait cette terre. En ce moment, les passagers avaient 
envahi les rouffles et les passerelles. Tous les regards se dirigeaient vers 
la côte qui nous restait environ à six milles dans le nord. On attendait le 
moment où l'airrivée du pilote réglerait la grande affaire de la poule. On 
comprend que les possesseurs de quarts d'heure de nuit — j'étais du nom- 
bre — avaient abandonné toute prétention, et que les quarts d'heure de 
jour, sauf ceux qui étaient compris entre quatre et six heures, n'avaient 
plus aucune chance. Avant la nuit, le pilote serait à bord et l'opération 
terminée. Tout l'intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit personnes 
auxquelles le sort avait attribué les prochains quarts d'heure, et elles en 
profitaient pour vendre, acheter, revendre leurs chances avec une véritable 
furie. On se serait cru au Royal-Exchange de Londres. 



02 Ï7NE VILLE FLOTTANTE 

A quatre heures seize minutes, on signala par tribord une petite goélette 
qui portait vers le steam-ship. Pas de doute possible : c'était le pilote. Il 
devait être à bord dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte 
s'établissait donc sur le second et le troisième quarts comptés entre 
quatre et cinq heures du soir. Aussitôt les demandes et les offres se 
firent avec une vivacité nouvelle. Puis, des paris insensés de s'engager 
sur la personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement la teneur : 

« Dix dollars, que le pilote est marié. 

— Vingt dollars, qu'il est veuf. 

— Trente dollars, qu'il porte des moustaches. 

— Cinquante dollars, que ses favoris sont roux. 

— Soixante dollars, qu'il a une verrue au nez ! 

— Cent dollars, qu'il mettra d'abord le pied droit sur le pont. 

— Il fumera. 

— Il aura une pipe à la bouche. 

— Non ! un cigare ! 

— Non ! Oui ! Non ! » 

Et vingt autres gageures aussi absurdes qui trouvaient des parieurs 
plus absurdes pour les tenir. 

Pendant ce temps, la petite goélette, ses voiles au plus près, tribord 
amures, s'approchait sensiblement du steam-ship. On distinguait ses 
formes gracieuses, assez relovées de l'avant, et sa voûte allongée qui. lui 
donnait l'aspect d'un yacht de plaisance. Charmantes et solides embar- 
cations que ces bateaux-pilotes de cinquante à soixante tonneaux, bien 
construits pour tenir la mer, ayant du pied dans l'eau et s'élevant à la 
lame comme une mauve. On ferait le tour du monde sur ces yachts-là, 
et les caravelles de Magellan ne les valaient pas. Cette goélette, gra- 
cieusement inclinée, portait tout dessus niilgré la brise qui commençait 
à fraîchir. Ses flèches et ses voiles détai se découpaient en blanc sur le 
fond noir du ciel. La mer écumait sous son étrave. Arrivée à deux en- 
cablures du Great-Eastern, elle masqua subitement et lança son canot 
à la mer. Le capitaine Anderson fit stopper, et, pour la première fois 
depuis quatorze jours, les roues et l'hélice s'arrêtèrent. Un homme des- 
cendit dans le canot de la goélette. Quatre matelots nagèrent vers le 
steam-ship. Une échelle de corde fut jetée sur les flancs du colosse près 
duquel accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit l'échelle, 
grimpa agilement et sauta sur le pont. 

Les cris de joie des gagnants, les exclamations des perdants l'accueil- 
lirent, et la poule fut réglée sur les données suivantes : 

Le pilote était marié. 

Il n'avait pas de verrue. 

Il portait des moustaches blondes . 



UNE VILLE FLOTTANTE 93 

Il avait sauté à pieds joints. 

Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au moment où il mettait 
le pied sur le pont du Great-Easto.ru. 

Le possesseur du vingt-troisième quart d'heure gagnait donc quatre- 
vingt-seize dollars. C'était le capitaine Corsican, qui ne songeait guère 
à ce gain inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui pré- 
senta l'enjeu de la poule, il pria le capitaine Anderson de le garder 
pour la veuve du jeune matelot si malheureusement tué par le coup de 
mer. Le commandant lui donna une poignée de main sans mot dire. Un 
instant après, un marin vint trouver Corsican, et le saluant avec une 
certaine brusquerie : 

« Monsieur, lui dit-il, les camarades m'envoient vous dire que vous 
êtes un brave homme. Ils vous remercient tous au nom du pauvre 
Wilson, qui ne peut vous remercier lui-même. » 

Le capitaine Corsican, ému, serra la main du matelot. 

Quant au pilote, un homme de petite taille, l'air peu marin, il por- 
tait une casquette de toile cirée, un pantalon noir, une redingote brune 
à doublure rouge et un parapluie. C'était maintenant le maître à bord. 

En sautant sur le pont, avant de monter sur la passerelle, il avait jeté 
une liasse de journaux sur lesquels les passagers se précipitèrent avide- 
ment. C'étaient les nouvelles de l'Europe et de l'Amérique. C'était le 
lien politique et civil qui se renouait entre le Great -Eastern et les deux 
continents. 

XXXIII 

L'orage était formé. La lutte des éléments allait commencer. Une 
épaisse voûte de nuages de teinte uniforme s'arrondissait au-dessus de 
nous. L'atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux. La nature 
voulait évidemment justifier les pressentiments du docteur Pitferge. Le 
steam-ship ralentissait peu à peu sa marche. Les roues ne donnaient 
plus que trois ou quatre tours à la minute. Par les soupapes entr'ouvertes 
s'échappaient des tourbillons de vapeur blanche. Les chaînes des ancres 
étaient parées. A la corne d'artimon flottait le pavillon britannique. Le 
capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions pour le mouillage. 
Du haut du tambour de tribord, le pilote, d'un signe de la main, faisait 
évoluer le steam-ship dans les étroites passes. Mais le reflux renvoyait 
déjà, et la barre qui coupe l'embouchure de l'Hudson ne pouvait plus 
être franchie par le Great-Eastern. Force était d'attendre la pleine mer 
du lendemain. Un jour encore ! 

A cinq heures moins un quart, sur un ordre du pilote, les ancres furent 
envoyées par le fond. Les chaînes coururent à travers les écubiers avec un 



M UNE VILLE FLOTTANTE 1 

fracas comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un instant, que 
l'orage commençait. Lorsque les pattes eurent mordu le sable, le steam- 
ship évita sous la poussée du jusant et demeura immobile. Pas une seule 
ondulation ne dénivelait la mer. Le Great-Eastem n'était plus qu'un ilôt. 

En ce moment, la trompette du steward retentit pour la dernière fois. 
Elle appelait les passagers au dîner d'adieu. La Société des Affréteurs 
allait prodiguer le Champagne à ses hôtes. Pas un n'eût voulu manquer 
à l'appel. Un quart d'heure après, les salons regorgeaient de convives, et le 
pont était désert. 

Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place inoccupée, les 
deux adversaires dont la vie allait se jouer dans un duel, et les quatre té- 
moins et le docteur qui les assistaient. L'heure de cette rencontre était 
bien choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le pont. Les 
passagers étaient descendus aux « dining-rooms », les matelots dans leur 
poste, les officiers à leur cantine particulière. Plus un seul timonier à 
l'arrière, le steam-ship étant immobile sur ses ancres. 

A cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous fûmes rejoints par 
Fabian et le capitaine Corsican. Je n'avais pas vu Fabian depuis la scène 
du jeu. Il me parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre ne 
le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses regards inquiets cher- 
chaient toujours Ellen. Il se contenta de me tendre la main sans prononcer 
une parole. 

« IlarryDrake n'est pas encore arrivé? me demanda le capitaine Corsican. 

— Pas encore, répondis-je. 

— Allons à l'arrière. C'est là le lieu du rendez-vous. » 

Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes le grand rouffle. 
Le ciel s'obscurcissait. De sourds grondements roulaient à l'horizon. 
C'était comme une basse continue sur laquelle se détachaient vivement 
les hurrahs et les «bips» qui s'échappaient des salons. Quelques éclairs 
éloignés scarifiaient l'épaisse voûte de nuages. L'électricité, violemment 
tendue, saturait l'atmosphère. 

A cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses deux témoins arri- 
vèrent. Ces messieurs nous saluèrent, et leur salut leur fut strictement 
rendu. Drake ne prononça pas un seul mot. Sa figure marquait cependant 
une animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de haine. Fa- 
bian, appuyé contre le caillebolis, ne le vit même pas. Il était perdu dans 
une contemplation profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle 
qu'il avait à jouer dans ce drame. 

Cependant, le capitaine Corsican s'adressant au Yankee, l'un des té- 
moins de Drake, lui demanda les épées. Celui-ci les présenta. C'étaient des 
épées de combat, dont la coquille pleine protège entièrement la main qui 
les tient. Corsican les prit, les fit plier, les mesura et en laissa choisir une 



UNE VILLE FLOTTANTE 95 

au Yankee. Harry Drake, pendant ces préparatifs, avait jeté son chapeau, 
ôté son habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis il saisit 
l'épée. Je vis alors qu'il était gaucher. Avantage incontestable pour lui, 
habitué à tirer avec des droitiers. 

Fabian n'avait pas encore quitté sa place. On eût cru que ces préparatifs 
ne le regardaient pas. Le capitaine Corsican s'avança, le toucha de la 
main, et lui présenta l'épée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il 
sembla que toute sa mémoire lui revenait en ce moment. 

Il prit l'épée d'une main ferme : 

« C'est juste, murmura-t-il. Je me souviens ! » 

Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba aussitôt en garde. Dans 
cet espace restreint, rompre était presque impossible. Celui des deux 
adversaires qui se fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il fallait pour 
ainsi dire se battre sur place. 

« Allez, messieurs, » dit le capitaine Corsican. 

Les épées s'engagèrent aussitôt. Dès les premiers froissements du fer, 
quelques rapides une-deux, portés de part et d'autre, certains dégage- 
ments et des ripostes du tac-au-tac me prouvèrent que Fabian et Drake 
devaient être à peu près d'égale force. J'augurai bien de Fabian ; il était 
froid, maître de lui, sans colère, presque indifférent au combat, moins 
ému certainement que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le 
regardait d'un œil injecté ; ses dents apparaissaient sous sa lèvre à demi 
relevée ; sa tète était ramassée dans ses épaules, et sa physionomie offrait 
les symptômes d'une haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang- 
froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer. 

Après un premier engagement qui dura quelques minutes, les épées 
s'abaissèrent. Aucun des adversaires n'avait été touché. Une simple 
éraflure se dessinait sur la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, 
et Drake essuyait la sueur qui inondait son visage. 

L'orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les roulements du 
tonnerre ne discontinuaient pas, et de violents fracas s'en détachaient par 
instants. L'électricité se dévoloppait avec une intensité telle, que les épées 
s'empanachaient d'une aigrette lumineuse, comme des paratonnerres au 
milieu de nuages orageux. 

Après quelques moments de repos, le capitaine Corsican donna de nou- 
veau le signal de reprise. Fabian et Harry Drake retombèrent en garde. 

Cette reprise fut beaucoup plus animée que la première, Fabian se dé- 
fendant avec un calme étonnant , Drake attaquant avec rage. Plusieurs 
fois, après un coup furieux, j'attendis une riposte de Fabian qui ne fut 
même pas essayée. 

Tout d'un coup, sur un dégagement en tierce, Drake se fendit. Je crus 
que Fabian était touché en pleine poitrine. Mais il avait rompu, et sur 



UNE VILLE FLOTTANTE 




Ellen s'avançait (p. 9" 



ce coup porté trop bas, parant quinte, il avait frappé l'épée d'Harry d'un 
coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un rapide demi-cercle, 
tandis que les éclairs déchiraient la nue au-dessus de nos tètes. 

Fabian l'avait belle pour riposter. Mais non. Il attendit, laissant à son 
adversaire le temps de se remettre. Je l'avoue, cette magnanimité ne fut 
pas de mon goût. Harry Drake n'était pas de ceux qu'il est bon de ménager. 

Tout d'un coup, et sans que rien pût m'expliquer cet étrange abandon 
de lui-même, Fabian laissa tomber son épée. Avait-il donc été touché 
mortellement sans que nous l'eussions soupçonné? Tout mon sang me reflua 
au cœur. 

Cependant, le regard de Fabian avait pris une animation singulière. 

« Défendez-vous donc, » s'écria Drake rugissant, ramassé sur ses jarrets 
comme un tigre, et prêt à se précipiter sur son adversaire. 



UNE VILLE FLOTTANTE 



07 




Les eaux du fleuve apparurent (p. 103). 

Je crus que c'en était fait de Fabian désarmé. Gorsican allait se jeter 
entre lui et son ennemi pour empêcher celui-ci de frapper un homme 
sans défense. . . Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile. 

Je me retournai. Pâle comme une morte, les mains étendues, Ellen s'a- 
vançait vers les combattants. Fabian, les bras ouverts, fasciné par cette 
apparition, ne bougeait pas. 

«Vous! vous! s'écria Harry Drake s'adressant à Ellen. Vous ici ! » 

Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On eût dit le glaive de 
l'archange Michel dans les mains du démon. 

Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination violente enveloppa 
l'arrière du steam-ship tout entier. Je fus presque renversé et comme 
suffoqué. L'éclair et le tonnerre n'avaient fait qu'un coup. Une odeur de 
soufre se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins mes sens. 

13 



98 lïNE VILLE FLOTTANTE 

J'étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je regardai. Ellen s'appuyait 
sur Fabian. Harry Drake, pétrifié, était resté dans la même position, mais 
son visage était noir ! 

Le malheureux, provoquant l'éclair de sa pointe, avait-il donc été 
foudroyé? 

Ellen quitta Fabian, s'approcha d'Harry Drake, le regard plein d'une 
céleste compassion. Elle lui posa la main sur l'épaule... Ce léger contact 
suffit pour rompre l'équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse 
inerte. 

Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous reculions épouvantés. 
Le misérable ITarry était mort. 

« Foudroyé ! dit le docteur, me saisissant le bras, foudroyé ! Ali ! vous 
ne vouliez pas croire à l'intervention de la oudre ? » 

Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, comme l'affirmait Dean 
Pitferge, ou plutôt, ainsi que le soutint plus tard le médecin du bord, un 
vaisseau s'était-il rompu dans la poitrine du malheureux? Je n'en sais 
rien. Toujours est-il que nous n'avions plus sous les yeux qu'un cadavre. 



XXXIV 

Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin, le Greal-Eastern 
levait l'ancre et appareillait pour entrer dans l'Hudson. Le pilote ma- 
nœuvrait avec une incomparable sûreté de coup d'oeil. L'orage s'était dis- 
sipé pendant la nuit. Les derniers nuages disparaissaient au-dessous de 
l'horizon. La mer s'animait sous l'évolution d'une flottille de goélettes qui 
ralliaient la côte. 

Vers onze heures et demie, « la Santé » arriva. C'était un petit bateau à 
vapeur portant la commission sanitaire de New- York. Muni d'un balancier 
qui s'élevait et s'abaissait au-dessus du pont, il marchait avec une extrême 
rapidité, et me donnait un aperçu de ces petits tenders américains, tous 
construits sur le même modèle, dont une vingtaine nous fit bientôt cortège. 

Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu flottant qui marque les 
passes de l'Hudson. La pointe de Sandy-Hook, langue sablonneuse ter- 
minée par un phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de spec- 
tateurs nous lancèrent une bordée de hurrahs. 

Lorsque le Great-Eastern eut contourné la baie intérieure formée par 
la pointe de Sandy-Hook, au milieu d'une flottille de pêcheurs, j'aperçus 
les verdoyantes hauteurs du New- Jersey, les énormes forts de la baie, 
puis la ligne basse de la grande ville allongée entre l'Hudson et la rivière 
de l'Est, comme Lyon entre le Rhône et la Saône. 

A une heure, après avoir longé les quais de New-York, le Great-Eastern 



UNE VILLE FLOTTANTE 99 

mouillait dans l'Hudson, et les ancres se crochaient dans les câbles télé- 
graphiques du fleuve, qu'il fallut briser au départ. 

Alors commença le débarquement de tous ces compagnons de voyage, 
ces compatriotes d'une traversée, que je ne devais plus revoir, les Califor- 
niens, les Sudistes, les Mormons, le jeune couple... J'attendais Fabian, 
j'attendais Gorsican. 

J'avais dû raconter au capitaine Anderson les incidents du duel qui 
s'était passé à son bord. Les médecins firent leur rapport. La justice 
n'ayant rien à voir dans la mort d'Harry Drake, des ordres avaient été 
donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus à terre. 

En ce moment, le statisticien Gokburn, qui ne m'avait pas parlé de tout 
le voyage, s'approcha de moi et me dit : 

« Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait de tours pendant la 
traversée? 

— Non, monsieur. 

— Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur. 

— ■ Ah! vraiment, monsieur! Et l'hélice, s'il vous plait? 

— Six cent huit mille cent trente tours, monsieur. 

— Bien obligé, monsieur. » 

Et le statisticien Cokburn me quitta sans me saluer d'un adieu quel- 
conque. 

Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment. Fabian me pressa la 
main avec effusion. 

« Ellen, me dit-il, Ellen guérira! Sa raison lui est revenue un instant! 
Ah ! Dieu est juste, il la lui rendra tout entière ! » 

Fabian, parlant ainsi, souriait à l'avenir. Quant au capitaine Corsican, 
il m'embrassa sans cérémonie, mais d'une rude façon. 

« Au revoir, au revoir, » me cria-t-il lorsqu'il eut pris place sur le 
tender où se trouvaient déjà Fabian et Ellen sous la garde Mrs. R...., la 
sœur du capitaine Mac Elwin, venue au-devant de son frère. 

Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi de passagers au 
« pier » de la Douane. 

Je le regardai s'éloigner. En voyant Ellen entre Fabian et sa sœur, je 
ne doutai pas que les soins, le dévouement, l'amour, ne parvinssent à 
ramener cette pauvre âme égarée par la douleur. 

En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je reconnus l'étreinte du 
docteur Dean Pitferge. 

«Eh bien, me dit-il, que devenez- vous? 

— Ma foi, docteur, puisque le Great-Eastern reste cent quatre-vingt- 
douze heures à New- York et que je dois reprendre passage à son bord, 

'ai cent quatre-vingt-douze heures à dépenser en Amérique. Cela ne fait 
que huit jours, mais huit jours bien employés, c'est assez peut-être pour 



JOO UNE VILLE FLOTTANTE 

voir New-York, l'IIudson, la vallée de la Mohawk, le lac Érié, le Niagara* 
et tout ce pays chanté par Cooper. 

— Ah! vous allez au Niagara? s'écria Dean Pitferge. Ma foi, je ne 
serais pas fâché de le revoir, et si ma proposition ne vous parait pas 
indiscrète?... » 

Le digne docteur m'amusait par ses lubies. Il m'intéressait. C'était un 
guide tout trouvé et un guide fort instruit. 

« Topez là, » lui dis-je. 

Un quart d'heure après, nous nous embarquions sur le tender, et à 
trois heures, après avoir remonté le Broadway, nous étions installés dans 
deux chambres de Pifth-Avenue-Hotel. 



XXXV 

Huit jours à passer en Amérique 1 Le Great-Eastem devait partir le 
16 avril, et c'était le 9, à trois heures du soir, que j'avais mis le pied sur 
la terre de l'Union. Huit jours! Il y a des touristes enragés, des « voya- 
geurs-express » auxquels ce temps eût probablement suffi à visiter l'Amé- 
rique tout entière! Je n'avais pas cette prétention. Pas même celle de 
visiter New-York sérieusement et de faire, après cet examen extra-rapide, 
un livre sur les mœurs et le caractère des Américains. Mais dans sa consti- 
tution, dans son aspect physique, New- York est vite vu. Ce n'est guère 
plus varié qu'un échiquier. Des rues qui se coupent à angle droit, nom- 
mées « avenues » quand elles sont longitudinales, et « streets » quand 
elles sont transversales ; des numéros d'ordre sur ces diverses voies de 
communication, disposition très-pratique, mais très-monotone ; des omni- 
bus américains desservant toutes les avenues. Qui a vu un quartier de 
New-York connaît toute la grande cité, sauf peut-être cet imbroglio de 
rues et de ruelles enchevêtrées dans sa pointe sud, où s'est massée la 
population commerçante. New-York est une langue de terre, et toute son 
activité se retrouve sur le bout de cette « langue ». De chaque côté se 
développent l'Hudson et la Rivière de l'Est, deux véritables bras de mer 
sillonnés de navires, et dont les ferry-boats relient la ville à droite avec 
Brooklyn, à gauche avec les rives du New-Jersey. Une seule artère coupe 
de biais la symétrique agglomération des quartiers de New-\ork et y 
porte la vie. C'est le vieux Broadway, le Strand de Londres, le boulevard 
Montmartre de Paris; à peu près impraticable dans sa partie basse, où la 
foule afflue, et presque désert dans sa partie haute ; une rue où les bicoques 
et les palais de marbre se coudoient ; un véritable fleuve de fiacres, d'omni- 
bus, de cabs, de baquets, de fardiers, avec des trottoirs pour rivages et 
au-dessus duquel il a fallu jeter des ponts pour livrer passage aux piétons. 



NE VILLE FLOTTANTE 101 



Broadway, c'est New- York, et c'est là que le docteur Pitferge et moi, nous 
nous promenâmes jusqu'au soir. 

Après avoir dîné à Fifth-Avenue-Hotel, où l'on nous servit solennelle- 
ment des ragoûts lilliputiens sur des plats de poupées, j'allai finir la jour- 
née au théâtre de Barnum. On y jouait un drame qui attirait la foule : 
New-York' s Streets. Au quatrième acte, il y avait un incendie et une vraie 
pompe à vapeur manœuvrée par de vrais pompiers. De là «great attraction» . 

Le lendemain matin, je laissai le docteur courir à ses affaires. Nous 
devions nous retrouver à l'hôtel, à deux heures. J'allai, Liberty street, 51, 
à la poste, prendre les lettres qui m'attendaient, puis à Rowling-Green, 2, 
au bas de Broadway, chez le consul de France, M. le baron Gauldrée Boil- 
leau, qui m'accueillit fort bien, puis à la maison Hoffmann, où j'avais à 
toucher une traite, et enfin au numéro 25 de la trente-sixième ruo, chez 
Mrs. R.. ., la sœur de Fabian, dont j'avais l'adresse. Il me tardait de savoir 
des nouvelles d'Ellen et de mes deux amis. Là, j'appris que, sur le conseil 
des médecins, Mrs. R...., Fabian et Corsican avaient quitté New- York, 
emmenant la jeune femme, que l'air et la tranquillité de la campagne 
devaient influencer favorablement. Un mot de Corsican me prévenait de 
ce départ subit. Le brave capitaine était venu à Fifth-Avenue-Hotel, sans 
m'y rencontrer. Où ses amis et lui allaient- ils en quittant New- York? Un 
peu devant eux. Au premier beau site qui frapperait Ellen, ils comptaient 
s'arrêter tant que le charme durerait. Lui, Corsican, me tiendrait au cou- 
rant, et il espérait que je ne partirais pas sans les avoir embrassés tous une 
dernière fois. Oui, certes, et ne fût-ce que pour quelques heures, j'aurais 
été heureux de retrouver Ellen, Fabian et le capitaine Corsican ! Mais 
c'est là le revers des voyages, pressé comme je l'étais, eux partis, moi 
partant, chacun de son côté, il ne fallait pas compter se revoir. 

A deux heures, j'étais de retour à l'hôtel. Je trouvai le docteur dans le 
« bar-room », encombré comme une bourse ou comme une halle, véritable 
salle publique où se mêlent les passants et les voyageurs, et dans laquelle 
tout venant trouve, gratis, de l'eau glacée, du biscuit et du chester. 

« Eh bien, docteur, dis -je, quand partons-nous ? 

— Ce soir à six heures. 

— Nous prenons le rail-road de l'Hudson ? 

— Non, le Saint-John, un steamer merveilleux, un autre monde, un 
Great-Eastem de rivière, un de ces admirables engins de locomotion qui 
sautent volontiers. J'aurais préféré vous montrer l'Hudson pendant le 
jour, mais le Saint-John ne marche que la nuit. Demain, à cinq heures 
du matin, nous serons à Albany. A six heures, nous prendrons le New- 
York central rail-road, et le soir nous souperons à Niagara- Falls. » 

Je n'avais pas à discuter le programme du docteur. Je l'acceptai les 
yeux fermés. L'ascenseur de l'hôtel, mû sur sa vis verticale, nous hissa 



lo-> UNE VILLE FLOTTANTE 

jusqu'à nos chambres et nous redescendit, quelques minutes après, avec 
notre sac de touriste. Un fiacre à vingt francs la course nous conduisit en 
un quart d'heure au «pier » de l'Hudson, devant lequel le Saint-John se 
panachait déjà de gros tourbillons de fumée. 

XXXVI 

Le Saint-John et son pareil, le Dean-Richmond, étaient les plus beaux 
steam-boats du fleuve. Ce sont plutôt des édifices que des bateaux. Ils ont 
deux ou trois étages de terrasses, de galeries, de verandahs, de prome- 
noirs. On dirait l'habitation flottante d'un planteur. Le tout est dominé par 
une vingtaine de poteaux pavoises, reliés entre eux avec des armatures de 
fer, qui consolident l'ensemble de la construction. Les deux énormes tam- 
bours sont peints à fresque comme les tympans de l'église Saint-Marc à 
Venise. En arrière de chaque roue s'élève la cheminée des deux chau- 
dières qui se trouvent placées extérieurement et non dans les flancs du 
steam-boaf. Bonne précaution en cas d'explosion. Au centre, entre les 
tambours, se meut le mécanisme, d'une extrême simplicité : un cylindre 
unique, un piston manœuvrant un long balancier qui s'élève et s'abaisse 
comme le marteau monstrueux d'une forge, et une seule bielle communi- 
quant le mouvement à l'arbre de ces roues massives. 

Une foule de passagers encombraient déjà le pont du Saint-John. Dean 
Pitferge et moi, nous allâmes retenir une cabine qui s'ouvrait sur un im- 
mense salon, sorte de galerie de Diane, dont la voûte arrondie reposait 
sur une succession de colonnes corinthiennes. Partout le confort et le 
luxe, des tapis, des divans, des canapés, des objets d'art, des peintures, des 
glaces, et le gaz fabriqué dans un petit gazomètre du bord. 

En ce moment, la colossale machine tressaillit et se mit en marche. Je 
montai sur les terrasses supérieures. A l'avant s'élevait une maison bril- 
lamment peinte. C'était la chambre des timoniers. Quatre hommes vigou- 
reux se tenaient aux rayons de la double roue du gouvernail. Après une 
promenade de quelques minutes , je redescendis sur le pont, entre le? 
chaudières déjà rouges, d'où s'échappaient de petites flammes bleues, 
sous la poussée de l'air que les ventilateurs y engouffraient. De l'Hudsoi: 
je ne pouvais rien voir. La nuit venait, et, avec la nuit, un brouillard « ù 
couper au couteau». Le Saint-John hennissait dans l'ombre, comme un 
formidable mastodonte. A peine entrevoyait-on les quelques lumières des 
villes étalées sur les rives, et les fanaux des bateaux à vapeur qui remon- 
taient les eaux sombres à grands coups de sifflet. 

A huit heures, je rentrai au salon. Le docteur m'emmena souper dans 
un magnifique restaurant installé sur l'entrepont et servi par une armée 
de domestiques noirs. Dean Pitferge m'apprit que le nombre des voyageurs 



UNE VILLE FLOTTANTE 103 



à bord dépassait quatre mille, parmi lesquels on comptait quinze cents 
émigrants parqués sous la partie basse du steam-boat. Le soupe terminé 
nous allâmes nous coucher dans notre confortable cabine. 

A onze heures, je fus réveillé par une sorte de choc. Le Saint-John 
s'était arrêté. Le capitaine, ne pouvant plus manœuvrer au milieu de ces 
épaisses ténèbres, avait fait stopper. L'énorme bateau , mouillé dans le 
chenal, s'endormit tranquillement sur ses ancres. 

A quatre heures du matin, le Saint-John reprit sa marche. Je me levai 
et j'allai m'abriter sous la vérandah de l'avant. La pluie avait cessé; la 
brume se levait; les eaux du fleuve apparurent, puis ses rives : la rive 
droite, mouvementée, revêtue d'arbres verts et d'arbrisseaux qui lui don- 
naient l'apparence d'un long cimetière ; à l'arrière-plan, de hautes collines 
fermant l'horizon par une ligne gracieuse ; au contraire, sur la rive gauche, 
des terrains plats et marécageux ; dans le lit du fleuve, entre les îles, des 
goélettes appareillant sous la première brise, et des steam-boats remontant 
le courant rapide de l'Hudson. 

Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la vérandah. 

« Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir humé un grand 
coup d'air. Savez-vous que, grâce à ce maudit brouillard, nous n'arrive- 
rons pas à Albany assez tôt pour prendre le premier train ! Cela va modi- 
fier mon programme. 

— Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre temps. 

— Bon ! nous en serons quittes pour atteindre Niagara-Falls dans la 
nuit, au lieu d'y arriver le soir. » 

Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se résigner. 

En effet, le Saint-John ne fut pas amarré au quai d' Albany avant huit 
heures. Le train du matin était parti. Donc, nécessité d'attendre le train 
d'une heure quarante. De là toute facilité pour visiter cette curieuse cité, 
qui forme le centre législatif de l'État de New-York, la basse ville, com- 
merciale et populeuse, établie sur la rive droite de l'Hudson, la haute ville 
avec ses maisons de brique, ses établissements publics , son très-remar- 
quable muséum de fossiles. On eût dit un des grands quartiers de New- 
York transporté au flanc de cette colline sur laquelle il se développe en 
amphithéâtre. 

A une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la gare, une gare libre, 
sans barrière, sans gardiens. Le train stationnait tout simplement au mi- 
lieu de la rue comme un omnibus de place. On monte quand on veut dans 
ces longs wagons, supportés à l'avant et à l'arrière par un système pivo- 
tant à quatre roues. Ces wagons communiquent entre eux par des passe- 
relles qui permettent au voyageur de se promener d'une extrémité du 
convoi à l'autre. A l'heure dite, sans que nous eussions vu ni un chef ni un 
employé, sans un coup de cloche, sans un avertissement, la fringante lo- 



101 



UNE MLLE FLOTTANTE 




La nature, en cet endroit p. 107). 



comotive, parée comme une châsse, — un bijou d'orfèvrerie à poser sur 
uneétagère, — se mit en mouvement, et nous voilà entraînés avec une vitesse 
de douze lieues à l'heure. Mais au lieu d'être emboîtés, comme on l'est 
dans les wagons des chemins français, nous étions libres d'aller, de venir, 
d'acheter des journaux et des livres « non estampillés ». L'estampille ne 
me parait pas, je dois l'avouer, avoir pénétré dans les mœurs américaines; 
aucune censure n'a imaginé, dans ce singulier pays, qu'il fallût surveiller 
avec plus de soin la lecture des gens assis dans un wagon que celle des gens 
qui lisent au coin de leur feu, assis dans leur fauteuil. Nous pouvions faire 
tout cela, sans attendre les stations et les gares. Les buvettes ambulantes, 
les bibliothèques, tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps, le 
train traversait des champs sans barrières, des forêts nouvellement défri- 
chées, au risque de heurter des troncs abattus, des villes nouvelles aux 



UNE VILLE FLOTTANTE 



105 




La cataracte tombait [p. 111). 

larges rues sillonnées de rails, mais auxquelles les maisons manquaient 
encore, des cités parées des plus poétiques noms de l'histoire ancienne ■ 
Rome, Syracuse, Palmyre. Et ce fut ainsi;que défila devant nos yeux toute 
cette vallée de la Mohawk, ce pays dé Penimore qui appartient au roman- 
cier américain, comme le pays de Rob-Roy à Walter-Scott. A l'horizon 
étmcela un instant le lac Ontario, où Cooper a placé les scènes de son chef- 
d'œuvre. Tout ce théâtre de la grande épopée de Bas-de-Cuir, contrée sau- 
vage autrefois, est maintenant une campagne civilisée. Le docteur ne se 
sentait pas de joie. Il persistait à m'appeler Œil-de-Faucon, et ne voulait 
plus répondre qu'au nom de Chingakook ! 

A onze heures du soir, nous changions de train à Rochester, et nous 
passions les rapides de la Tennessee, qui fuyaient en cascades sous nos 
wagons. A deux heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le 

14 



106 UNE VILLE FLOTTANTE 



voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au village de Niagara-Falls, 
et le docteur m'entraînait à un magnifique hôtel, superbement nommé 
Cataract-House. 

XXXVII 

Le Niagara n'est pas un fleuve, pas même une rivière : c'est un simple 
déversoir, une saignée naturelle, un canal long de trente-six milles, qui 
verse les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l'Huron et de l'Érié 
dans l'Ontario. La différence de niveau entre ces deux derniers lacs est 
de trois cent quarante pieds anglais ; cette différence, uniformément ré- 
partie sur tout le parcours, eût à peine créé un « rapide »; mais les chutes 
seules en absorbent la moitié. De là leur formidable puissance. 

Cette rigole niagarienne sépare les États-Unis du Canada. Sa rive droite 
est américaine, sa rive gauche est anglaise.. D'un côté, des policemen ; de 
l'autre, pas même leur ombre. 

Le matin du 12 avril, dès l'aube, le docteur et moi nous descendions 
les larges rues de Niagara-Falls. C'est le nom de ce village, créé sur le 
bord des chutes, à trois cents milles d'/Ylbany, sorte de petite « ville 
d'eau », bâtie en bon air, dans un site charmant, pourvue d'hôtels somp- 
tueux et de villas confortables, que les Yankees et les Canadiens fréquen- 
tent pendant la belle saison. Le temps était magnifique ; le soleil brillait 
sur un ciel froid. De sourds et lointains mugissements se faisaient entendre. 
J'apercevais à l'horizon quelques vapeurs qui ne devaient pas être des nuages. 

« Est-ce la chute? deraandai-je au docteur. 

— Patience ! » me répondit Pitferge. 

En quelques minutes, nous étions arrivés sur les rives du Niagara. Les 
eaux de la rivière coulaient paisiblement; elles étaient claires et sans pro- 
fondeur; de nombreuses pointes de roches grisâtres émergeaient cà et là. 
Les ronflements de la cataracte s'accentuaient ; mais on ne l'apercevait 
pas encore. L T n pont de bois, supporté sur des arches de fer, réunissait 
cette rive gauche à une lie jetée au milieu du courant. Le docteur m'en- 
traîna sur ce pont. En amont, la rivière s'étendait à perte de vue; en aval, 
c'est-à-dire sur notre droite, on sentait les premières dénivellations d'un 
rapide; puis, à un demi-mille du pont, le terrain manquait subitement ; 
des nuages de poussière d'eau se tenaient suspendus dans l'air. C'était là 
la « chute américaine » que nous ne pouvions voir. Au delà se dessinait un 
paysage tranquille, quelques collines, des villas, des maisons, des arbres 
dépouillés, c'est-à-dire la rive canadienne. 

« Ne regardez pas ! ne regardez pas ! me criait le docteur Pitferge. Ré- 
servez-vous ! Fermez les yeux ! Ne les ouvrez que lorsque je vous le dirai ! 

Je n'écoutais guère mon original. Je regardais. Le pont franchi, nous 
prenions pied sur l'Ile. C'était Goat-Island, l'Ile de la chèvre, un morceau 



UNE VILLE FLOTTANTE 107 



de terre de soixante-dix acres, couvert d'arbres, coupé d'allées superbes 
où peuvent circuler les voitures, jeté comme un bouquet entre les chutes 
américaine et canadienne, que sépare une distance de trois cents yards. 
Nous courions sous ces grands arbres; nous gravissions les pentes ; nous 
dévalions les rampes. Le tonnerre des eaux redoublait ; des nuages de va- 
peur humide roulaient dans l'air. 

« Regardez ! » s'écria le docteur. 

Au sortir d'un massif, le Niagara venait d'apparaître dans toute sa splen- 
deur. En cet endroit, il faisait un coude brusque, et, s'arrondissant pour 
former la chute canadienne, le « horse-shoe-fall », le fer à cheval, il 
tombait d'une hauteur de cent cinquante-huit pieds sur une largeur de 
deux milles. 

La nature, en cet endroit, l'un des plus beaux du monde, a tout com- 
biné pour émerveiller les yeux. Ce retour du Niagara sur lui-même favo- 
rise singulièrement les effets de lumière et d'ombre. Le soleil, en frappant 
ces eaux sous tous les angles, diversifie capricieusement leurs couleurs, et 
qui n'a pas vu cet effet ne l'admettra pas sans conteste. En elfet, près de 
Goat-Island, l'écume est blanche; c'est une neige immaculée, une coulée 
d'argent fondu qui se précipite dans le vide. Au centre de la cataracte, les 
eaux sont d'un vert de mer admirable, qui indique combien la couche 
d'eau est épaisse ; aussi un navire, le Détroit, tirant vingt pieds d'eau et 
lancé dans le courant , a-t-il pu descendre la chute « sans toucher » . 
Vers la rive canadienne, au contraire, les tourbillons, comme métallisés 
sous les rayons lumineux, resplendissent, et c'est de l'or en fusion qui 
tombe dans l'abîme. Au-dessous, la rivière est invisible. Les vapeurs y 
tourbillonnent. J'entrevois, cependant, d'énormes glaces accumulées par 
les froids de l'hiver; elles aflectent des formes de monstres qui, la gueule 
ouverte, absorbent par heure les cent millions de tonnes que leur verse 
cet inépuisable Niagara. A un demi-mille en aval de la cataracte, la ri- 
vière est redevenue paisible, et présente une surface solide que les pre- 
mières brises d'avril n'ont pu fondre encore. 

« Et maintenant, au milieu du torrent ! » me dit le docteur. 

Qu'entendait-il par ces paroles? Je ne savais que penser, quand il me 
montra une tour construite sur un bout de roc, à quelques cents pieds de 
la rive, au bord même du précipice. Ce monument « audacieux», élevé 
en 1833 par un certain Judge Porter, est nommé « Terrapin-tower ». 

Nous descendîmes les rampes latérales de Goat-lsland. Arrivé à la hau- 
teur du cours supérieur du Niagara , je vis un pont, ou plutôt quelques 
planches jetées sur des tètes de rocs, qui unissaient la tour au rivage. Ce 
pont longeait l'abime à quelques pas seulement. Le torrent mugissait au- 
dessous. Nous nous étions hasardés sur ces planches, et en quelques in- 
stants nous avions atteint le bloc principal qui supporte Terrapin-Tower. 



J08 UNE VILLE FLOTTANTE 



Cette tour ronde, haute de quarante-cinq pieds, est construite en pierre. 
Au sommet se développe un balcon circulaire, autour d'un faîtage recou- 
vert d'un stuc rougeàtre. L'escalier tournant est en bois. Des milliers de 
noms sont gravés sur ses marches. Une fois arrivé au haut de cette tour, 
on s'accroche au balcon et on regarde. 

La tour est en pleine cataracte. De son sommet le regard plonge sur 
l'abîme. Il s'enfonce jusque dans la gueule de ces monstres de glace qui 
avalent le torrent. On sent frémir le roc qui supporte la tour. Autour se 
creusent des dénivellations effrayantes, comme si le lit du fleuve cédait. 
On ne s'entend plus parler. De ces gonflements d'eau sortent des ton- 
nerres. Les lignes liquides fument et sifflent comme des flèches. L'écume 
saute jusqu'au sommet du monument. L'eau pulvérisée se déroule dans 
l'air en formant un splendide arc-en-ciel. 

Par un simple effet d'optique, la tour semble se déplacer avec une vi- 
tesse effrayante, — mais à reculons de la chute, fort heureusement, — car, 
avec l'illusion contraire, le vertige serait insoutenable, et nul ne pourrait 
considérer ce gouffre. 

Haletants, brisés, nous étions rentrés un instant sur le palier supérieur 
de la tour. C'est alors que le docteur crut devoir me dire : 

« Cette Ïerrapin-Tower, mon cher monsieur, tombera quelque jour 
dans t'abîme, el peut-être plus tût qu'on ne suppose. 

— Ah ! vraiment ! 

— Ce n'est pas douteux. La grande chute canadienne recule insensi- 
blement, mais elle recule. La tour, quand elle fut construite, en 1833, 
était beaucoup plus éloignée de la cataracte. Les géologues prétendent que 
la chute, il y a trente-cinq mille ans, se trouvait située à Queenstown, à 
sept milles en aval de la position qu'elle occupe maintenant. D'après 
M. Bakewell, elle reculerait d'un mètre par année, et, suivant sir Charles 
Lyell, d'un pied seulement. 11 arrivera donc un moment où le roc qui sup- 
porte la tour, rongé par les eaux, glissera sur les pentes de la cataracte. 
Eh bien, cher monsieur, rappelez-vous ceci : le jour où tombera la Terra- 
pin-Tower, il y aura dedans quelques excentriques qui descendront le 
Niagara avec elle. » 

Je regardai le docteur comme pour lui demander s'il serait au nombre 
de ces originaux. Mais il me fit signe de le suivre, et nous vînmes de nou- 
veau contempler le « horse-shoe-fall » et le paysage environnant. On 
distinguait alors, un peu en raccourci, la chute américaine, séparée par la 
pointe de l'Ile, où s'est formée aussi une petite cataracte centrale, large de 
cent pieds. Cette chute américaine, également admirable, est droite, non 
sinueuse, et sa hauteur a cent soixante-quatre pieds d'aplomb. Mais pour 
la contempler dans tout son développement, il faut se placer en face sur la 
rive canadienne. 



UNE VILLE FLOTTANTE 109 

Pendant toute la journée, nous errâmes sur les rives du Niagara, irré- 
sistiblement ramenés à cette tour où les mugissements des eaux, l'embrun 
des vapeurs, le jeu des rayons solaires, l'enivrement et les senteurs de la 
cataracte, vous maintiennent dans une perpétuelle extase. Puis nous 
revenions à Goat-Island pour saisir la grande chute sous tous les points de 
vue, sans nous jamais fatiguer de la voir. Le docteur aurait voulu me 
conduire à la « Grotte des Vents », creusée derrière la chute centrale, à 
laquelle on arrive par un escalier établi à la pointe de l'Ile ; mais l'accès 
en était alors interdit à cause des fréquents éboulements qui se produisaient 
depuis quelque temps dans ces roches friables . 

A cinq heures, nous étions rentrés à Cataract-House, et après un dîner 
rapide, servi à l'américaine, nous revînmes à Goat-Island. Le docteur 
voulut en faire le tour et revoir les « Trois-Sœurs », charmants îlots épars 
à la tête de File. Puis, le soir venu, il me ramena au roc branlant de 
Terrapin-Tower . 

Le soleil s'était couché derrière les collines assombries. Les dernières 
lueurs du jour avaient disparu. La lune, demi-pleine, brillait d'un pur 
éclat. L'ombre de la tour s'allongeait sur l'abîme. En amont, les eaux tran- 
quilles glissaient sous la brume légère. La rive canadienne, déjà plongée 
dans les ténèbres, contrastait avec les masses plus éclairées de Goat-Island 
et du village de Niagara-Falls. Sous nos yeux, le gouffre, agrandi par la 
pénombre, semblait un abîme infini dans lequel mugissait la formidable 
cataracte. Quelle impression! Quel artiste, par la plume ou le pinceau, 
pourra jamais la rendre ! Pendant quelques instants, une lumière mou- 
vante parut à l'horizon . C'était le fanal d'un train qui passait sur ce pont 
du Niagara, suspendu à deux milles de nous. Jusqu'à minuit, nous res- 
tâmes ainsi, muets, immobiles, au sommet de cette tour, irrésistiblement 
penchés sur ce torrent qui nous fascinait. Enfin, à un moment où les 
rayons de la lune frappèrent sous un certain angle la poussière liquide, 
j'entrevis une bande laiteuse, un ruban diaphane qui tremblotait dans 
l'ombre. C'était un arc-en-ciel lunaire, une pâle irradiation de l'astre des 
nuits, dont la douce lueur se décomposait en traversant les embruns de 
la cataracte. 

XXXVIII 

Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur indiquait une visite 
à la rive canadienne. Une simple promenade. Il suffisait de suivre les 
hauteurs qui forment la droite du Niagara pendant l'espace de deux milles 
pour atteindre le pont suspendu. Nous étions partis à sept heures du matin. 
Du sentier sinueux longeant la rive droite, on apercevait les eaux tran- 
quilles de la rivière, qui ne se ressentait déjà plus des troubles de sa chute. 



Iio UNE VILLE FLOTTANTE 



\ sept heures et demie, nous arrivions à Suspension-Bridge. C'est 
l'unique pont auquel aboutissent le Great-Western et le New-York central 
rail-road, le seul qui donne entrée au Canada sur les confins de l'Etat de 
New- York. Ce pont suspendu est formé de deux tabliers; sur le tablier 
supérieur passent les trains; sur le tablier inférieur, situé à vingt-trois 
pieds au-dessous, passent les voitures et les piétons. L'imagination se 
refuse à suivre dans son travail l'audacieux ingénieur, John A. Rœbling, 
de Trendon (New-Jersey), qui a osé construire ce viaduc dans de telles 
conditions : un pont « suspendu » qui livre passage à des trains, à deux 
cent cinquante pieds au-dessus du Niagara, transformé de nouveau en 
rapide! Suspension-Bridge est long de huit cents pieds, large de vingt- 
quatre. Des étais de fer, frappés sur les rives, le maintiennent contre le 
balancement. Les cables qui le supportent, formés de quatre mille fils, 
ont dix pouces de diamètre et peuvent résister à un poids de douze mille 
quatre cents tonnes. Or, le pont ne pèse que huit cents tonnes. Inauguré 
en 1855, il a coûté cinq cent mille dollars. Au moment où nous atteignions 
le milieu de Suspension-Bridgo, un train passa au-dessus de notre tète, et 
nous sentîmes lf tablier fléchir d'un mètre sous nos pieds ! 

C'est un p»u au-dessous de ce pont que Blondin a franchi le Niagara 
sur une corde tendue d'une rive a l'autre, et non au-dessus des chutes. 
L'entreprise n'en était pas moins périlleuse. .Mais si Blondin nous étonne 
par son audace, que penser de l'ami qui, monté sur son dos, l'accompa- 



gnait pendant cette promenade aérienne? 



« C'était peut-être un gourmand, dit le docteur, Blondin faisait les 
omelettes à merveille sur sa corde roide. » 

Nous étions sur la terre canadienne, et nous remontions la rive gauche 
du Niagara, afin de voiries chutes sous un nouvel aspect. Une demi-heure 
après, nous entrions dans un hôtel anglais, où le docteur fit servir un 
déjeuner convenable. Pendant ce temps, je parcourus le livre des voya- 
geurs où figurent quelques milliers de noms. Parmi les plus célèbres, je 
remarquai les suivants : Robert Peel, lady Franklin, comte de Paris, duc 
de Chartres, prince de Joinville, Louis-Napoléon (1846), prince et prin- 
cesse Napoléon, Barnum (avec son adresse), Maurice Sand (1865), Agassis 
(1854), Almonte, prince Hohenlohe, Rothschild, Bertin (Paris), lady 
Elgin, Buikardt (1832), etc. 

« Et maintenant, sous les chutes, » me dit le docteur, lorsque le déjeu- 
ner fut terminé. 

Je suivis Dean Pitferge. Un nègre nous conduisit à un vestiaire, où l'on 
nous donna un pantalon imperméable, un waterproof et un chapeau ciré. 
Ainsi vêtus, notre guide nous conduisit par un sentier glissant, sillonné 
d'écoulements ferrugineux, encombré de pierres noires aux vives arêtes, 
jusqu'au niveau inférieur du Niagara. Puis, au milieu des vapeurs d'eau 



UNE VILLE FLOTTANTE 111 

pulvérisées, nous passâmes derrière la grande chute. La cataracte tombait 
devant nous comme le rideau d'un théâtre devant les acteurs. Mais quel 
théâtre, et comme les couches d'air violemment déplacées s'y projetaient 
en courants impétueux ! Trempés, aveuglés, assourdis, nous ne pouvions 
ni nous voir ni nous entendre dans cette caverne aussi hermétiquement 
close par les nappes liquides de la cataracte, que si la nature l'eût fermée 
d'un mur de granit ! 

A neuf heures, nous étions rentrés à l'hôtel, où l'on nous dépouilla de nos 
habits ruisselants. Revenu sur la rive, je poussai uncri de surprise et de joie : 

« Le capitaine Corsican ! » 

Le capitaine m'avait entendu. Il vint â moi. 

« Vous ici ! s'écria-t-il. Quelle joie de vous revoir ! 

-- Et Fabian ? et Ellen ? demandai-je en serrant les mains de Corsican. 

— Ils sont là. Ils vont aussi bien que possible. Fabian plein d'espoir, 
presque souriant. Notre pauvre Ellen reprenant peu à peu sa raison. 

— Mais pourquoi vous rencontré-je ici, au Niagara? 

— Le Niagara, me répondit Corsican, mais c'est le rendez-vous d'été 
des Anglais et des Américains. On vient respirer ici, on vient se guérir 
devant ce sublime spectacle des chutes. Notre Ellen a paru frappée à la 
vue de ce beau site, et nous sommes restés sur les bords du Niagara. Voyez 
cette villa, Clifton-House, au milieu des arbres, à mi-colline. C'est là que 
nous demeurons en famille avec Mrs. R..., la sœur de Fabian, qui s'est 
dévouée à notre pauvre amie. 

— Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian? 

— Non, pas encore, me répondit le capitaine. Vous savez, cependant, 
qu'au moment où Harry Drake tombait frappé de mort, Ellen eut comme 
un instant de lucidité. Sa raison s'était fait jour à travers les ténèbres qui 
l'enveloppent. Mais cette lucidité a bientôt disparu. Toutefois, depuis que 
nous l'avons transportée au milieu de cet air pur, dans ce milieu paisible, 
le docteur a constaté une amélioration sensible dans l'état d'EUen. Elle est 
calme, son sommeil est tranquille, et on voit dans ses yeux comme un effort 
pour ressaisir quelque chose, soit du passé, soit du présent. 

— Ah ! cher ami ! m'écriai-je, vous la guérirez. Mais où est Fabian, où 
est sa fiancée ? 

— Regardez, » me dit Corsican, et il étendit le bras vers la rive du 
Niagara. 

Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis Fabian, qui ne nous 
avait pas encore aperçus. Il était debout sur un roc, et devant lui, à quel- 
ques pas, se trouvait Ellen, assise, immobile. Fabian ne la perdait pas 
des yeux. Cet endroit de la rive gauche est connu sous le nom de « Table- 
Rock ». C'est une sorte de promontoire rocheux, jeté sur la rivière qui 
mugit à deux cents pieds au-dessous. Autrefois il présentait un surplomb 



Il* 



UNE VILLE FLOTTANTE 




plus considérable; mais ks chutes successives d'énormes morceaux de 
rocs l'ont réduit maintenant à une surface de quelques mètres. 

Ellen regardait et semblait plongée dans une muette extase. De cet 
endroit, l'aspect des chutes est « most sublime », disent les guides, et ils 
ont raison. C'est une vue d'ensemble des deux cataractes : à droite, la 
chute canadienne, dont la crête couronnée de vapeurs ferme l'horizon de ce 
côté, comme un horizon de mer; en face, la chute américaine, et au-des- 
sus, l'élégant massif de Niagara-Falls à demi perdu dans les arbres; à 
gauche, toute la perspective de la rivière qui fuit entre ses hautes rives ; 
au-dessous, le torrent luttant contre les glaçons culbutés. 

Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le docteur et moi, nous 
nous étions approchés de Table-Rock. Ellen conservait l'immobilité d'une 
statue. Quelle impression cette scène laissait-elle à son esprit? Sa raison 



UNE VILLE FLOTTANTE 



113 




Le Delphin abandonna la cale (p. 118). 

renaissait-elle peu à peu sous l'influence de ce spectacle grandiose ? Sou- 
dain, je vis Fabian faire un pas vers elle. Ellen s'était levée brusquement; 
elle s'avançait près de l'abîme; ses bras se tendaient vers le gouffre ; mais 
s'arrêtant tout à coup, elle passa rapidement la main sur son front, comme 
si elle eût voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un mort, mais 
ferme, s'était d'un bond placé enti^ Ellen et le vide. Ellen avait secoué 
sa blonde chevelure. Son corps charmant tressaillit. Voyait-elle Fabian ? 
Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et cherchant à ressaisir l'exis - 
tence autour d'elle ! 

Le capitaine Corsican et moi, nous n'osions faire un pas, et pourtant si 
près de ce gouffre, nous redoutions quelque malheur. Mais le docteur Pit- 
ferge nous retint : 

« Laissez, dit-il, laissez faire Fabian. » 

15 



III UNE VILLE FLOTTANTE 



J'entendais les sanglots qui gonflaient la poitrine de la jeune femme . 
Des paroles inarticulées sortaient de ses lèvres. Elle semblait vouloir par- 
ler et ne pas le pouvoir. Enfin, ces mots s'échappèrent : 

« Dieu ! mon Dieu ! Dieu tout-puissant ! Où suis-je? où suis-je? » 

Elle eut alors conscience que quelqu'un était près d'elle, et, se retour- 
nant à demi, elle nous apparut transfigurée. Un regard nouveau vivait 
dans ses yeux. Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les bras 
ouverts. 

« Fabian ! Fabian ! » s'écria-t-elle enfin. 

Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il poussa un cri 
déchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le docteur intervint : 

« Rassurez-vous, dit-il à Fabian, cette crise, au contraire, la sauvera ! » 

Ellen fut transportée à Clifton-House, et placée sur son lit, où, son éva- 
nouissement dissipé, elle s'endormit d'un paisible sommeil. 

Fabian, encouragé par le docteur et plein d'espoir, — Ellen l'avait 
reconnu ! — revint vers nous : 

« Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons! Chaque jour j'assiste 
à la résurrection de celte àme. Aujourd'hui, demain peut-être, mon Ellen 
me sera rendue 1 Ah ! ciel clément, sois béni! Nous resterons en ce lieu 
tant qu'il le faudra pour elle ! N'est-ce pas, Arehibald? » 

Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa poitrine. Fabian s'était 
retourné vers moi, vers le docteur. Il nous prodiguait ses tendresses. Il 
nous enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne fut plus fondé. La 
guérison d'Ellen était prochaine... 

Mais il nous fallait partir. Une heure à peine nous restait pour regagner 
Niagara-Falls. Au moment où nous allions nous séparer de ces chers amis, 
Ellen dormait encore. Fabian nous embrassa; le capitaine Corsican, très- 
ému, après avoir promis qu'un télégramme me donnerait des nouvelles 
d'Ellen, nous fit ses derniers adieux, et à midi nous avions quitté Clif- 
ton-House. 

XXXIX 



Quelques instants après, nous descendions une rampe très-allongée de 
la côte canadienne. Cette rampe nous conduisit au bord de la rivière, 
presque entièrement obstruée de glaces. Là un canot nous attendait pour 
nous passer « en Amérique » . Un voyageur y avait déjà pris place. C'était 
un ingénieur du Kentucky, qui déclina ses noms et qualités au docteur. 
Nous embarquâmes sans perdre de temps, et soit en repoussant les gla- 
çons, soit en les divisant, le canot gagna le milieu de la rivière, où le 
courant tenait la passe plus libre. De là, un dernier regard fut donné à 



UNE VILLE FLOTTANTE u§ 

cette admirable cataracte du Niagara. Notre compagnon l'observait d'un 
œil attentif. 

« Est-ce beau! monsieur, lui dis-je, est-ce admirable ! 

— Oui, me répondit-il, mais quelle force mécanique inutilisée, et quel 
moulin on ferait tourner avec une pareille chute ! » 

Jamais je n'éprouvai envie plus féroce de jeter un ingénieur à l'eau ! 

Sur l'autre rive, un petit chemin de fer presque vertical, mû par un 
filet détourné de la chute américaine, nous hissa en quelques secondes sur 
la hauteur. A une heure et demie, nous prenions l'express, qui nous dépo- 
sait à Buffalo à deux heures un quart. Après avoir visité cette jeune 
grande ville, après avoir goûté l'eau du lac Erié, nous reprenions le New- 
York central railway, à six heures du soir. Le lendemain, en quittant les 
confortables couchettes d'un « sleeping-car », nous arrivions à Albany, 
et le rail-road de FHudson, qui court à fleur d'eau le long de la rive gau- 
che du fleuve, nous jetait à New- York quelques heures plus tard. 

Le lendemain, 15 avril, en compagnie de mon infatigable docteur, je 
parcourus la ville, la rivière de l'Est, Brooklyn. Le soir venu, je fis mes 
adieux à ce brave Dean Pitferge, et, en le quittant, je sentis que je laissais 
un ami. 

Le mardi, 16 avril, c'était le jour fixé pour le départ du Great-Eastem, 
je me rendis à onze heures au trente-septième « pier » , où le tender devait 
attendre les voyageurs. Il était déjà encombré de passagers et de colis. 
J'embarquai. Au moment où le tender allait se détacher du quai, je fus 
saisi par le bras. Je me retournai. C'était encore le docteur Pitferge. 

'( Vous ! m'écriai-je. Vous revenez en Europe? 

— Oui, mon cher monsieur. 

— Par le Great-Easteml 

— Sans doute, me répondit en souriant l'aimable original ; j'ai réfléchi 
et je pars. Songez donc, ce sera peut-être le dernier voyage du Great- 
Eastem, celui dont il ne reviendra pas ! » 

La cloche allait sonner pour le départ, quand un des stewards de 
Fifth -Avenue- Ho tel, accourant en toute hâte, me remit un télégramme 
daté de Niagara-Falls. « Ellen est réveillée ; sa raison tout entière lui est 
revenue, me disait le capitaine Corsican, et le docteur répond d'elle! » 

Je communiquai cette bonne nouvelle à Dean Pitferge . 

« Répond d'elle ! répond d'elle ! répliqua en grommelant mon compa- 
gnon de voyage, moi aussi j'en réponds! Mais qu'est-ce que cela prouve? 
Qui répondrait de moi, de vous, de nous tous, mon cher ami, aurait peut- 
être bien tort!... » 

Douze jours après, nous arrivions à Brest, et le lendemain à Paris. La 
traversée du retour s'était faite sans accident, au grand déplaisir de Dean 
Pitferge, qui attendait toujours « son naufrage » ! 



lit; UNE VILLE FLOTTANTE 



Et quand je lus assis devant ma table, si je n'avais pas eu ces notes de 

chaque jour, oui, ce Great-Eastern, cette ville flottante que j'avais habitée 

pendant un mois, cotte rencontre d'Ellen et de Fabian, cet incomparable 

Niagara, j'aurais cru que j'avais tout rêvé ! Ah ! que c'est beau, les voya- 

• ges, « même quand on en revient, » quoi qu'en dise le docteur ! 

Pendant huit mois, je n'entendis plus parler de mon original. Mais, un 
jour, la poste me remit une lettre couverte de timbres multicolores et qui 
commençait par ces mots : 

v< A bord du Coringuy, récifs d'Aukland. Enfin, no'js avons fait nau- 
frage... » 

Et qui finissait par ceux-ci : 

<( Jamais je ne me suis mieux porté ! 

« Très-cordialement votre 
Dean Pitferge. » 



FIN DE LA VILLE FLOTTANTE. 



LES 



FORCEURS DE BLOCUS 



LE DELPHIN. 



Le premier fleuve dont les eaux écumèrent sous les roues d'un bateau à 
vapeur fut la Clyde. C'était en 1812. Ce bateau se nommait la Comète et 
il faisait un service régulier entre Glasgow et Greenock, avec une vitesse 
de six milles à l'heure. Depuis cette époque, plus d'un million de steamers 
ou de packet-boais a remonté ou descendu le courant de la rivière écos- 
saise, et les habitants de la grande cité commerçante doivent être singu- 
lièrement familiarisés avec les prodiges de la navigation à vapeur. 

Cependant, le 3 décembre 1862, une foule énorme, composée d'arma- 
teurs, de négociants, de manufacturiers, d'ouvriers, de marins, de femmes, 
d'enfants, encombrait les rues boueuses de Glasgow et se dirigeait vers 
Kelvin-dock, vaste établissement de constructions navales, appartenant à 
MM. Toi et Mac Grégor. Ce dernier nom prouve surabondamment que 
les fameux descendants des Highlanders sont devenus industriels, et que 
de tous ces vassaux des vieux clans ils ont fait des ouvriers d'usine. 

Kelvin-dock est situé à quelques minutes de la ville, sur la rive droite 
de la Clyde; bientôt ses immenses chantiers furent envahis par les curieux; 
pas un bout de quai, pas un mur de wharf, pas un toit de magasin qui 
offrit une place inoccupée; la rivière elle-même était sillonnée d'embarca- 
tions, et, sur la rive gauche, les hauteurs de Govan fourmillaient de spec- 
tateurs. 

Il ne s'agissait pas, cependant, d'une cérémonie extraordinaire, mais 
tout simplement de la mise à flot d'un navire. Le public de Glasgow ne 
pouvait manquer d'être fort blasé sur les incidents d'une pareille opéra- 
tion. Le Delphin — c'était le nom du bàti;r. :..t construit par MM. Tod et 
Mac Grégor — offrait-il donc quelque p«i ticularité ? Non, à vrai dire. 



H8 LES FORCEURS DE RLOCUS 



C'était un grand navire de quinze cents tonneaux, en tôle d'acier, et dans 
lequel tout avait été combiné pour obtenir une marche supérieure. Sa 
machine, sortie des ateliers de Lancefield-forge, était à haute pression, et 
possédait une force elfective de cinq cents chevaux. Elle mettait en mou- 
vement deux hélices jumelles, situées de chaque côté de l'étambot, dans 
les parties fines de l'arrière , et complètement indépendantes l'une de 
l'autre, — application toute nouvelle du système de MM. Dudgeon de 
Millwal, qui donne une grande vitesse aux navires et leur permet d'évo- 
luer dans un cercle excessivement restreint. Quant au tirant d'eau du 
Delphin, il devait être peu considérable. Les connaisseurs ne s'y trompaient 
pas, et ils en concluaient avec raison que ce navire était destiné à fréquenter 
les passes d'une moyenne profondeur. Mais enfin toutes ces particularités ne 
pouvaient justifier en aucune façon l'empressement public. En somme, 
le Delphin n'avait rien de plus, rien de moins qu'un autre navire. Son lan- 
cement présentait-il donc quelque difficulté mécanique à surmonter? Pas 
davantage. La Clyde avait déjà reçu dans ses eaux maint bâtiment d'un 
tonnage plus considérable, et la mise à flot du Delphin devait s'opérer de 
la façon la plus ordinaire. 

En ellet, quand la mer fut étale, au moment où le jusant se faisait sentir, 
les manœuvres commencèrent ; les coups de maillet retentirent avec un 
ensemble parfait sur les coins destinés à soulever la quille du navire. Bien- 
tôt un tressaillement courut dans toute la massive construction ; si peu 
qu'elle eût été soulevée, on sentit qu'elle s'ébranlait; le glissement se 
détermina, s'accéléra, et, en quelques instants, le Delphin, abandonnant 
la cale soigneusement suifée, se plongea dans la Clyde au milieu d'épaisses 
volutes de vapeurs blanches. Son arrière buta contre le fond de vase de la 
rivière, puis il se releva sur le dos d'une vague géante, et le magnifique 
steamer, emporté par son élan, aurait été se briser sur les quais des chan- 
tiers de Govan, si toutes ses ancres, mouillant à la fois avec un bruit for- 
midable, n'eussent enrayé sa course. 

Le lancement avait parfaitement réussi. Le Delphin se balançait tran- 
quillement sur les eaux de la Clyde. Tous les spectateurs battirent des 
mains, quand il prit possession de son élément naturel, et des hurrahs 
immenses s'élevèrent sur les deux rives. 

Mais pourquoi ces cris et ces applaudissements? Sans doute les plus pas- 
sionnés des spectateurs auraient été fort empêchés d'expliquer leur enthou- 
siasme. D'où venait donc l'intérêt tout particulier excité par ce navire? Du 
mystère qui couvrait sa destination, tout simplement. On ne savait à quel 
genre de commerce il allait se livrer, et, en interrogeant les divers groupes 
de curieux, on se fût étonné à bon droit de la diversité des opinions émises 
sur ce grave sujtt. 

Cependant les mieux informés, ou ceux qui se prétendaient tels, s'accor- 



LES FORCEURS DE RLOCUS iig 



daient à reconnaître que ce steamer allait jouer un rôle dans cette guerre 
terrible qui décimait alors les États-Unis d'Amérique. Mais ils n'en savaient 
pas davantage, et si le Delphin était un corsaire, un transport, un navire 
confédéré ou un bâtiment de la marine fédérale, c'est ce que personne 
n'aurait pu dire. 

« Hurrah! s'écriait l'un, affirmant que le Delphin était construit pour le 
compte des États du Sud. 

— Hip! bip! hip! » criait l'autre, jurant que jamais plus rapide bâti- 
ment n'aurait croisé sur les côtes américaines. 

Donc, c'était l'inconnu, et pour savoir exactement à quoi s'en tenir, il 
aurait fallu être l'associé ou tout au moins l'intime ami de Vincent Playfair, 
et Co, de Glasgow. 

Riche, puissante et intelligente maison de commerce que celle dont la 
raison sociale était Vincent Playfair et Co. Vieille et honorée famille des- 
cendant de ces lords Tobacco qui bâtirent les plus beaux quartiers de la 
ville. Ces habiles négociants, à la suite de l'acte de l'Union, avaient fondé 
les premiers comptoirs de Glasgow en trafiquant des tabacs de la Virginie 
et du Maryland. D'immenses fortunes se firent; un nouveau centre de com- 
merce était créé. Eientôt Glasgow se fit industrielle et manufacturière; les 
filatures et les fonderies s'élevèrent de toutes parts, et, en quelques années, 
la prospérité de la ville fut portée au plus haut point. 

La maison Playfair demeura fidèle à L'esprit entreprenant de ses ancêtres. 
Elle se lança dans les opérations les plus hardies et soutint l'honneur du 
commerce anglais. Son chef actuel, Vincent Playfair, homme de cinquante 
ans, d'un tempérament essentiellement pratique et positif, bien qu'auda- 
cieux, était un armateur pur sang. Rien ne le touchait en dehors des ques- 
tions commerciales, pas même le côté politique des transactions. D'ailleurs 
parfaitement honnête et loyal. 

Cependant, cette idée d'avoir construit et armé le Delphin, il ne pouvait 
la revendiquer. Elle appartenait en propre à James Playfair, son neveu, 
un beau garçon de trente ans, et le plus hardi skipper * de la marine mar- 
chande du Royaume-Uni. 

C'était un jour, à Tontine-coffee-room, sous les arcades de la salle de 
ville, que James Playfair, après avoir lu avec rage les journaux améri- 
cains, fit part à son oncle d'un projet très-aventureux. 

« Oncle Vincent, lui dit-il à brûle-pourpoint, il y a deux millions à 
gagner en moins d'un mois ! 

— Et que risque-t-on? demanda l'oncle Vincent. 

— Un navire et une cargaison. 

— Pas autre chose? 

I . Dénomination donnée à un capitaine de la marine marchande en Angleterre. 



130 



LES FORCEURS DE BLOCUS 




C'est moi, répondit le skipper [p. 124). 



— Si, la peau de l'équipage et du capitaine; mais cela ne compte pas. 

— Voyons voir, répondit l'oncle Vincent, qui affectionnait ce pléonasme. 

— C'est tout vu, reprit James Play f air. Vous avez lu la Tribune, le New- 
York Herald, le Times, l'Enquirer de Richmond, F America n-Revieir? 

— Vingt fois, neveu James. 

— Vous croyez, comme moi, que la guerre des Etats-Unis durera long- 
temps encore? 

— Très-longtemps. 

— Vous savez combien cette lutte met en souffrance les intérêts de l'An- 
gleterre et particulièrement ceux de Glasgow? 

— Et plus spécialement encore ceux de la maison Playfair et Co, répondit 
l'oncle Vincent. 

— Surtout ceux-là. répliqua le jeune capitaine. 



LES FORCEURS DE RLOCUS 



121 





Et disparut bientôt (p. 126). 

" — Je m'en afflige tous les jours, James, et je n'envisage pas sans terreur 
les désastres commerciaux que cette guerre peut entraîner. Non que la 
maison Playfair ne soit solide, neveu, mais elle a des correspondants qui 
peuvent manquer. Ah! ces Américains, qu'ils soient esclavagistes ou abo- 
litionnistes, je les donne tous au diable ! » 

Si au point de vue des grands principes d'humanité, toujours et partout 
supérieurs aux intérêts personnels, Vincent Playfair avait tort de parler 
ainsi, il avait raison à ne considérer que le point de vue purement com- 
mercial. La plus importante matière de l'exportation américaine manquait 
sur la place de Glasgow. La famine du coton 1 , pour employer l'énergique 
expression anglaise, devenait de jour en jour plus menaçante. Des millieis 



. Littéralement : the cotton famine. 



16 



h>-2 LES FORCEURS DE RLOCUS 



d'ouvriers se voyaient réduits à vivre de la charité publique. Glasgow pos- 
sède vingt-cinq raille métiers mécaniques, qui, avant la guerre des Etats- 
L'nis, produisaient six cent vingt-cinq mille mètres de coton filé par jour, 
c'est-à-dire cinquante millions de livres par an. Par ces chiffres, que Ton 
juge des perturbations apportées dans le mouvement industriel de la ville, 
quand la matière textile vint à manquer presque absolument. Les faillites 
éclataient à chaque heure. Les suspensions de travaux se produisaient dans 
toutes les usines. Les ouvriers mouraient de faim. 

C'était le spectacle de cette immense misère qui avait donné à James 
Playfair l'idée de son hardi projet. 

« J'irai chercher du coton, dit-il, et j'en rapporterai coûte que coûte, >« 

Mais comme il était aussi « négociant » que l'oncle Vincent, il résolut de 
procéder par voie d'échange, et de proposer l'opération sous la forme d'une 
affaire commerciale. 

« Oncle Vincent, dit-il, voilà mon idée. 

— Voyons voir, James. 

— C'est bien simple. Nous allons faire construire un navire d'une marche 
supérieure et d'une grande capacité. 

— C'est possible, cela. 

— Nous le chargerons de munitions de guerre, de vivres et d'habillements. 

— Cela se trouve. 

— Je prendrai le commandement de ce steamer. Je défierai à la course tous 
les naviresde la marinefédérale. Jeforcerai le blocus de l'un des ports du Sud. 

— Tu vendras cher ta cargaison aux confédérés, qui en ont besoin, dit 
l'oncle. 

— Et je reviendrai chargé de coton... 

— Qu'ils te donneront pour rien. 

— Comme vous dites, oncle Vincent. Cela va-t-il? 

— Cela va. Mais passeras-tu? 

— Je passerai, si j'ai un bon navire. 

— On t'en fera un tout exprès. Mais l'équipage ? 

— Oh! je le trouverai. Je n'ai pas besoin de beaucoup d'hommes. De 
quoi manœuvrer, et voilà tout. Il ne s'agit pas de se battre avec les fédé- 
raux, mais de les distancer. 

— On les distancera, répondit l'oncle Vincent d'une façon péremptoire. 
Maintenant, dis-moi, James, sur quel point de la côte américaine comptes- 
tu te diriger? 

— Jusqu'ici, l'oncle, quelques navires ont déjà forcé les blocus de la Nou- 
velle-Orléans, de Willmington et de Savannah. Moi, je songe à entrer tout 
droitàCharleston. Aucun bâtiment anglais n'a encore pu pénétrer dans ses 
passes, si ce n'est la Bermuda. Je ferai comme elle, et si mon navire tire 
peu d'eau, j'irai là où les bâtiments fédéraux ne pourront pas me suiver. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 123 

— Le fait est, dit l'oncle Vincent, que Charleston regorge de coton. On 
le brûle pour s'en débarrasser. 

— Oui, répondit James. De plus, la ville est presque investie. Beaure- 
gard est à court de munitions; il me payera ma cargaison à prix d'or. 

— Bien, neveu! Et quand veux-tu partir? 

— Dans six mois. Il me faut des nuits longues, des nuits d'hiver, pour 
passer plus facilement. 

— On t'en fera, neveu. 

— C'est dit, l'oncle. 

— C'est dit. 
-- Motus? 

— Motus ! » 

Et voilà comment, cinq mois plus tard, le steamer le Delphin était 
lancé des chantiers de Kelvin-dock, et pourquoi personne ne connaissait 
sa véritable destination. 

II 

l'appareillage. 

L'armement du Delphin marcha rapidement. Son gréement était prêt; 
il n'y eut plus qu'à l'ajuster; le Delphin portait trois mâts de goélette, 
luxe à peu près inutile. En effet, il ne comptait pas sur le vent pour 
échapper aux croiseurs fédéraux, mais bien sur la puissante machine ren- 
fermée dans ses flancs. Et il avait raison. 

Vers la fin de décembre, le Delphin alla faire ses essais dans le golfe de 
la Clyde. Qui fut le plus satisfait du constructeur ou du capitaine, il est 
impossible de le dire. Le nouveau steamer filait merveilleusement, et le 
patent log v accusa une vitesse de dix-sept milles à l'heure 3 , vitesse que 
n'avait jamais obtenue navire anglais, français ou américain. Certes, le 
Delphin, dans une lutte avec les bâtiments les plus rapides, aurait gagné 
de plusieurs longueurs dans un match maritime. 

Le 25 décembre, le chargement fut commencé. Le steamer vint se ran- 
ger au steam-boat-quay, un peu au-dessous de Glasgow-Bridge, le der- 
nier pont qui enjambe la Clyde avant son embouchure. Là, de vastes 
wharfs contenaient un immense approvisionnement d'habillements, d'armes 
et de munitions, qui passa rapidement dans la cale du Delphin. La nature 
de cette cargaison trahissait la mystérieuse destination du navire, et la 
maison Playfair ne put garder plus longtemps son secret. D'ailleurs, le 
Delphin ne devait pas tarder à prendre la mer. Aucun croiseur américain 

1. C'est un instrument qui, au moyen d'aiguilles se mouvant sur des cadrans gradués, 
indique la vitesse du bâtiment. 

2. Sept lieues et 87/100. Le mille marin vaut 1832 mètres. 



\-y> LES FORCEURS DE RLOCUS 



n'avait été signalé dans les eaux anglaises. Et puis, quand il s'était agi de 
former l'équipage, comment garder un long silence? On ne pouvait em- 
barquer des hommes sans leur apprendre leur destination. Après tout, on 
allait risquer sa peau, et quand on va risquer sa peau, on aime assez à 
savoir comment et pourquoi. 

Cependant, cette perspective n'arrêta personne. La paye était belle,, et 
chacun avait une part dans l'opération. Aussi les marins se présentèrent- 
ils en grand nombre, et des meilleurs. James Playfair n'eut que l'embarras 
du choix. Mais il choisit bien, et au bout de vingt-quatre heures, ses rôles 
d'équipage portaient trente noms de matelots qui eussent fait honneur au 
yacht de Sa Très-Gracieuse Majesté. 

Le départ fut fixé au 3 janvier. Le 31 décembre, le Delphin était prêt. 
Sa cale regorgeait de munitions et de vivres, ses soutes, de charbon. Rien 
ne le retenait plus. 

Le 2 janvier, le skipper se trouvait à bord, promenant sur son navire 
le dernier coup d'oeil du capitaine, quand un homme se présenta à la cou- 
pée du Delphin et demanda à parler à James Playfair. Un des matelots le 
conduisit sur la dunette. 

C'était un solide gaillard à larges épaules, à figure rougeaude, et dont 
l'air niais cachait mal un certain fonds de finesse et de gaieté. Il ne sem- 
blait pas être au courant des usages maritimes, et regardait autour de lui, 
comme un homme peu habitué à fréquenter le pont d'un navire. Cepen- 
dant, il se donnait des façons de loup de mer, regardant le gréement du 
Delphin, et se dandinant à la manière des matelot*. 

Lorsqu'il fut arrivé en présence du capitaine , il le regarda fixement et 
lui dit : 

« Le capitaine James Playfair? 

— C'est moi, répondit le skipper. Qu'est-ce que tu me veux? 

- M'embarquer à votre bord. 

- 11 n'y a plus de place. L'équipage est au complet. 

— Ohi un homme de plus ne vous embarrassera pas. Au contraire. 

— Tu crois? dit James Playfair, en regardant son interlocuteur dans le 
blanc des yeux. 

— J'en suis sûr, répondit le matelot. 

— Mais qui es-tu? demanda le capitaine. 

— Un rude marin, j'en réponds, un gaillard solide et un luron déter- 
miné. Deux bras vigoureux comme ceux que j'ai l'honneur de vous pro- 
poser ne sont point à dédaigner à bord d'un navire. 

— Mais il y a d'autres bâtiments que le Delphin et d'autres capitaines 
que James Playfair. Pourquoi viens-tu ici? 

— Parce que c'est à bord du Delphin que je veux servir, et sous les or- 
dres du capitaine James Playfair. 



LES FORCEURS DE RLOCUS 125 

— Je n'ai pas besoin de toi. 

— On a toujours besoin d'un homme vigoureux, et si, pour vous prou- 
ver ma force, vous voulez m'essayer avec trois ou quatre des plus solides 
gaillards de votre équipage, je suis prêt! 

— Comme tu y vas ! répondit James Playfair. Et comment te nommes-tu ? 

— Crockston, pour vous servir. » 

Le capitaine fit quelques pas en arrière, afin de mieux examiner cet her- 
cule qui se présentait à lui d'une façon aussi « carrée ». La tournure, la 
taille, l'aspect du matelot ne démentaient point ses prétentions à la vi- 
gueur. On sentait qu'il devait être d'une force peu commune, et qu'il 
n'avait pas froid aux yeux. 

<( Où as-tu navigué? lui demanda Playfair. 

— Un peu partout. 

— Et tu sais ce que le Delphin va faire là-bas? 

— Oui, et c'est ce qui me tente. 

— Eh bien, Dieu me damne, si je laisse échapper un gaillard de ta 
trempe! Va trouver le second, Mr. Mathew, et fais-toi inscrire. 

Après avoir prononcé ces paroles, James Playfair s'attendait à voir son 
homme tourner les talons et courir à l'avant du navire ; mais il se trompait. 
Crockston ne bougea pas. 

« Eh bien, m'as-tu entendu? demanda le capitaine. 

— Oui, répondit le matelot. Mais ce n'est pas tout, j'ai encore quelque 
chose à vous proposer. 

— Ah ! tu m'ennuies, répondit brusquement James, je n'ai pas de temps 
à perdre en conversations. 

— Je ne vous ennuierai pas longtemps, reprit Crockston. Deux mots 
encore, et c'est tout. Je vais vous dire. J'ai un neveu. 

— Il a un joli oncle, ce neveu-là, répondit James Playfair. 

— Eh! eh! fit Crockston. 

— En finiras-tu? demanda le capitaine avec une forte impatience. 

— Eh bien, voilà la chose. Quand on prend l'oncle, on s'arrange du 
neveu par-dessus le marché. 

— Ah! vraiment! 

— Oui! c'est l'habitude. L'un ne va pas sans l'autre. 

— Et qu'est-ce que c'est que ton neveu? 

— Un garçon de quinze ans, un novice auquel j'apprends le métier. 
C'est plein de bonne volonté, et ça fera un solide marin un jour. 

— Ah çà, maitre Crockston, s'écria James Playfair, est-ce que tu prends 
le Delphin pour une école de mousses? 

— Ne disons pas de mal des mousses, repartit le marin. Il y en a un qui 
est devenu l'amiral Nelson, et un autre, l'amiral Franklin. 

— Eh parbleu! l'ami, répondit Jam:s Playfair, tu as une manière de 



126 LES FORCEURS DE BLOCI'S 



parler qui me va. Amène ton neveu; mais, si je ne trouve pas dans son 
oncle le gaillard solide que tu prétends être, l'oncle aura affaire à moi. Va, 
et sois revenu dans une heure. » 

Crockston ne se le fit pas dire deux fois. Il salua assez gauchement le ca- 
pitaine du Delp/ùn, et regagna le quai. Une heure après, il était de re- 
tour à bord avec son neveu, un garçon de quatorze à quinze ans, un peu 
frêle, un peu malingre, avec un air timide et étonné, et qui n'annonçait 
pas devoir tenir de son onch pour l'aplomb moral et les qualités vigou- 
reuses du corps. Crockston même était obligé de l'exciter par quelques 
bonnes paroles d'encouragement. 

«Allons, disait-il, hardi là! On ne nous mangera pas, que diable! 
D'ailleurs, il est encore temps de s'en aller. 

— Non, non! répondit le jeune homme, et que Dieu nous protège. » 
Le jour même, le matelot Crockston et le novice John Stiggs étaient in- 
scrits sur le rôle d'équipage du Del plan. 

Le Lendemain matin, à cinq heures, les feux du steamer furent active- 
ment poussés; le pont tremblotait sous les vibrations de la chaudière, et la va- 
peurs'échappaiten sifflant par les soupapes. L'heure du départ était arrivée. 
Une foule assez considérable se pressait, malgré l'heure matinale, sur 
les quais et sur Glasgow* Bridge. On venait saluer une dernière fois le 
hardi steamer. Vincent Playtair était là pour embrasser le capitaine James, 
mais il se conduisit en cette circonstance comme un vieux Romain du bon 
t >mps. Il eut une contenance héroïque, et les deux gros baisers dont il 
gratifia son neveu étaient l'indice d'une âme vigoureuse. 

«Va, James, dit-il au j une capitaine, va vite, et reviens plus vite encore. 
Surtout n'oublie pas d'abuser de ta position. Vends cher, achète bon mar- 
ché, et tu auras l'estime de ton oncle. » 

Sur cette recommandation, empruntée au Manuel du Parfait Négociant, 
l'oncle et le neveu se séparèrent, et tous les visiteurs quittèrent le bord. 

En ce moment, Crockston et John Stiggs se tenaient l'un près de l'autre 
sur le gaillard d'avant, et le premier disait au second : 

« Ça va bien, ça va bien ! Avant deux heures nous serons en mer, et j'ai 
bonne idée d'un voyage qui commence de cette façon-là ! » 
Pour toute réponse, le novice serra la main de Crockston. 
James Playfair donnait alors ses derniers ordres pour le départ. 
« Nous avons de la pression? demanda-t-il à son second. 

— Oui, capitaine, répondit Mr. Mathew. 

— Eh bien, larguez les amarres. » 

La manœuvre fut immédiatement exécutée. Les hélices se mirent en mou- 
vement. Le Delphin s'ébranla, passa entre les navires du port, et disparut 
bientôt aux yeux de la foule qui le saluait de ses derniers hurrahs. 

La descente de la Clyde s'opéra facilement. On peut dire que cette rivière 



LES FORCEURS DE BLOCUS 127 



a été faite de main d'homme, et même de main de maitre. Depuis soixante 
ans, grâce aux dragues et à un curage incessant, elle a gagné quinze pieds 
en profondeur, et sa largeur a été triplée entre les quais de la ville. Bientôt 
la forêt des mâts et des cheminées se perdit dans la fumée et le brouillard. 
Le bruit des marteaux des fonderies et de la hache des chantiers de con- 
struction s'éleignit dans l'éloignement. A la hauteur du village de Partick 
les maisons de campagne, les villas, les habitations de plaisance succédè- 
rent aux usines. Le Delphin, modérant l'énergie de sa vapeur, évoluait en- 
tre les digues qui contiennent la rivière en contre-haut des rives et souvent 
au milieu de passes fort étroites. Inconvénient de peu d'importance; pour 
une rivière navigable, en effet, mieux vaut la profondeur que la largeur. 
Le steamer, guidé par un de ces excellents pilotes de la mer d'Irlande, filait 
sans hésitation entre les bouées flottantes, les colonnes de pierre et de big- 
gings 1 surmontés de fanaux qui marquent le chenal. Il dépassa bientôt le 
bourg de Renfrew. La Clyde s'élargit alors au pied des collines de Kilpa- 
trick, et-devant la baie de Bowling, au fond de laquelle s'ouvre l'embou- 
chure du canal qui réunit Edimbourg à Glasgow. 

Enfin, à quatre cents pieds dans les airs, le château de Dumbarton dressa 
sa silhouette à peine estompée dans la brume, et bientôt, sur la rive gau;. e 
les navires du port de Glasgow dansèrent sous l'action des vagues du Del- 
phin. Quelques milles plus loin, Greenock, la patrie de James Watt, fut dé- 
passée. Le Delphin se trouvait alors à l'embouchure de la Clyde et à l'entrée 
du golfe par lequel elle verse ses eaux dans le canal du Nord. Là, il sentit 
les premières ondulations de la mer, et il rangea les côtes pittoresques de 
l'Ile d'Arran. 

Enfin, le promontoire de Cantyre, qui se jette au travers du canal, fut 
doublé; on eut connaissance de l'Ile Rathlin;le pilote regagna dans sa cha- 
loupe son petit cutter qui croisait au large; le Delphin, rendu à l'autorité 
de son capitaine, prit par le nord de l'Irlande une route moins fréquentée 
des navires, et bientôt, ayant perdu de vue les dernières terres européen- 
nes, il se trouva seul en plein Océan. 



III 



Le Delphin avait un bon équipage ; non pas des marins de combat, des 
matelots d'abordage, mais des hommes manœuvrant bien. Il ne lui en fal- 
lait pas plus. Ces gaillards-là étaient tous des gens déterminés, mais tous 
plus ou moins négociants. Ils couraient après la fortune, non après la gloire. 
Ils n'avaient point de pavillon à montrer, point de couleurs à appuyer d'un 

1. Petits monticules de pierres. 



1*8 



LES FORCEURS DE BLOCUS 




Capitaine, fit-il (p. 13-2. 



coup de canon, et d'ailleurs, toute l'artillerie du bord consistait en deux 
petits pierriers propres seulement à faire des signaux. 

Le Dolphin filait rapidement ; il répondait aux espérances des construc- 
teurs et du capitaine, et bientôt il eut dépassé la limite des eaux britanni- 
ques. Du reste, pas un navire en vue ; la grande route de l'Océan était libre. 
D'ailleurs, nul bâtiment de la marine fédérale n'avait le droit de l'attaquer 
sous pavillon anglais. Le suivre, bien ; l'empêcher de forcer la ligne des 
blocus, rien de mieux. Aussi James Playfair avait-il tout sacrifié à la vitesse 
de son navire, précisément pour n'être pas suivi. 

Quoi qu'il en soit, on faisait bonne garde à bord. Malgré le froid, un 
homme se tenait toujours dans la mâture, prêt à signaler la moindre voile 
à l'horizon. Lorsque le soir arriva, le capitaine James fit les recommanda- 
tions les plus précises à Mr. Mathew. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



120 




Merci, monsieur, merci (p. 130). 

« Ne laissez pas trop longtemps vos vigies dans les barres, lui dit-il. Le 
froid peut les saisir, et on ne fait pas bonne garde dans ces conditions. Re- 
levez souvent vos hommes. 

— C'est entendu, capitaine, répondit Mr. Mathew. 

— Je vous recommande Crockston pour ce service. Le gaillard prétend 
avoir une vue excellente; il faut le mettre à l'épreuve. Comprenez-le dans 
le quart du matin; il surveillera les brumes matinales. S'il survient quel- 
que chose de nouveau, que l'on me prévienne. » 

James Playfair, cela dit, gagna sa cabine. Mr. Mathew fit venir Crockston 
et lui transmit les ordres du capitaine. 

« Demain, à six heures, lui dit-il, tu te rendras à ton poste d'observation 
dans les barres de misaine. » 

Crockston poussa en guise de réponse un grognement des plus affirma- 

17 



30 LES FORCEURS DE BLOCUS 



tifs. Mais Mr. Mathew n'avait pas le clos tourné, que le marin murmura bon 
nombre de paroles incompréhensibles, et finit par s'écrier : 
«Que diable veut-il dire avec ses barres de misaine?» 
En ce moment, son neveu, John Stiggs, vint le rejoindre sur le gaillard 
d'avant. 

. Eh bi 'ii! mon brave Crockston? lui dit-il. 

Eh bien! cela va! cela va! répondit le marin avec un sourire forcé. Il 
[d'une chose ! Ce diable de bateau secoue ses puces comme un chien 
(|ui s >rt de la rivière, si bien que j'ai le cœur uu peu brouillé. 

— Pauvre ami! dit le novice en regardant Crockston avec un vif senti- 
mont de reconnaissance. 

— Et quand je pense, reprit le marin, qu'a mon âge je me permets d'a- 
\oir le mal de mer! Quelle femmelette je suis! Mais ça se fera! ça se fera! 
Il va bien aussi les barres de misaine qui me tracassent. . . 

- Cher Crockston, et c'est pour moi. . . 

— Pour vous et pour Lui, répondit Crockston. Mais pas un mot là-dessus, 
John. Ayons confiance eu Dieu; il ne vous abandonnera pas. » 

Sur ces mots, John Stiggs et Crockston regagnèrent le poste des mate- 
lots, et le marin ne s'endormit pas avant d'avoir vu Le jeune novice tran- 
quillement couché dans l'étroite cabine qui lui était réservée. 

Le lendemain, à six heures, Crockston se leva pour aller prendre son 
poste ; il monta sur le pont, et le second lui donna l'ordre de monter dans 
la mâture et d'y faire bonne garde. 

Le marin, a ces paroles, parut un peu indécis; puis, prenant son parti, 
il se dirigea vers l'arrière du Delphi it. 

« Eh bien, où vas-tu donc? cria Mr. Mathew. 

— Où vous m'envoyez, répondit Crockston. 

- Je te dis d'aller dans les barres de misaine. 

— Eh! j'y vais, répondit le matelot d'un ton imperturbable et en conti- 
nuant de se diriger vers la dunette. 

— Te moques-tu"? reprit Mr. Mathew avec impatience. Tu vas chercher 
les barres de misaine sur le mat d'artimon. Tu m'as l'air d'un cockney qui 
s'entend peu à tresser une garcette ou à faire une épissure! À bord de 
quelle gabare as-tu donc navigué, l'ami? Au màt de misaine, imbécile, au 
mât de misaine! » 

Les matelots de bordée, accourus aux paroles du second, ne purent re- 
tenir un immense éclat de rire en voyant l'air déconcerté de Crockston, qui 
revenait vers le gaillard d'avant. 

((Comme ça, dit-il en considérant le màt, dont l'extrémité absolument 
invisible se perdait dans les brouillards du matin, comme ça, il faut que je 
grimpe là-haut? 

— Oui, répondit Mr. Mathew, et dépêche-toi! Par saint Patrick, un na- 



LES FORCEURS DE BLOCUS 131 

vire fédéral aurait le temps d'engager son beaupré dans notre gréement 
avant que ce fainéant fût arrivé à son poste. Iras-tu à la fin? » 

Crockston, sans mot dire, se hissa péniblement sur le bastingage ; puis il 
commença à gravir les enlléchures avec une insigne maladresse, et en 
homme qui ne savait se servir ni de ses pieds ni de ses mains; puis, arrivé 
à la hune de misaine, au lieu de s'y élancer légèrement, il demeura immo- 
bile, se cramponnant aux agrès avec l'énergie d'un homme pris de vertige. 
Mr. Mathevv, stupéfait de tant de gaucheries, et se sentant gagner par la 
colère, lui commanda de descendre à l'instant sur le pont. 

« Ce gaillard-là, dit-il au maître d'équipage, n'a jamais été matelot de 
sa vie. Johnston, allez donc voir un peu ce qu'il a dans son sac. » 
Le maître d'équipage gagna rapidement le poste des matelots. 
Pendant ce temps, Crockston redescendait péniblement; mais, le pied 
lui ayant manqué, il se raccrocha à une manœuvre courante, qui fila par le 
bout, et il tomba assez rudement sur le pont. 

((Maladroit, double brute, marin d'eau douce! s'écria Mr. Mathew en 
guise de consolation. Qu'es-tu venu faire à bord du Delphin? Ah! tu t'es 
donné pour un solide marin, tu ne sais pas seulement distinguer le mât 
d'artimon du mât de misaine! Eh bien, nous allons causer un peu. » 

Crockston ne répondit pas. Il tendait le dos en homme résigné à tout re- 
cevoir. Précisément alors, le maître d'équipage revint de sa visite. 

a Yoilà, dit-il au second, tout ce que j'ai trouvé dans le sac de ce paysan- 
là : un portefeuille suspect avec des lettres. 

— Donnez, fit Mr. Mathew. Des lettres avec le timbre des États-Unis du 
Nord ! « M. Halliburtt, de Boston ! » Un abolitionniste ! un fédéral ! . . . Mi- 
sérable ! tu n'es qu'un traître ! tu t'es fourvoyé à bord pour nous trahir! 
Sois tranquille ! ton affaire est réglée, et tu vas tâter des griffes du chat à 
neuf queues 1 ! Maître d'équipage, faites prévenir le capitaine. En attendant, 
vous autres, veillez sur ce coquin-là. » 

Crockston, en recevant ces compliments, faisait une grimace de vieux 
diable, mais il ne desserrait pas les lèvres. On l'avait attaché au cabes- 
tan, et il ne pouvait remuer ni pieds ni mains. 

Quelques minutes après, James Playfair sortit de sa cabine et se dirigea 
vers le gaillard d'avant. Aussitôt Mr. Mathew mit le capitaine au courant 
de l'affaire. 

« Qu'as-tu à répondre? demanda James Playfair en contenant à peine 
son irritation. 

— Rien, répondit Crockston. 

— Et qu'es-tu venu faire â mon bord ? 

— Rien. 

1. Littéralement, cat of nine tails, martinet composé de neuf courroies, fort en u^aee 
dans la marine anglaise. 



132 LES FORCEURS DE BLOCUS 

-- Et qu'attends-tu de moi maintenant î 

— Rien. 

— Et qui es-tu ! Un Américain, ainsi que ces lettres semblent le prou- 
ver ? » 

Crockston ne répondit pas. 

« Maître d'équipage, dit James Plaifair, cinquante coups de martinet à 
cet homme pour lui délier la langue. Sera-ce assez, Crockston? 

— On verra, répondit sans sourciller l'oncle du novice John Stiggs. 

— Allez, vous autres, » fit le maitre d'équipage. 

A cet ordre, deux vigoureux matelots vinrent dépouiller Crockston de 
sa vareuse de laine. Ils avaient déjà saisi le redoutable instrument, et le 
levaient sur les épaules du patient, quand le novice John Stiggs, pâle et 
défait, se précipita sur le pont. 

« Capitaine ! fit-il. 

— Ah ! le neveu ! dit James Playfair. 

— Capitaine, reprit le novice en faisant un violent effort sur lui-même, 
ce que Crockston n'a pas voulu dire, je le dirai, moi ! Je ne cacherai pas 
ce qu'il veut taire encore. Oui, il est Américain, et je le suis aussi; tous 
deux nous sommes ennemis des esclavagistes, mais non pas des traîtres 
venus A bord pour trahir le Delphin et le livrer aux navires fédéraux. 

— Qu'étes-vous venus faire alors? » demanda le capitaine d'une voix 
sévère, et en examinant avec attention le jeune novice. 

Celui-ci hésita pendant quelques instants avant de répondre, puis 
d'une voix assez ferme il dit : 

« Capitaine, je voudrais vous parler en particulier. » 

Tandis que John Stiggs formulait cette demande, James Playfair ne 
cessait de le considérer avec soin. La figure jeune et douce du novice, sa 
voix singulièrement sympathique, la finesse et la blancheur de ses mains, 
à peine dissimulée sous une couche de bistre, ses grands yeux dont l'ani- 
mation ne pouvait tempérer la douceur, tout cet ensemble fit naître une 
certaine idée dans l'esprit du capitaine. Quand John Stiggs eut fait sa 
demande, Playfair regarda fixement Crockston qui haussait les épaules ; 
puis il fixa sur le novice un regard interrogateur que celui-ci ne put sou- 
tenir, et il lui dit ce seul mot : 

« Venez. » 

John Stiggs suivit le capitaine dans la dunette, et là, James Playfair, 
ouvrant la porte de sa cabine, dit au novice, dont les joues étaient pâles 
d'émotion : 

« Donnez-vous la peine d'entrer, miss. » 

John, ainsi interpellé, se prit à rougir, et deux larmes coulèrent invo- 
lontairement de ses yeux. 

« Rassurez-vous, miss, dit James Playfair d'une voix plus douce, et 



LES FORCEURS DE BLOCUS 133 

veuillez m'apprendre à quelle circonstance je dois l'honneur de vous avoir 
à mon bord. » 

La jeune fille hésita un instant à répondre ; puis, rassurée par le regard 
du capitaine, elle se décida à parler. 

« Monsieur, dit-elle, je vais rejoindre mon père à Charleston. La ville 
est investie par terre, bloquée par mer. Je ne savais donc comment y péné- 
trer, lorsque j'appris que le Belphin se proposait d'en forcer le blocus. J'ai 
donc pris passage à votre bord, monsieur, et je vous prie de m' excuser si 
j'ai agi sans votre consentement. Vous me l'auriez refusé. 

— Certes, répondit James Playfair. 

— J'ai donc bien fait de ne pas vous le demander, » répondit la jeune 
fille d'une voix plus ferme. 

Le capitaine se croisa les bras, fit un tour dans sa cabine, puis il revint. 
« Quel est votre nom? lui demanda-t-il. 

— Jenny Halliburtt. 

— Votre père, si je m'en rapporte à l'adresse des lettres saisies entre les 
mains de Crockston, n'est-il pas de Boston? 

— Oui, monsieur. 

— Et un homme du Nord se trouve ainsi dans une ville du Sud au plus 
fort de la guerre des États-Unis ? 

— Mon père est prisonnier, monsieur. Il se trouvait à Charleston quand 
furent tirés les premiers coups de fusil de la guerre civile, et lorsque les 
troupes de l'Union se virent chassées du fort Sumter par les Confédérés. 
Les opinions de mon père le désignaient à la haine du parti esclavagiste, 
et, au mépris de tous les droits, il fut emprisonné par les ordres du géné- 
ral Beauregard. J'étais alors en Angleterre auprès d'une parente qui 
vient de mourir, et seule, sans autre appui que Crockston, le plus fidèle 
serviteur de ma famille, j'ai voulu rejoindre mon père et partager sa 
prison. 

— Et qu'était donc M. Halliburtt? demanda James Playfer. 

— Un loyal et brave journaliste, répondit Jenny avec fierté, l'un des 
plus dignes rédacteurs de la Tribune 1 , et celui qui a le plus intrépide- 
ment défendu la cause des noirs. 

— Un abolitionnisle ! s'écria violemment le capitaine, un de ces hommes 
qui, sous le vain prétexte d'abolir l'esclavage, ont couvert leur pays de 
sang et de ruines ! 

— Monsieur, répondit Jenny Halliburtt en pâlissant, vous insultez mon 
père ! Vous ne devriez pas oublier que je suis seule ici à le défendre ! » 

Une vive rougeur monta au front du jeune capitaine; une colère mêlée 
de honte s'empara de lui. Peut-être allait-il répondre sans ménagement à 

■]'. Journal entièrement dévoué à l'abolition de l'esclavage. 



134 LES FORCEURS DE BLOCUS 

la jeune fille; mais il parvint à se contenir et ouvrit la porte de sa cabine. 

« Maitre, » cria-t-il. 

Le maitre d'équipage accourut aussitôt. 

« Cette cabine sera désormais celle de miss Jenny Ilalliburtt, dit-il. 
Qu'on me prépare. un cadre au fond de la dunette. Il ne m'en faut pas 
davantage. » 

Le maître d'équipage regardait d'un œil stupéfait ce jeune novice qua- 
lifié d'un nom féminin ; mais, sur un signe de James Playfair, il sortit. 

a Et maintenant, miss, vous êtes chez vous, » dit le jeune capitaine du 
Oelpkin. 

Puis il se retira. 

IV 

LES MALICES DE CROCKSTON. 

Tout l'équipage connut bientôt L'histoire de miss Ilalliburtt. Crock4on 
ne se gêna pas pour la raconter. Sur l'ordre du capitaine, il a \ ait été déta- 
ché du cabestan, e\ Le chai à neuf queues était rentré dans son gîte. 

« Un joli animal, dit Crockston, surtout quand il l'ait patte de velours. » 

Aussitôt libre, il descendit dans le poste des matelots, prit une petite 
valise et la porta a miss Jenny. La jeune fille put reprendre alors ses habits 
de femme; mais elle resta confinée dans sa cabine, et elle ne reparut pas 
sur le pont. 

Quant à Crockston, il lut bien et dûment établi qu'il n'était pas plus 
marin qu'un horse-guard, et on dut l'exempter de tout service à bord. 

Cependant, le Dolphin filait rapidement à travers l'Atlantique, dont il 
tordait les flots sous sa double hélice, et toute la manœuvre consistait à 
veiller attentivement. Le lendemain de la scène qui trahit l'incognito de 
miss Jenny, James Playfair se promenait d'un pas rapide sur le pont de 
la dunette. Il n'avait fait aucune tentative pour revoir la jeune fille et 
reprendre avec elle la conversation de la veille. 

Pendant sa promenade, Crockston se croisait fréquemment avec lui, et 
l'examinait en dessous avec une bonne grimace de satisfaction. Il était évi- 
demment désireux de causer avec le capitaine, et il mettait à le regarder 
une insistance qui finit par impatienter celui-ci. 

« Ah ça, qu'est-ce que tu me veux encore? dit Jam?s Playfair en inter- 
pellant l'Américain. Tu tournes autour de moi comme un nageur autour 
d'une bouée! Est-ce que cela ne va pas bientôt finir? 

— Excusez-moi, capitaine, répliqua Crockston en clignant de l'œil, c'est 
que j'ai quelque chose à vous dire. 

— Parleras-tu? 



LES FORCEURS DE BLOCUS 135 



— Oh ! c\ st bien simple. Je veux tout bonnement vous dire que vous êtes 
un brave homme au fond. 

— Pourquoi au fond? 

Au fond et à la surface aussi. 

— Je n'ai pas besoin de tes compliments. 

— Ce ne sont pas des compliments. J'attendrai, pour vous en faire, que 
vous soyez allé jusqu'au bout. 

— Jusqu'à quel bout"? 

- Au bout de vctre tâche. 
Ah! j'ai une tâche à remplir? 

— Evidemment. Vous nous avez reçus à votre bord, la jeune fille et moi. 
Bien. Vous avez donné votre cabine à miss Halliburtt. Bon. Vous m'avez 
fait grâce du martinet. On ne peut mieux. Vous allez nous conduire tout 
droit à Gharleston. C'est à ravir. Mais ce n'est pas tout. 

— Comment! ce n'est pas tout ! s'écria James Playfair, stupéfait des pré- 
tentions de Crockston. 

— Non certes, répondit ce dernier en prenant un air narquois. Le père 
est prisonnier là-bas! 

— Eh bien? 

- Eh bien, il faudra délivrer le père. 

— Délivrer le père de miss Halliburtt? 

— Sans doute. Un digne homme, un courageux citoyen! Il vaut la peine 
que Ton risque quelque chose pour lui. 

— Maître Crockston, dit James Playfair en fronçant les sourcils, tu m'as 
l'air d'un plaisant de première force. Mais retiens bien ceci : je ne suis pas 
d'humeur à plaisanter. 

— Vous vous méprenez, capitaine, répliqua l'Américain. Je ne plaisante 
en aucune façon. Je vous parle très-sérieusement. Ce que je vous propose 
vous paraît absurde tout d'abord, mais quand vous aurez réfléchi, vous 
verrez que vous ne pourrez faire autrement. 

— Comment! il faudra que je délivre Mr. Halliburtt? 

■ — Sans doute. Vous demanderez sa mise en liberté au général Beaure- 
gard, qui ne vous la refusera pas. 
— -Et s'il me la refuse? 

— Alors, répondit Crockston sans plus s'émouvoir, nous emploierons les 
grands moyens, et nous enlèverons le prisonnier à la barde des Confédérés. 

— Ainsi, s'écria James Playfair que la colère commençait à gagner, ainsi, 
non content de passer au travers des flottes fédérales et de forcer le blocus 
de Charleston, il faudra que je reprenne la mer sous le canon des forts, et 
cela pour délivrer un monsieur que je ne connais pas, un de ces abolition- 
nistes que je déteste, un de ces gâcheurs de papier qui versent leur encre 
au lieu de verser leur sang ! 



130 



LES FOUCEUUS DE BLOCUS 




aperçai p. Uij. 



— Oh! an coup Je canon de plus ou de moins! ajouta Crockston. 

— Maître Crockston, dit James Playfair, fais bien attention : si tu as le 
malheur de me reparler de celte affaire, je t'envoie à fond de cale pendant 
toute la traversée pour Rapprendre à veiller sur ta langue. » 

Cela dit, le capitaine congédia L'Américain, qui s'en alla en murmurant : 
K Eh bien, je ne suis pas mécontent de cette conversation! L'affaire est 
lancée! Cela va! cela va! » 

Lorsque James Playfair avait dit « un abolitionniste que je déteste », il 
était évidemment allé au delà de sa pensée. Ce n'était point un partisan de 
l'esclavage, mais il ne voulait pas admettre que la question de la servitude 
fût prédominante dans la guerre civile des Etats-Unis, et cela malgré les 
déclarations formelles du président Lincoln. Prétendait-il donc que les 
Etats du Sud — huit sur trente-six — avaient en principe le droit de se 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



137 




Le coup de vent (p. 147). 



séparer, puisqu'ils s'étaient réunis volontairement? Pas même. Il détestait 
les hommes du Nord, et voilà tout. Il les détestait comme d'anciens frères 
séparés de la famille commune, de vrais Anglais qui avaient jugé bon de 
faire ce que lui, James Playfair, approuvait maintenant chez les États 
confédérés. Voilà quelles étaient les opinions politiques du capitaine du 
Delphin; mais surtout la guerre d'Amérique le gênait personnellement, 
et il en voulait à ceux qui faisaient cette guerre. On comprend donc com- 
ment j.1 dut recevoir cette proposition de délivrer un esclavagiste, et de se 
mettre à dos les Confédérés, avec lesquels il prétendait trafiquer. 

Cependant, les insinuations de Crockston ne laissaient pas de le tracasser. 
Il les rejetait au loin, mais elles revenaient sans cesse assiéger son esprit, 
et quand, le lendemain, miss Jenny monta un instant sur le pont, il n'osa 
pas la regarder en face. 

18 



138 LES FORCEURS DE BLOCUS 



Ei c'était grand dommage, assurément, car cette jeune fille à la tète 
blonde, au regard intelligent et doux, méritait d'être regardée par un 
jeune homme de trente ans; mais James se sentait embarrassé en sa pré- 
sence; il sentait que cette charmante créature possédait une Ame forte et 
généreuse, dont l'éducation s'était faite à l'école du malheur. Il comprenait 
que son silence envers elle renfermait un refus d'acquiescer à ses vœux les 
plus chers. D'ailleurs, miss Jenny ne recherchait pas James Playfair, mais 
elle ne l'évitait pas non plus, et pendant les premiers jours on se parla peu 
ou point. Miss llalliburtt sortait à peine de sa cabine, et certainement elle 
n'eût jamais adressé la parole au capitaine du Delphin, sans un stratagème 
de Crockston qui mit les deux parties aux prises. 

Le digne Américain était un fidèle serviteur de la famille llalliburtt. 11 
avait été élevé dans la maison de son maître, et son dévouement ne con- 
naissait pas de limites. Son bon sens égalait son courage et sa vigueur. 
Ainsi qu'on l'a vu, il avait une manière à lui d'envisager les choses; il se 
faisait une philosophie particulière sur les événements; il donnait peu de 
prise au découragement, el ('ans Les plus lâcheuses conjonctures, il savait 
merveilleusement se tir< r d'affaire. 

Ce brave homme avait mis dans sa tète de délivrer Mr. llalliburtt, d'em- 
ployer à le sauver le navire du capitaine etie capitaine lui-même, et de 
î» venir en Angleterre. Tel était son projet, si la jeune fille n'avait d'autre 
1 (jue de rejoindre son père et de partager sa captivité. Aussi Crockston 
cherchait-il à entreprendre James Playfair; il avait lâché sa bordée, comme 
on l'a vu, mais l'ei.nemi ne s'était pas rendu. Au contraire. 

« Allons, se dit-il, il faut absolument que miss Jenny et le capitaine en 
viennent à s'entendre. S'ils boudent ainsi pendant toute la traversée, nous 
n'arriverons a rien. Il faut qu'ils parlent, qu'ils discutent, qu'ils se dis- 
putent même, mais qu'ils causent, et je veux être pendu si, dans la conver- 
sation, James Playfair n'en arrive pas à proposer lui-même ce qu'il refuse 
aujourd'hui. » 

Mais quand Crockston vit que la jeune tille et le jeune homme s'évi- 
taient, il commença a fctre embarrassé. 

« Faut brusquer, » se dit-il. 

Et, le matin du quatrième jour, il entra dans la cabine de miss llalliburtt 
en se frottant les mains avec un air de satisfaction parfaite. 

« Bonne nouvelle, s'écria-t-il, bonne nouvelle! Vous ne devineriez 
jamais ce que m'a proposé le capitaine. Un bien digne jeune homme, allez ! 

— - Ah ! répondit Jenny, dont le cœur battit violemment, il t'a proposé'?. . . 

— De délivrer Mr. llalliburtt, de l'enlever aux Confédérés et de le rame- 
ner en Angleterre. 

— Est-il vrai"? s'écria Jenny. 

— C'est comme je vous le dis, miss. Quel homme de cœur que ce James 



LES FORCEURS DE RLOCUS 139 

Playfair! Voilà comme sont les Anglais : tout mauvais ou tout bons! Ah! 
il peut compter sur ma reconnaissance, celui-là, et je suis prêt à me faire 
hacher pour lui, si cela peut lui être agréable. » 

La joie de Jenny fat profonde en entendant les paroles de Crockston. 
Délivrer son père! mais elle n'eût jamais osé concevoir un tel projet! Et 
le capitaine du Belphin allait risquer pour elle son navire et son équipage ! 

« Voilà comme il est, ajouta Crockston en finissant, et cela, miss Jenny, 
mérite bien un remercîment de votre part. 

— Mieux qu'un remercîment, s'écria la jeune fille, une éternelleamitié i » 

Et aussitôt elle quitta sa cabine pour aller exprimer à James Playfair 
les sentiments qui débordaient de son cœur. 

h Ça marche de plus en plus, murmura l'Américain. Ça court même, 
ça arrivera! » 

James Playfair se promenait sur la dunette, et, comme on le pense 
bien, il fut fort surpris, pour ne pas dire stupéfait, de voir la jeune fille 
s'approcher de lui, et les yeux humides des larmes de la reconnaissance, 
lui tendre la main en disant : 

Merci, monsieur, merci de votre dévouement, que je n'aurais jamais 
osé attendre d'un étranger ! 

— Miss, répondit le capitaine en homme qui ne comprenait pas et ne 
pouvait pas comprendre, je ne sais... 

— Cependant, monsieur, reprit Jenny, vous allez braver bien des dan- 
gers pour moi, peut-être compromettre vos intérêts. Vous avez tant fait 
déjà, en m'accordant à votre bord une hospitalité à laquelle je n'avais 
aucun droit... 

— Pardonnez-moi, miss Jenny, répondit James Playfair, mais je vous 
affirme que je ne comprends pas vos paroles. Je me suis conduit envers 
vous comme fait tout homme bien élevé envers une femme, et mes façons 
d'agir ne méritent ni tant de reconnaissance ni tant de remerciments. 

— Monsieur Playfair, dit Jenny, il est inutile de feindre plus long- 
temps. Crockston m'a tout appris ! 

— Ah! fit le capitaine, Crockston vous a tout appris. Alors je comprends 
de moins en moins le motif qui vous a fait quitter votre cabine et venir me 
faire entendre des paroles dont... » 

En parlant ainsi, le jeune capitaine était assez embarrassé de sa per- 
sonne ; il se rappelait la façon brutale avec laquelle il avait accueilli les 
ouvertures de l'Américain ; mais Jenny ne lui laissa pas le temps de s'ex- 
pliquer davantage, fort heureusement pour lui, et elle l'interrompit en di- 
sant : 

« Monsieur James, je n'avais d'autre projet, en prenant passage à votre 
bord, que d'aller à Charleston, et là, si cruels que soient les esclavagistes, 
ils n'auraient pas refusé à une pauvre fille de lui laisser pirtager la prison 



140 LES FORCEURS DE BLOCUS 

de son père. Voilà tout, et je n'aurais jamais espéré un retour impossible; 
mais puisque votre générosité va jusqu'à vouloir délivrer mon père pri- 
sonnier, puisque vous voulez tout tenter pour le sauver, soyez assuré de 
ma vive reconnaissance, et laissez-moi vous donner la main ! » 

James ne savait que dire ni quelle contenance garder; il se mordait les 
lèvres; il n'osait prendre cette main que lui tendait la jeune fille. Il voyait 
bien que Crockston l'avait « compromis », afin qu'il ne lui fût pas pos- 
sible de reculer. Et cependant, il n'entrait pas d ins ses idées de concourir 
à la délivrance de Mr. Halliburtt et de se mettre une mauvaise affaire sur 
le dos. Mais comment trahir les espérances conçues par cette pauvre fille? 
Comment refuser cette main qu'elle lui tendait avec un sentiment si pro- 
fond d'amitié? Comment changer en larmes de douleur les larmes de re- 
connaissance qui s'échappaient de ses yeux? 

Aussi le jeune homme chercha-t-il à répondre évasivement, de ma- 
nière à conserver sa liberté d'action et à ne pas s'engager pour l'avenir. 

« Miss Jenny, dit-il, croyez-bien que je ferai tout au monde pour... » 

Et il prit dans ses mains la petite main de Jenny; mais à la douce pres- 
sion qu'il éprouva, il sentit son cœur se fondre, sa tète se troubler; les 
mots lui manquèrent pour exprimer ses pensées; il balbutia quelques pa- 
roles vagues : 

« Miss... miss Jenny... pour vous... » 

Crockston, qui L'examinait, sefrottaitles mains en grimaçant et répétait : 

« Ça arrive! ça arrive ! c'est arrivé ! » 

Comment James Playfair se serait-il tiré de cette embarrassante situa- 
tion? Nul n'aurait pu le dire. Mais heureusement pour lui, sinon pour le 
Delphin, la voix du matelot de vigie se fit entendre. 

« Ohé! officier de quart! cria-t-il. 

— Quoi de nouveau? répondit Mr. Mathew. 

— Une voile au vent! » 

James Playfair, quittant aussitôt la jeune fille, s'élança dans les haubans 
d'artimon. 



LES BOULETS DE L IROQUOIS ET LES ARGUMENTS DE MISS JENNY. 

La navigation du Delphin s'était accomplie jusqu'alors avec beaucoup 
de bonheur et dans de remarquables conditions de rapidité. Pas un seul 
navire ne s'était montré en vue avant cette voile signalée par la vigie. 

Le Delphin se trouvait alors par 32° 15' de latitude et 57 u 43' de longi- 
tude à l'ouest du méridien de Greenwich, c'est-à-dire aux trois cinquièmes 
de son parcours. Depuis quarante-huit heures, un brouillard qui commen- 



LES FORCEURS DE BLOCUS 141 



çait alors à se lever couvrait les eaux de l'Océan. Si cette brume favorisait 
le Delphin en cachant sa marche, elle l'empêchait aussi d'observer la mer 
sur une grande étendue, et, sans s'en douter, il pouvait naviguer bord à 
bord, pour ainsi dire, avec les navires qu'il voulait éviter. 

Or, c'est ce qui était arrivé, et quand le navire fut signalé, il ne se trou- 
vait pas à plus de trois milles ' au vent. 

Lorsque James Playfair eut atteint les barres, il aperçut visiblement 
dans l'éclaircie une grande corvette fédérale qui marchait à toute vapeur. 
Elle se dirigeait sur le Delphin, de manière à lui couper la route. 

Le capitaine, après l'avoir soigneusement examinée, redescendit sur le 
pont et fit venir son second. 

« Monsieur Mathew, lui dit-il, que pensez-vous de ce navire? 

— Je pense, capitaine, que c'est un navire de la marine fédérale qu 
suspecte nos intentions. 

— En effet, il n'y a pas de doute possible sur sa nationalité, répondit 
James Playfair. Voyez. » 

En ce moment, le pavillon étoile des États-Unis du Nord montait à la 
corne de la corvette, et celle-ci assurait ses couleurs d'un coup de canon. 

« Une invite à montrer les nôtres, dit Mr. Mathew. Eh bien, montrons- 
les. Il n'y a pas à en rougir. 

— A quoi bon? répondit James Playfair. Notre pavillon ne nous cou- 
vrirait guère, et il n'empêcherait pas ces gens- là de vouloir nous rendre 
visite. Non. Allons de l'avant. 

— Et marchons vite, reprit Mr. Mathew, car si mes yeux ne me trom- 
pent pas, j'ai déjà vu cette corvette quelque part aux environs de Li ver- 
pool, où elle venait surveiller les bâtiments en construction. Que je perde 
mon nom, si on ne lit pas V Iroquois sur le tableau de son taffrail 2 . 

— Et c'est une bonne marcheuse? 

— L'une des meilleures de la marine fédérale. 

— Quels canons porte-t-elle? 

— Huit canons. 

— Peuh ! 

— Oh ! ne haussez pas les épaules, capitaine, répliqua Mr. Mathew d'un 
ton sérieux. De ces huit canons, il y en a deux à pivots, l'un de soixante 
sur le gaillard d'arrière, l'autre de cent sur le pont, et rayés tous les deux. 

— Diable! fit James Piayfair, ce sont des Parrotts, et cela porte à trois 
milles, ces canons-là. 

— Oui, et même mieux, capitaine. 

— Eh bien, monsieur Mathew, que les canons soient de cent ou de 
quatre, qu'ils portent à trois milles ou à cinq cents yards, c'est tout un. 

1. 5,536 mètres, un peu plus de o kilomètres 4/2. 

2. Nom donné à l'arrière des vaisseaux américains. 



142 LES FORCEURS DE BLOCUS 

quand on file assez vite pour éviter leurs boulets. Nous allons donc mon- 
trer à cet Iroquois comment on marche quand on est fait pour marcher. 
Faites activer les feux, monsieur Mathew. » 

Le second transmit à l'ingénieur ' les ordres du capitaine, et bientôt une 
fumée noire tourbillonna au-dessus des cheminées du steamer. 

Ces symptômes ne parurent pas être du goût de la corvette, car elle fit 
au Delphin le signal de mettre en panne. Mais James Playfair ne tint aucun 
compte de l'avertissement et ne changea pas la direction de son navire. 

«Et maintenant, dit-il, nous allons voir ce que fera F Iroquois. Il a une 
belle occasion d'essayer son canon de cent et de savoir jusqu'où il porte. 
Que l'on marche a toute vapeur ! 

— Bon ! fit Mr. Mathew, nous ne tarderons pas à être salués d'une belle 
manière. >> 

En revenant sur la dunette, le capitaine vit mis Ilalliburtt assise tranquil- 
lement près de la lisse. 

« Miss Jenny, lui dit-il, nous allons probablement être chassés par cette 
corvette que \ tus voyez au vent, et, comme elle va nous parler à coups de 
canon, je vous offre mon bras pour vous reconduire à votre cabine. 

— Je vous remercie bien, monsieur Playfair, répondit la jeune fille en 
regardant le jeune homme, mais je n'ai pas peur d'un coup de canon. 

- Cependant, miss, malgré La distance, il peut y avoir quelque danger. 

— Oh! je n'ai pas été élevée en fille craintive. On nous habitue à tout, 
en Amérique, et je vous assure que les boulets de l Iroquois ne me feront 
pas baisser la tète. 

— Vous êtes brave, miss Jenny. 

- Admettons que je sois brave, monsieur Playfair, et permettez-moi de 
rester auprès de vous. 

— Je n'ai rien a vous refuser, miss Balliburtt, » répondit le capitaine en 
considérant la tranquille assurance de la jeune fille. 

Ces mots étaient à peine achevés, que l'on vit une vapeur blanche jaillir 
hors des bastingages de la corvette fédérale. Avant que le bruit de la dé- 
tonation fût arrivé jusqu'au Delphin, un projectile cylindro-conique, 
tournant sur lui-même avec une effroyable rapidité, et se vissant dans l'air, 
pour ainsi dire, se dirigea vers le steamer. Il était facile de le suivre dans 
sa marche, qui s'opérait avec une certaine lenteur relative, car les projec- 
tiles s'échappent moins vite de la bouche des canons rayés que de tout au- 
tre canon à âme lisse. 

Arrivé à vingt brasses du Delphin, le projectile, dont la trajectoire s'a- 
baissait sensiblement, effleura les lames, en marquant son passage par une 
suite de jets d'eau ; puis il prit un nouvel élan en touchant la surface liquide, 

J . Le mécanicien est ainsi appelé dans la marine anglaise. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 143 

il rebondit à une certaine hauteur, passa par-dessus le Delphin en coupant 
le bras tribord de la vergue de misaine, retomba à trente brasses au delà 
et s'enfonça dans les ilôts. 

« Diable i fit James Playfair, gagnons ! gagnons ! Le second boulet ne se 
fera pas attendre. 

— Oh ! fit Mr. Mathew, il faut un certain temps pour recharger de telles 
pièces. 

— Ma foi, voilà qui est fort intéressant à voir, dit Crockston, qui, les bras 
croisés, regardait la scène en spectateur parfaitement désintéressé. Et dire 
que ce sont nos amis qui nous envoient des boulets pareils ! 

— Ah! c'est toi! s'écria James Playfair en toisant l'Américain des pieds 
à la tête. 

— C'est moi, capitaine, répondit imperturbablement l'Américain. Je 
viens voir comment tirent ces braves fédéraux. Pas mal, en vérité, pas mal! » 

Le capitaine allait répondre assez vertement à Crockston ; mais en ce mo- 
ment un second projectile vint frapper la mer par le travers de la hanche 
de tribord. 

«Bien! s'écria James Playfair, nous avons déjà gagné deux encablures 
sur cet Iroquois. Ils marchent comme une bouée, tes amis, entends-tu, mai* 
tre Crockston ? 

— Je ne dis pas non, répliqua l'Américain, et, pour la première fois de 
ma vie, cela ne laisse pas de me faire plaisir. » 

Un troisième boulet resta fort en arrière des deux premiers, et en moins 
de dix minutes le Delphin s'était mis hors de la portée des canons de la 
corvette. 

«Voilà qui vaut tous les patent- logs du monde, monsieur Mathew, dit 
James Playfair, et, grâce à ces boulets, nous savons à quoi nous en tenir 
sur notre vitesse. Maintenant, faites pousser les feux à l'arrière. Ce n'est pas 
la peine de brûler inutilement notre combustible. 

— C'est un bon navire que vous commandez là, dit alors miss Halliburtt 
au jeune capitaine. 

— Oui, miss Jenny, il file ses dix-sept nœuds, mon brave Delphin, et 
avant la fin de la journée nous aurons perdu de vue cette corvette fédérale.» 

James Playfair n'exagérait pas les qualités nautiques de son bâtiment, et 
le soleil ne s'était pas encore couché, que le sommet des mâts du navire 
américain avait disparu derrière l'horizon. 

Cet incident permit au capitaine d'apprécier sous un jour tout nouveau 
le caractère de miss Halliburtt. D'ailleurs la glace était rompue. Désormais, 
pendant le reste de la traversée, les entretiens furent fréquents et prolongés 
entre le capitaine du Delphin et sa passagère. Il trouva en elle une jeune 
fille calme, forte, réfléchie, intelligente, parlant avec une grande franchise, 
à l'américaine, ayant des idées arrêtées sur toutes choses et les émettant 



144 



LES FORCEUKS DE BLOCUS 




CrockstOD examinait p. 148). 



avec une conviction qui pénétrait le cœur de James Playfair, et cela à son 
insu. Elle aimait son pays; elle se passionnait pour la grande idée de l'U- 
nion, et elle s'exprimait sur la guerre des Etats-Unis avec un enthousiasme 
dont toute autre femme n'eût pas été capable. Aussi arriva-t-il plus d'une 
fois que James Playfair fui fort embarrassé de lui répondre. Souvent même 
les opinions du « négociant » se trouvaient en jeu, et Jenny les attaquait 
avec non moins de vigueur et ne voulait transiger en aucune façon. D'abord, 
James discuta beaucoup. Il essaya de soutenir les confédérés contre les fédé- 
raux, de prouver que le droit était du côté des sécessionnistes et d'affirmer 
que des gens qui s'étaient réunis volontairement pouvaient se séparer de 
même. Mais la jeune fille ne voulut pas céder sur ce point; elle démontra, 
d'ailleurs, que la question de l'esclavage primait toutes les autres dans cette 
lutte des Américains du ?sord contre ceux du Sud, qu'il s'agissait beaucoup 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



1 15 




Etait debout sur la dunette (p. 151). 



plus de morale et d'humanité que de politique, et James fut battu sans pou- 
voir répliquer. D'ailleurs, pendant ces discussions, il écoutait surtout. S'il 
fut pins touché des arguments de miss Halliburtt que du charme qu'il éprou- 
vait à l'entendre, c'est ce qu'il est presque impossible de dire ; mais enfin il 
dut reconnaître, entre autres choses, que la question de l'esclavage était une 
question principale dans la guerre des Etats-Unis, qu'ilfallait la trancher 
définitivement et en finir avec ces dernières horreurs des temps barbares. 
Du reste, on Ta dit, les opinions politiques du capitaine ne le préoccu- 
paient pas beaucoup. Il en eût sacrifié de plus sérieuses à des arguments 
présentés sous une forme aussi attachante et dans des conditions sembla- 
bles. Il faisait donc bon marché de ses idées en pareille matière; mais 
ce ne fut pas tout, et le « négociant » fut enfin attaqué directement dans 
ses intérêts les plus chers. Ce fut sur la question du trafic auquel était 

19 



lii, LES FORCEl'liS DE BLOCUS 



destiné le Delphin, et à propos des munitions qu'il portait aux confédérés. 
« Oui, monsieur James, lui dit un jour miss Halliburtt, la reconnaissance 
ne saurait m'empècher de vous parler avec la plus entière franchise. Au con- 
traire. Vous êtes un brave marin, un habile commerçant, la maison Play- 
fair est citée pour son honorabilité ; mais, en ce moment, elle manque à 
ses principes, et elle ne fait pas un métier digne d'elle. 

— Comment! s'écria James, la maison Playfair n'a pas le droit de ten- 
ter une pareille opération de commerce ! 

— Non ! Elle porte des munitions de guerre à des malheureux en pleine 
révolte contre le gouvernement régulier de leur pays, et c'est prêter des 
armes à une mauvaise cause. 

— Ma foi, miss Jenny, répondit le capitaine, je ne discuterai pas avec 
vous le droit des Confédérés, je ne vous répondrai que par un mot : je suis 
négociant, et, comme tel, je ne me préoccupe que des intérêts de ma mai- 
son. Je cherche le gain partout où il se présente. 

Voilà précisément ce qui est blâmable, monsieur James, repritla jeune 

fille. Le gain n'excuse pas. Ainsi, quand vous vendez aux Chinois l'opium 
qui les abrutit, vous êtes aussi coupable qu'en ce moment où vous fournis- 
sez aux gens du Sud les moyens de continuer une guerre criminelle! 

— Oh! pour cette fois, miss Jenny, ceci est trop fort, et je ne puis ad- 
mettre... 

— Non, ce que je dis est juste, et quand vous descendrez en vous-même, 
lorsque vous comprendrez bien le rôle que vous jouez, lorsque vous son- 
gerez aux résultats dont vous êtes parfaitement responsable aux yeux de 
tous, vous me donnerez raison sur ce point comme sur tant d'autres. » 

A ces paroles, James Playfair restait abasourdi. Il quittait alors la jeune 
fille, en proie à une colère véritable, car il sentait son impuissance à répon- 
dre ; puis il boudait comme un enfant pendant une demi-heure, une heure 
au plus, et il revenait à cette singulière jeune fille, qui l'accablait de ses 
plus sûrs arguments avec un si aimable sourire. 

Bref, quoi qu'il en eût, et bien qu'il ne voulût pas en convenir, le capi- 
taine James Playfair ne s'appartenait plus. 11 n'était plus « maître après 
Dieu » à bord de son navire. 

Aussi, à la grande joie de Crockston, les affaires de Mr. Halliburtt sem- 
blaient être en bon chemin. Le capitaine paraissait décidé à tout entrepren- 
dre pour délivrer le père de miss Jenny, dût-il, pour cela, compromettre 
le Delphin, sa cargaison, son équipage, et encourir les malédictions de son 
digne oncle Vincent. 



LES FORCEIRS DE BLOCUS 147 



XI 



LE CHENAL DE L ILE SULLIVAN. 



Deux jours après la rencontre de la corvette FIroquois, le Delphin se 
trouvait par le travers des Bermudes, et il eut à essuyer une violente bour- 
rasque. Ces parages sont fréquemment visités par des ouragans d'une ex- ' 
trème véhémence. Ils sont célèbres par leurs sinistres, et c'est là que Shak- 
speare a placé les émouvantes scènes de son drame de la Tempête, dans 
lequel Ariel et Caliban se disputent l'empire des flots. 

Ce coup de vent fut épouvantable. James Playfair eut un instant la pen- 
sée de relâcher à Mainland, l'une des Bermudes, où les Anglais ont un 
poste militaire. C'eût été un contre-temps fâcheux, et surtout regrettable. 
Le Delphin, heureusement, se comporta d'une merveilleuse façon pendant 
la tempête, et, après avoir fui un jour entier devant l'ouragan, il put re- 
prendre sa route vers la côte américaine. 

Mais si James Playfair s'était montré satisfait de son navire, il n'avait 
pas été moins ravi du courage et du sang-froid de la jeune fille. MissHal- 
liburtt passa près de lui, sur le pont, les plus mauvaises heures de l'oura- 
gan. Aussi James, en s'interrogeant bien, vit qu'un amour profond, im- 
périeux, irrésistible, s'emparait de tout son être. 

« Oui, dit-il, cette vaillante fille est maîtresse à mon bord ! Elle me re- 
tourne comme fait la mer d'un bâtiment en détresse. Je sens que je som- 
bre ! Que dira l'oncle Vincent? Ah! pauvre nature! Je suis sûr que si 
Jenny me demandait de jeter à la mer toute cette maudite cargaison de 
contrebande, je le ferais sans hésiter, pour l'amour d'elle. » 

Heureusement pour la maison Playfair et Co., miss Halliburtt n'exigea 
pas ce sacrifice. Néanmoins, le pauvre capitaine était bien pris, et Crock- 
ston, qui lisait dans son cœur à livre ouvert, se frottait les mains à en per- 
dre l'épiderme. 

« Nous le tenons, nous le tenons ! se répétait-il à lui-même, et avant 
huit jours mon maître sera tranquillement installé à bord dans la meil- 
leure cabine du Delphin. » 

Quant à miss Jenny, s' aperçut- elle des sentiments qu'elle inspirait, se 
laissa-t-elle aller à les partager, nul ne le saurait dire, et James Playfair 
moins que personne. La jeune fille se tenait dans une réserve parfaite, tout 
en subissant l'influence de son éducation américaine, et son secret demeura 
profondément enseveli dans son cœur. 

Mais, pendant que l'amour faisait de tels progrès dans l'âme du jeune 
capitaine, le Delphin filait avec une non moins grande rapidité vers Char- 
leston. 



lis LES FORCEE US 1>E BLOCUS 

Le 13 janvier, la vigie signala la terre à dix milles dans l'ouest. C'était 
une côte basse et presque confondue dans son éloignement avec la ligne 
des flots. Crockston examinait attentivement l'horizon, et, vers neuf heu- 
res du matin, fixant un point dans l'éclaircie du ciel, il s'écria : 

« Le phare de Charleston ! » 

Si le Deiphin fût arrivé de nuit, ce phare, situé sur l'ile Morris, et élevé 
de cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, eût été aperçu de- 
puis plusieurs heures, car les éclats de son feu tournant sont visibles aune 
distance de quatorze milles. 

Lorsque la position du Deiphin fut ainsi relevée, James Playfair n'eut 
plus qu'une chose à faire : décider par quelle passe il pénétrerait dans la 
baie de Charleston. 

« Si nous ne rencontrons aucun obstacle, dit-il, avant trois heures nous 
serons en sûreté dans les docks du port. » 

La ville de Charleston est située au fond d'un estuaire long de sept mil- 
les, large de deux, nommé Charleston-Harbour, et dont l'entrée est assez 
difficile. Cette entrée est resserrée entre l'île Morris au sud et file Sullivan' 
au nord. A l'époque où le Deiphin vint tenter de forcer le blocus, l'île 
Morris appartenait déjà aux troupes fédérales, et le général Gillmore y 
faisait établir des batteries qui battaient et commandaient la rade. L'île 
Sullivan, au contraire, était aux mains des Confédérés qui tenaient bon 
dans le fort Moultrie, situé à son extrémité. Il y avait donc tout avantage 
pour le Deiphin à raser de près les rivages du nord, pour éviter le feu des 
batteries de l'île Morris. 

Cinq passes permettaient de pénétrer dans l'estuaire : le chenal défile 
Sullivan, le chenal du nord, le chenal Overall, le chenal principal, et en- 
lin le chenal Lawford ; mais ce dernier ne doit pas être attaqué par des 
étrangers, à moins qu'ils n'aient d'excellentes pratiques à bord, et des 
navires calant moins de sept pieds d'eau. Quant au chenal du nord et au 
chenal Overall, ils étaient enûlés par les batteries fédérales. Donc, il ne 
fallait pas y penser. Si James Playfair avait eu la possibilité de choisir, il 
aurait engagé son steamer dans le chenal principal, qui est le meilleur et 
dont les relèvements sont faciles a suivre; mais il fallait s'en remettre aux 
circonstances et se décider suivant l'événement. D'ailleurs, le capitaine du 
Deiphin connaissait parfaitement tous les secrets de cette baie, ses dangers, 
la profondeur de ses eaux à mer basse, ses courants ; il était donc capable 
de gouverner son bâtiment avec la plus parfaite sûreté, dès qu'il aurait 
embouqué l'un de ces étroits pertuis. La grande question était donc d'y 
pénétrer. 



I . C'est dans cette ile que le célèbre romaucier améria.in Edgar Poë a placé ses scènes les 
plus étranges. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 119 

Or, cette manœuvre demandait une grande expérience de la mer, et une 
exacte connaissance des qualités du Delphin. 

En effet, deux frégates fédérales croisaient alors dans les eaux de Char- 
leston. Mr. Mathew les signala bientôt à l'attention de James Playfair. 

« Elles se préparent, dit-il, à nous demander ce que nous venons faire 
dans ces parages. 

— Eh bien, nous ne leur répondrons pas, répliqua le capitaine, et elles 
en seront pour leurs frais de curiosité. » 

Cependant, les croiseurs se dirigeaient à toute vapeur vers le Delphin, 
qui continua sa route tout en ayant soin de se tenir hors de portée de leurs 
canons. Mais, afin de gagner du temps, James Playfair mit le cap au sud- 
ouest, voulant donner le change aux bâtiments ennemis. Ceux-ci durent 
croire, en effet, que le Delphin avait l'intention de se lancer dans les pas- 
ses de l'Ile Morris. Or, il y avait là des batteries et des canons dont un seul 
boulet eût suffi à couler bas le navire anglais. Les fédéraux laissèrent donc 
le Delphin courir vers le sud-ouest, en se contentant de l'observer, et sans 
lui appuyer trop vivement la chasse. 

Aussi, pendant une heure, la situation respective des navires ne changea 
pas. D'ailleurs, James Playfair, voulant tromperies croiseurs sur la 
marche du Delphin, avait fait modérer le jeu des tiroirs, et ne marchait 
qu'à petite vapeur. Cependant, aux épais tourbillons de fumée qui s'é- 
chappaient de ses cheminées, on devait croire qu'il cherchait à obtenir 
son maximum de pression, et, par conséquent, son maximum de rapidité. 

« Ils seront bien étonnés tout à l'heure, dit James Playfair, quand ils 
nous verront filer entre leurs mains! » 

En effet, lorsque le capitaine se vit a c sez rapproché de File Morris, et 
devant une ligne de canons dont il ne connaissait pas la portée, il changea 
brusquement sa barre, fit pirouetter son navire sur lui-môme, et revint 
au nord, en laissant les croiseurs à deux milles au vent de lui. Ceux-ci, 
voyant cette manœuvre, comprirent les projets du steamer, et ils se 
mirent résolument à le poursuivre. Mais il était trop tard. Le Delphin, 
doublant sa vitesse sous l'action de ses hélices lancées à toute volée, les 
distança rapidement en se rapprochant de la côte. Quelques boulets lui 
furent adressés par acquit de conscience; mais les fédéraux, en furent 
pour leurs projectiles, qui n'arrivèrent seulement pas à mi-chemin. A 
onze heures du matin, le steamer, rangeant de près File Sullivan, grâce à 
son faible tirant d'eau, donnait à pleine vapeur dans l'étroite passe. Là, il 
se trouvait en sûreté, car aucun croiseur fédéral n'eût osé le suivre dans 
ce chenal, qui ne donne pas en moyenne onze pieds d'eau en basse mer. 

« Comment, s'écria Crockston, ce n'est pas plus difficile que cela? 

— Oh! oh ! maître Crockston, répondit James Playfair, le difficile n'est 
pas d'entrer, mais de sortir. 



180 LES FORCEUKS DE BLOCUS 

— Bah! répondit l' Américain, \oilà qui ne m'inquiète guère. Avec un 
bâtiment comme le Delphin et un capitaine comme monsieur James Play- 
fair, on entre quand on veut et on sort de même. » 

Cependant, James PJayfair, sa lunette à la main, examinait avec atten- 
tion la route à suivre. Il avait sous les yeux d'excellentes cartes côtières 
qui lui permirent de marcher en avant sans un embarras, sans une hési- 
tation. 

Son navire une fois engagé dans le chenal étroit qui court le long de 
l'île Sullivan, James gouverna en relevant le milieu du fort Moultrie à 
l'ouest-demi-nord, jusqu'à ce que le château de Pickney, reconnaissais à 
sa couleur sombre, et situé sur l'Ilot isolé de Shute's Folly, se montrât au 
nord-nord-est. De l'autre côté, il tint la maison du fort Johnson, élevé sui 
la gauche, ouverte de deux degrés au nord du fort Sumter. 

En ce moment, il fut salué de quelques boulets partis des batteries de 
l'île Morris, qui ne l'atteignirent pas. Il continua donc sa route, sans 
dévier d'un point, passa devant Moultrievillc, située à l'extrémité de l'île 
Sullivan, et débouqua dans la baie. 

Bientôt, il laissa le fort Sumter sur sa gauche, et fut masqué par lui des 
batteries fédérales. 

Ce fort, céK'bre dans la guerre des Etats-Unis, est situé à trois milles el 
un tiers de Charleston ', et à un mille environ de chaque côté de la baie. 
C'est un pentagone tronqué, construit sur une île artificielle en granit du 
Massachussets, et dont la construction a duré dix ans et a coûté plus de 
neuf cent mille dollars e . 

C'est de ce fort que, le 13 avril 1861, Anderson et les troupes fédérales 
furent chassés, et c'est contre lui que se tira le premier coup de feu des 
séparatistes. On ne saurait évaluer les masses de fer et de plomb que les 
canons des fédéraux vomirent sur lui. Cependant il résista pendant près 
de trois années. Quelques mois plus tard, après le passage du Delphin, il 
tomba sous les boulets de trois cents livres des canons rayés de Parrott, 
que le général Gillmore fit établir sur l'île Morris. 

Mais alors il était daus toute sa force, et le drapeau des Confédérés 
flottait au-dessus de cet énorme pentagone de pierre. 

Une fois le fort dépassé, la ville de Charleston apparut couchée entre les 
deux rivières d'Ashley et de Cooper ; elle formait une pointe avancée sur 
la rade. 

James Playfair fila au milieu des bouées qui marquent le chenal, en 
laissant au sud-sud-ouest le phare de Charleston, visible au-dessus des 
terrassements de l'Ile Morris. Il avait alors hissé à sa corne le pavillon 



1. 5 kilomètres. 

-2 . Environ 5 millions de francs. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 151 

d'Angleterre, et il évoluait avec une merveilleuse rapidité dans les 
passes. 

Lorsqu'il eut laissé sur tribord la bouée de la Quarantaine, il s'avança 
librement au milieu des eaux de la baie. Miss Haïliburtt était debout sur 
la dunette, considérant cette ville où son père était retenu prisonnier, et 
ses yeux se remplissaient de larmes. 

Enfin, l'allure du steamer fut modérée sur l'ordre du capitaine; le Del- 
phin rangea à la pointe les batteries du sud et de l'est, et bientôt il fut 
amarré à quai dans le North-Commercial wharf. 

VII 

UN GÉNÉRAL SUDISTE. 

Le Delphin, en arrivant aux quais de Charleston, avait été salué par les 
hurrahs d'une foule nombreuse. Les habitants de cette ville, étroitement 
bloquée par mer, n'étaient pas accoutumés aux visites de navires euro- 
péens. Ils se demandaient, non sans étonnement, ce que venait faire 
dans leurs eaux ce grand steamer portant fièrement à sa corne le pavillon 
d'Angleterre. Mais quand on sut le but de son voyage, pourquoi il venait 
de forcer les passes de Sullivan, lorsque le bruit se répandit qu'il renfer- 
mait dans ses flancs toute une cargaison de contrebande de guerre, les 
applaudissements et les cris de joie redoublèrent d'intensité. 

James Playfair, sans perdre un instant, se mit en rapport avec le gé- 
néral Beauregard, commandant militaire de la ville. Celui-ci reçut avec 
empressement le jeune capitaine du Delphin, qui arrivait fort à propos 
pour donner à ses soldats les habillements et les munitions dont ils avaient 
le plus grand besoin. Il fut donc convenu que le déchargement du navire 
se ferait immédiatement, et des bras nombreux vinrent en aide aux mate- 
lots anglais. 

Avant de quitter son bord, James Playfair avait reçu de miss Haïliburtt 
les plus pressantes recommandations au sujet de son père. Le jeune capi- 
taine s'était mis tout entier au service de la jeune fille. 

« Miss Jenny, avait-il dit, vous pouvez compter sur moi; je ferai l'im- 
possible pour sauver votre père, mais j'espère que cette affaire ne présen- 
tera pas de difficultés; j'irai voir le général Beauregard aujourd'hui 
même, et, sans lui demander brusquement la liberté de Mr. Haïliburtt, 
je saurai de lui dans quelle situation il se trouve, s'il est libre sur parole 
ou prisonnier. 

— Mon pauvre père ! répondit en soupirant Jenny, il ne sait pas sa fille 
si près de lui. Que ne puis-je voler dans ses bras ! 

— Un peu de patience, miss Jenny. Bientôt vous embrasserez votre 



i :.-2 



LES FORCKI KS DE BLOCUS 




Je vous jure, miss Jenny. 'p. 156;. 



père. Comptez bien que j'agirai av.?c le plus entier dévouement, mais 
aussi en homme prudent et réfléchi. » 

C'est pourquoi James Playfair, fidèle à sa promesse, après avoir traité 
en négociant les affaires de sa maison, livré la cargaison du Delphin 
au général et traité de Tachât à vil prix d'un immense stock de coton, mit 
la conversation sur les événements du jour. 

« Ainsi, dit-il au général Beauregard, vous croyez au triomphe des 
esclavagistes? 

— Je ne doute pas un instant de notre victoire définitive, et, en ce qui 
regarde Charleston, l'armée de Lee en fera bientôt cesser l'investissement. 
D'ailleurs, que voulez-vous attendre des abolitionnistes? En admettant, ce 
qui ne sera pas, que les villes commerçantes de la Virginie, des deux Caro- 
lines, de la Géorgie, de l'Alabama, du Mississipi vinssent à tomber en leur 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



153 




— M. Halliburtt (p. 163, ? 



pouvoir, après? Seraient-ils maîtres d'un pays qu'ils ne pourront jamais 
occuper? Non certes, et suivant moi, s'ils étaient jamais victorieux, ils 
seraient fort embarrassés de leur victoire. 

— Et vous êtes absolument sûr de vos soldats, demanda le capitaine ; 
vous ne craignez pas que Charleston ne se lasse d'un siège qui la ruine? 

— Non ! je ne crains pas la trahison. D'ailleurs,les traîtres seraient sacri- 
fiés sans pitié, et je détruirais la ville elle-même par le fer ou la flamme 
si j'y surprenais le moindre mouvement unioniste. JefTerson Davis m'a 
confié Charleston, et vous pouvez croire que Charleston est en mains 
sûres . 

— Est-ce que vous avez des prisonniers nordistes? demanda James 
Playfair, arrivant à l'objet intéressant de la conversation. 

— Oui, capitaine, répondit le général. C'est à Charleston qu'a éclaté 

20 



184 LES FORCEURS DE BLOCUS 

le premier coup de feu de la scission. Les abolitionnistes qui se trouvaient 
ici ont voulu résister, et, après avoir été battus, ils sont restés prisonniers 
de guerre. 

— Et vous en avez beaucoup? 

— Une centaine environ. 

— Libres dans la ville? 

— Ils l'étaient jusqu'au jour où j'ai découvert un complot formé par 
eux. Leur chef était parvenu à établir des communications avec les assié- 
geants, qui se trouvaient instruits de la situation de la ville. J'ai donc dû 
faire enfermer ces hôtes dangereux, et plusieurs de ces fédéraux ne sor- 
tiront de leur prison que pour monter sur les glacis de la citadelle, et, là, 
dix balles confédérées auront raison de leur fédéralisme. 

— Quoi! fusillés ! s'écria le jeune capitaine, tressaillant malgré lui. 

— Oui! et leur chef tout d'abord. Un homme fort déterminé et fort 
dangereux dans une ville assiégée. J'ai envoyé sa correspondance à la 
présidence de Richmond, et, avant huit jours, son sort sera irrévocable- 
ment fixé. 

— Quel est donc cet homme dont vous pari»/? demanda James Playfair 
avec la plus parfaite insouciance. 

— Un journaliste de Boston, un abolitionniste enragé, l'âme damnée 
de Lincoln. 

— Et vous le nommez ? 
-Jonathan Halliburtt. 

— Pauvre diable! fit James en contenant son émotion. Quoi qu'il 
ait fait, on ne peut s'empêcher de le plaindre. Et vous croyez qu'il 
sera fusillé ? 

— J'en suis sûr, répondit Beauregard. Que voulez- vous ! La guerre est 
la guerre. On se défend comme on peut. 

— Enfin, cela ne me regarde pas, repondit le capitaine, et même, quand 
cette exécution aura lieu, je serai déjà loin. 

— Quoi ! vous pensez déjà à repartir ! 

— Oui, général, on est négociant avant tout. Dès que mon chargement 
de coton sera terminé, je prendrai la mer. Je suis entré à Gharleston, 
c'est bien, mais il faut en sortir. Là est l'important. Le Delphin est un 
bon navire ; il peut défier à la course tous les bâtiments de la marine fédé- 
rale ; mais si vite qu'il soit, il n'a pas la prétention de distancer un boulet 
de cent, et un boulet dans sa coque ou sa machine ferait singulièrement 
avorter ma combinaison commerciale. 

— A votre aise, capitaine, répondit Beauregard. Je n'ai point de con- 
seil à vous donner en pareille circonstance. Vous faites votre métier, et 
vous avez raison. A votre place, j'agirais comme vous agissez. D'ailleurs, 
le séjour de Charleston est peu agréable, et une rade où il pleut des 



LES FORCEURS DE BLOCUS 158 

bombes trois jours sur quatre n'est pas un abri sur pour un navire. Vous 
partirez donc quand il vous plaira. Mais un simple renseignement. Quels 
sont la force et le nombre des navires fédéraux qui croisent devant Char- 
leston? » 

James Playfair satisfit aussi bien que possible aux demandes du géné- 
ral, et il prit congé de lui dans les meilleurs termes. Puis il revint au 
Delphin très-soucieux, très-affligé de ce qu'il venait d'apprendre. 

« Que dire à miss Jenny, pensait-il, dois-je l'instruire de la terrible 
situation de Mr. Halliburtt? Vaut-il mieux lui laisser ignorer les dangers 
qui la menacent? Pauvre enfant! » 

Il n'avait pas fait cinquante pas hors de la maison du gouverneur, qu'il 
se heurta contre Crockston. Le digne Américain le guettait depuis son 
départ . 

« Eh bien, capitaine ? » 

James Playfair regarda fixement Crockston, et celui-ci comprit bien que 
le capitaine n'avait pas de nouvelles favorables à lui donner. 

« Vous avez vu Beauregard? demanda-t-il. 

— Oui, répondit James Playfair. 

— Et vous lui avez parlé de Mr. Halliburtt? 

— Non ! c'est lui qui m'en a parlé. 

— Eh bien, capitaine ? 

— Eh bien !... on peut tout te dire à toi, Crockston. 
— Tout, capitaine. 

— Eh bien ! le général Beauregard m'a dit que ton maitre serait fusillé 
dans huit jours. » 

A cette nouvelle, un autre que Crockston aurait bondi de rage, ou bien 
il se serait laissé aller aux éclats d'une douleur compromettante. Mais 
l'Américain, qui ne doutait de rien, eut comme un sourire sur ses lèvres 
et dit seulement : 

f< Bah ! qu'importe ! 

— Comment ! qu'importe ! s'écria James Playfair. Je te dis que Mr. Hal- 
liburtt sera fusillé dans huit jours, et tu réponds : Qu'importe ! 

— Oui, si dans six jours il est à bord du Delphin, et si dans sept le 
Delphin est en plein Océan. 

— Bien! fit le capitaine en serrant la main de Crockston. Je te com- 
prends, mon brave. Tu es un homme de résolution, et moi, en dépit de 
l'oncle Vincent et de la cargaison du Delphin, je me ferais sauter pour 
miss Jenny. 

— Il ne faut faire sauter personne, répondit l'Américain. Ça ne profite 
qu'aux poissons. L'important, c'est de délivrer Mr. Halliburtt. 

— Mais sais-tu que ce sera difficile ! 

— Peuh ! fit Crockston. 



156 LES FORCEURS DE BLOCUS 

— Il s'agit de communiquer avec un prisonnier sévèrement gardé. 

— Sans doute. 

— Et de mener à bien une évasion presque miraculeuse ! 

— Bah ! fit Crockston. Un prisonnier est plus possédé de l'idée de s'en- 
fuir que son gardien n'est possédé de l'idée de le garder. Donc, un prison- 
nier doit toujours réussir à se sauver. Toutes les chances sont pour lui. 
C'est pourquoi, grâce â nos manœuvres, Mr. Ilalhburtt se sauvera. 

— Tu as raison, Crockston. 

— Toujours raison. 

— Mais, enfin, comment feras-tu ? Il faut un plan, il y a des précautions 
a prendre. 

— J'y réfléchirai. 

— Mais miss Jenny, quand elle va apprendre que son père est con- 
damné à mort, et que l'ordre de son exécution peut arriver d'un jour à 
l'autre... 

— Elle ne l'apprendra pas, voilà tout. 

— Oui, qu'elle l'ignore. Cela vaut mieux, et pour elle et pour nous. 

— Où est enfermé Mr. Ilalliburtt? demanda Crockston. 

— A la citadelle, répondit James Playfair. 

— Parfait. A bord, maintenant ! 

— A bord, Crockston ! » 

VIII 

l'j: VASION 

Miss Jenny, assise sur la dunette du De Iphin, attendait avec une anxieuse 
impatience le retour du capitaine, Lorsque celui-ci l'eut rejointe, elle ne 
put articuler une seule parole, mais ses regards interrogeaient James 
Playfair plus ardemment que ne l'eussent fait ses lèvres. 

Celui-ci, aidé de Crockston, n'apprit à la jeune fille que les faits rela- 
tifs à l'emprisonnement de son père. Il lui dit qu'il avait prudemment 
pressenti Beauregard au sujet de ses prisonniers de guerre. Le général ne 
lui ayant pas paru bien disposé à leur égard, il s'était tenu sur la réserve 
et voulait prendre conseil des circonstances. 

a Puisque Mr. Halliburtt n'est pas libre dans la ville, sa fuite offrira 
plus de difficulté ; mais je viendrai à bout de ma tâche, et je vous jure, 
miss Jenny, que le Delphin ne quittera pas la racle de Charleslon sans 
avoir votre père à son bord. 

— Merci, monsieur James, dit Jenny, je vous remercie de toute mon 
âme. » 

A ces paroles, James Playfair sentit son cœur bondir dans sa poitrine. 



LES FORCEURS DE RLOCUS 



Il s'approcha de la jeune fille, le regard humide, la parole troublée. Peut- 
être allait-il parler, faire l'aveu des sentiments qu'il ne pouvait plus con- 
tenir, quand Crockston intervint. 

« Ce n'est pas tout cela, dit-il, et ce n'est pas le moment de s'attendrir. 
Causons et causons bien. 

— As-tu un plan, Crockston? demanda la jeune fille. 

— J'ai toujours un plan, répondit l'Américain. C'est ma spécialité. 

— Mais un bon? dit James Playfair. 

— Excellent, et tous les ministres de Washington n'en imagineraient 
pas un meilleur. C'est comme si Mr. Halliburtt était à bord. » 

Crockston disait ces choses avec une telle assurance et en même temps 
une si parfaite bonhomie, qu'il eût fallu être le plus incrédule des hommes 
pour ne pas partager sa conviction. 

« Nous t'écoutons, Crockston, dit James Playfair. 

— Bon. Vous, capitaine, vous allez vous rendre auprès du général 
Beauregard, et vous lui demanderez un service qu'il ne vous refusera pas. 

— Et lequel? 

— Vous lui direz que vous avez à bord un mauvais sujet, un chenapan 
fini, qui vous gêne, qui, pendant la traversée, a excité l'équipage à la 
révolte, enfin, une abominable pratique, et vous lui demanderez la per- 
mission de l'enfermer à la citadelle, à la condition, toutefois, de le repren- 
dre à votre départ afin de le ramener en Angleterre et de le livrer à la 
justice de son pays. 

— Bon ! répondit James Playfair en souriant à demi. Je ferai tout cela, 
et Beauregard accédera trè'-- volontiers à ma demande. 

— J'en suis parfaitement sûr, répondit l'Américain. 

— Mais, reprit Playfair, il me manque une chose. 

— Quoi donc? 

— Le mauvais chenapan. 

— Il est devant vos yeux, capitaine. 

— Quoi, cet abominable sujet?... 

— C'est moi, ne vous en déplaise. 

— Oh! brave et digne cœur! s'écria Jenny en pressant de ses petites 
mains les mains rugueuses de l'Américain. 

— Va, Crockston, reprit James Playfair, je te comprends, mon ami, et 
je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas pouvoir prendre ta place! 

— A chacun son rôle, répliqua Crockston. Si vous vous mettiez à ma 
place, vous seriez très-embarrassé, et moi je ne le serai pas. Vous aurez 
assez à faire plus tard de sortir de la rade sous le canon des fédéraux et des 
confédérés, ce dont je me tirerais fort mal pour mon compte. 

— Bien, Crockston, continue. 

— Voilà. Une fois dans la citadelle, — je la connais, - je verrai com- 



158 LES FORCEIRS DE BLOCUS 

ment m'y prendre, mais soyez certain que je m'y prendrai bien. Pendant 
ce temps, vous procéderez au chargement de votre navire. 

— Oh! les affaires, dit le capitaine, c'est maintenant un détail de peu 
d'importance. 

— Pas du tout ! Et l'oncle Vincent ! Qu'est-ce qu'il dirait? Faisons mar- 
cher de pair les sentiments et les opérations de commerce. Cela empêchera 
les soupçons. Mais faisons vite. Pouvez-vous être prêt en six jours? 

— Oui. 

— Eh bien, que le Delphin soit chargé et prêt à partir dans la journée 
du 22. 

— Il sera prêt. 

— Le soir du 22 janvier, entendez bien, envoyez une embarcation, avec 
vos meilleurs hommes, à White-Point, à l'extrémité de la ville. Attendez 
jusqu'à neuf heures, et vous verrez apparaître Mr. Halliburtt et votre ser- 
viteur. 

— Mais comment auras-tu fait pour faire évader Mr. Halliburtt et 
t'échapper loi-même'? 

— Cela' me regarde. 

— Cher Crockston, dit alors Jenny, tu vas donc exposer ta vie pour sau- 
ver mon père ! 

— Ne vous inquiètes pas de moi, miss Jenny, je n'expose absolument 
rien, vous pouvez m'en croire. 

— Eh bien, demanda James Playfair, quand faut-il te faire enfermer? 

— Aujourd'hui même. Vous comprenez, je démoralise votre équipage. 
Il n'y a pas de temps à perdre. 

— Veux-tu de l'or? Cela peut te servir dans cette citadelle. 

— De l'or, pour acheter un geôlier! Point! c'est trop cher et trop bête. 
Quand on en vient là, le geôlier garde l'argent et le prisonnier. Et il a rai- 
son, cet homme! Non! j'ai d'autres moyens plus sûrs. Cependant, quel- 
ques* dollars. Il faut pouvoir boire au besoin. 

— Et griser le geôlier. 

— Non, un geôlier gris, ça compromet tout! Non, je vous dis que j'ai 
mon idée. Laissez-moi faire. 

— Tiens, mon brave Crockston, voilà une dizaine de dollars. 

— C'est trop, mais je vous rendrai le surplus. 

— Eh bien, es-tu prêt? 

— Tout prêt à être un coquin fieffé. 

— Alors, en route. 

— Crockston, dit la jeune fille d'une voix émue, Crockston, tu es bien 
le meilleur homme qui soit sur terre ! 

— Ça ne m'étonnerait pas, répondit l'Américain en riant d'un bon gros 
rire. Ah ! à propos, capitaine, une recommandation importante. 



LES FORCEURS DE RLOCUS 159 



— Laquelle? 

— Si le général vous proposait de faire pendre votre chenapan, — vous 
savez, les militaires, ça n'y va pas par quatre chemins! 

— Eh bien, Crockston? 

— Eh bien, vous demanderiez à réfléchir. 

— Je te le promets. » 

Le jour même, au grand étonnement de l'équipage, qui n'était pas dans 
la confidence, Crockston, les fers aux pieds et aux mains, fut descendu à 
terre au milieu d'une dizaine de marins, et, une demi-heure après, sur la 
demande du capitaine James Playfair, le mauvais chenapan traversait les 
rues de la ville, et, malgré sa résistance, il se voyait écroué dans la cita- 
delle de Charleston. 

Pendant cette journée et les jours suivants, le déchargement du Delphin 
fut conduit avec une grande activité. Les grues à vapeur enlevaient sans 
désemparer toute la cargaison européenne pour faire place à la cargaison 
indigène. La population de Charleston assistait à cette intéressante opéra- 
tion, aidant et félicitant les matelots. On peut dire que ces braves gens 
tenaient le haut du pavé. Les Sudistes les avaient en grande estime ; mais 
James Playfair ne leur laissa pas le temps d'accepter les politesses des Amé- 
ricains; il était sans cesse sur leur dos, et les pressait avec une fiévreuse 
activité dont les marins du Delphin ne soupçonnaient pas la cause. 

Trois jours après, le 18 janvier, les premières balles de coton commen- 
cèrent à s'empiler dans la cale. Bien que James ne s'en inquiétât plus, la 
maison Playfair et Co. 'faisait une excellente opération, ayant ei* à vil prix- 
tout ce coton qui encombrait les wharfs de Charleston. 

Cependant, on n'avait plus aucune nouvelle de Crockston. Sans en rien 
dire, Jenny était en proie à des craintes incessantes. Son visage, altéré par 
l'inquiétude, parlait pour elle, et James Playfair la rassurait par ses 
bonnes paroles. 

« J'ai toute confiance dans Crockston, lui disait-il. C'est un serviteur 
dévoué. Vous qui le connaissez mieux que moi, miss Jenny, vous devriez 
vous rassurer entièrement. Dans trois jours, votre père vous pressera sur 
son cœur, croyez-en ma parole. 

— Ah! monsieur James! s'écria la jeune fille, comment pourrai-je jamais 
reconnaître un tel dévouement? Comment mon père et moi trouverons- 
nous le moyen de nous acquitter envers vous? 

— Je vous le dirai quand nous serons dans les eaux anglaises ! » répondit 
le jeune capitaine. 

Jenny le regarda un instant, baissa ses yeux qui se remplirent de larmes, 
puis elle rentra dans sa cabine. 

James Playfair espérait que, jusqu'au moment où son père serait en 
sûreté, la jeune fille ne saurait rien de sa terrible situation; mais pendant 



II. M 



LES FORCEURS DE BLOCUS 




Jcnny tomba dans les bras de son père (p. 165). 



cette dernière journée, l'involontaire indiscrétion d'un matelot lui apprit 
la vérité. La réponse du cabinet de Richmond était arrivée la veille par une 
estafette qui avait pu forcer la ligne des avant-postes. Cette réponse conte- 
nait l'arrêt de mort de Jonathan Ilalliburtt, et ce malheureux citoyen devait 
être passé le lendemain matin par les armes. La nouvelle de la prochaine 
exécution n'avait pas tardé à se répandre dans la ville, et elle fut apportée 
à bord par l'un des matelots du Delphin. Cet homme l'apprit à son capi- 
taine sans se douter que miss Halliburtt était à portée de l'entendre. La 
jeune fille poussa un cri déchirant, et tomba sur le pont sans connaissance. 
James Playfair la transporta dans sa cabine, et les soins les plus assidus 
furent nécessaires pour la rappeler à la vie. 

Quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut le jeune capitaine qui, un doigt 
sur les lèvres, lui recommandait un silence absolu. Elle eut la force de se 



LES FORCEURS DE BLOCUS 



161 




Il prit la. bombe (p. 170). 



taire, de comprimer les transports de sa douleur, et James Playfair, se pen- 
chant à son oreille, lui dit : 

« Jenny, dans deux heures votre père sera en sûreté auprès de vous, ou 
j'aurai péri en voulant le sauver! » 

Puis il sortit de la dunette en se disant : 

« Et maintenant, il faut l'enlever à tout prix, quand je devrais payer sa 
liberté de ma vie et de celle de tout mon équipage ! » 

L'heure d'agir était arrivée. Depuis le matin, le Delphin avait entière- 
ment terminé son chargement de coton ; ses soutes au charbon étaient 
pleines. Dans deux heures, il pouvait partir. James Playfair l'avait fait sor- 
tir du NortJt-Commercial ivharf et conduire en pleine rade; il était donc 
prêt à profiter de la marée qui devait être pleine à neuf heures du soir. 

Lorsque James Playfair quitta la jeune fille, sept heures sonnaient alors, 

21 



[62 LES FORCEURS DE RLOCUS 



et James lit commencer ses préparatifs de départ. Jusqu'ici, le secret avait 
été conservé de la manière la plus absolue entre lui, Crockston et Jenny. 
Mais alors il jugea convenable de mettre Mr. Mathew au courant de la si- 
tuation, et il le fit à l'instant même. 

«A vos ordres, répondit Mr. Mathew sans faire la moindre observation. 
Et c'est pour neuf heures? 

— Pour neuf heures. Faites immédiatement allumer les feux, et qu'on 
les pousse activement. 

— Cela va être fait, capitaine. 

— Le Delphin est mouillé sur une ancre à jet. Nous couperons notre 
amarre, et nous filerons sans perdre une seconde. 

— Parfaitement. 

— Faites placer un fanal à la tète du grand mât. La nuit est obscure et 
le brouillard se lève. Il ne faut pas que nous courions le risque de nous 
égarer en revenant à bord. Vous prendrez même la précaution de faire 
sonner la cloche à partir de neuf heures. 

— Vos ordres seront ponctuellement exécutés, capitaine. 

— Et maintenant, monsieur Mathew, ajouta James Playfair, faites armer 
a guigue * ; placez-y six de nos plus robustes rameurs. Je vais partir im- 
médiatement pour M'hite-Point. Je vous recommande miss Jenny pendant 
mon absence, et que Dieu nous protège, monsieur Mathew. 

— Que Dieu nous protège! » répondit le second. 

Puis aussitôt il donna les ordres nécessaires pour que les fourneaux fus- 
sent allumés et l'embarcation armée. En quelques minutes, celle-ci fut 
prête. James Playfair, après avoir dit un dernier adieu à Jenny, descendit 
dans sa guigue, et put voir, au moment où elle débordait, des torrents de 
fumée noire se perdre dans l'obscur brouillard du ciel. 

Les ténèbres étaient profondes; le vent était tombé; un silence absolu 
régnait sur l'immense rade, dont les flots semblaient assoupis. Quelques 
lumières à peine distinctes tremblotaient dans la brume. James Playfair 
avait pris la barre, et, d'une main sûre, il dirigeait son embarcation vers 
White-Point. C'était un trajet de deux milles à faire environ. Pendant le 
jour, James avait parfaitement établi ses relèvements, de telle sorte qu'il 
put gagner en droite ligne la pointe de Charleston. 

Huit heures sonnaient à Saint-Philipp, quand la guigue heurta de son 
avant White-Point. 

Il y avait encore une heure à attendre avant le moment précis fixé par 
Crockston. Le quai était absolument désert. Seule, la sentinelle de la bat- 
terie du sud et de l'est se promenait à vingt pas. James Playfair dévorait 
les minutes. Le temps ne marchait pas au gré de son impatience. 

1 . Canot léger dont les deux bouts se terminent en pointe. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 163 



A huit heures et demie, il entendit un bruit de pas. Il laissa ses hommes 
les avirons armés, et prêts à partir, et il se porta en avant. Mais au bout 
de dix pas, il se rencontra avec une ronde de gardes-côtes ; une vingtaine 
d'hommes en tout. James tira de sa ceinture un revolver, décidé à s'en ser- 
vir au besoin. Mais que pouvait-il faire contre ces soldats, qui descendi- 
rent jusqu'au quai? 

Là, le chef de la ronde vint à lui, et, voyant la guigue, il demanda à 
James : 

« Quelle est cette embarcation? 

— La guigue du Delphin, répondit le jeune homme. 

— Et vous êtes?. . . 

— Le capitaine James Playfair. 

— Je vous croyais parti, et déjà dans les passes de Charleston. 

— Je suis prêt à partir... je devrais même être en route... mais... 

— Mais...? » demanda le chef des gardes-côtes en insistant. 
James eut l'esprit traversé par une idée soudaine et il répondit : 

«Un de mes matelots est enfermé à la citadelle, et, ma foi, j'allais l'ou- 
blier. Heureusement, j'y ai pensé lorsqu'il était temps encore, et j'ai en- 
voyé des hommes le prendre. 

— Ah! ce mauvais sujet que vous voulez ramener en Angleterre? 

— Oui. 

— On l'aurait aussi bien pendu ici que là-bas ! dit le garde-côte en 
riant de sa plaisanterie. 

— J'en suis persuadé, répondit James Playfair, mais il vaut mieux que 
les choses se passent régulièrement. 

— Allons, bonne chance, capitaine, et défiez-vous des batteries de l'île 
Morris. 

— Soyez tranquille. Puisque je suis passé sans encombre, j'espère bien 
sortir dans les mêmes conditions. 

— Bon voyage. 

— Merci. » 

Sur ce, la petite troupe s'éloigna, et la grève demeura silencieuse. 

En ce moment, neuf heures sonnèrent. C'était le moment fixé. James 
sentait son cœur battre à se rompre dans sa poitrine. Un sifflement reten- 
tit. James répondit par un sifflement semblable; puis il attendit, prêtant 
l'oreille, et de la main recommandant à ses matelots un silence absolu. Un 
homme parut enveloppé dans un large tartan, regardant de côté et d'au- 
tre. James courut à lui. 

«Mr. Halliburtt? 

— C'est moi, répondit l'homme au tartan. 

— Ah! Dieu soit loué! s'écria James Playfair. Embarquez sans perdre 
un instant. Où est Crockston? 



164 LES FORCEURS l>K BLOCUS 

— Crockston! fit Mr. Ilalliburtt d'un ton stupéfait. Que voulez-vous 
dire ? 

— L'homme qui vous a délivré, celui qui vous a conduit ici, c'est votre 
serviteur Crockston. 

— L'homme qui m'accompagnait est le geôlier de la citadelle, répondit 
Mr. Ilalliburtt ! 

— Le geôlier! » s'écria James Playfair. 

Evidemment il n'y comprenait rien, et mille craintes l'assaillirent. 
«Ah bien oui, le geôlier! s'écria une voix connue. Le geôlier! il dort 
comme une souche dans mon cachot! 

— Crockston! toi! c'est toi! lit Mr. Ilalliburtt. 

— Mon maître, pas de phrases! On vous expliquera tout. Il y va de vo- 
tre vie! Embarque, embarque. » 

Les trois hommes prirent place dans l'embarcation. 
« Pousse! » s'écria le capitaine. 
Les six rames tombèrent à la fois dans leurs dames. 
« Avant partout! » commanda James Playfair. 

Et la guigue glissa comme un poisson sur les Ilots sombres de Charles- 
ton-IIarbour. 

IX 

ENTRE DEUX FEUX. 

La guigue, enlevée par six robustes rameurs, volait sur les eaux de la 
rade. Le brouillard s'épaississait, et James Playfair ne parvenait pas sans 
peine à se maintenir dans la ligne de ses relèvements. Crockston s'était 
placé à l'avant de l'embarcation, et Mr. Ilalliburtt à l'arrière, auprès du 
capitaine. Le prisonnier, interdit tout d'abord de la présence de son servi- 
teur, avait voulu lui adresser la parole; mais celui-ci d'un geste lui recom- 
manda le silence. 

Cependant, quelques minutes plus tard, lorsque la guigue fut en pleine 
rade, Crockston se décida à parler. Il comprenait quelles questions de- 
vaient se presser dans l'esprit de Mr. Ilalliburtt. 

«Oui, mon cher maître, dit-il, le geôlier est à ma place dans mon ca- 
chot, où je lui ai administré deux bons coups de poing, un sur la nuque et 
l'autre dans l'estomac, en guise de narcotique, et cela au moment où il 
m'apportait mon souper. Voyez quelle reconnaissance ! J'ai pris ses habits, 
j'ai pris ses clefs, jai été vous chercher, je vous ai conduit hors de la ci- 
tadelle, sous le nez des soldats. Ce n'était pas plus difficile que cela! 

— Mais ma fille? demanda Mr. Halliburtt. 

— A bord du navire qui va nous conduire en Angleterre. 

— Ma fille est là, là ! s'écria l'Américain en s'élancant de son banc. 



LES FORCEURS DE RLOCUS 165 

— Silence ! répondit Crockston. Encore quelques minutes, et nous som- 
mes sauvés. » 

L'embarcation volait au milieu des ténèbres, mais un peu au hasard. 
James Playfair ne pouvait apercevoir, au milieu du brouillard, les fanaux 
du Delphin. Il hésitait sur la direction à suivre, et l'obscurité était telle 
que les rameurs ne voyaient même pas l'extrémité de leurs avirons. 

« Eh bien, monsieur James? dit Crockston. 

— Nous devons avoir fait plus d'un mille et demi, répondit le capitaine. 
Tu ne vois rien, Crockston! 

— Rien. J'ai de bons yeux pourtant. Mais bah ! nous arriverons ! Ils ne 
se doutent de rien, là-bas... » 

Ces paroles n'étaient pas achevées qu'une fusée vint rayer les ténèbres 
et s'épanouir à une prodigieuse hauteur. 
« Un signal! s'écria James Playfair. 

— Diable ! fit Crockston, il doit venir de la citadelle. Attendons. » 
Une seconde, puis une troisième fusée s'élancèrent dans la direction de 

la première, et presque aussitôt le même signal fut répété à un mille en 
avant de l'embarcation. 

« Cela vient du fort Sumter, s'écria Crockston, et c'est le signal d'éva- 
sion. Force de rames! Tout est découvert. 

— Souquez ferme, mes amis, s'écria James Playfair, excitant ses mate • 
lots. Ces fusées-là ont éclairé ma route. Le Delphin n'est pas à huit cents 
yards 1 de nous. Tenez, j'entends la cloche du bord. Hardi ! hardi là ! Vingt 
livres pour vous, si nous sommes rendus dans cinq minutes. » 

Les marins enlevèrent la guigue qui semblait raser les flots. Tous les 
cœurs battaient. Un coup de canon venait d'éclater dans la direction de 
la ville, et, à vingt brasses de l'embarcation, Crockston entendit plutôt 
qu'il ne vit passer un corps rapide qui pouvait bien être un boulet. 

En ce moment la cloche du Delphin sonnait à toute volée. On approchait. 
Encore quelques coups d'aviron, et l'embarcation accosta. Encore quel- 
ques secondes, et Jenny tomba dans les bras de son père. 

Aussitôt ia guigue fut enlevée, et James Playfair s'élança sur la dunette. 

« Monsieur Mathew, nous sommes en pression ? 

— Oui, capitaine. 

— Faites couper l'amarre, et à toute vapeur. » 

Quelques instants après, les deux hélices poussaient le steamer vers la 
passe principale, en l'écartant du fort Sumter. 

« Monsieur Mathew, dit James, nous ne pouvons songer à prendre les 
passes de l'île Sullivan; nous tomberions directement sous les feux des Con- 
fédérés. Rangeons d'aussi près que possible la droite de la rade, quitte à 

1. Environ 700 mètres. 



166 LES FORCEURS DE BLOCUS 

recevoir la bordée des batteries fédérales. Vous avez un homme sûr à la 
barre? 

— Oui, capitaine. 

— Faites éteindre vos fanaux et les feux du bord. C'est déjà trop, beau- 
coup trop, des reflets de la machine; mais on ne peut les empêcher. » 

Pandant cette conversation, le Delphin marchait avec une extrême rapi- 
dité; mais en évoluant pour gagner la droite de Charleston-Harbour, il 
avait été forcé de suivre un chenal qui le rapprochait momentanément du 
fort Sumter, et il ne s'en trouvait pas à un demi-mille, quand les embra- 
sures du fort s'illuminèrent toutes à la fois, et un ouragan de fer passa en 
avant du steamer avec une épouvantable détonation. 

« Trop tôt, maladroits! s'écria James Playfair, en éclatant de rire. For- 
cez ! forcez ! monsieur l'ingénieur ! Il faut que nous filions entre deux bor- 
dées ! » 

Les chauffeurs activaient les fourneaux, et le Delphin frémissait dans 
toutes les parties de sa membrure sous les efforts de la machine, comme 
s'il eût été sur le point de se disloquer. 

En ce moment, une seconde détonation se fit entendre, et une nouvelle 
grêle de projectiles siffla à l'arrière du steamer. 

« Trop tard, imbéciles ! » s'écria le jeune capitaine avec un véritable ru- 
gissement. 

Alors Grockston était sur la dunette, et il s'écria : 

« Un de passé. Encore quelques minutes, et nous en aurons fini avec les 
Confédérés. 

— Alors, tu crois que nous n'avons plus rien à craindre du fort Sum- 
ter? demanda James. 

— Non, rien, et tout du fort Moultrie, à l'extrémité de l'île Sullivan; 
mais celui-là ne pourra nous pincer que pendant une demi-minute. Qu'il 
choisisse donc bien son moment et vise juste, s'il veut nous atteindre. Nous 
approchons. 

— Bien! La position du fort Moultrie nous permettra de donner droit 
dans le chenal principal. Feu donc ! feu! » 

Au même instant, et comme si James Playfair eût commandé le feu lui- 
même, le fort s'illumina d'une triple ligne d'éclairs. Un fracas épouvanta- 
ble se fit entendre, puis des craquements se produisirent à bord du stea- 
mer. 

« Touchés, cette fois! fit Ciockston. 

— Monsieur Mathew, cria le capitaine à son second qui était posté à 
l'avant, qu'y a-t-il? 

— Le bout-hors de beaupré à la mer, 

— Avons-nous des blessés? 

— Non, capitaine. 



LES FORCEURS DE BLOCUS 167 

— Eli bien, au diable la mâture! Droit dans lapasse! droit! et gou- 
vernez sur l'île. 

— Enfoncés les Sudistes! s'écria Grockston, et s'il faut recevoir des 
boulets dans notre carcasse, j'aime encore mieux les boulets du Nord. Ça 
se digère mieux! » 

En effet, tout danger n'était pas évité, et le Delphin ne pouvait se con- 
sidérer comme étant tiré d'affaire ; car si l'Ile Morris n'était pas armée de 
ces pièces redoutables 'qui furent établies quelques mois plus tard, néan- 
moins ses canons et ses mortiers] pouvaient facilement couler un navire 
comme ie Delphin. 

L'éveil avait été donné aux fédéraux de l'Ile et aux navires du blocus 
par les feux des'Jforts Sumter et Moultrie. Les assiégeants ne pouvaient rien 
comprendre à cette attaque |de nuit; elle ne semblait pas dirigée contre 
eux; cependant ils devaient se tenir et se tenaient prêts à répondre. 

C'est à quoi réfléchissait James Playfair en s'avançant dans les passes 
de l'île Morris, et il avait raison de craindre, car, au bout d'un quart 
d'heure, les ténèbres furent sillonnées de lumières; une pluie de petites 
bombes tomba autour du steamer en faisant jaillir l'eau jusqu'au-dessus 
de ses bastingages ; quelques-unes même vinrent frapper le pont du Del- 
phin, mais par leur base, ce qui sauva le navire d'une perte certaine. En 
effet, ces bombes, ainsi qu'on l'apprit plus tard, devaient éclater en cent 
fragments et couvrir chacune une superficie de cent vingt pieds carrés 
d'un feu grégeois que rien ne pouvait éteindre et qui brûlait pendant 
vingt minutes. Une seule de ces bombes pouvait incendier un navire. Heu- 
•reusement pour le Delphin, elles étaient de nouvelle invention et encore 
fort imparfaites ; une fois lancées dans les airs, un faux mouvement de ro- 
tation les maintenait inclinées, et, au moment de leur chute, elles tombaient 
sur la base au lieu de frapper avec leur pointe, où se trouvait l'appareil 
de percussion. Ce vice de construction sauva seul le Delphin d'une perte 
certaine; la chute de ces bombes peu pesantes ne lui causa pas grand mal, 
et, sous la pression de sa vapeur surchauffée, il continua de s'avancer 
dans la passe. 

En ce moment et malgré ses ordres, Mr. Halliburtt et sa fille rejoigni- 
rent James Playfair sur la dunette. Celui-ci voulut les obliger à rentrer 
dans leur cabine, mais Jenny déclara qu'elle resterait auprès du capitaine. 
Quant à Mr. Halliburtt, qui venait d'apprendre toute la noble conduite 
de son sauveur, il lui serra la main sans pouvoir prononcer une parole. 

Le Delphin avançait alors avec une grande rapidité vers la pleine mer ; 
il lui suffisait de suivre la passe pendant trois milles encore pour se trou- 
ver dans les eaux de l'Atlantique ; si la passe était libre à son entrée, il 
était sauvé. James Playfair connaissait merveilleusement tous les secrets 
de la baie de Charleston, et il manœuvrait son navire dans les ténèbres 



liS 



LES FORCEURS DE BLOCUS 




Eh bien! oncle Vincent (p. 171). 



avec une incomparable sûreté. Il avait donc tout lieu de croire au succès 
de sa marche audacieuse, quand un matelot du gaillard d'avant s'écria : 
« Un navire ! 

— Un navire? s'écria James. 

— Oui, par notre hanche de bâbord. » 

Le brouillard qui s'était levé permettait alors d'apercevoir une grande 
frégate qui manœuvrait pour fermer la passe et faire obstacle au passage 
du Delphin. Il fallait à tout prix la gagner de vitesse, et demander à la 
machine du steamer un surcroit d'impulsion, sinon tout était perdu. 

« La barre à tribord! toute! » cria le capitaine. 

Puis il s'élança sur la passerelle jetée au-dessus de la machine. Par ses 
ordres, une des hélices fut enrayée, et, sous l'action d'une seule, le Del- 
phin évolua avec une rapidité merveilleuse dans un cercle d'un très-court 



LES FORCEURS DE RLOCUS 169 

rayon, et comme s'il eût tourné sur lui-même. Il avait évité ainsi de courir 
sur la frégate fédérale, et il s'avança comme elle vers l'entrée de la passe. 
C'était maintenant une question de rapidité. 

James Playfair comprit que son salut était là, celui de miss Jenny et de 
son père, celui de tout son équipage. La frégate avait une avance assez 
considérable sur le Delphin. On voyait, aux torrents de fumée noire qui 
s'échappaient de sa cheminée, qu'elle forçait ses feux. James Playfair 
n'était pas homme à rester en arrière. 

« Où en êtes-vous? cria-t-il à l'ingénieur. 

— Au maximum de pression, répondit celui-ci, la vapeur fuit par toutes 
les soupapes. 

— Chargez les soupapes, » commanda le capitaine. 

Et ses ordres furent exécutés, au risque de faire sauter le bâtiment. 

Le Delphin se prit encore à marcher plus vite; les coups de piston se 
succédaient avec une épouvantable précipitation ; toutes les plaques de 
fondation de la machine tremblaient sous ces coups précipités, et c'était 
un spectacle à faire frémir les cœurs les plus aguerris. 

« Forcez! criait James Playfair, forcez toujours! 

— Impossible ! répondit bientôt l'ingénieur, les soupapes sont hermé- 
tiquement fermées. Nos fourneaux sont pleins jusqu'à la gueule. 

— Qu'importe! Bourrez- les de coton imprégné d'esprit-de-vin! Il faut 
passer à tout prix et devancer cette maudite frégate ! » 

A ces paroles, les plus intrépides matelots se regardèrent, mais on n'hé- 
sita pas. Quelques balles de coton furent jetées dans la chambre de la ma- 
chine. Un baril d'esprit-de-vin fut défoncé, et cette matière combustible 
fut introduite, non sans danger, dans les foyers incandescents. Le rugisse- 
ment des flammes ne permettait plus aux chauffeurs de s'entendre. Bientôt 
les plaques des fourneaux rougirent à blanc; les pistons allaient et ve- 
naient comme des pistons de locomotive; les manomètres indiquaient une 
tension épouvantable; le steamer volait sur les flots; ses jointures cra- 
quaient; sa cheminée lançait des torrents de flammes mêlés à des tourbil- 
lons de fumée; il était pris d'une vitesse effrayante, insensée, mais aussi il 
gagnait sur la frégate, il la dépassait, il la distançait, et après dix mi- 
nutes il était hors du chenal. 

« Sauvés ! s'écria le capitaine. 

— Sauvés ! » répondit l'équipage en battant des mains. 

Déjà le phare de Charleston commençait à disparaître dans le sud- 
ouest ; l'éclat de ses feux pâlissait, et l'on pouvait se croire hors de tout 
danger, quand une bombe, partie d'une canonnière qui croisait au large, 
s'élança en sifflant dans les ténèbres. Il était facile de suivre sa trace 
grâce à la fusée qui laissait derrière elle une ligne de feu. 

Ce fut un moment d'anxiété impossible à peindre ; chacun se taisait, 



170 LES FORCEURS DE BLOCUS 

et chacun regardait d'un œil effaré la parabole décrite par le projectile; 
on ne pouvait rien faire pour l'éviter, et, après une demi-minute, il tomba 
avec un bruit effroyable sur l'avant du Dolphin. 

Les marins, épouvantés, refluèrent à l'arrière, et personne n'osa faire un 
pas, pendant que la fusée brûlait avec un vif crépitement. 

Mais un seul, brave entre tous, courut à ce formidable engin de des- 
truction. Ce fut Crockston. Il prit la bombe dans ses bras vigoureux, 
tandis que des milliers d'étincelles s'échappaient de sa fusée; pui-, par 
un effort surhumain, il la précipita par-dessus le bord. 

La bombe avait à peine atteint la surface de l'eau, qu'une détonation 
épouvantable éclata. 

« Ilurrah! hurrah! » s'écria d'une seule voix tout l'équipage du Del- 
phin, tandis que Crockston se frottait les mains. 

Quelque temps après, le steamer fendait rapidement les eaux de l'océan 
Atlantique; la cote américaine disparaissait dans les ténèbres, et les feux 
lointains qui se croisaient à l'horizon indiquaient que l'attaque était géné- 
rale entre les batteries de l'Ile Morris et les forts de Charleston-IIarbour. 

X 

SA1NT-MUNG0. 

Le lendemain, au lever du soleil, la côte américaine avait disparu. Pas 
un navire n'était visible ;V l'horizon, et le Delphin, modérant la vitesse 
effrayante de sa marche, se dirigea plus tranquillement vers Jes Bermudes. 

Ce que fut la traversée de l'Atlantique, il est inutile de le raconter. 
Nul incident ne marqua le voyage de retour, et dix jours après son dé- 
part de Charleston, on eut connaissance des côtes d'Irlande. 

Que se passa-t-il entre le jeune capitaine et la jeune fille qui ne soit 
prévu, même des gens les moins perspicaces? Comment Mr. Halliburtt 
pouvait-il reconnaître le dévouement et le courage de son sauveur, si ce 
n'est en le rendant le plus heureux des hommes? James Playfair n'avait 
pas attendu les eaux anglaises pour déclarer au père et à la jeune fille les 
sentiments qui débordaient de son cœur, et, s'il faut en croire Crockston, 
miss Jenny reçut cet aveu avec un bonheur qu'elle ne chercha pas à 
dissimuler. 

11 arriva donc que, le 14 février de la présente année, une foule nom- 
breuse était réunie sous les lourdes voûtes de Saint-Mungo, la vieille cathé- 
drale de Glasgow. Il y avait là des marins, des négociants, des indus- 
triels, des magistrats, un peu de tout. Le brave Crockston servait de 
témoin a miss Jenny vêtue en mariée, et le digne homme resplendissait 
dans un habit vert-pomme à boutons d'or. L'oncle Vincent se tenait fière- 
ment près de son neveu. 



LES FORCEURS DE RLOCUS. 171 



Bref, on célébrait le mariage de James Play t'ai r, de la maison Vincent 
Play l'air et Co., de Glasgow, avec miss Jenny llalliburtt, de Boston. 

La cérémonie fut accomplie avec une grande pompe. Chacun connais- 
sait l'histoire du Dclphin, et chacun trouvait justement récompensé le 
dévouement du jeune capitaine. Lui seul se disait payé au delà de son 
mérite. 

Le soir, grande fête chez l'oncle Vincent, grand repas, grand bal et 
grande distribution de shillings à la foule réunie dans Gordon-street . 
Pendant ce mémorable festin, Crockston, tout en se maintenant dans de 
justes limites, fit des prodiges de voracité. 

Chacun était heureux de ce mariage, les uns de leur propre bonheur, 
les autres de celui des autres, — ce qui n'arrive pas toujours dans les 
cérémonies de ce genre. 

Le soir, quand la foule des invités se fut retirée, James Playfair alla 
embrasser son oncle sur les deux joues. 

« Eh bien, oncle Vincent? lui dit-il. 

— Eh bien, neveu James? 

— Etes-vous content de la charmante cargaison que j'ai rapportée à 
bord du Delphin ? reprit le capitaine Playfair en montrant sa vaillante 
jeune femme. 

— Je le crois bien ! répondit le digne négociant. J'ai vendu mes cotons 
à trois cent soixante-quinze pour cent de bénéfice ! » 



FIN DES FORCEURS DE BLOCUS. 



TABLE 



UNE VILLE FLOTTANTE I 

LES FORCEURS DE BLOCUS ' 1 17 

I. Le Dolphin 117 

il. L'appareillage .. . l~:! 

01. En mer 127 

IV. Les ^malices de Crockston 131 

V. Les boulets de Vlroquoii et les argon* ate de uns- Jennj J !<> 

VI. Le chenal de ltle Sullivan H7 

vil. Un général sudiste 151 

VIII. L'évasion 156 

IX. Entre deux feux 164 

X. Saint-Mungo 170 



UN DE LA T.VHLK. 



Paris. — Imprimerie Gautiiiek-Villars, quai des Grands-Augustins, oo. — 758-72. 



AVENTURES 

DE TROIS RUSSES 

ET 

DE TROIS ANGLAIS 



— LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES. 




AVe>lTUR£s 







COLLECTION J. HETZEL. 



LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES 



AVENTURES 



DE 



<$& ET DE T *o /s 



o V 

OÇ L'AFRIQUE AUSTRALE > 

PAR 

JULES VERNE 



LLUSTRES DE 53 VIGNETTES PAR FERAT 
GRAVÉES PAR PANNEMAKER 




BIBLIOTHÈQUE 

?>' ÉDUCATION ET T> E T{,É C R É A T I O 0S£ 

J. HETZEL ET O, 18, RUE JACOB 



PARIS 



Droits de traduction et de reproduction réservés. 



l'aris - Injj.rinieiiedc GAUTHIER-VILLARS. quai d.s GraQJs-Auguslio», 53 



—JULES VERNE 



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DANS L'AFRIQUE AUSTRALE 



CHAPITRE PREMIER. 



^Ht; 



SUR LES BORDS DU FLEUVE ORANGE. 



Le 27 février 1854, deux hommes, étendus au pied d'un gigantesque 
saule pleureur, causaient en observant avec une extrême attention les eaux 
du fleuve Orange. Ce fleuve, le Groote-river des Hollandais, le Gariep des 
Hoitentots, peut rivaliser avec les trois grandes artères africaines, le Nil, 
le Niger et le Zambèse. Comme elles, il a des crues, des rapides, des cata- 
ractes. Quelques voyageurs, dont les noms sont connus sur une partie de 

1 



AVENTURES 



son cours, Thompson, Alexander, Burchell, ont tour à tour vanté la lim- 
pidité de ses eaux et la beauté de ses rives. 

En cet endroit, l'Orange, se rapprochant des montagnes du duc 
d'York, offrait aux regards un spectacle sublime. Rocs infranchissables, 
masses imposantes de pierres et de troncs d'arbres minéralisés sous 
l'action du temps, cavernes profondes, forêts impénétrables que n'avait 
pas encore défloré la hache du settler, tout cet ensemble, encadré 
dans l'arrière- plan des monts Gariepins, formait un site d'une incom- 
parable magnificence. Là, les eaux du fleuve, encaissées dans un lit trop 
étroit pour elles et auxquelles le sol venait à manquer subitement, se pré- 
cipitaient d'une hauteur de quatre cents pieds. En amont de la chute, 
c'était un simple bouillonnement des nappes liquides, déchirées ça et là 
par quelques tètes de roc enguirlandées de branches vertes. En aval, le 
regard ne saisissait qu'un sombre tourbillon d'eaux tumultueuses, que 
couronnait un épais nuage d'humides vapeurs, zébrées des sept couleurs 
du prisme. De cet abîme s'élevait un fracas étourdissant, diversement accru 
par les échos delà vallée. 

De ces deux hommes que les hasards d'une exploration avaient sans 
doute amenés dans cette partie de l'Afrique australe, l'un ne prêtait 
qu'une vague attention aux beautés naturelles offertes à ses regards. Ce 
voyageur indifférent, c'était un chasseur bushman, un beau type de cette 
vaillante race aux yeux vifs, aux gestes rapides, dont la vie nomade se 
passe dans les bois. Ce nom de bushman, — mot anglaisé tiré du hollan- 
dais Boschjesman, — signifie littéralement « homme des buissons. » Il 
s'applique aux tribus errantes qui battent le pays dans le nord-ouest de la 
colonie du Cap. Aucune famille de ces bushmen n'est sédentaire. Leur 
vie se passe à errer dans cette région comprise entre la rivière d'Orange 
et les montagnes de l'est, à piller les fermes, a détruire les récoltes de 
ces impérieux colons qui les ont repoussés vers les arides contrées de 
l'intérieur, où poussent plus de pierres que de plantes. 

Ce bushman, âgé de quarante ans environ, était un homme de haute 
taille, et possédait évidemment une grande force musculaire. Même au 
repos, son corps offrait encore l'attitude de l'action. La netteté, l'aisance 
et la liberté de ses mouvements dénotaient un individu énergipe, une 
sorte de personnage coulé dans ^e moule du célèbre Bas-de-Cuir, le héros 
des prairies canadiennes, mais avec moins de calme peut-être que le 
chasseur favori de Cooper. Cela se voyait à la coloration passagère de sa 
face, animée par l'accélération des mouvements de son cœur. 

Le bushman n'était plus un sauvage comme ses congénères, les an- 
ciens Saquas . Né d'un père anglais et d'une mère hottentote, ce métis, à 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



fréquenter les étrangers, avait plus gagné que perdu, et il parlait couram- 
ment la langue paternelle. Son costume, moitié hotten tôt, moitié européen, 
se composait d'une chemise de flanelle rouge, d'une casaque et d'une 
culotte en peau d'antilope, de jambières faites de la dépouille d'un chat 
sauvage. Au cou de ce chasseur était suspendu un petit sac qui contenait 
un couteau, une pipe et du tabac. Une sorte de calotte en peau de mouton 
encapuchonnait sa tête. Une ceinture faite d'une épaisse lanière sauvage, 
serrait sa taille. A ses poignets nus se contournaient des anneaux d'ivoire 
confectionnés avec une remarquable habileté. Sur ses épaules flottait un 
« kross » , sorte de manteau drapé, taillé dans la peau d'un tigre, et 
qui descendait jusqu'à ses genoux. Un chien de race indigène dormait 
près de lui. Ce bushman fumait à coups précipités dans une pipe en os, et 
donnait des marques non équivoques de son impatience. 

« Allons, calmons-nous, Mokoum, lui dit son interlocuteur. Vous êtes 
véritablement le plus impatient des hommes, — quand vous ne chassez 
pas! Mais comprenez donc bien, mon digne compagnon, que nous ne pou- 
vons rien changer à ce qui est . Ceux que nous attendons arriveront tôt ou 
tard, et ce sera demain, si ce n'est pas aujourd'hui ! » 

Le compagnon du bushman était un jeune homme de vingt-cinq à vingt- 
six ans, qui contrastait avec le chasseur. Sa complexion calme se manifestait 
en toutes ses actions. Quant à son origine, nul n'eût hésité à la reconnaître. 
Il était Anglais. Son costume beaucoup trop «bourgeois », indiquait que 
les déplacements ne lui étaient pas familiers. Il avait l'air d'un employé 
égaré dans une contrée sauvage, et involontairement, on eut regardé s'il 
ne portait pas une plume à son oreille, comme les caissiers, commis, 
comptables, et autres variétés de la grande famille des bureaucrates. 

En effet, ce n'était point un voyageur que ce jeune homme, mais un 
savant distingué, William Emery, astronome attaché à l'observatoire du 
Cap, utile établissement qui depuis longtemps rend de véritables services 
à la science. 

Ce savant, un peu dépaysé peut-être, au milieu de cette région déserte 
de l'Afrique australe, à quelques centaines de milles de Cape-Town, ne 
parvenait que difficilement à contenir l'impatience naturelle de son com- 
pagnon. 

« Monsieur Emery, lui répondit le chasseur en bon anglais, voici huit 
jours que nous sommes au rendez-vous de l'Orange, à la cataracte de Mor- 
gheda. Or, il y a longtemps que pareil événement n'est arrivé à un membre 
de ma famille, de rester huit jours à la même place ! Vous oubliez que 
nous sommes des nomades, et que les pieds nous brûlent à demeurer 
ainsi ! 



AVENTURES 



— Mon ami Mokoum, reprit l'astronome, ceux que nous attendons vien- 
nent d'Angleterre, et nous pouvons bien leur accorder huit jours de 
grâce. Il faut tenir compte des longueurs d'une traversée, des retards que 
le remontage de l'Orange peut occasionner à leur barque à vapeur, en un 
mot, des mille difficultés inhérentes à une semblable entreprise. On nous 
a dit de tout préparer pour un voyage d'exploration dans l'Afrique aus- 
trale, puis cela fait, de venir attendre aux chutes de Morgheda mon 
collègue, le colonel Everest, de l'observatoire de Cambridge. Voici les 
chutes de Morgheda, nous sommes à l'endroit désigné, nous attendons. 
Que voulez-vous de plus, mon digne bushman ? » 

Le chasseur voulait davantage sans doute, car sa main tourmentait 
fébrilement la batterie de son rifle, un excellent Manton, arme de préci- 
sion, à balle conique, qui permettait d'abattre un chat sauvage ou une 
antilope à une distance de huit à neuf cents yards. On voit que le 
bushman avait renoncé au carquois d'aloës et aux flèches empoisonnées 
de ses compatriotes pour employer les armes européennes. 

u Mais ne vous ètes-vous point trompé, monsieur Emery, reprit 
Mokoum. Est-ce bien aux chutes de Morgheda, et vers la fin de ce mois 
de janvier que l'on vous a donné rendez- vous ? 

— Oui, mon ami, répondit tranquillement William Emery, et voici la 
lettre de M. Airy, le directeur de l'observatoire de Greenwich, qui vous 
prouvera que je ne me suis pas trompé. » 

Le bushman prit la lettre que lui présentait son compagnon. Il la tourna 
et la retourna en homme peu familiarisé avec les mystères de la calligra- 
phie. Puis la rendant à William Emery : 

« Répétez-moi donc, dit-il, ce que raconte ce morceau de papier 
noirci ? » 

Le jeune savant, doué d'une patience à toute épreuve, recommença 
un récit vingt fois fait déjà à son ami le chasseur. Dans les derniers jours 
de l'année précédente, William Emery avait reçu une lettre qui l'avisait 
de la prochaine arrivée du colonel Everest et d'une commission scientifique 
internationale à destination de l'Afrique australe. Quels étaient les projets 
de cette commission, pourquoi se transportait-elle à l'extrémité du conti- 
nent africain? Emery ne pouvait le dire, la lettre de M. Airy se taisant à 
ce sujet. Lui, suivant les instructions qu'il avait reçues, s'était hâté de 
préparer à Lattakou,une des stations les plus septentrionales delaHotten- 
totie, des chariots, des vivres, en un mot tout ce qui était nécessaire au 
ravitaillement d'une caravane boschjesmane. Puis, connaissant de réputa- 
tion le chasseur indigène Mokoum, qui avait accompagné Anderson dans 
ses chasses de l'Afrique occidentale et l'intrépide David Livingstone lors 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



de son premier voyage d'exploration au lac Ngami et aux chutes du 
Zambèse, il lui offrit le commandement de cette caravane. 

Ceci fait, il fut convenu que le bushman, qui connaissait parfaitement la 
contrée, conduirait William Emery sur les bords de l'Orange, aux chutes 
de Morgheda, à l'endroit désigné. C'est là que devait les rejoindre la com- 
mission scientifique. Cette commission avait dû prendre passage sur la fré- 
gate Augusta de la marine britannique, gagner l'embouchure de l'Orange 
sur la côte occidentale de l'Afrique, à la hauteur du cap Volpas, et remon- 
ter le cours du fleuve jusqu'aux cataractes. William Emery et Mokoum 
étaient donc venus avec un chariot qu'ils avaient laissé au fond delà vallée, 
chariot destiné à transporter à Lattakou les étrangers et leurs bagages, 
s'ils ne préféraient s'y rendre par l'Orange et ses affluents, après avoir 
évité par un portage de quelques milles les chutes de Morgheda. 

Ce récit terminé et bien gravé cette fois dans l'esprit du bushman, celui- 
ci s'avança jusqu'au bord du gouffre au fond duquel se précipitait avec 
fracas l'écumante rivière. L'astronome le suivit. Là, une pointe avancée 
permettait de dominer le cours de l'Orange, en aval de la cataracte, jusqu'à 
une distance de plusieurs milles. 

Pendant quelques minutes, Mokoum et son compagnon observèrent 
attentivement la surface de ces eaux qui reprenaient leur tranquillité pre- 
mière à un quart de mille au-dessous d'eux. Aucun objet, bateau ou piro- 
gue, n'en troublait le cours. 11 était trois heures alors. Ce mois de janvier, 
correspond au juillet des contrées boréales, et le soleil, presque à pic sur 
ce vingt-neuvième parallèle, échauffait l'air jusqu'au cent cinquième 
degré Fahrenheit (1) à l'ombre. Sans la brise de l'ouest, qui la modérait 
un peu, cette température eût été insoutenable pour tout autre qu'un 
bushman. Cependant, le jeune savant, d'un tempérament sec, tout os et 
tout nerfs, n'en souffrait pas trop. L'épais feuillage des arbres qui se 
penchaient sur le gouffre, le préservait d'ailleurs des atteintes immé- 
diates des rayons solaires. Pas un oiseau n'animait cette solitude à ces 
heures chaudes de la journée. Pas un quadrupède ne quittait le frais abri 
des buissons et ne se hasardait au milieu des clairières. On n'aurait entendu 
aucun bruit, dans cet endroit désert, quand bien même la cataracte n'eût 
pas empli l'air de ses mugissements. 

Après dix minutes d'observation, Mokoum se retourna vers William 
Emery, frappant impatiemment la terre de son large pied. Ses yeux dont 
la vue était si pénétrante, n'avaient rien découvert. 

a Et si vos gens n'arrivent pas? demanda-t-il à l'astronome. 



(1) 40, 55 centigrades. 



AVENTURES 



— Ils viendront, mon brave chasseur, répondit William Emery. Ce 
sont des hommes de parole, et ils seront exacts comme des astronomes. 
D'ailleurs, que leur reprochez-vous ? La lettre annonce leur arrivée pour 
la fin du mois de janvier. Nous sommes au vingt-sept de ce mois, et ces 
messieurs ont droit à quatre jours encore pour atteindre les chutes de 
Morgheda. 

— Et si, ces quatre jours écoulés, ils n'ont pas paru? demanda le 
hushman. 

— Eh bien ! maître chasseur, ce sera l'occasion ou jamais d'exercer 
notre patience, car nous les attendrons jusqu'au moment où il me sera bien 
prouvé qu'ils n'arriveront plus ! 

— Par notre Dieu Ko! s'écria le bushman d'une voix retentissante, vous 
seriez homme à attendre que le Gariep ne précipite plus ses eaux retentis- 
santes dans cet abîme ! 

— Non ! chasseur, non, répondit William-Emery d'un ton toujours 
calme. Il faut que la raison domine tous nos actes. Or, que nous dit la 
raison : c'est que si le colonel Everest et ses compagnons, harassés par un 
voyage pénible, manquant peut-être du nécessaire, perdus dans cette 
solitaire contrée, ne nous trouvaient pas au lieu de rendez-vous, nous 
serions blâmables à tous égards. Si quelque malheur arrivait, la respon- 
sabilité en retomberait justement sur nous. Nous devons donc rester à 
notre poste tant que le devoir nous y obligera. D'ailleurs, nous ne man- 
quons de rien ici. Notre chariot nous attend au fond de la vallée, et nous 
offre un abri sûr pour la nuit. Les provisions sont abondantes. La nature 
est magnifique en cet endroit et digne d'être admirée ! C'est un bonheur 
tout nouveau pour moi de passer quelques jours sous ces forêts superbes, 
au bord de cet incomparable fleuve ! Quant à vous, Mokoum, que pouvez- 
vous désirer? Le gibier de poil ou de plume abonde dans ces forêts, et votre 
rifle fournit invariablement notre venaison quotidienne. Chassez, mon 
brave chasseur, tuez le temps en tirant des daims ou des buffles. Allez, 
mon brave bushman. Pendant ce temps, je guetterai les retardataires, 
et au moins, vos pieds ne risqueront pas de prendre racine ! » 

Le chasseur comprit que l'avis de l'astronome était bon à suivre. Il ré- 
solut donc d'aller battre pendant quelques heures les broussailles et les 
taillis des alentours. Lions, hyènes ou léopards n'étaient pas pour emba- 
rasser un Nemrod tel que lui, habitué des forêts africaines. Il siffla son 
chien Top, une espèce de «cynhiène» du désert Kalaharien, descendant de 
cette race dont les Balabas ont fait autrefois de chiens courants. L'intelli- 
gent animal, qui semblait être aussi impatient que son maître, se leva en 
bondissant, et témoigna par ses aboiements joyeux de l'approbation qu'il 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



donnait aux projets du bushman. Bientôt le chasseur et le chien eurent 
disparu sous le couvert d'un bois dont la masse épaisse couronnait les 
arrière-plans de la cataracte. 

William Emery, demeuré seul, s'étendit au pied du saule, et en atten- 
dant le sommeil que devait provoquer en lui la haute température, il se 
prit à réfléchir sur sa situation actuelle. Il était là, loin des régions habi- 
tées, près du cours de cet Orange, encore peu connu. Il attendait des Euro- 
péens, des compatriotes qui abandonnaient leur pays pour courir les hasards 
d'une expédition lointaine. Mais quel était le but de cette expédition? Quel 
problème scientifique voulait-elle résoudre dans les déserts de l'Afrique 
australe "? Quelle observation allait-elle tenter à la hauteur du trentième 
parallèle sud ? Voilà précisément ce que ne disait pas la lettre de l'hono- 
rable M. Airy, le directeur de l'observatoire de Greenwich. A lui, Emery, 
on lui demandait son concours comme savant familiarisé avec le climat 
des latitudes australes, et puisqu'il s'agissait évidemment de travaux scien- 
tifiques, son concours était tout acquis à ses collègues du Royaume-Uni. 

Pendant que le jeune astronome réfléchissait à toutes ces choses, et se 
posait mille questions auxquelles il ne pouvait répondre, le sommeil 
allourdit ses paupières, et il s'endormit profondément. Lorsqu'il se réveilla , 
le soleil s'était déjà caché derrière les collines occidentales qui dessi- 
naient leur profil pittoresque sur l'horizon enflammé. Quelques tiraille- 
ments d'estomac apprirent à William Emery que l'heure du souper appro- 
chait. Il était, en effet, six heures du soir, et le moment arrivait de 
regagner le chariot au fond de la vallée. 

Précisément, en cet instant même, une détonation retentit dans un taillis 
de bruyères arborescentes, hautes de douze à quinze pieds, qui descendait 
sur la droite en suivant la pente des collines. Presque aussitôt, le bushman 
et Top parurent sur la lisière du bois. Mokoum traînait la dépouille d'un 
animal que son fusil venait d'abattre. 

« Arrivez, arrivez, maître pourvoyeur ! lui cria William Emery. 
Qu'apportez-vous pour notre souper ? 

— Unspring-bok, Monsieur William, » répondit le chasseur en jetant à 
terre un animal dont les cornes s'arrondissaient en forme de lyre. 

C'était une sorte d'antilope plus généralement connue sous la dénomi- 
nation de « bouc sauteur, » qui se rencontre fréquemment dans toutes 
les régions de l'Afrique australe. Charmant animal que ce bouc, au 
dos couleur de cannelle, dont la croupe disparaissait sous des touffes de 
poils soyeux d'une éclatante blancheur, et qui montrait un ventre ocellé 
de tons châtains. Sa chair, excellente à manger, fut destinée au repas du 
soir. 



AVENTURES 




Mokoum et son compagnon observèrent (p. 5). 
Le chasseur et l'astronome, chargeant la bète au moyen d'un bâton 
transversalement placé sur leurs épaules, quittèrent les sommets de 
la cataracte, et une demi-heure après, ils atteignaient leur campement 
situé dans une étroite gorge de la vallée, où les attendait le chariot gardé 
par deux conducteurs de race boschjesmane. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 




Il se fait li-lias (p. 12). 

CHAPITRE II 

PRÉSENTATIONS OFFICIELLES. 



Pendant les 28, 29 et 30 janvier, Mokoum et William Emery ne quittè- 
rent pas le lieu de rendez-vous. Tandis que le bushman, emporté par ses 
instincts de chasseur, poursuivait indistinctement le gibier et les fauves 
sur toute cette région boisée qui avoisinait la cataracte, le jeune astronome 
surveillait le cours du fleuve. Le spectacle de cette nature, grande et sau- 
vage, le ravissait et emplissait son âme d'émotions nouvelles. Lui, homme 
de chiÛ're, savant incessamment courbé sur ses catalogues jour et nuit, 

2 



10 AVENTURES 



enchaîné à l'oculaire de ses lunettes, guettant le passage des astres au mé- 
ridien ou calculant des occultations d'étoiles, il savourait cette existence en 
plein air, sous les bois presque impénétrables qui hérissaient le penchant 
des collines, sur ces sommets déserts que les embruns de la Morgheda 
couvraient d'une poussière humide. C'était une joie, pour lui, de com- 
prendre la poésie de ces vastes solitudes, à peu près inconnues à 
l'homme, et d'y retremper son esprit fatigué des spéculations mathéma- 
tiques. Il trompait ainsi les ennuis de l'attente, et se refaisait corps etàme. 
La nouveauté de sa situation expliquait donc son inaltérable patience que 
le bushman ne pouvait partager. Aussi, de la part du chasseur, toujours 
mêmes récriminations, de la part du savant, mêmes réponses calmes, 
qui ne calmaient point le nerveux Mokoum. 

Le 31 janvier arriva, dernier jour fixé par la lettre de l'honorable Airy. 
Si les savants annoncés n'apparaissaient pas ce jour là, William Emery 
serait forcé de prendre un parti, ce qui l'embarrasserait beaucoup. Le 
retard pouvait se prolonger indéfiniment, et comment indéfiniment atten- 
dre? 

>i Monsieur William, lui dit le chasseur, pourquoi n'irions-nous pas au 
devanl des étrangers ? Nous ne pouvons les croiser en roule. Iln'y aqu'un v 
chemin, le chemin de la rivière, et s'ils la remontent, comme le dit votre 
bout de papier, nous les rencontrerons inévitablement. 

— Une excellente idée que vous avez là, Mokoum, répondit l'astronome 
Poussons- une reconnaissance en aval des chutes. Nous en serons quittes 
pour revenir au campement par les contre-vallées du sud. Mais dites-moi, 
honnête bushman, vous connaissez en grande partie le cours de l'Orange? 

— Oui, monsieur, répondit le chasseur, je l'ai remonté deux fois depuis 
le cap Yolpas jusqu'à sa jonction avec le Ilart sur les frontières de la répu- 
blique de Transvaal. 

— Et son cours est navigable en toutes ses parties, excepté aux chutes 
de Morgheda? 

— Comme vous le dites, monsieur, répliqua le bushman. J'ajouterai 
toutefois, que vers la fin de la saison sèche, l'Orange est à peu près sans 
eau jusqu'à cinq ou six milles de son embouchure, lise forme alors une 
birre sur laquelle la houle de l'ouest se brise avec violence. 

— Peu importe, répondit l'astronome, puisqu'au moment où nos 
Européens ont du attérir, cette embouchure était praticable. Il n'existe 
donc aucune raison qui puisse motiver leur retard, et par conséquent, ils 
arriveront. » 

Le bushman ne répondit pas. Il plaça sa carabine sur son épaule, siffla 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



Top, et précéda son compagnon dans l'étroit sentier qui rejoignait quatre 
cents pieds plus bas les eaux inférieures de la cataracte. 

Il était alors neuf heures du matin. Les deux explorateurs, — on pour- 
rait vraiment leur donner ce nom, — descendirent le cours du fleuve en 
suivant sa rive gauche. Le chemin, il s'en fallait, n'offrait pas les terrasse- 
ments planes et faciles d'une digue ou d'une route de hallage. Les berges 
de la rivière, hérissées de broussailles, disparaissaient sous un berceau 
d'essences diverses. Des festons de ce « cynauchum filiforme, » mentionné 
par Burchell, se croisaient d'un arbre à l'autre, et tendaient un réseau de 
verdure devant les pas des deux voyageurs. Aussi, le couteau du bushman 
ne demeurait-il pas inactif. Il tranchait impitoyablement ces guirlandes 
embarrassantes. William Emery respirait à pleins poumons les senteurs 
pénétrantes de la forêt, particulièrement embaumée des parfums du cam- 
phre que répandaient d'innombrables fleurs de diosmées. Fort heureuse- 
ment, quelques clairières, des portions de berges dénudées, au long 
desquelles les eaux poissonneuses coulaient paisiblement, permirent au 
chasseur et à son compagnon de gagner plus rapidement vers l'ouest. A 
onze heures du matin, ils avaient franchi environ quatre milles. 

La brise soufflait alors du côté du couchant. Elle portait donc vers la 
cataracte dont les mugissements ne pouvaient plus être entendus à cette 
distance. Au contraire, les bruits qui se propageaient en aval devaient être 
perçus distinctement. 

William Emery, et le chasseur, arrêtés en cet endroit, apercevaient 
le cours du fleuve qui se prolongeait en droite ligne sur un espace de 
deux à trois milles. Le lit de la rivière était alors profondément encaissé 
et dominé par une double falaise crayeuse, haute de deux cents pieds. 

« Attendons en cet endroit, dit l'astronome, et reposons-nous. Je n'ai 
pas vos jambes de chasseur, maitre Mokoum, et je me promène plus habi- 
tuellement dans le firmament étoile que sur les routes terrestres. Reposons- 
nous donc. De ce point, notre regard peut observer deux ou trois milles 
du fleuve, et si peu que la barque à vapeur se montre au dernier tournant, 
nous ne manquerons pas de l'apercevoir . » 

Le jeune astronome s'accota au pied d'un gigantesque euphorbe dont h 
cime s'élevait à une hauteur de quarante pieds. De là, son regard s'éten- 
dait au loin sur la rivière. Le chasseur, lui, peu habitué à s'asseoir, conti- 
nua de se promener sur la berge, pendant que Top faisait lever des nuées 
d'oiseaux sauvages qui ne provoquaient aucunement l'attention de son 
maitre. 

Le bushman et son compagnon n'étaient en cet endroit que depuis une 
demi-heure, quand William Emery vit que Mokoum, posté à une cen- 



[2 AVENTURES 



taine de pas au-dessous de lui, donnait des signes d'une attention plus 
particulière. Le bushman avait-il aperçu la barque si impatiemment 
attendue ? 

L'astronome, quittant son fauteuil de mousse, se dirigea vers la partie 
de la berge occupée par le chasseur. En quelques moments, il l'eut atteinte. 

« Voyez-vous quelque chose, Mokoum ? demanda-t-il au bushman. 

— Rien, je ne vois rien, monsieur William, répondit le ehasstur, mats 
si les bruits de la nature sont toujours familiers à mon oreille, il me 
semble qu'un bourdonnement inaccoutumé se produit sur le cours infé- 
rieur du fleuve ! » 

Puis, cela dit, le bushman, recommandant le silence à son compagnon, 
se coucha l'oreille contre terre, et il écouta avec une extrême attention. 

Après quelques minute*, le chasseur se releva, secoua la tète, et dit : 

« Je me serai trompé. Ce bruit que j'ai cru entendre n'est autre que le 
sifflement de la brise à travers la fouillée ou le murmure des eaux sur les 
pierres de la rive. Et, cependant.... » 

Le chasseur prêta encore une oreille attentive, mais il n'entendit rien. 

<( .Mokoum, dit alors William Emery, si le bruit (pie vous avez cru per- 
cevoir est produit par la machine de la chaloupe a vapeur, vous l'enten- 
drez mieux en vous baissant au niveau de la rivière. L'eau propage les 
sons avec plus de netteté et de rapidité que l'air. 

— Vous avez raison, monsieur William ! répondit le chasseur, et plus 
d'une fois, j'ai surpris ainsi le passage d'un hippopotame à travers les 
eaux. » 

Le bushman descendit la berge, très-accore, se cramponnant aux lianes 
et aux touffes d'herbes. Lorsqu'il fut au niveau du fleuve, il y entra 
jusqu'au genou, et se baissant, il posa son oreille à la hauteur des eaux. 

« Oui ! s'écria-t-il, après quelques instants d'attention, oui ! Je ne m'é- 
tais pas trompé. Il se fait là-bas, à quelques milles au-dessous, un bruit 
d'eaux battues avec violence. C'est un clapotis monotone et continu qui se 
produit à l'intérieur du courant. 

— Un bruit d'hélice? répondit l'astronome. 

— Probablement, monsieur Emery. Ceux que nous attendons ne sont 
plus éloignés. » 

William Emery, connaissant la finesse de sens dont le chasseur était 
doué, soit qu'il employât la vue, l'ouïe ou l'odorat, ne mit pas en doute 
l'assertion de son compagnon. Celui-ci remonta sur la berge, et tous deux 
résolurent d'attendre en cet endroit, duquel- ils pouvaient facilement sur- 
veiller le cours de l'Orange. 

Lne demi-heure se passa, que William Emery, malgré son calme naturel, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 13 

trouva interminable. Que de lois il crut voir le profil indéterminé d'une 
embarcation glissant sur les eaux. Mais sa vue le trompait toujours. Enfin, 
une exclamation du bushman lui fit battre le cœur. 
« Une fumée ! » s'était écrié Mokoum . 

William Emery, regardant vers la direction indiquée par le chasseur, 
aperçut, non sans peine, un léger panache qui se déroulait au tournant 
du fleuve. On ne pouvait plus douter. 

L'embarcation s'avançait rapidement. Bientôt, William Emery put dis- 
tinguer sa cheminée qui vomissait un torrent de fumée noire, mélangée 
de vapeurs blanches. L'équipage activait évidemment les feux afin d'accé- 
lérer la vitesse, et atteindre le lieu du rendez-vous au jour dit. La barque 
se trouvait encore à sept milles environ des chutes de Morgheda. 

Il était alors midi. L'endroit n'étant pas propice à un débarquement, 
l'astronome résolut de retourner au pied de la cataracte. Il fit connaître 
son projet au chasseur, qui ne répondit qu'en reprenant le chemin déjà 
frayé par lui sur la rive gauche du fleuve. William Emery suivit son com- 
pagnon, et s'étant retourné une dernière fois à un coude de la rivière, il 
aperçut le pavillon britannique qui flottait à l'arrière de l'embarcation. 

Le retour aux chutes s'opéra rapidement, et à une heure, le bushman 
et l'astronome s'arrêtaient à un quart de mille en aval de la cataracte. Là, 
la rive, coupée en demi-cercle, formait une petite anse au fond de laquelle 
la barque àvipeur pouvait facilement atterir, car l'eau était profonde ;\ 
l'aplomb même de la berge. 

L'embarcation ne devait pas être éloignée, et elle avait certainement 
gagné sur les deux piétons, quelque rapide qu'eût été leur marche. On 
ne pouvait encore l'apercevoir, car la disposition des rives du fleuve, om- 
bragé par de hauts arbres qui se penchaient au-dessus de ses eaux, ne 
permettaitpas auregard de s'étendre. Mais, on entendait sinon le hennisse- 
ment de la vapeur, du moins, les coups de sifflets aigus de la machine, qui 
tranchaient sur les mugissements continus de la cataracte. 

Ces coups de sifflets ne discontinuaient pas. L'équipage cherchait ainsi 
à signaler sa présence aux environs de la Morgheda. C'était un appel. 

Le chasseur y répondit en déchargeant sa carabine, dont la détonation 
fut répétée avec fracas par les échos de la rive. 

Enfin, l'embarcation apparut. William Emery et son compagnon furent 
aussi aperçus de ceux qui la montaient. 

Sur un signe de l'astronome, la barque évolua et vint se ranger douce- 
ment près de la berge. Une amarre fut jetée. Le bushman la saisit et la 
tourna sur une souche rompue. 

Aussitôt, un homme de haute taille s'élança légèrement sur la rive, et 



I i AVENTURES 



s'avança vers l'astronome, tandis que ses compagnons débarquaient à leur 
tour. 

William Emery alla aussitôt vers cet homme et dit : 

« Le colonel Everest? 

— Monsieur William Emery? » répondit le colonel. 

L'astronome et son collègue de l'observatoire de Cambridge se saluèrent 
et se prirent la main. 

« Messieurs, dit alors le colonel Everest, permettez-moi de vous présen- 
ter l'honorable William Emery de l'observatoire de Cape - Town, qui a 
bien voulu venir au-devant de nous jusqu'aux chutes de la Morghela. » 

Quatre passagers de l'embarcation qui se tenaient près du colonel Everest, 
saluèrent successivement le jeune astronome, qui leur rendit leur salut. 
Puis, le colonel les présenta officiellement en disant avec son flegme tout 
britannique : 

« Monsieur Emery, sir John Murray, du Devonsbire, votre compatriote; 
monsieur Mathieu Stras, de l'observatoire de Poulkowa, monsieur Nicolas 
Palauder, de l'observatoire de Helsingfors, et monsieur Michel Zorn, de 
l'observatoire de Kiew, trois savants russes qui représentent le gouver- 
nement du tzar dans notre commission internationale. w 



CHAPITRE III 



LE PORTAfrE. 



Ces présentations faites, William Emery se mit à la disposition des 
arrivants. Dans sa situation desimpie astronome à l'observatoire du Cap, 
il se trouvait hiérarchiquement le subordonné du colonel Everest, délégué 
du gouvernement anglais, qui partageait avec Mathieu Strux la prési- 
dence de la commission scientifique. Il le connaissait, d'ailleurs, pour un 
savant très-distingué, que des réductions de nébuleuses et des calculs 
d'occultations d'étoiles avaient rendu célèbre. Cet astronome, âgé de 
cinquante ans, homme froid et méthodique, avait une existence mathé- 
matiquement déterminée heure par heure. Rien d'imprévu pour lui. Son 
exactitude, en toutes choses, n'était pas plus grande que celle des astres 
à passer au méridien. On peut dire que tous les actes de sa vie étaient 
réglés au chronomètre. William Emery le savait. Aussi n'avait-il jamais 
douté que la commission scientifique n'arrivât au jour indiqué. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 15 



Cependant, le jeune astronome attendait que le colonel s'expliquât au 
sujet de la mission qu'il venait remplir dans l'Afrique australe. Mais le 
colonel Everest se taisant, Wiliam Emery ne crut pas devoir l'interroger à 
cet égard. 11 était probable que dans l'esprit du colonel, l'heure à laquelle 
il parlerait n'avait pas encore sonné. 

William Emery connaissait aussi, de réputation, sir John Murray, 
riche savant, émule de James Ross et de lord Elgin, qui, sans titre 
ofûciel, honorait l'Angleterre par ses travaux astronomiques. La science 
lui était redevable de sacrifices pécuniaires très-considérables. Vingt 
mille livres sterling avaient été consacrées par lui à l'établissement 
d'un réflecteur gigantesque, rival du télescope de Parson-Town, avec 
lequel les éléments d'un certain nombre d'étoiles doubles venaient d'être 
déterminés. C'était un homme de quarante ans au plus, l'air grand sei- 
gneur, mais dont la mine impassible ne trahissait aucunement le caractère. 
Quant aux trois russes, MM. Strux, Palander et Zorn, leurs noms 
n'étaient pas nouveaux pour William Emery. Mais le jeune astronome ne 
les connaissait pas personnellement. Nicolas Palander et Michel Zorn 
témoignaient une certaine déférence à Mathieu Strux, déférence que sa 
situation, à défaut de tout mérite, eût justifié d'ailleurs. 

La seule remarque que fit William Emery, c'est que les savants anglais 
et russes se trouvaient en nombre égal, trois anglais et trois russes. L'équi- 
page lui-même de la barque à vapeur, nommée Queen and Tzar, comptait 
dix hommes, dont cinq étaient originaires de l'Angleterre et cinq de la 
Russie . 

« Monsieur Emery, dit le colonel Everest, dès que les présentations 
eurent été faites, nous nous connaissons maintenant comme si nous avions 
fait ensemble la traversée de Londres au cap Volpas. J'ai pour vous, 
d'ailleurs, une estime particulière et bien due à ces travaux qui vous ont 
acquis, jeune encore, une juste renommée. C'est sur ma demande que le 
gouvernement anglais vous a désigné pour prendre part aux opérations 
que nous allons tenter dans l'Afrique australe. » 

William Emery s'inclina en signe de remerciement et pensa qu'il allait 
apprendre enfin les motifs qui entraînaient cette commission scientifique 
jusque dans l'hémisphère sud. Mais le colonel Everest ne s'expliqua pas à ce 
sujet. 

« Monsieur Emery, reprit le colonel, je vous demanderai si vos prépa- 
ratifs sont terminés. 

— Entièrement, colonel, répondit l'astronome. Suivant l'avis qui 
m'était donné par la lettre de l'honorable M. Airy, j'ai quitté Cape-Town, 
depuis un mois, et je me suis rendu à la s'ation de J^attakou. Là, j'ai réuni 



Iti 



AVENTURES 




Le colonel Everest [p. 1 i .' 

tous les éléments nécessaires à une exploration ù l'intérieur de l'Afrique, 
vi\ us et chariots, chevaux et bushmen. Une escorte de cent hommes 
aguerris vous attend à Lattakou, et elle sera commandée par un habile et 
célèbre chasseur que je vous demande la permission de vous présenter, le 
bushman Mokoum. 

— Le bushman Mokoum, s'écria le colonel Everest, si toutefois le 
ton froid dont il parla jus t fie un tel verbe, le bushman Mokoum! Mais 
son nom m'est parfaitement connu. 

— C'est le nom d'un adroit et intrépide africain, ajouta sir John 
Murray, se tournant vers le chasseur, que ces Européens, avec leurs 
grands airs, ne décontenançaient point. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 




Le chasseur Mokoum, dit William Emery (p'. 17 . 

— Le chasseur Mokoum, dit William Emery, en présentant son com- 
pagnon . 

— Votre nom est bien connu dans le Royaume- Uni, bushman, ré- 
pondit le colonel Everest. Vous avez été l'ami d'Anderson et le guide 
de l'illustre David Livingstone qui m'honore de son amitié. L'Angleterre 
vous remercie par ma bouche, et je félicite monsieur Emery de vous 
avoir choisi pour chef de notre caravane, Un chasseur tel que vous doit 
être amateur de belles armes. Nous en avons un arsenal assez complet, et 
je vous prierai de choisir, entre toutes, c«lle qui vous conviendra. Nous 
savons qu'elle sera placée en bonnes maius. » 

Un sourire de satisfaction se dessina sur les lèvres du bushman. Le cas 

3 



18 YU'.NTURES 



que l'on faisait de ses services en Angleterre le touchait sans doute, mais 
inoins assurément que 1'olFre du colonel Everest. Il remercia donc en bons 
termes, et se tint à l'écart, tandis que la conversation continuait entre 
William Emery et les Européens. 

Le jeune astronome compléta les détails de l'expédition organisée par 
lui, et le colonel Everest parut enchanté. Il s'agissait donc de gagner au 
plus vite la ville de Lattakou, car le départ de la caravane devait s'ef- 
fectuer dans les premiers jours de mars, après la saison d< j s pluies. 

« Veuillez décider, colonel, dit William Emeiy, de quelle façon vous 
voulez atteindre cette ville. 

— Par La rivière d'Orange, et l'un de ses affluents, le Kuruman, qui 
passe auprès de Lattakou. 

— En elfet, répondit l'astronome, mais si excellente, si rapide mar- 
cheuse que soit votre embarcation, elle ne saurait remonter la cataracte de 
Morgheda ! 

— Nous tournerons la cataracte, monsieur Emery, répliqua le colonel. 
Ud portage de quelques milles nous permettra de reprendre notre naviga- 
tion en amont de la chute, et si je ne me trompe, de ce point à Lattakou, 
les cours d'eau sont navigables pour une barque dont le tirant d'eau est 
peu considérable. 

— Sans doute, colonel, répondit l'astronome, mais celte barque à 
vapeur est d'un poids tel... 

— Monsieur Emery, répondit le colonel Everest, cette embarcation est 
un chef-d'œuvre sorti des ateliers de Leard et C' c de Liverpool. Elle se 
démonte pièces par pièces, et se remonte avec une extrême facilité. Une 
clef et quelques boulons, il n'en faut pas plus aux hommes chargés de ce 
travail. Vous avez amené un chariot aux chutes de Morgheda? 

— Oui, colonel,, répondit William .Emery. Notre campement n'est pas 
à un mille de cet endroit. 

— Eh bien, je prierai le bushman de faire conduire le chariot au point 
de débarquement. On y chargera les pièces de l'embarcation et sa ma- 
chine qui se démonte également, et nous gagnerons en amont l'endroit où 
l'Orange redevient navigable. » 

Les ordres du colonel Everest furent exécutés. Le bushman disparut 
bientôt dans le taillis, après avoir promis d'être revenu avant une heure. 
Pendant son absence, la chaloupe à vapeur fut rapidement déchargée. 
D'ailleuis, la cargaison n'était pas considérable, des caisses d'instruments 
de physique, une collection respectable de fusils de la fabrique de Purdey 
Moore, d'Edimbourg, quelques bidons d'eau-de-vie, des barils de viande 
séchée, des caissons de munitions, des valises réduites au plus strict vo- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 19 

lume, des toiles à tentes et tous leurs ustensiles qui semblaient sortir d'un 
bazar de voyage, un canot en gutta-percha soigneusement replié, qui ne 
tenait pas plus de place qu'une couverture bien sanglée, quelques effets 
de campement, etc., etc., enfin une sorte de mitrailleuse en éventail, 
engin peu perfectionné encore, mais qui devait rendre fort redoutable à 
des ennemis quels qu'ils fussent l'approche de l'embarcation. 

Tous ces objets furent déposés sur la berge. La machine, de la force de 
huit chevaux de deux cent-dix kilogrammes, était divisée en trois parties, 
la chaudière et ses bouilleurs, le mécanisme qu'un tour de clef détachait 
des chaudières, et l'hélice engagée sur le faux étambot. Ces parties, suc- 
cessivement enlevées, laissèrent libre l'intérieur de l'embarcation. 

Cette chaloupe, outre l'espace réservé à la machine et aux soutes, se 
divisait en chambre d'avant destinée aux hommes de l'équipage, et en 
chambre d'arrière occupée par le colonel Everest et ses compagnons. En 
un clin d'œil, les cloisons disparurent, les coffres et les couchettes furent 
enlevés. L'embarcation se trouva réduite alors à une simple coque. 

Cette coque, longue de trente-cinq pieds, se composait de trois parties, 
comme celle du Mà-Robert, chaloupe à vapeur qui servit au docteur 
Livingstone pendant son premier voyage au Zambèse. Elle était faite 
d'acier galvanisé, à la fois léger et résistant. Des boulons, ajustant les 
plaques sur une membrure de même métal, assuraient leur adhérence et 
l'étanchement de la barque. 

William Emery fut véritablement émerveillé de la simplicité du travail 
et de la rapidité avec laquelle il s'accomplit. Le chariot n'était pas arrivé 
depuis une heure, sous la conduite du chasseur et de ses deux bochesj- 
men, que l'embarcation était prête à être chargée. 

Ce chariot, véhicule un peu primitif, reposait sur quatre roues massives, 
formant deux trains séparés l'un de l'autre par un intervalle de vingt 
pieds. C'était un véritable « car » américain, par sa longueur. Cette lourde 
machine, criarde aux essieux et dont le heurtequin dépassait les roues 
d'un bon pied, était traînée par six buffles domestiques, accouplés deux 
à deux, et très-sensibles au long aiguillon de leur conducteur. Il ne 
fallait pas moins que de tels ruminants pour enlever le véhicule, quand 
il se mouvait à pleine charge. Malgré l'adresse du « leader, » il devait plus 
d'une fois rester embourbé dans les fondrières. 

L'équipage du Queen and Tzar s'occupa de charger le chariot, de ma- 
nière à bien l'équilibrer en toutes ses parties. On connaît l'adresse prover- 
biale des marins. L'arrimage du véhicule ne fut qu'un jeu pour ces braves 
gens. Les grosses pièces de la chaloupe reposèrent directement au-dessus 
des essieux au point le plus solide du chariot. Entre elles, les caisses. 



20 AVENTURES 



(.tissons, barils, colis plus légers ou plus fragiles, trouvèrent aisément 
place. Quant aux voyageurs proprement dits, une course de quatre milles 
n'était pour eux qu\ine promenade. 

A trois heures du soir, le chargement entièrement terminé, le colonel 
Everest donna le signal du départ. Ses compagnons et lui, sous la conduite 
de William Emei y, prirent les devants. Le hushman, les gens de l'équi- 
page et les conducteurs du chariot suhirent d'un pas plus lent. 

Cette marche se fit sans fatigue. Les rampes qui menaient au cours su- 
périeur de l'Orange facilitaient le parcours par cela même qu'elles l'al- 
longeaient considérablement. C'était une heureuse circonstance pour le 
chariot lourdement chargé, qui, avec un peu plus de temps, atteindrait 
plus sûrement son but. 

Quant aux divers membres de la commission scientifique, ils gravis- 
saient lestement le revers de la colline. La conversation, entre eux, se 
généralisait. Mais du but de l'expédition, il ne fut aucunement question. 
Ces Européens admiraient fort les sites grandioses qui se déplaçaient 
sous leurs yeux. Celte grande nature, si belle dans sa sauvagerie, 
les charmait comme elle avaif charmé le jeune astronome. Leur voyag< 
ne l«'s avait pas encore blasés sur les beautés naturelles de cette région 
africaine. Ils admiraient, mais avec une admiration contenue, comme 
des Anglais ennemis de tout ce qui pourrait paraître « improper >/. La 
cataracte obtint de Leur part quelques applaudissements de bon goût, du 
bout des doigts peut-être, mais significatifs. Le nil adrmrari n'était pas 
tout k fait leur devise. 

D'ailleurs, William Emery croyait devoir faire à ses hôtes les honneurs 
de L'Afrique australe. Il était- chez lui, et comme certains bourgeois trop 
enthousiastes, il ne faisait pas grâce d'un détail de son parc africain. 

Vers quatre heures et demie, les cataractes de Morgheda étaient tour- 
nées. Les Européens, parvenus sur le plateau, virent le cours supérieur du 
fleuve se dérouler devant eux au delà des limites du regard. Ils campèrent 
donc sur la rive en attendant l'arrivée du chariot. 

Le véhicule apparut au sommet de la colline vers cinq heures. Son 
voyage s'était heureusement accompli. Le colonel Everest fit aussitôt pro- 
céderai! déchargement, en annonçant que le départ aurait lieu le lende- 
main matin dès l'aube. 

Toute la nuit fut employée à divers travaux. La coque de l'embarcation 
rajustée en moins d'une heure, la machine de l'hélice remise en place, les 
cloisons métalliques dressées entre les chambres, les soutes refaites, les 
divers colis embarqués avec ordre, toutes- ces dispositions, rapidement 
prises, prouvèrent en faveur de l'équipage du Queen and Tzar. Ces An- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAlb 21 



glais et ces Russes étaient des gens choisis, des hommes disciplinés et ha- 
biles, sur lesquels on pouvait justement compter. 

Le lendemain l eT février, dès l'aube, l'embarcation fut prête à recevoir 
les passagers. Déjà la fumée noire s'échappait en tourbillon de sa chemi- 
née, et le mécanicien, afin d'activer le tirage, lançait à travers cette fumée 
des jets de vapeur blanche. La machine étant à haute pression, sans con- 
denseur, perdait sa vapeur à chaque coup de piston, d'après le système 
appliqué aux locomotives. Quant à la chaudière, munie de bouilleurs in- 
génieusement disposés, et présentant une grande surface de chauffe, elle 
n'exigeait pas une demi-heure pour fournir une quantité suffisante de 
vapeur. On avait fait une bonne provision de bois d'ébèneet de gaïac, qui 
abondait aux environs, et l'on chauffait à grand feu avec ces précieuses 
essences. 

A six heures du matin, le colonel Everest donna le signal du départ. 
Passagers et marins s'embarquèrent sur le Queen and Tzar. Le chasseur, 
à qui la route du fleuve était familière, les suivit à bord, laissant aux deux 
bochesjmen le soin de ramener le chariot à Lattakou. 

Au moment où l'embarcation larguait son amarre, le colonel Everest dit 
à l'astronome : 

« A propos, monsieur Emery, vous savez ce que nous venons faire 
ici? 

— - Je ne m'en doute même pas, colonel. 

— C'est bien simple, monsieur Emery. Nous venons mesurer un arc de 
méridien dans l'Afrique australe. » 



CHAPITRE IV 



QUELQUES MOTS A PROPOS DU MÈTRE. 



De tout temps, on peut l'affirmer, l'idée d'une mesure universelle et 
invariable, dont la nature fournirait elle-même la rigoureuse évaluation, 
a existé dans l'esprit des hommes. Il importait, en effet, que cette mesure 
pût être exactement retrouvée, quels que fussent les cataclysmes dont la 
terre aurait été le théâtre. Très-certainement, les anciens pensèrent ainsi, 
mais les méthodes et les instruments leur manquèrent pour exécuter celte 
opération avec une approximation suffisante. 

Le meilleur moyen, en effet, d'obtenir une immuable mesure, c'élait 



AVENTURES 



de la rapporter au sphéroïde terrestre, dont la circonférence peut être 
considérée comme invariable, et par conséquent, de mesurer mathéma- 
tiquement tout ou partie de cette circonférence. 

Les anciens avaient cherché à déterminer cette mesure. Aristote, 
d'après certains savants de son époque, considérait le stade, ou coudée 
égyptienne au temps de Sésostris, comme formant la cent millième partie 
du pôle à l'équateur. Eratosthène, au siècle des Ptolémées, calcula d'une 
manière assez approximative la valeur du degré le long du Nil, entre 
Syène et Alexandrie. Mais Posidonius et Ptolémée ne purent donner une 
exactitude suffisante aux opérations géodésiques du même genre qu'ils 
entreprirent. De même, leurs successeurs. 

Ce fut Picard qui, la première fois en France, commença à régularisâ- 
tes méthodes employées pour la mesure d'un degré, et en 1669, détermi- 
nant la longueur de l'arc céleste et de l'arc terrestre entre Paris et Amien-, 
il donna pour la valeur d'un degré cinquante-sept mille soixante toises. 

La mesure de Picard fut continuée jusqu'à Dunkerque et jusqu'à Coî- 
lioure par Dominique Cassini et Lahire, de 1683 à 1718. Elle fut véri- 
fiée, en 1739, de Dunkerque à Perpignan, par François Cassini et La- 
caille. Enfin, la mesure de l'arc de ce méridien fut prolongée par Méchaia 
jusqu'à Barcelone, en Espagne. Méchain étant mort, — il succomba aux 
fatigues provoquées par une toile opération, — la mesure de la méridienne 
de France ne fut reprise qu'en 1807 par Arago et Biot, Ces deux savante 
la poursuivirent jusqu'aux lies Baléares. L'arc s'étendait alors de Dun- 
kerque àFormentera; son milieu se trouvait coupé par le quarante-cin- 
quième parallèle nord, situé à la même distance du pôle et de l'équateur, 
et dans ces conditions, pour calculer la valeur de quart du méridien, il 
n'était pas nécessaire de tenir compte de l'aplatissement de la terre. 
Cette mesure donna cinquante-sept mille vingt-cinq toises pour la valeur 
moyenne d'un arc d' « un degré » en France. 

On voit que jusqu'alors, c'étaient spécialement des savants français qui 
s'occupaient de cette détermination délicate. Ce fut aussi la Constituante 
qui, en 1790, sur la proposition de Talleyrand, rendit un décret par 
loquel l'Académie des Sciences était chargée d'imaginer un modèle inva- 
riable pour toutes les mesures et pour tous les poids. A cette époque, le 
rapport signé de ces noms illustres, Borda, Lagrange, Laplace, Monge, 
Condorcet, proposa pour mesure de longueur usuelle la dix millionnième 
partie du quart du méridien, et pour évaluation de la pesanteur de tous 
les corps, celle de l'eau distillée, le système décimal étant adopté pour 
relier toutes les mesures entre elles. 

Plus tard, ces déterminations de la valeur d'un degré terrestre furent 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



23 



faites en divers lieux de la terre, car le globe n'étant pas un sphéroïde, 
mais un ellipsoïde, des opérations multiples devaient donner la mesure de 
son aplatissement aux pôles. 

En 1736, Maupertuis, Glairaut, Camus, Lemonnier, Outhier et le suédois 
Celsius mesurèrent un arc septentrional enLaponie et trouvèrent cinquante- 
sept mille quatre cent dix-neuf toises pour la longueur d'un arc d'un 
degré. 

En 1745, au Pérou, La Gondamine, Bouguer, Godin, aidés des Espa- 
gnols Juan et Antonio Ulloa, accusèrent cinquante-six mille sept cent 
trente-sept toises pour la valeur de Tare péruvien . 

En 1752, Lacaille rapporta cinquante-sept mille trente-sept toises pour 
la valeur d'un degré du méridien au cap de Bonne-Espérance. 

En 1754, les pères Maire et Boscowith obtinrent cinquante-six mille 
neuf cent soixante-treize toises pour la valeur de l'arc entre Rome et 
Rimiui. 

En 1762 et 1763, Beccaria évalua le degré piémontais à cinquante- 
sept mille quatre cent soixante-huit toises. 

En 1768, les astronomes Mason et Dixon, dans l'Amérique du Nord, sur 
les confins du Maryland et de la Pensylvanie, trouvèrent cinquante-six 
mille huit cent quatre-vingt-huit toises pour la valeur du degré amé- 
ricain . 

Depuis, au xix e siècle, nombre d'autres ares furent mesurés, au Bengale, 
dans les Indes orientales, au Piémont, en Finlande, en Courlande, dans le 
Hanovre, dans la Prusse orientale, en Danemark, etc. ; mais les Anglais et 
les Russes s'occupèrent moins activement que les autres peuples de ces 
déterminations délicates, et la principale opération géodésique qu'ils 
firent, fut entreprise, en 1784, par le major général Roy, dans le but de 
relier les mesures françaises aux mesures anglaises. 

De toutes les mesures ci-dessus relatées, on pouvait déjà conclure que 
le degré moyen devait être évalué à cinquante-sept mille toises, soit 
vingt- cinq lieues anciennes de France, et en multipliant par cette valeur 
moyenne les trois cent soixante degrés que contient la circonférence, on 
trouvait que la terre mesurait neuf mille lieues de tour. 

Mais, on l'a pu voir par les chiffres rapportés ci-dessus, les mesures des 
diverses arcs obtenus en divers lieux du globe ne concordaient pas abso- 
lument entre elles. Néanmoins, de celte moyenne de cinquante-sept mille 
toises prise pour la mesure d'un degré, on déduisit la valeur du «mètre», 
c'est-à-dire la dix millionnième partie du quart du méridien terrestre, 
qui se trouve être de 0.513074, soit trois pieds onze lignes deux cent 
quatre-vingt-seize millièmes de ligne. 



AVENTURES 




Tuus ces objets furent déposés sur la berge (p. 1'J, . 

En réalité, ce chiffre est un peu trop fuible. De nouveaux calculs, tenant 
compte de l'aplatissement de la terre aux pôles qui est de „',,„ et 
non ,\ x comme on l'avait admis d'abord, donnent, non plus dix millions de 
mètres pour la mesure du quart du méridien, mais bien dix millions huit 
cent cinquante-six mètres. Cette différence de huit cent cinquante-six mètres 
es1 peu appréciable sur une telle longueur; néanmoins, mathématique- 
ment parlant, on doit dire que le mètre tel qu'il est adopté, ne repré- 
sente pas exactement la dix millionnième partie du quart du méridien 
terrestre. Il y a une erreur, en moins, d'environ deux dix millièmes de 
ligne. 

Le mètre, ainsi déterminé, ne fut cependant pas adopté par toutes les 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 




Le colonel Everest (p . 26; . 
nations civilisées. La Belgique, l'Espagne, le Piémont, la Grèce, la Hol- 
lande, les anciennes colonies espagnoles, les républiques de l'Equateur, 
de la Nouvelle-Grenade, de Costa Rica, etc., l'admirent presque immé- 
diatement; mais malgré la supériorité évidente du système métrique sur 
tous les autres systèmes, l'Angleterre s'était refusée jusqu'à ce jour à 
l'adopter. 

Peut-être, sans les complications politiques qui marquèrent la fin 
du xvm e siècle, ce système eût-il été accepté par les populations du 
Royaume-Uni. Quand, le 8 mai 1790, l'Assemblée constituante rendit 
son décret, les savants anglais de la Société royale furent invités à se 
joindre aux savants français. Pour la mesure du mètre, on devait décider 



;.. AVENTURES 



si elle serait l'ondée sur la longueur du pendule simple qui bat la seconde 
sexagésimale, ou si l'on prendrait pour unité de longueur une fraction de 
l'un des grands cercles de la terre. Mais les événements empêchèrent la 
réunion projetée. 

Ce ne fut qu'en cette année 1854, que l'Angleterre, comprenant depuis 
longtemps les avantages du système métrique, et voyant d'ailleurs des 
sociétés de savants et de commerçants se fonder pour propager cette 
réforme, résolut de l'adopter. 

Mais le gouvernement anglais voulut tenir cette résolution secrète jus- 
qu'au moment où de nouvelles opérations géodésiques, entreprises par 
lui, permettraient d'assigner au degré terrestre une valeur plus rigou- 
reuse. Cependant, à cet égard, le gouvernement britannique crut devoir 
s'entendre avec le gouvernement russe qui penchait aussi pour l'adoption 
du système métrique. 

Une commission, composée de trois astronomes anglais et de trois astro- 
nomes russes, fut donc choisie parmi les membres les plus distingués des 
sociétés scientifiques. On l'a vu, ce furent pour l'Angleterre, le colonel 
Everest, sir John Murray et William Emery ; pour la Russie, MM. Mathieu 
Strux, Nicolas Palander et Michel Zorn. 

Cette commission internationale, réunie à Londres, décida que tout 
d'abord la mesure d'un arc du méridien serait entreprise dans l'hémis- 
phère austral. Cela fait, un nouvel arc du méridien serait ensuite relevé 
dans l'hémisphère boréal, et de l'ensemble de ces deux opérations, on 
espérait déduire une valeur rigoureuse qui satisferait à toutes les conditions 
du programme. 

Restait le choix à faire entre les diverses possessions anglaises, situées 
dans l'hémisphère austral, la colonie du Cap, l'Australie, la Nouvelle- 
Zélande. La Nouvelle-Zélande et l'Australie, placées aux antipodes de 
l'Europe, obligeaient la commission scientifique à faire un longvoyage. D'ail- 
leurs, les Maoris et les Australiens, toujours en guerre avec leurs enva- 
hisseurs, pouvaient rendre fort difficile l'opération projetée. La colonie du 
Cap, au contraire, offrait des avantages réels : 1° Elle était située sous le 
même méridien que certaines portions de la Russie d'Europe, et après 
avoir mesuré un arc de méridien dans l'Afrique australe, on pourrait me- 
surer un second arc du même méridien dans l'empire du tzar, tout en 
tenant l'opération secrète ; 2° le voyage aux possessions anglaises de 
l'Afrique australe était relativement court ; 3° enfin, ces savants anglais et 
russes trouveraient là une excellente occasion de contrôler les travaux 
de l'astronome français Lacaille, en opérant aux mêmes lieux que lui, et 
«le vérifier s'il avait eu raison de donner le chiffre cinquante-sept mille 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



trente-sept toises, pour la mesure d'un degré du méridien au Cap de 
Bonne-Espérance. 

Il fut donc décidé que l'opération géodésique serait pratiquée au Cap. 
Les deux gouvernements approuvèrent la décision de la commission 
anglo-russe. Des crédits importants furent ouverts. Tous les instruments 
nécessaires à une triangulation furent fabriqués en double. L'astronome 
William Emery fut invité à faire les préparatifs d'une exploration dans 
l'intérieur de l'Afrique australe. La frégate Augasta, de la marine royale, 
reçut l'ordre de transporter à l'embouchure du fleuve Orange, les membres 
de la commission et leur suite. 

Il convient aussi d'ajouter qu'à côté de la question scientifique, il y avait 
une question d'amour-propre national qui exaltait ces savants réunis dans 
une œuvre commune. Il s'agissait, en effet, de surpasser la France dans 
ses évaluations numériques, de vaincre en précision les travaux de ses 
plus illustres astronomes, et cela au milieu d'un pays sauvage et presque 
inconnu. Aussi les membres de la commission anglo-russe étaient-ils 
décidés à tout sacrifier, même leur vie, pour obtenir un résultat favorable 
à la science et en même temps glorieux pour leur pays. 

Et voilà pourquoi, dans les derniers jours de janvier 1854, l'astronome 
William Emery se trouvait aux chutes de Morgheda, sur les rives du 
fleuve Orange. 



CHAPITRE V 



UNE BOURGADE HOTTENTOTE. 



Le voyage sur le cours supérieur du fleuve s'accomplit rapidement. Le 
temps, cependant, ne tarda pas à devenir pluvieux; mais les passagers, 
confortablement installés dans la chambre de la chaloupe, n'eurent aucu- 
nement à souffrir des pluies torrentielles, très-communes pendant cette 
saison. Le Queen and Tzar filait rapidement. Il ne rencontrait ni 
rapides ni hauts-fonds, et le courant n'était pas assez fort pour ralentir sa 
marche . 

Les rives de l'Orange offraient toujours le même aspect enchanteur. Les 
ioréts d'essences variées se succédaient sur ses bords, et tout un monde 
d'oiseaux en habitait les cimes verdoyantes. Ça et là se groupaient des arbres 
appartenant à la famille des protéacées, et particulièrement des « wagen- 



AVENTURES 



boom», au bois rougeâtre et marbré, qui produisaient un effet bizarre 
avec leurs feuilles d'un bleu intense et leurs larges fleurs jaune-pale; puis 
aussi des « zwartebast », arbres à écorce noire, des « karrees » au feuillage 
sombre et persistant. Quelques taillis s'étendaient à la distance de plu- 
sieurs milles au delà des rives du fleuve, en tout endroit ombragées de 
saules-pleureurs. Çà et là, de vastes terrains découverts se montraient 
inopinément. C'étaient de grandes plaines, couvertes d'innombrables colo- 
quintes, et coupées de « buissons à sucre, » formés de protées mellifères, 
d'où s'échappaient des bandes de petits oiseaux au doux chant, que les 
colons du Cap nomment « suiker-vogels. » 

Le monde volatile offrait des échantillons très-variés. Le bushman les 
faisait remaquer à sir John Murray, grand amateur du gibier de poil et 
de plume. Aussi une sorte d'intimité s'établit-elle entre le chasseur 
anglais et Mokoum, auquel son noble compagnon, accomplissant la pro- 
messe du colonel Everest, avait fait présent d'un excellent rifle, du 
système Pauly, à longue portée. Inutile de peindre la satisfaction du 
bushman, à se voir possesseur de cette arme magnifique. 

Les deux chasseurs s'entendaient bien. Tout en étant un savant distin- 
gué, sir John Murray passait pour l'un des plus brillants « hunter-fox » 
de la vieille Calédonie. Il écoutait avec intérêt, avec envie les récits du 
bushman. Ses yeux s'enflammaient quand le chasseur lui montrait sous 
bois quelques ruminants sauvages, là des girafes par troupes de quinze a 
vingt individus, ici des buffles hauts de six pieds, la tète armée d'une 
spire de cornes noires, plus loin, des « gnous » farouches à queue de cheval, 
ailleurs, des bandes de « caamas », sortes de grands daims, aux yeux en- 
flammés, dont les cornes présentent un triangle menaçant, et partout, sous 
les forêts épaisses comme au milieu des plaines nues, ces innombrables 
variétés d'antilopes qui pullulent dans l'Afrique australe, le chamois- 
bâtard, le gemsbok, la gazelle, le bouc des buissons, le bouc sauteur, etc. 
N'y avait-il pas là de quoi tenter les instincts d'un chasseur, et les chasses 
au renard des basses-terres d'Ecosse pouvaient-elles rivaliser avec les 
exploits d'un Cummins, d'un Anderson ou d'un Baldwin? 

Il faut dire que les compagnons de sir John Murray étaient moins émus 
à la vue de ces magnifiques échantillons de gibier sauvage. William Emery 
observait ses collègues avec attention et cherchait à les deviner sous leur 
froide apparence. Le colonel Everest et Mathieu Struv, tous deux du même 
âge à peu près, étaient également réservés, contenus et formalistes. Ils 
parlaient avec une lenteur mesurée, et chaque matin on eût dit que jusqu'à 
la veille au soir, ils ne s'étaient encore jamais rencontrés. Il ne fallait pas 
espérer qu'une intimité quelconque pût jamais s'établir entre ces deux 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 29 

personnages importants. Il est certain que deux glaçons, juxtaposés, 
finissent par adhérer entre eux, mais jamais deux savants, quand ils occu- 
pent tous deux une haute place dans la science. 

Nicolas Palander, âgé de cinquante-cinq ans, était un de ces hommes 
qui n'ont jamais été jeunes, et qui ne seront jamais vieux. L'astronome 
d'Helsingfors, constamment absorbé dans ses calculs, pouvait être une 
machine admirablement organisée, mais ce n'était qu'une machine, une 
sorte à' abaque ou de compteur universel. Calculateur de la commission 
anglo-russe, ce savant n'était qu'un de ces «prodiges » qui font, de tête, 
des multiplications avec cinq chiffres par facteurs, quelque chose comme 
un Mondeux quinquagénaire. 

Michel Zorn, par son âge, son tempérament enthousiaste, sa bonne 
humeur, se rapprochait de William Emery. Ses qualités aimables ne 
l'empêchaient pas d'être un astronome de grand mérite, ayant déjà une 
célébrité précoce. Les découvertes faites par lui et sous sa direction à l'Ob- 
servatoire de Kiew, au sujet de la nébuleuse d'Andromède, avaient eu un 
grand retentissement dans l'Europe savante. A son mérite incontestable il 
joignait une grande modestie, et s'effaçait en toute occasion. 

William Emery et Michel Zorn devaient être deux amis. Les mêmes 
goûts, les mêmes aspirations les réunirent. Le plus souvent, ils causaient 
ensemble. Pendant ce temps, le colonel Everest et Mathieu Strux s'obser- 
vaientfroidement, Palander extrayait mentalement des racines cubiques 
sans remarquer les sites enchanteurs de la rive, et sir John Murray et le 
bushman formaient des projets d'hécatombes cynégétiques. 

Ce voyage sur le haut cours de l'Orange ne fut marqué par aucun inci- 
dent. Quelquefois, les falaises, rives granitiques qui encaissaient le lit si- 
nueux du fleuve, semblaient fermer toute issue. Souvent aussi, des îles 
boisées jetées dans le courant auraient pu rendre incertaine la route à 
suivre. Mais le bushman n'hésitait jamais, et le Queen and Tzar choisissait 
la route favorable, ou sortait sans retard du cirque des falaises. Le timonier 
n'eut pas à se repentir une seule fois d'avoir suivi les indications de Mokoum. 

En quatre jours, la chaloupe à vapeur franchit les deux cent quarante 
milles qui séparent les cataractes de Morgheda du Kuruman, l'un des 
affluents qui remontait précisément à la ville de Lattakou, que devait 
atteindre l'expéditon du colonel Everest. Le fleuve, à trente lieues en 
amont des chutes, formait un coude, et modifiant sa direction générale 
qui est ouest et est, il revenait au sud-est mordre l'angle aigu que fait 
au nord le territoire de la colonie du Cap. De cet endroit, il pointait 
au nord-est, et allait se perdre à trois cent milles de là dans les régions 
boisées de la république de Transvaal. 



30 AVENTURES 

Ce lut le 5 février, pendant les premières heures de la matinée et par 
une pluie battante, que le Queen and Tzar atteignit la station de Klaar- 
water, village hottentot, près duquel le Kuruman se jette dans l'Orange. 
Le colonel Everest, ne voulant pas perdre un instant, dépassa rapidement 
les quelques cabanes bochjesmanes qui forment le village, et sous l'impul- 
sion de son hélice, la chaloupe commença à remonter le courant du 
nouvel affluent. Ce courant rapide, ainsi que l'observèrent les passagers 
du Queen and Tzar, était dû à une particularité singulière de ce cours 
d'eau. En effet, le Kuruman, très-large à sa source, s'amoindrit, en descen- 
dant, sous l'influence des rayons solaires. Mais, en cette saison, grossi 
par les pluies, accru des eaux d'un sous-affluent, la Moschona, il était 
protond et rapide. Les feux furent donc poussés, et la chaloupe remonta 
le cours du Kuruman à raison de trois milles à l'heure. 

Pendant cette traversée, le bushman signala dans les eaux de la rivière 
la présence d'un assez grand nombre d'hippopotames. Ces gros pachy- 
dermes que les Hollandais du Cap nomment « vaches marines », épais et 
lourds animaux, longs de huit à dix pieds, étaient d'humeur peu agressive. 
Les hennissements de La barque ;'i vapeur et les patouillements de l'hélice 
les effrayaient. Culte embarcation leur paraissait quelque monstre nouveau 
dont ils devaient se défier, et de fait, l'arsenal du bord rendait son appro- 
che fort difficile. Sir John Munay eût volontiers essayé ses balles explo- 
sibles sur ces masses charnues ; mais le bushman lui affirma que les hippo- 
potames ne manqueraient pas dans les cours d'eau du nord, et sir John 
Murray résolut d'attendre de plus favorables occasions. 

Les cent cinquante milles qui séparent l'embouchure du Kuruman de 
la station de Laltakou furent franchis en cinquante heures. Le 7 février, à 
trois heures du soir, le point d'arrivée était atteint. 

Lorsque la chaloupe à vapeur eut été amarrée à la berge qui servait de 
quai, un homme âgé de cinquante ans, l'air grave, mais de physionomie 
bonne, se présenta à bord, et tendit la main à William Emery. L'astro- 
nome, présentant alors le nouveau venu à ses compagnons de voyage, 
dit : 

« Le révérend Thomas Dale, de la Société des Missions de Londres, et 
le directeur de la station de Lattakou. » 

Les Européens saluèrent le révérend Thomas Dale, qui leur souhaita la 
bienvenue, et se mit à leur entière disposition. 

La ville de Lattakou, ou plutôt la bourgade de ce nom, forme la station 
de missionnaires la plus éloignée du Cap vers le nord. Elle se divise en 
ancien et nouveau Lattakou. L'ancien, presque abandonné actuellement, 
que le Queen and Tzar venait d'atteindre, comptait encore, au commence- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



ment du siècle, douze mille habitants, qui depuis ont émigré dans le 
nord-est. Cette ville, bien déchue, a été remplacée par le nouveau Lat- 
takou, bâti non loin, dans une plaine autrefois couverte d'acacias. 

Ce nouveau Lattakou, auquel les Européens se rendirent sous la con- 
duite du révérend, comprenait une quarantaine de groupes de maisons, 
et contenait environ cinq ou six mille habitants qui appartiennent à la 
grande tribu des Béchuanas. 

C'est dans cette ville que le docteur David Livingstone séjourna pen- 
dant trois mois, en 1840, avant d'entreprendre son premier voyage aux 
Zambèse, voyage qui devait entraîner l'illustre voyageur à travers toute 
l'Afrique centrale, depuis la baie de Loanda au Congo, jusqu'au port de 
Kilmane, sur la côte de Mozambique. 

Arrivé au nouveau Lattakou, le colonel Everest remit au directeur de la 
mission une lettre du docteur Livingstpne, qui recommandait la commis- 
sion anglo-russe à ses amis de l'Afrique australe. Thomas Dale lut cette 
lettre avec un extrême plaisir, puis il la rendit au colonel Everest, disant 
qu'elle pourrait lui être utile pendant son voyage d'exploration, le nom 
de David Livingstone étant connu et honoré dans toute cette partie de 
l'Afrique. 

Les membres de la commission furent logés à l'établissement des mis- 
sionnaires, vaste case proprement bâtie sur une éminence, et qu'une haie 
impénétrable entourait comme une enceinte fortifiée. Les Européens 
s'installèrent dans cette habitation d'une façon plus confortable que s'ils 
s'étaient logés chez les Béchuanas. Non que ces demeures ne soient tenues 
proprement et avec ordre. Au contraire. Leur sol, en argile très-lisse, 
n'offre pas un atome de poussière ; leur toit, fait d'un long chaume, est 
impénétrable à la pluie; mais, en somme, ces maisons ne sont que des 
huttes dans lesquelles un trou circulaire, à peine praticable pour un 
homme, donne accès. Là, dans ces huttes, la vie est commune, et le 
contact immédiat des Béchuanas ne saurait passer pour agréable. 

Le chef de la tribu, qui résidait à Lattakou, un certain Moulibahan, 
crut devoir se rendre près des Européens, afin de leur rendre ses devoirs. 
Moulibahan, assez bel homme, n'ayant du nègre ni les lèvres épaisses ni le 
nez épaté, montrant une figure ronde et non rétréciedans sa partie inférieure 
comme celle des Hottentots, était vêtu d'un manteau de peaux cousues 
ensemble avec beaucoup d'art, et d'un tablier appelé « pukoje » dans la 
langue du pays. 11 était coiffé d'une calotte de cuir, et chaussé de 
sandales en cuir de bœuf. A ses coudes se contournaient des anneaux 
d'ivoire; à ses oreilles se balançait une lame de cuivre longue de quatre 
pouces, sorte de boucle d'oreille qui est aussi une amulette. Au-dessus de 



32 



AVENTURES 




Asmi lui liunime (p. 31). 

sa calotte se développait la queue d'une antilope. Son bâton de chasse sup- 
portait une toulfe de petites plumes noires d'autruche. Quant à la couleur 
naturelle du corps de ce chef Béchuana, on ne pouvait la reconnaître sous 
l'épaisse couche cTocre qui l'oignait des pieds à la tète. Quelques incisions 
à la cuisse, rendues ineffaçables, indiquaient le nombre d'ennemis tués 
par Moulibahan. 

Ce chef, au moins aussi grave que Mathieu Strux lui-même, s'approcha 
des Européens, et les prit successivement par le nez. Les Russes se lais- 
sèrent faire sérieusement. Les Anglais furent un peu plus récalci'rants. 
Cependant, suivant les mœurs africaines, c'était un engagement solennel 
de remplir envers les Européens les devoirs de l'hospitalité. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



3o 




Les Européens firent leurs adieux (p. 34, . 

Cette cérémonie achevée, Moulibahan se retira sans avoir prononcé une 
seule parole . 

« Et maintenant que nous voici naturalisés Béchuanas, dit le colonel 
Everest, occupons-nous, sans perdre ni un jour ni une heure, de nos 
opérations. » 

Ni un jour ni une heure ne furent perdus, et cependant, — tant l'organi- 
sation d'une telle expédition exige de soins et de détails, — la commission 
ne fut pas prête à partir avant les premiers jours de mars. Celait, d'ail- 
leurs, la date assignée par le colonel Everest. A cette époque, la saison 
des pluies venait de finir, et l'eau, conservée dans les plis de terrain, 
devait fournir une ressource précieuse aux voyageurs du désert. 

5 



AVENTURES 



Le départ fut donc fixé au 2 mais. Ce jour-là, toute la caravaue, mise 
sous les ordres de Mokoum, était prête. Les Européens firent leurs adieux 
aux missionnaires deLattakou, et quittèrent la bourgade à sept heures du 
matin. 

a Où allons-nous, colonel? demanda William Emery, au moment où la 
caravane tournait la dernière case de la ville. 

— Droit devant nous, monsieur Emery, répondit le colonel, jusqu'au 
moment où nous aurons trouvé un emplacement convenable pour l'éta- 
blissement d'une base ! » 

A huit heures, la caravane avait dépassé les collines aplaties et couvertes 
d'arbrisseaux nains, qui cernent la bourgade de Lattakou. Immédiatement, 
le désert avec ses dangers, ses fatigues, ses hasards, se déroula devant le 
pas des voyageurs. 



CHAPITRE VI 



OU L'ON ACHEVE DE SE CONNAITRE 



L'escorte, commandée par le bushman, se composait de cent hommes. 
Ces indigènes étaient tous Bochjesmen, gens laborieux, peu irritables, 
peu querelleurs, capables de supporter de grandes fatigues physiques. 
Autrefois, avant l'arrivée des missionnaires, ces Bochjesmen, menteurs 
et inhospitaliers, ne recherchaient que le meurtre et le pillage, et profi- 
taient habituellement du sommeil de leurs ennemis pour les massacrer. 
Les missionnaires ont en partie modifié ces mœurs barbares; mais cepen- 
dant ces indigènes sont toujours plus ou moins pilleurs de fermes et enle- 
veurs de bestiaux. 

Dix chariots, semblables au véhicule que le bushman avait conduit aux 
chutes de Morgheda, formaient le matériel roulant de l'expédition. Deux 
de ces chariots, sortes de maisons ambulantes, offraient un certain cor. - 
fort, et devaient servir au campement des Européens. Le colonel Everest 
et ses compagnons étaient ainsi suivis d'une habitation en bois, au plan- 
cher sec, bien bâchée d'une toile imperméable, et garnie de diverses cou- 
chettes et d'ustensiles de toilette. Dans les lieux de campement, c'était 
autant de temps économisé pour dresser la tente, puisque la tente arrivait 
toute dressée. 

Un de ces chariots était destiné au colonel Everest et à ses deux compa- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 35 

triotes, sir John Murray et, William Emery. L'autre était habité par les 
Russes, Mathieu Strux, Nicolas Palander et Michel Zorn. Deux autres 
véhicules, disposés sur le même modèle, appartenaient, l'un aux cinq 
Anglais, et l'autre aux cinq Russes, qui formaient l'équipage du Queen 
and Tzar. 

Il va sans dire que la coque et la machine de la chaloupe à vapeur, dé- 
montées par pièces et chargées sur un des chariots de l'expédition, sui- 
vaient les voyageurs à travers le désert africain. Les lacs sont nombreux 
à l'intérieur de ce continent. Quelques-uns pouvaient exister sur le par- 
cours que choisirait la commission scientifique, et sa chaloupe lui ren- 
drait alors de grands services. 

Les autres chariots transportaient les instruments, les vivres, les colis 
des voyageurs, leurs armes, leurs munitions, les ustensiles nécessaires à la 
triangulation projetée, tels que pylônes portatifs, poteaux de signal, ré- 
verbères, chevalets nécessaires à la mesure de la base, et enfin les objets 
destinés aux cent hommes de l'escorte. Les vivres des Bochjesmen consis- 
taient principalement en « biltongue », viande d'antilope, de buffle ou d'é- 
léphant, découpée en longues lanières, qui, séchée au soleil ou soumise à 
l'action d'un feu lent, peut se conserver sous cette forme pendant des mois 
entiers. Ce mode de préparation économise l'emploi du sel, et il est fort 
suivi dans les régions où manque cet utile minéral. Quant au pain, les 
Bochjesmen comptaient le remplacer par divers fruits ou racines, les 
amandes de l'arachide, les bulbes de certaines espèces de mesembryan- 
thèmes, tels que la figue indigène, des châtaignes, ou la moelle d'une va- 
riété de zamic, qui porte précisément le nom de « pain de cafre. » Ces ali- 
ments, empruntés au règne végétal, devaient être renouvelés sur la route. 
Quant à la nourriture animale, les chasseurs de la troupe, maniant avec 
une adresse remarquable leurs arcs en bois d'aloës et leurs assagaies, sortes 
de longues lances, devaient battre les forêts ou les plaines et ravitailler la 
caravane. 

Six bœufs, originaires du Cap, longues jambes, épaules hautes, 
cornes grandes, étaient attelés au timon de chaque chariot avec des 
harnais de peaux de buftle. Ainsi traînés, ces lourds véhicules, grossiers 
échantillons du charronage primitif, ne devaient redouter ni les côtes ni les 
fondrières, et se déplacer sûrement, sinon rapidement, sur leurs roues 
massives. 

Quant aux montures destinées au service des voyageurs, c'étaient de ces 
petits chevaux de race espagnole, noirs ou grisâtres de robe, qui furent 
importés au Cap des contrées de l'Amérique méridionale, bêtes douces et 
courageuses qui sont fort estimées. On comptait aussi dans la troupe à 



36 AVENTURES 



quatre pattes une demi-douzaine de « couaggas » domestiques, sortes 
d'ânes à jambes fines, à formes rebondies, dont le braiement rappelle 
l'aboiement du chien. Ces couaggas devaient servir pendant les expédi- 
tions partielles nécessitées par les opérations géodésiques, et transpor- 
ter les instruments et ustensiles là où les lourds chariots n'auraient pu 
s'aventurer. 

Par exception, le bushman montait avec une grâce et une adresse remar- 
quable un animal magnifique qui excitait l'admiration de sir John Murray, 
fort connaisseur. C'était un zèbre dont le pelage, rayé de bandes brunes 
transversales, était d'une incomparable beauté. Ce zèbre mesurait quatre 
pieds au garrot, sept pieds de la bouche à la queue. Défiant, ombrageux 
par nature, il n'eût pas souffert d'autre cavalier que Mokoum, qui l'avait 
asservi à son usage. 

Quelques chiens de cette espèce à demi sauvage, improprement dési- 
gnés quelquefois sous le nom de « hyènes chasseresses», couraient sur les 
tlancs de la caravane. Ils rappelaient par leurs formes et leurs longues 
oreilles, le braque européen. 

Tel était l'ensemble de cette caravane, qui allait s'enfoncer dans les 
déserts de l'Afrique. Les bœufs s'avançaient tranquillement, guidés par le 
« jambox » de leurs conducteurs, qui les piquait au flanc, et c'était un spec- 
tacle curieux que celui de cette troupe se développant au lcng des collines 
dans son ordre de marche. 

Où se dirigeait l'expédition après avo ; r quitté Lattakou? 

« Allons droit devant nous, » avait dit le colonel Everest. 

En effet, en ce moment, le colonel et Mathieu Strux ne pouvaient suivre 
une direction déterminée. Ce qu'ils cherchaient avant de commencer leurs 
opérations trigonométriques, c'était une vaste plaine, régulière- 
ment aplanie, afin d'y établir la base du premier de ces triangles, dont le 
réseau devait couvrir la région australe de l'Afrique sur une étendue de 
plusieurs degrés. 

Le colonel Everest expliqua au bushman ce dont il s'agissait. Avec 
l'aplomb d'un savant auquel toute cette langue scientifique est familière, 
le colonel parla au chasseur triangles, angles adjacents, base, mesure de 
méridienne, distances zénithales, etc. Le bushman le laissa dire pendant 
quelques instants; puis, l'interrompant dans un mouvement d'impatience : 

« Colonel, répondit-il, je n'entends rien à vos angles, à vos bases, à vos 
méridiennes. Je ne comprends même en aucune façon ce que vous allez 
faire dans le désert africain. Mais, après tout, cela vous regarde. Qu'est-ce 
que vous me demandez? une belle et vaste plaine, bien droite, bien régu- 
lière *? Eh bien, on va vous chercher cela. » 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 37 

Et sur l'ordre de Mokoum, la caravane, qui venait de dépasser les col- 
lines de Lattakou, redescendit vers le sud-ouest. Cette direction la i amenait 
un peu pins au sud de la bourgade, c'est-à-dire vers cette rég'on de la 
plaine arrosée par le Kuruman. Le bushman espérait trouver au niveau 
de cet affluent une plaine favorable aux projets du colonel. 

Le chasseur prit, dès ce jour, l'habitude de se tenir en tète de la cara- 
vane. Sir John Murray, bien monté, ne le quittait pas, et, de temps en 
temps, une détonation apprenait à ses collègues que sir John faisait con- 
naissance avec le gibier africain. Le colonel, lui, tout absorbé, se laissait 
mener par son cheval, et songeait à l'avenir d'une telle expédition, vérita- 
blement difficile à diriger au milieu de ces contrées sauvages. Mathieu 
Strux, tantôt à cheval, tantôt en chariot, suivant la nature du terrain, ne 
desserrait pas souvent les lèvres. Quanta Nicolas Palander, aussi mauvais 
cavalier qu'on peut l'être, il marchait le plus souvent à pied ou se confinait 
dans son véhicule, et là, il s'absorbait dans les plus profondes abstractions 
des hautes mathématiques. 

Si, pendant la nuit, William Emery et Michel Zorn occupaient leur chariot 
particulier, du moins, le jour les réunissait pendant la marche de la cara- 
vane. Ces deux jeunes gens se liaiant chaque jour d'une plus étroite amitié 
que les incidents du voyage devaient cimenter encore. D'une étape à 
l'autre, ils chevauchaient ensemble, causant et discutant. Souvent ils s'éloi- 
gnaient, tantôt s'écartant sur les flancs de l'expédition, tantôt la devançant 
de quelques milles, lorsque la plaine s'étendait à perte de vue devant leurs 
regards. Ils étaient libres alors, et comme perdus au milieu de cette sau- 
vage nature. Comme ils causaient de tout, la science exceptée! Comme ils 
oubliaient les chiffres et les problèmes, les calculs et les observations. Ce 
n'étaient plus des astronomes, des contemplateurs de la voûte constellée, 
mais bien deux échappés de collège, heureux de traverserlesforètsépaisses, 
de courir les plaines infinies, de respirer ce grand air tout chargé de 
pénétrantes senteurs. Ils riaient, oui, ils riaient comme de simples mortels, 
et non comme des gens graves, qui font leur société habituelle des comètes 
et autres sphéroïdes. S'ils ne riaient jamais de la science, ils souriaient 
quelquefois en songeant à ces austères savants qui ne sont pas de ce 
monde. Aucune méchanceté en tout ceci, d'ailleurs. C'étaient deux excel- 
lentes natures, expansives, aimables, dévouées, qui contrastaient singu- 
lièrement avec leurs chefs, plutôt raidis que raides, le colonel Everest et 
Mathieu Strux 

Et précisément ces deux savants étaient souvent l'objet de leurs remar- 
ques. William Emery, par son ami Michel Zorn, apprenait à les connaître. 

« Oui, dit ce jour-là Michel Zorn, je les ai bien observés pendant notre 



AVENTURES 

traversée à bord de YAugusta, et, je suis malheureusement forcé d'en 
convenir, ces deux hommes sont jaloux l'un de l'autre. Si le colonel Eve- 
rest semble commander en chef notre expédition, mon cher William, 
Mathieu Strux n'en est pas moins son égal. Le gouvernement russe a établi 
nettement sa position. Nos deux chefs sont aussi impérieux l'un que l'autre. 
En outre, je vous le répète, il y a entre eux jalousie de savants, la pire de 
toutes les jalousies. 

— Et celle qui a le moins raison d'être, répondit William Emery, car 
tout se tient dans le champ des découvertes, et chacun de nous tire profit 
des efforts de tous. Mais si vos remarques sont justes, et j'ai lieu de croire 
qu'elles le sont, mon cher Zorn, c'est une circonstance fâcheuse pour notre 
expédition. Il nous faut, en effet, une entente absolue pour qu'une opé- 
ration aussi délicate réussisse. 

— Sans doute, répondit Michel Zorn, et je crains bien que cette entente 
n'existe pas. Jugez un peu de notre désarroi, si chaque détail de l'opéra- 
tion, le choix de la base, la méthode de calculs, remplacement des sta- 
tions, la vérification des chiffres, amène chaque fois une discussion nou- 
velle! Ou je me trompe fort, ou je prévois bien des chicanes, quand il 
s'agira de collationner nos doubles registres, et d'y porter des observa- 
tions qui nous auront permis d'apprécier jusqu'à des quatre cents mil- 
lièmes de toises (1). 

— Vous m'effrayez, mon cher Zorn, répondit William Emery. Il serait 
pénible, en effet, de s'être aventuré si loin et d'échouer faute de concorde 
dans une entreprise de ce genre. Dieu veuille que vos craintes ne se réali- 
sent pas. 

— Je le souhaite, William, répondit le jeune astronome russe; mais, je 
vous le répète, pendant la traversée, j'ai assisté à certaines discussions de 
méthodes scientifiques qui prouvent un entêtement inqualifiable chez le 
colonel Everest et son rival. Au fond, j'y sentais une misérable jalousie. 

— Mais ces deux messieurs ne se quittent pas, fit observer William 
Emery. On ne les surprendrait pas l'un sans l'autre. Ils sont inséparables, 
plus inséparables que nous-mêmes. 

— Oui, répondit Michel Zorn, ils ne se quittent pas, tant que le jour 
dure, mais ils n'échangent pas dix paroles. Ils se surveillent, ils s'épient. 
Si l'un ne parvient pas à annihiler l'autre, nous opérerons dans des con- 
ditions vraiment déplorables. 

— Et selon vous, demanda William avec une certaine hésitation, auquel 
de ces deux «avants souhaiteriez- vous.. ? 

1) Des deux centièmes de millimètres. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 39 

— Mon cher William, répondit Michel Zorn avec une grande franchise, 
j'accepterai loyalement pour chef celui des deux qui saura s'imposer 
comme tel. Dans cette question scientifique, je n'apporte aucun préjugé, 
aucun amour-propre national. Mathieu Strux et le colonel Everest sont 
deux hommes remarquables. Ils se valent tous deux. L'Angleterre et la 
Russie doivent profiler également du résultat de leurs travaux. Il importe 
donc peu que ces travaux soient dirigés par un Anglais ou par un Russe. 
N'êtes-vous pas de mon avis? 

— Absolument, mon cher Zorn, répondit William Emery. Ne nous 
laissons donc point distraire par des préjugés absurdes, et dans la limite 
de nos moyens, employons tous deux nos efforts au bien commun. Peut- 
être nous sera-t-il possible de détourner les coups que se porteront les 
deux adversaires. D'ailleurs votre compatriote, Nicolas Palander.... 

— Lui ! répondit en riant Michel Zorn, il ne verra rien, il n'entendra 
rien, il ne comprendra rien. Il calculerait pour le compte de Theodoros, 
pourvu qu'il calculât. Il n'est ni Russe, ni Anglais, ni Prussien, ni Chinois! 
Ce n'est pas même un habitant du globe sublunaire. Il est Nicolas Palan- 
der, voilà tout. 

— Je n'en dirai pas autant de mon compatriote, sir JohnMurray, répon- 
dit William Emery. Son Honneur est un personnage très-anglais, mais 
c'est aussi un chasseur déterminé, et il se lancera plus facilement sur les 
traces d'une girafe ou d'un éléphant que dans une discussion de méthodes 
scientifiques. Ne comptons donc que sur nous-mêmes, mon cher Zorn, 
pour amortir le contact incessant de nos chefs. Il est inutile d'ajouter que, 
quoi qu J il arrive, nous serons toujours franchement et loyalement unis. 

— Toujours, quoi qu'il arrive! » répondit Michel Zorn, tendant la 
main à son ami William. 

Cependant la caravane, guidée par le bushman, continuait à descendre 
vers les régions^ du sud-ouest. Pendant la journée du 4 mars, à midi, 
elle atteignit la base de ces longues collines boisées, qu'elle suivait depuis 
Lattakou. Le chasseur ne s'était pas trompé; il avait conduit l'expédition 
vers la plaine. Mais cette plaine, encore ondulée, ne pouvait se prêter aux 
premiers travaux de la triangulation. La marche en avant ne fut donc pas 
interrompue. Mokoum reprit la tête des cavaliers et des chariots, tandis 
que sir John Murray, William Emery et Michel Zorn poussaient une 
pointe en avant. 

Vers latin de la journée, toute la troupe atteignit une de ces stations 
occupées par les fermiers nomades, ces « boors » que la richesse des pâtu- 
rages fixe pour quelques mois en certains lieux. Le colonel Everest et ses 
compagnons furent hospitalièrement accueillis par ce colon, un Hollan- 



10 



AVENTURES 




il< t'taient libres alors (p. 37j. 

dais, chef d'une nombreuse famille, qui, en retour de ses services, nt 
voulut accepter aucune espèce de dédommagement. Ce fermier était un de 
ces hommes courageux, sobres et travailleurs, dont le faible capital, intel- 
ligemment employé à l'élevage des bœufs, des vaches et des chèvres, se 
change bientôt en une fortune. Quand le pâturage est épuisé, le fermier, 
comme un patriarche des anciens jours, cherche une source nouvelle, des 
prairies grasses, et reconstitue son campement dans d'autres conditions 
plus favorables. 

Ce fermier indiqua très à propos au colonel Everest une large plaine, 
située à une distance de quinze milles, vaste étendue de terrain plat qui 
devait parfaitement convenir à des opérations géodésiques. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



'.I 




La plaine demandée, colonel (p . 42). 

Le lendemain S mars, la caravane partit dès l'aube. On marcha toute 
la matinée. Aucun incident n'aurait varié la monotonie de cette prome- 
nade, si John Murray n'eût abattu d'une balle, à douze cents mètres, un 
curieux animal, à museau de bœuf, à longue queue blanche, et dont le 
front était armé de cornes pointues. C'était un gnou, un bœuf sauvage, 
qui fit entendre en tombant un gémissement sourd. 

Le bushman fut émerveillé à voir la bête, frappée avec une telle pré- 
cision malgré la distance, tomber morte du coup. Cet animal, haut de 
cinq pieds environ, fournit à l'ordinaire une notable quantité de chair 
excellente, si bien que les gnous furent spécialement recommandés aux 
chasseurs de la caravane. 



42 AVENTURES 



Vers midi, l'emplacement désigné par le fermier était atteint. C'était 
une prairie sans limite vers le nord, et dont le sol ne présentait aucune 
dénivellation. On ne pouvait imaginer un terrain plus favorable à la me- 
sure d'une base. Aussi, le bushtnan, après avoir examiné l'endroit, revint 
vers le colonel Everest, et lui dit : 

« La plaine demandée, colonel. » 



CHAPITRE VII 



UNE BASE DE TRIANGLE. 



L'opération géodésique qu'allait entreprendre la commission était, on 
le sait, un travail de triangulation ayant pour but la mesure d'un arc de 
méridien. Or, la mesure d'un ou de plusieurs degrés, directement, au 
moyen de règles métalliques posées bout à bout, serait un travail absolu- 
ment impraticable, au point de vue de l'exactitude mathématique. Aucun 
terrain, d'ailleurs, en aucun point du globe, ne serait assez uni sur un 
espace de plusieurs centaines de Lieues, pour se prêter elficacement à 
l'exécution d'une opération aussi délicate. Fort heureusement, on peut 
procéder d'une façon plus rigoureuse, en partageant tout le terrain que 
doit traverser la ligne du méridien en un certain nombre de triangles 
« aériens », dont la détermination est relativement peu difficile. 

Ces triangles s'obtiennent en visant au moyen d'instruments précis, 
le théodolite ou le cercle répétiteur, des signaux naturels ou 
artificiels, tels que clochers, tours, réverbères, poteaux. A chaque si- 
gnal aboutit un triangle, dont les angles sont donnés par les instruments 
susdits avec une précision mathématique. En effet, un objet quelconque, 
— un clocher, le jour ; un réverbère, la nuit, — peuvent être relevée 
avec une exactitude parfaite par un bon observateur qui les vise au 
moyen d'une lunette dont le champ est divisé par des fils d'un réticule. 
On obtient ainsi des triangles, dont les côtés mesurent souvent plusieurs 
milles de longueur. C'est de cette façon qu'Arago a joint la côte de 
Valence en Espagne aux lies Baléares par un immense triangle, dont 
l'un des côtés a quatre-vingt-deux mille cinq cent cinquante-cinq toises 
de longueur 1'. 

1 Soit 160 kilomètres ou 40 lieues. 



DE TROIS RUSSES .ET DE TROrS ANGLAIS 43 



Or, d'après un principe de géométrie, un triangle quelconque est 
entièrement « connu », quand on connaît un de ses côtés et deux de ses 
angles, car on peut conclure immédiatement la valeur du troisième angle 
et la longueur des deux autres côtés. Donc, en prenant pour base d'un 
nouveau triangle un côté des triangles déjà formés, et en mesurant les 
angles adjacents à cette base, on établira ainsi de nouveaux triangles qui 
seront successivement menés jusqu'à la limite de l'arc à mesurer. On a 
Jonc, par cette méthode, les longueurs de toutes les droites comprises 
dans le réseau de triangles, et par une série de calculs trigonométriques, 
on peut facilement déterminer la grandeur de l'arc du méridien aui tra- 
verse le réseau entre les deux stations terminales. 

Il vient d'être dit qu'un triangle est entièrement connu, quand on con- 
nait un de ses côtés et deux de ses angles. Or, ses angles on peut les obte- 
nir exactement au moyen du théodolite ou du cercle répétiteur. Mais ce 
premier côté, — base de tout le système, — il faut d'abord « le mesurer 
directement sur le sol, » avec une précision extraordinaire, et c'est là le 
travail le plus délicat de toute triangulation. 

Lorsque Delambre et Méchain mesurèrent la méridienne de France 
depuis Dunkerque jusqu'à Barcelone, ils prirent pour base de leur trian- 
gulation une direction rectiligne sur la route qui va de Melun à Lieusaint, 
dans le département de Seine-et-Marne. Cette base avait douze mille cent- 
cinquante mètres, et il ne fallut pas moins de quarante-cinq jours pour la 
mesurer. Quels moyens ces savants employèrent-ils pour obtenir une exac- 
titude mathématique, c'est ce qu'apprendra l'opération du colonel Everest 
et de Mathieu Strux, qui agirent comme avaient agi les deux astronomes 
français. On verra jusqu'à quel point la précision devait être portée. 

Ce fut pendant cette journée du 5 mars que les premiers travaux géodé- 
siques commencèrent au grand étonnement des Bochjesmen, qui n'y pou- 
vaient rien comprendre. Mesurer la terre avec des règles longues de six 
pieds, placées bout à bout, cela paraissait au chasseur une plaisanterie de 
savants. En tout cas, il avait rempli son devoir. On lui avait demandé une 
plaine bien unie, et il avait fourni la plaine. 

L'emplacement était bien choisi, en effet, pour la mesure directe d'une 
base. La plaine, revêtue d'un petit gazon sec et ras, s'étendait jusqu'aux 
limites de l'horizon suivant un plan nettement nivelé. Certainement les 
opérateurs de la route de Melun n'avaient pas été aussi favorisés. En 
arrière ondulait une ligne de collines qui formait l'extrême limite sud du 
désert de Kalahari. Au nord, l'infini. Vers l'est mouraient en pentes 
douces les versants de ces hauteurs qui composaient le plateau de Lattakou. 

A l'ouest, la plaine, s'abaissant encore, devenait marécageuse, et 



4-i AVENTURES 



s'imbibait d'une eau stagnante qui alimentait les affluents du Kuruman. 

« Je pense, colonel Everest, dit Mathieu Strux, après avoir observé cette 
nappe herbeuse, je pense que lorsque notre base sera établie, nous pour- 
rons fixer ici même le point terminal de la méridienne. 

— Je penserai comme vous, monsieur Strux, répondit le colonel Everest, 
dès que nous aurons déterminé la longitude exacte de ce point. 11 faut, en 
effet, reconnaître, en le reportant sur la carte, si cet arc de méridien ne 
rencontre pas sur son parcours des obstacles infranchissables qui pour- 
raient arrêter l'opération géodésique. 

— Je ne le crois pas, répondit l'astronome russe. 

— Nous le verrons bien, répondit l'astronome anglais. Mesurons d'a- 
bord la base en cet endroit, puisqu'il se prête à cette opération, et nous 
déciderons ensuite s'il conviendra de la relier par une série de triangles 
auxiliaires au réseau des triangles que devra traverser l'arc du méridien. » 

Cela décidé, on résolut de procéder sans retard à la mesure de la base. 
L'opération devait être longue, car les membres de la commission anglo- 
russe voulaient l'accomplir avec une exactitude rigoureuse . Il s'agissait de 
vaincre en précision les mesures géodésiques faites en France sur la base 
de Melun, mesures si parfaites cependant, qu'une nouvelle base, mesurée 
plus tard près de Perpignan, à l'extrémité sud de la triangulation, et des- 
tinée à la vérification des calculs exigés par tous les triangles, n'indiqua 
qu'une différence de onze pouces sur une distance de trois cent-trente 
milles toises (1), entre la mesure directement obtenue et la mesure seule- 
ment calculée. 

Les ordres pour le campement furent alors donnés, et une sorte de village 
bochjesman, une espèce de kraal, s'improvisa dans la plaine. Les chariots 
furent disposés comme des maisons véritables, et la bourgade se divisa en 
quartier anglais et en quartier russe au-dessus desquels flottaient les pavil- 
lons nationaux. Au centre s'étendait une place commune. Au delà de la 
ligne circulaire des chariots paissaient les chevaux et les buffles sous la 
garde de leurs conducteurs, et pendant la nuit, on les faisait rentrer dans 
l'enceinte formée par les chariots, afin de les soustraire à la rapacité des 
fauves qui sont très-communs dans l'intérieur de l'Afrique australe. 

Ce fut Mokoum qui se chargea d'organiser les chasses destinées 
au ravitaillement de la bourgade. Sir John Murray dont la présence 
n'était pas indispensable pour la mesure de la base, s'occupa plus spécia- 
lement du service des vivres. Il importait, en effet, de ménager les viandes 
conservées, et de fournir quot'diennement à la caravane un ordinaire de 

(1) Soit !""> lieues. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 45 

venaison fraîche. Grâce à l'habileté de Mokoum, à sa pratique constante, 
et à l'adresse de ses compagnons, le gibier ne manqua pas. Les plaines et 
les collines furent battues dans un rayon de plusieurs milles autour du 
campement, et retentirent à toute heure des détonations des armes euro- 
péennes. 

Le 6 mars, les opérations géodésiques commencèrent. Les deux plus 
jeunes savants de la commission furent chargés des travaux préliminaires. 

« En route, mon camarade, dit joyeusement Michel Zorn à William 
Emery, et que le Dieu de la précision nous soit en aide ! » 

La première opération consista à tracer sur le terrain, dans sa partie 
la plus plate et la plus unie, une direction rectiligne. La disposition du sol 
donna à cette droite l'orientation du sud-est au nord-ouest. Son rectilisme 
fut obtenu au moyen de piquets plantés en terre à une courte distance 
l'un de l'autre, et qui formèrent autant de jalons. Michel Zorn, muni d'une 
lunette à réticule, vérifiait la pose de ces jalons et la reconnaissait exacte, 
lorsque le fil vertical du réticule partageait toutes leurs images focales en 
partie égales. 

Cette direction rectiligne fut ainsi relevée pendant neuf milles environ, 
longueur présumée que les astronomes comptaient donner à leur base. 
Chaque piquet avait été muni à son sommet d'une mire qui devait faciliter 
le placement des règles métalliques. Ce travail demanda quelques jours 
pour être mené à bonne fin. Les deux jeunes gens l'accomplirent avec 
une scrupuleuse exactitude. 

Il s'agissait alors de poser bout à bout les règles destinées à mesurer 
directement la base du premier triangle, opération qui peut paraître fort 
simple, mais qui demande, au contraire, des précautions infinies, et de 
laquelle dépend en grande partie le succès d'une triangulation. 

Voici quelles furent les dispositions prises pour le placement des règles 
en question, qui vont être décrites plus bas. 

Pendant la matinée du 10 mars, des socles en bois furent établis sur le 
sol, suivant la direction rectiligne déjà relevée. Ces socles, au nombre de 
douze, reposaient par leur partie inférieure sur trois vis de fer, dont le jeu 
n'était que de quelques pouces, qui les empêchaient de glisser et les main- 
tenaient par leur adhérence dans une position invariable. 

Sur ces socles, on disposa de petites pièces de bois parfaitement dressées, 
qui devaient supporter les règles, et les contenir dans de petites montu- 
res. Ces montures en fixaient la direction, sans gêner leur dilatation qui 
devait varier suivant la température et dont il importait de tenir compte 
dans l'opération. 

Lorsque les douze socles eurent été fixés et recouverts des pièces de bois. 



Kl AVENTURES 



le colonel Everest et Mathieu Strux s'occupèrent de la pose si délicate des 
règles, opération à laquelle prirent part les deux jeunes gen-;. Quant à 
Nicolas Palander, le crayon à la main, il était prêt à noter sur un double 
registre les chiffres qui lui seraient transmis. 

Les règles employées étaient au nombre de six, et d'une longueur 'déter- 
minée d'avance avec une précision absolue. Elles avaient été comparées à 
l'ancienne toise française, généralement adoptée pour les mesures géodé- 
-i<{in's. 

Ces règles étaient longues de deux toises, larges de six lignes sur une 
épaisseur d'une ligne. Le métal employé dans leur fabrication avait été 
I" platine, métal inaltérable à l'air dans les circonstances habituelles, et 
complètement inoxydable, soit à froid, soit à chaud. Mais ces règles de 
platine devaient subir un allongement t)u une diminution dont il fallait 
tenir compte, sous l'action variable de la température. On avait donc ima- 
giné de les pourvoir chacune de leur propre thermomètre, — thermomètre 
métallique fondé sur la propriété qu'ont les métaux de se modifier inéga- 
lement sous l'influence de la chaleur. C'est pourquoi chacune de ces règles 
était recouvertes, d'une autre règle en cuivre, un peu inférieure en lon- 
gueur. Un vernier (1), disposé a l'extrémité de la règle de cuivre, indiquait 
exa< temenl l'allongement relatif de ladite règle, ce qui permettait de dé- 
duire L'allongement absolu du platine. De plus, les variations du vernier 
avaient été calculées de telle sorte, que l'on pouvait évaluer une dilata- 
tion, si petite qu'elle fût, dans la règle de platine. On comprend donc avec 
quelle précision il était permis d'opérer. Ce vernier était, d'ailleurs, muni 
d'un microscope qui permettait d'estimer des quarts de cent millième de 
toise. 

Les règles furent donc disposées sur les pièces de bois, bout à bout, 
mais sans se toucher, car il fallait éviter le choc si léger qu'il fût, qui eût 
résulté d'un contact immédiat. Le colonel Everest et Mathieu Strux placè- 
rent eux-mêmes la première règle sur la pièce de bois, dans la direction 
de la base. A cent toises de là, environ, au-dessus du premier piquet, 
on avait établi une mire, et comme les règles étaient armées de deux 
pointes verticales de fer implantées sur l'axe même, il devenait facile de les 
placer exactement dans la direction voulue. En effet, Emery et Zorn, 
s étant portés en arrière, et se couchant sur le sol, examinèrent si les deux 
pointes de fer se projetaient bien sur le milieu de la mire. Cela fait, la 
bonne direction de la règle était assurée. 



,i Appareil qui sert à fractionner l'inlervalle entre les points de division d'une ligne droite ou d'un arc 
de cercle. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 47 



« Maintenant, dit le colonel Everest, il faut déterminer d'une façon 
précise le point de départ de notre opération, en portant un fil à plomb 
tangent à l'extrémité de la première régie. Aucune montagne n'exercera 
d'action sensible sur ce fil (1), et de cette façon, il marquera exactement 
sur le sol l'extrémité de la base. 

— Oui, répondit Mathieu Strux, à la condition, cependant, que nous 
tenions compte de la demi-épaisseur du fil au point de contact. 

— Je l'entends bien ainsi, » répondit le colonel Everest. 

Le point de départ fixé d'une façon précise, le travail continua. 
Mais il ne suffisait pas que la règle fût placée exactement dans la direction 
rectiligne de la base, il fallait encore tenir compte de son inclinaison par 
rapport à l'horizon. 

«Nous n'avons pas la prétention, je pense, dit le colonel Everest, de 
placer cette règle dans une position parfaitement horizontale ? 

— Non, répondit Mathieu Strux, il suffira de relever avec un niveau 
l'angle que chaque règle fera avec l'horizon, et nous pourrons ainsi réduire 
la longueur mesurée avec la longueur véritable. » 

Les deux savants étant d'accord, on procéda à ce relèvement au moyen 
d'un niveau spécialement construit à cet effet, formé d'une alidade mobile 
autour dune charnière placée au sommet d'une équerre en bois. Un ver- 
nier indiquait l'inclinaison par la coïncidence de ses divisions avec celles 
d'une règle fixe portant un arc de dix degrés, divisé de cinq minutes en 
cinq minutes. 

Le niveau fut appliqué sur la règle et le résultat fut reconnu. Au moment 
où Nicolas Palander allait l'inscrire sur son registre, après qu'il eut été 
successivement contrôlé par les deux savants, Mathieu Strux demanda que 
le niveau fut retourné bout à bout, de manière à lire la différence des deux 
arcs. Cette différence devenait alors le double de l'inclinaison cherchée, 
et le travail se trouvait alors contrôlé. Le conseil de l'astronome russe 
fut suivi depuis lors clans toutes les opérations de ce genre. 

A ce moment, deux points importants étaient observés : la direction de 
la règle par rapport à la base, et l'angle qu'elle formait par rapport à 
l'horizon. Les chiffres résultant de cette observation furent consignés sur 
deux registres différents, et signés en marge par les membres de la com- 
mission anglo-russe. 

Restaient deux observations non moins importantes à noter pour ter- 



Ci) La présence d'une montagne peut, en effet, par son attraction, dévier la direction d'un fil, et 
ce fut précisément le voisinage des Alpes qui produisit une différence assez notable entre la longueur ob- 
servée et la longueur mesurée de l'arc qui fut calculé entre Andrate et Mondovi. 



18 



AVENTURES 




Et se couiliant sur le sol (p-16). 

miner le travail relatif à la première règle : d'abord sa variation thermo- 
métrique, puis l'évaluation exacte de la longueur mesurée par elle. 

Pour la variation thermométrique, elle fut facilement indiquée par la 
comparaison des différences de longueur entre la règle de platine et la 
règle de cuivre. Le microscope, successivement observé par Mathieu 
Strux et le colonel Everest, donna le chiffre absolu de la variation de la 
règle de platine, variation qui fut inscrite sur le double registre, de manière 
à être réduite plus tard à la température de 16 degrés centigrades. Lorsque 
Nicolas Palander eut porté les chiffres obtenus, ces chiffres furent immé- 
diatement collationnés par tous. 

Il s'agissait alors de noter la longueur réellement mesurée. Peur ob- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



49 




Ces jeunes gens avaient observé (p. 52). 

tenir ce résultat, il était nécessaire de placer la seconde règle sur la pièce 
de bois, à la suite ;de la première règle, en laissant un petit intervalle 
entre elles*. Cette seconde règle fut disposée comme l'avait été la précé- 
dente, après qu'on eut scrupuleusement vérifié si les quatre pointes de fer 
étaient bien alignées avec le milieu de la mire. 

11 ne restait donc plus qu'à mesurer l'intervalle laissé entre les deux 
règles. À l'extrémité de la première, et dans la partie que ne recouvrait 
point la règle de cuivre, se trouvait une petite languette de platine qui 
glissait à léger frottement entre deux coulisses. Le colonel Everest poussa 
cette languette, de manière à ce qu'elle vînt toucher la seconde règle. 
Comme ladite languette était divisée en dix millièmes de toises, et qu'un 

7 



50 AVENTURES 



vernier inscrit sur une des coulisses et muni de son microscope donnait 
des cent millièmes, on put évaluer avec une certitude mathématique l'in- 
tervalle laissé à dessein entre les deux règles. Le chiffre fut aussitôt porté 
sur le double registre et immédiatement collationné. 

Une autre précaution fut encore prise, sur l'avis de Michel Zorn, pour 
obtenir une évaluation plus rigoureuse. La règle de cuivre recouvrait la 
règle de platine. Il pouvait donc arriver que, sous l'influence des rayons 
solaires, le platine abrité s'échauffât plus lentement que le cuivre. Afin 
d'obvier à cette différence dans la variation thermométrique, on recouvrit 
les règles d'un petit toit élevé de quelques pouces, de manière à ne pas 
gêner les diverses observations. Seulement, quand, le soir ou le matin, les 
rayons solaires, obliquement dirigés, pénétraient sous le toit jusqu'aux 
règles, on tendait une toile du côté du soleil, de manière à en arrêter les 
rayons. 

Telles furent les opérations qui furent conduites avec cette patience et 
cette minutie pendant plus d'un mois. Lorsque les quatre règles avaient 
été consécutivement posées et vérifiées au quadruple point de vue de la 
direction, de l'inclinaison, de la dilatation et de la longueur effective, on 
recommençai! 1»' travail avec la même régularité, eu reportant les socles, 
team et La première règle à la suite de la quatiième. Ces manœuvres 
exigeaient beaucoup de temps, malgré l'habileté des opérateurs. Ils ne 
mesuraient pas plus de deux cent vingt A deux cent trente toises par jour, 
et encore, par certains temps défavorables, lorsque le vent était trop vio- 
lent et pouvait compromettre l'immobilité des appareils, on suspendait 
l'opération. 

Chaque jour, lorsque le soir arrivait, environ trois quarts d'heure avant 
que le défaut de lumière eût rendu impossible la lecture des verniers, 
les savants suspendaient leur travail, et prenaient les précautions sui- 
vantes, afin de la recommencer le lendemain matin. La règle portant le 
numéro 1 était présentée d'une façon provisoire, et l'on marquait sur le 
sol le point où elle devait aboutir. A ce point, on faisait un trou dan> le- 
quel était enfoncé un pieu sur lequel une plaque de plomb était attachée. 
On replaçait alors la règle numéro 1 dans sa position définitive, après 
en avoir observé l'inclinaison, la variation thermométrique et la direction ; 
on notait l'allongement mesuré parla règle numéro i; puis, au moyen 
d un fil à plomb tangent à l'extrémité antérieure de la règle numéro I, 
on faisait une marque sur la plaque du piquet. Sur ce point, deux 
lignes se coupant à angle droit, l'une dans le sens de la base, l'autre dans 
le sens de la perpendiculaire, étaient tracées avec soin. Puis, la plaque de 
plomb ayant été recouverte d'une calotte de bois, le trou était rebouché 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 51 



et le pieu enterré jusqu'au lendemain. De la sorte, un accident quel- 
conque pouvait déranger les appareils pendant la nuit, sans qu'il fût né- 
cessaire de recommencer l'opération entièrement. 

Le lendemain, la plaque étant découverte, on replaçait la première 
règle dans la môme position que la ville, au moyen du fil à plomb, 
dont la pointe devait tomber exactement sur le point tracé par les deux 
lignes. 

Telle fut la série des opérations qui furent poursuivies pendant trente- 
huit jours sur cette plaine si favorablement nivelée. Tous les chiffres 
furent écrits en double, vérifiés, collationnés, approuvés par tous les 
membres de la commission. 

Peu de discussions se produisirent entre le colonel Everest et son 
collègue russe. Quelques chiffres, lus au vernier, et qui accusaient 
des quatre cent millièmes de toise, donnèrent lieu parfois à un échange de 
paroles aigre-douces. Mais la majorité étant appelée à se prononcer, son 
opinion faisait loi, et il fallait se courber devant elle. 

Une seule question amena entre les deux rivaux des réparties plus que 
vives, qui nécessitèrent l'intervention de sir John Murray. Ce fut la ques- 
tion de la longueur à donner à la base du premier triangle. Il était cer- 
tain que plus cette base serait longue, plus l'angle formant le sommet 
du premier triangle serait facile à mesurer puisqu'.l serait plus 
ouvert. Cependant, cette longueur ne pouvait se prolonger indéfiniment. 
Le colonel Everest proposait une base longue de six mille toises, à peu 
près égale à la base directement mesurée sur la route de Melun. Mathieu 
Strux voulait prolonger cette mesure jusqu'à dix mille toises, puisque 
le terrain s'y prêtait. 

Sur cette question, le colonel Everest se montra intraitable. Mathieu 
Strux semblait également décidé à ne pas céder. Après les arguments plus 
ou moins plausibles, les personnalités furent engagées. La question de 
nationalité menaça de surgir à un certain moment. Ce n'étaient plus deux 
savants, c'étaient un Anglais et un Russe en présence l'un de l'autre 
*ort heureusement, ce débat fût arrêté par suite d'un mauvais temps qui 
dura quelques jours; les esprits se calmèrent et il fut décidé à la majorité 
que la mesure de la base serait définitivement arrêtée à huit mille 
mètres environ, ce qui partagea le différent par moitié. 

Bref, l'opération fut menée à bien et conduite avec une extrême préci- 
sion. Quant à la rigueur mathématique, on devait la contrôler plus tard, 
en mesurant une nouvelle base à l'extrémité septentrionale de la méri- 
dienne. 

En somme, cette base, directement mesurée, donna comme résultat 



52 AVENTURES 



huit mille trente-sept toises et soixante-quinze centièmes, et sur elle allait 
s'appuyer la série des triangles dont le réseau devait couviir l'Afrique 
australe sur un espace de plusieurs degrés. 



CHAPITRE VIII 



LE VINGT- QUATRIÈME MÉRIDIEN. 



La mesure de la base avait demandé un travail de trente-huit jours. 
Commencée le 6 mars, elle ne fut terminée que le 13 avril. Sans perdre un 
instant, les chefs de l'expédition résolurent d'entreprendre immédiate- 
ment la série des triangles. 

Tout d'abord, il s'agit de relever la latitude du point sud auquel 
commencerait l'arc de méridien qu'il s'agissait de mesurer. Pareille opé- 
ration devait èlre renouvelée au point terminal de l'arc dans le nord, et 
par la différence des latitudes on devait connaître le nombre de degrés de 
Tare mesuré. 

Dès le 14 avril, les observations les plus précises furent faites dans le 
but de déterminer la latitude du lieu. Déjà, pendant les nuits précédentes, 
lorsque l'opération de la base était suspendue, William Emery et Michel 
Zorn avaient obtenu de nombreuses hauteurs d'étoiles au moyen d'un 
cercle répétiteur de Fortin. Ces jeunes gens avaient observé avec une 
précision telle, que la limite des écarts extrêmes des observations ne fut 
même pas de deux secondes sexagésimales, écarts dus probablement aux 
variétés des réfractions produites par le changement de figure des cou- 
ches atmosphériques. 

De ces observations si minutieusement répétées, on put déduire avec 
une approximation plus que suffisante la latitude du point austral de 
l'arc. 

Cette latitude était, en degrés décimaux, de 27.951789. 

La latitude ayant été ainsi obtenue, on calcula la longitude, et le point 
fut reporté sur une excellente carte de l'Afrique australe, établie sur une 
grande échelle. Cette carte reproduisait les découvertes géographiques 
faites récemment dans cette partie du continent africain, les routes des 
voyageurs ou naturalistes, tels que Livingstone, Anderson, Magyar, 
Baldwin, Vaillant, Burchell, Lichteinstein. Il s'agissait de choisir sur 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLV1S 53 

cette carte le mérid'en dont on devait mesurer un arc entre deux stations 
assez éloignées l'une de l'autre de plusieurs degrés. On comprend, en 
effet, que plus l'arc mesuré sera long, plus l'influence des erreurs possi- 
bles dans la détermination des latitudes sera atténuée. Celui qui s'étend 
de Dunkerque à Formentera comprenait près de dix degrés du méridien 
de Paris, soit exactement 9° 56' . 

Or, dans la triangulation anglo-russe qui allait être entreprise, le choix 
du méridien devait être fait avec une extrême circonspection. Il fallait ne 
point se heurter à des obstacles naturels, tels que montagnes infranchissa- 
bles, vastes étendues d'eau, qui eussent arrêté la marche des observateurs. 
Fort heureusement, cette portion de l'Afrique australe semblait se prêter 
merveilleufemmt à une opération de ce genre. Les soulèvements du sol s'y 
tenaient dans une proportion modeste. Les cours d'eau étaient peu nom- 
breux et facilement praticables. On pouvait se heurter à des dangers, non 
à des obstacles. 

Cette partie de l'Afrique au traie est occupée, en effet, par le désert de 
Kalahari, vaste terrain qui s'étend depuis la rivière d'Orange jusqu'au lac 
Ngami, entre le vingtième et le vingt-neuvième parallèle méridionaux. Sa 
largeur comprend l'espace contenu entre l'Atlantique à l'ouest, et le vingt- 
cinquième méridien à l'est de Greenwich. C'est sur ce méridien que s'éleva, 
en 1849, le docteur Livingstone, en suivant la limite orientale du désert, 
lorsqu'il s'avança jusqu'au lac Ngami et aux chutes de Zambèse. Quant au 
désert lui-même, il ne mérite point ce nom à proprement parler. Ce ne 
sont plus les plaines du Sahara, comme on serait tenté de le croire, 
plaines sablonneuses, dépourvues de végétation, que leur aridité rend 
à peu près infranchissables. Le Kalahari produit une grande quantité 
déplantes; son sol est recouvert d'herbes abondantes; il possède des 
fourrés épais et des forêts de grands arbres; les animaux y pullulent, 
gibier sauvage et fauves redoutables; il est habité ou parcouru par des 
tribus sédentaires ou nomades de Bushmen et de Bakalaharis.Mais l'eau 
manque à ce désert pendant la plus grande partie de l'année; les nom- 
breux lits de rios qui le coupent sont alors desséchés, et la sécheresse 
du sol est le véritable obstacle à l'exploration de cette partie de l'Afrique. 
Toutefois, à cette époque, la saison des pluies venait à peine de finir, et 
on pouvait encore compter sur d'importantes réserves d'eau stagnante, 
conservée dans les mares, les étangs ou les ruisseaux. 

Tels furent les renseignements donnés par le chasseur Mokoum. Ilcon- 
naissa t ce Kalahari pour l'avoir mainte fois fréquenté, soit comme chasseur 
pour son propre compte, soit comme guide attaché à quelque exploration 
géographique. Le colonel Everest et Mathieu Slrux furent d'accord sur ce 



54 



AVENTURES 



point, que ce vusle emplacement présentait toutes les conditions favorables 
à une bonne triangulation. 

Restait à choisir le méridien sur lequel on devait mesurer un arc de 
plusieurs degrés. Ce méridien pourrait-il être pris à l'une des extrémités 
de la base, ce qui éviterait de relier cette base à, un autre point du Kala- 
hari par une série de triangles auxiliair.es (1)? 

Cette circonstance fut soigneusement examinée, et après discussion, on 
reconnut que l'extrémité sud de la base pouvait servir de point de départ. 
Ce méridien était le vingt-qualrième à l'est de Greenvich : il se prolongeait 
sur un espace d'au moins sept degrés, du vingtième au vingt-septième 




(li Afin de faire mieux comprendre à ceux denoslecteurs qui ne sont pas suffisamment familiarisés avec 
là géométrie, ce qu'est celle opération géodésique qu'on appelle une triangulation, nous empruntons les ligne* 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 55 

sans rencontrer d'obstacles naturels, ou tout au moins, la carte n'en signa- 
lait aucun. Vers le nord seulement, il traversait le lac Ngami dans sa por- 
tion orientale, mais ce n'était point là un empêchement insurmontable, et 
Arago avait éprouvé des difficultés bien autrement grandes, lorsqu'il joi- 
gnit géodésiquement la côte d'Espagne aux iles Baléares. 

Il fut donc décidé que l'arc à mesurer serait pris sur le vingt-quatrième 
méridien, qui, prolongé en Europe, donnerait la facilité de mesurer un 
arc septentrional sur le territoire même de l'empire russe. 

Les opérations commencèrent aussitôt, et les astronomes s'occupèrent 
de choisir la station à laquelle devait aboutir le sommet du premier trian- 
gle, qui aurait pour base la base mesurée directement. 

La première station fut choisie vers la droite de la méridienne. C'était 
un arbre isolé, situé à une distance de dix milles environ, sur une extu- 
mescence du sol. Il était parfaitement visible, et de l'extrémité sud-est de la 
base et de son extrémité nord-ouest, points auxquels le colonel Eve- 
rest fit élever deux pylônes. Son sommet effilé permettait de le relever 
avec une extrême précision. 

Les astronomes s'occupèrent d'abord de mesurer l'angle que faisait cet 
arbre avec l'extrémité sud-est de la base. Cet angle fut mesuré au moyen 
d'un cercle répétiteur de Borda, disposé pour les observations géodé^iques. 
Les deux lunettes de l'instrument étaient placées de telle façon que leurs 
axes optiques fussent exactement dans le plan du cercle ; l'une visait 
l'extrémité nord-ouest de la base, et l'autre, l'arbre isolé choisi dans le 
nord-est; elles indiquaient ainsi par leur écartement, la distance angu- 
laire qui séparait ces deux stations. Inutile d'ajouter que cet admirable 
instrument, construit avec une extrême perfection, permettait aux obser- 
vateurs de diminuer autant qu'ils le voulaient les erreurs d'observat:on . 

suivantes aux Leçons nouvelles de Cosmographie de M. H. Garcet, professeur de mathématiques au lycée 
Henri IV. A l'aide de la figure ci-jointe, ce curieux travail sera facilement compris : 

« Soit À B l'arc du méridien dont il s'agit de trouver la longueur. Ou mesure avec le plus grand soin un*? 
base A C, allant de 1 extrémité A du méridien à une première station C. Puis on choisit de part et d'autre 
de la méridienne, d'autres stations D, E, F, G, H, I, etc. de chacune desquelles on puisse voir les stations 
voisines, et l'on mesure au théodolite, les angles de chacun des triangles A C D, C D E, E D F, etc., qu'elles 
forment entre elles. Cette première opération permet de résoudre ces divers triangles : car, dans le premier 
on connait A C et les angles, et l'on peut calculer le côté G D ; dans le deuxième, on connait G D et les 
angles, et l'on peut calculer le côté D E ; dans le troisième, on connait D E et les angles, et l'on peut cal 
culer le côté E F, et ainsi de suite. Puis on détermine en A la direction de la méridienne par le procédé or- 
dinaire, et l'on mesure l'angle MAC que cette direction fait avec la base A C : on connait donc dans le 
triangle A C M le côté A C et les angles adjacents, et l'on peut calculer le premier tronçon A M de la mé- 
ridienne. On calcule en même temps l'angle M et le côté G M : on connaît donc dans le triangle M D N 1 L . 
côté D M = C D — C M et les angles adjacents, et l'on peut calculer le deuxième tronçon M N de la méri- 
dienne, l'angle N et le côté D N. On connait donc dans le triangle N E P le côté E N = D E — D N, et les 
angles adjacents, et l'on peut calculer le troisième tronçon N P de la méridienne, et ainsi de suite. On com- 
prend que l'on pourra ainsi déterminer par paitie la longueur de l'arc total AB. - 



56 



AVENTURES 




Les astronomes s'occupèrent (p . 55). 

Et en effet, par la méthode de la répétition, ces erreurs, quand les répéti- 
tions sont nombreuses, tendent à se compenser et à se détruire mutuelle- 
ment. Quant aux verniers, aux niveaux, aux fils à plomb destinés à assure v 
la pose régulière de l'appareil, ils ne laissaient rien à désirer. La commis- 
sion anglo-russe possédait quatre cercles répétiteurs. Deux devaient servir 
aux observations géodésiques, tels que le relèvement des angles qui devaient 
être mesurés; les deux autres, dont les cercles étaient placés dans une 
position verticale, permettaient, au moyen d'horizons artificiels, d'ob- 
tenir des distances zénithales, et par conséquent de calculer, même dans 
une seule nuit, la latitude d'une station avec l'approximation d'une petite 
traction de seconde. En effet, dans cette grande opération de triangulation, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROTS ANGLAIS 



fw 




Me grands feux (p. 58;. 

il fallait non-seulement obtenir la valeur des angles qui formaient les 
triangles géodésiques, mais aussi mesurer à de certains intervalles la 
hauteur méridienne des étoiles, hauteur égale à la latitude de chaque 
station. 

Le travail fut commencé dans la journée du 14 avril. Le colonel Everest 
Michel Zorn et Nicolas Palander calculèrent l'angle que l'extrémité sud-est 
de la base faisait avec l'arbre, tandis que Mathieu Strux, William Emery 
et sir John Murray, se portant à l'extrémité nord-ouest, mesurèrent l'angle 
que cette extrémité faisait avec le même arbre. 

Pendant ce temps, le camp était levé, les bœufs étaient attelés, et la 
caravane, sousladiiection du bushman, se dirigeait vers la première sta- 

8 



AVENTURES 



ttOD qui devait servir de lieu de halte. Deux caamas et leurs conducteurs, 
affectés au transport des instruments, accompagnaient les observateurs, 

Le temps était assez clair et se prêtait à l'opération. Il avait été décidé, 
d'ailleurs , que si l'atmosphère venait à gêner les relèvements , les 
observations seraient faites pendant la nuit au moyen de réverbères ou de 
lampes électriques, dont la commission était munie. 

Pendant cette première journée, les deux angles ayant été mesurés, le 
résultat des mesures fut porté sur le double registre, après avoir été soi- 
g m usement collationné. Lorsque le soir arriva, tous les astronomes étaient 
réunis avec la caravane autour de l'arbre qui avait servi de mire. 

C'était un énorme baobab dont la circonférence mesurait plus de quatre- 
vingts pieds (1). Son écorce, couleur de syénite, lui donnait un aspect parti- 
culier. Sous l'immense ramure de ce géant, peuplé d'un monde d'écureuils 
très-friands de ses fruits ovoïdes à pulpes blanches, toute la caravane put 
trouver place, et le repas fut préparé pour les Européens par le cuisinier 
de la chaloupe, auquel la venaison ne manqua pas. Les chasseurs de la 
troupe avaient battu les environs et tué un certain nombre d'antilopes. 
Bientôt, l'odeur des grillades fumantes emplit l'atmosphère, et sollicita 
l'appétit des observateurs qui n'avait pas besoin d'être excité. 

Après ce repas réconfortant, les astronomes se retirèrent dans leur 
chariot spécial, tandis que Mokoum établissait des sentinelles sur la 
lisière du campement. De grands feux, dont les branches mortes du gigan- 
tesque baobab firent les frais, demeurèrent allumés toute la nuit, et 
contribuèrent à tenir X une respectueuse distance les bêtes fauves qu'atti- 
rait l'odeur de la chair saignante. 

Cependant, après deux heures de sommeil, Michel Zorn et William 
Emery se relevèrent. Leur travail d'observateurs n'était pas terminé. Ils 
voulaient calculer la latitude de cette station par l'observation de hauteurs 
d'étoiles. Tous les deux, sans se soucier des fatigues du jour, ils s'instal- 
lèrent aux lunettes de leur instrument , et tandis que le rire des hyènes et 
le rugissement des lions retentissait dans la sombre plaine, ils déterminè- 
rent rigoureusement le déplacement que le zénith avait subi en passant de 
la première station à la seconde. 



1; Adanson a nitsuré dans l'Afrique occidentale des baobabs qui ont jusqu'à 26 mètres de circonférence. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



CHAPITRE IX 



UN KRAAL. 



Le lendemain, 25 avril, les opérations géodésiques furent continuées 
sans interruption. L'angle que faisait la station du baobab avec les deux 
extrémités de la base indiquées par les pylônes, fut mesuré avec précision. 
Ce nouveau relèvement permettait de contrôler le premier triangle. 
Puis, cela fait, deux autres stations furent choisies à droite et à gauche 
delà méridienne (1), l'une formée par un monticule très-apparent qui 
s'élevait à six milles dans la plaine, l'autre jalonnée au moyen d'un poteau 
indicateur à une distance de sept milles environ. 

La triangulation se poursuivit ainsi sans encombres pendant un mois 
Au 15 mai, les observateurs s'étaient élevés d'un degré vers le nord, 
après avoir construit géodésiquement sept triangles. 

Le colonel Everest et Mathieu Strux, pendant cette première série 
d'opérations, s'étaient rarement trouvés en rapport l'un avec l'autre. On 
a vu que dans la distribution du travail et pour le contrôle même 
des mesures, les deux savants étaient séparés. Ils opéraient quoti- 
diennement en des stations distantes de plusieurs milles, et cette distance 
était une garantie contre toute dispute d'amour-propre. Le soir venu, 
chacun rentrait au campement et regagnait son habitation particulière . 
Quelques discussions, il est vrai, s'élevèrent à plusieurs reprises sur le 
choix des stations qui devait être décidé en commun; mais elles n'ame- 
nèrent pas d'altercations sérieuses. Michel Zorn et son ami William pou- 
vaient donc espérer, que, grâce à la séparation des deux rivaux, les opé- 
rations géodésiques se poursuivraient sans amener un éclat regrettable. 

Ce 15 mai, les observateurs, ainsi que cela a été dit, s'étant élevés 
d'un degré depuis le point austral de la méridienne, se trouvaient sur le 
parallèle de Lattakou. La bourgade africaine était située à trente-cinq 
milles dans l'est de Lur station. 

Un vaste kraal avait été récemment établi en cet endroit. C'était un 
lieu de halte tout indiqué, et sur la proposition de sir John Murray, il fu. 
décidé que l'expédition s'y reposerait pendant quelques jours. Michel 
Zorn et William Emery devaient profiter de ce temps d'arrêt pour 

(1/ Station; qui correspondraient aux points F et E de la figure, page 54. 



00 AVENTURES 

prendre des hauteurs du soleil. Durant cette halte, Nicolas Palander 
s'occuperait des réductions à faire dans les mesures, pour les différences de 
niveau des mires, de manière A ramener toutes ces mesures au niveau 
de la mer. Quant à sir John Murray, il voulait se délasser de ses obser- 
vations scientifiques, en étudiant, a coups de fusil, la faune de cette 
région. 

Les indigènes de l'Afrique australe appellent « kraal, » une sorte de 
village mobile, de bourgade ambulante qui se transporte d'un pâturage à 
un autre. C'est un enclos, composé d'une trentaine d'habitations environ, 
et que peuplent plusieurs centaines d'habitants. 

Le kraal, atteint par l'expédition anglo-russe, formait une importante 
agglomération de huttes, circulairement disposées sur les rives d'un ruis- 
seau, affluent du Kuruman. Ces huttes, faites de nattes appliquées sur 
des montants en bois, nattes tissues de joncs et imperméables, ressem- 
blaient à des ruches basses, dont l'entrée, fermée d'une peau, obligeait 
l'habitant ou le visiteur à ramper sur les genoux. Par cette unique ouver- 
ture sortait en tourbillons l'acre fumée du foyer intérieur, qui devait 
rendre l'habitabilité de ces huttes fort problématique pour tout autre 
qu'un Bochjesman ou un Hottentot. 

A l'arrivée de la caravane, toute cette population fut en mouvement. Les 
chiens, attachés à la garde de chaque cabane, aboyèrent avec fureur. 
Les guerriers du village, armés d'assagaies, de couteaux, de massues, et 
protégés sous leur bouclier de cuir, se portèrent en avant. Leur nombre 
pouvait être estimé à deux cents, et indiquait l'importance de ce kraal qui 
ne devait pas compter moins de soixante à quatre-vingts maisons ; enfer- 
mées dans une haie palissadée et garnie d'agaves épineuses longues de 
cinq à six pieds, ces cases étaient à l'abri des animaux féroces. 

Cependant, les dispositions belliqueuses des indigènes s'effacèrent promp- 
tement, dès que le chasseur Mokoum eut dit quelques mots à l'un des 
chefs du kraal. La caravane obtint la mission de camper près des 
palissades, sur les rives mêmes du ruisseau. Les Bochjesmen ne son- 
gèrent même pas à lui disputer sa part des pâturages qui s'étendaient de 
part et d'autre sur une distance de plusieurs milles. Les chevaux, les 
bœufs et autres ruminants de l'expédition pouvaient s'y nourrir abondam- 
ment sans causer aucun préjudice à la bourgade ambulante. 

Aussitôt, sous les ordres et la direction du bushman, le campement fut 
organisé suivant la méthode habituelle. Les chariots se groupèrent circu- 
lairement, et chacun vaqua à ses propres occupations. 

Sir John Murray, laissant alors ses compagnons à leurs calculs et à leurs 
observations scientifiques, partit, sans perdre une heure, en compagnie 



DE TU0I3 RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 61 



de Mokoum. Le chasseur anglais montait son cheval ordinaire, et Mokoum, 
son zèbre domestique. Trois chiens suivaient en gambadant. Sir John 
Murray et Mokoum étaient armés chacun d'une carabine de chasse, à 
balle explosive, ce qui dénotait de leur part l'intention de s'attaquer aux 
fauves de la contrée. 

Les deux chasseurs se dirigèrent dans le nord-est, vers une région 
boisée, située à une distance de quelques milles du kraal. Tous deux che- 
vauchaient l'un près de l'autre et causaient. 

« J'espère, maître Mokoum, dit sir John Murray, que vous tiendrez ici 
la promesse que vous m'avez faite aux chutes de Morgheda, de me conduire 
au milieu de la contrée la plus giboyeuse du monde. Mais sachez bien 
que je ne suis pas venu dans l'Afrique australe pour tirer des lièvres ou 
forcer des renards. Nous avons cela dans nos highlands de l'Ecosse. Avant 
une heure, je veux avoir jeté à terre. . . 

— Avant une heure ! répondit le bushman. Votre Honneur me permettra 
de lui direque c'est aller un peu vite, et qu'avant tout, il faut être patient. 
Moi, je ne suis patient qu'à la chasse, et je rachète dans ces circons- 
tances toutes les autres impatiences de ma vie. Ignorez- vous donc, 
sir John, que chasser la grosse bête, c'est toute une science, qu'il 
faut apprendre soigneusement le pays, connaître les mœurs des ani- 
maux, étudier leurs passages, puis, les tourner pendant de longues 
heures de façon à les approcher sous le vent? Savez-vous qu'il ne faut se 
permettre ni un cri intempestii, ni un faux pas bruyant, ni un coup-d'œil 
indiscret ! Moi, je suis resté des journées entières à guetter un buffle ou 
un gemsbok, et quand après trente-six heures de ruses, de patience, 
j'avais abattu la bête, je ne croyais pas avoir perdu mon temps. 

— Fort bien, mon ami, répondit sir John Murray, je mettrai à votre 
service autant de patience que vous en demanderez : mais n'oublions 
pas que cette halle ne durera que trois ou quatre jours, et qu'il ne faut 
perdre ni une heure ni une minute ! 

— C'est une considération, répondit le bushman d'un ton si calme que 
William Emery n'aurait pu reconnaître son compagnon de voyage au 
fleuve Orange, c'est une considération. Nous tuerons ce qui se présentera, 
sir John, nous ne choisirons pas. Antilope ou daim, gnou ou gazelle, tout 
sera bon pour des chasseurs si pressés ! 

— Antilope ou gazelle ! s'écria sir John Murray, je n'en demande pas 
tant pour mon début sur la terre africaine. Mais qu'espérez-vous donc 
m'offrir, mon brave bushman? » 

Le chasseur regarda son compagnon d'un air singulier, puis, d'un ton 
ironique : 



AVKXTURES 



« Du moment que Votre Honneur se déclarera satisfait, répondit-il, je 
n'aurai plus rien à dire. Je croyais qu'il ne me tiendrait pas quitte à 
moins d'une couple de rhinocéros ou d'une paire d'éléphants ?... 

— Chasseur, répliqua sir John Murray, j'irai où vous me conduirez. Je 
tuerai ce que vous me direz de tuer. Ainsi, en avant, et ne perdons pas 
notre temps en paroles inutiles. » 

Les chevaux furent mis au petit galop, et les deux chasseurs s'avancê- 
rent rapidement vers la forêt. 

La plaine qu'ils traversaient remontait en pente douce vers le nord-est. 
Elle était semée çà et là de buissons innombrables, alors en pleine florai- 
son, et desquels s'écoulait une résine visqueuse, transparente, parfumé . 
dont les colons font un baume pour les blessures. Par bouquets pittore— 
quement groupés s'élevaient des « nwanas, » sortes de figuiers-sycomores, 
dont le tronc, nu jusqu'à une hauteur de trente à quarante pieds, sup- 
portait un vaste parasol de verdure. Dans cet épais feuillage caquetait un 
monde de perroquets criards, très-empressés à becqueter les figues aigre- 
lettes du sycomore. Plus loin, c'étaient des mimosas à grappes jaunes, 
des « arbres d'argent » qui secouaient leurs touffes soyeuses , des aloës 
aux longs épis d'un rouge vif, qu'on eût pris pour des arbores- 
cences coralligènes arrachées du fond des mers. Le sol, émaillé de char- 
mantes amaryllis à feuillage bleuâtre, se prétait à la marche rapide des 
chevaux. Moins d'une heure après avoir quitté le kraal, sir John Murray 
et Mokouin arrivaient à la lisière de la forêt. C'était une haute futaie 
d'acacias qui s'étendait sur un espace de plusieurs milles carrés. Ces arbres 
innombrables, confusément plantés, enchevêtraient leurs ramures, et ne 
laissaient pas les rayons du soleil arriver jusqu'au sol, embarrassé d'épines 
et de longues herbes. Cependant le zèbre de Mokoum et le cheval de 
sir Jolm n'hésitèrent pas à s'aventurer sous cette épaisse voûte et se 
frayèrent un chemin entre les troncs irrégulièrement espacés. Ça et là, 
quelques larges clairières se développaient au milieu du taillis, et les chas- 
seurs s'y arrêtaient pour observer les fourrés environnants. 

11 faut dire que cette prenrère journée ne fut pas favorable à Son Hon- 
neur. E v in son compagnon < t lui parcoururent-ils une vaste portion de 
la forêt. Aucun échantillon de la faune africaine ne se dérangea pour les 
recevoir, et sir John songea plus d'une fois à ses plaines écossaises sur 
lesquelles un coup de fusil ne se faisait pas ;«t e idre. Peut-être le voisi- 
nage du kraal avait-il contribué à éloigner le gibier soupçonneux. Quant 
à Mokt uni, il ne montrait ni surprise, ni dépit. Pour lui cette chasse 
n'était pas une chasse, mais une course précipitée à travers la forêt. 

Vers six heures du soir, il fallut songer à revenir au camp. Sir John 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 63 

Murray était très-vexé, sans vouloir en convenir : un chasseur émérite 
revenir « bredouille ! » jamais ! Il se promit donc de tirer le premier ani- 
mal, quel qu'il fût, oiseau ou quadrupède, gibier ou fauve, qui passerait 
à portée de son fusil. 

Le sort sembla le favoriser. Les deux chasseurs ne se trouvaient pas à 
trois milles du kraal, quand un rongeur, de cette espèce africaine dési- 
gnée sous le nom de « lepus rupestris, » un lièvre en un mot, s'élança 
d'un buisson à cent cinquante pas de sir John. Sir John n'hésita pas, et 
envoya à l'in offensif animal une balle de sa carabine. 

Le bushman poussa un cri d'indignation. Une balle à un simple lièvre 
dont on aurait eu raison avec « du six ! » Mais le chasseur anglais tenait 
à son rongeur, et il courut au galop vers l'endroit où la bète avait dû 
tomber. 

Course inutile ! De ce lièvre nulle trace ; un peu de sang sur le sol, 
mais pas un poil. Sir John cherchait sous les buissons, parmi les touffes 
d'herbe. Les chiens furetaient vainement à travers les broussailles. 

« Je l'ai pourtant touché ! s'écriait sir John. 

— Trop touché! répondit tranquillement le bushman. Quand on tire 
un lièvre avec une balle explosive, il serait étonnant qu'on en retrouvât 
une parcelle ! » 

Et en effet, le lièvre s'était dispersé en morceaux impalpables! Son 
Honneur, absolument dépité, remonta sur son cheval, et, sans ajouter un 
mot, il regagna le campement. 

Le lendemain, le bushman s'attendait à ce que sir John Murray lui fit 
de nouvelles propositions de chasse. Mais l'Anglais, très-éprouvé dans son 
amour-propre, évita de se rencontrer avec Mokoum. Il parut oublier tout 
projet cynégétique, et s'occupa de vérifier les instruments et de faire des 
observations. Puis, par délassement, il visita le kraal bochjesman, regar- 
dant les hommes s'exercer au maniement de l'arc, ou jouer du « gorah, » 
sorte d'instrument composé d'un boyau tendu sur un arc, et que l'artiste 
met en vibration en soufflant à travers une plume d'autruche. Pendant ce 
temps, les femmes vaquaient aux travaux du ménage, en fumant le « ma- 
tokouané, » c'est-à-dire la plante malsaine du chanvre, distraction par- 
tagée par le plus grand nombre des indigènes. Suivant l'observation de 
certains voyageurs, cette inhalation du chanvre augmente la force phy- 
sique au détriment de l'énergie morale. Et, en effet, plusieurs de ces Bo- 
chjesmen paraissaient comme hébétés par l'ivresse du matokouané. 

Le lendemain, 17 mai, sir John Murray, au petit jour, fut réveillé par 
cette simple phrase prononcée à son oreille : 

« Je crois, Votre Honneur, que nous serons plus heureux aujour- 



<•>'» 



AVENTURES 




Celait une haute futaie (p. 62) . 

dirai. Mais ne tirons plus les lièvres avec des obusiers de montagnes! >» 
Sir John Murray ne broncha pas en entendant cette recommandation 
ironique, et il se déclara prêt à partir. Les deux chasseurs s'éloignèrent 
de quelques milles sur la gauche du campement, avant même que leurs 
compagnons ne fussent éveillés. Sir John portait cette fois un simple fusil^ 
arme admirable de F. Goldwin , et véritablement plus convenable 
pour une simple chasse au daim ou à l'antilope, que la terrible 
carabine. Il est vrai que les pachydermes et les carnivores pouvaient se 
rencontrer par la plaine. Mais sir John avait sur le cœur « l'explosion » 
du lièvre, et il eût mieux aimé tirer un lion avec de la grenaille que 
de recommencer un pareil coup sans précédent dans les annales du sport. 



DR TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



65 




Uu'olle secoua dans l'air (p. 68). 



Ce jour-là, ainsi que Pavait prévu Mokoum, la fortune favorisa les deux 
chasseurs. Ils abattirent un couple « d'harrisbucks, » sortes d'antilopes 
noires, très-rares et difficiles à tuer. C'étaient de charmantes bètes, hautes 
de quatre pieds, aux longues cornes divergentes et élégamment arrondies 
en forme de cimeterre. Leur muffle était aminci et comprimé latérale- 
ment, leur sabot noir, leur poil serré et doux, leurs oreilles étroites et 
pointues. Leur ventre et leur face, blancs comme la neige, contrastaient 
avec le pelage noir de leur dos, que caressait une ondoyante crinière. Des 
chasseurs pouvaient se montrer fiers d'un pareil coup, car l'harrisbuck 
a toujours été le desideratum des Delegorgue, des Valhberg, des Cum- 



66 AVENTURES 



ming, des Baldwin, et c'est aussi l'un des plus admirables spécimens delà 
faune australe. 

Mais ce qui fit battre le cœur du chasseur anglais, ce furent certaines 
traces que le bushman lui montra sur la lisière d'un épais taillis, non loin 
d'une vaste et profonde mare, entourée de gigantesques euphorbes, et dont 
la surface était toute constellée des corolles bleu-ciel du lys d'eau. 

« Monsieur, lui dit Mokoum, si demain, vers les premières heures du 
jour, Votre Honneur veut venir à l'affût en cet endroit, je lui conseillerai, 
cette fois, de ne point oublier sa carabine. 

— Qui vous fait parler ainsi, Mokoum? demanda sir John Murray. 

— Ces empreintes fraîches que vous voyez sur la terre humide. 

— Quoi! ces larges traces sont des empreintes d'animaux? Mais alors 
les pieds qui les ont faites ont plus d'une demi toise de circonférence ! 

— Cela prouve tout simplement, répondit le bushman, que l'animal 
qui laisse de pareilles empreintes mesure au moins neuf pieds à la hau- 
teur de l'épaule. 

— Un éléphant ! s'écria sir John Murray. 

— Oui, Votre Honneur, et, si je ne me trompe, un mâle adulte parvenu 
à toute sa croissance. 

— A demain donc, bushman. 

— A demain, Votre Honneur. » 

Les deux chasseurs revinrent au campement, rapportant les « harris- 
bucks » qui avaient été chargés sur le cheval de sir John Murray. Ces 
belles antilopes, si rarement capturées, provoquèrent l'admiration de toute 
la caravane. Tous félicitèrent sir John, sauf peut-être le grave Mathieu 
Strux, qui, en fait d'animaux, ne connaissait guère que la Grande-Ourse, 
le Dragon, le Centaure, Pégase et autres constellations de la faune céleste. 

Le lendemain, à quatre heures, les deux compagnons de chasse, immo- 
biles sur leurs chevaux, les chiens à leur côté, attendaient au milieu d'un 
épais taillis l'arrivée de la troupe de pachydermes. A de nouvelles em- 
preintes, ils avaient reconnu que les éléphants venaient par bande se 
désaltérer à la mare. Tous deux étaient armés de carabines rayées à balles 
explosives. Ils observaient le taillis depuis une demi-heure environ, immo- 
biles et silencieux, quand ils virent le sombre massif s'agiter à cinquante 
pas de la mare. 

Sir John Murray avait saisi son fusil, mais le bushman lui retint la 
main et lui fit signe de modérer son impatience. 

Bientôt, de grandes ombres apparurent. On entendait les fourrés s'ou- 
vrir sous une pression irrésistible ; le bois craquait; les broussailles écra- 
sées crépitaient sur le sol; un souffle bruyant passait à travers les ramures- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 67 



C'était la troupe d'éléphants. Une demi-douzaine de ces gigantesques 
animaux, presque aussi gros que leurs congénères de l'Jnde, s'avançaient 
d'un pas lent vers la mare. 

Le jour qui se faisait peu à peu permit à sir John d'admirer ces puis- 
sants animaux. L'un d'eux, un mâle, de taille énorme, attira surtout 
son attention. Son large front convexe se développait entre de vastes 
oreilles qui lui pendaient jusqu'au-dessous de la poitrine. Ses dimensions 
colossales semblaient encore accrues par la pénombre . Cet éléphant pro- 
jetait vivement sa trompe au-dessus du fourré, et frappait de ses défenses 
recourbées les gros troncs d'arbres qui gémissaient au choc. Peut-être 
l'animal pressentait-il un danger prochain . 

Cependant, le bushman s'était penché à l'oreille de sir John Murray, et 
lui avait dit : 

« Celui-là vous convient-il? » 
Sir John fit un signe affirmatif . 

« Bien, ajouta Mokoum, nous le séparerons du reste de la troupe. » 
En ce moment, les éléphants arrivèrent au bord de la mare. Leurs pieds 
spongieux s'enfoncèrent dans la vase molle. Ils puisaient l'eau avec leur 
trompe, et cette eau, versée dans leur large gosier, produisait un glou-glou 
retentissant. Le grand mâle, sérieusement inquiet, regardait autour de lui 
et aspirait bruyamment l'air afin de saisir quelque émanation suspecte. 

Soudain, le bushman fit entendre un cri particulier. Ses trois chiens, 
aboyant aussitôt avec vigueur, s'élancèrent hors du taillis et se précipi- 
tèrent vers la troupe des pachydermes. En même temps, Mokoum, après 
avoir dit à son compagnon ce seul mot : « restez, » enleva son zèbre, et 
chit le buisson de manière à couper la retraite au grand mâle. 

Ce magnifique animal, d'ailleurs, ne chercha pas à se dérober par la 
fuite. Sir John, le doigt sur la gâchette de son fusil, l'observait. L'élé- 
phant battait les arbres de sa trompe, et remuait frénétiquement sa queue 
donnant, non plus des signes d'inquiétude, mais des signes de colère. 
Jusqu'alors, il n'avait que senti l'ennemi. En ce moment , il l'aperçut et 
fondit sur lui. 

Sir John Murray était alors posté à soixante pas de l'animal. Il attendit 
qu'il fut arrivé à quarante pas, et le visant au flanc, il fit feu. Mais un mou- 
vement du cheval dérangea la justesse de son tir, et la balle ne traversa que 
des chairs molles sans rencontrer un obstacle suffisant pour éclater. 

L'éléphant, furieux, précipita sa course, qui était plutôt une marche 
excessivement rapide qu'un galop . Mais cette marche eût suffi à distancer 
un cheval. 

Le cheval de sir John, après s'être cabré, se jeta hors du taillis, sans 



C8 AVENTURES 



que son mailre put le retenir. L'éléphant le poursuivait, dressant ses 
oreilles et faisant retentir sa trompe comme un appel de clairon. Le chas- 
seur, emporté pir sa monture, la serrant de ses jambes vigoureuses, cher- 
chait à glisser une cartouche dans le tonnerre de son fusil. 

Cependant, l'éléphant gagnait sur lui. Tous deux furent bientôt sur la 
plaine, hors de la lisière du bois. Sir John déchirait de ses éperons 
les flancs de son cheval qui s'emportait. Deux des chiens, aboyan 
à ses jambes, fuyaient à perjlre haleine. L'éléphant n'était pas à deux 
longueurs en arrière. Sir John sentait son souffle bruyant, il entendait 
les sifflements de la trompe qui fouettait l'air. A chaque instant il s'atten- 
dait à être enlevé de sa selle par ce lasso vivant. 

Tout à coup, le cheval plia de son arrière-train. La trompe, s' abattant , 
l'avait frappé à la croupe. L'animal poussa un hennissement de douleur, et 
lit un écart qui le jeta de côté. Cet écart sauva sir John d'une mort cer- 
taine. L'éléphant, emporté par sa vitesse, passa au-delà, mais sa trompe 
balayant le sol, ramassa l'un des chiens qu'elle secoua dans l'air avec une 
indescriptible violence. 

Sir John n'avait d'autre ressource que rentrer sous bois. L'instinct de 
son cheval l'y portait aussi, et bientôt il en franchissait la lisière par un 
prodigieux élan. 

L'éléphant, maître de lui, s'était remis à sa poursuite, brandissant le 
malheureux chien, dont il fracassa la tète contre le tronc d'un sycomore 
en se précipitant dans la forêt. Le cheval [s'élança dans un épais fourré, 
entrelacé de lianes épineuses, et s'arrêta. 

Sir John, déchiré, ensanglanté, mais n'ayant pas un instant perdu de 
son sang-froid, se retourna, et, épaulant avec soin sa carabine, il visa 
l'éléphant au défaut de l'épaule, a travers le réseau de lianes. La balle, 
rencontrant un os, fit explosion. L'animal chancela, et presque au même 
moment, un second coup de feu, tiré de la lisière du bois, l'atteignit au 
liane gauche. Il tomba sur les genoux, près d'un petit étang à demi-caché 
sous les herbes. Là, pompant l'eau avec sa trompe, il commença à arroser 
ses blessures, en poussant des cris plaintifs. 

A ce moment apparut le bushman. « Il est à nous ! il est à nous! » 
s'écria Mokoum . 

En eflet, l'énorme animal était mortellement blessé. Il poussait des gé- 
missements plaintifs; sa respiration sifflait; sa queue ne s'agitait plus que 
faiblement, et sa trompe, puisant à la mare de sang formée par lui, dé- 
versait une pluie rouge sur les taillis voisins. Puis, la force lui manquant, 
il tomba sur les genoux, et mourut ainsi. 

En ce moment, sir John Murray sortit du fourré d'épines. Il était à 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 69 

demi-nu. De ses vêtements de chasse, il ne restait plus que des loques. 
Mais il eût payé de sa propre peau son triomphe de sporstman. 

« Un fameux animal, bushman! s'écria-t-il en examinant le cadavre de 
l'éléphant, un fameux animal, mais un peu trop lourd pour le carnier 
d'un chasseur ! 

— Bon! Votre Honneur, répondit Mokoum. Nous allons le dépecer 
sur place et nous n'emporterons que les morceaux de choix. Voyez de 
quelles magnifiques défenses la nature l'a pourvu ! Elles pèsent au moins 
vingt-cinq livres chacune, et à cinq schellings la livre d'ivoire, cela fait 
une somme. » 

Tout en parlant, le chasseur procédait au dépeçage de l'animal. Il coupa 
les défenses avec sa hache, et se contenta d'enlever les pieds et la trompe 
qui sont des morceaux de choix, dont il voulait régaler les membres de la 
commission scientifique. Cette opération lui demanda quelque temps, et 
son compagnon et lui ne furent pas de retour au campement avant midi. 

Là, le bushman fit cuire les pieds du gigantesque animal suivant la 
mode africaine, en les enterrant dans un trou préalablement chauffé comme 
un four au moyen de charbons incandescents. 

Il va sans dire que ce mets fut apprécié à sa juste valeur, même par l'in- 
différent Palander, et qu'il valut à sir John Murray les compliments de 
toute la troupe savante. 



CHAPITRE X. 



LE RAPIDE. 



Pendant leur séjour au kraal des Bochjesmen, le colonel Everest et 
Mathieu Strux étaient restés absolument étrangers l'un à l'autre. Les ob- 
servations de latitude avaient été faites sans leur concours. N'étant point 
obligés de se voir « scientifiquement, » ils ne s'étaient point vus. La veille 
du départ, le colonel Everest avait tout simplement envoyé sa carte 
« P. P. C, » à l'astronome russe, et avait reçu la carte de Mathieu Strux 
avec la même formule. 

Le 19 mai, toute la caravane leva le camp, et reprit sa route vers le 
nord. Les angles adjacents à la base du huitième triangle, dont le sommet 
était formé sur la gauche de la méridienne, par un piton judicieusement 
choisi à une distance de six milles, avaient été mesurés. Il ne s'agissait 



70 AVENTURi: 



donc plus que d'atteindre cette nouvelle station, afin de reprendre les opé- 
rations géodésiques. 

Du 19 au 29 mai, la contrée fut rattachée à la méridienne par deux 
triangles nouveaux. Toutes les précautions avaient été prises dans le but 
d'obtenir une précision mathématique. L'opération marchait à souhait et 
jusqu'alors, les difficultés n'avaient pas été grandes. Le temps était resté 
favorable aux observations de jour, et le sol ne présentait aucun obstacle 
insurmontable. Peut-être même, par sa planité, ne se prêtait-il pas abso- 
lument aux mesures des angles. C'était comme un désert de verdure, 
coupé de ruisseaux qui coulaient entre des rangées de « karrée-hout, » 
sorte d'arbres, qui, par la disposition de leur feuillage, ressemblent au 
saule, et dont les Bochjesmen emploient les branches à la fabrication 
de leurs arcs. Ce terrain, semé de fragments de roches décomposées, mêlé 
d'argile, de sable et de parcelles ferrugineuses, offrait en certains endroits 
des symptômes d'une grande aridité. Là, toute trace d'humidité dispa- 
raissait, et la flore ne se composait plus que de certaines plantes mucila- 
gineuses qui résistent à la plus extrême sécheresse. Mais, pendant des 
milles entiers, cette région ne présentait aucune extumescence qui put être 
choisie pour station naturelle. Il fallait alors élever soit des poteaux indi- 
cateurs, soit des pylônes hauts d<- dix à douze mètres, qui pussent servir 
de mire. De là, une perte de temps plus ou moins considérable, qui retar- 
dait la marche de la triangulation. L'observation faite, il fallait alors 
démonter le pylône et le reporter à quelques milles de là afin d'y former 
le sommet d'un nouveau triangle. Mais, en somme, cette manœuvre se 
faisait sans difficulté. L'équipe de la Queen and Tzar, préposé à ce genre 
de travail, s'acquittait lestement de sa tâche. Ces gens, bien instruite 
opéraient rapidement, et il n'y aurait eu qu'à les louer de leur adresse, 
si des questions d'amour- propre national n'eussent souvent semé la dis- 
corde entre eux. 

En effet, cette impardonnable jalousie qui divisait leurs chefs, le colonel 
Everest et Mathieu Strux, excitait parfois ces marins les uns contre les 
autres. Michel Zorn et William Emery employaient toute leur sagesse, 
toute leur prudence, à combattre ces tendances fâcheuses; mais ils n'y 
réussissaient pas toujours. De là, des discussions, qui, de la part de gens à 
demi-grossiers, pouvaient dégénérer en agressions déplorables. Le colonel 
et le savant russe intervenaient alors, mais de manière à envenimer les 
choses, chacun d'eux, prenant invariablement parti pour ses nationaux, et les 
soutenant quand même, de quelque côté que fussent les torts. Des subor- 
donnés, la discussion montait ainsi jusqu'aux supérieurs et s'accroissait 
«proportionnellement aux masses » disait Michel Zorn. Deux mois après 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 71 



le départ de Lattakou, il n'y avait plus que les deux jeunes gens qui 
eussent conserv entre eux le bon accord si nécessaire à la réussite de 
l'entreprise. Sir JohnMurray et Nicolas Palander, eux-mêmes, si absorbés 
qu'ils fussent, celui-ci par ses calculs, celui-là par ses aventures de chasse, 
commençaient à se mêler à ces discussions intestines. Bref, un certain 
jour, la dispute fut assez vive pour que Mathieu Strux crut devoir dire au 
colonel Everest : 

« Prenez-le de moins haut, Monsieur, avec des astronomes qui ap- 
partiennent à cet observatoire de Poulkowa, dont la puissante lunette 
a permis de reconnaître q le le disque d'Uranus est parfaitement cir- 
culaire ! » 

A quoi le colonel Everest répondit qu'on avait le droit de le prendre de 
plus haut encore, quand on avait l'honneur d'appartenir à l'observatoire de 
Cambridge, dont la puissante lunette avait permis de classer parmi les 
nébuleuses irrégulières la nébuleuse d'Andromède! 

Puis, Mathieu Strux ayant poussé les personnalités jusqu'à dire que la 
lunette de Poulkowa, avec son objectif de quatorze pouces, rendait visi- 
bles les étoiles de treizième grandeur, le colonel Everest répliqua verte- 
ment que l'objectif de la lunette de Cambridge mesurait quatorze pouces 
tout comme la sienne, et que, dans la nuit du 31 janvier 1862, elle avait 
enfin découvert le mystérieux satellite qui cause les perturbations de 
Sirius ! 

Quand des savants en arrivent à se dire de telles personnalités, on com- 
prend bien qu'aucun rapprochement n'est plus possible. Il était donc à 
craindre que l'avenir de la triangulation ne fût bientôt compromis par 
cette incurable rivalité. 

Très-heureusement, jusqu'ici du moins, les discussions n'avaient touché 
qu'à des systèmes ou à des faits étrangers aux opérations géodésiques. Quel- 
quefois les mesures relevées au théodolite ou au moyen du cercle répétiteur 
étaient débattues, mais, loin de les troubler, ce débat ne faisait au contraire 
qu'en déterminer plus rigoureusement l'exactitude. Quant au choix des 
stations, il n'avait jusqu'ici donné lieu à aucun désaccord. 

Le 30 mai, le temps, jusque-là clair et par conséquent favorable aux 
observations, changea presque subitement. En toute autre région, on eût 
prédit à coup sûr quelque orage, accompagné de pluies torrentielles. Le 
ciel se couvrit de nuages d'un mauvais aspect. Quelques éclairs sans ton- 
nerre apparurent un instant dans la masse des vapeurs. Mais la conden- 
sation ne se fit pas entre les couches supérieures de l'air, et le sol, alors 
très-sec, ne reçut pas une goutte d'eau. Seulement, le ciel demeura em- 
brumé pendant quelques jours. Ce brouillard intempestif ne pouvait que 



AVENTURES 




)upa les dcicuîes (p. O'J 

gêner les opérations. Les points de mire n'étaient plus visibles à un mille 
de distance. 

Cependant, la commission anglo-russe, ne voulant pas perdre de temps, 
résolut d'établir des signaux de feu, afin d'opérer pendant la nuit. Seu- 
lement, sur le conseil du bushman, on dut prendre quelques précautions 
dans l'intérêt des observateurs. Et en effet, pendant la nuit, les bêtes 
fauves, attirées par l'éclat des lampes électriques, se rangeaient par trou- 
pes autour des stations. Les opérateurs entendaient alors les cris glapis- 
sants des chacals, et le rauque ricanement des hyènes, qui rappelle le rire 
particulier des nègres ivres. 

Tendant ces premières observations nocturnes, au centre d'un cercle 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 



73 




^ms^sm 



Tandis que les marins préparaient l'embarcation (p. 75). 

bruyants d'animaux redoutables, parmi lesquels un rugissement formi- 
dable annonçait parfois la présence du lion, les astronomes se sentirent un 
peu distraits de leur travail. Les mesuresfurentmoinsrapidementconduites, 
sinon moins exactement. Ces yeux enflammés, fixés sur eux et perçant 
l'ombre épaisse, gênaient un peu les savants. Dans de telles conditions, 
prendre les distances au zénith des réverbères et leurs distances angu- 
laires, demandait un extrême sang-froid, et une imperturbable possession 
de soi-même. Mais ces qualités ne manquèrent pas aux membres de la 
commission. Après quelques jours, ils avaient repris toute leur présence 
d'esprit, et opéraientau milieu des fauves aus-i nettement que s'ils eussent 
été dans les tranquilles salles des observatoires. D'ailleurs, à chaque sta- 

10 



AVENTURES 



tion, on adjoignait quelques chasseurs, armés de fusils, et un certain 
nombre d'hyènes trop audacieuses, tombèrent alors sous les balles euro- 
péennes. Inutile d'ajouter que sir John Murray trouvait « adorable » cette 
manière de conduire une triangulation . Pendant que son œil était fixé à 
l'oculaire des lunettes, sa main tenait son Goldwing, et il fit plus d'une 
fois le coup de feu, entre deux observations zénithales. 

Les opérations géodésiques ne furent donc pas interrompues par 
l'inclémence du temps. Leur précision n'en souffrit en aucune façon, et la 
mesure de la méridienne continua régulièrement à s'avancer vers le nord. 

Aucun incident digne d'être relaté ne marqua la suite des travaux 
géodésiques depuis le 30 mai jusqu'au 17 juin. De nouveaux triangles 
furent établis au moyen de stations artificielles. Et avant la fin du 
mois, si quelque obstacle naturel n'arrêtait pas la marche des opérateurs, 
le colonel Everest et Mathieu Strux comptaient bien avoir mesuré un nou- 
veau degré du vingt-quatrième méridien. 

Le 17 juin, un cours d'eau assez large, affluent du fleuve Orange, 
coupa la route. Les membres de la commission scientifique n'étaient pas 
embarrassés de le traverser de leur personne. Ils possédaient un canot de 
caoutchouc, précisément destiné à franchir les fleuves ouïes lacsde moyenne 
grandeur. Mais les chariots et le matériel de la caravane ne pouvait passer 
ainsi. Il fallait chercher un gué soit en amont, soit en aval du cours d'eau. 

Il fut donc décidé, malgré l'opinion de Mathieu Strux, que les Euro- 
péens, munis de leurs instruments, traverseraient le fleuve, tandis que la 
caravane, sous la conduite de Mokoum, irait à quelques milles au-dessous 
prendre un passage guéable que le chasseur prétendait connaître. 

Cet affluent de l'Orange mesurait en cet endroit un demi-mille de 
largeur. Son rapide courant, brisé ça et là par des tètes de rocs et des 
troncs d'arbres engagés dans la vase, offrait donc un certain danger pour 
une frêle embarcation. Mathieu Strux avait présenté quelques observa- 
tions à cet égard. Mais ne voulant pas paraître reculer devant un péril 
que ses compagnons allaient braver, il se rangea à l'opinion com- 
mune. 

Seul, Nicolas Palander dut accompagner le reste de l'expédition dans 
son détour vers le bas cours du fleuve. Non que le digne calculateur eût 
conçu la moindre crainte ! Il était trop absorbé pour soupçonner un danger 
quelconque. Mais sa présence n'était pas indispensable à la conduite des 
opérations, et il pouvait sans inconvénient quitter ses compagnons pen- 
dant un jour ou deux. D'ailleurs, l'embarcation , fort petite, ne pouvait 
contenir qu'un nombre limité de passagers. Or, il valait, mieux ne faire 
qu'une traversée de ce rapide, et transporter d'une seule fois, les hommes ^ 



DE TROIS RUSSES ET DE TROTS ANGLAIS. 75 

les instruments et quelques vivres sur la rive droite. Des marins expé- 
rimentés étaient nécessaires pour diriger le canot de caoutchouc, et Nicolas 
Palander céda sa place à l'un des Anglais du Qacen and Tzar, beaucoup 
plus utile en cette circonstance que l'honorable astronome d'Helsingfors. 

Un rendez-vous ayant été convenu au nord du rapide, la caravane 
commença à descendre la rive gauche sousla direction du chasseur. Bien- 
tôt les derniers chariots eurent disparu dans l'éloignement, et le colonel 
Everest, Mathieu Strux, Emery, Zorn, sir John Murray, deux matelots et 
un bochjesman fortentendu en matière de navigation fluviale, restèrent 
sur la rive du Nosoub. 

Tel était le nom donné par les indigènes à ce cours d'eau, très-accru, en 
ce moment, par les ruisseaux tributaires formés pendant la dernière saison 
des pluies. 

« Une fort jolie rivière, dit Michel Zorn, à son ami William, tandis que 
les marins préparaient l'embarcation destinée à les transporter sur l'autre 
rive. 

— Fort jolie, mais difficile à traverser, répondit William Emery. Ces 
rapides , ce sont des cours d'eau qui ont peu de temps à vivre, et qui 
jouissent de la vie! Dans quelques semaines, avec la saison sèche, il ne 
restera peut-être pas de quoi désaltérer une caravane dans le lit de cette 
rivière, et maintenant, c'est un torrent presque infranchissable. Il se hâte 
de couler et tarira vite ! Telle est, mon cher compagnon, la loi de 
la nature physique et morale. Mais nous n'avons pas de temps à perdre 
en propos philosophiques. Voici le canot préparé, et je ne suis pas fâché 
de voir comment il se comportera sur ce rapide. » 

En quelques minutes, l'embarcation de caoutchouc, développée et fixée 
sur son armature intérieure, avait été lancée à la rivière. Elle attendait les 
voyageurs au bas d'une berge, coupée en pente douce dans un massif de 
granit rose. En cet endroit, grâce à un remous produit par une pointe 
avancée de la rive, l'eau tranquille baignait sans murmure les roseaux 
entremêlés de plantes sarmenteuses. L'embarquement s'opéra donc facile- 
ment. Les instruments furent déposés dans le fond du canot, sur une 
couche d'herbages, afin de n'éprouver aucun choc. Les passagers priren 
place de manière à ne point gêner le mouvement des deux rames confiées 
aux matelots . Le bochjesman se mit à l'arrière et prit la barre. 

Cet indigène était le « foreloper » de la caravane, c'est-à-dire «l'homme 
qui ouvre la marche. » Le chasseur l'avait donné comme un habile 
homme, ayant une grande pratique des rapides africains. Cet indigène 
savait quelques mots d'anglais, et il recommanda aux passagers de garder 
un profond silence pendant la traversée du Nosoub. 



76 AVENTURES 

L'amarre qui retenait le canot à la rive fut détachée, et les avirons 
l'eurent bientôt poussé en dehors du remous. Il commença à sentir l'in- 
lluence du courant qui, une centaine de yards plus loin, se transformait 
en rapide. Les ordres donnés aux deux matelots par le foreloper étaient 
exécutés avec précision. Tantôt, il fallait lever les rames, afin d'éviter 
quelque souche à demi-immergée sous les eaux, tantôt forcer au contraire 
quelque tourbillon formé par un contre-courant. Puis, quand l'entraîne- 
ment devenait trop fort, on laissait courir en maintenant la légère 
embarcation dans le fil des eaux. L'indigène, la barre en main, 
l'œil fixe, la tète immobile, parait ainsi à tous ks dangers de la traversée. 
Les Européens observaient avec une vague inquiétude cette situation 
nouvelle. Ils se sentaient emportés avec une irrésistible puissance par 
ce courant tumultueux. Le colonel Everest et Mathieu Struxse regardaient 
l'un l'autre sans desserrer les lèvres. Sir John Murray, son inséparable 
rifle entre les jambes, examinait les nombreux oiseaux dont l'aile effleurait 
la surface du Nosoub. Les deux jeunes astronomes admiraient sans préoc- 
cupation et sans réserve les rives qui fuyaient déjà avec une vertigineuse 
vitesse. 

Bientôt, la frêle embarcation eut atteint Le véritable rapide qu'il s'agis- 
sait de couper obliquement, afin de regagner vers la berge opposée des 
eaux plus tranquilles. Les matelots, sur un mot du bochjesman, appuyèrent 
plus vigoureusement sur leurs avirons. Mais, en dépit de leurs efforts, le 
canot, irrésistiblement entraîné, reprit une direction parallèle aux rives, 
et glissa vers l'aval. La barre n'avait plus d'action sur lui; les rames ne 
pouvaient même plus le redresser. La situation devenait fort périlleuse, 
car le heurt d'un roc ou d'un tronc eut infailliblement renversé le canot. 

Les passagers sentirent le danger, mais pas un d'eux ne prononça une 
parole. 

Le foreloper s'était levé à demi. Il observait la direction suivie par 
l'embarcation dont il ne pouvait enrayer la vitesse sur des eaux qui, ayant 
précisémentlamême rapidité qu'elle, rendaient nulle l'action du gouvernail. 
A deux cents yards du canot, une sorte d'ilot, dangereuse aggrégation de 
pierres et d'arbres, se dressait hors du lit de la rivière. Il était impossible 
de l'éviter. En quelques instants, le canot devait l'atteindre et s'y déchirer 
immanquablement. 

En effet, un choc eut lieu presque aussitôt, mais moins rude qu'on ne 
l'eût supposé. L'embarcation s'inclina; quelques pintes d'eau y entrèrent. 
Cependant, les passagers purent se maintenir à leur place. Ils regardèrent 

devant eux Le roc noir qu'ils avaient heurté se déplaçait et s'agitait 

au milieu du bouillonnement des eaux. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 77 

Ce roc, c'était un monstrueux hippopotame, que le courant avait en- 
traîné jusqu'à l'îlot , et qui n'osait s'aventurer dans le rapide afin de 
gagner l'une ou l'autre rive. En se sentant heurté par l'embarcation, il 
releva la tète, et la secouant horizontalement, il regarda autour de lui 
avec ses petits yeux hébétés. L'énorme pachyderme, long de dix pieds, 
la peau dure, brune et dépourvue de poils, la gueule ouverte, montrait 
des incisives supérieures et des canines extrêmement développées. Presque 
aussitôt, il se précipita sur l'embarcation qu'il mordit avec rage, et que 
ses dents menaçaient de lacérer. 

Mais sir John Murray était là. Son sang-froid ne l'abandonna pas. Il 
épaula tranquillement son fusil, et frappa d'une balle l'animal près de 
l'oreille. L'hippopotame ne lâcha pas prise, et secoua le canot comme un 
chien fait d'un lièvre. Le rifle, immédiatement rechargé, blessa de nou- 
veau l'animal à la tète. Le coup fut mortel, car toute cette masse 
charnue coula immédiatement, après avoir dans un dernier effort d'agonie, 
repoussé le canot au large de l'ilot. 

Avant que les passagers eussent pu se reconnaître, l'embarcation, prise 
de travers, tournoyant comme une toupie, reprenait obliquement la 
direction du rapide. Un coude brusque de la rivière, à quelques centaines 
de yards au-dessous, brisait alors le courant du Nosoub. Le canot y fut 
porté en vingt secondes. Un choc violent l'arrêta, et les passagers, 
sains et saufs, s'élancèrent sur la berge, après avoir été entraînés pendant 
un espace de deux milles, en aval de leur point d'embarquement. 



CHAPITRE XI. 

OU L'ON RETROUVE NICOLAS PALANDER. 

Les travaux géodésiques furent repris. Deux stations successivement 
adoptées, jointes à la station dernière, située en deçà du fleuve, servirent 
à la formation d'un nouveau triangle. Cette opération se fit sans diffi- 
culté. Cependant, les astronomes durent se défier des serpents qui infes- 
taient cette région. C'étaient des « mambas » fort venimeux, longs de dix 
à douze pieds, et dont la morsure eût été mortelle. 

.Quatre jours après le passage du rapide de Nosoub, le 2ï juin, les opé- 
rateurs se trouvaient au milieu d'un pays boisé. Mais les taillis qui le 
couvraient, formés d'arbres médiocres, ne gênèrent pas le travail de la 
triangulation. A tous les points de l'horizon, des éminences bien distinctes, 



78 AVENTURES 



et que séparaient une dis'ance de plusieurs milles, se prêtaient à l'établis- 
sement des pylônes et des réverbères. Cette contrée, vaste dépression de 
terrain sensiblement abaissée au-dessous du nivellement général, était, 
par cela même, humide et fertile. William Emery y reconnut par milliers 
le figuier de la Ilottentotie, dont les fruits aigrelets sont très-goùtés 
des Bochjesmen. Les plaines, largement étendues entre les taillis, ré- 
pandaient un suave parfum dû à la présence d'une infinité de racines 
bulbeuses, assez semblables aux plantes du colchique. Un fruit jaune, long 
de deux à trois pouces, surmontait ces racines et parfumait l'air de ses 
odorantes émanations. C'était le « kucumakranti » de l'Afrique australe, 
dont les petits indigènes se montrent particulièrement friands. En cette 
région, où les eaux environnantes affluaient par des pentes insensibles, 
reparurent aussi les champs de coloquintes, et d'interminables bordures 
de ces menthes dont la transplantation a si parfaitement réussi en Angle- 
terre. 

Quoique fertile et propice à de grands développements agricoles, cette 
région extratropicale paraissait peu fréquentée des Iribus nomades. On 
n'y voyait aucune trace d'indigènes. Pas un kraal, pas même un feu de 
campement. Cependant, les eaux n'y manquaient pas, et formaient en 
maint endroit des ruisseaux, des mares, quelques lagons assez importants 
et deux ou trois rivières à cours rapide qui devaient affluer aux divers tri- 
butaires de l'Orange. 

Ce jour-là, les savants organisèrent une halte avec l'intention d'attendre 
la caravane. Les délais fixés par le chasseur allaient expirer, et s'il ne 
s'était pas trompé dans ses calculs, il devait arriver ce jour même, après 
avoir franchi le passage guéable sur les bas cours du Nosoub. 

Cependant, la journée s'écoula. Aucun Bochjesman ne parut. L'expé- 
dition avait-elle rencontré quelque obstacle qui l'empêchait de rejoindre? 
Sir John Murray pensa que le Nosoub n'étant pas guéable à cette époque 
où les réserves d'eau sont encore abondantes, le chasseur avait dû aller 
chercher plus au sud un gué praticable. Cette raison était plausible, en 
effet. Les pluies avaient été très-abondantes pendant la dernière saison et 
devaient provoquer des crues inaccoutumées. 

Les astronomes attendaient. Mais quand la journée du 22 juin se fut 
également achevée sans qu'aucun des hommes de Mokoum n'eût paru, le 
colonel Everest se montra fort inquiet. Il ne pouvait continuer sa marche 
au nord, quand le matériel de l'expédition lui manquait. Or, ce retard, 
s'il se prolongeait, pouvait compromettre le succès des opérations. 

Mathieu Strux, à cette occasion, fit observer que son opinion avait été 
d'accompagner la caravane, après avoir relié géodésiquement la dernière 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 79 



station en deçà du fleuve, avec les deux stations situées au delà ; que si 
son avis eût été suivi, l'expédition ne se trouverait pas dans l'embarras ; 
que si le sort de la triangulation était compromis par ce retard, le respon- 
sabilité en remonterait à ceux qui avaient cru devoir..., etc.. Qu'en tout 
cas, les Russes..., etc. 

Le colonel Everest, on le pense bien, protesta contre ces insinua- 
tions de son collègue, rappelant que la décision avait été prise en 
commun; mais sir John Murray intervint, et demanda que cette discus- 
sion, parfaitement oiseuse, d'ailleurs, fût immédiatement close. Ce qui 
était fait était fait, et toutes les récriminations du monde ne changeraient 
rien à la situation. Il fut dit seulement que si le lendemain, la caravane 
bochjesmane n'avait pas rallié les Européens, William Emery et Michel 
Zorn, qui s'étaient offerts, iraient à sa recherche en descendant vers le 
sud-ouest sous la conduite du foreloper. Pendant leur absence, le colonel 
Everest et ses collègues demeureraient au campement, et attendraient leur 
retour pour prendre une détermination. 

Ceci convenu, les deux rivaux se tinrent à l'écart l'un de l'autre pen- 
dant le reste de la journée. Sir John Murray occupa son temps en battant 
les taillis voisins. Mais le gibier de poil lui fît défaut. Quant aux volatiles, 
il ne fut pas très-heureux au point de vue comestible. En revanche, le 
naturaliste dont est souvent doublé un chasseur, eut lieu d'être satisfait. 
Deux remarquables espèces tombèrent sous le plomb de son fusil. Il rap- 
porta un beau francolin, long de treize pouces, court de tarse, gris foncé 
au dos, rouge de "pattes et de bec, dont les élégantes rémiges se nuan- 
çaient de couleur brune; remarquable échantillon de la famille de 
tétraonidés, dont la perdrix est le type. L'autre oiseau, que sir John avait 
abattu par un remarquable coup d'adresse, appartenait à l'ordre des rapa- 
ces. C'était une espèce de faucon particulier à l'Afrique australe, doit la 
gorge est rouge, la queue blanche, et que l'on cite justement pour la 
beauté de ses formes. Le foreloper dépouilla adroitement ces deux oiseaux, 
de manière à ce que leur peau pût être conservée intacte. 

Les premières heures du 23 juin s'étaient déjà écoulées. La caravane 
n'avait pas encore été signalée, et les deux jeunes gens allaient se mettre 
en route, quand des aboiements éloignés suspendirent leur départ. Bien- 
tôt, au tournant d'un taillis d'aloës situé sur la gauche du campement, le 
chasseur Mokoum apparut sur son zèbre lancé à toute vitesse. 

Le bushman avait devancé la caravane,"et s'approchait rapidement des 
Européens. 

« Arrivez donc, brave chasseur, s'écria joyeusement sir John Murray. 
Véritablement, nous désespérions de vous ! Savez-vous que je ne me serais 



80 



AVENTURES 




Mais sir John Murray était la p. "" • 

jamais consolé de ne pas vous avoir revu ! Il semble que le gibier me fuit 
quand vous n'êtes pas à mon côté. Venez donc que nous fêtions votre 
retour par un bon verre de tonre usquebaugh d'Ecosse i » 

A ces bienveillantes et amicales paroles de l'honorable sir John , 
Mokoum ne répondit pas. 11 dévisageait chacun des Européen?. Il les 
comptait les uns après les autres. Une vive anxiété se peignait sur son vi- 
sage. m 

Le colonel Everest s'en aperçut aussitôt, et allant au chasseur qui venait 
de mettre pied à terre : 

« Oui cherchez vous, Mokoum ? lui demanda-t-il. 

-— Monsieur Palander, répondit lebushman. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 




Le savant était guetté (p . 



— N'a-t-il pas suivi votre caravane? N'est-il pas avec vous? reprit le 
colonel Everest. 

— Il n'y est plus! répondit Mokoum. J'espérais le retrouver à votre 
campement! Il s'est égaré! 

Sur ces derniers mots du bushman, Mathieu Strux s'était rapidement 
avancé : 

« Nicolas Palander perdu! s'écria-t-il, un savant confié à vos soins, 
un astronome dont vous répondiez, et que vous ne ramenez pas ! Savez-vous 
bien, chasseur, que vous êtes responsable de sa personne, et qu'il ne 
suffit pas de dire : Monsieur Nicolas Palander est perdu ! » 

Ces paroles de l'astronome russe échauffèrent les oreilles du chas- 

il 



&> AVENTURES 



seur, qui n'étant point en chasse, n'avait aucune raison d'être patient. 

« Eh ! eh ! monsieur l'astrologue de toutes les Russies, répondit-il d'une 
voix irritée, est-ce que vous n'allez pas mesurer vos paroles ? Est-ce que 
je suis chargé de garder votre compagnon qui ne sait pas se garder lui- 
même! Vous vous en prenez à moi, et vous avez tort, entendez-vous? Si 
monsieur Palander s'est perdu, c'est par sa faute! Vingt fois, je l'ai sur- 
pris, toujours absorbé dans ses chiffres, et s'éloignant de notre caravane. 
Vingt fois, je l'ai averti et ramené. Mais avant-hier, à la tombée de la 
nuit, il a disparu, et malgré mes recherches, je n'ai pu le retrouver. 
Soyez plus habile, si vous le pouvez, et puisque vous savez si bien ma- 
nœuvrer votre lunette, mettez votre œil au bout, et tâchez de découvrir 
votre compagnon ! » 

Le bushman aurait sans doute continué sur ce ton, à la grande colère 
de Mathieu Strux, qui, la bouche ouverte, ne pouvait placer un mot, si 
John Murray n'eût calmé l'irascible chasseur. Fort heureusement pour le 
savant russe, la discussion entre le bushman et lui s'arrêta. Mais Mathieu 
Strux, par une insinuation sans fondement, se rabattit sur le colonel Eve- 
rest qui ne s'y attendait pas. 

« En tout cas, dit d'un ton sec l'astronome de Poulkowa, je n'entends 
pas abandonner mon malheureux compagnon dans ce désert. En ce qui 
me regarde, j'emploierai tous mes efforts aie retrouver. Si c'était sir John 
Murray ou monsieur William Emery, dont la disparition eût été ainsi 
constatée, le colonel Everest, j'imagine, n'hésiterait pas à suspendre les 
opérations géodésiques pour porter secours à ses compatriotes. Or, je ne 
vois pas pourquoi on ferait moins pour un savant russe que pour un 
savant anglais ! » 

Le colonel Everest, ainsi interpellé, ne put garder son calme habituel. 

« Monsieur Mathieu Strux, s'écria-t-il les bras croisés, le regard fixé 
sur les yeux de son adversaire, est-ce un parti pris chez vous de m'in- 
sulter gratuitement? Pour qui nous prenez-vous, nous autres Anglais ! 
Nous avons-nous donné le droit de douter de nos sentiments dans une 
question d'humanité? Qui vous fait supposer que nous n'irons pas au se- 
cours de ce maladroit calculateur. . . 

— Monsieur..., riposta le Russe sur ce qualificatif appliqué à Nicolas 
Palander. 

— Oui! maladroit, reprit le colonel Everest, en articulant toutes les 
syllabes de son épithète, et pour retourner contre vous ce que vous avan- 
ciez si légèrement tout à l'heure, j'ajouterai qu'au cas où nos opérations 
manqueraient par ce fait, la responsabilité en remonterait aux Russes et 
non aux Ane-lais!! 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS S* 



— Colonel, s'écria Mathieu Strux, dont les yeux lançaient des éclairs, 
vos paroles, o. 

— Mes paroles sont toutes pesées, monsieur, et cela dit, nous enten- 
dons qu'à compter de ce moment jusqu'au moment où nous aurons re- 
trouvé votre calculateur, toute opération soit suspendue ! Êtes-vous prêt 
à partir? 

— J'étais prêt avant même que vous n'eussiez prononcé une seule pa- 
role ! » répondit aigrement Mathieu Strux. 

Sur ce , les deux adversaires regagnèrent chacun son chariot, car la 
caravane venait d'arriver. 

Sir John Murray qui accompagnait le colonel Everest ne put s'empêcher 
de lui dire : 

« Il est encore heureux que ce maladroit n'ait pas égaré avec lui le 
double registre des mesures. 

— C'est à quoi je pensais, » répondit simplement le colonel. 

Les deux Anglais interrogèrent alors le chasseur Mokoum. Le chasseur 
leur apprit que Nicolas Palander avait disparu depuis deux jours; qu'on 
l'avait vu pour la dernière fois sur le flanc de la caravane à la distance de 
douze milles du campement; que lui, Mokoum, aussitôt la disparition du 
savant, s'était mis à sa recherche, ce qui avait retardé son arrivée ; que 
ne le trouvant pas, il avait voulu voir si, par hasard, ce « calculateur » 
n'aurait pas rejoint ses compagnons au nord du Nosoub. Or, puisqu'il 
n'en était rien, il proposait de diriger les recherches vers le nord-est, 
dans la partie boisée du pays, ajoutant qu'il n'y avait pas une heure à 
perdre si l'on voulait retrouver vivant le sieur Nicolas Palander. 

En effet, il fallait se hâter. Depuis deux jours, le savant russe errait à 
l'aventure dans une région que les fauves parcouraient fréquemment. 
Ce n'était point un homme à se tirer d'affaires, ayant toujours vécu dans 
le domaine des chiffres, et non dans le monde réel. Où tout autre eût 
trouvé une nourriture quelconque, le pauvre homme mourrait inévita- 
blement d'inanition. Il importait donc de le secourir au plus tôt. 

A une heure, le colonel Everest, Mathieu Strux, sir John Murray et les 
deux jeunes astronomes quittaient le campement, guidés par le chasseur. 
Tous montaient de rapides chevaux, même le savant russe qui se cram- 
ponnait à sa monture d'une façon grotesque, et maugréait entre ses dents 
contre l'infortuné Palander qui lui valait une telle corvée. Ses compa- 
gnons, gens graves et « comme il faut, » voulurent bien ne pas remarquer 
les attitudes divertissantes que l'astronome de Poulkowa prenait sur son 
cheval, bête vive et très-sensible de la bouche. 

Avant de quitter le campement, Mokoum avait prié le foreloper de 



84 AVENTURES 



lui prêter son chien, animal lin et intelligent, habile fureteur, très- 
apprécié du bushman. Ce chien, ayant flairé un chapeau appartenant à 
Nicolas Palander, s'élança dans la direction du nord-est, tandis que son 
maître l'excitait par un sifflement particulier. La petite troupe suivit 
aussitôt l'animal et disparut bientôt sur la lisière d'un épais taillis. 

Pendant toute cette journée, le colonel Everest et ses compagnons sui- 
virent les allées et venues du chien. Cette bête sagace avait parfaite- 
ment compris ce qu'on lui demandait ; mais les traces du savant égaré lui 
manquaient encore, et aucune piste ne pouvait être suivie ni régulière- 
ment ni sûrement. Le chien, cherchant à reconnaître les émanations du 
sol, allait en avant, mais revenait bientôt sans être tombé sur une 
trace certaine. 

De leur côté, les savants ne négligeaient aucun moyen de signaler leur 
présence dans cette région déserte. Ils appelaient, ils tiraient des coups 
de fusil, espérant se faire entendre de Nicolas Palander, si distrait ou ab- 
sorbé qu'il fût. Les environs du campement avaient été ainsi parcourus 
dans un rayon de cinq milles, quand le soir arriva et suspendit les recher- 
ches. On devait les reprendre le lendemain, dès le petit jour. 

Pendant la nuit, les Européens s'abritèrent sous un bouquet d'arbres, 
devant un feu de bois que le bushman entretint soigneusement. Ouel- 
ques hurlements de bêtes fauves furent entendus. La présence d'animaux 
féroces n'était pas faite pour les rassurer à l'endroit de Nicolas Palander. 
Ce malheureux, exténué, affamé, transi par cette nuit froide, exposé 
aux attaques des hyènes qui abondent dans toute cette partie de l'Afrique, 
pouvait-on conserver quelque espoir de le sauver! C'était la préoccu- 
pation de tous. Les collègues de l'infortuné passèrent ainsi de longues 
heures à discuter, à former des projets, à chercher des moyens d'ar- 
river jusqu'à lui. Les Anglais, montrèrent, dans cette circonstance un 
dévouement dont Mathieu Strux lui-même dut être touché, quoiqu'il en 
eût. Mort ou vif, il fut décidé que l'on retrouverait le savant russe, dussent 
les opérations trigonométriques être indéfiniment ajournées. 

Enfin, après une nuit dont les heures valaient des siècles, le jour parut. 
Les chevaux furent harnachés rapidement, et les recherches reprises dans 
un rayon plus étendu. Le chien avait pris les devants, et la petite troupe 
se maintenait sur ses traces. 

En s'avançant vers le nord-est, le colonel Everest et ses compa- 
gnon*, parcoururent une région fort humide. Les cours d'eau, sans impor- 
tance, il est vrai, se multipliaient. On les passait aisément à gué, en se 
garant des crocodiles, dont sir John Murray vit alors les premiers échantil- 
lons. C'étaient des reptiles de grande taille, dont quelques-uns mesuraient 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 85 

de vingt-cinq à trente pieds de longueur, animaux redoutables par leur 
voracité, et difficiles à fuir sur les eaux des lacs ou des fleuves. Le bush- 
man, ne voulant pas perdre de temps à combattre ces sauriens, les évitait 
par quelque détour, et retenait sir John, toujours préparé à leur envoyer 
une balle . Lorsqu'un de ces monstres se montrai t entre les hautes herbes, 
les chevaux, prenant le galop, se dérobaient facilement à sa poursuite. 
Au milieu des larges étangs créés par le trop plein des rios, on les voyait 
par douzaines, la tête au-dessus de l'eau, dévorant quelque proie à la 
manière des chiens, et happant par petites bouchées avec leurs formidables 
mâchoires. 

Cependant, la petite troupe, sans grand espoir, continuait ses recher- 
ches, tantôt sous d'épais taillis, difficiles à fouiller, tantôt en plaine, au 
milieu de l'inextricable lacis des cours d'eau, interrogeant le sol, rele- 
vant les plus insignifiantes empreintes, ici, une branche brisée à hauteur 
d'homme, là, une touffe d'herbe récemment foulée, plus loin, une 
marque à demi-effacée et dont l'origine était déjà méconnaissable. 
Rien ne pouvait mettre ces chercheurs sur la trace de l'infortuné Palander. 

En ce moment, ils s'étaient avancés d'une dizaine de milles dans le nord 
du dernier campement, et sur l'avis du chasseur, ils allaient se rabattre 
vers le sud-ouest, quand le chien donna subitement des signes d'agitation. 
Il aboyait, remuant sa queue frénétiquement. Il s'écartait de quelques pas, 
le nez sur le sol, chassant du souffle les herbes sèches du sentier. Puis il 
revenait à la même place, attiré par quelque émanation particulière. 

« Colonel, s'écria alors le bushman, notre chien a senti quelque chose. 
Ah! l'intelligente bête! Il est tombé sur les traces du gibier, — pardon, 
du savant que nous chassons. Laissons-le faire ! laissons-le faire ! 

— Oui! répéta sir John Murray après son ami le chasseur, il est sur la 
voie. Entendez ces petits jappements ! On dirait qu'il se parle à lui-même, 
qu'il cherche à se faire une opinion. Je donnerai cinquante livres d'un 
tel animal, s'il nous conduit à l'endroit où s'est glté Nicolas Palander. » 

Mathieu Strux ne releva pas la manière dont on parlait de son compa- 
triote. L'important était, avant tout, de le retrouver. Chacun se tint donc 
prêt à s'élancer sur les traces du chien , dès que celui-ci aurait assuré sa 
voie. 

Cela ne tarda guère, et après un jappement sonore, l'animal, bondissant 
au-dessus d'un hallier, disparut dans la profondeur du taillis. 

Les chevaux ne pouvaient le suivre à travers cette forêt inextricable. 
Force fut au colonel Everest et à ses compagnons de tourner le bois, en se 
guidant sur les aboiements éloignés du chien. Un certain espoir les exci- 
tait alors . Il n'était pas douteux que l'animal ne fût sur les traces du 



86 AVENTURES 



savant égare, el s'il ne perdait pas cette piste, il devait arriver droit à 
son but. 

Une seule question se présentait alors : Nicolas Palander était-il mort 
ou vivant? 

Il était onze heures du matin. Pendant vingt minutes environ, les 
aboiements sur lesquels se guidaient les chercheurs, ne se firent plus 
entendre. Etait-ce l'éloignement, ou le chien était-il alors dérouté? Le 
bushman et sir John, qui tenaient les devants, furent fort inquiets. Ils 
ne savaient plus dans quelle direction entraîner leurs compagnons, quand 
les aboiements retentirent de nouveau, à un demi-mille environ dans le 
sud-ouest, mais en dehors de la forêt. Aussitôt, les chevaux, vivement épe- 
ronnés, de se diriger de ce côté. 

En quelques bonds, la troupe fut arrivée sur une portion très-maréca- 
geuse du sol. On entendait distinctement le chien, mais on ne pouvait 
l'apercevoir. Des roseaux, hauts de douze à quinze pieds, hérissaient le 
terrain. 

Les cavaliers durent mettre pied à terre, et après avoir attaché leurs 
chevaux à un arbre, ils se glissèrent à travers les roseaux, en se guidant 
sur les aboiements du chien. 

Bientôt ils eurent dépassé ce réseau très-serré et fort impropre à la 
marche. Un vaste espace, couvert d'eau et de plantes aquatiques s'offrit à 
leurs regards. Dans la plus grande dépression du sol, un lagon, large et 
long d'un demi -mille, étendait ses eaux brunâtres. 

Le chien, arrêté sur les bords vaseux du lagon, aboyait avec fureur. 

« Le voilà ! le voilà ! » s'écria le bushman. 

En effet, à l'extrémité d'une sorte de presqu'île, assis sur une souche, 
immobile, à trois cents pas de distance, Nicolas Palander était là, ne voyant 
rien, n'entendant rien, un crayon à la main, un carnet placé sur ses ge- 
noux, calculant sans doute ! 

Ses compagnons ne purent retenir un cri. Le savant russe était guetté, 
à vingt pas au plus, par une bande de crocodiles, la tète hors de l'eau, 
dont il ne soupçonnait même pas la présence. Ces voraces animaux avan- 
çaient peu à peu, et pouvaient l'enlever en un clin d'oeil. 

« Hàtons-nous ! dit le chasseur à voix basse, je ne sais ce que ces croco- 
diles attendent pour se jeter sur lui! 

— Ils attendent peut-être qu'il soit faisandé! » ne put s'empêcher de 
répondre sir John, faisant allusion à ce fait observé par les indigènes, que 
ces reptiles ne se repaissent jamais de viande fraîche. 

Le bushman et sir John recommandèrent à leurs compagnons de 
les attendre en cet endroit, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 87 

gagner l'isthme étroit qui devait les conduire près de Nicolas Palander. 

Ils n'avaient pas fait deux cents pas, quand les crocodiles, quittant les 
profondeurs de l'eau, commencèrent à ramper sur le sol, marchant droit 
à leur proie. 

Le savant ne voyait rien. Ses yeux ne quittaient pas son carnet. Sa 
main traçait encore des chiffres. 

« Du coup d'oeil, du sang-froid, ou il est perdu! » murmura le chas- 
seur à l'oreille de sir John. 

Tous deux, alors, mirent genoux à terre, et visant les reptiles les plus 
rapprochés, ils firent feu. Une double détonation retentit. Deux des 
monstres, l'épine dorsale brisée, culbutèrent dans l'eau, et le reste de la 
bande disparut en un instant sous la surface du lac. 

Au bruit des armes à feu, Nicolas Palander avait enfin relevé la tête. 
Il reconnut ses compagnons, et courant vers eux, en agitant son carnet : 

« J'ai trouvé ! j'ai trouvé ! s'écriait-il 

— Et qu'avez -vous trouvé, monsieur Palander? lui demanda sir John. 

— Une erreur de décimale dans le cent troisième logarithme de la table 
de James Wolston ! » 

En effet, il avait trouvé cette erreur, le digne homme ! Il avait décou- 
vert une erreur de logarithme ! Il avait droit à la prime de cent livres pro- 
mise par l'éditeur James Wolston ! Et, depuis quatre jours qu'il errait 
dans ces solitudes, voilà à quoi avait passé son temps le célèbre astronome 
de l'observatoire d'Helsingfors ! 



CHAPITRE XII. 

UNE STATION AU GOUT DE SIR JOHN. 

Enfin, le calculateur russe était retrouvé. Lorsqu'on lui demanda com- 
ment il avait vécu pendant ces quatre jours, il ne put le dire. Avait- 
il eu conscience des dangers qu'il courait ainsi, ce n'était pas probable. 
Quand on lui raconta l'incident des crocodiles, il ne voulut pas y croire 
et prit la chose pour une plaisanterie. Avait-il eu faim? pas davantage. 
Il s'était nourri de chiffres, et si bien nourri, qu'il avait relevé cette 
erreur dans sa table de logarithmes ! 

En présence de ses collègues, Mathieu Strux, par amour- propre na- 
tional, ne voulut faire aucun reproche à Nicolas Palander ; mais, dans 
le particulier, on est fondé à croire que l'astronome russe reçut une 



88 



AVENTURES 




Du coup d'œil (p. 8"}. 

verte semonce de son chef, et qu'il fut invité à ne plus se laisser entraî- 
ner par ses études logarithmiques. 

Les opérations lurent immédiatement reprises. Pendant quelques jours, 
les travaux marchèrent convenablement. Un temps clair et net favo- 
risait les observations, soit dans la mesure angulaire des stations, soit 
dans les distances zénithales. De nouveaux triangles furent ajoutés 
au réseau, et leurs angles sévèrement déterminés par des observation? 
multiples. 

Le 28 juin, les astronomes avaient obtenu géodésiquement la base de 
leur quinzième triangle. Suivant leur estime, ce triangle devait com- 
prendre le tronçon de la méridienne qui s'étendait entre le deuxième 



DR TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



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Il parvint à l'entrée de la tanière (p. 95;. 

et le troisième degré. Pour l'achever, il restait à mesurer les deux 
angles adjacents en visant une station située à son sommet. 

Là, une difficulté physique se présenta. Le pays, couvert de taillis à 
perte de vue, ne se prêtait point à l'établissement des signaux. Sa pente 
générale, assez accusée du sud au nord, rendait difficile, non la pose, 
mais la visibilité des pylônes. 

Un seul point pouvait servir à l'établissement d'un réverbère, mais 
à une grande distance. C'était le haut d'une montagne de douze à 
treize cents pieds, qui s'élevait à trente milles environ vers le nord-ouest. 
Dons ces conditions, les côtés de ce quinzième triangle auraient donc 
des longueurs dépassant vingt mille toises, longueuis qui furent 



90 AVENTURES 



portées quelquefois au quadruple dans diverses mesures trigonométri- 
ques, mais que les membres de la commission anglo-russe n'avaient pas 
encore atteintes (1). 

Après mûre discussion, les astronomes décidèrent l'établissement d'un 
réverbère électrique sur cette hauteur, et ils résolurent de faire halte 
jusqu'au moment où le signal serait posé. Le colonel Everest, William 
Emery et Michel Zorn, accompagnés de trois matelots et de deux 
bochjesmen dirigés par le foreloper, furent désignés pour se rendre à 
la nouvelle station, afin d'établir la mire lumineuse destinée à une 
opération de nuit. La distance était trop grande, en effet, pour que l'on 
se hasardât à observer de jour avec une certitude suffisante. 

La petite troupe, munie de ses instruments et de ses appareils portés à 
dos de mulets, et pourvue de vivres, partit dans la matinée du 28 juin. 
Le colonel Everest ne comptait arriver que le lendemain à la base de la 
montagne, et pour peu que l'ascension présentât quelques difficultés, 
je réverbère ne pouvait être établi au plus tôt que dans la nuit du 29 
au 30. Les observateurs, demeurés au campement, ne devaient donc pas 
chercher avant trente-six heures au moins le sommet lumineux de leur 
quinzième triangle. 

Pendant l'absence du colonel Everest, Mathieu Strux et Nicolas Pa- 
lander, se livrèrent à leurs occupations habituelles. Sir John Murray 
et le bushman battirent les alentours du campement, et tuèrent quelques 
pièces appartenant à l'espèce des antilopes, si variée dans les régions de 
1 Afrique australe. 

Sir John ajouta même à ses exploits cynégétiques le « forcement » d'une 
girafe, bel animal, rare dans les contrées du nord, mais commun au mi- 
lieu des plaines du sud. La chasse de la girafe est regardée comme « un 
beau sport » par les connaisseurs. Sir John et le bushman tombèrent sur 
un troupeau de vingt individus, très-farouches, qu'ils ne purent approcher 
à plus de cina cents yards. Cependant, une girafe femelle s'étant détachée 
de la bande, les aeux chasseurs résolurent de la forcer. L'animal prit la 
fuite au petit trot, se laissant gagner volontairement ; mais quand les che- 
vaux de sir John et du bushman se furent sensiblement rapprochés, la gi- 
rafe, tordant sa queue, se prit à fuir avec une excessive rapidité. Il fallut 
la poursuivre pendant plus de deux milles. Enfin, une balle, qui lui 
fut envoyée au défaut de l'épaule par le rifle de sir John, la jeta sur le 
flanc. C'était un magnifique échantillon de l'espèce, « cheval par le cou, 



! Dans la mesure de la méridienne de France poussée juscm'à Formentera, Arago à Desierto à Campvey 
daas son 15 e triangle a mesuré un côté de 160 904 mètres, de la côte d'Espagne à l'ile d'Iviza. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 91 



bœuf par les pieds et les jambes, chameau par la tète, » disaient les Ro- 
mains, et dont le pelage rougeàtre était tacheté de blanc. Ce singulier 
ruminant ne mesurait pas moins de onze pieds de hauteur depuis la 
naissance du sabot jusqu'à l'extrémité de ses petites cornes, revêtues de 
peau et de poils. 

Pendant la nuit suivante, les deux astronomes russes prirent quelques 
bonnes hauteurs d'étoiles, qui leur servirent à déterminer la latitude du 
campement. 

La journée du 29 juin s'écoula sans incidents. On attendit la nuit pro- 
chaine avec une certaine impatience pour fixer le sommet du quinzième 
triangle. La nuit vint, une nuit sans lune, sans étoiles, mais sèche, et que 
ne salissait aucun brouillard, nuit très-propice, par conséquent, pour le 
relèvement d'une mire éloignée. 

Toutes les dispositions préliminaires avaient été prises, et la lunette du 
cercle répétiteur, braquée pendant le jour sur le sommet de la montagne, 
devait rapidement viser le réverbère électrique, au cas où l'éloignement 
l'eut rendu invisible à la simple vue. 

Donc pendant toute la nuit du 29 au 30, Mathieu Strux, Nicolas Palan - 
der et sir John Murray se relayèrent devant l'oculaire de l'instrument,... 
mais le sommet de la montagne demeura inaperçu, et pas une lumière ne 
brilla à sa pointe extrême . 

Les observateurs en conclurent que l'ascension avait présenté des diffi- 
cultés sérieuses, et que le colonel Everest n'avait pu atteindre le sommet 
du cône avant la fin du jour. Ils remirent donc leur observation à la nuit 
suivante, ne doutant pas que l'appareil lumineux n'eut été installé pendant 
la journée. 

Mais quelle fut leur surprise, quand, ce 30 juin, vers deux heures de 
l'après-midi, le colonel Everest et ses compagnons, dont rien ne faisait pré- 
sager le retour, reparurent au campement. 

Sir John s'élança au devant de ses collègues. 
«Vous, colonel, s'écria-t-il. 

— Nous-mêmes, sir John. 

— La montagne est-elle donc inaccessible? 

— Très-accessible, au contraire, répondit le colonel Everest, mais bien 
gardée, je vous en réponds. Aussi, venons-nous chercher du renfort. 

— Quoi ! des indigènes ? 

— Oui des indigènes à quatre pattes et à crinière noire, qui ont dévoré 
un de nos chevaux ! » 

En quelques mots, le colonel raconta à ses collègue son voyage qui s'é- 
tait parfaitement effectué jusqu'à la base de la montagne. Cette montagne. 



92 AVENTURES 



i a le reconnut alors, n'étaitfranchissable que par un contrefort dusud-ouest. 
Or, précisément, dans l'unique défilé qui aboutit à ce contrefort, une troupe 
de lions avait établi son « kraal, » suivant l'expression du foreloper. Vaine- 
ment le colonel Everest essaya de déloger ces formidables animaux ; 
insuffisamment armé, il dut battre en retraite, après avoir perdu un che- 
val auquel un magnifique lion avait cassé les reins d'un coup de patte. 

Un tel récit ne pouvait qu'eDflammer sir John Murray et le bushman. 
Cette « montagne des Lions » était une station à conquérir, station abso- 
lument, nécessaire, d'ailleurs, ;\ la continuation des travaux géodésiques. 
L'occasion de se mesurer contre les plus redoutables individus de. la race 
féline était trop belle pour n'en point profiter, et l'expédition fut immé- 
diatement organisée. 

Tous les savants européens, sans en excepter le pacifique Palander, vou- 
laient y prendre part; mais il était indispensable que quelques-uns de- 
meurassent au campement pour la mesure des angles adjacents à la base 
du nouveau triangle. Le colonel Everest, comprenant que sa présence était 
nécessaire au contrôle de l'opération, se résigna ;\ rester en compagnie 
des deux astronomes russes. D'autre part, il n'y avait aucun motif qui 
pût retenir sir John Murray. Le détachement, destiné à forcer les abords 
de la montagne, se composa donc de sir John, de William Emery et 
de Michel Zorn, aux instances desquels leurs chefs avaient dû se rendre, 
puis du bushman qui n'eût cédé sa place à personne, et enfin de trois 
indigènes dont Mokoum connaissait le courage et le sang-froid. 

Après avoir serré la main à leurs collègues, les trois Européens, vers 
quatre heures du soir, quittèrent le campement, et s'enfoncèrent sous le 
taillis, dans la direction de la montagne. Ils poussèrent rapidement 
leurs chevaux, et à neuf heures du soir, ils avaient franchi la distance de 
trente milles. 

Arrivés à deux milles du mont, il mirent pied à terre et organisèrent 
leur couchée pour la nuit. Aucun feu ne fut allumé, car Mokoum ne vou- 
lait pas attirer l'attention des animaux qu'il désirait combattre au grand 
jour, ni provoquer une attaque nocturne. 

Pendant cette nuit, les rugissements retentirent presque incessamment. 
C'est pendant l'obscurité, en effet, que ces redoutables carnassiers aban- 
donnent leur tanière et se mettent en quête de nourriture. Aucun des 
chasseurs ne dormit, même une heure, et le bushman profita de cette 
insomnie pour leur donner quelques conseils que son expérience ren- 
dait précieux : 

« Messieurs, leur dit-il d'un ton parfaitement calme, si le colonel 
Everest ne s'est pas trompé, nous aurons affaire demain à une bande de 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 93 



lions à crinière noire. Ces bèles-là appartiennent donc à l'espèce la plus 
féroce et la plus dangereuse. Nous aurons soin de bien nous tenir. Je vous 
recommande d'éviter le premier bond de ces animaux, qui peuvent fran- 
chir, d'un saut, de seize à vingt pas. Leur premier coup manqué, il est rare 
qu'ils redoublent. J'en parle par expérience. Comme ils rentrent à leur 
tanière à la reprise du jour, c'est là que nous les attaquerons. Mais ils se 
défendront, et se défendront bien. Je vous dirai qu'au matin, les lions, 
bien repus, sont moins féroces, et peut-être moins braves; c'est une ques- 
tion d'estomac. C'est aussi une question de lieu, car ils sont plus timides 
dans les régions où l'homme les harcelle sans cesse. Mais ici, en pays 
sauvage, ils auront toutes les férocités de la sauvagerie. Je vous recom- 
manderai aussi, messieurs, de bien évaluer vos distances avant de tirer. 
Laissez l'animal s'approcher, ne faites feu qu'à coup sûr, et visez au dé- 
faut de l'épaule. J'ajouterai que nous laisserons nos chevaux en arrière. 
Ces animaux s'effraient en présence du lion et compromettent la sûreté 
de leur cavalier. C'est à pied que nous combattrons, et je compte que le 
sang-froid ne vous fera pas défaut. » 

Les compagnons du bushman avaient écouté silencieusement la recom- 
mandation du chasseur. Mokoum était redevenu l'homme patient des 
chasses. 11 savait que l'affaire serait grave. Si, en effet, le lion ne se 
jette pas ordinairement sur l'homme qui passe sans le provoquer, sa 
fureur est, du moins, portée au plus haut point dès qu'il se sent attaqué. 
C'est alors une bête terrible, à laquelle la nature a donné la souplesse 
pour bondir, la force pour briser, la colère qui la rend formidable. Aussi, 
le bushman recommanda-t-il aux Européens de garder leur sang-froid, 
et surtout à sir John, qui se laissait parfois emporter par son audace. 

«Tirez un lion, lui dit-il, comme vous tireriez un perdreau, sans plus 
d'émotion. Tout est là ! » 

Tout est là, en effet. Mais qui peut répondre, quand il n'est pas aguerri 
par l'habitude, de conserver son sang-froid en présence d'un lion. 

A quatre heures du matin, les chasseurs, après avoir solidement atta- 
ché leurs chevaux au milieu d'un épais taillis, quittèrent le lieu de halte. 
Le jour ne se faisait pas encore. Quelques nuances rougeâtres flottaient 
dans les brumes de l'est. L'obscurité était profonde. 

Le bushman recommanda à ses compagnons de visiter leurs armes. Sir 
John Murray et lui, armés chacun d'une carabine se chargeant par la cu- 
lasse, n'eurent qu'à glisser dans le tonnerre la cartouche à culot de cuivre, 
et à essayer' si le chasse-cartouche fonctionnait bien. Michel Zorn et Wil- 
liam Emery, porteurs de rifles rayés, renouvelèrent les amorces que 
l'humidité de la nuit pouvait avoir endommagées. Quant aux trois indi- 



94 AVENTURES 



gènes, ils fiaient munis d'arcs d'aloôs qu'ils maniaient avec une grande 
idresse. Plus d'un lion, en effet, était déjà tombé sous leurs flèches . 

Les six chasseurs, formant un groupe compact, se dirigèrent vers le 
défilé dont les deux jeunes savants avaient la veille reconnu les abords. 
Ils ne prononçaient pas une parole et se glissaient entre les troncs de la 
futaie, comme les Peaux-Rouges sous les broussailles de leurs forêts. 

Bientôt, la petite troupe fut arrivée à l'étroite gorge qui formait 
l'amorce du défdé. A ce point commençait ce boyau, creusé entre deux 
murailles de granit, qui conduisait aux premières pentes du contrefort. 
C'était dans ce boyau, à mi-route environ, sur une portion élargie par 
un éboulement, que se trouvait la tanière occupée par la bande des 
lions. 

Le bushman prit alors les dispositions suivantes : Sir John Murray, un 
des indigènes et lui, devait s'avancer seuls en se glissant sur les arêtes 
supérieures du defdé. Ils espéraient arriver ainsi près de la tanière, et 
comptaient en déloger les redoutables fauves, de manière à les chasser 
vers L'extrémité inférieure du défdé. Là, Les deux jeunes Européens et 
les deux Bochjesmen, postés a raffut, devaient recevoir les fuyards à coups 
d'arcs et de fusils. 

L'endroit se prêtait excellemment à cette manœuvre. Là s'élevait un 
énorme sycomore qui dominait tout le taillis environnant, et dont les mul- 
tiples fourches offraient un poste sûr que les lions ne sauraient atteindre. 
< ui sait, en effet, que ces animaux n'ont pas reçu, comme leurs congénères 
de la race féline, le don de grimper aux arbres. Des chasseurs, ainsi placés 
à une certaine hauteur, pouvaient esquiver leurs bonds et les tirer dans des 
conditions favorables. 

La manœuvre périlleuse devait donc être exécutée par Mokoum, sir 
John et l'un des indigènes. Sur l'observation qu'en fit William Emery, 
le chasseur répondit qu'il ne pouvait en être autrement, et il insista pour 
qu'aucune modification ne fût apportée à son plan. Les jeunes gens se 
rendirent à ses raisons. 

Le jour commençait alors à poindre. L'extrême sommet de la montagne 
s'allumait comme une torche sous la projection des rayons solaires. Le 
bushman, après avoir vu ses quatre compagnons s'installer sur les bran- 
ches du sycomore, donna le signal du départ. Sir John, le Bochjesman et 
lui, rampèrent bientôt le long d'une sente capricieusement contournée sur 
la paroi de droite du défilé. 

Ces trois audacieux chasseurs s'avancèrent ainsi pendant une cinquan- 
taine de pas, s'arrètant parfois et observant l'étroit boyau qu'ils remon- 
taient. Le bushman ne doutait pas que les lions, après leur excursion noc- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 95 



turne, ne fussent rentrés à leur gîte, soit pour y dévorer leur proie, soit 
pour y prendre du repos. Peut-être même pourrait-il les surprendre en- 
dormis, et en finir rapidement avec eux. 

Un quart d'heure après avoir franchi l'entrée du défilé, Mokoum et ses 
deux compagnons arrivèrent devant la tanière, à l'éboulement qui leur 
avait été indiqué par Michel Zorn. Là, ils se tapirent sur le sol et exami- 
nèrent le gîte. 

C'était une excavation assez large, dont on ne pouvait en ce moment 
estimer la profondeur. Des débris d'animaux, des monceaux d'ossements, 
en masquaient l'entrée. Il n'y avait pas à s'y méprendre, c'était la retraite 
des lions signalée par le colonel Everest. 

Mais en ce moment, contrairement à l'opinion du chasseur, la caverne 
semblait déserte. Mokoum, le fusil armé, se laissa glisser jusqu'au sol, et 
rampant sur les genoux, il parvint à l'entrée de la tanière. 

Un seul regard, rapidement jeté à l'intérieur, lui montra qu'elle était 

vide. 

Cette circonstance, sur laquelle il ne comptait pas, lui fit immédiate- 
ment modifier son plan. Ses deux compagnons, appelés par lui, le rejoi- 
gnirent en un instant. 

« Sir John, dit le chasseur, notre gibier n'est pas rentré au gite, mais 
il ne peut tarder à paraître. J'imagine que nous ferons bien de nous ins- 
taller à sa place. Mieux vaut être assiégés qu'assiégeants avec des lurons 
pareils, surtout quand la place a une armée de secours à ses portes. Qu'en 
pense Votre Honneur? 

— Je pense comme vous, bushman, répondit sir John Murray. Je suis 
sous vos ordres et je vous obéis* » 

Mokoum, sir John et l'indigène pénétrèrent dans la tanière. C'é- 
tait une grotte profonde, semée d'ossements et de chairs sanglantes. 
Après avoir reconnu qu'elle était absolument vide, les chasseurs se 
hâtèrent d'en barricader l'entrée au moyen de grosses pierres qu'ils 
roulèrent non sans peine, et qu'ils accumulèrent les unes sur les autres. 
Les intervalles laissées entre ces pierres furent bouchées avec des bran- 
chages et des broussailles sèches dont la portion ravinée du défilé était 
couverte. 

Ce travail ne demanda que quelques minutes, car l'entrée de la grotte 
était relativement étroite. Puis, les chasseurs se portèrent derrière leur 
barricade percée de meurtrières, et ils attendirent. 

Leur attente ne fut pas de longue durée. Vers cinq heures et quart, un 
lion et deux lionnes parurent à cent pas de la tanière. C'étaient des ani- 
maux de grande taille. Le lion, secouant sa crinière noire et balayant le 



96 



AVENTURES 




p n tri ml lions la tan&re ip 9S 



sol de sa redoutable queue, portait entre ses dents une antilope tout en- 
tière, qu'il seeouait comme un chat eût fait d'une souris. Ce lourd 
gibier ne pesait pas à sa gueule puissante, et sa tète, quoique pesamment 
chargée, remuait avec une aisance parfaite. Les deux lionnes, à robe 
jaune, raccompagnaient en gambadant. 

Sir John, — Son Honneur l'a avoué depuis, — sentit son cœur battre 
violemment. Son œil s'ouvrit démesurément, son front se rida, et il res- 
sentit une sorte de peur convulsive à laquelle se mêlaient de l'étonnement 
et de l'angoisse ; mais cela ne dura pas, et il redevint promptement maître 
'le lui. Ouant à ses deux compagnons, ils étaient aussi' calmes que d'ba- 
bitude. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



97 




Il tomba sur les genoux (p. 99). 

Cependant, le lion et les deux lionnes avaient senti le danger. A la vue 
de leur tanière barricadée, ils s'arrêtèrent. Moins de soixante pas les en sépa- 
raient. Le mâle poussa un rugissement rauque, et, suivi des deux lionnes, 
il se jeta dans un hallier sur la droite, un peu au-dessous de l'endroit 
où les chasseurs s'étaient arrêtés d'abord. On voyait distinctement ces re- 
doutables bêtes à travers les branches, leurs flancs jaunes, leurs oreilles 
dressées, leurs yeux brillants. 

« Les perdreaux sont là, murmura sir John à l'oreille du bushman. 
P chacun le sien. 

— Non, répondit Mokoum à voix basse, la nichée n'est pas complète, et 
la détonation effrayerait les autres. 



AVENTURES 



— Bochjesman, ètes-vous sûr de votre flèche à cette distance? 

— Oui, Mokoum, répondit l'indigène. 

— Eh bien, au flanc gauche du maie, et crevez-lui le cœur ! » 

Le Bochjesman tendit son arc, et visa avec une grande attention à tra- 
vers les broussailles. La flèche partit en sifflant. Un rugissement éclata. 
Le lion fît un bond et retomba à trente pas de la caverne. Là, il resta sans 
mouvement, et l'on put voir ses dents acérées qui se détachaient sur ses 
babines rouges de sang. 

« Bien, Bochjesman ! » dit le chasseur. 
• En ce moment, les lionnes, quittant le hallier, se précipitèrent sur le 
corps du lion. A leurs formidables rugissements, deux autres lions, dont 
un vieux mâle à griffes jaunes, suivi d'une troisième lionne, apparurent au 
tournant du défilé. Sous l'influence d'une effroyable fureur, leur crinière 
noire, se hérissant, les faisait paraître gigantesques. Ils semblaient avoir 
acquis le double de leur volume ordinaire. Ils bondissaient en poussant 
des rugissements d'une incroyable intensité. 

« Aux carabines, maintenant, s'écria le bushman, et tirons-les au vol. 
puisqu'ils ne veulent pas se poser ! » 

Deux détonations éclatèrent. L'un des lions, frappés par la balle explo- 
sible du bushman, à la naissance des reins, tomba foudroyé. L'autre lion, 
visé par sir John, une patte cassée, se précipita vers la barricade. Les 
lionnes furieuses l'avaient suivi. Ces terribles animaux voulaient forcer 
l'entrée de la caverne, et ne pouvaient manquer de réussir si une balle 
ne les arrêtait pas. 

Le bushman, sir John et l'indigène s'étaient retirés au fond de la ta- 
nière. Les fusils avaient été rapidement rechargés. Un ou deux coups heu- 
reux, et les fauves allaient peut-être tomber inanimés, quand une circon- 
stance imprévue vint rendre terrible la situation des trois chasseurs. 

Tout d'un coup, une épaisse fumée remplit la taverne. Une des bourres, 
tombée au milieu dts broussailles sèches, les avait enflammées. Bientôt 
une nappe de flammes, développée par le vent, fut tendue entre les hom- 
mes et les animaux. Les lions reculèrent. Les chasseurs ne pouvaient plus 
demeurer dans leur gîte sans s'exposer à être étouffés en quelques in- 
stants. 

C'était une position terrible. Il n'y avait pas à hésiter. 

« Au dehors ! au dehors ! » s'écria le bushman qui suffoquait déjà. 

Aussitôt les broussailles furent écartées avec la crosse des fusils, les 
pierres de la barricade furent repoussées, et les trois chasseurs, à demi- 
étouffés, se précipitèrent au dehors au milieu du tourbillon de fumée. 

L'indigène et sir John avaient à peine eu le temps de se reconnaître que 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 99 

tous deux étaient renversés, l'Africain d'un coup de tète, l'Anglais 
d'un coup de queue des lionnes encore valides. L'indigène, frappé en 
pleine poitrine, resta sans mouvement sur le sol. Sir John crut avoir la 
jambe cassée, et tomba sur les genoux. Mais au moment où l'animal reve- 
nait sur lui, une balle du bushman l'arrêta net, et, rencontrant un os, 
éclata dans son corps. 

En ce moment, Michel Zorn, William Emery et les deux Bochjesmen, 
apparaissant au détour du défilé, vinrent fort à propos prendre part au 
combat. Deux lions et une lionne avaient succombé aux mortelles atteintes 
des balles et des flèches. Mais les survivants, les deux autres lionnes et le 
mâle, dont la patte avait été brisée par le coup de feu de sir John, étaient 
encore redoutables. Cependant, les lifles rayés, manœuvres par une main 
sûre, faisaient en ce moment leur office. Une seconde lionne tomba, frap- 
pée de deux balles à la tète et au flanc. Le lion blessé et la troisième lionne, 
faisant alors un bond prodigieux et passant par-dessus la tète des jeunes 
gens, disparurent au tournant du défilé, salués une dernière fois de deux 
balles et de deux flèches. 

Un hurrah triomphant fut poussé par sir John . Les lions étaient vaincus. 
Quatre cadavres gisaient sur le sol. 

On s'empressa près de sir John Murray. Avec l'aide de ses amis, il put 
se relever. Sa jambe, fort heureusement, n'était pas cassée. Quant à l'in- 
digène que le coup de tète avait renversé, il revint à lui après quelques 
intants, n'ayant été qu'étourdi par cette violente poussée. Une heure plus 
tard, la petite troupe avait regagné le taillis où les chevaux étaient atta- 
chés, sans avoir revu le couple fugitif. 

« Eh bien, dit alors Mokoum à sir John, Votre Honneur est-il satis- 
fait de nos perdreaux d'Afrique ? 

— Enchanté, répondit sir John, en se frottant sa jambe contusionnée , 
enchanté ! Mais quelle queue ils ont, mon digne bushman, quelle queue ! » 



CHAPITRE XIII 



AVEC L'AIDE DU FEU. 



Cependant, le colonel Everest et ses collègues attendaient au campe- 
ment, avec une impatience bien naturelle, le résultat du combat engagé 
au pied de la montagne. Si les chasseurs réussissaient, la mire lumineuse 



100 AVEN TIR ES 



devait apparaître dans la nuit. On conçoit l'inquiétude dans laquelle les 
savants passèrent toute cette journée. Leurs instruments étaient prêts. Ils 
les avaient braqués sur le sommet du mont, de manière à embrasser dans 
le champ des lunettes une lueur si faible qu'elle fût ! Mais celte lueur 
se montrerait-elle? 

Le colonel Everest et Mathieu Strux ne purent goûter un instant de re- 
pos. Seul, Nicolas Palander, toujours absorbé, oubliait dans ses calculs 
qu'un danger quelconque menaçait ses collègues. Qu'on ne l'accuse pas 
d'égoïsme original ! — On pouvait dire de lui ce que l'on disait du ma- 
thématicien Bouvard : « 11 ne cessera de calculer que lorsqu'il cessera de 
vivre. » Et même, peut-être, Nicolas Palander ne cessera-t-il de vivre que 
parce qu'il cessera de calculer ! 

Il faut dire, cependant, qu'au milieu de leurs inquiétudes, les deux sa- 
vants anglais et russes, songèrent au moins autant à l'accomplissement de 
leurs opérations géodésiques qu'aux dangers courus par leurs amis. Ces 
dangers, ils les eussent bravés eux-mêmes, n'oubliant point qu'ils appar- 
lenaient à la science militante. Mais le résultat les préoccupait. Un obstacle 
physique, s'il n'était surmonté, pouvait arrêter définitivement leurs tra- 
vaux, ou du moins les retarder. L'anxiété des deux astronomes, pendant 
cette interminable journée, se comprendra donc facilement. 

Enfin la nuit vint. Le colonel Everest et Mathieu Strux, devant observer 
chacun pendant une demi-heure, se postèrent tour à tour devant l'ocu- 
liire de la lunette. Au milieu de cette obscurité, ils ne prononçaient pas 
une parole, et se relayaient avec une exactitude chronométrique. C'é- 
tait à qui apercevrait le premier ce signal si impatiemment attendu. 

Les heures s'écoulèrent. Minuit passa. Rien n'avait encore apparu sur < 
sombre piton . 

Enfin, à deux heures trois quarts, le colonel Everest, se relevant froide- 
ment, dit ce simple mot : 

« Le signal ! » 

Le hasard l'avait favorisé, au grand dépit de son collègue russe, qui dut 
constater lui-même l'apparition du réverbère. Mais Mathieu Strux, se con- 
tenant, et ne prononça pas un seul mot. 

Le relèvement fut alors pris avec de méticuleuses précautions, et, après 
des observations souvent réitérées, l'angle mesuré donna 73° 58' 42 ' 413. 
On voit que cette mesure était obtenue jusqu'aux millièmes de seconde, 
c'est-à-dire avec une exactitude pour ainsi dire absolue. 

Le lendemain, 2 juillet, le camp fut levé dès l'aube. Le colonel Everest 
voulait rejoindreses compagnons le plus tôt possible. Il avait hàtede savoir 
si cette conquête de la montagne n'avait pas été trop chèrement achetée. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 101 



Les chariots se mirent en route sous la conduite du forloper, et à midi, 
tous les membres de la commission scientifique étaient réunis. Pas un 
d'eux, on le sait, ne manquait à l'appel. Les incidents divers de combat 
contre les liens furent racontés et les vainqueurs très-chaudement fé- 
licités. 

Pendant cette matinée, sir John Murray, Michel Zornet William Emery 
avaient mesuré du haut de la montagne la distance angulaire d'une nou- 
velle station située à quelques milles dans l'ouest de la méridienne. Les 
opérations pouvaient donc continuer sans retard. Les astronomes, ayant 
également pris la hauteur zénithale de quelques étoiles, calculèrent la 
latitude du piton, d'où Nicolas Palander conclut qu'une seconde portion 
de l'arc méridien , équivalente à un degré, avait été obtenue par les dernières 
mesures trigonométriques. C'étaient donc, en somme, deux degrés déduits 
depuis la base pour une série de quinze triangles. 

Les travaux furent immédiatement poursuivis. Ils s'accomplissaient dans 
des conditions satisfaisantes, et l'on devait espérer qu'aucun obstacle phy - 
sique ne s'opposerait à leur entier achèvement. Pendant cinq semaines, 
le ciel se montra propice aux observations. La contrée, un peu accidentée, 
se prêtait à l'établissement des mires. Sous la direction du bushman, 
les campements s organisaient régulièrement. Les vivres ne manquaient 
pas. Les chasseurs de la caravane , sir John en tète , ravitaillaient sans 
cesse l'expédition. L'honorable Anglais n'en était plus à compter les va- 
riétés d'antilopes ou les buffles qui tombaient sous ses balles. Tout mar- 
chait au mieux. La santé générale était satisfaisante. L'eau ne s'était pas 
encore raréfiée dans les plis de terrain. Enfin, les discussions entre le 
colonel Everest et Mathieu Strux semblaient se modérer, au grand plaisir 
de leurs compagnons. Chacun rivalisait de zèle, et l'on pouvait déjà 
prévoir le succès définitif de l'entreprise, quand une difficulté locale vint 
gêner momentanément les observations et raviver les rivalités natio- 
nales. 

C'était le 1 1 août. Depuis la veille, la cavarane parcourait un pays boisé, 
dont les forêts et les taillis se succédaient de mille en mille. Ce matin là, 
les chariots s'arrêtèrent devant une immense aggrégation de hautes 
futaies, dont les limites devaient s'étendre bien au delà de l'horizon. Rien 
de plus imposant que ces masses de verdure qui formaient comme un 
rideau de cent pieds tendu au-dessus du sol. Aucune description ne don- 
nerait une idée exacte de ces beaux arbres qui composaient une forêt afri- 
caine. Là s'entremêlaient les essences les plus diverses, le «gounda, » 
le « mosokoso, » le « moukomdou , » bois recherché pour les construc- 
tions navales, lesébeniers à gros troncs dont l'écorce recouvre une chair 



! 02 AVENTURES 



absolument noire, le «bauhinia » aux fibres de fer, des «buchneras » aux 
[leurs couleur d'orange, de magnifiques « roodeblatts, » au tronc blan- 
châtre et couronné de feuillage cramoisi d'un effet indescriptible, des 
gaiacs par milliers dont quelques-uns mesuraient jusqu'il quinze pieds 
de tour. De ce massif profond sortait un murmure, à la fois émouvant et 
grandiose, qui rappelait le bruit du ressac sur une côte sablonneuse. C'é- 
tait le vent qui, passant au travers de cette puissante ramure, venait expi- 
rer sur la lisière de la forêt géant'-. 

A une question qui lui l'ut alors posée parle colonel Everest, le chasseur 
répondit : 

C est la forêt de Rovoun. 

— Quelle est sa largeur de l'est à l'ouest? 

— Quarante-cinq milles. 

— Et sa profondeur du sud au nord? 

— Dix milles environ. 

— Et comment passerons-nous au travers de cette masse épaisse d'ar- 
bres? 

— Nous ne passerons pas au travers, répondit Mokoum. Il n'y a pas 
de sentier praticable. Nous n'avons qu'une ressource : tourner la forêt 
« soit par l'est, soit par l'ouest. » 

Les chefs de L'expédition, quand ils eurent entendu les réponses si pré- 
cises du bushman, se trouvèrent fort embarrassés. On ne pouvait évidem- 
ment déposer des points de mire dans cette forêt qui occupait un terrain 
absolument plane Quant à la tourner, c'est-à-dire à s'écarter de vingt à 
vinqt-cinq milles d'un cùté ou de l'autre de la méridienne, c'était singu- 
lièrement accroître les travaux de la triangulation, et ajouter peut-être une 
dizaine de triangles auxiliaires à la série trigonométrique. 

Une difficulté réelle, un obstacle naturel surgissait donc. La question 
était importante et difficile à résoudre. Dès que le campement eut été 
établi à l'ombre de magnifiques bouquets d'arbres distants d'un demi- 
mille de la lisière même de la forêt, les astronomes furent convoqués en 
conseil, dans le but de prendre une décision. La question de trianguler à 
travers l'immense massif d'arbres fut aussitôt écartée. Il était évident qu'on 
ne pouvait opérer dans de pareilles conditions. Restait donc la proposition 
de tourner l'obstacle, soit par la gauche, soit par la droite, l'écart étant à 
peu près le même de chaque cùté, puisque la méridienne attaquait la 
forêt par son milieu. 

Les membres de la commission anglo- russe conclurent donc à ce 
que l'infranchissable barrière fut tournée. Que ce fut par l'est ou par 
l'ouest, peu importait. Or, il arriva précisément que sur cette ques- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 103 

tion futile, une discussion violente s'éleva entre le colonel Everest et Ma- 
thieu Strux. Les deux rivaux, qui s'étaient contenus depuis quel- 
que temps, retrouvèrent là toute leur ancienne animosité, qui passa seu- 
lement de l'état latent à l'état sensible, et finit par dégénérer en une 
altercation grave. En vain, leurs collègues tentèrent de s'interposer. Les 
deux chefs ne voulurent rien entendre. L'un, l'Anglais, tenait pour la 
droite, direction qui rapprochait l'expédition de la route suivie par David 
Livingstone, lors de son premier voyage aux chutes de Zambèse, et c'était 
au moins une raison, car ce pays, plus connu et plus fréquenté, pouvait 
offrir certains avantages. Quant au Russe, il opinait pour la gauche, mais 
évidemment pour contrecarrer l'opinion du colonel. Si le colonel eût opté 
pour la gauche, il aurait tenu pour la droite. 

La querelle alla fort loin, et l'on pouvait prévoir le moment où une 
scission se produirait entre les membres de la commission. 

Michel Zorn et William Emery, sir John Murray et Nicolas Palander 
n'y pouvant rien, quittèrent la conférence, et laissèrent les deux chefs aux 
prises. Tel était leur entêtement que l'on devait tout craindre, même que 
les travaux, interrompus en ce point, se continuassent par deux séries de 
triangles obliques. 

La journée se passa sans amener aucun rapprochement entre les deux 
opinions opposées. 

Le lendemain, 12 août, sir John, prévoyant que les entêtés ne s'accorde- 
raient pas encore , alla trouver le bushman , et lui proposa de battre 
les environs. Pendant ce temps, les deux astronomes arriveraient peut-être 
à s'entendre. En tout cas, un morceau de venaison fraîche ne serait pas 
à dédaigner. 

Mokoum, toujours prêt, siffla son chien Top, et les deux chasseurs, 
battant le taillis, fouillant la lisière du bois, s'aventurèrent , moitié cau- 
sant, moitié quêtant, à quelques milles du campement. 

Tout naturellement, la conversation roula sur l'incident qui empêchait 
la continuation des travaux géodésiques. 

« J'imagine, dit le bushman, que nous voilà campés pour quelque 
temps sur la lisière de la forêt de Ravouma. Nos deux chefs ne sont point 
près de céder l'un à l'autre. Que votre Honneur me permette cette com- 
paraison, mais l'un tire à droite et l'autre à gauche, comme des bœufs qui 
ne s'entendent pas, et de cette façon, la machine ne peut marcher. 

— C'est une circonstance fâcheuse, répondit sir John Murray, et je 
crains bien que cet entêtement n'amène une séparation complète. N'é- 
taient les intérêts de la science, cette rivalité d'astronomes me laisserait 
assez indifférent, brave Mokoum. Les giboyeuses contrées de l'Afrique 



10* 



AVENTURES 



..*. 



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^'l 



1? 




Quelle queue ils uiit ..(p. 'J'J,. 

ont de quoi me distraite, et jusqu'au moment où les deux rivaux seront 
tombés d'accord, je courrai la campagne, mon fusil à la main. 

— Mais, cette fois, voire Honneur pense-t-il qu'ils s'accordent sur ce 
point ? Pour mon compte, je ne l'espère pas, et comme je vous le disais, 
notre halte peut se prolonger indéfiniment. 

— Je le crains, Mokoum, répondit sir John. Nos deux chefs se disputent, 
sur une question malheureusement futile , et qu'on ne peut résoudre 
scientifiquement. Ils ont tous les deux raison et tous les deux tort. Le 
colonel Everest a catégoriquement déclaré qu'il ne céderait pas. Mathieu 
Strux a juré qu'il résisterait aux prétentions du colonel, et ces deux savants, 
qui se seraient sans doute rendus devant un argument scientifique, ne 



DE TROIS RUSSES ET DE THOI3 ANGLAIS 



io- 




II ne tarda pas à s'endoraiir (p. 108;. 

consentiront jamais à faire quelque concession sur une pure question 
d'amour- propre. Il est vraiment regrettable, dans l'intérêt de nos tra- 
vaux, que celte forêt soit coupée par le parcours de la méridienne! 

— Au diable les forêts! répliqua le bushman, quand il s'agit d'opéra- 
tions pareilles! Mais aussi, quelle idée ont-ils, ces savants, de mesurer la 
longueur ou largeur de la terre?En seront-ils plus avancésquandilsl' auront 
calculée ainsi par pied et par pouces? Pour mon compte, votre Honneur, 
j'aime mieux ignorer toutes ces choses! J'aime mieux croire immense, 
infini, ce globe que j'habite, et j'estime que c'est le rapetisser que d'en 
connaître les dimensions exactes ! Non, sir John, je vivrais cent ans, que je 
n'admettrai jamais l'utilité de vos opérations! » 

14 



106 A VENT LUES 



Sir John ne put s'empêcher de sourire. Souvent cette thèse avait été 
débattue entre le chasseur et lui;, e\ cet ignorant enfant de la nature, ce 
libre coureur des bois et des plaines, cet intrépide traqueurde botes fau- 
ves, ne pouvait évidemment comprendre l'intérêt scientifique attaché;'! 
une triangulation. Quelquefois, sir John l'avait pressé à cet égard, mais 
le bushman lui répondait par des arguments empreints d'une véritable 
philosophie naturelle, qu'il présentait avec une sorte d'éloquence sauvage, 
et dont lui, moitié savant, moitié chasseur, il appréciait tout le charme. 

En causant ainsi, sir John et Mokoum poursuivaient le petit gibier de 
la plaine, des lièvres de roches, des « giosciures, » une espèce nouvelle de 
rongeurs, reconnu", par Ogilly sous le nom de « graphycerus elegans, » 
quelques pluviers au cri aigu, et des compagnies de perdrix dont le plu- 
mage est brun, jaune et noir. Mais on peut dire que sir John faisait seul 
les frais de cette chasse. Le bushman tirait peu. Il semblait préoccupé de 
cette rivalité des deux astronomes, qui devait nécessairement compromet- 
tre le succès de l'expédition. L'incident « de la forêt » le tracassait certai- 
nement plus qu'il ne tracassait sir John lui-même. Le gibier, si varié qu'il 
fût, ne provoquait de sa part qu'une vague attention. Grave indice chez un 
tel chasseur. 

En ellét, une idée, forl indécise d'abord, travaillait l'esprit du bushman, 
et p< uà peu* cette idée prit une forme plus nette dansson cerveau. Sir John 
l'entendait se parler à lui-même, s'interroger, se répondre. Il le voyait, 
le fusil au repos, inattentif à toute ; les avances du gibier de plume ou de 
poil, rester immobile, et tout aussi absorbé que l'eût été Nicolas Palander 
lui-même à la recherche d'une erreur de logarithme. Mais sir John res- 
pecta cette disposition d'esprit et ne voulut point arracher son compa- 
gnon aune préoccupation si grave. 

Deux ou trois fois, pendant cette journée, Mokoum s'approcha de 
sir John, et lui dit : 

Ainsi, votre Honneur pense que le colonel Everest et Mathieu Strux 
ne parviendront pas à se mettre d'accord? » 

A cette question, sir John répondait invariablement que l'accord lui 
paraissait difficile, et qu'une scission entre les Anglais et les Russes était 
a craindre. 

Une dernière fois, vers le soir, à quelques milles en avant du campe- 
ment, Mokoum posa la même question et reçut la même réponse. Mais 
alors il ajou'a : 

« Eh bien, que votre Honneur se tranquillise, j'ai trouvé le moyen de 
donner raison à la fois à nos deux savants ! 

— Vraiment, mon digne chasseur? répondit sir John assez surpris. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 107 

— Oui! je le répète, sir John. Avant demain, le colonel Everest et 
monsieur Strux n'auront plus aucun sujet de se disputer, si le vent est 
favorable. 

Que vous voulez-vous dire, Mokoum? 

— Je m'entends, sir John. 

— Eh bien, faites cela, Mokoum ! Vous aurez bien mérité de l'Europe 
savante, et votre nom sera consigné aux annales de la science! 

— C'est beaucoup d'honneur pour moi, sir John, » répondit lebushman, 
et, sans doute, ruminant son projet, il n'ajouta plus un mot. 

Sir John respecta ce mutisme et ne demanda aucune explication au 
bushman. Mais véritablement, il ne pouvait deviner par quel moyen son 
compagnon prétendait accorder les deux entêtés qui compromettaient si 
ridiculement le succès de l'entreprise . 

Les chasseurs rentrèrent au campement vers cinq heures du soir. 
La question n'avait pas fait un pas , et même la situation respective du 
Russe et de l'Anglais s'était envenimée. L'intervention, souvent répétée, de 
Michel Zorn et de William Emery n'avait amené aucun résultat. Des in- 
terpellations personnelles, échangées à plusieurs reprises entre les deux 
rivaux, des insinuations regrettables, formulées de part et d'autres, ren- 
daient maintenant tout rapprochement impossible. On pouvait même 
craindre que la querelle, ainsi montée de ton, n'allât jusqu'à une pro- 
vocation. L'avenir de la triangulation était donc jusqu'à un certain point 
compromis, à moins que chacun de ces savants ne la continuât isolé nent 
et pour son propre compte. Mais dans ce cas, une séparation immédiate 
s'en fut suivie, et cette perspective attristait surtout les deux jeunes gens, 
si habitués l'un à l'autre, si intimement liés par une sympathie réci- 
proque. 

Sir John comprit ce qui se passait en eux. Il devina bien la cause de 
leur tristesse. Peut-être eût-il pu les rassurer en leur rapportant les pa- 
roles du bushman; mais, quelque confiance qu'il eût en ce dernier, il ne 
voulait pas causer une fausse joie à ses jeunes amis, et il résolut d'attendre 
jusqu'au lendemain l'accomplissement des promesses du chasseur. 

Celui-ci, pendant la soirée, ne changea rien à ses occupations habi- 
tuelles. Il organisa la garde du campement ainsi qu'il avait l'habitude de 
le faire. Il surveilla la disposition des chariots, et prit toutes les mesures 
nécessaires pour assurer la sécurité de la caravane. 

Sir John dut croire que le chasseur avait oublié sa promesse. Avant 
d'aller prendre quelque repos, il voulut au moins tâter le colonel Everest 
sur le compte de l'astronome russe . Le colonel se montra inébranlable, 
entier dans ses droits, ajoutant qu'au cas où Mathieu Strux ne se rendrait 



108 AVENTURES 



pas, les Anglais et les Russes se sépareraient, attendu « qu il est des 
choses que l'on ne peut supporter, même de la part d'un collègue » . 

Là dessus, sir John Murray, très-inquiet, alla se coucher, et, très-fati- 
gué de sa journée de chasse, il ne tarda pas à s'endormir. 

Vers onze heures du soir, il fut subitement réveillé. Une agitation inso- 
lite s'était emparée des indigènes. Tls allaient et venaient au milieu du 
camp. 

Sir John se leva aussitôt, et trouva tous ses compagnons sur pied. 
La forêt était en feu. 

Quel spectacle ! Dans cette nuit obscure, sur le fond noir du ciel, le 
rideau de flammes semblait s'élever jusqu'au zénith. En un instant, l'incen- 
die s'était développé sur une largeur de plusieurs milles. 

Sir John Murray regarda Mokoum, qui se tenait près de lui, immobile. 
Mais Mokoum ne répondit pas à son regard. Sir John avait compris. Le 
feu allait frayer un chemin aux savants à travers cette forêt plusieurs fois 
séculaire. 

Le vent, soufflant du sud, favorisait les projets du bushman. L'air se 
précipitant comme s'il fut sorti des flancs d'un ventilateur, activait 
l'incendie et saturait d'oxygène ce brasier ardent. Il avivait les flam- 
mes, il arrachait des brandons, des branches ignescentes, des char- 
bons incandescents, et il les portait au loin, dans les taillis épais qui 
devenaient aussitôt de nouveaux centres d'embrasement. Le théâtre du 
feu s'élargissait et se creusait de plus en plus. L T ne chaleur intense se 
développait jusqu'au campement. Le bois mort, entassé sous les sombres 
ramures, pétillait. Au milieu des nappes de flammes, quelques éclats plus 
vifs produisaient soudain des épanouissements de lumière. C'étaient les 
arbres résineux qui s'allumaient comme des torches. De là, de véritables 
arquebusades, des pétillements, des crépitations distinctes, suivant la na- 
ture des essences forestières, puis des détonations produites par de vieux 
troncs de bois de fer qui éclataient comme des bombes. Le ciel reflétait 
cet embrasement gigantesque. Les nuages, d'un rouge ardent, semblaient 
prendre feu comme si l'incendie se fût propagé jusque dans les hauteurs 
du fi: marnent. Des gerbes d'étincelles constellaient la voûte noire au 
milieu des tourbillons d'une épaisse fumée. 

Puis, des hurlements, des ricanements, des beuglements d'animaux, se 
liront entendre sur tous les côtés de la forêt incendiée. Des ombres pas- 
saient, des troupes effarées, filant en toute direction, de grands spectres 
sombres que leurs rugissements formidables trahissaient dans la bande des 
fuyards. Une insurmontable épouvante entraînait ces hyènes, ces buffles 
ces lions, ces éléphants, jusqu'aux dernières limites du sombre horizon. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 109 



L'incendie dura toute la nuit, et le jour suivant, et l'autre nuit encore. 
Et quand reparut le matin du 14 août, un vaste espace, dévoré par le feu, 
rendait la forêt praticable sur une largeur de plusieurs milles. La voie 
était frayée à la méridienne, et cette fois, l'avenir de la triangulation 
venait d'èlre sauvé par l'acte audacieux du chasseur Mokoum. 



CHAPITRE XIV. 

UNE DECLARATION DE OUERKE. 

Le travail fut repris le jour même. Tout prétexte de discussion avait dis- 
paru. Le colonel Everest et Mathieu Strux ne se pardonnèrent pas, mais ils 
reprirent ensemble le cours des opérations géodésiques. 

Sur la gauche de cette large trouée, pratiquée par l'incendie, s'élevait un 
monticule très-visible, à une distance de cinq mille environ.. Son point 
culminant pouvait être pris pour mire et servir de sommet au nouveau 
triangle. L'angle qu'il faisait avec la dernière station fut donc mesuré, et, 
le lendemain, toute la caravane se porta en avant à travers la forêt incen- 
diée. 

C'était une route macadamisée de charbons. Le sol était encore brû- 
lant ; des souches fumaient çà et là , et il s'élevait une buée chaude 
tout imprégnée de vapeurs. En maint endroit, des cadavres carbonisés, 
appartenant à des animaux surpris dans leur retraite, et que la fuite n'avait 
pu soustraire aux fureurs du feu. Des fumées noires, qui tourbillonnaient 
à de certaines places, indiquaient encore l'existence de foyers partiels. On 
pouvait même croire que l'incendie n'était pas éteint, et que sous Faction 
du vent , reprenant bientôt avec une nouvelle force, il achèverait de dé- 
vorer la forêt tout entière. 

C'est pourquoi la commission scientifique pressa sa marche en avant. 
La caravane, prise dans un cercle de feu, eût été perdue. Elle avait hâte 
de traverser ce théâtre de l'incendie dont les derniers plans latéraux 
brûlaient encore. Mokoum excita donc le zèle des conducteurs de chariot, 
et, vers le milieu de la journée, un campement était établi au pied du mon- 
ticule déjà relevé au cercle répétiteur. 

La masse rocheuse qui terminait cette extumescence du sol semblait 
avoir été disposée par la main de l'homme. C'était comme un dolmen, un 
assemblage de pierres druidiques, qu'un î rohéologue eût été fort surpris de 
rencontrer en cet endroit. Un énorme grès conique dominait tout l'en- 



110 AVENTURES 



semble, et terminait ce monument primitif qui devait être un aut 1 
africain. 

Les deux jeunes astronomes et sir John Murray voulurent visiter cette 
bizarre construction. Par une des pentes du monticule, ils s'élevèrent jus- 
qu'au plateau supérieur. Le bushman les accompagnait. 

Les visiteurs n'étaient plus qu'à vingt pas du dolmen, quand un homme, 
jusqu'alors abrité derrière l'une des pierres de la base, apparut un instant; 
puis, descendant le monticule et roulant pour ainsi dire sur lui-même, il 
se déroba rapidement sous un épais taillis que le feu avait respecté. 

Le bushman ne vit cet homme qu'un instant, mais cet instant lui suffit 
à le reconnaître. 

« Un Makololo ! » s'écria-t il, et il se précipita sur les traces du fugitif. 

Sir John Murray, entraîné par ses instincts, suivit son ami le chasseur. 
Tous les deux battirent le bois sans apercevoir l'indigène. Celui-ci avait 
gagné la forêt dont il connaissait les moindres sentiers, et le plus habile 
dépisteur n'aurait pu le rejoindre. 

Le colonel Everest, dès qu'il fut instruit de l'incident, manda le bushman 
et l'interrogea à ce sujet. Quel était cet indigène? (pie faisait-il en cet en- 
droit? Pourquoi, lui, s'était-il jeté sur les traces du Fugitif) 

« C'est un Makololo , colonel, répondit Mokoum, un indigène des tribus 
du nord qui hantent les affluents du Zambèse. C'est un ennemi, non-seu- 
lement de nos Bochjesmen 7 mais un pillard redouté de tout voyageur qui 
se hasarde dans le centre de l'Afrique australe. Cet homme nous épiait, et 
nous aurons peut-être lieu de regretter de n'avoir pu nous emparer de sa 
personne. 

— Mais, bushman, reprit le colonel Everest, qu'avons-nous à redouter 
d'une bande de ces voleurs? Ne sommes-nous pas en nombre suffisant pour 
résister? 

— En ce moment, oui, répliqua le bushman, mais ces tribus pillardes 
se rencontrent plus fréquemment dans le nord, et là, il est difficile de leur 
échapper. Si ce Makololo est un espion, — ce qui ne me semble pas dou- 
teux, — il ne manquera pas de jeter quelques centaines de pillards sur 
notre route, et quand ils y seront, colonel, je ne donnerai pas un farthing 
de tous vos triangles! » 

Le colonel Everest fut très-contrarié de cette rencontre. Il savait que le 
bushman n'était point homme à exagéier le danger, et qu'il fallait tenir 
compte de ses observations. Les intentions de l'indigène ne pouvaient être 
que suspectes. Son apparition subite, sa fuite immédiate démontraient 
qu'il venait d'être pris en flagrant délit d'espionnage. Il paraissait donc 
imposs ble que la présence de la commission anglo-russe ne fut pas promp- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS lli 



tement dénoncée aux tribus du nord. En tout cas, le mal était alors sans 
remède. On résolut seulement d'éclairer avec plus de sévérité la marche 
de la caravane, et les travaux de la triangulation fuient continués. 

Au 17 août, un troisième degré de la méridienne avait été obtenu. De 
bonnes observations de latitude déterminèrent exactement le point atteint. 
Les astronomes avaient alors mesuré trois degrés de l'arc, qui avaient 
nécessité la formation de vingt-deux triangles depuis le point extrême de 
la base australe. 

Vérification faite de la carte, on reconnut que la bourgade de Kolobeng 
n'était située qu'à une centaine de milles dans le nord-est de la méri- 
dienne. Les astronomes, réunis en conseil, résolurent d'aller prendre quel • 
ques jours de repos en ce village , dans lequel ils pourraient sans doute 
recueillir quelques nouvelles d'Europe. Depuis près de six mois , ils 
avaient quitté les bords de la rivière d'Orange, et, perdus dans ces solitudes 
de l'Afrique australe, ils étaient sans communication avec le monde civi- 
lisé. A Kolobeng, bourgade assez importante, station principale de 
missionnaires, ils parviendraient peut-être à renouer le lien civil brisé 
entre l'Europe et eux. En cet endroit, la caravane se referait aussi de ses 
fatigues, et les approvisionnements pourraient être en partie renouvelés. 

L'inébranlable pierre qui avait servi de mire lors de la dernière obser- 
vation fut prise comme point d'arrêt de cette première partie du travail 
géodesique. A ce jalon fixe devaient recommencer les observations subsé- 
quentes. Sa situation en latitude fut rigoureusement déterminée. Le 
colonel Everest, assuré de ce repère, donna le signal du départ, et toute 
la caravane se dirigea vers Kolobeng. 

Les Européens arrivèrent à cette bourgade le 22 août, après un voyage 
dépourvu de tout incident. Kolobeng n'est qu'un amas de cases indigè- 
nes, dominé par l'établissement des missionnaires. Ce village, également 
nommé Litoubarouba sur certaines cartes, s'appelait autrefois Lepelolé. 
C'est là que le docteur David Livingstone s'installa pendant plusieurs mois, 
en l'année 1843, et qu'il se familiarisa avec les habitudes de ces Béchuanas, 
plus spécialement désignés sous le nom de Bakouins dans cette partie de 
l'Afrique australe. 

Les missionnaires reçurent très-hospitalièrement les membres de la 
commission scientifique. lis mirent à leur disposition toutes les ressources 
du pays. Là se voyait encore la maison de Livingstone, telle qu'elle était 
lorsque le chasseur Baldving la visita, c'est-à-dire ruinée et saccagée : car 
lesBoërs ne la respectèrent pas dans leur incursion de 1852. 

Les astronomes, dès qu'ils eurent été installés dans la maison des révé- 
rends, s'enquirent des nouvelles d'Europe. Le père principal ne put satis- 



112 



AVENTURES 






Des hurlements ip 108). 

faire leur curiosité. Aucun courrier, depuis six mois, n était parvenu a 
la mission. Mais sous peu de jours, on attendait un indigène, porteur de 
journaux et de dépèches, dont la présence avait été signalée depuis quel- 
que temps sur les rives du haut Zambèse. Dans son opinion, l'arrivée de 
ce courrier ne pouvait être retardée déplus d'une semaine. C'était précisé- 
ment le laps de temps que les astronomes voulaient consacrer au repos, et, 
celte semaine, ils la passèrent tous dans un complet « i'arnienti, » dont 
Nicolas Palander profita pour revoir tous ses calculs. 

Quant au farouche Matthieu Strux, il fréquenta peu ses collègues anglais 
et se tint à l'écart. William Emery et Michel Zorn employèrent utilement 
leur temps en promenades aux environs de Kolobeng. La plus franche 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



113 







Avant de communiquer (p. 114,. 
amitié les liait l'un à l'autre, ces deux jeunes gens, et ils ne croyaient pas 
qu'aucun événement put jamais briser cette intimité, fondée sur l'étroite 
sympathie de l'esprit et du cœur. 

Le 30 août, le messager, si impatiemment attendu, arriva. C'était un in- 
digène de Kilmiane, ville située sur l'une des embouchures du Zambèse. 
Un navire marchand, de l'Ile Maurice, faisant le commerce de la gomme 
et de l'ivoire, avait attéri sur cette partie de la côte orientale dans les pre- 
miers jours de juillet, et déposé les dépèches dont il était porteur pour les 
missionnaires deKolobeng. Ces dépèches avaient donc plus de deux mois 
de date, car le messager indigène n'avait pas employé moins de quatre 
semaines à remonter le cours du Zambèse. 



! ! S AVENTURES 



Ce jour-là, un incident se produisit qui doit être raconté avec détails, car 
ses conséquences menacèrent gravement l'avenir de l'expédition scienti- 
fique. 

Le père principal de la Mission, aussitôt l'arrivée du messager, remit au 
au colonel Everest une liasse de journaux européens. La plupart de ces 
numéros provenaient de la collection du Times, du Daily-News et du Jour- 
nal des Débals. Les nouvelles qu'ils contenaient avaient, dans la circons- 
tance, une importance toute spéciale, comme on en pourra juger. 

Les membres de la commission étaient réunis dans la principale salle 
de la Mission. Le colonel Everest, après avoir détaché la liasse de journaux, 
prit un numéro .du Daily-News du L3 mai 18'ii, afin d'en faire la lecture 
à ses collègues. 

Mais à peine eut-il lu le titre du premier article de ce journal, que sa 
physionomie changea soudain, son front se plissa, et le numéro du journal 
trembla dans sa main. Après quelques instants, le colonel Everest par- 
vint à se maîtriser, et il reprit son calme habituel. 

Sir John Murray se leva alors, et s'adressant au colonel Everest : 

« Que vous a donc appris ce journal? lui demanda-t-il. 

— Des nouvelles graves, messieurs, répondit le colonel Everest, des 
nouvelles très-gra\»s, que je vais vous communiquer ! » 

Le colonel tenait toujours dans sa main le numéro du Daily-News. Ses 
collègues, le regaid fixé sur lui, ne pouvaient se méprendre à son attitude. 
Ils attendaient impatiemment qu'il prit la parole. 

Le colonel se leva. Au grand étonnement de tous, et principalement de 
celui qui était l'objet de cette démarche, il s'avança vers Mathieu Strux, et 
lui dit : 

<( Avant de communiquer les nouvelles contenues dans ce journal, mon- 
sieur, je désirerais vous faire une observation. » 

— Je suis prêt à vous entendre, « répondit l'astronome russe. » 
Le colonel Everest, d'un ton grave, lui dit alors : 

«(Jusqu'ici, monsieur Strux, des rivalités plus personnelles que scientifi- 
ques nous ont séparés, et ont rendu difficile notre collaboration à 
l'œuvre que nous avons entreprise dans un intérêt commun. Je crois qu'il 
faut attribuer cet état de choses uniquement à cette circonstance que nous 
étions placés tous les deux à la tète de cette expédition. Celte situation 
créait entre nous un antagonisme incessant. A toute entreprise , quelle 
quelle soit, il ne faut qu'un chef. N'est-ce pas votre avis? » 

Matthieu Strux inclina la tète en signe d'assentiment. 

« Monsieur Strux, reprit le colonel, par suite de circonstances nouvelles, 
eette situation, pénible pour tous deux, va changer. Mai* auparavant. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS lis 



permettez-moi de vous dire, monsieur, j'ai pour vous une estime pro- 
fonde, l'estime que mérite la place que vous occupez dans le monde 
savant. Je vous prie donc de croire à mes regrets de tout ce qui s'est 
passé entre nous . » 

Ces paroles furent prononcées par le colonel Everest avec une grande 
dignité, et même avec une fierté singulière. On ne sentait aucun abaisse- 
ment dans ces excuses volontaires, noblement exprimées. 

Ni Mathieu Strux, ni ses collègues, ne savaient où voulait en venir le 
colonel Everest. Ils ne pouvaient deviner le mobile qui le faisait agir. Peut- 
être même, l'astronome russe, n'ayant pas pour se prononcer ainsi, les 
mêmes raisons que son collègue, était-il moins disposé à oublier son res- 
sentiment personnel. Cependant, il surmonta son antipathie, et u répondit 
en ces termes : 

« Colonel, je pense comme vous que nos rivalités dont je ne veux point 
rechercher l'origine, ne doivent, en aucun cas, nuire à l'œuvre scientifique 
dont nous sommes chargés. J'éprouve également pour vous l'estime que 
méritent vos talents, et, autant qu'il dépendra de moi, je ferai en sorte 
qu'à l'avenir ma personnalité s'efface dans nos relations. Mais vous avez 
parlé d'un changement que les circonstances vont apporter à notre situa- 
tion respective. Je ne comprends pas. . . 

— Vous allez comprendre, monsieur Strux, répondit le colonel Everest 
d'un ton qui n'était pas exempt d'une certaine tristesse. Mais auparavant, 
donnez-moi votre main. 

— La voici, » répondit Mathieu Strux, non sans avoir laissé voir une 
légère hésitation . 

Les deux astronomes se donnèrent la main, et n'ajoutèrent pas une parole. 
« Enfin ! s'écria sir John Murray, vous voilà donc amis ! 

— Non, sir John ! répondit le colonel Everest, abandonnant la main de 
l'astronome russe, nous sommes désormais, ennemis ! ennemis séparés par 
un abime ! ennemis qui ne doivent plus se rencontrer, même sur le ter- 
rain de la science ! » 

Puis, se retournant vers ses collègues : 

« Messieurs, ajouta-t-il, la guerre est déclarée entre l'Angleterre et la 
Russie. Voici les journaux anglais, russes et français qui rapportent cette 
déclaration! » 

En effet, à ce moment, la guerre de 1854 était commencée. Les Anglais, 
unis aux Français et aux Turcs, luttaient devant Sébastopol. La question 
d'Orient se traitait à coups de canon dans la mer Noire. 

Les dernières paroles du colonel Everest produisirent l'effet d'un 
coup de foudre. L'impression fut violente chez ces Anglais et ces Russes 



116 AVENTURES 



qui possèdent à un degré rare le sentiment de la nationalité. Ils s'étaient 
levés subitement. Ces seu's mots : « La guerre est déclarée! » avaient suffi. 
Ce n'étaient plus des compagnons, des collègues, des savants unis pour l'ac- 
complissement d'une œuvre scientifique, c'étaient des ennemis qui déjà se 
mesuraient du regard, tant ces duels de nation à nation ont d'influence sur 
le cœur des hommes ! 

Un mouvement instinctif avait éloigné ces Européens les uns des autres. 
Nicolas Palander lui-même subissait l'influence commune. Seuls, peut- 
être, William Emery et Michel Zorn se regardaient encore avec plus de 
tristesse que d'animosité, et regrettaient de n'avoir pu se donner une der- 
nière poignée de main avant la communication du colonel Everest ! 

Aucune parole ne fut prononcée. Après avoir échangé un salut, les 
Russes et les Anglais se retirèrent. 

Cette situation nouvelle, cette séparation des deux partis, allait rendre 
plus difficile la continuation des travaux géodésiques, mais non les inter- 
rompre. Chacun, dans l'intérêt de son pays, voulut poursuivre l'opération 
commencée. Toutefois, les mesures devaient porter maintenant sur deux 
méridiennes différentes. Dans une entrevue qui eut lieu entre Mathieu 
Strux et le colonel Everest, ces détails furent réglés. Le sort décida que les 
Russes continueraient à opérer sur La méridienne déjà parcourue. Quant aux 
Anglais, tenant pour acquis le travail fait en commun, ils devaient choisir 
à soixante ou quatre-vingt milles dans l'ouest un autre arc qu'ils rattache- 
raient au premier par une série de triangles auxiliaires; puis, ils poursui- 
vraient leur triangulation dans ces conditions, et ils la continueraient jus- 
qu'au vingtième paralKle. 

Toutes ces questions furent résolues entre les deux savants, et il faut le 
dire, sans provoquer aucun éclat. Leur rivalité personnelle s'effaçait devant 
la grande rivalité nationale. Mathieu Strux et le colonel Everest n'échan- 
gèrent pas un mot malsonnant et se tinrent dans les plus strictes limites 
des convenances. 

Quant à la caravane, il fut décidé qu'elle se partagerait en deux troupes, 
chaque troupe devant conserver son matériel. Mais le sort attribua aux 
Russes la possession de la chaloupe à vapeur, qui, évidemment, ne pou- 
vait se diviser. 

Le bushman, très-attaché aux Anglais et particulièrement à sir John, 
conserva la direction de la caravane anglaise. Le foreloper, homme égale- 
ment fort entendu, fut placé à la tète de la caravane russe. Chaque parti garda 
ses instruments, ainsi que l'un des registres tenus en double, sur lesquels 
les résultats chiffrés des opérations avaient été consignés jusqu'alors. 

Le 31 août, les membres de l'ancienne commission internationale se 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 117 

séparèrent. Les Anglais prirent les devants, afln de rattacher à la dernière 
station leur nouvelle méridienne. Ils quittèrent donc Kolobeng à huit 
heures du matin, après avoir remercié les Pères de la Mission de l'hospi- 
talité qu'ils avaient trouvée dans leur établissement. 

Et si, quelques instants avant le départ des Anglais, l'un de ces mission- 
naires lût entré dans la chambre de Michel Zorn, il eût vu William Emery 
serrant la main à son ami d'autrefois, maintenant son ennemi, de par la 
volonté de Leurs Majestés la reine et le tzar ! 



CHAPITRE XV. 

UN DEGRÉ DE PLUS. 

La séparation était accomplie. Les astronomes, poursuivant le travail 
géodésique, allaient être plus surchargés, mais l'opération en elle-même 
ne devait pas en souffrir. La même précision, la même rigueur, seraient 
apportées dans la mesure de la nouvelle méridienne , les vérifications 
seraient faites avec autant de soin. Seulement, les trois savants anglais, 
se partageant la besogne, iraient moins vite en avant, et au prix de plus 
de fatigues. Mais ils n'étaient pasgens às'épargner. Ce que lesRusses allaient 
accomplir de leur côté, ils voulaient l'accomplir sur l'arc du nouveau méri- 
dien. L'amour-propre national devait, au besoin, les soutenir dans cette 
tâche longue et pénible. Trois opérateurs se trouvaient maintenant dans la 
nécessité de faire l'ouvrage de six. De là, nécessité de consacrer à l'entre- 
prise toutes les pensées, et tous les instants. Nécessité pour William 
Emery de moins s'abandonner à ses rêveries, et à sir John Murray de ne 
plus autant étud ; er, le fusil à la main, la fauve de l'Afrique australe. 

Un nouveau programme, attribuant à chacun des trois astronomes une 
part du travail, fut immédiatement arrêté. Sir John Murray et le colonel se 
chargèrent des observations zénithales et géodésiques. William Emery 
remplaça Nicolas Palander dans l'emploi de calculateur. Il va sans dire 
que le choix des stations, la disposition des mires étaient décidées en com- 
mun, et qu'il n'y avait plus à craindre qu'un dissentiment quelconque s'é- 
levât entre ces trois savants. Le brave Mokoum restait, comme devant, le 
chasseur et le guide de la caravane. Les six matelots anglais qui formaient 
la moitié de l'équipage de Queen and Tzar avaient naturellement suivi 
leurs chefs, et si la chaloupe à vapeur était restée à la disposition des 
Russes, le canot de caoutchouc, très-suffisant pour franchir les simples 



18 AVENTURES 



cours deau, l'aidait partie du matériel anglais. Quant aux chariots, le pai- 
tage s'était opéré, suivant la nature des approvisionnements qu'ils por- 
taient. Le ravitaillement des deux caravanes, et même leur confort se trou- 
vent donc assuré. Quant aux indigènes formant le détachement dirigé par 
le bushman, ils s'étaient séparés en deux troupes de nombre égal, non sans 
avoir montré, par leur attitude, que cette séparation leur déplaisait. Peut- 
être avaient-ils raison, au point de vue de la sécurité générale. Ces boch- 
jesmen se voyaient entraides loin des régions qui leur étaient familières, 
loin des pâturages et des cours d'eau qu'ils avaient l'habitude de fréquen- 
ter, vers une contrée septentrionale sillonnée de tribus errantes, malheu- 
reusement hostiles aux Africains du Sud, et, dans ces conditions, il leur 
convenait peu de diviser leur forces. Mais enfin, le bushman et le foreloper 
aidant, ils avaient consenti au fractionnement de la caravane en deux 
détachements, qui, d'ailleurs, — et ce fut la raison dont ils se montrèrent 
Le plus touchés, — devaient opérer à une distance relativement rappro- 
chée l'un de l'autre et dans la môme région. 

En quittant Kolobeng, le 31 août, la troupe du colonel Everest se diri- 
gea vers .ce dolmen qui avait servi de point de mire aux dernières obser- 
vations. Elle initia donc dans 1.' forêt incendiée, et elle arriva au monti- 
cule. Les opérations, furent reprises le 2 septembre. Un grand triangle, 
donc le sommet alla s'appuyer sur la gauche à un pylône dressé sur 
une extume-cencc du sol, permit aux observateurs de se porter immé- 
diatemenl de dix ou douze milles dans l'ouest de l'ancienne méridienne. 

Six jours plu- tard, le 8 septembre, la série des triangles auxiliaires se 
trouvait achevée, et le colonel Everest, d'accord avec ses collègues, et 
vérification faite des cartes, choisissait le nouvel arc du méridien que des 
mesures ultérieures devaient calculer jusqu'à la hauteur du vingtième 
parallèle sud. Ce méridien se trouvait situé à un degré dans l'ouest du pre- 
mier. C'était 1«- vingt-troisième compté à l'est du méridien de Greenwich. 
Les Anglais ne devaient donc pas opérer à plus de soixante milles des 
Russes, mais cette distance était suffisante pour que leurs triangles ne 
vinssent pas à se croiser. Dans ces conditions, il était improbable que les 
deux partis se rencontrassent dans les mesures trigonométriques, et im- 
probable par conséquent, que le choix d'une mire devint le motif d'une dis- 
cussion ou peut-être d'une collision regrettable. 

Le pays que parcourent pendant tout le mois de septenbse les observa- 
teurs anglais, était fertile et accidenté, peu peuplé cependant. 11 favorisait 
la marche en avant de la caravane. Le ciel était très-beau, très-clair, 
sans brouillards et sans nuages. Les observations s'accomplissaient faci- 
lement. Peu de forêts importantes, des taillis largement espacés, de vas- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 119 



tes prairies, dominées çà et là par quelques ressauts du sol qui se prêtaient 
à l'établissement des mises, soit de nuit, soit de jour, et au bon fonctionne- 
ment des instruments. C'était, en même temps, une région admirablement 
pourvue de toutes les productions de la nature. La plupart des fleurs atti- 
raient par leurs vifs parfums des essaims de scarabées, et plus particuliè- 
rement une sorte d'abeilles, peu différentes des abeilles européennes, qui 
déposaient dans les fentes des rocs ou les fissures des troncs un miel blanc, 
très-liquide et d'un goût délicieux. Quelques grands animaux se hasar- 
daient parfois la nuit aux environs des campements. C'étaient des girafes, 
diverses variétés d'antilopes, quelques fauves, hyènes ou rhinocéros, des 
éléphants aussi. Mais sir John ne voulait plus se laisser distraire. Sa main 
maniait la lunette de l'astronome, et non plus le rifle du chasseur. 

Dans ces circonstances, Mokoum et quelques indigènes remplissaient 
l'office de pourvoyeurs, mais on peut croire que la détonation de leurs 
armes faisait battre le pouls de son Honneur. Sous les coups du bush- 
man tombèrent deux ou trois grands buffles des prairies, ces Bokolokolos 
des Bétjuanas , qui mesurent quatre mètres d'u museau à la queue , et 
deux mètres du sabot à l'épaule. Leur peau noire présentait des reflets 
bleuâtres. C'étaient de formidables animaux, àmembrescourts et vigoureux, 
à tête petite, aux yeux sauvages et dont le front farouche se couronnait 
d'épaisses cornes noires. Excellent surcroit de venaison fraîche, qui variait 
l'ordinaire de lacaravane. 

Les indigènes préparèrent cette viande de manière à la conserver pres- 
que indéfiniment, à la mode pemmicane, qui est si utilement employée 
par les Indiens du nord. Les Européens suivirent avec intérêt celte opé- 
ration culinaire , à laquelle ils montrèrent d'abord quelque répu- 
gnance . La viande de buffle, après avoir été découpée en tranches minces 
et séchées au soleil, fut serrée dans une peau tannée, puis frappée à coups 
de fléaux qui la réduisirent en fragments presque impalpables. Ce n'était 
plus alors qu'une poudre de viande, de la chair pulvérisée. Cette poussière, 
enfermée dans des sacs de peau et très-tassée, fut ensuite humectée de la 
graisse bouillante qui avait été recueillie sur l'animal lui-même. A cette 
graisse, un peu suifftuse, il faut l'avouer, les cuisiniers africains ajoutè- 
rent de la moelle fine, et quelques baies d'arbustes dont le principe sac- 
charin devait, il semble, jurer avec les éléments azotés delà viande. Puis 
cet ensemble fut mélangé, trituré, battu de manière à fournir par le refroi- 
dissement un tourteau dont la dureté égalait celle de la pierre. 

La préparation était alors terminée. Mokoum pria les astronomes 
de goûter à ce mélange. Les Européens cédèrent aux instances du 
chasseur qui tenait à son pemmican comme à un mets national. Les pre- 



1?0 



AVENTURES 




William Emerj serranl la main (p. 117}. 

inières bouchées parurent désagréables aux Anglais; mais habitués bien- 
tôt au goût de ce pudding africain, ils ne tardèrent pas à s'en montrer 
très-friands. C'était, en etlet, une réconfortante nourriture, très-appropriée 
aux besoins d'une caravane lancée dans un pays inconnu et laquelle les 
vivres frais pouvaient manquer; substance très-nourrissante, aisément 
transportable, d'une inaltérabilité à peu près parfaite, et qui sous un petit 
volume renfermait une grande quantité d'éléments nutritifs. Grâce au 
chasseur, la réserve de pemmican s'éleva bientôt à plusieurs centaines de 
livres, qui assuraient ainsi les besoins de l'avenir. 

Les jours se passaient ainsi. Les nuits étaient quelquefois employées aux 
observations. William Emery pensait toujours à son ami Michel Zorn. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



m 





C'est comme vous le voyez (p. i'2'2). 

déplorant ces fatalités qui brisent en un instant les liens de la plus 
étroite amitié. Oui ! Michel Zorn lui manquait, et son cœur, toujours 
rempli des impressions que faisait naître cette grande et sauvage nature 
ne savait plus où s'épancher. Il s'absorbait alors dans des calculs il se 
réfugiait dans ces chiffres avec la ténacité d'un Palander, et les heures 
s'écoulaient. Pour le colonel Everest, c'était le même homme, le même 
tempérament froid, qui ne se passionnait que pour les opérations trigono- 
métriques. Quant à sir John, il regrettait franchement sa demi-liberté 
d'autrefois, mais il se gardait bien de se plaindre 
Toutefois, la fortune permettait à Son Honneur de se dédommager de 



122 AVENTURES 



temps en temps. S'il n'avait plus le temps de battre les taillis et de chasser les 
fauves de la contrée, en de certaines occasions ces animaux prirent la peine 
de venir à lui et tentèrent d'interrompre ses observations. Dans ce cas, le 
chasseur et le savant ne faisaient plus qu'un. Sir John se trouvait en état 
de légitime défense. Ce fut ainsi qu'il eut une rencontre sérieuse avec un 
vieux rhinocéros des environs dans la journée du 12 septembre, rencontre 
qui lui coûta « assez cher, » comme on le verra. 

Depuis quelque temps, cet animal rôdait sur les tlancs de la caravane. 
C'était un énorme «chucuroo», nom que les Bochjesmen donnent à ce 
pachyderme. Il mesurait quatorze pieds de longueur sur six de hau- 
teur, et à la couleur noire de sa peau moins rugueuse que celles de ses 
congénères d'Asie, le bushman l'avait reconnu comme une bète dangereuse. 
Les espèces noires sont, en effet, plus agiles et plus agressives que les 
espèces blanches, et elles attaquent, même sans provocation, les animaux 
et les hommes. 

Ce jour-là, sir John Murray, accompagné de Mokoum, était allé recon- 
naître à six milles de la station une hauteur sur laquelle le colonel Everest 
avait l'intention d'établir un poteau de mire. Par un certain pressentiment, 
il avait emporté son rifle, à balle conique, et non pas un simple fusil de 
chasse. Bien que le rhinocéros en question n'eût pas été signalé depuis 
deux jours, sir John ne voulait pas courir désarmé à travers un pays in- 
connu. Mokoum et ses camarades avaient donné la chasse au pachyderme, 
mais sans l'atteindre, et il était possible que rénorme animal n'eût pas 
renoncé à ses desseins. 

Sir John n'eut pas à regretter d'avoir agi en homme prudent. Son com- 
pagnon et lui étaient arrivés sans accident à la hauteur indiquée, et ils 
l'avaient gravie jusqu'à son sommet le plus escarpé, quand, à la base de 
cette colline, sur la lisière d'un taillis bas et peu serré, le « chucuroo » 
apparut soudain. Jamais sir John ne l'avait pu observer de si près. C'était 
vraiment une bète formidable. Ses petits yeux étincelaient. Ses cornes 
droites, un peu recourbées en arrière, posées l'une devant l'autre, d'égale 
longueur à peu près, soit deux pieds environ, et solidement implantées sur 
la masse osseuse des narines, formaient une arme redoutable. 

Le bushman aperçut le premier l'animal, tapi à la distance d'un demi 
mille sous un buisson de lentisques. 

« Sir John, dit-il aussitôt, la fortune favorise votre Honneur! Yoilà 
le chucuroo ! 

— Le rhinocéros! s'écria sir John, dont les yeux s'animèrent soudain. 

— Oui. sir John, répondit le chasseur. C'est, comme vous le voyez, une 
bète magnifique, et qui parait fort disposé à nous couper la retraite. Pour- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 123 

quoi ce chucuroo s'acharne-t-il ainsi contre nous, je ne saurais le dire, 
car c'est un simple herbivore; mais enfin, il est là, sous ce fourré, et il 
faudra l'en déloger! 

— Peut-il monter jusqu'à nous? demanda sir John. 

— Non, Votre Honneur, répondit le bushman. La pente est trop raide 
pour ses membres courts et trapus. Aussi attendra-t-il ! 

— Eh bien, qu'il attende, répliqua sir John, et quand nous aurons fini 
d'examiner cette station, nous délogerons cet incommode voisin. » 

Sir John Murray et Mokoum reprirent donc leur examen un instant 
interrompu. Ils reconnurent avec un soin minutieux la disposition supé- 
rieure du monticule, et choisirent l'emplacement sur lequel devait s'élever 
le poteau indicateur. D'autres hauteurs assez importantes, situées dans le 
nord-ouest, devaient permettre de construire le nouveau triangle dans les 
conditions les plus favorables. 

Lorsque ce travail fut terminé, sir John, se tournant vers le bushman, 
lui dit : 

>< Quand vous voudrez, Mokoum. 

— ■ Je suis aux ordres de Votre Honneur. 

— Le rhinocéros nous attend toujours? 

— Toujours. 

— Descendons alors, et si puissant que soit cet animal, une balle de 
mon rifle en aura facilement raison. 

— Une balle! s'écria le bushman. Votre Honneur ne sait pas ce qu'est 
un chucuroo. Ces bètes-là ont la vie dure, et jamais on n'a vu un rhinocéros 
tomber sous une seule balle, si bien ajustée qu'elle fût. 

— Bah! fit sir John, parce qu'on n'employait pas de balles coniques! 

— Coniques ou rondes, répondit Mokoum, vos premières balles n'abat- 
tront pas un pareil animal ! 

— Eh bien, mon brave Mokoum, répliqua sir John, emporté par son 
amour-propre de chasseur, je vais vous montrer ce que peuvent nos 
armes européennes, puisque vous en doutez ! m 

Et ce disant, sir John arma son rifle, prêt à faire feu, dès que la di - 
tance lui semblerait convenable. 

« Un mot, Votre Honneur ! dit le±>ushman, un peu piqué, etarrètantson 
compagnon du geste. Votre Honneur consentirait-il à faireunpari avecmoi? 

— Pourquoi pas , mon digne chasseur ? répondit sir John. 

— Je ne suis pas riche, reprit Mokoum, mais je risquerais volontiers 
une livre contre la première balle de Votre Honneur. 

— C'est dit! répliqua aussitôt sir John. Une livre, à vous, si ce rhino- 
céros ne tombe pas sous ma première balle ! 



124 AVENTURES 



— Tenu? dit le busbman. 

— Tenu. » 

Les deux chasseurs descendirent le raide talus du monticule, et furent 
bientôt postés à une distance de cinq cents pieds du chucuroo qui conser- 
vait une immobilité parfaite. Il se présentait donc dans des circonstances 
très-favorables à sir John, qui pouvait le viser à son aise. L'honorable 
Anglais pensait même avoir si beau jeu, qu'au moment de tirer, voulant 
permettre au bushman de revenir sur son pari, il lui dit : 

« Cela tient-il toujours? 

— Toujours! » répondit tranquillement Mokoum. 

Le rhinocéros restait aussi immobile qu'une cible. Sir John avait le choix 
de la place à laquelle il lui conviendrait de frapper, afin de provoquer une 
mort immédiate. Tl se décida à tirer l'animal au museau, et, son amour- 
propre de chasseur le surexcitant, il visa avec un soin extrême, que devait 
aider encore la précision de son arme. 

Une détonation retentit. Mais la balle, au lieu de frapper les chairs, 
toucha la corne du rhinocéros, dont l'extrémité vola en éclats. L'animal 
ne sembla même pas s'apercevoir du choc. 

« Ce coup ne compte pas, dit le bushman. Votre Honneur n'a pas atteint 
les chairs. 

— Si vraiment! répliqua sir lohn, un peu vexé ! Le coup compte, 
bushman. J'ai perdu une livre, mais je vous la joue quitte ou double ! 

— Comme vous le voudrez, sir John, mais vous perdrez ! 

— Nous veirons bien ! » 

Le rifle fut rechargé avec soin, et sir John, visant le chucuroo à la 
hauteur de la hanche, tira son second coup. Mais la balle, rencontrant cet 
endroit ou la peau se superpose en plaques cornues, tomba à terre, malgré 
sa force de pénétration. Le rhinocéros fit un mouvement, et se déplaça de 
quelques pas. 

« Deux livres ! dit Mokoum. 

— Les tenez-vous ? demanda sir John. 

— Volontiers.» 

Cette fois, sir John, que la colère commençait à gagner, rappela tout 
son sang-froid, et visa l'animal au front. La balle frappa à l'endroit visé, 
mais elle rebondit comme si elle eût rencontré une plaque de métal. 

« Quatre livres ! dit tranquillement le bushman. 

— Et quatre encore ! » s'écria sir John exaspéré. 

Cette fois, la balle pénétra sous la hanche du rhinocéros, qui fit un bond 
formidable ; mais au lieu de tomber mort, l'animal se jeta sur les buis- 
sons avec une indescriptible fureur, et il les dévasta. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 125 

« Je crois qu'il remue encore un peu , sir John ! » dit simplement le 
chasseur. 

Sir John ne se possédait plus. Son sang-froid l'abandonna entièrement 
Ces huit livres qu'il devait au bushman, il les risqua sur une cinquième 
balle. Il perdit encore, il doubla, il doubla toujours, et ce ne fut 
qu'au neuvième coup de son rifle, que le vivace pachyderme, le cœur tra- 
versé enfin, tomba pour ne plus se relever. 

Alors, son Honneur poussa un hurrah ! Ses paris, son désappointe- 
ment, il oublia tout, pour ne se souvenir que d'une chose : il avait tué son 
rhinocéros. 

Mais, comme il le dit plus tard à ses collègues du Hunter-Club de Lon- 
dres : a C'était une bète de prix ! » 

Et, en effet, elle ne lui avait pas moins coûté de trente-six livres (1), 
somme considérable aue le bushman encaissa avec son calme habituel. 



CHAPITRE XVI 



INCIDENTS DIVERS. 



A la fin du mois de septembre, les astronomes s'étaient élevés d'un degré 
de plus vers le nord. La portion de la méridienne, déjà mesurée au moyen 
de trente-deux triangles, s'étendait alors sur quatre degrés. C'était la 
moitié de la tâche accomplie. Les trois savants y apportaient un zèle ex- 
trême ; mais réduits à trois, ils éprouvaient parfois de telles fatigues qu'ils 
devaient suspendre leurs travaux pendant quelques jours. La chaleur était 
très-forte alors et véritablement accablante. Ce mois d'octobre de l'hé- 
misphère austral correspond au mois d'avril de l'hémisphère boréal, et 
sous le vingt-quatrième parallèle sud règne la température élevée des 
régions algériennes. Déjà, pendant la journée, certaines heures après midi 
ne permettaient aucun travail. Aussi, l'opération trigonométrique éprou- 
vait-elle quelques retards qui inquiétaient principalement le bushman. 
Voici pourquoi. 

Dans le nord de la méridienne, à une centaine de milles de la dernière 
station relevée par les observateurs, l'arc coupait une région singulière, 
un « karrou » en langue indigène, analogue à celui qui est situé au pied 

(1) Neuf cents francs. 



126 AVENTURES 



des montagnes du Uoggeveld dans la colonie du Cap. Pendant la saison 
humide, cette région présente partout les symptômes de la plus admirable 
fertilité; après quelques jours de pluie, le sol est recouvert d'une épaisse 
verdure; les fleurs naissent de toutes parts; les plantes, dans un très- 
court laps de temps, sortent de terre ; les pâturages épaississent à vue 
d'œil; les cours d'eau se forment; les troupeaux d'antilopes descendent 
des hauteurs et prennent possession de ces prairies improvisées. Mais ce 
curieux effort de la nature dure peu. Un mois à peine, six semaines au plus 
se sont écoulées, que toute l'humidité de cette terre, pompée par les rayons 
du soleil, s'est perdue dans l'air sous forme de vapeurs. Le sol se durcit et 
étouffe les nouveaux germes; la végétation disparaît en quelques jours; 
les animaux fuient la contrée devenue inhabitable, et le désert s'étend là 
où se développait naguère un pays opulent et fertile. 

Tel était ce karrou que la petite troupe du colonel Everest devait tra- 
verser avant d'atteindre le véritable désert qui confine aux rives du lac 
Ngami. On conçoit quel intérêt avait le bushman à s'engager dans cette 
phénoménale région, avant que l'extrême sécheresse en eût tari les sources 
vivifiantes. Aussi, communiqua-t-il ses observations au colonel Everest. 
Celui-ci les comprit parfaitement, et il promit d'en tenir compte dans une 
certaine proportion, en hâtant les travaux. Mais il ne fallait pas cepen- 
dant, que cette hâte nuisit en rien à leur exactitude. Les mesures an- 
gulaires ne sont pas toujours faciles et faisables à toute heure. On n'ob- 
serve bien qu'à la condition d'observer dans certaines circonstances 
atmosphériques. Aussi les opérations n'en marchèrent-elles pas sensible- 
ment plus vite, malgré les pressantes recommandations du bushman, et 
celui-ci vit bien que, lorsqu'il arriverait au karrou, la fertile région aurait 
probablement disparu sous l'influence des rayons solaires. 

En attendant que les progrès de la triangulation eussent amené les astro- 
nomes sur les limites du karrou, ils pouvaient s'enivrer en contemplant 
la splendide nature qui s'offrait alors à leurs regards. Jamais les hasards de 
l'expédition ne les avait conduits en de plus belles contrées. Malgré l'élé- 
vation de la température, les ruisseaux y entretenaient une fraîcheur con- 
stante. Des troupeaux à milliers de tètes eussent trouvé dans ces pâturages 
une nourriture inépuisable. Quelques verdoyantes forêts hérissaient çà 
et là ce vaste sol qui semblait aménagé comme celui d'un parc anglais. Il 
n'y manquait que des becs de gaz. 

Le colonel Everest se montrait peu sensible à ces beautés naturelles, 
mais sir John Murray et surtout William Emery ressentirent vivement 
le poétique sentiment qui se dégageait de cette contrée perdue au 
milieu des déserts africains. Combien le jeune savant regretta alors son 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 127 



pauvre Michel Zorn, et les sympathiques confidences qui s'échangeaient 
ordinairement entre eux ! Comme lui , il eût été vivement impressionné, 
et, entre deux observations, ils auraient laissé déborder leur cœur I 

La caravane cheminait ainsi au milieu de ce pays magnifique. De 
nombreuses bandes d'oiseaux animaient de leur chant et de leur vol 
les prairies et les forêts. Les chasseurs de la troupe abattirent, à plu- 
sieurs reprises, des couples de « korans», sortes d'outardes particulières 
aux plaines de l'Afrique australe, et des « dikkops », gibier délicat 
dont la chair est très-estimée. D'autres volatiles se recommandaient en- 
core à l'attention des Européens, mais à un point de vue non comestible. 
Sur les bords des ruisseaux, ou à la surface des rivières qu'ils effleuraient 
de leurs ailes rapides, quelques gros oiseaux poursuivaient à outrance les 
corneilles voraces qui cherchaient à soustraire leurs œufs du fond de leurs 
nids de sable. Des grues bleues et à col blanc, des flamants rouges qui se pro- 
menaient comme une flamme sous les taillis clair-semés, des hérons, des 
courlis, des bécassines, des« kalas » souvent perchés sur le garrot des buffles, 
des pluviers, des ibis qui semblaient envolés de quelque obélisque hiéro- 
glyphique, d'énormes pélicans marchant en file par centaines, portaient 
partout la vie dans ces régions auxquelles l'homme manquait seul. Mais 
de ces divers échantillons de la gent emplumée, les plus curieux n'étaient- 
ils pas ces ingénieux « tisserins », dont les nids verdàtres, tressés de joncs 
ou de brins d'herbes, sont suspendus comme d'énormes poires aux bran- 
ches des saules pleureurs ? William Emery, les prenant pour des produits 
d'une espèce nouvelle, en cueillit un ou deux, et quel fut son étonnement 
d'entendre ces prétendus fruits gazouiller comme des passereaux? N'au- 
rait- il pas été excusable de croire , à l'exemple des anciens voyageurs 
d'Afrique , que certains arbres de cette contrée portaient des fruits qui 
produisaient des oiseaux vivants ! 

Oui, ce karrou avait alors un aspect enchanteur. Il offrait toutes les condi- 
tions favorables à la vie ruminante. Les gnous aux sabots pointus, les 
caamas, qui suivant Harris, semblent n'être composés que de triangles, 
les élans, les chamois, les gazelles, y abondaient. Quelle variété de gibier, 
quels « coups de fusil», pour un des membres estimés du Hunter-Club ! 
C'était vraiment une tentation trop forte pour sir John Murray, et, après 
avoir obtenu deux jours de repos du colonel Everest, il les employa à se 
fatiguer d'une remarquable façon. Mais aussi, quels succès il obtint en 
collaboration avec son ami le bushman, tandis que William Emery les sui- 
vait en amateur ! Que de coups heureux à enregistrer sur son carnet de 
vénerie ! Que de trophées cynégétiques à rapporter à son château des High- 
lands ! Et dans quel oubli, pendant ces deux jours de vacances, il laissa les 



128 



AVENTURES 




La caravane cheminait (p. 121 . 

opérations géodésiques, lu triangulation, la mesure de la méridienne! 
Oui eût cru que cetle main, si habile à se servir du fusil, eût jamais manié 
les délicates lunettes d'un théodolite ! Qui eût pensé que cet œil, si prompt 
à viser dans ses bonds une rapide antilope, se fût exercé à travers les con- 
stellations du ciel, en poursuivant quelque étoile de treizième grandeur! 
Oui! sir John Murray fut bien, complètement et uniquement chasseur 
pendant ces deux jours de liesse, et l'astronome disparut à fdire craindre 
qu'il ne reparut jamais ! 

Entre autres faits de chasse à porter à l'actif de sir John, il faut en citer 
un, signalé par des résultats inattendus, et qui ne rassura guère le bushman 
sur l'avenir de l'expédition scientifique. Cet incident ne pouvait que justifier 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



129 




Mokoum et sir John se glissèrent sous les broussailles (p. 131). 

les inquiétudes dont le perspicace chasseur avait fait part au colonel 
Everest. 

C'était le 15 octobre. Depuis deux jours, sir John se livrait tout entier à 
ses impérieux instincts. Un troupeau d'une vingtaine de ruminants avait 
été si-jnalé à deux milles environ sur le flanc droit de la caravane. Mokoum 
reconnut qu'ils appartenaient à cette belle espèce d'antilopes, connue sous 
le nom d'oryx, et dont la capture, fort diificile, met en relief tout chasseur 
africain. 

Aussitôt, le bushman fit connaître à sir John l'heureuse occasion qui se 
présentait et il rengagea fortement à en profiter. Il lui apprit en même 
temps que ces oryx étaient tiès-diificiles à forcer, que leur vitesse dépassait 

17 



130 AVENTURES 

celle du cheval le plus rapide, que le célèbre Cumming, quand il chassait 
dans le pays des Namaquois, lors même qu'il montait des chevaux de 
grand fond, n'avait pas atteint, dans toute sa vie de chasseur, quatre de ces 
merveilleuses antilopes ! 

Il n'en fallait pas tant pour surexciter l'honorable Anglais, qui se dé- 
clara prêt à se lancer sur les traces des oryx. Il choisit son meilleur 
cheval, son meilleur fusil, ses meilleurs chiens, et, dans son impa- 
tience, précédant le patient bushman, il se dirigea vers la lisière d'un 
taillis confinant à une vaste plaine, et près duquel la présence des rumi- 
nants avait été signalée. 

Après une heure de marche, les deux chevaux s'arrêtèrent. Mokoum, 
abrité derrière un bouquet de sycomores, montra à son compagnon la 
bande paissante qui se tenait au vent à quelques centaines de pas. Ces dé- 
fiants animaux ne les avaient cependant point encore aperçus, et ils brou- 
taient paisiblement l'herbe des pâturages. Toutefois, un de ces oryx sem- 
blait se tenir à l'écart. Le bushman le fit remarquer à sir John. 

« C'est une sentinelle, lui dit-il. Cet animal, un vieux malin sans doute, 
veille au salut commun. Au moindre danger, il fera entendre une sorte de 
henniss-ment, et la troupe, lui en tète, décampera de toute la vigueur d<3 
jambes. Il faut donc ne le tirer qu'à bonne distance et l'abattre du pre- 
mier coup. » 

Sir John se contenta de répondre par un signe de tète affirmatif, et il se 
mit en bonne position pour observer ce troupeau. 

Les oryx continuaient de brouter sans défiance. Leur gardien, auquel un 
remous de vent avait peut-être apporté quelques émanations suspectes, 
levait assez fréquemment son front cornu et montrait quelques symptômes 
d'agitation. Mais il était trop loin des chasseurs pour que ceux-ci pussent 
le tirer avec succès. Quant à forcer la bande à la course, sur cette vaste 
plaine <jui lui offrait une piste favorable, il ne fallait pas y songer. Peut- 
être la troupe se rapprocherait-elle du taillis, et dans ce cas, sir John et 
le bushman pourraient viser l'un de ces oryx dans des conditions à peu 
près favorables. 

Le hasard sembla devoir favoriser les chasseurs. Peu à peu, sous la di- 
rection du vieux mâle, les ruminants se rapprochèrent du bois. Sans doute, 
ils ne se croyaient pas en sûreté dans cette plaine découverte, et ils vou- 
laient s'abriter sous l'épaisse ramure du taillis. Lorsque leur intention ne 
put être méconnue, le bushman invita son compagnon à mettre comme 
lui pied à terre. Les chevaux furent attachés au pied d'un sycomore, la 
tète enveloppée dans une couverture, précaution qui assurait à la fois leur 
mutisme et eur immobilité. Puis, les chiens suivant, Mokoum et sir John 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 131 

se glissèrent sous les broussailles , en longeant la lisière sarment^use 
du bois, mais de manière à gagner une sorte de pointe formée par les 
derniers arbres, et dont l'extrémité n'était pas à trois cents pas du 
troupeau. 

Là, les deux chasseurs se blottirent comme s'ils eussent été à l'affût, et, 
le fusil armé, ils attendirent. 

De la place qu'ils occupaient ainsi, ils pouvaient observer les oryx, et 
admirer même en détail ces élégants animaux. Les mâles se distinguaient 
peu des femelles, et même par une bizarrerie dont la nature n'orne que 
de rares exemples, ces femelles, armées plus formidablement que les mâles, 
portaient des cornes recourbées en arrière et élégamment effilées. Aucun 
animal n'est plus charmant que cette antilope dont l'oryx forme la variété; 
aucune ne présente de bigarrures noires aussi délicatement disposées. Un 
bouquet de poils flotte à la gorge de l'oryx, sa crinière est droite, et son 
épaisse queue traîne jusqu'à terre. 

Cependant le troupeau, composé d'une vingtaine d'individus, après 
s'être rapproché du bois, demeura stationnaire . Le gardien, bien évidem- 
ment, poussait les oryx à quitter la plaine. Il passait entre les hautes 
herbes et cherchait à les masser en un groupe compact, comme fait un 
chien de berger des moutons confiés à sa surveillance. Mais ces animaux, 
folâtrant dans le pâturage, ne paraissaient point d'humeur à abandonner 
cette luxuriante prairie. Ils résistaient, ils s'échappaient en gambadant, et 
recommençaient à brouter quelques pas plus loin. 

Ce manège surprit fort le bushman. Il le fit observer à sir John, mais 
sans pouvoir lui en donner l'explication. Le chasseur ne pouvait com- 
prendre l'obstination de ce vieux mâle, ni pour quelle raison il voulait 
ramener sous bois la troupe d'antilopes. 

La situation se prolongeait cependant, sans se modifier . Sir John tour- 
mentait impatiemment la platine de son rifle. Tantôt il voulait tirer, 
tantôt se porter en avant. Mokoum ne parvenait que très-difficilement à le 
contenir. 

Une heure s'était ainsi écoulée, et l'on ne pouvait prévoir combien 
d'autres s'écouleraient encore, quand un des chiens, probablement aussi 
impatient que sir John, poussa un formidable aboiement et se précipita 
vers la plaine. 

Le bushman, furieux, eût volontiers envoyé une charge de plomb au 
maudit animal ! Mais déjà le rapide troupeau fuyait avec une vitesse sans 
égale, et sir John comprit alors qu'aucun cheval n'aurait pu l'atteindre. 
En peu d'instants, les oryx ne formaient plus que des points noirs qui bon- 
dissaient entre les hautes herbes. 



132 AVENTURES 



Mais, à la très-grande surprise du bushman, le vieux mâle n'avait pas 
donné à la bande d'antilopes le signal de fuir. Contrairement aux habi- 
tudes de ces ruminants, ce singulier gardien était demeuré à la même 
place, ne songeant point à suivre les oryx confiés à sa garde . Depuis leur 
départ, il essayait même de se dissimuler dans les herbes, peut-être avec 
'intention de gagner le taillis. 

« Voilà une cho-e curieuse, dit alors le bushman. Qu'a-t-il donc, ce vieil 
oryx? Sa démarche est singulière! Est-il blessé ou accablé par l'âge? 

— Nous le saurons bien ! » répondit sir John, en s'élançant vers l'ani- 
mal, son rifle prêt à faire feu. 

L'oryx, à l'approche du chasseur, s'était de plus en plus rasé dans les 
herbes. On ne voyait que ses longues cornes, hautes de quatre pieds, dont 
es pointes acérées dominaient la verte surface de la plaine. Il ne cher- 
chait même plus à fuir, mais à se cacher. Sir John put donc approcher 
facilement le singulier animal. Lorsqu'il n'en fut plus qu'à cent \ as, il 
l'ajusta avec soin et fit feu. La détonation'retentit. La balle avait évidem- 
ment frappé l'oryx à la têt-», car ses cornes, dressées jusqu'alors, étaient 
maintenant couchées sous les herbes. 

Sir John et Mokoum accoururent vers la bête de toute la vitesse de leuis 
jambes. Le bushman tenait à la main son couteau de chasse, prêt à éven- 
trer l'animal dans le cas où il n'eût pas été tué sur le coup. 

Mais cette précaution fut inutile. L'oryx était mort, bien mort, et telle- 
ment mort, que lorsque sir John le tira par les cornes, il n'amena qu'une 
peau vide et flasque, à laquelle l'ossature manquait tout entière ! 

« Par saint Patnk ! voilà des choses qui n'arrivent qu'à moi ! » s'écria- 
t-il d'un ton si comique qu'il eût fait rire tout autre que le bushman. 

Mais Mokoum ne riait pas. Ses lèvres pincées, ses sourcils contractés, ses 
yeux clignotants trahissaient en lui une sérieuse inquiétude. Les bras 
croisés, portant rapid< ment la tète à droite, à gauche, il regardait autour 
de lui. 

Soudain, un objet frappa ses regards. C'était un petit sac de cuir, enjo- 
livé d'arabesques rouges, qui gisait sur le sol. Le bushman le ramassa 
aussitôt, et l'examina avec attention. 

« Qu'est-ce que cela? demanda sir John. 

— Cela, répondit Mokoum, c'est un sac de Makololo. 

— Et comment se trouve-'. -il à cette place? 

— Parce que le possesseur de ce sac vient de le laisser tomber en fuyant 
précipitamment. 

— Et ce Makololo? 

— Xen déplaise à votre Honneur, répondit le bushman en contractant 



134 AVENTURES 



ses poings avec colère, ce Makololo était dans cette peau d'oryx, et c'est 
sur lui que vous avez tiré ! » 

Sir John n'avait pas eu le temps d'exprimer sa surprise, que Mokoum, 
remarquant à cinq cents pas environ une certaine agitation entre les 
herbes, fit aussitôt feu dans cette direction. Puis, sir John et lui de courir 
à perdre baleine vers l'endroit suspect. 

Mais la place était vide. On voyait au froissement des herbes qu'un être 
animé venait.de passer là. Le Makololo avait disparu, et il fallait renoncer 
aie poursuivre à travers l'immense prairie qui s'étendait jusqu'aux limites 
de l'horizon. 

Les deux chasseurs revinrent donc, fort inquiets de cet incident, qui 
devait, en effet, exciter leurs inquiétudes. La présence d'un Makololo au 
dolmen de la forêt incendiée, ce déguisement, très-usité chez les chasseurs 
d'oryx, qui le cachait naguère, témoignait d'une véritable persistance à 
suivre à travers ces régions désertes la troupe du colonel Everest. Ce n'était 
pas sans motif qu'un indigène appartenant à la tribu pillarde des Muko- 
lolos épiait ainsi les Européens et leur escorte. Et plus ceux-ci s'avan- 
çaient vers le nord, plus le danger s'accroissait d'être attaqués par ces vo- 
leurs du désert. 

Sir John et Mokoum revinrent au campement, et son Honneur, tout 
désappointé, ne put s'empêcher de dire à son ami William Émery : 

« Vraiment, mon cher William, je n'ai pas de chance ! Pour le premier 
oryx que je tue, il était déjà mort avant que je ne l'eusse touché! » 



CHAPITRE XVII. 

LES FAISEURS DE DÉSERTS. 

Le bushman, après cet incident de la chasses aux oryx, eut une longue 
conversation avec le colonel Everest. Dans l'opinion de Mokoum, opinion 
basée sur des faits probants, la petite troupe était suivie, épiée, par consé- 
quent menacée. Suivant lui, si les Makololos ne l'avaient pas attaquée en- 
core, c'est qu'il leur convenait de l'attirer plus au nord, dans la contrée 
même que parcourent habituellement leurs hordes pillardes. 

Fallàt-il donc, en présence de ce danger, revenir sur ses pas? Devait-on 
interrompre la série de ces travaux si remarquablement conduits jusqu'a- 
lors? Ce que la nature n'avait pu faire, des indigènes africains le feraient- 
ils? Empêcheraient-ils les savants anglais d'accomplir leur tâche scien- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 135 



iifîque? C'était là une grave question, et qu'il importait de résoudre. 

Le colonel Everest pria le bushman de lui apprendre tout ce qu'il savait 
des Makololos, et voici, en substance, ce que le bushman lui dit. 

Les Makololos appartiennent à la grande tribu des Béchuanas, et ce 
sont les derniers que l'on rencontre en s'avançant vers l'équateur. En 
1850, le docteur David Livingstone, pendant son premier voyage au Zam- 
bèse, fut reçu à Seshèke, résidence habituelle de Sebitouané, alors grand 
chef des Makololos. Cet indigène était un guerrier redouiable qui, en 
1824, menaça les frontières du Cap. Sebitouané, doué d'une remarquable 
intelligence, obtint peu à peu un suprême ascendant sur les tribus éparses 
du centre de l'Afrique, et parvint à en faire un groupe compact et domi- 
nateur. En 1853, c'est-à-dire l'année précédente, ce chef indigène mourut 
entre les bras de Livingstone, et son fils Sékélétou lui succéda. 

Sékélétou montra d'abord envers les Européens qui fréquentaient ks 
rives du Zambèse une sympathie assez vive. Le docteur Livingstone n'eut 
pas personnellement à s'en plaindre. Mais les manières du roi africain se 
modifièrent sensiblement après le départ du célèbre voyageur. Non-seu- 
lement les étrangers, mais les indigènes voisins furent particulièrement 
vexés par Sékélétou et les guerriers de sa tribu. Aux vexations succéda 
bientôt le pillage, qui s'exerçait alors sur une vaste échelle. Les Makolo- 
los battaient la campagne , principalement dans cette contrée comprise 
entre le lac Ngami et le cours du haut Zambèse. Rien de moins sûr que 
de s'aventurer à travers ces régions avec une caravane réduite à un petit 
nombre d'hommes, surtout quand cette caravane était signalée, attendue, 
et probablement vouée d'avance à une catastrophe certaine. 

Tel fut, en résumé, le récit que le bushman fit au colonel Everest. 

Il ajouta qu'il croyait devoir lui dire la vérité tout entière, ajoutant, que 
pour son compte, il suivrait les ordres du colonel, et ne reculerait pas, si 
l'on décidait de continuer la marche en avant. 

Le colonel Everest tint conseil avec ses deux collègues, sir John Murray 
et William Emery, et il fut arrêté que les travaux géodésiqnes seraient 
poursuivis quand même. Près des cinq huitièmes de l'arc étaient déjà me- 
surés, et quoiqu'il arrivât, ces Anglais devaient à eux-mêmes et à leur 
pays de ne point abandonner l'opération. 

Cette décision prise, la série trigonométrique fut continuée. Le 27 octo- 
bre, la commission scientifique coupait perpendiculairemeut le tropique 
du Capricorne, et le 3 novembre, après avoir achevé son quarante et 
unième triangle, elle constatait, par des observations zénithales, que la 
mesure de la méridienne s'était accrue d'un nouveau degré. 

Pendant un mois, la triangulation fut poursuivie avec ardeur sans ren- 



136 



AVENTURES 




Ce Makulolo (Hait dans cette pi.au (p. Ul . 

contrer d'obstacles naturels. Dans ce beau pays, si heureusement acci- 
denté, coupé seulement de ruisseaux franchissables et non de cours d'eau 
importants, les astronomes opérèrent vite et bien. Mokoum, toujours sur 
le qui vive, avait soin d'éclairer la tète et les flancs de la caravane, et il 
empêchait les chasseurs de s'en écarter. Cependant , aucun danger 
immédiat ne semblait menacer la petite troupe, et il était fort possible 
que les craintes du bushman ne se réalisassent pas. Du moins, pendant 
ce mois de novembre, aucune bande pillarde ne se montra , et l'on ne 
retrouva plus trace de l'indigène qui avait suivi si opiniâtrement l'expédi- 
tion depuis le dolmen de la forêt incendiée. 
Et cependant, à plusieurs reprises, et bien que le péril parût momenta- 



DE TROIS RUSSES ET Diî TROIS ANGLAIS. 



137 





William Emery fut renversé (p. 13 ( J) . 

nément éloigné, le chasseur remarqua des symptômes d'hésitation parmi 
les Bochjesmen placés sous ses ordres. On n'avait pu leur cacher les deux 
incidents du dolmen et de la chasse aux oryx. Ils s'attendaient inévitable- 
ment à une rencontre des Makololos. Or, Makololos et Bochjesmen 
sont deux tribus ennemies, sans pitié Tune envers l'autre. Les vaincus 
n'ont aucune grâce à espérer des vainqueurs, et leur petit nombre devait 
justement effrayer les indigènes de celte troupe, diminuée de moitié depuis 
la déclaration de guerre. Ces Bochjesmen se voyaient déjà à plus de trois 
cent milles des bords de la rivière d'Orange, et il était encore question de 
les entraîner à deux cent milles au moins vers le nord. Cette perspective 
leur donnait à réfléchir. Avant de les engager pour cette expédition, Mo- 
is 



1 38 AVENTURES 



koum, il est vrai, ne leur avait point dissimulé la longueur et les difficultés 
du voyage, et certes, ils étaient hommes à braver les fatigues' inséparables 
d'une telle expédition. Mais, du moment qu'aux fatigues se joignaient les 
dangers d'une collision avec des ennemis acharnés, cette circonstance mo- 
difiait leurs dispositions. De là, des regrets, des plaintes, un mauvais vou- 
loir que Mokoum feignait de ne voir ni d'entendre, mais qui ajoutaient 
encore à ses inquiétudes sur l'avenir de la commission scientifique. 

Un fait, dans la journée du 2 décembre, excita encore les mauvaises dis- 
positions de ces superstitieux Bochjesmen et provoqua, dans une certaine 
mesure, une sorte de rébellion contre leurs chefs. 

h. puis la veille, le temps, si beau jusqu'alors, s'était assombri. Sous 
l'influence d'une chaleur tropicale, l'atmosphère, saturée de vapeurs, indi- 
quait une grande tension électrique. On pouvait déjà présager un orage 
prochain, et les orages, sous ces climats, se développent presque toujours 
avec une incomparable violence. 

En effet, pendant la matinée du 2 décembre, le ciel se couvrit de nuages 
d'un sinistre aspect, auquel un météorologiste ne se fût pas trompé. C'é- 
taient des « cumulus » amoncelés comme des balles de coton, et dont la 
masse, ici d'un gris foncé, là d'une nuance jaunâtre, prési ntait des cou- 
leurs trés-distincles. Le soleil avait une teinte blafarde. L'air était calme, 
li chaleur étouffante. La baisse barométrique, accusée depuis la veille par 
les instruments, s'était alors arrêtée. Pas une feuille ne remuait aux arbres 
au milieu de cette lourde atmosphère. 

Les astronomes avaient observé cet état du ciel, mais ils n'avaient point 
cru devoir interrompre leurs travaux. En ce moment, William Emery, ac- 
compagné de deux matelots, de quatre indigènes et d'un chariot, s'était 
porté à deux milles dans l'est de la méridienne, afin d'établir un poteau 
indicateur destiné à former le sommet d'un triangle. Il s'occupait de 
dresser sa mire ausommetd'un monticule, quand une rapide condensation 
des vapeurs, sous l'influence d'un grand courant d'air froid, donna lieu à un 
développement considérable d'électricité. Presque aussitôt, une grêle abon- 
dante se précipita sur le sol. Phénomène , assez rarement observé, ces 
grêlons étaient lumineux, et on eut dit qu'il pleuvait des gouttes de métal 
embrasé. Du sol directement frappé jaillissaient des étincelles, et des jets 
lumineux s'élançaient de toutes les portions métalliques du véhicule qui 
avait servi au transport du matériel. 

Bientôt ces grêlons acquirent un volume considérable. C'était une lapi- 
dation véritable, à laquelle on ne pouvait s'exposer sans danger. Et l'on ne 
s'étonnera pas de l'intensité de ce phénomène, quand on saura que le doc- 
teur Livimrstone a vu, en de pareilles circonstances, à Kolobeng, les car- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 139 



reaux de la maison brisés, et des chevaux, des antilopes, tués par ces 
énormes grêlons. 

Sans perdre un instant, William Emery, abandonnant son travail, rap- 
pela ses hommes, afin de chercher dans le chariot un abri moins dan- 
gereux que celui d'un arbre par un temps d'orage. Mais il avait à peine 
abandonné le sommet du monticule, qu'un éclair éblouissant, accompagné 
d'un coup de tonnerre immédiat, embrasa l'atmosphère. 

William Emery fut renversé, comme mort. Les deux matelots, éblouis 
un instant, se précipitèrent vers lui. Très-heureusement, le jeune astro- 
nome avait été épargné par la foudre. Par un de ces effets presque inexpli- 
cables, que présentent certains cas de foudroiement, le fluide avait pour 
ainsi dire glissé autour de lui, en l'enveloppant d'une nappe électrique ; 
mais son passage était dûment attesté par la fusion qu'il avait opérée des 
pointes de fer d'un compas que William Emery tenait à la main. 

Le jeune homme, relevé par ses matelots, revint promptement à lui. 
Mais il n'avait été ni la seule ni la plus éprouvée victime de ce coup de 
tonnerre. Auprès du poteau dressé sur le monticule, deux indigènes gi- 
saient sans vie, à vingt pas l'un de l'autre . L'un, dont le système vital avait 
été complètement désorganisé par l'action mécanique de la foudre, gar- 
dait sous ses vêtements intacts un corps noir comme du charbon. L'autre, 
frappé au crâne par le météore atmosphérique , avait été tué raide. 

Ainsi donc, ces trois hommes,— les deux indigènes et William Emery,— 
venaient de subir simultanément le choc d'un seul éclair à triple dard. 
Phénomène rare, mais quelquefois observé, de cette trisection d'un éclair, 
dont l'écartement angulaire est souvent considérable. 

Les Bochjesmen, d'abord attérés par la mort de leurs camarades, 
prirent bientôt la fuite, en dépit des cris des matelots, et au risque 
d'être foudroyés en raréfiant l'air derrière eux par la rapidité de leur 
course. Mais ils ne voulurent rien entendre, et revinrent au campement de 
toute la vitesse de leurs jambes. Les deux marins, après avoir transporté 
William Emery dans le chariot, y placèrent les corps des deux indigènes, 
et s'abritèrent à leur tour, étant déjà tout contusionnés par le choc des 
grêlons qui tombaient comme une pluie de pierres. Pendant trois quarts 
d'heure environ, l'orage gronda avec une violence extrême. Puis, il com- 
mença à s'apaiser. La grêle cessa de tomber, et le chariot put reprendre la 
route du camp. 

La nouvelle de la mort des deux indigènes l'avait précédé. Elle pro- 
duisit un effet déplorable sur l'esprit de ces Bochjesmen qui ne voyaient 
pas sans une terreur superstitieuse ces opérations trigonométriques aux- 
quelles ils ne pouvaient rien comprendre. Ils se rassemblèrent en conci- 



140 AVENTURES 

liabule, et quelques-uns d'eux, plus démoralisés que les autres, déclarèrent 
qu'ils n'iraient pas plus avant. Il y eut un commencement de rébellion 
qui menaçait de prendre des proportions graves. Il fallut toute l'influence 
dont jouissait le bushman pour enrayer cette révolte. Le colonel Everest 
dût intervenir et promettre à ces pauvres gens un supplément de solde 
pour les maintenir à son service. L'accord ne se rétablit pas sans peine. Il 
y eut des résistances, et l'avenir de l'expédition parut être sérieusement 
compromis. En effet, que seraient devenus les membres de la commission, 
au milieu de ce déseit, loin de toute bourgade, sans escorte pour les proté- 
ger, sans conducteurs pour mener leurs chariots? Enfin, cette difficulté fut 
encore parée, et, après l'enterrement des deux indigènes, le camp étantlevé, 
la petite troupe se dirigea vers le monticule sur lequel deux des siens avaient 
trouvé la mort. 

William Emery se ressentit pendant quelques jours du choc violent au- 
quel il avait été soumis. Sa main gauche qui tenait le compas demeura 
pendant quelque temps comme paralysée; mais enfin, cette gène disparut, 
et le jeune astronome put reprendre ses travaux. 

Pendant les dix-huit jours qui suivirent, jusqu'au 120 décembre, aucun in- 
cident ne signala la marche de la caravane. Les Makololos ne paraissaient 
pas, et Mokoum, quoique défiant , commençait à se rassurer. On n'était 
plis qu'à une cinquantaine de milles du désert, et ce karrou restait ce 
qu'il avait été jusqu'alors, une contrée splendide dont la végétation, encore 
eut retenue par les eaux vives du sol, n'eût pu être égalée en aucun point 
du globe. On devait donc compter que jusqu'au désert, ni les homme-, 
au milieu de cette région fertile et giboyeuse, ni les bètes de somme, en- 
foncées jusqu'au poitrail dans ces gras pâturages, ne manqueraient pas 
de nourriture. Mais on comptait sans les orthoptères dont l'apparition est 
une menace toujours suspendue sur les établissements agricoles de l'A- 
frique australe. 

Pendant la soirée du 20 décembre, une heure environ avant le cou- 
cher du soleil, le campement avait été organisé. Les trois Anglais et le 
bushman, assis au pied d'un arbre, se reposaient des fatigues de la journée 
et causaient de leurs projets à venir. Le vent du nord, qui tendait à se 
lever, rafraîchissait un peu l'atmosphère. 

Entre les astronomes, il avait été convenu que pendant cette nuit, ils 
prendraient des hauteurs d'étoiles afin de calculer exactement la lati- 
tude du lieu. Aucun nuage ne couvrait le ciel; la lune était près d'être' 
nouvelle; les constellations seraient resplendissantes, et par conséquent, 
ces délicates observations zénithales ne pouvaient manquer de se faire dans 
les circonstances les plus favorables. Aussi, le colonel Everest et sir John 



DE TROTS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 141 

Murray furent-ils très-désappointés , quand William Emery, vers huit 
heures, se levant et montrant le nord, dit : 

« Voici l'horizon qui se couvre, et je crains que la nuit ne nous soit pas 
aussi propice que nous l'espérions . 

— En effet, répondit sir John, ce gros nuage s'élève sensiblement 
et avec le vent qui fraîchit, il ne tardera pas à envahir le ciel.f 

— Est-ce donc un nouvel orage qui se prépare? demanda le colonel. 

— Nous sommes dans la région intertropicale , répondit William 
Emery,' et cela est à craindre ! Je crois que nos observations sont fort 
aventurées pour cette nuit. 

— Qu'en pensez-vous, Mokoum? » demanda le colonel Everest au 
bushman. 

Le bushman observa attentivement le nord. Le nuage se délimitait par 
une ligne courbe très-allongée, et aussi nette que si elle eût été tracée au 
compas. Le secteur qu'il découpait au-dessus de l'horizon, présentait un 
développement de trois à quatre milles. Ce nuage, noirâtre comme une 
fumée, présentait un singulier aspect qui frappa le bushman. Parfois, le 
soleil couchant l'éclairait de reflets rougeàtres qu'il réfléchissait comme eût 
fait une masse solide, et non une agglomération de vapeurs. 

« Un singulier nuage ! » dit Mokoum, sans s'expliquer davantage. 

Quelques instants après, un des Bochjesmen vint prévenir le chasseur 
que les animaux, chevaux, bœufs et autres, donnaient des signes d'agi- 
tation, lis couraient à travers le pâturage, et se refusaient à rentrer dans 
l'enceinte du campement. 

« Eh bien, laissez-les passer la nuit au dehors ! répondit Mokoum. 

— Mais les bêtes fauves? 

— Oh ! les bêtes fauves seront bientôt trop occupées pour faire attention 
à eux. » 

L'indigène se retira. Le colonel Everest allait demander au bushman 
l'explication de cette étrange réponse. Mais Mokoum, s'étant éloigné de 
quelques pas, parut entièrement absorbé dans la contemplation de ce phé- 
nomène dont il soupçonnait évidemment la nature. 

Le nuage s'approchait avec rapidité. On pouvait remarquer combienll 
était bas, et certainement, sa hauteur au-dessus du sol ne devait pas dé- 
passer quelques centaines de pieds. Au sifflement du vent qui fraîchissait, 
se mêlait comme un « bruissement formidable, » si toutefois ces deux mots 
peuvent s'accoupler ensemble, et ce bruissement paraissait sortir du nuage 
lui-même. 

En ce moment et au-dessus du nuage, un essaim de points noirs apparut 
sur le fond [aie du ciel. Ces points voltigeaient de bas en haut, plongeant 



142 AYKNTURES 



au milieu de la masse sombre et s'en retirant aussitôt. On les eut comptés 
par milliers. 

« Eh ! que sont ces points noirs? demanda sir John Murray. 

— Ces points noirs sont des oiseaux, répondit le bushman. Ce sont des 
vautours, des aigles, des faucons, des milans. Ils viennent de loin, ils 
suivent ce nuage, ils ne l'abandonneront que lorsqu'il sera anéanti ou 
dispersé. 

— Mais ce nuage? 

— Ce n'est point un nuage, répondit Mokoum, en étendant la main vers 
la masse sombre qui envahissait déjà un quart du ciel, c'est une nuée vi- 
vante, c'est une nuée de criquets! » 

Le chasseur ne se trompait pas. Les Européens allaient voir une de ces 
terribles invasions de sauterelles, malheureusement trop fréquentes, et qui 
en une nuit changent le pays le plus fertile en une contrée aride et déso- 
lée. Ces criquets qui appartiennent au genre locuste, les « grylli devasta- 
lorii » des naturalistes , arrivaient ainsi par milliards. Des voyageurs 
n'ont-ils pas vu une plage couverte de ces insectes sur une hauteur de 
quatre pieds et sur une longueur de cinquante milles? 

« Oui! reprit Le bushman, ces nuages vivants sont un fléau redoutable 
pour les campagnes, et plaise au ciel qu'ils ne nous fassent pas trop de mal! 

— Mais nous n'avons ici, dit le colonel Everest, ni champs ensemencés, 
m pâturages qui nous appartiennent! Que pourrions-nous craindre de ces 
insectes? 

— Rien, s'ils passent seulement au-dessus de notre tète, répondit le 
bushman, tout, s'ils s'abattent sur ce pays que nous devons traverser. 
Alors, il n'y aura plus ni une feuille aux arbres, ni un brin d'herbe aux 
prairies, et vous oubliez, colonel, que si notre nourriture est assurée, celle 
de nos chevaux, de nos bœufs, de nos mulets, ne l'est pas. Que devien- 
draient-ils au milieu de ces pâturages dévastés? » 

Les compagnons du bushman demeurèrent quelques instants silencieux. 
Ils observaient la niasse animée qui croissait à vue d'œil. Le bruissement 
redoublait, dominé par des cris d'aigles ou de faucons qui, se précipitant 
sur la nuée inépuisable, en dévoraient les insectes par milliers. 

« Croyez-vous qu'ils s'abattent sur cette contrée? demanda William 
Emery à Mokoum. 

— Je le crains, répondit le chasseur. Le vent du nord les porte directe- 
ment. Puis, voilà le soleil qui disparait. La fraîche brise du soir va alour- 
dir les ailes de ces sauterelles. Elles s'abattront sur les arbres, sur les 
buissons, sur les prairies, et alors... » 

Le bushman n'acheva pas sa phrase. Sa prédiction s'accomplissait en ce 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 143 



moment. En un instant, l'énorme nuage qui dépassait le zénith, s'abattit 
sur le sol. On ne vit plus qu'une masse fourmillante et sombre autour du 
campement et jusqu'aux limites de l'horizon. L'emplacement même du 
camp fut littéralement inondé. Les chariots, les tentes, tout disparut 
sous cette grêle vivante. La masse des criquets mesurait un pied de hau- 
teur. Les Anglais, enfoncés jusqu'à mi-jambe dans cette épaisse couche de 
sauterelles, les écrasaient par centaines à chaque pas. Mais qu'importait 
dans le nombre? 

Et cependant, ce n'étaient pas les causes de destruction qui manquaient 
à ces insectes. Les oiseaux se jetaient sur eux en poussant des cris rauques 
et ils les dévoraient avidement. Au-dessous de la masse, des serpents atti- 
rés par cette friande curée, en absorbaient des quantités énormes. Les 
chevaux, les bœufs, les mulets, les chiens s'en repaissaient avec un inex- 
primable contentement. Le gibier de la plaine, les bêtes sauvages 
lions ou hyènes, éléphants ou rhinocéros, engloutissaient dans leurs 
vastes estomacs des boisseaux de ces insectes. Enfin, les Bochjesmen 
eux-mêmes, très-amateurs de ces « crevettes de l'air », s'en nourrissaient 
comme d'une manne céleste ! Mais leur nombre défiait toutes ces causes de 
destruction, et même leur propre voracité , car ces insectes se dévorent 
entre eux. 

Sur les instances du bushman, les Anglais durent goûter à cette nour- 
riture qui leur tombait du ciel. On fit bouillir quelques milliers de 
criquets assaisonnés de sel, de poivre et de vinaigre, après avoir 
eu soin de choisir les plus jeunes qui sont verts, et non jaunâtres, et 
par conséquent, moins coriaces que leurs aînés, dont quelques-uns mesu- 
raient quatre pouces de longueur. Ces jeunes locustes, gros comme un 
tuyau de plume , longs de quinze à vingt lignes , n'ayant pas encore 
déposé leurs œufs, sont, en effet, considérés par les amateurs comme un 
mets délicat. Après une demi-heure de cuisson, le bushman servit aux 
trois Anglais, un appétissant plat de criquets. Ces insectes, débarrassés de 
la tète, des pattes et des élytres, absolument comme des crevettes de mer, 
furent trouvés savoureux, et sir John Murray qui en mangea quelques cen- 
taines pour son compte, recommanda à ses gens d'en faire des provisions 
énormes. Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre ! 

La nuit étant venue, chacun regagna sa couche habituelle. Mais les 
chariots n'avaient point échappé à l'envahissement. Impossible d'y péné- 
trer sans écraser ces innombrables insectes. Dormir dans ces conditions 
était peu agréable. Aussi, puisque le ciel était pur, et que les constella- 
tions brillaient au firmament, les trois astronomes passèrent toute la nuit 
à prendre des hauteurs d'étoiles. Cela valait mieux, à coup sûr, que de 



m 



AVENTURES 




lu singulier nuage (p. III. 

s'enfoncer jusqu'au cou dans cet édredon de sauterelles. D'ailleurs, les 
Européens auraient-ils pu trouver un instant de sommeil, pendant que la 
plaine et les bois retentis -aient des hurlements de bêtes fauves, accourues 
à la curée des criquets ! 

Le lendemain, le soleil déborda d'un horizon limpide, et commença à 
décrire son arc diurne sur un ciel éclatant qui promettait une chaude 
journée. Ses rayons eurent bientôt élevé la température, et un sourd bruis- 
sement d'élytres se fit entendre, au milieu de la masse des locustes qui se 
préparaient à reprendre leur vol, et à porter ailleurs leurs dévastations. 
Vers huit heures du matin, ce fut comme le déploiement d'un voile im- 
mense qui se développa sur le ciel et éclipsa la lumière du soleil. Toute la 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



145 




Déjà quelques bêtes de somme (p. 147). 
contrées'assombrit, et on eût pu croire que la nuit reprenait son cours. Puis, 
le vent ayant fraîchi, l'énorme nuée se mit en mouvement. Pendant deux 
heures, avec un bruit assourdissant, elle passa au-dessus du campement 
plongé dans l'ombre, et elle disparut enfin au delà d^ l'horizon occidental. 
Mais, quand la lumière reparut, on put voir que les prédictions du busn- 
man s'étaient entièrement réalisées. Plus une feuille aux arbres, plus un 
brin d'herbe aux prairies. Tout était anéanti. Le sol paraissait jaunâtre 
et terreux. Les branches dépouillées n'offraient plus au regard qu'une 
silhouette grimaçante. C'était l'hiver succédant à l'été , avec la rapidité 
d'un changement à vue! C'était le désert, et non plus la contrée luxu- 
riante ! 

19 



146 AVENTURES 



Et l'on pouvait appliquer à ces criquets dévorants ce proverbe oriental 
que justifie encore l'instinct pillard des Osmanlis : L'herbe ne pousse plus 
où le Turc a passé! L'herbe ne pousse plus où se sont abattues les saute- 
relles ! 



CHAPITRE XVin 



LE DÉSERT. 



C'était, en effet, le désert qui se déroulait maintenant devant les pas des 
voyageurs, et quand, le 25 décembre, après avoir mesuré un nouveau 
degré de la méridienne, et achevé leur quarante-huitième triangle, le 
colonel Everest et ses compagnons arrivèrent sur la limite septentrionale 
du karrou, ils ne trouvèrent aucune différence entre cette région qu'ils 
quittaient et le nouveau pays, aride et brûlé, qu'ils allaient parcourir. 

Les animaux, employés au service de la caravane, souffraient beaucoup 
de la disette de pâturages. L'eau manquait aussi. Les dernières gouttes 
de pluie s'étaient taries dans les mares. Le sol était mélangé d'ar- 
gile et de sable très-impropre à la végétation. Les eaux de la saison des 
pluie«, filtrant à travers les couches sableuses, disparaissent presque aussitôt 
de ces terrains recouverts d'une innombrable quantité de grès, et qui ne 
peuvent conserver aucune molécule liquide. 

C'était b en là l'une de ces arides régions que le docteur Livingstone 
traversa plus d'une fois pendant ses aventureuses explorations. Non-seu- 
lement la terre, mais l'atmosphère était si sèche, que les objets de fer, laissés 
en plein air, ne se rouillaient pas. Suivant le récit du savant docteur, les 
feuilles des arbres étaient ridées et amollies; celles des mimosas restaient 
fermées en plein jour comme elles le sont pendant la nuit ; les scarabées, 
placés à la surface du sol, expiraient au bout de quelques secondes; enfin, 
la boule d'un thermomètre ayant été enfoncée à trois pouces dans la 
terre, à. midi, la colonne de mercure marqua cent trente-quatre degrés 
Farenheit (1)! 

Telles certaines contrées de l'Afrique australe apparurent au célèbre 

(1) 56° centigrade*. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 147 



voyageur, telle cette portion du continent, située entre la limite duKarrou 
et le lac INgami, se montra aux regards des astronomes anglais. Leurs 
fatigues furent grandes, leurs souffrances extrêmes, surtout par le manque 
d'eau. Cette privation affectait plus sensiblement encore les animaux do- 
mestiques, qu'une herbe rare, sèche, poussiéreuse, nourrissait à peine. De 
plus, cette étendue de terrain, c'était le désert, non-seulement par son 
aridité, mais aussi parce que presque aucun être vivant ne s'y aventurait. 
Les oiseaux avaient fui au delà du Zambèse, afin d'y relrouver les arbres 
et les fleurs. Les bêtes sauvages ne se hasardaient point sur cette plaine, 
qui ne leur offrait aucune ressource. A peine , durant les quinze premiers 
jours du mois de janvier, les chasseurs de la caravane entrevirent-ils deux 
ou trois couples de ces antilopes qui peuvent se passer de boire pendant 
plusieurs semaines; c'étaient entre autres, des oryx semblables à ceux qui 
avaient causé un si vif désappointement à sir John Murray et plus parti- 
culièrement des caamas, aux doux yeux, à la robe gris-cendré, mêlée 
de taches d'ocre, animaux inoffensifs, très-estimés pour la qualité ^de leur 
chair, et qui semblent préférer les plaines arides aux pâturages des con- 
trées fertiles. 

Cependant, à cheminer sous ce soleil de feu, à travers cette atmosphère 
qui ne contenait pas un atome de vapeur, à poursuivre les opérations 
géodésiques par des jours et des nuits dont aucun souffle ne tempérait la 
chaleur, les astronomes se fatiguaient visiblement. Leur réserve d'eau, 
contenue dans des barils échauffés , diminuait. Ils avaient déjà dû se 
rationner, et souffraient beaucoup de ce rationnement. Cependant, leur 
zèle était si grand, leur courage tel, qu'ils dominaient fatigues et priva- 
tions, et ne négligeaient aucun détail de leur immense et minutieux 
travail. Le 25 janvier, la septième portion de la méridienne, comprenant un 
nouveau degré, avait été calculée au moyen de neuf triangles nouveaux, 
ce qui portait à cinquante-sept le nombre total des triangles construits jus- 
qu'alors . 

Les astronomes n'avaient plus qu'une portion du désert à franchir, 
et dans l'opinion du bushman , ils devaient atteindre les rives du lac 
Ngami avant les derniers jours de janvier. Le colonel et ses compagnons 
pouvaient répondre d'eux-mêmes et tenir jusque-là. 

Mais les hommes de la caravane, les Bochjesmen, qui n'étaient pas 
entraînés par cette ardeur, gens a gage", dont l'intérêt ne se confondait 
pas avec l'intérêt scientifique de l'expédition, indigènes assez peu disposés 
à poursuivre leur marche en avant, ceux-là supportaient mal les épreuves 
de la route. Ils se montraient très-sensibles à la disette d'eau. Déjà, quel- 
ques bêtes de somme , affaiblies par la faim et la soif , avaient dû être 



148 AVENTURES 



laissées en arrière, et il était à craindre que leur nombre ne s'augmentât 
de jour en jour. Les murmures, les récriminations s'accroissaient avec 
les fatigues . Le rôle de Mokoum devenait très- difficile, et son inÛuence 
baissait. 

Il fut bientôt évident que le manque d'eau serait un invincible obstacle, 
qu'il faudrait arrêter la marche au nord, et se porter, soit en arrière, soit 
sur la droite de la méridienne, au risque de se rencontrer avec l'expédi- 
tion russe, afin de gagner les bourgades, distribuées dans une contrée 
moins aride sur l'itinéraire de David Livingstone. 

Le 15 février, le bushman fit connaître au colonel Everest ces difficultés 
croissantes contre lesquelles il s'employait en vain. Les conducteurs de 
chariots refusaient déjà de lui obéir. Chaque matin, à la levée du camp, 
c'étaient des scènes d'insubordination auxquelles la plupart des indi- 
gènes prenaient part. Ces malheureux, il faut l'avouer, accablés par la 
chaleur, dévorés par la soif, faisaient pitié a voir. D'adleurs, les bœufs et 
les chevaux, insuffisamment nounis d'une herbe courte et sèche, nulle- 
ment abreuvés, ne voulaient plus marcher. 

Le colonel Everest connaissait parfaitement la situation. .Mais, dur pour 
lui-même, il l'était pour les autres. Il ne voulut en aucune f içon suspen- 
dre les opérations du réseau trigonométrique, et déclara que, fût-il seul, 
il continuerait à se porter en avant. Du reste, ses deux collègues parlaient 
comme lui, et ils étaient prêts à le suivre aussi loin qu'il lui plairait 
d'aller. 

Le bushman, par de nouveaux efforts, obtint des indigènes qu'ils le 
suivraient pendant quelque temps encore. D'après son estime, la cara- 
vane ne de\ait pas être à plus de cinq ou six jours de marche du lac 
Ngami. La, chevaux et bœufs retrouveraient de frais pâturages et des 
forêts ombreuses. Là, les hommes auraient toute une mer d'eau douce 
pour se rafraîchir. Mokoum fit valoir ces considérations aux principaux 
Bochjesmen. Il leur démontra que, pour se ravitailler, le plus court était 
d'aller au nord. En effet, se rejeter dans l'ouest, c'était marcher au hasard ; 
revenir en arrière, c'était retrouver le Karrou désolé, dont tous les cours 
d'eau devaient être taris. Enfin les indigènes se rendirent à tant de raisons 
et de sollicitations, et la caravane, presque épuisée, reprit sa marche vers 
le Ngami. 

Fort heureusement, dans cette plaine si vaste, les opérations géodési- 
ques s'accomplissaient facilement au moyen de poteaux ou de pylônes. Afin 
de gagner du temps, les astronomes travaillaient nuit et jour. Guidés par 
la lueur des lampes électriques, ils obtenaient des angles très-nets, qui sa- 
tisfaisaient aux plusscn puk uses déterminations. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 149 

Les travaux continuaient donc avec ensemble et méthode, et le réseau 
s'augmentait peu à peu. 

Le 16 janvier, la caravane put croire un instant que cette eau dont la 
nature se montrait si avare, allait enfin lui être abondamment resti- 
tuée. 

Un lagon, d'une largeur d'un à deux milles venait d'être signalé à l'ho- 
rizon . 

On comprend si cette nouvelle fut bien accueillie. Toute la caravane se 
porta rapidement dans la direction* indiquée, vers une assez vaste étendue 
d'eau, qui miroitait sous les rayons solaires. 

Le lagon fut atteint vers cinq heures du soir. Quelques chevaux, brisant 
leurs traits, échappant à la main de leurs conducteurs, s'élancèrent au 
galop vers cette eau tant désirée. Ils la sentaient, ils l'aspiraient, et bientôt 
on put les voir s'y plonger jusqu'au poitrail. 

Mais, presque aussitôt, ces animaux revinrent sur la rive. Ils n'avaient 
pu se désaltérer à ces nappes liquides, et quand les Bochjesmen arrivè- 
rent, ils se trouvèrent en présence d'une eau tellement imprégnée de sel, 
qu'ils ne purent s'y rafraîchir. 

Le désappointement, on peut dire, le désespoir fut grand. Rien de cruel 
comme un espoir déçu! Mokoum crut qu'il lui faudrait renoncer à en- 
traîner les indigènes au delà du lac salé. Heureusement pour l'avenir de 
l'expédition, la caravane se trouvait plus près du Ngami et des affluents 
du Zambèse que de tout autre point de cette région où l'on pût se pro- 
curer de l'eau potable. Le salut de tous dépendait donc de la marche en 
avant. En quatre jours, si les travaux géodésiques ne la retardaient pas, 
l'expédition serait rendue sur les rives du Ngami. 

On repartit. Le colonel Everest, profitant de la disposition du terrain, 
put construire des triangles de grandes proportions qui nécessitèrent 
moins fréquemment l'établissement des mires. Comme on opérait surtout 
pendant des nuits très-pures, les signaux de feu se voyaient admirable- 
ment, et pouvaient être relevés avec une précision extrême, soit au théo- 
dolite, soit au cercle répétiteur avec une exactitude parfaite. C'était à la 
fois économie de temps et de fatigues. Mais, il faut l'avouer, pour ces 
courageux savants enflammés d'un zèle scientifique, pour ces indigènes 
dévorés d'une soif ardente sous ce climat terrible, comme pour les ani- 
maux employés au service de la caravane, il était temps d'arriver au 
Ngami. Nul n'aurait pu supporter encore quinze jours de marche dans des 
conditions pareilles. 

Le 21 janvier, le sol plat et uni commença à se modifier sensiblement. Il 
devint raboteux, accidenté. Vers dix heures du matin, une petite monta- 



150 AVENTURES 



gne, haute de cinq à six cents pieds, fut signalée dans le nord-ouest, à une 
distance de quinze milles environ. C'était le mont Scorzef. 

Le bushman observa attentivement les localités, et après un examen 
assrz long-, étendant la main vers le nord : 

« Le Ngami est là ! dit-il. 

— Le Ngami ! le Ngami ! » crièrent les indigènes, accompagnant leurs 
cris de démonstrations bruyantes. 

Les Bochj. smen voulaient se porter en avant, et franchir en courant 
les quinze milles qui les séparaient du lac. Mais le chasseur parvint à les 
retenir, leur faisant observer que dans ce pays infesté par les Makololos, 
il était très-important pour eux de ne point se débander. 

Cependant le colonel Everest voulant hâter l'arrivée de sa petite troupe 
au Ngami, résolut de joindre directement la station qu'il occupait avec le 
Scorzef, par un seul triangle. Le sommet du mont, terminé par une sorte 
de pic très-aigu, pouvait être visé très-exactement, et se prêtait ainsi à 
une bonne observation. Il était dès lors inutile d'attendre la nuit, inutile, 
par conséquent, d'envoyer en avant un détachement de marins et d'indi- 
gènes pour fixer un réverbère au sommet du Scorzef. 

Les instruments furent donc installés, et l'angle formant le sommet du 
dernier triangle déjà obtenu dans le sud, fut de nouveau mesuré à cette 
station même pour plus de précision. 

Mokoum, très-impatient d'arriver aux rives du Ngami, n'avait fait éta- 
blir qu'un campement provisoire. Il espérait bien, avant la nuit, avoir 
atteint le lac tant désiré ; mais il ne négligea aucune des précautions ha- 
bituelles, et il fit battre les enviions par quelques cavaliers. Sur la droite 
et sur la gauche s'élevaient des taillis qu'il était prudent d'éclairer. Ce- 
pendant, depuis la chasse aux oryx, on n'avait vu aucune trace de Mako- 
lolos, et l'espionnage dont la caravane avait été l'objet semblait avoir été 
abandonné. Néanmoins, le défiant bushman voulait être sur ses gardes, 
afin de parer à tout. 

Tandis que le chasseur veillait ainsi , les astronomes s'occupaient de 
construire leur nouveau triangle. D'après les relevés faits par William 
Emery, ce triangle les porterait bien près du vingtième parallèle, auquel 
devait s'arrêter la pointe terminale de l'arc qu'ils étaient venus mesurer 
dans cette portion de l'Afrique. Encore quelques opérations au delà du 
Ng.imi, et très-vraisemblablement le huitième tronçon de la méridienne 
serait obtenu. Puis, vérification faite des calculs au moyen d'une base nou- 
velle, directement mesurée sur le sol, la grande entreprise serait achevée. 
On comprend donc quelle ardeur soutenait ces audacieux, qui se voyaient 
sur le point d'achever leur ceuvre. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROTS ANGLAIS 151 



Et pendant ce temps, comment avaient opéré les Russes de leur côté? 
Depuis six mois que les membres de la commission internationale s'étaient 
séparés, où se trouvaient, en ce moment, Mathieu Strux, Nicolas Palander, 
Michel Zorn? Les fatigues les avaient-ils é .rouvés avec autant de rigueur 
que leurs collègues d'Angleterre? Avaient-ils souffert de la privation 
d'eau, des accablantes chaleurs de ces climats? Sur leur parcours qui 
se rapprochait sensiblement de l'itinéraire de David Livingstone, les 
régions avaient-elles été moins arides? Peut-être, car il existait depuis 
Kolobeng, des villages et des bourgades tels que Schokuané, Schoschong 
et autres, peu éloignés sur la droite de la méridienne, dans lesquels la 
caravane russe avait dû pouvoir se ravitailler. Mais aussi n'éta»t-il pas à 
craindre que, dans ces régions moins désertes, et par conséquent battues 
sans cesse par les pillards, la petite troupe de Mathieu Strux n'eût été très- 
exposée? De ce que les Makololos semblaient avoir abandonné la pour- 
suite de l'expédition anglaise, ne fallait-il pas conclure qu ils s'étaient jetés 
sur les traces de l'expédition russe? 

Le colonel Everest, toujours ab-orbé, ne pensait pas ou ne voulait pas 
penser à ces choses, mais sir John Murray et William Emery s'entrete- 
naient fréquemment du sort de leurs anciens collègues. Leur serait-il 
donné de les revoir? Les Russes réussiraient-ils dans leur entreprise? Le 
même résultat mathématique, c'est-à-dire la valeur du degré de longi- 
tude dans cette partie de l'Afrique, serait-elle identique pour ces deux 
expéditions, qui auraient poursuivi simultanément, mais séparément, l'é- 
tablissement du réseau trigonométrique? Puis, William Emery songeait à 
son compagnon, dont l'absence lui semblait si regrettable, et il savait 
bien que Michel Zorn ne l'oublierait jamais. 

Cependant, la mesure des distances angulaires avait commencé. Pour 
obtenir l'angle qui s'appuyait à la station, il s'agissait de viser deux mires 
dont l'une était formée par le sommet conique du Scorzef. 

Pour l'autre mire, sur la gauche de la méridienne, on choisit un monti- 
cule aigu, qui n'était situé qu'à la distance de quatre milles. Sa direction 
fut donnée par l'une des lunettes du cercle répétiteur. 

Le Scorzef, on l'a dit, était relativement fort éloigné. Mais les astro- 
nomes navaient pas eu le choix, ce mont isolé étant le seul point culmi- 
nant de la contrée. En effet, aucune autre hauteur ne s'élevait ni dans le 
nord ni dans l'ouest, ni au delà du lac Ngami, que l'on ne pouvait encore 
apercevoir. Or, cet éloignement du Scorzef allait obliger les observateurs 
à se porter considérablement sur la droite de la méridienne; mais, après 
mûres réflexions, ils comprirent qu'ils pouvaient procéder autrement. Le 
mont solitaire fut donc visé avec un soin extrême au moyen de la second e 



152 



AYKXTURES 




Le Ngami ! le Ngami (p. 150). 

lunette du cercle répétiteur, et l'écartement des deux lunettes donna la 
distance angulaire qui séparait le S orzef du monticule, et, par consé- 
quent la mesure de l'angle formé à la station même. Le colonel Everest, 
pour avoir une approximation plus grande, fit vingt répétions successives 
en modifiant la position de ses lunettes sur le cercle gradué; de cette 
façon, il divisa par vingt les erreurs possibles de lecture, et il obtint une 
mesure angulaire dont la rigueur était absolue. 

Ces diver.es observations, malgré l'impatience des indigènes, furent 
faites par l'impassible Everest avec le même soin qu'il y eût apporté dans 
son observatoire de Cambridge. Toute la journée du 21 février se passa 
ainsi, et ce fut seulement à la tombée du jour, vers cinq heures et demie, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



■153 




S'élancèrent au milieu des groupes (p. 156). 
lorsque la lecture des limbes devint difficile, que le colonel termina ses 
observations. 

« A vos ordres, Mokoum, dit-il alors au bushman. 

— 11 n'est pas trop tôt, colonel, répondit Mokoum, et je regrette que 
vous n'ayez pu achever vos travaux avant la nuit, car nous aurions tenté 
de transporter notre campement sur les bords du lac! 

— Mais qui nous empêche de partir? demanda le colonel Everest. Quinze 
milles à faire, même dans une nuit obscure, ne sauraient nous arrêter. La 
route est directe, c'est la plaine elle-même, et nous ne pouvons craindre 



Oui!... en effet... répondit le bushman, qui semblait se consulter; 

<20 



1 S4 AVENTURES 



peut-être pouvons-nous tenter l'aventure, quoique j'eusse préféré mar- 
cher en plein jour sur ces terres qui avoisinent le Ngami ! Nos hommes ne 
demandent qu'à se porter en avant et à atteindre les eaux douces du 
lac. Nous allons partir, colonel. 

— Quand il vous plaira, Mokoum! » répondit le colonel Everest. 

Cette décision approuvée de tous, les bœufs furent attelés aux chariots, 
les chevaux montés par leurs cavaliers, les instruments replacés dans les 
véhicules, et à sept heures du soir, le bushman, ayant donné le signal du 
départ, la caravane, aiguillonnée par la soif, marcha droit au lac Ngami. 

Par un certain instinct de batteur d'estrade, le bushman avait prié les 
trois Européens de prendre leurs armes et de se pourvoir de munitions. 
Lui-même, il portait le rifle dont sir John lui avait fait présent, et les car- 
touches ne manquaient pas à sa cartouchière. 

On partit. La nuit était sombre. Un épais rideau de nuages voilait les 
constellations. Cependant l'atmosphère, dans sa couche la plus rappro- 
chée du sol, était dégagée de brumes. Mokoum, doué d'une grande 
puissance de vision, observait sur les flancs et en avant de la caravane. 
Quelques mots qu'il avait dit à sir John prouvaient a l'honorable Anglais 
que le bushman ne considérait pas la contrée comme très-sûre. Aussi, de 
son côté, sir John se tenait prêt à tout événement. 

La caravane mareïia pendant trois heures dans la direction du nord, 
mais elle se ressentait de son état de fatigue et d'épuisement, et n'allait 
pas vite. Souvent, il fallait s'arrêter pour rallier les retardataires. On 
n'avançait qu'à raison de trois milles à l'heure, et vers dix heures du soir, 
six milles séparaient encore la petite troupe des rives du Ngami. Les bêtes 
haletaient et pouvaient à peine respirer dans cette nuit étouffante, au mi- 
lieu d'une atmosphère si sèche que l'hygromètre le plus sensible n'y eut 
pas trouvé trace d'humidité. 

Bientôt, malgré les expresses recommandations du bushman, la cara- 
vane ne présenta plus un noyau compact. Les hommes et les animaux 
s'étendirent en une longue file. Quelques bœufs, à bout de forces, étaient 
tombés sur la route. Des cavaliers démontés se traînaient à peine, et 
ils eussent été facilement enlevés parle moindre parti d'indigènes. Aussi, 
Mokoum, inquiet, n'épargnant ni ses paroles ni ses gestes, allant de l'un 
à l'autre, cherchait à reconstituer sa troupe, mais il n'y parvenait pas, et 
déjà, sans qu'il s'en fût aperçu, un certain nombre de ses hommes lui 
manquaient. 

A onze heures du soir, les chariots qui tenaient la tête ne se trouvaient 
plus qu'à trois milles du Scorzef. Malgré l'obscurité, ce mont isolé appa- 
raissait assez distinctement, et se dressait dans l'ombre comme une énorme 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



pyramide. La nuit, ajoutant encore à ses dimensions réelles, en doublait 
l'altitude. 

Si Mokoum ne s'était pas trompé, le Ngami devait être derrière le 
Scorzef. Il s'agissait donc de tourner le mont de manière à gagner par le 
plus court la vaste étendue d'eau douce. 

Le bushman prit la tète de la caravane, en compagnie des trois Euro- 
péens, et il se préparait à incliner sur la gauche, quand des détonations, 
très-distinctes bien qu'éloignées, l'arrêtèrent soudain. 

Les Anglais avaient aussitôt retenu leurs montures. Ils écoutaient avec 
une anxiété facile à comprendre. Dans un pays où les indigènes ne se ser- 
vent que de lances et de flèches, des détonations d'armes à feu devaient 
leur causer une surprise mêlée d'anxiété . 

« Qu'est-cela? demanda le colonel. 

— Des coups de feu ! répondit sir John. 

— Des coups de feu ! s'écria le colonel, et dans quelle direction ? » 
Cette question s'adressait au bushman, qui répondit : 

« Ces coups de fusil sont tirés du sommet du Scorzef. Voyez l'ombre 
qui s'illumine au-dessus ! On se bat par-là ! Des Makololos, sans doute, qui 
s'attaquent à un parti d'Européens. 

— Des Européens i dit William Emery. 

— Oui, monsieur William, répondit Mokoum. Ces détonations bruyantes 
ne peuvent être produites que par des armes européennes, et j'ajouterai 
par des armes de précision. 

— Ces Européens seraient-ils donc?. .. » 
Mais le colonel, l'interrompant, s'écria : 

« Messieurs, quels que soient ces Européens, il faut aller à leur secours. 

— Oui ! oui ! allons ! allons ! » répéta William Emery, dont le cœur se 
serrait douloureusement. 

Avant de se porter vers la montagne, le bushman voulut une dernière 
fois rallier sa petite troupe, qu'un parti de pillards pouvait inopinément 
entourer. Mais quand le chasseur fut revenu en arrière, la caravane était 
dispersée, les chevaux dételés, les chariots abandonnés, et quelques om- 
bres, errant sur la plaine, disparaissaient déjà vers le sud. 

« Les lâches! s'écria Mokoum, soif, fatigues, ils oublient tout pour 
fuir ! » 

Puis, retournant vers les Anglais et leurs braves matelots : 

( En avant, nous autres ! » dit-il. 

Les Européens et le chasseur s'élancèrent aussitôt dans la direction du 
nord, arrachant à leurs chevaux ce qui leur restait encore de force et de 
vitesse. 



156 AVENTURES 



Vingt minutes après, on entendait distinctement le cri de guerre des 
Makololos. Quel était leur nombre, on ne pouvait encore l'estimer. Ces 
bandits indigènes faisaient évidemment l'assaut du Scorzef, dont le sommet 
se couronnait de feux. On entrevoyait des grappes d'hommes s'élevant sur 
ses flancs. 

Bientôt, le colonel Everest et ses compagnons furent sur les derrières de 
la troupe assiégeante. Ils abandonnèrent alors leurs montures exténuées, et 
poussant un hurrah formidable, que les assiégés durent entendre, ils tirè- 
rent leurs premiers coups de feu sur la masse des indigènes. En entendant 
les détonations nourries de ces armes à tir rapide, les Makololos crurent 
qu'ils étaient assaillis par une troupe nombreuse. Cette attaque soudaine 
les surprit, et ils reculèrent avant d'avoir fait usage de leurs flèches et de 
leurs assagaies. 

Sans perdre un instant, le colonel Everest, sir John Murray, William 
Emery, le bushman, les marins, chargeant et tirant sans cesse, s'élancè- 
rent au milieu du groupe des pillards. Une quinzaine de cadavres jon- 
chaient déjà le sol. 

Les Makololos se séparèrent. Les Européens se précipitèrent dans la 
trouée, et, renversant les indigènes les plus rapprochés, ils s'élevèrent à 
reculons sur les pentes de li montagne. 

En dix minutes , ils curent atteint le sommet perdu dans l'ombre, car 
les assiégés avaient suspendu leur feu, dans la crainte de frapper ceux qui 
venaient si opinément à leur secours. 

El ces assiégés, c'étaient les Russes ! Ils étaient tous là, Mathieu Strux, 
Nicolas Palander, Michel Zorn, leurs cinq matelots. Mais des indigènes 
qui formaient autrefois leur caravane , il ne restait plus que le dévoué 
foreloper. Ces misérables Bochjesmen les avaient, aussi eux, abandonnés 
au moment du danger. 

Mathieu Strux, à L'instant où le colonel Everest apparut, s'élança du 
haut d'un petit mur qui couronnait le sommet du Scorzef. 

« Vous, messieurs les Anglais! s'écria l'astronome de Poulkowa. 

— Nous-mêmes, messieurs les Russes, répondit le colonel d'une voix 
grave. Mais ici, il n'y a plus ni Russes, ni Anglais! Il n'y a que des Euro- 
péens unis pour se défendu' ! 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 157 



CHAPITRE XIX 

TRIANGULER OU MOURIR. 

Un hurrah accueillit les paroles du colonel Everest. En face de ces Ma- 
koiolos, devant un danger commun, les Russes et les Anglais, oubliant la 
lutte internationale, ne pouvaient que se réunir pour la défense commune. 
La situation dominait tout, et de fait, la commission anglo-russe se trouva 
reconstituée devant l'ennemi, plus forte, plus compacte que jamais. Wil- 
liam Emery et Michel Zorn étaient tombés dans les bras l'un de l'autre. 
Les autres Européens avaient scellé d'une poignée de main leur nouvelle 
alliance. 

Le premier soin des Anglais fut de se désaltérer. L'eau, puisée au lac, 
ne manquait pas dans le campement des Russes. Puis, abrités sous une 
casemate faisant partie d'un fortin abandonné qui occupait le sommet 
duScorzef, les Européens causèrent de tout ce qui s'était passé depuis leur 
séparation à Kolobeng. Pendant ce temps, les matelots surveillaient les 
Makololos, qui leur donnaient quelque répit. 

Et d'abord, pourquoi les Russes se trouvaient-ils au sommet de ce mont, 
et si loin sur la gauche de leur méridienne? Par la même raison qui avait 
rejeté les Anglais sur leur droite. Le Scorzef, situé à peu près à mi-chemin 
entre les deux arcs, était la seule hauteur de cette région qui pût servir 
à l'établissement d'une station sur les bords du Ngami. Il était donc tout 
naturel que les deux expéditions rivales, engagées sur cette plaine, se 
fussent rencontrées sur l'unique montagne qui pût servir à leurs observa- 
tions. En efïet, les méridiennes russe et anglaise aboutissaient au lac en 
deux points assez éloignés Fun de l'autre. De là, nécessité pour les opéra- 
teurs de joindre géodésiquement la rive méridionale du Ngami à sa rive 
septentrionale. 

Mathieu Strux donna ensuite quelques détails sur les opérations qu'il ve- 
nait d'accomplir. La triangulation depuis Kolobeng s'était faite sans inci- 
dents. Ce premier méridien que le sort avait attribué aux Russes, traversait 
un pays fertile, légèrement accidenté, qui offrait toute facilité à l'établisse- 
ment d'un réseau trigonométrique. Les astronomes russes avaient souffert 
comme les Anglais de l'excessive température de ces climats, mais non du 
manque d'eau. Les rios abondaient dans la contrée et y entretenaient une 
humidité salutaire. Les chevaux et les bœufs s'étaient donc pour ainsi dire 



158 AYKXTURES 



promenés au milieu d'un immense pâturage, à. travers des prairies ver- 
doyantes, coupées ça et là de forêts et de taillis. Quant aux animaux féro- 
ces, en disposant des brasiers allumés pendant la nuit, on les avait tenus à 
distance des campements. Pour les indigènes, c'étaient ces tribus sé- 
dentaires des bourgades et des villages chez lesquelles le docteur David 
Livingstone trouva presque toujours un accueil hospitalier. Pendant ce 
voyage, les Bochjesmen n'avaient donc eu aucun motif de se plaindre. Le 
20 février, les Russes atteignirent le Scorzef, et ils y étaient établis depuis 
trente-six heures, quand les Makololos parurent dans la plaine au nombre 
de trois ou quatre cents. Aussitôt, les Bochjesmen, effrayés, abandonnèrent 
leur poste et laissèrent les Russes livrés à eux-mêmes. Les Makololos com- 
mencèrent par piller les chariots réunis au pied du mont ; mais très-heureu- 
sement les instruments avaient été tout d'abord transportés dans le fortin. 
En outre, la chaloupe à vapeur était intacte jusqu'ici, car les Russes 
avaient eu le temps de la reconstruire avant l'arrivée des pillards, et en 
ce moment elle était mouillée dans une petite anse du Ngami. De ce côlé, 
les flancs du mont tombaient à pic sur la rive droite du lac et la rendait 
inaccessible. Mais au sud, le Scorzef offrait des pentes praticables, et dans 
cet assaut qu'ils venaient de tenter, les Makololos auraient peut-être 
réussi à s'élever jusqu'au fortin sans la providentielle arrivée des An- 
glais. 

Tel fut sommairement le récit de Mathieu Strux. Le colonel Everest 
lui apprit, à son tour, les incidents qui avaient marqué sa marche vers le 
nord, les souffrances et les fatigues de l'expédition, la révolte des Bochjes- 
men, les difficultés et les obstacles qu'on avait dû surmonter. De tout ceci, 
il résultait que les Russes avaient été plus favorisés que les Anglais depuis 
leur départ de Kolobeng. 

La nuit du 21 au 22 février se passa sans incidents. Le bushman et les 
marins avaient veillé au pied des murailles du fortin. Les Makololos ne re- 
nouvelèrent pas leurs attaques. Mais quelques feux, allumés au pied de la 
montagne, prouvaient que ces bandits bivaquaient toujours à cette place, 
et qu'ils n'avaient point abandonné leur projet. 

Le lendemain, 22 février, au lever du jour, les Européens, quittant leur 
casemate, vinrent observer la plaine. Les premières lueurs matinales 
éclairèrent presque d'un seul coup ce vaste territoire jusqu'aux limites de 
l'horizon. Du côté du sud, c'était le désert avec son sol jaunâtre, ses herbes 
brûlées, son aspect aride. Au pied du mont s'arrondissait le campement au 
milieu duquel fourmillaient quatre à cinq cents indigènes. Leurs feux brû- 
laient encore. Quelques morceaux de venaison grillaient sur des charbons 
ardents. Il était évident que les Makololos ne voulaient pas abandonner la 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 159 



place, bien que tout que ce la caravane avait de précieux , son matériel, 
ses chariots, ses chevaux, ses bœufs, ses approvisionnements , fût tombé 
en leur pouvoir; mais ce butin ne leur suffisait pas sans doute , et, après 
avoir massacré les Européens, ils voulaient s'emparer de leurs armes, 
dont le colonel et les siens venaient de faire un si terrible usage. 

Les savants russes et anglais, ayant observé le campement indigène, 
s'entretinrent longuement avec le bushman. Il s'agissait de prendre une 
résolution définitive. Mais cette résolution devait dépendre d'un certain 
concours de circonstances, et avant tout, il fallait relever exactement la si- 
tuation du Scorzef. 

Cette montagne, les astronomes savaient déjà qu'elle dominait au sud 
les immenses plaines qui s'étendent jusqu'au Karrou. A l'est et à l'ouest, 
c'était la prolongation du désert suivant son plus petit diamètre. Vers 
l'ouest, le regard saisissait à l'horizon la silhouette affaiblie des collines 
qui bordent le fertile pays des Makololos, dont Maketo, l'une des capi- 
tales, est située à cent milles environ dans le nord-est du Ngami. 

Vers le nord, au contraire, le mont Scorzef dominait un pays tout diffé- 
rent. Quel contraste avec les arides steppes du sud ! De l'eau, des arbres, 
des pâturages, et toute cette toison du sol qu'une humidité persistante peut 
entretenir ! Sur une étendue de cent milles au moins, le Ngami déroulait 
de l'est à l'ouest ses belles eaux, qui s'animaient alors sous les rayons 
du soleil levant. La plus grande largeur du lac se développait dans le 
sens des parallèles terrestres. Mais du nord au sud, il ne devait pas mesurer 
plus de trente à quarante milles. Au delà, la contrée se dessinait en pente 
douce, très-variée d'aspect, avec ses forêts, ses pâturages, ses cours d'eau, 
affluents duLyambie ou du Zambèse, et tout au nord, mais à quatre-vingt 
milles au moins, une chaîne de petites montagnes l'encadrait de son 
pittoresque contour. Beau pays, jeté comme une oasis, au milieu de 
ces déserts! Son sol, admirablement irrigué, toujours revivifié par un 
réseau de veines liquides, respirait la vie. C'était le Zambèse, le grand 
fleuve, qui, par ses tributaires, entretenait cette végétation prodigieuse! 
Immense artère, qui est à l'Afrique australe, ce que le Danube est à l'Eu- 
rope, et l'A mazone à l'Amérique du sud ! 

Tel était ce panorama qui se développait aux regards des Européens. 
Quant au Scorzef, il s'élevait sur la rive même du lac, et, ainsi que Mathieu 
Strux l'avait dit, ses flancs, du côté du nord, tombaient à pic dans les 
eaux du Ngami. Mais il n'est pentes si roides que des marins ne puissent 
monter ou descendre, et, par un étroit raidillon qui s'en allait de pointe 
en pointe, ils étaient parvenus jusqu'au niveau du lac, à l'endroit même 
où la chaloupe à vapeur était mouillée. L'approvisionnement d'eau était 



160 



AVENTURES 




3^OT^ 



Ils étaient parrains jusqu'au nivtau du lac. [p. lô'J,. 

donc assuré, tt la petite garnison pouvait tenir, tant que ses vivres dure- 
raient, derrière les murailles du fortin abandonné. 

Mais pourquoi ce fortin dans le désert, au sommet de cette montagne? 
On interrogea Mokoum, qui avait déjà visité cette contrée, lorsqu'il servait 
de guide à David Lhingstone. Il fut en mesure de répondre. 

Cesenvirons du Ngami étaient fréquemment visités autrefois par des mar- 
chands d'ivoire ou d'ébène. L'ivoire, ce sont les éléphants et les rhinocé- 
ros qui le fournissent. L'ébène, c'est cette chair humaine, cette chair vi- 
vante dont trafiquent les courtiers de l'esclavage . Tout le pays du Zimbèsc 
est encore infecté de misérables étrangers qui font la traite des noirs. Les 
guerres, ks razzias, les pillages de l'intérieur procurent un grand nombre 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



161 





/ Et la frêle embarcation (p 165). 

de prisonniers, et les prisonniers eont vendus comme esclaves. Or, précisé- 
ment cette rive du Ngami formait un lieu de passage pour les commer- 
çants venant de l'ouest. Le Scorzef était, autrefois, le centre du campement 
des caravanes. C'est là qu'elles se reposaient avant d'entreprendre la des- 
cente du Zambèse jusqu'à son embouchure. Les trafiquants avaient donc 
fortifié cette position, afin de se protéger, eux et leurs esclaves, contre les 
déprédations des pillards, car il n'était pas rare que les prisonniers indi- 
gènes fussent repris par ceux-là même qui les avaient vendus et qui les 
vendaient à nouveau. 

Telle était l'origine de ce fortin, mais à cette époque, il tombait en rui- 
nes. L'itinéraire des caravanes avait été changé. Le Ngami ne les recevait 

2! 



162 AVENTT'RES 



plus sur ses bords, le Scorzef n'avait plus à les défendre, et les murailles 
qui le couronnaient s'en allaient pierre à pierre. De ce fortin, il ne restait 
qu'une enceinte découpée en forme de secteur, dont l'arc faisait face au sud, 
et la corde face au nord. Au centre de cette enceinte s'élevait une petite re- 
doute casematée, percée de meurtrières, que surmontait un étroit don- 
jon de bois dont le profil, réduit par la distance, avait servi de mire aux 
lunettes du colonel Everest. Mais, si ruiné qu'il fût, le fortin offrait encore 
une retraite sûre aux Européens. Derrière ces murailles faites d'un grès 
épais, armés comme ils l'étaient de fusils à tir rapide, ils pouvaient tenir 
contre une armée de Makololos, tant que les vivres et les munitions ne leur 
manqueraient pas, et achever peut-être leur opération géodésique. 

Les munitions, le colonel et ses compagnons en avaient en abondance, 
car le coffre qui les contenait avait été placé dans le chariot servant au 
transport de la chaloupe à vapeur, et ce chariot, on le sait, les indigènes 
ne s'en étaient pas emparés. 

Les vivres, c'était autre chose. Là était la difficulté. Les chariots d'appro- 
visionnement n'avaient point échappé au pillage. Il n'y avait pas dans le 
fortin de quoi nourrir pendant deux jours les dix-huit hommes qui s'y trou- 
vaient réunis, c'est-à-dire les trois astronomes anglais, les trois astronomes 
russes, les dix marins de la Queen and Tzar, le bushman et le foreloper. 

C'est ce qui fut bien et dûment constaté par un inventaire minutieux fait 
par le colonel Everest et Mathieu Strux. 

Cet inventaire terminé et le déjeuner du matin pris, — un déjeuner fort 
sommaire, — les astronomes et le bushman se réunirent dans la redoute 
casematée, tandis que les marins faisaient bonne garde autour des murail- 
les du fortin. 

On discutait cette circonstance très-grave de la pénurie des vivres, et 
on ne savait qu'imaginer pour remédier à une disette certaine, sinon immé- 
diate, quand le chasseur fit l'observation suivante : 

« Vous vous préoccupez, messieurs, du défaut d'approvisionnements; 
et vraiment, je ne vois pas ce qui vous inquiète. Nous n'avons de vivres que 
pour deux jours, dites-vous? Mais qui nous oblige à rester deux jours dans 
ce fortin? Ne pouvons- nous le quitter demain, aujourd'hui même? Qui nous 
en empêche? Les Makololos? Mais ils ne courent pas les eaux du JNgami, 
que je sache, et, avec la chaloupe à vapeur, je me charge de vous con- 
duire en quelques heures sur la rive septentrionale du lac! » 

A cette proposition, les savants se regardèrent et regardèrent le bush- 
man. Il semblait vraiment que cette idée, si naturelle, ne leur fût pas venue 
à l'esprit. 

Et en effet, elle ne leur était pas venue ! Elle ne pouvait venir à ces 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 163 

audacieux, qui, dans cette mémorable expédition, devaient se montrer 
jusqu'au bout les héros de la science. 

Ce fut sir John Murray qui prit la parole le premier, et il répondit au 
bushman : 

« Mais, mon brave Mokoum, nous n'avons pas achevé notre opération. 

— Quelle opération ? 

— La mesure de la méridienne! 

— Croyez-vous donc que les Makololos se soucient de votre méridienne? 
répliqua le chasseur. 

— Qu'ils ne s'en soucient pas, c'est possible, reprit sir John Murray, 
mais nous nous en soucions, nous autres, et nous ne laisserons pas cette 
entreprise inachevée. N'est-ce pas votre avis, mes chers collègues? 

—C'est notre avis, répondit le colonel Everest, qui ,, parlant au nom de tous, 
se fit l'interprète de sentiments que chacun partageait. Nous n'abandon- 
nerons pas la mesure de la méridienne ! Tant que Fun de nous survivra, 
tant qu'il pourra appliquer son œil à l'oculaire d'une lunette, la triangu- 
lation suivra son cours ! Nous observerons, s'il le faut, le fusil d'une main, 
l'instrument de l'autre, mais nous tiendrons ici jusqu'à notre dernier souffle. 

— Hurrah pour l'Angleterre ! hurrah pour la Russie ! » crièrent ces 
énergiques savants, qui mettaient au-dessus de tout danger l'intérêt 
de la science. 

Le bushman regarda un instant ses compagnons, et ne répondit pas. 
Il avait compris. 

Cela était donc convenu. L'opération géodésique serait continuée quand 
même. Mais les difficultés locales, cet obstacle du Ngami, le choix d'une 
station convenable, ne la rendraient-ils pas impraticable? 

Cette question fut posée à Mathieu Strux. L'astronome russe, depuis deux 
jours qu'il occupait le sommet du Scorzef, devait pouvoir y répondre. 

« Messieurs, dit-il, l'opération sera difficile, minutieuse , elle demandera 
de la patience et du zèle , mais elle n'est point impraticable. De quoi s'agit- 
il? De relier géodésiquementle Scorzef avec une station située au nord du 
lac? Or, cette station existe-t-elle? Oui, elle existe, et j'avais déjà choisi à 
l'horizon un pic qui pût servir de mire à nos lunettes. Il s'élève dans 
le nord-ouest du lac, de telle sorte que ce côté du triangle coupera le Ngami 
suivant une ligne oblique. 

— Eh bien, dit le colonel Eve: est, si le point de mire existe, où est la 
difficulté? 

— La difficulté, répondit Mathieu Strux, sera clans la distance qui sépare 
le Scorzef de ce pic ! 

— Quelle est donc cette distance? demanda le colonel Everest. 



161 AVENTURES 



— Cent vingt milles au moins. 

— Notre lunette la franchira. 

--- Mais il faudra allumer un fanal au sommet de ce pic ! 

— On Fallumera. 

— 11 faudra l'y porter? 

— On l'y portera. 

— Et pendant ce temps, se défendre contre les Makololos ! ajouta le 
busbman. 

— On se défendra ! 

— Messieurs, dit le bushman, je suis à vos ordres, et je ferai ce que vous 
me commanderez de faire ! . . . » 

Ainsi se termina par ces paroles du dévoué chasseur cette conversation 
de laquelle avait dépendu le sort de l'opération scientifique. Les savants 
bien unis dans la môme pensée, et décidés à se sacrifier s'il le fallait, sorti- 
rent de la casemate, et vinrent observer le pays qui s'étendait au nord dulac. 

Mathieu Strux indiqua le pic dont il avait fait choix. C'était le pic du 
Volquiria, sorte de cône que la distance rendait à peine visible. Il s'élevait 
â une grande hauteur, et malgré la distance, un puissant fanal électrique 
pourrait être aperçu dans le champ des lunettes, munies d'oculaires gros- 
sissants. Mais ce réverbère, il fallait le porter à plus de cent milles du 
Scorzef, et le hisser au sommet du mont. Là était la difficulté véritable, 
mais non insurmontable. L'angle que formait le Scorzef avec le Yolquiria, 
d'une part, et avec la station précédente, de l'autre, terminerait probable- 
ment la mesure de la méridienne, car le pic devait être situé bien près du 
vingtième parallèle. On comprend donc toute l'importance de l'opération, 
et avec quelle ardeur les astronomes chercheraient à en vaincre les 
obstacles. 

Il fallait, avant tout, procéder à l'établissement du réverbère. C'étaient 
cent milles à faire dans un pays inconnu. Michel Zorn et William Emery 
s'offrirent. Ils furent acceptés. Le foreloper consentit à les accompagner, 
et ils se préparèrent aussitôt à partir. 

Emploieraient-ils la chaloupe à vapeur? non. Ils voulaient qu'elle restât 
à la disposition de leurs collègues, qui seraient peut-être dans la néces- 
sité de s'éloigner rapidement, après avoir terminé leur observation, afin 
d'échapper plus rapidement aux poursuites des Makololos. Pour traverser 
le Ngami, il suffisait de construire un de ces canots d'écorce de bouleau, à 
la fois légers et résistants, que les indigènes savent fabriquer en quelques 
heures. Mokoum et le foreloper descendirent jusqu'à la berge du lac, où 
poussaient quelques bouleaux nains, et ils eurent rapidement achevé leur 
besogne. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 1G5 

A huit heures du soir, le canot était chargé des instruments, de l'appa- 
reil électrique, de quelques vivres, d'armes et de munitions. Il fut convenu 
que les astronomes se retrouveraient sur la rive méridionale du Ngami, au 
bord d'une crique que le bushman et le foreloper connaissaient tous deux. 
De plus, dès que le réverbère du Volquiria aurait été aperçu et relevé, le 
colonel Everest allumerait un fanal au sommet du Scorzef, afin que Michel 
Zorn et William Emery pussent, à leur tour, en déterminer la position. 

Après avoir pris congé de leurs collègues, Michel Zorn et William 
Emery quittèrent le fortin, et descendirent jusqu'au canot. Le foreloper, 
un marin russe et un marin anglais les y avaient précédés. 

L'obscurité était profonde. L'amarre fut larguée, et la frêle embarcation, 
sous l'impulsion de ses pagaies, se dirigea silencieusement à Iravers les 
eaux sombres du Ngami. 



CHAPITRE XX 



HUIT JOURS AU SOMMET DU SCORZEF. 

Ce n'était pas sans un serrement de cœur que les astronomes avaient vu 
s'éloigner leurs deux jeunes collègues. Que de fatigues, que de dangers 
peut-être attendaient ces courageux jeunes gens, au milieu de ce pays in- 
connu qu'ils allaient traverser sur un espace de cent milles ! Cependant, 
le bushman rassura leurs amis, en vantant l'habileté et le courage du fore- 
loper. Il était supposable, d'ailleurs, que les Makololos, très-occupés au- 
tour du Scorzef, ne battraient pas la campagne dans le nord du Ngami. En 
somme, — et son instinct ne le trompait pas, — Mokoum trouvait le co- 
lonel Everest et ses compagnons plus exposés dans le fortin que les deux 
jeunes astronomes sur les routes du nord. 

Les marins et le bushman veillèrent tour à tour pendant cette nuit. L'om- 
bre, en effet, devait favoriser les dispositions hostiles des indigènes. Mais 
« ces reptiles » — ainsi les appelait le chasseur — ne se hasardèrent pas 
encore sur les flancs du Scorzef. Peut-être attendaient-ils des renforts, de 
manière à envahir la montagne par toutes ses pentes, et annuler, par leur 
nombre, les moyens de résistance des assiégés. 

Le chasseur ne s'était pas mépris dans ses conjectures, et quand le jour 
revint, le colonel Everest put constater un accroissement notable dans le 
nombre des Makololos. Leur campement, habilement disposé, entourait 



166 AVENTURES 



la base du Scorzef et rendait toute fuite impossible par la plaine. Heu- 
reusement, les eaux du Ngami n'étaient pas et ne pouvaient être gardées, 
et, le cas échéant, la retraite, à moins de circonstances imprévues, resterait 
toujours praticable par le lac. 

Mais il n'était pas question de fuir. Les Européens occupaient un poste 
scientifique, un poste d'honneur qu'ils n'entendaient point abandonner. A 
cet égard, un parfait accord régnait entre eux. Il n'existait même plus trace 
des dissensions personnelles qui avaient autrefois divisé le colonel Everest 
et Mathieu Strux. Jamais non plus il n'était question de la guerre qui met- 
tait aux prises en ce moment l' Angleterre et la Russie. Aucune allusion ne 
se produisait à ce sujet. Tous deux, ces savants, marchaient au même but; 
tous deux voulaient obtenir ce résultat également utile aux deux nations, 
et accomplir leur œuvre scientifique. 

En attendant l'heure à laquelle brillerait le fanal au sommet du Vol- 
quiria, les deux astronomes s'occupèrent d'achever la mesure du triangle 
précédent. Cette opération, qui consistait à viser avec la double lunette les 
deux dernières stations de l'itinéraire anglais, se fit sans difficultés, et le 
résultat en fut consigné par Nicolas Palander. Cette mesure achevée, il fut 
convenu que, pendant les nuits suivantes, on ferait de nombreuses observa- 
tions d'étoiles, de manière à obtenir avec une précision rigoureuse la lati 
tude du Scorzef. 

Une question importante dut être également décidée avant toute autre, et 
Mokoum fut naturellement appelé a donner son avis dans cette circon- 
stance. En quel minimum de temps Michel Zorn et Willam Emery pou- 
vaient-ils atteindre la chaîne de montagnes qui se développait au nord du 
Ngami, et dont le pic principal devait servir de point d'appui au dernier 
triangle du réseau? 

Le bushman ne put estimer a moins de cinq jours le temps nécessaire 
pour gagner le poste en question. En effet, une distance de plus de cent 
milles le séparait du Scorzef. La petite troupe du foreloper marchait à pied, 
et, en tenant compte des difficultés que devait présenter une région souvent 
coupée par des rios, cinq jours seraient même un laps de temps fort court. 

On adopta donc un maximum de six jours, et sur cette base on établit 
li réglementation de la nourriture. 

La réserve de vivres était fort restreinte. Il avait fallu en abandon- 
ner une portion à la petite troupe du foreloper, en attendant le moment 
oùtlle pourrait s'approvisionner parla chasse. Les vivres, transportés dans 
le fortin et diminués de cette portion, ne devaient plus fournir à chacun sa 
ration ordinaire que pendant deux jours. Ils consistaient en quelques livres 
de biscuit, de viande conservée et de pemmican . Le colonel Everest, d'ac- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 167 

cord avec ses collègues, décida que la ration quotidienne serait réduite au 
tiers. De cette manière on pourrait attendre jusqu'au sixième jour, que la 
lumière, incessamment guettée, parût à l'horizon. Les quatre Européens, 
leurs six matelots, le bushman, onze hommes en tout, souffriraient certai- 
nement de cette alimentation insuffisante, mais ils étaient au-dessus de 
pareilles souffrances. 

« D'ailleurs, il n'est pas défendu de chasser!» dit sir John Murray au 
bushman. 

Le bushman secoua la tête d'un air de doute. Il lui paraissait difficile, 
que, sur ce mont isolé, le gibier ne fût pas très- rare. Mais ce n'était pas 
une raison pour laisser son fusil au repos, et ces déterminations prises, tan- 
dis que ses collègues s'occupaient de réduire les mesures consignées sur 
le double registre de Nicolas Palander, sir John, accompagné de Mo- 
koum, quitta l'enceinte du fortin, afin d'opérer une reconnaissance exacte 
du mont Scorzef . 

Les Makololos, tranquillement campés à la base delà montagne, ne sem- 
blaient aucunement pressés de donner l'assaut. Peut-être leur intention 
était-elle de réduire les assiégés par la famine ! 

L'inventaire du mont Scorzef fut rapidement effectué. L'emplacement 
sur lequel s'élevait le fortin ne mesurait pas un quart de mille dans sa 
plus grande dimension. Le sol, recouvert d'une herbe assez épaisse, entre- 
mêlée de cailloux, était coupé çà et là de quelques buissons bas, formés en 
partie de glaïeuls. Des bruyères rouges, des protées aux feuilles d'argent, 
des éricées à longs festons, composaient la flore de la montagne. Sur ses 
flancs, mais sous des angles très-abrupts figurés par des saillies de roc qui 
perçaient l'écorce du mont, poussaient des arbrisseaux épineux, hauts de 
de dix pieds, à grappes de fleurs blanches, odorantes comme les fleurs du 
jasmin, et dont le bushman ignorait le nom (1). Quant à la faune, après 
une heure d'observation, sir John était encore à en voir le moindre échan- 
tillon. Cependant quelques petits oiseaux, à rémiges foncées et à becs 
rouges, s'échappèrent de quelques buissons, et certainement, au premier 
coup de fusil, toute cette bande ailée eût disparu pour ne plus revenir. 
On ne devait donc pas compter sur les produits de lâchasse pour ravi- 
tailler la garnison. 

« On pourra toujours pêcher dans les eaux du lac, dit sir John, s'arrê- 
tant sur le revers septentrional du Scorzef, et contemplant la magnifique 
étendue du Ngami. 



(1) Ces arbrisseaux, dont les fruits sont des baies assez semblables à l'épine-vinette, doivent appar- 
tenir à l'espèce Ardunla bispinosa, sorte d'arbustes auxquels les Hottentots donnent le nom ieNum"num. 



163 



AVENTURES 




Ils veUlèrent tour à tout p. 165 . 

— Pécher sans filet et sans ligne, répondit le bushmun, c'est vouloir 
prendre des oiseaux au vol. Mais ne désespérons point. Votre Honneur 
sait que le hasard nous a souvent servis jusqu'ici, et je pense qu'il nous 
servira encore. 

— Le hasard ! répliqua sir John Murray, mais quand Dieu veut le 
stimuler, c'est le plus fidèle pourvoyeur du genre humain que je connaisse ! 
Pas d'agent plus sûr, pas de majordome plus ingénieux ! Il nous a con- 
duits auprès de nos amis les Russes, il les a amenés précisément où nous 
voulions venir nous-mêmes, et, les uns et les autres, il nous portera tout 
doucement au but que nous voulons atteindre! 

— El il nous nourrira? .. demanda le bushman. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



169 




Et les armes européennes... (p. 110). 

— Il nous nourrira certainement, ami Mokoum, répondit sir John, et 
ce faisant, il ne fera que son devoir ! » 

Les paroles de Son Honneur étaient rassurantes à coup sûr. Toutetois, 
le bushman se dit que le hasard était un serviteur qui demandait à être 
un peu servi par ses maîtres, et il se promit bien de l'aider au besoin. 

La journée du 25 février n'amena aucun changement dans la situation 
respective des assiégeants et des assiégés. Les JNJakololos restaient dans 
leur camp. Des troupeaux de bœufs et de moutons paissaient sur les parties 
les plus rapprochées du Scorzef que les infiltrations du sol maintenaient à 
l'état de pâturage?. Les chariots pillés avaient été amenés au campement. 
Quelques femmes et des enfants, ayant rejoint la tribu nomade, vaquaient 

22 



170 AVENTURES 



aux travaux ordinaires. De temps en temps, quelque chef, reconnaissable 
a la lichesse de ses fourrures, s'élevait sur les rampes de la montagne 
et cherchait à reconnaître les sentes praticables qui conduisaient 
le plus sûrement à son sommet. Mais la balle d'un rilfle rayé le 
ramenait promptement au sol de la plaine. Les Makololos répondaient 
alors à la détonation par leur cri de guerre, ils lançaient quelques flèches 
inoffensives, ils brandissaient leurs assagaies, et tout rentrait dans le 
calme. 

Cependant, le 26 février, ces indigènes firent une tentative un peu plus 
sérieuse, et, au nombre d'une cinquantaine, ils escaladèrent le mont par 
trois côtés à la fois. Toute la garnison se porta en dehors du fortin, au 
pied de l'enceinte. Les armes européennes, si rapidement chargées et 
tirées, causèrent quelque ravage dans les rangs des Makololos. Cinq ou 
six de ces pillards furent tués, et le reste delà bande abandonna la partie. 
Cependant, et malgré la rapidité de leur tir, il fut évident que les assié- 
gés pourraient être débordés par le nombre. Si plusieurs centaines de 
(•-Makololos se précipitaient simultanément à l'assaut delà montagne, 
il serait difficile de leur faire face sur tous les côtés. Sir John Murray eut 
alors l'idée de protéger le front du fortin, en y installant la mitrailleusequi 
formait le principal armement de la chaloupe à vapeur. C'était un excellent 
moyen de défense. Toute la difficulté consistait à hisser cet engin pesant, 
par ces rocs étages d'aplomb, très-difficiles à gravir. Cependant , les 
marin» de la Queen and Tsar se montrèrent si adroits, si agiles, on dira 
même si audacieux, que, dans la journée du 26, la redoutable mitrail- 
leuse fut installée dans une embrasure de l'enceinte crénelée. Là, ses 
vingt-cinq canons, dont le tir se disposait en éventail, pouvaient couvrir de 
leurs feux tout le front du fortin. Les indigènes devaient faire bientôt 
connaissance avec cet engin de mort que les nations civilisées allaient, 
vingt ans plus tard, introduire dans leur matériel de guerre. 

Pendant leur inaction forcée au sommet du Scorzef, les astronomesavaient 
calculé chaque nuit des hauteurs d'étoiles. Le ciel très-pur, l'atmosphère 
très-sèche leur permirent de faire d'excellentes observations. Ils obtinrent 
pour la latitude du Scorzef 19° 37' 48", 265, valeur approchée jusqu'aux 
millièmesde seconde, c'est-à-dire à un mètre près. Il était impossible de 
pousser pius loin l'exactitude. Ce résultat les confirma dam la pensée qu'ils 
se trouvaient à moins d'un demi-degré du point septentrional de leur 
méridienne, et que, conséquemment, ce triangle dont ils cherchaient à 
appuyer le sommet sur le pic du Volquiria, terminerait le réseau trigono- 
métrique. 

La nuit qui s'écoula du 26 au 27 février ne vit pas se renouveler les 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 171 

tentatives des Makololos. La journée du 27 parut bien longue à la petite 
garnison. Si les circonstances avaient favorisé le foreloper, parti depuis cinq 
jours, il était possible que ses compagnons et lui fussent arrivés, ce jour 
même, au Yolquiria. Donc, pendant la nuit suivante, il fallait observer l'ho- 
rizon avec un soin extrême, car la lumière du fanal pourrait y apparaître 
Le colonel Everest et Mathieu Strux avaient déjà braqué l'instrument sur 
le pic, de telle façon que celui-ci fût encadré dans le champ de l'objetif . Cette 
précaution simplifiait des recherches qui, sans point de repère, devenaient 
très-difficiles par une nuit obscure. Si la lumière se faisait au sommet du 
Volquiria, aussitôt elle serait vue, et la détermination de l'angle serait 
acquise. 

Pendant cette journée, sir John battit vainement les buissons et les gran- 
des herbes. Il ne put en dépister aucun animal comestible ou à peu près. 
Les oiseaux eux-mêmes, troublés dans leur retraite, avaient été chercher 
au milieu des taillis de la rive de plus sûrs abris. L'honorable chasseur se 
dépitait, car alors il ne chassait pas pour son plaisir, il travaillait pro 
domo sua, si toutefois ce vocable latin peut s'appliquer à l'estomac d'un 
Anglais. Sir John, doué d'un appétit robuste, qu'un tiers de ration ne pou- 
vait satisfaire, souffrait véritablement de la faim. Ses collègues supportaient 
plus facilement cette abstinence, soit que leur estomac fût moins impérieux, 
soit qu'à l'exemple de Nicolas Palander ils pussent remplacer le beefsteak 
traditionnel par une ou deux équations du deuxième degré. Quant aux ma- 
telots et au bushman, ils avaient faim tout comme l'honorable sir John- Or, 
la mince réserve de vivres touchait à son terme. Encore un jour, tout ali- 
ment aurait été consommé, et si l'expédition du foreloper était retardée dans 
sa marche, la garnison du fortin serait promptement aux abois. 

Toute la nuit du 27 au 28 février se passa en observations. L'obscurité, 
calme et pure, favorisait singulièrement les astronomes. Mais l'horizon de- 
meura perdu dans l'ombre épaisse . Pas une lueur n'en détacha le profil . 
Rien n'apparut dans l'objectif de la lunette. 

Toutefois, le minimum du délai attribué à l'expédition de Michel Zorn et 
de William Emery était àpeine atteint. Leurs collègues ne pouvaient donc 
que s'armer de patience et attendre. 

Pendant la journée du 28 février, la petite garnison du Scorzef mangea 
son dernier morceau de viande et de biscuit. Mais l'espoir de ces coura- 
geux savants ne faiblissait pas encore, et dussent-ils se repaitre d'herbes, 
ils étaient résolus à ne point abandonner la place avant l'achèvement de 
leur travail. 

La nuit du 28 février au j er mars ne donna encore aucun résultat. Une 
ou deux fois, les observateurs crurent apercevoir la lueur du fanais Mais, 



172 AVENTURES 



vérification l'aile, cette lueur n'était qu'une étoile embrumée à l'horizon. 

Pendant la journée du 1" mars, on ne mangea pas. Probablement accou- 
tumés depuis quelques jours à une nourriture très-insuffisante, le colonel 
Everest et ses compagnons supportèrent plusfacilementqu'ils ne le croyaient 
ce manque absolu d'aliments, mais, si la Providence ne leur venait pas en 
aide, le lendemain leur réservait de cruelles tortures. 

Le lendemain, la Providence ne les combla pas sans doute ; aucun gibier 
d'aucune sorte ne vint solliciter un coup de fusil de sir John Murray, et, 
cependant, la garnison, qui n'avait pas le droit de se montrer difficile, 
parvint à se restaurer tant soit peu. 

En effet, sir John et Mokoum, tiraillés par la faim, l'œil hagard, 
s'étaient mis à errer sur le sommet du Scorzef. Une faim tenace leur 
déchirait les entrailles. En viendraient-ils donc à brouter cette herbe 
qu'ils foulaient du pied, ainsi que l'avait dit le colonel Everest! 

«Si nous avions des estomacs de ruminants! pensait le pauvre sir John, 
quelle consommation nous ferions de ce pâturage ! Et pas un gibier, pas 
un oiseau! » 

En parlant ainsi, sir John portait ses regards sur ce vaste lac qui s'éten- 
dait au-dessous de lui. Les marins de La Queen and Tzar avaient essayé de 
prendre quelques poissons, mais en vain. Huant aux oiseaux aquatiques qui 
voltigeaient à la surface de ces eaux tranquilles, ils ne se laissaient point 
approcher. 

Cependant, sir John et son compagnon, qui ne marchaient pas sans une 
extrême fatigue, s'étendirent bientôt sur l'herbe, au pied d'un monticule 
de terre, haut de cinq à six pieds. Un sommeil pesant, plutôt un engour- 
dissement qu'un sommeil, envahit leur cerveau. Sous cette oppres- 
sion, leurs paupières se fermèrent involontairement. Peu à peu, ils tom- 
bèrent dans un véritable état de torpeur. Le vide qu'ils sentaient en eux les 
anéantissait. Cette torpeur, au surplus, pouvait suspendre un instant les 
douleurs qui les déchiraient, et ils s'y laissaient aller. 

Combien de temps eût duré cet engourdissement, ni le bushman ni sir 
John n'auraient pu le dire; mais, une heure après, sir John se sentit ré- 
veillé par une succession de picotements très-désagréables. Il se secoua, il 
chercha à se rendormir, mais les picotements persistèrent, et, impatienté 
enfin, il ouvrit les yeux. 

Des légions de fourmis blanches couraient sur ses vêtements. Sa figure, 
ses mains en étaient couvertes. Cette invasion d'insectes le fit se lever comme 
si un ressort se fût détendu en lui. Ce brusque mouvement réveilla le 
bushman, étendu à son côté. Mokoum était également couvert de ces four- 
mis blanches. Mais, à l'extrême surprise de sir John, Mokoum, au lieu de 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 173 



chasser ces insectes, les prit par poignées, les porta à sa bouche et les man- 
gea avidement. 

« Ah! pouah! Mokoum! fit sir John, que cette voracité écœurait. 

— Mangez ! mangez ! faites comme moi ! répondit le chasseur, sans per- 
dre une bouchée. Mangez ! C'est le riz des Bochjesmen ! ... » 

Mokoum venait, en effet, de donner à ces insectes leur dénomination in- 
digène. Les Bochjesmen se nourrissent volontiers de ces fourmis dont il 
existe deux espèces, la fourmi blanche et la fourmi noire. La fourmi blanche 
est, suivant eux, de qualité supérieure. Le seul défaut de cet insecte, con- 
sidéré au point de vue alimentaire, c'est qu'il en faut absorber des quanti- 
tés considérables. Aussi, les Africains mélangent-ils habituellement ces 
fourmis avec la gomme du mimosa. Ils obtiennent ainsi une nourriture 
plus substantielle. Mais le mimosa manquait sur le sommet du Scorzef, et 
Mokoum se contenta de manger son riz « au naturel. » 

Sir John, malgré sa répugnance, poussé par une faim que la vue du 
bushman se rassasiant accroissait encore, se décida à l'imiter. Les fourmis 
sortaient par milliards de leur énorme fourmilière, qui n'était autre que ce 
monticule de terre près duquel les deux dormeurs s'étaient accotés. Sir 
John les prit à poignées et les porta à ses lèvres. Véritablement, cette 
substance ne lui déplut pas. Il lui trouva un goût acide fort agréable, et 
sentit ses tiraillements d'estomac se calmer peu à peu. 

Cependant, Mokoum n'avait point oublié ses compagnons d'infortune. 
Il courut au fortin et en ramena toute la garnison. Les marins ne tirent 
aucune difficulté de se jeter sur cette nourriture singulière. Peut-être le 
colonel, Mathieu Strux et Palander hésitèrent-ils un instant. Cependant, 
l'exemple de sir John Murray les décida, et ces pauvres savants, à demi- 
morts d'inanition, trompèrent au moins leur faim en avalant des quantités 
innombrables de ces fourmis blanches. 

Mais un incident inattendu vint procurer une alimentation plus solide 
au colonel Everest et à ses compagnons. Mokoum, afin de faire une provi- 
sion de ces insectes, eut l'idée de démolir un côté de l'énorme fourmilière. 
C'était, on l'a dit, un monticule conique, flanqué de cônes plus petits, dis- 
posés circulairement à sa base. Le chasseur, armé de sa hache, avait déjà 
porté plusieurs coups à l'édifice, quand un bruit singulier attira son atten- 
tion. On eut dit un grognement qui se produisait à l'intérieur de la four- 
milière. Le bushman suspendit son travail de démolition, et il écouta. Ses 
compagnons le regardaient sans prononcer une parole. Quelques nouveaux 
coups de hache furent portés par lui. Un grognement plus accentué se fit 
entendre. 

Le bushman se frotta les mains sans mot dire, et ses yeux brillèrent de 



174 AVENTURES 



convoitise. Sa hache attaqua de nouveau le monticule, de manière à pra- 
tiquer un trou large d'un pied environ. Les fourmis fuyaient de toutes 
parts, mais le chasseur ne s'en préoccupait pas, et laissait aux matelots le 
soin de les enfermer dans des sacs. 

Tout à coup, un animal bizarre parut à l'orifice du trou. C'était un qua- 
drupède, pourvu d'un long museau, bouche petite, langue extensible, 
oreilles droites, jambes courtes, queue longue et pointue. De longues soies 
grises à teintes rouges couvraient son corps plat, et d'énormes griffes 
armaient ses jambes. 

In coup sec, appliqué par Mokoum sur le museau de cet étrange ani- 
mal, suffit à le tuer. 

« Voilà notre rôti, messieurs, dit le bushman. Il s'e:-t fait attendre, mais 
il n'en sera pas moins bon! Allons, du feu, une baguette de fusil pour 
broche, et nous dînerons comme nous n'avons jamais dîné! » 

Le bushman ne s'avançait pas trop. Cet animal qu'il dépouilla avec 
prestesse, c'était un oryctérope, sorte de tamanoir ou mangeur de fourmis, 
que les Hollandais connaissent aussi sous le nom de « cochon de terre. » 
Il est fort commun dans l'Afrique australe, et les fourmilières n'ont pas 
de plus grand ennemi. Ce myrmicophage détruit des légions d'insectes, 
et quand il ne peu! s'introduire dans leurs galeries étroites, il les pèche, en 
y glissant sa langue extensible et visqueuse qu'il retire toute beurrée de ces 
fourmis. 

Le rôti fut bientôt à point. Il lui manqua peut-être quelques tours de 
broche, mais les affamés étaient si impatients! La moitié de l'animal y 
passa, et sa chair, ferme et salubre, fut déclarée excellente, bien que légè- 
rement imprégnée d'acide formique. Quel repas, et comme il rendit avec 
de nouvelles forces le courage et l'espoir à ces vaillants Européens ! 

Et il fallait, en effet, qu'ils eussent l'espoir enraciné au cœur, car la 
nuit suivante, aucune lueur n'apparut encore sur le sombre pic du Volquiria! 



CHAPITRE XXI 

FIAT lux: 

Le foreloper et sa petite troupe étaient partis depuis neuf jours. Quels 
incidents avaient retardé leur marche? Les hommes ou les animaux s'é- 
taient-ils placés devant eux comme un infranchissable obstacle ? Pourquoi 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 175 



ce retard? Devait-on en conclure que Michel Zorn et William Emery 
avaient été absolument arrêtés dans leur marche? Ne pouvait-on penser 
qu'ils étaient irrévocablement perdus? 

On conçoit les craintes, les transes, les alternatives d'espoir et de déses- 
poir par lesquelles passaient les astronomes emprisonnés dans le fortin du 
Scorzef. Leurs collègues, leurs amis étaient partis depuis neuf jours! En 
six, en sept jours au plus, ils auraient dû arriver au but. C'étaient des 
hommes actifs, courageux, entraînés par l'héroïsme scientifique. De leur 
présence au sommet du pic du Volquiria dépendait le succès de la grande 
entreprise. Ils le savaient, ils n'avaient rien dû négliger pour réussir. Le 
retard ne pouvait leur être imputé. Si donc, neuf jours après leur départ, 
le fanal n'avait pas brillé au sommet du Yolquiria, c'est qu'ils étaient 
morts ou prisonniers des tribus nomades ! 

Telles étaient les pensées décourageantes, les affligeantes hypothèses qui 
se formaient dans l'esprit du colonel Everest et de ses collègues. Avec 
quelle impatience ils attendaient que le soleil eût disparu au-dessous de 
l'horizon, afin de commencer leurs observations nocturnes ! Quels soins ils 
y apportaient ! Toute leur espérance s'attachait à cet oculaire qui devait 
saisir la lueur lointaine ! Toute leur vie se concentrait dans le champ 
étroit dune lunette! Pendant cette journée du 3 mars, errant sur les pentes 
du Scorzef, échangeant à peine quelques paroles, tous dominés par une 
idée unique, ils souffrirent comme ils n'avaient jamais souffert ! Non, ni 
les chaleurs excessives du désert, ni les fatigues d'une pérégrination diurne 
sous les rayons d'un soleil tropical, ni les tortures de la soif, ne les avaient 
accablés à ce point! 

Pendant cette journée, les derniers morceaux de l'oryctérope furent dé- 
vorés, et la garnison du fortin se trouva réduite alors à cette insuffisante 
alimentation puisée dans les fourmilières. 

La nuit vint, une nuit sans lune, calme et profonde, particulièrement 
propice aux observations... Mais aucune lueur ne révéla la pointe du 
Volquiria. Jusqu'aux premières lueurs matinales, le colonel Everest et 
Mathieu Strux, se relayant, surveillèrent l'horizon avec une constance 
admirable. Rien, rien n'apparut, et les rayons du soleil rendirent bientôt 
toute observation impossible! 

Du côté des indigènes, rien encore à craindre. LesMakololos semblaient 
décidés à réduire les assiégés par la famine. Et, en vérité, ils ne pouvaient 
manquer de réussir. Pendant cette journée du 4 mars, la faim tortura de 
nouveau les prisonniers du Scorzef, et ces malheureux Européens n'en 
purent diminuer les angoisses qu'en mâchant les racines bulbeuses de ces 
glaïeuls qui poussaient entre les roches sur les flancs de la montagne. 



17G 



AVKXTURES 




Cette invasion d'insectes (p. 172). 

Prisonniers ! Non, cependant ! Le colonel Everest et ses compagnons ne 
l'étaient pas ! La chaloupe à vapeur, toujours mouillée dans la petite anse, 
pouvait à leur volonté les entraîner sur les eaux du Ngami vers une cam- 
pagne fertile, où ne manqueraient ni le gibier, ni les fruits, ni les plantes 
légumineuses! Plusieurs fois, on avait agité la question de savoir s'il ne 
conviendrait pas d'envoyer le bushman vers la rive septentrionale, afin d'y 
chasser pour le compte de la garnison. Mais, outre que cette manœuvre 
pouvait être aperçue des indigènes, c'était risquer la chaloupe, et par con- 
séquent le salut de tous, au cas où d'autres tribus de Makololos battraient 
la partie nord du Ngami. Cette proposition avait donc été rejetée. Tous 
devaient fuir ou demeurer ensemble Quant à abandonner le Scorzefavant 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



177 




Le colonel Everest et l'astronome (p. 179}. 

d'avoir terminé l'opération géodésique, il n'en fut même pas question. On 
devait attendre, tant que toutes les chances de réussite n'auraient pas été 
épuisées. C'était une affaire de patience ! On serait patient! 

« Lorsque Arago, Biot et Rodrigues, dit ce jour-là le colonel Everest 
à ses compagnons rassemblés autour de lui, se proposèrent de prolonger 
la méridienne de Dunkerque jusqu'à l'Ile d'Iviça, ces savants se trouvèrent 
à peu près dans la situation où nous sommes. Il s'agissait de rattacher 
l'ile à la côte d'Espagne par un triangle dont les côtés dépasseraient 
cent vingt milles. L'astronome Rodrigues s'installa sur des pics de l'île, 
et y entretint des lampes allumées, tandis que les savants français 
vivaient sous la tente, à plus de cent milles de là, au milieu du désert 



178 AVENTURES 



de las Palmas. Pendant soixante nuits, Arago et Biot épièrent le fanal dont 
ils voulaient relever la direction ! Découragés, ils allaient renoncer à leur 
observation, quand, dans la soixante et unième nuit, un point lumineux que 
son immobilité seule ne permettait pas de confondre avec une étoile de 
sixième grandeur, apparut dans le champ de leur lunette. Soixante et une 
nuit d'attente ! Eh bien, messieurs, ce que deux astronomes français ont 
fait dans un grand intérêt scientifique, des astronomes anglais et russes 
ne peuvent-ils le faire? » 

La répome de tous ces savants fut un hurrah affirmatif. Et cependant, 
ils auraient pu répondre au colonel Everest que ni Biot ni Arago n'éprou- 
vèrent les tortures de la faim dans leur longue station au désert de las 
Palmas! 

Pendant la journée, les Makololos, campés au pied du Scorzef, s'agitè- 
rent d'une façon insolite. C'étaient des allées et venues qui ne laissèrent 
pas d'inquiéter le bushman. Ces indigènes, la nuit venue, voulaient-ils 
tenter un nouvel assaut de la montagne, ou se préparaient-ils à lever leur 
camp? Mokoum, après les avoir attentivement observés, crut reconnaître 
dans celte agitation des intentions hostiles. Les Makololos préparaient leurs 
armes. Toutefois, les femmes et les enfants qui les avaient rejoints aban- 
donnèrent le campement, et sous la conduite de quelques guides, rega- 
gnèrent la région de l'est en se rapprochant des rives du jXgami. Il 
était donc possible que les assiégeants voulussent essayer une dernière 
fois d'emporter la forteresse, avant de se retirer définitivement du côté de 
Makèto, leur capitale. 

Le bushman communiqua aux Européens le résultat de ses observations. 
On résolut d'exercer une surveillance plus sévère pendant la nuit, et de te- 
nir toutes les armes en état. Le chiffre des assiégeants pouvait être consi- 
dérable. Rien ne les empêchait de s'élancer sur les flancs du Scorzef au 
nombre de plusieurs centaines. L'enceinte du fortin, ruinée en plusieurs 
places, aurait aisément livré passage à un groupe d'indigènes. Il parut 
donc prudent au colonel Everest de prendre quelques dispositions, pour le 
cas où les assiégés seraient forcés de battre en retraite, et d'abandonner mo- 
mentanément leur station géodésique. La chaloupe à vapeur dut être prête 
à appareiller au premier signal. Un des matelots, — le mécanicien du 
Qucen and Tzar, — reçut l'ordre d'allumer le fourneau et de se mainte- 
nir en pression, pour le cas où la fuite deviendrait nécessaire. Mais il de- 
vait attendre que le soleil fût couché, afin de ne point révéler aux indigè- 
nes l'existence d'une chaloupe à vapeur sur les eaux du lac. 

Le repas du soir se composa de fourmis blanches et de racines de glaïeuls. 
Tri-te alimentation pour des gens qui allaient peut-être se battre ! Mais 



DE TROIS RUSSES ET LE TROIS ANGLAIS 179 

ils étaient résolus, ils étaient au-dessus de toute faiblesse, et ils attendirent 
sans crainte l'heure fatale. 

Vers six heures du soir, au moment où la nuit se fit avec cette rapidité 
particulière aux régions intra-tropicales, le mécanicien descendit les ram- 
pes du Scorzef, et s'occupa de chauffer la chaudière de la chaloupe. Il va 
sans dire que le colonel Everest ne comptait fuir qu'à la dernière extré- 
mité, et lorsqu'il ne serait plus possible de tenir dans le fortin. Il lui répu- 
gnait d'abandonner son observatoire, surtout pendant la nuit, car, à 
chaque moment, le fanal de William Emery et de Michel Zorn pouvait 
s'allumer au sommet du Yolquiria. 

Les autres marins furent disposés au pied des murailles de l'enceinte, 
avec ordre de défendre à tout prix l'entrée des brèches. Les armes étaient 
prêtes. La mitrailleuse, chargée et approvisionnée d'un grand nombre de 
cartouches, allongeait ses redoutables canons à travers l'embrasure. 

On attendit pendant plusieurs heures. Le colonel Everest et l'astronome 
russe, postés dans l'étroit donjon, et se relayant tour à tour, examinaient 
incessamment le sommet du pic encadré dans le champ de leur lunette. 
L'horizon demeurait assez sombre, tandis que les plus belles constellations 
du firmament austral resplendissaient au zénith. Aucun souffle ne troublait 
l'atmosphère. Ce profond silence de la nature était imposant. 

Cependant, le bushman, placé sur une saillie de roc, écoutait les bruits 
qui s'élevaient de la plaine. Peu à peu, ces bruits devinrent plus distincts. 
Mokoum ne s'était pas trompé dans ses conjectures; les Makololos se pré- 
paraient à donner un assaut suprême au Scorzef. 

Jusqu'à dix heures, les assiégeants ne bougèrent pas. Leurs feux avaient 
été éteints. Le camp et la plaine se confondaient dans la même obscurité. 
Soudain, le bushman entrevit des ombres qui se mouvaient sur les flancs 
de la montagne. Les assiégeants n'étaient pas alors à cent pieds du plateau 
que couronnait le fortin. 

« Alerte ! alerte ! » cria Mokoum. 

Aussitôt, la petite garnison se porta en dehors sur le front sud, et com- 
mença un feu nourri contre les assaillants . Les Makololos répondirent par 
leur cri de guerre, et malgré l'incessante fusillade, ils continuèrent de 
monter. A la lueur des détonations, on apercevait une fourmilière de ces 
indigènes, qui se présentaient en tel nombre que toute résistance semblait 
être impossible. Cependant, au milieu de cette masse, les balles, dont pas 
une ne se perdait, faisaient un carnage affreux. De ces Makololos, il en tom- 
bait par grappes, qui roulaient les uns sur les autres jusqu'au bas du mont. 
Dans l'intervalle si court des détonations, les assiégés pouvaient entendre 
leurs cris de bêtes fauves. Mais rien ne les arrêtait. Ils montaient toujours 



180 AVENTURES 



en rangs pressés, ne lançant aucune flèche, — ils n'en prenaient pas le 
temps, — mais voulant arriver quand même au sommet du Scorzef . 

Le colonel Everest faisait le coup de feu à 1 a tête de tout son monde. Ses 
compagnons, armés comme lui, le secondaient courageusement, sans en 
excepter Palander, qui maniait sans doute un fusil pour la première fois. Sir 
John, tantôt sur un roc, tantôt sur un autre, ici agenouillé, là couché, fai- 
sai* merveilles, et son rifle, échauffé par la rapidité du tir, lui brû- 
lait déjà les mains. Quant au bushman, dans cette lutte sanglante, il était 
redevenu le chasseur patient, audacieux, sûr de lui-même, que l'on connaît. 

Cependant, l'admirable valeur des assiégés, la sûreté de leur tir, la pré- 
cision de leur? armes, ne pouvaient rien contre le torrent qui montait jus- 
qu'à eux. Un indigène mort, vingt le remplaçaient, et c'était trop pour ces 
dix-neuf Européens ! Après une demi-heure de combat, le colonel Everest 
comprit qu'il allait être débordé. 

En effet, non-seulement sur le flanc sud du Scorzef, mais aussi par ses 
pentes latérales, le flot des assiégeants gagnait toujours. Les cadavres des 
uns servaient de marche-pied aux autres. Quelques-uns se faisaient des 
boucliers avec les morts et montaient en se couvrant ainsi. Tout cela, vu à 
la lueur rapide et fauve des détonations, était effrayant, sinistre. On sentait 
bien qu'il n'y avait aucun quartier à attendre de tels ennemis. C'était un 
assaut de bêtes féroces, que l'assaut de ces pillards altérés de sang, pires 
que les plus sauvages animaux de la faune africaine ! Certes, ils valaient 
bien les tigres qui manquent à ce continent ! 

A dix heures et demie, les premiers indigènes parvenaient au plateau du 
Scorzef. Les assiégés ne pouvaient pas lutter corps à corps, dans des 
conditions où leurs armes n'auraient pu servir. Il était donc urgent de cher- 
cher un abri derrière l'enceinte. Très-heureusement, la petite troupe était 
encore intacte, lesMakololos n'ayant employé ni leurs arcs ni leurs assagaies. 

«En retraite! » cria le colonel d'une voix qui domina le tumulte de la 
bataille. 

Et après une dernière décharge, les assiégés, suivant leur chef, se re- 
tirèrent derrière les murailles du fortin. 

Des cris formidables accueillirent cette retraite. Et aussitôt, les indigè- 
nes se présentèrent devant la brèche centrale, afin de tenter l'escalade. 

Mais soudain, un bruit formidable, quelque chose comme un im- 
mense déchirement qui s'opérerait dans une décharge électrique et en 
multiplierait les détonations, se ût entendre. C'était la mitrailleuse, ma- 
nœuvrée par sir John, qui parlait. Ces vingt-cinq canons, disposés en 
éventail, couvraient de plomb un secteur de plus de cent pieds à la sur- 
face de ce plateau qu'encombraient les indigènes. Les balles, incessamment 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 181 

fournies par un mécanisme automatique, tombaient en grêle sur les assié- 
geants. De là un balayage général qui fit pi ice nette en un instant. Aux 
détonations de cet engin formidable, répondirent d'abord des hurlements, 
rapidement étouffés, puis une nuée de flèches qui ne fit et ne pouvait faire 
aucun mal aux assiégés. 

« Elle va bien, la mignonne ! dit froidement le bushman, qui s'approcha 
désir John. Quand vous serez fatigué d'en jouer un air!... » 

Mais la mitrailleuse se taisait alors. Les Makololos, cherchant un abri 
contre ce torrent de mitraille, avaient disparu. Ils s'étaient rangés sur les 
flancs du fortin, laissant le plateau couvert de leurs morts. 

Pendant ce moment de répit, que faisaient le colonel Everest et Mathieu 
Strux? Ils avaient regagné leur poste dans le donjon, et là, l'œil appuyé 
aux lunettes du cercle répétiteur, ils épiaient dans l'ombre le pic du Vol- 
quiria. Ni les cris ni les dangers ne pouvaient les émouvoir ! Le cœur 
calme, le regard limpide, admirables de sang-froid, ils se succédaient de- 
vant l'oculaire, ils regardaient, ils observaient avec autant de précision 
que s'ils se fussent trouvés sous la coupole d'un observatoire, et quand, 
après un court repos, les hurlements des Makololos leur eurent appris que 
le combat recommençait, ces deux savants, à tour de rôle, restèrent de garde 
près du précieux instrument. 

En effet, la lutte venait de reprendre . La mitrailleuse ne pouvait plus suffire 
à atteindre les indigènes qui se présentaient en foule devant toutes les brè- 
ches, en poussant leurs cris de mort. Ce fut dans ces conditions et devant 
ces ouvertures défendues pied à pied, que le combat continua pendant une 
demi-heure encore. Les assiégés, protégés par leurs armes à feu, n'avaient 
reçu que des égratignures dues à quelques pointes d'assagaies. L'achar- 
nement ne diminuait pas de part et d'autre, et la colère grandissait au 
milieu de ces engagements corps à corps. 

Ce fut alors, vers onze heures et demie, au plus épais de la mêlée, au 
milieu des fracas de la fusillade, que Mathieu Strux apparut près du 
colonel Everest. Son œil était à la fois rayonnant et effaré. Une flèche ve- 
nait de percer son chapeau et tremblotait encore au-dessus de sa tête. 

«Le fanal! le fanal! s'écria-t-il. 

— Hein! répondit le colonel Everest, en achevant de charger son fusil. 

— Oui ! le fanal ! 

— Vous l'avez vu ? 

— Oui! » 

Cela dit, le colonel, déchargeant une dernière fois son rifle, poussa un 
hurrah de triomphe, et se précipita vers le donjon, suivi de son intrépide 
collègue. 



182 AVENTURES 



Là, le colonel s'agenouilla devant la lunette, et, comprimant les bat- 
tementsde son cœur, il regarda. Ah! comme en ce moment toute sa vie passa 
dans son regard ! Oui! le fanal était là, étincelant entre les fils du réticule ! 
Oui! la lumière brillait au sommet du Volquiria! Oui! le dernier triangle 
venait enfin de trouver son point d'appui ! 

C'eût été vraiment un spectacle merveilleux que de voir opérer les deux 
savants pendant le tumulte du combat. Les indigènes, trop nombreux, avaient 
forcé L'enceinte. Sir John, le bushman, leur disputaient le terrain pas à pas. 
Aux balles répondaient les flèches des Makololos, aux coups d'assagaies, 
les coups de hache. Et cependant, l'un après l'autre, Le colonel Everest et 
Mathieu Strux, courbés sur leur appareil, observaient sans cesse ! Ils mul- 
tipliaient les répétitions du cercle pour corriger les erreurs de lectures, et 
l'impassible JNicolas Palander notait sur son registre les résultats de leurs 
observations! Plus d'une fois, une. flèche leur rasa la tète, et se brisa sur 
le mur intérieur du donjon. Ils visaient toujours le fanal du Volquiria, 
puis ils contrôlaient à la loupe les indications du vernier, et l'un vérifiait 
sans cesse le résultat obtenu par l'autre ! 

« Encore une observation, » disait Mathieu Strux, en faisant glisser les 
lunettes sur le limbe gradué. 

Enfin, une énorme pierre lancée par la main d'un indigène, fit voler le 
registre des mains de Palander, et, renversant le cercle répétiteur, le brisa. 

.Mais les observations étaient terminées! La direction du fanal était cal- 
culée avec une approximation d'un millième de seconde! 

Maintenant, il fallait fuir, sauver le résultat de ces glorieux et magnifiques 
t; a vaux. Les indigènes pénétraient déjà dans la casemate et pouvaient d'un 
instant à l'autre apparaître dans le donjon. Le colonel Everest et ses deux 
collègues, reprenant leurs armes, Palander, ramassant son précieux 
registre, s'enfuirent par une des brèches. Leurs compagnons étaient là, 
quelques-uns légèrement blessés, et prêts à couvrir la retraite. 

Mais au moment de descendre les pentes septentrionales du Scorzef : 

« Notre signal! » s'écria Mathieu Strux. 

En effet, il fallait répondre au fanal des deux jeunes astronomes par un 
signal lumineux. Il fallait, pour l'achèvement de l'opération géodésique, 
que William Emery et Michel Zorn visassent à leur tour le sommet du 
Scorzef et, sans doute, du pic qu'ils occupaient, ils attendaient impatiem- 
ment que ce feu leur apparût. 

« Encore un effort! » s'écria le colonel Everest. 

Et pendant que ses compagnons repoussaient avec une surhumaine 
énergie les rangs des Makololos, il rentra dans le donjon. 

Ce donjon était fait d'une charpente compliquée de bois sec. Une étin- 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 183 

celle pouvait y mettre le feu. Le colonel l'enflamma au moyen d'une 
amorce. Le bois pétilla aussitôt, et le colonel, se précipitant au dehors, re- 
joignit ses compagnons. 

Quelques minutes après, sous une pluie de flèches et de corps précipités 
du haut du Scorzef, les Européens descendaient les rampes, faisant glis- 
ser devant eux la mitrailleuse qu'ils ne voulaient point abandonner. Après 
avoir repoussé encore une fois les indigènes sous leur meurtrière fusil- 
lade, ils atteignirent la chaloupe. 

Le mécanicien, suivant les ordres de son chef, l'avait tenue en pression. 
L'amarre lut larguée, l'hélice se mit en mouvement, et la Queen and Tzar 
s'avança rapidement sur les eaux sombres du lac. 

Bientôt la chaloupe fut assez éloignée pour que les passagers pussent 
apercevoir le sommet du Scorzef. Le donjon, tout en feu, brillait comme 
un phare et devait facilement transmettre sa lueur éclatante jusqu'au pic 
du Volquiria. 

Un immense hurrah des Anglais et des Russes salua ce gigantesque 
flambeau dont l'éclat rompait sur un vaste périmètre l'obscurité de la 
nuit. 

Ni William Emery ni Michel Zorn ne pourraient se plaindre ! 

Us avaient montré une étoile, on leur répondait par un soleil ! 



CHAPITRE XXII 



OU NICOLAS PALANDER S'EMPORTE. 



Lorsque le jour parut, la chaloupe accostait la rive septentrionale du 
lac. Là, nulle trace d'indigènes. Le colonel Everest et ses compagnons, qui 
s'étaient préparés à faire le coup de fusil, désarmèrent leurs rifles, et la 
Queen and Tzar vint se ranger dans une petite anse creusée entre 
deux pans de rocs. 

Le bushman, sir John Murray et l'un des marins allèrent battre les en- 
virons. La contrée était déserte. Pas une trace de Makololos. Mais, très- 
heureusement pour la troupe affamée, le gibier ne manquait pas. Entre 
les grandes herbes des pâturages et sous le couvert des taillis paissaient 
des troupeaux d'antilopes. Les rives du Ngami étaient, en outre, fréquen- 
tées par un grand nombre d'oiseaux aquatiques de la famille des canards. 



181 



AVENTURES 




■' 




Bientùt la chaloupe... ^p. 183]. 

Les chasseurs revinrent avec une ample provision. Le colonel Everest et ses 
compagnons purent donc se refaire avec cette Aenùson savoureuse qui ne 
devait plus leur faire défaut. 

Dès cette matinée du o mars, le campement fut organisé sur la rive du 
Ngami, au bord d'une petite rivière, sous l'abri de grands saules. Le lieu 
de rendez-vous convenu avec le foreloper était précisément cette rive sep- 
tentrionale du lac, échancrée en cet endroit par une petite baie. Là, le 
colonel Everest et Mathieu Strux devaient attendre leurs collègues, et il 
était probable que ceux-ci effectueraient le retour dans des conditions 
meilleures, et, en conséquence, plus rapidement. C'étaient donc quelques 
jours de repos forcé dont personne ne songea à se plaindre, après tant 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



185 






rH 




Très-lieureusement, le gibier ne manquait pas (p. 183). 

de fatigues. Nicolas Palander en profita pour calculer les résultats des 
dernières opérations trigonométriques. Mokoum et sir John se délassèrent 
en chassant comme des enragés dans cette contrée giboyeuse, fertile, bien 
arrosée, que l'honorable Anglais eût volontiers achetée pour le compte du 
gouvernement britannique. 

Trois jours après, le 8 mars, des détonations signalèrent l'arrivée de la 
troupe du foreloper. William Emery, Michel Zorn, les deux marins et le 
bochjesman revenaient en parfaite santé. Ils rapportaient intact leur théo- 
dolite, le seul instrument qui restât maintenant à la disposition de la com- 
mission anglo-russe. 

Gomme ces jeunes savants et leurs compagnons furent reçus, cela ne 



186 AVENTURES 



peut se dire. On ne leur épargna pas les félicitations. En quelques mots, 
ils racontèrent leur voyage. L'aller avait été difficile. Dans les longues fo- 
rêts qui précédaient la région montagneuse, ils s'étaient égaréspendant deux- 
jours. N'ayant aucun point de repère, marchant sur l'indication assez vague 
du compas, ils n'eussent jamais atteint le mont Volquiria sans la sagacité 
de leur guide. Le foreloper s'était montré, partout et toujours, intelligent 
et dévoué. L'ascension du pic avait été rude. De là des retards dont les 
jeunes gens souffrirent non moins impatiemment que leurs collègues du 
Scorzef. Enfin, ils avaient pu atteindre le sommet du Volquiria. — Le fanal 
électrique fut installé dans la journée du 4 mars, et pendant la nuit du 
4 au o, sa lumière, accrue par un puissant réflecteur, brilla pour la pre- 
mière fois à la pointe du pic. Ainsi donc, les observateurs du Scorzef l'a- 
perçurent presque aussitôt qu'elle eût paru. 

De leur côté, Michel Zorn et William Emery avaient facilement aperçu 
le feu intense qui brilla au sommet du Scorzef, lcrs de l'incendie du for- 
tin. Ils en avaient relevé la direction au moyen du théodolite, et achevé 
ainsi la mesure du triangle dont le sommet s'appuyait au pic du Volquiria. 

« Et la latitude de ce pic ? demanda le colonel Everest à William Emery, 
l'avez-vous déterminée? 

— Exactement, colonel, et par de bonnes observations d'étoiles, répon- 
dit le jeune astronome. 

— Ce pic se trouve situé?... 

— Par 19° 37' 35 // , 337, avec une approximation de trois cent trente-sept 
millièmes de seconde, répondit William Eniery. 

— Eh bien, messieurs, reprit le colonel, notre tâche est pour ainsi dire 
terminée. Nous avons mesuré un arc du méridien de plus de huit degrés 
au moyen de soixante-trois triangles, et, quand les résultats de nos opéra- 
tions auront été calculés, nous connaîtrons exactement quelle est la valeur 
du degré, et par conséquent celle du mètre dans cette partie du sphéroïde 
terrestre. 

— Hurrah ! hurrah ! s'écrièrent les Anglais et les Russes, unis dans un 
même sentiment. 

— Maintenant, ajouta le colonel Everest, il ne nous reste plus qu'à ga- 
gner l'océan Indien en descendant le cours du Zambèse. N'est-ce pas votre 
avis, monsieur Strux? 

— Oui, colonel, répondit l'astronome de Poulkowa, mais je pense que 
nos opérations doivent avoir un contrôle mathématique. Je propose donc 
de continuer dans l'est le réseau trigonométrique jusqu'au moment où 
nous aurons trouvé un emplacement propice à la mesure directe d'une 
nouvelle base. La concordance qui existera entre la longueur de cette base, 



DE TROIS RUSSES. ET DE TROIS ANGLAIS 187 



obtenue parle calcul et par la mesure directe sur le sol, nous indiquera 
seule le degré de certitude qu'il convient d'attribuer à nos opérations 
géodésiques ! » 

La proposition de Mathieu Strux fut adoptée sans conteste. Ce contrôle 
de toute la série des travaux trigonométriques depuis la première base 
était indispensable. Il fut donc convenu que l'on construirait vers l'est 
une suite de triangles auxiliaires jusqu'au moment où l'un des côtés de 
ces triangles pourrait être mesuré directement au moyen des règles de 
platine. La chaloupe à vapeur, descendant les affluents du Zambèse, de- 
vait aller attendre les astronomes au-dessous des célèbres chutes de Vic- 
toria. 

Tout étant ainsi réglé, la petite troupe, dirigée par lebushman, moins 
quatre marins qui s'embarquèrent à bord de la Queen and Tzar, partit au 
soleil levant, le 6 mars. Des stations avaient été choisies dans la direction 
de l'ouest, des angles mesurés, et sur ce pays propice à l'établissement des 
mires, on pouvait espérer que le réseau auxiliaire s'obtiendrait aisément. 
Lebushman s'était emparé très -adroitement d'un quagga, sorte de cheval 
sauvage, à crinière brune et blanche, au dos rougeâtre et zébré, et, bon 
gré mal gré, il en fit une bète de somme destinée à porter les quelques ba- 
gages de la caravane , le théodolite , les règles et les tréteaux destinés à 
mesurer la base, qui avaient été sauvés avec la chaloupe. 

Le voyage s'accomplit assez rapidement. Les travaux retardèrent peu 
les observateurs. Les triangles accessoires, d'une étendue médiocre, 
trouvaient facilement des points d'appui sur ce pays accidenté. Le 
temps était favorable, et il fut inutile de recourir aux observations noctur- 
nes. Les voyageurs pouvaient presque incessamment s'abriter sousleslongs 
bois qui hérissaient le sol. D'ailleurs la température se maintenait à un 
degré supportable, et sous l'influence de l'humidité, que les ruisseaux et les 
étangs entretenaient dans l'atmosphère, quelques vapeurs s'élevaient dans 
l'air et tamisaient les rayons du soleil. 

De plus, la chasse fournissait à tous les besoins de la petite caravane. 
D'indigènes, il n'était pas question. Il était probable que les bandes pil- 
lardes erraient plus au sud du Ngami. 

Quant aux rapports de Mathieu Strux et du colonel Everest, ils n entraî- 
naient plus aucune discussion. Il semblait que les rivalités personnelles 
fussent oubliées. Certes, il n'existait pas une réelle intimité entre ces deux 
savants, mais il ne fallait pas leur demander davantage . 

Pendant vingt et un jours, du 6 au 27 mars, aucun incident digne d'ê- 
tre relaté ne se produisit. On cherchait avant tout une place convenable 
pour l'établissement de la base, mais le pays ne s'y prêtait pas. Tour cette 



Iss AVENTURES 



opération, une assez vaste étendue de terrain plane et horizontale sur une 
surface de plusieurs milles était nécessaire, et précisément les mouvements 
du sol, les extumescences si favorables à l'établissement des mires, s'op- 
posaient à la mesure directe de la base. On allait donc toujours dans le nord- 
est, en suivant quelquefois la rive droite du Chobé, l'un des principaux tri- 
butaires du haut Z imbèse, de manière à éviter Makèto, la principale bour- 
gade des Makololos. 

Sans doute, on pouvait espérer que le retour s'accomplirait ainsi dans des 
conditions favorables, que la nature ne jetterait plus devant les pas des 
astronomes ni obstacles ni difficultés matérielles, que la période des épreu- 
ves ne recommencerait pas. Le colonel Everest et ses compagnons parcou- 
raient, en effet, une contrée relativement connue, et ils ne devaient pas 
tarder à rencontrer les bourgades et villages du Zambèse, que le docteur 
Livingston avait visités naguère. Ils pensaient donc, non sans raison, que 
li partie la plus difficile de leur tache était accomplie. Peut-être ne se trom- 
paient-ils pas, et cependant, un incident, dont les conséquences pouvaient 
être de la plus haute gravité, faillit compromettre irréparablement les ré- 
sultats de toute L'expédition. 

Ce fut Nicolas Palander qui l'ut le héros, ou plutôt qui pensa être la 
victime de cette aventure. 

On sait que l'intrépide, mais inconscient calculateur, absorbé par ses 
chiffres, se laissait entraîner parfois loin de ses compagnons. Dans un 
pays' de plaine, cette habitude ne présentait pas grand danger. On se re- 
mettait rapidement sur la piste de l'absent. Mais dans une contrée boisée, 
les distractions de Palander pouvaient avoir des conséquences très-graves. 
Aussi, Mathieu Strux et le bushman lui firent-ils mille recommandations 
à cet égard. Nicolas Palander promettait de s'y conformer, tout en s'éton- 
nant beaucoup de cet excès de prudence. Le digne homme ne s'apercevait 
même pas de ses distractions ! 

Or, précisément pendant cette journée du 27 mars, Mathieu Strux 
et le bushman passèrent plusieurs heures sans avoir aperçu Nicolas 
Palander. La petite troupe traversait de grands taillis, très-fournis d'ar- 
bres, bas et touffus, qui limitaient extrêmement l'horizon. C'était donc le 
cas ou jamais de rester en groupe compact, car il eût été difficile de re- 
trouver les traces d'une personne égarée dans ces bois. Mais Nicolas Pa- 
lander, ne voyant et ne prévoyant rien, s'était porté, le crayon d'une main, 
le registre de l'autre, sur le flanc gauche de la troupe, et il n'avait pas tardé 
à disparaître. 

Que l'on juge de l'inquiétude de Mathieu Strux et de ses compagnon», 
quand, vers quatre heures du soir, ils ne retrouvèrent plus Nicolas Palan- 



DE TROTS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 189 

der avec eux. Le souvenir de l'affaire des crocodiles était encore présent 
à leur esprit, et, entre tous, le distrait calculateur était probablement le 
seul qui l'eût oublié! 

Donc , grande anxiété parmi la petite troupe, et empêchement de 
continuer la marche en avant, tant que Nicolas Palander ne l'aurait pas 
rejointe. 

On appela. Vainement. Le busman et les marins se dispersèrent sur un 
rayon d'un quart de mille, battant les buissons, fouillant le bois, furetant 
dans les hautes herbes, tirant des coups de fusil ! Rien. Nicolas Palander ne 
reparaissait pas. 

L'inquiétude de tous fut alors extrêmement vive, mais il faut dire que 
chez Mathieu Strux, à cette inquiétude se joignit une irritation extrême 
contre son malencontreux collègue. C'était la seconde fois que pareil inci- 
dent se reproduisait par la faute de Nicolas Palander, et véritablement, si 
le colonel Everest l'eût pris à partie, lui, Mathieu Strux, n'aurait certai- 
nement pas su que répondre. 

Il n'y avait donc plus, dans ces circonstances, qu'une résolution à pren- 
dre, celle de camper dans le bois et d'opérer les recherches les plus mi- 
nutieuses, afin de retrouver le calculateur. 

Le colonel et ses compagnons se disposaient à faire halte près d'une assez 
vaste clairière, quand un cri — un cri qui n'avait plus rien d'humain — 
retentit à quelques centaines de pas sur la gauche du bois. Presque 
aussitôt, Nicolas Palander apparut. Il courait de toute la vitesse de ses 
jambes. Il était tête nue, cheveux hérissés, à demi dépouillé de ses vête- 
ments, dont quelques lambeaux lui couvraient les reins. 

Le malheureux arriva auprès de ses compagnons, qui le pressèrent de 
questions. Mais, l'œil démesurément ouvert, la pupille dilatée, les narines 
aplaties et fermant tout passage à sa respiration qui était saccadée et in- 
complète, le pauvre homme ne pouvait parler. Il voulait répondre, les 
mots ne sortaient pas. 

Que s'était-il passé ? Pourquoi cet égarement, pourquoi cette épouvante 
dont Nicolas Palander présentait à un si haut degré les plus incontestables 
symptômes? On ne savait qu'imaginer. 

Enfin, ces paroles presque inintelligibles s'échappèrent du gosier de Pa- 
lander : 

« Les registres ! les registres ! » 

Les astronomes, à ces mots, frissonnèrent tous d'un même frisson. Ils 
avaient compris! Les registres, ces deux registres sur lesquels était in- 
scrit le résultat de toutes les opérations trigonométriques, ces registres 
dont le calculateur ne se séparait jamais, même en dormant, ces registre^ 



190 AVENTURES 



manquaient! Ces registres, Nicolas Palander ne les rapportait pas ! Les 
avait-il égarés? Les lui avait-on volés? Peu importait! Ces registres 
étaient perdus ! Tout était à refaire, tout à recommencer ! 

Tandis que ses compagnons, terrifiés, — c'est le mot, — se regardaient 
silencieusement, Mathieu Strux laissait déborder sa colère ! 11 ne pouvait 
se contenir! Comme il traita le malheureux! De quelles qualifications 
il le chargea! Il ne craignit pas de le menacer de toute la colère du gou- 
vernement russe, ajoutant que, s'il ne périssait pas sous le knout, il irait 
pourrir en Sibérie! 

A toutes ces choses, Nicolas Palander ne répondaitque par un hochement 
de tète de bas en haut. Il semblait acquiescer à toutes ces condamnations, 
il semblait dire qu'il les méritait, qu'elles étaient trop douces pour lui ! 

« Mais on l'a donc volé ! dit enfin le colonel Everest. 

— Qu'importe ! s'écria Mathieu Strux hors de lui ! Pourquoi ce misérable 
s'est-il éloigné? Pourquoi n'est-il pas resté près de nous, après toutes les 
recommandations que nous lui avions faites? 

— Oui, répondit sir John, mais enfin il faut savoir s'il a perdu les regis- 
tres ou si on les lui a volés. Vous a-t-on volé, monsieur Palander? demanda 
sir John, en se retournant vers le pauvre homme, qui s'était laissé choir 
de fatigue! Vous a-t-on volé? » 

Nicolas Palander fit un signe affirmatif. 

« Et qui vous a volé? reprit sir John. Serait-ce des indigènes, des 
Makololos?» 

Nicolas Palander fit un signe négatif. 

« Des Européens, des blancs? ajouta sir John. 

— Non, répondit Nicolas Palander d'une voix étranglée. 

— Mais qui donc alors? s'écria Mathieu Strux, en étendant ses mains 
crispées vers le visage du malheureux. 

— Non! fit Nicolas Palander, ni indigènes... ni blancs... des babouins! » 
Vraiment, si les conséquences de cet incident n'eussent été si graves, le 

colonel et ses compagnons auraient éclaté de rire à cet aveu! Nicolas 
Palander avait été volé par des singes ! 

Le bushman exposa à ses compagnons que ce fait se reproduisait souvent. 
Maintes fois, à sa connaissance, des voyageurs avaient été dévalisés par 
des « chacmas, » cynocéphales à tète de porc, qui appartiennent à l'espèce 
des babouins, et dont on rencontre des bandes nombreuses dans les forêts 
de l'Afrique. Le calculateur avait été détroussé par ces pillards, non sans 
avoir lutté, ainsi que l'attestaient ses vêtements en lambeaux. Mais cela 
ne l'excusait en aucune façon. Cela ne serait pas arrivé, s'il fût resté à sa 
place, et les registres de la commission scientifique n'en étaient pas moins 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS. 



191 



perdus— perte irréparable, et qui rendait nuls tant de périls, tant de souf- 
frances et tant de sacrifices ! 

« Le fait est, dit le colonel Everest, que ce n'était pas la peine de mesu- 
rer un arc du méridien dans l'intérieur de l'Afrique, pour qu'un mala- 
droit... » 

Il n'acheva pas. A quoi bon accabler le malheureux déjà si accablé par 
lui-même, et auquel l'irascible Strux ne cessait de prodiguer les plus mal- 
sonnantes épithètes ! 

Cependant, il fallait aviser, et ce fut le bushman qui avisa. Seul, lui que 
cette perte touchait moins directement, il garda son sang-froid dans cette 
occurrence. Il faut bien l'avouer, les Européens,, sans exception, étaient 

anéantis. 

« Messieurs, dit le bushman, je comprends votre désespoir, mais les mo- 
ments sont précieux, et il ne faut pas les perdre. On a volé les registres de 
M. Palander. Il a été détroussé par des babouins; eh bien! mettons-nous 
sans retard à la poursuite des voleurs.Ces chacmas sont soigneux des objets 
qu'ils dérobent! Or, des registres ne se mangent pas, et si nous trouvons le 
voleur, nous retrouverons les registres avec lui ! » 

L'avis était bon. C'était une lueur d'espoir que le bushman avait allu- 
mée. Il ne fallait pas la laisser s'éteindre. Nicolas Palander, à cette pro- 
position, se ranima. Un autre homme se révéla en lui. Il drapa les lam- 
beaux de vêtements qui le recouvraient, accepta la veste d'un matelot, le 
chapeau d'un autre, et se déclara prêt à guider ses compagnons vers le 
théâtre du crime ! 

Ce soir-là même, la route fut modifiée suivant la direction indiquée par 
le calculateur, et la troupe du colonel Everest se porta plus directement 
vers l'ouest. 

Ni cette nuit ni la journée qui suivit n'amenèrent de résultat favo- 
rable. En maint endroit, à certaines empreintes laissées sur le sol ou sur 
l'écorcedes arbres, le bushman et le foreloper reconnurent un passage récent 
de cynocéphales. Nicolas Palander affirmait avoir eu affaire à une dizaine 
de ces animaux. On fut bientôt assuré d'être sur leur piste, on marcha donc 
avec une extrême précaution, en se couvrant toujours, car ces babouins sont 
des êtres sagaces, intelligents, et qui ne se laissent point approcher ai- 
sément. Le bushman ne comptait réussir dans ses recherches qu'à la con- 
dition de surprendre les chacmas. 

Le lendemain, vers huit heures du matin, un des matelots russes qui 
s'étaitporté en avant, aperçut, sinon le voleur, du moins l'un des camarades 
du voleur de Nicolas Palander. Il revint prudemment vers la petite 
troupe. 



192 



AVENTURES 




A demi dépouillé... p. 18'J). 

Le bushmao lit faire halte. Les Européens, décidés à lui obéir en tout, 
attendirent ses instructions. Le bushman les pria de rester en cet endroit, 
et, emmenant sir John et le foreloper, il se porta vers la partie du bois vv- 
sitéepar le matelot, ayant soin de toujours se tenir à l'abri des arbres et 
des broussailles. 

Bientôt on aperçut le babouin signalé, et presque en même temps, une 
dizaine d'autres singes qui gambadaient entie les arbres. Le bushman et 
ses deux compagnons, blottis derrière un tronc, les observèrent avec une 
extrême attention. 

C'était, effectivement, ainsi que l'avait dit Mokoum, une bande de 
chacmas, le corps revêtu de poils verdàtres, les oreilles et la face noires, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



193 




Le Bushman la hache à la main (p. 195). 

la queue longue et toujours en mouvement qui balayait le sol; animaux 
robustes, que leurs muscles puissants, leurs mâchoires bien armées, leurs 
griffes aiguës, rendent redoutables, même à des fauves. Ces chacmas, 
les véritables maraudeurs du genre, grands pilleurs des champs de blé et de 
maïs, sont la terreur des Boers, dont ils ravagent trop souvent les habita- 
tions. Ceux-ci, tout en jouant, aboyaient et jappaient, comme de grands 
chiens mal bâtis, auxquels ils ressemblaient par leur conformation. Aucun 
d'eux n'avaient aperçu les chasseurs qui les épiaient. 

Mais le voleur de Nicolas Palander se trouvait-il dans la bande ? C'était 
le point important à déterminer. Or, le doute ne fut plus permis, quand 
le foreloper désigna à ses compagnons l'un de ces chacmas, dont le corps 

25 



in AVENTURES 

était encore entouré d'un lambeau d'étoffe , arraché au vêtement de 
Nicolas Palander. 

Ah ! quel espoir revint au cœur de sir John Murray ! Il ne doutait pas 
que ce grand singe ne fût porteur des registres volés ! Il fallait donc s'en 
emparer à tout prix, et pour cela, agir avec la plus grande circonspection. 
Un faux mouvement, et toute la bande décampait à travers le bois, sans 
qu'il fût possible de la rejoindre. 

« Restez ici, dit Mokoum au foreloper. Son Honneur et moi, nous allons 
retrouver nos compagnons et prendre des mesures pour cerner la troupe. 
Mais surtout, ne perdez pas de vue ces maraudeurs i » 

Le foreloper demeura au poste assigné, et le bushman et sir John retour- 
nèrent auprès du colonel Everest. 

Cerner la bande de cynocéphales, c'était, en effet, le seul moyen de 
saisir le coupable. Les Européens se divisèrent en deux détachements. 
L'un, composé de Matthieu Strux, de William Emery, de Michel Zorn et 
de trois matelots, dut rejoindre le foreloper et s'étendre en demi-cercle 
autour de lui. L'autre détachement, qui comprenait Mokoum, sir John, 
le colonel, Nicolas Palander et les trois autres marins, prit sur la gauche, 
de manière à tourner la position et à se rabattre sur la bande de singes. 

Suivant la recommandation du bushman, on ne s'avança qu'avec une 
précaution extrême. Les armes étaient prêtes, et il était convenu que le 
chacma aux lambeaux d'étoffe serait le but de tous les coups. 

Nicolas Palander, dont on avait peine à calmer l'ardeur, marchait près 
de Mokoum. Celui-ci le surveillait, dans la crainte que sa fureur ne lui fft 
faire quelque sottise. Et, en vérité, le digne astronome ne se possédait 
plus. C'était pour lui une question de vie ou de mort. 

Après une demi-heure d'une marche semi-circulaire, et pendant laquelle 
les haltes avaient été fréquentes, le bushman jugea le moment venu de 
se rabattre. Ses compagnons, placés à la distance de vingt pas l'un de 
l'autre, s'avancèrent silencieusement. Pas un mot prononcé, pas un geste 
hasardé, pas un craquement de branches. On eût dit une troupe de Pawnies 
rampant sur une piste de guerre. 

Soudain, le chasseur s'arrêta. Ses compagnons s'arrêtèrent aussitôt, le 
doigt sur la gâchette du fusil, le fusil prêt à être épaulé. 

La bande des chacmas était en vue. Ces animaux avaient senti quelque 
chose. Ils se tenaient aux aguets. Un babouin d'une haute stature, — pré- 
cisément le voleur de registres, — donnait des signes non équivoques 
d'inquiétude. Nicolas Palander avait reconnu son détrousseur de grand 
chemin. Seulement, ce singe ne paraissait pas avoir gardé les registres 
sur lui, ou du moins on ne les voyait pas. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 195 



« A-t-il l'air d'un gueux ! » murmurait le savant. 

Ce grand singe, tout anxieux, semblait faire des signaux à ses camarades. 
Quelques femelles, leurs petits accrochés sur l'épaule, s'étaient réunies en 
groupe. Les mâles allaient et venaient autour d'elles. 

Les chasseurs s'approchèrent encore. Chacun avait reconnu le voleur et 
pouvait déjà le viser à coup sûr. Mais voici que, par un mouvement invo- 
lontaire, le fusil partit entre les mains de Nicolas Palander. 

« Malédiction ! » s'écria sir John, en déchargeant son rifle. 

Quel effet ! Dix détonations répondirent. Trois singes tombèrent morts 
sur le sol. Les autres, faisant un bond prodigieux, passèrent comme des 
masses ailées au-dessus de la tête du bushman et de ses compagnons. 

Seul, un chacma était resté : c'était le voleur. Au lieu de s'enfuir, il 
s'élança sur le tronc d'un sycomore, y grimpa avec l'agilité d'un acrobate, 
et disparut dans les branches. 

« C'est là qu'il a caché les registres! » s'écria le bushman, et Mokoum 
ne se trompait pas . 

Cependant, il était à craindre que le chacma ne se sauvât en passant 
d'un arbre à l'autre. Mais Mokoum, le visant avec calme, fit feu. Le singe, 
blessé à la jambe, dégringola de branche en branche. Une de ses mains 
tenait les registres, qu'il avait repris dans une enfourchure de l'arbre. 
A cette vue, Nicolas Palander, bondissant comme un chamois, se préci- 
pita sur le chacma, et une lutte s'engagea. 

Quelle lutte ! La colère surexcitait le calculateur ! Aux aboiements du 
singe s'unissaient les hurlements de Palander. Quels cris discordants 
dans cette mêlée ! On ne savait plus lequel des deux était le singe ou le 
mathématicien ! On ne pouvait viser le chacma, dans la crainte de blesser 
l'astronome. 

« Tirez ! tirez sur les deux ! » criait Mathieu Strux, hors de lui, et ce Russe 
exaspéré l'aurait peut-être fait, si son fusil n'eût été déchargé. 

Le combat continuait. Nicolas Palander, tantôt dessus, tantôt dessous, 
essayait d'étrangler son adversaire. Il avait les épaules en sang, car le 
chacma le lacérait à coups de griffes. Enfin, le bushman, la hache à la 
main, saisissant un moment favorable, frappa le singe à la tête et le tua 
du coup. 

Nicolas Palander, évanoui, fut relevé par ses compagnons. Sa main pres- 
sait sur sa poitrine les deux registres qu'il venait de reconquérir. Le corps 
du singe fut emporté au campement, et, au repas du soir, les convives y 
compris leur collègue volé, mangèrent le voleur autant par goût que par 
vengeance, car la chair en était excellente. 



l'Jti AVENTURES 



CHAPITRE XXIII 



LE3 CHUTES DU ZAMBÈSE. 



Les blessures de Nicolas Palander n'étaient pas graves. Le bushman, 
qui s'y entendait, frotta les épaules du digne homme avec quelques herbes, 
et l'astronome d'Helsingfors put se remettre en route. Son triomphe le 
soutenait. Mais cette exaltation tomba vite, et il redevint promptement 
le savant absorbé, qui ne vivait que dans le monde des chiffres. Un 
des registres lui avait été laissé, mais, par mesure de prudence, il dut 
remettre à William Emery l'autre registre qui contenait le double de tous 
les calculs, — ce qu'il fit, d'ailleurs, de bonne grâce. 

Les travaux furent continués. La triangulation se faisait vite et bien. Il 
ne s'agissait plus que de trouver une plaine favorablement disposée pour 
l'établissement d'une base. 

Le 1" avril, les Européens durent traverser de vastes marécages qui re- 
tardèrent un peu leur marche. A ces plaines humides succédèrent des 
étangs nombreux, dont les eaux répandaient une odeur pestilentielle. Le 
colonel Everest et ses compagnons se hâtèrent, en donnant à leurs triangles 
un plus grand développement, de quitter cette région malsaine. 

Les dispositions de la petite troupe étaient excellentes, et le meilleur 
esprit y régnait. Michel Zorn et William Emery se félicitaient de voir 
l'entente la plus complète régner entre leurs deux chefs. Ceux-ci semblaient 
avoir oublié qu'une dissension internationale avait dû les séparer. 

« Mon cher William, dit un jour Michel Zorn à son jeune ami, j'espère 
qu'à notre retour en Europe, nous trouverons la paix conclue entre l'An- 
gleterre et la Russie, et que, par conséquent, nous aurons le droit de rester 
là-bas les amis que nous sommes ici, en Afrique. 

— Je l'espère comme vous, mon cher Michel, répondit William Emery. 
Les guerres modernes ne peuvent durer longtemps. Une bataille ou deux, 
et les traités se signent. Cette malencontreuse guerre est commencée de- 
puis un an déjà, et je pense, comme vous, que la paix sera conclue à notre 
retour en Europe. 

— Mais votre intention, William, n'est pas' de retourner au Cap? de- 
manda Michel Zorn. L'observatoire ne vous réclame pas impérieusement, 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 197 

et j'espère bien vous faire chez moi les honneurs de mon observatoire de 
Kiew! 

— Oui, mon ami, répondit William Emery, oui, je vous accompagnerai 
en Europe, et je ne retournerai pas en Afrique sans avoir un peu passé 
par la Russie. Mais un jour, vous me rendrez visite à Cape-town, n'est-il 
pas vrai? Vous viendrez vous égarer au milieu de nos belles constellations 
australes. Vous verrez quel riche firmament, et quelle joie c'est d'y puiser, 
non pas à pleines mains; mais à pleins regards ! Tenez, si vous le voulez, 
nous dédoublerons ensemble l'étoile 6 du Centaure ! Je vous promets de ne 
point commencer sans vous. 

— C'est dit, William? 

— C'est dit, Michel. Je vous garde 6, et, en revanche, ajouta William 
Emery, j'irai réduire à Kiew une de vos nébuleuses! » 

Braves jeunes gensl Ne semblait-il pas que le ciel leur appartînt! Et, 
au fait, à qui appartiendrait-il, sinon à ces perspicaces savants qui l'ont 
jaugé jusque dans ses profondeurs ! 

« Mais avant tout, reprit Michel Zorn, il faut que cette guerre soit ter- 
minée. 

— Elle le sera, Michel. Des batailles à coups de canon, cela dure moins 
longtemps que des disputes à coups d'étoiles ! La Russie et l'Angleterre 
seront réconciliées avant le colonel Everest et Mathieu Strux. 

— Vous ne croyez donc pas à leur sincère réconciliation , demanda 
Michel Zorn, après tant d'épreuves qu'ils ont subies ensemble? 

— Je ne m'y fierais pas, répondit William Emery. Songez-y donc, 
des rivalités de savants, et de savants illustres ! 

— Soyons moins illustres, alors, mon cher William, répondit Michel 
Zorn, et aimons-nous toujours ! » 

Onze jours s'étaient passés depuis l'aventure des cynocéphales, quand 
la petite troupe, arrivée non loin des chutes du Zambèse, rencontra une 
plaine qui s'étendait sur une largeur de plusieurs milles. Le terrain con- 
venait parfaitement à la mesure directe d'une base. Sur la lisière s'élevait 
un village comprenant seulement quelques huttes. Sa population, — quel- 
ques dizaines d'indigènes au plus, — composée d'habitants inoffensifs, 
fit bon accueil aux Européens. Ce fut heureux pour la troupe du colonel 
Everest, car sans chariots, sans tentes, presque sans matériel de campe- 
ment, il lui eût été difficile de s'installer d'une manière suffisante. Or, la 
mesure de la base pouvait durer un mois, et ce mois, on ne pouvait le pas- 
ser en plein air, avec le feuillage des arbres pour tout abri. 

La Commission scientifique s'installa donc dans les huttes, qui furent 
préalablement appropriées à l'usage des nouveaux occupants. Les savants 



VITRES 



étaient hommes à se contenter de peu, d'ailleurs. Une seule chose les préoc- 
cupait : la vérification de leurs opérations antérieures, qui allaient être 
lôléespar la mesure directe de cette nouvelle base, c'est-à-dire du 
dernier côté de leur dernier triangle. En effet, d'après le calcul, ce côté 
avait une longueur mathématiquement déterminée, et plus la mesure 
directe se rapprocherait de la mesure calculée, plus la détermination de 
la méridienne devrait être regardée comme parfaite. 

Les astronomes procédèrent immédiatement à la mesure directe. Les 
chevalets et les règles de platine furent dressés successivement sur ce sol 
bien uni. On prit toutes les précautions minutieuses qui avaient accompa- 
gné la mesure de la première base. On tint compte de toutes les conditions 
atmosphériques , des variations du thermomètre , de l'horizontalité des 
appareils, etc. Bref, rien ne fut négligé dans cette opération suprême, et 
ces savants ne vécurent plus que dans cette unique préoccupation. 

Ce travail, commencé le 10 avril, ne fut achevé que le 15 mai. Cinq se- 
maines avaient été nécessaires à cette délicate opération. Nicolas Palander 
et William Emery en calculèrent immédiatement les résultats. 

Vraiment, le cœur battait fort à ces astronomes, quand ce résultat fut 
proclamé. Quel dédommagement de leurs fatigues, de leurs épreuves, si 
la vérification complète de leurs travaux « pouvait permettre de les léguer 
inattaquables à la postérité ! » 

Lorsque les longueurs obtenues eurent été réduites par les calculateurs 
en arcs rapportés au niveau moyen de la mer, et à la température de 
soixante et un degrés du thermomètre de Farenheit (16° iV centigrades), 
Nicolas Palander et William Emery présentèrent à leurs collègues les 
nombres suivants : 

Base nouvelle mesurée 5075', 2o 

Avec la même base déduite de la première base et du réseau 

trigonométrique tout entier 5075 . 1 1 

Différence entre le calcul et l'observation. ...... f ,I4 

Seulement quatorze centièmes de toise, c'est-à-dire moins de dix pouces, 
et les deux bases se trouvaient situées à une distance de six cents milles 
l'une de l'autre ! 

Lorsque la mesure de la méridienne de France fut établie entre Dun- 
kerque et Perpignan, la différence entre la base de Melun et la base de 
Perpignan avait été de 11 pouces. La concordance obtenue par la com- 
mission anglo-russe est donc plus remarquable encore, et fait de ce tra- 
vail, accompli dans des circonstances difficiles, en plein désert africain, au 
milieu des épreuves et des dangers de toutes sortes, la plus parfaite des 
opérations géodésiques entreprises jusqu'à ce jour. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 199 



Un triple hurrah salua ce résultat admirable, sans précédent dans les 
annales scientifiques ! 

Et maintenant, quelle était la valeur d'un degré du méridien dans cette 
portion du sphéroïde terrestre? Précisément, d'après les réductions de 
Nicolas Palander, cinquante-sept mille trente-sept toises. C'était, à une 
toise près, le chiffre trouvé en 1752, par Lacaille, au cap de Bonne-Es- 
pérance. A un siècle de distance, l'astronome français et les membres 
de la commission anglo-russe s'étaient rencontrés avec cette approxi- 
mation . 

Quant à la valeur du mètre, il fallait, pour la déduire, attendre le résul- 
tat des opérations qui devaient être ultérieurement entreprises dans l'hé- 
misphère boréal. Cette valeur devait être la dix millionième partie du 
quart du méridien terrestre. D'après les calculs antérieurs, ce quart com- 
prenait, en tenant compte de l'aplatissement de la terre évalué à , 99 \ 5 , 
dix millions huit cent cinquante-six mètres, ce qui portait la longueur 
exacte du mètre à 0*,5 13074, ou trois pieds onze lignes et deux cent 
quatre-vingt-seize millièmes de ligne. Ce chiffre était-il le véritable? 
c'est ce que devaient dire les travaux subséquents delà Commission anglo- 



Les opérations géodésiques étaient donc entièrement terminées. Les 
astronomes avaient achevé leur tâche. 11 ne leur restait plus qu'à gagner 
les bouches du Zambèse, en suivant, en sens inverse, l'itinéraire que 
devait parcourir le docteur Livingstone dans son second voyage de 1858 
à 1864. 

Le 25 mai, après un voyage assez pénible au milieu d'un pays coupé de 
rios, ils arrivaient aux chutes connues géographiquement sous le nom de 
chutes Victoria. 

Les admirables cataractes justifiaient leur nom indigène, qui signifie 
«fumée retentissante. » Ces nappes d'eau, larges d'un mille, précipitées 
d'une hauteur double de celle du Niagara, se couronnaient d'un triple 
arc-en-ciel. A travers la profonde déchirure du basalte, l'énorme torrent 
produisait un roulement comparable à celui de vingt tonnerres se déchaî- 
nant à la fois. 

En aval de la cataracte, et sur la surface du fleuve devenu paisible, la 
chaloupe à vapeur, arrivée depuis quinze jours par un affluent inférieur 
du Zambèse, attendait ses passagers . Tous étaient là, tous prirent place à 
son bord. 

Deux hommes restèrent sur la rive, le bushman et le foreloper. Mokoum 
était plus qu'un guide dévoué, c'était un ami que les Anglais., et principa- 



200 



AVENTURES 




Fut un dernier adieu (p. 200). 



lement sir John, laissaient sur le continent africain. Sir John avait offert 
au bushman de le conduire en Europe et de l'y accueillir pour tout le 
temps qu'il lui plairait d'y rester ; mais Mokoum, ayant des engagements 
ultérieurs, tenait à les remplir. En effet, il devait accompagner David 
Livingstone pendant le second voyage que cet audacieux docteur devait 
bientôt entreprendre sur le Zambèse, et Mokoum ne voulait pas lui man- 
quer de parole. 

Le chasseur resta donc, bien récompensé, et, — ce qu'il prisait davan- 
tage, — bien embrassé de ces Européens qui lui devaient tant. La cha- 
loupe s'éloigna de la rive, prit le courant dans le milieu du fleuve, et le 
dernier geste de sir John Murray fut un dernier adieu à son ami le bushman. 



DE TROIS RUSSES ET DE TROIS ANGLAIS 



?0I 




CeUe embarcation fumante (p. 201). 

Cette descente du grand fleuve africain, sur cette rapide chaloupe, à tra- 
vers ses nombreuses bourgades qui semaient ses bords, s'accomplit sans fati- 
gue et sans incidents. Les indigènes regardaient avec une superstitieuse 
admiration cette embarcation fumante, qu'un mécanisme invisible pous- 
sait sur les eaux du Zambèse, et ils ne gênèrent sa marche en aucune 
façon . 

Le 15 juin, après six mois d'absence, le colonel Everest et ses compa- 
gnons arrivaient à Quilmiane, l'une des principales villes situées sur la plus 
importante bouche du fleuve . 

Le premier soin des Européens fut de demander au consul anglais des 
nouvelles de la guerre... 



202 AVENTURES 



La guerre n'était pas terminée, etSébastopol tenait toujours contre i. 
a rmées anglo-françaises 

Cette nouvelle fut une déception pour ces Européens, si unis mainte- 
nant dans un même intérêt scientifique. Tls ne firent pourtant aucune 
réflexion, et se préparèrent à partir. 

Un bâtiment de commerce autrichien, la Novara, «'tait sur le point d'ap- 
pareiller pour Suez. Les membres de la Commission résolurent de prendre 
passage à son bord. 

Le 1 8 juin, au moment de s'embarquer, le colonel Everest réunit ses col- 
lègues, et d'une voix calme, il leur parla en ces termes : 

« Messieurs, depuis près de dix-huit mois que nous vivons ensemble 
nous avons passé par bien des épreuves, mais nous avons accompli une œu- 
vre qui aura l'approbation de l'Europe savante. J'ajouterai que de cette vie 
commune, il doit résulter entre nous une inébranlable amitié.)) 

Mathieu Strux s'inclina légèrement sans répondre. 

« Cependant, reprit le colonel, et à notre grand regret, la guerre entre 
l'Angleterre et la Russie continue. On se bat devant Sébastopol, et jusqu'au 
moment où la ville sera tombée entre nos mains... » 

— Elle n'y tombera pas! dit Mathieu Strux, bien que la France. . . 

— L'avenir nous l'apprendra, monsieur, îépondit froidement le colonel. 
En tout cas, ei jusqu'à la fin de cette guerre, je pense que nous devons nous 
considérer de nouveau comme ennemis... 

— J'allais vous le proposer, » répondit simplement l'astronome dePoul- 
ko\v;i. 

La situation était nettement dessinée, et ce fut dans ces conditions que 
les membres de la Commission scientifique s'embarquèrent sur/a Novara, 

Quelques jours après, ils arrivaient à Suez, et au moment de se séparer, 
William Emery disait en serrant la main à Michel Zorn ; 

« Toujours amis, Michel ? 

— Oui, mon cher William, toujours et quand même : » 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES 



t.HAPITRE PREMIER. — Sur les bords du fleuve Orange 1 

— II. — Présentations officielles <) 

III. -Le Portage U 

— IV. — Quelques mots à propos du mètre 21 

— V. — Une bourgade holtentote 27 

— VI. — Où l'on achève de se connaître 3 ï 

VIL — Une base de triangle . i2 

VIII. — Le vingt-quatrième méridien 52 

IX. — Un kraal . . 59 

— X. - Le rapide 09 

XI. — Où l'on retrouve Nicolas Palander 77 

XII. — Une station au goût de sir John 87 

XIII. — Avec l'aide du feu 99 

— XIV. — Une déclaration de guerre 109 

XV. — Un degré de plus 117 

XVI. — Incidents divers 125 

— XVII . — Les faiseurs de déserts 131 

XVIII. —Le désert , 14G 

XIX . — Trianguler ou mourir 157 

XX . — Huit jours au sommet du Scorzef 1 65 

XXI. — Fiat lux ! 1 7 ï 

XXII. — Où Nicolas Palander s'emporte 183 

XXIII. — Les chutes de Zambèse 19<*> 

Table des matières 203 



Paris. — Imp. Gauthier- Villars, quai des Grands-Augustins, 55. 



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Wilmer 
1101