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Full text of "Un grand rhétoriqueur poitevin : Jean Bouchet, 1476-1557?"

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UN GRAND RHÉTORIQUEUR POITEVIN 

JEAN BOUCHET 

1476-1537 ? 



JN GRAND RHÉTORIQUEUR POITEVIN 



JEAN BOUCHET 



1476-1557 ? 



Auguste HAMON 




I . I Q- a» 



PARIS 

H. OUDIN, ÉDITEUR 

10, RLE DE MÉZIÈRES, 10 



1901 



I CfOI 



A M. G. DE LAMARZELLE 

Sénateur du Morbihan 

Hommage de reconnaissance respectueuse 



PRÉFACE 



Deux motifs m'ont engagé à entreprendre cette étude. 

Jean Bouchet considéré dans sa vie n'est pas un per- 
sonnage dénué d'intérêt : jeune aventurier à la recherche 
de la gloire, procureur des La Trémoille, toujours par- 
tagé entre les affaires et la poésie, membre de ce que j'ap- 
pellerai les cercles littéraires de Ligugéet de Fontaine-le- 
Gomte, bon bourgeois plus heureux de vivre dans sa 
maison de campagne de Chauvigny qu'au Palais de Justice 
de Poitiers, ami et correspondant de presque tous les écri- 
vains de son temps, et de maître Alcofibras Nasier lui- 
même, le vieux basochien demeure toujours curieux à 
étudier, et il me semble que près de lui, assis au pied 
d'un de ces odorants a souchets » près desquels il rima 
tant-d'épîtres, il eût fait bon passer un bel après-midi 
d'automne. 

L'écrivain semble sans doute, au premier abord, moins 
attrayant que l'homme ; et cependant, dans les longues 
pages de prose comme dans les interminables séries de 
vers qu'il aligna, on peut trouver, avec quelques endroits 
intéressants, des faits littéraires curieux qui permettent 
de fixer quelques dates indécises. Notre auteur, de plus, 
rendit quelques services à la langue française : ses tenta- 
tives aidèrent à former le moule poétique où Ronsard coula 



vin PRÉFACE 

ses vers ; ses idées, sur bien des ])oints, devancent celles 
de la Pléiade ; et s'il faut blànici' les extravagances de 
ses rimes comme aussi la fadeur de ses allégories, il faut 
pourtant reconnaître que ses ouvrages ne furent point 
inutiles à notre poésie lyrique : il travailla la strophe et la 
rime avec persévérance et j'espère le démontrer avec 
quelque succès. 

Rien souvent, en lisant les quelques lignes consacrées 
ici ou là à Jean Bouchet, lignes bien dures presque tou- 
jours et très injustes quelquefois, je me suis demandé 
si un tête-à-tête de presque dix années ne m'avait pas induit 
à juger trop favorablement mon auteur. Il est si difficile 
de garder toujours son sang-froid. Je n'ai pas voulu néan- 
moins tenter une réhabilitation impossible, je me suis 
efforcé de fixer à mon digne procureur-poète, grand ama- 
teur de littérature, la place qu'il mérite, sans avoir pour 
lui une trop haute ambition. 

Me pardonnera-t-on d'ajouter ici que, au cours de mon 
travail, j'ai trouvé à mon étude un intérêt plus large et 
qui dépassait Jean Bouchet ? La partie de notre histoire 
littéraire comprise entre 1430 et looO est assez mal dé- 
brouillée, et il est une école, celle des grands rhétori- 
qiieurs dont fait partie mon humble héros, qui n'a pas en- 
core trouvé d'historien. Personne n'a cru bon d'appliquer 
à ces inconnus quelques années de labeur ; leurs ouvra- 
ges si longs dans leur accablante monotonie ont effrayé 
sans doute, et je le comprends sans peine. Il y aurait 
pourtant là un travail curieux. Et puisque — l'idée est 
maintenant banale — tous les auteurs reconnaissent com- 
bien s'écarterait delà vérité le critique qui voudrait étudier 



PRÉFACE IX 

Ronsard et son école comme il étudierait un phénomène 
isolé et indépendant, il faut donc s'occuper de la longue 
préparation qui rendit possible la tentative de la Pléiade, 
et chercher dans notre sol de France les extrêmes et fines 
racines où s'élaborèrent les premières gouttes de sève 
qui ont alimenté cette opulente frondaison. En fouillant 
bien au pied de l'arbre, on reconnaîtra, je crois, que les 
grands rhétoriqueurs ont donné comme une première et 
droite direction à la liqueur bouillonnante qui devait vi- 
vifier notre vraie poésie. Cette vérité, je l'ai entrevue dans 
l'œuvre de Jean Bouchet, mais elle n'éclatera vraiment 
dans toute sa lumière qu'après une étude approfondie des 
auteurs de son école. Quand bien même ce travail futur 
n'arriverait pas à la conclusion que j'indique, il ne serait 
pourtant pas inutile. Cent ans, c'est une longue période 
dans l'histoire littéraire comme dans l'histoire politique 
d'un peuple ; or, que savons-nous de précis sur les au- 
teurs de la fin du xv*" siècle et de la première moitié du 
XVI® ? La vie et les œuvres de Marot, de Rabelais, de 
Calvin ont suscité de beaux travaux, mais connaître à fond 
ces auteurs, — supposé qu'on les connût à fond, — ce 
n'est pourtant pas connaître leur époque, ce n'est pas 
assister à la première formation si lente et si curieuse de 
notre poésie et de notre langue classiques, ce n'est pas voir 
sur les débris de notre littérature du moyen âge se 
poser les premiers fondements de notre littérature mo- 
derne. Xous, si curieux de toutes choses, laisserons-nous 
aux étrangers — ils ont déjà commencé — le souci de 
faire sans nous une partie de notre histoire littéraire ? 
Si mon livre sur Jean Bouchet avait pour seul résultat 



X PRÉFACE 

d'engager de jeunes écrivains à étudier sans craindre 
l'ennui et la monotonie du travail quelque auteur du xv* 
ou du XVI" siècle encore inconnu, je n'estimerais pas 
avoir perdu mon temps. 



INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 



I. — MANUSCRITS. 

Archives communales de Nantes, AA 30. Liasse. 

Archives de la ville de Poitiers, carton 115, Z vin, p. 386; carton 42, 

reg, li. 
Bibliothèque de l'Arsenal, iV/s. n° 3171. 
Bibliothèque Mazarine, Ms. n° 978. 
Bibliothèque nationale,.)/*". Durand de Lançon N. A. F. n° 3073 (1). 

(l'i Ce manuscrit Durand de Lançon est, comme l'on sait, une copie ano- 
nyme de 14" notices des Vies des poètes françois. de Guillaume Colletet; le ma- 
nuscrit primitif a été brûlé en ISTl, lors de Tincendie de la Bibliothèque du 
Louvre. La vie de Jean Boucliet a peu de valeur, elle est pleine de faussetés 
et d'appréciations exagérées. L'auteur fait un éloge presque dithyrambique 
de notre poète, et ne donne sur lui aucun détail intéressant; il prend dans 
Antoine du Verdier et dans La Croix du Maine la liste de ses ouvrages. 11 en 
a vu quelques-uns. en particulier les Angoisses et remèdes d'amour du tra- 
verseur en son adolescence, mais il cite d'après une édition de 1600, dans 
laquelle à l'ouvrage de Jean Bouchet est jointe l'histoire d'Eurial et Lucrèce 
traduite du latin d'jEneas Sylvius, no7n7né depuis le Pape Pie second. Je trans- 
cris la première page du manuscrit pour donner une idée du singulier en- 
thousiasme de Colletet : « La Poésie appartient de telle sorte à l'imagination 
qu'elle n'a point de plus grande ennemie que celle qui dépend de l'entende- 
ment ou de la mémoire ; de là vient que nous voyuns si peu d'honmies pro- 
fonds dans la science réussir dans cet art, et même si peu d'excellents ora- 
teurs devenir excellents poètes. Aristote était de cet avis lorsqu'il disait que 
Marcus de Syracuse était meilleur poète quand il perdait le jugement, d'au- 
tant, comme observe un savant médecin espagnol, cpie l'imagination dont naît 
la poésie demande trois degrés de chaleur et que cette chaleur excessive 
ruine tout l'entendement de l'homme; aussi le même Aristote remarque à ce 
propos que ce poète de Syracuse à mesure qu'il devenait plus tempéré faisait 
paraître aussi plus d'entendement, mais qu'il ne rencontrait pas si bien dans 
ses vers. Cicéron, ce grand orateur romain, montra bien pareillement qu'il 
était dépourvu de cette faculté Imaginative, lorsqu'ayant entrepris d'écrire en 
poésie les fastes de son lems et l'histoire mémorable de son consulat, il se 
mit à composer des vers si durs et si ridicules qu'un novice de rhétorique ou 
tout au plus un poète de la dernière classe aurait presque honte de les avoir 
faits, témoin, celui-ci : 



XII JEAN BOUCllET 

Bobinet, Irx Anii'ilea iV Aquitaine ou Mémoires hii^toviqHeii de la Province 
ili' Pnitoii, pais, de Naplea et Milan... Ce manuscrit se trouve à la 
HihliDllièqiit' publique de Poitiers, n° :H6-347. 

Chartrier de Thouars. Lettres manuscrites de Jean Bouchet à Gabrielle 
de Bourbon, gracieusement communiquées par M. le duc de la Tré- 
moille ; une de ces lettres est reproduite à la fin du volume. 

Dom Fonteneau. C'est la bibliothèque publique de Poitiers qui possède 
la collection précieuse des manuscrits du savant chercheur. 



II. — IMPRIMÉS. 



On trouvera à la fin du volume la liste chronologique des éditions des 
différents ouvrages de Jean Bouchet. 



Auber (l'af)f)é]. Etude sur les historiens du Poitou. Niort, L. Clouzot, 1870. 

Aubertin. Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen 
âge, 2 vol. Paris, Belin, 1883. 

La Versification française et ses nouveaux théoriciens. Paris, Belin, 
1898. 

Authon. Chroniques de Louis XIL Edition publiée par la Société de l'his- 
toire de France, par R. Maulde de la Glavière. Paris, Laurens, 4 vol. 



B 

Banville (Théodore de). Petit Traité de poésie française. Paris, bibliothèque 

Charpentier, 1891. 
Bapst (Germain). Essai sur l'histoire du Théâtre. Paris, Hachette, 1894. 
Bayle. Dictionnaire historique et critique. Rotterdam, 1720, 4 vol. 



fortunatam natam me consule Romam ! 
rendu de la sorte par ce galant homme de mes amys Chappuis de tourraine. 
qui a traduit élégamment ce fameux livre espagnol de l'examen des Esprits : 

Rome trois fois fortunée 
D'être sous mon consulat née, 

où il paraît qu'il a même affecté la dureté du latin : mais comme il n'y a 
ffresqiie point de règle si générale qui n'ait son exception, il est advenu que 
ce Jean Bouchet tout excellent orateur et historien qu'il était, n'a pas laissé 
de tenir un rang bien considérable parmi les bons poètes de son siècle, 
marque visible de la force de sa nature et de l'assiduité de ses études » (p. 84, 
r» et V.) 



lUBLKMiiui'iiu: xni 

Beauchamp (de). Ih'clu'rrlieii sur h'^i lliédln's de France depuis l'année 
1161 ju-^(|n'à présent. Paris, Prault père, 1735. (Bibl. Nat. Yf 321.) 

Beauchet-Filleau et de Chergé. Diclioiniaire historif/ue, hiofirapluquc el 
iféiu'-nloiiiqiic des f(i)nilles de l'ancien Poitou. Poitiers, Dupré, 1840-1834, 

2 vol. 

Becq de Fouquières. Poésies choisies de P. de Ronsard. Paris, Charpun - 
lier, 1873. 

Bellanger (Léoni. Eludes liisloriques el plu'luloijiques sur la rime fran- 
çaise. Angers, 1876. 

Bellay (Joacliim du). La Deffence el illusfralion de la lanijue francoysf. 
édit. Em. Person. Paris, Léopold Cerf, 1887. 

Bernardi (Sancti). Opéra omnia. Parisiis, apud Gaume, M.DGGC.XXXIX. 

3 vol. 

Besly (Jean), Conseiller du roy à Fontenay. Hisloire des comtes de Poiclou 

el des ducs de Guienne... depuis l'an 811 jusques au roi/ Louis le 

Jeune. Paris, Bertault, 1647. 
Bibliothèque choisie des poètes franrais jusqu'à Malherbe. Paris, Crapelet, 

MDGCCLVI. 
Bibliothèque de l'Ecole des Cliarles. 
Bizos. lionsard. Paris, Lecène, Oudiu et C'% 1891. 
Blanchemain. OEuvres de Ronsard (bibliothèque elzévirienne), Paris, 

Jeannet, MDCCGLVII, 8 vol. 
Boccace./,r' Temple lehan Boccace, delà ruyne daulcuns \ nobles malheu- 
reux, faicl par Georije 'son imitateur. (B. N. Bés. Z. 349.) 
Boissonnade. La Vie ouvrière en Poitou au quinzième siècle, dausL^; Tm- 

dilion en Poitou et Charentes. Paris, Librairie de la Tradition nationale, 

1897. 
Bouchard (Alain). Les Grandes Annales ou cronicques parlons tant de 

Brefat/ne..., in-f°, s. 1. 1541. 
Bouralière (de la). L^es Débuts de l'imprimerie à Poitiers (1479-1515). 

Paris, Em. Paul, L. Huard el <iuillemin, libraires de la Bibliothèque 

nationale, 1893. 
Bourciez. Les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II. Paris. 

Hachette, 1886. 
Brand (Sébastien). La Nef des folz du monde... imprimée pour maistre 

lean philippes Manstener et Geoffroy de Marnef, libraires à Paris. (B. 

N. Rés.Yhl). 
Briand (l'abbé Em.). Vie de sainte Radegonde, reine de France... Paris, 

Oudin, 1898. 
Brunot (Ferdinand). Grammaire historique de la Langue française, Paris, 

Masson, 1894. 
Brunot (Ferdinand). La Doctrine de Malherbe. Paris, Masson, 1891. 
Buisson (Ferdinand). Sébastien Castellion,savieet son œuvre (1515-1563) 

Paris, Hachette, 1892, 2 vol. 
Burckhardt (Jacob). La Civilisation en Italie, au temps de la Renaissance. 

Paris, Pion, 1885, 2 vol. 



MV JEAN BOUCUET 



Chamard (Dom Fr.)- Saint Martin et son mon'istère de Liynijé. Poitiers, 

Oudin, 1875. 
Chastelain. Œuvres... publiées par M. le baron Kervyn de Lettenhove. 

Bruxelles, 8 vol. 1863-1863. 
Chenevière (Adolphe). Bonaventure des Périers, sa vie, ses poésies. Paris, 

Pion, 1886. 
Claudin (A). Origine et débuts de l'imprimerie à Poitiers (1479-1515). 

Paris, A. Claudin, 1898. 
Colonia (le Père). Histoire littéraire de la ville de Lfjon. Lyon, chez 

François Rigolet. M.DCG.XXVIII. 
Commines. (Envres, édit. de M'i*" Dupont... adoptée par la Société de 

l'Histoire de France. 
Coquillart. (Euvres, édit. de Charles d'Héricault. Paris, Jeannet, 

MDCCCLVII. 
Crépet. Les Poètes franrais. Paris, Gide, 1861, 4 vol. 
Crétin. Chants royanlx, oraisons et aultres petitz traictez pdcts et com- 
posez par fen de bonne mémoire maistre Guillaume Crétin. Paris, Jeh. 

Sainct Denys. (B. N. Rés. Y" 1256). 



D 



Dacheux ( Louis), r» réformateur catliolique à la fin duXV^ siècle {Geihr). 

Paris, Ddlagrave; Strasbourg, Dorivaux, 1876. 
Dacier (Edme). L(^ Mois et cent delà ville de Poitiers. Niort, Clouzot, 

1868. 
Daniel-Lacombe (Henri). L'Hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers. Paris et 

Mort, 1895. 
Darmesteter (A.) et Hatzfeld (Ad.). Le Seizième Siècle en France. Paris, 

Delagrave, 1889. 
Delaborde. L'Expédition de Charles VIII en Italie. Paris, Firmin-Didot, 

1888. 
Denais (Joseph). Les Poésies de Germain Colin Bûcher. Paris, Techner, 

1890. 
Desaivre (Léo). Les Finesses de Croutelles. Niort, chez l'auteur, 1891. 
Despériers (Bonaventure). OE^t^res, revues sur les éditions originales et 

annotées par M. Louis Lacour. Paris, 1856. 
Dreux-Duradier. Histoire littéraire du Poitou. Niort, Robin et G'*. 1842, 

:5 vol. 
Du Verdier. Bibliothèque francoisc,ïio\k\. édit. par Rigolet de Juvignv. 

Paris, 1772-1773, 4 vol. 



BinUOGRAPUIE XV 



E 



Estienne (Henri). LaPrécellence du Langage françoys, édit. de M. Edmond 
Huguet. Paris, Colin, 1896. 



Fabri (Pierre). Grant et vray art de pleine rhétorique compilé et compose 
par /r<?.s- expert, scientifique et vray orateur Pierre Fabri, en son viuant 
curé de Meray. Rouen, 17 janvier, 1521. 

Faguet (Emile). Histoire de la Littérature française depuis les origines 
ju.'<qu'à la fin du AVI" siècle. Paris, Pion, 1900. 

Faguet (Emile). Seizième Siècle. Etudes littéraires. Paris, Lecène, Oiidin 
et Cie, i89o. 

Faguet (Emile). Revue des Cours et Conférences. Paris, Lecène et Oudin. 

Feugère (Gaston). Erasme, Etude sur sa vie et ses œuvres. Paris, Hachette, 
1874. 

FiUeau (Jean). De l'Vniversité de la ville de Poictiers, du temps de son 
érection, du recteur, et officiers et privilèges de ladite Vniversité. Poic- 
tiers, Abraham Monin, MDCXLIH. 

Fontaine (Charles) (?) (1). Le Quintil Horatian. Je me suis servi du texte 
qui se trouve à la suite de la De/fence et Illustration... dans l'édition 
Em. Person. 



G 



Gandar. Ronsard considéré comme imitateur d'Homère et de Pindare. 
Metz, 1854. 

Gauthiez (Pierre). Etudes sur le seizième siècle (Rabelais, Montaigne, 
Calvin). Paris, Lecène, Oudin et C'% 1893. 

Gebhart (Emile). Rabelais. Paris, Lecène, Oudin et C'% 1893. 

Gilles (Nicole). Les Annales et croniques de France depuis la destruction 
de Troyes jusques au têps du Roy Louis onzième... A Paris. Pour Vin- 
cent Sertenas... MDLIII. 

Godefroy. Dictionnaire de l'ancienne langue française. Paris, VieAveg, 
1880 et sq. 

Golnitz. Ulysses Gallico Belgicus per Relgium, Hispaniam, Regnum Galliae, 
Ducaluni Sainmdiae Taurinum usque Pedemontis Metropolim, Auctore 
Abrahamo Golnitzio... Lugduni Batavorum MDCXXXL 

(1) J'attribue le Quintil à Charles Fontaine, sans vouloir trancher en rien la 
question pendante ; elle est fort bien résumée dans le livre de M. Henri 
Ghamard, Joachim du Bellay., p. 1.51. 

b 



XVI JEAN BOUCHET 

Goujet. Bibliothèque française. Paris, Pierre-Jean Mariette et Hyppolite- 
Louis Guérin MDCCXLI. 

Grognet (Pierre). De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont 
composé en rime tant deçà que delà les monts. . (dans le Recueil de 
poésies françaises des XV" et XVI" siècles. Cf. Montaiglou). 



H 

Haag. La France protestante. Paris, Gherbuliez, 1846-1858, 10 vol. 
Haase (A). Sijntaxe française du XVII" siècle. Paris, Picard, 1898. 
Hanoteaux (Gabriel). Etudes historiques sur le XVI^ et. le XVIP siècle en 

France. Paris, Hachette, 1886. 
Hauréau. Histoire littéraire du Maine. Paris, 1870-1877, 10 vol. 
Hilarii (Sancti) Opéra, édit. Migne. 

Huguet (Edmond). Etude sur ta syntaxe de Rabelais... Paris, Hachette, 1894. 
Huon de Méry. Le Tournoiement de l'Antéchrist, édit. de Reims, 1851. 

(Collection des poètes de Champagne antérieurs au xvi^ siècle, 26 vol. 

Reims, 1847-64.) 



Janssen (Jean). L'Allemagne et la Réforme. Paris, Ploo, 1887-1899. 

Joly (Aristide). Benoist de Saint-More, et le Roman de Troie. Paris, li- 
brairie A. Franck, MDCCGLXX. 

Jusserand (J.-J.) Ristoire littéraire du peuple anglais. Paris, Firmin- 
Didot, 1894. 

Juvénal des Ursins. Histoire de Charles VI, édition Denys Godefroy, 
Paris, MDGLIII. 



K 

Elaczko (Julian). Rome et la Renaissance. Récits et esquisses, Jules IL 
Paris, Pion, 1898. 



La Croix du Maine. Bibliothèque française, nouv. édit. par Rigolet de 

Juvigny. Paris, 1772-1773, 2 vol. 
Langlois (Ernest). Origine et sources du Roman de la Rose. Paris, Thorin, 

1891, in-8°. 
Langlois (Ernest). De ariilrus rhetoricae rhytmicae... Parisiis, apud bi- 

bliopolam ^milium Bouillon, 1890. 



i!iHLiM(iitAi'iiii: Nvii 

Lefranc Abel). Ilisloirt' du coUèije de Francu... Paris, Ilacliotle, 1893. 

Legendre (abbé Louis). Nouvelle Histoire de France depuis le commence- 
iiii'iit de la Monarchie jusques à la mort de Louis XIII... Paris, G. Uo- 
imslcl, i7 18, 3 vol. 

Lelong. Bihliothèque historique de la France. Paris, Févrct de Fontelte, 
1768-1778, o in-f*'. 

Lemaire de Belges (Jean). Les Illustrations \ de Gaule et sinyu \ larifez 
de Truije | par muislre lean le Maire \ de Belles... LyoQ, de Touroes, 
MDXLIX. 

Lenient (C). La Satire au moyen âne. Paris, Haclielle, 1877. 

Lenient (C.). La Satire en France, ou la Littérature militanle <ni XVl' siè- 
cle. Paris, Haclielle, 1886. 

Lièvre (Auguste). Histoire des prute.slants e^des églises réformées du Poi- 
tou. Paris et Poitiers. 18o6, 3 vol. 

Livet (Cli.-L ). La Grammaire française et les Grammairiens au A'FP siè- 
cle. Paris, Didier et C'S Aug. Duraud, 1859. 



M 

Macrini Salmonii Injmnorum liliri se.c. Parisiis, ex ofûciua R. Stepliarii, 
MDXXXVII. 

Marchegay. Lettres missives originales du A' 17'^ siècle. Niort, Clouzot, 1882. 

Marguerite de Navarre. l'Heptaméron, édit. de la Société des bibliophiles 
frauçais. Paris, 1853-1834, 3 vol. 

Marot (Gléaienl). Œuvres, édition Januet, Paris. 1873-1876. A. Lemerre, 
4 vol. 

Mathée (U. M.), prieur de Monlierneuf. L'Histoire de Théocrite, évêque de 
Cijropolis. On les vend a Poictiers a l'enseigne du Pélican 1344. (B. N. 
H. 7740.) 

Maulde de la Clavière (R.). Chroniques de Louis XII par Jean d'Aiithon, 
4 vol., publication de la Société de l'Histoire de France. Paris, 
A. Laureos, 1895. 

Maulde de la Clavière (R.). Vers le bonheur l Les Femmes de la Renais- 
sance. Paris, Perrin et C'% 1898. 

Maulde de la Clavière (R.). Louise de Savoie et François /<"■. Paris, Per- 
rin el C'S 1895. 

Méray [Anlony). La Vie au temps des Litjres Prêcheurs. Paris, A. Claudin, 
.M.D.CCC.LXXVlIi. 

Meschinot (Jean). Les Lunettes des Princes, édition d'Olivier de Gourcuf. 
Paris, cabinet du Bibliophile, MDCGGXC. 

Mignet. Rivalité de François P"" et de Charles-Quint. Paris, Didier, 1876. 

Millet. Rabelais. Paris, Hachette, 1892. 

Montaiglon (Anatole de). Recueil de poésies françaises des XV" etXVP siè- 
cles, 13 vol., 1855-1878 (Bibliothèque elzéviriennej. Paris, Jannet, 
MDGGGLVI. 



XVIII JEAM BOUCHET 

Muntz (E.). Les Précurseurs de la Renaissance. Paris el Londres, 1882. 
Muntz(E.)- La Renaissance en Italie et en France, à l'époque de Charles VIII. 
Paris, 1885. 



N 



Nève (Félix). La Renaissance des Lettres et l'essor de l'érudition ancienne 

en Belgique. Paris, Leroux, 1890. 
Nicéron. Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la 

République des Lettres Paris, MDGGXXIX. 
De Nolhac (P.). Erasme en Italie. Paris, Klincsiecli, 1888. 
De Nolhac (P.). Le Grec à Paris sous Louis XII. Paris, Leroux, 1888. 



Pallavicini. Histoire du Concile de Trente, édit. Migne. 3 vol. 

Paris (Gaston). La Littérature franraise au moyen dfie, xi<=-xiv^ siècle. 
Paris, Hachette, 1890. 

Parmentier (Jean). Uescriplion \ nouuelle des merueilles \ de ce mode et île 
la diijnite de l'homme com \ posée en rilhme francoijse. en manière de 
ex I hortation, par lan parmentier faisant sa dernière nauiijation 
auec Raoul | .sou frère en liste Tapro | hane aultrement dite Sama\ Ira. 
(B. N. Rés. Ye 205, relié avec Y« 204.) 

Pasquier (Etienne). ÛE^/rrt'.s. Amsterdam, M.DCCXXIII, 2 in-f". 

Pastor (Louis). Histoire des Papes depuis la fin du moi/en âge, traduction 
de Furcy Raynaud. Paris, Pion (en cours de publication). 

Pellissier (Georges). De Sexti decimi saeculi in Francia artibus poeticis. 
Paris, Yieweg, 1883. 

Pellissier (Georges). La Vie et les œuvres de du Bartas. Paris, Hachette, 
1882. 

Petit de JuUeville (L.). Les Comédiens en France au moyen âge. Paris, 
LéopoldCerf, 1885. 

Petit de JuUeville (L.). Les Mystères. Paris, Hachette, 1880. 

Petit de JuUeville (L.). Répertoire du théâtre comique en France, au 
moyen âge. Paris, Léopoid Cerf, 1886. 

Petit de JuUeville. Revue des Cours et Conférences, 1892-1893. 

Philelphi (Francisci), equilis au | rati laurealiq^ Poète et Orntoris \'ac 
Philosophi clarissimi, De edu \ catione liherorû clarisq^ eorum mo j ri- 
bus opus saluberrimû, et f rue I tuosissim^ûï quo oîs bh beateq^ vi \ uendi 
disciplina, omne hene dicè | di geaus ac diuine phôrum theo \ logorûq:^ 
sententie comperiûtur \ foeliciter Incipit... (B. N. Rés. 1. 156.) 

Pieri (yisLV'ms,. Pétrarque et Ronsard. M.aiTS,e\\\e, Laffitte, 1896. 



BIIîLTOriIÎAI'IIIK XIX 

Pii (Juliani), Masen'êsis Bita \ rici Epif/râmaf/ca necnon moralia | opus- 
cula cû fdcilimis eortiUem breui | husq^ arguments : bnpensa lotin- 
nis I manaijl pnrrhisinin hibliopole Reccnler ne 1er \ sissime Impressa. 
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R 

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MDCI. 



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V 

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Wright (Thomas). Histoire de la caricature et du grotesque dans la 
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nier, s. d. 



JEAN BOUGHET 

PREMIÈRE PARTIE 

LA VIE 



CHAPITRE PREMIER 

LES PREMIÈRES AKKÉES 

Naissance de Jean Boiichet ; ;"igé de 4 ans, il perd son père. — ^ Etudes au 
collège de Puygareau, son maître Julien Tortereau ; ses premiers com- 
pagnons : Pierre Rivière, Pierre Ilogier, Pierre Gervaise. — Jean Bou- 
chot reçoit la tonsure ; son voyagea Lyon : premier souffle de la Re- 
naissance. — Le jeune poète est attaché à Florimond Robertet ; il suit 
la cour, vit quelques années à Paris. — La pauvreté le contraint d'étu- 
dier la procédure. — Jean Rouchet, basochien, son premier livre : 
l'Amoureux transy sas espoir, bientôt suivi d'un second : Les Rcgnars 
trauersût : son procès contre A. Vérard. — Les liegnars sont une criti- 
que acerbe de la société ; on y trouve quelques notes personnelles. — 
Les idées littéraires de l'auteur vers lo02. — Jean Rouchet revient à 
Poitiers, où dès lo07 il est procureur. 

« Ladite année mil quatre cent soixante et quinze, le 
penultiesme iour de lanvier, i' entray au monde par natiuité 
naturelle et légitime (1). » Par ces mots, Jean Bouchet fixe 

(1) Annales d'Aquitaine , p. 281, édition de 1644. Je citerai toujours 
cette édition, sauf avis contraire, parce que c'est la plus répandue ; elle 
ne ditTère que par l'orthographe de celles que revit l'auteur. 

1 



2 JEAN BcrucriET 

lui-même la date de sa naissance. Mais, comme dans ses 
Annales d'Aquitaine, \\ fait commencer l'année soit à Pâques, 
selon la manière de comj3ter de Paris, soit à la Notre-Dame de 
Mars (2o mars), selon la manière de compter d'Aquitaine, il 
en résulte qu'il est né le 31 janvier 1476. Son père, Pierre 
Bouchet, descendait d'une famille riche et de bonne renom- 
mée, mais lui-même n'avait pas de fortune : 

...Mes parens (combien qu'iiz soiët yssuz 
De riches gens et de bon nom tissuz) 
Ne mont laissé que leur bon bruyt et famé 
Que i'ayme mieulx que l'argent qui alTame (1). 

Tous vantaient sa rare amabilité, et sa ff doulceur ange- 
uine (2) » gagnait les bonnes grâces de tous. Fort jeune il 
avait quitté les rives de la Loire pour se fixer dans la ville de 
Poitiers oij il était procureur du roi. Sa famille était alliée 
à celle des Boislesve si populaire en Poitou (3). Tout entier à 
sa charge et fort habile, il jouissait déjà d'une certaine célé- 
brité lorsqu'il mourut empoisonné le 4 juin 1480; il n'avait 



(1) i Mor. XIIIî, f" 38 c. Lise/ : Première partie des Epistres morales 
Ep. quatorzième, page 38, 3"^^ colonne. 

(2) Les Généalogies, effigies et épitaphes | des roijs de France récent ement 
re \ unes et corrigées par Vautheur mesme... f° 73 v. Poitiers, MDXLV. 
L'expression « douceur angevine » est donc de Jean Bouchet avant d'avoir 
été deJoachim du Bellay. 

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux 
Que des palais romains le front audacieux... 
Et plus que lair romain la douceur an,i:evine. 

[T.es liegrels, sonnet xx.xi.) 

Quelques auteurs ont voulu y toir un souvenir de Virgile (dulces 
Argos) ; elle n'est pas, toutefois, selon la remarque de Sainte-Beuve, 
« tout à fait dénuée d'une valeur relative et locale. Il existe, en effet, 
sur le compte des Angevins une tradition de facilité puisée dans l'abon- 
dance de tous les biens de cette vie, dans la suavité de l'air et du sol. Le 
caractère du bon roi René en donne l'idée. Andegavi molles, disaient les 
Romains. » {Tableau historique et critique de la poésie française et du théâ- 
tre français au XVI'' siècle, p. .333, note.) 

(3 1 Jean Bouchet, Ep. fam. II, f'' 7 d ; les Généalogies, effigies et épitaphes, 
ï" 79 r°. On peut consulter sur les Boislesves les Mémoires de la Société des 
Antiquaires de l'Ouest, 1863, p. 254 et sqq. Un Boislesve était maire de 



LES l'REMTKUES ANNEES .5 

que trente-trois ans. Les circonstances de celte mort sont 
curieuses. Le jeune procureur avait élé invité à dîner par un 
de ses confrères du palais, marié à une femme « importune 
et lubricque », qui, à tout prix, voulait se défaire de son mari ; 
dans la pensée de la mégère, le crime devait s'accomplir ce 
jour-là même. Elle avait « musse en la gousse d'vn pois » 
le poison qui devait la débarrasser d'un époux gênant. Mais, 
hélas! rien ne distinguait la fatale bouchée des autres, le mari 
s'en tira, et le malheureux convive fut empoisonné. Jean 
Douchet, pour qui tous les événements étaient matière à 
amplification poétique, ne manqua pas d'écrire dans la suite 
une épitaphe pour son père et une seconde pour l'épouse 
infidèle qui, s'il faut l'en croire, mourut misérablement (1). 

Né en 1476, il n'avait donc que quatre ans lorsqu'il perdit 
son père, il restait seul de sept enfants. Chose curieuse, 
jamais il ne parle de sa mère. Nous serions tenté de croire 
qu'il fut orphelin de bonne heure, car lui, si prodigue d'af- 
fection et de reconnaissance, n'aurait pas manqué de nous 
parler longuement de celle qui eût reporté sur lui toute la 
tendresse d'un cœur si cruellement frappé. 

Jean Bouchet ht ses premières études à Poitiers au collège 
de Puygareau (2). Ce collège, fondé le 7 avril 1478, dépendait 



I^oitiers quand Jean de Berry fit présent à la ville d'une horloge pour le 
beiïroi. Les habitants attribuaient au maire ce présent, de là le fameux 
quatrain: 

Quiou qui qu'oii reloge a fat faire, 
l'est in moaire, noumé Boilève, 
A cause que les pouvres geans 
Gne scaviant a quo Ihoure iglz diniant. 

Les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest (I8i0) donnent 
d'intéressants détails sur le Gros Horloge, p. 409. — La bibliothèque pubh- 
que de la ville de Poitiers (448, Liasse: Divers, XV" siècle) possède le testa- 
ment (original parchemin) de Jean Bouchet, prêtre, curé de Notre-Dame- 
la-Pelite, par lequel le testateur fait don à son église paroissiale d'une 
maison rue de la Thaude, etc.. (1468). Je n'ai pu découvrir si ce 
personnage était parent de notre poète. 

(1) Les Généalogies, effigies et épitaphes...Ep\\..oO e[3l, f" 7.3 v°. Cf. .1»- 
nales d'Aquitaine, p. 28.'). 

(2) Sur l'Université de Poitiers on peut consulter: De l'Université \ de la 
ville de Paie \ tiers, du temps de son érection, du recteur et of \ ficiers et 
privilèges \ de ladite Université | . Extraict d'un ancien 1 manuscript la- 



JEAX BOUCIIET 



de la faculté (les arts, ainsi que ceux de Sainte-Marthe, de 
Sereuna et plusieurs autres. Etablie en 1431, l'Université de 
Poitiers, divisée en quatre nations : France, Aquitaine, Berry 
et Touraine (1), possédait une très grande réputation. Venus 
d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Espagne et 
de Portugal, les étrangers s'y mêlaient aux jeunes Français 
accourus de Normandie, de Bretagne, du Lyonnais et des pro- 
vinces du Midi. Sous Louis XII, — notre poète l'avait quittée 
depuis quelques années à peine, — elle ne comptait pas moins 
de quatre mille étudiants. Ils étaient renommés pour leur 
adresse à lancer l'estœuf (2), — espèce de pelote bourrée 
de crin dont se servaient les joueurs de paume, — et aussi 
pour leur insubordination. En 1517, les étudiants gascons 
au sang particulièrement chaud, attaquèrent, l'épée à la 
main, le professeur de droit Longueil. Celui-ci, du haut de 
sa chaire, se défendit comme il put, accablant ses adver- 
saires sous les énormes volumes du Digeste qu'il leur lançait 
à la tête. C'était la bataille du Lutrin avant la lettre. Est- 
ce à cause de leur passion pour l'estœuf, est-ce à cause de 
leur humeur batailleuse, les étudiants en droit de Poitiers 
semblent avoir été en majorité fort peu travailleurs. Ils 
faisaient, selon l'expression proverbiale, leur droit en bottes, 
c'est-à-dire venaient prendre leurs inscriptions et passaient 

tin, gardé en \ la bibliothccrjue de M" Jean Fillean à la suite des Anna- 
les d'Aijuitaine, de J. Bouchet. —Mémoires des A ntiijuaires de l'Ouest, 1862, 
p. 2io et sqq., 1836, p. 1,3:3. L'acte de foodation du collège de Puygareau 
se trouve au tome XII des Manuscrits de Dom Fonteneau, p. 683. 

(1) Cette division était purement administrative ; voici, en effet, com- 
ment était composée la nation de France: archevêchés de Sens, Rouen, 
Reims, Lyon ; l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Hibernie, la 
Savoie. 

(2) Voir le témoignage de Chasseneuz, dans les Mémoires des Antiquai- 
res de l'Ouest, 1840, p. 18o, note ; ce témoignage est pris dans le Catalo- 
gus gloriue mundi, part. 10, consid. 32. Voici en quels termes Scaliger parle 
de l'Université de Poitiers qu'il met au-dessus de toutes les autres uni- 
versités de France : 

Si studium est animno. vcniunt a corpore vires : 

GalHaque a inei-itis poscit utrumque sibi, 
Haec studiis, aliae belli exercentur auiore : 

Piclavium est aniinus, caetera corpus crunt. 

Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1836, p. 128. 



LES PREMIERES ANNEES 5 

le reste du temps à la campagne, 11 y avait pourtant des 
élèves lort sérieux, car le bon renom de la faculté de droit 
de Poitiers resta longtemps proverbial. Menot apostrophait 
ainsi une des plaideuses du jugement de Salomon : « Femme, 
taisez-vous, je vois que vous n'avez jamais étudié à Angers 
ou à Poitiers pour savoir bien plaider; » Corneille supposait 
encore que le héros du Menteur avait suivi les cours de cette 
faculté. 

A Puygareau, Jean Bouchet eut pour maître Julien Torte- 
rean. D'origine angevine lui aussi, licencié en théologie, et 
dans la suite principal du collège, ce brave homme mériterait 
d'être un peu mieux connu. « Meilleur que beau », il avait 
dû travailler beaucoup pour vaincre la lenteur de son esprit ; 
Jean Bouchet prétend qu'il aurait pu parvenir au doctorat, 
mais des maux de tête continuels gênaient son application à 
l'étude. Plusieurs contemporains ne savent comment assez 
louer la science du sympathique principal, leur naïve admi- 
ration s'étale en hyperboles. On grava sur son tombeau : 

Hic situs orbi tionos, Pictavie spes unica geatis [sic) 

Qui super Elisios conterit astra lares. 
Relligio, probitas, muse et virtutis origo 

Hec teciim in tumulo nunc Juliane jacent. 

On aurait le droit de se montrer fier, même de plus 
modestes louanges (1). 

ïortereau était d'ailleurs un homme de bien et un prêtre 
irréprochable, dont la sainteté excitait une sorte de véné- 
ration chez tous les étudiants de l'Université. A peine parais- 
sait-il dans la rue qu'aussitôt tous ses petits élèves, Jean 
Bouchet comme les autres, accouraient à lui, récitant V Ave 



(i) JuUani PU Maseriêsis Bitu- \ rici epigrâmati \ ca necnon moralia \ 
opusciila cilfacilimis eorûiem Brevi \ busq^ argumentis : Impensa Joannis 
I mnnagi parrhisiani bibliopole Recenier ac ter- | sissime Impressa... 5" f" 
non chiffré v°. Il n'existe de ce livre que deux exemplaires connus, celui 
de la Bib. nat., Rés. p. Yc. Vi'.l'i, et celui de M. A. Claudin. Cf. Débuts de 
l'imprimerie à Poitiers (1479-l')lo), par M. de La Bouralière, p. 63, l'In- 
termédiaire de l'Ouest (1892-1893), p. 184, article de M. Claudin, et les Ori- 
rjines et débuts de f imprimerie à Poitiers, du même auteur, p. 104. 



b JKAN BOrCIlET 

Maria, prière favorite du bon professeur. Il accueillail dou- 
cement ce petit monde, parlant à l'un et à l'autre, et 

Ceux qui n'auoient que sept ans, il baisoit [i\ 

La figure souriante du saint prêtre anime seule et illumine 
l'enfance de notre poète, A son ancien maître peut-être il dut 
de garder, avec un amour toujours profond pour l'Eglise de 
Rome, la netteté et la vivacité de sa foi qui semble bien 
n'avoir jamais défailli ; de lui encore sans doute il apprit à 
être patient et bon. Les petits élèves de Puygareau connais- 
saient tous les rudes souffrances de tête que, pendant plus de 
trente ans, le vaillant professeur supporta avec une calme 
patience, et ils en estimaient davantage leur vieux maître au 
front toujours paisible sous l'étreinte de sa couronne de 
douleurs. 

Au commencement de l'été de 1486, on joua à Poitiers sur 
la place du Marché- Vieux « par mystères et personnages... 
la Natiuité, Passion et Résurrection de Nostre Seigneur lesvs- 
Christ, en grand triomphe et somptuosité » (2). Jean Bou- 
chet, âgé de dix ans, assistait à cette représentation : la mise 
en scène, les personnages, les costumes produisirent sur 
sa jeune imagination une impression profonde, et longtemps 
après il se rappelait encore avec bonheur ses premières 
émotions d'enfant. Elles contribuèrent à tourner son esprit 
vers dame rhétorique ; elles le poussèrent aussi à essayer de 
reproduire avec ses jeunes condisciples de Puygareau les 
grandes scènes qui remplissaient et exaltaient son âme. Tous 
ensemble ils allaient gaiement par les chemins ombreux, 

Soubz flouriz esbaupins 
Près des ruysseaulx (3). 

Après avoir fait des vers, ils prenaient des « vestemens de 
pastours », et s'amusaient à jouer de petites pièces de théâtre 

{\.)Les Généalogies, effigies et epitaphes, 46^ épitaphe. ^^ 76 et 77. 

(2) Annales d'Aquitaine, p. 296. Cf. Petit de Julleville, les Mystères, 
t. II, p. o3. 

(3) Epistres familières XXIIII, f° 24 d. 



LKS PREMIKHES ANNKKS 7 

qu'ils avaient sans doute composées eux-mêmes. Pieiie 
Rivière, Pierre Rogier, Pierre Gervaise, quelques autres 
encore dont il ne nous dit pas les noms, étaient là, tous les 
grands rhétoriqueurs poitevins que nous retrouverons plus 
tard, comme à cette première rencontre, groupés autour de 
leur chef incontesté. Toutefois, pour ces petites équipées litté- 
raires, les jeunes amis choisissaient avec grand soin les jours 
que " l'escole cessoit » ; Jean liouchet en fait lui-môme la 
remarque. Toujours si avare de son temps, il ne voudrait 
pas laisser croire une minute que l'idée lui soit venue de 
faire l'école buissonnière. Le voilà enfant, tel que nous le 
trouverons toujours, consciencieux avant tout, et cherchant 
tous les moyens de concilier avec son devoir sa passion pour 
la littérature. 

Songea-t-il à entrer dans les ordres saci'és, ou simplement 
à se pourvoir d'un bénélice, nous n'en savons rien ; il nous 
dit simplement et par deux fois qu'il fut tonsuré (1). Il serait 
curieux de pouvoir établir que ce fils de la basoche, si dur 
plus tard pour les prêtres indignes de leur état, avait lui- 
même un peu pensé à se consacrer tout à Dieu. 

11 allait avoir dix-sept ans ou même un peu plus, quand il 
se laissa prendre aux attraits du monde qu'il devait tant 
blâmer. 

Lorsque i'auois dix et sept ans ou plus... 
Le monde odore, et après le le sens, 
Et le sentant tout subit le consens 
De le suyuir, et le suyuant l'approche, 
En l'approchant iel'attainset l'accroche, 
Et l'accrochant (2). 

Voilà certes un beau modèle de rime enchaînée, mais qui 
nous en dit fort peu sur les égarements de Jean Bouchet. Il 
m'a été impossible d'établir jusqu'oij allèrent les fautes de 
« son imberbe et folle jeunesse ». S'il fut un grand coupable, 
et à dire vrai, je n'en crois rien, il se repentit bientôt et 
pour toujours. Il reconnut vite que la « poursuite de fol 



(Ij 1 Mor. I, f 1 a et fo 7 d. 
(2) 1 A/or. XIIII, f :{4 d. 



JEAN RornuET 



désir )> avait « de graues et merueilleux inconuénients », et 
il se garda de s'engager trop avant « au périlleux chemin 
d'amour »; son paisible bon sens reprit facilement le dessus, 
et il trouva quelques-uns de ses meilleurs vers pour peindre 
les désappointements du soupirant malheureux (1). 

Jeune, avide de succès, Jean Bouchet essaya de pénétrer 
à la cour et de se mettre au service de quelque riche Mécène, 
unique moyen d'arriver à la renommée. La cour com- 
mençait à fasciner les poètes, là seulement ils pouvaient 
attirer les regards, suivre le mouvement de leur époque et 
les caprices de la mode ; les fêtes brillantes, les parades 
somptueuses, les recherches de la galanterie y donnaient, avec 
le goût des belles choses, des manières distinguées et polies 
qu'on ne pouvait acquérir ailleurs. Marot le savait bien et il 
écrivait dans une préface pour l'édition des œuvres de 
Villon : « Et ne fay double qu'il n'eust emporte le chappeau 
de laurier deuant tous les poètes de son temps, s'il eust été 
nourry en la court des roys et des princes, là ou les jugements 
se amendent et les langages se polissent (2). » Au mois 
d'avril 1497, une députation des habitants de Poitiers vint à 
Lyon trouver le roi Charles YIII, pour solliciter l'établisse- 
ment d'un parlement dans leur ville ; Jean liouchet en 
faisait-il partie, avait-il simplement profité du voyage de ses 
compatriotes pour faire son entrée à la cour, ou bien ne sui- 
vait-il pas déjà depuis quelque temps le jeune roi ? Rien ne 
permet de trancher complètement la question ; il est certain 
seulement qu'il se trouvait à Lyon en même temps que les 
ambassadeurs (3). 

11 ne nous dit rien, et c'est vraiment dommage, de l'impres- 
sion faite sur lui par la cour brillante qui, sur les bords du 
Rhône (4), s'agitait et s'amusait autour de Charles VIIL Aux 

(i) L'Amoureux transy \ sas espoir nouuel | lement imprime a | Paris... 
C ni, c. d. — Les angoysses et re \ mèdes damours \ du Trauerseur, en son 
adolescence ; dans les Opuscules du Trauerseur , f" 152, 153. 

(2) Œuvres de Marot, t. lY, p. 192 {Préfaces diverses). Cf. Histoire de 
la Langue et de la Littérature françaises, xvi'^ siècle, p. 110. 

(3) Annales d'Aquitaine, p. 319. 

(4) Sur la ville de Lyon à cette époque on peut consulter : Colonia, His- 
toire littérairede la ville de Lyon, 1. 11, p. 412; J. Steclier, Jean Lemaire de 



LKS i'I!i;miî;iîi:s anni';f,s 



élégants touniois où hrillciient lour à tour les seigneurs et 
le prince lui-même, succédaient des représentations théâtra- 
les, tragédies et beaux mystères, que la cour applaudissait 
comme elle avait applaudi les passes d'armes. La course victo- 
rieuse de notre armée à travers l'Italie en pleine Renaissance 
avait transporté tous les esprits. L'éducation littéraire des 
Français assez peu avancée ne leur avait guère permis de 
comprendre tout ce qu'il y avait de fraîcheur délicate et 
aussi de sève vigoureuse dans ce retour enthousiaste vers 
l'antiquité tout entière ; toutefois leur imagination avait été, 
trop naïvement sans doute, mais bien vivement frappée par 
tout ce qu'ils avaient vu. Bon goût ou mauvais goût, légende 
ou histoire (1), ils ne savaient pas toujours distinguer entre 
les deux, et ils devaient se tromper bien souvent ; mais il y 
eut pourtant à Lyon, dans les années qui suivirent le retour 
d'Italie, grâce à la situation de cette ville, grâce aux séjours 
de la cour, un peu de cet enthousiasme qui devait, cinquante 
ans plus tard, échauffant l'àme de Joachim du liellay et de 
Ronsard, transformer notre littérature. Ce fut la première 



Bel(]ps,savie, ses œuvres, \i. x; F. Thibauf, Marguerite d'Autriche et 
Jean Lemaire de Belges, p. 148 ; Ferdinand Buisson, Sebastien Castellion, 
p. lo. 

(1) Oq peut lire à ce sujet des détails bien curieux dans Jules II, par 
Julian Klaczko, p. i7o. Charles VIII avait expédié en plein hiver, de 
Home, un récit merveilleux de son expédition. Voici ce qu'il écrivait du 
Capitole : « Gapitole est, car il estoit chief de tout le monde : ou quel les 
consules et sénateurs demouroient pour conseiller la cite duql la face 
estoit couuerte de beaulz murs dor : et tout par tout couuert de vitres et 
dor. Dedens le capitole estoit une grande ptie du palais dor aorne de 
pierres pcieuses, et estoit dit valoir la tierce partie du mode ou quel es- 
toient autant de statues dymages quilz sôt au monde de prouinces. Et 
auoit chascune ymage vngtabourin au col dispose par art mathématique, 
si que quant aucune région se rebelloit contre les romains ; incontmét 
lymage de celle prouince tournoit le dos a lymage de la cite de romequi 
estoit la plus grande sur toutes les autres comme dame : et le tabourin 
quelle auoit au colsonnoit, et adonc les gardes du capitole le disoient au 
sénat, et incôlinent ilz enuoyoient gens pour expugner la prouince. » 

Le recueil complet des lettres singulières de Charles VIII, envoyées de 
Rome et de Naples, — exemplaire unique vraisemblablement — se trouve 
à la Bibliothèque publique de la ville de Nantes, relié avec les Lunettes des 
princes, de Meschinot. La pièce d'où j'ai extrait le passage précédent vient 
la quatrième. 



10 IKAN nrUCIIKT 

étape de la Renaissance dans sa route triompliale vers le 
Nord. 

Le souffle puissant parti d'Italie et qui avait franchi les 
Alpes avec notre armée, trouvait d'ailleurs, sur le sol de notre 
patrie et à Lyon en particulier, des foyers littéraires dont il 
pouvait à son passage alimenter la jeune flamme. Cette ville 
était alors la vraie rivale de Paris, « le second œil de 
France », 

le chef de la Gaule celtique 

Redourissant comme un autre Iliou (1). 

Les proscrits de Florence et de Lucques venaient s'y fixer 
en grand nombre, et, avec les Pazzi, les Capponi, les 
Strozzi et les Gondi, les industries elles arts de l'Italie riva- 
lisaient pour enrichir et illustrer l'Athènes de l'Occident (2). 
Si plusieurs années devaient s'écouler encore avant l'ouver- 
ture des premières manufactures de soie, les imprimeurs 
étaient déjà fort nombreux à la fin du xv^ siècle, et le 
savant Badius (Yan Assche) dirigeait alors les belles éditions 
classiques de Jean Trechsel, son beau-père. Au dire du 
P. Colonia, l'illustre Flamand, typographe et poète à la fois, 
<« mit dans le goût des humanités la jeune noblesse de cette 
ville. Il lui expliquait publiquement les anciens autheurs sur 
lesquels il composa de sçavans commentaires in-folio qui 
sont aujourd'hui fort recherchés. Ceux qu'il imprima sur 
Cicéron, sur Virgile, Horace, Salluste, Yalère-Maxime, 
Juvénal, Aulu-Gelle et Lucain sont un des ornemens de nos 
bibliothèques (3). » Yoici sur la célèbre cité le jugement 
enthousiaste que portait encore , longtemps après les 
guerres d'Italie, Abraham Gôlnitz dans son Ulysses gallico- 
belfjicus : « S'il y a au monde un endroit où se trouvent 
rassemblés tous les vénérables débris de l'antiquité, statues 
de dieux et de princes, inscriptions, tombeaux, théâtres, 
bains, thermes, aqueducs, etc., cet endroit c'est Lyon, la 

(1) Stecher, op. cit., p. xi ; F. Thibaut, op cit., p. !43. 

(2) F. Buisson, op. cit., p. 15. 

(3) Colonia, op. cit., t. II, p. 588. 



LES i'ki:mii";iu:s années M 

Florence ultramontaine, un Francfort, une ville d'affaires et 
un grand marché de livres (1). » 

Toutes ces merveilles si nouvelles pour lui durent forte- 
ment impressionner l'àme sensible de notre jeune Poitevin, 
transporté brusquement de la tranquille paix de la capitale 
du Poitou au milieu de la vie la plus intense et la plus 
somptueuse, A côté des splendeurs lyonnaises, les délasse- 
ments littéraires goûtés avec Pierre Rivière, Pierre Gervaise 
et Pierre Rogier sur les bords du Clain lui semblèrent bien 
ternes, bien terne aussi peut-être la grande représentation 
de liSG qui avait pourtant jusque-là suffi à remplir son 
âme. Mais il avait foi en lui-même, foi dans ses œuvres. Aussi 
n'hésita-1-il pas à se présenter devant le jeune Charles VIII 
et à lui offrir, avec toute l'audace de ses vingt ans, « aucunes 
legieres fantasies rithmées » (2), ses premiers vers, sans 
doute, composés à la louange du vainqueur de Fornoue. 
L'accueil du prince fut bienveillant, et les vœux du poète 
comblés. Il osa demander, avec insistance même, d'entrer 
au service de Florimond Robertet, conseiller écouté du 
monarque, et qui plus tard devait succéder au cardinal d'Am- 
boise dans la confiance de Louis XII. Fleurange, l'ami 
d'enfance de François P*", avait ce seigneur en haute estime : 
« Sans faute, ce fut l'homme le plus entendu et du meilleur 
esprit que je pense avoir vu )> (3). Jean Bouchet obtint la 
faveur souhaitée. Charles VIII engagea de plus le jeune 
poète à ne pas laisser refroidir sa verve , et poussa la con- 
descendance jusqu'à lui indiquer lui-même le thème de son 
futur ouvrage : il l'engagea à chanter la vie de sainte Rade- 
gonde. Le sujet était fort bien choisi ; national et poitevin, il 
célébrait les gloires de la France et de Poitiers, tout ce qui 
tenait le plus au cœur du poète enthousiasmé : trente ans 

(1) Steclier, op. cit., p. x. —Ulysses Gallico-Belgicus per Belgium,Hispa- 
niam, Regniim Galliae, Ducatum Sabaiidiae Taurinum usqiie Pedemontis 
Metropolim : aiictore Abratiamo Golnitzio Dantiscano. Lugduni Batavorum, 
16;{l ; traduit en français par Louis Goulou avec ce titre : Ulysse françois... 
Paris, i643, in-8°. 

{"2) Panegyric \ du cheuallier sans reproche... Epistre | contenant fin- 
tencion | de l'acteur... h- n, r». 

(3) Beinie des Questions historiques, le"" avril 1890, p. 47^», 



I-i JEAN ROICIIET 

après, Jean Bouchet tressaillait encore au souflle de ces 
enivrants souvenirs. 

11 se mil à l'œuvre avec joie : enfin son rêve était réalisé : 
il était poète de cour. De cette cour il dira bien du mal dans 
la suite, et rimera même toute une ballade « sur ce que 
l'acteur n'a esté homme de court » : 

Quant i'oy parler d'vng Prince et de sa court, 
Et qu'on me dict : Fréquentez y beau sire, 
Lors ie respons, mon argent est trop court 
le y despendrois sans cause miel et cire. 
Et qui de court lalictiement désire 
Il n'est qu'un foui, et fust ce parceval, 
Car on se veoit souuent dont iay grant ire 
Très bien monte puis soudain sans ctieual (1). 

Il accumulera antithèses sur antithèses pour montrer son 
horreur d'un pareil séjour : « La court est une humilité 
ambicieuse, une sobriété crapuleuse, une chasteté lubricque, 
une modération furieuse, une contenance supersticieuse, 
une diligence nuysible... — je supprime les deux tiers de 
l'énumération — enfin chemin de dempnacion (2) ». Tous ces 
jeux de mots monotones entrent dans la tradition des grands 
rhétoriqueurs, mais je crois, malgré tout, que Jean Bouchet 
fait de nécessité vertu, et dans cet éloquent dédain on trou- 
verait, en cherchant bien, une large part de ressentiment. 

(1) Opuscules du Trauerseur... Ballade XI'V^ 

(2) Le Panegyric... f^xix, T°. Voici un portrait de la cour qu'il crayonna 
beaucoup plus tard, après lo30 : 

Il est bië vray qu'on veoit en ces ^râs cours 
loustes, tournois, dâses, et maîts bûs tours,' 
Esbatemens, dames, et damoiselles 
Couuertes d'or, gentes, nlignonne^:, belles, 
Gens triumphans en habitz et cheiiaulx, 
Leuriers et chiês, chasser par niôtz et vaulx, 
Harnois luj-sans, et triumphantes bardes, 
Ruer coursiers, faire les grands penades, 
Ambassadeurs, gens peritz en tous arts. 
Gens eloquens venans de toutes pars, 
Vins précieux, délicates viandes. 
Et gens vsans de parolles friandes, 
Orné langage, escolle de manitien {sic), 
Honnesteté, gratieux entretien. 
Et toute chose a la veue plaisante; 



LES l'HEMIKltKS ANNÉES I .■{ 

Si noire poèlc ne resta pas à la cour, ce lut contre son désir; 
des circonstances malheureuses l'en firent sortir.Cliarles YllI, 
qu'il avait suivi à Tours, mourut à Amboise le 7 avril 14ÎJ8, 
le poète assistait à ses obsèques le 30 du même mois à 
Saint-Denis. Cette mort lui enlevait un excellent protecteur ; 
mais du moins Florimond Robertet lui reslait. On ne voit 
pas qu'il y ait eu brouille entre le grand seigneur et son 
jeune protégé. Longtemps après, nous trouvons à la première 
page du Panegyric du Cheuallier sans, reproche, cette pom- 
peuse dédicace : « A noble et puissant seigneur messire Flo- 
rymont Robertet, cheualier, baron Daluye, conseiller du 
roy nostre sire, trésorier de Frïïce, et secrétaire des finances, 
Jean Bouchet de Poicliers rend très humble salut; » l'auteur 
y rappelle avec regret les beaux jours de 1497, et semble 
bien avoir toujours vécu dans les meilleurs termes avec son 
ancien maître. Pourquoi donc dès lors quitler la cour ? Une 
lettre à l'abbé Jean d'Auton (1), un grand ami de notre poêle 

Mais la médaille a son revers : 

Vous y verrez tant de gens mal repeuz 

Qui des morceaux tantfriùs qu'ilz ont veuz 

N'en auront fors l'odeur et la fumée, 

Et n'y verrez vne heure accoustumée 

Pour les repas, l'vn matin, l'aultre tard, 

L'un veult mouton et l'autre vcult du lard, 

L'vn veult du bouil, l'autre la chair rostie... 

Touchât le boire, on boit a to 'vaisseaux 

Avec galleux, napleux, rôgneulx, mezeaux 

Et sans lauer le verre ne la tasse, 

Et aussi peu ses mains..., 

Vous n'y verrez iamais la nappe blâche 

Fors en huyt iours vne fois le dimanche, 

Et des logis, on n'en a pas qui veult.., 

Et au regard de ceulx du bas estât 

La plus grand part sont delferrez aplat, 

Allans a pie par faulte de monture..., 

Tnussans, crachans, affamez, mal vestus... (2 Mor. If, f° lOh, c.) 

Pauvre .lean Bouchet ! faut-il voir dans ces détails si précis, et d'un 
réalisme si brutal, des souvenirs personnels? Le tableau est poussé au 
noir, j'ai peine à croire pourtant qu'il n'ait pas éié pris sur le vif. 

(1) Celte lettre se trouve à la fin du LabyrUh de fortune: 

pourete de courage inhumain. 

Me vinst oster la plume de la main 
Et a regret me list laisser le liure, 
Disant il faut aller ailleurs pour viure. 
Et me mena de lestude au palais i^hh u v"). 



14 JEAN BOUCJIET 

que nous retrouverons plus tard, donne le mot de l'énigme : 
la pauvreté vintenlever la plume au jeune écrivain et le con- 
traignit d'entrer au palais. Nous ne connaissons pas les causes 
de cette pauvreté subite, mais nous savons que l'abandon de 
la gloire rêvée n'alla pas sans tristesse. Quand, une trentaine 
d'années plus tard, le procureur poitevin, âgé de plus de cin- 
quante ans, adressait une de ses Epistres morales « Ames- 
sieurs les gouuerneurs, officiers etseruiteurs des Empereurs, 
Roys et Princes, et toutes gens de court », ce n'est pas sans 
une certaine mélancolie qu'il terminait sa lettre par ces deux 
vers : 

Escript dessus vn tapiz de blancliet 
Par vn qui fut courlisien Boucliet (I). 

Jean Bouchet arrivait à Paris en 1497 (2) ; au moment oii 
le célèbre Jean Yacquerie achevait sa carrière de magistrat, 
il le vit présider encore le parlement 

Et les procès iustement décider. 

Le fier vieillard fit sur cette jeune amc encora neuve une 
forte impression ; vingt ans plus tard notre auteur se rappe- 
lant cette grande figure, et la noble réponse de l'antique pré- 
sident au roi Louis XI qui voulait forcer le parlement à en- 
registrer des édits onéreux : « Sire, nous venons remettre 
nos charges entre vos mains, et souffrir tout ce qu'il vous 
plaira plutôt que d'offenser nos consciences. » Jean Bouchet 
n'oublie pas d'y faire allusion dans les vers où il esquisse 
le portrait de Jean Yacquerie : 

Mieulx eustame quitter au Roy l'office 
Que par sa coulpe on feist vng maléfice (3). 



(1) 2 Mor. II, fMld. 

{^) S'ensKijt le temple de bonne yenômée...ï''\\\ui v°. La première édition 
est de 1.317 (n. style;. Jean Bouchet y dit forniellemeut qu'il y a vingt ans, 
il vit présider Jean Yacquerie au parlement. Ce magistrat mourut en 
1497. 

(3) Temple de bonne renomée, loc. cit. 



LLS I'Hi:mii;hi;s annkks i> 

Puisqu'il lui fallait trouver un moyen de gagner sa vie, le 
jeune Poitevin choisit tout naturellement celui qui servait à 
son père ; il se fit clerc de procureur ; par là môme il en- 
trait dans la basoche M), parmi « ces gentils clercs » 

Qui en vertuz exercent leur ieunesse 
Sans grand soulci mais en bonne liesse (2). 

Un basochien pour lui, c'est un jeune homme distingué, 
ami du travail, dévoué à son maître, poli envers les visi- 
teurs et les clients : il connaît et étudie les coutumes des di- 
verses provinces, ne joue pas aux jeux de hasard, cartes ou 
dés, ne fréquente pas les lieux mal famés ; sa toilette sans 
recherche ne manque pas d'élégance et il se montre en tout 
d'une courtoisie parfaite. Sans doute, si l'on représente des 
moralités ou des mystères « sur publiez eschaulTaulx », le 
devoir oblige les clercs de la basoche d'y remplir du mieux 
possible leur rôle, et peut-être Jean Bouchet au commence- 
ment de l'hiver de 1503 parut-il dans la pièce : Trop cliauffer 
cuit, trop paille?' nuit, jouée ^SiV les écoliers lors de l'entrée de 
la reine Anne à Paris (3). Mais il reste bien entendu que 
ces spectacles doivent toujours avoir un but moral, blâmer 
le vice et « esleuer » la vertu. Voilà un portrait du baso- 
chien très différent de celui que l'on pourrait appeler tradi- 
tionnel, et le jeune homme bien élevé, l'étudiant modèle de 
Jean Bouchet ne ressemble guère aux écoliers dont Jean Raulin 
nous dépeint les mœurs dans son sermon du deuxième 
dimanche après la Trinité ; on les trouvait toujours le nez 
au vent, en quête d'un bon tour à faire, sur les places publi- 
ques de Paris, place Mauberl, place des Halles, place de 
Grève et place aux Baudets. Il paraît même que cette der- 



(i) Jean Bouchet sans soupçonner les règles de la formation populaire 
du mot basoche, en connaît cependant la véritable étymologie : 

De ce beau mot latin lîazilica 

Ei^t procédé leur nom... [i Mor. V, f* 28 b.) 

Cf. Petit de Julleville, les Comédiens en France au moyen âge, p. 83. 

(2) 2 Mor. V, fo 28 b. 

(3) Petit de .lulleville, op. cit., p. 110. 



16 JEAN BOLCIIET 

nière était le rendez-vous de clercs ignorants et des paresseux 
qui ne songeaient guère à boire le vin de la science (1). 

Il y eut pendant le séjour de Jean Bouchet à Paris (1497- 
irjOi?) deux représentations de mystères, la Passion de Jean- 
Michel (2) (1498), et le Mister e au Vieil Testament (3) vers loOO ; 
il ne nous en parle pas, mais nous connaissons assez ses 
goùls pour penser qu'il ne manqua pas d'assister à ces grands 
spectacles, 

J\ous ne savons que fort peu de chose sur sa vie de baso- 
chien, et j'estime que ses travaux de clerc de procureur, 
malgré la grande conscience qu'il a dû y apporter, furent loin 
d'occuper tout son temps. La pauvreté pouvait bien l'empê- 
cher de vivre à la cour, elle ne put jamais l'empêcher de 
composer des ouvrages et d'aligner des vers. Suivant le conseil 
de Charles YIIl il s'était mis à écrire la vie de sainte Rade- 
gonde ; le travail achevé ne le satisfit pas, et il ne voulut 
point le publier. Son ouvrage n'était d'ailleurs, paraît-il, 
qu'une simple traduction d'un auteur lalin ; mais en homme 
prudent qui sait ne rien perdre, il mit cette ébauche dans ses 
cartons, et l'occasion donnée il sut la retrouver (4). 

Aussi bien une œuvre historique, malgré le goût prononcé 
de notre auteur pour les vieilles « pancartes », s'harmonisait 
peu avec les idées qui bouillonnaient dans son cerveau de 
jeune homme. 11 voulait avant tout faire des vers : ce fut la 
passion de toute sa. vie ; il n'y eut peut-être pas, au xvi" siècle, 
assembleur d'hémistiches plus acharné. 11 se faisait d'ailleurs 
une haute idée de la poésie, 

la meltrificature 

Est approcliant de céleste nature 

Par ce que dieu a tout fait par compas (o). 

Le poète doit donc apporter à son œuvre le même scrupule 
d'artiste que l'ouvrier divin à la formation du monde. Pour- 

(1) La Vie au temps des libres prêcheurs, par Anlony Méray, t. II. p. 211 

(2) Petit de Julleville. les Mystères, t. II, p. 76. 

(3) Petit de Julleville. op. cit., t. II, p. 83. 

(4) Pour tous ces détails voir la préface de l'Histoire et cronicque de 
Clotaire 

(o) Temple de bonne renômee. î° xlv r°. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 17 

quoi Jean Bouchet ne s'en est-il pas tenu ;ï cette haute idée, 
vague sans doute dans sa généralité, mais qui suppose pour- 
tant chez un écrivain avec de vastes connaissances un noble 
souci de son art ; pourquoi, avant de prendre une plume, n'a- 
t-ilpas appris et beaucoup appris? Ce jeune homme de vingt 
ans ne sait rien ou presque rien, et cependant il a hâte de 
produire ; une sorte d'inspiration juvénile, qui peut-être 
aurait pu devenir féconde, agite son cerveau; mais au lieu de 
la contenir sagement, de la maîtriser par l'étude, il la laisse 
se répandre au hasard, et s'épuiser dans une prodigalité 
insouciante. Le besoin de noircir du papier est d'ailleurs un 
défaut général de l'école des grands rhétoriqueurs ; sans avoir 
rien à dire à leurs lecteurs, ils écrivent volumes sur volumes, 
aussi répètent-ils pendant toute leur vie les lamentables géné- 
ralités qu'ils ont déjà épuisées à la lin deleur premier ouvrage. 
Dès lors, et la conséquence est inévitable^ ils ne nous intéres- 
sent pas ou fort peu par les choses qu'ils disent ; leurs livres 
sont de curieux documents pour nous aider à connaître leur 
temps, l'évolution de notre langue et de notre littérature, — 
c'est bien déjà quelque chose, — ils n'ont aucune valeur 
artistique. 

Et cependant, à la même époque, d'illustres savants com- 
prenaient la nécessité de s'instruire. Erasme, de dix années 
plus vieux que Jean Bouchet, est encore en 1497 dans la 
période de préparation et de culture. En 1306, il va en Italie ; 
à Bologne, il étudie le grec qu'il ne sait qu'imparfaitement; 
à Venise, en corrigeant les épreuves de la seconde édition 
des Adages, il converse avec les savants amis d'Aide Manuce, 
avec Lascaris surtout ; en£n à Padoue, lui, plus âpre au savoir 
qu'un avare au gain, trouve pourtant ses efforts bien petits 
quand il voit, malgré l'hiver, dès sept heures du matin, un 
vieillard de soixante-dix ans, Raphaël Regio, venir suivre le 
cours de grec de Scipion Fortiguerra (1). Aussi, pendant les 
vingt dernières années de sa vie, Erasme exerce-t-il sur 
l'Europe une véritable royauté littéraire, et ses travaux seront 

(1) P. de Xolhac, Erasme en Italie. — Fortiguerra, selon la manie de 
l'époque, avait grécisé son nom et se faisait appeler Garteromachos. 

2 



18 JEAN BOUCUET 

toujours consultés ; le tout n'est pas d'entasser de bonne heure 
pages sur pages ; il est une maturité pour les fruits, il en est 
une aussi pour les talents. 

La question se pose de savoir si le talent de Jean Bouchet 
était de ceux qui un jour peuvent mûrir ; je répondrai plus 
tard, autant du moins qu'on peut répondre, rsous ne sommes 
pour le moment qu'en 1498 ; notre poète réunit pendant cette 
année et la suivante toutes les pièces de circonstance qu'il a 
composées pour en former un premier volume : l Amoure.ux 
transy sâs espoir (1). 

Il faut nous arrêter un instant à ce livre, parce qu'il nous 
permet de préciser assez nettement quelques-unes des idées 
de Jean Bouchet à vingt-cinq ans. C'est un bon Français, un 
curieux des choses historiques et un moraliste. Il a pour sa 
patrie et pour son roi surtout un amour et un respect qui 
semblent bien les sentiments les plus profonds de son âme. 
Il intitule un de ses paragraphes : Des grâces de Dieu faictes. 
aux roys de France. Dieu leur a d'abord donné leurs armes 

Qui sôt dazur et trois fleurs de liz dor, 

puis le très noble trésor de l'ampoule, et la vertu de guérir 
les écrouelles ; il en a fait les protecteurs de la foi, les servi- 
teurs de l'Eglise; aussi l'auteur s'étonne-t-il naïvement que 
les rois de France ne soient pas les maîtres de toute la terre, 
et qu'on puisse être d'un avis opposé au leur (2). Jean Bouchet 
se présente encore à nous comme un fureteur passionné, à la 
recherche de tout ce qui touche à l'histoire, il note les faits 
du règne de Charles VIII, illes versifie pour les mieux retenir, 
et les mieux faire retenir aux autres ; il décrit la bataille do 
Fornoue, expose l'intention que « le roy auoit en la guerre 
de rs'aples », il rime la chronique de Charles YIII, et parle 
dans une note de la décime levée pour aller faire la guerre 

(1) UAmoureux transy \ sâs espoir nouuel \ lement imprime a \ Paris 
VII... On les uend a Paris a lêseigne Sainct lelian \ baptiste en la rue 
neusue nostre dame, près Sai- | de Geneuiesue des Ardans... Une édition 
de l Amoureux transy imprimée sur vélin par Ant. Vérard,verslûOO, a été 
payée 16.150 francs par M. Quaritcli. Vente Sunderland, 1882. 

(2) L'Amoureux transy. Di d. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 19 

aux Turcs (1). C'est déjà la vigilance du fulur auteur des 
Annales d'Aquitaine. Enfin, chrétien de toute son âme, il désire 
faire du bien à ses semblables, il leur expose en vers les 
vérités de la foi et ne leur ménage ni les durs avis ni les âpres 
réprimandes ; les archevêques, abbés, prieurs, protonotaires 
s'entendent amèrement reprocher leurs orgueilleuses richesses 
qui scandalisent l'Eglise (2). 

Jean Bouchet écrivain semble bien n'avoir encore rien 
d'original. Il imite le Roman de la Rose dans la petite narra- 
tion du début qui donne à l'ouvrage son titre: Faux Rapport, 
Dangier, Jalousie sont là ; nous traversons la forêt de 
Mélancolie, et Bon Espoir recommande à l'amoureux de pren- 
dre lalancede Courtoisie, de monter le cheval de Persévérance, 
qu'il convient d'aiguillonner avec l'éperon de Courage (3). 
Tous les auteurs en France répètent ces banalités depuis deux 
siècles. 

Dans V Amoureux transy^ l'auteur emploie le vers de 
10 pieds et celui de 8 ; on y trouve des strophes de \2 vers 
construites sur ce modèle : 

aabaabbbabba; 

plusieurs ballades, plusieurs épîtres, un lai, des épitaphes, 
des portraits. Virgile, Homère, Cicéron y sont cités, au 
milieu d'allusions à la mythologie classique (4) ; les emprunts 
faits à la Bible sont nombreux ; une phrase traduit un vers 
de VEnéide, et afin que le lecteur ne laisse pas passer ina- 
perçue une pareille érudition, Jean Bouchet écrit dans son 
texte avant la citation : Mis verbis iititur Virgilius in Eneide[^). 
L'alternance régulière des rimes masculines et féminines 
n'est pas observée, l'e muet à la césure comptant comme une 
syllabe se rencontre souvent et devant une voyelle et devant 
une consonne ; l'auteur s'amuse à faire sur la rime quelques- 



(1) V Amoureux transy. D lu a, b, c, d. 

(2) Ihid. E I a, b. 

(3) Ibid. A nn a, b. 

(4) Ihid. E un c ; après B ini, f ' 3, a. 

(5) Ibid. Dm a. 



20 JEAN ROUCnET 

uns des tours de force alors en faveur, rimes équivoques, 
rimes léonines ; et il n'est pas éloigné de se croire un très 
habile poète pour avoir aligné 12 vers dont tous les mots 
commencent par un f, vers d'ailleurs parfaitement ridi- 
cules (l). 

Au surplus il n'a pas l'air de supposer qu'un ouvrage soit 
un tout, et doive être composé ; c'est-à-dire que d'une idée 
principale comme d'un centre doivent rayonner les idées 
secondaires, de manière que le lecteur puisse facilement 
juger l'ensemble du travail, et ramener à une féconde unité 
même les pensées qui sembleraient s'en écarter davantage. 
Notre auteur juxtapose simplement des pièces de circon- 
stance, persuadé naïvement qu'il suffira pour en faire un tout 
de les mettre l'une après l'autre dans la bouche de l'Amoureux 
transy (2). Ce rapprochement forcé qui devait donner de 

(i) Voici ce morceau de haut goût: 

Faulce fortune, fragile fâtastique 
FoJle, fumeuse, folliant, follatique, 
Favorisant foilastres follement 
Furieuse femme furibundicque, 
Faisant frémir felonneux fortifiq 
Fortifiant faintifz folz faulsement 
Feu flâboyât fouldroiant fieremët 
Félicite faillant fièrement 
Ferme fierté, fâcheuse falcifîque 
Fanée fleur, faillible faillement 
Facille fin, frauduleux fondement 
De toy se plainst la totale fabricpie. 

[L'Amoureux <mn.'??/, après B un, f»3,b.) G. Colletet, qui cite le fait, p. 87, ro, 
y trouve « une liorrible gêne d'esprit » et ajoute : « à propos de quoy il me 
souvient d'avoir autrefois lu dans un ancien auteur un certain poème in- 
titulé pugna povcovum dont tous les mots commençaient par P. Ce fut 
sans doute à l'exemple de celui-ci que ce fameux professeur en philosophie 
de l'Université de Paris Jean Cécile Frey dans les paranymphes qu'il fit 
aux Cordeliers environ l'an 16l'J, prononça une longue harangue dont 
tous les mots commençaient par la lettre C, à la fm de laquelle au lieu que 
les autres orateurs concluent par ce mot Dixi, il finit la sienne par le 
mot Cecini, ce qui le fit admirer de tous ses auditeurs, dont j'étais du 
nombre. » ,B. X. N. A.F. n» 3073.) On peut encore consulter sur de sem- 
blables bizarreries Francisque Thibaut: Marguerite d'Autriche et Jehan 
Lemaire de Belges, p. 233. 

(2) Ce procédé est fort commun au xv^ siècle. M. de Montaiglon en fait 
la remarque à propos du poème sur la Chasse ou le départ d'Amour, 
d'Octavien de Saint-Gelais. Cf. les Poètes français... t. I, p. 477. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 21 

ruuité à ces récits, ne sert qu'à en faire mieux ressortir les 
divergences; il eut mieux valu les publier simplement l'un 
après l'autre sous un numéro d'ordre. Jean Bouchot semble 
aussi ne rien savoir du mouvement littéraire de l'époque, il 
ne nomme aucun des poètes contemporains, et ignore les 
noms des grands rhétoriqueurs qui dans quelques années 
auront toute son admiration. 

Voilà le début de Jean Bouchet auteur. 

Dans les Regnars trauersât^ nous trouvons un progrès véri- 
table, et pourtant les deux volumes sont presque de la même 
époque. Depuis qu'il vit à Paris, Fauteur a beaucoup vu et 
un peu appris. Il n'a plus cette folle prétention du débutant 
qui s'imagine le monde né comme lui de la veille et la science 
humaine du même âge que son jeune savoir. Avant d'écrire 
il a demandé conseil (1), il a lu certains ouvrages dont il ne 
nous donne pas les titres, mais qui probablement doivent être 
ceux dont il nomme les auteurs. Au premier rang il faut 
citer la Nef des folz, de Sébastien Brant. Ce pocmejouit alors 
d'une renommée extraordinaire et qui nous étonne un peu 
aujourd'hui. A peine édité (I49i), il est traduit en latin par 
Jacques Locher, et en 1498 il paraît à Paris (2) de cette 
traduction latine une traduction libre en vers français, œuvre 
de Pierre Rivière (3), l'ami de notre poète et l'un des grands 
rhétoriqueurs poitevins, Jean Bouchet avait lui-même com- 
mencé un travail semblable qu'il ne termina d'ailleurs 
jamais, et qu'il n'a pas publié (4). 

Le sujet du livre de Sébastien Brant n^a rien d'original. 
Sous le texte biblique pris comme épigraphe : Stultonim 
in/înitus est numenis (5), il fait passer devant les regards de 



(1) Les Regnars trauersât, après a ni, f» 1 b. 

(2) Goujet, Bibliothèque française, t. X, p. 198; la Nef des folz du 
monde... imprimée pour maislre iean philippes Manstener et Geoffroy de 
Marnef, libraires à Paris. — B. N. Réserve Y'i 1. 

(3) Pierre Rivière uous dit lui-même qu'il acheva sa traduction à Paris 
au mois de décembre 1497. Il avail dû y venir probablement en même 
temps que Jean Bouchet; il mourut en pleine jeunesse en 1499. Jean Bou- 
chet lit son épitaphe. Cf. Goujet, Bib. franc... t. X, p. 192. 

(4) Les Généalogies, effigies et épitaphes... 49e Epitaphe. 

(5) Eccle. 1, 15. 



22 JEAN nOUCllET 

ses contemporains tous les genres de folies qui se disputent 
les hommes : folie des collectionneurs de livres, folie des 
juges prévaricateurs, folie des chevaliers, folie des nobles, 
folie des ecclésiastiques, folie des princes..., etc. C'est, on le 
voit, une satire générale de la société, genre très commun 
à la fin du xv* siècle, comme à toutes les époques. Dune 
idée semblable, pour ne pas dire de la même, était née quatre- 
vingts ou cent ans plus tôt (1) la Da?ise de la Mort, ou 
la Danse macabre. Les scènes, au caractère satirique mêlées 
parfois d'un comique burlesque, que les hommes de ce 
temps avaient représentées sur les murs des églises '2) et 
même sur les tapisseries de leurs appartements, les danses 
lugubrement dramatiques, que des vivants avaient dansées 
eux-mêmes au mois d'octobre 1424 dans le cimetière des 
Innocents à Paris, privées du sombre relief que leur don- 
naient la peinture ou le théâtre, fournissent à Sébastien 
Brant la matière de son livre. L'originalité de l'ouvrage se 
manifeste seulement dans la forme, dans l'art souverain 

(1) Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans 
Vart, par Thomas Wright, traduite par Octave Sachot. Ch. XIII, p. 20o. Il 
parut à la fin du xve siècle ou au commencement du xvi'' bien des livres 
inspirés par la Nef des fous: la Nef des folles, de Badius; la Nef des 
Dames vertueuses et la Nef des Princes, de Symphorien Champier. Cf. (iou- 
jet, op. cit. t. X, p. 201, 206, 207 ; Navicula sive spéculum fatuorum prae- 
stantissimi sacrarum lHlernrum doctoris Johauriis Geiler. Cf. Histoire de 
la caricature, "p. 213, la Nef de santé avec le gouuernail du corps humain 
et la condamnation des banquetz à la louenge dediepte et sobriété, Verard, 
janvier 1507. 

(2) Dans la chapelle seigneuriale de Jouhé-sur-Gartempe, une peinture 
murale représente, dans toute l'effervescence d'une partie de chasse, de 
jeunes damoiseaux, le rire aux lèvres, raillant les morts sortis de leurs 
tombeaux qui les entourent : 

NOUS SOMMES EN GLOIRE ET HONNEUR 
REMPLIS DE TOUS BIENS ET CHEVANCE 
AU MONDE MESTANT NOTRE CUER 
EN Y PRENANT NOTRE PLAISANCE 

Les lugubres visiteurs répliquent impassibles : 
NOUS AVONS BIEN ESTES EN CHANCE 
AUTREFOIS COMME ESTES A PRÉSENT 
MAIS VOUS VIENDREZ A NOSTRE DANCE 
COMME NOUS SOMMES MAINTENANT. 

{Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1863, p. 261.) 



LES PREMIÈRES ANNÉES 23 

avec lequel l'auteur a su exprimer les pensées et les senti- 
ments de la classe moyenne à la fin du xv-' siècle ; ce livre 
inaugure en Allemagne la littérature bourgeoise (1). Une 
petite histoire de librairie, qui nous montre Jean Rouchet 
fort habile à défendre ses intérêts alors qu'il apprenait l'art 
de défendre un jour comme procureur ceux des autres, va 
nous faire toucher au doigt de quelle popularité jouissait à 
Paris, vers l'an loOO, l'auteur de la Nef des fous. An\ome 
Vérard, pour assurer le succès des Regnars trauersàt^ jugea 
bon de remplacer sur la première page le nom du jeune 
poète poitevin, fort peu connu, par celui de Sébastien Brant, 
illustre désormais (2). Jean Bouchet avait-il été averti de 
cette substitution ? rien ne l'indique, et lui-même semble 
bien insinuer le contraire; mais, le fait accompli, il paraît 
ne pas s'en être formalisé autrement. Vérard avait d'ailleurs 
laissé à la fin du chapitre XIII une pièce intitulée : Exhorta- 
tion ou par les premières lettres des lignes trouuerez le nom 
de lactenr et le lieu de sa natiuité : or ces premières lettres 
réunies forment les mots : Jehan Bouchet, natif de Poitiers. 
Mais l'éditeur parisien ne s'en tint pas là; il s'arrogea le 
droit d'ajouter à la prose et aux vers de notre auteur, le 
droit surtout de retrancher les passages qui ne lui plaisaient 
pas ; « qui m'est iniure », écritla victime désolée. Sur ce point- 
là Jean Bouchet n'entendit pas raison, et un pareil crime lui 
paraissait irrémissible. Quand il devint vieux, alourdi par le 
poids des années, il se contenta de blâmer énergiquement 
les imprimeurs qui se permettaient de toucher à ses petites 
compositions, sans leur chercher noise ; mais lors de l'impres- 
sion des Begnars trauersTit, il était jeune, impatient; il remit 
l'atfaire aux tribunaux. Le procès vint au Ghâtelet, Vérard 
reconnut ses torts, dédommagea l'auteur et la paix fut 
conclue. L'affaire n'eut pas d'autre suite, mais le poète brisa 



(1) Cil. Sctimiclt, Notice sur Sébastien Brant. Revue d'Alsace, nouvelle 
série, t. III, p. 3-56; 161-216; 348-388. J. Janssen, l'Allemagne à la fin 
du moyen âge, t. I, p. 103-104 et 243 ; il renvoie à Zarncke, Préface à la 
Nef des fous, dans \eSerapeum, 1868, p. 49-o4. 

(2) Sur le démêlé de J. Bouchet et d'A. Vérard voir 2 Mor. XI. f° 47 c et 
d, et Préface de Angoysscs et Remèdes damours, édition de 1536. 



24 JEAN nOUCHET 

net avec le célèbre éditeur, auquel il ne donna plus aucun de 
ses livres. 

Jean Bouchet dans son ouvrage prend à Sébastien Brant 

ridée de critique générale de la société, mais il développe ce 

thème fort librement. La grande nef on prenaient place les 

uns après les autres tous les fous du monde a disparu, le 

cadre des Regnars traversât, comme le simple titre l'indique, 

est tout autre. Moitié triste, moitié joyeux, le Traiierseur des 

voyes périlleuses {{) s'en va vers une haute montagne pour 

dissiper sa mélancolie. A peine commence-t-il à la gravir 

qu'il rencontre, à une portée de trait du pied, plusieurs 

renards portant sur leurs épaules un grand nombre de queues 

qu'ils sèment partout; ces renards — l'auteur ne dit pas 

pourquoi — figurent les « laboureurs, mécaniques, mar- 

chans, et bourgeois des villes et citez ». Suit alors une 

critique assez vive, parfois même pittoresque et éloquente, 

des défauts reprochés à ces différentes classes d'hommes : 

« lay veu lenfant de dix ans iurer sans honte a lexëple de 

son père le sang et la vertu de dieu publicquement, esse pas 

horreur et chose espouuentable... La femme dung cordouan- 

nier sera le dimêche aussi bien parée que la femme dung 

président (2). » Le voyageur poursuit sa route, et gravissant 

la montagne il trouve plusieurs renards vêtus d'habits de 

gentilshommes qui poursuivent des poules. Ici le symbole 

parle clair. Le Traiierseur des voyes périlleuses se demande 

alors d'où vient la noblesse, il critique amèrement ses défauts, 

puis reprend son ascension vers le sommet de la montagne. 

Aux nobles succèdent ceux qui ont mis leur espoir dans les 

biens de ce monde, puis viennent les ecclésiastiques, les 

princes, etc.. On voit la simplicité du procédé. Le lecteur 

cherche à savoir peut-être pourquoi Jean Bouchet a choisi 

les renards pour représenter les hommes. Voici sa réponse : 

(1) C'est à propos des Regnars trauersât que Jean Bouchet prit un sur- 
nom, selon l'usage presque général de l'époque : 

Depuis me mis... 

A mes regnars et loups rauissans faire 

Ou ie conquis le nom de trauerseur. [Ep. fam. lxi, f°42d.) 

(2) Les Regnars trauersât, b i b b i a. 



LES l'IiliMIÈHES ANNÉES 25 

les renards mieux que tout autre animal symbolisent les 
défauts et les vices des hommes. Leur ventre et leur estomac 
sont blancs, leur dos rouge, ils sont donc l'image des 
hypocrites, des gens qui « portent deux pelages » ; ils 
changent souvent de poil, mais gardent leur malice; ainsi 
les méchants ont beau aller de pays en pays, ils portent 
toujours avec eux leur méchanceté. Après plusieurs rappro- 
chements de cette nature, l'auteur conclut : 

Tout vit à la mode vulpine (1). 

Le jeune écrivain voit toute la société en noir : noblesse, 
peuple, clergé, tout se trouve au dernier degré de l'abaisse- 
ment. C'est là une singulière disposition d'esprit sur laquelle 
nous aurons à revenir lorsque nous nous demanderons ce 
qu'il peut bien y avoir de vrai et aussi d'exagéré dans la satire 
littéraire de Jean Boucbet ; les écrivains qui semblent les 
plus bienveillants, les plus capables d'enthousiasme prennent 
plaisir dans leurs écrits à forcer les couleurs et peignent 
presque tous leurs contemporains avec des traits répu- 
gnants, hideux parfois. Jean Bouchet n'a pas encore vingt- 
huit ans (2) ; toute sa vie il sera un des fidèles de l'amitié 
qui lui donnera ses joies les plus vives, et de sa plume de 
jeune homme il écrit : 

Damys il ne faut plus quérir 

Eq aduersite ilz sont tous mors (sic) (3). 

Ce grand désabusé ne croit plus à rien ; tous les espoirs 
de l'homme lui semblent ruineux, espoir de richesses, espoir 
d'amis, espoir de beauté, espoir de grâce, espoir de cour ; 



(1) Les Regnars trauersût, après a m, f° 1 et 2. Saint Bernard expli- 
quant le 15" verset du cliap. II du Cantique des Cantiques : Capite nobis 
vulpes parvulas, désigne par vulpes les tentations, les vices, les hérésies, 
les hérétiques, qui attaquent l'âme chrétienne ou l'Eglise de Dieu. {In 
cantica, sermo LXIV.) 

(2) leune suis et nay pas des ans trente 

Non vingt etliuyt... [Les Regnars trauevsàt... a ii a.) 

(3) LesRpgnars trauersât... après fin, f" 3 b. 



26 JEAN BOLCHET 

tous les hommes sont des hypocrites, le mal seul r^gne sur 
la terre, et Dieu réserve au genre humain coupable ses 
plus terribles châtiments. Les peintures du satirique ne man- 
quent ni de vie, ni de force, elles restent malheureusement 
beaucoup trop générales, et ne satisfont guère le besoin que 
nous avons de réalités concrètes. Quelques-unes sont fort 
jolies : « Les femmes qui sont cîq ou six heures par les 
églises a mangier (si le ie disoye) les ymaiges, et en leurs 
maisons les unes sot dyables deschaynez, et les autres petis 
aspicz mordans et langues serpentines qui cuydent que le 
pèche de detraction se puisse etTacier sans satisfaction (1). » 
Après avoir traité son sujet en prose, Jean Bouchet le 
reprend en vers ; sans doute il y a bien quelques différences 
entre les deux parties ; certaines idées générales de la pre- 
mière sont développées avec plus d'ampleur dans la seconde, 
mais au fond c'est bien toujours la même critique des vices 
et des défauts des hommes. Cependant, grâce à une circon- 
stance de la vie du poète, ces deux parties qui développent 
les mômes idées ne se ressemblent pas; la maladie l'a frappé, 
il a souffert, seul, à Paris, loin de ses amis de Poitiers, et la 
douleur passée a mis dans son travail une note plus intime, 
plus personnelle, le lecteur l'entend sonner avec plaisir au 
milieu de phrases toutes faites et des banalités de la rhéto- 
rique. Jean Bouchet, au sortir de cette maladie qui semble 
avoir été fort grave, est allé, comme Villon (2), visiter le 
cimetière des Innocents ; il y a vu toute la fragilité de la beauté 
humaine : 

Noz corps pollissonset fardons 
Pour leur grant beaulte excellente 
De froit et de chault les gardons 
Mais iamais nous ne regardons 
Que vie nest point pernianeule 
Mais se Dieu nous deuoit de rente 
Viure sans mort dire on pourroit 
Que fier on se deueroit 

(1) Les lÎPQnars... c m a. 

(2) Le Grand 'lestament CXLtX : CL. C'est au cimetière des Innocents 
que Maillard et Menot allèrent aussi chercher quelques-unes de leurs plus 
fortes inspirations. Cf. Al. Samoillan, Olivier Maillard, p. 172, 173. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 27 

En ses grands beaultez corporelles 
Mais les plus beaulx et les pl'belles 
Voit on a milliers et a cens 
Enterrer aux saintz innocens 
Par mort subite en pou despace 
Et aussi a prendre a bon sens 
Beaulte de corps n'est que fallace (l). 

Ces vers, sans doute, ne vibrent pas de la sombre émotion 
du poète du Grand Testament; ils n'ont nisatristesseéloquente 
ni son réalisme poignant, une sensation humaine y passe pour- 
tant et il est bon de la remarquer, malgré son relief moins 
saillant. Voyant la vie sur le point de lui échapper en pleine 
jeunesse, le poète en a mieux compris la fragilité, mais il en 
a mieux vu aussi le charme ; n'est-ce pas toujours au 
moment de les perdre que nous estimons à leur prix la joie 
et le bonheur ? Sans doute la beauté humaine passe comme 
la fleur des champs que dame Nature fait briller sur l'herbe 
au hasard de son caprice, cependant elle 

est si gaye 

Si mignonne, si gracieuse 

Que en cheminant parmy la voye 

Elle croit que chescun la voye (2) ; 

et c'est vraiment grande pitié de voir changer 

... le doulx regart de ieunesse 

En yeulx chassieulx de vieillesse (3). 

En poursuivant à travers le monde son triste chemin, le 
jeune auteur nous montre que bien en vain les théologiens, 
(( astrologiens», géomètres, mathématiciens essaient de mettre 
leur espoir dans la science, et que la musique, la poésie, la 
grammaire, la logique, les arts mécaniques ne sont pas d'un 
recours plus assuré. Au cours de cette énumération un peu 
monotone, nous trouvons quelques détails curieux sur les 
idées littéraires en vogue à Paris vers 1502. 

(1) Les Regnars trauersât gi a. Toute la seconde partie se compose 

de strophes de quinze vers construites sur le modèle de celle que nous 
avons citée 

(2) Les Regnars trauersât..., après f m, f° 3 b. 

(3) Ibid. Ibid. 



28 JEAN ROUCIIET 

A'^oici d'abord « vng tas de sotz cuydereaux » qui se croient 
poètes parce qu'ils riment d'une façon bizarre ; ils composent 
de dures ballades, oii ils parlent d'Eolus, des nymphes et des 
driades ; et cela suffit pour plaire au public et 

A gens qui ny entendent rien. 

D'autres tant bien que mal « recalfeutrent » un rondeau, 
ajoutent ou retranchent quelques mots à d'anciennes pièces 
de vers, et voilà leur réputation établie. D'autres enfin, char- 
més de tout ce qui vient de l'étranger, surtout des nouveautés 
littéraires qui ont franchi les Alpes avec les armées de 
Charles YIII, s'efforcent de pindariser 

Cliantz a la mode ytalique. 

Sous cette expression assez vague, on ne saisit pas net- 
tement la pensée de Jean Bouchet. Lui qui, plus tard, dans 
sa province du Poitou, sera l'un des grands propagateurs de 
l'influence italienne, semble ici la combattre ; je crois qu'il 
ne voulait en combattre que les abus. Il y avait sans doute 
alors à Paris une exagération évidente ; imiter l'Italie étant 
le moyen de réussir, tout le monde italianisait. Les talents 
les plus médiocres y mettaient le plus d'acharnement. Pour 
paraître mieux dire que les autres^ pour avoir 

... les patins 

Ou les gantz de belle éloquence, 

ils affectaient la bizarrerie, sûrs de trouver des admirateurs. 
De tous temps il se rencontre des gens dont la spécialité est 
de battre des mains aux choses qu'ils ne comprennent pas, 
et ainsi 

par folle apparence 

On tient souuêt varlet pour maistre (1). 

(t) Yoici d'ailleurs la strophe entière de Jean Bouchet : 

Aucuns veulent pindariser Plusieurs tant francois que latins 

Chantz a la mode ytalique Pour dire iauray les patins 

Qui ne scauent pas aduiser Ou les gantz de"^ belle éloquence 

Que partant se font despriser Vsent de terme sans science 

Entre ceulx qui ont la praticque Scabreux ainsi quilz veulent mettre 

Car cestusaige barbarique Et ainsi par folle apparence 

Dequoy les poethes nusent On tient suuuët varlet pour maislrc. 
Mais les coquarsqui en abusent [Les Régnais..., après g m, f" 3.) 



LES PREMIÈRES ANNÉES !29 

Pierre Rivière, dans sa traduction de la Nef des fous, nous 
parle aussi des poètes et des étudiants de l'époque, et nous les 
montre pleins d'orgueil et de morgue. 11 leur suffit de 
porter de longues robes qui balaient le sol et ramassent la 
boue, de se couvrir la tète d'amples capuchons pour se croire 
très savants ; ils ont beaucoup voyagé, ils ont visité Vienne, 
Erfordc, Paris, Rome. Comment dès lors n'auraient ils pas 
beaucoup appris? Aussi à leur retour dans leur pays sont-ils 
très étonnés de ne pas se voir considérés de leurs com- 
patriotes. Et pourtant on ne fait après tout que leur rendre 
justice ; ils ont perdu leur temps, ils ne savent rien, dès 
lors ils sont plus '< dignes d'aller paistre que les asnes » (1). 

Quand on se demande quels noms de poètes on pourrait 
mettre au-dessous des portraits esquissées par Jean Rouchet 
et Pierre Rivière, on est fort embarrassé pour trouver une 
réponse. Les deux auteurs ne nomment personne. Le règne 
de Louis XII fut marqué par une sorte de fièvre littéraire 
dont nous constatons ici peut-être les premiers symptômes (2). 
Les grands rhétoriqueurs Ghastelain, Molinet, Meschinot 
et Crétin paraissent évidemment hors de cause ; dans une 
dizaine d'années l'auteur des Regnars trauersât les avouera 
hautement pour modèles ; je crois que, en loOl, il ne les 
connaît pas ; il ne connaît pas non plus Jean Lemaire qui vit 
alors à Lyon, et ne publiera le Temple d'honneur et de vei'tus 
que l'année suivante (3). Evidemment il ne vise ni Gringoire 
ni Martial d'Auvergne, les deux poètes les plus en vue ; il 
ne s'attaque pas probablement aux hommes de lettres qui 
formaient autour de la reine Anne comme une sorte de cour 
poétique : Germain Rrice, André de La Vigne ou Jean 
Marot (4) ; son livre nous le montre, en efTet, sans grande 



(1) La Nef des folz du monde... i° x ii a, b, c. Cf. Ant. Meray, la Vie 
au temps des Libres Prêcheurs, t. II, p. 212, et Al. Samoillan, Olivier Mail- 
lard, p. 272. 

(2) Société de l'histoire de France, Chroniques de Louis XII, par Jean 
d'AutOQ, publiées par R. de Maulde de La Glavière, t. IV, p. i. 

(3) Francisque Ttiibaut, Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Bel- 
ges, p. 136. 

(4) Goujet dans sa Bibliothèque française nous montre André de La 
Vigne, t. X, p. 283, et Jean Marot, t. XI, p. 3, attachés à la reine Anne 



30 JEAN BOLCriET 

connaissance de la littérature contemporaine. Il en est tou- 
jours au 7?ow^a?^ de la Rose etàMatheolus (1); il connaît Villon 
pourtant ; outre le passage sur le cimetière des Saints-Inno- 
cents dont j'ai parlé, il semble bien qu'il y ait un souvenir 
évident de ce poète dans des vers comme ceux-ci : 

Ou est Adam le premier père... 

Ou est Eue la belle mère... 

Ou sont les facteurs de cronicques(2). 

Les anciens, au contraire, sont cités fréquemment :Cicéron, 
Virgile, Ovide (après g m, f° 3 d), Tite-Live, Plutarque (c i), 
Emilius Probus, Justin(f i); on trouve aussi le nom d'Orose 
(c i), et l'auteur renvoie au livre de Boccace Des iiobles 
malheureux (c i), les lecteurs curieux de connaître des 
exemples d'infortune plus nombreux que ceux qu'il a énu- 
mérés. La Sainte Ecriture enfin est la grande source d'inspi- 
ration pour Jean Bouchet, il l'invoque presque à chaque 
page. Ces renseignements suffisent à nous donner une idée 
assez exacte des connaissances de l'auteur des Regnars ù-a- 
uersât. 

Son voyage à Lyon, son séjour à Paris n'ont peut-être pas 
beaucoup développé son savoir, ils ont pourtant augmenté 
encore et mûri la passion de littérature qui le possédait tout 
enfant ; le voilà auteur et il continuera à écrire toute sa vie. 
La fortune n'a pas voulu qu'il restât à la cour et la pauvreté 
l'a contraint de se faire procureur ; dame Rhétorique n'en a 
pas moins toutes ses préférences, et pendant près de cin- 
quante ans il va s'ingénier pour allier ses goûts de poète avec 
son métier de procureur. 

Il est assez difficile d'établir exactement la date du retour 
définitif de Jean Bouchet à Poitiers. Il y revint en loOi (3), 
mais an passant seulement, car nous le retrouvons à Paris la 

de Bretagne comme secrétaires ou comme poètes ; nous trouvons la même 
indication pour Germain Brice dans la Revue des questions historiques, 
1er janv. 1S99, p. 172, et 1er oct. 1898, p. 374. 

(1) Goujet, op. cit., t. X. p. 129 et sqq. Les Regnars trauersât... après 
f m,, fo 3 c. 

(2j Les Regnars trauersât... après f m, f'' 1. 

l3j Epislres familières II. — Annales d'Aquitaine, p. 328. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 31 

même année et encore en 1503 (1) ; en 1307, il semble bien 
fixé dans le Poitou, et signe alors une édition de l' Amoureux 
tram?/: « lehanBouchet, procureur à Poictiers », Il se maria 
vers cette époque (2) ; voilà ce que nous pouvons dire de 
certain sur cette période de sa vie. 

Il ne quittera plus désormais, au moins pour longtemps, le 
cher pays de son enfance : une ou deux fois encore il reverra 
la cour, et à l'occasion laissera percer un regret de n^avoir pu 
y vivre: mais il fait si bon dans l'intimité des La Trémoille, 
au monastère de Ligugé comme chez le « noble Ardillon » 
abbé de Fontaine-le-Comte, qu'il ne songe plus guère aux 
ambitions périlleuses de sa prime jeunesse. 

Le voilà procureur, et c'est pour jamais. Sans doute il a 

toujours le cueur 
A la doulceur et plaisante liqueur 
De la fontaine ou conuersoyent les muses (3) . 

Mais il faut bien aussi « gaigner sa vie », celle de sa femme et 
celle de ses enfants, or chacun sait 

que l'art de Réthorique 
Mal se coaduict auecques la Pratique. 

Et puis quand on est jeune, il convient de travailler avec 
ardeur, pour gagner les jours de repos auxquels a droit la 
vieillesse : 

De la formys le labeur ie poursuys 

Qui en este fait sa prouision 

Pour en hiuer ne souffrir lésion. 

leune ie suys, par ce labeur doy prendre 

Pour en vieillesse auoir de quoi despendre (4). 



(1) Annales d'Aquitaine, p. ,328 et 329. 

(2) Epistre à Jean d'Auton dans le LabyrUh de fortune... Il y rapporte 
que la pauvreté l'a retenu au palais, 

En court aussi suiuant la seigneurie 
Jusques au temps que quelcun me marie. 

Nous avons en outre une lettre de lui écrite au plus tard en 1524, dans 
laquelle il demande à Louis II de La Trémoille la place de sénéchal de 
Gençays pour un de ses gendres, Jean Baron ou Pierre Brunet [Coll. B. 
Filon, nosei). 

(ii) Epistre à Jean d'Auton... toc. cit. 

(4) Epis Ires familières VI, f° 10 a. 



CHAPITRE II 

LE PROCUREUR DES LA TRÉMOILLE 

Jean Bouchet à Poitiers ; comment il entend son métier de procureur ; 
ses difficultés pour allier les exigences de la chicane et le culte des 
Muses. — Il devient procureur de La Trémoille et le poète officiel de 
la famille. — Voyagea la cour de Louis XII. — Gabrielle de Bourboc, 
épouse de Louis II de la Trémoille. — Le Chappelet des Princes ; Jean 
Bouchet disciple des grands rhétoriqueurs. — Mort de Charles de La 
Trémoille à Marignan : le Temple de bonne renômce. — Voyage à 
Paris vers 1520 ; alternance régulière des rimes masculines et féminines 
dans les vers de 10 pieds. — Gabrielle de Bourbon protège le procureur 
poète, leurs rapports littéraires ; mort de la vicomtesse de Thouars. — 
Jean Bouchet et la duchesse de Valentinois, seconde épouse de Louis II 
de La Trémoille. — Le Panegyric du Cheuallier satis reproche. — Fran- 
çois de La Trémoille. 

Les grandes pérégrinations du Traîiersew des voy es péril- 
leiises éia.'ieni donc terminées: à trente ans il revenait dé- 
finitivement se fixer dans la ville de son enfance qu'il se 
repentit si souvent, dans ses vers, d'avoir quittée. Il ne faut 
pas ajouter trop de foi aux dires des poètes; Jean Bouchet 
procureur à Poitiers devint sans doute un bourgeois bien 
tranquille et très casanier, mais je ne crois pas qu'il ait 
jamais sérieusement regretté ses voyages à Lyon et à Paris, 
et, il a beau prétendre le contraire, la cour a toujours gardé 
une partie de son cœur. 

Souvent dans ses ouvrages il nous parle du Poitou et de 
ses habitants ; pour eux il a un faible, bien excusable 
d'ailleurs ; il sait pourtant les juger et note sans prévention 
leurs qualités et leurs défauts. Les Poitevins qui, d'après lui, 
descendent des Scythes, et ont été successivement soumis aux 
Romains, aux Goths, aux Français et aux Anglais, réunissent 
dans leur caractère les traits caractéristiques de ces différents 



LE PROCUREUR DES LA TRÉMÛILLE 33 

peuples : « Ils sont à cause des Scythes vindicatifs, hardis, 
et cruels en leurs vengences, et se délectent à se destruire 
par procès, — comme procureur il devait bien en savoir 
quelque chose, — à cause des Romains sont assez meurs et 
pesans; à cause des Gots, lours et grossiers en leurs gestes 
et façons de faire ; assez beaux de corps à cause desdils 
Scythes et aussi des Anglois ; et aigus d'esprit, et honnestes 
en leur forme de viure à cause des François (1) ». il s'amuse 
à leur rimer une épitaphe. Si l'on commence ia lecture par 
le premiermot, les Poitevins ont toutes les vertus, et tous les 
vices si l'on commence par le dernier : 

Poytevins sôt loyaulx nô caulx 
Feables non voulans meffaire 
Begnîs non rudes, bons non faulx 
Manyables non a reffaire 
Amyables non pretz a braire 
Amoureux non troai peurs et fins 
Traictables non voulans despkiire 
Preux non noyseux sont poiclevins (2 . 

C'est encore lui qui, en loiO, lors de l'entrée de François P"" 
à Poitiers, trouva de son pays natal cette jolie définition 
tournée en anagramme selon le goût du temps : 

Je suis Poictiers c'est-à-dire esprit coy(3). 

Jean Bouchet habitait non loin du Palais de Justice, dans 
la rue Saint-Etienne, aujourd'hui rue Sainte-Marthe. La 

(1) Annales d'Aquitaine, p. 8. 

V Amoureux transy...G ii r^et v°. Dans les Généalogies, efftgiese.l epi- 
taphes... Jean Bouchet a peint, sous les traits d'un homme, le Poitou en 
pleurs lors de la mort de François de La Trémoille, le petit-fils du Clieva- 
lier sans reproche, qu'il avait si bien servi et tant aimé. Voici comment 
il le représente : 

un bien grad liômc 
Antique et vieil... rouge face... cheueulx blancs... 
Ses pieds fourcliuz autant ou plus qu'vng cerf, 
Maintien craintif, comme dung homme serf, 
Robbe assez mir;ce, et au-dessoulz d'icelle 
Vestemens d'or, qu'a grand peine il descelle... 

Son parler est « plus tragédie que fin »... Deploration de feu Monseigneur, 
Monsieur Francoys de la Trémoille, i° 86 b. 
(3) Annales d'Aquitaine, p. 364. 

3 



34 JEAN nouciiET 

maison où il vécut avait eu son heure de gloire. C'était l'an- 
cien hôtel ch la Rose où Jeanne d'Arc descendit lors de son 
passage à Poitiers. On voyait encore, aux jours de notre 
poète, au coin de la rue Saint-Etienne, une petite pierre d'où 
lu jeune héroïne « toute armée à blanc .. print auantage pour 
monter sur son chenal x au moment de son départ pour 
Orléans. Pareil souvenir était de nature à plaire au futur 
annaliste de l'Aquitaine, et le ton dont il en parle montre sa 
lierté d'habiter une pareille demeure (1). 

Avec sa ceinture de remparts dominés et défendus par 
des tours nombreuses dont quelques-unes sont encore au- 
jourd'hui debout, la ville de Poitiers, bâtie sur la colline qui 
se dresse au continent de la Boivre et du Clain, était^ au 
XVI* siècle, une place de guerre importante et d'un aspect 
très pittoresque (2). Charles-Quint lors de son passage en 
décembre 1539 aurait dit. parlant de la capitale des Poitevins : 
« Leur ville est le plus grand village que j'ai vu de ma vie. » 
Il faut avouer pourtant que ce village avait assez grand 
air à l'heure où François de La Trémoille, avec ses deux 

(1) Ann. dWrj., p. 246; Cf. Revue poitevine et saintongeaise, lîi mai 1891 
et 15 janvier 1892 ; Extraits des Mémoires de la Société des Antiquaires de 
l'Ouest, t. XIV, 1891, el l'Hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, par M. Henri 
Daniel-Lacombe, p. 23 et 30. Après de longues et patientes recherches, 
la Société des Antiquaires de l'Ouest, grâce aux belles découvertes de 
M. Ledain, vient d'établir nettement la place ocfupée parThùtel de la Rose. 
Il se trouvait en face du débouché actuel de la rue Saiule-Marlhe dans la 
rue de la Cathédrale, sur l'emplacement même du n° 13 de cette dernière 
rue. Une plaque de marbre blanc rappelle le glorieux souvenir du passage 
de Jeanne d'Arc ;on y lit : 

A JEANNE D ARC 

LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE L OUEST 

MARS 1892. 

ICI ÉTAIT 

L HOTELLERIE DE LA ROSE 

JEANNE D ARC Y LOGEA 

EN MARS 1429 

ELLE EN PARTIT POUR ALLER DÉLIVRER 

ORLÉANS 

ASSIÉGÉ PAR LES ANGLAIS. 

(2) Redet : Poitiers an wioyen âge. Mém. de la Soc. des Antiquaires de 
l'Ouest, 1851, p. 467. 



LE I'HO(;ilU:iU DKS LA TlîHMOTLLE 35 

jeunes (ils, le prince de Talmond et le comte de TJonon, fai- 
sait à la lètc de cinq cents gentilshommes un accueil triom- 
phal au souverain un peu trop dédaigneux. Deux mille 
hommes de pied les suivaient, divisés en plusieurs compa- 
gnies ; chacune avait à sa tète un capitaine habillé de velours 
et de satin avec des broderies en or et en argent. Le maire, les 
échcvins, les bourgeois — Jean Bouchet au milieu d'eux — 
étaient là vêtus de longues robes noires de satin ou de 
damas, précédés de cent écoliers de l'Université et de cent 
clercs du palais, les premiers en uniforme incarnat et noir, 
les antres en casaques de satin jaune, sur un pourpoint de 
satin bleu découpé en bouffante. Décidément le noble visiteur 
aurait pu désirer avoir nombre de villages aussi bien habités 
dans son immense empire (1). Le premier coup d'œil 
jeté des hauteurs environnantes sur la ville devait être 
charmant : près du Clain, le château aux tours fièrement 
élancées, puis, au-dessus du fouillis des maisons échelonnées 
qui semblent monter à l'assaut de la colline, les clochers des 
vingt-huit paroisses se découpant sur le ciel ; au sommet du 
plateau, la masse imposante du Palais de Justice à côté de 
Notre-Dame-la-Grande, le sanctuaire favori des Poitevins. 
La vieille cité vue de l'extérieur avait au xvi'' siècle une origi- 
nalité pittoresque qu'elle doit à sa position et qu'elle garde 
encore aujourd'hui. Si l'on pénètre dans l'enceinte, hélas ! 
tout change. Les rues sont « étroites, sombres, boueuses ou 
caillouteuses » ; les maisons qui les bordent, basses, lourdes, 
recouvertes d'ardoises. Elles sont groupées selon les différents 
métiers des habitants. « Au bas de la colline, le long des eaux 
dormantes de l'étang de Pont-Achard, le long des rives du 
Clain ce sont les fosses, les écorchoirs, les tendoirs des tan- 
neurs, des corroyeurs et des mégissiers, dont le centre est le 
faubourg Saint-Saturnin, tandis que, sur les chaussées delà 
rivière, se mêle au bruit des eaux le monotone tic-tac des 
quinze à vingt moulins des seigneurs, des abbayes et du cha- 
pitre. En gravissant les pentes du plateau, on pénètre dans les 
rues des bouchers, groupés autour de la Grande-Boucherie ; 

(l) Tlilbaiideau, Histoire du Poitou, t. II, p. 212. 



36 JEAN BOUCIIET 

puis autour des églises Nolre-Dame-la-Grande et Notre-Dame 
la-Petite, on aper(;oitles boutiques des armuriers et des orfè- 
vres dans la rue Favrouse (Saint-Etienne), des chapeliers dans 
la rue Saint-Paul, des chaussetiers et aiguilletiers dans la rue 
de l'Aiguilherie (rue de la Mairie). Autour du Palais des Ducs 
d'Aquitaine, auprès de rUniversité et des collèges, voici la 
cohorte des libraires, des imprimeurs, des enlumineurs, des 
parcheminiers (1). » Que de fois Jean Bouchet passa, en se 
rendant de l'hôtel de la Rose au Palais de Justice, devant les 
lourdes enseignes suspendues à des tringles de fer qui grin- 
çaient au-dessus des boutiques ; que de bonnes conversations 
chez SOS éditeurs Jehan et Enguilbert de Marnel à l'enseigne 
du Pélican, ou bien à l'imprimerie de la Celle, chez Jacques 
Bouchet, un parent peut-être. En qualité de poète, il devait 
être un peu flâneur ; — le brave homme m'en voudrait d'une 
pareille supposition, je la rétracte ; — il reste pourtant vrai 
que le mouvement de la ville l'intéressait, qu'il s'arrêtait vo- 
lontiers ici et là pour donner à tous un bon conseil, ce fut sa 
manie jusqu'au dernier jour ; il n'oublie même pas le petit 
marchand d'oubliés en tablier et casquette blanche qui crie 
dans les rues sa douce marchandise : 

Avx Pasticiers. 
le vouldrois bien qu'après dictes côplies, 
Et le soupper, on ne criast oublies 
Publicquement par les rues etcarrois 
Car tous les iours en viênêt maints derrois (3). 

Rentré chez lui, il ne devait s'en mettre qu'avec plus d'ar- 
deur au travail. 

Jean Bouchet n'était pas, comme quelques-uns l'ont cru à 
tort, procureur du roi à Poitiers, mais simplement procureur 

(1) P. Boissonnade : La Vie ouvrière en Poitou au xv^ siècle, dans la 
Tradition en Poitou et Charentes, p. 344. 

Voici les noms de quelques-unes des enseignes qui se balançaient au 
vent près de la maison de Jean Bouchet ; le Chariot David, la Vicane, le 
Ciseau d'or, le Bras dor, la Vieille monnaie, le Soleil, le Cheval de bronze, 
la Violette... 

{Mém. de la Société des Antiquaires de rOuest, 1851, p. 4oo.) 

(3) 2 Mor. X, f- 44 d. i 



LE PROCUREUR DES LA THK.MOILLE 37 

lie la sénéchaussée, nous dirions aujourd'hui avoué prbs 
la cour d"appcl ; il gérait les affaires de ses clients : 

I.e propre estât d'un procureur doit estre 
Faire et gérer ce (lue pourroit son maistre (I). 

J'aime à croire qu'il suivait les conseils donnés par lui 
si libéralement à ses confrères, et en faisait sa règle de con- 
duite. Les mauvaises langues du xvi^ siècle disaient que cer- 
tains procureurs ne se gênaient pas pour faire durer les pro- 
cès le plus longtemps possible, et avaient la main toujours 
largement ouverte aux présents ; ils exigeaient outre leurs 
honoraires 

... pouletz, pigeons, naueaux 
Blé, vin, poissons, leuraux ou lapereaux (2). 

Jean Bouchet blâme vivement de pareils procédés; il ap- 
pelle ceux qui en usent pillards et larrons, il déclare qu'agir 
ainsi, c'est se charger bien lourdement la conscience. D'au- 
tres procureurs voulaient trancher de l'avocat et plaider eux- 
mêmes la cause de leurs clients, ils s'imaginaient beaucoup 
mieux connaître les lois et coutumes du pays qu'ils ne les 
connaissaient en réalité et souvent ils ne réussissaient qu'à 
perdre leur procès. C'est folle présomption qu'une pareille 
conduite : le procureur ne doit jamais parler lui-même ; ce- 
pendant, s'il remarque un oubli de l'avocat, il peut aider sa 
mémoire. 

Sans s'esmouuoir ni troubler l'audience, 

Mais doulcement, tout bas, comme en silence (3). 

(1) 2 il/or. V, f° 27 b. Voici ce qu'il dit des procureurs dans la A'om- 
îielle forme et ordre de plaider, cli. viu, f° 18 v° : « Par le droit ciuil, ceux 
sont appelez Procureurs, qui non seulement ontla charge des procès et cau- 
ses, mais des négoces et choses familières de la maison, que nous appelons 
en langue vulgaire a présent Recepueur ; mais a présent nous appelons 
Procureurs, qui ne vaquent à autres négoce [sic), fors a la conduite des 
causes et procès. » 

(2) 2. Mor. V, fo 27 d. 

(3) Ibid. h. Jean Bouchet répète la même chose dans la Nouuelle forme et 
ordre de plaider, et il ajoute : « Mais si ce que dira le procureur ne seruoit 
de riô, ou fust une redite, est amê lable (ch. vin, f" 23 r*"). 



38 Ji:an lîorciiET 

Nous croyons facilement notre procureur sur parole 
quand il affirme n'avoir jamais été « de bourses cureur »{[), 
et s'être toujours montré honnête pendant sa longue car- 
rière. 

Certaines gens, des envieux et des méchants. peut-être même 
des jaloux, lui faisaient pourtant un reproche. On l'accusait 
d'aimer trop les Muses, et cela un peu aux dépens de son 
métier : on ne pouvait comprendre comment il savait à la 
fois et bien remplir sa charge et publier tant d'ouvrages en 
prose et en vers. Alors il se fâchait tout rouge, et expliquait 
longuement, — en rimes bien entendu, — que chaque jour 
de travail il s'était réservé une heure pour composer ses 
poèmes, que les jours de fête il ne prenait pas d'autre dé- 
lassement. Il comptait ensuite gravement le nombre d'heures 
qu'en trente ans il avait ainsi pu consacrer au labeur aimé. 
Son calcul, et il est exact, arrivait au chiffre 

De dix fois mil neuf ces et cinquâte heures (2. 

Or, continuait-il en s'échauffant, si je puis, — et je le peux 
— composer en une heure une page « en papier de grât 
marge », il est bien clair que je n'ai pas employé tout mon 
temps aussi bien que j'aurais dûle faire, la somme des pages 
écrites est inférieure à la somme des heures. Ce nest donc 
pas le nombre de mes ouvrages qu'il faudrait me reprocher, 
mais bien plutôt ma paresse. Si l'on prétend toutefois qu'un 
pareil emploi des moments de repos n'est pas digne d'un 
procureur, je réponds que mon délassement en vaut bien 
un autre (3). Est-ce que « composer poésie » n'est pas aussi 
utile que 

... louer a paulme delz et cartes, 
Ou yuroigner entre verres et quartes (4) ? 

(i) Ep. fam. XXUI, f- 24 a. 

(2) Ep. fam. XXI III, f« 24 b. 

(3) Au xiv^ siècle on reprochait à Jean de Monlreuil de donner trop 
de temps aux lettres profanes, il répondait lui aussi qu'il y a temps pour 
tout •' et qu on peut bien après avoir psalmodié exactement les heures ca- 
noniques, donner à Cicéron le reste du jour ». Histoire de la langue et de 
la littérature françaises, t. III, p. 7. 

(4) Ep. fam. XXIIII, fo 24 b. 



LK l'HOcriUUU DES LA 'IHKAK illJJ': 39 

Jamais sur celte maticre le i'li6tori(iiicur n'en lendit plai- 
santerie. Son métier de procureur lui causait vraiment assez 
d'ennuis sans qu'on vînt l'accuser encore d'y être infidèle. 
Combien de fois n'avait-il pas été contraint de manquer une 
réunion littéraire chez ses bons amis de Ligugé ou de Fon- 
taine-le-Comte, pour aller au palais do justice soutenir les 
intérêts du vicomte de La Trémoille, ou d'autres nobles 
clients, et l'on osait prétendre qu il remplissait mal sa charge. 
La vérité est que, pendant toute sa vie à Poitiers, le pauvre 
homme, cruellement partagé entre la poésie et la chicane, dut 
batailler sans cesse. Ses goûts l'entraînaient vers les Muses, 
la dure nécessité oii il était de gagner son pain, celui de sa 
femme et de ses enfants (il en eut huit"), le forçait de rester 
fidèle à la procédure. Toujours en lui vécurent deux hommes 
ennemis, et entre les deux adversaires la lutte se poursuivit 
incessante et cruelle. Il eut pourtant cette chance que des 
rapports commencés grâce à Thémis lui fournirent par la suite 
de nombreuses occasions de sacrifier au dieu des vers. Telles 
furent ses relations avec la noble famille des La Trémoille. 

C'était au xvi'^ siècle une des plus illustres maisons du 
royaume. Guy de La Trémoille avait suivi Godefroy de 
Bouillon en Palestine ; Guy VI avait vaillamment combattu 
sous Charles V et Charles YI les ennemis de la France ; son 
fils Georges de La Trémoille devint ministre de Charles YII ; 
Louis II, qui, pendant quaranteans, resta le chef de la famille, 
était le petit-fils de ce Georges ; il vécut toujours digne de 
ces grands ancêtres et l'histoire l'a surnommé le Chevalier 
sans reproche [\). Jean Bouchet entra en relation avec lui vers 
ISIO. Il nous dit, en effet, dans son Panegyric du Cheualier 
sans reproche, qu'il fut quinze ans au service de ce sei- 
gneur (2). Or, Louis II tomba frappé à mort, en lo2o, à 
Pavie (3). L'admission de notre procureur dans Tintimité 

(1) Uuc de La Trémoille : Les La Trémoille pendanl cinq siècles, t. I, II, 
m ; — Louis II de La Trémoille, par L. Saadret ; te Panegyric du Che- 
uallier sans reproche. 

(2j Le Panegyric... Epistre de Lacteur lean Bouchet procureur de Poic- 
tiers Aux Iresiliustres Trinepotes du prince. 

(j) Dans le procès-verbal de la publication de la Goulume du Poitou, 
dressé en octobre 1514, on trouve que lecture de ce procès-verbal 



/tO JKAN ROICIIET 

du noble seigneur fut pour lui dune i^rande ulilité. Ses 
finances n'en allèrent pas plus mal, avantage que sans être 
trop ami de l'argent il avouait pourtant ne pas trop mépriser, 
et il y trouva de nombreuses occasions d'utiliser son talent 
de versificateur. Sa loyale bonhomie, son amabilité, sa plume 
toujours prête à célébrer les bonheurs et les tristesses des La 
ïrémoille lui donnèrent bientôt dans la maison un tout autre 
rang que celui auquel il avait droit en qualité de procureur. 
On le recevait un peu comme un ami. Charles de La Trémoille, 
prince de Talmond, le fils de Louis II et de Gabrielle de 
Bourbon, aimait les vers, et, bonne fortune inouïe, lui-même 
en composait : 

Par passe temps Rondeaux faisoit 

Et composoit 
Souuent quant le temps luy duisoit 
Virelaiz, et mettre héroïque ; 
Son propos si bien conduisoit 

Ou gisoit 
Son poinct, que le sens réduisoit 
Ou vouloit, moral, ou misticque ; 
Il airaoit aussi la musique 
Et bien souuent si deduysoit 
Cestoit vng esprit angelique 

Non rustique 
Brief tout bon loz en luy gisoit (1). 

Le procureur et le poète avaient donc à la fois leurs entrées 
chez les La Trémoille. Après avoir causé affaires avec 
Louis II, Jean Bouchet donnait des leçons sur l'art des vers 
au prince de Talmond ; l'élève soumettait au maître ses 

fut faite en présence de plusieurs gens d'église, nobles, officiers du roi, 
du maire de la ville, des échevins et de plusieurs avocats et praticiens 
dont les noms suivent. Or, parmi ces noms on lit : « Jean Bouchet, procu- 
reur de messire Louis de Bourbon, chevalier, prince delà Hoche surYon», 
et quelques lignes plus bas : « Louis Rideau, procureur de messire J^ouis 
de La ïrémoille, chevalier, vicomte de Thouars, prince de Talmont, et 
baron de Mauléon, la Chaise le vicomte, de Mareuil et Sainte Hermine ». 
Histoire du Poitou, t. II, p. 264. Il faut conclure que Bouchet n'é- 
tait pas le seul procureur des La Trémoille, ce qui est fort vraisemblable, 
vu les immenses domaines de cette famille ; ou bien qu'il entra au ser- 
vice de Louis II, sans être immédiatement son procureur. 
(1) Le Temple de bonne remmee, B ii v» et B m r". 



LE PKnClRF.rH DKS LA THKMOILLE. 41 

petits essais poétiques, et lui demandait môme parfois de 
composer un ouvrage sur un sujet qu'il lui indiquait (1). 

A l'occasion, le seigneur de LaTrémoille emmenait son 
procureur poète à la cour ; ainsi il fut possible à l'auteur des 
Annales d'Aquitai?ie d'entendre Louis XII prononcer la fa- 
meuse phrase si souvent reproduite dans les ouvrages qui 
s'occupent du théâtre au moyen âge ; nous la connaissons 
sans doute par lui seul. Le roi parlaitdes basochiens qui ne 
se gênaient guère pour critiquer un peu tout le monde, 
voire les seigneurs du royaume, et il les approuvait : « le 
veux qu'on iouo en liberté, disait-il, et que les ieunes gens 
déclarent les abus qu'on fait en ma Cour, puisque les con- 
fesseurs et autres qui font les sages n'en veulent rien dire : 
pourueu qu'on ne parle de ma femme, car ie veux que 
l'hûneur des Dames soit gardé (2). » Dans ce voyage à la cour, 
Jean Bouchet refit peut-être quelques-uns des rêves de son 
adolescence ; Louis XII l'avait parfaitement accueilli, et il 
pouvait compter sur sa faveur; trompeuse espérance, le prince 
mourut l'année suivante sans avoir rien fait pour le poète. Il 
n'eut pas même le temps de lire la longue épître que lui-même 
avait demandé au Trauerseur des voyes périlleuses de com- 
poser. C'est la première de la seconde partie des Epistres mo- 
rales; sur le désir formel de Louis XII, elle traite des devoirs 
des princes et des rois (4). 



(1) « le fis à la requeste de feu Monsieur le Prince de Thalemont, fils du 
seigneur delà Tremoûille, lepistre qui s'ensuit. » Annales d'Aquitaine, 
p. 341. (^ette épître est la treizième des Epistres familières. 

{"2) Annales d'Aquitaine, p. 340. Cf. Petit de Jullevilie, les Comédiens en 
France an moi/en âge, p. 106. M. Petit de Jullevilie se demande si les 
allusions satiriques de la pièce Trop chauffer cuit, trop parler nuit, ont 
précédé ou suivi la défense faite par Louis XII aux basochiens d'attaquer 
les dames et surtout la reine {les Comédiens en France au moyen âge, 
p. 111 . Si. coQime je le crois, cette défense de Louis XII nous est connue 
par le témoignage du seul Jean Bouchet qui afiîrme l'avoir entendue lui- 
même tomber de la bouche du prince, la répouse semble facile : les baso- 
chiens jouèrent leur sotie lors de l'entrée de la reine Anne en 1303 ; notre 
procureur poète ne vit Louis XII qu'en 1313, au plus tôt. 

(3) 2 Mor. un, f" 17 a. 

(4) Cette épître a du être remaniée par l'auteur ; les rimes masculines 
et féminines s'y entrelacent régulièrement; or, en 1313, Jean Bouchet ne 
s'astreignait pas à cette règle. 



42 ii-^vN no ICI [ET 

Louis II de La Trémoille et son fils Charles s'absentaient 
souvent, pour le service du roi, de leur château de Thouars, 
et leur procureur plus d'une fois s'adressa pour ses comptes à 
Madame de La Trémoille, qui le prit bientôt en singulière 
estime et lui témoigna une amitié pleine de bienveillance. 
Cette femme illustre, véritable type de la grande dame au 
xvi® siècle, était fille de Louis de Bourbon, comte de ^lont- 
pensier, et de Gabrielle de La Tour. Madame de Beaujeu elle- 
même avait arrangé son mariage avec Louis II de La Tré- 
moille ; elle voulait, par cette brillante alliance, attacher le 
jeune seigneur à sa cause. Jean Bouchet — il tenait ces détails 
si intimes et si jolis du vicomte de Thouars ou de Gabrielle 
de Bourbon devenue Madame de La Trémoille — nous raconte, 
dans le Panegyric du Ckeuallier sans rejproche^ la juvénile 
impatience du jeune fiancé qui désirait vivement connaître 
l'épouse qu'on lui destinait et la ruse qu'il employa pour y 
parvenir. Souvent Anne de Beaujeu lui parlait des mérites 
de sa future compagne, et pareille conversation plaisait au 
noble chevalier, mais « il estoit fort courrousséquon ne luy 
disoit, allez la veoir jusques a iVJontpësier » (1). Un jour 
même il laissa percer son dépit: à quoi bon tant parler de 
ce mariage ; ne fallait-il pas d'abord s'assurer des sentiments 
de Gabrielle de Bourbon? C'était sagement dit, et le bouillant 
seigneur pensait bien qu'on le chargerait lui-même daller 
chercher une réponse. Il se trompait. Mais, comme cette 
mission avait été confiée à l'un de ses amis, Louis de La 
Trémoille décida qu'il serait lui-même l'ambassadeur et non 
pas un autre. Sous prétexte d'aller à son château de Bom- 
miers (2), il demande quinze jours de congé, et il rejoint 
bientôt sur la route d'Auvergne le gentilhomme porteur du 
message de Madame de Beaujeu. Les deux amis arrivent à 
Montpensier. Sous le nom de l'envoyé, Louis de La Trémoille 
se présente à Gabrielle de Bourbon. Le cœur lui battait fort 



(1) Le Panegyric du CkeuaUier... G ni r". 

[i) Boinmiers, coramuue du di^partemeut de l'Iudre, arrondissement et 
canton dlssoudun. Le cliàleau de lionnniers avait été apporté à la niaisun 
de la Trémoille par Marie de Sully, femme de Guy VI — Saudret, Louii^ 
de La Trémoille, p. 3. 



Li; riiocritHi li iii:s l\ tukmoilM': 43 

pendant rcntrelien « qui dura par le temps de deux ou troys 
heures », mais il eut le bonheur d'entendre la noble demoi- 
selle lui faire du jeune de La Trémoille l'éloge le plus gra- 
cieux : « le ne le vy onc, dit-elle, mais sa bonne renommée 
me faict extimer que ie serois eureuse si me vouloit prandre, 
car on dit que de toutes les vertuz quon sauroil souhcter es 
homes, il en a si bône part quil est amc et en bône extime 
de chascun. » A quoi l'ambassadeur fort ému répondit: « le 
vous asseure, Madame, sil est en voustre grâce, que vous 
estes aulât ou mieulx en la sienne, et que depuis le temps 
quon luy a ^ile de vous, ne sest trouue en lieu de familia- 
rité quil nay t mis en auât quelqs paroUes de voz bônes grâces, 
et la chose quil désire plus pour le psent (côme il ma dict) est 
que vous soyez mariez ensemble, et eust bien voulu avoir la 
cômission de vous venir veoyr, nû quil double du bô rapport 
quon luy a fait de vous, mais pour cÔtanler laffection de son 
amoureux désir (1). » Tout à la joie et pourtant un peu hon- 
teux de sa ruse, Theureux ambassadeur, rentré chez lui, a se 
contêta dun peu de viande et dune fois de vin », puis il écrivit 
une longue lettre oii il racontait à Gabrielle de Bourbon sa 
fraude innocente. 11 obtint, comme bien on pense, son pardon, 
et le mariage fut célébré « au chasteau d'Escole en Bourbon- 
nois » le 28 juillet 1484 (2). Au mois d'avril de l'année sui- 
vante, Madame de La Trémoille eut un lils; Charles VIII vou- 
lut être le parrain du nouveau-né auquel il donna son nom (3). 

(1) Le Panegyric du Cheuallier sans reproche.... G m, r» et v°. 

(2) Le contrat de mariage entre Louis de La Trémoille et Gabrielle de 
Bourbon est cité en partie dans les La Trémoille pendant cinq siècles, t. II, 
p. 107. Il se trouve aussi dans les Mss. de Doni Fonteneau, t. XXVI, 
p. 533. L'auteur Ta copié sur un « vtdunus original » du chartrier de 
Tliouars. Tout évidemment n'est pas historique dans le récit de Jean Bou- 
chet que je viens de résumer : dans le f'uneijyric du Cheuallier sans 
reproche, les faits sont exacts, mais l'auteur y mêle un développement 
poétique très curieux, dont nous aurons à nous occuper ailleurs. Je me 
contente de remarquer ici que publier ce livre comme l'ont fait les 
auteurs des Mémoires relatifs à Hitstoirede France, ou du Panthéon litlé- 
raire, c est lui enlever toute son originalité, sans lui donner plus de 
valeur historique. Il faudrait éditer cet ouvrage tel qu'il a été écrit, et je 
crois qu'il le mérite; il dénote une bien extraordinaire conception de 
l'histoire. 

(3) « A Pierre Aude la somme de trente huit liures dix solz lournoys 



4i JEAN ROrCIIET 

C'est à cet enfant devenu jeune homme, et célèbre déjà 
sous ie nom de prince de Talmond, que Jean Bouchet ensei- 
gnait vers 1310 les douces lois de la rhétorique. Il lui dédia 
un de ses opuscules : le Chappelet des Princes. Le titre peut 
paraître singulier, voici comment l'auteur le justifie : 
« Auquel euvre'tres petit iay baille le tiltre de Ghappellet des 
Princes, parce quilz ne pourroient auoir sur la summite de 
leur entêdemët plus eminête et précieuse couronne. Et ce a 
l'exëple du chappellet dune très excellête dame extraicte de 
la roialle lignée de Dauid, cest la mère de nostre Saulueur 
Jesuchrist, q côtient cinq Pater Noster et cinquâle Aue 
Maria (1). » Le livre renferme cinq ballades et cinquante 
rondeaux disposés dans le même ordre que les Pater et les 
Ave du chapelet. 

Jean Bouchet, selon sa coutume, y fait de hautes considé- 
rations sur les vertus nécessaires à un prince, et chacune de 
ces considérations est le développement d'un texte de la Sainte 
Ecriture. Inutile de s'y arrêter. Un point pourtant dans cet 
ouvrage mérite de fixer l'attention, c'est le souci qu'a notre 
auteur de se tenir au courant de tous les progrès litléraires. 
Jean Lemaire vient à peine d'apprendre à Clément Marot (2) 
que dans le vers de dix pieds il faut élider \e muet à la 
césure, et Jean Bouchet connaît déjà cette règle; en 1314 au 
plus tard il s'oblige à la suivre, alors que ni maître Alain 
Chartier, ni les Greban, ni Georges Chastelain, ni Meschinot, 
ni Millet, ni Octavien de Saint-Gelais, ni plusieurs autres bons 
orateurs, dit-il lui-même, n'en ont tenu compte. Voici com- 
ment dans le « Prolude du Chappelet des Princes », il formule 
cette loi qui lui paraît bien rigoureuse: « La première partie 
de la ligne si elle est de rithme imparfaicte (doit) estre de 
cinq pieds, et sinalimphee auec le surplus » ; c'est-à-dire 

qu'il a baillée contant, le XJe jour de ce présent moys d'auril IIIIc Iltlf'fV 
(après Pasques) en XXII escuz d"or, à Monseigneur de Segré, qui est allé 
tenir l'eniïant de Monseigneur de la Trémoille, par le commandement du 
Roy... Archives nationales. Comptes rendus de l'hôtel de la Reine K K 80, 
1481-i48o, f° 79 r°etv°. Cf. Inventaire de François de La Trémoillc... 
p. 181. 

(1) Prolude du Chappelet des Princes. 

(2) Marot, Œuvres. — Préface de V Adolescence Clémentine. 



LE l'UOCLHI.rU l)i:S LA TliKMOILLK Ao 

quand la première partie du vers de dix pieds se termine par 
un e muet, cet e muet doit ôtre élidé. Jusqu'alors, en eiïet, on 
avait traité la césure comme la rime, on lui avait permis «■ de 
prendre une syllabe atone de surcroît, formée de Ve muet, 
soit seul^ soit accompagne de plusieurs consonnes, et cette 
finale, non élidée, ne comptait pas plus dans la mesure du 
vers que ne compte la finale muette des rimes féminines (1 ). » 
Ainsi Jean Bouchet écrivait en lo04 dans les Regnars tra- 
uersât : 

Tâtquen ce mode te nourrira nature... 
Et que justice nest au foible et fort une... 

en lo07 dans lAînour eux (rans/j... 

Dûibt il point faire de souspirs largement... 
Trop êtreprêdre ma rendu malheureux... (2) 

Parfois encore il fait compter la syllabe atone dans la 
mesure du vers, et la césure tombe alors sur Vc muet, c'est 
ce qu'on appelle la césure lijrique'. 

La plus belle q oncqs jamais je vy... 
Tât est belle lât prudête et tât sage... 



A partir du Chappelet des Princes, on ne rencontre plus 
ces licences dans les œuvres de Jean Bouchet, et dans les 

(1) Ch. Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théoriciens. 
Vingt ans plus tard. Gratien du Pont n'admettait pas encore la nécessité 
d'élider Ve muet à la césure ; il s'efforçait même de [)rouver que cette 
élisioii est contraire à l'idée de césure. Art et science ih; rhéloricque 
metriffiee, [" x r° ; Cf. E. Faguet, Histoire de la littérature française depuis 
tes origines jusqu'à la fin du XVI" siècle, p. 338-339. 

(2) Jean Boucbet corrigea dans la suite ces fautes contre la règle de 
Jean Lemaire de Belges. 

Tant que seras fort et sain en nature... 
Je mesbaliis du dispos de fortune... 

{Les Généalogies, effigies, epitaphes... Ballades, 3 et 22.) 

Fera il point de souspirs largement... 
Trop hault vouloir ma rendu malheureux... 

{Angoisses et remèdes damoiirs, lo36.) 



40 JEAN HOLCIIET 

cililious postérieures de ses poèmes de jeunesse, il refit 
presque tous les vers où la loi de Jean Lemaire n'était pas 
appliquée (1). 

Toujours dans son « Prolude », le poète s'excuse encore 
de n'avoir pas donné à ses rondeaux toute la perfection dési- 
rable ; il a mieux aimé ne pas appliquer certaines règles trop 
minutieuses, et garder à la pensée toute sa netteté et toute 
sa force. Un rondeau devrait, en elTet, toujours clore et ren- 
trer (2), telle est du moins l'opinion des rigoristes ; d'autres se 
contentent seulement de le faire rentrer, et Jean Bouchet a 
cru pouvoir agir ainsi. Voici d'après un métricien de l'époque, 
Gratien du Pont, ce qu'il faut entendre par rentrer et clore: 
« Rêtrer est la reprinse des deux dictes lignes (il vient de 
parler d'un rondeau dont le refrain est de deux vers) ou d'vng 
mot, ou jusques à ladicte couppe (césure)... Clorre est, 
quant lesdictes secôd et tiers coupletz à leur fin ont sens et 
clause parfaicte, sans ledict rentremët. Laquelle clause fault q 
saccorde et vienne a propos de sens audict rentremët, car 
tout rondeau requier rentremët, mais toutz ne clouêt pas (3). » 

Curieux par les renseignements qu'il nous donne sur la 
métrique de notre poète, le « Prolude du Chappelet da^ 

(1) Voici comment il corrige les deux vers cités: 

Qui plus belle est quoncques jamais en vy .. 
Tant belle elle est, tant prudente et tant sage. 

{Ang. et Eem. damours, lo36). 

(2) Celle question du clore et du rentrer semble avoir eu beaucoup 
d'importance; Germain Colin Bûcher adressait ces vers : Aux rhétoriciens 
modernes: 

Tous ces dizains que Ion faict aujourduy 
Sont inventez a Ibonneur des rondeaux 
Et au mespris de celle ou de celuy 
Dont le renom vainq leurs sens et travaulx. 
Car les dizains, nen desplaise a aultruy, 
Sont vers sans art pour débiles cerveaux, 
Qui de tous arts, fors du leur ont ennuy, 
Et de leurs riens font œuvres magistraulx. 
Mais s"on en croit le grand prince du Puy 
Clorre et rentrer sont miracles nouveaulx. 

(Joseph Denais : les Poésies de Germain Colin Bûcher, p. 183.) 
Cf. Un curieux rondeau de Georges Chastelain, Œuvres, t. YIII,p.319. 

(3) Gratien du Pont: Ari et Science de rétkoricque metrifjïce..., f° 2o r». 



LE PHOCIUIEIR PES L.V TliÉ.MdlLLi: -47 

Princes » ne l'est pas moins par le jour qu'il projette sur ses 
idées littéraires. Dans r Aînoureux transy, et dans les llegnars 
irauersât, Jean Bouchet, tout en suivant les traces des grands 
rliétoriqueurs, semblait ignorer leurs noms et leurs ouvrages, 
du moins il ne s'affichait pas hautement comme un de leurs 
disciples, ie Chappelet des Princes nous le montre, au con- 
traire, enrôlé à la suite d'Alain Chartier, des Greban, d'Octa- 
vieu de Saint-Gelais et de Jean Lemaire. Il a pris sa place 
dans le cortège des poètes rangés autour de ces maîtres, et 
pendant près de trente ans il ne visera qu'à marcher sur les 
traces de ces glorieux devanciers. 11 n'aura pas le temps de 
soigner ses vers autant qu'il le voudrait, et comme il sied à 
un rliétoriqueur, mais du moins il ne fera que de graves 
poésies morales, et passera sa vie à donner des conseils à 
tout le monde. Aujourd'hui c'est à tous les grands qu'il 
s'adresse, et en particulier au jeune François de La Tré- 
moille, le fils du prince de Talmond ; l'enfant n'est guère âgé 
que d'une dizaine d'années, mais « nOobstant la tendreur de 
ses puériles ans (1) », il peut apprendre à bien faire. Pen- 
dant que son aïeul Louis II commande les armées du roi, 
pendant que Charles de La Trémoille, son père, combat en 
fier gentilhomme avec toute la fougue de la jeunesse, il 
grandit au château de Thouars, près de son aïeule Gabrielle 
de Bourbon et de Louise de Coetivy sa mère (2). Les deux 
nobles dames n'ont pour lui apprendre son métier de grand 
seigneur qu'à lui raconter les exploits des deux glorieux 
absents, le livre de Jean Bouchet va lui redire les mêmes 
leçons en charmant ses jeunes loisirs. Il y apprendra les 
devoirs du prince, à être bon, sage et savant, à craindre 
Dieu, à se montrer clément et miséricordieux, à ne pas 
mettre son espoir aux frivoles joies du monde, 

En ce foui monde aulcun trop ne se fie, 
Sonnent il rit, et les gens glorifie 



(1) Le Prolude du Chappelet des Princes. 

(2) Sur Louise de Coétivy, épouse de Charles de Bourbon, on peut 
consulter les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. 13, ii, lo. 16,20, 
178, 182, et surtout, Invent'iire de François de Ln Trémoille, p. {'.):]. 



48 JEAN HOLOIET 

Jusques au croyre estrc toujours durables, 
Et si les rend de cueiir insuperables, 
Mais peu de vent bientost les mortiffie (1). 

Cotte austère vérité vient à son heure, un vent de tem- 
pèle va passer sur le bonheur de cet enfant, et le brûler 
dans sa tleur. 

Jean Bouchet, l'année même de la mort de Louis XII, avait, 
sur la demande de son élève Charles de La Trémoille, rimé 
une laborieuse épitre où l'épouse du monarque défunt dépei- 
gnait à son frère le roi d'Angleterre toutes les vertus du 
prince décédé et tous les ennuis de son veuvage. Cette longue 
lettre (2) à peine achevée^ le poète dut reprendre la plume, 
non plus pour faire parler la douleur des autres, mais pour 
pleurer son disciple bien-aimé et son puissant protecteur 
Charles de La Trémoille, prince de Talmond, mort en héros 
sur le champ de bataille de Marignan. Il tomba au premier 
rang, frappé de soixante-deux blessures dont cinq étaient 
mortelles ; il n'avait pas encore trente ans. Le roi François P', 
touché de tant de bravoure et de si belles espérances détruites 
en pleine jeunesse, voulut lui-même apprendre à Louis de 
La Trémoille qui avait combattu à ses côtés, le malheur qui 
frappait son cœur de père. Le coup fut rude, et des larmes 
mouillèrent les yeux du fier soldat: « Mieulx seroit, dit-il, 
(côme il me sëble) ql fust demousre sans père q moy sans fils 
q ay faict et passe la plusftt de mon temps, et il comanceoit 
acqrir honneur et vostre grâce, et puisq le cas est aduenu, ie 
louhe Dieu, et le remercie de ce ql luy a donne grâce q, après 
auoir eu soixâte-deux playes, pour le soutenemët du bien 
public, et en iusie guerre, a voulu auoir et a eu côfcssiô et le 
Sainct Sacreraêt de lauUier (3\ » Le seigneur de La Tré- 
moille écrivit à sa vaillante épouse du champ de bataille 

(1) Le Chappelet des Princes, rondeau X. En loi? il avait écrit ainsi le 
premier vers : 

En cestuy monde... 

(2)£p. fam. XIII. Cf. Annales d'Aquitaine, p. .3il. Cette lettre est encore 
imprimée à la suite du Chappelet des Princes (édition de loi?'. 

(3) Le Panegijric du Ckeuallier, f» cl r". Le prince de Talmond ne 
mourut que trente-six heures après la b;itaille. Dans la lettre qu'il adres- 



LE PROCUREUR DES LA TRÉMOILLE 49 

de Marignan pour lui annoncer l'affreuse nouvelle. La lettre, 
aprùs huit jours de voyage, parvint entre les mains de 
l'évêque de Poitiers, neveu du noble seigneur, qui alla lui- 
même la porter à la malheureuse mère. Gabrielle de Bourbon 
résidait alors au château de Dissais (1). La première explo- 
sion de douleur fut terrible. Jean Bouchet, venu quelques 
jours plus tard pour ses affaires de procureur, trouva la 
noble dame en proie à la plus amère tristesse (2). Elle écouta 
sans dire un seul mot les explications du visiteur tout 
attendri lui-même ; puis, quand il eut terminé, la pauvre 
mère n'y tenant plus, s'écria : « Ha lehan Bouchet que dictes 
vous de mon malheur et de lirreparable perte de nostre 
maison?... Me ayderez-vous poinct à soustenir le faix de 
mon malheur qui participez en la perte?... Qui présentera 
plus voz petitz euures dauant les yeulx des princes pour en 
auoir guerdon, qui recepura et mettra en valeur voz petites 
composicions?Nespargnez vostre plume a escripre lecongneu 
de vostre seigneur et maistre a ce que oubliance ne laisse 
perdre ses mérites (3), » Pour obéir à la mère inconsolable, et 
en reconnaissance des services que lui avait rendus le prince 
deTalmond, Jean Bouchet se mita l'œuvre aussitôt, et moins 
de deux ans après il publiait à la louange du défunt le Temple 
de bonne renômée. C'est un long voyage à travers les diverses 
demeures réservées aux morts illustres : tabernacle de reli- 
gion, de foi publique, de discipline militaire, de justice, de 
prudence, de libéralité, de tempérance, etc. L'auteur se 

sait le jour même à Louise de Savoie, François P" disait : « Le prince de 
Talmond est fort blessé. » Mignet : Rivalité de François /«' et de Charles- 
Quint, p. 93. 

(l) Dissais, commune du département de la Vienne, arrondissement de 
Poitiers, canton de Saint-Georges. 

(i2) Voici une lettre de Gabrielle de Bourbon relative à la mort de son 
fils : « A noz officiers de Craon. — Officiers de Craon, nous auons sceu le 
trespas de nostre fils qui a esté a ceste bataille que le roy a gaingnée à 
Millan contre les Souysses, dont suymes à bien grant doulleur, et vous en 
voulions bien aduertir pour faire prier Dieu pour son ame, et pour ce 
aduertissez en les religieux et autres gens de deuocion qu'ilz le facent ; 
en oultre faictes dire et célébrer des messes jusques à la somme de dix 
liures tournois ; et vous receueur faites en la mise... » Chartrier de 
Thouars. Orig. pap. — Les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. 10. 

(3) Le Panegyric... f° clviii, r° et v°. 



50 JEAN BOLCUET 

demande OÙ ses vertus ont conduit Charles de La Trémoille ; 
après de nombreuses recherches, guidé par Prudent Avis^ il 
arriva au Temple de bonne renômée, juste à temps pour assister 
aux obsèques de son héros. Il ne manque pas de nous trans- 
crire les diverses épitaphes gravées sur le tombeau du mort 
glorieux ; la Religion et les autres dames qui président aux 
demeures visitées ont composé chacune la leur. Jean Bouchet 
a fait comme elles : 

Epitaphe du trauerseur des uoyez périlleuses 
ou le nô de lacteur est obtenu par les premières lettres. 

le fuz iadis le petit seruileur 

Et orateur du grant preliateur 

Humble amateur, qui gistsoulz ceste marge 

Auquel on doit comme au fort pugnateur 

Non pasventeur, superbe, ne menteur 

Bruyt et honneur car courtoys fut et large 

One personnage en fait et en couraige 

Voire en langage, on ne congneut plus sage, 

Cestoit ouurage ou parfaict fut le sens 

Hault de lignage, et qui en son ieune aage 

En dur passage a paye le péage 

Trop tost a mort, lan mil quinze et cinq cens (1). 

Si les rimes monotones et fastidieuses du poète contri- 
buèrent à calmer un peu la douleur de Gabriellc de Bourbon, 
il faut moins lui en vouloir d'accumuler tant de vers pour 
ne pas dire grand'chose. Les voyages allégoriques aux enfers, 
avec rencontre des principaux personnages de la fable ou de 
l'histoire groupés suivant leurs talents ou leurs vertus, 
étaient alors fort à la mode. Octavien de Saint-Gelais avait 
composé vers 1491 le Séjour dhonneur (2), qui put servir de 
modèle à Jean Bouchet ; je crois en outre que notre poète 
avait une traduction française de Dante entre les mains (3), 
il a pu largement s'en inspirer, et peut-être encore y a-t-il 
dans son livre quelque souvenir de Virgile. On y sent d'ail- 

(1) Sensuyt le temple de bonne renômee, f" lxvii v». 

(2) Goujet. Bibliothèque française, t. X, p. 232. Jean Bouchet connais- 
sait et estimait beaucoup Octavien de Saint-Gelais, qu'il imita souvent. Cf. 
Préface des angoysses et remèdes damours. 

(3) Dans son livre Jean Bouchet faisant la louange d'aucunes œuvres en 



LE PROCUREUR DES LA TRÉMOILLE 51 

leurs passer çà et là un véritable souffle d'émotion. Les rela- 
tions entre l'écrivain et le prince de Talmond avaient tou- 
jours été cordiales, un même amour de la poésie les avait 
rassemblés, et le grand seigneur avait promis à l'humble 
poète dont il s'était fait l'élève docile, aide et protection à la 
cour. 11 s'était chargé de faire parvenir jusqu'au roi ses petites 
compositions: c'était donc dès lors quelques-unes des espé- 
rances de Jean Bouchet qui avaient été ensevelies dans la 
tombe du jeune héros tombé à Marignan. 

En parcourant les demeures où vivent leur nouvelle vie 
les morts illustres, l'auteur ne manque pas de s'arrêter lon- 
guement devant le tabernacle « des ars et sciences et des 
inuenteurs et amateurs dicelles ». Il y reconnaît les poètes, 
orateurs et philosophes latins, grecs et hébreux, il nomme les 
plus célèbres ; mais il s'attarde surtout avec les littérateurs 
français. Il ne se contente pas de citer leurs noms comme il 
l'avait fait dans la préface du Chappelet des Princes, sur 
presque tous il donne une brève appréciation qui nous aide 
à mieux pénétrer ses idées et à le mieux connaître. 

Et des francoys vy maistre ietian de miin 
Qui feist vng euure en langage commun 
Que nous nommons le roraant de la rose 
Ou le desduit des poètes repose. 
Près de luy vy vng maistre alain chartier 
Des orateurs francoys le chartier {sic\. 
Qui si très bien tant en rithme que prose 
A besoigne que cest céleste chose 
Puis ie apperceu milet et les grebans, 
Georges, castel reposans la dedans 
Frère alexis qui fist certains beaulx laiz 
Regnault lequeux, meschinot, sainct gelaiz 
Et autres gens, lesquelz en prose et vers 
Ont bien escript et faict œuures diuers (i). 

français écrit, entre l'éloge de Molinet et celui de Lemaire de Belges, 
les trois vers suivants : 

Si vous lisez les Triuinphes petracque 

Et les haulx faitz de dantes le tetracque 

Vous n'y verrez que pure théologie. 

(Temple de bonne renômee, ï° XLvn v».) 

(1) Le Temple de bonne renômee, f" xlv ro. Sur ces différents auteurs on 
peut consulter Goujet ; Bibliothèque française, t. IX et X. 



52 JEAN BOUCUET 

Les quatre ou cinq années qu'il vient de passer en rela- 
tions plus étroites avec les auteurs français, lui ont fait 
prendre notre langue en haute estime ; il n'hésite pas à la 
comparer au latin, et renvoie pour la bien connaître aux 
meilleurs écrivains contemporains. C'est une occasion toute 
naturelle de citer à côté des noms des poètes morts qu'il a 
rencontrés au tabernacle « des Ars » ceux qui vivent encore 
et sont en pleine célébrité : 

Si le francoys aussi beau que latin 
Voulez sauoir, allez deuers crétin 
Semblablement deuers Tabbé dhanton 
Q'ii tant a fait de liures (ce dit on) 
Desquelz partie ay veu si iay bon esme, 
Et ne laissez bigue et villebresme 
Marot, du puis, gringore, de la vigne, 
Blanchet, lesquelz ont mainte ligne 
De rime fait en si bonne substance (1). 



L'horizon de Jean Bouchet s'élargit donc ; et c'est surtout 
la grande école de moralisateurs qu'il connaît et qu'il 
estime ; tous les littérateurs, vivants ou morts, dont il cite 
les noms, sauf Gringoire, en font évidemment partie (2) ; il 
semble avoir oublié Villon qui l'avait pourtant heureusement 
inspiré deux ou trois fois dans les Regnars traversât. Il va 
où le pousse son besoin inné de donner des conseils et de 
faire du bien, son instinct d'aligner de belles rimes. Dans 
ses premiers ouvrages il avait beaucoup plus suivi « la 
doulceur et venustete du langage, que la composition, célé- 
brité et ingéniosité du mètre » (3) ; la fréquentation des 
« grands rhétoriqueurs » va l'accoutumer malheureusement 
à ne voir dans la poésie que les sons et à faire consister 
l'art dans des tours de force ridicules. Il connaît tous les 
secrets des rimes annexées, fratrisées, enchaînées, en écho, 
couronnées, empérières, équivoquées, batelées, senées, ou 

(1) Le Temple de bonne renôinee, fo xlviii r». Cf. Goujet : Bibliothèque 
française, t. X et XI. 

(2) Par Marot il désigne Jean Marot. 

(3) Angoysses et remèdes damours, Préface. 






LE l'HOClRElR DES LA THÉMOILLE 53 

rétrogrades. Ces jeux do grands enfants n'ont pourtant rien 
à voir avec la littérature et il serait vraiment bien inutile d'y 
insister (1). C'était d'ailleurs le plus sérieusement du monde 
que les auteurs du xv* et de la première moitié du 
xv\* siècle s'appliquaient à ces véritables casse-têtes chinois, 
le plus sérieusement qu'ils y mettaient leur suprême mérite. 
L'auteur du Quintil Horatian voyait encore dans la rime 
équivoquée « la plus belle sorte de ryme », et croyait faire 
une réponse triomphante en écrivant à Joachim du Bellay: 
« La difficulté des Equiuocques, qui te ne viennent pas 
tousiours à propos :les te faict rejecter (2). » Ces bizarreries 
sont le dernier effort des littératures expirantes. Ce soin du 
détail matériel amène pourtant Jean Bouchet à une innova- 
tion heureuse. 

Entre 1515 et 4520, il fait un voyage à Paris, mandé par le 
seigneur de la Poissonnière « messyre Loys Roussart ». Ce 
messire Loys Roussart n'est autre que le père de notre 
Ronsard. Notre auteur avait dû rencontrer ce gentilhomme 
dans la famille deLaTrémoille, alliée à celle des Ronsard (3)- 
Ecrivain à ses heures (4), le seigneur de la Poissonnière 
prit en amitié le poète poitevin, et se plut, pendant toute sa 
vie, à le combler de bienfaits ; il l'aida à faire entrer sans dot 
sa fille Marie au monastère de Sainte-Croix de Poitiers, et 

(1) Ceux qui voudraient avoir des détails sur toutes ces belles choses 
peuvent lire deux thèses latines fort bien faites, celle de M. Ernest Lan- 
glois : De artibus rhetoricne rhytkmicae, p. 69 sqq. et celle de M. Georges 
Pellissier : De Sexti decimi sapculi in Francia artibus poeticis, p. 19. 

(2) Charles Fontaine : Quintil Horatian, p. 209. 

(3) « Pour le regard de l'origine maternelle, il a eu l'heur d'appartenir à 

une infinité d'illustres familles françoises à celle de laTrimouille 

Oraison funèbre sur la mort de M. de Ronsard par M. du Perron. Œuvres 
de Ronsard, edit. Blanchemain, t. VIII, p. 18o. Ronsard dit lui-même dans 
son élégie « à Rémi Belleau, excellent poète françois » : 

Du costé maternel, j'ai tiré mon lignage 

De ceux de la Trimoille. {XX' Elégie, t. III, p. 296.) 

(4) Jean Bouchet nous donne des détails fort intéressants sur le père de 
Ronsard dans la 101" de ses Epitaphes, la CXXVI» Epistre familière, et 
dans une lettre placée en tête des premières éditions des Triumphes de la 
noble el amoureuse dame. Il cite notamment deux ouvrages de lui, un 
Traicté sur le blason, et un autre sur la manière de vivre « es maisons 
des gras priées ». 



54 JEAN BOUCHET 

se fit toujours un plaisir de présenter lui-même au roi 
François I" ou à la reine Eléonore les ouvrages de son 
humble ami. Jean Bouchet se montre très reconnaissant de 
toutes ces marques d'amitié, et il en parle les larmes aux 
yeux ; pourtant le mieux reçu de tous ces services fut incon- 
testablement celui que le seigneur de la Poissonnière lui 
rendit lors de son voyage à Paris. Il lui apprit alors une 
chose merveilleuse qui le ravit d'admiration ; la voici : un 
vrai poète doit garder, dans les vers de dix pieds et à rimes 
plates l'alternance régulière des rimes masculines et fémi- 
nines. Ce haut secret 

Du tant noble art de doulce rhétorique 

fut pour notre auteur une révélation, et depuis il ne manqua 
jamais à cette règle. 

Ea (sic) tous mes vers de epistres leonyns 
le entremeslay depuis de féminins 
En [sic] masculins deux a deux, dont la taille 
Resonne fort, sil adulent quon ni faille (1). 

Souvent nos critiques d'histoire littéraire recherchent le 
nom du premier poète qui s'astreignit à entremêler régu- 
lièrement les rimes masculines et féminines ; les uns se 
croient obligés de descendre jusqu'à Ronsard ou du Bar- 
tas (2) ; les autres nomment en hésitant Jean Bouchet, sans 
donner le motif de leur affirmation. Je ne crois pas qu'avant 
1520, un seul poète ait suivi rigoureusement sans l'enfreindre 
jamais la règle nouvelle, et de lo20 à Ronsard je n'en 



(1) Les Triumphes... Epistrea noble et puissant messire Loys Roussart, 
f" A n yo. 

(2) G. Pellissier, la Vie et les Œhvres de du Bartas, p. 248; Bizos, 
Ronsard, p. âfi?. 

« Quelques poètes, bien avant du Bartas, avaient sans doute donné 
l'exemple de cet ordre uniforme (entrelacement régulier des rimes mas- 
culines et féminines) ; mais c'était uniquement par instinct, par je ne sais 
quel sentiment délicat de l'harmonie qui resta longtemps sans se traduire 
en règles précises.» G. Pellissier, loc. eit. On voit, après ce que nous venons 
d'écrire, ce qu'il faut penser de cette affirmation. 



LE PROCLHEIR DES LA THKMOTLLE 53 

connais pas d'autre que Jean lioiichet qui y soit resté 
constamment fidèle. Il nous dit bien dans une de ses Epistres 
fnmilicres qu'il imite Octavien de Saint-Gelais le très vif 
translateur, 

Qui feit telz vers es espitres D'oiiide (1). 

C'est vraiment trop de bonne grâce et trop d'humilité; 
Saint-Gelais, dans l'ouvrage cité, fait ordinairement alterner 
les rimes masculines et féminines, mais ce n'est pas pour lui 
une loi essentielle et inviolable comme pour notre poète 
après 1520 (2). L'initiative de Jean Bouchet resta d'ailleurs 
isolée, et fort peu de ses contemporains, fort peu même de 
ses disciples et de ses admirateurs de Poitiers Timitèrent ; le 
doux procureur était trop modeste pour imposera d'autres 

(1) Ep. fam. LXXII, f°48d. 

(2) Cf. : Senstiijt les XXI epi \ stres doiiide iras \ latees du laii en français 
jl reuerend père en dieu | maistre Octouiâ de Sait \ Gelaix eiiesq dagolesm. 
B. N. Rés. mYc 532. Au f" A ni il y a 4 rimes masculines de suite au recto, 
et au verso; A nii présente deux fois la même faute, au recto, et au verso il 
ya 6 rimes masculines se suivant... etc.. Les Eneydes de Virgille... du 
même auteur offrent la même irrégularité ; on trouve au f» A ni v° à la suite 
les uns des autres 6 vers masculins et 10 vers féminins ; — M. Ernest Lan- 
g\o\s [De Artibus rethoricae rhytJimicae, p. 80) a donné l'analyse d'un manu- 
scrit de la Bibliothèque nationale /^r. 124.34, écrit au xvi'' siècle et sans nom 
d'auteur ; on y lit que Monseigneur Crétin « père des orateurs modernes... a 
trouvé ceste digne et nouvelle manière qu'il use en telle ryme (doublette) 
de deux vers masculins et deux après féminins... et a la vérité ceste mode 
et invention donne beaucoup myeulx et a très parfaictet entier accent... » 
{loc. cit., p. 84). L'auteur a dû écrire du vivant de Crétin; or ce poète 
est mort entre le 8 février 1523 et le 16 mars 1526 (Cf : le privilège des 
deux ouvrages cités plus bas) ; l'ouvrage a donc été composé avant 1526, 
c'est-à-dire à l'époque à peu près où Jean Bouchet commençait à observer 
l'alternance régulière des rimes masculines et féminines. Il est exact 
que plusieurs poésies de G. Crétin suivent cette règle v. g. : l'Ap- 
parition du feu maréchal de Chabanes ; le pastoral sur la natinite de mon- 
seigneur le dauphin ; mais beaucoup d'autres s'en écartent (je ne parle 
bien entendu que de pièces à rimes plates et en vers de 10 pieds); d'oîi 
il semble résulter que pour Crétin cette règle ne parait pas avoir été 
absolue; on ne la trouve d'ailleurs formulée nulle part dans ses œuvres 
poétiques publiées après sa mort en 1527 par son ami François Charbon- 
nier : Cf. Chanlz royaulx, oraisons et aultres petitz traie tez faictz et 
composez par feu de bonne mémoire maistre Guillaume Crétin. B. N. Rés. 
Y*' 1236 ; et Traictez singuliers de lehan le Maire, Georges Chastelan, et 
de /. Molinet Ces deux ouvrages sont reliés sous une même couverture. 



56 JEAN BOUCnET 

sa manière de voir. 11 se contente d'insinuer dans quelques- 
unes de ses lettres et dans ses préfaces que les rimes ainsi 
disposées donnent aux poèmes plus de douceur et d'harmo- 
nie [Ep. fom. L\xn ; lxvii; çvu), il félicite ceux qui cèdent à 
son exemple, mais il ne trouve pas mauvais que d'autres 
soient moins exigeants que lui. Les poètes français n'accep- 
tèrent qu'avec peine un joug qui leur semblait trop pesant, 
et qui nous paraît à nous, comme il parut aux auteurs du 
XVII* et du xviu® siècle, une loi presque nécessaire. Trente ans 
plus tard, Joachim du Bellay laissait aux partisans de Ronsard 
et de la Pléiade toute facilité de s'y soumettre ou de le rejeter : 
« Il y en a. qui fort supersticieusement entremeslent les vers 
Masculins auecques les Féminins... le treuue cette diligence 
fort bonne, pourueu que tu n'en faces point de religion, ius- 
ques acontreindre ta diction, pour obseruer telles choses(1).)> 
Quelque temps avant la publication du Temple de bonne 
renômee, la mère du prince deTalmond. Gabrielle de Bour- 
bon, la grande protectrice de Jean Bouchet, était morte ; elle 
n'avait pu survivre à son fils bien-aimé. Ce fut pour le poète 
une perte plus terrible, plus irréparable encore que celle de 
Charles de La Trémoille. Grande dame qui savait tenir son 
rang à merveille et qui pendant les longues expéditions de son 
mari hors du royaume surveillait elle-même ses vastes 
domaines, dirigeait les intendants, et examinait les comptes des 
procureurs; châtelaine d'une bonté et d'une charité touchante 
pour ses vassaux et surtout pour ses vieux serviteurs (2), 
Madame de La Trémoille aimait beaucoup les livres et le bel 



[i) La de/fense et illustration de la lanijue francoyse, p. 142 et 143. Cf. 
Pasquier, Recherches de la France, î' 627. 

(2) Elle écrivait le 22 juin 1.510, au receveur de La Trémoille, qui crai- 
gnait, à cause de son grand âge, de ne plus être en état de remplir sa 
charge : « Touchant ce que dites qu'on se pourvoie dun autre receveur, 
et que ne pourriez plus servir à cause de votre vieillesse, il ne faut pas 
que vous disiez cela. Car pour ce que vous avez longtemps et bien servi, 
l'on ne vous voudrait pas changer et êtes bien encore pour servir... » Le 
18 novembre 1498, elle adressait ces lignes au receveur de Sully : « Donnez 

à Gabrielle Lamaure deux setiers de seigle pour 1 aider à vivre Au 

métayer delà Caille deux rnuids de seigle que nous lui avons donné par 
pitié et aumône, à cause de la grêle qui a eu lieu cette année. » Sandret - 
Louis II de La Trémoille, p. 96 et 97. 



LE PROCUREIR DES LA TKKMOILLi: . 57 

art de rhétorique. Souvent, quand elle était fatiguée des 
ouvrages de broderie, elle quittait ses dames d'honneur, et 
se retirait en son cabinet « fort bien garny de liuros ». Là 
elle lisait de beaux traités de morale ou des livres d'histoire. 
Elle ne s'en contentait pas; « et si estoit son esprit ennobly 
et enrichy de tant bonnes sciences quelle emploioit une partie 
des iours a composer petitz traictez a l'honneur de dieu, de 
la vierge Marie et a l'instruction de ses damoiselles » (1). 
Jean Bjuchet nous a gardé le titre de plusieurs de ses 
ouvrages : le Voyage du Pénitent, le Temple du Saint-Esprit, 
l'Instruction des jeunes pucelles, les Contemplations de l'âme 
dévote sur le mystère de l' Incarnation et Passion de Notre 
Seigneur Jésus-Christ (2). C'est à lui que Gabriellc de Bourbon 
confiait le soin de faire revoir ces petites compositions 



{{) Le Panegyric du Cheuallier... f" lxxxix r°. 

{Tj Annales d'Aquitaine, édit. de 1531, f'' clxiv v» ; le Panegyric... 
fo LXXXIX r°. Les œuvres spirituelles de (iabrielle de Bourbon se trouvent 
en partie à la bibliothèque Mazarine. Voici le début des deux opuscules 
[Mss. n° 978) qui seuls y sont conservés : « Cy commence le voyage espirituel 
entreprinspar lame dénote pour paruenir en la citede bon repoux. — Le fort 
chasteau pour la retraicte de toutes bonnes âmes, fait par le commande- 
ment du glorieux sainct esprit. > Cf. Catalogue des Manuscrits de la Biblio- 
thèque Mazarine, t. I, p. 473. On ne trouve dans ces deux ouvrages, il 
fallait s'y attendre, que de longues allégories fort peu intéressantes en géné- 
ral ; je copie la dernière page du Fort Chasteau : « Or doncques puys 
que je tire si auant fault que pour paracheuer ie parle de leschauguete 
qui est hault montée sur une des tours du portai, lequel se nomme ainsi 
quil me samble saincte Inspiration. Laquelle fait si bon guet q nulz enne- 
mys ne peuuent si secrètement venir quilz ne les aparcoyuent bien et 
tout incontinent sonne la cloche nommée prompte admonition, Et sou- 
dain chascun se mect sur ses gardes tant capitaynes que portiers, Lartil- 
lerie qui est aux caûonieres est exploitée. Il faut dire quelque chose de 
Geste artillerie et de laffust qui est larbre de la saincte croix qui est si 
fort quil ne peut reculler. Le canonier se nomme parfaicte amour qui 
mect le feu que charité luy a baille, Et pousse la grosse pierre qui est le 
nom de Ihs lequel fait si grant bruyt que tous le ennemys fléchissent 
iusques a terre et sen vont vaincus et par ce moyen demourêt en repos 
de conscience les hostesses du tant glorieux sainct esperit. quelles 
sufQsantes grâces Ion ne sauroit rendre car a luy ne tiendra que toutes 
âmes faictes a la samblance de la trinite père fils et le glorieux sainct 
esperit ne soyent des bienheurees comme il appert par ce beau et fort 
chasteau quil a fait pour elles retraire en bonne seurete prouveu de toutes 
choses nécessaires pour le salut délies duquel chasteau iay dit non pas le 
tout car comme iay par cy davant dit mon entendement nest assez suffi- 



58 iE.\% BOUCllET 

mystiques par des docteurs en théologie, et le procureur- 
poète s'en montre tout lier; à lui aussi il appartenait de les 
faire» relier et enluminer «(l). Il avait justement sous la main 
un ouvrier habile « a la pourtraicture du ter et de la plume 
autant que home de France », et dans une lettre conservée 
au chartrier de Thouars que M. le duc de La Trémoille a 
bien voulu me communiquer, il annonce joyeusement à 
Gabrielle de Bourbon une prochaine visite de cet artiste 
éminent qui n'a pu se rendre plus tôt près de la vicomtesse, 
parce qu'il avait été « ung peu mallade »; pour lui, Jean 
Bouchet. il a été retenu à Poitiers plus longtemps qu'il ne 
l'aurait voulu par un procès contre le prieur de « Saint- 
Joyn M (2). Le célèbre enlumineur se nommait Merevache (3). 
Les goûts littéraires de la vicomtesse de Thouars étaient, 
on le conçoit, une bonne fortune et. une grande joie pour 
ie Trauerseur des voy es périlleuses. On riait bien, paraît-il. un 
peu des prétentions littéraires de la noble dame, et les malins 
allaient jusqu'à dire que composer ainsi des livres n'est 
point besogne de femme. Mais Jean Bouchet répond verte- 
ment aux censeurs qu'il est bien permis aux dames de qua- 
lité « demploier le tempsà vacquer aux bônes et honnestes 



sant pour ce faire. Touteffoyz ma fiance est si grande en celuy par le 
commandement duquel ie lay escript que par sa bonté il permectra que 
ceulx ou celles qui le liront et bien le gousteront suys certaine quilz y 
profiteront. De laquelle chose très humblement ie le supply quil luy 
plaise de moy faire ceste grâce singulière que eu ce monde icy tousiours 
luy puisse complaire et en lautre auoir gloire. Amen. » J'ai reproduit 
exactement le texte de Gabrielle de Bourbon. Si l'on ne trouvait des allé- 
gories semblables chez presque tous les auteurs de l'époque, on pourrait 
croire à l'influence de Jean Bouchet écrivain sur son auguste protectrice; 
dans le passage que je viens de citer comme dans une foule d'autres appa- 
raissent la même tournure d'esprit, et le même goût des généralités 
pieuses aveclesquelles nous a familiarisésle Tntiiprseur des voijps périlleuses. 
(i) "Nous avons un reçu de trois livres seize sols payées à Jean Bouchet 
pour les livres de Madame qu'il a fait relier et enluminer, i9 avril 1512. » 
L. Sandret: Louis II de La Trémoille, p. 93, note. 

(2) Saint- Jouin-de-Marnes, canton d'Airvault, arrondissement de Par- 
thenay. 

(3) M. Marchegay, qui a publié dans les Lettres missives originales 
du XVI" siècle, p. 10, n-» 6, la lettre dont je viens de parler, appelle 
notre enlumineur Merebache. Je crois qu'il se trompe ; le texte porte un 
V et non un b ; de plus, sur ce personnage presque inconnu, j'ai trouvé un 



LE PROCUREUR DES LA TR15M0ILLE 59 

lectres C(3cernans choses moralles ou hisloriallcs ». Et tout 
fier de pouvoir étaler sa science en justifiant son aimable 
protectrice, il s'écrie : Ainsi ont fait jadis « Cornelie, mère 
de Grachus...la fille de Lelius... la fille de Ilortense »... Pla- 
ton n'eut-il pasdes femmes parmi sesdisciples? Et le rhélori- 
queur continue, citant tous les noms de femmes lettrées qu'il 
connaît, sans oublier « Saincte Brigide ne les prophecies de 
toutes les sibilles » (i). Il aurait pu ajouter que beaucoup de 
grandes dames françaises ou étrangères imitaient alors 
Gabrielle de Bourbon, Marguerite d'Autriche, l'illustre gou- 
vernante des Pays-Bas, Françoise de Foix, Catherine, femme 
de Philibert de Beaujeu, composèrent aussi des ouvrages ; 
se livrer à l'étude des lettres, écrire des livres semblait à 
ces fières dames comme une seconde noblesse ajoutée à la 
noblesse de la naissance, et peut-être n'était-ce pas la 
moins enviée (2). 

assez curieux sonnet de Scévole Sainte-Marthe oîi il est appelé Mereva- 
che ; le voici : 

Icy gist Merevache, Appelles Poitevin 
Qui nous faisoit douter si sa vive peinture 
Suivoit le Naturel, ou bien si la Nature '^ 

Imitoit elle mesme un peintre si divin. 

Bien que quatre-vingts ans ayent borné sa fin, 
lamais il n'a vieilly, vivant à Tadventure, 
Sans avoir soin de rien, ny sentir la pointure 
Des avares désirs qui hastent le destin. 

Ennemy de Bacchus il humoit à largesse 
L'onde qui l'arrosant faisoit que la jeunesse 
Comme l'herbe à la pluye en luy reverdissoit. 

Mais à la fin ces eaux, quand sa force fut moindre 

Comme déià le feu naturel s'abaissoit 

L'ont fait sans y penser soudainement esteindre. 

[Bocage de sonnets mesles, n" XVI.) 

11 existe, en outre, une quittance du 19 décembre 1516 signée P. Merva- 
clie, par laquelle l'artiste reconnaît avoir reçu 3i 1. 13 s.pour des travaux 
faits lors des obsèques de Gabrielle de Bourbon. 

(1) LePanegync... ï° lxxxix v° et lxxxx. 

|2) Cf. Fr. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, 
chap. II, OEuvres de Marguerite, p. 37 ; R. de Maulde de LaClavière: 
Louise de Savoie et François I", p. 297, noteo; Burckhardt : la ikvilisation 
en Italie au temps de la Renaissance, p. 143 sqq. ; cf. encore R. de 
Maulde de La Clavière: /es Femmes de la Renaissance, UinRnence intellec- 



60 JEAN BOUCUET 

La mort de son fils tué à Marignan vint troubler à jamais 
l'existence si digne et si heureuse de Madame de La Tré- 
moille ; la douleur qui brisa son âme la conduisit en peu de 
temps au tombeau (1). Elle eut beau couvrir sa tristesse « de 
falce ioyeuse », avec la source du bonheur la source de la 
vie avait été brusquement tarie en elle ; un an après son fils, 
ejle mourait consumée par une fièvre lente, le 30 novem- 
bre 1516. Jean Bouchet se devait à lui-même de composer 
quelque chose à la louange de sa bienfaitrice, il n'y manqua 
point ; vu la médiocrité de l'œuvre, il faut lui savoir gré de 
s'être borné à une simple épitaphe. Incroyable puissance de 
la rhétorique et du mauvais goût ! Cet homme, sous l'émotion 
d'une douleur très sincère, n'ose laisser parler son âme, ni 
sa tristesse s'épancher simplement dans des vers familiers ; 
il lui faut des rimes compliquées ; elles lui ont sans doute de- 
mandé beaucoup de travail et de longs efforts, elles ne nous 
intéressent pas. Sur le tombeau de Gabrielle de Bourbon ce 
n'est pas le rhetoriqiieur qui devait se faire entendre, mais 

tuelle, p. oo9 sqq. Je ne saurais avoir la prétention de nommer toutes 
les grandes dames qui se firent un honneur de l'étude des lettres ; je rap- 
pellerai simplement d'un mot que Marguerite de Navarre savait assez le 
grec pour lire Platon ailleurs que dans les traductions de Bonaventure 
Desperiers, et que sa nièce Marguerite, sœur de Henri II, posséda très 
vite toutes les langues que l'on enseignait au Collège de France, sauf l'hé- 
breu ; cf. Michaelis Hospitalii... carmina. EpisloL, lib. I, p. 23. Voici sur 
cette ardeur d'apprendre, même chez les jeunes filles, le début enthousiaste 
d'une pièce lyrique de Salmon Macrin, publiée en 1537 : 

Docta tempora, seculumque felix 
Possit iure qiiod aureum vocari ! 
Ter nondum tria transiere lustra 
Cum regnaret in orbe scabra Gallo 
Pa*sim barbaries, nec uUus esset 

Qui Graece loqueretur ac Latine 

At nunc o Deus ! o beata secla ! 
Romanas pueri, innubae et puellae 
Ac Graias auide sequuntur artes. 

Salmonii Macrini Juliodunen hymnoriim libri sex, p. 173. On peut. 

surle même sujet, consulter le livre de Léon Feugère : les Femmes poètes 
au seizième siècle. 

(l) « Etdisoient les médecins que sa maladie procedoitdu grât et extrême 
dueil quelle auoit eu delà mort de son filsmôsieur le prince qui auoit este 
occis lannee précédente a la iournee de Marignan. » Annales d Aquitaine ^ 
édit. 1531, f" CLXiv \o. 



LE PROCL'REUR DES LA TKÉMOILLE 01 

Jean Boucliet, l'humble protégé de la grande dame et presque 
son associé littéraire. Voici peut-être la meilleure strophe du 
morceau : 

Cest Gabrielle a qui on doit honneur 
Pour sa valeur quant au noble lignage, 
Touchant beaulte pour parler sans faneur 
Elle eut couleur clere brune, et le cueur 
Grant sans rigueur, doulx et begnin visage 
Gente en corsage, et fort grant personnage 
Fut en son aage, et saine en tous ses iours, 
Mais cy nauons nos permanens seiours (i). 

La mort de son épouse fut pour Louis II de La Trémoille 
un deuil profond. Il ordonna, dans une lettre touchante adres- 
sée à ses officiers de la Poissonnière, de prier Dieu pour elle : 
« Il a pieu a Nostre-Seigneur prandre et appeler a sa part 
noslre très chère et très amee espouze, que Dieu absoille, 
qui nous est la plus grosse perte que eussions sceu faire. 
Nous vous en auons vouUu aduertir ad ce que faciez prier 
Dieu pour son ame... Escript à Thouars le IIIP jour de 
décembre lan mil cinq cens etseze. — L. de laTremoille(2). » 

Cependant, cédant aux sollicitations de ses amis, aux con- 
seils même de Gabrielle expirante (3), le vicomte de Thouars 
demanda la main de la jeune duchesse de Valentinois, fille 
du fameux César Borgia et de Charlotte d'Albret. Il voulait 
par ce mariage assurer la descendance de sa maison dont 
tout l'espoir reposait alors sur son petit-fils François de La 
Trémoille, âgé de quatorze ans. La future vicomtesse de 
Thouars n'avait que dix-neuf ans, Louis Il.de La Trémoille 
en avait cinquante-sept, il fut pourtant accepté par Louise 

(1) LePanegyric... f" cLxv v°. Les Epist. fam. IX, X, XI sont adres- 
sées « a ma Dame Gabrielle de Bourbon, Viconlesse de Thouars ». Elles 
traitent de sujets religieux. Voici le titre de la XI« : Epistre enuoijce par lac- 
leur a ladicte Viconlesse de Thouars en la tisonne de la triumphante Royne 
des cieulx ma dame Marie, quirescrït a nature humaine les douleurs quelle 
a supportées en la passion de son filz lesus noslre Saulueur et Rédempteur 
et combien lui desplait r ingratitude de ceulx pour lesquelz il a souffert 
mort et passion. » 

(2) Les LaTrémoille pendant cinq siècles, t. If, p. 7o. 
(3; Le Panegyric... i" cLxini r°. 



62 • JEAN BOUCIIET 

de Savoie, qui servait de mère à Torpheline : Charlotte d' Albret, 
par son testament daté du 11 mars 1314, avait ordonné que sa 
fille « serait menée à Madame d'Angoulême » (1). Le mariage 
eut lieu le 17 avril loi". 

Jean Bouchet ne pouvait s'attendre à trouver près de la 
nouvelle dame de La Trémoille l'accueil presque familier 
que lui faisait Gabrielle de Bourbon. Son métier de pro- 
cureur le mit pourtant en relations forcées avec elle : le 
vicomte de Thouars, presque toujours à la tète des armées, 
n'avait guère le temps de régler par lui-même tout ce qui 
regardait l'administration de ses immenses biens. Jean Bou- 
chet devait donc s'adresser à Louise de Yalentinois. Il nous 
reste comme témoignage des rapports entre le procureur et 
la jeune vicomtesse une épître rimée assez intéressante. Il 
avait été chargé de vendre les bois de Yerbreuil, mais les 
acheteurs ne consentirent à signer le marché qu'à la. condi- 
tion qu'il y fût lui-même intéressé. Probablement, — le récit 
n'est pas très net, — il prit une partie des bois à vendre à 
son compte et le brave homme, paraît-il, se laissa duper. Il 
le reconnut bientôt, mais le mal était fait. Il ne crut pouvoir 
mieux, s'en tirer qu'en exposant tout au long l'affaire à 
Madame de La Trémoille. L'oreille basse, il rima sa mala- 
dresse, et le désir de s'en tirer aidant, son malheur le rendit 
poète. Un soir, raconte-t-il, il se promenait mélancolique dans 
les bois profonds, cause de sa peine, quand, à la tombée de 
la nuit, il rencontre Silvanus, dieu des bois, accompagné 
d'une bande de satyres et de faunes qui folâtraient gaie- 
ment 

Soubz vn pauillon verd 
D'arbriers feuilluz entièrement couuert. 

Timide de sa nature, il est un peu troublé cà cette vue et 
songe à s'enfuir ; mais Silvanus vient à lui et raille sans pitié 
cet homme a a face estourdye » qui sans entendre rien au 
négoce a voulu se faire marchand : 

(1) L. Sandret, Louis II de La Trémoille, p. 139. Cf. : Les La Trémoille 
pendant cinq siècles, t. II, p. xi et p. 130. 



LE l'ROCL'IŒl H DES LA TltÉ.MOlLL'E 63 

Car ton estât est de palalinor, 

Mener procès, romancer, latiner, 

Fais ce que veult ton génial Mercure 

Et ne prends point d'aullre astuce ne cure. 

Le pauvre Jean Boiichet, étourdi de cette algarade, s'en va 
tout morfondu, et souhaite sortir le plus tôt possible de ce 
bois aux terribles rencontres. Il chevauche toute la nuit, et 
aperçoit, au premier matin. 

Dessus vu parc de fleurs tout composé, 

les neuf Muses, .Mercure et Pan qui, « chantans, cythari- 
sans, » composaient des sonnets, rondeaux et ballades. Le 
dieu du négoce reconnaît de fort loin le malavisé marchand, 
l'amène devant les Muses et le contraint de raconter tout 
au long son insigne maladresse. La compagnie éclate 
de rire au récit de sa burlesque aventure, et de tous les 
côtés on l'apostrophe : 

... Or, venez ca, beau sire. 
Qui vous a meu de vous faire marchant ? 
Vous qui auez tousiours este cerchant 
Le doulx plaisir de nostre rettiorique, 
Entremesie avec vostre practique (1) ? 

Quand on l'a bien raillé, onlui conseille pourtantde s'adres- 
ser à la « dame tant digne de ces verds boys », elle prendra en 
pitié sa détresse. Le poète suivit un conseil si plein de sagesse, 
et la jeune vicomtesse de Thouars dut se faire un plaisir 
d'accueillir favorablement la requête rimée du poète si mal- 
heureux en négoce. 

Louis II de La Trémoille, contrairement à ses espérances, 
n'eut pas d'enfants de sa seconde femme, Louise de 
Yalentinois ; il put pourtant avant sa mort tenir sur ses 
genoux des héritiers de son nom et de sa gloire. Le jeune 
François, hls de Charles de La Trémoille, qui avait passé 
la plus grande partie de son enfance au château de Thouars, 
épousa, au commencement de l'année 1522, Anne de Laval,, 

(1) Ep. fam. XXIV. 



64 JEAN BOVCllET 

et à la fm de cette même année, le Chevalier sans reproche 
porta sur les fonts baptismaux leur premier-né auquel il vou- 
lut donner son nom. Enlo2i, il penchait avec bonheur ses 
cheveux blancs sur un second berceau : Louis III de La 
Trémoille avait un frère, François, comtedeBenon. Le vieux 
soldat pouvait maintenant mourir en paix. Il avait toujours 
souhaité que ce fût comme son fils Charles, sur un champ de 
bataille « au lict d'honneur » ; la fortune lui accorda cette fa- 
veur : il fut tué à la bataille de Pavie. Blessé au visage près de 
l'œil à la première charge, il a son cheval « occis entre ses 
iambes ». Il monte aussitôt sur celui d'un des gentilshommes 
de sa maison, Jacques de La Brosse, retourne au combat et 
tombe presque aussitôt frappé à mort, « d'vn grand coup de 
harquebuze » (1). 

Notre poète prit sa plume pour raconter la vie et la mort 
glorieuses du noble guerrier, et le 28 mars 1537 il faisait 
paraître chez Jacques Bouchet, imprimeur à Poitiers, Le 
Panegyric du cheuallier sans reproche. Son amour et sa re- 
connaissance l'inspirèrent bien ; le livre est un des meilleurs 
qu'il ait écrits. Sans doute il s'y montre, comme tou- 
jours, rhétoriqueur ; les allusions mythologiques, les longues 
énumérations et les allégories morales remplissent bien des 
pages ; mais çà et là le serviteur dévoué, traité avec une 
faveur presque amicale, inspire le poète ; le cœur ému 
donne à l'imagination de la grâce et mêle au récit une douce 
émotion qui Téchauffe et l'anime ; son héros était si attachant 
non seulement sur les champs de bataille et dans l'éclat de sa 
vie publique, mais dans l'impétuosité de son adolescence et 
dans l'abandon de la vie privée. Habile dans tous les exer- 
cices du corps, il était, à la fleur de son âge, beau comme un 
demi-dieu, raconte le narrateur ; il avait les membres bien 
proportionnés, la tête droite, « le front hault et cler, les 
yeulx vers, le nez moyen et vngpeu aquillee, petite bouche, 
menton fourcheu, son taïct cler et brun plus tirant sur ver- 
meille blancheur que sur le noir, et les cheueux crespellez 
reluysans comme fin or » (2). Je ne veux citer qu'un des 

(1) Annales d'Aquitaine, p. 38o. 

(2) Le Panegyvic, î° v r". 



LE PROCIREIR DES LA TRKMOILLE bo 

faits curieux rapportés par Jean lîouciiet dans celte vie de 
Louis de La Trémoille, il montrera que, même à la fin du 
xv<' siècle, l'amour chevaleresque n'était pas un vain mot et 
qu'il était encore puissant sur certaines t\mes(l). Au retour de 
sa premitM-c campagne, le jeune seigneur se lia avec un che- 
valier « de laage de vingt et troys ans, marie avec une fort 
belle dame estât en laage de dix huyt ans lesqlz je ne veulx 
nômer (2) ». Des détails si précis semblent indiquer que le 
récit de l'auteur n'est pas une pure invention poétique, 
comme a l'air do le croire Goujet, mais un fait historique. 
Saint-Marc Girardin ne met pas en doute son authenticité et 
je crois qu'il a raison (3), malgré les souvenirs mytholo- 
giques et les allégories dont l'auteur surcharge sa narration. 
Cupidon d'une de ses sagettes dorées navra le cœur de Louis 
de La Trémoille et celui de la jeune dame, si bien qu'ils 
s'éprirent l'un pour l'autre d'un violent amour. Avec une 
loyauté parfaite, l'épouse prévient son mari de sa faiblesse. 
Celui-ci n'a pas même l'idée de mettre en doute l'honneur 
d'un ami qu'il aimait comme lui-même, il le savait assez fort 
pour dompter son cœur et ne point trahir sa foi de chevalier. 
Pour le guérir de sa malheureuse passion, il se sert d'un 
moyen, extraordinaire sans doute, mais qui fera mieux res- 
sortir encore la parfaite droiture des trois héros de l'his- 
toire. Il quitte le château sans souffrir que le jeune Louis 
de La Trémoille l'accompagne, et le laisse ainsi seul avec 
sa passion et celle qu'il aimait, se fiant à l'honneur de son 
ami, comme à la chasteté et à la prudence de son épouse. 
Celle-ci, après le départ de son mari, devait remettre au sei- 
gneur de La Trémoille une lettre, par laquelle le chevalier 
absent mandait à son hôte, qu'instruit de son amour il n'hési- 

(1) M. Félix Robiûu {L'Université catholique, t. XIV, (1842) apprécie en 
quelques lignes fort louangeuses — trop louangeuses même — la narra- 
lion de Jean Bouchet. « Il fallait, dit-il, que l'historien fût bien impres- 
sionné par le récit de son héros pour trouver une telle simplicité d'ex- 
pressions, une telle délicatesse de sentiments, une telle fraîcheur 
d'images. » 

(2) Le Panégyric, f" xviu v°. 

(3) Saint-Marc Girardin, Littérature française au XVl^ siècle, p. 307 ; 
Goujet, Bibliothèque française, t. XI, p. 277. 

5 



66 JEAN BOUCIIET 

tait pourtant pas à lui confier, jusqu'à son retour, ce qu'il 
avait de plus cher au monde, la vertu de sa femme. Après 
avoir lu cette lettre, Louis II quitte aussitôt le château, 
et court rejoindre son hôte ; dès qu'il l'aperçoit, il lui prend 
la main, et la serre fortement, puis « aps double salut faict 
et rëdu feirêt aller les seruiteurs dauât, et demeurez assez 
loing derrière, le jeune seignr se excusa enuers le cheualier 
au mieulx ql luy fuzt possible, et lasseura p serment q sa 
lettre auoiteste la seulle médecine de sa playe, et q quelque 
amour ql eust a son espouse, estoit tât honneste quil eust 
mieulx ayme mourir q maculer la loy et foy de leur 
mariage (1) ». Le récit du vieil auteur qui, à l'abréger, perd 
toute sa grâce et sa simple beauté, est sain et réconfortant, et 
Jean Bouchet n'avait pas tort de dire aux Trinepotes (2) du 
hevalier sans reproche, en les engageant à lire son ouvrage i 

Vous apprendrez côine pourrez sans blâme 
Estre amoureux par honneur d'une dame (3). 

(1) Le Panegyric, f" xxxi v^ et xxxn r°. 

(2) Par ce mot de Trinepotes, l'auteur désigne les trois premiers-nés des 
enfants de François de La Trémoille et d'Anne de Laval, arrière-petits-fils 
du Chevalier sans reproche: Louis III de La Trémoille, François, comte de 
Benon, et Charles, baron de Mauléon. 

(3) Le Panegyric... Epistre de Lacteur lean Bouchet... Aux très illus- 
tres Trinepotes... 

Jean Bouchet raconte longuement dans le Panegyric comment 
Louis II de La Trémoille obtint à force d'instances la restitution des biens 
de la maison de Thouars spoliés par Louis XI et donnés par lui à Gomines. 
Voici une partie fort curieuse de la déposition du seigneur de Bres- 
suire, Jacques de Beaumont, faite dans le célèbre procès auquel donna 
lieu cette affaire. On peut y constater une fois de plus le manque 
complet de scrupules du roi de France. Ce prince, voyant la famille de La 
Trémoille décidée à plaider devant le Parlement, résolut de rechercher 
dans le chartrier de Thouars les pièces qui pouvaient soutenir ses préten- 
tion^; Jacques de Beaumont. « maistre Jehan Chambon, ... maistre Loys 
Tendo et le sire de Commynes seigneurs d'Argenton», ainsi que les offi- 
ciers de Thouars assistèrent au dépouillement. « Et est bien recors, dit 
Jacques de Beaumont, que entre les autres Lettres (on en trouva), par les- 
quelles le feu Boi Charles rendoit et restituoit au dit feu vicomte (de 
Thouars) purement et simplement la vicomte de Thouars et ses autres 
terres. Et au regard de la Principauté de Thalemont, Curzon, Aulonne 
Brandois et autres Terres, les rendoit o telle condition qu'il ne marie- 
roit point sa fille à quelque personne que ce fustdu royaume ou de dehors... 
Dit aussi qu'on y trouua unes autres Lettres par lesquelles le dit feu BoL 



LE l'HOCrREUR DES LA TRKMOILLE 67 

Dans Tépilaphe qu'il composa pour louer le glorieux mort 
(le Pavie, Jean Bouchet se servit du vers alexandrin. Jamais 
il n'avait encore employé ce mètre, jamais il ne l'employa 
plus. C'était pour lui une manière de mieux faire ressortir 
la grandeur de son héros, dans la bouche duquel il niellait 
cette hère parole et cette humble prière : 

Grant harangueur nefuz, iay mieulx faict que nay dict... 
Mais nul est sâs pèche, combien quil ait bon famé, 
Priez doncques a Dieu qu'il pardôue à mon ame (1). 

Après la mort de Louis II de La Trémoille, son petit-fils 
François, déjà prince de Talmond, hérita du vicomte de 
Thouars et des immenses domaines du Chevalier sans re- 



Charles donna et congé et permit au dit feu messire Loys d'Amboise de 
marier sa fille à feu Pierre Monseigneur de Bretagne, et lui fist auoir ledit 
congé de la feu Royne Marie, comme a oy dire il qui dépose. 

« Enquis comme il sçait que lesdites Lettres contenoient ce que dessus a 
déposé, et s'il les a leues, dit qu'il ne les leust point ; dont il soit recors ; 
mais bien entendit qu'elles contenoient ce que dessus a dit par ceulxquiles 
lisoient et disoient -.ceste cy nous est bonne, ceste cy ne nous est pas bonne; 
et depuis leur a oui dire que c'estoit la Lettre de congé donnée par le feu 
Roy Charles au dit feu Vicomte, de pouuoir marier sa fille à telle personne 
qu'il voudroit. Lesquelles Lettres de restitution et permission ainsi esleues 
et choisies, furent mises es mains de il qui dépose, et lors le dit de Gom- 
mynes dist à il qui dépose : le Koi veult que ces Lettres ici soient gettees 
au feu, et les print d'entre ses mains et les iecta au feu. Et alors maistre 
leau Chambon dit telles paroles ou semblables: quel Deable est cecy ; 
c'est mal fait, il ne les faut pas jetter au feu, et adoncques le dit qui de- 
pose ou le dit maistre Jehan Chambon retirèrent les Lettres qui estoient 
déjà dedans le feu : lesquelles il qui dépose print et les porta au feu Roi 
Loys qui alors estoit à Gande, ainsi quil lui avoit mandé, et eulx estans à 
Gande, monsieur de Commynes dit au Roi telles paroles ou semblables : sire 
vecy monsieur de Bressuyre qui a des Lettres qui ne seruent pas bien a 
nostre matière; et le Roi demanda a il qui dépose : ou sont elles sieur de 
Bressuyre, lequel lui répondit : sire vêles cy, et adonc le l\oi les print et 
les jetta dedansle feu, et puis dit, je ne les brusle pas, c'est le feu. » Louis XI 
fit promettre par serment à tous les assistants de ne jamais révéler ce 
qu'il venait de faire ; après la mort du prince, le sire de Bressuire demanda 
si un pareil serment l'obligeait, on lui répondit que non, et alors, « tant 
pour obéir à justice que pour acquitter sadite conscience il a déposé ce 
que dessus. )> 

[Mss. de Dom Fonteneau , t. 26, p. 312, ol3, 514.) 

(I) Le Panegyric... f" cxcini r° et v°. 



68 JEAN BOLCIIET 

proche. Il eut avec Jean Bouchet une correspondance très 
active, et qui montre le soin a^ec lequel il s'occupait de ses 
biens. Mais ces lettres n'ont aucune importance littéraire et 
ne nous apprennent rien sur notre procureur. François de 
La Trémoille eut onze enfants de son épouse Anne de Laval ; 
il mourut à ïhouars n'ayant pas quarante ans, le 7 janvier 
1542. C'était, lui aussi, un grand ami des lettres : 

Il composoU en prose, aussi en vers 
De luy ay veu et leii euures diuers 
Tous catholicz, et non point de folies 
Mats tous remplis de mystères ouuers, 
Et trez deuotz en forme d'homélies (i). 

11 veillait avec grand soin à l'éducation de ses fils, et avant 
Pierre Eyquem, père de Michel Montaigne, il avaitexigé que 
les domestiques qui s'occupaient d'eux parlassent latin. A 
une lettre adressée à André Vateau, gouverneur de ses en- 
fants, il ajoutait ce curieux post-scriptum : <x lay sceu que 
le plus souuent que les seruiteurs ne veuillent parler latin 
en la chambre de nos enfîans, ce que ie n'entends, et veulx 
que ordinairement ilz parlent latin affin de leur continuer de 
mieulx en mieulx la langue latine (2). » La mort, jalouse, 
semble-t-il, de la gloire de sa famille ne l'avait pas frappé 
sur un champ de bataille, mais son amour de la justice et de 
la religion, sa nombreuse postérité suffisaient bien pour illus- 
trer son nom (3). Jean Bouchet fut mandé de Poitiers pour 
assister aux obsèques. Il partit avec un de ses fils, et les 



(1) Les Généalogies, effigies et epitaphes... fo 87 r°, 

(2) Marctiegay : Lettres mmives originales du A'F/e siècle, p. 119, 
n" 82. 

Pour tous ces détails on peut consulter les La Trémoille pendant 
cinq siècles, et surtout Inventaire de François de La Trémoille et d'Anne 
de Laval, p. loi sqq. 

(3) Vidit et inuidit Mors clarum nomen auorum, 

Atque patris, telo fortius esse suo, 
Fallitur et pulcliro dum me sine vulnere tollit. 
Jus, pietas, proies namque perire nequit. 

{Les Généalogies, effigies, epitaphes, f''90r°.) 



LE l'HOCUIiElH DES LA TKKMOILLE 69 

comptes des funérailles nous apprennent que le voyage leur 
fut payé à tous deux ; on donna de plus à notre procureur 
une robe pour son deuil (1). 

Avec François de La Trcmoille le dernier lien se brisait qui 
rattachait encorde vieux procureur à Louis 11 et à Gabrielle 
de Bourbon. Dans ce voyage, que de souvenirs émus remon- 
tèrent à son cœur ; ce château de Thouars, cette chapelle 
magnifique, œuvre de sa grande protectrice, ce seigneur qui 
tombait dans la force de l'âge, emporté par une maladie de 
poitrine et non plus frappé en pleine bataille, comme son 
père et son aïeul, lui rappelaimit trente années de sa vie 
mortes à jamais. Devant le cercueil qu'entouraient toutes les 
magnificences d'une cérémonie auguste, il pensait à Charles 
de La Trémoille, le père de celui qui gisait là, son élève qui 
avait voulu l'introduire à la cour de Louis XII, le fier gentil- 
homme auquel il avait dédié le Chappelet des Princes et qu'il 
pleura dans le Temple de bonne renomee. Alors repassaient 
devant ses yeux les scènes désolantes du château de Dissais ; 
la pauvre mère frappée au cœur etqueladouleurtue en moins 
d'un an. Apaisée par les coups qu'elle vient de frapper, la 
mort s'arrête, et pendant dix années paisibles la gloire de 
Louis II de La Trémoille remplit la France; le procureur 
poète toujours bien reçu à Thouars s'y voit fêter par tous les 
seigneurs amis et alliés du noble châtelain ; Louis Ronsard 
l'aime particulièrement, il l'encourage à travailler, et lui 
apprend les derniers secrets du métier de poète, il le fait 
venir à Paris et le traite comme un des siens ; touchantes 
bontés que Jean Bouchet n'oubliera jamais. Et puis le deuil 
de Pavie passe sur la France, la mort se souvient qu'il existe 
encore des La Trémoille et frappe l'ancêtre, le tronc robuste 
où trois rameaux verdoyants viennent de s'attacher. Le grand 
guerrier tombé pour son roi ne mourra pas dans la mémoire 

(1) « Item pour la despence de maistre Jehan Bouchet et de son fils, à 
venir de Poictiers à Thouars pour eslrc a l'obsecque, lesquels on auoit 
mandez et pour leur en retourner... XLVI sols. » 

« Item audict Bouchet qui luy a este ordonne pour sa robe de dueil... 
XII liv. )) 

[Inventaire de François de La Trémoille, p. 128.) 



70 



JEAN liOLCIlET 



des hommes, car le Panecjijric du Cheuallier sans reproche 
doit redire au monde ses vertus ; et voilà qu'aujourd'hui le 
pelit-fils du fier soldat, l'enfant qu'il avait vu jouer sur les 
genoux de Gabrielle de Bourbon s'en va bien avant son tour 
rejoindre tous ces morts glorieux ; son heure à lui, déjà vieux, 
va-t-elle sonner bientôt ? 

De retour à Poitiers, Jean Bouchet détourna les yeux de 
cette partie de sa vie, — il resta jusqu'au bout procureur des 
La Trémoille, mais la douce intimité des jours d'autrefois 
disparut, — et revit avec plaisir les visages connus et aimés 
de ses bons amis les grands rhétoriqueurs poitevins. 11 nous 
faut faire connaissance avec eux ; nous comprendrons mieux 
ainsi les idées littéraires de notre poète, et les phases diver- 
ses par où elles passèrent. 



CHAPITRE III 



A.^IITIÉS LITTÉRAIRES 



Idées de Jean Bouchet sur la véritable amitié, elle est fondée sur la vertu. 
— Ses premiers amis : Pierre Blanchet, « le tant bon Rivière », Pierre 
Rogier, Pierre Gervaise. — Relations avec Geoffroy d'Estissac. — Cercle 
littéraire de Ligugé : Rabelais, Jean Bouchet parmi les serviteurs de 
Pantagruel. — Cercle littéraire de Fontaine-le-Gomte : « Le noble Ar- 
rfî7/on«, Quentin, Nicolas Petit; leurs idées littéraires; ils connaissaient 
la Renaissance italienne, Philelphe, Dante, Pétrarque; les grands rhéto- 
riqueurs, et l'antiquité latine; leur amour pour le « doulx parler que 
Von nomme francisque » ; relations aimables entre les habitués de Fon- 
taine-le-Comte, Jean Bouchet fait l'éloge funèbre de Nicolas Petit. — 
Relations du poète avec Jean d'Auton, abbé d'Angle; il l'invite à vi- 
siter sa maison de campagne, lui soumet ses ouvrages. — Jean Bouchet 
en correspondance avec Germain Colin Bûcher, et le groupe des poètes 
de Rouen. 



Le 30 juillet 1327, Jean Bouchet envoyait son Panegyinc 
du Cheuallier sans reproche à André Tiraqueau, lieutenant de 
Fontenaij-le-Comle en Poitou. Le livre venait de paraître et 
l'auteur regrettait qu'il ne fût écrit 

en tiQ latin 
Ou beau francois du Maire, ou de Crétin (i). 

C'était un vrai plaisir pour lui de faire ainsi parvenir à ses 
intimes et à ses protecteurs ses productions « muséines ». 
Il semble qu'après la disparition des La Trémoille qu'il avait 
tant aimés, après la mort de Gabrielle de Bourbon et de 
Louis II, il se donna plus complètement auxnombreux amis 
qui vivaient autour delui. Il avait pris l'habitude de rechercher 

i)Ep. fam. XLVI, f° 35 a. 



72 JEAN BOUCUET 

près d'eux aide et consolation ; dans sa loyale simplicité, il 
n'hésitait jamais à leur faire part de ses douleurs et de ses 
joies ; un mot d'amitié le ravissait et l'encourageait. 11 écri- 
vait à l'abbé d'Angle, Jean d'Auton, que, aux jours de son 
deuil, il aurait voulu avoir près de lui 

Vng condolent... 

Pour son lascueurquelquepeu descharger (1). 

Quand on souffre, il est si bon d'ouvrir son âme, et il souf- 
frait alors non seulement comme procureur et ami des La 
Trémoille, mais aussi comme français. La bataille de Pavie 
l'avait désespéré. Il voulait pourtant garder encore quelque 
confiance, et, la rhétorique ne perdant jamais ses droits, il 
avertissait solennellement Charles-Quint que le vainqueur 
d'aujourd'hui pouvait devenir le vaincu de demain ; des 
exemples historiques interminables déaiontraient cette 
grande vérité, mais, hélas ! la bataille de Pavie n'en restait 
pas moins une défaite française. 

Les Epistres familières de Jean Bouchet, au nombre 
de 127, nous ont conservé les noms de ses plus chers umis 
et nous font connaître les rapports qui les unissaient au 
poète. 11 se montrait difficile et ne se donnait pas au pre- 
mier venu : il ne se fiait pas aux apparences et ne se conten- 
tait pas d'une parole gracieuse ou bienveillante : « Geste 
parolle est commune et facile à dire : le suis tout à vous, 
mais leffect en est rare et a grât difficulté acGply (2). » 
L'amitié fondée sur la fortune lui paraît ruineuse, et les gens 
qui s'aiment à cause de leurs richesses 

Ce sont amys qui sont d"or et d'argent ; 
au feu de l'épreuve ils fondent soudain. Les 

Amys de court sont les amys d'une heure, 
ils ne songent qu'à leurs intérêts et ne travaillent que 

(1) Panegyric du CheuaUier... Epistre... a lehun Dauihon abbe Dangle 
de lordre sainct Augustin, A ni. 
l2) Triumphes de la noble... i" c r°. 



AMITIÉS LITTÉRAIRES l'A 

pour eux. La vérilablc amitié est fondée sur la vertu, et, 
comme la vertu, plus elle vieillit, meilleure elle est : 

... les amys que les vertuz acquerent 
Durent tousiours. 

Ils sont rares sans doute, mais ils sont de vrais trésors ; 
aussi Jean Bouchet nous dit-il, avec une naïveté un peu trop 
enfantine, mais qui pour tant ne manque pas de charme : 

l'estime plus sur terre vng bon ;imy 
Qu'un million de ducatz et demy (1). 

Il semble impossible et inutile de fixer des rangs aux amis 
dont il nous a laissé les noms; essayons seulement grâce à 
lui de faire la connaissance de quelques-uns, et par là d'en- 
trer plus avant dans l'intimité du poète procureur ; cette 
étude nous aidera aussi à connaître la vie littéraire du 
Poitou dans la première moitié du xvi° siècle. 

Rogier, Rivière, (lervaise, — tous les trois s'appelaient 
Pierre, — furent les amis d'enfance de Jean Bouchet, les 
compagnons des joyeuses escapades sur les bords du Clain, 
les acteurs des premières représentations dramatiques 

Aux ioyeulx ans de flourissant ieunesse (2). 

C'est surtout dans le premier épanouissement de la vie, 
que l'on rencontre la véritable amitié, la complexion des 
jeunes gens les y porte, car ils sont « ioyeulx en courage, 
en regard, en parler et a faire seruice. Toutes lesquelles 
choses causent amytie » (3). 

Pierre Blanchet — celui-là môme auquel certains auteurs, 
sans raison sérieuse, ont aUrihué f Avocat Pathelin (4) — a 
dû, selon toute apparence, se mêler à la troupe rieuse et 

(il Ep. /"«w. XXXIII, f« 29 c. 

(2) Ep.fum. XXIII, f« 24 d. 

(3) Triumphpx de la noble... f'^ xcviir v. 

(4) Cf. Répertoire du théâtre comique en France, au moyen âge, par 
L. PetitdeJuUeville, p. 199. 



74 JEAN BOUCIIET 

lettrée dont, plus âgé, il paraît avoir été le mentor. C'était un 
grand railleur, « en son viuant poète satyricque », et Jean 
Bouchet, qui rima son épitaphe, mentionne un des legs 
plaisants que le joyeux compère avait, à l'exemple de Villon^ 
inscrits dans son testament. Trois de ses amis, dont notre 
procureur, étaient chargés, sans rien prendre sur l'héritage, 
de faire dire trois cents messes pour l'âme du défunt. Rien 
ne nous indique si l'intention du testateur fut accomplie. 

Né à Poitiers vers 1560, Pierre Blanchet, tout en faisant son 
droit, composait des pièces comiques que ses compagnons et 
lui-même jouaient avec verve aux applaudissements des 
gens de bien ; il était la terreur des hommes de mauvaise 
vie qui redoutaient plus son ironie mordante que les sen- 
tences des juges ou les imprécations des prédicateurs. Vers 
l'an 1500, il se fit prêtre, et renonça au théâtre, mais non à 
la poésie; on citait ses « huytains, ses Noels, ses Dictez », 
et il voulut rimer jusqu'à son testament. Il mourut en 1519 : 

Priez donc Dieu pour l'ame 
Du bon Blancliet qui fut digne qu'on l'ame (i). 

Pierre Rivière, « le tant bon Riuière », mourut dès 1499. 
Il avait traduit la Nef des Fous, de Sébastien Brant, en vers 
français. De Pierre Rogier, je ne connais que le nom. 

Pierre Gervaise, en homme pratique, se dit de très bonne 
heure que les Muses, pour être des personnes de rapports très 
agréables, ne nourrissent cependant qu'à grand'peine leurs 
admirateurs; il entra donc dans l'Eglise, devint assesseur de 
l'official de Poitiers et, en peu d'années, se vit à la tête d'une 
jolie fortune. Mais le dieu des vers se vengea, et vers 1534 le 
riche prébendier eut des remords. Alors que Jean Bouchet se 
donnait tout entier à la préparation du grand mystère joué 
à Poitiers au mois d'août 1534, il écrivit à son ancien 
compagnon de poésie une longue épitre où il battait sa 
coulpe. Un jour qu'au pays de Touraine il se promenait 

(l) Les Généalogies, Effigies et Epitaphes, î° 78 i'°... Depuis le Grand 
et \e Petit Testament de Villon, le Testament était devenu un genre litté- 
raire, Molinet a rimé le Testament de la Guerre. 



AMITIÉS LITTKHAIRES 73 

Iranquillcment ]e long de la Vienne, vers le soir, il s'endor- 
mit à l'ombre, couché « sur la prée », pendant que sur les 
arbres verts les « oyselletz gringotoient doulcetement ». 
Aussitôt dame Rhétorique lui apparaît, et, pleine de courroux, 
le tance vertement : 

Le temps passé tu me soulois aimer... 
Vers moy souuent tu prenoiston adresse 
Quand tu estois en la (leur de Jeunesse. 

Mais depuis. .. ; tandis que d'autres, tes amis, me restent 
fidèles. 

le l'en veulx dire vug qui est de tontêps... 
Ce parsonnage est appelé Bouchet. 

Pourtant, la bonne dame, qui ne sait pas longtemps garder 
rigueur à ceux qui furent siens, s'adoucit, et les reproches 
se changent en conseils. Il serait temps, Pierre Gervaise, 
de revenir prendre place au milieu des « grans orateurs » 
et des « célestes espritz » qui honorent la France, et cela 
ferait tant de plaisir aux Poitevins tes compatriotes. Le 
pauvre dormeur s'éveille « bien estonné » et rime pour son 
vieil ami Jean Bouchet le récit de cette belle vision (1). 

Celui-ci répond que les invectives de dame Rhétorique lui 
semblent exagérées, 

Car le scay bien que tousiours as veillé 
A bien parler, a bien escrire, et dire 
Soit en francois, ou latin. 

D'ailleurs, s'il a quelque chose à se reprocher, s'il a été 
infidèle aux Muses qui, au temps passé, leur plaisaient tant à 
tous deux, il est un moyen bien simple de tout réparer : qu'il 
consente à prêter son appui à ceux qui, en ces jours mêmes, 
s'occupent de préparer la grande représentation de l'été pro- 
chain, les Muses se déclareront satisfaites et dame Rhéto- 

ii) Ep.fam.XXU. 



7b ' JEAN BOUCllET 

rique oubliera tout (l). C'était battre le fer tant qu'il était 
chaud; si Pierre Gervaise ne suivit pas les conseils de son 
vieil ami de plus de trente ans, il eut certainement grand 
tort, et demeure à tout jamais inexcusable. 

Le cercle des relations littéraires de Jean Bouchet, très 
étroit au début, s'élargit bientôt ; ses rapports avec les La 
ïrémoille et ses premiers ouvrages le firent connaître : 
longtemps même avant la lettre de Pierre Gervaise dont 
nous venons de parler, sa jeune renommée lui avait attiré 
des avances fort flatteuses , auxquelles il ne s'était pas 
dérobé. 

Tout près de Poitiers, à Ligugé, habitait, pendant une 
partie de l'année, le célèbre évêque de Maillezais, Geoffroy 
d'Estissac. Fils de Jean d'Estissac, encore au berceau lorsque 
son père mourut, il fut mis sous la tutelle de son cousin 
Jean de Caumont, vicomte de Montbahus et seigneur de 
Lauzun (48 novembre 1482). Grâce aux recommandations 
de son frère Bertrand, tout-puissant auprès de Charles YIII 
et surtout de Louis XII, il obtint, le 6 juin 4o04, de la faveur 
royale le doyenné deSaint-Hilaire-le-Grand à Poitiers. Depuis 
un an déjà, selon toute probabilité, il était prieur de Ligugé '2), 
enfin, le 22 mars loi 8, il fut élu évêque de Maillezais. 
Homme du monde et ami des lettres, ce prélat a été fort 
diversement jugé. Nous ne rechercherons pas ce qu'il faut 
penser de la conduite de l'évèque, nous ne nous occuperons 
que du protecteur des lettres et des arts, du Mécène poitevin 
adulé de tous. Artiste à grandes vues, il fit construire dans 
sa cathédrale de Maillezais un chœur magnifique, véritable 
chef-d'œuvre, dont les quelques débris qui nous restent 
attestent avec la souplesse d'inspiration le fini d'exécution 

(1) Ep. fam. XXIII. 

(2) Le prieuré de Ligugé, au témoignage de Jeau Bouchet, rapportait 
mille livres de revenu : « Audit lieu de Ligugé, y a de présent vn beau 
Prieuré qui vaut mil Hures de reuenu. » Annales d'Aquitaine, éd. 1664, 
p. 38. — Les Archives de la ville de Poitiers, carton 115, Z vin, p. 386, 
renferment une sentence de la sénéchaussée de Poitou, du 16 janvier 1307, 
qui condamne Geoffroy d'Estissac, prieur de Ligugé, à continuer le paie- 
ment de 4 livres de rente à la ville de Poitiers, pour raison d'un banc en 
la grande boucherie. 



AMITIKS LITTÉRAIKES 77 

des plus petits détails : jamais révèchô de Mailiezais ne 
connut de jours plus éclatants que ceux de son épiscopat. 
Il était passionné de littérature, curieux de beaux livres, 
amateur de l'antiquilé, lecteur d'Aristote, d'Homère el de 
Cicéron ; il ne dédaignait pas les auteurs modernes, Erasme 
avait une place dans sa bibliothèque (1). Les livres ne lui 
suffisaient pas ; il sut réunir autour de lui, dans son abbaye 
deLigugé, une foule de savants et de littérateurs, véritable 
académie dont les membres trouvaient dans le fastueux 
évèque un protecteur éclairé et un admirateur délicat. Rabe- 
lais vécut près du prélat dans l'antique monastère de Saint- 
Martin, et l'on montre encore près des rives du Clain une 
tour qui lui aurait servi de retraite. Quand il eut quitté ce 
gracieux séjour, il n'oublia ni Geoffroy d'Estissac, ni les jar- 
dins de l'abbaye, et d'Italie il envoyait à son Mécène des 
remerciements et des plants de salade : « Touchant les graines 
que vous ay envoyées, je vous puis bien asseurer que ce sont 
des meilleures de Naples et desquelles le Saint-Pero fait 
semer en son jardin secret de Belveder. D'autres sortes de 
salades ne ont ilz pas de ça fors de Nasicord et d'Arrousse. 
Mais celles de Legugé me semblent bien aussi bonnes et 
quelque peu plus douces et amiables à l'estomach, mesme- 
ment de vostre personne : car celles de Naples me semblent 
trop ardentes et trop dures (2). » 

Jean Bouchet avait parmi ces lettrés sa place marquée, 
ses visites faisaient la joie de tous, et, sans son métier de pro- 
cureur, il n'aurait jamais manqué une occasion d'aller voir 
le gai monastère. Que de fois, à pied ou à cheval, il suivit la 
douce rivière du Clain, si jolie en cette partie de son cours. 



(1) Il existe une quittance d'un des voyageurs en librairiede H. Estienne 
qui confesse avoir reçu par les mains de frère Pierre Lamy la soinine de 
septécus au soleil « à cause des livres vendus cejourd'liui à Monsei[,Mieur 
l'evesque de Malezois; c'est assavoyr la Cronicque (de Nuremberg)^ Ans- 
toteles, Querela pacis (d'Erasme), Homcrus, Cicero, Garnira, la Voye ce- 
leste, et le Triumplie de Mantuene. Faict à Fonlenay-le-Conte, ce dernier 
jour de juins mil cinq cens dix et neuf ». B. Fillon, Lettres écrites de la 
Vendée, \). 39. Cf. Notice bibliographique sur Rabelais, p. 12, dans leditiun 
de Burgaud des Ma rets et de liathery. 

(2) Œuvres de Rabelais, t. II, p. 593 et 594. 



78 JEAN BOLCIIET 

Entre Smarves et Liguée, plus large que partout ailleurs, 
elle joue au petit fleuve; après s'être heurti'^eaux rochers à pic 
de la rive droite, elle s'attarde au milieu de prairies magnifi- 
ques, à l'ombre de vergnes feuillus. Du pont de pierre, le 
coup d'oeil sur la gracieuse vallée est vraiment pittoresque, 
et pour animer le frais paysage, des laveuses, sur les deux 
rives, les genoux serrés dans leurs canettes, font résonner 
l'air de leurs battoirs, tandis que leurs coiffes blanches se 
mirent dans l'eau qui s'enfuit. Quand on a passé là par une 
claire matinée d'avril, alors que, pour employer un mot de 
notre vieux poète, la sève montait aux arbres, et tout se 
« desbouchet », on comprend un peu ses mélancoliques 
regrets, et son désir de revoir le plus souvent possible son 
cherLigugé. On l'y recevait d'ailleurs si bien, on lui faisait 
tant d'honneurs qu'il avouait ingénument en être tout hon- 
teux; la société élégante et polie de l'aimable évèque et de 
ses joyeux invités lui paraît bien préférable aux gens de 
justice qui l'entourent à Poitiers, et aux « gros bourgeois 
de la ville ». Il y trouve Rabelais que Geoffroy d'Estissac a 
pris sous sa protection et auquel il a promis de le pourvoir 
bientôt d'un bénéfice. Il y a certes bien des différences entre 
la Vie très horrifique du grand Gargantua et les, Regnars 
trauersàt les voijes périlleuses, les deux auteurs s'entendirent 
pourtant à merveille, et le joyeux amateur de purée septem- 
brale sut reconnaître tout ce qu'il y avait de franche gaieté 
et de bonhomie charmante chez son nouvel ami. Quand, 
retenu au palais de justice, Jean Bouchet, malgré sa promesse, 
n'avait pu venir à Ligugé, Rabelais lui envoyait une épître 
rimée pour lui faire part de l'impatience de tous; et comme 
il savait le faible du brave homme, il louait ses vers; il lui 
affirmait que ses ouvrages charmaient les loisirs des sei- 
gneurs d'Estissac, qu'ils chassaient des cœurs tout ennui et 
servaient utilement les bonnes mœurs: 

... tes escriplz, tant doulx et meliflues 
Leur sont au temps et heures supei-flues 
A leur affaire, vng joyeulx passetemps... 
... Quant ie liz teseuvres il me semble 
Que i'appercoy ces deux poïcts lo'ensêbte 



AMITIÉS LIÏTKRAIHES 70 

Esquelz le pris estdoniKi on doctrine 
C'est assavoir doulceur et discipline (1). 

A cette lecture, le brave procureur ne devait pas se sentir 
d'aise : faire des vers selon les règles, être utile aux lecteurs, 
plaire aux seigneurs d'Estissac, jamais il n'avait rêvé plus 
grande félicité ; aussi prenant sur l'heure sa bonne plume, il 
répondait à Rabelais du même style. 

Sans doute, malgré sa promesse, il n'est pas allé à Ligugé, 
mais il faut s'en prendre à son maudit métier. « Ah! si j'é- 
tais libre, j'en assure mon seigneur très cher, l'un de mes 
plus intimes amis », 

De trois iours l'vn irois veoir Ligugé (2). 

Tout ne l'y engage- t-il pas? C'est laque les nymphes se 
sont donné rendez-vous. « JNaiades, Hymnydes, Driades, 
Amadriades, Oreades, ^Nappées », 

Qui rage font par chansons decouppées 
De bien chanter aux castellins ruysseaux 
Par les iardins nourrissans arbrisseaux. 

Si l'on veut prier Dieu (ce que prise), on entre dans la 
jolie chapelle bâtie sur l'emplacement où saint Martin 
ressuscita deux morts. Et puis à Ligugé ne trouve-t-on pas 
en abondance 

... les bons fruictz et bôs vins 
Que bien ayraons entre nous Poicteuins (2). 

Justement il écrivait sa lettre et alignait ces rimes aux 
premiers jours de septembre, alors qu'on préparait déjà les 
vendanges. Ah ! oui ! s'il avait pu! Après avoir rappelé tous 
les charmes de ce joli lieu, il commence Téloge du seigneur, le 

(1) Epislre de maistre François Rabellays, home de gras lettres Grecques 
et Latines audict Bouchet, traictât des ymaginatiûs qu'on peut auoir at- 
tendant la chose désirée. — Ep. /"aw.XLVIII. 

(2) Ep. fam. XLIX, f" 36 b. 



80 JEAN BOUCllET 

révérend évêque de Maillezais. Savant dans les sciences di- 
vines et humaines, plein de cette condescendance noble et 
digne qui sied aux grands, il a su grouper autour de lui 
dans sa belle résidence tous les gens lettrés « en grec, lalin, 
et francois ». C'est plaisir auprès de l'illustre prélat de cau- 
ser longuement histoire, théologie et littérature, Rabelais 
lui-même n'est pas le dernier à intervenir dans ces nobles 
discussions. Jean Bouchet le félicite d'être entré au service 
d'un tel maître. 

Comme le neveu de l'évèque de Maillezais prenait alors 
quelques jours de repos à Ligugé, l'adroit procureur ne 
manque pas de faire l'éloge du jeune chevalier (1) 

De corps, de braz, et Ïambes bien ourdy 
Moien de corps, et de la droicte taille 
Que les vouloit César en la bataille. 

En terminant, il souhaite à tous les habitants de la noble 
maison la longue vie de Nestor. 

Sans doute, bien souvent Jean Bouchet, Rabelais et leurs 
hôtes tirent ensemble de joyeuses promenades sur les rives 
du Glain et dans les campagnes environnantes. C'est tout 
près de Ligugé que se dressent les fameux rochers de Passe- 
Lourdin, tout près encore que se trouvent le petit bourg 
de Croutelles et « sa fontaine cahalline », et il faut deux 
heures à peine pour atteindre la fameuse Pierre-Levée, si 
connue des habitants de Poitiers et du noble Pantagruel. 
Jean Bouchet, curieux des antiquités de son cher pays qu'il 
aimait du fond de l'âme, racontait à son ami toutes les 
vieilles légendes qu'il avait pu recueillir sur ces lieux célè- 
bres. JN'était-ce pas sainte Radegonde qui avait apporté cette 
pierre énorme, à moins peut-être qu'elle n'eût été placée là 



(1) Une épître en prose qui se trouve dans les Angoysses et remèdes 
damour... édition de lo3t), est adressée « au généreux, strenue, diligêt, 
robuste et ingénieux cheualier et seigneur Aquitanian, Monsieur Loys, 
seigneur d'Estissac... » Il épousa, en 1528, Anne Daillon. — On trouve dans 
Goujet, Bibliothèque française, t. XI, p. 249, des fragments intéressants de 
i'épître à Louis d'Estissac. 



AMITIÉS LITTÉRAIRES 81 

par Madame Aliônor, duchesse d'Aquitaine (1), pour rappeler 
linslitution des foires dans le Poitou. Mais la première opi- 
nion parait la plus vraisemblable, car la sainte ayant placé 
sur sa tète la grosse table de pierre rangea proprement les 
quatre piliers qui devaient la supporter dans son tablier de 
mousseline. En chemin, elle lâcha par mégarde l'un des coins 
du tablier, et, toujours sans qu'elle s'en aperçût, l'un des 
piliers tomba; or, voilà précisément pourquoi la Pierre-Levée 
n'est soutenue que par trois pieds (2j. Rabelais souriait d'un 
air incrédule à ces naïfs récits ; il avait une autre opinion sur 
l'origine de la fameuse pierre. Pantagruel étudiait à Poi- 
tiers : « Auquel lieu voyant que les escoliers estoient au- 
cunes fois de loisir, et ne savoyent à quoy passer temps, il 
en eut compassion. Et un jour prit, d'un grand rochier qu'on 
nomme Passelourdin, une grosse roche, ayant environ de 
douze toises en carré, et d'espaisseur quatorze pans, et la mit 
sur quatre pilliers au milieu d'un champ, bien à son aise; 
afin que lesdits escoliers, quand ilz ne sauroient autre chose 
faire, passassent temps à monter sur ladite pierre, et là 
banqueter à force flaccons, jambons, et pastés, et escrire 
leurs noms dessus avec un cousteau ; et, de présent, l'appelle 
on la Pierre Levée (3) ». Rabelais publia les deux premiers 
livres de son ouvrage quelques années seulement après avoir 
quitté Ligugé, il n'est donc pas surprenant d'y rencontrer 
de nombreux souvenirs de son passage chez Geoffroy d'Es- 
tissac. 

Combien de temps dura la petite académie, il est assez 
difficile de le déterminer. Les deux lettres dont nous avons 
parlé doivent avoir été écrites en 1527 ou 1328 ; la date de 
1527 me parait plus vraisemblable, mais je ne puis la donner 
comme entièrement sûre. La première trace certaine de 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 284. 

(2) Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1840, p. 104, 
note. La Pierre-Levée e\\i\,elou]ouri, non loin de Poitiers, à l'est de la ville, 
au-dessus du faubourg Saint-Saturnin, tout près de la route de Limoges. 
Ligugé et Groutelles sont deux petits bourgs situés au sud de Poitiers, à une 
distance de 8 ou 10 kilomètres. 

(3) Rabelais, Œuvres, liv. II, ch. v. 

6 



82 JEAN BOUCIIET 

Rabelais après son départ de Ligugé est son inscription à la 
faculté de médecine de Montpellier, signée le 17 septembre 
1530 ; c'est donc entre 1527 et 1530 que les deux amis se sé- 
parèrent, peut-être pourne plus se revoir (1). Ils ne s'oubliè- 
rent pourtantpas: dans saCXX'épître, composée vers 1539, 
Jean Bouchet cite avec éloge son ancien compagnon de Li- 
gugé et met son nom à côté de ceux de Marot et de Mellin de 
Saint-Gelais. Rabelais, lui aussi, s'est souvenu du poète poi- 
tevin et l'a placé en bon lieu parmi les serviteurs de Pan- 
tagruel. Au moment du départ du fils de Gargantua pour 
visiter l'oracle de la dive Bacbuc, nous trouvons parmi ses 
compagnons : « Xenomanes, le grand voyageur et traverseur 
des voyes périlleuses, lequel estoit venu au mandement de 
Panurge ; parce qu'il tenoit je ne sçay quoy en arrière iief 
de la chastellenie de Salmigondin (2). » Le traverseur des 
voyes périlleuses était, on s'en souvient, le surnom littéraire 
qu'avait pris Jean Bouchet, bien longtemps avant sa ren- 
contre avec Rabelais. Celui-ci, dès lors, ne l'ignorait pas, et 
si, dans son ouvrage, il a donné à Xenomanes le même titre, il 
le fît évidemment en souvenir de son ami de Ligugé. Il n'y a 
d'ailleurs entre le personnage de l'épopée boufTonne et sati- 
rique et le méticuleux procureur poitevin aucun trait de 
ressemblance, la similitude des noms invite seule à faire le 
rapprochement. 

Si Jean Bouchet revenait aujourd'hui dans son cher Li- 
gugé, il s'y reconnaîtrait vraiment ; la petite chapelle reste 
toujours là, témoin du passé ; la maison bâtie par Geoffroy 
d'Estissac et réparée par les Jésuites au xvui^ siècle demeure 
toujours debout ; mais, dans ces dernières années, le vieux 
monastère de Saint-Martin s'est agrandi et rajeuni : la cour 

(1) On peut sans doute supposer avec Paul Lacroix « que Rabelais visitait 
ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon et Tiraqueau à Fontenay-le- 
Gomte (?), Geoffroi d'Estissac à l'Ermenaud ou à Ligugé, Jean Bouchet à 
Poitiers >- ; mais, pour ma part, j'estime que si, aprèsson départ de Ligugé, 
Rabelais avait visité Jean Bouchet, ce dernier n'aurait pas manqué de 
nous le dire; la supposition de Paul Lacroix ne repose d'ailleurs sur rien 
âe positif. Cf. Œuvres de Rabelais, édit. Rathery, t. I, p. 49. (Notice 
biographique.) 

(2) Rabelais, Œuvres, t. I, p. 740; livre III, ch. XLIX. 



AJIITIKS LITTÉRAIHES 83 

intérieure, qu'enserrent maintenant la chapelle et un triple 
corps de bâtiments, a vraiment grand air avec son cloître aux 
sveltes colonnes surmontées d'une élégante galerie. Le poète 
du xvi" siècle verrait avec plaisir fonctionner dans les dépen- 
dances du monastère, une imprimerie vieille à peine de 
quelques années, et qui a déjà livré certains ouvrages d'un 
fort joli travail. Lui qui se plaignait tant des imprimeurs et 
leur reprochait d'ajouter à leur fantaisie 

Ctiose mauluaise, au propos mal clioisie (1), 

de corrompre trop souvent « la rime et la prose », il pour- 
rait aujourd'hui en toute confiance remettre ses chers manu- 
scrits aux moines bénédictins, successeurs de ses vieux amis 
de Ligugé. 

Ligugé n'était pas le seul endroit où Jean Bouchet trou- 
vât des amis des Muses avec lesquels il pût joyeusement 
s'entretenir et parler littérature. Tout près de la demeure 
des d'Estissac et non loin de Poitiers se trouvait le monas- 
tère de Fontaine-le-Comte, dont l'abbé se montrait grand 
protecteur et ami des gens lettrés. Cet abbé n'est pas un 
inconnu, c'est « le noble Ardillon » dont parle Rabelais i2) et 
que Pantagruel alla visiter lors de son passage à Poitiers (3). 
Chez lui, comme chez l'évêque de Maillezais, se réunissait 
une académie de beaux esprits ; Quentin et Nicolas Petit, 
amis de Jean Bouchet, y fréquentaient avec Rabelais. Au 
milieu des grands bois, sur le bord de gais ruisseaux, quel 
plaisir de se retrouver entre amis et de deviser longuement ! 
Non loin du moustier, au bout d'une prairie, sous un vert 
bocage, murmurait une fontaine chère à notre poète qui 
aimait y venir rêver ; là, il écoulait les esprits des bois, et les 

{l)Epistres, 2 3Ior. XI, f" 48 a. Pareille plainte n'est pas rare au 
xvie siècle. Cf. Goujet, Bibliothèque française, t- X, p. 101. 

(2) Rabelais, liv. II, eh. V : « passèrent par Legugé, visitant le noble 
Ardillon ». Ces mots ne se trouvent pas dans les éditions de 1534 et 
de 1342. 

(3) Gallia Christiana, t. II, Ecclesia Pictaviensis. — Fons Cotnilis, 
col. 1340: «Antonius Ardillon... occurrit abbas regularisinchartis autheu- 
licisregiae biblioth. lol3 die 28junii. » 



84 JEAN BOLCllET 

voix des dieux, demi-dieux et semi-déesses qui lui parlaient 
doucement. Le ruisseau coule toujours au fond de la petite 
vallée oii s'entassent autour delà vieille église abbatiale les 
quelques maisons de Fontaine-le-Comte, mais le monastère 
a disparu depuis longtemps avec tous les souvenirs du 
passé (1). Ce petit coin de terre connut pourtant jadis des 
jours de pompe et de grandeur ; les pèlerins, accourus en 
foule de tous les côtés, se pressèrent nombreux, aux jours 
du mois de mai, pour célébrer la Vierge dans l'église qui lui 
était consacrée. De ces magnificences il ne reste plus rien. 
Vue de la colline qui monte à Poitiers, la petite vallée reste 
encore pourtant pittoresque avec ses bois touffus et ses prai- 
ries verdoyantes oii serpente un mince filet d'eau, sorti de 
la fontaine chantée par Jean Bouchet. 

Hélas ! comme à Ligugé, il venait dans ce charmant endroit 
moins souvent qu'il ne l'eût voulu ; du moins il ne souffrait 
pas qu'on l'accusât de paresse ou de négligence. Que de fois il 
fut sur le point de monter achevai pour aller rejoindre ses 
amis quand survenait un importun, 

Mais lors q suis tout prest de cheual prêdre 
Euipeschemêt me viêt soubdaiu surprêdre 
Et si me dit, tu demourras cy, lehan (2) ; 

et encore une fois le poète devait céder au procureur. 

(1) On retrouve cependant quelques vestiges des anciens jours dans 
l'église du petit bourg, ancienne église du monastère. Au sommet de la 
voûte du transept droit se voit encore un écusson qui porte les armes de 
François Ardillon (trois ardillons) ; élu abbé en 1471, il avait fait réparer 
cette partie de l'édifice; ce l'ut l'un des prédécesseurs d'Antoine Ardillon, 
l'ami de notre poète. On me permettra de faire remarquer ici qu'Antoine 
Ardillon ne fut pas abbé de Fontenay-le-Gomte, comme le disent les meil- 
leurs éditeurs de Rabelais (Cf. Ratlîery, t. I, p. 333j, mais bien de Fon- 
taine-le-Comte, petit bourg situé à une dizaine de kilomètres au sud de 
Poitiers. — SurFontaine-le-Comte on peut consulter les Mémoires des Anti- 
quaires de l'Ouest, 1837, p. 226 sqq. Les Romains, qui laissèrent à Poi- 
tiers et aux environs des traces si nombreuses de leur passage, connais- 
saient fort bien la source de Fontaine-le-Comte; ils la captèrent, et les 
arcades encore debout de VErmitage rappellent le magnifique aque- 
duc qui amenait ses eaux dans leur séjour favori de Limonum (ancien 
nom de Poitiers).— Paysages et monuments du Poitou. Poitiers, p.4,lo,17. 

(2^ Ep. fam. XXXV, f° 30 b. 



AMITIHS LITTl';HAIlii:S 85 

II se dédommageait en écrivant. 11 écrit à l'abbé de Fon- 
taine-le-Comte pour lui annoncer une visite {Ep. XXXIII) ; 
il écrit pour lui recommander plusieurs jeunes étudiants de 
noble famille qui désirent le voir ; un rendez-vous pris depuis 
longtemps l'empêche de les accompagner [Ep. L) ; il écrit 
pour lui conter ses peines et ses désespoirs d'auteur : il no 
peut contenter tout le monde à la fois, 

Tout bien pensé, se taire est le meilleur; 

désormais il est bien résolu à ne plus s'occuper que de son 
métier, à ne vivre qu'au palais de justice, 

Laissant la rime autant soir que matin [Ep. LXXIIl) ; 

il écrit plusieurs fois pour annoncer la mort d'amis communs 
dont il* fait l'éloge {Ep. LYII, LXXYII) ; enfin il écrit pour 
consoler l'abbé dans ses maladies [Ep. XXIX, XXXV). A 
travers les souvenirs de la mythologie et l'emphase de la 
rhétorique, on voit à nu son cœur dévoué et aimant: 

Si ie pouois par lettre ou par epistre 
Mon bô seignr baslir, ourdir, ou tistre 
Quelque moien de consolation 
le le ferois... 

et il termine par une prière à Dieu, 
Lequel... 



a genoulx ie supplie 

Que toute ioye en vous il multiplie (1). 

Les relations entre le bon abbé et Jean Bouchet remontent 
au moins à l'année 1522. Nous avons de cette époque une 
lettre latine adressée par Antoine Ardillon, prêtre régulier, 
abbé de Fontaine-le-Gomte, à Jean Bouchet yfro eriiditissimo 
atq. humanissimo. Le poète avait envoyé à son ami un ou- 
vrage qu'il venait de composer, le Labyrith de fortune et 
seiour de trois nobles dames, lui demandant de vouloir bien 
lire et critiquer son travail. C'est une longue et ennuyeuse 

(l) Ep.fam. XXIX, f" 28 a etc. 



80 JEAN ROUCIIET 

dissertation ; l'auteur, à grand renfort d'allégories et de péri- 
phrases, y montre la vicissitude des choses humaines. Bo7i- 
heur et Malheur dissertent en quatrains interminables sur 
les infortunes des Hébreux, des Assyriens, des Mèdes, des 
Perses, des Grecs, des Romains, des Goths, des Anglais, des 
Français et des Vénitiens (1). Doctrine FeVZ/ffi^/e intervient et 
découvre au-dessus des événements qui passent le plan éter- 
nel de Dieu ; elle reproche ensuite à l'auteur de trop négliger 
la science des sciences qui est de se connaître soi-même, pour 
s'adonner aux études profanes ; Eumaine Discipline le défend 
longuement ; puis, à propos de trois nobles dames quisontFoî, 
Espérance et Charité. Jean Bouchet rime tout un traité théolo- 
gique sur ces trois vertus et les vices qui leur sont contraires. 
Dans ce volume, il n'y a donc rien de saillant, les idées sont 
banales, la forme plus banale encore peut-être : c'est le 
triomphe de dame Rhétorique. Antoine Ardillon ne manque 
pourtant point de trouver l'ouvrage admirable. Sans pouvoir, 
comme il l'aurait voulu, le lire tout d'un trait, il a dû le 
parcourir dans ses heures de loisir « succisivis videlicet horu- 
lis perlectus » ; mais il n'en a pas moins facilement reconnu 
le mérite, et tout homme sincère, au jugement droit, sera 
bien forcé de convenir qu'il vaut la peine d'être feuilleté 
jour et nuit « nocturna verset manu, verset et cliurna ». Il 
partage d'ailleurs entièrement l'avis de Jacques Prévost le 
célèbre docteur dont le seul jugement suffit à balancer toutes 
les autres appréciations, et celui de l'abbé d'Angle, Jean 
d'Auton : tous deux n'avaient pas eu assez de louanges pour 
le volume (2;. Ces flatteries ne prouvent rien, c'est une mon- 



(li Cf. Boccace : Dp, casibus viroriim et feminarum illustrium, et le 
Temple lehan Bocace, de la rui/ne daulcuns \ nobles malheureux, faict par 
George son imitateur. » (B. N. Rés. Z .349.) 

(2) Voici quelques vers de l'appréciation de Jean d'Auton. Dans votre 
livre, écrit-il à Jean Bouchet, il y a : 

... substance effect rime et raison 
Nombre mesure et doulce retliorique 
Pratique seure et riche théorique. 
Qui sont les poinctz et instrumens requis 
Pour bien diter et faire ouurage exquis. 

(Epistre de Jean d'Auton à Jean Bouchet à la lin du Labyrlth de for- 
tune.) 



AMITIKS LITTKHAIRES Si 

naie courante qui s'échange en Ire amis ; à force de servir, elle 
est usée et sans valeur. Viennent alors certains détails plus 
intéressants ; ils nous révèlent les goûts littéraires de l'abbé 
de Fontaine-le-Gomteet des lettrés qui se réunissaient autour 
de lui. En graves rhétoriqueurs, ils fixent à toute composition 
littéraire un but moral : « lectores a viciis avocare, dis.siia- 
dere, dete?Tere, côtra ve?'0 ad vh'tutë excitare, ad}iortari ac 
inflamtnare^K Jean Bouchet énonce la môme idée au début de 
presque tous ses ouvrages. Us exigent, en outre, que les pré- 
ceptes de l'art de bien faire soient présentés aux lecteurs avec 
tous les charmes de l'art de bien dire, avec toutes les grâces 
de la poésie. — Aussi le « noble Ardillon » s'indigne-t-il 
contre les envieux déti'acteurs du mérite, qui osent bien ap- 
pliquer au noble labeur des poètes les mots de frivolité et de 
badinage ; leurs sens corrompus ne leur permettent plus de 
sivourer les parfums les plus exquis. Est-ce que, chez toutes 
Ls nations, les poètes n'ont pas toujours été loués, et toujours 
estimés ? Saint Jérôme l'affirme, et il est digne de créance. 
D'ailleurs, sans remonter si haut, un savant très érudit, qui 
sait parfaitement le grec et le latin, dont tous les écrivains 
reconnaissent hautement l'autorité, François Philelphe, 
recommande la poésie dans le premier volume de ses Lettres 
et lui-même a composé des vers. Il est assez curieux d'enten- 
dre Ardillon invoquer l'autorité de Philelphe (t). Son livre 
De educatione puerorum^ imprimé à Poitiers après le 
2Gjuin 1500(2), avait sans doute appelé l'attention de nos 
lettrés poitevins sur lui et sur ses différents ouvrages. Le 



(1) Philelphi episiolarum liber primus, in-f" de 24o ff. ; les diverses édi- 
tions signalées par Brunet n'ont pas de noms d'imprimeurs. Jean Lemaire 
connaît lui aussi Pliileplie et en parle dans la Concorde des deux langages. 
Cf. lUUiiery, Influence de f Italie sur les lettres françaises, p. o7. Vives, 
professeur à Louvain aa début du xvi" siècle, y expliqua Philelphi convi- 
via.Cf. Quid de puellis instituendis senserit Vives, p. 14. 

(2) Voici le titre de ce volume que Julien Tortereau, le maître de Jean 
Bouchet, avait édité ou commenté : Francisci philelphi eiiuilis nu | rati 
laureatiq^ Poète et Oratoris | ac Philosophi clarissiiui De edu \ catione 
liherorû claris(j^ eorum mo \ ribiis opas saliiherrimfi, el frac \ iuosissimû 
i t/uo OIS Im heateq^ vi \ vendi disciplina oinne bene dicè \ di genns ac 
dirine phôruni theo \ logorûq^ sententie comperiûlur \ foeliciler Incipit. — 
U. Origines et débuts du rimprimerie à Poitiers, par A. Glaudin, p. xxxii. 



88 JEAN BOUCUET 

fait me semble intéressant : dans un petit monastère perdu 
au fond du Poitou, on connaît cet auteur italien et on le com- 
mente ; sa brillante réputation a franchi les Alpes, et voilà 
l'humaniste du xv^ siècle devenu l'un des oracles de la 
réunion littéraire de Fontaine-le-Comte. Nous tenons là une 
preuve évidente de Tinfluence profonde exercée à cette épo- 
que sur nos écrivains par la Renaissance italienne. Il faut y 
insister. Le pétrarquisme date peut-être chez nous du recueil 
de poésies publié par Melin de Saint-Gelais en 1347 (1) ; 
l'influence italienne remonte certainement beaucoup plus 
haut. Dans cette même lettre, l'abbé de Fontaine-le-Comte 
parle de Dante, et, à son avis, les Florentins doivent plus 
estimer ses divins poèmes que les somptueux palais et la 
bibliothèque des Médicis elle-même. Tout à l'heure je ren- 
voyais au livre de Boccace : De casibus vironim et feminarum 
illmtrium ; il est certain que Jean Bouchet connaissait ce 
livre, il invite son lecteur à y recourir, et une imitation 
française de cet ouvrage a été imprimée et reliée avec deux 
opuscules de notre poète par GalliotduPré (2). Dans /<? Tem- 
ple de bonne renômee, l'auteur cite Dante et Pétrarque parmi 
ceux qui, les premiers, osèrent écrire en langue italienne : 

... De ceux la qui premier sceurent faire 
Et composer mettre en langue vulgaire 
Vy des tuscains dantes monarcque .sic) 
Quant a cest art, et puys francois petrarque (3). 

Il interpelle ailleurs ce même Pétrarque et voudrait l'en- 
tendre célébrer à sa place les hauts faits de Charles de La 
Trémoille : 

Sors du tumbeau noble orateur petrarque 
Qui des tuscains orateurs fuz monarque 
Et ce seigneur en tes triumphes metz (4). 

(1) Marius Piéri : Pétrarque et Ronsard, ch. n, p. 52. 

(2) Le Temple lehan Bocace, de la ruyne daulcuns \ nobles malheu- 
reux, fnict par George son imitateur. B. N. Réserve Z 349. 

(3) Temple de bonne rendmee, f° xlv r». II ajoute : 

Et Séraphin, qiion ne doit despri^^er 

Mais pour leurs meurs et grans euures priser. 

(4] Op. cit , f» vu a. — Dans le Labyrïth de fortune, t. ii r", il écrit : 
'> Lisez la bible et bocace et petrarque. » 



AMITIÉS LITTÉRAIRES 80 

Les habitués de Fontaine-lo-Comte sont donc bien les 
admirateurs de la Renaissance italienne et l'ôtudient avec 
soin (1). Il est peut-être intéressant de rechercher en quelques 
mots ce qu'elle représente pour eux, et comment ils sont 
pétrarquistes. 

Si l'on doit voir, et la définition semble bien exacte, dans 
le pétrarquisme « l'art de traiter ingénieusement et avec 
esprit les choses du cœur, de composer des vers d'amour, 
sans avoir d'émotion dans l'âme m (Marius Piéri, le Pétrar- 
quisme au A'F/e siècle, p. 268), il est certain que les rhétori- 
queurs poitevins n'ont rien à démêler avec une pareille 
science. Cependant, si l'on ne considère plus seulement les 
idées développées, mais aussi les procédés du style, — ce 
qu'il faut surtout voir lorsqu'on s'occupe des rhétoriqueurs, 
— on trouve entre les deux écoles de nombreux rapproche- 
ments qu'il suffit d'indiquer. C'est, chez les différents au- 
teurs, le môme raffinement, la même exagération dans la 
recherche des allégories indéfiniment prolongées, le même 
souci des métaphores filées, la même obstination à remplir 
des pages entières de noms empruntés à la mythologie et à 
l'histoire : rhétoriqueurs et pétrarquistes abusent de l'anti- 
thèse, de l'hyperbole ; ils abusent de l'astrologie ; et l'in- 
tluence des astres joue chez eux un grand rôle. On trouve- 
rait même, et j'aurai l'occasion d'y insister ailleurs, le sou- 
venir et l'imitation des grandes œuvres de l'antiquité chez 
Jean Boucliet, comme on les rencontre si souvent dans les 



(I) M. Maulde de La Gtavière {Louise de Savoie et François /«"'■, p. 266) 
et M. F. Brmot qui invoque son témoignage {Histoire de la Langue et de 
la Littérature françaises, t. III, p. 808) veulent faire de Jean Boucliet un 
adversaire de l'influence italienne. Les raisons mises en avant par 
M. Maulde de La Giavière ne me semblent nullement convaincantes. Dans 
la pensée de Jean Boucliet, ce n'est pas ravaler les pétrarquistes que de 
les comparer à Dante, bien au contraire, et louer le Roman de la Rose, 
Molinet et Meschinot ce n'est pas blâmer les Italiens, même d'une façon 
indirecte : c'est montrer seulement qu'à l'amour des uns on joint l'amour 
des autres. Il y eut vers l.oOO un moment oîi Jean Boucbet sembla opposé 
à 1 influence italienne, mais à partir de ioiO, il en est un partisan déter- 
miné. — M. Joseph Texte a publié dans se&Etudes de littérature européenne 
un article intéressant sur l'Influence italienne dans la Renaissance fran- 
çaise. 



90 JEAN BOUCIIET 

livres de Pétrarque (1). Cependant il ne faudrait rien exagé- 
rer, et dans les faits que je viens de citer il ne faudrait pas 
voir la seule influence italienne ; la grande école de poésie 
morale, dont les premiers noms illustres furent chez nous 
ceux de Christine de Pisan et d'Alain Chartier, connaissait 
déjà la plupart de ces procédés littéraires, et il est de toute 
évidence qu'elle ne les a pas inventés ; les grands rhétori- 
qiieurs et avec eux Jean Bouchet, tout en imitant les auteurs 
italiens, imitaient aussi leurs devanciers français. JXous pour- 
rions affirmer de même que Ronsard et la Pléiade, tout en 
subissant l'influence de Pétrarque et de lltalie, subirent aussi 
plus qu'on ne Ta pensé pendant fort longtemps et que beau- 
coup ne le croient encore, celle des littéi'ateurs français venus 
avant eux, et en particulier celle des grands rhétoriqueurs. 
Ils connaissaient fort bien les ouvrages de cette école et les 
criblèrent d'épigrammes (2), mais la suite de ce travail mon- 
trera, je Tespère, qu'ils surent en faire leur profit. Les nova- 

(1) Pour prouver ces affirmations, il suffit d'ouvrir presque au hasard les 
œuvres de Jean Bouchet. Voici, comme exemple entre mille autres, le por- 
trait dutemps: «Ilauoit le visaigeplain destoilles, sur son chefvng thiare 
de neuf cercles g tournoyêt à la loposite (sic) lûg de lautre. Au front 
portoit vng soleil et derrière son chief vne lune. Il auoit la face fort vieille, 
cheueulx et barbe longs et blancs, et si portoit es bras et iambes de 
grans aesles... » Les Triumphes de la noble et amoureuse dame, f° vu r'* etv°. 
Jean Bouchet, suivant la mode littéraire de l'époque, ne manque pas de 
lire dans la conjonction des astres, les hautes destinées de Louis II de 
La ïrémoille; mais par la lecture de ces autres ouvrages nous voyons 
bien que toutes ces prédictions ne sont pour lui qu'une matière à déve- 
loppements poétiques; il n'y croit pas. Voici le fond de sa pensée sur les 
astrologues : 

Vous les verrez au tèps présent es cours 

Proches des roys, des princes et des dames, 

Leur diuisans des cieulx et de leurs cours, 

Et predisans choses en haultes gammes, 

Vous diriez quilz ont en corps et âmes 

Este par tout les astres et les cieulx, 

Meis commant peuuêt ces gês tant curieux 

De ce parler ? aont jamais rien ne virent, 

Et nont scauoir de ce que ont veu leurs yeulx 

Et ou leurs mains par tant de foyz ils mirent. 

{Le Labyrlth de fortune, après I ni, f' 5 r°.) 

(2) « combien je désire voir sécher ces P?-i?i/^»i. châtier ces Petites 

ieunesses. rahbattre cesCoups d'essay, tarir ces Fontaines » La Deffense 

et Illustration de lalangue francoyse éditionde M. Em. Person, p. 149, 



AMITIl':S LITTÉRAIRES 91 

teurs ont beau faire, le pass6 les marque d'une empreinte 
qu'ils gardent toujours, fût-ce malgré eux. 

Les auteurs italiens ne sont pas les seuls qu'on étudie à 
Fontaine-le-Comte ; Antoine Ardillon nomme dans sa lettre 
de 1522 quelques-uns des auteurs français en vogue : Crétin, 
André de la Vigne, et surtout le docte disciple des Muses, 
Octavien de Saint-Gelais. Rappelons les noms trouvés déjà 
dans les premiers ouvrages de Jean Bouchet : Georges Chas- 
telain, Molinet, Meschinot, Jean Lemaire de Belges, et les 
grands auteurs latins Virgile, Horace, Cicéron, Salluste, et 
nous connaîtrons à peu près les oracles du petit cercle litté- 
raire poitevin en 1522. 

Pour saisir encore mieux l'influence que de pareilles réu- 
nions purent avoir sur notre littérature, il n'est pas inutile de 
rappeler que ces hommes dévoués avec passion aux lettres, 
et qui ambitionnent sur toutes choses la gloire de bien dire, se 
posent en défenseurs et en propagateurs enthousiastes de la 
langue française. Sans doute leurs regards sont encore tour- 
nés vers le latin, la langue des savants, la langue dans 
laquelle tous les livres importants sont écrits, la langue 
des « grans clercs m ; ils composent pourtant en français, et 
s'ils font au préjugé des concessions en paroles, ils le combat- 
tent par leurs actes, c'est-à-dire par leurs livres. M. F. Bru- 
not a retracé avec un soin minutieux les diverses péripéties 
de la lutte entre le français et le latin dans le troisième 
volume de V Histoire de laLangue et de la Littérature françaises ; 
en lisant cette étude avec l'attention qu'elle mérite, j'ai vu que 
nos amis de Fontaine-le-Gomte ne sont pas en retard sur 
leur époque, j'oserai même dire qu'ils la devancent un peu. 
Claude Seyssel écrivait un magnifique « plaidoyer en faveur 
de la langue française dès 1 509 », mais le livre ne parut qu'en 
1559. Jean Lemaire de Belges, dans sa Concorde des deux 
langages,) avant 1511, compare le français et le toscan et n'ose 
décider entre les deux (1). En 1518, Jean Bouchet nous 
raconte à sa façon l'histoire du 

doulx parler que l'on nomme francisque; 
(1) Revue d'histoire littéraire de la France, 15 janvier 1894, p. 27 sqq. 



92 JEAN BOUCUET 

comment formé par les orateurs, les poètes, les traducteurs, 
et les historiens, il va chaque jour « de bien en mieulx » ; il 
trouve que s'instruire en latin ou en français c'est tout un, et 
puisque les sermons au peuple se font en langue vulgaire, 
il ne comprend pas pourquoi on blâmerait les auteurs d'écrire 
dans la môme langue (1). Il va plus loin : le français vaut le 
latin, pense-t-il, et il n'hésite pas à écrire: « Si le francoys 
aussi beau que latin voulez scauoir... », rapprochant dans 
une même louange ces deux langues qu'il chérit d'un même 
amour. Cette affirmation si nette est bien dépassée encore 
par l'éloquente protestation de Quentin (2), un des fidèles 
<le Fontaine-le-Gomte et un ami de Jean Bouchet. Dans une 
é pitre au lecteur placée en tête de l'édition des Annales cV Aqui- 
taine de 1531 et que sa longueur seule m'empêche de citer 
tout entière, il jette crânement aux Français cette fière apo- 
strophe : « Ils ont écrit en latin ceux qui écrivaient pour des 
Latins; un Français ne peut-il donc parler à des Français 
leur propre langue ? Il le peut, à mon avis.... La nature n'a 
pas créé la France si débile, si dépourvue de bons esprits, 
qu'elle ne puisse trouver des panégyristes de sa propre excel- 
lence. » Il appuie sur cette dernière idée, que la Pléiade 
.aissera si complètement de côté ; il s'emporte avec éloquence 
contre un défaut de noire race — folie ou ingratitude — qui 
nous fait estimer jusqu'à l'ébahissement les gloires des autres 
peuplesetrailler nos propres gloires. « Dans notre sotte admi- 
ration, nous préférons un moucheron ridicule sorti de 
ji'importe oii, pourvu que cène soit pas de France, à l'éléphant 
né du sol de la patrie. » Singulière inconséquence, et qui fait 
mieux comprendre celte curieuse époque : ce panégyrique 



(1) Le Temple de bonne renômee, f° xlv sqq. 

(2) Ep. fam. XXX, f° 28, et LXXXII, f° 56. Les détails biojraptiiques 
manquent sur ce Quentin; d'autres écrivent Quintin. Dans sa jeunesse, 
— il était né à Autun vers loOO, — il visita la Grèce, la Palestine, la 
Syrie ; il fut même chevalier de Malte. Après son retour en France, il 
habite Poitiers, puis Paris oîi il est ordonné prêtre, vers to36. Docteur de 
l'Université, il fut député pour le clergé aux Etats d'Orléans, en to60; il y 
■proQoaça une harangue célèbre. Il mourut le 9 avril lo6i.Cf. Haag, la 
France protestante, t. VIII, p. 340. 



AMITII^S LITTKHAIKES 95 

entlîousiasle de la langue et des gloires françaises est écrit 
en latin (l). 

Après avoir reproduit quelques-uns des traits intellectuels 
de nos rhôtoriquours poitevins, nous pouvons maintenant, 
grâce encore aux Epistres familières de Jean Bouchet, nous 
faire une idée des rapports d'amitié qu'ils ont entre eux. Les 
relations sont faciles, la bienveillance constante, et ils mon- 
trent tous pour le Révérend Père abbé de Fontaine-le-Comie 
une affectueuse vénération. Tombe-t-il malade, et il semble 
que sa santé était fort débile, de toutes parts on s'empresse 
d'accourir le visiter, et les vers affluent au monastère pour 
charmer ses loisirs. Les allégories, les souvenirs historiques 
et mythologiques remplissentles longues pages. JeanBouchfet 
raconte qu'étant venu voir son illustre ami « lors entre les 
mains des médecins », il se promenait 

Par les vers boys le long d'une praerie, 

lorsque, près d'un petit ruisseau, sous les ombrages, il entend 
soudain un bruit étrange. Il écoute, s'approche doucement, 
et voit avec surprise quatre belles dames 

Dont les espritz tant clers estoient vestus 
De vestemens faitz d'ymaginatiue 
Sur le mestier de dame intellectiue. 

Ce sont les quatre vertus : Prudence, Justice, Tempérance et 
Force, qui tour à tour font l'éloge d'Antoine Ardillon et 
annoncent sa prompte guérison. Le promeneur tout joyeux 
rime sa belle vision et assure son noble ami qu'il a depuis 
longtemps déjà demandé à Dieu son rétablissement (2). Le 

(1) Jean Boucliet a an parallèle curieux entre les Romains et les Gaulois 
dans \qs Anciennes et modernes généalogies des Roys de Frfl/iCé',.. Poictiers, 
Jacques Bouchet, in-S" goth. 1337. « A treshault trespuissant ettresillustre 
price môsieur francoys premier enfant et daulphin de france, lehan Bou- 
chet dAquitaine vostre treshûble et tresobeissant seruiteur. » A i v°. 

ii) Epistres famil. XXIX. Les épitres où Jean Bouchet nous parle 
de Fontaine-le-Comle ou de ses habitants sont les épitres XXIXe, 
XXX«, XXX1III% XXXVs L% LXVIi\ LXVIIIe, LXXVlIfp, LXXX\-, 
LXXXVIe. 



94 JEAN BOLCUET 

poète voudrait vivre à Fontaine-le-Comte, il aime à se 
retrouver au milieu de la docte assemblée, réunie par un 
« cler matin » dans le vieux monastère, à les écouter tous, 
Rabellay (sic), Quentin, Trojan, Petit, et à tirer profit de si 
hauts entretiens : 

... Parfoiz quelqs motz ie soubstraiz 
Qu'a mon vulgaire et maternel i'atraiz. 
Tout en ce point que ie les puis côprendre 
Selon mon sens et mon petit entendre, 
Non haultement, car des infimes suis 
Le naturel seulement ie poursuis (1). 

Aveu d'une charmante simplicité et si humble ! Pourquoi, 
hélas ! le naturel n'est-il pas pour le modeste écrivain ce qu'il 
devrait être pour tous, l'expression exacte et vivante des 
pensées, des sentiments, des images qu'a fait naître dans une 
âme le contact des réalités de l'univers rendues présentes par 
les sens ou le souvenir?Le naturel pour lui, au lieu de dési- 
gner l'idéal de la perfection littéraire, veut dire la banalité, 
l'idée familière que ne relève aucune grâce, rendue dans 
un style vulgaire, palatin ; il entend par ce dernier mot 
digne d'un procureur et du palais de justice. 

Parfois c'est un simple avis rimé qui part de Poitiers pour 
Fontaine-le-Comte. Plusieurs membres de la petite académie 
dînaient ensemble, peut-être chez notre procureur; après le 
repas, le bon vin que l'on aime tant entre Poitevins ayant 
délié les langues, les convives parlaient rhétorique, musique, 
théologie même. Les avis, comme c'est lusage en pareille 
circonstance et entre gens d'esprit, se partagent ; on discute 
longtemps, ell'on ne s'entend pas, ce qui n'est pas très surpre- 

(1) Ep. fam.XXX. Nous avons déjà rencontré Quentin, tout cà l'heure 
nous parlerons de Petit ; sur Trojan, je n'ai rien trouvé, sauf quelques 
mots dans A. Lièvre : Histoire des protestants et des Eglises réformées du 
Poitou, p. 38. C'était un cordelier ; il suivit la doctrine de Calvin, et sou- 
leva contre lui, au mois de juillet 1537, les étudiants de FUniversité de 
Poitiers par ses prédications hérétiques. Dans l'édition des Opuscules du 
Trauerseur de 1526, il va une lettre de frère Jean Trojan à JeanBouchet,et 
une autre de Jean Bouchet à Germain Aymerydans laquelle il appelle Jean 
Trojan « religieux plus scauant que ancien ». 



AMITIÉS litti';raiiu:s 95 

nant ; il est donc résolu à l'unanimité que, le jeudi suivant, on 
se retrouvera au grand complet chez Antoine Ardillon ; on 
compte sur lui pour éclaircir les difficultés et mettre tout le 
monde d'accord. Jean Bouchet fit aussitôt connaître à l'inté- 
ressé cette importante décision, 

Afin qu'ailleurs ne veuillez diuertir (1). 

Le savant abbé, tout heureux de recevoir ses chers amis à 
Fontaine-le-Comte, ne dédaignait pas non plus de leur rendre 
visite, et parfois se faisait une fête de 

Laisser le cloistre et de prendre les champs, 

pour aller parler avec eux de littérature et de poésie. Jac- 
ques de Puytesson, chanoine de Ménigoute, exprimait un 
jour à notre poète tout le plaisir que lui avait procuré une 
semblable visite ; et, sachant quelle grande liberté de tout 
dire une longue intimité donnait à Jean Bouchet, il ajoutait, 
parlant d'Antoine Ardillon : 

Reproche-luy sa grant austérité 

Quant le verras, si de moy as memoyre (2). 

La grande austérité du pieux abbé semble effrayer un 
peu notre brave chanoine, qui ajoute sans transition : 

Propos final a toi ie m'en voys boire. 

La lettre de Jacques de Puytesson se termine par ces qua- 
tre vers : 

Escript au lieu qu'on dit de Menigouste 
Ou le deces d'vn ami me degouste, 
Si par raison ne reprens l'appétit, 
Ainsi s'en va chascun grant et petit. 

(l) Ep. fam. XXXIIII.f^ 30 a. 
!^)lbid. LXXXV. t°58b. 



96 JEAX BOUCHET 

Il serait bien étonnant que le dernier vers ne renfermât 
pas un de ces jeux de mots familiers aux rhétoriqueurs et 
que l'ami mort dont on nous parle, ne fût pas?sicolas Petit. 
Ce « sacré poète, grant orateur et licentier es droitz » venait, 
en effet, de mourir à Persac(i), en octobre 1532, après quatre 
jours de maladie seulement. ?sé en Normandie, il avait 
fait une partie de ses études à Paris, et il disparaissait dans 
toute sa vigueur, âgé à peine de trente-cinq ans. Tous ces dé- 
tail nous sont donnés dans l'épitre LXXYIIP, qui renferme 
l'éloge du défunt. Lorsqu'un vide se faisait dans l'académie 
de Fontaine-le-Gomte, Jean Bouchet prenait sa plume et 
résumait, dans cinquante ou soixante décasyllabes, les ver- 
tus et les talents de celui qui venait de partir. Il avait d'ail- 
leurs envers Nicolas Petit des obligations particulières : cet 
habile poète latin avait, « par plusieurs beaux disticques j), 
illustré les ouvrages historiques du procureur poitevin. A. la 
première page des Annales d' Aquitaine (édition de io3l), 
on lisait : 

Scripserunt alii diffusa volumina plures 
Hic générale quidem sed brève scripsit opus ; 

Plustameneffertur libro Bouclietusin isto 
Quara quivis longa multus in historia. 

Le même Nicolas Petit s'écriait, triomphant, au début des 
Anciennes et mod*ernes Généalogies : 

Ignorabanlur nostrae primordia gentis 

Francorum priraux rexPharamundus erat, 
Quadraginta illum sed praecessisse recenses 

Bûuchete grauis conditor hisloriae. 

Yoilà des services que Jean Bouchet ne pouvait oublier ; il 
se chargea donc d'apprendre à la postérité que son éloquent 
panégyriste était : 



(1) Persac est une commune du canton de Lussac-les-Ctiâteaux, arron- 
dissement de Montmorillon. 



AMITIÉS LITTÉRAIRES 97 

... doct, doulx, célèbre, et facond. 
Sacre, diuin, en beaulx termes fécond, 
Prompt, ethardy, altiloquent, lepide, 
Noble dengin, a escrire intrépide (1). 

Il nous est impossible de contrôler ce jugement, nous ne 
connaissons de Nicolas Petit que quelques vers latins : ils 
n'ont rien de remarquable, et ils tiennent plus de la prose 
que de la poésie. 

L'épître LXVIII'^ loue Jacques Prévost, rillusire docteur 
dont, au témoignage de l'abbé de Fontaine-le-Gomte, le ju- 
gement devait l'emporter sur l'avis de tous les autres, et 
l'épître LVIP Jean d'Auton. Il faut nous arrêter à ce dernier 
personnage qui eut avec Jean Bouchet des rapports plus in- 
times, et dont le nom est plus connu (2). 

Il semblerait, d'après une épître imprimée en tète (3) du 
Labyrith de fortune^ que Jean d'Auton fut un des premiers 
maîtres de notre auteur, un de ceux qui l'auraient initié aux 
préceptes de dame « Rethorique ». 

Depuis le temps quon boys de heliconie 

le beu de leau de la fons castallie 

Par ton moyen père abbe reuerend... (4). 

Sans donner trop d'importance à des citations dont il est 
toujours difficile de déterminer le sens exact, il faut pour- 
tant conclure que notre poète eut avec le savant abbé d'An- 
gle des rapports littéraires. Après la mort de Louis XII, 
dont il était historiographe, Jean d'Auton se retira dans son 

(1) Ep. fam. LXXVIII, f°53 b. 

(2) Une notice fort intéressante sur .Jean d'Auton est placée au commen- 
cement du tome IV des Chroniques de Louis XII, publiées par R. Maulde 
de La Clavière. L'auteur, si bien renseigné presque toujours, assure que 
Jean d'Auton était de l'ordre de Saint-Benoît (p. xii), mais il n'en donne 
pas de preuve ; Jean Bouchet aflirme positivement qu'il était de l'ordre de 
Saint-Augustin; au début du Panegyric, il adresse une épître « a reue- 
rend père en Dieu Jean Danthon abbe dangle, détordre de Sainct-Au- 
gustin >•. 

(3) Elle se trouve à la fin dans l'édition de 1533. 

(4) Labyrith de fortune, après vin, f» 4 r». 

7 



98 JEAN BOUCIIET 

abbaye. 11 vécut non pas comme un de ces abbcs aux vête- 
ments somptueux, grands amateurs de chevaux et de chasses, 
qui passaient leur temps dans les festins et les parties de 
plaisir; d'une simplicité toute chrétienne, il ne se distin- 
guait en rien des autres religieux, sinon par une plus grande 
fidélité à la règle : toujours le premier à matines, il mon- 
trait à ses moines l'exemple d'une vie austère et toute sainte. 
Dans une triste circonstance, — le récit que nous abré- 
geons (1) ne nous la fait pas connaître plus clairement, — il 
eut à soutenir contre quelques-uns de ses religieux un procès 
qui fut entièrement à son honneur. 

L'abbaye d'Angle était située à une distance de cinq lieues 
à peu près delà petite ville de Chauvigny oii Jean Bouchet 
avait une maison de campagne, nommée la Yillette. JXous 
l'y retrouvons à plusieurs reprises, pendant la peste de lo2J 
en particulier. 

Au mois daoustmil cinq cens vingt et un 



le m'en allay femme et enfans aussi 
Parmy les champs a diuine mercy 
Et prins logis en ville très petite... (2). 

La demeure n'avait rien d'un palais, mais elle était « assez 
propre pour les Muses, plaisante de boys, fontaines, prez 
et verdoyas umbrages » (3). Les relations entre les deux 
amis, qui peut-être n'avaient jamais été interrompues, devin- 
rent plus fréquentes et plus cordiales lorsque l'abbé d'Angle 
se fixa définitivement dans son monastère poitevin. Jean d'Au- 
ton allait voir le poète, qui le recevait avec une grande joie 
et ne manquait pas de lui réciter les plus beaux passages 
des ouvrages qu'il composait. La Yillette était un peu pour 
Jean Bouchet une sorte de paradis terrestre et, grâce à elle, 
il ne maudissait qu'à moitié les épidémies si fréquentes en 
Poitou, de 1515 à 1530 ; elles lui enlevaient sans doute quel- 

(l)Ep./'am., LYII,f°39d. 
(2) Le Labyrifh de fortune... B m V*. 

{3) Epistres morales et familières... Le motif et intention du Trauer- 
seitr. 



AMITIES LIÏTEllAIIŒS 00 

ques-uns des compagnons qu'il aimait tant, Nicolas Petit, par 
exemple, mais elles le séparaient « dos cures palatines », et 
lui permettaient de rimer ces longues « Epistres morales » 
qu'il adresse à toutes les classes de la société : clergé, noblesse, 
bourgeoisie, marchands et gens de tous métiers passent 
tour à tour sous la férule du Traiœrseiir des voy es périlleuses. 
Il tient à les faire bénéficier tous de son expérience qu'il 
croit très grande, mais qu'il ne croit pas infaillible. Aussi 
réclame-t-il de l'abbé d'Angle des conseils ; il lui soumet ses 
doutes et lui demande de vouloir bien corriger ses petites 
compositions. Le révérend père abbé ne manque pas de lui 
affirmer que ses vers sont admirables, qu'il est l'égal de 
Démosthcne et de Gicéron, voire d'Empédocle, enfin que 
son traité est 

... diuin ou deiflque 
Ou pour le moins une euurc serapliique (i). 

Nous savons ce qu'il laut penser de pareilles exagérations. 
Jean Bouchet ne se montre pas moins empressé à louer les 
essais poétiques de son bienveillant ami. L'abbé d'Angle 
n'aimait pas, en effet, seulement l'histoire, il cultivait aussi 
les Muses (2). 11 avait composé des rondeaux, des ballades, des 
épitres, des épitaphes, des complaintes et autres poèmes dans 
le goût de l'époque ;tout' ce travail, au dire de Jean Bouchet, 
prose et vers, est admirable: 

Il estoitbrief ressemlilanta Saluste 
Sec, florissant, aucunes fois aduste, 
Fort abondant, comme Pline second, 
Et coppieux comme Tuile, etfacond, 

(1) Le Labijrlth de fortune,... Responce faicie par ledicl reuerend Abbe 
d'Angle, X ii r°. 

(2) Nous connaissons deux épitres en vers de Jean d'Aufon grâce à Jean 
Bouchet qui nous les a transmises, une dans son Panegyric du Cheuallier 
sans reproche, l'autre dans son Labyr'ilh de fortune. Dreux du Radier, 
dans sa Bibliothèque historique et critique du Poitou, t. I, p. 102 sqq., 
donne le détail très minutieux des oeuvres poétiques de l'abi)é d'Angle 
dont il juge moins sévèrement les vers que ne le fait l'abbé Goiijot, dans sa 
Bibliothèque française, t. XI, p. 357; on peut encore consulter M. R. 
Maulde de La Glavière, on. cit. 



100 JEAN BOUCHET 

Il estoit graue en parolle, et facile 
Et S. Gelaiz et luy n'auoient quvu style, 
Et n'en desplaise aux Francoys orateurs 
Qui sont de prose et vers compositeurs, 
Oncq'n'en côgneu de plus doulce élégance 
Mieulx escripuant sans tache d'arrogance (1) 



Voici, après ce panégyrique enthousiaste, l'appréciation de 
M. R. Maulde de La Clavière : « Jean d'Auton est tout simple- 
ment l'homme de son temps. Il est superstitieux ; mais il 

admet parfaitement en matière de merveilleux la vérification 
et la controverse. Il se montre constamment simple, droit, 
bon, doux, très franc, tolérant et essentiellement modeste... 
[Chroniques de Louis XII, p. xxi). Comme historien, il lui ar- 
rive, hélas ! de viser à l'éloquence académique, mais jamais de 
s'élever au-dessus de ce qu'il a vu ; il a l'esprit vulgaire, la 
philosophie banale, il ne peint pas, il photographie avec quel- 
ques retouches (0/?. cit., p.xxxv). » Sa chronique peut pourtant 
servir aux écrivains ; historiographe officiel, à même de con- 
trôler les faits qu'il raconte et bien en cour, il connaissait les 
dispositions secrètes du roi et les motifs qui le faisaient agir. 
Comme les rhétoriqueurs, il juge le genre pompeux seul 
digne de ses récits, mais il ne s'écarte pas de la vérité : il suf- 
fit de gratter légèrement et sous la rhétoriqu eon aperçoit 
bientôt la simple réalité historique (2). 

L'épître où Jean Bouchet rappelle les belles actions et les 



(1) Ep. fam. LVII, f" 39 d. 

(2) La LVII» épître familière n'est pas seulement intéressante par ce 
qu'elle nous rapporte sur Jeand'Auton ; elle permet, en outre, de détermi- 
ner une date de l'histoire littéraire. La mort de Jean Lemaire de Belges 
est fixée tantôt à l'année 1524, tantôt à l'année 1348. M. Ernest Langlois 
{De artibus rheloricae rhijtmicae,^. 81) se sert du manuscrit de la Biblio- 
thèque nationale fr- 12434, pour adopter la première de ces deux dates. 
Jean Bouchet confirme cette assertion. Dans l'épître qui nous occupe, il 
suppose que tous les poètes illustres français déjà morts ont accueilli 
avec joie l'abbé d'Angle, à son arrivée « en Elisée », Jean de Meung, 
Alain Chartier, Meschinot, Crétin, etc., et Jean Lemaire. Or, l'épître est 
datée de janvier 1527 (v. s.) donc de 1528. S'il faut nécessairement choisir 
entre 1524 et 1548 pour avoir la date exacte de la mort de Jean Lemaire 
de Belges, la lettre de Jean Bouchet ne permet pas d'hésiter; Jean 
Lemaire est mort en 1524. 



AMITIÉS LITTÉRAIRES 101 

beaux ouvrages de labbé d'Angle est adressée à l'abbé de 
Fontainc-le-Gomte ; il existait sans doute des rapports d'a- 
mitié entre Antoine Ardillon et Jean d'Auton. La lettre de 
1322, qui nous a fait connaître les goûts pour la littérature 
italienne des rhétoriqueurs poitevins, montre chez son au- 
teur une entière confiance dans les jugements de l'abbé 
d'Angle.... Reverédiq; patris cenoi^biache, cm est ah angulo 
nome sentëtie, astipidor: quis e)ii vel doctiasimus id libëter 
non faciat. Sans affirmer qu'il y eût entre l'abbaye d'Angle et 
celle de Fontaine-le-Comte les mêmes relations littéraires 
qu'entre cette dernière et celle de Ligugé, nous sommes donc 
pourtant certains que les deux abbés se connaissaient et s'es- 
timaient (1). 

Dans le chapitre suivant, nous entendrons Jean Bouchet 
donner aux habitants d'Issoudun et de Bourges divers con- 
seils au sujet de représentations de mystères, nous le verrons 
écrire au roi de la basoche de Bordeaux pour lui faire con- 
naître son avis sur une sotie, eniin composer des mystères 
mimés pour l'entrée du Dauphin, fils de François T' , et pour 
celle de la reine Eléonore, dans la ville de Nantes ; ces simples 
indications suffisent pour nous montrer que les relations 
littéraires de notre auteur ne s'arrêtaient pas aux limites du 
Poitou: de nombreuses épîtres nous attestent ses rapports 
avec Jean Brèche (2), avocat célèbre de Tours, avec Ger- 
main-Colin Bûcher d'Angers, avec Jacques Danglure, « che- 

(1) Je n'ai pu savoir si Robert Irland « l'Escossois docteur Decretalipo- 
tens » (Rabelais, OEuvres, liv. IV, ch. LU) avait sa place aux réunions de 
Ligugé et de Fontaine-le-Gomte. Jean Bouchet était certainement en rela- 
tions avec lui, et vers 1531, c'est-à-dire à peu près à l'époque dont nous 
nous occupons, il écrivit au fameux régent, en la faculté des lois, une 
lettre fort longue pour le consoler de la mort d'un fils. C'est la LXXVlIe 
des Epistres familières. Sur Robert Irland on peut consulter Dreux-Dura- 
dier : Bibliothèque historique et critique du Poitou, t. II, p. 142, et la 
Généalogie de la famille Irland, in-l2, bibliothèque des Antiquaires de 
l'Ouest. 

(2) Goujet [Bibliothèque française, t. XI, p. .353) nous donne sur Jean 
Brèche quelques détails biographiques. Ce poète avait composé un ouvrage 
dont voici le titre : Premier Livre de Vhonneste exercice du prince, à 
Madame la princesse de Navarre, en vers par Jeh. Brèche, de Tours. 
Paris, Mich. Varcosan, 1544. — Jacques Danglure n'est guère connu que 
par les Epistres familières de Jean Bouchet. 



102 JEAN BOUCnET 

valier seigneur dudit lieu », avec le seigneur de Mihervé 
« demeurant à Boulongne sur la mer )), enfin avec le groupe 
des poètes normands. 11 avait vu à Poitiers Jean Earmentier, 
vers 1527, deux ans avant le départ du célèbre explorateur 
pour son hardi voyage de découvertes : il y eut entre les 
deux poètes échange d'épitres rimées et de compliments. 
Jean Parmentier se fit bien humble devant le grand homme 
poitevin, dont il ne voulait être que le « petit escolier » ; Jean 
Bouchet, de son côté, accabla d'éloges son trop modeste cor- 
respondant, et l'appela 

... Poète altiloquent 
Historien, orateur éloquent, 

... dont la plume dorée 
A tant escript, tant en prose que vers (1). 

Le poète dieppois mourut, ainsi que son frère Raoul, dans 
la longue expédition qu'ils avaient entreprise à la recherche 
du passage du Nord-Est. Le poète Pierre Grignon, qui les 
accompagnait, fit sur leur mort une curieuse complainte et 
édita les œuvres de Jean (2). 

Plus tard, en 1337, Jean Bouchet reprit avec les poètes nor- 
mands des relations interrompues depuis le départ de Par- 
mentier. Maître Thomas Le Prévost, sur la demande des 
habitants de Saumur, était venu de Rouen pour diriger la 
représentation d'un mystère qu'ils préparaient dans leur 
ville. Aussitôt arrivé, il se mit en rapport avec Jean Bouchet 
qui lui rendit mille services et alla même jusqu'à lui prêter 

(i) Epistrcs familières XLIII, i" 34 c. — Cf. Ep. XLIIII, f» 34 c et d. — 
Goujet : Bibliothèque française, t. XI, p. 338. Voici le titre de l'ouvrage de 
Parmentier : Description \ nouuelle des merueilles | de ce mode, et de la 
dignité de V homme com \ posée en rithme francoyse en manière de ex | hor- 
tation, par lan parmentier faisant sa \ dernière nauiyation avec Raoul | 
son frère en liste Tapro | bane, aultrement dite Sama | tra. (B. X. Rés. 
Ye 20o, relié avec ¥*= 204.) 

(2i II n'est pas exact, comme le prétend Goujet (Bibl. franc., t. XI, 
p. 339|, que nous ne possédions aucune œuvre poétique de Raoul Parmen- 
tier. M. Paulin Paris (Manuscriis français, t. III, p. 257 ^ cite sous le 
n" 6989 un recueil de 381 chants royaux, ballades et rondeaux, pronon- 
cés en l'honneur de la sainte Vierge au puy de Rouen, deux des chants 
royaux ont été composés par Raoul Parmentier. 



AMITIÉS LTTTÉRATRES 103 

ses acteurs. De retour en Normandie, Thomas Le Prévost dut 
raconter à ses confrères en Apollon les amabilités du poète 
poitevin dont la réputation semble avoir été déjà assez 
grande à Rouen. Jacques Le Lieur, bourgeois de Rouen et 
grand orateur, tient dès lors à se mettre en rapport avec le 
grand rhétoriqueur, et lui envoie trois chants royaux. Grâce 
à son université, Poitiers recevait chaque année des jeunes 
gens venus de tous les coins de la France ; un étudiant de 
Rouen servit de messager à Jacques Le Lieur. Jean Bouchet, 
touché de l'envoi, épancha dans une épître son admiration 
enthousiaste: 

Grâces te rends, o Poète sacré, 

Noble et facôd, des couleurs diapré 

Dont Cicero feit autrefois mémoire, 

On liure tiers de son art oratoire, 

Du grand honneur que tu mas imparty 

Quand de tes fleurs un peu m'as departy... (1) 

Le Lieur avait demandé au Traiierseiir des voijes périlleuses 
de vouloir bien composer un chant royal. Mais Jean Bouchet, 
toujours un peu défiant, n'ose concourir avec les auteurs 
normands, si habiles à ce genre de poésie. Il laisse à son 
correspondant, comme aussi à Thibault et à Crichon (2), la 
palme dans un genre qui a fait la renommée des poètes de 
la ville de Rouen, et qui lui est parfaitement inconnu. 

Rien ie n'entends en celle tliéorique (3). 

Ce n'est pas à soixante ans que l'on commence à s'exercer 
dans une matière aussi délicate. 

Jean Bouchet exagérait, il avait jadis composé quelques 

(1) Ep. fam. XGVIII, f» 63 d. Goujet nous apprend que Jacques Le 
Lieur était seigneur de Brametot et d'Ouville- la-Rivière ; un de ses an- 
cêtres avait été créé chevalier par Charles V. (Bibliothèque françoise^t.XY, 

p. XV). 

(2) II y a dans le recueil de chants royaux, ballades, etc., que je citais 
tout à l'heure, plusieurs pièces de ces deux poètes : 5 chants royaux, 
5 ballades et 4 rondeaux de Thibaut, 6 chants royaux de Crichon. 

(3) Ep. fam. XGVIII, f° 6o d. 



104 JEAN BOUCHET 

chants royaux, mais il lui plaisait sans doute de l'oublier; il 
avait peur de ne pas réussir. A Rouen cependant, on se pré- 
parait à battre des mains de confiance et à louer son poème 
sans restriction ; maître Baptiste Le Chandelier, conseiller du 
roi en sa cour de parlement en Normandie, n'écrivait-il pas 
au poète poitevin que seul il méritait la couronne de poésie, 
grâce au parfum de suavité que l'on respirait dans ses vers, 
et le même auteur n'ajoutait-il pas : 

Suy et poursuy, compose et recompose, 
Mande et remande, impose aussi repose 
Fay et parfay, construy et reconstruy, 
Car a toy seul appartient, non aultruy, 
Ce que feras autre ne defîera, 
Et deËFeras ce qu'aultruy ne fera (1). 

JeanBouchfit, confus de tant d'éloges, se faisait petit, tout 
heureux des nouvelles amitiés qui venaient réjouir sa 
vieillesse. Sans douteles manoirs des poètes normands étaient 
de « six vingts lieuz distans », mais malgré les fleuves et les 
plaines qui séparent les corps, les esprits peuvent se rencon- 
trer; les lettres iront souvent de Poitiers à Rouen, et de 
Rouen à Poitiers porter, douces niessagères, des nouvelles 
aux amis absents. Habitué parla tournure optimiste de son 
esprit à toujours considérer le bon côté des choses, notre 
auteur trouve même à cette séparation de grands avantages, 
la distance met au front des amis éloignés les uns des autres 
une espèce d'auréole poétique, un charme indéfinissable qui 
disparaît vite dans les rapports familiers d'une vie qui n'a 
plus de mystère : 

En se voyant par fréquentation 

On veoit a lœil quelque imparfection, 

Car onc n'y eut pur home en cestuy mode 

Qui n'eusten luy quelque macule immôde, 

Cela nous vient du pectié prïmerain 

Que feit Adam, dont tout le mode est vain (2). 

(1) Ep. fam. CYI, f^ 71 c. 

(2) Ihid. CVIII, fo 72 d. 



I 



AMTTIKS LITTÉRAIRES 105 

Pour vivre donc séparés, ils n'en vivront pas moins dans une 
parfaite intimité ; toutefois Jean Bouchet ne saurait admettre, 
fut-ce même un instant, qu'on puisse le comparer, lui, pauvre 
rimeur sans mérite qui 

... volitant comme faict l'Alouette 
Désire auoir le scauoir d'vn Poète (1), 

aux rhétoriqueurs normands dont le langage, toujours orné, 
toujours « Huent », s'adapte également aux ouvrages les 
plus variés. 

Cette lettre de notre auteur est du 16 septembre 1537 ; la 
confrérie des Conards de Rouen s'efforçait alors d"apaiser la 
querelle soulevée entre Marot et Sagon. Le curé de Beauvais, 
à qui ses amis de Normandie révélèrent sans doute le nom de 
Jean Bouchet, lui écrivit une lettre dont nous parlerons au 
chapitre V. Au mois d'août de 1338, le Trauerseur des voyes 
'périlleuses reprit sa correspondance avec Jacques Le Lieur, 
désolé d'avoir fait si longtemps attendre sa réponse, désolé 
surtout de n'avoir pu envoyer de vers à son illustre ami. 
Mais qu'y faire? Après avoir lu les rimes superbes d'un ora- 
teur aussi renommé que Le Lieur, les poésies admirables de 
Marot et de Macault, secrétaire du roi, venir se mesurer à de 
si glorieux poètes, ce serait pure folie pour un aussi pauvre 
écrivain que lui : 

Car près de toy^ de Marot et Macault 

Il m'est aduis que l'esprit me deffault, 

Il m'est aduis que ma rime et ma prose, 

Ce n'est pi' rien, autmoins biê peu de chose (2). 

Cependant il brûle au fond de faire une pareille folie, et 
la seconde partie de sa lettre ne ressemble pas du tout à la 
première : s'il savait « comme on procède au puys » de 
Rouen, il n'hésiterait pas à composer lui aussi un chant 
royal, car tous les chrétiens, môme une « simplete pucelle », 



(1) Ep. fam. CVIII, f'' 72 d. 

(2) Ibid. CXIII, f" 76 b. 



106 JEAN BOUCUET 

trouveront toujours facile de célébrer la Vierge Marie. Qu'on 
lui écrive donc les règles de ce poème, et son œuvre faite, il 
l'expédiera au meilleur de ses amis. LeLieur envoya-t-il ce 
qu'on lui demandait, c'est fort probable, sans que je puisse 
l'affirmer d'une façon positive ; ce qui du moins ne fait aucun 
doute, c'est que Jean Bouchet ne put se résoudre à composer 
le poème que réclamaient ses amis de Rouen. 

Si vous m'oyez de paresse accuser, 
Ou de mespris, dictes que tant de sages, 
Grands orateurs ont endiuers langages 
Très eloquens, et style si parfaict 
Pour ceste dame au Puy si très bien faict, 
Que n'auserois y présenter ma plume, 
Ne rien forger dessus ma rude enclume. 
Et dauantage approchant des vieilz ans 
Dont chargé suis aux muses desplaisans 
Ne veulêt plus ces Nymphes m'introduire 
A composer en vers (i). 

Ainsi se terminèrent les rapports du poète avec les poètes 
normands. 

On le voit, Jean Bouchet eut un peu partout, de Bordeaux 
à Rouen, des amis nombreux et des admirateurs convaincus 
de son talent littéraire. Les plus fidèles, les plus enthou- 
siastes aussi sans doute étaient ses voisins de Fontaine-le- 
Comte et de Ligugé et ses compatriotes de Poitiers ; chaque 
jours ils pouvaient jouir de son inépuisable bonté, et avoir 
avec lui de longs tête-à-tête au logis de la Rose ou au Palais 
de Justice. Malgré, en effet, la lettre écrite par le digne procu- 
reur à maître Le Chandelier, lettre que nous citions tout à 
l'heure, il n'est rien entre braves gens comme les relations 
habituelles, comme la vie en commun pour entretenir l'a- 
mitié. 



(1) Ep. fcun. GXXI, f» 81 'b. Cette épître est adressée « au secrétaire 
Tillart de Rouen, qui avoit sommé ledict auteur d'enuoyer vng chant 
roval au Puv des Carmes de ladicte ville ». 



CHAPITRE lY 

l'ordonnateur de mystères 



Passionde Jean Bouchet pour le théâtre.— On lui attribue la sotie : LeNou- 
ueauMôde auec Vestrif... — Il dirige à Poitiers la représentation de 1534. 
— Difficultés ; ses acteurs : Gillet, Guillaume Le Riche, Jean Ormeau, 
Jean Formond. — Grand succès. — Les acteurs de Poitiers vont jouer 
à Saumur trois semaines plus tard. — Jean Bouchet demandé à Issou- 
dunli53.")); il s'excuse. — Ses idées sur le théâtre: un drame est une action 
non un récit ; mise en scène, costume, prononciation des acteurs. — But 
moral des mystères. — Jean Bouchet refuse d'aller à Bourges en lo36 ; 
le roi de la basoche de Bordeaux. — Mystères mimés : Eutrée de Fran- 
çois 1er à Poitiers (o janvier loâO); entrées de la reine Eléonore et du 
dauphin à Nantes (14 août et 18 août 1322). — Conclusion, 

Jean Bouchet eut toujours un goût très vif pour les repré- 
sentations théâtrales. Je rappelais au début de cette étude 
avec quel enthousiasme il parlait, bien longtemps après, des 
grands jeux qu'il admira dans l'été de 1486 à Poitiers. Son 
imagination d'enfant — il n'avait alors que dix ans — avait 
été vivement saisie. Pendant son séjour à Paris, il s'enrôla 
dans la basoche et roc<;asion donnée il aimait à le rappeler. 
Répondant au roi de la basoche de Bordeaux qui lui avait 
demandé conseil sur les moyens de monter un mystère, il 
signe 

C'est de Poictiers le iour dauaat la feste 
Que de crier le Roy boit on s'appreste, 
Par cestuy la qui puis trente ans mouschet 
A la bazoche a Paris, lehan Bouchet (1). 

Quelques auteurs lui ont attribué, sans toutefois donner 
aucune preuve de leur dire, la sotie intitulée : Le Nouiieau 

(1) Epistres familières, ép. XLII, fo 34 c. 



108 JEAN BOUCnET 

Mode auec testrif..., représentée à Paris, sur la place 
Saint-Etienne, le H juin 1508 (1). C'est une œuvre bien 
batailleuse pour notre procureur ; et puis si l'ouvrage était 
véritablement de lui, pourquoi, alors que dans deux lettres 
postérieures à 150811 relève avec grand soin la liste de tous 
ses écrits, eût-il oublié celui-là? 11 y a plus. Vers 1540, 
Jean Bouchet réunit dans un seul volume toutes les ballades 
qu'il avait précédemment éditées; on ne trouve pas dans ce 
recueil la ballade de l'Université qui termine le Nouueau 
Mode auec Festrif. D'ailleurs, Jean Bouchet s'est toujours 
défendu d'avoir composé quelque chose pour le théâtre, ec 
il affirme catégoriquement dans XEpître au roi de la Basoche 
de Bordeaux dont nous parlions tout à l'heure que 

... en telz faictz ne mis onc mon estude, 
Et nescaurois vng bon ieu composer (2). 

Ses ennemis l'accusèrent quelquefois d'avoir joué un rôle 
dans les farces ou moralités, chose qui, à Poitiers au moins, 
paraissait indigne d'un homme honorable. Le 27 juin 1476, 
le maître de la psallette s'étant avisé de commettre un pareil 
méfait fut tancé vertement par le chapitre, et menacé, en 
cas de récidive, de la privation de son emploi et d'excommu- 
nication (3). Jean Bouchet rejette la calomnie avec force, et 
l'indignation aidant, un éclair de poésie traverse son esprit. 

Vag rolle joue on parquet de iustice 
Comme aultres font chascun en son office (4). 

(1) Cf. Lenient : la Satire au moyen âge, 3^ édition, p. 375; Petit de 
Jullevilie : Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, 
p. 88. 

Le noueau mode auec l'estrii 
Du pourueu et de lellectif... 

M Hz se veadêt a la iuifrie a leaseigae des deux sagittaires et au palays 
au troisiesme pillier. » — B. N. Rés. Iqv. Y*> 2988. 

(2) Epistres familières... Ep. XLII. Une autre sotie : le Monde, Abuz. 
es Sots, fut eocore attribuée, mais sans plus de raison, à Jean Bouctiet. 
Cf. Petit de Jullevilie, op. cit., p. 183. 

(3) Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1836, p. 305. 

(4) Epitre à Jean d'Auton à la fin du Labyritfi de fortune. 



l'ordonnateur de mystères 109 

Tous sur la terre ne jouons-nous pas, en effet, un rôle ? L'un 
joue l'empereur, l'autre le roi, l'un 

Le trésorier, l'aultre la belle helaine, 

et l'énumération continue pendant une quinzaine de vers, 
comme l'exigent les lois de dame rhétorique. C'est un vrai 
mystère en effet que la vie humaine ; les décors du théâtre 
sont les honneurs mondains, celui qui conduit la pièce et 
distribue aux acteurs leur rôle se nomme Abus, les méné- 
triers sont 

mondains plaisirs 
leuz, passetemps et sensuels désirs. 

La nuit, chaque soir, suspendait la représentation du 
mystère, 

Mort est la nuit qui vient comme incongnue, 

terminer toute vie humaine. Après le jeu, les acteurs laissent 
leurs brillants costumes d'empereurs, de rois et de pages, 
ou bien leurs misérables vêtements de gueux et de rotu- 
riers; ils n'emportent qu'une chose, l'honneur s'ils ont bien 
joué, le blâme s'ils ont mal joué. Après la mort aussi: au 
sortir du théâtre de la vie, nous n'emportons rien, 

Le monde prend et oste a la saillie 
Du parc et ieu, beaux et laiz vestemens 
A tous joueurs par assaulx veheraens, 
Parce qu'il est maistre de l'entreprise 
Et a vestu chascun selon sa guise; 
A ceste cause il sen fault aller nu 
Dehors du ieu, comme on y est venu. 
Ayant regret de laisser les liesses 
Esbatemens, honneurs, bombans, richesses; 
Rien on nemporte après avoir ioué 
Fors que l'vng est blasmé l'aultre loué : 
Qui ioue bien acquiert bon bruit et famé 
Qui ioue mal esta iamais infâme. 



110 JEAN BOUCHET 

Cependant si Jean Bouchet ne monta jamais sur un théâtre 
pour tenir un rôle dans les farces ou les moralités, s'il ne 
composa jamais ni mystère, ni sotie, lui-même nous apprend 
que plus d'une fois il arrangea pour la scène les mystères 
que d'autres avaient écrits. Le temps des grands auteurs 
était passé ; — les deux Greban moururent probablement 
avant la fm du xv^ siècle, Jean Michel eu loOl (1), — celui 
des ordonnateurs était venu. Ceux-ci ne composaient plus 
de poèmes, mais ils adaptaient les textes anciens aux exi- 
gences des représentations dont ils avaient la charge. Jean 
Bouchet emprunte au texte primitif, au moule, comme il 
l'appelle, certains passages et retranche ceux 

Qui n'ont passé par l'escolle des sages (2) ; 

ici ou là il ajoute quelques vers, dit-il lui-même, et il est à 
croire qu'avec sa manie intempérante de rimer, il dut large- 
ment modifier les textes connus. Il fit ce travail pour les 
Mystères de F Incarnation, Natiuité, Passion, Résurrection et 
Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ et de la missioii du 
Saint-Esprit Ci), représentés à Poitiers en juillet 1534; 
mais il ne s'en tint pas là. Ses concitoyens le chargèrent de 
diriger lui-même toute l'entreprise ; ce fut un de ses triom- 
phes et un triomphe acheté bien cher. 

Avant cette année 1334, les habitants de Poitiers lui avaient 
déjà demandé de diriger les mystères joués en lo08 ; je n'ai 
pu trouver sur son rôle à cette époque que peu de renseigne- 
ments, et voici probablement le seul texte contemporain qui 
en fasse mention : «Et en icelle dite année (1508) fut iouhc 
bien et honorablement et sans scandalle aucun le mistere de 
la passion qui dura neuf iours et dicelluy mistaire estoient 
entrepreneurs maistre lehan maignen et lehan bouchet (4). » 

(1) Petit de Jiilleville, les Mystères, t. Ij p. 327; 

(2) Epîtres familières XCIJ, f° 1:2 b. 

(3) Annales d'Aquitaine, p. 474. 

(4) Archives de la ville de Poitiers, carton 42, reg. il. Jean Bouchet 
adresse a Jehan Maignen, seigneur des Aleuz, son soigneur et ami, la 
longue épîlre où il traite de la vieillesse (1 iWo î\,XIIIIj ; il lui rappelle que 



L ORDON.NATEIR DE MYSTÈRES 111 

Dom Fonleneau (1) cite deux passages extraits par un 
chanoine de Saint-IIilaire nommé Rapaillon, d'un re- 
ij^istrc de délibérations aujourd'hui disparu, f^ràce auxquels 
nous savons que plusieurs membres du clergé et le chantre 
Gallois prirent une part active à la représentation : elle 
commença le dimanche G août, fête de la Transfi^^uration de 
Notre-Seigneur, et comme les chanoines y assistaient, il n'y 
eut point le mardi suivant de chapitre. 

Heureusement Jean liouchet nous a beaucoup mieux ren- 
seignés sur ses faits et gestes en 153i, et sur les grandes 
journées du mois de juillet. 

Il dut d'abord surmonter l'opposition de certains habitants 
de Poitiers. Souvent les représentations des mystères avaient 
lieu pour rendre grâces de bienfaits signalés, par exemple 
quand les récoltes avaient été excellentes (2), or cette année- 
là presque tous les fruits étaient a failli/ » et la peste déso- 
lait la ville (3). A quoi bon dès lors toutes ces magnificences, 
et ces dépenses excessives ? Plus tard, on verrait ; l'heure pré- 
sente était au calme de la vie ordinaire. Jean Bouchet avait 
contre lui les mécontents ; les circonstances en outre lui 
furent défavorables. La représentation avait d'abord été fixée 
au mois d'août. Mais, soit à cause des grandes chaleurs de 
Tété, soit à cause des « monstres » de gentilshommes qui 
furent faites à Poitiers vers la fin de juin, on résolut d'avan- 
cer la date primitive, et sans attendre le mois d'août de jouer 



depuis trente-sept ans ils sont amis (l'épîtreest de 15321, et loue fort lon- 
guement toute ses vertus : science, désintéressement, charité, et sa 
bonne tiumeursous les cheveux blancs. 

(1) Dom Fonteneau, Mss. t. XXXV, p. 124 : Du 26 juillet 1508 : Per- 
missum est quibusdam civibus luijus civitatis, qui ad laudem Dei et fidei 
exaltationem figuraturi sunt liac in urbe mysterium passionis Christ!, 
habere clericulos eccleslae presentis, nec non etiam permissum est Natali 
Gallois presbitero tenorista praesentis eccleslae, ut valeat personatum Sa- 
than ludere seu figurare. — Die martis octavamensis augusti annoDomini 
1508 non fuit tentum capitulum propter absentiam dominorum canonico- 
rum qui vacaverunt misterio ascensionis passionis Christi, dominica die 
praecedente, qua die celebratum est festuni transfigurationis Christi, in- 
coepto. 

(2) Epîtres familières, XGI. 

(3) Ibid. XXIII. 



112 JEAN BOUCnET 

les mystères au milieu de juillet. L'ordonnateur n'était point 
de cet avis, la nouvelle décision abrégeait vraiment trop le 
temps des préparatifs. Les peintres n'eurent pas le temps 
d'achever leur travail, les machinistes ne purent installer 
tous les engins ni tous les accessoires exigés par une mise en 
scène fort compliquée ; aussi le jour de la représentation les 
héberges {mansiones)^ n'étaient-elles pas assez facilement 
reconnaissables, et les spectateurs hésitèrent-ils parfois pour 
mettre leurs véritables noms sur les visages des personnages 
qui étaient en scène (1). Le bon Jean Bouchet se tourmente 
et gémit; il s'efforce de prouver qu'il n'y eut pas de sa faute; 
que les ouvriers eux-mêmes ne furent pas coupables, 

Car ilz n'ont heu l'espace ne le temps... (2). 

Il fallut trop se hâter ; de là vint tout le mal : 

Le temps fut brief, ie dy brief trop d'un tiers... ^3). 

Il voit d'ailleurs dans tous ces accidents une permission spé- 
ciale de] Dieu. Si le spectacle avait été de tout point irré- 
prochable, ouvriers, acteurs, ordonnateur en auraient peut- 
être été trop hers, et une sotte vanité aurait diminué leur 
mérite ; la volonté de Dieu soit faite : 

Dieu la permis, affln que folle gloire 
N'anéantit euure tant méritoire (4). 

A ces premières difficultés s'en ajoutaient d'autres. Le 
chapitre de Saint-Hiiaire-le-Grand ne se montrait plus aussi 
accommodant que jadis pour prêter les ornements sacrés. 
Dans sa réunion du samedi 21 mars, il fit droit, sans doute, 
à la demande qu'on lui avait adressée ; mais un chanoine 
nommé Rebours n'avait pas partagé l'opinion de ses col- 
lègues, il avait soutenu que les vêtements sacrés ne devaient 

(1) Ep. fam. XC, f^ 60 a. 

(2) Ibid. XC, f° 60 a. 

(3) Ibid. XCII. f» 62 c. 

(4) Ibid. XC, fo 60 a. 



l'ordon.natkur de mystèurs 113 

servir qu'aux cérémonies ecclésiasliques. Deux dalmatiques 
vertes furent pourtant prêtées ù Michel Gillet qui jouait 
le personnage de saint Joseph, mais le chanoine Leconte, qui 
avait fait la demande, devait veiller à ce qu'on les rendît en 
bon état; les ornements de soie, excepté ceux qui étaient d'un 
trop grand prix (1), furent môme mis aussi à la disposition 
des acteurs, à la môme condition que les deux dalma- 
tiques. 
La représentation eut lieu sur la place du Marché-Vieil, la 



(1) Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1852, p. 193. 

Die sabbati^ vicesima prima mensismartii, anno Dominimillesimo quin- 
gentesimo xxxiiu° fuerunt capitulantes domini subdecanus, succentor, de 
Choisy, de Balnia, lieboiirs, Maresclial, de Perefixe, Leconte, de Rinquier, 
Delbene, Chartier, Jo. Leconte, Guillemart. — Ebdomada domini Charre- 
tier. Super supplicatione quorumdam proJjorum virorum hujus civitatis, 
misterium Passionis Domini nostri Jesu Christi hoc anno manifestare ia 
veteri foro Pictavis vel alias volentium et intendentium, capitulum de 
gralia eorum voto aunuit, dempto domino Rebours, qui non fuit opinio- 
nis quod indumenta ecclesiastica hujusce ecclesie ad alios usus praeter- 
quam ecclesiasticos quoquo modo applicentur. Archives départementales 
de la Vienne, G o28. 

Die sabbati vi» raensis junii, anno Domini millésime quingentesimo 
xxxuii" fuerunt capitulantes domini subdecanus, etc.. Audita requesta 
par dominum Leconte pro magistro Michaele Gillet facta, ut nanciscatur 
duas dalmaticas viridis coloris pro faciendo habitum ad simulandum 
sanctum Joseph in teatro Passionis hoc anno, conclusum exlitit quod ipse 
Gillet dictas dalmatieas habebit, quas prefatus dominus Leconte in debito 
statu reddere promisit. 

Die sabbati xiii» mensis junii, anno Domini millesimo quingentesimo 
trigesimo quarto, fuerunt capitulantes domini cantor..., etc. Super suppli- 
catione noâulorum ofllciariorum presentis ecclesie et aliorum parentum 
quorumdam dominorum de présente capitulo pro ornamentis nanciscendis 
de indumentis sériels ecclesie pro solemnitate Passionis Dominice hoc 
anno Pictavis mistice fingenda, commissi sunt domini Leconte et Guillot, 
operisfabrice receptor, pro dictis indumentis eisdemaccommodandis,qui in 
statu ut nunc sunt, restituere tencbuntur ; tamen nullus predictorum 
consequetur preciosa seu pulchra indumenta deaurata, seu aurifrigiata, 
sed solum simplicia et communia. 

Ces emprunts faits par les acteurs de Poitiers au chapitre de Saint- 
Hilaire rappellent la fameuse histoire de Villon et du « secretain des Gor- 
deliers » de Saint-Maixent. La discussion entre le poète et Tappecoue 
nous semble après cette lecture tout à fait vraisemblable; le cordelier allé- 
guait la défense faite par les statuts provinciaux de « rien bailler ou pres- 
ter pour lesjouans», Villon « répliquoit que le statut seulement concernoit 
farces, mommeries, et jeuz dissoluz)) ; comme il s'agissait de mystères, on 
devait donc lui prêter la chape et l'étole qu'il réclamait. Villon devait avoir 



114 JEAN BOL'CUET 

place d'Armes actuelle ; le théâtre, couvert d'ardoises et orné 
de peintures (1) à l'intérieur, pouvait contenir trois à quatre 
mille personnes. Danslacirconstance,ilfutbeaucoup trop petit, 
et des mémoires contemporains nous apprennent qu'un bon 
tiers des spectateurs nc'purent assister aux représentations (2). 
Enfm le grand jour arriva : le spectacle commença le di- 
manche 19juillet. Quinze jours auparavant, le 4 juillet, avaient 
été faites « ioyeuses et triomphantes monstres » [3) des mys- 
tères qu'on allait représenter. Ces monstres étaient parfois 
d'une splendeur incomparable. Deux ans plus tard, en 1536, 
à Bourges, lors de la représentation des Actes des Apôtres, 
mystère que Jean Bouchet, malgré de pressantes offres, refusa 
de diriger, on vit, « à cheval ou sur des chars, précédés par 
le maire, les échevins, les officiers de ville, accompagnés de 
tambours, fifres et trompettes, cinq cents personnages, magni- 
fiquement vêtus de soie, de satin, de velours^ de damas aux 
brillantes couleurs, que relevaient les plus riches broderies 
d'or ou d'argent, sans parler des diamants, des pierres fines, 



raison; le ctiapitre de Saint-Hilaire établit la même difîérence entre les 
farces et les mystères, il défend à ceux qui dépendent de lui les représen- 
tations satiriques et permet les autres. Le 27 juin 1476, le maître de la 
psallette, comme nous l'avons dit, fut vertement repris pour avoir rempli 
un rôle dans une farce; cependant les chanoines avaient toute permission 
d'assister à la représentation des mystères, et le 8 août 1308, il n'y eut 
point de chapitre parce que tous les membres de l'assemblée étaient [au 
théâtre. Cette distinction entre les deux genres de spectacles devait être 
générale et s'appliquer aussi bien aux cordeliers de Saint-Maixent qu'aux 
chanoines de Saint-Hilaire. 

Cf. Rabelais, Œuvres : liv. IV, ch. xni. — Mémoires des Antiquaires de 
l'Ouest, 1836. p. 303. — Dom Fonteneau, t. XXXV, p. 87. 

(1) Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises au 
moyen âge, nouvelle édition (1883;, t. I, p. 347. 

A Poitiers, on avait longtemps joué les mystères au cimetière Saint- 
Cybard, dans la partie qui touchait au grand séminaire. " Dans cette partie 
profane, lit-on dans un acte fait en 1490, souvent de fois et d'ancien- 
neté, on a fait de grands fossés du long du travers d'icelle partie, pour 
jouer personnages, comme de saint Christophe, de sainte Catherine, de 
saint Etienne, de saint Georges .. - Cf. Thibandeau, Histoire du Poitou, 
t. II, p. 147. 

(2) Journal de Guillaume et Michel Le Riche, p. 3. —Cf. Revue des 
provinces de l'Ouest, décembre 1891, p. 278. 

{3) Annales d'Aquitaine, p. 474. 



l'ordonnatelr de mystères 115 

des riches armures, des luxueux harnais, traverser lentement 
la ville émerveillée » (1). 

Les acteurs étaient la plupart habitants de Poitiers et amis 
du poète, 

Nous pourrôs veoir louer mainte personne 
De nos amys (2). 

Parmi eux on remarquait Guillaume Le Riche, avocat du roi 
et maire de Saint-Maixent (3), Gillet qui jouait le personnage 
de saint Joseph, et surtout Jean Orneau, maître des œuvres 
de maçonnerie du roi, qui remplit son rôle « myeulx qu'on 
veit oncq faire ». Ce brave homme « ioua le lesus » à l'admi- 
ration de tous ; malade déjà et souffrant de la poitrine, il 
s'était mis au travail avec passion, poussé non seulement 
par amour du succès, mais aussi et surtout par une dévote 
afTection envers le personnage divin qu'il devait représenter 
sur la scène. Il 

... rendit l'esprit 
En l'aage ou mourut lesus Christ 
Eu octobre, mil cinq cent trente 
Et cinq, en voyant cest escript 
Priez Dieu que sa grâce il sente 

ces vers touchants terminent l'épitaphe consacrée par Jean 
Bouchet à son acteur préféré (4). Dans ces grandes journées, 
les habitants de Poitiers applaudirent aussi sans doute Jean 
Formond, sacristain de Notre-Dame-la-Petite, le comique de 
la troupe, dont les jeux de physionomie avaient le don de 
faire éclater partout la joie et les rires. Il n'était pas riche, 
mais pourtant fort charitable ; il mourut sans dette à quatre- 
vingts ans, ayant gardé sa vigueur jusqu'à l'année qui précéda 

(1) Petit de Julleville, les Mystères, t. I, p. 317. 

(2) Ep. fam. Ep. XXIII, f» :V6 b. 

(3) « Le 19, j'ai commencé à jouer la Passion à Poitiers, où il y avoit tant 
de peuple qu'il demeura plus de la tierce partie qui n'y entra. » Journal de 
Guillaume et Michel Le Riche, p. 12. Saint-Maixent, Reversé, 1846, in-8°. 

(k) Les Généalogies, effigies et epitaphes des roijs de France Épi- 

taphe 76*. 



IIQ JEAN HOLCHEÏ 

sa mort (1). Tous ces acteurs tinrent vraiment bi^n leur rôle, 
et malgré la difliculté de satisfaire tout le monde, 

Car ctiascun n'est a contenter facile (2), 

ils furent unanimement applaudis. Ils jouèrent avec beau- 
coup de naturel, « sans ostentation »(3), et avec une vraie 
dévotion. 

La représentation, commencée le J9 juillet, se poursuivit 
pendant onze jours, au milieu de telles chaleurs que de mé- 
moire d'homme on n'en avait pas vu de pareilles. Les jeux 
furent pourtant très suivis, et contrairement aux opinions 
pessimistes des médecins, aucune maladie contagieuse ne 
vint assombrir la joie générale ; le tout, selon la remarque de 
Jean Bouchet, fut par la grâce de Dieu (4). 

Trois semaines plus tard, la ville de Saumur applaudissait 
le Mystèi^e de la Pasnon et de la Résurrection de N.-S. J.-C. : 
Jean Bouchet était là et c'étaient ses acteurs de Poitiers qui 
jouaient (5). Il ne dirigeait pourtant pas l'entreprise, les 
habitants de Saumur avaient fait venir de Rouen Thomas Le 
Prévost. Celui-ci, dès son arrivée, n'avait pas manqué de se 
mettre en rapport avec le grand homme poitevin, et de lui 
demander, par une épître riniée, les conseils de sa vieille 
expérience. 

Epistre va de Saulmura Poictiers, 
A lan Bouchet, et humble te présente 
Comme a celuy qui pour l'heure présente 
Est sans second, mesmes qui n'a point tiers. 

JNotre procureur répondit aussitôt. 

Va lettre, va, sans craindre Roch, ne mur, 
A l'orateur que le Preuost on nomme 
En seurete, de Poictiers a Saulmur 
Et de sa grâce et amitié le somme (6). 

(1) Les Généalogies, effigies... Épitaphe 52'=. 

(2) Ep.fam. CI, fo67b. 

(3) Ifjid. XG, fo 60 a. 

(4) Annales d'Aquitaine, p. 474. 

(5) Ep. fam. LXXXIX. 

(6) Ibid. LXXXVIII et LXXXIX. 



l"ordonnati:ih de mystî;hes 117 

C'est en mai que les deux directeurs de mysR'rcs échangeaient 
celte correspondance, et dès cette époque il était décidé que 
les acteurs de Poitiers se transporteraient à Saumur; ils y firent 
d'ailleurs merveille, tout comme au théâtre du Marché- 
Vieil (1). 

Le bruit du succès de Jean Bouchet se répandit dans tout 
le Poitou et même dans les provinces voisines, aussi quand, 
l'année suivante, la ville d'Issoudun voulut avoir sa repré- 
sentation, elle s'adressa au célèbre ordonnateur poitevin. 
Maître Billon prit sa plume et rima une belle épître que 
Jean Bouchet nous a soigneusement conservée, avec la ré- 
ponse qu'il y fit, bien entendu. Les habitants d'Issoudun se 
préparaient à jouer la Tragcdie du Chinst occis, mais il 
leur manquait un conducteur, « un Duc de nauigage ». Celui 
qui venait de faire merveille à Poitiers n'était-il pas le chef 
qui leur convenait le mieux ? la France entière résonnait de 
ses louanges, et s'il consentait à venir, le succès était assuré : 

Si vouspouez batailler soubz son nom... 
Hofieur vo' suyt, sans trouait et sans peine (2). 

Comme si les compliments ne suffisaient pas, maître Billon 
envoyait au nom de ses compatriotes un petit présent, affir- 
mant qu'ils seraient tous heureux de lui donner davantage ; 
puis, comme dernier argument, — la flèche du Parthe, — il 
affirmait que le raisin d'Issoudun ne sentait en rien l'eau, et 

(1) Rabelais fait dire à Pnnurge(liv. Ilf. ch. ni) : « II m'estadvis que je 
joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur, accom'paigne de ses anges 
et chérubins. » Guillaume Bouchet, dans sa Vingl-huiUème sérc'e, raconte 
que lors de la Passion de Saumur le paradis était si beau « que celui qui 
l'avoit fait, se vantant de son ouvrage, disoit à tous ceux qui admiroient 
ce paradis : « Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ne 
que vous verrez. » 

(2) Ep. fam. XCI. Ce Billon est peut-être le Charles Billon auquel 
François Habert, le Banni de liesse, adresse une de ses épîtres. Cf. 
Gou]el, Bibliothèque française, t. XIII, p. 12. François Habert, toujours 
au témoignage de Goujet, travailla beaucoup « aux jeux de la bazorhe 
dont on amusoit quelquefois les habitants d'Issoudun » ; ses satires mor- 
dantes firent des mécontents; et, bien qu'il ne fût pas inquiété lui-même, 
ses acteurs purent méditer en prison les inconvénients de la critique. — 
Ces derniers événements devaient se passer après 1530. 



118 JEAN BOLCHET 

que le vin du Berry valait bien celui des collines de Chauvi- 
gny. Jean Boucliet ne semble pas avoir été insensible à de 
pareilles raisons ; il ne put pourtant se résoudre à entre- 
prendre le voyage. Les « Dunoisiz « n'avaient-ils pas chez 
eux un homme docte entre tous, et fort capable de mener à 
bien l'entreprise, maître Billon, qui tournait si joliment une 
lettre ? Vraiment, quand on possède un pareil génie, il est 
inutile de s'adresser ailleurs. Cette manière de se tirer 
d'atîaire n'est pas d'un maladroit. Jean Bouchet, par ses 
louanges, s'assurait labienveillance de son correspondant, et 
trouvait une raison toute simple de rester à Poitiers. Brave 
homme et poète charitable, il envoyait son manuscrit enson 
lieu et place, et tout fier de ses succès et de son expérience, il 
donnait aux habitants d'Issoudun de très curieux conseils qui 
montrent une certaine entente de la scène. Nous allons y 
insister, et, à l'occasion de cette lettre, rechercher les qualités 
qu'il exigeait d'un véritable ordonnateur de mystères. 

11 lui faut d'abord une longue patience et une grande ab- 
négation. L'entreprise est difficile et le résultat fort incertain : 
le directeur du mystère aura beau se donner mille peines et 
faire l'imjDOssible pour réussir, jamais il ne contentera tout 
le monde ; qu'il en prenne donc son parti, il sera critiqué ; il 
est impossible d'arriver à satisfaire les envieux et les ja- 
loux (1). Cette triste vérité ne doit pas l'empêcher de se 
mettre tout entier à l'œuvre, bien au contraire. 

Il doit s'inspirer d'abord du grand principe d'Horace : 

Segnius irritant animos demissa per aurem 
Quam quae sunt oculis objecta fidelibus, et quae 
Ipse sibi tradit spectator (2). 

Jean Bouchet traduit : 

... plus content est l'esprit 
De veoir qu'ouyr, la chose qu'on veoil visue 
Icelle oyant, est plus apprehensiue (3). 

(1) Ep. fam. LXXXIX. 

(2) Art poétique, 180 sqq. 

(3) Ep. fam. XC, f» 61 d. 



l'okdonnatelh de mvstèhes 119 

Pour que l'action représentée ainsi aux yeux du spectateur le 
frappe davantage, il faut que la scène soit parfaitement dis- 
posée : les héberges (mansiones) doivent être construites avec 
grand soin, les fainctes (il entend par là tout ce qui regarde 
le machinisme) essayées avant la représentation. Il faudra 
s'assurer que tout fonctionne pour le mieux. C'est le seul 
moyen d'éviter au jour de l'exécution les surprises désa- 
gréables qui agacent les spectateurs. Jean Bouchet donnait 
tous ces conseils, instruit par l'expérience ; la représentation 
de Poitiers n^avait pas eu tout le succès qu'il espérait, 
parce que le manque de temps avait empêché de veiller 
à tous les détails ; il prévenait donc les habitants d'Is- 
soudun 



... fault que de vos fainctes 
Ayez l'essai, ne feussent ores painctes, 
Et que mettez les héberges au ieu 
Distinctement, et cliascune en son lieu, 
Tant que côgnoistre on puisse ceulx n iouent (1). 



Le vieil ordonnateur de mystères ne s'en tient pas à ces 
détails généraux. 11 sait que la grande préoccupation des 
acteurs est d'avoir un riche costume, et de se draper pour 
quelques heures dans de somptueux habits. Ne l'a-t-il pas 
trop constaté à Poitiers, n'a-t-il pas vu le personnage qui 
jouait saint Joseph affublé sans raison aucune d'une dalma- 
tiqueverte? Aussi réclame-t-il avec force contre cet abus ridi- 
cule. Un des premiers chez nous, peut-être le premier, il 
demande la vraisemblance dans le costume ; il la demande 
aussi dans les personnages, et voudrait qu'on tînt un grand 
compte de la couleur locale. Les acteurs doivent avoir des 
rôles qui conviennent à leur âge, et les costumes, fussent-ils 
d'or, doivent être laissés de côté, s'ils ne sont pas en rapport 
avec la condition des personnages. Il va plus loin, et il 
exige même que les docteurs et les pharisiens, Ilérode et 

(l) Ep.fam. XGII, fôîc. 



120 JEAN BOUCIIET 

Pilate, soient revêtus de costumes différents (1). Ce sont là, 
il faut en convenir, des idées qui n'étaient pas vulgaires en 
1535, et nous devons savoir gré à Jean Boucliet de s'être 
efforcé de réagir contre le mauvais goût contemporain. Une 
année après cette lettre, en 1536, eut lieu la fameuse repré- 
sentation de Bourges, dont nous connaissons tous les détails 
grâce à la relation de Jacques Thiboust (2) ; les entrepreneurs 
du mystère n'eurent pas le bon sens de leur voisin de Poi- 
tiers qu''ils avaient pourtant consulté ; les personnages étaient 
vêtus contre toute vraisemblance historique, les valets riva- 
lisaient de magnificence avec les rois. 

Sévère pour l'arrangement delà scène et les costumes des 
acteurs, Jean Bouchet ne se montre pas moins exigeant 
quand il s'agit de langage et prononciation. Ses acteurs de 
Poitiers ne lavaient satisfait qu'à moitié, ils avaient un accent 
de teiroir lourd et déplaisant (3) ; les habitants d'Issoudun, 
au contraire, étaient célèbres par la douceur de leurs voix et 
l'agrément de leur prononciation. 



(1) le TOUS supply que tous vos personnages 

Vous assignez a gens selon leurs aages. 
Et que n'vsez tant d'habitz empruntez 
(Fussent-ilz dor) qu'ilz ne soient adiustez 
Cûmodement aux gens selon leurs roolles, 
11 n'est pas beau que les docteurs d'escolles 
Pharisiens, et les gens de conseil 
Ayent vestcment a Pilate pareil, 
Ne a Herode. 

Ep. fam. XGII, f" 62 c. 

Cf. les Mystères, par L. Petit de Julleville, 1. 1, p. .372, 378. 

{"D Relation de l'ordre de la triomphante et magnifique monstre du mys- 
tère des SS. Actes des Apostres par Arnoul et Sitnon Greban, qui a eu lieu 
à Bourges le dernier jour d'avril 1336. Bourges, Manceron, 1836, iii-8''. 
Cf. Petit de Julleville, op. cit., p. 377. 

Dans les mystères et drames bretons encore représeulés aujourd'hui, les 
acteurs se montrent d'une grande indifférence pour les costumes. «Le man- 
teau impérial de Charlemagne sera quelque rideau de fenêtre, jaune ou 
rouge, emprunté dans une auberge ou au pres])ytère, sa couronne sera de 
papier doré. Tel pair de France portera le bicorne du suisse de l'église; 
répée de Roland, c'est celle de ce même chasse-gueux. Dans les Quatre 
fils Aymon, un cheval de bois remplacera Boyard (ou Bayard), le vaillant 
destrier. » N. Quellien, Revue bleue, 28 avril 1888. 

(3) Il dit encore [Ep. fam. LXXVI, f° 50 d) qite le peuple de Poitiers 
« est lourd en son parler ». 



L'OHUO.NNATKnt DK MYSTÈRES 121 

Quant aux loueurs, ie scay votre lâgage 
Sans faulx accent, non barbare en l'vsage, 
Et croy pour vray qu ê Gaule point ne court, 
Langue plus propre au laugage de court, 
Les Berruyers ont la Innguo diserte, 
La voix bien douice, et assez descouuerte (1). 



Comme tous ceux qui s'occupèrent des mystères, Jean 
Bouchet voyait dans ces spectacles de véritables prédica- 
tions (2) ; leur but était double : plaire aux auditeurs d'abord 
et puis leur rappeler les grandes vérités de la foi chré- 
tienne, les hauts faits de la vie des saints et des apôtres ; ils 
étaient à la fois une distraction et un enseignement moral. 
Dans une lettre que, en bon chef de troupe, le grand ordon- 
nateur poitevin adressa quelques jours après la représenta- 
tion à tous ses collaborateurs, il parle fort longuement des 
« fruits de grâce » que « les haulx mystères » ont dû faire 
mûrir dans les âmes. 

Par ces saincls ieux vous avez peu côprêdre 
Que Jesiichrist veult son peuple dépendre 
Du tout des cieulx, et que des biês môdains 
Fassions despris, comme faulx et soubdains (3). 

Le Maître divin nous apprend que notre seul bonheur doit 
être en Dieu, il nous enseigne la patience même sous les 
injures et les crachats, Tobéissance, la pauvreté, l'humilité, 
en un mot toutes les vertus dont resplendit sa passion. Jean 
Bouchet ne manque pas non plus de faire ressortir comment 
celte brillante mise en scène raffermit la foi des catholiques. 
L'heure était grave, Calvin prêchait sa doctrine dans les 
grottes de Saint-Benoît et aux environs de Croutelles ; il 
gagnait à son erreur le lieutenant général en la sénéchaussée 
de Poitiers, de Régnier, Antoine de La Duguie, docteur en 
droit, Philippe Yéron, procureur, Jean Yernon, Albert Babi- 



(1) Ep. fam. XGII, ^ 62 c. 

(2) Petit de Julleville, les Mijstèrrs, t. L P- ^il sqq. 

(3) Ep.fani.XC, f° 60 a. 



1:22 JEAX BOUCIIET 

net, Jean Boisseau de La Borderie (l) ; le moment était donc 
bien choisi pour rappeler l'inutilité de la foi sans les œuvres ; 
notre auteur n'y manque point : 

... sans la foy les euures ne sont bonnes [2). 

La dernière cène de Jésus avait remis dans toutes les 
mémoires la croyance de l'Eglise au sacrement de l'Eucha- 
ristie ; il y insiste et termine par une véritable exhortation 
à l'amour de Dieu (3). 

En 1.j36, nous l'indiquions tout à l'heure, les « Seigneurs 
Bituricques », à l'exemple des habitants d'issoudun, invitè- 
rent Jean Bouchet à se rendre à Bourges pour y visiter les 
livres et papiers du jeu qu'ils voulaient représenter. Il ne le 
put à son grand regret, son métier de procureur le retenant 
comme toujours. Il suffit d'un mois d'absence, dit-il, pour 
perdre les meilleurs clients ; de plus il était malade. Il s'excusa 
dans une lettre à messire Jehan Chapponneau, docteur en 
théologie de l'ordre des Augustins, le directeur de l'entre- 
prise. Assurément il n'était pas raisonnable de s'adresser à 
lui Jean Bouchet quand on trouvait à B>)urges même un per- 
sonnage d'aussi « Euangelic scauoir ». Un tel fardeau ne pou- 
vait trouver épaules mieux faites pour le porter. Aussi la 
renommée pai'le-t-elle déjà de la « grant magnificence du 
ieu promis à Bourges ». Tout le monde en faisait le plus 
grand éloge, ces jours derniers, au chapitre tenu au Blanc, et 

(1) Thibaiideau : Histoire du Poitou, t. II, p. 285'. Cf. A. Lièvre : 
Histoire des Protestants et des Eglises réformées du Poitou, p. 34. Babinet, 
curé de Buxeroles, qui continua les Annales d'Aquitaine de Jean Bouchet, 
raconte que les réunions des protestants se tenaient aussi dans les caves du 
collège Sainte-Martbe (t. I, p. 806 ; Mss., n° 3i6-3i7. Bibl. publ. de 
Poitiers). 

(2) Ep. fam. XG, f^ 59 c. 

(3) Voici comment Jean Bouchet explique ailleurs en quelques vers le 
but de toute représentation dramatique ; il faut que 

on tasche 

Purger les maul.x. les vertuz augmêter 
Des gens communs, sans aulcun tormêter, 
Par fors {sic) rappors, ne par aigres satyres. 

Ep. fam. XLII, f° 34 c. 



l'ohdo.nnatelh de mystères 12."} 

le regret du procureur poitevin est vif de ne pouvoir y assis- 
ter. Il espère qu'un temps viendra peut-être oii il pourra 
lire à loisir le manuscrit du glorieux mystère des Actes des 
Apôtres : ce sera pour lui une douce jouissance, lorsque la 
représentation sera terminée, de feuilleter les doctes pages. 

Escript du moys de May le jo'" quinziesme, 
Hastiuement, mangeant fraises et cresme, 
Lorsque Fhceb' les fleurs Bachaulx touchet 
Par le vostre humble a vous seruir Bouchet (I). 

Une dizaine d'années auparavant, le roi de la basoche de 
Bordeaux lui avait demandé son concours non plus pour des 
mystères, mais pour une moralité dont le caractère est assez 
difficile à déterminer ; Jean Bouchet parle de « graue tragédie, 
rude satyre, ou faincte comédie » ; il fallait flageller les vices 
et louer la vertu. Notre auteur refusa pour trois raisons : 
son génie ne s'aurait atteindre à de pareilles hauteurs, de 
plus il n'avait pas le temps, enfin, même s'il avait eu la force 
de composer un chef-d'œuvre, même s'il en avait eu le 
loisir, il eût néanmoins refusé, il avait peur de mécontenter 
les honnêtes gens. Que de difficultés ses premiers écrits 
ne lui avaient-ils pas déjà créées ! il ne voulait à aucun prix 
en avoir d'autres. Sans doute il est basochien, aussi tout ce 
qui intéresse ses confrères l'intéresse, leur jeu lui semble bien 
fait, il félicite l'auteur, mais il recommande, comme dernier 
conseil, de veiller beaucoup à ne pas irriter les seigneurs et à 
ne pas fouetter leurs vices de mots trop piquants : 

Le sage dit qu'on ne doit murmurer 
Contre les Roys, ne le temps, pour durer, 
Car les baux faictz du têps et des gras priées 
Sontabscôsez aux gens simples et minces (2). 

Le mot mystères., il n'est plus permis de l'ignorer depuis les 
beaux travaux de M. Petit de Julleville, a bien des significa- 



(1) Ep. fam. CI, f» 67 b. Cf. Petit de Julleville, t. I, p. 376 sqq. 

(2) Ep. fam. XLII, f" 3i c. 



124 JEAN 150LC11ET 

lions (1). A côté des mystères parlés, des mystères propre- 
ment dits, il y eut dès le début du xiv^ siècle des mystères 
sans paroles, ou par signes, des mystères mimés ; ils demeu- 
rèrent en grande faveur jusqu à la fin du xvi® siècle. Le jour 
de l'entrée solennelle des rois ou des grands, lorsque revenait 
la date d'une victoire contre les Anglais, ou quelque autre 
anniversaire, ou dressait, sur le parcours royal ou sur le che- 
min du cortège, des échafauds sur lesquels on représentait 
des pantomimes et des tableaux vivants. Les spectateurs y 
pouvaient admirer encore la Passion et les différents mys- 
tères de la foi « et ne parloienl rien ceux qui ce foisoient mais 
le montrèrent par jeux » (2). Bientôt à ces scènes religieuses 
s'ajoutèrent des allégories morales ou politiques, flatteries 
parfois ingénieuses à l'adresse du haut personnage qui faisait 
son entrée dans la ville ; en même temps, on substituait aux 
tableaux vivants des figures de cire, entourées de fontaines 
ou d'animaux « qui jetoient vin clairet ». Souvent les diffé- 
rentes scènes représentées étaient liées entre elles, et le 
spectateur en marchant voyait se dérouler devant lui diffé- 
rentes représentations dont l'ensemble formait un mys- 
tère. 

Jean Bouchet, dans ses Annales cV Aquitaine, nous décrit 
tout au long les magnificences dont la ville de Poitiers fut 
éblouie lors de l'entrée de François P'", le 3 janvier lo20 ; lui- 
même, sans aucun doute, avait été le grand organisateur de ces 
mystères : 

« Premièrement à la- porte sainct Ladre, au hault du second 
Portai, et en face y auoit vn haut eschaffaul, tout décoré de 
verdure naturelle, par artifice d'Italie, et diuises de peinture 
à l'antique : sur lequel eschaffaul y auoit à main dextre, un 
grand homme nomme Poictiers, veslu sobrement selon l'an- 
cien temps, qui tenoit en sa main vn escriteau, auquel esloil 
escrit : Egredimini et videte Regem in diademate.^joxA. III chap^ 
Et sur ledit personnage estoit escrit en vers. 



(1) Petit de Julleville, les Mystères, t. I, ch. v et vr. 

(2) Petit de Julleville, ibid.,t. I, p. 198. Cf. Germain Bapst : Essai sur 
l'histoire du Théâtre, liv. IT, ch. u, p. 40. 



L ORDONNATEUR DE MYSTÈRES 125 

le suis Poictiers, c'est à dire, esprit coy, 
Qui le mien nom change et diuersi(i(ï : 
Si le suis pauure, et n'ay graminent de quoy, 
l'ai boa vouloir, de ce me glorifie : 
Ma langue est grosse, et ne me magnifie 
En mon auoir, esprit, scauoir, science, 
Et suis toujours, aucun ne s'en detie, 
Pauure et loyal, et plain de patience. » 

Derrière le personnage, sur le pilier se trouvent d'autres 
inscriptions ; à gauche, un cerf de grandeur naturelle, cou- 
ronné d'or, et tenant entre ses carnes les armes de France. 
Au milieu « dudit échaffaut » était assise une jeune tille, au 
front ceint d'une couronne d'or, vêtue de taffetas azuré semé 
de ileurs de lis d'or; la tète penchée sur le bras, elle dormait 
doucement. Des vers où triomphe la rhétorique expliquaient 
l'allégorie. 

Auecque France, un franc cerf se maintient, 
Seruant à Dieu, seruy de ses seruans ... 

Le cerf représentait le roi François l"^ (1), et le sommeil de la 
France, la paix qui régnait alors. 

Au coin de la Regretterie, une fontaine et quatre lionceaux 
« en bosse, ietoient vin clairet « ; des bergers velus de 
diverses couleurs et chantant à plaisir présentaient à boire 
aux curieux. Cette fontaine, si je comprends bien les vers de 
Jean Bouchet, symbolisait François I", source royale d'où jail- 
lissent des flots de justice ; les pasteurs représentaient les 
présidents et conseillers de la Cour de Paris qui, du lo septem- 
bre à la Saint-Martin d'hiver (il novembre,, avaient tenu les 
grands jours à Poitiers. 

(1) Le roi Charles VI avait pris le cerf comme emblème, après une 
aventure de chasse dans la forêt de Senlis. Juvénal des Ursins raconte 
qu'un jour on poursuivait un cerf portant au cou une chaîne de cuivre 
dorée. « Le roy défendit qu'on ne le prît que au las, sans le tuer, et ainsi 
fut fait. El troiiva-on qu'il avoit au col ladite chaisne qui avoit escrit : 
Caesar hocmihl donavit. Et dès lors, le roy, de son mouvement, porla on 
devise le cerf volant couronné d'or au col, et partout oîi on mettait les 
armes y avoit deux cerfs tenans ses armes d'un costé et d'autre. » 

Juvénal des Ursins, Histoire de Charles Vf, p. 10, édition de Denys 
Godefroy, MDCLIII, Paris. 



126 JEAN lîOLGlIET 

Enfin sur la place Notre-Dame, au milieu d'un grand écha- 
faud en rond garni de piliers peints de diverses couleurs, se 
dressait un grand lis haut de douze pieds ; sa tige, ses bran- 
ches et ses feuilles étaient vertes, ses fleurs d'argent et d'or. 
A droite était fixé l'écu du roi, à gauche celui de la reine, au- 
dessous des deux celui de Madame la Régente, mère du roi ; 
au pied et du côté droit se trouvait la salamandre ; du côté 
gauche, l'hermine. Le lis d'un mouvement continu et lent tour- 
nait sur lui-même. Tout près se tenaient les douze pairs de 
France représentés par douze beaux jeunes enfants, vêtus de 
taffetas, et portant « petits chapperons de pastoureaux ». A 
l'extrémité de l'échafaud, une belle jeune fille de quinze à 
seize ans, la chevelure dénouée et couronnée d'or fin, tenait 
dune main une longue et grêle croix, de l'autre un livre où 
on lisait : Dilectits meus mihi et ego illi, qui pascitur inter 
lilia, donec aspiret dies^ et mclinentur iimbrae. (Çantic. ii, 16 
et 17.) A gauche « un beau ieune fils » de dix-huit ans repré- 
sentait le roi ; il avait comme devise : Zelus domus tuae 
comedit me. (Psaume lxviii, 10.) 

Suivent les vers qui expliquent l'allégorie. Je vais les citer, 
non parce qu'ils sont bons, non pas même parce qu'ils sont 
clairs, mais parce que Jean Bouchet s'étant souvent plaint 
pendant sa vie de ceux qui mutilaientces petites compositions, 
il me semble juste de lui procurer celte petite satisfaction 
après sa mort. 

Puisque la Foy garde le Lys de France, 
Et le bon Roy franc, doublement François, 
La Croix tiendra ton peuple sans souffrance, 
En seure paix, de tout ce espoir reçois. 
La Salemandre, et le feu qu' apperçois. 
Les gens peruers chassent du tout arrière ; 
L'Ennyne y est, qui par douce manière. 
Humainement entretient tous les bons, 
Les Douze Pers, par ioye singulière. 
Grâces a Dieu rendent de si grands dons (1). 

Le roi, la reine et Louise de Savoie entraient à Poitiers à six 
heures de nuit ; c'est donc à la lueur des torches qu'ils entre- 

(1) Annales d'Aquitaine, p. 366. 



l'ordonnateur de mystères 127 

virent tout d'abord ces somptueuses décorations dont notre 
poète était sans doute très fier, mais que nous apprécions 
beaucoup moins (1). 

L'entrée du o janvier 1320 ne fat pas la seule organisée 
par Jean Bouchet ; son nom peu à peu était devenu célè- 
bre, et lorsque la ville de usantes voulut, en 1332, célébrer 
dignement l'arrivée de la reine Eléonore et celle du 
Dauphin, les bourgeois demandèrent l'avis du grand directeur 
poitevin sur les « ioyeulsetés et fainctes » qu'ils avaient 
dessein de représenter. 

La réponse de Jean Bouclict plut à tout le monde et aussi- 
tôt on dépêcha Jean Chusault vers le procureur poitevin (2). 
Cet envoyé devait lui remettre des lettres des magistrats de 
la ville l'engageant à venir lui-même à Nantes diriger les 
mystères dont il aurait dressé le plan ; le Trauersciir des voj/es 
périlleuses refusa de se déplacer. Les Nantais ne se découra- 
gèrent pas et le 12 juillet ils envoyaient à Poitiers Gilles 
Kernela, qui déjà avait été une première fois trouver Jean 
Bouchet. Le messager devait user de son influence pour le 

(i) Nulle partJean Bouchet n'affirme qu'il est l'auteur de ces "triomphes», 
mais : 1° il était alors le poète le plus en vue du Poitou ; 2° les allégories, 
l'anagramme du mot « Poictiers » ressemblent hien à sa manière ; 3° jamais 
dans ses Annales il ne cite d'autres vers que les siens ; 4° c'est la seule 
entrée royale à Poitiers qu'il rapporte tout au long, alors que d'autres, 
celle de Charles-Quint, par exemple, en 1539, sont bien plus célèbres ; toutes 
ces raisons nous portent à croire qu'il fut le grand organisateur de la 
fête. 

(2) « A Jean Chusault (piéton) la somme de oo soulz tournois, pour 
estre allé à Poitiers par commandement de mesdits sieurs, porter lectres 
audict Me Jehan Bouschet pour les affaires de ladicte entrée, ainsi quest 
contenu par sa quictance en date du 11 jour de juillet lo31, ladite 
somme de oo s. vallanta monnoye de Bretagne 4o s. 10 den. » Revue des 
provinces de l'Ouest, Bretagne, Poitou et Anjou, 5" année, 1855 : Une fête 
à Nantes au XVI" siècle. Cf. Archives communales de la ville de Nantes, 
AA, 30, liasse. Le détail des pièces contenues dans cette liasse est donné 
dans VInventaire sommaire des Archives municipales de la ville de Nantes, 
série A.\, BB, CC, DD, dressé par M. L. de La NicoUière Teijeiro. — 
M. de La Mcollière voudra-t-il bien accepter ici tous mes remerciements 
pour les quelques bonnes heures passées avec lui dans son cabinet de 
travail, à la mairie de Nantes ; cet aimable archiviste, si au courant de 
toutes les antiquités nantaises, meta la disposition de tous les visiteurs une 
érudition locale impeccable, embellie et comme illuminée par la plus 
charmante bonne humeur. 



128 JEAN KOUCIIET 

déterminer, tous les efforts échouèrent; il emporta du moins 
le manuscrit du mystère achevé. A la rigueur cela pouvait 
suffire, et les Nantais, réduits à leurs propres ressources, 
surent parfaitement pour la mise en œuvre se passer de tout 
secours étrang;er. Gilles Kerncla avait trouvé Jean Bouchet 
sur le point de quitter la ville de Poitiers pour sa maison de 
campagne de Chauvigny;la peste encore une fois décimait les 
habitants (1). A force d'instances et à prix d'argent, il le retint 
pendant trois jours, se fit expliquer tout au long les idées du 
poète et revint à Nantes. 

En réalité, comme nous l'avons dit^ ce n'était pas seule- 
ment une, mais deux entrées qu'il fallait organiser : celle de 
la reine Eléonore, seconde femme de François P', et celle du 
Dauphin. La première eut lieu le t i août, la seconde le 18 (2). 
Quatre échafauds avaient été préparés au carrefour de Saint- 
Nicolas, au Change, au Pilory et à Saint-Denis. C'était donc 
en réalité huit tableaux vivants qu'il avait fallu inventer, 
car Nantes se piquait de bien faire les choses, et les mystères 
qui avaient servi pour l'entrée de la reine Eléonore ne 
pouvaient pas reparaître à l'entrée du Dauphin. Voici, d'après 
les documents contemporains, les merveilles inventées par 
Jean Bouchet. 

Pierre Kernela, le frère de Gilles, avait été chareé de tout 
diriger à l'échafaud du Change. Il devait, pourl'entrée delà 
reine Eléonore, représenter Humaine Providence, vêtue de 
taffetas bleu, « couuerte dyeux aiguz qui avoit dauant elle 
Bonheur qui estoit voistude taffetas vioUet, et dautre couste 

(1) a Audit temps (mai lo32) vne estrange malladie de fleures conti- 
nues eut cours en Poictou et toute Aquitaine. Ces fleures estoient mortelles, 
mesmement en ieunes gens, de l'aage de vingt à trente ans, dont mou- 
rurent plus de riches que de panures. Les Astrologues disoient icelles 
procéder de trop extrêmes et furieuses chaleurs, qui furent es mois de 
May et luin. Plusieurs honnestes personnes, sçauans, et riches moururent 
en laditte ville de Poictiers, qui furent fort regrettés, et tout en moins de 
trois semaines, sans que les Médecins y peussent donner remède : parce 
qu'ils n'entendoient dont procedoient lesdittes malladies, lesquelles retour- 
nèrent en peste vers la moitié de liiillet, qui dura jusques au mois de 
Nouembre eosuinant, en laditte ville de Poictiers. [Ann. rf'.-lr/.,p. 169.) 

(2) Travers : Ilintour cirile, politique et religieuse de la ville et du 
comté de Nantes, t. Il, p. 297, 298. 



e'ordonnatf.ur de mystères 129 

Malheur qui esloit voislu dune robe de toile, et les tenoit 
dame Providence enchaisnes et enferres ». La coiffe de Hu- 
maine Providence était de taffetas vert, doul)lé de taffetas 
blanc, celle de Jhnheur de taffetas gris blanc et violet. Malheur 
était coiffé d'un bonnet de coton blanc. 

A l'entrée du Dauphin les spectateurs purent admirer le 
combat du roi Artur de Bretagne contre le tribun romain 
Floto. Une pucelle, la fille Michel Le Loup, représentait la 
Vierge Marie ; de son manteau fourré d'hermines elle cou- 
vrait l'écusson d'Artur (i). Le manteau de l'auguste protec- 
trice du prince breton était en satin blanc de Bourges. 
Artur abattit l'aigle que Floto portait sur son casque et fut 
vainqueur naturellement. 

Thomas Ramaceul et Jacques Verdeau furent chargés d'or- 
ganiser la représentation au « garrefour Saint Nycollas ». A 
l'entrée de la reine on voyait une dame nommée Thétis 
disant son dicton ; quatre Néréides se tenaient autour d'elle 
vêtues de taffetas bleu,« les manches bouffes de fme toille», 
avec deux petits enfants vêtus de taffetas vert portant des 
cornemuses. 

A l'entrée de Monseigneur le Dauphin, il y avait une im- 
mense hermine semée en partie de fleurs de lis ; cette her- 
mine s'ouvrait et on apercevait à l'intérieur un dauphin entre 
des hermines et des fleurs de lis. Autour de l'hermine étaient 
quatre tableaux et quatre guidons aux armes de France et de 
Bretagne. 

Guillaume de Lyon et Cappella avaient tout dirigé à « les- 
chaffaut du pillory »; pour l'entrée de la reine ils avaientfait 
représenter une dame « nommée Equitable droicture », 
qu'accompagnaient deux écuyers nommés « Congnoissance 
de soy et Ilaultesse de cueur » ; près d'elle aussi se trouvaient 
« Amour patrialle » et plusieurs autres personnages. Les 
manches de Droiture étaient bouillonnées de toile blanche, et 



(1) « Cette protection de Marie fust cause que les princes de Bretaigne 
prindrent les herm/ues pour blason de leurs armes. » Archives commu- 
nales de la ville de Nantes, AA, 30. Une fois pour toutes j'indique que 
toutes les citations entre euilleniets sont extraites de ces archives. 



130 JEA.N «OICIIET 

les deux écuyers portaient des chapeaux de laurier ayant 
l'extrémité des feuilles dorée. 

On vit à l'entrée du Dauphin un jeune homme armé assis 
dans une chaise, près de lui quatre hommes armés aussi, et 
une jeune fille vêtue d'une robe de damas blanc avec une 
cotte de taffetas violet qui jouait de l'épinette. 

Les noms de ceux qui eurent à s'occuper de l'échafaud 
dressé au carrefour Saint-Denis ne nous sont pas connus. 
Les spectateurs y admirèrent à l'entré de la reine « Madame 
Magnanimité accoutrée desatin cramoisy, armée par le corps, 
ayant le visaige dore, ayant en la main dextre vng estandard 
de taffetas blanc, et en la main senestre tenoit vne chaisne en 
laquelle chaisne estoint attachées Folle Vanité accoustree de 
diverses couleurs, et Folle Audace accoustree de satin noir » ; 
derrière elle se tenaient dames Constance et Crainte. A l'en- 
trée de Monseigneur le Dauphin, un astrologue vêtu à l'anti- 
que représentait le Temps ; il avait des ailes de paon, por- 
tait une perruque et une barbe toutes deux blanches, et était 
coiffé d'un bonnet de coton blanc ; enfin un personnage 
représentait le Dauphin lui-même, il portait un pourpoint de 
taffetas incarnat et des souliers de drap rouge. Autour de 
l'échafaud se tenaient des chantres qui chantèrent lors du 
passage du Dauphin (Ij. 

Ces mystères étaient allégoriques ; un rhétoriqueur devant, 
d'après les principes mêmes de son art, voiler toujours sa 
pensée par des symboles ; Jean Bouchet, d'ailleurs, ne nous 
a pas expliqué le secret de ses hautes conceptions, et nous 
croyons aussi téméraire qu'inutile de le rechercher. Les 
Nantais se montrèrent ravis, et cela dut suffire à l'auteur. 
Rien d'ailleurs à signaler dans ce genre faux, sinon le décousu 
et l'obscurité de pareils tableaux ; ces compliments, arran- 
gés en scènes et déroulés sur des tréteaux au lieu d'être ré- 
cités, nous laissent complètement/roids, et nous ne les avons 
signalés que comme une pure curiosité. Quand il s'efforçait 



(l) Tl peut être curieux d'indiquer la somme reçue en paiement par 
Jean Bouchet ; Gilles Kernela lui remit» trois escus solleil », c'est-à-dire 
un peu plus de 150 francs. 



L OUnONNATEUH DE MYSTÈRES j31 

de donner à notre théâtre le goût du naturel et de la couleur 
locale, Jean Bouchet nous a paru curieux et intéressant ; nous 
n'attachons aucune importance aux allégories scéniques de 
Poitiers et de i\antes. Les contemporains ont applaudi, au- 
jourd'hui nous restons indifférents. 



CHAPITRE V. 



LES DERNIERES ANNEES. — JEAN BOUCHET INTIME. 



VEpistre de vieillesse, io3i. — Vie intime de Jean Bouchet ; sa femme, ses 
huit enfants, conseils à Gabriel, sa tille Marie au monastère de Sainte- 
Croix. — Le bourgeois de Poitiers, le mois et cent; la maison de cam- 
pagne de la Yillette; ordonnance simple de ses repas. — Jean Bouchet 
« poète acquitaniqiie )) ; on le consulte de toutes parts; appelé à don- 
ner son avis lors de la querelle entre Marot et Sagon, il s'abstient. 

— Un dizain à Lazare de Baïf. — La vieillesse l'éloigné des Muses. — 
Pureté de son catholicisme ; il attaque avec force les erreurs de Luther. 

— Sa douceur et sa modestie. — La mort. —Devise du Traverseur: Spe 
labor levis. — Ha bien touché. — Un souhait. 

La vie de Jean Bouchet, ainsi partagée entre ses devoirs de 
procureur, ses amitiés littéraires et ses entreprises dramati- 
ques, s'écoulait paisiblement, à peine si quelque souffle ve- 
nait en troubler la calme limpidité. Les jours succédaient 
aux jours, et sans presque le remarquer, le poète arrivait 
« aux faulxbourgs » de vieillesse, car, selon son expression : 

Il fault vieillir, ou qu'en ieunesseon meure (1). 

11 nous a laissé de ce « sixième aage » de la vie une assez 
jolie description. Un jour il vit 

... une femme seulette 
Qui grande estoit, mais son corps fort baissoit, 
Et de trembler corps et main ne cessoit. 
Sur vng baston faisant sa soustenance, 
Et si estoit de graue contenance ; 
Son corps estoit couuert honneslement 
D'un manteau bleu que fit experiment, 
Plain de raions de la grâce céleste 
Dont reluisoit ceste dame modeste f2). 

(1) iilor. XIIU, f° 35 a. 

{i) Les Triomphes du roytreschrestien... i° xcn \°. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOUCilET INTIME 133 

Le tableau dans sa simplicité ne manque pas de grâce, et la 
vieillesse de Jean Bouchet dut ressembler à la vision du 
poète. L'âme toute pleine de la sérénité de l'expérience, tout 
illuminée des rayons de la grâce divine, il devait lui aussi 
soutenir sur un bâton son corps tremblant et affaibli par 
une vie qui dura plus de quatre-vingts ans. A soixante ans, il 
était encore très robuste, il avait, aprcsune rude maladie, re- 
couvré tout l'entrain et toute la vigueur de la quarantième 
année : 

Grâces a Dieu le me treuue toutgay 
Autant ou plus, pour en dire le vray 
Qu'alors qu'estois en mon an quarâliesme, 
Et l'eu ay sept après le cinquantiesme (1). 

C'était l'époque oii il dirigeait les brillantes représentations 
dont nous parlions dans le chapitre précédent, l'époque aussi 
oii il écrivait à « Maistre lehan Maignen, seigneur des Aleuz », 
une belle épître sur l'état de vieillesse. Il y résume, non sans 
quelques bonheurs d'expressions, le De Senectute, qu'il com- 
plète avec forces citations empruntées à la Bible ou aux 
docteurs de l'Eglise (2). 

Cependant autour de lui les vides se faisaient nombreux, 
et les amis disparaissaient l'un après l'autre. Dans les dix 
dernières années, il avait vu mourir plus de vingt de ses com- 
patriotes, ayant le même âge que lui, et ces disparus l'appe- 
laient : 

D'aller après le signe et cry me font, 
A quoy i'entends, et attendant mon heure 
le prie a Dieu qu'en sa grâce ie meure 
Quand luy plaira, car ie n'auray regret 
A ce fol monde, en toutes parts aigret (3). 

(1) 1 Mor. XIIII, f» 38 c. 

(2) 1 Mor. XIIII, f' 42 d. 

(3) Il n'est pas cependant le panégyriste à outrance de la vieillesse, et 
son De Senectute assez sincère nous montre, en même temps que les avan- 
tages, les inconvénients qui attendent nos dernières années. Son vieil- 
lard me semble, selon la jolie e.Kpression de M. Faguet, « aimable encore, 
non joyeux, mais doucement résigné, point récalcitrant, et, nisi cum pi- 
tuita molesta est, de gracieuse humeur ». Revue Bleue, 15 juin 189o, 
p. 751. 



134 JEAN BOUCIIET 

Le bon plaisir de Dieu lui donnait encore vingt années de 
vie, et le soigneux procureur était trop avare de son temps 
pour perdre une si large part d'existence. 

Avant de songer à prendre quelque repos, il lui fallait 
d'abord assurer le sort de ses enfants. Son mariage avait été 
fort heureux. A divers moments, on entrevoit dans ses ou- 
vrages, dissimulé par une ombre discrète, le portrait de son 
épouse. Elle semble bien avoir été le vrai type de la mère 
de famille, la douce consolatrice rêvée par le poète : 

Si peu de mal ne scaurois encourir 
Que le secours n'aye de mon espouse 
Qui cueur et corps mect a me secourir. 

Si au secret du lict ie luy expouse 

Les miens ennuytz et elle a moy les siens 

Passent soubdain, alors chascun respouse (1). 

Il en parlait ainsi après plus de trente années de mariage. 
Nous la trouvons jusque dans les dernières années toujours 
bonne et toujours calme auprès de son mari devenu vieux. 
C'est probablement d'elle que parle Jean Bouchet dans un 
passage de son Histoire et Cronicque de Clotaire : « Yne 
femme que iamois et ame par honneur, ainsi quil mcst com- 
mande par leglise estoit percluse dune cuisse et dune 
iambe (2). » La malheureuse se désolait et les remèdes ne 
pouvaient guérir son infirmité. Jean Bouchet va visiter le 
tombeau de sainte Radegonde, la grande protectrice des Poi- 
tevins, il prie avec ferveur, et il obtient la guérison presque 
immédiate de la pauvre malade. 

Huit enfants, quatre garçons et quatre filles (3), avaient 
jeté autour des deux époux la joie de la jeunesse et resserré 



(1) Ep. fam. LXVII, f° 46 d ; Cf. 1 Mor. YII, f» 22 c. Il parle encore 
de sa femme dans la CXXVIP Epître familière, qui est de lo43. 

(2) Histoire et Cronicque de Clotaire, dernier paragraphe. 

(3) Les familles nombreuses étaient, semble-t-il, une exception à celte 
époque, Cf. R. de Maulde de La Clavière : Les Femmes de la Renaissance, 
p. 98. Je dois pourtant faire remarquer que François de La Trémoille, le 
petit-fils du Chevalier sans reproche, n'eut pas moins de onze enfants. 
Les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. vni. 



LES DEHMKHKS ANNKKS. — .lEAN liOrr.lIKT INTIME 13o 

leur amour(l). Deux des lils nous sont connus : l'un suppe- 
hiit Joseph, et à la grande satisfaction du poète-procureur il 
semble avoir voulu lui aussi courtiser les Muses. 11 avait com- 
posé, pour le plus grand bonheur de son père, une épître sur 
les chiens célèbres : 

Le mien loseph qui commence a rimer 
A faict d"vn chien en rime sans lymer 
(Lequel douze ans ou i>Ius gardé i'avoiel 
Quelques regretz qu'a présent ie t'envoie (2), 

écrit Jean Bouchet ravi à Jacques Godart, curé et chanoine 
de la Chastre en Berry. C'est là tout ce que nous connais- 
sons sur la vie et les labeurs poétiques de Joseph Bouchet (3). 
Dans la LI° de ses Epistres familières, le poète s'adresse à 
un autre de ses fils nommé Gabriel, alors au collège, et lui 
donne pour ses études des conseils fort sages et assez curieux. 
Il n'importe pas tant de savoir beaucoup que de parfaitement 
posséder ce que l'on sait : pour cela il faut apporter au tra- 
vail une grande attention et revenir souvent sur les connais- 
sances acquises : 

Car ne reueoir ce qu'on scait bien souuent 
Tost on oublye, et passe comme vent. 

Le domaine de la science est d'ailleurs trop vaste pour son- 
Ci) Ep. fnm. XGV. fo 64 d. 

(2) Ep. fam GXXV, f^ 82 d. 

(3) Je me trompe : on trouve à la fin des Epitaplies de Jean Bouchet 
quelques vers rimes en l'honneur de François de La Trémoille par le fils 
de notre procureur; les voici : 

Mercure, Mars, lupiter et Saturne, 

Ont pour le corps cy gisant contendu : 

Disant Mercure, il est de ma propre urne 

Car éloquent sur tous ie lay rendu. 

Saturne dist il ha par moy tendu 

Estre prudent, aymer Dieu et lustice. 

11 a laissé Lignée très propice 

Pour me seruir{dist Mars) ainsi qu'ont faict 

Père et ayeulz, faisans au Roy seruice. 

lupiter dist, il ha vaincu tout vice 

le veulx qu'il ayt honn'iur, hault et parfaict. 

Les Généalogies, effigies et epitaphes, î'' 86 v°. 



136 JEAN BOL'CUET 

ger à le parcourir tout entier, il faut sans doute avoir des 
notions générales sur toutes choses, mais s'arrêter principa- 
lement à « vng scauoir » ; cette connaissance particulière, 
cette spécialité comme nous dirions aujourd'hui, il faut la 
posséder tout entière. C'est en bien mauvais vers que Jean 
Bouchet donne une leçon aussi excellente et que quatre siècles 
n'ont pas fait vieillir. Le travail, et le travail seul, ajoute- 
t-il, fait réussir ; le grand écrivain à étudier et à imiter est 
Cicéron. 

Notre auteur se faisait une idée très haute, très juste pour- 
tant des rapports qui doivent exister entre maîtres et élèves : 
l'élève doit aimer son maître et avoir de lui une crainte non 
pas servilemais filiale. Il faut, écrit-il à Gabriel en lui par- 
lant de son professeur, 

L'aymer sur tous après moy. 

L'écolier n'oubliera pas ses devoirs envers Dieu, il doit aimer 
ce Maître suprême, et chaque matin demander à sa libérale 
et divine bonté 

. . . esprit, vouloir, mémoire 
De bien apprêdre a son hôneur et gloire. 

Avec une charmante simplicité, le père fait part à son enfant 
des fatigues qu'il lui a fallu et qu'il lui faut encore endurer 
chaque jour pour lui assurer, ainsi qu'à ses frères et sœurs, 
un avenir non pas brillant, mais qui les mette à l'abri du be- 
soin. Il n'a pas, comme d'autres, de grandes richesses, aussi 
doit-il travailler pour gagner le pain de tous : 

Incessamment mon poure corps traueille 
Et mon esprit avec le mien corps veille 
Pour praticquer, non sans peine et soulcy 
Des biens pour toy, frères et seurs aussi, 
Mettant mon corps en dâgier et mon ame 
Voy dôcq côbien tous ensemble vous ame (1). 



(1) Ep. fam. LI, f° 37 a. Ce fils Gabriel lui succéda sans doute dans sa 
charge de procureur. Dans le procès-verbal de la réformation de la cou- 
tume du Poitou en 1539, on trouve un Gabriel Bouchet comme procureur 
des religieux de Saiut-Cvprien. Thibaudeau, Histoire du Poitou, t. II, 
p. 77. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN ROUCIIET INTIME 137 

Ce fut toujours sa grande préoccupation de fournir à l'en- 
tretien des siens et de leur laisser une position honorable. 
Il y parvint. Le mariage de ses filles lui valut bien des sou- 
cis, 

Pensez quel mal aux père et mère c'est 
Quand fille ilz ont qui est en aage prest 
Te marier, et n'ont de quoy le faire (1). 

Et ailleurs : 

fault prendre gras trauaulx 

Aller venir de nuyct par mons et vaulx 
Pour marier filles qui en outl'aage (2). 

La même plainte revient souvent dans les Epistres : le pauvre 
homme semble s'être donné beaucoup de mal pour réus- 
sir, mais ses peines furent récompensées. Trois de ses 
filles furent pourvues fort honorablement et de très bonne 
heure (3). iNous connaissons, par une lettre inédite adressée 
à Louis de La Trémoille, les noms de deux de ses gendres, 
Jean Baron et Pierre Brunet. Il fut sur le point d'obtenir pour 
l'un d'eux la charge de sénéchal de Gençais (4), mais la combi- 
naison échoua. 

Sa quatrième fille, nommée Marie, se fit religieuse au mo- 
nastère de Sainte-Croix à Poitiers. Son entrée au couvent 
montre l'estime qu'en haut lieu on témoignait à Jean Bou- 
chet. Le roi François 1er, Monsieur le Dauphin, la reine, la 
tant bonne princesse de Navarre et duchesse de Berry, Mon- 
seigneur le comte de Saint-Pol, le chevalier de La Poisson- 
nière (le père de Ronsard) se mirent en mouvement pour cette 
petite fille de procureur. Ils écrivirent à Madame Louise de 
Bourbon, abbcsse du monastère, pour lui faire connaître leur 
auguste volonté, et la jeune postulante fut admise sans avoir 
à payer de dot. Le poète acquitta sa dette avec des rimes et 

(1) 1 Mor. IIII, f° 16 c. 
l2) 1 Mor. I, f° 5 d. 

(3) Ep. fam. XGV, fo 64 c, et CXXVI, f° 73 a. 

(4) Gençais est un chef-lieu de canton de la Vienne. 



138 JEAN BOUCIIET 

des dédicaces : deux épîtres furent adressées à Madame Louise 
de Bourbon, l'une pour la prise d'iiabil, l'autre pour la pro- 
fession de Marie Bouchet (1) ; deux autres à Madame Magde- 
leine de Bourbon qui succéda à sa tante comme abbesse de 
Sainte-Croix (2) ; dans la première, l'auteur recommande 
encore la profession de sa fille Marie ; dans la seconde, il en- 
voie à Magdeleine de Bourbon un exemplaire de ses Annales 
d'Aquitaine, et trouve au blason de « ladicte dame » un sens 
tout à fait admirable : les trois lis symbolisent les trois ver- 
tus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité ; le champ 
d'azur, 

.... c'est le corps nect et sainct, 
De vous madame, ou Dieu a mis et paiact 
Ces trois verluz... 

l'allégorie continue, je l'abrège. Le poète termine en souhai- 
tant à l'abbesse 

... couronne en paradis 
Quand vous aurez eu des ans dix fois dix. 

Cette faconde du grand épistolicr peut prêtera sourire, mais 
il y mettait tant de bonne foi qu'on oublie facilement ce 
qu'une telle bonhomie pouvait avoir d'intéressé. Je crois 
d'ailleurs que Jean Bouchet est parfaitement sincère quand 
il affirme avoir cédé simplement aux instances de sa tille en 
la conduisant au monastère de Sainte -Croix. Elle l'avait sup- 
plié pendant trois ans de lui permettre de se consacrer à 
Dieu, il a consenti enfin, persuadé que cette vocation était 
surnaturelle. Il ajoutait d'ailleurs naïvement qu'il eût pu la 
marier comme il avait marié ses sœurs. 

Sans avoir, en effet, une situation de fortune exceptionnelle, 
il était pourtant, vers la fin de sa vie, un des personnages im- 
portants de la ville de Poitiers. 11 faisait partie du mois et 
ce)it [3], c'est-à-dire du conseil de ville. Cette assemblée se 

(1) Ep. fam. XGV et CV. 

(2) Ep. fam. CXV et CXVI. 

(3) Annales d'Aquitaine, p. 573. La locution mois et cent indique l'époque 
de la tenue des assemblées et le nombre des membres. Cf. Le Mois et 
Cent, par Edme Dacier. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN lîOUCllET INTIME 139 

composait de vingt pairs, de cinq échcvins et de soixante- 
quinze bourgeois. Les pairs avaient droit au titre de sire, 
les cchevins et les bourgeois à celui de maisire. Outre son 
habitation de Poitiers, le fameux hôtel de la Rose, il possé- 
dait, nous l'avons déjà vu, une petite maison de campagne 
nommée la Yillette, située près de Ghauvigny. C'était donc 
un bourgeois à l'aise ; il ne devait rien à personne et avait du 
bien au soleil. 

Il aimait la campagne et félicitait fort ses amis qui pou- 
vaient y passer la plus grande partie de l'année, son métier 
de procureur l'enchaînait au Palais de Justice. Au lieu d'as- 
sister à l'audience et de soutenir procès sur procès, il eût 
mieux aimé s'échapper de Poitiers pour aller entendre le chant 
des oiseaux et les murmures du ruisseau gazouilleur 

Entre les rocliz eldessoulz les umbriers (1). 

Il admire les arbres que l'on voit au printemps se « vestir a 
neuf », les nymphes belles et sadinettes, les rameaux touffus 
servant aux jours d'été « d'ombres et de tentes », le 
soleil qui, au noble mois d'août^ répand ses rayons de feu et 
fait mûrir les blés, les jolies maisons de plaisance dont les 
fenêtres « doivêt estre dung coste sur le soleil leuant que 
on appelle orient, etdelautrecoste sur septentrion, car par le» 
fenestres regardant lorient sera le logis cler et lumineux, et^ 
louverture de la fenestre regardât le septentriô dont vient le 
vent de bise froitetsec sera tout le logis réfrigère » (2). Il met 
tous ces plaisirs des champs au-dessus des charmes de la 
ville, un seul excepté. Ce grand amateur des eaux, des bois 
et des prés verts préfère à toutes ces jouissances, à tous ces 
plaisirs muets, la compagnie des hommes ses frères, et son 
oreille ti'ouve plus de charme au son d'une voix humaine 
qu'aux chants des oiseaux. La solitude, qu'il aime cependant 
de toute son âme parce qu'elle seule permet les longs tète-à- 
tête avec les Muses, le lasse vite ; il lui faut les nobles 



(1) Ep.fam.Yl, f» 10 b. 

(2) Triumphes de la noble... i" cxxiiii r". 



140 JEAN BOUCIIET 

conversations qui développent l'esprit et réchauffent le 
■cœur. 

Brief, tout pf^nsé, n'est autre passeteraps 
Comme eslceluy des gens si bien i'enlëds(l). 

A la Yillette, il pouvait facilenaent satisfaire et ses goûts 
pour la campagne, et son amour des relations suivies ; en 
trois heures, à cheval, il allait rendre visite à son cher abbé 
d'Angle, ou à ses bons amis de Ligugé et de Fontaine-le- 
Comte. 

Plus d'une fois, sans doute, il dut les recevoir à sa table : 
« Deux amys de vraye amitié pour conseruer leur amytié 
doiuent souuent boire et manger ensemble, sans excès (2). « 
L'abbé d'Angle vint le voir pendant la peste de lo21 . C'était 
pour Jean Bouchet un vrai plaisir de bien traiter ses hôtes. 
Il désapprouve avec un mépris souverain les gourmets exi- 
geants « iournellement nourris de bons morceaulx » et qui 
pourtant ne sont jamais satisfaits. 

La mer si grand ne porte pierre ou coque 
lie grant poisson, dont ilz soient bien contens 
Laer aussi peu ; la terre et liaulte rocque (3j. 

Il préfère un petit ordinaire, mais distingué. 

La table doit être mise en automne et en hiver dans une 
salle bien chauffée, en éié dans un lieu frais et ombragé, 
au printemps dans une salle assez vaste, et à cette époque 
de l'année il faut la garnir de fleurs. On aura bien soin que 
les nappes et les serviettes soient nettes et blanches. Il exige 
trois services ou, selon son expression, trois tables : « La pre- 
mière est lentrée, la secôde est le seruice des viandes de 



{i]Ep. fam. LXXXIII,f 57 b. 

(2) Trinmphes... f" ci v°. 

(3j Angoysses et remèdes damours, p. cvni. Ou trouvera des détails fort 
intéressants sur les grands dîners mondains au temps de la Renaissance 
■ dans M. R. de Maulde de La Clavière, les Femmes de la Renaissance, 
p. 312; et Francisque Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Le Maire 
de Belges, p. 30. 



LES DERNIERES ANNEES. — JEAN liOlCllEÏ INTIME 1 ij 

chair ou poisson, et la tierce est lissue de fromage ou de 
fruict(l). » 

Pour le premier service, il faut du sel^ mais bien net, bien 
blanc et menu, du pain fait de bon froment de l'année de la 
cueillette, et puis de la laitue et autres bonnes herbes avec 
huile d'olive et vinaigre, des prunes, des cerises et autres 
fruits à noyaux, ou bien des salades de câpres, pimprenclle, 
vinetle, pastinades..., etc. 

Au seconde service il y a des viandes et du poisson. Autant 
que possible, les viandes varieront avecles époques de l'année : 
au printemps, conviennent les viandes légères, moutons, 
poussins, chevreaux, et les poissons légers, brochets et per- 
ches ; en été, il faudra préférer les viandes froides ou rôties ; 
en automne, des chapons ou de jeunes pigeons à la chair 
délicate ; en hiver, l'estomac supporte facilement les viandes 
plus lourdes, « de bœuf, de oye, de pourceau », et toutes 
les sortes de gibier, cerfs, biches, perdreaux, faisans, lièvres 
et lapins. Jean Bouchet savait fort bien, l'occasion donnée, 
demanderaux riches seigneurs ses amis le plat délicat dont il 
avait besoin. Il devait, lors du mariage de son frère « genyal » 
(le frère de sa femme, si je comprends bien), donner un 
grand banquet à tous ses parents. 11 n'avait pu se procurer 
de venaison, aussitôt il écrit au seigneur du Vigean (2) de 
vouloir bien envoyer à Poitiers une de ses bêtes « féroces », 
sa reconnaissance sera éternelle. En homme pratique, il 
glisse au milieu de ses remerciements anticipés la date 
exacte du repas ; les invités doivent se réunir 



(1) Voir pour tous ces détails, les Triumphes..., focxxix sqq. 

(2) François du Fou, seigneur du Vigean, servit sous Charles VIII et 
Louis XII; il perdit un œil pendant les guerres d'Italie. Chambellan de 
François I"' comme son père l'avait été de Louis XII, il fut nommé, tou- 
jours comme son père, capitaine de la ville et du château de Lusignan. 
Une cruelle maladie l'ayant contraint de quitter la cour, il se retira dans 
le Poitou et y vécut ses dix dernières années. Il mourut le 8 sept. 1336. 
— Cf. Epist. famil. XV, XVI, XXV ; Mém. de la Soc.des Ant. de l'Ouest, 
1863, p. 273. — Grâce à ses relations avec le seigneur du Vigean, Jean 
Bouchet put voir, au château de Lusignan, le prince d'Orange, partisan 
de Charles-Quint. Ce seigneur y fut détenu en lo2i et lo2o. Xotre poète 
alla le visiter {Annales d'Aquitaine, p. 391), causa longuement avec lui, et 



142 JEAN BOUCIIET 

... Si bien ie remembre 

L'huitiesme jour du froit moys de novëbre (i). 



Le troisième service est composé de fruits, pommes, poires, 
châtaignes (les meilleures sont celles que l'on fait cuire sous 
la cendre), amandes, noix, quelques desserts sucrés, un peu 
de fromage dur pourclore Testomac. puis une « rostie seiche 
de pain » sans boire termine fort bien le repas. Au sortir 
de table, il est bon de se laver les mains, les uns se servent 
d'eau froide ou d'eau tiède, d'autres usent d'eau mêlée de 
vin, d'eau de rose ou d'autres bonnes senteurs ; à chacun de 
choisir celle qui lui convient. 

Il faut offrir à ses hôtes de bon vin naturel, ni trop vieux, 
ni trop nouveau ;« un tel vin clarifie l'esprit, apaise la colère, 
chasse la tristesse, donne joie et liesse, force et éloquence, 
hardiesse et audace, enfin pour faire court rend la personne 
vertueuse en âme et en corps ». Voici à quels signes on pourra 
le reconnaître : « Que sa substance soit clere et necte, et sa 
couleur viue nô chargée, quil ayt bône et souesfve odeur et 
ilaireur, que sa saueur ne soit trop forte ne trop foible, 
mais moyëne en bône maturité sans doulceur, et aussi quil 
soit frisque, cest a dire que en le versant en la tasse ou au 
verre il sonne et tincte, et aye une legiere escume, en forme 

lui écrivit une épître en vers. A l'en croire, le prince d'Orange ne vivait 
pas trop malheureux dans sa belle et vaste prison : 

Quâd il vous plaist vous auez gens letrez, 
Quâd il vous plaist gens aux armes estrez, 
Quâd il vous plaist les dez, cartes et paulme... 
Quâd il vo' plaist vous allez par les champs 
Apres les Cerfz. et aultres bestes rousses, 
On ne vo' quiert que toutes choses douces. 
Et d'auantage vn lioste vous auez 
Sage et prudent... 

Ep. fam. XXVII, f° 27 c. 

(1' Epist. fam. XXV, f° 26. — Jean Bouchet renvoie souvent pour ce 
qui louche les repas et les petits détails de la vie privée au livre de Pla- 
tine : De honestâ voluptate, auquel se trouve joint dans l'édition de 1530 
(Paris, Jean Petit) le De ratione rictus et modo viveiuli, du même auteur. 
Ce livre, dont la première édition avec date est de 1475, avait été traduit 
en français à Lyon dès 1505. 



LES DEHMÈRKS ANNÉES. — JEAN liOlCllET INTIME J iU 

de daulphin au milieu qui tost passe, ou quil cyronnc 
et aye petits athomes quant il est mis en la tasse ou au 
verre (1). » 

On le voit, pour être sans grande recherche, les dîners et 
les soupers de Jean Bouchet avaient cependant leur charme. 
On devait en sortir, scion son désir, tout gaillard et tout 
disposé à reprendre son travail : 

Le disner court lequel n'est Tabulaire 
Le rend tout prest a soupper vn petit, 
Apres soupper retourne a son alTaire 
Jusque au coucher, ou il dort dappetit(2>. 

Les dernières années du vieux procureur s'écoulèrent len- 
tement dans cette ville de Poitiers qu'il avait toujours aimée 
et qu'il ne voulait pas môme quitter pendant quelques jours 
pour aller soit à Bourges, soit à Nantes. 11 vivait honoré et 
aimé de ses concitoyens qui le considéraient comme le grand 
homme de leur province ; c'était 

De Poictiers la très doulce éloquence, 

« la lumière pictonique, le poète acquitanique, le docte Bou- 
chet (3). Ses écrits se vendaient fort bien, et tous ses poèmes, 
sauf /es Triiimphes du très chrestien..., eurent de son vivant 
plusieurs éditions. Ses vers manuscrits passaient de main 
en main et ses correspondants s'estimaient heureux d'obtenir 
une lettre de lui. Les écrivains sollicitaient son suffrage ; lui 
plaire passait pour la meilleure des récompenses, c'était plaire 
aux Muses elles-mêmes. Germain-Colin Bûcher, un de ses 
correspondants, affirme que 

Le iugement d'vn si grand personnage 
Vault vn arrest qui en loz tousiours dure (4). 

(1) Triumphes... f" cxxxv r°. 

(2) Angoysses et remèdes dnmours... (° cviii. 

(3) Ep. fam... LX et LXIV. 

(4» Ep. fam... LXVI, f" 4o a. Cf. Joseph Denais : Les Poésies de Ger- 
main-Colin Bûcher. 



144 JEAN BOUCHET 

Son regard avait plus de pénétration et de netteté que les 
cent yeux d'Argus, aucune faute ne pouvait lui échapper (1). 
Charles de Sainte-Marthe, un Poitevin, dans son Élégie du 
Teinpé de France, imprimée en 1o40, met Jean Bouchet au 
nombre des neuf meilleurs poètes de l'époque avec Marot, 
Saint-Gelais, Scève, Brodeau, Heroet, Fontaine, Salel et 
Colin ; dans ce brillant chœur des Muses notre poète repré- 
sente Euterpe. 

Là Euterpe ne s'est mise en oubly 

Ains le troupeau a très bien ennobly 

Par un Bouchet qui tant de beaux dicts couche 

Tous proceddans de sa dorée bouche (2). 

« 

Jean Bouchet acceptait sans sourciller les louanges les 
plus dithyrambiques, se faisait très humble, et reconnaissait 
à tous ses contemporains des mérites bien supérieurs aux 
siens. Il trouvait toujours parfait l'ouvrage dont on lui de- 
mandait la critique. Les écrivains les plus inconnus, les 
bourgeoisies plus illettrés de Poitiers ou des environs attei- 
gnaient tout d'abord la douceur et la brièveté de Salluste, 
l'abondance de Cicéron et la grâce du second Pline. Le 
moyen de ne pas se montrer reconnaissant de pareilles flat- 



(1) E^. fam. LX. 

(2) La Poésie française de Charles de Sainte-Marthe..., p. 197. B. N. 
Rés. Ye 193. 

Cf. Goujet, Bibliothèque française, X. XI, p. 438. Il serait aussi long 
que fastidieux de rapporter tous les témoignages contemporains que j'ai 
sous les yeux à la plus grande gloire de Jean Bouchet. Voici quelques 
références : Ep. fam. XLYIII, LXIV, LXYI, LXXIX, CXII, CXIX, et en 
général toutes les épitres qui ne sont pas de Jean Bouchet, Xicolas Petit, Jean 
d'Auton, Quentin, Fretard, Antoine Ardillon — je ne cite que les noms 
déjà connus — ont enrichi les ouvrages de notre auteur de prose latine, 
de vers français et de vers latins à sa louange; Charles Fontaine fait son 
éloge dans le Quintil Horatian, noie sur le lie chapitre du 2« livre, p. 211 
de l'édition Em. Person... Sagon aurait voulu lavoir pour lui dans sa 
lutte contre Marot. Pierre Grognet, dans la Louange et excellence des bons 
facteurs qui ont bien composé en rime tant deçà que delà les montz, p. 6 
(1533), disait : 

Jean Bouchet est homme scauant 
Point n'en voy qui aille deuant. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOLCIlET INTIME 145 

tories et de ne pas crier bien haut qu'un homme aussi bien- 
veillant était le premier des poètes du Poitou et de la 
France. 

Le Traiierseur des voyes périlleuses agissait d'ailleurs ainsi 
par principe. Un sage critique doit savoir dissimuler les 
défauts d'une œuvre et en faire ressortir les qualités; voilà 
sa règle de conduite justifiée selon lui par l'hisloirc. 

le ne vy onc qu'vn Poète de nom 
D'aultre Poète ait blecé le renom (1). 

S'il ne l'avait pas vu, c'était sans doute qu'il ouvrait mal les 
yeux ou qu'il avait l'âme trop bonne. iXous ne sommes plus 
aussi naïfs, at certains critiques affectent de laisser dans 
l'ombre les qualités, pour mettre en saillie les seuls défauts. 
La vérité sans doute est entre ces deux excès, mais il est bien 
des raisons pour que les appréciations humaines s'écartent 
toujours un peu de la vérité. 

Jean Bouchet trouva en 1S37 une magnifique occasion de 
montrer sa haine des querelles et son amour du repos. Grâce 
auche valier Guyvereau, commandeur de l'ordre de Saint- Jean 
de Jérusalem, il était entré en rapports avec Germain-Colin 
Bûcher, le poète angevin que nous a fait connaître M. Joseph 
Denais. Des lettres avaient été échangées pleines d'admira- 
tion réciproque et de franche cordialité ; les deux auteurs, 
nés dans la même province d'Anjou, descendaient tous deux 
« de gente clere et franche » ; Germain-Colin Bûcher demande 
à son compatriote de le traiter en novice, et de lui appren- 
dre les règles de son art. Sa dernière lettre a été écrite en 
Sicile, et si le style manque de grâce, si la versification n'est 
pas suivant toutes les règles, il faut s'en prendre à la fontaine 
d'Aréthuse devenue saumâtre, et qui ne roule plus, comme 
aux jours de Virgile, des flots toujours limpides (2). Jean 

(1) Ep. fam. CVII, f^ 72 b. — Cela ne l'empêche pas d'écrire précisé- 
ment le contraire dans l'épître CXX. 

(2; La correspondance poétique entre Jean Bouchet et Germain-Colin 
Bûcher comprend les LXIII% LXV% LXVI'' et LXVIPdes Epistres fami- 
lières. 

10 



146 JEAN BOUCIIET 

Bouchot se déclare l'ami perpétuel d'un si aimable corres- 
pondant. Cet échange de lettres avait lieu en 1529 et en 1530. 
Or il arriva que, sept ans plus tard, Germain-Colin Bûcher 
se compromit dans la lutte qui divisa les poètes français ; les 
uns, les plus en vue, se rangèrent autour de Marot ; les autres, 
les inconnus, autour de Sagon, curé de Beauvais. Le poète 
angevin, ami de ce dernier, se montra pendant quelque 
temps au moins l'adversaire déclaré de Marot. Il écrivit contre 
lui des poésies mordantes, et le jugea avec une hauteur 
et une injustice oii perce lajalousie (1). Il alla jusqu'à pré- 
tendre que, dans cette réputation littéraire, la faveur avait 
tout fait et le mérite rien. Sagon devait donc, selon toute 
apparence, trouver en lui un défenseur, et avait raison de 
l'appeler à son aide (2). Toutefois, piqué de je ne sais quelle 
mouche, emporté par un caractère bizarre, Germain-Colin 
Bûcher, dans une lettre qui ne nous a pas été conservée, 
mais dont nous connaissons le sens par l'épître de Sagon à 
Jean Bouchet, voulut, tout en montrant une préférence très 
marquée pour Marot, se poser en arbitre et donner des con- 
seils aux deux adversaires. Il n'est pas de rôle plus ingrat que 
celui de conciliateur, surtout de conciliateur partial. Sagon 
se crut trahi, et il avait de bonnes raisons pour le croire : 
on faisait des grâces à son adversaire, et on l'accablait de 
mille coups de plume acérée : 

... L'vn de nous supporte, dore, et oiugt, 

Et l'autre a tort blasonne, picque, et poingt (3), 

gémit la pauvre victime. Toutefois, en habile homme, le poète 
offensé voulut tirer de cette ingratitude le meilleur parti 
possible. Il écrivit à Jean Bouchet, qu'il ne connaissait pas, 



(1) Joseph Denais, les Poésies de Germain-Colin Bûcher, p. 29, 33 et 183. 

(2) Viens contre ce Marot maling 
Bouchet, et toi, Germain Colin 
D'Angers et Poitiers la défense. 

(Yoizard : De disputatione inter Ma7'otum et SagonUim, \). 34.) 

Cf. le Rabais du caquet de Fripelipes et de Marot, dans le volume intitulé : 
les Disciples et amys de Marot contre Sagon. 

(3) Ep. fam. GIX, f° 73 b. 



LES DERMÈRES ANNÉES. — JEAN liOUCnET TNTIME 147 

mais dont il savait l'autorité fort grande, et tenta de l'attirer 
à son parti ; il se conciliait du même coup tous les disciples 
du grand rhétoriqueur. 11 se plaint de la trahison d'un 
ami qui semblait si sûr. Ce n'est pas, certes, le grand poète 
(c pictauique » qui jamais eût agi ainsi, cet homme illustre 
qu'il s'estime heureux de pouvoir ranger au nombre de ses 
amis véritables. Leurs corps ne se sont pas rencontrés, mais 
bien souvent leurs cœurs et leurs esprits ont vécu de la môme 
vie. 11 peut donc le compter parmi ceux qui lui resteront 
fidèles, et ne suivront pas l'exemple de l'ingrat Germain-Colin 
Bûcher. 

Il m'a blasme, et a prins la defence 

De son Marot, qui dieu et monde offense. 

Une réponse trop enthousiaste, semblable à celle que Jean 
Bouchet avait coutume de faire en semblables occurrences, 
eût été imprudente, le curé de Beauvais pouvait la montrer, 
et faire foi sur elle pour ranger le poète poitevin parmi ses 
partisans; or, le fin procureur ne voulait à aucun prix prendre 
position dans cette querelle ; j)Ourtant ne pas répondre à de 
pareilles avances lui semblait dur : il s'agissait donc de tenir 
la balance égale entre les deux adversaires, et de ne pas trop 
s'avancer. 

Après les compliments d'usage, elles humbles protestations 
du début, 

Car ie scay bien que mon lourd Pictonicque 
Offensera ta doulce rethorique (1), 

il aborde son sujet : quel malheur de voir une pareille désu- 
nion entre si bons amis ! 

Il me deplaist veoir fortune telle estre 
Que deux amys si très grans orateurs, 
Et de vertuz et lettres amateurs 

(1) Ep. fam. ex, f° 73 c. 



148 JEAN BOUCHET 

Qui si longtemps ont amytié tenue 

Soient en discord pour chose mal congneue 

Dont dangereux est l'escrire et parler (1). 

D'ailleurs il ne sait pas très bien ce dont il s'agit ; il n'a 
pas lu la lettre adressée à Marot et à Sagon par Germain- 
Colin Bûcher ; il ne connait même pas ce poète, il ne l'a 
jamais vu : il a échangé avec lui deux lettres fort aimables, 
voilà tout. Il regrette cette malencontreuse affaire, mais il 
ne veut pas s'en mêler 

le suis amy de tous en charité. 

Sagon n'avait parlé qu'indirectement de sa querelle avec 
Marot, Jean Bouchet fait de même et s'en tire avec quatre 
vers que chacun des deux poètes pourra interpréter à son 
avantage : 

Chascun de vous par art et par nature 
Mérite loz de sa propre escripture 
Diuersement, mais on dire, et on faict 
De tous humains il n'y a rien parfaict (2). 

Sagon ne pourra pas mettre Jean Bouchet parmi ses adver- 
saires, mais qui donc osera dire qu'il est opposé à Marot? 

Prenez-la, ne la prenez pas, 
Si vous la prenez cest bien faict, 
Si ne la prenez en effect 
Ce sera œuuré par compas (3). 

Notre auteur assure ensuite le curé de Beauvais que par- 
tout il défendra « son bon renom et famé » ; mais il n'aime 
pas dans ses lettres critiquer ses confrères en poésie, ce n'est 
pas là sa « veine ». 

(1) Ep. fam. ex, f" 73 c, d. M. Paul Bonnefon (Revue d'histoire litté- 
raire de la France, 1894, p. 272, 273) fait allusion à cette intervention 
négative de Jean Bouchet dans la querelle entre Marot et Sagon, interven- 
tion que M. Voizard n'a pas soupçonnée. 

(2) Ep. fam. CX, f° 73 d. 

(3) Rabelais, liv. III, ch. xxi. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN nOLCUET INTIME 149 

Le plus curieux de l'affaire, c'est que Jean Bouchet avait 
une idée très arrêtée dans la circonstance, mais qu^il se réser- 
vait de la formuler à qui et quand il lui plairait. Dans son 
Epistre CXX, adressée à Jean Brèche, il montre encore, en 
citant les deux adversaires l'un à côté de l'autre parmi les 
grands poètes de l'époque, qu'il entend toujours rester 
neutre : 

Telz loz sont deuz a l'Abbé sainct Gelaiz, 
Marot, Sagon, Brodeau, etRabellaiz (1). 

Cependant, avant d'avoir été consulté par wSagon, le Trauerseiir 
des voyes j)érilleuses adressa à « maistre Baptiste le Chan- 
delier, conseiller du Roy en sa court de parlement en Nor- 
mandie », une lettre beaucoup plus explicite, où il donne 
nettement, sans les nommer toutefois, son avis sur les deux 
adversaires (2). Ses préférences sont évidemment pour 
Marot, dont il trouve le naturel plein de charme, l'esprit 
grand et gentil, le vers doux et facile : 

nature 

Le rend plaisant en la sienne escripture 
Et a l'esprit si grant et si gentil 
Qu'en tous ses vers il est doux et facil. 
Impossible est de veoir rime plus doulce 
En ce ou l'esprit par nature le poulse. 

Lorsqu'il suit librement son génie, ce poète plane au- 
dessus des autres, et s'il avait toujours entremêlé les rimes 
masculines et féminines, s'il avait mieux étudié la quantité 
des voyelles, et s'il n'avait pas trop souvent fait rimer des 
syllabes brèves avec des syllabes longues, peut-être serait-il 
un « rimeur parfaict (3) ». 

(1) Ep. fam. CXX, f° 80 c. 

(2) Ep. fam. GVI. M. Paul Bonnefon (le Différend de Marot et Sa- 
gon... Revue d'histoire littéraire de la France, 1894, p. 103-138 et 2o9-28o) 
n'a pas indiqué que lesépîtres 106 et 107 se rapportent au moins indirec- 
tement à la fameuse querelle 

(3) Si n'a Ion veu de rimeur si parfaict 

Qui quelque faute en escripuant n'ait faict 
Qui l'en vouldroit a la rigueur reprendre 
Où ie ne téds, mais mieuix de to'appèdre. 



150 JEAN BOUCIIET 

Sagon cependant ne manque pas de qualités, lui aussi ; il 
n'a pas la douceur de langage de son adversaire, mais il est 
savant eteomposebien un ouvrage. Jean Bouchel, sans doute, 
ne saurait approuver les rimes reprochées par Charles 
Fontaine au curé deBeauvais, la fer e et affaire^ frère et des- 
plaire ^ maistre et remettre , ciieiirs et obscurs (1) ; mais à son 
avis Marot a certainement tort d'attaquer avec la violence 
qu'il y met un poète fort subtil qui rime en équivoques (2). 
De même Sagon ne devait pas s'en prendre à l'honneur de 
Marot, surtout pendant l'exil du poète (3). Si Marot a eu 
maille à partir avec la Sorbonne et le parlement, s'il a mal 
parlé de ces doctes assemblées, c'est aux théologiens, c'est 
aux « Sénateurs » de régler cette affaire avec lui, le curé de 

le treuue beau mettre deux femenins 
En rime plate, auec deux masculins, 
Semblablement quand on les entrelasse 
En vers croisez, ou Greban se solace. 
Aussy quand voy sur voyelle rimer 
Sans le vray son des lettres supprimer. 
Non que ce soit a la lettre derrière 
Mais tierce ou quarte, et la syllabe entière 
Nous volons bien que ce mot cy, scauant 
On n'escript pas comme ce mot. côment, 
L"un est en a, l'autre en e, mais science 
Conuient très bien avec expérience, 
l'entends qui veut toutes reigles garder 
De rimerie, et bien y regarder. 
Voire doit on sans que le vers on griesue 
Auoir esgard a la longue et la briesue. 
Qu'on congnoistra par le parler commun 
Sur la voj-elle, ou ne pense chascun, 
En bon François ce mot cy aduertisse 
Est long sur i, et brief ce mot notice. 
Et toutes foiz tous les iours vous voiez 
Que les plus grans sont sur ce foruoiez, 
Etmesmementen rime d'equiuocque, 
Ou quand des vers la sentêce y prouocque, 
Pourtant n'en faut blasmer les bôs facteurs 
Ne de leurs vers estre diti'amateurs, 
Peu de gens sont qui ces reigles bië gardêt, 
Moins de lecteurs qui si près y regardent. 

Ei'isl. fam. G VII, f° 72 a. 

(1) Œuvres de Marot, édition Jeannet, t. I, p. 232, Epistre LU. 

(2) Au dire d'un poète contemporain, Sagon était beaucoup plus '< sca- 
vant que Marot en langue latine ». De disputatione inter Marotum et Sa- 
gontum, p. 6. 

(3) Dans son livre : le Coup d'essay de François de Sagon, secrétaire de 
l'abbé de Sainct-Ebvroul. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN BOUCIIET INTIME 151 

Beauvais n'a rien à y voir. En tout cas, ce différend 
n'aurait jamais dû être une occasion pour les deux poètes de 
« s'appliquer a diffame et iniure ». A part la faiblesse pour 
les rimes équivoquées, faiblesse bien compréhensible chez un 
rhétoriqueur, ce jugement semble de tout point excellent. 

D'ailleurs Jean Bouchet ne s'en tient pas là, il élève et 
généralise la question, et son appréciation devient curieuse. 
Les talents sont divers et diverses les natures, il faut donc 
tâcher de comprendre les différents génies, et louer ce qui 
dans un ouvrage mérite louange. 

Le? grâces sont es hommes diuisees 
Côme a Dieu plaist. 

Sachons donc, conclut le vieux poète, les reconnaître partout 
elles saluer avec joie. Ainsi la bonhomie de notre critique 
qui s'efforce de trouver dans chaque auteur un mérite à louer 
s'élargit et tend à devenir la noble intelligence de toute 
beauté littéraire ou artistique. x\.pplaudir le talent sous toutes 
ses formes, même les plus étonnantes à première vue, et 
tâcher de comprendre toutes les transformations de l'art, n'est- 
ce pas la première règle de toute vraie critique et la condi- 
tion éternelle du progrès? Jean Bouchet, esprit assez ouvert 
pour l'époque, semble bien l'avoir soupçonné ; mais il lui a 
manqué, pour donner de la valeur à ses appréciations, le goût, 
cette ffeur du jugement, et l'art de distinguer la vraie beauté 
de ses trompeuses contrefaçons. Il s'est laissé prendre à 
l'éclat menteur des vulgarités et du clinquant; la littéra- 
ture se présente toujours à lui sous les traits d' « une jolie 
damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes (1) ». Ce fut 
la faute de son éducation, la faute de son époque aussi, et 
vraiment il ne faut pas trop lui en vouloir d'être né à la fin 
du XV® siècle (2). 

{l)Pensées de Pascal, édit. Havet, t. I, p. 104. 

(2) Vers 1S36, Jean Bouchet, malade à Saint-Maixent, reçut la visite de 
Mellin de Saint-Gelais ; il s'en montre très fier : 

Or moy gisant hier ainsi malade 
Mal eqiiippé pour faire vne gambade 
Fuz visité comme au iusne ie halays 
De par monsieur Merlin de sainct Gelays 



152 JEAN KOUCIIET 

Sous des dehors un peu trop naïfs, avec ses phrases solen- 
nelles et ses périodes qui n'en finissent pas, il se montre, 
avec un grand bon sens, partisan résolu du juste milieu de 
ce « moien » qui, d'après lui, 

Faict l'homme sage et bien arraisonné (1). 

Son ambition ne s'élève jamais très haut ; et pourtant 
il a toujours regretté de n'avoir pas pu vivre à la cour. 
Ses yeux restaient fixés sur ce point brillant qui le fascinait, 
il tâchait de se tenir au courant de ce qui se disait, de ce 
qui se faisait dans ce temple delà poésie, quand, vers lo30, le 
seigneur Louis d'Estissac lui apprit qu'on le jugeait parfois 
fort sévèrement à Paris, et qu'on y blâmait certain de ses 
ouvrages (2) ; ce fut chez lui un vrai désespoir. 

Onl'accusaitde dire trop la vérité un peu atout le monde et 
de louer outre mesure ses bienfaiteurs du Poitou. Le pauvre 
homme, dont le plus grand désir était de n'offenser personne, 
n'avait pas conscience de si grands méfaits. Il résolut pour- 
tant de se taire désormais et de se consacrer tout entier à son 
métier de procureur. Il ne fera plus de vers, et pour bien se 
prouver à lui-même son héroïque résolution, il commence 
par rimer une épître à « Monsieur l'abbé de Fontaine-le- 
Comle » afin de lui raconter sa lamentable histoire. Hélas! il 
en est des serments rimes comme des serments écrits sur le 
sable ; l'année suivante, lorsque le vent eut soufflé, il com- 
posa l'éloge de la mère du Roi (3). Ses regrets de n'avoir pas 

Que desirois voir dessus tous les hommes... 
Qui ne voulut d'auec moy s'en aller 
Qa'il ne in'eust dit, voire môstrer des choses 
Qui demourrût en moy tousiuurs encloses, ... 
Heureux ie suis d'avoir vn homme veu 
De taut de biens et de grâces pourueu 
Et plus heureux de la tant bonne chère 
Qu'il me feit lors, que ie tien pi' qu'or chère. 

Ep. fam. C, fo 76 d. 

(1) 1 Mor. Il, fo 13 c. 

(2) Ep. fam. LXXIII. 

(3) «Le vingt-deuxiesme iour dudit mois de Septembre (lo31), ainsi que 
Madame la mère du Roy de France... s'en alloit de Fontaine-Bleau... à 
Remoranlin... trespassa au lieu de Grès... dont iay faict un petit traictéà 



LES DERMÈRES ANNÉES. — JEAN nOlCIlET INTIME l.j3 

réussi à être poète de cour se manifestent c/a cl là par quelques 
mots jetés dans ses livres et, surtout encore, par l'obstina- 
tion qu'il met jusqu'à soixante-quinze ans à oiïrir ses poèmes 
aux personnages les plus importants du royaume. Les Trium- 
phes du très chrestien, très puissant^ et inuictissime, roy de 
France, Francoijs premier de ce nom, imprimés en 1549, sont 
dédiés à Henri II ; il avait dédié /e Labyritli de fortune (lo33) 
« à Madame Marguerite seur germaine du Ires crestien Roy de 
France » ; les Triumphes de la noble et amoureuse dame (1345), 
« à madame Eleonor de Hmperialle maison Daustriche, 
royne de France ». Ces dédicaces aux formules obséquieuses 
devaient, en outre, dans sa pensée, lui obtenir des faveurs ou 
desprésents. Alors, en effet, comme dans l'âge suivant, comme 
au xviie siècle et peut-être bien un peu comme toujours, offrir 
un ouvrage àun riche Mécène c'était tirer un bon sur sa caisse ; 
tous les poètes ou à peu près tous y voyaient un moyen d'éq ui- 
librerleur budget (1). Gril semble bien que dans le budget de 
Jean Bouchot les recettes ne l'emportaient pas d'une façon exa- 
gérée sur les dépenses. 11 eut toujours de quoi vivre large- 
ment, et il tint dans la ville de Poitiers un rang fort hono- 
rable, mais il aime à revenir sur la peine qu'il a prise pour 
mener à bien son petit ménage (2). 

Aussi n'aime-t-il guère à se séparer de cet argent qu'il a eu 
tant de peine à gagner. Il trouve les impôts bien lourds; fidèle 
au roi avant tout, il estime que le prince a raison de demander 
pour le bien du royaume des sacrificesnouveauxàses sujets; il 
nefautpoints'en « esbahir»; voilà son jugementd'historien(3); 

sa louange, intitulé, le Palais, etEpigrammes descleres. » Annalesd'A qui- 
taine, p. 467. Jean Bouchet, sans doute, cite de mémoire, voici le titre exact 
de l'ouvrage ; Le ingénient poe \ tic de l'honneur fe \ menin et seiour des \ 
illustres claires et honnestes Dames, par le Trauerseur. — M. Ouvré, 
dans la notice qu'il consacre à Jean Bouchet {Mem. de ta Soc. des Ant. 
de l'Ouest, 1857, p. o sqg), fait très bien ressortir les jefTorts successifs 
du poète, essayant non plus d'aller vivre à la cour, mais d'y faire pénétrer 
ses œuvres et grandir sa réputation. 

(1) Cf. La lienaissance des Lettres et l'essor de Vêrudition ancienne en 
Belijique, par Félix Nève, p. 53. — Tableau historique et critique de la poésie 
française, par Sainte-Beuve, p. 22, note. 

(2) Ep. fa m. (,. 

(3) AnnaUs d'Aquitaine, [). UoO. 



154 JEAN BOUCIIET 

mais le procureur de Poitiers, le paisible citoyen, est beau- 
coup moins héroïque, et quand il faut bourse délier, il fait la 
grimace, et voudrait bien trouver une échappatoire. Jl est des 
aventures qui n'arrivent qu'à lui. Précisément hier il sortait 
du Palais de Justice, où la journée n'avait pas été bonne ; en 
descendant le grand escalier, il se vit arrêté par un sergent 
public tenant à la main un papier sur lequel il lit ces mots : 

A cinq escutz est taxé lehan Bouchet. 

Voilà qui n'est pas fait pour le mettre en belle humeur. Sans 
doute les besoins de l'Etat Texigent, et l'argent du royaume 
qui tout entier appartient au roi n'est que prêté aux sujets, 
mais 

Prester ! qui ? moy î cliargé de huict enfans 
Et qui ay près de soixante-neuf ans ? 

D'ailleurs, on le sait bien, poète aux légères aspirations, j'ai 
plus songé pendant ma longue vie à courtiser les Muses que 
la déesse Fortune. Jai chanté les hauts faits du prince, que 
peut-on exiger de plus ? 

— Si faudra-il payer ou qu'on vous livre, 

reprend le sergent impitoyable, on prendra vos biens. — Mes 
biens ! Attendez, je vais écrire à « Monseigneur Monsieur de 
Baïf (1), maistre des requêtes du Roy nostre sire ». Cet 
emprunt doit, d'après la volontéformelle du roi, peser sur les 
seuls gens riches (2], or il est bien impossible de me ranger, 
moi, Jean Bouchet, parmi les citoyens opulents ; je connais la 
bonté du prince, il me fera plutôt un présent que de me pren- 
dre cinq écus. Sur ce, le poète prend sa plume et rime : 

(1) Lazare de Baïf, nommé maître des requêtes vers 1541. 

(2) « Ladite année, mil cinq cent quarante quatre, le Roy outre les tailles 
ordinaires et accoustumées print et leua sur les habitans de toutes les 
villes closes de son Royaume, et faux-bourgs d'icelles, la soulde de cin- 
quante mil hommes de pied, dont les villes closes de Poictou payèrent 
trente six mil livres. Aussi furent faits ladite année quelques emprunts 
particuliers, sur les gens aisez à ce faire, dont ne se faut esbahir. » An- 
nales d'Aquitaine, p.ooO. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOUClIET INTIME 155 

Dizain. 
Il m'eunuye fort que le. miea Uoy me doyiie 
Qui iuy doy tout, car ie n'ay rien a moy, 
Et s'il permect que les frulctz ien recoyue 
C'est de sa grâce et par Royal octroy : 
Mais ou n'y ha rien que prendre ; ie croy 
Qu'il n'enlêd pas pour rien mon debteur estre, 
Si son sergent on enuoie en mon estre 
N'y trouuera queMuscins escriptz 
Et Iuy qui est de tous orateurs maistre 
N'emprunteroit chose de si bas pris (1). 

Ces vers n'approchent pas sans doute de la finesse de Marot, 
peut-être cependant valaient-ils la peine d'être cités (2). 

Jean Bouchet, lorsqu'il les composait, avait près de soixante- 
dix ans ; la vieillesse ajoutait à la bonhomie naturelle du 
poète la douce expérience d'une longue vie. Ses dernières épî- 
ties familières nous le montrent attendant paisiblement 
l'heure de Dieu dans son cher Poitiers, « lieu de repos, ville 
de quiétude (3) ». Tout semblait bien fini pour lui, et il deman- 
dait à ses amis de ne pas l'oublier quand il ne serait plus : 

Vous penserez en moy poure vieillart, 
En mes escriptz composez au vieil art, 
Et au vouloir que i'ai eu de mieulx faire, 

écrivait-il gentiment au « seigneur de Myhervé, gentilhomme 
de bon scauoir demourant à Boulogne sur la Mer ». Il le 
remerciait de lui avoir envoyé des notes pour ses Annales 
cC Aquitaine, et le priait de lui raconter par le menu tous les 
hauts faits accomplis parles armes du roi en Picardie. 

le voussupply, si trouuez le loisir 
Que m'enuoiez ce que pourrez choisir 
Des nobles faictz par entreprinse hardie 
En l'an présent, en et près Picardie (4). 

(1) Les Généalogies, effigies et epitaplies..., p. 142 v°. 

(2) Il faut croire que le besoin d'argent inspire assez souvent les poètes : 
les meilleures épîtres de Guillaume Crétin sont certainement « celles dans 
lesquelles il demande de l'argent aux rois ses maîtres et à l'évêque de 
Glandève ». Anatole de Montaiglon dans le recueil de Crepet, les Poêles 
français, t. 1, p. 484. 

(3) Ep. fam. CXXVII, f° 83 d. 

(4) Ibid. ibid. Cette épître est de 1343. 



156 JEAX BOUCllET 

L'infatigable auteur entendait bien mourir Ja plume à la 
main, et continuer ses recherches historiques jusqu^à la der- 
nière heure. Il semble avoir abandonné un peu plus tôt la 
poésie. 

Vers 1542, Jean Brèche (1) lui avait envoyé, pour qu'ille 
revit, un traité de Lactance traduit en français. Dans la lettre 
qui accompagnait le manuscrit, Jean Bouchet était porté aux 
nues, 

Cahors se peult vanter et tenir fier 
De son Marot. et s'en gloriffier, 
Touraine peult louer son Rabellaiz, 
Et son brodeau, Merlin de sainct Gelaiz 
Est une perle en France précieuse... 
Mais quoy ? Poictiers a bon et juste tiltre 
A son Bouchet... (2). 

Et l'auteur ajoutait : « Votre poète, Poitevins, il faut plus 
l'estimer qu'un marquis, un duc ou un comte ; heureux un 
jour celui qui pourra dire : J'ai vu Bouchet. «L'humble pro- 
cureur dans sa réponse avertit son ami que de pareils com- 
pliments le font rougir. Il fut un temps, je l'avoue, où j'ai- 
mais les Muses, et sans être orateur ni poète, j'ai pourtant 
plus écrit qu'aucun homme de ma génération ; mais les che- 
veux ont blanchi, le corps a perdu sa vigueur et l'âme sa 
poésie : 

Cela me passe, et plus ou peu en use, 
Caresloigné suis de ma propre Muse, 
Quand ie voulois avec elle veiller 
Tous mes espritz scauoit bien reueiller 
A inuenter quelque moralle tasche, 
Mais a présent ma vieillesse s'en fasche, 
îs'on du labeur, mais dont ie n'ay l'esprit 
De plus le faire, et mettre par escript (3). 

Il y a plus : la poésie elle-même et le goût des lecteurs 
changent. Jean Bouchet ne se rend pas compte que cette 

(1) Sur Jean Brèche, on peut consulter Goujet : Bibliothèque française, 
t. XI, p. 353. 

(2) Ep. fam. CXIX, fo 79 b. 

(3) Ep. fam. CXX, fo 80 c. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN BOUCIIET INTIME 157 

évolution profonde date de l'avènement de François h"^ et 
l'cût-il remarqué il n'oserait pas le dire, car il croirait par 
là critiquer le roi ; or jamais il n'a eu, jamais il n'a compris 
une pareille audace. Cependant les faits existent; autour du 
jeune souverain et de sa sœur Marguerite de Navarre se 
sont groupés les poètes nouveaux ; ils reconnaissent pour 
chefs Marot et Melin de Saint-Gelais. Emportés par le cou- 
rant de facile plaisir et de vie brillante où dès le début de 
son règne se jette le fils de Louise de Savoie, ils ne songent 
qu'à plaire au prince et à ses favoris. La grave poésie mo- 
rale de Louis XII a été joyeusement abandonnée, et au lieu 
de rimer de longues allégories sur les vertus de Foi, d'Espé- 
rance et de Charité, ou sur Force, Prudence, Justice et Tem- 
pérance, les poètes ont tourné des épigrammes, composé des 
rondeaux et des chansons sur les dames de la cour, et en 
l'honneur de Vénus et de son fils. 

Un lay d'amours, ou de gaudisserie 
Ou vn dizain de quelque resuerie 
Seront mieulx veuz estimez et prisez 
Qu'vn moral euure et plus auctorisez, 
l'estime et croy que c'est que de tout vice 
On faict vertu (1). 

De tels revirements déplaisent au poète des Triumphes de la 
noble etamoweuse dame et du Labyrïth de fortune. Il consent 
bien à suivre les progrès de la rime, à les devancer même, 
mais, pour les idées et pour les mœurs, il restera toujours le 
traverseur qui « pour son temps a esté loué, et est encore 
comme chaste et chrestien scripteur, non lascif et pagani- 
sant, comme ceux du iour d'hui, et si a faict et pouisuiuy 
grandz, et continuels œuvres, non pas petites sonneries » (2). 

(1) Ep. fam. CVII, f° 71 d. La plainte ne date pas de Jean Bouchet ; « les 
jongleurs, dit l'auteur d'un Bestiaire « qui toz jors mentent » sont recher- 
chés et honorés partout jusqu'à la cour, on leur fait de beaux présents 
pour qu'ils veuillent bien débiter leurs mensonges ; mais si quelqu'un 
s'avisait de « parler par desvinité » chacun le fuirait, il devrait payer lui- 
même des gens « por soi faire escouter » . Petit de Julleville : Histoire de 
la langue et de la littérature françaises, t. II, p. 164. 

(2) Charles Fontaine, le Quintil Horatian dans la Deffence et Illustra- 
tion de la Langue Francoyse, édition Em. Person, p. 211. 



158 JEAy UOLCUET 

Le jour où Jean Bouchet dit adieu à la poésie — sijamais 
il lui dit un adieu complet — compta parmi ses mauvais 
jours ; il renonçait à la joie de sa vie, et l'heure consacrée 
jadis aux vers dut alors lui paraître bien longue. La mort 
approchait; cette nuit qui vient « comme incongnue » 
mettre lin au rôle de chaque homme ici-bas. La rude visi- 
teuse pouvait bien le dépouiller de tout, du costume gris, 
symbole du travail dont un jour il se revêtit pour suivre 
dame Suggestion (1), elle ne devait jamais parvenir à le 
décourager; depuis ses fautes de jeunesse il avait, en effet, 
toujours gardé 

Espoir en Dieu et flance tolalle (2). 

Jean Bouchet avait vécu en bon chrétien, il avait mis sa 
foi au-dessus de tout. Quelques écrivains (3), frappés peut- 
être de la liberté avec laquelle il critique les abus de l'Eglise 
et aussi des rapports d'amitié qu'il entretient avec plusieurs 
personnages qui passèrent à l'hérésie, ont affirmé qu'à cer- 
tains moments notre auteur inclina vers le protestantisme. 
« C'est un fait dont je ne trouve aucunes preuves dans ce que 
j'ai lu du grand nombre d'ouvrages qu'il a laissés », affirme 
Dreux-Duradier (4), et je suis entièrement de son avis. 

(1) Beau sire 

Il conuient que dune des couleurs 
Que vous voyez porter aces coureurs, 
Vous reuestez, et lors la couleur grise 

Voulu auoir, car labeur ne desprise 

Labynth de fortune, G i v°. 

(2) Les Regnars traversât, ï° 3 v» après km. 

(3) Le Duchat, Ducatiana,t. I. p. 18. — H. Clouzot : Revue des provinces 
de V Ouest, i^ny'iQV 1892, p. 54. —Parmi les amis ou correspondants de Jean 
Bouchet qui passèrent au protestantisme, ce dernier auteur cite Quentin, 
— un des habitués de Fontaine-le-Gomte, — « qui fut exilé de Poitiers, 
comme hérétique ». M. H. Clouzot ne prouve pas cette affirmation ; elle 
pourrait bien n'être pas exacte ; l'hérésie protestante n'entre à Poitiers 
que vers 1534 ; Quentin en était parti en 1532 ou 1533. Le pasteur 
Auguste Lièvre, dans son Histoire des protestants et des Églises réformées 
du Poitou, p. 28, suppose également que Quentin se déclara pour les idées 
nouvelles ; il ne donne aucune référence qui permette de contrôler son 
récit, et son affirmation me paraît contraire à tout ce que j'ai lu dans les 
œuvres de Jean Bouchet. — Cf : Epist. fam. LXXXIL 

(4) Histoire litt. du Poitou, t. I, p. 245. 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN BOUCIIET INTIME 159 

Jamais Jean Boiichet n'a écrit une ligne qui puisse laisser 
croire qu'il ait songé à devenir protestant ; toujours il a fait 
profession ouverte de la foi catholique romaine, et il semble 
n avoir pas eu assez d'anathèmes contre une doctrine qu'il 
considérait comme une hérésie. Il suffit pour s'en convain- 
cre délire ce qu'il écrit de Luther dans ses Annales d'Aqui- 
taine. Je cite à dessein l'édition de 1531, la première oîi il 
donne son avis sur la doctrine protestante et son fondateur: 
« Le quinziesme jour Dauril lan Mil cinq cens vingt et vng les 
faulses propositions de Maistre Martin Iheuter furent dispu- 
tées en lescole de Théologie de paris, Et comme erronnees 
hérétiques, Et scandaleuses codamnees et réprouvées... le 
les eusse cy Insérées, Mais les clercs les entendent, Et les 
simples gens se passerôt bien den auoir lecture. Car plus 
pourroient auoir de dommage en les oyant lire, que de 
proffît (1). » Dans l'épître XLYII, qui doit avoir été écrite en 
lo27, il félicite un de ses amis Jean Mary de RuflFec d'avoir 
composé une vie de saint André ; cet honneur rendu à l'a- 
pôtre de Jésus va directement contre « l'erreur Luthérienne » 
qui voudrait anéantir le culte des saints. Ailleurs (2) il 
plaint Marot de s'être laissé entraîner dans la révolte contre 
l'Eglise de Rome, et d'avoir voulu pénétrer en téméraire les 
hauts secrets de l'Ecriture; il le regrette, car c'est « vn vray 
poëte né », mais il ne veut pas l'imiter dans cette folle au- 
dace, il entend suivre toujours la foi de ses ancêtres, aimer 
Jésus, ses saints, et tout ce que le Sauveur aima. Enfin, en 
lo4o, dans une nouvelle édition de \d. Déploration de l'Eglise 
militante., il attaque avec force les protestants, les fondateurs 
de la secte surtout, ces gens qui jadis portaient « saints 
habitz et gras frocs », et qui aujourd'hui s'efforcent de sé- 
duire les peuples « par doulces controuerses », etde lesgagner 
à l'erreur. 

Ces apostatz rempliz de vanité, 

(1) Annales d'Aquitaine, édition de lo31, f clxvii v°. 

(2) Ep. fam. CXIIII. On peut encore sur ce point consulter la CXIIIe 
Epitre familière oîi il termine un long parallèle entre la manière de vivre 
des prolestants et celle de Jésus-Christ par ces deux vers : 

le n'en dj- plus fors que c'est vne peste 

Qui saincte église et ses membres moleste (f ~.j d). 



160 JEAN' BOUCUET 

veulent réduire à néant l'autorité de l'Eglise; ils nient l'exis- 
tence du purgatoire, l'eflicacité de la confession et de toutes 
les bonnes œuvres; leur doctrine 

C'est vn conuy pour les gens reculler 

De tousbiensfaictz, de iusue et d'abstinence, 

C'est vn octroy, voire pleine licence, 

De paillarder, piller et gourmander, 

C'est vng congé de viure en impudence 

En injustice et en toute imprudence 

Vng foui Conseil pour ia ne s'amender (1). 

Des gens lettrés, curieux et entêtés, orgueilleux et subtils, se 
sont déclarés partisans de la nouvelle doctrine, ils ergotent 
sur les textes obscurs sans remarquer ceux dont la clarté 
est manifeste. Un homme de bon sens hésitera-t-il entre 
cinq ou six apostats, envieux, détracteurs, voluptueux, et 
tous les grands saints, tous les génies, gloire de l'Eglise ca- 
tholique. 

Certes voilà des passages caractéristiques et sur le sens 
desquels il est impossiblede se méprendre; cependant, même 
si nous ne possédions pas ces expressions si nettes des sen- 
timents de Jean Bouchet, il me semble que la seule lecture 
de ses œuvres suffirait à prouver qu'il fut toujours un vrai 
catholique ; rien dans leur inspiration générale de contraire 
à la foi la plus droite et à la plus sincère piété. 

On se rappelle peut-être qu'au début et à la fin de presque 
tous les Mijstères et Miracles, on trouve des déclarations 
comme celle-ci : « A la gloire et honneur de Dieu et des 
saints soit, et au profit des âmes (2) » ; on rencontre des 
phrases semblables dans la préface de presque tous les écrits 
de Jean Bouchet. Il veut avant tout faire du bien à ses lec- 
teurs, et, chose très méritoire pour un rhétoriqueur, il 
n'hésite pas à sacrifier les rimes équivoquées, le comble de 
l'art pour lui, comme pour Charles Fontaine (3), à la néces- 

{i)Les Généalogies, effigies et epitaphes, i° 115 sqq. 

(2) Ch. Aubertin, Histoire de la tangue et de la littérature françaises au 
moyen âge, t. I, p. 538, note 2. 

(3) Le Quntil Horatian, édition déjà citée, p. 209. 



LES DERNIERES ANNEES. — JEAN IJOLCllET INTIME KJI 

site d'être clair et compris de tous. En écrivant il pense tou- 
jours à Dieu et tient le regard de son âme constamment fixé 
sur lui. Je ne cite pas d'exemples, parce qu'il y en a presque 
à toutes les pages de ses Epistres et de ses livres moraux. 
Un de ses ouvrages, les Triumphes de lanoble et amoureuse 
dame..., n'est pas autre chose qu'une mise en scène allégo- 
rique des combats que l'âme humaine doit soutenir contre 
ses perverses inclinations et les assauts du démon. Voici la 
protestation de foi toute catholique qu'il a mise à la fin du 
volume : « Si aucune chose y auoys escripte autremêt que a 
poinct ce a este par ignorance ou non intelligence des doc- 
teurs dont ie me suis ayde, en quoy ne vouldroys ne veulx 
persister: mais adhérer a la saincte escripture, et a ce que 
tient et croit saincte église, priât dieu quil me vueille garder 
de errer : mais me dôner la grâce de laymer, craindre et 
seruir, en Foy, Esperâce et Charité, et après mon deces me 
donner de son immense libéralité leternelle gloire et félicite. 
Amen (1). 

Dans son Epislre aux imprimeurs (mai 1534) il affirme bien 
haut qu'il a composé ses différents traités 

Tout a l'honneur diuin, ou tousiours tends 
Et au salut et proffit de mon proche (2j. 

Le christianisme de Jean Bouchet est d'ailleurs un christia- 
nisme viril, et cet honnête homme se fait une idée très haute 
et très juste de la véritable dévotion; les pratiques exté- 
rieures ne lui suffisent pas : « Il ne se fault confier aux obla- 
tiôs de châdelles quon faict a Dieu et a ses sainctz, » mais 

(1) Les Triumphes de la noble..., f° cccxc v°. — Il dit encore, à propos 
du LabyrUh de fortune : « Le tout a Ihonneur et gloire de la trinite pre- 
mièrement, a la récréation de mon esprit, et pour en reuoluant les liures 
apprendre a me congnoistre, et finablement a la consolation des dames et 
aultres personnes qui n'entendent les lettres latines... » Epistre... A véné- 
rable mesure Jacques Preuost, docteur en théologie, régent en luniiiersite 
de Paris. GG i, édition Alain Lotrian. 

(2) 2 Mor. XI, f° 47 c ; Cf. Ep. fam. XLl, f° 32 b. 

... Mon intention 
Est tout premier a laugmentation 
D'honneur diuin... 

11 



162 JEAN BOUCIIET 

il faut s'humilier, corriger ses vices et amender sa vie, « La 
lumière des chandelles quon présente a dieu ne peut esclair- 
cir la clarté de luy qui est le souuerain soleil, » Tobéissance 
du cœur lui est plus agréable que le sacrifice des bêtes (1). 
Il ne faudrait pourtant pas s'y méprendre ; il ne blâme 
pas ces manières d'honorer Dieu et les saints, pas plus qu'il 
ne blâme les indulgences, premier prétexte des querelles 
d'où naquit le protestantisme ; il veut que l'on gagne les 
grands pardons, que l'on fasse aux saints des offrandes et 
qu'on les invoque ; mais toutes ces pratiques doivent être 
des manifestations dune dévotion véritable, et non de vaines 
cérémonies. De la vraie piété elles forment pour ainsi parler 
le corps, à ce corps il faut une âme qui lui donne la vie, et 
celte âme c'est la charité, c'est l'amour de Dieu. 

Donnons pour dieu, gaignôs les gras pardôs, 
Confessons-nous, soions pleins d'abstinence, 
Faisons des biens par parolles, par dons, 
Soions deuotz en saincte pertinence 
Panures logeons sans craindre pestilence, 
La messe oyons cinq ou six fois le iour, 
Dieu contemplons et son royal seiour. 
Chassons de nous orgueil et vanité, 
Pleurons noz maulx sans espoir de retour, 
Rien ne faisons s'il n'y ha charité (2). 

Cet amour de Dieu ne doit pas seulement vivre de paroles 
ou de beaux sentiments, il doit passer dans les actions du 
chrétien, et il se mesure, au témoignage de saint Augustin, 
au mépris que nous avons pour nous-mêmes. Jean Bou- 
chet ne pense pas autrement. Il veut d'abord que l'amour 
de Dieu fasse accepter à chacun sans peine sa condition de 
fortune et de santé, 

Si vous n'auez en ce monde mortel 
P^orce, sanlé, gros honneur et richesse. 
Baissez le chief a la diuine hauitesse, 

(1) Les Begnars traversât, c ni. 

(2) Les Généalogies, effigies et epitaphes. Ballade de Charité, xxnu^ 
ballade, p. 113. Cf. cequ'ilditdes reliques, lesTriumphes...,i'^ clxxxvuv". 



LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN DOLCUET INTIME 163 

Et méditez que pauure fust Ihesus, 
Portez la croix sans murmure, en liesse, 
Ne loffensez et vous yrez lassus (1). 

Il est toujours facile de donner d'aussi nobles conseils, sur- 
tout lorsque soi-même on vit à l'abri du besoin et de la ma- 
ladie ; il l'est beaucoup moins sans doute de les mettre en 
pratique : disons à Ihonneur de notre humble héros qu'il 
sut faire ce qu'il conseillait aux autres. Plusieurs fois ses 
ouvrages furent attaqués ; quelques écrivains osèrent 
même s'en prendre à ses intentions. On l'accusait de se 
montrer trop favorable aux personnages dont il défen- 
dait les intérêts, et qui, au dire des malins, pouvaient avoir 
quelque influence sur sa fortune. Nous aurons plus tard 
l'occasion déjuger ces attaques; elles ne laissaient pas, il 
faut l'avouer, d être tout au moins spécieuses. Jean Bouchet, 
lui, se crut toujours innocent et sa bonne foi paraît bien hors 
de cause ; quoi qu'il en soit, il supporta ces reproches et les 
accusations de même nature en vrai disciple de Jésus-Christ. 
Le Dieu de toute justice a été nommé trompeur et séducteur, 
le fils de Dieu appelé Samaritain « sans cresme » ; ne con- 
vient-il pas dès lors que pour l'amour d'un tel maître le 
disciple supporte avec bonheur lui aussi les injures et les 
calomnies ? 

Par ce ie dy, si quelque homme féroce, 
Auoit de nous dit quelque iniure atroce 
Contre le vray, deurions ioye auoir 
Etdoulcement l'iniure receuoir (2). 

Et qu'on ne cherche pas là une espèce d'orgueil pharisaïque 
qui se met au-dessus de l'opinion des autres et se drape dans 
sa propre dignité ; notre auteur l'avoue sans détour: 

Et toutesfois si parfaict ne me sens 

Que ie veuille estre on rang desinnocens (3). 

D'ailleurs il semble bien difficile de croire à un Jean Bou- 

{l) Le Labynlh de fortune, k" folio après Mm, r". 
(2) Ep. fam. XLl, fo 33 b. 
(3, Ibid. LXXIII, f° 49 b. 



Hîi JEAN ROICIIET 

chet orgueilleux. Que le démon de la vanité l'ail un peu 
taquiné, et que le grand rhétoriqueur se soit montré un peu 
plus lier que de raison de ses nombreuses rimes, je consens 
bien volontiers à le reconnaître ; mais qu'il se soit cru un 
grand homme, malgré les éloges pompeux que lui prodi- 
guèrent ses contemporains, je ne le pense pas, il avait trop 
de bon sens pour cela; j'affirme du moins, sans crainte d'être 
démenti^ que jamais il ne se crut un grand saint. Avec une 
modestie charmante à laquelle la naïveté de son vieux langage 
ajoute encore plus de candeur, il se demande combien 
d'hommes pourraient se vanter d'avoir passé une journée 
sans être tenté de la chair, du monde, ou de l'esprit de ma- 
lice, et il ajoute : « le porteray tesmoignage de mon faict, et 
si iestois sur ce enquis pourroisdire sans mentir combien de 
fois iay este navre et blece, voire jusques au dangier de mort 
éternelle sans le remède du très grant et souuerain medicin 
nostre dieu et saulueur (1). » 

Nous ne savons presque rien de ses dernières années ; il 
les employa sans doute avec la même régularité que celles 
qui avaient précédé ; dans une épître adressée aux impri- 
meurs et qui date de lo34, il leur annonçait qu'il tenait en- 
core en réserve quinze traités manuscrits qu'il leur livrerait 
au moment opportun (2). Mourut-il avant de les avoir publiés 
tous? il semble bien impossible de répondre d'une manière 
certaine à cette question (3) ; je crois que plusieurs de ces 
opuscules ne furent pas imprimés, et il ne faut pas s'en dé- 
soler. Dans ces livres qui devaient ressembler à leurs aînés, 
nous trouverions, avec quelques traits intéressants, les mêmes 
fades allégories, alignant dans leurs pages à deux colonnes 
d'interminables décasyllabes ; mais ces vers ne nous appren- 



(1) Les Trhimphes..., à m r°. 

(2) Quant aux liuretz que iay les tlerriers faictz 
En nombre quinze, a mon désir parfaictz, 
Vng réservé, nommé l'honneur des princes 
Non publiez encores par prouinces 

2 Mor. XI, f° 48 b. 

(3; Quelques-uns de ses traités doivent faire partie des Opuscules du 
Trauerseur ; l'édition de 1345 contient six ouvrages de JeanBouchet parus 
avant 1534, et huit autres inédits. 



LES DKHNIÈRES ANNÉES. — .lEAN liOlCMET INTIME ibo 

draicnt rien sur le talent, rien sur l'inlluence de Jean Jiou- 
chet. Nous pouvons nous passer des détails qu'ils nous four- 
niraient peut-être sur notre auteur ou sur ses relations ; nous 
savons assez par ailleurs quel dévoué procureur, quel joyeux 
et fidèle ami, quel brave cœur, quel vaillant père de famille 
et quel fier chrétien il fut toujours. 

Je n'ai pu fixer d'une manière exacte l'année de sa mort. 
M. Ouvré, dans la petite notice qu'il consacre à notre Poitevin, 
affirme que, dans le mois de mars 1532, Jean Bouchet se 
démit ou plutôt voulut se démettre de la place qu'il occupait 
au ?7îols et coït en faveur de son fils Gabriel. Ses collè{i,ues 
ne consentirent pas à se priver de ses avis et décidèrent que 
sa vie durant il assisterait aux séances du corps de ville (1). 
Dreux-Duradier estime que Jean Bouchet mourut vers loo2, 
(( les Annales (ï Aquitaine se trouvant continuées par une 
main étrangère depuis 13o2 jusqu'en lo5o ^) ; Thibaudeau 
est de cet avis (2) ; les auteurs de dictionnaires ou de 
notices et ceux qui les copient se partagent entre les 
dates 1350 et dS53. Il n'existe aucune pièce contemporaine 
qui permette de trancher définitivementla question ; essayons 
d'une autre façon. Lors de la réforme de la coutume du Poi- 
tou en 1339, Gabriel Bouchet était procureur de l'abbé et 
des religieux de Saint-Cyprien ; son père n'assistait pas aux 
débats, il devait donc être mort, cartrès au courant de tout ce 
qui touchait à sa province, il avait sa place marquée dans une 
pareille affaire ; d'autre part, l'édition àe^ Annales d Aqui- 
taine de 1337, qui relate certains événements des premiers 
mois de cette année (3), avait été corrigée^ nous le savons 
par le titre lui-même, de la propre main de l'auteur ; Jean 

{\)Mém. de la Soc. des Antiq. de VOuesl, 1857, p. 40. Le fait paraît vrai- 
semblable, je n"ai pu le vérifier. M. Ouvré ne donne aucune référence. 
Il est du moins certain que Gabriel Bouchet faisait partie du mois et 
cent en i561 et 1362. Cf. Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1897, 
p. i6o et 217. — Ce même Gabriel Bouchet est cité, dans un acte du 
4 février loo3, comme procureur « à Poictiers pour haut et puissant 
monseigneur François de La Tremoille, seigneur baron de Montaigu ». 
{Inventaire de François de La Tremoille, p. 172.) 

(2) Dreux-Duradier ; Histoire littéraire du Poitou, t. I, p. 246 ; Thi- 
baudeau, Histoire du Poitou, t. II, p. 77. 

(3) La rupture de la trêve de Vaucelles, février loo7. 



16G JEAN BOUCHET 

Bouchet mourut donc probablement entre les premiers mois 
de 1557 et la fin de l'année 1559, âgé de plus de quatre- 
vingts ans. Jusqu'au bout il avait tenu sa vaillante plume, et 
l'on se rappelle peut-être que les dernières pages des Annales 
(T Aquitaine n'offrent plus au lecteur que des notes prises au 
jour le jour, à peine reliées entre elles; la mort seule put 
l'enlever à son cher labeur que l'espérance lui avait toujours 
rendu léger et parfois même agréable : Spe lahor levis, Spe 
labor iocwidus. Le travail lui fut toujours doux, et quand il 
travaillait à la gloire des saints, quand, par exemple, il écri- 
vait à la louange de sainte Radegonde Hiistoire et cronicque 
de Clotaire^ l'espérance ne donnait plus seulement à ses re- 
cherches une agréable facilité, elle y mettait encore la joie, 
l'entrain de faire une œuvre qui plût davantage à Dieu : 
Spe labor iocundiis. Avec une simplicité charmante, l'auteur 
ajoutait encore à la dernière page du volume cette phrase 
toute de candeur, anagramme de son nom : Ha bien touché'. 
Ce contentement enfantin qui s'étale avec tant de franchise ne 
ressemble guère à de l'orgueil, et pour y voir de la vanité, 
il faut y regarder de bien près. C'est la satisfaction paisible 
de l'ouvrier arrivé à la fin de sa tâche, et content du labeur 
accompli, le soupir profond de contentement intime qui, au 
soir de la journée, monte aux lèvres du laboureur quand il 
dételle ses bœufs, au bout du sillon terminé. 

Nous allons, dans les pages qui suivent, étudier Jean Bou- 
chet annaliste et rhétoriqueur ; avouons que l'homme, s'il a 
des défauts, reste néanmoins sympathique. Il intéresse avec 
ses rêves d'enfant et de jeune homme, avec sa vie toute de 
luttes partagée entre les procès du procureur et les rimes 
du poète : serviteur fidèle des La Trémoille, son amour et sa 
vénération pour ses maîtres, pour le Chevalier sans reproche 
et sa noble épouse Gabrielle de Bourbon nous charment 
et nous touchent profondément. Il eût fait bon vivre près de 
lui à Ligugé et deviser à ses côtés sur les bords du Clain ou 
dans les bois qui entourent Fontaine-le-Comte, alors qu'il 
apportait un de ses ouvrages au noble Ardillon. Jean Bou- 
chet nous attire parce qu'il fut plein de bonté et qu'il sut 
aimer ; la haine n'entra jamais dans son cœur. Je crois pou- 



LES DERNIERES ANNEES. — JEAN liOlCllET INTIME 167 

voir ajouter que les détails jetés gà et là dans ses ouvrages 
sur sa vie d'époux et de père de famille nous le font esti- 
mer et chérir davantage. Chérir ! le mot va paraître bien 
fort: je l'ai écrit, je le laisse, et on ne m'en voudra peut-être 
pas trop de dire que l'âme de mon humble procureur-poète 
demeure dans sa simplicité, dans sa candeur, dans sa haute 
vertu chrétienne, une des belles âmes d'écrivain du xvi® siècle. 
La Société des Antiquaires de l'Ouest a fait poser sur l'em- 
placement de l'hôtel de la Rose, oii Jeanne d'Arc vécut quel- 
ques semaines, une plaque de marbre blanc avec l'inscrip- 
tion citée précédemment. Cethôtel, nous le savons, appartint 
à Jean Bouchet ; je ne demande pas pour le Trauerseur des 
voijes périlleuses une seconde plaque de marbre aux brillantes 
lettres d'or, mais deux lignes gravées sur une simple pierre 
du Poitou, de ce pays que l'écrivain a tant aimé, seraient- 
elles de trop ? Quatre mots et deux dates suffiraient : 

Ici vécut Jean Rolchet 1 476-1 oo7 ? 



1 



DEUXIEME PARTIE 

L'ÉCRIVAIN 



Nous connaissons la vie de Jean Boucliet, son caractère, 
l'emploi qu'il a fait de son temps ; nous avons vu se former 
peu à peu son talent et ses goûts littéraires, grandir son 
amour de la langue et de la patrie françaises ; esprit curieux, 
il aime à se tenir au courant des choses et des idées de son 
époque. Nous avons ouvert, pour les feuilleter longuement, 
ses divers ouvrages nés presque toujours au hasard des 
événements heureux ou malheureux de sa longue vie, et 
nous y avons lu l'histoire d'un brave homme passionné de 
littérature. Il reste à juger l'écrivain. 

Jean Bouchet est un annaliste, Jean Couchet est un 
rhétoriqueur. 



CHAPITRE P 



L ANNALISTE. 



Jean Bouchet annaliste se propose surtout de moraliser et d'inspirer 
l'amour de la France et du Poitou. — L'histoire et cronicque de Clotaire 
est une œuvre morale plutôt qu'historique. Les Anciennes et Modernes 
Généalogies : ce livre est un manuel non une histoire véritable ; la lé- 
gende de Francus. — Le Panegyric du ClieuaH'^r sans reproche : 
mélange de tiction et de réalité, harangues à la Tiie-Live. — Annales 
d'Aquitaine ; l'œuvre principale : plan général et première idée du 
livre ; louanges qui l'accueillent, on l'imite, on le copie. But de 
l'auteur, sa méthode : recherche des vieilles chartes, des traditions 
locales, étude des ouvrages antérieurs ; naïveté de sa critique ; elle 
est parfois gênée par la peur de déplaire ou un patriotisme exagéré. 
Les Annales resteront un livre à consulter : Jean Bouchet y paraît 
tout entier avec son bon sens, sa délicatesse, son grand cœur de patriote 
et de chrétien. — Conclusion. 

L'histoire, telle que nous la concevons aujourd'hui, doit 
être la reconslilution du passé. Elle suppose donc chez l'écri- 
vain, avec la connaissance exacte des faits, première condi- 
tion de toute œuvre sérieuse, une puissante imagination pour 
retracer dans toute l'intensité de leur vie les grands drames 
qui, tour à tour siffles ou applaudis, ont été joués sur la scène 
du monde ; une intelligence très nette pour saisir au mi- 
lieu des mille événements sortis de l'activité humaine ceux 
qui sont vraiment caractéristiques et dont la pittoresque 
réalité renferme en abrégé toute une époque ; enfin une 
haute raison pour dominer les faits particuliers et dégager 
la loi qui les régit ; sans cette maîtrise puissante d'une idée, 
l'œuvre s'en ira au hasard des mille incidents journaliers et 
sans importance de la vie d'un grand peuple, elle manquera 
d'unité. L'historien, pour répondre à notre idéal, doit donc 
être un fureteur savant, un peintre intelligent et un philo- 
sophe. 



l'annaliste 171 

Jean Bouchet se fait de l'histoire une conception beaucoup 
moins élevée, très peu scientifique, mais qui n'en reste pas 
moins curieuse. Gomme nous, il demande à l'écrivain 
une sérieuse connaissance des faits ; pour arriver à la certi- 
tude, il ne faut épargner ni recherche, ni fatigue. Sans avoir 
une notion exacte do la couleur locale, sans la rechercher, il 
réussit pourtant à replacer sous nos yeux certaines scènes 
passées, à nous en faire voir le pittoresque ; mais il ne 
soupçonne pas la philosophie de l'histoire, ce qui est autant 
la faute de son époque que la sienne. D'après lui, l'étude du 
passé se fait avant tout dans un but moral: elle est une leçon , et 
le souvenir des grandes actions de nos ancêtres doit éveiller 
en nous le désir de les imiter. Il ne pense pas autrement 
que Tite-Live : « S'il y a dans la connaissance des faits 
quelque chose de fructueux et de salutaire, c'est que vous y 
contemplez, en des monuments éclatants, les enseignements 
de tous les exemples ; c'est que vous y trouvez pour vous 
et pour votre patrie ce qu'il vous faut imiter, ce qu'au 
contraire vous devez fuir, parce que l'entreprise et l'issue en 
sont honteuses (1). )j Dans le Panegyric du Cheiiallier sans 
reproche^ il nous dit que les anciens plaçaient dans les temples 
et les édifices publics les statues des héros pour récompenser 
leurs vertus patriotiques et donner à leurs descendants l'oc- 
casion « de ainsi faire (2) » ; l'historien n'agit pas autrement, 
il fait revivre dans son ouvrage les grands hommes disparus 
pour honorer leur belle vie et exciter les hommes d'aujour- 
d'hui à tenter leurs héroïques exploits. Cette intention morale, 
Jean Bouchet ne se contente pas de lindiquer nettement à la 
première page de son livre, elle reparait comme un refrain 
au cours des chapitres qui se succèdent, et parfois même, 
craignant de la voir passer inaperçue ou mal comprise, l'au- 



(1) Tite-Live, préface, traduction de Taine. Essai sur Tite-Live, p. 37. 
Oq trouve cette idée dans notre histoire littéraire « dès le xn^ siècle, et 
sous Charles Y le chevalier de La Tour-Landry faisait lire par extraits cà 
ses filles, pour leur apprendre comment elles se devraient gouverner, la 
Bible, les gestes des rois et cronicques de France. » Histoire de la langue 
et delà littérature françaises, t. II, p. "272, note. Cf. A>. fam. XLI, f» '62 c 

(2) Le Panegyric... Epistre contenant lintention delacleur 



172 JEAN nouciiET 

teur arrête son récit ; il nous avertit lui-même que l'iieure de 
la réflexion est venue, qu'il faut faire notre examen de con- 
science et nous demander sans faiblesse aucune quelle a été 
notre conduite dans le passé, ce qu'elle doit être dans l'ave- 
nir. Bien plus, redoutant de voirie lecteur faire ce retour sur 
lui-même avec trop demollesse, l'écrivain bien souvent prend 
sa place et ne lui ménage pas les dures apostrophes. Après 
avoir montré avec quelle facilité sainte Radegonde acceptait 
« la doctrine de ceulx qui auoient le gouuernementde sa per- 
sonne )),il ajoute : « Si doyuent sur ce passage toutes ieunes 
filles prendre exêple et nestre par orgueil rebelles ne contre- 
disantes aux anciennes femmes si et quant elles leur re- 
monstrent leurs faultes, qui est vng vice moult apparent et 
dénigrant Ihonneur dune pucelle, et dont plusieurs filles 
de bonne et grosse maison sont mal regardées. Lesquelles 
sans craincte et honte parlent plus asseurement que si elles 
auoient vescu cinquâte ans. Et si par charité on sefforce leur 
donner quelque bonne doctrine sen mocquent et rient (1). » 
Œuvre morale, l'histoire, au jugement de notre auteur, 
doit encore être œuvre patriotique. C'est son amour pour la 
France, son amour pour son cher Poitou à la vie duquel sa 
propre vie a été si mêlée qui le pousse à écrire : il rougit de 
voir que les Grecs et les Romains comptent de si nombreux 
•écrivains et si illustres, tandis que les Gaulois et les Fran- 
çais n'ont presque trouvé personne pour célébrer leurs hauts 
faits, ces derniers pourtant ne le cèdent en rien à leurs 
illustres devanciers. Nos quatre premiers rois, par exemple, 
Pharamond, Glodion, Mérovée et Childéric, n'ont-ils pas con- 
quis la Gaule Celtique et la Belgique en moins de soixante- 
treize ans, tandis que les sept premiers rois de Rome avaient 
employé deux cent quarante-trois ans « pour adiouster au- 
tour de leur cité romaine IX lieues de pays » (2). Et le 

(1) Lhistoire et cronicque de C blaire... f" xi v°. 

(2) Les Généalogies, effigies et epitaplies... f» 1 V. Robert Gaguin 
(142o?-lo01) ne pense pas autrement : « Xostros (vero; Reges quorum non 
est laus inferior Caesaribus, vel in omni fortuna probatissimos homines 
•quibus Francia non orba est, nemo in lucem tollit spiendore litterarum. 

P. de Vaissière : De Roberti Gaguini ministri generalis ordinis Sanctae 
Trinitatii vita et operibus..., p. o6. 



l'annaliste 1 7;t 

cœur du palriole, échauiïc par les nobles souvenirs et la 
vaillante histoire de la patrie française, réussit à faire vibrer 
danslesmots un peu de son émotion : « Les Romains se glori- 
fient des Scipions qu'ilz appellent fouldre de bataille, et les 
ont nommez Affricans pour les victoires qu'ils eurent en 
Cartilage: toutell'ois ietrouue deux princes François, Geoffroy 
de boulion, et Baudoin comte de Flandres, auoyr mieulx 
faict que les Scipions en la conqueste d'une grande partie 
d'Asie et d'Affrique, lors qu'ilz furent couronnez Roys de 
Hierusalem. S'ilz veulent parler de Marins, des Cathons^ de 
Grachus, des Daciens, des Fabiens, des Camilles, des Emi- 
liens. de Pompée ; ie leur mettray dauant les yeulx Pépin 
Heristel, Charles martel, Roland, Olivier, et leurs compai- 
gnonsPersde France, messire Bertrand de Gueaquin, mes- 

sire lehanbastard d'Orléans, monseigneur Loys delà Tre- 

moille, vicomte de Thouars, que iouse bien comparer a 
Pompée (l)..- » Et le parallèle continue tout à la gloire du 
royaume de France. 

Jean Bouchet ne se fait d'ailleurs illusion ni sur la difficulté 
de son entreprise ni sur ses propres qualités. C'est une har- 
die tentative d'essayer de faire revivre le passé et de raconter 
avec autorité les événements du jour ; il faut de longs efforts 
pour réussir à faire pénétrer la lumière au milieu des obscu- 
rités de l'histoire, aussi bien il ne vise pas à la perfection ; 
il veut pour sa modeste part contribuer à faire connaître la 
gloire de son pays. Si sa « plume agreste» trahit son dessein, 
eh bien il aime « mieulx prier qu'on pardône a ses deffaulx 
en escripvant, que sans escripre demourer sans coulpe ». Il 
rappelle l'exemple de Diogène qui, malgré les railleries des 
habitants de Corinthe, préférait rouler son tonneau plutôtque 
de rester oisif. Ce n'est pas d'ailleurs sans raison qu'il com- 
pare son ouvrage à « vn tonneau à mettre vin, parce que, 
dit-il, mon intention est de mettre en mes petitz escriptz 
aultre chose qui ne soit au vin, ressemblant, qui ha couleur, 
goust et force (2) ». Voyons s'il a réussi et goûtons le vin de 

(1) Anciennes et Modernes Genealojies... f° A un r° et V. _ 
[i) Ibid... Epistre a... raonseigûr Anthoyne 

du pre (DUpral), + ni r°. 



174 JEAN BOUCIIET 

ses récits historiques. Plaise à Dieu qu'il soit toujours limpide 
et d'une agréable saveur. 

Nous avons à étudier quatre ouvrages principaux : Lhis- 
toire et cronicque de Clotaire, dont le privilège est du 27 jan- 
vier 1317 (v. s.) ; les Anciennes et Modernes Généalogies des 
Roys de France (1527) ; lePanecjijric du cheuallier sans repro- 
che (lo27), et Jes Annales d'Aquitai7ie dont la première édi- 
tion est de 1524, mais que l'auteur a corrigées et complétées 
jusqu'à son dernier jour. 

Lhistoire et cronicque de Clotaire n'est pas autre chose que 
la fameuse vie de sainte Radegonde, commencée par JeanBou- 
chet, à l'inspiration de Charles VIII, en 1497. La première 
rédaction lui avait paru défectueuse, « imparfaicte, et mal con- 
tinuée tant pour la tenerité des ieunes ans que iavois lors, 
que p faulle davoir assez veu et leu (1) » ; il se remit donc à 
l'œuvre, corrigea cet essai sans grande valeur, et le trans- 
forma. Il consulta pour écrire son ouvrage saint Grégoire de 
Tours, saint Fortunat « qui futgrâtamy et familier en dieu de 
ladsaincte Radegonde, Baudoyne » (Baudonivie) sa servante, 
les chroniques de Vincent deBeauvais, Robert Gaguin et au- 
tres historiens, et c'est dans leurs livres qu'il prit le meilleur 
de son récit. Il n'a pas oublié les traditions locales, et parfois 
elles lui ont porté bonheur ; il raconte, par exemple, avec une 
grâce charmante le miracle des avoines dont les premiers 
historiens delà sainte n'avaient pas parlé : cette page mérite 
d'être citée. Le roi Clotaire, qui avait laissépartir son épouse 
sainte Radegonde, résolut « de retirer a luy celle quil auoit 
tant amee. De ce aduertie saincte radegonde feit diligence de 
châger de demourâce et acôpaignee de agnes et baudoyne 
ses semantes chargées de leur petit meuble print chemin 
pour aller au3 poictiers. Et a deux traitz darc dud lieu de 
sees (2) trouua vng laboureur qui semoit de lauoyne, auql 
dist : Monamy dieu vo' doint bô iour tantost pourrôt passer 
par cy qlques gës qui vo' interrogerôt si vo' avez veu 
aucuns passans, ie vo' pry respôdez que nô depuis vostre 



(1) Lhistoire et cronicque de Clotaire... Prologue. 

(2) Saix, commune de la Vienne, canton des Trois-Moutiers. 



l'annaliste 175 

auoyne ensemencée, et vo' ne mentirez point. Et bien madame, 
dist le laboureur, ie le diray. Lesd paroUes dictes et pronon- 
cées ainsi que le laboureur eut paraclieuc de semer sa terre 
aduinst miraculeusemët qlad auoyne germa etcreuten herbe 
si hault que lad saincte et ses seruâtes (q aperceurêt le train 
du roy venir) se peurcnt musser dedans. Le roy Clotaire 
cuydant surprêdre lad saincte aud lieu de sees estoit party 
bië matin dechinon, mais il ne la trouua, p quoy senquistou 
elle estoit allée et quel chemin elleauoit prins. Quelqun luy 
feit responce quelle auoit prins le chemin de poictiers. Si feit 
diligëce de la suyuir, et luy estant près le laboureur qui p 
admiration regardoit son auoyne, luy demâda sil auoit veu 
passer psonne. Leql luy respôdit que non depuis quil auoyt 
semé son auoyne. Gommât (dist le roy qui appceut lauoyne 
ainsi haulte) tu te mocqs de moy, il y a plus de trois mois 
que ceste auoyne est semée. Non fais monsieur sauf vostre 
reuerence, dist le laboureur, car na pas demye heure ainsi 
que paracheuois de semer ce champ, est passe p cy une re- 
ligieuse de grade stature et belle a merueilles qui ma charge 
vous faire cette respôce, et incontinât lauoyne est montée en 
la sorte que vous la voyez. Au regard de la religieuse ne scay 
qelle est deuenue, et me doubte que cest lespouse du Roy 
clotaire qui se tient a sees, car on dit que au moien de sa 
saincte vie dieu fait à sa requeste de grans miracles. Le roy 
clotaire ne se manifesta ne declaira au laboureur et pensa 
incontinât quece miracle auoit este fait par lauctoriteet puis- 
sance de dieu pour luy donner a côgnoistre quil ne vouloit 
que saincte radegonde fust distraicte de religion. A ceste 
cause retourna dont il estoit venu délibérant la laisser viure 
en celuy estât (1). 



(1) Lhisloire et cronicque... f° xli r°. Le miracle que raconte Jean Bou- 
chet est discuté longuement dans la Vie de sainte Radegonde, reine de 
France, par l'abbé Em. Briand, p. 68 ; de graves historiens l'ont regardé 
comme une simple légende : l'abbé Auber, Histoire générale du Poitou, 
t. I, p, 422 ; l'abbé Gousseau, cité par Ed. de Fleury, Vie de sainte Rade- 
gonde. ch. XI. Ils ont subi l'influence de Dom Fonteneau (t. 77, p. 449), 
qui n'apporte cependant que des négations sans preuves et se contente 
d'affirmations hypothétiques : on croit, il peut en être ainsi, probablement, 
ç'atira été..., etc. L'abbé E. Briand répond sérieusement aux diverses ob- 



17G JEAN BOLCIIET 

Mais le but de Jean Bouchet dans Lhistoire et crunicque 
de Clotaire n'est pas seulement de faire un récit historique, 
il veut aussi et peut-être surtout faire une œuvre morale ; 
montrer aux dames de la cour par l'exemple d'une reine illus- 
tre quelle doit être la dignité et la sainteté de leur vie. La 
partie curieuse du livre est bien celle oii l'auteur développe 
ses idées sur la manière de vivre des femmes du xvi* siècle, 
sur leur éducation, sur leurs vices et leurs qualités ; il y a là 
nombre de jolies remarques qui sans doute n'ont rien à voir 
avec la vie de sainte Radegonde, mais que nous serons très 
heureux de retrouver en étudiant, chez Jean Bouchet, le pein- 
tre de la société. 

Au début du volume, l'auteur nous raconte comment les 
Francs descendent des Troyens ; une gravure le montre 
aux yeux : de « Troie la grant » en flammes sortent trois 
groupes de guerriers qui, dès la porte de la ville, se séparent; 
le plus à gauche est conduit par Francus, celui du milieu 
par Enéas, et le troisième par Anthénor. Jean Bouchet re- 
vient sur cette origine légendaire et s'y étend fort lon- 
guement dans les Aiicieimes et Modernes Généalogies des Roys 
de France. Elle était alors admise par tous nos historiens ; 
c'était une sorte de dogme ofhciel très ancien, « puisqu'on lit 
dans une charte du temps de Dagobert, que les Francs sont 
sortis du très noble et très antique sang des Troyens, ex nobi- 
lissimo et antiquo Trojanorum reliquiarum sanguine nati » (1). 
Trithème, religieux de l'ordre de Saint-Benoît, abbé de 
Saint-Martin de Spanheim (1482) et de Saint-Jacques de 
Wiirtzbourg (1506), venait précisément, dans un ouvrage fa- 
meux (2), de donner à la vieille légende un regain d'actualité. 



jeclions faites à la réalité historique du miracle des avoines, et conclut 
qu'il a réellement eu lieu. Dans fabsence de tout document contempo- 
rain, il est bien difficile, impossible même de formuler un jugement his- 
torique définitif. 

(1) F. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, 
p. 161. 

. (2) Johannis \ Trithemii \ spanheimensis primo | deinde D. lacobi maio- 
ris apud | Herbipolin abbatis, viri suoaevo doctis. \ primae partis | opéra 
hislorica quotquot | hactenus reperiri potuerunt omnia. Francofurti, 

MDCI. 



l'annaliste i 77 

Par une bonne fortune extraordinaire, ce moine avait décou- 
vert uneiiistoire des Francs en dix-iiuit livres, qui commen- 
çait à la destruction de Troie pour finir à la mort de Clovis. Elle 
avait été écrite, d'aprôs des documents qu'il avait entre les 
mains, par un Franc nommé liunibald, contemporain de 
Clovis ; cet auteur avait eu la chance merveilleuse de lire et 
de pouvoir citer deux historiens scythes Dorac et Wasthald. 
L'œuvre de Trithème se présentait donc avec toutes les ga- 
ranties désirables d'authenticité, et désormais nos écrivains 
allaienit pouvoir citer sans lacune la série de tous les princes 
francs'd'IIectorà Clovis (1). Jean Bouchet en tressaille d'aise 
et s'étonne de voir nos historiens « latins et vulgaires » si 
peu diligents à faire connaître les glorieux ancêtres de la 
maison de France. Il ne les imitera pas, et appuyé sur Tri- 
thème et Jean Lemaire de Belges (2), il va écrire tout au long 
les faits et gestes « des quarante roys et deux ducz qui ré- 
gnèrent sur les françoys auant Pharamôd (3) ». Inutile de 
nous attarder à ces inventions puériles que lexv* siècle avait 
adoptées d'enthousiasme, et qui, sorties tout entières de l'ima- 
gination deTrithème,nereposent suraucune réalitéhistorique. 
Notons pourtant que le bon sens français de Jean Bouchet 
s'étonne parfois des singulières invraisemblances du récit et 
trouve que la chronique deHunibald « au moyen de choses 
merueilleuses y contenues semble estre plus fabuleuse que 
véritable (4) » ; cependant Jean Lemaire croit tout cela, il faut 
faire comme lui, il faut faire comme Trithème. Parfois ces 
deux auteurs, dont il admet presque l'infaillibilité, sont d'une 
opinion différente ; il s'embarrasse alors et essaie de concilier 
le plus possible les deux avis; mais quand leurs sentiments 
sont ouvertement contradictoires, cette suprême ressource lui 
manque; alors il se résigne à ne pas savoir que penser, et il 



(1) Joly : Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, cli. vni, La lé- 
gende troyenne après Benoît de Sainle-More. 

(2) Les I Illustrations \ de Gaule et singu | laritez de Troye \ par 
maistre lean le Maire | de Belges, éd. de Tournes MDXLIX. —Troisième 
partie. 

(3) Titre des Anciennes et modernes généalogies..., f° A i. 

(4) Anciennes et modernes... i« fo v°, après B nn. 

12 



178 



JEAN BOUCIIET 



écrit placidement, sans trop essayer de comprendre : « Tou- 
tes lesquelles opinions peuuent estre vrayes (1). » 

A partir de Pharamond, les A?iciennes et modernes ge'ne'alo- 
gies semblent plutôt une sorte de manuel à l'usage des écoliers 
qu'une véritable histoire de France. L'auteur y résume briè- 
vement, en prose d'abord, puis envers, — les vers se retien- 
nent mieux que la prose , — les principaux événements 
qui marquèrent le règne de chacun de nos rois. Il joint 
même à son texte une gravure représentant sous des traits 
plus ou moins historiques le personnage dont il raconte la 
vie. Ces figures lui offrent un ingénieux moyen de prouver 
comment les trois dynasties qui se sont succédé en France 
se rattachent à la race troyenne de Pharamond. L'artiste qui 
a gravé le portrait des rois « a donné à la plupart et surtout 
aux plus anciens une ressemblance marquée avec Fran- 
çois I"et surtout le nez bien connu du roi-chevalier » (2). 
Voilà certes une preuve qu'ils descendent tous de la même 
famille, et indéniable. Chaque prince passe sous nos yeux, 
et souvent nous adresse la parole : 



1 



Si par beaulte plus riche que nest or 
On ne mouroit, plus vescu que Nestor 
le Childeric eusse, sans prendre gloire, 
Car ie fuz beau plus quon ne sauroit croire, 
Mais fiere mort par sa grant cruaulte 
A de son dart efface ma beaulte... (3). 

Dans la pensée de Jean Bouchet, il suffisait d'apprendre ses 
vers pour ne plus oublier les principaux faits de notre 
histoire nationale. Il ne voulut jamais composer qu'un livre 
élémentaire, «un art de mémoire contenant nô au long mais 
en sommaire Ihistoire et généalogie de chascun roy de 
France (4j ». L'ouvrage s'arrête à François I" dont Louis XII 
annonce la royauté future, car il est 



(1) Anciennes et modernes... fo ci v°. 

(2j Joly, Be7ioît de Sainte-More et le Roman de Troie, p. o83, n" 3. 

(3) Les Anciennes et modernes..., i" xlvui r°. 

(4) Les Aiiciennes et modernes..., Epistre...a monseigûr Antboyno du 
pre. + m r°. 



l'annaliste 179' 

De Charles filz, qui fut d'engoulmois comte 
Et filz de lehan, lequel selon mon compte 
Frère germain de mon feu père estoit 
Par ce après moi la couronne auoir doibt (11. 

Le Paiiegric dit Cheuallier sa?is reproche est un ouvrage plus 
sérieux et plus intéressant; il fait partie des différentes col- 
lections de Mémoires relatifs à l'histoire de France, Buchon, 
Michaud et Poujoulat, Petitot ; M. L. Sandret a composé en 
le suivant pas à pas un livre intitulé : Louis FI de La Tré- 
moil/e, le chevalier sa?is reproche ; ce volume, édité par la 
Société bibliographique, se trouve dans la collection des Pe- 
tits Mémoires sur l'histoire de France publiés sous la direc- 
tion de M. Marins Sepet (2). Aous sommes donc en présence 
d'un écrit connu et estimé. Il le mérite. Procureur des La 
Trémoille, aimé de « son seigneur et maistre », l'auteur a 
entendu le Chevalier sans reproche raconter lui-même (3) les 
différents traits de son livre : l'ensemble du récit est donc 
de première main et l'on a raison de le considérer comme par- 
faitement historique. La forme poétique que Jean Bouchel 
donne à son œuvre pourrait en diminuer l'autorité, mais il 
faut savoir dominer une première impression, et sous ses ha,- 
bits d'emprunt il sera facile de reconnaître la vérité (4). ! 

({) Les anciennes et modernes..., io cLU\ir°. 

(2) Dans une Histoire de Charles VIII, roy de France, publiée en 1617, 
et composée de différents récits contemporains, on trouve un fragment du 
Panegyric de Jean Bouchet. 

(3) ... le surplus contient au vray la vie 
Dudict Loys, quiconque en ayt enuie 
De ce scauoir le fuz par luy pourueu 

Et par ses gens, lesquelz lont a lueuii veu, 
Aussi ie lay serui par quinze années 
Maulgre daulcuns les enuies damnées. 

Epistre... aux très illustres Trinepoles du Chevallier sâs reproche. 

(4) J'y ai moi-même été pris. J'avais cru d'abord que lauteur cédait à 
son imagination quand il nous représentait Louis de La Trémoille quit- 
tant à quinze ans, contre la volonté de son père, le château de Bommiers, 
avec un de ses amis à peine plus âgé que lui, pour aller vivre à la cour de 
Louis XI. {Panegyric, V' x ro.)Or le fait est exact. Charles de La Trémoille, 
arrière-petit-fils du Chevalier sans reproche, écrivait, le 22 mai 1540. à sa 
mère qu'un seigneur de .sa suite lui avait conseillé de quitter le bonnet 
rond pour devenir homme de guerre, et l'avait exhorté à imiter son 



f80 JEAN BOUCUET 

Parune singulière manie, en effet, où l'on retrouve àla fois 
Je caractère de l'époque et celui de l'écrivain, Jean Bouchet a 
conçu son livre comme une espèce de poème où semblent 
se confondre la réalité et la fiction (1). Il recherche à dessein 
les expressions et les périphrases poétiques : il ne dit pas, 
par exemple, le matin, il dit : « a Iheure que auroreauoittendu 
ses blanches courtines pour receuoir le cler iour » ; le soir, 
c'est le moment où « le souleil approchant de loccident dou- 
bloit et croissoit les ombres )> . Voici encore une phrase ou l'i- 
mitation de Virgile est bien évidente : « Environ la mynuit 
que sônus avec ses pesantes belles descend on cerueau de 
Ihôme et embrasse toutes les créatures en leur repos (2). >; Le 
dessein poétique de l'auteur n'apparaît pas seulement dans 
quelques phrases isolées, on le retrouve dans la conception 
même de l'ouvrage. Les personnages sont plus grands que 
nature, l'auteur nomme les chevaliers et les dames qui vi- 
vent autour de Louis de La Trémoille « semy dieux et semy 
déesses du pays de Berry », le jeune seigneur lui-même dès 
sa première enfance est beau comme un « semy dieu ». (]es 
« semy dieux et semy déesses » doivent parler un langage 
plus élevé que celui des simples mortels ; mais incapable de 
distinguer entre l'emphase et la véritable noblesse du style, 
Je malheureux rhétoriqueur,à la recherche d'expressions pom- 
peuses, aboutit au plus grotesque galimatias, les antithèses 
succèdent aux antithèses, les parenthèses aux parenthèses, 
et les périodes s'enchevêtrent parfois au point qu'il est im- 

tïeul : « Par les aultres lectres il raandoit que je layssasse le bonnet rond 
^il avait été tonsuré en lo35 et on le destinait à l'état ecclésiastique; et que 
me derrobbasse de Monseigneur, et que aiasse à la court à monseigneur 
é'Orléans et que ie fisse comme Monseigneur nostre grand père, qui à 
Veage de quinze ans ce derobist de son père... » Inventaire de François de 
La Trémoille, p. 173. 

(1) Jean Lemaire avait conçu d'après un plan pareil ses Illustrations 
des Gaules et antiquilez de Troie : « Rien de plus singulier pour nous que 
cette alliance de la fantaisie avec l'érudition et l'bistoire, que de voir un 
livre, commencé sur l'Ida, « près du lleuveXanthuset dans la belle vallée 
de Messaulon sur le fleuve Scamandre, et par les amours du berger Paris 
et de la belle nymphe Pegasis OEnone, » s'achever par le récit de l'insti- 
tution du duc Pépin le Bref comme roi de France ». Joly : Benoit de 
Sainte-More et le Roman de Troie, p. o6i et 562. 

(2) Le Panegyric..., ï° vi vo et f» vn r«. 



l'annaliste 181 

possible de les débrouiller (1). L'auteur ne laisse pas une 
occasion d'étaler avec sa science du beau langage tous ses 
souvenirs historiques : Louis II sait résister aux instances de 
sa mère et garder un secret comme le jeune romain Pretex- 
tatus, il prend le parti de Louis XI contre les princes du 
sang et dit, a à l'exemple de Caton Uticense cotre Syla, aux 
temps des prescriptions romaines : « Si iestois auec le Roy 
ie me essaierois de le secourir ; » il donne un soufflet à l'un 
de ses compagnons qui soutenait les révoltés, « ainsi que 
fcit Gayus Cassius a Fauste filz de Syla » (2). Bien plus, dans 
ce singulier livre historique, le lecteur se trouve presque à 
chaque page en présence de l'intervention des dieux et des 
déesses de la fable ; à voir cet emploi fréquent du merveil- 
leux, on croirait lire un poème épique. Un chapitre est in- 
titulé : « Gommant le dieu Mars se apparut au ieune seigneur 
de la Trimoille, a la course dung cerf, auec la description de 
Mars ». Avant de peindre l'amour de Louis II pour une jeune 
dame, l'auteur nous décrit fort longuement la déesse Vénus 
et son fils Cupidon qui ne manque pas de décocher la flèche 
classique. Elle ne frappe pas d'ailleurs au cœur de Louis II, 
le héros endormi la détourne du bras ; à son réveil, Minerve 
descend de l'Olympe et lui fait un long sermon sur les bien- 
faits de la sagesse et les malheurs causés par la volupté : sur 
les lèvres de la déesse les exemples se pressent qui montrent 
les inconvénients de la funeste passion de l'amour ; ils sont 
tirés de la mythologie, de l'histoire et de l'Ecriture sainte (3), 
Dans cette singulière façon de concevoir l'histoire, n'y 
aurait-il pas un premier essai, très éloigné sans doute, mais 
pourtant assez facile à reconnaître, du poème épique, du 
long poème, comme l'appelleront Joachim du Bellay et les 
membres delà Pléiade (4) ? Ni Jean Bouchet, ni son modèle 

(1) Malgré une Ijonne volonté complète, et en m'y reprenant à cinq on 
six fois difTérentes, je n'ai jamais pu arriver à comprendre la première 
plirase de l'épitre à Fiorimond Robertet : « Le considérer, très mérite 
ctieualier, que le fruict de lire les tiistoires, etc.. » 

(2) Le Panegyric..., f° v \°. 

(3) Le Panegyric..., f° xxxnu sqq. 

(4) La Deffence et illustration de la langue francoyse, IP partie, ch. v. 
On ne doit pas oublier que Jean Bouchet n'est pas le seul à traiter ainsi 



182 JEAN BOUCRET 

Jean Lemaire de Belges ne prononcent le mot, peut-être ne 
l'ont-ils pas même dans l'idée et vont-ils à leur insu vers un 
but qu'ils n'ont pas su distinguer; leur époque semble les y 
avoir poussés. Le rapprochement entre le Panegyric du Che- 
uallier sans reproche et le long poème semblera un peu moins 
étonnant encore, si l'on fait attention que la prose poétique 
ne suffit pas à notre auteur; il entremêle son récit de longues 
pièces de vers fort ennuyeuses, il est vrai, mais qui ne lui 
paraissaient point telles. Dès son vivant et à plusieurs reprises 
les imprimeurs enlevèrent contre son gré cette floraison 
poétique, et de l'ouvrage ne reproduisirent que la prose ; il 
s'en plaint fort vivement, et s'il vivait encore il aurait, hélas ! 
le même reproche à formuler contre ses modernes éditeurs (1). 
Faut-il le leur adresser en son lieu et place? Ils ont eu leurs 
raisons d'agir comme ils l'ont fait. J'estime pourtant que 
-c'est dénaturer le livre de Jean Bouchet que d'y supprimer 
toute la partie mythologique ou poétique ; l'histoire elle- 
même, qui devait gagner à ces retranchements, y perd quel- 
quefois beaucoup. Puissance regnative, par exemple, dans un 
des chapitres omis, nous trace un portrait de Louis XI qui, 
pour être peint de la main d'une dame allégorique, n'en est 
pas moins excellent: « Loys unziesme... se fist hayr des 
Princes de son sang, et se voulût gouverner par petiz com- 
paignons, pquoy fut lousiours en doubte. Il vouloyt estre 
crainct plus que Roy qui futoncques, et il ny eut jamais Roy 
en france qui vesquit en plus grant craincte et suspection, 
en sorte que la moindre imagination quil eust prinse en la 
plus panure créature de son Royaulme luy eust donne vue 
telle craincte que pour la chasser de son esprit estoit 



l'histoire : Jean Lemaire de Belges ne conçoit pas autrement ses Illustra- 
tions de Gaule. Cf. Marguerite d'Avtriche et Jehan Lemaire de Belges, 
Gh. VI, p. 158. 

(1) Epistres morales et familières : Le motif et intention du Trauerseur. 
— Buclion, dans la notice sur Jean Bouchet, en tête de son édition du 
Panegyric écrit : « Je n'ai omis que les vers qui étaient détestables et for- 
maient un véritable hors-d'œuvre. » Il a omis, outre les vers, beaucoup de 
passages en prose f° v ; f° vu et viii; i° xxxn-xxxvn ; f-' lvui-lxi ; î° xci- 
cxxv ; fo CL ; î° cuii et cuni ; f° clxi ; f° clxvu-clxxu ; (° clxxi et 

GLXXX. 



l'annaliste 183 

contrainct faire mourir ceste personne, ou la prendre a son 
seruice, et si mourut craintif de tout le monde (1). » 

Jean Bouchet, dans son Panegyric, ne s'est donc pas con- 
tenté d^être historien : il a voulu se montrer poète ; cela ne 
lui suffit pas encore, il veut prouver qu'il est orateur. A 
l'exemple de Thucydide et de Tite-Live, il met dans la bouche 
de ses personnages des discours sans fin. Le père du Cheva- 
lier sans reproche adresse à son fils qui brûle d'aller h la 
cour du roi de France une longue homélie sur les dangers 
d'un pareil séjour; c'est par endroit un chef-d'œuvre de 
mauvais goiit. Louis de La Trémoille ne manque pas de 
haranguer ses troupes au matin de la bataille de Saint-Aubin, 
et son discours, composé selon toutes les règles des anciennes 
harangues grecques et latines, se divise en trois points : « le 
suis asseure, messieurs et frères darmes » que vous serez très 
animés à bien faire lorsque vous connaîtrez cf qlles gësnous 
voulôs côbatlre, pour qlle cause ceste armée est assemblée, 
et la fin de nostre entreprinse (2) ». Inutile de s'arrêter à l'in- 
convénient de ces pièces d'éloquence, — qui d'ailleurs ne sont 
pas toujours éloquentes, — composées à froid par l'auteur, 
dans le silence de son cabinet de travail ; il est un temps 

(1) Le Panegyric..., (° cxni \o. Louis XI, dit ailleurs Jean Bouchet, 
(f°x v°) « ne ayme çsonnefors le temps quil en a affaire ». La même Puis- 
sance regnative (f° cxvi r°) décrit ainsi la manière dont s'habillaient 
Louis XI, Charles VIII et Louis XII : « Le Roy Loys unziesme de ce nom 
fut en petit extimedes aultres Roys voire des princes de son sang parce 
quil usoit de vestemens contraires a son auctorite et plus monstrans vil- 
lite que noblesse. Aussi ne doit vng roy ou prince excéder par prodiga- 
lité, a ce que ceulx de sa court et de tout son Royaulme ne le suyuent 
comme il aduint du temps du Roy Charles huytiesme, que au moien de 
ce qu'il se acoustroit de nouueaux et amples vestements riches et sump- 
tueux, tous ceulx de sa court voulurent ainsi faire, et consecutiuement 
après les nobles toutes aultres sortes gens, dont le Royaume fut fort em- 
pire pour le transport de lor et argent quon fasoit pour emploier en draps 
dor et de soye qu'on amenoit de pays extranges. En tout côvient garder le 
moien pour avoir la vertu de modestie comme fait très bien le roy Loys 
doziesme qui a présent est... » II y a dans les pages qui suivent de fort 
curieux détails sur la manière de faire la guerre, et sur les « maisons 
de plaisance a coulonnes de marbres ». Jean Meschinot a lui aussi son 
portrait de Louis XI : « Innocent feint tout fourré de malice... » Biblio- 
thèfjue de r école des Charles, 1893, p. 292. 

(2) Le Panegyric..., i° lxh r°. 



184 JEAN BOUCHET 

pour parler à l'aise et développer ses idées, il est un temps 
pour se battre : Jean Bouchet, j'en suis intimement persuadé, 
ne fit jamais semblable réflexion ; il imitait Tite-Live et il 
croyait bien faire. Son livre, malgré tous ses défauts, demeure 
intéressant, et je ne crois pas exagérer en affirmant que nos 
liistoriens peuvent s'en servir en toute sécurité; il est très 
facile de voir, en effet, que l'auteur est bien informé. Sous le 
fatras mythologique et les amplifications de la rhétorique, on 
sent un narrateur sincère, ému souvent; on lui a reproché 
d'être trop favorable à son héros qu'il aime avec passion ; 
mais il suffit d'en être averti pour se tenir en garde contre 
quelques appréciations très faciles à corriger et qui ont pour 
excuse sa bonne foi (1). 

Les Ajinales cC Aquitaine diffèrent complètement des livres 
dont nous venons de parler. C'est là un ouvrage purement 
historique ; le rhétoriqueur qui tenait si souvent la plume 
dans Lhistoire et cronicque de Clotaire et dans le Panegyric 
du Cheuallier sans reproche disparaît pour faire place à l'an- 
naliste. Je ne voudrais pas affirmer que nous ne retrouvons 
pas ici ou là la manie moralisatrice de Jean Bouchet, mais 
l'auteur se propose avant tout de donner des faits, et il est 
fidèle en général à son dessein. D'ailleurs lui-même, dans son 
Prologue, trace nettement son but ; le lecteur voudra bien, 
pense-t-il, lui pardonner l'imperfection de son style ; il n'y 
a mis (( peine ne labeur, mais seulemët a la vérité de lhis- 
toire, et a côcorder la deuersite des cronicqs q sont presque 
toutes corrôpues quant aux jours et années p lerreur et def- 
fault des escripuais ou iprimeurs (2). » Il veut donc dans son 
livre arriver à la plus grande exactitude possible, et pour 
cela il ne négligera aucune recherche; s'il ne parvient pas à 
découvrir la vérité, ce ne sera ni faute de peine ni faute 
d'investigations. Voici le plan de son ouvrage tel qu'il l'a 
conçu. 

« En la première partie verrons la description de toute la 

(1) M. Félix Robiou a publié dans VUniversité catholique, 1842, t. XIV, 
p. 307-315, UQ article intéressaQt sur le Panegyric du Cheuallier sans re- 
proche. 

(2 Annales d'Aquitaine, Prologue, + IIII, édit. 1531. 



l'annaliste 185 

gaule Dacquitaine, Gomme elle fut conquise et possédée par 
les empereurs romains jusques au têps de valentinian et 
valens, Lorigine des Poicteuins, lantiqte de la cite de Poic- 
tiers, lorigine de lerreur arriano, La vie et miracles de mon- 
seigneur sainct hilaire autreffoiz euesque dudict Poictiers. 

« En la seconde verrons le nombre des Roys Dacquitaine, 
et côme les visigotz la conquirent sur les romains, et les 
Francoys sur les visigotz ; Aussi comme aucuns roys de 
franco par pusilanimite la laissèrent posséder aux gascons et 
aultres, Et depuis fut côquise par Charles martel et tenue 
parles Frâcoys iusques a Charles le chaulue, vingt sixiesme 
Roy de France, et des faictz et gestes de ses prédécesseurs 
depuis Pharamond. 

« En la tierce partie verrons comme le Royaulme de 
acquitaine fut supprime et mis en duché, et qui en ont este 
les ducz jusques au Roy sainct Loys, ensemble des faictz et 
gestes des Francoys et Angloys ot des guerres quilz eurêt en- 
semble pour ledictpays dacquitaine iusques au temps dudict 
Roy sainct Loys. 

(' En la quarte et dernière partie (qui est aussi grande q 
toutes les trois aultres ensemble) verrons comme le Roy 
sainct Loys quatorziesme duc Dacquitaine supprima ladicte 
duché, et sépara la duché de Guyenne qu'il bailla aux 
Angloys des comtez de Tholose, Darmignac, de Pûictou et de 
Touraine, Combien de temps lesdictz Angloys ont tenu 
ladicte duché de Guienne et aussi ladicte comte de Poictou 
et de tous les faictz et gestes des Roys de France et Dangle- 
terre iusques en lan mil cinq cens trente etung (4). » 

Jusqu'à la fin de sa vie, Jean Bouchet compléta son livre, 
et l'édition de Jo57 qui parut au lendemain de sa mort 
avait été « reueue et corrigée par l'Autheur mesmes ». Les 
Annales d'Aquitaine ne présentent pour les dernières années 
qu'une suite de notes à peine reliées entre elles, prises 
au hasard des événements et que les imprimeurs ont repro- 
duites sans y rien changer. Curieuses et souvent touchantes, 

(1) Annales d'Aquitaine, +IIIl,édit. delo31. Dans la première édition, 
les derniers mots sont remplacés par ceux-ci : « Jusques en lan mil cinq 
cens et dix-neuf. » 



186 JEAN BOUCUET 

ces lignes, tombées de la main défaillante du Jean Bouchet, 
collectionnant encore des faits pour son livre à plus de 
quatre-vingts ans, nous émeuvent parfois profondément ; 
les derniers mots de l'ouvrage sont à la louange des rois de 
France qu'il a toujours soutenus — à tort parfois — contre 
tous leurs adversaires. « S'il (le roi de France) a défendu 
comme vicaire du sainct Empire les Allemagnes contre l'op- 
presse de l'Empereur, il a maintenant beaucoup meilleure 
cause, comme fils de défendre nostre sainct Père et auroit 
(otees toutes les autn^s iniures) cette cy seule asses dargu- 
ment pour rompre la Tresve, mais les adversaires premiers 
parleurs praticques l'ont enfrainte (1). » Le livre se termine 
ainsi brusquement. Avec une bonhomie charmante, l'auteur, 
-qui, dans les premières éditions, avait montré plus de réserve, 
n'hésite pas dans la suite à mêler les simples événements de 
sa vie aux guerres et aux grandes actions qu'il raconte ; il 
s'est établi à la longue entre lui et ses lecteurs une véritable 
intimité qui lui permet de leur raconter ses petits bonheurs 
et ses petites tristesses; il n'avait pas donné, par exemple, la 
date de sa naissance dans les trois premières éditions, il se 
ravise par la suite, et ne manque pas de l'indiquer tout au 
long à l'année 1473. Il compose des quatrains pour permettre 
•de retenir plus facilement les grands faits de l'histoire, la 
bataille de Saint-Aubin ou celle de Guinegate, par exem- 
ple, mais il en fait aussi pour rappeler qu'en 1481, l'année 
de la mort de son père, « furent les vins si tres-vers quon 
nen pouuoit boire, et furent auec ce mal, treschers, car il 
en fut peu. Et pour la memoyre du temps, ien ay faict ces 
quatre petits vers : 



(1) Annales d'Aquitaine, édition de 1537, î" 378 v". La trêve dont il 
s'agit est la trêve de Vaiiceiies, signée le o février loo6, et rompue au 
commencement de l'année suivante. Cette édition des Annales nous a 
permis d'établir que Jean Bouchet ne mourut pas avant>lao7 ; le texte tout 
entier de lui, puisque le titre porte que le livre a été revu et corrigé par 
l'auteur même, ne s'arrête, en effet, qu'au début de cette année. Tant qu'il 
eut un souffle de vie, le consciencieux annaliste voulut sans doute ajouter 
quelques lignes au récit qu'il avait commencé quarante ans auparavant, 
et sa mort a dû suivre de bien près le moment où la plume lui tomba des 
•mains. 



L ANNALISTE 187 

L'an mil quatre cent quatre vingt 
Et vn, y eut famine en France, 
Force d'eaues, et tant peu de vin 
Que le peuple en fut en souiïrance (1). 



Ce livre est donc, en môme temps qu'une narration histo- 
rique des événements qui intéressent le royaume de France, 
et surtout l'Aquitaine, une espèce de journal intime oi^i l'au- 
teur consigne ses anniversaires de famille et les mille et un 
détails qui peuvent intéresser la vie d'un bon bourgeois du 
xvi" siècle. Par les faits très précis et très particuliers qui y 
sont rapportés, il devient un ouvrage de grande importance 
et d'une utilité incontestable pour tout ce qui concerne le 
Poitou ; aussi les auteurs qui ont écrit sur cette province ne 
se sont-ils pas fa4t faute d'y puiser : notre vieil annaliste 
leur a rendu les plus signalés services. Tous se plaisent à le 
reconnaître, et M. l'abbé Auber, dans son Étude sur les histo- 
riens du Poitou, porte sur lui un jugement peut-être un peu 
bienveillant, juste néanmoins : « Tel est Bouchet, tel est 
l'homme sans lequel il n'est plus possible de connaître ni 
d'écrire l'histoire du Poitou. Guide bien plus sûr qu'on ne 
s'est accoutumé à le croire, narrateur fidèle, honnête et vrai; 
trompé quelquefois par des erreurs en crédit ou des opinions 
intéressées dont les fauteurs avaient feint de cacher les 
origines menteuses : légendaire plein de charme aulant que 
de bonhomie et de naturel, aimant l'Eglise et sa patrie, et 
racontant leur gloire avec une verve chrétienne et un entraî- 
nement patriotique ; si son ouvrage, comme il le raconte 
lui-même (2), est le fruit d'un vœu qu'il fit étant malade, 
d'écrire les faits et gestes de saint Hilaire, dont, en effet, il 
parle beaucoup et très bien, nous pouvons dire : A quelque 
chose malheur est bon, et pour moi je ne doute pas que les 
Annales annotées par un esprit habile et impartial ne fussent 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 286. 

(2) « En escriuant la cronique d'Aquitaine, i'ay vne particulière afîecliô 
déparier des âtiquitez de Poictiers... et escrire les faicls et gestes de 
S. Hilaire... en accomplissant le veu et promesse que iay depuis longtêps 
faict a Dieu et a ce Sainct... Annales d'Aquitaine, p. 4 ; cf. p. 21 et p. 47. 



188 JEAN BOUCHET 

encore l'un des meilleurs livres et des plus attachants 
qu'on put emprunter aux auteurs de la Renaissance (1). » 

Les Ajinales d' Aquitaine obtinrent beaucoup de succès. Je 
ne veux pas transcrire ici les éloges dithyrambiques de 
Quentin qui vraiment dépassent toute mesure, ni les dis- 
tiques éloquents de Nicolas Petit, que tous les éditeurs ont eu 
grand soin de reproduire, — ils ont pourtant disparu de l'é- 
dition de 1644. — je rappellerai simplement que Timprimeur 
Abraham Monin (2), près d'un siècle après la mort de Jean 
Bouchet, faisait remarquer que « TEminent cardinal Baro- 
nius en ses Annales, et le sieur Dupleix en son Histoire 
générale de France citent fort souuent » le livre de notre 
annaliste. L'ouvrage eut même_, du vivant de l'auteur, un 
genre de succès dont Jean Bouchet se montra fort irrité. 



(1) Auber, Elude sur les historiens du Poitou, p. 86 sqq. Cf. Ouvré, 
Mémoires des Antiquaires de rOuest, 18o7, p. 47 sqq. Sur Jean Bouchet 
liistorien on peut encore consulter : Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 
1836, p. 40 ; 1843, p. 160, 163. Opéra Sancli Hilarii, édition Migne, t. I, 
col. 12o, 180, 191 (note), 195 (note) ; le XLIIP volume des Mémoires de 
r Académie des Inscriptions, p. 423; Montaigne (Essais, liv. I, cti. xxvi), 
a sur lui un mot sévère, ce qui ne l'empêche pas de se servir des Annales 
1. I, ch. xxxui ; Joly : Benoît de Sainte-More, p. 382 sqq. ; Jean 
Besly : Histoire des comtes du Poictou et ducs de Guienne, Avant-propos IL 
Voici l'appréciation de G. Colletet, Ms. N. A. F. 3073 : « Je ne dirai rien 
ici davantage de son histoire d'Aquitaine imprimée à Paris dès l'an 1337, 
sinon que l'approbation générale qu'elle a reçue de son siècle et du nôtre 
même l'a fait réimprimer depuis peu de temps à Poitiers pour le conten- 
tement d'une infinité de curieux qui, depuis tant d'années, en recherchaient 
vainement quelques exemplaires, et par ce moyen ce trésor si rare s'est 
nouvellement répandu par le monde pour la gloire de l'auteur et l'utilité 
publique; » p. 90 r° et v°..., et ailleurs, p. 91 vo : « Presque tous nos his- 
toriens qui ont parlé des ducs d'Aquitaine et des choses concernantes (sic) 
la province de Poitou ont allégué son témoignage qui passe pour une 
vérité infaillible...» — « Les matières « des Annales » sont aussi véritables 
et exactement recherchées dans les antiques archives que le style en est 
naïf voir même qu'il en est clair et fleuri pour le lems ; » p. 83 v°. 
François Pitou disait : « L'histoire d'Aquitaine de Bouchet est bonne, » 
Pithoeana, p. 3, dans les Eloges des hommes savans tirez de l'histoire de 
M. de Thou, par Antoine Tessier, Leyde 1713, à la fin du t. I. — Les Bol- 
landistes empruntent plusieurs détails de la vie de saint Hilaire aux 
Annales d'Aquitaine. Acta Sanctorum..., editio novissima, Parisiis apud 
Victor Palmé, t. II, p. 64-83. 

(2) Annales d'Aquitaine, éd. de 1644 ; Epistre à haut et puissant sei- 
gneur Messire François duc de la Roche foucault. 



l'annaliste 189 

Deux éditeurs parisiens, Richard du Hamel (1537) et Am- 
broise Girault (1540), reproduisirent le texte des A?maies 
dWqidtaine, et y ajoutèrent quelques pa^cs pour mettre au 
courant la troisième édition qui s'arrêtait en 153G. Inde irae. 
Jean Bouchet se fâcha tout rouge, mais il ne les cita pas en 
justice comme il avait fait pour Yérard ; il se contenta d'é- 
crire dans l'édition de 1545: « Au commancement de l'an 
mil cinq cent trente cinq, les présentes Annales d'Aquitaine 
furent imprimées a Poictiers pour la troysicsme foys. Depuis 
et l'an mil cinq cents quarante, aultre imprimeur que le 
mien, les a imprimées a Paris pour la quatriesme fois ; et 
continue mon histoire sans moy, iusques audict an mil cinq 
cents quarante en mon nom : qui est crime de faulx, me 
supposant contre vérité ce qu'ils ont continue estre de mon 
ouurage, combien que ce soyent choses triuiales et non sen- 
tans l'histoire (1). » Certains écrivains se montrèrent encore 
moins délicats que les éditeurs de Paris, et copièrent textuel- 
lement les Annales d' Aquitaine sans en avertir leurs lecteurs. 
Denis Sauvage, continuateur des Chroniques et Aîinales de 
Nicole Gilles, ne se gêne pas avec notre auteur, et prend 
tranquillement chez lui la plus grande partie de son récit des 
règnes de Charles VIII et Louis XII; il supprime les faits par- 
ticuliers à l'Aquitaine et au Poitou, et ajoute certains détails 
que Jean Bouchet avait omis ; il en va de même la plupart 
du temps pour le règne de François I", la transcription n'est 
pourtant pas aussi régulière (2). 



(1) Les Annales d'Aquitaine, édition de 154S. On trouvera dans la 
bibliographie des œuvres de Jean Bouchet tous les détails relatifs à ces 
différentes éditions. 

(2) Les I Annales et croniques de France, \ depuis ladestructionde Troyes 
jusques I au fêps du Roy Louis onzième, jadis com- \ posées par feu maistre 
Nicole Gilles \ en son vivant secrétaire et Indi- \ ciaire du Uoy, et Contre- 
roi- I leur de son Trésor. \ Imprimées nouvellement sur la correction du 
Segneur Denis Sau- | vage de l'ontenailles en Brie, et additionnées, selon 
les moder- | nés Historiens, jusques à cestan Mil cinq cens cinquante trois. 
A Paris. Pour Vincent Sertenas. — La mention additionnées selon les mo- 
dernes historiens se transforme avec l'édition de 1566 ; elle disparait en 
1573 ; c'est pourtant toujours le texte des Annales d'Aquitaine, servUe- 
ment copié, qui fait tout le fonds du récit pour les parties dont j'ai parlé. 
Denis Sauvage semble avoir été coutumier du fait ; l'abbé Legendre 



190 JEAN BOUCUET 

Dans une lettre au Révérend Père en Dieu et très honoré 
seigneur Frère Antoine Ardillon, abbé de Fontaine-le-Comte, 
Jean Bouchet raconte comment il eut l'idée d'écrire l'histoire 
d'Aquitaine. Réfléchissant un jour sur les hauts faits des 
Hébreux, des Grecs, des Romains et des Français, il eut 
une vision. Il était au milieu du grand jardin de France oii 
prenaient leurs ébats cinquante-sept rois, 

Dont le dernier de élégante stature 
Beau sage et fort oultre lart de nature 
Passoit le temps soulz lauriers grans et vers 

de fueilles tous couuers 

En grant liesse avec dames moult belles 
Mieulx ressemblans roynes que damoyselles. 

Ces dames sont la Foi, la Justice, la Tempérance et les autres 
vertus. Ce noble jardin se divise en trois « pastiz » ; l'un 
appartient à dame belgiqiie, l'autre à dame celte et le troi- 
sième à dame acquitaniqiie. Beaucoup d'écrivains ont raconté 
les gloires des deux premières dames et de leurs royaumes, 
celui d'Aquitaine est encore inconnu et sa noble souveraine 
s'en lamente. Elle s'adresse aux « orateurs » présents, et les 
supplie de mettre la main à l'œuvre ; le travail en vaut la 
peine. Mais tous ont leur excuse ; leur temps est pris, ou bien 
ils n'osent pas se charger d'un tel labeur. Madame Aqui- 
taine avise alors Jean Bouchet, lui montre qu'elle connaît 
tous ses talents « en rithme et prose », et que lui du moins 
ne peut se dérober à sa demande. 11 allègue « son groz style, 
son vulgaire parler ». Mais au fond il serait ravi qu'on lui 
forçât la main. Mercure descend justement du ciel à cette 
intention. Jean Bouchet qui le reconnaît tout de suite le salue, 
« comme on doit faire vng maistre ». Le dieu lui rappelle 
tous ses bienfaits passés et lui intime l'ordre d'écrire l'histoire 

{Histoire de France, t. Vf, p. 66) affirme qu'il avait traité Froissart.et 
Monstrelet avec le même sans-gène que Jean Bouchet. M. Dugasl-Mati- 
feux prétend que les Grandes Annales ou cronicques parlans tant de Bre- 
tagne..., par Alain Bouchard, deviennent après 1488 une copie du livre de 
Bouchet. J'ai voulu vérifier le fait dans l'édition de lo41, s. 1. in-f°, je n'ai 
rien trouvé qui justifiât cette affirmation. Cf. Revue des procinces de 
l'Ouest, 1855. Une fête à Nantes au xwr siècle. 



l'annaliste 191 

de l'Aquitaine ; s'il n'a pas de plume pour remplir une 
pareille tâche, qu'il en choisisse une, 

Alors soudain ses belles deslya, 
Disant or voy quelles plumes y a, 
Et celle la qui pour toy sera bonne 
Desapresent ie te loctroie et donne. 

Notre auteur est fort embarrassé ; quelle plume choisir au 
milieu de toutes celles qui tremblent sur les épaules du dieu? 
Il y avait là des plumes des « hebroeux, des grecs, des latins 
semblans argent » ; il y avait là des plumes « des gaules et 
des francoys aussi droictes que gaules », plumes 

Pour trésoriers, receueurs, secrétaires, 
Pour procureurs, pour greffiers et notaires, 

mais on ne voyait que peu de plumes ayant appartenu aux 
« rhetoriciens et aux historiens », aussi le malheureux qui 
devait choisir se montrait-il fort perplexe. Enfin il se décide 
pourtant et à son gré tombe bien. Sur-le-champ il taille la 
plume que le dieu lui avait abandonnée pour écrire 

En groz langage et non pascurial (1). 

Ses Annales, le mot est bien choisi, ne sont qu'une simple 
nomenclature d'événements rangés d'après l'ordre chronolo- 
gique. Après avoir parlé des Turcs et du cardinal de La 
Balue, il nous entretient de la mort de son père, de la 
rigueur de l'hiver et du prix du vin, réunissant dans le même 
alinéa des choses si diverses, par la seule raison qu'elles se 
rapportent à la même année 1480 (2). Jean Bouchet, on le 
voit assez, est donc un annaliste et non pas un historien ; son 
ouvrage plaît par la simplicité et le naturel : le bon sens et 

(1) Annales d'Aquitaine, édit. de 1331, au début. — C'est aussi Mercure 
qui pousse Jean Lemaire à écrire ses Illustrations. 

(2j En réalité, les événements dont parie Jean Bouchet eurent lieu les 
uns en 1480, les autres en 1481. Annales d'Aquitaine, édit. de 1531, 
i° cxxix r". 



192 JEAN BOICUET 

la bonhomie de l'auteur nous intéressent et nous font parfois 
sourire. Tous ceux qui le fréquentent assidûment gardent de 
lui un souvenir aimable ; le souvenir très doux que l'on 
conserve d'une longue conversation avec un vieux paysan à 
l'esprit droit qui a beaucoup vu, beaucoup retenu et qui 
aime la terre fécondée par son travail (1). 

Il est un peu crédule sans doute, et tout disposé à croire 
les belles légendes, charmes des longues veillées d'hiver; 
mais il n'ignore pas pourtant les devoirs de son métier d'histo- 
rien, et jamais il ne s'y dérobe. C'est un chercheur, à l'affût 
de toutes les occasions de découvrir un nouveau document; 
s'il apprend que dans un monastère des environs de Poitiers 
il existe une charte qu'il n'a pas encore déchiffrée, il y court 
aussitôt, sans craindre son temps ni sa peine ; toutes les 
fatigues sont oubliées, semble-t-il, quand il peut mettre 
à la fin d'un récit cette formule qui revient si souvent sous 
sa plume : « Côme iay veu par aucunes pancartes, d Pendant 
son séjour à Paris il avait longuement visité la librairie de 
Saint-Denis, et il avait pris des notes sur différentes chro- 
niques (2) ; fixé à Poitiers, il continue ses investigations. Il 
consulte un vieil hymnaire de Luçon (p. 17), le légendaire de 
l'abbaye de Saint-Michel en l'IIerm, u c'est-à-dire en l'hermi- 
tage » (p. 19), la librairie de Noaillé (p. 83), celles de Mon- 
tierneuf (p. 120), de Saint-Benoît de Quinçay (p. 122), du 
prieuré de Sainte-Gemme p. 122), des Blancs-Manteaux de 
Paris (p. 135). Geoffroy d'Estissac lui montre les chartes 
curieuses de son abbaye de Maillezais (p. 153), il connaît les 
archives de Saint-Gyprien (p. 124), il a relevé les listes des 
soldats et des chevaliers tués à la bataille de Poitiers et dont 
les corps sont enterrés au couvent des Frères-Mineurs et en 
l'église des Frères-Prècheurs p. 202 et 204) ; le monastère de 
Sainte-Croix de Poitiers, les abbayes de Ligugé, de Fontaine- 
le-Comte et d'Angle n'ont plus de secret pour lui. non plus 
que le « thresor de la ville de Poictiers » (p. 156) (3j. Il 

(1) Cf. Ouvré, Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1857, p. 47. 

(2) Avnales d'Aquitaine, p. 9. 

(3) Jean Bouchet était plus heureux que nous ; les archives de la 
sénéchaussée de Poitiers, antérieures à la création du présidial 1351), 



I 



l'annaliste 193 

n'était pas toujours facile de déchitîrer ces vieux parchemins ; 
les feuillets rongés par les mites ne donnaient parfois qu'un 
texte tronqué, l'écriture avait vieilli : « Paginas... lectusaepe 
difficiles [scio), dit éloquemment Quentin, exesa iam tineis 
))icmbrana, vel literis exolescoitibus (1) » ;il fallait donc beau- 
coup de temps et de travail pour parvenir à lire ce qu'ils 
contenaient. Jean Bouchet paraissait infatigable ; quand on 
ne le trouvait pas dans les bibliothèques si riches des abbayes, 
il parcourait les champs du Poitou, fouillant les ruines 
antiques pour y chercher des morceaux de marbre ou de 
pierre travaillée, débris éloquents auxquels il tâchait d'arra- 
cher leur secret (2). 

Ces témoins d'un autre âge ne lui suffisent pas; il s'efforce 
do se mettre au courant de toutes les traditions locales, 
auxquelles il accorde une grande créance, car « souuent 
aduient que telles choses qui se continuent par commune 
renommée sont plus véritables que celles qu'on Irouue par 
escrit : parce que le papier ou parchemin souffrent tout: et 
les choses qu'on sçait par commune renommée, est à pré- 
sumer que si elles n'estoient véritables, la renommée n'en 
seroit si longue » (3). A propos de l'emplacement du vieux 
Poitiers, question qui agite encore de temps en temps les 
Antiquaires de l'Ouest, il se fait un devoir de consulter les 
laboureurs des environs de Ghâtellerault, puisqu'il n'y a 
aucun document sur la question ; ils répondent qu'autour de 
l'endroit appelé « le vieil Poitiers... on trouve soubs terre, 
quand on y bêche, les vestiges et restes de grands mu- 
railles, iusques près et joignant la rivière du Clan, qui 
demonstre qu'autres-fois y a eu de grands et somptueux 

n'existent plus, il en est de même de celles de cette cour avant la fin du 
xvie siècle ; les unes et les autres ont été anéanties par un incendie 
du Palais de Justice de Poitiers pendant les troubles de la Ligue. Ar- 
chives de la Vienne, t. I, p. CLir. 

(1) Annales (T Aquitaine i ■pièces préliminaires. 

(2) Veterum monumenta, scalptos lapides, ruderata etinmnum marmora 
omnia (hercule) in liisloria (non médiocre fidei et diligentiae argumen- 
tuniisedula manu reuoluit... Ibid. 

\'i) Annales d'Aquitaine, \>. 42. I.e raisonnement, sans être tout à fait 
concluant, a sa valeur. 

13 



194 JEAN BOUCllET 

édifices » (1). Mais est-ce le vieux Poitiers? Jean Bouchot 
serait porté à croire que oui ; aujourd'hui on pense générale- 
ment que non. 

Recherches de manuscrits dans les bibliothèques, recher- 
ches des traditions orales, nous n'avons là encore qu'une 
partie du travail préparatoire à la composition des Annales 
d'Aquitaine. Jean Bouchet a lu, en outre, et consulté une 
grande partie des ouvrages composés sur les différentes 
questions dont il s'occupe; elle est longue la liste dos livres 
qu'il a ainsi dépouillés et auxquels il renvoie ses lecteurs; 
j'ai compté plus de quarante noms : Eusèbe, saint Jérôme, 
Grégoire de Tours, Vincent de Beauvais, Bérose et Trithôme, 
Jean Charretier, Robert Gaguin, Nicole Gilles ; il connaît et 
il aime Froissart etCommines; il cite les Gra?ides Chroniques 
de Saint-Denis^ la Chronique de Bretagne^ il n'ignore pas la 
Chronique de Tiirpin, d'où il tire une belle page peu histo- 
rique, hélas! sur la mort de Roland; nos vieux romans du 
moyen âge ne sont pas pour lui des étrangers, il a parcouru 
le Roman de Mélusine^ celui de Lancelot du Lac et d'Ogier le 
Danois; enfin les noms des anciens, Hérodote, Virgile, Pline, 
César, reviennent souvent dans ses pages (2). Il avait donc 



(1] Ann. dWq., p. 12. 

(2) Voici, à peu près dans l'ordre où ils paraissent dans son livre, les 
noms des principaux auteurs qu'il cite. Robert Gaguin (Compendium 
Roberti Gaguinis ordinis sanctissimae Trinitatis Generalis Ministri, super 
Francoruiii gestis... Parisiis, i497, in-4o) ; Jean Lemaire {Les Illustra- 
tions de Gaule et singularitez de Troyes, Paris, 1512) ; Raymond Marlian 
[Index nominum urbium et populorum qui in Commentariis C. Jul. 
Caesaris habentur .. Parisiis, Viart, 1522, in-4°) ; Justin (/?i Trogi Fompei 
historias... MGGGCLXX) ; Isidore eu ses Etymologies {Isidori junioris 
Etymologiarum libriXX... 1472); Hérodote {Herodoti halicarnassei patris 
historiae traductio... per Laurentem Yallensem,Venetiis,MCCGCLXXIIII) ; 
Pomponius Mêla {Cosmographia , Mediolaui, 1471) ; Joannes Momune- 
teusis, il veut dire Galfridus Monemutensis (Geffrey de Monmouth) [Bri- 
taniae utriusque regù et principû origo... Parisiis, MDVIII) ; Bartholomeus 
Anglicus en son Propriétaire (Glanvilla Anglicus Bartholomaeus) Incipit 
prohemium de proprietatib' rerum, 1480) ; Ptolémée (Cosmographia, 
Vicentiae, MGGGGLXX) ; les Gommentaires de Gésar ; VHistoire naturelle 
de Pline l'Ancien ; fauteur qu'on appelle Bérose [Berosius balylonicus de 
his quae praecesserunt inundationem terrarum... Parisiis, 1510 ; la Grande 
Merdes Historiens, il désigne probablement par là la Mer des histoires et 
cronicques de France, Paris, 1488 ; Eusèbe {Chronicon a S. Hieronymo 



l'annaliste lOo 

travaillé et beaucoup avant de commencer à rédiger ses 
Annales d'Aquitaine^ qu'il corrigea d'ailleurs toute sa vie (1). 
Mais ce n'est pas assez pour l'historien de savoir, il faut 
juger les faits accumulés pendant de longues années de 
labeur, et les soumettre aux lois de la critique: il faut, à tra- 
vers les récils souvent contradictoires, chercher la vérité, et 
par un travail nouveau aussi long et plus difficile que le 
premier, quand on l'a trouvée, la mettre en pleine évidence. 
Jean Bouchot connaît peu les lentes réflexions et les tâton- 
nements presque infinis par oii il faut passer, chemin si rude 
parfois de la ccrlilude historique. C'est un naïf toujours porté 
à croire d'instinct ce qu'on lui dit; il pense que tous les 
hommes sont d'une aussi entière bonne foi que lui ; il ne lui 



latine versum et continuât iim. Mediolani, vers 147.^) ; la Chronique Antho- 
nine (S. Antonini chronicon... Iq xNuremberga civitate. anno 1484) ; 
Blondus (Blondus Flavius : Italiae illustmtne libri VIII, MCGCCLXXIV) ; 
Hugo Floriacensis [Chronicon^ nunc primuni in liicem datumac illustra- 
tum... 1638) ; c'est la première édition indiquée par Brunet ; S. Fortunat 
qu'il appelle encore S. Fortune {Vita Sanctae Radegundis) ; Vincent de 
Beauvais (Vincentius bellovacensis, spéculum quadruplex naturale, doctri- 
nale, morale, lustoriale... Argentinae, 1473 ; une traduction en français, 
chez A. Vérard, 149o) ; Platine (Platinae historici liber... 1479), une tra- 
duction française chez (ialliot du Pré, lol9 ; Hildebert, évèque du Mans, 
c'est le même qui plus tard devint archevêque de Tours, et est plus connu 
sous ce dernier titre {Vita Sanctae Radegundis) ; Jacobus de Voragine 
{Aurea legenda vers 1470 ; Legenda sanctorum, MCCCCLXXIin ; Chroni- 
ques àe yiari'm [La chronique martiniane de tous les papes... Paris, vers 
lo03|; Chroniques de Bernardi Guidonis {Flores chronicorum sive Annales 
Pontificum) ; Sulpice Sévère [Sacrae historiae a mundi exordio, Milan, 
1480, Venise, 150:2; ; Grégoire de Tours (B. Greg. Tiivonemh, Historiarum 
praecipue gallicarum libri X. Paris, \h{% ; Trithemius, j'ai donné ailleurs 
le litre de son ouvrage ; Grandes Chroniques de Saint-Denis ; Chroniques 
d'Anonii monachi {Aimonii monachi... libri quinque de gestis Francorum, 
Paris, 1514) ; Chroniques de Sig^bert (Chronicon Sigiberti Gemblacensis 
monachi, Anlverpiae, apud Yerdusen, 1608, Paris, loJ3) ; Chronique de 
Turpin {la Chronique ou histoire faite par le Révérend Père en Dieu 

Turpin Traduite du latin en francois par Robert Gaguin, par ordre 

du Roy Cfiarles VIII... Paris, en lettres gothiques, in-4°.) 

(1) Nos historiens, au début du xvi^ siècle, avaient plus que nous ne le 
pensons sans doute le souci de l'exactitude et le scrupule de se renseigner 
aussi bien que possible. Jean Lemaire nous dit, dans une de ses lettres, 
que, chargé par Anne de Bretagne d'écrire l'histoire de son duché, il se mit 
à parcourir le pays en tous sens pour y « compiler les croniques ». 
Fr. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 155. 



196 JEAN BOUCDET 

viendra guère à l'esprit qu'un écrivain affirme jamais une 
ciiose dont il n'a pas la certitude ; il ne discute guère un témoi- 
gnage que lorsque ce témoignage est infirmé par un autre: 
dès lors Trittième et Amiens de Viterbe deviennent pour lui 
des témoins irrécusables quand personne ne les contredit. 
Ses préférences d'ailleurs, comme celles de la plupart des 
hommes de son âge, vont aux récits merveilleux, aux légendes 
où parlent et agissent les géants extraordinaires qui ont 
« douze couldees de grandeur, des bras de quatre couldees 
de longueur, des cuisses autant et gros à l'auenant, la face 
d'une couldee, » et qui, d'un tour de main, empoignent quel- 
que hardi chevalier, le mettent sous leur aisselle, et l'em- 
portent, <( comme on feroit vn poulet » (1). Voilà qui fait 
pâmer d'aise le lecteur, et qui charme l'imagination. Si 
« maistre Robert Gaguin » attaque ce récit de l'archevêque 
Turpin et le prend pour fable et mensonge, on lui répond 
vertement, avec Antonius Sabellicus en ses Eneades^ qu'il ne 
faut point démentir un auteur, archevêque de Reims en 
outre saint homme, et qui de plus assistait à l'expédition ; 
comment dès lors récuser son témoignage? Il est plus 
juste de refuser créance à ceux qui écrivent « cinq cens ans 
après que les choses ont este faictes (2) ». Voilà pourquoi 
nous assistons à la lutte du géant Ferragus avec le preux 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 95. Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche 
et Jehan Lemaire, p. 185. 

(2) Annales d'Aquitaine, p. 93. Jean Bouchet ne recule pas devant les 
étymologies les plus invraisemblables. P/cfari, vient de picta r/5, voici com- 
ment :les Scythes, ancêtres des Poitevins, se nommaient P/c/i; or. ils étaient 
doués d'une très grande force {vis), on réunit les deux mots en un seul, ce 
qui donne Pi'c/arî. Si l'on veut réfléchir, en outre, que les Scythes étaient 
très cruels, « et sembloit qu'ils eussent les visages paints de rouge à cause 
du sang des hommes qu'ils beuuoient <> (p. 8i, on verra mieux combien 
rétyraologie donnée est indiscutable. — Rabelais parle aussi des « Poicte- 
vins rouges », liv. IV, ch. ix, t. II, p. 76. — Lorsque Charles VIII passa par 
Poitiers au mois de février 1487, le maire et les bourgeois, après lui avoir 
présenté leurs hommages, lui offrirent " une pièce d'orfèvrerie représen- 
tant un épervier en or, peint en azur, portant une fleur de lis sur son 
cœur, symbole un peu enfantin de la ville de Poitiers, picta avis ». li 
faut le reconnaître, nos ancêtres ne manquaient pas d'imagination. 
Paysages et monumenls du Poitou, Poitiers, p. 55. 



l'annaliste 197 

Roland ; voilà pourquoi nous pleurons avec Charlemagne sur 
le héros mort dans la vallée de Roncevaux : 

Tu as monté en l'éternel palais 

Hardy Roland, la fleur des gentils hommes: 

Et en ces lieux mondains, tristes, et laids, 

Nous as laissez chargez de griefs sommes. 

Le bien gaigna, lequel attendans sommes 

Le dernier iour du ioly mois de May 

A Ronceuaux, l'an huict cens, niaugré moy (1). 

Il manque au brave Jean Bouchet un léger grain de scepti- 
cisme, ou, si le mot parait irrévérencieux, cette froide raison 
qui ne s'enthousiasme qu'à bon escient et qui dans son 
enthousiasme conserve encore une pleine maîtrise sur elle- 
même. 

Non pas que notre auteur soit incapable de discuter un fait 
ou une appréciation ; ce qu'il disait à l'instant de Robert 
Gaguin le prouve déjà, et dès la seconde page des Annales 
d'Aquitaine il émet sur la valeur du témoignage de Bérose 
un doute fort légitime. Il serait tout prêt à croire les dires de 
l'auteur balylonien, si Ton prouvait que ce Bérose est l'écri- 
vain dont Pline fait mention, mais rienne le démontre. Dèslors, 
pris entre les affirmations d'Amicus de Yiterbe et celles de 
certains historiens qui rejettent son autorité, il ne sait à quoi 
se résoudre ; son opinion reste flottante, mais en pratique il 
agit comme s'il croyait à ces récits merveilleux : il imite Jean 
Lemaire (2). Il n'a pas assez de fermeté d'esprit pour prendre 
un parti et s'y tenir; c'est chez lui une faiblesse morale, 
faiblesse de l'historien comme elle a dû être faiblesse de 
l'homme ; il manque de décision, et parfois sa volonté hésite 

(1) Annales d'Aquitaine, p. 96. 

(2) Cette velléité de critique reparaît souvent p. 40,41, 42, 47, 73, 81. 
— Les grans croniques de France qui sont en langage vulgaire et toutes 
corrompues, —93, 98, lOo, 117, 1.36, 20o, 265, 278, etc. Voici son appré- 
ciation de quelques chansons de gestes : « Il y a plusieurs autres choses 
escriptes de Charlemagne au liure qu'on nomme F'ierabas ; au liure de 
Regnauld de Montauban, en celuy d'Oger le Dannois, et en celuy de Huon 
de Bordeaux, qui sont choses songées, et faictesà plaisir pour le passetemps 
des gentils-hommes, et aucunes fois leur donner cœur et courage de suiure 
les armes et d'entendre à l'art militaire. wAjîu. d'Aquitaine, p. 98. 



198 JEAN BOUCHET 

au point de lui faire omettre un récit parce qu'il pourrait 
froisser quelques-uns de ses lecteurs. 11 raconte les joutes 
brillantes applaudies à Paris lors de l'entrée de la princesse 
Eléonore, sœur de Charles-Quint et deuxième femme de 
François I" ; comme il arrive dans ces sortes de combats, les 
avis étaient partagés sur le vainqueur; les uns acclamaient 
un chevalier, les autres un autre. Jean Bouchet, qui sait par- 
faitement à quoi s'en tenir et qui a reçu par écrit « l'opinion 
d'aucuns cler-voyans lesquels y assistèrent », n'ose pour- 
tant exprimer l'avis de ces correspondants bien informés, «de 
peur de mentir et desplaire aux mieux faisans (1) ». 11 faut 
lire entre les lignes pour avoir toute la pensée de l'auteur : 
ses éloges de Charles et de Louis II de La Trémoille lui avaient 
créé mille difficultés, on lui reprochait et on lui reprocha 
encore longtemps dans la suite (2), de montrer trop de com- 
plaisance pour les seigneurs avec lesquels il était en rapports 
d'amitié ; or, malgré une certaine indépendance des qu'en- 
dira-t-on, et une certaine bravoure en vers qui semble faire fi 
de l'opinion publique, 

Mais de cela clier seigneur ne me chaiilt 
le scay comme eux s'il y a du deffault(l), 

Jean Bouchet n'aimait pas qu'on glosât sur ses œuvres, 
il croit donc utile de cacher la vérité qui peut déplaire ; le 
bonhomme est un peu politique, tant pis si la vérité doit en 
souffrir. Mais je crains bien en appuyant d'exagérer un 
défaut qui existe sans doute, mais que l'on remarque à 
peine, et qui a vraiment peu nui à la liberté critique de l'his- 
torien. Elle a été beaucoup plus gênée par un sentiment 
sur lequel il nous faut insister, et qui d'ailleurs fait honneur 
à notre écrivain. 

Ce vieux procureur poitevin est un grand patriote qui 
aime avec passion son beau pays de France. Quand il en 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 466. 

(2) Ouvré, Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, I8ô7, p. 48; Epistres 
familières XL, XLI, LXXIII. 

(3)jE;/». fam. XLI, f° 32 b. 



l'annaliste 199 

parle, il devient presque éloquent : « Encores qu'il y ait 
plusieurs autres païs riches de Pierreries, Espiceries, et 
autres choses singulières : toulcs-fois pour la commune vie 
des hommes, ny a Royaume plus opulanl, ny où les gens 
soient plus humainement etneltement traictez qu'en France, 
soit de pain, vins exquis, chairs, poissons, volatures, venai- 
sons, et autres viandes, fruicts diuers, linge, logis et parures 
de maisons, courtoisie, gracieuseté, mommeries, ieux et 
passe-temps. » Et dans celte contrée ainsi comblée des biens 
de la nature, où le corps vit à l'aise et heureux, l'âme s'é- 
panouit dans la liberté : « France est si franche, si libre, que 
ceux des nations estranges, y passent et repassent eu seureté, 
librement, sans estre visitez, molestez, etsans leur demander 
de quel païs ils sont, laquelle liberté on ne garde aux Fran- 
çois passans par autres seigneuries (1). » Son amour du sol 
natal rejaillit sur le prince qui en a la garde et la défense ; 
« si les Histoires ne me decoiuent, n'y a Roy ne Prince en la 
Chrestienté, quel qu'il soit, plus heureux que le Roy de 
France (2) ». Il est le successeur de ceux qui ont toujours 
défendu l'Eglise militante, ses sujets lui obéissent, l'aiment 

(1) Annales d'Aquitaine p. 465. 

Voici sur le même sujet la première strophe d'une ballade d'Eustache 
Descliamps : 

doulz païs, terre très honorable. 
Ou chascuns a ce qu'il veut demander 
Pour son argent et a prix raisonnable 
Chair, pain et vin, poisson d'yaux et de mer, 
Chambre à part soy, feu, dormir. reposer, 
Liz, oreillers, blans draps, flairans la graine, 
Et pour chevaulx, foing, litières et avoine, 
Estre servis et par bonne ordennance 
Et en surete de ce qu'on porte et mangue : 
Tel païs n'est qu'en royaume de France. 
Œuvres inédites d'Eustache Deschamps, 1. 1, p. 194, Paris, 1849. 

Ronsard dira bientôt s'adressant à la France : 

Je te salue, o terre plantureuse, 
Heureuse en peuple, et en princes heureuse, 
Moi ton poète, ayant premier osé 
Avoir ton los en rimes composé. 
Œuvres, t. 'V, p. 289. Cf. Lenient, la Poésie patriotique en 

France, t. 1, p. 131. 

(2) Annales d'Aquitaine, p. 465. 



200 JEAN BOUCHET 

elle révèrent, et il obtient d'eux tout ce qu'il désire « libérale- 
ment et seigneuriallement ». Le Roi, pour Jean Bouchet, est 
certainement plus qu'un homme, au moins un homme difïé- 
rent des autres, il n'admet guère qu'il puisse se tromper ; 
et, malgré la vivacité de ses sentiments chrétiens, quand il 
lui faut choisir entre Charles VIII, Louis XII, François I" 
et Alexandre VI, Jules II ou Léon X, il n'hésite jamais, le 
Pape peut avoir tort, pas le roi de France. Jules II, par 
exemple, devrait-il ainsi porter « harnois, en lieudechappe ;>; 
vendre les grâces et les pardons, conspirer contre les princes 
français pour les chasser des territoires italiens qu'ils ont 
justement conquis ; tandis que Louis XII se montre plein 
de douceur, d'humilité, et ne rêve que paix et concorde ? 

Las fault il veoir la chaire de sainct Pierre 
Taincte de sang ? quel horrible tonnerre, 
quelle éclipse et scandale en l'église (1). 

Cette disposition d'esprit, sans nuire à sa bonne foi, 
aveugle Jean Bouchet, l'empêche de voir les fautes commises 
par nos rois, et lui fait tout juger de son point de vue hono- 
rable, mais étroit de Français. Un personnage est apprécié 
d'après ses sentiments pour la France. « Jules II au com- 
mancement se monstra bon François (2) ; » Léon X « se 
monstra au commancement asses bon François, mais non a 
la fin (3). » Madame Marguerite de Flandres « estoit une 
bonne Princesse qui auoit tousiours bon vouloir au Roy de 
France, son parent (4). » Les rois de France peuvent agira 
leur guise, ils auront toujours bien fait, et leurs actes seront 
toujours justifiables. Inutile d'accumuler les exemples. Dans 
les dernières lignes tombées de sa plume plus qu'octo- 

(1) Ep.fam. I, f°6c. 

(2) Annales d'Aquitaine,^. ^'i{). Quand la lutte contre Louis XII com- 
mence, le pape devient un a homme de grande vindication, et plus mar- 
tial que diuin », p. 336. 

(3) Annales d'Aquitaine, p. 337 

(4) Ibid. p. 463. 11 s'agit ici de Marguerite d'Autriche, 
tante de Charles-Quint, qui n'avait guère de sympathie pour la France. 
Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, 
p. 15, 23, 24. 



l'annaliste 201 

génaire, Jean Bouchet s'efforce de prouver que la trêve de 
Vaucelles n'a pas été rompue par Henri II, mais par ses 
adversaires, alors que le contraire est évident (1). 

La naïveté de l'auteur et la faiblesse de sa critique obscur- 
cie encore par un amour, que l'on comprend si bien et que 
l'on voudrait approuver toujours pour la France et pour ses 
rois, nuisent donc beaucoup à l'autorité des Annales d Aqui- 
taine^ malgré toutes les recherches que suppose un pareil 
travail. Est-ce dès lors un livre inutile, un pesant fardeau 
dont en vain on se chargerait les mains ? L'affirmation serait 
bien téméraire après les témoignages que nous avons cités 
plus haut ; dès lors il faut voir quel en est le mérite. 

Le mérite des Annales dWqidtaine, il est d'abord dans cet 
amas de documents rassemblés au prix de tant d'efforts et de 
patientes recherches, mine inépuisable exploitée si largement 
par tous ceux qu'intéresse l'histoire du Poitou : il y a là un 
travail unique et impossible à refaire aujourd'hui, beaucoup 
de pièces originales ayant disparu. Je sais bien que la science 
critique fort discutable de Jean Bouchet ne peut donner à 
ses affirmations une autorité qu'elle n'a pas ; mais tous les 
écrivains reconnaissent son entière sincérité. Quand il dit 
j'ai vu telle pièce, telle « pancarte », il l'a vue ; aux auteurs 
modernes dont les sources d'informations sont bien autrement 
abondantes que celle de notre annaliste de contrôler et de 
discuter la valeur du document. Ils n'y manquent pas, et 
s'ils le rejettent souvent, ils ont aussi, dans leurs longues 
investigations, d'agréables surprises tout à l'avantage des 
Annales d'Aquitaine (2). Il reste vrai que pour les faits qui 

(i) Lavisse et Rambaud : Histoire générale, t. IV, p. 128, 130. 

(2) L'abbé Auber reconnaît que les affirmations de Jean Bouchet relati- 
ves à la construction de Notre-Dame de Poitiers sous Constantin, de 
celle de Saint-Nicolas et de Saint-Pierre-le-Puellier par sainte Hélène, 
ont été confirmées par de récentes découvertes archéologiques. Etude sur 
les historiens du Poitou, p. 84. — J'ai voulu moi-même, dans un voyage 
à Poitiers, interroger l'un des membres les plus autorisés de la Société 
des Antiquaires de l'Ouest, le R. P. de la Croix S. J. Il serait puéril de 
ma part de tenter leloge de l'éminent archéologue poitevin. A ma ques- 
tion : Que pensez-vous de Jean Bouchet historien ? il a répondu : « Jean 
Bouchet, ah ! certes il nous rend service ; il y a un tri à faire, facile d'ail- 
leurs, il faut laisser tomber bien des choses et des récits enfantins, mais 



JEAN BOUCHET 

se sont passés dans le Poitou, pendant sa vie, il faut toujours 
tenir compte des affirmations de notre auteur ; il rapporte 
alors ou bien ce qu'il a vu lui-même ou bien ce qu'il tient de 
témoins capables de bien juger ; il en va presque ainsi pour 
les événements où furent mêlés les La Trémoille, sa parole 
là encore est d'une grande autorité ; dans les autres circon- 
stances, il ne faut pas admettre son témoignage sans contrôle ; 
mais son labeur continu, ses recherches consciencieuses 
semblent exiger une certaine réserve dans les appréciations 
et défendent de le traiter avec dédain. Ce fut un grand tra- 
vailleur, il a rendu de vrais services à l'histoire, nous ne 
serons que justes si nous lui en savons gré. D'ailleurs,' avec 
une loyauté parfaite, presque toujours il indique ses sources ; 
nous pouvons donc en pleine connaissance de cause discuter 
son témoignage. 

Si la recherche de la vérité demeure le principal devoir de 
l'historien et le grand intérêt de ses ouvrages, le lecteur a 
pourtant le droit d'y chercher autre chose. Au contact des 
événements qu'il raconte, des impressions et des sentiments 
passent malgré lui dans l'âme de l'auteur ; même sans vou- 
loir donner une leçon ou faire de la morale, il laissera donc 
échapper dans son style des phrases ondes mots tout éclairés 
du reflet de sa pensée intime. L'historien reste toujours un 
homme, et dans le livre de Jean Bouchet l'homme nous 
intéresse autant que l'historien. Il est là avec son bon sens 
si large et si droit qui semble encore, je ne sais comment, 
s'affiner, et prendre un air plus avenant sous le vêtement 
d'un style tout simple. Après avoir raconté, d'après Froissart, 
la mort de Charles de Navarre, qui « pour se réchauffer se 
fist bassiner, et estuuer entre deux draps mouillés deau 
de vie, d'une bassine d'airain quon luy soufloit en air 
volant, ainsi qu'il auoit accoustumé faire pour se réchauffer, 



c'est un bon auteur, on y revient toujours. » Vingt-huit ans de fouilles 
heureuses dans tous les coins du Poitou et de l'Ouest donnent à ces paroles 
une portée qui dépasse mon propre jugement sur l'auteur des Annales 
d'Aquitaine ; on me permettra pourtant de remarquer que ma conclusion, 
forcément toute « livresque », ne diffère pas de celle du P. de la Croix 
qui parle au nom des faits et de ses recherches personnelles. 



l'annaliste 203 

au moyen de sa grade et debillc vieillesse : mais la chose 
tourna en mal, car le feu se print en leau de vie, si très 
véhément qu'il brusla tous les draps, et vne partie de son 
corps, sans quon y peust remédier, et au bout de quinze 
iours mourut en rage et douleur merueilleuse », il ajoute : 
« Les historiens disent que ce fut iugement de Dieu, les con- 
iectures en sont grandes : mais Dieu seul en sçait la 
vérité (1). >' Son appréciation sur Savonarole est également 
dune extrême réserve ; il connaît les divers jugements 
prononcés sur le célèbre moine, il n'ose trop exprimer le 
sien et se retranche derrière l'autorité de Gommines, qu'il 
semble même ne pas admettre entièrement. Ses ennemis « le 
(Savonarole) chargèrent seulement d'auoir mis discorde en 
ladite ville' (Florence) et quil se iactoit sçauoir, par pro- 
phétie, ce qui luy estoit annoncé par ses amis secrets : mais 
si la Gronique dudit de Gommines ne me déçoit, il prédit 
des choses au Roy Gharles, que les hommes n'eussent peu 
sçauoir. mesmement la mort du Dauphin, et celle du Roy 
mesme (2). » Parfois un sage conseil d'aïeul échappe à son 
cœur tout dévoué. Gharles VI avait failli périr dans un bal 
costumé donné à l'hôtel de Nesle à Paris ; c'est « vn exëple 
à tous Rois futurs, conclut Jean Bouchet, de iamais n'exposer 
leurs persônes à l'exécution de telles légères choses, quon 
fait cûmunement pour passetemps (3). » Grâce à l'auteur 
des Annales d' Aquitaine nous connaissons la gracieuse lé- 
gende du baiser donné par Marguerite d'Ecosse au poète 
Alain Ghartier :« Audit an (1430) le vingt quatriesme iour 
de luin, monsieur le Dauphin Loys espousa en la ville de 
Tours madame Marguerite fille du Roy d'Escosse, qui estoit 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 228 ; Cf. Chroniques de Froissart, liv. III, 
cil. xcvi ; Panthéon littéraire, t. IL p. 663 ; Froissart semble trouver 
quelque chose de merveilleux dans l'événement, « ainsi que Dieu ou le 
diable le vouldrent », dit-il. 

(2) Annales d'Aquitaine, p. .320. — Gommines. tout en croyant aux pro- 
phéties de Savonarole, est beaucoup moins explicite que ne 1 affirme Jean 
Bouchet sur la mort du dauphin ou celle du roi. Mémoires de Gommines, 
édit. de Mlle Dupont, p. 437-439, 390. 

(3) Annales d'Aquitaine, p. 232. Cf. Chroniques âc Froissart, t. IV, 
ch.xxxii; Panthéon littéraire, t. III, p. 177. 



204 JEAN cou en ET 

une hôneste dame, et qui fort aymoit les orateurs de la lan- 
gue vulgaire, et entre autres maistre Alain Gharretier,qui est 
le père d'Eloquence Françoise, lequel elle eut en fort 
grand'eslime, au moyen des belles et bonnes œuvres quil 
auoit composées : tellement quVn iour ainsi qu'elle passoit 
vne salle, où ledit maistre Alain s'estoit endormy sur vn 
banc, comme il dormoit le fust baiser, deuant toute la com- 
pagnée, dont celuy qui la menoit fut enuieux et luy dist : 
Madame ie suis esbahi comme aués baisé cet homme, qui 
est si laid, car à la vérité il n'auoit pas beau visage. Et elle 
fit response, ie n'ay pas baisé l'homme, mais la précieuse 
bouche, de laquelle sont yssus et sortis tant de bons mots 
et vertueuses parolles (1). » Si ce n'est là qu'une légende, 
remercions Jean Bouchet de nous l'avoir rapportée, elle méri- 
tait devenir jusqu'à nous ; elle montre que notre rhétori- 
queur, qui certes ne l'avait pas inventée, en comprenait 
toute la valeur symbolique et mettait au-dessus de tout les 
charmes du bien dire. 

Cet homme de bon sens, dont l'esprit sait comprendre une 
délicatesse, se révèle encore à nous comme un grand cœur 
chrétien et patriote. Il ne peut voir « sans mouiller son pa- 
pier de larmes » Louis le Débonnaire humilier devant ses 
enfants son autorité de roi et de père ; un tel abaissement 
l'accable, et il se demande comment Dieu a pu le permettre. 
Il se rappelle David fuyant devant Absalon, et il se dit que 
la souverain maître de toutes choses a voulu sans doute 
« expérimenter » l'humilité et l'obéissance de l'empereur, 
comme il fit celle du roi d'Israël ; non pas pour mieux con- 
naître un cœur qui n'avait pas de secrets pour lui, « mais 
pour le proffit mesme de l'Empereur Loys et son salut, et 
pour l'exemple des Roys, Princes, et Empereurs qui vien- 
dront après luy (2). » Sous une vive émotion il parvient 
même à reconstituer pour le lecteur un tableau touchant ; il 

([) Annales d'Aquitaine, p. 2o2. Dans le tomeH de ï Histoire de la lan- 
gue et de la littérature françaises, cette légende est rapportée p. 367 ; par 
une erreur purement matérielle, ou attribue en note les Annales d'Aqui- 
taine à Guillaume Bouchet. 

C^) Annales d'Aquitaine, p. 103. 



L'ANNALISTE 205 

a peint la mort de saint Ililaire comme s'il y avait assisté, 
et l'on me pardonnera cette derni?;re citation : « Le iour 
qu'il deuoit trespasser (qui fut le treiziesme iour du mois de 
lanvier, l'an susdit trois cents soixante et douze) il ne sor- 
tit hors de la chambre, car il sentit le mal duquel il deuoit 
décéder, et tout le iour ne cessa de prier Dieu, etd'auoir les 
mains ioinctes et les yeux tendus vers le ciel, en attendant 
l'heure de son decés. Et auoit près de luy S. lust, etsainct 
Lienne : lesquels de ce aduertis furent tout le iour en orai- 
son, de genoux, près de son lict, en plorant et iettant se- 
creftes larmes, sur lequel lict, faict de matrats, S. Hilaire 
estoit couché. Et la nuit venue, commanda à S. Lienne, en- 
uiron onze heures, quil sortist hors de la chambre, pour 
sçauoir s'il y auoit plus de bruit en la Ville. Ce que fit S. 
Lienne, et luy raporta, qu'il y auoit encores quelque peu de 
bruit, et que les habitans ne s'estoient encores tous retirez. 
Surquoy faut entendre, qu'aucuns desdicts habitans auoient 
esté aduertis de la maladie de S. Hilaire, et quil auoit prédit 
son brief decés et trespas. Parquoy plusieurs alloient et 
venoient encores iusques à ladite heure autour de sa mai- 
son, pour sçauoir s'il n'estoit point decedé. Et vn peu deuant 
minuict, après que chacun se fut retiré, sainct Hilaire dit 
derechef à sainct Lienne, qu'il sortist hors pour sçauoir 
s'il y auoit plus de bruict. Ce qu'il fit, et luy rapporta au 
point de la minuit que tout estoit en silence- En quoy disant, 
la chambre fut remplie de si grand lumière, qu'à peine 
sainct Lienne et sainct lust la pouuoient supporter, et de 
minute en minute, ainsi que la lumière cessoit, sainct 
Hilaire finissoit. Et en ceste façon dedans demie heure après, 
rendit son ame à Hieu (1). » 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 45. Cf. Acta sanctorum, t. II, p. 75. — Vers 
le commencement du xvniesiècle,Bobinel, curé de Buxeroles, près Poitiers, 
conçut le singulier projet de rajeunir et de continuer les Annales d'Aqui- 
taine : voici le titre de son ouvrage resté m&nuscrit que conserve la Bi- 
bliothèque publique de la ville de Poitiers : to Annales d'Aquitaine ou 
Mémoires historiques delà province du Poitou, faits et gestes en sommaire 
des Bois de France et d'Angleterre, pais de Nciples et Milan, par M^ Jean 
Bouchet avocat au siège de Poitiers enrichies des plus beaux endrois de l'his- 



^06 JEAN BOICHET 

Le livre des Annales reste donc, malgré ses défauts, d'un 
haut intérêt pour les historiens du Poitou, et pour tous les 
lecteurs un volume charmant par sa candeur et sa simpli- 
cité, que l'on aime à relire même après les ouvrages des 
historiens contemporains. Une faut pasy chercher les vastes 
horizons, ni les grandes considérations philosophiques ; les 
brillantes synthèses y manquent, quelquefois, hélas ! l'ordre 



toire Ecclésiastique et universelle, augmentées de tout ce qui s'est passé de 
plus remarquable depuis son tems en cette septième et nouvelle édition. 

Ce travail, qui contient deux volumes de 1 à 938 pages, et de 939 à 1383, 
s'arrête à l'année 1730. Jusqu'à l'année 1337 Fauteur suit pas à pas les 
Annales d'Aquitaine sans même corriger les erreurs évidentes de Jean 
Bouchet. Il s'occupe seulement du style, qu'il s'efforce de rajeunir, mais 
trop souvent ses rajeunissements ne valent rien. Un exemple montrera 
mieux son procédé : je prends la seconde phrase du livre. 

Texte de Jean Bouchet : « La Gaule Celtique commence au lleuue de 
Seine, et s'estend iusques à la riuière de Loyre, et court de la riuière de 
Marne, iusques au Qeuue du Rosne, et du coté de la terre des Belges, 
et d'Aquitaine touche à la grand Mer, qu'on dict Oceane, et à la Mer Brita- 
nique: et comprent une partie de la prouince de Narbonne... — Et print 
le nom de Celtique de lupiter Celte, fils du Roy Lucus, selon ledict 
Berose. » — Annales d'Aquitaine, p. 2. 

Texte de Bobinet : « La Gaule celtique commence au fleuve de la Seine, 
s'étend vers la Marne, le Rone, la Liseré, l'Aube, Seigne et Durance com- 
prenant une partie de la province de Narbonne, le long du fleuve de Loire 
jusqu'à l'Océan Britannique. » L'auteur mit d'abord un point et s'arrêta là : 
pour paraître mieux renseigné, il ajouta plus tard : « Bérose prétend 
qu'elle fut apellée Celtique de Jupiter Celte fils du Roy Lucus. w Le lec- 
teur excuse Jean Bouchet d'avoir pu écrire une pareille naïveté en 
1520, mais il ne pardonne pas à Bobinet de l'avoir transcrite en 1730. Le 
curé de BuxeroUes n'en estimait pas moins son travail plein de mérite; 
il songea à le faire imprimer. Deux lettres manuscrites reliées à la suite 
de son œuvre l'attestent : 

A Versailles, le 26 mars 1730. 

Jay receu votre lettre, Monsieur, au sujet de vgtre ouvrage que vous 
voulez dédier à M. le Dauphin ; mais comme il me paroist qu'il n'a pas 
été examiné, adressez-vous à M. le Garde des Sceaux afin qu'il vous 
nomme un censeur. 

Je suis Monsieur 

Tout à vous, 

le card. de fleury. 

M. Bobinet, curé de BouxeroUes lez Poitiers. 

A Paris, le 24 avril 1730. 
M. le Garde des Sceaux a receu, Monsieur, la lettre que vous lui avez 
écrite, par laquelle vous luy demandez un examinateur pour le livre 



W 



l'annaliste 207 

lui-même ; les références ne s'accumulent pas au bas des 
pages en colonnes serrées : c'est le livre d'un homme qui a 
beaucoup vu, s'est intéressé à beaucoup de choses, et raconte 
sans prétention aucune les mille détails accumulés par de 
longues recherches et des souvenirs de soixante ans ; c'est 
un récit d'aïeul, nous l'aimons comme tel. 

des Annales d'Aquitaine que vousavez continué ; l'usage n'est point d'en 
nommer ailleurs qu'à Paris; ainsi vous n'aurez qu'à y envoyer votre 
manuscrit, et le faire présenter à M. le Garde des Sceaux pour qu'il 
nomme un censeur. Je suis Monsieur très parfaitement votre très humble 
et très obéissant serviteur. 

Chauvelia iïïe des requêtes. 

M. Bobinet, curé de Buxerolles Lez Poitiers, à Poitiers. 

II est impossible de savoir si le manuscrit partit pour Paris, mais j'es- 
time que l'impression du premier volume au moins eût été bien inutile. 
Les Annales d'Aquitaine intéresseront toujours plus, telles que Jean Bou- 
chet les a écrites, qu'une correction par trop naïve, et souvent maladroite. 
L'abbé Auber {Etude sur les historiens du Poitou, p. 162) juge ainsi le 
curé de Buxerolles : « Bobinet n'a point de style, se traîne sans nul agré- 
ment, et pousse souvent jusqu'au ridicule l'ignorance de l'art d'écrire. ï> 
Il cite deux exemples qui justifient son affirmation. Si donc le manuscrit 
du pauvre curé fit le voyage de Paris, le censeur eut raison de se montrer 
impitoyable. 



CHAPITRE II 

LE RHÉTOKIQUEUR 
A. — LE POÈTE 

Ecole des grands rhétoriqueurs : emphase, antithèses, jeux de mots ; elle 
continue la poésie allégorique du moyen âge; sa poésie moralisatrice, 
son culte pour l'antiquité. — Jean Bouchet disciple des grands rhétori- 
queurs : sa passion de littérature et de science : « Immortel est et diuin 
le scauoir » ; son art à varier ses rythmes ; il donne leur forme défini- 
tive aux terza rima; diverses sortes de strophes, de vers. Idée qu'il se 
fait de la poésie : elle vit de fiction, elle doit être impersonnelle ; elle 
est un don de nature qui s'affine par l'art; l'imagination, la sensibilité, 
lenaturel dans son œuvre. Ses défauts tiennent en partie à sa doctrine litté- 
raire: JeanBouchet, comme les rhétoriqueurs, s'occupe plus des mots que 
des idées ; énumérations, antithèses, emphase, allégorie. — Imitation 
maladroite de l'antiquité : mots, périodes, métaphores. — Conclusion. 

Les critiques ont dit beaucoup de mal de l'école des grands 
rhétoriqueurs, et ils n'ont pas eu tort. Cette école plutôt 
flamande et bourguignonne que française introduisit dans 
notre littérature et aurait voulu y faire dominer à tout 
jamais l'emphase et le galimatias, c'est-à-dire tout ce qu'il 
y a de plus opposé à notre génie national, fait de simplicité 
et de précision. Georges Chastelain, Jean Molinet et Jean 
Lemaire de Belges sont ses chefs incontestés et les grands doc- 
teurs des rimes équivoquées, fratrisées, annexées^ enchahiées, 
couronnées, empérières, batelées et rétrogrades {\). Ils étaient 
tous les trois sujets des ducs de Bourgogne : Georges Chas- 
telain fut panetier et conseiller privé de Philippe le Bon, 
Jean Molinet, bibliothécaire de Marguerite d'Autriche, Jean 

(l") Georges Pellissier : De Sexti decimi saeculi in Francia artibus poeti- 
cis, p. 19, 20, 21, 22. 



LE HUÉTORIQUEUR 209 

Lemaire vécut pendant ses premières années au service de 
cette princesse. La puissance des ducs de Bourgogne avait 
créé et entretenu à leur cour un curieux mouvement littéraire 
et artistique ; attirés par les faveurs des princes, les beaux 
esprits se réunissaient en foule près de ces généreux mécènes; 
ils y vivaient bien rentes dans le luxe et la splendeur. Leur 
muse se laissa séduire par l'abondance et le faste ; ils crurent 
que l'ostentation était de la grandeur, l'emphase de la 
majesté, et la pédanterie de la dignité. Avec une certaine 
abondance où perce de temps à autre une verve lourde, 
ils alignèrent des phrases aux grands mots trop souvent 
vides de sens, où le cliquetis des sons et des antithèses 
amuse l'oreille et trompe l'esprit par une apparence de pro- 
fondeur. Molinet parle « des mutins rebellans, des rebelles 
mutinans, des traffiqueurs seduisans, des séducteurs traffi- 
quans,desplaisans esbats,des esbattemens joyeux, des joyeu- 
setés nouvelles, des nouvelletés hautaines, des hautains fes- 
toiements et des festes d'instrumens ». Les antithèses parfois 
font place à de grossiers jeux de mots où l'on chercherait en 
vain la moindre étincelle d'esprit. Vraiment il fallait manquer 
totalement de goût pour adresser une semblable apostrophe 
à la Germanie : « Tu as converti maintenant ta puissante 
prouesse en pesante paresse, ton valoir et gloire en vouloir 
de boire, ton hault los divin en grant los de vin, et ton glo- 
rieux empire se décline de mal en pire (1). » Ces grotesques 
puérilités furent pourtant en vogue au xve siècle, à la cour 
des ducs de Bourgogne, et dans les premières années du 
xvie, dans le palais de Matines où Marguerite d'Autriche s'était 
installée, comme gouvernante des Pays-Bas, le 27 mars 1507. 
Lesrapports étaient fréquents entre lacourde France et celle 
de la noble princesse. Fiancée dès ses premières années au 
dauphin Charles fils de Louis XI, Marguerite avait vécu long- 
temps au château d'Amboise, et, sous Thabile tutelle d'Anne 
de Beaujeu, elle y avait reçu une éducation fort distinguée. 



(1) Fr. Thibaut, Marguerile d'Autriche et Jehan Lemaire, p. 106; 
Gh. Aubertin, Histoire de la langue et delà littérature françaises au moyen 
âge, t. Il, p. 137 sqq. 

14 



210 JEAN BÛUCnET 

Elle savait très bien le français, et c'est dans cette langue 
qu'elle-même, comme les poètes de sa cour, composait des 
vers. Il n'est donc pas étonnant que les poètes bourguignons 
et flamands aient eu en France de nombreux imitateurs et 
des admirateurs passionnés, au premier rang desquels il faut 
placer Guillaume Crétin 

... Crétin qui tant sçavoit (i). 

et Jean Meschinot, la gloire de la Bretagne, 

Nantes la Brette en Meschinot se baigne (2). 

Jean Bouchet rêva non pas d égaler ses devanciers, mais de 
suivre autant qu'il le pourrait leurs traces glorieuses. 

A considérer notre histoire littéraire d'un peu près_, l'école 
des grands rhétoriqueurs n'est que le prolongement de la 
poésie allégorique du moyen âge, le dernier souffle d'un art 
expirant. Entre les auteurs du xvie siècle commençant et Guil- 
laume de Lorris la chaîne est ininterrompue des écrivains 
qui ont rimé des songes et personnifié les passions de l'âme. 
La nature n'existe pas pour eux, ils ont des yeux pour ne 
pas voir, et tout leur art consiste à fabriquer allégories sur 
allégories ; ceux qui n'ont pas ouvert leurs ouvrages ne peu- 
vent se faire une idée de l'accablante et lourde monotonie qui 
y pèse. Les êtres vivants sont représentés par des symboles; 
la jeune fille dont le poète désire obtenir les faveurs, c'est la 
rose qu'il faut cueillir ; les êtres abstraits, au contraire, ont 
« un corps, une âme. un esprit, un visage >^ : l'amant voit 
se dresser devant lui en chair et en os Dangier, Honte, 
Peur, Chasteté, tandis que Franchise et l'itié prennent ses 



(1) Cimelière de maistve Guillaume Crétin poète français (1525), Marot, 
Œuvres, t. II, p. 129 ; et Marot ajoute : 

dur tombeau, de ce que tu en coeuvres 
Contente toi : avoir n'en peulx les œuvres : 
Chose éternelle en mort jamais ne tombe, 
Et qui ne meurt n"a que faire de tumbe. 

(2) Clément Marot, Epigramme à Hugues Salel. Œuvres, t. III, p. 71. 
Epigramme GLXXV. 



LE RIIETOIUQUEUR 211 

intérêts. Toutefois ces divers personnages et autres de môme 
nature, dont les poètes essayent en vain de varier les costumes, 
les figures et les attributs, n'ont rien de vivant, et nous 
sommes assez peu curieux de savoir que, par exemple, Ava- 
rice « portoitsa bannière de couleurs noire et tannée armoyee 
dung escu dor a deux bourses de sable, et les pendans de 
gueulles » et qu' « elle estoit armée de harnoys forge au feu 
de conuoytise » (1). C'est pourtant avec de pareilles allégo- 
ries que, pendant près de trois siècles, la plus grande partie 
de nos écrivains ont cru charmer leurs lecteurs, et les ont 
charmés probablement, car si leurs livres n'avaient pas eu 
de succès ils auraient certainement changé leurs procédés. 
Le mal était presque universel, et si je citais tout à l'heure 
un passage de Jean Bouchet, c'était pour ne pas rappeler le 
Temple de Cupidon, de Marot, et le fils de Vénus qui 

Hors de sa trousse une sageite tire 
Ue boys mortel, empenné de vengeance, 
Portant un fer forgé par Desplaisance 
Au feu ardent de Rigoureux Refus (2). 

Le Roman de la Rose, s'il n'inventa pas l'allégorie, semble 
bien pourtant en avoir fait et pour longtemps un élément 
essentiel de notre poésie narrative. Il ne parait pas exact, en 
effet, de dire que « la poésie narrative en vers tarit com- 
plètement (3] » à l'avènement des Valois (1327) ; la Ptise 
d'Alexandrie, de Guillaume de Machaut (1370), et le Voir dit 
{Histoire vraie) du même auteur, composé après 1362, ont 
neuf mille vers, et c'est bien Eustache Deschamps qui, 
en mourant (vers 1405;, laissait inachevé un poème de treize 
mille vers, pour ne pas citer Alain Chartier dont tous les ou- 
vrages sont du xv^ siècle (4). Les poèmes narratifs existent 
donc encore dans la période de transition qui s'étend de la lin 



(1) Les Triumphes de lanoble... f" cccxvii r". 

(2) Œuvres, t. I, p. 9. 

(3) Gaston Paris, la LUtéralnre française au moyen (Uje, avant-propos, 
p. m. 

(4) Cf. Histoire de la langue et de la lillérature françaises, t. II, chap. 

VII. 



212 JEAN BOUCUET 

delalitlérature du vrai moyen âge à la Renaissance; on les 
abrège seulement. — si tant est qu'on les abrège — et le 
procédé allégorique demeure intact. Froissart, sur la route 
du Paradis d Amour, rencontre » près d'une colline Doux- 
penser gentil Damoiseau, tenant deux Lévriers en laisse », 
plus loin il trouve plusieurs chasseurs , Beau-semblant , 
Beau -regard, Franc- vouloir, Désir, Souvenir, Bien-beso- 
gnant (1). 

Toutefois, à côté et bien souvent à l'abri de ces récits 
allégoriques, si ennuyeux dans leur monotonie, apparaît et se 
développe un sentiment, un besoin plutôt, que l'on rencontre 
assez rarement avant le xv"' siècle dans notre poésie, le 
besoin de diriger le lecteur, de le moraliser. Non pas que 
l'on commence au xiv^ ou au xv^ siècle à peindre les mœurs 
et à en faire la satire, le Roman de Renart est du xiii^ siècle, 
et il ne vient qu'après les fabliaux; on sait aussi que, au 
premier âge de notre littérature, les sirvente aux vers mor- 
dants avaient retenti bien souvent dans les provinces du 
Nord, comme dans celles du Midi ; mais le poète alors veut 
surtout critiquer, il ne songe pas, au moins directement^ à 
faire de son œuvre une œuvre morale, à montrer du geste 
le chemin delà vertu. Plus tard et vers la période qui 
nous occupe, il semble que les intentions des écrivains se 
modifient peu à peu, ils critiquent toujours et beaucoup, 
mais on devine leur intention de pousser les lecteurs à bien 
faire, et si leurs vers piquent parfois jusqu'au sang, c'est 
pour donner au cœur un peu d'enthousiasme et lui rendre 
vigueur et audace. Je ne voudrais rien dire de trop, — il 
est si facile d'exagérer en pareille matière et dans des consi- 
dérations aussi générales, — mais on accordera pourtant que 
la critique frondeuse et enfiellée de la deuxième partie du 
Roman de la Rose ne ressemble guère à celle de Guillaume 
de Mâchant, d'Eustache Deschamps et surtout de Philippe 
de Vitry (2 . Avec Christine de Pisan et Alain Chartier, — ce 



(1) Goujet, Bibliothèque françoise, t. IX, p. 138. 

(2) Cf. Bévue des Cours et Conférences, cours de .M. Petit de Julleville, 
t letll; Lenient, la Satire en France au moyen âge, p. 229; les Œuvres 



LE HllÉTORIOUEUH 213 

sont les deux ancêtres littéraires dont se réclament surtout 
les grands rhétoriqueurs, — la transformation s'affirme tout 
à fait et le besoin de moraliser devient une préoccupation 
véritable. La noble femme, italienne de naissance, mais au 
cœur si français, écrit le Trésor de la Cité des Daynes, qui, au 
témoignage de M. Petit de Julleville, « s'appellerait mieux 
un traité des Devoirs des Femmes » (1); et le poète aux 
lèvres duquel, selon la légende. Marguerite d'Ecosse aurait 
déposé un baiser, compose le Bréviaire des 7iobles, le code du 
parfait chevalier. Les grands rhétoriqueurs imitent ces 
ouvrages et autres semblables, et la manie de moraliser 
comme le goût de l'allégorie deviennent deux traits saillants 
de leur poétique. Par là ils sont les continuateurs de l'école 
sérieuse du xiv'' siècle et du commencement du xv*', à 
laquelle ils se rattachent encore, par l'ardeur qu'ils met- 
tent à étudier les poètes et les prosateurs de l'antiquité 
latine. 

Grâce à des travaux sérieux faits pendant ces trente der- 
nières années, nous n'en sommes plus heureusement à 
croire que Ronsard et Joachim du Bellay ont été chez nous 
les premiers révélateurs de la « belle antiquité » (2). u Quant 
à la littérature latine, dit justement M. V. Le (^lerc, peu 
s'en fallait qu'on ne l'eût déjà ("au xtv^ siècle) telle que nous 
l'avons aujourd'hui. Ce mot trop légèrement employé de 
renaissance des lettres ne saurait s'appliquer aux lettres 
latines: elles n'ont pas ressuscité parce qu'elles n'étaient 
point mortes (3) ». Les grands rhétoriqueurs connaissent la 
plupart des auteurs latins et les ont lus d'assez près. Un tra- 
vail — il serait curieux, mais déborde un peu le cadre de cette 
étude — un travail fort intéressant serait de rechercher les 



de Philippe de Vitry, p. xvii et xviii ; on peut aussi considérer du même 
point de vue le Tournoiement de V Antéchrist, par Huon deMéry, composé 
vers 123o, édit. de Reims, 1851. 

(1) Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. JI, p. 362. 

(2) fj'expressionest de Jean Lemaire, Illustrations de Gaule.... p. 5'. 

(3) Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. .326. Sur l'élude de la 
littérature latine pendant le règne de Charles VI, on peut lire dans la 
thèse de M. A. Thomas : De Joannis de Monsterolio vita et operibus, de 
très bonnes pages. 



214 JEAN BOUCDET 

progrès réalisés dans notre littérature, grâce à ces écrivains, 
entre 1450 et 1550. Nous en trouverons des traces évidentes 
et nombreuses dans les œuvres de Jean Bouchet auquel il 
nous faut revenir ; il fut un des derniers représentants de 
cette école trop oubliée. 

La première impression que bien des critiques ont éprouvée 
en lisant les œuvres de notre procureur-poète a été une 
impression d'ennui. « Pour nous, écrit M. d'IIéricault, il 
reste le parfait disciple de dame Ennuy. Dans ses vers l'in- 
vention est laborieuse, mais sans goût ; la pensée banale, 
verbeuse, noyée dans la paraphrase, la forme lourde, pédan- 
tesque, monotone.... En résumé j'ai lu, avec toute bienveil- 
lance, plus de soixante mille de ses vers ; j'en pourrais citer 
quatre ou cinq qui ont du trait, mais il m'a été impossible 
d'y trouver un passage qui valût la peine d'être reproduit 
ici (1). » Soit, ne discutons pas ce jugement; je voudrais 
seulement essayer de faire connaître Jean Bouchet écrivain, 
tel qu'il m'est apparu, sans faire trop sa toilette pour le pré- 
senter au lecteur, Ses ouvrages fatiguent par leur monotonie, 
et le Temple de bonne renomee ou les Trhunphes de la noble 
et amoureuse ^ame ne sont point des livres de facile lecture; 
je consens même à reconnaître que dans les longues jour- 
nées passées en tête-à-tête avec lui à la Bibliothèque natio- 
nale, j'ai dormi sur ses monotones décasyllabes. Mais à côté 
de cette première impression, au-dessus même, un lecteur 
qui ne se laisserait pas décourager dès l'abord en éprouverait 
une autre et toute différente; il admirerait l'enthousiasme, 
— le mot n'est pas trop fort, — de notre auteur pour tout ce 
qui touche la littérature. La poésie pour lui approche du 
divin ; le travail du poète ressemble au travail de Dieu, 
lequel a « tout fait par compas » ; utile aux jeunes gens et 
aux vieillards, il adoucit tous les maux. C'est une panacée 
universelle. La rhétorique, hélas ! il nomme ainsi la poésie, 
lui semble, en outre, la science des sciences, elle exige un 
savoir universel ; histoire^ philosophie, anthropologie, géo- 



(1) C.-D. d'Héricault, dans les Poètes français, recueil de Crépet, t. I, 
p. 551. 



Li: HlIKTOHinrKlH 215 

graphie, philologie, le poMe doil tout connaître; aussi ceux 
qui parlent mal et médisent d'un pareil homme 

Sont ignorants, ignares et menteurs (1). 

Or chacun sait que l'ignorance a toujours été l'ennemie du 
savoir (2). D'ailleurs il convient de ne pas trop s'irriter 
contre ces calomniateurs ; ils ne soupçonnent pas les beau- 
tés qu'ils outragent : 

Ce mal parlant desprise rethoricque, 
Ce qu'on luy doit pardonner sans arrest, 
Car l'ignorant ne scait pas bien que c'est (3). 

Dans la demeure de Jean Bouchet, il est un endroit retiré 
où les intimes seuls ont le droit de pénétrer et non pas encore 
à toute heure : « la chambre des Muses ». C'est là que chaque 
jour le poète s'enferme pendant une heure pour composer 
des vers ; heure sacrée, les plus pressantes occupations ne 
peuvent empêcher qu'elle soit tout entière consacrée à dajne 
Bhé torique ; chaque jour il faut remplir une feuille de papier 
de « grant marge m. Le brave homme a goûté dans ce tète-à- 



(1) Temple de bonne renomée, f^XLix r°. 

... Soubz cest art qui est de très hault priz 
Plusieurs sauoirs y sont souuent compriz 
Cest assauoir science historialle 
La naturelle et aussi la moralie 
Philosophie, et lentropologie 
Géographie, et la philologie... 

f°' xLviii v°, et xLix r°. 

(2) Marot disait dans son Epistre au roy du temps de son exil à Ferrare 
(1535) : 

Science n'a hayneux que l'ignorant. 

Œuvres, 1. 1, p. 214. 

(3) Ep. fam. LXI, f° 42 a. Jamais, malgré tout, Jean Bouchet ne s'est 
élevé à cette belle conception du poète que nous trouvons dans Joachim 
du Bellay: « Geluy sera véritablenieut le Poëte, que ie cherche ennostre 
Langue, qui me fera indigner, apayser, eiouyr, douloir, aymer, hayr, 
admirer, eslonner, bref, qui tiendra la bride de mes Aflections, me tour- 
nant ça, et la à son plaisir. Voyla la vraye pierre de Touche, ou il fault 
que tu epreuuestous l'oéraes et en toutes Langues. » Deffence et Illustra- 
tion..., p. loi. 



216 JEAN BOUCIIET 

tête avec les Muses, au fond de la modeste retraite quil s'était 
préparée, ses joies les plus intimes, presque les seuls plaisirs 
de sa vie : 

Autre plaisir n'ai gueres prins au monde 
Depuis trête ans... (1). 

et son grand regret fut toujours de ne pouvoir consacrer 
plus d'instants à sa passion favorite : 

Si la pitié de mon petit mesnage, 

Ne retenoit mon cueur et mô courage 

Pour employer a praticquer mon sens, 

Si tresamy des Muses ie me sens 

Que ie vouldrois tousiours estre auec elles (21. 

Pour lui point d'occupation plus honnête ou qui serve davan- 
tage au vrai bien de l'âme (3). Ce n'est pas d'ailleurs seule- 
ment la littérature qu'il trouve belle et digne de passionner 
une vie, il aime la science en elle-même, le « scauoir » qu'il 
appelle « immortel et diuin ». Résumant pour son fils Gabriel, 
alors au collège, les conseils de sa longue expérience, il lui 
déclare bien haut que le seul moyen d'arriver à satisfaire son 
cœur paternel, c'est d'apprendre et d'apprendre toujours 
plus (4) ; le savoir passe' toutes choses : richesses, gloire, 
beauté, force corporelle, lui seul mérite des efforts : 

lecte ton cueur seulement a scauoir 
Si tu veulx faire envers moy ton deuoir, 
Richesses sont prisées par les villes 
Chasteaux, maisons, mais elles sont labilles, 

(1) Ep. fnm. LXT, fo 41 d. 

(2) Ihid. XXX, f° 28 c. 

(3) Ihid. XXIIl, f» 24 c. 

(4) Sa soif d'apprendre est si ardente qu'il n'hésite pas à s'instruire en 
tout temps et près de tous ; il conseille aux jeunes écoliers de l'imiter : 

Honte n'aiez d'apprendre de chascun 
Bon ou mauluais, prudent, ou importun 
Fol est qui meurt de soif, et ne veult boire 
S'il n'a vaisseau d'or ou d'argent, par gloire, 
Ce neantmoins le docteur vertueux 
Est trop meilleur que le deffectueux 

1 Mor. XIII, i" 34 h. 



LE RllÉTORlOLEUK 217 

Gloire môdaine est ayinee en maints lieux 

Mais soubdairi passe en ieunes et en vieulx, 

Forniosite est chose désirée 

Mais par maints maulx est soiiuët e.iipiréi', 

Précieuse est, et bonne la santé 

Mais trop peu dure, on y est supplanté, 

Force de corps est de chascun requise 

Mais vn petit de mal soubiain la brise. 

Immortel est et diuin le scauoir (1). 

Avec des transports de joie, le poète salue les rapides 
développements de l'imprimerie : la nouvelle invention va 
mettre la science à la portée de tous ; les livres valaient jadis 
cent cinquante écus et ils étaientpleins d'erreurs, aujourd'hui 
l'écolier peut les avoir à bon compte et ils sont suffisamment 
corrects. Aussi, dans le môme nombre d'années qui jadis 
suffisaient à peine pour apprendre à bien lire, devient-on 
aujourd'hui presque un savant ; les « en fans des maisons 
magnificques » ne sont plus seuls à pouvoir étudier, les plus 
humbles, s'ils ont au cœur le désir d'apprendre, peuvent 
devenir « grans orateurs » et « composeurs de mètres » ; voilà 
presque l'enthousiasme des humanistes. Jean Bouchet ne 
s'en défend pas, et à ceux qui le prendraient pour un exagéré, 
qui sait? peut-être pour un exalté, il oppose crânement cette 
affirmation précise : 

Si iel'ay veu, ie le puis bien escrire (2). 

Esprit ouvert, prompt à l'admiration et avide de savoir, 
passionné pour la littérature, Jean Bouchet, depuis sa pre- 
mière jeunesse jusqu'à ses derniers jours, demeura un dévoué 
serviteur des Muses. Ces sentiments suffisaient pour le rap- 
procher de l'école des grands rhétoriqueurs tous aussi ardem- 
ment dévoués que lui au culte des lettres ; le jeune Poitevin 

(\)Ep.fam. LI, f37 d. 

(2) 2 Mor., Ep. XI, f° 48 d. Ces deux épitres sont, la première, de lo27, et 
la seconde, de lo34 ; Rabelais développait à la même époque les mêmes 
idées dans la belle lettre de Gargantua à son fils Pantagruel (liv. II, 
ch vin) ; il est donc permis de croire que les deux amis de Ligugé avaient 
dû discuter plus d'une fois toutes ces questions, si intéressantes et si nou- 
velles en bien des points, chez Geoffroy d'Estissac. 



218 JEAN BOLCnET 

vit en eux ses dieux du Parnasse. Jamais pour ces illustres 
modèles il n'eut assez d'éloges, et jamais il ne se reconnut le 
droit de blâmer d'aussi remarquables écrivains. Il vante la 
douceur attrayante de Crétin, la veine élégante de Georges 
Ghastelain, l'abondance de Jean Lemaire : 

De Sainct Gelaiz la veine estoit gentile 
Fort amoureuse, et maistre lehan Marot 
Estoit fiuent, Greban doulx et gracile (i) ; 

Meschinot est copieux et bon, le Franc a la rime facile et 
Jean d'Auton se montre dans ses écrits « doulx et venuste » ; 
Jean Bouchet n'attaque jamais les livres de ses contempo- 
rains. Les rhétoriqueurs ont presque tous d'ailleurs la coutume 
lamentable de s'accabler d'éloges et les droits de la camara- 
derie passent chez eux avant ceux de la critique. Eloges peu 
justifiés la plupart du temps, il suffit de parcourir leurs écrits 
pour le voir. 

Vers l'année loOO, les poètes travaillent fort peu les idées, 
mais s'occupent avec ardeur de tout ce qui regarde la versifi- 
cation. J'ai indiqué ailleurs assez longuement le soin qu'à 
partir de 1520 notre poète eut de faire alterner régulière- 
ment les rimes masculines et féminines dans les vers de dix 
pieds à rimes plates ; il nous reste à étudier ici son atten- 
tion à varier ses strophes, et certains essais de rythmes 
nouveaux. Même dans les poèmes à formes fixes, comme les 
ballades et les chants royaux, il s'efforce de modifier autant 
qu'il le peut la composition de la strophe ; le nombre des 
vers change, certaines ballades ont des strophes de huit ou de 
dix vers, d'autres de onze et même de treize, la disposition 
des rimes n'est pas la même ; voici quelques modèles : 

ababbccdcd ; 
ababbcbc ; 
ababbccdccd ; 
aabaabbccdccd; 
abaabbccdcd ; 
aababbccdcd. 

{l)Ep.fam. LXVII, fû 46 c. 



LE lUlÉTORIQUEUR 219 

Le premier type, qui semble avoir 616 le type classique, — 
on le retrouve dans la ballade des Pendus de Villon, comme 
dans celle de La Fontaine à Madame Fouquet(l), — revient le 
plus souvent sous la plume de Jean Bouchet. Le poète aime 
aussi la strophe de huit vers ababbcbc ; et sur ce rythme il 
compose une pièce assez jolie intitulée: Ballade moral le de 
Dieu a nature humaine. 

Puis que vous ay parfaitement amee 

Nature humaine en mes triumphants cieux 

Vous ne pouez d'aucun estre blamee 

Si vous me amez car ie suis dieu des dieux ; 

Et si au gré des mauldictz enuieux. 

Vng aultre amez vous en serez infâme, 

Mais quant a moy si pensez trouuer mieulx, 

Ce m'est tout vng monsieur vault bien madame... 

Il y a, dans la désinvolture piquante du refrain et dans l'ap- 
plication qu'en fait le poète (2), un laisser-aller, une bonne 
humeur très rares chez notre auteur, et je regrette de ne 
pouvoir citer toute la ballade. Il écrit d'ailleurs beaucoup 
mieux quand les lois d'un genre le serrent de près et le for- 
cent de ramasser sur elle-même sa pensée. Il ne peut plus 
s'abandonner, comme dans les Epîtres, par exemple, à sa 
lamentable fécondité ; et quand il a le bonheur de tomber sur" 
un refrain original, il s'en tire avec assez de grâce et presque 
à son honneur. Sa pensée, forcée d'entrer dans un moule qui 
la retient et la presse, y devient plus résistante et plus pleine. 
Mais dans la ballade il n'innove rien, il n'en va pas de 
même dans un genre où quelques-uns de nos contemporains 
ont excellé, les terza rima (3). On les appelait au xvi^ siècle 

(1) Ctiarles Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théori- 
ciens, p. 263 ; Th. de Banville, Petit Traité de poésie française, p. 188. 

(2) Ce refrain n'est pas de Jean Bouchet, on le trouve dans une ballade 
d'Octavien de Saint-Gelais citée dans la Bibliothèque choisie des poètes 
français jusqu'à Malherbe, t. II, p. 324. — La ballade dont nous citons 
la première strophe se trouve dans les Généalogies, effigies et epitaphes, 

(3) Théodore de Banville, Petit Traité de poésie française, p. 173. 
Théodore de Banville note avec bonheur que les terza rima se trouvent 
« du vivant même de Ronsard, chez le poète comique et tragique Etienne 



220 JEAN BOUCUET 

rimetiercéeou rime florentine. Ce rythme, d'origine italienne, 
s'emploie rarement encore aux jours de Jean Bouchet ; aussi 
notre poète, quand ill'aborde, redoute-t-illes « reprehenseurs 
malings ». Toutefois, Germain-Colin Bûcher lui ayant écrit 
une lettre en tei'za riyna, il juge nécessaire dans sa réponse 
d'imiter son docte correspondant. Xon pas qu'il prétende 
lutter avec lui^ jamais il n'aurait pareille audace, — au fond il 
n'est pas fâché de montrer sa science et son savoir-faire, — 
mais il a de sa propre initiative apporté au nouveau rythme 
une légère modification, peut-être la trouvera-t-on bonne ; 
il la propose timidement. Germain-Colin Bûcher employait au 
hasard les rimes masculines et féminines. Jean Bouchet vou- 
drait voir les poètes les entrelacer régulièrement dans les 
tei'za 7'ima : 

De vers tiercez as voulu disposer 
La tienne epistre en rime florentine 
Dont i'ay voulu semblablement vser. 

l'ay adiousté une clere courtine 
Entrelassant tousiours vers masculins 
Pour la doulceur de rime femenine (1). 

?sotre poète, il est permis de le croire, a donc donné chez 
nous aux /erza r?ma leur forme définitive; c'est là une petite 
réforme métrique dont il faut lui tenir compte. Il sentait donc 
bien qu'il n'y avait aucune raison de limiter à un vers ou à un 
genre l'alternance régulière des rimes masculines et fémi- 
nines, la règle devait devenir générale et avoir ainsi toute 
son importance. Est-ce rencontre purement fortuite, ou bien 

Jodelle». Ronsard naquit en io2o. Jean Bouchet et Germain-Colin Bûcher 
employaient ce rythme vers 15.30. Jean Lemaire l'avait même essayé avant 
eux. Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Belges, 
p. 2i'i, 2i5 ; le Seizième Siècle, de M. E. Faguet, p. 272 ; J. Stecher, Jean 
Lemairede Belges, sa vie, ses œuvres, p. xl. D'ailleurs il est fort probable 
que Dante et les poètes italiens empruntèrent ce rythme aux trouvères ; 
il est tout au moins certain que. un demi-siècle avant la Divine Comédie, 
« on le trouve employé dans le Jeu de la Feuillée, d'Adam de la Halle, et 
dans le Mariagp, de Rutebœuf ». J.-B. Rathery, Influence de r Italie sur 
les lettres françaises, p. IS. 

(1) Ep. fam. LXVII, fo 46 c ; l'épître de Germain-Colin Bûcher est 
la LXVP. 



LE lillÉTORIQUEUR 221 

l'heureuse chance du métricien inspire-t-el!e le poète? l'épitre 
LXVll, malgré les rimes équivoquees, est une des meilleures 
dcJeanBouchct. Lors desgrandes pestes qui ravagèrent Poitiers 
de lo20 à lo30, il se retirait dans sa maison de campagne de 
Chauvigny. C'est de là qu'il écrit, et il dépeint non sans agré- 
ment sa vie de bon bourgeois, heureux de passer quelques 
jours aux champs. 

Les oiseillons i'oy chanter les malins 
Sur leserain voy dancer pastourelles, 
Et sur le soir latrer les gros mastins. 

le voy de loîg gras chasteaulx et tourelles, 
Apres es boys cerfz et biches courir 
Vignes charger, et arbres autour elles... 

Et en cela cher frère le me vante 
Que riche suis autant que l'Empereur 
Car cotent suis quelque grât vent qui vête (1). 

11 faut ajouter que noire poète est un des humbles ouvriers 
qui préparèrent la magnifique floraison lyrique de la Renais- 
sance, par le soin qu'il mit à travailler la strophe française. 
Je crois qu'on exagère un peu quand on prétend que Ronsard 
n'avait trouvé à ses débuts qu'une douzaine de cadres de 
strophes (2). En prenant d'abord celles dont les vers ont tou- 
jours un même nombre de pieds, j'ai compté dans le seul 
Jean Bouchet quatorze espèces de strophes différentes, qui, 
avec le mélange des rimes masculines et féminines, donnent 
seize combinaisons métriques (3). Voici une strophe de neuf 
vers de dix pieds : 

leusnez, plorez, faictes grans oraisons, 
Parlez tousiours des diuines raisons, 
Prophétisez, souffrez peine et martire, 
Donnez trésors, héritages, maisons, 



(i) Epist. fam. LXVII, f° 46 c. 

(2) E. Faguet : le Seizième Siècle, p. 273. 

(3) Strophes de 4 vers de 10 pieds, de 5 vers de 10 pieds, de 7 vers de 
8 pieds, de 7 vers de 10 pieds, de 8 vers de 10 pieds, de 9 vers de 10 pieds, 
de 10 vers de 10 pieds, de 11 vers de 8 pieds, de 12 vers de 8 pieds, de 
12 vers de 10 pieds, de 13 vers de 10 pieds, de 14 vers de 10 pieds, de 15 
vers de 8 pieds, de 16 vers de 6 pieds, de 16 vers de 8 pieds. 



222 JEAN BOUCnET 

Soyez scauans et en toutes saisons 
Seruez a dieu, sans aultre chose dire, 
Soyez constans, gardez vous de mesdire, 
Faictes justice en toute vérité, 
Ce nest rien faict sil ny a charité (1). 

Le nombre des strophes à vers libres est plus considérable. 
Dans le Temple dehonne 7-enômee, l'auteur s'amuse à varier et 
parfois assez heureusement une strophe de treize vers ; en 
quelques pages il l'écrit de douze manières différentes non 
seulement par la disposition des vers, mais encore par 
l'agencement des rimes. Sans doute toutes ces innovations ne 
valent pas la peine d'être conservées, mais on y saisit chez 
le grand rhétoriqueur un effort véritable pour varier ses 
rythmes, et peut-être quelques-unes des trouvailles de Jean 
Bouchet ne sont-elles pas à dédaigner. Le Traverseur des voyes 
périlleuses se lamente à la nouvelle de la mort de Charles de 
La Trémoille, tué à la bataille de Marignan : 

mort mordante 
Sanguinolente 
Qui tout a bas. 
Mort exluenle 
Dure et cruente 
En tes combas, 
As tu au bas 
Mon maislre mis ? 
As tu soubmis 
Dessoubz ta darde 
L'homme promis 
A ses amys 
Pour seure garde. 

Par passe temps Rondeaux faisoit, 

Et composoit 
Souuent quand le temps luy duisoit 
Virelaiz, et mettre héroïque, 
Son propos si bien conduisoit 

Ou gisoit 
Son poinct, que le sens réduisoit 



(1) Le labynth de fortune..., après R ni, f° 4 ro. 



Li: HllÉTORIQUEUR 223 

Ou vouloit, moral ou misticque. 
Il aimoil aussi la musique 
Et bien souuent si desduysoit 
Gestoit un esprit angelique 

Non rusticque 
Brief tout boa loz en luy gisoil. 

Esperitz célestes et diuins 

Chérubins 

Séraphins 
Receuez en honneur et gloire 
Celui qui par soirs et matins 

Les mutins 

Et hulins 
A suiuiz jusques a victoire 
Son labeur qui est tout notoire 

Frustratoire 
Ne soit, mais mis sur les haulx tons 
Qu'il ait par art {sic) au chant laudatoire 
Et aux pardurables butins. 

Tous ieux iouoit, 

Dancoit, chantoit 

Très plaisamment, 

Croquoit, luctoit 

Jouxtoit, saultoit, 

Agilement 

Legierement 

Et fièrement 

Se chevauchoit. 
Brief tout faisoit si prudemment 
Quecestoit vu decorement 

Et parement 
En ce monde tant bien viuoit (l). 

Ces strophes, pour avoir été composées vers lo20, ne 
manquent pas pourtant d'élégance. 

Non content d'écrire des strophes de treize vers, Jean Bou- 
chet en a composé qui comptent quinze, seize et même dix- 



(i) Temple de bonne renômee, 1 f° après A ni ; B ii, B ni. Jean Bouchot 
avait près de ses compatriotes poitevins la réputation de novateur en fait 
de rythme : Pierre Gervaise affirme yEp. fam. XXII, f» 23 b) qu'il s'est 
acquis de la renommée par ses « carmes tous nouueaux ». 



224 JEAN BOUCIIET 

huit vers; je ne suis pas certain qu'il n'ait pas même tenté 
la strophe de vingt vers (1). 

On le voit donc par ce court aperçu, les cadres de notre 
poésie lyrique étaient moins étroits au commencement du 
xvi^ siècle qu'on ne le croit généralement. Je n'ai pas d'ail- 
leurs prétendu épuiser le sujet; Jean Lemaire de Belges, 
Guillaume Crétin se sont, eux aussi, étudiés à travailler et à 
varier le rythme de leurs strophes, et il n'est pas jusqu'au 
bon Meschinot, si lourd pourtant d'ordinaire, qui n'ait eu 
(Il Voici une strophe de quinze vers : 

Peuple, faisât de si gras plainctes 

Et complainctes 

Tant contrainctes 
Remémorez bien vos maulx faitz 
Vos vies de crimes attainctes 

Et emprainctes 
Vous ont procure ce dur faitz 
Vous ressemblez gês contrefaitz 

Par vos faitz 

Tant infaitz 
Et vos désordonnées fainctes, 
Si ne corrigez vos forfaitz 

Quauez faitz 

Et refaitz 
Dautres douleurs vo' aurez maites. 

Les Regnars traversât.... f^ b. ii. 

Si le cadre de ce travail permettait de généraliser la question et de 
montrer le grand nombre de strophes essayées avant Ronsard, ainsi que 
certaines heureuses trouvailles de rythme, je rappellerais X^Yoïjage deLyon 
à Notre-Dasme de Vlsle, de Bonaventure des Périers : 

Je ne doibtz 
Et ne voudrois 
du doulx may le quinzième 
Tant anobly. 
En oubh' 
Mettre ta beauté suprême. 

Hamadryades. 
Dryades, 
Vous leurs joyeux oyseletz, 
Hj-mnydes 
Et .Néréides, 
Inveniez chantz nouveletz. 

Œuvres françaises de Bonaventure des Périers revues sur les éditions 
originales et annotées par M. Louis Lacour. 1. 1 p. oi. — Cf. p. 46, 87, 94. 
Cf. Adolphe Clienevière, Bonaventure des Périers, p. 164 sqq. Dans la 
Louengi>. de la victoire du très crestien roxj de France obtenue en la con- 
quesie de la ville et cyte de Xaples, l'auteur emploie des strophes et des 



LE lillKTOHIUl KLU ^ii"» 

ses heures de veine et fait quelques heureuses trouvail- 
les (1). 

Jean lîouchet a des vers de douze, de dix, de huit, de sept, 
de six, de cinq, de quatre et de trois syllabes, mais son 
mètre de prédilection est le vers de dix syllabes. Il n'ignore 
pas l'alexandrin, puisqu'il s'en sert une fois; il pense toutefois 
que ce vers est une belle chose dont il ne faut pas abuser ; 
un instrument fort bon peut-être, mais fort difhcile à manier 
et bien trop pesant dans ses mains débiles, aussi n'y louche- 
t-il pour ainsi dire jamais, encore moins peut-être que ses 
contemporains, qui tous en eurent une crainte respec- 
tueuse [2). 

Rythmes, strophes, vers, c'est là l'extérieur de la poésie, 
et s'il est vrai de dire que le rhétoriqueur s'y arrête bien 
souvent, trop souvent, hélas! il faut pourtant reconnaître que 
parfois il passe au delà, et nous insinue quels sont ses goûts 
en poésie, parfois môme quelle idée il se fait de la poésie. 
Sa manière de voir peut nous paraître très extraordinaire, 
elle n'en reste pas moins curieuse. Les premiers poètes, a-u 
témoignage de Jean Bouchet, furent des écrivains qui, n'osant 
ni approuver ni blâmer les hommes puissants, se servirent, 
pour dissimuler leurs louanges ou leurs critiques, d'allé- 
gories plus ou moins transparentes : la poésie est donc 



rytlimes intéressants. Cette pièce fait partie du Recueil de la bibliothèque 
publique de Nantes dont j'ai déjà parié ; enfin on me permettra d'ajouter 
que le rytlime si gracieux de la Chanson d'avril se rencontre sous la plume 
fie Georges Ghastellain : Le tay de Nostre Dame de Boulongne, Œuvres, 
t. VIII, p. 293 : 

Comme Yo:>tre pèlerin 

Chief enclin 
Humblement le vous présente 
Mon ame et mon corps, alfin 

Qu'à ma lin 
Vous vueilliez ^estre) présente. 

(1) Sur Jean Lemaire on peut consulter la thèse de M. Fr. Thibaut, 
souvent citée ; je ne connais pas d'ouvrage sur G. Crétin : la Bibliothè(|ue 
de l'Ecole des Chartes, 1895, renferme une très bonne étude de M. Arthur 
de La Borderie sur Jean Meschinot, pp. 99-141 ; 274-318 ; «01-639. 

(2) Sainte-Beuve : Tableau historique et critique de la poésie française 
au xvie siècle, p. 32. 

15 



226 JEAN BOUQUET 

d'abord quelque chose où il entre de la fiction, oii l'imagi- 
nation a par conséquent une part plus large que dans la 
prose ; la poésie, écrit-il encore, elle est dans » quelques cas 
joyeux 

... ou tu vses de faincte 
Pour ceux lesquelz sont fatiguez d'ouyr 
Les graues faictz, quelque peu resiouyr » (1). 

C'est un art plus « fabulatoire que véridique, 

Nam miranda canunt sed non credenda poelhae » (2). 

La fiction, voilà pour lui l'essence même de la poésie; le 
poète invente, il crée. Jamais notre auteur ne va plus loin, 
il s'arrête à cette idée élémentaire, juste en elle-même, mais 
qui, pour lui, semble tenir toute dans cette application: 
composer des allégories ou introduire dans un ouvrage le 
fatras mythologique ; pur décor et tout de convention. 
C'est que la poésie pour les hommes de cette époque 
n'est pas du tout ce qu'elle est pour nous. Nous aimons 
à sentir l'àme du poète vibrer dans ses vers, et nous 
lui savons gré de réveiller en nous certaines émotions même 
pénibles qui ont la puissance de faire battre notre cœur; 
nous aimons surtout la poésie lyrique, la poésie personnelle; 
les deux mots — je pense que c'est un peu à tort, malgré de 
graves autorités — sont presque devenus synonymes. Au 
xvie siècle commençant il n'en va pas de même, ni surtout au 
xv^ ; on cherche dans la poésie une distraction: 

Pour ceulx lesquels sont fatiguez d'ouyr 
Les graues faictz, quelque peu resiouyr. 

Tout le monde à peu près pense comme Jean Bouchet. 
Personne n'a l'idée de chanter dans ses vers ses souffrances 
ni ses bonheurs d'homme, le poète ne cherche dans son 



a) Ep. fam. XLVfl, ï' 35 c. Cf. 1 Mor. XIII, f° 32 c. Ep. fam. XXII, 
XXIV, XXY, XXXIV, LX XVIII. 

(2) Lts Regnars trauersàt, [" ni r», après g. in. 



LE RIIÉTOKIOLEUH 227 

œuvre qu'une distraction pour lui-même et ses lecteurs; ou 
bien s'il donne des conseils rimes, s'il l'ait de la poésie morale, 
ses conseils sont de tous les temps et de tous les pays ; il 
compose des di/ains ou des douzains sur les JJéatitudes et 
sur les Apophtegmes des sept sages de la Grèce. Alain Gliar- 
tier écrit pendant la période la plus poignante de la guerre 
de Cent ans; on ne se douterait guère à le lire que la France 
vient d'être vaincue à Azincourt, ou qu'un enfant de dix mois, 
Henri Yl, a été proclamé à Notre-Dame de Paris roi d'Angle- 
terre et de France; à la même époque, Charles d'Orléans 
compose des rondeaux bien jolis parfois, mais franchement 
un prince de la IMaison de Fi-ance aurait pu mieux employer 
les loisirs de sa captivité ; tous deux ils croient avoir assez 
fait si leurs rimes apportent quelque distraction à un savant 
chevalier ou à une noble châtelaine ; ils ne visent pas plus 
haut. 

Cette poésie toute de fiction, toute pour l'amusement du 
lecteur, n'est-elle qu'un simple don de la nature, ou bien le 
poète, pour atteindre la perfection de son art, doit-il joindre 
à ses dons naturels le travail de l'étude? Jean Bouchet, après 
Horace (1) et bien d'autres, se pose la question. Toutefois, au 
lieu de traiter d'une façon générale ce point de doctrine, 
c'est à propos de la dispute entre Marot et Sagon qu'il cherche 
à résoudre le problème. Marot, selon lui, a plus de naturel : 

... nature 
Le rend plaisant en la sienne escriptiire, 
Et a l'esprit si grant et si gentil 
Qu'en tous ses vers il est doulx et facil, 
Impossible est de veoir rime plus doulce 
En ce ou l'esprit par nature le poulse (2). 

iMais Sagon est un savant dans l'art de la rime, il faut bien 
le reconnaître, et lui en savoir gré. Si donc un poète a reçu 



(1) Natura fieret laudabile carnien an arte 
Quaesitum est. Ego nec studium sine divitc vena 

Nec rude quid possit video ingenium... Art poéL, i07-409. 

(2) Ep. fam. CVII, fo 71 d et 72 a. 



228 JEAN BOUCIIEÏ 

de la nature les dons les plus brillants, il ne doit pas 
pourtant négliger le travail, ni le secours de l'art : 

... l'vn sans l'aultre n'est rien (1). 

C'est exactement la conclusion d'IJorace ; Joachim du Bellay 
sera plus hardi, et donnera comme une doctrine généra- 
lement admise que le « Naturel fait plus sans la Doctrine, 
que la Doctrine sans le Naturel » (2). 

Ces grands mots toutefois ne doivent pas nous tromper ; 
l'art pour Jean Bouchet, comme pour tous les rhétori- 
queurs, consiste à rimer en équivoques ; aussi quand nous 
entendons le brave homme se lamenter de ce que beaucoup 
d'écrivains ne suivent pas avec une religieuse fidélité les com- 
mandements de dame Rhétorique, nous avons grand'peine à 
partager sa douleur. 

Lui, du moins, il tâcha de rester constant avec lui-même, et 
ses vers sont presque toujours l'application exacte de ses 
idées sur la poésie et la rime. Le métier y est tout malheu- 
reusement, et, il ne faut pas se lasser de le répéter, le métier 
en ce qu'il a de plus inférieur. Notre auteur se montre pour- 
tant à sa façon, qui n'est pas la bonne, un styliste; il travaille 
sa phrase avec une conscience et une ardeur incroyables, 
mais il la travaille toujours par le dehors : les mots ne sont 
pas pour lui des idées, ils ne représentent même pas tou- 
jours des sons capables de se combiner avec harmonie, ils 
offrent un moyen d'exécuter des tours de force qui semblent 
au poète le dernier mot de l'art ; voilà trop souvent toute leur 
utilité. 

Il ne faudrait cependant pas croire un rhétoriqueur inca- 
pable d'écrire un beau vers, de développer une pensée gra- 
cieuse, de peindre avec quelque charme un tableau ou une 
scène de la nature dont la simplicité charmante a provoqué 
dans son âme une douce émotion. Parfois l'idée, à force de 
s'agiter au cerveau du poète, à force de se retourner de mille 

(1) Ep. fam. CVII, fo 11 b. 

(2) Dejfence et Illustration..., p. 109. Quintilieu et Cicéron soutenaient 
pour les orateurs la même tlièse que Joachim du Bellay pour les poètes. 



LE RllÉTOlUQLKUH 229 

façons sur elle-même, prend une forme plus nette, et s'achève 
précise et forte dans une image très simple, aux contours 
nettement arrêtés : « Elles sont grandes, s'écrie Jean Bouchet, 
les désillusions de la vanité» : 

Monter trop hault c'est pour en deuil descendre 
Entre deux vens il faut son aisle eslendre (1) ; 

et encore : 

On vend souuent le vieil pour le nouueau 
Mauluais pour bon, cela ne fut onc beau 
Feuble pour fort, l'espine pour la rose... (2) 

Une autre fois, voulant s'excuser de son style un peu trop 
rude, et qui est loin de l'élégance latine, il écrit : 

le... suis de terre Pictauique 
Qui trop se sent de la langue Gothique, 
Et par ce rude et grosse en vulgaire est 
On n'a bon bled, si bon n'est le garest (3). 

Al'image s'ajoute parfois un sentiment profond, simplement 
exprimé en un vers ou deux, mais dont les mots sont tout 
imprégnés. La jeune vicomtesse de Thouars écrivait à son 
époux qui combattait au delà des Alpes sous les ordres de 
François I"; elle disait au fier chevalier les regrets que lui 
causaitsalongue absence. Quedefois, dans sonchâteau désert, 
elle s'imagine l'entendre ; que de fois, « par le iardin », elle 
croit le voir avec ses gentilshommes comme aux beaux jours 
passés; mais l'illusion disparaît et la pauvre dame s'aban- 
donne toute à ses regrets, n'osant pourtant, par une délicate 
pudeur, révéler ses secrets chagrins : 

Ma voix vo'taist, et mô las cueur vo'nôme 
Cent foys le iour ; 

(1) Les Généalogies, effigies et epitaphes... (° 103 b. J'ai trouvé chez lui 
ce beau vers suggéré peut-être par la devise bien connue de Jacques 
Cœur : 

A cœur vaillant il n'est rien d'impossible. 

Anciennes et modernes yenealogies, f" 64 v°. 

(2) 2 Mor. IX, t. 42 a. 

(3) Ep. fam. LXV, f° 44 d. 



230 JF.AN BOUCUET 

et son désir s'élance vers celui qu'elle aime par-dessus tout: 

Mon pouure espoir de regret assailli 

Les aisles prend d'affection discrète 

Et va cercbant celuy quêtant regrete (1). 

Quelquefois la pensée, au lieu de se replier sur elle-même, 
s'étale dans une comparaison toute gracieuse, et qui étonne 
légèrement : le vieux rhétoriqueur nous a si peu habitués à 
pareilles surprises. Dans sa première Epistre morale, il 
dépeint avec une tristesse pleine de charité les prêtres pauvres 
qui s'en vont « par bourgs, villes, villages, querans leur 
pain, » ; sa foi de chrétien s'offense d'un tel spectacle, et il 
tâche de faire comprendre aux riches seigneurs laïques que 
cette détresse est une honte pour eux. S'ils hésitent à 
secourir le prêtre pour lui-même, qu'ils le fassent au moins 
pour l'amour de Jésus-Christ, et une image charmante tra- 
versant son esprit, il la rend avec une belle simplicité : 

A tout le moins pour Tamour du seigneur 

Son cheualier baisez, ainsi la dame 

Au seruiteur le faict du sieur qu'elle ame i^). 

Il présentait à Madame Louise de Bourbon un petit ouvrage 
qu'il venait de traduire du latin, et l'offrande lui paraissait 
peu digne de la noble abbesse de Sainte-Croix. Aussi n'est-ce 
point sur le mérite du volume qu'il se fonde pour le voir 
accepter, mais sur 1' « honnesteté » de celle à qui il le pré- 
sente. 11 la sait bonne, il la sait prévenante, et il n'oublie pas 
que Dieu, « facteur de tout ouurage », n'hésite pas pourtant 
à recevoir les dons les plus humbles : il 

Accepte bien le verdoiant fneillage 

De ceulx qui n'ont de gras biens l'abandon. 

Dont ilz luy font en ses églises don, 

Vous suppliant le faire ainsi, madame, 

Si mieulx auois l'auriez sur mon ame (3). j| 

(1) Ep. fam. XXYI, f° 26 d. '\ 

i2) 1 Mor. I, fo 8 a. 

^3) Ep. fam. CV, f° 70 c. 



LE RIIÉTORIOIEUR 231 

Cette touchante protestation toute d'humilité et d'entier 
dévouement revient souvent sous sa plume. 

Si M. Rathery, après lecture de la lettre de Rabelais à Jean 
Bouchet, paraît tout disposé à donner à l'auteur de Panta- 
gruel «une place honorable parmi les poètes du temps (1) », 
je crois qu'il devrait se montrer aussi favorable à son cor- 
respondant ; les vers de Jean Bouchet sont même générale- 
ment meilleurs que ceux de son ami, ce qui n'est pas beau- 
coup dire. On ne saurait du moins refuser le mérite d'une 
agréable simplicité et d'une grâce touchante à cette fin de 
lettre que notre auteur écrit, après soixante ans bien passés, 
au père de Ronsard, son bienfaiteur. 

Et par autât que sommes de mesme aage (2) 

Si le parfaictz l'iiumain pèlerinage 

Auant le vostre, ayez quelque pitié 

De mes enfans par la vostre amytié. 

Et s'il adulent que plus long temps je viue 

Que vous môsieur, je m'oblige en foy visue 

Que par escript au long rédigerai 

Les biens de vous que iay sceuz et scauray (3), 

Et si prieray iournellement pour l'ame 

De vous seigîïr qui m'aymez et que iame. 

A aultres biens ne me puis obliger 

Vous le pouez facillement iuger, 

Car ie n'euz onc grand souicy, ne grand cure 

Des biens mondains, seulement ie procure 

M'entretenir ma femme et mes enfans 

Sans rien deuoir au derrier de mes ans. 

Qui est pour fin, fors que me recômande 

Très humblement a vous, et que demande 

(i) Rabelais, OEuvres, t. II, p. 549, note. 

(2) Ce n'est pas tout à fait exact ; le père de Ronsard devait avoir cinq 
ou six ans de plus que notre poète. Cf. les Généalogies, effigies etepitaphes, 
épitaphe de feu messire Loys de Roussart, f° 83 v. 

(3) Conformément à sa promesse, Jean Bouchet, à la mort de Louis Ronsard 
(1544), rédigea son épitaphe ; pas trop « au long », elle n'a qu'une cinquan- 
taine de vers; c'est la 101. Cf. Les Généalogies, effigies et epitaphes, i°So \°. 
Outre lépîtredont nous transcrivons un fragment (CXXVIe), notre auteur 
adresse encore une lettre au seigneur de la Poissonnière, au début 
des Triumphes de la noble, etc., celte lettre se trouve dans les trois pre- 
mières éditions. Il y a dans ces trois documents des détails fort intéres- 
sants sur le père du grand poète. Dans le dernier nous lisons que Louis 



232 JEAN BÛUCIIET 

A Dieu puissant vous donner en tous lieux 
Bien prospérer puis le règne des cieulx. 
j Escript soubdain, souiz mon petit cachet 
Par le vostre Immble obéissant Bouchet (1). 

C'est surtout au contact des choses vues et senties, pourvu 
que les émotions qu'elles soulèvent ne dépassent pas trop la 
culture moyenne de son âme de bourgeois, c'est au con- 
tact des champs, de la nature, et des humbles joies de la vie 
domestique que la verve de Jean Bouchet s'échauffe et qu'il 
devient un peu poète. Il aimait sa petite maison de campagne 
de Chauvigny, asile de la famille aux jours de peste, qui lais- 
saient du loisirà sa muse travailleuse, et il en a dans ses épî- 
tres tracé une esquisse très jolie ; il nous raconte ses plaisirs : 
avec les paysans des environs il s'amuse à prendre des per- 
drix: c'est là, au milieu des bois, près des eaux, qu'il reçoit les 
visites de ses amis ; mais il vaut mieux Técouter cette fois 
que le résumer : 

Auec paisans prens perdriz aux lacs rôds 
Et passetempssouuent auec les nymphes 
Ou pour courir mes membres ia las romps. 

Ronsard avait composé deux traités, l'un sur "le blasondes armes », l'aulre 
sur la manière de vivre à la cour, si du moins je comprends bien le texte 
de l'auteur : 

... vous auez très amplement traicte 

Côme on se doit es maisons des gras priées 

Entretenir par règnes et prouinces. 

Je n'ai rien trouvé de net sur les rapports probables de Jean Bouchet 
avec Pierre Ronsard ; il est certain toutefois que ce dernier, après la mort 
de son père, vint à Poitiers ; il est certain encore que Jean Bouchet vivait a 
cette époque ; dès lors il semblerait étonnant que noire poète ne se fût pas 
mis en peine pour voir le fils de son ancien bienfaiteur, le parent des 
La Trémoille, dont il fut procureur jusque vers looO ; la charge d'ailleurs 
ne sortit point alors de la famille, sou fils Gabriel lui succéda. Toutefois, je 
ne puis affirmer que l'humble poète poitevin eut des relations avec le 
grand lyrique français : parfois pourtant il m"est venu à la pensée que le 
Prince de la Pléiade avait peut-être appris du vieux rhétoriqueur la règle 
de l'alternance des rimes masculines et féminines à laquelle il fut géné- 
ralement fidèle. On peut, je cfois, affirmer qu'il avait lu ses œuvres: 
Joachim du Bellay les connaissait bien, et il n'avait pas pourtant les mêmes 
raisons de les parcourir que le fils de Louis Ronsard. 

(1) Ep. fam. GXXVI, f^ 83 a. 



LE lUIKTORIOUEUR 23li 

Aiicunesfois recoy les paranymphes 
De mesamys, lesquels me viennent veoir 
Entre les bois, sis sur le bord des Lymphes. 

Quant ne puis plus de compaignee auoir 
Ma plume prens, et me mectz a escrire 
A tous estalz a mon petit pouoir. 

C'est reciter et briesuement descrire 
Les biês et maulx qu'en eulx côgnoislre puis 
Sans detracter d'aulcun ne le proscrire. 

l'en ay ia faict dix mille vers, et puys 
Si ce labeur trop long, griesve ma teste 
Sur mes enfans repos quiert ses appuys. 

L'und'eulx me rit, et l'autre me failfe.4e 
L'autre gergonneen termes enfantins 
Et cependant le disner on apreste. 

Les oiseillons i'oy chanter les malins. 
Sur le serain voy dancer pastourelles 
Et sur le soir latrer les gros maslins. 

le voy de loig gras chasteaux et tourelles 
Apres es boys cerfz et biches courir 
Vignes charger, et arbres autour elles. 

Si peu de mal ne scaurois encourir 
Que le secours n'aye de mon espouse 
Qui cueur et corps mect a me secourir. 

Si au secret du lict ie lui expouse 
Les miens ennuytz, et elle a moy, les siens 
Passent soubdain, alors chascun réponse. 

Quant au désir des honneurs terriens 
N'en suis pressé, mon cueur ne s'en tormête. 
Content ie suis de mes tant petits biens. 

Et en cela, cher frère, ie me vante 
Que riche suis autant que l'Empereur 
Car cotent suis quelque grât vent qui vcnlo (I). 

Après toutes ces citations, — qu'on me pardonnerad'avoir 
multipliées, — une question se pose : Pourquoi cet écrivain 
assez généralement heureux dans les peintures de la vie de 
chaque jour et qui peut-être aurait pu nous laisser quelques 
portraits intéressants des humbles du xvi« siècle, pourquoi 
l'auteur de bon sens qui, un jour, avait pris pour devise : 

Le naturel seulement ie poursuis, 
(1) Ep. fam. LXVll, f°46 c et d. 



234 JEAN BOUCIIET 

n est-il pas resté fidèle à sa devise comme à ce qui parait 
bien avoir été le propre de son génie ? On dira que ces passa- 
ges sont clairsemés dans une œuvre fort étendue ; tout poète 
a fait dans sa vie quelques vers excellents, et il n'est pas 
d'écrivain qui n'ait signé une bonne page ; mais les rencon- 
tres heureuses ne sont que des rencontres ; pour embellir le 
reste de la route, qui est longue et ennuyeuse, il faut un grand 
talent ; un esprit médiocre intéresse en passant et comme à 
son insu, seul un grand esprit intéresse toujours et en pleine 
connaissance de cause. 

Sans doute, la remarque est fort juste, et les passages sail- 
lants sont l'exception chez notre auteur ; la vraie raison de 
la monotonie des ouvrages de Jean Bouchet tient pourtant à 
d'autres causes ; il faut l'attribuer encore plus à sa doctrine 
littéraire qu'à son manque de talent. Il est ennuyeux par 
conviction, par principe, si j'ose ainsi parler, parce qu'il est 
rhétoriqiieur. On comprend assez que mon intention n'est pas 
de dire que les rhétoriqueurs visent à être ennuyeux, je veux 
simplement dire que leur manière de concevoir la littérature 
les y oblige presque. La chose vaut la peine de nous arrêter. 

Ces hommes ne s'intéressent guère qu'aux rimes et aux 
mots ; c'est là leur préoccupation constante, et malgré de 
bonnes intentions ils arrivent aux résultats les plus tristes. 
Sans doute il y avait avantage, vers lo20, à travailler les 
rythmes et la langue, à poser aux poètes des problèmes diffi- 
ciles pourvu qu'ils ne devinssent pas de véritables rébus. Il 
fallait éviter de sacrifier la pensée, et de descendre à des bi- 
zarreries ridicules. Les rhétoriqueurs en arrivèrent ! hélas, à 
ne plus voir dans la poésie qu'un arrangement mécanique de 
sons et de syllabes, et, dans les différents genres, des sortes 
de casse-tête chinois où il suffisait pour réussir d'un certain 
tour de main qu'un peu d'exercice pouvait donner à tous. 

Il serait monotone et fastidieux de détailler ici toutes les 
sortes de rimes écloses du cerveau des rhétoriqueurs, comme 
<iussl d'étudier les rondeaux simples, les rondeaux doubles, 
les rondeaux jumeaux, les simples virelais, les doubles vire- 
lais, les ballades, les ballades balladantes, les ballades fra- 
Irisées, les simples lais, les lais renforcés et les lais renforcés 



Li: lUlKTORIOlKlR i23ï) 

fratrisés ; c'est là travail de marquclcric et non plus de litté- 
rature. Voici simplement deux quatrains de Jean Bouciiet 
dont le sens varie suivant la manière de les lire ; liii-mcme 
d'ailleurs ne manque pas de nous en avertir, en vers bien 
entendu. Il s'agit, dans le premier, des « Messieurs de iustice ». 

Lisez au droict verrez les tours 

Des bons, des maulvais au rebours. 

Praticiens, sont bons, non faintcz 

Gracieux, non mal desirans, , 

Riens reffusans, non inhumains, 

Conscientieux, non tyrans. 

« Ces quatre lignes se peuvent lire en trois sortes, et en 
chascune y a rime et substance » : 

Heureux est-il Celuy qui n'a procès 

Qui plaidera N'est prins pour tiôme sage 

S'il est subtil On luy faict des excès 

Mal il n'aura S'il n'est rempli d'outrage 

Allez droict vous ne plaiderez 
Sincopez procès vous aurez (i;. 

Voilà, certes, qui semble assez innocent; le tort des rhétori- 
queurs est d'avoir pris au sérieux des distractions enfantines. 

(1) 2 Mor.Y, f" 30 a. — La merveille du genre est probablement l'orai- 
son à la Vierge de Meschinot : « Geste oraison, nous dit-il lui-même, se 
peultdire par huit ou par seize vers, tant en rétrogradant que aultremeut, 
tellement qu'elle se peult lire en trente-deux manières différentes et 
plus, et a chascune y aura sens et rime, et commencera toujours par motz 
différents qui veult » : 

Dhonneur sentier. confort seur et parfait 

Ruby chéris, saphir tresprecieulx 

Cucur doulx el chier. suport Ijon en tuut fait 

Infiny pris. plaisir mélodieux 

Esiouy ris. souuenir gratieux 

Dame de sens. mère de dieu tresnette 

Apuy rassis. désir humble ioyeulx 

Marne détiens. treschiere pucelette. 

Les Lunettes des princes. Philippe Pigouchet, MCCCCXCV. (B. N. Rés. 

Y« 1313). 

Meschinot est par trop modeste, ses vers peuvent se lire non seule- 
ment de 32. mais de 2o4 manières différentes, s'il faut eu croire M. de La 
Borderie. Cf. Bibliothèque de f École dea chartes, 1893, p. 627. 



230 JEAN BOUCUET 

Il faut d'ailleurs remarquer à la louange de notre auteur que 
ces singularités sont assez rares chez lui. 

L'habitude de regarder toujours et seulement les mots 
conduisit les écrivains à y voir des choses vraiment extraor- 
dinaires. C'est ainsi que le mot monde renferme en lui-même 
sa propre définition, il suffit de prendre chacune des lettres 
qui le composent et on trouve immédiatement ses diverses 
qualités : Menteur, Onéreux, JXoyseux, Dommageable, En- 
nuyeux (1); l'expérience n'est pas difficile, on peut la recom- 
mencer à l'infini. Il faut croire que ces enfantillages sont 
bien dans la nature humaine, puisque même aujourd'hui, à 
tous les changements de ministère, les journalistes ne man- 
quent pas de chercher dans les noms des élus l'horoscope de 
leurs destinées politiques : toutes les opinions y trouvent de 
quoi se satisfaire, et comme les prophéties sont très -variées, 
une d'entre elles au moins a quelque chance de se réaliser. 
Cette manie atteignit à la cour de Marguerite d'Autriche le 
suprême ridicule : à force de tourmenter les mots, les poètes 
en arrivèrent à changer les lettres de place, il fallut commen- 
cer à lire par la droite ; et encore, afin d'être plus certains de 
rester parfaitement inintelligibles, ils ajoutèrent au commen- 
cement et à la fin des mots une et parfois deux lettres sup- 
plémentaires, absolument inutiles au sens : 

Vlednora tniopazamo hemady. 

C'est du charabia ; enlevez la première et la dernière lettre 
de chaque mot, lisez à l'envers, et vous avez : Rondel pour 
ma dame (2). C'est bien aux jours de notre rhétorique que 
l'on nous faisait apprendre ces vers de Maynard : 

Si toQ esprit veut cacher 
Les belles ctioses qu'il pense 

(1) Les Triumplips de la noble..., édit. de 1536, f° cxxv t°. Dans le Roman 
de Fauvel (début du xive siècie.l les auteurs François de Rues et Chaillou 
dePestain donnent le nom de Fauvel à la vanité humaine, parce que dans 
cette passion on trouve Flatterie, Avarice, Vilenie, Variété, Envie et Lâ- 
cheté, dont les premières lettres forment le mot FAYVEL. Histoire de la 
langue et de la littérature françaises, t. II, p. 200. 

(2) Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire, p. 118. 



LE RIIÉTORIQUEUR 2.'}7 

Dis-moi qui peut t'cmpêcher 
De te servir du silence ? 

Franchement, si l'art consiste en ces puérilités, qu'il périsse 
à jamais. 

Hypnotisés pour ainsi dire par les mots, les rhétoriqueurs 
croient avoir fait beaucoup quand ils ont aligné dans leurs 
vers de longues suites de substantifs à peu près synonymes ; 
voilàpour eux la meilleure preuve de la richesse d'une langue : 

Car d'orgueil vient ambition, iactance. 
Presumption mespriz et arrogance, 
Fol iugement d'auitruy, plain de danger 
Vn appétit de quelqu'vn se vanger, 
Ire bruslant qu'accompaigne follie 
Detraction, fureur, contumelie_ 
Enuie aussi, mespriz, contention 
Ypochrisie, et simulation, 
Irrision et inobedience, 
Ingratitude et folle deffidence (1). 

Ils abusent des énumérations ; le comble de l'art consiste à 
y multiplier des antithèses : je prends au hasard, ces procédés 
sont presque de toutes les pages : 

Qui les elTectz veult de mort compasser 
On trouuera qu'elle conduict et meine 
De grant souffrete, a richesse certaine, 
De grans perilz, a toute seureté, 
De tout malheur, a grand bienheurelé. 
De lieux umbreux, a parfaicte lumière. 
De la bataille, a victoire planiere. 
De grant angoisse, a consolation 
De triste dueil, a exultation. 
De maladie, a santé copieuse. 
De conuoitise, a charité ioyeuse. 
De courte vie, a iamais ne mourir (2). 

Par ces moyens tout factices, énumérations et antithèses 
interminables, Jean Bouchet et les rhétoriqueurs voulaient 
donner à la langue française de l'ampleur et de l'abondance. 

(1) Ep. fam. GV, f° 69 c. — Cf. Peinture de la cour, 2 Mor. II, f» 10 a 
et b ; Occupations des gens du monde, 1 Mor. II, i" Il c. 

(2) 1 Mor. XIII, f° 42 b. 



238 JEAX BOUCHET 

Sans doute, Ils le reconnaissent, elle se perfectionne chaque 
jour et va « de bien en mieulx » (1), mais elle n'atteint pas 
encore son complet développement ; « la différance et varia- 
bilité du vulgaire languaige du temps présent » (2) sont fort 
grandes ; il faudrait fixercet idiome dont Montaigne se plain- 
dra encore dans cinquante ans (3) ; il est trop grêle, aussi 
s'efforce-t-on de lui donner de la dignité. Les rhétoriqueurs 
prennent tous les moyens de « magnifier « cette langue fran- 
çaise incapable de porter les grandes pensées ; ils mettent 
à leur travail une bonne volonté indiscutable : leur tort est 
de n'avoir pas su distinguer entre la véritable noblesse et 
l'emphase. Il existait alors une mode ridicule : hommes et 
femmes s'affublaient d'une sorte de cordelière qui, descen- 
dant jusqu'au bas du ventre, le mettait en saillie d'une façon 
ridicule et grotesque (4) ; ridicule aussi et grotesque est la 
langue de cette époque toute gonflée de redites et de péri- 
phrases. Un rhétoriqueur qui écrit selon toutes les règles de 
l'art « en orateur » ne consentira jamais à exprimer d'une 
façon simple et naturelle les sentiments qu'il a le plus vivants 
au cœur, et qui devraient en jaillir dans toute la spontanéité 
d'un premier mouvement. Jean Bouchet raconte dans le 
Panegyric du CheualUev sans reproche une scène curieuse, et 
historique bien certainement, qui va nous montrer aux yeux 
le manque de naturel et l'emphase béate qu'impose à ses 
disciples la solennelle dame Rhétorique. Après la mort du 
prince de Talmond, tué glorieusement à Marignan, le pro- 
cureur des La Trémoille, désolé, vint rendre visite à Gabrielle 
de Bourbon, la mère du jeune héros. Pour raconter son entre- 
vue avec cette femme infortunée, pour nous parler des larmes 
qui tombèrent chaudes et reconnaissantes de son cœur 
d'homme, il emploie de telles périphrases, des expressions 
si recherchées que le livre échappe aux mains du lecteur 
exaspéré. Il avait été accueilli par un cri de douleur vraie : 

(i) Temple de bonne renûmee, Mm r°. 

(2) Le Panegyric du Cheuallier .., ch. i. 

(3) Essais, liv. III, ch. v. 

(4) Revue des Deux-Mondes, sept. 1852. Les Poètes bohèmes du xvie siè- 
cle, p. 1145. Cf. l'abbé Al. Samouillaû, Olivier Maillard, p. 163 sqq. 



LE HiiÉïoiuorniR %V.) 

« Ha ! lehan Bouchel, que dictes-vousde mon malheur, el de 
l'irréparable perte de nostre maison ?.., (i) » Et il ajoute : 
(( Toutes ces piteuses paroles donnèrent roupture a mon 
principal affaire, et tant greuerent mon cueur, que intrin- 
sèque douleur defîendit a ma bouche de parler, et sorty de 
la châbrc, accompagné seulement dangoisse, laissant la 
désolée plorant et se desconfortant, sans auoir puissance de 
luy donner vngseul confort » (2), Si Jean Bouchet avait voulu 
nous conter simplement cette scène touchante, comme il 
dépeint sa maison de campagne de Ghauvigny, il nous eût 
tiré des larmes des yeux, car il avait un cœur excellent ; mais 
le naturel_, l'abandon, la douleur qui s'exprime simplement, 
comme elle s'éprouve,tout cela ne saurait trouver place dans 
un morceau composé selon les règles de dame Rhétorique au 
froid visage, au cœur sec et à la dignité emphatique ; il 
a voulu écrire en orateur, et le voilà grotesque : il lui était 
pourtant si facile de rester lui-même! 

Ce qui nous rend encore plus odieuse cette rhétorique 
compassée^ c'est l'obligation qu'elle impose à l'écrivain d'em- 
ployer à tout propos l'allégorie. Que de peines et d'efforts 
pour arriver au résultat le plus triste ! 

Jean Bouchet, en ce genre, n'est ni plus ni moins ennuyeux 
que ses contemporains, et comme eux il dépense à ce labeur 
enfantin une bonne volonté, un temps, parfois même un 
certain esprit d'à propos qu'il aurait pu mieux employer. 
Dans tous ses ouvrages il multiplie les allégories, mais le 
procédé frappe surtout dans les Triimiphes de la noble et 
amoureuse dame. L'auteur nous fait assister aux différents 
combats que l'âme doit livrer pour acquérir « l'aternel 
royaulme de paradis », depuis le jour oii le Temps la prit en 
son pouvoir, la fit monter « sur vne hacquenee blâche quil 
appeloit Innocence » et partit en sa compagnie pour la terre 
d'Enfance, jusqu'aux terribles assauts qui troublent la pauvre 
infortunée à ses derniers moments, au terrible « pas de la 

(1) Hélas! Gabrielle de Bourbon elle-même ne reste pas longtemps sous 
rémolion de son âme brisée, Jean Bouchet lui fait dire : « Pensez-vous 
que le possible de viure empesche lelTortde mort ? »..., etc. 

(2) Le Panegyric..., f° clviu r° et v". 



2iU JEAN BOUCllET 

mort ». Chaque passion est non seulement personnifiée, mais 
Jean Bouchet lui donne son blason, un poste dans l'une des 
armées qui luttent pour l'âme ou contre l'àme, Yètue d'une 
armure faite à sa taille et qui la distingue, elle marche à la 
tête d'une suite nombreuse qui milite sous ses ordres, et sa 
vaillance fait merveille. Il y a des combats d'avant-garde, 
des combats d'artillerie, des « cautellcs » de guerre ; on lutle 
sur terre et sur mer, et la victoire ne reste à l'âme qu'après 
de longues alternatives de succès et de revers. Voici les pré- 
liminaires de la « Bataille de l'Ame incorporée contre le 
Monde et ses complices, au lieu de Audace effrénée » : Les 
soldats du Monde « venuz en place par eulx choysie a leur 
aduâtage cômencerent a lascher leur artillerie de appétit 
desordône cotre lauât garde de lame dot plusieurs furent 
blecez ; mais ce fut peu de chose ; et pour ladicte artillerie 
lauant garde de Lame ne fut en rien descampee,car tousiours 
passoit oultre. Et voyât le maistre de lartillerie de Lame 
nôme honneste occupation que lartillerie des ennemys com- 
mençoit a faire dommage, incôtinent quil la peut choysir 
affûta quelzques pièces de la sienne appelées Bonnes consi- 
dérations, et des les second et tiers coups qu'il destacha rom- 
pit et mist en mille pièces les basions de Appétit desordonne, 
quiauoient ainsi fort tire contre lauantgarde de Lame et fut 
très fort blece le maistre cannonier nomme Inquiétude » (1). 



(1 ) Triumphes de la noble et amoureuse dame, î" cccxvnv" et cccxviii ro. 
Ses allégories lui fournisseut ici ou là l'occasion d'esquisser d'assez jolis 
iableaux ; voici une description de fespérauce : 

le vy venir et marcher esperâce, 
En port joyeux, et graue lëperâce, 
Dessus son cliief a demy descouuert 
Elle portoit vng beau cliappelet vert 
Entrelasse de blanches espinettes 
De la couleur des plus basses planètes. 

Sa cocte estoit de couleur de vert gay 
De fin veloux sentant le moj-s de may 
De lames dor tant bault que bas couuertes, 

Dessus auoit une robe entrouuerte, 
Qui ne couuroit tous les aultres habiz, 
De satin gris semée de rubiz 
Faictz en façon de petites estelles 
Et si portoit des argêtees belles. 

Le Labyrïlli de fortune...^ 2« folio après P m v° 



LE RHÉTORIQUEUR 241 

Vraiment, notre littérature, après avoir vécu près de trois 
cents ans de pareils procédés, était bien morte, il fallait chan- 
ger tout cela et renouveler des idées à jamais épuisées. Jean 
Bouchet s'en apercevait-il, et les pjrands rhétoriqueurs ses 
devanciers lavaient-ils remarqué ? Ils ne s'en rendaient pas 
très bien compte sans doute, et pourtant la transformation 
se faisait peu à peu ; à leur insu peut-être, ils y coopéraient 
même. JXos écrivains avaient à portée de la main le remède 
à tous ces maux ; près d'eux, sous leurs pieds chancelants 
coulait la source qui allait tout vivifier ; chose intéressante à 
constater, ils y puisaient même de leurs mains vieillies sans 
goûter pourtant la saveur, ni prévoir l'incomparable fécon- 
dité de cette eau de Jouvence éternelle. Jean Bouchet 
connaît et aime toute l'antiquité latine, et cette connaissance 
comme cet amour ne sont poinl nés d'hier au cœur du 
rhétoriqueur ; à chaque instant se pressent sous sa plume 
les grands noms de la mythologie et de l'histoire, ils ne sor- 
tent pas de sa pensée. Les souvenirs anciens sont la fleur et 
l'âme de ses récits. A l'exemple de Pétrarque et de Boccace, 
et aussi de Georges Chastelain, de Jean Molinet et de Jean 
Lemaii^e de Belges, licite sans fin et aime à faire parade de 
son érudition. 11 croit que les grands modèles sont à Rome, 
— il ne dit pas encore en Grèce, — mais il ne sait pas com- 
ment les imiter ; il sent bien lui aussi qu'il faut marcher vers 
la superbe cité de Romulus, mais il ne sait pas comment de 
ses « serues Dépouilles » il pourra orner son temple ou son 
autel (1). Je crois que les grands rhétoriqueurs, sans com- 
prendre l'art antique, surent pourtant l'admirer, du moins 
essayèrent-ils de l'imiter. Jean Bouchet déclare bien haut 
dans VEpistre à Florimond Robertet, en tête du Panegyric du 
Cheuallier sans reproche, que dans la composition de cet 
ouvrage il n'a rien voulu faire autre chose que de marcher 
sur les traces des auteurs de « la Pedie de Gyrus, des Tyro- 
cinies d'Alexandre le Grand, et du Songe de Scipion »>. 
Rien d'étonnant s'il a manqué de goût et de mesure dans 

(1) J. du Bellay : Deff'ence et illustration de la langue francoyse, 
p. 161. 

16 



242 JEAN BOUCHET 

celte étude des maîtres latins où il n'avaitpasde bons modèles. 
Plus on les imitera, plus on approchera delà perfection, tel 
semble avoir été son principe (1) : principe excellent, à con- 
dition d'être bien compris. Il semble se rendre compte que 
limitation doit laisser à l'écrivain toute son originalité, et 
qu'il ne doit sacrifier ni sa langue ni son histoire à la langue 
et à l'histoire d'un autre peuple. 11 aime de tout son cœur 
« ladoulceurdela langue Françoyse, aujourd'hui tant aornee, 
faconde et bien polie (2), set il ne travaille que pour l'enri- 
chir ; nous savons par ailleurs en quelle haute estime il a 
les grands hommes qui ont travaillé pour l'honneur de la 
France (3) : il ne veut donc rien sacrifier de la gloire ni de la 
langue de sa patrie, de cette langue qu'il voit, grâce à de 
constants efforts, 

... remise en art si très parfaict 
Que le latin aucuneffoiz deffaict (4). 

En dépit de ces principes excellents, il n'imite que très ma- 
ladroitement les auteurs latins parce qu'il ne les comprend 
pas. Il s'attache aux choses purement extérieures, aux mots, 
aux périodes, à quelques métaphores, il ne pénètre pas jusqu'à 
l'intime de leur génie fait de bon sens et de mesure ; peut- 
être ne faut-il pas trop lui en vouloir de n'avoir pas été jus- 
qu'au bout d'une tentative qu'il faudra plus d'un siècle pour 
achever : c'est assez peur lui comme pour ses contemporains 
d'avoir fait quelques pas sur cette route glorieuse. 

A l'exemple de Pétrarque et des grands rhétoriqueurs, il 
ne manque pas une occasion d'étaler en vers ou en prose sa 
science mythologique (5) ou historique ; il fait à tout propos 

(1) Ce principe de l'imitation qui est le fond et « comme le cœur de la 
doctrine ronsardienne » a parfaitement été exposé dans ce qu'il a de bon 
comme dans ce qu'il a d'exagéré par M. Faguet dans son Seizième Siècle, 
p. 213 sqq. 

(2) Epistre a D. M. Malhee, Prieur de l'abbaye de Monstierneuf, dans 
l'Histoire de Théodorite, évêque de Cyropolis, par (D.-M.) Mathée ; ce livre 
est une traduction d'un ouvrage grec. 

(3) Anciennes et modernes généalogies, A un r° et v°. 

(4) Ep. fam., CXX, f» 80 c. 

10) Marins Pieri : Pétrarque et Ronsard, p. 170 ; G. Chastelain. Œuvres, 
t. VIII, p. 3:*4.Cf. Rabelais, liv.IV, ch. xxi;t. II, p. 134 ; Ronsard, possm. 



I 



LE irnihouiQUEUR 243 

passer sous les yeux de ses lecteurs des troupes de héros et 
d'héroïnes, dont les noms se bousculent et s'entassent aux 
hasards de ses souvenirs et de la rime. S'aj^it-il de chasseurs, 
nous voyons aussitôt déliler 

Melager, et Dyane, 

Hypolitus, Mytridates, et Crâne, 
Eudymion, Helymus, Panopes, 
Mopsus, Procris, Crocus, Philotetes, 
Tous grâds veneurs de toutes bestes noires 
Rousses aussi (comme on veoit es hystoires) (1). 

Il n'y a pas de descriptions de campagne ou de bois sans le 
cortège obligé des « Nayades, Hymnydes, Oreades, Ama- 
driades, Driades, Nappées «. Minerve ne manque pas de rap- 
peler au jeune Louis de LaTrémoille, qui vient de triompher 
d'un amour coupable, tous les dangers de la passion, 
et le nombre infini de ses tristes victimes : Médée, Prognée. 
Thyeste,Egisthe,Glytemnestre.., César, Cléopâtre,Holopherne, 
Samson..., Ghilpéric, Clotaire III, Ghildéric... Dans le Ttm- 
ple de bonne renômee, il pousse ce procédé à la dernière exa- 
gération, il énumère dans des pages sans fin tous les héros 
et toutes les femmes illustres qu'il rencontre successivement 
sur ses pas. Il s'y trouve onze chapitres dont les titres res- 
semblent à celui-ci : Le tabernacle de foy publique et daul- 
cuns qui aimèrent ceste vertu. Voici les noms de quelques- 
unes des dames célèbres qu'il connaît : Eve, Vesta, Terra, 
Gybèle, Isis, Gérés, Minerve, Sémiramis, Camille, Débora, 
Judith, Esther, Jeanne la Pucelle, Tisbé, Sapho, Briséis, 
Gassandre, Hécube, Anne de Bretagne, Jeanne de France. Ce 
mélange de noms païens et chrétiens, antiques et modernes, 
dénote dans la pensée de l'écrivain beaucoup d'indécision et 
d'incohérence ; c'est un trait caractéristique des hommes de 
l'Humanisme et de la Renaissance (2). 

Toutefois ces onumérations si longues et si multipliées 
ne nous apprennent pas ce que Jean Bouchet allait chercher 



(1) Ep. fam. XXV, fo 26 b. 

(2) Faguet: le Seizième Siècle, p.xxii. 



244 JEAN BOUCHET 

dans les livres des anciens, et nous ne voyons guère quel 
avantage pouvait en retirer la langue française. iXous com- 
prenons mieux le dessein du rhétoriqueur s'efforçant d'intro- 
duire chez nous les mots latins et de les naturaliser. A l'exem- 
ple des (( orateurs belgiques », il appelle ainsi les écrivains 
de l'école de Bourgogne, il en use et il en abuse. Ils ont une 
ampleur et une sonorité qui lui plaît, et pour enrichir notre 
vocabulaire il emploie sans remords crudélité, en place et 
même à côté du mot cruauté, famulaleur pour serviteur, /i/r^ 
pour vol, co//«z/f/er pour louer ; il ma(j7iifie\di\o\xà\i prêtre 
qui pertranscende les neuf cieux. C'est un latiniseur des plus 
convaincus, comme tous ses contemporains, comme Rabe- 
lais lui-même, qui pourtant a fait bonne justice de cette 
engeance. En principe, comme le remarque fort justement 
M. Brunot, chacun s'élève contre les latiniseurs et tout le 
monde latinise (1). Etienne Pasquier attribuait cette manie à 
une certaine paresse d'esprit : les écrivains habitués à par- 
ler latin ne prenaient pas, selon lui, la peine de rechercher 
le mot français qui pouvait traduire leur pensée, quand ils 
ne l'avaient pas « apoinct » (2). La chose a pu, elle a même dû 
se présenter; mais cette manière de faire n'est nullement un 
parti pris chez les rhétoriqueurs ni chez Jean Bouchet, et la 
critique, si psychologique soit-elle, n'est pas juste. La preuve 
que les latiniseurs n'emploient pas le mot latin parce qu'ils 
ne se sont pas donné la peine de chercher le mot français, 
c'est que, bien souvent, ils emploient les deux à la fois. Les 
exemples sont à presque toutes les pages; en voici quelques- 
uns relevés dans les Annales d' Aquitaine ; provigner et aug- 
menter la foi, louer et collauder, maculé et taché, polu et 
maculé^ bon tour et louable cautelle, furt et larrecin. Parfois 
même, quand le mot latin n'a été que peu employé, Jean 
Bouchet l'unit au mot français non plus par la conjonction <?/ 
mais par la conjonction ou : feretre ou cercueil, forces ou 



(1) L. Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature fran- 
çaises, t. III, p. 830. Cf. le Seizième Siècle en France, de MM. Darmesteter 
et Hastzfeld, p. 188. 

i'i) Œuvres, t. II, let. XII, p. 48. 



LE imÉTORIQUEUR 245 

cizeaiix (1). Ce procédé est tellement bien voulu des écrivains 
que les Arts poétiques en fixent les règles. Pierre Fabri, 
dans le Grant et vrajj art de pleine rhétorique, écrit : « Et 
de deux termes élégants le plus entendiblc soit mis derrière, 
comme 'insinuant et desclarant la nature et semblance... 
diuulgiier et communiquer les publiques gestes et faiclz des 
Frajiçoijs (2). » 

Avec le mot latin, c'est la phrase latine, la période que 
Jean Bouchet s'efforce d'imiter dans ses écrits, et parfois 
avec assez d'habileté ; il s'agit des écrits en prose, bien 
entendu, car la période en poésie n'est pas connue des rhé- 
toriqueurs, leurs vers se succèdent au hasard sans lien aucun, 
sinon la conjonction et ou quelque mot disjonctif, ou, soit, ni. 
Notre auteur a un modèle préféré, Gicéron : 

... Eq luy seul reaulment et de faict 
Ont resplendi presque les vertuz toutes 
De to' les grecs. 

Il écrivait ces lignes à Tépoque où Erasme, tout en préten- 
dant ne blâmer que les imitateurs maladroits du grand 
orateur romain, ne laissait pas de le railler un peu lui- 
même. Jean Bouchet, d'un naturel pourtant si doux, ne peut 
s'empêcher de montrer une légère mauvaise humeur contre 
le satirique ; il lui reproche non sans raison de ne pas assez 
respecter celui auquel il doit lui-même la plus belle partie 
de son art. Mais le jugement à peine prononcé, il craint d'en 
avoir trop dit, il se retire prudemment ; avant tout ne nous 
faisons pas d'ennemis : 

De ce débat i'oste les mains et doigtz 
Plus l'en diroissi raieulxiy entendois (3). 

Quelques-unes des périodes de Jean Bouchet ne manquent 
pas d'harmonie et se développent avec grâce : « Assez mest 



(1) Annales d'Aquitaine, p. 45. 

(2) Fabri, le Grant et vray art de pleine rhétorique, 1. 1, p. 18. 

(3) 1 Mor. XIII, fo 32 b. 



246 JEAN BOUCUET 

congneu, nobles cheualiers en lesuchrist, — c'est Grâce 
Divine qui parle à l'Ame et à ceux de sa compagnie, — que 
les paroUes dungchef de guerre ne adioustent rien à la vertu 
des nobles hommes, et ne pourroit (sic) faire dung exercite 
mal conduict et timide vne armée louable et forte ; car on 
congnoist a leffect et yssue dune bataille ceulx qui par leur 
nature ou bonnes meurs sont hardyz et vaillâs, et qui par 
presumption, danger ne craincte ne perdent le nom de har- 
dyesse. Neantmoins vous veulx bien dire le danger ou est 
Lame, de laquelle vous auez la garde de par le roy des roys 
et le seigneur des seigneurs cest lesuchrist (1).» 

Toutefois il devient souvent manifeste que le pauvre rhé- 
toriqueur ne s'occupe guère dans le style périodique que du 
développement matériel de la phrase et des différentes articu- 
lations ; il a remarqué la succession des incises reliées par des 
conjonctions, mais il n'a pas saisi leur gradation savante, ni 
leur harmonieuse combinaison ; aussi bien souvent ses 
lourdes imitations, au lieu de se dérouler sonores et graves, 
s'enchevêtrent avec une emphase pédantesque; le lecteur 
s'efforce en vain de suivre l'idée cahotée d'incidentes en 
incidentes à travers des mois pompeux et empanachés. Je ne 
veux pas citer la première phrase de l'épître Florimond 
Robertet, dont j'ai plusieurs fois parlé, elle est incompréhen- 
sible. Voici le début du chapitre P"* du P«;?e^y;7c : «Apres 
auoir tyre de mon désole cueur innumerables souspirs pour 
linfortune aduenue en la tresnoble et illustre maison de la 
Trimoille a présent florissant en honneur, non seulemët 
pour le deces de Môsieur Charles, mais aussi de Môsieur Loys 
son père, qui sont au lict dhonneurcouuert de fidélité cheua- 
leureusemët passez de ceste misérable demeure au tëple de 
bône renômee et lieu de immortel loz sâs reproche, vérité 
pcedat de hôneste et gratitude despieca née de plusieurs 
bienffaitz et grans bénéfices que iay de ceste tresnoble 

(1) Les Triumphes de la noble..., f° cccxix r°. L'imitation de Salluste 
est évideûte : Compertum ego habeo, mihtes, verba virtutem non addere, 
neque ex ignavo strenuum, neque fortem ex timido exercitum oratione 
imperatoris fieri. Catilina, LVIII. 



LE RIIETORIQUEUR 247 

maison receuz plus lemplisâsmon honneste plaisir que par- 
ticulier proflit, mont côtraint prâdre une des servantes de 
loeil du monde et une aultre de la radiâte Lucinc pour 
rédiger par escript, non en vers et meetres, mais en prose, 
les mémorables gestes du loyal père après ceulx de lobeis- 
sant filz, » 

Jean Boucliet réussit mieux quand il essaie de faire passer 
dans ses livres, non plus seulement les mots et les périodes 
de la langue latine, mais les idées mêmes de certaines 
phrases fort simples , dont il a gardé le souvenir. Ces 
phrases pour la plupart décrivent quelques phénomènes 
naturels : le soir « le souleil approchant de loccident dou- 
bloit etcroissoit leurs ombres (1) » ; l'heure du repos : a en- 
uiron la mynuict que sônus auec ses pesantes belles 
descend on cerueau de l'homme et embrasse toutes les 
créatures en leur repos, leur deffendant de parler (2) ». Par- 
fois les réminiscences des poètes latins, de Virgile surtout, se 
pressent tellement dans la mémoire du poète qu'il en com- 
pose pour ainsi dire la trame de son récit, et ses vers 
deviennent presque une traduction. Pour mieux nous mon- 
trer qu'il agit ainsi en connaissance de cause, l'auteur a soin 
de noter en marge les passages des écrivains latins qu'il 
imite. 



(1) Le Panegyric, f° vi v". 

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae. 

Virg. Egl. I, 84. 

(2) Le Panegyric, fo vu r». Peut-être Jean Bouchet iraite-t-il le Tempus 
erat quo prima qiiies... de Virgile, En. II, 268 sqq., ou plus proba- 
blemeat le 

Nox erat et placidum carpebant fessa soporem 

Corpora 

Cum tacet ornais ager pecudes... 

En. IV, 522 sqq. 

On se rappelle les conseils de Ronsard dans sa Préface sur la Franciade : 
<' Les excellents poètes nomment peu souvent les choses par leur nom 
propre. Virgile voulant descrire le jour ou la nuit ne dit point simplement 
et en paroles nues : Il estoit jour il estoit nuit, mais par belles circonlo- 
cutions : Postera Phoebea lustrabat lampade terras... » Edit. P. Blanche- 
main, t. III, p. 17. 



-MS JEAN ROUCllET 

Lors que Aurora du ciel eut les estelles Jamqiie rubescebat stellis aurora fugatis. 

Quât a nos yeulx abscôd p facos telles V'i'g. fnei. III. 

Quon pouoit veoir titan tresluniineux 
Chassant de imyt lunibre caligineux 

Et appelant de toutes pars les liomnics Aurora interea miseris niortalibus almam 

A labeur prendre et supporter les sommes Extullerat (sic) lucemquerefîerens (s)c)opa 
De cestuy monde, et les journels trauaux, atque labores. Virg. enei. XI. 

Et que ses prompts et allègres cheuaulx 

Passoienl roulflans mieulx que ne fit pégase Postera vix sûnios spargebatluminc montes 
Dessus le mont de orient, dit caucase, Orta dies cû pmû alto se gurgite tollunt 

Qui de ses raiz begnins et sidérez Solis equi hicêque elatisnaribus efQant. 

Eut abattu par moiens modérez Virg. enei. XII. 

De son amie aurora la rouzee 
Dont elle auoit mainte terre arrouzee 
Me pourmenant hors la rigueur dyuer 
Par prez rians au ioly temps de ver... (1) 

Plus loin il cite les Pontiques d'Ovide, Cicéron, Aristote, 
Juvénal, Perse, Tite-Live, toujours en mettant les différents 
textes anciens en regard de ses vers ; nous sommes donc bien 
là en présence d'un effort véritable pour faire passer dans 
notre langue quelque chose des beautés de la langue latine. 
Il est juste de dire que cette tentative littéraire s'arrête à 
quelques descriptions bien simples, mais elle n'en est pas 
moins curieuse avant Ronsard et elle valait la peine d'être 
signalée (2). 

Peut-être voit-on maintenant que Jean Bouchet ne mérite 

(1) Labyrïth de fortune, a i, édition de lo22. La première citation se 
trouve En. III, 321; la seconde, En. XI, 182, 183 ; la troisième, £'n. XII, 
113-113. Ces vers de Jean Bouchet montrent bien à quel point il est inca- 
pable de construire une période poétique. 

(2) Jean Bouchet aurait bien dû chercher des leçons de style dans les 
auteurs latins et apprendre d'eux l'art si délicat d'exprimer littérairement 
sa pensée. Une des causes de la fatigue et de l'ennui que l'on éprouve en 
lisant ses ouvrages, vient de la déplorable facilité avec laquelle il laisse 
aller sa plume ; il répète à satiété les mêmes mots dans la même phrase 
et parfois dans le même vers : il écrira sans hésiter : 

Le poîct septiesme et raison de mes plaïctz 
Dont me suis plaicte et encore me plaïnctz. 

Ep. fam.Xl, fM3 d. 

Six vers qui se suivent ont pour rime: piteuse et despiteuse, piteusement 
despiteusement, piteux et despiteux. {Ep. fam. XI, f° 13 d.) Sans doute 
il aCQrme qu'il n'a pas le «style desgens de court», qu'il ne veut s'exprimer 
que d'une manière basse et humble, la chose est entendue ; mais vraiment 
il en coûtait peu de supprimer des fautes comme celles-là, fautes très 
fréquentes, malheureusement, chez le procureur-poète. 



LE lUIKTORIOUEUR 249 

pas tout le mépris ni le dédain sous lequel on l'accable par- 
fois si durement, et que l'école des grands rhétoriqueurs 
dont il se reconnut toujours l'iiumble disciple i-endit quel- 
ques services à la littérature française. Je ne crois pas avoir 
surfait mon humble héros et peut-être même n'ai-je pas 
tout dit ce qui est à sa gloire ; il eut des défauts, personne 
ne l'a jamais nié ; l'heure était peut-être venue de tenir 
compte de ses qualités, et surtout des tendances si visibles et 
parfois si pleines d'espérance de son œuvre. Ecrivain et poète, 
il a jusqu'au fond des entrailles l'amour, ce n'est pas assez 
dire, l'enthousiasme de son art (1), et avec une conscience de 
parnassien il travaille les détails du vers, de la rime et de la 
strophe, non sans un certain bonheur. Par ce labeur de 
tous les jours, malgré des inexpériences et des manques de 
goût choquants, il contribuait, pour sa faible part, à pré- 
parer l'instrument lyrique dont Ronsard devait tirer de si 
magnifiques accents. La Pléiade, sans doute, a fait beaucoup 
mieux, mais elle devait pourtant aux ouvriers de la veille 
une reconnaissance que, dans l'enthousiasme du triomphe 
elle a bien oubliée ; elle fut même trop souvent ingrate, 
la postérité ne lui en a pas t€nu rigueur et la gloire a tout 
effacé. — Au-dessus de la prosodie, il y a les dons de choix 
qui font le poète : le feu sacré, la splendeur de l'imagination 
et de la sensibilité dont l'éclat puissant donne à l'intelligence 
vie et couleur, le mens divinior ; on ne me croirait pas si 
j'affirmais que le dieu a quelquefois troublé de ses fureurs le 
doux procureur de Poitiers, et je ne me donnerai pas ce 
ridicule. Cependant si la poésie plane au-dessus des cimes à 
côté de l'aigle, elle sautille avec le passereau dans le creux du 
sillon ; il est des chants sublimes, il est aussi d'humbles 
chants oii la vie toute simple se reflète dans sa poétique 
rusticité. Jean Bouchet a senti tout le charme d'une franche 
amitié, il a aimé les rives du Clain et les paysages du Poitou, 
les vallées de Ligugé et de Fontaine-le-Comte comme les 

(1) L'art de « rethoricque », écrit-il, je 
... le trouue sauoureux 
Tant et si fort que ien suis amoureux, 

Temple de bonne renômee, f* 2 v*, après M ui. 



250 JEAN BOUCIIET 

collines de Chauvigny ; son horizon était borné, mais il lui 
suffisait. S'il n'a pas chanté plus souvent ses joies intimes, 
les vraies joies après tout, c'est — on me pardonnera l'expres- 
sion — par un scrupule exagéré d'artiste ; elles ne lui parais- 
saient pas dignes des Muses, et il faut en maudire cent fois 
dame Rhétorique, C'était là matière trop humble pour la 
rehausser, et y appliquer l'art des vers. 

Malheureusement, l'art pour lui comme pour les rhétori- 
queurs consiste à rimer en équivoques, à croiser des anti- 
thèses, à remplir les vers de mots qui répètent obstinément 
la même idée, à jeter sur toutes les compositions le manteau 
de l'allégorie aux couleurs à jamais passées. Les écrivains 
croyaient par là s'attacher à jamais les lecteurs comme aux 
jours du Roman delà Rose, et ces grands enfants ne s'aperce- 
vaient pas que les goûts avaient changé et que le monde avait 
vieilli. La littérature du moyen âge allait mourir, et ce qu'ils 
prenaientpourles couleurs de lavien'étaitpas mèmecedernier 
reflet de santé qui monte parfois aux joues ridées des vieil- 
lards. Joachim du Bellay et Ronsard comprirent qu'il fallait 
laisser les morts ensevelir leurs morts et s'écrièrent avec 
toute l'impétuosité de leurs vingt-cinq ans que les modèles 
étaient en Grèce et en Italie : « Ly, donques, et rely première- 
ment (o Poète futur), feuillette de Main nocturne, et iournelle 
les Exemplaires Grecz et Latins (1 ) . » Mais ce cri tout vibrant 
d'enthousiasme, tout le moyen âge et les rhétoriqueurs 
l'avaient poussé avant eux ; ils n'en comprenaient pas, il 
faut l'avouer, la véritable signification; toutefois, avant la 
Pléiade, nos auteurs avaient pourtant regardé au delà des 
Alpes et au delà des mers,*et peut-être en cherchant bien 
trouverait-on qu'avant Técole de looO ils avaient imité ou 
essayé d'imiter tous les genres qu'elle recommande avec tant 
d'enthousiasme. L'idée peut paraître hardie, je ne la crois 
pourtant pas fausse, et il y a là pour un chercheur une belle 
matière et fort curieuse. Et si cette thèse un jour était dé- 
montrée, — elle l'est déjà en partie, — si Ton prouvait que 
Ronsard et ses disciples ont été moins originaux, et moins 

(1) Deffence et illustration de la Langue francoyse, p. 112, éd. Person. 



LE RHÉTOniOUEUR 251 

inventeurs qu'on ne l'a cru, leur gloire n'en serait pas 
amoindrie, elle resterait intacte. Ils ont, en oiïet, apporté 
dans notre littérature ce qu'on y chercherait on vain avant 
eux: la première notion exacte de la beauté artistique dont 
les reflets illuminent pour jamais Athènes et Rome. Ils 
n'en ont vu que les premiers rayons, ceux dont l'échit devait 
surtout frapper leurs jeunes âmes, mais ils les ont bien vus; 
grâce à eux brilla enfin dans la littérature française une 
fraîche imagination toute vibrante des premières émotions 
d'une vraie sensibilité. 

Si l'on voulait me permettre une comparaison, j'écrirais 
que les rhétoriqueurs, ces ancêtres si éloignés, si grossiers 
de notre xvii^ siècle, ont par leurs travaux assoupli la langue 
et la prosodie françaises, et donné comme une première forme, 
bien indécise encore, à l'extérieur, au corps de notre litté- 
rature classique ; à quelques phrases de leurs ouvrages on 
distingue vaguement les premières sensations toutes maté- 
rielles de la jeune âme qui anime ce corps et lui donnera 
un jour toute sa plénitude de vie. Ronsard et la Pléiade 
infusent à l'ébauche informe des rhétoriqueurs la vie des 
sens aussi intense que possible ; elle éclate en luxuriantes 
images, elle déborde comme la sève au printemps, fougue 
de jeunesse éblouissante que rien ne saurait arrêter. Enfin 
voici le xvii® siècle : au corps il fixe des proportions d'une 
rigueur trop géométriques qui lui enlèvent un peu de sa 
grâce enfantine, mais dont l'ensemble charme les yeux ; à 
l'âme il ôte cette exubérance de l'imagination et de la sen- 
sibilité, apanage des premières années, pour la parer de l'é- 
clat immatériel de la raison, et notre littérature française, 
dans toute la splendeur de sa vie, apparaît, âme et corps, dans 
une si admirable beauté qu'elle n'a peut-être à s'incliner que 
devant le seul génie grec : les légers défauts de détail dispa- 
raissent dans l'admirable harmonie de l'ensemble. 



CHAPITRE III 

LE RHÉTO Rin UEU R 
B. LE MORALISATEUR. 



Jean Bouchet se montre encore disciple des grands rhétoriqueurs par sa 
manie de moraliser : il donne des conseils à tout le monde, il critique 
les vices et les défauts de tous. — Dans son œuvre on trouve une pein- 
ture de la société au xvie siècle : te Peuple, sa misère, son amour du luxe, 
son avarice, les laboureurs, les marchands, les gens de justice, les 
médecins ; la Noblesse, ses qualités, ses vices, tyrannie envers les petits, 
servilité à l'égard du prince ; le Clergé, avarice, simonie, les prédica- 
teurs, les chanoines, les moines. — Les rhétoriqueurs voient avant tout 
dans la critique un genre littéraire, de là leurs exagérations voulues; 
il est facile de s'en convaincre dans les ouvrages de Jean Bouchet. Après 
l'attaque voici la défense : le Peuple, vie de famille, modeste aisance, 
belle foi chrétienne ; la Noblesse, qualités brillantes des gentilshommes 
français; le Clergé, science, sainteté des prêtres, louanges de la vie 
religieuse. — Le Souverain Pontife, appréciations différentes selon que 
Jean Bouchet parle comme chrétien ou comme Français. — Le Roi, 
amour aveugle de Jean Bouchet pour les princes français. — Les Femmes, 
conseils aux jeunes filles, aux femmes mariées, aux veuves, aux reli- 
gieuses. — Conclusion générale. 



Jean Bouchet raconte, dans ses Annales d'Aquitaine, la 
triste fin de maître Jean de Giirzay, chanoine de Poitiers. Cet 
intrigant habile avait fait enlever une cure du diocèse de 
Saintes à l'un de ses confrères pour se l'approprier. Dans un 
moment d'exaspération, le prêtre dépouillé s'écria : « Qui me 
délivrera de mon adversaire ? » Paroles imprudentes ; elles 
furent entendues d'un exalté qui, avec l'aide des deux servi- 
teurs et du barbier de Jean de Curzay, empoisonna. le malheu- 
reux chanoine. Le crime fut découvert, et les coupables pu- 
nis. Après son récit, l'historien ajoute : « I' escry ce cas, à 
ce que les gens d'Eglise qui ont dequoy viure (comme auoit 
ledit de Curzay, qui estoit Gentil homme, fort docte, en droit 
•Ciuil et Canon, chiche .et gardant, et renommé d'auoir plus 



LE RllÉTORIOUEUR 253 

d'escus, qu'il nest conuenable à vn homme d'Eglise), se 
gardent de prendre seruiteurs incogneus. mais quelques 
gens de leur lignage s'ils en ont de bien moriginoz, de ne 
contracter par permutation de benelices ou autrement auec 
mauuais mesnagers, qu'ils se logent entre gens d'authorité 
et en bonne rue : car ledit de Curzay demeuroit en rue fo- 
raine, fort loing de nostre Dame. Aussi doiuent tels gens 
d'Eglise traicler doucement et humainement leurs seruiteurs, 
ne les changer si sonnent. Car ledit de Curzay les traitoit et 
payoit mal, et si en changeoit presque tous les mois : com- 
bien qu'il garda trop ces deux. Aussi doiuent les seruiteurs 
cy prendre exemple, et eux garder de croyre mauuais con- 
seil, et de fréquenter les malueillans de leurs maistres(l) ». 

Personne n'y échappe, et tous ceux qui furent mêlés à ce 
drame reçoivent leur avertissement ; moraliser, donner des 
avis aux gens, même à ceux qui ne lui en demandent pas, fut 
toujours un besoin pour notre procureur ; toute sa vie il eut 
la passion de faire du bien à ses semblables, et s'il ne s'y prit 
pas toujours adroitement, sa bonne volonté n'en demeure pas 
moins indiscutable ; par cette manie il est bien encore de 
l'école des grands rhétoriqueurs : Jean Meschinot, JeanMoli- 
net, Guillaume Crétin et Jean Lemaire de Belges furent d'in- 
trépides donneurs de bons conseils. Par là encore il est bien 
dans notre tradition et,dans notre génie national : dansnos ser- 
mons, dans nos romans, dans nos histoires, dans notre théâtre, 
nous avons toujours été au fond des moralistes, des gens qui 
aiment à conseiller les autres, et quelquefois à être conseillés 
eux-mêmes : qui se passionnentà discuterla règle des mœurs, 
et qui dans toute œuvre littéraire cherchent ce que cela 
prouve. Nous le demandons aujourd'hui avec moins de naï- 
veté que nos ancêtres du xvi^ siècle. C'est peut-être la seule 
différence. 

A soixante-neuf ans, lorsque Jean Bouchet réunit dans 
un seul volume les différentes épîtres qu'il avait écrites 
depuis une trentaine d'années, il eut bien soin d'écrire en 
tête de Touvrage qu'elles contenaient « la dignité des estatz, 

(1) Annales d'Aquitaine, p. 40i. 



254 JEAN BOUCHET 

les faultes qu'on y cômect souuent et la forme et manière en 
sommaire de bien et morallement y vinre(l) ». C'est le fruit 
de ses lectures et de sa longue expérience ; un véritable 
traité sur la matière dont il s'occupe : exposition de la doc- 
trine, objections, réponse aux objections, tout s'y trouve ; il 
cite la Sainte Ecriture, les Pères, les décrets des Souverains 
Pontifes, les auteurs profanes, il explique le dogme, discute la 
morale, résout les cas de conscience. C'est bien le vulgarisa- 
teur par excellence ; il n'acquiert pas une notion sans qu'aus- 
sitôt il veuille en faire part aux autres ; c'est l'homme le 
moins égoïste qui existe, il répand autour de lui sa science 
comme sa bonté. Et pour être mieux compris, il se répète ; ce 
qu'il a dit envers, il le redit en prose ; il est familier, bon- 
homme ; on devait, dans son entourage, sourire un peu delà 
manie invétérée qu'il avait d'écrire ; au fond, peu lui impor- 
tait : il avait fait du bien, c'en était assez pour payer toutes 
ses peines. Est-ce assez pour intéresser le lecteur? Hélas ! non ; 
Jean Bouchet peut bien instruire quelquefois et môme sou- 
vent, il n'intéresse presque jamais ; il n'y a chez lui aucune 
mise en œuvre, aucune composition. Les £'/>i5/re.9mor«/e5, char- 
gées de divisions et de subdivisions comme les traités de théo- 
logie qu'elles résument, fatiguent, et les quelques peintures de 
mœurs qu'elles renferment ne récompensent pas assez la pa- 
tience qu'il faut pour les parcourir. Jean Bouchet ne moralise 
pas seulement dans ses Epistres ; s'il raconte la vie de sainte 
Radegondc (2), c'est ahn que les demoiselles d'honneur de 
Madame Claude, reine de France, à qui le livre est dédié, puis- 
sent prendre la dévote princesse comme modèle ; les appli- 
cations pratiques sont à presque toutes les pages du Paiie- 
gyric du Cheuallier sans reproche, des Regjiars traversât et 
du Temple de bonne renômee, comme d'ailleurs de presque 
tous ses autres ouvrages. Si dans quelques-uns de ses livres, 
dans les A7igoi/sses et remèdes damours, par exemple, certai- 
nes peintures pouvaient sembler au lecteur un peu trop vives, 



(1) Epistres morales et familières du Trauerseur, le motif et intention 
du Trauerseur. 

(2) Uiistoire et cronicque de Clotaire... Prologue, aa \». 



LE RIIKTORIQUEUR 255 

Jean Bouchet le prie do ne pas se scandaliser trop vite, les 
vers mieux compris paraîtront à tous les esprits non pré- 
venus d'une parfaite moralité : 

Si! y a parole excessiue 
Plaisante a seusualite, 
Bien entendue est correctiue 
Du vice de ctiarnalite (1). 

Mais il faut bien l'entendre, pensera-t-on, et cette manière 
de moralisern'en demeure pas moins extrêmement périlleuse. 
Sans doute ; il faut ajouter cependant que, vers 1520 et même 
avant, l'allégorie est devenue un tel besoin dans les milieux 
cultivés que les lecteurs la cherchent tout d'abord dans un 
ouvrage. 11 faut deviner l'espèce de rébus qu'a dû nécessai- 
rement vouloir poser l'écrivain, c'est le premier besoin de 
l'esprit ; et les ardents chercheurs habitués à voir des allé- 
gories partout, ne manquent pas d'en trouver là où les poètes 
ne songèrent jamais à en mettre. Il fallait s'appeler Molinet 
et être l'un des principaux représentants de l'école des grands 
rhétoriqueurs pour trouver dans le Roman de la Rose un sens 
moral, et rendre de cette jolie découverte « louange au Dieu 
d'amour perdurable, et à sa Mère très-sacrée Vierge (2) ». 
Jean Bouchet ne manqua pas de féliciter son heureux de- 
vancier de cette trouvaille de génie : 

Si vous lisez les faitz de molinet 
Vous trouuerez quil eut son moulin nect 
Quand le rommant de la roze arroza 
De sa science, et le moraliza (3). 

Personne n'ignore d'ailleurs que Clément Marot lui-même 
indique quatre significations diverses qu'on peut donner à la 
rose ; elle représente « Testât de sapience », ou « Testât de 

(1) Les Angoysseset remèdes damours,î'> cxxi. Presque jamais Jean Bou- 
chet ne s'écarte de la plus stricte bienséance, et jamais il n'est immoral, 
jamais sensuel ; si deux ou trois fois il se sert d'expressions trop vives ou 
trop crues, il ne faut pas oublier qu'elles étaient au xvi'= siècle d'un emploi 
courant. 

(2) Goujet : Bibliothèque françoise, t. IX. p. 62. 

(3) Temple de bonne renômee, f° XLvn y°. 



256 JEAN BOUCHET 

grâce », ou « la glorieuse vierge Marie », à moins que ce ne 
soit « le souuerain bien infiny et la gloire d'éternelle béati- 
tude (1) ». 

Au fond de tout moraliste il y a un satirique, et le second 
moyend'enseigner la vertu, — c'est parfois le plus efficace, — 
est de faire prendre le vice en horreur ; les Spartiates pour 
faire aimer la sobriété à leurs enfants leur montraient un 
ilote ivre. Aussi trouvons-nous dans l'œuvre morale de Jean 
Bouchet toute une partie de satire. Mais chez lui la critique 
n'a pas cette àpretc de ton, cet emportement bilieux et mé- 
chant qui sans doute lui donnent du mordant, mais aussi la 
rendent insupportable ; il n'est pas mécontent de tout par 
une sorte de rage révolutionnaire inexplicable dans un chré- 
tien aussi convaincu que lui ; son vers est sans doute amer 
quelquefois, et il brûle, mais ce n'est pas seulement pour 
brûler, c'est pour guérir, 

La peinture qu'il nous trace de la France du xvi^ siècle 
n'est pas attirante et il nous fait des abus une description 
parfois très sombre. Toutes les classes de la société ont 
leur tableau dans cette galerie satirique, et si les portraits 
sont ressemblants, il faut reconnaître qu'ils ne sont pas 
flattés. 

Voici le peuple d'abord : Jean Bouchet a toujours eu un 
faible pour les petits et les opprimés ; la vie avait été à cer- 
taines heures fort dure pour lui, rien d'étonnant donc à ce 
qu'il prenne le parti des malheureux. A première vue le 
peuple paraît satisfait et content de son sort ; le poète nous 
le représente comme « vn homme hault etgrant qui sur son 
chief et principal membre auoit vn riche chappeau a la 
mode de façon ancienne, soubz lequel il sembloit bien estre 
homme de façon et opulent en bien » ; il porte une robe 
« fort pompeuse et de grant monstre ». Mais quand on le re- 
garde d'un peu plus près, on voit sous ladite robe « le corps 
nud ».Des guêtres toutes déchirées recouvrent mal les jambes, 
et les pieds sont chaussés de « meschans soulliers en boys ». 



(1) Préface du Roman de la Rose. OEuires, t. IV, p. 185 et 186, 
Gf, Lenient : la Satire en France au moyen âge, p. 116 sqq. 



LE RIIKTORIOUEUR 257 

Le malheureux est si maigre qu'il semble bien n'avoir au- 
cune force, il s'avance pas à pas, « titubant de disette de 
manger », chargé d'un lourd fardeau, et le cœur vide d'es- 
pérance : 

Le peuple suis ronge, mange, 
Le peuple suis pasie, change, 
Le peuple suis portant le faix, 
Le peuple suis descouraige (1). 

Le portrait ne manque pas de relief ; une grande pitié a tra- 
versé l'àme de l'écrivain, qui a su nous la faire partager. Tou- 
tefois Jean Bouchet ne s'arrête pas aux apparences , cette 
misère qui le touche si fort n'est-elle pas trop souvent mé- 
ritée, et si le peuple est aussi malheureux n'est-ce pas trop 
souvent sa propre faute ? Les laboureurs se ruinent à force 
de procès, — c'est un procureur qui parle, — pour deux doigts 
de terre, pour cinq pauvres malheureux sous, on plaide et 
l'on ne saurait rencontrer si chétif paysan qui n'ait au moins 
deux ou trois affaires pendantes. Et puis quel luxe : un 
valet de boutique porte plus de satin qu'un chevalier, et 
la femme d'un cordonnier est aussi bien mise que la femme 

(1) Amoureux transij sans espoir, F i a. Voici, au sujet des pauvres que 
la nécessité contraint de prendre le pain nécessaire à leur vie et des acca- 
pareurs, un jugement assez curieux de notre auteur : 

Ce nest pas furt ne pèche criminel 
Quant vng pauure liôme a vng alTaire tel 
Que sans auoir du pain, ne peut plus viure 
Et il congnoist vng home si cruel 
Qui ne luy veult a son besoing mortel 
Donner du pain, pitance, ou autre viure, 
Et parce alors (sil se treuue au deliure) 
Suiâstraict et prend de ce riche le pain 
Pour en repaistre et estancher sa fain. 

Mais auiourduy telz panures on faict pendre 

Et fustiguer, qui aont rien q despendre, 

Les groz larrons sont en auctorite 

Qui ont les blez, lesquelz ne veulent vêdre 

Et moins donner, vestemês à reuendre 

Les colfres plains descuz (cest vérité) 

Et si quelcim en sa nécessite 

Prend de telz biens q iniustement détiennent 

Incontinant larrons ilz les maintiennêt. 

Le Labynth..., Tiii r'. 
17 



258 JEAN BOUCUET 

d'un président ; tout l'argent passe en toilette, et tous les 
états sont confondus (1). Les gens du peuple sont, en outre, 
très souvent des orgueilleux qui joueraient aux grands sei- 
gneurs s'ils l'osaient : 

Presumption y a soubz leur bureau 

Et grâd orgueil soubs leur pelle chappeau (2). 

Prodigues de leur argent quand il s'agit de leur satisfaction 
personnelle, ils n'hésiteront pas à donner dix francs pour un 
banquet ; mais le bien public est-il en cause, la bourse se ferme, 
et personne ne veut donner trente, sols pour le salut du 
royaume. Conduite et raisonnement absurdes ; à quoi sert, 
en effet, un charnier plein de lard ou un grenier pliant sous 
sa charge de blé, si les gens du roi ne sont pas là pour défen- 
dre ces richesses contre les ennemis et les pillards ; payons 
donc l'impôt sur lequel l'Etat prélève leur solde (3). Jamais 
les marchands ne sont satisfaits de leurs gains, toujours ils 
veulent amasser davantage, ils vendent aujourd'hui moitié 
plus cher des objets moitié moins bons que jadis. 

Gens de mestier ne font plus rien qui vaille 
En leurs mestiers. Ce n'est rien que frippaille, 
Chappeaux, bônetz, pourpoîcls, chausses, souliers 
Ne durêtriê... 



(i) Les prêcheurs du moyen âge reviennent à tout instant sur ce luxe 
inouï de toilette, et Menot a une bien jolie page à ce sujet dans son deuxième 
sermon du troisième dimanche de Carême : « Si vous allez à la foire de 
Lyon, dit-il, vous y trouverez des Flamands, des Lombards, des Allemands, 
des Anglais, des Vénitiens, des Espagnols, etc., lesquels vous reconnaîtrez 
à l'instant à leurs habits. Il n'en sera pas de même des Français, qui 
changent à chaque instant leur façon de se vêtir. Aujourd'hui ils portent 
des vêtements longs, demain des courts ; ils étaient amples, les voici 
étroits; l'étoffe couvrait le cou hier, elle le découvre aujourd'hui. Etonnez- 
vous si dans cette année on voit courir tant de catarrhes ? on dit qu'il y 
a une salle à Venise où sont peints des hommes de toutes les nations, vêtus 
de leurs costumes nationaux ; seul, le Français y est représenté nu ayant 
trois aunes de drap sur ses épaules et des ciseaux dans la main pour les 
tailler à sa fantaisie. » La Vie au temps des Libres Prêcheurs, par A. Méray, 
t. II, p. 218. Cf. Aubertin, r Histoire de la langue et de la littérature fran 
çaises au moyen âge, p. 383, note. 

(2) 2 Mor. X, f 47 a. 

(3) 2 Mor. VI, f» 33 a. 



LE RIIÉTORIQUEUR 259 

Tout le peuple est de bien faire lassé, 

Il n'est contant s'il n'a le gain au double... 

Le priz de tout ne fut jamais si hault (1). 

Les injustices ne se comptent plus: quandles laboureurs ont 
fait le partage de leurs troupeaux entre eux et leur seigneur, 
leur part reste toujours intacte, et si le loup mange quelques 
brebis, ce sont toujours les brebis du seigneur ; plût au ciel 
même que le loup fût souvent le vrai coupable: ils n'hési- 
tent pas à lâcher leurs bestiaux à travers les prés, les vignes 
ou les bois du voisin ; pris en llagrant délit, ils font les a pi- 
teux » pour attirer la commisération (2). Les meuniers sur- 
tout ont une réputation terrible : 

Hz ont le bruyt d'estre tousiours larrons (3). 

Jean Bouchet raconte avec terreur le fait suivant. Un meu- 
nier soupant un jour avec lui dans son hôtel de la Rose, lui 
avait affirmé qu'il suffisait d'un peu de savoir-faire et de 
tour de main pour soustraire une grande quantité du blé 
envoyé par le client au moulin sans que personne s'en aper- 
çût ; le narrateur s'échauffant, il affirma qu'il se faisait fort 
de jouer le tour en présence de son hôte qui ne s'en douterait 
même pas. Le brave Jean Bouchet ne revient pas d'une pa- 
reille audace, et il s'écrie navré : 

pauures gens, si le cas est itel 
Malheur vous tient avec péché mortel. 



(1) 2 Mor. VI, f» .33 b. 

(2) 2 ilfor. X, fn? a. 

(3) 2 Mor. X, î° 45 b. C'est un proverbe du moyen âge qu' « on est tou- 
jours sûr de trouver un voleur dans la peaudun meunier «. « Les meuniers 
qui sont ordinairement larrons ■), Rabelais, Œuvres, liv. III, ch. ii ; cf. la 
Farce du Munyer, Le carton 10, D 49, des Archives de la ville de Poitiers, 
contient le procès-verbal d'une visite des moulins de Poitiers et de la ban- 
lieue faite le 18 oct. 1566. On fit la vérification des boisseaux avec lesquels 
les meuniers mesuraient la farine qu'ils rendaient, et des mesures, quarts et 
demi-quarts dont ils se servaient pour prendre la part qu'ils s'attribuaient 
sur chaque boisseau qu'on leur donnait à vendre. Les coupables furent 
séyèrement condamnés. 



260 JEAN BOUCHET 

N'a-t-il pas aussi entendu des marchands répéter, « sans 
avoir vin en corne», que sipendantdixans on ne tourne pas le 
dos à Dieu, il est impossible de faire des affaires ; et tout le 
monde sait très bien que si un commerçant n'a pas la répu- 
tation de tromper et de frauder ses clients, il ne trouvera 
jamais une femme qui veuille l'accepter pour mari (1). 

Toutefois notre auteur connaît moins bien les laboureurs 
et les marchands que « messieurs les practiciens et ministres 
de iustice », il sait toutes les ruses de leur métier, et les 
flétrit avec vigueur. 11 se demande dans une de ses ballades 
quand nous aurons « le bon temps » ; voici l'une de ses 
réponses : 

Quand iusticiers par équité 
Sans faueur procès iugeront, 
Quand en pure realite 
Les aduocatz conseilleront. 
Quand procureurs ne mentiront 
Et que chascun sa foy tiendra 
Quand pauures gens ne plaideront 
Alors le bon temps reuiendra (2). 

L'attaque pendant toutle"moyen âge est générale contre les 
gens de justice : Juristae sunt jio^gistae, jurisconsultus, ruris 
timmltus, juris periti sunt jiiris percliti^ legum doctores simt 
legum dolores [Z]. Marot souhaite que « maie » mort casse 
les deux jambes de son procureur, qui lui a déjà dérobé une 
bécasse, une perdrix et un levraut, et qui lui prendrait encore 
bien plus s'il le pouvait ; car ces gens-là ont de la glu aux 
doigts, tout ce qu'ils touchent est grippé (4). Menot, dans un 
beau mouvement d'éloquence, faisant allusion à la grande ro- 
sace vermeille du palais, s'écrie : « Le Parlement souloit 
estre la plus belle rose de France, mais cette rose a esté depuis 



(1) 2 Mor. IX, fû 42 a et b. 

(2) Les Généalogies, effigies et epitaplies, f° 107 v°. 

(3) Proverbe cité par Jansenn, r Allemagne et la Réforme, t. I, p 469, 
note 2. 

(4) Epistre au Roy, pou7' le délivrer de prison (1527) ; Œuvres, t. I, 
p. 190. 



LE RIIHTORIQUEUR 261 

teincteau sang de poures crians et plorans après eux(l) >>. 
Jean Bouchet est moins éloquent, mais il a vu les choses 
de plus près et nous présente des critiques plus précises dans 
leurs détails pittoresques. Il nous montre les plaideurs pau- 
vres venant présenter leurs procès, « sac ou poche » ; dès la 
seconde visite on leur ferme brusquement « la porte aux 
yeux » ; s'ils insistent heurtant à l'huis ou tirant la cloche, on 
ne leur répond pas et on les traite comme des insensés. Sur- 
vienne cependant un client qui apporte « or, argent ou che- 
uance », qui sait offrir au bon moment poulets, pigeons, 
blé, poisson, lièvre ou lapin, celui-là est le bienvenu, on 
l'écoute, ou au moins on fait semblant de l'écouter. L'avocat, 
en effet, pendant que son clientlui parle, «pense ailleurs »bien 
souvent, et il ne se donne pas beaucoup de peine pour voir 
clair dans le procès, ni tâter, « au fond du sac ». Quant aux 
juges, ils n'hésitent pas à se vendre, à prononcer un arrêt 
contre leur conscience ; ce ne sont plus des justiciers, mais 
des officiers du diable et d'injustice. 

On leur deburoit ieter aux yeulx la boue [2). 

Cependant, par une singulière manie facile à comprendre, 
sans être plus raisonnable pour cela, la foule s'adresse pres- 
que toujours aux procureurs, aux avocats et aux juges les 
moins scrupuleux, et les plus estimés parmi les gens de jus- 
tice sont ceux qui trouvent les ruses les plus habiles et 
savent le mieux faire traîner les procès : les clients vont à 
ceux qui se font payer le plus cher et « la fiance ne gist que 
au coust (3) ». 

Il en va de même pour les médecins, un remède pour être 
efficace doit coûter cher, et un médecin pour avoir du talent 
venir de l'étranger. Il semble pourtant qu'une longue con- 
naissance de la complexion d'un malade ou de ses infirmités 



(1) Lenient, la Satire en France au moyen âge, p. 312 ; la Vie au temps 
des Libres Prêcheurs, t. II, p. 198 sqq. 

(2) 2 Mor. V, f° 25 d ; Généalogies, effigies et epitaplies... p. 109. Cf. la 
Vie au temps des Libres Prêcheurs, p. 199, 292 sqq. 

(3) Les Regnars traversât... h m c ; e m c. 



262 JEAN EOUCIIET 

soit une condition requise pour le bien soigner, Jean Bou- 
chet le croit, et cependant s'il débarque un nouveau médecin, 
frais arrivé d'Espagne ou d'Italie qui parle grec ou chaldéen, 
tout le monde s'empresse de le demander ; il vient de loin, 
cela suffit pour qu'il ait du talent, et 

Puis qu'est vestu de riches vestemens 
Il guerist tout par ses medicamens (1). 

Le poète, qui a toujours cru que la meilleure part du 
« scauoir » vient des ans « pères d'expérience », s'étonne 
de ce puéril enthousiasme, mais il ne s'étonne plus d'oii 
viennent les morts si nombreuses qui font les u cymitieres 
cornus (2) ». Il reproche aux médecins le peu de soin qu'ils 
mettent à s'instruire, et la facilité avec laquelle ils exemp- 
tent leurs malades des lois de l'Eglise. Ceux-ci ensavent bien 
profiter, et on les entend dire sans cesse : 

Le medeciu m"a dit que dois vser 
De telle chose a telle et a telle heure, 
Ou aultrement il faut que tost ie meure, 
11 me défend le iusne et le veiller. 
Il me défend surtout le trauailler, 
Et me commande vser de la viande 
Qui m'est au goust délicate et friande, 
Et si voulois le croire entièrement 
Ne ieunerois iamais aulcunement (3). 

Afin qu'on n'aille pas accuser ces propos d'exagération, 

(1) 2 Mor. VIII, f° 37 b. « Un physicien, comme on appelle encore le 
médecin en Angleterre, avait une grande influence sur ses concitoyens, 
surtout s'il avait voyagé à l'étranger, et s'il laissait soupçonner qu'il avait 
visité les contrées d'Orient, et fréquenté les médecins arabes; on le suppo- 
sait alors maître de tous les secrets de la vie, licites ou illicites, magiques 
ou miraculeux. Les seigneurs et les personnages jouissant de grandes 
richesses se l'attachaient à prix dor, les princes le faisaient volontiers 
enlever. » La Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. II, p. 234. 

(2) Henri Estienne, dans la Precellence du langage français, cite le pro- 
verbe : Veau mal cuit et poulets crus font les cimetières bossus, p. 217, 
édition Huguet. 

(3) 2 Mor. VIII, f° 38 d. Jean Clérée a un très joli sermon sur le même 
sujet {Feria V post Cineres). Cf. la Vie an temps des Libres Prêcheurs, 
t. II, p. 183. 



LE RnÉTORIOUFI'R 263 

ni vouloir légitimer les complaisan,,es par trop grandes des 
médecins, notre auteur affirme que l'un d'entre eux osa 
bien lui donner le conseil de ne pas jeûner, alors qu'il jouis- 
sait d'une parfaite santé ; sa robuste foi chrétienne s'en in- 
digne: on passera toute une journée à jouer au jeu de paume, 
on veillera toute une nuit pour son plaisir, 

Mnis rien pour dieu sans murmurer on porte. 

Las on le sert en regret et ennuy, 

Qui monstre assez qu'amour n'auonsa luy (1). 

Après les gens du peuple, les marchands, les avocats et 
les médecins, voici la noblesse et le clergé. De noblesse 
véritable il ne saurait y avoir sans la vertu, ni le courage : 
tous les humains furent, sont, et seront égaux à leur nais- 
sance, les corps du berger et du roi sont formés de la même 
matière qui après leur mort deviendra vers et pourriture. 
Il n'y a véritablement de vilain que celui qui fait vilenie, et 
« vertuz est la mère des nobles gens ». Cette idée chère à 
Jean Bouchet revient souvent dans ses écrits : 

Car tout ainsi que l'homme est composé 
D'ame et de corps, et sil est déposé 
De l'vn ou l'autre, alors n'est plus vn liôme, 
Semblablement du noble sang en somme 
Ce n'est grand cas, si la vertuz n'y est (â). 

Or aujourd'hui il n'y a plus de vertu, donc il n'y a plus 
de véritable noblesse ; et le hasochien commence son ré- 
quisitoire avec une fière indépendance : 

De voz vouloirs je ne puis estre iuge 
Messieurs de court, dieu seul les veoit et iuge. 
Mais chascun dit (ce que ie ne puis veoir) 
Que n'acquérez or, argent ne auoir. 
Bourgs, ne chasteaulx, palais citez ne villes 
Par charité, ne par façons ciuiles, 
Ains, les auez du sang des poures gens... 

(1)2 Mor. VIII, f» 39 a et b. 

(2) 2 Mor. III, f° 13 a. Cf. Lenient, la Satire au moyen âge, p. 85 : 
Vilains est qui fet vilonie. 



264 JEAN BOUCUET 

Voilà de beaux vers et pleins et sonores ; sa conviction 
élève et soutient le poète. Fier de sa seule naissance, le noble 
croit la vertu inutile ; il est dans ses domaines un petit 
tyran opprimant ses vassaux qu'il devrait protéger ; moins 
il a de vaillance, plus il est impitoyable : 

Ils sont vaillaDts a faire chose inique 
Et inutilz pour le prouffit publicque (1). 

Ces gens-là aiment tant « les aises de leurs maisons que 
voulëtiers les porteroiët avec eulx quant ilz vont en 
guerre » (2) ; pour eux blasphémer est un signe de distinc- 
tion et un « orné langage » ; ils consentent bien à s'abaisser 
devant le roi, mais ils aiment à traiter Dieu d'égal à égal. 
L'église est leur maison, ils s'y promènent avec bruit et in- 
solence, sans respect pour la demeure du Tout-Puissant; il 
semble à voir leur désinvolture que le service de Dieu soit 
une honte ; devant un roi de la terre, ils se tiennent hum- 
blement, 

Et crainte ilz n'ont deuât le Roy des Roys (3). 

La servilité des nobles et gens de cour afait trouver à notre 
auteur un joli mot ; en voyant les peines et les fatigues 
qu'ils se donnent pour plaire à leur maître même contre leur 
honneur et en dépit de la voix de leur conscience, il estime 



(1) 2 Mor. III, f° 15 d. 

(2) Les Regnars trauersant..., î° 1 a, après b m. 

(3 Jean Rouchet flagelle ailleurs la conduite non plus seulement des 
nobles, mais des prêtres et des fidèles à l'église : il n'a qu'un mot, mais 
sanglant. Rappelant avec quelle sainte colère Notre-Seigneur Jésus-Christ 
avait chassé les vendeurs du temple, il s'écrie : ce ne sont plus des colombes 
que l'on vend aujourd'hui dans nos églises, mais « près du sacre, on y 
vend le bien spirituel par symonie », et dans la nef on y fait de honteux 
marchés, si du moins il faut en croire la renommée, car le poète n'ose 
ajouter foi à de tels récits : 

le prie a Dieu que rien n'en soit... (1 Mor. I, î° i c.) 

Sur la conduite des fidèles dans les églises cf. R. de Maulde de La Gla- 
vière : les Femmes de la Renaissance, p. 327, 328 ; la Vie au temps des 
Libres Prêcheurs, t. II, p. 176 sqq. 



LE RHÉTORTOUEUR 265 

que ces hommes doivent être appelés « martyrs du diable », 
car « côe les saintz marlirs ôt gaigne paradis par diuerses 
tribulations ains que dit St Pol, semblablement les flatteurs 
de court gaignët enfer par diuers labeurs et grans trauaulx 
et sont martirs en ce mode (1) ». Il n'a pas assez d'invectives 
contre ces indignes chevaliers : « A vostre adiiis si telz 
aymêtle prïce et silz sont dignes dauoir lordrede chevalerie 
ou destre nômez escuyers q procurent plus leur jiticulier 
prouffit que le bien de la chose publicque. Doit on faire 
baniere d telz nobles, et les laysser iouyr du priuilege de 
noblesse. Ne semblablemèt ceulx qui aymêt tàt les aises de 
leurs maisons que voulëtiers les porteroiët avec eulx quant 
ilz vont en guerre, Hz ne pensent poTt que les anciens nobles 
ont acquis les honneurs et droitz de noblesse au trauail de 
leurs corps et périls de leurs vies. On nauoit anciennemët 
acoustume faire vng escuyer sil nestoit premièrement 
trouue en fait de souueraine proesse. Et nestoit aucun ap- 
pelle aux gaiges darmes sil nauoit hônestement prins pri- 
sonnier de sa main. Et maintenât scauoir ceindre lespee et 
vestir lehaubergeon fait vng cheualier renôme. Les entre- 
prinses sont faictes, le siège assis, larriereban crie et le iour 
assigne pour les champs tenir. Et les gentilz homes du pays 
q vivêt noblement quoy q ce soit vsent des priuileges de 
noblesse, les qlz deussent estre les premiers a cheual et bien 
armez sont occupez aux fermes et aux autres oeuvres me- 
canicques^ et sont les mieulx excusez moyennant argët quilz 
auancent au chief et lieutenant de larriereban qui en leur 
place reçoit les enfans de quinze ans, ausquelz ne vistes 
iamais tirer espee hors du fourreau. Et par ce moyë est le 
prince contraint den auoir destrâges qui emportent largent 
du royaulme, et de ce viêt et procède la perte dôt to' les 
iours les plainctes sont faictes (2). » 

Jean Bouchet est encore plus sévère pour les religieux, 
prêtres, évêques et cardinaux, qui vivent d'une manière in- 
digne de leur saint état. 



(1) Les Regnars Irauersât..., f° 3 d, après c ni. 

(2) Les Regnars irauersât... f° 1 a, après b m. 



266 JEAN BÛLCHET 

Quand prebstres sans iniquité 
En TEglise Dieu seruiront 
Quand en spiritualité 
Symonie plus ne feront... 
Alors le bon temps reuiendra (l\ 

L'auteur, emporté par son indiguation, ne se contente pas 
de raconter et d'exposer, à tout moment il use del'apostrophe 
et prend à partie ceux qu'il attaque : Cardinaux, évêques, 
prélats, allez-vous nu-pieds, comme les Apôtres, vous faites 
vous martyriser pour la foi ? Non, vous ne voulez pas môme 
délier votre bourse pour soutenir les chrétiens, et les dé- 
fendre contre les Turcs. Aux autres la peine et les fatigues ; 
vous préférez le repos et la douce vie que vous menez dans 
vos maisons de plaisance : « Vous faictes du sanctuaire de 
dieu et de son église vne fosse a larrons, vue bancque de 
trischerie, vng attraict de péché, vng receilement de 
diablRz... (2). » L'énumération continue longtemps, et nous 
reconnaissons là un procédé du rhétoriqueur, il ne sait pas 
s'arrêter, il a besoin d'aligner des mots. Voici par contre un 
chapitre tout court : « Des asnes mitrez : Auiourd'huy les 
asnes par l'auctorite des prTces sont les premiers mitrez et 
chargez de gros benetices (3). » Dans le même ouvrage — 
un ouvrage de jeunesse — c'est l'Eglise elle-même qui apo- 
strophe avec vivacité ses ministres infidèles. Elle reproche 
aux prélats leur passion pour les banquets, les chevaux et 
la chasse ; la bague au doigt, ornés de bouquets et parés, ils 
estiment une rude pénitence de réciter leurs heures, et leur 
vie est un vrai scandale pour tous ; malgré leurs richesses, 
ils ne peuvent suffire à leurs dépenses qui dépassent leur 
revenu d'un tiers : au temps jadis l'on vivait d'aumônes, au- 
jourd'hui 

Tout le propos est de trésors acquerre. 

(1) Les Généalogies, effigies et epitaphes, p. 107 V. 

(2) Les Regnars traiiersàl... f" 2 b, après d m. 

(3) Les Regnars traxersât... f* 2 c, après d m. Menot disait : " On nomme 
évêques des gens qui ne savent pas la grammaire et qui n'ont pas lu 
Douât. Nous voyons non en esprit, mais sous notre œil. des ânes couronnés, 
asinos mitratos, s'asseoir sur le siège des Apôtres. >< Cf. Ch. Aubertin, 
l'Histoire de la langue..., p. 382, note. 



LE HUÉTOmOUBOR 267 

Les offices sont négligés, les temples tombent en ruines ; 
vos crimes, votre mauvaise vie deviennent la risée publique, 
on en fait des chansons : peu importe, pourvu que vous 
obteniez des bénéfices, et que vous achetiez vos dignités, 

Faut-il les dons de Dieu estre venduz 
Fnut-il cUanger la grâce auec largent. 

En marge Jean Rouchet cite la fière réponse de S. Pierre à 
Simonie Magicien : Pecunia tua tecumsit in perditionem'\y). 
Et puis le rhétoriqueur reparaît avec le dernier vers de la 
strophe : 

Que mauldict soit largent qui art la gent. 

Tous ces forfaits ne sont pourtant punis que d'une simple 
amende, voilà la justice. Bien simple qui s'en étonnerait ; 
juges et coupables s'entendent : 

Les Regnards font auec Poulletz leurs nycz. 

Malgré tout, il ne faut pas mépriser les ministres de Dieu, 
il ne faut pas en médire, il faut respecter leurs biens qui 
sont les biens de l'Eglise, ne pas souffrir que leur cause soit 
portée devant les tribunaux laïques, ils ne relèvent que des 
seuls tribunaux ecclésiastiques (2). 

Pourquoi, hélas î n'élit-on pas aux bénéfices les seuls gens 
de bien et de savoir? Pourquoi va-t-on choisir des courtisans 
et des chasseurs ? La science et la vertu ne déterminent plus 
les choix, c'est une affaire de coup d'oeil et de sûreté de main : 
il faut savoir bien dresser un lévrier ou un faucon, 

Capable il est, si bien vn leurier mené 
Ou d'vn oyseau faict la curée a droict ; 

Ou bien c'est une question d'argent : 

On est souuent pourueu d'vn euesche 
Pour cent escutz (3). 

(1) Act. viii, 20. 

(2) La Déplorât ion de r Eglise..., dans les Généalogies, effigies et epitaphes, 
p. i22 V. 

(3) Les Généalogies, effigie» et epitaphes..., f» 116. 



268 JEAN BOUCHET 

Les prédicateurs stigmatisent sans doute tous ces abus, en 
particulier ils n'ont pas assez de foudres contre ceux qui 
cumulent des bénéfices; mais vienne leur tour, ils se montrent 
encore plus rapaces que les autres et, comme le feu, ne disent 
jamais : c'est assez (1). 

Jean Bouchet en veut surtout à ces prêtres « criars, seueres 
etmordans » qui semblent prendre à tâche de faite douter 
delà miséricorde de Dieu et jettent leurs auditeurs dans le 
désespoir. Il ne peut souffrir non plus ces « caffards », ces 
« vendeurs de pardons » qui promettent le ciel aux imbé- 
ciles, à la seule condition de verser une somme d'argent : 

quel abuz o quelle piperie 

De faire a croire a riche et indigent, 

Qu'en paradis on ira par argent 

Sans aynier Dieu sëblablemêt son proche (2). 

Certains orateurs n'hésitent pas à faire un peu de morale 
contemporaine, et du haut de la chaire lancent des critiques 
à peine déguisées contre des personnages connus ; Jean Bou- 
chet avoue que les auditeurs ne sont pas fâchés d'écouter ces 
satires pleines d'actualité, et sourient à ces coups de langue 
qui piquent 

Sans espargner Guillaume ne Gaultier. 

11 n'ose pourtant approuver ce genre facile, mais peu digne 
d'un représentant de Jésus-Christ chargé de faire entendre 
au monde une parole divine. 

En brave et fervent chrétien, un peu scrupuleux peut-être, 
il est scandalisé de voir les chanoines de l'église cathédrale 
en prendre un peu à leur aise avec l'office divin ; ils ne mar- 
quent pas bien les accents, ni les pauses ; quelques-uns ne 
sont pas capables de réciter le « quart dun pseaulme, sans 
fabuller » avec leur voisin de droite ou celui de gauche, 

Puis d'vn, puis d'aultre, et à si haulte voix 
Que tout en est troublé souuentes foiz, 



(1) Ignis vero numquam dicit : sufficit. Prov. 

(2) 1 Mor. III, f» 14 c. 



XXX, 16. 



LE RIIÉTORIQUKUR 269 

aussi les fidèles reviennent-ils de l'office tout scandalisés, 

Dont a regret, retournons de l'église 
Tous indeuotz, chascun s'en scandalize (1). 

Jean Bouchet signale sans trop y insister la lutte entre le 
clergé séculier et le clergé régulier, il en a vu les côtés les 
plus petits, mais non les moins curieux : les curés ne reçoi- 
vent qu'à grand'peine dans leurs paroisses cordeliers, 
carmes et jacobins, et ne leur permettent que difficilement 
de prêcher ; ils préfèrent voir « leurs bledz pourrir » que 
de faire l'aumône aux moines : même quand les religieux 
se sont donné beaucoup de mal à « sermonner », les prêtres 
ne les invitent par à partager leur repas, et les malheureux 
se voient réduits à prendre leur nourriture 

a la tauerne 
Ou en riiostel d'vn qui mal segouuerne (2) ; 

quelques pauvres gens du village, plus humains que leur 
curé, leur offriront l'hospitalité. Les moines d'ailleurs reçoi- 
vent aussi leur coup de patte, et la griffe pénètre en pleine 
chair acérée et cuisante. Qu'on interroge un moinede Saint- 
Benoît ou de Saint-Augustin sur ses richesses, sur sa vie 
oisive et dissolue ; qu'on lui demande le nombre des chiens 
de sa meute « et il vo' dira sil veult vérité dire q onc il ne 
tint le quart desareigle (3) ». A peine s'ils s'acquittent des 
charges imposées par les bienfaiteurs aux monastères, encore 
ne le font-ils point par eux-mêmes ; les services sont faits 
par des c sepmainiers» qui ne visent qu'aux moyens les plus 
expéditifs de se débarrasser de l'office. 

... Pour six se acquittent de trente. 
Pour ce qui vouldra si les rente ; 
Car ilz doiuent vng milium 
De messes, vng fideliutn 
Avec inclina, tout payera (4). 

(1) 1 Mor. I, f° 4 c ; cf. la Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. II, p. 174. 

(2) 2iVor. III, (o 14 d. 

(3) Les Regnars trauersans..., c n c. 

(4) Les Regnars trauersâl..., {° 3 c, après i m. 



270 JEAN BOUCIIET 

Sans doute les cloches, à minuit, sonnent à toutes volées et 
font grand bruit; les naïfs seuls s'y trompent; ce ne sont 
pas les « gros moynes » qui veillent, mais de pauvres affamés 
payés pour cela. Si les choses vont ainsi, à qui la faute? aux 
chrétiens eux-mêmes ; ils consacrent à Dieu les enfants qui 
ne sauraient réussir dans le monde : 

De troys fllz vn fol, il est moyne, 

Et vne fille religieuse 

Selle est bossue ou boyteuse (1). 

On voit dès lors la vérité du proverbe du droit canon : L'habit 
ne fait pas le moine. 

Toutes ces critiques — et parfois j'ai adouci les expressions 
trop crues du vieux basochien ; j'ai en outre volontai- 
rement laissé de côté certains points plus délicats et qu'on 
devine assez, sur les mœurs du peuple, de la noblesse et du 
clergé, Jean Bouchet en dit ni plus ni moins que ses contem- 
porains, on comprendra donc que je n'aie pas cru devoir y 
insister, — toutes ces critiques peuvent sembler étranges sous 
la plume d'un ami aussi dévoué des pauvres gens, d'un ser- 
viteur aussi respectueux de la noblesse, et d'un disciple aussi 
convaincu de l'Eglise ; peut-être même se demande-t-on 
comment il a pu se permettre une semblable liberté de lan- 
gage. Il a parlé comme tous les écrivains de l'époque, pour- 
rait-on répondre. Sans doute, mais la question reste entière ; 
pourquoi tous les écrivains ont-ils parlé ainsi ? On a dit que 
dans ces âges de foi et de confiance les lidèles qui critiquaient 
les prêtres, les bourgeois qui critiquaient les nobles savaient 
fort bien distinguer entre le ministère sacré et l'homme qui 
en est revêtu, entre la noblesse et l'homme qu'elle rehausse : 
des prêtres furent parfois de grands coupables, et des nobles 
de grands scélérats ; mais le sacerdoce comme la noblesse 
n'en planaient pas moins au-dessus de toutes les atteintes. La 
remarque que M. Lenient (2) emprunte à deux jésuites, les 
PP. Martin et Cahier, ne manque pas d'à-propos, mais 

(1) Les Regnars Irauersât..., loc. cit. 

(2) Lement, la Satire en France au moyen âge, préface. 



LE RUKTORIQUEUR 271 

Taine (1) observe avec raison que la lactique est bien dange- 
reuse ; les plus fins s'y laissent prendre, et notre nature elle- 
même nous pousse à confondre le représentant d'une cause 
avec la cause elle-même. Cette distinction fort exacte aide 
néanmoins à comprendre la liberté grande de nos écrivains 
du moyen âge et du xvi® siècle, mais elle n'explique pas 
tout. 

Jean Bouchet, par exemple, vivait dans les meilleurs 
termes avec toutes les grandes familles du Poitou ; au moins 
une quarantaine de ses Epistres familières sont adressées à 
de nobles seigneurs dont il s'honorait fort de se dire l'humble 
ami; il fréquentait et aimait les prêtres, et nous savons 
comment on l'accueillait chez les curés de la ville de Poi- 
tiers ou chez les abbés des monastères voisins. Il accable les 
uns et les autres des éloges les plus magnifiques, leur montre 
ses petits poèmes, trop heureux de les lancer dans le public 
sous leur haut patronage. Il semblerait étonnant que, aux 
monastères de Ligugé et de Fontaine-le-Comte, comme au 
château de Thouars, l'auteur eût toujours été reçu avec la 
même bienveillance, si les révérends abbés et les nobles 
châtelains avaient pris au sérieux ses attaques virulentes, 
véritables coups de boutoir. On trouve dans les critiques 
acerbes de notre auteur des accusations que personne n'aime- 
rait à entendre sonner à ses oreilles, et qui salissent comme 
de la boue. Si tous les nobles sont des lâches, si tous les 
moines sont infidèles à leurs vœux, que pensera Louis de La 
Trémoille à la lecture de ses vers, et le noble Ardillon ne 
va-t-il pas rougir de honte ? L'exception confirme la règle, 
dira-t-on. Mais au lieu de Louis de La Trémoille ou d'Ardil- 
lon, on pourrait citer vingt autres noms ; et alors? Alors je 
crois bien qu'aucun des lecteurs de Jean Bouchet ne se for- 
malisait, parce que tous savaient à quoi s'en tenir sur les 
dires du poète, tous reconnaissaient là un procédé de style et 
pas autre chose. Généraliser et grossir un défaut, c'est un 
moyen d'attirer l'attention du lecteur, et critiquer encore, 

(1) Les Origines de la France contemporaine, le Régime moderne, t. II, 
p. 149. 



272 JEAN BOUCUET 

critiquer toujours, c'est une marque du vrai rhétoriqueur. S'il 
en est ainsi, tout s'explique ; il ne s'agit plus que de traduire 
et de mettre au point ; le lecteur prévenu sait que les lunettes 
de dame Rhétorique, bien que le « chaz » en ait été purifié 
au feu 

D'expérience auec longs ans suiuie (1), 

bien que le verre ait été cuit « au four de longue vie », sont 
des lunettes grossissantes, et il place d'instinct les choses à 
leur vraie place. 

Ce n'est pas là une simple supposition, et il est utile 
d'insister ; nous allons, par les œuvres de Jean Bouchet lui- 
même, constater qu'il ne faut pas le croire sur parole quand il 
critique, et corriger par des traits tracés de sa main le tableau 
trop sombre qu'il nous a fait du xvi^ siècle. 

Les ouvrages oii notre auteur s'attaque aux vices et aux 
défauts de ses contemporains peuvent se diviser en deux 
grandes catégories : les ouvrages de jeunesse (2) ; il y parle 
surtout en rhétoriqueur et y fait ce que dans un certain sens 
on pourrait appeler de l'art pour l'art, les Regna7's traversât 
paraissent le type de cette première catégorie ; les ouvrages 
de maturité ou de vieillesse dans lesquels Jean Bouchet, en 
bon bourgeois poitevin, fait doucement part de ses idées et de 
ses sentiments aux amis qui vivent près de lui, et l'entourent 
de leur chaude affection, les Epistres morales et familières du 
Traverseur semblent assez bien représenter cette seconde 
catégorie. Dans les premiers volumes on rencontre presque 
à chaque page un ton âpre et mordant, un pessimisme désolé, 
un dégoût et une tristesse qui peu à peu impressionnent for- 
tement le lecteur, et finiraient par prendre une entière 



(1) Triomphes du très chresiien..., V cv r°. 

(2) Dès 1516 (a. s.), il affirme bien haut que s'il critique, c'est simple- 
ment pour aider à la correction des vices : « Si aucuneffois iay aigremêt 
reprins aucuns vices et abuz, cest parce quilz sont notoires et publicques, 
et affin que les supérieurs uiectent peine a les corriger et retïormer les cor- 
rumpues meurs dauciis vicieux qui obnubilent et mettent en ténèbres 
les claires vertuz des aultres. Le Temple de bône renômee, édit. de 1316, 
Prologue de lacteur, à la fin. 



LE RnÉTORIQUEUR 273 

possession de son âme si des généralisations voulues, des 
exagérations continuelles ne venaient pour ainsi parler 
rétablir l'équilibre et marquer avec netteté le cas à faire des 
affirmations de l'auteur. Quoi, pas un homme du peuple 
honnête, pas un noble digne de ses ancêtres, pas un prêtre 
dont puisse s'honorer le sacerdoce ! évidemment nous lisons 
une satire et non pas de l'histoire. Dans les autres volumes, 
la peinture devient moins sombre, elle semble s'égayer ; sur 
les nuages obscurs accumulés par dame Rhétorique brille un 
rayon de vérité, à l'éclat duquel ils s'entr'ouvrent et se dis- 
persent. Le peuple de France a ses défauts, n'a-t-il pas ses 
qualités ? La famille de La Trémoille et toutes les nobles 
familles du Poitou sont un véritable miroir de noblesse, et 
s'il est vrai qu'un honnête procureur doit rechercher avant 
toute autre la société des prêtres parmi lesquels il vit, c'est 
donc qu'il y a encore de braves gens parmi les membres du 
clergé ; d'ailleurs les moines de Ligugé, de Fontaine-le- 
Comte et d'Angle sont bien les plus aimables et les plus saints 
que l'on puisse rencontrer. On le voit, tout s'arrange. Le 
second tableau paraît-il trop brillant, adoucissons les teintes, 
nous nous rapprocherons ainsi de la vérité, et nous pourrons 
encore conclure que le xvi® siècle ne mérite pas de passer 
pour la plus malheureuse des époques, pour l'abomination de 
la désolation. Je crois bien que c'est le cardinal Pallavicini 
qui a écrit la phrase suivante dans l'Litroduction de l'His- 
toire du Concile de Trente : « Dire que le monde actuel est 
pire que le monde ancien, ce sont propos de comédies et 
doléancesdu vulgaire (i). » Auxvi' siècle, les écrivains avaient 
la coutume bizarre et puérile de construire certaines pièces, 
les épitaphes surtout, d'une façon étrange : si le lecteur com- 
mençait par le premier mot, il trouvait un sens ; s'il commen- 
çait par le dernier, un autre sens, en général, l'opposé du 
premier. Voici, par exemple, l'épitaphe des Poitevins que 
nous a laissée Jean Bouchet : 

Poytevins s5t loyaulx nô caulx 
Feables non voulans meffaire 

(1) Pallavicini, Histoire du Concile de Trente. Introduction, col. 533, 
édit. Idigne. 

18 



274 JEAN BOUCnET 

Begnis non rudes, bons non faulx 
Manyables non a reffaire 
Amyables non prelz a braire 
Amoureux non trompeur» et fins 
Traictables non voulans desplaire 
Preux non noyseux sont poictevins (1). 

L'auteur est assez bon pour nous avertir lui-même que 
nous pouvons commencer à lire par le premier ou par le 
dernier mot ; est-ce légère malice ou amour-propre mal 
placé de rhétoriqueur? l'une et l'autre, sans doute. On voit 
assez la différence des deux sens ainsi obtenus. 

Pour prendre dans les écrits de Jean Bouchet une idée à 
peu près exacte de la société de son temps, il faut user du 
même procédé, et corriger affirmations par affirmations ; 
après avoir lu en commençant par le premier mot, il faut lire 
en sens inverse. Essayons. 

Tous mauvais, tous corrompus, non ; après avoir stigma- 
tisé fortement les défauts des laboureurs, l'auteur croit devoir 
ajouter : 

Il y en a, qui sont bons et fidelles... 
lusnent souuêt payêt très bien leurs deuoirs, 
Sont aulmosniers, et les iours et les soirs 
Se gardent bien, de niefTaire a leur proche, 
Et droicteraent ilz viuent sans reproche (2). 

Au sujet des nobles, il écrit : 

pour deux mal gisans 

Mille on verra de nobles bien faisans, 
Qui doulcement auec gens s'entretiénent, 
Et qui l'église et iusticesoubtiennent. 
Prenant plaisir le commun affranchir 
Et soubtenir, trop plus que s'enrichir (3) ; 

dans ses Regnars trave?'sàt, on trouve déjà cette phrase : « Des 

(1) Ces vers ont déjà été cités au chapitre ii, p. 33. 
(2)2 Mor. X,f°47 b. 

(3) 2 ^]oy. III, fMo d. Le nombre des nobles qui rehaussent par leurs 
mérites per^onnels les vertus de leurs ancêtres, dit-il encore, est presque 
infini, et : 

Ce royaulme en est de toute pars garnis. 

2 .1/07-. Ep. III, f 13 d. 



LE nilÉTORIQUICUR 275 

bons religieux ie ne parle point dont il y a beaucoup. » Le 
rhétoriqueur toutefois reprend vite ses droits, il ajoute : 
« et non pas tant que de mauluais » (1). L'épître morale 
qu'il adresse à « messieurs les Cénobites, c'est-à-dire religieux 
de religion rciglée et claustrale », est écrite d'un bien autre 
style ; au dire de l'auteur, tous les couvents de Tordre de 
Saint-François observent exactement leur règle, et le poète 
n'y voit aucun désordre ; les religieux sont tous « angelicz », 
•qu'ils portent les frocs blancs ou noirs de Saint-Benoît, de 
Saint-Augustin ou de Saint-Basile (2). Sans doute, dans les 
Epistres elles mêmes, il se rencontre nombre d'allusions aux 
défauts, voire aux vices du peuple, des nobles et des 
prêtres ; mais le ton de l'auteur n'est plus le même, il 
n'objurgue plus avec les intempérances de langue d'un jeune 
homme; le bon vieillard, mûri par l'expérience, donne avec 
une humilité souriante, un respect sincère ou une bonté 
compatissante des conseils de sagesse et de charité; d'une 
main sûre il trace un idéal : 

Blasnie et reprêd d'aucuns estatz les vices, 
Il se réduit par après aux offices 
Et aux vertuz que cliascundoit auoir... 
Et ne veuillez l'vne sans l'autre veoir (3). 

Insistons quelque peu, et contemplons plus en détail les 
côtés lumineux du tableau à peine esquissés. 

Le peuple, mais il est heureux dans sa vie de famille, 
éloigné de toutes les préoccupations qui accablent et rongent 
les puissants : 

Quand au labeur chascun s'est acquité 
S'en va disner, ou soupper a son aise ; 

la viande de lard ou de bœuf semble aux travailleurs aussi 
friande que les perdrix ou les faisans de la table d'un roi : 

Pour digérer ne leur fault médecine (4) ; 

(1) Les Regnars trauersât... c n d. 

(2) 1 Mor. II, f 9. 

(3) Argument des Epistres Morales. 

(4) 2 ilor. X, f° 43 a. 



276 JEAN BOUCIIET 

et au lieu de médicaments ils boivent un vin souvent plus 
exquis que celui qui remplit les coupes des courtisans. Après 
le repas vient du sommeil le repos réparateur ; ils ne 
connaissent point les préoccupations, tourment de la gran- 
deur, et ne redoutent pas de perdre des richesses qu'ils ne 
possèdent pas. A la maison ils trouvent pour consoler leurs 
tristesses une femme aimée qui leur a été unie par sacrement 
très digne 

En vne chair, en vn cueur, vn désir 
En vn vouloir, on a tant de plaisir (1). 

Les « paroles doulcetes m de leur chaste compagne réjouiront 
et relèveront leur courage abattu; si, de son côté, l'épouse a 
eu quelque ennui dans son ménage, le bon mari la conso- 
lera, 

l'embrassant 

Et de baisiers pudicz l'esioyssant (2). 

Leurs enfants mettront dans cette vie commune un sourire 
de grâce et de joie : ris et regards gracieux du premier âge, 
« façons enfantines, les bons propos entre blanches cour- 
tines », voilà qui console de tout un père et une mère ; toute 
peine disparaît ou s'efface dans l'immense bonheur 

... de baiser le fruictde sa ieunesse 
Et le confort de dolente vieillesse (3). 

Hors du cercle de la famille, l'homme entre en contact avec 
les hommes ses frères ; dans ses rencontres de chaque jour, il 
sied de se montrer modeste et réservé, la réserve convient 
surtout à celui qui veut juger les seigneurs et les princes. La 
critique, hélas ! n'est pas née d'hier avec ses insinuations mal- 
veillantes et ses propos intempérants. Jean Bouchet les con- 
naissait bien ces soirées entre amis pleines de causeries ; la 
porte bien fermée, les pieds sous la table, en face de verres 

(1) 1 ilfor. VII, f» 22 a. 

(2) i Mor. VU, f» 23 a. 

(3) 1 Mor. YIII, fo 24 c 



I 



LE RIIÉTORIQUEUR 277 

pleins d'un vin où le soleil du Poitou a mis le reflet de se 
jaunes rayons, les langues se dénouent vite. 

... le scay bien que de vous la pluspart 
Quand vous trouuez bien souuont à lescart 
En 'voz logeis les piedz dessoubz la table, 
Apres avoir tiré le vin sans cable, 
Vous diuisez des princes et leurs courts (i). 

Chacun donne son avis sur la politique, les impôts ; si le vin 
et le blé sont chers, on murmure ; sont-ils à vil prix, on mur- 
mure encore ; si l'hiver dure lontemps, on gémit sur le froid ; 
si l'été brûle, on se plaint de la chaleur ; les saisons vont 
tout de travers, les hommes ne sont pointa leur place ; les 

têtes s'échauffent; ah ! si et les projets de se croiser dans 

Tair tous plus beaux les uns que les autres. A quoi pensent 
donc les rois ? Que fait le Souverain Pontife ? Dieu lui-même 
ne semble-t-il pas oublier de veiller sur le monde? Pourquoi 
la peste dure-t-elle si longtemps, et qu'avons-nous fait au 
ciel ? peuple sans sagesse. Dieu lui-même, la bonté toute- 
puissante et l'infinie sagesse, ne parvient pas à vous con- 
tenter, comment le Souverain Pontife, comment les rois, 
comment les seigneurs y réussiraient-ils ; laissez donc de 
côté « très chers plébéiens » ces imaginations qui hantent 
vos cerveaux surexcités, revenez à l'obéissance et au respect, 
belles vertus d'ordinaire les vôtres. Humbles en présence de 
ceux qui vous gouvernent, montrez-vous aussi bons et hos- 
pitaliers envers les indigents, ne ramassez pas si bien votre 
or et votre argent, « que la bénignité 

Ne les descouure a la nécessite (2). » 

Ces conseils, ajoute l'auteur, dirigent la vie de beaucoup de 
petites gens et je les en félicite, ils marchent sur la route de 
l'éternelle joie : 



(1) 2 Mor. VI, fo32c. 
(2j IMor. VI, f*>35a. 



278 



JEAN BOUCHET 



Cheminons droict, et lors nous trouuerons 
Le beau chemin par lequel nous irons 
(Dieu le voulant) en la maison céleste (1). 

La grande pensée chrétienne qui, dans la vie, ne voit qu'un 
passage et une épreuve, domine toute l'existence de Jean 
Bouchet, et il la voudrait aussi profondément imprimée dans 
l'esprit des autres que dans le sien ; à son éclat il conçoit 
pour les « gens de tous mestiers et ars mecanicques » un 
idéal de conduite bien fait pour nous étonner ; non seule- 
ment il faut entendre la messe les jours de fête, 

Et mesmement celle de la parroisse, 

mais il ne faut point se dispenser du sermon, mais il faut 
assister aux vêpres, mais il faut faire oraison, et 

A ses péchez penser en sa maison (2). 

C'est demander beaucoup ; l'auteur y met une tel le bonhomie, 
une si entraînante simplicité qu'il semble bien tracer le 
portrait de sa vie intime, et que nous sentons au fond de 
l'âme une estime pleine de bienveillance pour cet homme de 
foi et de cœur. Nous admirons ce fier descendant de la 
vieille race chrétienne qui met sa croyance au-dessus de 
tout, et personne ne s'avisera de dire qu'il n'avait pas raison. 

Si haut qu'il place l'idéal des « gens du commun », Jean 
Bouchet se montre encore bien plus exigeant alors qu'il 
s'agit des nobles ; leur mission dans l'Etat n'est-elle pas, en 
effet, de donner l'exemple aux autres ; et ne sont-ils pas « la 



(1) 1 Mor. XIII, f° 31 b. Avec un grand bon sens, Jean Bouchet sait 
fort bien distinguer entre les individus pris isolément et la multitude, la 
commune, comme il l'appelle ; les particuliers sont raisonnables et justes, 

Mais la commune eschauffee en collere 
N'a point de sens, elle seuHre et tollere 
Ce que luy dit la sensualité 
Sans se ranger à la réalité. 

2 Mor. VI, f° 33 a. 



(2) 2 Mer, X, fo 43 b. 



LE RllÉTORIQUEUR 279 

lumière des simples gens » (1) ? Qui dit noblesse, dit excel- 
lence ; cette excellence peut naître du savoir ou de la nais- 
sance, mais 

... Si vertuz n'y accède 
C'est moins que rien, vilannie en procède (2). 

Or, la première vertu du gentilhomme c'est d'aimer Dieu 
« débouche et de cœur », de « reuerer sa militante église », 
de vivre en bon chrétien, c'est-à-dire entendre la messe 
par dévotion, aller au sermon, prier avec foi et « non en 
parolles fainctes ». Un bon seigneur, en outre, ne doit pas 
mépriser ses vassaux ; ils portent comme lui au front le 
signe du chrétien ; peut-être aux yeux de Dieu leurs mérites 
dépassent-ils les siens ; quoi qu'il en soit, 

Le plus petit estant dessus la terre 

Qui noble n'est peult dire sans qu'il erre 

Qu'il est de Dieu filz par adoption. 

S'il croit en luy voire sans fiction, 

l'entends par foy de charité formée, 

Et par baptesme ayt l'ame refformée 

Voire aussi bien que le Pape, Empereur, 

Qu'vn Duc, Marquis, ou aultre grâd seigïïr, 

Et quand a ce, eiït de noblesse de l'ame 

Noble comme eulx, si Dieu sur tout il ame (3). 

Ces grandes idées de la foi, fierté des humbles et leur con- 
solation, inclinent à la bienveillance et à l'humanité le cœur 
des nobles, qui voient dans leurs sujets des frères, dont, de 
par leur puissance et leurs richesses, ils doivent se montrer 
les défenseurs et les protecteurs : dans les années dures aux 
laboureurs, années de guerre ou de mauvaise récolte, que le 
maître ne vienne pas, l'épée h. la main, exiger sans délai tout 
ce qui lui est dû : 

Si vos subiectz n'ont de quoy vous paier 
Attendez les, il vault mieulx délayer 

(1) iMor. III, f° 14 b. 

(2) 2 Mor. in, fo 12 a. 

(3) 2 Mor. m, f° 15 b. 



280 JEAN BOUCUET 

Par quelque temps et son subiect attendre 
Que par rigueur le destruire et tout prendre. 

El avec un bon 'sens où la simpjicité pourrait bien toucher 
de près à la malice, l'auteur ajoute : 

Seigneur qui vault tousiours riche se veoir 
Riches subiectz il doit tousiours auoir. 

Son intérêt d'ailleurs lui conseille la clémence ; Dieu « qui 
les bons bien guerdonne », récompense sans compter les 
cœurs larges, et il donnera aux généreux 

Autant de biens et plus que n'en vouldront (1). 

Un gentilhomme français vit de ses revenus et estime le 
commerce indigne de son rang ; les nobles Vénitiens, au con- 
traire, tiennent à honneur « marchander»; chez nous les 
nobles « ieunes, blancs et grisons » (2), s'emploient tout 
entiers au service du roi, la guerre est leur métier, ils s'y 
livrent avec vaillance et hardiesse ; il convient pourtant de 
se défier de cette audace inconsidérée qui nous a fait 
battre dans tant de rencontres. La véritable valeur sait 
obéir, et ne se laisse pas emporter par la passion : la pru- 
dence et la discipline servent autant que la multitude 
et l'élan, et s'il faut applaudir le courage, il ne faut pas dé- 
daigner une bonne position : sages conseils qui sans doute 
n'avaient rien de nouveau, mais grâce à notre imprévoyance, 
il fut toujours utile, pendant bien des siècles, de nous les 
répéter (3). Le prudent procureur n'oublie pas de rappeler 
aux nobles que dans leurs campagnes ils doivent éviter les 
exactions et les pillages ; le peuple, par les charges et les 
impôts qu'il acquitte, achète le droit d'être protégé par les 
hommes de guerre, et pourtant les vexations qu'il subit lui 
font parfois préférer l'occupation étrangère au passage d'une 



(!) 2 Mor. III, f° 16 b. 

(2) 2 Mor. III, P 16 c et d. 

(3) 2 Mor. IV, fo 19 et 20. 



LE RUÉTORIQUEUR 281 

armée amie. Un noble seigneur trouve dans la chasse (1) et 
les tournois ses plus nobles plaisirs, et de saines fatigues qui 
assurent la vigueur de son corps et la sant6 de son âme : 

Vostre gTM art, i'entends pour passetëps, 
C'est de voiler par plaine, boys, estangs, 
Et de chasser, tirer d'arcs, haquebuttes. 
Et de louer de basions, et aux luictes, 
Pour endurcir vos corps, et trauaillier, 
Et voz espritz endormis reueiller 
A celle fin que ne tombez en vice... (2) 

Le corps ne peut pourtant toujours être à la peine, il a 
besoin de repos ; certaines dames, Marguerite de France entre 
autres, allaient de plus jusqu'à se demander si la prise d'un 
cerf vaut le travail d'un prince (3), Jean Bouchet estime donc 
que les nobles ne doivent pas négliger les « ars liberaulx». 
Les soirées d'hiver sont bien longues à passer dans les gran- 
des salles des manoirs ; quel plaisir pour un seigneur d'être 
un fin lettré, de savoir parler mieux qu'un autre ; être ora- 
teur et chevalier si ce n'est pas atteindre la perfection, c'est 
au moins s'en rapprocher aussi près que possible ; 

... C'est grand magnificence 
De veoir noblesse et science en vn corps 
Auec vertuz, ce sontdiuins accords (4). 

Ils vivent nombreux aux jours de Jean Bouchet, les fiers 
chevaliers, vrais miroirs de noblesse : sans sortir du Poitou 
que de noms à citer ! Le grand Louis II de La Trémoille, le 
chevalier sans reproche, son fils le prince de Talmond, le 
mort glorieux de Marignan, son petit-fils François de La Tré- 

(1) Budé, aussi vaillant chasseur que bon helléniste, proposait au roi 
François 1er d'adopter le latin comme langue de la vénerie ; c'était, paraît- 
il, un moyen infaillible de confondre ceux qui attaquaient la vieille 
langue et de montrer qu'elle est capable de servir aux questions les plus 
particulières et les plus actuelles. De Maulde de la Glavière, les Femmes 
de la Renaissance, p. 343. 

(2) 2 Mor. III, f 16 d. 

(3) De Maulde de la Glavière, op. cit., p. 347. 

(4) 2 Mor. m, f° 17 a. 



282 JEAN BOUCnET 

moille, dont la jeune famille grandit nombreuse autour du 
vénérable aïeul ; André de Vivonne, seigneur de la Chatei- 
gneraie, le vaillant sénéchal du Poitou qui «. vesquit en hon- 
neur et plein de biens, aymé de Dieu et des hommes, plus 
de quatre-vingts ans » (1). Le poète lui consacre la 79® Epitre 
familière où il énumère toutes ses vertus ; le récit remplit 
six grandes colonnes de plus de cinquante vers chacune ; 
nous apprenons que six jours après sa mort le noble seigneur 

La bouctie auoit et les jolies vermeilles 

Et le corps blanc et Inysant a merueilies 

Qui signes sont que Dieu la prins des siens (2; ; 

François du Fou, seigneur du Yigean, auquel le poète en quête 
de venaison pour un grand dîner ne manquait pas de s'a- 
dresser, Artus Gouffier, les d'Estissac, les Boylesve, et bien 
d'autres dont les noms aimés et vénérés reviennent sans 
cesse aux pages de ses ouvrages. 

Jean Bouchet hésita longtemps, s'il faut l'en croire, avant 
d'adresser une épître à Messieurs les Ministres de l'Eglise 
mil ita7ite : la. hardiesse lui semblait grande d'oser écrire en 
style vulgaire aux « deuotz suppos d'ordre sacerdotal » (3). 
Cependant clerc tonsuré il était un peu l'un des leurs; de- 
vant le mépris des hérétiques, il n'hésita plus et prit sa plume 
afin d'exposer au long ses idées sur l'excellence d'un état 
aussi saint. Sa lettre ne renferme pas moins de 1600 vers. 
Dans les premiers âges du monde, le même homme était 
roi et prêtre. Xoé, au sortir de l'arche, nous apparaît portant 
au front cette double auréole, prêtre il élève un autel au 
Seigneur, roi il dispose à son gré de toute la terre ; son 
fils (!) Melchisédech offre en sacrifice le pain et le vin, et 
gouverne Salem « qu'on a depuis nomme lerusalem ». Les 
décasyllabes succèdent, trois colonnes durant, aux décasyl- 
labes, et l'auteur arrive au Nouveau Testament. Il salue avec 
émotion la dignité du prêtre qui porte dans ses mains les clefs 

(!) Annales d'Aquitaine, p. 470. 

(2) Ep. fam. LXXIX, f» 5o b. 

(3) 1 Mor. I, M a. 



LE RUÉTORIOUEUR 283 

du ciel, et dont la « sacrée parole, les neuf ciculx pertràscëde 
ettrâsvolle », pour faire descendre sur l'autel 

... l'aigneau de Dieu qui paciflie 
Dieu enuersnous, nous purge et sanctiffie, 
C'est le filz Dieu qui nous ayma si fort 
Que mort il print pour nous en dur effort (1). 

Sa haute dignité élève le prêtre au-dessus des rois et des 
empereurs, tous les chrétiens doivent donc le vénérer et 
l'aimer ; qui l'attaque, qui seulement y touche, touche, 
selon l'expression du prophète Zacharie (2j, à la « prunelle 
occulaire » de Dieu. 

La grandeur et la sainteté de sa mission imposent au 
prêtre des devoirs; chargé de diriger les autres, il doit être 
orné 

De sainct scauoir et grand littérature (3) ; 

il est un livre dont sur tous les autres la connaissance doit 
lui tenir à cneur : la Bible ; sa messe dite, son bréviaire récité,, 
il doit se mettre à l'étude du livre divin, et si parfois il 
rencontre des difficultés d'interprétation, recourir à de plus 
savants que lui pour résoudre ses doutes. Le prêtre qui veut 
bien remplir l'obhgation de son sacerdoce, et prêcher dans 
toute sa pureté la doctrine de son maître Jésus-Christ ne 
saurait la trouver ailleurs, aussi belle et aussi grande dans 
sa simplicité ; c'est merveille vraiment qu'ayant à la portée 
de sa main un trésor inépuisable, il aille avec peine ramasser 
quelques parcelles d'or qui brillent de loin en loin aux ou- 
vrages des hommes. 

Je m'esbahys comme l'on va sercher 
Aultres propos pour les dire et presctier 
Que ceulx lesquelz sont en la saincte Bible, 
Chose n'y a plus au salut duysible (4 



(1)1 Mor. I, f° 2 c. 

(2) 1 Mor. I, f» 2 d. 

(3) 1 Mor. I, [>> 3 a. 

(4) 1 Mor. III, fMoa. 



284 



JEAN BOUCnET 



Et puisque l'occasion se présente d'elle-même, Jean Bouchet 
nous fait part de ses idées sur la prédication. Evidemment 
il n'aime pas les longs sermons: 

Vn bon prescheiir doit estre brief et court 
Non ennuieux, après telz gens on court (1). 

Le conseil, pour être vieux de trois siècles, n'en garde pas 
moins toute sa force, et ceux qui voudront voir les audi- 
teurs affluer autour de leur chaire savent comment s'y pren- 
dre. Le vieux procureur n'aime ni les prédicateurs qui font 
de l'esprit, ni les austères justiciers « criars, seueres et 
mordans », ni les orateurs mondains qui soignent trop leur 
gloire, oubliant celle de Dieu ; il a compris nettement que 
l'éloquence du prêtre, pour être une éloquence humaine, se 
distingue pourtant de la parole qui veut avant tout plaire ; il 
ne s'agit point pour celui qui « tient le lieu de lesuchrist » 
d'être un charmeur d'oreilles ni un fm moraliste qui s'amuse 
de son esprit, mais de sauver des âmes, et c'est en prêchant 
l'Evangile avec tout son cœur qu'il intéressera et fera du 
bien. De grâce, qu'il laisse aux juges et aux avocats les lois 
civiles, aux médecins leur science et leurs remèdes : 

Laissez les !oix pour iuges, aduocatz,... 
Laissez aussi phisicque, médecine 
Aux Médecins, et serchez la racine 
De vraye foy pour a tous l'enseigner (2). 

C'est encore une preuve d'un petit esprit, et d'un goût dou- 
teux qui n'a certainement rien de chrétien, d'aller critiquer 
devant le peuple les prélats et autres dignitaires qui portent 
mitre et crosse ; les mots piquants et les adresses ondoyantes 
de paroles peuvent satisfaire une petite jalousie ou une 
sourde rivalité, on ne voit pas nettement le bien qui peut en 
résulter pour l'Eglise. 

Ce qui distingue surtout ces diverses remarques, c'est, 
avec l'esprit de foi de l'écrivain, la parfaite intelligence du 



(1) 1 Mor. III. f'' 15 a. 

(2) 1 Mor. III, f'^ 15 b. 



LE RnÉTORIQUEUR 285 

but que doit se proposer le prédicateur. Il a certes le droit 
d'être savant, d'être spirituel, comme il a le droit d'être élo- 
quent; mais avec cette science, avec cet esprit, avec cette 
éloquence il n'a pas le droit de travailler à sa gloire humaine ; 
peu lui importe une auréole terrestre, il travaille pour la 
gloire de Dieu ; et comme voilà le mobile de son éloquence, 
voilà encore le mobile de sa vie. 

Vie de sainteté, vie de bon exemple, vie d'humilité, vie 
de douceur, vie d'abstinence, vie de travail, vie de chasteté: 
Jean Bouchet s'attarde avec amour à chacune des vertus 
qui doivent briller au front du prêtre. Avec une bonhomie 
entière, il expose sur tout cela des idées originales souvent 
au moins par la forme qu'il leur donne. Il rime toute une 
longue prière oii il exprime les sentiments qui doivent occu- 
per l'âme au moment de la sainte Communion : 

Dictes en vous, vray Eraanuel 
créateur, pris redemptionel, 

il y parle de l'humilité du « bon gentilhomme centurion », 

Et celle aussi de sainct Pierre en la mer, 
EtdeZacliée. 

Quelques lignes plus loin, il donne aux prêtres certains avis 
pratiques. On lui a dit, est-ce vrai? il n'en sait rien, mais 
enfin on lui a dit, qu'à certains jours de grande fête, « quant 
y a presse », on voit les ministres « entrebatre a l'autier 

A qui aura les ornemens premier », 

Cette hâte malséante scandalisele fidèle, dontlafoi s'étonne 
d'une pareille désinvolture. Si vraiment il en était ainsi, il 
les supplie tous de traiter avec plus de respect le sacrement 
divin par-dessus tous les autres : charmant conseil d'aïeul 
dont pas même les coupables pourront se froisser [i). 

Après s'être adressé aux prêtres qui vivent dans le monde, 
Jean Bouchet écrit à ceux qui vivent dans le cloître: fils de 

(1) i Mor. I, fo 3 d et 4ael b. 



^6 JEAN BOUCIIET 

saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoît, ou de saint 
François u le bening », il les aime tous et il lesvénère. Il leur 
rappelle en quelques mots la beauté de leur vie de sacrifice 
et les étroites obligations de leurs vœux ; mais là évidemment 
n'est pas son but premier, il veut défendre la vie religieuse 
contre les attaques des protestants. Sans étudier à fond la 
question, il se contente d'un argument ad hominem très 
simple et que tout le monde comprendra. Les novateurs 
admettent qu'il faut observer les commandements de Dieu 
pour faire son salut : dès lors comment osent-ils bien atta- 
quer les ordres religieux, et comment ne voient-il pas « à 
l'œil y> leur erreur ? En effet, 

Pourquoy iadis religion trouuée 

Eq terre fut, et depuis approuuée ? 

Ne fut-ce pas pour plus faciilement 

Garder de Dieu ctiascun commandement (1) ? 

Loin des occasions d'enfreindre la loi divine, il semble bien 
qu'on aura plus de facilité à la suivre , n'est-ce pas là une 
raison de préférer le cloître? Le proverbe date de loin, puis- 
que David « le dit en vers: On sera pervers avec pervers, 
bon avec bon ». Jeûner, vivre de peu, coucher sur la dure, 
aller à pied sous la pluie et le soleil, par le froid et le chaud, 
voilà de petites mortifications qui aident l'àme à triompher 
des attaques du diable et à faire son salut. Or, si ces pra- 
tiques sont fréquentes chez les religieux, Jean Bouchet se 
demande s'il en va de même chez les mondains, et il écrit 
non sans raison, 

le concluz donc contre les hereticz 
Ou scismaticz, plus vénéneux qu'Aspicz... 
Refigion claustralle et bien reiglee 
Estre vng chemin plain de deuotion 
Pour paruenir a la perfection 
De cliarité... (2) 

Sans doute il ne suffît pas de vivre dans un cloître pour se 

(1) l^for. II, fo 11 a. 

(2) 1 Mor. II, f» 12 a et b. 



LE RIIÉTORIOUEUR 287 

voir canoniser, mais enlin un grand nombre de religieux 
vivent selon l'Evangile ; pourquoi donc les protestants, si 
grands admirateurs de la IJiblc, s'acharnent-ils contre eux? Il 
en donne avec sa naïveté coutumière une raison de bon sens. 
Beaucoup parmi les hérétiques portèrent jadis le froc, et 
obéirent à ces règles saintes qu'ils maudissent aujourd'hui. 
Or, c'est une vieille remarque : 

Chascun dit mal de l'estat ou estude 
Qu'il a laissée, et par son hébétude 
Il hait tous ceuix qui suyuent cest estât, 
Et les vouldroit abolir tout a plat (1). 

JNotre poète s'en attriste, car, hélas ! parmi ces dévoyés, beau- 
coup brillent par leur savoir ; et les beaux esprits tout 
friands d'éloquence se laissent prendre à leurs paroles dorées, 
grave abus auquel les rois « cristifferes )> devraient s'eflbrcer 
de remédier promptement. 

Après cette défense pleine de cœur, Jean Bouchet a bien 
le droit de critiquer un peu les petits faibles de ses bons 
amis, et d'esquisser la caricature de quelques originaux 
rencontrés à Ligugé ou à Fontaine-le-Gomte, ou même sim- 
plement dans les rues de Poitiers. Il n'y met pas de malice, 
il voudrait tant voir parfaits ses chers Pères en Dieu. Pour- 
quoi tant se hâter quand on marche ? 

Trop lost aller faict tomber la personne, 
Ou eschauffer, et a folie sonne (2). 

D'autres, au contraire, s'avancent dans une démarche solen- 
nelle qui prête à sourire; poitrine en avant, tête haute, avec 
de grands gestes, ils veulent attirer l'attention, mais ainsi 

Bransler les braz, espaules ou la teste, 

Grâds signes sont d'orgueil et qu'ô est beste (3). 

Quelques moines un peu malins aiment se moquer de 
leurs confrères, et contrefont leurs ridicules aux éclats de 



(1) i Mor. II, f° 12 c. 

(2) 1 Mor. II, f" 13 c. 

(3) 1 Mor. II, fo 13 G. 



288 JEAN BOUCHET 

rire de ceux qui les voient, mais aussi à leur grand scandale ; 
les moines, quand ils passent dans les rues de la ville, doi- 
vent donner à tous l'exemple de la modestie, 

... Deulx a deulx deuez ensemble aller 
Les chiefz enclins, sans rire ni railler (1). 

Jean Bouchet en a vu d'autres à l'église si avides d'entendre 
la parole des orateurs, qu'ils se penchent en avant, tendent 
l'oreille avec avidité, et ouvrent la bouche avec une anxiété 
comique; ce manque de tenue lui déplaît; d'autres enfin ne 
peuvent dire un mot sans froncer les sourcils, agiter la tète, 
les mains et les doigts, leurs perpétuels mouvements les 
font ressembler beaucoup plus à des joueurs de mystères 
qu'à des dévots religieux. Il y a bien encore les indiscrets, 
qui vont rapporter aux amis du dehors tous les petits bruits 
du couvent. Bavardages, bavardages, vous ne connaissez 
donc pas, mes Révérends Pères, la malice du monde ? Ces 
peccadilles dont vous plaisantez agréablement, grossies par la 
renommée et par la malice, passeront de bouche en bouche, 
et il suffira d'un indiscret pour tacher le beau renom d'un 
monastère. Et maintenant 

... priez Dieu et aussi nostre dame 
Pour le salut de mon corps et mon ame 
Quand vous serez d'esprit en Dieu rauiz 
Par oraison, prière et sainctz deuis. 

Et de ma part ie le pry qu'il vous donne 
Viure aussi bien que vostre ordre l'ordonne. 
Escript un soir que minuicyt s'approchet 
Par vostre frère, en lesus, lehan Bouchet (2). 

Au-dessus du clergé séculier et régulier, il y a le Souverain 
Pontife ; au-dessus des sujets et de la noblesse, le Roi, voici 
de ces deux hautes personnalités l'idée générale que l'on peut 
se faire en parcourant les œuvres de Jean Bouchet. 

Catholique fervent, français jusqu'à la moelle des os, notre 



(1) 1 Mor. II, fo 13 c. 
2) 1 Mor. II, f» 14 b. 



LE KUÉTORIQLELH 280 

auteur apprécie très différemment le rôle du Pape, selon 
qu'il le juge en catholique ou en Français. 

Le Pape sans doute est comme tous les hommes cendre et 
poussière, et cependant sur son front brille un reflet do 
lumière céleste à l'éclat duquel tous les chrétiens doivent 
marcher ; la grâce de Jésus-Christ l'a marqué seul entre 
tous pour continuer sur la terre l'œuvre éternelle d'un Dieu, 
et il vit au milieu des hommes défenseur et bouclier de la 
foi, exemple des bonnes mœurs, docteur et pasteur des peu- 
ples, l'œil de l'Eglise, 

Père des Roys, le maillet des tyrans.... 
La visueloy, iadiuine parolle... 
Le lieutenant de Dieu par résidence, 
Sur tous viuans ayant la présidence (1). 

11 occupe sa haute dignité par don de Dieu, « non par or, ni 
métal », aussi doit-il sans faiblesse chasser de l'Eglise tous 
les pasteurs coupables de simonie, ceux dont les mœurs ne 
brillent pas d'une pureté sans tache, ou dont la science n'é- 
claire pas d'une lumière immaculée. Il peut, et les chrétiens 
l'en béniront, casser tous ces prélats de cour, sans dévotion 
ni charité, dont les élections ont été faites sans le Saint- 
Esprit ; à lui encore appartient de convoquer le Concile qui 
mettra fm aux souffrances de la chrétienté. Impossible à un 
catholique de mieux dire. 

Mais comme il y avait chez Jean Bouchet lutte entre le 
procureur et le poète, il y a lutte entre le chrétien et le Fran- 
çais: le Pape, chef de l'Eglise, ne saurait avoir tort, le Pape, 
souverain de Rome, qui combat les Français, ne peut plus 
avoir raison, et dans le guerrier qui s'avance la lance au 
poing à la tête d'une armée, Jean Bouchet ne veut plus re- 
connaître le protecteur de tous les fidèles et la vivante image 
du Dieu de paix. Ce Julius (il s'agit de Jules II) ne devrait 
travailler que pour l'honneur de la foi, il ne rêve, hélas ! 
qu'aux moyens de jeter sur la France le plus d'ennemis 
possible; Louis XII, au contraire, n'a, comme bien on pense, 

(1) 1 Mor. I, f 6 d. 

19 



290 JEAN BOUCHET 

en vue que les seuls intérêts de Dieu, et il défend mieux la 
cause divine « que ne faict celui qui se dict Pape ». Chacun, 
à la manière dont agit le chef de l'Eglise, n'est-il pas en droit 
de se demander si un soldat bardé de fer est bien le Père des 
chrétiens ? 

Deust il porter harnois, en lieu de chappe ? 
Deust soQ sainct nom eslre de sang polu ? 
Le doit onveoir en habit dissolu ? 
Luy qui se dict des seruans seruiteur 
Le deust on veoir de terre vsurpateur(l) ? 

Le respect de la dignité pontificale retient, s'il faut l'en 
croire, le poète irrité, et pourtant, certes, la colère bouillonne 
dans ses vers aux interrogations précises qui prennent dans 
leur monotonie elle-même, et dans la répétition des mêmes 
mots, je ne sais quelle force de persuasion : coups de mar- 
teau tombant toujours avec la même vigueur sur le même 
clou qu'ils finissent par enfoncer jusqu'à la tête : 

Est-ce pas luy qui porte le grand Hure 

Escript du sang du benoist lesuchrist ? 

Est-il dedans (en ton aduis escript) 

Qu'un Pape doit estre auaricieux 

Vindicatif, superbe, et vicieux ? 

Suyt il les faictz de S. Paul et S. Pierre ? 

Non pour certain, car onc ne firent guerre (2). 

Lorsqu'il en vient à juger les rois sous lesquels il vit, Jean 
Bouchet, il faut l'avouer, perd un peu de son indépendance. 
Est-ce flatterie? On l'a beaucoup accusé de se montrer par 
trop courtisan du pouvoir et de la fortune. On lui a repro- 
ché avec amertume, il s'en plaint quelquefois, ses panégy- 
riques trop enthousiastes des La Trémoille; est-ce le même 
espoir lointain de faveurs présumées qui toujours arrache à 
sa plume des formules de louange excessives pour les princes 
de la maison de France? Je n'ose pas dire non, et cependant 
répondre simplement oui ne me paraîtrait pas juste. En 



(l) Ep. fam. I, f" 6 b. 
i2) Ib. I, f°6b etc. 



LK RllÉTOHIOLEUR 291 

1545, à l'cige de soixante-douze ans, il ne devait pa? attendre 
de biengrandes faveurs de François I" vieilli et qui proba- 
blement ne lisait pas ses dédicaces, et cependant les louanges 
sonnent aussi vibrantes dans les Ti^iomphes du très chrestien, 
très puissant y et inuictissime roy de France, François premier 
de ce nom ^ que dans les ouvrages de sa prime jeunesse. Si 
donc, pour lui, le roi de France ne saurait avoir tort, s'il est 
bon, prudent, sage, savant, et 

Mect tousiours en ses faictz dieu davât (1), 

c'est qu'aux yeux du poète il incarne la France, et le patrio- 
tisme trop enthousiaste de notre vieux procureur l'empêche 
toujours de reconnaître les torts d'un pays qu'il chérit de 
toute son âme. L'histoire des rapports de la France et de 
l'Angleterre qu'il esquisse dans sa première Epître familière 
montre bien sur ce sujet toute sa pensée à laquelle la mise 
en scène donne encore plus de relief. Henri VII écrit des 
Champs-Elysées à son fils Henri VIII roi d'Angleterre ; le 
monarque défunt, pour dissuader son successeur d'entrer 
dans la ligue formée par Jules II contre Louis XII, iui 
rappelle les bontés constantes des princes français en^vers ses 
ancêtres, ses devoirs de vassal envers son suzerain, et les 
gloires de l'illustre royaume. Il cite les noms de Glovis et de 
Glotaire si belliqueux, de Charles Martel, 

— Non, certes nô, onc n'en fut soubz mars tel (2) — 

ce seigneur n'a-t-il pas défait trois rois ligués contre lui 
et mis à mort « près Tours eu une plaine 

Trois Cens octanteet cinq mil de leurs gês (3) ? » 

Après ont régné Charlemagne, l'empereur maître de presque 
toute l'Europe ; saint Louis qui soumit Carthage en moins 
d'une année, alors que les Romains avaient mis quarante ans 



(1) Ep. fam. I, f 6 b. 

(2) Ib. I, f° a. 

(3) Ib. I, fo 5 a. 



292 JEAN BOUCIIET 

pour en venir à bout. Enfin Henri YII rappelle les victoires 
de Louis XII : Veux-tu, dit-il à son fils, 

Yeulx tu dôpter le vainqueur des Italles, 
Le surmonteur des promesses fatalles ? 
Le contre arrest d'Espaigne et de Yenize, 
Qui la cité de Gennes a soubmise 
Dessoubz sa main, et pouuoir admirable, 
Que Ion disoit par toutestre imprenable (1) ? 

Malgré cet amour aveugle pour son pays et pour son roi, Jean 
Bouchet se fait pourtant une idée fort juste et très élevée 
de ce que doit être un bon prince. Il trace à Louis XII qui 
le lui avait demandé un portrait supeibe du monarque idéal ; 
ces traits à l'austérité toute chrétienne auraient peut-être 
étonné le prince s'il avait pu les connaître avant sa mort. 
Un roi doit être vertueux : comment conduirait-il les autres 
s'il ne sait pas se conduire lui-même, et la première victoire 
qui mérite nos efforts, n'est-ce pas celle que nous devons 
remporter sur nos vices (2) ? Il doit être savant et se gouver- 
ner par bon conseil, aimer Dieu et son Eglise, il ne doit être 
ni superbe ni orgueilleux, mais se rappeler sans cesse que, 
ayant la même origine que ses sujets, destiné comme eux à 
la même mort, 

Il n'a rië plus qu'vn poure (quoy qu'on die) 
Fors le soulci de son sceptre garder (3j. 



(1) Ep. fam. I, f" 4 d. Jean Bouchet dans cette même Épître nous fait 
connaître les rapports qui, d'après lui, existent entre les deux princes et 
leurs sujets : Le roi de France 

Empereur est. non seulement Kegent, 
Car maistre il est de la terre et la gent, 
Mais toy mon fils tu es si très petit 
Que tes subgectz font a leur appétit : 
Et en façon que tu es leur seruant 
Et non leur Roy. 

f" 5 c. 

(2) Qui est celuy non voulant s'imperer 
Qui aultres veult régir et modérer ?... 
Plus est d'honneur les vices impugner 
Qu'Empereurs, Roys, et Princes expugner... 

2 Mor. I, fo 1 b. 
(3) 2 Mor. 1, f° 3 d. 



LE liiii'n'OiunrEi'R 293 

Doux et passionné pour la véiilo (1), il doit encore et par- 
dessus tout être ami de la justice ; peu importe celui qui 
plaide ou demande une faveur, il ne faut envisager que le 
bon droit : 

On ne deuroit regarder la personne 
Si amye est, ou si plus elle donne, 
Mais seulement congnoistre le bon droict 
Et l'adiuger a celui qui va droict (2). 

Le poète conseille au roi de mettre les nouveaux impôts 
qu'exige une nécessité imprévue non pas sur les ctioscs 
d'usage commun, le blé, le vin, la viande, mais sur les objets 
de luxe, les draps de soie, les pierres précieuses, « l'espi- 
cerie »; ainsi les pauvres y échapperont et les riches seuls 
les supporteront, ce qu'il estime être juste. Un bon prince 
veillera dans les années de mauvaise récolte à diminuer les 
tailles pour permettre à ses sujets de vivre sans de trop 
grandes privations; ainsi méritera-t-il le beau nom de Père 
du peuple. Jean Bouchet rappelle que le « cher sire » auquel 
il adresse sa lettre, Louis XII, a reçu de ses sujets reconnais- 
sants ce titre glorieux. 

Le bon roi doit encore se mcfntrer libéral et magnifique : 
sa gloire est la gloire de son peuple et la richesse de sa 
maison, la splendeur de ses riches vêtements, le nombre de 
ses chevaux et de ses serviteurs rejaillit sur toute la nation 
qu'il résume pour ainsi dire dans sa personne. Le sage 



(1) Voici comment notre auteur prémunit le roi contre les flatteurs 

Ne leur prestez sire jamais l'oreille, 
Car quand leur langue a parler s"appareille 
Pour vous louer, chose ne vous diront 
Que ne croiez, tant bien deuiseront, 
Et si croiez a leur parler, en somme 
Vous aurez guerre ou a Dieu ou a l'hôme, .. 
De telles gens plus venimeux qu'Aspicz 
Deffaictes vous,facent ailleurs leurs niez, 
Que vos mignôs soiét tous gens véritables 
Nobles de sang, ou en vertuz notables, 
Qui ne craindront vous dire vérité 
En infortune et en prospérité. 

■2 Mor. I, fo.'i b. 

(2) 2 Mor. I, P 5 c. 



294 JEAN BOrCllET 

procureur ne se laisse pas éblouir par l'éclat des conquêtes 
lointaines, et malgré l'auréole que les campagnes d'Italie ont 
mise au front de Louis XII, il conseille à l'heureux vainqueur 
la paix qui « produict et nourrit toute ioye » ; la paix sou- 
haitée par Jésus à ses disciples, la paix que Xuma « le 
second roy des Romains » aimait à l'égal des plus éclatants 
triomphes. Les haines qui séparent les peuples chrétiens 
semblent incompréhensibles au poète ; il voudrait voir toutes 
les nations de l'Europe abandonner leurs querelles et vivre 
dans une sincère charité, fleur d'amour germée dans leur 
commune foi, qui devrait fleurir à jamais sur le monde 
pacifié. Si je comprends bien même un texte assez obscur, 
Jean Bouchet aurait, dès le seizième siècle, prêché l'interna- 
tionalisme, et ce Poitevin convaincu, ce Français enthousiaste 
aurait voulu voir disparaître toutes les frontières : 

Dôtviêt cela qu'Anglais haiêt les Frâcois, 

Et Escossois n'ayment point les Angloys ? 

Ne les Germains tous ceulx de l'Italie 

Et aultres maints ? est-ce point grand folie ? 

Meilleur seroit que le nom tant commun 

De crestien mist tous noz cueurs en vn, 

Qu'vn tas de noms djamour no' distraissent (<sic) 

Ne que les gens chrestiens tant se bayassent 

Signe ce n'est de christianité 

Veu qu'vn seul brin n'y a de charité (1) . 

Enfin Jean Bouchet termine sa longue lettre en disant 
qu'un bon roi doit être pudique, laborieux et sobre. 

On voit assez par ce que nous venons de dire comment les 
idées chrétiennes de Jean Bouchet, en même temps qu'elles 
dirigent sa conduite, dirigent aussi tous ses jugements ; 
c'est de la logique après tout et il faut en féliciter le vieil 
auteur. Grâce à elles, et à la maîtrise qu'il leur accordait sur 
son âme, il a su éviter les critiques injustes et passionnées 
dont pendant tout le moyen âge et le xvi* siècle un grand 
nombre de nos écrivains ont accablé les femmes. 

Elles furent, on le sait, attaquées avec une violence qui 

(1) 2 Mor. I, f» 7 d. 



LE RIIÉTORIQUEUR 295 

dépassa toute mesure. Les fabliaux font rage contre elles, ils 
étalent leurs défauts et leurs vices ; le Roman de la Rose 
et le Roman du Renard ne les épargnèrent certes pas. Eve 
a perdu le genre humain par sa coquetterie, son ambition, 
son esprit de révolte; or, toutes les femmes lui ont ressemblé, 
lui ressemblent ou lui ressembleront: 

Telle la mère fut, et telles 
Les filles furent, et seront, 
De l'homme ennemies mortelles 
Et jamais ne s'amenderont (1). 

Mais si les femmes eurent leurs détracteurs, elles eurent 
aussi de nom.breux défenseurs ; c'est déjà dans les fabliaux 
qu'on trouve le ravissant portrait de Griselidis,« type exquis 
de la perfection conjugale poussée jusqu'au martyre » (2). 
Martin Franc, dans le Champion des Dames, résume au 
XV* siècle toute la querelle ; un de ses personnages, Maleboii- 
che, reprend une à une toutes les attaques des écrivains et 
des orateurs, mais Franc Vouloir répond victorieusement à 
toutes les insinuations et à tous les reproches, et, à la fin du 
livre, Vérité place sur la tête de l'éloquent avocat 

Le chappelet verd de lorier. 

Malebouche en meurt de rage, et le récit se ferme sur ce tra- 
gique épisode. 

Jean Bouchet, dans la peinture qu'il a faite sans trop y 
songer de la société de son époque, nous a fait part de quel- 
ques-unes de ses idées sur les femmes. Il a écrit des Epîtres 
Aux pucelles et filles a marier (1 Mor. X), Aux mères de 
famille (1 Mor. IX), A toutes les religieuses cloistrières 
(1 Mor. IV) ; il nous a exposé dans le Panegyric du Cheuallier 
sans reproche, et dans Lhistoire et cronicque de Clotaire I et 
de saincte Radegonde, comment il concevait l'éducation des 
femmes ; dans un épisode curieux, il a montré quelle haute 

(1) Ces vers sont tirés du Champion des Dames, de Martin Franc : 
Goujet; Bibliothèque françoise, t. IX, p. 197. 

(2) Lenient, la Satire en France au moyen âge, p. 76. 



296 JEAN BOUCnET 

idée il se faisait de la sainteté du mariage et de l'amour 
chevaleresque ; il est donc facile de se figurer quel devait 
être, selon lui, le rôle de la femme, et peut-être cette étude ne 
manquera-t-elle pas d'un certain intérêt. 

Il prend d'abord nettement parti dans la grande lutte: il 
y en a plusieurs qui par «vaine iactance, ou par accoustu- 
mance de mal parler 

Dient des maulx de femmes en tous lieux (1), » 

ce sont des gens mauvais. Il en est de la femme comme de 
toutes choses, comme du vin, comme de la viande, comme 
de rhomme lui-même, elle a des qualités et des défauts et 

par ce est tresbon qu'on cesse 

De detracter de l'vn et l'aultre sexe (2). 

Malebouche^ dans Martin Franc, disait avec méchanceté que 
le rebut de la matière employée par Dieu à façonner 
l'homme lui avait servi à modeler la femme : ainsi le potier 
quand il a terminé son œuvre, fait avec la terre qui lui 
reste 

Ung marmoset d'estrange face (3). 

Jean Bouchet n'aurait jamais inventé cette plaisante 
origine : la femme, pour lui, est et reste la créature de Dieu ; 
à un trait d'esprit il préfère la noblesse du récit biblique: la 
première femme a été formée par Dieu avec la chair de 
l'homme, et Adam a salué la mère du genre humain de ces 
belles paroles : « Voilà l'os de mes os et la chair de ma chair. » 

C'est avec une délicatesse charmante que déjà « aux faulx- 
bourgs de vieillesse » , notre auteur donne aux jeunes filles des 
conseils pleins d'une paternelle bienveillance : elles doivent 

(1) 1 llor. VII, f-Sld. 

(2) Ib. Ib. Envoyant, lors des grands jours de lo42, le Juge- 
ment poetic de l honneur femenin à la femme de monsieur l'avocat du roi, il 
lui recommandait de lire avec soin ce livre composé tout entier contre les 
adversaires" du sainct honneur des dames». [Ep. fam. CXXII.) 

(3) Goujet, op. cit., t. IX, p. 199. 



LE RnÉTORIQUEUR Îi07 

être prudentes, douces, ne pas se fier aux belles paroles, et 
prendre part avec une grande modestie aux jeux, danses, 
banquets et fêtes: qu'elles ne souffrent pas qu'on les touche ; 
le lis qui rcprôsenic la virjifinité perd de son éclat dc-s qu'une 
main l'effleure (1); que leurs habitz « n'excèdent la raison de 
leur estât, ni de leur maison », Il faut se contenter de la 
beauté naturelle, et ne se pas farder ; qu'arriverait-il si un 
mari trompé par de séduisants dehors trouvait sa femme 

Belle par fard et laide par nature (2) ? 

Une jeune fille sage marche dans la rue, et se tient à l'église 
avec la plus grande modestie, le regard baissé ; une jeune 
fille sage ne doit pas prendre de vin avant son mariage, à 
moins que son estomac ne soit par trop débile ; elle jeûnera, 
si elle le peut, un jour par semaine (3), Voilà qui semblera 
bien dur ; il faut cependant reconnaître que si les quatre filles 
du procureur poitevin furent élevées sous ce régime, elles 
n'eurent pas trop à s'en plaindre ; trois semblent avoir été 
d'excellentes mères de famille, et l'autre vécut pieusement 
religieuse du monastère de Sainte-Croix à Poitiers. 

Pour occuper les loisirs de la journée, la jeune fille devra 
travailler, coudre, broder, filer; elle aura aussi ses distrac- 
tions et ses jeux ; elle pourra lire non pas « vn tas de romans 
lasciuieux (4) », comme les auteurs du jour en composent 
trop souvent, mais des ouvrages qui enseignent l'art si diffi- 
cile de bien vivre. On pourrait sans méchanceté aucune tra- 
duire ces derniers mots : les jeunes filles devront lire les 
ouvrages moraux de Jean Bouchet : les Triumphes de la 

noble et amoureuse dame, ses Epistres à tous les estais et 

le brave homme ne s'opposerait pas à cette interprétation. 



(1) Triiimphes, f" lu v". 

(2) iMor. X, f° 27 d. Vives faisait aux jeunes filles la même recommanda- 
tion : F. Thibaut, Qiiid de piiellis instituendls senserit Vives, p. 38 ; Cf. 
R. de Maulde de la Clavière, les Femmes de la Renaissance, p. 146 ; Cf. 
Lhistoire et cronicque de Clotaire, f° XII, XIII. 

(3) Vives faisait encore les mêmes recommandations, op. cit., p. 36; Cf. 
R. de Maulde de la Clavière, op. cit., p. 130. 

(4) Cf. R. de Maulde de la Clavière, op. cit., p. 140. 



298 JEAN BOUCUEÏ 

Ce ne serait chez lui ni amour-propre d'auteur, ni espoir de 
gain ; il est trop désintéressé et trop véritablement humble 
pour cela ; il croyait simplement la lecture de ses ouvrages 
éminemment morale. N'avait-il pas écrit « pour distraire 
femmes et filles de plus lire la translation en françois du 

vieil et nouueau testament et certains petitz traictez 

d'aucuns allemâs hérétiques traduictz de latin en frâ- 
çoys (1 ) »? 

Peut-être même certaines jeunes filles ne se contenteront- 
elles pas de lire, elles aimeront à composer elles-mêmes de 
petites œuvres en vers ou en prose, à l'exemple de grandes 
dames illustres. Gabrielle de Bourbon, dame de La Trémoille, 
a écrit des opuscules qui méritent de grandes louanges, et si 
une femme ne doit pas être pédante, du moins ne lui est-il 
pas interdit d'être instruite (2). Voilà qui n'est pas si mal 
pensé, et bien d'autres écrivains au xvi'' siècle et même depuis 
ont été moins libéraux. Sans doute Jean Bouchet ne parle 
pas d'une jeune fille « de bas estât », mais des princesses et 
autres dames qui ont serviteurs et servantes, et par consé- 
quent n'ont point à s'occuper du ménage (3). On sait que 
l'instruction des femmes de la Renaissance fut parfois poussée 
très loin, et sans rappeler ici les femmes auteurs dont j'ai 
parlé au chapitre II, il suffira de citer Béatrix, reine de Hon- 
grie, qui fut accueillie à Vienne en 1485 par une harangue 
latine qu'elle comprit fort bien : Arrexit diligentissime aitres 
domina regina saepe, cumplacida aiidicrat .siibridejido (4). Jean 
Bouchet n'exige pas autant ; nulle part il ne conseille aux 



(1) Les Trimiphes. Epistre aux lecteurs. 

(2) La XVIIIe Epître familière est adressée à une « dame de Poictou de 
clairet bon esprit, bienescriuât, et mieulx parlant ». Jean Bouchet s'ex- 
cuse d'oser lui écrire, car, dit-il, 

...le n'ay art, science ne pratique 
De vous escrire en telle rethorique 
Que je vous vy parler et diuiser, 
Et plaisans vers si bien pyndariser. 

Ep. fam. XVIII, fo 20 b. 

(3) Le Panegyric. ., c. xx. 

(4) J. Burckhardt, la Civilisation enitalie , t. II, cli. vi,p. 143 ; Cf. 

t. I, p. 272 et 290 ; Cf.' de Maulde de la Clavière, op. cit., ch. iv ; Fr. Thi- 
baut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 13. 



ll; RiiKToHiui klh 299 

jeunes filles d'apprendre le latin, et bien des fois il leur 
recommande de ne pas s'arrêter dans leurs lectures aux ques- 
tions trop ardues de la théologie. 

La jeune lille devra faire un mariage de raison, plutôt 
qu'un mariage d'inclination : sur ce point délicat, qu'elle 
prenne conseil de ses parents et suive bien leurs avis ; ceux- 
ci pourtant ne doivent point la violenter. Mariée, la jeune 
femme doit être pleine de douceur et d'amabilité envers son 
époux ; ôlle évitera surtout avec le plus grand soin l'orgueil 
et la colère. Sans une vigilance de chaque heure sur ses 
défauts, elle mécontentera bientôt son mari, et peut-être 
même l'obligera de la traiter avec sévérité : il est de terri- 
bles moyens de ramener les femmes à l'obéissance, et l'au- 
dace des poètes ne recule devant rien : 

... Tu verbcra misce 
Tergaque tune duroresonent pulsatabacillo (1). 

Le conseil estdeMarcellus Palingenius; Jean Bouchet défend 
d'en venir jamais à de pareilles extrémités, car 

...Au baptre fault l'amour (2). 

Les coups de bâton chassent l'amour, et ne gagnent rien ; il 
suffira de montrer à la femme qui aime un visage sévère pour 
lui faire comprendre ses torts. Avant toute chose l'épouse 
doit plaire à son mari, et ne pas oublier que le silence est 
son plus bel ornement et sa plus riche parure : 

Dieu la forma pour Ihomme secourir 
Et consoller iusques à son mourir. 
Soûlas n'est tel que d'vna femme et liomme 
Bien s'accordans, c'est des plaisirs la somme (3). 

Le poète, quandiltraitedesrapportsdel'hommeetdelafemme, 
entre dans des détails où il est impossible de le suivre ; il le 

(1) Burckhardt, op. cit., t. II, p. 142 ; Cf. de Maulde de la Clavière, op. 
cit. p. 154. 

(2; 1 Mor. VIII, f° 22 b. La même expression se retrouve mot pour mol 
dans VHeptameron, XLVP nou^/elle : Au battre faut l'amour. 

(3) 1 Mor. VII, fo 22 d. 



300 JEAN BorcnET 

fait avec une crudité de langage qui nous choque, mais pour- 
tant il reste toujours chaste. Rien dans ses vers ne parle à 
l'imagination ni aux sens, mais on reste surpris de voir une 
telle liberté dans des écrits qu'il estimait très propres à char- 
mer les loisirs des jeunes filles ou des jeunes femmes (1). 
Devenue mère, l'épouse doit elle-même allaiter son enfant; 
si, malgré la nature et sans raison aucune, elle s'en dispen- 
sait, elle montrerait parla qu'elle n'aime pas le fruit de ses 
entrailles et qu'elle était indigne de sa glorieuse fécondité : 

Et par ce est trop celle mère cruelle 
Quia pouoir de son fruict allaiter 
Et ne le fait, on luy doit souhaiter 
Que d'enfant soit a tout ianiais priuée (2). 

Si Dieu ne lui a pas donné la force d'allaiter son enfant elle- 
même, qu'elle cherche avec soin une bonne nourrice. La 
mère doit être prompte à corriger les défauts de son enfant, 
et s'il se montre rebelle, elle doit, lorsqu'il a un peu grandi, 
le punir et 

... soubdain par verge humilier (3). 

Bien des mamans trouveraient aujourd'hui le conseil dur, et 
pourtant, quand l'enfant est incapable de raison, ne faut-il 
pas lui parler le seul langage qu'il comprenne ! Montaigne 
se récrie, et beaucoup d'autres avec lui, mais il n'est pour- 
tant pas démontré que de l'auteur des Essais ou de l'auteur 
des Episti^es morales, c'est le premier qui ait raison. Voici 
du moins un point oii tous les deux sont complètement 
d'accord. Il faudra mettre à instruire l'enfant beaucoup de 
soin et beaucoup d'adresse en même temps qu'une sage len- 
teur : « Et si ne fault les presser dapprendre, mais en faire 
ainsi q celluy q veult emplir vng vaisseau deaue ;p lëtree 
dicelluy qui est petite, car si) y veult mettre leaue en habon- 

(1) Sur cette anomalie on peut consulter Burckhardt, op. cit., t. II, 
p. 146 sqq. 

(2) 1 Mor. VIL f°24h etc. 

(3) i Mor. \Ul, f" 24 d. Sur l'usage du fouet en éducation on peut lire 
Burckhardt, op. cit., t. II, p. 3o8. 



LE RUÉTORlyUElH ,'{()J 

dance et ]} force elle sortira p le dessus et iiy entrera q bië peu 
dedans mais pour lemplir aisément fault user dung anlon- 
nouer lluste ou tuyau (1). » Avant toute autre science il va 
sans dire que lanière doit apprendre à son enfant la science 
(lu chrétien : 

Sept ans passez le père aura la cliarge 

De son enfant, lors esttèps qu'il s'en charge (2). 

La femme ne doit pas commander à la maison. C'est le 
mari qui a l'autorité ; mais le mari ne doit pas non plus trai- 
ter sa femme comme il ferait une servante ; tous deux au che- 
min de la vie doivent s'aider et se soutenir mutuellement, 
jusqu'à l'heure oîi la mort viendra les séparer : 

Il n'est pas beau qu'vne femme commande 
A son mary, l'offense seroit grande ; 
Aussi n'est beau, mais dauant tous vilain 
Quand de sa femme vng mary faict desdain. 
C'est sa compaigne (3). 

Les devoirs de la femme devenue veuve changent : de Dieu 
seul désormais elle attend son secours, et c'est à lui seul 
qu'elle doit plaire ; à lui vont toutes ses pensées. Quand elle 
file, lé bois de sa quenouille doit lui rappeler le bois de la 
croix, le fuseau les clous, le fil la grâce divine, 

Puis cefdletpour sa parfection 

On mect au treuil de cogitation. 

Apres est mis en pelotes petites. 

Ce sont biens faictz, bons euures, et mérites, 

Finablement au mestier on le mect 

Par dame foy qui la charge en commet 

A espérance, a ce qu'en face toile 

De charité^ non pour seruir de voyle 

Tant seulemêt, mais pour les corps couurir 

Et les garder d'ordure, et de pourrir 

Car charité couure la pourriture 

De vilz péchez, et toute forfaicture(4). 

(1) Les Triumphes .., f° XXII r'. 

(2) 1 Mor. VIII, f° 24 d. 

(3) 1 Mor. VII,f'> 23 d. 

(4) 1 Mor. VI, f" 20 b. 



302 



JEAN BOUCHEÏ 



Voilà une allégorie bien innocente, mais vraiment par trop 
compliquée ; il faut beaucoup de bonne volonté et d'applica- 
tion pour trouver de si belles choses, elles ne se présentent 
pas du premier coup à l'esprit. 

La veuve portera des vêtement noirs o de moyenne valeur », 
elle vivra aussi retirée du monde que possible ; enfin, pour 
faire court, Jean Bouchet lui impose presque toutes les obli- 
gations du cloître. 

Notre auteur se devait à lui-même d'envoyer une épître 
aux religieuses, aussi bien n'y a-t-il pas manqué. Il sait que 
dans leurs moments de loisir elles aiment à parcourir quelque 
bon livre, aus'si est-ce avec joie qu'il leur écrit, trop heureux 
s'il peut exciter en elles quelque saint désir et leur procu- 
rer « vn brin de plaisir (1). » En paix elles vivent derrière 
leurs murailles où la grâce de Dieu, sans laquelle nous ne 
pouvons faire « vue goutte de bien », descend sur elles plus 
abondante. Leurs trois vœux sont une sauvegarde, et remplir 
avec fidélité les obligations qu'ils leur imposent, c'est pour 
elles le bonheur sur la terre. Que de soucis elles ont évités 
parleur choix si sage : elles n'ont pas de serviteurs larrons, 
négligents, qu'il faut surveiller sans cesse et réprimander 
plusieurs fois le jour ; elles n'ont pas de mari difficile, 
emporté, et dont les vices odieux font parfois couler des 
larmes de sang ; pas d'enfants dont l'avenir les tourmente et 
les ronge : 

Pensez quel mal aux père mère c'est 
Quand fille ilz ont qui est en aage prest 
De marier, et n'ont de quoy le faire (2) ? 

Il ne sied pas à une religieuse de s'occuper de toilette ; son 
vêtement ne doit en rien la distinguer des autres, et la porte 
du couvent doit rester fermée à la coquetterie ; les vertus 
sont la seule parure qui plaise au divin Epoux. Dans les rap- 
ports avec les étrangers, même avec les gens dévots, il faut 



(1) 1 Mor. IV. 

(2) Ib. III, f» 16 c. 



LE HllliTOKigiKLH 303 

apporter une souveraine réserve ; les petits présents sont à 
éviter, ils ne servent à rien, et par là 

Souuent aduient que cuidant a dieu plaire 
On luy desplaist (1). 

En outre, la religieuse doit aimer la mortification : 
lusnez souuent, prenez des disciplines ; 

il faut pourtant fuir toute exagération, et sous prétexte de 
pénitence ne pas briser le corps ni le rendre incapable de 
tout service, 

11 vault trop mieulx, trête ansbô iusne faire 
Que trop iusner vn an et se deffaire (2). 

La discrétion en toute chose est une sage vertu. L'auteur ter- 
mine par une idée gracieuse et consolante ; il montre longue- 
ment comment dans tous ses actes la religieuse peut imiter 
Jésus-Christ, et comment sa vie doit être toute pleine de celle 
de son Epoux divin. 

On pourrait extraire des œuvres de notre procureur-poète 
bien d'autres détails curieux des mœurs contemporaines; j'en 
ai dit assez pour montrer comment, critique résolu des abus 
et des vices, il sait aussi pourtant rendre hommage aux gran- 
deurs et aux vertus de son siècle : nous venons de lire l'appré- 
ciation sans amertume d'un bon bourgois qui n'a rien à 
craindre ni rien à espérer de son livre, et qui partant ne doit 
pas déguiser la vérité ; dès lors elle méritait de nous arrêter 
un moment. 

Jean Bouchet nous est connu ; nous avons étudié l'homme 
avec ses vertus et ses imperfections, ■ — vraiment il est diffi- 
cile d'admettre qu'il eut des vices, — l'écrivain avec ses qua- 
lités et ses défauts. Contemplée d'un regard rapide, cette 
esquisse, dont nous avons longuement dessiné chaque trait. 



(1) 1 Mor. IV, f" 17 b. 
(i) Ib. Ib. 



304 JEAN BOUCUET 

nous plait par son charme indécis; c'est un de ces portraits 
d'aïeux dont le costume vieilli nous fait sourire et dont 
l'ineffable bonté gagne nos cœurs. Pour qui la regarde plus 
attentivement, les détails qui disparaissaient dans la vue 
d'ensemble prennent peu à peu du relief, et dans l'image de 
cet homme qui vécut à une période indécise oii les idées du 
moyen âge disparaissent pour faire place à celles de la 
Renaissance, nous trouvons, émoussés les uns par les autres, 
quelques-uns . des traits propres à ces deux époques. Sans 
qu'il le voulût, sans qu'il s'en doutât même probablement, le 
Traverseur des voyes périlleuses a reçu l'empreinte de l'âge 
de transition oii il vivait, et dans le dernier coup d'oeil que 
nous jetterons sur lui, peut-être ne sera-t-il pas inutile de 
cherchera fixer les traits qu'il tient du passé, comme ceux où 
semble s'ébaucher l'avenir. 

Le réveil de la personnalité, le développement des ten- 
dances individuelles lorsqu'ils se manifestent ici ou là pen- 
dant les longs siècles du moyen âge, présagent à coup sûr un 
grand renouveau et d'importants changements dans la 
société ; c'est un des souffles partis Ton ne sait d'où souvent 
qui apportent la Renaissance. Sortir, en effet, de la multitude, 
se distinguer des autres et n'être plus wius e multis ne vient 
guère à l'esprit de l'écrivain du moyen âge ; l'originalité 
semble lui faire complètement défaut; les chansons de gestes 
se ressemblent à peu près toutes, qu'elles viennent du Midi ou 
du Nord_, et l'auteur évite avec le plus grand soin de donner à 
son œuvre un caractère personnel ; la passion de la gloire 
n'existe pas, du moins elle ne brûle pas les cœurs ; artistes et 
poètes s'occupent peu de laisser un nom à la postérité, per- 
sonne n'a signé nos cathédrales et nous cherchons encore le 
nom de l'auteur de la Chaiiscn de Roland. La Renaissance, au 
contraire, va développer à l'excès l'individualité des écrivains, 
et fiers de leurs talents, les poètes vont faire sonner dans des 
vers orgueilleux les mérites dont ils se font gloire. Jean 
Bouchet tient à la fois des deux époques ; modeste, il n'aspire 
point à l'immortalité dont il juge ses t^ers indignes, mais il 
n'hésite pas à remplir pourtant son œuvre de sa personna- 
lité; nous sommes instruits des plus menus faits de sa vie, du 



LE RUETORIOUEUR 305 

nom de ses amis, des sentiments qui ont traversé son âme ; 
au lieu de l'ombre dont s'enveloppaient les auteurs de l'âge 
précédent, Jean Bouchet étale en pleine lumière son existence 
aimable et curieuse de bon bourgeois poitevin, esprit cher- 
cheur et cœur d'or. Rien ne le laisse indifférent de ce qui 
touche à la vie de sa province, du royaume de France ou 
même de l'humanité. L'homme est, en effet, pour lui l'attrait 
souverain, et rien ne saurait remplacer le charme qu'il trouve 
à vivre avec ses semblables ; la nature, dont il sait pourtant 
savourer les joies simples et douces, les verdoyants ombra- 
ges, les ruisseaux qui gazouillent, le noble mois d'août, il ne 
goûte bien tout cela que dans la compagnie de ses bons amis 
de Fontaine-le-Gomteou de Ligugé. N'y a-t-il pas dans cette 
sociabilité comme aussi dans ce goût pour la campagne quel- 
que chose de touchant, et n'y met-on pas un peu trop de 
complaisance, quand on fait à la Renaissance le grand hon- 
neur d'avoir découvert l'homme et la nature (1) ? 

Aurait-elle aussi découvert la science et le savoir, et n'est- 
ce pas Jean Bouchet, dans l'épître à son fils, qui proclamait 
ce dernier « immortel et diuin »? Si notre auteur, en effet, par 
sa méthode imparfaite qu'on ne saurait même qu'impro- 
prement appeler une méthode, se rattache à ses naïfs de- 
vanciers, il faut pourtant reconnaître qu'il met au travail la 
même ardeur enthousiaste que les jeunes disciples de Dorât, 



(1) Si c'était ici le lieu, je rappellerais que quelques poésies de Ronsard, 
de Joachim du Bellay, de Rémi Belleau mises à part, nos littérateurs du 
xvi^ siècle n'ont guère vu la nature qu'à travers les auteurs de l'antiquité 
et la mythologie, comme d'ailleurs les grands rhétoriqueurs avaient com- 
mencé de le faire avant eux : 

Je me trouuay 

En lieu très fraiz ou le Roy Delius 
Auec son feu, ne peut auoir entrée 
Par l'amoureuse et doulce rencontrée 
De Siluanus, qui le lieu prépara 
De vers rameaulx, et de fleurs le para. 

Ep. fam. XXXIII, fo 29 d. 

Si, comme on l'a dit, savoir admirer la nature avec toutes ses nymphes 
c'est déjà faire œuvre d'humaniste, Jean Bouchet et beaucoup de ses con- 
temporains furent des humanistes. 

20 



306 JEAX BOUCIIET 

et pas plus qu'eux il ne consentirait à perdre une iieure, 
temps précieux pendant lequel il peut couvrir de vers une 
page de papier de « grant marge ». Cependant cet amour de 
la science qui brûle le cœur de l'humble travailleur diffère 
de celui que nous admirons chez les hommes de l'âge sui- 
vant ; Jean Bouchet n'a pas plus compris la recherche de la 
science pour la science qu'il n'a compris le souci du style. 
La science des rhétoriqueurs est avant tout moralisatrice^ 
ils veulent instruire pour mener au bien ; grands directeurs 
de conscience, ils visent d'abord à rendre leurs lecteurs 
meilleurs, et le but est si noble qu'on aurait mauvaise grâce 
à ne pas leur en savoir gré. On voit pourtant tout de 
suite le danger et à quels terribles sermonneurs nous 
avons affaire. Cette disposition d'esprit les rend incapa- 
bles de comprendre ce que pourrait bien être l'étude de la 
science pour la science, ils veulent apprendre pour mora- 
liser. 

De même jamais ils ne se rendirent compte de ce qu'est 
la véritable critique. Malgré toute sa bonne volonté et un 
travail de toute une vie, Jean Bouchet dans ses Annales d'A- 
quitaine cède trop souvent à des manies tout enfantines, il 
s'arrête à des anecdotes puériles et à des aventures dignes 
des contes de fées : le merveilleux l'attire, et malgré les ré- 
sistances visibles de sa raison, il cède à son penchant et 
s'attarde à des récits qui l'amusent et doivent aussi, dans sa 
pensée, amuser les lecteurs. Le grand rhétoriqueur croyait 
peut-être par cette recherche de l'extraordinaire échapper à 
l'accablante monotonie qui pèse sur ses ouvrages ; il aurait 
mieux fait d'essayer de la soulever par le souci de la forme 
et la grâce du style , 

Bien peu d'écrivains, en effet, avant les auteurs de la 
Pléiade, comprirent, dans notre littérature, qu'il est un art 
d'exprimer sa pensée et de choisir entre les mots ; on laissait 
les idées s'étaler dans leur stérile abondance, on ne savait pas 
au milieu de cent autres trouver le tremelumineux ou vibrant 
de passion ; on ne savait même pas le chercher, toujours les 
mêmes vocables usés et généraux revenaient sous la plume 
inconsciente. Et pourtant « c'est le rayon divin de la beauté, ce 



LE HllÉTOHIOUEUR 307 

quelque chose de gracieux, de serein, de charmant (1) » qu'on 
appelle le style, c'est le goût, c'est l'élégance qui empochent 
une œuvre littéraire de mourir. Le moyen âge ne s'en douta 
pas, la Renaissance après les anciens comprit cette vérité. 
Les grands rhétoriqueurs, et Jean Houchet comme eux, igno- 
rent l'art d'écrire et ne cherchent pas à l'apprendre ; ce sont 
des enfants qui balbutient; Ronsard et ses disciples, eux, 
voulurent être des écrivains et des hommes au parler élo- 
quent. Pour cela, résolument ils se mirent à l'école des grands 
auteurs latins et grecs, modèles admirables de style. On les 
connaissait longtemps avant eux sans doute sur notre vieux 
sol français; mais pendant de longs siècles nos littérateurs 
n'avaient pas su pénétrer la grâce et la vie des ouvrages im- 
mortels dMthènes et de Rome : les volumes étaient trop 
lourds à leurs mains débiles, et leur esprit grossier n'enten- 
dait pas que ces chefs-d'œuvre restent toujours jeunes, tou- 
jours beaux, grâce à leur style, source d'éternelle jouvence 
quileurgarde après vingt et trente siècles écoulés la fraîcheur 
de vie et de grâce qui embellissait leurs premières années. 
Chrétien d'une foi ardente et sans défaillance, Jean 
Bouchet n'aurait rien compris aux tendances sceptiques et 
païennes de la Renaissance ; le christianisme, malgré les 
profondes racines que pendant tout le moyen âge il a jetées 
dans les âmes françaises, n'inspirait plus alors ni les œuvres 
ni la vie des savants et des artistes, et le retour à l'antiquité 
fut aux jours de François P"" un vrai retour au paganisme. 
Sans doute les individus restent chrétiens, — Ronsard a 
dans ses Discours des cris de foi du plus sincère christia- 
nisme comme aussi de la plus haute poésie, — mais leur 
culte pour les auteurs anciens les incline, à leur insu peut- 
être, vers la mythologie et les idées du paganisme. Les 
nymphes et les faunes ont repris possession des campagnes, 
et il suffit de prêter l'oreille au bruit des eaux qui courent 
ou des feuilles qui s'agitent pour entendre leurs voix et leurs 
cris traverser l'air ; Jupiter et Phébus-Apollon sont de nou- 

(1) E. Renan, Joseph-Victor Le Clerc, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 
1868, p. 3ol. 



308 JEAN BOUCUET 

veau très invoqués. Cette renaissance de la mythologie, dis- 
parue au moyen âge dans le rayonnement de la pensée 
chrétienne, ne fui toutefois au début qu'un jeu poétique, et, 
avant Ronsard, Jean Bouchet avait pénétré à fond tous les 
secrets de la généalogie des dieux et des déesses ; leurs noms 
presque à chaque page reviennent sous sa plume, et sa 
science semble impeccable (1). L'école des grands rhétori- 
queurs fut donc pour la mythologie comme pour beaucoup 
d'autres choses la devancière de la Pléiade ; je ne dirai pas 
qu'il faut l'en féliciter, mais après toutes ces remarques, 
ne semble-t-il pas que de plus en plus le vide se comble entre 
les deux époques, et que les liens se resserrent qui les unis- 
sent l'une à l'autre? 

On le sait de reste, pas plus dans l'évolution littéraire d'un 
peuple que dans son évolution morale ou politique, on ne 
trouve de rupture complète entre les événements qui précè- 
dent et entre ceux qui suivent; le grand axiome Natura non 
facit saltus, en même temps qu'il formule la loi du développe- 
ment physique des êtres et des mondes, formule aussi la loi 
du développement moral des individus et des sociétés ; tout se 
suit, tout s'enchaine, sans rupture ni heurt, lente dégradation 
de couleurs ; il est impossible de déterminer nettement là oii 
l'une finit, là où l'autre commence ; plus on les regarde, moins 
on les distingue. Il en va de même pour les littératures; plus 
on étudie, plus on voit que les écoles se pénètrent l'une l'autre, 
et s'enchaînent ; malgré des traits individuels, nous sommes 



(1) Oserai-je dire qu'il était plus savant que beaucoup d'entre nous? Je 
me rappelle avoir assisté à une soutenance de thèse sur Marot ; un des 
examinateurs demanda au candidat ce qu'étalent les Hymnides, dont à plu- 
sieurs reprises parlait le poète ; le candidat n'en savait rien, et ce n'est pas 
moi qui lui jetterai la pierre : Jean Bouchet lui, aurait pu répondre : 

La tu verras les Nymphes sadynettes... 
Premièrement les florissans Hymnides 
Qui par les prez font herbes verdoyer, 
Et près de Teau (que tu voys vndoyer) 
Vn seur accès contre Serpens vorages 
Te donneront, le long des beaux riuages 
Par la vertu des fleurs que florir font. 

Ep. fam. VI, fo 10 b. Cf. XLIX, fo 36 b. 



LE RIIÉTORIQUEUR 30f) 

pourtant tous marqués à l'image de nos prédécesseurs ; et 
qui s le veuillent ou non, ceux qui viendront après nous 
quelle que puisse être leur originalité, porteront notre em- 
premte : Natura non facit saltus. 



TROISIEME PARTIE 

VERSIFICATION— GRAMMAIRE -ORTHOGRAPHE 



Le xvi^ siècle dont l'histoire politique et religieuse est si 
attachante, passionne encore les esprits qui veulent scruter 
les secrets de notre langue adolescente et de notre versifi- 
cation qui s'élabore. Dans cette époque troublée, tumul- 
tueuse, les mots bouillonnent avec les idées, comme les vins 
aux tonneaux de septembre : il faudra laisser le temps de 
disparaître à l'écume baveuse qui monte à la surface, pour 
que la liqueur troublée acquière enfin la limpidité que l'œil 
pénètre tout entière ; cette clarté qui illuminant la pensée la 
revêt comme d'un cristal, et qui va devenir pour longtemps, 
— plaise à Dieu que ce soit pour toujours! — la première 
beauté de notre langue française. Avec les idées et les mots 
le vers lui aussi se transforme : plante à la jeunesse toute de 
fougue et d'intempérance, il jette au hasard de la sève qui 
monte ses frondaisons désordonnées qu'il faudra dompter et 
couper. Le travail, l'ardeur, l'enthousiasme qui brûle l'âme 
et l'emporte en avant, voilà bien le lot glorieux de Ronsard 
et de la Pléiade, mais peut-être a-t-on eu tort de croire et 
d'écrire un peu partout qu'avant eux, dans la première moitié 
du XVI* siècle, on chercherait en vain l'indice précurseur de 
cette ardeur et de cet enthousiasme ; hors de Marot et de 
son école beaucoup pensent que l'on ne trouverait aucune 
vie littéraire. La vérité est que, à tous les coins de la France, 
on travaille beaucoup et que nous connaissons encore fort 
peu ce labeur obscur qui a directement préparé la Renais- 
sance. Je voudrais, dans cette dernière partie, non pas même 
esquisser une histoire de la versification et de la langue 



312 JEAN BOLCIIET 

françaises entre 1500 et 1550, — il y a là une étude impossible 
à faire je crois, à l'heure actuelle, les documents n'ayant pas 
été dépouillés ; elle exigerait d'ailleurs, pour parler comme 
au xvi^ siècle, « un juste volume », — mais simplement 
présenter quelques remarques, qui plus tard pourront peut- 
être offrir quelque utilité à ceux qui étudieront la métrique, 
la prosodie et la grammaire des rhétoriqueurs. Si j'atteins ce 
but, il ne faudra pas regretter les longues heures de patientes 
et monotones recherches qu'a exigées un travail aussi minu- 
tieux. 



CHAPITRE I 

REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN BOUCHET 



I. Hiinc. — Deux règles de Jean Bouchet ; terminaisons en AI et en A ; 
en AILLK et en EILLE ; en AIN et en OIN ; en ASTRE et en ATRE ; 
en E et en ES ; en ET et en ER ; en EU ; en 01 et en OU. — Equiva- 
lence de B et de P ; de G et de G ; de D et de T ; de L mouillé et de L ; 
de GN et de N. — Nombre de syllabes des diphtongues ; rime du simple 
avec le composé, du mot avec lui-même, du substantif avec le verbe 
qui en est formé. 

II. Césure. — Règle de Jean Lemaire. — Jean Bouchet place la césure au 
hasard. — Enjambement. — Inversion. 

m. Elision. — E muet à la fin des mots devant une consonne ; E muet à 
l'intérieur des mots ; E muet final devant une voyelle initiale. — Sup- 
pression de certaines syllabes. Hiatus. 

Notre vers français d'aujourd'hui diffère en bien des points 
de celui du xvu^ siècle, et l'alexandrin de Malherbe, de 
celui de Ronsard ; nombreuses encore sont les divergences 
entre le décasyllabe de la Chansoii de Roland et celui des 
rhétoriqueurs ; les principes de noire versification à travers 
les modifications de détail demeurent pourtant les mêmes : 
assonance ou rime, nombre déterminé de syllabes, césure, 
voilà les éternels éléments du vers français; il faut négliger 
quelques tentatives infructueuses pour naturaliser dans notre 
poésie le vers blanc ou le vers rythmé. Les règles un peu 
lâches au début se resserrent lentement; le chemin est long 
qui va de l'assonance à la rime riche ; l'oreille de nos ancêtres, 
affinée par les siècles, réclame peu à peu une césure mieux 
frappée, et aux exigences primitives de la rime et de la césure 
ajoute d'autres exigences, elle rejette l'enjambement, l'hiatus, 
et fixe à l'élision des règles sévères. Quelle est donc sur la 
rime, la césure, l'hémistiche, l'enjambement, l'élision et 



314 JEAN BOUCUET 

l'hiatus la pensée des rhétoriqueurs, ou plutôt, car je n'entends 
pas généraliser sans raison, celle de Jean Bouchet? 

J'ai parlé ailleurs des rythmes et des vers employés par 
le Traversent' des voyes périlleuses ;i^\ dit également que 
toujours après io20 il avait gardé dans les vers à rimes plates 
l'alternance régulière des rimes masculines et féminines; 
toujours également il suivit, quand il la connut (vers 1514), 
la règle sur la césure que Jean Lemaire de Belges avait 
apprise à Marot ; les quelques exceptions rencontrées çà et là 
ne sauraient avoir d'importance, et peuvent être attribuées 
aux imprimeurs. C'étaient là des innovations qu'il convenait 
d'étudier avec un plus grand soin. 

I. — LA RIME 

(( Par la ryme i'enten ceste resemblance de syllabes qui 
tombe en la fin du carme François (1), » La rime resta tou- 
jours la première préoccupation de Jean Bouchet, comme 
de tous les rhétoriqueurs. Toutefois, dans son œuvre, elle ne 
nous apparaît pas comme « la fée au léger voltiger... qui 
mène le char des vers (2) ». C'est une lourde matrone à la 
pesante démarche, une rude ouvrière, dont la scie grinçante 
découpe des vers pédantesques. Les mille combinaisons 
auxquelles notre auteur la soumet sont, dans certaines cir- 
constances, un véritable casse-tête chinois. MM. Ernest Lan- 
glois et Georges Pellissier ont eu la patience de résumer les 
règles minutieuses inventées parles rhétoriqueurs, il faut les 
en remercier, sans insister d'ailleurs sur des bizarreries 
dont il est difficile de voir l'intérêt (3). Voici, simplement à 
titre de curiosité, les espèces de rimes énumérées par Thomas 
Sibilet : rime kyrielle, concatenée, annexée, fratrisée, 
enchaînée, senée, couromiée, empérière, couronnée annexée, 
en écho, batelée, rétrograde (4). En 1548, époque oii paraît 

(1) Thomas Sibilet, Art poétique franyis, p. 44. Je cite rédition de 
Benoist Rigaud, Lyon, 1576. 

(2) Sainte-Beuve, Poésies de Joseph Delorme : A la Rime. 

(3) De Artifjus rhetoricae rhythmicae... — De Sexti deciini saeculi in 
Francia Artibus poeticis. 

(4) Art poëti(pie frcnirois, p. ikti-lo3. 



REMARQUES SLR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCllET 315 

VArt poétique français^ les rimes empérières^ balelées et 7'é- 
trogrades o\\\. déjà vieilli; l'auteur parle fort dédaigneusement 
de cette dernière : « le te rëuoieray, dit-il au lecteur, aux vieux 
eschiquiers, pour en tirer exemples pour ce qu'il me semble 
que ie te feroie tort de t'en emplir papier (1). » Imitons-le, 
non seulement pour la rime rétrograde, mais pour toutes les 
autres, en disant toutefois qu'on trouverait la plupart de ces 
rimes employées dans les ouvrages de Jean Bouchet, comme 
dans ceux de Marot, auquel Thomas Sibilet emprunte 
presque tous ses exemples. 

Jean Bouchet a formulé deux règles sur la rime : il exige 
que les voyelles rimant ensemble non seulement aient le 
même son, mais encore soient les mêmes; ainsi, d'après lui, 
cornent rime mal avec scauant. 

L'un est en a, l'autre en e, mais science 
Gonuient très bien auec expérience (2). 

Il faut de même avoir grand soin de ne pas faire sonner 
dans une même rime une longue avec une brève, et pour cela 
veiller bien à la manière dont les différentes lettres se pro- 
noncent : 

En bon François ce mot cy aduertisse. 
Est long sur i, et brief ce mot notice, 
Et toutesfoiz tous les iours vous voiez 
Que les plus grans sont sur ce foruoyez (3). 

Nous verrons tout à l'heure que Jean Bouchet n'a pas tou- 
jours été fidèle à ces règles qui d'ailleurs semblent bien loin 
d'avoir été admises par tous les poètes. Thomas Sibilet ne 
voit aucune difficulté à faire rimer chose avec caiise^ haute 

(1) Art poétique français, p. 152. 

(2) Ep. fam. CVII, ï°'72 a. Malherbe ne voulait pas qu'on rimât « in- 
différemment aux terminaisons en ant et en eut, comme innocence et puis- 
sance, apparent et conquérant, ijrand et prend ; et vouloit qu'on rimât 
pour les yeux, aussi bien que pour les oreilles ». Ferdinand Brunot : la 
Doctrine de Malherbe, p. 517. 

(3) Ep . fam. CVII, f. 72 a. « Une brève ne doit rimer qu'avec une brève, 
ni une longue qu'avec une longue. Toute la licence qu'on peut prendre 
ne regarde que les syllabes douteuses. » Règle de Malherbe citée par d'Oli- 
vet. La Versification française, par Charles Aubertin, p. 65. 



316 JEAN BOUCnET 

avec coste, espandre avec estendre^ et affirme que si Marot 
a blâmé des rimes semblables dans Sagon et La Hueterie, il 
l'a fait « plus par haine que par raison » (1). 

Avec le son an, notre auteur fait rimer la terminaison em 
du mot Hiérusalem : 

DMlIec ira veoir en Hiérusalem 

Le sien espoux estant on douziesme an. 

1 Mor. IV, f 18 b. 

Les mêmes rimes se trouvent reproduites 2 Mor. I, f* 6 d ; 
cf. Ep. fa??2.XC, ï" 60 d. 
Al rime avec le son a : saige, outrage [Ep. fam. I, f' 3 c et 

d) ; potages., lavaiges {Ep. fam. II, f° 7 c.) (2). 
AILLE rime avec EILLE : 

Vous scauez bien combien mon esprit veille 
A vous quérir, non pas que le y trauaille 
Tant que deuroys... 

Triumphes, f° cclxxxvii, t°. 

L'orthographe aussi bien n'est pas fixe ; on trouve tra- 
uei lient rimant avec conseillent (2 Mor. I, f° 2 b) ; traueillery 
[Triumphes, f° cccxux v°) (3). 

AIN avec OIN ; ynaints, moins. [Ep. fam. lxxxix, f° û9 c.) 
La Chastre (prononcez châtre) avec astre [Ep. fam. CXXV^ 
f" 82 d;. Cette prononciation du mot astre se retrouve d'ail- 
leurs dans l'Epître XLYIII, f° 35 d ; Rabelais écrit : 

Nô pas qu'au vray no' croyôs que les astres 
Qui sont reiglez permanans en leurs atres... 

Nous constatons ici pour la première fois, et nous aurons 
souvent l'occasion de le faire, « la tendance de la pronon- 

(1) Art poétique français, p. 63. 

(:2, « La terminaison aije se rencontre souvent sous la forme aige. 
Le grammairien Palsgrave, en 1030, donne la prononciation aige comme 
obligatoire. » Darmesteter ; le Seizième Siècle en France, p. 200 ; cf. Livet, 
la Grammaire française et les grammairiens au XVI' siècle, p. 13. 

(3j Voici encore une rime curieuse : 

Succeant le sang des brebis et ouailles 

Des maulx leur font plus que les Loups ou Aigles. 

2 3/or. I, fo6 d. 



REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN H0UCI1ET 317 

dation populaire, qui de deux consonnes consécutives fait 

tomber la première quand ce n'est pas une liquide » (1 ). Cette 

règle formulée par M. Darmesteter semble incomplète, 

appliquée à Jean Bouchet ; chez lui la première consonne 

tombe-, môme quand c'est une liquide, et il fait rimer 

aborde et Hérode [Triianphes, f° cclxxxvii r°) ; vio-ges et 

siègfes [Triiimphes, f° clxxxvi r°) ; Lune et Satiame [Triumphes, 

f* cLxxxni v°). Cette prononciation fut-elle sur le point d'agir 

sur l'orthographe, ou bien est-ce une faute de l'imprimeur, 

je ne puis le dire exactement, mais on rencontre {Ep. fam. 

LXXXIX, f° 59 c) le mot Saturne écrit Satune (2). 

E, ES, à la fin des noms propres grecs, gardent le son ouvert, 

Hercules eiAchUlessoni des rimes masculines [Ti'iiwiphes, 

Epistre aux Lecteurs) ; et le mot Callope rime avec enve- 

lopé [Triumphes, ibid.). 

ER. La finale er sonne toujours au xvi® siècle ; de là les 

rimes trébucher et cher [Ep. fam. CXX, f " 80 d) ; crucifier 

ai fier [Ep. fam. XI, f° 15b); voluntiers et tiers [Ep. fam. 

I, f° h: à) \ parler et par Vaer [Triumphes^ clxxviii, r°), 

Jean Bouchet affectionne cette rime; elle revient souvent 

dans ses ouvrages ; aymer et mer ou amer [Triumphes, 

f°cxLviii v° et f° ccLxxxvr°). Cette habitude de faire sonner 

IV final se maintint au xvu® siècle dans les lectures à haute 

voix, alors qu'elle n'existait plus dans la conversation, s'il 

faut nous en rapporter au témoignage de Vaugelas (3), et 

les quelques « rimes normandes » de Molière et de Racine 

sont bien connues. 

ET (conjonction) rime avec le son ouvert è. 

Par cestuy la qui d'euure, de bouche et 

De cueur, se tiêt tout a toy lehan Boucliet. 

Ep. fam. XXXVI, f» 40 d. 
Le même nom Bouchet rime avec la troisième personne du 

(1) Le Seizième Siècle en France, p. 223. 

(2) Parfois cependant la liquide demeure et la seconde consonne tombe ; 
on rencontre la rime espars avec parcs {Triumphes, f» ccc, r* et Ep. fam. 
XI, f» 14 a). 

(3) Charles Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théori- 
ciens, p. 61. 



318 JEAN BOUCHET 

singulier de l'imparfait de lindicatif, conchet, apj^rochet, 

fa>^chet, et les mots qui de bouche est ; on le prononçait donc 

bien avec un son ouvert (1). 

EU, prononcé au xvi® siècle tantôt eu y tantôt u^ permet aux 
poètes de l'époque certaines rimes qui nous semblent au- 
jourd'hui fort bizarres ; ainsi on trouve chez Jean Bouchet, 
comme chez Ronsard d'ailleurs, Tadjectif seî^r (sûr) rimant 
avec censure et avec seur (sœur). 
Ceux qui sont coupables de simonie 

Sont par lien d'excommange et censure 
Par ce moien priuez (c'est chose seure) 
Des sacreraens. 

1 Mor. I, f- 7 c. 

... blanclie, estant fille a la seur 
Dudict duc lan, de ce ie suys bien seur. 

Ep. fam. I, f° 2 c. 

Je crois pourtant que dès la première moitié du xvi® siècle 
les auteurs tendent à éviter cette confusion ; peu à peu ils 
attribuent d'une façon définitive à certains mots le son eu, 
à d'autres le son u; ainsi Jean Bouchet n'hésite guère que 
sur le mot seur 'sûr), et Thomas Sibilet écrit : « Il est vray 
q ie trouueroie rude de rymer, heure, contre nature, pour la 
différence du son : mais aussi ne feroy'ie pas grande 
conscience de rymer, morsure, contre asseure, pour la partie 
du son. » Il n'hésiterait pas encore à faire rimer seure avec 
nature, « pour garder bon sens et bon propos » ; cela vaut 
mieux d'après lui « que supersticieusement s'arrester à la 
riche ryme pour mettre vn mot impertinent ou moins 
propre » (2). 

01. Le son primitif de cette diphtongue oï devenu oé puis 
oué se change au xvf siècle en è ; de là les rimes sui- 
vantes : cloistre et prebstre [Ep. fam. XLI, f" 34 a) ; cloistres 

(1) On peut comparer les rimes excès avec assez (2 Mor. IIII, f° 19 a), 
et assez avec entassez (2 Mor. IX, P 40 c). 

(2) Art poétique françois, p. 63-64. Sur la prononciation de la 
diphtongue en au xvi« siècle on peut lire, Darmesteter, te Seizième Siècte 
en France, p. 207, et F. Talbert, De ta prononciation de la voyelte U au 
xvie siècte. 



REMARQUES SLR LA VERSIFICATIOX DE JEAN ROICIIET IW'A 

et maistres (2 Mor. VII, f" 30 b) ; moy et 7nay (Amiaies 
d'Arjintaine^ f' xliii v", édition de 1531) , paroisse et me.<;se 
(2 Mor. X, f° 43 b) ; estoilles et /e//es {Triumphes, f" ccc v°) ; 
/roî5 et /rmz (1). 

Mars (donne) les iours chaulx, et Saturne les froiz 
Gères le pain de forment blanc et fraiz 

Ep. fam. CXXII, f° 81 d. 

Jean Bouchet fait rimer La Tremoille avec le mot rouille, 
qu'il écrit pourtant aussi raille (Opuscules du Traiierseiir, 
^73 a); on trouve aussi chez lui la forme La Tremouille : 

Par caste la qui d'amours le tref mouille 
De pleurs loyaulx altêdant la Tremouille 

Ep. fam. XXVI, f° 27 b. 

OU. Henri Estienne se fâche contre ceux qui prononcent 
chouse au lieu de c/wse, ]oi(se, au lieu de j'o.se ; il eût pu 
s'élever aussi contre ceux qui prononçaient beaucop au 
lieu de beaucoup, discors au lieu de discours ; Jean Bou- 
chet prononce ou écrit tantôt o et tantôt ou. 

Escript au monde vng iour deuers le soir 

En larmoyant ou (.s/c) cabinet despoir 

Pour mes péchez assez mal disposée 

Pour (par) vostre humble ame auec vous espousee. 

TriHtnpIu's, f clxxx r". 

Combien mamye et ma loyalle espouse 
Que celluy suis q tout faict et dispouse, 

Triumphes, f» ccxcviii r°. 

Trop rime avec beaucop (1 Mor. V, f'' 21 b) ; discors avec 
alors (1 Mor. II, f« 9 d}. 

A ces remarques sur la prononciation des voyelles et des 
diphtongues, il convient d'ajouter quelques particularités qui 
se rapportent aux consonnes. 

(I) " Pourquoi quelque dame voulant bien contrefaire la courtisane ;'i 
l'entrée de cest hiver, dira elle qu'il fait fred? » Guillaume des Autels, cité 
dans le Seizième Siècle en France, p. 212. 



320 JEAX BOLCIIET 

B et P; ces deux sons très voisins sont regardés comme équi- 
valents ; Sibilet écrit que Marot et autres poètes « famés » 
négligent souvent l'orthographe « pour la parité ou pro- 
chaine affinité du son », ainsi font-ils rimer « opprobre 
contre propre (1) «. Jean Bouchet ne se montre pas plus dif- 
ficile et admet fort bien les rimes dnysibles et disciples 
(1 3/or. II, fo 9 d); disciples et terribles (1 Mor. I, f° 3 a). 
Il admet encore l'équivalence de C et de G ; oncle et 
o?2^/e riment ensemble (2 Mor. III, f^'li b); de D et de B ; at- 
tendre rime avec septembre [Ep. fam. LXV, f'* 44 b). 
D et T ne sonnent pas à la fin des mots : 

... le très bon roy David 

Vng pèche feit aussi grant qu'home onc veit 

Triumphes, f" cl r°. 

... Sont planettes sept 

Et douze signes, ainsi que chascun scet 

Triumphes, fo CLXxxni v°. 

L mouillée et N mouillée (gn) se réduisent presque toujours 
à / et à 71, transformation qui explique les rimes famille 
et sexille [Ep. fam. II, f'^ 6 d) ; fille et sexe virille [Ep. 
fam. I, f° 3 a) ; fille et Gille [Ep. fam. I, f° 2 b) ; Espaigne 
eiplai?ie [Ep. fam. I, f° 5 a) ; regfie et resne (reine) [Ep. fam. 
XIIII, f^lSd); dig7ie et diviiie [Triumphes, f° clxxxvii r°) ; 
pecime et répugne (Epistres, Elégies..., pour... Madame 
Renée de Bourbon, i° i v°). 

S final ne sonne pas dans certains mots où il sonne aujour- 
d'hui 

... Et après des ans six 

Son successeur Breuil fut par eulx occis. 

Ep. fam.l, fo 1 b. 

Phœbus rime avec herbuz [Ep. fam. LXXXYII, f<* S8 c); 
filz avec je feiz [Triumphes., f" clxxxi r**) \ Anacharsis avec 
rassis [Mor. III, £» 12 a). 

(1) Art poétique franrois, p. 6S. 



REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN BOUCOET 321 

Une grosse question s'agitait alors au sujet des diphton- 
gues; « la ryme de diphtôge cotre simple lettre ;.. et contre 
soy-meme diastolee > peut-elle être reçue ? Thomas Sibilet 
qui pose le problème le résout affirmativement (1) ; et malgré 
ce que peuvent théoriquement penser Jean Bouchet, et les 
autres poètes del'époque, Marot en particulier, tous en pratique 
admettent la solution de l'auteur de V Art poétique françois ; 
bims^^i chrestiem riment ensemble [Ep. fam. LVII, f°39 c) ; 

prière^ ei manière diVL^^i (2 Mor. III, f» \\ c); et encore 

1 î i s ' 

yeulx et victorieux, 

Humanité mollifie les yeulx 

Des ennemis qui sont victorieux ; 

de même feit et prof fit {2 Mor. YIII, f» 40 a) ; itire et asseure 
[2 Mor. XIIII, f»41 d); 

... accomplir par bonne forme et guise 
Les saincts precepts de Dieu et son Eglise. 

âilfoî'.X, fo43b. 

Au XVI® siècle, et aujourd'hui même encore dans certains 
mots, il était d'ailleurs impossible de fixer exactement le 
nombre de syllabes qui composaient la diphtongue: « Sur 
ce point, dit Thomas Sibilet, n'est possible n'a moy, n'a autre 
de te dôner certaine règle, quâd il fault diuiser la diphtonge, 
et quand non: mais suy l'vsage en cecy, et par tout ailleurs 
maistre de l'oraison ; et le son de l'oreille, lequel auec raisô 
s'attribue en cest endroit les premières parties, et par tout 
ailleurs ou le premier regard est, comme icy, de délecter 
l'oreille (2). » Voici donc pour certaines diphtongues, — il 
serait trop long de multiplier les exemples, — l'usage de 
Jean Bouchet (3). 



(1) Art poétique francois, p. 62. 

(2) Ibid., ' p. 62. 

(3) Dans le nombre des syllabes d'un mot, je compte toujours la syllabe 
muette finale. 

21 



322 JEAN BOUCnET 

AE. AEschylus (4 syl.) [Ep. fam. LVII, f'' 40 a). AY, aydes (1) 

(3syl.)(2.]/or. YII, 1« 3o b.) 
EE. Déesse (2 syl.), « Déesse des fruictz, peu de temps 

seiourna.» [Ep. fam. CXXII, f'' 71 d.) 
EO. Géométrie (4 syl.) (i Mor. XIII, f° 33 b) ; Théologie (4 syl.) 

[Temple de bonne renômee, f° 72 et 73 ) ; Theologie?2S (4 syl.) 

(1 .]/o?-.XIII, f° 33 Cj; dan s la même É/ï/s/re cependant il écrit: 

Sur tous scavoirs est le Théologal (4 syl.). 

lE. Cloiatrier [2 syl.) (1 Mor. II, fMl C; ; brief{] syl.) [Ep. fam. 
LVII, 39 d) ; fel (2) (1 syl.) [Ep. fam. XI, f*' 13 c) ; griesves 
(2 syl.) ; griesvement (3 syl.) [Ep. fam. XI, f" lo b) ; qiia' 
triesme (3 syl.) Ep. fam. LYI, f° 40 c) ; on trouve cependant 
huitiesme[h: syl.) et septiesme[i syl.) [Ep. fam. XXXIIII, 
f° 30 a et XXXYII, f° 31 a) ; — ancien (3 syl.) [Ep. fam. 
XLI, fo 32 c); aidez (3 syl.) [Ep. fam. CXXVII, f° 83 c) ; 
Egyptiens (4 syl.) (2 Mor. Ylil, f° 39 d) ; estiez (3 syl.) 
[Triumphes CLXXXf v°). 

ION. Ascension (4 syl.) ; mission (3 syl .) (£^/?. /«m. XC, f'' 60 a) ; 
ostentation[^ syl.) ; deiiotion (4 syl.) [Ibid.]. 

OE « se deuise comme en Xoë, Poëte », dit Thomas Sibilet 
(p. 61). La règle n'est pourtant pas absolue, puisque Baïf 
emploie le moi poète comme disyllabique ; Jacques Le Lieur, 
correspondant de Jean Bouchet, fait de même [Ep. fam. 
XGIX, f" 66 a), mais notre auteur suit la règle de Sibilet : 

Grâces te rend, o ?oeie sacré. 

i>. Afw.XGYIlI, f°6od. 

Par contre, il donne au VLVoipoésie tantôt trois, tantôt quatre 
syllabes : 

(1) Ce mot ayde& ainsi décomposé rime avec subsides. 

(2) « Corne le son à l'oreille montre que miel et fiel se doiuêt diuiser en 
deux syllabes, combien que l'vsage soit au contraire: auquel fôdé sur 
l'autorité de Marot et autres qui l'ont suiuy, tu ne peux faillir d'adhérer: 
mais aussi ne penseray-ie point errer disant miel et fiel de deux syllabes 
car si tu suis en Tvn l'autorité, ie regarde en l'autre la raison... Aussi ce 
que ie t'en vien de dire, n'est que pour te montrer que l'autorité et la 
raison sont bien souuent diuisées. » Thomas Sih'ûei, Art poétique français, 
p. 60. 



lU:MAliorES SI R I.A VKUSII-ICATION DE JEAN ItorcilET '.i'1'.i 

Et composer pocsh- ou bien moral. 

/•:/'. f'im. XXIII. f^ 2i b. 
Aucuneffoiz histoire ou poésie. 

Ep. fam. XXIII, f» 24 c. 

01. Ouvroir (3 syl.). 

Les jours ouuriers en l'oauroir travaille. 

2 Mor. IX, f° 42 b. 

Jean Bouchet prononce « ouvrouèr (i) »; il écrit même 
razouer (rasoir) (2 Mor. X, f' 44 b.) ; tranchoir d. également 
3 syllabes [Ep. fam. LIIII, f'^ 38 d). 

A u contraire, lemot royaiilme ne compte que deux syllabes : 

Guillaume... Lequel conquist d'Angleterre le royaulmc. 

Ep. fam. I, f" 26. 

Eux et le roijanlme, et c'est pour vous piller. 

2 3/or. I, f°5 b. 

Loys (2 syl.) [Ep. fam. I, f" o b) ; Moijse (3 syl.) (2 Mor. V, 
f''21b). 

D'ordinaire cependant la diphtongue oi ne forme qu'une 
seule syllabe. 
Ul. Jean Bouchet donne deux syllabes au moi juif [Ep. fam. 

XI, f° 13 c), Marot aussi. Sibilet (p. Soi prétend que tous 

ceux qui voudront peser ce mot à l'oreille reconnaîtront 

qu'il est d'une seule syllabe. 

La liste n'est pas achevée des remarques que nous pour- 
rions faire sur la rime (2) ; mais je crois inutile de m'arrêter 

(i) Cf. Art poëliqnc frahrois : houere pour boive, p. 61 ; le Seizième 
Siècle en France, p. 211. 

(2) On pourrait, par exemple, noter l'indécision sur la terminaison de la 
troisième personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif, Jean Bouchet 
la traite comme syllabe masculine à la césure : 

Et vous auroient en mespris et contemps. 

iMor. XII, f» 30 d. 

et Thomas Sibilet approuve cette manière de faire (p. 38); cependant au 
même endroit notre auteur se sert de la même terminaison comme d'une 
rime féminine; ailleurs (2 J/o/-. IX, f° 41 d), c'est une rime masculine. 
Oa peut encore signaler quelques rares mois latins à la rime : .Aue 



324 JEAN BOICIIET 

à tous les détails; je signale, pour terminer, deux ou trois 
particularités qu'on trouve dans ÏArt poëtigue francois : « Tu 
peux rymer bien et deuëment le simple contre le composé, 
combien que aucuns veuillent soutenir le contraire, mais 
sans apparence de raison (p. 51 , 52) » ; Jean Bouchet use 
largement de cette liberté, il en abuse même ; voici quel- 
ques exemples pris au hasard : damnée condamnée, dire des- 
dire, dire mauldire {Triumphes^ f*^' CLXXIX r°) ; dans la page 
suivante, je trouve infinie, finie; on peut ouvrir les Epistres 
morales et familières à la première page venue, la proportion 
restera la même. 

« Mais aussi regarde bien, que tu ne tombes de là en vne 
faute qui est de mettre vn mot rymant contre soy-mesme : 
si d'auenture nestoit diuersifié par signification ou partie 
d'oraison (p. 52). » Presque toujours les mots semblables 

Maria (1 Mor. V, f° 19 a) : ante clbmn rime avec riens si bon.,. {Regnars 
frauersât, f° 2 a, après h III, édit. d'Ant. Vérard) ; 

Regardez bien qu'aiez sans si ne gua 
De quoy payer le reste ou reliqua : 

1 Mov. XI, f» 29 b. 

trois rimes féminines en 7ire se suivent au milieu de rimes plates régu- 
lières {Triumphes, f» cLXxn, v°). Enfln Jean Bouchet, comme un grand 
nombre de rimeurs du xvi'' siècle, emploie bien souvent à la rime l'encli- 
tique ce, mais alors elle n'est pas accentuée et joue le rôle de le muet 
final dans le vers à rime féminine : 

A l'un ryois par doulx attraict. auant ce 
Qu'il eust parlé, luy donnant une auance. 

Ep. fam. II, f 9 b. 

Et qui feroit d'aucuns d'eulx desprisance 
Feroit aussi de lesus despris, en ce. 

Triiimphes, î° clxxx y*. 
Il agit de la même manière avec les particules que, et ne 

... A ce iour on celebroit la pasque 
Pompeusement, or donc ne croyez pas que 
Femme onccpies fust... 

Ep. fam. XI, f° lo b. 

Par ce ne fault qu'aulcun se passionne 

Des biê mourâs (qu'on ne faict pas) si on ne 

Veult delinquer... 

Ep. fam. LXVHI, f» 48 a. 



REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN BOICIIET .'{25 

que Jean Bouchet fait rimer entre eux diffèrent et par le 
sens et par l'analyse ; vers (subst.), les vins vers (Ep. fam. 
XXXYIII, f» 31 a) ; lay (un lai), lay (laïc) [ibid., f« 30 c) ; pas 
{aid\.),pas a pas {Ep. fam. LXVII, f" 47 b) ; mettre (subst.), 
mettre (verbe) [ibid., f" 46 \))\ garde [^w^ù'èi.), qarde (verbe) 
(1 iV7or.XII,f°30d) ; bien {subsL),bie?i{ady.),{ibid., fo31 a) ; 
estre {\erhe) estre (subst.) {Ibid., £<» 31 b); nom {subst.), tion 
(adv.) {Ep. fam. XIII, MG c). 

Moins exigeant que nous le sommes aujourd'hui, notre 
auteur n'hésite pas à faire rimer un substantif avec le verbe 
qui en est formé; nous évitons les rimes «rm«?, il s'arme^ 
offense, il offense \ Jean Bouchet écrit : 

S'il est taché de quelque aultre macnU', 
Qui est celuy que la chair ne macule ? 

Ep. fam. GVII, f° 72 a. 

Il ne sait même pas toujours éviter la faute proscrite par 
Sibilet, « d'un mot rymant contre soy-mesme », purement 
et simplement : 

... l'entëds ceulz lesqlz gardent 

Geste loy saincte, et de péché se gardent. 

2 Mor. I, fo i b. 

Il suffit d'un mot pour traiter la question de la rime riche: 
Jean Bouchet est un grand rhétoriqueur. 

On le voit donc par ce rapide aperçu, les deux grandes règles 
de la rime, sauf des modifications de détail, étaient déjà au 
début du xvi' siècle ce qu'elles sont aujourd'hui : 1° la rime 
est faite pour l'oreille et non pour les yeux; 2" il y a des con- 
sonances légitimes et d'autres qui ne le sont pas. Sibilet, 
que l'on me permettra de citer encore une fois, a formulé la 
première d'une façon un peu trop absolue, mais fort jolie ; il 
parle des mots qui riment pour la consonance sans s'écrire 
de la même manière, qui dès lors sont « plus soustenuz par 
le sô de l'oreille, que ie te dy encor estre le principal du collège 
de la ryme, q reiettes par l'orthographe, qui n'est riê q mi- 
nistre du sO, et serue de l'humaine lâgue exprimât la côceuë 
oraisô » (p. Go). 



326 



JEAN BOL'CIIET 



II. — CÉSURE, ENJAMBEMENT, INVERSION 

La césure ordinaire du décasyllabe, seul vers dont nous 
ayons à nous occuper, se place après la quatrième syllabe 
accentuée. Au moyen âge, et même au début du x\i^ siècle, 
l'élision de Ve muet à la césure n'est pas obligatoire, et si 
on la rencontre, c'est hasard, et non volonté réfléchie du 
poète: 

Naistre de femme en douleur très amere... 
Sans mettre reigle, ordre, train, ne compas... 

écrit Jean Bouchet dans les Regnars trauersât, et quelques 
lignes plus loin : 

lay veu luxure qui chasteté surmonte... 
lay davantage veu vendre bénéfices... 

Ce n'est pas tout, il use, comme nos auteurs du moyen âge, 
de la césure lyrique \\) : 

lay veu monstre aussi vil que cliimere... 
Lautre cause qui me priue de ioye.... 

Mais lorsqu'il connaît la règle de Jean Lemaire de Belges (2), 
vers 1514, il renonce pour l'avenir aux libertés qu'il avait 
prises dans ses premiers ouvrages, et corrige même ses poèmes 
dans les nouvelles éditions qu'il en donne. Toutefois sa 
poétique est loin d'avoir la sévérité de la nôtre ; il met sans 
difficulté aucune l'enclitique ce accentuée à la césure. 



(1) La césure lyrique est celle qui porte sur une syllabe atone, sur un ^ 
muet : elle ne peut guère s'expliquer que par l'intervention de la mu- 
sique, et hors de certains genres constitue une faute. Tous les exemples 
cités sont pris aux folios a ii et a m des Regnars trauersât. 

(2) Voici comment Thomas Sibilet la formule : « Auise que la couppe 
femenine, se fait au vers de dix syllabes, quand en la cinquième syllabe 
en fin de mot yeschetefemenin: car auenant ce,fauU q la sixième syllabe 
cômëce d'une voyelle, souz laquelle cest e femenin soit elisé, et mâgé par 
apostrophe. » {Art poétique fraiiçois, p. 34.) 



REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCIIl'T 327 

Moyennant ce que ledict Edouard. 

Ep. fnm. I, f 4 b. 

lacoit qu'a ce ne l'ayt point exhorte. 

Ibid., i° 3 c. 

Enfin et surtout il ne tient très souvent aucun compte de fa 
césure de l'hémisticlie : 

Lan mil deux cent cinquante neuf fut faict. 

Ep. fam. I, r2 d. 

On ne voit vraiment pas ce qui distingue ce vers d'une 
ligne de prose. Sans doute il appartient au poète de savoir, 
par d'habiles combinaisons, modifier ce que la règle classique 
peut avoir de trop rigoureux, et nos auteurs du xix' siècle ont 
su donner à notre vers français une souplesse d'allure qui 
lui sied à merveille et défie toute monotonie, Jean Bouchet 
toutefois ne soupçonne guère le charme de grâce et d'aban- 
don qui peut naître de cette liberté, il brise son rythme au 
hasard, et qui lui demanderait la raison pour laquelle il 
jette la césure d'une extrémité à l'autre l'embarrasserait fort : 

... ô vierge tant insigne 
Pensastes lors que vous nestiez digne 
Destre du filz de dieu mère, et de soy 
Nul mériter ne pourroit comme croy. 

Tiiumphes, f» clxxxi v°. 

Dans ces combinaisons multiples sur lesquelles je n'insiste 
pas, il rencontre de temps à autre la seconde forme du déca- 
syllabe, dont certains poètes contemporains ont tiré fort bon 
parti : 

Qui brulét maisôs, bledz, foingz et foerre. 

TriumpheSf (' xxxix r". 

Il ne se doute guère d'ailleurs de la question intéressante 
qu'il soulève, et probablement il ne lut jamais le Carême pre- 
nant de Bonaventure Des Périers, son contemporain, où 



328 JEAN BOUCHET 

l'auteur s'était imposé la loi de couper le décasyllabe en 
deux hémistiches égaux (1). 

Veut-on mieux voir encore comment les vers n'ont pres- 
que jamais sonné à l'oreille de Jean Bouchet, — je parle seu- 
lement des vers de 10 syllabes à rimes plates, — et comment 
pour lui toute la poésie est affaire de rime, il suffit pour 
cela d'examiner le laisser-aller avec lequel ses déca- 
syllabes enjambent les uns sur les autres. Pour un métri- 
cien de talent, la ressource est grande de pouvoir rejeter d'un 
vers à un autre et le rythme et le sens afin de donner à sa 
pensée plus de puissance expressive ; mais celui qui ne veut 
voir dans celte liberté qu'une manière plus commode de 
rimer devrait bien se contenter d'écrire en prose : 

En ceste guerre, il fault premièrement 
Auoir la paix de Dieu, secondement 
La paix du corps auecques l'ame, et puys 
Sans double croy (comme asseuré ie suys) 
Que nous aurons paix, auec les humains. 

Ep.fam.lX, f° 11 d. 

Dans ces lignes, on chercherait en vain le rythme du déca- 
syllabe, la césure principale déplacée sans raison à chaque 
vers, l'enjambement qui laisse l'idée au mépris de toute me- 
sure se relâcher au hasard des mots, sans frapper l'oreille 
d'aucune cadence sonore ; en voilà déjà trop pour détruire 
toute poésie ; il était vraiment inutile de n'employer par 
surcroît que des termes abstraits sans grâce et sans har- 
monie. Et ce n'est pas une fois qu'il faut blâmer cette non- 
chalance du poèteincapable de plier sa pensée à des lois fixes : 
on retrouve à toutes les pages ce lamentable laisser-aller : 

Des propres mains dôt aucuns gês d'église 
Ont consacré, vont par très folle guise 
Jouer aux detz, qui est le propre ouurage 
De Lucifer, est-ce point gros oultrage ? 

Ep. fam. XI, fo 14 c. 

(i) Ch. Aubertin, la Versifient ion française, p. 190. Cf. Bonaventure 
Des Periers, Œuvres diversesA- I, P- 169. Je n'ai pas trouvé dans l'œuvre 
si volumineuse de Jean Bouchet le nom de Bonaventure Des Périers. 



HEMAKQLES SLR LA VERSIKICATIO.N KE JEAN liOUCIiET 'Ai'.) 

Jusqu'à la fin du xvi° siècle T enjambement n'avait été 
qu'une exception. Si les rhétoriqueurs, comme cela paraît 
vraisemblable, l'introduisirent dans notre poésie pour se 
rapprocher davantage des poètes latins et grecs, il faut donc 
encore une fois saluer en eux les devanciers de la Renais- 
sance, devanciers maladroits, personne n'y contredit, mais 
devanciers tout de même. Ronsard nous a prévenus, dans 
la préface de la Franciade^ qu'après avoir évité l'enjambe- 
ment comme une faute, il le pratiqua dans la suite pour 
imiter Virgile (1). Gomme les rhétoriqueurs il en abusa, et 
ce qu'il pensait devoir être un secours lui fut un obstacle. 
« Le fréquent emploi de l'enjambement est dangereux au 
point de vue de la cadence ; il diminue la longueur de l'arrêt 
sur la rime et supprime ou affaiblit la coïncidence de l'arrêt 
du sens avec celle-ci (2). » Il y a donc là pour le poète une 
ressource d'une force incomparable sans doute, mais qui 
atteindra d'autant mieux son but qu'elle sera plus rarement 
employée. 

Les enjambements multipliés donnent aux vers de Jean 
Bouchetune allure boiteuse; il est des pages entières où l'on 
chercherait en vain trace d'élégance ou de dignité ; elles sont 
encore alourdies par des inversions répétées. « Tu ne trans- 
poseras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers, 
devait décréter Ronsard (3), car nostre langue ne le peut 
porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le 
roy alla coucher de Paris à Orléans, et non pas : A Orléans de 
Paris le roy coucher alla. » Précepte dont la portée ne doit 
pas être exagérée sans doute ; il est d'admirables vers qui, 
l'inversion enlevée, deviendront d'inertes lignes de prose, 
mais précepte excellent néanmoins, rendu nécessaire par les 
abus de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, et les excès des 

(1) « J'ay esté d'opinion, en ma jeunesse, que les vers qui enjambent 
l'un sur l'autre n'estoient pas bons en nostre poésie ; toustefois j'ay cognu 
depuis le contraire par la lecture des autheurs grecs et romains comme, 

Lavinia venit 

Littora » Préface sur laFrancinde, éd. Blanchemain,t. III, p. 26. 

(2) D'Eichtal : Dn HylJime dans la versification française, ç. 45 ; cité 
par Ch. Aubertin, la Versification française..., p. 90, note. 

(3) Préface sur la Franciade, p. 26. 



330 JEAN BOUCnET 

rhétoriqueurs. Ces derniers ne semblent pas avoir vu (l'autre 
utilité à l'inversion qu'une plus grande facilité pour eux de 
mettre à la rime certains mots, ou de garder plus facilement la 
césure : 

Puisque ainsi est, ie croy que a vous la mère 
Du filz de dieu seroit la ctiose amère... 

T ri um plies, f° clxxxi r°. 

Que pouuoit plus dieu le père vous faire?... 

IbkL, i° CLXXXI v°. 

le ne quiers fors que le bon dieu me face 
Par son cher fllz de tous mes péchez grâce... 

Ihid., i° CLXxxvii r°. 

Je n'exagère pas en disant qu'à toutes les pages on trou- 
vera des exemples aussi concluants et des inversions aussi 
peu justifiées. Vraiment il semble que Jean Bouchet jette à 
pleines mains les mots, ils se placent dans le vers où ils 
peuvent ; le latin a toutes les audaces, pourquoi le français 
serait-il moins favorisé ? La fausseté du raisonnement appa- 
raît manifeste, inutile de s'arrêter à une réfutation évidente. 
La logique est d'ailleurs inutile, c'est assez de l'oreille pour 
condamner irrévocablement des vers comme ceux-ci : 

Escript soubdain en vernacules vers, 
Du moys qu'auons vendâgé les vins vers 
Vingt septième au matin, de la plume 
De Jehan Bouchet, qui estre a toy présume 
Pour te servir a son petit pouoir. 

Ep. /•«m. XXXVII, f»3i a. 

On le voit, il devient trop souvent inutile de chercher 
l'harmonie dans la plus grande partie des poèmes de notre 
auteur; quand on l'y rencontre par hasard, on peut presque 
à coup sûr ne faire au poète aucun mérite de sa bonne for- 
tune; il a pris ses mots selon les exigences de la césure ou 
de la rime, et il les a mis dans son œuvre sans écouter le 
rythme dont ils frappaient son oreille. Il suffirait de citer les 
lignes qui suivent pour convaincre à tout jamais le lecteur, 
s'il était encore besoin d'une preuve, de la négligence de 
Jean Bouchet à rechercher la mélodie : 



REMAROIES SIR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCIIET 331 

Contemplez donq' si voyant ainsi faire 
Tous ces grands tors, en mon liiz iniligez 
Deuoiêt point lors mes yeulx estre afligez ? 

Ep. fam. XI, f 13 c. 

Je crains d'abuser en citant ce dernier vers d'une rare 
cacophonie : il s'agit de la bouche de Notre-Seigneur Jésus- 
Christ jadis vermeille et colorée, et qui pendant la Passion 

Si palle fut, qu'oncq' on n'en veit de telle. 

Ei>. fnm. XI, f 13 b. 

La justice m'oblige de dire que, malgré tous les défauts 
signalés, malgré le réel manque d'oreille poétique chez 
Jean Bouchet, il se trouve pourtant ici et là des vers, môme de 
dix syllabes, même à rime plate, qui ne manquent pas de 
grâce. 11 écrit en parlant des riches : 

Si vestemens n'auons come eulx diuers 
Ne si pompeux, si sommes nous couuers 
Aussi bien qu'eulx, reste qu'on ne salue 
Yilz vestemens, comme ceulx de value, 
Et que l'honneur est faict aux bien vestuz 
Au temps présent, et non aux grans vertuz 
Mais tel honneur est de pauure durée 
Passant soubdain comme au tamys purée. 

Ep. fam. XLI, fo 33 d. 



III. — ÉLISION, HIATUS. 

« Cest é, vulgairement appelle féminin, est aussi fâcheux 
à gouuerner qu'une femme de laquelle il retient le nom », dit 
Thomas Sibilet au sixième chapitre du premier livre (p. 29) 
de son i4r? poétique françois., chapitre consacré à Tétude de 
« la couppe féminine », de l'élision et de l'apostrophe. 

L'indécision de la langue qui se modifiait sans cesse, les 
changements si fréquents de l'orthographe et de la pronon- 
ciation avaient permis au moyen âge une liberté en matière 
d'élision dont le seizième siècle profitait encore ; Jean Bouchet 



332 JEAN BOUCIIET 

et les rhétoriqueurs se permettent des licences que nous 

ne tolérerions pas aujourd'hui. 

1) E muet à la fin des mots devant une consoime. 

Cet e muet compte dans la mesure comme toute voyelle 
sonore : 

Apres la fia de la vif mortelle. 

Ep. fam. CXXVII, f" 83 d. 

Conquirent Gaule, appelles Belgicque. 

Ep. fam. I, fo 4 d. 

Vostre ame ira chargée de meffaiz. 

2 Mor. IX, fo 41 b. 

Il en est de même lorsque cet e se trouve accompagné d'une 
ou de plusieurs consonnes : 

La croix, couronne et vos playes cruelles. 

Triumphes, fo cLXXix vo. 

Trop les tirer a pouli<?4' ou bras. 

2 Mor. X, fo 43 b. 

Cette règle, néanmoins, n'empêche pasJeanBouchet d'écrire: 

le t'ay tenu ma penser descouverte. 

Ep. fam. XIII, fo 16 d. 

Pour ne tenir la voie de rectitude. 

Ep. fam. XI, fo lo d. 

Dont il sortit très clair sang et eauc pure. 

Ep. fam. XI, fo 13 c. 

Ne mes pensées desclarer et descrire. 

Trimnphes, (o cxlv vo. 

l'e muet dans ces vers disparaît et ne compte pour rien dans 
la mesure. 

La terminaison oie7it de la troisième personne du pluriel 
de l'imparfait de l'indicatif, qui au moyen âge comptait 



REMAROIES SIR LA VERSIFICATION DE JEAN BOUCIIET ,333 

ordinairement pour deux syllabes, ne compte plus chez Jean 
Bouchet que pour une seule syllabe : 

Et les tenoient comme gens détestables 

2 Mor. VII, fo 35 b. 

Et n'oiiseroient les poures en rien dire 

Ihid. Vil, fo 36 a. 

De faire aïsi, qu'ilz vouldroient qu'on leur fist. 

IhkU VII, fo 36 b. 

La troisième personne du pluriel du subjonctif présent 
soie?it est monosyllabique : 

Et que ne soient a tous aussi ouuertes. 

2 Mor. VII, fo 3o a. 

Que choisisseurs soient deceuz au choisir. 

Ep. fam. LIX, fo 42 b. 

il en va de même pour aient : 

Ayent vestementa PHate pareil. 

Ep.fam. XCII, fo 72 c. 

Notre auteur d'ordinaire écrit je prie, je supplie, 

le prie au'createur... 

Ep. fam. LVIII, f" 40 d. 

Flora supplye a son ami zephire... 

Ep. fam. LIX, fo 41 a. 

Cependant il use parfois de jla licence que se permettaient 
encore Ronsard et Régnier : 

le te siipply docteur scientifique. 

Ep. fam.. LXXVIII, fo o3 c. 

le vous pry donc madame... 

Ep. fam. CXVI, f" 78 b. 



334 



JEAN BOUCIIET 



Mais la forme je prie, je supplie, revient beaucoup plus sou- 
vent sous sa plume {{]. 

2) E muet à l'intériftur des mots. 

La règle tend à s'introduire de ne pas compter cet e muet 
pour une syllabe, elle n'est pas encore définitive; Jean Bou- 
chet profite de cette indécision : 

Et ton hostei bien a poinct bal/^ra. 

Ep. fam. LIX, fo 41 a. 

le o'oubhVray le sieur de la Tremoille. 

1 Mor. XIIII, f» 37 d. 

Par long prier, voire quand ilz pr/cront. 

2 Mor. IX, P 41 c. 

Dans ces exemples l'e rouet n'entre pas dans la mesure 
du vers, le contraire a lieu dans^l'exemple suivant : 

Le paiement du peintre bon facteur. 

2 Mor. X, r 45 c. 

3) E muet final devant une voyelle initiale, 

Jean Bouchet regarde alors l'élision comme obligatoire : 

La crainte et peur d'offêser et mesprêdre... 
Pour vous escrire en mon style vulgal... 
Et le pouoir de l'Eglise exterminent... 

1 Mor. I, fo 1 a. 

Il la fait même dans certains cas où nous l'éviterions : 

Et de ce aussi que me portez faneur. 

Ep. fam. LVI, f° 34 b. 

On sait qu'au moyen âge et parfois encore au xvi^ siècle, 
l'élision de certains monosyllabes, ne, ce, qiie,je^ me., te., se, 
le, la, était facultative dans quelques circonstances, Jean 

(1) Parfois Jean Bouchet écrit encore je pry : 

le te pry' donc reuerend archiprebstre. 

Ep. fam. LXXXIII, fo 56 d. 



REMARQUES SLR LA VERSIFICATION DE JEAN BOLCIIET 'Mo 

Bouchet élide toujours ces mots ; je ne trouve dans mes 
notes qu'un seul exemple contraire: 

Ne autres moins riches et opulens. 

Triumplics, CLXXxn v-. 

Or il est possible que dans ce vers le mot moins soit dissylla- 
bique. 

11 importe de signaler un cas spécial del'élision de Ye muet 
final devant une voyelle initiale. Quand il y a inversion à la 
troisième personne du singulier terminée eue, nous mettons 
aujourd'hui un t euphonique entre le verbe et le pronom 
sujet qui commence par une voyelle : reste-t-il, aime-t-elle ; 
Jean Bouchet qui ne se sert pas du t euphonique élide 
l'e final du verbe : 

Que reste il plus pour le tout accôplir (1). 

Ep. f(im. LIX, fo 41 a. 

On peut rapprocher de l'élision la suppression de certai- 
nes syllabes finales que Sibilet lui-même proclamait déjà 
irrégulières (2) : 

Secondement quel' Planète a lors cours. 

2 3/or. VIII, fo 37 b. 

Dont el' pourra paruenir a sa gloire. 

Ep. fam. XCV, fo 64 d. 

Il n'y a pas toujours d'apostrophe comme dans les exem- 
ples cités pour prévenir le lecteur de la suppression faite : 

Humilité est fenil/f, qui couleur 
Donne aux vertuz. 

Ep. fam. XXXYfl, fo 30 d. 

(I) On peut noter une élision de i dans si : 

S"ainsi le fais de Dieu seras aymé. 

Ep. fam. C, fo 76 d. 

Cette voyelle ne s'élidait guère dans d'autres cas : « Hors la condition- 
nelle si, tu trouveras Fi peu apostrophé ». Art poëtàjoe fraurois, p. 41. 
Malherbe bannira cette élision, « attendu que sine se mange jamais. 
F. Brunet, la Doctrine de Malherbe, p. 518. 
(2j Art poëtiqae français, p. 42. 



336 JEAN BOUCHET 

On prétendra peut-être qu'il y a une faute d'impression ; 
fenïlle est pour fenil, mais alors comment expliquer le vers 
suivant : 

Et l'innocent de calumpw«e on preserue ? 

Eç. frm. XL, fo 32 a. 

La dernière syllabe du mot cahmipnie disparaît évidemment 
dans la prononciation, et il faut avouer que les sons de la 
voyelle i et de la diphtongue 07i se prêtent fort bien à cette 
disparition. 

Je termine cette rapide étude sur la versification de Jean 
Bouchet par quelques remarques ?,VivV hiatus. La règle for- 
mulée par Boileau, après avoir été imposée par Malherbe 
et dont Ronsard avait eu déjà l'idée, n'existe pas au début du 
XVI® siècle ; les poètes ne sont tenus d'éviter aucun choc de 
voyelles, et notre auteur n'hésite pas à commencer ainsi un 
vers de dix syllabes : 

Si a il bien... 

2 Mor. VIII, fo 36 d. 

Pareilles cacophonies ne se rencontrent pourtant qu'à de 
rares intervalles; d'ordinaire les hiatus ne sont pas très rudes 
à l'oreille : tu as entendu [Ep. fam. I, f° 4 a), ou il tendoit 
{ibid.,ï° 4 b), il y a plus [ibid., f°4b), le texte y e5/tout rond... 
[Ti'iumphes, clxxx r**), pendu en croix [Ep. fam. XI, i° 14 b), 
tu es a l'ordre ettour(£/j. fam. I, f" 2 a); inutile de continuer 
une liste qu'il serait si facile d'allonger ; un seul mot résume 
tout et ce mot je l'ai déjà dit : pour Jean Bouchet la règle 
de l'hiatus n'existe pas. 



CHAPITRE II 



ORTHOGRAPHE 



Au xvi* siècle l'orthographe est loin d'être fixe ; elle varie 
d'une page à l'autre, et souvent dans la même page. 

'Uaultre latin, Vautre français scaura. [Ep. fam. XLI, 
£•34 a).MaiiIgré {Ep. fam. I, f 1 b) et maugré (2 Mor. I, 
f 2 b) ; ?noien?îant{Ep. fam. I, f° 1 c) et moyennant [Ep. fam. 
I,f° 2 b) \Èdouart et Edouard [Ep. fam. I, i" 4 b) gectant 
eigetoie7it [Annales d Aquitaine xx r° et xxii v") ; vng et vu 
[Ep. fam.l, f°3bet î°2b). 

D'ailleurs danslaplupartdescas,auxvi«siècle, l'orthographe 
d'un livre doit être attribuée beaucoup plus à l'imprimeur qu'à 
l'auteur. On n'a pas oublié que Meigret lui-même dut, pour 
faire adopter l'un de ses ouvrages, renoncer à son propre 
système. Certains volumes de Jean Bouchel édités la même 
année, les uns à Paris, les autres à Poitiers, offrent de grandes 
divergences. Ceux de Poitiers, en général, peut-être sous 
l'influence directe de l'auteur, adoptent quelques-unes des 
modifications réclamées par Geoffroy Tory et son école ; on 
y trouve des accents, des cédilles, des apostrophes ; ceux de 
Paris s'en tiennent obstinément aux règles des Etymologistes, 
et les mots sont chargés de lettres inutiles. Multiplier les 
incidentes d'une phrase, et les embrouiller au point de rendre 
le sens inintelligible, c'était, on s'en souvient, pour de nom- 
breux écrivains, donner à la langue française quelque chose 
de l'abondance et de la dignité du latin ; multiplier, au delà 
de toute mesure, les lettres d'un mot, c'était aussi donner à 
ce mot je ne sais quelle ampleur que certains esprits recher- 
chaient avidement. Cet amour de l'emphase avait tellement 
pénétré les âmes que les novateurs, ceux qui voulaient 

22 



338 JEA.N BOUCIIET 

simplifier l'orthographe en particulier, le regardaient comme 
le principal adversaire de leur réforme. Meigret écrivait : « La 
plus part de nous François usent de cette superfluité de lettres 
■çXns pour parer leur écriture (\MQ. pour opinion qu'ils ayent 
qu'elles y soient necesseres... sans avoir égard si la lecture 
pour laquelle elle est principalement inventée en sera facile 
et aisée. J'ose bien davantage asseurer que c'est bien l'une 
des principales causes pour laquelle je n'espère pas jamés, ou 
pour le moins il sera bien difficile que la superfluité de letres 
soit quelquefois corrigée, quoy qu'il s'eiisuyve espargne de 
papier, de plume et de temps, et finablement facilité et 
aisance de lectures àtoutes nations (l). » Quelques réformes 
néanmoins s'introduisent lentement; Geoffroy Tory, dans son 
édition de f Adolescence Clémentine (lo33), emploie d'une 
façon régulière les accents, la cédille et l'apostrophe ; dans 
les Epistres morales et familières de Jean Bouchet éditées en 
io45, chez Jacques Bouchet, à Poitiers, l'apostrophe est d'un 
usage courant : 

Quant i'ay receu ta gratieuse lettre; 

Ep. fam. VI, fo 9 d. 

l'accent sur Te fermé final est de rigueur : libéralité, aucto- 
rité, on temps d^esté [Ep. fam. YI, f° 10 a et b). 

Cet accent subsiste même quand Ve fermé est suivi d'un 
e muet : abandonnée , née [Ep. fam. V, f** 9 c.) ; il disparaît 
cependant devant le signe du pluriel: 

En ta maison, tant es champs qu'es citez. 

Ep. fam. VI, f° 10 a. 



(I) Cf. Livet, la Grammaire française et les grammairiens au xvie siècle, 
p. 60 et 61. Tliomas Sibilet défend aussi l'orlhograptie plionétique : 
« Mon auis est, et, si tu veux croire lô sain iugemëi, sans fauoriser à 
l'antiquité, sera le tien, qu"escriuâl le Françoys, tu n'y dois mellre lettre 
aucune qui ne se prononce. Car tout ainsi que les mos sont les signes des 
passiôs de l'esprit, ainsi les lettres sont les notes de ce que la lâgue pro- 
nonce. Et si la perfectiô de l'oraison est d'exprimer viuemêt en ces mos 
la couception de l'esprit: aussi la perfection de l'escriture sera d exprimer 
viuemêt et purement en ses trais et ligures la parolle de l'oraison. » 
Art poétique français, p. 73, 74. 



ORTUOGRAPUE 339 

Les autres accents ne paraissent pas encore. La cédille, incon- 
nue dans les Epistres morales et familières, se montre, mais 
très rarement, dans les Triumphes de la noble et amou- 
reuse dame (Paris, 154S) : 

... qui font ça bas leurs délices, fo cxLun ro. 

laçoit ce que f; xc ro. 

On chercherait vainement, dans le même ouvrage, l'ac- 
cent ou l'apostrophe. 

On ne trouve pas dans les livres de notre poète de dis- 
tinction entre le / et V i. Jacques Dubois avait bien proposé 
dès 1332 cette importante modification qui s'imposait, mais 
il n'avait été suivi qu'imparfaitement. Les formes v et u se 
rencontrent chez Jean Bouchet, mais la première désigne 
indifféremment au commencement des mots v et u^ la seconde 
a dans le corps des mots la même fonction : z;il, ?;ous, verrez, 
ijertu, t;ng, vne, vlteur (vengeur) ; dez^ons, diwins, oz<z<rages, 
labo^a'ages, seigne2<rs. 

Dans les remarques qui vont suivre, je ne prétends pas 
faire autre chose que de dresser un catalogue des principales 
notations orthographiques qui, dans les ouvrages de Jean 
Bouchet, sont en désaccord avec l'usage actuel. Celte liste 
pourra être utile à ceux qui feront un travail d'ensemble sur 
l'orthographe au xvi® siècle, et elle ne vise à rien autre, 
laissant de côté à peu près toutes les explications historiques 
et philologiques. Dans mes observations, je suivrai l'ordre 
des voyelles, des diphtongues et des consonnes. 

VOYELLES ET DIPHTONGUES 

A et AA. Le mot âge est toujours écrit aa^e. (1 Mor. IX, 

f 27 a). 
A et E (1). On trouve : accidentale (1 Mor. II, f'ii b) ; achap- 

teur [2 Mor. X, f° 43 d) ; dauant [Ep. fam. I, f^ 2 b) ; 

(i) « Tu ne trouveras fascheux, si j'ay quelquefois changé la lettre E en 
A, et A en E... Si quelqu'un par curieuse opinion plustost que par raison, 
se colère contre telle honteuse liberté il doit apprendre qu'il est ignorant 
en sa langue, ne sentant point que E est fort voisin de la lettre A, voire 
tel que souvent, sans y penser, nous les confondons naturellement, comme 
en vent et autres inOnis. » (Ronsard, Œuvres, t. Il, p. 17.) 



340 JEAN" BOUCDET 

essentiale (1 Mor. II, f-^ 14 bj ; imparfeclion (2 Mor. Mil, 
f°38 c) ; planiere (2 Mor. I, f " 1 c) ; rachapter [Triumphes 
delà noble... f" clxiii r°) ; et aussi cherme (2 3/or. IIII, 
M 9 c) ; chermeur (2 3/o;\ X, f° 47 a); perfaict {Ep. 
fam. XXXVII, f« 31 a) ; Pernasse [Ep. fam. YIII, f" H b) ; 
ruberbe (2 Mor. VIII, 1° 39 b). 

AN et EN. Jean Bouchet, nous l'avons vu, n'admettait pas 
que ces deux diphtong^ues pussent rimer ensemble ; l'or- 
thograpbe hésite entre les deux formes : randue., rendez 
(2 Mor. YI, f°33 d) ; contant [Ep. fam. I, f°2 a) ; melen- 
colie [Ep. fam. YI, f» 10c). 

Al, El et E. Halaine [Timimphes, i° clxxviii r°) ; paincture 
[2 Mor. X, f"^ 4o c) ; plain (2 Mor. YI, f° 34 a ; Triumphes^ 
f" cLix v" et CLxi v°) ; cleirement {Triumphes, f° cxxxu r") ; 
seigne [Ep. fam. I, f** 1 à)\seine (saine) [Ann. d'Aq., f° xx 
r"( 1) ; engressent [Triumphes J" cxxxii r°j ; rezi?i {Triumphes^ 
f" cLxxxii r°), /i/ 5cez. [Triumphes^ î° clxvv"). 
Parfois e est ajouté à certains mots, chamberiere [Trium^ 

jihes, f° CLXxxi v°), et il est supprimé dans d'autres : 

Qu'aimois ie donc? son esprit tant subtil 
Tant inuentif, tant bening, tant fertil. 

Ep. fam. LVII, fo 40 b. 

l-acil, difficil (2 Mor. YIII, f 38 c) ; labyrinth [Ep. fam. 

XLI, f°32c). 

E. I. Foemenin {Ep. fam. I, f° 3 b) ; cymitieres {Ann. d'Aq., 
f'^xx r") ; garniniës [Ep. fam. YI, f° 10 c) ; medicins [Triiim- 
p)hes.^ f° cxxxi v") ; purité {Ep. fam. GXXI, f° 81 a). 

El. Meillieu {Ann. d Aq. f*' xx v") ; je feiz {Triumphes, 
f° CLxxxi r°) ; il feit et il feist {Ann. d'Aq., P xix r° ; Ep. 
fam. I, f» 2 a) ; il veit [Ep. fam. XI, f» 13 b). 

ES. La plupart des noms propres en es gardent leur termi- 
naison étrangère : Achilles, Socrates, Vlixes {Ep. fam. 
XXYII, f°27 d) ; Diogejies {Ep. fam. XX, f° 21 d) ; Empedo- 
cles,Parmenides (2 Mor. YIII, f" 40 a). 

EU- D'après la loi qui exige « que la voyelle latine o soit re- 

(1) Je citerai toujours dans ces remarques l'édition des Annales de 1531. 



ouïiiOGHAi'iir: 341 

présentée en français par eii^ quand elle doit porter 
l'accent Ionique qui repose toujours en français sur la der- 
nière syllabe sonore (1) », nous lisons très fréquemment je 
treiiue, il trémie^ nous Ij-ouuons^ il desqueuure (1 Mor. IV, 
f" 18 c.) Certains participes ont encore la diphtongue eu : 
deu (2 Mor. V, f° 28 a) ; pounieues (2 Mor. IIII, f" 19 a). 
Malgré la tendance du dialecte parisien qui tend à sim- 
plifier cette môme diphtongue eu, on trouve armeure 
(1 Mor. V, i" 19 c) ; asseurance (1 Mor. 11, f" 12 a) ; asseuré 
(1 Mor. IV, f° 18 d) ; dieuturnité [Triumphes, f" clxx v") ; 
veue (substantif) (1 Mor. IX, f* 27 a) ; mais on trouve aussi 
bruuages [Triumphes., f" cxxvu v°) ; laydure [Triiimphes, 
f° CLX v°); iusner et iusne (1 Mor. 11, f" 9 c), à côté de 
ieuner (2 Mor. VIII, f** 38 d) et ieusne [Ep. fam. LU, 
f" 38 b). 

IN. Vindra {Ep. fam. I, f*» 2 a) . 

O. AU. La lettre simple se rencontre dans les mots poure 
{Ep. fam. CXXVII, f 83 d), et potireté (2 Mor. I, f» 2 b) ; 
mais on trouve aureilles {Triump/œs..., f« CL\niv'*), au.sa 
[Ep.fam. 1, f" 3 b).On lit dans lalX^Epître familière (f« 11 
c d) exteriore, interiore, superiore, et dans les notes mar- 
ginales de cette même Epître extei^ieiire. 

0. OU. La prononciation au xvi' siècle, nous l'avons signalé, 
hésite entre o et ou, il en est de même de l'orthographe; 
à deux vers d'intervalle on trouve voustre et vostre {Ep. 
fam., CXXVII, f° 83 c) ; on lit encore oiista Lbm. d'Ag., 
f^'xxii r") ; vous oreilles, vous pareilles (1 .}for. X, f° 28 b), 
voz entendez {Ep. fam. CXXVI, f'' 83 a) ; beaucop (1 Mor. 
V, f° 21 b), pouoit {Ann. d'Aq., f" xxi v"), vigoreux {Ep. 
fam. X, f° 12 a). Le verbe oser dont nous signalions à 
l'instant l'orthographe auser, s'écrit encore oitser : Hz ou- 
sere7it {Ann. d'Aq., f° xx v") et l'on rencontre au lieu de 
rasoir, razouer (2 Mor. X, f° 44 b). 

01. Il faut signaler sans y insister les formes «z/ozV, congnoit, 
viuoit, scauroit, verrait; les substantifs, adjectifs ou verbes 
à l'infinitif qui ont o/, là où depuis Voltaire nous mettons 

(1) A. Darmesteter et A. Hatzfeld, k Seizième Siècle en France, p. 204. 



342 JEAN BOUCnET 

ai, sont aussi très fréquents, cong}îo{st7'e, recongnoistre, 
congnoissance y français, monnoye. On trouve balloier 
(balayer) {Ann. c?'^ç'., f" xxii r"). 

ON. Au seizième siècle cette nasalité existe dans une foule 
de mots qui ne l'ont plus aujourd'hui, cojignoissance, con- 
gnoistre, recongnoistre, que nous venons de citer, be- 
soyignes {Ep. fam. LXIIII, f° 43 d) ; grogne (1 Mor. XII, 
f" 29 c) ; songneux (2 Mor. I, f° 3 c); vergonge [Triumphes^ 
f° cLxxxi V") ; yiirôgne (2 Mor. XII, f° 30 b). 

U. Nous trouvons vueille (qu'il) [Ep. fam. XVII, f** 20 a); 
viiide (1 Mor. IX, f° 25 d); immunde, mwide (pur) [2 Mor. 
Y, fo 21 a), mundifier {Triwnphes, f° clxiii r«) ; il tumba 
[Ann. d'Aq., f" xxu r") ; iimbre [Ep. fam. LUI, f" 28 c). Les 
formes ombre et tomber existent aussi (E;?. fam. LXXVII,. 
f** 54 b et Triiimphes, f" ccxlviii r°). Enfin on rencontre 
mitigué ^o\xv mitigé [2 Mor. I, f" 4 d.) 



CONSONNES 

B. Le b étymologique disparu de la prononciation s'est con- 
servé dans l'écriture: debteur (1 Mor. V, f°24 a) ; doublant 
[Triiimphes^ f" cLxvni v°), feburier, fiebure [Ann. d'Aq., 
f° XXI r**) ; fnablement [Triiimphes, f° clxviii v°) ; obmettre 
(2 Mor. X, f*' 46 b) ; soiibz., subiect, siibiection (2 Mor. VI, 

P'àOa). 

C. Le c étymologique vrai ou supposé apparaît partout : effect, 

faict, infaict, sainct, scauant, scauoir, scet (2 Mor. VIII, f° 36 
c et d, et 37 a et b). Tous ces exemples sont pris dans une 
seule page, on pourrait facilement les multiplier. 

On trouve écrits par un c au lieu de 55, face [Ep.fam. 
GXXII, f°82 b) et blecé (2 Mor. IX, f" 40 a). L'ancienne or- 
thographe cercler (chercher) se retrouve [Ep. fam. l,î'^\d 
et23/or.I, f " 6 b); mais la formesercher existe aussi (2 Mor. 
VIII, f''37 a). Il faut encore signaler arceveqiœ (arche- 
vêque). [Ann. d'Aq., f° xxir°, 1 Mor. I, f" 7 c). 

Souvent, devant la terminaison que, on rencontre c ; an- 
gelicque,celicque (1 Mor. IIII, f" 17 c) ; ca?iticçues, pudicques 



ORTHOGRAPHE 343- 

(1 Mo7\ IIII, f*^ 17 d); catholicqiie, eiiangelicque [Ann.cVAq., 
f" XXIX v°); prouocque {{ Moi\ IIII, £"16 a); parfois les 
voyelles ne, et môme la syllabe entière que sont suppri- 
mées, ca7iticqs [Ep. fam. XLI, ^ 32 c) ; cantics [Ep. fam. 
XLII, f° 32d). 
C apparaît au commencement de certains mots où nous 
mettons s : cirop [Triiimphes^ f° cxxvii v") ; cf courroucer 
[Triiiniphes, f" cccxxvii r°) ; il c'est tousiours... [Ep. fam. 
LXXIX, f» 54 a) ; mais on trouve aussi : se seroit long pro- 
pos [Tinvmphes, f° cxxxir°.) 
C est redoublé dans le mot siiccre [Triumphes, f" cxxvii v"), 

mais on lit aussi 5z/cre (-Ejo. /am. XL! I, f'*3oa). 
C remplace t dans pacient [Triwnphes^ f" cccxxvii v°). 
D. Admis {Ep. fam. YII, f° 1 1 a) ; advocat (2 Mor. Y, f« 28 a) ; 
nud (1 Mor. XII, f" 31 a) ; verd {Ep. fam. VII, f 11 b). J'ai 
trouvé aussi mewdrii' pour meurtrir {Ep. fam. XXXVII, 
f° 31 a). 
F. Cette lettre est redoublée dans mundiffier {Triumphes y 
i" CLXiii v") (au recto du même folio on lit mundifier) ; 
prouffiter {Ann. dAq., f" xxi v°); toiiteffois {Ann. d'Aq., 
f° xix v"). F demeure au féminin de certains adjectifs dont 
le masculin se termine par cette lettre : briefue, griefve {Ep. 
fam.l,{°^c) ilemotveuve f^'écril v et/ fue{\ 3/or.VI,M9d). 
G que les auteurs estiment être le signe d'un son nasal 
amène l'orthographe vng {Ep. fam. I, f"* 3 b) ; besoing, loing, 
soing (£;/?./«m.CXXII,f°72a); iuing {mois de) {Triumphes ^ 
f" cxxvii r°). 

On trouve encore pugnir{Ep. fam. XLVl,f° 35 a) ;pugni- 
tion {Ann. d'Aq. f° xxi v°) ; gectant {Ann. d'Aq., f" xx r") ; 
magesté {Ep. fam. XLII, ^ 34 b.) 
H. Non content de rétablir h au commencement de certains 
mots où le vieux français l'avait supprimé, histoire, hostel, 
il ha {îorme assez rare), Jean Bouchet écrit encore haban- 
donner {Triumphes, f° clxxviii r°) ; Belisabeth {Triumphes, 
f^CLXxxi r°) ; Rester {Triumphes, f<' clxxxii r°) ; hestomach 
{Triumphes, f° cxxxi r°). Il se sert aussides formesaôAomi- 
nable {Triumphes, f° clxv v°) ; autheur {Ep. fam. Xhl, 
f» 33 b); îieuhes (nues) {Ann. d'Aq., f° xxii r") ; traihstres 



344 JEAN BOUCHET 

[Triumphes, î^ m r°), mais il écrit aussi arengue (ha- 
rangue) (£■/?. fam. IX, f° 11 d), autentique [Ep. fam. I, 
f° 3 a). 
L. L latin appuyé sur une consonne s'était changé en t<, il 
reparaît : aultier (autel) [Ann. d'Aq., f° xxii r°) ; aultre 
[Triumphes^ f" clxxx r°) ; oïdtre [Triumphes, f» cxxvi v°). 

L latin devenu r après un ^réapparaît tiltre{Ann. d'Aq. 
f" x v°) ; il se rencontre même là où d'aucune façon il n'est 
étymologique, il peult (2 Mor. IX, f" 42 c). 

L est redoublé dans certains mots à l'imitation du latin, 
et puis dans plusieurs autres où rien n'autorise ce redou- 
blement : estoille [Triiimphes, f° vu r°) ; appelle, escar telle ^ 
exillé [Ep. fam. I, f"* b c) ; malladie (Ep. fam. CXXIl, 
f" 82 a). Jean Bouchet faisait parfois sonner les deux l: 

Pleine de grâce après il Tappella, 
Femme onc ne fut, qui vn tel appel a. 

Ep. fam. CXXI, fo 81 a. 

On rencontre fréquemment : ou mettra Ion... a lo7i 
veu... ; on trouve même : 

Et se doit Ion de ce fol iurement 
Se repentir. 

2 Mor. ï, fo 5 a. 

et doit lo7i manger [Trùonphes, f" cxxxvi v") ; doit Ion faire 

diligence [ibid.). 

L remplace / dans celle pour cette ; celle maiddicte vieille 

{Triumphes, f°cLxiiii v°). 
M. Au XVI* siècle, les imprimeurs remplacent souvent la 

lettre m par un trait placé au-dessus de la voyelle qui 

précède ; tëps, home, sômes, etc. 

M est parfois redoublé, dommaines [Triumphes^ î^ clxviii 
v") ; Rommains [Ann. d'Aq. f° xxv r°) ; Romme [Ann. d'Aq.., 
i° xcvii r°). 
N. Cette lettre est souvent aussi remplacée par un trait placé 

au-dessus de la voyelle qui précède : 

Aucuns... 

Ont biê failli, nôobstât quilz soiêt chiches. 

^jj./rtm. XLI, fo 32d. 



ORTllOORAI'IIE 34u 

Très souvent devant n mouillé (gn),et après la voyelle o il 
se trouve un « ; Boulo?i(/7ie, grongne [Ep, fam. I, f" 6 b) ; 
congnoistre [Ann. d'Aq., f** xxii v°) ; Gascongiie [Ami. d'Aq., 
fo y j.0^ . song?icux [\ .}for., II, 12 d), 

]N étymologique reparaît dans jom et ses composés, ie prms 
(1 Mor. IX, f° 2o d) ; apprins, comprins (1 Mo?'. XIIII, f" 37 d), 
surprinse [Ep. fam. I, f° 4 c). 

Dans le mot fain, n remplace m (1 Mor. XIIII, f" 42 b), et 
il est redoublé dans 7nennere7it [A7m. dWq., f" cxi v°), ar)ien- 
nee [A7i7i. d'Aq., f° xxii r"), Da7iiwis {An7i. d'Aq., ï" xxii, r*>). 
P. hep étymologique reparaît : achapter [2 Mor. I, f" 5 d) ; 

escript [Ann. d'Aq., f'^ v r°) ; iiepiteu (1 Mor. V, f" 20 b) ; 

7iopces{\ Mor. V, f° 20 b) ; sepTnaine (2 Mor. I, f°3 a); et 

par analogie on trouve calit7njmier [2 Mor. IIII, f" 17 d) ; 

compte (comte) [A7î?i. d'Aq., f** xxni r°) ; coTitempTier 

{Triumphes ^ f" clxvii r°) ; hi/mp7ies [Ep. [am. XLI, f*' 32 d). 
P est souvent redoublé : apparceuoir [Ep. fam. CXXVI, 

f" 81 b) ; deppoasa[A7in. d'Aq.^ f** lxxcii v°) ; oppinion [A7m. 

d'Aq., {° Lxxvi r''). 
Q. On trouve q pour c dur : 

1°) au commencement des mots : Quaresme (Table des 
Epistres familières). Dans le titre de la LIP Epistre, on lit 
Karesme.) et dans cette môme Epistre parlant du carême dont 
il fait un seigneur menant à sa suite Jeune, Abstinence, 
Sobriété, etc., Jean Bouchet écrit ce vers : 

Le nom du chief se commance par Q ; 

2°) au milieu des mots : vesquu [Ann. d'Aq.., f" xxi r°), on 
trouve quelques lignes plus bas vescu, vesqiiit (2 Mor. III, 
Mo c) ; vesquire7it (2 Mor. V, f" 20 c). 
R. R vem^\diQ,& 71. Au denier de 7nes a7is [Ep. fa7ii. CXXVI, 

f° 82 a), et /, maleraz (matelas) [A7in. d'Aq., f" xx r°) ; 

merencoliques [Ep. fam. XXXIV, f° 30 a) ; on trouve aussi 

melencoliqiies [Ep.fam. XIIII, f° 19 a). 
S. S étymologique qu'on ne prononce plus depuis longtemps 

s'écrit pourtant toujours, cÂa5cz<;i [Triiunphes, f° ci,xiii v'') ; 

escolier, esc7it, maistre, mestier [Ep. [ain. LXIX, f^ 48 b), 



3-46 JEAN BOUCIIET 

7iostre, tesmoignage [Ann. dAq., î° v r'*). Dans nombre 

d'autres cas 5 n'existe que par analogie : fliiste {Ep. fam. 

LXX, f°49c) ; maisgre [Triumphes, f° ccxyii r°) ; traihstre 

{Triicmphes, f'^iiir"). 

Au lieu de c on trouves entre une consonne et une voyelle: 
farseur [Ep. fam. LXI, f" 41 c); gai^son [Ann. dAq , f° xx\i r°); 
et ss entre deux voyelles : menasses (2 Mor. YII, f" 34 c); 
nasse lie [Ep. fam. XXII, f" 23 d). 

Le pronom ce est parfois écrit se : se seroit trop long 
[Triumphes^ f° cxxxi r°), s'estoit la fortune [Ep. fam. XI, 
M4d). 

On trouve encore sercher (chercher) (2 Mor. I, f" 4 a); 
reserches [Ann. dAç., f° viu a) ; durans [Ep. fam. I, f°3c) ; 
encores [Ep. fam. LXX, f° 48 b) ; iusqiies [Ann. dAq.., 
f° Lxxxviii r'^) ; riens (2 Mor. I, f<^ 7 b). 
T. La lettre T disparaît devant s au pluriel des mots qu'elle 

termine au singulier : abondans [Ep. fam. XXIIII, f^ 26 b) ; 

chantans., composans^ cytharisans [Ibid., î^ 25 d) ; enfans, 

pensemens [ibid., î° 26 d) ; signalons aussi prouffiz [ibid., 

f 23 c). 

Vn millier de bons tours 
Que m'auez fais ev loyalles amours ; 

Ep. fam. uni, fo 38 c. 

les desers [Triumphes, f° clxviii r°). 

T dans le corps des mots remplace souvent s : delitieux 
[Ep. fam.Xl, fM3b); gratieux [Ep. fam. LIIII, f° 38 c ; 
ibid. X, fMl d, et XXIII, f° 25 d) ; à la tin des mots on le 
rencontre souvent à la place de d : chault [TriumpheSy 
f° cxxvii r'') ; froit [ibid., f° cxxvii r"); Edouai^t [Ep. fam. I, 
f° 4 b) ; ort [Ep. fam. XI, f*' 12 c) ; on trouve également 07'd 
[ibid., f" 13 b) ; grant [Triumphes, f*^ clxv r°) à côté de grâd 
[Ep. fam. I, f° 2 a). 

Entin on rencontre court (cour) [Ep. fam. I, f" 2 a), et 
neantmoins [Ibid, f" 2 c). 
X. Cf. FoRJiES Grammaticales : Pluriel des substantifs. 

Parfois, dans l'intérieur du mot, x est employé au lieu de 



ORTHOGRAPHE ;}47 

s'.extiynoit {Ep. fam. I, ï^'.id^^extimation [Ann.d'Aq., f^vii r"^; 
notre mot étendre s'est écrit anciennement esteyidre, au lieu 
de 5, on trouve dans les ouvrages de Jean Bouchct l'x étymo- 
logique extendre, il s' extend [Ann. d'Aq., f» 1 r"). 
Z. Cf. Formes GRAyiMATicxLEs : Pluriel des substantifs. 

Dans le nom Elisabeth, s doux est remplacé par z : 
Helisaheth [Triumphes, f°CLXxxi r"). 



CHAPITRE m 

FORMES GRAMMATICALES 



I. — SUBSTANTIFS ET ADJECTIFS 
§ I. — Formation du pluriel. 

1°) Mots terminés par la voyelle e. On connaît la règle 
générale formulée par Bonaventure des Périers : 

Vous avez tousiours .s à mettre 
A la fin de chasque plurier, 
Sinon qu'il y ait une lettre 
Grestée au bout du singulier : 
Et quant E y ha son entier 
Bontp vous guide à ses bont^'z : 
Si vous suyvez autre sentier, 
Vos bonnes notes mal notez (i). 

Ainsi les mots terminés par un e muet prennent un 5 au 

pluriel ; ceux qui sont terminés par un e fermé prennent un^. 

C'est la règle suivie par Jean Bouchet : menteries, pelleries^ 

maistres, cloistres; citez , obligez., péchez (2). 
2°) Mots terminés par une autre voyelle que e : 
Après i, y. Jean Bouchet semble mettre 5 ou :; au hasard, 

mais il emploie plus souvent la dernière forme : amys [Ep. 



(i) Bonaventure Despériers, Œuvres, 1. 1, p. 160. Lettre crestée signifie 
ici e fermé ou ouvert. 

(2) Il est si facile de vérifier la règle que je crois inutile de donner des 
références. J'ai trouvé les deux mots b*'ave et grave avec un 2 au pluriel: 

Ne vous môstrez arrogans ne trop grauez, 
Ne faictes poinct des glorieux et branez. 

2 Mor. IIII, fo 20 a. 



FOHMHS GHAMMATICALES 'MU 

fam. XI, f" IG a) ; cniiemys [Ep. fam. XX, f" 22 a); endormis 
{\ Mor. XI, f° 29 d) ; tiowris (1 Mor. XII, f" 35 b) ; comiertiz, 
peùz (2 Mor. YII, 1° 36 b) ; marlz, periz [Ep. fam. LXXVI, 
f" 51 c);rempliz (1 Mor. YI, £"21 h); tari z (E p. fam. LXXYl, 
fo o2 a). 

On trouve après la diphtongue oi le plus souvent s au 
pluriel, quelquefois x, roys, bois, ahhoys (2 Mor. X, f" 44 a); 
%.ret loix [Ep.fam. I, £"3 a; 1 J/or, VIII, f° 24 d). 

Après w, le signe du pluriel est z : dcfenduz, perduz 
(2 Mor. XI, f» 48 a); t'em<^, coniw:: (2 Mor. VIII, f» 37 b) ; 
vestuz, vertuz [Ep. fam. XLI, f" 33 d) ; ptarvemiz [Ep. fam. 
LXIII, f'^ 43 c). 

3°) .1/0/6^ terminés par une dentale. 

Deux cas peuvent se présenter : 

a) la dentale subsiste ; alors le pluriel se forme soit en 
ajoutant s, soit en ajoutant z : plaincts, maints (2 Mor. VIII, 
f" 36 b), estroictz, destroictz [Ep. fam. LXXVII, f° 32 b), 
deitotz, sainctz, espritz (2 Mor. Ill, f° 13 a), regards (1 Mor. 
VI, f« 21 a), b/edz (1 Mor. VII, 236). 

b) La dentale est supprimée ; alors le pluriel se forme en 
ajoutant s : despiaisans, vestemens, meschans, gaimymens, 
scauans (2 Mor. VIII, f" 36 b), e7ifans (2 Mor. XI, f° 48 b). 

4°) Mots terminés par une labiale. Presque toujours le plu- 
riel est en z : briefz (1 Mor. VI, f° 19 d), chiefz[\ Mor. XII, 
f° 30 a), excessifz (1 Mor. VI, f° 20 i\),juifz (1 Mor. IV, f° 18 c). 

5°) 3/o;s terminés par une nasale. Leur pluriel est en 5 : 
voisins, raisins (2 Mor. X, f° 42 d), mains, humains (2 Mor. 
X, f" 48 b), ans (1 3/or. IV, f° 18 d). 

6") Mots terminés en al . Le pluriel se forme en aulx : libe- 
raulx, ruraulx (2 Mor. X, f° 43 a), feaulx, loyaulx (2 il/or. X, 
f<'43 c), chevaulx, maulx (2 3/or. X, f° 43 d). 

T**) Mots terminés par &{. Ces mots prennent un :; au plu- 
riel : charnelz (1 Mor. VI, f 20 c), hostelz (1 il/o;\ XII, i^ 
30 a), ^ei^we/r: (2 Mor. V, f" 19 a), telz (1 Mor. VI, f° 21 b). 
Le mot czWfait cienlx (1 Mor. V, f" 19 a). 

8°) Mots terminés en il. Us prennent un z au pluriel : 
gentilz (2 Mor. V, f 22 c), Hz (1 Mo;-. VL P 20 c), /ymVz 
(1 Mor. VI, f" 21 a), subtilz (2 Mor. V, f" 22 c). 



350 JEAN BOLCUET 

9°) Mots terminés en ol. Ils prennent un :; au pluriel : folz 
(1 Mor. VI, f° 21 a). 

10°) Mots terminés par r. Le pluriel est en s : Menieitrs, 
trompeurs (2 Mor. X, f'' 47 c), imprimeurs, facteurs, repri- 
meurs (2 Mor. XI, f° 48 a), chevaliers (1 Mor. Y, f° 19 b)^ 
ioe/rs, amours [Ep. fam. XXII, f° 23 b). 

Il*») J/o^s terminés par une gutturale. Ils prennent 6" ou 
z au pluriel : Turcs (1 i/o;-. Y, ^ 19 b), blancs [ibid. f" 19c), 
clercs {ibid., f» 19 d), pudicz (1 J/o;\ YIII^ f° 23 a), c?«cz 
(2 3/or. Y, f°21 b). 

12°) Mots ter?7iiîiés par s, x, z. Ces mots ou bien sont inva- 
riables au pluriel, ou bien changent 5 en :^ ; bras (1 Mor. Y, 
f" 19 a), corps (1 Mor. IX, f° 26 b), /ra?:; (substantif) (1 Mor. 
YII, f° 23 c), vingt foiz (1 .I/o;-. Y, f" 18 d). 

Les autres mots, substantifs et adjectifs, forment leur plu- 
riel comme ils le forment aujourd'hui : oy seaux (1 Mor. YI, 
f" 20 c), arbrisseaux, ruysseaux [Ep. fam. XXII, f° 28 b). 
(Quelques mots en eau prennent cependant un / au pluriel, 
ils sont assimilés aux mots terminés en al; morceaulx 
{1 Mor.W, f«21 b). 



§ II. — Formation du féminin. 

Jean Bouchet forme d'ordinaire le féminin en ajoutant e 
au masculin ; les mots qui ont déjà pour finale cette voyelle 
ne changent pas : ordinaire, nocturne, taciturne, honneste, 
ieune..., etc. J'ai noté ailleurs que certains mots qui aujour- 
d'hui s'écrivent toujours avec e, au masculin comme au 
féminin, n'ont pas toujours cet e au masculin : facil, difficil 
(1 .Vor. XI, f° 29 c). 

En outre : 

1°) Les mots terminés en /, n, s, t, doublent en général la 
consonne finale : sensuelle (1 Mor. IX, f° 25 d) ; grosse [ibid.^ 
f° 26 a) ; folle [ibid.) ; chamelle [ibid. f° 27 a) ; spirituelle 
(1 Mor. X, f° 28 a) ; nette (1 Mor. I, f° 4 d) ; )nien?ie [\ Mor. 
XII, f° 30 a). 

L'adjectif ma/ fait au féminin malle \ 



FORMES GIIAMMATICALES 351 

On dit satyre estre une chose malle, 

1 Mor, XIIII, f" 32 d. 

2°) Les mots terminés en c changent c en que : pudic 
(1 Mor. X, f« 29 a), pudique (1 Mor. X, f" 28 b) ; ou ajoutent 
que au masculin, pudicque (1 Mor. I, f<* 5 c) ; l'adjectif public 
n'a pas de forme bien déterminée au masculin, on trouve : 
public et publique (1 Mur. XIII, f« 32 d). 

3°) Les mots terminés en /, ou bien ajoutent ne pour former 
le féminin : briefue, griefue [Ep. fam. I, f° 5 c) ; ou bien 
changent /en ue : lasciue, excessiue (1 Mor. XIIII, f' 40 b). 

4°) Le mot doulx fait au féminin doulce (1 Mor. XII, f*» 
31 a) ; le mot faulx, faulse (1 Mor. XII, f" 31 a). 

5°) Les mots terminés en eur forment leur féminin en 
€use, ice ou eresse : auctrice [Triumphes, clxxxii v**) ; debte- 
resse {Triumphes, f" clxxx v''). 

6°) Les mots terminés en eux ont le féminin en eiise : 
vertueuse, défectueuse (1 Mor. IX, f*^ 25 d) ; heureuse [ibid., 
f" 26 b) ; oiseuse, paresseuse (1 Mor. X, f° 28 a). 

L'adjectif grand n'a qu'une forme pour le masculin et le 
féminin : 

Bonne odeur et gvant nourriture. 

Triumphes, fo cxxxnii r». 

Ne ses maisons trop graus et somptueuses. 

1 Moi: I, fo 8 d. 



II. — ARTICLE 

Outre les formes actuelles de l'article simple, élidé, ou 
contracté, on trouve chez Jean Bouchet, comme chez les 
auteurs contemporains, quelques vieilles formes aujourd'hui 
complètement disparues, ou à peu près : o?2, ou, et es ; 
les deux premières ont le sens de au, la troisième garde 
encore son sens étymologique e/i les, mais souvent aussi a 
celui de aux : on mogs d'octobre {Ep. fam. lxxvii, f" o3 a). 



352 JEAN BOUCHET 

on cabinet d' espoir [Triumphes, f° clxxx r**) ; envoyé es Gaules 
[Ann. d\Aq., f"' X r° et v'^). Il ne faut pas 

S'en fier trop es apoticaires 
Non plus que font bons curez es vicaires. 

2 Mor. YIII, fo 39 c. 

Avant loio, Jean Bouchetne se servant pas de l'apostro- 
phe écrit : l/wmme, lesperience, Ihumanite ; lesprit, hjmage... 



III. — DEGRES DE COMPARAISON 

Le comparatif, chez Jean Bouchet, comme dans la vieille 
langue et la langue moderne, est marqué par plus: plus heu- 
reux, plus fort, plus grand ;[e superlatif relatif par le compa- 
ratif précédé de l'article : le plus lointain ; et le superlatif 
absolu par très suivi de l'adjectif: très bien, très heureux: 
généralement notre auteur ne sépare pas très de l'adjectif, 
et les écrit en un seul mot. 

On rencontre quelques comparatifs ou superlatifs synthé- 
tiques : pirement ( l Mor. XII, f° 30 b, et Ep. fam. LXXVI, 
f«o2 a) ; nos 7naieurs pour nos ancêtres [Triumphes, f'^ ci v°) ; 
grigneurs, pour plus grands (2 Mor. II, f'* 10 c) (1). Le vieux 
superlatif /jresme {proximu?n) est devenu chez notre auteur 
un substantif avec le sens de prochain : 

Qui aymêt Dieu sur tout et puis leurs presme 

l Mor. XIIII, fo 41 c. 

Enfin il forme des superlatifs français sur le modèle des 
superlatifs latins : 

le suis certain docteur prudent issitne 
Interpréteur des droictz consultissime. 

Ep. fam. LXXVII, fo 52 b. 
(1) On trouve aussi greigneurs (2 Mor. III, f» 16 c). 



FORMES GRAMMATICALES 353 

Je ne crois pas à une plaisanterie de sa part ; Rabelais, 
quand il employait de semblables expressions, avait peut-ôtre 
l'intention de s'amuser, ce qui n'est pas évident, Jean Bou- 
chet me paraît avoir été fort sérieux. Il dit encore : crime 
nephâdissime [Triiimphes^ f" ccclxxxiiii r°). 

IV. — NOMS DE NOMBRE 

Jean Bouchet écrit indifféremment vn et vng ; vingt et 
vingts : puis mngts ans entiers (1 Mor. XÏIII, £<> 37 d) ; pour 
désigner le millésime de l'année il écrit toujours mil : mil 
cinq cents vingt neuf{Ep. fam. LXIV, f° 44 b), dans les autres 
cas on trouve le plus souvent mil : 

De trente mil... Ne retourna que six rail a Bourdeaulx. 

Ep. fam. I, fo 3 d. 

Pour les cinq premiers noms de nombre ordinaux il se sert 
de: 

premier, primer ain[\ Mot. I, f^'Gc.) 
second, deuxiesyne, 
tiers, troisiesmCy 
quart, quatriesme, 

quint, cinquiesme [Ep. fam. XI, f" 13 a, b, c. d... Trium- 
phes, f** xviii r° et v°) ; 

sans s'astreindre à suivre entièrement l'une ou l'autre des 
séries. IJ dira, par exemple : le premier^ le second, le tiers, 
le quatriesme. 

On trouve chez lui, mais rarement, les formes octante, 
septante : La vieillesse commence chez l'homme, 

...quand a des ans octante 
C'est quatre vingts, es aultres a septante. 

1 Mor. XIIII, fo 35 d. 

V. — PRONOMS 

Pronoms personnels et pronoms réfléchis. 

Les formes sont les mêmes que dans la grammaire 
moderne : 

/e, tu^ il., nous, vous, Hz, moy, tog, luy, elle, eux, eulz, elles 
me, te, se, soi, le, la, lui^ les, leur, en, y. 

23 



334 JEAN BOUCnET 

Adjectifs et pronoms possessifs. 

Les formes sont encore les mêmes que dans la grammaire 
moderne : vostre s'écrit aussi voustre, einoz et voz sont par- 
fois remplacés par noits et vous : 

Il nous suffit de plaire a nous espoux. 

Ep. fam. LXXYI, fo o2 a. 

le vous pry donc que trop ne vous fiez 
En vous vertuz. 

1 Mor. X, fo 28 c. 

Adjectifs et pronoms démonstratifs. 

Outre les formes actuelles on rencontre chez Jean Bouchet 
cily cestuy, iceiwy, icelluy, icelle, iceulx, iceulz, iceiles, cest. 

Pronoms relatifs et interrogatifs. 

Ce sont les mêmes qu'aujourd'hui : l'orthographe seule est 
changée : quoy^ lesquelz^ desquelz ;\\{Q.\i.i simplement noter 
les formes esgueiz, esquelles, et ouquel. 

Adjectifs et pronoms indéfinis. 

Ils ne diffèrent des formes actuelles que par l'orthogra- 
phe : touz, mesme, chascun et aussi chescun ; cependant il 
faut signaler itel pour tel, nully ancien cas oblique du pro- 
nom nul. 

VI. — VERBES 

Il serait inutile de reproduire, avec des exemples pris 
dans Jean Bouchet, le tableau très complet des formes des 
verbes donné par MM. A. Darmesteter et Ad. Hatzfeld, 
dans le Seizième Siècle en France ;']& vais me contenter de faire 
certaines remarques, qui d'ailleurs, pour la plupart, ne sont 
pas particulières à mon auteur : 

Il supprime parfois Ve muet de la première personne du 
présent de l'indicatif de la première conjugaison, ie pry^ 
ie supply. Cf. Métrique, p. 333 et 334, Il écrit mangeue 
(mange) [TriumpheSy f'^ cxxvni r° et cxxxii r*'). Le vers 
suivant montre que cette orthographe est bien voulue : 



FORMES GRAMMATICALES 355 

Et là (dans l'estomac) se cuit ce qu'on imuacue et boit. 

2 Mor. VIII, fo 38 b. 

L'<? final de mangeue s'élide, mais la syllabe eu compte dans 
la mesure du vers. 

Dans les autres conjugaisons Vs de la première per- 
sonne da singulier manque souvent : ioy, ie dy, ie scay, ie 
voy, etc. : 

le, qui me tien renclos dedans la ville 
Ou tous les jours iapprens vie ciuille, 
Voy gensdiuers... 

Ep. fam. LXXXIII, f» 57 a. 

Une ou deux fois seulement, à la troisième personne du plu- 
riel de l'imparfait de l'indicatif, Jean Bouchet se sert de la 
forme oint, au lieu de la forme oient. 

Assez fréquemment la troisième personne du singulier 
est en ei. Notre auteur avait l'innocente manie de finir ses 
épîtres par son nom Bouchet ; presque toujours à la rime 
qui précède on trouve une troisième personne de l'imparfait 
de l'indicatif en et : 

Faict a Poictiers quâd les bleds ou tranchei 
Par vostre filz spirituel Bouchet. 

1 Mor. I, fo 9 a. 

Escript vn soir que minuyct s'approcftei 
Par vostre frère, en lesus, lehan Bouchet. 

1 Mor. Il, fo 14 b. 

Escript on temps que raisins on iTauchet 
Par le vostre humble auditeur lan Bouchet. 

1 Mor. III, fo lo c. 

L's manque ou existe à la première personne du parfait des 
trois dernières conjugaisons, selon qu'il plaît à l'écrivain : 
ie voulu, ie co?igneu, ie peu, ie receu, ie sceu, ie /eus ; ie 
feis, ie vy, ïapprins, ie deulns, lapprins, 

A la troisième personne du pluriel plusieurs verbes pren- 
nent un d étymologique ou euphonique : apprindrent 



356 JEAN BOUCHET 

(2 Mor. III, f° 14 b) ; reprindrent [ibid.y fM7 b) ; tindrent 
{Ann. d'Aq. cxiv°); vindi^ent [Ann. d'Aq. cxiiii r"); advindrent 
{Ann. d Aq. lxxxix r"). 

Jean Bouchet ignore les formes renderay^ deveray^ nirai, 
il écrit prendra, deura, octroiera. 

Tantôt il met 5 à la deuxième personne du singulier de 
l'impératif, tantôt il le supprime: Considères ^ penses-tu pointy 
gardes toy ; pense., monstre-toy , iecte ; à la seconde personne 
du pluriel il met quelquefois s : 

Files, cousez, ou brodez. 

1 Mor. VIII, fo 28 a. 

Choisisses bons et hardiz gens darmes 
Regardez bien a leurs basions et armes. 

2 Mor. IIII, fo 19 d. 

On trouve encore quelquefois s à la deuxième personne 
du pluriel du futur : 

Ne vous vantez de vous péchez par gloire 
Mais les pleures quand en aures mémoire. 

1 Mor. XIII, fo 30 c. 

... Vostre cueur auec le sien lieres. 

Ibid. 

Notre poète, suivant la coutume du moyen âge, donne 
comme terminaison o?is et ez à la première et à la deuxième 
personne du pluriel du subjonctif présent de la première et 
de la deuxième conjugaison : 

... Vo* prie ires fort 
Que vous pensez... 

Ep. fam. XXXI, fo 28 d. 

Ce n'est raison que de mesme viande 

Les (vos domestiques) nourisse^ que vous... 

1 Moi\ XIII, fo 30 c. 

(Cf. \ Mor. XIII, f°31 a; f°34 a...) 

Par analogie, on trouve encore les mêmes formes dans 
certains verbes des autres conjugaisons : côbien que sachez 
latin et français [Triumphes, ï° cccxxvii r''). 



FORMES GRAMMATICALES 357 

CONJUGAISON DES VERBKS AVOIR ET BSTRE 

Avoir. Jean Bouchet n'emploie l'A dans la conjugaison du 
verbe avoir qu'à la troisième personne du singulier du pré- 
sent de l'indicatif, et au participe passé; d'ailleurs il ne le 
fait que très rarement. 

Vay, tu as, il a, ha, nous aiions, vous aiiez, Hz ont. 

Vauoys, ï'auois, ï'aiioije... 

Feu, leiiz, tu eus, il eut, eust... 

rauray... 

Vauroys... comme l'imparfait. 

Aye, aie... 

Que i'aye, tu aye, ayes, qu'Haye, ayt, ait, ayons, ayez, aiez, 
ayent, aient. 

Que i' eusse, eusses, eust, eut... 

Auoir, ayant, eu, heu. 

EsTRE. le suys, suis, tu es, H est, nous sommes, vous estes, Hz 

SOJlt. 

Vestoys, Vestois, lestoye, festoie... 

le fuz, feus, tu fuz, il fut,fust, nous feusmes, vous feustes, Hz 

furent. 
le seray, tu seras..-, 
leseroys... comme l'imparfait. 
Que ie soye, soie... 
Que ie fusse que Jious fussions, fussons, que vous fussiez, 

fusse z... 

VERBES A FORMES IRRÉGULIÉRES 

On trouve chez Jean Bouchet, ie plore ou ie pieure, et 
nous plourojts, ie demeure et îious démolirons; ie treuue, il 
treuue, ils trcuuent, et nous trouuoîis ; i'appreuue et nous 
approuuons. Mais ignorant que le déplacement de l'accent 
tonique latin à la première et à la deuxième personne 
du pluriel du présent de l'indicatif avait donné lieu 
à ces formes différentes, il écrit il demoura (Triumphes, 
f" cccxxviii r°) aussi bien que vous demeurez {Ep.fam. LXXXY, 



358 



JEAN BOL'CHET 



f'' 08 b). Il semble n'avoir vu, dans ce qui était une Joi bien 
définie , qu'une liberté plus grande laissée à l'écrivain, 
et l'on trouve chez lui i-)lourer (2 Mor. V, f° 28 b), à côté de 
pleurer [Ep. fam. XIIII, f° 18 c) et de plorer [Ep. fam. 
XIIII, f 18 b). 

On rencontre une grande indécision dans l'orthographe et 
la prononciation d'une foule d'autres verbes : deshon- 
nourer (2 Mor. V, f« 28 b) ; fouir (fuir) (1 Mor. VII, f° 23 a) ; 
impouser (1 Mor. XIII, f° 30 d) ; prouffilter (2 MorN, f° 29 c) ; 
tormenter{Ep. fam. LXXXIX, f" 59 c); affeublir [Mor. V, 
f°25 b) ; asseurer (1 Mor. VII, f° 23 a.) 

Voici maintenant quelques formes de verbes dignes de 
remarque : 
Ardre, il ard [Ep. fam. X, f° 12 c) ; ils ardirent [TriumpheSj 

f** L XXX VIT i r"). 

Boire, ils buuent [3 p. p. ind. pr.) (I Mor. XIIII, f° 37 a) ; il 
bemioit [Ann. dWq. cxxxi r°); ils beuoijent [ÀJin. d'Aq. m r°). 
Ghalloir, // chault (2 Mor. I, f ° 2 c). 

Devoir, tu dois (2 Mor. IX, f" 41 a) ; tu doys [Ep. fam. XII, 
f'* 16 a) ; tu doilz (Triumphes, f** clvju v°) ; 7ious doiuons 
[\ Mor. VIII, f» 2oc) ; il deust [2 Mor. IIII, f° 18 a). 
Dire fait au subjonctif présent que ie die... (2 Mor. I, f° 8 c). 
Donner, iltedoint (3 p. subj. pr.) [Ep. fam. I, f° 6 d). 
DouLoiR, ie deulx., tu deuilz, il deult ou il deuilt, ils deulent. 
Envoyer..., il emtoyera [Triumphes., f° clxiv v°). 
Faire. Il n'y a guère que des variations d'orthographe : il 

faict. . . je feiz. 
Haïr, Whaioit (il haïssait) [Ep. fam. LXXVIII, f° 54 d), Hz 

haioient[Ann. dWq. cxxiii v°). 
Ouïr, z'oy, vous orrez, Hz orront [Triiimphes, clxxx v**), oyr 

(2 Mor. VI, f» 32 c). 
Peser, il poise [Ep. fam. X, f° 12 c), poisez (impératif) 

(2 Mor. X, f° 46 b)., poisant (2 Mor. IX, f 42 a). 
Pouvoir, ie peux, tu puis, tu puys, il peuit, vous j^ouez, Hz 

peuent. ie peu (pus), il peust, peu (pu). 
Prendre, prins (pris). 
Querhe pour quérir [2 Mor. IIII, f° 18 d^i 
Saillir..., il sault [2 Mor. XIIII, f° 35 c). 



FORMES GRAMMATICALES 359 



SuiviR pour suivre (2 Mor. llll, f" 16 c). 

Vaincre..., il va'mqt (2 Moi\ III, f" 15 c). 
Vivre..., il vesquyt (2 Mor. III, f" lo c). 
Veoir..., ils voirront (1 Mor. X, f' 28 a}. 



CHAPITRE IV 



SYNTAXE 



I.— SUBSTANTIF 



Certains substantifs n'ont pas, chez Jean Bouchet, le même 
genre qu'aujourd'hui, et il arrive même que plusieurs ont 
tantôt un genre, tantôt un autre. 



1 Mov. XIIII, fo 35 c. 
1 Mor. XIIII, fo 3o c. 
Ep. fam. LXVIII, f» 47 c. 

1 Mor. IIII, fo 16 c. 
1 Mor. IIII, fo 16 c. 

1 Mor. II, fo 10 d. 
Ep. fam. LY, fo 39 a. 
Ep. fam. LIX, fo 41 a. 

1 Mor. IX, fo 27 b 
Ep. fam. I, fo 1 b. 
Ep. fam. XLI, f° 34 a. 
Ep. fam. I, fo 4 a. 
Ami. d'Aq., fo xxii vo. 

Ep.fam. XLI, fo 33 a. 

Ep. fam. CI, fo 67 b. 
2iVor.VIII,fo36;cf. Trium- 

phes,Epistreai(x lecteurs. 
Ep. fam. IX, fo 11 c. 
Ann. d'Aq., fo xxxvi ro. 
Reqnars traitermt après 

fô III, 2« fo d. 

2 Mor. VIII, f° 38 C 
Ep. /rt?M.LXXXIII,fo56d. 



Aage. 


Nostre aage ancienne, 




L'aage virilleestre le plus parfaict 


Abisme. 


Vue profunde ahisnie de scauoir. 


Affaire. 


Autant ien diz d.\n aultre gros 




affaire. 




Tout vostre affaire. 


Amour. 


Qui sont du feu de folle amour 




charbons. 




La tienne amour. 




... la véhémente amour. 


Ardeur. 


Vn ardeur... 


Conté{cova\é) Usurpa ces deux belles contez. 


Demeure. 


Bonté fut son principal demeure. 


Duché. 


... la Duché ancienne. 


Erreur. 


tous erreurs. 


Escriptoire. 


J'ay faict seruir ma ciuile escrip- 




toire. 


Espace. 


Fortune me donnera quelque es- 




pace opportune. 


Euure. 


... Sans bons euures commettre. 



Euangile. Euangile tant belle. 

Euangiles discrepantes. 
Exemple. Belles exemples. 



Horreur. 
Me. 



C'est vng horreur 
... Visle franc. 



SYNTAXE 



3G1 



Mensonge. 

Moyen. 
N au ire. 
Négoce. 

Ordres. 
Ombre. 



Onde. 
Personne. 

Période. 
Poison. 

Prée, 

Réplique. 



Reste. 
Senteur. 

Serpent. 
Thiare. 
Triomphe. 



Et eulx voians estre mensonge 
exquise. 

Ont entreprispar7«oi/c?} opportune. 
Troys principe) lies nnuires. 

S'il est troublé des mondaines né- 
goces. 

Ordres mandiennes (mendiants). 

Ces deux mots sont employés au 
masculin. 

Soubz ce preuostal umbre. 

Si vne personne tïïbe en la fange 
ne sensuit quil y doiue de- 
meurer. 

Quant tu seras au vital période. 
Vne poison. 

Contrainct fuz m'endormir sur la 

pree. 

Le replicque y est tout prompt... 

Crainte venoit me donner vu ré- 
plique. 

La reste. 

Senteur d'encens a la myerre 
adapté. 

Deux grosses serpens. 

Le titiare et chappe. 

Les triomphes parfaictes. 



Ep. fam. I, fo 6 b. 
Ep. fam. XVII, f» 19 d. 
Trinmphes, cccxxxvi r". 

1 Mor. I, fo 5 d. 

1 Mor. III, fo 14 d. 

lugement poetic, f» xiii r» 
et V ro. 

2 Mor. VII, fo 3o c. 



Triumphes, CLXV ro. 
Ep. fam. GVII, î" 72 c. 
Opuscules du Traverseur, 
fo 67 d. 

Ep. fam. XXII, f' 22 d. 
2 Mor. V, fo 29 b. 

Ep. fam. LV, fo .39 a. 
Ep. fam. XLYIII, fo 36 a. 

Triumphes, CLXXxii ro. 
Ann. d'Aq. xxii ro. 
1 Mor. I, fo 6 b. 
Ep. fam. XIIII, fo 17 a. 



Comme on le faisait dans la vieille langue française, Jean 
Bouchet emploie souvent « le datif au lieu du génitif pour 
exprimer la possession quand le complément est un nom de 
personne » (1) : Edouard filz au duc de Dijort [Ep.fam. I, f° 1 c); 
Alix fille a Thibault [Ep. fam. I, f" 2 c). 

A l'exemple du grec et du latin, il emploie quelquefois le 
substantif d'une manière absolue : 



Très cher cousin, seigneur et bon ami 
Sceu bien au vray nô le tout, mais demi, 
Le tië bôheur... 
Tous mes cinq cens sont de ioie surpris. 



Ep. fam. LIIII, fo 38 c 



(1) Le Seizième Siècle en France, p. 2o2 



362 JEAN BOUCHET 



II. — ADJECTIF. 



Jean Bouchet se sert d'un adjectif épithète dans des cas où 
nous employons un complément déterminatif avec la propo- 
sition de : 

Pour corriger voire vie vulplne, 
Lupine, et faulse. 

2 Mov. VI, fo 35 a. 

... restoille matutine. 

Triwnpiies, fo clxxxii r». 

On trouve encore sulphitrin, cristallin, so'pentin, seput- 
chrin. 

Les formes /o/, mol, vieil, se rencontrent même devant une 
consonne : soubz vn ieiine fol mis (1 Mor. XIIII, f" 36 b) ; on 
trouve aussi « les ieunes foulz » (1 Mor. XIIII, f° 33 a) ; molz 
lictz (1 Mor. XIIII, f° 38 c). 

Pourtant ne dy que tous les vieilz soient sages. 

1 Mor. XIIII, fo 36 C. 

Jean Bouchet emploie fréquemment l'adjectif avec la va- 
leur d'un substantif, même pour désigner des choses 
abstraites et par conséquent dans le sens neutre : 

Be limparfaict Deue réparatrice. 

Triumphes, CLXXXiii v». 

Car il est vray que ton père éternel, 
Et toy aussi son conmhstantiel 
M'auez formée. 

Ep. fam. X, fo 12 a. 

Je ne scauois la nature de aymer 
Moins sa doulceur, aussi peu son amer. 

Triumphes, cclxxxv ro. 

Il ne joint pas certains adjectifs à leurs compléments par 
les prépositions dont nous nous servons aujourd'hui, ou 
donne à d'autres un complément qu'elles n'ont plus : 



SYNTAXE 363 

Accompli DE. Accom;)/j/ d'inuentioa et mètre. Ep. faïu. XLVII, f" 'Mi h. 
Gratieux A. Nous verrons plus f/mZ/Vw,;; loisir 

A contenter l'vng et l'aultre désir. Ep. fum. XLIIII, f" 34 d. 
Mauvais a. Mauuais a eulx. Triumplwx, cclxx vo. 

Servil a. Seruille aux biens mondains. 1 Mor. XII II, f" 39 b. 

Surpris de. Surpris du laqs diabolique. 2 Mor. IX, fo 41 c. 

Parfois même à quelques pages d'intervalle il joint un 
même adjectif à son complément de deux façons différentes: 
coustu)7iier à changer {Ep. fam. I, f° 1 c) ; coustumier de 
bien faire [Ep.fam. I, f" 2 b). 



III. — ARTICLB 

I. — Article défini. 

L'usage de l'article défini est au xvi® siècle beaucoup moins 
constant qu'aujourd'hui. Jean Bouchet le supprime souvent : 

Devant les noms abstraits : voua virginité absolument [An- 
nales d'Aq.^ f°x v"); selon droit escrit, et iustice [Ep. fam. I, 
fo2d); 

Devant les noms de pays : Touchant Poictou^ Guienne et 
Normandie ; semblablem.ent Normandie et le Maine; passant 
Mer et châpaigne [Ep. fam. I, f" 2 a) ; 

Devant plusieurs substantifs coordonnés : Le stijle et art ^ le 
se7is et escriptare; la bejiignité... grâce et vrbanité [Ep. fam. 
GXXVII, f'' 83 b) ; la lecture et estude [Ann. d'Aq., f» xix v«). 

Par contre, il l'emploie dans certains cas oîi nous avons 
l'habitude de l'omettre : A la minuyt [Ann. d'Aq., xx r°) ; la 
vostre espouse [Triiimphes, clxxixv"); le nostre père et nostre 
directeur [Ep. fam. XLI, f° 32 b) ; \d,sienne créature [ibid.). 

II. — Article Indéfini. 

Souvent il est omis : Moiennant grant somme de deniers [Ep. 
fam. I, f" 1 c), porter de leaue de lieu en autre [Ann. dAq., 
f° XXI v°) ; induire a scauoir art, mestier ou astuce honneste 
[Triumphes^ f'' xxiii r"). 

III. — Article partitif. 

Très souvent aussi il est supprimé : Comment est néces- 
saire boire eaue ou vin a ses repas... [Triumphes, f" cxxxii r<*) ; 



364 JEAN BOUCHET 

aucuns sont de bonne odeur et grant nourriture [Triumphes^ 

f" cxxxiiiir°). 



IV. — NOMS DE NOMBRE 

Jean Bouchet compte quelquefois par vingt : // emmena 
avec lui IX vingt z homes d'armes; ils emmenèrent six vingt z 
hommes d'armes [Ann. d'Aq., f°cxxviiv°). 

Il se sert habituellement de la conjonction et pour relier 
les termes d'une expression numérique : Van mil quatre 
cens vingt et neuf [Ann. d'Aq.^ f" cxii r°), mil quatre cens 
trente et six [An7i. d'Aq., î° cxiii r°) ; mais on rencontre aussi 
mil quatre cens soixa?ite seize, à côté de... soixatUe et seize 
[Aiin. d'Aq., focxxvii r°). 

Des exemples cités, il ressort que notre auteur met un 5 à 
cent, là où nous n'en mettons plus aujourd'hui ; il en est de 
même pour vingt. L'an mil deux cens quatre vingtz et deux 
[Ann. d'Aq., f° lxxx r°). 

Comme ses contemporains, il emploie le nombre ordinal au 
lieu du nombre cardinal avec les noms de rois ou pour indi- 
quer une date : le roi Charles septiesme [Ann. d'Aq., f" cxiir") ; 
Grégoire douziesme [ibid., f" cxiiiir"); le vingt et quatriesme 
iour de iuin [Aim. d'Aq., f" cxiir r°). 

Au lieu de dire Charles Quint, il dit Charles le Quint 
[Aîiîi. d'Aq., f° xcv r^) et aussi Edouard le Quart [Ann. d'Aq., 
f** cxxiv v^). 



V. — PRONOMS 



PRONOMS PERSONNELS ET PRONOMS REFLECHIS 

1) Pronom sujet séparé du verbe. 

Le pronom sujet de la première personne est souvent 
séparé du verbe par un ou plusieurs mots, parfois même par 
une proposition entière : 



SYNTAXE 365 

Si ie, qui suis solitaire et reclus 
En excrceant l'estat procuratoire 
lay fait seruir ma ciuile escriptoire. 

Ep. fam. XLI, fo 33 a. 

Cf. Ep. fam. GXX, f°80 a ; Triump/ies, f" clxxxv v". 

On ne trouve d'exemples de celte séparation ni pour les 
pronoms sujets de la deuxième ni pour ceux de la troisième 
personne. 

2) Omission du pronojn personnel sujet. 

Le pronom personnel sujet est souvent omis au xvi* siècle, 
et à toutes les personnes : 
Iffi personne : 

Non que vous aye a ce faire excité. 

Ep. fam. CXXVII, fo 83 b. 
Aprèsauons... 

iUor. XIII, fo 33 a. 

... sur ce prendrons. 

1 Mor. XIIII, fo 39 b. 

2* pei'somie : 

Les de Marnef publieront.... 
.... tout ce qu'as composé 
Lors que le temps y verras disposé. 

Ep.fam. CXX, fo 80 d. 

... tant que pourrez recluses. 

1 Mor. X, fo 28 a. 

3* personne : 

Car impossible a tous humains seroit. 

Triumphes, fo clxxix v». 

... raieulx scauront entendre 

Vostre prouflQt que vous et vouidront tendre. 

1 Mor. X, fo 28 c. 

Cette omission du pronom sujet est presque de rigueur 
dans l'expression y a pour il y a: Longtemps y a {Ep, fam. IV, 



366 JEAN BOUCHET 

f" 8 d) ; y a erreur [Ann. d'Aq. lxxvi r°) ; longtemps a {Ep. 
fam. I, f'' 2 a) ; deux mois a {Ep. fam. IV, f" 9 a). 

3) Omission du proiiom régime direct. 

Comme lay veu par une carte ancienne... 

Ann. d'Aq., fo vu r". 

4) Pléonasme du pronom sujet. 

Sainct Paul voyât la grât et dure guerre 
De son esprit et sa chair, eu la terre, 
Il desiroit l'esprit estre dissoult. 

Ep. fam. LVn, fo 40 a et b. 

5) Génitif du pronom personnel remplaçant un adjectif 
possessif. 

Ce génitif est formé avec la préposition «?<? : Après la grant 
côcertation deiUre eulx et le magicien Magus [Ann. dAq., 
fo Yii r°) ; protecteur deioy [Ep. fam. VI, f'' 10 c). 

6) Datif du pronom persomiel. 

Ce datif est formé à l'aide de la préposition a, et le régime 
se trouve alors rejeté après le verbe : voulant complaire a toy 
[Ep. fam. X, fo 12 a). 

7) Jean Bouchet remplace le pronom personnel réfléchi 
placé devant le verbe dont il dépend parle pronom personnel 
eux : Ils « reculloient eulx y habandonner [TriumpheSj 
f" CLVii r°). 

Que nos espritz se parët 
Eulx visiter par epistres souuent. 

Ep. fam. LXV, fo 44 d. 

8) Jean Bouchet se sert quelquefois de la forme toni- 
que, soit devant un infinitif, soit devant un participe là où 
aujourd'hui nous employons la forme atone : 

(Tu) me promis douaire en ton empire 
En toy seruant sans plus deuenir pire. 

Ep. fam. X, fo 12 c. 



SYNTAXE :{(;7 

Penses-tu que pour toy plaindre, vng tel cas tant abomi- 
nable te soit pardonné? [Tritimphes, f° clxii, t°.) La dame... 
soy courroussant... {Ep. fam. XXII, f" 23 a) ; ...50// substentcr 
[Triumphes^ f" xci v°). — Soi peut être pluriel... Tous ceulx... 
se deffians de soi {Ep. fam. LVII, f" 39 c). 

9) Le pronom y remplace notre pronom lui : Led ordre a 
este approuue p autres papes et décore de plusieurs dons et 
priuileges que y ont donnez les papes. ..(/bm.rf'^l^., {° lx v°). 

10) Le pronom personnel régime d'un infinitif qui dépend 
d'un autre verbe se place d'ordinaire avant le premier verbe ; 
aujourd'hui nous le mettons plutôt devant l'infinitif : Tu 7ne 
soulois aimer {Ep. fam. XXII, f° 23 a) ; tu te deurois appli- 
quer {Ep. fam. XXIII, f*' 25 a) ; on le doit faire {Triumphes, 
f" Lxxviii v°) ; si on le peut trouuer {Tritimphes^ f<* xci v**). 

11) Deux pronoms dont l'un est régime direct, l'autre 
régime indirect, se trouvant devant un verbe à un mode per- 
sonnel, sont parfois placés dans un ordre différent de celui 
où nous les mettons aujourd'hui : 

... Au mois il le me semble. 

Ep. fam. XLI, fo 33 d. 

Auparauant le sieur de la Treraouille... 
Le m'auoitdit... 

2 Mor. I, fo 3 a. 

Vne qu'aimay le me feit ainsi faire. 

Ep. fam. XIII, fo 17 c. 

Ceulx la tâdis que Dieu les me preserue... 

Ep. fam. LXVI, fo 45 b. 

On le vous peult tout a plat contredire. 

Ep. fam. XCIII, fo 62 d. 

12) Dans l'expression il y en a, Jean Bouchet supprime 
le pronom i/et intervertit l'ordre de y et de en: 

Quatre couuens... Dont en y a trois de religieuses. 

Ep. fam. LXXXXV, fo 64 a 



368 



JEAN BOUCUET 



ADJECTIFS ET PRONOMS POSSESSIFS 

1) Les pronoms possessifs mien, tien, etc., sont très souvent 
employés comme adjectif et placés avant ou après le 
substantif ; on les rencontre : 

a) avec l'article défini : le tien hermitage... {Ep. fam. 
XLIX, fo 36 d) ; au frère tien [Ep. fam. LUI, 38 b). 

b) avec l'article indéfini, beaucoup plus rarement: un mien 
parent [Ep.fam, LXXXVII, f" 68 d). 

2) Jean Bouchet ne répète pas le possessif devant le second 
de deux substantifs coordonnés : Vostre mort et saincte 
passion [Triumphes, î° clxxix v'') ; en vostre amour et grâce 
[Triumphes, f** clxxx r^) ; ta doulceur el grand'benignité 
{Ep. fam.X, f" 12 c). 

3) Parfois le sien signifie son bien : 

Et s'il ne peult la guerre desuoyer 
Ne recouurir le sien sans faire guerre. 

2 Mor. I, fo 7 c. 

ADJECTIFS ET PRONOMS DÉMONSTRATIFS 



A) Formes qui ont disparu aujourd'hui. 

CIL. Jean Bouchet emploie assez fréquemment cette forme 
déjà archaïque à son époque : 

... Tyrant est cil qui ses cousins 
Veult supprimer... 

2 Mor. I, fo 6 d. 

Mère de cil qui est es cieulx sans mère. 

E;). /"am. GXXI, fo 81 a. 

(Cf. :Ep./am.l,îH c.) 

CESTUY. Ce mot, assez rare chez Jean Bouchet, est employé 
comme adjectif et comme pronom : 

Escript le iour de Feburier vingt et quatre 
Par cestuy la qui feroit voluntiers 



sYNTAXi: ;j69 

Plaisir a tous leliau Houchet de Poictiers. 

2 Mur. VIII, f" 4fi 

Souuienne vous perpétuellement 
De C('.'<(inj la qui... 

i:p. finti. III, r< 8 c. 

Le ciiiquiesme âge est de virilité 
Et rrs,tuy-ri... 

1 Mo): XIIII, fo 3o C. 

cestu// plaisir {Mor. YII, f' 23 b) ; cestu?/ monde 

Œp. fam. XXIII, P 2 ic). 

ICELUY... Le pronom iceluy^ sous ses diverses formes, se 
rencontre fréquemment : 

Et au vouloir d'iceUiiy (Dieu) facent pause. 

1 Mor. VIII, fo 24 a. 

Si les vertuz diceulx on estudie. 

Triumphes, f" clxxxiii ï'K 
Relies au long mises. .. 

1 Mov. VII, f" 33 b. 

Vmbrcuse... pour la multitude des arbres feuillus estansen icclle. 

Tviionplies, f" clxxxix r". 

lî) Formes dont remploi a changé. 

GELUY, CELLE... Ces pronoms sont employés comme 
adjectifs : -i celle fin [Triumphes, f" clxxxvi r"). 

Quand ie receu de vos mains celle lettre... 

Ep.fatii. CXXVI, f3 8ii d. 
. . . pour celle amytié bonne. 

Ibid., f 83 a. 

GESTE. Jean Bouchet emploie cette forme féminine comme 
pronom en la faisant suivre de la particule cl ou de la par- 
ticule la. 

De ceste-cy (cette vieillesse) Salomon deuisoit. 

1 Mor. XIIII, f' 3o d. 
Escript au lieu tout semé de pensées... 
Par ccste la ou tu as bonne part. 

Ep. fam. XXXII, fo 29 b. 



370 JEAN BOUCnET 

CE. Ce pronom se rencontre souvent avec le verbe faire 
dont il est le complément direct et qu'il précède. Et pour 
ce faire ordonna {^Ann. dWq. f" v v°) ; pour ce faire 
(1 Mor. I, P 6 a) ; il est aussi employé comme complément 
indirect : pour a ce parvenir [Ann. dAq. f" xlix r°). 
Ce est souvent le régime d'un adjectif : De ce aduertiz 
{Ann. d'Aq.,P xx r") ; de ce indigné {Ep. fam. I, f " 3 d) ; 
de ce soyons s'eurs [Trhimphes^ P clxxxvi r°). 

Enfin Jean Bouchet emploie ce pronom dans certains cas 
où nous l'omettons aujourd'hui : ce neantmoins [Triianphes 
f" cLxxxi v°), ce nonobstant (î6/rf. clxxix); ce pendant quon 
faisoit... [Ann. d'Aq., f" lviii r"). 

Quand un pronom relatif se rapporte à une proposition 
tout entière, nous résumons d'ordinaire cette proposition 
par le pronom ce et nous plaçons ce mot devant le relatif. 
Jean Bouchet souvent alors supprime ce et la proposition 
tout entière se trouve être directement l'antécédent du rela- 
tif : 

En eslisant (qui fut piteux a veoir) 
Vng exillé... 

Ep. fam. I, fo 1 d. 

Et si le Roy sur eulx viure vous mande 
Qui n'est bien faict 

2 Mor. IIII, fo 19 a. 

G) Usage des particules CI ^i LA. 

Celui., celle..., etc., contrairement à l'usage actuel, sont 
parfois séparés par plusieurs mots du relatif sans être ren- 
forcés par la particule la : celluy est dit bienheureux qui n'a 
commis péché... [Triumphes^ f" ccclxxix r") ; 

Des biens môdains celuy compte ne tient 
Qui en l'amour du hault Dieu se maintient. 

2 il/or. IX, fo41 a. 

Au contraire, on trouve souvent celui-là, celle-là..., dans 
des occasions où nous mettrions simplement cc/2a', celle : 



SYNTAXE ;t71 

C'est crstidj la a qui Dieu commandoit 
Négocier. 

2.)/or. IX, f"41 a. 

... celle 1(1 qui des gens vertueux 
Vient. 

2i¥or. III, f" 12 b. 

Bien peuentauoir des armes a plaisir 
En lieux priuez, mais non pas eulx saisir 
De celles la que gentilz hommes portent. 

2 Mor. III, fo 12 b. 

Au lieu de la particule ci notre auteur se sert quelquefois 
de icij : 

Mais ceuLr icy nont combat seulement 
Contre péchez. 

1 Mor. V, f" 19 b. 

D) Jean Bouchet emploie la locution, déjà vieille dans la lan- 
gue et qu'on retrouve encore au xvn* siècle, comme celui 
qui, comme celui dont : 

Dieu vous veult garder... 

Comme celny dont il veut trésor faire. 

Ep. fam. XXXIIL f'^ 30 a. 

Il se sert aussi du pronom ceux pour signifier les habitante 
de tel ou tel endroit : On moys davril ensuyuant de lan mil 
troiscens cinquante huit ceuU de Champaigne... [Aîin.d'Aq., 
f° xcii etxcui) ; ceiilxde Paris et de Rouen {Ann. d'Aq., f" ci 
v") ; vous... estes celluy de ce mode que iayme le plus 
[Triumphes, f*" clviit r"). 

PRONOMS RELATIFS ET INTERROGATIFS 

A) Adjectifs relatifs . 

Très souvent Jean Bouchet emploie les relatifs lequel, 
laquelle... comme des adjectifs : 

Mais plus est sainct et a Dieu aggreable 

Le noble estât des vefues tant louable, 

Lequel estât... „ ^^ 

13/or. VI, fo 20 a. 



372 JEAN BOUCnET 

A laquelle partie de Gaule Belgius... 

Atm. il'Aq. 1 r". 

... pour lequel cas... 

Ep. fam. I, f" 2 c. 

B) Pro7ioms relatifs proprement dits. 
Qui et quil sont souvent confondus : 

... vous bailler mari tel qui vous fault. 

1 Mor. X. fo 28 c. 

On dédaigne les vieillards pour quatre cas : 

Le second est qui sont souuent malades... 
Le troisiesme est qu'ilz ont priuation... 

1 Mor. XIIII, fo 3o b. 

Ce qu'il leur fut octroyé. 

Ann. d'Aq. vi, f^ 3 ro. 

Emploi du pro7iom Lequel. 

Jean Bouchet emploie le pronom lequel., laquelle... 
comme sujet, là où nous nous servirions de qui : ce sont 
ceulx lesquels pi' no' molestent (Ep. fam. XXXYI, f" 30 c) ; 
les aucuns deulx en chars triûphans, et les aultres a cheual, 
lesquelz marchoiëten assez bon ordre {Triumphes, f' clv y") ; 
et comme régime là où nous nous servirions de que : Les 
deux cheuaulx estoiet ténacité et rapacité q conduysoit ardeur 
dauoir, lesquelz il touchoit du fouet de crainte de perdre 
{Triumphes, i" rxvi v°). 

Le pronom lequel combiné avec de remplace souvent le 
pronom dont : et fut lame emportée en paradis par les anges, 
larmonye desqiielz fut ouye p tout le peuple [Aiiii. d'Aq., 
fo VI v°) ; le mal duquel il devoit décéder [Au?i. d'Aq., f" xx 
V). 

Emploi du pronom Quoi. 

Jean Bouchet s'en sert comme complément direct avec le 
sens de laquelle chose : quoy voyant {Ann. d'Aq. , f" cxxxnii r" ', 
q uoy faisant [Ann. d'Aq.,f° m, r°). 



SYNTAXE 373 

Emploi de dont. 

Il sert à marquer l'origine: est à psupposer dot estoil sainct 
iiylaire; aucûs diêt quil cstoit natif... [Ann. d'Af/., f " x r"). 
Parfois il aie sens de, par suite de quoi : 

... liant furent bien vouluz 
De toutes gens. 

2 Moy. VIII, f» 40 a. 

il équivaut encore à de ce que : Ce désir. 

Me rend soubdain desplaisant et honteux 
Doid mes longs ans n'employé a l'estude. 

Ep. fain.\\lX,ï'^ i28c. 

... un doulx soulcier. 

Lequel iauois de vous regratier. 

Dont \ous a pieu... 

Ep. fam. CXXVII, f" 83 a. 

Particularités dans la co)istruction du pronom relatif. 

Le pronom relatif peut être séparé par un ou plusieurs 
mots et même par une proposition entière de son antécédent : 
Vous avez fait présent au roi 

D'un mien liuret décoré d'epigrâmes, 
Dit le palais de noz tant cleres dames, 
Et mesmement de la mère du Roy 
Lequel désire estre mis en arroy 
Pour publier... 

Ep. fam. \C\njo 61) C 

Parfois le relatif qui se rapporte à un nom ou à un pro- 
nom sujet sous-entendu, de sorte qu'il n'a pas d'antécédent 
exprimé : Quintement estoit de bénigne nature, facond, 

modeste et éloquent et qui par persuasions sauoit bien 

endoctriner son peuple [Aiin. d'Aq., i" xix v"). 

Qui a parfois le sens de si l'on : on désire auoir des enfans, 
et qui en a on crainct les perdre non sans cause {Triump/ies, 

f"CLXVTlI v"). 

11 est des cas oi^i le pronom relatif relie une proposition 
incidente, d'une part à une proposition qui précède dans 
laquelle se trouve son antécédent, et d'autre part à une autre 



374 



JEAN BOUCUET 



proposition qui suit : « Aduerty quil y auoit vng ieune 
seigneur qui auoit une Marguerite précieuse et vng veste- 
ment de pris inestimable /e5f/?/e/; si on pouvait mériter auoir 
de lui on auroit salut et richesses... (A?i7i. d\Aq., f" xni r"). 
Je ne veux pas insister sur l'extrême liberté avec laquelle 
Jean Bouchet use des relatifs : un exemple suffira : « Félix 
home scauant..., lequel incôtinant après feit vng côcille... 
Oiiquel côcille Yalens et Ursatius furet declairez heretic- 
ques... Dot lempereur Côstance fut très desplaisant, et 
bien tost après le pape Félix auec aultres chrestiës ses 
adherans furet mis a mort et fut pape ledit Félix vng an 
quatre inoys deux jours et vacqua le siège apostoiicque vng 
an côme tesmoigne Platine, durant lequel diU Liberius pour- 
chassa son rappel et finablemët a la requeste de Yalens et 
Ursatius evesques Arriens esquelz Liberius adhéra fut 
remis en la chaire sainct Pierre » [Ann. d'Aq.^ P xii r''). 

C) Pronoms interrogalifs. 

Le pronom quel est quelquefois employé par Jean Bouchet 
dans des circonstances où nous emploierions lequel : 

le dy, i'iray, en quel lieu ? ou il est, 

Pourquoy ? luy dire, et quoy ? mon triste aprest, 

Quel? de douleur... 

Ep. fam. XXVI, fo 27 a. 

ADJECTIFS KT PRONOMS INDÉFINIS 

AUCUN. Jean Bouchet emploie sans y joindre une idée 
négative le mot aucun et comme adjectif, et comme pro- 
nom : aucims desdiiz habitans auoient este... {A7î?i. d'Aq., 
f" XX r") ; aucuns gës d'église [Ep. fatn. XI, f" 14 c) ; 
aucuns vieilles gens (1 Mor. XÏIII, f' 38 b) ; aucuns 
estoient actifz (1 Mor. Il, f" 9 dj ; les aucuns sont... [Ibid., 
f« 10 a) : 

Eu regardant aulcuns preuaricquer. 

1 Mur. XIII, f« 31 b. 



AUTRUI. Ce pronom se construit avec l'article 



SYNTAXE 375 

Et n'occuppez Vaulruy bien terrien. 

1 iMor. II, fo 12 a. 

CHASCUN. Ce mot très souvent employé comme pronom 
par noire auteur, garde pourtant encore sa valeur 
d'adjectif : 

Ce sont les biens... que chascun iour vo' donc 
Pour le seruir... 

Ep. ftnn. XI, {^ 14 c. 

Dans la même page on trouve : 

Parquoy vo' pry' que chascû se depporte... 

ITEL. Cette forme remplace quelquefois l'adjectif tel : 

... Car tousiours fut itel, a ce me range. 

Triiimphes, f» CLXXxni v». 

NULLY. Cet ancien cas oblique du pronom nul se rencon- 
tre rarement dans les œuvres de Jean Bouchet : 

Homme ne fut, a Hully n'en desplaise... 

Ep. fain. XLVII, fo 36 G. 

PERSONNE. Ce mol n'a pas encore de genre bien fixe : 
« Vng des gras signes dorgueil que on puisse voir en ime 
personne cest quant il veult quô le croye de tout ce ql dit, 
et quât il luy desplaist quon ne adhère a sa folle oppiniô » 
[Tiiumj)hes^ f° cccxxix v°). 

QUELCONQUE. Contrairement à notre usage, Jean Bou- 
chet met cet adjectif avant le substantif : « La vertu du 
sel est si chaulde, seiche, et ardâte quelle ressoult, res- 
trainct, lye, seiche mundihe quelcûqiie corps quelle tou- 
che » [Triumphes^ f° cxxix r"). 

UN. Ce mot est généralement employé avec le sens de 
quelqu'un: 

Vn clair voyant, subtil comme Ulixes.. 
Vn esloigne des œuures de la chair... 

Ep. fam. XXVIII, f'^ 27 



370 



JEAN BOUCUET 



Escript au lieu plus a vo' qu'il n'est mien 
Par vng qui est plus a vous qu'il n'est sien. 



Ibid., fo 28 a. 



VI. — VERBES 
lo Des Voix. 

Certains verbes que nous considérons comme intransitifs 
ont un complément direct : 

... Pépin, Gliarlemagne. 

Ont guerroie les rebelles tirans. 

2 Mor. IIII, fo 17 d. 



cheuaucJier un chenal [Ann. d'Aq., cuii r"*) ; proffiter rïeiu 
[ibid., cv r"!. 

D'autres au contraire sont employés comme intransitifs, 
qui aujourd'hui prennent un complément direct : 

Premièrement deuez sur toutes choses 
Prier a Dieu ; 

2 }kn\ IIII, f^ 18 d. 



on trouve à la même page jjrier Dieu ; pour acôpaigner 
sainct Marcial et Iwj aider à côuertir à la foy le pais d'acqui- 
taine... [Ann. d'Aq. P vi r'^). 

Plusieurs verbes qui se construisent aujourd'hui sans le 
pronom réfléchi sont employés par Jean Bouchet comme 
verbes pronominaux : 



Quand lonathas capitaine de trie 
Secombatoit aux sens de Demetrie.. 



2 Mor. IIII, fo 18 b. 



SYNTAXi; 3// 

hnYiergeMa-Yie s' estait apparue a elle .1/?/?. (/Wq., i' cwv' ; 
ilz se despai'tirent {Ami. dWq., f" xcii r"i ; le l'eu 5»? print 
[Ann. d'Aq., f° cii v"). 

On trouve également certains verbes ayant aujounriiiii le 
pronom réfléchi, privés de ce même pronom : 

... l'aage d'adolescence 

Qui de gaud/'r, et iouer a licence 

1 Mor. XIIII, fo 35 b. 

Dont tu doys bien, papier, plaindre et gémir. 

Kp. fmn. XII, fo 16 b. 

... (le bon marchant)... lipuemdXm. 

2 Mur. IX, f" 42 b. 

Et lamentez avec moy, qui me meurs. 

Ep. fam. XIIII, f" 18 d. 

2° Des Auxiliaires. 

Jean Bouchet emploie quelquefois l'auxiliaire fVre où nous 
nous servirions de l'auxiliaire avoir : 

Or pleust a dieu que tu fusses a l'heure 
Esté cheual pour ruer sans demeure. 

Ep. fam. XII. f" 16 b. 

3» Des Temps. 

Jean Bouchet se sert souvent, dans les propositions indé- 
pendantes, du passé défini, là où nous mettrions plutôt le 
passé indéfini ; dans ce cas la phrase renferme presque tou- 
jours l'adverbe oncqiies ; oncq ne le feis {Ep. fam. XLI, 
f" 32 c). 

le ne feis onc par detracter dommage 
Homme ie n'ay parescript diffammé. 

Ibid.Jo 32 c. et d. 

11 passe dans les propositions coordonnées d'un temps à 
un autre, sans raison apparente : Les ^ouysscs a/Ioie?it iour et 



;J78 JEAN Bouciiirr 

nuyct et passè)'ent... [Aim. dWq.. \" clx i"). Maximus... feil 
plusieurs oultrages aux gotz, et ne vouloit. souffrir {Ann. 
d'Aq., f" XXV v"). Le roy Ciovis et les Francoys se préparent 
et amassèrent gens de toutes pars [ibid., xxviu r"). 

Il ne prend pas le même soin que nous de faire concor- 
der le temps de la proposition subordonnée avec celui de la 
proposition principale : 

Homme ie ii'ay par escript diffamé 
Dont ie peusse eslre aucunement blasmé. 

Ep. fam. XLI, fo32c. 

Aultres ont dit... que trop ie m'y appUcque 
Et que i'en laisse en arrière practique 

Ibiii, fo 33 a. 



4° Des modes. 

Dans les phrases conditionnelles Jean Bouchet emploie le 
subjonctif au lieu du présent ou du passé du conditionnel 
dans la proposition principale, et au lieu de l'indicatif dans la 
proposition qui exprime la condition: 

Mais si ïeusse eu doubte de laduenture 
Que les tiens yeulx eussent veu la facture, 
Pas n'eusse pris en moy si haulte adresse 
De plume prédre en monstrant ma rudesse. 

Ep. fam. LXI, f^ 42 c. 

Si ce n'estoit questre ne veulx debteur 
Des grans merciz (0 diuin orateur) 
Que tu m'as faictz par ta secôde epistre 
Me [eusse teu deuant si grant magistre. 

Ep. fam. LXXII, fo 48 d. 

Il se sert encore du subjonctif au lieu de l'indicatif après 
les verbes joe?Z5er, croire : 

Et croy qu'il soif en ce circonuenu. 

Ep. fam. LXI, f° 42 c. 



SYM'Axi: ;i7;j 

Mais ie le feis assez legierement 
Pensant qu'il fusl aux dames seulement 
Communiqué, non a gens de scauoir... 

Ep. ffim. LXI, f' 42 c. 

Parfois même les deux modes, indicatif et subjonctif, se 
trouvent employés tous les deux dans des propositions com- 
plétives dépendant d'une même proposition principale : 
Guyvereau, qui par affection... 

Pense de moy le sien compatriote 

Plus qu'il n'en est, et que soye bien docte... 

Ep. fmn. LXV, f« 44 c. 

Jean Bouchet se sert de l'indicatif dans certains cas où nous 
mettrions le subjonctif : 

Escript... 

Vne heure auant que le coq scsinouchel 

Parle vostre humble encores plus Bouchet. 

Ep. fnm. LVIII, f^ 40 d. 



•j» Changements de construction. 

Souvent d'un même verbe dépendent deux ou plusieurs 
propositions complétives qui ne sont pas au même mode : 

Et eulx voians esire mensonge exquise, 
Et que ce Roy Vauoit amé tousiours... 

Ep. fnm. I, fo 6 b. 

Suppliant Dieu 

Que Paradis a tous il vous concède 
Apres la mort, et mire icy... 

2 Mor. VU, f" 36 b. 

Il n'est pas rare encore de rencontrer dépendant d'un 
même verbe des compléments de nature différente, un nom 
et un verbe à l'infinitif ou à un mode personnel : 

Et congnoissant leurs faiclz si glorieux 
Et qu impossible estait les surmonter... 

Ep. fam. I, f<' 6 a. 



380 JEAN BOUCIIET 

Mais iay congneu mon imperfection 
Et (/Me /?s2//.s'tout imperfaict... 

Ep. fmn. XXI, f^ 22 c 

Pow montrer leur faction et qu'ilz estoient tous du party... 
[Ann. d'Aq. xcii v^). 



6» Infinitif. 

Très souvent Jean Bouchet emploie l'infinitif comme sub- 
stantif : 

... craignant plus le mentir 

Que le mespris de mon euure sentir. 

Ep. fa m. CXXVir, f'i 83 b. 

Et au partir vous me feistes promesse. 

Ep. fam. CXXVfl. f° 83 c. 

... Lors vng dormir enuoie 
Au père Adam... 

iMor. YII, f'^22 a. 

Vostre parler soit court. 

1 Mor. II, f^ iO c. 

... Son oijr qui des chants angeliques 
Estoit remplv. 

Ep. fam. XI, fo 13 b. 

Il construit l'infinitif avec la préposition joa;-, pour exprimer 
le moyen : 

... Ne feront a Dieu presse 
Par long prier ; 

2 Mor. IX, fo 41 c. 

Oultre m'escris que n'offense personne 
Par de trac ter. 

Ep. fam. XLI, f 32 c. 

La proposition infinitive est fréquente dans les œuvres de 
Jean Bouchet : Et voyant l'empereur Honorius les gaules estre 
occupées... [Ann. cCAq.. f" xxvi r";. 



SYNTAXE 381 

Quant on me dist son mal fsln' U'ijifr. 

El>. finn. XII II, f" 18 a. 
...Tu cuydois la teste csire coupée. 

Kp. [mil. XIIII, r^ 18 lj. 



7" Du participe. 

Le participe absolu est fréquent : 

Et lut] vojpml la chose aller ainsi 

Il fut contrainct, et sondict père aussi 

De faire paix... 

Ep. fam. I, fo 3 c. 

Car vn an a et vn mois dauantage 

... Que vous venant de ce noble héritage 

De Myherué... 

Il pleut, monsieur, a vostre seigneurie 

Ep. fam. CXXVIl, f-^ 8.3 b. 

Jean Bouciiet ne fait pas toujours rapporter le participe 
présent au sujet de la proposition principale : 

Pardonnez moy si ne pouez bien lire 

La mienne epistre les larmes de mes yeulx 

En l'escriuant l'ont gastée en maints lieux. 

Ep. fam. LXYIII, f" 47 c. 

Il l'ait souvent accorder le participe présent en nombre 
avec le nom auquel il se rapporte et quelquefois en genre : 

le parle après a vous tenftns fournaise 
A faire fer... faisans forces, cousteaux... 

2 Mo)\ X, f'J 44 b. 

... doyuent choisir nourrices... A/j/ins bons sens. 

i .1/or. VIII, f 24 c. 

Femmes soiez sobres, chastes, prudentes 
Et nuict et iour au mesnage entendentes. 

1 il/or. VIII, f' 2;}d. 



382 JEAN BOUCnET 

A tous secourantes [Ep. fam. YI. i" x b^i. 

D'ordinaire notre auteur suit, quand il s'agit du participe 
passé conjugué avec avoir, la règle d'accord formulée par 
Marot ; il est cependant des exceptions. 

Le participe ne s'accorde pas toujours avec le complé- 
ment, même quand celui-ci le précède : 

Il est écrit que médecine en terre 
Dieu a créé... 

2 Mor. VIII, f° 37 a. 

Il faut choisir un médecin : 

Qui les dangers de cest art uyt iempté. 

2ilfor. VIII, fo 38 b. 

Au contraire, souvent le participe s'accorde avec son ré- 
gime, même quand celui-ci vient après : 

Vngsolon daulphinois lïjui menée 
La compaignée auoit on predict lieu)... 

Ep. fam. XXXIIII, fo 30 a. 

Aussi tu as par ces moiens acquise 
Puis peu de temps la grâce tant exquise. 

IbicL, XLV, fo3o c. 

Parce que j"ay contractée amitié 
Auecques vous. 

2 Mor. XI, fù 47 c. 

Vous auez imprimez 
Douze traictez cy après exprimez. 

Ibid., XI, fo 47 c. 

Le participe passé employé sans auxiliaire se place parfois 
avant le mot auquel il se rapporte, et dans ce cas il s'accorde 
avec lui : 

... te nômer lumière Pictonicque 
Chascun te doit, reuz tes nobles escriptz 
Bien composez par tes nobles espritz. 

Ep. fam. LX, f° 41 c 



SYNTAXE ;{H3 

8» Accord du verbe. 

Le verbe qui a plusieurs sujets coordonnés peut s'accorder 
soit avec le dernier, soit avec tous : 

Vostre remords et scrupullc vous iucje 
Et jwjevonl dauant l'éternel juge. 

2 Mor. IX, fo 42 d. 

Avec un nom collectif comme sujet, le verbe peut se 
mettre au pluriel : 

Mais ceste gent legiere et desloyalle 
Feirent leur Roy vn Estienne de bloys. 

Ep. fnm. I, fo 1 b. 

Parfois le verbe s'accorde non avec le mot qui est sujet, 
mais avec l'idée renfermée dans ce mot : 

Si... n'escripuois a vostre seigneurie 
Qui exercez Testât d'Imprimerie... 

2 Mor. XI, f» 47 c. 



9° Régime du verbe. 

Jean Bouchet dit : s'humilier a Dieu (2 Mor. III, f" 44 c); 
prier a Dieu (2 Mor. IIII, f" 1 8G) ; se combattre a [ibid.)\ empêcher 
a {Ep. fam. IV, f» 18 d); negotier a (2 Mor. IX, f°42b); 
s' allier de [Ann. dAq. cviir"); ils furent contraiucts entrer {ib., 
xcix v°); il entreprint faire guerre {ibid., cm v°); tendant faire 
{ibid., cvni r°) ; si leurs subjectz faillent les saluer [2 Mor. IIL 
f'ioc); vacquer pour es nourrir... (1 Mor. IV,fM8c); tamer 
contre moij [Ep. fam. XXII, f'' 23 a). 



VII. — ADVERBES 

Jean Bouchet emploie un grand nombre d'adjectifs 
adverbialement : 



384 JEAN BOUCIIET 

Et loulesîoh premier fault qu'on espère... 

2 Mor. YIII, fo 37 a. 

Et m'est aduis quant ioy quelque chenal 
Qui marche /ier... 

Ep. fam. IIII, fo9 a. 

... se esleua ^ubit une memeilleuse tempeste de vent. 

Ann. d'Aq., f'^ xxii r°. 

ÂDONC, signifie alors : 

Adonc se teut la bonne Damoiselle. 

Ep. fam. II, fo 7 c. 



CA BAS signilie ici-bas 



Il ny auroit ca bas, ne lassus, porte... 

Ep. fam. Y, fo 9 a. 

CY signifie ici : 

Et si de luy i'ay cy Testre redit 

Ce n'est a tort, car de luy suys venu. 

Ep. fam. I, fo 2 b. 

Tar contre Jean Bouchet emploie ici/ dessus pour ci-dessus : 

A leur premier moien. i'ay repondu 
Ic'ij dessus. 

Ep. fam. I, fo 4 a. 

DAUANT signifie avant : 



... ainsi qu'ay dit dauant. 



Ep. fam. I, fo î) h. 



DAUANTAGE signifie en outre 



Le bon esprit pensera dauantage. 

i Mor. IV, fo 18 c. 



Les exemples sont très nombreux. 



SYNT.WF, 385 

DROICT ^x^m^e jiistp ail moment : 

Car r/ro/'.7 alors qu'il pensoit en liesse... 

Ep. fam. II, f" 7 d. 
Et droici au poinct qu'vne messe on clochet... 

Ep. fam. L, fo 37 a. 

DROICTEMENT signifie justemeiu : 

Et m'appella droictement par mon nom. 

Ep. fam. XXII, f» 23 a. 

JA signifie déjà : 

Et penses bien que l'on est la pourueu 
D'vn autre Roy. 

Ep. fam. I, fo 2 a. 

Parce que ia mallade se sentoit. 

Ep. fam. I,fo 6 d. 

ILLEC signifie là ; ce mot se trouve assez fréquemment : 

D'illec ira veoir en Hierusalem. 

1 Mor. un, fo 18 b. 

(Un ru' seau de larmes coulait sur mon visage)... et d'illec descendoit 

Sur le papier. 

Ep. fam. XIIII, fo 17 a. 

LASSUS signifie là-haut: 

Il ny auroit ca bas, ne lassus, porte. 

Ep. fam. V, fo 9 a. 

LEANS signifie là : 

... lesdeuotz pères 

Viuans leanz soulz reigles très asperes. 

Ep. /-«m. LXXXXV, fo64a. 

IVIESMEMENT signifie surtout : 

Aux champs tu as toute ioyeuseté, 
Et mesmement lors du ioyeux esté. 

Ep. fam. VI, fo 10 c. 
25 



386 JEAN BOUCHET 

cet adverbe a aussi le sens de de même : 

On sepourroit passer des liberaulx 
Aucunement, mesmement gens ruraulx, 
Et non de ceulx que mecanicz on nomme. 

2 Mor. X, fo 43 a. 

On peut comparer le sens de l'adverbe aucunement dans 
cet exemple, avec celui du pronom indéfini aucun. 

MOULT signifie beaucoup : 

Moult ie crains ma rude plume prendre. 

Ep. fam. XXV, fo 26 a. 

ONC signifie jamais : 

... La fiere nation 

Qui ne voulut sans force onc endurer 

Vng Roy sur eulx... 

Ep. fam. I, fo 1 a. 

... Ce traicté ne valut onq)ies rien. 

Ep. fam. I, f° 4 a. 



OR signifie maintenant : 



Or ne sera conuoquee pour titre 
Ingratitude en ma présente epistre... 

Ep. fam. XIII, f° 16 h. 

OULTRE signifie déplus : 

... oultre auez tant de vertuz acquises. 

Ep. fam.Ml, f" 10 d. 

il signifie encore au delà : 

Jean Bouchet se sert de oultreplus dans le sens de en outre : 

Et oultreplus par sa folle conduicte 
La nation des Flamans fut seduicte. 

Ep. fam. I, fo 3 b. 

PARSUS (au) signifie de plus^ en outre : 

Si maintenir tu voulois 2in parsus... 

Ep. fani. I, fo 4 b. 



SY.NTAxn :{H7 

PIECA signifie \l ij a lo7U/l('mp>i que : 

... par deux foiz picca t'auois escript. 

Ep. fnm. XIII, fo 16 a. 

l'adverbe despieca a le même sens : 

Il n'est pas vray, le l'ay sceu despieca. 

Ep.fam. l,fo5d. 

PLUS signifie encore : 

Helas pourquoy me nourrist plus la terre ? 

Ep. fam. X, f'3 12 c. 

PROU signifie beaucoup : 

Il y a plus (si tu ne diz prou me esse) 
Ledict accord ne pouuoit rien valoir... 

Ep. fam. I, fo 4 b. 

SI signifie quelquefois a msi au commencement d'une phrase : 

Qui ordonna le premier, mariage, 
Ne fut-ce pas notre souuerain Dieu ? 
.S/ fut pour vray. 

1 Mor. VII, fo 21 c. 

Si faictes vous. 

2 Mor. YI, fo .33 a. 

L'expression et si a très fréquemment chez Jean Bouchet 

le sens de et ainsi : 

Et si prieray iournellement pour l'ame. 

Ep. fam. CXXVI, f 83 a. 

Et si doit plus désirer le bon père. 

1 Mor. VIII, f 24 d. 

Si se rencontre souvent devant un superlatif: si très bien 
{Ep. fam. CXXXll, f" 83 d); 5/ très doulx [Triumphes, f° 
CLxxviii v°) ; si très ords [Ep. fam. XI, f° 13 b). 



388 JEAN BOUCnET 

TANT. Jean Boachet emploie ce mot au lieu de si devant les 
adjectifs et les adverbes : (mit sage père {Ep. fam. LIIII, 
f« 33 c), tant excellens (1 Mor. XIIIL f» 37 c). 

Dans l'expression tant seulement^ le mot tant est un pur 
pléonasme : 

... non pour seruirde voyle 

Tnni >^cHlemèt, mais pour les corps couurir. 

1 Mor. YI, f» 20 b. 

Il en est ainsi dans l'expression tant plus : 

Tant plus est creu, plus il ment... 

1 Mor. IIII, fo 17 b. 

A tant, signifie alors : 

Richard... s'empara du règne tout ci tant. 

Ep. fam. I, fo 2 a. 

A tant fais fin, par ce que pressé suis... 

Ep. fam. LXXXIX, fo 39 d. 

TANTOST signifie aussitôt : 

Tantod après par guerre et assemblée. 

Ep. fam. I, fo 2 d. 

TOUT (du'i signifie tant à fait : 

Mettant Ou tout ses biens a nonchaloir. 

Triumphes, CLXxvin vo. 

... il te pourra bien mettre 
Du tout au bas. 

Ep. fam. I, fo 1 a. 

TROP s'emploie devant les comparatifs avec le sens de 
beaucoup : 

Justice y est trop mieulx administrée. 

Ep. fam. XIIII, fo 17 b. 

... feront trop plus de peine... aux ennemys. 

i Mor. XIIII, fo 36 b. 



SYNTAXK :W.) 

Cet adverbe est aussi employé [)ar Jean Bouchel dans 
un sens explétif ; 

Il suftiroit Iroji de ceste raison. 

El), faiii. i, f" •i ;i. 

VOIRE signifie même : 

... en 1res éloquent mètre 

Voire si doulx, qu'en Pernase n'a muse 

Qui ne se deust contenter de ta muse. 

Ep. fam. yill, f" 11 b. 
Hz creurent lors, voire très voluntiers. 

Eii. fam. I, fo 3 b. 

VIII. — DE LA NÉGATION 

Très souvent devant les participes présents, mais rare- 
ment devant les infinitifs. Jean Fiouchet emploie au lieu de 
la forme atone de la négation, la forme tonique non : non 
voulant [Ep. fam. LXIII, f° 43 d) ; non ayant (2 }ior. VIII, 
f° 38 d) ; non disant vray [ibid., f° 37 c) ; )io?i congnoissant 
{ibid., f° 37 b) ; îion s'en lier Ubid., f" 39 c). 

On rencontre encore ?ion^ mais très rarement devant un 
verbe à un mode personnel : 

Mais iwii pourtant est mandé ne permis. 

2 Mor. VII, fo 33 b. 

La négation ?ie conservant encore toute sa valeur néga- 
tive, exprime très souvent la négation sans pas on pohit : 

Si seruiteurs ^r'y a dessoubz le chief. 

I Mor. XII, f'i 30 a. 
Quand il ne faict ce quil est tenu f;iire. 

Ihid., fo 30 b. 
Et s"il ne veut son esprit ériger. 

Ibid., fo 30 b. 
Les seruiteurs... T'en vauldrôt mjeulx... 

Ibid., fo 30 b. 

Les exemples sont à toutes les pages : on trouve cepen- 



390 • JEAN BOLCHET 

danl et même fréquemment pas. ou point joint à ne... ne les 
molestez pjoint (1 Mor. XII, f" 30 c i. 

Xous trouvons un exemple qui nous aide à bien saisir 
comment le mot^o?//^ea pu devenir une particule négative : 

Pour bon remède au malade donner, 
On doit scauoir auant quen ordonner 
Du patient la complexion toute, 
Et n'en laisser si possible est la goutte. 

2 Mor. VIII, f« 37 a et b. 

Rabelais, qui a plusieurs expressions se rapprochant de 
celle-là, n'emploie jamais l'article devant le mot goutte. 
Rien remplace aussi quelquefois yy«5 ou. point: 

Chappeaux, boûetz, pourpoictz, chiausses, souliers, 
Ne durët riè... 

2 Mor. \1, fù 33 b. 

Dans les phrases interrogatives. y^«.s et yj'om/ s'emploient 
souvent seuls, sans la négation /îf ; l^enses-iu poi?it ?{Ep. fa7n. 
XII, f" 16 a); côgnois tu point? {Ep. fam. XXII, f» 23 c) ; 
vault il pas mieux? \Ep. fani. XXIII, f" 2i b) ; feit pas 
Moyse.. . ? [ihid., i"" 24 d ) . 

A toutes les pages ou à peu près il se trouve un ou deux 
exemples de l'emploi de ne pour^jz : 

Impossible est d'en iuger bien a point 
aYt? den comprendre... 

2 Mor. VI, fo 33 b. 

Les laboureurs n'ont foy ne loyaulté. 

Ihhl. 
Compte on ne tient de liard ne de double. 

IbiA. 

IX. — PRÉPOSITIONS 

A. Cette préposition est employée dans certains cas où nous 
ne l'employons plus aujourd'hui : 

Dans le sens de pour : 

L'amour que doibt auoir le père nu filz 

E[i. fam. I, fo 1 a. 



SYNTAXE :V.)l 

Dans le sens de de : 



...Il taschoit a lo tirer 
...la fille a Thibault 



Ep. fani. \l,i" 15 b. 
Ep. fam. I, M (1. 

Ep. /am. CXXVI,f''8:{ b. 



Dans le sens de au : 

le demande 

A Dieu puissant... 

Dans Je sens de avec : 

lectant au bas a face très hardie. 

1 Mor. l, ^ o b. 

Dans le sens de en : 

... chasteté 
Qui est vertuz a vous messieurs louable... 

A]o): I, f" 5 b. 

Dans des complémenls circonstanciels de temps, Jean 
Bouchet emploie la préposition à là oii nous la supprimons : 
A une foiz (1 Mor. 1, f° 5 a). 

... Te merciant de la tant doulce lettre 
Qa'a ce matin tu m'as voulu transmettre. 

Ep. fam. LXXXVI, fo 58 b. 

Il la supprime là où nous l'avons gardée: enuiron unze 
heures [Ann. cCAq., f*' xx r°). Souvent devant un infinitif 
cette préposition est encore supprimée : ce peuple est « prest 
luy obéir » [Ep. fam. XIIII, f" 71c). 

Plusieurs raisôs ont induit ma main mettre 
Sur le papier... 

Ep. /Ww.GXXVII, f'J83b. 

tous ces dictz 

Nous donnent bien congnoistre... 

Triumphes, fo clxxxi r». 

AUANT. Jean Bouchet emploie devant un infinitif auant 
que pour ava?it de : Auant que veoir [Ep. fam. CXXVII, 
f°83b). 



392 JEAN BOUCUET 

DAUANT a le même sens que devant : 

... En ses faictz mist tousiours dieu dauant : 

Ep. fam. II, fo 7 d. 

DE se trouve dans certaines constructions oii nous ne l'em- 
ployons plus aujourd'hui : 

Et de présent son occupation 

Ep. fam. XXII, fo 23 b. 

... lay laisse mon dieu mon créateur 
Pour me allyer de mon deuorateur. 

Triumphes, fo clxxviii ro. 

Il vous a pieu de lôg têps me transmettre... 

Ep. fam. XXXVIII, fo 31 b. 
Et tant hayr les seruiteurs de Christ. 

1 Moi: II, fo 12 c. 

... ilz furent tout le iour en oraison de genoux. 

A)in. d'Aq., XX ro. 

Très souvent la préposition de est supprimée. 
l"j devant un infinitif : 

... avant que me congnoistre, 

Ep. fam. GXXVfl, fo 83 b. 

Puisqu'il a pieu a Dieu me faire grâce 
Vous auoir veu. 

Ep. fam. GXXVI, fo 83 a. 

2") Devant certains noms propres, noms de saints la 
plupart du temps : 

La doctrine St Paul. 

Ann. d'Aq., xix ro. 

La cronicque sainct Hierosme. 

Ann, d'Aq., xix vo. 

... La plus part des euures Salomon 

Estoient en vers... 

Ep. fam. XXIII, fo 24 d. 

C'est le filz Dieu. 

Ibid. CXXI, fo 80 d. 



SYMAXi: 3î):i 

3") Devant le second de deux substantifs ou mots coor- 
donnés : 

Plusieurs gens de nom et renommée. 

Anu. ir.\ij.,\i V". 

Oyant parler de vous raadamoiselie 
El voz vertus. 

Ep. fain. GXXII, fo 81 c. 

... par le commandement 
De monseigneur et vous. 

Ep. fnm. XXIV, fo T6 c. 

DESSOUBZ s'emploie avec le sens de sous : 

Dessoubz sa main et pouuoir admirable. 

Ep. f<nn. I, fo 4 d. 

DEUERS s'emploie avec le sens de vers : 

Deuers le soir... 

Ep. fam. II, fo 7 a. 

Deuers moy. 



Ep. fam. XXII, fo 22 d. 



EN s'emploie avec le sens de « 



Je penseray en voz grâces et mœurs. 

Ep. fam. CXXVII, fo 83 d. 

avec celui de dcms : 

... eDuoya en la Gaule d'Aquitaine. 

Ann. d' Aq., yi v». 

... il fut occis en vne bataille. 

lOid. 

avec celui de de : 

Vin... mesle en eaue. 

Tn'umpkex, xxvn vo. 

Hideuse a veoir et en face terrible. 

Ep. fam. X, fo 12 b. 



394 JEAN BOUCUEÏ 

L'expression en lieu de pour au lieu de est fréquente : 

... en lieu de me bien faire. 

Ep. fam. X, fo 12 c. Cf. Ibid. I, f» 2 a. 

ENCONTRE s'emploie avec le sens de contre : 

Kt toutefois ie uenteuds murmurer 
Encontre Dieu. 

Ep. fa m. LXXVIII, foooa. 

ENSEMBLE s'emploie avec le sens de avec : 

La cite de Poictiers eut ce nom ensemble tout le pays de Poictou. 

Ann. d'Aq., nii r. 

ENUERS s'emploie dans le sens de avec^ et celui de à : 

Faictes ma paix enuers bonté diuine. 

Triuniphes, fo CLXXX ro. 

Si ceste epistre assez tumultuaire 
S'offre enuers toi... 

Ep. fam. LXXXVIII, fo 59 a. 

ENUIRON s'emploie avec le sens de aux oivirons de, vo's : 

Sommeil me print('/*(</?'OH la vesprée... 

Ep. fam. XXII, fo 22 d. 

FORS s'emploie avec le sens de excepte' : 

11 mennuyeroit de respondre a ta lettre 
Fors seulement... 

Ep. fam. XII, fo 16 a. 

JOUXTE s'emploie avec le sens de 5e/o?i, ou bien près de : 

Dieu vous iugera 

louxte cela que le cueur pensera. 

2 Mor. X, fo 46 c. 



SYNTAXE ;]{),*•, 

OULTRE s'emploie avec le sens de au d(dd : 

Aux estrâgiers ow/Zn- mer on trâsporte. 

ElKfam. XIIII, f" 17 I). 

PAR s'emploie avec le sens ào. pendant^ ou dam : 

Il demoura par plusieurs iours. 

Ami. d'A<i.,\\i r'^. 

... contenu par sa légende. 

Ibid. XXI r". 

... la croix 

Ou par longtemps il a esté pendu. 

Ep. fam. XI, fo 13 c. 

SUR s'emploie avec le sens de sons dans l'expression sur 
peine de : 

... >iur peine ^'offense. 

i>7Wm. LXXVIII, fo3ob. 

TRASSANT s'emploie avec le sens de au delà : 

... des triumphes de Tame 
Futfaict présent a la Royne en passant 
Près de Poictiers, laquelle allois (s/c) trassant. 

2 Mor. XI, fo 47 d. 



X. — CONJONCTIONS 



A CE QUE signifie afin que 



Finablement au mestier on la mecl 
Par dame foy qui la charge en commet- 
A espérance, a ce qu'en face toyie. 

1 Mur. VI, f'^ 20 b. 



AINS sii^nilie mais 



Le vieillard... a luy ne son proche 

Ne veult bié faire, ains à la main plus croche 

En ses vieilz ans que quand ieunesse auoit... 

1 Mor. XIIII, fo 39 c. 



396 JEAN BOUCnET 

COMBIEN QUE signifie quoique ei se construit avec le sub- 
jonctif : 

Il faut donner les présents envoyés aux prisonniers... combien 
Que telles gens ne vaillent vng tel bien. 

2 Mov. V, fo 28 d. 

Combièq sens ie n'aye... 

Ep. fam. LXXXIX, fo 59 b. 

COMME signifie parfois comment : 

En disant fowmt' auray ie bon seruice? 

2 Mor. I, fo 5 c. 

lACOIT QUE signifie bien que iia soit que) : 

lacoit que famé vu grand bruit en faisoit. 

Ep. fam. LXXXIX, fo 59 d. 

On trouve aussi iacoit ce que : 

lucoit ce que l'aer fuct cler... 

An)K d'Aq., f° XXII r». 

lUSQUES A TANT QUE s\^n\ï\Q jusqu à ce que : 

lusques a tant que de larmes foecondes 
Fust deschargé imon cœur). 

Ep. fam. LXXVIII, fo 55 a. 

Jean Bouchet emploie encore iusques da.ns le même sens : 

... qu'il tienne en prison 
Adversité iusques ieladeliure. 

Ep. /■«/«. XXXVII, fo 31 a. 

MAIS QUE signifie pourvu que : 

(Le gain)... ne luy chault, inais qu'il puisse fournir 
Pour se nourrir et pour s'entretenir 
Sa femme aussi, ses enfans et famille. 

2 Mor. IX, fo 42 c. 



SYNTAXE :{07 

PAR AUTANT QUE signifie vu que : 

Et [\(iy (lultiiil nue sommes de mesme aage. 

Ej). f,im. GXXVI, fo 83 a. 

Dans ces remarques sur la syntaxe de Jean Bouchet, j'ai 
presque pas à pas suivi le beau livre de M. Edmond Jluguet, 
Etude sur la syntaxe de Rabelais, comparée à celle des autres 
prosateurs de i iâO à 1550. L'auteur au début s'exprime ainsi : 
« De tout temps les poètes ont pris avec la syntaxe des libertés 
interdites à la prose. Les exigences de la rime, de la mesure 
leur ont fait bien souvent négliger la grammaire, surtout 
au temps oii Malherbe n'avait pas encore discipline la poésie, 
et imposé à tous les écrivains les mêmes obligations. » (In- 
troduction, p. 9 et 10.) On pourrait peut-être ne pas sou- 
scrire complètt-ment à ces lignes ; pour ce qui regarde Jean 
Bouchet, elles semblent n'être pas très exactes, et les obser- 
vations que nous venons de faire sur la syntaxe du Tra- 
verseur des voyes périlleuses tendraient bien à le prouver. 
Je serais en outre assez porté à croire que la syntaxe des 
poètes n'est pas de 1450 à 1550 fort différente de celle des 
prosateurs. Et s'il fallait donner une raison de ce fait, on 
pourrait dire que la poésie n'est guère alors autre chose que 
de la prose rimée. 



APPENDICE 1 



BIBLIOGRAPHIE 

DES ŒUVRES DE JEAN BOUCHET 



Lamou | reux transy sans espoir (1) (à la fin) : Cij finissent les faitz de 
lamoureux transy (facteur de ce présent liure) maistre lelian Boiichet 
procureur a poictiers. Imprimez a paris par... Anthoine Verard mar- 
chand libraire demorant a Paris deuant la grant église Nostre Dame. 
In-4o gotli. 

Lamoureux transy 1 sas espoir nouuel- ] lenient imprime A | Paris 

On les vèd a Paris a téseigne Suinct Jehan \ baptiste en la rue neufue 
nostre dame, près saï | cte geneviefve des ardans (B. N. Rés. Y" 364.) 

Je me suis servi de cette édition. 

(i; Graesse et Brunet, s'appuyant sans doute sur le vers de Jean Bouchet 
rappelant dans une Epitre ses ouvrages dont : 

Le premier fut ses Regnards trauersans, 

2 Mor. XI, fo 47 c. 

donnent les Requars traversât comme la première œuvre de notre poète. Mais 
un passage de la LXI« Epitre familière beaucoup plus explicite contredit cette 
assertion : 

... ne scay chose immôde 
Auoir escript, fors en l'an mil cinq cens 
Que folle amour auoit surprins mon sens 
Qui contraignit ma folle main escrire 
L'aymant transy, voulant amour descrire, 
Dont mon a tort, me repentis soubdain 
Par vng liuret faisant d'amour desdain, 
Depuis me mis pour au mal satisfaire 
A mes regnards et loups rauissans faire, 
Ou ie conquis le nom de trauerseur. 

Ep. fam. LXI, f» 41 d. 

Jean Bouchet semble donc bien indiquer ici qu'il a composé d'abord l'Amou- 
reux transy, puis les Auffoisses et remèdes d'amour, enfin les Iief//iars tra- 
iiersàt ; comme les premières éditions que nous possédons do ces ouvrages 
sont sans date, j'ai cru pouvoir m'en tenir à la plus explicite de ses ailirma- 
tions. 



400 APPENDICE I 

Lamoureux transi sans espoir nouuellement imprime A Paris en la rue 
neufue Nostredame. A ienseigne de lescu de France. (A la fin) Cij finis- 
sèt les faitz de lamoureux trâsi/ (facteur de ce présent liure) maistre 
iehan bouchet procureur apoictiers. Imprime a paris Par Jehan iehannot 

Imprimeur et libraire Demourant en la rue neufue nostre dame A 

l'enseigne de Lescu de France, pet. in-l" goth. de 34 ff. non chiffrés à 
2 col. avec flg. en bois, titre en rouge et noir. 

Sensuyt lamoureux trâsy sans espoir. Imprime nouuellement a Paris par 
la veufue feu Jehan Trepperel, in-4° goth. de32fî. 

Du Verdier (t. IV, p. 356). Nicéron (t. 27, p. 10), Dreux-Duradier 
(t. 1, p. 247) signalent une édition in-4ode V Amoureux transy à Lyon, 
chez Olivier Arnoullet. Du Verdier et Nicéron ne lui donnent pas de 
date, Dreux-Duradier la fixe à 1307 (1). 

Les angoysses et remèdes d'amours... La Croix du Maine (t. 1, p. 439) 
indique une édition de loOl cà Paris. 

Les angoysses et re | medes damours | Du Trauerseur, en son adoles- 
cence. On les vend a Poictiers au Pélican | auec priuilege du Roy 

Imprime à Poictiers le huytiesme iour de lanuier MDXXXVI par 
Iehan | et Enguilbert Marnef \ frères. 'B. N. Rés. Ye 360.) Je me suis 
servi de cette édition. 

Les angoysses et remèdes d'amours du Trauerseur en son adolescence. 
On les vend a Poictiers au Pélican. (A la fin) Imprime a Poictiers le dix 
neufuiesme iour de Feburier MDXXXVIl par Iehan et Enguilbert de 
Marnef frères, pet. in-8 de 4 ff. prel. et loi p. de texte. 

Brunet signale une édition sans date, Paris, à l'enseigne de l'éléphant; 
in-6 de 87 ff. avec fig. en bois ; une autre à Lyon, Jean de Tournes, 1330, 
in-16 de 173 p. Enfin on trouve une édition des Angoisses et remèdes 
d'amours à Rouen, Ahrah. Cousturier 1399, à laquelle est jointe « U7ie 
plaisante histoire d'Euriale et Lucresse rédigée en langue latine par 
.Eneas Sylcius, pnete excellent, et depuis trad. en vulgaire français ». 

Les regnars trauersant i les périlleuses voyes des | folles fiances du 
mode I composées par Sebastien brand, lequel composa la nef des 
folz I derrenierement imprime a Paris. Et autres plusieurs choses | com- 
posées par autres facteurs. (A la fin) Cy pnistle liure desrenars trauer- 



(1) A la vente publique de la bibliothèque Sunderland une édition de VAmou- 
leux transy sans espoir 1303 "?), exemplaire sur vélin, orné de vingt minia- 
tures, a été vendu îfi.loO francs. 

La première édition de l'Amoureux transy est évidemment celle imprimée 
chez Vérard (2 Mor. XI, !" 4" c' vers 1300. Si l'on pouvait déterminer exac- 
tement l'année de la mort de Jean Trepperel, on parviendrait à fixer une date 
approximative pour les trois suivantes ; mais les auteurs ne sont pas d'accord. 
CL Ph. Renouard, hnpriweio's parisiens, aux mots Jehannot et Trepperel.) On 
peut du moins affirmer que l'édition publiée A Ienseigne Sainct Jehan Bap- 
tiste est postérieure à 1308, année où Jean Jehannot commence à exercer son 
métier de libraire-imprimeur. 



niBLIOr.RAITIIE \{)l 

sant li's voi/es perillfuscs... iiiiprimea paris pour | Anthoinr Veraril 

Pet. in-fol. gotli. à :2col. de M lig.avec fig.onbois. (B. N. Rés. Yh. 7) (1). 
Les regnars trauer | sât les périlleuses | voyes des folles fiances | du 
mode côposees par Sebastien brand : lequel com | posa la nef des folz 
derrenierementlmprimeeaPa | ris. Et autres plusieurs cboses composées 
par autres | facteurs. (A la fin): Cy/inisl le liitrcdes Ilei/nars | Iramrsaul 
les voi/es périlleuses des \ folles fiances du monde. Imprime a \ Pans par 
Michel le Noir libraire de \ mourant sur le pont SainI Michel a l'i/ \ 
maige Saint lehan leuanijelisle. Et fut acheue lan mil cinq cens et quatre : 
le XX[ tour de may ; pet. in-fol. goth. à 2 col. avec fig. en bois. (B. N. 
Rés. Yh. 61.) Je me suis servi de cette édition. 

Brunet signale deux autres éditions : Paris, 1522, Philippe le Noir, 
et Paris, 15.30, Denis Janot. 

Le Catalogue du British Muséum signale une traduction allemande 
des Regnars trauersâl, 721, g. 23. 

Epistre enuoyee j Des Champs Elisees au | Roy Henry dengleterre | a 
présent régnant Audit | royaulnie. — s. 1. n. d. 

(B. N. Rés. Y° 1370 ) 
L'Esprit (L'Epistre) de Henry septiesme iadis roy d'Angleterre... Lyon, 
Macé Bonhomme 26 mai 1514. 

Cette Epître a été reproduite par Anatole de Montaiglon,— qui n'en con- 
naissait pas l'auteur — dans les Anciennes Poésies françaises, t. II, p. 26. 

La deploration de leglise militante sur 1 ses persécutions iûteriores et 
exteriores et | imploration de aide en ses aduersitez par | elle souste- 
nues en lan mil cinq cens dix : et | cinq ces vnze que psidoit en la 
chaire mon I seigneur sainct pierre Iulius secundus | composée par le 

trauerseur des voies pe I rilleuses C// finis! ladeploralid ïprimee 

a Paris a la rue ludas près les carmes. Lan mil cinq ces douze le qnzies- 
me I iour de may pour Guillaume eustace li | braire et relieur de Hures 
iure de luniuersite \ de paris demourant a la rue de la iuifrie a | lensei 
yne des deux sagittaires. Et la se \ vendent ou au palays a la grant 
salle I au troiziesme pillier ; pet. in-S" goth. 28 fT. (B. N. Rés. Y<= 1633.) 

Ce volume est relié avec le'conseil de pair nouellement impri \ me a 
paris. (B. N. Rés. Y- 1634.) 

Brunet signale une autre édition, sans lieu, ni date. 

Le temple de bône renô | mee, et repos des hommes et femmes illus- 
tres I trouue par le Trauerseur des voyes péril | leuses, en plorant le 
très regrette deces du | feu prince de Thalemont vnique | filz du Ghe- 
ualier et Prince sans reproche Imprime a Paris pour Galliol du 

(1) Cette édition est postérieure au 22 mars 1502 'voir n 1, rerto , et peut- 
être 1.j03, car il est impossible de savoir à quelle époque l'auteur de cette 
[)artie du livre, qui n'est pis Jean Bouthet.fail commencer l'année. 

26 



402 APPENDICE I 

pre marchât \ libraire Cy finist la descripcion du temple de bône re- 
nommée... Imprime a Paris pour Galliot du pre.. Et fut acheue de Ipri- 
mer lesecôd iour de ianvier mil cinq cens et seize.^. 

(B. N.Y^357.) 

Sensuyt le tem | pie de bonne re | nômee et repos 1 des hommes, et 
fèmes illustres, trouue ] par le Trauerseur des voyes périlleuses | en 
plorât le tresregrette deces du feu prî ] ce de Thalemont vnicque filz 
du Cheua | lier et Prince sâs reproche... (A la fin) : Cij fmist.. . Impri \ me 
nouueltement a paris En la Rue neufue nostre Da \ me, A lêseigne 
de lescu de France. (B. >'. Bés. Y' 3oo.) 

Je me suis surtout servi de cette édition. 

II existe une autre édition sans date à Paris chez Alain Lotrinn (1). 

Lbistoire et cronicque de Clotaire | Premier de ce nom, VII roy des 
frâcoys, et monarque des gau | les, Et de sa très illustre espouse 
Madame Saincte Radegonde | extraicie au vray de plusieurs cronicqs 
autiqs et modernes... (A la fin) : Ceste rie a este imprimée a poictiers par 
sire Engnil \ bert de marnef libraire iure de lad uniuersite demou | rant 
a lenseiyne du Pellican deuant le palis (sic) dud poi \ ctiers. Le iour 
du moys de Lan mil cinq cens, 

Et sont a vendre au pellican 
Aud Poictiers et aussi a paris. 

Le privilège placé en tête du livre porte : Donne a amboise le XXVII 
iour de Ianvier, Lan de grâce mil cinq cens et Dix sept et de notre 
règne le quatriesme. 

Opuscules du Trauerseur Des voyes Perillenses. Nouuellement par lui 
reueuz. Et amendez et corrigez. Lepistre de justice A l'instruction et 
honneur des ministres dicelle. Le chapelet des prices contenant. L. 
Rondeaulxet V. Ballades. Plusieurs châsroyaulx, Ballades et Rondeaulx. 
La Deploration de Leglise militâte sur les £seculions, laquelle déteste 
guerre et incite les Roys et princes a paix ; Nouuellement Reueu, corrige 
et augmente p le dict acteur. Et imprime nouuellement. XVII. s. I. 
n. d., pet. in-4°. Av. 1 gr. en bois. Goth. 76 ff. non ch. 

Opuscules du trauerseur des voyes périlleuses. Nouuellement par lui 

reueuz amendez et corrigez iouxte la dernière impression On les 

vend a Paris par la veufue de feu lehan ianot tenant et demeurât en 



1) Alain Lotrian exerça de l'JlS à 1346. — Imjirbneurs parisiens, p. 249. 



BIBLIOGRAPUIE \{):\ 

la rue de manliepalu a [enseigne de la corne de cerf ; pet. in-4 golli. 
de 76 ff. non chiffrés (I). 

Opnsculles du trauerseur des 1 voyes périlleuses nouuellement par luy 
reueuz | amandezetcorrigez | Epistre de Justice a linslruclion et honneur 
des ministres dicelle | Le chappellet des princes 1 Ryliades inoralles | 
Depioracion de leglise excitant les princes a la paix. Imprime a Poic- 
tiers par lacques Bouchet A la Celle le IX Dapuril Lan mil cinq cens \ 
vingt et six, in-4» goth. Je me suis servi de cette édition, mais souvent 
aussi les Opuscules sont cités d'après les Généalogies, effigies et epita- 
phes... édit. de 1545, où ils sont reproduits. 

Une autre édition imprimée chez Jacques Bouchet également est 
datée du XV iourdaougst 1325. Brunet indique encore une réimpression 
sans date (f Rouen chez J. Burges, pet. in-8° goth. 

Le Chappellet des princes, en cinquante rôdeaulx, et cinq | Ballades, 
faict et compose par le Trauerseur des voyes pe [ rilleuses. — Cy finist 

le chappellet des princes Et fut acheue de imprimer le \ dix huy- 

tiesmr iour de Auril mit CCCCC et XVII. — Hz se vendent a Paris sur 
le pont nostre Da | me, a [enseigne delà Gallee, et au Pallays au se | cond 
pillier en la boutique de Ga[[iot du pre. 

Cet opuscule avec les Rondeaux et Ba[[ades, et ['Epistre de la royne 
Marie a son frère se trouve joint au Temple lehan Boccace, de la ruyne 
daulcuns ] nobles malheureux, faict par George son imitateur. 

(B. N. Rés. Z 349.) 
Je me fuis servi de cette édition. 

Le Chappellet des princes : cinquâte rôdeaulx et cinq Ballades : nouuel- 
lement reueu et corrige par maistre lehan Bouchet procureur de Poic- 
tiers acteur de ce présent liure lo36. Imprime nouuellemenl à Paris en 
la rue neufue Rostre Dame a [anseigne Sainct lehan Baptiste; pet in-S» 
de 32 ff. non chiffrés, lettres rondes. 

Le labyrîth de fortune et ] Seiour des trois nobles dames côpo | se par 
lacteur des regnars trauersans | et loups rauissans (2; surnomme le 
trauer | seur des voyes périlleuses... Et sont a vendre a Paris en la rue 
sainct lacques deuât \ sainct Yves et a Poictiers deuât le pallays au 
pellican par En \ guilbert de Marnef. Et a [imprimerie a [a Celle et 
deuât les Cordeliers par lacques Bouchet imprimeur; in-4" goth. (Bibl. 
de Poitiers 9-2, 1567). 



(1) Cette édition sans date doit avoir paru de 1j22 à l.j.31. Jean Jehannot 
mourut en lo22 ; sa veuve lui succéda et exerça rue de Marchepalu, proba- 
blement jusqu'à 1"J31. Imprimeurs parisiens, p. 193, \'èk. 

(2 Les Loups rauissans ne sont pas de Jean Bouchet, mais de Robert Gobin 
Goujet, Di/jl. franc., t. X, p. 178). 



404 APPENDICE I 

Le privilège de cette édition est de 1522. — La plupart de mes cita- 
tions sont prises dans cette édition, que j'ai pu consulter à la Biblio- 
thèque publique de la ville de Poitiers. 

On trouve chez les mêmes libraires une autre édition imprimée le 
XXVI de mars mil cinq cens XXIIII ; in-4° goth. 

Sensuit le la | byriht [sic] de fo | tune (sîc) et Se \ iour des trois nobles 
dames Cô | pose par lacteur des Reguars | trauersâs et loups rauissâs, 
sur I nomme le trauerseur des voyes périlleuses... On les vend a Paris 
en la grant rue sainct lacqnes \ a hnseigne de la Rose blanche cou- 
ronnée... Cy finist.... Notiuellement Imprime par Philippe le Noir libraire 
et relieur iure en luniuersitede Paris.... In-4° goth. (B. N. Rés. Y* 354.) 
Nicéron (t. 27, p. 17) donne pour date à cette édition lo34. 

Enfin il y a chez Alain Lotrian, Paris, une autre édition du même ou- 
vrage à laquelle Xicéron (ibid.) assigne pour date 1532. (B. N. Y« 353.) 

Le Conflit de l'heur et malheur par Dialogue. Paris. Denys Janot (1). 
Du Verdier, t. IV, p. 456, et Nicéron t. 27, p. 19, indiquent cet opuscule 
qui n'est d'ailleurs qu'un extrait du LabyrlUi de fortune. 

Les Annalles dacqui | taine faictz et gestes en sommaire des [ Roys de 
France et Dangleterre | Et des pays de Naples et de Milan. — Et sont 
a vêdre a Paris en la rue Sainct lacques deuât sainct Yues et a Poic- 
tiers I deuant le pallays au Pellican par Enyuilbert de Marnef. Et a lim- 
primerie \ A la Celle et deuant les Cordeliers par lacques Bouchot impri- 
meur... (Alafin) : Cy finissent Et imprimées audict lieu pourinaistres 

Enguilbert de Marnef et lacques Boucliet.... le iour du moys de 

lan mil cinq cens vingt et quatre... In-fol. (B. N. Rés. L k .Ij. 

Pour les 10 éditions suivantes, je reproduis le Catalogue de la Bi- 
bliothèque nationale. Histoire,, t. VIII, p. 2. 

A. — 1525. >'ouvelleraent corrigées, avec aucunes additions de la duché 
de Bourgongne et comté de Flandres. — Paris et Poictiers. E. de 
Marnef, in-fol. (Réserve. Caractères gothiques.) 

B. — (S. d.)-{S. l.) in-fol. (Réserve. Caractères gothiques.) 

C. — 1531. Poictiers. J. Boucliet (2). Le titre porte : Les corectes et addi- 
tionnées Annales Dacquitaine... nouvellement corrigées et additionnées 
par lacteur mesines jusques à lan mil cinq cens trente et cinq. (Réserve. 
Caractères gothiques.) 

D. — 1537. Revues et corrigées par lacteur mesmes jusques en lan mil 
cinq cens trente et cinq, etdenouveljusquesenlan mil cinq cens XXXVI. 
Paris. Galliot du Pré, in-fol. (Réserve. Caractères gothiques.) 



(1) Denys Janot exerce de lo29 à 1.j43. 

(2) Cette édition se trouve, non seulement chez Jacques Bouchet, mais aussi 
chez les frères Marnef Jean et Enguilbert. 



BIBLIOGRAPHIE 405 

E. — 1537. Revues jus(iues eu lan mil cinq cens XXXVII. — Paris. 
Richard du Hamcl, in-fol. (Réserve. Caractères gothiques.) 

F. — 1640. Revcues... Jus(iues en lan mil cinq cens quarante. — Paris. 
A. Girault, in-fûl. (Caractères gothiques.) 

G. — 1545. Quartement reveuës et corrigées par l'aulheur mesmes... 
Poictiers. J. et E. de Marnef, et J. Boucliet, in-fol. 

H. — 1557. Poictiers. E. de Marnef, in-fol. (1 autre exemplaire dans la 

Réserve, aux armes de de Thou.) 
I. — 1557. — Poictiers. Les Bouchcts fri-res, in-fol. 
J. — 1644. — Augmentéesde plusieurs pièces rares et historiques extraites 
des bibliothèques et recueillies par A. Mounin... Poictiers. A.Mou- 
nin, in-fol. (1 autre exemplaire dans la Réserve, aux armes de 
Mademoiselle.) 
Outre ces onze éditions, il convient encore de signaler les suivantes : 
... Revues et corrigées par l'Auteur et continuées jusqu'en 1535. 

Poitiers, 1535, in-f°. (Nicéron, t. 27, p. 13.) 
... Reveues et corrigées parlacteur mesmes, iusques en lan mil 
cinq cens trente et cinq et de nouvel iusques en lan mil cinq 
cens XXXVII. On les vend a Paris, en la grand salle du Palais, 
au premier pillier, en la houticque de Charles Langelier, 1537, 
in-fol. goth. (Catalogue de A. Durel n° 82.) Graesse indique 
encore une édition de 1537, Paris, N. Couteau. 
... Paris, Guillaume Lebret, 1537, in-fol. goth. (Brunet.) 
... Poictiers, 1607, in-fol. (Brunet.) 

Les Anciennes et modernes gène | alogies des Roys de France | et mes- 
mement du roy Pharamond auec leurs Epitaphes et Effi j gies. Et sont 
a vendre a Paris en la rue Sainct lacques et a Poictiers au Pellican. Et 
a l'imprimerie a la Celle etdeuant les Cordeliers par lacques Bouchet... 
Cy finissent... impri \ niez nouuellement a Poictiers p lacques \ bouchet 
Imprimeur le vingt sixiesme tour de lâuier lan mil cinq cens vingt et 
sept, in-4° goth. (B. N. Rés. L".) 

1530. — Brunet cite, après Panzer, une édition de 1530, sans nom d'im- 

primeur. 

1531. — Les Anciennes... sont a vendre a Paris en la rue Saint lacques. 

Et a Poictiers au Pellican... (A la fin) : Imprimez nouuellement 
a Poictiers par lacques Bouchet le vingt septiesme iour de 
nouembre lan mil cinq cens trente vng, pet. in-4° goth. (B. N. 
Rés. LV A.) 
1534. — Les Anciennes... On les vend à Paris au Palais, en la galerie par 
oà on va à la chancellerie, par Vincent Sertcnas. (A la fin) : Cy 
finissent les Epitaphes, Généalogies et Effigies des Roys Francoys. 
Imprimez nouvellement a Paris, l'anmil cinq cens XXXIV. Pet. 
in-8o cart. Portraits des Rois gravés en bois. (Bulletin du Bou- 
quiniste, 1861, n. 4448.) 



406 



APPENDICE 1 



lo3o. — Les Anciennes... (A la fin : Imprime a Poictiers par lacques 
Bouchet le douziesme iourde iuing lan mil cinq cens trente cinq, 
in-4° goth. 
lo36. — Les Anciennes... Paris. Galiot du Pré. MDXXXYI, in-i6 (B. N. 

Rés. Ly B.) 
1537. — Les Anciennes... On les vend a Paris au clos bruneau à lenseigne 

de la corne de cerf. (B. N. Rés. L'y G.) 
1537. — Les Anciennes... Poictiers. I. Bouchet. (B. X. Rés. LV D.] 
1539. — Les anciennes... Arnould et Charles les Angeliers frères onPierre 

Hermier, in-8° goth. 
1341. — Les Anciennes... Pari*. A l'enseigne de l'elephant. Fr.Regnault, 

1541, pet. iQ-8^ 
1541. — Les Anciennes... On les vend à Puis, au clos Bruneau, à l'en- 
seigne Saint Claude, par Maurice de la Porte, 1541, pet. ia-8° 
goth. (Bulletin du Bouquiniste, 1858, n° 8150.) 
1545. — Les | Généalogies, effigies et epitaphes | des roys de France 
recentement re | unes et corrigées par l'autheur mesmes ; 
auecq' plusieurs aultres opu | seules... On les vend a Poictiers, 
en la boutique de lacques \ Bouchet, près les Cordeliers, et a 
l'enseigne au Pélican \ par lehan, et Enguilbert de Marnef, 
frères. MDXLV.In-fol. (B. N. L^.) 
Voici la liste des opuscules que contient ce volume outre les 
Généalogies : 
Deploration de feu Francoys de Valoys | Daulphin de Viennoys. 
Epitaphes de plusieurs personnes. 
Deploration de feu Monseigneur \ Monsieur Francoys de la 

Tremoille. 
Le Chappelet des Princes. 
Rondeaulx. 
Ballades. 

Deploration de l'Eglise. 
Dizains moraux sur les apophtegmes et \ subtiles respôses de 

sept Sages de Grèce. 
Aultres dizains de plusieurs matières. 
Des angoyssesdamours Première Elégie | Seconde Elégie | Tierce 

Elégie, Quarte \ Elégie. 
Remèdes damour. 

Quatrains et cinquains d'aulcuns memora \ blés faictz. 

Patron pour les filles qui veulent apprendre a escripre. 

Le P. Lelong, t. II, n° 24823, indique une autre édition des Anciennes 

et modernes... à Paris en 1636, il faut lire sans doute 1536 ; enfin Brunet 

signale au catal. de la Vallière par Nyon IV, n° 15789, un ouvrage de 

Jean Bouchet qui semble bien une reproduction de celui qui nous occupe : 

Généalogies et epitaphes des roys de France, avec le sommaire des 
gestes de quarante roys et deux ducz qui régnèrent en Germanie sur 



ItlHLIOGRAPIIM': 407 

les Francoys avant Pharnmoad, et aussi des Commentaires de César, 
touchant la conquête des Gaules, en prose et en vers, par Jean Bouchet 
{sané date, ni nom de ville), in-12. 

Le Panegyric du Che | uallier sans reproche. — Gy finist le Gheualier 
sans reproche côpose p mai | stre Fehan Bouchet Procureur es cours 
royalles de ] Poicliers. Imprime ^ lacqnes Bouchel demourant \ auft 
Poictiers a la Celle. Ets-;vèlêt en lahmitiqne du \ dit Bouchet an 
Pellican près le Palais. Et fut acheue | le XXVIII. iour de mars mil 
cinq cens XXVII. (B. N. L l' 11678.) 

Je me suis servi de cette édition. 

Cet ouvrage a été publié en grande partie dans les collections 
Michaud et Poujoulat, Petitot, et dans le Panihèon littéraire. 

1330. — Les Triumphes de la noble et amoureuse dame et lart dehon- 
nestement aymer compose par le trauerseur des voyes péril- 
leuses. Impme a Poictiers par lacqucs Bonchet te XX iour du 
moi/ de iuing lan mil cinq cens trente, in-fol. goth (1). 

1332. — Les Triumphes... Et sont a védre a Poictiers a lenseigne du 
Pellican... par lehande Marnef... et par Enguilbert de Mar- 
nef frères. (A la fin) : Cy prend fin le traicte des Triiimplies de 
la nohle dame... Et est imprime a Poictiers, par lacqnes 
Bouchet, le XXV II de mars mil cinq cens trente et deux, in-fol. 
goth. 

1534. — Les Triumphes... Noauellemenl imprime a Paris. — On les vend en 
la rue Neufue Nostre Dame, a lenseigne S. lehan Baptiste, près 
Saincte Geneuiefue des Ardens, par Denislanot. M.D. XXXIIII, 
iu-8o goth. 

1533. — Les Triumphes... On les vend. ..en la boutique de Gailiot dupre. 
Mil. D. XXXV. (A lafin) : Imprime a Paris, par Nicolas Couteau 
le Fe iour daoust mil cinq cens XXXV, in-fol. goth. 



(1) Les Triumphes de la noble et amoureuse dame <t lart de honneste- 
ment aymer compose par le trauerseur des voyes périlleuses. Nouv. inipr. 
à Paris 1314. On les vend au Palais en la ç/ aile rie par ou on va a la chancel- 
lerie, par Vincent Sertenas, en la rue neufue \oslre Dame a la Corne de Cerf, 
in-S". 

Graesse qui signale cette édition de l.jli se trompe certainement : .Foaa 
Bouchet dans la liste chronologique de ses ouvrages (2 Mor. XI, f« 47 b) 
ne met les Triumphes qu'après les Annales d'Aquitaine, dont la i" édition 
est de lo24 ; dans la XLI« Epistre familière qui est certainement postérieure à 
1525, il ne nomme pas les Triumphes et cite comme son dernier ouvrage Le 
Panegip-ic ; enfin Vincent Sertenas, le prétendu libraire chez qui se serait 
trouvée cette édition de 1514, n a exercé qu'à paitir de 1528 environ. Cf. Ph. 
^eno\xs.r A, Lnprimeurs parisiens,^. 3il. 



408 APPENDICE I 

1536. — Les Triumphes... Nouuellement imprime a Paris. On les vend... 
en la rue Sainct lacques a lenseigne du Pellican deuant sainct 
yues. M. D. XXXVI. (A la fin) : Cy prent fin le trakie des 
Triumphes... Et nouuellement imprime a Paris pour Am- 
broise Girault,le XX^ jour de iuini/ mil cinq cens A'A'AIT, pet. 
in-fol. gotli. 

1536. — Les Triumphes... Charles Langelier. 
lo37. — Les Triumphes... Paris. Jehan Longis. 

1537. — Les Triumphes... Paris, au clos Pruneau, a lenseigne de la corne 

de Cerf. Mû DXXXVII, ia-8°, gotb. 

1539. — Les Triumphes... Paris, Estienne Cavellier, 1539, in-S", golh. 

1641. — Les Triumphes... Xouuellement \ Imprime a Paris, loil. On les 
vend a Paris en la rue Sainct \ lacques a lenseigne de lelepkant, 
par Françoys Regnault. (Bibl. de Poitiers, k^s^.) 

1541. — Les Triumphes... Paris, Philippe Le Xoir, in-8o, golh. 

1541. — Les Triumphes... Paris, Oudiu Petit, pet. in-8°. goth. 

1541. — Les TvinmTphes... Rennes, par Jehan Georget, in-fol. goth. 

1542. — Les Triumphes... Pans, Jehan Real, in-8", golh. 

1545. — Les Triumphes... On les vend a Paris en la rue Neufue No | 
stre Dame a l'enseigne de Vescn de Fran | ce, par lehan Le 
Noir, in-8°. 

1555. — Les Triumphes... Paris, Estienne Groulleau, in 8'\ Graesse si- 
gnale chez le même Est. GrouUeau deséditionsenlo39, 1341, 1545. 

1563. — Les Triumphes... A Luuain. | De l'Imprimerie de Jean Ro \ 
gard a la Bible d'Or. 1563, in-8o. 

1563. — Les Triumphes... Paris, Lorain. 



Les Exclamations et epistres et oraisons de la noble Dame amou- 
reuse dicte lame incorporée, côtenât la deploration de sa misère : 
Côposez par le trauerseur des voyes périlleuses appelé Maistre lehan 
Bouchot... 1335. On les vend a Paris, en la Rue neufue nostre Dame a 
lenseigne de Sainct lehan Baptiste. (A la fin) : Cy finist ce présent Hure 
de lame incorporée, Xouuellement Imprime a Paris, par Denys et Sitnon 
lanot frères, demourant en la rue Neufue Xustre Danw, pet. in-8'J. 

DuVerdier(t. IV, p. 356) indique une édition de 1333 également à 
Paris, chez Vincent Sertenas, in-8o. Cette édition, vraisemblablement 
est antérieure à la précédente. 

La Croix du Maine signale une édition chez Jean Mousnierà Lyon, 
1540, in-16. 

Les Exclamations... sont tirées des Triumphes ; c'est le recueil de 
toutes les pièces de vers que Jean Bouchet a mêlées à sa prose. Cette 
publication fut faite contre son gré. (Cf. Sensuit les élégantes epistres 
extraites du panégyrique...) 

Sensuit les élégantes epistres extraites du panégyrique du cheualier 
sans reproche, monseigneur Loys de La Tremoille, composées par le 



lilHLKKiKArilU: 'tOU 

traiierseur des voies périlleuses maislre lehan nouchct, procureur en la 
court de Poictiers. Ausquelles sont comprins plusieurs choses adue- 
nues au temps dudict La Tremoille. Auecq;les Epitaplios des pays et 
lieux dont il estoit seigneur et gouucrneur. Io36.0/i les vend a Paris en 
la )'iii> iienfiie Xostre Dame, par Deni/s laiiot, pet in-8". 

Cette publication se lit contre le gré de Jean Boucliet : « On auoit per- 
uerty voire falsifié aulcùs de mesliures et séparé les epitresrimées de la 
prose des Triumphes de la noble dame, et du cheualier sans reproche 
et aussi les rôdeaulx du Labirinth de fortune, et de ce faictz liures sépa- 
rez. » {Epistres morales et familières... Le motif et intention duTrauer- 
seur.) 

Cy après I Suyuent XIII ron ] Deaulx differens. Auec XXV | Balades 

dilTerentes compo | sees, par Maislre lehan i Bouchet aultremêl | dict 
le tra [ uerseur des | Voyes périlleuses Procureur a Poictiers. Et | nou- 
uellemêt imprimées a Paris, par Denys | lanot Libraire et impri- 
meur. 

1536. 

On les vend en la rue neufae nostre dame | a l'enseigne Sainct le- 
han Baptiste près j Saincle Geneniefue desardans. 

(Bibl.del'Ar.senal. B. L.8937.) 

Brunet dans son article sur Jean Bouchet renvoie à l'ouvrage : Ron- 
deaux en I Nôbre troys 1 cens cinquante, Singuliers et a tous propos 
nouuellement Im | primez a Paris. O/i les vend a Paris en la rue Neufae 
Nostre Dame a Leiiseif/ne Sainct Nycolas. (B. N. Rés. Y'- 1401) ; je ne 
crois pas que dans ce volume il y ait un seul rondeau de Jean Bouchet. 

Le iugementpoe | tic de l'honneur fe | menin et seiour des | illustres 
claires et honnestes Dames, par le | Trauerseur. Oa les vend a Poic- 
tiers a lenseigne du Peli | can dauant le Palais, (A la fm) : Imprimé à 
Poictiers le premier dWuril M. D. XXXVIII, par Tehan et Euyuilljert 
de Marnef frères, pet. in-S", goth. 

(B. N. Rés. Y" 363 ; Bibl. publ. de Poitiers, VII, 4, 1234.) 
L'exemplaire delà Bibliothèque nationale est relié avec Y« 362, re- 
production exacte deY« 360 : Les Amjoysses et re \ medes damours. 
Le iugem'^nt était composé dès 1532 {Annalfs d'Aquitaine, p. 467, édit.de 
1644) ; dans la XGVIe de ses Epistres familières, Jean Bouchet demande 
à •< madame de Monstereuilbonnyn, gouuernâte de mesdames les Filles 
du Roy » de vouloir bien lui obtenir le privilège de l'imprimer. {Ep. 
F«/«.XCVI, fo 75 a.) 

Epistres. Elégies, Epi | grammes et Epitaphee, composez sur et pour 
raison du deces 1 de feu très illustre et très religieuse Dame, Madame 



410 APPENDICE I 

Renée de | Bourbon, en sont viuant Abbesse du Royal monastère et 

ordre | de fonteurault, auec auftres choses concernans la sain | cteté de 

la dicte Religion. Par le Procureur | gênerai dudict ordre, et par le Tra- 

uerseur. 

MDXXXV. 

Et sont a vendre a Poictiers dauant le Palays \ A lenseigne du Pélican, 
pet. In-4o.(B. IN. L i7 2708.) 

Nouuelle | Forme et l Ordre de plaider en | toutes les cours royales | et 
subalternes de ce royaume, régies | par coustumes, et ordonnan i ces 
Royaux. Auec la forme et manière d'expédier les crimi | nels. Par 
M. lean bouchet, le tout reueu et corrigé en cette dernière impression. 
A Paris. Par Nicolas Bonfons, rue neiiue nostre Dame a l'enseigne 
S. Nicolas, 1583. (Bib. publ. de Poitiers 9-5, 1676.) 

La Croix du Maine et du Verdier citent deux autres éditions (t. I, p. 458. 
et t. IV, p. 3o6), l'une de 1542, à Paris, chez Arnould et Charles les 
Angelier, l'autre sans date, à Paris également, par Jean Ruelle (1). 
Dreux-Duradier {Histoire littéraire du Poitou, t. I, p. 254) indique une 
édition à Poitiers, 1542, in-8°, chez Jean et Enguilberl de Marnef. 

Epistres Morales et Fami | lieras du Trauerseur. A Poictiers \ Chez 
Iiicques Bouchet a l'imprimerie a la Celle, | et dauant les Cordeliers Et 
a l'enseigne du | Pélican par lehanet Enguilbert | de Marnef. 1545. (B. 
N. Rés. X^"-;). 

Sur l'exemplaire de la Bibliothèque publique de Poitiers on lit : « Ce 
livre appartient à moy lacques Fleury, prêtre, demeurant en la paroisse 
St hylaire de Poictiers, lequel ma este donne par raaistre Jehan Bou- 
chetqui la compose. En priant dieuquil luy doint bonne santé et longue 
vie et a la fin de ses iours son paradis. Faict le XVI iour de iuillet de 
lan mil cinq cens quarante et six. 

Fleury. 

Dreux-Duradier (t. I, p. 253) cite les vers latins suivants qui se trou- 
vaient en tête du volume des Epistres Morales, et qui ont disparu de 
rédition dont je me suis servi : 

MARTINUS SEGUIERIUS AD LECTOREM, 

Ecce novum tibi, Lector, opus (ne respue donum) 

nie dat, haud ulli qui novus Author erit, 
Qui Clarus Rhetor, Vates, Jurisque peritus 

Et qui Pictonicae conditor Histoi'icae, 
Denique qui Musis jampridem vixit amicus 
A quibus hoc unquam ne moriatur habet. 

(.1) Il y eut deu.x Jean Ruelle : Ruelle Jean I qui exerça de lo39 à 1571 et 
Ruelle Jean II qui exerça de 1569 à 1006. (Ph. Renouard, Imprimeurs pari- 
siens, p. 334. j 



HIliLIOCItAPIlIK ',11 

Triomphe du très | Chrestien, très puissant | et iauictissime, Boy de 
France, François premier de ce aom : contoiifinl la dilTcrerin» d<s 
Nobles. On les vend a Poictiers a rensriynr du Pélican. M. D. I.. 'A la tin : 
Imprime a Poictiers par lean et Enguilberl de \ Marnef frères, demou- 
rnns a l'enseigne du Pélican: et fut acheue le XVII d'Aoust .M.D.XI.IX, 
pet. in-foi. (B. N. Rés. Ye oo.) 

Cet ouvrage a reparu sous le titre suivant : Le Parc de | Noblesse \ 
Description du ires puissant et ma \ gnifique Prince des Gaules, \ et de 
ses faicts et \ Gestes. | La forme de viure de ceux du bon temps, qu'on \ 
nommoit l'Aage doré... au Pélican par lean de Marnef MI) lAV. Le 
titre seul est changé, Tédition est la même que la précédente, d'où l'on 
a retranché la dédicace à Henri II et quelques pièces préliminaires. 
(B. N. Rés. Yeo6). 

Goujet {Bibliothèque françoise, t. XI, p. 300) cite du même ouvrage 
une édition à Poitiers, 157:2, par lean et Pierre de Marnef. On en trouve 
une autre chez les mêmes éditeurs, Io74, mentionnée dans le catalogue 
de la Vallière par Nyon IV, n° 13881. 



412 APPENDICE 1 



Ouvrages attribués à Jean Bouchet 

La Croix du Maine, t. I, p. 458, indique encore les ouvrages suivants : 
Exposition du Psalme de David qui se commence Miserere mei Deiis, — 
Contemplations et oraisons ù la Vierge Marie, à tous les Anges et Saints 
du Paradis — Traité de l'Amour de Dieu ; il semble avoir eu ces livres 
entre les mains, car après les avoir cités il ajoute, parlant de Jean Bouchet : 
« Il a composé plusieurs autres œuvreslesquels je n'ai pas vus. » 

Le P. Lelong, Bibliothèque historique de la France, t. III, no 35731, 
signale un autre ouvrage de Jean Bouchet : Louange de la ville de Poitiers, 
in-4°, publié à Poitiers en 1527. M. Foucart, Mémoires des Antiquaires de 
l'Ouest, 1840, p. 201, cite le même ouvrage dans une nomenclature biblio- 
graphique. 



Ouvrages attribués à Jean Bouchet, mais qui ne sont pas de lui 

Le nouueau mode auec lestrif 
Du pourueu et de lellectif 
De lordinaire et du nomme...., 

Guillaume Eustace. 

Hz se vendêt a la iuifrie a lenseigne des deux | sagittaires, et au palays 
au troisiesme pillier. 

(B. N. Rés. ¥■= 2988). 

J'ai exposé au chapitre iv de la P* partie les raisons qui m'empêchent 
de croire que cette sotie soit de Jean Bouchet. 

Le Monde, Abuz, les Sots. Celte sotie a été attribuée à Jean Bouchet 
(Cf. L. Petit de JuUeville, Répertoire du Théâtre comique en France, au 
moyen âge, p. 183), mais sans aucune raison convaincante. 



APPENDlGi: Il 







^. 













i l^ i^j^ Ih l ^ I 

■5 h -14-1^ 




14 h - 







o — 



-'-J 



APPEiNDlCE m 



INDEX 



Actes des apôtres, 114. 

Aigailherie (rue de 1'), mainte- 
nant rue de la Mairie, 36. 

Albret (Charlotte d'), 61. 

Aide Manuce, 17. 

Alexandre VI, 20U. 

Alexis (frère), 51. 

Aliénor, duchesse d'Aquitaine, 
81. 

Amboise (château d"), 209. 

Amoureux transy, sas espoir. 18 
à 19, 18, n. 1. 

Anciennes et modernes généalo- 
gies, 93, n. l, 96, 174, 178. 

Angle (abbave d), 98 et 99, 140, 

192, 273. 

Annales d'Aquitaine (les), 2, 41, 
92, 96, 124, 138, 153, 159, 165, 
174, 185, n. 1, 186, n. 1, 189, 
189, n. 1, 197, n. 2, 200, n. 2, 
201, 204, n. 1, 244, 306. 

Anne de Bretagne, 29, 29, n. 3, 

193, n. 1. 
Anthénor, 176. 

Ardillon, 31, 82, n. 1, 83, 83, n. 
2 et 3, 84, n. 1, 85 à 95, 100, 
144, n. 3, 166, 190, 271. 

Aristote, 248. 



Auber ^abbé), Elu<lessiir les his- 
toriens du Poitou, 187, 188, n. 
1, 201, n. 2, 205, n. 1. 

Aubertin (Charleir). — La Versi- 
fication française cl ses nouveaux 
théoriciens, 45, n. 1, 219, n. 1, 
315. — Histoire de la langue et 
de la lillérature françaises au 
moijen âge, 114, n. 1, 160, 
n. 2, 209, n. 1, 258. 

Aude (Pierre), 43, n. 3. 

Aulonne (terre d ), 67, n. 2. 

Auton (Jean d'), 13, 29, n. 2, 31, 
n. 4, 72, 86, 86, n. 2, 97 et 98, 
99, n. 2, 100 et 101, 144, n. 3, 
218. 

Autriche (Marguerite d), gou- 
vernante des Pavs-Bas, 59, 200, 
n. 4, 208, 236. 

Aymery (Germain), 94, n. i. 

Azincourt (bataille d'), 227. 



Babinet, 121. 

Badius (Van Assche), 10. 

Baïf (monseigneur Lazare de) 

154, 154, n. 1. 
Banville (Théodore de), Petit 



416 



JEAN BOUCIIKT 



traité de poésie franraise, 219, 

n. 1 et 3. 
Baron (Jean), 31, 137. 
Baronius (le cardinal), 188. 
Bartas (dii), o4, oi. n. 2. 
Basoche de Bordeaux, 107. 
Baudoin (comte de Flandres), 173. 
Beaujeu (Anne de), 42, 209. 
Beaujeu (Catherine de), 39. 
Beaumont (Jacques de), seigneur 

de Bressuire, 67, n. 2. 
Bellay Joachim du;, 9, o3, o6, 

181, 213, 21o, n. 4, 228, 231, 

n. 3, 2o0, 305, n. 1. 
Belleau (Rémi), 33. n. 3, 305, 

n. 1. 
Benon comte de), 35, 64. 
Bérose, 194, n. 1, 197, 203, 

n. 1. 
Billon, 117, 117 n. 2. 
Blanchet, 32, 73 et 74. 
Blancs-Manteaux (prieuré des), 

192. 
Blondus (Flavius), 194, n. 1. 
Bobinet, curé de Buxeroles, 203, 

n. 1. 
Boccace, .30, 86, n. 1, 88, 241. 
Boisleve, 2. 2. n. :'., 282. 
Boisseau de la Borderie (Jean), 

122 
Boivre (rivière), 34. 
Bologne, 17. 

Bommiers (château dei, 42, n. 2. 
Bonaventure des Périers, 224, 

u. 2. 327, 348, 348. n. 1. 
Bonnefon (Paul) , Différend di' 

Muri)t l't de Scujon, 149, n. 2. 
Borderie (Arthur de la), Jean 

Mesckinot, 225, u. 1, 233, n. i. 
Borgia César). 61. 
Bouchard (AUain), 189, n. 2. 
Bouchet (Gabriel), 165, 163, n. 1, 

216, 231, u. 3. 
Bouchet (Guillaume), 117, n. 1. 
Bouchet (Jacques), imprimeur, 

36. 64, 338. 
Bouchet (Jean), prêtre, 2. n. 3. 
Bouchet (Marie), 33, 137 et 138. 
Bouchet (Pierre), 2. 
Bouillon (Godetroy de), 39, 173. 



Boulogne -sur-Mer, 153. 

Bourbon (Gabrielle de), vicom- 
tesse de La Trémoille, 40, 42 
et 43, 47, 49, 49, n. 2, 30, 56, 
38, 60, 61, n. 1, 62, 69, 71, 
166, 238, 298. 

Bourbon (Louis de), comte de 
Montpensier, 42. 

Bourbon (Louise de), 138, 230. 

Bourbon (Madeleine dej, 138. 

Bourges, 122. 

Brandois terre de), 67, n. 2. 

Brant (Sébastien;, 21 à 23, 23, 
n. 1, 24, 74. 

Brèche (Jean , avocat, 101, 101, 
n. 2, 136. n. 1. 

Bretagne (Pierre de), 67, n.2. 

Brice Germain), 29, 29, n. 4. 

Brodeau, 144. 

Brunet (J. Ci, 87, n. 1. 

Brunet Pierre), 31, 137. 

Brunot (F.), 89,244. 

Bûcher (Germain-Colin), 46, n. 2, 
101, 143, 145 à 148, 146, n. 2, 
219, n. 3, 220. 

Burckhardt (J.;, La civilimtion en 
Italie. 298, n. 4. 

Buxeroles, 205, n. 1, 



Caille (le métayer de la), 36, n. 2. 
Calvin, 121. 
Cande, 66, n. 3. 
Capponi, 10. 
Castel (Georges), 31. 
César, 194, u. 1. 
Chabannc8(maréchal de), 55, n. 2. 
Chaillou de Pestain, 236, n. 1. 
Chambon (Jehan , 66, n. 3. 
Chanson de Roland, 304. 
Chaponneau (Jehani, 122. 
Chappellet des Princes (le), 44. 
Charles V, roi de France, 39, 

171, n. 1. 
Charles VI, roi de France. ;}9, 

203. 



INDKX 



417 



Charles VII, roi de France, 39. 
Charles VIII, roi de France, 8 

.'i 11, 9, n. 1. il], 10,18,28, 43, 

141, n. 2, 174, 183, ii. 1, 189, 

i>0(). 
Charles d'Orléans, 227. 
Charles Quint, 34, 72, 141, n. 2, 

198. 
Charretier (Jean), 194. 
Chartier (Alain), 44, 47, ol, 90, 

100, 11. 2, 203 et 204, 211 et 

212. 227. 
Chaslelain (Georges), 29, 91, 208. 

218, 224, n.2, 241. 
Châtelet (cour de justice du), 23. 
Chàtellerault, 193. 
Chauvigny, maison de campagne 

de Jean Bouchet, 98, 128, 139, 

221. 232, 239, 230. 
Chenevière (Adolphe), Bonavcn- 

liire lies Périins. 224. n. 2. 
Childéric, 172. 178. 
Chronique de Bretagne, 194, 
Chroniques de Louis XII, 97, n. 

2, 100. 
Chroniques de Turpin, 194. 
Chusault, 127, 127, n. 2. 
Cicéron, 30,38, n. 3,77, 91, 99, 

228, II. 2, 248. 
Clain (rivière), 34 et 3o, 73, 77, 

166, 193, 249. 
Clodion, 172. 

Coëtivy (Louise de), 47, 47, n. 2. 
Colletet, 188, n. 1. 
Colonia (P.), 10. 
Commines, 67, n. 2, 203. 
Couards de Rouen (Confrérie des), 

lO.j. 
Corneille (Pierre), 5. 
Crétin, 29, a2, 53, n. 2, 71, 100, 

n. 2, 133, n. 2, 210, 210, n. 1, 

218, 224, 233. 
Crichon, 103, 103, n. 2. 
Croix (K. P. de la), S. J., 201, n. 

2. 

CroDtelles, 80, 81, n. 2, 121. 
Curzay (Jean de), chanoine de 

Poitiers, 232 et 233. 
Curzon (terre de), 67, r. 2. 



D 

Danglure (Jacques), 101. 
Dante, 30, 88, 219, n. 3, 
Darmesteter et Hatzfeld, le 

l^rizii'iiii' Sii'rh' l'ii Fi(inri\ 310, 

M. I. :!34. 
De educatione puerorum, 87. 
Denais (.loseph), les Poi'sips de 

Geniinin Colin iinchcr, 4«i, n. 

2, 143, n. 2. 
Deschamps (Eustache), 199, n. 1, 

211. 212. 
De Senectute, 133, 133, n. 3. 
Dissais (château de), 49, 49, n. 1. 
Dorac, 177. 
Dreux-Duradier, Bihiiot/mjue his- 

lufique et critique du Poitou, 

99, n. 2, 138, 163, n. 2. 
Dugas -Matifeux, 189, n. 2. 
Duguesclin lieriraiid), 173. 
Duprat (Aiitoinei, 173, n. 2. 
Dupltix, 188. 

Ecosse Marguerite d'), 203, Bré- 
vinirc des nobles, 213. 

Eléonore (reine), 54, 101, 127 et 
128,133,198. 

Emilius Probus, 30. 

Eneas, 176. 

Enseignes de Poitiers (vieilles), 
36. 36, II. 1. 

Epistre au roi de la Basoche 
de Bordeaux, 108. 

Erasme. 17. 
•Ermenaud (['), 82, n. I. 

Escole (château d'), 43. 

Epistres familières, 72. 

Estienne (tleari), Précellence du 
Inuiiage françois, 262, n. 2. 

Estissac (Louis d'), 152. 

Estissac (Geoiïroy d'), évèque de 
Mnillezais. 76 et 77, 76, n. 2, 
77, n. 1, 78. à 80, 82, 82, n. i, 
83, 192, 217, u. 2, 283. 

Eusèbe, 194, n. 2. 

Eyquem (Pierre), père de Michel 
Montaigne, 67. 



27 



418 



JEAN BOUCHET 



F 

Fabri (Pierre), Grand et vrai/ art 
de pleine rhétorique. 243. 

Faculté de médecine de Mont- 
pellier, 82. 

Faguet (Emile), le Seizième Siècle, 
219, n. 3, 221, m. 2, 242, n. 1. 

Favrouse (ruej, aujourd'hui rue 
Saint-Etienne, 36. 

Flandres (Marguerite de), 200. 

Fleury (le cardinal de), 203, n. d. 

Florence, 203. 

Fleurange, 11. 

Foix (Françoise de), 5ù. 

Fontaine (Charles), 53, n. 2, 144, 
137, n. 2, 160. 

Fontainebleau, 132, n. 2. 

Fontaine-le-Comte, 31, 39. 83 et 
84, 84, n. 1, 83,87 à 89,91 à 
97, 101, 106, 140, 158, n. 3, 
166, 190, 192, 249, 271, 273, 
287. 

Fontenailles-en-Brie, 189, n. 2. 

Fontenay-le-Comte, 82, n. 1. 

Fonteneau {manuscrits de domi, 
3, n. 2, 43, n. 2, 111, n. 1. 

Formond (Jean), 115. 

Fornoue (bataille de), 18. 

Fortiguerra (Scipiouj, 17, 17 , 
n. 1. 

Fou (François du), seigneur du 
Vigean, 141, 141, n. 2, 282. 

Franc (Martin), 296. 

François l", 48, 48, n . 3, 54, 
101, 125, 138, 178, 198. 

Francus, 176. 

Frétard, 144, n. 3. 

Frey (Cécile), 20, u.l. 

Froissart, 189, n. 2, 202, 212. 



G 

Gaguin (Robert), 172, n. 2, 174, 

194, n. 2, 196. 
Galliot du Pré, 88. 
Gallois, m. 
Gargantua {la Vie très horrijique 

du grand), 78. 



Gençays, 31, 137. 

Généalogies, effigies et èpitaplies, 
des Hoys de France recentement 
rennes et corrigées par rautheiir 
mesme, 2. n. 2 et 3, 155, n. 1. 

Gervaise (Pierre), 7, 11, 73 à 76, 
223, n. 1. 

Gilles (Nicole), 189. 

Gillet, 113, 113, n. 1. 

Girault (Arnbroise), 189. 

Glandève (le seigneur de), 155, 
u. 2. 

Godard (Jacques), 135. 

Gôlnitz (Abraham), 10. 

Gondi, 10. 

Goths, 32 et 33, 86. 

Gouffier (Artus), 282. 

Goujet. Bibliothèque francoise, 21, 
u. 2 et 3, 29, n. 4, 50. n. 2, 
63, 80, n. 1, 117, u. 2, 144, n. 
3, 156, n. 1. 

Grand Testament, 27. 

Grande Boucherie, 33. 

Grandes Chroniques de Saint- 
Denis, 194, 194, u. 2. 

Greban (Arnoul), 44, 47, 31. 110, 
120. n. 2. 

Gringoire, 29, 52. 

Grognet (Pierre), 144, n. 3. 

Guinegate (bataille de), 186. 

Guyvereau (chevalier), 143. 

H 

Haag, la France protestante, 

92, n. 2. 
Habert (François), 117, n. 2. 
Halle (Adam de la), 219, n. 3. 
Hamel (hichard du), 189. 
Henri II, roi de France, 153, 201. 
Henri VI, roi d'Angleterre, 227. 
Henri VII, roi d'Angleterre, 291 

et 292. 
Henri VIII, roi d'Angleterre, 291 

et 292 
Héricault (C. D. d'), 214, 214, 

n. 1. 
Hérode, 119. 
Hérodote, 194, n. 2. 



INDEX 



419 



Héroet, i44. 

Hildebert. évêque du Mans, 194, 

ti. ^2. 
Histoire et Cronicque de Clotaire, 

134, 134, n. 2, 166, 174, 174, 

n. 1, 175. n. 1, 176. 
Histoire littéraire de la France, 

213. 
Hongrie (Béatrice de), 298. 
Horace. 118, 227. 
Hôtel de la Rose, 33 et 34, 34, n. 

I, 139, 167, 259. 
Hunibald, 117. 



Irland (Robert), 101, n. 1. 

Isidore, 194, n. 2. 

Issoudun, 101,117, ll7,n.2, 122. 



Jansenn, VAUnnagne pi la Ré- 
forme, 260, n. 3. 

Jean-Michel. 16. 

Jeanne d'Arc, 34, 34, n. 1. 

Jésuites, 82. 

Jodelle, 219, n. 3. 

Jouhé-sur-Gartempe, 22. n. 2. 

Jules II, pape, 200, 289, 291. 

Justin. 30, 194, n. î. 

Juvénal des Ursins, Histoire de 
Charles VI, 125, n. 1. 

K 
Kernela (Gilles), 127, 128, 130. 



La Balue, cardinal. 191. 
Labirith de fortune (le), 13, n. 1, 

31, n. 2, 85. 
La Brosse (J. de), 64. 
Lacour ( Lou\.>), OEuvres françaises 

de Bonavenlure desPériers, 224, 

n. 2. 
Lacroix (Paul), 82. n. 1. 
Lactance, 156. 



La Dugnie (Antoine de), 121. 
Lamaure (Gabrielle), 56, ii. 2. 
Langlois (Ernest), 314, De arlibus 
riiihmicœ Rhetoricœ, 100, n. 2. 
314. 
Lascaris, 17. 

La Tour (Gahrielle de), 42. 

La Tour-Landry (chevalier de), 
171,11. 1. 

La Trémoille (famille), on géné- 
rai, 31,, 39, 40.53, 202, 246,273, 
290. 

La Trémoille (Louis II de), 31, 
n. 4, 39 et 40, 42, 43. n. 2, 
47, 48, 63. 64 à 66, 69, 71,137, 
179, 181, 271, 281. 

La Trémoille (Cliarles de), voyez 
Talinonri (prince de). 

La Trémoille (Louis III de), 2"' 
prince de Talmond, fils de 
Francoys de la Trémoille, 35, 
64, 243. 

La Trémoille (Francoys de), 33, 
n. 2, 34 et .35, 47, 61, 63,66 et 
67, 69, 134, n. 3,136, 136, n. 1, 
281. 

La Trémoille (Guy de), 39. 

La Trémoille (Georges ds), 39. 

La Trémoille iGuv VI de), 39, 42, 
n. 2. 

Laval (Anne de), 63, 67. 

Lavisse etRambaud, Hisloirenni- 
rer selle, 201, n. 1. 

Le Chandelier (Baptiste), 104. 

Le Clerc (V.), 213. 

Leconte, chanoine, 113,113, n. 1. 

Ledain, 34, n. 1. 

Le Lieur (Georges), 103, 103, n.l. 

Le Loup (Michel), 129. 

Lemaire de Belges (Jean), 29, 
n. 3, 44. 45, n. 2. 46 et 47, 50, 
n. 3, 55. n. 2, 71, 87, n. 1, 91. 
100, n. 2, 177, 177, n. 2, 182, 
191, 194, n. 2, 197, 208, 218, 
219, n. 3, 224, 241, 253, 314, 
326. 

Le Monde,Abus,les Sots, 108, n.2. 

Lenient, 270. — La Satire en 
France au moyen âge , 108 , 
n. 1, 212, n.2, 261, n. i. 



420 



JEAN BOUCHET 



Léon X, 20U. 

Le Prévost (Thomas), 102 et 103, 
116. 

Le Qaeux (Regnault), al. 

Le Riche (Guillaume), 113, Mo, 
n. 3. 

Lièvre (Auguste), Histoire des 
protestants et des églises ré- 
formées du Poitou, 158, D. 3. 

Ligugé. 31, 39, 76. 76, n. 2, 78 
à 81, 81, n. 2. 82. 84, 101, 
106, 140, 166, 192, 249, 271, 
273, 287. 

Longueil, professeur de droit, 4. 

Louis le Débonnaire, 204. 

Louis IX, roi de France, 18o. 

Louis XI, roi de France, 14, 67, 
n. 2, 181.182, 183, n. 1,209. 

Louis XII. roi de France, 4. H, 
29,41, 69, 141, n. 2, lo7, 178, 
183, n. i, 189, l'OO, 200, n. 1, 
289, 291 à 294. 

Luçon, 192. 

Lusignan, 141, u. 2. 

Luther i^.Martini, 159. 

Lyon, 8 et 9, 8, n. 4, 29, 30, 32. 

Lyon (Guillaume de), 129. 



M 

Macault, lOo. 

Machaut (Guillaume de), 211. — 

Voir dict., 211. — Prise d'A- 
lexandrie ^211, 212. 
Maignen (Jehan), 110, 110, n. 4. 

133. 
Maillard, 26, n. 2. 
Maillezais (abbaye de), 192. 
Malherbe, 313, 313, n. 2 et 3. 
Malines (palais de Marguerite 

d'Autriche à), 209. 
Mauché-Vieil (place du), 113, 117. 
Marguerite de France, 281. 
Marignan (bataille de), 48, 31, 60, 

222. 236. 
Marlian Raymond), 194, n. 2. 
Marnef (Jehan et Enguilbert de), 

imprimeurs-éditeurs de Jean 

Bouchet, 36. 



Marot (Jean), 29, 29, n. 4, p. 44. 

Marot (Clément), 8, 52, 82, 103, 
144, 144, n. 3, 146, 149, 160, 
n. 2, 135 à 137, 139,210, u. 1 
et 2, 213, n. 3, 227, 253, 260, 
308, n. 1, 311, 316, 329. 

Martial d'Auvergne, 29. 

Martin et Cahier (H. P.) S. J., 
270. 

Mary de Ruffec (Jean), 159. 

Mathée, 242, n. 2. 

Maulde de la Clavière, Chro- 
niques de Louis XII par Jean 
d'Anton, 29, 97, n. 2,99, n. 2, 
100.— Louise de Savoie et Fran- 
çois I". 89, n. 1. — Les Femmes 
de la Renaissance, 134, n. 3, 
140, n. 4, 264. n. 3, 297, n. 2. 

Maynard.236. 

Mellin de Saint-Gelais. 82, 88, 
loi. 11. 2, 137. 329. 

Mémoires de la Société des Anti- 
quaires de rOuest, 2, n. 3, 4, 
n. 2, 22, n. 2, 81, n. 2, 84, n. 
1, 113, n. 1, 141, n. 2, 132. u. 
3, 163, n. 2, 188, n. 1. 

Menot,5, 26, n. 2, 258, n. 1, 260, 
266, n. 3. 

Méray, la Vie au temps des libres 
prêcheurs, 16, n. 1, 258, n. 1, 
261, n. 1 et 2,262, u. 1. 

Merevache, enlumineur, 38, 58, 
u. 1 et 3. 

Mérovée, 172. 

Méry (Huon de), le Tournoiement 
df r Antéchrist, 212, u. 2. 

Meschinot 29, 44,31,89,91, 100, 
n. 2, 183, n. 1, 218, 224, 233, 
n. 1, 253. 

Meung (Jean de), 31, 100, n. 2. 

Mihervé (le seigneur de), 102, 
133. 

Millet, 44, 31. 

MoUnet, 29. 30, n. 3. 35, n. 2, 89, 
91, 208 et 209, 241, 253, 255. 

Monin (Abraham), 188. 

Monstrelet, 189, n. 2. 

Monteiglon (Anatole de), les 
Poètes [murais de CrépeL, 153, 



INDEX 



421 



Montaigne (Michel), 67, 188, 

n. 1. 
Montierneuf (librairie de), i92. 
Montreuil (Jean do», 38, n. 3. 
Mystère de la passion et de ta 

Résurrection de Notre-Seigneur 

Jéisus-Christ, 116. 

N 

Nantes, 101, 127. 
Navarre (Clitirle.-^ do), 202. 
Navarre (Margnerile de^, 39, n. 

2. i:i7. 
Nef de Folz (la), 21 ;'i 2:], 74. 
Nesle- (Hôtel de), 203. 
Noaillé {librairie de), 192. 
Nolhac (P. de), Erasme en Italie, 

17, n. 1. 
Notre-Dame la Grande, 33, 36, 

201,11. 2. 
Notre-Dame la Petite, 36, 113. 
Nouueau Mode auec l'Estrif (le). 

107 et 108. 

O 

Octavien de Saint-Gelais, 44, 47, 
30, .30, n. 2, 51, 33, 33, n. 2, 
91, 131. 

Orange (prince d), 141, u. 2. 

Orneau (Jean), 113. 

Orose. 30. 

Ouvré, 163. 

Ovide, 30, 35, 248. 



Padoue, 17. 

Palais des ducs d'Aquitaine, 36. 

Palais de Justice de Poitiers, 
33. 

Pallavicini (cardinal), Histoire du 
Concile de Trente, 273. 

Palsgrave, 316, n. 2. 

Panegyric du Cheuallier sans 
reproche, 13, 42, 64. 70, 71, 
97, u. 2, 171, 174, 179, 179, 
n. 2,182, 184,238, 241. 



Parmentier (Jean), 102, 102, n. 1 

012. 

Paris, 30, 32, 33. 

Paris (Paulin), les Manuscrits 
français, 102, n. 2. 

Paris (Gaston), Littérature du 
moi/en âge, 211, n. 3. 

Pasquier, 244. 

Passe-Lourdin (rocher de), 80 et 
81. 

Pavie (bataille dej, 39, 66, 72. 

Pazzi, 10. 

Pellissier (George.-^), 314. 

Pépin le Bref, 180, n. 1. 

Persac, 96, 96, n. 1. 

Petit (Nicolas), 83, 94, 96, 99, 
144. 11. 3. 

Petit de Julleville, tes Comédiens 
en France au moyen âge, 41, 
n. 2. — Histoire delà langue et 
de la littérature françaises. 3H, 
n. 3, 213, 244, n. '2. — Les Mys- 
tères. 117 à 123. 

Pétrarque, 90, 241. 

Pharamond, 172, 177 et 178. 

Philelphe (Fr.), 87, 87, n. 2. 

Philippe le Bon, duc de Bourgo- 
gne, 208. 

Piéri (Utivim), Pétrarque et Ron- 
sard, 242, n. 3. 

Pierre-Levée (la), 80 et 81, 81. 
n.2. 

Pilate, 120. 

Pisan (Christine de), 90, 212. — 
Trésor de la cité des dames, 
213. 

Platine, 142, n. 1, 194, n. 2. 

Platon, 39, 59, n. 2. 

Pline, 193. 

Plutarque, 30. 

Poitevins, 32 et 33, 75, 196, n. 2. 

Poitiers, 8, 26, 30, 32, 34 à 37, 
68, 73, 82, n. 1,84, n. 1,87, 
92, n. 2, 103, 104, 107, 111, 
116, 119, 121, 125, 128, 137 à 
140, 143, 188. u. 1, 192, 192, 
n.3. 193, 221. 

Pont (Gratien du), 45, n. 1, 46, 
46, M 3. 

Pont-Achard (étang de), 35. 



422 



JEAN BOLCHET 



Prévost (Jacques), 86, 97, 161. 
Ptolémée, 194, n. 1. 
Puygareau (collège de), 3 à 5. 
Puytesson (Jacques de), 95. 

Q 

Quatre fils Ayjjon (le^i, 120, n. 

Quentin, 83, 92, 92, n. 2, 144, u. 

3, 158, n. 3, 193. 
Quintil Horatian 33, 53, u. 2, 

144, u. 3, 157, n. 2. 
Quintilien, 228, n. 2. 



R 

Rabelais, 77 à 80, 94, 117, n. 1, 
217. n. 2, 353. 

Raraaceul (Thomas), 129. 

Rapaillon, 111. 

Rathery(J .-B.), Influcncede l Ita- 
lie sur les lettres francuises. 
219, n. 3, 231. 

Raulin (Jean), 15. 

Rebours, 112, 113, ii. 1. 

Regio iHaphaiM , 17. 

Regnars trauersât (les), 21 à 29, 
28, u. 1,78, 272, 274. 

Régnier, 333. 

Régnier (de), 121. 

Romorantin, 152. u. 3. 

Rideau (Louis), 40. 

Rivière (Pierre), 7, 11, 21, 21, n. 
3, 29, 73 et 74. 

Robertet (Floriiuond), U, 13, 
241. 246. 

Robiou (Félix), Université catho- 
lique, 65, n. 1, 184, n. 1. 

Rogier (Pierre), 7, 11, 73 et 74. 

Romains (les), 33 et 33, 86. 

Roman de Fauvel (le), 236, n. 1. 

Romande Renart île), 212, 295. 

Roman de la Rose (le), 19, 30, 
211, 250, 255, 295. 

Ronsard (Lovs), 53. 53, n 4, 56, 
138,231, il. 2 et 3. 

Ronsard (Pierre dej, 9, 69, 199, 
n. 1, 213, 219, u. 3, 221, 231, 



231, n. 3, 247, n. 2, 249, 250, 
305, n. 1, 311, 313, 329. 

Rouen, 103, 116. 

Rues (F. de). 236, n. 1. 

Rutebœuf, 219, n. 3. 



Sabellicus (An Ion lus), 196. 
Sagon, 105, 144, d. 3, 145 à 148, 

150. 150, n.2 et 3, 227, 316. 
Saint-Aubin bataille de), 183, 

186. 
Saint-Benoît. 121. 
Saint-Benoît (lilirairie de), 192. 
Saint Bernard, 25, n. 1. 
Sainte-Beuve, Tableau historique 

et critique de la poésie française 

au AT/--' siècle. 225. n. 2. ' 
Sainte-Croix de Poitiers (couvent 

de), 53. 138. 192. 230, 297. 
Saint-Cybard (ciuielière) , 114 , 

n. 1. 
Saint-Cyprien, 165, 192. 
Sainte-Ecriture, .30, 254. 
Sainte-Gemme (prieuré de), 115. 
Saint Grégoire de Tours, 174, 

194, n. 1, 195. 
Saint Hilaire, 205. 
Saint-Hilaire-le-Grand, 112, 113, 

n. 1, 187. 
Saint-Jacques de Wurtzbourg, 

176. 
Saint Jérôme, 87, 195. 
Saint Joseph, 119. 
Saint-Joyn couvenl de), 58, 58, 

n.2. 
Saint-Just, 205. 
Saint-Ladre 'porte), 124. 
Saint-Lienne, 2oo. 
Saint-Marc-Gîrardin, 65. 
Sainte-Marthe (collèj^'e). 4, 122. 
Saint-Martin inunaslère de), 77, 

82. 
Saint-Martin de Spanheim, 176. 
Saint-Michel-en-1'Herm. 192. 
Saint-Paul (ruej, 36. 
Saint-Pol (comte de). 67, n. 2. 
Sainte Radegonde, 134. 



TNIIFA' 



423 



Saint-Saturnin (faubourg) , 35, 

81, n. :?. 
Salel, 144. 
Salluste, 1)1. 
Salmon Macrin, 60. 
Samouillan, Olivier Maillard, 238, 

II. 4. 
Sandret, Louis II delà Trémoill»', 

le Chevalier sans reproche, 39, 

11. 1,58, 11. 1, 179, 198. 
Saumur, 102, 116. 
Sauvage (Deuis), 189. 
Savoie (Louisede), 48, u 3,6:2,127. 
Savonarole, 203. 
Scévolede Sainte-Marthe, o8,ii. 

3, 144. 
Scythes. 32 et 33. 
Segré nioiiseigiieur dei, 43, ii. 3. 
Sepet (Marins), 179. 
Serenna (collège de), 4. 
Seyssel (Claude), 91. 
Sibilet (Thonia.-^), 314, 314, ii. !, 

313, 321, 322, n. 2, 323, n. 2, 

323,326, n. 2, 331, 333, 338. 
Smarves, 78. 
Sorbonne, 130. 
Stecher, Jean Lemairc de Belges, 

sa vie, ses œuvres, 8, n. 4. 219, 

n. 3. 
Strozzi, 10. 

Sully Marie de), 42, n. 2. 
Sully (le receveur de), 36. ii. !:-. 
Sulpice-Sévère, 194, n. 2. 

T 

Taine, 271. — Essai sur Tile- 

IJve, 171, n. 1. 
Talmond (Charles de laTrénioille, 

prince de), 40, 41, n. 1, 44, 47, 

48, 48, n. 3, 49, 49, n. 2. 31, 
179. n. 4, 222, 238, 281. 

Talmond (principauté de , 66, 

n. 3. 
Tappecoue, 11:^, n. 1. 
Temple de bonne renômée fie', 

49, 214, 222, 272. 
Temple dhonneur (le), 29. 
Tendo (Loys), 66, n. 3. 



Thibaudeau, Histoire du Poitou. 

33, n. 1, 114, n. 1, 163, 165, 

n. 2. 
Thibault, 103, 103, n. 2. 
Thibaut (Vyhi\q.\<,(\\xq), Marguerite 

d'Autriche et Jehan Lemaire 

de Belges, 20, n. 1, 39, n. 2, 

193, n. 1, 200, n. 4, 200, n. 1, 
219, n. 3, 223, n 1. 

Thiboust (Jacques), 120. 

Thomas (A), DeJaannis de Mons- 
terotio vita et operibus, 213, 
n. 3. 

Thouars, 42, 47, 63, 67. 67, n. 2, 
69, 271. 

Tillart. 106. n. 1. 

Tiraqueau, 71, 82, n. 1. 

Tite Live,30, 171, 171, n. 1, 183, 
184, 248. 

Tortereau (Julien), 3 et 6, 87, 
n. 2. 

Tory (Geoffroy), 337, 338. 

Tours. 203. 

Tragédie du Christ Occis, 117. 

Trauerseur des voyes périlleu- 
ses, 24. 24, n. 1, 32, 30, 38, 
103, 143, 164, n. 2, 167, 222, 
304. 

Trechsel (Jt!,iii;. Kt. 

Trinepotes l<'s), 66, n 2. 

Triomphes du très chrestien roy 
François !<=•• (les), 133, 291. 

Trithème, 176, 176, n. 2, 177, 

194, n. 1, 196. 
Triumphes de la noble et amou- 
reuse dame (les), 133,137, 161, 
214. 239, 240, n. 1, 297. 

Trojan, 94, 94, n. 1. 
Turpin, 194, u. 1. 

U 

Université de Poitiers, 3, n. 2, 
4, 33 et 36. 

V 

Vacquerie (Jean), 14. 
Valentinois (Louise, vicomtesse 



424 



JEAN BOUCnET 



de Thouars, duchesse de), 61 

et 62, 63. 
Vateau André), 67. 
Vaucelles, 186, n. 1, 201. 
Venise, 17. 
Vérard (Antoine), éditeur, 23, 23, 

n. 2. 
Verbreuil (bois de), 62. 
Verdeau (Jacques), 129. 
Vernon (Jean), 121. 
Véron (Philippe), 121. 
Vigne (André de la), 29, 29, n. 4, 

52, 91. 
Villette (la), 98, 139 et 140. 
Villon, 8, i6, 30, 52, 113, n. 1. 

219. 
Vincent de Beauvais, 174, 194, 

n. 1, 193. 



Virgile, 19, 30, 50, 53, n. 2, 91, 

145. 180, 193. 
Viterbe (Annius de), 196 et 197. 
Vitry (Philippe de), 212, 212, n. 2. 
Vives, 297, n. 2. 
Vivonne (André de), seigneur 

de la Ghateigneraie, sénéchal 

du Poitou, 282. 
Voragine (Jacobus de), 194, n. 2. 



Wasthald, 177. 

Wright [Thomâ>\, Histoire delà 
caricature et du grotesque dans 
la littérature et dans l'art, 22, 
n. 1. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIERE PARTIE 
LA VIE 

CHAPITRE PREMIER 

LES PREMIÈRES ANNÉES. 

Naissance de Jean Bouchet ; âgé de 4 ans, il perd sou père. — 
Etudes au collège de Puygareau ; son maître Julien Tortereau ; 
ses premiers compagnons : Pierre Rivière, Pierre Rogier, Pierre 
Gervaise. — Jean Bouchet reçoit la tonsure ; son voyage à Lyon : 
premier souffle de la Renaissance. — Le jeune poète est attaché 
à Florimond Robertet ; il suit la cour, vit quelques anoées à 
Paris. — La pauvreté le contraint d'étudier la procédure. — 
Jean Bouchet, basochien, son premier livre : V Amoureux tramy 
sas espoir, bientôt suivi d'un second : Les Regnars trauersâf : 
son procès contre A. Vérard. — Les Regnars sonl une critique 
acerbe de la société ; on y trouve quelques notes personnelles. — 
Les idées littéraires de l'auteur vers 1502. — Jean Bouchet re- 
vient à Poitiers, où dès 1S07 il est procureur p. 



CHAPITRE II 

LE PROCUREUR DES LA TRÉMOILLE. 

Jean Bouchet à Poitiers ; comment il entend son métier de procu- 
reur ; ses difficultés pour allier les exigences de la chicane et le 
culte des Muses. — Il devient procureur des La Trémoille et 
poète officiel de la famille. — Voyage à la cour de Louis XII. 
Gabrielle de Bourbon, épouse de Louis II de la Trémoille. — Le 
Chappelet des Princes ; Jean Bouchet disciple des grands rhétori- 



426 JEAN BOUCHET 

queurs. — Mort de Charles de La Trémoille à Marignan : le Tem- 
ple de bonne rtnômee. — Voyage à Paris vers 1520 ; alternance 
régulière des rimes masculines et féminines dans les vers de 10 
pieds. — Gabrielle de Bourl)on protège le procureur-poète, leurs 
rapports littéraires ; mort de la vicomtesse de Thouars. — Jean 
Bonchet et la duchesse de Valentinois, seconde épouse de Louis II 
de la Trémoille. — Le Panegyric du Cheuallier sans reproche. 
— François de La Trémoille p. 32 



CHAPITRE m 

AMITIÉS LITTÉRAIBKS. 



Idées de Jean Bouchet sur la véritable amitié, elle est fondée sur la 
vertu. — Ses premiers amis : Pierre Blanchet, « le tant bon Ri- 
vière », Pierre Rogier, Pierre Gervaise. — Relations avec Geoffroy 
d'Estissac. — Cercle littéraire de Ligugé ; Rabelais, 'Jean Bouclwt 
parmi les serviteurs de Pantagruel. — Cercle littéraire de Fon- 
taine-le-Comte : « Le noble Ardillon », Quentin, rVicolas Petit; 
leurs idées littéraires ; ils connaissaient la Renaissance italienne, 
Philelphe, Dante, Pétrarque; les grands rhétoriqueurs et l'anti- 
quité latine ; leur amour pour le a doulx parler que l'on nomme 
francisque » ; relations aimables entre les habitués de Fontaine- 
ie-Comte, Jean Bouchet fait l'éloge funèbre de Nicolas Petit. — 
Relations du poète avec Jean d'Auton, abbé d'Angle ; il l'invite 
à visiter sa maison de campagne, lui soumet ses ouvrages.— Jean 
Bouchet en correspondance avec Germain- Colin Bûcher et le 
groupe des poètes de Rouen [>. 71 



CHAPITRE IV 

l'ordonnateur de mystères. 



Passion de Jean Bouchet pour le théâtre. — On lui attribue la ^o- 
lie: Le Xouueau Mode auec restrif... — Il dirige à Poitiers la 
représentation de 1534. — Diflîcultés ; ses acteurs : Gillet, Guil- 
laume Le Riche, Jean Ormeau, Jean Formond. — Grand succès. 
Les acteurs de Pt)itiers vont jouera Saumur, trois semaines plus 
tard. — Jean Bouchet demandé à Issoudun lo3o) . il s'excuse. 

— Ses idées sur le théâtre ; un drame est une action non un 
récit : mise en scène, costume, prononciation des acteurs. — 
But moral des mystères. — Jean Bouchet refuse d'aller à Bourges 
en 1536 ; le roi de la Basoche de Bordeaux. — Mystères mimés : 
Entrée de François 1er à Poitiers (o janvier lo20j ; entrées de la 
reine Eléonore et du dauphin à Nantes (14 août et 18 août 1522). 

— Conclusion p. 107 



1 



TABLE DKS MA Tli.HF.S -427 

CHAl'ITHE V 

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN BOUCHET INTIME. 



L'Epistre de vieillesse, 153ïJ. — Vie intime de Jean Boiichet ; sa 
femme, ses huit eiifauls, conseils à Gabriel, sa fille Mario au 
monastère de Sainte-Croix. — Le bourgeois de Poitiers, le mois 
et cent ; la maison de campagne de la Villelte; ordonnance 
simple de ses repas. — Jean Boacliet « poète acqiiilanique » ; on 
le consulte de toutes parts ; appelé à donner son avis lors de la 
querelle entre Marot et Sagon, il s'abstient. — Un dizain à Lazare 
de Baïf. — La vieillesse l'éloigné des Muses. — Pureté de son 
catholicisme ; il attaque avec force les erreurs de Luther. — Sa 
douceur et sa modestie. — La mort. — Devise du Traverseur ; 
Spe labor levis. — Ha bien touché. — Un souhait p. l'.)i 



DEUXIEME PAIITIE 

LÉGRIVAIN 

CHAPITRE PHEMIEB 

l'annaliste. 



Jean Bouchet annaliste se propose surtout de moraliser et d'in- 
spirer l'amour de la France et du Poitou. — Uhistoirc et cro- 
nicqae de Çlotaire est une œuvre morale plutôt qu'historique. L?s 
Anciennes et Modernes Généalogies : ce livre est un manuel non 
une histoire véritable ; la légende de Francus.— Le Panegyric du 
Cheuallier sans reproche: mélange de fiction et de réalité, 
harangues à la Tite Live. — Annales d'Aquitaine; l'œuvre prin- 
cipale: plan général et première idée du livre; louanges qui 
l'accueillent, on l'imite, on le copie. But de l'auteur, sa méthode: 
recherche des vieilles chartes, des traditions locales, élude des 
ouvrages antérieurs; naïveté de sa critique; elle est parfois 
gênée par la peur de déplaire ou par un patriotisme e.xagéré. Les 
Annales resteront un livre à consulter : Jean Bouchet y parait 
tout entier avec son bon sens, sa délicatesse, son grand cœur de 
patriote et de chrétien, —r Conclusion p. 171 



428 JEAN BOUniET 

CHAPITRE IJ 

LE RHÉTORIQUEUR. 
A. — LE POÈTE. 

Ecole des grands rhétoriqueurs : emphase, antithèses, jeuxdemots; 
elle continue la poésie allégorique du mo}en âge ; sa poésie mo- 
ralisatrice, son culte pour l'antiquité. — Jean Bouchet disciple des 
grands rhétoriqueurs: sa passion de littérature et de science: 
8 Immortel est et diuin le scauoir » ; son art à varier ses 
rythmes; il donne leur forme définitive aux terza rima ,• diverses 
sortes de strophes, de vers. Idée qu'il se fait de la poésie: elle 
vit de fiction, elle doit être impersonnelle; elle est un don de 
nature qui s'affine par l'art; l'imagination, la sensibilité, le na- 
turel dans son œuvre. Ses défauts tiennent en partie à sa doc- 
trine littéraire: Jean Bouchet, comme les rhétoriqueurs, s'oc- 
cupe plus des mots que des idées ; énumérations, antithèses, 
emphase, allégorie. — Imitation maladroite de l'antiquité : mots, 
périodes, métaphores. — Conclusion p. 209 

CHAPITRE III 

LE RHÉTORIQUEUR. 
B. — LE MORALISATEUR. 

Jean Bouchet se montre encore disciple des grands rhétoriqueurs 
par sa manie de moraliser : il donnedes conseils à tout le monde, 
il critique les vices et les défauts de tous. — Dans son œuvre 
on trouve une peinture de la société au xvie siècle : le Peuple, 
sa misère, son amour du luxe, son avarice, les laboureurs, les 
marchands, les gens de justice, les médecins ; ta Noblesse, ses 
qualités, ses vices, tyrannie envers les petits, servilité à l'égard 
du prince; le Clergé, avarice, simonie, les prédicateurs, les cha- 
noines, les moines. - Les rhétoriqueurs voient avanttout dans la 
critique un genre littéraire, delà leurs exagérations voulues ; il 
est facile de s'en convaincre dans les ouvrages de Jean Bouchet. 
Après l'attaque voici la défense : le Peuple, vie de famille, 
modeste aisance, belle foi chrétienne ; la Noblesse, qualités bril- 
lantes des gentilshommes français ; le Clergé, science, sainteté 
des prêtres, louanges de la vie religieuse. — Le Souverain 
Pontife, appréciations différentes selon que Jean Bouchet parle 
comme chrétien ou comme Français.— Le Roi, amour aveugle de 
Jean Bouchet pour les princes français. — Les Femmes, conseils 
aux jeunes filles, aux femmes mariées, aux veuvss, aux reli- 
gieuses. — Conclusion générale ... p. 232 



TABLE DES MATIÈRES 429 

TROISIÈME PARTIE 

VERSIFICATION. ^ ORTHOGRAPHE. — GRAMMAIRE 

CHAPITRE PREMIER 

REMARQUKS SUR LA VERSIFICATION DE JEAN BOUCIIET. 

I. Rime. — Deux règles de Jean Roucliet; terminaisons en AI et en 
A ; eu AILLE et eu EILLE ; eu AIN et en OIN ; eu ASTRE et en 
ATRE ; en E et en ES ; eu ET et en ËR ; eu EU; en 01 et en 
OU. — Equivalence de R et de P ; de G et de G ; de D et de T ; 
de L mouillé et de L ; de GN et de N. — Nombre de syllabes 
des diphtongues ; rime du simple avec le composé, du mot avec 
lui-même, du substantif avec le verbe qui en est formé. 

II. Césure. — Règle de Jean Lemaire. — Jean Bouchet place la 
césure au hasard. — Enjambement. — Inversion. 

m, Elision. — E muet à la fin des mots devant une consonne; E 
muet à l'intérieur des mots; E muet final devant une voyelle ini- 
tiale. — Suppression de certaines syllabes. Wîaf;<A" p. 313 

CHAPITRE II 

ORTHOGRAPHE. 

Voyelles et Diphtongues. — Consonnes p. 337 

CHAPITRE III 

FORMES GRAMMATICALES. 

Substantifs et adjectifs. — Article. — Degrés de comparaison. — 
Noms de nombre. — Pronoms. — Verbes p. 348 

CHAPITRE IV 

SYNTAXE. 

Substantif. — Adjectif. — Article. — Noms de nombre. — Pro- 
noms. — Verbes. — Adverbes. — Négation. — Prépositions. — 
Conjonctions p. 361 



430 JEAN BOUCHET 

APPENDICE I 
Bibliographie des Œuvres de Jean Bouchet p. 399 

APPENDICE II 

Fac-simiie d'une lettre autograplie de Jean Bouclîet à Gabriellede 
Bourbon, épouse du Chevalier sans reproche, Louis II de la 
Trémoille p. 413 

APPENDICE III 
Index p. 414 



FIN 



Poitiers. — Librairie H. Oudin, éditeur. 



ERRATA 



Citant l'ouvrage publié sous la direction de M. L. Petit de .liilleviile, 
j'ai écrit : Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, ii faut 
lire : Histoire de la Langue et de la Littérature française. 

Plusieurs fois l'ouvrage de Goujat est cité ainsi : Bibliothèque française, 
il faut lire : Bibliothèque française. 

Page 47, note 2, au lieu de Charles de Bourbon, lire : Charles de la 
Trémoille. 

Page 190, ligne 10, au lieu de soulz, lire : soubz. 

Page 196, ligne 4, et page 197, ligne 22, au lieu de Amicus de Viterbe, 
lire : Annius de Viterbe. 

Page 254, ligne 10, au lieu de il veuille, lire : il ne veuille. 

Page 276, ligne 9, au lieu de on, lire : ou. 

Page 277, ligne 1, au lieu de se, lire : ses. 

Page 280, ligne 5, au lieu de vault, lire : veult. 

Page 306, ligne 35, au lieu de treme, lire : terme. 

Page 329, ligne 1, au lieu de XVI*, lire : XIV^. 



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i' Hamorij Auguste 

1605 Un grand rhétorique -ur poitevin 

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