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Mk'^ 



ŒUVRES 



DE 



A. V. ARNAULT. 



]M1>K1MK PAA LACHEVARDIERE FILS^ 

RUI DV COlOHBlia, R. 3o. 



ŒUVRES 



DE 



A. V. ARNAULT, 



DE i/aITCXEK institut de FRANCE, ETC., ETC. 



MÉLANGES. 



<rco\' j•'i•''T> 



V. 

PARIS, 

A. BOSSANGE, LIBRAIRE, 

RDI CAXETTB, IT. 93. 

LEIPZIG, 

MÊME MAISON, REICnS STRASS^.' ". ' 



1827. 



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... 

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• • • 



AVERTISSEMENT. 



Ce volume est composé de cinq parties 
très distinctes : Mélanges académiques i , 
Débats judiciaires y Instruction publique ; 
Correspondances politique et littéraire y 
Notices sur quelques contemporains. 

On trouvera en tête de celles de ces di- 
visions qui en exigent, des renseignements 
sur les occasions et les circonstances qui 
ont donné naissance aux pièces dont elles 
se composent. 



1. 



II AVERTISSEMENT. 

t 

Personne moins que leur auteur n'a la 
prétention d'être propre à tout ; mais , par 
TefiPet du mouvement que la révolution a 
imprimé aux hommes et aux choses , il s'est 
trouvé en rapport avec bien des choses et 
bien des hommes. Ce volume se rattache à 
toutes les époques de cette longue période ; 
c'est un résumé de ce que son auteur a vu , 
pensé et fait. 

La première de ces divisions se forme 
surtout de travaux faits pour I'Institut. 

M. Arnault a appartenu dix-sept ans à 
ce corps illustre. 

Appelé le 27 septembre 1799, par le suf- 
frage des trois classes qui alors faisaient les 
élections en commun, à remplacer, dans 
la section de poésie française , Antotnb 
-Leblanc, il y a siégé jusqu'au 24 mars 
1-816, époque où une ordonnance a détruit 



I 



AVERTISSEMENT. m 

cette institution, qui avait été créée par 
une loi. 

Cette ordonnance, très claire dans son 
but , contenait un article assez obscur. On 
en pouvait inférer que, se contentant de 
dépouiller les membres non compris dans 
le nouvel Institut, de leur titre, le réfor- 
mateur leur conservait le traitement atta- 
ché par la loi à ce titre. 

M. Arnault, alors exilé, adressa au mi- 
nistre sur le rapport duquel l'ordonnance 
avait été rendue , la lettre suivante : 



A M. DE VAUBLANC, 



MINISTRE DE t/ INTERIEUR. 



BraxeUes, le 19 mars i8i(>. 



Monsieur le ministre, 



J'apprends que, dans Fordonnance rendue le 21 mars 



A. 



IV AVERTISSEMENT. 

dernier, stir votre proposition , mon nom n'est pas inscrit 
parmi ceux des membres de Flnstitut. Cela ne m'étonne 
ni ne m'afOige. Je laisse au public à juger si j'ai été juste- 
ment admis, il y a dix-sept ans, dans ce corps illustre, 
ou si aujourd'hui j'en suis injustement exclu, et si l'hon- 
neur d'y avoir été appelé par les suffrages libres de la 
majorité de ses membres , peut être atténué par l'exclu- 
sion que je ne dois qu'à la volonté d'un ministre. 

Je veux vous parler d'un objet plus important; de la 
disposition énoncée dans l'article 24 de votre ordon- 
nance : il y est dit que les membres qui ont appartenu 
jusquà ce jour à l'une des quatre classes de V Institut 
conserveront la totalité de leur traitement. 

Quel peut être le but de cet article , monsieur le mi- 
nisitre , sinon d'avilir , par ce feint ménagement , des ' 
hommes que vos persécutions ne font qu'honorer? 

Il est moins facile que vous ne croyez de réussir en ce 
projet , du moins avec moi : dépouillé de tout, excepté 
de mon honneur, je saurai le conserver intact ; je saurai 
le soustraire à l'injure de vos bienfaits, et ne pas vous 
laisser le plaisir de g&ter mon malheur. 

Trouvez donc bon que je vous déclare que je rejette 



AVERTISSEMENT. v 

le droit qui m'est attribué par Tordonnance royale du 

21 mars i8i6, et ne vous étonnez pas que je donne à 

ce refus toute la publicité possible. 

J'ai l'honneur d'être , 

Arnault, 

de l'ancien Institut , et l'un des trente-huit Français 
exilés par l'ordonnance da a4 juillet i8 15. 

M. le comte de Vaublanc , comme on 
sait, ne s'entête pas dans ses erreurs; il 
s'empressa de rectifier celle-ci ; et une note 
explicative , insérée au Moniteur peu de 
jours après , prouva bientôt combien on 
avait calomnié cette excellence en lui prê- 
tant quelques sentiments de modération. , 
La première pièce qu'on trouvera dans 
les Mélanges académiques répond à une 
lettre qui fut distribuée en i8o4 à l'Insti- 
tut , par le docteur Pelletan. Pour com- 
prendre cette réfutation, il faut connaître 
la proposition qui l'a provoquée; la voici : 



\ 
I 



VI AVERTISSEMENT. 

M. PELLETAN, 

MEMBRE DE l'iNSTITUT NATIONAL DES SCIENCES ET ARTS, 

A SES HONORABLES COLLÈGUES. 

Messieurs, 

Tai beaucoup réfléchi sur une proposition faite par 
notre collègue Desessarts, dans une des dernières séances 
de ITnstitut, et à laquelle vous n'avez pas cru, en ce 
moment, devoir donner de suite. Il était question de 
mettre hors de rang, parmi nous, l'homme qui depuis 
long-temps n'a pas d'égal , et que des circonstances im- 
périeuses, moins encore que l'amour et la reconnaissance 
des Français, viennent d'élever à une suprématie qui ne 
peut rien ajouter à sa gloire, mais qui cimente, pour 
nous, le grand œuvre de la paix et du bonheur. 

Aujourd'hui, messieurs, je porte plus loin les vues 
qui vous étaient présentées, et je demande que l'Institut 
national sollicite la faveur de changer son titre en celui 
d'Institut impérial des sciences et des arts. Je suis per- 
suadé que le développement de mes motifs entraînera 
votre sentiment. 



AVERTISSEMENT. vu 

En effet, on opposerait en vain l'égalité qui doit ré- 
gner entre les membres d une société savante : trop long- 
temps nous avons été victimes de cette idée prétendue 
philosophique, et nous savons que la véritable égalité 
ne consiste pas plus à entasser les hommes péle-méle, 
qu a les soumettre à la mesure du tyran de Sicile ; mais 
qu'elle existe là où chacun remplit les devoirs qui lui 
sont prescrits , et jouit des récompenses , des honneurs 
et de la considération que lui ont mérités ses travaux , 
ses vertus , l'opinion publique , et même , si l'on veut , 
les dons de la nature et la faveur des circonstances. 

Pierre-le-Grand 5 a-t-on dit dans l'assemblée, n'a pas 
dédaigné de prendre place dans l'académie des sciences , 
et son nom a été inscrit dans l'ordre de sa réception. Il 
est bien étonnant que personne n'ait relevé ce que ce 
. rapprochement a d'inexact. L'académie dont Pierre-le- 
Grand voulut être membre honoraire , n'était pas dans 
ses propres états. Etranger à Paris, sans doute la place 
la plus honorable pour lui était d'y être assis au milieu 
de vous; et il ne dédaigna pas d'être membre d'une aca- 
demie dont le roi de France était protecteur immédiat. 
La liberté dont les gens de lettres doivent jouir est 



vm AVERTISSEMENT. 

encore une de ces objections de circonstances qui cédera 
au plus léger examen. Sans doute les gens de lettres sont 
libres, lorsqu'isolés dans leurs cabinets ils s'occupent à 
loisir, et suivant leur volonté ou leur goût individuel, 
les uns à résoudre un problème de mathématique, ou à 
faire les échos confidents de leurs amours; d'autres à 
commenter les Aphorismes d*Hippocrate , ou chanter les 
victoires des héros de la Fable : ceux-ci, à travestir à 
leur gré l'auguste philosophie; ceux-là, en insultant la 
Divinité , à n'encourir que le mépris d'un gouvernement 
sage et tolérant : mais aussitôt que ces gens de lettres 
se réunissent et forment une corporation sous l'autorité 
du gouvernement, ils perdent leur liberté poUtique, et 
reçoivent, en échange, une protection vivifiante, sous 
laquelle nos pères ont vu fleurir ce siècle étonnant de 
gloire et de prospérité qui nous a précédés. Quel diffé- 
rence entre les productions immortelles du génie dans 
ce siècle àiesclas^agey et l'apathie, l'engourdissement et 
la stupeur qu'a produit, parmi nous, la liberté révolu* 
tionnaire! 

Descendons, messieurs, à des motifs moins nobles 
peut-être, mais non moins importants : n'en doutez pas, 



AVERTISSEMENT. ix 

votre liberté tient à vos besoins. L'Institut dépose sa 
liberté politique entre les mains du gouvernement qui 
paie ses travaux. Nous recevons un salaire commun ; 
mais chacun de nous n*occupe-t-il pas des placer plus 
ou moins lucratives ; et cette dernière condition n'est- 
elle pas le soutien très heureux des honneurs que ces 
places répandent sur nous? Supposez un moment que 
le gouvernement consentît à nous Uvrer à la noblesse , 
non de notre origine, mais de nos prétentions; nous 
serions bientôt dans le cas de ces nobles campagnards 
! bretons, qui, dit-on, demandaient Taumône le chapeau 



sur la tête. Concluons, messieurs, que le savant et 
lliomme de lettres qui veulent jouir d'une liberté idéale 
et sans limites , doivent renoncer aux académies et aux 
places; que les autres peuvent se contenter de cette 
noble liberté qui les soumet aux lois : un gouvernement 
protecteur ne gêne point leurs opinions, parcequ'elles 
sont s^ges et sans intolérance , n'avilit point leurs senti- 
ments, parcequ'ils sont purs et nobles de leur nature; 
n arrête point les élans de leur génie, parceque, dirigeant 
toutes leurs facultés vers la véritable science , ils ne trou- 
blent point Tordre social par les écarts d'une imagination 



X. AVERTISSEMENT. 

turbulente , et qu ils cultivent cette vraie philosophie qui 
nous rend sévères pour nous-mêmes , indulgents pour 
les autres; ne s*occupe que du bonheur commun, et 
respecte même les préjugés si souvent nécessaires à ce 
bonheur : voilà Thomme libre. De même que Tordre et 
l'économie sont le principe de la richesse , la modéra- 
tion dans les désirs, la source du bonheur, un esprit 
droit et un cœur pur sont les bases de la Uberté indi- 
viduelle. 

Je passe , messieurs , à une dernière objection qui 
pourrait être faite à mon projet. Aurions-nous de la 
peine à renoncer à ce titre d'Institut national? Serait-il 
possible que ces mots fatals et de pouvoir magique, 
liberté j égalité y Dolonté nationale y eussent encore sur 
nous quelque influence, et quelque attrait pour notre 
cœur ? Avons-nous oublié que c'est sous cet étendard 
que notre patrie a été ravagée par elle-même ? que ces 
mots ont servi de ralUement pour -soulever, de tous les 
points de la France, cette populace effrénée et cruelle, 
dont les excès nous ont mis à deux doigts de notre 
perte ? Nos cœurs gémissent encore des précieuses vic- 
times que l'académie a fournies à l'hydre révolution- 



AVERTISSEMENT. xi 

naire : tous osez à peine soulever le manteau dont vous 
TOUS étiez enveloppés pour vous soustraire à cet hor- 
rible spectacle. Oublions, oublions, s'il se peut, que 
l'Institut lui-même a dû son origine et son organisation 
à ce gouvernement ennemi de toute liberté , et dont le 
génie était celui de la destruction. 

Une aurore se lève pour nous, déjà plus brillante que 
le soleil à son zénith. Unissons-nous à la France ancienne 
et nouvelle , pour bénir la Providence qui a produit ce 
miracle en notre faveur : serrons-nous autour de Thomme 
supérieur à tous qu'elle nous a suscité : méritons sa pro- 
tection et soUicitons sa bienveillance. Tai donc Thon- 
neur, mes honorables collègues, de vous proposer le 
projet d'arrêté qui suit : 

I® L'Institut national des sciences et arts , voulant à 
la fois témoigner son amour pour les sciences et les arts 
qu'il cultive, et son respectueux et inviolable attache- 
ment à la personne de l'empereur Napoléon, sollicite, 
auprès de sa majesté, l'honneur et l'avantage de sa pro- 
tection immédiate. L'Institut demande, en conséquence, 
Jétre appelé Institut impérial des sciences et des arts. 

2* L'empereur sera supplié de sanctionner son adhé- 



XII AVERTISSEMENT. 

sion au vœu de Tlnstitut par sa présence auguste , dans 
une séance générale convoquée à cet effet, et au jour 
que sa majesté l'ordonnera. 

3^ UInstitut sollicitera de sa majesté l'honneur de lui 
présenter cet arrêté eh corps, ou par députation, ou 
même par la voie du ministre de l'intérieur. 

4* L'empereur ayant agréé la demande de l'Institut, 
il sera imprimé une liste de ses membres, en tête de 
laquelle on lira : Napoléon, empereur, protecteur de 
l'Institut. 

5^ La place restée vacante dans la classe des sciences 
physiques et mathématiques , section de mécanique , par 
la sortie du consul Bonaparte, sera donnée par la voie 
du scrutin, suivant les règlements de l'Institut. 

Je termine, en invitant monsieur le président à pro- 
voquer une séance générale de l'Institut, dans le plus 
prochain délai, ^ l'effet de prei^dre en considération 

l'objet de ma lettre. 

Pelletàn. 

Parmi les pièces relatives au concours 
pour les prix décennaux , on trouvera Tin- 
troduction qui précède , et les conclusions 






AVERTISSEMENT. xiii 

qui termiDent le rapport présenté sur cet 
objet à r empereur au nom de la classe. 

Ces pièces ^ qui renferment des obserya- 
tions assez curieuses sur la position de la 
littérature française à Tépoque où elles ont 
été écrites , appartenaient en effet à M. Ar- 
uault : il avait été chargé, en conséquence 
d'un arrêté pris par la classe , et consigné 
dans ce volume, de la rédaction générale 
du travail auquel elles se rattachent. 



^ 



MÉLANGES 

ACADÉMIQUES. 



1. 



MÉLANGES 

ACADÉMIQUES. 



'^'^'^«'«'v%<^/«««>»,-^«.^-%«^«/^«,'«/<k«/«/»«/»^%/«/^«<>%^w ^%.'^%^k^»'^'»^<«/ik%/^^»'«'% «-«/»%<%'« •/^«/% 



OBSERVATIONS 

SUR QUELQURS UNES DES PROPOSITIONS 

CONTENUES DANS UNE LETTRE ADRESSÉE PAR M. PELLETAI! 

A l'institut national. 



Messieurs, 

La lettre adressée à chacun de nous par notre collègue 
Pelletan contient de graves erreurs. Avant de discuter 
la proposition à laquelle elles servent de base , qu'il me 
soit permis de relever les plus frappantes dans Tordre 
où elles sont présentées. 

Notre collègue est d'avis surtout que l'Institut sollicite 
la faveur de changer en celui d'impérial le titre d'Institut 
national. 

Je conçois peu, je l'avouerai, la nécessité de ce chan- 
gement. Ce qui est national n'est-il pas impérial? ce qui 
est impérial n'est-il pas national? , 

Sous le rapport politique , cette proposition est-elle 

autre chose qu'une vaine question de mots ? Bonaparte 

1. 



4 MÉLANGES 

appelé à l'empire par le vœu de la nation , Bonaparte 
exerçant un pouvoir déféré et non conquis, n'est -il 
pas lui-même national ? Pourquoi les institutions qu'il 
protège cesseraient-elles de l'être ? Sous le rapport de 
notre existence positive , ce changement peut avoir quel- 
ques inconvénients, ceux au moins qu'entraîne une dé*- 
nomination inexacte. 

Le mot national exprime en effet ce que le mot impé^ 
na/ n'exprimerait pas , c'est-à-dire une réunion d'hommes 
choisis dans toute la nation. National signifie ce que si- 
gnifiait sous les rois l'épithète Ae française donnée à la 
première des académies qu'ils aient fondées. . 

Un corps ne doit pas admettre sans motifs un chan- 
gement, même dans sa dénomination. C'est par cette 
considération , et non par appréhension de l'atteinte 
qu'il porterait à l'égalité qui règne chez nous, que je 
repousse le changement proposé. 

Qu'importe ce changement aux partisans de l'égalité, 
dont M. Pelletan semble redouter l'opposition ? 

Le maintien de l'égalité académique ne nous est-il pas 
garanti d'ailleurs par l'intérêt du gouvernement lui- 
même ? 

m 

Egaux entre nous en droits, et plût à Dieu que nous 
le fussions en mérite! égaux en droits, dis-je, comme 
les membres de toute société savante bien organisée , 
ne sommes-nous pas soumis au gouvernement, quelque 
dénomination qu'il reçoive de la volonté publique? Sous 
tous les gouvernements cette égalité se maintiendra 



ACADÉMIQUES. 5 

entre des hommes associés au même titre, et aucun gou- 
vernement n aura intérêt à la détruire, car son effet n'est 
pas de nous distraire de Tobéissance due à l'autorité lé- 
gitime , mais de nous garantir de la domination de nos 
propres collègues, domination attentatoire aux droits 
de l'autorité comme à ceux de la liberté , aux droits 
du gouvernement comme aux nôtres. 

Mais passons à ce que l'auteur de la lettre qui désire 
que l'empereur soit mis hors de rang parmi nous y ce qui 
voudrait dire rayé de la liste des membres de l'Institut, 
répond à ceux qui lui opposeraient l'exemple de Pierre- 
le-Grand, inscrit d'après sa propre demande sur la liste 
des membres de l'académie des sciences, dans l'ordre 
de sa réception. Celte réponse prouve-t-elle dans celui 
qui l'a faite une connaissance bien approfondie de l'his- 
toire et du caractère du grand homme dont il croit inter- 
préter la pensée? 

Est-ce l'honneur d'appartenir à un corps protégé par 
le roi de France , que Pierre recherchait quand il voulut 
s'asseoir entre les Fontenelle et les Varignon , les Réau- 
mur et les Jussieu ? 

Je crois , messieurs, que cet homme fait pour le trône 
auquel il eût été porté s'il n'y fût pas né , ambitionnait 
une tout autre gloire. Mettant au premier rang des dis- 
tinctions celles qui étaient fondées sur le mérite, tout 
monarque qu'il était , il voulut passer par tous les grades 
de son armée de terre et de mer, servir sous les géné- 
raux qu'il avait nommés, et il se maintint subalterne tant 



6 MELANGES 

qu'il crut rencontrer des supérieurs dans ses propres 
sujets ; mais quels sont les rois dont il se soit reconnu 
rinférieur ? 

Croyez donc que quand il vint siéger parmi vos pré- 
décesseurs, cet académicien couronné se fit moins le 
protégé d un monarque au berceau , que le collègue des 
premiers génies de l'Europe savante; que le collègue 
des Bemouilli et des Newton , dont le nom enrichissait 
sdors vos fastes. 

L'auteur de la lettre ne me semble pas plus heureux, 
dans l'article loù il traite de la liberté des gens de lettres. 
Après avoir employé, à propos du siècle passé et du siècle 
présent , tous les lieux communs épuisés depuis quatre 
ans par les folliculaires, outrageant tout à la fois et la 
sagesse du gouvernement, et la dignité de notre institu- 
tion , il affirme que la protection de l'autorité ne nous 
est accordée qu'en échange de notre renonciation à la 
liberté politique. Ainsi , dans l'Institut , on ne jouirait ' 
pas de la plénitude de liberté conservée au citoyen par 
la loi , ou bien, hors de l'Institut, la liberté du citoyen • 
pourrait s'étendre au-delà des limites que la loi a posées. > 
Mais c'est peu: non seulement, à l'entendre, tout mëm- i 
bre de l'Institut aurait renoncé à sa liberté politique, «: 
mais il l'aurait vendue ; le traitement que nous recevons v 
annuellement ne serait point, comme vous le pensez, . 
le prix de vos travaux passés, l'indenuiité de vos travaux \ 
présents , l'effet de la munificence nationale , qui veut ?, 
mettre à l'abri des premiers besoins des hommes utiles, ^if^ 



j 



ACADÉMIQUES. 7 

revêtus d une honorable distinction , mais bien le salaire 
de la plus honteuse servitude. 

Ah! loin de nous ces étranges idées! Il s*avouerait 
trop méprisé, celui qui croirait sa servitude payée à si 
vil prix; comme il s'avouerait trop méprisable, celui qui 
croit pouvoir aliéner sa liberté à quelque prix que ce soit. 
Parlant ensuite de l'organisation de notre société , 
l'auteur de la lettre confond, à plaisir, les hommes et les 
époques , indistinctement frappés par lui d'anathème. La 
publique horreur, à l'entendre, doit poursuivre égale- 
ment les créateurs de l'Institut, et les destructeurs des 
académies. 

Il 7 a plus que de l'injustice dans cette proscription ; 
et vous seriez vous-mêmes absurdes et barbares si vous 
ne reconnaissiez pas de différence entre la fin de la tem- 
pête et son commencement , entre Vépoque qui a détruit 
et celle qui a régénéré, entre les hommes ignorants et 
féroces , auteurs de notre naufrage , et les hommes habi- 
les et humains qui vous ont sauvés sur ses débris. Que 
la honte et le mépris poursuivent , s'il en existe , les des- 
tructeurs des anciens corps savants ; mais que l'estime et 
la reconnaissance soient le partage de ceux qui les ont 
ressuscites sous un autre nom ! 

Mais il est temps d'en venir à l'importante question à 
laquelle on voudrait rattacher les différentes opinions 
que nous venons de passer en revue. 

C'est après une longue réflexion que celui qui la pro- 
pose nous presse de solliciter le chef de l'empire à re- 



8 MÉLANGES 

noncer à la condition qu'il a cru deroir se conserver au 
milieu de nous jusqu a ce jour. 

Une lon^e réflexion derait , ce me semUe, détour- 
ner notre collègue de la pensée de tous faire une pro- 
position si inconyenante; proposition non moins £adte 
pour blesser riDustre membre qui en est Fobjet, que 
ITnstitut lui-même. 

Comment une longue réflexion n a-t*elle pas fait re- 
connaître à notre collègue deux hommes dans Bonaparte? 
rhomme privé et lliomroe public, le membre de Flnsti- 
tut et le chef du gouvernement? 

Le chef du gouvernement n*est41 pas, de droit et de 
fût , le protecteur de tous les établissements publics ? 

Proposer à l'empereur de prendre le titre de protecteur 
de l'Institut , n'est-ce pas lui offrir ce qu'il possède déjà? 
Solliciter Bonaparte à sortir des rangs de l'Institut , 
n'est-ce pas le solliciter à se dépouiller de l'un des titres 
les plus flatteurs qui lui appartiennent ? oui , des plus 
flatteurs, puisqu'il le doit à lui-même, aux droits du 
génie , et non à ceux de la puissance. 

Dans les états où la puissance est héréditaire , elle 
n'est pas toujours transmise à l'homme supérieur ; mais 
comme ses prérogatives sont immuables, le prince inepte, 
le monarque ignorant n'en est pas moins le protecteur>né 
des institutions savantes et littéraires de Tempire. 

Que proposerions-nous donc à Bonaparte, si ce n'est 
de ne vouloir être que ce qu'ont été tant d'hommes mé- 
diocres; de renoncera une qualification qui le distingue 



ACADÉMIQUES. 9 

entre tous les souverains , pour ne conserver que celle 
qui lui est commune avec tous? 

Est-il beaucoup de souverains qui , passant par la con- 
dition privée, eussent mérité d'être appelés, par le suf- 
frage libre et unanime de l'Institut, à s'asseoir parmi • 
vous? Et, bien que devenu le chef de l'état, le collègue 
de tant d'hommes célèbres se rabaisserait-il en se main- 
tenant à leur niveau? 

Si riustitut, comme l'académie française , dans les 
temps voisins de sa création, se trouvait sons la protec- 
tion d'un particulier , sans doute il serait inconvenant de 
voir le chef de l'état conserver un titre qui le rangerait 
sous la protection de son inférieur; mais cette inconve- 
nance existe-t-elle quand le protecteur de l'Institut n'est 
autre que Bonaparte lui-même ? 

Loin de le penser, messieurs, je regarderais la démar^ 
che à laquelle on voudrait vous porter comme un ou- 
trage envers Bonaparte, comme une injurieuse révoca- 
tion de votre propre choix. 

Frédéric II resta toute sa vie membre de l'académie 
de Berlin , dont il était protecteur comme roi. Mais sans 
ofibir un exemple à celui qui servira d'exemple , cher- 
chons , dans la conduite de l'empereur, la règle de l'opi- 
nion à laquelle nous devons nous rallier. Chef des mili- 
taires de l'empire , supérieur à tous les grades auxquels 
il est successivement parvenu par d'éclatants services, le 
souvenir de ces services nïéme Ivii rend tous ces «jrades 
également chers. Chacun des habits qui divStinguc chacun 



10 MELANGES 

de ces grades lui rappelle le titre auquel il Ta revêtu; et, 
loin d'en dédaigner un seul, il se décore plus souvent 
. du modeste uniforme de simple officier que de l'habit 
somptueux qui n'appartient qu'au chef de l'empire. 

Les deux qualités que notre collègue croit exclusives 
l'une de l'autre ne sont donc pas inconciliables dans le 
chef du gouvernement , du moins devons-nous le penser, 
tant que l'ordre de choses existant n'aura pas été changé 
par celui qui a eu l'occasion de le faire , et qui ne Ta 
point fait à l'époque récente de notre réorganisation. 

Le corps qui entreprendrait de tracer sa conduite à 
celui qui règle les destinées de l'Europe s'exposerait , ce 
me semble, à se voir taxer de quelque présomption. Je 
regrette qu'un de nos collègues se soit exposé à ce re- 
proche , et demande qu'il ne soit donné aucune suite à 
sa proposition. 



— tfiiï — 



.1— 



1 



U 



ACADÉMIQUES. ii 



RAPPORT 

A LA CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITIÉRATURE 

FRANÇAISE. 

Messieurs, 

Vous avez renvoyé à une commission Texamen de 
ces deux questions : 

1® La classe de la langue et de la littérature française 
publiera-t-elle des mémoires ? 

2* De quelles pièces ces mémoires seront- ils com- 
posés ? 

La première question a d'abord été discutée. 

Si vous voulez vous borner à acquitter strictement 
vos dettes , vous ne publierez point de mémoires. Les 
obligations que plus d un intérêt imposent aux autres 
classes de l'Institut ne s'étendent pas à vous. Des mé- 
moires ne sont pas la preuve nécessaire de votre utilité. 
Qui ne sait qu im travail spécial vous est confié ? que la 
confection du Dictionnaire occupe presque tous vos 
moments ? que les résultats de ce travail , lent et pénible 
comme la formation de la langue , dont vous discutez , 
dont vous écrivez l'histoire, ne peuvent paraître qu'à 
des époques séparées par un long intervalle ? 



12 MÉLANGES 

Si long que puisse être cet intervalle , le travail exigé 
par une nouvelle édition du Dictionnaire de la langue 
Taura toujours rempli. A combien de recherches labo- 
rieuses , à combien de discussions savantes n*a-t-il pas 
donné lieu , le moindre article de cet ouvrage , qui doit 
dissiper tous les doutes, qui ne peut contenir que des 
assertions ? Chaque définition , chaque décision , dont le 
propre est d'unir la brièveté à la clarté , est souvent le 
résumé de plusieurs dissertations , dans lesquelles la 
question a été envisagée sous toutes les faces , dans les^ 
quelles les opinions des grammairiens ont été oppo- 
sées, analysées, appréciées. Que de travaux pour un 
mot ! travaux que le public ne peut deviner dans leur 
résidtat, et qui deviendraient le premier aliment de 
vos mémoires; travaux dont la publication ne serait 
pas moins utile peut-être que celle du Dictionnaire, - 
auquel ils serviraient de commentaire et de justifies- ^ 
tion. 

Le plus sûr moyen de donner de l'autorité à un juge- j, 
ment est de publier les pièces sur lesquelles ce jugement :.^ 
est fondé , d'instruire le procès sous les yeux du lecteuTi t^ 
de le mettre à portée de se faire par lui-même une opi- v^ 
nion à laquelle il s'attachera , moins parcequ'elle est li 
vôtre, que parceque vous l'avez rendue la sienne. Que =, 
de doutes résolus par vos devanciers vous sont joumet* "^ 
lement représentés comme insolubles , parceque la mé- . 
thode que nous vous proposons n'a pas été pratiquée., 
par eux, parceque l'on ne connaît point les bases qu'ib;. 



•.I 



j 



ACADÉMIQUES. i5 

ont données à leurs décisions , parcequ'en ces matières 
l'esprit répugne à la confiance et ne cède qu'à la con- 
viction. 

Si vous reconnaissez que la confection de yos mé- 
moires peut marcher de front avec la révision du Dic- 
tionnaire ; que , loin d'être le sujet d'un surcroît de tra- 
vail, elle vous fournit le moyen d'employer un travail 
jusqu'à ce jour perdu , votre détermination est déjà 
prise. Les considérations suivantes sont peut-être pro- 
pres à la fortifier. 

Il est dans la nature des choses que rarement un par- 
ticulier obtienne sa part de gloire dans le succès de 
l'ouvrage publié par une société, quelle que soit la pro- 
portion dans laquelle il a contribué à cet ouvrage. Il est 
aussi dans la nature des choses que l'ouvrage produit 
1 par ime société appartienne à l'époque à laquelle il a 
J été publié , qui certes n'est pas pour le Dictionnaire l'é- 
I poque à laquelle l'ouvrage a été composé. 
I La publication de vos mémoires remédierait à cette 
double injustice. Le Dictionnaire ne cesserait pas d'être 
l'ouvrage de l'académie; mais dans les mémoires seraient 
; les ouvrages des académiciens ; il suffirait de les ouvrir 
pour faire, avec connaissance de cause, la part des 
temps et des hommes; pour déterminer les époques 
auxquelles les différentes parties du travail appartien- 
draient ; pour assigner enfin , d'après la portion que 
chaque particulier aurait apportée à ce travail, devenu 
de jour en jour plus difficile et plus nécessaire, la por- 



i4 MELANGES 

tion qui lui reTiendrait dans la gloire que réclame aussi 
le traTail utile. 

En oflfrant une base eertaine à la répartition de l'es- 
time publiqut' « la dasse aura créé uu nouveau et puis* 
sant moyen d^émulation entre ses membres. On peut 
donc affirmer qu'il est sinon nécessaire, du moins utile 
qu'dle consente à publier des mémoires. 

De quelles pièces ces mémoires seront4k composés ? 
teUe est, messieurs^ la seconde question. Nous y avons 
presque répondu en discutant la première. , 

Déjà TOUS connaissez une partie de vos ressources. 
Connaissez-les toutes. Elles sont plus nombretises qu'on 
ne Timagine d^abord. Aux discussions engendrées par la 
révisicm du Dictionnaire . se joindraient d^autres pièces '\ 
dont la publication ne serait pas moins utile* 

Plusieiu^ de nos collègues, retenus loin de nous par , 
le devoir, ne peuvent «ils pas« quoique de loin, s*asso* >, 
cier à nos travaux^ nous transmettre par écrit le^ opi- ^. 
nions qu'ils ne peuvent apporter dans nos séances ? Mat* ^ 
gré les temps et les distances , la scieuce commmiiqne . 
avec la sciem^e, lesprit avec Tesprit, le génie avec le . 
génie. StimuUa l'activité de ce noble commerce : ouvra . 
des mag-asins à ses utiles produits* Si Tobjet de la pro* , 
position qui se discute eût £ùt partie des obligations de , 
racadémie française dès son origine^que de travaux éga* ,, 
rés ou perdus eussent été recueillis dans vos mémoiree! . 
C<ombien de tmvaux même ces mémoires n*auraienlp . 
ils pas prt>voi]ués ! I^^ et^rivains les plus célèbres les 



ACADÉMIQUES. iS 

eussent enrichis à Tenvi les uns des autres. Du fond de 
sa retraite, Fënelon vous eût écrit plus d'une lettre; du 
fond de son exil , Voltaire eût entretenu avec vous sur- 
tout cette correspondance qu'il dissémina quelquefois 
au hasard ; cette correspondance qui fût devenue plus 
utile encore, parcequ'elle eût été plus sévère. Trente ans 
de plus , ce grand homme eût contribué aux travaux de 
l'académie , pour laquelle il a été mort aussitôt qu'il en 
a été séparé. 

Aux pièces que la correspondance entre les membres 
de l'académie peut fournir, ajoutez celles que fournirait 
la correspondance du dehors. 

Des questions de littérature et de granmiaire vous 
sont journellement adressées : pourquoi refuser d'y ré- 
pondre ? Pourquoi montrer moins de confiance en votre 
autorité , que ceux qui s'y soumettent ? A quel tribunal 
renvoyer la décision des questions sur lesquelles vous 
n'osez prononcer? 

Vos moments sont comptés. Mais si toutes les ques- 
tions de cette nature ne peuvent pas être admises , toutes 
ne doivent pas être écartées. Après avoir pris contre l'in- 
discrétion les précautions commandées par la prudence , 
accordez quelques moments à l'examen des questions 
qui vous auront paru dignes de votre attention. Les so- 
lutions qu'elles obtiendraient ne seraient pas retrouvées 
sans intérêt dans vos mémoires. 

Vos mémoires recueilleraient aussi les ouvrages cou- 
ronnés, les extraits des pièces mentionnées, et même 



I 



i6 MELANGES 

les extraits des pièces qui , trop faibles pour obtenir la 
mention honorable, offriraient, sur le sujet proposé, 
des aperçus qui auraient échappé aux heureux concur- 
rents. 

La commission pense que par ce moyen on parvien • 
drait àof&ir sur le sujet du concours un travail complet; 
à réunir tout ce qui peut être dit sur ce sujet, condition 
que ne remplit pas toujours l'ouvrage couronné. 

Objecterait-on que vos mémoires ne doivent rien con- 
tenir qui n'appartienne à l'académie ? Des ouvrages com- 
posés sur des sujets donnés par elle, des ouvrages adoptés 
par elle, lui seraient-ils tout-à-fait étrangers ? Pourquoi 
refuserait-on de placer parmi les ouvrages des académi- ' 
ciens , des ouvrages lus au miheu des académiciens dans ; 
la plus solennelle de vos séances? Ce nouvel honneur 
n'est-il pas une conséquence de l'autre , dont il prolonge :* 
la durée , et auquel il donne de la solidité ? Ne refusez . • 
pas au talent une récompense de plus. Les mémoires de ^ 
l'académie seront les archives de la langue, et ne péri- '■ 
ront qu'avec elle. Etendez aux pièces que vous couron- -^ 
nez ce privilège qu elles ne peuvent attendre des feuillet 
légères auxquelles les vainqueurs ont jusqu'à ce jour- ' 
confié le dépôt de leur gloire. '- 

Vous placeriez aussi dans vos mémoires les discours ' > 
de réception, les pièces lues par les académiciens aux — 
séances pubUques, le procès- verbal lu par votre secré* '.-^ 
taire perpétuel en la séance publique du mois de nîvAse. > 
Ce procès- verbal serait le sommaire de vos mémoires -, 



ï 



ACADÉMIQUES. 17 

de l'année , puisqu'il est le précis de yos opérations de 
Tannée. 

Enfin la notice des livres qui vous auraient été envoyés 
par leurs auteurs dans le courant de Tannée terminerait 
le recueil. 

Telles sont les considérations d'après lesquelles la com- 
mission vous propose d'arrêter que la classe de la langue 
et de la littérature française publiera des mémoires qui 
se composeront des différents travaux dont nous venons 
de faire Ténumération et l'analyse. 

Ainsi, messieurs, vous continuerez ce que vos prédé- 
cesseurs ont commencé ; vous suivrez la route qui vous 
a été ouverte par les Pélisson , les d'Olivet et les d'Alem- 
bert. Que dis-je ! vous donnerez même plus d'étendue à 
l'idée qu'ils ont conçue, plus de développement au plan 
sur lequel ils ont travaillé ; car vous ne vous bornerez 
pas à ofirir dans l'histoire des académiciens la simple 
note de leurs travaux, mais vous rappellerez l'existence 
des académiciens par la publication de leurs travaux 
mêmes. 

Ne vous refusez pas à cette noble tâche; elle intéresse 
trop votre gloire : elles ne l'intéressent pas moins les 
dernières propositions qui nous restent à vous faire. 

Les collections où sont contenus les éloges des aca- 
démiciens s'arrêtent en 1782 : décidez que les éloges 
composés depuis cette époque seront recueillis dans les 
mémoires de la classe. Décidez aussi qu'un travail ho- 
norable, interrompu par les malheurs publics, sera repris 



i8 MELANGES 

pour être continué jusqu au jour marqué par notre 
nier deuil. Des morts illustres attendent de vous 
fleurs qu'ils ont jetées sur les tombeaux de leurs 
vanciers. Atroce envers quelques uns , cet âge a eu 
juste pour tous; ne soyons complices ni de son in 
titude ni de son oubli. Faisons disparaître la déploi 
lacune qui sépare le moment de la dispersion de 1 
demie de celui de sa réunion. Si les travaux de Tac 
mie ont été interrompus , que son histoire ne le soit 
La mémoire de vos prédécesseurs vous est recomn 
dée par la nation , qui , en vous reconnaissant pour 1 
tiers de tant d'hommes célèbres, n ajoute pas moii 
vos devoirs qu a vos droits. 

Ces propositions , reponssées par deux membres de Fancienne i 
mie française, comme non conformes à P usage, forent adoptées] 
reste de la classe , et l'on des contradicteurs fat chargé , en qualité < 
crétaire perpétuel , d'en surveiller l'exécution. Le premier volamede 
moires de la classe de la langue et de la littérature française n'a poc 
pas encore pam. A quoi cela tient-il ? 

Opposant la force d'inertie à la volonté générale , sans refuser d'c 
M. le perpétuel snt ne pas obéir; il sut empêcher la classe de déro^ 
l'usage, an point de prouver qu'elle pouvait être plus utile que 
demie. 



ACADÉMIQUES. 19 



DISCOURS 

PRONONCÉ APRÈS LA PAIX DE PRESBOURG, 

PAR M. ARNAULT, 



PRBSIDEITT DE L INSTITUT NATIONAL , 
DE SA MAJESTÉ l'eMPE 
LE ^9 JANVIER 1806. 



A l'audience de sa majesté l'empereuii et roi , 



Sire, 



Permettez à Flnstitut de payer aussi à votre majesté 
le tribut de son admiration. 

Il le doit à la manière dont vous avez fait la guerre , 
et à la manière dont vous avez fait la paix; à ce génie 
qui vous fait vaincre vos ennemis dans les combats et 
même sans les combattre , et à cette modération qui 
souscrit des traités quand vous pouvez dicter des lois. 
Vos victoires ont chassé les barbares de l'Europe 
i civilisée ; vos traités leur en ferment à jamais Tentrée. 
Gloire au vainqueur et au pacificateur du continent! 
Gloire au protecteur des lettres! 

Les lettres, sire, ne seront point ingrates envers vous. 

Déjà les prodiges sans nombre qui caractérisent la plus 

[ mémorable des campagnes ont été recueillis ; déjà ils 

sont consignés dans les fastes de Thistoire , dont vous 

a. 



20 MÉLANGES 

avez étendu le domaine, en reculant les bornes du pos- 
sible; de rhistoire, à qui, depuis dix ans, il suffit de ra- 
. conter pour étonner, et d'être exacte pour être sublime. 

L'Institut , en anticipant sur les éloge«w que l'histoire 
vous réserve, est, comme elle, l'organe de la vérité. 
Parmi tant d'hommages, puisse votre majesté distin- 
guer ceux que vous ofifre un corps qui vous parle au 
nom des arts, des sciences et des lettres ! 

Ces hommages ont cela de commun avec le jugement 
que portera de vous la postérité, qu'ils sont le résultat 
de la réflexion et de la raison, que vous forcez à prendre 
le caractère de l'enthousiasme. 



ACADÉMIQUES. ai 



AUTRE DISCOURS. 

Le bureau de F Institut ayant été admis, le 3 mars 
1806, à l'audience de sa majesté, M. Amault, prési- 
dent de rinstitut , s'exprima ainsi : 

Sire , 

Permettez-nous de vous exprimer notre reconnais- 
sance pour les deux faveurs nouvelles dont vous avez 
honoré l'Institut. Vous avez défendu que les statues des 
grands hommes qui décorent la salle de nos séances 
nous fussent enlevées , et vous nous avez permis de 
placer au miUeu d'elles celle de votre majesté : nous 
vous remercions, sire, de nous conserver nos pénates, 
et de nous autoriser à en augmenter le nombre. 



22 MÉLANGES 



RÉPONSE 

Al^ DISCOUKS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE 

TBIfUE PAR LA CLASSB DE LA LAITOUS ET DE LA LITTERATURE FRAITÇAXSE 
DE L*XIfSTXTnT NATIOXTAL, LE 1 3 AOUT 1806, 

PAR M. DARU, 

éLC A LA PLACE VACANTE PAR LA MORT 
DE M. COLLIN D*HARLEVILLE. 



MONSIBUR, 

Que pourrai-je ajouter à ce qui a été dit sur Tillustre 
collègue auquel vous succédez? Avant que, dans cette 
assemblée, vous eussiez acquitté le tribut d'estime dû à 
ses talents, une dette non moins sacrée avait été payée 
sur sa tombe : un de ses amis , un des nôtres , avait re- 
tracé en peu de mots les vertus de Thomme que la société 
vient de perdre. La vie littéraire et privée de M. Collin 
se trouve tout entière dans ces deux discours , dans celui 
de M. Andrieux et dans le vôtre : Vun contient l'histoire 
de son cœur, l'autre celle de son esprit ; et la réunion de 
ces deux ouvrages forme le plus complet comme le plus 
véridique de tous les éloges. 

Nous pouvons donc détourner im instant notre atten- 



ACADEMIQUES. aS 

tion (le la perte que nous avons faite , pour la porter sur 
lacquisition qui la répare. Plus heureuses que les fa- 
milles , les sociétés se renouvellent sous la faux de la 
mort , et leur consolation est une conséquence de leur 
malheur même. 

Depuis long-temps, monsieur, nos vœux vous £^pe- 
laient à cette place où la grande majorité des suffrages 
vous a porté. Si nous regrettons de ne pas vous y avoir 
vu arriver plus tôt , Tutilité que nous eussions retirée de 
votre commerce n est pas la seule cause de ce regret. 
Depuis que votre nom s'est trouvé pour la première fois 
sur la liste des candidats, l'honorable et rapide avance- 
ment de votre fortune a changé votre condition civile.- 
Aux yeux de quelques gens n'aurait-elle pas changé vos 
droits ? Telle est du moins notre appréhension , d'après 
laquelle il nous a fallu quelque courage pour être justes. 
Jouissez, monsieur, de la victoire que vous remportez 
sur tant d'estimables concurrents; vous ne la devez qu'à 
vous-même. Vous leur avez été préféré , non par ce que 
vous êtes , mais quoique vous soyez dans une place im- 
portante. Votre admission parmi nous est une des plus 
éclatantes preuves de notre impartiaUté. 

Ce n'est pas que l'homme en place, qui même ne se 
serait pas Uvré à des occupations spécialement littéraires, 
ne pût entrer à juste titre dans la société qui vous adopte. 
Cette société aurait moins de droit au respect si, com- 
posée exclusivement d'hommes illustrés par des ouvrages 
de littëratiu*e ou d'imagination , elle repoussait ceux qui , 



24 MÉLANGES 

à la tribune , au barreau , dans les conseils , auraient ap- 
pliqué l'art d'écrire à des matières plus graves. Elles ne 
durent point être fermées aux d'Aguesseau, aux Séguier, 
les portes de cette académie, où Racine siégea entre 
Colbert, ministre d'état, et Novion, premier président 
du parlement de Paris ; de cette académie dont la liste 
peut être regardée comme le nobiliaire de la France 
éclairée, et se compose des noms les plus illustres dans 
toutes les professions qui ne commandent pas la barba- 
rie dans le style, permettent l'esprit, et ne croient pas 
leur dignité incompatible avec les charmes de Télo- 
quence. 

Peut-être même nos illustres prédécesseurs ont-ils 
porté trop loin la bienveillance qu'ils ne pouvaient refu- 
ser à ceux qui parlaient avec élégance la langue dont 
ils voulaient conserver et propager la pureté. Plus d'une 
fois ils ont admis dans leurs rangs des hommes qui avaient 
le mérite de posséder ce langage léger et facile de la cour 
la plus aimable et la plus polie de l'Europe, mais qui 
n'avaient que ce mérite. Ils ne se sont pas toujours 
aperçus à temps que l'art de dire agréablement des 
riens n'est guère étudié que par celui qui n'a que des 
riens à dire, et que l'homme qui s'exprimait avec tant 
de grâce et d'aisance mettait rarement la main à la 
plume sans compromettre son purisme par des négli- 
gences ou des hardiesses qui n'étaient pas toujours heu- 
reuses. 

Au reste, le sort de ces académiciens nommés sur 



ACADÉMIQIUES. aS 

parole a été de n'occuper qu'une fois l'attention publi- 
que : sans gloire au milieu des honneurs , et loin de ré- 
fléchir réclat du corps dont ils complétaient le nombre , 
ils y ont existé sans paraître; tels que ces pièces de rem- 
plissage employées par Timprimerie à figurer des lacu- 
nes, espèce de vides matériels qui font corps avec les 
caractères y mais ne concourent pas comme eux à la pro- 
pagation des idées. 

Je m'étendrai peu , monsieur , sur vos titres acadé- 
miques. Insister sur des éloges que vous seriez obligé 
d'entendre, ce serait vous faire un supplice de votre 
triomphe. 

La poésie française vous doit une traduction complète 
des œuvres d'Horace. C'est à ceux qui connaissent le 
poète latin à apprécier le poète français , qui a suivi 
dans toutes ses excursions l'un des génies les plus variés 
1 1 qui aient existé , et reproduit dans notre langue cet au- 
rl leur, qui, tour à tour gracieux, mordant, enjoué, su- 
blime et toujours philosophique , a chanté sur tous les 
tons , a fait résonner toutes les cordes de la lyre. 

Et qui le croirait ! cette entreprise, qui semble avoir 
été l'objet de votre unique occupation , n'est que le fruit 
de vos amusements : c'est dans vos moments de loisir 
que vous avez terminé un travail qui aurait rempli la vie 
d'un autre; et ce travail enfin n'était pour vous qu'un 
délassement des fonctions administratives ! 

La culture des lettres est donc compatible avec les oc- 
cupations les plus sévères et les plus arides. Rien donc 



il 
L 
i- 
À- 



Li: 



26 MELANGES 

de plus absurde que le préjugé, tant accrédité parcequil 
est dans l'intérêt de tant de gens, le préjugé d'après 
lequel quiconque a fait preuve de supériorité dans les 
lettres, aurait dès lors manifesté son incapacité pour 
tout travail moins difficile ; le préjugé d'après lequel on 
interdirait à l'homme de génie les prétentions permises 
au commun des hommes. 

Votre existence politique et celle d'un grand nombre 
de nos collègues, qui n'ont pas trouvé dans leurs talents 
des obstacles à leur élévation , prouvent heureusement 
que cette opinion n'est pas sur le trône. Elle n'est ja- 
mais entrée que dans les têtes étroites , dont elle ne sor- 
tira jamais. En effet , ceux qui suffisent à peine à une 
chose concevront-ils qu'on en puisse entreprendre plu- 
sieurs avec succès ? Mais que disent-ils donc du prince 
qui, tout en gouvernant la France, embrasse par son 
génie tous les intérêts du monde , les règle par sa vo* 
lonté, et trouve encore des moments à donner à l'étude 
des sciences et à la ciUture des beaux-arts.^ 

Encore un mot. Vous pensez, monsieur, que l'amitié 
a pu influer sur votre nomination. Cette présomption est 
fondée; mais elle ne doit pas être accompagnée de crainte. 
La préférence que vous obtenez, vous ne la devez point 
à un sentiment aveugle. Vous comptez , il est vrai , parmi 
nous plusieurs personnes qui se sont plu à fortifier par 
im nouveau lien celui qui les unissait à vous ; mais no« 
tre premier lien n'avait-il pas été formé par vos talents 
mêmes ? Ne sont-ce pas les qualités de votre esprit qui 



ACADÉMIQUES. 27 

ont attiré vers vous ceux que les qualités de votre cœur 
TOUS ont attachés. Oui, monsieur, j'aime à le répéter ici, 
c'est à l'amitié que vous êtes redevable de notre choix ; 
mais c'est à l'estime que vous avez dû notre amitié. 



28 MÉLANGES 



A LA CLASSE 

DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, 

kV SUJET DU DÉSORDRE QUI REGNAIT DANS SA DERNiiRB 

SÉANCE PUBLIQUE. 



Je demande à la classe la permission de lui commi 
quer quelques observations sur notre dernière séani 
Elles ont été rédigées au milieu du désordre qui y 
gnait ; elles s'en ressentent peut-être , et ne l'en peindi 
qu'avec plus de vérité. 

Où sont, me demandais-je , les membres de l'Instil 
Entre cinq rangs de personnes vêtues de toutes coulei 
je démêle, d'espace en espace, des hommes couv< 
d'un habit particulier, et qui semblent s'être mêlés 
la foule pour y faire disparate avec elle. 

Ces hommes ne sont pas les maîtres du lieu. Les 
très du lieu seraient placés de manière à être distingua 
et ceux-ci sont à peine aperçus ; les maîtres du lieu 
feraient les honneurs , et ceux-ci ne peuvent ni Içs 
ni les recevoir. 

Sur les bancs de derrière, qui ne sont pas entière] 
remplis, des hommes , des femmes , dont je ne vois qudi 
tête ; sur les bancs de devant , des hommes , des femmOÉ^r 
que je vois de la tête aux pieds, et qui, dans leur toij^. 



i 



ACADÉMrQUE& 29 

lette , ne seraient pas admis , n oseraient pas se présenter 
dans la moins imposante des réunions. 

C*est entre tous ces bancs qtie siègent les académiciens^ 
ceux que le public vient chercher sont cachés par ceux 
qui là ne sont que le public même. 

Le public ne viendrait-il à nos assemblées que pour 
satisfaire un seul genre de curiosité? Ses yeux ne sont- 
ils pas avides de voir ceux des aadémiciens qu il ne 
pourra pas entendre; de reconnaîtra la tête de laquelle 
sont sortis les ouvrages qu il admira ; d'étudier les rap- 
ports qui se trouvent entre le génie e: la physionomie des 
auteurs; d'apprendre, enfin, quel 3ortrait sa mémoire 
doit substituer désormais à celui cfxe son imagination 
tvait placé à la tête du poème des iardins , de la tragé<> 
die d'OEdipe , ou de l'histoire de Rul et Virginie ? 

Tavoue que je ne concevais pas eue de pareils incon- 
vénients dussent résulter d'une louable civilité, et qu'une 
proposition qui avait pour objet ce réserver au milieu 
de nous des places honorables à des personnes à qui les 
circonstances donnaient droit à de$ égards particuliers , 
ouvrirait l'entrée de notre sanctuaire à quiconque aurait 

« 

la Csmtaisie de la demander. 

Quel motif pourrait justifier la tdérance d'un pareil 
àms? 

Quelles personnes occupaient les jlaces qui couvraient 
les nôtres.^ Des gens qui avaient déiaigné les places vi- 
des laissées aux moins empressés, ou qui ont eu si peu 
d'empressement qu'ils n'ont pas m^me trouvé de places 



3o MÉLANGES 

vides. Nous ne devons rien à ces gens-là , nec erunt no* . 
{fissimi primi; et je pense que, par justice pour eux,, 
comme par respect pour nous , le scandale contre lequd 
je m'élève ne se reiouvellera plus. j 

Certes , j'insiste toujours sur la convenance , la néces» 
site même , de réserver des places aux parents des aca- 
démiciens dont rélcge doit être prononcé dans la séancCi 
et à la famille de Tiuteur quon y doit couronner; je 
demande que Ton |renne les mesures les plus propreft; 
à satisfaire à ces oUigations ; je reconnais enfin que It: 
difficulté que Toratmr éprouve à se faire entendre dantf 
tous les coins de h salle immense où nous siégeons ' \ 
exige que l'on rapjroche de la tribune le plus grandi 
nombre possible d'aiditeurs ; mais, sous quelque prétexte., 
que ce soit , je pens que l'intervalle qui se trouve entie 
deux membres de llnstitut, si grand qu'il puisse étre|. 
ne doit pas être occupé par des étrangers. 

Encore une observation , et je finis. 

Dans la dernière séance , le temps n'a pas permis à. 
M. Morellet de lire une des pièces promises par le pro<-» 
gramme, l'éloge de Marmontel. 

Nous devons le legretter sous plus d'uii rapport. No; 
aurions entendu ui ouvrage intéressant, judicieux 
piquant, comme toit ce qui sort de la plume i 
de notre Nestor , a nous aurions commencé à ren^pBiff 
l'engagement que nxis avons pris avec le public et ayefi 
nous-mêmes, l'engagement d'honorer d'un tribut d'éloge 

> L*Iii8titnt tenait alors les séances dans la grande salJe du LooTr«. 



ACADÉMIQUES. 3i 

la mémoire de ceux de nos prédécesseurs envers les- 
quels ce devoir n'a point encore été acquitté. Le défaut 
de temps s'y est opposé. 

Le nombre des éloges à faire est trop considérable , 
au fait, pour que, dans l'état actuel des choses, nous 
puissions espérer les prpnoncer tous en séance publique. 
Il serait à souhaiter cependant que cela fi\t ; la gloire 
de nos devanciers n'y perdrait pas, et la nôtre y ga- 
gnerait. ' 

Le moyen d'y parvenir ne serait -il pas d'ajouter à 
notre séance annuelle et à nos séances accidentelles 
deux séances supplémentaires uniquement consacrées à 
l'acquittement de notre dette ? 

La lecture de deux éloges qui tireraient leur variété 
de la nature même de leur sujet , quelques morceaux de 
littérature ou de poésie, suffiraient à Taliment de ces 
séances, qui ne seraient pas d'un moindre intérêt que les 
autres pour les amis des lettres. 

En adoptant cette mesure ou telle autre qui attein- 
drait le même but, en trois ou quatre ans nous aurions 
rempli le vide qui se trouve dans l'histoire de l'acadé- 
mie, et satisfait à notre propre honneur, comme à l'im- 
patience de la nation , qui semble d'autant plus avide des 
jouissances paisibles que procurent les lettres, qu'elle en 
acte plus long-temps détournée par les turbulentes dis- 
tractions dont elle a besoin de se reposer '. 

* Cette proposition fut adoptée. 



32 MÉLANGES 



INSTITUT DE FRANCE. 

CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE 

^RAIICAISE. 

i 

Paris , le 24 octobre 1810. 

Le secrétaire perpétuel de la classe certifie que ce qui 
suit esl^ extrait du procès-verbal de la séance extraordi* 
naire du jeudi 18 octobre 1810. 

Le secrétaire perpétuel ayant contribué, comme ré- 
dacteur de l'opinion du jury , au travail publié sur les 
prix décennaux, et ne croyant pas, d'après cette consi- 
dération , devoir se charger de la rédaction du rapport 
que la classe doit présenter sur le même objet, 
La classe arrête que : 

1 ** Un secrétaire ad hoc sera chargé de la rédaction 
générale du travail de la classe relatif au concours pour 
les prix décennaux. 

2® Les rapports particuliers déjà adoptés par la classe 
seront remis au secrétaire ad hoc , qui les réunira dans 
l'ordi^e indiqué par le décret , et en présentera la rédac- 
tion définitive à l'approbation de la classe. 

3® Les rapports approuvés par la classe devenant l'ex- 



. ACADÉMIQUES. 33 

pression de ropinion générale,- nul membre ne sera ad- 
mis à signer au rapport général , si ce n'est le président , 
pour attester qu*il a été délibéré en séance , et le secré» 
taire ad hoc y pour constater l'identité du rapport publié, 
qui restera déposé dans les archives de la classe. 

Certifié conforme : 

Le secrétaire perpétuel, 
SuARD. 



Li classe , nonobstant cet arrêté , ayant permis à M. Chénier de signer 
wn rapport sur le Cours de littérature de M. de Laharpe , et Tancien 
Inititat n'existant pins , j'ai pensé qne chacun de ses membres rentrait 
iliDs le droit de réclamer ce qui lui appartient dans le rapport général. 



A. V. A. 



34 MÉLANGES 



INTRODUCTION 

AU RAPPORT DEMANDÉ PAR S. M. L'EMPEREUR ET ROI 

A T.A CXASSB, SUR LES PRIX DECENNAUX. 

Sire, 

Vous avez chargé la classe de la langue et de la lit- 
térature française de faire un examen critique des ou- 
vrages de poésie , de littérature et de philosophie qui 
ont été présentés au concours pour les prix décennaux. 

Un pareil travail a déjà été fait par un jury spécial 
tiré du sein même de l'Institut. 

La classe, en s'empressant d'exécuter les intentions 
de votre majesté, ne s'est pas dissimulé les difficultés 
qu'elle éprouverait à remplir une tâche aussi délicate. 
Est-ce sur les auteurs seuls qu'elle va prononcer ? L'exa- 
men critique de tant d'ouvrages déjà jugés ne semblera- 
t-il pas quelquefois être celui des jugements dont ils on€ 
été l'objet? Mais, comme en ceci la différence ou la con* 
formité des opinions ne peut tourner qu'au profit de )m 
littérature ; comme le résultat de ces discussions est de 
mettre en'] évidence nos richesses littéraires, d'en dé-* 
terminer la juste valeur , d'éclairer l'estime publique s\tM 
ce qu'elle doit, quant à cette époque, soit à la littérature 



ACADÉMIQUE?. 55 

eu général , soit à des littérateurs en particulier , nous 
n'aurons pas moins de courage que le jury , et nous ré- 
pondrons par une même franchise à la confiance dont 
votre majesté nous honore. 

La classe, en reconnaissant que la httérature présente 
n'obtient pas du public toute la faveur qu'elle pourrait 
ambitionner, est loin de penser que cette rigueur puisse 
être justifiée par la disette de talents ou par leur dégé- 
nération. 

Le rapport qu elle a fait à votre majesté sur l'état des 
lettres en France, pendant les vingt années qui viennent 
de s'écouler, prouve assez qu'au milieu des troubles les 
Muses n'ont point été stériles , et que , dans la multitude 
(les ouvrages publiés pendant ce laps de temps , le nom- 
bre de ceux auxquels un goût impartial ne peut re- 
fuser son suffrage est assez considérable pour permettre 
d'affirmer que la décadence des lettres , qu'on affecte 
de déplorer, n'est qu'imaginaire. 

Le moyen le plus sûr de reconnaître si cette déca- 
dence est réelle serait , non pas de fixer exclusivement 
son attention sur les ouvrages médiocres ou mauvais 
dont la littérature abonde à toutes les époques , mais de 
▼oir si une époque n'a produit que des ouvrages mé- 
diocres ou mauvais; de comparer, soit sous le rapport 
du nombre , soit sous le rapport de la valeur , les ou- 
vrages remarquables de cette époque avec les ouvrages 
remarquables des époques antérieui^es. 

Peut-être cette comparaison , faite entre les vingt an- 

3. 



36 MELANGES 

nées qui viennent de s*écouler et les vingt années qui 
le"^ ont précédées, ne nous serait- elle pas entièrement 
défavorable ; peut-être ferait-elle reconnaître que , pen- 
dant les vingt années auxquelles nous touchons , Thon- 
neur de notre littérature, maintenu dans les parties oh 
elle excellait , a été relevé dans celles où il était déchu , 
et s'est accru de celles qui nous manquaient ; que la mo- 
rale , le goût et la philosophie leur sont redevables de. 
j^usieurs ouvrages importants, vainement désirés jus- 
qu'alors ; que de grands progrès ont été faits dans Tart 
du raisonnement et dans l'art de la parole ; que la chaire 
apostolique n'a pas été tout-à-fait silencieuse ; que, dans 
ces temps , l'éloquence de la tribune , créée par de 
grands intérêts , animée par de grandes passions , a été 
portée par plus d^'un orateur à cette hauteur dont l'an- 
tiquité seule offrait des modèles; et qu'enfin les esprits 
ont eu communément un caractère plus grave, et les 
ouvrages une direction plus marquée vers l'utilité. 

On pourra reconnaître aussi que le talent d'écrire 
élégamment en vers est devenu plus général. Si l'on ob- 
serve que c'est peut-être pour cela qu'il a perdu de son 
prix, nous ferons remarquer qu'employé par quelques 
hommes doués d'une âme forte , d'un esprit juste, d'une 
imagination brillante, il a enrichi la France, dans plus 
d'un genre de poésie, d'ouvrages dignes d'être placés 
auprès de ceux des maîtres. 

Sire, si ces vérités, qui ne sont pas méconnues, sont 
encore contestées , c'est qu'on est généralement porté 



ACADÉMIQUES. Î7 

à estimer peu ce qui ne s'est pas emparé d'abord de 
l'attention, ou que le changement des circonstances ne 
réforme pas toujours les jugements que des circonstan- 
ces ont influencés. 

Avant l'époque de votre glorieux avènemeiit à l'em- 
pire, la littérature, comme la France, était asservie 
aux factions ; l'esprit de parti , qui leur survit , comptait 
le talent pour peu et les opinions pour tout. Quel que 
fût le mérite réel d'un ouvrage, ce mérite devait être 
contesté, sinon méconnu. L'ouvrage accueilli par un 
parti était , pour cela seul , repoussé par le parti con- 
traire, et repoussé par tous les deux s'il ne flattait au- 
cune des ambitions rivales. 

Ajoutons à ces considérations qu'une portion nom- 
breuse de la société , occupée d'intérêts et de malheurs 
privés , soit hors de France , soit en France même , n'ac- 
corda long-temps aucune attention aux productions de 
l'esprit; qu'un grand nombre de personnes, qui, dans 
les temps calmes , en avaient fait leurs délices , repous- 
saient des jouissances inconciliables avec leur infortune 
présente. Or, parmi cette classe trop nombreuse, les 
uns regardent aujourd'hui conïme stérile une époque 
dont les productions ne leur sont pas connues ; et les 
autres, dont les ressentiments se prolongent au-delà 
des circonstances qui les ont fait naître , s'obstinant à 
penser que le temps de leurs souffrances n'a rien dû 
produire qui pût mériter grâce , réprouvent comme fruit 
de la révolution tout ce qui est né pendant la révolution, 



38 MÉLANGES 

Les sciences, sous ce rapport, sire, ont été plus heu- 
reuses que les lettres : cela devait être. L*esprit de parti 
même ne pouvait pas contester l'utilité de tant de tra- 
vaux , prouvée par la prompte application qui s'en faisait 
aux besoins publics. Cette utilité a dû servir de mesure 
à la reconnaissance. Archimède était l'homme par ex- 
cellence dans Syracuse assiégée. Mais un temps vint où 
les vers de Pindare et de Théocrite , les leçons de Pla- 
ton et d'Aristippe, oubliés pendant le tumulte de la 
guerre , fiirent remis en honneur dans les murs où Ar- 
chimède ne trouva pas un tombeau. Dieu préserve la 
France d'une telle ingratitude ! Mais un temps peut 
venir où la postérité, comparant l'état des sciences et 
celui des lettres pendant la révolution , sera plus juste 
envers ces dernières que Tâge présent , et ne s'étonnera 
pas moins de ce que les lettres n'ont pas reculé de- 
vant tant de sujets de découragement, que de ce que 
les sciences ont justifié tant de faveurs par tant de 
services. 

La partialité que nous reprochons à cet âge, nous 
avons mis tous nos soins à nous en garantir. 

C'est d'après les règles d'une saine littérature que la 
classe a prononcé ses jugements.' Les opinions qu'elle a 
blâmées ou louées sont celles qui sont blâmables ou 
louables dans tous les temps : ce sont celles qui se trou- 
vent dans les ouvrages, et non celles qui , indépendam- 
ment des ouvrages , peuvent appartenir aux auteurs. 
La classe a suivi en cela les intentions de votre ma- 



ACADÉMIQUES. Sg 

jesté. £lle a cru les suivre aussi en ne se montrant pas 
trop rigoureuse , en quelques occasions ,^dans la distri- 
bution des encouragements. Le décret de votre majesté 
porte, en effet, que les prix seront{donnés]aux||meiIleurs 
des ouvrages faits, pendant le temps déterminé, siu* 
des matières déterminées , et non au meilleur ouvrage 
qui puisse se faire sur ces matières. La classe avoue 
toutefois qu'elle n'aurait jamais étendu l'application de 
ce principe jusqu'à demander une récompense pour 
le moins mauvais des ouvrages d'un concours qui n'en 
aurait produit que de mauvais. 

Une telle indulgence serait plus propre à entretenir 
l'engourdissement qu'à exciter l'émulation. Encourager 
les efforts du talent , provoquer le développement du 
génie , tel est le but que votre majesté se propose. Ce 
serait le méconnaître que de placer les couronnes à une 
hauteur où là médiocrité pourrait atteindre. 

Sire , l'institution des prix décennaux , qui doit main- 
tenir la gloire des sciences , qui ranimerait la gloire des 
lettres et la gloire des arts , si ces gloires étaient étein- 
tes , en assure l'accroissement. Sur tous les points de ce 
vaste empire déjà redouble l'activité , qui ne s'était pas 
ralentie; déjà se méditent les chefs-d'œuvre que tant 
de générosités^! promettent aux années qui vont suivre. 
Et quels prodiges votre majesté n'est-elle pas en droit 
d'attendre des lettres , des arts , aux travaux desquels 
elle offre à la fois et la matière et la récompense : la 
matière , dans^ cette multitude de faits héroïques qui 



4o MÉLANGES 

signalent chaque ëpoque de sa vie ; la récompense , 
dans une institution dont l'histoire ne présente aucun 
ei^emple, et dont Teffet sera de donner le même éclat 
aux différents rayons dont vous voulez composer la 
gloire de votre règne ! 



i 



ACADÉMIQUES. 41 



TROISIÈME GRAND PRIX 



DE DEUXIÈME CLASSE, 



» 



A LAUTKUR DU MEILLEUR POEME EU PLUSIEURS CHANTS, DIDACTIQUE, 
DESCRIPTIF, ET EN GENERAL D*UN STYLE ELEVE. 



L HOMME DES CHAMPS, PAR M. DELILLE. 

Le poète qui s était rendu si célèbre par sa traduc- 
tion en vers des Géorgiques latines chante les Géorgie 
ques françaises y et semble regarder cette tâche comme 
Facquittement d une obligation qu'il a contractée avec 
les lettres , d'un engagement qu'il a pris avec sa propre 
gloire. 

L'entreprise était hardie ; rien ne paraissait plas re- 
doutable pour M. Delille, devenu l'émule de Virgile, 
après avoir été son interprète, que cette comparaison 
d'un nouvel ouvrage avec celui qui le premier fit sa ré- 
putation, que cette nouvelle concurrence avec le poème 
le plus parfait que les anciens nous aient laissé. 

Pour éviter le danger d'un tel rapprochement , il a 
adroitement pris une autre marche que son modèle; il 
a donné un tour nouveau aux emprunts qu'il lui a faits , 



I 



42 MÉLANGES 

il a présenté sous d'autres rapports les pensées , les ima- 
ges , les descriptions qui appartiennent à ce genre ; et il 
a su atteindre ce but sans blesser les convenances , en 
saisissant avec un admirable talent les ressources que lui 
fournissait la différence des mœurs et des époques. 

Ainsi, aux détails que le fond du sujet présente, il,a 
ajouté ceux que lui fournit l'art de décorer les paysages, 
rétablissement des manufactures , la naturalisation des 
productions et des races étrangères , la construction des 
canaux, le dessèchement des marais , etc.. Il développe 
de préférence les matières qui lui permettent l'emploi 
des teintes aimables, riches et savantes qu'exigeait un 
poème conçu dans un siècle moderne et composé pour 
un peuple instruit et ami du luxe et des plaisirs. 

Il faut l'avouer pourtant : malgré tous les efforts de 
son talent , M. Delille , en rassemblant dans son poème 
tant de tableaux piquants et variés , n'a pu réussir à en 
faire un tout f l'ouvrage manque d'ensemble , parceque 
les détails ne se rattachent pas à une idée principale. 

Mais ce défaut dans la conception est au moins com- 
pensé par l'habileté de l'exécution , par une diction élé- 
gante, harmonieuse, qui, abondante en pensées, enseiH 
timents , en imagés , en mouvements , joiiit la force à' ta 
doticeur, le travail à la facilité, la verve à l'abandon; 
revêt les créations de l'esprit de tous les charmes que 
peuvent leur prêter toutes les ressources de l'art, tous 
les secrets du mécanisme des vers , et qui , famiKère 
sans bassesse , comme élevée sans enflure , sait se 



ACADÉMIQUES. 43 

. conformer aux tableaux différents qu'elle colore ; elle 
brille surtout dans les morceaux étendus , où une car- 
rière plus vaste permet au poëte de s'abandonner à tout 
rélan de son enthousiasme. 

On pourrait bien y reprendre quelques expressions 
trop vulgaires , quelques traits d'espi^it maniérés , quel- 
ques vers négligés , enfin quelques images d'un goût 
un peu hasardé; mais ces taches ne se perdent-elles 
pas dans les beautés nombreuses qui les environnent? 
sont-elles assez fortes enfin pour distraire l'imagination 
de l'effet général des peintures gracieuses et des heu- 
reuses digressions dont ce poëme est rempli ? 



b 

n 

m 

fit 






L. IMAGINATION, PAR M. OELILLE. 

Le poëme de l'Imagination n'est pas un poëme didac- 
tique, c'est-à-dire un poëme destiné à dicter des pré- 
ceptes sur une science ou sur un art ; ce n'est pas non 
plus un poëme descriptif, c'est-à-dire un poëme com- 
posé dans le but unique de décrire, La classe demande 
ionc que cette désignation soit supprimée : elle ne pour- 
rit admettre la dénomination de poëme descriptif sans 
consacrer une erreur, celle de faire im genre à part 
de ce qui n'en est point un , de ce qui appartient à 
tous. I^ talent de décrire est une partie du talent du 
poëte , qui est obligé de l'employer dans presque tous 



44 MÉLANGES 

les genres de poésie. Il entre des descriptions dans le 
poëme épique, héroïque, didactique, pastoral, etc., 
quelquefois même dans le poëme dramatique. Mais il 
est facile de comprendre qu'une série de descriptions 
ne formerait pas un poëme , quelque différents que fus- 
sent les objets décrits; il n'aurait point d'ensemble'^ 
point de lien commun, point d'unité d'intérêt, point 
d'unité d'action, et manquerait par conséquent d'une 
des conditions les plus essentielles de toute composî^ 
tion poétique ou oratoire. Ce genre aurait encore le 
désavantage d'être privé de la peinture des passions et 
de l'expression des sentiments qui doivent animer la 
poésie. Aussi ce nom de poème descriptif y employé seu- | 
lement par quelques critiques , n'a-t-il jamais été donné J 
par aucun de nos poètes a son propre ouvrage; nousi 
n'avons pas encore eu de poëme que l'auteur ait lui-] \ 
même appelé poème descriptif. f^ 

Le poëme de V Imagination roule sur la nature, kj 
pouvoir, le bienfait de cette faculté de notre entende-f^ 
ment. Il traite des impressions que les objets physiquei 
font sur elle , de la manière dont elle se crée à elle-méml 
des jouissances ou des peines ; et le poëte ne manqnl 
pas de tirer d'un sujet si fécond et si varié les précept* 
d'une utile morale. Ce poëme est donc un poëme j»Ailb»[ 
sophiquCy comme celui de Lucrèce y comme celui de " 
Pope : cette qualification est la seule qui lui convienne^ 
et c'est aussi celle que le poëte lui a donnée dans la 
face de l'ouvrage. 



ACADÉMIQUES. 45 

On peut demander d'abord si rimagination , mère de 
tous les poèmes, peut elle-même fournir un sujet de 
poème. Sans doute un sujet pareil offrait des difficultés 
qu'un talent du premier ordre était seul capable de vain- 
cre; mais il en contenait aussi d'insurmontables, puisque 
M. Delille n'en a pas complètement triomphé. 

Quel plan former en traitant , dans un poème de 
longue haleine, ce sujet, si fécond pour les détails, si 
stérile pour le fond? quelle ordonnance choisir de pré- 
férence ? 

La classe se gardera de la prétention de certains cri- 
tiques, qui veulent savoir mieux que l'auteur comment 
il aurait dû traiter son sujet, c'est-à-dire qui veulent 
mieux savoir que lui ce qui convient à son génie , à son 
aptitude. Quand il s'agit d'un poète habile , on peut dire 
que le meilleur plan est celui qui lui a paru fournir le 
plus de matière au développement de son talent. 

Qu'a donc fait M. Delille en traitant le sujet de l'ima- 
gination? 

Il a commencé par rechercher et par dire comment 
se forme en nous cette faculté : elle naît de la mé- 
inoire; et ce n'est pas sans raison que les anciens ap- 
pelaient les Muses filles de mémoire. Mais la mémoire 

^tte-même se forme des idées acquises par les sens : 

Tout entre dans IVsprit par la porte des sens , 

fil le poète, après Aristote,après Locke; et son premier 
chant est consacré à la métaphysique du sujet. Mais la 



46 MÉLANGES 

métaphysique chez M. Delille n*est ni obscure ni f 
gante; elle est toujours revêtue des couleurs, dt 
poésie, embellie de ses charmes; et le poète , plus s 
que beaucoup de philosophes , sait s'arrêter aux bor 
que rintelligence humaine ne peut franchir. 

Il parcourt, dans les chants qui suivent, Vinflue 
de l'imagination sur le bonheur, les impressions qu< 
reçoit des objets extérieurs, et particulièrement 
lieux et des sites différents; ce que lui doivent les i 
et les sciences; comment nous pouvons la régler el 
diriger pour notre félicité : il traite de F usage qu< 
politique en doit faire pour gouverner et conduire 
hommes , et enfin de la puissance qu'exercent sur < 
les croyances religieuses et les cultes divers. 

On conçoit que, sous ces grandes divisions, vienn 
se ranger, à la volonté du poète, tous les objets, i 
par la forme , soit par la nature , soit par nos illusio 
tous les êtres réels ou fantastiques , toutes les passi< 
du cœur humain, tous les. événements, matières que 
poète rassemble ou qu'il crée selon qu'il en a besoin p< 
appuyer ou justifier sa doctrine et ses opinions. Un si 
pareil n'a de bornes que celles du jugement de l'auti 
et de son goût ; c'est à lui de choisir dans cette vari 
infinie de matériaux qu'il peut employer ou doit rçjet 
c'est ce que M. Delille a fait avec un vrai talent, 
pourrait presque dire avec un grand bonheur : car n'es 
pas heureux d'occuper , d'intéresser , de plaire toujoi 
et de ne lasser jamais dans un poème de sept à huit m 



ACADÉMIQUES. 4; 

vers, qui n offre ni action, ni événements, et par con- 
séquent n'a, pour exciter, entretenir ou réveiller la cu- 
riosité du lecteur, aucun des moyens qui font le succès 
d'un poème épique ou dramatique? 

Mais il résulte aussi de là un défaut de suite et de 
liaison entre les différentes parties de l'ouvrage ; il n a 
pas , si Ton peut s'exprimer ainsi , une marche nécessaire 
et forcée ; la conduite , s'il y en a une , est incertaine 
et vagabonde , comme la brillante faculté qui est le sujet 
du poème , et qui Tanime d un bout à l'autre. 

Il ne faut donc pas chercher dans la composition de 
ce poème un genre de mérite qui ne peut s y trouver, 
ou il faut le réduire au choix et à la disposition des ma- 
tériaux employés par le poète; mais, ainsi réduit, ce 
mérite est encore très grand, puisque, de l'invention 
et de la disposition de toutes les parties du poème , il 
résulte un ouvrage qu'on lit avec le plus grand plaisir. 

L'exécution est toujours la partie la plus brillante du 
talent de M. Delille; aucun poète n'a eu plus d'esprit, 
de facilité, de souplesse, de variété: on sait quels im- 
menses services il a rendus à notre langue poétique, en 
lui apprenant à rendre noblement des détails vulgaires, et 
l'enrichissant d'une foule d'expressions que les poètes 
ses prédécesseurs n'auraient pas osé employer, et dont 
il a fait le plus heureux usage. On doit lui savoir gré 
d'une quantité infinie de créations en ce genre. 

Sa manière , étincelante de beautés , n'est pas exempte 
de défauts; on y rencontre une espèce de coquetterie de 



48 MÉLANGES 

style qui devient de l'afifectation ; il éblouit et il surprend 
par des traits quelquefois trop recherchés : il faut avertir 
les jeunes gens de mettre des bornes, non pas à leur ad- 
miration pour un talent si grand et si rare, mais au désir 
qu ils pourraient avoir de Timiter. Cette imitation ne se- 
rait pas sans danger , car elle reproduirait plus aisément 
les fautes que les beautés. Enfin M. Delille est fait pour 
créer une école, et Ton peut dire que déjà il en a une; 
mais cette école peut nuire à Tart , si les élèves ne sont 
pas attentifs à se défendre des défauts trop attrayants 
de leur maître. 

C'est une séduction presque irrésistible que celle d'une 
si charmante poésie; et lepoëmede r Imagination mérite 
un prix, comme celui de l'Homme des champs et celui 
des Trois règnes en sont également dignes; et, dans ce 
concours, M. Delille n'a pu être vaincu que par lui- 
même. 



LES TROIS REGNES, PAR M. DELILLE. 

Si le poëme des Twis règnes n'existait pas , si l'auteur, 
encore dans le doute sur les ressources et les inconvé- 
nients d'un tel sujet, demandait conseil, on croirait 
peut-être devoir le détourner de traiter une matière qui, 
au premier coup d'oeil, paraît si rebelle à la poésie. On 
lui objecterait qu'il serait presque impossible , en exé- 
cutant un tel projet, de satisfaire les savants et les 



ACADÉMIQUES. 49 

ignorants ; que le poète en dirait nécessairement trop 
peu pour les uns et trop pour les autres ; que les charmes 
de la versification ne rachèteraient pas , pour les pre-^ 
miers, les sacrifices commandés par la langue poétique; 
et que, pour les seconds, les formes poétiques se con- 
cilieraient peu avec la précision et la clarté qu exigent 
l'exposition et la discussion des théories scientifiques. 

Mais ne regrettons pas que Fauteur de ce poëme n ait 
consulte que ses propres forces pour l'entreprendre; un 
conseil timide aurait peut-être privé notre littérature 
d'un phénomène dont le talent si souple, si varié, si 
fécond de M. Delille, pouvait seul l'enrichir. 

N'examinons donc les difficultés que le poète a ren- 
contrées dans l'exécution , que pour faire ressortir le suc- 
cès avec lequel il les a presque toujours surmontées. 

L'aridité des principes disparaît sous la grâce des for- 
mes avec lesquelles il les a exposés. Des comparaisons , 
tantôt riantes, tantôt majestueuses et toujours justes, 
rendent sensible à l'imagination ce que l'intelligence au- 
rait pu ne pas saisir d'abord; et la prodigalité avec la- 
quelle toutes les ressources de la poésie ont été em- 
ployées dans cet ouvrage, étonne en raison de l'idée 
qu'on s'est faite de la pénurie et de la difficulté du sujet. 
On est amusé et délassé par d'heureuses digressions, par 
des descriptions non moins exactes que poétiques , par 
des épisodes attachants , et que le sujet même a fournis. 

C'est aux savants qu'il appartient de prononcer sur le 
parti que M. DeUUe a cru devoir prendre , en conservant 



5o MELANGES 

le nom d'éléments aux quatre substances désignées sous 
ce nom, antérieurement aux découvertes de la chimie 
nouvelle. M. Delille a composé le plan de son poème 
d après cette ancienne division de la matière simple , et 
la classification en trois règnes de la matière combinée. 
Un prosateur, qui, avec les mêmes opinions, aurait écrit 
sur un pareil sujet, aurait probablement adopté le même 
ordre ; ce que le poète a intitulé chant y il Teùt intitulé 
chapitre. Il résulte de cette obser^'ation que, poétique* 
ment parlant, louvrage de M. Delille manque d'inven- 
tion; on y cherche vainement ces combinaisons qui, dans 
un poème, règlent ordinairement la distribution de la 
matière , et dont le but est d* exciter, de soutenir ou de 
réveiller Tintérét. 

La vérité , qui force à faire cette observation , veu^ 
aussi que Ton ajoute que le poème des Trois règneê^ 
enrichi de tout le luxe qui caractérise le style de M. Do- 
lille, n est pas exempt de défauts inhérents à la manièrt -! 
de ce poète; mais, dans cet ouvrage comme dans kf ~1 
autres du même auteur, les taches sont rares, et kf j 
beautés sans nombre. 

Il faut avouer encore que les néologismes se renooftp 
trent fréquemment dans ce poème; mais s*il existe « 
écrivain qui ait le droit de créer des mots, n est-ce pli. 
Tauteur de tant d'ouvrages déjà classiques? La monniilr^ 
frappée à son coin sera rarement refusée. / 

Les mots créés par M. Delille sont presque tous dlli 
privatifs dont le radical appartenait déjà à la langue. Ou^ 



I 



ACADÉMIQUES. 5i 

sont tous demandés par le besoin; et Ton ne pourrait 
leur substituer la périphrase qu'ils suppléent, sans pri- 
ver le style de sa rapidité et de son énergie. Ces nou* 
veaux mots enfin , non moins accueillis par le goût que 
par rintelligence , sont presque tous tirés du latin, et 
particulièrement de Virgile. 



LE POEMB DB LA NAVIGATION, PAR M. ESMÉNARD. 

D'après Topinion du jury, « on ne sait dans quelle 
classe ranger le poème de la Nai^igation. Ce n'est ni un 
poème didactique, car l'auteur n'y donne pas les pré- 
ceptes d'un art ou d'une science ; ni un poème épique , 
car il n'y chante pas les actions d'un héros. » De quel 
genre est-il donc ? « Tout est séparé , dit le jury, dans nos 
classifications arbitraires de genres et de pièces, mais 
tout est imi , ou tout se tient de près , dans la nature ou 
dans les créations du génie ; ce qui rapproche les genres 
ne les confond pas: les beaux poèmes de Thompson, de 
Saint-Lambert et de M. Delille, sont aussi des poèmes 
d un genre composé , comme celui de M. Esménard. » 

Tout poème est composé de récits et de descriptions ; 
mais tout poème composé de récits et de descriptions 
doit-il être mis sur la même ligne P Cela ne nous semble 
I pas prouvé. 

Au mérite de peindre les effets des différentes saisons 

4. 






5s - MÉLANGES 

dans les diyerses parties du globe y les poèmes de Saint- 
Lambert et de Thompson rémiissent layantage de traiter 
un sujet dont la proportion est déterminée par son cadre 
même. Du premier coup d'œil on voit le point d'où part 
Fauteur, et le point où il s'arrêtera ; condition qui nous 
paraît essentielle dans un poème , et qui distingue spé- 
cialement le poème de l'histoire. 

L'application de ce principe ne peut être favo|p|ble au 
poème de la Navigation, Prendre cet art depuis son ori- 
gine jusqu'à nos jours, le peindre dans toutes ses varia- 
tions, le suivre dans toutes ses excursions, est-ce faire 
autre chose, quelle que soit la forme sous laquelle on 
rend ses idées, qu'écrire l'histoire de la navigation? 
Et si, ce qu'il est facile de concevoir, le choix d'un tel 
sujet n'est pas heureusement choisi comme sujet de 
poème , les formes poétiques sont-elles plus heureuse- 
ment appliquées à un sujet aussi vaste ? 

D'une part, que de volumes doit comporter l'his- 
toire de la navigation , si l'auteur lui donne tous les dé- 
veloppements demandés par l'instruction du lecteur! 
D'autre part , que de notions utiles , que de faits impor» 
tants, de discussions nécessaires, manqueront à cette 
histoire , si le poète , arrêté par la difficulté , l'impossi* 
bilité même de traiter toutes ces matières en vers har- 
monieux, renferme dans l'étroit intervalle de six chants 
une série d'actions dont la durée, non terminée encorCf 
commence presque avec le monde, et dont le globe en» ^ 
tier est le théâtre ! 



j 



ACADÉMIQUES. 53 

Une série de faits classés chronologiquement , racontés 
avec exactitude , avec élégance même, fussent-ils versi- 
fiés, n'est toujours qu'une histoire. L'intérêt que pro- 
duit ce genre de récit est tout-à-fait différent de celui 
qu'on exige d'un poème, et ne satisfera pas l'imagination , 
qui, dans un poème , veut être intéressée à une action dont 
le résultat lui est annoncé d'avance par un fait principal 
auquel tous les autres se rattachent; but unique que 
l'auteur atteint plus ou moins promptement à travers 
des obstacles plus ou moins nombreux. 

L'auteur d'un poème, loin d'être asservi à cette exac- 
titude dans laquelle l'histoire range les faits , doit les 
disposer dans l'ordre qu'il juge le plus nécessaire pour 
l'accroissement de l'intérêt , et ne craint pas même d'a- 
cheter des beautés par des anachronismes. Cette habile 
disposition des diverses parties d'un sujet est aussi une 
espèce d'invention. Se retrouve-t-elle dans la marche 
méthodique du poème de la Nai^igation ? 

Un des privilèges du poète est l'emploi du merveilleux, 
que l'historien n'admet point. L'auteur de la Navigation 
n'a pas repoussé le merveilleux : en conclura-t-on que 
son ouvrage est plutôt un poème qu'une histoire ? N'y 
(aut-il pas plutôt reconnaître quelque empreinte de poésie 
dans une histoire P Sans prolonger la discussion sur ce 
point , examinons la source où ce merveilleux est puisé 
et le parti qu'en tire l'auteur. Ici , c'est un ange qui des- 
cend du ciel et conseille à Constantin de transporter le 
siège de l'empire à Byzance; là, c'est une naïade qui 



54 MÉLANGES 

sort des glaces de la Neva pour annoncer à Pierre- 
le-Grand qu'il b&tira Pétersbourg au lieu même où il se 
trouve. 

Indépendamment de la stérilité d'invention que la 
trop grande ressemblance de ces deux fictions donne 
lieu de remarquer , ne peut-on pas reprocher à Tauteur 
un dé&ut de goût et même de raison P 

Le merveilleux lui-même est soumis aux lois de la 
vraisemblance. La raison permet à l'imagination de s'en 
amuser , quand il ne présente rien de contradictoire avec 
les bases qui lui ont été données d'abord. 

Si le poète tire son merveilleux de \à fable y la raison 
n aura point droit de s'en plaindre tant qu'il continuera 
de puiser à cette source. Ainsi en est-il du merveiUeux 
que l'on puiserait dans notre religion. Mais la raison ne 
peut pardonner le mélange de ces deux moyens quand 
le poète n'a pris aucune précaution pour le justifier. 

Le Tasse, que ses précautions mêmes n'ont pas misi ^: 
l'abri de toute critique, emploie, dans son épopée, les 
nymphes et les anges, les saints et les enchanteurs, les 
illusions les plus riantes de la mythologie, les miracles 
les plus révérés du christianisme. Mais l'emploi de ces 
ressources opposées peut trouver grâce devant la raison 
dans son poème , où l'enfer est en guerre avec le cieL - 

Tous ces prestiges de la Fable ne sont-ils pas l'ouvrage \ 
des anges déchus, de ces étemels ennemis de l'homme» 
dont l'existence est pour tout chrétien un point de 
croyance , et à qui cette croyance attribue un pouvoir : 

\ 

I 
i 

4 



:t 



j 



ACADÉMIQUES. 55 

sans borne pour feire le mal ? On ne peut donc pas re- 
procher au merveilleux du Tasse de manquer de vrai- 
semblance, n n'en est pas ainsi du merveilleux employé 
dans le poème de la Navigation, 

Pourquoi se servir d une nymphe avec Pierre-le- 
Grand, après avoir employé un ange auprès de Con- 
stantin? Ne fallait-il pas choisir entre le profane et le 
sacré? ou plutôt ne fallait il pas exclure le merveilleux 
tire du profane , d*un sujet où Vauteur, chrétien et écri- 
vant pour des chrétiens , se proposait de décrire nos 
pratiques religieuses , et peint , même avec succès , Fau- 
mônier d'un vaisseau faisant la prière du soir? 

Ces considérations écartées , on peut donner des élo- 
ges à la fiction par laquelle une nymphe est changée en 
pierre d'aimant , en observant que dans cette fiction , du 
genre de celles d'Ovide , le géant du pôle rappelle Ada- 
mastor, autre géant que le Camoëns fait régner au cap 
des Tempêtes. 

Quant à la Liberté personnifiée dans ce poëme , et 
empruntant la figure de Franklin pour demander à 
Louis XVI des secours en faveur des Américains, cette 
fiction, relative à un seul homme et à des événements' 
contemporains, blesse un peu trop la raison pour 
que l'imagination la plus complaisante puisse s'y prêter. 
Le poëme de la Nas^igation ne rachète donc pas par 
l'invention ce qui lui manque sous le rapport de l'ordon- 
nance. 
On a dit que ce poème était national : cet éloge n'est 



56 MÉLANGES 

pas plus juste que ne le serait le reproche opposé. Pour 
qu*il fût national, il faudrait que ce poëme fût consacra 
à chanter exclusivement la gloire de la France , qu'il eût 
pour objet d'élever la France au-dessus de toutes lei-^j 
autres nations. Tel n'a pas été le but d'un poème où Ton j 
fait rénumération des progrès d'un art auquel divea 
peuples ont dû successivement leur splendeur. Ce 
poëme, où l'auteur chante 'et a dA chanter lestrioiii*{ 

I 

phes qui ont illustré tour à tour la marine des PhéiUK^ 
ciens , des Carthaginois , des Romains , des HoUandaUf 
des Anglais , des Français , n'est pas plus national poui . 
aucun de ces peuples que ne le serait une histoire udI- 
verselle. 

Il nous reste à parler du style. On ne pourrait sans 
injustice accuser l'auteur d'avoir négligé cette partie. Le 
style de la Navigation est travaillé , mais le travail s'y 
fait trop sentir; s'il est élégant quelquefois, il est sou^ 
vent recherché jusqu'à devenir énigmatique; il offre des 
hardiesses qui ne sont pas toutes des beautés, et des res- 
semblances qui pourraient passer pour des réminiscences; 
certains mots et certaines figures affectionnées par l'au- • 
teur se reproduisent assez fréquemment sous sa plume 
pour répandre dans son ouvrage une monotonie fati- 
gante. 

L'on ne peut nier cependant que ce poëme n'offre 
plusieurs morceaux exempts des défauts que nous venons 
de relever , et écrits d'un bout à l'autre avec élégance et 
pureté. 



ACADÉMIQUES. 67 

Cette dernière considération a sans doute déterminé 
k jury à assigner , dans son rapport , au poëme de la 
Navigation la première place après les poëmes de M. De- 
lille, place que cependant la classe n'hésiterait pas à 
ioDner au poëme des Amours épiques , par M. Parseval- 
rrand-Maison , si elle ne considérait que le mérite du 
!yle. La Navigation ayant toutefois , sur ce dernier 
oéme , qui n est qu'une réunion de diverses imitations 
eureuses , Tavantage de l'invention , la classe croit 
evoir conserver à l'ouvrage de M. Esménard le rang 
li lui a été assigné. 



»8 MËLA^'6ES 



GRAND PRIX 

BE DECXIÈVE CrASSB, 



,v 



xr SKKcmc 4vm mr hk vos eauLXBS 



B'êuit pcwiiiidù|»e de cft «nrMBajnoMBt. L'opén ticit 
à iâ ^n» à Ijot <irftnuiiqxie par l^MPdkwuncr et pir b 
d]jtla<«w^ <et à U pMsîe Irrôjae |Uff les duoits, tuitAt 
iaohliBft» « tintiM ^«cM^ajoL « que c£«ipciit«nt ses dueait 
ei i^es iatemèfk^ : If* pi>fle qui pnMiuirùt un Atf^ 
diigwre aans oe psuy^ joirùt fait praire de sopérioiM ' 
djois phxsieciis. 

Qnaanh^ ipi<«i peut ly^jfairder ccwHHie le cxtntear de 
r<^«en« jifiMMe^ dès «k^i c«i|*iBe« fa^vùr poité à sa per- 
fectkoi ^ par T jkii^Mis^ Jiv^r IwpBieDe il âàsait oonoouriri 
pd«ir on hoi «izÙ4]ue^ TenpkM de tjoit d^aits diflRérenla. 
Sc«$rrlesiiilic>iiine$tan«K%dH^dejTio»et<^ i 

ii<.mr—iiiits iinidiytsetpassmuMïs^ lespe nw^ in^èBieusei^ 
<t :v!f—i ii^ ^^«t ei^mnes ^ par c^ pcMte^ «n Teis qoi , 
jvflrt déjà de la wosàqoe^ 

3ijàs« <m lùuait les iMlInars «Manm^ies de Qoiiianlly 
icw $mrt ^11 <ftttt pc%»iiMe de onKmtwr la t iâgeJi e Ij<-» 
liqoe de sumèrr à dKwmer à T^tmi phu d mlnrèl et de' 
rapidùe. 



ACADÉMIQUES. 69 

Quinault , travaillant pour une cour à laquelle on ne 
pouvait plaire qu'en épuisant toutes les recherches de la 
magnificence et de la galanterie, et pour un roi qui 
Toulait que ses plaisirs portassent l'empreinte de sa puis- 
sance et de ses sentiments , dut traiter de préférence les 
sujets qui, par leur nature, semblaient plus propres à 
satisfaire ce double besoin : il a épuisé les ressources de 
la mythologie , de la féerie , et s'est emparé de ce que 
limagination des poètes et des romanciers a produit de 
plus brillant. Ses opéras oflrent sans contredit le spec- 
tacle le plus étonnant que Ton puisse concevoir; mais 
peut-étre un inconvénient résulte-t-il de cette splendeur 
même, peut-être l'attention qu'elle obtient des yeux 
porte-t-elle une trop grande distraction au plaisir de 
l'âme. 

Un autre défaut qui se reproduit souvent dans Qui- 
nault résulte aussi des goûts de la cour et du monarque. 
De la galanterie du prince s'était formé un certain lan- 
gage mêlé d'affectation et d'exagération, sans lequel 
on ne croyait pas pouvoir parler d'amour. Quinault, qui, 
dans tant de circonstances, a prouvé que , quand on feit 
parler les passions , l'expression la plus simple est aussi 
la plus heureuse , ne put pas se garantir tout-à-fait de la 
contagion ; et de là les traits plus ingénieux que naturels 
tpà déparent trop souvent ses plus belles scènes. 

Ces défauts , qui avaient frappé plusieurs hommes de 
talent, leur parurent moins appartenir au genre qu'au 
système particulier de Quinault; ib pensèrent que la 



6o MÉLANGES 

tragédie lyrique, comme la tragédie déclamée, deraie 
tirer ses principaux effets du déyeloppement des pas» 
sions; que ce qui frappe les sens ne devait pas. être pr^ , 
féré à ce qui touche le cœur; qu'enfin toute cette pompa^ 
que comporte le théâtre de l'opéra devait être Taccei» 
soire et non le principal dans les pièces qu'on y représenta 
Le succès de plusieurs tragédies lyriques , soit composéei|' 
soit réformées d'après ce système , en a démontré la jus* 
tesse. 

Quoique les critiques se soient élevés contre Mar- 
montel quand il a eu le courage d'élaguer les opém 
d'Atys et de Roland, les défauts qui les déparent et 
les beautés qui s'y trouvent déplacées, il n'est pasiiA 
homme un peu versé dans la Uttérature qui ne convienne 
que ces chefs-d'œuvre ne pourraient pas se soutenir an 
théâtre , de nos jours , sans cette utile réforme. 

Ce même poète prouva, dans Didon, qu'on pouvik 
remplir la scène lyrique par le seul développement del 
passions; que ces traits spirituels et galants, qui dès lonf^ 
temps étaient regardés comme le style caractéristique 
genre , pouvaient être remplacés avec avantage par 1' 
pression simple des sentiments vrais, ce qui a été 
montré aussi par le succès constant de l'Iphigénie en T 
ride, et de l'Œdipe de M. Guillard.On inféra bientôt 
là que la plupart des sujets tragiques pouvaient ètlÉ 
transportés avec avantage sur la scène lyrique. L'em| 
merveilleux des grandes machines de l'opéra fiit 
donné presque entièrement aux ballets ; et si dans qu 




ACADÉMIQUES. 61 

ques drames lyriques on use encore aujourd'hui des 
ressources particulières à ce théâtre y ce n est que pour 
ajouter à la pompe de la représentation. Nous ne croyons 
pas que l'intérêt y ait perdu. Cette pompe , appliquée à la 
peinture des mœurs, des usages, des solennités civiles, 
religieuses et militaires, en un mot à la peinture de ce 
qui existe, ne satisfait pas moins les yeux que ces efforts 
de la mécanique employée à figurer des merveilles qui 
Il ont jamais existé; et le plaisir ici tourne peut-*être à 
l'avantage de l'instruction. 

Entre les opéras représentés dans l'intervalle déterminé 
pour le concours , la Vestale est sans contredit celui dans 
lequel les différents genres de mérite dont nous venons 
d'ofiftîr l'analyse se font le plus remarquer. Il était dif- 
ficile de choisir un sujet plus heureux, de le disposer 
avec plus d'art, et de l'écrire d'une manière plus conve- 
nable. Cet ouvrage est trop connu pour que nous en fas- 
sions l'analyse ; nous nous bornerons à remarquer qu'il 
est combiné de manière à produire les plus grands effets, 
sans que les moyens dont l'auteur s'est servi sortent de 
Tordre naturel. Exceptons-en toutefois le dénouement, 
qui eût été trop afiQigeant si, pour sauver son héroïne, 
l'auteur n'eût pas usé des ressources que lui offraient les 
traditions, ressources presque naturelles d'ailleurs sur le 
théâtre où il les emploie. 

. Le style de la Vestale est généralement élégant et 
. facile ; il a , dans le dialogue , la vérité qu'exige le genre 
^dramatique, et, dans les morceaux lyriques, de la grâce 



l 



63 MÉLANGES 

et de rélévation , suivant le sujet ; il a particulièrenu 
le mérite d'être coupé de la manière la plus favorai 
à la musique. 

Le succès éclatant et soutenu de cette tragédie proi 
rinfluence que le poète peut avoir sur le sort des prodv 
d une association dans laquelle on est accoutumé à 
tribuer une trop grande part au musicien. La musique 
la Vestale est digne du poème ; mais Tonne peut nier q 
les morceaux heureux et brillants dont cet ouvrage 
semé ne doivent pas moins leur effet à l'art du poète, i 
les a préparés , qu'au talent du musicien , qui a su 1< 
donner l'expression convenable. 

La classe croit devoir présenter le poème de 
Festale, par M. de Jouy , comme l'ouvrage digne 
prix. 

L'opéra qui, après la f^estale, a paru à la classe lep 
digne d'être mentionné , est celui S Adrien , par M. H 
mann. Ce poète, connu par de nombreux succès d 
plus d'un genre , a enrichi la scène lyrique de plusie 
ouvrages dont les amateurs de la bonne littérature n't 
pas perdu le souvenir. L'étude qu'il a faite des lyriqi 
italiens , et particulièrement de Métastase , se reconr 
dans ses opéras, où les situations les plus pathétiqi 
se trouvent fortifiées de tous les accessoires que 
pompe de ce théâtre peut leur offrir. Son talent flexi 
s'applique avec un égal succès à l'expression des sei 
ments énergiques et à celle des sentiments tendres 
gracieux. TA. Hoffmann, après avoir donné au put 



ACADÉMIQUES. 65 

les opéras de Nephté^ Phèdre et Médée^ lui a présenté 
^m à! Adrien y dont le fond est imité de Métastase. 

Adrien, vainqueur des Parthes, va triompher dans 
Antioche j Émyrène , fille de Gosroès , roi des Parthes , 
et promise à Pbamace, prince de la même nation, est 
aimée de l'empereur , déjà lié par un premier amour à 
Sabine, dame romaine, qui devint son épouse. Gosroès, 
dont la haine contre les Romains est implacable, et 
Phamace , enflammé par la jalousie , conjurent la perte 
d'Adrien , qui refuse de recevoir la rançon d'Emyrène. 
Le triomphe de l'empereur est en effet troublé par Tex- 
plosion de cette conspiration : on combat. Pharnace est 
pris les armes à la main ; Gosroès échappe , mais il a con- 
servé l'espérance de se venger du vainqueur. Trahi par 
sa propre fille , qui le méconnaît sous le déguisement 
qu'il a pris pour consommer plus sûrement sa vengeance, 
il est lui-même chargé de fers , et son caractère inflexi- 
ble , qui ne se dément pas en présence de la mort , lui 
£iit rejeter la grâce qui lui est offerte s'il veut consentir 
au mariage d'Adrien avec Emyrène. Sa perte alors sem- 
Ue certaine. L'arrêt est prononcé ; mais l'intervention 
de Sabine , qui vient annoncer à Adrien la résolution 
qu'elle a prise de retourner à Rome ; mais la désertion 
des amis de l'empereur, qui ne veulent pas rester té- 
moins de la faiblesse de ce prince ; mais enfin l'accession 
de Flammius à cette résolution , qui prive à la fois l'em- 
pereur de celle qui dut être son épouse et de celui qui 
fut son .meilleur ami, le rappellent à sa première gêné- 



64 MÉLANGES 

rosité : il triomphe de lamour et de la vengeanct 
non seulement il pardonne à Gosroès et à Phari 
mais encore il consent à l'union de ce dernier 
Émyrène. 

L'analyse de cette production rend inutile cel 
l'opéra de Trajan^ par M. Esraénard. Cet auteur, ; 
puisé à la même source que M. Hoffmann , a dû r 
sairement reproduire dans son Trajan la plus gi 
partie du plan d'Adrien , avec cette différence poi 
que Plautine jouit tranquillement de la gloire d< 
époux , et que Trajan n'est pas tourmenté par un a 
malheureux. La conspiration contre cet emperei 
formée par les Daces, et dans Rome même; ce qui 
ni dans la vérité ni dans la vraisemblance. Les Ro: 
n'ont jamais laissé à leurs prisonniers ime liberté 
qu'ils pussent se rassembler au centre de la répul 
et mettre l'état en danger. Les prisonniers ne vei 
à Rome que chargés de fers, et pour figurer da 
triomphe , qui trop souvent se terminait par la mo 
captifs. M. Esménard semble donc avoir outre -pa 
liberté accordée aux auteurs qui travaillent pour la 
lyrique , en nous offrant une conspiration de ce gen 
en nous montrant un consul qui la soupçonne , et c 
dant néglige de s'assurer de ceux qui le font tre 
pour la vie de l'empereur. 

M. Esménard a cru devoir enrichir son opéra de 
jan de l'imitation d'une des plus belles scènes de / 
mence de Titus y par Métastase ; mais cette imitatio 



ACADÉMIQUES. 65 

elle à sa place ? Que Titus n'oppose que la confiance de 
Tainitié à la perfidie d*un favori qui, comblé de ses bien- 
faits , a osé conspirer contre ses jours , cela se conçoit ) 
d'après le caractère du prince et la position respective 
des deux personnages; car, si lun est empereur, l'autre 
est revêtu de la dignité consulaire. Titus peut conserver 
s formes de Tamitié avec un ami ingrat ; mais Trajan 
a-^il pu former amitié avec un barbare dont il a triom- 
phé , et doit-il prendre avec lui un autre ton que celui 
d*une supériorité que la générosité modère? Nous ne 
doutons pas que , si M. Esménard réformait cette scène 
d après ces observations, il ne remplaçât, par des vers 
plus convenables à la situation , les très beaux vers qu'il 
a empruntés à de Belloy, qui lui-même a imité la pièce 
italienne d'où cette scène est tirée. 

En n'employant, dans son Trajan^ qu'une des deux in- 
trigues amoureuses qui marchent de front dans lopéra 
S Adrien j M. Esménard a donné plus de simplicité à 
Taction; mais l'intérêt du drame n'y perd-il pas trop? 
Trajan , en pardonnant à son assassin, dont il fîit le bien- 
fiûteur, est généreux sans doute; mais Adrien n'est-il pas 
plus généreux encore , quand Tassassin auquel il par- 
^donne est aussi le père qui la contrarié dans son amour? 
^fin, nous ne savons pas si cette suppression, qui sem- 
[Ue avoir pour but de donner moins d'étendue au drame , 
m'y laisse point du vide. L'opéra de Trajan est moins 
■ong que celui à! Adrien; mais la marche en est assuré- 
ment plus lente. 



I. 



66 MÉLANGES 

Le style de cet opéra est pur et élégant ; on 
trouve des vers qui figureraient heureusement dans is. 
poème; mais Ton ne peut disconvenir qu'il manqui.* 
habituellement des qualités qui conviennent au genri 
dramatique et au genre lyrique. Il n'offre ni cette sim- 
plicité noble , également éloignée de l'emphase et de h 
bassesse , qui caractérise le style de la tragédie , ni cette 
souplesse de style qui n'est pas la lâcheté , et sans 
laquelle le vers lyrique est rebelle aux efforts du mu- 
sicien. 

Mais ces défauts sont plus que compensés , pour des ; 
spectateurs ou des lecteurs français , par les grands soii- 1 
venirs que réveille la représentation du Triomphe dei 
Trajan, Quand on y applaudit l'héroïsme du courage et ' 
de la clémence , ce n'est pas à des fictions que l'on ac- j 
corde son enthousiasme , mais à des réalités. j 

On admire depuis plus d'un siècle^ dans la tragédie de j 
Sertorius, la prudence avec laquelle Pompée livre au 
flammes les écrits où sont renfermées les preuves dt 
l'intelligence de plusieurs sénateurs avec les ennemis 
la république; à plus forte raison doit-on admirer 
grandeur d'âme d'un empereur qui se sert des mi 
moyens pour s'ôter le droit de punir une conspiratii 
dont il devait être la victime, et par sa générosité 
détruit les preuves ; action sublime , qui suffirait à K 
mortalité d'un prince , et qui n'est pas cependant la 
éclatante de celles qui doivent remplir l'histoire du 
ros à qui il a été donné de ressembler, dans le coi 



i 



ACADÉMIQUES. 67 

espace de la vie d'un homme , ce qu il y a de plus glo- 
rieux dans Tespace des siècles. 

La classe pense que le Triomphe de Trajan a droit à 
une mention honorable. 



CONCLUSIONS. 



IRE, 

Telle est la manière dont la classe a pensé que les 
prix fondés par votre décret pouvaient être répartis. 

Persuadée qu'elle pouvait user de la liberté que votre 
majesté a donnée au jury de lui présenter les moyens de 
remplir les lacunes qui se trouvent dans ce décret , elle 
a déjà proposé à votre majesté de créer un prix de se- 
conde classe pour les comédies en quatre ou trois actes ; 
lui sera-t-il permis , sire , d'appeler aussi votre attention 
sur plusieurs genres de compositions littéraires qui ne 
sont pas encore admises aux encouragements accordés 

\ par votre munificence , et à laquelle leur utilité leur 

ï donne quelques droits .>^ 

m 

[^ lui poésie lyrique, qui comprend Tode, le dithy- 
raiid[)e , la cantate , n est pas Farticle le moins impor- 

[rtant de ceux qui ont été omis. Ce genre, qui , depuis 

^Malherbe jusqu'à Lebrun, a enrichi notre littérature de 

deurs chefs-d'œuvre, nous paraît d'autant plus digne 

de votre attention , que son élévation le rend plus propre 

5. 



68 MELANGES 

que tout autre à célébrer les époques , les actions et les 
hommes mémorables. 

La poésie légère a aussi contribué à la gloire de notre 
littérature ; dans ce genre, qui renferme tous les poèmes 
de peu d'étendue , il en est quelques uns qui peuvent 
recevoir une importance réelle de la direction qu'on 
leur donnerait. 

Ceci s'applique particulièrement à l'épître , au conte 
et à la fable. 

Une seule production dans l'un de ces genres , si par» 
faite qu'elle soit, ne saurait prétendre sans doute à la 
récompense promise aux conceptions les plus vastes, 
aux créations les plus importantes du génie ; mais une 
collection d'épîtres aussi fortement pensées que les | 
poèmes philosophiques de Voltaire , aussi supérieure- ^ 
ment écrites que les épîtres de Boileau ; mais un recueil | 
de contes qui, au mérite de présenter, comme ceux de i^ 
Marmontel , l'instruction sous la forme de l'amusement, 
joindrait celui de la versification , et dans lequel k 
poète ferait tourner au profit de la morale un talent qui 
ne l'a que trop souvent outragée ; mais enfin un recueil 
de fables qui , tel que celm de Florian , se ferait eocoTe ^ 
lire après l'inimitable fabuliste , doivent-ils être relégués i ; 
dans la classe des pièces Ailes Ju^itiveSj et dépareraien^ 
ils la liste des poésies auxquelles votre majesté accorde 
des récompenses ? ., 

n est encore un genre qui fixe aujourd'hui Fatten-Â 
tion du public , et dont le décret ne fait pas mention. \ 

i 



i 



ACADÉMIQUES. 69 

G*est le poème en prose , genre qu'on n*ose pas ré- 
prouver, parcequ'il se met sous la protection de Télé^ 
maque ; mais qu'on tremble d'encourager, quand on 
songe à la quantité d'imitations malheureuses que Télé- 
maque a produites. Soit que ce genre ait été inventé 
par des hommes qui , ayant la volonté de produire un 
poëme, n'en avaient pas tous les moyens; soit qu'il l'ait 
été par des hommes qui, doués de toutes les facultés 
poétiques, n'ont pas eu le loisir de les employer, la 
classe pense qu'il y aurait des inconvénients à favoriser, 
par la création d'un prix spécial , un genre qui confond 
les limites de la prose et de la poésie , et qui prouve 
IQoins le talent d'écrire en prose que l'impossibilité d'é- 
crire en vers ; ces inconvénients seraient d'autant plus 
grands, que, dans ces sortes de productions, les succès, 
sont plus faciles. 

Cependant, comme il est prouvé qu'un genre réputé 
médiocre peut produire un ouvrage supérieur, et que, 
3oit dans cette espèce de composition, soit dans plu- 
sieurs autres auxquelles le décret n'assigne aucune ré- 
compense, il peut naître des ouvrages dignes de l'estime 
publique, dignes de celle de votre majesté, la classe 
croit devoir vous proposer de fonder un prix qui serait 
donné au meilleur des ouvrages de littérature apparte- 
nant aux genres qui ne sont pas déterminés par le dé- 
cret : ce prix , d'après l'opinion des juges , serait de 
première ou de seconde classe , suivant l'importapce dç 
l'ouvrage. 



70 MELANGES 

A ce prix , et aux prix déjà fondés , la classe , en con- 
séquence des motifs qu'elle a exposés précédemment , a 
l'honneur de proposer à votre majesté d'ajouter, 

1® Un prix de première classe pour un recueil de 
poésies lyriques ; 

sj" Un prix de première classe qui serait donné, soit à 
un recueil d'épîtres philosophiques , soit à un recueil de , 
contes moraux en vers , soit à un recueil de fables en vers. 

Le recueil de poésies lyriques devrait être composé 
au moins de vingt-cinq pièces , le recueil d'épîtres de 
dix , le recueil des contes de vingt au moins , et celui 
des fables de cent. î 

Ces additions semblent nécessaires au complément i 
d'une institution qui a pour but de donner une égale 
activité à toutes les parties utiles de la littératiu^. Pour 
en apprécier l'importance , il suffit de faire aux temps 
antérieurs l'application des dispositions actuelles d'un 
décret dont l'honorable libéralité ne pourrait s'étendre 
ni sur Lesage, ni sur J.-6. Rousseau, ni sur MassilloD, 
ni sur Fénelon , ni sur La Fontaine. 

Ici se termine le travail de la classe. 

Sire , si nous ne sommes point entrés aussi ayant 
dans l'examen des ouvrages que votre majesté semblait 
le prescrire, c'est au défaut de temps, et non au dé- 
faut de zèle , qu'il faut l'imputer. 

Dans une circonstance célèbre, aux premiers jours 
de son établissement, l'académie française fut chargée 
de l'examen d'un ouvrage recommandé par l'estime p** 



ACADÉMIQUES. 71 

blique : il ne Vagissait de juger qu une seule tragédie ; 
toutefois la critique détaillée qu'en fit l'académie exi- 
gea et consuma beaucoup plus de temps qu'il ne nous 
en a été accordé pour un travail qui embrasse presque 
toute la littérature présente. 

La classe , dans l'impossibilité où elle se trouvait 
d'étendre sa critique à tous les détails sur lesquels 
porte l'examen de la tragédie du Cidy s'est attachée à 
relever , dans les ouvrages qu'elle a examinés , les 
défauts les plus importants, et particulièrement ceux 
qui sont ou qui peuvent devenir contagieux. Il en est 
qui caractérisent cette époque , et qui résultent de l'a- 
bus de certaines formes , inventées par des hommes ha- 
biles, et affectées avec moins de succès par leurs imi- 
tateurs. Les esprits supérieurs sont portés , par leur gé- 
nie même , à chercher la réputation par des moyens qui 
leur soient propres : destinés à devenir modèles , ils 
tentent quelquefois à s'écarter des modèles ; mais cette 
noble hardiesse n'a pas été plus tôt justifiée par le suc- 
cès, que tant de gens qui se croient inventeurs, parce- 
qu ils sont exagérateurs , s'emparent de ces créations du 
génie , les emploient sans mesure , les imitent sans goût , 
et, par une indiscrète prodigalité, les vieillissent dès 
leur jeunesse même. Ces innovations d'ailleurs ne sont 
pas toutes heureuses ; c'est dans sa source alors que le 
Dial devait être attaqué , et nous n'avons pas hésité à si- 
pisder les défauts dans les ouvrages où ils se cachaient 
sous l'éclat des beautés. 






7» MÉLANGES 

La classe s*est appliquée surtout à rappeler y dans 
toute occasion , les principes généraux qui doivent pré- 
sider aux compositions littéraires, et à faire tourner la 
louange et le blâme au profit du talent et de Fart. 

C'est servir l'intérêt général , c'est répondre aux li« 
bérales intentions de votre majesté , c'est suivre , autant 
qu'il nous est possible , le glorieux exemple que nous 
oflre chacune de ses actions. 

Nous sommes avec le plus profond respect , 

Sire, 

De votre majesté 

Les très humbles et très fidèles 
serviteurs et sujets , 

Le président de la clnsse de la langne et de la littérature françaiMi 

Le comte Regnàult de Sàint-Jban-d'Angblt; 

Le secrétaire ad hoe, 

Arnaui^t. Î 



ACADÉMIQUES. 73 



. 'li 



DISSERTATION 

LITE A MESSIEURS DE LA CLASSE DE LA LITTÉRATUHE 

BT DB LA LAirOUB VRAITÇAISB BH l8l3. 

Qu'est'^e que le drame? 

Telle est , messieurs, la question que nous nous som- 
mes faite en examinant la définition qui vous a été pré- 
sentée de ce mot par votre commission du Dictionnaire. 
Cette définition, tout exacte qu'elle est, ne tous a pas 
paru complète. 

La définition du drame n*est pas en effet aussi facile 
à faire que celle de la tragédie et de la comédie , entre 
I lesquelles il vit, soit des emprunts qu'il semble leur 
&ire , et qu'il emploie dans des combinaisons que lune 
ni lautre n'admettraient , soit des éléments que toutes 
deux semblent rejeter, et qui cependant sont suscep- 
tibles d'accroître nos richesses dramatiques, pour peu 
qu'ils soient mis en œuvre avec talent. 

Pour parvenir à faire une bonne définition du drame , 
essayons d'analyser, soit les éléments particuliers dont 
il se compose , soit les diverses manières dont il com- 
bine ou modifie les emprunts qu'il fait à la tragédie et 
à la comédie , qui long-temps se sont partagé la scène 
française à l'exclusion de tout autre genre. 






74 MÉLANGES 

La tragédie agrandit , embellit , ennoblit tout. Les in- 
térêts des peuples , les passions des grands , les inalbeurs 
des béros , les grands événements développant de grands 
caractères , voilà son domaine. 

Si la tragédie n*est pas toujours dans la vérité , du 
moins ne doit-elle pas sortir de la vraisemblance. Tout 
y doit paraître étonnant, rien n'y doit paraître incroya- 
ble. La nature est plutôt sa base que son modèle ; celle 
qui lui est propre n'étant qu'une nature de convention , 
dont les proportions sont établies sur celles de la na- 
ture positive. La tragédie est le colosse de l'homme 
moral. Si toutes les parties de ce colosse sont liées entre 
elles par de justes rapports, j'applaudis à l'homme 
agrandi; s'il blesse au contraire les immuables règles 
du beau, je ne vois dans cette masse qu'une difforme 
exagération. 

Une mauvaise tragédie est un monstre : c'est le simu- 
lacre gigantesque qui, ébauché par un barbare, fait rire 
ceux qu'il n'épouvante pas. C'est la statue de saint Chris- 
tophe ou le mannequin du Suisse de la rue aux Ours. 

Une bonne tragédie est le chef-d'œuvre du beau idéal. 
Dans ce produit merveilleux de l'alliance du goût et du 
génie , j'admire l'homme plus beau qu'il ne Test , mais 
non qu'il ne peut l'être. C'est l'Hercule Farnèse , c'est 
l'Apollon du Belvédère. 

La comédie est une imitation de la nature, sous une 
face opposée à celle que saisit la tragédie. Les ridicules 
dans tous les événements , dans tous les états, dans toutes 



ACADÉMIQUES. yi 

les conditions, dans tous les hommes, sont ses richesses. 
La comédie couvre de mépris le vice , que la tragédie 
charge d'horreur. Son but est de corriger l'homme en 
lui faisant pitié de ce qull est , comme celui de la tragé- 
die est de Faméliorer en lui donnant l'eflFroi de ce qu'il 
pourrait être. Mais la vraisemblance suffit à la tragédie 
pour cet effet , tandis que la comédie manque le sien si 
elle ne réunit pas la vérité à la vraisemblance. 

n est important de remarquer que la tragédie, comme 
la comédie, n'envisage la nature que sous un aspect ; 
tout ce qui n'est pas plaisant dans un caractère ou dans 
un fait disparaît aux yeux de l'auteur comique, comme 
tout ce qui n'est pas pathétique ou sublime n'est pas 
aperçu de lauteur tragique. 

Voilà des domaines bien distincts; et Ton sait que 
les lois du govit défendaient à ces genres d'empiéter l'un 
sur l'autre. 

Mais voyons si ces lois n'étaient pas trop sévères ; si 
les genres qu'elles protégeaient exclusivement suffisent 
à l'imitation de la nature , s'ils la suivent dans toutes 
ses combinaisons, et si certaines complications de faits, 
de situations et de développements où ces genres se 
fondent naturellement l'un dans l'autre, n'ont pas né- 
cessité la création d'un genre mixte. 

n est des événements qui , par leur importance et 
celle des personnages qu'ils mettent en action , ne per- 
mettent de les considérer que sous l'aspect tragique ; il 
en est aussi de tellement plaisants par eux et par les 



76 MÉLANGES 

caractères qu'ils développent, que la comédie seule peut 
s*en emparer. Maïs qui niera que la marche ordinaire 
des choses ne présente mille circonstances où le terri- 
ble se trouve si étroitement lié au risible , soit par la 
bigarrure des faits, soit par la disparate des caractères , 
et des conditions, qu'on ne sait si elles sont du domaine 
tragique ou comique ? 

Que la tragédie et la comédie s'emparent à la foisd*im 
tel sujet, elles n'en produiront séparément qu'une im- j 
parfaite imitation; elles ne rendront, chacune de leur | 
côté , que la moitié du tableau que la nature leur a of- ^ 
fert ; car, dans ce mélange fortuit du terrible et du ri- 
dicule, une moitié des détails répugne au caractère de . 
chacune d'elles. 

Il est, d'une autre part, des événements et des af* 
fections tragiques qui appartiennent journellement à des 
personnages comiques. Un artisan, un bourgeois même, 
semblent ne pouvoir figurer que de mauvaise grâce dans 
une tragédie. Leurs habitudes y contrasteraient en ridi- 
cule avec la noblesse du genre et la pompe du langage. 
Cependant les erreurs d'un fils, l'infidélité d'une épouse^ 
des passions peu élevées dans leur objet et étrangère! ^ 
à ces grands intérêts de la société qui ennoblissent tout fi 
dans la tragédie, mais néanmoins sublimes dans leuit 
effets, peuvent jeter ces personnages dans des situationt 
fortes et touchantes , et offrir des modèles d'un grand 
intérêt à l'imitation dramatique. '^ 

Qui portera ces richesses sur la scène qui les reclame ? 



J 



ACADÉMIQUES. 77 

La tragédie ? Mais les personnages ne sont pas dignes 
d'elles. La comédie? Mais le fond est si abondant en 
situations pathétiques ou terribles, que je trouve là 
cent motifs pour pleurer ou pour frémir, contre une 
occasion de rire. 

Ces nouvelles manières d'envisager la nature en de*- 
vaient donc produire de nouvelles imitations ? Un troi- 
sième genre, enrichi du superflu dés deux autres, a 
donc pu s'élever entre la comédie et la tragédie , et nous 
oflnr raisonnablement de nouvelles jouissances. 
Ce troisième genre est le drame. 
Ce root drame , qui , pris dans son sens général , dé- 
signe une pièce de théâtre quelconque, pris dans un 
sens particulier désigne le nouveau genre d'ouvrage 
dramatique dont nous faisons l'analyse et dont nous 
cherchons la définition. 

Le drame est à la tragédie et à la comédie ce que le 
roman est au poème épique , ce que le tableau de famille 
est au tableau d'histoire , et le portrait à la tête de ca- 
ractère. 

n ofiBre moins une heureuse réunion de beautés em- 
pruntées à différents modèles , que la scrupuleuse imita- 
tion des traits quelquefois contradictoires dont la na- 
ture se plait à composer une physionomie. Il tire son 
principal mérite de l'exacte vérité, comme le portrait 
tire le sien de l'exacte ressemblance. L' action , les ca- 
ractères , le dialogue , doivent y être calqués sur la na- 
ture. 



78 MÉLANGES 

Le drame est la tragédie du peuple. 

Une action simple me semble préférable dans le drame 
à une action complexe, non seulement parceque la sim- 
plicité caractérise le plus souvent la marche naturelle 
des choses , mais parceque c'est par la simphcité d^action . 
qu'un auteur se mettra le plus facilement à la portée de ' 
1 mtelligence commune. 

Les caractères doivent être vrais dans le drame ; mais- 
la vérité qui lui convient diffère de celle de la tragédie 
et de la comédie. Elle n'admet ni cette continuité de ^ 
sublime, qui ne permet que d'admirer dans la pre- v 
mière, ni cette cumulation de ridicules par laquelle 
la seconde provoque continuellement le rire. La vérité 
du drame consiste dans une peintiu^e exacte de la nature 
modifiée par la condition , les intérêts et les habitudes 
du personnage mis en scène. Ce personnage peut être 
à la fois pathétique et plaisant ; mais il ne doit pas être 
tragique ou comique exclusivement : l'on n'aurait fait 
alors que mêler des acteurs de genres opposés dans une 
action qui prendrait le nom de drame sans en avoir le 
caractère. 

C'est de cette exacte vérité que le drame tire ses ef- * 
fets les plus piquants; c'est à elle qu'il doit sa naïveté, par 
qui la situation la plus intéressante peut en même tempf 
provoquer le rire et les larmes ; c'est elle qui fait le m- 
blinie et le plaisant de ce trait , /W quinze cents liçresJe 
rente! si vivement applaudi dans le Père de famille; et de 
cet autre , non moins original , que Sedaine met dans la 



ACADÉMIQUES. 79 

bouche de l'ami de son déserteur, Mes amis y ne le man- 
quez pas ! 

Je crois que le drame doit être écrit en prose : ou les 
vers dénatureraient le vStyle qui lui est propre, en le 
rapprochant de la tragédie ; ou le drame dégraderait la 
dignité du vers , en le rabaissant à la modeste simplicité 
de la prose. 

Dans l'un et dans l'autre cas l'écrivain aurait à perdre, 
et le public ne gagnerait rien : car, ou l'ouvrage sera écrit 
(iun style ridiculement pompeux, et contrastera avec 
la condition des personnages; ou, si Ton a cherché à con- 
server sous la forme du vers le naturel convenable au 
sujet , on n'aura fait que se mettre à la g^ne pour gâter 
de la prose. 

D'ailleurs on ne peut disconvenir que les inversions, 
les périphrases , les métaphores , l'exclusion des expres- 
sions triviales, qu'enfin ce choix de figures et de mots 
qui constitue le style poétique , ne rende la langue de 
la tragédie et de la haute comédie presque inintelligible 
pour l'homme dénué d'instruction. S'ils étaient la lan- 
gue du vulgaire, les vers ne s'appelleraient pas la langue 
des dieux. Le peuple , qui est avide de spectacle , doit être 
cependant pris en considération par ceux qui travaillent 
pour le théâtre. Leur complaisance ne leur permettrait- 
elle de déroger jusqu'à la prose que pour lui offrir sur 
les petits théâtres des farces où l'on flatte la grossièreté 
de ses goûts , sans songer à épurer ses mœurs ? 
Cet intérêt me paraît pourtant digne d'occuper un 



8o MÉLANGES 

écrivain dramatique, pour peu quil soit philosophe. 
Qu il fasse du drame la tragédie de ceux pour qui il ne 
peut en exister d'autre; qu*en présentant à la multitude 
l'homme tel qu elle le connaît , en l'intéressant à des 
malheurs qui peuvent l'atteindre, il rende le drame 
utile à la société , en y présentant des leçons de mo- 
rale dans les formes sous lesquelles la langue est com- 
prise du peuple. 

Le drame doit être écrit en style familier. Ce moyen | 
de réussite fut indiqué par Molière. Il s'est abstenu ' 
d'écrire en vers V Avare ^ le Bourgeois gentilhomme et "i 
le Malade imaginaire, comédies qui doivent à la prose 
leur naturel, et au naturel leur popularité; comédies { 
également applaudies de toutes les classes ; succès que ne i 
pourraient pas obtenir les autres chefs-d'œuvre de ce 
grand homme. 

Les lettres et le goût tireront aussi un grand avantage 
de cette déférence. On verra bientôt s'élever jusqu'à ■ 
soi ceux vers lesquels on se sera baissé momentané- - 
ment. Le propre de l'esprit humain est de toujours ten* 
dre au mieux. Familiarisés avec les illusions dramati* .* 
ques, par l'imitation de la nature vulgaire, vos specta* ^ 
teurs en viendront insensiblement à mieux apprécier 1 
l'imitation de la nature choisie ; le drame leur fera dé* . 
sirer la tragédie , et les aura préparés à en sentir les j 
beautés. 

Ainsi Molière, en se mettant à la portée de la multi- 
tude, dans V Avare y a développé dans plusieurs le sen- 



ACADÉMIQUES. 8i 

liment du beau, et les a amenés à entendre et à applau*- 
dir Tartufe et Je Misanthrope. ^ 

Loin de partager Topinion de ceux qui proscrivent 
le drame , je pense donc que le drame , conçu d après 
ces principes , peut être également utile au goût et à la 
morale. Je ne yois pas que ce soit un mélange de tra-* 
gédie et de comédie , mais plutôt qu'il subsiste entre 
Tune et l'autre des beautés qui lui sont propres. C'est 
le complément de nos richesses dramatiques. 

n a long-temps manqué à notre scène. Les étrangers , 
moins nobles que nous', pouvaient nous reprocher d'être 
moins riches qu'eux. Ce reproche tombe aujourd'hui. 
En nous appropriant et en régularisant les effets qu'ils 
doivent au mélange des genres ^ le drame nous a donné 
mieux que leur tragédie; mais le goût ne les a pas encore 
enrichis de la nôtre. Plusieurs de nos drames balancent 
leurs chefs-d'œuvre, tandis qu'ils n'ont rien à opposer 
aux merveilles de Racine ^ de Corneille et de Voltaire, 

L'admission du drame sur notre scène ne prouve 
pas la décadence de lart, comme certains critiques 
l'ont avancé. N'annonce-t-il pas au contraire ses pro- 
grès, puisqu'il est le résultat de nouvelles observa- 
tions? Les inventeurs du drame ressemblent à ces chi- 
mbtes qui forment une substance nouvelle de la combi- 
naison de deux substances simples \ ou à ces hommes 
industrieux qui ont l'art de convertir en objets utiles 
|ëes matières dédaignées comme superflues. 

On pourrait craindre pourtant que le drame n'amenât 



82 MELANGES 

insensiblement la décadence de Tart, si les bons esprits 
négligeaient Fart difficile de la tragédie et de la comé- 
die, pour les succès que promet le drame, genre dans 
lequel il n*est pas aisé d'être supérieur, mais dans lequel 
la médiocrité est moins impatienunent supportée que 
dans les autres. 

Heureusement Tamour-propre de tout auteur qui aura 
le sentiment de ses forces et attachera quelque prix à la i 
gloire durable sauvera-t-il notre littérature de ce dan« i 
ger. Le génie dédaigne les triomphes faciles. U sentira i 
toujours que leur mérite , f&t-il égal sous le rapport de j 
TefFet théâtral, la tragédie et la comédie ont sur 1« ', 
drame cet avantage , d'être à la fois ouvrages de théâ* 'i. 
tre et de littérature ^ qu'aux succès passagers de la scèaM ^ 
elles peuvent unir les succès immortels que les beau* 
tés du style et le charme de la poésie obtiennent dans 
le cabinet; que l'on apprend par cœur ceux même dei. 
ouvrages de nos grands maîtres qui ne sont plus i^^ 
présentés , tandis que l'on retient à peine quelques traiti l, 
des drames applaudis tous les jours à la scène, qui seuk : 
peut les préserver de l'oubli. Jamais un drame ne de- ''. 
viendra im ouvrage classique. 

Ces observations 9 qui doivent rassurer les zélateurs 
du grand genre, leur prouveront, j'espère, que si je suis 
le défenseur du drame, je n'en suis pas le panégyriste* 
J'ai essayé de fixer les idées sur im genre qui me sembla 
injustement couvert du mépris qu'on ne doit qu'aux 
œuvres médiocres qu'il a produites. Je crois que nous 



- 4 



ACADÉMIQUES. 83 

avons de bons drames. Je crois qu un bon drame n*est 
pas un mauvais ouvrage ; mais je crois que le meilleur 
de tous les ouvrages dramatiques est celui dont Tauteur, 
bornant ses imitations à celles d'une nature choisie , en- 
richit de grandes conceptions tout le prestige de la 
poésie. 

C'est ce qui assure à la tragédie et à la comédie leur 
étemelle supériorité sur le drame, genre plus favorisé 
qu'estimé ; genre qui, par un effet de ces contradictions 
dont l'esprit humain offre plus d'un exemple , semble 
condamné au sort des comédiens , qui sont tout à la fois 
applaudis et excommuniés. 

Mais je vous ai promis une définition du drame ; elle 
. doit être le résumé de cette dissertation , et peut , je 
crois, être rédigée ainsi : 

Le drame est une pièce de théâtre dont l'action , sé- 
,. rieuse par le fond, familière par la forme, admet tous 
r les sentiments, tous les tons, et peut être fondée sur 
l' des intérêts de tous les genres , développés entre per- 
sœinages de toutes les classes. 



6. 



84 MÉLANGES 



DISCOURS 

PRONONCÉ A L'ACADÉMIE ESPAGNOLE DE MADRID, 

LE l3 JANVIER x8oX , 

PAR LE CITOYEN ARNAULT, 

MEMBRE DE l'iNSTITUT NATIONAL DB FRANCE^ 
ET CHEF DE L INSTRUCTION PUBLIQUE. 



Messieurs, 

Une amitié solide, une paix fondée sur des intérêts , 
mutuels, réunissent depuis cinq ans nos deux nations. 
Les liens politiques ont été renoués ; les rapports com* 
merciaux ont été rétablis; la guerre même, qui divise ^ 
les peuples, semble s'être prolongée en Europe pour 
resserrer Tintimité de TEspagne et de la France : rOcéan - 
voit nos vaisseaux ne former qu'une même flotte, le 
continent voit nos soldats ne former qu'une armée. 

Pourquoi donc différer plus long-temps d'étendre aux 
sciences et aux lettres l'alliance qui réUnit nos négocia* 
teurs , nos commerçants et nos guerriers ? 

Que dis-je, messieurs? cette alliance a-t-elle jamais 
été rompue ? peut-elle jamais se rompre ? Établie sur 
des intérêts immuables, sur d'inaltérables affections | 
sur l'amour de la vérité , de l'humanité , sur le besoin de 



ACADEMIQUES. 85 

la gloire utile , lalliance de la pensée à la pensée , de 
l'esprit à T esprit, du génie au génie, n'est-elle pas in- 
destructible comme leurs œuvres ? 

Quand grondent les tempêtes politiques, quand les 
discordes éclatent entre les peuples, les hommes de tous 
les états et de toutes les conditions se réfugient dans 
leur patrie respective : la force repousse d'une terre en- 
nemie celui à qui la prudence ne l'a pas fait abandonner : 
hommes publics, hommes privés, tous sont également 
compris dans l'expulsion générale, qui rejette les pro- 
ductions de l'industrie et les richesses du négoce; qui 
ne respecte rien , que les œuvres du génie. 

Ainsi , dans ces jours de malheurs , où l'Espagne était 
fermée à la France , où la France était fermée à l'Espa- 
gne, l'une ni l'autre nation ne rétracta l'adoption qui 
lui avait approprié dans leurs œuvres les génies du peu- 
ple ennemi. Calderon et Molière régnèrent paisibles au 
milieu de vous comme au milieu de nous. Ainsi, même 
aujourd'hui, qu'une interminable guerre va tout-à-fait 
séparer l'Angleterre de tout le continent, Milton, Pope, 
Thompson, Shakespear, ne cessent pas d'être les amis de 
la France , les citoyens de toutes nos bibliothèques. 

Le commerce des idées, l'échange des lumières, bien 
qu'il devienne plus difficile par les circonstances, ne de- 
vient jamais impossible ; les bienfaits de la philosophie , 
comme l'air ^ plus subtil encore que la lumière, s'intro- 
duisent et s'insinuent jusque dans les lieux où le jour ne 
saurait pénétrer. 



86 MÉLANGES 

Nous n*avons pas cessé de recevoir les résultats de 
vos travaux, comme les productions réellement bien- 
faisantes du génie firançais n*ont jamais dû cesser de 
vous parvenir. i 

Donnons, s il se peut, plus d'activité à ce noble trafic, l 

Vous nous avez fourni des héros et des modèles. Le t 
Cid , ce héros de la Gastille , avait été immortalisé par i 
un poète castillan avant que le génie de Corneille Yeùï r 
naturalisa français. Notre théâtre doit au vôtre l'un de 
ses chefs*d œuvre : mais ne nous avez-vous pas , mes- ) 
sieurs, quelques obligations de ce genre? mais les em- \ 
prunts qui sont faits journellement par vos auteurs dra« > 
matiques aux Voltaire , aux Molière , aux Racine , à \ 
Corneille enfin, n'acquittent-ils pas la dette que nous : 
avouons envers Calderon, Lope de Véga, et quelques , 
autres de vos poètes , dont les ouvrages sont des mines - 
aussi riches qu'inépuisables ,^ 

Et combien ces obligations réciproques se multiplie* 
raient , si je comparais entre eux les historiens et les 
romanciers de nos deux nations , comme je compare - 
leurs tragiques! 

Avouons-les avec franchise ces emprunts qui nous 
ont mutuellement enrichis. Avouons publiquement cette 
conununauté de gloire : plus que jamais autorisée par 
l'intime union de nos gouvernements , elle peut s'aug* 
menter. Bientôt nous aurons, nous avons déjà de nou* 
veaux présents à Vous faire. Ne croyez pas, messieurs, 
que les années qui viennent de s'écouler, ces années si 



ACADÉMIQUES. 



87 



fécondes pour ma patrie en gloire militaire, aient été 
stenles en gloire littéraire. L'importance et Téclat des 
travaux guerriers a dû dérober à l'attention des travaux 
d une utilité moins instante ; mais ces travaux n*en ont 
pas été moins actifs. Le moment approche où l'Europe 
pourra les apprécier. Le moment approche où la France 
pacifique aura aussi sa gloire. Pendant que le soldat agis- 
sait, l'écrivain ne se reposait pas. Des ouvrages dirigés 
vers un but plus utile , empreints d'un caractère plus 
énergique, ont retenti dans nos lycées, à nos tribunes et 
sur notre scène. La morale, l'éloquence, la poésie, n'ont 
pas cessé de payer leur tribut. L'histoire seule a tardé 
d'acquitter sa dette: non parceqiie l'historien nous man- 
que, mais parcequ'il observe ; parceque l'histoire ne s'é- 
crit pas quand elle se fait; parceque les récits naissent 
des actions ; parceque les grands écrivains ne viennent 
qu'après les grands événements. 

La majeure partie des hommes que j'indiquerais à 
votre estime, messieurs, appartient à TInstitut natio- 
HÂi. DE Frange , création bienfaisante et régénératrice , 
qui a offert un asile honorable aux sciences , à la philo- 
sophie, à la littérature, aux beaux-arts; institution qui, 
au milieu des guerres intérieures et extérieures , a été 
pour le philosophe , pour le littérateur, pour l'artiste , ce 
que la planche salutaire est pour les passagers du vais- 
seau entr'ouvert par la tempête. 

C'est comme membre de ce corps illustre que j'ose 
me présenter parmi vous, messieurs j c'est à ce titre 



88 MÉLANGES 

que je réclame la confidence de vos travaux : me Tac — 
corder, c'est me créer des droits réels à la considératiors^ 
de mes collègues. 

Le dépôt de la langue espagnole vous est confié. C'est 
le feu de Yesta que vous conservez dans toute sa pureté, 
sans cependant l'empêcher de s'étendre. Les littérateurs 
français seront incessamment appelés à de semblables 
fonctions. De nouveaux intérêts , un nouveau gouver- 
nement, sont le résultat de nouvelles idées, et ont dû 
produire de nouveaux mots. Mais combien il faut être 
difficile pour la naturalisation de ces étrangers , qui ne 
se peut justifier que par leur nécessité pour la plus 
prompte et plus précise expression de la pensée, que 
par leur conformité avec le génie de la langue qui les 
adopte ! 

C'est d'après ces principes que vous complétez votre 
dictionnaire; c'est d après votre exemple, messieurs ^ 
que nous devons étendre le nôtre. 

Qu'il me soit permis d'éclairer mon inexpérience par 
mon assiduité à suivre vos discussions. Je ne serais pas 
digne du corps auquel j'appartiens , je ne serais pas 
digne de l'honneur que vous lui accordez en moi , si je 
quittais, sans avoir profité, un pays où le peuple aime 
les arts, où les grands les cultivent, où le souverain les 
honore, 



ACADÉMIQUES. 89 

DISCURSO 

PftONUNCIADO EN LA REAL ACADEMIA ESPASoLA, 

BL nik I 3 DE BNBRO, 

POR EL CIUDADANO ARNAULT, 

MIBMBRO DBL IN8TITUTO NACIOITAL DE FRAUCIA, 
T DIRBGTOR DE LA INSTRUGCION PUBLICA. 

Senores, 

Cinco anos ha que una amistad solida y una paz fun* 
dada en mutuos intereses, reunen nuestras dos naciones: 
se han restablecido las relaciones de comercio; y la 
misma guerra que divide los pueblos, parece que solo 
se ha prolongado en la Europa para estrechar la intima 
union de la Espana y de la Francia. Mira el Océano 
nnestros baxeles formando una esquadra sola, y mira 
et continente nuestros soldados en solo un exército 
reunidos. 

j Porque pues diferirémos mas largo tiempo el exten- 
der à las ciencias y a las letras la aUanza que reune nues- 
tros negociadores , comerciantes y guerreros? 

^ Pero que digo ? ^ acaso esta alianza se ha roto ja- 
mas, 6 sera posible que sç rompa en algun tiempo ? Es- 
tablecida sobre inroutables intereses , sobre inaltérables 
afectos , sobre el amor de 1^ verdad y de la humanidad , 



go MÉLANGES 

sobre la necesidad de la gloria util ; ^ acaso la alianza 
del entendimiento con el entendimiento , del talento con 
el talento, del ingenio con el ingenio, no sera indestruc- 
tible como lo son sus obras ? 

Es verdad que quando se levantan tempestades poli- 
ticas , y se manifiesta entre los pueblos la discordia , se 
ven obligados los hombres , de qualquier estado y con- 
dicion que sean, a refugiarse a sus respecti^as patrias, y 
la fîierza arroja de una tierra enemiga al que no la aban- 
donô movido de la prudencia. Las personas pùblicas y 
los particulares son comprehendidos igualmente en li 
expulsion gênerai que aleja las producciones de la in* ' 
dustria y las riquezas del comercio , sin respetar mas 
que las obras del ingenio. 

Asi pues en aquellos dias infaustos, en que la Es* 
paîla estaba cerrada para la Francia, y la Franda paît 
la Espana, ninguna de las dos naciones revoeô la adop» , 
cion que habia hecho de los ingenios del pueblo ene- ^ 
migo , quando se apropiô sus obras. Reynaron padficft» 
mente entre vosotros y entre nosotros GalderoD y 
Molière : asi tambien hoy dia que una guerra intermi* 
nable ya à separar enteramente la Inglaterra del contî- 
nente todo, no dexaran por eso Milton, Pope, Tômpson, 
Shakespear de ser amigos de la Francia , y habitadores 
de todas nuestras bibliotecas. 

Podràn las circunstancias dificultar el comercio dé 
las ideas y el cambio de las luces , pero jamas podril 
imposibilitarle : semejantes los benéficos efectos de li 



ACADÉMIQUES. 91 

filosofia al ayre mas subtil que la luz, se introducen y 
peuetran hasta los lugares a que no paede Uegar la cla- 
ridad del dia. 

Como nosotros hemos recibido sin intemipcion el 
firuto de vuestros trabajos , asi tambien las producciones 
realmente utiles del ingenio frances han debido Uegar 
ûempre a vuestras manos. 

Demos, si es posible, mayor actividad à este noble 
trafico. 

Vosotros nos habeis suministrado héroes y modelos : 
ya un poeta castellano habia inmortalizado al Cid , este 
berce de Gastilla, àntes que el ingenio de Corneille le 
hubiese naturalizado en Francia : nuestro teatro debe al 
vuestro una de sus obras maestras. ^ Pero por yentura, 
senores, no habeis contraido alguna obligacion seme- 
jante para con nosotros P ^ Por ventura con lo que to- 
man dîariamente de Voltaire, de Molière, de Racine, y 
de Corneille vuestros autores draniaticos , no queda pa- 
gida la deuda que i*econocemos con Calderon, Lope de 
Vega , y alguh otro poeta espanol , cuyas obras son unas 
minas tan ricas como inagotables? 

; Quanto se multiplicaria esta reciproca obligacion , si 
como hemos comparado los tràgicos de las dos naciones, 
oomparasemos tambien entre si los historiadores y los 
escritores de novelas ! 

Gonfesémoslo con ingenuidad : estos cambios que a 
«nos y à oCros nos han enriquecido : confesëmoslo pù<* 
bBcamente : esta reciproca comunicacion de gloria maa 



93 MÉLANGES 

autorizada hoy que nunca por la intima union de nues- 
tros gobiemos, puede todavia acrecentarse. Tendremos 
muy pronto , tenemos ya nuevos présentes que ofreoe* 
ros. No créais, senores, que estos anos que acaban de 
pasar, estos anos tan fecundos en gtoria militar para nd 
patria, hayan sido estériles de gloria literaria. La îm- 
portancia y la brillantez de los trabajos marciales lua 
podido distraer la atencion de otros trabajos de ménos. 
urgente utilidad ; pero que no por eso se han desem- ■ 
penado con ménos eficacia : ya Uega el niomento en que j 
la Europa podrà darles su justa estimacion : U^a el j 
niomento en que la Francia pacifica tambien tendra sa \ 
gloria. No descansaba el escritor miéntras trabajaba d : 
guerrero : han resonado en nuestros liceos , en nàestras 
tribunas, y sobre nuestra escena, obras dirigidas a un 
fin mas util, y marcadas con un caracter mas enérgico: 
jamas han dexado de pagar su tribu to la moral, la elo* 
quencia y la poesia : solo la historia ha tardado en Mi* 
tisfacer su deuda ; no porque falten historiadores , sino 
porque estan observando; porque la historia se escribe 
despues de los hechos; porque las narraciones nacen de 
las acciones; y porque los grandes escritores son poste» 
riores à los grandes sucesos. 

La mayor parte de los sugetos que pienso nombraros, 
como dignos de yuestra estimacion , son individuos del 
Jnstituto nacional de Francia , establecimiento be* 
néfico y regenerador que ha ofrecido un honroso aâlo 
à las ciencias, à la filosofïa, à la literatura y a las beUas 



ACADÉMIQUES. gS 

artes : establecimiento que ha sido para el fiiôsofo, para 
el literato, j para el artista, en medio de las guerras 
intestinas y extemas , lo que la saludable tabla es para 
el navegante , cuyo baxel esta abierto por la (uria de la 
tempestad. 

Gomo miembro de este ilustre cuerpo me atrevo a 
presentarme en medio de vosotros , senores : con este 
titulo pido que useis conmigo la confianza de poder 
intervenir en vuestros trabajos ; y si me lo concedeis , 
me daréis derechos positivos al aprecio de mis com- 
pneros. 

Se os ha confiado el depôsito de la lengna castellana ; 
este es el fiiego de Vesta que conservais en toda su pu- 
reza, pero sin estorbar que se difunda. Pronto se en- 
cargaràn semejantes funciones à los literatos de la Fran- 
cia : de las nuevas ideas han resultado nuevos intereses 
y gobiemo nuevo, y han producido necesariamente 
nuevas palabras. Pero con quanto rigor no se debe pro- 
céder en la naturalizacion de estos extrangeros, a la 
quai no tienen mas derecho que la necesidad de ex- 
presar los pensamientos con mayor prontitud y pré- 
cision, y su conformidad con la indole de la lengua 
que los adopta. 

Baxo estos principios complétais, senores, vuestro 
diccionario , y baxo estos mismos debemos nosotros ex- 
tender el nuestro. 

Permitidme que ilustre mi falta de experiencia , con- 
tinuando en asistir à vuestras discusiones. Séria indigno 



g4 MÉLANGES 

del cuerpo de que soy miembro; séria indigno delho* 
nor que haceis à este cuerpo en mi persona si partiese 
sin haberme aprovechado de 'un pais en que el pueblo 
ama las artes, en que los grandes las culùVan, y en que 
el soberano las honra. 



ACADÉMIQUES. 



95 



RESPUESTA 



DE LA REAL ACADEMIA ESPANOLA 

Af, DISCtTRSO QUE PROKUKCIÀ EK SU JVItTK DE l3 DE ENERO DE 1 80 1 

EL CIUDADANO ARNAULT, 

MIRMBRO DEL INSTITUTO KACÏOKA1, DE FEAIfClA, 
Y DIRBCTOR DE LA IIT ST R UCC 10 IT POBLXCA, 

POR DON JUAN DE SYLVA. 



^ Quien sera capaz de expresar las alegres lisonjeras 
ideas, y los dulces halagùeîios afectos que Uenàron à 
nuestros académicos al escuchar vuestro discurso , ilus- 
tre ciudadano ? Solo el miraros en nuestra sala, el veros 
ocupar un asiento entre los individuos de la real acade- 
mia espanola, bastô para representamos renovada la an« 
tigua union y confraternidad que tuvimos con aquella 
asamblea de sabios , que empleada en la ciencia de las 
palabras , fixô por este medio en Francia las ideas exàc- 
tas , y franqueô la entrada à los descubrimientos y pro- 
gresos que ha hecho aquella sabia nacion en las ciencias 
y las artes. 

Pudo el trastomo de los negocios pùblicos , pudo la 
ceguedad y confusion que produce necesariamente la 
mutacion total de un gobierno , pudo la agitacion , que 
en el momento de una crisis universal altéra todos los 



g6 MÉLANGES 

corazones , estorbando las reflexîones del entendiiniento 
confundir al literato con el partidario , y mirar a los 
cuerpos cientificos no por su esencia , sino por sus re- 
laciones ; pudo destruir la academia francesa , pudo se- 
parar y esparcir sus miembros , pero no pudo agotar su 
espiritu. Este se ha visto renacer, 6, por mejor decir, 
manifestarse de nuevo en el Instituto nacional de Fran- 
cia : ^ que se yo si dîga con mayor brillo que en la an- 
tigua academia ? Pues asi como pasados los rïgidos hie- 
los del inviemo , se manifiestan en la primayera las 
hermosas flores con tanta mas lozania , quanto mas tiem- 
po estuviéron escondidas en el seno de la tierra ; asi pa- 
sado el riguroso inviemo de aquella época triste para 
las ciencias, se han dexado ver en la primayera de un 
gobierno sabio y prudente , las flores de los conocimien- 
tos cientificos con mas lozania y fragancia que àntes , 
recreando sus nuevas producciones à todo el mundo , i 
todos los cuerpos literarios , y particularmente a la real 
academia espanola. 

Y si la guerra, enemigo cruel de los progresos cien- 
tificos, intercepté algun tiempo el importante comerdo 
de las ideas entre las dos naciones francesa y espanola; 
la paz , que las reuniô con nuevos vinculos , volviô i 
estimularnos al restablecimiento de tan importantes ne- 
gociaciones. Viéronse inmediatamente las primicias de 
esta union en la junta que se tuvo en Paris para el arre» 
glo de pesos y medidas , quando la muerte cruel , pri* 
vandola de uno de los primeros sabios que conocia la 



ACADÉMIQUES. 97 

Francia, dexô desocupado un asiento mas respetable 
que el tripode de Apolo , y aquella sabia y respetable 
asâmblea mandô que le ocupase un joven Espaiiol. 

Aplaudan otros la union de nuestras esquadras al yer 

que no acierta ya Neptuno a distinguir el pabellon fran- 

ces del espanol ; admiren otros a nuestros guerreros , 

quando vean vestir un propio âmes a los habitadores de 

las Galias , y a los que beben las caudalosas aguas del 

Duero y del Tajo ; celebren otros la intima union y acor- 

des providencias de los dos gabinetes espanol y frances : 

que entre tanto la academia, que solo conoce à los 

diestros y arrojados marin eros para aplaudir la ciencia 

con que han transformado en firme y seguro camino las 

a^tadas olas ; la academia , que ùnicamente conoce a 

los guerreros para cantar sus triumphos ; la academia , 

que no o;sa entrar en el sagrado de los gabinetes, se 

emplearâ en coger el fruto que le ofrecen todos estos 

lazos de estrecha union entre la Espana y la Francia ; 

pero sobre todos la amistosa correspondencia de sus 

gobiemos. Si esta, apoyando el comercio literario de 

las dos naciones , fomenta las artes y las ciencias , tam- 

bien las ciencias y las artes pagaràn con mucha ventaja 

d gobiemo el tributo de tan util comercio en el au- 

niento de luces y conocimientos , que es el mas firme 

tpoyo de un gobiemo justo. 

jY entre estas considéraciones podra la academia es- 
panola mirar con indiferencia en su recinto a un ilustre 
idividuo del Institut© nacional de Francia? ^ Podrà 



1. 



98 MÉLANGES 

dexar de mirarle como el mensagero del Pamaso^ que 
con el caduceo de su eloqùencia anuncia el nuevo vin- 
culo literario por el quai ha suspirado tanto tiempo 
nuestro cuerpo ? 

Senalemos, senalemos este dia cou piedra blanca en 
los fastos académicos; y lean los venideros en el actade 
esta sesion el principio de los uuevos progresos litera- 
rîos que ilustrarân à nuestros sucesores. 

La comparacion de dos lenguas hermanas descubrini 
mas claramente el origen de las voces ; la uueva nomen- 
clatura que exîgen las ideas nuevas se comunicarâ de 
una nacion à otra sin alterar la pureza de cada una. El 
método analitico de exâminar no solo los discursos^ sino 
tambien los modos de expresarlos y franquearâ à la elo- 
qùencia una fuente limpia, para que hermoseando h 
oracioii con frases nacidas de la verdad , no la ofusque 
con sutilezas fundadas ùnicamente en la mentira ; hdU 
larâ la poesïa en las reflexîones filosôficas materiales.sé-*' 
lidos con que dar peso à los versos ^ sin contentaise coi|r 
aquella yana hermosura que se Ueva el viento. ElntoaoQfr. 
▼erëmos que un historiador , aunque aro€»o y florido^y: i 
no incurre en las artificiosas afectaciones de SoUs ; ^ipifCi 
un poeta dramatico, feeundo en ideas como Lope, j,tmnf^^ 
tural en la sucesion de los acaecimientos como CSaldtc«£ 
ron y no abandona como ellos las reglas q«ie ha dicla4|ill 
la razon^ 6, por mejor decir, la naturalesa. Y.<le tù^jtt^'* 
estas ventajas mirarénios como manantial >eL restablMqd 
miento de nuestro coniercio literario con la Francîai^^r 



ACADÉMIQUES. gg 

de tanto bien conocerémos que fiié el mas seg^uro anun- 
cio la yenida a la real academia espanola del ciudadano 
Amault, mietnbro del Instituto nacional de Francia. 

Digase con permiso de vuestra moderacion, ilustre 

individuo de aquel sabio cuerpo , no solo recibe gran 

contento la real academia al considérar restablecida su 

comunicacion con I09 sabios de la Francia , sino que este 

gozo se le aumenta al ver que en tan importante nego- 

ciacion literaria sirve de medianero el suave y erudito 

poeta Arnault , à quien ha confiado Melpômene su tra- 

gico punal , para que en sus obras haga revivir sobre la 

escena fraiicesa à Corneille, a Racine, a Voltaire, y aun 

a los poetas de la antigua Grecia. No puede rnënos de 

acordarse la academia de que los versos de Arnault 

interrumpiéron suavemente los marciales cuidados de 

aquel hërôë , que habiendo gahado en la guerra sus lau- 

reles , nàda estima tanto como la pacifica oliva. Y si el 

romane conquistador de las Galias , esgfimiendo la es- 

p»la poT el dia , consagraba las noches à las lettras , el 

pio conquistador de la Italia , por descanso de las mi- 

litarés fktigas , escuchabà los versos del tragico Arnault, 

y^niàbà en el éxîto de sus coraposicîonesim interes se- 

Hiejante al'cjuè ténia en subjugar los Alpes. 

En rano me empeno en explicar el contento de la 
' irèàl academia espanola en este dia ; contento que solo 
{rdède itfedirsé con el aprecio que hace de la literàtura , 
y con la persuasion en que vive de que esta se acrecen- 
tiri ^bbremanera en Espafia por su correspondencia li- 



loo MÉLANGES 

teraria con el Instituto nacional de Francia ^ y por h 
estimable adquisicion que acaba de hacer este cuerpo 
recibiendo por su académico al famoso poeta Amault , a 
quien el sabio gobierno frances ha confiado el mayor de 
los cargos, que es la instruccion pùblica. 

RÉPONSE 

y DE L'ACADÉMIE ROYALE ESPAGNOLE 

AU DISCOURS PRONONCÉ, DANS SA SEANCE DU t3 JANVIER 180I, 

PAR LE CITOYEN ARNAULT, 



» 



MEMRRE DE L INSTITUT NATIONAL DE FRANCE, 
ET CHEF DE l'i N ST RUCT ION PURLIQUE, 

PAR DON JUAN DE SYLVA. 

Il serait impossible de vous peindre , illustre citoyen , 
les doux sentiments et les idées flatteuses que nous in- 
spire le discours que vous venez de prononcer. Il suf- 
fisait de vous voir au milieu de nous occuper une place 
parmi les membres de cette royale académie , pour nous 
rappeler l'union et la fraternité qui nous liait autrefois 
à cette assemblée de savants , dont les travaux consacrés 
à l'étude de Tart de la parole fixèrent en France l'exac- 
titude dans les idées , frayèrent le chemin qui conduisit 
à d'importantes découvertes, et favorisèrent les progrès 
d'une nation éclairée dans la carrière des sciences et des 
arts. 

Le changement du système politique, l'aveuglement 



ACADÉMIQUES. loi 

et la confusion inséparables des révolutions , la fermen- 
tation qui agite les esprits dans les moments de crise 
universelle, et ne laisse aucune place à la réflexion, ces 
causes réunies ne permirent point , à la vérité , de dis- 
tinguer l'homme de lettres d*avec Fhomme de parti; 
les sociétés savantes ne furent point considérées sous le 
point de vue de leur constitution, mais sous des rap- 
ports particuliers; les membres de Facadémie française 
furent dispersés; cette assemblée fut détruite: mais l'es- 
prit qui l'animait ne pouvait l'être; nous l'avons vue se 
ranimer de nouveau et briller dans l'Institut national de 
France ( et me sera-t-il permis de le dire) , avec plus 
dëclat peut-être que dans l'ancienne académie. Comme 
on voit , après les rigueurs de l'hiver, les fleurs , long- 
temps cachées dans le sein de la terre , reparaître avec 
des couleurs nouvelles aux premiers jours de la belle 
saison , ainsi , après cette époque funeste pour les scien- 
ces , nous voyons , à la faveur des beaux jours que ra- 
mène en France la sagesse du nouveau gouvernement , 
renaître avec plus d'éclat, et des parfums plus doux, 
les fleurs de la littérature, ces productions immortelles 
du génie , si intéressantes pour le monde éclairé , et 
surtout pour l'académie espagnole. 

Et si la guerre , ce fléau destructeur des sciences , a 
pu faire cesser le commerce d'idées qui existait entre 
les deux nations, la paix qui les réunit aujourd'hui nous 
fait un devoir de travailler avec plus de zèle à renou- 
veler cette union précieuse, La commission formée à 



los MÉLANGES 

Paris pour fixer la règle générale des poids et mesures 
nous en a fait voir les prémices lorsque la mort enlera 
à la France Tun des savants dont elle s'honorait le plus; 
sa place, demeurée vacante, cette place, plus respectable 
que le trépied d'Apollon, fut confiée à un jeune Espagnol 
par le choix de cette réunion de savants. 

Que d'autres chantent l'union de nos escadres com- 
binées et l'embarras de Neptune, qui ne distingue plus 
le pavillon français du pavillon espagnol ; qu'ils chan- 
tent nos guerriers , et nous présentent couverts du même 
harnais militaire l'habitant de la Gaule et celui des 
rives du Tage ; qu'ils nous fassent admirer l'union in- 
time , les mesures concertées des deux cabinets. L'aca- 
démie ne voit le marin aussi éclairé qu'intrépide, qui 
se fraye une route assurée au milieu des flots agités, 
que pour applaudir aux combinaisons savantes de son 
art ; l'académie ne connaît les guerriers que pour cé- 
lébrer leurs victoires. Aussi n'en trera-t- elle point dans 
le sanctuaire sacré de la poUtique ; elle se borne à re- 
cueillir les fruits de cette nouvelle aUiance, de cette 
amitié réciproque qui unit les deux gouvernements. Et 
tandis ^que ce rapprochement des deux nations favo- 
rise leur commerce littéraire , ainsi que les progrès des 
sciences et des arts , les arts et les sciences à leur tour 
paieront avec usure le tribut d'un commerce aussi avan- 
tageux, par l'augmentation des lumières, qui sont le plus 
ferme appui d'un gouvernement fondé sur la justice. 

Pénétrée de ces considérations, l'académie verrait- 



ACADÉMIQUES. io3 

«lie avec indifférence dans son enceinte un illustre 
membre de l'Institut national de France ? Ne doit-elle 
pas le regarder comme un messager du Parnasse , cjui 
vient , le caducée de leloquence à la main , nous an- 
noncer la. nottV^eUe alliance littéraire que nos cœurs dé- 
siraient depuis si long-temps? 

Marquons , messieurs ^ marquons ce jour avec la pierre 
blanche dans les fastes de notre académie ; et que nos 
successeurs venant, dans le procès-verbal de cette séance, 
laurore des progrès de notre littérature , dont le beau 
jour va luire pour eux. 

La comparaison de deux langues qui sont soeurs fera 
voir plus diairement l'origine des paroles dont elles se 
composent. La nouvelle nomenclature qu'exigent les 
idées nouvelles sera communiquée par ime nation à 
l'autre , sans qu'aucune des deux perde de la pureté qui 
lui est propre. La méthode analytique à laquelle seront 
soumises, non. seulement les pensées, mais aussi la ma- 
nière de les exprimer, offre une source pure à l'élo- 
qaenCe, et le discours, embelli par des phrases fondées 
sur l'exactitude des idées , ne sera plus obscurci par des 
subtilités chimériques; les méditations philosophiq\ies 
offiriront à la poésie des matériaux solides, au lieu de 
cette vaine harmonie dont le bruit se perd dans les airs. 
Alors nous oonnaitrons qu'un écrivain agréable et fleuri 
ne doit cependant pas avoir l'art affecté de Solis; qu'un 
poète dramatique , plein d'imagination comme Lope , ou 
qui sait lier sans effort Faction de ses pièces comme 



io4 MELANGES 

Galderon, ne doit point , ainsi qu'ils l'ont £aiit, abandoi 
ner les règles que dicta la raison ou plutôt la nature. I 
c'est le renouvellement de notre commerce littérai] 
avec la France qui sera pour nous la source de tous e^ 
avantages; c'est l'entrée du citoyen Amault, membi 
de l'Institut national de France , dans cette académ 
qui nous en offire im gage assuré. 

Qu'il me soit permis de le dire sans blesser votre m 
destie, illustre citoyen, l'académie se félicite de vc: 
renaître ses rapports avec les savants de la France , ni2 
surtout que vous soyez le médiateur de cette négoci 
tion littéraire , vous dont les ouvrages pleins de grà 
rappellent sur la scène française les Corneille, les R> 
cine, les Voltaire, et même les poètes de l'anciem 
Grèce. L'académie n'oubliera point qu'au milieu des Zi 
vaux militaires votre muse offirit plus d'une fois ixi 
douce distraction à ce héros qui, tout couronné de la 
riers acquis dans les combats, n'a pourtant rien de pb 
cher que la bienfaisante oUve de la paix. Et si le Romai 
fameux qui conquit les Gaules , après avoir combatti 
tout le jour, consacrait la nuit à l'étude des belles- 
lettres , le Français qui conquit l'Itahe se délassait des 
fatigues de la guerre en écoutant la lecture des tragédies 
d'Amault ; et son cœur sensible n'était pas moins agit( 
par l'intérêt qu'elles lui inspiraient en faveur de l'humsb 
nité, qu'il ne l'était par l'amour de la gloire lorsqui 
franchissait les Alpes. 

Je ne chercherai point à vous peindre le sentimen 



m 



ACADÉMIQUES. loS 

d'allégresse que racadëmie éprouve aujourd'hui ; ce sen- 
timent n'a d'autre mesure que celle du prix qu'elle at- 
tache aux sciences et aux belles-lettres, et elle est bien 
persuadée que sa correspondance avec l'Institut natio- 
nal de France , ainsi que l'estimable acquisition qu'elle 
bk dans la personne du citoyen Amault , chargé par un 
gouvernement éclairé du soin le plus important, de ce- 
lui de l'instruction publique , ne peuvent qu'en assurer 
les progrès. 



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io6 MELANGES 



DISCOURS 

PRONONCÉ SUR LA TOMBE DE M. CHÉNIER, 

MEHBaE DE LA CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LlTXÉaATURE VRAHC 

ê 

£N PRÉSENCE DE l'iNSTITUT , 

PAR M. ARNAULT, 

KBMIBB DE LA MÊKB CLAME. 

Mbssiburs, 

Entre les pertes nombreuses que nous avons à 
plorer depuis peu de temps , il n'en est pas de 
difficile à réparer que celle qui nous rappelle dan 
lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au miliei 
vous que les lettres n aient à gémir , que nous n'ayo 
regretter un orateur, un philosophe, un littérateui 
un poëte ; combien ses coups ne sont-ils pas cruels qi 
toutes ces douleurs se renouvellent par la chute d 
seule tête ! 

Il est inutile , je crois , de faire devant vous Ténu 
ration des droits de M. Chénier aux regrets de qui< 
que aime ou cultive les lettres. 

Doué d'un esprit aussi étendu que délié , d'un ji 
ment aussi pénétrant que juste ; doué d'une âme 1 
lante et de la plus ardente imagination, il excella < 



ACADÉMIQUES. 107 

toutes les parties où les succès durables ne s^obtiennent 
l^pe par la réunion si rare de facultés si diverses. 

La tribune et le théâtre retentissent encore de ses 
triomphes; la littérature et la philosophie lui sont re- 
fleyables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus 
Hudicieuse , par le goût le plus délicat. Aux ouvrages 
9^il a publiés il a dû en ajouter beaucoup d'autres , si 
poû en juge par Tinsatiable amour qu'il avait pour lîé- 
|4iKle, par Tinfatigable activité de sa tête , dans laquelle , 
llendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans , sa 
'^e semblait s'être réfugiée. Et combien n eût-il pas 
^«ugmenté le nombre des productions, du génie si la ré- 
^iution, qui Ta saisi dans la fougue de sa jeunesse, si 
' 4QS dissensions- civiles , au n^ilieu desquelles un esprit 
\M ardent ne pouvait demeurer neutre , n'étaient venues 
leidisputer à> ses travaux littéraires à Tinstant même où 
fis j livrait avec cette passion que justifie un premier 
IHiccès, avec cette impétuosité qui le caractérisa dans 
toutes les circonstances de sa vie. 
• Les questions qui divisaient alors la France sont dé- 
âdées par l'expérience et la raison. De trop longs mal- 
leurs nous ont fait connaître quel système de gouver- 
lement convenait au génie et aux intérêts de notre 
Mtion j entpe les systèmes que }es partis opposés tou- 
bient ou conserver ou établir dans notre malheureuse 
patrie. 

Si Chénier erra en politique, il n'erra point en mo- 
ide. Le parti qu'il embrassra ne fut pas favorable à l^^ 






io8 MÉLANGES 

monarchie; mais dans ce parti, divisé aussitôt apr 
son déplorable triomphe , Ghénier fut du petit nombi 
des hommes qui osèrent élever la voix en faveur d 
Tordre et de Thumanité. 

Des lois et lion du sang y s'écriait-il à cette époque (H 
les tables de la loi disparaissaient sous les tables ai 
proscription. 

A cette époque , c'était être rebelle qu être raison 
nable , et traître que de n'être pas cruel. Ghénier fut pro 
mis à Féchafaud ; mais le coup qui n'eût frappé que In 
n'eût pas satisfait à la vengeance de ses féroces enneuM 
Sa tête ne devait tomber qu'après que son cœur aurd 
été déchiré par les plus cruelles tortures. Ghénier vit 1 
fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre su 
toute sa famille. Son orgueil , que rien jusqu'alors n*a 
vait pu briser, s'humilia devant les bourreaux , et slu 
milia en vain. Son frère, dont il admirait les talent! 
tout en combattant ses principes , tomba sous la hack 
des décemvirs. N'espérant plus pour son frère , il na 
pérait plus que la mort, quand une révolution imprévu 
mit un terme à la plus sanglante des tyrannies dont lliia 
toire des hommes ait offert l'exemple. 

Mais ses tourments n'étaient pas finis. Echappé à 1 
hache , Ghénier n'échappa point à la calonmie. Des gai 
que le malheur rendait injustes confondirent dans lea 
haine tous les membres d'une assemblée qui elle-méni 
avait été décimée par la tyrannie exercée en son nom* 

Ghénier fut désigné comme complice d'un meurtn 



ACADÉMIQUES. 109 

(|a'il n'avait pas pu empêcher, le meurtre de son frère! 

C'était une consolation pour des âmes exaspérées que 

doutrager la nature pour trouver un crime de plus dans 

le parti contraire : on osa ordonner le remords à un 

cœur déchiré de regrets. 

Si ces regrets , que Chénier exprima depuis en vers si 
touchants, laissaient encore quelques doutes sur son 
innocence ; s*il était encore besoin de le justifier, après 
one justification aussi éloquente , j*ajouterais... Maià 
non; laissons là de froids raisonnements, qui ne feraient 
ique provoquer des raisonnements plus froids encore; 
Un seul fait en dira plus que tout ce quon a dit, que 
tout ce qu'on pourrait dire. 

Dans sa douleur , Chénier se réfugia entre les bras de 
lamère, qui a vécu, qui est morte dans les siens. Mères, 
c'est vous que j'en atteste ! Le sein d'une mère n'eût-il 
pas été pour jamais fermé au repentir même d'un fils 
ipi l'aurait si atrocement déchiré ? 

Depuis l'époque du 9 thermidor jusqu'à celle du 18 
brumaire, Chénier continua à se livrer presque exclusif 
Tement à la politique. Mais s'il s'occupa peu des lettres 
pour sa gloire , il s'en occupa beaucoup pour leur uti- 

i. Membre du comité d'instruction publique , il fut 
TuD des plus ardents provocateurs de ces décrets par 
^lesquels le gouvernement de cette époque signala son 
retour vers les idées sociales, de ces décrets par lesquels 
Tétat vint au secours de tant d'hommes célèbres , tombés 
dans une pénurie déshonorante pour l'état lui seul ; de 



no MELANGES 

ces décrets qui ont rendu les professeurs aux écoi 
Tinstruction aux élèves; de ces décrets enfin par I 
quels rinstitut a été créé. 

L'anarchie avait succédé à la tyrannie. Dans la grai 
journée qui mit un terme à tous les désordres, d; 
cette journée du 18 brumaire, où tout bon, citoyen 
soldat, Qiénier, sans quitter la toge, marcha sous 
drapeaux du libérateur que la Provid^ice nous ramei 
du fond de l'Egypte. 

La vérité veut que nous le confessions : il servit irn 
vivement depuis la cause qu'il avait d'abord embra; 
avec tout l'enthousiasme que lui inspirait le héros 
quel il s'était rallié. Imprudemment passionné pour c< 
liberté absolue que tant de législateurs ont rêvée 
qui' n*a existé réellement chez aucun peuple, il n'< 
pas encore suffisamment désabusé par la triste éprt 
à' laquelle la France avait été soumises 

Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstai 
par des écarts auxquels soa talent n'a donné que 1 
d'éclat furent bientôt réparés par les bienfaits que 
talent lui obtint. . 

Ces bienfaits du souverain l'arrachèrent à l'absolu 
nuement dans lequel était tombé un homme qui a 
participé pendant dix ans à la législation et au goui 
nement de la France, un homme qui avait joui penc 
la majeure partie de ce temps d'un crédit sans bon 
dont il n'usa que pour l'intérêt de quiconque l'a récla 

Indépendamment de l'honorable pension qu'elle 



ai 



ACADÉMIQUES. m 

H^il avait accordée sur son épargne, sa majesté a youId, par 
de nouveaux témoignages d'estime et de bienveillance^ 
adoucir les derniers moments de notre illustre et mal- 
lieureux confrère. 

La reconnaissance dont il était pénétré pour tant de 
générosité l'a suivi jusque dans ce tombeau. Il se plai- 
sait à l'exprimer de sa voix afiaiblie; et, dans Timpos- 
ttlnlité où ses doigts glacés étaient d'en tracer Texpres- 
flon, il priait les amis qui l'assistaient dans ses douleurs 
dacquitter pour lui cette dette sacrée. Je le fais. 

U n'est pas mort ingrat non plus envers l'amitié. Bien 
de plus doux, rien de plus affectueux dans son intimité 
que cet homme si impétueux, si violent quelquefois 
dfflis ses relations publicpies; cet. homme qui, passionné 
en tout, et non moins sensible an bienfait qu'irritable à 
f injure, tirait ses défauts du principe même de ses qua* 
Htes, ou chez qui, pour mieux dire v' les défauts n'é- 
lûent que des qualités exagérées. Ses dernières paroles 
int été des bénédictions pour les amis de toutes les 
dasses dont son lit de mort fut entouré, et quand la 
parole lui manqua, ses derniers regards achevèrent les 
acticms de grâces que son cœur ne cessa de leur adres- 
ser que lorsqu'il a cessé de battre. 
M. Chénier avait à peine quarante-sept ans. 
Regrettons-le, messieurs, pour notre gloire plus en- 
core que pour la sienne : il avait fait assez pour lui , 
joais il pouvait faire plus pour nous. Regrettons-le par- 
ticulièrement , nous qui sommes entrés dans l'une des 



lis MÉLANGES 

carrières que cet homme, dont tant d'aptitudes diy< 
ont multiplié Texistence , a parcourues si glorieusen 
Regi'ettons-le , parcequ'il s'y montra supérieur à n 
regrettons-le, parcequ'il pouvait s y montrer supéi 
à lui-même. 

Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix 
cette enceinte, que notre choix a indiquée pour i 
dernière réunion ! Que la terre lui soit légère ! Que 
adieux, que nos regrets lui portent la consolation ji 
dans ce froid asile , où toutes les passions viennen 
teindre; jusque sous la pierre funèbre, contre laq 
toutes les haines doivent se briser ! Que les caloi 
teurs surtout s'en écartent et respectent le somm( 
leur victime ! Que dis-je ? eh ! que lui importent d 
mais la calomnie et ses clameurs ! La voix de la cale 
peut-elle s'élever au-dessus de la grossière atnios] 
qui environne cette terre de douleur ? peut-elle l'ai 
dre jusque dans ces régions célestes où , dans le se 
Dieu de Fénelon, votre collègue oublie les inju 
des hommes entre la mère qu'il a tant chérie et le 
qu'il a tant pleuré ? 



ACADÉMIQUES. 



ii3 



DISCOURS 



PROKOHCi PAR M. ARNAULT, 



SUR LA TOMBE DE TALMA. 



Mis 



SIBURS, 



Si le droit de servir d'interprète à la douleur publi- 
que n était attaché aujourd'hui qu à la supériorité du 
talent , ma voix ne se ferait pas entendre dans cette en- 
ceinte. Mais on a cru que c'était au doyen des auteurs 
tragiques qu'il convenait d'exprimer , sur le cercueil du 
plus grand des acteurs tragiques , les regrets de tous les 
hommes qui apprécient la perte irréparable que vient 
de faire le premier des arts. J'accepte , en l'absence de 
l'auteur S Agamemnon y ce douloureux honneur, mais à 
legret. Le poète qui a fait parler à Talma un langage si 
sublime en aurait parlé si dignement ! 

C'est moins, au reste, Tacteur que je veux faire con- 
naître ici que l'homme privé. Depuis cinq mois que 
Helpomène est menacée d'un étemel veuvage , depuis 
cinq mois que la mort est restée suspendue sur la tête 
du moderne Esopus, tout a été dit sur son talent, qui 
était d'autant mieux apprécié qu'on se voyait plus près 
d'en être privé. Mais on a peu parlé de son caractère. 



1. 



8 



ii4 MÉLANGES 

Sous ce rapport aussi qu'il est digne de regrets! qu*^ 
était fait aussi pour être aimé , celui qui s*est tant fa^ 
admirer ! 

Quarante ans d'une amitié mutuelle m'ont mis à niéibL 
de connaître à fond cet excellent homme. Ardent et g: 
néreux, son cœur passionné pour le bien, comme s^ 
esprit rétait pour le beau , son cœur fut, autant que &.^ 
génie , le foyer d'un talent sublime. 

Il n'y a point d'exagération en ceci. Quoique ce ^oit 
un de ses amis qui parle , ce n'est pas en ami qu'on en 
parle. 

Notre amitié, qui date des premiers teitips de la révo* 
lution , se forma en dépit d'elle. Je pensais alors que rien 
ne devait être changé à l'ordre ancien ; il pensait , lui , 
qu'il y fallait tout changer. L'opinion raisonnable était 
entre nos deux opinions , et c'est à elle que l'expérience 
et la réflexion devaient nous ramener. 

En attendant le changement qui s'est depuis opéré 
dans notre pensée , notre enthousiasme pour un art où 
nous cherchions chacun une illustratiotii différente, et 
où il devait trouver la gloire , hâta notre rapproche» 
ment. D'ailleurs , nous ne différions pas dé sentiments 
en morale , point sur lequel les âmcîs honnêtes seront 
toujours d'accord. Sous ce rapport , nous avons tou* 
jours été du même parti : j'eus bientôt occasion de le re- 
connaître. 

Déplorant les malheurs de la révolution, exécrant 
ses fureurs, sans néanmoins abjurer ses principes, il ne 



ACADÉMIQUES. ii5 

^ssimulait pas son horreur pour les hommes qui firent 
jaiUir tant de mal d une source d'où il attendait tant de 
bien. Au milieu de ia guerre que se Uvraient, au nom de 
la liberté, les oppresseurs de cette liberté, s*attachant 
au parti qu'il regardait comme le moins incompatible 
a^ec rhumanité , il se trouva bientôt en butte à la haine 
des proscripteurs , contre laquelle il n'eut de protecteur 
que son talent. 

Le pouvoir , dont les plus forts s'étaient armés contre 
W, se tourna enfin contre eux-mêmes. Proscrits à leur 
tour, ils lui demandèrent alors la protection qu'avaient 
déjà trouvée chez lui les infortunés qu'ils avaient pro- 
scrits. 

La porte de sa maison ne se ferma jamais aux sup- 
pliants : aussi les héros des partis les plus opposés se 
rencontrèrent-ils plus d'une fois dans ce refuge ouvert à 
toutes les infortunes. 

Les contre-révolutionnaires n'avaient pas été moins 
malveillants pour Talma que les ultra-révolutionnaires. 
hf^ la journée de vendémiaire , qui renversa les espé- 
rances des ennemis de la liberté, un d'eux chercha chez 
cet ami de la liberté un abri contre le sort qui, dans les 
révolutions y menace toujours les vaincus. Cependant, 
par suite d'une conspiration tramée en prairial , dans un 
but tout contraire , mais par une fureur toute sembla- 
ble, se cachait chez Talma un autre ennemi du système 
de modération auquel les bons esprits commençaient à 
86 rallier. Ces hommes habitèrent quelque temps à i'insii 

8. 



ii6 MÉLANGES 

Tun de lautre sous le même toit, sous le toit de rhomn: 
dont l'un et lautre avaient également voulu la perte; ^ 
étaient admis alternativement à sa table. Un jour mên 
je les vis s'y asseoir ensemble à côté de Talma , qui « 
trouvait entre ses deux ennemis, avec lesquels leur i; 
fortune l'avait réconcilié , mais qu'elle ne réconcilia p 
entre eux. Ces deux hommes, auxquels il pardonnail 
loin de suivre ce généreux exemple , recommencèrent h 
guerre dans l'asile ouvert à leur commun danger ; et 
Talma fut obligé de les sauver l'un de l'autre , tout en 
les sauvant de la vengeance d'un gouvernement qui les 
poursuivait tous les deux. 

Sa vie est pleine de faits qui , pour être moins pi- 
quants , ne sont pas moins honorables. Jamais âme ne 
fiit plus absolument , plus constamment ouverte aux 
affections généreuses ; jamais on ne sollicita sa pitié 
en vain. A l'époque même où le malheur pesait sui 
lui comme sur tout le monde , quand il voyait un 
malheureux , il oubliait ses propres besoins pour sou- 
lager ceux d'autrui , et , dans sa noble imprévoyance , 
il prodiguait l'argent que bientôt après il était obUgé 
d'emprunter pour lui-même. Dans le malheur comme 
dans ]a prospérité , il n'est pas un bienÊEiit public au- 
quel il n'ait contribué , indépendamment du bien qu'il 
faisait en secret. 

Facile jusqu'à la faiblesse dans les habitudes de la vie, 
il n'en était pas moins ferme dans les circonstances ex- 
traordinaires. Incapable de transaction en fait d'hon* 



ACADÉMIQUES. 117 

iieur, c'est dans la conviction intime de bien faire qu'il 

trouvait le principe de sa fermeté. 

Aimable par ses qualités, par ses défauts même, pou- 
vait-il n'être pas aimé ? Son caractère lui faisait bientôt 
un ami de l'admirateur que lui avait fait son talent. 

De ce nombre ont été presque tous les hommes qui 
ont illustré la France à l'époque où elle resplendis- 
sait de tant de. gloires diverses. A commencer par Mi- 
rabeau, qui le premier nous fit connaître le pouvoir 
de l'éloquence tribunitienne ; par Dumouriez , qui le 
premier attacha la victoire à notre nouvel étendard; 
par Chénier, qui prouva que , sans suivre servilement 
la trace des grands maîtres , on pouvait obtenir sur la 
scène des succès avoués de la raison ; par David , qui , 
tout en rendant à la peinture française une vérité 
qu'elle avait perdue avec Lesueur, lui a donné une 
énergie qu'elle n'avait jamais possédée ; par Méhul , 
qui, cherchant dans l'accent de la nature, la base de 
sa mélodie , a souvent produit des effets sublimes en 
notant la déclamation de Talma ; il est peu d'orateurs , 
de guerriers , de poètes et d'artistes célèbres qui n'aient 
recherché le commerce de cet homme, dont l'âme était 
au niveau des âmes les plus .hautes, dont l'intelligence 
était au niveau des génies les plus sublimes, et qui n'ex- 
primait avec tant de vérité les sentiments les plus éle- 
vés, et avec tant de clarté les pensées les" plus profon- 
des , que parceque sa nature était en harmonie avec tou^ 
ce qu'il y a de parfait. 





i8 MÉLANGES 

L'homme du siècle , Thomme des siècles , qui Tavai 
connu comme ami ayant les jours de sa puissance: 
s'honora de le conserver comme favori aux jours de 
gloire. 

Hélas ! que reste-t-il d'eux ? Des cendres qui dormer'i^HQt 
dans cette enceinte où va dormir la sienne. 

Mais ne lui reste-t-il pas comme à eux une rëpi 
tacion immense , une réputation immortelle comme m 
tre civiliisation ? 

Dans un pays où la civilisation est portée à un ^i 
haut degré qu'en notre belle France, ce sont d.^is 
besoins de première nécessité que les plaisirs de Fe^- 
prit , parmi lesquels ceux que donne le théâtre tien- 
nent le premier rang. L'homme qui en a étendu la 
puissance a bien mérité de la patrie. Jouis donc, 
cher ami , des larmes que ta mort obtient de la plus 
aimable des nations. Très différentes de celles qui 
coulent à la mort des grands , mort cpii n'afflige pas 
toujours ceux qui les pleurent , elles sont sincères 
les larmes que nous donnons à la mort de l'homme 
qui ne nous donna que des plaisirs. Mesurés à ton 
talent , nos regrets sont sans bornes. Dans la capi- 
tale des arts , la mort d'un grand artiste est une ca- 
lamité publique. 

Puisse-t-il bientôt s'élever le monument qui doit 
constater la mesure et la durée de ces regrets ! puisse 
t-il bientôt, entre les tombes des héros, à la hauteu 
desquels tes élans te portaient , et celles des homm 



ACADÉMIQUES. 119 

simples , au niveau descpiels te ramenaient la sim- 
plicité de tes mœurs , prouver que la génération pré- 
sente n'est pas ingrate , que la reconnaissance publi- 
que n'est pas stérile , et que la France a encore un 
Panthéon ! 



<• 



DÉBATS JUDICIAIRES. 



ÉBATS JUDICIAIRES. 



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PROCES DU MIROIR. 



AVERTISSEMENT. 

Liteur de ces discours était un des collaborateurs à 
action du journal de ce nom. Appelé à deux re- 
devant le tribunal de police , à F occasion de deux 
s qu'on leur intenta collectivement, il composa 
la défense commune les discours suivants, 
premier, seul , a été prononcé en audience pu- 
^« 

tribunal, après avoir entendu le plaidoyer de Ta- 
, dans la seconde affaire, s étant déclaré suffisam- 
instruit , le second discours ne sortit pas du porte- 
e de Fauteur. 

ne Ten tire aujourd'hui que parcequ'ii contient, 
pe le système d'interprétation qu'on veut donner 
: base à la jurisprudence des juges dans les affaires 
ogues à celles dont il s'agit, des arguments d'une 
'lication utile. 



i«4 DÉBATS 



PREMIER PROCES. 



Messieurs, 



On peut être conduit ici par de nobles causes. Un i 
mes enfants, justement puni puisque ses propres ayei 
ont confirmé l'accusation qui lui a été intentée , un < 
mes enfants a trouvé de nouveaux titres d'honneur dai 
la sentence rendue contre lui par votre justice ' : je çi' 
pas honte de m'asseoir à sa place. Cependant , je nç pu 
me le dissimuler, les causes portées à votre tribun 
ont , par leur nature , peu de gravité. Pardonnez-m 
donc d'avouer, d'après cette considération , que j'aun 
quelque dépit de m'y voir appelé , si le délit dont je 
trouve responsable , et qui pèse sur toute Tassociatii 
dont je m'honore de faire partie, si le délit dont je pi 
porter la peine m'était personnel, et surtout s'il perd 
le plus léger caractère du mépris ou de l'oubli des k 
éternelles de la morale. 

Après avoir traversé avec quelque dignité plus 4 
deux tiers présumés de la vie humaine, quand je dl 
vois cité pour la première fois devant des juges, il serti 
humiliant que ce fût pour une étourderie peu cotnf 
tible avec des cheveux blancs. Il est de certaines fî^ufc 

> Le second Je mes fils , cite devant le tribanal , en 1 8 1 7 , à ^* 
qii^te da siear Martainville. 



JUDICIAIRES. ia5 

[ue la jeunesse atténue. Mon âge, à moi, les aggraverait, 
;t je m'estimerais malheureux si, même en leur faisant 
[race, on pouvait m en convaincre. 

Mais le délit pour lequel je suis solidaire n'est pas 
le cette nature. Ce n'est pas même pour une indiscrète 
spièglerie, pour une imprudente plaisanterie, que les 
édacteurs du journal connu sous le nom de Miroir sont 
ssis sur le banc des accusés : c'est pour avoir contre- 
enu à une loi transitoire, c'est pour avoir traité de ma- 
lères politiques sans y être légalement autorisés. 

Je n'ajouterai rien à ce quia été répondu par l'illustre 
vocat qui nous honore , j'allais dire qui nous absout , 
n se faisant notre défenseur. Une logique moins forte 
jue la sienne, une éloquence moins puissante, eussent 
néanti cette accusation, vraie bulle de savon qui se re- 
luit à rien dès qu'on la touche, et sur laquelle il a suffi 
le soufEler pour la voir s'évanouir. Mais , messieurs , 
plus la base de cette accusation est futile , plus doit être 
grave l'intérêt dans lequel elle est intentée. C'est ce qu'il 
vous importe d'apprendre, à vous qui siégez ici poiu* 
nous juger. C'est ce qu'il m'importe de vous découvrir > 
|àmoi qui' suis appelé ici pour me voir condamner. 
Je ne suis pas de ceux qui voient de la perversité en 
iut; mais il est peu de choses, où je n'aperçoive Tem- 

Ipeinte de l'erreur. Nulle part, et jamais son influence 

,^ ïn*a paru plus évidente que dans l'affaire qui nous 
occupe. 

^cite influence agit depuis long- temps contre moij 



i 



126 DEBATS 

depuis long-temps elle a exercé sur moi des effets 
cruels. Pour vous mettre à même d*en juger, je suis 
obligé de reprendre les faits d\m peu haut et de re- 
monter à une époque déjà éloignée. Permettez-moi cette 
excursion , elle n a pour but que d'éclairer votre jus- 
tice. 

I 

Après la première occupation de la France par lèi 
étrangers, vers le commencement de i8i5, quelques 
hommes de lettres se réunirent et publièrent, sous le 
titre de Journal des arts, un petit ouvrage périodique ^ I 
plus connu sous le nom de Nain Jaune , ouvrage dont.'ls 
le caractère était tant soit peu satirique, et dont la cri*.' 
tique embrassait toutes les matières, mais qui n'a jamail l: 
paru qu'après avoir été examiné par des censeurs. Ap» 
prouvé par eux, il le fut aussi par tou^ ses lecteurs) 
oui, par tous, excepté ceux qui ne pouvaient se réscMN 
dre à rire de quelques épigramraes qui portaient phÉ 
encore le caractère de la gaieté que celui de la maliiw 
Jusque là il n y a pas de mal. U est permis de ne pif 
rire de ce dont rit tout le monde , quand c'est de yûH 
que tout le monde rit. 

Mais l'amour-propre blessé n'est que trop souvett 
implacable; trop souvent il se venge de piqûres d'épin» 
gles par des coups de poignard. 

Quelques circonstances depuis 1816 servirent la rail* 
cune des hommes que la feuille en question avait iiri* 
tés. Mais comn\e les rédacteurs de cette feuille n'étaient 
pas connus , ses ennemis imputèrent ses offenses à des 






JUDICIAIRES. 187 

iiommes ^*il$ connaissaient, et que les premiers peut- 
Itre ils avaient offensés. Une liste des rédacteurs du 
Nain jaune fut publiée ; yéritable liste de dénonciation, 
ç[ui a depuis été consultée quand on en a rédigé une 
autre que je pourrais désigner du nom de table. 

G* est sur cette liste que j'ai été signalé y moi , comme 
collaborateur du Journal des arts^ quoique je n aie con- 
tribué ni directement ni indirectement à la rédaction de 
œ trop fameux journal. Me demandera-t^on des garants 
de cette assertion ^ J'en appelle au témoignage de cer- 
taines gens qui , autrefois rédacteurs du Nain jaune , 
Seraient bien coupables si le Nain jaune n'était pas in- 
nocent; de ces gens qui le dénoncent aujourd'hui en 
jmtîfiant leurs dénonciations par les articles qu'ils y ont 
insértési Quoique ces gens-là n'aient ni conscience politi- 
que ni ccmscience littéraire ; quoique , semblables à ces 
ipirbans qui , munis de tous les pavillons , écument les 
mers ) tout à la fois amis et ennemis, ces gens-là soient 
également disposés à insulter ou à saluer, au gré de leur 
iitérét, le bâtiment qu'ils rencontrent; quoiqu'ils ne 
connaissent d'autre foi que celle qu'ils ont jurée à la 
fortune; quoique, s'enrichissant entre les deux partis, 
ils aient pour principe, dès que la victoire a prononcé, 
de désavouer le plus faible, après les avoir servis et tra*- 
liis tous les deux pendant le combat; j'en appelle à leur 
conscience ; je les défie de me démentir. Mais non, j'en 
atteste ma parole : ma vie entière me donne le droit 
d'en être cru sur cette garantie. 



ia8 DÉBATS 

Cet exposé , messieurs , n'est pas étranger à la csam 
qui vous occupe. Accordez-moi encore un moment d*at 
tention^ et vous verrez qu'il s y rattache. 

Six ans de malheurs n ont pas satisfait les ressenti- 
ments dont l'erreur que je signale m'a rendu l'objet 

Une nouvelle association se forme pour la rédactior 
d'un journal essentiellement littéraire, pour la rédactioi 
du Miroir y des hommes de lettres recommandables pa 
des succès de différentes natures me font l'honneur à 
m'admettre dans leur entreprise; aussitôt on s'écrie 
C'est le Journal des arts y c'est le Nain Jaune qui ressu» 
cite ' ! et l'on en donne pour preuve mon nom inscri 
sur la liste des rédacteurs. Dès lors on renouvelle, a 
sujet du Miroir y les calomnies fabriquées contre le Jaut 
nal des arts. Lui attribuant autant d'esprit qu*on loi a 
refuserait si en le louant on n'espérait pas nous perdi» 
on cherche un but caché à chacun de ses articles; CN 
donne une double intention à chacune de ses phrases 
on en tord toutes les expressions , on en décompose toiii 
les mots; et, se prévalant même des sons pour dénfr 
turer le sens , on lui prête des calembourgs pour lui 
prêter des crimes. 

Gela fait pitié! Et c'est pourtant, messieurs, c'est siff 
de si misérables bases que l'action qu'on nous intenM 

' Ceux qai douteraient qu'on ait songé à établir des rapports entre 
Nain jaune et le Miroir , sont invités à lire le compte rendu de ce < 
a été dit à la tribune de la chambre des députés le 12 mai i8ai. 



JUDICIAIRES. 1S9 

devait d'abord être fondée. La feiblesse de ces bases 
ayant été reconnue , on leur a substitué celles que notre 
défenseur vient de renverser. 

Votre discernement, messieurs, saura reconnaître la 
réalité sous lapparence. Démêlant le véritable motif 
pour lequel nous sommes amenés devant vous , il se re- 
fusera à venger des torts que nous n'avons pas eus , et 
qui , pourtant , n'ont été que trop vengés ! Il ne nous 
déclarera pas coupables d'un délit qui n'existe pas , et 
qu'on substitue à un délit qui n'a pas existé. 

La nécessité me force à parler de moi. Quand j'attends 
YQtre arrêt, peut-être m'est-il permis de vous dire qu'on 
ne saurait apporter trop de circonspection à prononcer 
sur un bomme qui , personnellement irréprochable , est 
de plus protégé par un long malheur ; sur un homme 
qu'une persécution sourde et trop active s'efforce de 
maintenir, en dépit même de la volonté du souverain, 
dans un étemel état de proscription ; sur un père de 
tunille dans lequel on frappe six individus, en le met- 
tant dans l'impossibilité de tirer parti de son industrie, 
seule fortune qui lui reste. 

Oui, messieurs, tout me le prouve; non contents de 

01 avoir privé de la fortune que mes travaux passés m'a- 

HÎent acquise, mes ennemis veulent m'empécher de me 

«àir du fruit de mes travaux présents; ils tentent tous 

les nioyens pour me maintenir dans l'abîme de détresse 

<>i ils m'ont plongé. En vain j'use de toute mon activité 

P^uren sortir; en vain j'ai consacré le temps de mon 

». 9 



i5o DÉBAtS 

exil en composant d'utiles ouvrages. Le thé&tre, ou 
quelques succès m'avaient fait connaître, m'est interdit; 
et, pour m'enlever toutes les ressources qitelà littëratuie 
pouvait m'ofïrir, toute entreprise qui ose m'admettre 
au tiombre de ses collaborateurs , est aussitôt signalée 
comme pernicieuse. 

Le moins utile des artisans , le plus ignoble des spé- 
culateurs , est plus favorisé que moi dans Texercice de 
sa vile profession , dans l'exploitation de ses honteux 
trafics. 

Il me semble, messieurs , qu'en cela mes persécuteurs 
connaissent et servent bien mal les intérêts de la société. 
On les compromettrait sans doute en favorisant les dé- 
veloppements d'une industrie qui lui serait nuisible; mais 
les blesse-t-on moins grièvement en contrariant les dé- 
veloppements d'une industrie qui lui est utile ? Celle qae 
j'exerce est une des branches de la gloire nationale. Je 
ne suis pas tout-à-fait déshérité de cette gloire. Mon 
nom , connu en France , n'est pas inconnu en Europe ; 
il m'a obtenu quelques honneurs chez l'étranger, k pa- 
trie lui a quelquefois souri ; et , sans trop de vanité, peu^ 
être m'est-il permis de me croire l'égal de tel homme qui 
parcourt , au miUeu des encouragements , la carrière ' 
fermée même à ceux de mes ouvrages dont la repré* " 
sentation pourrait importer à l'intérêt de la grande so- 
ciété. 

Cependant je lui suis signalé comme ennemi. Pourji*** 
tifier quelques individus qui me détestent, on m'acci^^ 



JUDICIAIRES. i3i 

comme détestant la sodëté entière; on me suppose d'im- 
placables ressentiments, parcequon m'a fait des maux 
irréparables. Tout ce qui porte mon nom est proscrit ; 
car c'est mon nom qu'où persécute dans l'association sur 
les intérêts de laquelle vous allez décider. 

Plus éclairés que nos dénonciateurs^ vous serez justes, 
vous 9 messieurs. Ce n'est pas d'après le nom de l'auteur, 
mais d'après la nature de l'écrit que vous prononcerez. 
Nous sommes tranquilles. 

Au reste , pour vous mettre à même d'agir en toute 
certitude, renouvelant ici la déclaration qui a été con- 
signée dans le Miroir y je n'hésite pas à lever le masque 
c[ue j'ai emprunté jusqu'à ce jour pour plaisanter peut- 
être avec plus de liberté, mais non pour offenser impu- 
nément et lâchement sous la protection de X incognito , 
mais non pour rien dire que je ne puisse avouer à vi- 
sage découvert. 

Dénonciateurs, étudiez de nouveau le journal incri- 
miné ! Si dans les articles intitulés Biographie dramati* 
(juèy si dans les notes signées VEplucheur^ vous trouvez 
I matière à la moindre accusation, qu'elle retombe sur 
moi seul. Mais quoi ! ces articles-là ne sont-ils pas aussi 
étrangers à la poUtique qu'aucun autre de ceux dont se 
compose notre journal , et dont je ne prétends pas dé- 
cïner la responsabilité ? 

I^n mot encore. Je n'ai aucune inquiétude sur l'issue 
(l'un procès qui ne touche pas mon honneur. Quelle 
Çi elle puisse être, je regarde niéme cette circonstance 

9- 



i32 DÉBATS 

comme heureuse, puisqu'elle m*a donné Toccasi 
faire connaître à la société et à l'autorité suprém< 
sans doute l'ignore aussi, l'état d'oppression qui pè 
un des citoyens les plus paisibles, et la cause à lai 
il faut surtout l'attribuer. 



JUDICIAIRES. i33 

SECOND PROCÈS. 

Messieurs, 

Si je n*étais ici responsable que de mes œuvres, je ne 
prendrais pas la parole. Aucun de mes articles ne se 
trouve dans les articles incriminés : mais on nous atta- 
que collectivement; c'est dans notre intérêt collectif 
que je vais parler. 

Six hommes de lettres , arrachés à leurs travaux à la 
requête du ministère public, attendent devant vous leur 
jugement. 

Ceux qui veillent à la sûreté générale sont excusa- 
bles même quand ils portent la sollicitude trop loin. 
Peut-être le ministère public est-il aujourd'hui égaré 
par son zèle; je ne crois pas impossible de le démon- 
trer. 

De quoi nous accuse-t-il? d avoir parlé de politique 
dans une feuille à qui ce droit n'était pas attribué par 
la loi. La loi ne nous défend pas de traiter la morale. 

Je demanderai donc qu'on détermine la ligne qui sé- 
pare la politique spéculative de la morale. lia morale 
qui dicte à l'homme des règles de conduite devient-elle 
politique lorsqu'elle étend à la société les conseils quelle 
d.onne aux individus ? Comme la morale , l'histoire est 
de notre domaine. Qui précisera les points où l'histoire 



i 



i54 DEBATS 

est et n'est pas en contact avec la politique, soit absofue, 
soit relative ? 

Si par politique la loi entend ce qui concerne direc- 
tement les rapports actuels des gouyemements , soit 
entre eux , soit avec les peuples , il est évident que le 
Miroir ne contient aucun article de cette nature; il 
ny est question ni des lois, ni des traités, ni des or- 
donnances,, ni des firmans, ni des ukases, ni de la 
marche des armées, ni des actes de l'administration, 
ni des actes des tribunaux; nous n'y avons pas même 
consigné, l'année dernière, le texte des jugements qui 
nous ont absous, quoique la loi, dans le cas- contraire, 
nous eût astreints* à y consigner le texte des jugements 
qui nous eussent condamnés. 

Mais , dira-t-on y si vous n'avez pas traité ces objets 
directement, du ioioins les avez-vous traités d'une ma- 
nière indirecte et par allusion; puis isui vent les mter^ 
prétations. 

Que prouvent ces interprétations, messieurs, sinon 
que. le ministère public veut vous faire voir dans nos ar* 
ticles ce qu'il y a titmvé ? Ainsi, dans les nuages, chacun 
se plaît à montrer les objets qu'y dessine sa fantaisie; 
ainsi, dans le son des cloches, chacun veut qu'on en- 
tende ce qu'il croit entendre lui-même. . 

Juger d'après les sens d'autrui peut entraîner dans 
de graves inconvénients les hommes qui, comme vous, 
messieurs, prononcent sur le sort des hommes. Ds s'ex- 
poseraient à punir bien des innocents s'ils imputaient 



JUDICIAIRES. i35 

à celui qui a écrit ou prononcé une phrase le sens vi- 
cieux que la malice ou la prévention du lecteur ou de 
l'auditeur a prêté à cette phrase. 

Dans ces horribles temps où la terreur était à Tordre du 
jour, une fection sans pudeur comme sans raison, comme 
sans humanité, mettant ses intérêts à la place de ceu^ 
delà nation, et nous imposant, à la faveur du nombre, 
des lois favorables à sa seule tyrannie, avait pris ou reçu 
Udénoniination de montagne. Gomme toutes les factions 
dominantes, la montagne était très irritable. Sous son 
règne, car elle régnait, on représenta un jour au Théâtre- 
Français (jy étais) la comédie intitulée le Somnambule y 
comédie où figure un de ces innocents maniaques dont 
la passion est de remuer la terre et de bouleverser une 
contrée entière poiu* faire un jardin. Une idée surtout 
occupe ce personnage : la vue de son château est mas- 
quée par une montagne. « Que déplacerai'-jey du château 
Oïl de la montagne? décidtémenty s écrie-t-il, la montagne 
sautera, » Ces mots , qui depuis cinquante ^ns n avaient 
pas été remarqués, sont aussitôt relevés par le public, 
^ se croit libre au théâtre, et les applaudissements 
qaon leur donne expriment le désir que Ton avait de 
yoir sauter une autre montagne. Quen résulta- 1- il, 
messieurs ? Impuissante contre le parterre, qui avait eu 
le temps. de .se séparer, la faction s'en prit aux comé- 
diens. On les rendit riçsponsables de la malice des inter*- 
prétateurs. Le premier théâtre de la France fut fermé , 
et tous les meo^bres de la société fondée par Molière 



i36 DEBATS 

furent jetés dans un cachot, d'où ils ne seraient fts 
sortis pour figurer sur les planches d'un théâtre si 
une heureuse révolution ne les eût sauvés, avec la 
France entière , le 9 thermidor. 

Voilà où peut mener une détermination prisé d'après 
l'interprétation d'autrui. 1 

Adopter le système d'interprétation, messieurs, c'est | 
sortir du positif pour se perdre dans l'arbitraire. Mais 
nous somme$ devant la justice, et ce serait l'outrager 
que de redouter qu'elle donnât dans un pareil écart. 

Dans quel labyrinthe ne s'engagerait-il pas le tribunal 
qui ne repousserait pas l'insidieux système à l'aide du- 
quel on s'efforce de nou^ rendre coupables ? 

Que de phrases , que de mots à double sens dans ton- 
tes les langues! Et n'est-ce pas dans la nôtre surtout 
qu'abondent ces locutions ambiguës ? L'art de les éviter 
n'est-il pas un des premiers mérites que nous aimions à 
rencontrer dans nos écrivains, qui ne les évitent pas 
toujours? N'y pas réussir désormais, ce ne serait donc 
plus seulement commettre une faute de style , mais en- 
core un crime d'état ! 

Prendre les expressions dans leur acception la plus 
directe et la plus naturelle est le seul parti qui con- 
vienne à votre équité : toute autre interprétation peut 
avoir d'effroyables conséquences ; un simple fait vous en 
convaincra mieux que la plus rigoureuse démonstration* 

Quand Dioctétien, qui n'était pas dépourvu de sa- 
gesse , servait comme simple officier dans une légion 



JUDICIAIRES. i57 

des Gaules, une devineresse lui prédit qu il posséderait 
Fempire dès qu*il aurait tué un sanglier, en latin aper. 
Pendant les vingt années qui s'écoulèrent entre cette 
prédiction et son exaltation au trône , Tambitieux Dio- 
détien ne fit grâce à aucun des sangliers qu*il rencontra. 
Jusqu'ici il n'y a pas de mal. Mais , ayant été proclamé 
empereur à la place de Numérien assassiné , et le meur- 
tre de ce prince étant imputé au préfet Arius Aper^ qui , 
très innocent peut-être, attendait au pied du tribunal 
que des juges instruisissent son procès, Dioclétien tire 
son épée, et, jurant qu'il va faire un grand acte de justice, 
il perce le prévenu, non pour punir un assassin, mais 
pour tuer un individu qui s'appelait Aper. Voilà où con- 
duit le système d'interprétation. 

Et à quelles études ne vous faudrait-il pas descen- 
dre , messieurs , si vous vouliez vous mettre à même 
de prononcer en matière d'équivoque, et de découvrir 
i'épigramme que peut receler une phrase ambiguë ! 
N^on , juges, vous ne compromettrez pas à ce point la 
dignité de la toge ; non , vous ne suspendrez pas un seul 
moment vos graves fonctions pour étudier la théorie 
lu quolibet et la science du calembourg. 

Biais il est un rapport', bien autrement grave, sous 
equel vous dérogeriez à la majesté de vos fonctions en 
10U& jetant dans ce misérable système. 

Près d'une autorité qui diffère en cela surtout de la 
«r6tre qu'elle est, de sa nature, soupçonneuse et com- 
pressive, il a existé quelque temps un semblant de tri- 






i38 DEBATS 

bunal 9 qui, délibérant dans F ombre , soumettait les jour- , 
naux à son examen quotidien, les épluchait, les disse- ] 
quait, en analysait toutes les phrases, en décomposait ] 
tous les mots, les tournait, les retournait, les rappio- j 
chait, lés séparait, interrogeait tou^ l^es sons qu'ils ipeap 
vent rendre, pour découvrir tous les sens qu'ils peuvent ^ 
cacher, et qui, condamnant comme dangereuse lafdkme 
qu'il ne comprenait pas , condamnait comme dangereiiae 
aussi la phrase qu'il croyait ayoir comprise. Cette jiiii- 
diction, sans appel comme sans responsabilité, c'était ^ 
la censure. 

Et l'on voudrait vous rabaisser , ministres de la jus- 
tice , au niveau de ces suppôts de l'arbitraire ! Ne seraitp 
ce pas vous ravaler au-dessous du rang que l'opinion 
assignait à ce tribunal vexatoire ? 

Vos interprétations, au fait, n'auraient«lles pas dei 
conséquences bien autrement graves que celles qui Ini 
sont reprochées? 

Un censeur pouvait du moins trouver dans sa Uen- 
veillance pour le censuré l'excuse des vexations qu'il 
lui faisait subir. « Les passages que j'ai condanmés dans . 
votre écrit, pouvait-il lui dire, renfermaient un sens* 
coupable. Mon interprétation vous a sauvé un ciiine;.J 
bien plus , elle vous a sauvé de la peine dcmt ce crinM ^ 
aurait été frap|)é. Et vous vous plaignez, ingrat! Rendeip , 
moi plus de justice. Rendez grâce à ma pénétration J 
par laquelle vous échappez à l'amende et à la prison.» 

Un honnête censeiur, car il y a des honnêtes gens par* j 






JUDICIAIRES. iSg 

tout y pouTàit parler ainsi dans la sincérité de son cœur. 
Ilpouvait , en conscience , se comparer au chirurgien qui , 
pour rendre la vie à un msdade , l'a soumis à une doulou- 
relise mutâlation. Mais tous , messieurs , s'il était pos- 
sible que vous répondissiez à l'attente du ministère pu- 
blie, si vous pouviez, ainsi qu'il vous en presse, nous 
trouver coupables à l'aide des interprétations , pourriez- 
^OQsnoiJtô dire, Je vous ai sauvé l'amende et la prison? 
- Ces observations ne sont pas indignes, je crois, d'être 
méditées par des magistrats. Il en est une dernière que 
j'ose vous soumettre, et qui, peut-être, ne mérite pas 
moins d'être prise en considération. 

Un tribunal qui , sortant du cercle qui lui est tracé par 
la prudence comme par la justice , entrerait dans le sys- 
tème de l'interprétation, ne perdrait-il pas son indépen- 
ààhce par cela même qu'il aurait perdu son caractère ? 
Dès lors qu'il aurait trouvé une fois le crime là où il 
Ttait possible de ne pas le voir, lui serait-il permis de 
le pas lé voir là où Ton croirait utile qu'il le trouvât? 

Dès lors ce tribunal ne serait plus qu'ime commis- 
ion ; et vous n'ignorez pas , messieurs , ce que pensent 
les commissions les puissances qui les emploient. Quand 
a commission instituée par le cardinal de Richelieu 
lour juger le maréchal de Marillac vint annoncer à cette 
aninence que l'accusé était condamné à la peine capi- 
ale : «Il/aitt, dit ce ministre, que les Juges reçowent 
Ven haut des lumières priifilégiées , car je n^ aurais jamais 
ru que le maréchal pût être condamné à mort. » 



i4o DÉBATS JUDICIAIRES. 

Nous n'avons rien à craindre de semblable. Nous 
sommes devant un tribunal. Nous savons, messieurs, 
quels sont vos principes. L'acte par lequel nous en avons , 
appelé à votre justice vous est une preuve de notre con- 
fiance '. Nous ne redoutons pas le jugement que vous 
allez rendre ; mais quand il devrait être prononcé par 
nos accusateurs, nous ne le redouterions pas non plus. 

Juges , leur dirions-nous , vous êtes comme nous jus- 
ticiables d'mi tribunal permanent et sans appel , celui de 
Topinion. Ses arrêts seuls absolvent ou flétrissent. Des 
bomroes qui ont vieilli dans l'honneur ne sauraient les 
craindre. Quand je n'ai changé ni de principes , ni de 
conduite , si je me trouve accusé , c'est probablement 
parceque quelque chose a changé autour de moi; et 
certes ce n'est pas la morale. La morale est immuabki 
Pour n être pas en harmonie parfaite avec ce je ne sail 
quoi qui n'est pas la morale , il ne s'ensuivrait donc pM 
que je fusse coupable ? Ce n'est donc pas à mon hoa^ 
neur^ ajouterais-je, qu'importe ma condamnation. 

> Le miroir avait été condamné en première instance. 



i 



INSTRUCTION 
PUBLIQUE. 



INSTRUCTION 
PUBLIQUE. 



AVERTISSEMENT. 

Un précis de Thistoire de Tinstruction publique en 
France, de 1791 à 1808, c'est-à-dire depuis la destruc- 
tion des anciennes universités jusqua la création de la 
nouvelle , ne sera pas déplacé ici. 

L'assemblée constituante, qui se proposait de tout 
régénérer , n'avait pas atteint ce but à beaucoup près , 
[ îè6d qu'elle n'ait laissé de précieux documents même sur 
hs parties de l'administration qu'elle n'a pas régularisées 
par des lois, mais parceque tous ces documents n'ont 
été mis à profit que long-temps après leur publication. 
Les circonstances favorables pour détruire ne le sont 
pas toujours pour réédifier. 

' Au mois de septembre 1791 , quelques jours avant 
la clôture de la glorieuse session de cette assemblée, 
Ftiiden évêque d'Autun, M. de Talleyrand, y avait lu, 
ta nom du comité de constitution, dont il était l'or- 
gane, un rapport très étendu sur l'instruction publique. 
Ce travail excellent , à la confection duquel contribuè- 
rent les têtes les plus fortes et les bommes les plus 
expérimentés, avait pour objet de coordonner avec le 



i44 INSTRUCTION 

système d'administration générale du royaume , la clas- 
sification des établissements d'instruction publique , et 
de proportionner la mesure de renseignement que cha- 
cun d'eux distribuerait , au degré d'importance du lieu 
où ils seraient placés. Il embrassait tout, depuis les 
écoles primaires jusqu'à l'Institut , qui , dans ce plan , 
n'était pas une réunion d'académies stériles y mais d'é- 
coles de perfectionnement dans tous les genres, où 
l'enseignement devait être donné par les hommes les 
plus savants et les plus habiles dans chacune de ces 
facultés. 

Rien de plus vaste , rien de mieux conçu que ce plan, 
où l'on a pris , en 1 795, tout ce qui a été fait de bon, mais 
où l'on n'a pas assez pris. Excellent même par le style, 
le rapport dans lequel il est exposé est écrit avec uMt j 
admirable clarté. On conçoit , en le lisant , la grande. [ 
réputation qu'il a faite au prélat qui^ dans cette circon- '. 
stance, a prêté sa voix, tjoj: clamantisy à la commissioB. 

C'était à l'assemblée législative qu'il appartenait de 
convertir ce projet en loi. 

Dominée par les ennemis de la constitution en vertu ;. 
de laquelle elle existait, cette législature s'occupa moins ^ 
d'achever ce que la constituante lui laissait à faire, qui. L 
de renverser ce qu'elle avait établi. Le plan d'instruction 
publique ne fut pas mis à exécution sous cette législature. 

Cependant on avait détruit les universités et les cor^ j 
porations enseignantes. Les biens des collèges furem*' 
vendus comme biens nationaux. Ces établissements, ipk 



ï 



i- 



i 



PUBLIQUE. 145 

n avaient pour soutien que le produit des pensions payëes 
par les élèves, se fermèrent successivement, faute de 
pensionnaires. 

Pendant toute la durée du règne de la convention , 
rinstruction publique fut à peu près anéantie en France; 
quoique, sur les rapports de Condorcet, de Daunou, 
de Romme et de Lakanal, cette turbulente assemblée 
ait rendu plusieurs décrets dans le but de la soutenir. 

La seule école nationale qui ait été mise en activité 
pendant sa longue session , est celle des élèifes de la pa^ 
trie y établie d'abord à Paris , dans le prieuré Saint-Mar- 
tin, et depuis transférée à Liancourt. La direction en 
avait été confiée d abord au conventionnel Léonard 
Bourdon. Ce n*e.st que lorsqu'elle passa entre les mains 
de l'estimable M. Crouzet qu'elle devint une école ; jus- 
que là ce n'avait été qu'une caserne de marmots. 

Le collège de Louis^le^Grand y qui, après le 10 août, 
avait pris la dénomination de Collège de l'égalité ^ n'a- 
vait cependant pas été absolument détruit. Quoiqu'il 
eût été converti en prison pendant la terreur, quel- 
ques professeurs avaient obtenu de la commune de Paris 
la permission d'occuper les bâtiments de la première 
cour et ils y avaient conservé quelques élèves. 

Cette ombre de collège, dont un ancien professeur 
de l'université , M. Champagne , avait pris la direc- 
I ûon devint par la suite le noyau de la nouvelle in- 
fraction publique. Converti d'abord , sous le nom de 

Collège des boursiers , en collège national , où les enfants 

10 
I. 



i46 INSTRUCTION 

des citoyens qui ayaient bien mérité de la patrie étaient 
élevés aux frais de Tétat , destination qu'il conserva sous le 
nom plus noble de Prytanéej c'est de son sein que furent 
tirés les premiers élèves qui peuplèrent les établissements 
de la même nature , à mesure qu'on les organisa. 

En 1 795 , la France tendait donc à tomber dans la 
barbarie , quand , moins agitée au dedans , et moins 
inquiétée au dehors, la convention eut enfin le loisir de 
s'occuper activement du premier des besoins de toute 
société. Un comité, choisi dans son sein, fut chargé de 
présenter un système général d'instruction publique. 

S'associant à cet effet l'éUte des hommes éclairés , œ 
comité produisit le plan qui fut converti en loi le % 
brumaire an IV ( aS octobre 1 796 ). \ 

Modelée, à quelque différence près, sur lé projet pro-; i 
posé à l'assemblée constituante , cette loi établissait des f. 
écoles primaires , des écoles centrales , une école nor- «. 
maie et un institut. i. 

Les écoles primaires , où l'on reçoit l'instruction né- ^ 
cessaire au commun des hommes , étaient accordées à 
toutes les communes , dans un nombre réglé sur cehd 
de la population. 

Les écoles centrales, où l'on avait étabU des chaini T 
pour l'enseignement des lettres et des sciences, créé» î 
en nombre égal à celui des départements, étaient pli» \ 
cées dans les chefs-lieux. 

L'école normale, instituée pour enseigner l'art d'en» \ 
seigner, et pour former dés professeurs, siégeait à Pin- 



PUBLIQUE. i47 

ris , où fiit établi aussi Tlnstitut national des sciences 
et des arts , qui , dans cette organisation du corps en- 
seignant, composé de dignitaires et non de profes- 
seurs, n'est quune grande académie, formée des débris 
de celles qui existaient avant la révolution. Plus d'utilité 
lui eût encore donné plus d'éclat. 

Ce plan , mis à exécution , n'eut pas les bons eCEets 
qu'on en attendait ; et cela ne doit pas être exclusi- 
vement attribué à la, méfiance qu'on avait généralement 
alors pour les institutions nées de la révolution. 

Tout en donnant , sous certains rapports , au-delà 
des besoins , ce plan ne les satisfaisait pas tous. Il don- 
nait trop et trop peu : trop , parceque dans les écoles 
centrales l'enseignement embrassait plus d'objets que ne 
l'exigeaient les intérêts de la majeure partie des étu- 
diants , et qu'il s'y donnait sous des formes qui le met- 
taient hors de la portée de l'intelligence des enfaut^^ 
trop peu, parceque, entre les écoles primaires, où l'on 
enseignait à lire et à écrire , c'est-à-dire les moyens de 
s'instruire^ et les écoles centrales, où l'on enseignait 
tout ce qui peut être enseigné , il n'y avait pas d'écoles 
intermédiaires où l'on reçût l'instruction élémentaire, 
Imstruction préparatoire aux cours de l'école centrale. 
Kien ne remplaçait léè anciens collèges dans cette orga- 
nisation, qui d'ailleurs n'avait pas établi de pensionnats 
auprès des écoles, où les étudiants n'étaient assujettis à 
aucune discipline et les professeurs à aucune méthode. 

Par suite de ces diverses causes, les écoles publiques. 



10. 



i48 INSTRUCTION 

inutilement onéreuses pour Fétat, étaient moins firé* 
quentées que les écoles particulières, où des directeurs, 
qui spéculaient sur Taversion qu'en général on avait 
pour le gouvernement , dirigeaient l'éducation de la 
manière la plus propre à flatter la passion des parents. 
Les inconvénients d'un pareil ordre de choses ne 
sont pas les derniers auxquels le premier consul ait cru 
devoir remédier après la révolution du 18 brumaire; 
son attention se porta d'abord sur le Prytanée, qui 
était devenu une espèce d'hospice , où des pensionnai- 
res, admis pour faire leur éducation, se croyaient en 
droit de rester tant que durerait cette éducation , qui 
ne devait jamais finir. Il détermina par de sages r^le* 
ments non seulement les titres auxquels y seraient ad- [ 

mis les enfants des hommes qui avaient servi l'état, ^ 

i- 

mais l'âge où ils y entreraient, ainsi que l'âge auqudik | 
en sortiraient. 

Un seul prytanée ne suffisaiit pas à l'acquittement 
de la dette publique , le premier consul décréta la créa- 
tion de trois autres établissements du même genre. Un 
seul toutefois fut formé, le prytanée de Saint-Cyr. 

Eussent ils été portés au nombre indiqué, les piy* 
tanées n'eussent encore satisfait ni aux promesses dtt 
gouvernement ni aux droits des particuliers. Cest ea l 
convertissant les écoles centrales en lycées qu^ le cdn» • 
sut satisfit atout. Ces écoles, auxquelles on adjoignîl '■'^ 
des pensionnats , tinrent ouvertes aux enfiemts des ci» ^ 
toyens comme à ceux que le gouvernement adoptait en 



i 



PUBLIQUE. i49 

récompense des services de leurs pères. Les élèves j 
reçurent à la fois l'éducation et l'instruction. Le cadre 
dans lequel se renferma l'enseignement, moins étendu 
que celui des écoles centrales , y était plus proportionné 
aux intérêts de la majeure partie des étudiants. L'état 
satisfaisait cependant à toutes les exigences, l'enseigne- 
ment supérieur étant offert dans les écoles spéciales à 
quiconque voulait le recevoir. 

Des bourses et des demi-bourses furent fondées dans 
ces lycées, et le gouvernement en disposa en propor- 
tion des droits que les impétrants pouvaient avoir à ses 
feveurs. 

De sages règlements déterminèrent les devoirs des 
élèves, des professeurs et des administrateurs, et, sous 
le rapport de la discipline , comme de l'économie , tous 
les lycées , assujettis à un mode uniforme , furent régis 
à peu près militairement. 
[ Les lycées ren^plaçaient les collèges de plein exercice. 

Des collèges d'un ordre inférieur , créés sous le nom 
d écoles communales , et remplissant la lacune qui exisr 
tait entre les écoles primaires et les écoles centrales , 
par le défaut d*écoles secondaires , furent accordés ajax 
villes qui n'avaient pas de lycées. 

Des écoles spéciales furent ouvertes dans plusieurs 
villes, pour l'enseignement du droit et de la médecine, 
et renseignement perfectionné des hautes sciences fut 
réservé au Collège de France et au Muséum d'histoire 
paturelle. 



i5o . INSTRUCTION 

Six inspecteurs généraux , au nombre desquels se 
trouvaient les Delambre, les Chénier, les Cuvier, tra- 
vaillèrent pendant six ans , de concert avec Fillustre et 
savant Fourcroy , directeur de l'instruction publique , à 
organiser ces divers établissements , qui furent réunis , 
en 1 808 , sous l'administration de Vuniifersité impériale. 

Ce n'est pas de prime abord et sans de longues dis- 
cussions que Ton donna à l'instruction publique l'orga- 
nisation qu'elle conserve encore, organisation la plus 
énergique qu'elle ait jamais reçue , et la plus propre à 
former dans la jeunesse un esprit national , si cet esprit 
domine dans le corps enseignant. 

Jusqu'à l'époque de son organisation définitive, indé- 
pendamment des prix qui étaient distribués dans chaque 
établissement particulier, des prix d'excellence étaient 
donnés, dans la salle de l'Institut, aux deux prytanées 
( que remplacèrent depuis les lycées de Paris ) et aul 
écoles spéciales , par le ministre de l'intérieur , assisté 
du directeur de l'instruction publique et du président 
de l'Institut. C'est dans ces distributions que les quatre 
discours suivants, où l'on rend compte des progrès an- 
nuels de cette organisation et de l'esprit dans lequel elle 
s'opérait , ont été prononcés par M. Amault , alors 
membre de l'Institut, et chef de la division de l'instruc- 
tion publique au ministère de l'intérieur. 



PUBLIQUE. i5i 



DISTRIBUTION GÉNÉRALE 

DES PRIX. 

i8o3. 

« 

CiTOYBNS, 

Si je lève les yeux sur cette assemblée , je vois les 
anciens de la nation , les orateurs du peuple et ses ma- 
gistrats 9 les auteurs de la loi et ses interprètes , les 
membres de ce conseil où se forme la volonté de Tétat^ 
les mini&tres qui concourent à son exécution , réunis au 
corps illustre de l'Institut, se presser dans cette en- 
ceinte, devenue trop étroite. L'élite de la France m'en- 
vironne : je suis épouvanté de la tâche que je dois 
remplir, de la tâche qu'un excès de bienveillance m'a 
confiée , et qui n'est acceptée que par un excès de ré- 
signation. 

Je dois parler de l'état de l'instruction en France ; 
des .différences qui existent entre le. système actuel et 
ceux qui l'ont précédé; de ses avantages présents, des 
améliorations qu'il peut recevoir de l'avenir; de l'union 
qu'il établit entre les sciences et les lettres ; de l'utilité 
de cette union pour l'intérêt public et particulier. 

Riche matière , dont l'exploitation demanderait des 



i5a INSTRUCTION 

talents moins faibles que les miens ! sujet imposant, 
qui exigerait toute la perspicacité du philosophe, toute 
l'éloquence de l'orateur! 

C'était à ces hommes célèbres que l'estime du gouver- 
nement a chargés de la régénération de l'enseignement 
qu'il convenait de repdre compte de ce qu'on a fait, 
de ce qu on doit faire. Mais le moment où Ton agit n'est 
pas celui où l'on peut écrire. Depuis le jour où com- 
mença l'exercice de leurs nobles fonctions , les inspec- 
teurs de l'instruction publique n'ont connu ni loisir ni 
repos : opiniâtres dans leurs travaux, ils les poursuivent 
sans s'étonner. Vous apprécierez leur modestie^ car je 
vais être historien fidèle.^ 

Déjà la moitié de la France a été parcourue par eux; 
des bords du Rhin aux extrémités du Morbihan , des 
rives de l'Escaut au pied des I^énées , et loin encore 
par-delà les Alpes , ils ont laissé des traces consolantes 
de leur passage , des résultats utiles de leur mission. 

Tandis que les anciens collèges, ces établissements 
qui doivent former l'intermédiaire entre les écoles 
primaires et les écoles de perfectionnement , se repro» *" 
duisent sur tous les points de la république, sous le 
nom d! Écoles secondaires , (jue des règlements communs \ 
y déterminent la nature et l'étendue de l'enseignement, 
les inspecteurs poursuivent l'organisation des lycées, \ 
où l'instruction supérieure doit être reçue , et que les •• 
sujets les plus distingués des écoles secondaires doivent 
alimenter. i 



! 






PUBLIQUE. i53 

Douze Ijcées devaient être établis dans le courant de 
cette année, douze lycées seront en activité à Touver* 
ture de la prochaine année scolaire. 

C*est un travail peu attrayant et peu facile que celui 
auquel ces organisations multipliées ont donné lieu. 

Par une suite de l'esprit de justice qui préside même 
à la distribution des grâces , une partie des places d'é« 
lèves et toutes les places de professeurs ont dû appar- 
tenir aux plus instruits. Le concours des aspirants de 
l'une et l'autre classe a été nombreux. Rien n'a pu re- 
buter la constance des examinateurs. Depuis Témérité 
qui s'est rendu propres les langues d'Homère et de Ci- 
céron jusqu'à l'enfant qui à peine en balbutie les pre- 
miers mots; depuis le philosophe familiarisé avec les 
plus sublimes. secrets de la science jusqu'à l'écolier en- 
core effarouché des éléments du calcul ; se rabaissant à 
la petitesse des ims , s'élevant à la hauteur des autres , 
[ils ont apprécié toutes les prétentions, classé tous les 
droits. Leurs jugements ont réglé les choix du gouver- 
Dînent , et la prospérité précoce de plusieurs lycées a 
^fidt l'apologie de cette confiance. 

Elle ne pouvait être mieux placée. Des hommes éga^' 

sment illustrés par des travaux scientifiques et litté- 

pouvaient seuls remplir l'intention du réforma- 

', qui veut que les études de la jeunesse se partagent 

armais entre les lettres et les sciences. 

Oui , citoyens , tel est le but du nouveau système 
ilnstruction. Ce système, très différent à la vérité de 



i54 INSTRUCTION 

celui qui régnait' avant la révolution , n est pourtant 
point le produit hasardeux de Tesprit d'innovation : en- 
fanté par la force des choses , il est la conséquence né- 
cessaire d'un ordre meilleur ; adopté par l'intérêt gé- 
néral , il concorde si bien avec l'intérêl; particulier, 
qu'il était en vigueur dans un grand nombre d'écoles 
privées y avant que le gouvernement l'eut inti*oduit dam-: 
les écoles publiques. 

Les causes de ce changement dans l'éducation ne soot 
pas plus difficiles à concevoir qu'à développer. 

Qu'on se rappelle la nature et la durée des anciennes 
études , on sera étonné de cette longue suite d'années , 
consumées dans l'acquisition de l'intelligence de deux 
langues ; on ne se souviendra pas sans surprise qu'après 
huit SUIS d'un commerce exclusif avec les muses greo^ 
ques et romaines, l'adolescent entrait souvent dans k 
monde étranger aux premiers éléments des sciences 
éléments insuffisamment enseignés dans ces classas 
nues sous le nom de philosoptde , où l'art de Yi 
mentation et la vieille dialectique usurpaient le 
sur les connaissances physiques , naturelles et ma 
matiques. 

A Dieu ne plaise que je veuille déprimer ici le 
rite d'un corps long-temps utile , et dont la méi 
sera toujours vénérée ; d'un corps dont la gloire est 
à celle des RoUin , des Lebeau , et de tant d'autres 
la reconnaissance publique a consacré les noms ! 

J'examine les choses et non les hommes. Je p^oii^ 



PUBLIQUE. i55 

que, d après la marche donnée au siècle, renseigne- 
ment de l'université avait besoin de s'étendre pour se 
perfectionner ; que propre à former des érudits , il ne 
rétait point assez à former des hommes instruits ; qu'on 
pouvait désirer plus de libéralité dans le système , mais 
non plus d'habileté dans les professeurs auxquels il a dû 
ion lustre. 

Tout est ici la faute des temps. Commandés par les 
institutions contemporaines , ces études bornées suffi- 
saient aux besoins de la majorité des individus à qui la 
seule connaissance des langues anciennes était nécessaire 
pour l'apprentissage et l'exercice du petit nombre de 
professions qu'il leur fût permis d'embrasser. 

L'inégalité des conditions établissant des droits divers 

à l'obtention des emplois, était-il si nécessaire de fendre 

propre à tout un homme qui ne pouvait pas prétendre 

ik tout? L'éducation devait être relative à la nature d'am- 

flition permise par la naissance. Les parents détermi- 

■tient fecilement le but vers lequel les pas de l'enfant 

;Ae?aient être dirigés, et ne lui permettaient que rare- 

nent de s'en écarter. L'étude des sciences , dans leur ma- 

ûèrede voir, n'eût offert au jeune élève que des fatigues 

itiles ou des distractions dangereuses. Pourquoi sur- 

er sa mémoire d'objets qu'il eût été forcé d'oublier, 

pourquoi développer en lui des goûts nuisibles à sa 

îrité future ? 

Heureusement l'obstacle n'était-il pas toujours plus 
paissant que l'instinct : Pascal inventait ce qu'il lui était 



i56 INSTRUCTION 

défendu d*apprendre, et, par ses succès précoces, il 
obtint la permission de devenir le premier mathématicien 
de son siècle. 

La chute de l'ancien régime dut entraîner celle d'un 
système d'enseignement qui ne pouvait convenir qai 
lui. L'égalité de droits rétablie, l'accès de toutes les 
places ouvert à tous , l'ambition des pères a dû changer 
la base de l'éducation. Moins pressés de choisir , parce- 
qu'ils n'étaient plus circonscrits dans leurs choix, ils 
ont attendu le développement des dispositions de l'é- 
lève pour déterminer la direction qu'il conviendrait de 
donner à ses travaux. Ils ont interrogé successivement 
toutes ses facultés, pour découvrir en lui la faculté do- 
minante. Ils ont offert le choix entre toutes les études à 
celui à qui il était permis de choisir entre toutes lespro- 
fessions. 

Ces idées ont donné naissance aux écoles centrales; 
conception digne des savants qui la proposèrent à l'ap- 
probation des législateurs! conception mesurée à la 
grandeur de la nation qui l'adopta dans sa munificence! 
Des débris même accumulés par le vandalisme dans le 
centre de chacun de nos départements , on voit s'éle- 
ver , s'ouvrir à la fois , cent temples où toutes les muses 
ont leurs prêtres et leurs autels. Tous les genres d'in- 
struction sont offerts à tous; et l'enseignement des 
sciences sublimes , qui naguère ne se trouvait que dans 
la capitale, va chercher des adeptes jusqu'au fond de 
nos provinces les plus reculées. 



PUBLIQUE. 157 

Faut-il que l'esprit de parti ait rendu ces belles insti- 
tutions presque inutiles! Ces sanctuaires de la science 
ont été peu fréquentés. Des préventions confondirent 
les régénérateurs des lettres et leurs destructeurs : on 
refusa les dédommagements offerts par la main à qui 
Ion imputait ses pertes ; on repoussa un bienfait émané 
dune assemblée où Ton s'opiniàtrait à voir les hommes 
féroces dont elle s'était purgée. 

Après six ans d'essais , éclairé par une sage attente, 
le gouvernement consulaire sentit que la prospérité de 
l'instruction exigeait encore des changements. 

Les écoles centrales avaient été répandues peut-être 
avec plus de prodigalité que de prudence. Ecoles uni- 
Yerselles , elles avaient peiit-étre été multipliées au-delà 
de leur juste proportion avec la population. A l'exemple 
de la nature, non moins étonnante dans sa profusion 
qae dans sa fécondité, on avait porté la lumière là où. 
des yeux ne s'étaient jamais ouverts ; mais ce qui fait 
reconnaître dans la nature un pouvoir immense ferait 
bientôt rencontrer les bornes de la puissance humaine. 
L'économie est la vie des états , et la sagesse ne permet 
pas à un gouvernement d'entretenir les ressources là 
où ne sont pas les besoins. 

Enfin le défaut d'écoles élémentaires laissait entre les 
écoles primaires et les écoles centrales une lacune qu'il 
importait de remplir, et Ton ne pouvait satisfaire à 
cette nécessité qu'en accroissant une dépense déjà ex- 
cessive. 



i58 INSTRUCTION 

Alors fut conçu le plan qui s'exécute. Instruit par 
rexpérience, on s*est étudié à l'enrichir de tous les aTan* 
tages des deux premiers systèmes, et à le présenrerde 
leurs inconvénients. Plus libéral que celui desuniverâtiê, 
moins prodigue que celui des écoles centrales, il soffit 
à tou^ les besoins , il satisfait toutes les spéculatîoiis. Les 
quatre écoles dont il se compose forment rensemUe le 
plus parfait qu'il soit possible de concevoir. Dans kl 
écoles primaires , l'enfant apprend à connaître les signes 
et à les tracer ; dans les écoles secondaires , on lui en- 
seigne les éléments des belles-lettres et des scienees 
exactes ; il pousse aussi avant qu'il est possible cette 
double étude dans les lycées; et si des dispositions pa^ 
ticulières , ou le choix d'un état , exigent qu'il ajoute à g 
celles qu'il possède des connaissances d'un ordre pbi 
élevé , elles lui sont offertes dans les écoles spédaki, 
de toute espèce, et dont le nombre doit être encoii 
augmenté. 

A cette classification des écoles , à cette graduatk» 
de l'enseigîDement, se joint un avantage qui achève de . 
caractériser le système que je développe ; c'est la pro» « 
portion établie entre le nombre des diverses écoles <l . 
celui des élèves appelés à les fréquenter. H est difiEdh 
d'en proposer de plus justes. L'enseignement nécessaire ^ 
à tous se trouve partout , et le nombre des écoles pri* 
maires égale, en France, celui des municipalités. Les 
écoles secondaires , nécessaires à moins d'individus, 9ûtà i 
moins multipliées, et ne sont pas dans toutes les villeii 



PUBLIQUE. iSg 

Trente cités seulement possèdent des lycées ; et les écoles 
spéciales , dépositaires de secrets à la révélation desquels 
toutes les intelligences ne sont pas appelées , achèvent de 
constater la suprématie du petit nombre de villes qui les 
possèdent. 

L'enseignement ainsi distribué peut être comparé à 
ces beaux monuments de Tarchitecture qui. deviennent 
phis élégants à mestire qu'ils s'élèvent; à une grande py- 
ramide dont les études vulgaires forment la base, et les 
sciences sublimes le sommet. 

Ce n'était pas assez que d'avoir fait entrer dans le 
nouveau plan d'instruction publique les parties qui avaient 
concouru à l'illustration de ceux auxquels il est substitué, 
il fallait en confier l'exécution aux hommes les plus pro- 
pres à le faire réussir. Les formes qui accompagnent la 
nomination des professeurs, les examens auxquels les 
candidats sont assujettis, le discernement et l'impartialité 
qui règlent les rangs , ont assuré au mérite la préférence 
qui lui a été promise par l'autorité, et font afBuer dans 
nos lycées l'élite des instituteurs de tout genre, les su- 
jets les plus distingués des universités, des écoles cen- 
trales et des anciens corps enseignants. Pouvait-on rendre 
un hommage plus éclatant aux soutiens de l'ancienne 
instruction , que de leur confier l'honneur et la prospérité 
de la nouvelle ! 

L'avenir fera ressortir avec plus d'éclat encore et l'ex- 
cellence de ces choix, et celle des bases données aux nou- 
velles études. 



i6o INSTRUCTION 

Le propre de cette culture simultanée des sciences et 
des lettres est de former la raison en exerçant Tesprit, 
de fortifier le jugement en enrichissant l'imagination) de 
mettre en œuvre les dons les plus heureux que la nature 
ait départis aux hommes , de bien mériter de la jeunesse 
en multipliant ses moyens de succès, de bien mériter de 
la patrie en augmentant le nombre des moyens qui doi- 
vent concourir à l'accroissement de sa gloire* 

Le moment est arrivé où la célébrité que les lettres et 
les sciences obtenaient séparément semble exiger leur 
réunion , où le littérateur n'est plus excusable d'ignorer, 
où le savant est tenu d'écrire. 

Avant cette alliance réciproquement utile , la science, 
renfermée entre les savants , était un héritage qu'ils se 
transmettaient comme par substitution. Plus jaloux d'ae 
croître leurs richesses que de les répandre, ils semblaienl 
redouter les moyens de communiquer avec le reste de) 
hommes. L'art d'écrire se bornait pour eux à l'exactitudi 
dans les définitions , à la clarté dans les raisonnements 
à l'usage des formes les plus concises de la dialectique 
Ce style pouvait suffire à celui qu'animait le seul déni 
d'apprendre; mais à quel point ne rebutait-il pas, pai 
sa sécheresse, la multitude des lecteurs , qui veut l'amu 
sèment , même dans l'instruction P 

Si chaque propriété de Tesprit était exclusive des au 
très , si la faculté qui doit décrire repoussait la facult 
qui doit peindre, si l'imagination qui compose était in 
conciliable avec Tesprit qui analyse , une route nouvel! 



PUBLIQUE. 161 

Q eût pas été ouverte au génie , et le dix-huitième siècle 
06 s'enorgueillirait pas d*une gloire qui lui est propre. 

Un homme qui réunissait les. qualités dont je viens de 
£ûre rénumération, Fontenelle, dut le premier à cet 
heureux rapprochement des sciences et des lettres , de 
brillants succès et une renommée durable. Arrêtons- 
nous un moment devant ce centenaire , qui appartient 
aux deux grands siècles de la littérature française ; de- 
vant ce neveu des Corneille , ce jeune homme contem- 
porain de Racine, ce vieillard contemporain de Voltaire; 
illustre pendant l'interrègne qui sépare ces deux grands 
hommes , illustre même à côté d'eux ! 

Après quelques essais en divers genres de littérature , 
Fontenelle reconnut que les plus belles palmes que pût 
envier le poète , l'orateur et le moraUste , avaient été 
moissonnées par cette foule d'hommes illustres au mi- 
lieu desquels il était né ; que Boileau , La Fontaine , 
Quinault , ne pouvaient pas être dépossédés de la pre- 
mière place ; que Corneille , Racine et Molière laissaient 
le théâtre presque inaccessible ; que l'analyse du cœur 
humain serait difficilement tentée avec succès api'ès La 
Bruyère et La Rochefoucauld; que Bourdaloue , Mas- 
sillon, Fléchier, avaient porté l'éloquence sacrée à une 
hauteur qu'il était difficile d'égaler, et Bossuet à une 
sublimité qu'il n'était pas permis d'atteindre. Mais il 
sentit en même temps que de nouveaux succès pou- 
vaient être obtenus par de nouveaux moyens ; que les 
vastes champs de la science étaient couverts de niois- 
1. Il 



i62 INSTRUCTION 

sous intactes, abondaient en mines fécondes, où For 
n'attendait , pour briller , que la main habile qui sau- 
rait le mettre en œuvre : il publia les Mondes; les igno- 
rants furent étonnés de leur intelligence ; les femmes 
trouvèrent des grâces à la science, et la sévère Uranie, 
coquette pour la première fois , sourit aux fleurs qo'uo 
art ingénieux avait mariées aux étoiles de sa couronne. 

Fontenelle porta le même goût et le même esprit 
dans la composition des éloges académiques : ceux qnll 
a laissés, malgré notre richesse en ce genre, sont tou- 
jours des modèles. 

Mais quel est celui qui s'avance d'un pas ferme et gi- 
gantesque dans cette route encore infréquentée? C'est 
un poète, c'est un orateur, c'est un philosophe , c'est 
Buffon ! Buffon , dont la tête est vaste comme le monde, 
dont l'imagination est féconde comme la nature. Les 
siècles qui se sont écoulés, les siècles qui s'écouleront, 
lui sont présents : ni la hauteur des cieux , ni les pro* 
fondeurs de la terre , ni l'immensité que le regard hih 
main ne peut embrasser, ni l'exiguité qu'il ne peut sai- 
sir , ne dérobent un secret à son génie. Confident dt 
l'origine et de la fin des choses , il voit , il devine , 3 
explique. Depuis l'énorme quadrupède qui pèse aoili 
globe jusqu'au chétif animal dont l'herbe abrite la pe- 
titesse , ses yeux ont tout observé , sa plume a tout dé- 
crit. Exact et magnifique , majestueux et simple , il scB* 
ble imaginer, quand il définit; quand il peint, il senUl 
créer. Un idiome vulgaire n'eût traduit qu'im 



1 



PUBLIQUE. i63 

ment les conceptions de cet esprit supérieur. Cette lan- 
gue neuve et sublime comme ses idées , cette langue que 
pirle Buffon , il se lest faite. 

L'impulsion donnée aux esprits par Fontenellc , et 
augmentée par Buffon, a été entretenue jusqu'à nos 
jours. D*Alembert,Condorcet,Vicq-d'Azyr, écrivains et 
savants également célèbres , ont été Thonneur de deux 
académies. 

Tu es le regret de toutes les trois , modeste et mal- 
heureux Bailly ! toi qui réunissais à la science d'Âristote 
leloquence de Platon, le stoïcisme de Zenon, la simpli- 
cité de Socrate. D'un œil également tranquille tu envi- 
sageas les dignités où l'estime nationale t'a porté et l'é- 
chafaud où te traîna la fureur populaire : au milieu des 
atrocités , ta mort parut atroce ; elle fut une époque de 
deuil pour les sciences , les lettres et la vertu ; elle ap- 
pellera l'horreur sur tes bourreaux, l'admiration sur 
leur victime , tant que ma patrie ne sera pas redevenue 
la proie de l'ignorance et de la férocité. 

Si des considérations faciles à apprécier ne m'inter- 
disaient de parler des hommes qui existent , que de 
noms viendraient s'associer aux noms que j'ai cités ! que 
de preuves vivantes de la célébrité obtenue par la réu- 
nion des sciences et des lettres ! 

Je n'oublierais pas ceux qui , faisant une utile appli- 
cation de la science aux différents genres d'industrie , 
ont su , sans rabaisser leur style , mettre leurs écrits à 
la portée de toutes les intelligences , et conserver leur 



1 1. 



i64 INSTRUCTION 

noblesse , en commerçant avec toutes les classes d. 
lecteurs. 

Je n'oublierais pas ces esprits faciles et féconds (je 
ont transporté l'éloquence dans nos amphithéâtres, qu 
joignent au talent d'écrire le talent de parler; qui, sani 
eiforts , sans préparation , trouvent sur leurs lèvres €:es 
phrases heureuses , ces expressions élégantes , que le 
travail et la réflexion ne placent ordinairement que sous 
la plume. La foule se porte à des leçons qui promet- 
tent le plaisir et l'utilité; et celui qui ne peut compren- 
dre Euclide , Hippocrate ou Pline , court applaudir à 
Démosthène. 

Suivez les traces de ces maîtres , jeunes gens que je 
vois se presser autour d'eux , écoliers appelés à devenir 
maîtres à votre tour. Aux études qui donnent la science, 
joignez celles qui forment le style. Alors même que vous 
seriez indifférents à la gloire littéraire , ne laissez pas de 
la rechercher, pour vous saisir plus sûrement de h 
gloire que vous préférez. Quel moyen plus sûr de con- 
stater vos droits à la propriété d'une découverte , que 11 
pubhcité qu'elle peut recevoir par l'impression ? Mais 
l'idée oiferte au public n'est pas encore publiée. Si 
l'écrivain ne se trouve pas dans le savant , le néant peut 
engloutir , dès sa naissance , le livre dépositaire de vo- 
tre réputation. Que de germes féconds, enfouis dans 
un style barbare , ont été stériles pour la gloire de 
leur auteur , et ne sont sortis de l'obscurité que pour • 
illustrer l'adroit et discret plagiaire qui a su se les ap- 



PUBLIQUE. i65 

proprier par les formes heureuses sous lesquelles son in- 
dustrie les déguise ! 

Enfin , songez que , par une suite de cette marche 
toujours progressive des découvertes , la célébrité dans 
la science ne se partage guère qu'entre ceux par qui 
elle a fait son premier et son dernier pas. Que d'hom- 
mes de génie ont existé entre Arcliimède et Newton , 
tpii , pour n'avoir point , à l'exemple de Buifon , appuyé 
leur immortalité sur les lettres , sont éclipsés par leur 
devancier et leur successeur , sont étouffés entre deux 
réputations ! 

En échange des grands services que les savants doi- 
vent aux lettres , les sciences peuvent rendre de grands 
services aux littérateurs. Si elles ne leur sont pas d'une 
nécessité absolue , du moins peuvent-elles leur être 
d une grande utilité. Il est facile , je le sais , d'éviter 
leur rencontre dans les ouvrages d'imagination ; mais le 
peut-on sans diminuer ses ressources , sans dénoncer 
son ignorance par sa timidité ! Quel avantage d'aborder 
un sujet avec la réunion des forces nécessaires pour l'at- 
taquer sous ses divers aspects ! Quel avantage de pou- 
voir ajouter de nouvelles richesses à celles qu'il offre 
de lui-même ! L'esprit , l'imagination , le génie , nous 
viennent de la nature ; c'est de nous que nous vient la 
science. C'est par la science que l'homme de lettres 
peut rompre l'égalité que la nature avait établie entre 
lui et ses rivaux ; c'est par la science qu'il se fait supé^ 
rieur à ceux qui avaient été créés ses égaux. Bien loin 



i66 INSTRUCTION 

que rétude de la science refroidisse lactiTité de son 
génie, elle en augmentera Imtensité. Ce génie est la 
flamme qui rencontre un nouvel aliment et devient plus 
dévorante à mesure que la matière se présente à son 
avidité. 

Rappelons-nous les ouvrages de Rousseau , de Dide^ 
rot , de cet universel Voltaire. Que de trésors dérobés 
aux sciences n*ont-ils pas importés en littérature ! par 
combien de comparaisons empruntées d'elles n'ont>ils 
pas rajeuni , éclairci , ennobli de pensées surannées , 
obscures ou vulgaires ! Quelle variété d'intérêts et d'in- 
struction le dernier surtout n'a-t-il pas jetée dans ses 
plus légers badinages , grâce à cette avidité qui avait 
voulu tout connaître, grâce à cette habileté qui savait à 
tout employer! j- 

Les sciences et les lettres doivent donc , pour leur ) 
commun intérêt, être en rapports continuels de prêts et t 
d'emprunts. Ces échanges sont faits pour réconcilier ^ 
avec les unes et les autres les différents esprits dont la :; 
société se compose. Ils rendront les sciences aimables i^ 
aux esprits légers, les lettres attrayantes pour les esprits [m 
solides : ceux-ci ne seront plus effarouchés par les théo- j^ 
ries savantes, embellies des parures que l'esprit peut leur ^ 
prêter ; ceux-là goûteront moins difficilement des prodao- \^ 
tions ingénieuses qui ne consacreront plus des erreurs. ;, 

Profitez donc des divers genres d'instruction qui vom i^ 
sont prodigués, enfants à qui les services de vos pèrei #_ 
ou d'heureuses dispositions ont ouvert l'accès des éco* \^ 



i 



PUBLIQUE. 167 

les nationales ; vous qui avez été appelés dans les pry ta<* 
nées , dans les lycées , par la reconnaissance publique , 
par la munificence consulaire. Dans votre éducation, 
l'état , qui tous tient lieu de père , vous donne un patri- 
moine. C'est de cette source que découleront pour vous 
rhonneur et la fortune , quelle que soit la carrière que 
TOUS soyez appelés à parcourir. 

Quand, du seuil de lasile où votre enfance aura été 
instruite , tous hésiterez entre les routes nombreuses 
qui conduisent à la gloire utile , consultez bien votre 
génie avant de faire un choix ; mais ce choix fait, ne né- 
gligez pas , dans l'intervalle de vos travaux , celles de 
Tos premières études qui même ne sembleraient plus 
nécessaires à vos succès. Le temps n'est plus où la fré- 
quentation des lettres et des sciences était à redouter 
pour l'ambitieux : aujourd'hui elles s'associent avec 
toutes les professions , elles sympathisent avec toutes 
les dignités. Us sont bien loin de nous ces préjugés bar- 
bares, qui emprisonnaient, pour ainsi dire, les savants 
et les littérateurs dans les académies , qui mesuraient 
lor l'aptitude prouvée pour les travaux des Muses , Tin- 
capacité qu'on apporterait dans l'exercice des fonctions 
publiques. 

Ces préjugés , trop souvent ressuscites par l'ambition 
jalouse, et trop long-temps accrédités par l'ignorance en- 
Tieuse , n'étaient pas l'opinion du fondateur de nos aca- 
démies, de ce Richelieu, qui à la réputation de grand 
administrateur, de grand politique, de grand militaire 



i68 INSTRUCTION 

même qu*il tenta de conquérir sous les murs de La Rc 
chelle^ voulut joindre celle de grand poète. Il ne pen&si 
pas, ce ministre qui marchandait avec Corneille la gloi.: 
du Cidy que la renommée qui provient des lettres £) 
messéante à celle que doit ambitionner Thomme d'éta^K. . 
ne Tavait pas pensé non plus, ce Démosthène qui cherc/i, 
dans les lettres la source de sa puissance , et qui par lew 
culture alimentait cette éloquence arbitre des destinées 
de la Grèce ; ce Cicéron qui , dans Fart de la parole , trou- 
vât les moyens de déconcerter l'imperturbable dissimula* 
tion de Catilina, et de mettre un terme aux crimes et à 
l'impunité de Verres. Dans Athènes, Périclès aUiaît 
le commerce des lettres et de la philosophie aux 
soins des intérêts publics. A Rome , le conquérant 
des Gaules , le vainqueur de Pompée , le maître du 
monde , César , était à la fois orateur , historien el 
poète. N'était-ce donc pas un homme d'état que ce 
Bacon, qui , savant dans toutes les sciences , honora suo 
cessivement les plus hautes dignités de l'empire bri< 
tannique ? N'était-ce donc pas un savant que cet Oxen* 
stiern , grand ministre sous un grand roi ? Les L'Hô* 
pital, les d'Aguesseau, les Malesherbes, les Turgot. 
étaient l'honneur des lettres comme celui de la magi» 
trature et de la vertu ! Enfin , quelle branche de con< 
naissances n'a-t-il pas cultivée ce Frédéric , qui philoso- 
phait au milieu des affaires, qui versifiait sur le chami 
de bataille ! 

Chercherons-nous dans les temps présents de nou- 



PUBLIQUE. 169 

velles preuves de Fabsurdité de l'opinion que je combats ? 
portons les yeux surles chefs de Tëtat. Des hommes illus- 
trés par des travaux littéraires ou scientifiques s'offrent 
à moi de toutes parts, siègent aux premières places, 
dirigent les administrations, négocient les traités. Les 
dignités littéraires sont recherchées par les hommes 
d'état ; les hommes de lettres sont appelés aux dignités 
politiques. Dans le sénat , ouvert à tous les genres de 
mérite, les sciences, les lettres, les arts, ont leurs re- 
présentants. Cousin , Darcet et Dauhenton s'y sont assis 
auprès du patriarche de la peinture , entre les magistrats, 
les administrateurs, les législateurs et les généraux, 
pères de la patrie. 

Cette estime accordée à tous les genres d'utilité , ces 
konneurs partagés entre tous les mérites, ont toujours 
caractérisé les époques de la régénération des peuples 
et le gouvernement de l'homme supérieur. Tacite était 
consul sous Nerva ; Pline commandait sous Trajan ; Sué- 
tone vivait dans sa familiarité et dans celle d'Adrien. Les 
ttoîciens composaient la cour du seul empereur qui n'ait 
pas voulu de courtisans, de ceMarc-Aurèle, auprès du- 
(piel l'humanité et la philosophie s'assirent sur le trône 
isL monde. 

Au contraire, quand les peuples sont tombés dans l'ab- 
jection et dans le malheur , quand l'ignorance et la bru- 
,tilité ont tenu les rênes , le savoir est devenu une source 
^Infortune et de persécution. Pour ces hommes imbé- 
Joies, insensés ou abrutis, que le hasard a trop sou- 



170 INSTRUCTION 

vent portés à la tête des nations, Faspect du phîloso» . 
phe est un reproche , celui de l'écrivain une menace : 
laustérité de Fun offense; la pénétration de l'autre épou- 
vante. Quiconque peut observer, quiconque peut écrire, 
est coupable , aux yeux d'un tyran , d'espionnage ou i» 
délation. 

Telles sont les causes qui, sous les Domitien, les i 
Commode, les Néron, ont amené l'exil et la mort de 
tant d'hommes célèbres. Et, chose déplorable! de II 
science , la proscription s'étendait bientôt à la verttt. 
La disgrâce de Sénèque précéda de bien peu la morl 
de Thraséas. 

Après avoir avancé que les qualités de l'homme d'état 
peuvent se rencontrer dans l'homme de lettres et dans 
le savant, je ne crains pas d'affirmer que les connaît* 
sances littéraires et scientifiques doivent se trouver dam 
l'homme d'état : autrement quelle justesse apporterait^! 
à l'appréciation de ce qu'il ne connaîtrait pas ? Dttfr 
quelle mesure encouragerait-il ce qu'il ne pourrait pal 
apprécier ? 

L'honune d'état instruit obtiendra des sciences et dfll 
lettres des résultats d'autant plus certains qu'il aura it 
ce qu'il en pouvait exiger. Pendant la guerre, il leni 
demandera de nouveaux moyens de victoire ; après Ift 
guerre, il en attendra la continuation de la gloire firaii»| ^ 
çaise : et, comme tout ce qui concourt à augmenter cetli 
gloire devient par cela même l'objet de ses soins, les beaux* 
arts fixeront aussi son attention ; les beaux-arts , enfimU 



^ 



PUBLIQUE. 171 

delà paix , qui leur doit ses plus doux charmes ! les beaux- 
arts, dont la prospérité fut de tout temps liée à celle des 
peuples qui les cultivent! 

Illustre époque où nous sommes arrivés à travers tant 
de malheurs , où nous avons été conduits par tant de 
victoires ! Quel pouvoir régénérateur a réveillé toutes 
les industries, ressuscité tous les génies? quelle éton- 
nante impulsion enfante le mouvement qui se manifeste 
ie toutes parts? Le bien s'opère avec la célérité du mal. 
Des prodiges, auxquels la puissance de Thomme sem- 
)lerait ne pouvoir sufBre que successivement , illustrent 
imultanément toutes les parties de Tadministration : les 
outes sont rouvertes, des canaux sont creusés, des 
onts sont suspendus, des palais s'achèvent pour être 
abités par nos bibliothèques; des musées s'agrandissent 
9ur recevoir tous les chefs-d'œuvre , et la Vénus de Flo- 
nce vient s'y placer près de l'Apollon de Rome, tandis 
lie, dans nos arsenaux et dans nos chantiers, jour et 
nit se fabrique la ruine de la moderne Carthage. Et 
ourtant l'activité physique ne surpasse point encore 
ictivité morale. Pendant que ces grands travaux se 
oursuivent, les lois se réforment, les finances se réta- 
lissent , la morale publique se régénère ; et toutes ces 
hoses sont opérées dans le même instant par le même 
énie , par celui qui fatigue toutes les voix de la renonw 
lée, qui assiège toutes les avenues de la gloire. 

Non content d'assurer aujourd'hui la grandeur de la 
tation, il la veut préparer pour l'avenir; il veut que 



172 INSTRUCTION 

Tâge qui suivra le nôtre lui doive aussi son illustra- 
tion. A la discipline qui fait les soldats, à rinstruction 
qui fait les savants, il veut réunir Témulation qui £ût 
les grands hommes; il veut que, dès l'en£ance même, 
la gloire, présentée aux regards de lliomme, allume 
en lui cette noble ambition qui double les efforts et les 
moyens ; qui produit les actions héroïques et les ou- i 
vrages immortels. 

Aux récompenses annuellement réparties dans l'in- 
térieur de chaque étabhssement, il a joint des récom* 
penses plus éclatantes, dont la distribution est l'dbjet i 
de cette solennité. Ces récompenses diverses n auront Ê 
pas été obtenues aux mêmes titres. Les premières ont W 
été données à un succès , les secondes sont promises à j 
une suite de succès. Les unes sont le prix d*un effort | 
heureux , les autres d'un effort constant. Les unes cou- j 
ronnent le travail d'un moment, les autres les travataj 
d'une année , et vont signaler , non celui qui a été uoi 
fois vainqueur , mais celui qui l'a été le plus souveit 
Cette équité dans la répartition de la gloire n'avait Vf» 
partenu , jusqu'à présent^ qu'à la postérité, qui ne jugl| 
pas sur une action, mais sur des habitudes; qui nepio*| 
nonce pas d'après un jour, mais d'après la vie; qui 
connaît pour héros , non celui qui fut ime fois 
mais celui qui n'a pas cessé de l'être. 

Mais c'est trop retarder le moment souhaité. Vous, à 
qui les succès ont frayé l'accès de cette auguste enceintVi 
je n ai plus qu'un mot à vous dire. Dans ce temple chotfi 




PUBLIQUE. 173 

pour théâtre de votre triomphe, remarquez les témoins 
qui lui sont domiés : devant vous , ce corps fameux , 
l'honneur de l'âge présent ; autour de vous^ les grands 
hommes des siècles passés. Vous êtes dans le sanc- 
tuaire de la gloire; elle se révèle à vous. Entendez-la 
s'écrier 9 en vous montrant l'élite des devanciers et des 
contemporains : « Enfants , vous me devez des hommes 
« illustres. Les prix que vous obtenez sont beaux ; mais 
< que sont-ils 9 comparés aux prix réservés aux travaux 
«qui accroissent la gloire nationale! Voyez! pendant la 
«Tie , une place dans ces rangs , et l'estime des peuples ; 
«après la mort, un marbre sous ces voûtes, et l'im- 
I mortalité ! » 



174 INSTRUCTION 



a» 



DISTRIBUTION GÉNÉRALE 

DES PRIX. 
1804. 

Messieurs, 

Chargé une seconde fois de rendre compte de letit 
de rinstruction publique , ce n*est pas sans plaisir que 
je remplis cette tâche. Je n*ai que des succès à vous 
annoncer, que des résultats heureux à vous préseniter. 

Depuis que la jeunesse dont les efforts vont être 
couronnés a repris ses travaux , Tactivité d'un gouver- 
nement régénérateur s'est encore accrue. La nou- 
velle organisation de l'instruction publique a, plus 
que jamais, occupé sa sollicitude. Les hommes recom* 
mandables choisis par sa juste confiance pour lexécQ- 
tion d'une utile réforme, ont redoublé de zèle; Us ont 
rempli plus des deux tiers de leur honorable et blxh 
rieuse mission. Trente-quatre lycées seront ouverts m 
renouvellement de l'année scolaire. Quelques mois eiM 
core, et aucune des villes qui doivent posséder un del 
ces étabUssements n'aura de vœux à former. La France 1 
nouvelle n'enviera plus rien à l'ancienne; et l'instrao 
tion , répartie sans parcimonie comme sans prodigalité, 



PUBLIQUE. 175 

sera offerte à tous les Français sur tous les points de 
l'empire. 

Le plan du nouveau système d*instruction est connu. 
Nous avons essayé de le développer Tannée dernière, 
letude simultanée des sciences et des lettres étant le 
principal but que se soit proposé celui qui Ta conçu, 
ce dut être aussi l'objet de notre première attention. 
Nous nous sommes attachés à faire sentir Texcellence de 
cette idée, la &cilité de son exécution, les avantages 
I sans nombre qu'elle promet à la société comme aux in- 
dividus; et peut-être aurions-nous peu de choses à 
ajouter à ces développements si l'instruction libérale se 
bornait à ces seuls objets. 

Les objets de l'instruction ne sont41s pas variés comme 
les génies ? 

L'intérêt général et le particuUer veulent qu'il n'existe 
pas dans l'homme une faculté utile dont un gouverne- 
ment sage ne favorise le perfectionnement. Tel a reçu 
delà nature le génie des arts, comme tel autre celui 
des sciences , et n'a pas moins de droits aux soins de la 
patrie , dont il accroîtra aussi la gloire. 
L'enseignement des beaux-arts a donc dû faire aussi 
L partie de l'instruction publique. Mais dans quelle pro- 
■ portion doit-elle se mêler à des études plus sévères ? 
' dans quel intérêt doit-il être permis uniquement? C'est 
ce que nous allons tenter de déterminer. De nos lycées, 
où l'étude des beaux-arts n'est qu'accessoire, nous pas- 
serons dans les écoles spéciales , où elle est exclusive. 



17e INSTRUCTION 

Nous examinerons la situation de ces écoles ; no 
saierons d'apprécier ce qu'elles ont produit et ce q 
promettent, et d'établir les rapports entre les sacrif 
les résultats. D'autres questions non moins impoi 
s'of&iront d'elles-mêmes à la discussion, et nous 
écarterons pas. L'intérêt attaché à la matière que je 
me garantit l'indulgence de mes auditeurs. L'an 
rencontre un ami n'est point pressé de s'en se] 
tout ce qui concerne l'objet de sa prédilection l'inle 
il est avide des moindres détails. Je parle des b 
arts devant leurs amis : parmi les Français qui m' 
tent, un grand nombre les cultive, un grand ne 
les protège , et tous les idolâtrent. 

La peinture, l'architecture, la sculpture et la mu; 
sont enseignées dans des écoles spéciales. 

Le dessin et les seuls éléments de musique son 
diés dans les lycées. Il faut connaître au moins les 
cipes des beaux-arts pour apprécier leurs produc 
L'enseignement de ces principes ne doit donc paj 
oublié dans l'éducation. Mais comme les beaux-art 
fèrent d'utilité dans leurs applications aux divers be 
de la société , hors des écoles spéciales , leurs éi 
relatives doivent être favorisées dans des propor 
différentes. 

Ainsi , l'art du dessin^ fréquemment nécessaire à 
dustrie , aux sciences même , sera enseigné avec 
dans les lycées. L'étude de la musique , au contn 
n'y sera permise qu'avec beaucoup de réserve : lerhî 



PUBLIQUE. 177 

le cet art le rend dangereux. La passion en ferait bien-* 
tôt l'objet d'une étude exclusive^ et, par un double in- 
[^onvénient, en dérobant les élèves à des travaux plus 
importants ^ elle établirait une ridicule rivalité entre les 
écoles consacrées aux sciences et les écoles consacrées 
aux arts. 

Les études qui donnent à la nation des historiens , 
des législateurs , des philosophes ; celles qui forment le 
tacticien, le médecin, le navigateur ; Fart de civiliser 
les hommes , lart de les guérir , l'art de les défendre, 
doivent être cultivés de préférence aux arts de luxe, 
à ceux qui n ont pour objet que Tembellissement ou 
Valnusement. 

Dans les premiers temps de la société , ces arts seuls 
ont partagé, avec Tagriculture, la protection des gou- 
vernements. C'est après que l'accroissement de la popu- 
lation eut fourni plus de sujets que n'en réclamaient les 
arts de première nécessité , qu'on vit se former de nou- 
: T«aux genres d'industrie. A cette époque, le superflu des 
produits de l'agriculture , échangés par le commerce , 
'{ WA enfanté de nouvelles richesses , qui bientôt enfan«* 
tèrent de nouveaux besoins. 
On voulut l'agrément là où l'on s'était jusqu'alors con- 
ité de l'utilité , l'élégance où la solidité avait suffi , la 
[nagnificence où la simplicité seule s'était montrée. On 
Mut des palais et des temples i l'architecture, la sculp- 
n-^l^e, la peinture, naquirent. Le chant simple, par le- 
ijr#<|ucl on avait célébré à l'unisson les louanges d'un dieu 

1. la 






178 INSTRUCTION 

de bois ou d*argile, ne conTenah pbs à Torgiieil d'un 
dieu de marbre ou d or : le son des instrumenls fut 
combiné avec les accents de la toîx humaine; les sym- 
phonies se mêlèrent aux chœurs, et Hiarmonie fut 
créée autant pour enchanter la terre que pour honorer 
le ciel. 

Les besoins de la société qui ont déterminé Tordre 
dans lequel les arts ont été engendrés détenninort 
aussi la mesure dans laquelle ces arts doiyent Atre 
enseignés. 

Cette mesure est double. Par rapport à rinstmctioii 
générale , elle est relatÎTc à la proportion dans laquelle 
ce genre d'étude doit utilement s'allier avec celle des ] 
objets de première utilité. ] 

Par rapport à Vinstructiofi spéciale, elle est relatiT8 i 
la somme d'indiyidus que Fétat peut sagement céderi 
des études d*une utilité secondaire. 

Chez un peuple neuf, pauvre et peu nombreux , le M 
et répée réclament tous les bras. 

Chez une nation nombreuse, ridie et civilisée, la col* 
ture des arts non seulement sera permise sans incosfif* 
nients, mais, bien plus, avec avantage. 

Ilnest pas, nous le répétons, une faculté de l*h< 
qui , dans un état lûen ordonné, ne doive profiter à f^ 
tilité pubhque. 

Or il est des hommes qu'un secret sentiment ^ 
supériorité détourne des professions mécaniques <« ^ 
qui pourtant ne se sentent point appelés vers les sciei 



PUBLIQUE. 179 

îxactes; des hommes dont la main yeut être exercée ^ 
nais dont la tête a besoin de produire ; des hommes 
{ui, tourmentés par le génie ^ ne trouvent point dans les 
lettres les moyens d'exprimer ce qu'ils conçoivent et ce 
^'ils sentent. La vocation de ces hommes ne sera plus 
un secret dès que les instruments qui leur manquent 
se seront trouvés sous leur main inhabile à conduire 
la plume oU le compas; 

G estsous ce rapport surtout que l'admission des beaux* 
arts dans le sanctuaire des sciences i doit être permise. 
Un casque, une épée, brillent dans le palais de Lycomède, 
et découvrent Achille à la Grèce. La rencontre d'un ar- 
chet ou d'un crayon peut, dans l'enfant jusqu'alors in- 
capable, faire reconnaître à la France un Vitruve, un 
Apelles ou un Timothée. 

Cet enfant tout entier appartient aux arts. Suivant la 
nature des dispositions qu'il vient de révéler, une école 
•lest ouverte devant lui , c'est l'école de peinture. En- 
trons^y avec le nouvel adepte. 

Non loin de cette immense galerie, peuplée par la 
feinture et la sculpture, encombrée des cheis-d'œu- 
. ^e de toutes les nations et de tous les âges ; près de 
vastes appartements , trop étroits pour contenir 
r iV^ nchesses qu'y entassa la victoire , la première école 
tOÈ l'Europe est dirigée par les premiers artistes de la 
^rtttince. 

lesl' U, tous les moyens de perfectionnement sont offerts 
'^âève : Vinstruction vient au secours de l'inexpérience,- 



13 



i8o INSTRUCTION 

le génie consommé , à l'appui du génie naissant. Soui 
cette chair livrée à ses regards , dans ce modèle viTant, 
il étudiera le vrai , sans lequel le beau n'existe pas ; dans 
ce marbre oftert à son admiration , dans ce modèle plus 
vivant que l'autre , il apprendra à distinguer le beau 
dans le vrai , à reconnaître que ce beau est la nature 
choisie , et non la nature embellie ; car on ne l'embellit 
pas sans la falsifier. Entre la nature et l'art, instruit 
par le conseil et par l'exemple , je le vois s'avancer à pas 
de géant I surpasser ses rivaux, atteindre ses maîtres, 
donner à vingt ans un égal à Drouais , qui, si la , 
mort l'eût épargné , eût peut-être été à trente celui de 
Raphaël. , 

Les moyens d'émulation ne lui sont pas moins pro- 
digués que ceux d'instruction. Des récompenses^ dont 
le prix c$t mesuré sur la valeur du succès , lui sont 
promises à différentes époques. A la fin de chaque tri- 
mestre, c'est une médaille qu'il recevra de la main de 
ses maîtres ; dans cette solenriité annuelle, c'est une cou- 
ronne que lui décernent nos . premiers magistrats, fi 
s'il sort triomphant d'un dernier concours où le pri' 
n'est pas acquis à celui qui a mieux fait que ses r 
vaux, mais à celui qui a fait le mieux possible, 
voix de' l'Institut va le désigner pour le voyage 
Rome. 

C'est à Rome que les exemples des morts illus 
achèveront ce que les préceptes des contemporain^ 
lèbres ont commencé. Es[t-ce un peintre que la voi- 



PUBLIQUE, 181 

^ maîtres vient de proclamer ? Jules Romain , Raphaël ^ 
Michel- Ange, lui gardent à Rome de nouveaux modèles. 
Est-ce un architecte? Vignole, le Bemin, le Bramante, 
Raphaël encore , et encore Michel- Ange , lui préparent 
à Rome de nouvelles études. Est-ce un sculpteur ? que 
de beautés sont gardées à son admiration dans cette 
Rome si riche en chefs-d'oeuvre anciens et modernes , 
en marbres animés par Phidias, Myron, Praxitèle, et 
aussi par Michel- Ange ! 

Là , sous un ciel toujours pur , à la clarté d*un soleil 
qui nest jamais obscurci, au milieu d'une nature fé- 
conde en merveilles, que de merveilles non moins éton- 
nantes les arts n ont-ils pas attachées au sol ! 

La victoire nous a donné les moyens d'aller admirer , 
mais non de transporter au milieu de nous ces vastes 
tableaux incorporés ' aux murs du Vatican, dont ils 
éternisent la durée. 

Objet de la vénération des peuples comme des aits , 
ce monument où la sculpture a écrit l'histoire du plus 
belliqueux et du plus humain des empereurs , la colonne 
Trajane est encore debout. Il est encore debout ce co- 
lisée, dont l'œil embrasse à peine la vaste enceinte; ce 
A colisée aux dépens duquel des palais ont été bâtis, et 
<)tti suffirait à la construction d'une ville. 

Ces basiliques, ces arènes, ces aqueducs, ces arcs * 
triomphaux, ces temples , ces théâtres, que leur immen- 

■ M ' l«s fresques. 



t 



i83 INSTRUCTION 

site protège contre tous les ravages, contre les fureurs 
de la guerre et les efforts des temps, contre Tignorance 
sacrilège d*un vandale victorieux, contre la noble avi» 
dite d'un conquérant français; ces créations colossales 
de la puissance et du génie; ces prodiges des arts, qui 
rappellent les prodiges de la victoire ; ces grands monu- 
ments, qui consolident de grands souvenirs, nous oiA 
' contraints, par leurs masses, à permettre que Rome de* 
meurât la capitale des arts , quand Paris devenait la ca- 
pitale du monde. 

Jeune homme qui la parcourez, que la reconnaissance 
se mêle à tant d'autres sentiments. Ces jouissance si 
vives, que chaque objet; chaque pas , renouvellent es 
vous, c'est à la bienfaisance "d'un gouvernement âmi 
des arts que vous les devez. Gomme dans les premiers 
temps de votre éducation , son œil veiljie sur vous, si 
main vous conduit, son nom vous protège; sa faioh 
veillance, semblable à la sollicitude paternelle, s'aderoît 
par l'éloignement. Tant que durera votre séjouar dans 
cette terre classique et sacrée, affranchi de toute inquic* 
tude, libre de tous soins, abandonnez-vous tout coùcr 
à l'impulsion du génie. Occupez- vous de votre gloiie; 
la patrie s'eât occupée de vos besoins : tous sdrei 
quitte à votre retour, si vous lui ramenez un gnflfl 
homme; 

Le gouvernement n'a pas moins fait pour la musique v 
que pour les autres arts. On avait lieu de s'étonner au* i 
trefois de ne trouver aucune école publique où l'on e^" ^ 



PUBLIQUE. i85 

seignât toutes les applications d*un art applicable à tant 
d'intérêts di£Férents. 

Excepté dans certaines écoles , destinées à fournir 
aux besoins du culte , le soin de former des musiciens 
était abandonné aux spéculations de quelques maîtres. 
Cest du hasard, pour ainsi dire, quon attendait ce 
grand nombre de sujets nécessaires à nos théâtres et à 
nos armées. 

Ce qui n*avait point été fait dans un temps de pros- 
périté se fit dans un temps de désastre. L'école spéciale 
de musique fut formée dès 1789, pour l'utilité du ser^ 
vice militaire et celui des fêtes nationales. 

S'éloignant de son but à mesure qu'elle s'éloignait de 
son principe , la réiFolution prit bientôt un caractère ef- 
fioyable , ou , disons mieux , les révolutions se succé- 
daient plus terribles , comme ces orages qui procèdent 
les uns dés autres, et dont les dévastations sont pro- 
gressives. Plus de sécurité , plus de repos , plus d'espé- 
nnce. Sans ces biens les arts ne sauraient vivre. Ils les 
«soient été demander à des rivages tranquilles ^ et la 
France perdait une partie de sa gloire, si l'institut de 
musique , fondé au moment où tous les établissements 
^écroulaient , n eût offert un refuge aux artistes éper- 
dus , en mettant leur salut sous la protection de leur 
utilité. 
Etrangers aiix actions, les arts ne servirent que la 
eT« P*^®« ^^ chants' du Français ne furent pas moins for- 
^ J inidables que son épée. La musique , qui rend la paix 



,84 INSTRUCTION 

plus aimable., rendit la guerre plus terrible , et les con* 
certs n ont jamais cessé de précéder et de suivre nos 
victoires. 

A ces temps succédèrent enfin des temps moins mal* 
heureux. Les âmes, fatiguées par des sensations extrè* 
mes, désiraient des impressions douces; la sensibilité, 
épuisée par un long deuil , Ténergie , affaissée par une 
longue terreur, étaient avides de délassements : on les 
chercha dans les arts. La musique opéra , sur tant d'a^ 
fections douloureuses, une bienfaisante diversion. Art 
enchanteur , qui se lie à tous les sentiments , se marie i 
toutes les situations, se fond dans toutes les pensées, 
entretient la mélancolie , ajoute à la joie , n'importune 
point la douleur; art qui perdrait de son charme s'ilgi^ 
gnait en précision, et qui, grâce à ce vague répanda 
dans ses expressions , se trouve en rapport , dans le 
même moment, avec les caractères les plus divers, avec 
les passions les plus opposées ! 

L'école spéciale , jusqu'alors connue sous le nom 
A' Institut de musique y fut organisée définitivement pir 
un décret , et reçut de la volonté nationale le titre de a 
Conservatoire. 4| 

Dès sa naissance , cet établissement a pris rang parot*-^ 
les premières écoles musicales de l'Europe. Bien n'a éli 4k 
négligé pour assurer ses succès. Ce sont les bons mahroft H 
qui font les bons élèves : toutes les parties de l'art, soit 
relativement à la composition , soit relativement à Tc^*" 
cution , y sont enseignées par des professeurs ch o*^^ 



PUBLIQUE. i85 

. concours, et renseignement y est inspecté par nos 
us célèbres compositeurs. A Texemple de Técole de 
dnture , Témulation y est stimulée par des encoura- 
îments donnés dans l'intérieur , par des couronnes 
stribuées dans cette solennité , par un grand prix de 
)raposition adjugé par l'Institut ; et , comme le peintre 
)uronné, le musicien triomphant est envoyé, aux frais 
e l'état , dans cette Italie , où tous les arts sont indi-* 
Mies '. 

Les orchestres profanes et sacrés, les corps de mu- 
que attachés aux temples , aux théâtres , aux armées , 
mt peuplés des élèves du Conservatoire , à qui l'on 
oit aussi ces jeunes artistes , l'espoir de la scène ly- 
ique. 

La scène lyrique lui a encore d'autres obligations. 

La musique dramatique , dont l'objet est de peindre 
les passions , mais qui doit plaire en imitant , s'était 
écartée de son véritable but sous le rapport de l'exé^ 
cation. 

Deux préjugés opposés partageaient les artistes , et 
les entraînaient dans des écarts bien différents. Les uns 
les autres ne considéraient l'art que dans une de ses 
is. Uniquement attachés à imiter, et oubliant qu'ils 
ient plaire, ceux-ci avaient transformé le chant en 
e déclamation bizarre , et se complaisaient à contra^ 

' Vadminûtration da Conservatoire était confiée à M. Sarrete, qni en 
••tedépoMédcà Fépoqne de la restauration, après l'avoir exercée vingt 
•■•'Vec une rare habileté. 



i86 INSTRUCTION 

rier la symphonie par des vociférations iinp< 
Exclusivement jaloux de plaire , ' et oubliant q^ 
raient imiter, ceux<*'là surchargeaient d*omenie 
nombre un ramage qui n'appartenait qu*à eux , 
guraient, à force de recherches, les compositi 
•plus expressives , qui sont toujours les plus sim] 

Déterminant jusqu'à quel point la nature pou' 
modifiée par l'art et Fart pouvait se ployer à la n 
Conservatoire adopta une méthode également < 
de la pauvreté qui avait long-temps attristé notre 
et du luxe qui commençait à le dénaturer. Avec 
ves, cette méthode s'est introduite sur la sc< 
l'exécution musicale marche enfin de concert 
génie des compositeurs. 

Le Conservatoire ne s'est pas borné à renfem 
son eujceinte la propagation de ces utiles pr 
jaloux de porter Tinstruction à ceux qui ne p< 
la venir chercher , les maîtres se sont réunis pc 
ger un corps d'ouvrages élémentaires. Enrichi 
sullats de l'étude et de l'expérience, ce travai 
mode de l'enseignement, établit l'unité dans le^ 
pes; et ce n'est pas le moindre titre d'estime qu< 
âervatoire se soit créé. 

Tant de services finiront par être également a 
de chacun. Déjà même ils le sont; car les clan 
l'ignorance et de l'envie ne sont pas une faibli 
de l'utilité de la réforme, quand d'ailleurs elle 
plaudie par une impartiale majorité. 



PUBLIQUE. 187 

Si Torganisation de nos écoles spéciales n*a jamais été 
LUS rapprochée de la perfection, jamais ces écoles ti*ont 
»nné nne plus grande quantité de sujets supérieurs en 
WB genres. Le jour même n'est pas loin où le nombre 
e oes sujets excédera celui que nos besoins peuvent em- 
loyer. Utile surabondance qui donnera lieu à d'honora- 
les spéculations ! Les peuples qui échangent annuelle- 
lent leurs richesses étrangères contre le superflu des 
n>ductions de notre sol et de notre industrie, nont 
las attendu cette époque pour emprunter à gros intérêt 

I possession momentanée de nos virtuoses. De Faccrois- 
flment de ce commerce peut résulter celui dé la fortune 
mblique et de la gloire française. 

Et n'est-ce pas à ce genre d'industrie que l'Italie doit 

II partie ses richesses, et peut-être aussi sa prééminence 
)nift l'art fnusical ! Avec le talent de ses artistes , voya- 
f^t les oeuvres de ses compositeurs ; les uns et les au- 
■tes- se prêtent un mutuel appui : en travaillant à sa ré- 
(ttttitiôn, le musicien qui exécute a répandu celle du 
IMttiGien qui a inventé , et ne revient pas dans sa patrie , 

i-ïl rapporte les tributs de l'Europe, sans avoir ajouté 
Ik célébrité de sa nation. 

1" îourquoi refuserions-nous les mêmes avantages? Pro- 

à tous les arts , dans quelques uns les Français ne 

pas supérieurs à tous les peuples ? Les architec- 

ijles sculpteurs italiens se reconnaissent des égaux en 

ice.Où sont en Italie les égaux des peintres français? 

* arrêtera la gloire de notre école, que trois hommes 



i88 INSTRUCTION 

célèbres ', formés par un seul maître , ont peuplée 
ves qu'ils avouent pour leurs rivaux ^ ? Nos artiste 
sont pas moins illustrés que nos guerriers; et h 
de Léon X a recommencé avec le siècle d*Alexai 

Le génie qui veille sur la France, et qui, par i 
moyens , veut en assurer la supériorité , n'a pc 
d'un œil indifférent les efforts et les succès de 
Vraiment libéral envers eux , il encourage par d< 
faits , il paie par des honneurs ces hommes d< 
que la puissance n'a jamais honorés sans s'honor 
même! Récemment encore, les artistes les pli 
bres ont été appelés, avec les littérateurs et les sj 
au partage d'une distinction commune à tous les 
de gloire. 

Je veux parler de la Légion-d'Honneur. 

Les ordres inventés par la vanité avaient ét< 
temps nuls pour l'émulation; ils distinguaient a 
jouissait de la faveur du monarque, plutôt qu 
qui avait droit à l'estime de la nation ; accordés 
plus qu'au mérite, ils signalaient moins une vie gl 
qu'une naissance illustre ; et tel enfant , qui ne fui 
un homme , revêtait dès le berceau une décoratic 
près cinquante ans de services Fabert ne put en 
dans le tombeau. ** 

Louis XIV , vraiment grand quand il associait L 



* Regnaud » Vincent et David , élèves de Vieu. 

* Géiard , Girodet , Gros , etc. 



PUBLIQUE. 189 

l'utile, sentit. qu'un homme ne deyait pas être moins 
commandable par son mérite que par celui de ses pè- 
s; que le prince ne devait se montrer ni ingrat envers 
s services, ni impuissant dans la manière de les ré- 
»mpenser ; en fondant Tordre de Saint-Louis, il char- 
ra l'honneur de payer les dettes que ses trésors ne 
mvaient acquitter. On applaudit à des distinctioi|s 
isées sur ces principes ; l'égalité elle-même ne les eût 
is repoussées. Offertes à qui veut les mériter , assu- 
ies à qui les mérite , de pareilles distinctions fomentent 
fmulation : si tous n y peuvent pas atteindre, il n'en 
ut pas accuser l'esprit d'une institution qui appelle 
MIS les citoyens au partage de ses faveurs, mais la na- 
ire, qui répartit avec tant d'inégalité les dons variés et 
récieux seuls en droit de les obtenir. 
Les républiques anciennes avaient reconnu qu'il fallait 
es récompenses extraordinaires à des actions extraordi- 
ûres. La jalousa Athènes avait ordonné que le général 
ainqueur à Marathon serait peint dans le Portique à la 
ète de ses neuf collègues ; la jalouse Athènes décrétait 
pe l'homme qui l'avait illustrée s assiérait aux tables 
in Prytanée , où tous les genres de mérite avaient leurs 
(Uces,où Sophocle, où Phidias pouvaient se trouver 
L«ntre Socrate et Périclès. 

Association admirable , qui réunissait par un même 

Uien tous les contemporains célèbres, et faisait un seul 

[feceau des différents rayons de la gloire ! Idée su- 

[Wme, que Louis XIV n'avait qu'entrevue , et dont l'en- 



igo INSTRUCTION 

tiëre exécution était réservée à cet homme dont la de 
tinée est d^étre supérieur à tout ce qui fut grand avai 
lui. 

En créant une récompense commune à tous les suc 
cès^ dans les professions libérales, Tenipereur sait qo 
s'il répand un nouvel éclat sur les lettres, les arts et 1< 
sciences, il fortifie de l'éclat qui leur. est propre cefa 
de sa féconde institution. 

Pour juger de la justice de cette répartition de Hoi 
neur , prétons au passé ce qui appartient aii présent 
prétons à Louis ce qui appartient à Napoléon ; snppo 
sons que les récompenses acquises aux Vauban, an 
Gondé, aul Turenne, aient été étendues aux Bossad 
aux Corneille , aux Racine , aux Lebrun. Qui de noi 
s étonnerait de ce que les mêmes honneurs auraient et 
communs, pendant la vie, à des hommes qui, depu 
leur mort, jouissent d'une égale célébrité; à des faomm 
qui se présentent tous à la mémoire avec des titn 
égaux , quoique différents , quand elle entreprend 
longue énumération des grands hommes qui ont immo 
talisé le dix-septième siècle ? 

Cette justice , que nous rendons aux siècles passéi 
Napoléon la rend à son siècle. Sans faire acception de 
moyens , il juge sur les droits. Il voit Tétat actuel de I 
France de Tceil dont le verra la postérité ; la postérité 
à qui seule il appartient de classer les hommes, d 
prononcer d'irrévocables arrêts, parcequ*elle juge sai 
passion ; la postérité , qui viendra pour cet âge c 



PUBLIQUE. 191 

iomnié , coiDine cet âge est venu pour venger Far- 
chitecte qui décora le Louvre , le poète qui conçut 
Athalie, deà critiques et des satires de leurs injustes 
contemporains. 

Ah! si c'était dans cette enceinte que l'on s^étonnât 
de trouver inscrits au livre d'honneur des noms incou- 
nm dans les combats , Ils sont connus de la gldre ceux 
qui se font immortels en donnant l'immortalité! s'é- 
carieraient ces marbres que les arts ont animés. Inter- 
rogez ces grands hommes qui respirent , agissent et mé* 
ditent autour de nous * : n'est-ce pas à des artistes con- 
temporains qu'ils doivent pour jamais le mouvement et 
la pensée, comme Apollon, admirable depuis vingt siè- 
des, doit à Praxitèle sa divinité ! 

Et vous , enfants de l'harmonie , vous dont les pro- 
diges , pour n'être pas visibles , n'en sont pas moins 
paissants, et retrouvent en force ce qu'ils n'ont pas en 
dorée; vous, sans qui manque l'allégresse aux fêtes, la 
najesté aux pompes triomphales, la sublimité aux chants 
religieux; vous, dont l'art, souverain des cœurs , irrite 
et apaise à son gré les passions humaines : après tant de 
«rvices, après tant de miracles, si l'on vous contestait 
tos droits à la reconnaissance publique , rappelez-les 
j-tC8 droits , en vous en créant de nouveaux. Répondez 
hrous-mémes à vos détracteurs. Confondez ceux que je 

' l'es stataes de Descartqis, L'Hôpital , Pascal , RoUin, qui décoreot an 
>^ce la salle on siégeait afiors Plnstitur. 



igs INSTRUCTION 

n*ai pu persuader. Ils sont dans tos mains ces instro- 
ments de tos triomphés et de nos plaisirs. Qu ils par» 
lent; que les prodiges antiques se renouvellent; que les 
fictions des poètes se réalisent ! 

La lyre d'Orphée se fait entendre dans les déserts 
de la Thrace : il chante , et les rugissements cessent , et 
l'attendrissement pénètre dans des cœurs qui ne s'étaient 
jamais appitoyés ; et d'une langue qui n'est plus féroce, 
les monstres caressent les pieds de ce même fils d*Apol« 
Ion qu'ils accouraient dévorer. 



PUBLIQUE. 195 



DISTRIBUTION GÉNÉRALE 

DES PRIX. 
x8o5. 

Messieurs, 

D après la maîche que nous avons suivie les années 
précédentes , il importe de vous faire connaître ce qui 
a été fait pour lutilité de Tinstruction publique, depuis 
la dernière distribution des prix jusqu'à celle qui vous 
rassemble aujourd*hui. 

Le gouvernement avait promis d'augmenter le nom- 
bre des écoles spéciales existantes , et de rétablir plu- 
sieurs écoles spéciales supprimées : sa promesse s'ef- 
fectue. 

Des écoles de droit se forment dans les principales 
villes de l'empire : leur prospérité aura daté de leur nais- 
sance. L'affluence des étudiants dans ces établissements, 
qui se sont écroulés d'eux-mêmes à l'époque où tous les 
droits se sont anéantis , à l'époque où Ton n'y aurait 
plus enseigné qu'une science sans application , n'est pas 
une preuve équivoque du retour de l'ordre et de raffer- 
missement de la justice. 

Les diverses gradations par lesquelles les étudiants et 



1. 



i3 



194 INSTRUCTION 

les docteurs doivent passer pour parvenir, les uns au 
grade d avocat, les autres à celui de professeur, ont été 
rétablies. 

De sages règlements, conformément à la volonté de 
la loi^ déterminent aussi les formes d'après lesquelles, 
toute personne entrée dans la carrière du barreau san^ 
avoir étudié dans les écoles spéciales sera autorisé à 1a 
poursuivre. 

Un pareil règlement était déjà en vigueur dans les 
écoles de médecine , et n*a pas peu diminué le nombre, 
toujoiurs trop grand, des ignorants et des empiriques. 

Quelques modifications ont été apportées à Torgani- 
sation de l'école de pharmacie. 

Mais ce n'était pas assez que d'avoir étid)li Tordre dans 
les travaux intérieurs des écoles et dans leurs eKercices 
publics. Bien que, dans l'un et l'autre cas, les profes- j 
seurs occupassent des places distinguées , la conformité I 
des vêtements du maître avec ceux de l'écolier blessail 
encore l'esprit de subordination. La convenance n'ex^^ { 
t-elle pas que la différence constatée par les rangs soit 
annoncée par les habits? 

On y a satisfait. Un costume noble et grave fait di»- 
tinguer aux regards de l'étranger celui qui instruit df* 
celui qui est instruit, et contribue à donner plus d'aj^ 
reil aux assemblées les plus solennelles de nos divenif 
écoles spéciales. 

Le nombre des écoles secondaires s'est accru pcoM 
dant le courant de cette année dans une étonnante pro- 



i^ 



PUBLIQUE. 195 

portion. Nous ne pouyons que nous en féUciter, si, après 
l«s examens annuels ^ aucun des nombreux établisse- 
ments qui ont obtenu ce titre ne paraît indigqe de le 
conserveré 

L'organisation de quelques lycées devait terminer, 
cette année , les longs et pénibles travaux auxquels la 
régénération de Tinstruction publique a donné Ueu de- 
puis quelle occupe la sollicitude d*un gouyemement 
dont le propre est de tout régénérer. La cause qui a re- 
tardé l'entier accomplissement d'une promesse bienfai- 
sante est elle-même un bienfait. 

La munificence impériale , en augmentant le nombre 
des individus appelés au partage de ses grâces, a cru 
devoir changer le mode suivi jusqu'à ce jour dans leur 
répartition. Le nombre des places données par l'état 
dans les lycées a été augmenté sans qu'il y ait eu aug- 
mentation dans la dépense, et, par un décret qui cpn- 
c3ie la bienfaisance et l'économie , des bourses de trois 
espèces ont été créées. 

Ce serait se tromper que de conclure de leur diffé- 
rence qu'il en existe dans les faveurs du gouvernement : 
ce n'est pas d'après la proportion dans laquelle il parti*» 
eipe aux frais de l'éducation d'un élève, que sa bienveil- 
lance doit être estiifiée, mais d'après la nature de cette 
éducation, qui est le bienfait réel et reste la même pour 
Ixms. Le décret qui s'accomplit aujourd'hui donne seu- 
lement un discernement à la bienfaisance, qui reconnaît 
dans ies besoins une différence qu'elle n'a pas vue. dans 

i3. 



igô INSTRUCTION 

les services, et, à égalité de droits, croit devoir eier^^^ 
une générosité plus grande envers le fils de Thomme re. 
commandable par une plus grande pauvreté. 

Cette modification laisse d'ailleurs intact le systèioe 
organique des lycées , dont la prospérité passe déjà nos 
espérances; prospérité constatée presque partout par 
Taffluence toujours crobsante des élèves placés par U 
volonté désintéressée de leurs parents; prospérité re* 
connue presque partout aussi par le magistrat à qui h 
direction de Imstruction publique est confiée. Dans le 
pénible voyage qu'un zèle infatigable lui a fait entre- 
prendre , il a visité tous les établissements d'instruction ': 
que renferment les départements méridionaux de €6 | 
vaste empire , et porté dans Texamen de toutes les par- ^ 
ties de l'enseignement et de l'économie de chacun d'eux, l 
l'oeil de l'administrateur et du savant. D'après les rensei- :_, 
gnements qu'il rapporte, la justice du gouvernement L 
aura plus d'encouragements à distribuer que de repro- jg 
ches , et plus de félicitations que d'encouragements. En- j 
tre treize lycées, deux surtout ont obtenu ses éloges: 1 
ce sont ceux de Grenoble et de Dijon. Les nommer ici, j« 
c'est les récompenser. u 

C'est encourager les lycées du nord à rivaliser atec ^ 
ceux du midi , que leur annoncer qu'à leur tour ils sa* 
ront aussi soumis à une inspection non moins scrupii*{ 
leuse , dont le résultat sera porté de même aux pieds di-< 
trône. j|g 

Ces résultats iront se joindre à ceux qu'il va si sour ^, 



PUBLIQUE, 197 

vent chercher, celui qui , loin de se reposer sur ce trône , 
d'où il veille au repos de tous, se plaît à en descendre 
pour Yoir de plus près Teffet de ses généreuses institu- 
tions ; celui qui naguère , ralentissant sa marche trop ra- 
pide au gré de Tempire qu'il traversait, trop lente au 
gré du royaume qui Tattendait , s'est arrêté partout où 
il a rencontré un établissement d'instruction; jugeant 
par lui-même des honunes et des choses; parcourant 
toute l'étendue des édifices; interrogeant les élèves et 
les maîtres ; consolidant ce qui existait ; rétablissant ce 
qui avait été détruit , et , par les nouveaux bienfaits que 
sa soUicitude universelle répandait sur la génération 
présente , se créant aussi des droits à la reconnaissance 
de la postérité , dont la gloire et le bonheur ne sont pas 
indépendants de la réforme de l'éducation. 

Le moindre de ces droits n'aura pas été le rétablisse- 
ment de l'université de Turin , la confirmation et l'amé- 
lioration de celle de Gênes , spontanément ordonnée 
par l'empereur. 

Qu'il recueille le fruit de tant de soins et de tant de 
sacrifices ! La jeunesse , qui s'élève dans son esprit , se 
forme sur ses exemples , ne sera pas d'une utilité mé-* 
diocre à l'accomplissement de ses vastes projets, à l'ac- 
croissement de sa gloire déjà immense. 

Cette gloire , qui est la nôtre , puisqu'elle naît de la 
supériorité avec laquelle notre nation lutte contre les 
nations rivales , ou notre génération contre les généra- 
tions qui l'ont précédée , s'obtient pendant la paix par 



198 INSTRUCTION 

les sciences, les lettres et les arts; peiidant la guerre, 
par les armes , et encore par les sciences , dont ^'appli- 
cation est d'une si fréquente utilité à Fart militaire. 

Nous croyons avoir démontré, les années précéden- 
tes, que jamais système d'éducation n'avait été plus pro- 
pre (fae le nôtre à favoriser les progrès des sciences, des 
lettres et des arts ; ajoutons que nul n'est aussi plus 
propre au développement du génie militaire^ et que 
tout en formant , par l'instruction , des savants , des lit- 
térateurs et des artistes , par l'éducation dont la disci- 
pline militaire est la base , de ces différents sujets il £ût 
aussi des soldats. 

L'inflexible discipline de nos camps est celle de nos 
lycées; et plus d'un avantage résulte de cette innova- 
tion , commandée par plus d'un intérêt. 

Il n*est pas de maison d'éducation où l'on puisse mul- 
tiplier les surveillants au point que tous les élèves soient 
continuellement rassemblés sous les regards d'un seul 
homme. Dira-t-on que la sévérité des règlements snjp- 
plée à la surveillance ; que leurs menaces , toujours pré- 
sentes à la mémoire des élèves , les contiennent en l'ab- 
sence même du maître ? Oui , comme dans la société la 
rigueur de la loi contient le coupable en l'absence de 
ceux qui doivent veiller au maiptien de Tordre public. 
Le règlement, dans les maisons d'éducation, comme 
la loi dans la société , donne seulement les moyens de 
punir les délits , la seule discipline militaire les pré- 
vient. 



PUBLIQUE. 199 

Elle les prévient en établissant partout et en tout 
temps une règle inflexible; en diminuant, par la multi- 
plicité des divisions, le nombre des surveillés, à me- 
sure qu'elle augmente le nombre des surveillants; en 
assignant à chacun un. rang fixe ; en punissant enfin la 
seule absence aussi sévèrement que la faute la plus grave 
que l'absent aurait pu commettre. 

Ne fût«e que par ces avantages, la discipline mili- 
taire convenait seule à des établissements où les élèves 
sont aussi nombreux que dans la plupart de nos lycées; 
mais d'autres considérations exigeaient aussi que la jeu- 
nesse fût soumise de bonne heure à Tapprentissage de 
l'obéissance et du commandement. L'instruction mili- 
taire devait enfin faire partie de l'éducation des Fran- 
çais , qui à un âge déterminé, pour un temps déterminé, 
sont appelés par la loi à la défense de l'état. 

£Ue n a pas plus besoin d'être défendue sous les rap- 
ports de.' la justice , cette loi qui nous fait acheter de 
quelques années de fatigues , et même de dangers , le 
repos et la sécurité de la vie entière , que celle qui nous 
fait payer annuellement d'une partie de notre propriété 
la conservation de toute notre propriété. Mais s'il était 
nécessaire de faire parler l'intérêt après la justice , qu'il 
serait &cile de prouver que l'intérêt particulier n'est 
pas moins servi par la loi de la conscription que l'inté- 
rêt public! Si elle fait notre force au dehors, si c'est 
par elle que l'intégrité de notre territoire est assurée , 
que l'exécution des traités est garantie , que la viola- 



aoo INSTRUCTION 

tion en est vengée , que trois fois ont été rompues ces 
ligues puissantes que l'Angleterre se lassera de payer 
avant que la France se lasse de les vaincre , n'est-ce pas 
sur elle qu'au dedans se fonde notre indépendance; 
par elle que l'égalité se maintient dans notre organisa* 
tion sociale; que tous les citoyens, appelés au même 
service , le sont à la même fortune ; que rétablissement 
de toute autorité non avouée de la nation est devenue 
impossible ? 

Reportons-nous à ce qui était, pour mieux apprécier 
ce qui est. 

Pendant quatorze siècles , une distinction , vieille 
comme la monarchie, avait créé deux peuples dans une 
même nation , un peuple conquérant et un peuple con* 
quis , un peuple maître et un peuple esclave. 

Pendant la guerre comme pendant la paix, la condi- 
tion de la majorité de la nation était d'accroître , an prix 
de son sang ou de sa sueur , la gloire ou la fortune de la 
classe privilégiée , sans pouvoir prétendre une part dans 
cette gloire ou cette fortune : servir était son étemelle 
destinée; ce n'était qu'au noble qu'il était permis de 
combattre hors des rangs de simple soldat. 

Les modifications que la politique royale fit éprouver 
au régime féodal , amenèrent , il est vrai , insensiblement 
l'extinction de la servitude personnelle : la condition de 
la multitude , dans les derniers temps , fut moins dure ; 
mais fut-elle moins avilie ! De servitude qu'il était, l'état 
de soldat devint métier : on mit un prix au sang du ro- 



SOI 



PUBLIQUE. 

turier, mais un prix qui montrait le peu de valeur qu'on 
attachait à ce sang , puisqu'on le croyait suffisant pour 
payer lliomnie qui le prodiguait ; puisque les honneurs , 
qui sont le seul prix du courage, lui étaient refusés; 
puisque toutes prétentions aux dignités militaires lui 
demeuraient toujours interdites. 

Politique astucieuse , qui fortifiait Texistence d'un 
abus pai* les effets mêmes de Fabus ! Confondu dans la 
foule des braves , tandis que le roturier contribuait à 
la gloire des armées , sans en pouvoir acquérir ime qui 
lui fftt propre , le noble , placé hors de ligne , tout en 
partageant la gloire du corps qu*il commandait , en ac- 
quérait une qui s'attachait à son nom ; il semblait avoir 
seul droit au commandement , parceque seul il avait eu 
l'occasion de se montrer digne de commander; il sem- 
blait devoir être seul illustre , parceque seul il avait eu 
la permission de s'illustrer : et la gloire militaire, qu'une 
seule classe usurpa trop long-temps sur la nation , trop 
long-temps au détriment aussi de la nation , sembla ren- 
dre cette usurpation légitime. 

Une loi qui , rendant indistinctement tous les citoyens 
soldats , choisit les capitaines sur leur nom , et non sur 
celui de leurs ancêtres ; une loi qui ouvre à tous les 
hommes de courage toute la carrière de l'honneur; une 
loi qui ne reconnaît de titres à l'avancement que dans 
les services , et fait des services un droit aux plus émi- 
nentes distinctions, une telle loi, dis-je, n'a-t-elle pas 
détruit sans retour l'inégalité des conditions? na-t-elle 



202 INSTRUCTION 

pas fait disparaître jusqu'au dernier vestige de» anciens 
préjugés ? 

Ce ne sont pas les familles de tout temps fécondes 
en grands hommes, que cette exacte justice fera dé* 
choir : tous les vieux noms ne sont pas. des noms vieillis; 
il en est qui seront également illustres dans les annales 
de la royauté, de la république et de Feropire. Mais 
l'obscur héritier d'un nom dont Téclat n'aurait pas été 
rajeuni par des titres récents, que serait-il près de cet 
héros de nos jours, resplendissants de la gloire qu*ib m 
sont faite , de la gloire qu'ils ne doivent qu'à leur génift 
ou à leur épée. 

Encore les droits attachés à l'illustration que le non* 
vel ordre de choses permet ne sont-ils pas plus 
missibles que ceux qu'il a détruits ! Propres aux homi 
et non point aux familles , ils ne seront point hé; 
taires, si la valeur ne Test pas. Les neveux de Hocbei di 
Desaix, demeureront ignorés dans la foule, si, avec 
grand nom , ils ne possèdent pas les vertus qui ont 
ce nom célèbre ; et les honneurs les fuiront pour s 
cher aux noms nouveaux que la victoire aura p 
Ainsi toute famille peut espérer d'avoir son héros ; 
tout héros peut compter sur le rang auquel sa valenr 
droit ; ainsi la France est certaine de ne voir désoi 
que les plus braves à la tête de ses braves. 

On ne pouvait mettre trop tôt la jeunesse en état 
remplir de tels devoirs, de participer à de tels avan 
Une partie de notre vie appartenant de droit à la proi 



PUBLIQUK 9o3 

I 

sion des armes, Tapprentissage de cette profession a dû 
£ure partie de Téducation de tout Français, et, dans 
toutes les écoles, les travaux de Mars marcher de front 
ayec ceux d'Apollon. 

(Considérations plus puissantes encore que celles qui 
suffisaient déjà pour expliquer les causes de rétablisse- 
ment de la discipline militaire dans les lycées. 

Elle y règle donc tout , les travaux , les repas , les mar- 
dies , les plaisirs même ; et l'instrument qui lui est pro- 
pre y aimonce seul le commencement et la fin de tous 
les exercices. La raison le voulait. Ce ne sont pas de 
vains sons que ceux qui, en donnant le signal des études , 
ikms rappellent sans cesse l'objet de leur application. Et 
I certes des idées très distinctes sont réveillées par des in- 
jNrunents différents , par des accents aussi divers que 
tenx de la cloche et du tambour. 

. Le propre de la première n'est-il pas d'entretenir 
s les coeurs des sentiments exclusivement religieux, 
rtir la piété du retour de l'heure de la prière , ou 
études que leur objet doit sanctifier? Et c'est par 
cçiuse probablement qu'elles ont été empruntées 
maisons religieuses par les collèges , principalement 
tinés, dans leur origine, à l'instruction des ecclésias- 
es;, à qui l'étude des langues anciennes était abso- 
t nécessaire pour l'intelligence des seuls livres où 
trouvassent l'histoire et la doctrine de la religion, 
aujourd'hui que l'instruction n'est plus donnée et 
e dans cet intérêt unique ; que sans écarter le dis- 



«o4 INSTRUCTION 

ciple des pratiques pieuses , il £aiut le former à des den 
voirs qui sont aussi des devoirs sacrés ; dans nos lycées, 
dans nos prytanées , où les esprits doivent recevoir une 
direction différente de celle qui convient à un séminairei ; 
il était à propos d'assujettir à des signaux belliqueux une ^ 
éducation essentiellement guerrière; il importait de fa- 
miliariser, dès le premier âge, Foreille du Français aveo 
le noble bruit qui commande l'obéissance , règle le cou» 
rage, appelle la victoire. 

L'instruction dans les lycées est moins cependant une 
instruction militaire qu'une préparation aux études mt* 
litaires. Mais avant que , dans les écoles spéciales, k 
héros futur ait fait l'apprentissage complet du noble mé- 
tier des Turenne et des Frédéric; que Polybe et Folaid, 
Végèce et Guibert, lui aient enseigné la science de 
défense et de l'attaque , révélé tous les secrets de l'art 
terrible et si perfectionné des grands capitaines, déjà il 
appris à être soldat; déjà il a été ployé à la subordinati< 
qui , en ne donnant qu'une seule pensée à des 
d'hommes , donne à un seul homme des milliers de 
empêche que le courage ne soit inutile dans le soldât, 
génie inutile dans le chef, et distingue seul une a 
d'un attroupement. 

Pour délassement des exercices purement milii 
on permet aux élèves des lycées des exercices plus 
des amusements qui ne sont pas sans utilité , et 
plissent le corps en même temps qu'ils le fortifient , tM 
que la marche , qui habitue l'adolescent à la fatigue, pl^^ 



J 



PUBLIQUE. 2o5 

sensible dans des promenades auxquelles on sait donner 
un but amusant; la course, si attrayante par elle-même 
pour le jeune âge , dont elle accroît lagilité ; la natation, 
qm ouvre à l'homme un autre élément , diminue pour lui 
le nombre des obstacles, et le nombre des dangers pour 
les autres ; Tescrime, qui enseigne à suppléer la force par 
l'adresse , donne à tous les mêmes moyens de défense , 
et a cessé d'être pernicieuse par ses abus depuis que nous 
avons un sentiment plus juste derhonneur, depuis que la 
raison gouverne le courage , depuis que la bravoure de 
la plupart des Français , éprouvée tant de fois dans les 
dangers utiles , a acquis le droit de dédaigner des provo- 
cations faites parla colère plus que par la valeur, de détes- 
ter des combats dont Tissue , toujours sans avantage pour 
la société, lui fut trop souvent funeste quand ils ont eu 
lieu entre de vrais braves. 

La danse même n'est pas étrangère à cette sévère 
éducation. Elle donne aux attitudes et aux mouvements 
'w cette grâce qui pare l'adresse , ennoblit la force , embellit 
i, l'action et le repos même. Mais , admise pour perfec- 
^. tionner, on ne souffre pas quelle y soit portée jusqu'à 
h la perfection ; que d'objet d'amusement elle y devienne 
objet d'étude , comme on le voit en trop de maisons 
dites d'éducatioriy où la culture de l'esprit est sacrifiée à 
de frivoles exercices de corps, où l'habileté des jambes 
he prouve que trop le vide de la tête , où les talents fu-' 
tiles sont acquis à un degré que Von ne peut atteindre 
que par une longue perte de temps , et d'où les sujets 



2o6 INSTRUCTION 

sortent moins en ëtat de figurer dans nos sénats € 
nos armées , que sur les parquets d'un salon ou i 
planches d'un théâtre. Et pourtant il est des p 
qu'enorgueillissent de tels succès , et des institutei 
n'en ont pas honte ! 

Tout ce qui les entoure les entretient cepend 
leurs devoirs, leur répète à tous les moments : N< 
ce pas des Français que vous instruisez? Pourqi 
pas yous élever à la hauteur des temps où voui 
pourquoi prolonger l'enfance de vos distdples? 
viril ne viendra-t-il donc jamais pour eux, l'âg 
venu pour le génie de la nation , qui n'a pas cessé 
aimable , mais d'être frivole y qui n'est pas devenue 
mais grave ? Après avoir été emporté quelque tem 
delà des bornes , il s'est renfermé dans celles où h 
raison l'a ramené; désormais étrapger à tous les 
il approuve toujours qu'on aspire à des succès q 
tiendront un regard de la beauté; mais il défend ce 
ne permettent pas de soutenir le regard de l'homme 
il ne vous demande pas des Spartiates, mais des 
niens; et vous formez des Sybarites! 

Par la culture simultanée des facultés moral 
physiques, le corps acquiert la force et l'adresse 
dant que l'esprit s'enrichit et se mûrit ; et si le géi 
égal à la vigueur dans cet élève , qui a reçu tout e 
ble l'éducation du soldat et du capitaine, quels p 
ne pourra-t-il pas concevoir? quels projets ne pc 
t-îLpas exécuter? Sorti bientôt de la foule âe% bi 



PUBLIQUE. 807 

Faves-Tous tu franchir à pas de géant la distance qui sé- 
pare les derniers rangs du premier grade ? le voyez-vous 
à la première place? elle lui fut de tout temps assignée, 
non seulement par d^inapprëciables services , non seu- 
lement par la reconnaissance publique j mais par la na- 
ture même, qui établit aussi dans Tordre moral une 
gravitation , d'après les lois de laquelle les grandes ré- 
volutions se terminent, d après les lois de laquelle au 
désordre passager succède un ordre durable qui classe 
les hommes conformément aux lois du génie , comme la 
gravitation physique met un terme à la confusion des 
éléments , en établissant les corps dans les places que 
leur assigne leur pesanteur. Devenu le premier homme 
de sa nation, notre héros fera de sa nation la première 
nation du monde. Les hommes , les peuples , les élé- 
ments, s'y opposent; il les combattra, il les vaincra. Cet 
espace immense qui le sépare de ses soldats dont il est 
le courage, de ses lieutenants dont il est la pensée, il 
Fa franchi : ces fleuves profonds comme l'abîme , rapides 
comme le torrent, ces monts grandis par des neiges éter- 
nelles, ces sables brûlants par un éternel été, cette 
mer qui se courrouce , s'entrouvre et se soulève, rien 
ne letonne : rien n'arrête ses bataillons, qui ne parle- 
ront point de repos tant que leur infatigable général 
bravera la &tigue à leur tète; qui ne connaîtront ni 
iMsoins ni dangers, tant que leur chef, qui les ignore, 
leiff donnera l'exemple de la constance dans le travail et 
iras le dénuement. 



2o8 INSTRUCTION 

Que ne pourra pas un pareil homme avec une pa« 
reille armée ! Moins redoutable était Cyrus, destructeur 
et fondateur des empires; Alexandre, ayec une poi- 
gnée de Grecs, vainqueur et conquérant de l'Asie; 
Pompée , surnommé le Grand par le plus grand des peu- 
ples , Pompée y triomphateur du plus terrible enneaii 
des Romains , lui qui , vieilli dans la fatigue et dans la 
victoire , à cinquante ans surpassait encore la jeonesae 
de Rome en vigueur et en agilité, réduisait, audianp 
de Mars, les plus indomptables coursiers, et, couvert 
de sueur et de poussière , se délassait en traversant aiec 
eux le Tibre écumant : moins redoutable même fut soi 
rival, qui, à pied, nu-téte, fit, avec la même armée, 1 
dans les Gaules , la conquête de Rome , et dans Rome, | 
la conquête du monde ; du monde , qui peut être soumis 
par la force, asservi par le génie, mais dont Tempire 
est surtout assuré à celui qui règne par Tun et par 
l'autre. 

Remarquons cependant que Tétat , en imposant à xxMÊi 
citoyen Tobligation de consacrer à sa défense les pre* 
mières années de sa jeunesse, n*a pas voulu sacrifier 
tous les genres de gloire à une seule gloire. Un des 
devoirs imposés à Tinstituteur est d*étudier le génie de 
chacun des sujets qui lui sont confiés. Quand de con- 
stantes dispositions, et plus encore d'éclatants succès | 
ont fait reconnaître dans un élève Thomme qui doîl 
être supérieur dans les arts , les lettres et les sciences, Ift 
rigueur de la loi fléchit devant l'intérêt public; ceitaim 



PUBLIQUE. 209 

de trouver assez de héros, elle cède à Tétiide celui que 
ïétude doit rendre illustre , et qui , par elle , doit illus- 
trer aussi la patrie. 

Ainsi toutes les facultés qui sont propres à Thomnie 
sont interrogées par un système d'instruction combiné 
de manière à ce que les aptitudes diverses rencontrent 
l'occasion de se développer ; à ce que parmi tant d'enfants 
qui eAtrent dans les lycées il n'en sorte pas un homme 
mutile. 

Appelé par les fonctions qui me sont confiées à 
concourir, sous deux hommes non moins supérieurs 
par le génie que par le rang, à l'exécution de cette vaste 
et bien£ûsante loi , j'ai dû en étudier l'esprit. J'ai es- 
sayé de le faire connaître dans les trois discours que j'ai 
été chargé de prononcer en ces solennités. Ce sont trois 
parties d'un même tout. 

Après avoir classé dans la première les diverses écoles, 
d'après la nature de l'enseignement qui les caractérise , 
et fait remarquer que , conformément aux intérêts de la 
société , le nombre de ces écoles diminue à mesure que 
les objets de l'étude s'y multiplient , et , par cela même, 
s'éloignent de la portée comme des besoins du plus grand 
nombre, j'ai appelé votre attention sur les avantages ré- 
ciproques assurés aux sciences et aux lettres par des étu- 
des qui les cultivent ensemble. 

La seconde partie vous a présenté les avantages non 
noins grands promis aux arts paf^ même système , qui 
est en contact avec tous les genres d'étude, offre des 
1. i4 



2IO INSTRUCTION 

moyens de culture à tous les talents, et met les lycées 
en rapport avec les écoles spéciales de peinture, d*àr^ 
chitecture et de musique. 

Dans la dernière enfin , j ai affirmé que , par la disci- 
pline qu'il établit dans les maisons d'instruction, ce 
système n était pas moins propre à former des guerriers 
que des artistes , des savants et des n^agistrats ; pas moins 
propre à former des capitaines que des soldats, et pro- 
pre surtout à développer dans le même honmie la vi«^ 
gueur qiii exécute et le génie qui conçoit, réunion 
qui fait les héros : l'expérience vient déjà justifier cette 
assertion. 

Sur ces flottes qui voguent victorieusement de l'un i 
l'autre hémisphère ; dans ces phalanges , pour ainsi dire^ j 
amphibies , qui couvrent presque à la fois les côtes et 
les mers de Boulogne, parmi tant de vieux guerriers, - 
l'empereur n'en a-t-il pas distingué de jeunes, naguère 
sortis des rangs du prytanée? 

Mais tes écoles qui donnent des successeurs aux Vau- ] 
ban, aux Catinat, aux Duguay-Trouin , n'auraient-elies 
qu'un seul genre de fécondité, et ne promettraient-elles 
pas des rivaux aux Corneille , aux Lebrun, aux Rameau, , 
aux Descartes et aux d'Aguesseau? 

Gardez-vous d'en douter, vous en qui la gloire récoa» i 
pense d'autres succès que ceux des armes : applaudisstfl j 
aux triomphes de vos amis ; écoutez-en le récit avec ^ 
émulation; mais conservez aussi quelque orgueil de rùê ! 
propres succès. La gloire militaire n'est pas la gloire uni* ! 



■î 



PUBLIQUE. 211 

que : la supériorité dans Vune des facultés qui exigent 
le génie j porte les hommes qui la possèdent au même 
niveau , soit aux yeux de la postérité , qui leur voue une 
égale admiration , soit aux yeux du chef de Tétat , qui 
les récompense par les mêmes honneurs. Toutes ces fa- 
cultés ont une gloire particulière, dont se compose la 
gloire nationale, gloire qui n'est complète que lorsque 
ses rayons divers brillent du même éclat. 

Cette époque est arrivée ; nous en avons pour garant 
la régénération de Finstruction. Elèves de tous genres , 
rivalisez d'efforts dans vos diverses carrières ; par des 
chemins différents , marchez du même pas vers un but 
commun , et bientôt ce ne sera pas seulement par la 
guerre que le siècle de Louis aura été effacé par celui de 
Jfapoléohi 



i4 



Qi« INSTRUCTION 



DISTRIBUTION GÉNÉRALE 

DES PRIX. 
1807. 

Messieurs, 

J*ai annoncé que des résultats feraient bientôt r 
sortir .les avantages du système d'instruction adopté ] 
le gouvernement ; ma prédiction n a pas été vaine. T< 
les établissements dont il se compose ont atteint 
peu de temps le plus haut degré de la prospérité, l 
affluence toujours croissante d'élèves succède à a 
qui en sort annuellement pour subvenir aux besoins 
toutes les professions libérales. 

Passons rapidement en revue la situation de ces t 
blissements. 

Le conservatoire de musique , dont les élèves remp 
sent les plus brillants orchestres de l'Europe et font Y 
nement du plus magnifique théâtre de la capitale, vi 
encore de perfectionner son régime intérieur. Une éc 
complète de déclamation est ajoutée aux diverses chai 
qu'il possède. Des fonds ont été assignés pour la o 
struction d'une bibliothèque qui manquait à sa ri< 
collection de musique, la plus complète qui existe. 



PUBLIQUE. 2i3 

L'école de peinture n'a éprouvé aucun changement. 
Chez ;elle se sont formés les hommes qui ont relevé la 
gloire de l'école française, chez elle se forment ceux qui 
la soutiendront. Les succès de cet établissement sont 
garants de la bonté de son organisation. 

On ne peut rien ajouter à l'organisation des écoles de 
médecine. Là sont réunis tous les moyens d'instruction 
dans toutes les parties de Fart de guérir. C'est dans nos 
hospices civils et militaires , aux besoins multipliés des« 
quels ces écoles subviennent continuellement , qu'il faut 
en aller reconnaître la féconde utilité. Partout la science, 
l'adresse, l'activité des officiers de santé, y secondent 
les intentions bienfaisantes du père de l'armée, du père 
du peuple. 

Les noms des professeurs qui occupent les diverses 
chaires du collège de France répondent de la prospérité 
de cet établissement, la plus libérale comme la plus an- 
cienne de nos institutions académiques. 

L'école polytechnique, assujettie à une discipline 
plus sévère, n'en a été que plus féconde en sujets 
également utiles aux arts de la paix et aux travaux de 
la guerre. 

Toutes les écoles de droit sont en activité. Plus de 
trois mille étudiants les fréquentent. 

Il n'est pas de ville en France qui ne possède au moins 
une école secondaire. 

Les lycées ouverts dans les villes d'Amiens , d'Angers, 
de Toulouse , de Versailles, deCahors et de Paris (lycée 



8i4 INSTRUCTION 

Napoléon) , portent à trente-cinq le nombre de ces éta- 
blissements,, où les hommes autrefois utiles dans les 
corporations enseignantes, dans les universités, d^os 
Iqs écoles centrales , ont retrouvé de Vactiyité. La capa- 
cité , là moralité , telles ont été les conditions exigées 
par les inspecteurs , qui stipulaient pour }es p^res de bt- 
mille. £n effet, ces deux conditions ne sont pas moins 
exigibles dans l'instituteur que dans le magistrat. Quil 
garde donc le silence Thomme instruit qui aurait été 
écarté de ce cQIlco^rs; il ne pourrait réclamer sans 
s accuser. 

Dans les lycées croissent, pour l'honneur des sciences 
et des lettres, pour la défense et la gloire de l'état, 
huit mille élèves, dont trois mille sept cents doivent, 
en tout ou en partie , le bienfait de leur éducation 
à la munificence impériale. Par l'étude des langues an* 
çiennes et modernes,. des sciences physiques et matfaér 
matiques, de l'éloquence et de la morale, là, se saoX 
formés tant de sujets , l'espoir de la tribune, de la scène 
et du barreau ; tant de sujets déjà estimés dans nos 
admiqistrations , déjà illustres dans nos ai*inées , et qui , 
grâce au système qui a servi de base à leur éducation, 
joignent aux coi^iaissances nécessaires ^. leur - succès 
dans la profession qi^'ils ont embrs^ée , celli^s par les* 
quelles ils peuvent apprécier le mérite des hommes 
qui, par une autre route, tendent à une gloire di£Eé- 
rente. 

Cette disposition des esprits , qui , sans détruire Fëmu- 






PUBLIQUE. «i5 

lation entre 1^8 hommes de génies divers , les amènerait 
à se rendre réciproquement plus de justice , n'est pas 
un de» effets les moins heureux de Tinstruction , pour 
ainsi dire multiple , donnée dans le^ lycées; et c'est, 
nepdputons pas, dansLlintention de le fortifier , qu'a été 
instituée la solenqité qui réunit , pour la cinquième fois, 
les écoles spédal^s. 

En fondant des prix égaux pour les sujets qui s^ sont 
le plus distingués dans l'étude des sciences, des arts et 
des lettres 9 le régénérateur de la France prouve qu'il 
honore d-upe estime égale des facultés où le succès ne 
peut être le partage des esprits médiocres; et que, 
j$1qux de signaler son règne par tous les genres de gWif c, 
il vaut provoquer le développement de toqs le$ genres 
de géuie. 

Abandonnez-vous donc à l'impulsion qui vous do- 

nÛDe, vous, qui . dédaignez les professions vulgaires, 

vous que tourm^itent le besoin de la célébrité et la 

(XHiscience des moyens que vous avez pour l'acquérir. 

La gloire ne vous échappera pas si vous en êtes di-> 

gnes ; par quelque moyen que vous vouliez .être grands , 

vous le paraîtrez si vous Têtes ; le plus ïlliistre de vos 

contemporains est juste envers vous comme la pos>^ 

térité. 

Cette justice dont il donne un si éclatant exemple, 
pourcjuoi des hommes que nous estimons tous égale- 
ment se la sont-ils refusée entre eux ? pouixjuoi des 
hommes illustres à des titres différents se sont-ils long- 



2x6 INSTRUCTION 

temps obstinés à prétendre que c*est à Fart qu'ils pro- 
fessent, à la science quils cultivent, que devraient 
appartenir exclusivement la faveur du prince , l'estime 
de la génération présente , Tadmiration des siècles ? 

Faiblesse dont quelques esprits supérieurs n'ont pas 
été exempts , et qui a peut-être été lune des causes de 
leur grandeur ! Erreur qui s*est fait absoudre quelque» 
fois par ses effets , et qu'alors il a fallu regarder comme 
une conséquence et un principe de l'émulation ! 

Le goût ne suffit pas pour former les hommes supé- 
rieurs dans les sciences et les arts de génie; la passion 
seule peut donner la force d'entrer dans ces carrières 
ingrates et glorieuses , et de les parcourir en dépit 
des difficultés dont elles sont semées : et quelle pas- 
sion n'est pas exclusive , et ne tend pas , par cela même, 
à l'injustice ? 

Aux yeux de l'honime qu'ime passion domine , tout 
ce qui n'est pas l'objet de son culte n'y peut être com- 
paré que pour en faire ressortir l'excellence. Tous 
les hommages doivent se rapporter à cet objet de tons ij 
ses sacrifices. Mais cette passion , source des plus in^ 
justes dédains, est aussi celle des efforts les plus gé- 
néreux. C'est en s'occupant d'un seul objet avec toutes 
les forces de leur esprit, que des hommes ont dé- 
passé les limites qui semblaient assignées aux forces 
humaines. 

C'étaient des hommes exclusifs que Malebranche et 
Despréaux i sans ce défaut, qui sait s'ils n'eussent pas 



PUBLIQUE. «17 

été détournés , par quelques distractions , des routes par 
lesquelles Tuu est arrivé au premier rang des poètes, et 
lautre au premier rang des philosophes ? 

Quoi qu'il en soit , jeunes gens qui m'écoutez , en 
imitant de toutes vos forces les grands hommes dans 
leur constance , préservez-*vous de toute injurieuse par* 
tiaUté. 

Quand vous voudrez apprécier la solidité de la gloire 
«cquise à des titres qui vous sont étrangers , commencez 
par examiner ces titres sous le rapport de Futilité sur 
laquelle ils se fondent , de la difficulté avec laquelle on 
ks obtient. Ce qui est utile a droit à Testime ; ce qui est 
ififficile y à rétonnement : la gloire n'est due qu'à ce qui 
<st utile et difficile tout ensemble. 

Au degré de civilisation où nous sommes parvenus , 
iliésitez pas à ranger parmi les objets de ce genre tout 
^ qui étend la suprématie de notre nation. Les travaux 
les arts y contribueraient-ils moins que ceux des sciences? 
lefuser d'admettre parmi les choses utiles leurs pro- 
luctions , sources de tant de plaisir pour un peuple in- 
[énieux et délicat , ce serait démentir nos habitudes , 
pli les classent journellement parmi les choses néces- 
mres y démentir l'esprit dans lequel a été organisé ce 
lorps si célèbre en Europe par la réunion des génies 
livers dont il se compose , l'Institut , où des hommes 
Unstrés par des moyens différents sont appelés au par- 
lige du même honneur : exemple donné par l'antiquité, 
^ honorait d'une égale admiration toutes les œuvres du 



r 

L 



2i8 INSTRUCTION 

génie; exemple consacré par les symboles ingénieux 
sous lesquels elle enveloppe souvent ses leçons. Sur Itf 
Parnasse régnait Tégalité la plus parfaite : point de droit ; 
d'aînesse parmi les Muses ; elles formaient un cercle au- 
tour d'Apollon, qui les favorisait toutes, et n'en préfi^* 
rait aucune. 

La gloire est acquise sans doute à ce savant qui , fêK 
de longues études , par des veilles multipliées , est pi^ 
venu non seulement à savoir ce qui a été déèou 
avant lui , mais qui , homme de génie , a découvert 
qui jusqq a Im avait été ignoré. Exempt d'erreurs, î|^ 
corrigé les erreurs des autres; il a porté la 1 
dans la science, dont il a étendu le domaine; ce 
sont pas à des objets d'\me vaine curiosité qu'il a 
pliqué ses recherches; les résultats de ses travaux 
consacrés surtout par leur utilité; ils ont créé dans 
manufactures une nouvelle branche d'industrie , 
nouvelle source de richesses pour votre conunerce, 
vos armées de nouveaux moyens de victoire : par 
l'art d'Esculape, celui de Triptolème, prome 
l'humanité de nouveaux bienfaits. Reconnaissons, di 
les droits d'un pareil homme à l'admiration unive 
mais s'il prétend que cette admiration ne peut être 
cordée qu'aux travaux qui la lui obtiennent , vous 
méritez aussi par vos succès dans les arts et dans 
lettres , n hésitez pas à lui répondre : 

«Vos succès n'efïacent pas l'éclat des nàtres. Si 
? études qui vous les assurent embrassent plus d* 






PUBLIQUE 219 

^ que celles par lesqueUes nous nous formons, elles vous 
(donnent, pour vous élever, plus d'appuis. Obligé d*é- 
«tndier tout ce que les autres ont su, par ces études, 
«.T<His vous êtes approprié le fruit de tout leur travail. 
«Aussi savant en entrant dans la carrière qpe Tétait , 
«^uand il çn est sorti, le plus savant de ceux qui vous 
■ODt précédé, vous continuez ce que vous n*avez pas 
^oommençé, ce que vous ne pourrez pas finir. En Êiit 
rde- science , qui peut se flatter de ne rien laisser à dé- 
nfionvrir après soi? Quqi de plus malheureux dans les 
liiCInes que de venir après un homme de génie! il pose 
h limite , il ferme la route. Dans les sciences , c'est 
loat le oon.^raire; il a l'eculé la borne; tout le chemin 
|D'il a parcouru , il voua la firajé ; vous êtes dans votre 
^mier élan qiumd il s arrête; vous avez votre vie 
IVlière pour le dépasser. » 

hFour être moins multipliés dans leurs objets que ceJUes 
K forment les savants , les études que font les grands 
mtes sont-elles en effet moins longues et moins dif- 
liés? Combien de temps n'a-t-il pas usé le crayon ; 
!Îen de temps n a-t-il pas étudié la nature dans le 
des ateliers, et mieux encore dans les chefs- 
e de ^n maitre, cet élève de Raphaël, dont la 
e$t digne enfin de saisir le pinceau ! Ne cof^estez 
^IVtiiilçé à son art, imploré tous le» jours par vos 
ions l^s pli)s douces; à son art, à qui votre 
demande un p^e, une mère, qui vous ont été en- 
; votre tendresse, Tépouse ou Fenfant qu'elle a 



i 



aaio INSTRUCTION 

perdu; votre reconnaissance, un bienfaiteur absent; 
votre admiration, le héros, le modèle qu'elle a besoio 
de contempler continuellement : art par qui les rois sur* 
vivent à leurs palais , les dieux à leurs temples! art pir 
qui les grandes leçons de l'histoire , écrites et lisibkl - 
pour l'ignorance même, sont transmises à la postérité h , 
plus reculée! 

Et ce compositeur qui , dès ses premiers acGordif 
s'empare de votre âme , j porte à son gré la gaieté oiili 
tristesse, la terreur ou Tattendrissement, et se joue 
despote de toutes vos passions , n exercerait-il qu'un 
vague et frivole? Aussi terrible que Crébillon, m 
tendre que Racine, il a transporté la tragédie sur 
scène lyrique; en donnant à son art la déclamation 
base , il s'est assuré des succès indépendants du cap 
de la mode, il s'est élevé au premier rang des 
dramatiques. Sont-ce donc là des succès faciles? 
ce sans avoir étudié long-temps la nature qu'il a 
donne à chaque passion l'accent qui lui est propre? 
ce sans avoir approfondi les lois de l'harmonie qu'il 
rait trouvé ces accords qui réveillent en vous tout i 
fois cette foule d'idées , de sentiments et de sensati 
est-ce en laissant errer au hasard ses doigts sur la 
qu'il en obtient ces chants ravissants de mélodie €l 
vérité , et qu'il arrache des cris d'admiration à ses 
obstinés détracteurs ? Nécessaire dans la paix 
dans la guerre, au combat, la musique règle et 
le courage du brave ; dans nos fêtes , elle entretient! ^ 



PUBLIQUE. 921 

accroît l'allégresse publique. Celui qui conteste Tuti- 
lité d un tel art n a jamais assisté à une bataille ou à un 
triomphe. 

S'il est une carrière où la gloire semble facile et s*ob- 
tifflme chaque jour plus difficilement , c*est sans contre* 
dit celle des lettres , à qui l'on a même contesté leur 
utilité , que je crois pourtant inutile de prouver. Jeune 
homme, qui, fondant votre espoir sur de bonnes études, 
sur les connaissance^ qu elles vous ont acquises en Utté- 
rature , en politique , en histoire , en philosophie , et 
qui , poussé par je ne sais quel instinct aveugle , voulez 
poursuivre la renommée par cette route trompeuse , qui 
pour être unie n'en est que plus glissante, arrêtez un 
moment, écoutez : Avec les forces du talent vous croyez 
arriver au but ; le génie y parviendrait à peine. Avec du 
talent, vous espérez capter la faveur du public; le gé- 
nie fixerait à peine son attention. A ces distractions dans 
lesquelles les objets les plus graves et les plus frivoles, les 
intérêts politiques et les soins de la mode , retiennent 
presque tous les esprits, s'unit contre vos succès un 
obstacle toujours croissant: 

Cest le dégoût qui naît de la satiété. 
' Cet homme qui , sans plaisir au sein de l'abondance , 
parcequ'il est sans besoins , effleure à peine d'une dent 
dédaigneuse les mets les plus recherchés , et croit, par le 
mépris avec lequel il les repousse , prouver l'excessive 
délicatesse de son goi\t ; cet homme est l'image du pu- 
blic qui va vous juger. 



222 INSTRUCTION 

Ce public a coutinuelleinent âous les yeux les outi^ 
dont le dix'Sëptièmeetlè dix-huitième siècle ontemiflll 
notre littérature. Songez que c'est après Pascal, RoiÉ 
seau , Montesquieu, que tous vous annoncez comme^l 
penseur; après Corneille, Racitie, Voltaire., que'-illl 
vous présentez comme un poète. Serez-vous plus svdiim 
que Bossuet ? Serez- vous na4'f comme La Fontaine Jl 
bibliéthèqueîi sont remplies ; les théâtres regorgemii 
chefs-d'œuvre. Grâces à tant d'hommes de g«nie 
tous les genres, rhomme de goût n'a pluis rienàdésâ 
désire pourtant; et semblable encore à cet homme < 
goûté qui , sans appétit , n'en fait pas moins recoi 
sa table , si les ouvrages nouveaux qu'il dédaigne iti| 
succèdent pas rapidemetit , il accusé bientôt de stéi3| 
cet âge dont la fécondité l'importunait. *f 

Un ouvrage parait enfin. L'auteur a tenté une rodl 
nouvelle^ trouvé de nouvelles ressources dans un |M 
qui semblait épuisé, réveillé l'intérêt par des moapÉ 
inconnus : croyez-vous qu'il obtienne justice de'4'éi| 
versalité de ses contemporains, dont il a vaiië'^ 
plaisirs? quelques uns à peine lui feront grâce. Ce ^ 
regarde comme un mérite lui sera reproché commilÉ 
tort par le plus grand nombre. Comparé aux oaviil| 
dont il diffère, son ouvrage, qu'on eût dédaigiié cxia|| 
une imitation s'il leur eût ressemblé , est coodMyj 
comme une innovation,, parcequ'il ne leur ressafM 
pas. Il s'éloigne, dira-t-on, des grands modèles» 4 
les grands modèles , n'est-ce pas la nature qui les oittl 



224 INSTRUCTION 

la bannière de l'apologiste , le public, contrarié dan 
presque toutes ses opinions, finit par passer de Tin 
certitude à Tindifférence. Condamnant , d'api'ès les au* 
très, les ouvrages blâmés ; d'après lui-même, les ouTiagci 
loués, il finit par croire que le siècle est réelleinei(t 
déchu : Terreur s'accrédite. Soit indignation de tant de 
partialité , soit doute de leur force, les Muses se taisent: 
le flambeau de la gloire est prêt à s'éteindre sans être 
consumé; la décadence des lettres va s'effectuer, par(^ 
qu'elle a été annoncée; et les nations rivales, qui croiail 
déjà saisir le sceptre que nous n'avons point perdu, 
nous calomnient en répétant ce que nous disons de noot* 
mêmes. 

Le terme d'un tel désordre est arrivé. Le génie tuté* 
laire qui nous a assuré la suprématie dans les partiel 
où l'on croyait pouvoir nous la contester , n'a pas penmi 
qu'on nous la refusât dans celle où l'on nous l'a ton» 
jours cédée. Il sait qu'il en est de la gloire littéraire 
comme de la gloire des armes ; que , différente de celle 
des sciences et des arts , pour les travaux desqueb tons 
les peuples civilisés sont en communauté , et qu'ils ee 
partagent en raison de la proportion dans laquelle ils y 
contribuent , la gloire des lettres , acquise par des 
moyens particuliers à une nation, est essentiellemeal 
nationale ; que si les progrès des sciences constatent h 
supériorité du siècle, ceux des lettres constatent dans 
ce siècle la supériorité de cette nation; qu'enfin les peu* 
pies étant en rivalité de génie comme de courage, nous 



PUBLIQUE. 225 

Ile devons pas plus laisser déprimer nos chefs-d'œuvre 
que rabaisser nos victoires. 

Déjà les richesses que nous possédons sont remises 
en honneur, et des moyens ont été pris pour les ac- 
croître. Les libéralités de la puissance sont prodiguées 
augàiie, bien plus stimulé encore par l'estime du prince, 
bien plus échaufFé par ces prodiges que dix ans de vic- 
toires lui laissent à chanter. 

Prodiges de la guerre qui n ont point interrompu ceux 
de la paix! Pendant que Napoléon achetait la paix par 
tant de dangers, par tant de privations , Tabondance et 
la sécurité régnaient dans la capitale, qui se décorait, 
de tous les côtés , de monuments demandés par Futilité, 
élevés par la magnificence. Liés par leurs noms au sou- 
venir des grands hommes et des grandes actions, de 
nouvelles promenades se sont ouvertes, de nouveaux 
quais ont été construits le long du fleuve qui coule sous 
les arches du pont d'Austerlitz et sur les fondations de 
celui dléna ; des fontaines font jaillir dans toutes les 
places la fraîcheur et la salubrité; notre colonne Tra- 
jane se dresse ; un temple est élevé à l'honneur ; deux 
arcs de triomphe à la gloire; ce palais, que les travaux 
de trois siècles , que la puissance de dix rois , n'avaient 
pu que commencer, le Louvre s'achève : et c'est d'une 
cabane qu*e sont émanés les décrets qui encombrent Paris 
des plus superbes édifices. 

Dans cette cabane, tout ce qui est^rand, tout ce qui 
est utile, a occupé la tête infatigable qui règle les des- 



1. 



i5 



226 INSTRUCTION 

tinées de la terre , et qui ne peut se délasser du travail 
que par le travail même. 

Croyons que les intérêts de Vinstruction publique n y 
ont point été oubliés par ce génie à qui tout est pré- 
sent, et que l'organisation définitive qui doit en con- 
solider la prospérité, y a été méditée entre deux 
victoires. 

Et quel plus grand bienfait pour la génération pré- 
sente, pour les générations futures, que celiii d'une 
éducation libérale! Telle est, j'ose l'affirmer, le dernier 
présent que Napoléon nous réserve , quel que soit le 
nom sous lequel il nous l'accorde : entre ses mains , les 
noms comme les choses changent de valeur. Je suis donc 
loin de partager l'opinion de ceux qui , sur la foi d'une 1 



' 



dénomination antérieurement employée, concluent que 
l'instruction serait désormais restreinte à la mesure dans 
laquelle la distribuait l'institution que ce nom rappelle; U 
que, réduite presque à l'enseignement des langues 
mortes, elle ne permettrait l'étude des sciences phj' 
siques, mathématiques et morales, que dans la proportion e 
et la direction déterminées pour ce genre d'étude dans 
les anciens collèges. 

Il est des hommes qui ne peuvent se mouvoir que 
pour reculer : intéressés à donner à l'instruction les 
étroites limites de leur science et de leur capacité, ib 
répètent que ce n'est pas sans danger que l'on répand les 
lumières; que l'esprit de révolte et l'esprit philosophique 
ne sont qu'une même chose ; qu'en conséquence la jHîr- 



PUBLIQUE. 3«7 

tion éclairée de la nation doit, pour Imtérét du prince, 
être aussi peu nombreuse qu'il est possible; que les 
erreurs doivent, pour Futilité des gouvernements, en- 
trer, dans une certaine proportion, dans renseigne- 
ment, qui ne doit pas embrasser toutes les vérités; 
enfin , que la nation la plus ignorante est aussi la plus 
docile. 

Ils ne savent donc pas, ceux qui parlent ainsi ^ ce 
qui s'est passé, ce qui se passe chez les peuples con- 
damnés à Tignorance par la superstition. Fait pour la 
servitude et non pour Vobéissance , un peuple ignorant 
est toujours près de la révolte. Voit-il autre chose 
dans le pouvoir sous lequel il fléchit qu un abus de la 
force , dont il abusera si jamais Içs circonstances lui dé- 
lient les mains? sait-il ce que c'est que droits et devoirs.»^ 
conçoit-il les avantages de ces sacrifices d'une portion 
de la fortune et de la liberté en faveur de la société, 
qui nous garantit la conservation du reste ? Non : la vio- 
lence seule peut le forcer à concourir au bien commun, 
comme la terreur à respecter l'ordre social qu'il me- 
nace sans cesse , parcequ'il ne sait pas de quel intérêt 
il est pour tous de le conserver. Les lumières se ré- 
pandent sur le globe ; les arts de la guerre et de la paix 
s'étendent et se peffectionneut; les nations policées, 
en adoptant presque simultanément les nouvelles dé- 
couvertes , maintiennent entre elles un honorable équi- 
libre : attaché à ses usages par ses préjugés, le peuple 
ignorant seul ne participe pas à tant d'avantages ; reculé 



i5. 



•228 INSTRUCTION 

dans la civilisation , parceque seul de tous les peuples 
il ne s y est pas avancé, il s* est rangé lui-même parmi 
les bêtes féroces , à qui l'homme livre une interminable 
guerf e , tantôt en haine de leur cruauté , tantôt en désir 
de leur dépouille. Que pourra le chef d'un tel peuple 
contre les ennemis qui le menacent? qu'opposera-t*il à 
ces armées formidables par le courage , la discipline et 
la science militaire? Une multitude rassemblée au hasard, 
dont lé fanatisme déchaîne et enchaîne à son gré la fu- 
reur stupide. En vain ce chef sent-il les avantages des 
lumières que son peuple dédaigne ; eu vain tente-t-il de 
l'y faire participer, ce bienfait lui est reproché comme 
un crime. Réprouvé par l'ignorance qu'il a voulu dé- 
trôner, il voit couler à grands flots le sang de ceux qui 
ont osé conspirer avec lui la félicité publique ; et les ac- 
clamations d'une joie brutale signalent le triomphe de ce 
peuple, qui se croit régénéré parcequ'il est retombé 
dans la barbarie '. 

Ah! si l'ignorance était le plus sûr garant de la do- 
cilité des nations , pourquoi Pierre-le-Grand aurait-il 
employé tant de soins et d'efforts pour éclairer la sienue? 
II faut à un grand prince un peuple digne de lui, un | 
peuple qui , loin de rester en arrière des peuples éclairés, 
les devance. L'éducation surtout peut nous donner ou 
plutôt nous conserver cet avantage. Éducation libérale - 
qui ne nous est donc pas moins assurée par l'intérêt d^ 

' Oci fat écrit â Tépoque de la révolotion qui détrôna le sultan SélÏL^-'*' 



PUBLIQUE. 929 

Fempereur que par sa magnanimité. Voudrait-il compro- 
mettre la gloire immense de l'empire? Que deviendrait 
cette gloire , s'il ne se formait , pour la conserver , des 
hommes aussi forts que ceux qui Tont acquise à la 
France; des honunes qui puissent continuer les héros 
qui comimandent nos armées , les sages qui siègent dans 
nos conseils? 

Loin d'avoir rien à redouter de la vigueur de son peu- 
ple, c'est par cette vigueur même que le prince exécute 
ces vastes conceptions qui , faute d'une armée française, 
eussent passé pour des rêves du génie. 

Le fils de Philippe médite la conquête de l'Asie, Est- 
ce parmi les coursiers assouplis par l'esclavage , affaiblis 
par la mutilation , qu'il choisit le compagnon de ses fati- 
gues et de ses victoires ? Celui dont la vigueur s'était 
fortifiée dans la liberté, celui dont la bouche n'avait 
jamais été outragée par le frein, dont le dos n'avait été 
déshonoré par auctm fardeau, fut le seul qu'Alexandre 
trouva digne de lui. Indomptable pour des hommes, 
Bucéphale obéit à un héros. Les forces avec lesquelles 
il avait résisté jusqu'alors tournent au profit du vain^ 
queur qui se l'asservit; et ses forces seules pouvaient 
suffire à une course dont le terme était les bornes du 
monde ! 



,5o INSTRUCTION 



DE L'ADMINISTRATION 

DES ÉTABLISSEMENTS 

D'INSTRUCTION PUBLIQUE, 

ET DE LA RBORGAITISATION DE I.*£NSEIGirBMBir T ; 

PROJET 

PRÉSENTÉ AU PREMIER CONSUL. 

AN IX (x8oi). 



SI. 

NÉCESSITÉ DE DOTER L INSTRUCTION PUBLIQUE. 

L'expérience a démontré qu'il ne suffisait pas d'assi- 
gner des revenus à l'instruction publique. L'énorniitéde 
l'arriéré dû aux professeurs prouve les inconvénients de 
tout mode de paiement assis sur une base éventuelle. 
La prospérité des universités et des anciens corps en- 
seignants , dont les besoins étaient couverts par les re- 
venus des biens immenses qu'ils possédaient , ne laisse 
pas de doute sur l'avantage ou plutôt la nécessité de b 
dotation des établissements et des corporations de ce 
genre. 

L'instruction publique doit donc être dotée. 

IjC gouvernement a reconnu cette vérité quand il a 



PUBLIQUE. aSi 

mis en réserve, pour cet objet, une partie des cent 
soixante millions mis à sa disposition par le corps lé- 
gislatif; mais quel que soit le fonds qu il assigne à l'in- 
struction, il ne l'aura dotée en effet que lorsque les biens 
ou les capitaux dont ce fonds se compose auront été 
distraits de la masse des domaines nationaux qui sont 
sous l'adniinistration du ministre des finances. 

Tant que cette distraction n'aura pas été effectuée , 
les salaires des professeurs n'auront pas été plus assurés 
qu ils ne l'étaient quand on devait les prélever sur les 
centimes additionnels. Mille circonstances peuvent en- 
core en entraver le paiement. 
Le ministère des finances sera seulement redevable au 

ministère de l'intérieur d'un revenu de sur 

le produit de la totalité des domaines nationaux ; mais 
l'instruction ne possédera pas un fonds de cent vingt 
millions. 

n faut, pour que sa dotation soit effective, que ce 
fonds , ou les domaines qui le représentent , soient re- 
mis entre les mains du ministre de l'intérieur , à qui seul 
appartient le droit de les administrer directement ou in- 
directement. 

Enfin cette distraction n'est-elle pas une conséquence 

de la concession faite par la loi , qui , en consacrant un 

fonds de cent vingt millions à l'instruction , aliène les 

domaines qui les représentent, tant que les conditions 

auxquelles l'usufruit en est accordé auront été remplies ? 



23'i INSTRUCTION 



S"- 



QUEL EST LE MODE D ADMINISTRATION AUQUEL IL COIf- 
YIENDRAIT AU MINISTRE DE L^INTERIEUR D* ASSUJETTIS 
LES BIENS DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE? 

Je ne pense pas qu'il convienne au ministre de Tinté» 
rieur d'administrer directement, c'est-à-dire par ses bu- 
reaux, les biens de l'instruction. Ces biens, ainsi que les 
établissements à l'entretien desquels ils sont consacrés, 
étant disséminés sur toute la surface de la république, 
ne pourraient que se détériorer sous une surveillance 
exercée de la capitale. Cette surveillance ne peut, d'une 
autre part , être confiée à une régie. Les dépenses énor- 
mes qu'entraînerait la quantité des agents salariés devant 
être prises sur les revenus des biens administrés, dimi- 
nueraient d'autant nos ressources. 

Ces inconvénients disparaîtraient si l'administration 
(le ces biens était confiée à ceux à qui ils doivent pro- 
fiter; si chaque établissement d'instruction publique 
était chargé de gérer la portion de domaine affectée à 
ses besoins. Je vais essayer de donner les moyens d'éta- 
blir ce mode d'administration non moins fructueux qu'é- 
conomique. 

La nature et la situation des biens affectés à l'instruc- 
tion publique une fois connues, la répartition en serait 
faite (*ntre les divers établissements, en raison de leurs 
Ix'soiiis. A cet effet, il aurait été fait un rapprochement 



PUIÎLiQUE. a55 

(les deinaûdes fonnées pur les différents «conseils d'ar- 
rondissenient en rétablissement de collèges , et de lu 
valeur desidumaines qui seraient dans oel arrondisse- 
ment. Nul eollége u€ serait rétabli sans qu'on eAt trouvé 
le moyen de le doter, ee qui se ferait avec k-s biens 
qui seraient le plus à sa portée; ces biens enfin se- 
raient gérés par l'administration intéri(;ure de <;baqiie 
collège. 

Je forme ainsi autant d'administrations qu'il y aurait 
d'établissements d'instruction. Je soumets, comme de 
raison , la gestion de chaque administration à la suivcil- 
lance du ministère de l'intérieur. ()n m'objectei'ii qui^ 
ce mode multiplierait d'une manière efTi'ayaiite le tra- 
vail de l'examen des comptes. Rien de plus facile ({ui^ île 
simplifier ce travail, si l'on adoptait la forme nouvelle 
que je proposerais de donner à l'instruction publique. 



SI" 



Quiconque réfléchit sur l'organisation de l'instruction 

pi^ jusqu'à ce jour doit ^tre frappé des contradic- 

ccnirales ofîi'ant le 

is les points de 

puisse recevoir 

iiédiaire des écoles 

avait senti la iié- 

icuiie par la forma- 




234 INSTRUCTION 

tion d'écoles secondaires , où l'élève , à qui ron ai 
donné , dans l'école primaire , les moyens d'appren 
en lui donnant la connaissance des signes , ferait a^ 
cation de cette connaissance à l'étude des principes 
belles-lettres et des sciences mathématiques. Cesl 
sortir de ces secondes écoles,' où il eût appris ce 
s'enseignait autrefois depuis la sixième jusqu'à la t 
sième inclusivement, qu'il eût été en état de prol 
de l'instruction perfectionnée que doit offrir l'é 
centrale. 

Quel obstacle a donc retardé jusqu'à ce jour l'étal 
sèment des écoles secondaires, qui eussent comp 
le système encore en vigueur? l'accroissement d 
dépense déjà énorme. En effet , aux trente mille H 
que coûte à peu près chaque école centrale, ajoi 
la dépense qu'entraînerait auprès d'elles l'établissen 
des écoles secondaires , et vous aurez un résultat 
frayant. 

A ce système ruineux si on veut le compléter, 
incomplet, et par cela même toujours ruineux, si 
veut le laisser sur le pied actuel, n'en pourrait-on i 
stituer un qui offrît à chacun la portion d'enseigne n 
qu'il aurait intérêt à recevoir, sans exiger du gouvei 
ment des dépenses plus fortes que celles consenties 
le corps législatif? 

Pourquoi cette multiplicité d'écoles , toutes suj 
même pied, au milieu des Ardennes, au pied des 
rénées, comme dans la capitale? Tous les élèves 



PUBLIQUE. «55 

>nt pas destines à être chimistes , naturalistes ou légis* 
tteurs. Ces sciences y sont pourtant professées dans des 
lasses qui , dans la majeure partie des départements y 
>nt désertes, parcequun petit nombre de parents est 
itéressé à donner à ses enfeuits ces genres de connais- 
inces. 

En substituant une économie bienfaisante à un faste 
érile y réglons la distribution de l'instruction sur les 
iteréts de ceux qui sont appelés à être instruits; et 
3mnie ces intérêts varient suivant les fortunes et les 
»calités , formons, d*après ces considérations, des écoles 
e différents degrés. 

Tout ce qui peut être enseigné sera enseigné ; mais , 
crnime tous les élèves ne sont pas appelés à des études 
niyerselles, les écoles universelles ne se trouveront pas 
artout. 

De là résulterait un nouveau classement des établis- 
ements d'instruction publique ; classement basé sur Te- 
ndue de Finstruction qu*on recevrait dans ces divers 
ilablissements. 

Uy aurait des écoles centrales et des écoles secon-^ 
de première et de seconde classe. 

S IV. 

DES ECOLES CENTRALES. 

Les écoles centrales, où les hautes sciences et les arts 
i^ax seraient professés par les maîtres les plus ha- 



«56 INSTRUCTION 

biles , seraient des universités perfectionnées , 
formeraient de la réunion de toutes les école; 
ciales. 

Elles seraient formées : 

1* Dune école de perfectionnement pour 1 etu 
langues anciennes et modernes, belles*lettres , s( 
physiques et mathématiques ; 

a** D une école spéciale de musique ; 

3* D'une, école spéciale de dessin , architecture , 
ture et peinture ; 

4* D une école de médecine ; 

5* D'une école de chirurgie; 

6* D une école de droit; 

7* D une école d'agriculture ; 

8* D'une école vétérinaire ; 

9° D'un institut de sourds et muets. 

Une bibliothèque publique, un cabinet d'histo 
turelle , un jardin botanique , un observatoire et i 
sée de peinture et sculpture , seraient établis dans 
où se trouverait l'école centrale. 

Il serait à désirer aussi qu'on y élevât un théâ 
chant et de déclamation , où les jeunes littérateur: 
jeunes musiciens viendraient former leur goût à 
présentation perfectionnée des chefs-d'œuvre, c 
les jeunes peintres et sculpteurs formeraient le leu 
le musée, par l'étude des tableaux des maîtres de 
rentes écoles. 

Enfin il serait formé auprès de chaque école a 



PUBLIQUE. «57 

m institut composé de savants, de littérateurs et dar- 
istes de V arrondissement ". 

Ces instituts, formés à V instar àe celui de Paris, se- 
aient de deux tiers moins nombreux , et entraîneraient 
a suppression de membres associés à cet établissement, 
ivec lequel chaque institut correspondrait. 

Ces écoles , au nombre de dix , seraient établies dans 
K>s principales villes. 

s V. 

DBS ÉCOLES SECONDAIRES. 

Les écoles secondaires, ou collèges de première 
::lasse , remplaceraient les anciens collèges dans les villes 
lu second ordre. On y professerait les langues anciennes, 
a littérature ancienne et moderne , les mathématiques, 
Itt éléments de chimie et d'histoire naturelle, et le 
dessin. 

On trouverait plutôt dans cet établissement les notions 
des sciences que l'instruction complète sur les sciences , 
dont l'enseignement perfectionné ne se trouverait qu'aux 
^•écoles centrales. 

Ces écoles de première classe seraient établies au 

)mbre de cinquante. 

Les écoles de seconde classe, ou petits collèges, qui 

' ^expliquerai ce que j'entends par arrondissement relativement à 
itraction imblique. 



C 



258 INSTRUCTION 

n'offriraient que la portion ^instruction nécessaire m 
plus grand nombre , seraient plus multipliées. On poup* 
rait les porter au nombre de deux cents , et les répartir 
dans les villes du troisième ordre. 

Les belles-lettres y seraient professées conmie dans 
les grands collèges; mais on n y enseignerait, d'autre 
part , que l'arithmétique et le dessin. 

C'est une prodigalité mal entendue que celle qui nom 
donne par trop au-delà de nos besoins. L'artisan , le coin» 
merçant , trouveront dans leurs villes , d'après ce plaO} 
l'instruction nécessaire , même sur les parties étrangèrci 
à leur profession qu'il ne leur convient pas d'ignorer. 
Quant à ceux à qui leur fortune permet Vùistruction de I 
luxe y ou ceux qui, pour leur bien«étre à venir, soiH 
intéressés à la recevoir , l'état aura fait assez pour eui 
en la leur offrant aux écoles centrales. 

Le classement et la répartition des établiss 
d'instruction publique ainsi faits, il nous reste à divi 
et à répartir entre eux les domaines affectés à l'instruc- 
tion, et à déterminer le mode d'après lequel ils seraient 
administrés. Voici le mode que je proposerais. 

s VI. 

ORGANISATION DE l'aDMINISTRATION. 

La France savante serait divisée en autant d^anxmr 
dissements qu'il y a d'écoles centrales. 

Ces arrondissements seraient au nombre de dix. 11^ 



PUBLIQUE. 239 

se coniposeraient de plusieurs départements. On affec- 
terait aux besoins de chaque arrondissement les do- 
maines qu'il renfermerait, ou, s*ils étaient ins|i(Iisants , 
ceux qui seraient le plus à sa portée. La totalité des biens 
de l'instruction serait donc partagée en dix parts. Cha- 
cune de ces parts serait ensuite divisée en autant 
de portions qu'il y aurait d*étabUssements d'instruction 
dans l'arrondissement à laquelle elle serait assignée. La 
nature de chaque établissement déterminerait les pro- 
portions dans lesquelles cette division devrait être faite. 
Chaque établissement ainsi doté serait administré par un 
conseil formé des professeurs et du directeur, conseil 
dont les opérations et la comptabilité seraient sounns(\s 
à l'approbation de l'administration de l'école centrale. 

L'administration centrale , de son côté , après avoir 
reçu les comptes de chaque établissement secondaire, 
rendrait ceux de la totalité de l'arrondissement au mi- 
nistre de l'intérieur. 

L'école centrale serait ainsi le centre de l'administra- 
tion comme de l'instruction. 

s VII. 

DES PENSIONNATS. 

La dette de l'homme fait vis-à-vis de l'homme qui se 
fait est de deux espèces, l'instruction et l'éducation. 

Nous venons de pourvoir à l'instruction par l'organi- 
tation des écoles, mais nous n'aurons rien fait pour 



24o INSTRUCTION 

rëducation tant que nous n aurons pas pourvu au réta* 
blissement des pensionnats près de ces écoles. 

Ce rétablissement est de toute nécessité : les pension- 
nats seuls yivifient les écoles , et peuvent subvenir aux 
besoins que la dot assignée par le gouvernement ne peut 
couvrir; enfin ils offirent au gouvernement, sous Thi- 
spection immédiate duquel ils doivent être , les moyens 
de préparer les hommes , par la direction qu'il peut don- 
ner aux habitudes et aux idées de l'enfance. 

n sera donc pourvu à rétablissement d'un pensionnat 
près de chaque école. Cet établissement peut être fait 
dans une maison faisant partie des biens dont Técole 
serait dotée , ou dans une maison acquise par échange 
ou par location ; acquisition dont on serait largement 
indemnisé par le produit des pensions de chaque élère. 

Le pensionnat , soumis à l'inspection de la munici- 
palité , serait confié à un directeur choisi par elle parai 
les professeurs d'une classe supérieure à celle dans la* 
quelle se trouverait l'établissement. Ce directeur serait 
spécialement chargé de l'éducation physique des enfantf, 
et de l'enseignement de cette partie d'instruction que les j 
professeurs ne pourraient embrasser, la morale religieuse. 
Ces soins composent essentiellement , à mon gré , les 
devoirs des pères et mères, auxquels le directeur est 
substitué. 

L'obstacle le plus grand qui se soit opposé jusqu'à 
ce jour aux succès des établissements nationaux d'i 
struction publique , est la diversité d'opinions politique 



PUBLIQUE. 241 

et religieuses , qni divisent les esprits depuis la rérolu- 
tion. La force du gouyemenient , sa stabilité , fondée sur 
tm système qui se compose des idées modérées de cha- 
îne parti y dominent déjà les schismes politiques. Les 
Rûbles inquiétudes qui, sous ce rapport, pourraient 
encore subsister dans Tesprit de quelques parents^ s'é- 
teindront d'elles-mêmes, si l'instruction de la jeunesse 
n'est confiée qu'à des hommes à qui l'on ne puisse re- 
procher aucune exagération dans quelque opinion que 
oe soit. 

s VIII. 

DEVOIRS DES DIRECTEURS DE PENSIONNAT. 

La lassitude a terminé plus d'une querelle politique ; 
il n'en est pas ainsi des querelles religieuses. La haine 
qui les suscite et qu'elles accroissent , s'envenime à me- 
sure qu'elle vieillit. Le père la lègue à ses enfants , qu'il 
ae confiera jamais aux mains d'un instituteur de croyance 
étrangère : de là l'iniréquentation des écoles par les 
ifmisans de toute secte opposée à celle dont les dogmes 
P seraient professés; de là aussi la possibilité de faire 
les pensionnats, si, d'une part, l'enseignement de 
ite doctrine religieuse est interdit aux professeurs 
l'école , et si , de l'autre , tout directeur de pen- 
nauit, astreint à ouvrir un cours de morale, peut, 
ce nom , instruire 1^ enCsints dans la croyance qui 

{Mffaitra le plus convenable. 

1. 16 



242 INSTRUCTION 

Mais quelle sera cette croyance? la croyance domi*' 
nante dans la yiUe où sera rétablissement; et c'est à cet 
effet que je propose de laisser le choix des directeurs 
à la nomination des conseils municipaux, ce choix ne 
pouvant être fait par eux que conformément à cet in^ 
térêt. 

Ainsi j à Tours , les catholiques alimenteront le pen- 
sionnat où les dogmes catholiques seront professés ; ainsi, 
à Nîmes, les seuls protestants peupleront le pensionnat 
où les dogmes protestants seront enseignés , sans que les 
catholiques de Nîmes ou les protestants de Tours soient 
éloignés des écoles où Ton n'enseignerait rien de con- 
traire à leur croyance respective. 

Un grand bien résulterait enfin de cette mesure,* ce 
serait d'avoir formé dès Tenfance tout Français à ta to- 
lérance religieuse. 

Les sectaires en minorité instruiraient leurs enËinti 
chez eux ou dans des pensioimats particuliers. 

S IX. 

ou PROFESSORAT. 

Les devoirs du directeur expliqués, il nous reste 
parler de ceux des professeurs. 

Deux conditions sont indispensables pour Fadmissio^ 
au professorat, la science et la moralité. La noimnsàiO0 
d'un professeur sera donc soumise à l'examen du corf^ 
enseignant relativement à la science; relativement à 1^ 



PUBLIQUE. 245 

moralité , à Tapprobation des magistrats et du ministre. 
Tai parlé d'un corps enseignant; n'est-il pas en effet 
nécessaire de le réorganiser? n'est-ce pas le seul moyen 
de consolider l'instruction publique j et de rétablir un 
système uniforme dans l'enseignement P 

SX. 

ORGANISATION d'uN CORPS ENSEIGNANT. 

Le corps enseignant serait formé de la totalité des 
professeurs et des dir€Ttei}rs de pensionnats. 

Le directeur d'un ét^lissement, réuni aux professeurs, 
formeraient un conseil particulier d'instruction. 

Les professeurs et directeurs d'un arrondissement y réunis 
à l'école centrale, formeraient un conseil général S m- 
struction. 

. Chaque conseil particulier aurait droit d'envoyer au 
conseil général deux députés , savoir, le directeur et un 
professeur. 

Les objets d'intérêt particulier à un établissement se- 
raient délibérés dans les conseils particuliers , et soumis, 
suivant leur nature, à l'approbation du conseil municipal 
ou de l'administration de l'école centrale. 

Les objets d'intérêt général seraient débattus dans le 
tonseil général, et soumis à l'approbation du ministre 
ic l'intérieur. 

Dans les cas extraordinaires et d'un intérêt com- 
mun à tous les établissements d'instruction, il serait 

16. 



\ 



*44 INSTRUCTION 

formé un conseil extraordinaire, composé de députés des 
dix airondissements^conseil qui ae pourrait être con- 
voqué que par le ministre, et le serait dans le lieu qui 
lui conTiendraiL 
Les professeurs seraient divisés en iroïs classes : 
Professeurs d'école centrale , 

Professeurs d'école secondaire de première classe, 
Professeurs d'école secondaire de dernière classe. 
Les professeurs d'une classe inférieure auraient seuls 
droit (le concourir pour une chaire vacante de leur fa- 
culté, dans la classe qui len^ sei^it immédiatement sa- 
périeure. 

Nul ne pourrait dev^iir pr^sseur d'école centrale 
qu'après avoir exercé graduellement le professorat dm 
les écoles subalternes. 

L'élection des professeurs serait f^ite par le COOmS 
général de la manière qui swit : Un concours a 
ouvert entre tous les professeurs du degr^.U 
celui de la chaire vacante, 
l'enseignement de la taculté dans lac 
vaquerait. 

la nomination du pro 
bation du ministre. 

Pour pourvoir au n 

dernière classe , il : 

que école centrale. P 

fesseuT de'dennèrc 

Le nombre dea * 



PUBLIQUE, «45 

la totalité des professeurs de troisième classe dans un 

arrondissements 

Les aspirants seraient nommés, après un concours, 
par i école centrale. Nul ne serait admis à concourir que 
sur la présentation d'une école de troisième classe, pré- 
sentation qui exigerait que l'on eût soutenu deux exa- 
mens publics sur la feculté à renseignement de laquelle 

on se consacre. 

» 

L'admission de l'aspirant serait soumise à l'approba- 
tion du ministre. 

Les aspirants ne seraient pas salariés par 1 état , mais 
ils pourraient l'être par l'établissement auquel ils se se- 
raient attachés , soit comme suppléants des professeurs, 
soit comme surreillants du pensionnat, fcmctions qui 
ne pourraient être confiées à d'autres qu'à eux. Il fau- 
drait aussi que , pour exercer toute fonction relative à 
l'instruction, dans quelque étaUissement que ce soit, 
on eût été reçu aspirant : cet établissement ne fût-il pas 
national , tel que les pensions particulières , les collèges 
fondés par des villes , et dotés par elles avec des fonds 
étrangers à la masse des biens de l'administration. 

On procéderait au remplacement de l'aspirant qui se 
serait attache à un établissement étranger au gouver- 
nement. 

Les chaires des écoles centrales ou des écoles secon- 
daires de première classe , qui ne trouveraient pas de 
chaires con*espondantes dans les établissements inférieurs, 
en cas de vacance , deviendraient l'objet d'un concours 



246 INSTRUCTION 

particulier auquel des aspirants spécialement dévoués 
aux facultés qui devraient y être professées seraient seuls 
admis. Le nombre de ces aspirants serait double de celui 
des professeurs auxquels ils correspondraient. 

Les destitutions seraient proposées par les conseils 
particuliers au conseil général , et , dans le cas où elles 
auraient été consenties par ce dernier, soumises à l'ap- 
probation du ministre. 

Les appointements des professeurs seraient de trois 
classes. Les professeurs des écoles secondaires recevraient 
moins que ceux des écoles centrales , et les professeurs 
d*écoles secondaires de deuxième classe moins que ceux 
de la première. 

Les appointements des directeurs seraient égaux à ceux 
des professeurs de la classe supérieure à celle dans la- 
quelle se trouveraient leurs établissements, et ne pour- 
raient pas excéder ceux des professeurs de Fécole 
^centrale. 

Après vingt ans d'exercice , dans quelque classe que 
ce soit , tout professeur aurait droit à une pension égale, 
qui, pour tous, augmenterait d'un tiers après trente ans, 
et doublerait après quarante. 

Cette pension serait payée sur des fonds provenants 
d'une caisse particulière à chaque école centrale ; ces 
fonds se formeraient : 

i"" Du vingtième des bénéfices annuels faits par l'ad- 
ministration de chaque établissement particulier de Tar- 
rondissement ; / 



PUBLIQUE. a47 

9* Du yingtième du prix de la pension de chaque 
elèFe, qui serait versé par le directeur de chaque pen- 
sionnat ; 

3* D'une somme équivalant à ce vingtième , qui serait 
perçue de chaque externe dans chaque école ; 

4*^ Du produit d'un droit quelconque auquel tout 
établissement particulier d'instruction serait assujetti. 

Les élèves pourvoieraient ainsi à la subsistance de leurs 
maîtres, et assureraient le bien-être des vieillards par 
qui leur jeunesse aurait été soignée. 

Tels sont les principaux objets qui me semblent ap- 
peler l'attention, lorsqu'il s'agit de réorganiser l'in- 
struction. 

n n'est pas nécessaire de donner plus de développe- 
ment à ce plan pour faire sentir qu'il joint à l'avantage 
de former graduellement les sujets à l'administration et 
à l'instruction , celui de lier à l'enseignement les mem- 
bres du corps enseignant, par' la jouissance d'un sort 
honorable , l'expectative d'un sort meilleur, et la certi- 
tude d'une pension de retraite. 

Si ces idées étaient adoptées , on entrerait dans les 
détails qui pourraient en faciliter l'exécution. 



CORRESPONDANCE 
POLITIQUE. 






I CORRESPONDANCE 
POLITIQUE. 



AU GÉNÉRAL DE DIVISION GENTILI *.' 

Monfebello, 7 prairial anV (a6 mai 1797 ). 

Le citoyen Amault , homme de lettres distingué, sui- 
Tra l'expédition ( des îles vénitiennes) avec les rations et 
le traitement de chef de brigade ; il observera ces îles , 
tiendra avec moi ime correspondance suivie de tout ce 
^'il verra, vous aidera dans la confection des mani- 
festes , et vous pourrez même , s*il en est nécessaire , le 
nettre à la tête de l'administration du pays. 

Bonaparte. 

Les lettres qui suivent ont trait à cette mission , ori- 
le des rapports qui ont existé entre leur signataire et 
grand homme auquel elles sont adressées. 

Nota. Voir les tomes I et II dé la Correspondance de Napoléon ( états 
Venise ). 

' On trouvera à la fin de cette Correspondance une notice succincte snr 
(kican des individus qui 7 sont nommés. 



35» CORRESPONDANCE 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Venise, le 17 prairial an V ( 5 juin 1797 ). 

. ' . ... . i 

Jaloiix de remplir vos intentions , j'ai cru devoir at- 
tendre la célébration de la fête qui a eu lieu hier pour 
vous faire part de mon opinion sur la situation des es- F 
prits à Venise. Si , dans cette occasion , l*homme public 
se fait un rôle , le peuple du moins fait-il franchement le 
sien : lui seul se montre à découvert ; et c'est lui parti- 
culièrement que je voulais étudier. 

Il ne prend aucune part active à ce qui se passe ici 
n a vu tomber les lions sans donner aucune marque U , 
joie; et, dans un peuple aussi mou, cela n'équivaut 
pas à des marques de tristesse ? 

L'appareil de la fête , la destruction des attributs dt 
l'ancien gouvernement , la combustion du Livre-d'Or et 
des ornements ducaux^ n'ont excité en lui aucun enth< 
siasme : quelques cris se faisaient bien entendre de tei 
en temps, mais encore n'étaient-ils prononcés que ^ 
le petit nombre , parmi des spectateurs d'ailleurs, 
nombreux. 

Le sentiment le plus général dans les individus 
toutes les classes est l'inquiétude. 

L'insuffisance du gx)uvemement provisoire est mèïïm 







POUTKjn 
nouée par lui. La 
regarde pas comme 

lationsse ressentent (kot- dénaiian 
d'un grand nombre d^t 
hommes trop hardis. eUt- a<a 
coup à craindre ; lîn«f n cIm 
ôlenieiit de son inactiuB acn 
de l'auiorité rérolulioBMnK 

Toutes les espéranra ir-ti 
Grands on petits. !■ i - i 
décider du sort .II- 1 •■-:- - : 
lions secrètes des tiifÏMTSiit ; 

Quelques mots relatifa > J 
(iispusée la fête 
Tai vu avec plaisir q 
■ils de la révolution 
oublier que c'était à t 
tievable. Lei 
\xéi à la 

. Sur l'une de.» colonni 
•tïTS tranaÙAei, se lisait 
^g»^flertllari ddl'itafia, km^^ ^ 
» , honapurtf. Sur l'nst - 

* nirmnniait. Mite 
bvlrùNc -titil'vUgartiie 



.5; 



luiiiuiitenl* it 






- perdu. Ce 
ant même. 



■nu a .lira- 



254 CORRESPONDANCE 

tinople , me rappellent qu'elles furent accompagnées de 
quatre chevaux , grecs d'origine , et succèssiyement ro- 
mains et vénitiens par droit de conquête. Ces chevaux 
sont placés sur le portail de FégUsè ducale; les Fran* 
çais n ont-ils ps^s quehque droit à les revendiquer, ou do 
moins de les accepter de la reconnaissance vénitienne? 
Ne serait-il pas raisonnable aussi de les faire accompa- 
gner par les lions que Morosini ^ fit enlever au Pirée ? 
Paris ne peut pas refuser un asile à ces pauvres pro- 
scrits , plus recommandables pourtant par leur antiquité 
que par leur beauté. 

Je ne finirai pas cette lettre , général , sans vous parler 
de notre expédition. On s'occupe activement de tous les 
préparatifs ; le général Gentili presse et travaille sans 
relâche. On dit dans ce moment que la flottille , com- 
mandée par le capitaine Bourdet 4, est à la vue du port 
Cette arrivée inespérée presserait sans doute notre d^ 
part ; mais nous n'avons pas encore de certitude. Je re- 
cueille, en attendant le moment de l'embarquement, 
toutes les instructions qui peuvent m'étre utiles dans h ^ 
mission que vous m'avez confiée. Tai trouvé quelques 
livres ; mais la circonspection des anciens écrivains nous 
prive d'une partie des ressources que nous devrions y 
trouver. J'ai été assez heureux pour mettre la main sur 
le seul Ânacharsis qui fût peut-être icL Je fais cherdier' 
Homère, que je veux accoler à l'Ossian de Cesarotti ^, . 
dont je me suis déjà pourvu. J'ai fait enfin la rencontre 
d'un homme instruit , qui voyageait en Italie par mis- 

1 



r 



POLITIQUE. «65 

«on de Facadémie des sciences ; il sera probablement 
attache à l'exp^tion comme médecin. Sous ce rap- 
port et sous celui de savant dans plus d'une partie , il 
nous sera d'une grande utilité ; il se nomme Lasteyrie ^. 
Croyez, général, que je saisirai toutes les occasions 
de justifier, par mon zèle, la confiance dont vous m*ho^ 
ocrez ; croyez aussi à ma profonde reconnaissance : elle 
Yous est aussi justement acquise que Tadmiration de 
TEorope au vainqueur de Tltalie. 

Arnaitlt. 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Venise, le 19 prairial an V ( 7 juin 1797 ). 

Tout se dispose pour le départ ; l'arrivée du capitaine 
Bourdet a levé la majeure partie des obstacles ; l'article 
seul des vivres^ nous arrête encore. La municipalité de 
Venise et les fournisseurs ont eu toutes les peines du 
monde à 6e mettre en mouvement. Las de tant de len- 
teur , le général Baraguay-d'Hilliers 7 a montré les dents : 
dès lors tout a marché. 

J'ai rédigé , de concert avec le brave général Gentili , 
la proclamation que nous répandrons en débarquant ; 
j ai tâché d'y réunir un peu d'élévation à beaucoup de 



256 CORRESPONDANCE 

simplicité. Les Grecs auxquels nous avons affiiire ne 
sont pas des Euripides ou des Platons : on les dît fort 
simples sous quelques rapports , si doubles qu'ils soient 
par caractère. 

Les Vénitiens qui servent sur la flotte montrent la 
meilleure volonté , ils ne désirent rien plus que d*étre 
commandés par des Français ; et peut-être , général, 
serait-il possible de se les attacher tout4-fait en les meu 
tant à la solde française. Cette mesure , que le général j 
Gentîli voudrait étendre à tous les matelots des pays 
alliés et de Malte même , donnerait le moyen de re« 
monter promptement la marine de la Méditerranée. 

Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur l'esprit 
public : il s'est montré , dans les deux fêtes qui ont suiri 
la première, tel qu'il avait paru d'abord. Les républi- 
cains sont dans la haute classe : c'est ce que mon admis» 
sion dans quelques maisons nobles m'a mis à même de *■ 
juger. Pai trouvé beaucoup de lumières, beaucoup de 
philosophie dans plusieurs individus de cette société: 
je regrette que mon prochain départ ne me permette ^ 
pas de les connaître plus à fond On trouverait en eue ; 
de grandes ressources s'il était question de donner une 
constitution particulière au peuple vénitien , qu'ils coih 
naissent parfaitement : l'ex^provéditeur Battaglia * est OB 
de ceux dont je veux parler. 

Je finis cette lettre chez le général fiaraguay-d'Hil- ^ 
liers , où se trouve le général Qentili. Le départ est dé- 
finitivement fixé à après-demain ; d'ici à cette époque, à 



J 



POLITIQUE. «57 

je remarquais quelque chose qui fût cligne de votre at- 
tention , je m'empresserais de vous en instruire. 

Agréez l'assurance de ma reconnaissance et de mon 
dévouement comme Français. 

Arnault. 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

A bord de la Sensible , le a5 prairial an Y (i 3 juin 1797). 

Les nouvelles de Tlstrie , que le général Baraguay- 
d'HîUiers vient de me communiquer, déterminent le gé- 
néral Gentil! à mettre à la voile sans délai. Vous serez 
surpris sans doute qu*il se soit écoulé trois jours entre 
noire départ et notre embarquement : la lenteur avec 
laquelle les provisions ont été délivrées en est Tunique 
cause. 

La mauvaise volonté des Vénitiens perce de toutes 
jparts. Rien de ce qui était nécessaire n avait été fourni ; 
l^ôn n'en répondait pas moins aux demandes des dififé- 
)teats o£Eciers que tout était livré et qu'il y avait défense 
rien faire de plus pour l'expédition. Youlaiton re- 
mter à la source de cette défense , tous les comités la 
iYOuaient, et Ton en était pour le temps perdu. Ce 
l'est qu'en parlant vertement, qu'en menaçant même, 

le le général Baraguay-d'Hilliers est parvenu à arra- 
i. 17 



• ' 



258 CORRESPONDANCE 

cher les moyens insuffisants avec lesquels nous partons. 
On serait tenté de conclure, en rapprochant la conduite 
des Vénitiens et celle de Tempereur, qu'il y a intelligence 
secrète entre eux, et que notre expédition pourra de- 
venir moins facile qu*(;lle ne le paraissait d'abord. Comp- 
tez néanmoins sur le zèle des troupes et sur Vactivité 
prudente de celui qui les commande. 

La conduite du vice-amiral Tomasi ^ , sur le vaisseau 
duquel est monté Gentili , est à peine convenable. Il n a 
pas eu honte de laisser notre vieux général passer la 
nuit sur une planche comme un mousse , sans lui ofiGrir 
ni lit ni vivres. Il ne lui a rendu aucun honneui*. Vou» 
présumez qu'il a été fortement relevé. D'Arbois '® s'est 
plaint à Gondolmer " , et, depuis les ordres nouvem 
de l'amiral vénitien, le vice- amiral met autant de pl^i^li 
tude dans sa conduite , qu'il y avait mis d'abord cTflH 
solence. Ces messieurs comptaient prendre le comroflh 
dément. 

« Je ne recevrai l'ordre que de la Gloria , » disait 
capitaine Bourdet le commandant de VÉole; « et 
commandant le recevra de moi , » répondit sèche 
Bourdet. 

Je dois, avant de terminer cette lettre, vous 
senter, général, que les moyens pécuniaires donnés 
chef de l'expédition ne sont rien moins que suffisant! 
ne peut disposer que de mille écus , et vous savex (|i 
doit établir une correspondance entre l'Italie, la T 
quie et les îles. 



POLITIQUE. 259 

Je n*ai rien à ajouter à ceci. Je tiens un journal exact 
cte tout ce qui concerne l'expédition : cette lettre en est 
l'extrait. Comptez , général, sur mon exactitude comtoe 
sur mon étemelle reconnaissance. 



Arnault. 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Corfba, le 1 7 messidor an V ( 5 jaillet 1797 ). 

Nous sommes arrivés dans 1 île le 9 messidor. Votre 
renommée avait aplani tous les obstacles. Le peuple , 
^'on avait cherché à épouvanter, nous a reçus d'abord 
tfrec le silence de l'inquiétude ; les cris de joie se sont 
bientôt fait entendre, lorsque notre proclamation a fait 
connaître nos principes et l'esprit de notre mission. 

Les Grecs oiit facilement senti qu'ils gagneraient tou^ 
à notre arrivée. Soixante mille individus , asservis par 
«ne centaine de tyrans , avaient besoin que nou's vinssions 
du bout du monde les instruire de leurs droits et les 
4blrertir dé leur force. Aujourd'hui qu'ils les connaiîssent, 
iout ce qui n'est pas vénitien abhorre non seulement 
f ancien gouvernement , mais même tout rapport avec 
Ja métropole : dites un mot , cette île est française. 

Le général Gentili s'occupe en ce moment de la créa- 
tion d'un gouvernement provisoire : il a eu la bohté de 

»7- 



26o CORRESPONDANCE 

m*âppeler pour Taider dans ce travail. Le peu de con- 
naissance que nous avons des individus m'a déterminé 
à proposer , pour diriger nos choix , une mesure <pie le 
général Gentili a adoptée. Nous demandons des listes de 
candidats aux hommes les plus éclairés et les mieux in- 
tentionnés. Les individus qui se trouvent portés sur le 
plus grand nombre de listes seront ceux que nous por- 
terons à la municipalité. 

Notre projet est aussi de ne composer les corps admi- 
nistratifs que de gens attachés par intérêt à la révolu- 
tion y et d y appeler les hommes de différents rites , en 
raison du rapport de ces rites avec la population. 

Je ne crois pas qu'on puisse former plus d'une muni- 
cipalité pour l'île ; les moyens de correspondance ne se- 
ront pas même faciles avec l'arrondissement hors de 
Corfou. La chose la plus rare est de rencontrer ici un 
homme qui sache lire. 

Le général Gentili vous a sans doute &it part, gêné-, 
rai, de l'embarras ou nous jette la subsistance destroo- 
pes. Les réquisitions sont impossibles : les munition* 
naires sont sans fonds : la caisse ne contient que la solde 
de l'armée pour deux mois. 

L'on a passé un marché avec un juif de ce pays , 
s'engage à nous alimenter pour trois mois ; mais une 
clauses de ce marché porte une avance considérable 
notre part sous un terme très prochain. 

C'est en vain que l'on a voulu recourir aux 
publiques : non seulement nous n'y trouvons rieni' 



POLITIQUE. 261 

mais les fermiers sont en avance avec Tancien gouver- 
nement. 

Le général a préalablement ordonné que les verse- 
ments fiassent faits dorénavant à la caisse de Tarmée , 
mois par mois. Mais nos besoins sont de tous les jours , 
et cette mesure ne procurera que des recouvrements 
insuffisants. . 

Ce n'est pas , général , que cette île n'offre des res- 
sources considérables; mais les entraves que les Vé- 
nitiens mettaient au commerce de Thuile, qui devait 
avant tout être portée à Venise , privaient Corfou 
de la majeure partie du produit de la vente de cette 
denrée. Elle était soumise à double droit : à un droit 
de sortie , d'abord perçu à Corfou par une douane qui 
constatait la quantité exportée par chaque bâtiment; 
et à un autre droit de sortie, dont l'exportation de 
l'huile en terre ferme était grevée à Venise, qui seule 
' avait le droit de commercer librement de cette mar- 
chandise. 

Rendez aux habitants de Corfou la liberté absolue 
I ' 'du commerce , en maintenant le droit de sortie qui se 
percevait ici, non seulement vous vous assurerez des 
'moyens suffisants à la solde des troupes et au salaire 
des officiers publics, mais, de plus, vous enrichirez 
cette île de l'immense bénéfice que la métropole et quel- 
ques négociants retiraient de la seconde vente , au dé« 
triment de la colonie et du cultivateur. Cette opération, 
également avantageuse aux Français et aux habitants , 



ïs. 






si69 CORRESPONDANCE 

semble être d'ailleurs la conséquence de la liberté, qui 
ne peut guère se concilier avec la dépendance injurieuse 
dans laquelle Venise tiendrait plus long-temps Corfoa 
sous ce rapport. 

Si you9 <auloptiez cfitte id^e , généfral ^ la p^|t:eption de 
ce droit serait siir-le-cbamp attribuée aux receveifirs des 
autres impositions, d'après les modes déjà existants. 

L occupation que me donne Fétat de délabrement où 
sont toutes les parties de Ts^dministration , ne m'a pas 
empêché de faire des recherches relatives aux dbjets 
soumis à la consfiscation. Je n ai rien trouvé jusqu'à 
présent. Il n*y a aucun magasin appartenant aux puis- 
sances coalisées. Depuis plus d*un an^ l'on n'a pas tu 
d'Anglais à Corfou. Le consul russe y est presque aussi 
misérable que le consul français , e^ ce n'est pas peu dire. 

Je n'ai rien à ajouter pour le présent ai|x objets con- 
tenus dans cette lettre. Mon rapport sur les ^rts ne sen 
ni difficile ni long. Cette ville ne renferme^ qu'un nuMUi- 
ment élevé, dans la citadelle, au maréchal Schulleift- 
bourg ■ ', qui la défendit contre lea Turcs : p'est sa statue 
pédestre. Point de statue hqrs celle-là; point de ta- 
bleau , point de bibliothèque ; une salle de spectacle el 
pas d'imprimerie La seule rareté que j'ai rencontrée est 
l'église de Saint-Spiridion '^ : c'est une mine d'ai^ent. 

Le peuple est superstitieux et lâche. Le marchand de 
figues et le garçon boucher sont également armes : rien 
n'était plus commun que les assassinats ; mais la cor- 
ruption de l'ancien gouvernement porte à croire que 



POLITIQUE. a63 

leur multiplicité pouvait être également imputée aux 
gouyemants et aux gouvernés. 

On trafiquait également de la mort et de la vie d un 
homme avec le juge et Tassassin. Saint Spiridion , qui a 
&it encore un miracle il y a trois semaines , en opère 
encoFe, moins souvent toutefois qu*un autre saint, de- 
vant lequel tout le monde est à genoux ici : ce saita 
s'appelle Denaro ( l'argent ). 

Je dois aller voir au premier jour les fameux jardins 
d'Alcinoùs et la pierre sur laquelle lavait Nausicaa. Je ne 
. sais si les princesses sont à la campagne , ce qu il y a 
de sûr c'est qu à la ville nous ne voyons guère que des 
Uanchisseuses. 

Je ne puis terminer , général , sans vous réitérer mes 
remerciements , et pour la mission dont vous m'avez lio- 
iioré , et pour les relations où je suis avec les hommes 
estimables auxquels vous m'avez associé. Permettez-moi 
1^ aussi de vous renouveler, ainsi qu'à madame Bona- 
;; parte, l'assurance de ma reconnaissance et de mon en- 
tier dévouement. 

Arnault. 

jP. S. Général , le général Gentili me charge de vous 
parler particulièrement de trois personnes : d'abord du 
citoyen d'Arbois , du service duquel il a beaucoup à se 
louer, et pour lequel il désire un grade dont il a joui il y 
a quatre ans, le grade d'adjudant-général. Cette faveur 
aplanirait d'ailleurs de petites difficultés qui s'élèvent 9 



a64 CORRESPONDANCE 

en fait de service , entre le commandant de la place , 
qui , comme chef de brigade , répugnerait à £ûre ses 
rapports au chef de Tétat-major , qui n*est que chef de 
bataillon. 

Les autres personnes sont le brave capitaine Bour- 
det) qui, par Thabileté de ses manœuvres, a suppl^ 
^u bon vent qui nous a toujours manqué; et le cqdsoI 
français à Corfou '^, que sa détresse et les désagrémoits 
qu'il a éprouvés de la part des Vénitiens rendent digne 
de considération. 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Corfon, le a 3 messidor an Y ( ii juillet X797)> 

Nptre municipalité est installée depuis le lo de ce 
mois; le choix que nous en avons fait a paru plaire à b 
majorité. 

Nous avions pour but de contenter toutes les classes 
et tous les rites ; ejt cependant y à notre grand éton- 
nement, cette précaution, qui devait assurer la tran» 
quillité de l'île, Ta troublée hier pour quelques in* 
stants. 

Un prêtre grec nous déclare tout-à-coup que les saints 
ou sacrés canons ne lui permettent pas de prendre une 
place dans le gouvernement : notez en passant que ce 



POLITIQUE. 265 

prêtre entretient una ragazza *. Il cite les conciles dans 
un court mémoire, et y joint sa démission. La municipa- 
lité, sur mon avis, l'accepte par respect pour la liberté 
de conscience ; mais il en résulte que les Grecs , de ce 
qa un de leurs prêtres ne croit pas pouvoir siéger à la 
municipalité, concluent que Tarchevéque latin et les 
jui&, à plus forte raison, doivent s'en retirer. Par une 
conséquence de nos principes , nous avions nommé 
deux juifs dans la municipalité. 

Les esprits fermentent; des gens, connus par leur 
turbulence , les excitent et répandent quelque argent. 
Hier, enfin , la municipalité se trouve investie ou plutôt 
assaillie dans le lieu de ses séances. Un mauvais sujet 
exige au nom du peuple , dans un mémoire signé de lui 
seul, l'expulsion des juifs. La municipalité se tait; le 
président ne sait que dire. Les Grecs battent les juifs; et 
les juifs , qui ne sont pas Grecs , se sauvent. 

On m'avertit de ce tumulte. J'y cours sans armes et 
accompagné de deux Français. Je n'ai jamais entendu 
des cris pareils : Pluent les Français, point d* hébreux! 
Nous marchons droit à la municipalité ; cinq cents piail- 
lards nous suivent. La municipalité était fermée et les 
membres dispersés. Il nous faut , en conséquence , res- 
ter seuls au milieu de cette populace forcenée , criant à 
tue-téte dans son jargon , et n'entendant pas un mot de 
lotre langue. 

* Une fiUc 



â66 CORRESPONDANCE 

Les séditieux demandaient non seulement que les 
hébreux, qui^ à les entendre, sont des chiens y fussent ex- 
clus du corps municipal , mais qu*il leur fût même pres- 
crit de ne porter la cocarde qu'au bras. 

ressayai de répondre à cette requête par un beau 
discours , où j'expliquai que la liberté apportée par les 
Français était un bien conmiun à tous ; qu'un juif ne 
devait pas plus être un chien pour un grec qu'un grec 
pour un latin. Un gros officier vénitien , qui prétendait 
parler le grec vulgaire , me traduisait pour Futilité de ia 
canaille ; mais il me traduisait d'une manière si inintel- 
ligible , qu'on le comprenait moins encore que moi , el 
que je fiis obligé de dire simplement que la municipalité 
allait se rassembler et répondrait. 

Cinq cents hommes occupent la place, une patrouille 
de cinq soldats paraît enfin : je lui ordonnai de diviser 
le rassemblement avec le plus de précaution possible, 
et dans le fiiit elle y avait réussi , quand cinquante grena- 
diers que j'avais requis vinrent s'emparer des postes. 

Il fallait réunir la municipalité. Je parvins à déterrer 
un de ses membres, que je chargeai par écrit , sur sa res- 
ponsabilité , de convoquer ses collègues sous une heure. 

Cependant, le général Gentili, averti, descend sui 
la place, fait au peuple une harangue à la fois pate^ 
nelle et militaire , promet protection à tous les boni 
citoyens, et menace de faire fusiller le premier qui man* 
quera de respect aux officiers municipaux. On se tait 
je cours chercher les juifs , que je trouve cachés dan: 



POLITIQUE. S67 

la forteresse ; ils s'accrochent à mon bras , et nae suivent 
plus morts que vifs , en m'assurapt que tout est écrit là 
hant , et quon ne peut fiiir sa destiné^. J'invite la mu* 
nicipalité , rassemblée non sans peine , à tenir désor- 
mais une contenance plus digne des magistrats du peu- 
ple, à procéder sur Theure à la nomination dun co- 
mile de salut public , qui rechercherait les auteurs de 
la sédition , et à se confier dans la force des Français. 
Là commence la comédie. Tous les membres voulaient 
dfis gardes : Tun parcequil était latin, l'autre parce- 
{QÎ) était grfic , l'autre enfin parcequ*il était juif. « S'il 
fallait^ pour vous garder, autant de braves gens qu'il y 
a chez vous de poltrons , répondis-je à l'archevêque , 
qui voulait pour lui seul une division tout entière , l'ar- 
mée d'Italie n'y suffirait pas ; d'ailleurs vous n'êtes pas 
juif. » Il convint du fait , et n'en fut pas moins pré- 
i sent^ sa requête à Gentili , qui le reçut à peu près 
comme moi. 

Telle est , général , l'histoire de cette grande journée. 
IJn d^ principaux instigateurs du trouble est arrêté ; il 
^# paru fort ^onné qu'un gentilhomme fiit mis au ca- 
.4K]kt. Cet hommt, nommé Danieli, est le chef d'ime 
jmo^lle connue par son insolence et ses vexations, et 
,(p^ ^ fai^s^it fort de son crédit auprès de l'ancien gou- 
vem^ment. 

Le général GtentiU a fait publier une proclamation 
JAQ^ Uiqu^lle il rappelle ce qu'il promettait dans la pre- 
laière, et déclare qu'il maintiendra de toute sa force la 



268 CORRESPONDANCE 

validité du contrat passé entre le peuple corfiote etnoU. 
le jour de notre arrivée. Tout est calme aujourd'hui , e 
nous espérons que ce mouvement sera le dernier. C 
peuple est aussi lâche qu ignorant. 

Je remplis auprès du corps municipal l'office de cou 
missaire du gouvernement; je le redresse toutes le 
fois qu'il veut s'écarter de la ligne. Le secrétaire m 
donne tous les jours copie du procès-verbal de h 
séance. 

J'espère , général , que vous approuverez la conduite 
que j-ai tenue dans cette circonstance, et que vous vou- 
drez bien nous faire connaître au plus tôt vos intentions 
sur la destinée de Corfou. Nous ne savons si nous som* 
mes chez des Vénitiens ou chez des Français. 

Veuillez aussi , général , me faire connaître votre dé- 
cision Relativement au projet dont je vous ai fait paît 
Les besoins augmentent tous les jours, et nos ressouico 
à Zante et à Céphalonie sont aussi nulles qu'à Gorfoa 
Toutes les caisses sont vides. ^ 

J'ai prié Leclerc * ^ de vous présenter une requête ei 
mon nom. La difficulté du voyage de Grèce me ferai 
préférer de revenir près de vous par l'Italie méridio 
nale. Nous ne sommes qu'à vingt-cinq lieues d'OtranU 
Si je pouvais vous être de quelque utilité à Napkt 
ce serait avec un double plaisir que je ferais ce voyagi 

Mon séjour ici n'est plus d'une grande utilité , et ; 
n'aurai plus rien à faire dans les îles du Levant quai 
j'aurai vu Zante et Céphalonie. Me procurer les moya 



POLITIQUE. 269 

de voir le tombeau de Virgile, dont j'ai vu le berceau , 
serait vous créer de nouveaux droits à ma reconnais* 
sance, qui pourtant ne peut pas être augmentée. 

Arnault. 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Corfon , le a8 mesùdor an Y ( x 6 juillet x 797 ). 

Tout est tranquille depuis que jai eu Thonneur de 
TOUS écrire. Les diefs du seul mouvement qui ait eu lieu 
ici sont encore en prison : ils en sortiront après avoir 
passé à une commission militaire, qui n attend que le 
rapport pour commencer. 

Nous plantons aujourd'hui Tarbre de la liberté. Le pa- 
villon tricolore remplacera partout le lion , que l'on doit 
brûler solennellehient sur la grande place. 

Le peuple montre la plus grande joie et un véritable 
attachement pour les Français. 

Je vous ai fait part, dans ma correspondance, de l'état 
de dénuement où nous nous trouvions. Nous ne saurions 
où donner de la tête, si la municipalité de Venise, ou 
plutôt la Providence, ne nous avait envoyé quelques 
secours. Une somme médiocre, destinée à l'acquittement 
d*une dette, se verse en Ce moment, -par ordre du gé- 



i 



270 CORRESPONDANCE 

néral Gentili, dans la caisse de l^armée^ mais cette r^ 
source n'est que précaire. L'escadre du général Brueys ^ 
qui croit devoir attendre de nouveaux ordres dans . 
rade de Corfou , nous ronge et nous jettera incessain 
ment dans un embarras pire que celui dont nous avoni 
cru un moment sortir. Veuillez donc, général, voa5 
occuper de nos besoins , et vous rappeler que c'est de 
la terre ferme seulement que nous pouvons tirer nos 
ressources. 

J*ai fait, il y a trois jours, une descente sur les côtes 
de rÉpire. Les Vénitiens avaient un petit établissement 
près des ruines de l'ancienne Buthrote '7^ que j*ai pa^ 
connues dans tous les sens. Si ces ruines sont peu pré- 
cieuses , au moins ont-elles le mérite d'être environnées 
d'un lac d'eau douce, dont la pèche appartient au goo- 
vemefnent, et est affermée à son profit. Les Albanais ) 
anciens sujets des Vénitiens , sont Vénus s'of&ir ans 
Français; et, ce qui nous a paru plus plaisaint encore, 
les Albanais , sujets des Turcs , et des Turcs mêmes , 
nous ont pressés de les adjoindre à la république. La 
Morée tout entière est dans cette disposition. 

Je compte, avant de partir de Corfou, faire une tour- 
née dans l'île , et la parcourir dans tous les points. 
Veuillez, général, faire droit à ma première requête, et 
me mettre à même de vous présenter incessamment mon 
journal et tes nouvelles assurances d'une reconnaissanct* 
qui ne finira qu'avec ma vie. 

Arnault. 



POLITIQUE. 971 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 



Gorfbo, le 3 thermidor an Y ( ai jaillet 1797). 



Oaprès réyaluaticm faite des fonds yersës par les 
commissaires vénitiens dans la caisse de la division , le 
général Gentili a eu à disposer de la somme de sept cent 
mille francs à peu près. 

Voici l'emploi que Ion en a fait par son ordre. 

Une somme de trois cent soixante mille francs a été 
mise d'abord à la disposition des administrateurs des 
vivres , sauf à eux à en compter. Qette somme fait face 
à l'arriéré , et assure pour deux mois la subsistance de 
farinée et de la division maritime attachée particulière- 
ment à l'expédition. 

Eu égard à la nécessité où la flotte de Toulon se trou- 
vait d'attendre ici vos ordres définitifs, le général, forcé 
, de fermer les magasins de terre aux marins qui nous dé- 
voraient , a mis entre les mains du contre-amii-al une 
somme de cinquante mille francs, dont ce dernier s'est 
reconnu comptable. 

Une autre somme de cent soixante-dix mille francs 
est mise en réserve pour payer pendant deux mois les 
troupes françaises et vénitiennes. Soixante mille francs , 
de plus , sont destinés à faire face aux dépenses extraor- 



/ 



îJ7« CORRESPONDANCE 

dinaires , à celles des hôpitaux , et aux besoins partiel^ 
liers du général. Le reste s'emploie dans ce moment 
la liquidation de la dette vénitienne. Un comité , coici 
posé de Français et des commissaires yénitiens , ex^ 
mine les titres des créances , qui sont acquittées par 1( 
payeur sur les ordonnances du génén^. Les matelots 
et les soldats sont exactement payés. Quant aux offi- 
ciers de mer, Ton a arrêté qu*on s'acquitterait avec eux 
en traites sur Venise , qui est encore redevaUe envers 
cette île d'une somme de trois mille sequins. 

Ces mesm^es, agréables au peuple autant qu'avanta- 
geuses à l'armée , ne contribuent pas peu à consolider 
la tranquillité dont nous jouissons. Les hommes les . 
moins éclairés, les villageois, classe plus opiniâtrement i 
attachée à l'ancien gouvernement , qui pourtant pesait 
plus particulièrement sur elle , commencent à recon- 
naître les avantages du nouveau. Le scrupule avec le- 
quel nous observons tous les engagements contractés par 
notre première proclamation, la conduite des chefs et 
des subalternes , l'administration réellement paternelle ' 
du général, nous concilient tous les esprits, et nos en- 
nemis sont en si petit nombre qu'ils ne peuvent ni se 
cacher dans la foule ni nous nuire. 

Le vœu général appelle ici le gouvernement français. 
Je crois, dans le fait, général, qu*il serait aussi avanta- 
geux pour la France de s'acquérir les îles , qu'avan- 
lageux pour les îles d*ètre protégées par les Français. 
Ia* commerce réciproque y gagnerait. Nous nous assu- 






POLITIQUE. 273 

lierions la propriété de T Adriatique et la domination de 
i'Archipel, et le négoce du Levant ne serait plus exposé 
aux pirateries des Barbaresques et des Turcs , contre 
lesquels les habitants des îles n espèrent aucune protec- 
tion de la république vénitienne. 

La municipalité marche à merveille; elle est insti- 
tuée de manière à ne pouvoir faire le mal et à Fempê- 
cher. Les tribunaux rendent la justice d'après les nou- 
velles formes : ils ne désemplissent pas. Les sectateurs 
des différents cultes vivent, si ce n'est en bonne intelli- 
gence, du moins sans querelles. 

Je crois, vu l'état des choses, pouvoir regarder ma 

présence ici comme inutile. Ma santé s'altère, général, 

et je sens que je ne supporterais pas impunément plus 

long-temps l'extrême chaleur à laquelle nous sommes 

exposés. J'ai prié le général Gentili de me permettre 

de retourner auprès de vous. Je pars au premier jour 

pour Naples, où je séjournerai quelque temps; je me 

étendrai de là à Rome, puis à Florence. Je continuerai 

[ à vous instruire exactement de tout ce que je croirai 

digne de votre attention , et à m'occuper de la recher- 

die de tous les objets utiles aux arts , recherche vaine 

jusqu'ici. 

fespère que mon journal, qui jusqu'à présent n'est 
qu*un procès-verbal fort sec, s'enrichira à mesure que 
je m'approcherai de l'ancienne capitale du monde. 

Le général Gentili , dont je ne puis trop me louer , 
voudrait me charger du gouvernement de l'île pendant 
1. 18 






274 CORRESPONDANCE 

son voyage à Céphalonie ; mais cette tâche excède lus 
mission et mes forces. Je Tai prié de confier l'autorité i 
des mains plus habiles, et de ne pas retarder si triste- 
ment le bonheur que j'aurai à parcourir cette terre des 
héros, où Ion n'en connaît plus qu'un, à admirer celte 
Rome, que vous n'avez pas voulu prendre, et ce Capi- 
tole, où vous n'avez pas daigné monter. 

Arnault. 



AU GENERAL EN CHEF. 

Corfoa , le 1 1 thermidor an V ( 29 juillet 179; ). 

Général, les principes d'insurrection qui s'étaient ma- 
nifestés dans l'île sont tout-à-fait étouffés. Il est probabk 
que le clergé grec, qui les avait provoqués , ne reviendiig 
plus à la charge. Nous avons montré assez de sagacité 
pour qu'il ne recoure plus à des ruses qui désormais ne 
seraient pas impunies , et les agents qu'il a compromiii 
si téméraires ou si stupides qu'ils puissent être, ont vu le 
danger de trop près pour s'y exposer de nouveau. 

Le prétexte de l'insurrection, qui devait soideverTîM 
tout entière , était que nous avions l'intention de nous 
emparer du trésor de Saint-Spiridion, saint dont Corfou 
possède les reliques, et dont la chapeHe est ornée lïrj- 



POLITIQUE. 375 

ffoto du plus grand prix, qui lui sont envoyés par les 
chrétiens, ou, si vous voulez, par les schismatiques grecs, 
non seulement de tous les points de la Turquie, mais àa 
fond même de la Russie. 

Le clergé grec, qui , par suite de la conformité de 
croyance, est très porté pour la Russie, et voudrait voir 
les lies passer sous la protection de Fautocrate , avait ima- 
giné, pour soulever la population contre nous, de ré« 
pandre le bruit que le corps^de^garde y qu à sa demande 
expresse j*avais fait placer à côté de Véglise de Saint- 
Spiridion, pour en protéger le trésor, n'était là que 
pour enlever ce même trésor. Le massacre ou tout au 
moins l'expulsion des Français devait prévenir cette 
spoliation. 

* Instruit à temps de cette perfidie , je fis arrêter les 
propagateurs de ces nouvelles, qui se débitaient même 
en notre présence, dans les cafés, à la faveur d'un jar- 
gon que pous n'entendons pas. De plus je fis venir 
4» desservants de la chapelle de Saint-Spiridion, au- 
. leurs de la calomnie, et j'exigeai d'eux la déclaration ci- 
jointe , qui a été affichée et publiée dans la ville et dans 
tontes les parties de l'île *. 

Cette mesure , jointe à la fermeté que nous avons dé- 
!pIo]rée, a tovit calmé. Les complots se sont évanouis en 
Wamée, et les Grecs, qui voient que les plus forts sont 
aussi les plus fins , n'y reviendront plus. 

* EUe est à la suite de cette lettre. 

1^. 



276 CORRESPONDANCE 

Le général Gentil! est dans l'intention de profiter d 
la tranquillité qui règne dans File pour se rendre à Bu 
trinto, où il doit avoir une entrevue avec Ali, pacha d 
Janina, et lier avec lui des rapports plus étroits. Cel 
ne nous sera pas d'une faible utilité. C'est de chez A^ 
que nous avons tiré jusqu'à présent l'approvisionnemec 
de notre flotte. Il ne réclame pas d'argent : une corveti 
et de la poudre en échange des bœufs qu'il nous a foui 
nis et des denrées qu'il nous fera fournir, voilà ce qu 
voudrait. 

Le général doit aller ensuite visiter les établissement! 
que nous possédons sur le continent, tels que PrevesOj 
Vonizza, Santa-Maura. Il visitera aussi les îles de Zante, 
Céphalonie , et poussera peut-être jusqu'à Cerigo. 

Il persistait à vouloir qu'en son absence je me cba^ 
geasse du gouvernement général de Corfou. Cela e8t41 
possible , général? Vous connaissez l'esprit militaire. Dei 
militaires obéiront-ils volontiers à un agent civil P Ac- 
cepter cette commission , ne serait-ce pas, en me compith 
mettant, compromettre les intérêts de l'expédition? 

Chargé par vous d'organiser le gouvernement des 361 
ioniennes, je l'ai fait le mieux que j'ai pu. La constitutioi 
que je leur ai donnée n'est pas plus mauvaise qu'mM 
autre, si elle n'est pas meilleure. Ma tâche est remplie 
J'ai donc insisté pour que le général Gentili ne mît pu 
mon dévouement à une plus dangereuse épreuve, et nM 
permît de retourner auprès de vous. 

Je profiterai du départ de la Jimon, qui va croiseï 



POLITIQUE. «77 

(JansTAdriatique. Elle me descendra à Otrante , d'où je 
me rendrai à Naples. 

Permettez-moi de suivre l'exemple de Lycurgue , 
homme de sens , qui aimait mieux donner des lois que 
les faire exécuter. Dès qu'il faut gouverner, j'abdique. 

Veuillez agréer l'hommage de mon respectueux dé- 
vouement. 

ArNAUIiT. 

î| DÉCLARATION DES DESSERVANTS 

DE LA CHAPELLE DE SAINT-SPIRIDIOIT. 

Les religieux propriétaires de V église de Saint-Spiridion , 

à leurs concitoyens. 

Des bruits injurieux aux Français et à la vérité ont été 
répandus parmi le peuple. Des malveillants assurent que 
les richesses déposées par les fidèles dans notre église , 
en ont été arrachées par un abus de la force et de l'au- 
torité. Comme prêtres et comme citoyens , nous attes- 
tons, sur Dieu et sur l'honneur, que le trésor de Saint- 
Spiridion est entre nos mains dans toute son intégrité , 
' et que la bonté du ciel, qui a mis cette sainte propriété 
k sous la garde vigilante des Français et sous la protec- 

Ition immédiate du général Gentili, en assure plus que 
jamais la conservation. 

i 



S78 CORRESPONDANCE 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Naples, le a fructidor anV ( 19 aoàt^79 

Général , je suis ici depuis quelques jours. Je n*ai 
voulu vous écrire avant d'avoir eu le temps de bien 
naître les véritables dispositions de la cour de Na 
à notre égard : elles ne sont rien moins que bien 
lantes ; cela se manifeste jusque dans les plus petites 
constances. 

Je débarquai d*abord à Otrante. Muni d'une pat 
du consul de Naples, laquelle constatait que les 
étaient exemptes de toute contagion , je croyais c 
m'accorderait la pratique sans difficulté. Je m ab 
Le bureau de santé me déclara que je ne pourrais 
muniquer avec la terre qu'après avoir fait imc 
rantaine dont la durée serait déterminée par le 
tère napolitain , à qui on allait en écrire. La coj 
que l'on craignait n'était pas celle dont j'étais i 
exempt. Voyant qu'il me fallait attendre au lazar 
ponse de Naples , et le lazaret d'Otrante et 
épouvantable qu'une prison, je me suis fait tr; 
à Brindisi , où l'on vient d'en construire un qi 
propre et fort élégant. Il a servi de palais à ^ 
Naples pendant le séjour que le roi a fait 
ville il y a quelques mois. 



POLITIQUE. «79 

Arrivé là, j'ai dépêché au général Canclaux, notre am- 
bassadeur, un exprès, qui, dix jours après, ni*a rap- 
porté le passe-port et les permissions dont j*avais besoin 
pour me rendre à Naples en poste. 

En qualité de commissaire du gouvernement français, 
3' étais recommandé à tous les gouvemeuru des villes, et 
particulièrement à M. MaruUi , qui a été envoyé dans ces 
provinces avec une petite armée , pour les purger des 
brigands dont elles sont infestées. Ce général ma fort 
bien reçu, et m*a délivré un ordre pour avoir des es- 
cortes. Passé Barletta, il a fallu toutefois s*en passer : 
cest là pourtant qu'elles sont vraiment nécessaires. On 
ne traverse pas les Apennins tranquillement , même en 
plein jour. Nous les avons néanmoins traversés de nuit 
sans faire de mauyaises rencontres. Votre fortune nous 
protégeait. 

Il faisait jour encore quand je suis passé près de 
Cannes. En voyant les bords de TAufide et cette plaine à 
jamais signalée par la victoire , ce n'était pas à Annibal 
seulement que je pensais. 

Je ne dois pas oublier de vous dire , général , qu a 
Monopoli, où j'ai été obligé de m'arrêter six heures 
pour faire raccommoder ma voiture, qui s était rompue 
contre les débris de la Doie Appienne , sur lesquels nous 
avons roulé un moment , le gouverneur de la ville a 
voulu que je quittasse l'auberge , et que je vinsse passer 
chez lui le temps qu'exigeait la réparation. Il m*a fallu 
même , bon gré mal gré , y accepter à souper ; mais ces 



28o CORRESPONDANCE 

civilités n avaient rien d'affectueux ; et comme les habi- 
tants regardaient avec une curiosité mêlée de quelque 
admiration le seul Français qui, depuis vos victoires, 
ait traversé la Fouille , je pense qu*on usait de ce pro- 
cédé surtout pour m'empêcher d'entrer en communi- 
cation avec ces bonnes gens, et que la politique y avait 
autant de part que la politesse. 

« 

Les esprits, en effet , sont très favorablement disposa 
pour nous dans ces contrées. A Yenosa , pendant que je 
changeais de chevaux, des bourgeois, sachant que j'étais . 
envoyé par le général Bonaparte , sont venus me com^ 
plimenter , m'ont forcé d'accepter des rafraîchissements, 
et ne m'ont laissé partir qu'après avoir fait tous les vœux 
possibles poiu* que mon voyage f&t heureux. 

Il l'a été. Après trois jours de fatigues , je suis arrivé 
dans la capitale. Je loge au bord de la mer, dans un hô- 
tel tenu par un Français. De là ma vue embi*asse le 
golfe dans toute son étendue. A ma gauche le Vésuve et 
Herculanum , à ma droite le Pausilype et le tombeau 
de Virgile , devant moi l'île de Caprée et les ruines du 
palais de Tibère : voilà le spectacle qui s'est offert à mes 
yeux au lever du soleil, quand j'ai ouvert ma fenêtre 
pour contempler Naples , où j'étais entré de nuit. 

Mon premier soin a été d'aller rendre visite à notre 
ambassadeur. C'est un homme recommandable à plus 
d'un titre. Personne ne sait mieux que vous, général, ce 
qu'il vaut comme militaire ; mais a-t-il autant de valeur 
comme diplomate? Monge *^ paraît en douter. Des 



POLITIQUE. 28i 

manières distinguées , de la droiture d esprit, sont sans 
doute des qualités précieuses dans un homme chargé des 
fonctions qu*il remplit ici ; mais a-t4l assez de pénétra- 
tion pour démêler , à travers leurs démonstrations , les 
dispositions des gens auxquels il a affaire ? Le vieil Ac- 
ton est un ministre bien rusé, pour ne pas dire plus. La 
reine n'est notre amie que de nom, et le roi, qui nous 
hait moins, est nul. 

n est évident pour tout le monde, notre ambassadeur 
excepté , que , forcée de recevoir un envoyé de la repu- 
Uique française , la cour de Naples s*étudie à contre- 
balancer, par la condition subalterne où elle s'efforce 
I de le maintenir, lefTet que sa présence ici pourrait pro- 
; dnire sur le peuple, qui n est pas si indifférent qu'on le 
dit à la liberté. Toutes les prévenances sont pour le mi- 
nistre ^'Angleterre. On ne laisse guère à celui de France 
fie ce qu'on ne peut pas lui ôter; et, chose singulière, 
d semble ne pas s'en offenser ; il semble même plus oc- 
cupé de complaire à la cour de Naples que de contenter 
le gouvernement de Paris. Tiendrait-il plus à sa place 
Qu'à l'honneur de sa place ? 

Au reste , si l'ambassadeur manque d'énergie , on ne 
peut Éaire ce reproche au secrétaire de légation; peut- 
fere celui-là pècherait-il par l'excès contraire. Le citoyen 
IVouvé ' 9, qui remplit ce poste , où il a été porté sur la 
proposition du directeur Laréveillère Lépaux , est un des 
républicains les plus fermes et les plus chauds qu'on 
^puisse rencontrer. Soit comme journaliste , soit comme 



îi82 CORRESPONDANCE 

poète, il n'a consacré sa plume qu'à la liberté. Comme 
journaliste, il a rédigé le ilfo/z/^eiir pendant plusieurs an- 
nées; et comme poète, il a composé une tragédie sur la 
mort S jincastroem , et une autre tragédie sur la mort de ' 
Pausanias, Voilà ce qu'on peut appeler des tragédies ré- 
publicaines ! Dans la dernière, il fait allusion à la tyrannie 
de Robespierre, quoique celui-ci n ait jamais tiré une 
épée. N'importe. S'il n y a pas parité de condition entre 
ces deux tyrans, du moins y a-t il parité de situation. 
Cela ne suffit-il pas ? Les rois n'ont pas d'ennemi plut 
implacable que le citoyen Trouvé. Il est fait pour aller 
très loin, si la république se consolide bien entendu; 
car il lui serait impossible de s'arranger de tout antr* 
gouvernement. Sans être aussi grand républicain que lui, 
général, je me crois tout aussi bon Français, et je vm» 
réponds de soutenir en toute occasion l'honneur de ctf 
nom , que vous avez tant agrandi. 

Le citoyen Kreutzer, qui a été envoyé dans ce royai 
par la commission des arts pour visiter les établina*'' 
ments de musique et faire des acquisitions dans le bal 
de compléter la bibliothèque du Conservatoire de Pari 
doit retourner au premier jour à Rome. Je le charj 
d'une lettre ^® , qui sera le complément de celle-ci, 
contiendra les observations qu'un plus long séjour 
cette ville me permettra de vous communiquer 
plus de confiance. 

Agréez , général , l'expression de mon respect et dcn 

1 



mon dévouement. Arnault. 



POLITIQUE. a83 

t 



AU GÉNÉRAL EN CHEF. 

Rome, le 3o fructidor ao Y ( i6 septembre 1797 ). 

Cest au moment où je quittais Naples que votre lettre 
dn la thermidor m*est parvenue, je Tai lue avec plaisir 
et peine : il m'est doux de trouver dans la seconde niis- 
MOB que vous me confiez l'approbation de la manière 
dont j*ai rempli la première ; il m'est dur de me trouver 
dans une situation qui m'oblige de céder à un autre 
fhanneur d'exécuter vos vastes idées • ' . 

La division française était dans la plus heureuse si- 
tuation à l'époque de mon départ ; non seulement les 
Ses vénitiennes , mais les établissements des Vénitiens 
dans le continent, s'étaient ralliés au nouveau gouver- 
nement, et, de concert avec les îles, demandaient à ar- 
borer exclusivement l'étendard français. 
De légers troubles avaient été excités à Zante par un 
ecin russe , qid , sans partisans , sans moyens , et 
voué de son consul même, avait arboré le pavillon 
sa nation. Le calme s'est rétabli sur-le-champ. Cet ex- 
agant arrivait comme prisonnier à Corfou le jour où 
en suis parti. 

A Corfou, on avait tenté de porter le peuple à la ré- 
Tolte, en profitant de sa haine <H)ntre les juifs. 
Vous avez vu , dans une de mes précédentes lettres , 



284 CORRESPONDANCE 

aved quelle facilite nous réprimâmes ce mouyement, 
dont rinstigateur, traduit à une commission militaire, 
a été acquitté sur la question intentionnelle. 

L'on essaya encore depuis de soulever le peuple, en 
l'inquiétant sur le trésor de Saint-Spiridion, auquel, à la 
prière du papa,. nous avons donné une garde extraordi- 
naire; les prêtres du rit grec, qui ne valent pas mieux 
que ceux du rit latin, répandaient sous main ces bruits 
injurieux, que d'imbéciles Vénitiens appuyaient haute- 
ment dans les lieux publics. Ces manoeuvres ont encore 
été déjouées, et le général Gentili a applaudi aux moyens 
par lesquels j'arrachai , ou plutôt j'escamotai aux prêtres 
de Saint-Spiridion une déclaration publique absolument 
opposée à leurs insinuations secrètes. 

Les secours arrivés de Venise ont mis Tarmée pow 
deux mois à l'abri du besoin ; le soldat content y l'habi- 
tant heureux et tranquille , je crus pouvoir commencer 
le voyage de la terre sacrée. i 

Les nouvelles récemment arrivées de Constantinopie 
ne me permettaient pas de croire à la possibilité d'un 
voyage dans les provinces ottomanes. 

Je partis pour l'ItaUe; j'avais besoin de respirer l'air 
de la terre ferme. Ma santé, qui n'était rien moins (p^ 
bonne, se rétablit ici, tandis que l'un de mes deux ci" 
marades de voyage ne peut se débarrasser de la fièvre, à 
laquelle l'autre, qui était notre domestique commun, a 
succombé à Naples, climat moins salutaire que je b*| j 
croyais pour les répubUcains. 



POLITIQUE. 285 

Les soins administratifs auxquels j'étais obligé de 
me livrer tout entier, et Tintempérie du climat, qui 
rendait impossible le voyage par terre , sont cause que 
je ne pourrai pas vous donner les détails géographiques 
que vous désirez. 

Darbois se propose de faire cet automne une tour- 
née dans l'intérieur de l'île , et il vous satisfera sur cet 
objet. Quant aux questions que vous me faites sur TAl- 
banie , il en est , général , auxquelles je ne puis répon-- 
dre , et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur 
les mœurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous 
appelons sauvages en Amérique. 

On se tromperait , général , si l'on croyait pouvoir éta- 
blir entre la colonie française et les Albanais d'autres 

» 

rapports que ceux d'un commerce très borné ; ils ont 
constamment détruit les établissements qu'on avait tenté 
d'élever chez eux ; Lasalle , constructeur français , fut 
lui-même victime, il y a peu d'années, d'une tentative 
de ce genre. 

Les bois de construction et les bestiaux sont la prin- 
cipale richesse de l'Albanie, habitée par des hordes de 
brigands et de pasteurs. Ces pasteurs , différents des 
confrères d'Apollon, de ceux qui peuplaient les rives 
de l'Alphée et les bords de l'Amphryse , ont quitté la 
houlette et la panetière de leurs aïeux pour le fusil et 
la giberne. Le figuier sauvage autour duquel ils se réunis- 
sent est un véritable corps-de-garde, où veille toujours 
une sentinelle. 



-I* 



286 CORRESPONDANCE 

L'esprit de brigandage est porté à tel point chez les 
Albanais, que le droit d'aubaine, droit de profiter des 
débris d'un naufrage , s'étend jusque sur le naufragé. Un 
galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la moindre 
valeur , excitent leur cupidité et décident la mort d'un 
homme. 

L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible ; son cos- 
tume est l'ancien costume grec , auquel il ajoute une 
énorme capote d'un drap grossier et tiré à poil, qui, 
lorsqu'il s'en enveloppe, hii donne à peu près la figure 
d'un bouc. Sa chemise , de grosse toile, à larges man- 
ches et tombant à la hauteur des genoux, par-dessus le 
pantalon , ressemble parfaitement à l'ancienne tunique. 
Sa chaussure, comme l'ancien brodequin, est attachée 
à la jambe avec des courroies ; deux énormes roousta», 
ches coupent son visage brAlé par le soleil ; deux pisto* 
lets et un poignard attachés à sa ceinture ; un long sabre < 
suspendu à son côté , la poignée vers la terre ; un fusil 
porté transversalement derrière le dos ; un étui à pipe; 
des boîtes à tabac, à plomb, à poudre; voilà son équi- 
page complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. La- 
boureur, brigand, pasteur, tout Albanais porte lesamifS 
à feu, et s'en sert avec une adresse qui réalise le prodige 
de cet homme qui fendait une balle en deux parties éga* 
les en tirant sur une lame de couteau. 

Quelques villages albanais dépendent des possessions 
vénitiennes, et sont dans ce moment soumis au gouver- 
nement provisoire de Corfou. Le reste de la haute et 



POLITIQUE. «87 

basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernées par deux 
pachas ennemis, ces provinces partagent les affections 
et la fortune de ces chefs , dont Tun , AU , pacha de Ja- 
nina, est en révolte ouverte contre la Porte; et Vautre, 
Mustapha, pacha de Delvino, tient pour son souverain. 
On combat souvent et avec fureur. De fréquents incen- 
dies contribuent aussi à dépeupler ces déserts , ensan- 
1 glantés par une guerre aussi obscure que désastreuse. 
Les deux partis cherchent également l'appui des Fran- 
çais. Ali-Pacha nous a fait particuUèrement de grandes 
ayances; je crois vous avoir dit qu'il a demandé et ob> 
tenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de laquelle le gé- 
néral Gentili peut seul vous donner des lumières. 

Outre la guerre de pacha à pacha , il existe encore en 
Albanie des guerres de pacha à particulier. Je vis , dans 
la petite excursion que je fis sur les côtes de l'Epire, un 
ipapa qui jouissait d'un tel crédit au milieu de ses parois- 
siens, que, sur sa simple réquisidOB, tout prenait les 
armes dans le canton. Ali, qui n ti^mais pu le réduire, 
offre un prix énorme de sa tête. 

Ce prêtre soldat, suivi de son clergé ou de son état- 
major, est venu me visiter et me demander l'amitié des 
Français. 

Les Albanais ne parlent ni le grec, ni le turc, ni Tita- 
Ken; ils ont un idiome particulier, que nous expUquaient 
ies Corfiotes qui tenaient à ferme les domaines du gou- 
vernement vénitien dans le continent. Il serait difficile, 
général, de lier avec eux le moindre rapport par le 



288 CORRESPONDANCE 

moyen de rimprimerie , la faculté de lire et d\ 
étant plu» rare encore chez eux que dans les îlei 
nous ne correspondons avec les villages que par le 
des prêtres. 

Voilà, général^ ce que j*ai recueilli sur TAlban 
me suis aussi procuré de sûrs renseignements rela 
l'état actuel de la Morée ; c'est par eux que je term: 
cette lettre , déjà trop longue peut-être. 

La gloire de l'armée française, le bruit de votre 
a retenti dans les ruines de Sparte et d'Athènes ; irn 
croyez pas que les Grecs soient nos plus francs adi 
teurs. Les Grecs ( j'en excepte les Mainottes ) , avi 
dénaturés par la sujétion dans laquelle les tienne! 
Turcs, s'occupent exclusivement de la culture < 
commerce , dédaignés par les musulmans. 

Voleurs, perfides, inhospitaliers, ils ne voient 
l'étranger qu'un ennemi ou une proie ; les Turcs 
vous attendent ;flhous nomment avec enthousia 
et, à la honte du pi^Fe opprimé, la liberté en Grec 
de sectateurs que chez le peuple tyran. 

C'est ici , général , que je regi ette de n'avoir pu j 
ter du moyen que me créait votre seconde aâsi 
quelques semaines auraient suffi à ce voyage intéres 
d'où j'aurais apporté des notions également import 
à ma patrie et à moi. Cependant, si je n'ai pas n 
d'une manière digne de votre confiance le premier 
dont vous m'avez chargé ; si quelquefois obligé d 
présenter la république française et le vainqueur d 



POLITIQUE. S89 

blîe , je ne l'ai pas foit d'une manière indigne et de l'une 
et de l'antre, récompensez-m'en par votre approbation; 
autorise»«aoi à dire à mon retour en France , dût cette 
assertion glorieuse vouer ma tète à la proscription : 
£t moi aussi je suis l'ami de Bonaparte, et moi aussi je 
tiu de l'armée d'Italie! 

Arnadlt, 




■mi.i««.V(4oclohH->797). 

;i rt Fioreiic*' depuis trois jours ; j'y 

ves jeunes gens, les frères Su- 

' [Ii; brigade et l'autre agent des 

nconties chez votre frère Jo- 

ulitaiie est venu pour son plaisir, 

oyé par le citoyen Haller '', 

ions dues par le pape. , 

rs et de nos opinions, nous 

I ne pouvions mieux IKre yue île voyager ensemble. 

Notre voyage, dont la tranquillité pensa être trou- 
blée à Viterbe , où l'on ne parait pas très &vorablement 
disposé pour les Français , se passa n 
cident. 



290 CORRESPON D ANGE 

Nous avons été accueillis ici de la manière la plus 
cordiale par le citoyen Gacault ^^, ministre de la répu- 
blique auprès du grand-duc. Il nous a présentés à ce 
prince et à M. de Manfredini ""^ , qui, de tout temps son 
gouverneur, gouverne de plus aujourd'hui le grand- 
duché. 

Le ministre et le souverain nous ayant traités avec 
distinction , leur exemple a été imité par la haute so- 
ciété. Le jour même nous avons été invités à venir au 
casin des nobles. 

Nous pensions , d'après cela , que les Français ne 
pouvaient rencontrer ici que des témoignages de la con- 
sidération que leur ont acquise vos victoires. Une assez 
singulière aventure nous a prouvé pourtant qu'il ne fal- 
lait se fier qu avec réserve à ces démonstrations. 

Hier , en sortant de chez notre ministre , où nous 
avions dîné, mes camarades et moi nous montAmes en voi- 
ture et nous allâmes faire un tour de promenade alli 1 
cacine. Quelle fut notre sui*prise, général, de voir là, à 
la tête et à la queue de plusieurs chevaux , des cocardes 
pareilles à celle que nous portons, à celle que vous 
portez , des cocardes tricolores ! 

Indignés de tant d'audace, nous nous consultions sur ce 
que nous devions faire, quand une calèche, remarquable 
par son élégance et par la beauté des chevaux qui la ti- 
raient , et que décoraient aussi nos couleurs , passe tout 
près de la nôtre. 

Je n'y pus tenir. L'ami , criai-je au cocher, tout 



J 



POLITIQUE. agi 

en lui montrant ma cocarde , pourquoi mettre aux 
oreilles de vos chevaux cette cocarde-là ? -^ Parceque 
tel est le goût de mon maître, répondit*il en ricanant. — 
Votre maître a un goût tant soit peu dangereux. — - Et 
pourquoi, s'il vous plaît?— Parceque cela compromet les 
oreilles de ses chevaux et peut-être aussi les siennes. 

Notre voiture cependant s'était arrêtée. Décidés à 
ayoir raison de Toutrage , nous descendons pour le de- 
mander au msutre de ce bel équipage, qui pendant ce 
colloque s'était tenu coi. Nous te servirons de témoins , 
me disait Suchet, qui croyait devoir me céder Thonneur 
de mettre à fin laventure que j'aurais dû lui laisser 
commencer. Mais, pendant que nous mettions pied à 
terre , le bel équipage avait poursuivi sa route au grand 
trot; bientôt nous le perdîmes de vue. 

Pensant alors n'avoir rien de mieux à faire qu'à de- 
mander au gouvernement florentin la satisfaction que 
nous n'avions pu obtenir de son sujet , nous nous ren- 
dons au plus vite chez notre ministre , pour lui faire 
rapport du fait. Que voyons-nous à sa porte ? la calè- 
che en question, et dans son salon le maître même de 
; cette calèche , M. Delfini. Ce galant homme se plaignait 
d'avoir été insulté par nous, et pourquoi.»^ disait-il, par- 
ceque ses chevaux portaient les rubans à la mode ! 

Après avoir rétabli les faits et le dialogue dans leur vé- 
rité, que le déposant avait tant soit peu altérée en omet- 
tant tout ce qui blessait sa fierté ; comme il fermait tou- 
jours l'oreille à nos propositions, nous demandâmes que 

»9- 



292 CORRESPONDANCE 

rapport de la chose fût fait à M. de Manfredini , et qu'on 
y mît ordre. 

«Je savais tout cela, mais j avais Tair de l'ignorer; 
j^avais l'air de ne pas m'en apercevoir, nous dit le ci- 
toyen Cacault, dès que notre homme se fut retiré. Cer- 
tainement ce gentilhonune a tort , tout-à-£ait tort. Mais 
n avez- vous pas tort aussi de provoquer une querelle 
qui pouvait vous attirer toute la ville sur les bras ? Car 
enfin, pour le moment, il n'y a que vous trois de Fran- 
çais à Florence. — C'est justement pour cela, lui re- 
pondis-je , que nous avons relevé l'injure. Là où il y a 
un Français , la France ne doit pas être impunément in- j 
sultée. Il en est des Français d'aujourd'hui comme des 
Romains d'autrefois : un Français, même isolé, est une 
puissance. 

« Ces sentiments-là, reprit le ministre, sont plus hé- 
roïques que politiques. Ils sont de ceux qu'en littérateur ! 
j'applaudis au théâtre; -^ et qu'en diplomate vous biâ* 
mez dans le cabinet , » lui dis-je en achevant sa phrase. 

Ce bon citoyen Cacault s'inquiète de peu de chose. 
Il était évidemment en peine de la manière dont il pré- 
senterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini , f^^ 
sa prévoyance , l'a tiré de perplexité. Instruit de la qu< 
relie par le bruit pubUc, dès le lendemain le gouyeni' 
ment a fait défendre d'employer les couleurs sacrées * 
l'usage par lequel on avait essayé de les profaner. 

J'ai cru devoir vous rendre compte de ces hits , g^=^ 
néral , et je me plais à croire que vous n'y trouvei 



POLITIQUE. 



«95 



rien , quant à ce qui me concerne , qui ne convienne 
dans un homme que vous avez chargé de représenter 
notre nation , à qui vous avez donné le droit d'être si 
fière. 

Demain nous traverserons les Apennins, pour nous 
rendre , par Bologne et par Ferrare , à Padoue. De là 
firai rejoindre Regnault de SaintJean-d'Âxigély à Ve- 
nise, d'où nous irons ensemble à Passeriano, où je vous 
porterai un compte détaillé de ma mission. 

Agréez , général , l'hommage de mon admiration et 
de mon respect. 



Aritault. 



294 CORRESPONDANCE 



En 1 798 j l'auteur de ces lettres s'embarqua avec le 
général Bonaparte, qu'il devait accompagner en Egypte. 
Retenu à Malte par les soins qu'exigeait la santé de Re- 
gnault de SaintJean-d'Angély , qui dès lors était son ami 
et depuis devint son frère, il fut obligé de laisser la 
flotte continuer sa route. Il revenait en France sur h 
frégate la Sensible y la même qui l'année d'avant layait 
conduit à Corfou , quand ce bâtiment fut pris à ^abo^ 
dage par le Sea^Horse, bâtiment beaucoup plus fort, 
qu'il avait osé aborder. 

Les lettres qui suivent ont été écrites dans le but de 
rectifier les rapports inexacts qu'on avait fait circuler sur 
cette affaire, et que le gouvernement de l'époque n'avail 
que trop accueillis. 



AU GÉNÉRAL BRUNE "^^^ 

COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE D'ITALIE. 
Tarin, le 10 thermidor an YI ( a8 juillet 1798 ). 

En donnant à l'ambassadeur de la république francaistr 
en Piémont '? une copie de la relation du combat dont 



POLITIQUE. 296 

l'issue a été si funeste à la frégate la Sensible ^ et 
dont j*ai adressé roriginal au ministre des relations ex- 
térieures , je croyais n'avoir que des bruits à combattre. 
La lecture de la feuille du journal de Milan, en dat« 
du 8 thermidor, me prouve qu'il faut réfuter aussi des 
écrits : je n'hésite pas à le faire. 

Je suis loin d'accuser, de suspecter même l'intention 
du rédacteur; mais il me semble qu'il s'est un peu pressé, 
et qu'avant de rendre compte d'un événement, il devait 
attendre au moins des renseignements dont l'authenti* 
cité f&t garantie par une signature. Il n'aurait pas con* 
fondu le malheur avec la lâcheté , et son article , pour 
n'être pas prématuré, n'en eût été que plus véridique. 

Veuillez , général , lui feire prendre connaissance de 
la lettre ci-jointe , et en requérir l'insertion dans son 
joumal ; je ne doute pas qu'elle ne console tous les bons 
Français. 

Nous avons tout perdu , fors Vhonneur : c'est une 
justice que nos ennemis rendaient du moins à notre ca- 
pitaine. 

Salut et respect. 

Arnault. 



S9<> CORRESPONDANCE 



AU CITOYEN TALLEYRAND", 

MINISTRE DBS RELATIONS BXTÉRISUEBS. 

Tarûiy le 3 thermidor an YI. 

Gomme les cUfférentes versions publiées sur la prise' 
de la frégate la Sensible s'écartent toutes plus ou moins 
de la vérité, je crois de mon devoir, citoyen ministre, 
de vous la faire connaître et de vous mettre à même de 
rendre justice à qui elle appartient. 

Cette frégate, de trente-six pièces de canon de douxe, 
commandée par le capitaine Bourdet , avait été d'abord 
armée en flûte à Toulon; le général en chef lui fit rendre 
ses canons à Malte , et l'expédia pour porter en France 
des dépêches importantes confiées au général Baraguaj- 
d'Hilliers. Les drapeaux de la religion et quelques ob- 
jets de curiosité fîirent aussi déposés à bord du même 
bâtiment. 

On compléta l'équipage de guerre avec des matelots 
la plupart napolitains , délivrés de la chaîne par l'arrivée 
des Français à Malte. La disette d'hommes ne permettait 
pas de choix. La Sensible mit à la voile le i^ messidor. 
Le vent de nord-ouest soufflait avec violence. Le 8 , à 
({uatre heures du soir, le même vent nous tenait encore 
au-dessous des attérages de Sicile, quand on découvrit 



POLITIQUE. «97 

XMjne voile au nord-ouest, dans la direction de Mare- 
timo. On fit les signaux de reconnaissance. Le bâtiment, 
qui venait sur nous , y répondit en arborant le pavil* 
\on espagnol au grand mât. A sa voilure on le reconnut 
néanmoins pour anglais. Il marchait avec une célérité 
surprenante. La nuit vint, mais le clair de lune était si 
beau que les deux bâtiments ne se perdirent pas de vue ; 
à onze heures on fit branle-bas de combat. L*eau-de-vie 
/iit distribuée à l'équipage; on partagea aux passagers 

; le peu d'armes qui étaient à bord. Ceux à qui l'on ne put 
pas donner de fusils, furent armés avec des sabres. A 
deux heures du matin , les deux bâtiments étaient à 
portée de canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au 
point du jour. Le capitaine Bourdet , reconnaissant la 

: supériorité de l'ennemi , dont la frégate , armée de qua- 
rante-quatre pièces de canon , portait du dix4iuit en 
batterie , et des caronades de vingt-quatre sur son gail- 
lard d'arrière , résolut de tenter l'abordage. C'était en 
effet le seul moyen d'abréger la canonnade, que nous 
De pouvions supporter qu'avec désavantage. 

L'Anglais , après nous avoir lâché sa première bordée 
à la demi-portée de fusil , se laissa arriver sur nous de 
manière à engager notre beaupré dans ses agrès. Il eût 
pris ainsi la frégate dans sa plus grande longueur , et 
nous aurait foudroyés de toute sa banerie, sans avoir 
lien à craindre que les deux canons de chasse qui étaient 
sur le gaillard d'avant. 
Notre capitaine prévint cette manœuvre en opposant 



298 CORRESPONDANCE 

son travers au travers de rennemi , qui alors nous là 
sa seconde bordée à la portée de pistolet. L'effet en 
terrible. L'artimon fut presque coupé, et le cabei 
mis en pièces. Soixante hommes, parmi lesquels se coi 
tent quinze morts , furent mis hors de combat. 

Les deux frégates se joignent. On crie h V aborde 
Le général d'Hilliers descend dans la batterie pour 1 
monter l'équipage. Indifférents à Dionneur de notre 
villon , les bandits avaient abandonné leur poste ai 
seconde décharge. Ils n'obéirent ni à l'invitation, ni 
menace , ni même aux coups. Ils étaient encore g 
riens , quoique libres. Les chefs de pièces seuls s'éta 
fait tuera leur poste; ceux-là étaient Français. 

La lâcheté de ces étrangers fit tourner contre 1 
la manœuvre hardie du capitaine. Abordé par la 
gâte qu'il avait voulu aborder , il fut obligé de ce 
après avoir été blessé lui-même. Observons toutefois 
ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait 
à la poupe ; un boulet Tavait fait tomber, de sorte q 
se battit quelque temps encore après qu'on semi 
avoir amené. 

Nos officiers se sont conduits avec autant de brav( 
que d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut bless< 
moment où il sautait sur la frégate victorieuse. Les 
sagers soutinrent courageusement le feu de l'ennen 
lui ripostèrent autant cpie le permit le mauvais état 
armes qu'on leur avait données. Trois d'entre eux 
dirent la vie ; parmi les morts, on remarque l'inforl 



POLITIQUE. 999 

(TQmonyille '9, ci-devant commandeur de Malte : il re- 
tournait en France en vertu du traité. Le jeune Cate- 
laD ^® fut blesse, d*autres chevaliers de Malte furent 
plus heureux que lui, sans avoir été moins braves. 
4 C'est à tort qu'on attribuerait à des Maltais la perte 
de la frégate. L'équipage, ainsi que je l'ai observé, avait 
bien été complété à Malte , mais complété avec des forçats 
napolitains pour la plupart , gens sur la bravoure des- 
^ guels on était loin de compter. Aussi avions-nous ordre 
. d'éviter le combat, que la marche supérieure de l'ennemi 
et surtout le défaut subit de vent nous contraignirent 
d'accepter. 

Je laisse à votre discrétion, citoyen ministre, à faire 
de cette lettre l'usage que vous croirez convenable. Rap- 
pelé en France par le mauvais état de ma santé, et 
^ forcé de voyager lentement , je craindrais d'arriver trop 
[ lard à Paris pour faire connaître au gouvernement ces 
\ détails , de la véracité desquels je réponds. 
[ Agréez les sentiments de fraternité de votre conci- 
toyen. 

Arnault. 



NOTES 



' PAGE a5i. 
Gentili. 

Général de division , né à Ajaccio, en Corse. C*él 
homme de cœur et d*e$prit; formé à l'école de Paoli, il av; 
son pays de son épée et de sa plwue. Militaire int 
administrateur économe, doué d'un caractère à la foi 
et doux, personne n'était plus propre à conquérir à la 
l'affection des peuples dont le gouvernement lui fut o 
occupa peu de temps le poste de commandant des îles 
nés. Forcé par le mauvais état de sa santé de doi 
démission , il mourut à bord du vaisseau qui le recoi 
dans sa pattie. 

' PAGE 253. ^ 
Langier. 

Capitaine du bâtiment le LdbénUeur de l* Italie , Lau 
tué, le 20 avril 1797, par les Vénitiens, en entrant ( 
port de Lido, où il était venu chercher un refuge co 
poursuites d'un bâtiment autrichien. 



NOTES. Soi 

^ PAGE 254* 
Moroami ( François). 

^ Né à Venise en 1618. C'est un des plus grands hommes 
qu'ait produits cette république. Sa vie n*est qu'une série de 
campagnes : il n'est pas une de ses expéditions , y compris celle 
de Candie , qui n'ait augmenté sa gloire. Cest après s'être dé- 
' fendu pendant vingt-huit mois, après avoir soutenu plus de 
i cinquante assauts , après avoir livré plus de quarante combats 
souterrains et repoussé un assaut général , qu'il rendit cette 
place, où il ne restait plus qu'une poignée de soldats, et devant 
laquelle, de leur aveu, les Turcs perdirent deux cent mille 
hommes. Les conditions honorables qu'ils lui firent furent 
M'abord la seule récompense de sa conduite. Moins généreux 
que les Turcs, les Vénitiens le jetèrent en prison; le peuple 
[ osa même demander sa tête. Rappelé néanmoins par l'intérêt 
[ public à la tète des armées, en 1689, Morosini se vengea 
E de l'injustice de ses concitoyens par des services nouveaux. La 
l cx)nquête de la Morée lui mérita le surnom de Péloponésiaque. 
> Venise se plut à constater son retour à la justice par cette 
L inscription, que portait le buste de Morosini, qu'elle plaça 
' dans le palais ducal : A François Morosini le Péloponé- 
siaquCy de son vivant. Morosini avait pris Athènes; il en rap- 
porta les deux lions de marbre qui décoraient le Pirée; ils sont 
aujourd'hui à la porte de l'arsenal de Venise. Ses conquêtes 
occasionèrent un grand dommage aux antiquités de la pa- 
trie de Périclès , et particulièrement au Parthénon : les Turcs 
avaient fait de cet édifice un magasin à poudre ; les bombes 
vénitiennes y mirent le feu. La belle statue de Minerve, dont 



I 

l 



3o2 NOTES. 

Phidias Tavait orné, fut abîmée âous les débris de son te 
Morosini mourut en 1694 , à l'âge de soixante-seize ans. 

4 PAGE a54- 

Boardet. 

Lisez Bourde (Guillaume-François-Joseph). Traduit 
demande, devant un conseil d'enquête, il y rendit corn] 
sa conduite, et, justifié par le jugement de ses pairs, 
réintégré dans ses fonctions. Employé depuis dans plu 
expéditions , ce capitaine a donné de nouvelles preuves 
capacité. 

^ PAGE a54> 
Cesarotti ( Melchior ). 

Né à Padoue en 1780. Poëte et littérateur, conditions 
se trouvent pas toujours réunies dans le même sujet , Ce 
est un des contemporains qui ont le plus ajouté à la glc 
lettres italiennes. Celui de nos compatriotes avec Iequ( 
plus de rapport est J. Delille. La faculté d'exprimer 1 
d'autrui l'emportait aussi dans Cesarotti sur celle de c 
et d'inventer, et c'est par des traductions surtout 
célèbre. Sémiramis, la Mort de César et Mahomet, gr/ 
ont passé de la langue de Voltaire dans celle du T; 
perdre aucune de leurs beautés. De plus il a traduif 
mère et tout Ossian. La traduction d'Ossian , écrite 
formes qui donnent à la langue italienne un caractè 
lier, conquit à Cesarotti la bienveillance du vaii 
ritalie. Napoléon était passionné pour les chaut; 



NOTES. 3o3 

écossais ;sin9ple général, il avait donné au traducteur d'Ossian 
des marques de son estime; souverain^ il le combla de faveurs. 
Cesarotti jouissait de deux pensions , et était commandeur de 
l'ordre de la Couronne de fer, quand il mourut, le 3 novembre 
1808. 

Celui qui écrit ceci eut l'honneur de voir à Padoue ce 
docte vieillard , en 1 797, et de recevoir de lui un exemplaire 
de sa traduction d*Ossian , en échange de la tragédie d'Oscar. 

^ PAGE a 55. 

Laste3rrie. 

Il est probable que la personne dont il est question ici est 
le comte de Lasteyrie , que le besoin toujours croissant d'ajou- 
ter aux connaissances qu'il possédait a conduit dans toutes 
les contrées de l'Europe. Mais comme il ne fit pas partie de 
l'expédition des îles Ioniennes , et que l'auteur de cette note 
De l'a jamais rencontré à Paris , on ne peut former à cette oc- 
casion que des conjectures. 

7 PAGE a 55. 

Baragnay-d*imiier8. 

Recommandable à plus d'un titre, il joignait aux talents 
du militaire les qualités de l'homme du monde , et n'était pas 
moins aimable dans un salon que redoutable à la tête d'une 
armée. Il avait été aide-de-camp de Custine. Jeté en prison 
par suite de son attachement pour ce général , il eût sans 
doute péri sur l'échafaud comme lui, si le 10 thermidor n'eût 
mis un terme aux proscriptions , ou plutôt n'eût changé leur 



So4 NOTES. 

direction y qui ne menaça plus que les proscripteurs. Baraguay- 
d'Hilliers, rendu à Tarmée, fit sous le conquérant de l'Italie 
les mémorables campagnes qu'ouvrit la victoire de Millesimo 
et que termina le traité de Léoben. Ce général commandait 
dans Venise quand on y fit les apprêts de l'expédition dontl'an- 
teur de ces lettres faisait partie; et l'année suivante il se trouvait 
aussi sur la frégate Id^ Sensible, quand elle fut prise parle 
Sea-Horse. Il mourut à Berlin en i8ia, par suite des fatigues 
de la campagne de Russie. Baraguay-d'Hilliers était grand- 
officier de la Légion-d'Honneur et colonel -général des dra- 
gons. Pour compléter l'énumération de ses titres de gloire, 
ajoutons qu'il était beau-père du général Foy. 



* PAGE 256. 



Bataglia (Nicolas). 



C'est Bâtera qu'il faut écrire; il était provéditeur de la ré- 
publique à Brescia, en 1797, quand l'armée française prit pos- 
session de Bergame et de Vérone. Envoyé comme négociateur, 
avec un autre patricien, Nicolas Ërizzo, auprès du génértl 
Bonaparte , Bataja comprit dès leur première entrevue la si- 
tuation politique où Venise s'était jetée, et l'homme à qui elle 
avait affaire. « La variété des objets qu'il a traités , la finesse 
a de ses observations, l'étendue de ses vues, la manière dont 
a il les développait, ses aperçus sur les intérêts de sa nation 
R et des autres; tout cela, écrivait-il à ses commettants, nous 
<t autorise à penser , non seulement que cet honune est doué 
«( de beaucoup de talent pour \és affaires politiques, mais qu il 
v< doit avoir un jour une grande influence dans son pays. ^ 



NOTES. 5o5 

Le général Bonaparte rendait de son côté une éclatante 
jufltkïe à Bataja. « Je vous ai connu dans un temps où je pré- 
• voyais peu ce qui devait arriver, et je vous ai vu dès lors 
«ouiemi de la tyrannie, et désirant la véritable liberté de 
« votre patrie , » lui écrivait-il après la prise de Venise , le 3 
juillet 1797. 

9 PAGE a 58. 

Tomasi. 

Commandant de la flottille vénitienne qui faisait partie de 
l'expédition de Corfou. Quoiqu'il prit le titre d'amiral et qu'il 
(ùt cbef d'escadre, Tomasi recevait l'ordre du commandant 
de la flottille française , lequel n'était que capitaine de frégate. 

'** PACF. 258. 

D^ArboiS. 

Officier distingué qui remplissait les fonctions de cbef d'état- 
mijor. auprès du général Gentili. Il a publié un Mémoire 
plan d'intérêt sur les trois départements de Corcyre, d'Itha- 
qœ et de la mer Egée. 

" PAGE a58. 
Condalmer (ramirad). 

Il commandait alors toute la marine vénitienne. 

*■ PAGE a62. 
Schulemboarg ( Mathias- Jean , comte de ). 

Saxon de naissance, Prussien d'origine, ce général se fit 
1. ao 



3o6 NOTES. 

une grande réputation par les services qu'il rendit anx di^ 
ses puissances à la solde desquelles il se mit sncoessiven 
D'abord volontaire dans Tarmée polonaise, il mérita d 
distingué du roi Sobieski. Général ensuite sous Je roi Angi 
il força Cbarles XII , à qui jusqu'alors personne n'avait 
sisté , et qui ne put Tentamer à Punitz, à dire, en lui ce 
le champ de bataille : Aujourdhui ScJmlembourgnous a vaù 
Commandant les Saxons à la bataille de Malplaquet , il y c 
battit avec Marlborough et le prince Eugène contre Yill 
et ne contribua pas peu à leur . assurer la victoire. Ap 
enfin par la république de Venise au commandement àà 
armées de terre, il défendit en 1716 la ville de Corfou < 
bloquaient trente mille Turcs, et les força au bout de qu 
mois de lever le siège , qui leur avait coûté la moitié de 
armée. C'est pour perpétuer le souvenir de cet exploit qv 
peuple vénitien éleva à Schulembourg , dans la citadell 
Corfou , la statue qui donne lieu à cette note. Elle m'a sej 
tenir sa valeur de la réputation dn grand homme qu'elle r 
sente plus que du talent de l'artiste dont elle est Voxjcs 
quoique cet artiste fàt le plus ^abile statuaire de l'époc 
elle a été faite : c'est François Cobiano. Cette statue n'< 
équestre, quoique la Biographie universelle l'ait affirmé, 
lembourg , qui avait le titre de feld-maréchal , resta vr 
ans encore au service des Vénitiens. Il mouinit à Vë 
1741; il était né en 1661 à Cendan, près de Magdeb< 

'* PAGE aSî. 
apiridioii ( saint ). 

Évéque de Trimithunte en Chypre , illustre pa 



NOTES. 5o7 

des. Il assi^a au concile général de Nicée, en 3a 5, mit à quia 
un pliilosophe qui embarrassait les plus forts théologiens , et 
pour comble de gloire il le convertit. 

Le squelette entier de saint Spiridion est déposé à Corfou 
dans une grande châsse vitrée, nnais grillée et fermée par trois 
serrures, dont Tune ne pouvait être ouverte que par la famille 
à qui appartient cette relique , l'autre que par le baile qui ré- 
sidait à Gorfour, et la troisième que par le provéditeur général 
des îles vémtiennes; d'où il résultait que sans l'accord de ces 
trois individus le saint ne pouvait sortir de sa châsse , comme 
cela élak arrivé autrefois, au grand péril de la tranquillité 
publique. Dès que ce saint se dressait sur -ses pieds, les îles 
entraient toutes en insurrection. Ainsi tout y était réglé alors 
par les calculs d'une famille. Les précautions prises par le 
gouvernement de Venise , précautions que maintint le gouver- 
nement français , ne sont probablement pas négligées par le 
gouvernement anglais. 

'4 PAGE %6l\. 

Le consnl français. 

Grasset de Saint-Sauveur, homme à qui les lettres sont re- 
devables d'un assez grand nombre d'ouvrages utiles. Il est 

mort en 1 8 1 o. 

* 

' * PAGE a68. 

Leclerc d'Ostin ( Charles-Emmanuel ). 

Né à Pontoise en 177a. Pi'emier mari de Pauline Bonaparte, 
.laquelle, après la mort de Leclerc, époiïsale prince Borghèse. ' 
Sans être un homme de première force, Leclerc était recom- 



5o8 NOTES. 

mandable par de rares qualités : bien faire était la première de 
ses ambitions. Il en avait donné la preuve en 179^9 aa siège 
de Toulon, et en Italie pendant la belle campagne de 1795. 
£n 1 802 il fut nommé par le premier consul commandant en 
chef de l'expédition de Saint-Domingue. La charge était pe- 
sante. Leclerc, se sacrifiant sans réserve à Taccomplissement 
des devoirs qu'elle lui imposait, eût peut-être réussi à re- 
mettre l'île sous le pouvoir de la France, s'il n'avait eu que 
des hommes à combattre. Après avoir obtenu des succès comme 
militaire et comme négociateur, il mourut dans l'île de la 
Tortue, autant des fatigues causées par l'exercice de ses fonc- 
tions, que par l'eflet de l'influence du climat, qui avait presque 
anéanti son armée. Leclerc alors avait à peine trente ans. 



*^ PAGE 270. 



Broeys ( l*aiiiiral ). 



C'est celui que le désastre. d'Aboukir rendit si célèbre une 
année plus tard. Il eût été moins malheureux si le courage, ' 
la science et la capacité suffisaient pour fixer la fortune. 

'7 PAGE 270. 

Bnthrote. 

Aujourd'hui Butrinto. Ancienne capitale de l'Épire. Cest li 
que Pyrrhus fut assassiné par Oreste. 

1 

Peut-être ne sera- 1- on pas fâché de trouver ici une note sur 
les îles du Levant. Elle réfute de fausses notions consignées ' 
dans un journal estimable, et peut servir de complément à 
ces lettres. 



I 

i 



NOTES. 3o9 

«Les divers renseignements donnés jusqu'ici par les journaux 
sur les acquisitions que les Français viennent de faire dans le 
Levitnt ont plus ou moins manqué d'exactitude. Un corres-^- 
pondant de la J)écadepfùloscp?Uques*est proposé de relever ces 
erreurs, et il est tombé lui-même dans d'autres erreurs. Qu'il 
me pardonne de les relever ; j'ai parcouru les lieux. 

«Il donne le nom de Paros et d'Antiparos aux deux îles de la 
mer Ionienne qui se trouvent au sud-est de Corfou. Ce nom 
fut de tout temps celui de deux îles de la mer Egée, de deux 
Cyclades célèbres, l'une par la blancheur de ses marbres, l'au- 
tre par la beauté de ses grottes et l'énormité de ses stalac- 
tites. Les îles dont il est ici question se nomment Paxos et 
Antîpaxos. 

« Buthrotum, est une ville , non pas fondée par Helénus , 
mais où ce Troyen régna après la mort de Pyrrhus. Les détails 
contenus dans le troisième livre de l'Enéide peuvent encore 
s'appliquer à la topographie actuelle. Virgile en main , j'ai 
cru retrouver le faux Simoïs , sur les rives duquel Androraa- 
que faisait des libations à Hector. 

« La situation de l'ancienne forteresse et l'étendue des mu- 
railles justifient bien le nom de ville et l'épithète d'élevée , 
donnée par le poëte à l'ancienne Buthrote; 

Et celsam Bathrod ascendtmns arbem. 

mais rien ne justifie le nom de ville donné à Butrintp, poste 
établi de l'autre côté du fleuve, et habité par le Corfiote qui 
tenait à ferme les immenses étangs possédés sur cette côte par 
le' gouvernement vénitien. La maison du fermier, qui est aussi 
i^Ue du gouverneur; une cour où cinquante Esclavons avaient 



3io NOTES. 

peine à faire l'exercice; une enceinte fermée de vieilles murail- 
les, et protégée par une mauvaise tourelle, que défendait 
quatre pièces d'une livre de balle, voilà l'exacte description 
de Butrinto, dont le port n'est d'ailleurs accessible qa'aux plus 
petits bâtiments. 

»Le correspondant de la Décade se trompe encore à l'article 
Corfou, Il donne à cette île dix lieues de longueur sur quatre 
de large, et réduit sa population à quarante mille âmes. La 
longueur réelle de l'île est de quinze lieues à peu près et sa 
plus grande largeur de sept à huit. La population excède 
soixante mille âmes. Cette île, pourvue de sources abondantes, 
est aussi , malgré l'assertion du correspondant , baignée par 
quelques petites rivières. 

«Tai traversé plusieurs fois celle qui se trouve entre la ville 
de Corfou et le bourg de Potamos. Ce n'est point un torrent; 
l'excessive chaleur de l'été, qui l'avait fait baisser considéra- 
blement , ne la tarit jamais. 

«J'invite ceux qui désireront avoir des connaissances certai- 
nes sur les trois nouveaux départements de la mer Ionienne, 
à consulter le mémoire que viennent de publier les frères 
d'Arbois, officiers estimables, attachés à l'état-major de la 
division du Levant. Cet utile écrit réunit à l'exactitude des 
détails topographiques, militaires et administratifs, des ob- 
servations pleines de sagacité sur la situation passée, présente 
et future de ces îles.» 

*® PAGE a8o, 
Monge ( Gaspard ). 

Avant la révolution, membre de l'académie des sciences; 



NOTES. 3ii 

depuis la révolution, membre de llostitut, de la liste duquel 
il fut rayé lors de Xépuration que ce corps illustre subit sous 
le nÛDistère de M. de Vaublanc. Monge est à la tête des 
bommes à qui la France a dû sa suprématie dans les sciences, à 
la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci. Nul 
n'a fait des sciences une application plus utile aux arts et à 
l'industrie. A Tépoque dont il s'agit il parcourait lltalie avec 
Bertbollet, homme non moins savant et non moins estimable 
que lui. Tous deux faisaient partie de la commission chargée 
par le gouvernement de recueillir les objets d'arts dont la 
propriété nous avait été acquise par la victoire et nous était 
garantie par les traités, ^ 

Monge, sous l'empire, était sénateur et comte de Peluse. 

'9 PAGE 281. 
Trouvé. 

Aujourd'hui baron. Il avait été ministre de la république 
française auprès de la république cisalpine, et membre du 
tribunat , avant d'être nommé par l'empereur aux fonctions 
de préfet de l'Aude, qu'il mérita de conserver sous le roi , 
jusqu'à l'épuration que le ministère crut devoir faire subir à 
l'administration, par suite des principes de modération qui 
avaient dicté l'ordonnance du 5 septembre. Le baron Trouvé 
était un des rédacteurs du Conservateur, Il y a loin des opinions 
qu'il a manifestées dans ses fonctions et dans le Conservateur^ 
aux opinions qu'il professait à Naples, et qu'il a consignées 
dans le moniteur en 1793 et 1794» Ce n'est pas pour l'en 
blâmer, au reste, que l'on fait cette remarque, mais pour 
prouver qu'il ne faut pas juger toujours du futur par le présent, 



3i2 NOTES. 

*** PAGE a8a. 
Lettre envoyée au directoire. La voici. 

AU MIiriSTBE DES RELATIONS EXT^EIEURES. 

Passeriano, le ijfiraetidor an V ( i3 Mptembre 1797). 

• 

«Je VOUS envoie, citoyen ministre, une lettre que je reçois 
du citoyen Amault. La cour de Naples est gouvernée par 
Acton. Acton a appris Tart de gouverner sous Léopold à Flo- 
rence, et Léopold avait pour principe d^envoyer des espions 
dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y passait. 

Je crois qu'une petite lettre de vous à Canclaux , pour l'en- 
gager à montrer un peu plus de dignité, et une plainte à 
Acton sur ce que les négociants français ne sont pas traités 
avec égard , ne feraient pas un mauvais effet. » 

Bonaparte, 

»' PAGE a 83. 
Mission à Maina. 

Cette mission fut remplie par un médecin corse, nommé 
Stéphanopoli. Elle avait pour objet de lier des intelligences 
entre les Mainotes et les Français établis dans les îles. Les 
Mainotes forment une peuplade qui habite le Taygète. Ils se ^ 
disent descendants des anciens Spartiates, et comme leurs aB«- < 
cétres ils sont passionnés pour le vol et pour la liberté. La )i 
Porte n'a jamais pu les soumettre. 



NOTES. 



3i3 



'* PAGE 289. 



Sachet 



Duc d'Albuféra , maréchal de France. Il n'était alors que 
dief de brigade. C*est lui qui est devenu si célèbre depuis 
par la défense du Var en 1800, en 180a par le passage du 
Ifincio, en x8o5 par l'influence qu'il eut sur la victoire 
d'Austerlitz , et surtout en 1809, f8io, 1811 et i8ia par ses 
victoires et sa belle administration en Espagne. C'est un des 
premiers hommes que la France ait produits à une époque 
où elle fut si féconde en grands hommes. Suchet est mort à 
cmquante-quatre ans aux environs de Marseille, en i8a6. Il 
était né h Lyon en 1772. 



'? PAGE 289. 



HaUer. 



Administrateur général des finances de la république fran- 
çaise auprès de l'armée d'Italie. 



^^ PAGE 290. 



Cacanlt. 



Né à Nantes en 1742. Il ne s'était pas fait remarquer de 
Il temps par l'exoès de prudence que l'on signale ici. Pro- 
ir de mathématiques k l'École militaire , il avait été obligé 
sa jeunesse de sortir de France par suite d'un duel. A 
le de la révolution il était secrétaire d'ambassade à 



3i4 NOTES; 

Naples, où il remplaça bientôt Tambassadeur. Il remplit suc- 
cessivement les mêmes fonctions à Gènes, à RoBfie et à Flo- 
rence, et partout avec succès. Il siégea aussi au conseil des 
cinq-cents, sous le directoire; et sous le consulat, après avoir 
rempli de nouveau les fonctions d'ambassadeur à Rome, il fut 
nommé membre du Sénat en i8o3. Il est mort en i8o5 à 
Clisson, où il avait formé un musée avec ta belle collection de 
tableaux qu'il avait amassée en Italie , et que la ville de 
Nantes possède aujourd'hui. Cacault était un diplomate in- 
struit , un négociateur conciliant et un bon' citoyen. 

^* PAGE 390. 
'Manfredini ( le marquis de ). 

Ministre du grand-duc de Toscane, l'archiduc Ferdinand,] 
dont il avait été l'instituteur, et qu'il suivit en qualité de mHj 
nistre aussi à Salzbourg , quand son élève reçut cette princâ-] 
pauté en échange de la Toscane, qui avait été érigée en royauoibj 
et donnée à l'infant de Parme par le traité de Lunéville. 

=^ PAGE 294. 

Le général Brnne. 

Homme d'esprit et de courage. Il avait fait de bonnet 
des et se croyait appelé à suivre la carrière de la littéral 
La révolution, qui lui ouvrit la carrière des armes, lui 
sa véritable vocation. Des derniers grades de rarmée 
s'éleva à celui de maréchal de l'empire. Son nom se rai 
à d'importantes victoires, et particulièrement à celle tle 



NOTES. 3i5 

tricam qui chassa les Anglais de Hollande en 1799, et au 
passage du Btindo, qui rouvrit aux armées françaises, par 
lltalie, le chemin de FAutriche, que Moreau leur ouvrait en 
Bavière par la victoire de Hohenlinden. 

Brune n'est pas moins célèbre par sa fin malheureuse que 
par ses succès. Sa mort est un des crimes les plus lâches et les 
plus atroces qui souillent les annales de 181 5. 

*7 PAGE 294. 
L'ambassadeur en Piémont. 

C'était alors M. Ginguené, homme également versé dans la 
^littérature française et dans la littérature italienne , et membre 
Ad rinstitul national. A défaut d'hommes titrés , d'hommes re- 
nunandables par leurs aïeux , on envoyait alors en ambas- 
des hommes recommandables par eux-mêmes 9 militaires, 
ants ou législateurs, qui ne tenaient que de leur propre 
riorité l'éclat attaché à leur nom. L'on croyait alors que 
il France ne perdait pas de sa dignité pour être représentée 
un homme d'esprit ou même de génie; peut-être n'était- 
R pas un préjugé. 

•• PAGE 296. 

Le citoyen Talleyrand, 

^^jourd*hui membre de la chambre des pairs. D'abord 

1^ de Périgord, puis évéque d'Autun et membre de l'assem- 

^constituante, puis ministre des relations extérieures sous 

iulat) puis vice-grand-électeur et prince de Bénévent 

^,(reinpk*ey puji9e|ifin, et après la. restauration, prince de 

ijrand et ministre des affaires étrangères, cet homme d'é- 



3i6 NOTES. 

tat, qiii a été utile à toutes tes révolutions, et à qui toutes les • 
révolutions ont été utiles, était alors citoyen, et ministre àa 
directoire. 

*9 PAGE 399. 

D'Omonville. 

I 

Commandeur de Tordre de Malte. Il retournait en France 
en vertu de la capitulation qui assimilait à la résidence (M 
France la résidence à Malte, de Tépoque où les émigrés 
avaient été sommés de rentrer jusqu'à celle où l'île avait clé 

■ I 

conquise. Le malheureux d'Omonville, que la ruine de sob ] 

ordre laissait sans ressource, et qui avait vendu tout, jusqal ] 

son chien, pour s'assurer les moyens de subsister pendalcj 

quelques mois, était habituellement plongé dans une tristcsiÉrj 

profonde ; elle sembla s'éclaircir à mesure que le bâtiment m^ 

glais s'approchait du nôtre, et que le combat devenait inéviti^ 

ble; et ce n'était pas par un sentiment de malveillance pour 

patrie. Si le premier boulet était pour moi! disait-il j mais 

ne suis pas assez heureux pour cela. Il se trompait : il fut 

teint deux fois. A la première décharge un boulet lui em 

la tête; à la seconde un autre boulet lui ouvrit les entrail 

celui-là rompit une ceinture où d'Omonville avait renfei 

avec le peu d'or qui lui restait, les trois louis que lui a 

valus son chien; nos matelots en héritèrent. 

La Providence, en exauçant les vœux de ce pauvre hoi 
lui épargna au fait bien des peines; toutes celles qui 1* 
daient en France, où le directoire refusa d'exécuter celui 
articles de la capitulation qui concédait aux chevaliers le 
d'y rentrer, et dont l'observation était garantie par l'Es 
où on prétendait les renvoyer. 



i 



NOTES. 



5i7 



3o 



PAGE 299. 



Catelan. 



Frère du pair de France de ce nom. Il revenait de Malte 
avec un autre frère , chevalier comme lui. Placée comme tous 
les passagers 9 sur le ptisse-avant^ et non loin du commandeur 
tfOmonville, il reçut plusieurs blessures, dont la plus grave 
fiit occasionée par un éclat de bois et lui a fait perdre la vue. 
Yraiment dignes du nom qu'ils portent, ces deux jeunes gens 
ont combattu conune parle leur frère, en loyaux Français. 

Le Sear-Horscy contre lequel nous nous battions, était com- 
mandé par le capitaine James Foote. Voir au premier volume 
de cette édition^ page xxviii, l'article qui concerne ce brave 
homme. 



CORRESPONDANCE 



LITTERAIRE. 



CORRESPONDANCE 

LITTÉRAIRE. 



^^'*'VV«i«/«i^«/«>^ ^^ ^ «^/^«/««V 



%/%»%^»^i^>%^k^%'%/^%/»^%/</^.%^>»'»^-^-» •^«'^«'•>-fc«l'«'^%^«.'»%,<^'%%/^/^«^ 



LETTRE SUR M. J. CHÉNIER, 



A l'Éditeur de ses oeuvres complètes. 



Monsieur, 

Curieux de réunir dans votre édition tout ce qui con- 
cerne Marie- Joseph Ghénier , vous m'invitez à recueillir 
et à jeter sur le papier les souvenirs qui peuvent nie 
rester de cet illustre académicien , dont j'ai été pendant 
douze ans le collègue. Je cède d'autant plus volontiers 
à votre désir que c'est un moyen de faire connaître le 
cœur de cet homme ^ dont vous avez fait connaître l'es- 
prit; et qu'en racontant des faits qui sont étrangers à 
sa vie publique je ne puis être soupçonné de vouloir 
nie mettre en concurrence avec M. Daunou , qui a dit 
le mieux possible de notre ami commun, considéré 
comme homme public , ce qu'il y avait à dire , et au tra- 
vail duquel il est tout au plus permis de donner un com- 
plément. 
Résidant à Versailles avant 1789, et moins occupé 

1. ai 



522 CORRESPONDANCE 

des littérateurs que de la littérature , je connaissais ; 
peina Chénier de nom , quand j'entendis parler pour h 
première fois de sa tragédie de Charles IX* fUle venai 
d'être reçue au Théâtre-Français. Ce n'était pas néan- 
moins la première qu'il donnait à ce théâtre : trois ans 
auparavant, il y avait fait représenter, sans trop de suc- 
cès , Azémire , ouvrage faible à la vérité , mais qui , tout 
défectueux qu'il était , contenait assez de beautés 
pour que Palissot n'ait pas craint d'annoncer que dans 
l'auteur de cette pièce la France possédait un poète 
tragique de plus : Charles IX prouva qu'il ne s'était 
pas trompé. 

Long-temps avant de paraître à la scène , cette pièce 
occupa l'attention. Bien que les idées philosophiques 
fussent alors généralement accréditées , bien que la ré- 
volution ftlt commencée , les vieux préjugés , les vieilles 
habitudes luttaient encore contre les innovations ame- 
nées par le nouvel ordre de choses. On s*élevait contre 
le despotisme , et l'on s'étonnait qu'on signalât les actes 
de tyrannie dont quelques uns de nos rois s'étaient ren- 
dus coupables ; on s'élevait contre les fanatiques , et l'on 
hésitait à permettre la représentation d'un ouvrage es- 
sentiellement dirigé contre le fanatisme, qu'alors, comme 
aujourd'hui, certaines gens affectaient de confondre 
avec la religion. 

Entraîné , comme l'auteur de Charles IX y dès ma plus 
tendre jeunesse , dans la carrière dramatique par un 
penchant irrésistible, je ne pus rester indifférent au sort 



LITTERAIRE. 3a3 

de son ouvrage; et j'en suivis toutes les vicissitudes 
avec un intérêt qui tenait autant à l'émulation qu'à la 
curiosité. 

Malgré l'opposition d'un parti puissant encore quoi- 
que battu, Charles /JT (ut joué, non pourtant sans une 
autorisation spéciale du maire et des membres de la 
commune de Paris, qui n'avaient pas dédaigné de des- 
cendre en cette circonstance aux fonctions de censeurs 
royaux. L'afHuence des spectateurs à la première repré- 
sentation fut immense ; tous n'y apportaient pas des dis- 
positions également bienveillantes; aucune improbation 
n'en troubla néanmoins le cours ; elle ne fut interrom- 
pue que par des applaudissements si nombreux qu'on 
pouvait les croire unanimes. La hardiesse de certaines 
scènes , et particulièrement de celle de la bénédiction 
des poignards , produisit une impression profonde , mais 
tout-à-fait différente du scandale. 

La piété , selon madame de Genlis , s'en serait pour- 
tant scandalisée ; et cela parceque le cardinal de Lor- 
raine , non content de bénir le fer qui devait égorger les 
protestants, et de consacrer l'instrument du meurtre, 
aurait fait intervenir dans cette scène la sainte hostie , 
sur laquelle les meurtriers auraient juré la mort de 
trente mille Français : profanation qui a forcé Madame 
le goui^emeur des enfants d'Orléans à sortir du spectacle, 
et à en faire sortir ses augustes élèves. 

Présent à cette représentation , je me croirais com- 
plice d'une calomnie , si je n'affirmais pas que je n'y ai 



21. 



524 CORRESPONDANCE 

rien vu de semblable à ce que raconte madame de G 
lis. Je ne l'accuse pas toutefois d'altérer ici la vé 
sciemment, elle qui, comme on sait, n*est pas me 
charitable que pieuse, et porte Tamour du procfa 
presque aussi loin que lamour de Dieu. Mais je pe 
que , si favorisée qu elle soit par la nature , cette da 
se ressent, sous quelques rapports, des outrages 
temps , et qu'elle perd en mémoire ce qu'elle gagne 
imagination. Rien de plus imaginaire en effet que ïm 
dent qu'elle mêle ici à un fait dont elle peut n'avoir ] 
conservé un exact souvenir , puisque , après tout , il i 
partient à une époque déjà reculée, et à laquelle le ni 
rateur n'était plus de la première jeunesse. 

Si madame de Genlis , qui sentira sans doute qu'il < 
de son devoir de se rétracter, désirait s'éclairer quant 
ce fait , qu'elle consulte les journaux du temps , y co 
pris ceux qui combattaient avec le plus de fiireui 
parti que défendait Chénier ; qu'elle consulte aussi 
nombreuses éditions qui ont été données de Charles I 

Ce n'est pas, au reste, la seule occasion dans laq 
cette dame se soit trompée relativement à Chénier 
suadé qu'elle me saui*a gré de lui signaler ses auti 
reurs, je le ferai, mais dans l'ordre où se présen 
les faits auxquels ces erreurs se rattachent. 

Après Charles IX y Chénier donna successi 
Calas y Henri VIII y Féneloriy et Caïus Gracchus 
de genres différents , mais désignées toutes par 
de tragédie. 



LITTÉRAIRE. 325 

A ne considérer que la condition des personnages, 
Calas ne serait qu'un drame : à ne considérer que le fait 
qui s y développe et la catastrophe qui le dénoue, c'est 
une yéritable tragédie. Rempli de scènes pathétiques et 
touchantes, il est écrit avec une rare élégance. Mais 
peut-être serait-on fondé à s'étonner que Ghénier ait 
prêté un langage si recherché à des individus qui ap- 
partiennent à la classe du peuple. Cela peut avoir nui au 
succès de cette pièce, si recommandable d'ailleurs. Il 
est peu d'ouvrages qui portent un caractère plus émi- 
nemment philosophique et plus éminemment philan- 
thropique. 

La tragédie de Henri FIII n'obtint pas non plus le 
succès de Charles IX ; elle ne flattait pas autant la pas- 
sion du jour. Je n'en regarde pas moins cette pièce 
comme supérieure à l'autre de beaucoup ; et je ne doute 
pas de la profonde sensation qu'elle produira , quand il 
sera permis de la représenter de nouveau. 

Si l'effervescexice révolutionnaire contribua au suc- 
cès de quelques unes des pièces de Chénier , ce n'est 
pas à celui de Fénelon^ qui fiit donné en 1793. Rien 
n'est plus en opposition avec les passions véhémentes et 
despotiques dont était agité le parti à qui restait alors la 
victoire que l'esprit d'indulgence et de charité dont est 
animée cette tragédie : elle amollissait les âmes les plus 
dures , elle adoucissait les cœurs les plus féroces ; mais 
l'impression durait peu. Au sortir du théâtre , la ma-» 
jeure partie des spectateurs , rappelée dans les assem«> 



3«6 CORRESPONDANCE 

blées tumultueuses dont la capitale était remplie , allait 
s'y réconcilier avec les sentiments les plus opposés à ceiUL 
qu'elle avait applaudis avec enthousiasme. 

C'est dans Fénelon qu'on voit clairement vers quel 
but Chénier s'était flatté de pouvoir diriger la révolution, 
et à quel terme il pensait qu'elle devait s'arrêter. 

Illusion ! Au fanatisme religieux en avait succédé un 
autre, non moins intolérant, non moins sanguinaire. 
Après une longue série de représentations , Féndon^ ac- 
cusé de tendre à énerver l'énergie républicaine, fut exilé 
de la scène, pour n'y revenir que lorsque la nation aurait 
été ramenée , par le malheur , à la pratique des douces 
vertus dont un gouvernement féroce redoutait jusqu'au 
simulacre. 

La tragédie de Caïus Gracchis elle-même déplut à ces 
forcenés , quoiqu'elle respire dans toutes ses parties Tes- 
prit démocratique dont était transportée alors la légis- 
lature. L'humanité , il est vrai , n'y était pas outragée. 

Passionné pour les mœurs républicaines, Chénier ten- 
dait de tous ses efforts à les substituer en France aux 
moeiurs monarchiques ; mais il n'était pas de ceux qui 
voulaient qu'on décimât la société pour la revivifier, et 
que, pour le faire croître, on arrosât ^vec du sang l'arbre 
de la liberté. Des lois, et non du sang! avait-il fkit dire 
à son tribun. Ce sublime élan lui fut imputé à crime. 
Un des bourreaux qui régnaient alors, interrompant 
l'acteur au moment où il prononçait cet hémistiche , osa 
ordonner qu'on intervertît l'ordi^e de ces paroles , et que 



LITTÉRAIRE. l'x^ 

d'un principe de philanthropie et d'organisation sociale 
on fît une maxime de meurtre et d'anarchie : Du sang , 
et non des lois! s*écria-t-il ; et c'était un législateur! 

Dès lors Caïus Gracchis disparut de* la scène , qui i'ut 
aussi fermée non seulement aux ouvrages qu'avait fait 
représenter Chénier, mais à ceux quil pouvait faire. 
Cette interdiction avait particulièrement pour objet sa 
tragédie de Timoléon , qui était alors en répétition , et 
dont on attendait un grand succès. 

Parlons un peu de cette pièce , qui attira sur son au- 
teur tant de persécutions et tant de calomnies. Entraîné 
par son amour pour la liberté , et , saisissant tous les su- 
jets où il pouvait le développer, Chénier crut pouvoir 
refaire sans inconvénient le sujet de Timoléon , qui avait 
été manqué par La Harpe. Ne réfléchissant pas que les 
circonstances l'avaient mis vis-à-vis de son frère André 
Chénier, qui défendait vivement contre lui les principes 
monarchiques , dans une position analogue à celle de Ti- 
moléon vis-à-vis de son frère Timophanes, il traita donc 
ce sujet, ou, comme dans celui de Brutus, les plus 
tendres sentiments de la nature sont sacrifiés à une pas- 
sion politique. 

La tragédie de Timoléon, quoiqu'elle eût pour but 
d'inspirer l'horreur de la tyrannie , ou peut-être à cause 
de cela même , ftit défendue par l'ordre exprès du co- 
mité que présidait Roberspierre. Bien plus , on exigea 
que Chénier fît à l'intérêt du dictateur le sacrifice de 
son manuscrit et le brûlât : Chénier s'y soumit, non 



328 CORRESPONDANCE 

pour son propre salut , mais pour celui de ce même An- 
dré , dont on osa depuis lui imputer la mort. 

Je me suis déjà élevé contre cette infâme accusation; 
je l'ai combattue , je Tai tuée sur la tombe même de Ché- 
nier par des arguments sans réplique pour toutes les 
âmes honnêtes , car ils sont tirés de la nature : on Va 
ressuscitée:je la combattrai de nouveau, avec l'espérance 
de vaincre ; car je la combattrai par des faits dont je 
puis parler avec certitude : je n'atteste rien que je n'aie yu. 

Une tendre amitié me liait dès lors avec l'un des plus 
grands compositeurs dont la France puisse s'honorer, 
avec ce Méhul , qu'il est superflu de louer quand on l'a 
nommé. Il se passait peu de jours où je n'allasse' le voir. 
Je rencontre chez lui im matin Chénier , qui n'admirait 
pas moins que moi le génie de cet homme incomparable, 
et venait le prier de mettre en musique le Chant du Dé^ 
part y qui fut entendu pour la première fois dans les 
plaines de Fleurus , le jour même de la victoire. 

Indépendamment de ce qu'il y exprimait ses propres 
sentiments , Chénier espérait , par ce chant , fléchir les 
bourreaux , et faire tomber de leurs mains la hache levée 
sur André, qui avait été jeté en prison : c'était être à 
la porte du tribunal révolutionnaire ; c'était être au pied 
de l'échafaud. 

Ni les chants, ni les sacrifices, ni les prières, ne 
désarmaient ces cœurs sans pitié. Chaque jour, Chénier 
allait solliciter pour son frère; chaque jour, désespéré 
des refus qu'il avait recueillis , il revenait chercher près 



i 



LITTÉRAIRE. Sag 

de Méhul , non pas des consolations , mais de la com- 
passion ; et ) le lendemain , cet homme , dont l'amitié 
ayait brisé le caractère hautain , s'abaissant à de 
nouvelles supplications , retournait encore implorer 
les arbitres du sort de quiconque vivait alors en 
France : arbitres inexorables , qui , pour toute réponse , 
lui répétaient : Au lieu de songer à sauver ton frère, 
songe à te sauver toi-même, 

La révolution de thermidor les eût sauvés tous les 
deux, si elle se fût accomplie quarante-huit heures plus 
tôt André Chénier périt le 7 ; et Marie-Joseph Chénier 
ht du nombre des infortunés que la journée fatale au 
tyran vengea sans les consoler. 

Réintégré , par la révolution du 9 thermidor , dans le 
crédit qu'il n'avait perdu que parcequ'il avait osé prêcher . 
la modération, Chénier usa de ce crédit pour adoucir du 
moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vaine- 
ment son appui. Que de familles durent à ses sollicita- 
tions la prompte liberté d'un père , d'une mère ou d'un 
frère ! C'est en soulageant le malheur des autres qu'il 
cherchait à se distraire du sien. 

D fut un des législateurs les plus ardents à pour- 
suivre la punition des fauteurs du comité de gouverne- 
ment ; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus répu- 
blicains ne l'avait pas détaché de la république. Les 
hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de 
choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance 
pour leurs projets. D'atroces accusations s'élevèrent dès 



53o CORRESPONDANCE 

lors contre lui. Diffamant rhonime qu'ils ne pouvaient 
séduire , des écrivains de parti Taccusèrent d'avoir été 
complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant 
en lui, par une calomnie incessamment répétée, le sou- ' 
venir d'un malheur qu*on craignait qu*il oubliât, un jou^ 
nal , que je n'ai pas besoin de nommer , lui adressait tous 
les jours cette question que Dieu fit au premier des as- 
sassins : Caïn, qu^as'tufait de ton frère? 

C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne 
à publier , ne fût-ce que parcequ'elle fait connaître dans 
quels excès de lâcheté on peut être entraîné par l'esprit 
de parti. 

Un des fondateurs de la feuille que je signale à l'hor- 
reur de tout honnête homme faisait chez moi , après la 
mort de Chénier , l'éloge du talent et aussi celui du et» 
ractère de ce grand écrivain. «Vous voilà donc enfin 
juste , dis-je à cet apologiste : l'esprit de parti ne vous 
aveugle donc plus ? — Il ne m'a jamais aveuglé : telles 
ont toujours été mes opinions sur Chénier, me répondit 
en souriant ce galant homme. — Mais , pendant dix-huit 
mois, ne Tavez-vous pas journellement accusé d'avoir 
fait égorger son frère ? avez-vous donc cru ce fait réel ? 
— Moi ! pas un moment. — Pourquoi donc ces accusa- 
tions quotidiennes ? — Vous me le demandez? me dit-il 
avec un regard où se peignait autant de malice que de 
pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois. — 
Eh bien ! — Sachez que , quand il s'agit de ruiner dans 
l'opinion un homme important du parti contraire , tous 



i 



LITTÉRAIRE. 53i 

les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti 
républicain; voulant la ruine de ce parti, nous avons 
ait tout pour discréditer un de ses chefs, pour le dé' 
nomtiser : voilà toute l'histoire. >• 

Cet aveu naïvement atroce 9 je ne suis pas la seule per- 
onne à qui il ait été fait par Tauteur même de la calom- 
de '. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans 
"ougir, m'a-t-il dit : car, en fait de politique semblable, 
I était aussi novice que moi , soit dit sans le déprimer. 

Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi tou- 
binants qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire 
sans se laisser convaincre par ce chant d'innocence et de 
douleur. 

n y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils 
soient devenus classiques, madame de Genlis ne les a 
probablement pas lus. Autrement aurait-elle osé repro- 
duire les lâches interprétations qu'ils réfutent si puis- 
samment ? 

« 11 a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, 
« à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à Ché- 
« nier , de laisser périr son malheureux frère, cfa il aurait 

* pu saucer y en employant son crédit sous le règne de la 
«terreur. On a même dit généralement qu il aidait parti- 
« cyjé à sa condamnation : ce que je ne puis croire ; mais 
> cette odieuse imputation fut accréditée dans le temps 
« par son silence ; car il aurait pu sans danger se justifier 

* autrement. » 

Renvoyons , pour toute réponse , madame de Genlis à 



55« CORRESPONDANCE 

répître sur la Calomnie y publiée à Tépoque où Chénier 
est accusé de s'être tu ; ou , plutôt , transcrivons ceux 
des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous 
examinons ici. Si madame de Genlis aime les bons vers, 
elle ne lira pas ceux-là sans plaisir ; et nous aurons flatté 
son goût , tout en éclairant sa justice. 



Narcisse et Tigellm, bourreaux législateurs , 

De CCS menteurs gagés se font les protecteurs. 

De tonte renommée envienx adversaires , 

Et d'un parti cmel pins cmels émissaires , 

Odieux proconsuls, régnant par des complots , 

Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. 

J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes ; 

Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes , 

Par le souvenir même inspire la terreur, 

Et dénonce à Clio leur stupide fureur. 

J'entends crier encor le sang de leurs victimes ; 

Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes ; 

Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser ! 

Qu'ai-jedit? On les vante! et l'on m'ose accuser! 

Moi ! jouet si long-temps de leur lâche insolence ; 

Proscrit pour mes discours , proscrit pour mon silence ; 

Seul , attendant la mort, quand leur coupable voix 

Demandait à grands cris du sang et non des lois! 

Ceux que la France a vus ivres de tyrannie , 

Ceux-là même , dans l'ombre armant la calomnie , * 

Me reprochent le sang d'un frère infortuné , 

Qu'avec la calomnie ils ont assassiné ! 

L'injustice agrandit une âme libre et fière. 

Ces reptiles hideux , sifflant dans la poussière , 

En vain sèment le trouble entre son ombre et moi : 



i 



LITTERAIRE. 553 

Soâérato I contre tous elle invoque la loi. 
. HéUsI poor arracher la yictime aox supplices , 
De mes pleurs cha<{ae joor fatigaant vos complices , 
J^ai courbé devant eux mon front humilié ; 
Mais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié. 
Si , le jour on tomba leur puissance arbitraire , 
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère , 
Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé , « 

Et qui deux jours plus tard périssait égorgé , 
Auprès d'André Chénier avant que de descendre , 
J'élèverai la tombe où manquera sa cendre , 
Mais où vivront du moins, et son doux souvenir, 
Et sa gloire , et ses vers , dictés pour l'avenir. 
Là , quand de thermidor la septième journée 
Sons les feux du Lion ramènera l'année, 
O mon frère ! je veux, relisant tes écrits , 
Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits. 
Là , tu verras souvent près de ton mausolée-. 
Tes frères gémissants , ta mère désolée , 
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs; 
Et ton jeune laurier grandira sons mes pleurs. 

Je le demande à madame de Genlis : en conscience , 
uteur de ces vers-là peut-il être , de quelque façon que 
5 soit, coupable d'un fratricide .î* Qu'elle ne s'obstine 
me pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée par 
s gens même qui l'ont fabriquée , l'écho des plus dé- 
mâtantes déclamations révolutionnaires. Tarder plus 
ng-temps à se rétracter, ne serait-ce pas manquer de 
»nne foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si 
»n ton, manquer de bon goût? 



334 CORRESPONDANCE 

Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des 
attaques que livre madame de Genlis à la mémoire de 
Chénier , nous rengagerons aussi à s'assurer de la vérité 
des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du 
moins à ne pas les dénaturer , en altérant leurs détails, 
comme elle le fait dans Fanecdote suivante. 

« Cette horrible exagération d'ime mauvaise action, 
<c dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de ti 
« signaler, donna lieu à une anecdote très uraie et très 
« curieuse. La célèbre actrice mademoiselle Dumesnil 
u existait encore à cette époque ; mais elle était très vieille. 
« M. Chénier, sans l'avoir jamais vue , sans se faire aih 
« noncer, se rendit un matin chez elle. Il la trouva dam 
« son lit, et si souffrante qu'elle ne répondit rien à ce 
« qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la con- 
a jura de lui dire uniquement un vers , un seul vers d'une 
« tragédie , afin , disait-il , qu'il pût se vanter de l'avoir 
(t entendu déclamer. Mademoiselle Dumesnil , faisant 
« un effort sur elle-même , lui adressa ce vers de l'un de 
« ses plus beaux rôles : 

« Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. » 

Madame de GenUs aurait tort de mettre historique au 
bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette vc^ 
sion. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance delà 
visite faite par Chénier à mademoiselle Dumesnil, le Jour 
même où elle a eu lieu, et que j'en aie tenu le récit de 
Dugazon , qui , avec madame Vestris , avait servi d'intro- 



LITTÉRAIRE. 335 

ducteur à Ghënier près de ia camarade de Lekain. Il en 
résulte d'abord que Ghénier ne se présenta pas seul; il 
en résulte de plus que , si pressée vivement par lui et par 
eux de déclamer quelque chose , mademoiselle Dumes- 
nil , qui les avait reçus avec obligeance^ déclama le vers 
cité par madame de Genlis , et le déclama avec un accent 
admirable , ce fut sans aucune intention malveillante. Le 
hasard seul avait placé sur ses lèvres ce vers qu elle ré- 
cita pour complaire à un poète illustre , dont elle récla- 
mait, en ce moment même , le crédit, par suite de Tétat 
de détresse où la révolution l'avait jetée *. Peut-être 
aussi mademoiselle Dumesnil , dans l'isolement où elle 
vivait , ignorait-elle l'existence des calomnies exhumées 
aujourd'hui par madame de Genlis. Enfin , l'espèce d'é- 
nergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est 
tout-à-fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond 
de son caractère , bonté que le temps ne fait qu'accroître 
dsgns les bons cœurs , et qui est la véritable grâce de la 
vieillesse. 

Tout cela se passait , au reste , pendant que madame 
(le Genlis habitait Âltona. Les nouvelles de France ne lui 

• 

* Dans la séance du 14 nivôse an III, Chénier, rapporteur du comité 
d^instniction publique , présenta k la convention un décret sur les gratiii- 
oations pécuniaires à accorder aux gens de lettres et aux artistes les plus 
distingués. Le décret fut adopté à runanimité; et mademoiselle Dumesnil , 
qâ. figurait en tête de la liste des principaux artistes et gens de lettres , 
reçut une somme de trois raille livres. Voyez, le tome V des Œuvres an- 
eicnnes de M. J. Chénier. 



356 CORRESPONDANCE 

arrivaient pas là sans avoir été altérées par Tesprit de 
parti : elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand 
on les lui a racontés ; mais est-elle excusable , quand elle 
s'est déterminée à les écrire , de les avoir donnés pour 
véritables , sans s'être assurée s'ils étaient en effet con- 
formes à la vérité ? 

Revenons à Chénier. La chute de Roberspierre rendit 
aussi ia liberté au théâtre. L'interdit dont certaines pièces 
avaient été frappées par sa censure , car il avait eu aussi 
la sienne , étant levé , lé Théâtre-Français songea à rfr 
prendre les répétitions de Timoléon, Chénier , à qui l'on 
redemanda la pi^ce , répondit qu'elle était anéantie. Il 
le croyait : il se trompait. Une infidélité la lui avait cod* 
scrvée : le copiste , chargé de la transcrire , en avait fait 
une double copie à Tinsu de l'auteur , et Tavait remise 
à madame Vestris , qui l'avait conservée secrètement. 

Peut-être eût-il mieux valu pour Chénier que Tinuh 
léon ne se fut pas retrouvé ; car , bien que la repi^ésen- 
tation de cette tragédie ait ajouté à la réputation de son 
auteur, la satisfaction qu'il en reçut ne compensa pas à 
beaucoup près les chagrins qu'elle lui attira. Ses ennemis 
se prévalurent de l'événement rappelé dans cette pièce, 
pour élever contre lui les accusations que nous avons 
réfutées. Comment, dira-t-on, ne l'a-t-il pas prévu? 
C'est qu'il est des accusations auxquelles on ne se trouve 
exposé que parcequ'on n'imagine pas que le public puisse 
admettre la possibilité du fait qu'elles supposent. 

Pendant l'intervalle qui s'écoula entre la destruction 



LITTÉRAIRE. SSy 

du gouyemement com^entionnel et Finstallation du gou- 
▼emement directorial y loin d'avoir été par Tingratitude 
dégoûté du plaisir d'obliger , Ghénier s'obstina à rester 
parmi les législateurs les plus ardents à réparer le mal dû 
au régime de la terreur. Aucun ne se montra plus em- 
pressé que lui à consoler les familles , à défendre les 
opprimés , à encourager les artistes. C'est sur son rap- 
port que la France fut rouverte aux premiers patriotes 
qui avaient été punis par l'exil de leur dévouement à la 
monarchie constitutionnelle ; c'est sur son rapport que 
la sollicitude nationale vint au secours d'une foule de 
savants, de littérateurs et d'artistes victimes du malheur 
des temps ; c'est sur son rapport que fut créé le conser- 
vatoire de musique ; c'est sur son rapport que les acadé- 
mies ressuscitèrent pour mettre leurs gloires diverses 
en coromim , et former désormais un même corps sous 
le nom d'Institut national. 

Des arts abandonnés réparant Finfortane , 
J*ai de lear souvenir embelli la tribnne. 
Talleyrand méconnn dans Texil a gémi ; 
U était malheureux : je devins son ami. 
Un décret du sénat le reqdit à la France. 

Épitre sur la Calomnie. 

L'exécration que Chénier portait à la tyrannie déma- 
gogique n'altérait pas cependant son amour pour la liber- 
té. Les partis qui, pour détruire la république, se pré- 
yalaient des maux qui accablaient la France depuis l'exis- 
tence de la république le trouvaient toujours inébran- 

I. a2 



538 CORRESPONDANCE 

lable à la menace et inaccessible à la séduction. H ne 
se prononça pas moins énergiquement contre eux qu'il 
ne s'était prononcé contre les suppôts de la terreur. 
On en yint aux mains. La journée du i3 yendémiaire, 
qui décida la querelle, n avait fait qu'enflammer son ani 
mosité contre les provocateurs de cette insurrection; 
mais cette animosité ne se prolongea pas au-delà du 
combat : la victoire décidée , on le vit s'empresser à 
relever les vaincus sur le champ de bataille. 

Forcé, par suite de mes opinions qui avaient plus 
d'analogie avec celles des vaincus qu'avec celles des 
vainqueurs, à recourir pour les premiers à l'obligeance 
de Cbénier, j'eus, dans leur intérêt, de fréquents rap- 
ports avec lui à cette occasion. Je dois le déclarer : je ne 
l'ai pas trouvé moins secourable pour les ennemis de sa 
personne que pour ceux de son parti ; je lui ai vu prendre 
vivement la défense des hommes qui l'avaient le plus | 
outrageusement déchiré, et qui ne se seraient pas pro- j 
bablement montrés aussi généreux envers lui, si la i 
chance eût tourné diiïérenunent. j 

Au nombre de ces hommes était La Harpe. Tourmenté j 
surtout du besoin d'occuper l'attention publique, Ls i 
Harpe, qui n'avait pas changé de caractère en chan- 
geant de drapeaux , s'efforçait alors d'obtenir dans le 
parti religieux, par un fanatisme outré, rîmportattCf 
qu'il n'avait pas obtenue, par l'exagération de ses opi- 
nions philosophiques, parmi les révolutionnaires. Tou- 
jours virulent, et déclamant en bonnet carré contre les 



LITTÉRAIRE. oSg 

doctrines qu*il avait professées en bonnet rouge, il avait 
donné mille moyens de le perdre à un gouvernement cpii 
savait n'avoir pas d ennemi plus acharne. Chénier ne 
craignit pas de s'ejcposer au ressentiment de ses propres 
collègues, en se faisant dans les commissions de gouver- 
nement le défenseur de La Harpe. Il le sauva de la pro- 
scription; et il savait bien que ce n'était pas un ami qu'il 
sauvait. 

Éclairé par l'expérience , Chénier avait reconnu que 
rien n'était propre à détruire la liberté comme l'accumu- 
lation de la puissance executive et de la puissance légis* 
lative ; que , la maintenir dans les mains de la législature, 
c'était perpétuer dans un corps délibérant le pouvoir 
despotique, que la révolution avait arraché aux mo- 
narques , lesquels , certes , n'en avaient jamais aussi 
cruellement usé que la convention : il adhéra donc fran- 
diement à la constitution de l'an III , par laquelle on 
avait cru, en divisant les pouvoirs et en organisant un 
gouvernement d après des combinaisons particulières, 
concilier les avantages de la monarchie élective avec 
ceux de la monarchie perpétuelle , et constituer un pou- 
Yoir exécutif énergique , sans ressusciter la tyrannie. 

Mâià il reconnut bientôt , avec toute la France , que 
le <fim;toire ne pouvait satisfaire à ces besoins. Trop 
républicain pour les royalistes, trop monarchique pour 
les républicains , et sans cesse en butte aux attaques des 
uns et dès autres , contre lesquels il était à la fois obligé 
de sévir , le directoire devint , moins encore par ses 

au. 



[ 



34o CORRESPONDANCE 

fautes que par la force des choses , Tobjet de la répro- 
bation générale^ et c'est aux applaudissements de la 
grande majorité de la nation, fatiguée de quatre années 
d'oscillations, qu il fut renversé , le i8 brumaire, par une 
conspiration au succès de laquelle Chénier ne fut pas 



étranger. 



A cinq directeurs , la nouvelle constitution substitua 
trois consuls ou plutôt un seid, puisque entre eux il y 
en avait iiii premier. Mais elle établissait un tribuuat. 
Chénier crut que cette institution, dont il fit partie, 
suffirait au maintien de la liberté, que la France échan- 
geait contre la tranquillité. Cette liberté qu'il préférait 
à tout , Chénier la défendit avec une constance qui lui 
mérita l'honneur d'être compris dans la première réduc- 
tion que subit le tribunat; mais, comme, par sa résis- 
tance même , il s'était créé des droits à l'estime du pre- ^ 
mier consul, il fut appelé, peu de temps après,. aux j 
fonctions d'inspecteur - général de l'instruction pu- i 
blique. - i 

Ces fonctions , dont il s'acquitta en conscience, quoi- 
qu'elles exigeassent une activité qui s'accordait mal avec 
l'état déplorable où se trouvait déjà sa santé, absor- 
baient la plus grande partie de son temps. Néanmoins 
il reprit ses travaux dramatiques. C'est pendant les 
quatre années du consulat qu'il traduisit V Œdipe n)/et 
XOEdipe à Cohne de Sophocle, et qu'il composa les tra- 
gédies de Philippe II et de Cyrus. La dernière de ces 
pièces est la seule qui ail été représentée. Cyrus fiit jou^ 

{ 



1 

i 



LITTÉRAIRE. 34i 

dans les fêtes du couronnement de Napoléon , à F occa- 
sion desquelles il avait été réellement composé. 

On ne vit pas sans quelque étonneraent un des hom- 
mes qui aVait le plus contribué à la destruction de- la 
monarchie célébrer un événement qui détruisait la répu- 
bUque. On lui reprocha de renier la liberté : on se trom- 
pait. Il avait cru la servir par cette démarche, où l'avait 
engajgé l'astuce d'un ministre. Essayons de dévoiler cette 
intrigue. 

Par la fermeté de sa conduite dans les diverses légis- 
latures dont il avait fait partie , Ghénier s*était acquis 
un grand crédit ; et son influence dans le parti indépen- 
dant pouvait, en certaines circonstances, contrarier. le 
gouvernement. Fouché , pour qui la persévérance dans 
les opinions républicaines était d'ailleurs un reproche , 
crut qu'à l'aide de ces opinions même il réussirait à en- 
gager Ghénier dans une fausse démarche , et à l'amener 
à se compromettre avec son parti par dévouement pour 
ce parti. Montrant à son ancien collègue l'établissement 
de Tempire comme un événement avantageux pour les 
révolutionnaires, en ce qu'il empêcherait le rétablisse- 
ment de Tordre de choses renversé par la révolution, il 
ajouta que l'empire était plus compatible qu'on ne pen- 
sait avec la liberté ; qu'il maintenait des institutions sa- 
lutaires; que si, privé de ses membres les plus éner- 
giques, le tribunat était annihilé, le sénat subsistait, et 
que les indépendants , quoiqu'ils y fussent en minorité , 
n'y étaient pas sans crédit; que cette minorité, qui déjà 



542 CORRESPONDANCE 

s'était opposée utilement aux envahissements du pou- 
voir, pouvait être fortifiée par de bons choix; et pour- 
quoi lui , Ghénier, qui avait siégé dix ans dans les légis- 
latures, et qui de plus s'était placé, par ses ouvrages, au 
premier rang des littérateurs de 1 époque, n arriverait-il 
pas au sénat, ou Napoléon voulait que toutes les profes- 
sions qui contribuent à Téclat de la gloire nationale fus- 
sent représentées; où Ducis avait été appelé sans autre 
titre que celui de poète? Célébrer l'événement du jour 
n'était-ce pas se créer de nouveaux droits à la bienveil- 
lance de l'empereur, qui avait toujours estimé Ghénier, 
et n'aurait plus de motif pour craindre un répubUcain 
qui se serait attaché à lui par un acte aussi manifeste? 

Ghénier se laissa éblouir : six semaines après cette 
conversation, Cyrus était fait. 

Cyrus n'eut pas de succès ; mais il faut moins l'attri- 
buer aux défauts de cette tragédie qu'à la fausse situa- 
tion où s'était mis l'auteur , et au contraste qui existait 
entre sa démarche et ses actions antérieures. Pour comble 
de disgrâce , son caractère, peu flexible , ne lui avait pas 
permis d*abjurer ses principes dans une circonstance où 
il y dérogeait. Aussi se reproduisent-ils firéquemment 
dans cette œuvre de complaisance, où lest élogea même 
sont des conseils. Ghénier n'atteignit donc pas son but ; 
mais Fouché avait atteint le sien : les élogea déplurent 
au public; les conseils ne plurent pas à l'empereur ; et la 
porte du sénat ne s'ouvrit pas pour Gbëqier 9 qui perdit 
sa réputation d'indépendance par celui de ses ouvrages 



LITTÉRAIRE. 545 

qui peut-être devait le plus la lui mériter. C'est dans 
Çyrus que se trouvent ces vers : 

Qae^ respectant des lois les volontés snprémes, 
Le prince ait des amis et non pas des sajets; 
Sans craindre les combats, qu'il chérisse la paix; 
Qne les plears des vaincus désarment sa victoire; 
Qu'il aime le mérite et permette la gloire : 
L'estimer dans autrui c'est déjà l'obtenir; 
Prompt à récompenser, qu'il soit lent k punir: 
Tels sont les vœux publics. 

G* est dans Cjrrus aussi que se trouve ce serment pro- 
noncé par le prince à son avènement au trône 

Toi! qni lis dans les ccenr»^ et punis le parjure, 

Sur ton autel sacré c'est par toi qne je jure 

D'obéir à la loi, d'aimer la vérité, 

De donner pour limite à mon autorité 

Ce qui peut l'affermir : la justice étemelle, 

Les intérêts, les droits du peuple qui m'appelle; 

D'aller ebdrthef, d'atteindre, en versant des bienfaits, 

L'infortune muette et les malheurs secrets; 

Père des citoyens, joge pour les entendre , 

Roi pour les gouverner , soldat pour les défendre , 

D'illustrer le pouvoir déposé dans mes mains ; 

De respecter les dieux, de chérir les humains; 

De régner par l'amour et non pas par la crainte , 

Fidèle sur le trAne à la liberté sainte, 

Do^ qui noua vient des pieux, base des justes lois. 

Premier besoio du peuple , et soutien des bons rois. 

Ces vers, et tant d autres dont la pièce est semée, 
sont-ils d*un apostat à la liberté ? 



344 CORRESPONDANCE 

Chénier ne reconnut pas sans dépit qa*il avait été 
joué, n n était pas homme à le pardonner : aussi s*en 
vengea-t-il , mais avec plus de talent que de prudence. 
On n*en saurait douter , c'est au ressentiment qu'il con- 
serva de cette rouerie politique qu on doit les vers les 
plus énergiques de Tépître à Voltaire. 

Cet ouvrage , pensé par un vrai philosophe , et écrit 
par un vrai poëte , et où l'on retrouve tout l'esprit du 
grand homme auquel il est adressé, valut à Chénier plus 
d'honneur que de profit. Il le réhabilita dans l'opinion 
publique ; mais il le perdit dans la faveur du chef de l'é- 
tat , qui fut trop sensible à certains traits lancés dans cet 
ouvrage contre les conquérants. 

Avant Chénier, fioileau s'était élevé contre la manie des 
conquêtes : Louis XIY ne lui en témoigna pas moins de 
bienveillance. Charles XII , seul , se formaKsa de ce que 
ce satirique avait traité le grand Alexandre de fou. U eût 
été plus digne de Napoléon d'imiter Louis XTV que 
Charles XII : malheureusement , il fit le contraire. Ché- 
nier fut destitué des fonctions d'inspecteur-général de 
l'instruction publique ; et, ce qui doit être noté, c'est 
sur un rapport fait par Fouché , dans \ intérêt de la mo» 
raie , que cette destitution fut prononcée : la sévérité 
des fonctions d'inspecteur-géné||il de l'instruction pu- 
blique ne s'accordant pas , disait ce scrupuleux ministre, 
avec l'esprit qui avait dicté Tépître à Voltaire, 

Chénier se trouva sans pain. H est vrai qu'à sa premièn* 
demande, demande qui ne lui fut arrachée que par les be- 



# 



LITTERAIRE. 345 

us de sa mère % Napoléon lui donna , non sur le rap- 
t de Fouché, mais de plein mouvement , une pension 
huit mille firancs. Il est vrai aussi qu'il le chargea de la 
itinuation de THistoire de France, en attachant à ce tra- 
[ une indemnité annuelle. Il est vrai , enfin , qu appre- 
it que Chénier mourant avait des besoins auxquels il 
pouvait sati^aire, faute d argent , il lui envoya six 
le francs de sa cassette. Louis XIY avait moins fait 
ir Corneille. C'était réparer le mal ; il eût été plus 
rieux de ne l'avoir pas fait. 

li'animosité qui se manifesta quelquefois entre Ché- 
r et Napoléon n'empêchait pas qu'ils rendissent jus- 
i à leur supériorité respective ; ils ne se blâmaient ré- 
roquement que relativement à l'intérêt dans lequel ils 
aplôyaient. Ils s'étaient connus d'abord-à une époque 
tous deux servaient la liberté , l'un dans les camps , 
itre à la tribune ; l'un avec sa plume, l'autre avec son 
îe. La révolution du i3 vendémiaire les avait unis. 
Tes les avoir rapprochés de nouveau , la révolution 

1 8 brumaire les divisa. 

Rien de plus facile à expliquer que ces faits. En abat- 
Dt le Directoire , en reprenant le pouvoir à des mains 
habiles pour le transférer à des mains vigoureuses, 
hénier n'avait pas cru ruiner la république, mais la 
«nsolider. Il avait cru ne donner qu'un tuteur à la li- 
!>«rté, qu'il croyait nécessaire de sauver pour sauver la 

fwnce. Napoléon , <|ui , au contraii*e , croyait que , pour 
jittuver la France, il fallait sacrifier la liberté , s'en fit 



346 CORRESPONDANCE 

Toppresseur. De là leurs diybîons ; de là cette ▼!< 
avec laquelle Chénier attaqua les systèmes du < 
dans le tribunat , et l'impatience avec laquelle Nap 
supporta les attaques de Chénier ; de là les cei 
amères mêlées à nos chants de victoire par Chénic 
blâmait dans le consul et dans l'empereur le génie 
taire qu'antérieurement il avait tant vanté dans le g 
et dans le citoyen. A ces causes se joignait sans do 
secret dépit d'avoir été joué ; et , certes , il y avait 
rancune ; mais n'était-ce pas sur Fouché , doUfahn 
qu'en devaient tomber les efFets ? 

Renégat de la révolution , si ce ministre pours 
dans Chénier un homme resté fid^e à cette caui 
autre ministre , quoiqu'il y fât renégat aussi , n ei 
pas moins devoir venir au secours d'un obstiné , 
n'ayant pas su sacrifier ses opinions à sa fortune, i 
pas £ût d'économies. Pour parer aux premiers eml 
Chénier avait imaginé de faire imprimer le phis n 
fiquement possible Tépître qui faisait sa gloire • 
malheurs. L'expédient était dangereux : le ministi 
avait dénoncé la première édition de cette épître 
vaît provoquer la suppression de la seconde. D^ 
nant ce coup , et assmrant le succès de la spécub 
l'autre ministre acheta l'édition tout entière. 

Ce ministre-là, au reste, acquittait une dette, 
nier, au temps de son crédit, s'était acquis des droit 
reconnaissance de plus d'une personne quand h f<M 
viendrait à lui manquer. Qu'on se souvienne que 



LITTÉRAIRE. 347 

ivait provoqué le décret par lequel la Convention 

en France le gàiëral Montesquiou, le citoyen 

de Nemours , et le citoyen Talleyrand-Périgord, 

souvint en cette occasion. 

^e déplorable que fût sa situation , Qiénier ne 

;sa pas accabler. Cherchant dans l'emploi de son 

es ressources contre le besoin , il se créa en même 

le nouveaux titres à la célébrité. C'est alors qu*il 

a pour l'athénée de Paris le Tableau historique 

ittérature française y ouvrage qu'il n'a pas eu le 

i terminer. 

lis que les fonctions publiques ne réclamaient 
»n temps , le donnant tout entier aux lettres , 
* assistait assidûment aux séances de la seconde 
.e l'Institut , dont il était membre. Aucun des 
s célèbres qu'il y eut pour collègues ne s'y ren- 
I utile ; aucun n'apporta plus de lumières dans la 
on du Dictionnaire, (ju'il aurait voulu refaire 
plan moins restreint et plus philosophique que 
û a été adopté ; aucun n'apporta plus de talent 
de zèle dans la confection des travaux extraor- 
\ qu'à cette époque le gouvernement demandait 
:ps académiques. Dans le rapport sur les prix 
aux , c'est lui qui , mettant encore ses ressenti* 
sous ses pieds, fit l'importante analyse du Cours 
irature de La Harpe, ouvrage que leyieij, dont 
^ était chargée de rectifier le travail , n'avait pas 
mentionné, et qu'il désigna comme digne du prix, 



548 CORRESPONDANCE 

Cesl lui aussi qui fit , au nom de la même ola 
Rapport sur Vétat et les progrès de la littérature 
1 789. Ces deux morceaux , non moins remarquai 
le goût qui préside à leur rédaction que par Fén 
qui s'y développe , sont de plus des modèles de c 
littéraire , tant sous le rapport de la justesse qu 
celui de l'urbanité : ils suffiraient à la réputatic 
académicien. Et c'est au moment où ses forces éj 
par dix ans de maladie l'abandonnaient que ( 
exécutait des travaux si pénibles ! L'énergie < 
moral semblait se fortifier de l'affaiblissement \ 
physique. 

Il est à remarquer néanmoins que Tâpreté • 
caractère ne s'était pas accrue en proportion des 
de son esprit. Au contraire , s'adoucissant à mesu 
acquérait avec Tâge plus d'autorité dans les lettr 
homme , dont les jugements n'avaient pas toujo 
exempts de dédain et de présomption , était deve 
conspect et indulgent à tel point qu'il tombait [ 
dans l'excès contraire à celui (ju'on lui avait jus 
reproché. On en trouvera la preuve dans certain< 
tions qu'il accorde à plus d'un auteur dont lej 
seraient absolument oubliés, s'il ne les avait co 
dans son Rapport sur Vétat de la littérature. Là , 
science parle moins que sa bonté. Comme je lui en 
l'observation : «c Ils m'ont prié , dit-il , si instammen 
nommer, que je n'ai pas eu le courage de m'y reft 
n'a fait, à la vérité , que les nommer, mais c'est bea 



LITTÉRAIRE. 349 

Son àme, comme les âmes généreuses, n était pas 
moins facile à apaiser qu à irriter, et pas moins suscep- 
tible de reconnaissance que de ressentiment. 

Rien de plus spirituel et de plus affectueux que ses 
remerciements aux personnes qui le soignaient. Gomme 
il avait aux jambes des plaies fort douloureuses, et que 
ses domestiques le pansaient avec plus de zèle que d'a- 
dresse , profitant du moment où ils étaient éloignés : 
«Par pitié, dit-il un jour à une personne qui lui donna 
jusqu'au dernier moment des preuves de la plus tendre 
affection , par pitié , pansez-moi pendant qu'ils n y sont 
pas; vous seule avez des mains: les autres n'ont que des 
griffes. V 

Réunissant les facultés les plus opposées, Ghéniev 
avait pas dans l'esprit moins de grâce que de malignité, 
moins de finesse que d'élévation , moins de sensibilité 
que de force, moins de flexibilité que d'impétuosité. Cet 
homme, qui se laissait trop souvent emporter par sa 
fougue , je l'ai vu revenir sur ses pas avec une souplesse 
singulière, et n'en prendre que plus d'avantage sur 
Vadversaire qu'il combattait. 

r: Il avait de justes motifs pour ne pas aimer M. Suard , 
y qui ne l'aimait pas. Ce n'est pas pour cela toutefois que 
dans les discussions il était presque toujours d'opinion 
contraire à celle de cet académicien, qui, au reste, était 
^Ibrl rarement de l'opinion de la classe. Très différent 

eti cela de M. Suard , l'animosité ne le porta jamais à se 
jf#aeitre en opposition avec la saine raison pour contra- 



35o CORRESPONDANCE 

rier un ennemi; mais, il faut Tavouer, elle le mît quel- 
quefois en opposition avec la bienséance, que, dans ces 
tracasseries , M. Suard ménageait avec une attention 
particulière. Un jour donc que Chénier ayait eu ce tort 
dans une discussion où d'ailleurs il avait entièrement 
raison, son adversaire, se rejetant tout-à-coup sur Fao- 
cessoire : « Messieurs, dit-il à la classe, je vous demande 
si , dans une compagnie qui ne doit pas moins sernr 
d'exemple en fait d'urbanité qu'en matière de goût, on 
peut admettre des formes pareilles à celles que vient 
d'employer M. Chénier? » L'académie, par son sflence, 
ne répondait que trop favorablemient à la question, quand 
Chénier demanda la parole. Je tremblais qu'il n'aggra- 
vât son tort. « Messieurs, dit-il avec un sang-firoid dont 
on ne le croyait pas susceptible, si j'ai employé les for- 
mes qui vous sont signalées par M; le secrétaire perpé- 
tuel, j'ai blessé, j'en conviens, les bienséances, j'ai man- 
qué aux égards que je dois à la classe, et je n'hésite pas 
à lui en témoigner mes regrets, à lui en £dre mes ex- 
cuses ; mais , ajouta-t-il , ces formes ne changent rien à 
la nature des choses : la question de politesse résolue, 
revenons-en à la question littéraire. » Et , reprenant la 
discussion, il achève de réiiiter M. Suard, qu'il écrase 
tout à la fois sous le poids de ses raisonnements et de 
ses civilités , au moment même où celui-ci croyait l'avoir 
mis hors de combat. 

Après s'être vu dépérir de jour en jour pendant dix 
ans , Chénier , dont l'existence avait été abrégée par des 



LITTÉRAIRE. 55 1 

senaationA immodérées , par des travaux excessifs, et peut- 
être aussi par des plaisirs, termina sa carrière à Fàge de 
quarante-six ans. Ne le plaignons pas d*ayoir été sous- 
trait par une mort prématurée à de nouveaux malheurs, 
conséquences de l'acte terrible auquel il s'associa par 
un vote également réprouvé de la politique et de la 
justice. 

Voilà, monsieur, des souvenirs qui me restent de 
Uarie- Joseph Ghénier, ceux qui me semblent devoir être 
recueillis dans votre- édition, parcequils contribueront 
à donner de lui une idée exacte, et à rectifier l'opinion 
assez généralement injuste à son égard. 

En résumé , doué d'un caractère énergique , et com- 
posé, comme tous les hommes, de qualités et de dé- 
fiiuts , Ghénier porta les uns et les autres à l'extrême. 
Entouré des ennemis que lui donnèrent ses talents au- 
tant que ses opinions , et figurant dans des événements 
propres à dénaturer ses qualités tout en les faisant res- 
sortir, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été moins loué 
que décrié. Les éloges qu'on n'a pu lui refuser furent 
arrachés par son génie : il y avait droit aussi par son 
caractère. Une grande élévation d'âme en faisait la base ; 
elle explique toutes ses actions. Elle dégénéra quelque- 
fois en orgueil, jamais en envie,* elle le rendit quelque- 
fois coupable d'outrages , jamais de bassesses. Ce n'est 
que contre les forts quil combattit; quant aux faibles, 
c'est par des services qu'il aimait à s'en venger. Son âme, 
ouverte aux passions violentes, n'était pourtant fermée 



i 



352 CORRESPONDANCE 

ni aux affections douces, ni aux sentiments généreux: 
ennemi comme ami , tout malheureux pouvait compta 
sur lui. Pieux envers sa mère , affectionné pour ses frè- 
]*es y c'est dans ces sentiments , qu'on lui a cruellement 
contestés, qu'il puisa ses consolations et ses chagrins. 
S'il eut des ennemis, il eut des amis : il en méritait 
Constant dans toutes ses affections, il le fut surtout dans 
ses amitiés et dans ses haines , parcequ'elles n'étaient en 
lui que le résultat de l'estime ou du mépris : voilà ce 
qui regarde son cœur. Quant à ce qui regarde son es- 
prit , étudiez-le dans ce qu'il a produit ; voyez s'il en 
est beaucoup qui lui puissent être comparés pour Tétai- 
due , la solidité , la rectitude , la finesse , la vigueur , h 
souplesse , la légèreté , la variété, 

Chénier est mort dans la force de Tâge , lorsque ses 
aptitudes , fortifiées par l'étude et par l'expérience, l'a- 
vaient rendu supérieur à ses rivaux et à lui-même. 

Je suis, etc. 

* Le lecteur ne lira pas sans attendrissement la lettre pleine de dignité 
dans laquelle Chénier demandait des secours à Bonaparte : transcriv(His «tle 
lettre , elle est à la fois honorable pour le protecteur et pour le protégé. 

«< Sire, 

« Malgré de vaines offres de services, personne, j'en suis sûr, n'osi 
« parler en ma fevenr à votre majesté. 11 faut bien que j'ose loi écrire; et 
c j'ai besoin de son indulgence , même pour l'étendue de cette lettre, qat 
n je n'ai pu faire plus courte. 

" Vous m'aviez nommé inspecteur des études : vous m'avez destitue» 



LITTÉRAIRE. 353 

* an, Qfidie est la cause de yoU'e rigueur ? Un faible ouvrage on j*ai pro- 
« bm les principes des philosophes déistes du dix-hoitième siècle : ceux 
«'deYoltaire, de Montesquieu, de J.-J. Rousseau. En rejetant comme 
« eux des superstitions que je crois dangereuses, comme eux j*ai pro- 
« damé les dogmes nécessaires de Texistence de Dieu et de Pimmortalité 
< de rime ! Y a-^il une faute grave en tout cela , et suis-je donc si loin 
« des opinions de TOtrelnajes^P 

m "Exi admettant, sire , que mon épitre fut imprudente, elle était annon- 

■ cée avant sa publication ; il eut été tout aussi facile et plus généreux 

• aa ministre de la police d*empécher l'ouvrage de paraître que d*en faire 

• décrier personnellement l'auteur par de violents articles de journaux et 

• par des réponses ridicules : vrais libelles diffamatoires , qui ne diffament 
« que leurs auteurs. 

« Je n'ignore pas , sire, et il faut bien toucher ce poiut , je n'ignore pas 
« que cette bagatdle, terminée il y a plus de six mois, et connue dès 
■'lors de vingt personnes, a paru offrir à la malveillance quelques allu- 
« nous à des choses plus récentes. Elle a relevé, pour me nuire, plu- 

■ sieurs vers défavorables aux conquérants. Mais qu'ai-je dit? ce que 
« Bourdaloue disait avec bien plus de force dans la chaire , et dans la 
« diaire de Versailles; ce que disait Despréaux, ens'adressant à Louis XFV 

• lui-même , dans la belle épitre où se trouve l'entretien de Pyrrhus et de 
« Qnéas. Les chercheurs d'allusions malignes cesseront-ils de faire leur 
« métier? N'en ont-ils pas trouvé jusque dans Cjmis? On sait pourtant à 
« quelle époque et dans quelles intentions cette pièce fut composée. N'im- 
« porte ; la mieux conçue peut-être, et certainement la mieux écrite de 
« mes tragédies , n'a été pour moi qu'une source de dégoûts et de vexa- 
« tions proloi^^ées. 

m Ce n'est pas d'aujourd'hui , sire , que les Laubardemont littéraires 
« trouvent des crimes dans chaque ligne. Sans parler des chefs-d'œuvre de 

■ Molière et de Yoltaire , quand le plus parfait des poètes donna sa tra- 
« gédie d^Esther, on prétendit qu'il avait représenté Louvois dans Aman , 
« et que les jui£i proscrits n'étaient autre chose que les protestants. C'était 
« dans le temps des plus grandes rigueurs exercées contre eux , et quatre 

1. 20 



554 CORRESPONDANCE 

« anfl après la révocation de Tédit de Nantes. L'intention prêtée i Radoe 
m était contraire à ses opinions connnes, et fort an-dessns de son ooonge; 
« mais Louis XIY ne le punit point de Tindiscrétion téméraire des eam- 
•( tisans oisifs et des beaux esprits jaloux. 

« En rappelant , sire , des exemples illustres , loin de moi Tidée d*aspirer 
M à aucune comparaison : mes ennemis sont moins sûrs que moi de la 
K médiocrité de mes ouvrages. Unit ans de solitude m*ont laissé le loiôr 
m d*étudier à fond le très petit nombre d'excellentes prodnctiou qn 
« honorent les diverses littératures ; et tout au plus l'époque arrivaitFelk 
« où j'aurais pu développer quelque vrai talent, si l'on ne m'avait entière* 
« ment découragé. Mais, en me résignant désormais, sire, à un sileiMt 
« absolu , je vous prie instamment de vouloir bien considérer ma sitoatiott. 
« Des devoirs sacrés à remplir envers ma mère ; des dettes à acquitter, 
« dettes considérablement accrues à l'époque où je me suis trouvé mat 
m place une année entière; le capital de ces dettes faiblenient diaiiné 
« durant trois ans, malgré l'économie la plus sévère, grâce à detinléflli 
M excessifs qu'il faut payer aux échéances; une santé depuis lang^Umfê 
n altérée, et que tant de chagrins ne contribuent pas à rétaUir; deiti*> 
« vaux infructueux, un courage inutile, anenne ressource pour Vi 
« aucune pour le présent même : voilà, sire, où l'on m'a réduit. 

« Puisque vous ne voulez plus , sire, que je sois inspecteur des étaâth 
u ne me croyez-vous pas du moins capable de remplir des empUns qû M 
« demandent qu'une intelligence ordinaire ? Tous aviez bien vouh af 
« parler autrefois d'une place d'administrateur des postes; veuilles, én^ 
<* me la confier aujourd'hui , afin que je puisse faire honnenr à mes albiM% 
« et soutenir dans sa vieillesse une mère tendre et respectable, seule eoi* 
« solation de mon adversité , qu'elle sait partager avec le conn^ de k 
M vertu. Fnssiez-vous irrité contre moi , j'oserais rappder à votre najesli 
« vingt ans de travaux littéraires et politiques, vingt ans écoulés noop» 
« à faire ma fortune , mais à faire ce que j'ai cm mon devoir. L'exiile— > 
« ne sera jamais pour moi douce et brillante; mais, sire, vous ne voodritf 
M pas me la rendre impossible; et, si les grands talents seuls ont droit à 
« votre faveur, tous les Français ont droit à votre justice. 



i 



LITTÉRAIRE. SSg 



A M. M....L B..R. 

Paris, le 5 février i8a3. 
HoSSIBU&y 

Dès qu on prend la plume aujourd'hui , on doit s at- 
tendre à ime querelle si ce nest à un procès, et sou- 
vent elle vous vient du côté où vous vous gardez le 
moins. Tel homme que vous aurez rudoyé vous épargne- 
t-il, vous êtes attaqué par tel autre que vous avez mé- 
nagé, et il vous faut vous défendre sur le point où vous 
vous étiez cru le moins vulnérable. 

C'est justement ce qui m'arrive avec vous , monsieur, 
relativement à la petite dissertation qui a été insérée 
dans le Miroir y le s 3 du mois passé, et à laquelle vous 
avez répondu le 3 du mois présent : elle a pour titre , 
De ta conscience. 

Que MM. Tartufe et Turcaret s'en fussent fâchés, 
que l'ami Lazarille même en eût pris de Thumeur, je 
l'eu^^e conçu. Parler de conscience à leur sujet, c'est 
parler de corde dans la maison d'un pendu. Mais vous, 
monsieur , vous, bon Israélite s'il en fut, que vous vous 
en soyez £DrmaUsé , que vous teniez vos frères pour of- 
fensés dans le petit paragraphe qui les concerne ! voilà 
ce que je ne saurais concevoir ; voilà ce que je n ai pu 



55» CORRESPONDANCE 

rendue l'objet pour en faire des armes persécutrice 
contre ceux qui en professent le culte , et l'ouvrage ré- 
cent de M. Salvador, dont vous avez fait un si juste 
éloge y et qui a de nouveau mis au jour le véritable es- 
prit de ces passages, et enfin le Sanhédrin convoqué par 
Napoléon en 1807, ^ dont les décisions authentiques, 
irrécusables , universellement reconnues, ont proclamé 
le véritable esprit de Tantique législation de Moïse ap- 
pliquée à rétat actuel de la société, et particulièrement 
det^ passages relatifs à l'usure ! Vous rétracterez , f eo 
suûi sftr, avec empressement une erreur involontaire, 
échappée à Tinadvertance et à la précipitation d'un de 
vu» collaborateurs, qui^ sans doute, le regrette en ce 
aïonient lui-même. 

Quant à moi, il m'a été impossible de garder le silence 
à c^ si^et ; mes amis et mes ennemis, ma raison et ma 
conscience me l'eussent reproché également , et en le 
gardant pour la première fois , dans une occasion sem- 
blable • j'aurais trop mérité la supposition que c'est par- 
cequ'une attaque dans le genre de celles que j'ai si son» 
veut repoussées de la part d'écrivains d opinion opposée 
à la mienne semblait venir ici d'hommes auxquels m'ai- 
tach«Hit en partie les liens de la confraternité lîttéraîiei 
«iiui que les nœuds de l'estime et de l'amitié. 

Agréez , etc» 

M....L B..B. 



J 



56o CORRESPON D ANGE 

apprendre sans m'écrier avec le Psalmiste : Judica nu^ 
Deiis ! « Jugez-moi , Dieu , » qui lisez dans les conseieiices! 

Vous aussi , monsieur, jugez-moi ; mais de sasg- 
firoid , si cela vous est possible. Votre zèle pour la synago- 
gue vous dévore, zelus domiis tuœ eomedit f^ (ps. unnn, 
V. 1 o ) ; faites-le taire un moment pour entendre la 
raison. Voici le corps du délit : « Un juif, ai-je dit, a prêté 
« à un juif une grosse somme sans en tirer d'intérêt. Un 
«chrétien lui emprunte-t-il une somme moins forte, il 
« ne la lui prête que sur gage , et à un intérêt exorbi- 
« tant. L'accuserez-vous de manquer de conscience? Vous 
« aurez tort. La loi de Moïse lui permet de faire avec les 
« étrangers V usure y qu'elle lui défend açec les juifs, » 

Et c'est vous, monsieur, vous, prophète en Israël, 
qui partez de là pour me reprocher « de répéter les plus 
banales et calomnieuses plaisanteries de l'intolérance et 
du fanatisme sur la loi de Moïse et sur ses sectaires ! » 

Libre à vous de prendre ceci pour des plaisanteries, 
mais pour des calomnies , c'est autre chose. Ne calom- 
niez pas mes intentions ; ne me donnez pas le droit de 
vous dire avec David: Os tuum abundat in maliHaj votre 
bouche est remplie de mauvaises paroles , et lingua otm^ 
cinnat dolos , et ce sont de faux airs que vous nous dian- 
tez. 

Sur qui pourrait ici porter la calomnie? sur Moïse 
ou sur les Juifs. Respice testamentum tuum ( ps. i.xxin, 
V. 20), consultez votre testament (l'ancien), et examinons. 

Pour que Moïse fut calomnié , il Caudraît qu'on ne 



LITTÉRAIRE. 56i 

trouvât dans le Pentateuque aucun passage qui justifiât 
mon assertion. Or je trouve dans le livre appelé par les 
Hébreux Elle Haddebarim , et par les Gentils Deutéro^ 
nome , chap. xv , vers. 6 , Fœnerahis gentibiis midtis , 
« Vous ferez Tusure avec beaucoup de nations. » Gela 
n est-il pas clair ? Mais voici un passage du même livre 
plus clair encore; car, tout en énonçant la même doc- 
trine, il explique de la manière la plus positive la diffé- 
rence du prêt à XusMve, ^(^ Non fœnerabis) ta ne prêteras 
( ad usuram ) à usure ( nec pecuniam ) ni ton argent 
{necfruges ) ni tes denrées, ( nec quamlibet aliam rem) 
ni quelque autre chose que ce soit, {^fratri tuo) à ton 
frère, (sedalieno) mais a l'étranger; [fratri autem 
tuo) quant à ton frère y (^commodabis absque usura id quod 
indiget) tu lui prêteras sans usure tout ce dont il a be- 
soin. » (Deutér.y chap. xxiii, vers. 19 et 20.) 

Conclure, d'après ce passage , que Moïse a non seule- 
ment autorisé , mais qu'il a même prescrit l'usure avec 
l'étranger, est-ce le calomnier? 

Dire que les enfants d'Israël ont suivi religieusement 
ces préceptes , ce n'est pas les calomnier non plus : 
1* parceque le fait est de notoriété publique; 2® parce- 
que les Israélites n'ayant pas cru faire une action répré- 
heusible en observant leur loi , on ne saurait les calom- 
nier en constatant leur obéissance à cette loi. Il n'y a 
calomnie que lorsqu'on impute à autrui une action cou- 
pable et fausse. 

Quel est au fait, monsieur, le but et le résultat du 



362 CORRESPONDANCE 

passage que vous incriminez , si ce n est de justifier yos 
coreligionnaires aux yeux de tant de gens qui les accu- 
sent sans connaître le fond des choses? L'explication que 
l'on donne ici de leurs procédés avec les étrangers, loin 
d'être je ne dis pas calomnieuse , mais malveillante, 
n'est-elle pas manifestement dictée par un esprit de cha- 
rité et de vérité ? Si dire qu'en fusant l'usure les juifc 
sont innocents devant leur conscience c'est les calom- 
nier, faut-il en réparation dire le contraire? 

L'intérêt qui a suggéré ces dispositions au législateur 
des juifs, le justifie au reste suffisamment. Voulant iso- 
ler son peuple au miUeu des nations dont il lui destinait 
les dépouilles, Moïse l'autorisait à prêter sur gage aux 
étrangers , fœnerahis genUbus mvlUsy parceque c'était 
lui permettre de s'enrichir aux dépens des étrangers; 
mais il lui défendait d'emprunter aux étrangers, même 
sans intérêt, et ipse a nullo accipies mutuunif pour em- 
pêcher qu'il ne se liât avec les étrangers par les liens de 
la reconnaissance que le prêt gratuit impose , mais que 
l'usure n'inspire pas. Ce que la philanthropie condamne 
pouvait donc être approuvé par la politique. Cette poli* 
tique au reste ne convient plus aux intérêts de$ juifs de- 
puis leur dispersion, depuis que ce nom juif ne désigne 
plus un seul peuple, mais des individus de diverses na- 
tions pratiquant une religion commune. Je n'apprends 
donc pas sans plaisir que les docteurs de la loi se soient 
entendus pour faire concorder l'exécution des préceptes 
de Moïse avec les intérêts actuels des hommes qui 1^ 



LITTÉRAIRE. 365 

3nt, et que leur attention se soit arrêtée particu- 
nt sur les passages relatifs à Fusure ; mais auraient- 
cette peine si le sens de ces passages n'avait pas 
;raire aux intérêts modernes des juifs, et s'ils n a- 
)as cru nécessaire d'éclairer sur ce point la con- , 
de leurs frères, qui, de tout temps, ont été si 
i prendre la loi à la lettre?, 
;la^ le Sanhédrin a bien mérité de la société en* 
t je m'en réjouis en mon particulier; car puisque 
» sont disposés à nous traiter en frères, c'est- 
à nous prêter sans intérêt, c'est à eux que je 
l'adresser dorénavant dans mes nécessités, de 
ice à tant de chrétiens, qui sont pires que de 
lifs quand il s'agit d'argent. Je ne m'adresserai pas 
mt à celui de vos confrères que vous me signalez 
tablement comme banquier (le V aristocratie : je ne 
\ aucun droit à son obligeance, 
us trouvez quelque proposition raalsonnante dans 
ponse, veuillez, monsieur, me relever avec plus 
7ence que vous ne l'avez fait par le passé, et cela, 
»us, parceque je ne connais pas votre littérature, 
yi non cognoçi Utteraturam ( ps. lxx, v. a5 ). Je la 
plus que vous ne pensez, pe l'ai étudiée conune 
Pourceaugnac étudiait la chicane, « en lisant les 
,. » 

ms reconnais toutefois pour mon maître , et vous 
3mme tel : Ave , Rabbi, 

Le Consciencieux. 



364 CORRESPONDANCE 



i- "1 ' E 



A M. LE CONSCIENCIEUX. 

Permettez-moi , monsieur, de vous adresser quelques 
observations sur la réponse que vous avez faite à la lettre 
de M. M....1 B..r, au sujet des préceptes de la loi 
mosaïque relatifs au prêt d'argent. La question est 
d'un trop haut intérêt pour une classe de citoyens fran- 
çais, et Tinflueiice de votre journal sur l'opinion pu- 
blique trop grande pour que je ne cherche pas à d^ 
truireaussitô4; les erreurs qui vous sont involontairement 
échappées. Erreurs concevables, au. reste, si, comme 
je le crois , vous raisonnez d'après la version latine, 
et non d'après le texte hébreu. 

Vous commencez par dire, monsieur, que vous trou- 
vez dans le Deutéronome les versets suivants : F^ous ferez 
V usure açee beaucoup de nations; tu ne prêterai à usure 
ni ton argent ni tes denrées j ni quelque chose que ce soit, 
à ton frère y mais a t/étranger. Quant à ton frère ^ tu lui 
prêteras sans usure ce dont il a besoin. Vous ajoutez en» 
suite, cela n'est-il pas clair? Sans doute, monsieur, ce 
serait clair si c'était comme vous le dites ; mais rien à^ j 
tout cela n'est dans le texte hébreu du Deutéronoto** 
Vous avez suivi la traduction ordinaire, qui est inexact^^ 
comme je vais vous le faire comprendre en peu ^^ 
mots. 



LITTERAIRE. 565 

En premier lieu, la loi mosaïque désigne sous le nom 

de 6USR9 étranger y les individus ayant leur domicile 

sur le territoire de Tétat , qu ils soient affiliés ou non à 

la nation hébraïque; et noghri, étrangers forains y ceux 

qui n'appartiennent ni directement ni indirectement à 

letat , comme sont pour nous les Anglais, les Russes , 

les Prussiens , ou tout autre peuple. D'autre part, le mot 

helxreu nechechy qui, dans la traduction que vous avez 

consultée, est rendu par usure y signifie simplement 

prêter à intérêt. « Le mot hébreu nechechy qu'on a tra- 

«duit par celui d'usure, a été mal interprété, dit l'as- 

«semblée des docteurs israélites; il n'exprime, dans la 

« langue hébraïque, qu'un intérêt quelconque , et nulle- 

« ment un intérêt usuraire. » {Décisions y art. y m.) 

Les passages que vous avez cités ont donc, dans l'ori- 
ginal, un sens bien différent de celui que vous leur 
donnez. Us disent , tu ne prêteras à intérêt ni ton argent 
ni tes denrées à ton frère, mais seulement à l'étranger 
ïORAiN {rvochri). 

Aiiisi vous jugez vous-même aussitôt l'intention du lé- 
gislateur : les Hébreux et tous les étrangers vivant dans 
le pays viendront mutuellement au secours les uns des 
autres avec un entier désintéressement. «Quand ton frère, 
«devenu pauvre, tendra vers toi ses mains défaillantes, 
«tu le soutiendras; de même tu soutiendras l'étranger 
»(^7^r), tu lui prêteras, sans intérêt y ton argent et tes 
«denrées. » {Lévit. xxv , 36 , 57.) 

Mais comme Moïse ne veut pas entraver le commerce 



S66 CORRESPONDANCE 

avec Textérieur, il laisse aux Hébreux la liberté de prê- 
ter à intérêt aux étrangers du dehors (nockri); et lors- 
qu'il ajoute "VOUS prêterez à beaucoup de nations y et vous 
ne leur emprunterez point , il exprime la conséquence 
naturelle de la grande abondance qu'il leur promet s'ils 
restent fidèles aux lois ; abondance qui leur permettra 
d'exporter beaucoup chez les autres, et de payer en 
même temps, sans crédit, les denrées étrangères dont 
ils auront besoin. 

Voilà , monsieur , le véritable esprit du Deutéronome. 
Si vous désirez de plus grands éclaircissements sur cette 
matière, ayez la bonté de jeter un simple coup d*œil 
sur les chapitres intitulés du commerce et des étrangers^ 
qui sont contenus dans Touvrage que j'ai publié récem- 
ment sur la loi de Moïse , ou le Système religieux etpo^ 
litique des Hébreux, Pose espérer que votre conscience 
sera satisfaite lorsque vous y trouverez les preuves con- 
vaijncaptes que cette loi est excessivement philosophi- 
que et libérale. 

Quant aux traits que vous lancez dans votre article 
contre les juifs en général, veuillez seulement vous rap- 
peler quelle affreuse oppression les chrétiens ont fait 
peser sur eux, la dégradation à laquelle ils les ont 
si long-temps condamnés, l'inquisition, ses cachots et 
ses flammes; alors tout reproche expirera sur vos lèpres. 

J'ai l'honneur d'être , etc. 

Salvador. 



LITTÉRAIRE. 867 



A M. SALVADOR. 

Vous avez raison , monsieur , c'est sur la bible latine 
que je me fonde , et je crois la comprendre passablement. 
Ce n'est pas pour moi de l'bëbreu. 

Mais , me dites-vous , la bible latine n'est pas une tra- 
duction fidèle de la bible hébraïque. A cela je réponds : 
la bible que j'ai sous les yeux est celle qui s'appelle com- 
munément la Fulgate. Cette traduction, faite par saint 
Jérôme, a été approuvée par le concile de Trente, qui, 
délibérant, comme on sait , sous Tinfluence du Saint- 
Esprit, la déclare préférable à toute autre, et dit ana- 
thème à quiconque ne la tiendra pas pour fidèle. Gela 
mérite, je crois, qu'on y regarde, pour peu qu'on soit 
catholique. 

Je ne puis nier néanmoins, monsieur, que votre in- 
terprétation, tout opposée qu'elle soit au sens du texte 
ktin , ne me paraisse très judicieuse. Elle concilie suf- 
fisamment , ce me semble , la politique de Moïse avec 
l'humanité qui lui a dicté tant de lois touchantes. Le lé- 
gislateur qui défend de lier la bouche du bœuf lorsqu'il 
^ foule le grain , le législateur qui ordonne à celui qui ren- 
contre un nid de se contenter de prendre les petits et 
de rendre la liberté à la mère , pouvait-il, en se mon- 
trant si tendre envers les animaux, se montrer si dur 



568 CORRESPONDANCE 

envers les hommes? Je me rangerais, je crois, à TOtre 
avis, s'il ny allait pas pour moi de Tanathème. Je ne 
yeux pas l'encourir; j y risquerais plus qu a me brouiller 
avec la synagogue. 

Mais eussiez-vous raison contre la Vulgate , s'ensui- 
vrait-il, monsieur, que j'aie eu tort avec Moïse? Est-ce 
à moi qu'il faut imputer l'inexactitude de cette version? 
En démontrer l'infidélité, la rectifier, c'est ce qu'il £aJlait 
faire, c'est ce que vous avez fait. 

Pourquoi M. M....1 B..r a-t-il pris un autre parti? 
Pourquoi fait-il tomber sur moi les reproches qui ne 
seraient dus qu'à saint Jérôme? Ne valait-il pas mieux 
convaincre ce saint d'avoir fait un contre-sens , que de 
m'accuser , moi pécheur, d'avoir dit une calomnie , quand 
je parle sur la foi d'un concile, d'un père de l'Eglise et 
du pape Sixte-Quint , éditeur de la bible que je possède. 

Ce point éclairci , passons à un autre qui me touche 
encore plus vivement. Vous semblez croire, monsieur, 
que mon intention aurait été d'attaquer les juifs en gé- 
néral. Rien n'est plus éloigné de ma pensée. Bien loin 
d'approuver les persécutions dont les juifs n'ont été 
que trop souvent l'objet , personne n'en a gémi plus 
que moi. Personne n'exècre plus que moi l'intolérance 
et le fanatisme ; personne ne pense plus sincèrement que 
c'est à Dieu seul qu'il appartient de prononcer sur 
l'excellence d'une religion ; et si je tiens à la mienne , 
c'est qu'elle me prescrit d'aimer mon prochain, dont 
les juifs font partie ; aussi le but du passage incriminé 



LITTÉRAIRE. 369 

par M. M....1 B..r était-il d'excuser les juifs et non de les 
accuser. C'est évident. 

Vous les justifiez, vous, monsieur; et c'est avec au- 
tant de savoir que de modération. Je ne puis regretter 
de vous en avoir fourni Toccasion ; je m'en félicite même. 
£n disculpant votre législateur, vous disculpez un grand 
homme; vous réconciliez toutes les nations avec votre 
peuple , en prouvant que vos lois ne sont pas ennemies 
de toutes les nations. C'est bien mériter de l'humanité 
entière. 

De plus, vous avez le talent de vous faire entendre , 
en parlant d'objets que vous entendez. Ce talent est rare. 
Israël ne peut rien faire de mieux que de vous charger 
désormais de ses intérêts. Vous ralUerez aisément tous 
les esprits à vos opinions; mais qu'Israël ne vous associe 
pas M. M....1 B..r; ce serait mal servir la cause com- 
mune, et ce serait transgresser positivement cette loi 
que vous expliquez si bien. Vous savez, monsieur, qu'il 
est écrit : Non arahis in bove simvl et asino ( Deutér. , 
cap. xxu , V. 1 o ) , « N'associez pour un même travail 
que des esprits de même nature *. » 

Agréez l'assurance de l'estime sincère , etc. 

Le Consciencieux. 

* Traduction littérale : « N'attelez pas an bœuf et an âne à la même 
charme. >» 



I. 



a4 



370 CORRESPONDANCE 



AU RÉDACTEUR DE L'OPINION. 



Septembre f8s6. 



Monsieur, 



Dans un article où il annonce le Recueil de costumes 
de MM. Allaux et Duponchel, un de vos collaborateurs 
mêle à des considérations très judicieuses sur Tart dra- 
matique quelques opinions qui me semblent tant soit peu 
paradoxales. Qu il me pardonne de les combattre. L'es- 
time et lamitië que je lui porte lui en sont garants; je 
n ai en vue en ceci que la gloire de cet art que nous cul- 
tivons tous les deux. 

A son avis, l'art dramatique n aurait été jusqu'ici diei 
nous que dans l'enfance. Racine, Corneille et Voltaire 
auraient honte aujourd'hui de leurs chefs-d'œuvre, et 
c'est en nous éloignant de ces modèles que nous nous 
rapprocherons de la perfection. 

On ne saurait contester à l'auteur de ces opinions une 
vérité sur laquelle il se fonde. La philosophie a dissipé 
l'obscurité qui enveloppait ime partie de l'histoire. Les 
événements sont mieux connus , leurs causes , leurs ef- 
fets mieux appréciés. Les personnages historiques loués 
ou déprimés long'temps sur la foi de quelques écrÎTains 



1 



LITTÉRAIRE. 571 

qui les ayaient jugés dans les intérêts de telle secte ou 
de telle nation , le sont aujourd'hui dans les intérêts de 
l'humanité et sur leurs qualités positives , ce qui a dé' 
gradé quelques héros , mais ce qui en a réhabilité 
quelques autres. * 

Cela tourne sans doute au profit de Fart dramatique , 
qui embrasse la représentation des faits passés comme 
celle des mœurs présentes. La fidélité des portraits est j 
après le talent de la composition, le premier mérite d'un 
tableau d'histoire. Tel fait déjà mis à la scène peut donc > \ 
y être produit de nouveau , et y paraître tout-à-fait neuf , 
puisqu'il y paraîtra dégagé de toutes les altérations que 
le préjugé lui avait fait subir dans un chapitre de roman 
que remplacera un chapitre d'histoire. 

Félicitons le théâtre des ressources créées , par cette 
rectification de l'histoire , aux jeunes gens qui sont pous- 
sés par leur génie dans la carrière des Corneille , des 
Racine et des Voltaire ; elle leur donne les moyens de 
s'y distinguer par un caractère de sévérité et de fidélité 
qui ne se retrouve pas toujours dans toutes les concep- 
tions de ces grands hommes. 

Il n'est pas possible d'être plus fidèlement juif que 
Racine dans Athalie^ plus fidèlement romain q[ue Cor- 
neille dans Horace et dans Cinna y que Voltaire dans Bru" 
Uis et dans ia Mort de César ^ Il est trop vrai pourtant 
<{ue des sentiments qui n'appartiennent qu'à des mœurs 
itiodemes, qu'à nos mœurs même, se mêlent dans quel- 
les uns des chefs-d'œuvre de ces maîtres aux senti mentii 



_ i 



57« CORRESPONDANCE 

qui caractérisent les peuples anciens. Voltaire lui-même, 
qui , dans des vers pleins de grâce et de goût, reproche 
si justement à Racine de peindre dans ses héros des 
courtisans de Versailles, encourt quelquefois le même 
reproche. 

Mais en prêtant le langage et les habitudes de la ga- 
lanterie à l'amour, qui est le mobile de l'action dans 
presque toutes leurs pièces, si ces grands hommes bles- 
sent la vérité, à quel point ne la rappellent-ils pas dans 
la peinture des mouvements si divers et si contradic- 
toires qui caractérisent cette terrible passion ! qucd in- 
térêt cette source inépuisable pour eux. en émotions ne 
répand-elle pas dans leurs ouvrages , où les fluctuations 
du cœur humain sont reproduites avec tant de vérité? 
Quoi de plus admirable sous ce rapport que les rôles de 
Pyrrhus , d'Oreste et d'Hermione dans Racine , que les 
rôles de Rodrigue et de Chimène dans Corneille , que les 
rôles dX)rosmane, de Zaïre et de Vendôme dans Voltaire? 
Nous répétera-t-on que sous leurs habits on ne voit ni 
des Grecs, ni des Espagnols, ni des Turcs. Soit : mais^on 
y trouve Thomme ; et , en poésie comme en pràiture , 
l'homme nu est ce qu'il y a de plus difficile à dessiner. 

Malgré ces fentes contre le costume, Zaïre y Gmiay 
Bntannicusy et d'autres pièces encore, sont restées en 
possession de la faveur publique. Tant que la civilisa- 
tion ne reculera pas en France, on y admirera ces belles 
conceptions où le génie met avec tant d'art l'homme àfi 
la société aux prises avec l'homme de la nature , dans 



LITTÉRAIRE. 575 

ces luttes de l'amour et de la politique, où les combi- 
naisons des plus fortes têtes sont si souvent déjouées 
par de simples caprices du cœur. 

Et votre collaborateur pense que ni Corneille , ni Ra- 
cine, ni Voltaire, ne referaient leurs chefs-d œuvre s ils 
vivaient à l'époque où nous sommes. C'est faire contre 
elle une épigramme bien vive. 

Fût-elle juste, je ne saurais partager l'opinion qu'elle 
exprime. Le propre du génie n'est pas de s'asservir au 
goût dominant , mais de se l'asservir. 

Si on songe aux caractères très différents qui distin- 
guent entre eux Corneille , Racine et Voltaire , on re- 
connaîtra que, loin de recevoir le ton de leur siècle , ils 
le lui ont donné; et que c'est en le contrariant qu'ils se 
sont établis les ims auprès des autres sur la scène qu'ils 
se partagent, et d'où ils n'ont chassé que des hommes 
médiocres. 

Corneille n'a pas eu de peine à la cpnquérir sur ses 
devanciers et sur ses contemporains. C'était pour lui 
un grand avantage que de ne pas leur ressembler. Plus il 
s'en montrait différent, plus il s'éloignait de la difformi- 
té; mais encore contrariait-il en cela le public, qui était 
P habitué à trouver admirables les ouvrages des auteurs 
loin des traces desquels il était emporté par son génie. 

Racine aussi contrariait les habitudes du public quand 
il lui fit connaître un genre d'émotions si différent de 
celui qu'on éprouvait aux tragédies de Corneille , depuis 
trente ans objet exclusif de l'admiration, 



374 CORRESPONDANCE 

Et Voltaire , quand , après avoir débuté par Œdipe , 
ouvrage austère, il fit représenter Mérope et OrestCy où 
la sévérité des Grecs n'est altérée par aucun alliage de 
cette galanterie que Racine et Corneille, et lui-même, n'a- 
vaient pas osé écarter des sujets qu*ib leur avaient em- 
pruntés; et Voltaire, quand, tirant tous ses effets du 
pathétique ,' il osa s'afiranchir de la nécessité de faire in- 
tervenir dans son action Tamour, qui alors se glissait 
dans tous les drames, même dans ceux de ce barliarede 
Crébillon, et Voltaire ne bravait-il pas le préjugé établi, 
tout en se plaçant entre ces deux grands hommes , qu'il 
osait ne pas imiter ? 

Oui , si ces grands hommes vivaient aujourd'hui , ils 
feraient ce qu'ils ont fait, par cela même qu'ils seraient 
ce qu'ils ont été, et par cela même qu'ils feraient autre- 
ment . qu'on ne veut faire ; ils poseraient aujourd'hui 
des modèles du beau que la France ne connaîtrait pas 
encore. 

Je ne prétends pas, toutefois, que tout soit perfec- 
tion dans leurs ouvrages , même dans les plus parfaits; 
mais je ne crains pas d'affirmer qu'on ne saurait rien pro- 
duire qui approche autant de la perfection que ces ou- 
vrages-là. On pourra produire de grands effets par des 
moyens différents de ceux qui ont été employés par ces 
trois maîtres, mais non par des moyens meilleurs; on 
pourra se distinguer en faisant autrement qu'eux , mais 
mieux , c'est impossible. 

Dans les arts , il est un certain degré de liauteur rpie 






LITTÉRAIRE. îjS 

le génie lui-même ne saurait dépasser. Dès que ce degré 
est atteint, Vart est sujet à dégénérer, par suite même 
des efforts du génie. Tourmenté du besoin de créer , et 
trouyant le beau inventé , Thomme de génie se jette dans 
le bizarre. U pourrait obtenir ainsi la faveur d'une mul- 
titude avide de sensations nouvelles; mais dès lors c en 
serait fait de Fart , parceque les écoles du bon goût se- 
raient insensiblement désertées. Il est plus facile, au fait, 
à tant d'esprits incapables d'invention , d'imiter un no- 
vateur dans le cercle étendu par ses extravagances , que 
les maîtres de l'art dans celui où leur jugement s'est ren- 
fermé. 

Telle est , à mon avis , la cause qui pourrait amener 
chez nous la décadence de l'art dramatique , sous pré- 
texte de le régénérer. A en croire les réformateurs, tout 
ce qui nest pas action doit être écarté de la scène; les 
préparations, les développements, ne sont que des lon- 
gueurs; le mouvement dramatique ne consiste que dans 
le mouvement physique , et les situations que dans des 
tableaux; le manuscrit dune tragédie ne doit plus être, 
comme un livret de mélodrame , comme un programme 
de Inill^t, qu'un cahier d'instructions pour des panto- 
minces, et les chefs-d'œuvre qui, pendant près de deux 
siècles , ont hit les délices et la gloire de notre scène , 
doivent être rélégués dans les bibliothèques. 

S'avancer vers cette révolution, dit votre collabora- 
teur, c'est s'avancer vers la perfection , qui est devant 
nous , et non derrière nous ; c'est sortir de l'enfance ; 



376 CORRESPONDANCE 

c*est entrer dans Vâge Ynil. A ce compte. Corneille , 
Racine et Voltaire ne seraient que des enfiints, et nous 
serions des grands honunes ! 

Je ne puis, quant à moi, accepter le compliment. 
Tout en reconnaissant que c'est dans la ririlite que nous 
sommes en possession de toute la plénitude des facultés 
qui permettent d'aspirer à la perfection, j'en condus 
qu'aujourd'hui c'est derrière et non devant nous que )a 
perfection se trouve. Ne serions-nous pas hors de la 
virilité? n'aurions-nous pas dépassé l'époque de la rie 
où l'homme est en possession de toute sa rigueur ? et 
au-delà qu'y a-til? la rieillesse, la caducité, une autre 
enfance. 

Et que sont ces drames , à qui la scène française de- 
vrait être désormais abandonnée ? des drames qui , com- 
posés dans un système plus libre , seraient une imitatioD 
plus vraie de la nature , parceque rien n'y serait dissi- 
mulé ; des drames ou , dégagé de toute gêne , l'auteur 
prendrait les siècles pour durée, l'univers pour théAtre, 
et pour acteurs des indiridus de toutes )es natures 
comme de toutes les conditions. 

Mais sont-ce bien là des inventions nouvelles ?Shakes- 
peare na-t-il pas trouvé tout cela, il y a plus de deux 
siècles , dans la taverne où il composait ses tragédies? 

f^s traits de génie dont abondent les bizarres com- 
positions du tragique anglais n'en rachètent pas la mons- 
truosité. 

Et voilà pourtant ce qu'on prescrit comme objets d'i- 



1 



LITTÉRAIRE. 377 

mitation , non seulement à des hommes sans génie , mais 
à des hommes de génie, qui , renonçant à tous les ayan- 
tages qu'ils doivent à Tétude, descendraient au niveau 
d'un génie inculte et grossier. Ainsi, pour atteindre la 
perfection, il nous faudrait reculer, il nous faudrait 
finir par où TAngleterre a commencé. 

Heureusement n'en sommes-nous pas encore là. Je ne 
crois pas encore le règne de Corneille , de Racine et de 
Voltaire à son terme, quand je vois les modèles qu'on 
voudrait substituer à ceux qu'ils nous ont laissés , tolérés 
à peine sur les tréteaux de nos boulevards , et encore 
après correction. 

Mais est-ce bien sérieusement qu'a été écrit l'article 
auquel je réponds peut-être un peu trop sérieusement ? 
N*est-ce pas le. produit d'un de ces jeux d'esprit qu'un 
journaliste se permet quelquefois pour éveiller l'atten- 
tion publique ? 

Dégager l'art des entraves où l'enferme le goût , c'est 
le ravaler au niveau des métiers , c'est le mettre à la 
portée des manœuvres. Un artiste ne peut avoir cette 
intention. 

le suis, etc. 

A» V • A% 



SUR QUELQUES 

CONTEMPORAINS. 



SUR QUELQUES 

ONTEMPORAINS 



DUCIS. 

ean-François Ducis, issu dune famille de Savoie , 
uità Versailles vers 1 73â. Ses parents tenaient en cette 
i un magasin de faïence et de verrerie, qui passa à un 
ede ce poëte. Aussi leur mère, femme à la fois sim- 
et. spirituelle, et tout aussi peu scrupuleuse en fait 
:thographe que certains aigles du vaudeville, disait- 
assez gaiement , quand on lui demandait des nouvelles 
son fils : « Me parlez-vous de celui qui fait des verres 
!S vers) ou de celui qui en vend? » 
)ucis étudia à Versailles dans le collège qu'y fonda 
égent. Sa jeunesse n'offre rien de remarquable f il 
it point de succès précoces. La nature se plaît souvent 
)rmer à loisir les caractères et les talents d'une cer- 
le vigueur, et semble se donner le temps de les mûrir. 
n-Jacques n'avait rien produit à trente ans. Ducis 
it encore plus âgé quand il donna sa première tra- 
lie. 
uette pièce, intitulée Amélise, nest célèbre ni par 





382 SUR QUELQUES ] 

un succès, ni par une chute. Elle fut suivie de neuf * 
autres, dont nous parlerons , en conservant l'ordre dans 
lequel elles ont été produites. 

Vient d*abord Hamlet, qui révéla tout le talent, ou 
plutôt tout le génie de Ducis. Des idées fortes, di 
sentiments profonds, y sont exprimés dans un style 
propre à Tauteur; c*est dans son âme , bien plus que- 
dans Shakespeare , qu'il a puisé les beautés qui abondent 
dans ce drame. La scène de l'urne est une des plus bell( 
qui soit à aucun théâtre. La terreur et le pathétique m 
peuvent être portés plus haut. 

Dans Roméo et Juliette y Ducis n'emprunta guère ai 
tragique anglais que le titre de sa pièce. U n y a aucun< 
ressemblance, soit dans la marche , soit dans les détails, 
entre la tragédie française et la tragédie anglaise. Di« 
sons avec franchise qu*il est peu de sujets que Shakes- 
peare ait plus heureusement traités, et que Ton ne re- 
trouve pas tout> à-fait dans la pièce de Ducis le channi 
et la grâce avec lesquels son rival peint les amours le- 
plus toucliantes , les amants les plus aimables qiill 
mis jamais en scène. Mais ce défaut est bien racheté 
une création supérieure , par le moyen dont Ducis se i 
pour justifier l'implacsTble haine de Montaigu, auqu^^^I 
il prête tous les malheurs donnés par le Dante au comc::^ 
Ugolin; car c'est une création véritable que Temploi hMt 
par Ducis de l'épisode le plus terrible du plus terrible 
des poèmes, qu'il imite comme le génie imite le génie. 

Dims Œdipe chez Admets y Ducis tenta de réunir en 




CONTEMPORAINS. 385 

•s 

^ un même cadre les beautés les plus sublimes de Sophocle 
et d'Euripide; n*hésitons pas à dire qu'il y a réussi. En 
vain lui reproche-t-on d avoir cumulé dans son plan un 
double intérêt, je n*y vois qu'une accumulation de scènes 
superbes, liées entre elles par un nœud ingénieusement 
imaginé. Eziste-t-il dans les autres imitations de Y AU 
€^este des développements qui puissent être comparés à 
^:^eux que Ducis donne aux sentiments des deux héros de 
la tendresse conjugale ? Quant à ce qui regarde Œdipe , 
1:1 a-t-41 pas traité cette partie du drame avec une telle 
sublimité , que le poète qui a voulu transporter depuis 
oe sujet sur la scène lyrique n'a pas trouvé de moyen 
plus propre à s'assurer im succès que de copier les 
admirables scènes de la tragédie de Ducis P Ainsi , de- 
puis trente ans , Ducis fait la fortune de l'opéra et la 
i!^éputation de Guillard , sans que personne, à commen- 
oer par eux, ait paru s'en douter. 

Après cette excursion en Grèce , Ducis revint en An- 
gleterre, près de son poète de prédilection : il lui 
^^mprunta encore l'idée première du Roi Léar, Le succès 
de cette tragédie , neuve dans ses effets comme dans ses 
nioyens, fîit extrême. Les défauts du plan disparurent 
sous des beautés auxquelles on ne pouvait rien comparer; 
^t, pour comble de bonheur, Ducis fut joué par Bri- 
%4ird. Il semblait que l'âme du poète eût passé dans 
^^acteur. Le pubUc disait indifféremment , à cette occa- 
sion , Allons voir le Roi Brizardy ou Allons voir le Roi 



T ' 



384 SUR QUELQUES 

Macbeth ne fut pas accueilli d*abord avec autant d^ 
faveur que les quatre ouvrages auxquels il succédait : se^ 
beautés ne lui nuisirent pas moins que ses défauts. On 
le trouva d une teinte trop sombre. Je me rappelle que 
des murmures d'horreur se firent entendre de toutes 
parts lorsque Séwar, entrouvrant ses habits, fiiisait 
pâlir Macbeth , en lui montrant Técharpe sanglante qu'il 
portait sur sa poitrine , Técharpe du roi assassiné. Cette 
tragédie n'eut , dans sa nouveauté , qu*un petit nombie 
de représentations. Retouchée depuis, elle a obtenu un 
plein succès. Deux circonstances surtout contribueront 
à expliquer ce double phénomène. Dans sa nouveauté, 
Macbeth était joué par Larive; depuis il a été joué par 
Tahna. 

Après six ans de repos , Ducis donna Jean^ans^am. 
C'est le moins bon de ses ouvrages , et ce serait le meilleur 
de ceux d'un académicien qui a traité depuis le même 
sujet , probablement pour prouver que Ducis ne l'avait 
pas manqué. 

Cet échec fut bientôt réparé : Othello parut. Cet ou- 
vrage, sorti de la même source que Zaïre, avec laquelle il 
n'a pourtant aucune ressemblance , peint la jalousie avec 
des coideurs qui ne s'étaient trouvées sur aucune pa- 
lette. Talma y était terrible , mademoiselle Desgarcins 
y était déchirante. 

Jusqu'ici Ducis, quoique inventeur, ne passait que 
pour Imitateur. Ses pièces portaient, il est vrai, les mêmes 
titres que celles de l'homme de génie sous la protection 



CONTEMPORAINS. 585 

duquel il se iqettait ; mais elles nétaient pas plus pour 
cela des pièces de Shakespeare, que FenfiBuit à qui nous 
donnons le nom d*un saint n est ce saint. Le vulgaire ne 
faisait pas cette distinction, et son erreur, après tout, 
^tait imputable à l'auteur. Ducis prouva enfin qu'il pou- 
vait ne rien devoir qu'à lui. Il donna la Famille arabe ; 
lefond , la forme, le genre de cette tragédie, comme son 
titre, tout est de son inventiom C'est à la fois une 
peinture de mœurs, de passions et de caractères. Si l'on 
y retrouve les défauts de ses autres pièces, on y retrouve, 
comme dans ses autres pièces, des beautés qui n'ont leurs 
analogues nulle part. Ducis est là surtout par excellence 
le poète de l'amour et de la mélancolie. Cet ouvrage , 
rempli de morceaux admirables, offre en sensibilité un 
trait aussi sublime que l'est dans le genre admiratif le 
plus beau trait de Corneille. Le mot j^ ai pleuré n est pas 
moins un mot de génie que le qu*il mourût. Et c'est à 
l'âge de soixante et dix ans que Ducis peignait avec tant 
d'énergie ces passions de la jeunesse, ces passions ar- 
dentes comme le climat où il les met en scène ! 

Ici se borne sa carrière dramatique. De lAéme que le 
faux pas fait par le vainqueur à la course après avoir 
touché le but, ne ternissait pas sa gloire, de même la 
^ disgrâce que notre poète éprouva au sujet de Phœdor 
;, H VaJdamir^ son dernier ouvrage , n'a porté aucune at- 
teinte à sa réputation. Disons la vérité, cette chute 
n'est honteuse que pour le parterre , qui , sans égards 
pour l'&ge et le génie , se complut à abreuver d'outrages 

1. 25 



386 SUR QUELQUES 

rhomme auquel il était redevable de tant de jouissance 
Entraîné par je ne sais quelle habitude de turbulene 4 
on ne venait alors chercher au théâtre que des victime 

Quoique vicieuse, cette tragédie n était pas déniai 
de beautés. Trois jeunes auteurs crurent que ces beau'K^ 
méritaient grâce , et s'empressèrent de faire à la dernier 
production du patriarche de la scène française des cor* 
rections indiquées par le public et par lui-même. Phœ- 
dor, ainsi corrigé, fut accueillit avec faveui'à la seconde 
représentation; mais en vain. Les juges de la première, 
indignés qu'on eût appelé de leur sentence, se portè- 
rent à la troisième conune bourreaux. L'ouvrage de Du- 
cis disparut de la scène, et, je ne sais pourquoi, ne figure 
pas même dans ses œuvres. 

Nommons ces jeunes gens que Ducis honorait àt 
sa confiance et de son amitié, et que l'infâme Geof- 
froi, à ce sujet aussi, honora de ses injures. C'étaient 
MM. Chénier, Legouvé, et Amault, tous trois auteurs 
tragiques , tous trois entrés dès leur plus tendre jeu- 
nesse dans cette carrière brillante et difficile où Ducis 
les avait précédés, tous trois signalés dès leurs premiers 
pas par des succès, tous trois enfin membres de l'Institut, 
où ils n'étaient pas entrés par ordre. Chose fatale! les 
deux premiers sont morts avant Tâge; et, à l'époque où 
il écrivait ceci, celui qui leur survit traînait hors de 
son pays des jours cruellement honorés par la plus in- 
concevable des proscriptions! 

Indépendamment de ses ouvrages de théâtre, Ducis a 



CONTEMPORAINS. 587 

publié un assez grand nombre de pièces détachées, dont 
plusieurs sont assez importantes par leur objet et par 
leur étendue pour recevoir un autre nom que celui de 
pièces fugitives. Elles portent toutes l'empreinte d'une 
âme forte et mélancolique , et respirent je ne sais quelle 
grâce que l'art ne peut pas imiter, et qui n'est que le 
produit d'un caractère original. Ducis n a pas la bonho- 
mie de La Fontaine; mais, ainsi que La Fontaine , Ducis 
a sa bonhomie. 

Son imagination l'entraînait quelquefois au-delà des 
limites posées par le goût. Dans un accès de misan- 
thropie, il avait adressé quelques vers à une mare où 
les sangliers viennent s'abreuver, et qu'à ce sujet on ap- 
pelle le cabaret des sangliers. Cette boutade était une 
espèce d'adieu au monde que terminaient ces vers : 

Adieu pour jamais; je vais boire 
Au cabaret des sangliers. 

Mon ami) lui dit le spirituel et délicat Andrieux, 

vous ne publierez pas ces "vers-; il n^y a pas de raison 

\ pour qu'un galant homme veuille jamais boire avec les 

cochons. 

Le génie de Ducis n'a pas été également apprécié par 
tout le monde. Ces hommes qui passent leur vie à ras- 
; sembler des mots, à choisir des rimes, à raboter ou à 
limer des vers; ces hommes qui , tout occupés des for- 
mes, ne regardent les sentiments et les idées que comme 
une matière inerte sur laquelle l'art doit opérer, et non 

a5. 



^ 



588 SUR QUELQUES 

comme la substance même du génie; ces hommes , dis-je, 
bien plus frappés des défauts de Ducis- que de ses qua- 
lités , et de ses inégalités que de la sublimité à laquelle 
il s*élève ^ souvent, s'étonnèrent qu'on le nommât à 
Tacadémie pour succéder à Voltaire , et qu on le nommât 
de préférence à Dorât qui s étonnait surtout de cela. « H 
est des hommes auxquels on succède et quon ne rem- 
place pas, » dit Ducis en s*asseyant dans le £aiuteuil de 
Voltaire; mot qui ferma la bouche à Dorât lui-même, 
que Ducis acheya d'écraser en multipliant les titres de 
sa supériorité. 

Le goût méticuleux de La Harpe ne l'empêchait pas 
d'être juste envers Ducis sous de certains rapports. «U 
^e sait pas composer une pièce , me disait41, mais per- 
sonne ne fait une scène mieux que lui. » Il fallait dire 
n ne fait une scène comme lui ; » mais c'est La Harpe qui 
parle. 

La vie privée de Ducis a été exclusivement celle d'un 
homme de lettres. Plus occupé de la poésie que de ses 
propres intérêts, il s'est tenu surtout éloigné des affaires 
qu'il avait en dégoût, des factions qu'il avait en hor- 
reur, des dignités qu'il avait en mépris. Sa philosophi<} 
toutefois n'était pas celle d'un égoïste. Il s'en ftut 
de beaucoup qu'il soit resté indifférent aux agita- 
ticms pvdïliques parmi lesquelles s'écoulèrent les vingt- 
cinq dernières années de sa vie : une âme aussi a^ 
dente, aussi élevée que la sienne pouvait-elle ne pas ido- 
lâtrer la liberté P Malgré leà liaisons qui l'uniisaient à 



CONTEMPORAINS. 389 

sieurs personnes de la cour, il embrassa cette cause 
c toute l'énergie de son caractère. Il faut en convenir 
irtant, en ceci , comme en d'autres choses, sa raison 
piida moins que son imagination. La yérité, dont 
s sommes ici l'organe , et que nous ne déguiserons 

par complaisance , la vérité nous oblige à le dire , 
'aine par le mouvement révolutioimaire, Ducis ap- 
iiva tout ce qui lui paraissait tendre à l'afiranchisse- 
it de la patrie; la destruction de la monarchie ne 
pour lui que 'celle du despotisme, et l'imitation ter- 
; que la France fit du terrible exemple qui lui avait 
donné par ÏAngleterre n'était pas à ses yeux l'acte 
lus injuste de la révolution. 

ors les secrets de son art, Ducis n'approfondissait 
. Tant que la république , ou tant que les diverses 
chies auxquelles on donna successivement ce nom 
nrent en France , Ducis se crut libre sur la foi des 
s. Bien différent de ces hommes qui ne s'occupent 

de leur élévation , c'est l'égalité qu'il ambitionnait. 
I donna une preuve éclatante dès les premiers temps 
consulat, en refusant une dignité que tant d'autres 
lerchaient avec empressement , en refusant de pren- 

place au sénat, dans lequel le consul voulait que 
lis représentât les lettres, comme Lagrange y repré- 
;ait les sciences , comme Vien y représentait la pein- 
;. Le même amour pour l'égalité l'empêcha d'accepter 
iéeoration de la Légion-d'Honneur. « J'ai refusé pis 

cela,» disait-il. 



390 SUR QUELQUES 

Ducis , que Napoléon avait recherché , raima tant 
qu'il le crut le protecteur de la liberté^ et le détesta dès 
qu'il Ten crut le destructeur. Le prince ne se lassait pas 
d'offrir, le citoyen ne se lassait pas de refuser. La vieil- 
lesse , loin d'affaiblir la vigueur de ce caractère vraiment 
antique, ne fit long-temps que l'accroître. Plus Dùcis 
s'approchait de la tombe, plus il était indépendant; bien 
différent en cela de tel vieillard, à côté duquel il sié- 
geait à l'Institut, et qui, servile sous tous les régimes, 
et payé par tous , traînait d'antichambre en antichambre 
son squelette déshonoré : homme dont les affections 
n'étaient que des haines , et qui ne préférait de tous les 
gouvernements qui lui ont fait trop de bien que celui 
sous lequel il pouvait faire le plus de mal. 

Ducis, à l'époque où Napoléon changea le titre de 
consul en celui d'empereur , quitta Paris , et se fixa tout- 
à-fait à Versailles. Il croyait vivre en ermite au milieu 
de cette ville, où son imagination ne voyait que des 
ruines au milieu des bois. Son ermitage était un appar- 
tement au troisième, meublé, comme sa tête, des objets 
les plus contradictoires. A la fois profane et religieux , 
et fréquentant avec une égale assiduité l'église et le 
théâtre , Ducis avait composé la décoration de sa cellule 
conformément à ses affections. Au chevet de son lit de 
serge verte était un Christ et un bénitier, au pied une 
Vierge et mademoiselle Clairon ; dans sa chambre on 
voyait pêle-mêle les portraits de Talma , de Brisard, du 
curé de la paroisse, du Dante, de Thomas qu'il aimait, 



CONTEMPORAINS. Sgi 

d'une espèce de cynique qu'il croyait aimer , et aussi de 
madame de La Yallière , dont il était plus amoureux que 
Louis XIV lui-même. Ajoutez à cela des dessins faits d'a- 
près ses tragédies , les sept Sacrements du Poussin , quel- 
ques portraits de famille et le buste de John Shakespeare. 

Sa bibliothèque, composée à lavenant, se formait de 
livres de piété et de livres de poésie , plus que de litté- 
rature. U Enfer du Dante est le poème qu'il lisait le 
plus volontiers. Je retourne dans les ^vallées maudites y 
disait-il chaque fois qu'il recommençait cette terrible 
lecture ; et il la recommençait dès qu'il l'avait finie. 

Les illusions qu'il devait à son imagination portaient 
généralement le caractère de l'exaltation. Non seulement 
il se complaisait à se croire isolé parmi les hommes , 
mais à se figurer qu'il habitait une région supérieure 
à la leur. Son troisième étage était pour lui le troisième 
ciel. DHciy disait-il, je crache sur la terre. 

On pourrait recueillir de lui quantité de mots aussi 
singuliers. « Mon ami , disait-il un jour à son confirère 
Amault , qui lui témoignait quelque étonnement de la 
retraite à laquelle il s'était condamné , mon ami , je ne 
suis plus de ce monde ; j'ai épousé la mort. — Vous n'êtes 
heureusement que fiancé , répondit l'autre ; de grâce , 
ne vous pressez pas de faire vos noces. » 

Il écrivait à Bernardin de Saint-Pierre : « Je ne vis 
plus , j'assiste à la vie. » 

On est parvenu cependant, depuis la restauration, à 
l'attirer à Paris. Quoiqu'il ne se soit pas remontré à 



Sga SUR QUELQUES 

rinstitut j et cela dans la crainte d*y être reporté à la 
présidence , on le vit assister à une séance du collège 
de France y à laquelle Touyerture du cours de M. Ajci- 
drieux donnait un intérêt particulier. Cette complaisanoe 
pensa lui devenir funeste. Les preuves d'estime et d'af- 
fection dont on se plut à l'accabler, exaltèrent sa sensi- 
bilité à un tel point que son moral et son physique sVo 
ressentirent, et qu'il fut pendant plusieurs jours malade 
de corps et d'esprit. 

Au reste, depuis 1814, les facultés morales de Ducis 
s'étaient sensiblement affaiblies. Gomme il paraissait 
avoir oublié ses opinions pour reprendre ses affections^ 
Louis XYIII , dont il avait été le secrétaire , jugea utile 
de paraître ignorer, quant à Ducts, ce qui s'était passé 
en son absence. Il l'accueillit avec faveur, et lui donna 
la décoration de la Légion-d'Honneur , que cette fois le 
poëte ne refusa pas. Cette politique est louable ; et le 
gouvernement du petit-fils de Henri IV serait encore plus 
généralement béni s'il ^vait été plus souvent signalé par 
des actes pareils. 

Ducis fut lié intimement avec Thomas , Florian , 
Champfort , le comte et la comtesse d'Ângivilliers , et 
l'ex-directeur Lareveillère-Lépaux. Mais, entre tantda- 
mis , Thomas est celui qu'il affectionna le plus. Tout 
était commun entre eux. Ils s'aimaient d'esprit comme 
de cœur; ils s'ouvraient leurs portefeuilles comme leurs 
bourses. Ducis faisait au besoin des vers pour Thomas , 
et Thomas de la prose pour Ducis. Le discours que Ducis 



CONTEMPORAINS. SgS 

prononça lors de sa réception à racadémie française est 
de Thomas. 

La vieillesse de ce patriarche de la poésie fiit entourée 
des soins de plusieurs hommes de lettres, qui, relative- 
ment à lui, étaient jeunes, tels que MM. Ândrieux, 
Lemercier , Amault et M. de Campenon. G*est aux soins 
de ce dernier que le public est redevable de la collection 
complète des œuvres de Ducis, collection trop complète, 
à laquelle il aurait bien dû ne pas ajouter un volume. 

Ducis était fortement organisé au physique comme 
au moral. Sa taille haute , sa corpulence assez épaisse , 
ses membres robustes, tout avait en lui le caractère de 
la vigueur. Sa figure patriarcale portait une expression 
particulière d'énergie , de bonté et de probité. Sa voix 
puissante s'accordait merveilleusement avec son génie , 
3t son accent donnait à tout ce qu'il disait une valeur 
]ui ne se retrouve pas toujours dans la déclamation 
les acteurs , quoiqu'elle existe réellement dans les vers 
de Ducis. La figure de Ducis , ainsi que sa physionomie , 
a été reproduite avec une singulière fidélité par l'admi- 
rable pinceau de Gérard. 

Ducis était sujet depuis long-temps à des maux de 
gorge. Une maladie de ce genre l'a enlevé dans les pre- 
miers jours de janvier 1817. Cette perte, jointe à cer- 
taines acquisitions que l'Institut a faites depuis, ne laisse 
pas que d'appauvrir ce corps illustre , que le ministre 
Vaublanc, semblable aux filles de Pélias, a cru rajeunir 
en le démembrant. 



594 



SUR QUELQUES 



Ducis est mort dans un état de fortune voisin de la 
pauvreté. Il n en a pas moins fait , par testament, à deixx 
vieilles servantes , des pensions que son neveu , à qui il 
ne laisse rien, fut chargé d'acquitter. C'est le testament 
d'Eudamidas. 

Les gens de lettres se sont honorés en faisant frapper 
à leurs frais , à la mémoire de Ducis , une médaille qui 
porte pour légende ce vers tiré de ses œuvres : 

L'accord d'an grand génie et d'nn beau caractère. 



CONTEMPORAINS. 3ç)â 



MADEMOISELLE CONTAT. 

Madame de Pamy, si célèbre sous le nom de ma- 
demoiselle Contât , naquit à Paris le 1 7 avril 1 760 : elle 
débuta au Théâtre-Français, le 3 février 1776, dans la 
tragédie de Bajazet, On n a jamais vu une Atalide plus 
jolie. 

La comédie réclamait mademoiselle Contât tout en- 
tière. Il paraît cependant que ses débuts, même en co- 
médie , n'annoncèrent pas au public ce talent qui -devait 
bientôt enivrer la cour et la ville, et dont le théâtre n'avait 
offert aucun modèle. Élève de madame Préville , c'est sur 
elle que la jeune actrice s'efforçait de se modeler, et ses 
premières études ne tendaient qu'à imiter le jeu sage, 
mais froid , la diction ferme , mais monotone , le main- 
tien noble, mais contraint, de son estimable institutrice. 

Tant qu'elle n'a joué que des rôles antérieurement 
joués par d'autres , ignorant qu'elle avait la faculté d'in- 
venter, mademoiselle Contât a dû s'en tenir à imiter. 
Dans tous les arts, l'imitation est un bâton sur lequel 
tout débutant a intérêt de s'appuyer tant qu'il doute de 
lui-même; mais il n'a pas moins d'intérêt à le rejeter 
dès que l'occasion lui a révélé le secret de ses forces. 

C'est dans les Courtisanes y comédie de Palissot, et 
dans le Vieux Garçon^ comédie de Dubuisson, représen- 



396 SUR QUELQUES 

tées pour la première fois en 1782, que mademoiselle 
Contât essaya de marcher sans appui. La grâce et la fi- 
nesse dont elle fit preuve dans la première de ces pièces, 
la sensibilité qu'elle déploya dans la seconde, lui méri- 
tèrent , de la part du public , des applaudissements que^ 
jusqu'alors , il ne lui avait pas prodigués ; et les auteurs 
s'empressèrent d'appeler ses grâces et ses talents à leur 
aide, et d'assurer leurs succès en s'associaiit aux siens. 

Elle était en possession de l'emploi des grandes coquettes 
quand Beaumarchais j qui ne faisait rien comme un au- 
tre , et n'en faisait pas plus mal pour cela , conçut l'idée 
de lui confier un ,rôle de soubrette. Cette innovation eut 
tout le succès qu'il en attendait. En sortant de son em- 
ploi , l'actrice prouva que la souplesse est un des attri- 
buts du talent supérieur. Le public ne se lassait pas 
d'applaudir les mêmes grâces qui se reproduisaient sous 
d'autres formes , et l'auteur lui-même ne trouvait pas 
assez d'éloges poiu* cette Suzanne, plus spirituelle et 
plus séduisante encore que celle qu'il avait imaginée. 

Le talent de mademoiselle Contât s'était élevé dès 
lors à une hauteur qu'on ne pouvait pas dépasser, et 
dont il n'est pas descendu. C'est en variant ce talent que 
depuis elle a paru tant de fois si supérieure à elle-même. 
Pour se faire une idée de la flexibilité de ses moyens, 
qu'on se la représente dans la Coquette corrigée ,. dans la 
Julie du Dissipateur^ dans madame de Yolmar au. Ma» ' 
riage secret y enfin dans madame Evrard du Fieux Céli- 
bataire y rôles si divers, qu'elle créa ou rajeunit avec 



i 



CONTEMPORAINS. 697 

une intelligence et une originalité égales à celles qu'elle 

rrét déployées dans le Mariage de figaro. 
Cest elle qui mit en vogue la Coquette.de La Noue y 

les Femmes de Demoustier , et le théâtre de Marivaux ; 

mais oe qui l'honore plus encore, elle remit à la mode 
Molière lui-même. 

Négligés par le public comme par les comédiens, de- 
puis long-temps les ouvrages de ce grand homme étaient 
représentés dans la solitude. On ne craignit plus d'aller 
applaudir le Tartufe et le Misanthrope y dès qu'ils furent 
joués par des acteurs dignes de s'y montrer; mademoiselle 
Ciontat s'était chargée des rôles d'Ëlmire et de Célimène. 
Des trente-quatre ans qu'embrasse sa carrière théâ- 
trale, vingt-six ont été une série de triomphes. Quelque 
longue qu elle soit, cette carrière pouvait être prolon- 
gée. En quittant certains rôles auxquels , sous quelques 
rapports, son physique ne convenait plus dans les der- 
niers temps, mademoiselle Contât pouvait prendre une 
poulie de l'emploi des mères, et lui domier plus d'impor- 
tance en lui prêtant une nouvelle physionomie, tenta- 
tive qui lui avait déjà si bien réussi dans la tante de la 
Coquette corrigée et dans celle de la Mère jalouse; mais, 
trop sensible à des critiques qui , si l'on en croit leurs 
auteurs , n'étaient pourtant dictées que par l'amour de 

* 

l'art, elle quitta le théâtre à l'âge de cinquante ans. L'art 
n'y g^ignsi pas, et le public y perdit. 

Quant à mademoiselle Contât , devenue madame 
de Parny, elle trouva dans les douceurs de la vie dômes- 



SgS SUR QUELQUES 

tique un ample dédommagement des jouissances d'a.-^- 
mour-propre et des avantages pécuniaires qu'elle avai'^ 
sacrifiés à sa tranquillité. Entourée d amis qu'elle ché- 
rissait et d'ime famille dont elle était adorée , elle com- 
mença une vie nouvelle, et devint le centre d'une société 
dont elle était à la fois le cœur et l'esprit. Douée d'un 
goût exquis et de la raison la plus étendue, les ques- 
tions les plus délicates en matière de littérature, les plus 
ardues en matière de philosophie , n'étaient pas hors de 
sa portée. Du premier coup d'œil elle saisissait les objets 
sous les rapports les plus piquants. Son élocution avait 
la rapidité de la pensée, et les traits les plus ingénieux 
lui échappaient avec une promptitude égale à la facilité 
avec laquelle ils étaient conçus. Ces diverses qualités 
caractérisaient aussi son style. 

Heureusement la bonté de son cœur tempérait-elle 
la malice de son esprit. Six semaines avant sa mort, 
elle jeta au feu , malgré l'opposition de celui qui écrit 
ceci , un recueil assez considérable d'ouvrages en vers et 
en prose échappés à sa pjume , et qu'elle anéantissait 
parcequ'ils contenaient quelques traits de satire person- 
nelle. Je lie "veux donner à personne^ disait-elle, le droit de 
maudire ma mémoire, 

La générosité dominait dans le caractère de madame 
de Pamy, générosité qui se changeait quelquefois en 
fierté vis à- vis du fort, mais qui, à l'égard du faible, ne 
fut jamais que de la prévenance et de la bonté. Constante 
dans ses affections, personne ne porta plus loin le dé- 



CONTEMPORAINS. 399 

vouement dans Tamitié. L'auteur de cette notice, arrêté 
en 1792 en rentrant en France, a dû la liberté, et la vie 
peut-être, aux démarches quelle fit en exposant sa li- 
berté et sa vie. Le fait suivant achèvera de faire connaître 
le cœur de mademoiselle Contât. 

En 1789 9 la reine s*étant déterminée à aller à la Co- 
médie française , demanda , par des motifs particuliers , 
une représentation de la Gouvernante ^ et fit savoir à 
mademoiselle Contât qu'elle souhaitait lui voir remplir 
dans cette pièce le principal rôle , rôle qui n'était ni de 
son âge ni de son emploi. Il fallait apprendre près de 
sept cents vers: on n'avait que vingt-quatre heures pour 
se mettre en mesure. Mademoiselle Contât promit de 
faire l'impossible et tint parole. ^P ignorais^ écrivit-elle à 
la personne qui lui avait fait connaître les désirs qu'elle 
s'empressait de satisfaire , ^ignorais ou était le siège de 
la mémoire; je sais a présent quHl est dans le cœur, » Le 
cœur n'a jamais eu plus d'esprit. * * 

Cette lettre, publiée par ordre de la reine, faillit bien- 
tôt après coûter la vie à celle qui l'avait écrite. Jetée en 
prison , c'est sur ce certificat de royalisme que mademoi- 
selle Contât devait être envoyée à l'échafaud. Le 10 ther- 
midor la sauva. 

Echappée à la proscription , douée de la complexion 
la plus forte , exempte d'infirmités , madame de Pai-ny 
semblait devoir atteindre à la vieillesse la plus reculée , 
quand elle fut frappée de la première maladie qu'elle ait 
éprouvée; et cette maladie était incurable! Un hasard 



4oo SUR QUELQUES 

lui révéla son danger , que les médecins s'étaient eflTor- 
cés de lui cacher : ce danger s'en accrut, sans que son 
humeur en ait été altérée. 

Après cinq mois de souffrances , adoucies par les soins 
les plus tendres et les plus constants , elle expira, unique- 
ment occupée de ses enfants et de ses amis. Ni les uns 
ni les autres n'ont été ingrats. Un cortège nombreux a 
suivi ses tristes dépouilles jusqu'au lieu où la terre était 
ouverte pour la recevoir. Des larmes , des sanglots ont 
été son oraison fiinèbre, et cette réunion d'hommes, 
presque tous étrangers les uns aux autres, et cependant 
rapprochés par une affection commune , ne s'est séparée 
que lorsque cette terre , qui ne doit plus être remuée, 
a recouvert entièrement ce qui reste d'une des plus 
belles , des plus spirituelles et des meilleures créatures 
qui aient jamais existé. 



\ 



CONTEMPORAINS. 401 



3=S 



LE MARQUIS DE XIMENÈS. 

Les notices publiées dans les journaux de Paris , au 
sujet du marquis de Ximenès (prononcez Chimène), sont 
inexactes sous plusieurs rapports. 

L'erreur la plus forte est celle qui concerne son ma- 
riage. Ce marquis n*avait pas épousé une fille de l'in- 
tendant Berthier de Sauvigny. Ce qui a pu induire le 
biographe en erreur, c'est que M. Berthier, qui aimait 
très tendrement la marquise de Ximenès , l'appelait sa 
Elle ; et peut-être est-ce ainsi qu'il l'aimait. On a pris la 
chose au pied de la lettre. 

Madame.de Ximenès au reste mérita l'intérêt qu'elle 
inspira , de quelque nature qu'il ait été : elle était belle 
et bonne. Aussi , excepté son mari, tout le monde s'est- 
il occupé d'elle. 

C'était un assez bon diable que le marquis de Ximenès, 

mais les vertus conjugales étaient ses moindres qualités. 

Toutes ses passions, même celle de la poésie qu'il cultiva 

I par accès, le cédaient à sa passion constante pour les 

M échecs. M. de Ximenès était un des piliers du café de la Ré- 

I gence; il. s'y mesura avec les plus forts joueurs de ce siècle 

■ et de l'autre , et n'était même pas toujours battu. Cette 

l passion l'a quelquefois jeté en des distractions étranges. 

I I^e jour de son mariage, il oublia que la chose ne 

Ha 4-> 



4o2 SUR QUELQUES 

pouvait se passer sans lui , à l'église du moins. Tout était 
prêt depuis trois heures, les témoins, le curé, la future. 
Les cierges brûlaient , les parents murmuraient , la ma- 
riée s'inquiétait; le marquis n'arrivait pas. On prend le 
parti de l'aller chercher. Monsieur, répond le valet de 
chambre , est sorti à neuf heures précises. Sur ces en- 
trefaites, le cocher rentre; on lui demande quel chemin 
a pris son maître : Celui que monsieur prend tous les 
jours quand il va déjeuner, celui du café. On court au 
café ; on y trouve en effet monsieur qui , frisé à l'oiseau 
royal, vêtu comme im prince, en gants blancs , Tépée au 
côté , et le bouquet à la boutonnière , sans trop s'em- 
barrasser de la noce, partageait son attention entre son 
échiquier et sa tasse de chocolat, et ne s'apercevait pas 
même de l'admiration qu'excitait la magnificence de sa 
toilette , d'ordinaire plus que négligée. 

Le marquis de Ximenès était poète et militaire comme 
tant d'autres : il ne manquait ni de courage ni d'esprit; 
mais il faut quelque chose de plus pour se faire un nom 
dans ces deux carrières. De grands succès dans celle 
des lettres, des actions brillantes dans celle des armes 
donnent seuls droit aux lauriers. Les lauriers que M. de 
Ximenès a moissonnés n'appauvriront ni les bosquets 
de Mars ni ceux d'Apollon. 

Il a fait des prouesses à la bataille de Fontenoy : on 
en peut dire autant de cinquante mille Français, qu'on 
n'associe pas pour cela à la gloire du maréchal de Saxe 
ou du duc de Richelieu. 



CONTEMPORAINS. 4o3 

Quant à ses prouesses littéraires, elles ont eu plus 
d'ëclat que de gloire. Le marquis de Xinienès a donné 
au Théâtre-Français deux tragédies, celle àiÉpicharis^ 
qui na point réussi, et celle dH Amalasonûie ^ qui est 
tombée. 

On nous demandera quelle différence il y a entre une 
non^réussite et une chute. Les quatre vers suivants , faits 
au sujet des deux disgrâces dramatiques de M. de Xi- 
menès , répondent à cette question de la manière la plus 
satisfaisante : 

Après Épicharis , 

Les ris. 
Après Amalasonthc , 

La honte. 

Le peu de succès à'Épicharis avait fait perdre à 
M. de Ximenès la confiance qu'il avait eue dabord en 
son talent. Il n osa pas assister à la dernière ou à la pre- 
mière représentation X Amalasonthe, Peut-être, pendant 
ce temps-là , jouait-il aux échecs. Impatient néanmoins 
de savoir ce qui se passait, il avait pris ses mesures pour 
être instruit, à la fin de chaque acte, de l'effet que cet 
acte aurait produit. Ses gens, placés au parterre, avaient 
leurs instructions , qui eussent été complètes si l'on 
n'eût pas oublié de leur dire que ce n'était pas pour 
rire qu'on allait à la comédie ce jour-là. Le premier 
acte fini, le postillon accourt. « Tout va bien , monsieur 
le marquis ! pas le plus petit bruit. — Mais les applau- 
dissements?... — Pas le plus petit bruit, vous dis-je.» 

26, 



I 



4o4 SUR QUELQUES 

Le second acte cependant allait son train. Arrive 
le cocher. « — Eh bien ! Bourguignon, comment vont les 
choses ? — Mais pas mal , monsieur le marquis : les loges 
sont on ne peut pas plus tranquilles. On entend seule- 
ment quelques gens ronfler.... — Et le parterre? — Il dort 
tout debout. « ( Alors on n y pouvait pas dormir autre- 
ment. ) Le cocher n'avait pas fini, qu on voit entrer le 
cuisinier : sa face rebondie exprimait la jubilation. 
Avant que de parler il eut besoin de reprendre haleine , 
et , entre deux grands éclats de rire , il fit son rapport à 
peu près en ces termes : « Vous me demandez, monsieui* 
îfe marquis, s'ils sont contents? ils rient comme des 
coffres! Vous avez fait là une farce bien gaie, monsieur 
le marquis ; vous pouvez vous vanter d'avoir diverti tout 
Paris. » 

Si Voltaire a donné quelques éloges à quelques vers 
iX Epicharis , cela ne tire pas à conséquence. Personne, 
dans les grands malheurs , n'était plus porté que lui à 
consoler les petits talents. Etait-ce politique, était-ce 
politesse ? Le marquis deXimenès, d'ailleurs, s'était fait 
un de ses plus assidus courtisans ; et le grand homme 
avait respiré , avec quelque reconnaissance , l'encens que 
lui avait prodigué un homme de qualité ^ un homme qui 
portait un nom auquel se rattachaient des souvenirs 
historiques , soit qu'il appartînt ou n'appartînt pas à la 
famille illustrée, au XV* siècle, par le ministère du 
cardinal de Ximenès, et au XI* siècle par la maîtresse i^" 
Cid. On se souvient aussi d'une troisième tragédie ^"* 



CONTEMPORAINS. 4o5 

marquis de Ximenès : c'était un don Carlos. Celle-là a 
fait à Paris moins de bruit que les autres. C'est à Lyon 
qu'elle est tombée. 

Notre marquis épousa les préventions quelquefois in- 
justes de Voltaire contré J.-J. Rousseau. Rousseau a eu 
sans doute plus d un tort envers Voltaire : je les lui re- 
proche d'autant plus volontiers qu'ils ont amené Vol- 
taire a en avoir de plus grands avec lui. Mais qu'avait 
affaire M. de Ximenès entre deux rivaux de cette force? 
Peut-être comptait-il , en se faisant l'auxiliaire d'un grand 
homme , avoir aussi dans cette guerre sa part de célé- 
brité , comme ces polissons qui répondent la messe pour 
boire ce qui reste dans les burettes. 

C'est probablement d'après ce calcul qu'il laissa publier 
sous son nom , au sujet de la Noui^elle Héloïse , quelques 
lettres plus satiriques que critiques ; et aussi , sous la 
forme de romance , une parodie de ce roman admirable 
sous tant de rapports. 

Heureusement pour le marquis , tout cela est-il oublié 
depuis long-temps : autrement il n'eût peut-être pas eu 
à se louer des Hébert , des Chaumette , et autres pontifes 
de Rousseau, qui aimaient assez cet ami de l'humanité 

pour lui sacrifier l'humanité entière. 

L'esprit du marquis de Ximenès était assez porté à la 

malice, mais son goût n'était pas des plus délicats. OU 

donc est mon fusil ^ que je fasse taire cette u il aine bête? 

disait-il un jour, et c'est d'un rossignol qu'il s'agissait. 
. 11 traitait Rousseau comme un rossignol. 



4o6 SUR QUELQUES 

Le marquis de Ximenès, oublié comme littérateur 
pendant la terreur, Ta été aussi, je crois, comme citoyen. 

L'on n*en fut pas plus tôt revenu en France à des 
idées sociales , que le gouyemement s'occupa des lettres 
et des littérateurs. Sa sollicitude fut grande puisqu'elle 
s'étendit jusque sur M. de Ximenès, qui , comme Ducis 
et Lebrun, fut logé au Louvre et reçut une pension sur 
rétat. 

Ces faveurs , loin de lui être enlevées sous le gouver- 
nement consulaire, s'accrurent par la munificence du 
ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte. M. de Xi- 
menès, aux besoins duquel on n'avait antérieurement 
que pourvu, se trouva alors dans l'aisance. Nous dési- 
rons qu'elle lui ait été continuée jusqu'à ses derniers 
jours. 

Au reste , M. de Ximenès n'a pas été ingrat ; s'il a reçu 
des bienfaits ide toutes mains, il a baisé toutes les mains 
qui lui ont fait du bien ; il ne lui en coûtait pas plus de 
remercier que de demander; l'on en aurait la preuve si, 
avec un scrupule égal à celui qui a présidé à la confec- 
tion du petit almanach des grands hommes, on recueil- 
lait tous les vers que les hommes petits ou grands ont 
composés à toutes les époques, pour l'usurpateur. 

Si le talent du marquis de Ximenès ne s'est jama 
élevé bien haut , il a eu du moins l'avantage de ne p 
baisser. Dans l'extrême vieillesse il avait autant d esf 
que dans la force de l'âge. Semblable au rentier qui 
rive au terme sans avoir rien perdu de sa petite forti 



CONTEMPORAINS. 407 

quand il e&t mort M. de Ximenès a rendu son esprit tout 
entier; il a encore eu cela de commun avec Voltaire, à 
cela près , que Voltaire est mort millionnaire. 

Un assez grand nombre de pièces fugitives, parmi les- 
quelles on peut comprendre quelques imitations d'Ho- 
race , forment , avec les trois tragédies dont nous avons 
p€n*lé, le bagage poétique du marquis de Ximenès. Dus- 
sions-nous déplaire aux journalistes , disons à son éloge 
qu'il y a parmi tout cela des morceaux qui , sans être ex- 
cellents, sont supérieurs à l'amphigouri qu'il a rimaillé 
sur les bords de sa tombe, pour l'anniversaire de la 
bataille de Fontenoy , vers d'un vieil écolier qu'on veut 
iiadre passer pour des vers de la vieille école. 

Sous l'apparence de la bonhomie, le marquis de Xi- 
menès avait im esprit singulièrement caustique. On en 
peut juger par les traits suivants. Un jeune seigneur, qui 
tranchait de l'homme à bonnes fortunes , lui ayant em- 
prunté un jour sa petite maison , pour un souper , le re- 
mercia avec moins de grâce que d'impertinence, d'avoir 
ajouté à la politesse de la lui prêter , celle de n'y point 
venir. « J'en use tout différemment , répondit Ximenès , 
avec le duc de Richelieu, quand il me l'emprunte. Il en 
est de ma petite maison comme de ma loge à l'opéra , 
je n'y vais que quand les bons acteurs jouent. » 

Dans les dernières années, il allait régulièrement tous 
les soirs au Théâtre-Français , mais il ne quittait guère le 
foyer, où chaque soir aussi se rendaient quelques habi- 
tués que divertissaient ses saillies, quand ils n'en étaient 



4o8 SUR QUELQUES 

pas Tobjet. De ce nombre était un rimeur septuagénaire 
qui a commencé à versifier un peu plus tard que M. de 
Francaleu. Ce brave homme avait manqué six jours de 
suite au rendez-vous.» Que diable êtés-vous devenu, mon 
cher Dussausoir? • lui dirent les amis en le voyant repa- 
raître. «Il y à un siècle qu'on ne vous a vu : auriez- vous 
été malade ? — ^Non , répondit l'autre ; il faisait mauvais , 
je me suis tenu tout bêtement chez moi. — Tout bêtement! 
Vous aviez bien vos raisons pour cela, » lui dit Ximenès, 
en lui tirant sa révérence. 

Le marquis de Ximenès n'a point été de l'académie 
française, ce qui n'a étonné personne, pas même lui. 

Il est mort doyen des chevaliers de Malte, des che- 
valiers de Saint-Louis , des colonels , des marquis et des 
hommes de lettres. Depuis dix ans , à peu près , ' depuis 
la mort du marquis de Portelance, sifflé il y a quatre- 
vingts ans, pour la tragédie ôiAntipater^ Ximenès était 
. déjà le doyen des poètes tombés. 

Ce marquis est mort en 1817, il était né en 1726» 

» Ceci fat écrit en i^i 7. 



CONTEMPORAINS. 409 



FOURCROY 

(antoine-françois de). 

Né à Paris le i5 juin 1755. Il était issu d une famille 
noble, mais pauvre, à laquelle appartient aussi un cer- 
tain Fourcroy, moins célèbre pour la force de son esprit 
que pour celle de ses poumons. Qu^ est-ce que la raison 
avec un filet de ojoix contre une gueule comme celle-là? 
disait Boileau à Molière, en parlant de cet avocat. 

Le père de notre Fourcroy était pharmacien de la 
maison du duc d'Orléans ; mais à la requête de la corpo- 
ration des apothicaires de Paris, il perdit sa charge et 
le droit d'exercer sa profession dans la capitale. Cet évé- 
nement mit sa famille dans la position la plus malheu- 
reuse. Le jeune Fourcroy, qui était dans un bureau, 
et ne pouvait se résoudre à rester obscur toute sa 
"^e, en serait sorti pour se faire comédien, sans les 
conseils et les secours que lui prodigua Vicq - d'Azyr, 
^Uni de cette famille et secrétaire 4^ la société royale 
• de médecine. Fourcroy avait fait de bonnes études; 
•Vieq-d'Azyr lui conseilla de suivre les écoles de raé- 
'deciiiç, et ce grand anatomiste le dirigea dans cette 
,-^iiKmiàre^ qu'il avait étendue. Le docteur Diest avait lé- 



4io SUR QUELQUES 

gué à la faculté de médecine des fonds pour qu'elle 
accordât, tous les deux ans, des licences gratuites à 
rétudiant pauvre qui le méritait le mieux. Fourcroy 
concourut pour une de ces licences en 1 780 : tout 
lui donnait le droit d'obtenir cette espèce de prix ; mais 
Fesprit de parti l'en priva. La faculté de médecine et la 
société royale de médecine se considéraient comme deux 
sociétés rivales. La protection accordée par Tune à Four- 
croy, lui attira l'animadversion de l'autre. Le mal se ré- 
para pourtant : la société royale, par le produit d'une 
collecte, mit Fourcroy en état de payer les frab de 
diplôme et de réception. On accorda à l'argent ce qui 
avait été reAisé à la science. 

Tout en pratiquant la médecine, Fourcroy s'adon- 
nait à la chimie. 11 trouva bientôt l'occasion de se faire 
connaître. Aidé par le savant Buquet, son professeur, 
qu'il remplaça plusieiu*s fois , et qui lui prétait un am- 
phithéâtre, il ouvrit des cours particuliers. La beauté 
de sa voix, la pureté et l'élégance de son langage, là 
grâce et la chaleur de son élocution , la clarté de ses dé- 
monstrations, attirèrent à ses leçons un concours pro- 
digieux d'auditeurs , dont quelques uns venaient pour 
le seul plaisir de Fentendre. Sa réputation s'étendit en 
peu de temps, et devint si générale, qu'il fut appelé, 
en 1784, à la chaire de chimie au Jardin du Roi, va- 
cante par la mort de Macquer. L'année suivante, vne 
place étant venue à vaquer à l'Académie des sciences, 
il y fiit admis , et bientôt il passa de la section d'anato- 



CONTEMPORAINS. 4n 

mie, où il était entre, dans celle de chimie, à laquelle 
il appartenait plus spécialement. Ce qui fut plus hono- 
rable pour lui encore, c'est son admission dans la société 
de Lavoisier, qui, de concert avec les premiers savants 
de répoque, préparait, par ses travaux assidus, ces gran- 
des découvertes qui ont si heureusement modifié rensei- 
gnement de la chimie. Fourcroy fut un des inventeurs 
de cette nouvelle nomenclature , qui est elle-même une 
analyse de la science ^ et a le mérite de définir les sub- 
stances qu'elle désigne. Cependant il répandait les nou- 
, Telles découvertes par ses écrits autant que par ses le- 
çons : six éditions de son Cours de chimie^ publiées en 
Tingt ans, prouvent assez le talent avec lequel il traitait 
cette matière. Elles constatent aussi les progrès que cette 
science a faits dans un si court espace. La première, qui 
date de 1787, dit M. Cuvier, n a que deux volumes, sans 
être trop concise, et la sixième, de 1801, en a dix, sans 
rien contenir de trop. 

Très médiocre cependant, la fortune de Fourcroy 
restait toujours bien au-dessous de son mérite , et cela 
par TefiFet même de l'intérêt que lui portait une société 
qui était regardée comme ennemie par les principaux 
corps savants. L'indignation que lui donnait cette injus- 
tice le disposa sans doute à voir avec quelque plaisir la. 
destruction des corps privilégiés. 

La révolution éclata sur ces entrefaites. Il n'y figura en 

'aucune manière avant 1 année 1792, époque ou il fut 

âtt membre du corps électoral de Paris, qui le nomma 



4i2 SUR QUELQUES 

cinquième suppléant à la Convention nationale, où il 
n*entra qu'en 1795 plusieurs mois après la mort de 
Louis XVL 

Tant que dura la dictature de Robespierre, membre 
du comité d'instruction publique et du comité des ar- 
mes , Fourcroy ne s'occupa qu'à rétablir l'enseigne- 
ment, et à créer poiur la guerre de nouveaux moyens de 
défense. Il fut assez heureux pour soustraire à la per- 
sécution plusieurs savants compromis par leurs opi- 
nions. La calomnie néanmoins ne le ménagea point 
sous ce rapport. Ghénier n'a pas pu sauver son frère, et 
on a reproché à Fourcroy de n'avoir pas s^uvé Lavoisier, 
qui fut assassiné comme fermier-général. Des calomnies 
dont il a été l'objet, c'est celle qui l'a le plus doulou- 
reusement affecté. 

Après le 1 o thermidor, appelé au comité de salut pu- 
blic , il fit organiser l'école polytechnique , créer les 
trois grandes écoles spéciales de médecine, et décréter 
la formation de l'école normale. Il coopéra à l'organisa- 
tion de l'Lristitut national , et à celle de toutes les insti- 
tutions utiles qui furent établies à cette époque de régé- 
nération. La Convention dissoute , il passa au conseil 
des anciens, où il siégea deux ans. 

Rendu à lui-même, Fourcroy ne s'occupait plus (p^ 
de science, quand s'opéra la révolution du 18 brumaire. 
Le premier consul, qui voulait s'entourer de tous le* 



ou 



genres de capacité, l'appela dans le conseil d'état, 
il fut attaché à la section de l'intérieur. Bientôt après il 



U: 



CONTEMPORAINS. 4i5 

fut nommé directeur-général de l'instruction publique. 

C'est lui . qui substitua au plan trop vaste d'après le- 
quel l'instruction avait été organisée en l'an 5 , celui qiii 
a servi de base à l'organisation de l'université. 

Écartant toutes les préventions que la morale ne jus- 
tifiait pas j il appela au professorat tous les hommes qui 
en étaient dignes, et leur traça leurs devoirs par des 
instructions qui sont des modèles. 

Lors de la création de l'université, la direction de 
ce grand corps fut confiée néanmoins à une autre per- 
sonne, à Fontanes. 

Fourcroy fut douloureusement affecté de cette pré- 
férence, qui ne tenait pourtant à aucune cause inju- 
rieuse pour lui. 

L'empereur s'occupait à le lui prouver, et venait de 
lui assigner ime dotation de 20,000 fr. , comme comte 
de l'empire, quand, frappé d'une apoplexie foudroyante, 
dans le moment où il signait des dépêches, il ex- 
pira le 16 décembre 1809. Son titre et sa dotation 
passèrent à son fils, qui avait embrassé la carrière des 
armes, et mourut honorablement sur le champ de 
bataille de Lutzen. 

Fourcroy était membre de l'Institut et de toutes les 
associations savantes de la capitale. Il était de plus pro- 
fesseur de chimie au jardin des Plantes, à l'école poly- 
technique; et indépendamment des leçons qu'il faisait 
dans les écoles spéciales, il a fait long-temps le cours 
de chimie à Tathénée de Paris. Préférant la qualité de 



4i4 SUR QUELQUES 

professeur aux titres les plus brillants que la fortune 
puisse donner , il a toujours tenu à honneur d'en rem- 
plir les fonctions. Il avait raison. C'est sous ce rapport 
surtout qu il marchait de pair avec les hommes supé- 
rieurs de cette époque^ où Ion en comptait tant. 

Doué d*un esprit aimable et pénétrant, doué de Thu- 
meur la plus égale et la plus facile, Fourcroy aimait à 
rendre service, et n'oubliait pas les services qu'on lui 
avait rendus. Dominé cependant par une secrète inquié- 
tude, eiïet des injustices qu'il avait éprouvées dans sa 
jeunesse, il était trop enclin à voir dans les événements 
qui le contrariaient les résultats d'une malveillance ca- 
chée ; et peut-être cette disposition d'esprit a-t-elle hâté 
sa fin , comme le prouvera cette anecdote , dont nous 
garantissons l'authenticité. 

Fourcroy se regardait comme disgracié depuis l'or- 
ganisation de l'université. Ce doute se changea en cer- 
titude quand il ne se vit pas compris dans la première 
distribution des dotations que Napoléon accorda aux 
conseillers d'état. Il tomba alors dans une mélancolie 
que ses amis essayèrent en vain de cohibattre. L'un 
d'eux , c'était Corvisart , le compagnon de toutes ses 
études , pensant qu'un remède moral pouvait seul gué- 
rir une maladie morale, se détermina à parler de l'état 
de Fourcroy à Napoléon, dont il était médecin. Saisis- 
sant le moment où ce prince paraissait douter que le 
chagrin ftit une maladie mortelle, vérité qui depuis ne 
lui a été que trop démontrée : «Oui, sire, on meurt de 



CONTEMPORAINS. 4i5 

chagrin, lui dit-il avec Taccent le plus affirmatif, et je 
connais quelqu'un qui, dans ce moment, se meurt de 
cette maladie. — Et qui donc ? répliqua viTcment Tem- 
pereur. — C'est Fourcroy, sire. — Vous croyez... Mais 
rassurez-vous ; je me suis occupé de sa guérison. » En 
effet > la dotation qu'il avait faite à Fourcroy était signée 
depuis plusieurs jours. « — Allez le voir, ajouta->t-il , et 
vous me rapporterez de ses nouvelles. » Pendant cette 
conversation, le malade expirait. 

Fourcroy était comte de l'empire, conseiller d'état, 
directeur de l'instruction publique , et commandant de 
la légion d'honneur. Comme administrateur, il a con- 
tribué plus que personne à l'améUoration de l'instruction 
publique. Comme savant , il a laissé différents ouvrages 
très estimés , qui presque tous ont rapport à la science 
dans laquelle il s'est rendu si célèbre, et où l'on retrouve 
les qualités qui prêtaient tant de charme à ses impro- 
visations. 

Au nombre des sciences qu'il possédait, n'oublions 
pas de mettre la botanique, objet d'étude pour lui, moins 
toutefois que de récréation. 11 aimait surtout à s'en oc- 
cuper avec les femmes. Mais quelque admiration qu'il 
eût poiu* le vaste système de Jussieu , c'est d'après celui 
de Linnée qu'il leur enseignait cette science aimable. 
Fondé sur les affections les plus douces , sur la diffé- 
rence et sur l'attrait des sexes, tout incomplet qu'il est, ce 
gracieux système lui paraissait plus convenable qu'aucun 
autre à l'auditoire devant lequel il professait, non pas 



4i6 SUR QUELQUES 

dans un amphithéâtre , mais dans les bois, dans les prai^ 
ries, sur le penchant des montagnes, ou le long des 
ruisseaux , suivant que le conduisait le hasard ou le ca- 
price de ses écolières. 

La faculté de médecine de Paris, voulant rendre à 
Fourcroy le tribut d'estime que lui ont acquis ses vastes 
et utiles connaissances, a décidé, le 21 décembre i8op, 
quun buste de ce savant, exécuté en marbre statuaire, 
serait placé dans le lieu des séances de la faculté, et 
qu'une inscription latine rappellerait les services qu'ii a 
rendus à la société, et les progrès qu'il a fait faire à la 
science. 

C'est ainsi qu on s honore , en honorant le mérite. 



43t, 



CONTEMPORAINS. 417 



LE CARDINAL MAURY. 

11 est mort à Rome, le 1 1 mai 1817, à Tâge de 71 ans, 
usieurs journaux français, ou pour mieux dire im- 
imés en France , ont publié des notices sur la vie de 
tte éminence. Tout ce qu'on en a dit n'empêche pas 
l'il n y ait encore beaucoup à en dire. Essayons de 
mplirles lacunes laissées volontairement, ou non, par 
s biographes. 

lean-SifFrein Maury, cardinal-prêtre de la sainte église 
)maine, du titre de la très Sainte - Trinité , au mont 
incius, archevêque, évêque de Monte-Fiascone et de 
ometo, naquit à Valréas ou Vauréas, dans J'ancien 
omtat Venaissin, le 26 juin 1746, et non pas 1756, 
omme l'affirme la Gazette de France^ car, d'après cette 
ate , il n'aurait que soixante -un ans. 

C'est de bien bas que le jeune Maury prit l'essor poiur 
élever bien haut , et il ne nous en paraît que plus re- 
ommandable. Si Ton en croit la renommée, né dans 
lue condition inférieure encore à celle du cardinal Du- 
ois et même du cardinal Alberoni , ce prince de FÉ- 
'ise, ainsi que J.-B. Rousseau , eut pour père un de ces 
"^isaas qui 

vient de ma chaussure 

Prendre k genonx la forme et la mesure. 

VOLTAIllB. 



4i8 SUR QUELQUES 

et même , dit-on, que M. Maury le père ne travaillait 
pas en neuf. Ce brave homme ne s'imaginait probable» 
ment pas que le plus intrépide défenseur des privilèges 
de la noblesse sortirait de son échoppe. 

Qui peut jurer de rien? N'est-ce pas d'une maison 
noble qu'est sorti Mirabeau , le plus ferme champion de 
la cause populaire ? 

Gomme l'enfant montrait plus d'esprit qu'il n'en fal- 
lait pour suivre la profession de son père , on le crut 
né pour être un prêtre. On l'envoya au collège. 

Maury ne trompa point les espérances de sa famille : 
ses études finies, il entra dans un séminaire d'Avignon, 
puis il vint à Paris, où il se plaça d'abord comme insti- 
tuteur dans une maison particulière. Il n'avait alors que 
vingt ans. 

Plus occupé de ses propres succès que de ceux de son 
élève , il composa et publia , dès 1 766 , un Éloge funèbre 
du dauphin y et un Eloge de Stanislas; ouvrages moins 
recommandables par leur mérite que par l'extrême jeu- 
nesse de l'auteur. TJn an après , il concourut pour 1'^- 
loge de Charles V et pour Les avantages de la paix , 
sujets de prix proposés par l'académie française. Les 
éloges qu'obtinrent ces deux pièces déterminèrent 
Maury, qui était entré dans les ordres , à. s'adonner par- 
ticulièrement [à l'éloquence de la chaire. 

D'heureux essais lui ayant obtenu l'honneur de pro- 
noncer devant l'académie française le Panégyrique de 
saint Louis y et celui de saint Augustin devant le clergé 



CONTEMPORAINS. 419 

de France , honneur dont il se montra digne j il devint 
le prédicateur à la mode, et, après avoir brillé dans les 
chaires de Paris , il fut appelé à Versailles^ pour prêcher 
devant le roi Tavent et le carémé. 

Ce n'est pas pourtant à son talent oratoire seul que 
Maurj fut redevable de ces succès. Il les dut aussi à une 
habileté de conduite qui semblait incompatible avec un 
caractère aussi inconsidéré que le sien. Pour arriver 
aux dignités de Téglise, il avait besoin de plaire aux 
prélats, et de plaire aux philosophes pour arriver aux di- 
gnités Uttéraires. Prenant , suivant l'occasion , le langage 
de chacun, il eut si bien se concilier tous les esprits, 
qu'également porté par la cour, par le clergé et par 
les encyclopédistes, il obtint une abbaye, sur la recom- 
mandation de l'académie française , et une place à l'aca- 
démie par le crédit de quelques abbés. Celui avec lequel 
il eut les rapports les plus utiles, est l'abbé de Boismont , 
avec qui il composa les Lettres secrètes sur Vétat actuel 
du clergé et de la religion en France j et qui lui résigna 
le riche prieuré de Lions, en Picardie, bénéfice de 
ftO,ooo livres de rente. 

C'était un homme fort distingué que l'abbé de Bois- 
mont. Le but des assiduités de l'abbé Maury n'avait pas 
échappé à sa pénétration. Assuré du bénéfice, celui-ci, 
au reste , ne fut pas ingrat. Désireux de le prouver du 
▼ivant même de son bienfaiteur, auquel il espérait suc- 
céder aussi à l'académie, il rassemblait les matériaux de 
son éloge. L'abbé de Boismont s'en étant aperçu aux 

37- 



420 SUR QUELQUES 

questions muhipliëes que Maury lyi faisait sur les cir- 
constances de sa vie antérieures à leur liaison : Uabbé, 
lui dit-il un jour assez gaiement, ^)ous prenez ma mesure y 
je crois. 

Ce n*est pas, toutefois, du fauteuil de Tabbé de Bois- 
mont que Tabbé Maury hérita , mais de celui de Lefranc 
de Pompignan, dont il vint occuper la place, le 27 jan- 
vier 1785. 

L'éloge de cet ennemi déclaré de la philosophie était 
d'obligation pour son successeur. Maury sut encore en 
cette occasion ménager toutes les susceptibilités. Son 
discours plut à toutes les coteries. Il étonna* surtout 
par la noble franchise de cet exorde : « Messieurs, s'il 
se trouve dans cette assemblée un jeune homme né avec 
l'amour des lettres et la passion du travail, mais isolé, 
sans intrigue , sans appui , destiné à lutter dans cette 
capitale contre tous les découragements de la solitude, 
et si l'incertitude de l'avenir affaiblissant le ressort de 
l'émulation dans son âme , il est encore assez fier néan- 
moins , ou plutôt assez sage , pour n'attendre jamais au- 
cune espèce d'avancement que de son application et de 
ses progrès, qu'il jette les yeux sur moi en ce moment, et 
qu'il ouvre son cœur à l'espérance. » Le reste de l' exorde, 
il est vrai , ne répond pas à la fierté de ce début. 

On trouve néanmoins dans ce discours plusieurs autres 
passages remarquables , tels que celui où l'orateur dit en 
parlant de la mort de son prédécesseur, « l'écrivain juste- 
ment célèbre qui entre aujourd'hui dans la postérité f> 



CONTEMPORAINS. 4ai 

tels aussi que Fheureuse ënumération qu*il fait de Tim- 
mortel cortège au milieu duquel Louis XIV, « appuyé sur 
tant de grands hommes , qu'il sut mettre à leur place , ^e 
présente à la postérité. » 

Au faîte des honneurs littéraires, et comblé des biens 
de la fortune, sans toutefois posséder huit cents fermes, 
ainsi que se plaisaient à le publier des gens qui lui voulaient 
moins de bien que de mal, Tabbé Maury semblait ne pas 
pouvoir monter plus haut, lorsque la convocation des 
états-généraux ouvrit à son ambition une carrière plus 
vaste, ou plutôt étendit pour lui celle où il était entré. 

Nommé, en 1789, député du clergé par le bailliage 
de Péronne, il crut devoir préférer les intérêts de Tordre 
qui l'avait adopté à ceux de la classe où il était né. Per- 
sonne ne défendit les débris de la vieille monarchie 
avec plus d'audace, et nous dirions avec plus de talent^ 
si Cazalès , aussi , n'avait pas été un de leurs défenseurs. 

Dès l'ouverture des états, Maury avait saisi toutes 
les occasions de manifester ses opinions. Son zèle pensa 
lui devenir funeste. Le prenant pour le chef d'un parti 
dont il n'était que la trompette , la populace , à Tani- 
madversion de laquelle il était signalé par des écrivains 
iîuribonds , et il y en a dans tous les partis , l'avait pour- 
suivi d'abord avec des injures , puis avec des menaces , 
quand éclata la révolution du 1 4 juillet 1 789. Le sang cou- 
lait dans Paris. L'abbé Maury, qui avait plus d'audace 
que d'intrépidité , abandonna son poste ; la cocarde en 
tête , l'uniforme sur le dos , et protégé par les couleurs 



422 SUR QUELQUES 

du parti qu'il avait combattu , il sortait du royaume , 
quand, reconnu à Péronne, malgré son déguisement, il 
fut arrêté. Le titre de député le protégea. Réclamé par 
l'assemblée nationale, il revint sain et sauf à Paris re- 
prendre ses fonctions , qu'il a remplies dans le même 
système, jusqu'en septembre 1791 > époque où l'assem- 
blée constituante se sépara. 

Pendant cette mémorable session , sans servir la cause 
royale qu'il soutenait à tort et à travers, l'abbé Maury nui- 
sit beaucoup aux intérêts nationaux. Il est à la tête de ceux 
qui ont tout perdu en voulant tout conserver. Intraitable 
sur tous les points; par une opposition plus propre à ir- 
riter les esprits qu'à les arrêter , il a souvent provoqué 
l'exagération des mesures qu'avec plus de prudence il eût 
fait modifier; et sa politique n'a été véritablement utile 
qu'à sa propre fortune. 

Antagoniste de Mirabeau, mais non pas son rival, 
et revenant continuellement à la charge pour se faire 
battre, ce grenadier politique avait fini toutefois par 
trouver dans son opiniâtreté une protection contre les 
conséquences que semblait provoquer son imprudence : 
on riait de le voir s'obstiner à chercher des coups ; et dans 
cette guerre, où il s'illustra surtout par ses défaites, c'est 
au ridicule qu'il dut en grande partie son inviolabilité. 

Il eut aussi quelques obligations à des mots plaisants 
par lesquels il répondit aux cris de proscription. Aussi 
gai que ses adversaires étaient furibonds, il se tira d'af- 
faire dans plusieurs circonstances difficiles par d'heureu- 



CONTEMPORAINS. 425 

ses saillies. Y 'verrez''vous plus clair F répondit-il à la 
canaille qui criait : Uabbé Maurjr à la lanterne! 

Envoyons^le dire la messe à tous les diables y disaient 
des forcenés qui le serraient de trop près : Soit! mais 
"VOUS ^viendrez me la sentir y leur repli qua-t-il en leur mon- 
trant deux pistolets , ^voici mes burettes. 

Il ne demeurait pas même en reste ayec les dames de 
la halle : P^ous sa\fez bien quon nen meurt pas^ répondit-il 
à l'une d'elles, qui lui disait dans les termes les plus éner- 
giques, que les aristocrates n'avaient pas le dessus. Faites 
donc taire ces sans^ulottes ^ s'écriait-il un jour au sein 
même de l'assemblée, en désignant deux dames de la 
cour qui avaient adopté, avec quelque chaleur, les prin* 
cipes de la révolution au milieu de laquelle il se dé- 
battait. Ces saillies , et l'attitude soldatesque qu'il affec- 
tait sous le petit manteau, lui avaient acquis, en dépit 
de ses opinions, une espèce de popularité. L'impudence 
est quelquefois prise pour du courage. 

Aprè^ la clôture de l'assemblée constituante, Maurj se 
rendit en Allemagne , auprès des chefs de l'émigration. 
Ils le félicitèrent de n'avoir pas désespéré du salut de 
la patrie. Après la bataille de Cannes , que son impru- 
dence avait fait perdre, Varron, fils d'un boucher, avait 
reçu les mêmes félicitations du sénat romain. Il n'y avait 
pour Maury que des compliments à recueillir à Coblentz. 
Poursuivant sa course triomphale, il partit bientôt pour 
Rome. Là des dignités de toutes les couleurs l'attendaient. 

Pie VI ne crut pas pouvoir trop récompenser l'orateur 



424 SUR QUELQUES 

qui , dans toutes les circonstances, et notamment quand 
il avait été question de réunir le Gomtat à la France^ 
ayait si chaudement défendu les droits du saint siège. 
Nommé archevêque in partibusy de Nicée,' Maury fut 
envoyé bientôt après, en qualité d'ambassadeur de la 
cour de Rome , à Francfort , pour y assister à Félection 
de Tempereur François II. Là, brusque et indiscret 
comme à la tribune , il prouva que les talents diploma- 
tiques n étaient pas les siens. Il n'en fut pas moins bien 
reçu à son retour par sa sainteté , qui lui donna révé- 
ché de Monte-Fiascone et de Gometo , évêchés non fic- 
tifs, et le fit cardinal en 1794* 

Prince de l'Eglise, Maury vécut tranquille, tantôt à 
Rome, tantôt dans son diocèse , jusqu'en 1 798 , époque 
où la révolution française vint Ty rattraper. Échappé 
aux commissaires du directoire , avec lesquels il se 
croisa sur la route, il se sauva d'abord à Sienne, puis 
à Venise. Dans cette dernière circonstance , il avait 
échangé sa soutane contre une blouse de charretier. 
' Cette fois on le prit pour ce qu'il se donnait. Il passa 
ensuite à Saint-Pétersbourg , d'où, après les victoires de 
Suwarow, il revint à Venise, en 1799, P*^^^ assister au 
conclave qui s'y tint après la mort de Pie VI. Ramené 
à Rome par le nouveau pape , il y résida comme ambas- 
sadeur de Louis XVllI , qui habitait alors Mittau. 

Cependant Napoléon s'était élevé au pouvoir suprême, 
et ce pouvoir paraissait des plus soHdement établis. 
Le cardinal, malgré son caractère diplomatique , crut 



CONTEMPORAINS. A^S 

pouvoir écrire à Tempereur des Français une lettre par 
laquelle il exprimait son admiration et son dévouement 
pour le nouveau souverain que le pape avait reconnu lui- 
même en le sacrant. Un sentiment assez naturel le pous- 
sait à cette démarche : la France lui manquait. On peut 
quitter son pays pour faire sa fortune; mais une fois sa 
fortune faite, t)n sent le besoin d*en venir user dans son 
pays. En conséquence d'une seconde lettre, où ses vieil- 
les affections étaient sacrifiées à ses nouveaux intérêts , 
Maïuy, qui avait été présenté à Napoléon, à Gênes, 
obtint la permission de faire un voyage à Paris, en 1806.' 
On ne l'autorisa toutefois à y résider qu'après qu'il se 
fut discrédité tout-à-fait , et qd'à l'instigation de Fouché 
il eut demandé par écrit, dans la maison de Jérôme 
Bonaparte , qui n'était pas encore roi , une place d'au- 
mônier, que la politique de Napoléon ne lui refusa pas. 
C'était rabaisser du même coup un aigle de la vieille 
aristocratie et un prince de l'Eglise. 

C'est après ces aberrations qu'une femme d'esprit, une 
des dames de Coigny, je crois , disait, en voyant le por- 
trait gravé du cardinal Maury , Je ne Vaime qu^ aidant la 
lettre. 

Quant à lui , si on lui reprochait d'être tant soit peu 
inconséquent à ses principes, il répondait : Oest à la 
chose et non aux hommes que je tiens : je suis sorti de 
France lors de la destruction de la monarchie ^j^ y reviens 
a son rétablissement. 

Quelquefois , exprimant en théologien les sentiments 



426 SUR QUELQUES 

qui lui restaient pour la famille qu*il avait si long-temps 
et si vigoureusement défendue , et pour le salut de la* 
quelle il ne faisait plus que des vœux : J^ ai perdu la foi j 
disait-il; sans foi y plus d^ espérance; il ne me reste plus 
que la charité, , ^ 

C'est dans une constante pratique de cette vertu chré- 
tienne que le cardinal Maury, qui ne suivit pas à Stut- 
gard son prince devenu roi, passa dans les salons des 
Tuileries les sept années qui s'écoulèrent depuis sa ren- 
trée en France jusqu'à la restauration. 

Pendant cet intervalle, il occupa quelquefois l'atten- 
tion publique ; mais ce ne fut pas toujours à son avan- 
tage. 

Nommé à l'Institut , non seulement parceque , ainsi 
que M. Suard, il avait été de l'académie française, mais 
pareequ'il avait mérité d'en être , il eut les mêmes préten- 
tions que le cardinal Dubois : comme ce fils d'un apo- 
thicaire de Brive-la-Gaillarde , il voulut être monseigneur 
dans la république des lettres , défaut d'humilité qui, 
aux ecclésiastiques près , scandalisa tous ses confrères. 

Cette prétention, qu'appuyait un calcul de Napo- 
léon, ne valut guère au récipiendaire que des épigram- 
mes. On oublia la guerre de Pologne pour ne s'occu- 
per que de Yimmortel ressuscité. C'est ce que voulait 
le prince. Comme Alcibiade , il avait coupé la queue à 
'son chien, pour détourner de dessus lui-même l'atten- 
tion des Athéniens. 

Pour comble de disgrâce, on ne retrouva pas l'acadé- 



CONTEMPORAINS. 427 

micien Maury dans Maury membre de l'Institut. Prolixe 
et diffus , le discours du cardinal différait en cela aussi 
de celui de Tabbé, qu'il respirait plutôt la vanité que 
la fierté. La séance où il le prononça ne fut pour lui, 
comme pour son auditoire, qu'un long supplice. Chénier, 
y faisant allusion, disait i Je n^y ai pas assisté y mais j^ ai 
été le "voir passer. 

Maury s'était yanté un moment d'être grand-maître 
de l'université. Peut-être est-ce à cause de cela qu'il ne 
le fut pas. Orateur, littérateur, académicien, prélat, il 
avait pourtant tout ce qu'il fallait pour occuper cette 
importante place, oui, tout, excepté la décence. 

Ce défaut n'empêcha pas qu'il ne fut appelé à des 
fonctions où la décence semblait être aussi d'absolue né- 
cessité. 

L'empereur n'ayant pas trouvé dans son oncle le car- 
dinal Fesch toute la docilité qu'il désirait dans un ar- 
chevêque de Paris , lui retira l'administration provisoire 
de ce diocèse , et la confia au cardinal Maury , dont il 
attendait plus de complaisance. 

Souple avec le prince , le cardinal n'eut en effet 
de difficultés qu'avec son chapitre, qu'il fatigua, dans 
leurs relations temporelles , par l'esprit de tracasserie 
qui avait succédé en lui à l'esprit de turbulence. Quant 
au spirituel, il n'appela guère l'attention sur lui que par 
la prédication , et ce ne fut pas avec succès. Dans la 
chaire comme à l'académie , il se montra fort au-dessous 
de sa réputation. Ses sermons rappelaient les dernières 



428 SUR QUELQUES 

homélies de Tarchevéque de Grenade , et ses mande- 
ments, où il se croyait obligé de rendre compte des 
opérations de Tarmée , semblaient moins sortir du ca- 
binet d'wi prélat que d'un bureau d*état-major. 

Plus Maury s'élevait, plus on s'étonnait de son éléva- 
tion. La seconde partie de sa fortune ne peut être ex- 
pliquée en effet que par la nature des circonstances; 
quant à la première , il la dut surtout à son talent. 

Sans être de premier ordre , ce talent est d'un ordre 
fort élevé. Les ouvrages les plus remarquables publiés 
par cet orateur, sont un Essai sur V éloquence duré' 
tienne , les Panégyriques . de saint Louis et de saint Au^ 
gustiny \ Éloge de Fénelon y V Eloge de Bossuet, et des 
discours académiques. Ces diverses pièces ont été réu- 
nies en deux volumes , sous le titre commun S Essai 
sur V éloquence de la chaire. 

On s'étonne et on regrette de ne pas trouver dans les 
œuvres du cardinal Maury le Panégyrique de saint Vin- 
cent de Paul, composition où la philosophie la plus douce 
est alliée à la plus ardente charité. Ce morceau plein 
d'onction , que je lui ai entendu réciter en 1791, est 
sans contredit ce qu'il a fait de mieux comme orateur 
sacré. 

Comme orateur politique, il a parlé dans toutes les 
circonstances importantes, et souvent avec éclat, mais 
rarement avec fruit. Ses discours, disséminés dans les 
journaux , seront probablement réunis quelque jour, il 
en est plusieurs qui méritent d'êtie conservés , tek que 



■ 



CONTEMPORAINS. 42g 

ceux qu'il prononça sur le veto royal , sur les pensions , 
sur la compagnie des Indes , sur le droit de faire la paix 
et la guerre , qu il réclamait pour le roi , sur les jour- 
nées des 5 et 6 octobre 1789 , occasion qu'il saisit pour 
attaquer M. Necker. La diatribe par laquella il réfuta 
Tôpinion du général Menou sur la réunion du Comtat 
à la France , mérite aussi d'être rapportée. Jamais l'i- 
ronie n'a été employée avec plus de puissance que dans 
cette pièce. 

On ne doit pas oublier non plus le discours par le- 
quel il s'opposa au déplacernent des quatre statues des na' 
tions enchaînées au pied de la statue de Louis XIV y a la 
place des Victoires, On est étonné d'y retrouver le phi- 
losophe dans l'aristocrate. « Je crois , y est-il dit , qu'il 
ne faut pas toucher à la statue de Louis XIV : la philo- 
sophie doit conserver ce monument pour montrer à la 
postérité comment on flattait les rois. Il fut trop flatté 
pendant sa vie , mais trop méconnu après sa mort ; c'est 
un roi qui n'avait peut-être pas autant de grandeur dans 
le génie que dans le caractère ; mais il est toujours digne 
du nom de grand , puisqu'il a agrandi son pays. Quand 
vous érigerez des monuments , vous ferez voir la diffé- 
rence qu'il y a du dix-septième au dix-huitième siècle ; 
vous leur donnerez un but moral qui élèvera l'âme des 
roiât; mais il ne faut pas pour cela dégrader aux yeux du 
peuple les rois ensevelis dans la tombe , et porter ainsi 
de terribles atteintes à la majesté royale. » Voilà qui est 
aussi bien dit que bien pensé ! 



45o SUR QUELQUES 

Reprenons le fil des éyènements. Des querelles s'é- 
taient élevées entre le pape et l'empereur, par suite des- 
quelles sa sainteté , enlevée de Rome et conduite à 
Savone, d'où elle avait été transférée à Fontainebleau, 
refusait les institutions canoniques aux archevêques et 
aux évêques de France. Nommé sur ces entrefaites à 
l'archevêché de Paris, Maury reçut, au lieu d'une bulle 
d'institution , un bref par lequel Pie VII lui ordonnait 
de quitter l'administration de ce diocèse. Croyant qu'il 
lui impoitait davantage d'obéir à l'autorité séculière qu'à 
l'autorité spirituelle , il n'en tint compte. Il eut bientôt 
lieu de s'en repentir. Survinrent les événements de 181 4- 
Napoléon ne fut pas plus tàt tombé que , dépouillé de 
ses fonctions d'administrateur métropolitain , par le cha- 
pitre même, l'archevêque non institué reçut ordre d'éva- 
cuer le palais archiépiscopal. Repoussé par la famille 
royale , dont il s'était détaché , il alla chercher un asile 
à Rome. Il y trouva une prison. Enfermé six mois au 
château Saint-Ange , de là Maury passa dans une maison 
de lazaristes , d'où il ne sortit qu'au bout de six autres 
mois , après avoir donné sa démission du siège de Monte- 
Fiascone et de Cometo. A cela près, il recouvra tous 
ses droits. Plus indulgent que les princes de la terre, qui 
ne lui avaient pas tenu compte de ses anciens services , 
le successeur de saint Pierre en cette considération lui 
pardonna ses torts récents. 

Le cardinal survécut deux ans à sa réconciliation avec 
le pape. Une affection scorbutique, occasionée probable- 



CONTEMPORAINS. ifii 

ment psu: ses derniers chagrins, l'emporta le 1 1 mai 1817. 

Ecclésiastique p)us remarquable par ses talents que 
par ses vertus , il ne fut pas dénué de qualités comme 
homme. On pouvait être plus décent , plus tempérant , 
plus modéré que lui j mais s'il se montra violent en po- 
litique, il fut tolérant en matière de religion. Il n'était 
d'ailleurs ni rancuneux ni vindicatif. Personne n'oubliait 
plus facilement les injures. Susceptible d'amitié , il eut 
des amis, il en eut même d honorables, en tête desquels 
il faut placer Marniontel. L'humilité n'était pas sa passion 
dommante. 11 faut l'avouer pourtant , il eut quelquefois 
des mouvements d'un noble orgueil Aux traits déjà cités 
ajoutons celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve 
compromise : F^ous croyez donc ualoir beaucoup? dit à 
Maury dans un moment d'humeur cet homme qui valait 
beaucoup lui-même. Très peu quand je me considère, 
beaucoup quand je me compare y répondit vivement 
Maury. 

L'audace dominait dans son caractère comme dans sa 
physionomie. Je me rappelle lui avoir entendu conter 
qu'au temps où il courait à pied, il n'avait jamais cédé 
le pavé à qui que ce fut , et que lorsqu'il traversait le 
Pont-Neuf, c'était toujours sur les dalles, qu'il suivait 
d un pas si ferme que personne, pas même les militaires, 
ne songeait à les lui disputer, quoique l'habit qu'il por- 
tait f&t du caractère le plus pacifique. 

Cette audace l'engagea une fois dans un mauvais pas , 
dont il se tira , il est vrai , avec beaucoup de présence 



452 SUR QUELQUES 

d'esprit. Un jour que, préchant à Versailles, il avait tancé 
assez vertement la cour , s'apercevant de Thumeur que 
cela donnait à son royal auditoire , Ainsi parlait, ajouta- 
t-il, saint Jean Chrysostôme! Ce mot raccommoda tout : 
on n'hésita pas à proclamer sublime , dans un père de 
l'Eglise, ce qui, dans un petit abbé, n'avait semblé qu'im- 
pertinent. Gomme ses amis le complimentaient de ce 
succès : Leur en ai^je donné du saint Jean Chrysostôme ! 
disait-il après le sermon. 

Nous avons dit qu'il n'était ni rancuneux ni vindicatif. 
Le fait suivant le prouve. Quand Lebrun, soi-disant Pm- 
dare, qui l'avait accablé d'épigrammes , mourut , le secré- 
taire de la classe de l'Institut à laquelle appartenait le 
défunt , annonçant cette nouvelle , demanda quels aca- 
démiciens voudraient faire partie de la députation qui 
suivrait le corps. Comme personne ne répondait : Notre 
confrère se rendra donc seul à sa dernière demeure , car 
je n ai pas le temps de Vy smifre, poursuivit sèchement 
M. Suard. — Seul ! il y aurait scandale, reprit vivement 
Maury; dussé^je m^y trouver seul, j^irai, quoiqu'il ait 
fait bien des épigrammes contre moi. — Et moi, malgré 
cela aussi, dit M. Andrieux. — Et moi aussi , précisé' 
ment à cause de cela, dit un autre offensé, qui alors était 
immortel aussi. 

Des qualités exigibles en bonne société , celle qui lui 
manquait le plus est le sentiment des convenances. A 
l'académie même il ne laissait pas échapper l'occasion 
de placer un mot gaillard ou une anecdote scandaleuse. 



CONTEMPORAINS. 433 

Un jour que, travaillant au Dictionnaire , la classe cher- 
chait un exemple en vers , de l'emploi du mot autres , 
exemple qui devait être cité dans l'article , il proposa 
ces vers de Collé : 

Pourquoi se marier 
Quand les femmes des antres 

Ne se font pas prier 
Pour devenir les nôtres? 

« Je suis d'avis d'employer la citation , si Ton met dans 
le Dictionnaire qu'elle a été fournie par M. le cardinal , » 
dit un des assistants. 

La maladie dont il mourut avait tellement décomposé 
ses traits , que , pour l'exposer sur le lit de parade , 
comme l'usage l'exige, on fiit obligé de lui couvrir le vi- 
sage d'un masque. Cela donna lieu au distique suivant , 
qui fut affiché sur la statue de Pasquih : 

Qui giace Maury, Gallo porporato , 
Che, vivo o morto , fk sempre mascherato. 

« Ci-gît Maury, Français empourpré, qui, vivant ou 
mort , porta toujours le masque. » 

Cette épigramme, dont une traduction rend peu la 
finesse, est plus maligne que juste. Personne ne se mas- 
quait moins que le cardinal, qui peut-être ne se mas- 
quait pas assez. Ce distique a donné l'idée de l'épitaphe 

suivante , que nous transcrivons parcequ'elle nous paraît 
1. 28 



434 SUR QUELQUES 

offrir un portrait assez exact du personnage poui 
elle est faite : 

Gi>git un pauvre cardinal, 

niiistré par plus d'one firasque, 

Enrichi par mainte bourrasque , 

Et d'un esprit fort inégal : 

Parlant tantôt bien, tantôt mal. 

Bénin tour à tour et brutal, 

Tour à tour vigoureux et flasque y 

Et dès le milieu d*nn régal, 

Sous le bonnet ëpiscopal, 

Plos gai qn*nn dragon sous son casque ; 

Rival du héros Bei|[amasque, 

n prit, dans son humeur fantasque, 

Arlequin pour original; 

Allant même an séjour £ital 

Comme il àDait jadis an bal, 

U s'est bàx enterrer on masque. 

Son histoire est on camavaL 



CONTEMPORAINS. 455 



JOSÉPHINE, 



XMPÉRAT&ICB DBS FRANÇAIS ET RBIVX D*ITALIE. 



[1 est peu de destinées aussi diverses que celle de 
te princesse. La somme de son bonheur semble Tem- 
tter toutefois sur celle de ses adversités. La fortune 
caressée jusque dans ses rigueurs, et, pour faveur 
Tiière , elle lui accorda celle de mourir à propos. 
Joséphine-Rose Tascher de La Pagerie naquit à la 
rtinique le 24 juin 1 768. Le rang qu*y tenaient ses 
ents lui assignait une place honorable dans la société : 
i bonne négresse lui annonça que cette place serait 
iremière de toutes. «Vous monterez sur un trône , lui 
-elle , mais vous n y mourrez pas. » Disons tout : à en 
ire la prophétesse , du comble de la gloire , Joséphine 
^ait tomber dans l'extrême misère , et c*est sur le lit 
Job qu'elle devait terminer sa vie. 
Joséphine , dont la main avait été promise au marquis 
Beauhamais, fils d'un gouverneur-général des An- 
es , fiit amenée fort jeune en France pour y contracter 
mariage. Elle n'épousa pas même alors un homme 
[inaire : les talents les plus aimables étaient associés , 
is son premier mari, aux plus solides qualités. Avant 

:re un des hommes les plus distingués de notre pre- 

9.8. 



\ 



436 SUR QUELQUES 

mière législature, Alexandre de Beauharnais avait été 
un des hommes les plus brillants de la cour de Marie- 
Antoinette. 

Joséphine aussi se fit remarquer à cette cour par le 
charme de sa physionomie, par l'élégance de sa taille, 
par Taisance de ses manières , et surtout par cette grâce 
particulière qui se retrouvait dans toutes ses actions, 
comme dans toute sa personne. 

Elle eut deux enfants de son premier mariage : Eugène, 
vice-roi d'Italie, et Hortense, reine de Hollande. 

Rappelée à la Martinique par sa tendresse pour une 
mère déjà vieille, Joséphine y retourna en 1787, et y 
séjourna jusqu'au moment où les troubles qui agitèrent 
tout-à-coup les colonies la forcèrent de repasser en Eu- 
rope , sans même lui laisser le temps d*embrasser sa 
mère, qu elle ne devait plus revoir. Elle venait chercher 
la paix en France ; elle y trouva des troubles non moins 
affreux que ceux qu'elle fuyait. La révolution , qui devait 
raffermir la monarchie , ne tint pas d'abord sa promesse. 
Les démagogues l'ayant emporté sur les constituants, 
le trône fut renversé, et avec lui tous les partis qui 
avaient voulu le soutenir. Quiconque ne s'était pas mon- 
tré ennemi de la monarchie fut réputé ennemi des peu- 
ples, et frappé de proscription. 

Alexandre de Beauharnais, qui, de la tribune, s'était 
élancé aux armées pour y servir encore la cause de la 
liberté, fut traîné à l'échafaud. Joséphine eût partagé 
son sort, si l'état de maladie où l'avait jetée le danger | 



I 



CONTEMPORAINS. 437 

de son mari eût permis de la transporter* On lui laissa 
le temps de se rétablir, non par pitié, mais par cruauté, 
mais pour pouvoir la tuer tout entière. Les bourreaux 
qui régnaient alors ne vous jugeaient digne de mort 
qu autant que vous étiez en pleine possession de la 
yie. 

Oubliée en prison , Joséphine en sortit après la mort 
de Robespierre , par les soins de Thomme qui avait pro- 
voqué la chute de ce tyran ; par les soins de Tallien , 
aux besoins duquel sa reconnaissance et celle de sa fa- 
mille ont pourvu jusqu'au dernier jour. Sans eux il se- 
rait peut-être mort de misère au milieu d'une généra- 
tion qu'il avait sauvée. 

Joséphine , à qui Barras avait fait restituer une partie 
des biens de son mari, fréquentait le salon de ce direc- 
teur; c'est là que se forma sa liaison avec le général 
Bonaparte , qui , après la journée du i3 vendémiaire 
an 4 ( 5 octobre 1795), avait été nommé commandant 
de Paris. Une circonstance touchante avait préparé cette 
liaison. L'épée d'Alexandre de Beauharnais avait été en- 
levée à sa famille, dans le désarmement provoqué par 
les derniers troubles ; un enfant vint la réclamer ; il le 
fit avec tant de sensibilité et tant d'énergie , que le gé- 
néral , en la lui rendant , ne put s'empêcher de lui accor- 
der son affection; elle s'étendit bientôt à la mère de cet 
enfant, qui, le lendemain, vint remercier l'auteur de 
cette restitution, et à qui la reconnaissance prêtait un 
charme de plus. Quelques mois après, Joséphine échan- 



438 SUR QUELQUES 

gea le nom de Beaubariiais contre celui de Bonaparte, 
et Eugène retrouva un père. 

 peine Joséphine était-elle mariée ; son nouvel époui, 
devenu général en chef de Tarmée d'Italie, courut exécu* 
ter au-delà des montsJe vaste plan qu'il avait coflamuiû- 
que au gouvernement depuis plus d'un an; plan qui, à 
travers l'Italie conquise, devait le conduire aux portes 
de Vienne pour y signer la paix. 

Dès que le général Bonaparte se crut assuré de la 
possession de Alilan, dès qu'il put y disposer d'un palais, 
il y appela son épouse. Dépouillant sa rudesse et son aus- 
térité , le quartier - général de l'armée républicaine de- 
vint aussitôt une des cours les plus gracieuses et les pins 
poUes. Joséphine aimait les arts avec une passion égale à 
celle que son mari avait pour les sciences. Les Appiani, 
les Ganova , trouvèrent en elle une bienveillance pareille 
à celle que le conquérant de l'Italie se plaisait à témoigner 
à l'astronome Oriani et au professeur Gésarotti. 

Pendant le séjour de Bonaparte en Egypte, Joséphine 
habita la Malmaison : château modeste, bientôt après 
la capitale du monde. 

La révolution du i3 brumaire, qui, en l'an 8, substi- 
tua le consulat au gouvernement directorial, et porta 
Napoléon au rang où l'appelait son génie, mit Joséphine 
k la place ({ui convenait le mieux à ses qualités, à ses 
défauts mêmes. Son infatigable bonté trouva dès lorsToc- 
casion de s'exercer à chaque moment ; et ses innnenses 
revenus satisfirent presque au penchant qu'elle avait à 



CONTEMPORAINS. 489 

donner, au besoin qu'elle ayait même d'offrir ses bien- 
faits aux malheureux qui n'osaient pas les demander. 
Quantité de nobles ruinés reçurent des preuves de son 
active bienveillance ^ qui n'oublia pas non plus ses com- 
patriotes ; ses libéralités pourvurent à la subsistance de 
nombre de colons ; la nourrice du dauphin fut inscrite 
sur la liste de ses pensionnaires. 

Sous des rapports plus importants encore, c'est pour 
le bonheur de plus d'une famille que le ciel avait placé 
Joséphine auprès du chef de l'état, dans ces temps où 
l'agitation révolutionnaire n'était pas tout-à-fait calmée , 
où de rigoureuses mesures de répression étaient souvent 
provoquées par d'audacieuses tentatives. L'indulgence 
était assise auprès de la force, la pitié auprès de la co- 
lère. Combien de pères, combien d'enfants n'ont^ils pas 
dû à l'active sollicitude de Joséphine le retour des pa- 
rents qu'ils pleuraient, et la restitution d'une fortune 
dont elle força le fisc à se dessaisir ! Combien de pros- 
crits lui durent la vie! Elle arracha à la mort MM. de 
Polignac, M. de Rivière, et la majeure partie des indivi- 
dus compromis dans la conspiration de George; elle lui 
aurait arraché le dernier rejeton des Gondé, si l'atroce 
combinaison dont ce malheureux prince fut victime n'eût 
pas su dérober à Joséphine la possibilité de demander sa 
grâce , et à Napoléon celle de l'accorder. 

Le 2 décembre i8o4 s'accomplit , dans son sens le plus 
Httéral, la moitié de la prophétie de la sibylle noire : Jo- 
séphine fut couronnée , par Napoléon , impératrice à Paris, 



44o SUR QUELQUES 

et peu après reine à Milan. Ses bien&its depuis se multi- 
plièrent en raison de raccroissenient de ses moyens : 
jamais les artistes n'ont été plus généreusement encoxi- 
ragés; jamais les malheureux n*ont été plus activement 
secourus. La puissance de Timpératrice fut utile aussi 
aux sciences naturelles, qui ne lui étaient pas toutes 
étrangères : pendant que ses galeries et ses salons s'em- 
bellissaient des chefs-d'œuvre de toutes les écoles et de 
tous les âges, ses jardins et sa ménagerie se remplis- 
saient des productions de tous les climats. 

Elle accrut son bonheur en y associant toute sa fa- 
mille. Adopté par Napoléon , Eugène , sous le nom de 
vice-roi , régna en Italie; Hortense fut reine de Hollande; 
ses nièces épousèrent, Tune l'héritier du -grand-duc de 
Bade, l'autre l'aîné des princes d'Aremberg. 

Aimée de son époux, protégée par Taifection publi- 
que, le bonheur de Joséphine semblait aussi inébran- 
lable que la puissance de Napoléon : il s'écroula pourtant 
avant elle. 

L'impératrice n'avait pas domié d'héritiers au chef de 
la nouvelle dynastie, et l'intérêt de cette dynastie en de- 
mandait. L'empereur se résolut à former de nouveaux 
liens. Avant cela, il fallait en briser d'anciens. Tout fut 
marqué du sceau de la magnanimité dans cet acte éga- 
lement pénible pour les deux époux : Joséphine sacriBa , 
en pleurant, son bonheur à l'intérêt poUtique auquel 
Napoléon sacrifiait le sien, non moins douloureusement, 
et non pa§ peut-être sans pleurer. 



CONTEMPORAINS. 44i 

Joséphine y après son divorce, conservant toujours le 
^itre d'impératrice, habita d'abord le château de Navarre, 
puis elle revint occuper cette Malmaison que l'empereur 
lui avait donnée en toute propriété. Elle chercha et 
trouva là , dans le libre exercice de ses goûts , si ce n'est 
loubli, du moins l'adoucissement de ses chagrins, au 
milieu d'une cour dont ses amis n'étaient plus exclus. 

Dépossédée de sa part dans les prospérités de Napo- 
léon, elle conservait toutefois sa part entière dans ses 
infortunes; elle en fit la triste expérience en i8i4« Alors 
s'accompUt la seconde partie de la prophétie, non en 
totalité pourtant. Mais qui sait ce qui serait résulté pour 
Joséphine de l'abdication de Napoléon! Les cabinets, 
qui, dans l'impératrice régnante, n'avaient pas épargné 
la fille des césars, auraient-ils traité avec plus de ména- 
gements, dans la fille de madame de La Pagerie, l'impé- 
ratrice qui ne régnait plus ? 

Son sort était encore indécis, quoiqu'elle fût traitée 
avec des égards marqués par le roi de Prusse et l'empe- 
reur de Russie , quand une maladie , aussi rapide qu im- 
prévue, vint mettre un terme à ses inquiétudes, et peut- 
être à l'embarras (Je ces princes. 

Joséphine était retenue au lit par une maladie de peau 
assez légère, quand le roi de Prusse lui fit demander 
la permission de voir ses jardins. Empressée d'en faire 
les honneurs , elle se leva pour lui servir elle-même de 
guide. Le froid l'ayant saisie, l'éruption rentra, et donna 
lieu à un mal de gorge dont on ne reconnut la mali- 









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CONTEMPORAINS. 445 



M. SUARD. 

Qnoiqfi'il soit mort, je croirais maîiquer à la politesse 
en ne lui donnant pas le titre de monsieur. Je n ai pas 
^ouyé, il est vrai, le même scrupule en parlant de 
Ducis, k qui je n'ai pas eu pourtant l'intention de man- 
quer de respect; mais il y a des gens qui ne nous donnent 
amais le droit de les nommer sans qualifications. 

M. Suard donc est né à Besançon en 1732. Son père, 
ecrétaire de l'université de cette ville, lui donna une 
ducation soignée sous tous les rapports. Le jeune Suard 
in profita, et ne se distingua pas moins à la salle d'armes 
[u'au collège. Son habileté dans l'escrime, cause de ses 
iremiers malheurs, devint celle de sa fortune. Après 
.'être tiré avec honneur, et avec bonheur, d'ime afiEaire 
[ui lui était personnelle, forcé de servir de témoin dans 
m de ces duels que la mort d un des combattants doit 
erminer , il se trouva compromis par la victoire de son 
imi. Le vaincu était neveu de M. d'Argenson , ministre 
le la guerre: le témoin fut enveloppé dans le ressentiment 
[ne voua son excellence au roturier qui avait osé se ven- 
[er de l'insolence d'un noble. 

Le jeune Suard , averti du danger qui le menaçait , se 
acha chez un ami de sa famille ; mais , trahi par cet ami 
néme, il fut arrêté, jeté dans un cachot, et condamné, 



444 SUR QUELQUES 

par arrêt du parlement de Fi^anche-Gomté, à un an de 
détention, non pour s*être servi de l'épée, mais pour 
avoir osé porter Tépée. Après ce jugement , qui ne sa- 
tisfit pas encore le ministre , enlevé par son ordre , il fiit 
conduit au fort Sainte-Marguerite. 

Les lectures auxquelles M. Suard eut recours pour 
échapper à Tennui de sa prison, et les réflexions pro- 
voquées par rinjuste persécution dont il était l'objet, ne 
contribuèrent pas peu à développer son esprit et à le 
pousser dans la carrière qui lui fut si profitable. 

Au bout de treize mois, rendu à la liberté, non par 
un effet de justice , mais par suite de la disgrâce de son 
persécuteur, M. Suard revit sa ville natale. Après y avoir 
passé le temps suffisant pour jouir de son triomphe, il 
partit pour Paris, où il arriva en lySo. 

Adonné particulièrement à la culture de la langue 
anglaise, il coopéra d'abord à la rédaction d'un journal 
anglais, qui s'imprimait à Paris; travail assez lucratif 
pour suffire à ses besoins. Cependant il s'occupait aussi 
de compositions littéraires et philosophiques, et fut cou- 
ronné, par une académie de province, pour un éloge 
de Montesquieu. 

Admis dans la société de ce grand homme , M. Suard 
s'était lié avec Helvétius et Raynal. Ce dernier le pré- 
senta à madame GeofTrin , femme qui , sans avoir beau- 
coup d'esprit, réunissait dans son salon tous les gens 
d'esprit; femme de bon sens, qui en avait pour tous les 
gens d'esprit. C'était leur providence. C'est chez elle que 



CONTEMPORAINS. 445 

M. Suard se trouva en relation avec les philosophes les 
plus accrédités du siècle , et avec quelques grands sei- 
gneurs , qui se targuaient d'apprécier la philosophie. Dès 
lors il eut pour appui les gens qui font la loi à la société , 
et les gens qui lui donnent le ton. 

En 1754, il adressa à Fréron, sous le nom de Tabbé 
Desfontaines, un pamphlet intitulé : Lettre écrite de Vau- 
tre monde. Le succès de ce petit écrit lui ayant révélé 
qu'on pouvait cultiver utilement les lettres, sans même 
y trouver la gloire, il s'y livra surtout dans ce but. Il 
n'avait guère publié que des traductions, des compila- 
tions et des articles de journaux , quand parut Y Histoire 
de CharleS'Quint y par Robertson. 

M. Suard , à qui Robertson avait communiqué les 
feuilles de son texte à mesure qu'elles s'imprimaient, 
en fit paraître la traduction à Paris , le jour même où 
l'original parut à Londres. Le succès de ce livre ne fut 
pas moins grand en France qu'en Angleterre, et le tra- 
ducteur partagea la gloire de l'auteur, quoiqu'il ne pi\t 
rien revendiquer dans la propriété du fonds qu'il avait 
si habilement exploité. Les partisans qu'il s'était faits le 
mirent presque au niveau de l'écrivain , qui avait pensé 
pour lui. 

En 1772, deux places étant venues à vaquer à l'aca- 
démie française , l'une fut donnée au traducteur de 
Virgile , et l'autre au traducteur de Robertson. La nomi- 
nation de l'abbé Delille ne surprit personne ; l'extrême 
jeunesse de ce poète, à qui notre littérature était déjà 



446 SUR QUELQUES 

redevable de la traduction des Georgiques y faisait as&c» 
ressortir ses titres, pour que La Harpe , Lemierre, 
Çolardeau , ne s^offensassent pas de la préférence 
qu*il obtenait sut eux : elle s'expliquait par un chef- 
dœuvre. Mais celle qu'obtenait M. Suard était-elle jus- 
tifiée ? 

L'académie, par ce choix, ne se compromit pas moins 
vis-à-vis de lautorité que vis-à-vis du public. Louis XV 
refusa d'approuver cette double élection ; et Delille se 
vit injustement atteint de la juste réprobation dont on 
frappait son collègue. 

Le propre de la cour est souvent d'imprimer le carac- 
tèi'e de l'injustice aux mesures les moins injustes ; elle 
n'y dérogea pas en cette occasion; et la voix publique 
finit par réclamer en faveur de M. Suard, quand ou sut 
que ce n'était pas pour n'avoir point assez fait , mais 
pour avoir trop fait, qu'il était repoussé, et qu'on pu- 
nissait en lui u|i des plus actifs collaborateurs de Y En- 
cyclopédie, à laquelle il n'avait pas travaillé. 

Le temps arrangea tout. Deux académiciens , La Cod- 
damine et l'abbé Delaville, moiu'urent. Les deux exclus 
fiirent nommés de nouveau , et Louis XYI donna à cette 
élection l'agrément qui avait été refiisé par son prédé- 
cesseur. 

M. Suard succédait à l'abbé Delaville. Obligé, par les 
statuts académiques, de faire l'éloge de son prédéces- 
seur, il ne sut trop qu'en dire. Gresset, assujetti , comme 
directeur, à la même obligation vis-à-vis du récipiendaire, 



CONTEMPORAINS. 447 

fut à peu près dans la même peiplexité : cela n*amusa 
pas peu le public. 

Ju^te punition de la paitialité, qui préside trop souvent 
aux choix de lacadémie. Les immortels ne songent pas 
toujours, en faisant une nomination, qu'ils en sont res- 
ponsables en séance publique. Le jour de la réception 
arrive^ grands efforts pour justifier un choix dont les 
électeurs et Télu sont également embarrassés. L'audi* 
toire se change en tribunal, la réception en exposition, 
et le triomphe en supplice. 

C'est sous ce rapport -là seulement que je regarde 
conune utile, conune très utile, le rétablissement des ré- 
ceptions solennelles ; cérémonies plaisamment ennuyeu- 
ses, que l'Institut a fini par remettre en usage, siu* la 
propositipn jde l'homme même qui en avait fsdt une sî 
triste (épreuve, sur la proposition de M. Suard. 

Gresset se tira d'affaire, en donnant quelques éloges 
aux traductions, aux compilations auxquelles M. Suai'd 
avait mis son nom ; à un recueil intitulé f^ariétés Utté- 
rairefiy et surtout à la traduction de Y Histoire de CharteS" 
Quint, Ces travaux, à la vérité, ne sont pas sans mérite; 
mais ils n'appartiennent pas tout entiers à M. Suard. 
L'abl^é Arnaud avait contribué pour une grande part à 
la confection des Variétés littéraires, et le jésuite Royer, 
ainsifque le traducteur Le Tourneur, pour une grande 
part aussi, à la traduction de Y Histoire de Charles^ 
Quint, On disait, il est vrai, que l'introduction qui est 
en tête de cette histoire appartenait toute à M. Suard. 



448 SUR QUELQUES 

Mais cette assertion est démentie par M. Suard Im-même..^ 

Fût-elle fondée , ce résumé lui donnait-ii droit de pren^ 

dre place entre Voltaire et Buffon, et de passer ayantr^ 
Diderot et Raynal? 

Le discours de M. Suard produisit peu d'e£Fet sur Tas- - 
semblée ; il lui concilia néanmoins le suffrage du parti do- — 
minant dans la société, le suffrage des amis de la philo- 
sophie. Il eut l'art de la justifier des imputations dont 
on la chargeait, et celui de ne pas blesser le parti qui la 
calomniait. Voltaire , à qui les éloges n'y avaient pas été 
épargnés, en complimenta l'auteur dans une lettre pleine 
de grâce et desprit, dont on eut soin de répandre de 
nombreuses copies. 

L'admission de M. Suard à l'académie lui donna, quoi 
qu'il en soit , une consistance qu'il n'avait pas eue jus- 
qu'alors : il en profita avec habileté. Littérateur avec les 
gens du monde, homme du monde avec les littérateurs, 
il exerçait une double influence, qui ne fut pas inutile 
à ses intérêts de fortune. 

Soit par goût , soit par spéculation , soit par impuis- 
sance de faire toute autre chose, continuant à se livrer 
au genre de travail qui l'avait conduit à l'académie, indé- 
pendamment de quelques traductions nouvelles, il na 
publié, pendant ses quarante-cinq années d'immortalité, 
que des éditions nouvelles de La Rochefoucauld, de La 
Bruyère et de Vauvenargues , précédées de notices sur 
ces moralistes, et encore s'associait-il, pour ce travail, 
tantôt à l'un, tantôt à l'autre. 



CONTEMPORAINS. 449 

Je crois pourtant que la f^ie du Tasse ^ qui se trouve 
en tête de la traduction de la Jérusalem délivrée^ de 
M. Le Brun, duc de Plaisance, appartient tout entière 
à M. Suard. 

C'est un grand moyen de se donner de l'importance 
en littérature, que de s'emparer de la direction d'un 
journal : M. Suard ne le négligea pas. Arbitre de là ré- 
putation d'autrui et tuteur de la sienne, grâce à cette 
utile spéculation , il eut tous les jours l'occasion d'appe- 
ler sur lui l'attention publique. 

Les sujets de discussions ne lui manquaient pas à cette 
époque , où Ton appliquait à tant de questions oiseuses 
ce besoin de discuter, qui depuis a été réclamé par tant 
de questions si graves. Il les saisissait au reste avec beau- 
coup d'adresse, donnant sur tout des principes de goût; 
et, s'il produisait peu, jugeant sans cesse les productions 
d'autrui , il exerçait par ce moyen , dans les lettres , une 
espèce de dictature. 

Il eut , dans ce travail encore , pour auxiliaire l'abbé 
Arnaud, avec lequel il rédigea le Journal Etranger et 
la Gazette littéraire de V Europe. 

Enthousiaste des arts , et surtout de la musique , cet 
abbé, qui s'était passionné pour Gluck, avait pris vive- 
ment parti pour le système de ce grand compositeur, 
contre le système de Piccini, que La Harpe et Marmon- 
tel défendaient, envers et contre tous, avec beaucoup 
de vivacité aussi. M. Suard ne resta pas neutre dans 
cette guerre, mais il la fit avec plus de succès que son 
1. 29 



45o SUR QUELQUES 

as50cié et que ses antagonistes, parcequ'il la fit ayec 
plus de modération. 

Les Lettres qu'il publia sous le nom de Y anonyme de 
Vaugirard sont sans contredit Técrit le plus remarqua- 
ble auquel ait donné lieu cette étrange querelle où 
Marmontel et Tabbé Arnaud se montrèrent un peu pro- 
digues d'injures. Ces Lettres, imprimées d'abord dans 
le Journal de Paris y ont été recueillies depuis en un vo- 
lume. Il est singulier que M. Suard ne les ait pas fait 
entrer dans ses Mélanges littéraires ^ où il a inséré une 
lettre que Gluck lui adressa, et la réponse qu'il y fit. 
Le moyen le plus sûr de conserrer cette correspondance, 
qui, tout ingénieuse qu'elle soit, perd en intérêt à me- 
sure que s'éloigne la circonstance qui l'a provoquée, 
c'était de la faire entrer dans une compilation. Quand 
on n'est pas assez riche pour courir la poste dans une 
voiture qui vous soit propre , on prend une place dans 
la voiture publique. 

Les Lettres de Y Anonyme de Vaug^rard contiennent 
des opinions très justes , des discussions très fines : elles 
sont d'un homme d'esprit et de goût ; l'ironie y est ma- 
niée avec autant de décence que de malice : c'est un 
modèle dans le genre polémique; c'est sans contredit 
ce que M. Suard a fait de mieux, et ce qui fait le mieux 
connaître les aptitudes de son esprit. Mais ces Lettres 
sont moins connues aujourd'hui que les épigrammes 
dont sentre-gratifièrent Marmontel et l'abbé Arnaud; 
épigrammes injurieuses, mais qui, par im avantage atta- 



CONTEMPORAINS. 45i 

ché aux vers, survivront aux intérêts qui les ont pro- 
duites ; avantage qui décide tant de gens à rimer leurs 
sottises. 

Qu'on ajoute cette correspondance aux ouvrages déjà 
cités, et Ton aura à peu près le produit des soixante 
années que M. Suard a consacrées à la culture des let- 
ti'es. Presque aussi précoce que Voltaire , il a vécu aussi 
long-temps : comparez. 

Parmi ses productions académiques , dont les plus dis- 
tinguées ne sont pas ses rapports à la seconde classe 
de l'Institut, on doit citer le discours qu'il prononça, 
en qualité de directeur de l'académie française , à la ré- 
ception du marquis de Montesquiou. Ce discours, où il 
s'applique à justifier la préférence donnée , par un corps 
littéraire, à un homme de cour sur des gens de lettres, 
est incomparablement supérieur à celui qu'il avait pro- 
noncé à sa propre réception. On y trouve plusieurs 
observations, également remarquables par la finesse de 
la pensée et par celle de l'expression. On y trouve, en-^ 
tre autres, ce passage, qui, s'il en était besoin, justi- 
fierait l'opinion que nous avons émise sur l'insuffisance 
des titres académiques de M. Suard. «Je sens, dit-il, 
«que j'ai parlé trop long-temps de l'art de la parole 
«devant nos maîtres, et du ton du monde dans une 
«assemblée qui en offre tant de modèles. Les règles 
« n'ont d'autorité que dans la bouche de ceux qui peu- 
« vent fournir des exemples. C'était à un de ces écrivains 
« qui ont étendu, par leurs oui^rages, la ghire de Vacade- 



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CONTEMPORAINS. 455 

Beaumarchais n est donc pas le seul qui ait eu à se 
plaindre de M. Suard. 

Au reste y à l'occasion du Mariage de Figaro , Beau- 
marchais eut des reproches plus graves à faire à ce lit- 
térateur, qui 9 non content de le dénoncer au ministère , 
de le dénoncer à l'académie, provoqua dans le Jour- 
nal de Paris une guerre qui ne fut pas toute littéraire , 
et dans laquelle V homme de lettres que M. Suard avait 
su se donner pour second fit intervenir une lettre de 
cachet. 

La révolution, à laquelle M. Suard sembla s'être atta- 
ché d'abord,, ne trouva pas long-temps un défenseur 
dans ce. philosophe dont elle avait renversé la fortune. 
Détaché d'elle avant les horreurs qui en détachèrent les 
honnêtes gens, il s'était prononcé contre une réforme 
qui ne lui convenait plus depuis qu'elle s'étendait sur 
lui et qui d'ailleurs ne se faisait pas dans le système de 
M. Necker. 

M. Suard, qui , tout en servant l'ancien gouvernement, 
n'avait pas approuvé ses opérations , n'approuva ni 
celles de l'assemblée constituante , ni celles de l'assem- 
blée législative. En rien il n'était satisfait de rien. La des- 
truction de l'académie mit le comble à son mécontente- 
ment. Gela devait être. Il n'était plus censeur: privé 
de l'importance que lui donnaient ses places, quelle 
importance lui restait-il à lui qui n'en devait aucune à 
ses ouvrages ? 

L'opposition qu'il avait manifestée contre ce qui se 



454 SUR QUELQUES 

Eûsait, lui avaU donné toutefois une célébrité suffisante 
pour le compromettre pendant la terreur. Arrêté à 
Foptenay*9ux-Roses, où il s'était retiré après le lo août, 
il fut jeté dans la même prison que Roucher et André 
Ghénier : le lo thermidor vint trop tard pour eux, -mais 
non pas pour lui. 

Redevenu libre, M. Suard redeyint journaliste. Com- 
promis de nouveau par ses écrits au i5 vendémiaire, il 
fut obligé de se cacher. Compromis encore pour la 
même cause, au 18 fructidor, il fut obligé de s'expa* 
trier. Échappé par la fuite à la déportation, il se ré- 
fugia d abord à Coppet chez M. Necker, puis à Ans- 
pach où il attendit des temps meilleurs. 

Rappelé en France par la réconciliation générale qui 
fut la première conséquence du 1 8 brumaire , il revînt 
reprendre ses occupations de prédilection , et ressuscita 
le Publiciste , journal qu il avait créé antérieurement au 
1 8 fructidor , et qui avait été supprimé par un effet de 
la révolution accomplie dans cette journée. Cette ré- 
surrection ne lui fut pas productive. 

Sans vouloir opérer la contre-révolution , le gouver- 
nement consulaire s'étudiait à réparer, autant que la 
prudepce le permettait , les dommages portés par la ré- 
volution , tout en maintenant les avantages qu'elle avdit 
créés. Pour lier plus étroitement l'Institut avec les an- 
ciennes académies qu'il remplaçait , le consul avait ré- 
solu d'y faire entrer les anciens académiciens. M. Suard 
fut appelé dans la classe de la langue et de la littéra- 



CONT^EMPORAINS. 455 

ture française , qui le nomma son secrétaire perpétuel , 
de préférence à M. Fontanes. Gela lui tourna la tête. 

Regardant comme accordée à sa supériorité la dé- 
férence qu'on avait pour son âge , M. Suard ne ré- 
pondit pas toujours par de la l)ienYeillance à celle de 
ses confrères. Aigre et dédaigneux dans la discussion, 
entêté de vieilles idées qu'il prétendait foire prévaloir, 
il semblait avoir pris le secrétariat pour l'empire. 
De là plusieurs querelles dont le scandale n'a pas tou- 
jours été renfermé dans l'enceinte académique. Elles 
lui aliénèrent insensiblement l'affection de la classe, et 
lui firent perdre une influence qu'il ne lui eât pas été 
difficile de conserver. 

Son humeur contrariante se révéla d'abord lors de la 
réception du cardinal Maury, dont il soutint la préten- 
tion, quand cette éminence de fortune voulut être 
nwnseigneurisée à l'académie , au mépris de l'égalité 
académique. 

Mais c'est surtout à l'occasion du concours pour les 
prix décennaux, prix long-temps promis et jamais 
donnés, que M. Suard manifesta sans réserve l'opinion 
injuste autant qu'injurieuse qu'il avait de la jeune litté- 
rature, dans laquelle il comprenait tous ceux de ses con- 
frères qui n'avaient pas été choisis ou tout au moins 
couronnés par la vieille académie. 

En qualité de secrétaire perpétuel , il était membre du 
jury. Il fut chargé par lui, comme membre de l'acadé- 
mie française , de faire le rapport sur les ouvrages de 



456 SUR QUELQUES 

littérature. Personne n'était moins propre que lui à ce 
travail, non seulement parceque rien ne le satisfaisait 
pleinement; son goût, c^est le dégoût, disait Ghampfort; 
mais parcequ*il était armé des plus absurdes préventions 
contre les écrivains qu'il allait juger. « Je suis si per^ 
« suadéy répétait -il, qû*on ne Jait rien de bon en littéra- 
« tare, que depuis 1789 je ne lis plus rien de ce qu^on 
« imprime^ » 

Ce dédain qui l'animait respire dans chaque phrase de 
son rapport ; les éloges même qu'il y distribue sous les 
formes les*plus propres à les atténuer , équivalent à des 
reproches, encore qu'ils soient donnés le plus souvent 
avec la plus évidente partialité. La lettre qui sert de 
préface au travail du jury , rédigée aussi par M. Suard, 
l'est dans le même esprit. Courtisan des savants, qui 
à cette époque avaient plus de part aux honneurs et 
au crédit que les hommes de lettres , il y sacrifie de la 
manière la plus positive aux prétentions des savants, 
l'honneur de la littérature , que tout lui faisait un devoir 
de défendre. 

Une aussi révoltante injustice ne pouvait être tolérée. 
Chargée par l'empereur de revoir le travail du jury, la 
classe cassa presque tous les jugements de son secrétaire; 
et réfutant par des faits les inculpations dont il avait ac- 
cablé la littérature contemporaine , elle fit restituer aux 
talents et aux ouvrages qui honorent cette époque k 
part qui leur est due dans l'estime publique. 

M. Suard conserva de ce redressement de ses torts un 



CONTEMPORAINS. 467 

ressentiment qui n'était pas usé lors de la restauration. 
Profitant de l'accès que ses fonctions et d'anciennes 
relations lui donnaient près des ministres, il travailla 
alors sans relâche , sous prétexte de rétablir l'ancienne 
académie, à détruire une corporation où il n'avait 
pas régné; et sacrifiant ses amitiés à ses animosités, 
il ne se donna pas de repos qu'il n'eût réussi à ob- 
tenir une nouvelle organisation, par laquelle neuf 
de ses confrères, du nombre desquels était son ami 
M. Garât, se virent enlever un titre dont la propriété 
leur était garantie par la loi. Cette opération , que le re- 
tour inopiné de Napoléon avait suspendue en i8i5 , fut 
consommée en 181 6,* sous le ministère de M. de Yau- 
blanc; et M. Suard, qui, plus qu'octogénaire, semblait 
s'être ranimé pour accomplir cette restauration, eut 
la satisfaction d'expirer dans l'académie reconstruite 
sur les ruines de l'institut. Il mourut en 1817, âgé de 
quatre-vingt-cinq ans. 

Ce littérateur, qui, en résumé , n'est recommandé à la 
postérité par aucmi ouvrage important, est un des 
hommes qui, à quelque époque que ce soit, ait tiré des 
lettres le plus de profit pour sa fortune, si ce n'est pour 
sa gloire. Sous le règne de Napoléon, il réunissait aux 
appointements de membre de l'Institut, ceux de secré- 
taire perpétuel et ceux de membre de la commission du 
dictionnaire , ce qui , joint à un intérêt qui lui avait été 
attribué par un décret impérial dans les bénéfices de la 
Gazette de France, et à son traitement de la légion d'hon- 



458 SUR QUELQUES 

neur, lui formait un revenu de vingt mUle francs, à 
peu près , dont il avait la douleur â*étre redevable à 
l*homnie qu*il décriait. 

M. Suard perdit plus de la moitié de ce revenu à h 
chute de ce prince ; mais il reçut le cordon de Siint- 
Midiel, et le titre de censeur honoraire: il y a com- 
pensation. 

Cet académicien professa hautement et constam- 
ment les idées philosophiques ; et on ne peut que Fen 
louer. Mais par quelle singularité vécut-il générale- 
ment mal avec les philosophes? C'est qnil tenait 
moins à la philosophie absolue, qu*à cdle qu'il s'était 
faite, et que , se prenant pour terme de comparaison, il 
n'estimait pas plus ceux qui allaient au-delà que ceux 
qui restai^it en-deçà de ses opinions. En matière de 
raison, comme en matière d'esprit, il se croyait en droit 
de poser la borne; et le même sentiment qui dans sa jeu- 
nesse lui avait fait rejeter les vieilles idées , lui &isait 
repousser les nouvelles dans sa vieillesse. Il semble n'a- 
voir été sage dans ses accès que par esprit de contra- 
diction. 

Il y aurait injustice , toutefois , à ne pas rctconnailre 
qu'à ces défauts, qui le rendaient à l'académie d'un com- 
merce désagréable , M. Suard unissait jdusieurs qualités 
aimables dans le monde. Quand son amour-propre n'é- 
tait pas blessé , c'était l'homme du commerce le phia fr 
cile ; sa conversation était aussi amusante qu'instructive; 
exempt de recherche et de négligence , il s'énonçait ïïwee 



CONTEMPORAINS. 459 

lisance , il s exprimait avec élëganoe et correction , et 
causait avec une grâce toute particulière. 

Personne n*ëtait mieux place que lui dans un saion , 
tt( surtout dans le sien, où il savait attirer ce qu'il y avait 
de piius distingué parmi les savants et les littérateurs 
étrangers. C'est là qu'il était surtout à sa place. 

M. Garât, qui le juge sur ce qu'il était capable de faire, 
le trouve très bien placé aussi à Tacadémie; on peut avoir 
une opinion tout opposée en jugeant M. Suard sur ce 
qu'il a fait. M. Suard lui-même justifiait cette opinion 
quand il disait : J^ai gaspillé ma Die. 

M. Garât, que nous contrarions ici malgré la haute 
estime que nous lui portons, a publié, en 1820, des Mé' 
moires historiques sur M. Suard. Ce n'est pas là le livre 
que doivent consulteras personnes qui désirent avoir de 
M. Suard une idée juste; ils n'y trouveront qu'une preuve 
des ressources que trouve dans son esprit et dans son ima» 
gination l'écrivain qui a composé ces deux volumes sur 
ce sujet, tant soit peu stérile. On a peine à concevoir d'a- 
bord ce phénomène ; il s'explique toutefois de lui-même 
à mesure qu'on avance dans la lecture de cet ouvrage , 
dont M. Suard est moins le sujet que le prétexte , et qui 
est consacré surtout à Thistoire de l'esprit humain pen- 
dant la dernière moitié du dix-huitième siècle. 

M. Suard est un centre autour duquel M. Garât 
groupe les plus importants personnages de cette épo- 
que si féconde en hommes supérieurs , dont le caractère 
et l'esprit sont tracés par lui avec un rare talent. Tout en 



46o SUR QUELQUES 

admiraDt ces pages non moins brillantes par la pensée 
que par Texpression, on ne peut s*empécher de s*é- 
tonner que leur auteur ait été abusé par les illusions de 
l'amitié jusqu'à faire de M. Suard le centre de son système 
planétaire, le soleil autour duquel il fisiit pivoter ses 
astres. 



CONTEMPORAINS. 461 



M. MÉHUL. 

Peu de personnes Font connu aussi intimement que 
ici. Liés dès notre première jeunesse , goûts, travaux, 
laisirs , opinions , affections même , tout a été com- 
aun entre nous, tout jusqu'au malheur; car, par une 
îspèce de sympathie que l'éloignement n'a pu dé- 
ruire, si depuis deux ans nous souffrons pour des 
causes différentes ' , du moins souffrons-nous simultané- 
aient. Je devrais dire, avons-nous souff'ert, car ses peines 
iont finies. Il n'en est pas ainsi des miennes ,• mais c'est 
un soulagement pour moi que de m entretenir de cet 
homme si regrettable à tant de titres , et de publier de 
lui ce que j'en sais. Je le dirai sans réticence : l'amitié 
n'en commande aucune à ma véracité. Je n'écris qu'une 
notice ; je l'affirme d'avance à ceux qui pourraient n'y 
Tovr qu'un éloge. 

Ètienne-Henri Méhul naquit, en 1763, à Givet. Dès 
'âgé de douze ans, il était organiste à l'abbaye de la 
^ai-Dieu; c'est là qu'il apprit la composition. A seize 
lus , il vint à Paris, où il donna quelque temps des leçons 
le piano, après en avoir reçu d'Edelman, musicien ha- 
bile , à qui notre scène lyrique doit l'acte i^ Ariane. 

• Ceci fiât écrit, en 1817, à La Haye, oà l'auteur était caché. 



46a SUR QUELQUES 

Gluck opérait alors une grande rëyolution dans la 
musique française. C'est par cet homme de génie que 
Méhul fut initié dans les secrets d un art dont il avait 
aussi le génie. 

Quelques succès obtenus au concert spirituel firent 
bientôt concevoir du talent de Méhul des espérances, 
que son opéra Ôl Euphrosine a surpassées. 

Je me rappelle encore l'impression que produisit ce 
bel ouvrage , où tous les genres de style sont employés 
par un talent supérieur dans tous les genres. Le puUic 
tombait de surprise en surprise ; il ne concevait pas qu*il . 
fût donné à un homme de passer avec cette facilité du 
gracieux au sévère , du plaisant au pathétique , du tou- 
chant au terrible^ et d'atteindre, dans tous les sens, les 
bornes de l'art en l'étendant. 

Le grand opéra de Cora et Alonzo^ représenté après 
Euphrosine^ n'obtint pas autant de succès. On se sera sans 
doute empressé d'en conclure que le jeune compositeur 
n'avait pu soutenir son premier élan , et qu'on ne devait 
rien attendre de lui qui répondît à son premier ou- 
vrage : c'est ainsi que l'envie se console d'ordinaire d\u) 
premier triomphe. L'envie cette fois aurait eu tort. Com- 
posé long-temps avant Euphrosiney Cora était réellement 
le premier ouvrage de Méhul. Et quel progrès du pre- 
mier au second! mais Cora ayant attendu six ans que 
l'académie de musique daignât s'en occuper, on fit payer 
à l'homme de vingt-six ans des fautes qui lui auraient été 
pardonnées à vingt; et Méhul, par cette lenteur, sembla 



CONTEMPORAINS. 465 

avoir rétrogradé dans une carrière où il s'était avancé à 
pas de géant. 

Stratonice en &it une nouvelle preuve. Cet acte, qui, 
comme production littéraire est plein d'esprit, de grâce, 
et de vraie sensibilité, réunit au plus haut degré ces qua- 
lités comme composition musicale. C'est un ouvrage 
parfait, où, par la mélodie et l'expression du chant le 
plus naturel, Méhul rivalise Sacchini, sans cesser de 
rivaliser Gluck par les. intentions ingénieuses et la riche 
harmonie de ses accompagnements. 

L*opéra (S Adrien devait suivre celui de Stratonice. De 
grandes dépenses avaient été faites pour l'établir avec 
magnificence. On attribua à des intentions politiques 
ce qui n'était fait que dans l'intérêt des arts. L'ouvrage 
ayant été dénoncé à la tribune législative, il fallut en 
ajourner le succès. On était en 1792, Adrien ne put 
être applaudi qu'en 1800. Méhul ne put atténuer les 
préventions i\\i Adrien avait excitées contre lui chez 
les révolutionnaires qu'en mettant en musique l'acte 
à^Horatms Codes y sujet républicain, mais non révo- 
lutionnaire. Grâce à cette déférence , il parvint à faire 
permettre la représentation de Phrosine et Mélidore^ 
par un gouvernement qui voulait que le théâtre fût 
exclusivement réservé aux pièces composées dans l'in- 
térêt de son épouvantable système. Cet opéra accrut 
encore la réputation du musicien , qui développait de 
nouveaux moyens toutes les fois qu'il composait un 
nouvel ouvrage. C'est encore un heureux mélange de ce 



464 SUR QUELQUES 

que le génie peut inspirer de plus touchant et de plus 
énergique. Le finale du premier acte de MéUdore e^ 
pieut-étre le plus parfait qui soit au théâtre. LefFet en est 
prodigieux. Il £aiut cependant convenir que cet effet ter- 
rible nuit musicalement à celui du second acte , qui est 
tout entier d*un genre gracieux et sentimental. Uinten» 
tion où Fauteur du poëme était de modifier son plan 
conformément à cette observation, intention qu'il na 
pas eu le temps de réaliser , a seule interrompu le cours 
des représentations de cet opéra, retiré du théâtre depuis 
vingt ans , malgré les applaudissements qu*il a obtenus à 
sa reprise , comme dans sa nouveauté. 

Nous ne poursuivrons pas Texamen particulier de tons 
les ouvrages de Méhul. Aussi laborieux que fécond, il a 
composé, tant pour le grand opéra que pour Topera- 
comique , une trentaine d'ouvrages : tous n'ont pas ob- 
tenu la même faveur, tous n'y avaient pas un droit égal; 
mais on reconnaît dans chacun d'eux le talent, ou, di- 
sons mieux, le génie du maître. 

Aux ouvrages que nous avons signalés , ajoutons ce- 
pendant /'/rato , Uthal et Joseph y ouvrages tous trois 
originaux, et tous trois de couleurs si différentes. Qui 
peut mieux constater l'inépuisable variété du talent de 
Méhul, que la comparaison de ces trois opéras écrits 
chacun d'un style particulier ? Quoi de plus mélancolique 
qii Uthal, de plus religieux que Joseph, de plus bouffon 
que VIrato? Quel est donc ce Protée qui revêt à volonté 
toutes les formes; cet esprit qui, formé de tous les gen- 



CONTEMPORAINS. 465 

res d*esprit, écrit avec une égale perfection sous la dictée 
des Bardes, des Prophètes et d'Arlequin? 

Quon me pardonne cette saillie; elle n*est pas sans 
analogie avec Ylrato et peint assez exactement, ce me 
semble, les grâces à la fois balourdes et spirituelles qui 
caractérisent ce singulier chef-d'œuvre. 

Une circonstance assez gaie n'ajouta pas peu de pi- 
quant , au grand succès de Ylrato, Depuis que le pouvoir 
ïupréme avait été déféré à un général, qui affectait pour 
la musique italienne une prédilection peu encourageante 
pour les compositeurs français, et souvent injuste , 
les journalistes, et particulièrement ce misérable Geof^ 
froy-y décriaient impitoyablement tout opéra dont l'au- 
teur ne portait pas un nom à désinence italienne. Mé- 
hul , pour échapper à cette malveillante prévention , et 
donner en même temps un démenti à ses juges , fit an- 
noncer F/rato comme parodié de l'italien, sur la musique 
de Paësiello. f^oilà comme Méhul devrait travailler ! s'é- 
cria le critique , qui ne fut pas moins dupe que le public. 
Le succès bien confirmé , Méhul se nomma. Les rieurs 
ne furent pas pour Geoffroy : il n'osa cependant pas ré- 
voquer des éloges qu'il avait donnés au nom, bien plus 
]u'au talent ; mais Dieu sait s'il s'en vengea ! 

Indépendamment de ses opéras, Méhul a mis en mu- 
tique plusieurs poèmes composés, soit pour des solen- 
nités républicaines , par Chénier; soit par Amault , ou 
>ar FontaneSy pour des fêtes que présidait Napol- 
éon. Ce chant, qui avec les Français a fait le tour de 



1. 



3o 



466 SUR QUELQUES 

l*Europe, ce chant qui a tout ensemble l'accent de la 
menace et celui du triomphe , le Chant du départ y était 
de Méhul. 

Napoléon, qui a trop fait peut-être pour des musiciens 
étrangers , ne fut cependant pas absolument injuste pour 
le premier musicien de Técole française , qu'il s était 
décidé à estimer sur parole. Il lui donna une pension de 
deux mille francs. Il avait voulu faire davantage, et 
porter Méhul , en le mettant à la tête de sa musique , au 
niveau de David qu'il avait nommé son premier peintre; 
c'eût été justice. Si cela n'a pas été fait, c'est à Méhul 
qu'il faut s'en prendre ; à lui seul appartient la faute de 
l'empereur ; mais cette faute lui est trop honorable pour 
que nous n'en fassions pas connaître le motif. Averti par 
le grand maréchal du palais, de l'intention du prince, 
Méhul avait demandé que la place et les avantages qu'on 
y attachait fussent partagés entre lui et M. Cherubmi^ 
dont il admirait le talent , et dont il connaissait les be- 
soins. La fierté impériale vit une condition dans cette 
proposition , faite d'ailleurs en faveur d'un homme qui 
ne lui était pas agréable : « Je veux , dit Napoléon , m 
*i maître de chapelle qui fasse de la musique , et non du 
» bruit. » Et il nomma l'auteur des Bardes, 

Méhul fut plus chagriné pour son ami que pour lui- 
même de ce revers, et nous ne devons pas trop nous en 
affliger: si nous n'avons aucun motet de lui, quelques 
opéras de plus nous en dédommagent amplement 

Le plus important de ses derniers ouvrages est l'opéra 



CONTEMPORAINS. 467 

îSAmphiony qui, à beaucoup près , n'a pasobtenu le succès 
qu il méritait. Il abondait en beautés de toute espèce : 
Méhul l'avait consacré à l'expression du sentiment qui 
l'anima toute sa vie ; il y avait employé tous ses efforts 
pour donner au langage de l'amitié tout le charme 
qu'elle avait pour lui, et par lui. Il y a réussi ; mais en 
vain ! Cette belle production de son cœiur était pourtant 
composée dans le système qui a valu tant de succès à 
son auteur. 

Quel était ce système? celui de prendre pour base du 
chant la déclamation naturelle. Ces inflexions de voix par 
lesquelles la passion prête tant de force aux phrases , et 
même aux mots les plus simples, sont celles que Méhul 
recherchait. Ce n'était pas à TOpéra que cette étude le 
conduisait habituellement, mais au Théâtre-Français; 
et plus d'un passage donit Ténergique vérité nous enlève, 
ou dont la grâce naturelle nous ravit, n'est qu'une mo- 
dulation d'un trait surpris soit à Talma, soit à cette 
incomparable Mars, dont les accents sont déjà de la 
mélodie. Ces accents, Méhul les soutient par une 
harmonie qui, véritable commentaire, peint ce qui se 
passe dans le cœur même des personnages, et exprime 
ce que les vers laissent à dire ! Dans les ouvrages de ce 
maître, les parties de l'orchestre sont moins un acces- 
soire qu'un complément. 

Mais dans quelle discussion vais-je me jeter? Comme 

le sauvage auditoire que charma la lyre d'Orphée , tout- 

i'fait ignorant dans l'art à la puissance duquel j'obéis, je 

3a 



468 SUR QUELQUES 

suis né pour sentir le génie de Méhul, et non pour le 
juger. Mais il est d'autres rapports sous lesquels il na 
pas moins de droits aux regrets qu'il excite; ces rapports- 
là , j'en suis juge : j'en "vais parler. 

Non moins favorisé par la nature en ce qui regarde le 
cœur, qu'en ce qui tient au génie , Méhul avait im carac- 
tère élevé comme son talent; caractère formé d'une sen- 
sibilité profonde, alliée à une grande énergie et à la 
plus sévère intégrité. Son âme à la fois tendre et 
forte , était ouverte à toutes les passions , et les combat- 
tait toutes y hors celle de la gloire. De là , dans toutes les 
manières de Méhul ^ une certaine austérité qui n'était pas 
sans grâce. La générosité fut habitude en lui. S'il s'agis- 
sait d'un autre, je chercherais dans sa vie quelques traits 
pour le prouver; quant à lui, je n'en connais qu'une 
preuve, c'est sa vie tout entière. Ajoutez à ces quaUtés 
une imagination ardente et cependant un esprit juste et 
délié, le jugement le plus sain, la pénétration la plus 
profonde, un goût délicat en tout, joints à une élocution 
aussi correcte que facile , et enfin un talent particulier 
pour jeter de l'intérêt dans tous les genres de conversa 
tions , et vous aurez à peu près une idée de ce que fui 
Méhul, l'un des hommes les plus attachants que j'aie 
rencontrés. 

Le trait suivant prouvera jusqu'où il portait le respect 
pour les droits de Tamitié. Resté presque tête à tête, à 
la campagne, chez une femme, à laquelle il n'était pas 
indifférent et qu'il aimait, comfne il aimait, avec fureur, 



CONTEMPORAINS. 469 

il se ressouvint à temps qu'il était ami du mari : jetant 
par la fenêtre la clef de sa chambre , après s y être en- 
fermé à double tour, il passa dans les regrets peut-être, 
une nuit qui du moins ne lui coûta pas de remords. Ce 
sont là des vertus d'un autre siècle , j'ep conviens; je n'ai 
pourtant jamais osé en rire. 

Cet autre trait donnera une idée de sa passion pour la 
gloire. M. Lenoir , lieutenant de police, prenait à Méhul 
un vif intérêt. Un jour que ce magistrat le lui témoignait 
avec affection , Soyez assez bon , dit vivement le jeune 
musicien , pour m'en donner sur-le-champ une preuve. 
— Laquelle ? — Je n'ai pas encore de réputation , je puis 
m'en faire une. On m'a confié un opéra ; je veux qu'il 
soit mis en musique dans six mois. Mais comment faire? 
je suis assailli de distractions. Soyez assez bon , monsei- 
gneur, pour me faire enfermer six mois à la Bastille. 
Monseigneur ne fut pas assez bon pour cela. 

Méhul n'avait alors que vingt ans : le geôlier qu'on lui 
refusa, il le trouva dans lui-même; et quand le travail le 
réclamait, ce geôlier-là était incorruptible. 

C'est ainsi que dans le cours d'une vie moins longue 
que remplie, et que les devoirs disputaient souvent à 
l'étude, il a composé un si grand nombre d'ouvrages. 
Indépendamment de ceux que l'on connaît, on en trou- 
vera dans son portefeuille un dernier auquel il attachait 
une grande importance , c'est im Sésostris ' . 

' Tragédie lyrique de MM. Jouy et Arnault, reçue à FOpéra en 1811. 



470 SUR QUELQUES 

Méhul avait été bon fils ; il a été bon père. A défaut 
d'enfants ( il n'en eut pas de son mariage avec la fille du 
docteur Gastaldi ), c'est à un neveu qu'il rendit les soins 
dont lui-même avait été l'objet. L'enfant de son affec- 
tion l'est aussi de son talent. Méhul lui a transmis la tra- 
dition qu'il tenait de Gluck ; et tout fait présumer que ce 
jeune homme, qui, après avoir remporté le grand prix de 
composition musicale à l'Institut, a été envoyé en Italie, 
sera 1^; successeur du grand artiste dont il est élève '. 

Méhul est mort à cinquante-quatre ans. Si grands que 
soient les honneurs qu'on rend à ses restes, ils ne peuvent 
être excessifs. La perte que les arts viennent de faire est 
immense : celle que fait l'amitié est irréparable. Heu* 
reux pourtant, dans ce jour de deuil, ceux des amis de 
Méhul qui ont pu lui rendre les derniers devoirs, et lui 
porter jusqu'au dernier asile Tétemel adieu ! 

' Cette présomption est justifiée. Depuis la publication de cette no- 
tice, M. d*Ossoigne s*est classé parmi nos compositeurs les pln& distin- 
gués , par la musique des Deux Salem , et par les morceaux qu'il a /ails 
dans Vaîentine de Mifon , opéra posthume de son oncle. 



CONTEMPORAINS. 471 



L'ABBE MORELLET. 

L'abbë Morellet, de racadémie française et de la Lé- 
gion-d*Honneur, mourut à Paris, le 12 janvier 18 19, à 
l'âge de quatre-vingt-douze ans. 11 était né à Lyon le 
y mars 1727. Son père, marchand papetier, lui donna 
une éducation plus soignée que ne semblaient le per- 
mettre sa profession et sa fortune. Morellet étudia chez 
les jésuites. Soit que les dispositions de leur élève n'aient 
pas été précoces , soit qu'ils aient pensé que les châti- 
ments en favoriseraient le développement , ces bons 
pères ne lui témoignèrent leur attention qu'en le trai- 
tant avec une rigueur dont il leur gardait encore rancune 
dans les dernières années de sa vie. 

Ses humanités finies , il n'en songeait pas moins à en- 
trer dans la société de Jésus , quand ses parents l'en- 
voyèrent à Paris, au séminaire dit des Trente-trois^ Ils 
croyaient l'envoyer à la fortune. C'est de cette maison , 
où la discipline était des plus rigoureuses et les études 
des plus fortes , que Paris tirait ses curés , les évéques 
leurs grands- vicaires , et l'université ses professeurs. Mo- 
rellet s'y distingua. Ses succès n'aboutirent toutefois 
qu'à lui ouvrir accès à la Sorbonne, où il prit ses grades. 

11 se fortifia en théologie plus pourtant que dans la 
foi sur les bancs de cette célèbre école. 



472 SUR QUELQUES 

Ne cherchant que dans sa propre conviction les 
moyens de convaincre, Morellet, qui était dialecticien 
subtil, avait été surtout frappé de Finsuffisance et des 
inconvénients de la doctrine qu'on lui avait enseignée là; 
et comnije cela arrive quelquefois dans d autres salles 
d*escrinie, à force de ferrailler, il avait appris à tou- 
cher ses maîtres. 

Après y avoir passé cinq ans , toujours disputant ^ tou- 
jours très pausfre^ et toujours content^ à ce qu'il dit du 
moins , Morellet sortit philosophe de la Sorbonne , où il 
était entré théologien. Il n*y avait pas perdu son temps. 
D'ailleurs il y avait formé des liaisons avec des jeunes 
gens qui par la suite devinrent des personnages impor- 
tants, tels que l'abbé Turgot, qui, laissant depuis la car- 
rière ecclésiastique pour entrer dans l'administration, 
devint contrôleur -général ; tels que l'abbé de Loménie, 
qui , sans changer de profession , parvint aux premières 
dignités de l'église et de l'état ; et , devenu simple 
citoyen, mourut en stoïcien, après avoir été cardinal 
et premier ministre. 

Ces hommes ne pouvaient pas encore lui être utiles ; 
mais sur la recommandation du supérieur du séminaire 
des Trente-trois j il fiit chargé de l'éducation de l'abbé 
de La Galezière , fils du chancelier du roi de Pologne. 
Dès lors il se tiouva non seulement à l'abri du besoin . 
mais en possession de certains avantages que la fortune 
peut donner. En conduisant son élève en Italie, il com- 
pléta sa propre éducation , et s'enrichit gratuitement des 



CONTEMPORAINS. 473 

connaissances qu'on procurait à grands frais à son opu- 
lent écolier. 

Pendant le séjour qu*ii fit à Rome , il tira d'un in-folio 
intitulé Directorium inquisitonan , par le cardinal Eyme- 
rick, grand- inquisiteur au quatorzième siècle, un petit 
volume , qu'il publia sous le titre de Manuel des inquisi- 
teurs ^ miniature dun monument colossal de la plus fé- 
roce stupidité. C'est à Rome aussi qu'il contracta le goût 
de la musique. 

De retour à Paris , assuré de quelque aisance , grâce à 
une pension que le père de son élève lui fit obtenir sur 
une abbaye, Morellet ne voulut plus aliéner sa liberté. 
Mais répugnant à vivre de l'autel, quoique prêtre , il se 
livra , par spéculation autant que par inclination , à l'é- 
tude du droit public et de l'économie politique , tout 
en cultivant la philosophie. 

Il ne fuyait pas cependant la société : il y trouva des 
appuis de plus d'un genre. Le plus ferme et le plus con- 
stant fut celui de madame Geoffrin, dont la préve- 
nante générosité a été utile à tant d'hommes de talent , 
de génie même, qui, sans son secours, eussent peut-être 
été contraints , par la misère , à renoncer, avant leurs suc- 
cès, à une carrière où ils ont acquis tant de gloire par 
tant d'utilité. 

L'abbé Morellet , qu'elle adopta , non seulement con- 
venait , mais il se glorifiait de l'assistance qu'il avait re- 
çue d'une bienfaisance si judicieuse. 

Les encyclopédistes y avec les vues desquels la tendance 



474 SUR QUELQUES 

de son esprit avait une grande analogie , Tadmirent bien- 
tôt dans leurs rangs. Ainsi , et pour la même cause , fi- 
rent les économistes. Les uns et les autres acquirent en 
lui un de leurs plus robustes défenseurs, un de leurs 
plus zélés collaborateurs. 

L abbé Morellet a exposé et soutenu les opinions de 
ces deux sectes , dans plusieurs ouvrages qui ren- 
ferment plus d'une idée utile adoptée depuis par les 
législateurs, et lui assurent une honorable réputa- 
tion. 

Dans ces sortes d ouvrages, où Ton réfute aussi sou- 
vent qu'on affirme, où la critique est continuellement 
mêlée à la doctiine, Tabbé Morellet égaie fréquem- 
ment par rironie la monotonie de la discussion. Cet 
art surtout lui fit trouver des lecteurs en France, où 
Ton n'a évidemment raison que quand on amuse. Il l'em- 
ploya avec succès aussi dans la guerre que s'était attirée 
Lefranc de Pompignan par son discours de réception à 
l'académie française. Les Si^ les Pourquoi ^ facéties qui 
succédèrent aux Quand ^ facéties de Voltaire, passèrent 
dans le temps pour être sortis de la plume de ce malin 
vieillard , et sortaient de celle de Morellet. 

Il est fâcheux que ce philosophe ait usé une fois in- 
considérément de cette faculté. 

Dans un pamphlet très malin , où il vengeait les ency~ 
clopédistes des attaques qui leur avaient été portées dans 
la comédie des Philosophes ^ enveloppant dans son res- 
sentiment les personnes qui applaudissaient à cette sa- 



CONTEMPORAINS. 475 

tire , avec l'auteur même de la, satire , il poussa Toubli 
de toutes les convenances jusqu'à réyéler à une dame com- 
promise dans cette intrigue, la princesse de Robecq, le 
secret que lui cachaient les médecins, et toute l'intensité 
du danger où la jetait la maladie incurable dont elle 
était attaquée. C'était blesser des principes plus sacrés 
encore que ceux de la courtoisie. Voltaire le premier 
s'éleva contre un procédé si peu français. 

Ce qu'il y a de bizarre, c'est que Morellet n'a jamais 
eu la conscience de son tort. Interpellé sur ce fait dans 
ses .dernières années, il en est convenu sans s'en justi- 
fier. Imputons-le à son organisation, dans laquelle la 
délicatesse ne prévalait pas sur l'énergie. Quelquefois 
on impute à la volonté ce qui n'est que l'effet de l'in- 
stinct : les atteintes d'un cheval laissent d'autres traces 
que celles d'un chat. Ce tort de Morellet e)st d'ailleurs le 
seul remarquable qu'on puisse lui reprocher pendant le 
cours de sa longue carrière, et il est effacé par tant 
d'actions honorables ! 

C'est au sujet de cette pièce intitulée la Vision de 
Charles PaUssot^ que l'abbé Morellet fut mis à la Bastille. 
Dès lors ceux qui l'avaient blâmé se turent. IJne lettre 
de cachet leur parut plus que suffisante pour une leçon 
de politesse. 

Ls vie de Vabbé Morellet, plus abondante en travaux 
qu'en événements, n'est guère remarquable, depuis cette 
époque, que par les ouvrages qu'il a publiés. Ils sont très 
nombreux, et se rattachent pour la plupart à des ques- 



476 SUR QUELQUES 

tions du plus haut intérêt : en tête, on doit mettre la 
traduction de Futile ouvrage de Beccaria , intitulé : Traité 
des délits et des peines. 

Les philanthropes sauront gré aussi à Morellet d'avoir 
rédigé en 1764, sous la dictée du docteur Gatti , à qui la 
langue française n'était pas familière, des réflexions sur 
les préjugés qui s^ opposent aux progrès et à la perfection 
de Vinoculation en France, Il n*y a pas une découverte 
utile dont il ne se soit fait l'apologiste ; il n'y a pas non 
plus d'institution pernicieuse dont il ne se soit porté dé- 
nonciateur. On retrouve dans tous ces ouvrages l'esprit 
qui l'avait porté à dévoiler l'horrible jurisprudence du 
saint-office. 

Il combattit avec moins de gravité , mais avec non 
moins d'obstination , les opinions de l'abbé Galiani sur 
le commerce des grains , et celle de M. Necker sur la 
même matière. Mais c'est surtout contre Linguet qu'il 
déploya toutes les ressources dont la nature l'avait pourvu 
pour la polémique. Réunissant les opinions absurdes , 
contradictoires ou hasardées, éparses dans les nombreux 
écrits de ce critique , il en composa la Théorie dupa- 
radoxe : c'est son chef-d'œuvre en ce genre. 

Morellet prêta souvent sa plume aux hommes d'état. 
C'est un des meilleurs usages qu'un homme de bien puisse 
en faire sous des ministres qui veulent le bien, et 
telle était la passion de M. Turgot. Celui-là ne fut 
pas ingrat, il fit allouer à son camarade de séminaire, 
sur la caisse du commerce, une gratification perpétuelle 



CONTEMPORAINS. 477 

de deux mille \\yves ^ pour différents oui^rages publiés sur 
(les matières de V administration y dit l'arrêt du conseil, 
rendu en 1777, à cette occasion. 

Antérieurement à cette époque, Morellet avait con- 
tracté avec le public et avec lui-même un grand enga- 
gement. En 1769, il s'était engagé à faire un Diction^ 
naire du commerce. Le prospectus où il exposait le plan 
de cet ouvrage était un ouvrage lui-même. Il est fâcheux 
que des . circonstances indépendantes de la volonté de 
Morellet ne lui aient pas permis de conduire à fin cette 
utile entreprise, pour laquelle il avait amassé des maté- 
riaux pendant vingt ans , et dont le succès était garanti 
par la multiplicité et Tétendue de ses connaissances dans 
cette partie, qu'il avait étudiée toute sa vie. 

Croyant pouvoir les étendre encore par des voyages, 
il passa en Angleterre en 1772, et parcourut plusieurs 
de ses comtés. C'est là qu'il se lia avec plusieurs per- 
sonnages célèbres à des titres différents , tels que lord 
Shelburne , depuis marquis de Lansdown ; Franklin , qui 
n'était alors connu que par ses découvertes en physique ; 
Garrick le comédien, et l'évêque Warburton. De ces liai- 
sons , la moins utile pour lui ne fut pas celle qu'il forma 
avec le marquis de Lansdown. 

L'abbé Morellet, sans embrasser l'impraticable sys- 
tème de Vabbé de Saint-Pierre, pensait qu'il était pos- 
sible que des nations fussent rivales sans être enne- 
mies, et que leurs diverses industries pouvaient accroître 
leur prospérité réciproque, à la faveur d'ime paix utile 



47» SUR QUELQUES 

à toutes deux. Par suite de Testime qu'il avait conçue 
pour le publiciste qui professait de pareils principes, 
lord Lansdown, après avoir négocié et signé, en 1783 , 
la paix entre la France et T Angleterre, sollicita et ob- 
tint de Louis XYI , pour Fabbé Morellet , une pension 
de quatre mille livres sur les économats ; ainsi , chose 
assez singulière, c'est à la recommandation d*un étran- 
ger, d un hérétique , que le théologien de V Encyclopédie 
fut récompensé sur les biens du clergé des services qu'il 
avait rendus à la France. Le ministre anglais motivait 
sa demande « sur ce que l'écrivain firançais avait 
libéralisé les idées , c'est-à-dire contribué à établir dans 
son esprit les principes qui peuvent rapprocher les deux 
nations, pour le bonheur de l'une et de l'autre.» Il est 
douteux qu'aujourd'hui le gouvernement français accor- 
dât une pareille grâce à une pareille considération. 

La fortune de labbé Morellet s'était insensiblement 
améliorée, comme on voit, et toujours par des occasions 
heureuses. Elle s'accrut une fois aussi par un malheur , 
par la mort de madame Geoffrin , qui avait placé sur sa 
propre tête et sur celle de cet abbé une rente de douze 
mille livres. « Je ne veux pas , lui avait-elle dit en lui 
annonçant ce placement , que vous dépendiez des gens 
en place, qui peuvent vous retirer ce qu'ils vous don- 
nent. » Et pourtant les principes soutenus par Morellet 
avaient été souvent en opposition avec les intérêts pri- 
vés de madame Geofïnn , qui même après sa mort vou- 
lut encore être sa bienfaitrice ! Morellet s'est acquitté 



CONTEMPORAINS. 479 

envers elle autant qu'il le pouvait, par un écrit intitulé 
Portrait de madame Geoffrin, 

Le mérite de l'abbé Morellet , plus recomman- 
dable , après tout , par la force de sa raison que par 
les grâces de son esprit , parut cependant au parti phi- 
losophique , qui tenait alors les clefs de l'académie , un 
titre suffisant pour l'y faire admettre. 

En 1785, l'abbé Morellet y entra à la place de l'abbé 
Millot. Quoiqu'il ait excité quelques réclamations, ce 
choix était juste ; les esprits solides ne sont pas moins 
utiles à l'académie que les esprits brillants ; et le génie 
qui analyse les propriétés d'une langue n'y est pas dé- 
placé auprès du génie qui les met en œuvre. 

L'abbé Morellet s'était beaucoup occupé de gram- 
maire et d'étymologies ; il avait fait une étude appro- 
fondie de l'origine et du mécanisme de la langue fran- 
çaise : il contribua autant qu'aucun de ses confrères à 
la confection du Dictionnaire, 

Peu de temps après, un événement plus important, 
non pas pour sa gloire, mit le comble à sa prospérité; 
quoique ses travaux eussent été de peu d'utilité pour 
l'église , ce bon abbé ne s'en croyait pas moins en droit 
de participer 

aax biens 
Que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d*étre siens. 

En 1 788 , un fort bon bénéfice , le prieuré de 
Thimers , lui échut en vertu d'un induit , dont il avait 
été grevé depuis vingt ans à son profit par son camarade 



48o SUR QUELQUES 

de séminaire, par M. Turgot. Ce prieuré, situé en 
Beauce , valait seize mille livres de rente. Morellet se 
hâta d'en prendre possession , et de l'améliorer. 

A soixante-deux ans y dit-il , on est pressé de jouir. 
Sa jouissance fut courte : la révolution se préparait ; un 
an après elle était accomplie. 

Morellet ne resta pas oisif à cette grande époque , qui 
donna tant d'activité à des plumes moins exercées que 
la sienne. C'est alors qu'il fîit utile à cet ancien abbé de 
Loménie , devenu archevêque de Toulouse et principal 
ministre. Fidèle encore aux principes qu'il oublia quel* 
quefois depuis , Morellet les défendit avec chaleur en 
plusieurs circonstances, et surtout à l'occasion de la 
double représentation du tiers-état. Cette opinion , en 
faveur de laquelle il se prononça, lui était commune avec 
M. Necker et avec le prince à qui la France a été de- 
puis redevable de la charte ; une partie de la noblesse 
s'éleva néanmoins contre lui. 

Lors des élections , le prieur de Thimers avait eu 
l'espérance d'être député aux états - généraux. Con- 
trarié deux fois dans sa prétention , il en conçut quel- 
que humeur contre les assemblées électorales , et par- 
ticulièrement contre celle qui s'était tenue à Paris dans 
l'église Saint-Roch , et lui avait préféré l'abbé Fauchet 
Ce désappointement avait déjà tant soit peu refroidi 
son patriotisme, quand survint le décret qui suppri- 
mait les dîmes et ordonnait la vente des biens du 
clergé. Le philosophe disparut alors dans Morellet , et 



CONTEMPORAINS. 48i 

l'on ne vit plus en lui que Tecclésiastique. En vain 
la majeure partie de ses vœux se réalisait-elle , la perte 
de ses revenus le rendit insensible au triomphe de ses 
principes. L'assemblée dont les lois lui portaient ce 
dommage lui parut si incapable de faire le bonheur 
de la France, qu'en ce moment, où il était permis 
d'en attendre du bien , il prit la révolution dans une 
horreur égale à celle qu'elle inspira depuis aux âmes gé- 
néreuses , quand au règne de la liberté eut succédé le 
despotisme de la terreur. 

L'abbé Morellet ne voyait pas les choses du même 
œil que lord Lansdown , qui , en l'invitant à chercher 
dans l'avantage dont le décret relatif au clergé était 
pour l'intérêt public, une compensation du dommage 
qu'il portait à son intérêt particulier, lui écrivait : Fous 
êtes un soldat blessé dans une bataille que uous ai^ez gagnée. 

Loin de crier victoire , et songeant plus à sa blessure 
qu'à ses lauriers , Morellet criait en toute occasion con- 
tre les vainqueurs. Il porta même le zèle de la maison 
de Dieu jusqu'à faire l'apologie de cette Sorbonne, dont 
il s'était assez publiquement moqué. 

La destruction de l'académie française aussi l'avait 
affecté vivement. On tient d'autant plas aux choses 
qu'on les a plus péniblement gagnées. Il retrouva tou- .] 
tefois sa philosophie quand il fallut combattre l'adver- 
sité. Echappé aux proscriptions , mais privé de tous se6 
revenus , il chercha dans le travail des ressources contre 
le besoin. Gomme on n'est pas toujours disposé à inven- 

L. 5l 



482 SUR QUELQUES 

ter, et que de sa nature il était peu inventif, il se mit à 
traduire, non plus des ouvrages de Gatti ou de Beccaria, 
mais ceux d*Anne RadcliiTe ou de madame Régina-Maria 
Roche, non pas même des histoires, mais des romans. 

«Occupation frivole, dit-il, mais à laquelle j*ai été 
réduit par le besoin, et dont je suis loin de rougir.» 

En effet, quand, forcé d'exploiter la manie dominante, 
un esprit grave , pour échapper à la misère , cherche en des 
travaux fhtiles les ressources que d'utiles travaux ne lui 
assureraient pas , ce n est pas à lui qu'en est la honte. 

Ces travaux frivoles , que Morellet exécuta en homme 
d'esprit, ne Vavaient pas empêché cependant de revenir 
dans Toccasion à des objets graves , à des travaux de la 
plus haute importance. Il avait combattu avec véhémence 
les théories politiques de Brissot , Tun des hommes qui 
aient fait le plus de mal à la société avec des intentions 
tout opposées ; prenant la défense des enfants des con- 
damnés , il s éleva avec plus de véhémence encore , en 
1 79Ô , contre la loi qui confisquait leurs biens , et son 
ouvrage intitulé le Cri des familles fut le signal de cette 
réaction généreuse qui se manifesta jusque dans la con- 
vention. 

Le courage n a jamais fait un plus bel emploi du ta- 
lent ; la pliilosophie n'a jamais servi plus honorablement 
rhumanité. L'abbé Morellet fit entendre aussi de cou* 
rageuses réclamations pour les pères et mères y aïeuls et 
aïeules des émigrés. Enfin c'est lui qui, en 1799, s'éleva 
contre la loi des otages. 



CONTEMPORAINS. 483 

Ce noble usage de ses facultés fut d'autant plus apprécié 
à cette époque où la terreur semblait prête à renaître ^ 
que ce n'était pas sans s'exposer lui-même que Morellét ' 
prenait la défense des autres. Mai^ l'ascendant de la 
yerlu est tel que non seulement l'estime publique Fin- 
yestissait d'une inviolabilité réelle, mais qu'elle le fit 
nommer, dès 1795, professeur d'économie politique et 
de législation aux écoles centrales, fonctions qu*il ne 
crut pas devoir accepter. 

Le sort de l'abbé Morellét, amélioré bientôt par la 
révolution du 1 8 brumaire , devint alors meilleur qu'il 
n'a jamais été. Appelé à l'Institut par la réunion des 
membres de l'académie française à ceux de cette so- 
ciété, et successivement nommé membre et secrétaire 
de la commission du Dictionnaire^ il posséda, à ces divers 
titres, un revenu de près de douze mille francs. D'autre 
part, plusieurs membres de la famille alors régnante 
se firent un plaisir d'ajouter à son aisance, sous les pré- 
textes les plus délicats. Il reçut long-temps^ à titre de 
correspondant littéraire de Joseph Bonaparte , un traite- 
ment honorable aussi pour le prince qui le lui payait. 
Morellét , au reste , s'en montra reconnaissant. Erit ille 
mihi semper Dèus , dit-il en appliquant à son bienfaiteur 
ce que Virgile disait d'Auguste. 

Ces revenus s'accrurent encore des dix mille francs 
dont on payait le silence des représentants du peu- 
ple. Satisfait enfin dans le désir qu'il avait eu de par- 
venir à la députation, en 1808 Morellét fut Vorté au corps 



di. 



\ 



484 SUR QUELQUES 

législatif, dont il a fait partie jusqu'en i8i5. Si Texercice 
des fonctions législatives , dans lesquelles il a presque fini 
sa vie , n'a pas ajouté à l'éclat de sa réputation, c'est que 
l'organisation de cette partie de la représentation nationale 
ne lui en offrait pas les moyens. Le corps législatif ne dis- 
cutait alors qu'à huis-clos ou dans ses bureaux. La tribune 
publique lui eût-elle été ouverte , il est douteux d'ailleurs 
que l'abbé Morellet y fût allé chercher des succès qui 
ne sont accessibles qu'aux orateurs qui jouissent de toute 
l'énergie de leurs facultés; mais les succès qui tiennent à 
la droiture des intentions , à la rectitude des idées , à la 
force des raisonnements, lui auraient échappé rarement. La 
faible voix qu'il eût fait entendre dans le temple des lois, 
eût été celle de la raison , et toujours celle de la probité. 
La restauration retrouva l'abbé Morellet encore plein 
de vigueur. Constitué de manière à atteindre au dernier 
période de la vieillesse la plus reculée, cet athlète, 
que les passions avaient peu usé et les plaisirs encore 
moins, était arrivé sans intiimitésà l'âge de quatre-vingt- 
huit ans , lorsqu'mie chute qu'il fit en descendant de voi- 
ture mit ses jours en danger. Au mois de décembre 18 14 il 
se cassa la cuisse, et fut contraint, par suite de cette (rac> 
ture , à garder la chambre pendant deux ans. Malgré son 
extrême affaiblissement, il prenait cependant une part tou- 
jours active au travail de la commission du Dictionnaire, 
laquelle s assemblait chez lui: il se fit même porter, en 
1817, à une séance publique de l'Institut, où les assis- 
tants se plurent à lui prodiguer les témoignages d'estime 



CONTEMPORAINS. 485 

et de vénération dus « une vie aussi laborieusement et 
aussi honorablement utile. 

L'abbé Morellet était devenu doyen de Tacadémie 
française depuis la mort de M. Suard, à qui des titres 
. moins nombreux et moins recommandablcs avaient ob- 
tenu, douze ou (juinze ans avant lui, les honneurs du 
fauteuil. Il trouva sans doute dans la restauration de 
cette compagnie , où les avantages dont il jouissait 
comme membre de l'Institut ne lui furent pas tous con- 
servés , une indemnité du dommage que lui apportait la 
ruine du régime impérial. 

Le roi , au reste , lui accorda une pension de deux 
mille francs. Ainsi , quand Morellet mourut , s'il n'était 
plus dans l'opulence, il n'était pas dans le besoin. 

Organisé au . moral comme au physique de la ma- 
nière la plus énergique, il fut plutôt bon que sensible. 
Les vertus de son cœur tenaient aux qualités de son 
esprit ; son cœur était juste , parceque son esprit était 
droit. Appliquant sa dialectique à tout, il aimait le 
bien comme il aimait l'ordre; et le mal lui déplaisait 
à l'égal d'une fausse conséquence. 

Il ne fut pas cependant exempt de toute erreur. 
A l'Institut, on Ta vu plus d'ime fois en opposi* 
tion avec sa vieille philosophie. Quand le cardinal Maury 
voulut y être traité de monseigneur, on fut assez surpris 
d'entendre l'abbé Morellet appuyer cette ridicule pré- 
tention. 

Il eut poiir amis ses plus illustres contemporains, 



486 SUR QUELQUES 

parmi lesquels on compte plusieurs philosophes. « Chez 
ces hommes taxés d'une trop grande liberté de penser, 
j'ai vu souvent, disait-il, toutes les vertus, Téloignement 
du yil intérêt, la justice, l'humanité, la bienfaisance, la 
générosité , et surtout la passion du vrai , le désir ar- 
dent de le voir triompher de l'ignorance et de la sottise : 
Yoilà ce que j'ai recherché en eux; et si, avec ces dispo- 
sitions, on peut les appeler méchants et peiTers, je veux 
bien partager cette injure avec eux. » Et moi aussi. 

Exempt de tout fanatisme, il affectionna moins la 
société du baron d'Holbach, que celle dont Voltaire, 
absent, était le chef ou plutôt l'âme, et dont la philo- 
sophie prescrivait avant tout la tolérance la plus absolue. 
Il la servit de tous ses moyens. Voltaire parle souvent 
dans sa Correspondance^ et toujours avec estime, du 
talent et des opinions de Morellet , qu'il appelle mords-les^ 
par allusion à la vigilance et à la ténacité de cet abbé , 
qui sont aussi les qualités d'un dogue. 

La dernière querelle où il ait figuré est celle qui fut pro« 
voquée par le singulier succès XAtala. Avec ime raison 
moins sévère et un goût plus complaisant , on pouvait , 
ainsi que l'a fait Ghénier, ne pas tout admirer dans cet 
assemblage confus de beautés réelles et d'innovations 
bizari'es. Mais Morellet , plus frappé des défauts que des 
beautés^ trouvait tout mauvais dans un ouvrage qui 
n'est pas entièrement hoxu Dans un petit écrit très sim- 
ple, très clair, très raisonné et très raisonnable^ Tabbé 
Morellet indiqua ^ avec une grande justesse , les faux* 



CONTEMPORAINS. 487 

brillants , soit de pensée , soit d'expression , dont abonde 
cette étrange composition* L'aigreur avec laquelle cette 
critique lui est encore reprochée aujourd'hui prouve 
qu'il 7 avait eu aussi quelque courage à lui, à prendre, 
en cette circonstance, la défense du bon goût et de la 
saine raison. 

On ne s'étonnera pas qu'un esprit si enclin au scepti- 
cisme et à l'ironie ait eu quelque prédilection pour 
Rabelais. L'abbé Morellet possédait à fond l'ouvrage de 
ce docte en plus d'une science, et démêlait, avec une 
sagacité particulière , l'or enfoui dans ce fumier : c'était 
son bréviaire. Le Commentaire qu'il en a laissé doit 
être précieux sous plus d'un rapport. 

L'imagination , ainsi que nous l'avons dit , n'était pas , 
dans l'abbé Morellet, la faculté dominante. Il aimait 
pourtant les beaux-arts , cultivait la musique , et jouait 
même de la basse. Il ne resta pas neutre dans la grande 
querelle despiccinistes et des gluckistes ; et ce qu'il y a 
de singulier, c'est que le plus énergique des deux systè- 
mes entre lesquels se partageait Paris, n'est pas celui 
pour lequel il se prononça. Il s'est aussi occupé quel- 
quefois de poésie. On trouve dans ses mémoires un assez 
bon nombre de chansons, un peu longues à la vérité, 
où- la gaieté est heureusement alliée à la philosophie. Il 
s'en faut de beaucoup que ses poésies se rapprochent, 
de celles de Voltaire, quoi qu'on en ait dit; mais il est 
une de ces pièces où la doctrine d'Horace et celle de 
Salomon sont assez ingénieusement rapprochées pour 



488 SUR QUELQUES 

qu'on la cite : et c'est celle-là qu'il chantait le plus vo- 
lontiers; on pourrait l'intituler le Décalogue des honnêtes 
gens. Personne plus que Morellet n'avait mission pour 
les prêcher : il était leur doyen. 

Morellet était, en société, du commerce le plus sûr, 
mais non pas toujours le plus aimable. Il y apportait 
trop souvent une humeur despotique que sa bonhomie 
ne tempérait pas assez. Plus porté à décider qu'à discu- 
ter, il répondait habituellement à des objections par des 
assertions énoncées de ce ton brusque et tranchant qui 
étonne peu dans un théologien ou dans un métaphysi- 
cien , mais qui n'en est que plus déplacé dans un homme 
du monde ; habitude contractée sur les bancs de l'école ^ 
et que l'exercice de la polémique, auquel il se livra 
toute sa vie , n'avait fait que fortifier. Ce défaut se faisait 
surtout sentir dans les discussions académiques , où son 
avis lui semblait devoir être reçu comme loi. où toute con- 
tradiction lui paraissait insupportable, où il exigeait qu'on 
eût pour son goût la déférence qu'on devait à son âge. 

Cette exigence s'explique toutefois. Ce vieillard ne 
trouvait autour de lui personne qu'il pût mettre sur la 
ligne des Voltaire , des Rousseau , des Buffon , avec les- 
quels il avait vécu ; et en cela il n'était pas injuste. Mais 
avait-il été l'égal de ces grands hommes , et la généra- 
tion nouvelle n'avait-elle produit aucun écrivain qu'il 
pût égaler à lui ? 



CONTEMPORAINS. 489 



MADAME GAIL. 

L*un de ces jours derniers , on représentait ici ' la Se» 

rénade. Au moment ou nous applaudissions cet ouvrage , 

« 

Paris en pleurait l'auteur. 

Madame Gail vient de mourir. Voici les détails que 
ma mémoire me fournit sur là vie de cette femme 
regrettable à tant de titres pour tout le monde , et par- 
ticulièrement pour moi, qui l'ai connue dès son en- 
fance , et qu'elle comptait au nombre de ses amis. 

Ses noms propres étaient Sophie Garre. Son père, 
habile chirurgien, fut décoré, à ce titre, du cordon de 
Saint-Michel , qu'il honora. Grâce à l'aisance que lui avait 
acquise une vie utile et laborieuse , M. Garre put donner à 
ses filles l'éducation la plus soignée. Leur mère, femme de 
beaucoup d'esprit, le seconda parfaitement dans ce soin, 
et ne négligea rien pour cultiver les dispositions qui, dès 
l'âge le plus tendre, se manifestèrent dans madame Gail 
pour tous les arts, mais plus particulièrement pour la 
musique. Elle ne se proposait que d'en faire une femme 
aimable , en lui donnant des talents ; elle en fit une femme 
célèbre, en provoquant les développements de son génie. 

Ce génie se décela par des compositions pleines de 

* A Bruxelles, en 1819. 



490 SUR QUELQUES 

grâces, que mademoiselle Garre produisait à un âge où 
d'ordinaire on -a peine à concevoir les compositions des 
autres. Quelques romances qu'elle publia, en 1790, dans 
les journaux de musique, et que les amateurs avaient 
accueillies, furent distinguées par les connaisseurs. L'é- 
tonnement se serait mêlé au plaisir, si Ton avait su qu'elles 
étaient l'ouvrage d'un enfant de douze ans. ^ 

Celui qui écrit cette notice ne se rappelle pas sans 
émotion ces succès précoces d'un talent aux essais du- 
quel il se plaisait à fournir des thèmes, en s' essayant 
aussi. 

C'est vers 1794 que mademoiselle Garre échangea 
son nom contre celui qu'elle a rendu si célèbre. Elle 
épousa à cette époque M. Gail, professeur ou lecteur 
au collège de France. Cet helléniste jouissait dès lors de 
toute sa réputation. Des travaux pénibles et utiles sur 
les langues anciennes, des versions du grec en latin , des 
éditions correctes , élucidées de commentaires, fortifiées 
de notes, et aussi, je crois, quelques doctes querelles, 
l'avaient fait connaître dans le monde savant. Il mérita 
d'obtenir mademoiselle Garre, puisqu'il avait apprécié 
ses qualités. Leur mariage ne fut pas heureux cependant. 
Les arts et les sciences, qu'il avait rapprochés, s'efifa- 
rouchèrent réciproquement. Une séparation volontaire 
rompit au bout de quelques années cette union , où l'un 
trouvait trop de distractions , et l'autre trop peu d'agré- 
ments , et rendit les deux époux à leurs goûts dominants. 
Les arts et les sciences y gagnèrent. M. Gail acheva dans 



CONTEMPORAINS. 49» 

la retraite sa version de Thucydide; et madame Gail, 
rentrée dans la société, en fit les délices par ses talents, 
qui se perfectionnèrent en s*exerçant. 

La vie dépendante et sédentaire convenait peu à une 
imagination aussi active que la sienne. Libre, une fois , 
c est en voyageant qu'elle fit Tessai de son affranchisse- 
ment. Après avoir parcouru les provinces méridionales 
de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant 
le plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeui et 
les oreilles de Tartiste qu elle parcourait cette péninsule , 
qui ne semble déshéritée des arts que parcequ'elle a re- 
noncé à faire valoir leur succession, et où Ton retrouve 
si souvent leurs traces empreintes entre celles des Goths 
et des Arabes. L'accent et les modulations de la musique 
espagnole attirèrent surtout l'attention de la voyageuse , 
et restèrent profondément gravés dans sa mémoire. Ils 
se reproduisent fréquemment dans ses compositions , 
mais embellis par un talent plein de charmes, mais mo- 
difiés par un goût exquis. Tel air des Deux Jaloux , tel 
morceau de la Sérénade^ n'est qu'un développement d'un 
trait de ces chansons monotones et mélancoliques que 
hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous. Mo- 
dulé par madame Gail, ce chant, toujours original, se 
changea en musique des plus suaves. 

Ce n'est qu'au retour de ce voyage que madame Gail 
songea sérieusement à travailler pour la scène. Avant, 
elle s'était bien essayée dans le genre dramatique : un 
opéra de sa composition, représenté en société, avait 



492 SUR QUELQUES 

été applaudi par Méhul lui-même; elle n*ayait pu 
néanmoins se résoudre à of&ir au public un ouvrage que 
ce grand maître ne trouvait pas exempt de fautes. 
Une étude opiniâtre et plus approfondie de Tart lui 
donna bientôt les moyens d'exprimer ses idées avec 
autant de pureté qu'elles ont de charmes, avec cette 
correction sans laquelle , dans tous les arts , les succès 
du génie même sont incomplets. 

C'est par un chef-d'œuvre que madame Gail débuta. 
Peu d'opéras ont été entendus avec autant d'enthou- 
siasme que les Deua; Jaloux ; peu l'ont autant mérité. 
Une musique neuve et non pas étrange , originale et 
non pas bizarre, gracieuse et non pas affectée, assure 
à cette jolie comédie un succès aussi durable que celui 
dont jouissent les plus aimables productions de Grétry. 

On sait que cet opéra est tiré d'une comédie en cinq 
actes de Dufresny ; comédie réduite , avec beaucoup d'ha- 
bileté, en un acte, par M. Vial, auteur de plusieurs 
autres ouvrages charmants aussi, et qui lui appartiennent 
en entier. 

Après cet opéra , madame Gail en fit représenter un 
autre , encore en un acte , intitulé : Mademoiselle de 
Launay à la Bastille, Le fond en est tiré des Mémoires 
de cette dame , plus connue sous le nom de madame de 
Staal. C'est wje intrigue assez triste, dans laquelle le 
gouverneur même de la Bastille joue le rôle de média-* 
teur entre cette prisonnière qu'il aime , et un prisonnier 
qui en est aimé. Présentée sous un aspect comique , cette 



CONTEMPORAINS. 49^ 

situation pouvait être piquante; mais dans cet opéra, qui 
tient plus du drame que de la comédie, le gouverneur 
est martyr, et non pas dupe: or les martyrs ne sont 
pas gais. 

Cet ouvrage eut peu de succès. La musique néanmoins 
ne diminua pas la haute idée qu'on avait conçue du ta- 
lent de madame Gail. Entre plusieurs morceaux accueil- 
lis avec transport, on distingua la romance délicieuse 
que termine ce refrain : r^fi liberté l ma liberté l Ainsi 
chante Philomèle captive. Ces morceaux auraient main- 
tenu la pièce au théâtre, si, en France, on ne voulait 
pas être intéressé par le drame autant qu'enchanté par 
la musique. 

La Sérénade est le dernier ouvrage dramatique de ma- 
dame Gail. Ce n'est pas par défaut de gaieté que pèche 
cette comédie, dont Regnard est l'auteur, et dont on 
a fait un opéra en la semant d'airs et de morceaux d'en- 
semble. Nous ne ferons pas l'éloge de cette délicieuse . 
production. La musique de la Sérénade est dans la mé- 
moire de tout le monde; celle des Deux Jaloux ne lui 
est supérieure ni en facilité, ni en originalité, ni en grâ- 
ces. Hélas ! c'était le chant du cygne. 

Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux 
s'est glacée ! Et la voix qui modulait des accents si mé- 
lodieux s'est éteinte ! 

Que ne pouvait-on pas attendre d'un talent qui , dans 
l'espace de si peu d'années, avait donné des preuves si 
brillantes de son heureuse fécondité, d'un talent dont 



494 SUR QUELQUES 

les^ressoutces se multipliaient à mesure qu il multipliait 
ses productions? Madame Gail s'occupait à consolider sa 
gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand 
une maladie aiguë est venue l'enlever aux arts et à l'a- 
mitié. Elle était tout au plus âgée de quarante-trois ans. 

Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de 
l'époque où il commence à produire, elle ne finit qu!à 
celle où il cesse de produire , on peut dire que madame 
Gail est morte dans la fleuf de sa jeunesse ; et si l'on 
juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, 
quelle source de regrets pour les amis des arts que cette 
mort prématurée 1 

Les chansons , les romances , et autres compositions 
légères de madame Gail , auraient peut-être suffi seules 
à lui obtenir la réputation que lui assurent ses grandes 
compositions. Ces sortes de pièces , qui sont en musique 
ce que les pièces fiigitives sont en poésie , suffisent aussi 
. à la gloire de leur auteur, quand elles portent le cachet du 
génie. N'eût-il fait que ses poésies légères, Voltaire se- 
rait immortel. Saint- Aulaire s'est immortalisé par quatre 
vers. Tel homme en a fait quarante mille, et n'est pas 
connu. L'important est de faire des vers et des chants 
qu'on retienne. Tel était surtout le talent de madame 
Gail. 

Qui ne connaît ses pièces détachées ? De quels salons 
nont<elles pas fait les délices? Dans quelles réunions, 
dans quelle solitude ne se sont-elles pas fait entendre ? 
Dans quelle partie du monde civilisé n'ont-elles pas été 



CONTEMPORAINS. 495 

portées par la voix de Tart et de la beauté ? Chacun les 
redemandait , c'était en faire Téloge ; mais Garât les louait 
mieux que personne , il les chantait. Après avoir exécuté 
les morceaux les plus pathétiques de Gluck , de Mozart 
et deTTazolini, il ne croyait un concert complet que 
lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de 
cette verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu 
chanter en duo avec sa femme la jolie romance qui 
commence par ce vers : La jeune et sensible Isabelle? 
Si Pétrarque n a rien fait de plus ingénieux que ces cou- 
plets, qui sont de madame de Bourdic, Cimarosa na rien 
composé de plus gracieux que cet air , qui est de ma- 
dame Gail. 

Son talent faisait le charme continuel de la société. Il 
se prêtait à tous les caprices, quelque acte de complai- 
sance qu on en exigeât. Sous les doigts de cette femme 
habile, le piano suffisait à tout ce que la circonstance 
pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions, 
n*a-t-il pas tenu lieu d'orchestre ! Les airs que madame 
Gail improvisait alors , à la demande des danseurs, rete- 
naient dans le salon, comme auditeurs, ceux-là même 
pour qui la danse a le moins d*attraits ; et ces airs , qui , à 
son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient 
pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux 
qu'elle travaillait à loisir. 

A ce talent si supérieur, madame Gail joignait toutes 
les qualités d'une femme aimable, tou^ les avantages 
d'une femme d'esprit. Dès sa première jeunesse elle avait 



496 SUR QUELQUES 

vécu dans la société des littérateurs et des poètes les plus 
célèbres de Tépoque. A la ville, dans la maison de son 
père, elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencon- 
tré souvent aussi Delille à la campagne , dans les bois 
de Meudon. Elle aimait la poésie avec passion. Elle ai- 
mait avec passion tous les arts. Les talents , de quelque 
nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus 
délicat et plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la re- 



gretter. 



L*amitié la regrette plus encore. Madame Gail inspi- 

rait ce noble sentiment aussi vivement qu'elle le ressen- 

^tait. Nous jugeons par nous-mêmes de la douleur que sa 

perte laisse dans la société intime dont elle était râne, 

et qui se composait surtout de ses vieux amis. 

Cette douleur sera inconsolable dans sa sœur, qui 
partageait ses goûts et jouissait si franchement de ses 
succès. Elle sera inconsolable aussi dans son fils. 

Une circonstance toute particulière a mêlé ime émo- 
tion bien douce aux sentiments douloureux que cette 
femme si sincèrement aimante a dû éprouver en se 
voyant arracher, dans la force de Fâge , à tout ce qu'elle 
aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils, s'était 
montré digne d'elle. Il avait remporté le prix sur le su- 
jet proposé cette année par l'académie des belles-lettres. 
Le joiur de deuil se changea, pour cette mère, en un jour 
de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les lauriers sur 
le front de son enfant, que ses yeux consolés se sont fer- 
més pour jamais. 



CONTEMPORAINS. 497 

Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mé- 
rité de l'être , et de Têtre plus long-temps ; cette femme 
qui ^ traversé la vie sans avoir fait aucun mal; cette 
femme dont le passage en ce monde n*est signalé que par 
les productions du talent le plus aimable ; cette femme 
dont le génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur 
même; cette femme qui, dans ces temps de malheur et 
de persécution, a si souvent suspendu les peines du 
proscrit, que venaient charmer, jusque dans les cachots, 
jusque dans Texil, ses chants, qui désormais ne seront 
plus entendus sans douleur par un de ceux dont ils ont 
fait la consolation. 



I. oi 



49» SUR QUELQUES 



LEMONTEY. 

On ne doit aux morts que la vérité. Mais quand un 
homme meurt , les rapports sous lesquels il est regret- 
table ne sont-ils pas ceux dont on doit surtout s'entre- 
tenir sur sa tombe ? Essayons de remplir ce devoir , que 
plus d'une feuille publique nous semble avoir méconnu 
dans les articles qui ont été publiés sur M. Lemontey; 
articles où Ton a plus insisté sur de légers travers que 
nous ne dissimulerons pas, que sur d'éminentes qualités 
qu'on n'a pas fait assez valoir. 

Pierre-Edouard Lemontey naquit à Lyon en 1762. 
Fils de négociant , il préféra à cette profession la carrière 
du barreau, où il obtint, dit*on, des succès. Le fait est 
assez singulier. Non que Lemontey ne possédât une par- 
tie des qualités qui font l'orateur. Il était capable autant 
que qui que ce soit de composer un excellent plaidoyer; 
mais de le débiter , c'est autre chose. S'il avait le don de 
penser, d'écrire, il n'avait pas celui de dire, de parler; 
ou du moins, dans la conversation familière, s'énonçait- 
il avec quelque difficulté. Il ne serait pas étonnant , au 
reste, que ce défaut disparût quand, ^animé par un grand 
intérêt, Lemontey s'adressait au public. Le barreau et la 
tribune sont pour les vrais orateurs ce qu'était le tré- 
pied pour la Pythonisse. La langue de Démosthènes se 



CONTEMPORAINS. 499 

déliait devant F Aréopage, et la facilité de son élocu* 
,tion y répondait à rimportancje des matières qu'il traitait 
et à Tabondance dé ses inspiratiohs. 

En 1789, poussé dans une direction nouT«lle par le» 
événements, Lemontey se livra presque exclusivenlent 
à la politique. Les questions qu'il traita dans leâ ééHts 
qu il a publiés à cette époque décèlent autant la jùistesse 
de son esprit que la capacité de son talenté II récktna, 
pour les protestants , le droit d élire et d'être élus auï 
états- généraux ç il appela l'attention d^ législateurs sur 
les besoins des campagnes ; il dotma aux électeurs , sur 
le choix des juges , et aux conseils des accusés , sur leurs 
devoirs, d'excellents avis> Enfin c'est lui qui rédigea les 
cahiers de l'assemblée électorale de Lyon extra mùtùs. 
Des travaux d'une utilité si incontestsdDle lui otivriretit 
l'accès des fonctioas publiques. Nommé d'abord substitut 
du procureur de la commuhe de Lyon, il ftit bientôt 
après porté à l'assemblée législative par le choix du dé* 
partement du Rhône. 

Lemontey avait adopté de bonne foi la constitution 
de 1791» Il y resta fidèle, au milieu de cette assemblée 
qui semblait avoir été convoquée pour la renverser. 
Ennemi de toute mesure violente , il combattit , avec 
plus de hardiesse que ne comportait soti caractère, les 
lois rigoureuses que cette assemblée rendit contre les 
émigrés et les prêtres insermentés, et réussit du moins 
à en faire restreindre l'application. 

Revenu à Lyon après le renversement de la constitu- 

3a. 



5oo SUR QUELQUES 

tion, Lemontey n'en sortit, pour se réfugier en Suisse, 
que lorsque les bourreaux entrèrent , à la suite des Foa- 
cbé et des GoUot, dans cette malheureuse cité, qu'il 
avait défendue en soldat contre les soldats de Dubois 
de Crancé. 

Rentré dans sa patrie en 1796, il chanta, dans une 
ode intitulée les Ruines de Lyon y les mallieurs auxquels 
il avait échappé. Bientôt il les répara autant qu'il dé- 
pendait de lui. Rappelé aux fonctions publiques en qua- 
lité d'administrateur du district, il provoqua et obtint 
le rappel des exilés et la restitution des biens des con- 
damnés. 

Ici finit sa vie politique et administrative. Abandon- 
nant les affaires publiques pour se livrer presque eiclu<* 
sivement à la culture des lettres et de la philosophie, 
il alla voyager en Italie, et, de retour en France, vint 
s'établir à Paris. Il ne semblait pas pourtant avoir trop 
l'intention de s'y fixer ; car, bien qu'il y soit resté trente 
ans , ce n'est que dans les deux dernières années de sa 
vie qu'il eut un domicile à lui dans la capitale. Jusqu'a- 
lors il avait campé chez im ami, dans un appartement 
que, pendant vingt-huit ans, il semblait chaque jour 
devoir quitter le lendemain. 

Des stances fort piquantes, adressées aux chevaux de 
Coustou, qui, de l'abreuvoir de Marly, venaient d'être 
transférés aux Champs-Elysées , commencèrent , à Paris, 
la réputation littéraire de Lemontey. Bientôt elle s'ac- 
crut par le succès de Palma^ ou le Voyage en Crke, 



CONTEMPORAINS. 5oi 

opéra qui fut représenté, en 1798, au théâtre Feydeau. 
Ce petit dran^e , où Tesprit domine plus que le talent 
dramatique, obtint un grand nombre de représentations ; 
mais ce succès doit plus s'imputer au mauvais goût du 
temps, qu'au mérite réel de l'ouvrage. Romagnesiy autre 
opéra de Lemontey , fut accueilli avec faveur aussi ; il 
ne se soutint pourtant pas si long-temps. Cela ne doit pas 
surprendre. Le genre d'esprit de Lemontey ne convenait 
à rien moins qu'au théâtre , où le naturel est la première 
de toutes les qualités. Le dialogue de ce poète étincelait 
d'esprit, mais par cela même il manquait de vérité. Le- 
montey faisait parler tous ses personnages comme lui- 
inéme; cela ne pouvait convenir que dans un ouvrage 
où il ne parlerait qu'en son nom. 

Tel est le recueil de fragments critiques et philoso- 
phiques qu'il publia en 1801, sous le titre de Raison, 
folie y chacun son mot, petit cours de morale mis à la 
portée des vieux enfants. Ce recueil fut lu avec autant 
de plaisir que d'avidité. Il est, au fait, des plus variés et 
des plus amusants. La satire y est présentée sous des 
formes aussi gaies qu'ingénieuses; et cette satire, tou- 
jours exercée dans l'intérêt de la raison , ne devient 
jamais personnelle ; quiconque peut la comprendre en 
peut rire. 

L'année d'après , Lemontey publia une facétie fort 
spirituelle aussi, intitulée les Obsen^ateurs de lajemme. 
Indépendamment d'observations, d'autant plus malignes 
qu'elles sont justes, sur le beau sexe, on y trouve une 



5o9 SUR QUELQUES 

critique très fine des usages académiques. Dans ces deux 
productions, où la profondeur s*allie souvent à l'origi- 
nalité, Lemontey n*a imité personne. 

La Die d^un soldat ^ pamphlet publié par Lemontey, à 
l'occasion de la campagne de 1 8o5, n est pas dénuée de ces 
qualités; mais il n'en est pas ainsi des autres opuscules 
échappés à sa plume. Dans Irons^nôus à Paris? petit 
roman qu'il composa à l'occasion du couronnement de 
Napoléon, il s'est évidemment modelé sur Sterne; et sut 
r Arioste , dans Thibault y ou la Naissance d^un comte de 
Champagne y poëme en prose , qu'il composa à l'ooc^ion 
des couches de l'ittipératrice Marie-Louise. Ces ouvrages 
portent l'empreinte de la plume facile à laquelle ils sont 
échappés; mais ils ont, pour parler franchement, je 
ne sais quel caractère de futilité, qui leur ôte toute 
importance , quoiqu'on y rencontre parfois des vérités 
utiles. 

On ne fera pas le même reproche à V Essai sur 
l'établissement monarchique de Louis ,XIf^y introduction 
d'une histoire eritique de la France y depuis la mort de 
Louis XIV, 

La gravité des formes y répond à l'importance du 
fondf et si Ton petit juger par cet échantiUofi du tra- 
vail qu'il précède , Lemontey, par cette histoire, prendra 
place parmi nos plus judicieux publicistès. On ne saurait 
allier plus constamment l'esprit d'indépendance à la sa- 
gacité des vues, et revêtir d'une expression plus heu- 
reuse , des idées plus hardies , qu'il ne l'a fait dans cette 






CONTEMPORAINS. 5o3 

introduction , dont le succès la épouvanté. Ainsi ^ parmi 
les écrits raisonnables que notre époque a fait éclore, 
Tun des plus audacieux est dû au plus poltron de nos 
contemporains. 

Par un prodige presque aussi singulier, cet écrit , qui 
fit une grande sensation dans la société, ne ferma pas. 
à Lemoiltey les portes de* Tacadémie. Il y fut appelé 
en 1819, en remplacement de Tabbé Morellet , son com- 
patriote. 

là* Essai sur rétablissement monarchique de Louis XIV 
annonce que son auteur sera surtout véridique. Cette 
qualité , sans laquelle on ne peut prétendre au titre 
d'historien , s'y manifeste par sa fidélité à rétablir, dans 
les Mémoires de DangeaUy plus de mille passages, que 
s'est permis d'altérer, dans l'édition qu'elle en a donnée , 
une dame de lettres, qui, au rebours de tant de gens 
qu'on voit emprunter aux autres ce qu'ils disent, ne 
peut s'empêcher de prêter à autrui ses propres pensées ; 
&it parler Dangeau, qui serait son grand-père, comme 
s'il était son petit-fils; et, traitant l'histoire comme don 
Bazile traite les proverbes, n'y voit qu'un thème sur 
lequel elle brode des variations. 

La hardiesse par laquelle Lemontey se signale à cha- 
que phrase de Y Essai sur Louis XI V^ doit d'autant plus 
surprendre, que personne n'était moins hardi que lui 
dans les habitudes de la vie. Ce même homme qui a fait 
une censure si rigoureuse du gouvernement du grand 
>roi,' était un des censeurs les plus méticuleux qui ser- 



5o4 SUR QUELQUES 

vissent le pouvoir royal. Il n'eût pas osé permettre 
à un autre la sévérité dont il ne pouvait s'abstenir 
lui-même, et qu'il finit en quelque sorte par désa- 
vouer. 

Courageux par la pensée, lâche par la réflexion , il s'en 
prenait à sa plume après un écrit généreux, comme cet 
homme qui, sortant vainqijieur d'un duel, s'en prenait 
de sa victoire à son adresse, et disait : J^ai la main 
malheureuse. 

Les exemplaires de cet Essai ^ le meilleur , sans con- 
tredit, des ouvrages que Lemontey a pubUés, sont de- 
venus fort rares dans le commerce. Tout parcimonieux 
qu'il était, il retirait tous ceux qu'il rencontrait. H est 
vrai que le marché ne se concluait pas sans marchander ; 
et que si pour acheter ce livre on l'eût estimé ce que 
l'auteur l'estimait , quand il le payait de ses propres de- 
niers , on l'aurait acquis à fort bon compte. 

a Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers 
» et ondoyant que l'homnie ; il est malaisé d'y fonder 
» jugement constant et uniforme. » 

Cette opinion de Montaigne, sur l'homme en général, 
s'applique à Lemontey plus qu'à qui que ce soit. C'était 
un composé des contrastes les plus singuliers. Moins 
brave de la langue que de la plume, censeur pour les 
gouvernements qu'il censurait, il se dédommageait en 
écrivant de la contrainte qu'il s'imposait quand il parlait ; 
et , comme Rhulières , autre complaisant des ministres , 
se réhabilitant par sa sévérité posthume, il sera proba- 



CONTEMPORAINS. 5o5 

blement, dans la postérité, l'un des juges les plus ri- 
goureux du pouvoir pour lequel il aurait pu se montrer 
moins complaisant aux yeux de ses contemporains. 

Remplissant, après la restauration comme avant, les 
fonctions qu'il décriait en confidence, il fut censeur; et, 
comme l'équipage de la vénerie, il ne crut pas devoir 
changer de métier parceque le palais avait changé de 
maître. J'attends ma destitution, disait-il à un de ses 
amis; et comme celui-ci le pressait de la prévenir en 
envoyant sa démission : «Je m'en garderais bien, répon- 
dit-il, vous auriez pis. » On prétend que cela était diffi- 
cile, n fallait, au fait, que Lemontey con'nnt à ces fonc- 
tions, que ces fonctions lui convinssent, puisqu'il les a 
exercées jusqu'à la mort. 

L'amour de l'argent iiit, dit-on ,1a règle de sa conduite 
en cette circonstance. Autre bizarrerie. Cet argent , qu'il 
dépensait à regret pour lui-même, il est certain qu'il le 
prodigua plus d'une fois pour les besoins d'autrui, et 
qu'il a porté à plus d'un ami dans la peine des sommes 
qui n'étaient pas offertes à titre de prêt. 

Citons, à cette occasion, un trait remarquable. Quel- 
ques jours après avoir placé chez un de ses compatriotes 
une somme considérable, ce banquier se déclare en fail- 
lite. Lemontey y court. « Ah ! mon Dieu ! je sais ce que 
« vous venez me dire , s'écrie , en le voyant , la femme 
«^ du failli. Vous venez... — Oui, madame, dit en l'inter- 
<« rompant Lemontey, je viens me joindre à vous pour 
« consoler notre malheureux ami. » 



5o6 SUR QUELQUES 

Ce n'est pas là le mot d*un âTare. Un avare n'aurait 
pas fait non plus les £Dnds d'un prix : Lemontey fit ceux 
de la médaille qui , au jugement de l'académie française , 
a été donnée à l'auteur du meilleur poème sur Véduca-- 
tion mutuelle. 

Le choix du sujet ne l'honore pas moins que le don 
du prix. 

Ce contraste de parcimonie et de générosité peut, au 
reste, s'expliquer facilement. Lemontey répugnait aux 
dépenses inutiles : coQséquemmént il dépensait peu pour 
lui, parcequ'ajant peu de préjugés, il avait peu de be- 
soins. On l'accusait de se refuser tout; il eût été plus 
juste de dire qu'il ne se demandait rien. 

Mais le même sentiment qui nouait les cordons de sa 
bourse devait les dénouer cjuand il s'agissait de ^con- 
courir à une action généreuse, de provoquer une insti- 
tution salutaire. Pour un bon esprit, des dépenses ap- 
pliquées à de pareils objets sont de première utilité. 
Peut-être était-ce pour suffire à ces dépenses-là qu'il 
retranchait tant sur les autres. 

Quelle qu'en soit la cause, le penchant de Lemontey 
à la parcimonie se manifesta quelquefois d'une manière 
tout-à«fait plaisante. Il avait la vue extrêmement compte : 
un jour qu'il se promenait avec je ne sais qui, son cama- 
rade salue une personne qui se trouvait à une assez 
grande distance d'eux. «Qui salues-tu là? dît Lemontey, 
qui d'habitude tutoyait tout le monde. — Un tel , répond 
Vautre. — Et tu Vas reconmi de si loin ? Je suis loin, moi? 



CONTEMPORAINS. 607 

d'avoir une aus3i longue vue. Ma vue même est si courte^ 
qu a trois pas je ne reconnais point mes meilleurs amis» 
L'autre jour encore , comme Desfaucherets s'avançait 
vers moi en me tendant la main, je l'ai pris pour un 
pauvre. — - Et vous lui avez donné l'aumône ? — Non ; 
mais je lui ai dit : Dieu "vous assiste. » 

En petit comité , Lemontey retrouvait quelquefois 
son courage; peu de conversations étaient alors aussi 
libérales que la sienne : mais un étranger survenait-il , 
Lemontey rentrait aussitôt dans sa circonspection , et 
s'y renfermait. Une goutte d'eau suffisait pour mouiller 
toute sa poudre. 

Si timoré qu'il fut, il aimait assez à obtenir les hon- 
neurs de la témérité. Un jour qu'il avait lu à l'académie 
un fragment politique où se trouvaient des idées hardies , 
« Que pensez-vous de cela P » dit-il à un de ses confrères , 
qui est d'habitude ce que Lemontey n'était que par ac- 
cès. — «Je pense, lui répondit l'auteur de PintOy que 
vous avez composé cet ouvrage avec les hardiesses que 
vous avez rognées aux ouvrages des autres. » 

Soit par effet de ses qualités, soit par effet de ses 
défauts, Lemontey était un homme du commerce le plus 
facile. De plus, il était aimable : était il aimant, c'est ce 
que je ne saurais dire. Il avait, ce me semble, plus de 
connaissances que à! amis y et, en général, il plaisait plus 
qu'il n'attachait. Je ne lui ai connu d ami vraiment in- 
time que son chat. 

Il a dit et a fait dire quantité de mots picpiants. Les 



6o8 SUR QUELQUES CONTEMPORAINS. 

citerai-je ? Non : il n est pas encore temps ; ne rions pas 
sur des cendres encore chaudes. 

«Je ne pense pas,» fait dire Lemontey à un orateur 
d'académie parlant de son prédécesseur, « qu'il soit con- 
« venable de vous faire rire dans ce jour destiné à le 
« pleurer, quoique l'on m'ait assuré que l'usage contraire 
«avait prévalu, et qu'un de prqfundis littéraire n'était 
« souvent qu'une débauche d'esprit faite sur le tombeau 
« d'un pauvre mort, par un panégyriste plus rempli de 
« prétentions que de regrets. » 



Fin DES MELANGES, 



TABLE 



DES MELANGES. 



Pag**. 

Avertissement i 



MÉLANGES ACADÉMIQUES. 

Observations sur quelques unes des propositions con- 
tenues dans une lettre adressée par M. Pclletan à 
rinstitut national 3 

Rapport à la classe de la langue et de la littérature 
française 1 1 

Discours prononcé après la paix de Presbourg, par 
M. Amault, président de l'Institut national, à l'au- 
dience de sa majesté l'empereur et roi, le 29 jan- 
vier 1806 i^ 

Autre Discours ai 

Réponse au discours prononcé dans la séance publique 
tenue par la classe de la langue et de la littérature 
française de l'Institut national , le 1 3 août 1 806 , par 
M. Daru, élu à la place vacante par la mort de 
M. Collin d'Harleville 22 

A la classe de la langue et de la littérature française, 
au sujet du désordre qui régnait dans sa dernière 



5io TABLE. 

séance publique 28 

Délibération de la classe dé la langue et de la littéra- 
ture française , relativement à la rédaction générale 
du rapport sur le concours pour les prix décennaux. 32 

Introduction au rapport demandé par sa majesté Tem- 
pereur et roi à la classe, sur les prix décennaux . . H 

Troisième grand prix de deuxième classe, à l'auteur du 
meilleur poëme en plusieurs chants , didactique , des- 
criptif, et en général d'un style élevé 41 

Sixième grand prix de deuxième classe, à l'auteur du 
meilleur poëme Ijrrique mis en musique et exécuté sur 
un de nos grands théâtres 58 

Qu'est-ce que le drame? Dissertation lue à messieurs de 
la classe de la littérature et de la langue française 
en i8i3 73 

Discours prononcé à l'académie espagnole de Madrid, 
le i3 janvier 1801, par le citoyen Amault, membre 
de l'Institut national de France , et chef de l'instruc- 
tion publique 84 

Discurso pronunciado en la real academia espanola, 
el dia 1 3 de enero , por el ciudadano Amault , miem- 
bro del Instituto nacional de Francia, y director de 
la instruccion publica 89 

Respuesta de la real academia espanola al discurso que 
pronuncio en su junta de i3 de enero de 1801, el 
ciudadano Amault, miembro del Instituto nacional 
de Francia, y director de la instruccion publica, por 
don Juan de Sylva gS 

Réponse de l'académie royale espagnole au discours 



TABLE. 5ii 

Page*. 

prononcé, dans sa séance du i3 janvier 1801, par le 
citoyen Amault, membre de l'Institut national de 
France, et chef de Tinstruction publique, par don 
Juan de Sylva , . 100 

Discours prononcé sur la tombe de M. Chénier, mem- 
bre de la classe de la langue et de la littérature 
française, en présence de l'Institut, par M. Amault, 
membre de la même classe 106 

Discours prononcé par M. Amault sur la tombe de 
Talma ii3 

DÉBATS JUDICIAIRES. 

Procès du Miroir. (Avertissement) i23 

Premier procès 124 

Second procès i43 

INSTRUCTION PUBLIQUE. 

Avertissement i43 

Distribution générale des prix , i8o3 i5i 

Distribution générale des prix, 1804 174 

Distribution générale des prix, 180 5 igB 

Distribution générale des prix, 1807 aia 

De l'administration des établissements d'instruction pu- 
blique, et de la réorganisation de renseignement; 

projet présenté au premier consul, an ix (1801). . . 23o 

CORRESPONDANCE POLITIQUE. 

Au général de division Gentili.. aSi 



5it TABLE. 

t 

Au général Bonaparte , commandant en chef Tarmée 

d'Italie a5a 

Au même 256 

Au même 267 

Au même 2bg 

Au même. 264 

Au même 269 

Au même 271 

Au même « 274 

Déclaration des desservants de la chapelle de Saint- 277 

Spiridion 277 

Au général Bonaparte 278 

Au même 283 

Au même 289 

Au général Brune , commandant en chef de l'armée 

d'Italie 294 

Au citoyen Talleyrand , ministre des relations exté- 
rieures 296 

Notes 3oo 

CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE. 

Lettre sur M. J. Chénier, à l'éditeur de .ses œuvres 

complètes Bai 

Notes 356 

Au rédacteur du Miroir 35; 

A M. M....L B..R 359 

A M. le Consciencieux 364 

A M. Salvador , 36; 



TABLE. :>i5 

Au rédacteur de l'Opinion sur le perfectionnement de 

l'art dramatique H70 

SUR QUELQUES CONTEMPORAINS. 

Ducis 38i 

Mademoiselle Contât ^^^5 

Le marquis de Ximenès 404 

Fourcroy (Antoine -François de) 409 

Le cardinal Maury 417 

Joséphine, impératrice des Français et reine d'Italie. . 435 

M. Suard 443 

M. Méhul 461 

L'abbé Morellet 471 

Madame Gail 489 

Lemontey 498 



FIN DR LA TARLK. 



I. 53 



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