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ŒUyi^ES COI^PLETES 



•t 



EUGÈNE SCI\IBE 



DE L'ACADéMIB rRAMgAIfB 



I\B8BI\yB DB TOUS PI\plT8 



En France et à l'Étranger. 



œUVI\ES COMPLETES 

EUGÈNE SCÏ\IBE 




E. DENTU, LIBE\AIR^-BDITEUï\ 

,, 17-19, OALEIUS D'ORLÉANS 




Ari«rbp.PAULDUPONX4trw«Mui-JMqaNRouM«. (I3ij, 1-5 



FRA-DIAVOLO 



OU 



L'HOTELLERIE DE TERRACINE 



OPERA - GOUIQUB EN TROIS ACTES 
MUSIQUE DE D.-F.-E. AUBER. 



Théatrk de l'Opéra-Gomique. — 28 Janvier 1830, 



ScBiBi. — Œuvres complète». lV>"e Série. — 4™« Vol. — l 



\^ • t -K A V Jf ^>mJ^ 



PERSONNAGES. ACTEURS. 



FRA-DIATOLO, sous le nom da marquis de 

San-Maroo • . • • MM. Ghollbt. 

LORD GOKBOURG, voyageur anglais. . . . FAh^ol. 

LO R EN ZO, brigadier des carabiniers. ... MoHiâU-SAiRT i. 

MATHÉO, maître de l'hdtellerie Mbrii. 

BEPPO. }«>»I«Knon. du marquis . . . J ^^^^^^ 

FRANGESCO, prétendu de Zerline, person- 
nage muet "^ 

UN PAYSAN — 

PAHÉLA, femme de lorJ Gokbourg Mnes Bdularabr. 

ZERLINE, fille de Hathéo PriStost. 

HâBiTâNTS et Habitantbs de Terracine. — CâBABimBBs. — 

Laquais. — Garçons d*auberge. 



Dans nn village aux environs de Tarracine. 




FRA-DIAVOLO 

L'HOTELLERIE DE TERRACINE 
ACTE PREMIER 



Dd THtibal* d'iabiTga, tn IlaK», aai «Bilroni di 

ptjngt. A fischa «t 1 iJMlls, porta liltrala ; 
du ipMMtanr, on) tiUa anloor da liqnalla ! 



SCÈNE PREMIÈRE. 
Carabiniers, HATHÊO, LORENZO, ZERLINE, d.n 



aiTBOBUCTIOH. 

LBB CABARINIBilS. 
En bons militairas, 
BuvoQi à pleins verres : 
Le vin bq combat 



OPERAS- COMIQUES 



Soutient le soldat ; 
Il mène à la gloire, 
Donne la victoire. 

(a Lorenzo.) 
Brigadier romain, 
Verse-nous du vin ! 

En bons militaires. 
Buvons à pleins verres : 
Le vin au combat 
Soutient le soldat. 

PLUSIEURS CARABINIERS. 

S'il tombait en notre puissance, 

Ce bandit, ce che^redouté, 

Nous aurions donc pour récompense... 

LORENZO. 

Vingt mille écus ! 

PLUSIEURS CARABINIERS. 

En vérité ? 

LORENZO. 

Tout autant ! 

TOUS. 

Sans compter la gloire ! 
Allons, notre hôte, allons, à boire! 

(Entre Mathéo» qui apporte de nou relies craches de vin, relire celles qui 

sont rides.) 
Vingt mille écus! nous les aurons! 
Et, mort ou vif, nous le prendrons. 
Nous le jurons, nous le jurons ! 

En bons militaires, 
Buvons à pleins verres : 
Le vin au combat 
Soutient le soldat. 

MATHÉO, s'adressent à Lorenzo, qui pendant ce temps s'est tenu à 

l'écart, triste et pensif. 
Lorsque c'est vous qui leur payez rasades, 
Qu'avec eux on vous voie au moins le verre en main. 



FRA-DIAVOLO 



LORENZO. 

Buvez sans moi, buvez, mes camarades. 

LES CARABINIERS, è demi Toix. 

Le brigadier a du chagrin. 

MATHÉO, è part. 

Moi, je crois deviner d'où provient ce chagrin. 

(Haut.) 
Demain, mes chers seigneurs, ma fille se marie 
Au riche Francesco, fermier de ce canton. 
Je vous invite tous! 

LORENZO, à part. 

Plutôt perdre la vie ! 

LES CARABINIERS. 

Du vin !... du vin!... 

MATHBO. 
Je vais en chercher, et du bon ! 

(il lort*) 

ZERLINE, s'approehant de Lorenzo* 
Lorenzo, vous partez ? 

LORENZO. 

Je vais à la montagne 
Combattre ces brigands, et puissé-je y périr ! 

ZERLINE. 

O ciel ! 

LORENZO. 

D'un autre, hélas ! vous serez la compagne : 
Votre père le veut, je n'ai plus qu'à mourir ! 

ZERLINE. 

Cher Lorenzo, conservons l'espérance. 

LORENZO. 

En reste-t-il à qui perd ses amours ? 

ZERLINE, 

Reste du moins, c'est calmer ma souffrance ! 



6 OPÉRÂS-GOUIQUES 

LORENZO. 

Adieu^ pea(-étre pour toujours ! 

ZEBLINB. 

Mes vœux^ hélas ! au combat vont te suivre. 

LORENZO. 

Qu'ai-je besoin de penser à mes jours ? 

ZERLINE. 

Ah! pense à moi, qui sans toi ne peux vivre ! 

LORENZO. 

Adieu, peut-être pour toujours! 
(En ce moment on entend un grand bruit au dehors; tons les carabiniers 

se lèvent.) 

SCÈNE II. 
Les mêhes ; LORD COKBOURG et PA^ÉLA; un Postillon 

et PLUSIEURS LaQUÂIS en lirrée qui les surent. 

MILORD» PAMÉLA et LE CHOEUR. 
Au secours ! au secours ! 
On en veut à nos jours. 
Quel pays effroyable ! 
Ah ! c'est épouvantable. 
Au secours ! au secours ! 
On en veut à nos jours. 

LORENZO, s'approchent de milord. 
Qu'est-ce donc ? parlez, je vous prie. 

MILORD. 

Messie Tarcher... 

LORENZO, à part. 

C'est un Anglais ! 

(Regardant Paméla, qui vient de s'asseoir.) 
Une femme jeune et jolie ! 

MILORD. 

J'étais dans le colère ! 



FRA-DIAVOLO 



PAMELA) fOuteDae par Zerline. 

Et moi, je me mourais. 

MILORD, allant à elle et lui faisant respirer des sels. 
Milady ! Pamôla ! Ma chère milady ! 
C'est ma femme, elle était sensible à rinflni. 

PÂMÉ LA, se soutenant à peina. 
Ah ! quel voyage abominable 1 
En vérité, c'est effroyable : 

Ce monsieur le brigand 

S'était conduit vraiment 
En gentleman bien peu galant. 

Je n'avais plus Tenvie 

De revoir l'Italie ; 

Mes chapeaux, mes dentelles, 

Mes robes les plus belles, 

Répondez, oii sont-elles? 

Est-il malheur plus grand ? 

Oui, milord, cette aventura 

Me mettait en courroux ; 

Je voulais, je le jure. 
Plus voyager avec vous. 

Ensemble, 
MILORD. 

Non, non, jamais plus de voyage, 
Pour longtemps j'en suis reveau; 

Si je cours davantage. 

Je veux être pendu ! 

LES GAHABINIBRS. 



On prétend qu'en ce voisinage 
Depuis quelque temps on l'a vu. 
Gagnons avec courage 
Le prix qui nous est dû. 

PAXÉLA. 

Non, non, jamais plus de voyage, 
C'était un point bien résolu. 



8 OPÉRAS-COIfIQUES 

Malgré tout mon courage. 
Que mon cœur est ému! 

LORENZO. 

On prétend qu'en ce voisinage 
Depuis quelque temps on l'a vu. 

Mes amis» du courage. 

Le bandit est perdu. 

ZERLINE. 

Je tremble qu'en ce voisinage 
Ce hardi brigand n'Ait paru ; 

Je redoute sa rage; 

Que mon cœur est ému ! 

MILORD, s'approchant de Lorenzo. 

Oui, messie le brigadier, c'est à vous que je faisais ma 
déclaration. 

LORENZO. 

Je vous écoute, milord. 

MILORD. 

Je bavais Thonneur d'être Anglais; je bavais enlevé, selon 
l'usage, miss Paméla, une riche héritière que je bavais 
épousée par inclination. 

PAHELA, soupirant. 

Oh oui ! à Gretna-Green ! 

MILORD. 

Et pour éviter les poursuites, je bavais voulu voyager en 
Italie avec elle, et la dot que je bavais enlevée aussi, comme 
je disais à vous, par inclination. 

PAMÉLA, soupirant. 

Oh oui ! 

MILORD. 

Et, à une lieue d'ici, le postillon à moi, il avait été arrêté. 

PAMÉLA. 

Yes, par des bandits. Oh Dieu I 



FRA.-DIAVOLO 9 



LORBNZO. 

De quel côté venaient-ils ? 

MILORD. 

Quand ils ont attaqué moi» je dormais dans le landau, près 
de milady. 

PAMÉLA. 

Yes. Maintenant, milord dormait beaucoup, aussi je di- 
sais : Gela portera malheur à vous, mon cher milord. 

LORENZO. 

Et que vous ont-ils dérobé ? 

MILORD. 

Ils bavaient fouillé partout» et avaient pris... 

PAMÉLA. 

Tous mes diamants. 

MILORD. 

Ils étaient si beaux 1 

PAMÉLA. 

Et ils allaient si bien à moi ! 

LORENZO. 

G*est la bande que nous poursuivons, celle de Fra-Dia- 
volo ! De quel côté se sont-ils réfugiés ? 

MILORD. 

Vers la montagne, et nos diamants aussi. 

LORENZO, à les soldati. 

Allons, messieurs, en route I buvez le coup de Tétrier, et 
dirigeons-nous de ce côté. 

(Pendant qae Mathéo rené à boire aux sol data.) 
ZERLINB, a'approchant de Lorenzo et à demi-roix. 

On dit ce brigand si redoutable... s*il vous arrivait mal- 
heur ! 

LORENZO, de .même. 

Autrefois je pouvais tenir à la vie ; mais maintenant... 

1. 



10 OPÉRAS-COMIQUES 

ZERLINE. 

Lorenzo ! 

LORENZO. 

Demain vous en épouserez un autre ; vous avez eu plus 
d*obéissance pour votre père que d*amour pour moi, je ne 
vous en ferai point de reproches. Adieu, soyez heureuse, et 
pensez à moi quand je ne serai plus... 

ZERLINE. 

Vous vivrez, vous vivrez 1 je ferai des vœux pour vous. 

LORENZO. 

Des vœux ! oui, faites-en pour que demain je ne puisse 
pas voir votre mariage. 

ZtfRLINE. 

Que dites- vous? 

LORBNZO, «sittjaot une larme. 

Allons I allons ! le devoir avant tout. (Haut.) J^espëre, mi- 
lord, vous rapporter de bonnes nouvelles. Adieu, père Mathéo. 
Adieu, Zerline. (a set soldats.) En marche ! 

(n sort avec ses soldats*) 

SCÈNE 111. 
MILORD, PAMÉLA, MATHÉO, ZERLINE. 

MILORO. 

11 avait Tair bien ému, le brigadier. Ce Fra-Diavolo, il 
effrayait tout le monde. 

HÀTHÉO. 

Vous vous trompez, Lorenzo n*a peur de rien. Il a servi 
dans l'armée d'Italie avec les Français; c'est un brave garçon 
qui n'a qu'un défaut. 

PAMÉLA. 

Et lequel?^ • 



FRA-DIAVOLO 11 



MATHEO. 

Il est amoureux, et n'a pour s'établir que sa paie de 
soldat, et des coups de fusil en perspective. 

MILORD. 

Ce n'était pas assez pour vivre. 

MATHÉO. 

Sans cela je n'aurais pas demandé mieux. (Regardant m mie.) 
Mais il faut de la raison. Allons, Zerline, serrez ces verres, 
ces bouteilles. 

MILORD. 

Je bavais envie de donner du courage aux gens du pays 
avec des guinées. (s'arançant Tors Mathéo.) Mcssié Thôtesse, 
voulez-vous rédiger une pancarte, où je promettrai de l'ar- 
gent beaucoup à celui qui rapporterait à nous ce que nous 
avons perdu? 

MATELÉO, 86 mettant è la table à droite, et écriTant pendant que mi- 
lord lai dicte à Toiz baaee» 

Volontiers. 

PAMBLA, obserrant Zerline qui a été s'asaeoir dans an eoio è gaache. 

Miss Zerline pleurait? elle avait du chagrin? 

ZBRLINEy etfajant ses yeoz» 

Moi ! madame, pas du tout. 

PAMÉLA. 

Yes, je m'y connaissais. La petite brigadier, il avait lancé 
à vous un regard qui disait : Oh ! je vous aime beaucoup ! 

ZERLINE, effrayée. 

Madame ! 

PAMÉLA. 

Ce était bien. Ce était si joli, les mariages d'inclination ! 

(Tendrement.) N'est-ce pas, milord? (Voyant qa*il ne répond pae, 
et avec colère.) Milord? 

MILORD, de l'autre côté, occupé aTeo Mathéo. 

Tons voyez que j'étais occupé, et vous tourmentez moi ! 



12 OPÉRAS-COMIQUES 

Je faisais la pancarte pour le récompense. (▲ Hathéo.) Vous 
avez écrit que je promettais trois mille francs? 

PAMÉLA. 

Ce était pas assez ! mettez dix mille francs. L'écrin il en 
valait trois cent mille! et s*il était perdu ce était la faute à 
vous, qui avez voulu prendre le chemin de traverse. 

MILOaD. 

Pour éviter ce cavalier si élégant qui nous suivait par- 
tout, et qui s'arrêtait toujours dans les mômes auberges. 

PAMÉLA. 

Je pouvais pas empêcher lui de faire le même route. 

MILORD. 

Vous pouviez empêcher vous de le regarder et de chanter, 
comme hier au soir, ce petit barcarolle qui amusait pas moi 
du tout. 

PAMÉLA, BTec hameor. 

On peut pas faire le musique? 

•iLORD. 

Vous faisiez pas le musique, vous faisiez le coquetterie 
avec lui. 

PAMÉLA. 

Moi! le coquetterie! 

MILORD. 

Yes, milady; je le havais vu, et je déclare ici quje je ne 
voulais pas. 

PAMÉLA. 

Vous ne voulez pas? 

MILORD. 

C'est-à-dire, je voulais bien, mais je ne voulais pas! en- 
tendons-nous I 

(Pendant les couplets soirants, Mathéo et Zerline vont placarder en 
dedans et en dehors des piliers de l'auberge les affiches que Mathéo 
Tient d'écrire.) 



FRÂ-DIAYOLO 13 



COUPLETS. 
Premier eavplet. 

Je voulais bien, je voulais bien 
Que Ton trouve vous très-aimable, 
Et que de loin maint fashionable 
Admire aussi votre maintien... 
Je voulais bien, je voulais bien; 
Mais qu'en tous les lieux où je passe, 
En lorgnant vous avec audace. 
Un galantin suive vos pas. 
Je voulais pas, je voulais pas ; 
Non, non, non, non, je voulais pas, 
Goddam ! je voulais pas. 

Deuxième couplet. 

Je voulais bien, je voulais bien 
Payer les bijoux et la soie ; 
Et pour qu'à la mode on vous voie. 
Par an dépenser tout mon bien... 
Je voulais bien, je voulais bien ; 
Mais mol suivre votre méthode, 
Mais être un époux à la mode 
Comme on en voit tant ici-bas, 
Je voulais pas, je voulais pas; 
Non, non, non, non, je voulais pas, 
Goddam ! je voulais pas. 

Troisième couplet. 
PAMÉLA. 

Je voulais bien, je voulais bien 
Être sage et jamais coquette, 
Et, s'il le faut, pour ma toilette 
Ne plus dépenser jamais rien... 
Je voulais bien, je voulais bien ; 
Car, par goût et par caractère. 
Je suis très-douce d'ordinaire; 
Mais dès qu'on dit : Je veux... hélas! 
Je voulais pas, je voulais pas; 
Non, non, non, non, je voulais pas, 
Milord, je voulais pas. 



14 OPERAS-COMIQUES 

MILORD. 

Âhl VOUS voulez pas! Il faudra pourtant bien... car j'en- 
tends plus que vous voyiez jamais ce marquis napolitain. 

MATHÉO» 86 lerant et écoutant. 

C'est le bruit d'une voiture ! 

SCÈNE IV. 
Les mêmes; pait LB MARQUIS. 

QUINTETTE, 

MATHÉO, regardant par la droite. 

Un landau qui s'arrête, ah! quel bonheur extrême! 
C'est quelque grand seigneur qui vient loger ici. 
(Vojront entrer le marquis.) 

Oui, c'est un grand seigneur. 

MILORD. 

Qu'ai-je vu? c'est lui-même! 

PAMÉLA. 

C'est monsieur le marquis I 

MILORD) avec fureur. 

Comment! c'est encor lui? 

LE MARQUIS. 

Comment! c'est miladyl 

Ensemble* 
LE MARQUIS. 

Que voîs-je? c'est elle! 
C'est la charmante milady t 
Que vois-je? c'est elle 
Que je retrouve ici! 

MILORD. 

Surprise nouvelle I 
Comme il regarde milady! 



FRA-DIAVOLO i^ 



Surprise nouvelle ! 
Comment ! c'est encor lui ! 

PAMÉLA. 

Surprise nouvelle ! 
Il a suivi nous jusqu'ici ! 
Surprise nouvelle! 
Comment! c'est encor lui! 

MATHÉO et ZERLINE. 

C'est elle, c'est elle 
Que cherchait monsieur le marquis; 
C'est elle, c'est elle 
Dont son cœur est épris. 

' MATHÉOi A W8 gent, montrant le marquis. 
Que l'on serve Sa Seigneurie ! 

LE MARQUIS. 

J'ai le temps, pourquoi vous hâter ? 

(Regardant Paméla.) 
Je compte en cette hôtellerie 
Jusqu'à demain matin rester. 

MILORD, bas A sa femme. 

Vous entendez? ce départ qu'il retarde. 
C'était pour vous, assurément; 
Et comme il vous regarde ! 
Tenez, encore en ce moment! 

LE MARQUIS, A part. 
La bonne folie! 
Mon âme est ravie, 
La fortune et l'amour secondent tous mes vœux. 

PAMÉLA, de même. 

De moi, bien jolie, 
Son âme est ravie; 
Est-ce ma faute, à moi, s'il était amoureux? 

ZERLINE, de même. 

Oui, cette étrangère 
Aura su' lui plaire; 
Il lui fait les doux yeux, les yeux d'un amoureux. 



16 OPERAS-COMIQUES 

j I I n I I -■ — I ' ' ' ' 

Ensemble, 
LE MARQUIS. 

Que vois-je? c'est elle, etc. 

MILORD. 

Surprise nouvelle! etc. 

PAMÉLA. 

Surprise nouvelle ! etc. 

MATHÉO et ZERLINE. 

C'est elle, c'est elle, etc. 
(a la fin de ce morceau, milord force Paméla à rentrer dans l'aoberge. 
Elle fait en sortant une réTérence au marquis.) 



SCENE V. 

LE MARQUIS, à table; MATHÉO, ZERLINE, Garçons 

d'auberge. 

MATHÉO, è Zeriine. 

Allons donc, petite fille, servez M. le marquis, (au mar- 
quis.) J'espère que monseigneur sera content du zèle de mes 
gens, et de ma fille, que je laisse maîtresse de la maison, 
car je suis obligé ce soir de m*absenter. 

LE marquis. 
Ah ! vous partez? 

MATHÉO. 

Dans rinstant. Je vais coucher à deux lieues d'ici, chez 
Francesco, mon gendre, que j'amènerai demain matin avec 
toute la noce. 

ZERLINE, A part. 

Ah I mon Dieu ! 

* 

LE MARQUIS. 

Avez-vous beaucoup de monde dans cette auberge? 



FRA-DIAVOLO 11 



MATHEO. 

Vous, monseigneur, et ceux que vous venez de voir, mi- 
lord et milady. 

LE MARQUIS. 

Pas d'autres? (Après un instant de réflexion.) Milady est joHe; 
mais milord est de mauvaise humeur. 

ZERLINB. 

On le serait à moins : il a été attaqué et dévalisé par les 
bandits de la montagne. 

LE MARQUIS, toajoars mangeant. 

Pas possible! je ne crois pas aux voleurs. 

MATHÉO. 

Moi j'y crois comme en Dieu et en Notre-Dame des Ra- 
meaux, notre patronne. 

LE MARQUIS. 

Ce sont des histoires pour effrayer les voyageurs. J*ai 
parcouru le jour et la nuit les montagnes, et je n'ai jamais 
été attaqué. 

MATHEO. 

Autrefois, peut -être; mais depuis que Fra-Diavolo s'est 
établi dans ce canton... 

LE MARQUIS. 

Fra-Diavolo? Qu'est-ce que c'est que cela? 

ZERLINE. 

Vous n'en avez pas entendu parler? un fameux bandit... 

MATHÉO. 

Qui est partout. 

ZERLINE. 

Et qu'on ne peut jamais joindre. 

MATHÉO. 

Il a une amulette qu'il a volée à un cardinal, et qui le 
rend invisible. 



18 OPÉRAS-GOMiaUES 

LE MARQUIS. 

Voyez-vous cela ! 

ZERLINE, 

£t les balles des gendarmes rebondissent sur sa peau. 

LE MARQUIS. 

Vraiment ! 

ZERLINE. 

Oui* monseigneur; et comme dit la chanson... 

LE MARQUIS. 

Il y a une chanson sur lui? 

MATHÉO. 

Une fameuse en son honneur! Vingt-deux couplets! Si, 
pendant son dtner, monseigneur veut permettre... 

LE MARQUIS. 

Ëst-on obligé de l'entendre tout entière? 

MATHÉO. 

C'est au choix des voyageurs; on ne force personne. 

LE MARQUIS. 

A la bonne heure ! 

MATHEO, détachant de la muraille une mandoline et la prétentant è 

Zerline. 

Tiens, ma fille. 

ZERLINE, la repoiiasant de la main et la plaçant près d'elle sur le coin 

de la table. 

Merci, mon père, je chanterai bien sans cela. 

COUPLETS. 
Premier couplet. 

Voyez, sur cette roche. 
Ce brave à Tair fler et hardi ; 
Son mousquet est près de lui, 

C'est son fidèle ami. 

Regardez, il s'approche 
Un plumet rouge à son chapeau, 



FRA-DIAVOLO 1^ 



1 

I 

' I 
I 



Et couvert de son manteau 
Du velours le plus beau. 
Tremblez! au sein de la tempête. 
Au loin l'écho répète : 
Diavolo! Diavolo! 
Diavolo ! 

Deuxième couplet. 

S'il menace la tête 
De Tennemi qui se défend, 
Pour les belles on prétend 
Qu'il est tendre et galant. 
Plus d'une qu'il arrête 
(Témoin la flUe de Piétro), 
Pensive rentre au hameau, 
Dans un trouble nouveau. 
Tremblez! car voyant la fillette, 
• Tout bas chacun répète : 
Diavolo ! Diavolo! 
Diavolo ! 

Troisième couplet. 

LE MARQUIS, M levant. 
Il se peut qu'on s'abuse, 
Ma chère enfant ; peut-être aussi 
Tout ce qui se prend ici 
N'est-il pas pris par lui? 
Souvent, quand on l'accuse, 
Auprès de vous maint jouvenceau 
Pour quelque larcin nouveau 
Se glisse incognito ! 
Tremblez! cet amant qui soupire, 
C'est de lui qu'on peut dire : 
Diavolo! Diavolo! 
Diavolo ! 



OPERAS-COMIQUES 



SCENE VI. 

Les mêmes ; BËPPO, GIAGOMO, paraissant près dêi piliers da fond. 

ZERLINE. 

Ah! mon Dieu, qu'ai-je vu? 

MATHÉO^ brosquamant. 

Qu'esUce? que demandez-vous? 

BEPPO. 

L'hospitalité pour cette nuit. 

GIAGOMO. 

Au nom de Notre-Dame des Ranxeaux. 

MATHÉO. 

On ne reçoit pas ainsi des mendiants, des vagabonds. 

BEPPO. 

Nous sommes des pèlerins. 

ZERLINE. 

Mon père, si c'était vrai! 

MATHÉO. 

Sous un pareil costume! 

BEPPO. 

Nous sommes partis pour remplir un vœu. 

MATHÉO. 

Et lequel? 

GIAGOMO. 

Celui de faire fortune. 

MATHÉO. 

Ce n'est pas ici que vous la trouverez. 

LE MARQUIS, se levant et oarrant sa bourse, où il prend un peu de 

monnaie. 

Peut-être ! tenez, tenez, voici ce que je vous donne au 
nom de cette belle enfant. 



FRA-DIAVOLO H 



BEPPO et GIACOMO. 

Ah ! monsieur le marquis ! 

MATHÉO, étonné. 

Us VOUS connaissent? 

LE MARQUIS. 

Oui, ce sont de pauvres diables que j'ai rencontrés ce 
matin, et à qui j*ai déjà fait Taumône. Monsieur Tbôte, je 
veux bien payer leur souper et leur coucher. 

MATHÉO. 

Ce sera un écu par tète. 

LE MARQUIS. 

Par tétel c*est peut-être plus qu'elles ne valent; n'im- 
porte 1 

MATHÉO, reoerant l'argent. 

Dès que monsieur le marquis s'y intéresse, il n'y a pas 
besoin d'autre recommandation. 

ZERLINE. 

Mon père, on va les loger tout là-haut? 

MATHÉO. 

Pas dans la maison, surtout quand je vais passer la nuit 
dehors, (a uq de m garçom.) Jean, vous leur donnerez un 
morceau, et puis vous les conduirez vous-même à la grange, 
ici à côté. (Aux aatfes gêna de l'auberge.) Rentrez, et préparez 
le souper de milord. (a zerUne.) Toi, ma fille, tu vas me 
reconduire à quelques pas d'ici, jusqu'à l'ermitage, et nous 
parlerons de ton prétendu, (aq marqnia.) Adieu, monsieur le 
marquis ; j'espère, demain matin, en revenant avec mon 
gendre, retrouver encore Votre Seigneurie. 

LE MARQUIS. 

Je l'espère aussi, je me lève tard. Adieu, notre hôte, bon 
voyage. Adieu, ma belle enfant. 

(Les domeatiquea rentrent dana Thôtellerie ; Mathéo, qni a pria aon chapeau 
et aon bAton, aort par le fond avec Zerline.) 



"22 OPÉRAS-COMIQUES 



SCENE VIL 
LE MARQUIS, BEPPO, GIACOMO. 

(Lo marquis est assis sur le devant da théâtre, près de la table è droite, 
et tient un cure-dent ; Beppo et Giacomo regardent si toat le inonde est 
parti.) 

BEPPO) redescendant le théâtre, et prenant la bouteille qui est sur la 

table, se verse un verre de rin. 

A ta santé 1 

LE MARQUIS, se retournant arec hauteur. 

Hein! 

BEPPO, de même. 

Je dis : à la santé ! 

LE MARQUIS. 

Qu'est-ce que c'est que de pareilles manières? 

GIACOMO, le chapeau bas. 

Excusez, capitaine, c'est une recrue qui ne sait pas encore 
le respect qu'on vous doit. (Bas è Beppo.) Ote donc ton cha- 
peau) (Au marquis.) Il n'est pas encore au fait; mais il sort 
d'une bonne maison, c'est un ancien intendant qui veut tra- 
vailler maintenant en brave, et à découvert. 

LE MARQUIS. 

Il ne suffît pas d'être brave, il faut encore être honnête et 
savoir vivre. Je n'ai jamais vu^ dans l'origine, de troupe 
plus mal composée que celle que j'ai l'honneur de com- 
mander. Les bandits les plus mal élevés ! et si je n'y avais 

établi Tordre et la discipline... (a Giacomo, lui montrant une 
carafe et relevant la manche de son pourpoint.) Vcrse-mOi de Peau ! 

(a Beppo, tout en se lavant les mains.) A la première familiarité je 
te fais sauter la cervelle ; cela t'apprendra. 

BEPPO. 

Eh bien î par exemple ! 



FRA-DIAVOLO 28 



GIACOMO. 

Il le ferait comme il le dit. 

BEPPO, tremblant. 

Hein 1 

LE MARQUIS. 

Une serviette! (s'eMuyant lei mains.) Qa*y a-t-il de nouveau? 
et qu'est-ce qui vous amène? 

BEPPO, chapeau baa. 

L'entreprise a réussi; nous avons arrêté le milord et ses 
diamants. 

LE MARQUIS. 

Crois-tu que je ne sois pas au fait? je le savais déjà. 

GIACOMO. 

Toutes les indications que vous nous aviez données étaient 
si exactes 1 

LE MARQUIS. 

Je le crois bien ; depuis trois jours que je les suis à la 
piste, que je dine avec eux dans les mêmes auberges, et que 
tous les soirs je chante des barcaroUes avec milady, vous 
croyez que ce n*est pas fatigant ! 

GIACOMO. 

Nous savons, capitaine, ce que vous faites pour nous. 

LE MARQUIS. 

Milord ne s*est pas défendu et nous n'avons perdu per- 
sonne? 

GIACOMO. 

Non, capitaine, au contraire ; le postillon était un ancien 
qui nous avait quittés, et qui demande à s'enrôler de nou- 
veau. 

LE MARQUIS. 

Est-il entre vos mains? 

GIACOMO. 

Oui. 



24 OPÉRAS-COMIQUES 

— ■ .■■■■■»■ Il ■ ■ ■ ■ ^ I ■■■■■■»■■ , m ■■■ I I »■ . ■■ ■ ™ — I» ■ ■! I I I— ., _——■■■ 

LE MARQUIS, arrangeant sa chemise de?aat un miroir de poche. 

Qu'on le fusille! je n'aime pas l'inconstance; dans notre 
état, s'entend; près des belles, c'est autre chose; et puisque, 
grâce à milord, nous avons des diamants, tu en enverras 
pour six mille écus à Fiorlna, cette jeune cantatrice que je 
protège; j'aime les arts et surtout la musique. 

GIACOMO. 

Oui, capitaine. 

LE MARQUIS. 

£h bien ! est-ce tout ? 

GIACOMO. 

Non vraiment, et nous craignons d'avoir été trompés. 

LE MARQUIS. 

Comment cela? 

GIACOMO. 

Cette cassette que vous nous aviez annoncée et que milord 
devait avoir dans sa voiture... 

LE MARQUIS. 

Cinq cent mille francs en or qu'il allait placer à Livourne 
chez un banquier; du moins milady me l'avait dit. 

GIACOMO. 

Impossible de les trouver. 

LE MARQUIS. 

Imbécile ! manquer une si belle opération ! 

BEPPO. 

Peut-être, pour nous faire du tort, les a-t-il dépensés? 

LE MARQUIS. 

Ce que c'est que de ne pas faire ses affaires soi-même ! 
Mais je saurai à tout prix ce que cet or est devenu. Laissez- 
moi, (a part.) Allons, il faudra encore faire de la musique 
avec milady. Ces coquins-là sont-ils heureux de m' avoir! 

(Regardant par la porte de l'auberge.) C'est elle ! (Aperceyant Beppo 



FRA-DIAVOLO 25 



et Giaeomo <iai aont au fond da théâtre.) Eh [bien ) VOUS n'êteS pas 

encore partis 1... 

(lU disparaiffent par la droite.) 

SCÈNE vrà. 
LE BfARQUIS, PAMÉLA. 

DUO, 
PAMELA, sortant de l'auberge. 
Oui, Je vais commander le punch à vous, mîlord. 

LE liARQUISy s'arançant. 

Charmante milady! 

PAlfÉLA, effrayée. 
Comment! c'est vous encor? 
Et mon époux était dans la chambre voisine; 
Lui si jaloux, jaloux comme Othello ! 

LE MARQUIS. 

Est-ce donc Toffenser que chanter un duo? 

(prenant la mandoline que Zerline arait placée aur le coin de la table.) 
Et nous pouvons, sur cette mandoline, 
Répéter tous les deux cet air 
Que nous commençâmes hier. 

PAMÉLA; regardant è gauche par la porte de l'auberge. 

Ah ! je l'entends 1 c'est lui. * 

LE MARQUIS, aaisiisant brusquement la mandoline et en jouant. 
« Le gondolier fidèle 
« Brave, pour voir sa belle, 
a Les autans ennemis. 

(La regardant.) 
« De loin, s'il obtient d'elle 
« Un regard, un souris, 
a C'est toujours ça de pris. » 
(il regarde vers la gauche si l'on ne vient pas, et remet la mandoline sur 

la table en s'adressent à Paméla.) 
Faut-il que votre cœur ignore 

IV. - IV. 2 



!^ OPERAS-COMIQUES 

Le feu brûlant qui me dévore I 

PAMÉLA^ Toulant f'éloigner. 
Monsieur, Je ne puis écouter. 

LE MARQUIS, la retenant. 

Je me tais, vous pouvez rester ; 

Oui, vous admirer en silence 

Ne peut vous paraître une offense. 

PAMÉLA. 

Je ne pouvais pas, je le croi, 
Empêcher vous d'admirer moi. 

LE MARQUIS. 

Ahl combien mon âme est ravie | 

En contemplant ces traits charmants, j 

Cette robe simple et jolie ! ! 

(Regardant nn médaillon qoi est à ion coa.) 
Ah ! grand Dieu I les beaux diamants ! 

PAMÉLA. I 

Les seuls échappés au pillage, 
Tant je les cachais avec soini 

LE MARQUIS, è part. 
Les inaladroits! Ah! quel dommage i 

(Hcoty à Paaéla, d'an ton galant.) 
Pour plaire en avez- vous besoin? 
Mais plus je considère 
Ce riche médaillon... il contient un secret? 

PAMÉLA. 

Pour lui mon époux Ta fait faire. 
Car il renferme mon portrait. 
(L'onvrantet le lai montrant.) 
Trouvez- vous ressemblant? 

LE MARQUIS, affectant un trooble amoureux. 

ciel ! il se pourrait! 
(Le regardant avee irresse.) 
VoîKl ce regard doux et tendre, 
Voilà ces traits si gracieux; 



j 



FHA-DIAVOLO 21 



Je crois la voir, je crois l'entendre. 

(At60 délire.) 
Mon âme a passé dans mes yeux. 

(Atoc rage.) 

Et c'est pour un rival, un tyran, un barbare!... 

(il met le portait dam aa poché. ) 
PAMÉLA. 

Que faites- vous! 

LE MARQUIS. 

Je m'en empare. 

PAMÉLA, troublée et Toalant le reprendre. 
Monsieur! 

LE MARQUIS. 

Jamais, jamais il ne me quittera. 

PAMÉLA. 

Monsieur! 

LE MARQUIS. 

Oui> sur mon cœur toujours il restera. 

PAMÉLA. 

C'est mon mari! 
(Milord aort de Thôtellerie; et le marqoia, aaiaiaaaot Tirement la mando- 
line, reprend le premier motif.) 
LE MARQUIS. 

« Le gondolier fidèle. 
« Brave> sur sa nacelle, 
« Les jaloux, les maris; 
« Quand son cœur de sa belle 
« Presse les traits chéris ; 
« C'est toujours ça de pris. » 

. SCÈNE IX. 

Les mêmes; MILORD, pasaant entre eux deux. 

TRW. 
MILORD. 
Bravi! bravi! 



28 OPÉRAS-COMIQUES 

PAHÉLA. 

Ah! c'était vous? 

MILORD. 

Oui, milady. 

PAMÉLA. 

Nous faisions de la musique. 

MaORD. 

Je n'aime pas la musique. 

Ensemble, 
PAMELA. 

Combien moi J'aimais la musique ! ' 

Elle me plaisait fort, 
Mais je vois, c'est unique, 
Qu'elle ennuyait milord. 
Jamais, avec milord, 
Nous ne- sommes d'accord, 

LE MARQUIS, è part.. 

Bravo, bravo! c'est la musique 
Qui nous a mis d'accord ; 
Il faudra qu'on s'explique 
Et qu'on m'instruise encor. 
Enlevons à milord 
Et sa femme et son or. 

MILORD. 

Toujours ensemble, c'est unique, 
Il sont très-bien d'accord; 
Aussi cette musique 
A moi me déplaît fort, 
Et peut faire du tort 
A l'honneur d'un milord. 

PAMÉLA. 

Nous répétions cette barcarolle... 

MILORD. 

C'était bien aimable à vous pendant que je m'impatien- 
tais, moi, pour le punch. 



FRA-DIAVOLO 29 



LE MARQUIS. 

Permettez donc, milord ! puisque vous preniez du punch, 
nous pouvions bien faire de la musique. 

MILORD. 

Oui, si j'en avais pris ! mais je n*en prenais pas, j*en at- 
tendais. 

LE MARQUIS. 

Que ne le disiez-vous? Holà ! quelqu'un ! 

MILORD. 

Ce était pas besoin; je bavais plus soif, je bavais perdu le 
soif. 

LE MARQUIS. 

Depuis la perte de vos diamants? 

MILORD. 

Oui; cela et puis autre cbose encore. 

LE MARQUIS. 

Ahl mon Dieu! est-ce qu'il serait arrivé malheur à ces 
cinq cent mille francs en or que vous alliez placer à Li- 
voume? 

MILORD. 

Je les bavais toujours. 

LE MARQUIS. 

Ah ! tant mieux I je respire ; car si vous les aviez perdus, 
j'en aurais été aussi fâché que vous-même. 

PAMBLA. 

Que vous étiez bon I 

LE MARQUIS. 

Ce que j'en disais, c'était pour vou$ offrir mon porte- 
feuille. 

MILORD. 

Je remerciais vous. (Tirant son portefeuille.) Je avais déjà re- 
garni le mien. 

<9.' 



30 OPÉRAS-GOlfIQUKS 

ls marquis. 
Et comment cela? comment avez-vous pu sauvef votre or? 

MILORD. 

Par un moyen bien adroit que je ne (lisais à personne. 

LE MARQUIS. 

Vous avez de Tesprit. 

MILORD. 

Je croyais bien. 

PAMÉLA. 

Il avait changé les pièces d*or en billets de banque, et il 
les avait fait coudre. 

LE MARQUIS, nvement. 

Où cela? 

MILORD, riant. 

Devinez. 

LE MARQUIS. 

Moi, je ne devine jamais rien. 

MILORD. 

Dans mon habit, et dans la robe de milady. 

LE MARQUIS. 

Il serait possible! (Regardant la robe de Paméia.) Ce tîssu char- 
mant et précieux... (Se retournant en riant yera railord.) C'est im- 
payable ! 

MILORD, riant aasal. 

Yes, yes, nous étions tout cousus d'or. 

LE lURQUIS, è part. 

C'est bon à savoir. 

(En ce moment on entend en dehora une marche guerrière. Milord et 

Paméia yont regarder par le fond.) 

FIMLE. 

MILORD et PAMÉLA. 
Écoutez I 



FnA-0!AVOLO Si 



LE MARQUIS. 

: Quelle est donc cette marche guerrière ? 

f^ BEPPO et GIACOMO, entrent mystérieasemeat et disent à deml-roix an 

marquis, sur le derant du théâtre : 

Un brigadier et des soldats 
Qui vers ces lieux portent leurs pas. 
Fuyons ! 

LE MARQUIS. 
Jamais ! Poltrons, du cœur ! 

BEPPO. 

Je n'en ai guère. 

LE MARQUIS. 

Auprès de moi n'êtes-vous pas? 



SCENE X. 
Les mêmes; LORËNZO, Carabiniers» ZERLINE, Gens de 

l'auberge et DU VILLAGE. 

LES CARABINIERS. 

Victoire ! victoire ! victoire I 
Réjouissons-nous ! 
Victoire! victoire! 
Pour nous quelle gloire! 
Ils sont tombés sous nos coups. 

ZERLINEy courant è Lorenzo. 
C'est lui que je revois ! 

MILORD et PAMÉLA, è Loreozo. 

De grâce, expliquez-vous, 

LORENZO. 

En silence et dans l'ombre 
Suivant leurs pas errants. 
Dans un défilé sombre 
J'ai surpris ces brigands. 



32 OPÉRAS- COMIQUES 

LE MARQUIS, è part. 

Et je n'étais pas là ! 

LORBNZO. 

Longtemps avec audace 
Ils se sont comportés; 
Vingt d'entre eux sur la place 
En braves sont restés 1 



LE MARQUIS, è part. 



fureur! 



LORENZO. 
Mais l'effroi qui les gagne 
Disperse ces bandits. 
L'écho de la montagne 
A répété ces cris : 

LES CARABINIERS. 

Victoire! victoire! victoire! etc. 

LORENZO, à milord. 

Sur l'un de ces brigands, couché sur la poussière, 
J'ai retrouvé, milord, cet écrin. 

MILORD et PAMELA, s'en emparant. j 

C'est le mien! 
sort heureux! j 

LE MARQUIS^ à part. | 

sort contraire! \ 

(Montrant Lorenzo.) | 

Par lui perdre à la fois mes soldats et mon bien ! 

Ensemble, 

LE MARQUIS; BEPPO et GUGOMO. 
Que la fureur et la vengeance 
Pour le punir arment nos bras ! 
Son sang expira son offense : 
Oui, je vous promets son trépas, 
Oui, je jure ici son trépas! 

ZERLINE, MILORD et PAMÉLA. 

Honneur à sa vaillance l 



FRA-DrAVOLO S3 



Le ciel a protégé son bras; 
Oui, je renais à l'espérance ; 
Pour moi quel moment plein d'appas ! 
Oui, quel moment plein d'appas! 

LORENZO et LES CARABINIERS. 

Victoire! victoire! victoire! etc. 

LORENZO. 

Adieu, milord. 

ZERLINE. 

Déjà quitter cette demeure! 

LORENZO. 

Il le faut. 

ZERLINE. 

Pourquoi donc repartir à cette heure? 

LORENZO. 

Le chef de ces bandits a su nous échapper; 
Mais je suis sur sa trace, il ne peut nous tromper. 
Adieu, Zerline. 

PAMBLA, le retenant. 

Un instant, je vous prie. 

(a milord.) 
Le portefeuille à vous? 

HILORD, le retirant avec peine de fa poehe. 
Et pourquoi, chère amie ? 
PAHÉLA, onvrant le portefeuille et j prenant des billets de banque, et 

s'adressant à Lorenzo. 

Milord, qui chérissait beaucoup les gens de cœur, 
De ces dix mille francs est votre débiteur; 

(Montrant la pancarte du fond. ) 
Lisez plutôt. 

LORENZO, repoussant les billets. . 
Jamais! quelle idée est la vôtre? 

PAMÉLA; à demi-Toix. 
C'est la dot de Zerline, acceptez aujourd'hui 
Un trésor qui pourrait vous en donner un autre. 



34 OPéRAS-GOMiaUES 

- — - — . . » 

ZERLINE» lod preoant TÎTement. 

Moi, j'accepte pour lui ; 
Le voilà riche, Dieu merci! 
Autant quo son rival. 

LOllBNZO , a?eo joie et TÎTement. 
Et je puis... 

ZERLINE, de même. 

A mon père... 

LORENZO. 

Demander... 

ZERLINE. 

Dès demain... 

LORENZO. 

Et ton cœur... 

ZERLINE. 

Et ma main. 

LORENZO. 

sort prospère! 

ZERLpfE. 

Heureux destin ! 
Ensemble. 
LORENZO et ZERLINE. 

Ah! je renais a Tespérance, 
Le ciel me ramène en tes bras; 
D'aujourd'hui mon bonheur commence; 
Pour moi quel moment plein d'appas! 

MILORD et PAMÉLA. 

Rendons honneur à sa vaillance. 
Le ciel a protégé son bras. 

(Regardant l'écrin.) 
Cher écrin, ma seule espérance. 
Ah! tu ne me quitteras pas. 
Quel moment plein d'appas! 

LE MARQUIS, BEPPO et GIAGOMO. 

Que la fureur et la vengeance, etc. 



FRA>-DIAV0LO 35 



I LES CARABINIBRS. 

; Victoire! victoire! victoire! etc. 

(A la fin de cet ensemble, Lorenzo ra parler è lei soldaU et les range 

en bataille.) 

I 

LE MARQUIS, bae à Beppo et Giaeomo, sur le devant, à droite. 
Tout nous sourit, sachons attendre, 
Le père ne peut revenir. 

BEPPO. 

Et ces soldats ? 

LB MARQUIS. 

Ils vont partir. 
Us vont ailleurs pour nous surprendre I 

LORENZO, an fond. 
Partons, mes braves compagnons ! 

LE MARQUIS, è part. 
Ils s'éloignent, et nous restons. 

ZBRLINB, à Lorenzo. 

Demain, songe au bonheur que le ciel te destine. 

LE MARQUIS, bae è sei compagnoni. 
L'or et les diamants, et la dot de Zerline, 
Cette nuit... 

BEPPO. 

Sont à nous, et nous les reprendrons. 
Ensemble, 
MILORD, PAMÉLA, ZERLINE. 

A demain, à demain, oui, nous nous reverrons. 
Demain, demain, nous reviendrons. 
Partons, partons. 

LE MARQUIS, BEPPO, GIAGOMO. 

Cette nuit, cette nuit, oui, d'eux tous je réponds. 
Ils sont à nous, oui, j'en réponds, 
Nous les tenons. 

Que la fureur et la vengeance 
Pour le punir arment nos bras 



36 OPÉRAS-COMIQUES 



Son sang expira son offense , 
Et je jure ici son trépas; 
Oui, je jure son trépas! 

LORENZO. 

Mon cœur renaît à Tespérance; 
Oui, demain, tu m'appartiendras : 
D'aujourd'hui mon bonheur commence. 
Pour moi quel moment plein d'appas ! 

ZERLINE. 

Mon cœur renaît à l'espérance; 
Demain, demain, tu reviendras; 
D'aujourd'hui mon bonheur commence. 
Pour moi quel moment plein d'appas ! 
MILORD et PÀMÉLA. 

Le ciel protège sa vaillance ! 
Il doit encor guider ses pas. 
Cher écrin, ma seule espérance, 
Ah! tu ne me quitteras pas. 

LES CARABINIERS. 

Victoire! victoire! victoire! 

Dieu combat pour nous. 
Victoire! victoire! 
Pour nous quelle gloire ! 
Il va tomber sous nos coups. 

(Lorenzo, à la tête de ses soldats, déiiie au fond du théâtre, tandis que 
des gens de l'auberge apportent des flambeaux au marquis, à Paméla 
et à milord qui se souhaitent le bonsoir. Un garçon d'auberge montre 
à Beppo et à Giacomo la grange qui est à droite du théâtre, et les em- 
mène de ce côté pendant que les autres entrent dans la maison.) 





ACTE DEUXIEME 



Une chambre d'auberge. — Sur le premier plan, à gaache et è droite, 
deux portes ritréee faisant face an speetatear; sur le second plan, à 
gaache, an lit et ane table sar laquelle est an miroir ; à droite, sur le 
second plan, nne porte conduisant dans Tintérienr de la maison. An fond 
du théâtre» une croisée donnant sur la rae. 



SCENE PREMIERE. 

ZERLINE, tenant è la main un bougeoir et des flambeaux. Elle entre 
par la porte à droite qu'elle laisse ouverte, et parle à la cantonade. 

AIR. 

Ne craignez rien, milordl oui, je vais sur-le-champ. 

Pendant que vous êtes à table, 
Préparer votre lit et votre appartement. 

(Descendant le théâtre et posant le bougeoir sur la table.) 
On n'entendit jamais de tapage semblable ; 

J'en perdrai la tête, je croi : 
Aller, venir, courir au bruit de vingt sonnettes. 
Et de tous ces messieurs écouter les fleurettes. 

On n'a pas un instant à soi. 

Quel bonheur! je respire. Oui, je suis seule ici; 

On me laisse un instant : qu'au moins il soit pour lui 1 

A peine ai-je le temps de dire que je l'aime, 
De peur de l'oublier je le dis à moi-même. 

Non, pour moi ce mot-là 

Jamais ne s'oublira. 
(Montrant sou cœur.) 

Son souvenir est là! 

ScRiBB. — Œuvres complètes. IV"« Série. — 4™*' Vol. — 3 



riS OPÉRAS-COMIQUES 

Quel bonheur! je respire. Oui, je suis seule ici; 

On me laisse un moment : qu'au moins il soit pour lui! 

Ce ne sera pas long, car voilà que Ton remonte déjà. 

(a milord et à sa femme qai entrent.) Quand milord Ct niilady vou- 
dront, leur appartement est prêt. Au bout du corridor. 

« 

SCÈNE n. 

Les mêmes; MILORD, PAMÉLA. 

TRIO. 
MILORD. 

Allons, ma femme, 

Allons dormir. 
Déjà le sommeil me réclame. 
Pour, un époux, ah ! quel plaisir! 

Ah! quel plaisir 

De bien dormir! 

PAMÉLÀ. ^ 

Eh quoi! milord, déjà dormir! 
Déjà le sommeil vous réclame ! 
Jadis, je crois m'en souvenir. 
Vous étiez moins prompt à dormir 

MILORD. 

Pour un époux, ah! quel plaisir! 
Ah! quel plaisir 
De bien dormir! 

Ensemble, 

ZERLINE. 

Après un an de mariage^ 
On querelle donc son mari? 
Avec le mien, dans mon ménage, 
Il n'en sera jamais ainsi. 

MILORD. 

Après un an de mariage, 
Comment! déjà changer ainsi! 



FnA-DiAVOLO S\) 



Voyez donc le joli ménage! 
Je reconnais plus milady. 

PAMÉLA. 

Après un an de mariage, 
Comment! déjà changer ainsi! 
Voyez donc le joli ménage, 
Voyez donc l'aimable mari ! 

UILORD. 

Il est minuit, c'est très-honnête; 
Il faut partir de grand matin. 

PAMÉLA. 

Non vraiment : je reste à la fête; 

(Montrant Zerline.) 

Sa noce elle avait lieu demain. 

ZBRLINE. 

Croyez à ma reconnaissauco. 

PAMÉLA. 

Je veux vouff donner des avis. 
Ma chère enfant, je veux d'avance 
Vous prévenir sur les maris... 
Voyez- vous bien, tous les maris... 

MILOHD, l'interrompam. 
Allons, ma femme, allons dormir. 

Ensemble. 
PAMÉLA. 

Eh quoi! mi lord, déjà dormir? 

MILORD. 

Milord, milord aime à dormir. 

ZERLINE, le boageoir è la main. 
Milord voudrait-il quelque chose? 

MILORD. 

Un oreiller. 

ZERLINE, allant en prendre on dans le cubinet à droite. 

C'esl là, je croi! 



40 OPÉRAS-COMIQUES | 



PAMÉLA, à Zerline. 
OÙ donc est la soubrette à moi ? 

ZERLINE. 

De moi que madame dispose. 
(Aq moment où iU Tont sortir, milord s'arrête . et regarde au cou de sa 

femme.) 

MILORD. 

Mais qu'avez-vous donc fait, ma chère, 
Du médaillon que d'ordinaire 
J'ai l'habitude ici de voir 
Attaché par. un ruban noir? 

PAMÉLA, un peu troublée. 
Ce portrait ? 

MILORD. 

Oui ; ce médaillon. 

PAMÊLA, troublée. 
Il est!., il est... 

MILORD. 

Où donc? 

PAMÉLA. 

Allons, milord, allons dormir,. etc. 
(Reprise de Fensemble.) 
(Zerline, qui a pris un bougeoir et l'oreiller, entre, en les éclairant, dans 
le corridor à gauche. Milord et sa femme la suivent. Le théâtre reste 
dans l'obscurité.) 

SCÈNE III. 

LE MARQUIS seul, entrant mystérieusement. 
(Au moment où ils sortent, le marquis parait à la porte à droite.) 

Ils sont tous retirés dans leurs appartements, et personne, 
grâce au del, ne m*a vu monter cet escalier. Orientons- 
nous. Au premier, m'a-t-on dit, la seconde chambre au 



FRA-DIA.V0L.O 41 



bout du corridor. Voici bien la première chambre, j'y suis. 

Pour la seconde, est-ce celle-ci? (aegardant par U porte à 
droite que Zerline a laissée onrerte.) NOU, Un cabinet UOir aVOC deS 

porte-manteaux, des rideaux. (Regardant de rautre côté.) Alors 
voilà sans doute la porte du corridor qui conduit chez l'An- 
glais. Pas d'autre issue, notre proie ne peut nous échapper. 
n s'agit maintenant d'avertir mes compagnons qu'on a logés 
dans la grange, (oarrant la fenêtre du fond.) Us devraient déjà 
être dehors, et je ne les vois pas. La nuit est si sombre!... 
Peut-être rôdent-ils autour de la maison. (Apercerant une man- 

doline accrochée à l'on des murs.) Allons, le signal COUVOnU. Et 

si on m'entendait I qu'importe ? Je ne peux pas dormir, je 
cbante. On chante jour et nuit en Italie. D'ailleurs, ma 
chanson n^éveillera pas de soupçons. C'est celle que fre- 
donnent toutes les jeunes filles qui attendent leurs amou- 
reux, et elle est joliment connue dans le pays. 

BARCAROLLE. 
Premier couplet. 

Agnès la jouvencelle, 

Aussi jeune que belle. 

Un soir à sa toarelle 

Ainsi chantait tout bas : 
La nuit cachera tes pas. 

On ne te verra pas ; 
La nuit cachera tes pas : 

Et je suis seule, hélas ! 

C'est ma voix qui t'appelle. 

Ami, n'entends-tu pas ? 

Deuxième couplet. 

L'instant est si prospère ! 

Nulle étoile n'éclaire 

Ta marche solitaire. 

Pourquoi ne viens-tu pas ? 
Le jour, ma grand'mère, hélas I 

Est toujours sur nos pas. 
Mais ma grand'mère, là-bas, 



Ai OPÉRAS-GOMlQUIfiS 

Dort après son ropas. 
L'instant est si prospère ! 
Âmi, n'entends-tu pas ? 
(a la fia du couplet} Beppo et Giaeomo paraiaunt à la croiséa da loiid.) 

SCÈNE IV. 
LE MARQUIS, BEPPO, GIACOMO. 

LE MARQUIS. 

Entroz sans brait. 

GikCùmO. 

Il ne nous a pas été difficile de sor^ de la grange où Ton 
nous avait mis, 

BEPPO. 

Et nous voici exacts au rendez-vous. 

LE MARQUIS. 

Silence ! milord et milady viennent d'entrer dans leur 
cliambre. 

GUCOMO. 

Et les cent mille écus de diamants qu'ils nous ont pris? 

BEPPO. 

Les cinq cents billets de banque qu'ils nous ont dérobés ? 

LE MARQUIS, montrant leur appartement. 
Sont là, avec eux. (Vojant qu'ils font nn moa?ement pour y 

courir.) OÙ allez-vous? 

GIAGOMO. 

Reprendre notre bien. 

LE MARQUIS. # 

Un instant 1 ils ne sont pas encore endormis, il y a dans 
leur chambre quelqu'un qui ne va pas tarder à en sortir, 
cette petite servante... 

GUGOMO. 

Zerline ? 



FHA-DIAVOLO 4*{ 



BEPPO. 

Nous avons aussi un compte avec elle, car enfin il y a dix 
mille francs à nous qu'elle a détournés de la masse. 

LE MARQUIS. 

Us nous reviendront; mais ce n'est pas à elle que j'en 
veux le plus, c'est à Lorenzo, son ampureux, qui nous a 
privés d'une vingtaine de braves, et par San-Diavolo, mon 
patron, je me vengerai de lui, ou je ne suis pas llalien I 

ZERLINE, en dehors do la porte à gaaohe. 

Bonsoir, milord ; il ne vous faut plus rien ? 

LE MARQUIS. 
On vient. (Lear montrant la porte à droite.) DanS Ce Cabinet, 

derrière ces rideaux. 

BEPPO, hésitant. 

Ces rideaux ! 

LE MARQUIS. 

Eh oui ! jusqu'à ce que la petite soit partie I 

(ils entrent tons trois dans le cabinet à droite dont ils referment la porte.) 



SCENE V. 

Les MEMES, caohés; ZERLINE, tenant an boageoir. ~ Le théAire 

redevient éclairé. 

ZERLINE. 

Bonne nuit, milord ; bonne nuit, milady . Oh I vous dor- 
mirez bien : la maison est très-sûre et très-tranquille (Po- 
sant son bougeoir sar la table, près du lit.) GrâCC aU ciel, VOilà chez 

nous tout le. monde endormi, et je ne suis pas fâchée d'en 
faire autant : je suis fatiguée de ma journée. Dépêchons- 
Qous de dormir, car il est déjà bien tard, et demain au 

point du jour il faut être sur pied. (Elle s'approehe dn lit, dont 

eUe Aie la coorte-pointe.) Mou lit ne vaut pas celui de milord, 

non certainement. (EUe ouvre la porte du cabinet, et place sur la 



44 OPÉRAS-COMIQUES 



chaise qui est à l'entrée la coaT«rture qu'elle Tient de plier, elle laisse 
la porte ouverte ; cette porte doit s'ourrir en dehors, c'est^-dire da c6té 
du spectateur; continuant à parler, elle se rapproche de son lit, et tourne 

le dos an cabinet.) Mais c*est égal, j'ai idée que j'y dormirai 
mieux; je suis heureuse!... 

GIACOMO, paraissant à l'entrée du cabinet dont on rient d'ourrir la porte. 

Il parait que c'est sa chambre. 

BEPPO, de même. 

Qu'allons-nous faire V 

LE MARQUIS, de même. 

Attendre qu'elle soit couchée et endormie. 

BEPPO. 

Alors, qu'elle se dépêche. 

ZERLINE. 

Demain matin Lorenzo reviendra ; il demandera ma main 
à mon père, qui ne pourra la lui refuser ; car il est riche» 
il a dix mille francs ! (Les tirant de son corset.) Lcs voilàl Ils 
sont à lui 1 qu'est-ce que je dis? ils sont à nous I Le compte 
y est-il? oui vraiment I J'ai toujours peur qu'il n'en manque. 

Qu'ils sont jolis 1 que je les aime t (sue les porte à sa bouche.) 
aussi ils ne me quitteront pas... (Allant les mettre sous son oreU- 

1er.) ils passeront la nuit à côté de moi, sous mon chevet. 

BEPPO, à part dans le cabinet. 

Ces coquins de billets 1 ^ 

LE MARQUIS. 

Te tairas-(u? 

BEPPO, avec mauvaise humeur. 

On ne peut plus parler maintenant. 

ZERLINE va chercher la table qui est à cêté du lit, et sur laquelle est 

nn miroir en pupitre. 

Et Francesco, que mon père doit m*amener comme son 
gendre ! Je lui parlerai franchement ; je lui dirai que je 
ne l'aime pas, cela le consolera ; et demain, à cette heure- 



FRA-DIAV01.0 45 



ci, peut-être que je serai la femme de Lorenzo. (s'arrêtant.) 
Sa femme ! il est vrai qu'il y a si longtemps que j'y rêve I 
tous les soirs en me couchant; mais maintenant il n'y a 
plus à dire ! 

(Sor la ritournelle de l'air suiTant, elle s'assied près de la table, et com- 
mence sa toilette de nuit: elle détache son coUier, ses boucles 
d'oreilles et les rubans de sa coiffure. ) 

AIR. 

Oui, c'est demain, c'est demain 

Qu'enÛn l'on nous marie ! 

C'est demain, c'est demain 

Qu'il recevra ma main, 

Que^ mon âme est ravie! 

C'est demain, c'est demain, 

C'est demain 1 

(Détachant son fichu.) 

Nous ferons bien meilleur ménage 

Que cette Anglaise et son époux ; 

Car Lorenzo n'est pas volage. 

Il ne sera jamais jaloux. 

Aïe, aïe ; je n'y prends pas garde. 

Et je me pique ! 

(Elle presse son doigt.) 

BEPPO, regardant par la porte vitrée. 

Elle est jolie ainsi. 

(Sur un geste menaçant que lui fait le marquis») 

Je ne parle pas, je regarde. 

LE MARQUIS, le repoussant et prenant sa place. 

Va-t'en ! c'ost moi qui dois tout observer ici. 

ZERLINE, continuant l'air tout en faisant sa toilette. 

Je suis sûre de mon mari : 
En sa femme il a confiance; 
Aussi pour moi quelle espérance I 

C'est demain, c'est demain 
Qu'enfin Ton nous marie ! 
C'est demain, c'est demain, 
Qu'il recevra ma main ! 

3 



46 OPÉRAS-GOMIQUËS 



Que mon âme est ravie ! 
C'est demain^ c'est demain, 
C'est demain. 

(Elle a àié son tablier, ses manches et son corset ; elle reste le cou ot 
les bras nus> et avec une petite robe de dessous.) 

Pour moi, je n'ai pas l'élégance, 
Ni les attraits de milady; 

(Se regardant.) 
Pourtant Lorenzo, quand j'y pense, 
N'est pas à plaindre, Dieu merci ! 

(Se retournant pour voir sa taille.) 
Oui, voilà pour une servante 
Une taille qui n'est pas mal ; 
Vraiment, vraiment, ce n'est pas mal : 
Je crois qu'on en voit do plus mal. 

(ÀTeo satisfaction.) 

Oui, oui, j'en suis assez contente. 1 

LE MARQUIS, et les deux autres dans le cabinet, ne pouvant contenir 

un éclat de rire. 
Ah ! ah ! c'est original. 

ZERLINE, effrayée, s'arrètant. i 

î 

Je crois qu'on vient de rire. 

(l£lle remonte le théâtre, écoute du côté du cabinet et n'entend plus lien.) 

Est-ce en la chambre de milord ? 
(Allant écouter.) 
Non, il ne rit jamais ; je n'entends rien ! il dort. 

(Reprenant avec gaieté.) 
C'est demain, c'est demain, 
Ce jour que je désire ; 
C'est demain, c'est demain 
Qu'il recevra ma main. 
Ah ! quel bonheur de dire : 
C'est demain, c'est demain ! 
(Bile reporte la table près du lit, et s'y asseyant, elle défait se^ 

souliers.) 
Allons, allons, il faut dormir. 



FRA-UIAVOLO 47 



LE MARQUIS, BEPPO et GIACOUO. 

C'est heureux ! 

ZERLINE. 

Lorenzo, que ton doux souvenir 
Pour un seul instant m'abandonne ! 
Laisse-moi prier ma patronne. 

(Se mettant à genoux prè» du Ut.) 

Vierge sainte, en qui j'ai foi, 
Veillez sur lui ! veillez sur moi ! 
(Se relevant et s'assejant sur le lit.) 
Bonsoir, bonsoir, mon ami, 
Mon mari. 

Vierge sainte, en qui j'ai foi, 
Priez pour lui, priez pour m... 
(Le sommeil la saisit, ses yeax se ferment, et sa tête tombe sur son 

oreiller.) 

LE MARQUIS, BEPPO et GIACOMO, sortant du cabinet. 

Que la prudence 
Guide nos pas ! 
Que la vengeance 
Arme nos bras ! 

LE MARQUIS, s'approchant de la lumière qui est sur la table et qu'il 

éteint. 

Elle dort ! 

BEPPO. 
Non sans peine. 
Je croyais, capitaine^ 
(Montrant le cabinet. ) 
Que nous y resterions toujouic. 

GIACOMO. 

Qu'une jeune fillette 
Est longue en sa toilette, 
Ainsi qu'en ses pensers d*amours! 

BEPPO. 

Entrons chez milord ! 



4S OPÉRAS-COMIQUES 

LE MARQUIS. 

Du mystère ! 

GIACOMO, montrant son poignard. 
Je sais comment le faire taire. 

LE MARQUIS, BEPPO et GIAGOMO. 

Oui, la prudence 
Veut son trépas ! 
Que la vengeance 
Arme nos bras I 

GlACOMO, prêt à entrer dans la chambre de mîlord. 
Marchons! 

BEPPO, Tarrétant et lui montrant Zerline. 
Et cette jeune fille. 
Que le bruit pourrait éveiller, 
A son secours peut appeler. 

LE MARQUIS. 

Beppo par la prudence brille. 

GIACOMO. 

Que faire ? 

BEPPO. 

Commençons par elle. 

GIACOMO, an marquis. 

Le, veux-tu ? 

LE MARQUIS. 

G*est dommage ! 

BEPPO. 

Qu'ai-je entendu? 
Le capitaine y met de la délicatesse ! 

LE MARQUIS. 
Moi, faquin ! pour qui me prends-tu ? 
(Lui donnant son poignard.) 

Tiens, frappe ! et point de faiblesse. 

LE MARQUIS, BEPPO et GIACOMO. 

Oui, la prudence 



FRA-DIAVOLO 49 



Veut son trépas ! 
Que la vengeance 
Arme nos bras! 
(B«ppo passe derrière le lit en faisant face aux spectateurs. Il lère le poi- 
gnard pour frapper Zerline*) 

ZBRLINE, donnant et répétant les derniers mots de sa prière. 
Vierge sainte» en qui j'ai foi, 
Veillez sur lui 1 veillez sur moi ! 

(fieppo, tronblé, hésite.) 

GUCOMO. 
N'importe, flrappe! 

LE M4RQU1S, détournant la tète. 
Allons, n'hésite pas. 

(Beppo lèTe le bras de nonreau, et Ta frapper, lorsqu'on entend heurter 
▼iolemment en dehors. Tons trois, étonnés, s'arrêtent.) 

C'est en dehors, c'est à la grande porte ! 
Que veut dire ce bruit ? 

(On frappe plus fort.) 

ZERL1NB, étendant les bras. 

Quoi ! déjà m'éveiller! Qui Arappe de la sorte 
Au milieu de la nuit ? 

LE CHŒUR, en dehors. 

Qu'on 86 réveille en cette auberge! 
Voici de braves cavaliers. 
Ouvrez vite ! qu'on les héberge, 
Car ce sont des carabiniers; 
Oui, ce sont des carabiniers. 

BEPPO. 

Des carabiniers ? 

(Tremblant.) 
Capitaine ! 

LE MARQUIS, froidemenU 
As-tu donc peur? 

BEPPO. 

Qui les ramène ? 



fiO OPÉRAS-COMIQUES 

LORBNZO; en dehors. 

Zerllne ! Zerline ! écoute-moi : 
C'est ton amant qui revient près de toi. 

ZERLINE; areo joie. 
C'est Lorenzo! 

GlACOIIO. 

Grands dieux ! 

LE MARQUIS, arec colère. 

Ah ! j'en aurai vengeance ! 
Mais d'ici-là de la prudence ! 

LE MARQUIS, BEPPO et GIACOMO, se retirant Ters le cabinet. 

Que la prudence 
Guide nos pas ! 
Faisons silence ; 
No nous montrons pas. 

LORENZO et les CAVALIERS, en dehors. 
Qu'on se réveille en cette auberge ! 
Voici de braves cavaliers. 
Ouvrez vite, qu'on les héberge l 
Ce sont les carabiniers. 

(ils frappent de nouveau à la porte*) 

ZERLINE, qui pendant le chœur précédent s'est habillée è la hâte, a remis 

ses souliers, etc. 

Mais un instant! un instant! par Notre-Dame ! donnez-vous 

patience. (Allant à la fenêtre du fond qu'eUe ouvre.) Est-ce bien 

vous, Lorenzo? 

LORENZO, en dehors. 

Sans doute. 

ZERLINE. 

Vous en êtes bien sûr? 

LORENZO. 

Moi et mes camarades que depuis une heure vous faites 
attendre. 

ZERLINB. 

Il faut bien le temps de s'habiller! quand on est réveillée 



FRA-DIAVOLO 51 



en sursaut... Mais tenez, (letant une clef par la fenêtre.) TOUS 

entrerez par la cuisine, en voici la clef; la lampe y est 
allumée, d'ailleurs voici le jour qui commence à poindre. 

(Elle referme la croisée^ et reTÎent près du lit achever sa toilette.) Dé- 

pécbons-nous à grand renfort d'épingles; encore faut-il être 
présentable, surtout devant des militaires; c'est terrible ! 

(Le brait redouble en bas; è gauche, en dehors, on entend milord.) 

IIILORD. 

Calmez -vous, milady! je allais voir ce que c'était... je 
avais payé pour le dormir tranquille, et on volait à moi mon 
argent! 

SCÈNE VI. 

ZERLINË, LORENZO, entrant par la porte à droite, puii MILORD. 

ZERLINE, apercevant Lorenzo et s'enveloppent vivement dans le rideau 

du lit. 

Âhl mon Dieu! c'est déjà vous! on n*entre pas ainsi à 
rimproviste chez les gens! c^est très-mal! 

LORENZO. 

Ma Zerline, pardonne-moi; tu es si jolie dans ce négligé! 

MILORD, entrant et apercevant Lorenzo. 

C'est VOUS, la brigadier? D'où venait ce bruit, et qui rame- 
nait vous ainsi? 

LORENZO. 

De bonnes nouvelles ! je crois que maître Diavolo ne peut 
nous échapper. 

ZERLINE et IIILORD. 

Vraiment ? 

LORENZO. 

Nous avions de mauvais renseignements et nous le pour- 
suivions dans une fausse direction, lorsqu'à trois lieues d'ici 
nous avons rencontré un brave meunier qui nous a dit : 



5â OPÉRAS-COMIQUES 

a Seigneurs cavaliers, je sais où est le bandit que vous cher- 
chez, il n*est pas à la montagne; je connais sa figure, car 
j'ai été deux jours son prisonnier, et ce soir je Tai vu passer 
dans une voiture découverte et suivant la route de Terracine. r. 

ZERLINE. 

Il serait possible 1 

LORENZO. 

Il nous a offert alors de nous conduire, de ne pas* nous 
quitter; ce que j'ai accepté, et de grand cœur: quand il ne 
servirait qu à le désigner, c^est déjà beaucoup; et nous allons 
nous remettre à sa poursuite; mais auparavant,. j*ai voulu 
faire prendre à mes soldats quelques heures de repos, car 
ils ont marché toute la nuit et meurent de faim. 

MILORD. 

Mourir de faim ! c^était un vilain mort. 

ZERLINE. 

Jésus, Marie ! Et vous, monsieur? 

LORENZO. 

Et moi aussi ! pour être brigadier cela n*empôche pas. 

ZERLINE. 

Il y a d^autres auberges, où vous auriez depuis longtemps 
irouvé à souper. 

LORENZO. 

U n'y avait que celle-ci où j'aurais trouvé Zerline. 

ZERLINE. 

Ah ! ah ! c'est pour cela? 

LORENZO. 

Justement, aussi je disais toujours : Cavaliers 1 en avant, 
marche 1 Voilà les occasions où il est agréable d'être com- 
mandant. 

ZERLINE. 

Ce pauvre garçon! je vais vous cherchera manger. 



FHA-DIAVOLO 53 



LORENZO. 

Non, commencez par mes camarades; eux qui ne sont pas 
amoureux sont plus pressés. Va vite, ma Zerlîne. 

ZBRLINB. 

Ma Zerline ! D se croît déjà mon mari. 

LOBENZO, la serrant dans ses bras. 

Pas aujourd'hui, mais demain 1 

ZBRLINB. 

Finissez, monsieur, finissez I Je ne sais pas ce que vous 
voulez dire. Et tenez ! tenez 1 voilà vos camarades qui s'im- 
patientent. 

(On entend les carfl)inîers qui sonnent et frappent snr les menbles.) 

LES CARABINIERS. 

Holà 1 la fille, holà ! quelqu'un. 

ZERLINE, se dégageant des bras de Lorenzo. 

Ils ne sont pas comme Vous, ils sont bien sages. — Voilà, 
voilà. — Je vais leur donner tout ce qu'il y aura, et puis je 
garderai ce qu'il y a de meilleur pour vous l'apporter... Ebl 
mon Dieu 1 quel tapage ! 

(Bile sort en conrant. — 11 est grand jonr.) 

SCÈNE VU. 
LORENZO, MILORD. 

MILORD. 

Et moi, messie le brigadier, je allais retrouver milady qui 
était capable pour mourir de frayeur. J'ai dit, rassurez -vous, 

je vais aller voir, (contrefaisant la Toix d'une femme.) Milord, mon 

cher milord, ne laissez pas moi toute seule! Et elle serrait 
moi tendrement beaucoup. C'était pas arrivé depuis bien 
longtemps. 



54 OPÉRAS-COMIQUES 

LORENZO, souriant. 

Vous Toyez qu*à quelque chose la frayear est bonne. 

MILORD. 
YeS, c'était bonne pour des femmes, (continuant à parier pen- 
dant que Loreuzo remonte le théâtre, regarde par la porte à droite si 
Zerline revient, redescend à gauche du spectateur, et s'assied près de la 

table.) Mais pour nous autres, messie la brigadier, pour nous 
autres qui étaient des hommes... 

(On entend dans le cabinet è droite le bruit d'une chaise qu'on renverse.) 

MILORDy effrayé. 

Hein! avez-vous entendu? 

LE MARQUIS, bas è Beppo dans 1^ cabinet. 

Maladroit ! 

LORENZO, froidement. 

C'est le bruil d'un meuble qu'on a renversé. 

MILOBD* 

Nous n'étions pas seuls ici? 

LORENZO. 

C'est sans doute milady ou sa femme de chambre. 

MILORD. 

Non, elle n'est pas de cette côté : il n'y avait personne. 

LORENZO, toujours assis. 

Vous croyez? 

MILORD, inquiet et regardant. 

Je en étais persuadé 1 

BEPPO y dans le cabinet. 

Nous sommes perdus ! 

FINALE. 

MILORD. 

N'était-il pas prudent de reconnaître 
Ce qui se passe là-bas? 



FRA-DIAVOLO 



LOnENZO, M IsTant. 
On peut voir. 

MILORDf l'engagaBnt à paMer. 
Yes, voyez. 

BBPPO, dent le cabinet. 

C'est fait de nous ! 

LE MARQUIS, de même. 

PeuUêtre. 
Laissez- moi faire, et ne votu aoolffes |>a0. 

(Au moment ok Iwii tm wr m la tliéHi'e poar entrer dana le cabinet 
!• mm/fÊiê «a ««vre la porte qa'3 rafarme.) 



SCENE VIII. 
LORENZO, MILORD, LE MARQUIS. 

LORENZO et MILORO. 
Ah! grand Dieu! 

LE MARQUIS, le doigt sor la bouche. 

Du silence! 

MILORD. 

C'est messie le marquis. 

LORENZO, bas à milord. 
Ce seigneur qu'hier soir j'ai vu dans ce logis ? 

MILORD. 

Lui-même! 

LORENZO, virement et A roix hante. 
Qui l'amène à cette heure? 

LE MARQUIS» à demi-roix. 

Silence 1 
J'ai d'importants motifs pour cacher ma présence. 

LORENZO et MILORD. 

Quels sont- ils? 



56 0P£RAS-G0M1QUES 



LE IIARQUIS, feignant l'embarras. 
Je ne puis les dire en ce moment ; 
Si c'était, par exemple, un rendez-vous galant? 

LORENZO et MILORD. 

ciel ! 

LE MARQUIS, passant entre eux deux. 
En votre honneur je mets ma confiance. 

LORENZO et MILORD. 

Achevez 1 

LA MARQUIS. 

Eh bien! oui, je Tavoue entre nous, 
Soyez discrets, c'était un rendez-vous. 

Ensemble, 
MILORD. 

Quel soupçon dans mon âme 
Se glisse malgré moi! 
Si c'était pour ma femme ! 
Ah ! j'en tremble d'effroi ! 

LORENZO. 

Quel soupçon dans mon âme 
Se glisse malgré moi 1 

LE MARQUIS. 

Je ris au fond de l'âme 
Du trouble où je les voi; 
Le courroux qui l'enflamme 
Est un plaisir pour moi. 

BEPPO et GIAGOMO, dans le cabinet. 
L'espoir rentre en mon âme; 
J'en sortirai, je croil 
Le courroux qui l'enflamme 
A banni mon effroi. 

MILORD, au marquis. 

Peut-on savoir au moins... la nuit... à la sourdine, 
Pour qui donc vous veniez ici ? 



FRA-DIAVOLO 57 



LOBENZO, A Toix basM et d'nn air menaçant. 
Était-ce pour Zerline? 

MILORD, de même de l'antre edté. 
Est-ce pour milady? 

LE M4RQUIS. 

Qa'împorte? de quel droit m'interroger ainsi? 
De mes secrets ne suis-je pas le maître? 

MILORD et LORENZO9 chacun A voix bease, et «nx deux cAtéa du 

marquis. 
Pour laquelle des deux? 

LE MARQUIS, riant. 

Pour toutes deux, peut-être. 

MILORD et LORENZO. 
Monsieur, sur ce doute outrageant 
Vous TOUS expliquerez ici même à l'Instant. 

LE MARQUIS, A part, aTec joie, et les regardant Tan après l'antre. 
De tous mes ennemis, enfin, j'aurai veugeance ! 

(Prenant milord à part, et è demi-roix.) 
Pour vous-même, milord, ne faites point de bruit ! 
De milady, c'est vrai,^ les charmes m'ont séduit ; 
Et ce portrait charmant, gage de ma constance... 

(il tire de sa poche le médaillon qn'il ini montre.) 

MILORD, furienx. 
Ah! goddam! nous verrons 1 

LE MARQUIS, froidement et A roix basse. 

Quand vous voudrez, suffit! 
(Prenant A part Lorenzo, et montrant milord. ) 
Je voulais à ses yeux dérober ton offense ; 
Mais tu l'exiges... 

LORENZO. 
Ouil 

LE MARQUIS» montrant le cabinet. 

J'étais là... je venais.. 
Pour Zerline. 



58 OPKIIAS-CQMIQUES 

LORENZO. 

Grand Dieu! 

LE MARQUIS. 

Tu comprends, je suppose? 

LORENZO. 

Etre Ipahî par elle! cl je le souffrirais! 
Courons! 

LE Marquis, le retenant par la main. 
Je n'entends point qu'un tel aveu l'expose ! 

LORENZO. 

Vous la défendez? 

LE MARQUIS. 

Oui, pour elle, point d'éclat. 

LORENZO, s'arrétant et regardant le marqais areo une furear concentrée. 

Quand un grand ne craint pas d'outrager un soldat, 
S'il a du cœur... 

LE MARQUIS, A demî-Toix. 

J'entends! tantôt, seul, à sept heures... 
Aux rochers noirs. 

LORENZO, do même. 
C'est dit. 

LE MARQUIS, à port, avec joie. 

11 n'en reviendra pas. 
Mes compagnons, dans ces sombres demeures, 
De nos braves sur lui vengeront le trépas. 

Ensemble. 
LORENZO. 

fureur! ô vengeance! 
Elle a pu me trahir! 
Après son inconstance 
Je n'ai plus qu'à mourir ! 

LE MARQUIS. 

bonheur! 6 vengeance! 
Tout va me réussir! 



FRA-DIAVOLO 59 



Je punis qui in*offense : 
Ah ! pour moi quel plaisir î 

MILORD. 
fureur! ô vengeance! 
Elle a pu me trahir! 
Gardons bien le silence; 
Mais sachons la punir! 

BEPPO et GIAGOMO, daos le cabinet. 
bonheur! ô vengeance! 
Il s'en tire à ravir ! 
Attendons en silence 
Le moment de sortir. 

SCÈNE IX. 

Les mêmes; PAMÉLA, eortaDt de la chambre à gaoeke, ZBRLINË, 

entrant par la porte à droite. 

PAMÉLA. 
Dans cette auberge quel tapage ! 

(a son mari.) 
Vous veniez pas me rassurer. 

ZERLINB, allant à Lorenzo. 
V^oncz, j'ai fait tout préparer. 

ZERLINE et PAHÉLA, l'une à Lorenzo, l'aulro à mibrd. 
Pourquoi donc ce sombre visage ? 

MiLORD et LORENZO, à part. 

La perfide! 

PAMÉLA; tendrement. 
Mon cher époux! 

MILORD. 

Laissez-moi ! je voulais me séparer do vous. 

PAMÉLA. 

Pourquo idonc? 



60 OPÉRAS-GOHIQUKS 

MILORD. 

Je voulais. 

ZERLINE, de l'autre cAté, à Lorenzo. 

Lorenzo, qu*avez-vous? 

LORENZO, froidement et sans la regarder. 
Laissez-moi ! laissez- moi ! 

ZERLINE et PAHÉLÀ. 

Quel est donc ce mystère? 

LORENZO. 

Pour vous, pour votre honneur, je consens à me taire. 

ZERLINE. 

Que dit-il? 

LORENZO. 

Mais partez! 

ZERLINE* 

Lorenzo ! 

LORENZO. 

Laissez-moi ! 

ZERLINE. 

Écoutez... 

» 

LORENZO. 

Je ne puis ! je vous rends votre foi ! 

(Bas, au marquis.) 
Ce matin aux rochers. 

LE MARQUIS, de même. 

C'est dit : comptez sur moi. 

Ensemble. 

LORENZO, de même. 
Comptez sur moi! 

ZERLINE. 

C'est fait de moi! 

MILORD, à sa femme. 
Oui, laissez-moi! 



FRA-DIAVOLO 61 



PAMÉLA. 

Mais qu'avait-il donc contre moi? 

ZERUNE. 

Voilà donc sa constance ! 
Il ose me trahir. 
Pour moi plus d^espérance! 
Je n*ai plus qu'à mourir. 

LORENZO. 

fureur! ô vengeance! 
Elle a pu me trahir ! 
Après GTon inconstance. 
Je n'ai plus qu'à mourir ! 

LE MARQUIS^ qui tient le milieu du théâtre» et qa! les regarde tons 

areo joie* 

bonheur! ô vengeance I 
Tout va me réussir; 
Je punis qui m'offense : 
Ah ! pour moi quel plaisir ! 

PAMÉLA. 

Le dépity la vengeance 
A moi se font sentir; 
Milord de son offense 
Pourra se repentir! 

MILORD. 

fureur! ô vengeance! 
Elle a pu me trahir ! 
Gardons bien le silence; 
Mais sachons la punir. 

BEPPO et GIACOMO, dans le cabinet. 

bonheur ! ô vengeance ! 
Il s'en tire à ravir, 
Attendons en silence 
Le moment de sortir. 

(if ilord yeat entrer dans ta chambre ; Paméla s'attache A ses pas et l'ar- 
IV. - IV. 4 



62 



OPERAS-COMIQUES 



réte. Lorenzo, qui reat 8*é1aneer Ters la porte à droite, est retenu par 
Zerline qui le conjure encore de l'éeoater* Beppo et Giacomo entr*- 
onrrent la porte da cabinet pour sortir. Le marquis étend la main Tors 
eux et leur fait si^^ne d'attendre encore. 




ACTE TROISIEME 



Un riant paysage d'Italie. — A gauche des spectateurs, une porte exté- 
rieore de l'auberge, et deront, un bouquet d'arbres; à droite, une 
table et un banc de pierre» et derrière, un bosquet ; au fond, une mon- 
tagne et plusieurs sentiers pour y arri? er« Au sommet do la montagne, 
un ermitage aTeo un olooher* 

SCÈNE PREMIÈRE. 

LE MARQUISy seul, deicendant de la montagne. 

AIR, 

J'ai revu nos amis ! tout s'apprête en silence 
Pour seconder ma vengeance, 
Et pour combler tous mes vœux ; 
Est-il un destin plus heureux ? 

Je vois marcher sous mes bannières 
Des braves qui me sont soumis ; 
J'ai pour sujets et tributaires 
Les voyageurs de tous pays. 

Aucun d'eux ne m'échoppe, 

Je leur commande en roi. 

Et les soldats du pape 

Tremblent tous devant moi. 

On m'amène un banquier : — De l'or ! — De l'or ! — De l'or ! 
Là c'est un grand seigneur : — De l'or! — De l'or! — De l'or î 
Là c'est un fournisseur : — Que justice soit faitel 
De l'or! de l'or! bien plus encor. 

Là c'est un pauvre pèlerin : 

— <c Je suis sans or, je suis sans pain! j> 



64 OPÉRAS-COMIQUES 

■■■'■ ■■-■>'■ ■ ' ' ■ i ■ ■ 

— En voici, camarade; 6t poursuis ton chemin. 

Là c'est une jeune fillette ! 
Comme elle tremble, la pauvrette ! 
— « Par charité, laissez-moi, je vous prie ! 

« Âh! ah ! ah! ah! 
oc Par charité, ne m'ôtez pas la vie ! 
« Âh ! ah ! ah ! ah ! 
(< Grâce, monseigneur le brigand ! 
a Je ne suis qu'une pauvre enfant. » 

Nous ne demandons rien aux belles : 

L'usage est de les épargner; 

Mais toujours nous recevons d'elles 

Ce que leur cœur veut nous donner. 
Ah ! quel plaisir et quel enchantement ! 
Le bel état que celui de brigand ! 

Mais, mais, dans cet état charmant... 

Il faut se hâter, le temps presse^ 
Il faut se hâter de jouir ! 

Le sort qui nous caresse 
Demain pourra nous trahir. 
Quand des périls de toute espèce 
Semblent toujours nous menacer. 

Et plaisir et richesse, 
Il faut gaîment tout dépenser. 

Ah! le bel état! 
Aussi puissant^ qu'un potentat, 

Partout j'ai des droits. 
Et moi-même je les perçois. 
Je prends, j'enlève, je ravis 
Et les femmes et les maris. 
J'ai fait battre souvent leur cœur, 
L'un d'amour, l'autre de frayeur. 
L'un en tremblant dit : Monseigneur ! 
Et l'autre dit : Cher voleur! cher voleur! 

Il faut se hâter, le temps presse, etc. 
Oui, tout mon plan est arrêté, et j'espère que cette fois 



FRA-DIAVOLO 65 



messire Lorenzo ne pourra plus le déranger. Six heures 
viennent de sonner à l'horloge de l'auberge ; dans une heure 
j'en serai débarrassé. Il est jaloux, il est brave : il ira au 
rendez-v(fhs. (souriant.) J'ai donné ma procuration à mes 
compagnons qui l'attendent, et qui se font toujours une fête 
de mettre du plomb dans la tête, d'un brigadier romain. 
Moi, pendant ce temps, et sitôt que le détachement sera 
parti... Oui, si j'ai bonne mémoire, le père de Zerline, 
Mathéo, revient ce matin avec son gendre pour la noce ; et 
pendant qu'ils seront tous à la chapelle, les billets de banque 
de milord, ses bijoux, et jusqu'à milady... je lui dois cela, je 
l'inviterai à venir passer quelque temps avec nous à la mon- 
tagne. En sera-t-elle fâchée? Elle le dira. (Avec fatuité.) Mais 
je ne le crois pas ; il est si agréable de pouvoir raconter son 
aventure dans toutes les sociétés de Londres ! (Contrefaisant 
ane voix de femme.) « Ah ! ma chère, quollc horrour ! j'ai été 
enlevée par les brigands les plus aimables et les plus res- 
pectueux. — Vraiment? — Je vous le jure. » Elles voudront 
toutes, d'après cela, faire le voyage d'Italie. (Regardant autour 
de lui.) L'essentiel est de guetter le départ de Lorenzo et 
celui du détachement. Je ne vois pas paraître Beppo et Gia- 
como que j'ai laissés ici en éclaireurs; et je n'ose les aller 
chercher dans l'auberge; car les carabiniers sont sur pied, 
et si je rencontrais ce paysan qu'ils ont amené et qui me 
connaît... Un ingrat! qu'on s'est contenté de voler. Voilà 

une leçon pour l'avenir. (Écoutant.) On vient! (Tirant des ta- 
blettes.) Ayons recours au messager convenu . (Montrant un des 
arbres du bosquet à droite.) Le CTcux de cot arbre... à Beppo et 
à Giacomo, deux mots qu'eux seuls pourront comprendre. 

(u déchire la feuille de ses tablettes, la plie, la jette dam l'arbre et 

s*ôloi£;ne par la droite.) 



4. 



66 OPÉUAS-GOMIQUES 



SCENE II. 
MATHÉO. FRANCESGO, Paysans et Paysannes {«rdusm aa 

baut de la montagne. Ils ont tous des feuilloges à leur coiffure. 

LE CHOEUR. 

C'est aujourd'hui Pâques fleuries ! 
De nos vallons, de nos prairies, 
Accourez tous; voici 
Ce jour si joli I 
Garçon» fillette, 
Vite ! qu'on mette 
De verts rameaux 
A vos chapeaux. 
C'est grande fête ! 
Voici, voici 
Ce jour si joli! 

SCÈNE m. 

Les MEMES, dépendant la montagne; BEPPO et 6IAC0M0, 

sortant de la gauche, prèe de l'auberge* 

GIAGOMO. 

Paresseux, viendras-tu ? 

BEPPO. 

C'est bien le moins qu'on prenne 
Une heure de sommeil. 

GIACOMO. 

Et si le capitaine 

Nous attendait ? 

(S'arrétant eouf le bosquet à ganohe.) 

Eh ! mais voici tout le hameau. 
BEPPO. 

Eh! oui, c'est jour de fête; et cependant, regarde, 
Tu n'as pas seulement un buis à ton chapeau! 
Veux-tu donc nous porter malheur? 



PHA-DIAVOLO 61 



GIACOMO, caeillant une branche d'arbre. 

Le ciel m'en garde ! 
Dès longtemps pour son zèle on connaît Glacomo. 

LE CHOEUR. 

C'est aujourd'hui Pâques fleuries! etc. 

MATHÉO. 

Est-il un plus beau jour pour entrer en ménage? 

(a Francesco qui est près de lai, le bouquet au cdté.) 
Mon gendre, avant d'offrir vos vœux et votre hommage 
(Montrant des jeunes filles et des garçons qui s'arrêtent au haut de la 
montagne, et qui s'agenouillent à la porte de l'ermitage.) 

A Notre-Dame des Rameaux, 
Faisons comme eux la prière d'usage. 

LE CHOEUR, se mettant à genoui. 
sainte Vierge des Rameaux, 
Exauce aujourd'hui nos prières! 
Veille toujours sur nos chaumières ! 
Protège toujours nos travaux! 

MATHÉO, montrent sa maison, où est sa fille. 

* Conserve à ma tendresse 

L'enfant que je chéris ! 

LES PAYSANS. 

Donne-nous la richesse! 

LES JEUNES FILLES. 

Donne-nous des maris 1 

LE CHOEUR. 

sainte Vierge des Rameaux! 
Exauce aujourd'hui nos prières! 
Veille toujours sur nos chaumières! 
Protège toujours nos travaux! 
(Hathéo leur montre la porte de l'auberge, et engage tons les gens de la 

noce à entrer ehez lui.) 
C'est grande fête 

Aujourd'hui. 
Garçon, fillette, 



68 OPKRÂS-GOMIQUES 



Voici, voici 
Ce jour si joli! 

(lli sortent toas par la porte à gauche.) 

SCÈNE IV. 
BEPPO, GIACOMO. 

GIACOMO. 
Ils S*éloigDeat. (Regardant par les sentiers da fond qui sont à droite 

et à gauche.) Vois-tu le Capitaine? 

BEPPO, s'asseyant sur le banc à droite. 

Non, il est peut-être déjà parti. 

GIACOMO. 

Et que fais-tu là? à quoi t*occupes-tu? 

BEPPO. 

Je m'occupe... à rien faire; c*est si doux par ce beau 
soleil-là ! 

GIACOMO. • 

Dans le cas où le capitaine ne pourrait nous rejoindre, il 
a dit que nous trouverions ses instructions dans le creux de 
Tarbre, près de la treille. 

BEPPO, se retournant et mettant son bras dans l'arbre. 

C'est ici ; il y a quelque chose, un papier, et de son 
écriture. 

GIACOMO. 

Lisons. 

BEPPO. 

Lis toi-même. 

GIACOMO, lisant. 

« Dès que l'amoureux de la petite sera parti pour le ren- 
fi dez-vous ou nos braves l'attendent, les carabiniers pour 
a. leur expédition contre nous, et les gens de l'auberge pour 



FRA-DIAVOLO 69 



« la noce, vous m'en avertirez en sonnant la cloche de Ter- 
ce mitage. Je viendrai alors avec quelques braves, et nie 
« charge de milord et de milady. Attendez-moi. » 

BEPPO. 

C'est clair. 

GIAGOMO. 

Clair ou non, dès qu'il le dit, il faut le faire; il s^agit de 
guetter le départ des carabiniers. 

BEPPO. 

Ce ne sera pas long, nous venons de les voir sur pied et 
prêts à se mettre en route. 

GIACOMO. 

Tant mieux. 

BEPPO. 

Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse. Attaquer ce mi« 
lord un dimanche! un jour de fête! 

GIAGOUO. 

Si c'était un chrétien, mais un Anglais ! cela doit nous 
porter bonheur pour le reste de l'année. 

BEPPO. 

Tu as raison ; que le ciel nous soit en aide ! 

GIACOMO. 

Mais tiens, voici l'amoureux, le brigadier Lorenzo, qui 
vient de ce côté; il est triste, il soupire. 

• BEPPO. 

Il fait bien de se dépécher; car s'il va au rendez- vous 
que lui prépare le capitaine, il n'aura pas longtemps à 
soupirer. 

GIACOMO. 

Viens, laissons-le, et ne le perdons pas de vue... 

(Uf ■'éloignent par le sentier à droite qui est derrière la treille.) 



70 OFÉIIAS-COUIQUES 

SCÈNE V. 

LORENZO, sortaut de l'auberge, à gauche. 

ROMAKCE. 
Premier couplet. 

Pour toujours, disait-elle, 

Je suis à toi; 
Le sort peut bien t'être inûdëlc, 

Mais non pas moi. 
Et déjà la perfide adore 

Un autre amant! 
Ah! je ne puis le croire encore : 

Je l'aimais tant! 

Deuxième couplet. 

Allons, que l'honneur seul me guide! 

Je veux la fuir! 
Je veux oublier la perfide, 

£t puis mourir ! 
Oui, je la hais, oui, je l'abhorre. 

Et cependant 
Je no puis l'oublier encore : 

Je l'aimais tant! 

Et j'ai su me contraindre, j'ai eu le courage de Tépar- 
gner! quand je puis, à haute voix, devant son père, devant 
tout le monde, luî reprocher sa trahison I Qu'ai-je dit? moi ! 
déshonorer celle que j'ai aimée! la perdre à jamSisI non, 
qu'elle se marie, qu'elle soit heureuse si elle peut l'être ; 
elle n'entendra de moi ni plaintes, ni reproches. Voici 
bientôt l'heure du rendez-vous; j'irai, j'irai me faire tuer 
pour elle, ce sera ma seule vengeance. 



fra-diavolo 11 



SCÈNE VI. 

LORENZO, MÂTHÊO, ZBRLCNË, sortant de rauberge, à gauch*. 

MATHÉO. 

Mettez là une table et du vin! les gens de la noce et les 
carabiniers ne seront pas fâchés de boire nn coup avant de 
partir. Des carabiniers, c*est toujours altéré I 

^Mathéo Ta et rient pendant tonte la scène satraate. Durant ce temps , 
Zerliae s'est approchée de Lorenzo qai est dans le coin à droite.) 

ZERL1NE, timideni«nt. 

Lorenzo, c'est moi qui vous cherche. Voici mon père de 
retour. 

LORBNZO. 

C*est bien. 

ZBRLINB. 

Francesco est avec lui! 

LORENZOï an peu émn« 

Francesco! 

ZERLINB. 

li me Ta présenté comme son gendre. Tout est prêt pour 
notre mariage. 

LORENZO, à part. 

Tant mioux ! 

ZERLINE. 

Dans une heure, je vais être à un autre, si vous ne parlez 
pas, si vous ne daignez pas m'expliquer votre étrange con- 
duite. 

UKTUÈOj è la table è gauche. 

Qu'est-ce que tu fais donc, au lieu de venir m'aider? 

ZERLINE, allant è lai tout en regardant Lorenzo. 

Me voici, mon père. 



12 OPÉRAS-COMIQUES 

SCÈNE VII. 

Les mêmes; BEPPO et GIAGOMO, entrant paria droite. 
BEPPO) a'asseyant près de la table A droite aoas la treille. 

D'ici nous pouvons tout surveiller. 

ZERLINE; qui s'est approchée de Lorenzo. 

Lorenzo, dites-moi la vérité : qu'avez-vous contre moi? 
qu*avez-vous à me reprocher? 

BEPPO et GIAGOMO, frappant sur la table. 

Allons, la fille! ici! à boire ! 

MATHEO. 

Eh bien! eh bien! tu H'entends pas qu'on t'appelle? 

ZERLINE, avec impatience. 

Tout à rheure. Il s'agit bien de cela dans ce moment ! 

(eUo fait un signe à un gargon qui apporte A boire à Beppo et à Gia- 
como ; Zerline cherche encore à parler A Lorenzo ; mais dans ce mo« 
ment entrent les carabiniers.) 

SCÈNE VIII. 
Les mêmiss; Carabiniers. 

FINALE. 
LES carabiniers. 

Allons, allons, mon capitaine, • 
Voici le jour qui nous ramène 
Et les combats et le plaisir. 
Allons, allons, il faut partir I 

MATHÉO. 

Quoi! déjà vous mettre en campagne! 

LES CARABINIERS. 

Dès longtemps l'aurore a paru : 



FRA-DIAVOLO 73 



Sept heures vont bientôt sonner. 

LOREMZO, à part. 

Qu*ai-je entendu? 
(Aux soldats.) 

Nous partons. 

(a an sons-officier qn'il prend à part.) 

Écoute : au pied de la montagne 
Un quart d'heure tu m'attendras ; 
Et, si je ne reparais pas» 
A ma place commande et dirige leur zèle. 

MATHÉO. 

Quoi 1 seul dans ces rochers ! 

LORENZO. 

C'est l'honneur qui m'appelle! 
BEPPO, à part. 

C'est à la mort qu'il va courir. 

GIAGOMO. 

Enfin, enfin, il va partir ! 

ZBRLINB, regardant Lorenzo* 
Je ne puis le laisser partir. 
Il faut... 
(Elle Ta s'aranoer vers Ini ; en ce moment Francesco et tonte la nooe 

arrirent et Tentonrent.) 



SCENE IX. 

Les mêmes; Habitants et HaBIANTES du yiUage areo des bon- 
qnets, MILORD, PAMÉLA; à la fin de la scène LE MARQUIS 
et QUATRE BRIGANDS. 

Ensemble, 
LES VILLAGEOIS. 

Allons, allons, jeunes fillettes, 
Les tambourins et les musettes 

ScMBB. — ŒnTres oomplète!^ IV«« Série. — 4«« Vol. — 5 



14 OPÉKAS-COMIQUES 



Annoncent l'instant du plaisir ; 
Et pour la noce il faut partir. 

LES CARABINIERS. 

Allons, allons, mon capitaine, 
Voici le jour qui nous ramèu« 
Et les combats et le plaisir. 
Allons, allons, il faut partir ! 

MATHÉO, unissant Francesco et Zerline. 
Allons, enfants, votre bonheur commence. 

(à Zerline, montrant Francesco.) 
Dans un instant il recevra ta foi. 

ZERLINE, à part. 

Tout est fini ! pour moi plus d'espérance ! 

(Toyant Lorénzo qui ya partir, elle s'approche de lui.) 
Ah 1 Lorenzo^ de grâce, écoutez-moi. 
Qu'ai-je donc fait? 

LORENZO, avec une fureur concentrée. 
Perfide l 

ZERLINE, à haute yoix. 
Achevez l 

LORENZO, à demî-Toix, et lui imposant silence. 

Imprudente 1 
Songez à cet amant que cette nuit j'ai vu 
Non loin de vous caché... 

ZERLINE. 

Qu'ai-je entendu? 
De surprise et d'horreur je suis toute tremblante ! 
(Lorenzo, qui s'est brusquement éloigné d'elle, ya retrouyer ses iioldats 
qui sont au fond du théâtre, et les range en bataille.) 

BEPPO, sur la droite, près de la table, etbuyant. 
Partent-ils ? 

GIACOMO, de même. 
Dans l'instant. 

ZERLINE. 

mystère infernal * 



FRA'DIAVOL.0 15 



BEPPO, frappant sur la table et appelant. 
[ Holà! du vin! 

I (Se reloarnant et apercorant Zerline qu'il montre à Giacomo.) 

I Eh ! mais ! vois donc, e'est la jeune ÛUette 

Qui fut hier au soir si longue à sa toilette. 

GIACOMO. 

Et qui se trouve si bien faite ; 
Il t'en souvient? 

BEPPO. 

Oui, c'est original. 
(Biant.) 
« Oui, voilà, pour une servante, 
a Une taille qui n'est pas mal. 

(imitant la posture de Zerline derant la glace.) 
« Vraiment, vraiment, ce n*est pas mal. » 

ZERLINE, étonnée. 

Qu*entends-je ? 

BEPPO et GIACOMO. 

Ah I ah ! ce n'est pas mal : 
Elle a raison d'être contente. 

ZERLINE, cherchant à rappeler lea idéea. 
Qu'ont-ils dit ? quel est donc ce mystère infernal ? 

Entetnble. 

MATHÉO et LE CHOEUR. 

Allons, allons, jeunes fillettes, 
Les tambourins et les musettes 
Annoncent l'instant du plaisir; 
Et pour la noce il faut partir 

LES CARABINIERS. 

Oui, c'est l'honneur qui nous appelle ! 
Nous saurons courir avec zèle 
Au danger ainsi qu'au plaisir ; 
Allons, allons, il faut partir. 

BEPPO et GIACOMO. 

Bon, bon, bon, bon! il va partir ! 



76 OPÉRAS-COMIQUES 



C'est à la mort qu'il va courir. 
Oui, tout semble nous réussir ; 
C'est bien, c'est bien, ils vont partir. 

LORENZO. 

Oui, de ces lieux il faut partir, 
Et pour jamais je dois la fuir. 

ZERLINE. 

Qui donc ainsi m'a pu trahir ? 
Par quel moyen le découvrir ? 
mon Dieu ! viens me secourir ! 
(a la fin de cet ensemble, Lorenzo, qoi a rangé ses soldats en bataille, 

leur crie :) 

LORENZO. 

Portez armes 1 en avant I marche ! 

(ils défilent devant loi et commencent à gravir la montagne ; Hathéo vient 
prendre la main de Zerline et loi montre la noce qni se dispose aussi à 
partir. En ce moment, Zerline voit Lorenzo qni s'éloigne ; et, hors 
d'elle>même, elle s*élance au milieu du théAtre. — Pendant ce temps, 
l'orchestre continue, et on entend toujours un roulement lointain de 
tambours.) 

ZERLINE. 

Arrêtez ! arrêtez tous, et écoutez-moi 1 

TOUS, l'entourant. 

Qu'a-t-elle donc ? 

ZERLINE, regardant Lorenzo qui est redescendu près d'elle» 

J*ignore qui a fait naître les soupçons auxquels je suis 
en butte, et je cherche en vain à me les expliquer , mais je 
sais qu'hier soir j'étais seule dans ma chambre, (Avec forée 
et regardant Lorenzo.) OUI, seulo 1 Je pcusais à des personnes 
qui me sont chères, et je me rappelle avoir proféré tout haut 
des paroles que Dieu seul a dû entendre, et cependant on 
vient de les répéter tout à l'heure près de moi. 

LORENZO. 

Et qui donc? 



FRA-DIAVOLO Ti 



ZEELINE, montrant Beppo et Giaeomo. 

Ces deux hommes que je ne comiais pas. Ils étaient donc 
près de moi, cette nuit ! à mon insu ! 

LORENZO. 

Dans quel but? dans quelle intention? Il faut le savoir. 

(Le morisean de musiqae reprend.) 

TOUS. 
Grands dieux ! 

LORENZO, à ses soldats, montrant Beppo et Giaeomo. 
Qu'on s'assure de tous les deux ! 

Ensetnile, 
LES CARABINIERS et LE CHOEUR. 

Il a raison, le capitaine ; 

Saisissez-les. 
Saisissons-les ! saisissons-les ! 
On connaîtra qui les amène ; 
Oui) l'on connaîtra leurs projets. 

LORENZO et ZERLINE. 

Pour moi quelle lueur soudaine! 
Il faut pénétrer leurs secrets ; 
Du ciel la bonté souveraine 
Peut me rendre à ce que j'aimais ! 

LORENZO. 
Seraient-ce ces bandits que poursuivent nos armes ? 
(Faisant approcher un paysan.) 

Toi qui connais leur chef et dois nous le livrer, 

Regarde bien, et parle sans alarmes : 
Est-ce l'un d'eux ? 

LE PAYSAN^ après les avoir regardés quelque temps. 
Non, non. 

BEPPO et GIAGOMO, à part. 

Nous pouvons respirer. 

LORENZO, les regardant. 

Ils ne m'en sont pas moins suspects. 



18 



OPÉRAS-COMIQUES 



MATHÉO, montrant à Lorenzo deaz poignards et on papier. 

Voici des armes, 
Un billet dont sur eux on vient de s'emparer. 

LORENZO, le prenant rirement. 

Lisons. (Même effet qae plos liant. L'oreheatre continue senl et 

sourdine. Lorenzo, lisant une partie de la lettre è yoix basse et le reste 

tout haut.) « Dès que les carabiniers et les gens de la noce 
« seront partis, vous m'en avertirez en sonnant la cloche de 
« Termitage ; je viendrai alors avec quelques braves, et me 
« charge de milord et de mllady. » 

TOUS. 
Grands dieux! 

MILORD et PAMELA, tremblants. 
C'est un complot contre nous deux. 
(à Lorenzo.) 
Que veut dire ceci ? 

LORENZO. 

Nous le saurons. 

(il parle bas à nn de ses soldats.) 



MILORD. 



Je tremble... 



(a Paméla.) 

Pour toi. 



PAMELA. 

Pour TOUS ! 



Que l'amour... 



lOLORD. 

Non, pour tous deux. 



PAMÉLA. 

Ou du moins que la peur nous rassemble! 

LORENZO, au soldat A qui il a parlé bas. 
Ainsi que je l'ai dit, va, dispose-les tous. 

(a un autre soldat, lui montrant Giacorao.) 
Toi, monte à l'ermitage avec lui ; s'il hésite, 



PRA-DIAVOLO 19 



Qu'à rinstant mêrue il tombe sous tes coups. 
(Aux gens de la noce.) 
Vous, mes amis, cachez-vous vite 
Derrière ces buissons épais. 

(a Beppo.) 
Pour toi, reste seul ici, reste ! 
Et si, pour Dous trahir, tu fais le moindre geste... 

(Frappant sur sa carabine et lui montrant le buisson à gauche.) 
Songe que je suis là! tu m'entends ? 

BEPPO, tremblant*' 

Trop bien ! 

LORENZO. 

Paix! 
(0n soldat est monté avec Giacomo à l'ermitage qui est au haut de la 
montagne, en face le spectateur. Le soldat est dans l'intérieur de la 
chapelle ; on ne roit par une des fenêtres du clocher que le bras 
de Giacomo qui sonne lentement la cloche. -^ Les carabiniers sont à 
droite et à gauche dans les rarios qui bordent le théâtre. •— Dans le 
bosquet à droite, Franoesco, les paysans. — Dans le bosquet à gauche 
du spectateur et près de la porte de l'auberge, Lorenzo, ZerUne, Mi- 
lord, Paméla, et un pajsan. — Beppo est seul au milieu du théâtre* 
— La cloche commence à sonner . ) 

Ensemble. 
LORENZO. 

Dieu puissant, que j'implore, 
Seconde mon dessein l 

LE CHOEUR. 

Dieu puissant, que j'implore, 
Seconde son dessein ! 

BEPPO, seul au milieu du théâtre, et jetant autour de lai des regards 

effrayés. 
Dieu puissant que j'implore, 
Renverse leur dessein! 

ZERLINE. 

Vient -il quelqu'un? 



80 OPÉRÂS-GOMIQUES 

LORBNZO. 

Non, pas encore ! 

BBPPO, à part. 

Puisse-t-il rester en chemin ! 

(Reprise de l'ensemble.) 

MATHÉO, au fond du théAtre, sur la premiôre élévation. 
Quelqu'un s'avance ! 

LORENZO. 

Garde à vous ! du silence ! 
(Tous les soldats disparaissent à droite et à gauche derrière les arbres 
et les rochers. — Le marquis parait au fond du théâtre par la droite 
de la montagne. Il s'arrête, regarde d'en haut, n'aperçoit A rennîtage 
que Giacomo qui eontinne A sonner, et Beppo sur le doTant.) 

LE MARQUIS, appelant. 
Beppo ! 

LORENZO9 caché par le bosquet, et couchant Beppo en joue avec sa 

carabine. 

Ne bouge pas! 1 

LE MARQUIS, toujours au fond sur la montagne. 

Sommes-nous seuls ici? 
Et peut-on avancer sans crainte ? 

LORENZO, derrière le bosquet sur le devant du théAtre, et A voix basse, 
A Beppo qu'il continue A coucher en joue. 

Réponds : oui! 
BEPPO, tremblant* 
Oui! 

LORENZO, de même. 
Plus haut ! 

BEPPO, tournant la tète vers le fond. 
Oui, oui, capitaine. 

LE MARQUIS fait signe A quatre de ses compagnons de descendre, «t 

les précède. 
C'est le plaisir qui me ramène ; 
C'est la fortune qui m'attend. 



FRA-DIAVOLO 81 



BEPPO, entre ses dents. 
Joliment! joliment! 

LE PAYSAN, qui est dans le bosquet à gauche près de Lorenzo, regar- 
dant le marquis, au moment où il descend de la montagne. 
C'est Diavolo ! 

LORENZO. 

Qu'as-tu dit? 
LE PAYSAN. 

Je l'atteste ! 

MILORD. 

C'est le marquis! 

PAMÉLA. 

méprise funeste! 
Ce seigneur... 

MILORD. 

Cet amant 
N'était rien qu'un brigand ! 
(Pendant ce temps, le marquis est descendu de la montagne ; il arance 
lentement au milieu du théâtre, en arrangeant son col et les boucles 
de ses cheveux.) 

LE BIARQUIS| s'appuyant sur l'épaule de Beppo. 

Tu vois, Beppo, que le ciel nous protège : 
Enfin, milord. 
Et sa femme et son or 
Sont à nous! 

LORENZO, sortant du bosquet à gauche. 
Pas encor ! 
(Eq ce moment, les rochers, les hauteurs, qui sont aux deux côtés du 
théâtre, et la montagne du fond, se garnissent de carabiniers qui 
couchent en joue Beppo et le marquis. Quant A leurs quatre compagnons 
qui étaient restés au fond du théâtre, les paysans, armés de bâtons, de 
pioches et de faux, les entourent et les saisissent. ] 

LE MARQUIS. 

Grand Dieu I* c'est un piège ! 

5. 



82 OPÉRAS-COMIQUES 



LORENZO. 

Non, c'est lo rendez-vous préparé par les soins. 
J'ai changé seulement l'endroit... 

(Montrant les soldats*) 
Et les témoins. 
(Faisant signe de l'emmener.) 

Allez ! 

LE CHOEUR. 

Victoire ! victoire ! victoire ! 
Mes braves compagnons! 
Victoire ! victoire ! victoire ! 

Ah ! pour nous quelle gloire ! 
Enfin, nous le tenons! 

MILORD, À Paméla. 
D'un mari... 

LORENZO, à Zerline. 
D'un amant pardonne les soupçons ! 

Ensemble, 

LORENZO, ZERLINE, MILORD, PAMÉLA, MATHÉO. 

(Reprise de la ronde du premier acte.) 
Grand Dieu ! je te rends grâce! 
C'est par ton pouvoir protecteur 
Que rentrent dans notre cœur 
La paix et le bonheur! 
Dès que Torage passe, 
Gaîment chante le matelot. 
Et se rassurant bientôt, 
Chacun dans ce hameau. 
Sans crainte en son foyer paisible. 
Dira ce nom terrible : 
Diavolo! Diavolo! 
En ce moment Fra-Diarolo passe sur la montagne du fond, précédé et 
suivi des carabiniers ; tous les paysans se retournent et le montrent 
du doigt.) 

LE CHOEUR, acherant l'air. 
Diavolo! 
Victoire! victoire! victoire! 



Combien ils sont heuraux ! 
Victoire! vicloiral victoire F 
Et l'amour et la gloire 
Vont combler loua leurs v 




LA MARQ.UISE 

DE BRINVILLIERS 



DRAME LYRIQUE EN TROIS ACTES 

£^12 société avec A/. Castil'Blaze 

MUSIQUE DE : 

AUBER, BATTON, BERTON, BLAN6INI| BOIELDIEU, 
GARAFA5 CHERUBINI, HÉROLD et PAE R. 



Théâtre de l'Opéra-Gohique. — 31 Octobre 1831 



PERSONNAGES. ACTEURS. 



M. DE YERNILLâC, fermier général .... MM. BooLiRD. 
ARTHUR DE SAINT-BRICB, amant d'Hor- 

tense • Horeâu-Saiiiii< 

GÀLIFARD, inteodant de la marquise .... FÉRfioL. 

M. DE COULANGËS Alfred. 

LE PREMIER DU ROI Lou?ét. 

UN VALET de H. de Yernillac Charles. 

UN DOMESTIQUE de la marquise Duchenbt. 

LA MARQUISE DE BRINYILLIERS . . M<ne9 Photos t. 
HORTENSE DE MONTMÉLIAN, femme 

de M. de Yernillac Prâdhbr. 

MADELON, sœur de lait d'Hortense BoDLÂri«EK. 

Convives et Ahis. — quatre Exempts. 



A Versailles, chez M. de Yernillac, pendant les deux premiers actes. — A 
Paris,) rue Neuve-Saint-Paul, dans l'hôtel de la marquise, au troisième 
acte. 



(Ouverture de CiRiFi.) 




LA MARQ.UISE 

DE BRINVILLIERS 



ACTE PRËMIEK 



SCENE PREMIERE. 
TERNELLAC, HORTBNSE, Convivbs, MADELON. 

HOHHES ei FkhHES ie ti miiion. 
liTV du rideau, Vamillic, i gaosba, debonl, an grand coalnm*, (iani 

lillie, qui TienDanl pniir iitii mariaga. A droits. Hadalsn, «t plniisiui 

INTRODUCTlOn. (Cuémbini.) 
LE CHIXIIR. 

Que le chaut d'bîménée 
RetentiasB en ces Lieux ! 
Celle heureuse journée 
Voit combler tous leurs vcbdz. 



8 OPËRÂS-GOMIQUES 



UN DOMESTIQUE, en livrée, annoneant. 

Monsieur le marquis de Coulange, 
Monsieur le duc de Villeroi. 

VERNILLAC, allant à eax et saluant. 
C'est pour nous un bonheur étrange.,. 

LB DOMESTIQUE, annonçant. 
Monsieur le Premier du roi. 

VERNILLAC, avec joie. 

Ils viennent pour mon mariage ; 
Dieu! quel honneur que celui-là! 
Oui, tout Versailles, je le gage, 
A mes noces assistera. 

Ensemble> 

LE CHOEUR. 

Que le chant d'hyménée 
Retentisse en ces lieux ! 
Cette heureuse journée 
Voit combler tous leurs vœux. 

HORTENSE, à part. 

Victime infortunée 
D'un devoir rigoureux, 
Qu'un pareil hyménée 
Pour mon cœur est afflreux! 

VERNILLAC. 

Quelle douce journée ! 
Que mon cœur est joyeux ! 
Cet heureux hyménée 
Voit combler tous nos vœux. 

MADELON. 
Dans un jour d'hyménée 
Qu'elle a l'air malheureux! 
Et, de fleurs couronnée, 
Des pleurs sont dans ses yeux. 

UN DES CONVIVES, bas à un de ses voisins. 

Sans biens, sans espérance aucune, 
Hortense épouse un fermier général. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 89 



UN AUTRE CONVIVE. 

A la marquise elle doit sa fortune. 

UN AUTRE CONVIVE. 

Âh ! c'est pour elle un bonheur sans égal. 

(Madelon, qai pendant ee tempi s'ait approchée d'Hortense, Ini fait U 
réTérenoa, en loi préaeatant un boaqaat.) 

COUPLETS» 

MADELON. 

Premier couplet» 

Vous que depuis mon Jeune âge. 

Je chéris du fond du cœur, 

J'arrive de not' village. 

Pour êtr' témoin d' votr' bonheur. 

Aux lieux où l'on vous adore, 

D' temps en temps, rev'nez encore. 

Et parfois pensez à nous 

Qui prîrons toujours pour vous. 

Deuxième couplet. 

Quand de l'éclat dont il brille 
Vot* sort éblouit nos yeux. 
Hélas ! d'une pauvre fille 
Qu'importent les humbles vœux? 
Mais au sein de la puissance, 
D' la grandeur, et d' l'opulence, 
Quelquefois pensez à nous 
Qui prîrons toujours pour vous. 

HORTENSE, avec émotion^ et prenant son bonqnat. 
Merci, merci, mon cœur est bien heureux... 

(a part.) 
Cachons les pleurs qui coulent de mes yeux. 

Ensemble. 
LE CHOEUR. 

Que le chant d'hyménée, etc. 



90 OPÉRAS-COMIQUES 

MADELON. 

Dans un jour d'hyménée, etc. 

HORTENSE. 

Victime infortunée, etc. 

VERNILLAC. 

Quelle douce journée! etc. 
(Tous les conrives entrent dans le salon h gauche. YernilUc offre la 
main à Hortense : mais elle lui fait signe qu'elle reste, et qu'elle Yeut 
parler à Biadelon.) 

SCÈNE IL 
HORTENSE, MADELON. 

HORTENSE. 

Reste, Madeloa,il faut que je te remercie de ton bouquet; 
et c'est bien le moins qu'à toi, ma sœur de lait, je te fasse 
mon présent de noces. (Lui présentant une petite boite. ] Le voici. 

UADELON. 

Un collier, et une croix, et des boucles d'oreilles en or ! 
c'est trop beau, mademoiselle. 

HORTENSE. 

Et de plus, quand tu te marieras, je me charge de ta dot ; 
choisis seulement quelqu'un que tu aimes, que tu puisses 
aimer, et sois heureuse. Adieu! 

MADELON. 

Eh bien ! vous me quittez ainsi ; et vous voilà tout en 
larmes 1 

HORTENSE. 

Ah I je souffre tant 1 et là, dans ce salon, obligée de se 
contraindre... 

MADELON. 

Et qu'est-ce qui vous chagrine donc ? Orpheline, et sans 
fortune, vous faites un mariage magnifique ; vous épousez, 



LA MARQUISE DE BRINVILLIBRS 91 

dit-on, un fermier général, qui n'est peut-être pas très- 
beau, mais qui a de For à pleines mains, et qui avec son or 
a tout ce qu'il veut, même de la naissance : car on dit qu'il 
vient d'en acheter, ainsi qu'une charge à la cour ; et quand 
on est marquise ou duchesse, qu'est-ce qu'on peut désirer? 

HORTENSE. 

Ah 1 si tu savais ce que je sens là, ce que j'éprouve ! sans 
amis dans ce monde, il n*y a que toi à qui je puisse le dire ; 
et puis, c'est la dernière fois que j'en parlerai. 

MADBLON. 

Et de qui donc ? 

HORTENSE. 

D'une personne que j'aimais bien, que je ne veux plus 
aimer; et c'est ce qui me rend si malheureuse. Presque pa- 
rents, et élevés ensemble, il était sans fortune, comme moi. 
Qu'importe ? jusqu'à ce jour^ je n'y avais jamais pensé. 
Nous devions être l'un à l'autre, il me l'avait juré du moins; 
et depuis un an qu'il est allé à Nancy pour rejoindre son 
régiment, pas une lettre, pas un mot, pas un souvenir ; 
tandis que moi, tu sais, j'ai tenu mes promesses, je lui ai 
écrit. 

MADBLON. 

Quoi! lorsque nous étions ensemble en Touraine, ces 
lettres que tous les jours je portais à la poste. . . 

HORTENSE. 

C'était pour lui. 

MADELON. 

M. le comte Arthur de Saint-Brice ? 

HORTENSE. 

Ah! tu te rappelles ce nom^-là? 

HADELON. 

Je l'ai lu assez de fois. 

HORTENSE. 

Eh bien I pas une seule réponse. 



92 OPÉRÂS-GOMIQUBS 



MADELON. 

U a été malade, blessé^ peut-être? 

HORTENSE. 

Je l'ai cru ; mais non, je m'abusais : j'ai reçu d'autres 
nouvelles. Pauvre autrefois, quoique d'une grande famille, 
il a perdu presque en même temps deux frères aînés, ce 
qui lui a donné un rang, des titres, une immense fortune ; 
et depuis ce moment, adressant ses vœux à d'autres 
fenunes... 

MÀDELON. 

En ètes-vous bien sûre ? 

HORTENSE. 

On me l'a dit. Et après son silence et son oubli, est-il 
besoin d'autres preuves ! 

MADELON. 

Ah! que c'est mal à lui ! 

HORTENSE. 

Oui, n'est-ce pas, c'est bien mal ? moi qui l'aimais tant, et 
me forcer à ne plus l'estimer 1 c'est là ce qui me fait le plus 
de chagrin. C'est alors que je suis venue à Versailles avec 
une de mes tantes ; et un jour que dans une société on 
avait prononcé mon nom, une femme qui était assise à côté 
de moi ne me quitta plus de la soirée, me prit en amitié, 
moi que tout le monde délaissait ; et je lui en sus d'autan^ 
plus de gré, que, veuve riche et brillante, tous les hom- 
mages l'entouraient. 

MADELON. 

C'était une brave femme celle-là, et je voudrais la con- 
naître. 

HORTENSE. 

Tu Tas vue, elle était hier avec moi quand tu es arrivée. 

MADELON. 

Cette jolie dame, cette marquise qui a une terre dans les 
environs, et qui fait, dit-on, tant de bien dans le pays ? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 93 

HORTENSE. 

Jamais je n*ai vu de personne plus séduisante. Sans m'in- 
terroger sur mes chagrins qu'elle semblait deviner, elle 
cherchait à m'en consoler, blâmait devant moi la folie d'ai- 
mer un infidèle; bien mieux encore, s'occupant de mon 
avenir, elle ne cessait de me vanter à un de ses amis, M. de 
Ternillac, un fermier général, à qui elle a fait de moi un 
tel éloge, qu'il a fini par demander ma main. 

MADBLON. 

Est-il possible? 

HORTENSE. 

Ah 1 si j'avais osé refuser 1 Je le voulais d'abord ; mais ma 
tante, mais la marquise... mais tout le monde m'a tellement 
bl&mée... 

MADELON. 

Et ils avaient raison ; surtout cette marquise, à qui vous 
devrez votre bonheur, et qui mérite elle-même d'être heu- 
reuse. Aussi me voilà fâchée maintenant de ce que j'ai vu ce 
matin. 

HORTENSE. 

Et quoi donc ? 

MADELON. 

Je Tai rencontrée dans le parc ; elle ne me voyait pas ; 
elle se promenait la tète baissée, respirant avec peine, mar- 
chant très-vite, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. 

HORTENSE. 

ciel ! que me dis-tu là?... Tais-toi, la voici. 

SCÈNE ni. 

Les mêmes ; LA MARQUISE. 

HORTENSE, allant à eU«. 

C'est vous, madame, vous qui arrivez la dernière. 



94 OPÉRAS-COMIQUES 

LA MARQUISE. 

Oui, je suis en retard^ ma toilette ai*a retenue ; mais si 
j'ai été coquette aujourd'hui, ce n'est pas pour moi, c'est 
pour vous, mon enfant, à qui je dois servir de mère, et 
j'ai voulu vous faire honneur. 

MADELON. 

G*est trop juste, puisque c'est madame qui a fait ce ma- 
riage. 

LA MARQUISE. 

Mariage dont vous me remercierez un jour, car à présent 
vous n'en êtes pas ravie. 

HORTENSB. 

Moi, madame ! 

LA MARQUISE. 

Avec moi vous pouvez en convenir, votre tante n'est pas 
là, ni votre mari non plus; et il y a sans doute à votre froi- 
deur, à votre indifférence des raisons que je ne demande 
pas à connaître. Vous me les direz plus tard, quand j'aurai 
votre confiance. 

HORTENSB. 

Et vous la possédez. 

LA MARQUISE. 

Non, car je vois à vos yeux que vous avez pleuré ce 
matin. 

HORTENSE, arec douceur. 

Peut-être ne suis-je pas la seule. 

LA MARQUISE. 

Que dites-vous? 

HORTENSE. 

Que vous aussi, vous, mon amie et ma bienfaitrice... 
vous avez des chagrins, j'en suis sûre. 

LA MARQUISE. 

Moi !... Qui vous le fait présumer? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 95 

— ' I ■■■ -I.-.,. ■ il.MM ■ !■ ■■!-. -■■■■■ ■■■■ . I I 1^— ^^i^— ^W ^ ■ 

HORTENSB. 

Quels changements dans vos traits ! 

LA MARQUISE. 

Hortense, ne parlons pas de moi, n*en parlons jamais. 
Dites-vous seulement, quelque malheureuse que vous puis- 
siez vous trouver, qu'il est des gens plus malheureux en- 
core; qu'il est des tourments que votre amitié ne peut cal- 
mer, ni concevoir, et que moi-même, il y a quelques années, 
je n'aurais pu comprendre. Mais il y a une destinée qui est 
là, qui vous pousse; et quand on veut regarder en arrière, 
ou retourner sur ses pas, il n'est plus temps. 

HORTBNSE. 

Quelle idée ! c'est vous, madame, qui vous plaignez de 
votre sort ? Ah ! si vous pensiez à votre brillante position 
dans le monde, si vous réfléchissiez... 

LA MARQUISE. 

Réfléchir ! jamais ; il faut au contraire s'oublier et s'é- 
tourdir. Parlons de vous et de votre mariage ; il fait du 
bruit dans Versailles. U en a été question à la cour. M. de 
Louvois, que j'ai vu hier, à la chapelle, m'a annoncé que le 
roi vous ferait l'honneur de signer au contrat. 

HORTENSE. 

Madame... 

LA MARQUISE. 

A vous, cela vous est peut-être fort égal. Mais M. de Ver- 
uillac y tient beaucoup, car il ne manque pas de vanité ; 
excellent homme du reste, qu'il faudra que je vous fasse 
connaître , puisqu'il doit être votre mari. Un peu fier, un 
peu orgueilleux, un peu dur, un peu égoïste ; tout cela tient 
à sa place de fermier général. En revanche, je ne lui con- 
nais qu'un défaut, c'est d'être défiant et jaloux à l'excès. 
D'après cela, c'est à vous... Eh I mais, le voilà ce cher Ver- 
nillac ! 



96 OPÉRAS-COMIQUES 



SCENE IV. 
Les méues ; YERNILLAG. 

LA MARQUISE, continuant. 

Hàtez-vous donc d'arriver, car je disais à votre femme 
bien du mal de vous. 

VERNILLAG. 

Madame de Brinvîlliers est trop bonne ; et je suis sûr que 
le portrait était flatté ! 

LA MARQUISE. 

mais non, pas trop, car il était ressemblant. Tout est-il 
prêt? tout le monde est-il venu? 

VERNILLAG. 

Nous n^attendons que le notaire pour signer le contrat, 
et il nous arrive un événement fort désagréable. 

LA MARQUISE. 

Et lequel ? 

VERNILLAG. 

M. le duc de Villars, qui m'avait fait l'honneur d'ac- 
cepter mon invitation et qui même devait danser ce soir le 
premier menuet avec madame de Vernillac, vient de re- 
cevoir Tordre de se rendre sur-le-champ à Paris. 

LA MARQUISE. 

C'est fâcheux; et pourquoi donc? 

VERNILLAG. 

Il doit présider la Chambre ardente que le roi vient de 
créer et qui s'installe dès aujourd'hui extraordinairement. 

HORTENSE. 

Pour quelle raison ? 

VERNILLAG. 

Pour juger les affaires d'empoisonnement qui se multi- 



LA MARQUISE DE BRIN VILl.IE RS 91 



plient à Tinfini, et qui ont jeté la terreur dans toutes les fa- 
milles. 

LA MARQUISE. 

Vraiment ! 

MADELON. 

Oui, madame, rien n'est plus réel, on ne parle plus que 
de cela. Hs ont des essences, des poudres mortelles. 

YERNILLAC. 

Qu'en ce pays, où Ton rit de tout, on appelle poudre de 
succession. 

MADELON. 

Et il suffît de respirer un flacon ou un sachet empoisonné 
pour expirer à Pinstant. 

LA MARQUISE. 

Je sais qu'on débite à ce sujet beaucoup de fables. 

YERNILLAC. 

C'est un Italien nommé Exili qui a apporté en France ses 
dangereux talents auxquels il a initié beaucoup de monde, 
même beaucoup de personnes de haut rang ; et dernière- 
ment, à la cour, la mort subite de madame Henriette, sœur 
du roi, n'a donné à ces bruits que trop de, consistance. 

MADELON. 

Aussi l'effroi s'est répandu partout. 

COUPLETS. (BoiELDiiu.) 
Premier couplet. 

C'est pire qu'une épidémie 
Qui gagne, hélas I les parents trop nombreux. 

Et les oncles, sans maladie, 
Font sur-le-champ hériter leurs neveux. 

Ce fléau, l'on en a des preuves. 
Semble surtout s'attaquer aux maris; 

Jamais on n'a vu tant de veuves : 
Voilà pourquoi l'on tremble dans Paris. 

IV. - IV. 6 



98 OPÉRAS-GOUIQUES 

C'est vraiment 
Bien effrayant. 
Ah ! c'est vraiment 
Bien effrayant! 

Deuxième couplet. 

Oui, la terreur est générale^ 
Et cet efflroi qui gagn' chaque mari, 

Est venu de la capitale 
Jusqu'en province, où l'on s'en r'sent aussi. 

Craignant quelques funestes trames, 
Les jeunes gens, par un commun avis, 

Ne veulent plus prendre de femmes : 
Voilà pourquoi l'on tremble en ce pays. 

C'est vraiment 
Bien effrayant. 
Ah! c'est vraiment 
Bien efft>ayant! 

SCÈNE V. 

Les mêmes; UN DOMESTIQUE, lortant d« rappart«ment A 

gauche* 

LE DOMESTIQUE. 

M. le notaire vient d'arriver. 

VERNILLAG. 

A merveille, et tout de suite nous partons pour l'église, 
où le premier aumônier du roi veut bien officier lui-même. 
(a Hortense.) Venez, ma belle prétendue ; car on ne peut se 
passer de vous, pas plus que du marié : c'est l'acteur né- 
cessaire, indispensable. 

LA MARQUISE, bas à VerniUao et souriant. 

Ce qui n'empêche pas que quelquefois, par la suite, il 
n'ait des doubles. 

VERNILLAG, souriant ayec confiance. 

Pas ici, je m'en flatte. Venez-vous, marquise ? 



LA MARQUISE DB BRINVILLIERS 99 

LA MARQUISE. 

Je VOUS suis. 

LE DOMESTIQUE, è la marquise. 

Il y a quelqu^un qui arrive de Paris, et qui demande à 
parler à madame. 

LA MARQUISE. 

Qu'il attende : nous verrons après la célébration. 

LE DOMESTIQUE. 

11 dit qu'il est au service de madame, et qu'on le nomme 
Galifard. 

(La donesUqaa sort.) 
LA MARQUISE. 

Galifard! ahl oui, uâ serviteur qui m'est dévoué, et à 
qui j'ai des ordres à donner, (a Madeion.) Dites-lui d'entrer. 
(a varamac.) Yous permettez... 

VERNILLAC. 

Je vous en prie, faites comme chez vous. 

(Vernillac a pris la main d'Hortante, il antre dans l'appartement à gau- 
che. Madeion est sortie par le fond.) 

SCÈNE VI. 

La marquise, s'asseyent A droite, GALIFARD, entrant un ins- 
tant après par le fond : il est habillé en noir, s'approcha respectueuse 
ment, et salue deux ou trois fois. 

LA MARQUISE. 

Approchez, approchez, mon cher. 

GALIFARD. 

Madame la marquise est seule ? 

LA MARQUISE. 

Ah ! oui, vous le voyez bien, (a part.) Ce pauvre Galifard 
n'a qu'un défaut, c'est qu'il est horriblement béte. 



: :- 



100 OPÉRAS-COMIQUES 

GALIPARD, s'approehant. 

Plalt-il, madame la marquise ? 

LA MARQUISE. 

Je parle d*un défaut que vous avez, et dont vous ne vous 
corrigerez jamais. 

GALIFARD, naïrement. 

C'est peut-être de naissance. 

LA MARQUISE. 

Justement, et vous auriez tort de vous en plaindre; car 
c'est pour cela que vous êtes à mon service, que vous êtes 
mon homme de confiance. 

GALIFARD. 

C'est bien de l'honneur pour moi. 

LA MARQUISE. 

Du reste, garçon intelligent et instruit, qui a même des 
connaissances. 

GALIFARD. 

J'ai été, dans ma jeunesse, chimiste et pharmacien, à 
Vérone. 

LA MARQUISE. 

Ce que nous appelons ici apothicaire. 

GALIFARD. 

On me nommait alors Galifardi : c'est en venant en 
France que j'ai perdu ma terminaison. C'est mon premier 
maître qui m'a appelé Galifard. Vous savez bien, M. le che- 
valier de Sainte-Croix. 

LA MARQUISE, se leyant brusquement. 

C'est bien, cela suffit. 

GALIFARD. 

Un gentilhomme qui aimait bien madame ; un bon maître, 
dont le souvenir m'est bien cher. 

LA MARQUISE, brasquement. 

Et à moi, il m'est odieux! je l'abhorre : sans lui, sans ses 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 101 

perfides conseils... (a part.) Mais jeune, sans expérience, el 
quand on a une fois manqué à ses devoirs... de là, à en- 
freindre tous les autres, il n*y a qu*un pas. (Haut à Gaiifard.) 
N'en parlons plus. Son sort est accompli, et ce duel où il a 
succombé... 

GALIFARD. 

Hélas! oui, il est mort. 

LA MARQUISE. 

II est bien heureux, et je voudrais souvent être comme lui. 

GAUFARD. 

J'oserai dire à madame que c'est là une idée qui ne mène 
à rien. 

LA MARQUISE. 

Oui, tu as raison, il vaut mieux vivre, (a part.) Pour se 
repentir, pour tout expier; et puisque, grâce au ciel, nulle 
preuve, nul témoin, nulles traces ne peuvent plus rappeler 
le passé, l'avenir du moins m'appartient encore; recommen- 
çons ma vie, et cette estime qui m'environne, et que j'ai 
usurpée, tâchons désormais de la mériter. 

GALIFARD. 

Madame est là, qui parle toute seule... a-t-elle des ordres 
à me donner? 

LA MARQUISE. 

C'est selon. Quelles nouvelles? 

GALIFARD. 

Des lettres de Paris. 

LA MARQUISE, les onyrant. 

De M. le président de Harlay, de M. le coadjuteur; que 
de témoignages d'amitié, de considération! (Prenant d'autre» 
lettres.) Et colles-cil des vœux, des hommages. C'est bien : 
il n'y a pas autre chose? 

GALIFARD. 

Non, madame. Ah! j'oubliais, une visite : M. le comte 
Arthar de Saint-Brice. 

6. 



102 OPÉRAS-COMIQUES 

LÀ MARQUISE, vivement. 

}f. de Saintr-Brîce 1 

GALIFABD. 

Gomme madame est émue ! 

LA MARQUISE. 

Moi! da tout... H est à Paris, tu Tas vu? 

GALIFARD. 

Oui, vraiment. Il était venu à T hôtel, demander madame 
qui était absente ; alors, il a laissé son nom ; et en lisant, 
Arthur de Saint- Brice, je me disais : je connais ce nom; 
et en effet, c'était celui qui était sur toutes les lettres qne^ 
nous avons interceptées cette année, et que j'apportais à 
madame. 

LA MARQUISE, avec effroi. 

Tais-toi, tais-toi, ici surtout. Je t'ai donné de Tor, je t'en 
donnerai plus encore, mais du silence ! 

GALIFARD. 

Madame peut être tranquille; elle est généreuse, elle paye 
bien ; mais ce n'est pas de l'or que je voudrais, c'est la 
confiance de madame, et je ne l'ai pas : je ne sais jamais 
rien que ce que je puis deviner. 

LA MARQUISE, à part. 

ciel! (Haut.) Tu as raison, tu es un bon serviteur, pour 
qui j'aurais tort d'avoir des secrets ; d'ailleurs, tu en sais 
trop maintenant pour te cacher la vérité. Liée depuis long- 
temps avec la famille de M. de Saint-Brice, j'avais pour le 
jeune homme quelque amitié, quelque affection... 

GALIFARD. 

Ah 1 mieux que cela ; madame ne pouvait entendre pro- 
noncer son nom sans changer de couleur, et souvent, après 
avoir lu ces lettres dont je parlais tout à l'heure, je voyais 
madame au désespoir, et tout en larmes. 

LA MARQUISE. 

Ah! tu m'épiais! Eh bienl oui, le dépit, la jalousie ont pu 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 103 

me porter à celte action, qui me ferait mourir de honte s'il 
en était instruit, car son estime avant tout, son estime du 
moins, à défaut de son amour... Si tu savais ce que j'ai 
souffert!... l'aimer! n'aimer que lui, tout lui sacrifier! et 
quand j'allais lui offrir ma main et ma fortune, apprendre 
qu'il en aimait une autre ! Ah ! il n'y a qu'un cœur de femme 
qui puisse concevoir de pareils tourments. 

GALIFARD. 

Dans mon pays, une Italienne l'aurait tué. 

LA MARQUISE. 

Cela m'aurait-il empêchée de l'aimer? en aurais-je été 
moins malheureuse? Non, non, je n'ai point renoncé à l'es- 
poir de le ramener à mes pieds; et, par tous les moyens pos- 
sibles, j'y parviendrai, ou alors, ce n'est pas lui, c'est moi 
qui mourrai. Maintenant, tu sais tout, tu connais mon secret, 
et je compte sur ton zèle. 

GALIFARD. 

Certainement. Mais madame qui a tant d'esprit doit savoir 
qu'il y a des demi-confidences qui, loin de gagner les gens, 
leur donnent au contraire des idées... 

LA MARQUISE, étonnée. 

Qu'est-ce à dire? 

GALIFARD. 

Des idées de curiosité. Moi, je suis curieux, et je me dis 
souvent, en pensant à ce que madame vient de m'appren- 
dre : il y a peut-être d'autres choses encore que madame 
devrait me confier, dans son intérêt. 

LA MARQUISE, séTèrement. 

Et comment cela? 

GALIFARD. 

Madame me dit : fais ceci, et je le fais : va, et je vais, 
mais sans savoir pourquoi; si je le savais, cela irait peut- 
être mieux, pour les desseins de madame. 



104 opéras-gom;iques 

la marquise. 

Quels desseins? 

GALIFARD. 

Je Fignore, et c*est pour cela que je le demande. Voilà, 
par exemple, M. de Saint-Brice que madame protégeait beau- 
coup, et à qui, sans qu'il s*en doutât, elle a fait avoir on 
régiment, ce qui l'a fait partir pour Nancy... 

LA MARQUISE. 

Galifardl 

GALIFARD. 

G*est bien 1 voilà pour son avancement. Mais ensuite, il 
était le cadet de sa famille. Il avait deux frères aines qui 
possédaient les titres, la fortune, et il s'est trouvé tout à 
coup héritier de leur rang et de leurs richesses. 

LA MARQUISE, arec angoisse. 

Il suffit. 

GAUFARD. 

C'était fort heureux pour lui. 

LA MARQUISE, de même. 

Assez, assez, encore une fois ! 

GALIFARD, d'un air respeotaeoz» 

Ce que j'en dis était pour prouver à madame que je suis 
la fidélité, la discrétion même. 

LA MARQUISE. 

C'est ce que nous verrons. Demain à Paris, je vous par- . 
lerai. 

GALIFARD, noïvement. 

Cela vaudra mieux, car jusque-là je ne suis engagé à 
rien ; et comme je n'ai pas grand esprit, ce que je vous ai 
raconté là, je serais capable de le dire de même, et tout 
bêtement, au premier venu, à M. de Saint-Brice, par 
exemple. 



LA MARQUISE OE BRINVILLIERS 105 

LA MARQUISE, arec effroi. 

ciel! (Se reprenant.) C'est bien, Galifard, c'est bien. Re- 
tournez à Paris, à Thôtel, sur-le-champ. 

GALIFARD. 

Sur-le-cbamp ! cela plait à dire à madame. Je suis parti 
à jeun, et je ne m'en retournerai pas de même, surtout 
dans une maison qui doit être bonne ; une cuisine de fer- 
mier général ! 

LA MARQUISE. 

Comme vous voudrez; passez à l'office. Faites-vous bien 
traiter. 

GALIFARD. 

Je VOUS promets de me soigner, et cette promesse-là, je 
la tiendrai. Je prie madame de ne pas oublier les siennes. 

(n sort.) 

SCÈNE VII. 
LA MARQUISE, seule. 

Moi, qui ne m'en défiais pas ! il a des soupçons, cela est 
certain; peut-être même plus encore. Et avoir un pareil 
homme pour confident, pour complice, lorsque tout à l'heure 
encore j'espérais éciiapper à tous les souvenirs et sortir enfin 
de cette atmosphère de crimes qui m'environne! Jamais, 
jamais je ne pourrai m'y soustraire. El si près d'y parvenir, 
c'est un pareil obstacle qui m'arrêterait!... Qui vient là? 

SCÈNE VIII. 
LA MARQUISE, MADELON. 

MADELON. 

Mademoiselle s'inquiétait de votre absence. 



106 OPÉRAS-COMIQUES 

LA MARQUISE. 
Calmez-la, ce n*est rien. (Montrant les lettres qu'elle tient é la 

main.) Des lettres qui m*arrivent de Paris, et auxquelles je 
suis obligée de répondre sur-le-champ. 

MADBLON. 

Je vais lui dire... 

LA MARQUISE. 

Attendez ; un de mes gens est là, à l'office. Il déjeune 
pendant que je fais mon courrier. Veillez à ce qu'il ne 
manque dé rien. 

MADELON. 

Madame peut être tranquille. Un jour de noce tout le 
monde est bien traité. Je 1 ai vu avec une bouteille de vin 
de Bordeaux et une aile de poulet; est-ce assez? 

LA MARQUISE. 

C'est bien; joignez-y quelques friandises, quelques bis- 
cuits ; ceux qui sont chez moi, sur ma cheminée. 

MADELON. 

Oui, madame... un ou deux? 

LA MARQUISE. 

Comme vous l'entendrez. 

MADELON. 

Madame peut être tranquille. 

(EUe sort.) 

SCÈNE IX. 
LA MARQUISE, seule. 

AIR. (Pâer.) 

Oui, mon repos Texige, et mon cœur qui balance 
Ecoute trop longtemps des remords superflus; 
Vers l'abîme fatal, où sans effroi j'avance. 
Que m'importe un pas de plus ? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 107 

Bien jeune encor, hélas I de la tendresse, 

De la vertu, je connus les douceurs; 

Plus tard, j'ai vu se flétrir ma jeunesse 

Par les conseils d'Infâmes séducteurs. 

Jours innocents! jours heureux! jours prospères! 

Vous avez fui loin de moi sans retour! 

Et maintenant, de mes vertus premières 

Je n*ai gardé que mon premier amour. 

fatale ivresse ! 
O transports brûlants ! 
C'est vous qui, sans cesse. 
Portez dans mes sens 
Ce feu que rallume 
Son seul souvenir, 
Et qui me consume 
, Sans m'anéantir. 

Bientôt, peut-être, l'heure 
Arrivera pour moi; 
Je l'attends sans effroi. 
Qu'importe que je meure, 
Pourvu qu'il soit à moi I 

fatale ivresse, etc. 

SCÈNE X. 

LA MARQUISE, SAINT-BRIGE, «ntrant par le fond. 
LÀ MARQUISE, A part, l'apereeTant. 

ciell M. de Saint-Brice! (Haut.) Vous, mon ami, vous 
dans ces lieux! et qu'est-ce qui vous amène? 

SAINT-BRIGE. 

L'impatience de vous voir. J'ai obtenu un congé ; et en 
arrivant ce matin à Paris, j'ai couru d'abord à votre hôtel 
rue Neuve-Saint- Paul. On m'a dit que vous étiez absente 
pour quelques jours, et que vous demeuriez à Versailles, 
chez M. de Vernillac, fermier général. 



108 OPÉRAS-COUIQUES 

LA MARQUISE, yiveroent. 

Qui VOUS a dit cela i 

SAINT-BRICE. 

Une espèce d'intendant à qui j'ai parlé. 

LA MARQUISE, A part. 

Galifard ! Il ne m'en avait pas prévenue, le traître I 

SAINT-BRICE. 

Par malheur, un rendez-vous que j'avais avec le ministre 
m'a pris une partie de ma matinée ; mais libre enfin de 
tout soin, j'accours auprès de voys, qui êtes ma protectrice 
et mon amie. 

LA MARQUISE. 

Dites-vous vrai? 

SAINT-BRICE. 

Jamais je n'eus plus besoin de votre amitié et de vos 
conseils. 

LA MARQUISE. 

Ma fortune, ma vie, tout est à vous. Parlez, de grâce, 
parlez. 

TRIO, (Batton.) 
SAINT-BRICE. 

J'espérais, hélas ! par l'absence, 
(Chasser un cruel souvenir ; 
Et ni le temps, ni la distance, 
De mon cœur D*ont pu le bannir. 

LA MARQUISE, avec douleur. 

Eh ! quoi, malgré son inconstance, 
Vous conservez son souvenir î 

(a part, en le regardant. ) 
Ah ! ni le temps, ni la distance, 
De l'amour ne peuvent guérir. 

SAINT-BRICE. 

Oui, je l'aime encor, l'infidèle. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 109 



LA MARQUISE, à part. 

Quel trouble règne dans mes sens! 

SAINT-BRICE. 

Et je ne puis vivre sans elle. 

LA MARQUISE, de même. 
Ah I rien n'égale mes tourments! 

Ensemble, 
SAINT-BRIGE, à part» 

Oui, je rougis de mon délire ; 
Mais je le sens, et malgré moi, 
Je brûle encore, et je soupire 
Pour celle qui trahit ma foi. 

LA MARQUISE, à part. 

Cachons ma rage et mon délire, 
Moi qui lui consacrais ma foi; 
Il est malheureux... il soupire... 
Et pour une autre que pour moi ! 

SAINT-BRIGE. 

Je veux une fois dans ma vie 
La voir enccr. 

LA MARQUISE, eftrajrée. 

Dieu! quels projets? 

SAINT-BRICB. 

- Lui reprocher sa perfidie, 
Et puis m'éloigner pour jamais. 

LA MARQUISE. 

Croyez-en la voix d'une amie : 
Quittez ces lieux, et pour jamais. 

(Arec mjstère.) 
De l'abandon d'une infidèle 
Vous y verriez bientôt, hélas ! 
La preuve certaine et cruelle... 

SAINT-BRIGE. 

Que dites- vous? 
SciiBB. — Œiyrei complètes. lYm» Série. — i*»»» Toi. — 7 



110 OPÉRAS-COMIQUES 

LA MARQUISE. 

Ne m'interrogez pas. 

Etuemble, 
LA MARQUISE, à part. 

Cachons ma rage et mon délire, etc. 
SAINT-BRICE, à part. 

Oui, je rougis de mon délire, etc. 

LA MARQUISE. 

Pour "^ous plus d'espérance ! 
Que l^oubli, que l'absence 
Soit la seule vengeance 
D'un amant malheureux ; 
Aux conseils d'une amie» 
Dont la yoix vous supplie » 
Rendez-vous, je vous prie, 
Abandonnez ces lieux. 

SAINT-BRICE. 

Pour moi plus d'espérance ; 
Mais de son inconstance 
Je veux avoir vengeance : 
Je suis trop malheureux! 
En vain, dans ma folie, 
Je voudrais d'une amie 
Suivre la voix chérie. 
Hélas ! je ne le peux. 

SCÈNE XI. 
Les mêmes; yBRNILLAG. 

YERNILLAG, à la marquise. 

Venez, madame... enfin tout comble mon attente. 
Vous seule nous manquez. Venez. 

LA MARQUISE. 

Oui, me voici. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS ill 

YERNILLAG, apercevant SainUBrice. 
Qael est monsieur ? 

LÀ MARQUISE. 

Souffrez que je vous le présente 
Monsieur de Saint-Brice, un ami. 

VERNILLAG. 

Il doit alors être le nôtre. 

(Bas.) 
Ne dois-je pas le convier? 

LA MARQUISE, de mdine. 
Gardez- vous- en... de lui, plus que tout autre, 
Il faut vous dôûer. 

VERNILLAG. 

Pour quel motif? 

LA MARQUISE. 

Plus tard Je me ferai comprendre. 
(De l'aiilre côté, bas à Saint-Brice.) 
Demain, à mon hôtel... 

SAINT-BRICE. 

Vous daignerez m'attendre ? 

LA MARQUISE. 

Je l'ai dit... mais partez. A demain. 

SAINT-BRIGE. 

A demain. 

LA MARQUISE, à Vermllao. 
Et vous, mon cher, voici ma main. 

Ensemble, 
LA MARQUISE, à part. ^ 

Pour lui, plus d'espérance; 
Et, servant ma vengeance. 
L'objet de sa constance 
Va former d'autres vœux. 

(Unut.) 
Aux conseils d'une amie, 
Dont la voix vous supplie, 



1 



112 OPÉRAS-COMIQUBS 



Rendez-vous, je vous prie, 
Abandonnez ces lieux. 

SAINT-BRIGE. 

Pour moi, plus d'espérance ; 
Mais de son inconstance 
Je veux avoir vengeance : 
Je suis trop malheureux! 
En vain, dans ma folie, 
Je voudrais d'une amie 
Suivre la voix chérie ; 
Hélas ! je ne le peux. 

VERNILLÀG. 

Oui, malgré moi, d'avance, 
A trembler je commence ; 
Cherchons avec prudence 
Qui l'amène en ces lieux. 
Croyons-en une amie 
Qui doit être obéie; 
De lui je me méfie : 
Ayons sur lui les yeux. 

(Vernillao sort ayee la marquise.) 



SCÈNE XII. 
SAINT-BRIGE; puii MADELON. 

SAINT-BRICE. 

Allons, puisqu'elle le veut absolument, puisque je l'ai 
promis, attendons à demain, et retournons à Paris. Aussi 
bien, si j'en juge par les apprêts que je vois, par Tair de 
fôte qui règne en celte maison, il y a sans doute ici quel- 
que grande cérémonie, quelque joyeux événement... Eh 1 
mais, quel tapage dans la rue 1 et quel bruit de voitures I 

MADELON, entrant et regardant. 

Les voilà qui partent ; quelle file de carrosses ! tout cela, 
pour aller à Téglise qui est à deux pas. 11 n'y a qu'une 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS lia 

chose qui me fasse peine, c'est ma pauvre maîtresse, si 
triste et si pâle, au milieu de tous ces beaux messieurs qui 

lui adressent des compliments... (Apereeyant Saint-Brioe.) Eh 

bien ! en voilà un qui est en retard. Dépéchez-vous donc, 
monsieur, ils sont partis I 

SAINT-BRICE. 

Qui donc? 

MADELON. 

Les mariés. La cérémonie doit déjà être commencée ; car 
il y avait longtemps que M. Faumônier les attendait. 

SAlNT-BRICE. 

Pardon. Il y a donc ici un mariage ? 

UADELON. 

Oui, vraiment. 

SAINT-BRICE, à part. 

J'aurais dû m'en douter. 

MADELON. 

Est-ce que monsieur n*est pas de la noce f 

SAINT-BRICE. 

Non, ma chère. 

UADELON. 

Monsieur voudrait parler à M. de Vemillac? 

SAINT-BRICE. 

Du tout. 

MADELON, un pen déconcertée. 

Eh bien ! alors, que demandez-vous ? et qui êtes-vous 
donc ? car, dans ce temps-ci^ on aime à savoir à qui on a 

affaire. 

SAINT-BRICE. 

N'ayez pas peur; je suis un ami de la marquise, M. le 
comte de Saint-Brice. 

MADELON, avec surprise. 

Àh ! mon Dieu ! 



114 OPERAS-GOMIQU ES 

SAINT -BRICE. 

Qu'a-t-elle donc? 

UADELON. 

M. le comte Arthur de Saint-Brice? 

SAINT-DRIGE. 

Préciséiiient. 

MADSLON. 

Dont le régiment est depuis un an en garnison à Nancy ? 

SAINT-BRICE. 

C'est cela même. 

MADELON. 

Et vous arrivez ici aujourd'hui ? C'est indigne à vous. 

SAINT-BRICE. 

Et pourquoi donc ? 

MADELON. 

Je n'ai pas besoin de vous le dire. Hais il y a quelqu'un 
au monde à qui vous pouvez vous vanter d'avoir fait bien 
du chagrin. 

SAINT-BRICE. 

Moi, mon enfant? 

MADELON. 

Oui, vous. Je ne souhaite de mal à personne, mais si vous 
êtes jamais aussi malheureux qu'elle, ce sera bien fait ; et 
cela prouvera qu'il y a une justice. 

SAINT-BRICE. 

Et de qui veux- tu donc parler? 

MADELON. 

Pardi ! de ma pauvre maîtresse, mademoiselle Hortense 
de Montmélian. 

SAINT-BRICE. 

Celle qui m'a trahi ! 

MADELON. 

C'est bien plutôt vous. Fi ! monsieur ; û ! l'horreur ! vous 



j 



LA MARQUISE D£ BR1NVILLIBR8 115 

qu'elle aimait tant, ne lai avoir pas écrit une seule fois ; 
avoir laissé toutes ses lettres sans réponse ! 

SAINT'BRIGE. 

Que me dis-tu là ? Je n*ai rien reçu d'elle, je te Tattesle. 

MADBLON. 

Ce n'est pas à moi que vous le ferez accroire ; moi qui, 
en Touraine, au château d'Amboise, portais tous les jours 
moi-même les lettres à la poste. 

SAINT-DRICE. 

ciel ! Et tu dis qu'elle me regrette, qu'elle est malheu- 
reuse? 

MADELON. 

Si malheureuse, que c'est malgré elle, que c*est par dé- 
sespoir qu'elle se marie. 

SAINT-BRICB, hors de loi. 

Se marier! et qui donc? 

MADELON. 

Hortense. 

SAINT-BRICE. 

Et à qui? 

MADELON. 

A M. de Vernillac. 

SAINT-BRICE. 

Et quand donc? 

MADELON. 

Maintenant, dans l'instant. 

SAINT-BRICE. 

Ah! ma raison s'égare! courons. 



116 OPÉRAS-COUIQUBS 



SCENE XIII. 

Les mêmes; YERNILLAG, HOBTENSë, LA MARQUISE, 

Gens de la noce. 

FIHALE. (Batton.) 

LE CHOEUR. 

Ils sont unis... ah! -quelle ivresse! 
L'hymen couronne leur tendresse : 
Amis, célébrons tour à tour 
La beauté, Thymen et l'amour l 

HORTENSE, conduite par son mari, ra remercier tous les conTiyes. 
Arriyée près de Saint-Brice, elle lève les jeaz et le reconnaît. 
Que vois- je? Arthur! 

SAINT-BRICE, à part. 

Ah ! c'est bien elU. 
(Ayeo 'doaleur.) 
C'en est donc fait! mon malheur est comblé! 

YERNILLAG, s'adressent à Hortense. 
Qu'avez- VOUS donc? quelle pâleur mortelle! 
(Regardant Saint-Brice.) 
Et lui, cet étranger, comme il a l'air troublé ! 

LA MARQUISE, bas à Yermllac 
Je vous l'avais bien dit... Silence ! 

(Bas, de l'antre côté, à Saint-Brioe.) 
Et vous, en sa présence» 
Par prudence, modérez-vous, 

(Montrant Vernillae.) ' 
Songez que c'est là son époux. 

SAINT-BRICE, arec rage. 
Son époux! 

Ensemble. 

SAINT-BRICE et HORTENSE, à part. 
destin qui m'accable! 
funeste avenir! 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 117 



Pour jamais misérable, 
Je n'ai plus qu'à mourir ! 

LÀ MARQUISE, à part. 

Cet hymen qui l'accable 
Vient de les désunir, 
Et le sort favorable 
Ne peut plus me trahir. 

VERNILLAC, à part. 

rencontre incroyable 1 
Tous deux semblent frémir; 
Et d'un trouble semblable 
Je ne puis revenir. 

LE CHOEUR. 

Près d'une femme aimable 
Ses jours vont s'embellir. 
Quel destin agréable! 
Quel heureux avenir 1 

LA MARQUISE, regardant Saint-Rriee. 

Je l'emporte; il n'est plus d'obstacle, 
Pour s'opposer à mes projets. 

SCÈNE XIV. 
Les mêmes; GALIFARD. 

ûALIFARD, entrant par le fond et t'adressent à Vernillac. 
Monsieur est servi. 

LA MARQUISE, étonnée et à part* 

Quel miracle! 
C'est Galifard ! j'espérais 
En être délivrée. 

(Haut.) 
Eh! quoi, c'est vous! 

7. 



118 OPÉRAS-COMIQUES 



6ALIFARD, appuyant aur les mots. 

Moi-même ) 
. Frais... dispos... et bien portant. 

LA MARQUISE, à part. 

Quand j'y pense, c'est étonnant! 

VERNILLAG, Ini frappant sar l'épaule. 
A-t-on eu soin de vous, mon ami? 

GALIFARD. 

Mais, vraiment 
J'ai bien bu, j'ai mangé de même, 

(a la marquise.) 
Et de votre obligeance extrême 
Votre humble serviteur sera reconnaissant. 

Ensemble. 
SAINT-RRICB et HORTENSB. 

destin qui m'accable I 
funeste avenir! 
Pour jamais misérable. 
Je n'ai plus qu'à mourir! 

VERNILLAC. 

rencontre incroyable! 
Tous deux semblent frémir; 
Et d'un trouble semblable 
Je ne puis revenir. 

LA MARQUISE. 

hasard qui m'accable ! 
Je n'en puis revenir : 
Le destin favorable 
Voudrait-il me trahir? 

GALIFARD. 

C'est vraiment fort aimable, 
Je dois m'en applaudir; 
Et d'un bienfait semblable 
Gardons le souvenir. 



LA MARQUISE DU BRINVILLIERS 



119 



LE CHOEUR. 

Ils sont unis., ah! quelle ivresse! 
L'hymen couronne leur tendresse. 
Amis, célébrons tour à tour 
La beauté, l'hymen et l'amour ! 





ACTE DEUXIÈME 

Une chambre à coaoher élégante. A droite, une table sur laquelle est 
dépotée la corbeille de la mariée. Deux portei au fond* 

SCÈNE PREMIÈRE. 
SAINT-BRICE, seul. 

LE CHOEUR, en dehors. 
Vive le vin ! vive la danse ! 
A tous les plaisirs livrons-nous; 
Buvons à leur douce alliance. 
Buvons à ces heureux époux ! 

SAINT-BRICE, entrant par la porte dn fond, à droite. 

AIR, (Blangiiii.) 

De ces lieux que j'abhorre, en vain j'ai voulu fUîr : 
Un pouvoir inconnu malgré moi m'y ramène. 
(Regardant autoar de lui.) 
Oui, cette chambre est la sienne, 
Et nul œil indiscret ne m'y vit parvenir. 

Dieu puissant! toi que j'implore, 
Toi qui sais mes tourments affreux. 
Qu'une fois je la voie encore. 
Et ce sont là mes derniers vœux! 

Oui, du moins, qu'elle apprenne 

Que l'envie et la haine 

Ont désuni nos jours; 

Et que, toujours fidèle, 

Je vais mourir loin d'elle. 



LÀ MARQUISE DE BRIMVILLIBRS 121 

En Tadorant toujours. 
(En Ctt moment le ohœnr reprend arec plus de force. Il écoute.) 
Mais l'heure s'avance, 
Du bal qui commence 
L'on entend la danse... 
rage! 6 fureur! * 

Des chants d'allégresse 
Et des cris d'ivresse^ 
Lorsque la tristesse 
Règne dans mon cœur 1 

Dans cette demeure , 
Où moi seul je pleure, 
Où je maudis l'heure 
Qui trompa mes vœux; 
Leur destin prospère 
Double ma misère, 
Et moi seul sur terre 
Suis donc malheureux? 

LE CHOEUR, en dehors. 

Vive le vin I vive la danse! 
A tous les plaisirs livrons-nous ; 
Buvons à leur douce alliance ! 
Buvons à ces heureux époux ! 

SAINT-BRIGE. 

Oui, l'heure s'avance. 
Du bal qui commence 
L'on entend la danse... 
rage! 6 fureur! 
Ces chants d'allégresse. 
Et ces cris d'ivresse 
Que j'entends sans cesse 
Déchirent mon cœur. 

On vient; et si quelqu'un de la maison me découvre ici, 
dans son appartement!... Où me cacher? Dieu! c'est elle! 
et elle est seule. Voilà le premier bonheur qui m'arrive 
aujourd'hui. 



122 OPÉRÂS-COMIQUER 



SCENE IL 

SAINT-BRICË, HORTËNSE, entrant par une porte du fond sans ] 

# voir Arthar. 

HORTENSE, se jetant sur un fauteuil* 

Je n'y tiens plus. Les larmes me suffoquaient... J'ai pu 
m'échapper. Je peux donc pleurer seule un instant ! 

SAINT- BRIGE, è part, et s'avançant doucement. 

Ah ! elle est aussi malheureuse que moi ! (a demi-voix.) Hor- | 
tense, je vous revois enfin ; mais dans quel moment I 

HORTENSE, se levant vivement. i 

M. de Saint-Brice I (Avec dignité.) Vous, monsieur, vous ici I 
qui vous a donné ce droit? j 

SAINT-BRICE. 

Mes droits ! je les ai tous perdus ; je n'en ai plus d'au- 
tres que votre compassion, que votre pitié. 

HORTENSE. 

Laissez-moi ; je ne dois plus vous voir. 

DUO. (Blangini.) 

SAINT-BRICE, la retenant par la main. 

Un mot, encore un mot, madame, 
C'est, avant de quitter ces lieux, 
La seule faveur que réclame 
Des amants le plus malheureux. 

HORTENSE, avec ironie. 
Vous malheureux! < 

Lorsqu'on vos serments infidèles, | 

Bravant mon trop juste courroux, 
Vous trahissez pour d'autres belles 
Un cœur qui ne pensait qu'à vous ! 

SAINT-BRICE, vivement. 

Que dites- vous? 



LÀ MARQUISE DE BRINVILLIERS 123 

Hélas ! par une indigne trame, 
Tous les deux on nous abusait, 
Toujours constant, c'est vous> madame, 
Que mon amour accusait. 

Ensemble, 

SAINT-BRICE. 

trahison! ô perfidie! 
Et pénétrer de tels secrets, 
Lorsque le serment qui vous lie 
Nouo sépare, hélas 1 pour jamais ! 

HORTENSE. 

trahison 1 ô perfidie! 
Et pénétrer de tels secrets, 
Lorsque le serment qui me lie 
Nous sépare, hélas ! pour jamais ! 

SAINT-BRICE. 

Comme moi, vous aimiez encore? 

HORTENSE. 

Oui, pour mon malheur, je le crois. 
Car de cet hymen que j'abhorre, 
Je saurai respecter les droits... 
Il faut partir, je vous l'ordonne. 

SAINT-DRIGB. 

Quoi! vous auriez cette rigueur! 

HORTENSE. 

Arthur! lorsque tout m'abandonne, 
Qu'au moins il me reste l'honneur ! 

SAINT-BRICE. 
Vous perdre, c'est perdre la vie. 

HORTENSE. 

Ah! partez, je vous en supplie! 
SAINT-BRICE. 

Et vous m'aimez? 

HORTENSE. 

Plus que jamais! 



424 OPÉRAS-COMIQUES 



SAINT-BRIGE, avec joie. 
Je pars, je pars, je le promets. 

HORTENSE et SAINT-BRIGE. 

Il faut te fuir encore; 
toi, mes seuls amours ! 
Adieu! toi que j'adore, 
Adieu donc, pour toujours! 
(Saint-Brice, hors de lui, est aux genoux d'Hortense, baise ses mains, et 

ne peut se décider à la quitter.) 

HORTENSE. 

On vient ; vous me perdez. 

SAINT-BRIGE. 

C'est fait de nous... Non! grâce au ciel, c'est la marquise. 



SCENE m. 

Les mêmes; LA MARQUISIil. 

LA MARQUISE, à part. 

Ici, ensemble! (Allant avec colère à Saint.Brice.) Eh quoi ! Ar- 
thur, vous osez... 

SAINT-BRICE. 

Qu'avez-vous? vous êtes tremblante ? 

LA MÂRQUISB, cherchant à se remettre. 

Oui, d'effroi pour vous! imprudent que vous êtes, la com- 
promettre ainsi! 

SAINT-BRIGB. 

Ah! vous avez raison. 

LA MARQUISE. 

Vernillac a des soupçons, il se doute que vous êtes son 
rival; on le lui a dit, ou il Ta deviné, je ne sais comment. 
Mais il cherchait Hortense ; il la demandait. Il peut monter 
en cet appartement. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 125 

SAINT-BRIGE. 

Qu'il vienne; c'est à lui de trembler. Qu'il redoute mon 
désespoir, ma vengeance I 

HORTENSE. 

ciel! 

LA MARQUISE. 

Arthur, y pensez-vous 1 songez à sa position, à la vôtre. 
Soyez prudent. Heureusement, je suis avec vous, et il n'y a 
plus rien à craindre. Mais tout à l'heure, là, en tête à tète... 
(A part.) J'ai peine à me contenir, (a Sûnt-Bnce.) Pardon, c*est 
plas fort que moi ; je suis si émue... 

SAINT-BRICE. 

Autant que nous, en effet. (Lui prenant u main.) Notre amie I 

HORTENSE. 

Notre seule amiel 

LA MARQUISE, à Hortense. 

Rentrez an salon, où il ne faut pas que votre absence se 
prolonge plus longtemps. 

HORTENSE. 

Oui, madame, (a Saint-Bnce.) Adieu, Arthur, adieu pour 
jamais. 

SAINT-BRICE, lui baiiant la main qn'il ne peut quitter. 

Adieu I 

LA MARQUISE, à part. 

Et devant moi! Ah! je me sens mourir, (a Saint-Brice.) 
Éloignez- vous, il le faut. 

SAINT-BRICE, regardant Hortense, qni rient de iortir* 

Ah ! maintenant je vous le promets. 

LA MARQUISE. 

Et pour en être plus sûre, c'est avec moi que vous par- 
tirez. Je vous emmène. 



1:26 OPÉRÀS-GOMIQUES 

SAINT'BRICE. 

Vous le voulez, et je vous en remercie. Votre présence, 
voire amitié peuvent seuls adoucir mes peines. 

LA MARQUISE. 

Demandez mes chevaux, ma voiture, et revenez me donner 
la main. 

SAINT-BRICE. 

Oui, madame, oui... Ahl je suis bien malheureux 1 

(il sort.) 
LA MARQUISE, à part. 

Et moi donc! mais grâce au ciel mes tourments finiront. 
(Aveo satisfaction.) Séparés maintenant, séparés pour jamais 1 
et bientôt peut-être... (Avec joie.) Ah! oui. Qui pourrait sV 

opposer... (Se retournant vers le fond.) Ah! C*est CC Galifard! 

SCÈNE IV. 

t 

LA MARQOSE, GALIFARD. 

GALIFARD. 

Je vous cherchais; je viens prendre vos ordres, madame. 
Madame a-t-elle quelque chose à me commander pour 
Paris ? 

LA MARQUISE. 

C'est inutile, car j'y retourne moi-môme dès ce soir. 

GALIFARD, avec intérêt. 

Et madame y retourne seule, à une pareille heure? 

LA MARQUISE. . 

Je vous remercie de vos craintes pour moi... Mais rassu- 
rez-vous, M. de Saint-Brice m'accompagnera. 

GALIFARD. 

Quoi ! ce jeune homme avec madame, dans sa voiture; ça 
ne se peut pas. 



LA MARQUISK DE BRINVILLIKRS 1:27 

LA MARQUISE. 

El pourquoi donc? 

GALIFARD, froidemeai. 

Parce que ce ne serait pas convenable. 

LA XARQUISE, éUmnée. 

Par exemple ! 

GALIFARD, ingénument. 

Madame me répondra à cela qu'elle est libre, qu'elle est 
veuve, et que peut-être même déjà elle le regarde comme 
un futur époux» 

' LA MARQUISE. 

Et quand il serait vrai? je vous trouve bien hardi... 

GALIFARD. 

Ce que j'en dis n*est pas pour moi, à qui cela est parfai- 
tement égal; maisc*est dans l'intérêt de madame. 

LA MARQUISE. 

Et comment cela ? 

GALIFARD, arec ironie. 

Un jeune homme qui est la candeur, la douceur, la bonté 
môme. Cela ne peut pas convenir à madame. 

LA MARQUISE. 

Quelle insolence ! 

GALIFARD, levant la tête avec fierté. 

C'est possible ; j'ai changé de défaut. Ce matin j'avais 
celui d'être bête, je m'en suis corrigé. 

LA MARQUISE. 

Quel changement I et qui donc êtes-vous ? 

GALIFARD, reprenant son air simple* 

Je VOUS l'ai dit : Galifard, un simple garçon pharmacien, 
élève, comme vous, du chevalier de Sainte-Croix, votre 
maitre, qui a, comme vous, quelques connaissances en 
chimie, et qui, mettant jusqu'à présent sa science au service 



128 OPÉRAS-COMIQUES 

de la vôtre, vous a secondée dans toutes vos entreprises, sans 
rien voir, sans rien dire... 

LA MARQUISE, à part. 

ciel I 

GÂLIFARD. 

Et qui, content du sort que vous lui faisiez, n'aurait peut- 
être rien exigé davantage, sans ce déjeuner de ce matin, 
qui, par une attention délicate, devait être mon dernier 
repas. 

LA MARQUISE. 

Vous pourriez supposer... 

GALIFARD, virement. 

Mais, aussi habile que vous, j'avais les moyens de rendre 
nulle votre générosité. Je vous conseille donc à l'avenir de 
renoncer à me faire des présents, c'est du bien perdu. 
Comme cette tabatière en or, dont vous m'avez gratifié en 
sortant de table. (La tirant de sa poche.) Elle contient un ma- 
couba, terrible peut-être pour tout autre amateur, que Dieu 
bénisse! mais pour moi tout à fait innocent. Ainsi, vous le 
voyez, nous pouvons nous dire mutuellement ce que disait 
l'autre jour le chevalier de Grammont à un joueur aussi 
adroit que lui ; « Nous ne nous ferons rien, payons les 
cartes. » 

LA MARQUISE. 

Monsieur !•.. 

GALIFARD. 

Après cela vous les paierez peut-être un peu cher ; c'est 
votre faute. Mais v«ici mes conditions : vous n'épouserez 
pas M. de Saint-Brice... 

LA MARQUISE. 

Que dites-vous? 

GALIFARD. 

Parce que je vous destine un. autre parti. 

LA MARQUISE. 

Quel est-il ? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIKRS 12t) 



GALIFARD. 

Moi. 

LA MARQUISE. 

Une telle infamie... 

GALIFARD. 

Ne doit pas vous étonner. Vous avez une immense for- 
tune; je n'ai rien que mes talents, et entre associés... 

LA MARQUISE. 

Jamais, jamais! plutôt mourir. Et quand vous connaissez 
mon amour, quand vous savez qull était le but de toutes 
mes actions et le seul espoir de ma vie... 

GALIFARD, souriant. 

Oui, cela change un peu vos plans. (Sérèrament.) Mais il le 
faut ; je le veux, ou j'ai là les moyens de vous perdre. 
(Tirant son portefeuiUe.) Ges Ordres que VOUS m'avcz donnés par 
écrit, et dont le sens, quoique détourné, serait aisément 
compris ou expliqué ; ces lettres de vous que j'ai gardées... 

LA MARQUISE. 

Ah ! traître que tu es ! c'est là ce qui fait ta force. Eh bien! 
livre-moi, tu le peux, tu en es le maître. 

GALIFARD^ froidement. 

A quoi bon? et qu'y gagnerais-je?... Vous me supposez des 
intentions que je n'ai pas. Je ne demande rien, je vous l'ai 
dit, que ce mariage, secret si vous voulez, qui aura lieu en 
Italie, en pays étranger, où cela vous conviendra. Mais vous 
m'appartiendrez, votre fortune du moins. Après cela, et 
quoique Italien, je ne suis ni exigeant, ni jaloux; et une 
fois marié, je ne serai pas ridicule; vous n'aurez à craindre 
de moi ni infidélité, ni indiscrétion; et pour encourager 
votre confiance, je commencerai, je vous donnerai l'exemple. 
Je m'en rapporte à votre bonne foi et à votre générosité. 

(Ui tendant le portefeuille.) Voici VOS lettres. 



130 OPERÀS-QOMIQUES 

LA MARQUISE. 

Est-il possible I 

GALIFARD. 

Elles y sont toutes ; vous pouvez les examiner à loisir. 

(voyant la marquise qui se hâte de serrer le portefeuille •) Mâls pOUr 

cela, vous n'en êtes pas moins en mon pouvoir ; vous ren- 
verrez M. de Saint-Brice, il retournera à Paris, seul et sans 
vous. 

LA MARQUISE. 

M'imposer de telles conditions ! 

GALIFARD. 

\rous les tiendrez, s'il vous est cher; car à la moindre 
infraction à nos traités, je me venge sur lui par les mômes 
moyens que vous m'avez enseignés. 

LA MARQUISE, tremblante et s'appuyant sur un fauteuil. 

C*est fait de moi ! 

GALIFARD, l'examinant et avec joie* 

Ah ! VOUS l'aimez bien ! car je vous ai fait trembler , Je 
ne me croyais pas tant de pouvoir. Alors, pensez à lui ; mais 
le voici. 

SCÈNE V. 
Les mêmes; SAINT-BRICE, MADELON. 

BIADELON. 

La voiture de madame est à ses ordres, (a Saint-Brice.) Et 
puisque vous partez avec elle... 

SAINT-BRICE. 

Oui, je suis prêt à raccompagner. 

LA MARQUISE, cherchant â cacher son trouble. 

C'est bien... pas encore... tout à l'heure... je suis à vous. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS lâl 

. 6ALIFARD, bas. 

Ce n'est pas là ce dont nous sommes convenus. 

SAINT-BRICK, 

Auriez-vous différé votre départ ? 

LA MARQUISE. 

Oui, pour quelques instants. (Galifard tire de sa poehe la ta- 
batière d'or et frappe légèrement dessas avant de l'oarrir; la marquise 

Toitce geste.) cicl! (A Saint Brice.) Il faut d*abord que je vous 
voie, que je vous parle. 

SAINT-BRICE, viTement. 

Disposez de moi. 

(Madelon, pendant ce temps, range tout dans l'appartement, et regarde le 
boaqaet qni est dans la corbeiUe de la mariée.] 

LA MARQUISE, le regardant avec crainte et tendresse. 

Oui, je reste auprès de vous ; je ne vous quitterai pas. Il 
le faut, je le dois ; je dois veiller sur vous. 

GALIFARD, qui a ouvert froidement la tabatière, la présente h Saint. 

Brice. - 

Monsieur le comte veut-il me faire Thonneur... 

(Saint- Brice, sans loi répondre, dte son gant et se dispose A prendre 
dans la tabatière. Mais avant que ses doigts y aient toachéf la mar- 
quise se jette entre lui et Galifard.) 

LA MARQUISE, vivement. 

Partez, partez sur-le-champ. 

SAINT-BRICE, étonné. 

Comment!... ei ce que vous me disiez tout à Fheure? 

LA MARQUISE, cherchant à se remettre. 

Certainement; moi^ je reste, j'ai des motifs, qui jusqu'à 
demain me retiennent ici. Mais vous, c'est différent; vous 
savez bien, et c'était convenu, qu'il faut vous éloigner à 
l'instant. Nous nous reverrons plus tard. 



132 OPÉRAS-COMIQUES 

«1» ... . , , ■ 

6ALIFARD, froidement et jouant arec la boite. 

C'est bien 1 

LA MARQUISE. 

Mais il y va de ce que j'ai de plus cher; partez sans moi; 
je le veux, je Fexige. 

SAINT-BRIGE. 

J'obéis; mais auparavant... 

LA MARQUISE. 

Non, sortez de ces lieux, tout de suite ; je le demande. 
Adieu. 

(Saint-Brice s'incline.) 
GALIFARD, remettant la tabatière dans sa poche. 

A la bonne heure I 

(La marquise yeut encore se rapprocher de Saint-Brice, mais eUe ren- 
contre un regard de Galifard qui la force A s'éloigner; elle sort avec 
loi.) 

SCÈNE VI. 
SAINT-BRICE, MADELON. 

MADELON. 

C'est une amie véritable que vous avez là, el elle a bien 
raison : il faut partir. 

SAINT-BRIGE. 

Oui, je le sens comme elle; mais m'éloigner sans ap- 
prendre à Hortense les motifs de ce départ ! 

IfADELON, l'entraînant. 

Il le faut. 

SAINT-BRIGE; apercevant la table qui est A droite, y court et s'assied. 

Ahl 

MADELON. 

Eh bien ! que faites-vous? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIBRS 133 

SÂINT-BRIGB. 

Rien qu*an mot, un seul mot l (Écriram.) Qu'elle sache que 
c'est pour son repos, pour son honneur que je m'arrache 
des lieux qu'elle habite 1 

MADELONf arec crainte et regardant autoor d'eUe. 

Et si Ton vous surprenait dans cette chambre qui est la 
sienne? 

SAINT-BRIGE, sans regarder. 

Non, personne! (Écrivant toujoars.) Elle saura que le temps 
ni l'absence ne peuvent nous désunir; et ce serment que je 
signe d'être toujours à elle, je le tiendrai jusqu'à la mort I 
(se levant, et à Madeion.) Tiens, remets-lui ce billet. 

MADBLON. 

Y pensez-vous? 

SAINT-BRICE. 

Une lettre tout ouverte... ce sont mes adieux, mes derniers 
adieux; qu'elle les lise, et je pars moins malheureux. 

(La marquise parait en ce moment A la galerie du fond; elle roudrait 
parler à Saint-Brice, mais le voyant avec Madeion, elle s'arrête.) 

MADELON. 

Impossible aujourd'hui d'approcher de madame, monsieur 
ne la quitte pas un instant. 

SAINT -BRICE. 

Eh bien, ce soir, demain! je t'en conjure, il y va de 
ma viel 

MADELON, prenant la lettre* 

Pauvre jeune homme ! Mais moi-môme je n'oserai jamais. 

(Apercevant la corbeille qui est sur la table.) Ah ! UUe idée. (Elle va 
 la corbeille, j prend un bouquet de roses, j cache la lettre et remet le 

bouquet dans la corbeille.) Comme Cela, Cela vaut mieux. J'aver- 
tirai madame de la prendre. 

SAINT-BRIGE. 

A merveille ! 

lV.~iY. 8 



134 OPÉRAS-COMIQUES 

MADELON. 

Si toutefois M, de Vernillac me permet de lui parler ; car 
les maris, c'est terrible! surtout les nouveaux. (Geste de colère 
de Saint-Brice.) Mais partez, monsieur, partez. 

SAINT-BRICE. 

Un instant encore... 

MADELON, le poussant et l'entralDant avec eUe. 

Non, non, je ne vous quitte pas que je ne vous aie vu 
dehors. 

(ils sortent par la porte à droite du spectateur; la marquise entre par la 

p'orte à gauche.) 

SCÈNE vn. 

LA MARQUISE, senle, Tirement. 



Ta 



Un billet, là, dans cette corbeille, pour Hortense. (EUe 

à la corbeiUe el prend le bouquet de roses.) LisonS vlte 1 Quand il y 

a à peine une heure qu'il Ta quittée. Que peut-il avoir à lai 
dire? (Tenant la lettre.) Ma main tremble malgré moi. (Usant 

avec émotion et dépit.) Ah! que d'amOur! (Arec douleur.) Tout Ce 

que j'éprouve, il l'a écrit, et c'est à elle ! (Lisant à haute toîx 
et distinctement la lettre.) « Ouî, Hortenso, jc VOUS ai aimée et 
« vous aimerai toujours ! la trahison a pu nous séparer, mais 
a non nous désunir. Vos nouveaux serments ne me dégagent 
« pas des miens; j'y resterai fidèle, je resterai libre ; et tant 
« que vous vivrez, aucune union, aucun hymen n'engagera 
« ma foi ; je vous le jure, et j'en signe la promesse. » Qu'ai-je 

lui Ainsi se dissipe mon seul espoir! (Elle replie la lettre qu'eUe 

remet dans le bouquet.) Après tant d'efforts pour l'unir à moi! 
après tant d'obstacles détruits,, il en reste encore ! Ce Gali- 
fardl cette Hortense qui est perdue pour lui, et dont le sou- 
venir vient encore se placer entre nous I... Ah ! que ne puis-je 
renverser tout ce qui nous sépare! me défaire à la fois de 

tous mes ennemis! (eUo te rapproche delà corbeille, reprend le bou- 



LrA MARQUISE DE BRINVILLIERS iàb 

qaet de roses et la lettre, et joue de l'eatre main areo un flacon de cristal 

attaché à sa ceintnre.) Oul, c'est bien là de ramouT, de Tamour 
passionné, insurmontable. Tant qu elle vivra... Et quand je 
pense qu^ine goutte de ce flacon peut me délivrer à jamais 
de Tennemie la plus redoutable pour moi ! (s'arrétant et détour- 
nant la tète.) Ahl uue pauvre fille qui ne m'a jamais offensée... 
(Reprenant avec colère.) Jamais oiïenséel mais il Taime, il Tai- 
mera toujours! unis ou séparés, il sera toujours à elle; il 
lai appartiendra, et tant qu'elle vivra! (Avec rage.) Tant 

qu'elle vivrai... (Par nn mouvement convulsif et presque involontaire, 
elle jette sur le bouquet quelques gouttes du flacon. ) DicU ! Ton vient I 
(Elle remet le bouquet dans la oorbeiUe et s'en éloigne.) 

SCÈNE vni. 

LA MARQUISE, VERNILLAG, HORTENSE, MADELON, 

Hommes et Femmes de la noce, venant assister au coucher de la 

%. 

mariée. 

FINALE. (CARArA.) 

LE CHOEUR. 

Dans le mystère et le silence 
Conduisons ces heureux époux; 
Oui, voici la nuit qui s'avance, 
Voici minuit, retirons-nous. 

(On entend dans le lointain un air de danse.) 

VERNILLAG. 

J'en ai les craintes les plus grandes, 
Ce bal-là n'en finira pas; 
Entendez-vous encor là-bas 
Les menuets, les sarabandes? 

LA MARQUISE, à V-ernillac, s'efforcent de sourire. 
Adieu, moi, je retourne à Paris à l'instant. 

VERNILLAG, à la marquise. 

Si les autres, du moins, pouvaient en faire autant ! 



136 OPÉRÂU-GOMIQUBS 

Moi, que le bal n'amuse guère, 
Je voulais m'échapper sans bruit; 
Et ces messieurs, avec mystère, 
Jusqu'ici m'ont tous reconduit. 

LE GHOEUa. 

Dans le mystère et le silence, etc. 

HORTENSE, à part, à droite du théAtre. 
Que désormais l'honneur seul me conseille ! 

MADELON, s'approchant d'Hortense, lui dit à demi-Toix : 
Une lettre de luil 

HORTENSE, vivement. 
Je dois la refuser. 

MADELON, montrant la table à droite. 
Dans un bouquet de fleurs, là! dans cette corbeille!... 

VERNILLAG9 qui les voit causer à voix basse, s'approche et entend ces 

derniers mots: 
c< Là! dans cette corbeille!... » 
(a part.) 
Que veut dire cela? voudrait-on m'abuser? 

LE CHOEUR. 

Dans le mystère et le silence, etc. 
(Tous les gens de la noce sortent. Vernillac ferme les portes.) 

SCÎÈNE IX. 
HORTENSE, VERNILLAC. 

(Hortense s'est jetée à gauche sur un fauteuil, du cdté opposé à eelui eu 
est la corbeillQ de noce. Elle reste la tête appuyée sur sa main, et 
plongée dans ses réflexions. Vernillac, après avoir regardé attentive- 
ment autour de lui, s'approche d'elle lentement») 

VERNILLAC. 



Lorsque l'hymen qui nous engage 
Tous deux nous enchaîne à jamais. 



LA MARQUISE DE BUIMVILLIEHS 13*7 



Dans votre cœur ce mariage 
Ne laisse-t-il aucuns regrets ? 

HORTENSE. 

Soumise au nœud qui nous engage, 
Et toujours fidèle à l'honneur, 
Vous obéir dans mon ménage, 
Vous plaire sera mon bonheur. 

VERNILLAG, la regardant avM défiane«« 

Ainsi donc, il n'est dans votre âme 

Rien dont je puisse être jaloux? 

Eh! mais... vous vous taisez, madame. 

HORTENSE, tremblante et baiaaant lea jeox. 
Je n'aimerai que mon époux. 

VERNILLAG, la regardant. 

Et jamais dans votre pensée 
Vous n'aurez de secrets pour lui? 

HORTENSE, à part. 
De terreur mon âme est glacée. 

VERNU^LAC, insiatant d'une toIz sérère. 
Jamais de secrets? 

HORTENSE, ponvant à peine parler. 

Non, jamais! 

VERNHiLAG, d'an air ménagent, et montrant la corbeille. 

Pas même ici? 
Parmi ces fleurs... 

(a part.) 
ciel! elle a fîrémi. 

Ensemble. 

HORTENSE, à part. 

La force m'abandonne, 
Hélas ! et malgré moi, 
< Dans mon cœur, je frissonne 
Et de trouble et d'effroi. 



8. 



138 OPKRAS-GOMIQUIkS 

VBRNILLAC, à part. 

Malgré moi^ je soupçonne 
Son trouble et 8on effroi ; 
La prudence l'ordonne, 
Soyons maître de moi. 

(a Hortense.) 

Ce trouble, je le vois, cache quelque mystère 
Que je veux pénétrer... 

(il s'élance rers la corbeille.) 
Il n'importe à quel prix! 

HORTENSE. 

Arrêtez! qu'allez-vous faire? 

VERNILLAG, arec colère. 

Vous savez donc?... 

HORTENSE, d'an air suppliant. 
Monsieur! 

VERNILLAG. 

Achevez. 

HORTENSE. 

Je ne puis. 

VERNILLAG) loi prenant la main. 
Parlez. 

HORTENSE, hors d'ellcmôme. 

Eh bien, je ne puis m'en défendre; 
Là, dans ces fleurs... du moins on vient de me l'apprendre, 
Car moi je l'ignorais... 

VERNILLAG, avec impatience. 
Kh bien? 

HORTENSE, baissant les yeax. 

Est un billet. 



Et de qui? 



VERNILLAG, arec colère. 

HORTENSE, tremblante. 
De quelqu'un qui dès longtemps m'aimait. 



LA MARQUISE DE BRINVlLLIERS 139 



VERNILLAG. 

fureur 1 

HORTENSE, Tirement et les mains jointes. 

De quelqu'un dont l'image est bannie, 
Que je ne verrai plus, que pour jamais j'oublie. 

VERNILLAG, allant à la table. 

Je veux voir cet écrit. 

HORTENSE, le retenant. 

Monsieur, au nom du ciel ! 

VERNILLAG. 

Je veux le voir. 

HORTENSE. 

Ah ! par pitié !... par grâce !... 

VERNILLAG, la reponssant. 

Eh quoi I votre cœur criminel 
De m'împlorer a Taudace ! 

(Coarant h la corbeille et saisissant le bouquet.,^ 
Non, point de pitié, point de grâce ! 
(il Teat regarder le bouquet, en respire la Tapeur empoisonnée, et tombe 
sur le fauteuil qui est près de la table, puis, se souleTant arec peine, 

il retombe en s'écriant :) 

Hortense! Ah! je me meurs. 

HORTENSE. 

Monsieur!... Il n'entend plus; ô comble de terreurs! 
(Lui prenant la main.) 
Quel froid mortel!... et seule ici... personne! 
(Écoutant au fond.) 
Personne autour de moi, quand l'air au loin résonne 
Du tumulte du bal et de ses sons joyeux. 

(Elle court à plusieurs sonnettes qu'elle tire ayec violence.) 
Au secours! au secours! 



140 OPÉRAS-COMIQUES 



SCENE X. 

Les mêmes; MADELON, entrant la première, puis PLUSIEURS PER- 
SONNES de la noce; les portes da fond restent ouvertes, et l'on en- 
tend pendant la fin de cet acte un bruit lointain de bal. 

MADELON. 

Qu'avez-vous? 

(Aperceyant Yemillac. ) 
Ah ! grands dieux 1 
Les gens de la noce se pressent autour de lui, et chercbent à le faire 

revenir. ) 

Ensemble» • 
HORTENSE et MADELON. 

La force m'abandonne^ 
Hélas ! c'est fait de moi ; 
Je tremble, je frissonne 
Et d'horreur et d'effroi. 

LE CHOEUR^ autour de Yernillac. 
Le trépas Penvironne, 
. Et qu'est-ce que je voi? 
Je tremble, je frissonne 
Et d'horreur et d'efftoi. 
(a Madelon, à demi-voix.) 
Il n'est plus ! 

MADELON. 

Mort... mort! ah! grands dieux! 

HORTENSE, voulant s'avancer. 
Que dites-vous? 

MADELON, l'empêchant d'approcher. 

Eloignez de ses yeux. 
Ce spectacle affï>eux. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 



141 



LE CHOEUR. 

Sortez, éloignez de ses yeux 
Ce spectacle affreux. 
(les gens da bal ont formé des groapes autour de Yernillao, et masquent 
sa Tue à Hortense, que Madelon entraîne. Pendant ee temps, le brait 
de bal oontinae toujours dans le lointain.) 





ACTE TROISIEME 



A Paris, rue Neave -Saint- Paul, dans l'hôtel de la marquise* Un salon. 
Porte au fond ; deux portes latérales. A gauche du spectateur, une 
cheminée. 



SCENE PREMIERE. 

LA MARQUISE, assise près de la cheminée, et DEUX DOMESTIQUES 

debout recevant ses ordres. 

Vingt personnes à dîner, vous entendez? A côté de moi, 
M. de Soubise et M. de Dangeau. Nous dînerons tard, très- 
tard, à deux heures. M. de Dangeau est obligé d'aller ce 
matin à la cour ; et c'est pour se rendre à mon invitation 
qu'il reviendra exprès de Versailles. (Béfiéchîssant.) De Ver- 
sailles ! Il nous en rapportera des nouvelles... (aux deux do- 
mestiques.) Je déjeunerai seule, ici, au coin du feu ; une tasse 
de thé, pas autre chose; pour tantôt, que Ton n'épargne 
rien, et que tout soit convenable, (ils Tont pour sortir.) Un mot 
encore ; je ne reçois personne ce matin que M. de Saint- 
Brice, si par hasard il se présentait, et mon intendant Gali- 
fard, qui doit venir. Allez, qu'on me laisse. 

(Les domestiques sortent.) 

SCÈNE II. 
LA MARQUISE, seule. 

Oh I il viendra I il n'aura garde d'y manquer ; il m'a fait 
demander un moment d'entretien, et lui-même a fixé l'heure. 



LA MARQUISE DB BRINVILLIBRS 143 



C'est fini , nous traitons d*égal à égal ! Patience I nous ver- 
rons qui des deux l'emportera. Commençons par examiner 
ces lettres que mon imprudence avait laissées entre ses 
mains, et qu'il m'a rendues, pour donner, disait-il, l'exem- 
ple de la générosité, (oavraot une des lettrei.) Générosité qui 
lai coûte peu ; car ces lettres, il ne pouvait guère en faire 
usage contre la personne qui les a écrites, sans compromet- 
tre celle qui les avait reçues. (Après avoir la.) Oui, voilà quel- 
ques phrases douteuses, que Ton pouvait tourner contre 

moi. (Prenant d'autres lettres.) Ges deux autreS aUSSi, (Réfléchis- 
sant.) surtout à cause des événements qui les ont suivies. 

(Parcourant d'antres lettres.) Tai OU tOrt, grand tOrt. (Froidement.) 

Je n'écrirai plus ! Brûlons tout cela, (euo jette l'une après l'autre 
toates les lettres au feu.) Me voilà tranquille! Ne reste- 1- il plus 

rien dans ce portefeuille? (Le seeooant.) Non. (L'examinant avec 

attention.) Cependant, et quoique rien ne soit apparent, il me 
semble à la forme que ce doit être un de ces portefeuilles à 
secret, inventés par cet Italien, et je crois me rappeler 
qu'en pressant un des coins de la monture... (eiu pousse un 

ressort.) Oui, vraiment, c'est bien cela; (eUo retire quelques pa- 
piers qu'eUe pareourt.) dcs formules, des recettes; il est vrai- 
ment plus habile que je ne pensais, et ce papier rouge plié... 
(L'ouvranu) Ah I ah I uu autidoto certain : je comprends main- 
tenant... (Souriant.) C'est à Paidc de ce préservatif infaillible, 
qu'il a déjoué hier matin mes combinaisons. (EUe jette an feu 
la poudre que renfermait ce papier.) Ennemi difficile à Surprendre! 

et s'il s'apercevait... (àtoo joie et saisissant une idée qui lui vient.) 

Il ne s'en apercevra pas 1 (Lentement et réfléchissant.) Et si l'on 
remplaçait ce moyen de défense par un autre tout contraire ; 
si plus tard, trahi lui-même par ses propres précautions... 

(Sortant brusquement de sa réyerie.) Qui vient là ? 



1 



144 OPËRAS-GOlfIQUES 

SCÈNE m. 

LA BIARQUISE, UN DOMESTIQUE. 



LE DOMESTIQUE, annonçant. 

M. Galifârd, qui demande à parler à madame la marquise. 

LA MARQUISE, se levant. 

Galifardl (Froidement.] G*esit bien; je suis à lui. Faites-le 
entrer dans ce salon, et qu'il attende : je vais revenir. 

(BUe prend le papier ronge et le portefeuille qu'eUe emporte^ et entre 

dans Tappartement à ganche.) 

LE DOMESTIQUE, s'inolinént. 
Oui, madame. (Allant à la porte dn fond, et s'adressent à Galifard, 

qu'il fait entrer.) Entrez, entrez, madame est occupée, et elle 
ne peut vous donner audience que dans un instant. Atten- 
dez là, camarade. 

(U sort.) 



SCENE IV. 

GALIFARD, seul, le regardant sortir. 

Camarade 1 En voilà on que je mettrai à la porte, et dès 
demain. (Regardant autour de lui.) G*est agréable d*étre chez 
soi! Bel appartement, bel hôtel! et quand je pense que 
bientôt, que dès à présent tout cela m'appartient... (souriant.) 
Mais cela devait finir ainsi : avec de Tordre et de Tintelli- 
gence, on prospère toujours. 

COUPLETS, (Bertor.) 

Premier couplet. 

Gens sans caractère 
Et sans dignité, 
Quijt dans la misère 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 145 

Et la probité 
Végétez sans cesse, 
Et qui, mal vêtus. 
Vantez la sagesse, 
L'honneur, les vertus : 
Sots, sots que vous êtes, 
Changez tous d'emplois, 
Car les plus honnêtes 
Sont les plus adroits. 

Deuxième couplet. 

Sans peur, sans reproches, 
De gros fournisseurs, 
En vidant vos poches, 
Remplissent les leurs. 
Quand ils ont voiture, 
Laquais et bon vin, 
La probité pure , 
A pied meurt de faim... 
Sots, sots que vous êtes, 
Changez tous d'emplois; 
Car les plus honnêtes 
Sont les plus adroits. 

(a part.) Ahl C'est mon épouse 1 

SCÈNE V. 
GALIFARD, LA MARQUISE. 

LA MARQUISE, le saluant de la main. 

Vous êtes de parole. 

GALIFARD. 

Toujours, madame la marquise. 

LA MARQUISE. 

Tai trouvé en effet toutes les lettres que vous aviez reçues 
de moi. 

ScuBB. — ŒaTres complète!. IV»* Série. — 4™« Vol. • 9 



i46 OPËRAS-COMIQUES 



GALIFARD. 

Le compte y était bien, n'est-il pas vrai? et il n'en man- 
quait aucune? 

LA MARQUISE, lui rendant le portefeuille. 

Aucune. 

GALIFARDy examinant le portefeuille et Toyant qn*il est intact. 

La régularité dans mes comptes, c*est une habitude que 
j'ai prise dans mon état d'intendant. (Mettant le portefeuiUe dana 
la poche.) Et puis les lettres de madame m'étaient trop chè- 
res, pour ne pas les conserver toutes avec soin ; trésor pré- 
cieux, qui maintenant, je m'en doute, n'existe plus. 

LA MARQUISE. 

Je viens de les brûler. 

GALIFARD. 

C'est aussi ce que j'aurais fait à la place de madame ; et 
maintenant, grâce au ciel, il n'y a plus entre nous d'autres 
rapports que ceux de la bonne foi, et d'une inclination mu- 
tuelle. On nepourraplusdireque c'est un mariage d'intérêt. 

LA MARQUISE, ayeo un moavement de colère qu'elle réprime soudain. 

Un mariage!... vous y tenez donc toujours? 

GALIFARD. 

Plus que jamais : c'est une idée fixe. 

LA MARQUISE. 

Et vous n'avez pas pensé à ce qu'on en dirait dans le 
monde? 

GALIFARD. 

Tant pis pour ceux qui en médiraient. (Froidement.) Nous 
savons, vous et moi, comment les faire taire. 

LA MARQUISE, avec hanteur. 

GaUfard I 

GALIFARD. 

Après cela, je conviens qu'en France, à Paris, dans vos 
brillantes sociétés de la place Royale, cela pourrait avoir 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 141 

quelque inconvénient. Mais dans mon pays^ en Italie, où je 
ne suis plus connu, rien ne vous empêche d^ëpouser le 
signor Galifardi, ou même le prince Galifardi; car en Italie 
nous sommes tous princes. 

SCÈNE VI. 

Les vêMES ; deux. Domestiques, apportant da thé sur on guéridon 

qn'Ua placent prèi de la marquise. 

LA MARQUISE. 

Âhl c'est bien. C'est mon déjeuner. (Aux domestiques.) Re- 
tirez-vous, (a GaUfard.) Yous permettez, monsieur Galifard ? 

GALIFARD. 

Comment donc, madame (... 

LA MARQUISE. 

Oserais-je vous offrir une tasse de thé? 

GALIFARD. 

Certainement, madame. Aux termes où nous en sommes... 
c'est un honneur que tout autre que moi serait peut-être 
bien téméraire d'ambitionner. Mais, comme je vous le disais 
hier, je. ne crains rien; j'ai confiance, j'accepte. 

LA MARQUISE, d'un air aimable. 

Et VOUS avez raison. Prenez un siège ; mettez- vous là, et 
parlons d'affaires. 

GALIFARD, s'asseyent. 

Parlons-en de bonne amitié. 

DUO. (AOBER.) 
GALIFARD et LA MARQUISE. 

Douce amitié 1 par ta puissance, 
Tout ici-bas est oublié, 
Et qu'entre nous régnent d'avance 
La confiance et l'amitié. 



148 OPÉRAS-GOlflQUES 

GAUFARD. 

Ainsi donc, et pour l'Italie 

Tous deux nous partons dès demain ? 

LA MARQUISE, faiiant le thé. 
Nous partirons pour l'Italie, 
Puisque tel est votre dessein. 

GALIFARD, la regardant. 
C'est là que d'une tendre amie 
L'amour me destine la main. 

LA MARQUISE, préparant toujours le thé. 
Ah 1 c'est là qu'une tendre amie 
Doit au vôtre unir son destin. 

GALIFARD. 

Destin glorieux qui m'honore ! 

LA MARQUISE, lonriant. 
Ah! nous n'y sommes pas encore, 
(versant du thé, d'abord dans sa tasse, puis ensuite dans coUe de Galifard*) 

Déjeunons, mon futur époux. 

I 

GALIFARD. | 

C'est juste. \ 

(La marquise met du sucre dans sa tasse et boit. Pendant ce temps, Gali- j 

fard, qui a pris son portefeuille, en outto le ressort, prend le papier • 

rouge, et jette dans sa tasse une pincée de la poudre qui s'y tronre j 

renfermée.) 1 

LA MARQUISE, le regardant faire. i 

Eh! mais, que faites-vous? 

GALIFARD, froidement, et d'un air détaché. | 

Rien : c'est mon régime ordinaire ! 
Une espèce de vulnéraire 
Qui rend le thé très-stomacal, j 

(Souriant*) 
Et l'empêche de faire mal. 

LA MARQUISE, souriant. 

Une semblable inquiétude 
Entre amis! 



LA MARQUISE DE BRINVILLIBRS 149 

6ALIFARD, sonriant anssi. 
C'est égal, 
On peut^ sans le vouloir, se tromper... l'habitude... 

LA MARQUISE, pendant qu'il boit. 

Oh ! je ne dis plus rien. 
C'est bien. 

GALIFARD. 

N'est-il pas vrai ? 

LA MARQUISE. 

Très-bien, très-bien, très-bien. 

GALIFARD et LA MARQUISE. 

Douce amitié ! par ta puissance, etc. 

LA MARQUISE, areo gaieté. 
Nous partons donc pour l'Italie ! 
Et nous partirons dès demain ? 

GALIFARD. 

Ah ! combien l'hymen qui nous lie 
Nous promet un heureux destin ! 

LA MARQUISE. 
Et quel bonheur sera le nôtre ! 

GALIFARD. 

Point de contrainte, de façons. 

LA MARQUISE. 

Jamais de secrets Tun pour l'autre. 

GALIFARD. 

Quel bon ménage nous ferons 1 

GALIFARD et LA MARQUISE. 

L'hymen qui nous rassemble 
N'aura que de beaux jours; 
Buvons, buvons ensemble 
A l'hymen, aux amours! 

GALIFARD, à part. 

Ah ! pour moi, quelle ivresse ! 
J'ai su, par mon adresse, 



150 OPÉRAS-COMIQUES 

Partager sa richesse. 
Et l'engager à moi. 
Ah ! quel bonheur extrême ! 
Malgré celui qu'elle aime, 
Je la force elle-même 
 me donner sa foi. 

LÀ MARQUISE, A part. 

Âh ! pour moi quelle ivresse ! 
Sa haine vengeresse 
D'une telle promesse 
A dégagé ma foi. 
Oui, par ce stratagème, 
C'est son adresse même 
Qui vient aujourd'hui même 
De le livrer à moi. 

GALIFARD et LA MARQUISE. 

L'hymen qui nous rassemble, etc. 

SCÈNE VIL 

Les mêmes ; SAINT-BRIGE, entrant par la porte A droite, et regar- 
daat encore dans l'appartement par lequel il entre. 

GALIFARD. 

Qui vient nous déranger ? On ne peut pas être seul un 
moment dans son ménage. 

LA MARQUISE. 

M. de Saint-Brice. 

SAINT-BAIGE, pAle et agité, eatrant brusqaemeot. 

Ah ! madame! je viens à vous ; si vous saviez... (Apercerant 
Gaiifard.) Mais pardon, vous étiez en affaires ; j'attendrai. 

LA MARQUISE, d'un ton de prière. 

Gaiifard! 

GALIFARD, bas. 

Je comprends ! je m'en vais, mais il ne faut pas qu*il s'y 
accoutume. Faites-lui vos adieux, et demain en Italie. 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 151 

, — .^— — — — » ' 

LA MARQUISE) gaiement, de même. 

Soit, je m*y résigne ; il faut bien se faire une raison, et 
demain, ce soir même, je Tespère.ces idées-là n* auront plus 
rien qui m'effraie. 

GALIPARU, de même. 

A la bonne heure ! nous serons unis, je le jure. Adieu, 
signera. 

(il sort.) 

SCÈNE VIII. 

LA MARQUISE, SAINT-BRICE, qui s'est jeté dans an fanteoil, et 
qd y reste la tête appuyée dans les mains* 

LA MARQUISE, à part, regardant sortir Gaillard «yec joie. 

Adieu, et cette fois, pour jamais ; avant une heure je serai 
sûre de son silence ; et libre maintenant de ma main et de 

mon cœur..* (Elle s'approche de Saint-Briee, qui est toujours assis 

dans le fauteuil.) Qu'avez-vous, mou ami? que vouliez-vous 
m'apprendre? parlez, vous savez si je vous suis dévouée ! 

SAINT-BRICE. 

Je connais voire amitié, et j'en viens réclamer une grande 
preuve. Un événement horrible est arrivé... 

LA MARQUISE, à part. 

Aurait-il appris déjà?... 

SAINT-BRICE. 

Hier soir à Versailles. 

LA MARQUISE, h part. 

il sait tout. 

SAINT-BRICE. 

Concevez-vous un malheur pareil ? le soir môme de leurs 
noces, à peine les avions-nous quittés... 

LA MARQUISE. 

Eh bien! achevez. 



152 OPÉRÂS-GOMIQUEâ 



SAINT-BRICE. 

Expiré sur-le-champ, comme frappé de la foudre. 

LA MARQUISE. 

ciel! celle que vous aimiez tant! cette pauvre Hor- 
tense!... 

SAINT-BRICE, TÎTement. 

Non, madame, ce n'est pas elle. 

LA IIARQUISE, stapéfaite. 

Et qui donc ? 

SAINT-BRICE, de mène. 

Son maril 

LA MARQUISE, atterrée. 

Ahl grand Dieu! mais ce n'est pas possible; c'est épou- 
vantable ) 

SAINT-BRICE. 

La nouvelle n'en est que trop certaine ; et vous sentez que 
l'honneur, la délicatesse, me forcent seuls à contraindre des 
sentiments que maintenant je serais maître de laisser éclater; 
car enfin elle est libre, moi aussi; nous nous aimons, et rien 
ne peut nous empêcher plus tard d'être unis. 

LA MARQUISE, à part. 

Tant de périls, tant de crimes, pour en arriver là I 

SAINT-BRJCE, continuant avec chaleur. 

Mais d'ici à ce qu'il me soit permis de réaliser un tel 
projet, jusqu'à ce que je puisse lui rendre publiquement mes 
soins et mes hommages, c'est prôs de vous que je lui ai 
conseillé de chercher un asile, près de vous qui, seule, nous 
avez témoigné de l'intérêt; et dans ce moment elle doit être 
ici, chez vous. 

LA MARQUISE, troublée. 

Chez moi! je ne puis... craignez de me la confier. 

SAINT-BRICE. 

Et pourquoi? 



LA MARQUISE DK BRINVILLIERS 153 

LA MAEQUI8B. 

Je ne sais, mais les convenances et votre présence chez 
moi... 

SAINT-BRIGE. 

Je m'éloignerai. Je sais qu'elle est là ; daignez Taccueillir ; 
convenez avec elle du temps, de Tépoque où je pourrai me 
présenter devant elle, je me soumets à tout ; et même au- 
jourd'hui, avant mon départ, je ne lui ferai mes adieux 
qu'autant qu'elle et vous daignerez y consentir. 

LA MARQUISE. 

C'est bien; laissez-nous. 

SAINT-BRIGE, loi butant la main. 

Ah! que vous êtes bonne ! 

(U fort par le fond.) 

SCÈNE IX. 
LA MARQUISE, HORTENSE. 

LA MARQUISE, à part. 

Les laisser se voir, s'aimer ! Je ne le pourrais pas ! Que 
faire cependant? elle ne serait plus, qu'il l'aimerait encore; 
ils s'aimeront donc toujours! oh! non, non. (Haut à Hortensa 

qui s'afance lanternent et lek yenx baistéa.) Approchez, mOU en- 
fant. 

HORTENSE. 

M. de Saint-Rrice vous quitte ? 

LA MARQUISE, d'un air distrait. 

Oui; et je suis encore toute tremblante de ce qu'il vient 
de m'apprendre. 

HORTENSE. 

N'est-ce pas, madame? et qui m'aurait dit hier... Eh ! 
mais, vous ne m'écoutez pas ? 

9. 



154 OPÉIIAS-COMIQUES 

LA MARQUISE. 

Non, une autre idée m'occupait ; pardon. 

HORTENSE. 

Conçoit-on un événement pareil ? aussi prompt, aussi ef- 
froyable? 

LA MARQUISE. 

Il n'était que trop à craindre : ses menaces d'hier m^avaient 
fait frémir; et la jeunesse, l'amour, le désespoir... 

HORTENSE 

Que dites-vous? 

LA MARQUISE, arec égarement et sans l'écouter. 

Qui ne Texcuserait ? Quand il faut renoncer à ce qu'on 
aime, et plus encore, la voir dans les bras d'un autre ! 
(Avec exaltation.) Ah! je conçois tout, je Comprends tout ce 
que la passion peut faire entreprendre, et peut faire oublier. 

HORTENSE. 

Madame, au nom du ciel!... Vous me glacez de terreur. 

LA MARQUISE, sortant de son égarement* 

Qu'ai- je dit? qu'avez-vous entendu? 

HORTENSE, tremblante. 

Je ne sais. Mais M. de Saint-Brice, qui à Tinstant même 
vous quittait... 

LA MARQUISE, arec effroi et lui mettant la main devant la bouche. 

Taisez-vous, taisez-vous ; je ne sais rien, je ne dois rien 
savoir, ni vous non plus : ce serait nous perdre tous, (Avec 
force.) Voulez-vous le perdre? 

HORTENSE, poussant un cri. 

Âhl 

LA MARQUISE. 

Qu'avez-vous, mon enfant? 

HORTENSE, se jetant dans ses bras en sanglotant. 

Ah ! madame ! ah ! ma protectrice !... 



LA MARQUISE DIS BRINVILLIËRS 155 



LA MARQUISE. 

Calmez-vous, de grâce. 

HORTFNSE, à voix basse. 

Qu'il parte à Tinstant, qu'il quitte la France 1 Je ne le 
verrai plus, ni lui, ni personne ; je renonce au monde, et 
ensevelie dans un couvent... 

LA MARQUISE. 

Silence, on vient. Cachez votre effroi, vos larmes ! pour 
vous et, je n'ose le dire, pour notre ami. 



SCENE X. 
Les mêmes; plusieurs Invités de u marquise. 

FINALE. (HÉROLD.) 

LE CHOEUR. 

Quand Tamitié nous appelle, 
Nous accourons à sa voix; 
Certains de trouver près d'elle 
Tous les plaisirs à la fois. 

LA MARQUISE, aUant è eux. 

Pardon, messieurs, pardon du trouble où je me voi. 
En voulant aujourd'hui vous réunir chez moi, 
J'étais loin de m'attendre au coup qui nous accable, 
Une fête aujourd'hui serait peu convenable 

Quand je viens de perdre un ami. 
Vernillac ! 

LE CHOEUR. 

Ah ! grands dieux l 

LA MARQUISE, montrant Hortense. 

Dont la veuve est ici. 

LE CHOEUR, regardant Hortense. 

Eh quoi, si jeune encore ! 
A jpeino à son aurore 



156 OPÉRAS-COMIQUES 

Connaître le malheur? 
Respectons sa douleur. 

SCÈNE XL 
Les mêmes; SAINT-BRIGE. 

SAINT-BRICE, à la marquise. 

Eh bien I vous Tavez vue, et puis-je devant elle 
Me présenter? 

LA MARQUISE. 

Pas à présent ; plus tard. 

SAINT-BRIGE, arec torprise. 
Elle refuse? % 

LA BIARQUISE. 

Oui, sa douleur mortelle, 
Ainsi que son devoir, veulent votre départ. 

SAINT-BRIGE, s'approchant d'Hortense. 
Dois-je le croire? est-ce bien vous, Hortense, 
Qui d'un ami redoutez la présence? 

HORTENSE, avec émotion et baissant les yeux. 
Je ne dois plus, je ne veux plus vous voir. 

SAINT-BRIGE. 

Et pourquoi donc? 

HORTENSE. 

Vous devez le savoir. 

SAINT-BRIGE. ' 

Qui, moi? 

HORTENSE. 

Partez, vous devez me comprendre; 
Dans un couvent demain je vais me rendre. 

SAINT-BRIGE. 

Et pour quel temps ? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 157 



Écoutez- moi. 



HORTBNSE. * 

Pour toujours. 

SAINT-BRICE. 

Ahl grands dieux! 

HORTENSE. 

Jamais 1 je ne le peux. 



Ensemble, 
HORTENSE. 

Dans mon âme éperdue, 
Je frémis à sa vue; 
Une secrète horreur 
S'empare de mon cœur. 

SAINT-BRICE. 

Quelle crainte inconnue 
Fait redouter ma vue? 
D'une horrible terreur 
Je sens battre mon cœur. 

LE CHOEUR, regardant Hortaïue. 
Elle tremble à sa vue ! 
Son âme trop émue 
Succombe à son malheur; 
Respectons sa douleur. 

LA MARQUISE, A Saint-Brice. 
Venez, fuyez sa vue ; 
Son âme trop émue 
Succombe à son malheur; 
Respectez sa douleur. 

SAINT-BRICE, A Hortenia. 

Vous le voulez, je me retire I 
Mais qu'un seul mot calme mon cœur, 
Qu'au moins mon aspect vous inspire 
De la pitié ! 

HOBTENSE, s'éioignant. 

G est de l'horreur! 



158 OPÉRAS-COMIQUES 



SAINT-BRIGE. 

Ah ! c'en est trop I un tel outrage 
De Tamitiô rompt tous les nœuds. 

LA MARQUISE, l'eatralnant. 
Venez, venez, quittons ces lieux. 

SAINT-BRICE. 

Oui, je veux fuir... oui, j'aurai le courage 
De briser des nœuds détestés. 

LA MARQUISE, l'entraînant, et prête à sortir 
Il est à moi, je triomphe ! 

SCÈNE XII. 

Les mêmes ; GALIFARD, pâle, mourant, et entouré de GeNS DE 

JUSTICE. 

GALIFARD, montrant du doigt la marquise, et parlant arec effort. 

Arrêtez ! 
Cette fois votre adresse a déjoué la mienne, 
Mais j'ai pris ma revanche ; avant ma fin prochaine, 
J'ai tout dit. 

LA marquise, è part. 
Ah ! c'est fait de moi ! 

GALIFARD, aux gens de justice. 
Saisissez-Ia, messieurs, au nom du roi. 

SAINT-BRICE, aux exempts qui s'avancent. 
De quel droit? 

GALIFARD, essayant de sourire* 

Oh ! j'ai plus d'une preuve. 
(Montrant Hortense.) 
C'est par elle d'abord que madame fut veuve. 

HORTENSE et SAINT-BRICE, se tenant l'un contre l'autre. 
ciel I est-il possible ? 



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS 1^9 



GALIFARD, Boariant arec ironie. 

Et bien d'autres encor! 

HORTENSE, & demî-roix, à Saint-Brice. 
Pardon, pardon ! d'horreur, ah ! mon âme est glacée. 

GALIFARD, s'approchant de la marquise. 
Je VOUS l'avais bien dit : nous aurons même sort, 
Même destin. Venez, ma noble fiancée, 
Vous savez comme moi quel autel nous attend. 

Ensemble, 
LES EXEMPTS. 

Allons, qu'on nous suive à l'instant ! 

Et sur sa tête criminelle, 

Qu'enfin la justice éternelle 

Fasse tomber le châtiment ! 
SAINT-BRIGE, HORTENSE et LE CHOEUR. 

Dieu tutélaire ! ô Dieu puissant ! 

Gloire à ta justice éternelle ! 

Contre une trame criminelle 

Elle a protégé l'innocent. 
(Saint-Brice et Hortense sont à droite, l'un près de l'autre. Des eiempts 
ont entouré la marquise. Gallfard veut les suivre ; mais il chancelle e^ 
tombe expirant* La marquise, que l'on entraîne, jette sur lui des re- 
gards de triomphe et de yengeance ) 




^ 



LA MÉDECINE 

SANS MÉDECIN 

0PÉRA«G01iIQUE EN UN ACTE 

En société avec M. Bayard 

MUSIQUE DEL.-J.-F. HÉROLD. 



Théâtre de l'Opéra-Gomique. — 17 Octobre 1832. 



PERSONNAGES. ACTEURS. 



M. D EL ARO G HE, négociant MM. Henri. 

DARHENTIÉRES, médecin YizBiitiNi. 

LORD ARTHUR, neveu de mistress BerliagtOD. PoncHAaD. 

AGATHE, fllle de H. Delaroche M»«>HéBBRT Masst. 

MISTRES6 BERLINGTON Boolargbr. 



A Paris, chez M. Delaroche. 




LA MÉDECINE 

SANS MÉDECIN 



Déms olM : itBlaga d'dtott*! dan* l« fond. 



SCENE PREMIERE. 
AGATHE, DELAROCHE. 



ItB un ragiiln. Agitbe i 
e broder».) 



DUO. 



DELAROCHE, giec diasipsir, et regardent le 
Oui, c'en est fait, plus d'espérance! 
MoD malheur n'est que trop certain. 

(MemteDl Agalh..) 
A ses yeux cochons ma souffrance ; 
Pour moi seul gardons mon chagrin. 
AG4THE, chômant en traTalllant. 
Jeune Tyrolienne, 
On l'attend dsn^ la plaine 



164 OPéRAB-GOUIQUES 



Pour conduire la chaîne 
Que ta voix guidera. 
Ah! ah! ah! ah! ah! 

A tes sons, en cadence, 
Va s'animer la danse; 
Par ta seule présence 
Le plaisir reviendra. 
Ah! ah 1 ah! ah! ah! 

DELAROGHB, de Tautre oAté. 
Et je me trouve la victime 
De ceux mêmes que j'obligeais. 

(Frappant da poing sarle registra.) 
Ils m'ont entrsuné dans Tabîme! 

AGATHE, levant la tAte A oe brait. 

Mon père !... 

(Le regardant*) 

Eh 1 mais, dans tous vos traits 
Quel trouble !... 

DELAROCHEy cherchant A >e remettre. 

Moi ! je travaillais. 

(a part, la regardant. ) 
Ma pauvre fille ! ah ! quel dommage ! 
Et moi qui revais son bonheur ! 
Ne lui laisser pour héritage 
Que la honte et le déshonneur ! 

AGATHE, qoî s'est levée et s'est approchée de loi. 

Qu'avez-vous ! 

DELAROCHE. 

Je n'ai rien ; va, reprends ton ouvrage 
Et ta chanson... tes chants me donnent du courage. 

Entemble, 
(Tout en chantant, Agathe regarde toujours son père avec incpiiétads.) 

AGATHE. 

Jeune Tyrolienne, etc. 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 165 

DBLAROGBB, è part. 

' Oui, c'en est fait, plus d'espérance 1 etc. 

AGATHE. 

Vous avez beau dire, vous souffrez, vous êtes malade ; ohl 
YOQS me L'avez avoué hier, et d'ailleurs je le vois bien 1 Si 
vous coasentiez à voir un médecin... un seul, mon papa? 

DELAEOGHB. 

 quoi bon ? 

AGATHE. 

Écoutez donc, un médecin 1 si ça ne fait pas de bien, ça 
ne peut pas faire de mal. 

DELAROCHB. 

Ahl tu crois? 

AGATHE. 

Dansi Paris on peut choisir... il y en a tant!... 

DELAROCHB, Bouiiaiit. 

Il y en a trop. 

AGATHE. 

Et voyons... pour avoir votre confiance... s'il était vieux? 

DELAROCHB. 

Oui, un ami de la routine, un entêté qui aimerait mieux 
laisser partir son malade que de le sauver par des moyens 
à la mode I 

AGATHE. 

Vous avez raison; ce n'est pas ce qu'il vous faut : mais 
un jeune docteur? 

DELAROCHB. 

Encore!... quelque étourdi qui se jette à corps perdu sur 
les pas d'un maître dont il gâte la doctrine en l'exagérant ; 
im ennemi de tout ce qui est vieux, fût-ce le bien ; un ro- 
mantique en médecine I 

AGATHE. 

Eh bien I non; mais on pourrait... en cherchant un peu... 



166 OPÉRAS-COMIQaËS 

Tenez, celui dont je vous parlais hier soir... M. Darmen- 
tlères 1 

DELAROGHE. 

M. Darmentières ! par exemple! celui-là moins que tous 
les autres. 

AGATHE. 

Mais, mon papa... 

DELAROGHE. 

Non... je ne veux pas le voir, je ne le verrai pas... ne 
m*en parle jamais. Allons, mon enfant, rassure- toi... ne 
pleure pas... je suis mieux que tu ne penses... Il faut que je 
passe à ma caisse... adieu... je suis très-bien... adieu. 

(il sort par la droite.) 

SCÈNE II. 
AGATHE, woie. 

Oui, trè&-bien !... comme si je ne le voyais pas ; et main- 
tenant, comment dire cela à M. Darmentières, s*il vient?... 
et il viendra ! 11 y a de quoi le mettre en colère, et la colère 
d^un médecin, ça peut avoir des suites... Ah 1 mon Dieu 1 
c'est lui t 



SCÈNE m. 

AGATHE, DARMENTIÈRKS. 

DARMENTIÈRES. 

Pardon... c'est sans doute à mademoiselle Agathe De- 
laroche que j'ai l'honneur.. , 

AGATHE. 

Oui, monsieur. 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 167 



DARMENTIERES. 

C'est vous, mademoiselle, qui m'avez fait prier de passer 
ici... je suis un peu en retard... c'était l'heure de mes con- 
sultations... 

AGATHE. 

Gratuites... 

DARMENTIERES. 

Oui, à de pauvres diables qui sans cela n'auraient pas le 
moyen d'être malades. Ehl mais, c'est singulier... non, je 
ne me trompe pas... je vous connais, je vous ai rencontrée... 

AGATHE. 

Oh! plusieurs fois... et hier encore, chez cette pauvre 
mère de famille... 

DARMENTIERES. 

C'est cela, dans les mansardes, où vous portiez des secours, 
des bienfaits... Mademoiselle, quand on a l'habitude de se 
rencontrer dans ces lieux-là, on est déjà d'anciens amis... 
Voyons, pourquoi m'avez-vous fait appeler? est-ce quelque 
malheureux à secourir? s'agit-il de nous entendre?... le 
malade... 

AGATHE. 

Ah! monsieur, c'est quelqu'un qui m*est bien cher! 

DARMENTIERES. 

Et à moi aussi, par conséquent... Ah I mon Dieu ! comme 
« vous paraissez émue ! . . . Cette personne c'est. . . 

AGATHE. 

C'est mon père. 

DARMENTIERES. 

Votre pèrel... je conçois... allons, rassurez-vous; je ne 
suis pas très-habile, mais je guéris... quelquefois... Je verrai 
votre père. . . il aura confiance en moi. 

AGATHE. 

Eh bien ! non, monsieur, voilà ce qui me désole, il n'a 



168 OPÉRAS-COMIQUES 

pas confiance... et quand je lui ai parlé de vous hier... ce 
matin... 

DARMENTIERBS. 

Il vous a répondu... achevez... 

AGATHE. 

C'est que je ne sais comment vous dire qu'il ne veut pas 
vous recevoir... 

DARMEMTIÈRBS. 

Eh bien! c'est dit à présent... ça ne doit plus vous em- 
barrasser... et la raison? 

AGATHE, ayee embarras. 

C'est qu*il ne croit pas à la médecine. 

DARMENTIÈRES. 

N'est-ce que cela ? ni moi non plus. 

AGATHE. 

Vous, un médecin? 

DARMBNTIÈRES. 

C'est peut-être pour cela; bien plus, je soutiens, c'est là 
mon système, qu'il n'y a point de maladies ; non pas que 
mes confrères n'en fassent de très-belles et qui sont d'un ex- 
cellent rapport; mais presque toujours elles ont leur source 
dans nos chagrins, dans nos passions, dans nos peines se- 
crètes ; c'est là que je les attaque pour les guérir, persuadé 
qu'un médecin qui observe en sait plus que tous les philoso- 
phes. Voyez cette jeune femme que la jalousie dévore, cette 
jeune fille qu'un amour malheureux a flétrie, ce citoyen que 
le remords accable, ce sybarite que les plaisirs ont usé : ils 
sont malades, ils le seront demain davantage... mais com- 
battez par la raison, par des bienfaits, par un peu d'espé- 
rance le mal qui les déchire, aidez-les à rejeter le poids qui 
les tue, leurs forces se ranimeront ; ils reviendront à la 
santé, au bonheur, à la vie... Voilà mon système, made- 
moiselle ; trouvez-vous qu'il soit si mauvais ? 



LA MEDECINE SANS MÉDECIN 169 

AGATHE. 

Au contraire ; et c'est peur cela sans doute qu'hier encore, 
dans la mansarde où je vous ai rencontré, votre bourse... 

DARMENTIÈRES. 

Chut 1 c'est mon secret !... Cette pauvre femme, elle avait 
plus besoin d'un peu d'argent que de toute la science de nos 
docteurs ; vous aviez commencé le traitement, j'ai doublé la 
dose, et la voilà guérie. 

AGATHE. 

On ne me trompait pas : vous êtes si bon, si bienfaisant 1 

DAHHENTIÈRES. 

Allons, allons, ménagez ma modestie... à charge de re- 
vanche... Revenons à ce qui vous intéresse, à votre père ; 
vous coHnaissez mon système à présent. 

AGATHE. 

Oui, monsieur, mais ce n'est pas ici que vous en ferez 
l'application ; l'estime de tout le monde... une fille qui Taime... 

DARMENTIÈRES. 

Oh 1 oui, il est bien heureux, je n'en doute pas ; et cepen- 
dant il souffre, dites- vous? 

AGATHE. 

Oui, souvent, je le vois bien... Ah! mon Dieu ! voilà du 
monde, quelqu'un qui vient pour acheter. 

DARMENTIERES, prenant an joainal. 

Faites vos affaires^ j'attendrai; vous savez bien que nous 
sommes d'anciens amis, et entre amis... 

AGATHE. 

Ah ! que vous êtes bon ! 



IV. —IV. 10 



no OPÉRAS-COMIQUES 



SCÈNE IV. 
DARMENTIÈRES, MISTRESS BERLINGTON, AGATHE. 

HISTRESS BERLINGTON, à la cantonade. 

C'est bien, attendez, on vous appellera, (a Agathe.) Ah ! ma 
belle demoiselle, je suis un peu pressée, faites-moi servir 
sur-le-champ. 

AGATHE. 

Que désire madame? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Des étoffes de soie, une garniture de salon, quelque chose 

d'élégant... (Oarmentières, qui tient son joarnal, se retoarne et lètre la 

tète.) Eh I mais, je ne me trompe pas ; c'est vous, docteur I 

DARMENTIÈRES. 

Mistress fierlington ! 

MISTRESS BERLINGTON. 

J'allais chez vous, en sortant d'ici; c'est pour cela que 
j'avais gardé mes chevaux, quoique vous m'ayez recom- 
mandé l'exercice... (a Agathe.) Ah ! mademoiselle, voilà la 
note que mon tapissier a faite ; voyez ce qu'il me faut, je 

vous prie. (Agathe passe dans le magasin; à Darmentières.) VouS 

viendrez avec moi, n'est-il pas vrai? je vous emmène... 

DARMENTIÈRES. 

Non pas, on a besoin de moi ici; tandis que vous... 

MISTRESS BERLINGTON. 

Je ne peux pas m'en passer, docteur, je ne le peux pas; 
depuis deux jours que je ne vous ai vu, je ne sais pas com- 
ment j'ai fait pour vivre. Et vous me laissez ! vous vous em- 
portez contre moi 1 

DARMENTIÈRES. 

11 n'y a peut-être pas de quoi?... vous qui, Française et 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 171 

veuve d'un négociant anglais, riche et sans enfants, me re- 
fusez cinquante louis pour traiter de pauvres malades qui 
meufent de faim ! 

MISTRESS BERLINGTON. 

Je n'avais pas d'argent. 

DARMENTIÈRES. 

Et aujourd'hui, de nouvelles emplettes... 

MISTRESS BERMNGTON. 

Ne vous fâchez pas; j'ai envoyé ce matin ce que vous 
exigiez afin que vous reveniez chez moi. 

DARMENTIERES, qui jusque-là lui a toujours parlé en lui tournant le 

dos, se retourne d'un air gracieux. 

C'est différent; vous êtes donc bien malade? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Oui, docteur. 

DARMENTIÈRES. 

Et qu'avez-vous ? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Je ne sais, mais ce matin je me regardais dans ma glace, 
et je ne suis pas contente de moi; cela va mal, oh! très- 
md! 

COUPLETS. 

Premier couplet. 

Doucement je sommeille, 
Mes songes sont heureux, 
Je déjeune à merveille. 
Et je dîne encor mieux; 
Et pourtant, moins légère. 
Quand je veux m'élancer, 
Je ne sais quoi sur terre 
Semble, hélas! me fixer. 
Ma taille qu'on admire 

(Formant le cercle avec ses dix doigts.) 

Ne tient plus dans cela... 



112 OPÉRAS-COMIQUES 

Chaque jour me retire 
Ma fraîcheur qui s'en va... 
Ah ! docteur, cher docteur, docteur, daignez me dire ' 
Quand cela reviendra. 

Deuxième couplet. 

De mes grâces parée, 
Lorsque dans un salon 
Je passe la soirée 
A jouer au boston, 
Tout ce qui m'environne 
A toujours cinquante ans ; 
Partout je vois l'automne, 
Et jamais le printemps ; 
Plus de tendre sourire. 
Regards, et catera. 
Chaque jour me retire 
Un galant qui s'en va... 
Ah ! docteur, cher docteur, docteur, daignez me dire 
Quand cela reviendra. 

DAHIIENTIÈHES. 

Je comprends, je comprends ; ce que nous appelons une 
maladie chronique. 

MISTRESS BERLINGTON, effrayée. 

Chronique ! 

DARMENTIÈRES. 

Oui, qui vient avec le temps. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Et ça se passera ? 

DARMENTIÈRES. 

Au contraire. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Et quel remède y a-t-il ? 

DARMENTIÈRES. 

La raison : il faut s'en faire une; il faut savoir vieillir. 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 173 

MISTRESS BERLINGTON. 

Qu'est-ce que cela signifie ? 

DARMENTIÈRES. 

Nous allons encore nous fâcher^ mais peu imporle; voilà 
mon ordonnance : il faut quitter le rose et les fleurs et les 
coiffures en cheveux, ne plus danser la galope, se créer des 
goûts paisibles, un intérieur agréable, se faire des amis, une 
famille ; et pour commencer, vous raccommoder avec votre 
neveu contre qui vous plaidez. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Jamais ; je ne puis le souffrir. 

DARMENTIÈRES. 

Et moi, je Taime de tout mon cœur. Un Anglais cepen- 
dant, le seul parent de feu votre mari ; mais noble, géné- 
reux, un cœur d*or, qui, lors de ce duel où je Tai soigné et 
où il a manqué mourir, voulait de force et malgré moi me 
laisser toute sa fortune; heureusement qu'en France les 
médecins n'héritent pas, sans cela je ne sais pas comment 
j'aurais fait pour m'y soustraire. Voilà ce qui vous convient, 
ce qui vous tiendra lieu de famille ; il faut qu'il devienne 
votre fils. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Men fils I à moi ! à mon âge ! je me remarierai plutôt. 
Savez- vous qu'il vient de gagner contre moi un procès qui 
lui donne une fortune immense ? 

DARMENTIÈRES. 

Vous êtes si riche ! 

MISTRESS BERLINGTON. 

On ne l'est jamais assez. Et j'en appelle. Savez-vous en 
outre qu'il s'est permis, dans un bal où je dansais, de ces 
railleries qu'on ne pardonne pas ? qu'il m'a tournée en ri- 
dicule, moi, docteur, moi ! vous ne le croirez pas ? 

DARMENTIÈRES. 

Si, parbleu 1 

10 



114 OPÉRAS-COMIQUES 

MISTRESS BERLINGTON. 

Et loin de me raccommoder avec lui, si je peux trouver 
quelque moyen de me venger, de Thumilier, de le tenir 
dans ma dépendance... 

DARMENTIÈRES. 

Et c'est comme cela que vous voulez bien vous porter ? 
de la colère, de Temportement ; voilà comme on se donne 
le choléra. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Le choléra ! ah ! mon Dieu ! moi, qui en ai tant peur ! 

DARMENTIÈRES. 

Eh bien ! il n'y a qu'un moyen de l'éviter : c'est d'avoir 
de la bonté, de la douceur... 

MISTRESS BERLINGTON. 

J'en aurai. 

DARMENTIERES. 

De bannir tout sentiment de haine, tout ce qui excite, 
tout ce qui irrite. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Je verrai, je tâcherai ; ce neveu, je le déteste bien pour- 
tant ; mais la santé avant tout. 

AGATHE, rentrant. 

On vient de porter à la voiture de madame tout ce qu'elle 
avait demandé; et si madame n'est pas contente, nous 
changerons les étoffes. 

MISTRESS BERLINGTON. 

C'est bien, mon enfant, c'est bien... Je vous verrai, 
docteur, n'est-il pas vrai ? Vous m'avez dit tout à l'heure uu 
mot qui me fait trembler; j*ai si grand' peur maintenant de 
me mettre en colère, que cela me donne une irritation con- 
tinuelle. Vous viendrez, n'est-ce pas ? je ne crains plus 
rien quand je vous vois. 



LA MEDECINE SANS MEDECIN 115 

DARMENTIÈRES. 

C'est bon, c'est bon ; songez à mon ordonnance. 

(Mistress Berlington sort.) 

SCÈNE V. 
DARMENTIÈRES, AGATHE. 

DARMENTIÈRES. 

J'ai cru qu'elle ne s*en irait pas. A nous deux mainte- 
nant, mon enfant ; revenons à ce qui vous intéresse bien 
davantage, à votre père ; il souffre, dites- vous ? 

AGATHE. 

Il dit que non, mais il me trompe; je- le vois toujours 
triste, soucieux... 

DARMENTIÈRES. 

Est-ce que son état l'ennuierait ? 

AGATHE. 

Non, monsieur; il y est si estimé, il y jouit d'une telle 
considération... 

DARMENTIÈRES. 

C'est égal ; on tient à s'élever, le négociant veut devenir 
banquier, et le banquier ministre; c'est la maladie du siècle. 

AGATHE. 

Mon père m'a toujours dit qu'il voulait vivre et mourir 
dans son comptoir. 

DARMENTIÈRES. 

Alors ce n'est pas cela; mais s'il n'a pas d'ambition pour 
lui, peut-être en a-t-il pour vous ; peut-être des idées de 
mariage ? 

AGATHE. 

Au contraire, depuis quelque temps il éloigne ces idées- 
là; et si j'osais vous faire part de la dernière de mes obser- 
vations, peut-être cela vous mettrait -il sur la voie. 



176 OPÉRAS-COMIQUES 

DARMENTIERES. 

Parlez, mon enfant. 

AGATHE. 

Mais c'est que pour cela il faudrait entrer dans des détails 
qui me concernent. 

DARMENTIERES. 

Raison de plus ! on doit tout dire à son médecin ; achevez, 
de grâce, achevez 1 

AGATHE. 

C'est qu'il y a deux mois, je me rendais à Rouen, avec 
ma tante, en diligence, et voilà que l'essieu se brise, la voi- 
ture verse... 

DARMENTIERES. 

Jusque-là rien d'extraordinaire ; cela arrive tous les jours. 

AGATHE. 

Moi, je n'eus aucun mal, mais ma tante fut assez griève- 
ment blessée. 

DARMENTIERES. 

Et je n'étais pas là! 

AGATHE. 

Hélas I non ! mais par bonheur, dans ce moment, passait 
sur la grande route une berline élégante où il n'y avait 
qu'un seul voyageur, un jeune étranger. Il s'élance de voi- 
ture, et avec une bonté, une obligeance que je n'oublierai 
jamais, il prodigue à ma tante les soins les plus touchants ; 
voyant qu'elle avait besoin d'être transportée... 

DARMENTIERES. 

Il offre sa berline . 

AGATHE. 

Oui, monsieur ; il y monte avec nous jusqu'à la ville voi- 
sine, et là, loin de nous quitter, il reste auprès d'elle pen- 
dant deux jours; il y serait même demeuré bien davantage 
encore, si son domestique ne lai eût répété toute la journée 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 177 

en mauvais anglais : « Mais, monsieur, Tambassadear vous 
attendra. » Et, avant son départ, il voulait absolument sa- 
voir qui j'étais, mon nom, ma demeure. Moi, j'sîilais le lui 
dire ; c'est ma tante qui m'en a empêchée, prétendant que 
ce n*était pas convenable, et cela est cause que je ne l'ai 
pas revu, et que je ne le reverrai sans doute jamais ! 

DARMENTIERES. 

Ce qui vous fait de la peine ? 

AGATHE. 

Sans doute ! ne 'pouvoir s'acquitter envers lui, et lui té- 
moigner notre reconnaissance... 

DARMENTIÉERES. 

Et puis, qui sait ? des idées de jeune fille ; un roman qui 
aurait pu, comme tous les autres, finir par un mariage. 

AGATHE. 

Vous croyez? 

DARMENTIERES. 

Dame ! ça s'est vu ; et qu'en dit votre père ? 

AGATHE. 

Mon père ! c'est justement là où je voulais en venir, et 
voilà le plus étonnant. 

ROMANCE. 
Premier couplet. 

Lorsque j'en parlais à mon père. 

D'un air et sombre et douloureux, 

Il attachait sur moi les yeux. 

Et des pleurs baignaient sa paupière» 
Sur ce sujet alors supprimant mes discours, 
Je n'en parle jamais... et j'y pense toujours. 

Deuxième couplet. 

Quand pour moi dans le voisinage 
D'hymen par hasard on causait, 
Soudain mon père soupirait 



178 OPÉRAS-COMIQUUS 

A ce seul mot de mariage ; 
Et moi, sur ce sujet supprimant mes discours, 
Je n'en parle jamais... et j'y pense toujours. 

DARMENTIÈRES, réfléchissant. 

En effet, il y a dans cette appréhension, dans cet éloi- 
gnemenl pour votre établissement, quelque chose qui, 
comme vous le disiez, peut nous faire arriver à la source 
du mal, et nous en viendrons à bout, je vous le promets. 

AGATHE, le poussant à gaache. 

C'est mon père ; le voilà ! tenez, tenez, il ne nous aper- 
çoit seulement pas ; regardez comme il a Tair sombre et 
soucieux. 

DARMENTIÈRES, l'examinant d'un air effrayé, et à part. 

Ah ! mon Dieu ! il y a dans ces traits-là du malheur réel. 
(Regardant encore.) Un morue désespoir I c*est plus sérieux 
que je ne pensais, (a Agathe à demi-voix.) Laissez-nous, mon 
enfant, laissez-nous ; il faut que nous soyons seuls. 

AGATHE. 

Oui, monsieur le docteur. 

(EUe sort en faisant des signes à Darmentières* ] 

SCÈNE Vï. 
DELAROCHE, DARMENTIÈRES. 

(Oelaroche est plongé dans ses réflexions; Darmentières, qui s'est assis 
en face de lui, l'examine toujours avec attention, la main et le menton 
appuyés sur sa canne.) 

DELAROCHE, à part. 

Cette lettre de change de Londres peut arriver d*un 
instant à Tautre; dix mille francs à payer, aujourd'hui, ce 
matin! et Verdier, mon commis, ne revient pas! Verdier 
que j'ai envoyé chez tous mes amis, si toutefois il en reste 

quand on est dans le malheur... (ll lèye les yeux et aperçoit Dar- 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 179 



mentières assis yis-à-vis de lui et qai l'examine.) Ah ! (}Ue V6Ut 

monsieur ? 

DARMENTIÈRES. 

Rien ; je vous attendais pour vous parler. 

DELAROCHE, avec crainte. 

Monsieur est négociant, et vient de Londres peut-être? 

DARMENTIÈRES, à port. 

Comme il est troublé 1 

DELAROGHE, avec désespoir. 

Vous venez de Londres, n'est-il pas vrai? 

DARMENTIÈRES. 
Non, monsieur. (Delaroche fait un geste de joie. - A part.) G'est 

singulier, ce mot seul Ta calmé. (Haut.) Je suis de Paris, et, 
quoique vous ne me connaissiez pas, je suis de vos amis; 
car, lorsque je me mets une fois à aimer les gens, c'est de 
tout mon cœur, de toutes mes forces, et c'est ainsi que 
j'aime votre fille. 

DELAROCHE. 

Ma fille ! 

DARMENTIÈRES. 

Rassurez-vous, je ne viens pas vous la demander en ma- 
riage; je sais que cela vous déplaît, vous fait de la peine... 

DELAROCHE, ayeo trouble. 

 moi, monsieur? 

DARMENTIÈRES. 

On me l'avait dit ; j'en suis sûr maintenant, et c'est par 
intérêt, par amitié pour elle que je viens à votre secours. 

DELAROCHE, lui prenant la main. 

A mon secours, est-il possible? Ah! monsieur, vous me 
rendez la vie I 

DARMENTIÈRES. 

C'est mon devoir. 



180 0PÉRA8-G0MIQUES 

DELAROCHB. 

Et qui vous amène vers moi? qui donc êtes- vous? 

DARUENTIÈBES, qoi lai a pris le pouls. 

Darmentiëres, médecin. 

DELAROCHB y retirant sa main avec colère. 

Un médecin ! chez moi! 

DARMENTIÈRES. 

Et pour qui me preniez-yous donc? 

DELAROCHE. 

Un médecin 1 quand j'ai déclaré que je ne voulais pas en 
voir, que je n'en avais pas besoin, que je n'étais pas malade 1 

DARMENTŒRES. 

Plus que vous ne croyez; mais rassurez- vous, nous vous 
guérirons. 

DELAROCHE, arec colère. 

Monsieur... 

DARMENTIÈRES. 

Oh ! vous ne me connaissez pas I quand j'ai promis de 
sauver un malade, que cela lui convienne ou non, il faut 
qu'il en prenne son parti, et malgré la Faculté, malgré vous- 
même, je vous guérirai ; oui, monsieur, je Tai promiS; je 
vous guérirai; pour cela, il n'y a qu'une difficulté, c'est 
de savoir ce que vous avez, et nous le saurons, je suis déjà 
sur la voie. 

DELAROCHE. 

Silence, monsieur, silence ! on vient. 

SCÈNE VII. 
Les mêmes; ARTHUR. 

TRIO. 

ARTHUR, à la cantonade. 
John, avec la voiture attendez à la porte. 



r 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 181 



DARMENTIBRES. 

Eh! mais... c'est lord Arthur! c'est un de mes clients. 

ARTHUR. 

Moi-même, cher docteur. 

DARMENTIÈRES. 

Voyez comme il se porte! 

ARTHUR. 

Je ne vous ai pas vu, je crois, depuis longtemps. 

DARMENTIERES, souriant. 

C'est peut-être pour ça... Vous venez, je suppose. 
En ces beaux magasins acheter quelque chose? 
(a Delaroche.) 

Faites-le payer cher. 

DBLAROGHB, arec indignation. 
Monsieur... 

DARMENTIÈRES. 

C'est pour son bien. 
Il n'a qu'un seul défaut : il est propriétaire 
De quelques millions dont il ne sait que faire. 

DELAROCHE, soupirant. 
Ahl il est bien heureux. 

DARMENTIERES, Tirement. 
Que dites-vous? 

DELAROCHE. 

Moi, rien. 

DARIIEIVTIÈRES, l'obserrant. 
D'où vient qu'il a pâli? 

Ensemble. 

DARMENTIÈRES, à part. 

Je n'y suis pas encore ; 
Mais sachons découvrir ' 
Le mal qui le dévore 
Et que je veux guérir. 

ScRiBB. — ŒuTrea complètet. 1V»« Série. — 4™« Vol. — 11 



182 OPÉRAS-CQMmUKS 



DELAROCHE, à part. 

Mon malheur qu'on ignore 
Va donc se découvrir! 
Quand on. se déshonore, 
On n'a plus qu'à mourir. 

ARTHUR, â Darmentières. 

Vous que j'aime et j'honore, 
Ce soir j'allais partir, 
Et vous revoir encore 
Me cause un grand plaisir. 

DELAROCHE, à Arthur. 

A VOS ordres, monsieur, me voilà... quelle étoffe 
Voulez- vous qu'on vous montre? 

ARTHUR. 

Aucune. 

DELAROCHE, étODDé. 

Eh quoi! vraiment? 

ARTHUR. 

Je ne tiens pas au luxe. 

DARVENTIÈRES. 

Oh! c'est on philosophe. 

DELAROCHE. 

Qui vous amène alors? 

ARTHUR. 

Je viens pour un paîment : 
Une lettre de change. 

DELAROCHE, troublé. 
ciel ! 

DARMENTIÈRES, l'observant. 

D'où vient son trouble? 

ARTHUR. 
Dix mille francs ! 

DELAROCHE, à part. 

Grand Dieu ! 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 183 

(Haut.) 

Mon caissier est sorti; 
Mais dans quelques instants... 

DARMENTIÈBES, de même. 

Ah! sa pâleur redouble. 

DELAHOCHB. 

Il va rentrer... 

ARTHUR, négligemment. 
Très-bien, j'attendrai. 

DELAROCHE. 

Je Arômi. 

DARMBNTIÀRBS, robeervaiit toajoare. 
J*y suis, j'y suis... l'infortuné ! 
(Montrent le lettre de change.) 

Voilà d'où vient son mal : j'ai trop bien deviné I 

Ensemble, 
DARMENTIÀRES. 

Ce mal qui le dévore, 
J'ai su le découvrir. 
Ah! je l'espère encore, 
Je pourrai le guérir! 

ARTHUR, à Darmentiëret. 
Vous que j'aime et j'honore, 
Ce soir je dois partir. 
Et vous revoir encore 
Me cause un grand plaisir. 

DELAROCHE, à part. 

Une heure, une heure encore ! 
Tout va se découvrir! 
Quand on se déshonore. 
On n'a plus qu'à mourir. 

(Il tort.) 



184 OPÉRAS-COIIIQUES 



SCÈNE VIII. 
ARTHDR, DARMENTIÈRES. 

r 

DARUENTIÈRES, le regardant sortir. 

Pauvre homme 1 il est bien malade 1 

ARTHUR, froidement. 

Ah I il a une maladie? 

DARMENTIÈRES. 

Oui. (a part.} Maladie d'argent! mal épidémique, et 
source de tant d'autres. (Haut.) Et je vaus avoue que je suis 
inquiet pour lui. 

ARTHUR, froidement. 

Moi, je ne le suis pas ; il est entre vos mains. 

DARMENTIÈRESy avec embarras. 

Vous êtes bien bon; mais j'ai idée que, sans être médecin, 
vous pourriez m*aider dans le traitement. 

ARTHUR, froidement. 

Hier, peut-être; aujourd'hui, impossible; j'ai d'autres 
idées, je parsl 

DARMENTIÈRES. 

Et pour quel endroit? 

ARTHUR. 

Ça, docteur, c'est mon secret. 

DARMENTIÈRES. 

Et- depuis quand en avez- vous pour moi ? qu'est-ce que 
cela veut dire? qu'est-ce que cela signifie? Si vous avez 
quelque bonne fièvre, quelque bonne maladie, ça me re- 
garde ; je suis votre médecin, et si c'est quelque chagrin, 
ça me revient encore, ça m'appartient, car je suis yolre 
ami, et tout à l'heure je prenais votre défense auprès de 
mistress Berlington, votre tante, et je n'ai pas craint, pour 
vous, de me fâcher avec ma meilleure malade. 



LA MÉDEGIME SANS MEDECIN 185 



ARTHUR. 

Vous avez raison, docteur, vous êtes mon vrai, mon seul 
ami, et avant mon départ autant me confier à vous ; voilà 
ma situation. 

AIR, 

Dans le monde, lorsque je vois 
Une femme au joli minois. 
Je regarde, et cela m'ennuie; 
Lorsqu'à table, dans un festin, 
On me verse un nectar divin, 
Je bois... et puis cola m'ennuie. 
Oui, même au sein de la folie, 
Je ris, et puis cela m'ennuie. 
Le son du cor retentissant, 
Les chiens, les chevaux et la chasse. 
Et le Champagne pétillant. 
Rien ne m'amuse, tout me lasse. 
Alors, docteur, alors, ma foi. 
Je me suis dit à part moi : 

Sur cette terre. 
Que puis-je faire? 
J'ai su, j'espère. 
De tout user. 
C'est mon envie : 
Si tout m'ennuie, 
Quittons la vie 
Pour m'amuser. 

Oui, dans ma sagesse profonde, 
Dès ce soir je serai parti. 
Afin de voir dans l'autre monde 
Si l'on rit plus qu'en celui-ci. 

Sur cotte terre, • 

Que puis-je faire? 

J'ai su, j'espère, 

De tout user; 

Rien ne m'y lie, 

Et tout m'ennuie : 



^ 



186 0PÉRA8-G0MIQUBS 

Quittous la vie 
Pour m'amuser. 

Tel est donc mon dessein, et, sans plus de retards, 
Adieu, docteur, adieu, ce soir gaîment je pars. 

DARMENTIBRES. 

A merveille! le spleen! une maladie, ou plutôt la plus 
grande extravagance que j*aie jamais rencontrée. 

ARTHUR. 

Extravagance ! 

DARMENTIÈRES. 

Oui, monsieur, et pire encore ! Ingratitude, manque de 
procédés. Quand on a un médecin, on ne part pas, comme 
vous dites, sans sa permission, sans son ordonnance. Que 
diable, nous n'en refusons pas, et vous me ferez le plaisir 
de remettre encore de quelques mois... 

ARTHUR, froidement. 

Du tout; je partirai aujourd'hui, à une heure, je me suis 
arrangé pour cela. 

DARMENTIÈRES. 

Je vous demande une semaine de réflexion. 

ARTHUR, tenant ea montra. 

Je partirai à une heure. 

DARMENTIERES. 

Jusqu'à demain seulement. 

ARTHUR, de même. 

Je partirai... 

DARMENTIÈRES. 

Allez au diable ! et faites comme vous voudrez. Je vous 
croyais mon ami, et comme tel j'avais un service à vous 
demander* 

ARTHUR, ee levant. 

Un service I qu'est-ce que c'est? 



LA MÉDECfNB SANS MEDECIN 187 



DARMENTIERES. 

Je n*en demande pas aax gens qui partent. 

ARTHUR. 

Oh! vous parlerez; allons, voyons! d*ici à une heure nous 
avons le temps. 

DARMENTIERES, à part. 

Est-il obstiné I (Haut.) Eh bien ! cette lettre de change de 
dix mille francs que vous veniez toucher, en éles-vous bien 
pressé ? 

ARTHUR. 

Oui ; de vieux domestiques qui m'aiment et à qui je vou^ 
lais laisser cette somme. 

DARMENTIERES. 

G*est bien I mais vous n*ètes pas à cela près, et si vous 
pouvez attendre... 

ARTHUR, froidement. 

Je partirai à.... 

DARMENTIERES. 

Ëh 1 je le sais de reste ; mais dans ce cas on retarde un peu ; 
et s*il s*agissait de la vie d'un de mes malades, si, en a^ccor- 
dant un délai, vous sauviez un homme d'honneur, un père 
de faraUle... 

ARTHUR. 

Ah! 

(U tire l'effet de sa poche et le déchire en deaz.) 
DARMENTIERES. 

Eh bien ! que faites-vous ? 

ARTHUR. 

J*acquitte. 

DARMENTIERES. 

Je ne vous en demandais pas tant, mais c'est égal ; et 
quoique entêté vous êtes un brave jeune homme que j'aime, 
que j'estime. Cette action-là me fait du bien, et à vous 
aussi, j'en suis sur. Cela va mieux, n'est-ce pas? 



188 OPÉRAS-COMIQUES 

ARTHUR. 

C*est vrai. 

DARUENTIÈRES. 

Vous voyez ce que c'est que d'attendre; demain, peut- 
être, vous trouveriez aussi une occasion de ce genre-là ; 
après-demain, encore... Allons, laissez-vous fléchir, jusqu'à 
demain, 

ARTHUR. 

Je ne demanderais pas mieux; mais qu'est-ce qtie je ferai 
ce soir? 

DARMENTIÈRES. 

Nous tâcherons de vous égayer, de vous distraire ; nous 
irons au spectacle. 

ARTHUR, tristement. 

Des spectacles! oh! oui; des spectacles! j'y ai été hier, 
pour rire, à une pièce nouvelle, aux Français... 

DARUENTIÈRES. 

Eh bien? 

ARTHUR. 

Eh bien! ça m*a décidé tout à fait. 

DARUENTIÈRES. 

Us en sont bien capables 1 Eh bien I nous irons ailleurs, 
nous ferons autre chose; attendez-moi ici, seulement un 
quart d'heure, et ne décidez rien avant mon retour; vous 
me le jurez? 

ARTHUR. 

Je promets. 

DARUENTIÈRES, à part. 

Allons voir mon autre malade, et lui rendre la vie. 

(il sort.) 



LA MÉDECINE SANS MEDECIN 189 



SCÈNE IX. 
ARTHUR, seul. 

Il a raison, le docteur : cela m*a fait du bien ; et quant à 
mes pauvres domestiques, je leur laisserai autre chose; oui, 
et puisque j*en ai le temps, (se mettant au bureau à droite.) écri- 
vons, car je n*avais songé à rien, et je partais comme un 
étourdi. Quand on a une fortune, il faut en disposer, et en 
faveur de qui? ahl je le sais bien, si je le pouvais; mais ne 
connaissant ni son nom, ni le lieu de sa demeure, il faut 
bien en revenir... à qui? à ma famille! je n'ai que ma tante 
qui me déteste, cela nous raccommodera peut-être; je lui 
abandonne tout, et ma fortune, et le procès que je venais de 
gagner. Va-t'elle être contente I je voudrais revenir pour 

voir sa joie. Holà! John! (cachetant ta lettre pendant que le domea- 
tique qui était au fond s'arance.) Johu, pOrtC à TiuStant Cette 

lettre à l'hôtel de mistress Berlington, attends sa réponse 
s'il y en a une, et reviens sur-le-champ. (Le domestique s'in- 
cline et sort. Arthur tirant sa montre.) Ah çà! VOilà le quart 

d'heure expiré, et le docteur ne revient pas; tant pis pour 
lui; un médecin doit être exact. Moi, je suis pressé, et n'ai 
pas le temps d'attendre, je vais partir. 

(il va pour sortir.) 

SCÈNE X. 
AGATHE, ARTHUR. 

DUO. 
Ensemble, 
ARTHUR. 

ciel! ô surprise nouvelle! 
Je la vois! 

11. 



190 OPÉRAS-COMIQUES 



AGATHE. 

ciel! ô surprise nouvelle! 
Je le vois!, 

AGATHE. 

C'est lui! 

ARTHUR. 

C'est elle! 
Ah ! pour moi quel destin heureux 
Vient encor Toffrir à mes yeuxl 

C'est vous, ma charmante inconnue. 
Vous que je retrouve en ces lieux? 
Le ciel qui vous rend à ma vue 
Enfin a comblé tous mes vœux. 

AGATHE. 

Comment êtes- vous chez mon père? 

ARTHUR. 

Votre père?... Ce lieu par vous est habité? 

AGATHE. 

Et le docteur que je révère 
Vers vous m'envoie... 

ARTHUR. 

Eu vérité ! 
Et pourquoi donc? 

AGATHE. 

Âh! je l'ignore, 
a Allez trouver, m*a-t-il dit, à l'instant, 
a Ce jeune étranger qui m'attend; 
tt Restez près de lui... 

ARTHUR, à part. 

C'est charmant. 

AGATHE. 
« Pour qu'il ne parte pas encore. » 

ARTHUR. 

Ociel! 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN l91 



AGATHE; naïvement. 
Ainsi ne partez pas. 

ARTHUR, embarrassé. 
Je le voulais. 

AGATHE, de même. 

Changez d'idée... 
Ou bien, vous le voyez, hélas ! 
C'est moi qui vais être grondée. 

ARTHUR, la regardant avec plaisir. 

Oui, oui, maintenant j'attendrai, 
Et mon départ d'un jour peut être différé. 

Ensemble^ 
ARTHUR. 

De sa douce vue 
Mon âme est émue; 
Et pourquoi partir 
Lorsque vient s'offrir 
Un jour de plaisir? 
Encor! encor un jour de plaisir ! 

AGATHE. 

Combien à sa vue 
Mon âme est émue! 
Ah! loin de partir, 
A mon seul désir 
Il vient d'obéir. 
Ah ! pour moi, pour moi quel plaisir ! 

ARTHUR. 

Depuis le jour où le destin jaloux, 
Hélas ! me sépara de vous, 
Loin de vous et sans espérance, , 
Votre souvenir enchanteur, 
Malgré le temps, malgré l'absence. 
Fut toujours présent à mon cœur. 

AGATHE, à part. 

Est-il possible?... 



i92 OPÉRAS-GOAIIQUBS 



ARTHUR. 

Et vous! ah! quelle différence! 

AGATHE. 

Et moi, dans ma reconnaissance, 
L'image de mon protecteur. 
Malgré le temps, malgré l'absence, 
Fut toujours présente à mon cœur. 

Ensemble, 
ARTHUR. 

De sa douce vue 
Mon âme est émue; 
Et pourquoi partir 
Lorsque vient s'offrir 
Un jour de plaisir? 
Encor, encor un jour de plaisir! 

Oui, sa voix chérie 
Me rend à la vie; 
Ah ! quelle folie 
De vouloir mourir. 
Lorsque l'existence 
S'embellit d'avance, 
Et par l'espérance. 
Et par le plaisir ! 

AGATHE. 

Combien à sa vue 
Mon âme est émue! 
Et, loin de partir, 
A mon seul désir 
Il vient d'obéir. 
Ah ! pour moi, pour moi quel plaisir ! 

Mon âme attendrie 
Renaît à la vie; 
Et quelle magie 
Vient nous réunir ! 
Ah! lorsque j'y pense. 
Mon cœur bat d'avance; 



r^ 

I 



LA MÉDECINE SANS MEDECIN 193 

Est-ce d'espérance? 
Est-ce de plaisir? 

SCÈNE XL 
Les mêmes; DARMENTIËRES. 

AGATHE. 

Cest le docteur! Et mon père, comment va-t-il? 

DARMENTIËRES. 

Beaucoup mieux, grâce à la potion calmante que je viens 
de lui faire prendre, et quHl refusait d*abord. 

AGATHE. 

Vous savez donc?... 

DARMENTIËRES. 

Oui, mon enfant, j'ai découvert la cause de son mal; je 
vous l'avais bien dit, et je vous raconterai plus tard... Allez 
m'attendre au jardin. 

AGATHE, prête à sortir et revenant. 

Est-ce dangereux, monsieur le docteur, et en meurt-on? 

DARMENTIËRES. 

Presque jamais ; au contraire, il y en a beaucoup qui en 
vivent; (voyant qu'elle fait un geite.) mais je n'ai pas le temps 
de vous expliquer... j'ai une consultation à donner à un 
autre malade, (Montrant Arthur.) à monsieur. 

AGATHE. 

Est-il possible! il est souffrant, il est malade? 

DARMENTIËRES. 

Très- sérieusement. 

AGATHE. 

ciel ! 

DARMENTIËRES. 

Eh ! mais, comme vous voilà troublée ! et quel intérêt 
pouvez-vous y prendre? 



194 OPÉRAS-COMIQUES 



AGATHE, à demi-Toix. 

Quel intérêt I c'est celui dont je vous parlais ce matin, 
sur la route de Rouen, ce jeune étranger... 

DARMENTIÈRES, se frappant le front. 

La berline, la diligence renversée ; je comprends. C'est 
très-bien, très-bien, mon enfant; alors, comme je vous Tai 
dit, laissez-moi et allez vous promener au jardin. 

AGATHE. 

Mais, monsieur... 

DAaMENTlBRES. 

Et vous aussi, aUez-vous résister au docteur? 

AGATHE. 

Non, monsieur, non, je m'en vais; je vous le recommande, 
(se retoamant.) Pauvrc jeuue homme ! ah ! mon Dieu I que c'est 
dommage ! 

(Elle sort.) 

SCÈNE XII. 
DARMENTIÈRES, ARTHUR. 

ARTHUR, la saivant des yeax. 

Elle est charmante, (virement.) Ah! mon cher docteur I 

DARMENTIÈRES, froidement et loi prenant la main. 

Je vous remercie, mon cher ami, de m'avoir tenu parole, 
d'avoir attendu mon retour; je voulais vous apprendre que 
votre argent était bien placé, que vous aviez sauvé un hon- 
nête homme ; et maintenant, que je ne vous retienne plus ; 
ne vous gônez pas, vous êtes libre. 

ARTHUR. 

Certainement, docteur; mais je voulais vous dire... 

DARMENTIÈRES, l'obaerrant toujoara. 

Je serais désolé de vous faire attendre plus longtemps, 
surtout quand on est aussi pressé que vous. 



LA MÉDECINE SANS MEDECIN 195 

ARTHUR. 

Je le suis moins en ce moment. 

DARMENTIÈRES. 

^ Est-ce que tout n'est pas disposé? est-ce qu'il y a quelque 
obstacle, quelque retard? 

ARTHUR. 

Peut-être bien ; car cette jeune fille qui était là, que vous 
avez vue, occupait depuis longtemps mon cœur et ma pen- 
sée; mais je la croyais à jamais perdue pour moi; cette idée 
me laissait dans un vague, une indifférence^ un ennui que 
sa présence seule vient de dissiper. 

DARMENTIÈRES, loi prenant le pouls. 

En effet, cela va mieux; il y a plus de vivacité, plus de 
chaleur. 

ARTHUR. 

Oui, oui, il me semble qu'à présent j'aurais moins de 
peine à vivre. 

DARMENTIÈRES. 

C'est possible, et je ne sais cependant si je dois vous con- 
seiUer... 

ARTHUR. 

Pourquoi cela? 

DARMENTIÈRES. 

C'est que j'ai aussi reçu les confidences de cette jeune 
fille; ce matin encore elle me parlait de vous... 

ARTHUR. 

Elle ne m'aime pas? 

DARMENTIÈRES. 

Au contraire, elle ne pensait qu'à vous, elle vous aime... 

ARTHUR. 

Est-il possible? 

DARMENTIÈRES. 

Raison de plus pour ne pas changer d'idées ; car c'est une 



196 OPERAS-COMIQUES 



famille d'honnêtes gens, une fille sage, vertueuse, bien éle- 
vée; et vous, quoique grand seigneur, riche et puissant, 
vous ne voudriez pas la tromper, la séduire, en faire votre 
maîtresse; ce serait mal. Il vaut donc mieux, comme vous 
le disiez, partir sur-le-champ et sans avoir rien à se repro^ 
cher; c'est moi maintenant qui vous y engage. 

ARTHUR. 

Allez au diable ! partez si vous voulez ; mais je reste. 

DARMENTIÈRES. 

Que dites-vous ? 

ARTHUR. 

Que, puisque je Taime, que j'en suis aimé, je ne vois pas 
ce qui m'empêcherait de l'épouser. 

DARMENTIÈRES. 

Vous! 

ARTHUR. 

Et pourquoi pas? 

DARMENTIÈRES, TiTement et se rapprochant. 

C'est différent; restez alors, restez, je vous le permets, 
car c'est là que je voulais vous amener; c'est le régime que 
je voulais vous prescrire. Oui, mon jeune ami, le mariage; 
on vous dira peut-être que c'est encore une folie, c'est pos- 
sible ; mais elle vaut toujours mieux que l'autre; elle est plus 
gaie; et puis un bon ménage, une jolie femme, des enfants... 
Je vois que l'ordonnance vous sourit. 

ARTHUR. 

Sans contredit; mais le père voudra- t-il? 

DARMENTIÈRES. 

Cela me regarde, je m'en charge. 

ARTHUR. 

Et ma future ! êtes-vous bien sûr de ce que vous m'avez 
annoncé ? ne vous étes-vous pas trompé ? Je ne peux pas 
vivre dans une telle incertitude; non, docteur, je n'y suis 
plus, je brûle, je dessèche; j'en ferai une maladie. 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 191 

DARMENTIÈRES, lui tétant le poals. 

C'est ce que je vois; il vous faut quelque chose qui vous 
modère* qui vous calme. Allez vous promener. 

ARTHUR. 

Vous moquez- vous de moi ? 

DARMBNTIÈRES. 

Pendant dix minutes, au jardin. 

ARTHUR. 

Lorsque je souffre, lorsque je suis amoureux!... 

DARMENTIÈRES. 

Âh çà ! voulez-vous savoir mieux que votre médecin ce 
qu'il vous faut et ce qui vous convient? J'ai rendu mon or- 
donnance et n'y change rien ; dix minutes au jardin, pas 
une de plus, pas une de moins ; sinon je ne me mêle plus 
de votre santé. 

ARTHUR. 

J'y vais, docteur, j'y vais. 

DARMENTIÈRBS. 

A la bonne heure, et vous vous en trouverez bien. 

ARTHUR. 
Soit. (Le regardant.) Est-il Original I 

DARMBNTIERES, le regardant anin. 

C'est ce que j'allais vous dire. 

(Arthur sort.) 

SCÈNE xin. 

DARMENTIËRES, puia DELAROCUE. 

DARMENTIÈRES. 

Pauvre garçon! il ne se doute pas de ce qu'il va y ren- 
contrer; et alors, émotion, explication, déclaration, cela les 
regarde; là finissent les droits de la Faculté... Ah! voilà 



198 OPÉRAS-COMIQUES 

mon autre malade, (a DeUroche qui entre.) Eh bien! comment 
nous trouvons-nous? 

DELAROGHE. 

Ahl docteur, ah! mon cher ami!*.. 

DARMBNTIÈRES. 

Je savais bien que je vous forcerais à me donner ce nom ; 
et tantôt cependant, si je vous avais laissé faire, vous me 
mettiez à la porte, vous refusiez mes prescriptions qui ne 
vous ont pas trop mal réussi. Le teint est meilleur, la poi- 
trine moins oppressée. 

DELAROCHB. 

Oui, je respire, et me voilà, grâce à vous, délivré d*un 
grand poids pour aujourd'hui; mais après-demain... mais 
dans quelques jours... 

DARMENTIÈRES. 

Ce que nous appelons des rechutes ; ce qui est souvent 
plus terrible. Il faut alors, en médecin habile, couper le mal 
dans sa racine. 

DELAROCHE. 

Et le moyen? 

DARMBNTIERES. 

N'avez-vous pas confiance en moi? et si, dès ce soir, en 
suivant ma nouvelle ordonnance, vous trouviez le moyen de 
faire face à vos engagements et de rétablir vos affaires, s'il 
vous arrivait cent, deux cent mille francs, ce que vous 
voudrez... 

DELAROCHE. 

Vous riez de moi ! 

DARMENTIÈRES. 

La Faculté ne rit jamais, monsieur. 

DELAROCHE. 

Et comment un tel miracle pourrait-il se faire ? 

DARUEMTIÈRES. 

Par un seul mot de vous ! en disant : oui, à un de mes 






LA MKDEGINE SANS MÉDECIN 199 

malades, à un jeune homme bien portant, riche, aimable, 
qui aime votre fille, qui en est aimé, et qui vous la demande 
en mariage. 

DELAaOGHE, hors d9 lui. 

Vous ne m'abusez pas? Ma fille, ma chère enfant... Ce 
mariage... vous en ^tes sûr?... 

DARMENTIÈRES. 

Je le crois bien ! c'est moi qui Tai prescrit; et, s'il y avait 
une justice, la mariée me devrait quelque chose pour mes 
honoraires. 

DE LAROCHE. 

Je ne sais si je veille, et je n*y puis croire. 

DARMENTIÈRES. 

Tenez, tenez, voilà votre fille qui va vous donner de 
bonnes nouvelles. 

SCÈNE XIV. 
Les mêmes ; AGATHE, ARTHUR. 

AGATHE, accourant entre eux. 

Ahl mon père, ah! monsieur le docteur, si vous saviez... 
je viens de le voir au jardin, où nous nous sommes rencon- 
trés par hasard. 

DARMENTIÈRES, à part. 

Par hasard... je crois bien. 

AGATHE. 

Et il m'aime, il m'adore, il veut m*épouser, et il va venir 
me demander à mon père. 

DARMENTIÈRES. 

Et OÙ est-il donc? 

AGATHE. . 

Je l'ai laissé lisant une lettre que son domestique venait 



200 OPÉRAS-COMIQUES 

de lai apporter ; il est dans la joie, dans l'ivresse ; il ne se 
connaît plus... Tenez, c'est lui. 

(Arthur parait triste et réTear, une lettre ^ la moio.) 
lURMENTIÈRBS. 

Âhl mon Dieu! Quel air triste 1 Ehl venez donc, n'ayez 
plus peur. Voilà son père qui vous la donne en mariage. 

ARTHUR et AGATHE. 

Est-il possible I 

DELAROCHE. 

Permettez... 

DARMENTIÈRES. 

C'est convenu. 

AGATHE. 

Ah ! mon père, si vous Pavez dit ! 

DELAROCHE. 

Mais ma fille n'a rien. 

DARMENTIÈRES. 

Qu'importe ! votre gendre a de la fortune. 

ARTHUR. 

Au contraire, c'est que je n'en ai plus. 

QUATUOR. 
DARMENTIERES. 

Grands dieux! 

TOUS. 
Eh! mais, que dit-il donc? 

ARTHUR. 

Décidé ce matin à sortir de la vie, 

De tous mes biens j'avais fait Tabandon 
En bonne forme. 

DARMENTIÈRES. 

ciel! quelle folie! 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 201 

ARTHUR. 

On m'écrit qu'on accepte... 

TOUS. 

Eh bien ! 

ARTHUR. 

Eh bien? 
il'ai tout donné, je n'ai plus rien. 

TOUS. 

Le destin qui nous accable 
Nous protégeait un instant. 
Pour rendre plus misérable 
L'avenir qui nous attend. 

DARMENTIÈRES, à Delaroche, à demi-voix. 

Moi qui comptais sur sa fortune 
Pour rétablir la vôtre... 

DBLAROCHE. 

Eh bien? 

DARMENTIÈRES. 

Il n'est plus d'espérance aucune : 
Le père et le gendre n'ont rien. 

ARTHUR, BTec exaltation, et montrant Agathe. 
Qu'importe, si j'ai sa tendresse! 

AGATHE, de même. 
Qu'importe, si j'ai son amour ! 

DARMENTIÈRES, se plafiont entre eux. 
Voilà des phrases de jeunesse; 
Mais la raison parle à son tour, 
Et nous ne devons plus songer au mariage! 

ARTHUR et AGATHE; avec effroi. 
Que dites- vous? 

DARMENTIÈRES. 

Docteur prudent et sage, 
Je l'ordonnais, je le défends. 

ARTHUR et AGATHE. 

ciel! 



âOâ OPÉRAS-COMIQUES 



DARIIENTIÈRES. 

Selon le mal, selon les accidents, 
Il nous faut changer de recettes. 

ARTHUR. 

La première est la bonne» et moi, je m'y connais. 
Je la suivrai. 

DARMEiNTlÈRES. 

Non pas. 

ARTHUR, passant près d'Agathe. 

Barbare que vous êtes, ^ 
Vous changerez d'avis. 

DARMBNTIÈRES. 

Jamais. 

TOUS. 

Jamais ?' 

DARMENTIÈRES. 



Jamais. 



Ensemble. 
ARTHUR. 



Eh bien ! malgré la médecine, 
Moi, dans mon dessein je m'obstine; 
Je brave ici votre courroux. 
Et jure d'être son époux ! 

AGATHE. 

Eh quoi î c'est lui qui nous chagrine I 
A nous désunir il s'obstine; 
Lui jadis si bon et si doux ! 
Allez, je ne crois plus en vous. 

DARMENTIÈRES. 

Ah 1 vous bravez la médecine ! 

Eh bien, morbleu ! moi je m'obstine; 

Et si vous déraisonnez tous. 

Seul, j'aurai du bon sens pour vous. 

DELAROCHE. 

Au diable donc la médecine ! 



LA MÉDECINE SANS MEDECIN 203 

Du sort fatal qui rae domine 
Rien ne peut détourner les coups, 
El je dois braver son courroux ! 

(Retenant Arthur* ) 
Arrêtez 1 il eut ma promesse ! 

DARMENTIÈRES. 

Quand je croyais à sa richesse; 
Mais il la perd en ce moment. 

DELAROCHE, entre eux. 
Raison de plus pour tenir mon serment. 

ARTHUR et AGATHE, 
Ah ! quel bonheur ! 

DARMENTIÈRES. 

Quelles folies 1 

DELAROCHE. 

L'honneur le veut. 

DARMENTIÈRES. 

C'est ça, toutes les maladies : 
L*amour, l'honneur, la probité ! 
Qu'un instant je sois écouté ! 

ARTHUR. 

Son père à cet hymen a consenti... 

DELAROCHE. 

Sans doute. 

DARMENTIÈRES. 

Et moi je le défends : il ne peut avoir lieu. 

(Bas à Delaroche*) 
Vous le savez trop bien... ou moi-même... 

DELAROCHE. 

Grand Dieu.' 

DARMENTIÈRES» de même. 
Provoquant un éclat que votre cœur redoute, 
Je déclare tout haut que sans honte son nom 
Ne saurait s'allier au vôtre. 



204 OPÉRAS-COMIQUES 



DBLAROGHBy à part. 

Il a raison. 
Oui, de mon déshonneur quand j'ai la certitude.. 

(Haut.) 

Cela n'est plus possible... il n'est plus d'union. 

ARTHUR et AGATHE, menagant Darmentières. 
De quoi se mêle-t-il ? c'est lui qui sans raison 
Met le trouble en cette maison. 

DELAROGHE, arec colère. 
Oui, c'est lui, vous avez raison. 
Qui vient troubler cette maison. 

DARMENTIÈRES. 

Une autre maladie 1 allons, Tingratitude ! 

ARTHUR et AGATHE, à Delaroche. 
De grâce, au moins, expliquez-nous... 

DELAROCHE. 

Non, ne me suivez pas... laissez, laissez-moi tous. 

Ensemble, 
ARTHUR. 

Ohl oui, malgré la médecine, etc. 

AGATHE. 
Eh quoi c'est lui qui nous chagrine I etc. 

DARMENTIÈRES. 

Ah vous bravez la médecine I etc. 

DELAROGHE. 
Au diable donc la médecine ! etc. 

(Delaroche sort par la droite.) 



I 



LA MEDECINE SANS MÉDECIN 205 



SCENE XV. 

DÂRMËNTIËRËS, ARTHUR» asBÛ à gauche da théâtre ; AGATHE; 

assise à droite* 

DABMBNTIÉRES, les regardant après un instant de silence. 

Les voilà tous malades à présent, et c'est moi, c'est le 
médecin qu'on accuse ; c'est toujours comme ça quand 
nous ne réussissons pas. 

ARTHUR» se levant. 

N'ai-je pas raison? vous m'empêchez de partir, vous me 
rendez encore plus amoureux que je n'étais... 

AGATHE, se lerant. 

Et quand mon père a consenti à notre mariage, c'est vous 
qui l'en dissuadez, qui le faites manquer à sa parole. 

DARMBNTIÈRES, entre eux. 

Qa'est-ce que je disais ? il n'y a rien d'ingrat comme les 
malades à qui on a sauvé la vie ; car les autres, ils sont 
bien plus raisonnables, ils ne disent rien, (a Arthur.) Est-ce 
que je pouvais vous laisser contracter une pareille union ? 
(A Agathe.) Ëst-ce que vous-même vous l'auriez voulu, si vous 
aviez su... 

ARTHUR et AGATHE. 

Quoi donc? 

DARMBNTIÈRES. 

Que demain peut-être, dans cette maison, la ruine, la 
misère» le déshonneur... 

AGATHE. 

Que dites-vous? 

DARMENTIÈRES. 

Oui, voilà le secret que votre père vous cachait, et que 
moi seul avais découvert ; forcé de déclarer sa honte, de 
suspendre ses paiements... 

IV. - IV. 12 



SÛ6 0PÉRA8-G0MIQUES 



ARTHUR et AGATHE. 



ciel ! 



DARIIENTIERES. 

C'est ce mal-là qui le conduisait au tombeau et dont f es< 
pérais le guérir ; mais tout est perdu, grâce à monsieur qui 
s'en va, comme un fou et sans demander conseil, disposer de 
toute sa fortune. Que diable ! monsieur, quand on est ma- 
lade, on ne fait rien sans consulter son médecin. 

ARTHUR. 

Eh morbleu!... 

DARMENTIÈRES. 

Il ne s'agit pas ici de se disputer, mais de s'entendre et 
devoir s'il n'y aurait pas quelques moyens... 

ARTHUR. 

Il n'y a plus d'espoir. 

(Agathe s'éloigne.) 
DARMENTIÈRES. 

Tant mieux ; c'est dans ces cas^là que la médecine triom- 
phe. Voyons un peu ; à qui avez-vous légué, donné, aban- 
donné cette fortune ? 

ARTHUR. 

A qui ? à ma famille ; et comme je n'ai qu'une seule pa- 
rente... 

DARMENTIÈRES. 

Votre tante, mistress Berlington I 

ARTHUR. 

Elle-même. 

DARMENTIERES. 

Par Esculape I elle ne rendra rien , car elle aime l'argent 
autant qu'elle vous déteste. 

AGATHE, qai aTflit remonté le théAtre et regardé au fond, redescend 

entre eux. 

Ne restez pas en ce magasin ; passez là, chez mon pèrç, 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 207 

car voici du monde; (a Darmeatîères.) cette dame qui est venue 
acheter ce matin ici pendant que vous y étiez. 

DARMENTIÈRES. 

La robe rose? 

AGATHE. 

Oui, j'ai reconnu sa voiture qui s'arrêtait à la porte. 

DARMENTIÈRES, à Arthur. 

C'est votre tante. 

AGATHE. 

Je vais la recevoir. 

DARMENTIÈRES. 

Non, non, c'est moi que cela regarde ; rentrez ; rentrez 
tous deux ; laissez-moi avec elle. 

ARTHUR. 

Et pourquoi ? 

DARMENTIÈRES. 

Je ne désespère pas encore, parce que le talent, la science 
du médecin, et puis la nature, la nature qui vient si sou- 
vent à notre aide... enfin, laissez-moi, nous verrons : aux 
grands maux les grands remues. 

(Agathe et Arthur sortent par la porte à droite.) 

SCÈNE XVI. 
MISTRESS BERLINGTON, DARMENTIÈRES. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Ëh bien I personne dans ce magasin 1 eh ! si vraiment 1 
vous, docteur ! vous que j'y retrouve encore ! c'est un coup 
du ciel ! 

DARMENTIÈRES. 

Et pourquoi donc? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Je n'ai jamais été si contente, si heureuse ; depuis que 



208 OPÉRAS-COMIQUES 

je vous ai vu, il vient de m'arriver une fortune immense, et 
vous verrez, j'ai déjà une foule d'idées admirables : je change 
mon coupé et mes chevaux, je renouvelle toutes les ten- 
tures de mon hôtel, et vous allez m'aider à choisir des 
étoffes; je veux ce qu'il y a de plus beau, de plus riche, 
déplus... Tenez, le ravissement où je suis me produit un 
tel eiîet que je ne peux pas parler, ça me coupe la respi- 
ration. 

DARMENTIÈRES, froidement. 

J'attendrai alors que vous ayez respiré pour savoir d'où 
vous vient cet accroissement de richesse. 

MISTRESS BERLINGtON. 

De mon ùeveu, de sir Arthur, qui me donne tous ses biens. 

DÂRMENTIÈRES. 

Et à quel propos ? 

MISTRESS BERLIN6T0N. 

Je n'en sais rien, mais cela est... 

DÂRMEPÏTIÈRES. 

Laissez donc ! à son âge I une telle donation pourrait bien 
être révocable. ^ 

MISTRESS BERLIN6T0N. 

J'en doute; mais ce qui ne peut pas l'être, c'est la renon- 
ciation qu'il fait à ses droits dans le procès qu'il avait gagné. 
Tenez, docteur, tenez, voyez plutôt, je l'ai déjà montré à 
mon avoué qui m'a assuré qu'il n'y avait pas à revenir sur 
un pareil titre. 

DÂRMENTIÈRES, prenant le papier, à part. 

Diable! si l'avoué y a passé, cela va mal. (Parcoorant la lettre 
à voix basse.) Hum, hum, huml l'imprudent! tous ses biens, 
tant en France qu'en Angleterre. (Achevant de lire.) « Enfin, 
« le domaine de Cerwood où je suis né, et que je me re- 
« proche de n'avoir presque jamais habité. Aussi, et dans 
« l'intérêt du pays, je ne mets qu'une condition expresse 
« et formelle à la présente donation, c'est que ma tante 



LA MÉDECINE SANS MEDECIN 902 

or ira se fixer dans ce château, et y fera tout le bien que 
« je regrette de n^avoir pu y faire... » Le domaine de Ger- 
wood;j'en ai souvent entendu parler; c'est, je crois, en 
Ecosse. 

MISTRESS BERLIN6T0N. 

Dans les montagnes et au bord d'un lac ; un château ad- 
mirable par sa situation. 

DARMENTIÈRES. 

En Ecosse? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Oui, docteur. 

DARMENTIÈRES. 

Dans les montagnes ? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Oui, docteur. 

DARMENTIÈRES. 

Et au bord d'un lac ? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Certainement, une vue magnifique I 

DARMENTIÈRES. 

Et vous irez en jouir ? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Il le faut bien ! 

DARMENTIÈRES. 

Pauvre femme 1 si jeune encore et si fraîche 1 

MISTRESS BERLINGTON. 

Qu'est-ce que signifie?... expliquez-vous. 

DARMENTIÈRES. 

Rien ! mais avant que vous partiez je vous prie de rece- 
voir mes adieux, les adieux d'un ami qui vous était sincè- 
rement attaché. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Et à propos de quoi, docteur? 

12. 



1 



210 OPÉRAS- COMIQUES 



DARMENTIERES. 

Vous me le demandez, lorsqu'avant un an peat-étre... 

MISTRESS BERLIMGTON. 

ciel ! 

DARMENTIERES. 

Est-ce que je ne vous ai pas envoyée, Tannée dernière, 
en Italie et dans le midi de la France ? 

MISTRESS BERLINGTON. 

Eh bien ? 

DARMENTIERES. 

Eh bien ! vous, à qui il faut un pays chaud, un pays sec, 
vous allez vous ensevelir dans les montagnes d'Ecosse, au 
milieu des vapeurs, des nuages, des brouillards ; je ne vous 
donne pas un an à vivre. 

MISTRESS BERLINGTON, effrajée. 

ciel I (viTement.) Je n'irai pas ! docteur, je n'irai pas ! je 
vous le promets. 

DARMENTIERES. 

Et alors cette donation est nulle, car elle porte formelle- 
ment l'obligation d'aller dans ce pays et d'y résider. 

MISTRESS BERLINGTON. 

C'est vrai ; eh bien ! alors, j'irai, j'irai avec un médecin, 
un bon médecin ; vous viendrez avec moi, docteur, vous ne 
m'abandonnerez pas. 

DARMENTIERES. 

Votre serviteur!... pour être médecin, on n'est pas assuré 
contre une mort certaine. 

MISTRESS BERLINGTON, avec effroi. 

Grand Dieu I vous crovez ? 

DARMENTIERES. 

Vous la trouverez là, à poste fixe, au bord du lac ; elle 
n'en bouge pas. 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 211 



MtSTRESS BERLIN6T0N. 

Et aller s'exposer ainsi quand on est riche 1 vous con- 
viendrez, docteur, que je suis bien malheureuse ; j'en ferai 
une maladie. 

DARMENTIÈRES. 

Cela se pourrait bien, et à qui la faute? à vous qui ne 
voulez pas vous bien porter. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Moi, je ne le veux pas ? 

DARMENTIÈRES. 

Oui, morbleu ! plus je vous regarde et plus je suis con- 
vaincu qu'il ne tiendrait qu'à vous d'avoir la plus belle santé 
de France I cela dépend de vous. 

MISTRESS BERLINGTON. 

De moi ! 

DARMENTIÈRES. 

N'ayez plus de procès, plus d'ambition, plus de désir de 
fortune qui vous tourmente et vous empêche de dormir, 
qui vous brûle le sang! Vivant comme vous le faites, seule 
ou entourée d'indifférents ; toujours triste, inquiète; grondant 
sans cesse, car vous ne faites que cela, à commencer par 
moi, voire docteur, et n'ayant là, près de vous, rien pour 
le cœur... qui diable y résisterait? C'est ainsi qu'on épuise 
les sources de la vie, qu*on les détruit, qu'on se tue soi- 
même ; c'est ce qui est arrivé à votre neveu. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Mon neveu ? 

DARMENTIÈRES. 

Oui, seul au monde et fatigué de l'existence, il voulait la 
quitter ; c'est alors qu'il vous a fait cet abandon, cette do- 
nation ; mais au moment où il allait succomber à son mal, 
je suis arrivé, je Tai vu, je l'ai guéri par des moyens infail- 
libles et semblables à ceux que je vous proposais tout à 
Theure ; aussi, il ne demande plus qu'à vivre maintenant ; 



S12 OPÉRAS-COMIQUES 

* ■ - 

il est amoareux, amoureux d'une jeune fille, jolie et bonne, 
comme vous ; (a part.) il faut la flatter ; (Haut.) mais pour l'ob- 
tenir il n'a plus de fortune, rendez-lui la sienne. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Par exemple I quelle idée ! 

DARHENTIÈRES. 

Dans votre intérêt autant que dans le sien ; car, s'il la 
redemande aux tribunaux, s'il faut plaider encore... mais 
vous ne le voudrez pas, c'est un don, un cadeau que vous 
lui ferez ; hier, rien ne vous répondait de son cœur ; au- 
jourd'hui, c'est une chaîne qui l'attache à vous ! Sa femme 
et lui, pour prix de leur bonheur, vous entoureront de 
soins, de caresses ; vous verrez naître, croître autour de 
vous leurs enfants qui apprendront d'eux à vous aimer, à 
vous chérir, et que vous gronderez tout à votre aise ; mon 
tour viendra moins souvent. Voilà des amis, une famille pour 
vos vieux jours ; et cette idée seule vous touche, vous émeut ! 

MISTRESS BERLINGTON. 

Moi I docteur? 

DARMENTIÈRES. 

Oui, vous êtes émue, je le vois. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Mais non 1 

DARMENTIÈRES. 

Si fait!... 

SCÈNE XVII. 
Les mêmes ; ARTHUR, AGATHE, DELAROCHE. 

(lU entrent par la porte à droite. Darmentières leur fait signe de la main 

d'avancer lentement.) 

FINALE. 
DARMENTIÈRES. 

Tenez, tenez, les voilà qui s'avancent : 



LA MÉDECINE SANS MÉDECIN 213 

C'est de vous que leur sort dépend. 
Allons, qu'à vous chérir dès ce jour ils commencent I 
Une bonne action nous rafraîchit le sang. 

(Prenant la lettre.) 
En déchirant cet acte injuste autant qu'indigne... 

MISTRESS BERLINGTON, l'arrêtant. 
Mais, docteur... 

DARMENTIÈRGS. 

Vous vivrez au moins cinq ans de plus. 

MISTRESS BERLINGTON. 

Cinq ans! serait-il vrai? 

DARMENTIÈRES. 

S'il le faut^ je le signe ; 
Et vos jours à venir me sont si bien connus 
Que, si vous consentez, je vous assure même 
Dix ans... 

MISTRESS BERLINGTON. 

Que dites-vous ? 

DARMENTIÈRES, faisant toajonri le geste de déohirer. 

Quinze ans... 

MISTRESS BERLINGTON. 

Grand Dieu I 

DARMENTIÈRES. 

Vingt ans... 

MISTRESS BERLINGTON. 

Vingt ans! ah ! déchirez, déchirez, j'y consens. 

TOUS. 

G bonheur extrême ! 

DARMENTIÈRES, déchirant l'acte. 
Tombez à ses pieds! 

MISTRESS BERLINGTON. 

Non, dans mes bras, mes enfants ! 



ARTHUR. 

L'amilié, la richeEse, 
Le bonheur et l'amour. 
DABHBNTIÈilES. 

Par moi, par ma sagesBe, 
It retrouve en ce jour 
Sa tante, sa maîtresse, 
Sa Tortune et l'amour. 

TOUS. 
moment plein d'ivrease! 



DABIIENTIEBES, i Dcliroobe. 
Do mes talents, mon cher, oe matin vous doutiez; 
Et grâce à mon système, ici, vous le voyez, 
La santé chez vous tous eat enûn rétablie, 
Sans qu'il en ail coQté rien à la pharmacie. 
TOUS. 

moment plein d'ivresse ! etc. 




LA PRISON 

D'EDIMBOURG 

OPÉRA-COMIQUB EN TROIS ACTES 

En société avec M, E, de Planard 

MUSIQUE DE M. CARAFA. 



Théâtre de l*Opéra-Gomiqub. — 20 Juillet 1833. 



PERSONNAGES. ACTEURS. 



LB DUC D*ARGTLE MM. Hirhi. 

GfiORGE RÉTiAL. 

PATRICE, alderman G^hot. 

TOH, matelot contrebandier HAbekt. 

GILRT, priMnnier Yictob. 

ALTREC, autre prisonnier Bblhib. 

UN PORTE-CLEFS — 

JENNT Mmes Hbbbrt-Massy. 

EFFIB, sa sœnr C.-Marouiroh. 

SARAH POHCHARD. 

Noblbs. — YiLLAeROis et Bouroboib d'Edimbourg. — Grhs db 
JUSTICE. — Soldais, et Prisohiiirrs. 



DanB ttoe campagne anz enrirons d'Édimbonrg an premier acte. — A Édim- 

bonrg aux actes suiTants. 




LA PRISON 

D'EDIMBOURG 



ACTE PREMIER 



Campagne. KontagaBB dnni 1« load, dei ehamfa mnlHoniiti, Ua dsgarbaa. 
TddI la prcniiu plan du théâtre ait un vaita hangar roitiqu» tau 



ta collina, on petit bllinient enlo 
leneire Unaie pai du TDlal. A i 
d'une fanne; da l'antra cAt«, dea 



- le pcemier pUn, U paita 
La da labooraga* 



SCENE PREMIERE. 

DES HoiSSOimECmS, Isnn FeKMES et lenra EnTAHTS finiMeU iMr 
anTtaga et entrant aona la hangar ; JENNY y ait aiilaa i droite i 
ana table nutî^na. Elle èeritan feuILUtBal un grni regialre, et dïipo» 
dea piècea de monneie en dirertei pelltei wmmet pour pa^ar laa moU- 

tHTROBDCTlOS. 



tVoe S«rle, - 4» Toi. ■ 



218 OPÉRAS-GOUIQUES 

- - — ■ 

Et demain c*est fête 
Dans tous les hameaux. 

JENNY. 

Que chaque père de famille 
S'approche et dise son nom. 

LES MOISSONNEURS. 

Cette aimable et jeune fllle 
Est le chef de la maison. 

JENNY. 

Amis, le ciel à ma prière 
Est favorable dans ce jour : 
Auprès de moi, près de -mon père, 
Ma sœur Effie est de retour. 

LES MOISSONNEURS. 

Quoi ! votre sœur est de retour? 

Ah ! pour nous tous c'est un beau jour ! 



SCENE n. 

Les MÊMES ; EFFIE sar la colline, sortant du pavillon. Elle en referme 

la porte et en serre la clef. 

EFFIE, sans être vue des moissonneurs. 
Que de monde t... Je suis tremblante. 
Ah ! rappelons ma force chancelante ! 
C'est Jenny ! c'est ma sœur!... que ses jours sont heureux! 
(s* éloignant du pavillon et le regardant toujours.) 
Veillons dans l'ombre et le mystère 
Sur mon bien le plus précieux ; 
Cachons à ma sœur, à mon père. 
Combien mon sort est malheureux ! 

(Pendant ce chant Jenny paye les moissonneurs. 

JBNNT, Tapercevant. 
Ah! la voilà, ma sœur chérie ! 
D'où viens-tu donc, ma bonne Effle? 






LA PRISON d'Edimbourg 219 



EFFIE, montront la campagne* 

De voir ces vallons, ces coteaux, 
Témoins des jeux de mon enfance. 

JENNY. 

Sans doute, .après six mois d'absence. 
Ils ont dû te sembler bien beaux; 
Mais dans tes yeux je vois des larmes. 
Qu'as-tu donc? 

EFFIE. 

Je n'ai rien, ma sœur. 

jENirr. 

Pourquoi pleurer? quelles alarmes 
Peuvent troubler notre bonheur? 

EFFIE. 

Hélas! la santé de mon père... 
Je tremble quand je songe à lui. 

JENNY. 

Ta vue et si douce et si chère 
Va le guérir dès aujourd'hui. 

COUPLETS, 

. Premier couplet. 

Dans notre chaumière 
Bonheur et plaisir 
Avec toi, j'espère, 
Vont nous revenir. 
Je veux à nos fêtes 
Te mener demain, 
Et que tu répètes 
Notre gai refï*ain : 

Viens, ma bergerelte, 
Tendre et joliette; 
J'entends la musette 
Et le chalumeau; 
Allons, en cadence 
Gourons à la danse 



2!âO OPÉRAS-COMIQUES 



Qui déjà commence 
Sous le vieux ormeau ! 

Deuxième couplet. 

Ah ! tu te rappelles 
Qu'on trouve en ces lieux 
Des amis fidèles 
Et des amoureux; 
Au bal du village 
Ils vont dès demain, 
Pour te rendre hommage, 
Chanter leur refrain : 

Viens, ma bergerette, etc^ 

BFFIE. 

Paix! écoutez!... quel bruit a iVappé mon oreille? 

JENNY. 

Ah ! c'est mon père qui s'éveille! 
J'y cours... 

EFFIE, l'arrêtante 

Non, c'est à moi de remplir aujourd'hui 
Un devoir que j'ai trop négligé jusqu'ici. 

(Elle entre dans la ferme.) 

LES MOISSONNEURS, s'en allant jiar divers côtés. 

La moisson est faîte ; 
Cessons nos travaux; 
Et demain c'est fête 
Dans tous les hameaux. 



SCENE III. 

JENNY, PATRICE, descendant la colline. 

JENNT* 

C'est singulier !... ma pauvre sœur! elle est presque aussi 
triste que quand elle nous quitta, (voyant Patrice.) Eh ! mais, 



LA PRISON d'ÉDIMBOUAG 221 

quel est ce monsieur qui regarde la ferme avec tant d'at- 
tention? 

PATRICE. 

N'est-ce pas ici, mon enfant, la demeure du vieux sous- 
offîcier Jacidns, maintenant honnête fermier de ce pays ? 

JENNY. 

Oui, monsieur, c'est mon père... et je suis Jenny Jackins, 
sa fille... Si vous avez besoin de nous, soyez le bienvenu. 

PATRICE. 

C'est votre père que je désire voir. 

JENNY. 

Il a été bien malade, il Test encore... Mais cependant, je 
vais lui dire... 

PATRICE, rorrétant. 

Non, non. (a part.) Pauvre vieillard ! lui porter un coup si 
cruel 1 (a Jenny.) J'avais à lui demander quelques renseigne- 
ments que vous pourrez peut-être me donner. Écoutez, je 
suis M. Patrice, un des aldermen d'Edimbourg, 

JENNT, reculant un peu. 

Ah ! mon Dieu ! 

PATRICE. 

Qu'avez-vous donc? 

JENNY. 

Rien... mais voyez-vous, je ne sais pourquoi les gens de 
justice... cela commence toujours par faire peur. 

PATRICE. 

Rassurez-vous, 

JENNY. 

Ah ! j'y suis! je vois ce que c'est : on veut encore mettre 
en prison la folle de la montagne, celte malheureuse Sarah. 

PATRICE. 

Sarah!... Ne serait-ce pas une femme -que je viens de 



222 OPÉRAS-COMIQUES 

rencontrer là, (Montrant u gauche.) dans un pré, chantant et 
dansant toute seule? 

JENNY. 

C'est possible, monsieur; voilà près d'un an qu'elle a perdu 
tout à fait la raison, elle descend delà montagne pour venir 
dans nos villages demander du pain, et puis elle retourne 
dans ses rochers, près de sa mère^ qui, est, dit-on, une mé- 
chante femme ; mais pour Sarah, elle n'a jamais fait de mal 
à personne, et je vous prie de la laisser en liberté. 

PATRICE. 

Nous verrons, mon enfant. Mais, dites-moi... car j*ai connu 
jadis votre père... il me semble qu*il avait deux filles? 

JENNY. 

Oui, moi et ma sœur ainée, qui s'appelle Eflîe. 

PATRICE. 

C'est cela, Effie... Et est-elle aussi jolie que vous? 

JENNYf souriant. 

Moi? est-ce que je suis jolie?... surtout auprès de ma 
sœur qui est aussi élégante et aussi distinguée que bien des 
dames d'Edimbourg... car elle n'a pas été élevée comme 
une villageoise. 

PATRICE. 

Vraiment ! 

JENNY. 

Oh I non, monsieur I... je n'ai jamais quitté la fermei 
moi; je peux tout au plus lire à la veillée une page de la 
Bible ou écrire le compte des moissonneurs; mais ma sœur 
a été élevée près d'ici, au château d'Arundel, par milady, 
une grande dame qui l'avait prise en amitié et lui a fait ap- 
prendre le dessin, la danse et la musique. Ohl j'avais là une 
sœur qui me faisait honneur, voyez-vous. Par malheur, de 
retour près de nous, je crois qu'elle s'ennuyait un peu : 
elle allait le soir rêver toute seule et se promener au bord 
de la mer; (Montrant le payiUon sur la coUine.) elle s'enfcrmait 



LA PRISON d'Edimbourg 223 



dans ce pavillon qu'elle fît construire pour ses études; quel- 
quefois on aurait dit qu'elle avait pleuré ; et puis de fraîche 
et jolie qu'elle était, elle devint pâle, elle changeait à vue 
d'œij ; et quand nous lui demandions ce qu'elle avait, elle 
nous répondait que Tair de ce pays lui était mauvais, qu'elle 
y mourrait bientôt!... Et mon père se décida à l'envoyer à 
Edimbourg chez notre vieille tante Marguerite, qui est mer- 
cière près de la grande place du marché. 

PATRICE. 

Combien y a-t-il de cela? 

JENNY. 

À peu près six mois. 

PATRICE. 

Vous écrivait-elle ? 

JENNY. 

Toutes les semaines. 

PATRICE. 

Et vous parlait-elle de ses chagrins ? • 

JENNY. 

Non, ce qui nous prouvait qu'elle n'en avait plus. 

PATRICE. 

Et quand est-elle revenue? 

JENNY, avec une joie naïve. 

Ce matin même. Oh I quelle surprise!... je sortais au 
point du jour pour arroser les fleurs qui entourent son petit 
pavillon, quand j'en ai vu la porte entr' ouverte... C'est sin- 
gulier, me suis-je dit, ma sœur en avait emporté la clef. Je 
m'approche, je veux entrer au pavillon, quand une femme 
en sort précipitamment, se jette dans mes bras et m'entraîne 
dans la chambre de mon pore : c'était elle, ma sœur, que 
nous n'attendions pas. Oh ! monsieur!... on ne meurt pas 
de joie!... 

PATRICE^ arec onriosité. 

Et elle arrivait ainsi toute seule ?... absolument seule ? 



224 OPÉRAS-GOMIQUBS 

JENNY. 

Oui... Qui voulez-vous donc?... 

PATRICE. 

Et elle venait directement d*Ëdimbourg?... de chez sa 
vieille tante ? 

iBNNY. 

Sans doute. 

PATRICE. 

Ce matin?... Ace compte elle a donc voyagé toute la nuit 
à travers les bruyères?... Une jeune fille seule! quelle im- 
prudence ! 

JENNY. 

Oh! non pas!... j'oubliais... Mon père s'est étonné comme 
vous; mais elle a répondu que le meunier du village, Robin, 
qui repartit hier au soir d'Edimbourg, l'avait amenée dans 
sa voiture jusqu'au sentier de la grande prairie. 

<. PATRICE, vivement. 

Vraiment? est-il bien sûr ? hier au soir, dites-vous, encore 
à Edimbourg ?... le meunier d'ici près ?... Robin, n'est-il pas 
vrai... (a part.) Gourons, courons chez lui. 

JENNT, étonnée. 

Eh ! mon Dieu! qu'est-ce donc? 

PATRICE; sortant. 

Adieu, ma chère enfant ; je reviendrai vous voir, (a part.) 
Ah ! quel bonheur I si la justice se trompait encore une fois ! 

(U sort par la ganohe et remonte avec précipitation la coUine.) 

SCÈNE IV. 

JENNY, seule. 

Qu'a-t-il donc, où va-t-il si vile ? 
Quel secret le trouble et Tagite? 



LA PRISON d'Edimbourg 225 



(Elle regarde à gauche.) 
Qui vient encore ici ? c'est la pauvre Sarah ! 
Sa raison est perdue, et l'amour la troubla. 

SCÈNE V. 
JENNY, SARAH. 

DUO. 

SARAH. 

Âh ! comme il lui ressemble 
Et comme il est joli I 
Ah! vraiment, il me semble 
Revoir mon bel ami! 

Je serai sa compagne, 
Il séchera mes pleurs. 
Pour lui sur la montagne 
J'irai cueillir des fleurs. 
Doucement 11 repose 
Sur mon cœur amoureux ! 
Je veux d'un ruban rose 
Entourer ses cheveux !... 

Oh ! comme il lui ressemble, etc. 

JENNY, la regardant. 

Tantôt elle soupire, 
Tantôt on la voit rire. 

Bonjour, Sarah 1 

SARAH. 

C'est vous, Jenny? 

JENNY. 

Vous paraissez mieux aujourd'hui. 

SARAH. 

La soirée est charmante : 
Que l'on est bien ici! 

JENNY. 

Vous me semblez contente? 



13. 



OPERAS- COMIQUES 



SARAH. 

Oh! je le sois aussi. 
(Elle prend Jeonj par la main, la conduit à l'éeart et lui dit en 

confidence :) 
Dieu finit ma misère 
Et mon adversité; 
Désormais sur la terre 
J'aurai ma liberté. 
Au fond de sa chaumière 
Ma mère injustement 
Me tenait prisonnière 
Et me battait souvent; 
Mais le méchant succombe 
Et voit son dernier jour. 
En prison dans la tombe 
Je Tai mise à son tour. 

JBNNY. 

ciel 1 malheureuse Sarah 1 
Hélas ! que me dites-vous là ? 

SARAH. 

Pour moi plus d'esclavage ! 
Et j'irai tous les jours 
Là-bas, sur le rivage, 
Attendre mes amours ! 
Mon ami qui voyage 
Près de moi reviendra; 
Ou bien j'ai son image 
Qui me consolera. 

JENNY. 

Hélas ! infortunée ! 

SARAH. 

Chantons toutes les deux. 

JENNY. 

Affreuse destinée ! 

SABAH, se fAchant. 

Chantez donc, je le veux. 



LA PRISON d'Edimbourg 



JENNY. 

Calme-toi ! 

SARAH, à genoux 
Je t*en prie! 

JfiNNY. 

Que veux-tu? 

SARAH. 

Ma chanson. 

JENNy. 
Eh quoil 

SARAH. 

Je t'en supplie. 

JENNY, arec pitié. 
Volontiers. 

SARAH, riant. 
Tout de bon? 

JENNY. 

Volontiers; je suis prête. 

SARAH, cherchant. 
Attends!... attends!... ma tête... 
Ensemble. 

SARAH chantant et JENNY répétant. 
Oh! comme il lui ressemble 
Et comme il est joli! 
Ah ! vraiment, il me semble 
Revoir mon bel ami. 

SARAH. 

La! je vous remercie, vous m'avez fait du bien... Ah ! 
j'oubliais quelque chose : doanez-moi du paia ; j'ai faim. 

JENNY, courant à an panier qui est sar la table, lui donae da pain et 

des pommes. 

Ohl mon Dieu! tenez, Sarah, tenez. 

SARAH. 

Merci, quand j'en voudrai je reviendrai ; car je sais que 



228 OPÉRAS-GOMIQUBS 



VOUS êtes benne, vous; jamais vous n'avez ri en courant après 
moi comme les enfants du village... la folle! la folle 1 la 

voilà!... (Mordant dans son pain et riant.) Ils disent que je SOis 

folle; mais je sais bien que je ne le suis pas. (Brusquement.) 
Adieu, je m'en vais. 

JENNY. 

Et où irez-vous, pauvre fille, si votre mère est morte? 

SARAH, riant. 

Ma mère? ah! oui! je Tai emportée hier au soir; j*ai passé 
la nuit à Tensevelir dans le sable; j'ai mis dessus de la 
verveine et du romarin... Mais c*est égal, je ne suis pas 
seule au monde ; Timage de George est avec moi. 

JENNY. 

£t quel est donc ce George qui a décidé de votre sort? 

SARAH. 

Personne ne le saura; mais il me Ta dit, à moi, quand il 
se cachait dans notre cabane... Il donna de Por à ma mère, 
mais non pas à moi... Je n'avais besoin de rien; il était là!... 
je le voyais; ensuite... qu'est-il donc arrivé?... Ah! voilà 
les gens de justice!... entends-tu?... ils gravissent les ro- 
chers ! Mais il sera trop tard : George est parti avec nos 
amis, avec les contrebandiers... il m'a embrassée!... Voilà 
la barque qui l'emporte ! Depuis ce temps, ma raison, mon 
cœur, toute mon existence... Je pleure, je chante ; je voudrais 
mourir, et puis j'aime la vie... D y a dans tout cela du mal 
et du bien... on n'y peut rien comprendre... Ohl Jenny! 
vous verrez, si vous aimez un jour!... (vivement.) Adieu!... 

(EUe s'en va par la gauche.) 
JENNT, rentrant à la ferme. 

Adieu donc ; mais revenez demain, tous les jours, enten- 
dez-vous? Mon Dieu, protégez-la!... 



LA PRISON d'Edimbourg 239 



SCENE VI. 

SÂRA.H, seule, après une fansie sortie retient sur ses pas et va s'as- 
seoir on instant sur on banc areo une physionomie égarée. 

OÙ allais-je donc?... je ne m'en souviens plus... Ah! si! 
si!... Ce bel enfant... il m'attend, il pleure, sans doute. 
Oui!... je l'ai abandonné pendant toute la nuit 1... Mais qui 
Ta donc apporté dans notre cabane?... pourquoi Tai-je 
trouvé là, tout seul, sur ces feuilles sèches?... auprès de 
ma mère morte?... (vivement.) Mais il doit avoir faim!... Ahl 
. ma chèvre est là-haut!.... courons! courons! 

(eUo court pour monter la colline et s'arrête brusquement en Toyant les 

rosiers qui entourent le payUlon.) 

Voici des fleurs : qu'elles sont belles ! 
Pour lui je voulais en cueillir. 
Emportons ces roses nouvelles. 

(Sarah cueille des fleurs, puis elle s'arrête arec un mourement de sur- 
prise et met son oreille à la porte du parillon. — Vivement.) 
Qu'ai-je entendu?... ces cris!... Entrons!... je veux ouvrir I 
(Elle cherche à enfoncer la porte, qui lui résiste ; alors elle force le 
▼olet de la fenêtre et saute dans le pavillon.) 

É 

SCÈNE vn. 

SARAH, dans le panUon, TOM, descendant la coUine et entrant par 

la droite. 

COUPLETS. 
Premier couplet, 

TOM. 
Assis dans ma barque^ 
Je passe mes jours 
En joyeux monarque 
Qui chante toujours. 



2â0 OPERAS- COMIQUES 

Ainsi qu'une étoile 
Filant dans les airs, 
Ma légère voile 
Vole sur les mers. 
L'onde est mon empire : 
Tout m'y semble à moi; 
Ce que je désire 
Est ma seule loi. 

Assis dans ma barque, etc. 

(On voit Sarah ref sortir par la fenêtre du paTÎUon, repouBser le Tolet et 
s'enfair rapidement rera le sommet de la montagne, emportant quelque 
chose sous son mantean.) 

Deuxième eouplei, 

TOM, continuant. 

L'enfant de ma mère, 
Beau comme l'Amour, 
Sur une galère 
A reçu le jour. 

Au port de Madère 
Le vaisseau toucha, 
Et mon tendre père 
Soudain me grisa. 
J'ai suivi ma route, 
Toujours en bateau; 
Sans en boire goutte, 
J'ai vécu sur Teau. 

L*enfant de ma mère, etc* 

SCÈNE Vin. 

Il commence à faire nnit* 
TOM, GEORGE, arrivant par la gauche. 

GEORGE, arec agitation. 

G*est toi, Tom? que fais- tu ici? 



LÀ PRISON d'Edimbourg ââi 

TOM. 

Ah ! te voilà, pourtant I 

GEORGE. 

Et la chaloupe? 

TOM. 

Toujours cachée dans la petite baie et gardée par quatre 
de nos hommes. 

GEORGE. 

Et pourquoi la quitter? 

TOM. 

Je crevais d'ennui ; il y a vingt ou trente heures que nous 
t'avons mis à terre et que nous attendons ton retour. Je te 
cherche, je me promène, je chante; j'ai encore à vendre 
une tonne de genièvre, et j'allais voir dans cette ferme si 
Ton veut en boire. 

GEORGE. 

Et as-tu vu quelqu'un de ses habitants? 

TOM. 

Non, j'arrive. 

GEORGE. 

Il suffit, c'est moi qui veux y entrer; éloigne- toi. 

TOM. 

Et où veux-tu que j'aille ? 

GEORGE. 

En sentinelle, là-haut... (Montrant u gauche.) sous ce bou- 
quet d'arbres qui domine la route. 

TOM, Tivement. 

Comment, en sentinelle?... est-ce que ces coquins, ces 
employés de l'accise sont encore en campagne ? 

GEORGE. 

Oui. Sur le chemin d'Edimbourg, j'ai vu des gens de jus- 
tice qui arrivaient au prochain village; cours te placer là- 



'7 
I 



232 0FÉRA8-G0MIQUB8 

haut; s'ils approchent d'ici, reviens m'en prévenir, et nous 
partons soudain. 

TOM. 

Tu te moques de moi I décampons tout de suite ! 

GEORGE. 

Décampe donc tout seul, il faut que j'entre là. 

TOM. 

Et ton passe-port pour l'autre monde, veux-tu donc le 
prendre ce soir?... veux-tu te laisser harponner comme une 
baleine endormie? quand tu te sauvas sur mon bord, ne me 
dis-tu pas que la griffe de ces oiseaux de proie avait paraphé 
ta sentence? 

GEORGE. 

Oui, mais en ce moment... 

TOBI. 

Au large! au large, mon garçon 1 je n'abandonne pas 
ainsi l'homme le plus brave de mon équipage ; on te con- 
naît sur cette côte : celte fille que tu as rendue folle d'amour 
peut te rencontrer... Regagnons vite la pleine mer, la justice 
ne viendra pas t'y cherche , elle n'a pas encore trouvé le 
moyen de planter une potence sur la pointe d'une vague. 

GEORGE, très-Tivement. 

Par grâce I par pitié! fais ce que je te dis! un instant! 
un seul instant!... tu ne sais pas ce que je souffre !... 

TOM. 

Encore!... tu me fais compassion, ou le diable m'em- 
porte!... Allons, je vais au poste, je te donne un quart 
d'heure, et que la peste soit de ce maudit rivage ! toutes les 
fois que nous y descendons tu es agité comme une tempête. 

(U sort par la gauche.) 



LÀ PRISON d'Edimbourg 233 



SCENE IX. 

n fait tout à lait nnit. 

GEORGE, senl. 

Est-elle ici? que vais-je apprendre? 
Voyons ! je n'ai plus d'autre espoir. 
Entrons! On vient... je crois entendre... 

SCÈNE X. 

GEORGE, EFFIEy sortant de la fé)[taie avec précaatioii. 

DUO, 
EFPIB. 

Il est nuit ! on ne peut me voir : 
Au pavillon je puis enfin me rendre. 

GEORGE. 

Quelle voix! 

EPFIE. 

Ciel! 

GEORGE. 

Efflel 

BFFIE. 

Dieu ! 

GEORGE. 

C'est mol! 

EFFIE, dans ses bras. 
Ah! 

GEORGE. 

Oui, je suis près de toi. 

EFFIE. 

mon ami! 



284 OPÉRAS-GOHIQUBS 



GEORGE. 

Mon bien suprême ! 

EFFIE. 

Que tu m'es cher! 

GEORGE. 

Ah ! que je t'aime ! 

EFFIE. 

Je te revois ! 

GEORGE. 

Jour de bonheur! 

EFFIE. 

Tu m'es rendu ! 

GEORGE. 

Viens sur mon cœur I 

GEORGE et EFFIE. 
Ah ! tous les maux de l'absence 
Sont oubliés dans ce jour! 
Tu me rends, par ta présence, 
Tout le bonheur de l'amour. 

GEORGE. 

Ah ) pardonne-moi Tabandon où je t*ai laissée ; j*ai coura 
les mers au caprice des contrebandiers qui m'avaient sauvé. 
Hier enfin je débarque, un berger me dit que tu es à Edim- 
bourg chez une parente ; j'y cours : depuis dix jours tu en 
étais partie, et mon inquiétude... 

EFFIE, avec une grande émotion. 

Oui, George, j'ai passé dix jours dans les montagnes, chez 
cette femme dont la chaumière isolée t*a jadis servi d'asile. 

GEORGE. 

La mère de Sarah? 

EFFIE. ' 

Elle-même ; dans ma détresse je me suis souvenue que tu 
m'en avais parlé, et la honte m'ayant forcée de quitter la 
ville... 



LÀ PRISON d'Edimbourg 235 



GEORGBy BTeo mrprise* 

La honte I... que dis-tu? 

EFFIE. 

Âhl prends pitié de moi 1... le secret de nos amours, le 
mystère qui nous environne ne sont plus possibles 1 il faut 
tout avouer, tout dire à haute voix; il le faut ou je meurs !... 
Écoute ; je t'ai rencontré dans la campagne, malheureux, 
abandonné; j'ai conservé tes jours et je t'ai donné les 
miens; j'ignorais ton sort, ta naissance; tu parlais de ton 
père, des chagrins que tu lui donnais ; mais jamais tu n'as 
voulu me dire son nom, et cependant, pauvre fille !... ma 
confiance en toi triompha de ma raison. A genoux devant 
Dieu, il fut le seul témoin de nos serments et de notre 
union ; mais Dieu m'ordonne aujourd'hui de les révéler. 
Jetons-nous aux pieds de mon père, dis-moi quel est le 
tien^ courons, courons vers lui f... Il faut parler, te dis-je; 
il faut tout découvrir, pour toi^ pour mon honneur et celui 
de ton fils 1... 



GEORGE, très-TiTement. 



Ociell... 



EFFIE, de même. 

Oui, George, à ton départ, je portais dans mon sein... 

GEORGE, la serrant dans sei bras. 

Oh ! pauvre infortunée ! 

EFFIE. 

Ne pense qu'à ton fils, au bonheur d'être père 1 

GEORGE. 

Mon fils ! et où est-il ? 

EFFIE. 

Ici, tu vas le voir. 

GEORGE. 

Conduis-moi. 



S36 OPERAS-COMIQUES 



EFFIE. 

Il est là, il est là, cet enfant si chéri ) 

(Elle entraîne George vers le pavillon ; Tom les arrête en arrivant 

précipitamment.) 

SC3ÈNE XI. 

EFFIE, GEORGE, TOM, «rriTant par la gaoehe. 

TOM. 

Alerte! alerte! 

GEORGE, à Effie, la rassurant. 

Ne crains rien. 

TOM, voyant Effie. 

Une fillette I... ah ! ah ! mon camarade... 

GEORGE, sévèrement. 

Tais-toi ! tes nouvelles, voyons ?' 

TOM. 

Mauvaises; comme tu le disais, une escouade est près 
d'ici ; je Tespionnais couché le long de la route, quand no 
courrier venant de la côte a suspendu la course de ces ani- 
maux malfaisants. 

GEORGE. 

Un courrier ? 

TOM. 

Oui ; et voici sa gazette. Des troupes anglaises débar- 
quent à l'instant pour nous donner la chasse ; un lord, un 
vice-roi, un diable arrive de Londres avec de pleins pou- 
voirs pour pacifier l'Ecosse et faire pendre à son bon plai- 
sir. Voilà qui nous regarde ; ainsi gagnons la mer ; à la 
chaloupe, allons 1 

GEORGE. 

Et ce lord général, n'a-t-on pas dit son nom ? 



LA PRISON d'Edimbourg TSl 

TOM.' 

C'est un nom bien connu : le duc d'Argyle. 

GEORGE, à part. 

ciel ! 

FINALE. 

EFFIE, à George. 
Mais qu'as-tu donc? 

GEORGE, lui répondant. 

De la prudence ! 

TOM. 

Mais qu'est-ce donc ? 

GEORGE, 

sort cruel ! 

EFFIE. 

Pourquoi frémir ? 

GEORGE. 

Hélas! silence! 

TOM. 

Allons, partons ! 

GEORGE. 

juste ciel! 
Ensemble. 
GEORGE. 

Qu*ai-je entendu? mon cœur s'oppresse! 
Que faire, hélas! que devenir? 

EFFIE. 

Songe toujours à ma tendresse, 
Mais sois prudent : il faut partir! 

TOM. 

Ah ! ventrebleu ! le temps nous presse ! 
Allons, allons, il faut partir ! 

(Regardant à gauche.) 
Ah! que le ciel nous soit propice ! 



238 OPÉRAS-GOMIQUBS 



Tiens, vois-tu, vois-tu ces soldats, 

Et les limiers de la justice 

Qui sans doute sont sur nos pas ! 

Ensemble^ 
EFFIE. 

En le quittant mon cœur s'oppresse; 
Quel sera donc notre avenir? 

GEORGE et TOM. 

Allons, allons, le temps nous presse ; 
Allons, allons, il faut partir ! 

(ns sortent précipitamment par le fond à droite.) 



SCÈNE xn. 

EFFIE, lur le dorant de la scène; PATRICE, saiTÎ de SoLDATS et 
de Gens DB justice ; Villageois qui regardent le cortège arec 
curiosité. ^ 

EFFIE, regardant fuir George. 
mon Dieu! puisse-t-il échapper à leur vuet 
Cachons bien la frayeur dont mon âme est émue. 

Ensemble^ 

PATRICE et LES SOLDATS. 

A cet ordre sévère 
Que nous devons remplir 
Rien ne peut nous soustraire; 
Il nous faut obéir. 

LES VILLAGEOIS. 

Quel est donc ce mystère? 
Il s*en faut éclaircir. 
Mais quel ordre sévère 
Les fait ici venir? 

PATRICE, h Effie. 

N'êtes-vous pas la jeune Effle? 



I ' 



LA PRISON D EDIMBOURG 



239 





EFFIE, surpriie. 




Oui, monsieur, oui, monsieur, c'est moi. 




(a. part.) 




D'effroi je suis toute saisie. 


SKr^^^^^l 


, PATRICE. 




1 du vieux Jackins ? 




k EFFIE. 


*!iJLa^M 


B Oui, monsieur, c'est bien moi. 




B PATRICE. 


Jel 


^B arrête ici. * 



Ciel! 



EFFIE. 
PATRICE. 

Au nom de la loi! 



SCENE XIII. 
mêmes; JENNY. 

JEPdj^l sortant de la ferme, 
l bruit! ^Huelle en est la cause? 

un ta^Be pareil; 

E^^Braon pB qui repose 
ResHk^fiâ^noins le sommeil. 

EFFIE. 

Ma sœur !... on m'enlève à mon père! 

JENNY. 

Que dis-tu ? 

LES VILLAGEOIS. 

Quel est ce mystère 

JENNY. 

Vouloir Tarracher de mes bras! 
Pourquoi ? « 

PATRICE, à Jenny. 
Ne m'interrogez pas. 



240 OPÉRAS-COMIQUES 



JENNY. 

Au nom du ciel! 

PATRICE. 

Parlez plus bas ! 
(il prend les deux sœurs par la main, les conduit au bord du théâtre, et 

s'adressant à Jennj* ) 
Le meunier du village 
N'a point fait de voyage. 
Et, cette nuit, n'a pas 
Accompagné ses pas. 



(U désigne Effîe.) 



EFFIE. 

Ciel ! 

JENNY. 

Quel mystère! hélas ' 

PATRICE, à Effîe. 

Ce mensonge coupable 
Augmente les soupçons 
Dont le poids vous accable. 

JENNY, à sa sœur. 
Réponds-lui donc, réponds. 

EFFIE, à part. 
Que dire?... ah! misérable! 

PATRICE. 

Avez-vous à l'honneur 
Cessé d'être ûdèle ? 

JENNY. 

Dieux ! 

PATRICE. 

Avez-vous le cœur 
D'une mère cruelle? 

JENNY, avec indigination. 
Une mère I 

EFFIE. 

douleur i 



LA PRISON d'Edimbourg 241 

PATRICE. 

Est-ce une calomnie? 
Un bruit sourd se répand 
Qu'un malheureux enfant 
De vous reçut la vie. 

JENNY. 

mon Dieu ! 

EFFlEy avec force. 
Poursuivez. 

JENNY. 

Non, non, on vous abuse. 

EFFIE. 

Je l'avoue... Achevez. 

PATRICE, à Jenny. 

Et la rumeur publique en ce moment l'accuse, 
Pour cacher ce forfait par un forfait plus grand, 

D'avoir... d'avoir secrètement 

Donné la mort à son enfant! 

EFFIE, s'écriant et courant au pavillon. 
Quelle horreur I... il est là!... mon enfant!... mon enfant! 

Ensemble. 

TOUS, hors Jenny. 

Ah ! d'un crime semblable, 
D'un aussi grand forfait 
Elle n*est point coupable. 
Sur elle on s'abusait. 

JENNY. 

ciel ! ma sœur coupable, 
A l'honneur a forfait ! 
Oh! malheur qui m'accable !... 
terrible secret! 

(On entend an cri de désespoir dans le pavillon. ) 

EFPIE, rentrant en scène, pâle et dans le plna grand désordre. 
Mon fils ! mon fils ! ah ! daignez me le rendre ! 
Ma voix l'appelle en vain ! il ne peut plus m'entendre ! 

IV. — IV. 14 



242 OPÉRAS- COMIQUES 

TOUS. 

Que dites- vous? 

EFFIB, à Jenny. 
Ma sœurl... ô regrets superflus! 
Mon fils!... il était là!... je ne le trouve pins! 

PATRICE, à Jenny. 

Vous le voyez, le soupçon qui l'accuse 
N'est que trop fondé maintenant. 

BFFIE, an désespoir. 

Mon enfant ! mon enfant I rendez-moi mon enfant ! 

JENNT, & Patrice. 
Quoi! Jusqu'à sa douleur, tout vous semble une ruse? 

PATRICE. 

La Justice prononcera. 

(a sa suite.) 

Faites votre devoir^ messieurs, entralnez-la 

Ensemble» 
PATRICE. 

A cet ordre sévère 
Il nous faut obéir ! 

BFFIB. 

malheureuse mère! 
Je n'ai plus qu'à mourir! 

JENNY. 

Efflroyable mystère ! 
Hélas! que devenir? 

LES VILLAGEOIS. 

Hélas ! et son vieux père ! 
Il n'a plus qu'à mourir! 

(Les gens de jasUee arrachent Effie des bras de sa sœnr et rentratoent.) 



> J^ 



LA PRISON D EDIMBOURG 



£43 



Jenny Toat ooarir aprds eux, mais en ce moment on Toit s'entr'onTrir 
la porte de la ferme.) 

JENNT, se précipite vers la porte en s'écriant : 

Mon pèrel 

(Elle tombe à genoux contre la porte, qu'elle referme.) 





ACTE DEUXIÈME 



Une salle du palais rojal d'Edimbourg. — Au fond deux portes ; planeurs 

portes latérales* 



SCENE PREMIERE. 

LE DUC D ARGYLE est assis près d'one table, et reçoit les dépu- 
talions des diverses corporations de la Tille. NoBLES, DamES, 

Magistrats, Marchands, Militaires, Bourgeois et Bour- 
geoises; PATRICE. 

LE CHOEUR. 

Au nom de cette noble ville, 
Nous jurons, soumis à la loi, 
Obéissance au chef habile 
Qui représente ici le roi. 

AIR. 
LE DUC, se loYant. 

La révolte et la guerpe, 
Les forfaits, la colère 
Ont comblé la misère 
Des vaillants Écossais. 
Qu'à ma voix on oublie 
La discorde ennemie ; 
Et rendons la patrie 
Aux douceurs de la paix. 

Ce pays, qui m*a vu naître, 
Fut toujours cher à mon cœur. 



LA PRISON d'Edimbourg 245 

A la cour j'ai fait connaître 

Vos regrets, votre malheur. 

Oui, j'accours de l'Angleterre 

Vous sauver, vous réunir; 

Et pour vous je suis un père 

Qui pardonne au repentir. 

(Les congédiant.) 
Oui, j'ai tous les droits souverains : 
Allez publier mes desseins. 

LE CHOEUR, en sortant. 
Au nom de cette noble ville, etc. 

SCÈNE II. 
PATRICE, LE DUC. 

LE DUC. 

Restez, monsieur Patrice, et rendez-moi compte de ce qui 
s'est passé la nuit dernière. Vous venez des prisons, n'est-ce 
pas? vous avez exécuté mes ordres? 

PATRICE, préoccupé. 

Oui, milord, j'ai fait entrer des troupes, la révolte des 
prisonniers est apaisée ; mais le geôlier a été victime de 
sa négligence, ils Font tué, et Votre Seigneurie ne saurait 
trop se presser de lui donner un successeur. Il faudrait un 
homme de tête, de résolution, et en même temps un gaillard 
expérimenté qui eût du tact, de l'aplomb et de la finesse. 

LE DUC. 

Voilà bien des conditions ; et à ce compte je ne connais 
pas beaucoup d'hommes d'Etat dignes d'être geôliers. Mais 
occupez-vous de ce choix, et dès aujourd'hui. 

PATRICE, avec émotion. 

Oui, milord... mais un intérêt bien plus puissant m'occupe 
et me tourmente!... Encore un instant d'audience!... un 
seul instant, milord, je l'implore de vous. 

14. 



1 



246 OPÉRAS-COMIQUES 

LE DUC, étonné. 

Quel langage!... parle sans t'émouvoir; n'es-tu pas le 
fidèle ami de ma maison? 

PATRICE. 

Eh bien! monseigneur, vous arrivez ici avec les pouvoirs 
de la couronne, et surtout celui de pardonner... 

LE DtC. 

Oui, aux révoltés politiques, mais voilà tout; et je ne 
puis rien sur les franchises de la ville et la juridiction des 
bourgeois. 

PATRICE. 

Il suffit, monseigneur, et vous pouvez m^accorder la grâce 
que je vous demande. 

LE DUC 

Explique-toi. 

PATRICE. 

Un malheureux !.. un ami du jeune prince qui fut vaincu 
à GuUoden, un serviteur du prétendant vient ce matin môme 
de se confier à moi. 

LE DUC. 

Odel! 

PATRICE. 

Ehl milord, l'infortune a des droits sur un noble cœur. 

LE DUC. 

Funeste effet des guerres civiles!... mais achève, quel 
est le nom de cet homme ? 

PATRICE, BYeo une émotion croissante. 

Il n*a point compromis celui de sa famille ; c'est sous un 
nom vulgaire qu'il a été proscrit ; on peut donc le sauver, 
mais c'est de ses parents qu'il faut obtenir grâce. 

LE DUC. 

Conmient? 



LA PRISON d'Edimbourg 241 

PATRICE. 

Son père est un appui de la couronne d^Ângleterre. 

LE DUC. 

Que dis-tu? 

PATRICE. 

Il croit que son fils voyage pour ses plaisirs sur le conti- 
nent... 

LE DUC, avec intérêt et TiTacité. 

Qu'entends-je?... parle vite. 

PATRICE. 

Je n*ose pas, milord. 

LE DUO. 

Dieul serait-il possible 1 

SCÈNE m. 

LE DUC, PATRICE, but le devant du théâtre; GEORGE, entr'ou- 

vrant une porte à gaaohe. 

TRIO. 

LE DUG| sans voir George. 
Quel est donc ce mystère ? 

PATRICE. 

écoutez ma prière ! 

LEDUC. 

Quel soupçon dans mon cœur ! 

PATRICE. 

Pardonnez, monseigneur! 

LE DUC. 

Quel est donc ce jeune homme? 

PATRICE. 
Ah! milord! 



248 OPBRAS-GOMIQUES 

LE DUC. 

Il se nomme?... 

PATRICE. 

Calmez-vous ! 

LE DUC. 

Je ne puis. 
Quel est-il ? 

GEORGE, à ses genoux. 
Voire fils! 

LE DUC. 

Malheureux ! 

GEORGE. 

Ma misère... 

LE DUC, lui tendant les bras. 
Dans mes bras ! 

GEORGE, s'y précipitant. 

Ah! mon père! 

Ensemble, 
LE DUC. 

Juste ciel ! que do larmes 
M'eût coûtées ton malheur ! 
Viens finir tes alarmes 
Dans mes bras, sur mon cœur! 

GEORGE. 

Pardonnez à mes larmes ! 
J'ai servi le malheur : 
Ce devoir a des charmes 
Et plaisait à mon cœur. 

PATRICE. 

Pardonnez à ses larmes : 
Il servit le malheur; 
Ce devoir a des charmes 
Et plaisait à son cœur. 



LÀ PRISON d'Edimbourg 2i9 

LE DUC, à son fils. 
Sois discret, sois prudent 1 

GEORGE, désignant Patrice. 
C'est mon seul confident. 

LE DUC. 

Tu diras qu'un voyage 
Dans de lontains pays... 

GEORGE. 

Il suffit. 

LE DUC, désignant une porte à droite. 
Va quitter cet habit misérable. 
Entre là : sur ma table 
Tu verras... 

GEORGE. 

J'obéis. 
Galmez-vous. 

LE DUC, l'embrassant. 
mon fils ! 

(George sort par la droite.) 

SCÈNE IV. 
LE DUC, PATRICE, JENNY, EFFIE, quatre Soldats, entrant 

par la porte du fond. 
JENNf, à sa sœur. 

Du courage, ma sœur; Dieu ne nous abandonnera pas. 

LE duc, les voyant. 

Qu'est-ce donc? 

PATRICE. 

Hélas! la jeune fille dont j'ai déjà parlé à Votre Seigneurie, 
et puis sa sœur qui raccompagne. 

LE DUC, regardant Effie. 

Quoi? des traits si doux et un cœur dénaturé ! (a Patrice.) 



250 OPÉRAS-COMIQUES 

Emmenez ces soldats dans la salle des assises; voyez si la 
séance va s'ouvrir, et revenez m*en instruire. 

(Patrice sort avee les soldats.) 

SCÈNE V. 
LE DUC, JENNY, EFFIE. 

LE DUC, à Effie. 

Approchez, et ne tremblez pas si vous êtes innocente. 

JENNY. 

Son malheur Taccable, milord! C'est à moi d'avoir de la 
force, et de vous implorer au nom de mon père. Il m'a dit 
que vous ne repousseriez pas les enfants de votre vieux 
soldat Philippe Jackins. 

LE DUC. 

Que dites-vous ?.«• ce brave sous-ofâcier qui fut blessé 
en me secourant, et à qui j'ai donné une petite ferme dans 
les montagnes? 

JENNY. 

Oui, milord, rappelez-vous vos bontés ! On dit que les 
bienfaits attachent le bienfaiteur, et vous nous protégerez 
encore. 

LE DUC. 

Eh ! que puis-je pour vous? je ne suis pas son juge, le 
tribunal s'assemble ; la loi est terrible coijtre le forfait dont 

on accuse votre sœur, (a EfKe que Jenny fait passer près du doc.) 

Mais vous, malheureuse fille, n'avez-vous rien à me confier t 
qu'allez-vous leur dire pour vous défendre ? 

EFFIE. 

Me défendre I et pourquoi? 

ROMANCE, 
Premier couplet. 
Ah ! milord 1 le nom de mère 



] 



LA PRISON d'Edimbourg 251 

N'est- il pas mon défenseur? 
Votre loi, dans sa colère. 
Se fonda sur une erreur. 
Si mon juge est insensible, 
C'est lui seul qui doit frémir. 
Quand le crime est impossible. 
C'est un crime de punir. 

Deuxième couplet. 

Le malheur fut mon partage : 
Terminons mon triste sort. 
Viens, ma sœur, j'ai du courage. 
Car mon cœur est sans remord. 
Si mon juge est insensible. 
C'est lui seul qui doit frémir : 
Quand le crime est impossible, 
C'est un crime de punir I 

LB DUC. 

Mais êtes-vous donc abandonnée du malheureux qui a 
porté le trouble et le déshonneur dans une honnête famille? 

EFFIE, Tivement. 

Milord^ n'injuriez ni mon époux ni moil et si Dieu seul 
a reçu nos serments, en sont-ils moins sacrés et moins so- 
lennels? 

LE DUC. 

Voilà Texaltation de toute jeune fille trompée. 

EFFIE. 

Non milord, non, vous ne connaissez pas celui que 
j'aime I U ne peut être ici, il ignore mon malheur ; mais s'il 
le connaissait, il viendrait me défendre ou mourir avec moi I 

LE DUC. 

Et quel est-il? parlez; peut-être son témoignage... 

EFFIE, pleurant. 

Je ne puis rien vous dire ! 

JENNT, étonnée. 

Ma sœur!... 



S52 OPÉRAS-GOMIQUËS 

EFFIE. 

Oui... tout est contre moi... je suis bien malheureuse! 

LE DUC. 

Eh quoi! vous ne ferez pas d'autre réponse à vos juges? 

EFFIE. 

Je leur dirai la vérité comme je puis la dire à vous-même. 
Oui, milord, je suis coupable envers mon père et ma sœur; 
je leur ai caché mon amour. C'est dans les montapes, 
chez une vieille femme étrangère, que j'ai donné le jour à 
mon enfant; elle me tenait cachée à tous 'les yeux ; mais 
avant-hier matin j'entendis des gémissements, je sors de ma 
retraite, et je trouve cette femme à terre, tenant encore un 
flacon de genièvre et expirant dans les plus hideuses con- 
vulsions!... Je posai mon enfant, je courus dans la campagne 
pour chercher du secours ! mais personnel... un désert ! Je 
reviens... Jugez de ma surprise... la femme morte avait 
disparu!... j'eus peur, je perdis la tête, j'emportai mon 
enfant ! je passai la nuit à chercher à travers champs la 
maison de mon père : j'y arrive ; tout dort encore ; je cache 
mon fils dans un pavillon dont j'avais la clef; je m'éloigne 
un instant !... malheureuse !... cet enfant, mon seul bien, 
je ne l'ai plus trouvé; on me l'a dérobé!... et sans doute il 
est mort!... et c'est à moi, milord, qu'on vient le de- 
mander !i..« et Ton m'accuse! et l'on ne veut pas croire à 
mon désespoir !... mon Dieu ! cependant les larmes d'une 
mère ne savent pas mentir! 

LE DUC, attendri. 

Venez, nous tâcherons de les persuader, mais, hélas ! 
l'invraisemblance de votre récit... 

JENNY, inquiète. 

Quoi ! milord !... 

LE DUC, lui répondant. 

Priez Dieu, mon enfant. 



LA PRISON d'ÉDIHBOURG ^53 



SCÈNE VI. 

LE DUC, EFFIE, JENNY, GEORGE, en habits de son rang. 

GEORGE, entrant Tirement. 

Ah! que viens-je d'apprendre ?...onraccuse d'un crime!.. . 
on ose Toutragerl 

BFFIE, s' écriant et courant & lui. 

ciel I George en ces lieux ! 

LE DUC. 

Quel cril... 

GEORGE, à Effie. 

Ah! je sais tout! ton désespoir, leur injustice I... mais 
j'accours près de toi, je viens rassurer ton âme innocente ; 
I et c'est à ton époux qu'appartient ta défense!... 

L LE DUC, Tivement. 

Son époux I... vous, mon fils? 

I EFFŒ et JBNNT, dans le plus grand étonnement et tombant aux pieds 

da dac. 

Son fils ! 

I LE DUC, les releyant. 

comble de malheur!... quoi! George, ce pardon que 
je viens d'accorder, en voilà donc la récompense! En em- 
i brassant votre père, vous n'avez point osé lui faire un aveu 
qui le rend peut-être plus infortuné que vous-même. 

GEORGE. 

Vous alliez tout savoir, j'en atteste l'honneur!... Oh! vous 
la connaîtrez, ma compagne chérie, vous la nommerez votre 
allé, vous la protégerez contre ses accusateurs, et votre 
cœur si noble... 

LE DUC, Tirement. 

Silence 1... à ce prix seul je puis retenir mon courroux. 
Contraignez-vous tous deux. Laisse-moi la conduire devant 

ScRXBi. — CEurres complètes. IV^ Série. — 4«« Vol. — 15 



â54 OPÉRAS-COMIQUES 

les hommes prévenus qui vont décider de son sort. Je ferai 
tout pour la sauver. Je la plains, car je vois que tu la trom- 
pas comme ton père, et ton ingratitude... 

GEORGE. 

Ah ! que votre rigueur... 

LE DUC, très-yi rement. 

Tais-toi, te dis-je; on vient! 

SCÈNE Vil. 
Les mêmes; PATRICE. 

PATRICE. 

Les juges attendent, milord. 

LE DUC, à Bfiie. 

Allez; je vous rejoins. Suivez M. Patrice. 

(Lee deax sœurs sont emmenées par Patrice. George veut les suivre ; le 
dac l'arrête et le conduit au bord du théâtre; les portes du tribunal 
se referment.) 

SCÈNE VIII. 
LE DUC, GEORGE. 

LE DUC, très-vivement. 

Malheureux ! 

GEORGE. 

Ah I mon père I 

LE DUC. 

Quel amour insensé ! 

GEORGE. 

Ah I vous ne savez pas que cet amour m'a sauvé du 
désespoir, et que sans la tendresse de cette pauvre fille... 

I 



LA PRISON d'Edimbourg 255 

LE DUC. 

Sa tendresse !... et c'est loi qui la conduis à la mort! 

GEORGE, voulant sortir. 

Grand Dieu ! 

LE DUC, ayeo force. 

Reste I reste, imprudent ! veux-tu donc te perdre toi- 
même et découvrir à ce tribunal le secret qui ferait tomber 
ta tête ? Je vais m'y rendre seul ; reste ici, je le veux ; et 
qu'un profond silence... 

SCÈNE IX. 

LE DUC, GEORGE, PATRICE. 

I 

PATRICE. 

Pardon, milord, mais je viens vous annoncer une nou- 
velle importante. Ce chef de contrebandiers si redoutables 
sûr toute la côte, nous le tenons enfin ; une femme, une 
folle nous Ta livré. 

GEORGE, à part. 

Eh quoi! serait-ce Tom? 

LE DUC, cachant son trouble. 

Nous verrons plus tard cette affaire, monsieur Patrice. 

PATRICE. 

Oh! cette affaire n'en est pas, une, milord; dans dix 
minutes on va le pendre, et tout sera dit; ce n'est rien : mais 
; Votre Seigneurie m'a chargé de remplacer le geôlier qu'on 
I a tué la nuit dernière, et je venais lui proposer... 

LE DUC. 

Je ne puis, on m'attend; mais mon fils va vous écouter. 
Terminez avec lui... (Basa Gtorge.) Vous m'avez entendu! 
restez, je vous l'ordonne. 

(n antre aa tribunal.) 



256 OPBRAS-GOIIIQUES 



SCENE X. ■ 
PATRICE, GEORGE. 

PATRICE, tenant un papier. 

Eh bien ! milord; qui choisirez- vous pour geôlier? voici 
la liste de trois ou quatre drôles qui connaissent déjà les 
prisons pour avoir mérité d'y être; mais il est certaines 
places où l'expérience est nécessaire. 

GEORGE, sans l'écouter. 

Dites-moi, monsieur Patrice, comment nommez-vous ce 
contrebandier qu'on vient d'arrêter? 

PATRICE. 

Oh ! ces gens-là ne gardent jamais un nom plus de vingt- 
quatre heures ; ils usent dans leur vie toute la légende de 
Talmanach. 

TOM, criont en dehors. 

Ne serrez pas, canailles ! ou par le grand diable d'enfer !... 

GEORGE, à part. 

C'est lui. 

PATRICE. 

Eh ! tenez, monseigneur, je l'entends ; on l'amène. 

GEORGE, à part, allant s'asseoir à droite. 

II va me reconnaître I 

SCÈNE XI. 

GEORGE, PATRICE, TOM, tenu par des douaniers. 

TOU, se débattant. 

Lâchez-moi, vous dis-je, chiens courants que vous êtes! 
avez-vous peur d'un homme, quand vous voilà une douzaine? 
race de Satan 1 si je vous tenais à quelques toises da 
rivage!... 



LÀ PRISON d'Edimbourg 251 

PATRICE. 

Silence! approche-toi, et parle à milord. 

TOM. 

Et que voulez-vous que je dise, sinon que je suis un 
négociant pas plus voleur que bien d'autres? je tiens bou- 
tique sur Teau au lieu de l'ouvrir sur la rue, voilà toute la 
différence; et quant à ma patente, ce n'est pas ma faute si 
je ne la paye pas : on n'est jamais venu me la demander. 

PATRICE, le poussant Ters George. 

Point de bavardage, voilà ton juge. « 

TOU, à George. 

Eh bien I mon doux juge, de quoi s'agit-il? j'espère que 
vous me direz... (George se retourne.) Ah! mille canous ! 

PATRICE, surpris. 

Hein ! 

GEORGE, séTèrement à Tom. 

Qu'est-ce donc? 

TOBf, se remettant et riant sons cape. 

Rien, rien, milord... la colère d'être amené ici malgré 
moi m'a fait jurer comme un païen, voyez-vous ;' mais tout 
est dit, et le respect que je vous dois... 

GEORGE. 

Finissons ! 

TOM. 

Oui, milord, je me conduirai bien, soyez tranquille... 
(A part.) Voilà la justice contrebandière à présent 1 

GEORGE, éloignant Patrice du geste. 

Laissez-moi lui parler. 

DUO. 

(Ce duo entre George et Tom se chante à voix basse et sur le devant du 

théâtre. Patrice et les douaniers restent dans le fond.) 

TOH. 

G'oet toi ? je n'y puis rien comprendre. 



258 OPBRAS- COMIQUES 



GEOHGE. 

Plus bas ! on pourrait nous entendre. 

TOM. 
Mais comment?... 

GBORGS. 

Je te l'apprendrai. 

TOM. 

Et mes jours? 

GEORGE. 

Je les sauverai; 
Ainsi, tais- toi. 

TOM. 

Je suis discret. 

GEORGE. 

Pas un seul motl 

TOM. 

Je suis muet. 

Ensemble, 

GEORGE, à part. 

Redoublons de mystère. 
Pour moi plus de bonheur ! 
Mais^ hélas ! de mon père 
Sauvons au moins l'honneur ! 

TOM, à part. 
Ah ! rexcellente affaire ! 
Et pour moi quel bonheur 
D'avoir pour mon confrère 
Un coquin grand seigneur I 

GEORGE. 

Veux-tu devenir honnête homme ? 

TOM. 

Ce nouveau métier me plairait. 
Un bon emploi me conviendrait. 



LA PRISON d'Edimbourg 



GEORGE. 

Il en est un où je te nomme» 

TOM. 

Rappopte-t-il beaucoup d'argent ? 

GEORGE* 

D'aujourd'hui même il est vacant 
Dans la prison de cette ville : 
Celui de geôlier. 

TOM* 

Poste utile. 

GEORGE. 

Et qui demande un homme habile 
En fait de ruses. 

TOM. 

J'en sais tant! 
Et cette place, ce haut grade ?... 

GEORGE. 

Je puis le demander pour toi 
A mon père le vice-roi. 

TOM) très-surpris. 
Quoi! ton père!... ah ! camarade ! 
Ah ! monseigneur, pardonnez-moi ! 

GEORGE. 
Du silence ! 

TOM. 

Je suis discret. 

GEORGE. 

Pas un seul mot I 

TOM. 

Je suis muet. 

Ensemble. 
GEORGE. 

Redoublons de mystère, etc. 



200 0PÉRA8-C0UIQU&8 

TOM. 

Ah I l'excçUente affaire, etc. 
GEORGE, se ratoomant rars Patrica. 

Je viens de Tinterroger, et il me parait moins coapable 
que vQus ne pensiez. 

PATRICE. 

Lui) milord I le plus hardi bandit des trois royaumes 1 

TOM. 

Du tout ; il y a des circonstances atténuantes, et monsei- 
gneur sait bien mieux que vous ce que j'ai fait. 

PATRICE. 

Monseigneur est trop bon; il faut le détromper, (auz 

doQanian.) Amenez les témoins, (voyant entrer Sarah.] Ah 1 VOici 

justement celui que j'attendais. 

SCENE XII. 

Les MÂMES; SARAH, que l'on amène. 
GEORGE, è part. 

Sarah 1 

TOM, de même. 

Oh ! le diable s'en mêle I 

PATRICE, à George. 

Tenez, milord, voilà Thonnôte fille qui nous a livré les 
contrebandiers. 

SARAH, è Patrice. 

Que me voulez-vous?... il faut que je retourne auprès de 
lui. 

PATRICE. 

Auprès de qui ? 

SARAH. 

Silence!... (eiu écoute.) Non, non, je me trompe, il est 
tranquille. 



LA PRISON d'Edimbourg 261 



PATRICE, à Tom. 

Voyons, connais-tu cette femme? 

TOM, arec effronterie. 

Je ne Tai jamais vue. 

SARAH, riant. 

Ah! vous voilà, Tom? bonjour, mon cher ami. Je vous 
croyais pendu. 

TOM, entre ses dents. 

Que la peste puisse t'étrangler toi-même I 

SARAH. 

Puisque vous ne l'êtes pas, vous devez avoir du genièvre 
à vendre?... mais ce n'est plus moi qui cacherai vos mar- 
chandises. Vous pouvez désormais les mettre avec les au- 
tres dans les ruines du vieux château de Kilnok. 

PATRICE, à Tom. 

Que dis-tu de cela? 

TOM. 

Est-ce que vous ne savez pas que c'est une folle? 

SARAH. 

Jusqu'ici j'ai été discrète... je n'ai rien dit... 

TOH, entre ses dents. 

Oui, je te conseille de t'en vanter ! 

SARAH. 

Mais je n'ai plus peur maintenant, ma mère est morte, et 
je me vengerai de vous tous qui me faisiez battre. 

PATRICE, è Sarah. 

Ah ! ah !... ils étaient donc plusieurs? 

SARAH, souriant. 

Oh ! oui ! il y en avait un autre... mais il était bon, il était 
brave, il me défendait... (pieurant.) Tai eu bien du chagrin I... 
j'ai pleuré!... ma mère me disait qu'il en aimait une autre... 
la jolie Effie, la fille du soldat Jackins!... mon Dieu! 
quand ces souvenirs me reviennent !... 

15. 



262 



OPERAS-COMIQUES 



TOM, à Patrice. 

Vous voyez bien qu^elle n'a pas deux idées de suite. 

PATRICE. 

Tais-toi 1 (A Saroii.) Et cet autre que vous aimiez ? il faut 
me dire qui il est. 

SARAH, passant viremenl devant lai. 

Jamais! jamais!... et quand je verrais la mort devant 
moi ! quand je serais menacée de tous les supplices... 

(Voyant George et poussant un grand cri.) Âh !••. 

(EUe tombe dans les bras de Patrice.) 

FINALE. 

SARAHy égarée et rerenant à elle lentement. 

Qui donc a dans mon âme 
Rappelé mes beaux jours? 
C'est moi qui suis sa femme, 
Car il a mes amours 
Pour toujours ! 

TOM, à Patrice. 

Quand je disais qu'elle était foUe ! 
Le croyez-vous d'après cela ? 

PATRICE. 

Oui, je le crois d'après cela. 

SARAH, riant. 

Moi folle, dites-vous ? ah ! c'est ce qu'on verra. 
Son retour me console ! 
Ma raison reviendra. 
(Elle chante.) 

Tra, la, la, la, la, la, la. 

(On entend an dehors un appel de trompettes.) 
Écoutez! quels accents funèbres 
Soudain font tressaillir mon cœur ! 
Et quelles épaisses ténèbres 
M'environnent de leur horreur ! 



LÀ PRI80N d'Edimbourg 263 

SCÈNE XIII. 
GEORGE, JENNY, PATRICE, SARAH, TOM. 

GEORGE, à JeoDj, très-pâle. 
C'est vous, Jennyî jo vous revois! 
Parlez ! quelle est sa destinée ? 

(jenny se tait.) 
ciel ! est-elle condamnée ? 

JENNY, tremblante. 
Non, pas encore : on est aux vo4x. 
Mais les juges avaient un air sombre et sévère 
Qui m'a fait trembler et sortir. 

GEORGE, près de la porte. 

r 

Ecoulons ! quel silence ! 

JENNY, 

Hélas! on délibère. 

SARAH, gaiement à Jenny. 
C'est vous, Jenny ? qu'avec plaisir 
Je vous rencontre ! 

PATRICE, retenant Sarah. 

Du silence! 

Elle est là, de sa sœur attendant la sentence. 

» 

SARAH, cherchant ses idées. 

Sa sœur?... eh! mais, je crois, c'est Effle!... en effet, 

Elle était ma rivale et son autre amoureuse. 

On veut donc me venger ? c'est bien fait ! c'est bien fait ! 

(pleurant.) 
Elle me rend si malheureuse ! 

TOM, brusquement. 

Eh ! non, ce n*est pas ça. 

SARAH. 

Comment ? 



264 0PÉRA6-G0IIIQUES 



PATRICE. 

On Taccuse d'avoir immolé son enfant : 
Et bientôt un arrêt sévère... 

8ARAH, Tivement. 

Quoi! que dites-vous? une mère !... 
Cela n'est pas! oh! non, vraiment! 

(Souriant.) 
On aime tant un bel enfant 
Qui nous sourit et nous console ! 

PATRICE, hauBMiitles épaule». 

Qu'en savez«vous ? 

TOM9 riant de Patrice. 

Est-il bon, celui-là, 
De causer avec une folle ! 

SARAH. 

Ah ! je suis folle 1 je suis folle ! 
Fort bien ! c'est ce que l'on verra. 
(Chantant.) 
Tra, la, la, la, la, la, la. 

(Elle Ta s'asseoir dans un coin du théAtre à gauche, et arrange son man- 
teau sur ses genoux comme pour courrir et bercer un enfaAt. Autre appel 
de trompettes . ) 

SCÈNE XIV. 
Les mêmes; LE DUC D^ARGYLE, Bourgeois, Bourgeoises, 

et QUELQUES SoLDATS, sortant de la salle du tribunal. 

GEORGE. 
ciel! mon père! la sentence ?... 

LE DUC, aux soldats, montrant Jennj. 
Messieurs, qu'on éloigne sa sœur! 

GEORGE. 

Ah ! mon père ! 



LA PRISON d'Edimbourg 265 

\ . 

JENNY. 

Ah ! monseigneur! 

GEORGE I regardant son père. 
Je frémis d'un tel silence. 

JENNT, égarée. 

De ma sœur quel est le sort? 
Parlez ! répondez-moi. 

LE DUC, baissant la tète« 

La mort! 
Ensemble, 

TOUS, excepté Sarah. 

sort fatal ! arrêt terrible ! 
De la loi quelle est la rigueur ! 
Faut-il qu'elle soit inflexible 
Pour la jeunesse et le malheur ! 

SARAH, dans son coin, comme si elle bernait nn enfant. 
Il me sourit I il est sensible 
A tous mes soins, à mon malheur ! 
Dors d'un sommeil doux et paisible, 
Dors, mon enfant, dors sur mon cœur. 

SCÈNE XV. 

Les mêmes; EFFIË, snine d'autres soldaU. 
(George et Jenny courant à elle pour la soutenir.) 

EFFIE. 

Un arrêt inexorable 

Vient de condamner mes jours ! 

Je meurs sans être coupable l 

(Bas à George.) . 
Je meurs en t'aimant toujours ! 

GEORGE, à son père. 
De ma douleur je ne suis plus le maître ! 
Quoi ! rien ne peut l'arracher au trépas ? 



266 0P£Ril6-C0MIQU£S 

8ARAH, se lerant Tirement et attirant Jennj. 

Ecoute ! aujourd'hui je vais être 
Heureuse. 

JENNYy arec dooleor* 
Laisse-moi. 

SAEAB, larateoanU 
Non t écoute tout bas. 

JBNNT. 

Et quoi donc? 

SARAH. 

Il m'aimait avant elle ; 
Après sa mort c'est moi qu'aimera Tinfidèie. 
Pour posséder son cœur, le plus cher de mes biens.. 

JENNY, montranl Effîe. 
Tu maudirais ses jours? 

SARAH, arec passion. 

Je donnerais les miens. 

JBNNY. 

Laisse-moi, malheureuse ! 

PATRICE, reponssant Sarah. 

Ah! que d'extravagance! 
Tais- toi, folle, tais- loi, silence! 

SARAH, retournant sar son siège* 

Ah ! je suis folle ! eh bien ! c'est ce que l'on verra. 
(ChanUnt.) 

Tra, la, la, la, la^ la, la, la. 

Entemble. 
TOUS, excepté Sarah. 

sort fatal, arrêt terrible! etc. 



> J. 



LA PRISON D BDIMU0UR6 



261 



SARAH; dans son coin* 
Il me sourit, il est sensible, etc. 

(Des soldats entourant Effie poar la conduire en prison; Jenny, au dé- 
sespoir, se jette dan» ses bras; le duo retient George près de lui.) 





ACTE TROISIÈME 



Une salle de la prison. — Des guichets à droite et à gaache ; une porte an 
fond un peu à droite : quand elle s'ourre, on roit le commencement 
d'une chambre obscure et resserrée. Une grande lampe suspendue an 
plafond. Un petit miroir cassé accroché au mur à droite. 



SCENE PREMIERE. 

ALTRËC etGILBY; des Prisonniers en grand nombre sont à 
jouer aux certes par terre ou sur des bancs; d'autres bôirent oa 
fument leur pipe. 

LES PRISONNIERS. 

Dieu des voleurs, dieu des filous, 
Honneur à toi! protége-nous ! 
Chacun ici te rend hommage ; 
Viens soutenir notre courage! 
Délivre-nous, protége-nous, 
Dieu des voleurs, dieu des filous I 

ALTREG, tenant un verre. 
Demain, je le gage, 
Le gibet m'attend; 
Pour que le voyage 
Se fasse gaîment. 
Versez à plein verre 
Le rhum, le porter. 
C'est fort salutaire 
Contre le grand air. 



LA PRISON d'Edimbourg 269 



LES PfilSONNlERS. 

Versez à plein verre, etc. 

GILBT. 

Et pourquoi donc perdre courage ? 

ALTREG. 

Se résigner est d'un vrai sage. 
Etre pendu c'est mon destin, 
Ce sera le vôtre demain. 

GILBT, en confidence* 
De nous sauver j'ai le moyen. 

ALTREG. 

Comment; et que prétends-tu faire? 

GILET, voyant amyer le geôlier. 
C'est le nouveau geôlier que Ton dit si sévère. 
Cessons un pareil entretien. 

LES PRISONNIERS. 

Versez à plein verre, etc. 

SCÈNE n. 

Les mêmes ; TOM, en geôlier. 
TOM. 

Saint, mes pensionnaires! Chantez, morbleu 1 chantez I ne 
vous dérangez pas. 

GILBT, regardant Tom. 

Que vois-je ! 

ALTREG, de même. 

Est-il possible ! 

GILBt. 

C'est Tom ! 

ALTREG. 

Eh ! oui, c'est lui ! 



270 0PÉRA8-G0HIQUES 

— ^ 



TOMy froidemaiit. 

Moi-même, mes anciens. 

TOUS/ s'epproohant. 

Quel bonheur 1 

GILBY. 

Et moi qui te croyais pris depuis quelque temps d'un tor- 
ticolis? 

ALTRBG. 

Qui diable t'en a sauvé? 

TOM. 

Mon mérite, j*en avais tant I on a pensé que pour être 
bon geôlier, pour garder des coquins adroits et rusés, il fal- 
lait quelqu'un qui connût la partie, et on m'a donné ce poste 
honorable. 

ALTREG. 

Tu le méritais bien. 

GILBT. 

Certainement ; tu ne Tas pas volé. 

ALTREG. 

C'est la première fois; et si on ne donnait jamais les pla- 
ces que comme cela. . . 

TOM. 

Que voulez-vous, mes enfants"? il fallait être comme vous 
sous les verrous, ou bien vous y tenir^ et je*n'ai pas hésité. 

GILBT. 

Tu as bien fait dans l'intérêt général. 

ALTREG. 

Tu sais qu'on est venu au château de Kilnok saisir nos 
marchandises ; nous nous sommes battus en gens d'honneur. 

GILBY. 

Oui, voilà Altrec qui a tué par derrière un employé de 
l'accise. 



r- 



LA PRISON d'Edimbourg 271 

TOM. 

Vraiment I 

ALTREC, froidement. 

Qae veux-ttt?... un mouvement de vivacité ; on n'est pas 
parfait. 

GILBY. 

Et c'est pour cela que demain à la parade on lui fait ca- 
deau d'une cravate de chanvre. 

TOMy froidement. 

Nous sommes tous mortels. 

ALTREG, de mdme, fumant sa pipa* 

Parbleu!... aussi, par prudence^ je me suis vendu ce 
matin au docteur Robinson, le premier chirurgien d'Edim- 
bourg. 

GILBY. 

Oui, le docteur Ta acheté une guinée. 

ALTREG. 

C'est toujours cela de sauvé. 

TOM. 

Une guinée? tu ne Tas jamais valu. 

GILBY. 

De son vivant, c'est possible... mais après... 

TOM. 

C'est juste... un beau garçon... un grand gaillard... 

GILBY. 

Nous venons de le boire. 

ALTKEC. 

Et ça m'a fait du bien. (Ld oicrant un ferre.) Si le cœur t'en 
disait? 

TOM. 

Merci, je ne bois plus. J'ai besoin de ma tète. 



27â OPÉRAS-GOMIQUBS 

GILBT, à Toix balte. 

Et notts de la nôtre. Apprends que nous méditons an 
coup de main où tu vas nous servir. 

TOM. 

Un complot ! alors ne me dites rien. 

ALTRBG. 

Qu'est-ce que cela signifie? 

TOM. 

Gela signifie que j'ai été contrebandier, que je veux bien 
être geôlier, mais que je ne serai jamais espion. Gardez 
votre secret ; chacun pour soi, Dieu pour tout le monde ! 
Allons, voici l'heure de la retraite, rentrez dans vos cabi- 
nets ; il faut que je donne audience à cette jeune fîUe qui 
doit mourir ce soir. Nettoyez-moi la place. 

GILET. 

On dit qu'elle est jolie, cette fille ? 

ALTREG. 

Et c'est pour cela qu'on la fait passer avant moi. Elle a 
séduit les juges; toujours des faveurs et des préférences 
pour les jolies femmes ! 

GILBY, bas à Tom. 

Un seul mot : puisque tu ne veux pas aider à notre déli- 
vrance, jure-moi de rester neutre seulement pendant cette 
nuit. 

TOM, brusquement. 



Silence ! 



COUPLETS, 

Premier couplet. 

Anciens camarades 
Sur terre et sur mer. 
De mes nouveaux grades 
Je ne suis pas fier. 
Mais il nous faut rompre, 
Tel est mon devoir; 



LA PRISON d'Edimbourg 278 



Et de me corrompre 
Perdez toul espoir. 
Coquins, mes amis, 
Hélas ! j'en gémis ! 
Mais vous faire grâce 
Ne m'est plus permis : 
Je suis homme en place, 
Bonsoir les amis ! 

Deuxième couplet. 

Alors que nous happe 
La main de Thémis, 
L'homme adroit échappe, 
L'imbécile est pris. 
Aussi voilà comme, 
J'en suis désolé, 
Nouvel honnête homme. 
Je vous tiens sous clé. 
Coquins, mes amis, 
Hélas! j'en gémis I 
Mais vous faire grâce 
Ne m'est plus permis : 
Je suis homme en place, 
Bonsoir, les amis ! 
(Les prisonniers sortent en grondant et avec des gestes menagants.) 



SCENE IIL 
TOM, EFFIE. 

(Pendant la sortie des prisonniers, Tom est allé ouvrir la petite porte du 
fond, et il revient sur le devant de la scène avec un air soucieux. ] 

TOM, encore seul. 

Peste soit de Tordre que le juge m'a donné là ! Pauvre 
fille!... lui annoncer qu'il faut mourir dans une heure I... à 
cause de la famille Us ont décidé que le supplice n'aurait 
lieu que pendant la nuit ; ils appellent cela des égards!... Je 



274 OPÉRAS-COMIQUES 



n'aurai pas le cœur de lui apprendre qu'il n'y a plus d'es- 
poir; je crois sur mon âme que je deviens tendre et sensi- 
ble. (Appelant d'une forte yo!x.] Holà ! hé!... viendrez-vous en- 
fin? la porte est ouverte. 

EFFIE, entrant en icëne par la porte que Tom a onrerte. 

Est-ce moi que vous appelez? 

TOM. 

Oui, avancez, n*ayez pas peur, et regardez-moi un peu, 
s'il vous plaît. 

EPFIE. 

Comment?... c'est vous, Tom?... le compagnon de George? 

TOM. 

Et concierge de ce château de plaisance depuis hier au 
soir. Je vous ai envoyé un lit, de l'eau fraîche, des fruits... 
enfin j*ai fait ce que j'ai pu. 

EFFIE. 

Je vous remercie. Ainsi donc, tout le monde m'abandonne 
excepté vous? 

TOM. 

Ëh! mon Dieu, non; personne ne vous oublie. Le duc 
d'Argyle avait obtenu trois jours de sursis dans l'espoir que 
votre enfant se retrouverait : George est parti pour cette 
recherche. 

EFFIG. 

Et il ne revient pas? point de nouvelles? 

TOM, avec embarras. 

Non... et les trois jours sont expirés... Et les maudits 
bourgeois qui vous ont condamnée sont si jaloux de leurs 
prérogatives ! le duc n'a aucun droit sur leur juridiction... 
Ainsi, ma chère petite... Vous comprenez?... (a part.) Elle 
n'entend pas. 

EFFIE, dans la rdTerlo* 

Pas encore de retour I 



LA PRISON D'^ÉDIMBOURO 215 

TOM. 

Si je pouvais vous sauver ce serait déjà fait, j'y ai songé 
toute la nuit. Mais depuis la dernière révolte, les guichets 
sont remplis de soldats. J'ai examiné aussi la vieille char- 
pente du clocher de Saint-Saturnin , qui touche à la prison 
du côté du nord; mais il faudrait marcher sur un toit de 
malédiction où un chat sauvage ne se tiendrait pas. Et cepen- 
dant la folle de la montagne y a établi son nid... là-haut, 
sous la grande cloche... comme une hirondelle. 

EFFIE. 

Ah ! ne croyez pas que je veuille m'échapper d'ici comme 
si j'étais coupable. Non, non, mon innocence me rassure; 
j'ai prié Dieu du fond de mon cœur, et sa bonté m*a se- 
courue ; il m'a envoyé Tespérance. 

TOM. 

L'espérance?... (a part.) Qui diable aurait le courage de la 
détromper! 

EFFIE, 

Mais écoutez-moi, Tom; vous pouvez me rendre un grand 
service. 

TOM. 

Et lequel ? 

EFFIE. 

Ma soeur Jenny qui pleure sur mon sort... 

TOM. 

Eh bien? 

EFFIE. 

A travers les grilles de ma fenêtre je viens de l'entendre 
sur la place ; elle m'a appelée 1 Iqs soldats la repoussent. Oh ! 
si vous pouvez me permettre de la voir, je vous prie ! je 
vous supplie... 

TOM, empressé. 

Eh! que ne parliez- vous? je vais vous la chercher. 



216 OPERAS-GOMIQUBS 



BFFIE. 

Âhl que vous êtes bon! 

TOM. 

Il suffit ; attendez, vous pouvez rester là. Je cours et je 
reviens, (a part, en sortant.) Sa sœur! c*est trop heureux! Je 
vais lui dire tout et lui passer ma sotte commission. 

SCÈNE IV. 

EFFIEy assise et rêrant. 

Bonne Jenny !,.. toujours soumise et fidèle à ses devoirs!... 
innocente fille de nos montagnes! et moi!... ô mon Dieu! 
notre enfance fut si paisible!... doux souvenirs! Oh! je les 
reverrai, ces champs où je suis née! Tair bienfaisant qu'on 
y respire ramènera le cahne dans mon àmel on me rendra 
mon fils, et je verrai son père nous sourire à tous deux ! 

SCÈNE V. 

EFFIE, JENNY, entre, marchant lentement et arec peine; elle est 

très-pAle et tremblante. 

JENNY, dans le fond. 

mon Dieu ! quel devoir à remplir 1 (Eiie a'approehe peu à 

pen derrière la chaise d'Effîe, passe doucement son bras autour de la léts 
de sa sœur et détourne son visage en retenant ses sanglots. Effîe se lève 
yiTement, étouffe un faible cri, et reste en silence, la tète sur le sein de 

Jenny.) Oui, Effie, c'cst moi!... voici ta première amie. 
Pleure, pleure avec elle... parfois, on souffre tant de retenir 
ses larmes ! 

EFFIE. 

Et mon enfant?... George?... mon père?... oh! parle, 
Jenny! parle-moi de tous ceux que j'aime! 



I 



LA PRISON d'Edimbourg 2*71 

JENNY, avec douleur. 

Rien, ma sœur ! rien de consolant à t'apprendre ! ton fils 
est perdu pour toujours; George est de retour, je l'ai vu 
arriver, il est désespéré ; le duc d' Argyle ne peut que nous 
plaindre, et mon malheureux père, le tien, ce pauvre vieil- 
lard!... m'a ordonné de venir te voir, de le reni placer près 
de toi dans ce moment cruel... et de Rapporter... sa der- 
nière bénédiction 1 

EFFIE, ayec un mouTement d'effroi. 

Quoil... que dis-tu?... est-ce donc un adieu que tu m'ap- 
portes?... Tu trembles!... comme tu es pâle! 

JENNY. 

Oui... j'ai eu peur sur la place!... les cris du peuple I... 
ils m'ont reconnue et suivie avec leurs flambeaux. 

EFFIE. 

Des flambeaux?... et pourquoi?... quelle cérémonie?... 

JENNT. 

Et puis, la voix brusque de ce geôlier qui m'a fait en- 
trer... ce qu'il m'a dit ensuite à l'oreille et qu'il faut que je 
t'apprenne... 

EFFIE, yiTement. 

Ton trouble augmente encore!... ah! quel pressentiment! 
Mon sort est-il fixé?... quoi! sitôt?... cette nuit?... ohl 
parle, parle -moi! 

JENNT, arec la pins grande douceur. 

Ma sœur! prends pitié du peu de force qui me reste! j'en 
ai besoin! Pauvre fille que je suis, il faut que je songe à 
mon père, que je vive encore pour lui, qu'il retrouve en 
moi seule et mes soins et les tiens!... Ah! crois-moi, quand 
de pareils malheurs frappent une famille, ceux qui quittent 
la vie ne sont pas les plus à plaindre... Ton fils t'appelle 
au séjour des anges!... pour aller près de lui, implore ce 
Dieu qui nous afflige, mais qui fait grâce au repentir! Noire 
séparation est affreuse, mais elle ne sera pas longue ! la 

IV. — IV. . IG 



278 OPÉR^lS-GOMIQUES 



douleur usera promptement nos tristes jours, et bientôt, 
je Fespôre, nous nous retrouverons dans un monde meil- 
leur. 

EFFIE, réngnée et à genoux. 

Je suis prête, achève... la bénédiction de mon père! 

JENNY. 

Je ne changerai rien à ses paroles. 

ROMANCE. 
Premier couplet, 

ma fille chérie, 
C'est toi qui vas mourir ! 
Dieu prolonge ma vie, 
Et tes jours vont finir ! 
Puisse, hélas I ma prière 
Fléchir pour toi le ciel, 
Et reçois de ton père 
Le pardon solennel l 

EPFIE, se le Tant avec calme. 

Deuxième couplet. 

Je ne suis plus tremblante, 
Adieu, ma pauvre sœur 
Oui, ta voix innocente 
Rend la paix à mon cœur. 
Adieu donc ! mais, de grâce, 
Le soir, priant le ciel» 
Souviens-toi de ma place 
Au foyer paternel ! 

(Elles retombent dans les bras l'une de l'autre.) 

SCÈNE VI. 

Les mêmes; TOM, SARAH, arec une toilette bizarre et de ia 
paille dans ses cheTeoz arrangée en guise de fleurs* 

TOM, traînant Sarah dans la salle. 

En prison, langue maudite! en prison l tu voulais me 



LA PRISON d'Edimbourg 279 

faire pendre, et c*est moi maintenant qui vais te mettre 
sons les verrous. Ainsi va le monde, méchante sorcière! 

SARAH, riant. 

En prison, moi? taisez- vous, mon ami; vous déraison- 
nez, vous perdez le sens. 

TOM. 

Ah ! c'est moi qui suis fou ! 

SARAH. 

Assurément : qu'ai-je donc fait pour qu'on me punisse ? 

TOM. 

Depuis vingt-quatre heures tu ne fais que voler; delà 
paille, du lait, une corbeille neuve chez le vannier, et un 
rideau de soie qui servait d'enseigne au tapissier de la 
grande rue. 

SARAH. 

Ce n'est pas pour moi, on n'a rien à me dire ; d'ailleurs, 
je n'ai pas le temps de rester ici. J'ai ordonné d'illuminer 
l'église, les cloches vont sonner : il faut que je sois là; 
voyez comme je suis parée I 

TOM. 

Ahl madame se marie peut-être? 

SARAH. 

Ohl non, c'est une autre cérémonie. Mon mariage se 
fera plus tard, quand George reviendra ; il me l'a bien promis. 

TOM, à Jenny. 

Emmenez votre sœur ; cette bavarde lui ferait mal. 

(Jenny et Effie rentrent dans la chambre.) 
SARAH, qui a regardé autour d'elle. 

C'est beau ici ! cela vaut mieux que mon clocher. Ah ! 
voici un miroir : voyons ma toilette. 

TOM, regardant sortir Effie. 

L'instant approche ; le peuple la demande à grands cris, 
on va venir la chercher; je n'y veux pas être, moi ; un porte- 



OPERAS-COMIQUES 



clefs la leur donnera. Je m'en vais m'enfermer ; au diable le 
métier I 

• (il sort.) 

SCÈNE VII. 

SARAH, sealo) tenant le petit miroir. 

RONDEAU. 

Emmy sous l'ombrage 
Et loin du hameau. 
Voyait son image 
Dans un clair ruisseau ; 
Ce miroir fidèle 
Fit dire à la belle : 
Quel joli portrait I 
Quel joli portrait I 

Mais sur l'onde claire, 
La folle bergère 
Jette son bouquet, 
Et tout disparaît I 
Paillette jolie, 
La fleur du hameau, 
Hélas 1 de ta vie 
Voilà le tableau. 
Dans un vain délire 
On te voit toujours 
Chercher à détruire 
La paix de tes jours. 
Au lieu, d'être sage 
Au sein du bonheur, 
Tu formes l'orage 
Qui trouble ton cœur! 

Emmy sous l'ombrage, etc. 



LA PRISON d'Edimbourg 281 



SCENE vm. 

SARAH) replaçant le niiroir et restant à se regarder encore; 

GEORGE, UN PORTE-CLEFS. 

GEORGE, an porte-clefs, ayeo accablement. 

Où est sa chambre ? 

LE PORTE-CLEFS, montrant la porte d'Effie. 

La voilà, milord; la porto est entr'ouverte. 



GEORGE. 



Il suffit. 



(Le p*rte-clefi sort.) 



SCENE IX. 
GEORGE, SÂRâH. 

GEORGE, tombant sur an siège. 

Je n*ose entrer... aucun moyen de la sauver! Je voulais 
Tenlever en me mettant à la tête des contrebandiers ^ mais 
leur vaisseau a disparu de la côte 1 et les trois hommes qui 
étaient à terre ont été pris par la faute ou la folie de Sarah ! 

SARAH, se retournant. 

Sarah 1... me voilà : qui m'appelle? 

GEORGE, la Toyant et toujours assis. 

Que fait-elle ici? 

SARAH. 

Ah ! je devine. On vient me chercher. (Elle s*approche de la 

chaise de George arec cérémonie et lui fait une profonde rérérenee.) 

Milord, me voilà prête ; doanez-moi la main , je vous prie. 

GEORGE. 

Que voulez-vous, Sarah? 

16. 



282 A8-G0MIQUE8 

SARAH. 

Yoas le savez bien, milord : vous êtes le parrain ; partons 
pour le baptême. 

GBOaCE, è part. 

Elle ne me reconnaît plus. 

SARAU. 

Venez, dépéchons-nous. Oh ! je veux le mettre sous la 
garde de Dieul je veux baptiser mon enfant! 

GEORGE, M lerant mement. 

Un enfant, dites-vous?... 

SARAH, reculant. 

Ah 1 vous m^avez Êiit peur. 

GEORGE, avec réflexion et regret. 

Ah! mon infortune me fait oublier sa démence, et ma 
raison s'égare comme la sienne 1 Entrons. 

(U ya yers la porte d'Effîe.} 
SARAH, le retenant. 

Où allez-vous? ce n*est point par là ; venez, venez ; oh ! 
vous verrez comme il est beau! je lui ai fait un berceau 
avec une corbeille et des rideaux verts!... et je rappelle 
George I... Et quand son père reviendra, je lui dirai : Tiens, 
tiens, vois comme j'ai pris soin du petit ange que tu m'as 
envoyé dans la cabane de ma mère ! 

GEORGES frappé d'une idée. 

Qu*entends-je!... chez sa mère!... en effet!... Ëffie a 
déclaré... mon Dieu ! les malheureux s'attachent à l'om- 
bre d'un espoir!... 

SARAH. 

Silence 1 parlez bas !... si on me l'enlevait encore I 

GEORGE. 

Comment?... 

SARAH. 

Oui, oui ! on me Tavail volé : mais je l'ai retrouvé ! j'ai 
repris mon enfant I 



LA. PRISON d'Edimbourg 283 

GEORGE, areo un grand trouble. 

Ah! mène-moi vers luil... que je le voie aussi 1... Sarah! 
reconnais-moi 1... un éclair de raison 1... je suis George! un 
ami !... reconnais-moi, de grâce ! 

SARAH, avec force. 

Laissez-moi! laissez-moi!... vous avez l'air méchant! vous 
voulez me tromper... vous êtes George, vous!... avec ces 
beaux habits?... oh ! quelle différence !... laissez-moi ! lais- 
sez-moi ! 

FINALE. 
GEORGE, è part. 

Ah ! calmons-nous, s'il est possible ! 
Cherchons, hélas ! à l'attendrir. 

SARAH. 

George était bon, doux et sensible ; 
J'en ai gardé le souvenir. 

GEORGE^ aree douceur. 
Écoute-moi! 

SARAH, brusquement. 
Ce n'est pas toi. 

GEORGE. 

Regarde-moi. 

SARAH. 

Ce n'est pas toi. 
(Le porte-clefs introduisant un sous-officier et deux soldats par la porte 
de la dernière coulisse è gauche. Ils trarersent le fond du théâtre et 
entrent tous dans la chambre d'Effie. George et Sarah, sur le devant 
de la scène, ne les voient point passer et le duo continue.) 

SARAH, avec douceur. 

Je l'aime trop pour m'y méprendre ; 
Vous n'avez pas son air si doux ; 
Vous n'avez pas cette voix tendre 
Qui disait : Sarah, m'aimez-vous ? 



284 OPÉRAS-COMIQUES 

GB0B6E, d« même. 

Un seul instant daigne m'ont endre! 
Rappelle-toi ces jours si doux 
Où ton ami, d'une voix tendre, 
Te disait : Sarah, m'aimez-vous ? 

SARAH, s'écriant. 
Ahl 

GEORGE. , 

M'aimez-vous? 

SARAH. 

J'ai cru l'entendre I 
GEORGE. 

Écoute-moi ! 

SARAH. 

Cette voix tendre I 

GEORGE. 

Regarde-moi ! 

SARAH. 

Ces traits si doux! 

GEORGE, bien doucement. 

Ah ! Sarah, Sarah, m'aimez-vous ? 

(Sarah pousse un cri et tombe dans les bras de George. En ce moment, 

Effie sort de sa chambre arec sa sœur et les soldats ; en yojant Sarah 

dans les bras de George, elle fait un geste de désespoir; sa s<Bur loi 

montre le ciel et toat le cortège sort précipitamment par la porte h 

gauche. George et Sarah ne voient rien de leur passage et de leur sortie* 

Le duo continue.) 

Ensemble. 

SARAH. 

Ah! c'est sa voix si tendre! 
C'est lui que je revois, 
C'est lui qui vient me rendre 
Mon bonheur d'autrefois. 

GEORGE. 

Oui, c'est un ami tendre, 
C'est lui que tu revois, 



LA PRISON d'Edimbourg 285 

Et qui voudrait te rendre 
Ton bonheur d'autrefois. 

GKORGEy ayec instanoe et curiosité. 
E^ m:iintenant? 

SARA9, sans l'écouter et parcourant le théâtre* 

Bonheur suprême ! 

GEORGE. 
Tu me disais? 

SARAH. 

Ah! que je t'aime! 

GEORGE. 

Reparlo-moi de cet enfant 
 qui ton amitié fidèle... 

SARAH. 

Tais-toi !... c'est vrai... je me rappelle... 

GEORGE 

Eh bien? 

SARAH, cherchant ses idées. 
Un instant, un instant... 

(On entend sur la place en dehors.) 

LE PEUPLE. 

Place I place t place ! 
Qu'elle n'échappe pas! 
La loi veut son trépas. 
La mort, et point de grâce ! 

Place ! place ! place ! 

GEORGE. 

Quels cris ! 

SARAH, en délire. 
Les entends- tu là-bas ? 
Cet enfant ! ils voudraient l'arracher de mes bras ! 

[Croyant Toir Tenfant.) 
Ah! le voilà ! 



286 OPERAS-COMIQUES 



GEORGE ,désMpéré. 

Grands dieux * 



SARAH. 

On vient me le reprendre. 

GEORGE. 



Son délire revient ! 



SARAH, è George. 
Voyez -VOUS ces soldats ? 
TienSy tiens, cache-le bien, et songe à le défendre! 

Ensemble.. 

GEORGÇ, aa désespoir. 

tourment ! ô supplice 
Plus cruel que la mort ! 
Dieu ! sois-moi propice ! 
Prends pitié de mon sort ! 

SARAH, en délire. 

Quoi ! l'on veut qu'il périsse ! 
Un enfant! quoi! sa mort! 
céleste justice! 
Prends pitié de son sort ! 

LE PEUPLE, en dehors. 

C'est l'instant du supplice ! 
Des méchants c'est le sort. 
Que le sien s'accomplisse ! 
Point de grâce ! la mort! 

SCÈNE X. 

Les mêmes ; TOM, accourant en désordre et un sabre A la*main. On 
entend sonner le tocsin et on voit les petites fènétree grillées de la salle 
éclairées en dehors par un incendie. Grand bruit d'orchestre. 

TOM, arrivant. 

Alarme, alarme générale ! 
Au large ! au diable la prison ! 



LA PRISON d'Edimbourg 281 

Tous ces coquins, race infernale. 
Ont mis le feu dans la maison. 

GEORGE, Toalant courir à la chambre d'Elfie. 
EfûeK.. 

TOM, le retenant. 
Est déjà sur la place. 

GEORGE. 

Grand Dieu! courons! 

TOM, à Sarah. 

Il faut marcher. 
Viens voir brûler ton vieux clocher ! 
La flamme a gagné la charpente. 

SARAH, poussant un cri et coorant en dehors. 
Ah! 

TOM. 

Décampons ! 

GEORGE, snirant Sarah. 

Jour d'épouvante ! 



SCENE XI. 
âLTREG, GILBY, tous les Prisonniers, trarersant le théâtre 

ayec des torches^de paille embrasées* 
LES prisonniers. 

La victoire est à nous î 
Sauvons-nous, fuyons tous! 
A la lueur des flammes 
Quittons ces lieux infâmes ! 
Sauvons-nous, fuyons tous! 
La victoire est à nous ! 



'^i' 



288 OPÉRAS-COMIQUES 



SCENE xn. 

La place d'Edimbourg éclairée par l'incendie et couverte de monde. 
Des habitants aux fenêtres. Dans le fond, le clocher. Les flammes ont 
gagné l'escalier intérieur qui est en liois ; la charpente du dôaie est 
aussi en feu. On yoit Sarah à une ha.ite galerie du clocher. 

EFFIE, GEORGE, TOM, JENNY, LE DDC D'ARGYLE, 

arrivant on peu plus tard. 

LE GHCEUR, désignant Sarah. 

Ab ! la voilà !... point de secours ! 
Mon Dieu ! c'en est fait de ses jours! 

SARAH, criant et tenant une corbeille d'osier façonnée en berceau et 

recouverte d'un rideau. 
George ! ton fils ! 

GEORGE, à Effîe. 

Ah ! ton enfant ! 

EFFIE, s'écriant. 

Qu'as-tu dit? 

LE PEUPLE. 

ciel ! son enfant ! 

SARAH. criant. 

Attends, attends ! 

EFFIE, à genoux. 

Dieu puissant ! 
(Sarah coupe avec un couteau une corde de cloche qu'on aperçoit à 
travers les ouvertures du clocher, attache le Iterceau et le descend le 
long du mur extérieur ^ en évitant les iucarnjs d'oii s'échappent les 
flammes.) 

LE CHOEUR, entourant Effie. 

Ah ! juste Dieu ! la pauvre mère ! 
On l'accusait injustement ! 
ciel I écoutez sa prière. 
Prenez pitié de son tourment! 



(L« bATCeBU ait iibi psr Geor^a. Brtie •« précipita, lOiiliTe la 


ridaaD do 


barcaïuqa'on a paît A taira et paniu un cri da joia. La di 


10 d-Aigrle 


tient l> IBidii de lao Bli at puis land lei brai 1 EUS». Jaiin] 


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BB eiel, lait pertie de ce groupa, Sursh, au mUiao dai flimi 


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lai brai eomma r«eigD«e i la mon.) 






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■ Série.-*™ VoU- 



LESTOCQ 



OU 



UINTRIGUE ET L'AMOUR 

OPÉRA-GOMIQUB BN QUATRE ACTES 
MUSIQUE DE D.-F.-E. AUBER. 



Théâtre de l'Opéra-Comiqub. — 24 Mai 1834. 



PERSONNAGES. AGTEU RS. 



LESTOCQ, médecin d'Elisabeth MM. ThAnard. 

GOLOFKIN, ministre de la police. . « • • • • Hbhri. 

STROLOF, serf de Golofkin, et maître de la 

poste DBBLAIfDBS. 

DIMITRI LAPOUKIN, jeune officier an régi- 
ment de Nofogorod Rétial. 

SAMOIEF, officier du même régiment Géhot. 

VOREF, aide de camp de Golofkin Lodtbt. 

ELISABETH, flUe de Pierre le Grand .... times PaâOHBB. 

EL' DO XI £, fenmie de Golofkin Peignât. 

CATHERINE, serre de Golofkin Hébbrt-Massy. 

Offici'bbs. — Soldats. — Paysans et Paysannes. — Hougiks. 
— Habqubs. — Hommes et Femmes dupeuplede Saint-Pétersbourg. 



A NoTOgorod au premier acte. — A Saint-Pétersbourg aux actes suivants. 




LESTOCQ. 

ou 

L'INTRIGUE ET L'AMOUR 
ACTE PREMIER 



smûon de parte. An fond, !■ o 
I partfl da In msûOD. A drol 



SCENE PREMIÈRE. 

STROLOF aaiii inr sd« slniw, !■ UM prochia ■or ■■ poitrina. 
SAHOIEF et PLDSIECrBS Officiers psieinam mi taai, «n épt- 
TODS et le louai i la niKiil. 

INTItODVCriOK. 

LBS OFFICIBBS. 

Des ohevaui! des chovauxl 

Postillons, que Dieu confonde, 

A ma voix que l'on réponde, 

Des chevaux! des chevaux! 

Les meilleurs et les plus beaux, 

Des cbevanx! des chevaux! 



â9i 0PÉRA8-G0HIQUBS 



SAMOIEF, à Strolof. 
Le maître de la poste, où donc est-il ? 

STROLOF. 

Hélas ! 
C'est moi ! serf et vassal de cette seigneurie ! 

TOUS. 

Il nous faut des chevaux, tu nous en donneras! 

STROLOF. 

Je ne le puis, je n'en ai pas 1 

SAMOIEF. 

Il en a, mes amis, j'ai vu son écurie 

Et nombreuse et bien garnie ! 

STROLOF. 

Ça n'y fait rien, je n'en ai pas. 

SAMOIEF. 

Serf et vassal, obéis au plus vite, 

Ou nous allons fassommer, entends-tu ? 

STROLOF» froidement. 
Soit! fk*appez! le Moscovite 
Est fait pour être battu ! 

Ensemble, 
LES OFFICIERS. 

Des chevaux! des chevaux! 
Vassal, que le ciel confonde, 
Qu'à nos ordres l'on réponde, 

Des chevaux! des chevaux! 
Les meilleurs et les plus beaux. 

Des chevaux ! des chevaux ! 

STROLOF. 

Des chevaux! des chevaux! 
Eh! que le ciel vous confonde! 
Que veut-on que je réponde. 

Je n'ai pas de chevaux! 



LESTOCQ 295 



Dussiez-vous meurtrir mon dos, 
Je n'ai pas de chevaux ! 
(ils entourent Strolof qa'ils menacent de leur fouet.) 



SCENE II. 
Les mêmes; DIMITRI. 

DIMITRI. 

Amis, que faites-vous ? frapper ce pauvre diable ! 
Je le défends! 

(a strolof.) 
Allons, deviens traitable ! 
De notre garnison, sombre et triste séjour, 
Un ordre de la cour aujourd'hui nous délivre! 
Avant le régiment qui bientôt va nous suivre, 

Nous voulons à Saint-Pétersbourg 
Arriver aujourd'hui! Que ton zèle s'empresse, 
Nous paierons! 

STROLOF. 

C'est parler ! j'ai des chevaux très-bons. 

DIMITRI. 

Tu vas nous les donner? 

STROLOF. 

Non! 

DIMITRI. 

Pour quelles raisons ? 

STROLOF. 

On les a retenus ! 

DIMITRI. 
Pour qui ? 

STROLOF. 

Pour la princesse 
Elisabeth, qui doit aussi se rendre 
Ce soir à Pétersbourg. 



296 OPÉRÂS-GOMIQUES 



DIMITRI. 

Qui vient de te rapprendre ? 

STROLOF. 

Ce billet que m'écrit Lestocq, son médecin I 
• SAHOIEF. 

Ce médecin français? 

DIMITRIy après avoir la. 

Oui, c'est bien de sa main! 
Pour la princesse et pour ses équipages, 
Tout est payé d'avance ! 

LES OFFICIERS, à demi-Toix, et arec regpeet. 

Amis, c'est différent! 
La fille de Pierre le Grand 
A droit à nos respects ainsi qu'à nos hommages ! 

SAMOIEF. 

Jusqu'à ce soir nous attendrons. 

DIMITRI. 
Ici, messieurs, nous dînerons. 

LES OFFICIERS. 

Pour prendre patience. 
Pour attendre gaîment, 
AmiSy faisons bombance, 
C'est un moyen charmant ! 
Au milieu de la foule 
Qu'anime le festin, 
Gaîment le temps s'écoule 
Comme les flots de vin. 

DIMITRI. 

Je me charge, messieurs, d'ordonner le repas, 
Dussé-je renverser tout du haut jusqu'en bas ! 

LES OFFICIERS. 

Pour prendre patience, etc. 

(ils sortent tons par le fond ou par la porte à droite») 



L.ESTOGQ '221 



SCÈNE III. 
DIMITRI, STROLOF. 

DIMITRI. 

A nous deux, maintenant. Occupons-nous de notre dîner, 
ce qui esi bien ennuyeux; moi qui devrais être à Saint-Pé- 
tersbourg) où Tamour m'attend! 

STROLOF* 

Vous êtes bien heureux 1 

DIMITRI. 

Je crois bien : depuis deux ans que mon régiment est 
exilé à Novogorod, depuis deux ans séparé d'elle, et pas un 
mot de ses nouvelles... Ëh bien! voyons, notre diner; qu'est- 
ce que tu nous donneras? Qu'est-ce que tu as? 

STROLOF. 

Adressez-vous à l'intendant de monseigneur, car, pour 
moi, je n'ai rien. 

DIMITRI. 

Comment; rien ! 

STROLOF. 

Est-ce ma faute à moi si je suis un serf, un esclave, si 
tout ce que je gagne appartient à mon maître, au comte 
Golofkin, seigneur de ce domaine? 

DIMITRI. 

Golofkin ! le ministre de la police I Celui qui, avec Munich 
et Osterman, forme le conseil de la régence? 

STROLOF. 

Lui-même I un rude seigneur ! 

COUPLETS. 
Premier couplet. 

Sur nous siffle sans cesse 
Le fouet retentissant; 

17. * 



298 OPÉRAS-COMIQUES 

L'âge, ni la faiblesse. 
N'échappe au châtiment. 
Qu'ici nul ne raisonne, 
Et quand le maître ordonne, 
Qu'on obéisse en tout, 
Ou sur-le-champ le knout. 

Le knout! 
Jusqu'à la mort le knout! 

Deuxième couplet. 

Plus d'hymen, de tendresse, 
Sans l'ordre d'un tyran, 
Pour nous plus de maîtresse. 
Un maître nous les prend... 
Et pour dernier supplice. 
Il faut qu'on le chérisse 
Et qu'on Taime avant tout, 
Ou sur-le-champ le knout, 

Le knout ! 
Jusqu'à la mort le knout! 

OIUITRI. 

Ce n*est pas possible I et je ne puis croire que le comte 
Golofkin... 

STROLOF. . 

Ah! vous ne le croyez pas? Me voilà pourtant, moi, Stro- 
lof, paysan russe, fils de paysan, qui allais épouser Cathe- 
rine, ma cousine, esclave comme moi ; et le matin de la 
noce, l'intendant l'a enlevée et envoyée à Saint-Pétersbourg 
pour être femme de chambre de la comtesse, ou peut-être 
du comte ; que sais-je? et parce que ma mère et moi nous 
avons réclamé, nous avons voulu élever la voix, il nous a 
fait donner trente coups de knout ! Moi ! à la bonne heure, 
je suis fort, je ne suis bon qu'à être battu; mais ma mère, 
une pauvre femme de soixante ans, elle en serait morte, 
sans M. Lestocq, le médecin de la princesse, qui venait de 
Saint-Pétersbourg, et qui Ta soignée, qui lui a sauvé la vie. 
Aussi, ce M. Lestocq, ce n'est pas un Mqscovite, celui-là, 
c'est un Français, et si vous le connaissiez... 



LESTOGQ 299 



DIMITRI. 

Je le connais, je Tai vu quelquefois quand nous allions 
faire notre cour à la princesse Elisabeth, exilée comme nous 
à NoYOgorod. C'est un singulier caractère, un original, qui, 
du reste, ne manque pas de mérite. 

8TR0L0F. 

Je crois bienl Je donnerais pour lui, sur-le-champ, le peu 
de jours qui me restent à être battu... Ah! mon Dieu, une 
voiture. 

DIMITRI. 

Celle d'Elisabeth? 

STROLOF, la regardant avec effroi. 

Non pas, non pas... 

DIMITRI. 

Qu'as-tu donc à trembler ainsi? 

STROLOF. 

Dieu me soit en aide I c'est le comte Golofkin lui-même 
qui descend chez nous. Il y aura d'ici à ce soir bien des 
coups de knout de distribués. 

DIMITRI. 

Golofkin ! je ne l'aime pas plus que toi, et ne me soucie 
£ruère de faire sa connaissance. Je vais trouver l'intendant 
et m'entendre avec lui pour le dîner. 

(il sort par U porte à droite.) 

SCÈNE IV. 
STROLOF, GOLOFKIN, deux Cosaques et VOREF. 

GOLOFKIN, entrant en causant avec Voref. 

Quoi 1 ces jeunes officiers ont devancé leur régiment? 

VOREF. 

Oui, Excellence ! 



300 OPÉRAS-COMIQUES 

GOLOFKIN. 

Us ont donc grande hâte de se trouver à Saint-Pétersbourg? 
Vous leur signifierez qu'ils n'y resteront qu'un jour; le 
temps de faire reposer leurs soldats, et de là, on les dirigera 
sur Smolensk. Qu'ils partent sur-le-champ. 

VORBF. 

Ils ne le peuvent. Tous les chevaux ont été, dit-on, retenus 
par la princesse Elisabeth. 

GOLOFKIN. 

Qui a obéi à cet ordre? 

VOREFy montrant Strolof. 

Lui. 

GOLOFKIN. 

Il ne sait donc pas que moi seul, ici, ai le droit de com- 
mander? Pour qu'il s'en somdenne désormais... allez! 

STROLOF, à part. 

Je m'y attendais. grand saint Nicolas, un quart d'heure 
de vengeance! et je le tiens quitte de tout ce que j'ai reçu. 

(il sort avec les denx Cosaques.) 
GOLOFKIN, a Voref. 

Voyez quel est ce bruit. 

VOREF. 

La princesse qui descend de voiture. 

GOLOFKIN. 

Gourons à sa rencontre. 

VOREF, regardant toujours vers le fond« 

Madame Golofkin vous a prévenu ; ces dames viennent de 
ce côté. 



L.ESTOGQ 301 



SCENE y. 

Les mêmes; ELISABETH, EUDOXIE, LESTOCQ, Paysans et 

Paysannes. 

le choeur. 

Hourra! hourra! hourra! 
C'est elle: 
La voilà î 
Qu'elle est gracieuse et belle! 
Des czars c'est le noble sang, 
Le sang de Pierre le Grand ! 
C'est elle, la voilà? 
Hourra ! hourra ! hourra ! 

GOLOFKIN, avec colère. 

Assez ! vos cris fatiguent Son Altesse. 

ELISABETH. 

Nullement, comte Golofkin : Famitié qu*on inspire ne fatigue 

jamais. Merci, mes amis. (Les paysans sortent par le fond. ^ Pres- 
sant les moins d'Endoxie.) Ma Chère Ëudoxie I quc je suis heu- 
reuse de vous voir et de vous embrasser, moi qui ne savais 
môme pas votre mariage, (se retournant rers Golofkin.) Je vous 
remercie, comte Grolofkin, d'être venu au-devant de moi 
jusqu'à trois lieues de Saint-Pétersbourg. Tant d'honneur à 
une princesse déchue, c'est beau pour un courtisan. Ce qui 
Test plus encore, c'est de m'avoir amené votre femme, autre- 
fois ma fille d'honneur (Lui prenant la main.) et toujours mon 
amie, n'est-il pas vrai? 

EUDOXIE. 

Ah ! j'ai voulu accompagner M. le comte ; j'ai voulu être la 
première à présenter mes hommages à Votre Altesse et à 
savoir si le voyage ne l'avait pas bien fatiguée. 

ELISABETH. 

Mais non, je ne crois pas; je me porte à merveille. N'est- 
il pas vrai, Lestocq ? car c'est lui que cela regarde, je ne 



30i2 OPÉHAS-GOMIQUE& 

m*en mêle pas; il me trouve souvent des vapeurs ou des 
migraines auxquelles, sans lui, je n'aurais jamais songé. Oh! 
c'est un homme de talent 1 

GOLOFKIN. 

Et de plus, un fidèle serviteur... 

ELISABETH. 

Que vous avez placé auprès de moi, et vous avez bien 
fait ; car sans lui le séjour de Novogorod eût été si triste, je 
me serais tant ennuyée dans cette maison de plaisance ! 
Mais enfin me voilà de retour à Saint-Pétersbourg dont les 
bals sont, dit-on, délicieux cette année, et j'aurai, j'espère, 
le temps de me dédommager. 

GOLOFKIN. 

Je ne le pense pas; car, s'il faut vous l'avouer, madame, 
je viens de la part de S. A. Anne de Gourlande, régente de 
l'empire pendant la minorité du prince Ivan, son fils, notre 
jeune empereur... je viens... 

ELISABETH. 

Eh bieni achevez? 

GOLOFKIN. 

Je viens vous dire que Son Altesse, ainsi que le conseil 
de régence, dont j'ai l'honneur de faire partie, ont été pé- 
niblement surpris de votre départ de Novogorod, dont vous 
n'aviez pas daigné les prévenir, 

ELISABETH. 

Et à quoi bon ? un voyage d'agrément pour ma santé, le 
changement d'air. N'est-ce pas, Lestocq? 

LESTOGQ, s'inclinant. 

Oui, madame ! 

GOLOFKIN, d'un air doacarenx. 

A cela nous n'avons rien à objecter; mais nous ne pen- 
sons pas que l'air de Saint-Pétersbourg convienne à Voire 
Altesse, et je viens vous conseiller de vouloir bien ne pas 
entrer dans la ciipitale. 



LESTOGQ 303 



LESTOGQ, à part. 

Quelle audace ! 

ELISABETH, arec fierté. 

Comte Golofliin, est-ce un ordre que Ton m'intime? 

GOLOFKIN, respectuensement. 

Non, sans doute; mais une prière qu'il ne serait peut-être 
pas prudent à vous de repousser. Votre présence à Saint- 
Pétersbourg pourrait enhardir, encourager certains partis 
qui conspirent dans Tombre et qui deviendraient plus auda- 
cieux s'ils concevaient le fol espoir de vous voir à leur tète. 

ELISABETH. 

J'entends ; ce qui donnerait peut-être un peu de mal au 
ministre de la police. Gela vous regarde, comte Golofkin, et 
je ne peux pas vous priver d'une occasion de faire briller 
vos rares talents ; et parce que le sénat m'a exclue du trône, 
parce qu'il a décidé que le prince Ivan, neveu de Pierre I*', 
serait préféré à moi, Elisabeth, qui suissafîUe, je ne pourrai 
plus changer de résidence, voyager pour mon plaisir, aller 
au bal à Saint-Pétersbourg sans faire naître des complots, 
exciter des soupçons, et troubler le sommeil des ministres ! 
C'est trop compter sur ma patience, et je ne répondrai qu'un 
mot : je ne conspire pas, je ne conspirerai jamais, et si cela 
m'arrive, vous pouvez faire tomber ma tête ; j'y consens d'a- 
vance ; mais je veux aller à Saint-Pétersbourg, j'irai, j'y res- 
terai tant que cela me plaira, et je m'y plairai beaucoup, (atoc 
ironie.) La cour y est si aimable ! Dites-le bien à la régente, 
dites-le à Munich et à Osterman, vos dignes collègues, et nous 
verrons si Ton arrachera des murs de la capitale, si l'on chas- 
sera de force la fille de Pierre le Grand. Voyez, comte Go- 
lofkin, préparez tout pour mon départ, je retournerai avec 
vous à Saint-Pétersbourg-, je vous permets de m'y accom- 
pagner. Adieu, Eudoxie : à bientôt, nous nous reverrons 1 

(Eadozie fait la réyérenoe, Golofkin s'incUae respectaeasement et sort 

avec Voref.) 



i 



304 OPÉRAS-COMIQUES 



SCÈNE VI. 
ELISABETH, LESTOGQ. 

ELISABETH, à part, et regardant autour d'elle. 

Je ne Taperçois pas ! et cependant il me semble qu'il de- 
vrait déjà ôtre arrivé, qu'il devrait m'avoir précédée. 

LESTOGQ, 8*approchant d'Elisabeth. 

C'est bien, madame. 

ELISABETH, d'un air triomphant. 

N'est-ce pas? surtout pour moi, qui suis faible et qui n'ai 
jamais pu avoir de caractère; mais une fois que je suis pi- 
quée, et je l'étais beaucoup de ne pouvoir assister à celte 
fête brillante qu'on doit donner demain, dit-on, à l'Ermitage... 

LESTOGQ. 

Que dites-vous? 

ELISABETH. 

Une fête pour laquelle, depuis deux mois, l'on fait des 
préparatifs. 

LESTOGQ, à demi-voix. 

Quoi ! c'est là le véritable motif qui vous attire à Saint- 
Pétersbourg ! Vous n'en avez pas d'autre ? 

ELISABETH. 

Non certainement, aucun ! 

LESTOGQ, toujours à demi-voix. 

Et peu vous importe de recevoir ici des ordres, quand 
vous devriez en donner, d'entrer comme simple sujette dans 
ce palais des czars où vous devriez régner en impératrice ! 

ELISABETH.. 

Ah ! VOUS allez encore ramener cet éternel sujet de con- 
versation. Grâce, Lestocq, je ne me sens pas bien aujourd'hui; 
je suis souffrante, je suis malade. 



LESTOGQ 305 



LESTOCQ. 

Oui ; vous êtes habituée à un air plus élevé, Tair du 
trône ! celui-là seul vous est bon. (Avec force.) Et si j'étais à 
votre place... 

ELISABETH. 

Certainement, si vous y étiez ! Mais entre vous et moi, 
mon cher docteur, il y a une grande différence. 

LESTOCQ. 

Je le sais, madame, et j'ose dire qu'elle est tout à mon 
avantage. Né de parents français, simple frater dans un mi- 
sérable village, n'ayant d'autre bien que ma jeunesse et ma 
lancette, je n'ai désespéré ni de moi ni de mon avenir. Nul 
n'est prophète dans son pays ; j'ai cherché fortune à l'étran- 
ger, et soit audace, talent, intrigue, comme vous voudrez, tout 
est bon pour arriver, et je suis parvenu ; j'ai été accueilli à 
la cour de Russie, je suis premier médecin de la princesse 
Elisabeth, de la fille des czars. De rien que j'étais, voilà où 
je me suis élevé, voilà ce que j'ai fait. Et vous, madame, née 
sur les degrés du trône, héritière présomptive de la cou- 
ronne impériale, vous êtes descendue jusqu'au rang de prin- 
cesse sans crédit, sans pouvoir, soumise aux caprices de la 
régente, aux ordres de Golofkin ou de Munich... 

ELISABETH. 

Lestocq, vous ne voulez pas me fâcher ? 

LESTOGQ. 

Eh ! plût au ciel que je vous fisse sortir de cette insouciance, 
de cette apathie qui forme le fond de votre caractère ! Plût 
au ciel que je fisse passer dans vos veines cette fièvre, ce désir 
de gloire qui me dévore ; dès demain je vous verrais assise sur 
le trône de Pierre le Grand, votre père, je verrais briller 
sur votre front ce bandeau des czars qui vous irait si bien ! 
Ah ! que vous seriez belle ! 

ELISABETH, arec complaisance* 

Vous croyez?.., (se reprenant.) Kon, nou! 



306 OPÉRAS-COMIQUES 

DUO. 

J'ai là d'autres projets plus séduisants pour moi, 
Mais que je ne puis dire à personne ! 

LESTOCQ. 

Et pourquoi? 

ELISABETH. 

Heureux qui peut passer sa vie 
Loin des grandeurs, loin 'de la cour : 
Heureux qui la voit embellie 
Par les plaisirs et par l'amour ! 

LESTOCQ. 

Heureux qui peut passer sa vie 
Sur le trône et dans la grandeur, 
Heureux qui la voit embellie 
Et par la gloire et par l'honneur! 

ELISABETH. 

Moi, faible femme !... on veut que je conspire l 

LESTOCQ: 

Mourir pour vous sont mes seuls vœux ! 

ELISABETH. 

C'est à la mort que tu veux me conduire.. 

LESTOCQ. 

C'est au trône de vos aïeux! 

(â part, la regardant.) 

Je le vois, dans son âme 
J'ai ranimé l'honneur! 
Et l'ardeur qui m'enflamme 
A passé dans son cœur. 

ELISABETH. 

Je sens naître en mon âme 
Le dépit et l'honneur^ 
Et l'ardeur qui l'enflamme 
A passé dans mon cœur. 

Eh bien ! vous le voulez, au repos je renonce. 



L£ST0G(2 301 



LESTOCQ. 

Vous consentez... 

ELISABETH. 

Pas encor, je ne peux; 
Mais tantôt, dans ces lieux, vous aurez ma réponse. 

LESTOCQ, à part. 

Elle est à nous, le sort comble nos vœux ! 



Ensemble. 
LESTOCQ. 

Je le vois, dans son âme 
J'ai ranimé l'honneur ! 
Et Tardeur qui m'enflamme 
A passé dans son cœur. 

ELISABETH. 

Je sens naître en mon âme 
El la honte et l'honneur! 
Et l'ardeur qui l'enflamme 
A passé dans mon cœur. 



(Elle sort.) 



SCENE VIL 
LESTOCQ, puis STROLOF. 

LESTOCQ. 

Ooi, je la forcerai bien de conspirer. Oui, je la ferai im- 
pératrice malgré elle, car jamais on n'a été moins princesse. 
Il n'y a dans cette femme-là qu'une femme et pas autre 
chose; des futilités, des plaisirs, des rêves d'amour, voilà 
tout ce qu'il lui faut. Eh bien 1 permis à elle, mais quand elle 
sera sur le trône, et on lui permettra alors d'être la volup- 
tueuse Elisabeth ; c^est ainsi qu'ils l'appellent. (ÀperceTant stro. 
lof.) C'est Strolof ; comme le voilà sombre et rêveur I (stroiof 

Ta à lui, met un genou en terre et lui baise la main.) Il y a quelque 



308 OPÉRAS-GOHIQUES 

temps que nous ne nous sommes vus ; depuis mon dernier 
voyage ; mais j'ai pensé à toi. Relève-toi, mon garçon ; com- 
ment va ta mère? 

STROLOF. 

Elle va bien, monseigneur le médecin, et moi aussi : je 
viens encore d'être battu. 

LESTOCQ. 

ciell 

STROLOF. 

Par Tordre de Golofkin ; aussi, j'ai la rage dans le cœur 
quand je pense qu'il faut toujours recevoir et se taire. 

LESTOCQ. 

Pourquoi donc ? On peut rendre à son tour, et si quelque 
jour tu trouvais moyen de donner le knout à Golofkin... 

STROLOF. 

Lui! mon maître! oh! non, jamais. (Avecane joie concentrée.) 

Je le tuerais bien, par exemple; mais le battre, je n'oserais 
pas. 

LESTOCQ^ froidement. 

Eh! mais, dans le monde, tout est possible. Pour com- 
mencer, je t'ai racheté à l'intendant de Golofkin. 

STROLOF. 

ciel ! dites-vous vrai? Vous êtes mon maître? 

LESTOCQ. 

Je t'emmènerai à Saint-Pétersbourg, tu reverras Catherine, 
ta fiancée. Je te la ferai épouser, et je vous donnerai à toos 
deux votre liberté. 

STROLOF. 

Ah ! monseigneur Lestocq, je vous appartiens corps et 
âme, et s'il ne faut que se faire tuer pour vous, dites-moi : 
va, et j'irai. 

LESTOCQ, avec chaleur et à demi-voix. 

Bien! mon garçon, bien! tu partageras mes dangers* 



LESTOGQ â09 



J'aurai besoin de ton courage et de ton bras. Tu sauras 
pourquoi. 

STROLOF^ froidement. 

Ce n'est pas la peine. 

LESTOGQ. 

Bravo I voilà une réponse digne d'un soldat russe. Il y a 
du plaisir à conspirer avec des gens comme ceux-là ; ce 
n'est pas comme en France où ils veulent toujours savoir... 
Ëh ! mais quel est ce bruit? 

SCÈNE vm. 

Les mêues; DIMITRI. 

DIMITRI^ entrant ayec colore. 

Oui, j'en fais serment, il ne mourra que de ma main I 

LESTOGQ. 

Eh 1 qui donc, mon officier ? est-ce un malade que vous 
voulez me recommander? un oncle à succession? me voilà. 

DIMITRI. 

Ah ! c'est vous, Lestocq, vous me voyez furieux ! 

LESTOGQ. 

Et contre qui? 

DIMITRI. 

Contre cet indigne, cet infâme Golofkin. 

STROLOP. 

Prenez garde; s'il entendait... 

LESTOGQ. 

Il est ici ! 

DIMITRI. 

Je le sais bien ! et peu m'importe ! il ne m'enverra pas en 
Sibérie. Mais il a fait plus encore ; on vient de nous signifier 
de sa part que notre régiment n'avait qu'un jour à rester 
dans la capitale. 



310 OPÉRAS-COHIQUES 



LESTOGQ. 

Vraiment ! 

DIMITBI. 

Après deux ans d'absence ; et Tinfamie, docteur, c'est que 
j'allais me trouver près de celle que j'aime; et repartir 
encore pour Smolensk I Non, morbleu ! plutôt donner ma 
démission, plutôt briser mon épée. 

LESTOGQ. 

Modérez-vous ! 

DIUITRI. 

Jamais. C'est une atrocité que je ne pardonnerai pas, et 
que Golofkin me paiera dans ce monde ou dans l'autre. Ne 
pas la voir, être séparé d'elle, concevez-vous, docteur; et 
pourquoi? parce qu'il dit que nos soldats, que le régiment 
de Novogorod est animé d*un mauvais esprit. 

LESTOGQ, avec joie. 

Vraiment; je le savais déjàl 

DIMITBI. 

Ëh bien I morbleu, ils ont raison, ils font bien ; et moi, 
qui jamais de ma vie ne me suis mêlé de rien, si je savais 
qu'il y eût quelques bonnes conspirations, quelques projets 
de soulèvement, je serais trop heureux d'en être. 

LESTOGQ. 

Est-il possible ? 

DIMITRI. 

A une seule condition : c'est qu'on me permettrait de taer 
Golofkin moi-même. 

STftOLOF, bas à Lestooq. 

Je l'avais retenu ! 

LESTOGQ, à Strolof. 

Tais-toi i 

OlflflTRI. 

iMais, par malheur, il n'y a rien, personne ne pense à 



LESTOGQ 311 



conspirer. Les Russes se laisseraient tous opprimer sans 
jamais lever la tête. 

LESTOGQ. 

Qu'en savez-vous ? 

DIMITRI. 

Hein ! que dites- vous là ? 

LESTOGQ. 

S'il y avait des cœurs généreux qui s'entendissent avec 
le vôtre, qui réclamassent le secours de votre épée et de 
vos soldats, pourraient-ils compter sur vous ? 

DiAlTRI. 
Oui, morbleu I toujours. (Le regardant arec étonnement.) Ah 

çàl dites donc, docteur, c'est donc sérieux? il y a donc quel- 
que chose ? moi je parlais là sans y penser, mais je ne m'en 
dédis pas ; je n'ai jamais conspiré de ma vie, c'est du nou- 
veau. 

LESTOGQ. 

Étourdi ! 

DIMITRI. 

Voyons un peu, parlez; vous voulez donc renverser Go- 
lofkin ? c'est bien ; le tuer ? nous verrons ; c'est peut-être 
un peu vif pour la première fois ! 

LESTOGQ, regardant dans la coulisse d gauche. 

Taisez-vous donc : on vient, (a part.) Madame Golofkin ! 

DIMITRI, s'arancant et regardant dans la conlisse à ganche. 

Ah ! mon Dieu I est-il possible? quelle rencontre I 

LESTOGQ, à Dimitri. 

Ce n'est pas le moment de vous expliquer... plus tard vous 
saurez tout. Viens, Strolof 1 

STROLOF. 

Oui, maître. 

(ils sortent par la droite. ] 



312 



OPÉRAS-GOHIQUKS 



SCENE IX. 



DIMITRI, puis EDDOXIE. 



DIMITRI, regardant toujours rers la coalisse â gauche. 

C'est bien elle I elle approche ; et moi qui courais à Saint- 
Pétersbourg pour la revoir, pour l'épouser 1 (courant à eUe.) 
Eudoxie I 

EUDOXIE. 

Dieu 1 qu'ai-je vu ? vous, Dimitri, vous dans ces lieux ! 

DIMITRI. 

Oui, après deux ans d'absence et de tourments... 



EUDOXIE. 



Silence ! 



DIMITRI. 

Oh 1 je ne crains rien. Je suis libre ; mon oncle en mou- 
rant m'a laissé ses richesses, qui sont à vous puisqu'elles 
m'appartiennent; plus de refus, plus d'obstacles... 

EUDOXIE. 

Le plus grand de tous, le plus cruel pour vous, Dimitri ; 
mais le salut de mon père l'exigeait ; on allait le traîner en 
Sibérie, et un seul moyen de le sauver : c'était d'épouser 
celui-là même qui le persécutait. 

DIMITRI. 

Et vous y avez consenti ? 

EUDOXIE. 

Grâce I grâce 1 ne m'accusez pas, et plaignez-moi I car 
mon amour était à vous. 



DIMITRI. 



El j'ai tout perdu 1 



LBSTOCQ ïilà 



ROMANCE. 
Premier couplet. 

EUDOXIE. 

Adieu, je pars; 
Soyez rhonneur de la patrie! 
Allez, suivez nos étendards ! 
Soyez heureux ! une autre amie 
Pourra vous consacrer sa vie, 

Et moi, je pars! 

Deuxième couplet. 
DIUITRI. 

Adieu, je pars, 
El c'est en vain qu'en ma misère 
J'implore un seul de vos regards. 
Cette faveur est bien légère. 
Pour moi ce sera la dernière, 

Demain je pars ! 

DUO. 

EUDOXIE. 

Ah ! laissez-moi ! 

DUflTRI. 

écoute-moi ! 
Je meurs d'amour. 

EUDOXIE. 

Je meurs d'effroi. 

DIMITRI. 

toi que j'aime ! 

EUDOXIE, 

trouble extrême! 

Ensemble» 

DIMITRI. 
Je n'ai qu'un vœtr, qu'un seul désir. 
Vivre pour toi, pour toi mourir. 

IV. — IV 1^ 



314 OPÉRAS-GOMIQUES 



EUDOXIE. 

Je n'ai qu'un vœu, qu'un seul désir, 
L'honneur conunande, il faut vous fuir. 

DUflTRI. 

Je devais croire à ta constance. 

EUDOXIE. 

Hélas ! je ne m'appartiens plus. 

DIHITRI. 

Et ces serments de notre enfance? 

EUDOXIE. 

Et ceux que le ciel a reçus ! 

DIMITRI. 

Ta tendresse me fut ravie, 
Rends-moi le seul bien que j'aimais; 
Une heure... un instant, je t'en prie, 
Te voir, et puis mourir après ! 

EUDOXIE, avec émotion. 
Ah ! laissez- moi ! etc. 

DIMITRI. 

Écoute- moi, etc. 

Ainsi vous repoussez mes vœux ! 
Eh bien, sachez que l'on conspire. 
Qu'un complot se trame en ces lieux... 
J'y prendrai part, et si j'expire. 
Vous l'aurez voulu. 

EUDOXIE. 

Moi, grands dieux ! 
Oubliez ce projet funeste. 

DIMITRI. 

Non, non, je l'ai juré... je veux, 
Risquant des jours que je déteste, 
Immoler Golofkin! 

EUDOXIE. 

ciel! que dites-vous? 



LB8T0CQ 315 



Immoler Golofkin . . . 

(Le TojftBt Tenir*) 
C'est lui, c'est mon époux ! 

D1MITRI. 

SoQ époux! 

SCÈNE X. 
Les mêmes, GOLOFKIN. 

TRIO. 
DIMITRI. 

Dieu ! que vîens-je de faire? 
Qu'ai-je dit, malheureux! 
J'excite la colère 
D'un tyran soupçonneux. 

EUDOXIE. 

ciel ! que dois-je faire? 
Quel complot odieux! 
Faut^il à sa colère 
Livrer un malheureux ? 

GOLOFKIN, A part, entrant en réTaot. 
Il est dans le mystère 
Des complols odieux 
Qui ne pourront, j'espère, 
Échapper à mes yeux. 

(Aperceyant Dimitri.) 
Ah ! c'est vou8> capitaine ? 
On vous a prévenu que dans Saint-Pétersbourg 
Vous ne devez rester qu'un jour. 

DIMITRI. 

Oui, l'on nous a transmis votre loi souveraine : 
Tout un jour... c'est beaucoup, et nous deiQpns bénir 
La main qui nous accorde une faveur si grande ! 

GOLOFKIN, è Eudoxie. 

Venez... Elisabeth vous veut et vous demande. 



316 OPÉRAS-COMIQUES 

DIMITRI, bas à Eadoxiê. 

Mon sort est dans vos mains : faut-il vivre ou mourir ? 

Ensemble, 
DIMITRI. 
Dieuî que viens-je de faire ? etc. 
EUDOXIE. 

ciel! que dois-je faire? etc. 

GOLOFKIN. 

Il est dans le mystère, etc. 
(Golofkin entre areo Eudozie dans la maison à gaaeli«.) 

SCÈNE XI. 
DIMITRI; LESTOGQ, SAMOIEF et les Officiers venant du 

dehors. STROLOF, et QUELQUES MoUGIKS, pendant le chœur 
suirant, placent la table et serrent le dîner. 

FINALE. 

LES OFFICIERS. 

Il faut s'amuser, rire et boire. 
Assez tôt viendra le trépas 1 
Courir des plaisirs à la gloire, 
C'est la devise des soldats! 

SÂMOIEF. 

De bien dîner que l'on s'empresse. 
Moi, je me charge des apprêts. 

(il ra an fond, et aide à mettre le couyert.) 

LBSTOCQ, à part. 

De ce repas le désordre et l'ivresse 
Pourraient bien servir nos projets. 

SAMOIEF. 

A ce banquet militaire. 
Le docteur veut-il prendre part ? 

(Aux antres officiers.) 

Il faut le ménager, car à la moindre affaire 
Nous avons besoin de son art. 



LBSTOGQ 317 



DIMITRI, à part. 

N'importe, du mari je brave la vengeance. 

LESTOGQ, lai serrant la main. 
A table ! 

DIMITRI, à part. 
Cachons-leur ma rage et mon dépit ! 

LESTOCQ, à Samoief. 
J'accepte avec plaisir comme avec appétit. 

DIMITRI, sur le devant da théâtre, bas à Lestocq. 
La diète, je le vois, n'est pas dans l'ordonnance, 
Un conspirateur dîne. 

LESTOCQ, de même. 
Il conspire en dînant ! 

(ils se mettent tous à table.) 

LES OFFICIERS. 

Il faut s'amuser, rire et boire, etc. 

DIUITRI, élevant son verre. 
A la santé du docteur ! 

LESTOCQ, de même. 
A la vôtre! 

DIHITRI, de même. 

Pour second toast, buvons tous, mes amis, 
A nos amours! 

LESTOCQ. 

Moi j'en propose un autre : 
Buvons au bonheur du pays ! 

SAMOIEF, d'un air triste. 

Hélas! son bonheur n'est qu'un rêve, 
Quand les tyrans régnent sur nous. 

LESTOCQ, secouant la tête. 

Si vous vouliez... 

18. 



818 OPÉRAS-GOHIQUES 



TOUS. 

Que dites- vous? 

LESTOGQ, lentement* 
Que vous êtes soldats, que c'est aveô le glaive 
Que Ton fait et défait les rois. 

DIMITRI, Tirement. 
Il a raison. 

SÂHOIEF, froidement. 
Il a tort, et je crois 
Qu'aux affaires d'État nous devons faire trêve : 

Chantons plutôt : à vous, docteur, 
Commencez. 

LESTOGQ. 

Volontiers. 

DIMITRI. 

Nous redirons en chœur. 

COUPLETS, 

LESTOGQ. 

Premier couplet. 

C'est le plaisir qui vous invite. 
Venez à ce banquet joyeux. 
Répétez ce chant moscovite 
Si cher à vos nobles aïeux : 
Saint Nicolas, patron de la Russie, 
Veille sur nous, et donne en tous les temps, 
La gloire à notre patrie, 
Et la mort à ses tyrans ! 

DIMITRI et LES OFFIGIERS, s'animent, par degrés 
Gloire à ni/tre patrie. 
Et mort à ses tyrans ! 

LESTOGQ. ^ 

Deuxième couplet. 

Le Moscovite est misérable. 
Des maîtres enchaînent son bras. 
Mais dans les maux dont on raccable. 



LESTOGQ 319 



Il sait attendre, et dit tout bas : 
Saint Nicolas, patron de la Russie, 
Veille sur nous, et donne en tous les temps 

La gloire à notre patrie, 

Et la mort à ses tyrans! 

LES OFFICIERS. 

Gloire à notre patrie, 
Et mort à ses tyrans ! 

(ils se lèrent tous.) 

LESTOGQ. 

Troisième couplet. 

Et vous dont le cœur doit m'entendre, 
Lorsqu'à la honte on vous conduit, 
Est-il besoin de plus attendre ? 
C'est l'honneur qui parle et vous dit : 
Braves soldats, soutiens de la Russie, 
Votre valeur peut donner en tout temps 
La gloire à votre patrie, 
Et la mort à ses tyrans ! 

LES OFFICIERS. 

Gloire à notre patrie. 

Et mort à ses tyrans ! 
(S'animant, entourant Lestocq, et se donnant tous la main.) 
Oui, mes amis, oui, nous le jurons tous, 
Nos ennemis tomberont sous nos coups ! 

Ensemble, 

LESTOCQ, h part, les regardant. 

Courage ! courage ! 
Mon triomphe est certain; 
Achevons notre ouvrage 
Les armes à la main. 

LES OFFICIERS. 

Courage ! courage ! 
Le triomphe est certain. 
Et sortons d'esclavage 
Les armes à la main ! 



320 OPÉRAS-GOlfIQUES 

DIMITRI. 

Courage ! courage ! 
J'admire son dessein. 
Sortons de Tesclavage 
Les armes à la main ! 

SAMOIEF, A demi-Toix, les rassemblant antonr de lui. 
Quel sera notre chef? qui mettre sur le trône? 

LESTOGQ. 

Celle à qui tous les vœux décernent la couronne, 
Elisabeth ! la fille de Pierre le Grand ! 

TOUS. 

Elisabeth ! 

SÂMOIEF. 

Oui, par droit de naissance. 

LESTOCQ. 

Et vous connaissez tous ses vertus, sa clémence. 

DIMITRI. 

Pour elle, s'il le faut, je donnerais mon sang. 

TOCS. 
Kt nous de même ; vive Elisabeth ! 

SAMOIEF, les arrêtant, et A demi-Toiz. 

Avant 
De nous sacrifier pour elle. 
Sommes-nous sûrs de son consentement? 
Qui nous en répond ? 

LESTOGQ. 

Moi! 

SAMOIEF. 

Sur tes jours! 

LESTOGQ. 

A rinstanl 
J'ai reçu sa promesse; elle y sera fidèle! 
Et tout à l'heure ici, pour mieux vous l'attester, 
Je l'attends elle-même. 



LESTOGQ 321 



DIMITRI. 

Et nous mourrons pour elle! 
Il n'est plus permis d'hésiter. 

Ensemble* 

LESTOGQ, à part. 

Courage! courage! 
Mon triomphe est certain. 
Achevons mon ouvrage 
Les armes à la main! 

LES OFFICIERS. 

Courage! courage! 
Le triomphe est certain, 
Sortons de Tesclavage 
Les armes à la main ! 

DIMITRI. 

Courage! courage! 
J'admire son dessein. 
Sortons de l'esclavage 
Les armes à la main ! 

SCÈNE XII. 
Les xêmbs; ELISABETH, EUDOXIE, GOLOFKIN, sortant de 

la porte à gauche. PaTSANS et PAYSANNES entrant par le fond. 

LESTOGQ. 

Taisons-nous; la voici, Golofkin est près d'elle. 

ELISABETH. 

Eh bien! tout est-il prêt, et pouvons-nous partir? 

(Golofkin s'incline et fait signe que oui.) 

ELISABETH, à Endoxie. 
La fête de demain doit donc être bien belle? 
De m'y voir près de toi je me fais un plaisir... 
(Aperce Tant Dîmitri et les jeunes officiers.) 
Eh I mais, ô surprise nouvelle ! 



322 OPÉRAS-GOlfIQUES 

Nos jeunes officiers... 

(a Eudoxie.) 

Des chevaliers galants. 

Au jour de la disgrâce ils m'ont prouvé leur zèle. 

Et dans Novogorod c'étaient mes courtisans 

Quand tout m'abandonnait... 

(Apercevant Lestocq.) 

Ah ! vous voilà ? de grâce, 

Un mot, Lestocq. 

(Elle remmène sur le devant du théâtre.) 

LESTOCQ, à demi-voix. 

Eh bien ! madame ? 

ELISABETH, de même. 

Votre audace 
De souvenir me fait encor trembler. 
Plus de complots, de sceptre, ni d'empire; 
Je ne veux plus en entendre parler. 

LESTOCQ, à part. 
ciel! à peine je respire. 

ELISABETH, à hante roix. . 
Ne songeons qu'à ce bal où j'espère briller. 
Vous y viendrez, j'y compte... 
(Elle le salue de la main, et retourne près d'Eudoxie et de Golofkin.) 

LESTOCQ, à part. 

faiblesse de femme! 
DIMITRI, et LES OFFICIERS, s'approchent de Lestocq qu'ils entoorenU 
Eh bien ?... 

LESTOCQ, après un instant de silence, et d*un ton résolu. 
Elle consent à tout, elle est à nous ; 
Mais il faut se hâter, son salut le réclame. 

DIMITBI et LES OFFICIERS, 

Nous sommes prêts... Nous vous le jurons tous. 

Ensemble, 

LESTOCQ, A part. 
Rien n'égal« ma rage... 
Le péril est certain, 



LESTOGQ 



â23 



Mourons avec courage, 
Les armes à la main ! 

DIMITRI et LES OFFICIERS. 

Du courage ! du courage ! 
Le triomphe est certain. 
Sortons de l'esclavage, 
Les armes à la main! 

ELISABETH. 

Que mes jours sans nuages 
Restent purs et sereins, 
Que jamais les orages 
Ne troublent mes destins ! 

EUDOXIE. 

Dieu, soutiens mon courage, 
Il faut^ c'est mon destin, 

(Regardant Dimitri.) 
Ou désarmer sa rage, 
Ou trahir son dessein. 

GOLOFKIN, regardant Elisabeth. 
Si ce nouveau voyage 
Cache quelques desseins, 
Sa vie est un otage 
Qui reste dans nos mains. 

LES PAYSANS. 

Que nos vœux, notre hommage, 

Notre amour souverain, 

La suivent en voyage 

Et charment son chemin! 
(Golofkin offre la main à Elisabeth, Dimitri A Eudoxie, et ils sortent par 
la porte dn fond, tandis que Lestocq, au milieu des jeunes offieiers, 
leur montre Elisabeth, et menace Golofkin.) 




ACTE DEUXIEME 



Un appartement du palaU d'été à rErmitage. Pavillon riche et élégant» 
Porte an fond. Deux portes latérales. A gauche, une harpe ; à droite, 
une table. A droite, sur le premier plan, une fenêtre. 



SCENE PREMIERE. 

CATHERINE) seule, un papier de musique h la main, et étudiant 

un air. 

oc Gentille... gentille Moscovite, 
<c Sur ce traîneau... traîneau léger, 
« Nous voyons... à ta suite, 
« Les amours... les amours voltiger. » 
(Froissant le papier dans ses mains.) 
Ah ! c'est en vain que j'étudie, 
Je ne pourrai jamais apprendre la partie. 
(Lisant.) 

(c Les amours... les amours voltiger. » 

Madame Golofkln, ma très-chère maîtresse, 
Chante dans un concert, ainsi que la princesse, 
Et Ton m'ordonne aussi de chanter.., il le faut. 

(Chantant.) 
La, la, la, c'est trop bas... la, la, la, c'est trop haut. 

« Gentille Moscovite, 
« Sur ce traîneau léger, 
« Nous voyons à ta suite 
« Les amours voltiger; 
a Mais, cruelle Nadèje, 



LESTOGQ Slù 



a Pourquoi, pour mon malheur, 

« Blanche comme la neige, 

a En as-tu la froideur? » 
(Jetant le papier.) 

Ah I c'est trop ennuyeux. 

Et pour moi, j'aime mieux 
Ces airs de danse qu'au rillage 
Sans les apprendre je savais, 
Et qu'en revenant do l'ouvrage. 
Auprès de Strolof je chantais. 

COUPLETS, 
Premier couplet- 

Le pauvre Ivan, pendant le jour. 
Travaille et pense à son amour. 
La nuit arrive, et tout content, 
Le pauvre Ivan s'en va chantant ; 

Quand pour moi l'ouvrage 
Le soir est fini, 
Rentrant au village 
De froid tout transi, 
Du foyer qui brille 
J'aime la lueur, 
Du feu qui pétille 
J'aime la chaleur. 

Mais j'aime bien mieux 

Mon amie, 

Si jolie ; 
Mais j'aime bien mieux 
Son regard amoureux. 

Deuxième couplet. 

C'est le dimanche, et tout joyeux. 
Buvant ce vin qui rend heureux, 
Le pauvre Ivan oublie, hélas! 
Peine et chagrin, et dit tout bas : 

Perdant l'équilibre, 
L'esclave en buvant 

ScRiBB. .- ŒnTres complètes. IV^e Série. — 4"« Vol. — 19 



3â6 OPÉRAS-COMIQUES 



Rêve qu'il est libre, 
El Test UD instant. 
D'une erreur si douce 
J'aime le bonheur, 
De ce viii qui mousse 
J'aime la saveur. 

Mais j'aime bien mieux, etc. 

STROLOF, en dehors. 

Oui, j'aime bien mieux 

Mon amie. 

Si jolie; 
Oui, j'aime bien mieux 
Un regard de ses yeux. 

CATHERINE. 
Ah! quelle voix! 

(Courant à la fenêtre.) 
Ciel! Strolof en ces lieux! 

Ensemble, 

CATHERINE, sur le théâtre. 
Oui, j'aime bien mieux 
Mon amie, 
Si jolie; 
Oui, j'aime bien mieux 
Son regard amoureux. 

STROLOF, en dehors. 
Oui, j'aime encor mieux 
Mon amie, 
Si jolie ; 
Oui, j*aime encor mieux 
Son regard amoureux. 



LESTOCQ 321 



SCENE II.' 
CATHERINE, LESTOCQ. 

CATHERINE, se retirant virement de la fenèire. 

Dieu ! Ton vient I c'est le médecin de la princesse ! 

LESTOCQ. 

Eh ! mais, ma chère enfant, qu'avez-vous donc ? 

CATHERINE. 

Rien, monsieur le docteur, rien, un élourdissement, un 
éblouissement. 

LESTOCQ. 

Cela se trouve à merveille, me voici. Je vois en effet dans 
VOS yeux que vous êtes très-malade. 

CATHERINE, à part. 

Comme il s'y connaît ! 

LESTOCQ. 

Maladie que nous nommons inclination contrariée et à 
laquelle sont sujettes les princesses comme leurs femmes de 
chambre. 

CATHERINE. 

Ah ! mon Dieu t 

LESTOCQ, la regardant toujours. 

Attendez donc ; un cousin à vous, un pauvre diable, que 
vous alliez épouser... 

CATHERINE. 

Comment, vous voyez cela? 

LESTOCQ. 

Kt bien d'autres choses encore, je vous dirais même son 
nom : Strolof, je crois? 

CATHERINE, vivement. 

Oui, monsieur le docteur ! un paysan de M. le comte qui 
est bien loin d'ici. 



328 OPÉRAS-GOMIQUKS 



LESTOCQ. 

Du tout; je vois là qu'il est ici, à Saint-Pétersbourg. 

CATHERINE, à part. 

Dieu 1 que c'est dangereux ! il sait tout, ce médecin-là ! 

COUPLETS. 
Premier couplet. 

Ne nous trahissez pas tous deux... 
Longtemps nous fûmes malheureux 

Ensemble ! 
Mon rœur en est encor ému, 
Que de fois pour moi je l'ai vu 

Battu ! 
Ah! dans mes maux qu'il partageait, 
Son amitié me consolait. 
Sans lui dire que je l'aimais^ 
Il le savait comme moi, mais 

Je tremble 
De vous ouvrir ainsi mon cœur, 
^ Et devant un si grand docte >ir 

J*ai peur ! 

Deuxième couplet, 
LESTOCQ» 

y Et pourquoi donc trembler ainsi? 

Pour moi Strolof est un ami 

Fidèle, 
D'un hymen qui l'enchanterait 
J'ai conçu pour lui le projet 
Secret. 

(Geste de colère de Catherine.) 
Ahi réprimez ce grand courroux, 
Celle dont il sera Tépoux, 
EUe est près de moi, la voilà. 
Approuvez-vous ce projet-là, 

Ma belle, 
Et Tordonnance du docteur, 
Galme-t-elle de votre cœur 
La peur ? 



LESïOCQ 329 



Troisième onglet. 

CATHERINE. 

Ah! pardon, monsieur le docteur, 
Pour mériter un tel bonheur, 
• Que faire? 

LESTOGQ. 

Il faut m'obéir désormais ; 
Il faut seconder en tout mes 
Projets. 

CATHERINE. 

Ahl si Strolof le veut ainsi ? 

LESTOGQ. 

C'est lui qui vous l'ordonne ici : , 
Autour de vous observer bien, 
Tout me dire et ne Jamais rien 

Me taire. 
C'est son ordre, car, sans frayeur, 
On doit ouvrir à son docteur 

Son cœur. 

CATHERINE. 

J'obéis, moùsieur le docteur. 
Vous avez banni de mon cœur 
La peur. 

LBSTOCQ« 

C'est bien ! vous voilà donc, cemme Strolof, à mon ser- 
vice, et pour commencer... Golofkin est-il sorti ce matin? 

CATHERINE. 

Non, monsieur. 

LESTOGQ. 

Il est encore ici ? 

CATHERINE. 

Là dans ce salon, auprès de sa femme et de la princesse 
Elisabeth. 

LESTOGQ. 

Ne pas quitter sa femme... est-ce qu'il en serait jaloux ? 



3^0 OPÉRÀS-GOMIQUES 

CATHERINE. 

Non, monsieur. 

LESTOGQ, h part. 

Tant pis; ça Toccuperait I II faudra y songer... (Haut.) Et 
qu'est-ce que Golofkin, qu'est-ce que ces dames disaient 
dans le salon? 

CATHERINE. 

Il était question de la fôte de ce soir dans les jardins de 
TErmitage 

LESTOCQ. 

Après ? 

CATHERINE. 

On disait que la régente, que toute la cour devaient y 
assister. 

LESTOCQ. 

Après ? 

CATHERINE. 

Qu'il y aurait concert d'abord ; et puis ensuite un bal ; et 
l'on a discuté sur le costume que devaient mettre ces darnes. 
Ma maîtresse voulait une paysanne française, et la princesse 
une bergère russe... 

LESTOCQ, à part. 

futilités de femmes ! c'est pourtant à cela qu'elle pense 
dans un pareil moment ! 

CATHERINE. 

Et un jeune officier qui élait là, le capitaine Dimitri, un 
fort joli garçon, a proposé d'apporter à ces dames des des- 
sins nouveaux qu'il allait chercher. 

LESTOCQ, à part. 

Et lui aussi ! et voilà des gens qui se mêlent de conspirer! 
(Haut à Catherine.^ Va dans le salou et dis tout bas à la prin- 
cesse que je voudrais lui parler au sujet de la fête qui se 
prépare. 



LESTOGQ 331 



CATHERINE. 

Je n'oserais pas ; ces dames essayent les morceaux de mu- 
sique; moi aussi; ce qui est bien ennuyeux, et si vous vou- 
liez me faire répéter... 

LESTOCQ. 

11 s'agit bien de cela 1 (a part.) Un concert 1 de la musi- 
que, quand nous jouons pour elle notre existence, quand 
tout marche, tout s'organise, quand cette nuit peut-être le 
sang va couler! Mais nos conjurés, dont le nombre aug- 
mente, veulent absolument ou sa présence, ou un mot de sa 
main; et cette proclamation que j'ai promis de lui faire 
signer ! par quel moyen Ty décider ? 

CATHERINE, regardant la porte qui s'ouTre. 

Voici la princesse. 

LESTOGQ. 

Dieu soit lonél... mais elle n'est pas seule. 

SCÈNE III. 

LESTOCQ, CATHERINE; ELISABETH et EUDOXIE, ua pa- 
pier de mnriqae à la main, et se dispatant ; GOLOFKIN, qui entre 
derrière elles. 

QUINTETTE. 

ELISABETH. 

Je soutiens que c'est un sol dièze. 

EUDOXIE. 

Sol naturel... c'est bien écrit.... 

ELISABETH. 

On s'est trompé, ne vous déplaise; 

(a Golofkin.) 
Ai-je raison ? 

GOLOFKIN. 

Sans contredit. 



332 OPÉRAS-COMIQUES 



(a part.) 

Gomment, d'une pareille femme, 
Pouvions-nous craindre les projets? 

LESTOCQ» A Elisabeth. 

Je voudrais vous parler, madame. 

ELISABETH. 

Dans ce moment je ne pourrais. 
Nous sommes accablées et de soins et d'ouvrage; 

N'avons-nous pas, ce soir, à l'Ermitage, 

Bal et concert, et puis ce quatuor 
Que nous ne savons pas, et qu'avec Eudoxie 
11 nous faut répéter... 

LESTOGQ, qui pendant ce temps s'est approché d'Elisabeth. 

Mats je vous en supplie l 
Une affaire importante, et qui me touche fort... 

ELISABETH. 

Les affaires plus tard, et les plaisirs d'abord. 

LESTOGQ. 

Mais, madame, songez... 

ELISABETH. 

Songez au quatuor. 

LESTOCQ, arec impatience. 
Eh ! vous n'êtes que trois ! 

ELISABETH, 

C'est vrai, c'est difficile ; 
Mais jadis vous chantiez, et vous pouvez encor... 

LESTOGQ, avec impatience. 
Du tout ! 

ELISABETH. 

Vous êtes trop habile 
Pour ne pas tout connaître... 

GOLOFKIN, riant. 

Oh ! c'est votre devoir. 

LESTOCQ. 

A la première vue, et sans aucune étude ? 



LBSTOGQ 333 



ELISABETH. 

Bah ! vous autres docteurs, vous avez Thabitude 
De réussir sans le savoir. 

LESTOCQ, à ÉUaabeth. 
Mais, madame ! 

ELISABETH. 

Chantez» ou je n'écoute rien. 
(Loi donnant un papier.) 
Voici votre morceau, 

(a Endoxie et à Catherine.) 
Les vôtres et le mien. 
(Golofkin approche nn faatenil à ÉlÎMbeth. Lestocq est debout A sa gau- 
che, Eudoxie à sa droite. Catherine) qui a pris un eonssiny Tient se 
mettre aux pieds de la princesse. Golofkin, assis à ganehe du théâtre, 
contemple ce groupe.) 

ELISABETH, EUDOXIE, CATHERINE et LESTOCQ. 

Gentille Moscovite, ;4. 

Sur ce traîneau léger, 

Nous voyons à ta suite 

Les amours voltiger; 

Mais, cruelle Nadèje, 

Pourquoi, pour mon malheur. 

Blanche comme la neige. 

En as-tu la froideur? 

Oui, quand de cette neige 

Vous avez la blancheur, 

Pourquoi, belle Nadèje, 

En avoir la froideur? 

Ensemble, 
GOLOFKIN. 

Bravo ! bravo ! c'est enchanteur ! 

ELISABETH, EUDOXIE et CATHERINE, applaudissant. 

Bravo ! bravo ! mon cher docteur ! 

LESTOCQ, à part. 
Ah! rien n'égale ma fureur 

: 19. 



8Ji OPËRÀS-COUIQUES 

ÉLISABRTH. 

Maintenant, docteur, je suis à vous, et je serais môme 
enchantée de vous consulter... 

LESTOtlQ, virement et avec émotion. 

Vraiment 1 

ELISABETH. 

Sur mon costume ; le capitaine Dimitri va nous apporter 
des dessins sur lesquels vous nous donnerez votre avis. 

LESTOGQ. 

Moi, madame ! 

ELISABETH. 

Ah! vous êtes de fort bon conseil; pas toujours, (a coiof 
kin.) N*est-il pas vrai? 

GOLOFKIN. 

Certainement. Pardon, madame, je me rends au conseil, 
OÙ la'régente m*a fait demander. 

EUDOXIE. 

Moi, si Votre Altesse veut me le permettre, j*irai m'oc- 
cuper de ma toilette de ce soir. 

ELISABETH. 

Fort bieni vous me laissez seule... Eh bien ! docteur, me 
voilà, je suis à vous. 

LESTOGQ, qai depuis quelques instants s'est assis près de la table; k 

part. 

Faute de mieux ! c'est bien heureux ! (Bas è Catherine.) 
Reste en sentinelle, et avertis-moi dès que Golofkin sortira 
du conseil. 

CATHERINE. 

Je vous le promets. 

ELISABETH, à Golofkin. 

Adieu, monsieur le comte; adieu, tudoxie, à ce soir. 

(Golofkin sort par le fond, Eudoxie et Catherine sortent par la gauche.) 



LESTOCQ 3â5 



SCENE IV. 

LESTOCQ, assis près de la table à droite et dessinant à la plume; 
ELISABETH, qui a reconduit Eudoxie, redescend le théAtre et 
s'approche de Lestocq. 

ELISABETH. 

11 y avait longtemps que je n'avais eu de matinée aussi 
occupée; tant d'affaires à la fois me fatiguent, et je suis 
sûre, docteur, que vous êtes inquiet sur ma santé; c^est pour 
cela sans doute que vous vouliez... Ah! vous dessinez? 

LESTOCQ. 

£n attendant audience. 

ELISABETH, regardant par-dessus son épaule. 

Mais c'est fort bien, ce que je vois là; un trône d*un 
côté, un trône superbe, et de Tautre... (Poussant un cri.) Ah ! 
mon Dieu 1 quelle horreur 1 un échafaud 1 

LESTOCQ, loi montrant froidement le papier. 

Choisissez! car maintenant, madame, il ne vous reste 
plus d'autre alternative que l'un ou l'autre. 

ELISABETH, effrayée. 

Qu'est-ce que cela signifie, et que voulez-vous dii e? 

LESTOCQ. 

Que je n'ai pas tenu compte d'un refus qui vous perdait 
et nous aussi. J'ai agi en votre nom, j'ai rassemblé, j'ai 
armé vos amis, toujours en votre nom, car je leur ai ré- 
pondu de vous. 

ELISABETH. 

Sans mon aveu, sans mon consentement ! 

LESTOCQ. 

J'étais sûr que vous le donneriez quand vous sauriez 
qu'en ce moment votre perte est certaine. Apprenez que 
depuis longtemps toutes vos démarches sont surveillées, 



336 OPÉRAS-COMIQUES 

que moi-même j*ai été placé près de vous pour épier vos 
actions et en rendre compte, et qu'enfin dans ce conseil où 
se rend Golofkin, on va décider de votre liberté ou de vos 
jours. 

ELISABETH. 

Quand je prouverai que je ne suis point coupable... 

LESTOGQ. 

Vous l'êtes. 

ELISABETH. 

Et comment, s'il vous plaît ? 

LESTOCQ. 

Par les droits seuls que vous avez au trône : c'est là un 
crime qui ne se pardonne pas, et dont il faut vous punir; je 
le ferais à leur place. Oui, madame, ils vous condamneront, 
que vous ayez ou non pris part à nos projets; vous voyez 
bien que vous ne risquez rien à conspirer, au contraire. 

ELISABETH. 

Moi! y pensez-vous? des complots, des tourments, des 
angoisses, du sang à répandre peut-être, et j'en serais 
cause ! oh ! non, je ne le veux pas 1 Je lisais encore hier 
l'histoire de Marie Stuart. Songez donc, docteur, une prison, 
des juges, un arrêt; c'est affreux! et c'est comme cela que 
finissent toutes les conspirations. 

LESTOCQ. 

Quand on ne réussit pas ! mais nous réussirons. Jamais 
l'instant ne fut plus favorable : le peuple est las de la ré- 
gence et las d'être gouverné au nom d'un enfant, il mur- 
mure, il vous appelle ; le régiment de Novogorod est pour 
vous et n'attend pour se soulever qu'un ordre, une procla- 
mation d'Elisabeth... (Geste d'ÉUsabeth.) Rassurez-vous, je 
l'apporte I vous n'aurez qu'à la signer ; restent donc les 
grenadiers Préobajenski. Ce soir, nous nous rendons à leur 
caserne, vous vous montrerez, je parlerai, je leur dirai : 
Voici la fille de Pierre le Grand; ils répondront : Vive 



LESTOGÛ titili 



rimpératrice, et demain Votre Majesté est sur le trône ; 
signez 1 

(il lai présente le papier.) 
ELISABETH. 

Non ! non 1 cent fois non ! vous réussiriez que je n'accep- 
terais point le trône, je n'en veux pas; j'ai d'autres pen- 
sées, d'autres désirs ; un seul du moins qui remplit mon 
cœur et suffît au bonheur de ma vie. Il est un secret que je 
voulais cacher au monde entier, même à vous, mon confi- 
dent et mon plus fidèle ami; mais puisqu'il faut vous IV 
vouer, sachez qu'il est quelqu'un que je préfère à tout, que 
j*aime... 

LESTOCQ. 

ciel ! 

ELISABETH. 

Je maudissais déjà le rang qui nous séparait ; et quand je 
voudrais pouvoir descendre jusqu'à lui, vous me parlez 
d'un trône qui m'en éloigne encore plus ! 

LESTOCQ, à part. 

Malédiction 1 si je m'attendais à celui-là... (Haut.) Et con- 
nalt-il cet amour? 



ELISABETH. 

Il ne s'en doute même pas ! Le voir, l'aimer sans le lui 
dire est déjà un si grand bonheur I... de là vient ce brusque 
départ, cette arrivée à Saint-Pétersbourg qui a trompé tout 
le monde, vous le premier ; c'était pour le rejoindre I 

LESTOCQ. 

Que dites- vous ? 

ELISABETH. 

Silence ! 



SSS 0PERA8-C0I11QUB8 



SCENE V. 
Les mêmes; DIMITRI. 

TRIO. 

Etuemble: 

LESTOGQ, regardant Elisabeth arec étonnenent. 

D'un trouble inconnu 
Son cœur est ému. 
Pourquoi, 
Près de moi, 
Cet effroi ? 
Fille a tressailli, 
Son front a pâli, 
Voyons, observons tout d'ici. 

ELISABETH, regardant Dimitri. 
D'un trouble inconnu 
Mon cœur est ému; 
Je tremble malgré moi 
DWfroi. 
Aux yeux d'un ami, 
Cachons aujourd'hui 
Un sentiment dont je rougi. 

DIMITRI, tenant à la main an album sur lequel il dessine, et regardant 

l'appartement de madame Goloficin. 
A mon cœur ému 
L'espoir est rendu. 
L'amour veille sur moi, 
Je croi. 
Oui, j'espère ainsi, 
Pendant l'absence du mari ! 
(S*approchant d'Elisabeth.) 

Voici, madame, à vos ordres soumis, 
Ces costumes nouveaux... 

ELISABETH, cherchant sous un air enjoué à cacher son trouble aux yeux 

de Lestocq, qui l'examine* 

Que vous avez choisis 



LESTOGQ â39 



Et copiés. 

DIMITRl. 

Pour Votre Altesse. 

ELISABETH, toajours de même. 

C'est bien... et cet autre dessin... 

DIIIITRI. 

Est pour madame Golofkin, 
A qui je vais le porter... 

(a part.) 

Quelle ivresse! 
Ensemble, 
LESTOGQ . 

D'un trouble inconnu, etc. 

ELISABETH. 

D'un trouble inconnu, etc. 

DIMITRl. 

A mon cœur ému, etc. 

ELISABETH, examinant le dessin. 
Oui, ce costume de bergère 
Est assez gracieux; qu'en pensez- vous, docteur? 

LESTOGQ. 

Il me parait charmant, puisqu'il a su vous plaire. 

ELISABETH. 

Et vous croyez qu'il m'ira bien ? 

DIMITBI. 

D'honneur 
Votre Altesse en doit être une fois plus jolie, 
fii du moins c'est possible... 

ELISABETH. 

Ah 1 c'est bien, je le prends. 

DIMITRl. 

Mais, pardon... l'on m'attend. 

ELISABETH. 

Faites, je vous en prie. 



340 OPÉllAS'COMIQUES 



DIMITRI, à part. 

Ah! courons et sachons profiter des instants. 

Ensemble, 

LESTOCQ. 

D'un trouble inconnu, etc. 

ÉUSABETH. 

D'un trouble inconnu, etc. 

DIMITRl. 

A mon cœur ému, etc. 
(Dimitri salae respectaeusement Élisaboth, et sort par la porte à gaache.) 

SCÈNE VI. 
LESTOCQ, ELISABETH. 

LESTOCQ. 

D'où vient le trouble où je vois Votre Altesse? 

ELISABETH. 

Moi, je n*en ai aucun; mais quand ce serait, il me semble 
que la conversation que nous avions tout à l'heure... 

LESTOCQ. 

Vous avait beaucoup moins émue que la personne qui est 
venue l'interrompre. 

ELISABETH, yirement. 

Que dites-vous? 

LESTOCQ, après avoir regardé autour de lui. 

Que c'est lui que vous aimez. 

ELISABETH, ayec effroi. 

Silence! (a demi-Yoix.) Eh bien, oui! oui, docteur, pour- 
quoi feindre plus longtemps?... et dussiez- vous me blâmer... 

LESTOCQ, ayec joie. 

Moi! et pourquoi donc? n'est-il pas brave, aimable, 
spirituel? n'est-ce pas un des chefs de notre conspiration? 



LESTOGQ 341 



ELISABETH. 

Qu'entends-je? lui, Dimitri!... / 

LESTOCQ. 

Oui, madame, il n'a pas hésité un instant à risquer son 
avenir, sa fortune, son existence, pour replacer Elisabeth 
sur le trône de ses aïeux; après cela vous lui devez moins 
de reconnaissance qu'à tout autre, car ce que nous faisons 
par dévouement, il le fait par amour, et s'il s'expose, c'est 
pour celle qu'il aime ! 

ELISABETH, ayec joie. 

Ah 1 dites-vous vrai? ne me trompez-vous pas? 

LESTOGQ. 

Je le tiens de lui-même qui, hier encore, furieux, éperdu, 
ne pouvait me cacher son amour ni son désespoir ; il vou- 
lait tuer ce Golofkin qui Péloignait de Saint-Pétersbourg, et 
il ne conspire, en un mot, que pour vous voir, pour ne pas 
vous quitter. 

ELISABETH. 

Ah ! que je suis heureuse ! 

LESTOCQ. 

Et ce qu'il fait en ce moment, hésiteriez-vous à le faire? 
serez-vous moins généreuse ? refuserez-vous d'entrer dans 
une conspiration où lui-même n'agit et ne combat que pour 
vous? 

ELISABETH. 

Non, non, je ne balance plus ! quels que soient ses dan- 
gers, je les partagerai, pour lui, non pour le trône... 

LESTOCQ, à part. 

Peu nous importe. (Haut.) Et pourvu que vous signiez 
seulement cette proclamation... 

ELISABETH, rirement et la prenant. 

Oui, certainement; oui, je la signerai... mais... (Avec 
embarras.) Vous croycz qu'il m'aime... et si vous vous trom- 



â42 0PÉRÂ8-G01IIQUES 

piez, si vous vous abusiez ! car enfin il ne me Ta jamais 
diti 

LE8TOCQ9 TiTement. 

11 VOUS le dira, je vous le jure, je vous en réponds, et 
alors... 

ELISABETH, de même. 

Alors, je remets entre vos mains toute ma destinée ; je 
signe cette proclamation, et je marche à votre tête, près de 
lui, à la mort. 

LESTOCQ. 

A la gloire ! 

ELISABETH, à demi-roix. 

Adieu ! adieu ! Lestocq 1 

LESTOCQ, 6tant son chapeau. 

Adieu, impératrice ! 

(Elisabeth sort par la porte du fond.) 

SCÈNE VII. 
LESTOCQ, seul. 

COUPLETS. 

Premier couplet* 

Voilà bien comme sont les femmes. 
Et sans désirs et sans espoir. 
Rien ne saurait toucher leurs âmes, 
Rien ne semble les émouvoir. 

Soudain l'amour arrive, 

Bientôt il les captive. 
Grands politiques, à genoux! 

Malgré notre science. 

L'amour, sans qu'il y pense, 
Est encor plus adroit que nous. 

Deuxième couplet. 
Dieu d'intrigue, qu'en ma détresse, 



LESTOGQ 343 



En vain j'implorais aujourd'hui. 
Où vient d'échouer mon adresse , 
Un jeune amant a réussi ! 

C'est lui, lui seul qui donne 

L'empire et la couronne, 
Et devant lui nous tremblons tous. 

Malgré notre science, 

L'amour, sans qu'il y pense, 
Est encor plus adroit que nous. 

Oui, encore quelques instants et elle aura signé cette pro- 
clamation qu'ils attendent tous pour agir.. • C'est Dimitri. 

• > * 

SCÈNE VIII. 

LESTOGQ, DIMITRI, sortant de la porta à gaucha. 

LESTOGQ. 

destinée des empires ! c*est pourtant de lui mainte- 
nant, de lui et de son amour, que dépendent le sort de la 
Russie et le nôtre... A quoi pense-t-il? 

DIMITRI, à part. 

Refuser de me voir en Fabsence de son mari 1 ne pas me 
recevoir 1 tout est fmi ! elle m'a oublié; son cœur est à un 
autre, et je n'ai plus qu'à mourir ! 

LESTOCQ. 

Mon capitaine ! 

DIMITRI. 

Ah ! c'est vous, docteur. 

LESTOCQ. 

A qui pensiez-vous là ? 

DIMITRI. 

A me faire tuer, et c'est le ciel qui vous envoie. 

LESTOCQ. 

Pour vous guérir et vous consoler. Êtes-vous toujours 
amoureux ? 



â44 OPËRAS-GOMIQUES 



DIMITRI^ aree colère. 

Eh ! morbleu ! oui; et j'ai grand tort. 

LESTOGQ, TÎTement. 

Du tout ; c'est bien, jeune bomme, très-bien ; c'est ce 
quUl faut ; une pareille constance vous fait honneur ! 

DIMITRI. 

Bel honneur et beau proBt ! quand un tel amour n'est 
qu'une folie, une extravagance ; quand on aime sans espoir... 

LESTOGQ. 

Et s'il y en avait ? si celle que vous aimez, toute grande 
dame qu'elle est, partageait votre amour ?<•• 

DIMITRI, lui sautant au cou. 

Ah ! docteur, s'il était vrai ! tout mon sang serait à vous ; 
mais qui vous l'a dit?... quelle preuve? quel témoin? 

LESTOGQ, à demi-voix. 

Elle me l'a avoué à moi-même. 

DIMITRf. 

A vous, tandis qu'avec moi cette froideur, cette indiffé- 
rence ; elle me craignait donc ? 

LESTOGQ. 

Eh ! oui, sans doute ; n'a-t-elle pas tout à craindre ? el 
quand vous l'accusez d'indifférence, c'est elle au contraire 
qui doute de votre tendresse, qui en exige des preuves. 

DIMITRI. 

Parlez ; tout ce qu'elle voudra. Tout m'est possible si je 
suis aimé d'Eudoxie. 

LESTOGQ, stupéfait. 

Hein ! que dites-vous là ? quel nom? 

DIMITRI, Tireinent. 

Eudoxie,. madame Golofkin, comme vous voudrez ! Parlez, 
docteur... Qu'avez-vous donc? 

LESTOGQ. 

Rien! (a part.) C'est tait de nous! 



LESTOCQ 346 



DIMITRI. 

Est-ce que vous vous trouvez mal ? vous faut-il un méde- 
cin? 

LESTOGQ, cherchant à se remettre. 

Eh! non vraiment; ne faites pas attention... (cherchant à 
sourire.) Nous parlions donc de votre amour : vous disiez que 
vous aimiez madame Golofkin. 

DIMITRI, à haute Yoix. 

Depuis que je me connais; depuis mon enfance, je n*ai 
jamais aimé, je n'aimerai jamais qu'elle. 

LESTOGQ, tout en tremblant. 

Silence! il ne faut pas dire cela, il ne faut jamais en par- 
ler, ici surtout. 

DIMITRI. 

Vous avez raison, à cause de son mari; et encore, puis- 
qu'elle m'aime, puisqu'elle vous Ta dit, je me moque main- 
tenant du mari, et si je puis trouver une occasion de me 
rencontrer seul avec elle... 

LESTOCQ, avec effroi 

Y pensez-vous 1 

DIMITRI . 

Certainement! Mais vous parliez tout àTheure des preuves 
de tendresse qu'elle exigeait de moi, quelles sont-elles? 

LESTOCQ, avec embarras» 

M'y voici! En me faisant un tel aveu, en me permettant 
de vous en faire part, elle a droit de compter sur votre dis- 
crétion et votre dévouement... 

DIMITRI. 

Ma vie entière est à elle. 

LESTOCQ. 

Eh bien! pour la rassurer, c'est cela qu'il faut lui écrire. 

DIMITRI, se mettant à la table. 

Avec mon sang, s'il le faut. (Écrivant.) « Mon Eudoxie, ma 
bien- aimée... » 



346 OPÉRAS-COUIQUES 

LESTOCQ. 

Y pensez-vous ! est-ce que dans un pareil billet il faut 
jamais nommer personne? 

DIMITRI, déchirant lo billet. 

Vous avez raison. (En écrifaot an antre.) a Je jore à madame 
Golofkin... » 

LESTOCQ. 

C'est encore pire. 

DIMITRI, déchirant le billet. 

Dieu I que c*est impatientant! dictez vous-même. 

LESTOCQ, dictant à Dimitri qui écrit. 

« Madame, je viens de voir le docteur; son amitié a trahi 
« un secret que je ne puis payer qu'au prix de tout mon 
« sang et de tout mon amour I Parlez, ordonnez en souve- 
« raine, c'est le plus ardent de mes vœux. Obéissance et 
« fidélité à toute épreuve. Dimitri. » 

DIMITRI. 

Pas autre chose? 

LESTOCQ. 

Non ; je crois qu^elle sera satisfaite, et qu'il n'en faut pas 
davantage. 

DIMITRI, à part. 

Pour elle; mais pour moi, il me faut un rendez-vous. 

LESTOCQ, se retournant et apercevant Catherine. 

Âli! c'est Catherine! 

DIMITRI, pendant que Lestocq remonte le théâtre, écrite la hâte. 

« Post'Scriptum, Avant ce soir, un moment d'entretien, 
« ou je meurs. » 

LESTOCQ, à Catherine. 

Qu'y a-t-il? 

CATHERINE. 

M. Golofkin sort du conseil et sera ici dans Tinstant. 



LE8T0CQ 347 



I4ESTOCQ, à Dtmitri. 

C*est bien, cachetez vite ce billet, et surtout point d'a- 
dresse. 

DIMITRI. 

Cela va sans dire! me prenez-vous pour un étourdi? 
(a Catherine.) Tiens, petite, prends cette lettre, et porte-la 
sur-le-champ... Dieu ! Golofkin I 



SCENE IX. 
Les même« ; GOLOFKIN. 

TRIO. 

GOLOFKIN, passant entre Dimitri et Catherine, qui tient déjà la lettre. 
Une lettre en ses mains, et pour qui, je vous prie? 

DIMlTai. 

Eh! mais, c'est mon secret; je voudrais, en honneur. 
Pouvoir en faire part à Votre Seigneurie, 
Mais cela ne se peut, demandez au docteur. 

GOLOFKIN. 

Pardon d'une demande indiscrète, peut-être... 
Ah l le docteur est votre confident ! 

DIMITRI, à Golofkin. 

Oui, sans doute. 

(a Catherine.) 
Et lui seul te dira, mon enfant. 
Ce qu'il faut faire de ma lettre. 
(il se rapproche de Golofkin, et pendant ce temps Lestocq dit A Catherine :) 

LESTOCQ, à Yoix basse. 
Va la remettre sur-le-champ 
A la princesse Elisabeth... silence! 
Tu m'entends? 

CATHERINE. 

Oui, monsieur. 



348 OPÉRAS- GOUI^QUKS 



LBSTOCQ, de même. 

Ton hymen en dépend! 
(Catherine sort par la porte da fond, et Golofkin s'approche de Leslocq, 
pendant que Dimitri, qui s'est assis, regarde près de la table an cahier 
de gravures.) 

GOLOFKIN, Â demi-roiï^ à Lestocq. 
Eh quoi l cet étourdi vous a fait confidence... 

LESTOCQ. 

D'un secret, qu'entre nous, je ne demandais pas. 

GOLOFKIN, de même. 
A qui destine-t-il ce billet? 

LESTOCQ, hésitant. 

Mais je pense... 

GOLOFKIN, sévèrement. 
Répondez, je le veux... à qui? 

LESTOCQ. 

Parlez plus bas... 



A votre femme ! 

GOLOFKIN^ étonné* 
trahison nouvelle ! 

LESTOCQ, à part. 

C'est ce que je voulais, qu'il devienne jaloux. 
Pendant qu'il veillera sur elle, 
Il ne veillera pas sur nous. 

Ensemble» 
GOLOFKIN. 

D'une telle insolence 
4e ne puis revenir. 
Mais silence et prudence ! 
Je saurai le punir. 

LESTOCQ. 

Oui, cette confidence 
Lui donne à réfléchir, 
Et r§udace est prudence 
Quand il faut réussir. 



LESTOCQ 349 



DIMITRI. 

Je me livre d'avance 
Au plus doux avenir, 
Et silence et prudence ! 
Tout doit nous réussir. 



SCÈNE X. 

LkS mêmes ; STROLOFy «'approchant de Lestocq, et à voix baise. 

FINALE. 

STROLOF. 

Je reviens, maître, à vos ordres fidèle, 
Chercher 1 écrit que vous m'avez promis. 

LESTOCQ, de oiAme. 
Je l'attends. 

STROLOF. 

Hâtez-vous, car parmi vos amie. 
On murmure, et plusieurs accusent votre zèle... 

LESTOCQ, de même. 
Tout à l'heure ils verront si je les ai trahis! 

Ensemble. 

GOLOFKIN, regardant toujours Dimitri. 

D'une telle insolence 

Je ne puis revenir. 

Mais silence et prudence! 

Je saurai le punir. 

DIMITRI, à part. 

Je me livre d'avance 
Au plus doux avenir. 
Et silence et prudence ! 
Tout doit nous réussir. 

STROLOF, bas à Lestocq. 

Oui, dans leur défiance, 

IV. — IV, 20 



350 OPÉRAS-COMIQUES 

Ils pourraient vous trahir; 
Hâtez-vous, par prudence. 
De combler leur désir. 

LESTOCQ, de même. 

Oui, de leur déûance 
Ils vont bientôt rougir, 
Prudence et patience 
Nous feront réussir. 

SCÈNE XL 
Les mêmes ; EUDOXIË, ELISABETH, CATHERINB, Bortant 

de la porte  gauche ; elles tiennent h la main chacune un. papier de 
musique. 

DIMITRI, avec joie, en apercevant madame Golofkin. 
C'est Eudoxie! 

GOLOFKIN) à parr, avec colère. 
Ah ! c'est ma femme! 
(Haut.) 
Quoi ! déjà vous sortez, madame ? 

EUDOXIE. 

Oui, ce matin, on nous fait inviter 
Chez la régente où l'on doit répéter 
A grand orchestre. 

ELISABETH. 

Oh! c'est indispensable... 

DIMITRI, regardant Eudoxie avec intention. 
Car, pour être eu mesure, il faut se concerter ! 

GOLOFKIN, observant tour à tour Dimitri et sa femme. 
Réflexion admirable, 
Et surtout pleine de raison ! 

ELISABETH, pendant ce temps; dit bas â Lestocq, en lui remettant an 

papier. 

J'ai sa lettre, et voici la proclamation 
Que j'ai signée... 



LESTOCQ 1^1 



Ememble 

LESTOCQ9 la saiiissant avec joie. 
Enfin donc, je la tien ! 
(a paru) 
C'est bien, c'est bien ! 

DIMITRI, regardant Eudoxie, qui baisse toujoars les yeux . 
Son regard évite le mien. 

C'est bien, c'est bien ! 

GOLOPKIN, qui pendant tout ce temps n*a observé que Dimitri et sa 

femme. 
. Je vois quel projet est le sien, 
C'est bien, c'est bien ! 

Ensemble. 
LESTOCQ. 

Ënfln elle est en ma puissance, 
Le ciel comble mon espérance ; 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mon triomphe et mon bonheur. 

DIMITRI, regardant Eudoxie. 
Enfin donc le ciel récompense 
Et mon amour et ma constance. 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mon ivresse et mon bonheur. 

ELISABETH, regardant Dimitri. 
De son amour, de sa constance, 
Je possède enfin l'assurance; - 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mon ivresse et mon bonheur. 

GOLOFKIN, regardant Dimitri. 
Et ses regards et son silence 
Ont confirmé ma défiance ; 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mes soupçons et ma fureur. 



d5!2 OPÉRAd-GOMIQUES 



EUDOXIE. 

Hélas ! je tremble en sa présence. 
L'honneur défend qu'à lui je pense ; 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mes combats et ma douleur. 
Strolof et Catherine) se regardant, et regardant Lestoeq.) 

STROLOF. 

Oui, c'est bien elle, et sa présence 
De notre hymen est l'assurance : 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mon espoir et mon bonheur. 

CATHERINE. 

Oui, c'est Strolof, et sa présence. 
De notre hymen est Passurance ; 
Renfermons au fond de mon cœur 
Et mon espoir et mon bonheur. 

LESTOCQ, «^approchant d'Elisabeth, qui regarde toojoara Dimitrî, lui dit 

à voix basse : 

Pour vous et pour lui prenez garde ! 
Craignez de lui parler surtout ! 

ELISABETH, de même. 

Pourquoi cela ? 

LESTOCQ, de même. 
Golofkin observe et regarde. 

ELISABETH, à part, et montrant la lettre de Dimitri, qu'elle tient. 

Pourtant, ce rendez-vous qu'il demande... il l'aura, 
Oui, oui, je le jure, il l'aura. 

DIUITRI, regardant Golofkin, qui est toujours entre lui et Eudoxie* 
Et ce mari qui reste toujours là ! 

TOUS, Â part. 
Sous un joyeux sourire 
Cachons bien nos projets ; 

(Haat.) 
Qu'en ces lieux tout respire 
Le bonheur et la paix! 



L.KSTOGQ SÔS 



60LOPKIN, bas à Gatherioe. 

Il faut que je te parle, et sans que ta maîtresse 
En sache rien. 

CATHBRINB, étonnée. 
Quoi y monseigneur! 

GOLOFKIN. 

Tais- toi, 
Il Y va de tes jours. 

LESTOGQ, de Taatre côté, bas & Strolof, en lui remettant la 

proclamation. 
Au nom de la princesse. 
Porte-leur cet écrit en gage de sa foi. 

Eiuemble. 

LBSTOCQ, regardant Elisabeth. 
Oui, c'en est fait, elle est à moi 1 

DIMlTRIy regardant Endoxie. 
Elle est à moi ! 

âTROLOF, regardant Catherine. 
Elle est à moi! 

ELISABETH, regardant Dimitri. 
Oui, son cœur est à moi ! 

TOUS, à part. 
Sous un joyeux sourire 
Cachons bien nos projets. 

(Haut.) 
Qu'en ces lieux tout respire 
Le bonheur et la paix! 

Le bonheur est fidèle 
A ce séjour charmant; 
La gaîté nous appelle. 
Le plaisir nous attend. 
Partons! partons! le plaisir nous attend. 

(Elisabeth, Eudo&ie et Catherine sortent par la porte i«i fend, Golofkin 

20. 



354 



OPERAS'GOUIQUES 



YO les suivre; iniû« avaat de partir, il jelte an dernier regard sur 
Dimitri, qui, seul et imiuobiie au milieu . da théAtre^ suit tonjours des 
yeux Eudoxie. A gauche, Lestocq serre la main de Sirofof, et lui re- 
nouvelle Tordra de porter la proclamation aux conjarés.) 




ACTE TROISIÈME 



tn pavillon très-élégant dans les jardins de TErmitage. Une porte et des 
croisées au fond. A droite et h gauche, deux portes conduisant à des 
cabinets qui ont yue sur le spectateur. Le cabinet à droite, a une 
seconde porte de sortie donnant sur le parc : des sièges, des sophas 
élégants, etc* 

SCÈNE PREMIÈRE. 

CATHERINE, LESTOCQ, entrant par le fond. 

CATHEBINE. 

Ah ! c'est vous, monsieur le docteur; que je suis heureuse 
de vous rencontrer! 

LESTOCQ. 

Parle vite, mon enfant, car je n*ai pas de temps à perdre. 
(A part.) La proclamation d'Elisabeth a ranimé Tardeur de 
nos conjurés; tout marche maintenant et je réponds du 

succès, (a Catherine qui a remonté le théAtre.) Eh bien, qu*y a- 

t-il? 

CATHERINE. 

Il y a qu'en sortant de chez la régente, où nous venions 
de faire la répétition générale pour ce soir, Golofkin, mon 
maître, m'a dit à voix basse : Rends-toi au milieu des jardins 
de l'Ermitage dans le pavillon, je t'y rejoins à l'instant. 

LESTOCQ. 

Que peut-il te vouloir ? Ah I mon Dieu ! si c'était pour le 



356 OPÉRAS-COIIIQUËS 

message de ce matin I Dans ce cas-là, ne dis pas un mot de 
moi, et môme il vaudrait mieux lui soutenir hardiment... 

(On frappe & la porte à droite.) 
CATHERINE. 

Silence I c'est lui ; allez-vous-en ; je v«us raconterai ce 
qu'il m'aura dit* 

LESTOGQ, A part. 
J*aime mieux Ten tendre! (Pendant qae Catherine Ta oavrir U 
porte à droite, Lestocq entre sans être tu dans le cabinet A gaache.) 

D*ici je ne perdrai pas une parole, et en m'enfermant... 

(il ferme la porte et disparait.) 

SCÈNE IL 

GATHËRINB, GOLOFKIN, entrant par le eabinet A droite qoi a 

nne porte sur le parc* 

60L0FKIN, apercevant Catherine. 

Fidèle au rendez-vous, c*est bien. (Montrant la porte du fond.) 

Ferme cette porte. (Catherine ra mettre le rerroa. — Golofkin, loi 
montrant la porte A ganohe.) Gclle-ci OnCOre. 

CATHERINE, poussant la porte* 

Elle est fermée en dedans. 

GOLOFKIN. 

N'importe! mets le verrou de ce côté. Approche mainte- 
nant. 

CATHERINE, A part. 

Ah ! mon Dieu ! que j*ai peur ! 

DUO, 

« 

GOLOFKIN. 

Prends garde et songe d'avance 
Que je veux la vérité ! 
Ou bien crains de ma vengeance 
Un châtiment mérité. 



LESTOCQ 357 



CATHERINE. 

Je vous dois obéissance. 
Je vous dois fidélité. 
Et je jure ici d'avance 
De dire la vérité. 

GOLOFKIN. 

Réponds donc ! ce matin que t'a dit ta maîtresse, 
En recevant de toi ce billet fortuné ? 

CATHERINE. 

Quel billet? 

GOLOFKIN. 

Ce billet si rempli detendress» 
Que ce jeune officier pour elle t'a donné. 

CATHERINE. 

Pour elle, aucun. 

GOLOFKIN. 

Ah ! c'est une imposture. 
Tu mens! 

CATHERINE. 

Non ; monseigneur, c'est la vérité pure. 

GOLOFKIN. 

La lettre était pour elle. 

CATHERINE. 

Oh! non, je vous le jure ! 

GOLOFKIN. 

Pour qui donc ce billet? à qui l'as-tu remis ? 

CATHERINE, tremblante. 

Je ne sais... 

GOLOFKIN. 

Pour qui donc? 

CATHERINE, à part. 

Dieu r que dire et que faire ? ' 

GOLOFKIN. 

Réponds ! réponds ! 






358 OPÉRAS-GOMiQUES 

CATHERINE. 

Je ne le puis ! 

GOLOF&IN. 

D'un esclave qui veut à mes lois se soustraire, 
Tu sais pourtant quel est le sort : 
Le knout jusqu'à la mort. 

Ensemble, 

CATHERINE. 

Pour calmer sa colère, 
Hélas ! que dois-je faire ? 
Grâce ! grâce pour moi ! 
Grâce! je meurs d'effroi. 

60L0FKIN. 
Malheur au téméraire 
Qui brave ma colère! 
Obéis à ma loi, 
A l'instant réponds-moi. 

GOLOFKIN, appelant. 
Holà! quelqu'un. 
(Doux esclaves paraissent dons le cabinet à droite. — Golofkin, leur 

montrant Catherine.) 

Qu'on la saisisse. 

CATHERINE, poussant an cri. 
Ah ! monseigneur !... 

GOLOFKIN. 

Que sous vos coups 
A l'instant même elle périsse ! 

CATHERINE, se jetant à ses pieds. 
Qu'ils ne me battent pas... j'embrasse vos genoux. 

GOLOFKIN. 

Alors, parle, ou sinon j'ordonne ton supplice. 

CATHERINE, Tivement. 
Je dirai tout. 

(a part;)- 

J'ai promis au docteur, 



LËSTOGQ 359 



Mais comment tenir sa promesse, 
llélas! quand on se meurt de peur? 

GOLOFKIN. 
Eh bien ! donc ce billet... 

CATHERINE. 

Était pour la princesse 
Elisabeth... j'en jure sur l'honneur. 

GOLOFKIN, étonné. 
Pour la princesse, et cette lettre, 
Qui t'a dit de la lui remettre? 

CATHERINE, héiitant. 
Hélas! 

GOLOFKIN, faisant un geste aux esclaTet. 
Réponds, ou bien... 

CATHERINE, moment. 

C'est le docteur. 

GOLOFKIN, surpris. 

Et lui-même m'a dit qu'elle était pour ma femme; 
A quoi bon ce mensonge? Il faut donc, je le voi> 
(ju'un de vous deux me trompe. 

CATHERINE, Tirement. 

Ah! sur mon âme, 
Mon doux maître, ce n'est pas moi ! 
Je le jure... ce n'est pas moi. 

Eiuemble, 
CATHERINE. 

Pour calmer sa colère, 
Hélas ! que faut-il faire? 
Grâce ! grâce pour moi I 
Grâce! je meurs d'effroi! 

GOLOFKIN. 

Malheur au téméraire 
Qui brave ma colère. 
Je ne sais si je doi 
Me fier à sa foi. 



360 OPÉRAS-COMIQUES 

(On frappe en ce moment à la porte du fond. Golofkia fait signe aux 
eeclayet de sortir par la porte à droite.) 

GOLOFKIN, à Catherine, lui montrant la porte du fond. 
On vient... réponds. 

CATHERINE, d'une voix tremblante. 

Qui frappe ainsi ? 

DIUITRI, en dehors, parlant. 
Moi, Dimitri. 

CATHERINE, à part. 

Le jeune capitaine! 

GOLOFKIN, à part. 
Serait-ce un rendez- vous ? un rendez-vous ici ! 
Avec qui? cette fois c'est le ciel qui Tamène; 
Je saurai tout! 

(Montrant le cabinet a droite.) 
De cet endroit secret 
Je puis tout voir et tout entendre. 
(a Catherine.) 
Toi, pas un mot qui lui fasse comprendre 
Que je suis là. 

CATHERINE, tremblante. 
Mon cœur vous le promet. 

Ensemble, 

GOLOFKIN, à demi-Toix. 
Ouvre-lui... dans ces lieux 
Un hasard trop heureux 
Près de moi le conduit. 
Oui, le sort me sourit, 
Tu m'entends; je l'ai dit, 
Pas un mot, pas de bruit. 

CATHERINE, de même. 

Je voudrais dans ces lieux 
Lui parler, je ne poux. 
Tout me manque à la fois, 
Et la force et la voix. 



LE8T0CQ 361 



Ça suffit, tout est dit, 
Pas un mot, pas de bruit. 

(Golofkin se cache dans le cabinet A droite dont la fenêtre le laisse en 
vue du spectateur. Catherine va ouvrir à Dimitri el revient toute 
tremblante se remettre près du cabinet à droite.) 

SCÈNE III. 

DIMITRI, CATHERINE, LESTOCQ, renfermé à gauche, 

GOLOFKIN, caché A droite. 

* 

DIMITRI, entrant rivement. 

On ouvre enfin, et c'est elle... Dieu I que vois-je! Cathe- 
rine! Qu'est-ce que tu fais ici? 

CATHERINE. 

Moi ; rien, monsieur. 

DIUITRI. 

Ya-fen; tu me gênes I (a part.) Moi qui attends sa mai- 
tresse ; car elle va venir, elle me Ta écrit I (Regardant un pa- 
pier qu'il tient à la main.) « Dans le pavillon de TErmitage. » 

C'est bien ici... (Regardant Catherine qui est immobile et tremblante 

prôs du cabinet A droite.) £h bien ! te voilà encore I je t'ai dit 
de t'en aller. 

CATHERINE, bas à Golofkin qui est dans le cabinet. 

Le faut-il? 

GOLOFKIN, de même. 

Sans doute. 

CATHERINE, A part. 

Ah ! je ne demande pas mieux ! 

(Arrivée près de la porte du fond, elle fait de loin des gestes à Dimitri, 
en lui montrant le cabinet, pour lui indiquer qu'il j a quelqu'un, et 
qu'il faut se taire.) 

DIMITRI, la regardant. 

Eh bien I qu'est-ce que tu as donc à gesticuler ? est-ce 
que tu joues la tragédie ? 

ScRiBB. — Œuvres complètes. IV™» Série. — 4™» Vol. — 21 



362 OPÉRAS-GOHIQUKS 



CATHERINE, à part. 

Ah 1 dame 1 s'il ne comprend pas, ce n'est pas ma faute. 

(Elle sort par le fond.) 

SCÈNE IV. 
DIMITRI, Beui. 

CAVATim. 

doux moment dont mon âme est ravie, 
Moment heureux d'un premier rendez-vous ! 
Mon Eudoxîe!... ô maîtresse chérie, 
Viens, ne crains rien, l'amour veille sur nous. 
doux moment dont mon âme est ravie, 
Moment heureux d'un premier rendez-vous ! 
Oui, mon cœur bat et d'amour et d'espoir... 
Et tout me dit : je vais la voir. 

On vient; la porte s'ouvre ; c'est elle; non, c'est la prin- 
cesse. Dieu! quel contre-temps! et qui diable peut l'amener 
ici, juste dans ce moment ? 



SCENE V. 

DIMITRI, ELISABETH, GOLOFKIN, dans le cabinet  droite. 
LESTOGQt dam le cabinet à gaache. 

TRIO. 

ELISABETH, au fond du théâtre. 

A chaque pas je sens mon cœur 
Battre d'amour et de frayeur* 
(Apercevant Dimitri.) 

Ah ! le voilà, c'est lui-même, 

O moment plein de douceur! 
Mes dangers même et ma terreur, 
Tout est plaisir, tout est bonheur. 



LESTOGQ â6â 



DnBTBI, à p«rt. 

Quel contre-temps, hélas I mon coeur 
Bat de dépit et de frayeur. 

Ah! quand j'attends ce que j'aime, 

Faut-il donc qu'un sort jaloux 
Vienne troubler un sort si doux, 
Et déranger mon rendez-vous ! 

ELISABETH, l'aTançant yen IMmitri. 

De trouble et de bonheur que mon âme est saisie ! 

DIUITRI, regardant autour de lui. 
Ahl que je crains de voir arriver Eudoxie! 

(il tent faire un pas pour sortir et se trouve près d'Elisabeth.) 

ELISABETH, arec émotion. 
Dimitri... dès longtemps je voulais vous parler. 

DIUITRI, s'incUnant. 

Madame... un tel honneur... 

ELISABETH, à part et se soutenant A peine. 

Ah ! je me sens trembler. 
(Haut  Dimitri.) 
Asseyons-nous, de grâce. 

DIMITRI, à part. 

contre-temps funeste ! 

GOLOFKIN, A part, dans le cabinet. 

Qae ya-t-elle lui dire ? Écoutons. 

DIMITRI, avec désespoir. 

Elle reste. 

Ensemble, 

DIMITRI, A part. 
ciel I elle ne s'en va pas. 
Ah ! je me meurs d'impatience. 
On va venir, Theure s'avance, 
Tout redouble mon embarras. 
A chaque instant je crois, hélas! 
Entendre le bruit de ses pas. 



1 



864 OPÉRAS-COMIQUES 



ELISABETH. 

Que j'aime ce doux embarras ! 
Oui, par respect, en ma présence, 
Il n'ose rompre le silence, 
Il veut parler et n'ose pas. 
Malgré moi je partage, hélas! 
Et son trouble et son embarras. 

GOLOPKIN, h part. 

Qui peut guider ici ses pas ? 
Oui, dans un tel lieu, sa présence 
Doit exciter ma défiance. 
Écoutons, ne nous montrons pas. 
A ma surveillance, à mon bras, 
Les traîtres n'échapperont pas. 

ELISABETH, à part, regardant Dimitri qui sVat assis près d'elle. 
Il se tait... c'est à moi de parler... 

(Haut.) 

Et d'abord 
Il faut qu'Elisabeth ici vous remercie 
Du zèle qui vous fait exposer votre vie 
Pour défendre sa cause et partager son sort. 

DIMITRI, vireraent. 
De moi, de mes soldats je vous réponds, madame. 

GOLOFKIN, à part. 
Qu'entends-je ? 

DIMITRI, de même. 

Dans l'ardeur qui pour vous les enflamme^ 
De la révolte attendant le signal. 
Ils sont tous' prêts. 

GOLOFKIN, à part. 
complot infernal ! 

ELISABETH, souriant. 
Oui, Lestocq me l'a dit. 

GOLOFKIN, à part. 

Lui, Lestocq 1 Ah le traître ! 



LBSTOGQ 365 



ELISABETH. 

Il prétend qu'on peut croire à leur fidélité. 

(ÂTec intention.) 
A la vôtre surtout... 

DIMITRI, TiTement et avec chaleur. 

Vous pourrez la connaître 
Dès ce soir. 

ELISABETH. 

Ce soir! 

DIMITRI, de même et rapidement. 
Oui, le plan est arrêté. 
Tous les principaux chefs, moi, Lestocq et vingt autres, 
Nous devons à minuit nous rendre tous d'ici 

Aux quartiers Préobajenski, 
Haranguer les soldats qui déjà sont des nôtres. 
Nous marchons à leur tête, et saisissons soudain 
La régente, Munich et surtout Golofkin. 

GOLOPKIN^ à part. 
Grand merci! d'un tel soin la récompense est prête. 

DIMITRI, se levant. 
Si tels sont les projets que vous vouliez savoir... 

ELISABETH, le retenant. 

Ce n'est pas tout encore! 

DIMITRI, à part. 

Ah! plus d'espoir, 
C'est fini, j'en perdrai la tête. 

Ensemble, 

DIMITRI, à part. 
ciel ! elle ne s'en va pas, 
Ah î je me meurs d'impatience. 
On va venir, l'heure s'avance, 
Tout redouble mon embarras. 
A chaque instant je crois, hélas ! 
Entendre le bruit de ses pas. 



366 0PERA8-G0MIQUB8 

âLISABBTH, A part. 
Que j'aime ce doux embarras. 
Oui, par respect, en ma présence, 
Il craint de rompre le silence, 
Il veut parler et n'ose pas. 
Malgré moi je partage, hélas I 
Et son trouble et son embarras. 

GOLOFKIN, à part. 

De leurs coupables attentats, 
Grâce au ciel, j'ai donc connaissance, 
Et je bénis leur imprudence 
Qui vient les livrer à mon bras. 
Dans l'ombre je suivrai leurs pas : 
Les traîtres n'échapperont pas. 

ELISABETH. 

Je veux savoir encore... 

DUflTRI, TÎToment. 

Ah! je vous en conjure. 
Parlez vite ! 

ELISABETH. 

On prétend, c'est Lestocq qui l'assure, 
Qu'à tous ces noirs projets de conspiration, 
Vous vous êtes mêlé, non par ambition, 

Mais par amour, par excès de tendresse. 

DIMITRI. 

Ce Lestocq est-il indiscret ! 
(Atoo embarras.) 
Oser ainsi parler à Votre Altesse... 

ELISABETH, le regardant areo tendresse. 
C'est une trahison ! c'est bien mal en effet. 

DIIIITRI, arec impatience et cbalenr. 
Eh bien ! si vous savez pour qui mon cœur soupire. 
Si vous savez par lui mes amours, mes projets, 
A quoi bon feindre encore? et s'il faut tout vous dire. 
Celle que j'aime et qu'ici j'attendais... 
(On frappe TÎolemment en dedans da cabinet à ganche où est Lestocq. 
Dîmitri et Élisabetb s'arrêtent étonnés.) 



LESTOCQ 361 



ELISABETH. 

Du silence! 

DIMITRI, à part. 

terreur mortelle ! 

ELISABETH, montrant le cabinet à gauche. 
C'est là, de ce côté! 

DIMITRI, à part. 

Grand Dieu ! si c'était elle ! 
(a Blifabeth.) 
Qui que ce soit, fuyez des regards indiscrets. 

Ensemble, 

DUITRI, à Elisabeth. 
On pourrait vous surprendre, 
On pourrait nous entendre ; 
Il est trop dangereux 
De rester en ces lieux. 
Partez, partez, de grâce ! 
Le danger vous menace. 
Mais comptez sur ma foi, 
L'honneur m'en fait la loi. 

ELISABETH. 

Oui l'on peut nous surprendre ; 
On pourrait nous entendre. 
Il est trop dangereux 
De rester en ces lieux. 
Partez, partez, de grâce! 
Le danger vous menace. 
Adieu, pensez à moi, 
Et croyez à ma foi. 

GOLOPKIN, à part. 
Ce que je viens d'entendre, 
Ce qu'il vient de m'apprendre 
Peut suffire à mes vœux. 
Quittons, quittons ces lieux. 
criminelle audace! 
Point de pitié, de grâce. 



368 OPÉRÀS-GOMIQUBS 



Leurs secrets sont à moi, 
Qu'ils pâlissent d'effroi ! 
(Élisabetli sort par la porte da fond, et Golofkin sort du cabinet à droite, 
où il est* par la porte extérieure qui donne sur le parc.) 

SCÈNE VI. 
DIMITRI, seul, puis LESTOCÔ. 

DIMITRI. 

Enfin j'en suis débarrassé! (Montrant le cabinet à gauche.) 

Et cette pauvre Eudoxie qui était là, qui attendait... (on 
continue à frapper.) et qul s'impatîente, je le crois bien. Cou- 
rons lui ouvrir ! (n tire le verrou qui est en dehors , et Lestocq pa- 
rait.) Dieu! £.estocq! Que diable venez-vous feire ici? 

LESTOCQ, aTOC colère. 

Eh ! morbleu I c'est ce que j'allais vous dire. 

DIMITRI. 

Me faire manquer mon rendez-vous I 

LESTOCQ. 

Faire manquer nos projets! nous dénoncer! nous per- 
dre ! 

DIMITRI. 

Itfoi ! êtes- vous fou ? 

LESTOCQ. 
Il y a de quoi le devenir! (Montrant le cabinet à droite.) Il 

était là ; il y est peut-être encore, (portant la main à un poi- 

gnard, et allant ouvrir la porte.) Non, non, parti. 

DIMITRI. 

Eh! qui donc? 

LESTOCQ. 

GoIoOdn, qui vous écoutait ! 

DIMITRI, gaiement. 

Vraiment ! quel bonheur que sa femme ne soit pas venue ! 



LBSTOGQ 369 



moi qui en étais désolé 1 il y a un dieu pour les amants I et 
après tout, puisqu'il est parti, bon voyage. 

LESTOCQ, arec fnrear. 

Parti ! avec tous nos secrets, dont vous vçnez de lui faire 
part! 

DIMITRI. 

Comment cela? 

LESTOCQ. 

Puisqu'il était là, il a dû vous entendre ; car moi, qui étais 
plus loin, je n*ai pas perdu un mot de votre conversation ; 
et si je n'avais pas frappé à cette porte, si je ne l'avais pas 
interrompu au plus beau moment, il allait tout renverser, 
il allait déclarer à la princesse... 

DIMITRI. 

Que j'adore madame Golofkin» où est le niai? 

LESTOCQ, avec colère. 

Le mal I 

DIMITRI. 

C'est juste : son mari qui était là; je n'y pensais plus. 
C'est vrai, docteur, c'est vrai ; je suis un étourdi. Que vou- 
lez-vous ? je l'aime tant que j'en perds la tète ; dites-moi 
ce qu'il faut faire. 

LESTOCQ, aTeo fnrear. 

Rien ! rien ! ne faites plus rien I ne vous mêlez de rien, 
voilà tout ce que je vous demande. Venez, venez, suivez- 
moi, et voyons s'il y a moyen de tout réparer... 

(U sort en entraînant Dimltri qai regarde du côté du cabinet à droite.) 

DIMITRI. 

C'est elle! je la vois! 

LESTOCQ, l'entraînant. 

Raison de plus! 

(ils sortent par le fond. An même moment Golofidn, Endoxie et Voref 

paraissent & la porte à droite.) 

21. 



370 OPÉRAS-COICIQUES 

SCÈNE VII. 
GOLOFKIN, EDDOXIE, VOREF. 

GOLOFRIN, entrant par la porte à droite au moment oU Dimitri vient de 
sortir par le fond et le montrant da doigt à Voref • 

Tenez, vous le voyez, ce jeune homme qui s'éloigne 
dans les jardins avec Lestocq, le capitaine Dimiiri, du régi- 
ment de Novogorod. 

EUDOXIE, à part. 

Dimitri ! 

GOLOPEIN. 

Qu*on me rende compte de tontes leurs démarches. Je 
vous charge de }es surveiller... 

VOREP, à demi-Toiz. 

Pourquoi ne pas les arrêter sur-le-champ ? 

GOLOFKIN, de même. 

Parce que je n*en connais que deux encore! tandis qu*en 
attendant à ce soir, je saisirai d'un seul coup tous les con- 
jurés. Va, te dis-je, et observe-le sans éveiller ses soup- 
çons. 

(Voref sort.) 
EUDOXIE. 

Eh ! mon Dieu ! monsieur, quel air sombre et soucieux ! 
que se passe-t-il donc ? et pourquoi m'empôcher d'aller à 
ce bal ? 

GOLOFKIN. 

Je dirai... j'ai déjà dit à plusieurs personnes que vous 
étiez indisposée ; vous le serez ; vous vous arrangerez pour 
l'être. 

EDDOXIE. 

Mais pourquoi ? pour quelles raisons ? 



LBSTOGQ 371 



.GOLOPKIN. 

Pour VOUS éloigner du danger, (a demi-yoïz.) Apprenez 
qu*nne conspiration doit éclater cette nuit pendant le bal. 

BUDOXIB. 

Est-il possible 1 

GOLOFKIN. 

Eh ! oui, sans doute ; ce Lestocq que j*avais acheté et 
qui m'a vendu, ce Dimitri, et d'autres encore que je con- 
naîtrai, doivent, ce soir à minuit, se rendre aux casernes 
Préobajenski pour exciter à la' révolte des soldats qui déjà 
m'étaient suspects, et que Ton a remplacés par les cheva- 
liers-gardes, qui nous sont dévoués. (Se promenant.) Oui, à 
minuit, ils se présenteront pour haranguer la troupe, on les 
laissera entrer ; la porte se refermera sur eux ; tous pris, et ' 
un quart d*heure après, tous fusillés 1 

BUDOXIE, à part. 

Je me meurs ! (a Coiofidn et en tremblant.) Mais s*il y avait 
dans le nombre des gens plus imprudents que coupables, 
qui, entraînés, égarés... 

OOLOFKIN. 

Pourquoi se trouvent-ils là ? car je vous jure bien que de 
tous ceux qui à minuit se présenteront aux casernes, pas un 
n'échappera. 

EUDOXIE, à part. 

mon Dieu ! comment le sauver ? comment Tempôcher 
de s'y rendre î 

SCÈNE vni. 

Les mêmes ; CATHERINE. 

CATHERINE. 

Eh ! mais, madame, vos fleurs, votre parure, tout est 
prêt, et nous vous attendons. 



372 OPÉRAS-COMIQUES 

BUDOXIE. 

C*est inutile ; je ne m'habillerai pas ; je n'irai pas au bal. 

GOLOPKIN, lui prenant la main et à demi-Toix. 

C'est bien, madame, je vous remercie. 

EUDOXIE, bas à Catherine. 

Viens, viens, Catherine, je n'espère qu'en toi. 

,, (Elle sort ateo Catherine.) 

SCÈNE IX. 
GOLOFKIN, pal. LESTOCQ. 

GOLOFKIN. 

Ah 1 monseigneur Lestocq, vous qui êtes un si habile 
médecin, nous verrons si vous avez le talent de vous sau- 
ver... (Se retournant et apercerant Lestocq.) Eh! le VOilà, Ce clier 

docteur; je vous demandais. 

LESTOCQ. 

Est-il vrai, monseigneur? (a part.) Tâchons de savoir s'il 
a tout entendu... 

GOLOFKIN. 

Oui, ma femme était un peu indisposée. 

LESTOCQ. 

ciel 1 

GOLOFKIN. 

Rassurez-vous, cela va mieux ; seulement, je crains qu'elle 
ne puisse ce soir aller au bal. 

LESTOCQ. 

C'est donc grave; et je cours auprès d'elle. 

GOLOFKIN. 

Demain, si vous avez le temps, si vous le pouvez... 

LESTOCQ, se promenant ainsi que Golofkin. 

Aura-t-on le plaisir de vous voir au bal? 



LESTOGÛ 313 



GOLOPRIN. 

Certainement. Croyez-vous, docteur, que la fête soit 
belle? 

LBSTOGQ, froidement. 

Superbe ! 

GOLOFKIN, souriant. 

Vous espérez vous y amuser ? 

LESTOGQ. 

Mais oui. Et vous, Excellence ? 

GOLOFKIN. 

Franchement, j'y compte, et à moins d'événements qu'on 
ne peut prévoir... 

LESTOCQ, froidement. 

Je n'en vois guère, et je crois que tout se passera à mer- 
veille. 

GOLOFKIN, cessant de se promener. 
Moi aussi ! Dites donc, docteur... (S'appnyant sur son épaule.) 

j'ai observé ce jeune homme de ce matin, et vous aviez 
raison^ je crois comme vous qu'il est amoureux de ma 
femme. 

LESTOCQ, virement. 

Je n'ai jamais dit que madame la comtesse... 

GOLOFKIN. 

Je le sais bien, car j'ai fait encore une autre découverte : 
je soupçonne qu'il y a une dame, une grande dame... 

LESTOCQ. 

Qui est éprise du jeune officier ; je le savais. 

GOLOFKIN, riant. 

Et vous ne me le disiez pas ; c'est mal. (En confidence.) 
Demain, docteur, demain nous causerons de cela. 

LESTOCQ, à part. 

Est-ce qu'il ne saurait rien? 



374 OPÉRAS-COMIQUES 

60L0FEIN. 

Quand vous viendrez voir ma femme, et en même temps 
je vous demanderai pour moi une petite consultation. 

LESTOGQ, loi prenant la main. 

Sur-le-champ, je suis à vos ordres. (Loi tAunt le pools.) Et 
si vous voulez permettre... 

GOLOFKIN. 

Comment donc 1 dès que je suis entre vos mains, je suis 
tranquille. 

LBSTOCQ, à part, après aroir tété le pouls. 
Dieu ! comme il bat avec violence ! (U regarde Golofkln en face 
bien attentiTement. Golofldn détourne les jeux, et Lestocq, tenant 
toajoors son pools, dit à part.) Il sait tOUt 1 (Haut et froidement.) Le 

pouls est bon; il est calme ; un peu de malaise, de pléni- 
tude ; nous vous débarrasserons de tout cela. 

GOLOFKIN^ souriant. 

Je ne vous parle pas de ma reconnaissance. 

LESTOGQ, de même. 

J'y compte, et m*y attends. A ce soir, monseigneur. 

GOLOFKIN, sortant. 

A ce soir, docteur. 

SCÈNE X. 

LESTOGQ, regardant sortir Golofkin. 

Oui, il sait tout. (Montrant son pools.) Saus le savoir il s*est 
trahi. Il n*y a qu'une chose qui m'étonne, c'est qu'il n*ait 
pas déjà fait tomber ma tête; c'est une faute ! je tâcherai 
de la lui faire payer cher; il ne faut plus penser à nous 
rendre aux casernes Préobajenski, où sans doute Golofkin 
nous attendra. Mais pendant ce temps, si on s'emparait du 
conseil de régence, du jeune empereur surtout... mais il 



LESTOGQ 375 



habite le palais, dont les portes sont bien gardées ! Une 
attaqne de vive force, impossible... y pénétrer cette nuit par 
ruse ou par adresse, cela vaudrait mieux ; mais comment? 

(il marche d'an air agité, et remonte le théâtre*) 

SCÈNE XI. 

LESTOCQ, CATHERINE, aortant du oahinet à droite. 

CATHERINE. 

J'ai beau courir, je ne l'aperçois pas. 

LESTOCQ. 

C'est Catherine 1 à qui en veut-elle ? 

CATHERINE, jeUnt on cri de aarprÎM. 

Ah ! monsieur le docteur I ' 

LESTOGQ. 

Ce n'est pas moi que vous cherchez? 

CATHERINE. 

Non ! c'est M. Dimitri ; j'ai quelque chose à lui dire. 

LESTOGQ. 

De votre part ? 

CATHERINE. 

Oh 1 mon Dieu, non ! 

LESTOGQ. 

De qui donc alors ? 

CATHERINE. 

Ne me le demandez pas, monsieur le docteur, parce que 
j'ai juré de ne pas en parler. 

LESTOGQ, avee ironie. 

Et quand vous avez juré, vous tenez si bien vos serments 1 

CATHERINE. 

Que voulez- vous dire ? 



376 OPÉRAS-COMIQUES 

LESTOCQ. 

Est-ce que je ne sais pas tout ce qui se passe ? est-ce 
que vous n'avez pas révélé tantôt, ici même, à Golofkin, ce 
que je vous avais recommandé de lui laire ? et votre tra- 
hison... 

CATHERINE. 

Ce n*est pas de la trahison, c'est de la peuri il voulait 
me tuer. 

LESTOCQ. 

Et si je raconte à Strolof que vous avez manqué à vos 
serments, il vous abandonnera, il ne voudra plus vous épou- 
ser. 

CATHERINE» ettrajée. 

Eh bien I par exemple... 

LESTOCQ, faisant on pas. 

Et je le lui dirai. 

CATHERINE, le retenant. 

Ah I monsieur le docteur, je vous en prie, ne lui en parlez 
pas! 

LESTOCQ. 

Soit I à condition que vous parlerez, que vous me direz 
tout! 

CATHERINE. 

Cela ne vous regarde en rien. 

LESTOCQ. 

N'importe; vous cherchiez Dimitri? 

CATHERINE. 

Pas pour moi. 

LESTOCQ. 

Pour qui donc? 

CATHERINE. 

De la part de ma maîtresse. 



LESTOGQ 317 



LESTOCQ. 

Madame Golofkin? 

CATHERINE. 

Oui. 

LESTOGQ, Tirement. 

Et pourquoi faire? dans quel motif? que lui veut-elle? 

CATHERINE. 

Attendez donc que je m'y reconnaisse ; je suis entrée tout 
à rheure avec madame au palais impérial où elle demeure. 

LESTOGQ, Tivement. 

Au palais? 

CATHERINE. 

Oui, dans son appartement; et au lieu de s^habiller pour 
le bal, elle se promenait d'un air agité, disait de temps en 
temps, tout haut, des mots que je ne comprenais pas> 

LESTOCQ. 

C'est égal! 

CATHERINE. 

Elle a répété plusieurs fois : « caserne Préobajenski. » 

LESTOCQ. 

Et puis? 

CATHERINE, imitant sa maltresse. 

« Le malheureux 1 l'imprudent I s'il y va, il est mort. » 

LESTOCQ. 

Et puis? 

CATHERINE; imitant toujours sa maltresse. 

a Minuit! minuit! comment l'empêcher? » Enfin, si ce 
n'était le respect qu'on doit à une grande dame, elle avait 
l'air d'être folle ! et elle s'est mise à écrire en me disant : 
« Tu vas porter cette lettre,.. » 

LESTOCQ, Tivement. 

Une lettre; où est-elle? 



378 OPÉRAS-COMIQUES 

GATHBRmE. 

Elle Ta déchirée, en s*écriant : « Non, non, c'est trop se 
compromettre ; j'aime mieux, a-t-elle ajouté, me confier à 
toi, à ton attachement, à ta fidélité; » et vous voyez, mon- 
sieur le docteur... 

LESTOGQ. 

Est-ce que c'est y manquer? est-ce qu'on ne doit pas 
tout dire à son docteur? Eh bien 1 tu t'es donc chargée d'an- 
noncer à Dimitri... 

CATHERINE. 

. Que madame avait un important service à lui demander, 
un service d'où dépendait sa vie, et qu elle le suppliait de se 
trouver ce soir à minuit à la porte du palais. 

LESTOGQ. 

La grande portt? 

CATHERINE. 

Non, celle qui donne sur les bords de la Neva, et je dois, 
seule et dans l'ombre, aller lui ouvrir, dès qu'il aura frappé 
trois coups; voilà tout ce qu'elle m'a dit; il n'y a pas un mot 
de plus ; c'est l'exacte vérité. 

LESTOGQ, aveo impati«nca. 

C'est bien ! c'est bien 1 

CATHERINE. 

Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire ? 

LESTOGQ. 

Remplir ton message auprès de Dimitri, sans parler à lai 
ni à ta maîtresse de ce ique tu m'as confié. 

CATHERINE, Tivement. 

Oh I je vous le promets ; d'autant que j'avais déjà pro- 
mis... car je ne sais pas comment cela se fait, mais sans le 
vouloir je promets à tout le monde I 

LESTOGQ. 

Qu'importe, si on est fidèle ? 



1.BST0GQ 379 



GATHBRINB. 

Voilà! aussi vous le direz à Strolof, n'est-il pas vrai? 
parce qu'une fois marié, il aura confiance... 

LESTOGQ. 

£h I partez donc, morbleu 1 vous n*avez pas de temps à 

perdre. (Catherine s'enfait.) Ni DOUS UOU pluS I le Cicl UOUS 

seconde ; je sais maintenant comment pénétrer cette nuit 
au palais. 

(On entend an dehors et au loin un bruit de fanfare et d'harmonie.) 



SCENE XII. 

LESTOGQ, STROLOF, sortant de la porte à droite. 
STROLOFy A demi-Toiz. 

La régente traverse les jardins de TËrmitage et se rend 
à la salle de bal. 

LESTOGQ. 

Uïi bal, des parures, des chants d'allégresse, et dans 
quelques heures, la mitraille, la fusillade, des malheureux 
égorgés ; et si nous succombons, moi ce n*est rien 1 mais 
Elisabeth, ma pauvre souveraine. (Montrant strolof.) Et lui 
peut-être... 

STROLOF. 

Qu'y a-t-il, maître? 

LESTOGQ. 

Rien, une absurdité; je m'amuse à penser, quand il faut 
agirl 

FINALE, 

Entends-tu? la fête commence. 
(Courant aux croisées du fond, qu'il ouvae tontes Tune après l'autre, et 
par lesquelles on aperçoit les jardins de l'Ermitage.) 
Quelle foule joyeuse, immense ! 
Vois-tu dans ces jardins comme ils se pressent tous ! 



380 0PÉRA8-G0UIQUE8 

Et des orchestres de la danse 
Les soûs harmoûieux arrivent jusqu'à nous. 

LESTOGQ et STROLOF, regardant an fond. 

douce nuit, belle soirée, 
Instant d'où dépend notre sort, 
Quelle chance m'est préparée ? 
Est-ce la victoire ou la mort? 
(Us Tont regarder aoz croisées da fond. L'on voit plnsienrs groupes 

traverser les jardins.) 



scÈ^'E XIII. 

Les MBlfES; DIMITRI, entrant par la porte A droite, qui est restée 

ouverte. 

DIMITRI. 

O douce nuit, belle soirée ! 
Espérance plus douce encor ! 
Maîtresse chérie, adorée. 
De toi va dépendre mon sort 
(a part.) 
Oui, j'irai, mais minuit?... c'est juste la même heure 
Pour nos autres projets, et s'il faut que je meure, 
Que deviendrait, hélas! Eudoxie !... 

(ApercoTant Lestoeq*) 
Ah! c'est lui. 
Pourriez-vous retarder pour moi, pour un ami, 
La conspiration d'un quart d'heure? 

LESTOCQ, froidement. 

Eh! mais oui ! 
Aux quartiers Préobajenski 
Nous n'irons point. 

DIMITRI, avec joie. 

L'idée est bien meilleure. 
Et vous avez raison, car j'ai pour cette nuit 
Un rendez- vous... 



LBSTOGQ 381 



LESTOGQ. 

Vraiment ? 

DIMITRI, 8*arrétant. 

Mais jamais je ne cause. 
De votre appartement, ce soir, avant minuit. 
Permettez-vous, docteur, qu'un instant je dispose? 

LESTOGQ. 
Et pourquoi? 

DIMITRI. 

Pour changer de costume et d'habit. 
Et prendre un long manteau... 

LESTOGQ. 

Favorable au mystère, 
A vos ordres. 

DIMITRI. 

C'est bien. 

LESTOGQ, bas à Strolof, lai montrant Dimitri. 

Toi, tu suivras ses pas. 
Et dès qu'il aura mis le pied chez moi... 

STROLOF. 

Que faire? 

LESTOGQ, à Toiz basse. 
Sur-le-champ tu l'enfermeras ; 
Et restant prisonnier ainsi la nuit entière. 
Il ne pourra plus nuire à nos desseins, je croi. 

STROLOF. 

Oui^ mais son rendez-vous ! 

LESTOGQ. 

Un autre ira. 

STROLOF. 

Qui? 

LESTOGQ. 

Moi! 



382 OPÉRAS-COMIQUES 

Ensemble. 

LESTOGQ et STROLOF. 
douce nuit, belle soirée ! 
Instant d'où dépend notre sort, 
Quelle chance m'est préparée ? 
Est*ce la Toagesnce ou la mort ? 

DIMITRI. 

douce nuit, belle soirée ! 
Espérance plus douce encor ! 
Maîtresse chérie, adorée, 
C'est de toi que dépend mon sort. 

SCÈNE XIV. 

Les mêmes; GOLOFKIN, ELISABETH, habmée en bergère da 
temps, ainsi que PLUSIEURS DaMES de la coor ; CATHERINE, 
Gens de cour, Hommes et Femmes, en habits de oaraetëre. Ils 
paraissent au fond dans le jardin, et plnsieurs entrent dans le pa^ 
Villon. 

ÉLISARETH, montrant s<m eostnme. 

Voyez si j'ai les habits, 
Le ton d'une humble bergère ; 
Voyez si j'ai bien appris 
Los airs naïfs du pays. 

CHANSON, 

Premier couplet, 

« Ah! qu'elle est belle, 
« Celle 
« Qu'aime monseigneur ! 
« La jeune fille 
. « Brille 
« D'un éclat vainqueur. 

€< Esclave aux regards si doux, 
« Sans peine 
« On brise sa chaîne : 



LBSTOGQ 383 



« Un mot, un coup d'œil de vous, 
« Le maître est à vos genoux. 

Deuxième couplet, 

« Il croyait être 
(c Maître 
« Dans ce beau séjour. 
« Erreur extrême, 
« Il aime 
c Et tremble à son tour. 

« Esclave aux regards si doux, etc. 

Troisième couplet, 

« La jeune esclave 
« Brave 
oc Les lois de la cour. 
« Soudain noblesse 
« Cessé 
oc Où règne Tamour. 

a Esclave aux regards si doux, etc. » 

LE CHOEUR. 

C'est divin, c'est charmant ! ses accents enchanteurs 
Ont réduit à la fois et nos sens et nos cœurs. 

60L0FKIN, à ÉUsabeth. 

Déjà pour le bal tout s'apprête, 
Et la régente espère à cette fête 
Voir Votre Altesse... 

ELISABETH. 

A rinstant je m'y rends, 

(a Lestocq.) 
Vous y venez, docteur ? 

LESTOGQ, s'inclinant. 

Pour vous y voir paraître, 
(fias & Strolof.) 

Va trouver nos amis... 

ELISABETH, & Golofkin. 

Ces jardins sont charmants ! 



384 OPÉRAS-COMIQUES 

LESTOCQ. 

Mais y rester trop tard est imprudent, peut-être ? 

DIllITRIy étourdiment. 

Le docteur a raison^ je pars avant minuit... 

LESTOCQ. 
Moi de même. 

CATHERINE, regardant Dimitri, et GÔLOFKIN, regardant Lestocq et 

Dimitri. 

J'entends. 

GOLOFEIN, à part. 

Traîtres, mon œil vous suit! 

ELISABETH, bas à Lestocq. 

Quoi 1 minuit... c'est l'instant du complot... Je frissonne... 
Et que faire? 

LESTOCQ, à demi-Toix. 
Danser, la prudence l'ordonne. 

(Bas à Strolof.) 
Et nous, à minuit ! 

STROLOF, regardant Lestocq. 
C'est dit I 

CATHERINE, à Dimitri, à demf.Toix. 

Minuit ! 

DIMITRI, de même. 
Minuit ! 

GOLOFKIN, les regardant, à part, areo joie. 
Minuit ! 

ELISABETH, tremblante. 
Minuit! 

Ensemble. 

DIMITRI. 

douce nuit, belle soirée. 
Espérance plus douce encori 



LESTOGQ 385 



ELISABETH et LE CHOEUR. 

O douce nuit, belle soirée. 
Espérance plus douce encor! 

GOLOFKIN. 

douce nuit, belle soirée, 

Pour moi bientôt plus douce encor ! 

LESTOCQ et STROLOF. 
douce nuit, belle soirée, 
Instant d'où dépend notre sort ! 

CATHERINE. 

douce nuit, belle soirée, 
Dont il faut se priver encor ! 

TOUS. 

Oui, l'orchestre joyeux 
Retentit en ces lieux, 
Sous ce riant feuillage, 
Le plaisir nous engage ; 
Les grâces et l'amour 
Ici tiennent leur cour. 
A l'appel du plaisir 
Hâtons-nous d'accourir. 

(lis sortent tous en désordre, et se perdent dans les jardina.) 




IV. — jv. 2-2 




ACTE QUATRIÈME 



Un appartement du palais. De grandes fenêtres au fond, donnant sur la 
place publique. Porto au fond, et deux portes latérales. 



SCENE PREMIERE. 

ËUDOXIB, seule. 

AIR, 

Voici bientôt minuit... au rendez- vous fidèle, 
Il va venir, et moi je ne le verrai pas; 

Mais en ces lieux où l'amitié l'appelle, 
Loin des bourreaux, du moins, je retiendrai ses pas. 

Celui qui m*adore, 
M'attend et m'implore. 
Une fois encore 
Je pourrai le voir ! 
Dieu qui nous console 
Sois ma seule idole. 
Que par toi j immole 
L'amour au devoir. 

Oui, d'espérance et de plaisir, 
Ce seul espoir me fait fï*émir; 
Il est sauvé... que dans mon cœur 
Rentrent la joie et le bonheur. 

Mon zèle 
Fidèle 
Sur lui veille toujours. 



LE8T0GQ 387 



Heureuse, 
Joyeuse, 
J'aurai sauvé ses jours. 



SCENE IL 
EUDOXIE, CATHERINE. 

CATHERINE. 

Yoici minuit; je vais Fattendre où il m'a promis de se 
trouver. 

EUDOXIE. 

Tu m'as bien comprise ? 

CATHERINE. 

Oui, madame. Dès qu'il viendra, dès que j'entendrai le 
signal..» 

EUDOXIE. 

Tu ouvriras la porte du palais qui donne sur la Neva, et tu 
le conduiras, là, dans ce cabinet, où tu l'enfermeras. 

CATHERINE. 

Tout seul? 

EUDOXIE. 

Sans doute. 

CATHERINE. 

Et VOUS ne le verrez pas? 

EUDOXIE. 

Non ; je rentre chez moi, dans mon appartement, d'où je 
ne sortirai pas. 

CATHERINE, A part. 

Eh bien! par exemple I donner un rendez-vous à un 
amant pour l'enfermer tout seul, autant valait le laisser chez 
luil Ces grandes dames ont des idées... (Haut.) J'y vais, 
madame. 



388 OPÉRAS- COMIQUES 



EUDOXIE. 

Et de la discrétion! 

CATHERINE. 

Oui, madame, (a part en sortant.) Paavre jeune homme ! 

EUDOXIE. 

Au moins, et en le forçant de passer la nuit ici, au palais, 
il n'ira pas ce soir aux casernes Préobajenski ; c'est tout ce 

que je veux. (Regardant la porte & gauche.) Ne rOStOUS pas ici... 

Qui vient là ? serait-ce mon mari ? non, la princesse. 



SCENE m. 

EUDOXIE, ELISABETH, UN DOMESTIQUE la suit et reste 

dans rantiohambre. 
EUDOXIE. 

Vous, madame, que je croyais au bal, à cette fête dans les 
jardins de TErmitage? 

Elisabeth. 
Je n'y suis pas restée longtemps ; je n'ai pas attendu 
minuit, et sachant de Golofkin que vous étiez seule et 
souffrante, j'ai voulu vous voir avant de me retirer. 

EUDOXIE. 

Que de bontés ! 

ELISABETH. 

Et puis, j'ai appris tant de choses!... (a part.) Ce Lestocq 
vient de me faire part de son nouveau plan, d'une attaque 
sur le palais. Il parle de tout tuer, de tout renverser. C'est 
horrible ; comme si on ne pouvait pas faire de révolutions 
sans faire de mal à personne 1 

EUDOXIE, qui pendant ce temps a écouté près de la porte, à part, 

Tivement. 

J'ai cru entendre .. (Haut à Elisabeth.) Venez, madame, 
passons chez moi 1 



LESTOGQ 389 



ELISABETH. 

Mais non, au contraire, je voulais vous décider à me 
suivre, à venir auprès de moi. (a part.) Là, du moins, elle 
sera en sûreté. 

EUDOXiE. 

Quitter ces lieux, cette nuit; et pourquoi? 

ELISABETH. 

Ne me le demandez pas, je ne pourrais vous le dire; mais 
vous savez, Eudoxie, que vous avez été autrefois pour moi 
une compagne, une amie, et il y a ici, à la cour, si peu de 
gens qui nous aiment, que ceux-là, il faut veiller sur eux, 
les sauver... 

EUDOXIE. 

Les sauver ! il y a donc du danger ? 

ELISABETH. 

Je ne dis pas cela ; aucun, sans doute ; mais vous savez 
queGoIofkin, votre mari, est assez généralement détesté... 
(se reprenant.) Nou, nou, je veux dire qu'il n'est pas aimé de 
beaucoup de monde, pas même de vous, peut-être, (vivement.) 
C'est tout naturel, ça ne me regarde pas ; mais dans ces 
temps de trouble... (Avec embarras.} il se pourrait que Ton 
s'en prît d'abord à lui, et vous pourriez vous-même, con- 
fondue dans le désordre et l'horreur d'une scène pareille... 

EUDOXIE. 

Ah 1 vous me faites trembler I On va donc attaquer le 
palais ? 

ELISABETH. 

C'est possible; je n'en sais rien. 

EUDOXIE, à part. 

Et Dimitri que dans ce moment j'y fais venir... Dieu! 
c'est Catherine ! 



22. 



390 OPÉRAS-COMIQUES 



SCENE IV. 

Les mêmes ; CATHERINE, sortant de la porte à gauche, qu'elle 

referme, et dont elle prend la clef* 

TRIO. 

CATHERINE, à Eudozie, sans voir Elisabeth. 
Il est là... tout a réussi. 

(Montrant la porte à gauche.) 
Je viens de renfermer ici. 
(Montrant la clef qu'elle vient d'ôter de la porte, et qu'elle tient è la 

main.) 
Voici la clef. 

(Aperoerant Elisabeth.) 
Dieu! Son Altesse! 

EUDOXIE, bas & Catherine. 
Qu'as-tu fait? 

CATHERINE, à part. 
Quelle maladresse ! 

ELISABETH, regardant en souriant Endoxie et Catherine. 

D'où vient donc ce trouble? et quelle est 
La personne qu'avec mystère 
Vous tenez ainsi prisonnière? 

EUDOXIE. 

ciel ! Votre Altesse croirait... 

ELISABETH, la regardant toujours en riant. 

Mais si, comme je le soupçonne, 
Il s'agit d'un tendre secret, 
D'avance je vous le pardonne. 

EUDOXIE, Tiyement. 
Madame... 

ELISABETH. 

Je sais ce que c'est. 
Et, loin de vouloir vous trahir. 



LB8T0GQ 391 



Que ne puis-je ici vous servir! 
'^A Badozie.) 

Parlez, je voudrais vous servir. 

CATHERINE, bas, h Eadoxie. 

Au fait... elle peut vous servir. 

Ensemble. 
ELISABETH. 

Allons, belle dame. 
Mon oœur le réclame. 
Ouvrez-moi votre âme, 
Parlez sans détours. 
Croyez ma tendresse, 
Oui, quoique princesse. 
Moi, je m'intéresse 
Toujours aux amours. 

CATHERINE. 

Allons donc, madame, 
Son cœur le réclame; 
Ouvrez- lui votre âme, 
Parlez sans détours. 
Croyez sa tendresse, 
Oui, quoique princesse, 
Klle s'intéresse 
Toujours aux amours. 

EUDOXIE. 
En vain, dans mon âme, 
Contre cette flamme 
Le devoir réclame ; 
Mon cceur, dans ce jour, 
Tout à la tendresse, 
Cède à sa faiblesse. 
Et comment sans cesse 
Combattre l'amour? 

CATHERINE, bas à Eadoxie. 
Lorsqu'autrement l'on ne peut faire, 
Il vaut mieux parler franchement. 



392 ' OPÉRAS-COMIQUES 

(Passant près d'Elisabeth.) 
Oui, c'est un jeune militaire 
Que nous faisons venir on secret... 

ELISABETH, ayeo galté. 

C'est charmant ! 

CATHERINE. 

Mais dans un bon motif. 

BUDOXIE, lai faisant signe de se taire. 

(a la prineesse.) 
Oui, madame, 
Je voulais préserver ses jours d'un sort fatal ; 
Mais je ne l'aime pas, j'en jure sur mon âme. 

ELISABETH, riant et à demi-yoiz. 

Et quand tu Taimerais, où serait le grand mal ? 

Ensemble, 

ELISABETH. 

Allons, belle dame, 
Mon cœur le réclame, 
Ouvrez-moi votre âme, 
Parlez sans détours. 
J'aime la tendresse. 
Et, quoique princesse, 
Mon cœur s'intéresse 
Toujours aux amours. 

CATHERINE. 

Allons donc, madame, 
Son cœur le réclame,* 
Ouvrez-lui votre âme, 
Parlez sans détours. 
Croyez sa tendresse, 
Oui, quoique princesse. 
Son cœur s'intéresse 
Toujours aux amours. 

EDDOXIE. 

En vain, dans mon âme, 
Contre cette flamme 
Le devoir réclame; 



LB6T0CQ âd3 



Mon cœur sans détour, 
Tout à la tendresse, 
Cède à sa faiblesse; 
Et comment sans cesse 
Combattre l'amour? 

ELISABETH. 

Et cet amant vaut-il que l'on s'expose ainsi 
Pour le sauver ? 

CATHERINE, A qui sa maltreMe fait en yaln tî^e de se taire. 

Sans doute, il adore madame, 
Et c'est un cavalier si brave et si gentil ! 
Vous l'avez vu. 

ELISABETH, galment. 

Et c'est... 

CATHERINE, A demi-Toix. 

Le jeune Dimitri. 

ELISABETH, stupéfaite, et toate tremblante d'émotion. 

Dimitri! qu'as-tu dit? lui que l'amour enflamme 
Pour ta maîtresse? 

CATHERINE. 

Eh! vraiment, oui. 

ELISABETH. 

Qui pour un rendez-vous, pour la voir, vient ici ! 

CATHERINE. 

Oui, vraiment. 
(Montrant le cabinet A gauche, et la clef qu'elle tient A la main.) 
Il est là, je l'ai conduit moi-même ! 

ELISABETH, lui arrachant la clef. 
Ah! c'en est trop... 

CATHERINE et EUOOXIE. 

D'où vient ce trouble extrême ? 

ELISABETH, A part, et douloureusement. 

Ah! moi qui l'aimais tant!... 

(Arec colère.) 
Et ce Lestocq... et lui... 
M'abuser, me trahir et me jouer ainsi ! 



S94 OPÉRAS-COMIQUES 



Ensemble. 
ELISABETH. 

Oui, la haine succède 
A l'amour, au bonheur. 
Oui, c'en est fait, je cède 
A ma juste fureur. 
D'un pareil artifice, 
D'un détour si honteux. 
Je veux avoir justice ; 
Ils périront tous deux! 

EUDOXIE et CATHERINE, regardant Elisabeth. 
A sa bonté succède 
La haine et la fureur. 
Mon Dieu, sois-nous en aide ! 
Je tremble de frayeur. 
Ah ! s'il faut qu'il périsse, 
Si quelqu'un dans ces lieux 
Mérite le supplice. 
Ne punis que nous deux ! 

ELISABETH, ce mettant A la table, et écriraBt d'an air agité. 
Golofkin saura tout!... malheur à qui m*offense ! 

EUDOXIE, effrayée. 
ciel! 

ELISABETH, écrivant toujours. 

Oui, leur trépas assure ma vengeance. 
(a Eudoxie.) 
Mais vous, ne craignez rien, pour vous aucun danger, 
Car ce n'est pas de vous que je veux me venger. 

(Appelant le domestique qui raccompagnait à la troisième scène.) 
Tiens, pars... (Lui remettant le billet qu'elle Tient d'écrire.) A 

Golofkin 1... 



(Le domestique sort.) 



Ensemble. 

ELISABETH. 

Oui, la haine succède 
A Tamour, au bonheur ! 



LESTOGQ 395 



Oui, c'en est fait, je cède 
A ma juste fureur ! 

BUDOXIE et CATHERINE. 

 sa bonté succède 
La haine et la fureur. 
Mon Dieu, sois-nous en aide ! 
Je tremble de frayeur. 
(Ettdoxle et Catherine, sur un geste de la princesse, sortent par une des 

portes à gauche.) 

SCÈNE V. 

ELISABETH, seu]e. 

Je serai vengée I c'est ce que je voulais. Golofkin est 
instruit maintenant de tous les projets que Ton tramait en 
mon nom. Lestocq les paiera de sa tête, et quant à Dimitri, 
je me charge moi-même de punir ; (Montrant la porte à gauche. ) 
il est là! que je le voie, ce perfide; que je jouisse de son 
trouble et de sa confusion ! Ah ! ma main tremble, et je puis 
à peine tourner cette clef. (La porte s'oayre.) Paraissez, capi- 
taine, paraissez, Dimitri. 

SCÈNE VI. 

ELISABETH, LESTOCQ, enyeloppé d'an manteau. 

ELISABETH. 

Venez, c'est maintenant qu'il faut me rendre compte de 
toutes les trahisons dont vous et Lestocq vous êtes rendus 
coupables envers moi. 

LESTOCQ, jetant son manteau. 

Moi coupable ? 

ELISABETH. 

Dieu! Lestocq! 



396 OPÉHAS-COlfIQUES 



LESTOCQ, souriant. 

Coupable de vous aimer, de vous servir, de se dévouer 
pour vous. Si ce sont là les crimes dont Votre Altesse m'ac- 
cuse, j^ai, grâce au ciel, beaucoup de complices. 

ELISABETH. 

Je vous accuse de vous être joué de ma confiance et des 
sentiments qui m'étaient les plus chers, de m'avoîr dit que 
Dimitri m'aimait. 

LESTOGQ. 

Je le soutiens ! 

ELISABETH. 

Et vous me trompez encore. Vous savez aussi bien que 
moi qu'il aime Eudoxie, qu'il en est aimé. 

LESTOGQ, à part. 

Grand Dieu ! I 

ELISABETH. 

i 

Que celle nuit môme il en a reçu un rendez- vous, et tout 
à l'heure, j*ai trouvé ici madame Golofkin qui, inquiète et 
tremblante, m'a tout confié. Ah I vous ne comptiez pas sur 
un tel aveu^ et confondu maintenant, vous ne savez que 
répondre. ! 

LESTOGQ, froidement. 

Cela ne m'embarrasse pas un moment. 

ELISABETH. 

Quoi ! vous me soutiendriez qu'elle n'atlendait pas ici 
même Dimitri? 

LESTOGQ. 

C*est possible 1 Mais en tous cas, elle l'aurait attendu 
longtemps ; car il était bien décidé à ne pas venir. 

ELISABETH. 

Qu^ dites-vous ? 

LESTOGQ. 

Qu'il est aimé de madame Golofkin, c*est vrai. Ce n'est 



LBSTOGQ 891 



pas sa faute, tout le monde Taime, ce jeune homme, il ne 
peut pas empêcher cela ; mais tous les sentiments qu'on 
éprouve pour lui, il n'est pas obligé de les partager, dans 
ce moment surtout où il a bien autre chose en tête, et sur- 
tout dans le cœur. Oui, madame, oui, je vous le répète, c'est 
vous seule qu'il aime ; et quand il a reçu tantôt ce message 
de madame Golofkin, j'étais là, près de lui, et il s'est écrié : 
« C'est impossible ! je n'irai pas 1 » c'a été son premier mot. 
Puis, en galant homme, et se rappelant les égards que Ton 
doit à une femme, même qu'on n'aime pas, il m'a dit : 
« Docteur, allez -y à ma place ; faites-lui entendre raison, 
calmez son désespoir, mais dites*lui la vérité, dites-lui que 
j'aime ailleurs. » Oui, madame, et il le prouve en ce moment 
les armes à la main, en combattant pour vous. 

ELISABETH. 

Grand Dieu! 

LBSTOCQ. 

Il est à la tête des conjurés, il expose sa vie pour défen- 
dre celle qui Faccuse et qui doute de son amour. 

ELISABETH. 

Ah ! je n'en douté plusl et c'est moi qui suis bien mal- 
heureuse, bien coupable ; c'est moi qui l'ai trahi, qui vous 
ai trahis tfous. 

LESTOGQ. 

Que dites- vous? 

ELISABETH. 

N'écoutant que ma colère, ma jalousie... que voulez-vous 1 
peu m'importait le complot, son amour était tout pour moi, 
je ne voyais que lui, et me croyant trahie, ne rêvant que 
la vengeance, je viens d'écrire, de tout révéler à Golofkin... 

LESTOCQ. 

Malédiction 1 

ELISABETH. 

Vos projets sur Munich, Osterman; et je lui ai même 
recommandé d'éloigner le prince Ivan de ce palais. 

ScRiBS. — Œayres complètes. IV«»« Série. — 4n»e Vol. — 23 



398 OPÉHAS-COMIQUES 

LESTOCQ, se frappant la téta. 

Voir tout renverser au moment du succès 1 jeter à ses 
pieds une couronne, et tout cela par amour! 

ELISABETH. 

Lestocq I Lcstocq I pardonnez-moi 1 

LESTOCQ, froidement. 

Que voulez-vous, madame ? tout est fini, tout est perdu. 
H faut savoir mourir, et je tâcherai de m^en tirer le moins 
mal possible. France! ô mon pays! je ne te verrai plus ; 

pourquoi aussi l'avoir abandonné ? (Après un îostaBt de réflexion.) 

Pourquoi ? pour faire foriune ou me faire tuer. Eh bien 1 de 
quoi ai- je à me plaindre ? m'y voilà ; je suis arrivé au bat. 

ELISABETH. 

Âh I que ne puis-je mourir pour réparer ma faute! 

LESTOCQ, Tivement et lui prenant la main. 

Dites- VOUS vrai? 

ELISABETH. 

Oui, pour sauver vos jours, ceux de Dimitri et de nos 
amis, je donnerais les miens. 

LESTOCQ, eTec fierté I 

C'est bien 1 voilà la première fois d'aujourd'hui que vous 
parlez en impératrice. Eh bien! Elisabeth... 

ELISABETH; aree résointion. 

Il faut mourir ! 

• LESTOCQ. 

Non, mais régner! courez vous réfugier au milieu du 
régiment de Novogorod, vous n'avez pas d'autre asile en ce 
moment, et qui sait l'effet que produira sur eux, sur la 
multitude, une femme jeune et belle, la fille de Pierre le 
Grand qui vient leur demander la couronne ? Ou je m'y 
connais mal, ou il a souvent fallu moins que cela pour 
exciter Tenthousiasme, gage du succès. Enfin qu'ils résis- 
tent, qu'ils maintiennent, qu'ils amassent la révolte^ c^est 
tout ce que je demande ; moi, pendant ce temps... 



LESTOCQ 399 



ELISABETH. 

Que voulez-vous tenter ? 

* 

LESTOCQ. 

Une résolution dernière, désespérée. Puisque ma tôle est 
livrée, il faudra qu'ils viennent la prendre, car je ne la leur 
porterai pas, et je la défendrai le plus longtemps possible. 
Partez, madame, nous ne nous reverrons plus maintenant 
que sur le trône, ou comme je vous le disais hier soir... 

ELISABETH, riveinent. 
Non, ne dites pas cela ! (Prète à partir, d'un air sappliant.) 

Lestocqi Lestocq! quoi qu'il arrive, dites que vous me par- 
donnez, et embrassez-moi I 

(Elle 86 jette dans ses bras.) 
LESTOCQ, se dégageant et essujant une larme. 

Allons, allons, il ne s'agit pas de s'attendrir; partez, 
sortez de ce palais pendant qu'on vous le permet encore. 

(Elisabeth sort.) 

SCÈNE VII. 
LESTOCQ, seul, pais STROLOF et les Conjurés. 

LESTOCQ. 

Moi, j'y reste! en ce palais, il m'appartient; je m'en 
empare, et malgré les dangers qui m'y environnent, si 
Strolof et ses amis sont exacts au rendez- vous... 

(il va ouvrir la fenêtre du fond. On aperçoit en dehors Strolof et une 
douzaine de conjarés qui sautent de la fenêtre dans l'intérieur de 
l'oppartement.) 

LES CONJURÉS. 

Dans l'ombre et le silence, 
L'heure de la vengeance 
Va-t-elle enûn venir? 

(a Lestocq.) 
Que ton bras intrépide 



400 OPÉRAS-COMIQUES 

Nous dirige et nous guide ; 
Il faut vaincre ou mourir. 

LESTOCQ) au milieu dei eonjoréi* 

Amis, vos cœurs sont-ils au-dessus de la crainte? 
A braver le trépas êtes-vous résolus ? 

LES CONJURÉS. 
Oui, tous ! 

LESTOCQ. 

Alors, on peut parler sans feinte. 
On nous a dénoncés, nos projets sont connus. 

LES CONJURÉS. 

ciel! 

LESTOCQ. 

Eh bien ! nous sommes tous perdus» 
Je le sais, et pour fuir la mort qui nous menace, 
Quel péril peut alors arrêter notre audace ? 
Je connais un moyen, désespéré, hardi. 
Mais qui peut tout sauver. 

LES CONJURÉS. 

Ordonnez, nous voici. 

Sur notre obéissance 
Tu peux compter d* avance; 
Nous saurons le servir. 
Que ton bras intrépide 
Nous dirige et nous guide, 
Il faut vaincre ou mourir. 

. LESTOCQ, les rassemblant autour de lai. 

Il ne faut plus songer à nous emparer de Munich et de 
Golofkin, ils sont avertis, et sans doute sur leurs gardes. Il 
faut renoncer à nous saisir du prince Ivan, il n'est plus au 
palais. 

LES CONJURÉS. 

ciel ! 

LESTOCQ. 

Mais sa mère, la régente, Anne de Courlande, y est en 



LESTOCQ 401 



core ; elle sort du bal et vient de rentrer dans ses appar- 
tements qui sont de ce côté ; voici la porte qui conduit chez 
elle... 

STROLOF. 

£h bien ? 

LESTOCQ. 

Il faut y pénétrer ; vous la trouverez, ou déjà endormie, 
ou entourée de ses femmes. A votre seul aspect, elle s'ef- 
fraiera aisément, et, de gré ou de force , il faut qu'elle 
signe Tordre d'arrêter Golofkin, Munich et Osterman, et 
qu'elle me charge, moi, d'exécuter cet ordre ; le reste me 
regarde. Je connais le soldat russe et son obéissance pas- 
sive ; je commanderai aux troupes mêmes de Golofkin, au 
nom de la régente, et aux nôtres, au nom d'Elisabeth ; mais 
il faut qu'elle signe, (a stroiof.) II le faut, tu m'entends? 

STROLOF. 

Si elle résiste? 

LESTOCQ, sooriant. 

A la vue d*un poignard, c'est impossible; elle est femme, 
et je la connais. 

STROLOF. 

Et si Ton vient à son secours, si les gardes du palais 
attirés par ses cris... 

LESTOCQ, avec insoucîonce. 

Alors, comme je vous disais tout à l'heure, cela revient 
au même ; nous sommes perdus et nous ne risquons pas 
davantage à tenter l'entreprise. (Arec force.) Du reste, si l'on 
Recourt à son aide, on n'arrivera à vous qu'après m'avoir 
tué; car je reste ici à cette porte, dont je défendrai l'entrée. 
Vous, mes amis, vous m'avez compris... 

LES CONJURÉS. 

Sur noire obéissance 

Tu peux compter d'avance, 

Nous saurons te servir. 



402 OPÉRAS-COMIQUES 



Oui, ta voix intrépide 
Nous dirige et nous guide ; 
11 faut vaincre ou mourir, 
(lli entrent toiii par la porta à deux battants qui est à droite, et Lestocq 
reste debout devant la porte, un pistolet dans chaque main*) 

SCÈNE VIII. 
LESTOCQ, puii DIMITRI. 

DIHITRI, paraissant à la croisée du fond, qui est restée ouTerte* 

N'importe comment, j'y arriverai ! 

LESTOCQ, regardant. 

Qui monte par cette croisée ? qui va là? répondez ! 

DIMITRI. 

Dieu ! le docteur ! 

LESTOCQ, à part. 

Dimitri! qui diable nous l'amène? 

DIMITRI. 

Ah I traître, je te trouve enfin ! et tu me rendras raison 
d'un pareil outrage. 

LESTOCQ, froidement. 

Et lequel ? 

DIMITRI. 

Me faire manquer un rendez- vous avec madame G olofkin! 
Me faire enfermer à double tour dans ta chambre, où je 
serais encore sans les draps de ton lit qui m ont servi à me 
glisser dans la rue. 

LESTOCQ. * 

Une belle idée ! , 

DIHITRI. 

Et tu m'expliqueras maintenant pourquoi tu me retenais 
prisonnier; c'était à dessein, avec intention; car tu ne fais 
rien sans réfléchir. 



LESTOGQ 403 



LESTQGQy froidement. 

C'est la différence qu'il y a entre nous ! 

DIMITRI. 

Je l'ai retrouvé, lu ne m'échapperas pas ; et puisque tu 
connais les détours de ce palais, tu vas me conduire à 
l'instant chez madame Golofkin. 

LESTOGQy aveo colère. 

Moi ! au diable vos amours ! qui, depuis ce matin, m'ont 
donné plus de mal, d'inquiétudes et de tourments que 
Munich, Golofkin et tous nos ennemis. 

DIMITRI. 

Vous m'y conduirez ! 

LESTOCQ, avec inquiétude et regardant toujours du càtÔ de la porte 

droite. 

Non ! 

DIMITRI. 

Ou vous vous battrez avec moi. 

LESTOCQ, avec mépris. 

Me battre ! c'est bon pour vous qui ne risquez que votre 
tète, qui ne risque rien. 

DIMITRI, aroo colère. 

Monsieur, si vous n'êtes un lâche... 

LESTOCQ, sans l'écoater et regardant à droite. 

Tout ce que vous voudrez ! 

DIMITRI. 

Un infâme!... 

LESTOCQ, de même. 

Comme il vous plaira... (luî prenant la main.) Mais silence 1 

pas de bruit, (Lui montrant le pistolet.) OU jC VOUS brûle la 

cervelle, 

DIMITRI, arec indignation. 

Ah ! c'est là votre réponse 1 



404 OPÉRAS-COMIQUES 

LESTOCQ. 

Maintenant I et plus tard je verrai si vous en méritez une . 

autre.. • (Aperc«Tant Strolof qui sort de Tappartenient à droite, il pooese 
ua eri et court au-derant de lui.) Ah ! te VOilà... (A Dimitri.) Atten- 

dez-moi, je suis à vous... (a strolof.) Eh bienl quelles 
nouvelles ? 

STROLOF, lui remettant an papier» 

L*ordre est signé et sans résistance, car elle tremblait de 
tous ses membres. 

LBSTOCQ, prenant le papier. 

C'est bien... que, renfermée dans l'endroit le plus écarté, 
elle n'en puisse sortir ; que nos conjurés veillent près d'elle 
et se fassent tuer plutôt que de la laisser délivrer ; quatre 
suffiront. 

STROLOFy froidement. 

En serai-jeî 

LESTOCQ. 

Non, je te réserve pour d'autres dangers. 

DIMITRI, arec impatience et se promenant au fond du théAlro* 

Eh bien ! monsieur? 

LESTOCQ, à Dimitri. 

Dans l'instant, (a strolof.) Partez... (strolof sort.) On vient; 
il était temps I 

SCÈNE IX. 
Les mêmes ; YOREF et plusieurs Soldats paraissant à la 

porte du fond. 
LESTOGQ, aux soldats, à baate Toiz. 

Que voulez- vous ? qui va Jà? 

VOREF. 

Service du palais ! officier des gardes ; mais vous-même 
de quel droit... 



LË8T0CQ 405 



LESTOGQ. 

De celui que vient de me conférer la régente, S. A. I. Anne 
de Courlande, dont vous connaissez la signature. 

(n lai montre un papiers) 
DIMITRI, à part, pendant que Voref lit le papier. 

Ah I le traître ! lui qui conspirait pour Elisabeth, est 
maintenant aux gages de ses ennemis. 

VOREF, Mant son chapeau, à Lestoeq. 

C'est différent. Excellence 1 

LESTOCQ, montrant Dimitri. 

Assurez-vous d'abord de monsieur, et jusqu'à nouvel 
ordre retenez-le prisonnier. 

DIMITRI. 

Ah ! par exemple ! 

LESTOCQ, à part. 

n n*y a que ce moyen-là pour que la conspiration puisse 
marcher. 

VOREF, s'approchant de Dimitri. 

Votre épée, monsieur? 

DIMITRI, Atant son épée et regardant Lestooq, à Voref. 
Voici mon épée. (Avec colère et montrant Lestorq qui le regarde 

en fouriant.) Mais ce traître, son sang-froid me fait horreur ! 

LESTOOQ. 

Et voire colère me ferait rire, si j'en avais le temps. 
(A part.) Allons rejoindre nos amis. 

(il sort.) 

SCÈNE X. 

Les mêmes, excepté Lestocq et Strolof. 



FINALE. 
VOREF. 

Allons, mon officier, il faut suivre nos pas. 






406 OPÉRAS-COMIQUES 



DIMITRI. 

C'est Juste ! j'obéis et ne vous en veux pas ; 

Mais ce docteur... ce traître, avec son doux langage. 

Moi qui n'y pensais pas, dans un complot m'engage. 

VOREF. 

C'çst donc vrai ! 

DIMITRI, TÎTemeat. 
Qu'ai-je dit? 

(Se reprenant.) 
Non, je puis le jurer. . . 

(a part.) 

Ah ! si l'on me rattrape encore à conspirer ! 

Ensemble. 

VOREF et LE CHOEUR. 

Allons, parlons, il faut nous suivre; 
Il faut obéir au devoir. 
Le sort, qut dans nos mains le livre, 
Pour lui nous laisse peu d'espoir. 

DIMITRI. 

Allons, je suis prêt i vous suivre. 

(a part.) 
toi ! mon bonheur, mon espoir ! 
Lorsque je vais cesser de vivre. 
Que ne puis-je encore le voir ? 

(Les soldats Tont emmener Dimitri.) 



SCENE XL 

Les mêmes; ËUDOXIE, sortant de l'appartement à gauche. 

EUDOXIE. 

D'où vient ce bruit? 

DIMITRI, l'apercevant. 

C'est elle, ah! le ciel m'entendait! 



LESTOCQ 407 



EUDOXIE, aux soldati. 

Où donc remmenez-vous ? 

DIMITBI, d'an air indifférent. 

£h ! mais, je le suppose, 
A la mort ! 

EUDOXIE. 

Grand Dieu! qn'a-t-il fait? 

DIMITRI, gaiement. 
Je n'en sais rien! 

(Tendrement.) 
Mais qu'importe la cause 
De ma mort? je vous vois, et je suis trop heureux^ 

VOBEF et LES SOLDATS. 

Allons, parlons ! 

DIHITRI, les priant. 
Un seul instant encore. 

(a Eudoxie, derant les soldats.) 
vous qui connaissez la beauté que j'adore, 
Daignez pour moi lui faire mes adieux. 
(a Voref qoi fait un mouTement.) 

Ab ! vous le permettez ! 

(a Eudoxie.) . 

Dites-lui que, sans elle, 

La vie était sans prix et sans charme à mes yeux. 

Et que toujours fidèle 

A son doux souvenir. 

Mon cœur battra pour elle 

Jusqu'au dernier soupir. 

Ettêemkle, 
VOREF, et LES SOLDATS. 

Allons, partons, il faut nous suivre ; 
Il faut obéir au devoir. 
Le sort, qui dans nos mains le livre, 
Pour lui nous laisse peu d'espoir. 

DIHITRI, regardant Eudoxie. 

Doux objet dont l'aspect m'enivre. 



408 0PÉKA8-G0MIQUE8 



Bonheur qui comble mon espoir, 
Qu'à présent je cesse de vivre. 
Le ciel m'a permis de te voir. 

EUDOXIE. 

ciel ! il va cesser de vivre, 
Et je ne dois plus le revoir. 
Ah ! s'il meurt je saurai Je suivre, 
De mon cœur c'est le seul espoir. 
(Les soldats Tont emmener Dimitri. Un grand brait se fait entendre an 
dehors sarla place pabliqae, oh donnent les fenêtres da palais.) 

EUDOXIE. 

Écoutez, écoutez ! 

DIMITRI. 

J'entends le bruit des armes! 

VOREF et LES SOLDATS. 

Les cris des combattants. 

EUDOXIE. 

Tous mes sens sont glacés. 

VOIX lia dehors. 
Mort ! mort à Golofkin ! 

EUDOXIE* 

mortelles alarmes ! 

De mon époux les jours sont menacés. 

Je cours à ses côtés. 

(Elle sort par le fond.) 

DIMITRI, aux soldats c|ui le retiennent. 

Ah ! je vous en supplie, 
Près d'elle laissez-moi mourir ! 

LES SOLDATS. 

Non, non, tu resteras. 

(Le bruit redouble en dehors.) 

Entendez- VOUS mugir 



LBSTOGQ 409 



Les flo le tumultueux de ce peuple en furie? 
Les portes du palais ont tombé sous leurs coups, 
Et leurs chants de victoire arrivent jusqu'à nous. 

(En ee moment, le peuple se précipite sur le théâtre, mêlé aux soldats. 
Les fenêtres da fond sont ouTertes. On voit en dehors, ê la lueur des 
torches, une des places principales de Saint-Pétersbourg.) 

LR CHOEUR. 

Vive rimpér^trice 

Que proclament nos vœuzl 

Que chacun obéisse 

A son nom glorieux* 

Vive l'impératrice 

Que proclament nos vœux ! 

Parait Elisabeth, appnyée sur le bras de Lestocq, et entourée de tous 

les conjurés*) 

DIMITRI. 

Que vois- je? Elisabeth ! 

LESTOCQ. 

Que le peuple couronne, 
Et qui voit à ses pieds ses ennemis vaincus. 

ELISABETH. 

Grâce pour eux, qu'on leur pardonne I 
Grâce pour Golofkin. 

(a Strolof.) 

Courez vite ! 

STROLOF, froidement. 

Il n*est plus. 
DIHITRI, A part, avec jeie« . 
Ciel ! il n'existe plus ! 

LESTOCQ, A strolof. 

En as-tu l'assurance? 

STROLOF, froidement. 

Je m'en étais chargé; je l'avais retenu : 

Uu seul jour a payé vingt-cinq ans^ de vengeance, 



410 OPERAS-COMIQUES 



ELISABETH. 

Je TOUS dois tout, Lestocq, 

(Montrant lei autres conjurés.) 
Ainsi qu'à leur vaillance, 
(Apercevant Dimitri, elle fait un geste d'émotion, et s'avanoo vers loi.) 
Et vous... vous doBt le zèle à mon coeur est connu. 
Que puis-je faire ici pour votre récompense? 

DIMITRI. 

J'en veux une. 

ELISABETH, tendrement. 
Parlez, 

DIMITRI, hésitant. 

C*est... non pas maintenant... 
Mais plus tard... de daigner... me protégeant vous-même, 
Vous employer pour moi près de celle que j'aime, 
Près d*Eudoxie... 

ELISABETH, chancelant, et s'appujant sur Lestocq. 

ciel I 

(a Lestocq, avec un regard douloureux.) 
Vous m'avez trompée! 

LESTOCQ. 

Oui! 
Pour voir sur votre front briller le diadème I 

(Lui montrant les soldats qui lui portent les armes.) 
Votre règne commence. 

ÉLISABETH9 à p^rt, regardant Dimitri, et esrsujant une larme. 

Et les chagrins aussi ! 

LE CHOEUR. 

Vive à jamais, vive Timpératrice 
Que sur le trône appelaient tous nos vœux ! 
Hourra! hourra! que chacun obéisse, 
Et que tout cède à son nom glorieux ! 



Vive l'impératrice 
Que proclament noe 



champi, Ifli tronpellea i 
la ggiM lei chapaïui, i 




TABLE 



Pages 

Fra-Diatolo ou l.'Hôtellerie de Terracixe. . 1 

La Marquise de Brinyilliers 85 

La Médecine sans Médecin. 161 

La Prison d'Édimdourg 215 

Lestocq on l'Intrigue et l'Amour 291 



^.e 




Clicry. — Impr. Pacl Dupont, rue da Bac-d*Asnièros, 14. 0B70-T7.) 



1