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Full text of "uvres de Maine de Biran : accompagnées de notes et d'appendices"

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in 2009 witli funding from 

University of Ottawa 



Iittp://www.arcliive.org/details/uvresdemainedebi01main 




ŒUVRES 



DE 



MAINE DE BIRâN 



ŒUVRES DE MAINE DE BIHAN 
PUBLIÉES PAR M. PIERRE TISSERAND 

AVEC LE CONCOURS UE l'ISSTITUT LE FRANCE 

(Fondation Debrousse et Gas) 



Sony pr'esff 



loME II. — Mémoire sur l'habitude. 

Tome III. — Mémoire sur la décomposition de la pensée. 

La puhliratioH fies Œurres rumplèlef 
comprendra cloiicf volumes 



A I..\ MEME LIBRAIRIE 

L-Anthropologie de Maine de Biran ou la science de Ihomme 
intérieur. |.iir 1'. Tisseii.^ni.. Docteur es lellres, agrège de Phi- 
losophie, 1 vol. inSo ^0 fr. 




ClIATEAi: DE GRATELUUI' 



Di.viviEn. pinxil. 



.MAI.M-; KK lill'.A.N (A.N M) 



ŒUVRES 



DK 



MAINE DE BIRAN 

Ar.CftMPAr.MCES ,DE NOTES ET d'aPI'EMDICKS 

pini.iKKs AVEC Li: coNcorns tik l'institut de frange 
(Fondation Debrousse et Gasi 



PAR 



Pierre TISSERAND 

Docteur es letlres, Asjrcgr ili' philosophie 



TOME I 
LE PREMIER JOURNAL 



AVEC DEUX PLANCHES HORS TEXTE 



PARTS 

LIBHAIRIE VfAA\ ALCA.N 

lOS, BOULF.VAI\I> SAINT-KKIIMAIN, 108 

1920 

Tmis ilioilï lie loproduclion, do Iruduclion et d'aduplulinii 
réservés pour lous pays 



PIIKFACE (I) 



La piiblicalion des œuvres de .Maine de liiraii. ilcinl le 
noljle souci de nos gloires nationales inspira le projelù l'Aca- 
démie des Sciences morales et iiolili(nies, assure à la psycho- 
logie française du xix'" siècle une revanche ('clatmte sur cette 
|)S3ch(ilogie allemande i|ui fit tant de bruit, il y a ipiehpies 
années. On a cru pendant longtemps, en France, comme à 
ri'tranger, i|ne la psychologie cn'M'c par liescarles, oprùs 
avoir hrilli' du plus vif éclat dans des anivres immortelles, 
comme le Traité des Passions et la Recherche de la vérité 
avait ipiith' son pays d'origine dès la fin du xvii« siècle, pour 
n'y rentrer (|u'à la Kn du siècle dernier, d'Angleterre et d'Al- 
lemagne. Onelques années après la pnhiication du livre de 
l'aine sur les jihilosophes français du xix» siècle, (|ui est 
bien plus mie satire (pi'une œuvre de critique et d'histoire, 
.-M. liibdl initiait nos étudiants à la psychologie anglaise et à 
la psychologie allemande. Ainsi pendant plus de deux siècles, 
kl France c|ni semblait devoir être, par les qualités de l'esprit 
nalional, une terre d'('lection pour la psychologie, n'aurait, 
dans ce domaine rien produit de diu'able. On refusait toute 
valeur scientilii|ue ans travaux des idéologues, et des méde- 
cins psychiatres du milieu i\u siècle dernier. Ces vues sur 
l'histoire de la psychologie française nous paraissent aujour- 
d'hui bien inexactes. .V vrai dire, cette science n'a jamais 

(I) Hxtrait d'une communication l'aile i'i l'Atadcinio des .Sciences 
morales el politiques dans la séance du 7 juillel 1917 sur un pro- 
jcl irédilion des Œiirre.< </(' Maine /le lîiran. 

M. IIK 11. I. — « 



„ ŒIVUES DE MAIS'E DE HIP.AN 

cessé d'être cullivre, dans le paysde Pescarles eUlcMaleliran- 
che, et de porter des fruits ; et il serait facile de reconstituer 
la chai'iie ininterrompue .jui relie les psychologues d'au- 
jourd'hui, qui continuent si glorieusement les traditions de la 
psychoiosrie française, à ses fondateurs. Le plus grand nom de 
cette piM-iode internu-diaire est, sans contredit, celui âeAJaine 
de liiraii . 

On ne connaît guère de Maine de Biran i\\.\Q la philosophie 
de leffort on du moi. C'est en elTet, le centre de sa philosophie. 
U' fait de conscienee, insi'parable pour lui de l'elTorl volon- 
taire, est le fait primitif : tous les autres faits le supposent, 
ou du moins, c'est de là qu'il faut ]iartir, quitte à le dépasser 
ensuite, pour l'expliiiuer. La /isyc/iolo(/ie tr/le.rice de Maine 
de Bilan est un elTort extrêmement original pour saisir la 
pensée dans sa plus pn. fonde intimité, c'est-îi-dire, pour la 
d.'gager non seulement de-: produits des sens et de l'imagina- 
tion, mais de la pensée conceptuelle et logi<|U,e. En concevant 
le moi, comme substance. Descartes entraîné- par la forme 
même du lan-age, lui attribuait une apparence de matérialité 
(pi'il croyait pourtant avoir complètement éliminée. Pour 
Maine de Biran, le moi est une force spirituelle (pii mani- 
feste son existence dans l'effort accompli pour vaincre la 
r('>^islance du coips. Cet elVort est libre. Conscience, c'est 
liberté. Pour (pie )e puisse dire moi, il faut non seulement <pie 
je me distingue du monde, mais que je m'y oppose ; le moi 
s'oppose au non-moi, comme la liberté s'oppose à la néces- 
sité. 

Mais si le moi est le fait primitif dans Tordrede la connais- 
sance, il n'est pas le premier dans l'ordre de l'existence. Les 
mouvements volontaires ont pour condition d'apparition les 
mouvements spontanés qui, s'ils ne retentissent pas dans la 
conscience, ne sont cependant pas, comme l'avait cru Des- 
rartes, purement physiologiques. Maine de IJiran s'est fait de 
l'inconsrient une idée précise. S'il n'a pas trouvé, pour le 
désigner, l'expression heureuse et aujourd'hui consacrée 
fraiilomalismepsijcholof/if/iie. il en a du moins eu l'idée. L in- 



PRÉFACE 



conscient c'est le sentiment de la vie avec toutes ses nuances, 
affective, représentative, motrice, quand il est déterminé par 
des mouvements ayant leur origine non dans l'action du moi 
mais dans la vie organique. Déjà, dans les Mémoires sur 
l' liabitwlc. e( sur la Dècompositioii de la Pensée, mais plus 
nettement encore, dans les trois discours (ju'il composa pour 
la Socli'lè inédicali; de lier(jerac, enlin dans ses Nouvel/es con- 
sidériidoiis sur 'les rapjiorts du />/n/siiji<e et dit moral, il pose 
les fondements en même Icmps qu'il indi(]iie la méthode et 
les limites d'une psychologie de l'inconscient. 

lui dehors des faits inconscients qui ont leur source dans 
l'action des forces organiijues il en admet d'autres, d'un oi'dre 
supérieur, ayant leur cause dans l'action d'une force surna- 
turelle : Dieu, et Maine de Hiraii peut être considéré comme 
un des fondateurs de lu p^fihdhitjie religieuse. Avant qu'on eût 
envisagé le problème religieux du point de vue de l'exégèse 
ou de la critique historique, il le transporta du domaine théo- 
logique ou métaphysique sur le terrain de la psychologie et 
s'appliqua à distinguer le sentiment religieux de certaines sen- 
sations organiques avec lesquelles il a des analogies. Est-ce que 
les eft'ets de la prières, des prati(|ues religieuses ne sont pas dus 
à l'inlluence du corps, à une S(irte d'autouiati^me an.aloirue à 
ce qui se produit en nous dans la suggestion et l'imitation '? A 
certains jours, quand il se trouve dans cet état d'équilibre 
physi(|ne, et de calme dcssen^ qui lui ajiparaissait comme une 
lies principales condition? du Imnlieur, il est tenté de le croire. 
Il ra]iproche les faits religieux des faits de somnambulisme, et 
compare l'action de Dieu à celle d'un magnétiseur, (pii pour- 
rait n'avoir d'existence (pie dans son imagination. Il sendile 
liii'n |iiiur(aiit que la peie^i'r i|ui dominait en lui vers la lin de 
sa vie c'est que les sentiments religieux ont une douceur, une 
efficacité', une fécondité- pratique, ipion ne saurait attribuer 
à de purs états du corps, et (|u'ils manifestent l'action sur 
nous dune furci; non seulement hyperorganique commi' le 
moi mais surnaturelle, divinr. 

Lr mut Psijchologie i-n tant qu'il di'signe l'étude des faits 



IV ŒUVUl-.S 1>K MAINT. DE HllîAN 

(le conscitînce ne sulli-ait donc pas à désigner toute la science 
de l'homme ; c'est ponniuoi dans son dernier ouvrage (lu'il 
con-idérait conime siiii testament pliilosopliique, il lui substi- 
tua W mot d'Aiil/ifopnlof/ie. 

Si telle est la variété, la richesse, la nouveauté de la philo- 
sophie de Maine de Biraii, on se demande comment elle a 
pu être, pendant si longtemps, méconnue. Ku France, elle n'a 
pas échappé aux esprits pénétrants et il s'est toujours trouvé 
des philosophes pour rendre justice à. ses travaux. Mais ils 
furent l'exception, et à l'étranger, sauf à Genève, on ignorait 
plus encore Maine de Birau. 

On peut donner de ce fail phisieur- explications. En faisant 
de Maine de lîiran, dans sa préface de 1831, le magnilique 
éloge que l'on sait : « .Maine de Biran est le plus grand méta- 
physicien de ce temps », Cousin n'a pas hien servi sa 
mémoire. Certes Maine de Biran fut un nu'laphysicien ; il a 
suivi la pente naturelle de l'esprit humain ; parti de la psy- 
chologie, il aboutit à la métaphysique. Mais la synthèse ina- 
chevée qu'il nous a laissi'C, fut précédée de longues années 
d'analyse, et comme il est arrivé souvent, l'esprit d'analyse 
fut bien plus remar(piable chez lui que le génie construc- 
teur. 

Ce fut avant tout un psychologue. 11 l'ctait par vocation, 
par tempérament. Ce fut un observateur et un peintre admira- 
ble de la nature humaine. Cette réputation de métaphysicien 
que lui fit Cousin expliqua, sans doute, aux yeux de quelques- 
uns, l'obscurité de certains passages de ses écrits. laine ne s'en 
étonna plus, qui disait, en plaisantant, que Maine de Biran 
devait habiter dans une cave à une centaine de mètres de 
profondeur. Le reproche d'obscurité ipi'on a fait si souvent à 
la philosophie de Maine de Biran nous paraît tout à fail immé- 
rité. Nul ne fut plus avide de clarté. Dans les discussions 
qu'il avait avec ses amis lioyer-CoUard, de Gérando, Guizot, 
.\mpère, sur les points les plus difliciles de la philosophie, on 
le voit sans ce.sse revenir sur ses idées fondamentales, en 
varier l'expres.sion, multiplier les exemples et les arguments 



pri:face V 

en leur faveur. Ses idées sont cunlestabies, elles ne sont pas 
obscures. 

Ce (|ui les fait paraître telles, i-"e<t prineipalement rincor- 
reclion de ipiehiues-uns des écrits publii'S par Cousin, incor- 
rection dont l'éditeur, non Taulcur, était responsable. On peut 
s'en faire une idée exacte en collationnant le texte de l'édi- 
lion Cousin sur Vaperceplion immikliale avec les fragments 
du manuscrit i]ui nous ont été conservés. Les fautes d'im- 
[)rcssion, pour un écrit d'une centaine de pages, dépassent le 
l'IiilTrc de trois cents : on y relève des omissions, des contre- 
sens, des non-sens qui rendent le texte inintelligible. 

L'édition d'Ernest Naville dissipa en partie cette impres- 
sion d'obscurité, sans la détruire entièrement, car l'Essai sur 
les foiu/emenfs de la psychologie, qui en est le texte princi- 
pal, est formée de notes qui n'étaient pas prêtes pour l'im- 
|iression, et qui ne sont pas toujours reliées entre elles. 

D'autre part, cet écrit, destiné dans la pensée de Maine de 
liiran à remplacer ses mémoires académiques, a souvent la 
sécheresse d'un résumé. Il faudrait, pour le bien comprendre, 
avoir suivi, dans les écrits antérieurs, le développement de sa 
philosophie, l'avojr vu naître, grandir, prendn' conscience 
d'elle-même ; or, ces écrits sont, pour la |ilupart, inédits. Il 
est aisé- dès lors de comprendre l'utilité d'une édition qui 
publierai! les plus importants et mettrait au jour les trésors 
eacliés d'observation et d'analyse qu'ils renferment. 

Nous n'en [louvoiis, dès maintenant, tracer le plan défini- 
tif. FJIe i-ouiprendra une douzaine de volumes, y compris, le 
.lounia! dont lOrnest Naville n'ii publié que des fragments et 
que son lils, .M. .Adrien Naville, professeur honoraire à ITni- 
versité' de (ienève, nous a promis de mettre à notre disposi- 
li(jn. Nous nous conformerons autant que possible à l'ordre 
chronologi(]ue. exception faite pour la Correspondance philo- 
sophiqui-, et les Ktufles d'histoire de la philosophie, (|ui con- 
sistent dans une multitude de notes, écrites à des époques dif- 
tV'rentes. comme l'atteste l'écriture, mais non flatées pour la 
plupart. 



VI ŒUVRES DK MAINE DF, BIRAN 

Outre les écrils rU-jii publiés par Cousin, .Xaville, Bertraml, 
Maiijonade, la Revue de métaphijsiqtie el de morale, l'édition 
présente donnera au public le Mémoire sur la Décom position 
(le la pensée, la Correspondance avec Cabanis, de Tract/. Slap- 
fer, diverses noies inédites sur l'histoire de la pliilosopliie, 
l'nfin le Journal. 



INTllODUCTION 



INTRODUCTION GENERALE 



Le titre que nous donnons au premier volume de celte édi- 
tion ne répond pas entièrement à son contenu, mais il en 
désigne la partie la plus étendue et la plus importante. Les 
fragments que nous y avons ajoutés sont de la même époque 
et ont le même caractère : ce sont des notes personnelles sur 
un événement de la vie privée ou de la vie nationale, et des 
réflexions suggérées par la lecture d'ouvrages scientifiques ou 
philosophiques. 

Ils proviennent de deux sources dill'érentes. Les uns, au 
nomhre de quatre : Méditations sur la mort, près du lit funè- 
bre de sa sii'ur Victoire, Discours sur l'/iomnie, Réflexions nées 
en lisant ce gue dit Jean-Jacques Rousseau dans la profession 
de foi du Vicaire Savoyard'sur la conscience. Portrait du sage, 
ont été découverts par M. le chanoine Mayjonade dans les 
papiers de (irateloup. Deux, la Méditation sur la mort el le 
Portrait du sage ont été publiés par lui rn tête de son 
ouvrage : Pensées et pages inédites de Maine de Biran (1). 
Nous devons à sa [jarlaile ohligeance la communication des 
deux autres. Nous avons emprunté au fonds de la bihliothè- 
(jue do l'Instiiut: les /{é/lexions sur les forces générales qui 
animent la nature (2), une collection de fragments sur \'ln- 

(\) t'érigiK-ux, Bureau de la Semaine Rplif/ieuse (18%). 

(2) l5il)liollH'iiuc de rinsliliit de Krance. MSS, NS, t. C.W.W. 



vin (ECVRES I>K MAINE IJF. BIUAN 

/hwitce lies sujites (i), des Ué/lexioiis sur un Disiuiirs de 
Itohespkrre (2). Tous les autres fragments sont extraits ilu 
Premier Journal. 

11 iiiaixiuc à celte collection les écrits donnes i'i .M. de la 
Valeltc-Monbruii par Ernest Naville. notamment, les Discus- 
sions sur r Existence de l' Klre suprême, 1792, cl les Jié/lexiotis 
sur l'athéisme, dont il fait niention dans son ouvrage sur 
Maine de Biran (3). Nous n'avons pu, malgré des tentatives 
répétées. en olitcnir communication'. 

Le manuscrit du J'remier Journal roniie un rallier de 
2:1c pages, petit format, qui est actuellement la propriété 
d'un lils d'Krnest Naville, M. .Vdrien Naville, professeur 
lionuraire à l'Université de Genève. Nous devons à son aima- 
ble bienveillance, la liberté que nous avons eue, au cours de 
deux voyages d'étude, d'en copier les pièces, que nous 
publions ci-dessoùs. .Maine de Biran a commencé ce caliier 
par les deux bouts, sans qu'il nous soit possible de savoir 
le premier en date ni l'ordre qu'il a suivi. Ecrivait-il tantôt 
du côté .\, tantôt du côté B, et a-t-il continué ainsi jusqu'à la 
rencontre des deux rédactions? Ou bien n'a-l-il commencé 
l'une qu'après avoir acbevé l'autre ? Nous n'avons trouvé 
dans le manuscrit aucun indice qui pût nous renseigner sur ce 
point. 

Il est extièmiMiicnl proiiable que le caliier fut écrit pen- 
dant les années ITOi-!»;') ; quelques fragments portent la date 
précise de leur composition. Nous n'avons de doute qu'en ce 
(|ui c-oncerne /es no/e.v (/ni doivent serrir pour un mémoire sur 
rin/luence des signes. Ces notes sont suivies du récit d'une 
conversation avec Dupont de Nemours sur le sijslf'mc du 
monde; celte conversation ne semble pasavoir pu .se produire 
ailleurs ipi'à Paris, probablement pendant le séjour de Maine 



(1) liil>liotlii'(|uc .le riiisliliil .lu l'ran.o, MSS. .N.S, I. (..\.\.\lll. 

(2) id. id. I.C.X.WIV. 

(3) h'ssai Je hior/rapliie historique et /isi/cholof/it/ue, .Maine 
de Itiran {l''onteiuoiii,L' el Cic, édilours), liU-i. \t\i. .')G-.")7. 



INTROIjUUTIOX IX 

(le Bir.ui ilans cotic ville, du printemps de l'annce 171)7 au 
P'^juiliet I79S. D'autre part, il se proposait de prendre part 
au concours ouvert en Tan V et renouvelé en l'an VI par l'Ins- 
titut de France, « sur l'in/ltience des signes », question que 
les travaux dé Condillac et de Cabanis avaient mise à 
l'ordre du jour des discussions philosophiques ; la dissolution 
du Conseil des Cinq cents, ([uelques mois après sa convoca- 
lion, créa à Maine de Bi'ran des loisirs, (jn peut supposer 
iin'il Ii's consacra en partie à la préparation de son Méuioire, 
iju'il ne put aciiever dans les délais fixés. On sait i|ui> l'Insti- 
tut couronna le mémoire de Gérando le 2 avril 179'.l. 

Nous n'avons pas cru devoir pnhlier intégralement les 
fragmeiils du premier cahier; appliquant dés le début de 
cette Edition une règle que nous nous proposons de suivre 
jusqu'à la (in, à savoir, de ne rien publier qui soit une redite. 
ou le simple r('sumé d'une lectui-e, ou un amas de notes sans 
lien. C'estainsi que nous avons volonlairemeut laissé décote 
divers frasineuls sur la iiiécani(|iie, l'histoire naturelle, la 
i:i''Opraphie. l"n texte fort remanjuable sur l'amour (l)(|ui 

(1) i'.liai|ue passion a son caractci-e ; i;e caraclcrc est en raison 
lie l'espèce des libres ébranlées et îles degrés de leur ébranlement. 

L'amour saisit l'orleuient son objet.; il réagit puissamment sur 
les fibres qui en ont éprouvé l'impression et sur toutes les libn'si|ui ont 
avec lellcs-li'i iiuebiue liaison directe ou indirecte, ces fibres sont 
ilans l'inslilulion ilc la nalurô. celles qui ont le plus de sensibilité. 
L'imagination no i)cinl jamais avec plus de l'orce que lorsque son 
|)inceau est animé par l'amour ; l'atlenlion se \\\c tout entière sur 
celte peinture: tous les autres mouvements sont suspendus; par 
sa réaction, elle augmente la vivacité, le feu des traits ; ce n'est 
plus une peinture, c'est l'objet lui-même, il agit, il respire. Sa 
rhalcur se répand dans les sens, les esprits y coulent avec rapi- 
.lilé ; le ilésir s'allume, mais ce n'est qu'un désir, l'àme jotiit. 
mais i-c n'est (pi'une idée. Le plaisir quelle goiile la l'ait juger de 
■ ehii qu'elle pom-raii goûter: elle s'arrOte sur cette comparaison. 
Son a<'tivité s'y déqdoie et prête à l'objet de nouveaux cbarmes. 
Les fibres qui les représentent acciuiérenl plus de sensibilité : 
l'iles sollicitent l'Ame plus fortement et plus fréquemment; l'émo- 
liou augiiu'nte, le désordre s'acrroit; le désir brille de tous ses 



X iKUVHKS DE M.vrNK DK HIUAN 

avait loul iTalmnl .lUiri; notre attiMitiun, est copié intr-graie- 
iiicnt sur \'Jîssai aua/i/lif/ite i\e lîonnet. Les textes omis à des- 
sein n'occupent pas plus de trente pages du luanusciil. Oli 
peut s'en rendre compte en comparant le nombre îles textes 
que nous avons publiés à leur liste complète, telle qu'elle 
ligure dans la table des matières, dressée par E. Naville. 

Table des matières. Vieux journal, côté A. l-'cuillesdti jour- 
nal (I ). Notes sur le t'y livre des lois de Cicéron. Histoire natu- 
relle. Liberté. Plaisirs attachés à Ibarmonie. lÀberlé {suite). 
Réflexions sur F Jdenlilé personnelle. Jietations morales. Pro- 
blème moral. Comment prévient-on les délits ? Notes sur le 
livre Dei Dclilli. (iéographie ./ournal. De létal social. De 
la nature humaine. Epictète et Montaii/ne. Remarque sur llob- 
bes. Pensée et fragments divers. Des causes de la révolution 
française. Journal. l'oliti(iue anglaise. Histoire naturelle des 
a beilles . Polit if/ uc . 

Vieux journal, côté B. .Mécani(|U('. Histoire naturelle. Psy- 
chologie. De l'amour. Des signes. Journal. Des signes. Note 
sur l'Essai de l'origine des connaissantes liumaincs. .\ote sur 
le traité de lu nature des animau.r. l'olilique. Etat social. 
Notes sur l'Essai (inali/li</ue de ràmc. Morceau de Séni'que. 
Influence du plnjsi/jue sur le moral. De l'activité. Du 
bonheur. Des passions, l'si/rhologie. Notes sur l'histoire. Du 
bonheur. In/lnence des climats. De ractivité (Lemnies et Défi- 
uitions\. De la sagesse, du souverain bien. Fragment de Sénè- 
(]ur>. .\otes gui doivent servir pour un mémoire sur l'influence 

feux; la passion est à son condilc : elle sisoiiiiiut loules lesl'acul- 
It'S. Ua|i|irorlicz ces effets de l'amour do l'imporlance de la (in, 
cl vous jiislilieroz la nature. 

Hoiinot , Kssai aiiali/lir/ue ( 178-7!)). 

Maine de Biran inlitnle celle rilalion qu'au.nn sisîne malériel 
ne permet (le recoimniire « .Mécanisme de l'amour ». .\u-(lossous 
(le re litre, il a écrit ecllc pensée • I^a galanlerie n'est pas 
r.'imoiir : elle est le mensonge de rameur » 

(1) Nous avons écrit en ilaliiiues les litres dos loxies publiés 
i-i.ilossous l.esliires sont, pour la plupart, d'Iv Navillo. 



INTltODUOTIOK XI 

f/essù/nex. ÈUxjedii XVIII' siècle. Conversation avec Dupont 
de Nenioiiissur le systOnie lUi monde. 

Comme nous ne pouvons savoir, par suite de la rédaction 
même de ce cahier, l'ordre dans lequel furent écrits ces frag- 
ments, et que du reste, quelle que soit la supposition qu"on 
fasse à ce sujet, cet ordre est accidentel, nous avons cru 
devoir lui substituer un ordre, sinon rigoureux, du moins plus 
clair. 

En premier lieu, nous publions trois écrits, dont un seul est 
daté, mais (jui sont probablement les plus anciens que nous 
possédions de .Maine de Biran (à l'exception des deux textes 
mentionnés plus haut, dont M. de la Valette se réserve pour 
le moment la connaissance) ; quelques-unes des tendances 
dominantes de sa philosophie s'y manifestent nettement, en 
particulier sa défiance à l'égard des systèmes, son souci de l'ob- 
servation, sa foi dans le témoignage du sens intime. 

Les fragments qui suivent peuvent être réunis sous le nom 
de Miilanfies de psi/r/io/ofjie. de morale et de politir/ue. Nous 
les avons divisés en quatre parties. I.a première est une sorte 
(C autobiographie imjclwlogique, la deuxième traite dubonlieur, 
la troisième de la //ier/é, la quatrième comprend des réfle.rioDS 
diverses sur l'Imlnire et In [loUtKiue. Mais il n'existe pas entre 
elles de différencesnettement marquées. Uans/'aj«/o6('oi7ra/)//i'e, 
M. de Biran parle du bonheur et de la liberté, comme à propos 
du bonheur et de la liberté.il se réfère à son expérience propre. 
La plupart de ses vues sur l'histoire et la politique ont été 
provoquées par la Révolution dont il subit, si douloureuse- 
ment, dans sa solitude, le contre-coup. Ce qui fait le lien et 
l'unité de ces pensées, c'est qu'elles expriment les diiïérents 
aspects de sa vie intérieure, pendant les années IT'.li-ITO"). 
Ils peuvent se réduire à deux, sans qu'ils correspondent à des 
périodes diiïérentcs, et à une évolution réelle de son esprit. 
Dans ses pensées sur le bonheur, .Maine de IJiran incline vers 
une .sorte de fatalisme physiologique ; au contraire, dans les 
pages qui suivent sur la liberté, on dirait qu'il se redresse 
contre les iniluences qu'il subit, et qu'il réagit contre le cours 



XII ŒUVRES 01-; MAINK DE UllJAN 

naUircI ilc ses aiïections et do ses ivvciies par la liaison volon- 
taire lies idi'es. Ce sont là deux attitudes qui s'opposent, et 
qui prédominaient eu lui, tour à tour. 

Le volume se termine |>arune suite de \o/es cl île discus- 
sioits d'un raraetère plus pliilos(iplii(iue surdeséerits de Rous- 
seau, Locke, Condillae, lionnet. .Maine de Biran lisait beau- 
coup, et dès cette époijue, il avait pris l'habitude de discuter 
et d'apprécier les opinions des auteurs (|u'il lisait : c'est ainsi 
qu'il se constitua un fond d'idées personnelles qui devait en 
s'élargissant, et en se développant, former une doctrine com- 
plète. Le plus important de ces fragments se rapporte au pro- 
blème t/es sii/nes. Le Mémoire esta peine ébauché, il n'en est 
pas moins un témoignage précieux de la vigueur et de la péné- 
trai ion psychologique de son auteur. 

Cette série de fragments dont aucun n'était destin'' à l.i 
publication, et qui ont p.irfois 1,'accent d'uiu' (■oiilidenri" et 
même d'une confession, nous ri'vèle l'âme entière de .M. de 
liiran à cette époque : son caractère instable, timide, étroite- 
ment soumis aux iidluences du dehors, dont il (b'ploi'e la fai- 
blesse, sans pouvoir s'en corriger, car elle tient à son tempé- 
rament, , Via constilulion de ses libres cén'brales, .lU trouble 
de ^es fonctions organiques, ses premières id('es philosophi- 
ques, inséparables de son expérience intime, enfin les maiires 
(ju'il admire et qui ont agi sur la formation de sa pensée. 

Le pi'ohlème autour du(|uel se conrenirent la plupart de ses 
réilexions, est le problème du Ijonhcur. Comnient le définir '.' 
et (|ue pouvons-nous faire pour nous le procurer '! Pour 
répondre à ces questions, il faudrait connaître la vi'ritable 
nature et l'étendue de nos facultés. Il s'agit, en .sonmic, de 
savoir, ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. 
.M. de niran se pose le problème dans les mêmes termes 
ipi'Kpictète. Il est ballotbi entre deux réponses contraires. 
'l'antôL il inclini' à i-roi're que nous ne pouvons rien ou pres- 
que rien pour unir.' boMhciir, (pi'il dépend de l'état de notre 
corps, et des ra|)poils qu'il entretient avec le milieu dans 
leqiii'l il vit : il y a tels moimMils où la direction de notre |)en- 



IKTRODUCTIOX 



sc'c nous t'chappi' ; 011 nous soninies envahis |iar dis llols 
d'images ijui réduisent à l'iuipuissance lout eiïort de inédita- 
lion, toute résolulion. Tantôt au contraire, il pense avec les 
Stoïciens que nous avons le pouvoir de détourner le cours des 
images vers une lin raisonnable, et de nous en servir pour 
gouverner nos |)assions. C'est qu'il découvre en lui deux 
natures opposées, l'une passive, indisciplinée, esclave de son 
tempérament maladif, des habitudes de dissipation qu'il scm- 
lile avoir contractées à Paris, l'autreau contraire, activi-, capa- 
ble non seulement de réagir mais d'agir par sa propre initia- 
tive sur le cours de ses sentiments et de ses idées. Il y a deux 
êtres en lui (pii se combattent : ce sera le but de sa vie et de 
sa philosophie de les mettre d'accord. 

Il est aisé d'apercevoir, dansées deuxéléinentsde la nature 
luimainc qu'il découvreen lui le fondement, de la distinction 
(|ii'il établira dans le J/é/woiVc aur l'/ia/tilude eniic les habi- 
tudes passives et les habitudes actives, cl dans le Mémoire 
sur la Décompnsilion de la pensée, entre la sensibilité alfective 
l't la motilité volontaire. Ce sont les deux éléments par la 
combinaison desquels il croira, jusqu'en 1814, pouvoir expli- 
quer tous les états et toutes les opérations de notre âme. 
A cette époque, il se rendit compte, sous la pression de la dou- 
leur que lui causa le retour de Napoléon de I Me d'Elbe, qu'il 
y avait en nous un tioisième ordre de faits, une vie plus pro- 
fonde, la vie religieuse, suprême refuge des Ames meurtries et 
inconsolées. Or, déjîi en 179.3, nous constatons qu'à plusieurs 
reprises, \\w première fois, sous le coup de l'émotion pro- 
duite par la nioil île sa sœur, puis dans les crises de déses- 
poir provoquées en lui par le drame révolutionnaire, il se 
tourne vers Dieu et se confie à sa honti'. .\insi les trois tliè- 
mes priiici[)aux de V Anthropologie, les thèmes du destin, de 
la liberté, de la grâce, retentissent, dès ses premiers écrits ; 
mais ils s'op|)Osenl, au lieu de se concilier et de se combiner. 
Ils piédominent tour à tour, le premier jusqu'en 1802, le 
second jusqu'en 181 i, le troisième dans les dernières années 
de sa vie. Il est probable que si Maine de liiran avait vécu 



XIV iKUVKKS DF. MAINE DK BIKAN 

qiioli|U("s aniini's rie plus, le Uièiiio de la Grâce ou de l'Espril 
|iur, >e serait déliultivcnient imposé aux deux autres qui, sans 
disparaître, se seraient subordonnés à lui dans l'harmonie 
d'une ;hne délinitivemenl apaisée. 

L'inténH dramatique de ces pages de psychologie cl dr 
morale, écrites vers l'âge de vingl-huil ans, en dehors de tout 
esprit de système, par un jeune homme de eicur ardent, de 
caractère un peu faible, d'esprit délicat et fin, laisse aisément 
pressentir la grandeur de l'œuvre qui s'ébauche et qui fut si 
longtemps méconnue, en France même. La philusoplùe de 
Maine de lîiran est le l'riiil (i'iine méditation de trente années 
sur les ressorts cachés de l'âme humaine, et c'est en lui. bien 
plus (]ue dans les autres, qu'il essaya d'en surprendre le jeu 
subtil. Il n'était pas à craindre, grâce à la richesse de sa vie 
intérieure, que le soin de s'observer n'en appauvrît ou n'en 
réiré'ît le conterm; et, d'autre part, sa promptitude à discer- 
ner les nuances fugitives de ses sentiments et les élé'ments 
divers de ses idées, îi mesure qu'ils jaillissaient des profon- 
deurs de son âme, le préservait de celte froideur et de cette 
sécheresse que ne surent pas toujours éviter les philosophes 
de son temps comme Condillac et les idéologues. La réflexion 
chez lui n'a jamais arrêté le mouvement "de la vie. Nul psy- 
chologue n'a moinsencouru les critiques ipiede Ronald avant 
.\uguste Comte adresse h ceux (jui londenl la psychologie sur 
l'introsprclion. C'est que chez Maine de Iliran. l'observation, 
au liini de précéder son objel.de l'attendre, et de courir le ris- 
que de le déformer, l'an;oinpagne, et en épouse, si l'on 
peut liirc. la mobilité. (Jncl pciutrr admiiablf de la naknv 
lin mai ne ! 

S'il eut le riillr ilii moi, comme lloussean, ChaUMiibriaml. 
et tant (i'i'crivaiiis de son époque, ce n'est pas au sens 
étroit (jne l'on donne .i ce mot. La concentration, que produi- 
sait si souveni chez lui la maladie, s'accompagnait d'une tris- 
tesse qui n'était pas assurément sans douceur, mais c'est 
parce qu'il s'y mélail le désintéressement d'une ])ensée qui 
s'analyse pour se connaître; elle n'avait riin d'c'go'iste. Le 



INIKODUCTION XV 

iiiDiiveinriit iialuicl de .son cœur le porlail liieii jiliilùt aux 
illusions intimes. Nul ne fui plus aniouieusde la vie ; il sem- 
hlaiUiuf sa lionté naturelle le dispensât de tout clîort pour 
contenir l'cxuliérance de son cœur; il eut ses faiblesses, que 
l'on devine, il. s'en accuse, dans son journal, aux heures 
niélancoli(|ues de retour sur soi, et sur les trois ou (|uatré 
années de jeunesse frivole et de dissipation, qu'il vécut à 
Paris. Concentration, dans l'état de maladie; expansion, dans 
les périodes de bien-être physiipuî, il connut toutes les émo- 
tions qui gravitent autour des deux pôles delà sensibilité ? Il 
excellait à les décrire avant d'être en état de les expli(luer. 
Chez .Maine de Jiiran, le psychologue .se doublait d'un mora- 
lisle. Son œuvre rappelle celle de Montaigne, de Pascal, du 
lîdusseau des Confessions et des Promenades ; et c'est une des 
raisons pour lesquelles, elle dépasse en profondeur et en inl/'- 
n't celle de Condillac et de Bonnet. 

Il en est une autre, d'un autre ordre. Pour Maine de liiran, 
coinnie pour les idéologues, la philosophie est une science, non 
un art ; dans {'Essai sur les Fondements de la psychologie, 
M. de Biran, la considérera comme la science fondamentale, 
i|ue toutes les autres supposent, la .science des principes. C'est à 
la philosophie (pterevientla tâche de fixer l'origine et la portée 
des connaissances humaines. Oril élaitpréparé parune culture 
extrêmement étendue, par sa connaissance a[iprofondie des 
sciences, à étudier la pensép sous tous ses aspects. On voit 
p;ir sa correspondance avec Van Ilulten. (|u'il s'intéressait à 
loules les publications de son temps, qu'il se tenait très au 
courant des nouveautés littéraires ou scientifiques; mais c'est 
pour les mathématiques pures et appliquées qu'il parait avoir 
eu le plus d'aptitude et de goût, ((uoiqu'il so plaignît de l'ex- 
Irême contention d'espritqu'ellesexigenl. L'étude <les_ sciences 
avait donc pu développer en lui les fai-ultés d'abstraction et 
lU' raisonnement, aussi nécessaires au psychologue que l'esprit 
de finesse. Il possédait enfin éminemment les qualités pro- 
pres aux esprits philosophiipics. Il y a une précision psycho- 
logique comme une précision mathénialitiue. Elle ne s'ex- 



o' 



SV( IKIIVRES 1>K M.MNIC 1)1. lllltAN 

priiiie lias par dos nombres ou des figures, mais par di's 
idées. M. (le liiran compare quelque part la rédexion du 
psychologue à un psyclioiiRHre. L'expérience interne a ses 
formes précises, comme l'expérience externe. Il avait soin de 
ne les pas confondre, et de les distinguer les unes et les autres 
(cequc ne(irenl,selonlui,ni(:ondillac,ni Kanlldoces abstrac- 
tions artificielles, qui .sont le déchet do la pcn.sée, non les for- 
mes primitives de son activité. Qu'est-ce en soini |ue la 

réilexion, sinon la conscience de la conscience? .Vprès avoir 
observé les faits, il s'agit de découvrir les fils qui les relient 
aux principes d'où ils dépendent, (".'est le secret de cette 
faculté active d'abstraction ot d'analyse qui est lo propre liii 
énio j)bilosopbi(iuo. Dans cotte tâche .Maine do liiran part 
des travaux de ses prédécesseurs, et iiolaiiiiiienl des philoso- 
phes du .wiii'' siècle, Rousseau, Condillac, Monnel, mais il les 
discute ot leur oppose son propre point de vue. 

Il parle souvent de Uousseau. Il a plus subi rinlUience de 
ses sentiments que de ses idées. Ils ont plus d'un trait commun 
dans le tempérament ot dans lo caractère : l'instabilité, le 
penchant h la rêverie, un fond de timidité qui leur enlève loul 
sang froid dans le monde, et les soumet à l'inlluence paraly- 
sante d'autrui, une sensibilité extrême au climat, aux sai- 
sons, à l'action du monde physique. Tous deux ont une jeu- 
nesse de co'ur, une fraîcheur d'impression qui. à certains jours 
de l'année, les enivre au contact do la nature. Mais que d(! 
dilîéronccs entre eux ! .Maine de JJiran est naturolloment 
enclin à la bienveillance, il est plus prompt à s'accus(>r lui- 
même que ses amis, il est extrè menl respectueux des 

usages et des règles qui régissent les muîurs. Il est plus doux 
(|ue révolté; non pas qu'il se plie au joug que repousse sa 
conscience; il est de ceux (|ui n'hésitent jamais à engager 
tour responsabilité (juand ils lo croient utile ;i l'intérêt de 
ieurjjays, ou conforme à leur devoir professionnel; il envi- 
sage la vie comme une tAche .sérieuse, non comme un anuise- 
ment. Les Confessions l'allligent, elles l'attirent cependant ; 
car il est ainsi fait qu'il est plus attiré par ce qu'il aime que 



INTRODUCTION XVII 

repoussé par ce i|iii l'ûlleiise. Roiisseiui parle à son cnHir pai' 
sa franrliisi'. la droiture tout au moins de ses intentions ; l'in- 
conscience du mal i|u'il l'ail l'excuseà ses yeux. Bref, il y avait 
entre leurs sensibilités dos affinités si puissantes qu'elles 
Iriompliaient des oppositions, ijuantà ses idées, en morale et 
en politique, Maine de Biran les rejette comme chimériques. 

Il semble bien qu'entre les philosophes, ses préférences 
aillent à l-ocke. Il aime en lui la vigueur de l'esprit d'ana- 
lyse unie à la préoccupation constante de l'exactitude dans 
l'observation et l'explication des faits. Qu'il s'agisse des 
idées qui dirigent notre conduite ou de celles qui constituent 
notre connaissance Locke se réfère sans cesse à l'expérience ; 
certes, il se trompe parfois; mais ses erreurs ne résultent 
pas d'un travers de son esprit ou d'une erreur de méthode. 
Dans la question de l'influence des signes, dont il a le premier 
compris toute l'importance, il a bien vu que la formation des 
idées en était indépendante et que leur rôle variait avec la 
nature et l'objet de nos connaissances. 

Condillac au contraire se laisse entraîner par l'esprit de 
système, encore que ce défaut soit moins apparent dans l'JE'Ma/ 
SKI- fiirii/inti des connaissances liionaines que dans le Traite 
des sensations . 11 impose ses hypothèses aux faits au lieu d'y 
plier son esprit. Il constiuil une théorie et n'y emploie que 
des mati''riaux ajustés à l'avance. Il ne suffit pas aux yeux de 
Maine de liiran, d'avoir banni de la philosophie toutes les 
(|uestions oiseuses parce qu'elles sont à jamais insolubles, 
sur la nature, l'origine et la (in des choses, si, dans son 
domaine légitime, on suit une méthode vicieus,'. Il ne s'agit 
pas de construire, mais d'obiserver. d'être ingénieux mais 
vrai. C'est une synthèse que Condillac entreprend, quoi qu'il 
en dise, et sa synthèse repose sur un fantôme d'analyse. C'est 
ainsi qu'il a méconnu la vraie nature dès animaux et de l'in- 
telligence humaine. L'instinct n'est pas une habitude née de 
la réflexion individuelle. Quant à nos idées, ce n'est ^as en 
rendre compte que les subordonner aux signes. Le langage 

M. I)K H. 1. — b 



XVIII ŒUVRES IlE MAINE DE BUtAN 

esl un insli-uincnt qu'il a fallu d'aborcl créer, il répond à un 
besoin île notre inlelligenc-o. Si nous n'avions pas eu d'idée 
Ji exprimer, nous n'aurions pas eu besoin d'en créer l'ex- 
pression. L'esprit forme donc ses idées sans le secours des 
signes. C'est en vain ijue Condillac soutient que sans les mots, 
la mémoire serait impossible; on n'a pas de prise plus assu- 
rée sur les mots que sur les idées. Condillac s'est exagéré le 
pouvoir que confère à la pensée l'usage des signes. Il a 
méconnu ce qu'il y avait de spontané dans l'inlclligencc 
humaine comme ilans la nature animale. 11 n'a pas plus com- 
pris la naluredu génie ([ue celle de l'instinct. Dans ses pro- 
chains mémoires, Maine de Biràn montrera qu'il a méconnu 
le rùle des sensations internes, et de la-sensalion musculaire, 
qui sont la source véritable des deux sortes de facultés qui 
composent noire pensée. 

Maine de Hiran a plus de svmpîithie inlellectuelle pour la 
philosophie de Charles Bonnet que pour celle de Condillac. 
On sait que leur point de départ est commun. Monnet raconte 
qu'il avait déjà commencé son Essai aiialijtique sur l'Ame 
lorsi|uon lui annonça le Traité des Sensations de l'abbé de 
Condillac et qu'on lui en indiqua le plan. « J'ai été agréable- 
ment surpris, ajoutait-il. de la conformité de ce plan avec le 
mien, et je n'ai pu que m'applaudir beaucoup d'une semblable 
conformité » (1). Bien que V Essai analytique soit à un degré 
au moins égal, imbu de l'esprit de système, il séduisit d'abord 
Maine de Biran par son allure scientifique. .\u lieu d'expliquer 
les facultés de l'Ame par des opérations qui ne sont souvent 
que de pures abstractions. Bonnet les rapporte au mouvement 
des libres cérébrales. « .l'ai mis dans mon livre, dit-il, dans 
sa préface, beaucoup, de physique et assez peu de métaphy- 
sique; mais, en vérité, que pouvais-je dire de l'Ame considé- 
rée en elle-même ? nous la connaissons si peu. L'Homme est 
un Ktre mixte ; il n'a des idées que par l'intervention des Sens 

(1) Essai analytique sur les Facultés de l'Ame. OKuvics de 
Cil. ItonncI, loirie VI, p. ". NeulcliiUel, 1782. 



l.\TUi>DL"CTION' XIX 

et ses notions les plus abstraites dérivent encore des Sens. 
C'est sur son Corps et par son Corps (jue l'Ame agit. Il faut 
donc toujours en revenir au physique comme à la première 
origine de tout ce que l'Ame éprouve. Nous ne savons pas 
plus ce qu'est une idée dans l'Ame que nous ne savons ce 
qu'est l'Ame elle-même : mais nous savons que les idées sont 
attachées au jeu de certaines flbres : nous pouvons donc rai- 
sonner sur ces fibres, parcéque nous voyons des fibres : nous 
pouvons étudier un peu leurs mouvements, les résultats de 
leurs mouvements et les liaisons qu'elles ont entre elles » (1). 
Maine de liiran, dès cette époque, a le sentiment que cette 
liypothèse ne cadre pas toujours avec les faits, qu'elle en est 
une représentation plus commode qu'exacte, qu'elle est aux 
laits psychologiques, ce que l'hypothèse des tourbillons est 
aux laits astronomiques et physiques. Il pense néannu)ins 
qu'elle contient un fond solide de vérité, et on le voit, à tout 
instant, emprunter à Bonnet son langage, pour expliquer 
l'instabilité de ses sentiments et de ses idées par l'extrême 
mobilité des fibres de son cerveau. Il ne rejettera jamais 
complètement ce mode d'explication. C'est le seul possible 
des maladies de l'esprit, des songes, du somnambulisme. Et 
comment comprendre non seulement les dillërences des carac- 
tères, mais celles même des esprits, et dans le même indi- 
vidu, la force, ou la vivacité des idées, si l'on n'admet pas 
l'existence de certaines conxlitions physiques de la pensée ? 
Mais il reproche à Bonnet d'avoir exagéré l'influence du cer- 
veau, au détrinunt des fonctions organiques. Comme Condillac, 
il a méconnu l'inlluence directe qu'ont sur nos sentiments les 
modifications du principe vital. L'action de l'âme sur les 
libres cérébrales est subordonnée, dans un grand nombre de 
cas, à ces influences organiques. De là vient que lorsque nous 
.sommes tristes, nous ne pouvons évoquer que des idées tristes. 
Cette idée de l'influence de la vie organique et des sensations 

(1) K.isai anahiliqup .sur /fs /''arullcs t/i- /'.Iw. (tKuvres de 
C.li . lioniic'l, I in'' l'are XVI. 



XOC (EUVIiKS DE MAINK UK U[R.\X 

qui en iir^pondenl, sur nolro senlimenl de Texi^liMio- et pai- 
son inlonnrdiaire sur le cours de nos pensées, est i)roprc à 
Maine de IJiran ; elle résulte d'une observation attentive de 
lui-niiMno. Nous la retrouvons quelques années plus tard chez 
Cahanis, mais il ne la lui a pas empruntée, comme l'atteste 
cette Icllri' que lui écrivait de Paris son ami Van llulten, 
f. frimaire, an VII. «J'ai lu une partie des mémoires de Cabanis, 
en applaudissant aux observations justes et lumineuses ([u'il 
fait surrinlUience du pliysi(iue dans les facultés intellectuelles, 
et en remarquant nvec plaisir que souvent vous in'avc: fait les 
mêmes obsermlions, j'ai été frappé comme vous de ce mélange 
impur d'erreurs grossières et dangereuses dont ils sont 
souillés. >) 

Il est un autre point sur lequel M. de Biran ne s'accorde pas 
avec lionnet, c'est la question delà liberté. Elle ne réside pas, 
comme le croit celui-ci, dans la puissance d'exécuter ce qu'on 
veut, ou ce qu'on désire, mais dans rinilialive de nos actes. 
Nous sommes libres, si au lieu de nous borner à réagir selon 
les déterminations des fibres cérébrales, c'est-à-dire, à la suite 
des idées qui leur sont liées, nous pouvons changer nous- 
mêmes ces déterminaliiins. Que nous ayons un tel pouvoir, 
cela est peut-être impossible à prouver pour des raisons méta- 
physiques ; mais c'est une do.nnée du .sens intime. 

Ainsi, les conclusions (|u'il dégage de l'étude et de la dis- 
cussion des doctrines i)bilosophi(iues de son temps viennent 
rejoindre les résultats de ses observations personnelles : on 
peut les résumer dans l'idée d'une dualité fondamentale entre 
les états de l'Ame qui dépendent du corps et la liberté. Avant 
Cabanis, il a nettement aperçu l'influence des sensatinns orga- 
niques, sur le caractère et sur l'esprit. Au lieu d'expliquer les 
divcr.ses facultés de l'Ame, comme Bonnet, par la structure, le 
mouvement des libres cérébrales, il s'est rendu compte que, 
dans un grand nombre de cas, le mouvement de ces libres 

(1) CorH'S|ioiidanie inédile de Van llidlen et de M. de liiran. 
Fond .Navillc, (îonève. 



INTriODUCTION XXI 

(iépentlait liii-mehne des modilications du principe vital. Il se 
fait, à celte époque, une idée plus précise de la passivité que 
de l'activité de son âme. Il ne voit pas encore clairement que 
celle-ci a son origine dans l'exercice du sens musculaire. 11 
l'admet comme donnée du sens intime sans être en état de 
l'expliquer. On trouve néanmoins dans ses premiers écrits les 
deux idées fondamentales qu'il développera, les années sui- 
vante.'^, dans ses .Mémoires académiques. 



II. — PREMIERS ECRITS 



Méditation sur la mort, près du lit funèbre de sa sœur Vic- 
toire, du 27 juillet 179'i. Au lieu de laisser libre cours à ses 
larmes, et de s'abandonner à sa douleur, Maine de Biran 
médite sur la mort, près du lit de sa sœur, sans que l'elïortde 
son esprit pour résoudre ce problème détruise l'émotion qui 
Ta fait naître et qui le soutient. L'analogie de ses pensées 
avec celles de Rousseau, rlans la Profession de foi du Vicaire 
Savoijard, est frappante, nelbos (t) a relevé des ressemblan- 
ces jusque dans le tour île certaines phrases et le mouvement 
du style. On trouve dans la .Méditation de M. de Biran le 
nirine antagonisme (|ue dans le discours de Rousseau « entre 
les di'monstrations pbilosoplu(|ues, incertaines, inefficaces et 
les affirmations immédiates, indiscutables, du sentiment 
intérieur » (2). Pourtant, après avoir accusé les philosophes 
d'incompétence sur les questions ardues qu'ils veulent résou- 
dio, et d'orgueil, dan< leur prétention d'imposer sans les 
élayer d'aucune preuve, leius opinions aux autres, que fait 
Rousseau V 11 les imite plus qu'il ne le croit; au lieu de s'en 
remettre au sens intime, il invoque les arguments classiques 



(I) Ui^vuo de .McHaplnsiiiUL' cl do Morale ( 19 li) (Sur /es /iremii-rrs 
vonceptions p/iitosop/iiques de M. de liiran, p. 7). Delbos. 
(2| Itoussenu. Emile, pp. 208-21»!). l'.dilion Oarnier. 



XXII IKIIVRES I>K MA1N1-: I>li BIRAN 

pour pnmvor rcxisloncc de Dieu el l'iminortalilé ilclaine. La 
pensée de Maine de Uiran est beaucoup plus personnelle, et 
dans la partie critique et dans les aflirmations positives <le sa 

Médilation. 

Itousseau admet deux preuves de Texistence «le Dieu i I). La 
première est tirée de l'idée de cause productive. Nous nous 
saisissons directement, dit-il, comme causes de nos actes ; 
nous lie savons pas comment nous les produisons, mais il 
n'empt^che que nous 'sommes absolument certains de les pro- 
duire. Il est donc naturel de penser en vertu du principe de 
causalité que le mouvement des corps étrangers a une cause 
analogue et (|ue cette cause est Dieu. La seconde preuve est 
tirée de l'existence d'un ordre dans le monde : c'est la preuve 
par les causes finales. Quant à l'immortalité de l'âme. Ilous- 
seau la fonde sur l'idée de justice et sur la distinction en nous 
de deux substances. La voix de la conscience qui dans cette, 
vie est si souvent étouifée par les passions, retrouvera toute 
sa force, et saura se faire énleiidre pour la punition du cou- 
pable el la récompense des hommes vertueux après la sépa- 
r.-ilion de l'âme et du corps. 

C'est sur le problème de l'imniorlalité de l'àmc, que 
M. de liiran porte d'abord son attention. L'instinct qui nous 
rattache à la vie, se révolte en chacun de nous contre l'idée 
de ranéantissement. La religion vient confirmer l'espoir que 
nous donne la nature. Mais celui qui consulte sa raison, au 
lieu de s'abandonner à ses sentiments el à la foi, ne peut ipie 
douter. Nulle .solution philosophique ne le satisfait. 

Les physiologistes, comme lionnet, expliquent mécanique- 
ment el par des liypothcses assez plausibles le jeu de la 
mémoire, des idées, d.es passions, mais qu'y gagne-t-on ? «On 
connaîtrait les ressorts de la machine, mais la puissance 
motrice en serait-elle mieux connue ? (2)» Un bu deux ans 
plus tard, .M. de Uiran écrira dans son journal, au sujet de la 

(I) Housseau. k'mili', p. 300-307. 
(i) Mi-dilulion Kur /a mort, p. 0. 



INTRODUCTION XXIII 

mémoire : « Les physiologistes siipposenl qu'elle est maté- 
rielle, et ils en donnent des preuves bien fortes par les divers 
exemples iiu'nn rapporte des personnes (|ue la maladie ou des 
accidents ont absolument privés de cette faculté ; mais (pielle 
ténuité, quelle exilité infinie ne faut-il pas donner aux fibres 
contenues dans un espace très petit, si chaque mol a une 
fibre correspondante, pour (lu'un homme dont la mémoire est 
remplie de millions de mots, de dates, puisse rappeler, 
('■veiller des millions de fibres sans confusion, dans l'ordre 
où elles ont ('té primitivement ébranlées ? Et quand on con- 
cevra ci'la, il faudra connaître la puissance qui réveille ces 
fibres, car elles ne peuvent pas donner le mouvement ; dans 
tous les cas, je cherche une puiss:ini;e motrice, une cause 
active et on ne parle jamais que des ressorts de la machine ». 
Si l'on imagine avec le médecin iîaumannqueiest^tresorga- 
iiisés sont formés d'une infinité d'élémcnls sensibles eux- 
mêmes, qui une fois réunis, perdent la conscience de leur 
première existence pour n'avoir que celle du tout i|u'ils coni- 
posent, on ne conçoit pas comment ces cléments divers, 
auxquels on aecorde gratuitement la sensibilité, peuvent for- 
mer un sentiment uni(|ue et incapable de division. 

ln\o([ue-t-on pour expliquer cette simplicité du moi, l'idée 
d'une subslan<o immatérielle, distincte du corps ? D'autres 
difficultés surgissent. Si la conscience de soi est indépendante 
delà sensation, on ne voit. pas pourquoi l'âme ne se souvient 
pas du temps (|ui a précédé son union avec le corps. Il sem- 
ble bien, du reste que les progrès de l'intelligence accompa- 
gnent toujours le développement de l'organisme, et ipi'on ne 
puisse ccmcevoir en aucun temps son existence indi'|iendante 
de l'organisation. 

Enfin, les métaphysiciens comme Locke qui expliquînt la 
personnalité parla mémoire, retombent dans les difficultés déjà 
signalées, car les maladies de la nn'moire prouvent assez ipie 
son siège est corporel et si les maladies ont le pouvoir de 

(1) /'rc/niiT .Idurnal. inéilil. 



XilV ŒLTVUES DK MAISi; DK BlItAN 

iltHruire la mémoire, en cliangeant les tlisposilions des libres 
(lu cerveau, comment la morl ne l'aurait-ellc pas? (1) Si notre 
l»ersonnalilé csl détruite, il nous importe jieu que la suli- 
stance soit immortelle, qu'elle soit destinée à passer par plu- 
sieursdegrés successifs de perfection, ou ce qui ne sérail peut- 
être pas moins vraisemblable, rondamnéeà la dégénérescence. 

<- Celui qui ne -'appuie dans cette matière i|ue sur des 
notions philosophit|ues, marche donr, conclut Maine de Biran, 
sur des outres pleines de vent (2) ^;. 

Si l'on veut cesser d'errer dans l'incertitude, au gré de ces 
rêveries abstraites (pie sont les théories philosophiques, il 
faut laisser là tous les livres et n'écouter que le sens intime. 
L,i clef du problème de l'immortalité de l'àme se trouve dans 
la crojance en Dieu, qui a son véritable fondement dans une 
sorte dinslinct xiiblime de notre âme. 

.Alaine de liiran cite en passant la preuve fondée sur l'ordre 
du monde. Il l'expose à peu près dans les mêmes termes (|ue 
Uousseau. «Kn étudiant la nature, en examinant la coordina- 
tion de tous les êtres, la convergence générale vers un but. 
l'accord parfait et invarialilo des moyens avec la fin, serons- 
nous assex aveugles pour méconnaître la suprême intelli- 
gence 1 3) ». 

Il est surprenant i|u'il ne mentionne pas la preuve de 
Kousseau. fondée sur l'idée de cause productive, qui a tant 
d'analogie avec celle qu'il oppcsera plus tard aux preuves 
cartésiennes, de l'existence de Dieu dans son Coviitienlaire sur 
les MédiUitioiis lie Drscarles. Le moi dit Itousseau, se saisit 
comme cause du mouvement de ses membres ;il ne comprend 
pas, le ra[)port de la cause productive à l'etîet, mais il n'en a 
pas moins la certilutle de le produire. De l.'i il s'élève à l'idée 
de Dieu comme cause du mouvement de l'univers. La preuve 
de Maine de Riran de ISI'i -'appuie sur des notions qu'il ne 



(1) Mi-ditalion sur Ui miirl, p. 9. 

(2) A/., p. 11. 
(H) Id.. p. 11. 



INTIiOIiUCTIOX XXV 



possôde pas, en 1793 ; en |>n.'mier lieu la notion de la causalité 
ilu moi ; en deuxième lieu la distinction du moi et de lame 
sulislanre. L'idée du moi est première dans l'ordre de la con- 
naissani-e, mais dans l'ordre de l'existence, l'âme lui est 
antérieure, Dieu peut donc être coneu comme la cause pre- 
mière des substances, l'ius tard il admettra qu'il existe en nous 
tout un ordre de sentiments, qui se rattachent au sentiment de 
l'infini, et dont lîous ne pouvons attribuer l'origine au moi, ni 
au corps: qu'on ne peut lesexpliquer que par l'action de Dieu 
sur notre âme. Ainsi, Dieu est cause non seulement de notre 
existence substantielle, mais de certains de ses modes qui se 
lamènent au sentiment religieux. Rt tandis que Dieu conçu 
comme cause de l'âme substance, n'est peut-être (ju'une 
hypothèse ((ue l'on ne peut vérifier, à cause de l'impossibilité 
oij nous sommes de pénétrer dans la région du noumène, 
le Dieu (le l'Kvangile manifeste en nous sa présence par des 
signes qui lui apparaitront de plus en plus rlairs : l'espérance, 
la cliaril('\ 

Or il est remarquable (|ue c'est sous l'influence de senti- 
ments analogues que RI. de Biran se tourne vers Dieu, en 
171):^. Il trouve au fond de son âme, un élan vers la vérité, le 
pressentiment d'une vie supérieure où tous les doutes se dis- 
sipent, toutes les inquiétudes s'apaisent, toutes les espérances 
.se réalisent, une foi ardente et tenace dans le prix de la vie, 
et par consé^quent, dans la valeur de la pensée, qu'on ne peut 
expliquer comme l'elTet du pur instin.t animal de conserva- 
tion. Seule la croyance en Dieu explique la foi de la pen.sée en 
rlie-nu'me. Comment croire à la vérité, si l'on ne croit pas à 
l'existence de l'Etre parfait ? La preuve physique tirée de 
l'ordre du monde, devient, ainsi entendue, une preuve psy- 
chologiipie fondée sur le sens intime. L'homme par une sorte 
d'instinct se refuse à croire i|ue son esprit est dupe de je ne 
.^aisquel malin génie qui se plairait à le tromper. Il préfère 
croire en Dieu, placer en lui toute sa confiance, que s'abîmer 
dans le doute et le désespoir. 

Tandis (]ue chez Rousseau, la preuvr dr l'inimortalit.' de 



XXVI <i:rviii:s dk maixe di; niUAN 

l'Ame esl foiidi'C sur l;i (lislinclinn cic (Ipux sul)slances, et sur 
une exigence delà conscience morale, eliez M. de Hiran, celle 
preuve n'est plus (|u'unc simple i-ro^'ance dérivée de la 
croyance en Dieu, cl comme elle, de la foi dans le tcn)oiu;nage 
de la conscience. L'Ktrc souverainemenl bon n'a pu tromper 
la conliance dans la vie qu'il a placée au cœur de tous les 
hommes, et que M. de Hiran exprime vivec une candeur et 
une naïvetc' louclianto ! Il était à c-ette époque pn-cieuse 
de la vie, dont parle Rousseau, « où sa plénitude expan- 
sive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sen- 
sations et embellit à nos yeux la nature entière du charme 
de notre existence » (1). « Quoi ! mes yeux ne jouiront plus 
du sublime spectacle de la nature? .le ne verrai plus ces 
brillantes sphères tpii roulent sur nos tètes? Les saisons 
se succéderont, la terre se couvrira de Heurs et di; fruits et 
ce ne sera plus pour moi '! .le ne sentirai plus mon cœur pal- 
piter ! les sentiments les plus dnux ne le feront plus tressail- 
lir ; le tombeau le glacera pour jamais 1 tous les liens de 
l'amour, de ramitii' seront brisés, mon cadavre déliguri', 
rongé par les vers ne présentera à ceux i|ui m'aimaient ((u'un 
objet horrible, épouvantable, ù malheur, ô désespoir ! » (2). (le 
sont là lies raisons de i^roire, bien subjéclives, et on Timagi- 
iiation enlre pour- une grande part. Maine de Biran n'y adhé- 
rera pas aussi facilemcnl, dans les dernières années de sa 
vie. L'imnu)rlalité l'eslera pour lui une espérance, un vœu : 
il n'en est pas ainsi de l'existence de Dieu ; elle se manifes- 
tera clairement en lui, à un troisième sens, qui a beaucoup 
d'analogies avei' l'instinct sublime dont il parle dans celte 
méditation, mais avant de l'admettre, il s'elîorcera d'en éta- 
blir l'existence, en démontrant l'irréductibiliti' de ses don- 
nées, aux sensations organiques, et au sentimenl du moi. La 
notion de sens intime telle (|ue l'entend Rousseau, est une 
notion confuse qu'il s'elîorcera de préciser. 

(I) Confessions, \<. 2S. I. I. l'.iris, 1824. 
(i) Mf'tli/iilion sur la mort, [t. 14. 



INIRODUCTION' SXVII 



Le Discours sur /"/wmwe procède de la ni^me inspiration 
cl aboutit aii\ mêmes conclusions que la MèdUalion sur la 
mort. Maine (h; lîiran estdouldureusemenl alîecté par les maux 
i|ue la Révolution répand autour de lui, et sa douleur même 
l'incite à réfléchir sur leur cause profonde. Qu'est-ce que 
riiomiiie ? L'homme, répond-il, ne connaît rien moins que 
lui-même. Il est entraîné au dehors par le souci qu'il a de 
veiller à sa conservation, il ne s'observe ni ne réfléchit sur 
son être. Il n'a du reste aucun moyen de connaître la nature 
des choses ; les rapports seuls sont pénétrables à son intelli- 
gence. Aussi ne faut-il pas s'étonner des contradictions où 
tombent les philosophes qui veulent connaîti-e la nature de 
l'âme humaine. Ils ne s'entendent même pas sur les problè- 
mes qui sont le plus à notre portée, tels que la place qu'oc- 
cupe l'homme dans la chaîne des êtres et le but de sa vie ; 
cnlin ceux-là mrme qui consultent l'expérience comme les 
moralistes, et qui cherchent ii déduire de la connaissance des 
ressorts qui meuvent l'homme en société, les règles qui doi- 
vent diriger sa conduite, ne s'accordent pas entre eux. On 
peut cependant retirer beaucoup d'utilité de leurs recher- 
ches. 

Montaigne et Pascal s'accordent sur la faiblesse do l'homme 
qui ne s'appuie pas sur la' religion. 

Le premier, dans le parallèle qu'il établit entre l'homme et 
les animaux trouve de nombreuses raisons pour rabattre l'or- 
gueil qui nous a place'' au premier rang. Nous n'avons que 
trop à envier aux animaux : la paix, le repos, la sérénité, l'in- 
nocence, la santé surtout. Maine de Biran n'accepte pas ce 
jugement. L'homme selon lui est supérieur îi tous les ani- 
maux, car seul, il tourne tout à son usage, lui seul connaît 
l'usage du feu, lui seul se sert des langues et se l'orme par les 
mots des idées de toute espèce, lui seul enfin s'élève h Dieu, 
l'admire dans ses ouvrages et lui rend un culte. Mais il ne 
faut pas pour cela nier les rapports qu'il a avec les autres 



XX\11I CKUVUF.S L)K MAINE UK lillîAN 

rlri;s. Les animiuix ne sont pas il(> simples iiiarliincs ; ils ont 
le senlimenl, la iiiéiiioire, l'nssoi'intioii des idées, il leur man- 
que le langat;e. A vrai dire, il leur manque parce qu'ils n'ont 
p.is d'idées proprement dites h exi)rimer, étanl incapables 
d'alislraire et île raisonner. Leurs facultés sont soumises à 
l'impression des objets. L'habitude explique la plupart de 
leurs ruses ; elle nVxpli(]ue pourtant pas tout, comme l'ont 
.soutenu certains pliilosoidies. Leur théorie est assurément, 
sur certains points, plausible ; elle a l'avantage d'exclure 
tout principe occulte ; elle explique pourquoi les animaux 
ayant moins de besoins que les hommes, et vivant dans des 
circonstances plus simples cl plus stables, s'en tiennent à 
leurs premières habitudes et sont stationnaires, sans (|u'ils 
soient pour cela privés de perfectibilité, mais elle n'explique 
pas certains faits tels ([ue Tinslinet des abeilles et dos castors. 
Si l'on rejette, dit Maine de liiran, les idées innées dans 
l'homme, il semble qu'on soit forcé de les admettre dans les 
animaux. 

Pascal reconnaît avec ,MiiiilaiL,'ne la faiblesse de l'iiomme, 
mais il conclut sa grandeur du sentiment ipiil a de sa fai- 
blesse. S'if est abject par sa nature dégénérée, il est grand par 
son état primitif: s'il est misérable par le péché, il est glo- 
rieux par la grâce. Le christianisme seul, h ses veux, rend 
compte de ce mélange de bassesse et de grandeur. 

Il faut convenir, dit .Maine de Biran, que l'argument de Pas- 
cal est fort, et qu'il est confirmé par le témoignage du sens 
intime. Il y a dans l'homme, une inquiétude, un vide de vrais 
biens qui send)le jinnoncer que l'homme n'est pas à sa vraie 
place, ici-bas. C'est en vain qu'on essaye d'expliquer ces con- 
tradictions de la nature humaine par des causes sociales, car 
on a constaté chez tous les peuples la mOme activité turbu- 
|i'nte, inquiète, qui ne sait où se lixer. D'où vient-elle :' Com- 
ment l'expliquer :' Plusieurs hypothèses sont possibles. 
« Peut-«îlre est-elle une suite d'une nature constante et qui n'a 
jamais été dilVérenle, peut-être aussi qu'elle est un reste d'une 
nature supérieure, plus excellente, qui a dégénéré, ipii dégé- 



INl'RODUCTIOS 



nércra encore, peul-i^lre celle naUuemarclic-t-flle vers la per- 
feclion, et que pressentant cet (Hat l'âme erre ainsi sans rien 
trouver qui la satisfasse (1). » Nous ne pouvons sortir du 
doute qu'en (•coulant la voix du sens intime. « Les âmes sen- 
sibles ont un instinct particulier (jui les cunduit, qui les 
entrafne avec bien plus de force que la raison: elles ont des 
dijuionstralions à leur manière, plus convaincantes que celles 
qui procèdent parle calcul (2) ». Le sens intime nous porte à 
croire à l'existence dans le monde d'un principe de juslice et 
d'amour. La destinée de l'homme n'est donc pas incertaine, et 
il s'agirait seulement de découvrir le moyen de rendre les 
liouimes meilleurs et plus heureux. 

Pourquoi cette étude, la plus importante, la seule impor- 
tante peut-être, est-elle si délaissée ? Peut-être, est-ce par déses- 
poir, en présence des terribles leçons du présent, d'améliorer 
et de perfectionner la nature de l'homme. « Quoi, toujours, 
nous aurons à gémir sur le sort de l'humanité ? Si elle est 
dans l'esclavage, son abrulissemsnt excite notre pitié, lîrisez 
s(.'s fers; les excès, les désordres aux(juels elle se livre, nous 
percent l'àme ; nous voudrions la priver encore de cette 
liberté dont elle fait un usage si funeste. Dans les fers, elle 
nous fait compassion ; libre, elle nous indigne. Ainsi le sorldu 
philosophe, ami de ses semblables, est d'avoir toujours à 
dé[ilorer leur (igarenient, désesiiérera-l-il (3) '.* » Mais peut-être 
les hommes n'ont ils pas fait tout ce qu'ils ont pu pour arrê- 
ter le progrès du mal "? Si les philosophes avaient employé à 
construire racharnement qu'ils ont mis à détruire jusqu'aux 
choses les plus sacrées, peut-être n'aurait-on ])as à gémir ? 
Dans un passage du premier jounial. .Maine de IJiraii accuse 
llelvétius, Uayual d'avoir desséché le conir de la classe nom- 
breuse (pii les a lus, en répétant sans cesse que la raison seule 
(Idit idiidnin'li- |Huple, en remplissajit les cœurs de haine pour 



(1) [>!' l'homme, p. iS. 

(2) /(/ . p. 27. 

(3) kl., p. 30. 



XXX ŒUVIîKS DK MAINE DK BIRAN 

liiiil |)Ouv(>ir sii]M''rieiir, de mépris |iour une religion si conso- 
lante pour les fti'ns de hien, si n('cessaire pour arrêter le bras du 
méchant (1). Il laul donc comlul-il. détourner ses regards du 
présent, et les porler vers un inonde imaginaire et meilleur. Il 
s'agit d'orienter celte aciivilé indélerniinr'e qui est le fond de 
notre nature, qui se manifeste chcT; tous les peuiiles, nu^me chez 
les peuples sauvages, qui cause tant de biens et de maux, 
vers une lin raisonnable, vers la perfection dont le vrai bon- 
heur est inséparable. La confiance en Dieu peut donc seule 
nous permettre de supporter les maux ]iréseuls el de garder 
intacte notre foi dans l'avenir. 



.\ou> ne connaissons \ms l.i date des lié/lexions sur /es for- 
ces générales (/ni animent la nature; mais l'examen de l'écri- 
ture nous fait supposer que cet écrit est de la jeunesse de Maine 
de liiran. Il écrit à la date du '25 décembre 1794, qu'il consacre 
beaucoup de temps à l'étude des mathématiques ; les manuscrits 
de cette époque sont couverts de formules et de démonstra- 
tions algébriques. C'est probablement la lecture d'un passage 
de l'Histoire naturelle de lUillon. intitulé : Seconde rue de la 
nature qui lui .suggère ces n-llcxions. Il reviendra, à plusieurs 
reprises, dans ses écrits, sur cette question, notamment dans 
leiS5du chapitre 1\' de la deuxième partie (section IV) de 
VEssai sur les fondements de la /isijrkolofjie (2), et dans la 
troisième section des Rapports des sciences naturelles avec la 
psijc/iolnf/ie (3). 

'< Il faut admirer Newton, (lil-i Ida us le premier de ces écrits, 
non seulement pnur l'ouvrage en quelque sorte surhumain 
qu'il a aci'ompli. mais -encore pour ce dont il s'est abstenu, 
contre l'instinct de riiumanité. Il n'a pas fait d'hypotlièse 
ilaiis un >iije| qui jusqu'à "lui n'avait été traité que par hypo- 

(1) 1'. I(i5. 

(2) r.ilition Navillc. I. Il, p. 323. Dezolirv el Magdcleine cl <'>. 
éditeurs, Paris. ISriî». 

(3) IMIlion lici'lranil. t'.rnesl Leroux, l'dilcnr. Paris, tS87. 



INTRODUCTION' 



thèse. 11 semble que ce génie presque divin. déJaignanl loul 
ce qui tient à l'imagination, comme h une faculté purement 
lunuaine, ait voulu lui fermer l'entrée dans l'érection de ce 
monument immortel consacré à la raison pure. L'imagina- 
tion n'a rien à voir, en effet, dans l'application du princij)e de 
causalité. Toute notion de cause est rédexive dans son prin- 
cipe, l'rétendre connaître une force par l'imagination, ou 
ctiercherà l'aide cle cette faculté comment la force agit, c'est 
dénaturer la notion de force, c'est l'anéantir pour mettre à sa 
place des fantômes hétérogènes (2) ». 

.\près avoir constaté que l'attraction des planètes vers le 
Milcil suit la même loi que la chute des corps sur la terre, que 
la loi s'exprime dans la même formule, il s'est élevé à l'idée 
d'une force commune répandue dans tout le système solaire. 
Il ne s'est [las demandé comment agissait cette force, si c'est 
à travers le vide ou par l'intermédiaire d'un fluide élhéré. Il 
n'a pas, comme Descartes, e.KpIiqué hypothétiquement les 
etlets par un jeu de tourbillons. C'est par là, dit-il, que la 
pliilosopliie de Newton dilfère absolument de celle de Des- 
caries. Dans le premier cns, on déduit les phénomènes ou les 
rapports les plus composés d'une cause réelle donné-e par une 
première relation, sans aucun mélange d'hypothèse. Dans la 
seconde, on part d'une cause [ihysique ou de faits hypothéti- 
ques dont (m cherche les rapports avec les faits observés pour 
expliquer le comment de ceu-x=ci. 

Maine de Hiran considérera donc, à r(''pO(pu; de VKimai sur 
/(•s FundeinenU de la psyc/iulof/te, la conception newto- 
nienne de la science, comme la coufirmatiim de son propre 
point de vue. Nous nous saisissons comme cause de nos pro- 
pivs mouvements dans le sentiment (l'ellort musculaire, sans 
ipi il nous soit possible de concevoir le comment de noire 

(1) Niivilk'. l. 11. p. :!i-''. 

{■■>) Naviilc, I. 11. i> 3ki. Maine de Hiran, mieux inloi-iiu', Icni 
iiuelques iuin.M's plus lard, des réserves expresses sur lc jugemenl. 
Voir Jlap/toris des sciciiri's iiiiliirrllrs arpr Iti /isi/r/iolof/ic, 
p|) il<,l-:*.=30. 



XXSII ŒUVHES DK MAINK DU UIKAN 

aclion. Le caraclrrc (riil(MUil('' sous lequel se maiiifc-lo à la 
conscience la suilede nus elVorls volontaires, nous autorise à les 
attribuer il la ini^mc force. Delà |i ir une iiiduilion li'gitinie, 
nous altrihuons à un(! foi'ce coinniune Ions les uiouvements 
(|uiol)('issanl;\une même loi, sont ri'sis parla UK^me formule. 

Au moinenl où .Maine de Biran l'crit .ses- iv/le.rioiis sur les 
fuiras f/i'iicra/cs (/ni (unincnt la naliin', il n'est pas en posses- 
sion du principe l'ondamcnlal de la psychologie et des scien- 
ces de la nature, lelle.s que les nialliém.itiques eiraslronomie. 
c'esl-à-dire des sciences rationnelles : le principe commun 
de ces sciences est le fait [irimitif de conscience. Ladifféi-ence 
est donc grande entre les deux points de vue. Mais ce qu'il non- 
paraît intéressant de noter, c'est, à défaut d'un fondement 
théori(pie commun, l'identité des tendances qu'ils manifestent. 

Maine de IJiran montre !;i même d^'llance à l'égani des sys- 
tèmes qui veulent expliquer rationnellement le mouvement 
général delà matière qu'fi l'égard des preuves philosophiques 
de l'existence de Dieu, et des di(T(''renls systèmes sur 
l'homme. Le mécanisme, cartésien n'est pas plus intelligible 
qu'il n'est exact. C'est en vertu d'un préjugé de l'imagination, 
et non par une vue claire de l'entendement (|ue l'on considère 
l'impulsion comme la cause première du mouvement. « tlon- 
çoit-on bien (-(immenl un corps peut communiquer du mouve- 
ment à un autre 1 N'y at-il pas dans celte communication un 
mystère qui nous confond '.' Oiiand on saurait en ipioi consiste 
l'impénétrabilité des corps, pminait-on se faiie une idée bien 
nette du mouvement d'impulsion (I) ";"« D'autre part, on a 
démontré que le système des tourbillons aux(pu'ls Descartes 
est conduit, en partant de rim|iulsion, n'explique pas plu- 
sieurs elfets et leur est même contradicloirc » (2). Si l'on consi- 
dère le mouvement des planètes, on ne voit pas comment on 
pourrait l'expliquer par rarliuii d'un«|ÉMaH. <i l'mir pouvoir 

(1) /,'r/li>.iiiiiis sur 1rs fiiri'Ps t/('iifrati's i/iii iiiiiiiicii/ lu lutlurr, 

p. :(7. 

(2) A/., p. :J3. 



INTRODCCl ION XXXIII 

se tirer d'embarras, il faudrait supposer qu'il est capable de 
pousser dans un sens sans résister dans aucun autre, car 
autrement le moyen d'imaginer qu'un fluide assez puissant 
pour agir avec force sur des masses cnormes put résister assez 
peu pour que les mouvements s'opér;\ssent en tous sens sans 
éprouver de difficulté dansée milieu » (1). « Une raison encore 
qui lui parait for.te contre l'impulsion, c'est qu'il ne voit pas 
comment y rapporler la force qu'un corps exerce sur un autre 
corps en proportion du nombre de ses particules matérielles. 
Il paraît que cette force est répandue dans cbacjue atome 
qu'elle anime, et je ne vois pas comment en admettanl l'im- 
pulsion d'un fluide, l'action pourrait être si exactement 
proportionnelle à la quantité de matière (2) ». Il fallait donc 
abandonner i< ce joli système des tourbillons «et recourir 
pour l'explication des phénomènes de la nature à un autre 
principe que celui de l'impulsion. Le grand .Newton trouva ce 
principe. 

Il fil preuve de sagesse et de circonspection, en se bornant 
à la considération des effets et en ne s'occupant point de la 
cause. L'attraction lui apparut comme un effet général, ilont 
il découvrit d'utiles applications. Il refusa de la considérer 
comme une propriété primordiale, inhérente à la matière. 

Il était dans la bonne voie, conclut Maine de Biran, car ce 
n'est jamais que par la connaissance des elfets qu'on peut par- 
venir à la découverte de la cause. Peut-être eût- il diî suivre le 
mouvement naturel de la pensée et attribuer cet effet à une cause 
générale. Ce n'est pas une raison parce qu'on ne comprend pas 
le mode d'existence d'une cause active au sein de la matière 
pour ne pas l'admettre. « On s'est trop pressé peut-être en avan- 
çant cpie telle qualité répugnait à l'essence de la matière, mais 
la coiinail-on bien cette essence ? Pourquoi se représenter la 
matière comme inerte, inactive de sa nature? Celui qui l'a 
créée (si vous voulez qu'elle ait é'té créée) n'avait-il donc pas 

(1) /.V/?c.x-/o«,sp. 33. 

(2) A/., p. 38. 

M. DE U. I. — (• 



XXXIV O'.UVHIÎS DE M.MSli UV. BIRAK 

le pouvoir (le lui donner quehiue qualilé active 1 Ne craignez- 
vous pas en soutenant la négative, de borner un peu légère- 
ment la pui--aiii-t' lin souverain Ktre (I) ». Pourquoi ne i>as 
croire i|u'il a plu au Créateur d'ajouter à la matière certaines 
cjualités comme l'atlraclion, le sentiment, la pensée même? 
Dans l'impossibilité où nous sommes de comprendre la nature 
des choses, il ne faut pas hésiter à accepter la leçon des faits. 
Et comme la nature nous paraît toujours simple, toujours éco- 
nome dans ses moyens, il ne faut pas hésiter à rapporter des 
faits identiques à la même cause. C'est pourquoi Maine de 
Biran est d'avis <]u'on l'iende au delà des bornes fixées par 
Newton la portée de son explication et d'admettre (|ue la 
même force qui régit les cieux rapproche aussi les molécules 
des corps terrestres. 11 se range dans trois pages, obscures et 
dont nous lui laissons la responsabilité, à l'opinion de Bull'on 
sur cette matière, et considère l'attraction comme le principe 
de tous les mouvements, de ceux-là mêmes (pi'on attribue à 
l'impulsion, comme le mouvement de lancer une pierre. 

Ainsi le rùle de la raison, dans les sciences de la nature, 
n'est pas comme li' i>ensait Descartes, de rattacher l'elTet à sa 
cause par un lien logique. Ce rapport ne [(eut être compris, 
selon Maine de lliran, <'arles deux termes ne sont pas homo- 
gènes. Seule est intelligible la chaîne des ell'els qui se ratta- 
chent à l'efTet général. Mais une fois posé, non expliqué le 
rapport de cet elTet à la force qui le produit doit recevoir le 
plus d'extension possible. La raison ne crée rien ; elle s'appli- 
(|ue aux relations données par l'expérience ; elle est incapable 
de déduire les faits primitifs d'idées claires et <listinctes, elle 
les généralise une fois posés. 

La réalité veut être saisie par les sens appropriés. Il faut se 
délier des constructions métaphysiques, tels .que le méca- 
nisme, où sous le vain prétexte d'expliquer ce qui par nature 
est inexplicable, on s'égare dans les rêves faciles de l'imagi- 
nalioi) abstraite. L'important, c'est d'observer les dilTérenls 

(I) llr/lf.r. sur le.< fones, p. .'$". 



INIIîOUUCTIO.V XXXV 

aspects de la réalitr, c'est de constater, non de construire. Le 
sens intime nous met en communication avec l'esprit comme 
les sens externes avec la nature. Il faut s'en remettre à leur 
témoignage. En ce sens la philosophie hiranienne est hien un 
sensualisme; hiais il ne faut passe méprendre sur la signifi- 
l'ation de ce mot. Nous verrons que le progrès de sa réflexion 
imènera M. de Biran à distinguer dans le sens interne, trois 
<cns d'origine et de natui'c hie'n dillérentes, le sentiment delà 
vie, la conscience de soi, et un sens sublime, qui n'est autre 
que le sens religieux. Le principal intérêt des deux premiers 
fragments que nous publions, est d'établir, que dès sa jeu- 
nesse, il était disposé à ["admettre ce sens supérieur, qui, 
après une éclipse de près de vingt années, se manifestera de 
nouveau en lui pour briller d'un éclat de plus en plus vif jus- 
qu'à sa mort. Dans 1rs Jtr/fe.rions sur les forces ijinérahs qui 
animent la ualure. il oppose à la méthode cartésienne la 
méthode de liacon et s'y rallie, .\insi, dès ses premiers écrits, 
-Maine de Biran manifeste sa foi dans le témoignage «^e l'espé- 
lance cl la défiance à l'égard de l'esprit de svsième. 



m. - MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE. DE MORALE 
ET DE POLITIQUE 

Les fragments que nous' publions dans cette seconde partie 
se rapportent, sous leurs diverses formes, à une sorte d'auto- 
liingrnphifi iisijciiolof/iqiic ; ils ont un objet commun : le bon- 
heur; et comme on ne peut pas isoler l'individu de la société 
iiù il vil, M.iine de Biran en recherche tout à la fois les condi- 
tions individuelles et sociales. Mais il ne se propose pas un 
liutdélliii, il ne suit aucun plan, l'unité des pages qui suivent 
lient uniquement à la préoccupation dominante de son esprit 
à celle époijuc. Il décrit au jour le jour ses impressions, pro- 
voquées lantOit par un événemenl de sa vie privée. tanlAt par 
un événement politique, tantôt par la lecture d'un moraliste 
anrieu ou moderne. On ne peut pas parler du bimheur sans 



XSXVI ŒOVRKS m: MAINE DE BIRAS 

soulever le |)iolili''iiie île la liherlé. Il s'agit en elVel Je savoir 
si le bonheur dépend ou ne dépend pas de nous. Est-ce le 
résultat de notre organisation, de Tinlluence qu'exercent les 
choses extérieures sur notre corps et par son intermédiaire 
sur notre sentiment de l'existence ? ou l/ien est-il en notre pou- 
voir décommander à notre sensibilité et d'agir sur le centre 
qui est le siège de nos diverses aQ'eclions ? D'autre part, 
quelles sont les conditions politiques du bonheur? ôuelles 
sont les causes des maux dont soutirent les sociétés '/ Quels 
sont les moyens d'y remédier "? Quelle est la meilleure forme de 
gouvernement '! Autant de (juestions qu'il est conduit à se 
poser, et qu'il traite plus en moraliste ([u'en pliiloso])he. 



Nous plaçons en t(Me de ce nouveau recueil de documents 
le portrait de Maine de liiran, le plus lidèle, le plus vrai que 
nous connaissions. 11 y a deux hommes en lui : le penseur (lui 
trouve dans la méditation solitairr et la libre expansion de 
sentiments naturellement honnêtes et bons, cette tranquillité, 
cette paix du cœur ijui soiil h ses yeux la principale source du 
bonheur, et l'homme du mimde toujours inquiet, agité, mécon- 
tent de soi. 

Il connaît le monde et le juge sévèrement. Le défaut des 
hommes qui vivent en commun, c'est la dissimulation, l'hy- 
pocrisie. Ils n'ont qu'un souci : paraître ; et pour rehausser à 
leurs yeux leur propre valeur, ils se plaisent, par leurs sar- 
casmes et leurs railleries, à rabaisser le mérite d'autrui. Quelle 
devrait être la conduite d'un honnête homme dans ce milieu 
corrompu ? 11 devrait y apporter une grande fermeté de 
caractère qui le rendrait inaccessible à la contagion, et un 
renoncement absolu aux avantages de l'opinioii, qui lui don- 
nerait avec le sang-froid l'indépendance nécessaire du juge- 
ment. S'il était prudent, il se bornerait au rôle d'observateur. 

Or .Maine de Biran avoue que ces qualités lui manquent, 
qu'il ne peut rester lui-même dans la société des autres et 



INïUODUCTION XXXVII 

i|u'il c-lierche h les imiter pour leur plaire. Il voudrait lire 
dans les yeux ce (lu'on pense de lui. Il est cruellement blessé 
ilans sa vanité, lorsqu'il ne rencontre pas les égards auxquels 
il estime avoirdroil ; et après avoir soufTert dans lemondedes 
blessures de son amour-propre, il soulTre, dans son cabinet, 
de son inconsistance. Il s'en accuse, il s'en repent, il s'écrie : 
« Oh! vanité, source de misères, de maux, qui rends mon 
âme abjecte, je te dompterai ». Sage résolution, digne d'un 
meilleur sort !... Toute sa vie, avec une persévérance qui 
prouve la sincérité de ses intentions, il déplorera cette fai- 
iilesse de caractère, .sans jamais réussir à s'en corriger. C'est 
i|u'elle a son origine dans son tempérament, il s'en rend 
conapte, dès cette époque. 

Malgré tous ses eiïorts, il ne peut garder son sang-froid 
dans le monde. Il en subit l'influence comme un somnambule 
la suggestion de l'hypnotiseur. Il vit alors d'une vie d'em- 
prunt ; il vit par les autres et en eux, sinon pour eux. Il ne 
ressent ses propres actions qu'à travers les sentiments qu'elles 
suscitent en autrui. Hien plus, cette disposition d'esprit per- 
siste, lorsqu'il est rentré chez lui ; l'influence se poursuit, la 
suggestion se prolonge : « Toutes les fibres de mon cerveau, 
dit-il. sont si mobiles qu'elles cèdent à l'impression des objets, 
sans que je puisse arrêter leur mouvement ; entraîné en divers 
sens contraires, je ne suis que passif; ma raison devient 
nulle ; je dis ce que je ne voudrais pas dire ; je fais ce que je 
ne voudrais pas faire... Lorsque je reviens dans mon cabinet, 
>i je veux m'occuper, ce que j'ai vu, ce i]ue j'ai entendu se 
présente à mon imagination ; ce sont autant de tableaux qui 
se succèdent et passent devant mes yeux, comme ceux de la 
lanterne magique ». Ce qui est plus grave encore, c'est qu'à 
licine revenu à soi, il se sent de nouveau attiré par l'abîme où 
sombre sa personnalité. Cet état est plus fréquent qu'on ne 
suppose ; combien de personnes l'éprouvent sans s'en rendre 
compte ; elles ne sont elles-mêmes ipie dans la solitude ou la 

(t) 1'. ,M. 



XXXVIII iKUVKES Dr. MAIXK OK BlIiAN 

sociiHé lie leurs amis. Dès qu'elles se trouvent dans le monde, 
ondiraitqu'elles tombent enétald"hypnosc ; elles vivent .surun 
autre plan de conscience, d'une vierétrécieetconimeétrangère. 
Il se trouvait plus heureux, Iorsi]u'il se promenait seul 
dans les prairies et les bois de tJrateloup. Les pages. qui sui- 
vent, f|u'lM-nesl Naville a publiées en partie dans les Pensées 
de Maine de Biraii (I ) évoipuMit d'une faeon irrésistible les 
Jlèveries (fuii promeneur solitaire, l/iniluence de .l.-.I. Ilous- 
seau se manifeste ici non seulement dans les idées, m.iis dans 
la tonalité des sentiments et jusque d;ins la grâce du style. 
.Maine de Kiian raconte ipi'il vient déprouver, à la lin d'une 
belle journée de printemps, un sentiment d'une douceur infi- 
nie, comme si la sérénité du ciel qu'il contemplait était entrée 
subitement dans son co'ur. Cette sorte d'extase a des carac- 
tères communs avec l'extase des mystiques. C'est un état de 
ravissement, dans lequel une multitude de pensées se présen- 
tent en foule à l'esprit, sans se troubler et pourtant sans 
qu'on puisse les discerner. Nous i-etiouverons à plusieurs 
reprises dans le journal l'expression d'un pareil sentiment, 
qui est iin des traits caractéristi(]ucs de la sensibilité roman- 
tique. Cette forme de sensibilité persistera chez .Maine de 
Biran jusqu'à la lin de sa vie; mais elle s'emplira peu à peu 
d'un contenu nouveau : le sentiment religieux. 

Puis(|u'il vient d'avoir la bonne fortune de ucoùter le bon- 
heur dans toute son étendue, il cherche à en ranimer le souve- 
nir pour en fixer l'image. Tel Uescarles, cherchant à saisir 
dans le Cogito le signe infaillible de la vérité. Tout ce qu'il en 
sait, c'est qu'il réside dans le calme des sens, et qu'il s'oppose 
à l'agitation des passions. C'est aussi l'opinion de Rousseau 
qui dans la .ï" Promenaile le décrit ainsi : « Il faut que le 
cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le 
calme (2) ». .Mais il se rend compte que s'il dépend de lui de 
fuir l'agitation, il n'est pas en -on pouvoir de se donner des 

(1) M. lie liiran, sa rie et ses pensées, [p.ir Krnosl Na\ill(', l'aris, 
Chcrbuliez, is:i7. 

(2) Koussonii. 3" Promenade, p. 3"). 



INTRODUCTION- SXSIX 



ravissements semblables à celui qu'il vient d'éprouver et dont 
il ne perdra jamais le souvenir. Il faut attendre ces heures 
inoubliables de contentement d'une sorte de grâce naturelle, 
comme les arbres desséchés et nétris attendent pendant l'hiver 
le retour du printemps. Tout ce que nous pouvons faire, en 
pareil cas, se réduit à écarter les causes qui produisent en 
nous le trouble et l'agitation, telles que les relations mon- 
daines, les passions, et encore notre pouvoir sur elles est-il 
singulièrement limité par les habitudes et le tempérament. 
T/art d'être heureux supposerait la connaissance des condi- 
tions physiques du bonheur. .).-J. Rousseau raconte dans les 
Confessions qu'il avait eu l'idée de rechercher le régime exté- 
rieur qui pourrait mettre et maintenir l'âme dans l'état le 
plus favorable à la vertu, dont le bonheur est inséparable. 
« Le climat, la saison, les sons, les couleurs, l'obscurité, la 
lumière, les cléments, les aliments, le bruit, le silence, le 
mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et sur notre 
âme par conséquent, tout nous offre mille prises presque 
assurées pour gouverner dans leur origine les sentiments dont 
nous nous laissons dominer. Telle était l'idée fondamentaje, 
dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier et dont j'espérais 
un effet d'autant plus sur que les gens bien nés (|ui aiment 
sincèrement la vertu se défient de leur faiblesse. 11 me parais- 
sait aisé d'en faire un livre agréable à lire comme il l'était à 
composer. J'ai cependant' bien peu travaillé à cet ouvrage 
dont le litre était la Morale sensilim ou le Matérialisme du 
sage (1) «. 

Maine de Itiran est frappé de rulililé et de la nécessité de cet 
ouvrage. Il est bien ftVcheux, dit-il, que nous ayons été privés 
de cet écrit, (]ui eût peut-^-'lrc été le plus utile de tous ceux qui 
sont sortis de la plume de ce grand homme. Rlait-il capable 
de l'écrire ? Un tel ouvrage est-il possible dans l'état actuel 
des connaissances humaines ? Dès cette éiioipie, M. de IJiran 
avait pris l'habitude de noter les iiilluences extérieures qu'il 
subit, telles que la température, les moditications de son état 

(1) Uoiisseau. C')iifessioii<.y\^. 216-217. 



XXJiVIlI ŒUVKES DK MAISK DK KIKAN 

société (1<? leurs amis. Dès qu'elles se trouvent dans le monile, 
ondii'ailqu'elleslouibenl cnélatd'hypnose ; elles vivent surun 
autre plan de conscience, d'une vie rétrécieel coniineétrangère. 
Il se trouvait plus heureux, lorsiju'il se promenait seul 
dans les prairies et les bois de Grateloup. Les pages (jui sui- 
vent, qu'Kruest Naville a publiées en partie dans les Pensées 
(If Maine de liiraii (1) évocpieut d'une fai.on iriv-;islible les 
Jirvvries (fuii promeneur snlUairc. I.'iiilluence de .l.-.I. Rous- 
seau se manifeste ici non seulement dans les idées, mais d;iiis 
la tonalité des sentiments et jusque d.ms la grâce du style. 
.Maine de Itiian raconte qu'il vient déprouver, à la lin d'une 
belle journée de printemps, un sentiment d'une douceur infi- 
nie, comme si la sérénité ilu ciel qu'il contemplait était entrée 
subitement dans son coiur. dette sorte d'extase a des carac- 
tères communs avec l'extase des mystiques. C'est un état de 
ravissement, dans lequel une multitude de pensées se présen- 
tent en foule à l'esprit, sans se troubler et pourtant sans 
(ju'on puisse les discerner. Nous retrouverons à plusieurs 
reprises dans le journal l'expression d'un pareil sentiment, 
qui est •un des traits earactéristi<iues de la sensibilité roman- 
tique. Cette forme de sensibilité per-^istera chez Maine de 
Hiran jusiju'à la lin de sa vie; mais elle s'emplira peu à peu 
d'un contenu nouveau : le sentiment religieux. 

Puisqu'il vient d'avoir la bonne fortune de goûter le bon- 
heur dans toute son étendue, il cherche à en ranimer le souve- 
nir pour en fixer l'image. Tel Descartes, cherchant à saisir 
dans le Cogilo le signe infaillible de la vérité. Tout ce qu'il en 
sait, c'est qu'il réside dans le calme des sens, et (lu'il s'oppose 
à l'agitation des passions. C'est aussi l'opinion de Rousseau 
(|ui dans la 5" Promenaile le déciit ainsi : « Il faut ([ue le 
cœur soit en paix et qu'aucune [lassion n'en vienne troubler le 
calme (2) ». .Mais il se rend compte que s'il dépend de lui de 
fuii- l'agitation, il n'est pas en >on pouvoir de se donner des 

(1) .(/. de Hiran. sa rie et ses pensées, [lar Kriu-sl Na\illi', Paris. 
Olicrbidicz, IS-'iT. 

(2) Uousscaii. ;>•• Promenade, p. 3">. 



INTRODUCTION' XXXIX 

raviss(Miienls semblables à celui qu'il vient d'éprouver et dont 
il ne perdra jamais le souvenir. 11 faut attendre ces heures 
inoubliables de contentement d'une sorte de grâce naturelle, 
comme les arbres desséchés et flétris attendent pendant l'hiver 
le retour du printemps. Tout ce que nous pouvons faire, en 
pareil cas, se réduit à écarter les causes qui produisent en 
nous le trouble et l'agitation, telles que les relations mon- 
daines, les passions, et encore notre pouvoir sur elles est-il 
singulièrement limité par les habitudes et le tempérament. 
L'art d'être heureux supposerait la connaissance des condi- 
tions physiques du bonheur. .l.-J. Rousseau raconte dans les 
Confessions qu'il avait eu l'idée de rechercher le régime exté- 
lieur qui pourrait mettre et maintenir l'Ame dans l'état le 
jilus favorable à la vertu, dont le bonheur est inséparable. 
« Le climat, la saison, les sons, les couleurs, l'obscurité, la 
lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le 
mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et sur notre 
Ame par conséquent, tout nous offre mille prises presque 
assurées pour gouverner dans leur origine les sentiments dont 
nous nous laissons dominer. Telle était l'idée fondamentaje, 
dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier et dont j'espérais 
un effet d'autant plus sur que les gens bien nés qui aiment 
sincèrement la vertu se défient de leur faiblesse. Il me parais- 
sait aisé d'en faire un livre agréable à lire comme il l'était à 
composer. J'ai cependant bien peu travaillé à cet ouvrage 
dont le titre était la Morale sensilive ou le Matérialisme du 
sage (1) ». 

Maine de ISiran est frapi)é de l'utilité et de la nécessité de cet 
ouvrage. Il est bien fAcheux, dit-il, que nous ayons été privés 
de cet écrit, qui eût petil-.Mrc été le plus utile de tous ceux qui 
sont sortis de la plume de ce grand homme. Etait-il capable 
de l'écrire ? Un tel ouvrage est-il possible dans l'état actuel 
des connaissances humaines ? Dès cette époque, M. de ISiran 
avait pris l'habitude do noter les induences extérieures ([u'il 
subit, telles que la température, les modilicalions de son état 

(l) lîousseau. Confessions, pp. âUi-217. 



XI, ŒUVIîKS DE MATXK DE lUR.VN 

pliysiinic, et les senliinciils (|ui leur correspondcnl. Si cliaque 
liuiiiinc. (lil-il, Mulail ;iiiisi los variations île son tliennoinùlre 
jonrnaiior, cl iiii'on cùl f)iv(>rs ni(''inoiros faits pard.'s olisorva- 
tcuis ircux-iinMiios, quelle lumière lejaillirail sur la science i\e 
rhoniiiie ! Mais il n"écliappe pas fi M. ilc lliran ([ue l'oliserva- 
tion (le soi présente de grandes diflicultr's. Non seulemcnl, 
elle exige un lenipérament spccial ; l'état do maladie lui est 
plus favorable que l'état de santé : les gens bien portants ne 
peuvent guère rester chez eux ; tout les invile à sortir et ?i se 
répandre au dehors. Mais pour se connaflre soi-même il fau- 
drait encore connaître les causes physiologiques de ses senti- 
ments. La température, le climat, les sons, les couleurs 
n'agissent sur l'àme qu'indirectement, par leurs etVets sur le.s 
fibres de notre cerveau et sur le centre de nos all'ections que 
.Maine de liiian localise dans la région du diaphragme. La 
physiologie est trop peu avancée pour nous fournir sur ce 
point des explications précises. Tout ce ()ue peut faire le psy- 
chologue physiologiste, c'est imaginer ou construire une méca- 
nique cérébrali' qui rendrait compte du caraitère. comme 
Descartes expli(|uail les phénomènes astronomi(iues et [ihy- 
si(|ues [itir des .systèmes de tourbillon. C'est ce ijue fait 
Bonnel ; mais quel arl ulile ])enl-on fonder sur de telles 
constructions ? .Maine de liiran n'av.iit p;is ce lenq>érament 
de philosophe qui pcrmellait :"i un Descaries d'attendre, en se 
conformant provisoirement aux règles de morale les plus judi- 
cieuses qu'il trouvait dans les Ecrits des anciens moralistes, 
et dans sa propre l'édexion. (]ue les |)rogrès de la physiologie 
lui fissent connaître les causes des passions et les moyens d"y 
remédier. 11 gémit sur son impuissance; il regrette amère- 
ment de ne pouvoir user du remède (|ui s'offre aux âmes fai- 
bles et <]u\ consiste, pour ceux qui ne peuvent pas se gouvcr 
ncr eux-mêmes, à suivre l'exemple des meilleurs qu'eux. 

» Heureux ceux qui dans leur jeunesse et qui lorsque leui' 
caractère n'est pas encore formé peuvent jouir de la société de 
personnes vraiment éclairées qui les dirigent, les conseillent. 
cl leur moidreut la route (pi'ils ont à tenir, pour suivre dans 



INTIiODUCÏION XLI 

leur coiuluite les traces de la raison »(1). Que ne ferait-il pas 
pour suivre l'exemple d'un Socrate ou d'un Platon ? Ce qui 
manque à son âme naturellement lionn(5te et bonne, c'est 
l'énergie du caractère ; sa mollesse l'aliandonnc à l'influence 
des personnes avec lesquelles il vit, et comme il ne rencontre 
pas autour de lui des modèles dignes d'être imités, le com- 
merce d'autrui t'aliaisse au lieu de l'élever. « Un vrai philoso- 
phe, s'il en existe aujourd'hui, ne poui'rait vivre qu'au fond 
des déserts ! » (2). 

Mais la solilude elle-inènie, poLir ceux qui ont comine lui 
passé leur jeunesse dans le tumulte et la dissipation, est peu- 
plée de fanlrimcs qui en troublent sans cesse la sérénité. II 
réussit bien, pendant quelques heures, queli]ues journées, à 
(lisci|)liner ses alTeetions; il acquiert par l'habitude du travail 
une certaine modération, mais ses anciens goûts sont plutôt 
assoupis qu'éteints ; ces dispositions si péniblement acquises 
changent avec les circonstances et les variations de son état 
physique. Son iihagination se monte au ton de ses afTections. 
Et le voilà désemparé, inquiet, mécontent de lui, malheureux! 

« Il lui reste les livres, mais les livres ne parlent pas; on 
n'est pas toujours disposé à l'étude, on ne peut pas toujours 
captiver son attention » (3). La lecture n'a pas sur lui l'in- 
lluence de l'exemple ; elle ne réussit pas toujours à chasser la 
rêverie, et à nous faire sortir de nous-mêmes. Parmi les 
auteurs qu'il lit, si les moralistes anciens élèvent son ;\me, il 
ne peut longtemps se tenir au niveau où ils se placent natu- 
rellement. Rousseau parle à son cieur, mais il a ses propres 
faiblesses, et d'autres, pires. Il aime Montaigne, pour la vérité 
de ses peintures ; il a bien observé l'inconstance et la faiblesse 
lie l'homme, u)ais il s'en accommode trop aisément. Maine de 
liiran ne peut se résigner à l'état permanent de doute où il se 
I ouqilaîl : la générosité de son esprit, comme sa confiance 

(t) 1'. ti2. 
(2) P. 08. 

(:?) p. on. 



XLII i1;L"VKKS de MAlNli DE BIKA.S 

dans la vie, se révoUeiit instinctivement conli'c une altiliide 
si contraire à son élan naturel. Mably est notre l'Iutartjue 
français; ses discours lui paraissent propres à nous faire 
aimer la vertu ; mais le projet (]u"il fait de les lire et de les 
relire sans cesse montre qu'il en comprend mieux le mérite et 
Tulilité qu'il ne les ressent. Le jansénisme de Pascal lelTraye. 
Tout ce qui contriste son âme paraît h Maine de Biran, par 
nature, d'origine organiqui'; la véritable vie de l'esprit est 
joie ; la religion doil être avant (oui une source de consolation 
et de réconfort moral. Dès cette époque, Fénelon est son 
maître préféré. Son Ame expansive et douce l'attire comme un 
foyer bienfaisant de lumière et de chaleur. Dans la dernière 
partie de sa vie, .Maine de lîiran le lira quotitlieiinement. Si 
Rousseau fut son premier modèle, Fénelon sera le dernier : il 
cherchera dans ses écrits un refugi' contre tous les maux qui' 
la maladie el la vieillesse accumulaient en lui. Kn ITit.'î, il 
pressent l'eflicacilé du remède plulùl iiu'il n'en épiouvc les 
eiïets. 

Enlisant le récit de ses conlidences, on a l'impression (lue 
.Maine de Biran ne Irouve ni dans la lecture, ni dans la médi- 
tation solitaire, sauf par intervalle, le moyen de combattre le 
dérèglement de ses pensées et le trouble de ses alfections. Il 
porte en lui, dans son tempérament, dan.i les habitudes con- 
tractées sous son influence, un irréductible ennemi de son 
propre bonheur. 11 s'exagère par suite la paît de passivité et 
de fatalité qu'il y a dans noli-e vie. Il compare son âme à un 
mécanisme, il reprend les comparaisons de llonnel. Sans 
doule, cette fatalité est en nous, non en dehors de nous. Nous 
sommes esclaves de notre conslilution bien plus que des 
choses ; mais cet esclavage est peut-être plus lourd encore. 
Celui qui se connaît lui même arrive à s'en rendre compte, 
mais sa raison est ^pei-tatrii-eplulùt qu'actrice; et son rôle est 
plus de di''pl(irer noire l'.iiblesse cpie de la combattre avec 
succès. 



i.vrnonucTtoN 



l.c Ijiiiilieur est tout à la fois objet de sentiment et de juge- 
iiieiit. Maine de Biran l'a surtout envisagé dans les pages qui 
précèdent comme objet de sentiment : c'est un état de calme 
où l'âme jouit pleinement de l'existence. Pour celui qui réllé- 
chit à sa nature, le caractère distinctif du bonheur en même 
temps ipie sa condition réside dans l'unité (unité dans les 
goûts, les mœurs, les affections, harmonie dans les sentiments 
et les pensées). Celui qui concevrait avec force le type d'unité 
ipii convient à sa nature, et qui tendrait à le réaliser, aurait 
ilonc beaucoup plus de chances d'être heureux, que celui qui 
^'abandonne à toutes les influences iiu'il subit. 

Mais pour concevoir une telle tin, il faudrait se connaître 
soi-même; or, la plupart des hommes s'ignorent et sont con- 
damnés à s'ignorer. Il est bien rare que l'homme ait dans la 
société la situation qui convient à .ses goilts ; el tel est le 
désaccord entre la fortune et la nature que beaucoup vivent 
une vie étrangère au lieu de vivre leur vie propre. 

Quant à ceux qui s'observentet parviennent à .se connaître, 
ils découvrent souvent en eux deux êtres différents, opposés, 
qui se combattent l'un l'autre ; l'accord avec soi-même, la 
constance dans les sentiments et les pensées, l'unité en un 
mot leur est donc interdite. Il semble qu'on tourne dans un 
cercle. Il faudrait se connaître avant d'avoir contracté des 
habitudes contraires h. sa vérilable nature; mais comment 
pouira-t-on connaître une force qui n'agit pas ? 

Rousseau, dans ses Confessions, déclare que le secret du 
bonheur réside dans l'équilibre des désirs et des facultés? 
Mais il n'a pas vu que l'intensité du désir augmente la puis- 
sance de nos facultés, dont les limites sont réellement incon- 
nues. Il faut di'sirer elagir pour se connaître ; sinon la saison 
du désir se passe; alors la nature plus savante que la raison 
met en équation ce que cette dernière n'avait pas su poser et 
les deux membres deviennent 0(1). 

.l'aimerais mieux dire avec Condillac, ajoute M. do IJiran, 

(1) P. 101 



XI. IV (]:fVI!i:s DE MAISK DK MIKAN 

(|ui' le lioiihciir (•onsi-<te dans uni' suiti' île rli'sirs .'.Iternalive- 
iiiciil salisCiils et rf naissants (1). 

I.r lioiihciir, on la siiilo des plaisirs qui le composent, est liT' 
à l'i'xiM-oii'c de notre activili' physicpie, intellectuelle et morale. 
Il di''|)i'iid ili; la santi' et d'une certaine dose de raison ou de 
bon scii-, iTunc sage écoiioinn» dans nos goiUs et nos affec- 
tions. Cet (Hal n'a rien d'exti'aordinaire, et il semble qu'il 
devrait y avoir beaucoup d'iiouinics (jui approchassent de ce 
i)ien. On com'oit (pic ceux qui se font du bonheur une idik- 
chiiiii'iii|uc, se rendent malheureux parla folie de leurs pré- 
tentions. <i Si nu milieu d'une vie languissante et fastidieuse, 
on a ipiel([ucs l'clairs de ces plaisirs vifs et ])assagers, on 
rassomlile par la pensi'c tous ces moments parsemés sur le 
fond de son existence, on les ra])proche, on en fait une chaîiir 
conlimic et i''cst ."i une vie soi-disant beui'euse de cctti' 
manière que Ton aspire, mais ce genre de bonheur est évi- 
demment impossible. Le plaisir ne peut jamais devenir un 
étal. Il cesse d'être un plaisir, lorsqu'il est continu » (2 . Il 
semble nt'anmoins que le bonheur puisse naître delà satisfac- 
tion, de désirs modérés, ([u'il soit lii' à l,i sanlé' i)hysique et 
morale, (lela est juste : m.ilheuri'uscment la jouissance de ces 
biens est fircsfpie toujours indi'piMidante de nous, et Maine 
de Hiran revient à ce sujet sur riiist.ibilité' ilc son tempi-ra- 
ment, qui lit le tourment de toute sou l'xistcnce. 

■1 11 me semble, dit-il, que mes disposiliims morales et intel- 
lectuelles tiennent immédiatement et en premier ressort à 
cette disposition particulière du centre sensible (au dia- 
[ihragme) ou, .si IVm aime mieux, à cette modilicalion du 
principe vital ijui constitue toujours un état [ihysique sur 
lequel la volonté n'agit ipie rarement et bien imparfaite- 
ment Di.'J). Il faudrait donc connaîtirriniluenccderios émotions 
sur ce centre ; on pourrait alors faire une sorte de classifica- 
tion de nos désirs i-on rspondanl aux impressions de cel 

(1) I'. 101. 

(2) I'. 107. 

(3) I'. 101. 



INTH(J|iUCTION" XLV 

organe et constituer un art rationnel ilu iiunlieur. Ine fois 
qu'on connaîtrait la constitution de chac]ue individu par 
l'élude simultanée de ses sentiments et de leurs conditions 
organitiues, on pourrait les diriger avec assurance dans la 
voie du bonheur. .Mais cette connaissance n'est pas à notre 
portée, et si la destinée de chacun de'nous est écrite dans les 
faisceaux de ses fibres cérébrales, comme le pense lîonnet, 
nul physiologiste ne peut la lire. 

Ce qui est vrai des individus l'est aussi des peuples. 
Ceux-ci ont reçu leur caractère du tempérament rpii di'pend 
en grande partie du climat. L'éducation peut bien contreba- 
lancer celte influc^nce, mais ce n'est qu'à la condition de modi- 
lier le tempérament, et ces modifications accidentelles s'elïa- 
çant à la longue, le climat reprend le dessus (1). 

Il incline visiblement, dans tous ces fragments, vers le 
fatalisme. Ce que nous pouvons faire pour noire bonheur, 
pour réaliser en nous l'équilibre dont il dépend, se réduit à 
peu de chose. Nous disposons bien de nos idées par le moyen 
des signes; mais ce ne sont pas les idées qui déterminent la 
conduite, ce sont les sentiments; ou du moins, ce ne sont pas 
les idées incolores et froides de l'entendement, mais les idées 
sensibles. C'est pour cela que la religion est si bienfaisante; 
l'idée de Uiou est une idéesensible puisqu'il apparaît aux hom- 
mes comme un juge cpii récompense et qui punit. Mais le reten- 
tissement des idées dans !(' centre sen>ible déjiendde l'organi- 
sation. Que devons-nous donc faire? tendre au but, en désespé- 
rant de l'atteindre. Comme il le remarque lui-même, Maine 
delJiran fait plus de part dans l'homme à l'inlluenie du phy- 
sique sur le moral, que les matérialistes comme llelvé'tius. 

(1) .Maine de liiran roiatial ici ro|iinion dlli-lvcHius i|ui nie l'iu- 
lliicncc des causes pliysiiiiies sur la forniulion du caractère des 
peuples, comme il niait l'influence du Icnipcramenl sur les pas- 
sions cl le génie des individus. 11 se rallie à la thèse de .Montes- 
quieu. Il voudrait que l'on analj'sùt le caractère des peuples, 
comme celui des individus, et ([u'on fit la part de l'influence des 
diverses causes ([ui agissent sur lui. 



ŒlVliES DE MAISIC IiK IllIiAS 



C'est dans iiûti'o organisation qu'il aperçoit la caiisi- île tous 
les maux (|ue nous souin-ons, même ceux qui sont iii'S à un 
mauvais usngo de nos facultés, comme la mollesse, la fai- 
blesse du caiMctère, la iléliance de soi, la rudesse, la misan- 
thropie, le désordre des idées, 'l'out ce que i)eul faire notre ilme 
qui assiste au spectacle de ce désordre, c'est de gémir sur son 
impuissance. Klle s'a[ij)araft plus malheureuse que coupalile. 
iMaine de IJiran concevait la morale à la manière des philoso- 
phes anciens pour ([ui le souverain bien est le bonheur. Il 
s'élève contre les critiques f|ue llicéron dans le De Fiiiibus et 
Sénèque, dans le De Vila beata adresse îi la morale d'Epicure. 
Si ces deux philosophes rabaissent la conception épicurienne 
du bonheur, il la relève en revanche plus qu'il ne convient, 
en attribuant au philos(i|die l'picurien des sentiments purs, 
désintéressés, élevés, qui ont pu appartenir à Epicure et à tels 
de ses disciples, mais sans que rien dans leur doctrine les 
reconimandit, puis(|ue le plaisir par excellence, .'i leurs yeux, 
résulte de l'équilibicde lachair. Il y a i>lusd'un passage dans 
le premier journal où Maine de Biran se rallie à cette dernière 
manière de voir. Le bonheur réside. i)0ur lui, dans un senti- 
ment asfréable de rexislence qui dépend .ivant tout de la santé. 
Quand son coriis est dis]ios, il èpriiuve une juie de vivri' ipii 
renchante car elle rayonne dans tout son être et iiénèlie son 
esprit Comme ssn canir. En d'autres endroits, il se lient plus 
près d".\ristippe ([ue d'E])icure, ce sont tous ceux où il constate 
([ue le bonheur dépend plus de la fortune (]ue de la volonté. 
Mais ce n'est là ([u'un luoment de sa pensée, qu'il dépasse 
bientùl, comme l'.-itteste la si'iii' de fragimMil-:, qui suivant. 



l/épicuri'isme et 1<' stuïcismemarqnent les deux [lùles exlrè- 
mesdela morale antique, le pùle négatif et l(> pôle positif. 
l'our l'une et l'autre école, U; bnnlieur inséparable du souve- 
rain bien ri'side dans T'ataraxie ; mais tandis (|ue pour Kpi- 
cuie, rat;iiaxie a pour condition l'absence de mouvement, le 
repos, un certain équilibn' du coip-:, pour E[>iclèle, elle résulte 



INTI.OUUCTION SLVII 

di." la lilicrti'. Maine de Biian oscille, dans la période de sa 
vie que iiùiis éludions, entre ces deux pôles de la sensibilité. 
Nous lisons, dans le premier journal, à la suite d'une pensée 
sur la dé[iendance de son ftnie à l'égard du corps et des 
choses extérieures, une pensée d'une inspiration toute con- 
traire, où il exalte le redressement de la volonté contre la fata- 
lité qui régie le mouvement de ses organes et les impressions 
ijui en dépendent. On dirait deux voix dill'érentes, deux 
thèmes opposés qui tour à tour prédominent en lui sans qu'il 
réussisse à les accorder. 

Ae porlrail du sage, publié pour la première fois par M. le 
chanoine .Mayjonade est d'une inspiration toute stoïcienne. 
A l'occasion de la lecture d'un passage des Tusculanes, où 
Cicéron rapporte les arguments des Péripatéticiens en faveur 
des passions. Maine de Biran célèbre le pouvoir de la raison 
et les bienfaits de la philosophie. .\ tous les auteurs anciens 
ou modernes (il pense à Helvétius sans le nommer) qui voient 
dans les passions le plus puissant ressort que la nature ail 
donné aux hommes pour le porter aux grandes choses, Maine 
do Biran oppose le courage, la prudence de l'homme que la 
raison conduit. Si l'on entend par passion tout mouvement 
extraordinaire de l'àme qui dirige avec force la volonté sur 
un objet parliculier, alors, dit-il, on peut admettre l'utilité 
lies passions ; mais qui ne voit (ju'elles tirent alors toute leur 
ulililé du concours de la raison ? C'est la raison qui lie leurs 
mouvements à l'idée d'actions utiles. La force, l'ardeur des 
passions vient du tempérament ; mais il est réservé à la rai- 
son de les orienter vers le beau, et le grand. Le rùle de la rai- 
son, qu'il s'agisse des passions naturelles ou des passions acqui- 
ses, est double, c'est d'abord de détruire les opinions fausses 
ipie sous l'inlluence des préjugés, nous avons attachées à leur 
objet, c'est ensuite de les remplacer par des idées vraies. H 
Caut refaire son entendement pour corriger sa volonté; rude 
lâche! car il faut avoir soullert de l'égarement qu'elles pro- 
duisent, pour chercher le bonheur dans une autre voie. Mais 
c'est avoir fait déjà un grand pas dans laguérison de son âme 



XI. VIII «KUVIiKS UK MAINI'. DK FilltAN 

iiuc; lie voir (•laii- dans la oausu vcritalilu de sa iiialailie : la 
philosophie achèvera de rétablir sa santé : « philosophie, 
c'est à loi ijiie je remets la coiidiiile de ma vie 1 » (I). 

.Moiilaigiie et l^■^^^eal ont eu le tort l'iMi et l'autre de rahais- 
scr la raison liuiiiaine ijui ne peut rien, selon l'un, par elle- 
mèine, selon l'autre, sans li' secours de Dieu. Cependant, 
s'écrie JI. de lîiran dans un mouvement admirable d'élo- 
i|uence : >' N'oilà des hommes ijui, livrés au seul secours de la 
raison, semblent s'élevei- au-dessus de l'humanité. Ils nié[)ri- 
sent la douleur et la mort; ils foulent aux pieds les passions, 
et ce qu'il y a de plus grand encore, ils placent tout leur bon- 
heur dans le bien qu'ils font aux hommes, aussi doux, aussi 
bienfaisants pour leurs semblables qu'ils sont durs à eux- 
mêmes. Ils sont conduits par l'oi'gueil, selon Pascal ! Oui c'est 
un assez bel orgueil que celui de la conscience de sa dignité, 
que celui ijui ne craint plus lien que de se dégrader non pas 
aux yeux des hommes, mais à ses propres yeux. Qu'on me 
dise ce que peut fain' rie' pins un homme avec le secours 
niûme de la grâce I Qu'un .lanséniste rabaisse un Stoïcien:' 
.lelez les yeux sur la nature? '^' trouverez-vous d'obji'l plus 
beau, plus digne de véni'ralion qu'un .Vntoine, qu'un .Marc 
Aurèle? La raison, la philosophie peuvent donc quelque 
chose! » (2;. 

.M. de liiran admrl doni' uneaiitie explication de la misère 
et de la grandeur humaine ipie celle qui nous est proposée par 
Pascal dans son entretien avec de Sacy. La niisèrede l'homme 
provient de sa dépendance à l'égard de son corps, sa gran- 
deur consiste au contraire dans riiid(''|)endance d'une volonté' 
qui se soumet ;i la raison, en un niol. dans la libertc'', au sens 
stoïcien. 

.Mais comment établii' l'existence de la liberté humaine? 

Si l'on en croit lîonnet, la volonté serait subordonnée à la 
faculté de sentir et indirectement à l'action des objets : la 
liberté est cetti' fai:ulté de 1 aine par b'Kjuelle elle cxéi'ute sa 

(I) I'. J:m. 
{1) \>. I3!i. 



INTRODUCTION SUX 

volonté. Les animaux sont libres quand ils font ce qu'ils dési- 
rent. La seule dilTérence qui les sépare de l'homme, c'est que 
leur liberté ne s'exerce que sur des objets relatifs à leurs 
besoins. L'homme ne se borne pas à obéir comme eux. sans 
le savoir, à la loi naturelle, il peut connaître cette loi, et sa 
liberté s'exerce sur des notions, et non seulement sur des 
sensations. Comme flobbes et Spinoza, Bonnet semble 
croire en certains endroits que ces notions elles-mêmes sont 
déterminées en dernière analyse par des impressions étran- 
gères ; de telle sorte que la libort('' se trouverait réduite ;i la 
fatalité des désirs et n'existerait que de nom. 

« .le me proposais, dit M. de Biran, d'entrer dans un exa- 
men détaillé et approfondi de la question métaphysique de la 
liberté, mais après y avoir bien songé, après avoir lu ce que 
nos plus profonds auteurs ont écrit sur cette matière épineuse, 
je me suis convaincu (jue nos connaissances ne pouvaient 
guère en retenir un grand avancement ; c'est, je crois, une de 
ces questions insolubles dont réclaircissement échappera tou- 
jours aux plus grands efforts de l'esprit humain, parce qu'elle 
est liée immédiatement à la connaissance du principe moteur 
de la volonté, à celle de l'union des deux substances qui com- 
posent l'homme, à leur influence réciproque, mystères 
impénétraliles et sur lesquels les plus grands philosophes 
après leurs profondes méditations ne sont pas plus avancés 
que l'homme grossier qui vit tranquille, sans se soucier de 
s'étudier et de se connaître » (IK 

Mais si le problème métaphysique de la liberté est insolu- 
ble, en ce sens que nous ne pouvons connaître la manière dont 
agissent les substances, nous pouvons du moins connaître 
leurs eifcts, el M. de Biran on lemarque deux qu'on ne peut 
pas expliquer si l'on nie l'existence de la liberté ; c'est d'abord 
la moralité de nos actions, c'est en second lieu la puissance 
que nous avons d'arrêter, de fixer notre attention sur un 
objet, de la transporter sur un certain aulrc II dépend de 

(I) l'âge l.i-2. 

M. DK n. I. _ (/ 



I. ŒUVRES DE MAINK DE EltiAX 

nous, grAce à ce pouvoir, daugim'iiUM- rintciKsiti'' el la force 
de certaines idées, de créer entre elles de nouvelles liaisons 
propres à nous faire aimer la vertu, et haïr le vice. Il arrive 
sans doute que notre volonté se lieurle à la résistance des 
passions violentes, aux tempêtes excitées dans le sang et 
dans les humeurs qui déterminent de véritahles maladies de 
rame. Mais ce sont là des exceptions, qui prouvent seulement 
([ue certains hommes ont plus de difficulté que d'autres à se 
diriger d'après leurs principes. Ces maladies sont guérissa- 
bles, comme celles du corps. .Ui moral, comme au physique, 
^ les secours de l'art soigneusement et constamment adminis- 
trés peuvent changer le naturel. Le remède consiste, comme 
le disait Epictèle, à fortifier par le souvenir, ou la répétition, 
ou la surveillance active de soi-même, les liaisons d'idées 
raisonnahles. Kt, s'il est vrai que nos états de conscience for- 
ment une chaîne continue, où chacun est lié à celui qui pré- 
cède, de telle sorte que toute leur suite dépende d'un premier 
mouvement imprimé à l'Ame, il est vrai aussi (|ue uds états 
de conscience futurs dépendront de noli-e étal aituel ; il f.uit 
donc veiller avec le plus grand soin à ce qu'aucune détcrmi- 
nationvicieuse ne vienne tlu dehors s'ingérer dans le cours 
de nos sentiments et de nos idées. On pourrait dire en un 
sens que le détei'minismi? ipii enchaîne nos actes est un i>oint 
d'appui pour notre liherti' (jui i>cut le tourner ^ son ser- 
vii-e. 

Dans les /emiiies el drpnilions. que M. de Hiran emprunte à 
l'ouvrage de Bonnet, M. de lîiran traite la même question, et 
apporte des précisions nouvelles. Tandis que lîonnet hésite à 
allrihuer?» l'ùme le pouvoir de modifier par elle-même l'état 
des fibres du cerveau, Maine de Biran considère ce pouvoir 
comme un fait, comme une donnée du sens intime; ce n'est 
pas plus l'objet d'une notion ((ue noire croyance à l'existence 
des corps, c'est un sentiment immédiat. On ne peut identifier 
les états de l'imaginalion avec les op(''rations de l'entende- 
ment, la rêverie avec la méditation, l'associalion des idées 
avec l'attention, la comparaison, le raisonnement. Qu'il y ail 



INIUODUCTION LI 

ici une vûritaliln aclion de l'àme, c'eftceque paraît démontrer 
l'effort qu'elles coùlenl. Cette distinction qui rappelle celle 
d'Epictètc entre les représentations et le jugement, est le fond 
de la différence que M-de Biran établira plus tard dans le 
Màmoire sur fa drcoinposition de la pensée, entre l'affecUvité 
et l'activité, les deux facultés du concours desquelles résulte 
toute la vie humaine. « H paraît donc y avoir en nous, outre 
la faculté de sentir, une puissance active qui ordonne ou qui 
peut ordonner nos perceptions, les combiner pour former des 
notions de toute espèce, résoudre en lui ces notions pour 
mieux en connaître la génération. Cette puissance dont la 
nature comme celle des forces physiques ne peut nous être 
connue autrement que par ses effets, est aux facultés de l'en- 
tendement, ce qu'est la puissance vitale aux facultés organi- 
ques... Ce sont deux forces motrices qui tantôt sont réunies, 
tantôt séparées et quelquefois s'aident dans leurs effets et ont 
un tel rapport d'action qu'on serait tenté de les confondre, si 
un ne li's suiprenait ensuite, jouant leur jeu séparément (1) ». 
Kt Maine de Biran caractérise avec une précision et une 
si'irelé qu'il ne dépassera pas, l'action de ces deux for- 
ces. « Le but de Tune est la perfection du corps organisé, ses 
moyens sont de la matière moulée, élaborée, plus ou moins 
lalUnée. mais toujours de la matière. Le but de l'autre est la 
perfection de l'entendement ou de la faculté de connaître. Ses 
moyens sont d'abord des sensations, ensuite des signes qui 
ont l'avantage de devenir l'objet matériel, disponible et tou- 
jours fixe de son action, tandis que les sensations sont fugiti- 
ves et indépendantes de la volonté. Toutes deux actives : la 
première agit à coup sCir et sans tâtonnement, ses opérations 
sont des chefs d'œuvre; n'est-elle qu'un instrument aveugle 
d'une cause éclairée"? L'autre, plus libre dans son action, est 
aussi plus irrégulière ; elle tombe, se relève, disparaît par 
intervalle, tantôt couverte de sombres nuages, tantôt brillant 
;\ l'état le plus radieux. Tout ce que nous en savons, tout ce 

(1) Taire tuO. 



LU ŒUVRES nv, >tAIN'E Dl'l niUAM 

que nous pouvons imi allinuci', m' rOduil à liire ijui' >•(■ sont 
des forces doni il faut Jislini;ii('i' lii naluro, jus(|u"à rc (|u"oii 
puisse prouver (|ue ce ne sont que des modifications d'un 
mtVne ôlre : Félix qui jmlui/ reruin eoyuoxci'i-e causas ri) >'. 

De tous les textes contenus dans ce premier volume, c'est 
celui qui est le plus conforme à la pliiloso])liic du moi : 
iMainc de Jiiran n'a pas encore découvert le fait [iriniitif : c'est 
par l'analyse des ellels de l'habitude sur la faculté de penser 
qu'il sera conduit à sa découverte. Mais on |ieut dire qu'il en 
a le pressentiment. 



Les notes sur la politique achèvent de earactériscr l'état de 
son esprit à cette époque. Il est libéral et la liberté est pour lui 
inséparable de l'obéissance aux lois; mais les lois ne peuvent 
rien sans les mœurs. .Maine de lîiran, comme .Montesquieu, 
fait la part dans la vie -sociale, comme dans la vie indivi- 
duelle, de la liberté et du déterminisme. 

Dans son commentaire du (/iscours de Itobespierre sur le 
gouvernement intérieur, il relève avec véhémence deux 
erreurs politiques, dont les conséquences lurent désastreuses. 
La première fut de croire qu'en changeant les lois, on allait 
brusquement changer les mœurs et le fond de la nature 
humaine. Les anciens législateurs et parmi les modernes, 
Itousscau, Montesquieu, Mably avaient échappé l\ cette illu- 
sion dangereuse. Ils avaient compris la nécessité des lois 
réprimantes et de la religion. Ils voulaient épurer les mœurs, 
avant d'accorder la liberté. Ilobespicrre renversa l'ordre véri- 
table des choses. La vertu des représentants du peuple sul- 
fira, dit-il, h. maintenir dans l'ordre les fonctionnaires publics, 
et par le zèle de ces derniers l'ensemble des citoyens. Mais 
qu'arrivera-l-il, si au lieu d'être vertueux et de poursuivre le 
bien public, les maîtres du pouvoir i-n abuseni pour satis- 

(I) l'âge 150. 



ISTRODUCTIOX MIT 

taire leur ambition el leur vengeance"? La misère et les persé- 
cutions sanglantes. S'ils furentdebonne foi, si leurs intentions 
n'étaient pas suspecles, ils se sont trompés grossièrement sur 
la nature humaine, et leur erreur fut cause du malheur de la 
patrie. 

On peut assigner, selon Maine de l'.iran. trois causes prin- 
cipales à la Révolution. La première fut l'esprit de barbarie 
de nos pères, les chasseurs du Nord ; il prit un vernis agréa- 
ble par la culture des arts, mais il ne fit (|ue se transformer, 
sans s'effacer, comme le montrent les persécutions religieu- 
ses. En second lieu les hommes de lettres flattèrent le souverain 
au lieu de s'élever contre les abus qui opprimaient leurs com- 
patriotes. De là, le défaut d'une bonne législation et d'une véri- 
table discipline sociale. L'amour du peuple français pour son 
roi, le sentiment de l'honneur ont maintenu pendant quelque 
temps un ordre relatif, mais lorsque par les fautes ou les fai- 
blesses du souverain, ces sentiments vinrent à s'éteindre, il ne 
se trouva rien pour les remplacer, et rien ne put empêcher la 
catastrophe de se produire. Enfin les écrits des écrivains 
et des philosophes indignes de ce nom, achevèrent de per- 
vertir la nation. Rousseau, après Montaigne, après Cicéron. 
avait bien compris que le sentiment est un guide plus sur 
pour l'homme que la raison, qu'il est plus important d'élever 
les Ames (pie d'éclairer les esprits. Au nom delà raison, les 
philosophes comme Ilcivétius, Raynal, entreprirent de saper 
tout c(> qui pouvait contenir le peuple, le respect de l'autorité 
le sentiment religieu.\. Est-ce le résultat d'une évolution 
falale de l'esprit humain, qui ayant épuisé sa sensibilité dans 
l'admiration des chefs-d'ceuvrc du génie, tomba ensuite dans 
un état de sécheresse qui le porta à tout discuter? Si cela 
était, dit Maine de Biran. il faudrait se plaindre d'être né trop 
tard ! 1 II 

Si les hommes étaient ce qu'ils doivent être, si les mœurs 
étaient simples et pures, comme le suppose Rousseau, dans le 

(1) Page 165. 



, IV «KUVHKS DK MAINK DE BIHAN 

Coitliat social, on pourrait placer ilans un liluc contrat 
forme il l'orisine des Sociétés, le fondement du droit politi- 
(|uc. Mais c'est là une pure supposition, une sorte de roman 
politique qu'il serait cxtrC'menient dangereux de considérer 
comme vrai. Si l'on suppose iiue les hommes ne sont natu- 
rellement ni bons, ni méchants, qu'ils sont, pour la plupart, 
condamnés à une ignorance invincible, et incapables de se 
diriger eux-mêmes, on pourrait penser qu'entre les mains 
d'un législateur éclairé, comme un Socrate et un Platon, ils 
;ic(pierraienl de bonnes mnuirs politi(pies. Il existe eu tout 
homme un inslinrl t|ui le porte naturellement au beau mural. 
On pourrait ilouc admettre que plus les hommes seront sim- 
ples et ignorants, plus ils seront aptes à être gouvernés. Mais 
tel n'est pas l'état des hommes d'aujourd'hui. .\u fond, les 
lois ne [leuveul rien sans les mœurs. Ce qui produit et main- 
tient le despotisme, c'est l'avilissement des âmes: « Ecrasez 
ce dc:-.pote; tant que ces -âmes viles, ces lâches conserveront 
leur corruption et leur bassesse, qu'avez-vous fait ? rien 
qu'établir des milliers de despotes à la place d'un seul » (1). 
Ce qui rend le despotisme dangereux, rend aussi la liberté 
impossible. Le seul moyen d'améliorer réellement les lois, 
c'est d'améliorer les mœurs. 

Mais en attendant (|ue celte heureuse révolution se pro- 
duise, la maxime la plus prudente de l'art [lolilique, c'est de 
compter sur la perversité de ceux (jui nous gouvernent et 
d'opposer les pouvoirs les uns aux autres. L'histoire nous 
apprend que la meilleure garantie de la liberté des peuples, 
c'est la rivalité de deux partis puissants qui se disputent le 
pouvoir. La politicjue des ménagements est la plus forte digue 
contre la tyrannie. I-a force dans chaque Klat doit résulter 
comme dans l'univers des parties qui le composent ; or, ce i 
n'est qu'au moyen de contrepoids que l'équilibre peut exis- 
ter, et au lieu de se produire instantanément, il est le résul- 
tat d'un long travail d'action et de réaction des parties les 

(I) Page no. 



INTRODUCTION LV 

unes sur les autres. Les deux rois de Sparte, les patriciens et 
les tribuns de Rome nousolTrent des exemples de ces vérités 
politiques. De môme, si, à l'époque où écrit M. de Biran, en 
avril 1795, après la chute de Robespierre, nous respirons 
un instant, dit-il, c'est parce que nos bourreaux se combat- 
tent entre eux'I). Que serail-il arrivé, si en 1789, au lieu de 
soutenir les deux ordres orgueilleux qui voulaient s'arroger 
la prépondérance dans l'Etal, Louis XVI avait rompu avec 
eux et s'était rapproché de son peuple '? La coalition du roi 
avec son peuple contre la tyrannie des nobles ou des corps par- 
ticuliers, eut probal)lement sauvé une fois de plus l'ordre et 
évité la Révolution. 

L'horreur de .Maine de Riran pour le despotisme se inani- 
IVsle clairement dés celte époque, comme elle se manifeslera 
|ilus lard, au commencement de rannée 181 i, dans sa coura- 
geuse résistance à la dictaluie napoléonienne. La servitude, 
dil-il, engendre tous les maux, l'amour oiïréné du plaisir, la 
riLiauté. Celui qui ne peut compter sur le lendemain, se hâte 
de jouir du moment présent. La liberté engendre les biens 
opposés. 11 n'y a pas de liberté sans le respect des lois 
pourvu rpie les lois soient claires, simples, qu'elles favorisent 
moins certaines classes d'individus, que les individus eux- 
mêmes, qu'elles soient générales, sans exception. Rien de 
plus odieux (|ue la maxime qui commande, pour le salut du 
peuple, de fouler aux pieds les premiers principes des droits 
naturels. Des. lois en petit nombre pour proléger le droit de 
chacun, mais inllexibles : voilà le meilleur moyen de prévenir 
les délits et de conduire les hommes au plus grand degré de 
bonheur possible. 

Malgré la tristesse des temps où il écrit ces réflexions, 
Maine de Riran ne perd pas confiance dans l'avenir de son 
pays. La corruption du peuple est plus apparente que 
réelle. A la chute de Robespierre, ses espérances éclatent : 
" Je crois voir dans l'avenir que malgré l'étal ajjparenl de 
l'esprit public, quelque mauvaise idée qu'en aient les gens 

(I) 1'. 173. 



I.VI ŒUVRES DK MAINK I>K HlUAN 

senscs, uti U'gislaleur iiiani|uer;L plulùl aux Français que lus 
Français au {('gisialcur » (i). Le législateur digne de ce nom 
c'esl celui (|ui tenant compte de l'état où se trouve une 
nation, n'asseoit sou édifice que sur des rapports réels et non 
des idées de perfection chimérique. II en est de la i)olilique 
comme de la morali' ; ci> sont deux arts fondés sur la connais- 
sance de riiomnie. I>e honlieur dé])end de certaines condi- 
tions physiques, physiologiques, psychologiques, sociales, 
religieuses. La science du bonheur devrait les emljrassci' tou- 
tes ; .Maine de IJiran s'en lendra iiottoiiient compte dans les 
dernières années de sa vie, (juand il entreprendra de fondre 
tous ses écrits antérieurs dans un ouvrage qu'il intitulait : 
« Essaia d'Atn/iropo/of/ie ». 



IV. —NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES. 

Les fragments que nous avons réunis, dans la troisième 
partie, se distinguent de ceux qui précèdent par un caractère 
philoso[)hiquc, plus marqué. .Maine de Riran au lieu de pré- 
senter ses idées en morale et en psycliulogie, comme des 
réflexions isolées, dont on n'aperçoit pas toujours le lien, et 
i|ui parfois semblent contraire entre elles, les oppose à celles 
de Itousseau, Locke, Condillac, lionnet. C'est sous cette 
forme qu'il expose ses propres idées sur les signes, sous la 
forme il'une discussion des idées de Locke, Condillac, Cabanis, 
sur celte (|ueslion, dont ils ont eu le mérite de saisir l'impor- 
tance. La lecture provoquait chez son esprit, si curieux des 
questions philosophiques, les réactions les plus fécondes. 
Cette méthode de travail se manifeste, dès ses premiers écrits. 
Nous verrons, h mesure que nous avancerons dans l'élude de 
ses œuvres philosophiques, qu'il lui est resté lidèle. juscju'à 
la (in de sa vie. On s'explique ainsi la masse considérable de 
faits qu'il a recueillis et qui servent de points d'appui Ji sa dor- 

(1) l'âge 180. 



INTUUHUCTION 



trine. Mais à mesure que son instruction s'étend et se pré- 
cise, il prend plus nettement conscience de ses vues person- 
nelles ; elles s'ajoutent les unes aux autres, se complètent, 
s'ordonnent pour former un système, qui n';i trouvé dans 
aucun de ses écrits son expression définitive. 

.\ous avons divisé ces notes en quatre parties : 1° celles qui 
sont relatives avix opinions de Jlousseau, Cicéron, Locke, en 
morale, 2" à Y Essai sur [oriijine des connaissances humaines, 
et au Traité des animaux de Condillac ; 3» ;i ï Essai analt/li- 
que sur les facultés f/e l'âme, de Bonnet; enfin à la question 
des Signes. 



Les notes relatives à la morale (1) comprennent : « les réfte- 
.rions faites en lisant la profession de foi du Vicaire Savoyard sur 
la conscience, le premier livre des Lois de Cicéron, le chapitre 
de Locke sur les relations morales ». L'idée commune, qui 
s'en dégage, c'est que les principes de la conduite ne sont pas 
innés, mais dérivent de l'expérience de la vie et du raisonne- 
ment. Toutefois l'empirisme de M. de Biran n'est pas syslé- 
matiijue. Il part de l'expérience réelle, non d'un fantôme 
ircxpérience forgé d'après une idée préconçue. M. de Biran 
constate que l'intelligence humaine est avide d'ordre et 
d'universalité. 11 fait appel a ces deux notions dans sa détermi- 
natiiin du souverain bien : cela caractérise son empirisme 
en morale. 

Dans le premier texte, il critique la tliéorie de Uousseau 
sur la conscience et se rallie au point de vue de Locke. Cette 
idi-e de l'innéité de la conscience, ne doit pas nous en impo- 
ser, (lit-il, malgré l'autorité du plus vrai, du plus profond et 
surtout du plus éloquent de nos philosophes (2). La raison 

(d) Nous les |nililions dans rorilro où elles furent in-obalilenienl 
écrites. 

("2) Housscau. 



l.VIII iKUVIiES DE MAINK Dli BIRAN 

n'iiiipiouvi' pas toujours ce qui sôduit le cœur et eharnie 
riiiiagiiialion. l.n morale est susceptible de convaincre et non 
seuieinenl de persuader ; elle repose sur des preuves et non 
pas seulement sur le sentiment ; elle doit laisser de coté les 
principes innés, occultes, chimériques, produits de la supersti- 
tion, et étudier les rapports de Tlioinme avec ses semblables. 
On se rendra compte, en procédant ainsi, que le devoir est la 
véritable roule du bonheur, le vice du malheur, en d'autres 
termes que la vertu coïncide toujours avec l'intérêt 

Toutes nos idées sont des acquisitions. La nature donne aux 
animaux la portion d'intelligence nécessaire à l'accomplisse- 
ment des actes qm leur sont utiles. L'homme ph_vsii|ii(' suil 
comme les animaux la loi prescrite par la nature ; maisbien- 
lil il s'émancipe, il veut marcher seul et pour son lualliciir, 
il s'égare. Le premier instinct qui le guide est l'instinct de 
conservation ; la nahire le confie d'abord aux soins de sa 
mère. Dés qu'il peut s'en passer, il va chercher lui-iuéme sa 
nourriture ; il s'occupe de lui, il se suffit jusqu'à ce (juese 
manifeste eu lui l'instinct de reproduction, 'l'els sont les sen- 
timents qui rempliraient son cœur s'il vivait en dehors de la 
so:ié'té. Mais le sentiment de sa faiblesse devait le contrain- 
dre à se rapprocher de ses semblables et à jouir de la vie en 
commun. L'égo'isme commenta par engendrer dans les soci('- 
lés l'état de guerre, et il est à craindre qu'il ne dure autant 
qu'elles! Peu h peu cependant l'expérience et la i-éflexion 
apprennent aux hommes que le sacrifice de leur volonté' par- 
ticulière est une condition nécessaire de la prospérité' com- 
mune et de leur bonheur personnel. 

.Maine de lîiran exprime des id(''es analogues dans ses IS'oles 
sur le premier licre des Lois de (.'icéron. mais il les développe 
avec plus d'abondance et de précision. 

Il commence par admirer l'éb-valion des principes répan- 
dus dans cet ouvrage, mais il craint qu'il ne soit plutôt le 
produit d'un certain instinct de grandeui' que d'une logique 
exacte. Cette raison sublime dont parle Cicéron ne se con- 
fond-elle pas entièiement avec le sentiment doni parle llous- 



INTIiODUCTION 



seau ? Or, rien n'est plus obscur que ces principes innés du 
ijcau, du juslc, lie rhonnèle. Le sentiment dépend de l'ima- 
giuiilioii qui varie avec les peuples et avec les individus. Au 
fond, les Stoïciens ont plus senti que raisonné. Ils ont jugé de 
leurs semblables d'après eux. De là leur erreur. Ils n'ont pas 
aperçu l'influence des causes physiques, du climat, de l'orga- 
nisation, sur le caractère. et sur les mœurs. 

Cicéron a mal entendu la raison. Ce n'est pas une sorte 
d'instincl universel, inhérent à l'espèce, et qui nous porterait 
au grand et au beau par des actes déterminés et invariables. 
Si la vertu était instinctive, on ne constaterait pas un si grand 
nombre de vices. Est-ce que les hommes qui sont le plus près 
de l'état de nature, comme les sauvages et les enfants sont 
plus portés vers le bien que les autres 1 II faut entendre 
raison dans le sens de raisonnement ; or le raisonnement ne 
crée rien ; il se borne à déduire les conséquences des prémis- 
ses. Les prémisses dérivent de l'expérience. 

Les enfants se portent vers les objets qui (laltent leurs 
sens ; mais l'expérience des douleurs qui suivent parfois 
leurs plaisirs les amène dans la suite à fuir certains objets 
qu'ils recherchaient inconsidérément. Ils arrivent ainsi à sus- 
pendre leur choix, à réfléchir, avant d'agir, aux conséquen- 
ces de leurs actes, et selon qu'ils se seront rendus plus atten- 
tifs à leurs elïets, ils sero^it plus ou moins raisonnables, plus 
ou moins justes. Les hommes ne naissent pas justes, ils le 
deviennent par l'expérience des maux que produit l'injus- 
tice. Pour être acquise, la justice n'en est pas moins cependant 
un résultat de leur nature. Elle a sa source dans la connais- 
sance des rap[iorts qui existent en chacun entre sa faculté et ses 
besoins, et de ceux qui unissent les hommes entre eux. Elle 
s'impose peu à peu, parce qu'elle apporte avec elle la paix et 
le bonheur. Elle tire sa valeur de son utilité même. 

11 y a donc lieu de distinguer deux sortes de vérités, les 
vérités externes qui ont pour objet les rapports des objets 
extérieurs : elles sont toutes relatives à nos sens, et les véri- 
tés internes, qui sont des conceptions particulières à nos 



I.lt "KUVRES DK MAINK DE lilKAX 

esprits, et indijpcndantps des objets de nos sensations : telles 
sont les vérilrs mallu'inatiiiiies et les vérités morales. Ces 
vérités sont l'tornelles, puisqu'elles portent sur des idées que 
l'esprit forme lui-même par la combinaison d'idées simples. 
Klant donm- un èlre, dont les facultés et les besoins sont con- 
nus, on peut eu iléduire rigoureusement les devoirs, alors 
même iju'il n'y aurait pas eu sur la terre un seul homme 
juste. Sans doute, il a fallu qu'on observAt d'abord les facul- 
tés et les besoins de l'homme : c'est le rijle de l'expérience ; 
mais par la force seule du raisonnement, on peut en déduire 
la série des devoirs. Ce mode de démonstration a un double 
avantage, puisqu'il satfsfait à la fois l'esprit et le cœur. Le 
cœur se manifeste en nous par la recberchc de l'intérêt et par 
l'amour de l'ordre etdes proportions harmoniques. Le mora- 
liste |)arlira de ces deux donni'es et en dc'duira les diverses 
applications . à la conduite des hommes. 

La moralité est donc indépendante de la théologie : elle se 
fonile sur une expérience commune à tous. La notion de l'Etre 
suprême suppose des miMlitations, qui n'ont pu se ])roduire 
que bien plus tard, puisqu'elles se réfèrent elles mêmes, à 
une certaine notion du bien et du mal. 

Maine de Miran, fidèle aux idées (ju'il vient d'exprimer, 
montre dans la note suivante que le fondement des lois moi-a- 
les est dans les lois civiles et les lois d'opinion. 

Les reialions marales consistent dans l'opposition ou la con- 
formité des actes volontaires avec une certaine lui. Il y a trois 
sortes de lois, loi de Dieu, lois civiles, et lois d'opinion. 

Maine (Je IJiran fait sur l'existence des lois divines les 
mômes réserves (|ue sur les principes innés: au fond les deux 
Ihêsps n'en font qu'une'; elles se réfèrent l'une et l'autre à 
une révélation universelle que dément la diversité des idées 
morales cliez les différents peuple^. 

Les lois véi'ilables sont celles qui résultent îles rapports que 
les liommesont entre eux ; si l'on fait abstraction, dans les 
lois civiles, de ce (|ui est relatif aux circonstances locales, au 



INTRODUCTION LXI 

sol, au climat, on aci]uerra -^ur la justice des connaissances 
solides et valables pour tous. 

Les lois d'opinion, qui reposent sur l'approbation et le 
blànie, sont peut-tHre cplles qui ont le plus d'autorité, car on 
ne peut guère leur échapper. De là vient que les mœurs sont 
les meilleurs ressorts du gouvernement. 11 importe donc de 
rectifier l'opinipn pulilique. df'S qu'elles'égare. 

Le meilleur critérium de la justice réside au fond dans 
l'uinversalité de son objet, c'est-à-dire dans l'intérêt du plus 
grand nombre : « Voulez-vous empêcher la pitié, jjar exem- 
ple, de dégénérer en faiblesse, généralisez-la, et étendez-la 
sur la société : la pitié pour les méchants est une grande 
cruauté pour les bons ». La justice apparaît à Maine de Hiran 
comme la vertu par excellence, parce qu'elle est la plus ron- 
fornie à l'expérience collective de l'iiunianiti' et au raisonne- 
ment. 



Les noies psyc/wlof/ir/ues [iurlent sur deux ouvrages de 
Condillac : l'Essai sur l'ori(/i/ie des coniiaissaiicps luimaines 
et le Traité des animaux, suv l Essai ana/;/lif/uedes facultés de 
l'âme de Bonnet et sur fes- ^/^«e«(l). M. de lîiran n'entreprend 
pas de fa ire une analyse complète de ces ouvrages, il est plus pré- 
occupé de discuter les opinions de ces auteurs (ju'il ne partage 
pas, que de constater les points sur lesquels il s'accorde avec 
eux. C'est ainsi qu'il adresse des critiques, contraires à Con- 
dillac, et à Bonnet ; il reproche à l'un d'avoir exagéré le pou- 

(1) Nous v Joignons iiuolques rélloxions sur l'iilenlité pcrson- 
nelle, dont le lliènie lui est l'ourni par le <lia|)i(re que Locke con- 
sacre à cette question dans le livre II de ['Essai sur l'eii/endc- 
inent humain. Maine de Brran se rallie à l'opinion soulenue par 
celui-ci, que le londcmonl de l'identité personnelle est unicpie- 
menl dans la conscience, ou eonune le dit plus exacleincnl .Maine 
de Biran dans la niémoirc qui peut seule donner la conscience de 
la constance du moi. 



I.XII ŒUVIiES l)r. M.MSE 1>E lilRAN' 

voir ([iH' nous .ivons sur nos idûes, à ranirc de l'avoir 
méconnu. 

Les notes sur /'Essai sur f'orifjiiic (/es c/iniiiiissaiirns /iinnai- 
nes se rappoilent ,i doux t|ueslions principales : h riniluenci' 
des signes cl à la liaison des idées. Tandis que Locke admet- 
lait que l'on pont former des notions sans le sficours des 
signes, comme le prouve ce fait qu'il parle des idées dans le 
deuxième livre de l'Essai et des signes dans le Iroisième, Con- 
dillac (1) pense (]ue l'invention des signes artificiels de nos 
idées est l'unique base de la mémoire et par conséquent de la 
pensée. .Mais, objecte .Maine de liiran, sommes-nous plus maî- 
tres de nous rappeler les mots que les choses "? N'y a l il pas 
eu des idées avant des mots ? Est-ce que l'inspiration poéti- 
tiqiie ou la découverte philosophique supposent le langage i" 
Il subsiste bien des diflicullés sur les opérations libres de 
notre entendement, et je doute encore, conclul-il. iiu'tui pnis^^c 
toutes les expliquer par le moyen des langues. 

Condillac a exagéré le rùle de la rén(^xion dans ces opéra- 
tions. En dehors des liaisons d'idées qui en seul en ell'et le 
proiluit, il y a les liaisons d'id(''es accidentelles. Les premières 
constituent les esprits n'Ilécliis, les [)liilosopheset les savants. 
Les secondes se rencontrent chez ceux que le lempérament 
et l'imagination conduisent, comme les poètes. Les cas où 
nous lions volontairement nos idées sont rares en comparai- 
son de ceux où elles se lient en nous, sans nous, sous l'in- 
(luence des atTections organiques, des passions, des préjugés. 
Notre conduite est sans cesse soumise à des influences é-tran- 
gères ; dans les sciences elles-mêmes, l'imagination nous 
emporte souvent loin du but, et il n'est pas rigoureusement 
vrai, qu'on peut toujours par l'usage des signes de conven- 
tion, la diriger. Condillnc n'a |)as vu (|ue nos idé'es dépen- 



(l) ('.onilillac ne soulieiil pas, (.oniuic .Maine de Uiran le rei-on- 
nalt lui-même, dans les textes sur riniluence des signes, «pie 
/o«<e.s les opéralinns intellectuelles siippnsonl l'usaire des signes 
artificiels. 



TNinoDUCïiox r.Mii 

ilaiiMit, dans une large mesure, de l'état du corps. » Mon 
esprit a ses brouillards, son temps serein. Physique que tout 
cela! (1) » 

Dans la Note sur le traité de la nature des animaux, M. de 
liiran adresse à Condillac des critiques analogues. Celui-ci 
pnHeud riMluire les instincts à des habitudes acquisesou con- 
Iractées dans le,principe par la réflexion. BulTon les explique 
|iar une sorte de sens matériel. M. de Biran se range à l'opi- 
nion de ceux qui admettent avec Aristote un principe de sen- 
timent commun .-i tous les êtres organisés, une sorte d'âme 
sensitive, de forme plastique ; thèse analogue à celle que sou- 
tient La Fontaine dans sa lettre à Madame delà Sablière. Il 
y a en nous deux principes dilîérents, qui commandent l'un 
aux opérations nécessaires de l'àine sensitive, l'autre aux 
opérations volontaires de la raison, beaucoup plus lentes à 
l'origine et plus incertaines. 

En somme, l'erreur de Condillac, qu'il s'agisse de l'origine 
des connaissances humaines, ou de la nature des animaux 
est d'avoir méconnu le rôle des sensations organiques qui 
sont liées au fonctionnement des organes internes. Beaucoup 
d'hommes sont aveuglés sur l'existence par le sentiment 
qu'ils ont de leur force physique, qu'ils confondent avec le 
sentiment de la liberté. Notre pouvoir est en réalité circon- 
scrit dans d'étroites limites, que nous faisons de vains elTqrts 
pour franchir. Ce qui détehnine les mouvements de l'imagi- 
nation, el la liaison des idées, c'est un certain sentiment de 
soi, dont le ton peut s'élever ou s'abaisser par instants, mais 
pour revenir toujours au même point. On ne s'attendait pas 
à voir Maine de Biran, qu'on considère généralement comme 
le pbilosoplie de la volonté reprocher îi un philosophe sen- 
sualiste comme Condillac de n'avoir pas fait, dans la vie 
humaine, une part suffisante à la sensibilité. 

H adresse à Bonnet le reproche contraire. Sa conception de 
la lilierté en est, à vrai dire, la négation. Prétendre en elïet 

iii r. t\i. 



I.XIV ii;UVKEs DE MAINE UV. lilKAN 

que la libcrlù n'osl que li.' pouvoir d'agir ronroniii''iiicnt ù la 
voluiiti', celle-ci ne se iléleniiinaiil eile-inème (|ue sur la per- 
ception des motifs, c'est-à-dire des sensations agréables, liées 
au niouvcinont des libres du cerveau, c'est soutenir que l'àme 
est toujours déterminée dans ses actes, qu'elle est spectatrice 
et non actrice. En ce sens les animaux (|ui sont au plus bas 
de l'éclielle seraient aussi libres que l'Iionune. Nous ne som- 
mes libres, répond .M. de IJiran, que s'il dépend de nous d'aug- 
menter l'intensité des mouvements céiéhraus, d'en rlianger 
la direction, ou de les suspendre, car pourquoi la lilierté ne 
serait-elle pas comme la définit Condillac, le pouvoir de faire 
ce qu'on ne fait pas et de ne pas l'aire ce qu'un fait ^' lîonnet 
a confondu dans l'Essai analijlique sur les facultés de l'àiue, 
la liberté avec les alîections du principe vital. Les animistes, 
il est vrai, les attribuent à la même substance, mais c'est 
aller conlre les données les plus claires du sens inliuie, qui 
nous montre ces deux principes en lutte constante. 

L'explication physiologique, qu'il nous propose des songes, 
est beaucoup plus vraisemblable. La vivacité" des images, 
dans le sommeil, s'explique parce qu'une seule force se trouve 
enjeu. Dans la veille, l'àme éprouve plusieurs modifications 
simultanées, qui s'inllueni-ent mutuellement, qui se contreba- 
lancent ; c'est ce qui distingue la rêverie des songes. Le 
rêveur subit comme le dormeur les images déterminées par le 
mouvement de ses libres cérébrales, mais elles sont plus ou 
moins réduites par ses sensations. 

Les maladies de l'esprit, comme la folie, ont d'étroites ana- 
logies avec les songes ; on pourrait dire que le rêve est uni' 
folie momentanée. Il serait extrêmement désirable ip.e les 
psychologues physiologistes nous en fissent connaître les 
causes précises. Rien ne sérail plus précieux pour l'explica- 
tion de l'homme normal. Nos pensées tiennent à certaines 
connexions des libres céri'bralcs. ijue la conimunicalion de 
ces fibres vienne à être interrompue par quelque cause phy- 
siologique, le désordre s'introduit dans la pensée. Le même 
ré'sultal se produit quand la vivacité de certaines images dues 



iMïRODucnoM r.xv 

à l'intensilé du mouvement de ccriains libres absorbe l'aUcn- 
tion. Si l'on connaissait les ressorts qui sont dérangés dans le 
cerveau, en pareil cas, on pourrait par la même occasion, 
aef]U(''rir quelque lumière sur le mécanisme des opérations de 
r.\me dans la vie normale. C'est ainsi que les écarts de la 
nature |»euvi'iit 'Mlc plus insli-uctifs (|ii(ï les marches régu- 
lières. 

Maine de Biran fait pourtant une n^scrve sur l'explication 
<|ue propose Bonnet de la joie et de la tristesse. .Vu lieu d'être 
déterminées en nous directement par le mouvement des libres 
cérébrales auxquelles sont attachées des idées gaies ou tristes, 
ne sont-elles pas plutôt liées à certaines modifications du 
principe vital ? On s'expliquerait ainsi que l'âme se trouvant 
portée au ton de ce principe, ne pût agir que sur les fibres 
dont le jeu représente des idées sensibles correspondantes. 
Et de même que l'âme, déterminée par l'état où se trouve le 
liiincipc vital, agit sur les fibres, de même les fibres à leur 
tour en agissant sur l'âme peuvent modifier le principe vital 
auquel elle est unie, llemarque intéressante et féconde, (jui 
permettra plus tard à Maine de Biran d'expliquer la vraie 
nature des sentiments, et leur inlluonc(; sur l'imagination. 



Les Noies qui devaient servir à loi mémoire sur l'inflnence 
des signes sont probablement postérieures de deux ou trois 
années à celles qui précèdent. L'Institut National de France 
ouvrit en l'an \ et renouvela en l'an VI un concours sur la 
question suivante : déterminer quelle a été l'influence des 
signes sur la formation des idées. Il décerna le prix le 15 ger- 
minal, an VIL et c^ fut de Gérando ijui l'obtint. Nous savons 
par une lettre de son ami A'an Ilulten du 2'1 thermidor, an V[, 
que M. de Biran travaillait à cette époque à un mémoire qu'il 
n'eut pas le temps d'achever : les notes qu'il nous a laissées 
nous permeltent d'entrevoir ce ipi'il çi"it été. La ipieslion des 
signes, est une de celles qui paraissent l'avoir le plus pn'oc- 

M. Dli B. I. — P 



LXVI (liUVUKS DU MMSls IlE lilHAN 

cup<''. miMuc avant (ju'il ail eu liiléc île ce Iravail. Cotulillae 
l'avait inscrite au premier rang de son programme. Dans une 
philosophie comme la sienne, ipti tend à nier rimlépendanei' 
(le la pensée, et son caractère original, il était naturel d'attri- 
buer au prohléme des signes, une importance égale à celui 
des sensations ; puisque c'est grAce aux signes tpie les sensa- 
tions peuvent se transformer en idées, et que les idées passent 
au service delà volonté. On peut dire ici que c'est l'instru- 
mcnt (jui cré(> la fonction. On a vu Maine de lîiran, s'i'lever 
en i>lusicurs endroits, contre celte tentative, i/ latiuelle nulli' 
philosophie sensualiste ne peut se dérober. Mais il songeait à 
traiter cette question avec toute la précision et l'ampleur 
qu'elle comporte, dans son mémoire adressé à l'Institut; et les 
fragments (|ur nous en avons conservés nous autorisent à 
penser qu'il n'eut [las été moins digne d'une récompense que 
les Mémoires sur t/iabi/iit/e. et sur la Décomposition de lu 
pensée. 

Dans le premier fragment du manuscrit de ta Bibliulhèqne 
de r/iislilu/. .M. de Biran résume l'étal de la question. Locke 
est le premii'r qui en ait compris l'importanco; mais les mots 
nous sont plus nécessaires selon lui pour former des juge- 
ments que des idées, et même il admet des propositions meu- 
/rt/cv formées par l'entendement, sans le secours du langage. 
C'est surtout Condillac qui a montré le rôle des signes, dans la 
formation et l'usage de la pensée humaine. C'est par eux que 
nous avons prise sur les idées, que nous les évoquons à 
volonté, que nous les analysons. .\près Condillac, il est venu 
des métaphysiciens qui ont outré ses principes, mais qui n'ont 
pas perfectionné ses théories comme il avait perfectionné 
celle de Locke; M. de Biran cite Cahanis et discute divers 
passages de son Mémoire à l'Institut « sur F élude de l'homme 
et sur les rapports de son orr/anisation pliysir/iie arec ses 
facultés inlellccluellcs et morales ... Il s'élève vivement contre 
les exagérations grcssiéres de son langage matérialiste; le 
portrait qu'il fait de l'homme est une caricature, même si on 
le compare à la statue de Condillac et de Bonnet. 



INTKODUOTION LS.VII 

Dans les fraginenlsdii manuscrit de Genève, Maine de Biran 
lamÈnc h six les questions qui se posent sur l'influence des 
signes : 

1" Diviser et énumérer les facultés de l'entendement et ses 
opérations, et examiner le degré d'influence des signes sur la 
perfeclion de chacune de ces facnités. 

2° L'àme ne deploie-t elle son activité sur l'organe de la 
pensée qu'à l'aide des signes de convention ? 

3° Examiner quel est le degré d'influence des signes sur la 
morale ou les idées qui en dépendent ; lâcher de circonscrire 
cette influence. 

4" La vertu du premier lirutus serait elle pour nous une 
vertu, et l'idée complexe attachée à ce signe parmi nous peut- 
elle comprendre le même nomhre, les mêmes espèces d'idées 
simples que chez les Romains ? 

.5° DilTérences entre nos idées de substances et nos idées de 
modes mixtes. 

6° Les sciences mathématiques ne doivent pas leur certitude 
.seulement à la précision des signes qu'elles emploient, mais 
bien sur toutes; Choses h la nature simple de rolijet ([u'elles 
eonsiilérent. 

Ces questions peuvent être n'Mluiles à «leux : rê)le des signes 
dans les opérations intellectuelles et dans les idées. Il y a 
plusieurs sortes d'idées, les idées simples et les idées com- 
plexes, et celles-ci se subdivisent à leur tour en idées arché- 
types, comme les idées morales et les idées mathématiques, et 
en idées de substance. 

Maine de Biran répond brièvement à la première question. 
Nous n'avons trouvé dans aucun des fragments que nous pos- 
sédons une division et une énuniération précise des facultés 
de l'enlcndemenl. Dans le Mémoire sur /'habitude, il distin- 
guera en nous deux sortes d'impressions, les unes passives, 
auxquelles se rattache l'imagination, les autres actives, qui 
servent de fondement à la mémoire et au raisonnement. Nous 
ne trouvons rien d'analogue ici. 

Kn dehors des sensations, qu'il ne décompose pas encore 



I XVIII ilCUVKES DV. MAINK DR HIRAN 

en tloiix citégorios, M. do Biran dislingue |ianiii les opéra- 
lions intellecluelk's rabslriiclion, la comparaison, la concep- 
tii)n (les rcsseml)lances el des différences, c'est-à-dire des 
rapports, la généralisalion. Toutes ces opérations sont analy- 
ti.liios. Klles tendent à substituer à notre perception des 
choses un système d'idées bien définies et bien liées entre 
elles. Mais l'esprit humain ne procède pas toujours p.'ir 
démarches successives, il arrive aussi qu'il embrasse d'un 
seul regard son objet et (jue ses vues gagnent en vivacité et 
en profondeur ce qu'elles perdent en clarté et en certitude. 

De ces deux sortes d'opérations, aucune n'est impossible 
sans le secours des signes. Il y a un" abstraction spontanée 
(]ui est l'œuvre même des sens ; mais les abstractions inlellec- 
luelles elles-mêmes, comme les idées de genre, d'espèce, qui 
supposent la faculté de comparer, sont dans leur essence 
môme indépendantes des mots. Les mots ne créent pas la 
perception des rapports, ils la supposent. Ce qui est vrai, 
c'est ipi'ils facilitent et étendent la connaissance de ces 
rapports. D'abord ils les li.Kcnt et leur confèrent une réalité, 
une stabilité analogue à celle que possèdent les objols eux- 
mêmes ; dès lors l'entendement en dispose et les rappelle à 
son gré. Le rôle des signes dans les opérations analytiques 
est donc considérable, et c'est un des principaux mérites de 
Condillac de l'avoir montré. Kn revanche, le génie se passe 
entièrement du secours des signes ; l'inspiration poétique, la 
découverte scientinque n'en dépendent pas. Maine de Hiran se 
borne à des considérations générales sur le rôle des signes 
dans les opérations intellectuelles; en revanche, il examine 
avec soin leur degré d'induence, sur les idées complexes, et 
en particulier sur les idées archtéypes, c'est-à-dire sur les 
idées morales et les idées malliématiiiues. 

Les idées sensibles simples se passent du langage ; nous 
n'avons pas besoin d'autre chose (jue de la dilférence des 
impressions pour distinguer la couleur rouge de la couleur 
bleue. Il n'en est pas de même des idées complexes ; mais il y 
en a de diverses espèces, el il importe de les examiner sépa- 



INTRODUCTION T.XIX 

renient. Selon Locke, l'anibiguité des idées morales lient à 
doux causes principales ; la première, c'est leur complexité 
inOme. Leurs éléments ne sont pas en même nombre, chez 
|)lusieurs inrlividus, et chez le même individu, à deux 
moments dilîéreiits. On pourrait essayer de remédier ù cet 
inconvénient par un dictionnaire des idées morales. Seule- 
ment il serait extrêmement difficile de le constituer et d'en 
rendre l'usage permanent. Auguste reconnaissait avec raison 
son impuissance à changer la signification d'un mot. Com- 
ment mettre d'ancord entre eux sur le sens d'un mot les phi- 
losophes si diirérenls par leurs habitudes de penser et leur 
manière de sentir V et à supposer que cela fût possible et que 
le dictionnaire fût achevé, il faudrait ipie les maîtres et les 
élèves consentissent à s'y conformer. Combien faudrait-il de 
temps pour qu'il produisît l'accord de tous les esprits ? Pen- 
dant ce temps, le monde moral évoluerait: l'ancienne signifi- 
cation des mots ne répondrait plus aux mœurs nouvelles. Le 
mot vertu n'a pas le même sens sous une monarchie et dans 
une république. La deuxième cause de l'ambiguité de nos 
idées morales réside dans l'absence ou plutôt la non-existence 
d'un modèle. Certaines sociétés emploient des mots qui n'ont 
pas d'équivalent dans les autres. Certains délits sont caracté- 
risés p'ir des détails, tels que l'instrument du crime, ou la 
manière de frapper, qui n'ont aucune importance h d'autres 
époques ou dans d'autres pays. Lorsque les mœurs changent, 
la signification des mots devient douteuse. Dans le même 
pays, cba(|ue personne lie aux mots des sentiments particu- 
liers. L'avare se dit économe, le prodigue libéral. Les mots 
représentent en morale soit certaines actions, soit des possi- 
bilités d'actions, soit diverses dispositions. Comment expli- 
quer par exemple à un philosophe chinois le sens que nous 
donnons au mol honneur ? 

Par celi seul que nos idées morales reposent sur des senti- 
ments, on peut dire que les signes (jui les expriment sont 
vraiment intraduisibles. Est-ce que deux personnes dont l'une 



LXX ŒUVIÎKS m MAINK \<K fîlHAN 

est l'iclie, t;L l'aiilro dùnuL'c île loul IjiiMi malériel, |)euviMit 
enlfindre, de Ifi môme manifre, le mot : pvopriélé ? 

Kiifin, si cortaincs idr^es morales ont parfois un iiiodr-lt', 
comme l'idée d'assassinat, qui peut se référer à des actions 
parliculit>res, il en est d'autres, comme les idées de justice ou 
de vi'i'tu, (]ui n'en ont pas ; il n'y a pas de substance réelle à 
lMi]ii('lio on puisse les conformer. 

De là vient que les savants, physiciens ou naturalistes, 
s'entendent beaucoup mieux que les moralistes, et le conmuin 
des liomnuîssur le sens des mots (|u"ils emploient poui- dési- 
gner les faits sensibles, les corps bruis mi organisés. G'estque 
dans les sciences de la nature, il y a des modèles existants, 
qui sont ou qu'on peut mettre sous les yeux de tout le monde. 
Le mol fer désigne beaucoup de propriétés ; cependant les 
chimistes s'entcnilent avec un ignorant, tant ([u'on s'en tient 
aux (pialilés apparentes. Le vulgaire ne se représente pas de 
l'or, quand on lui parle du fer. Quand il s'agit de morale, les 
philosophes eux-mêmes inellent sous les mots des idées très 
fliiïérenles. 

Comme les i<lées morales n'ont pas de modèle, d'après Con- 
dillac et Locke, mais sont formées d'une collection d'idées 
simples, on a pensé qu'elles étaient de même nature que les 
idées mall)émali(|ues. On peut, sans doute, construii'e a priori 
une murale ; mais quelle en sera l'influence sur la conduite des 
hommes ? La morale doit parler au co'ur. Les vérités morales 
sontobjet de sentiment. Le moraliste doit connaître par expé- 
rience ce qui i)eut agir sur les bouimes et les diriger vers le 
bien. La morale a dune plus de lapiiorls avec la |iliysique 
ex|)érimenlale (]u'avec la géométrie. La ceilittide iiKirale est 
de fait non de principe. C'est l'expérience qui nous apprend la 
liai.son de notre bonheur avec celui des autres hommes. Les 
idées morales se réfèrent à l'expérience de la vie. Procéder en 
morale c(jmnie en géométrie, c'est donc méconnaître l'étendue 
et la diversité de nos facultés ; « c'est abuser d'une p.irtie de 
ses facultés pour laisser les autres sans exercice ». Four moi. 
dit .Maine de IJiran, je suis lellemenl disposé que je ris de 



INTRODUCTION LXXI 

ceux qui prélenflcnl nie rlémontrcr avec des mois l'immorta- 
lili'- de l'Aine, l'existence de Dieu, la beauté de la vertu, le 
rlinrme de la bienveillance, etc. Combien j'ai de grandes et 
douces pensées sur ces objets (quand je me laisse entraîner à 
certaines rêveries et que je suis d'ailleurs bien disposé) qui 
sont indépendantes des signes, qu'il serait impossible de ren- 
dre, d'cxprimer,jainais par aucun mot. Oli ! qu'alors les rai- 
sonnements de Condillac et autres sur l'influence du langage 
me paraissent pitoyables ! » 

l/erreurde Condillac provient d'une seconde cause. Comme 
il pensait «[ue la perfection des sciences matbémaliques 
ilécoule nécessairement de la pcrfeclion du langage qu'elles 
emploient, il fut amené à penser (|u'en perfectionnant les 
signes de nos idées morales, on perfectionnerait la morale 
elle-même. Les sciences ne sont que des langues bien faites. 
Mais la raison qu'il donne de l'exactitude et de la rigueur des 
matliémati(iuesest bien sui)eilicielle. Comment expliquer, en 
effet, dans cette supposition, le décbet que l'on constate dans 
le résultat, dès que l'on applique les symboles mathématiques 
à des objets existant dans la nature ? La vérité, c'est que la 
perfection des mathématiques s'expliiiue par la simplicité de 
leur objet. Les mathématiques ont pour objet l'étude des 
ipiantités, c'est-à-dire des modes simples de l'étendue et de 
leurs combinaisons infinies. Les rapports mathématiques st)nt 
abstraits et indépendants de toute autre vue de l'esprit. Si le 
géomètre, au lieu de considérer les figures qu'il a construites 
lui-même, voulait mesurer les courbes réelles des choses, il se 
heurterait à des difficultés analogues à celles qui arrêtent ou 
du moins ralentissent la marche des autres sciences. En géo- 
niélrie descriptive, où le sujet ne peut être entièrement 
dépouillé de ses qualités physiques, les résultats n'ont pas la 
même rigueur qu'en algèbre. Condillac part de l'algèbre qu'il 
considère comme la science par excellence ; il conçoit toutes 
les sciences sur ce modèle. Il ne se rend i>as compte que c'est 

(I) P. 2!Ki. 



I.XXII iKUVKliS DE MAINB DK HIUAX 

une science à piirl, uiii(nic en son genre. Les signes qu'elle 
emiiloie sont cssenlielleinent indi'-lerminés : c'est pniirciiiui on 
peut .-ippreriilre les signes iilgéliriques avant les idées, et 
résoudre les é(]u;itions sans s'occuper des clioses. Il n'en est 
pas ainsi dans les autres sciences, niénie en géoniéti\ie, où le 
savant doit avoii- les yeux fixés sur l'objet. Il est dès lors 
facile (le conipi-etulre que plus l'objet sera compliqué, varia- 
ble, plus il seiM iii.ilaisé à connaître. F>es sentiments et les 
actions des hommes uni ries nuances infinies, incommensura- 
bles. Il est dès lors extravagaul el ridicule d'assimiler la 
morale h l'algèbre. 

Leibnitz s'est donc Ironqié, comme (londiliac, quand il a 
cru à la possibilib' dune l.ingue universelle. L'ap|)lii-ation de 
son idée supposerait que les sciences peuvent èlre n'iluites à 
un petit nombre de principes, dont dériver.iii-nt toutes les lois 
|)articulières ; elle suppose en seconil lieu l'invention d'un 
algorithme propre à exprimer les nuances mêmes de la sensi- 
bilité : deux conditions qui paraissent irréalisables. 

.Maine de Hn-au signale deux autres erreurs qui décuulenl 
selon lui de l'erreur initiale de (londillac : la première, c'est 
que les succès des génies les mieux organisés dépentlent du 
progrès des langues. Les signes répondent au contraire aux 
idées et ;ius degrés de la connaissance ; les idées d'un individu 
sont toujours liées aux idées de son siècle; il ne les dépasse 
qu'à la condition de s'appuyer sur elles; les progrès de l'es- 
piit humain obéissent à la loi de continuité, comme l'évolu- 
tion des choses. Ue là on iicut conclure que si Corneille eût 
vécu dans l'enfance <le la langue française, il aurait eu peu 
d'idées à expi'imer. 

Considérons mainleuani im imlividu lU' dans un p.iys dunl 
la langue est contraire à son génie. Kslce (|u'ini bonime. doin' 
d'une im.igination vive, s'il était né dans un pays de langue 
an,ilyli{|ue, pouiaait expriuier ses idées f Oui, répond .Maine 
de IJii'an: il dnniier.iit aux mots une signili( ation ligiiiée, les 
combinerait diversement, eré'erail un genre nouveau. Il en 
serait de même si on su|>posait qu'un homme d'une forte 



I 



INTROIiUfTION LXXIU 

sensibilité esl né dans un peuple ilont l'intelligence serait 
directement atïeclée par les rapports abstraits des cboses. 11 
créerait d'autres signes. Ces suppositions sont, du reste, 
invraisenihlables. Les langues ne sont pas i igoureusemenl 
analyti(|ues ou synthétiques ; elles le sont à des degrés dillé- 
renls; cl les esprits les |i!us diiréreiits trouveiont toujours, 
dans leur languç maternulli', le moyen irexprinier leurs idées, 
quelles (lu'elles soient. 

La doctrine de Condillac sur les ra|iports du langage et de 
la ])ensée apporterait enfin une force nouvelle, si elle était 
justifiée, au syslruie de l'égalité des esprits soutenu par Ilel- 
vétius. Si l'arl de penser se réduit ii l'art de parler, et par 
conséquent à l'art d'analyser, toute idée est à la portée de 
tous. Toute connaissance s'acquerrait par un passage métho- 
dique du connu à l'inconnu. Le génie serait inutile, ou plutôt 
le génie n'a jamais rien créé, ni rien inventé. Opinion con- 
traire aux faits et insoutenable ! Il y a une inégalité entre les 
esprits, comme entre les corps, et qui provient sans doute de 
ce que l'organe de la pensée est matériel. Les hommes sont 
très inégalement doués sous le rapport de la mémoire et de 
l'imagination. 11 y en a qui sont incapables de retenir une 
longue suite d'idées, et qui par cela même sont incapables de 
suivre certains raisonnements. Quant à l'imagination, la rêve- 
rie montre clairement (|u'ello est indépi.'iidante des signes. 

On voit, par ce qui précède, que Maine de Biran avait réuni 
tous les éléments d'une réponse aux questions fondamentales 
que soulève selon lui le problème de l'influence des signes, 
cl qu'il formule avec plus de précision et plus d'ordre, que 
dans la division citée plus haut, de la manière suivante. 

i" Est-il bien vrai que les sensations ne |)euvenl se trans- 
former en idées que par le moyen des signes, ou, ce qui 
revient au même, nos premières idées supposent-elles essen- 
tiellement le secours des signes ? 

2" L'art de penser serait-il parfait si l'art des signes était 
porté à la perfection '? 

3" Dans les sciences où la vérité est reçue sans contesta- 



I.XXIV 



(KUVRKS ni': MAINK DK HIIiAN 



lion, n'esl-cc pas h la pci l'culion ilcs signes qu'un est rcde- 
val)lc ? 

4" Dans celles qui fournisscnl un aliiucnl éternel aux dis- 
putes, le partage des opinions n'est-il pas un elïet nécessaire 
de l'inexactitude des signes ? 

.'i° Y a-l il quelque moyen de corrigei- les signes mal faits 
et de renilre toutes les sciences également susceptibles de 
d(''Mi()nsli-,itii)n '? 

Les notes et {/isfiissioiis /i/ii/iisop/iii/iies. el, c?!! partimilier, la 
note .sur /'/n/lufiitce des si<j)ies forment la transition naturelle 
entre les méditations et les réflexions qui les précédent sui- la 
mort, la nature humaine, le bonheur et le Mémoire sur fha- 
bitudi' ipii fera ruhjet du prochain volunu'. On y trouve avec 
les qualités d'exactitude et de précision par lesquelles M. de 
Hiran se distingue des philosophes de son temps, quelques-unes 
des idées fondamentales de sa doctrine future : l'idée de l'in- 
fluence de la vie organique sur la vie cérébrale et par son 
inteinn'diaire sur le cours dès images, et l'idée contraire qui 
se rapporte à un plan supérieur de la pensée, du primat ib- 
l'acliviti' spirituelle, (|u'il s'agisse de l'aclivilé volontaire ou 
de l'activité intellectuelle, l/homme ne se borne pas à réagir 
sous l'influence des déterminations de ses libres cérébrales, il 
peut avoir l'initiative de ses actes. D'autre part, bien loin (|ue 
la perfection d'une science dépende de la perfection des 
signes qu'elle em])loie, celle-ci est subordonnée à la simplicité 
et il la précision des idées qu'ils expiinu-nt : en d'autres 
termes, c'est la fonction (|ui crée l'organe. 

Mais si l'on vent icinonler jusipraux sources de la philo- 
sophie de M. lie liir;iu, il faut se rcportei' aux écrits, d'un 
caractère plus moral .que philosophicpie, i|ui coiuposenl la 
plus grande partie du présent volume. On y verra que le but 
(|u'il poursuit est le bonheur, et qu'il en recherche les condi- 
tions dans la connaissance de lui-même. Bien plus, on trou- 
vera indiquées dès ses preuiières méditations, les trois solu- 
tions qui prévaudront tour à tour dans son es|)rit aux 
difl'érenles époques de sa vie jusqu'à ce qu'elles se coordon- 



\ 



INTUilDlKTION T.XXV 

lient dans l'unité d'une doctrine synthétique : la solution 
l'iiicurienne, la solution stoïcienne, la solution chétienne. Ces 
trois solutions dérivent de ses expériences successives et en 
apparence contradictoires de la vie. On saisit là le caractère 
original de la philosophie de U. de Biran : c'est une sorte 
d'autobiographie psychologique, une réflexion sur son 
expérience intii^e. Le Journal en est une partie essentielle. 
M. de Biran s'observe et s'analyse ; il constate des faits, au 
lieu de déduire des vérités. V^n ce sens, c'est bien un empi- 
riste. Mais son empirisme n'est pas, comme celui de Hume, 
systématique. Les faits qu'il constate appartiennent à des 
ordres difTérents qu'il considère comme irréductibles. Pour lui, 
l'intuition n'est pas une déduction anticipée. 11 a horreur de 
l'esprit de .système. Il considère l'idéalisme et le matérialisme 
comme des jeux arbitraires, nés d'une confiance aveugle et 
orgueilleuse de l'esprit dans ses propres forces. La nature 
même de l'objet qu'il étudie, comme le discernement judicieux 
il(> la véritable portée de ses facultés de connaître, obligent le 
|ihilosophe fi la modestie. La philosophie de M. de Biran sera 
une philosophie du disconlinu, de la contingence. 

.Mai I!)I9. PlEURK TiSSEHA.ND. 




o 






PREMIERS ÉCRITS 



1 



MÉDITATION SUR LA MORT PRÉS DU LIT FUNEBRE 
DE SA SŒUR VICTOIRE 

27 juillet 1893. 

Prima, quœ rilain dédit, koru carpsit, 
Nascentes morimur /i/iis(/iie ab orif/ine pendet (1) 

C'est de la mort que je veux m'eutretciiii', sujet pro- 
fond, instructif, que nous rendons triste par la manière 
dont l'envisageons, et (jui ne devrait être (jue con- 
solant, si nous savions apprécier la vie... Nous ne 
songeons presque jamais à la mort. Nous voyons tous 
les jours mourir nos connaissances, nos amis, nos 
j)arents, nous ressentons une impression quelquefois 
vive, mais toujours .momentanée, nous répandons de 
vaines larmes ; insensés ! pleurons sur nous-mêmes. 
Qn'import(Mit ces regrets sur ce qui n'est plus, c'est à 
nous quil faut songer. 

Je viens de voir mourir ma su'ur et pour perpétuer 
à mes yeux un tnlileaii ciier (luoique diiuloureux, je 

(I) ManiliDs. Asirniiom, livre IV. |i. Ki) 

M. DK R. 1. — l 



i a:uvitEs di; maint, de hiiian 

veux lîxtT sui' ce papier riiuayo dv ses dcniicrs iiiu- 
nioiifs et les réflexions qu'ils m'ont suggérées. 

.Ma sd'Ui" Victoire avait roru de la nature lAine la 
plus sensible, la i)lus aimante, la plus helle. Sa pliy- 
sionomie peignait son Ame et inspirait le plus doux 
intérêt à ceux mêmes cpii la voyaient pour la première 
fois ; ceux qui vivaient avec elle ne pouvaient que 
l'adorer, lîllc était laite pour être heureuse et pour 
rendre heureux tout ce qui l'entourait. Elle ne fit dans 
.sa vie (lu'une faute, mais une faute (pii lui coûta le 
honiieur, elle s'attacha <à un homme indigne de la pos- 
séder. Pardonne, ù ma so>ur, si j'accuse celui qui te 
fut cher ! loin de moi tout sentiment tle prévention ou 
d'injustice ! mais lorsipie je compare tes vertus à ses 
défauts, la douceur inaltéraljle à sa dureté, ta patience 
à ses emportements, ta sensibilité à sa rudesse, ton 
caractère angéliquc, en un mot, à cet esprit bizarre, 
capricieux, je ne puis que gémir sur ton mauvais choix, 
et te plaindre de ce que tu n'as pas joui de ce sort for- 
tune' d'épouse que tu étais faite pour goûter, en le par- 
tageant avec celui (|ui eût été- fait pour toi ! 

Ma su'ur était d'une cnnstitution frêle et délicate. 11 
aurai! fallu, ])Our prolonger ses jours, une privation 
absolue de toute peine d'esprit. Dieu sait comliien elle 
eu fut éloignée! Elle eut un enfant quelle voulut nour- 
rir. Trop faible pour supporter cette épreuve, elle 
tomba au iiout de (juehjue temps dans un état de lan- 
gueur (pie les cii'agrins aggravèrent. Enfin conduite 
insciisil)lement vers la lomI)e, (>lle en vint au point <le 
faire désespérer d'elle. Ce n'est cpie dans ses derniers 
moments (pi(> j';ii resté aupi'ès il'elle. Je me suis nourri 
du spectacle de son agonie et de sa mort. Il est devant 
mes yeux, il y sera longtemps ! Tous ceux qui l'ont vue 



PREMIEKS l;CK[TS 



mourir ne peuvent pas l'oublier. Cette patience, cette 
résiifuation, ce souriir (jui aniuiait encore sa figure 
mourante et par lecpicl elle semblait vouloir consoler 
ceux qui saftligaient de sa perte ! Quel tableau '. 
pliilosopbes discoureurs, venez apprendre à mourir. 

J'avais passé la journée d'avant sa mort auprès 
d'elle. L'oppression, rétoulfenient, les faiblesses lui 
laissaient quei(pies intervalles de tranquillité pendant 
lesquels eUe causait paisiblement, faisant des questions, 
répondaid à ce c|u'on lui disait, avec une présence d'es- 
prit (jui annonçait la tête la plus saine. Point de 
frayeur, point de trouble, mais la plus parfaite sécu- 
rité. Une vie passée dans l'innocence et la candeur ne 
laisse point d'approche aux remords. Quelle leçon ! Le 
soir, la trouvant mieux,. je la laissai pour aller chercher 
([uelques instants d'un repos dont j'avais grand besoin ; 
l'espérance n'avait pas encore fui de mon cœur. Le 
iii.iliii fatal. .1 mon réveil, j'entends le son lugultre de 
la cloche, je me ièv(; précipitanunent, j'accours eflrayé, 
je trouve encore ma chère Victoire. Je revois cet œil 
serein que la cruelle mort semble encore respecter. Elle 
me sourit, me prend la main, i>ie dit qu'elle ne souffre 
jias. Je me retire à l'écart pour lui cacher mes larmes, 
lu instant après, je vois arriver le pasteur : son minis- 
tère est de consoler, pourquoi donc porte-t-il l'ell'roi"? 
J'avais redoute ce moment pour nui malheureuse 
sœur, mais elle n'a point paru plus frappée, elle a 
entendu son arrêt, elle a levé les yeux au ciel, a joint 
ses prières à celles du prêtre. Dès ce moment, elle a 
employé à i)rier tout le temps que lui ont laissé les 
soulfrances. religion, que tu es consolante ! Qu'il est 
infortuné celui qui, livré à la faiblesse humaine, ne 
cherche ]>as son appui dans le ciel ! 



"i;rvRi:s m: maine i>i; hihan" 



lv('tii'('' dans un coin, jolaut de temps à autre les 
youx sur le visage de ma sœur, y suivant les progrès 
de la mort, jetais à genoux, j'entendais les prières des 
assistants. Heureux, me disais je, celui qui. dans la sim- 
])iicit('' de son cœur, invoque avec conliance un Dieu 
(le ixinlc- ! (t pliilosopliie, (|ue tu os li'islc ! ]■]{ si tu 
n'étais fpie mensongèic ! (Juehjue temps s'est ainsi 
passé. .Mais l'instant fatal arrive ; elle l'orme les yeux, 
penche la tète et s'endort. Avant de (piitter cette cham- 
bre f'unèjjre, j'ai le courage de jeter un dernier coup 
d'œil sur cette figure céleste. La mort n'a pas déliguré 
ses traits ; je m'arrête à la contemi)ler ; c'est avec la 
plus vi\c douleur (pic j'en di'^taclio mes yeux... ils no 
les verront plus... ("i ma S(eui', c'est donc pour jamais !.. 

Revenu dans ma roliaifo, je trouve de la douceur à 
m'entretenir do la porti- (pie je viens de l'aire, mais les 
regrets ne sont pas mes seuls sentiments. Je ne veux 
pas perdre les réflexions qui les accompagnent. Rien 
ne me rend indiirérent sur la vie comme de voir mourir 
ceux que jaimo. Je juge dans ces-cas l'existence comme 
je la jugerai sans doute loi-s(jue mon tour sera venu. 
Ileui'eux si je i)uis, dans ce moment, nu^tlre à profit 
ces réflexions <•( l'excniplt^ Ar la mort ])aisil)le (pie je 
viens d'avoir sous les yeux ! 

La première pensée qui se présente lorsipi'on voit 
mourir ses amis, c'est de se demander ce (juils devien- 
nent. L'idée (le ianéantissement serait afi'reuse, elle 
répugne au ciour do riiomme. Je no suis point étonné 
que ce dogme de l'immortalité di' l'Ame soit si ancien, 
si général. La nature ipii nous a (loiim- l'osporance dans 
nos maux les plus extrêmes, n a ])as voulu y moltro 
de hornes et nous l'a prolongée même après le torme 
qui seniide no plus en permettre. La religion est venue 



l'HEMIKHS KCniTS 



coiilirmer l'cs|)(iii- i|iir iloiinail l.i luikii'o. I.o vulgaire 
((ui adopte sans examen tous les principes dont on l'a 
imbu dans son enfance, croit sans rétléchii". Le pliilo- 
soplie chnitien soumet sa raison et croit sans concevoir. 
Celui qui, privé des lumières de la révélation, s'est livré^ 
unirpiement à celles de la raison, doute, n'admet ni ne 
rejette, pénétré de son ignorance, trop circonspect 
pour porter un jugement dans une matière si obscure ; 
il n'ose affirmer ni nier, tandis que l'aveugle athée 
qui dit dans son cœur avec une impudence menson- 
gère « il n'y a pas de Dieu » (1), relègue cette opinion 
consolante au nombre des chimères et des fables. 

1 1 paraît assez évident qu'en suivant les lumières natu- 
relles seules, nous n'avons aucun moyen pour conce- 
voir comment ce sentiment peut exister après la disso- 
lution de notre corps. Tout semble môme nous avertir 
du contraire. Un somuieil profond, des états de fai- 
blesse, de syncope où tout sentiment est éteint, ne sont- 
ils pas autant d'images de la mort, et ne doivent-ils 
l)as nous donner une idée de ce que nous serons ? 
I Tailleurs qu'étions-nous avant de naître ? Quceris qiio 
jncciutl iiutrliia ? — Qiio non iiatii jaccnt. Voilà ce qui se 
présente au ])re:!!ier coup d'ceil. Mais plus on appro- 
fondit une t<'lle question, i)lus on y découvre des difli- 
cultésqui la rendent insoluble pour la raison seule. 

Les physiciens qui ont voulu traiter de l'Ame, ne 
paraissent pas très propres à éclaircir ce sujet. Ils 
exph(inent mécaniquement et par des hypothèses assez 
satisfaisantes le jeu de la mémoire, des sensations, des 
idées, <les passions, et il faut convenir que la plupart 
des pliiMioniènes psyclu «logiques connue la liaison des 

(!) rs!iuino(I.II, t). 



6 ŒUVKES DK MAINl; I>K HIUAN 

i<l('os, ruriuiiio «los Imliitudes, etc., sont l)i(;ii ('rliiiici^ 
nai' la suppositinii des liln'os sonsiMos du corve.iii 
s'éhranlant n'ciproqnciiicnt. et p.w la iraction do Fàmo 
dans l'ordre oii elles ont été pi-iniitivemcnt ('ln-anlécs, 
ou par la i)réscnee des objets, ce qui constitue l'imagi- 
nation, iiu par les signes de ces objets et les circon- 
stances i]ui les ont accompagnés, d'où résulte l.i 
mémoire : ainsi (|U(' l'expliquent Honnct, un- ])hysicien. 
dans son Essai (iiiaff/llr/iif. et Ojndillac, un m<'tai)liysi- 
cicn, dans l'Essai sur nos conîiaissancrs. Mais qiuind 
même les expériences pliysiologi(jues, muettes jusiju'.'i 
présent sur ces bypotlièses, parviendraient à les conlir- 
nier, (juy gagnerait-on? On connaîtrait les ressorts de 
la machine, mais la puissance motrice en serait-elle 
mieux connue? lvxpli(juerait-on mieux comment le 
mouvement d'une lii)re ou d'un assend)lage de tibn-- 
peut cxiitci- une sensation ? Connailrait-on mieux com- 
ment de plusieurs mouvements excités dans divers 
organes liétérogènes et (jui n'ont aucun rapport, il 
résulte cependant un sentiment un et indivisil>le ipii 
constitue le moi humain ? 

Pour remonter à Toi'igine du sentiment dans les èlr*"* 
organisés, dira-l-on, avec le docteur IJaumann, (ju'iK 
sont formés d'une inlinité d'éléments sensibles eux- 
mêmes, contenus (hms la semence avant la génération 
et extraits (!<• toutes les parties semblables (hi généra- 
teur ; que rhacjne élément séminal conserve la nu- 
moire lie la place qu'il occupait avec la sensibilité d 
l'intelligence dont il était doué : (ju'aiusi chacun pri'ud 
la situation (]ui lui convient, que réunis de cette ma- 
nière ces éléments perdent la conscience de leur pre- 
mière existence pour n'avoir que celle du tout (ju'il^ 
composent : que des éléments sendjlai)les forment !'■ 



PREMIEHS KCRITS 



composé le plus simple tel que le polype, et que de 
la diversité des éléments sensibles résulte rorganisation 
la i)lus complote et la plus parfaite, telle que celle des 
êtres les plus élevés dans l'échelle ? .Mais ne s'ensuivrait- 
il pas de ce système que chaque partie d'un corps 
organisé serait douée par elle-même de sensibilité ? 
Qu'ainsi le sentiment n'aurait pas un centre unique 
lians ([uelque partie (hi cerveau, mais qu'il serait 
répandu sur toute la surface du corps, ce qui est con- 
traire aux expériences multipliées <jue l'on a faites pour 
s'assurer que les nerfs n'étaient sensibles (juautant 
qu'ils communi(iuaicnt au cerveau. En outre, comment 
est-il possible d'imaginer que dos éléments inégale- 
ment sensibles ne forment qu'un sentiment unicjue et 
incapable de division? Si un voulait sulistituer à des 
éléments aussi parfaits que le suppose le docteur 
Beaumami des molécules organiques douées d'une sen- 
sibilité sourde et dans un degré infiniment plus bas que 
celle du polype, si on disait : " qu'un animal en général 
n'est autre chose qu'un système de dillércntes molé- 
cules organiqu(>s, (jui, par l'impulsion d'une sensation 
semblable à un toucher sourd et obtus, se sont combi- 
nées jusqu'à ce que chacune ait rencontré la place la 
plus convenable à sa figure et à son repos » ; il reste- 
rait à trouver comment un ( omposé peut avoir au plus 
haut degré, une qualité (jue les conq)osants n'ont que 
dans le plus bas, et la sinqdicité du moi se trouvera-t- 
elle expliquée ? 

L'insuftisancc de toutes les hypothèses physiques 
devait nécessairenuMit conduire, indépendamment même 
de la révélation, à l'admission des deux substances, 
dont l'une, immatérielle, était le siège du sentiment, et 
c|ui, n'ayant point de parties, n'étant point susceptible 



t> <]:UVRES DE MAINE DE HIHAN 

(le division, l'uiaiiissait la raison sullisanti' tie cette sini- 
jUicité inexplicable dans tont autre système. Mais ces 
deux substances d'une nature absolument opposée, 
unies d'une manièi-e incoiucvable, laissent à la raison 
autant pour le moins d'obscui'ilé (ju'elle en trouve dans 
les autres opinions. 

La substance immatérielle a une existence et une 
durée iKirfaitement distinctes de celles du corps. Le 
corps coexiste avec les autres êtres matériels et sa durée- 
est absolue. L"<\me n'existe et ne dure que par la pen- 
sée ; sa durée est successive et relative : elle n'est pas 
engendrée et ne doit point mourir. 

.Mais, objecte-t-on. l'àme a-t-ellc conscience d'elle- 
même i)ar (|u<dque autre moyen que ses sensations ? Si 
cela est, pourquoi ne se souvient-elle pas du temps qui 
a précédé son union avec.le corps? Quand a conunencé 
cette union? lui admettant le système des germes pré- 
existants, le fœtus conteiui dans l'ovaire n'a commencé 
à se nicvuvoir et à se développer que par rinq)ulsion. 
le !i/inti(/>is de la li<|ueur fécondante. Ce mouvement 
acquis ne lui a donné (pi'une existence véi;étalive, qu'il 
a conservée encore l()ni;(emps après avoir vu le jour ; 
1 Ame existait-elle sans faire aucune fonction, sans se 
sentir? Mais qu'était-rlle donc ? L'enfant croît, ses or- 
ganes prennent inscnsil)lcment delà consistance et l'in- 
telligence se développe avec eux, elle suit toutes leurs 
périodes d'accroissement et de décroissement ; elle 
nait après eux et ineurt souvent avant eux. 11 parait 
donc (jue l'Ame, soit qu'elle se manifeste par l'intelli- 

ifcnce ou le senti nt. suit toujours le sort des or- 

uanes; connucnl d.mr a-t-(dle une existence indépen- 
dante des ort;anes ? 

Sans parler de la difliculté qu'il y a à concevoir 



PREMIERS IXRITS 



iju'unc substance iimnatérielle as'issc sur un être maté- 
riel, (les moyens de communication et plusieurs autres 
difficultés qui se présentent, il paraît impossil)lc d'ima- 
giner qu'une substance impérissable ait commencé 
d'être. L'immortalité est une ligne droite qui s'étend à 
l'infini de part et d'autre et tout ce qui a commence 
d'être doit sans doute cesser d'être. De là la difficulté, 
dans toute sa force. 

Vovons si les notions purement métaphysiques nous 
lourniront plus de lumière. 

La personnalité ou la permanence de la conscience 
ilii moi n'est autre chose que la liaison des moments 
successifs de notre existence. Par cette liaison (malgré 
les dérangements divers qui s'opèrent continuellement 
en nous) nous avons toujours la conscience que nous 
sommes le même être. Il paraît évident que la 
mémoire seule lie ainsi ces divers moments d'existence, 
en sorte que si nous venions subitement à perdre le 
souvenir de tout ce que nous avons fait ou pensé dans 
le cours de notre vie, tout le temps qui aurait précédé 
serait nul pour nous, et nous recommencerions une 
nouvelle existence, totalement distincte de la première 
qui ne nous apjiarticndrait pas plus que celle d'un autre 
être quelconque. 

.Maintenant le siège de la mémoire est corporel, ce 
(|ui paraît évident par la puissance qu'ont eue souvent 
les maladies d'annuler totalement la mémoire. Si les 
maladies ont le pouvoir de détruire la mémoire, en 
changeant la disposition des libres du cerveau, comment 
la mort ne l'aurait-elle pas? Et s'il en est ainsi, si la 
personnalité est détruite, qu'aura de commun notre 
existence actuelle avec l'existence future?... Nous ne 
j»ourrions être ni mieux ni jibis ma\, car ces situations 



10 ŒUVRKS DK ir.MNE UE lilKAN 

soiif rol;iti\cs et l'i'-tat futur no serait plus le nùliT. 
luiiis bien c(;lui «l'un autre être, (le serait eiilin uiir 
nouvelle création. 

Nous soninies si i'orl attaciiés au moi que toute 
modification qui exclurait lidentité personnelle, fut- 
elle infiniment ai;réal)lc, ne peut Jious intéresser en 
rien dans Tétat où nous sommes présentement. Kt si 
ou disait (|ue la mèiue suljstance peut passer j)ar plu- 
sieurs niodificati(jns différentes, sans avoir conscience 
de ces divers passages, je répondrais que cela est pos- 
sible, mais que si l'être est le même al)S(dument et 
aux yeux de l'Auteur de ces ciiangements, il ne se 
trouve pas le même, pour lui : il ne peut plus dire moi. 
Ces modifications passées ou futures lui sont donc 
étrangères et indifférentes et le ciiant;enient de modi- 
fications dans la substance équivaudrait dans ce ca> 
à l'anéantissement de cette substance et à la création 
d'une autre. 

Si on' admettait ainsi un pro.urès d'états successifs, 
dont la conscience serait nulle dans l'être qui les 
éprouverait, quel ample cliamp n"ouvrirait-ou pas aux 
conjectures'.' La misration et le voyage des Ames, .sou- 
tenu par les pytiiagoriciens ne serait i)lns aussi 
absurde; ou pourrait imaginer que les âmes bumaines 
sont destiné(>s à jiasser par plusieurs deiîi'és successifs 
de perfection ; qu'elles ont c(jninieucé par le dernier 
éclielon de la sensibilité pour monter au degré où c\\c> 
sont maintenant : que peut-être elles ne sont pas encore 
stationnaires, et qu'elles sont destinées à s'élever 
davantage. Et, supposant que la jjerfecticm spirituelle 
ré)K)nde toujours à la ijerfection corporelle, on pourrait 
conjecturer que les êtres mixtes n'ayant pas toujours 
été tels ijuils sont, tloiveut cbanger encore ; que les 



PREMIERS ÉCRITS H 

espèces ayant comme les individus, leur accroissement, 
leur décroisscnient, leur fin, l'espèce humaine n'a pas 
encore atteint le dernier période et que la nature est 
encore an travail... 

Oei serait Inen consolant ; mais ne pourrait-on pas 
(lire aussi, en suivant la même hypothèse, (jue l'homme 
est un ètic dégénéré :' (Jue l'espèce est dans la décré- 
pitude ? Ce qu'il ne serait peut-être pas difficile de sou- 
tenir par des comparaisons tirées de l'antiquité. Alors 
notre sort à venir nous olfrirait un bien triste tableau. 
Mais d'après ce qui vient d'être observé au sujet du 
défaut d'identité personnelle, qu'importeraient les 
états fulurs d'abaissement ou d'élévation à un être qui 
n'aurait pas la conscience du moi d'autrefois? 

Si je 'me suis étendu sur ces rêveries, ce n'est que 
pour me démontrer combien toutes les hypothèses 
physiques et tous les raisonnements métaphysiques 
sont vains pour acquérir la moindre connaissance sur 
l'état présent ou futur de notre être. Celui (jui ne s'ap- 
puie dans cette matière que sur des notions philosophi- 
((ues, marche sur des outres pleines de vent. Voulons- 
nous cesser d'errer dans l'incertitude au gré de toutes 
ces opinions futiles, laissons là tous les livres et 
n'écoutons que le sens intime ; il nous dira qu'il existe 
nu être ordonnateur de toutes choses. En étudiant la 
nature, en examinant la coordination de tous les êtres, 
la convergence générale vers un but, l'accord parfait et 
invarial)le des moyens avec la fin, serions-nous assez 
aveugles pour méconnaître la suprême intelligence? 

Rétléchissons sur une chose frappante ; Job dit : 
Si Drus non est, quid ertjo est :' C(>tte pensée sublime 
est un trait de lumière. Si Dieu n'existe pas, tout n'est 
qu'illusion, (pic mensonge ; l'ordre (]ue nous aperce- 



ii ii;ivnE> m-; m.mni I)K niif.\N 



vous (liins la nature n'cxislc- ijiic dans ii(i(r(> rervcaii. 
vc/it/ ;i'f/ri sohDiia. lîicii n'a do raison sullisaMte ; jKjiiit 
d'ordro, pimil de conslancc ii-cllc dans les pliénomc- 
ncs, car pnivons-nuiis i-cioiirir an hasard? Oirest-cc 
(|iie li> liasard ? 

\.c sons intinir nous l'ail vnii- IHimi dans Idi'dro do 
liinivors. Laissons-nous aller à son inij)ulsion. 

(Jue signilic cette avidité de connaître, inal-iv noli'c 
impuissance, ices élans vers la vérité, ce vide (juo nous 
sentons en nous, lors (pie nous n'flécliissons sur notre 
oxislonoe? Ne soraienl-ce pas des pressenlinients? Si 
bien nous les donna, voudrait-il les tromper? La soif de 
connaitro ne serait-elle Jani.iis apaisée? Lors([uo nous 
portons notre vue sur les mystères cachés de la nature, 
nous croyons bien que l'être supérieur qui les dirice, 
les connaît; nous les apercevons déjà au travers d'un 
voile. Pourquoi celui ijni pei'mrt que nous les vissions 
ainsi, ne nous les nionti-orail-il pas un joui- à décou- 
vert ? 

Sent-on hieii la ronsolation qu'il y a à se reposer 
ainsi sur rétro tout-puissant? En vérité, comment ceux 
qui le nient j)ouvont-ils ne pas tomber dans le déses- 
poir? Seinhlalile à un lionune, qui soutenu par une 
force invisible dans l'espace, ne se sentant appuyé sur 
rien, se verrait à chaque instant, prêt à tond)er dans 
l'abime, celui qui vit, cpii pense, et ijui ne s'appuie pas 
sur bien, doit frémir sans cesse, étoiuié de se sentir 
exister. 

l'ont est incertain dans la vie: nous avons cependant 
une idée de la vérité; si jiieu n'existe pas, si tout 
linit avec le corps, la vérité n'est rien, l'être n'est 
qu apparence, la vie que songe. Si Dieu n'est pas, j)our- 
ijuoi sommes-nous? pounjuoi y a-t-il qu(d<jue chose? 



PREMIERS ÉCRITS 13 

D.iiiU'S aflrcux, duiites désespérants, disparaissez 
ilevant la conliancc en l'être éternel, auteur de toute 
existence ! Quelle est douce cette confiance ! Que l'esprit 
fatigué s'y repose avec charme ! Qu'il est à plaindi-c, 
linrortuné \)v\\é de ce jwint d'appui! 

<• Dieu! qui avez fait.rhoinme, ([ui lui avez donné 
la puissance d'e s'élever jusqu'à vous, qui avez permis 
(ju'il vous admirât dans votre ouvrage sublime ! Je vous 
adore et me livre avec confiance à votre bonté... Je • 
reconnais le néant de la vie, mais vous ne m'y avez pas 
appelé sans dessein ; vous ne m'avez pas donné l'idée 
et l'espérance d'un état plus parfait, pour qu'elles ne 
fussent jamais conlirmées ! Pénétré de. ma faiblesse et de 
ma misère ici-bas, je succomberais au désespoir si je n'es- 
pérais en vous. Mais je suis sous votre puissance, je me 
repose sur votre bonté, j'attends le moment où la subs- 
tance (lui m'anime et que vous avez destinée à la per- 
fection, abandonnera ce corps de bouc auquel vous l'avez 
unie pour un temps passager, afin, sans doute, que cet 
être mixte tint sa place dans l'échelle des êtres et dans 
le plan général de la création que votre intelligence 
a coïK^'U de toute éternité. Je passerai le petit nombre 
de jours qui me reste a vivre de cette vie mortelle, 
à connaître de plus en plus ma misère, à me pénétrer 
de ma faii)lesse et de mon inqîcrfection dont toutes les 
actions de ma vie portent l'empreinte. J'ose croire, 
ù mon Dieu, <pie mes vices tenant à une substance 
périssal)le et abliorrés par ma volonté ne sauraient 
souiller à vos yeux, ni rendre indigne de votre Itonté 
cette substance que vous réservez à rimmortalité. 
.le serai bon, compatissant pour mes seml>lables. Je 
leur ferai le bien qui dépendra de moi. Je nourrirai 
rindigeiit, j'essuyerai les larmes de l'aftligé, per- 



'* OiUVhE- DK MAIN1-; DE Bllt.VN 

siuuli' ([lie le iiiuycu (le vous plaire, c'est de nous con- 
fornici- aux rapports que vous avez établis entre nous. 
Vivant ainsi dans la sécurité, la confiance en vous, je 
ne redouterai pas le moment que vous avez fixé ])our 
me faire passer du tenqis à l'éternité. » 

Les philosophes font tous leurs efl'orts pour consoler 
les JKimtnes de cette nécessité cruelle de mourir : pour- 
ront-ils jamais y réussir, tant qu'ils ne s'appuieront sur 
l'espérance en Dieu? lùix-mèmes ont-ils hien dans le 
C(i>ur cette confiance qu'ils prétendent inspirer? Kst-il 
possible d'envisager de .sant;-froid l'anéantissement? 
Quoi, mes yeux ne jouiront plus du snblime spectacle 
de la nature? Je ne verrai plus ces brillantes sphères 
qui roulent sur nos tètes? Les saisons se succéderont, 
la terre se couvrira de fleurs et de fruits et ce ne sera 
plus pour moi ? Je ne sentirai plus mon ca'ur palpiter ! 
Les sentiments les jjlus doux ne le feront plus tres- 
saillir, la tombe le i;lacera pour jamais ! Tous les liens 
de l'aniour, de l'amitié seront brisés, mon cadavre défi- 
guré, rongé par les vers, ne présentera à ceux qui 
m'aimaient rpiun objet horrible, épouvantable ! 
malheur, ô désespoir I l'ense-t-on cpie de froids rai- 
sonnements puissent nous consoler? Non, il ne peut y 
avoii-(|ue l'espérance d'un meillour sort (pii adoucisse 
ce coup terrible et vous m'oil'rez pour tout but l'idée 
de ranéantisscmenf !... I^n vain, me direz-vous, que je 
dois j)erdre la vie comme je l'ai re^ue ; que je n'étais 
pas mallienreux, avant de naître, que je ne dois pas 
me trouver plus malheureux d'être condamné à mou- 
rir... Mais je n'avais pas senti, je n'avais pas admiré, 
je n'avais pas ainu'- ! J'abandonne les biens les pins pré- 
cieux et vous ne voulez pas <jue je gémisse? D'ailleurs 
cette triste crovance à l'anéantissement vous est-elle 



PKK.MIKRS liCUITS 15 

bien démontrée? Non, cela n'est pas possible. Vous ne 
nie donnez que des probabilités fondées sur l'analogie 
à l'état antérieur à votre naissance. Mais ce n'est pas là 
une démonstration : or, le doute dans ce moment déci- 
sif n'est-il pas un état all'rcux ? Ossez donc vos conso- 
lations illusoires. Le sens intime m'en donnera de plus 
xiiides que vos' raisonnements. Laissez-moi me reposer 
sur l'auteur do mon existence. C'est à lui seul que je 
l>uis sans amertume en faire le sacritîce 1 



il 

DE L HOMME 

l.'bonime ne connaît rien moins que lui-nuMue : appli- 
quant toujours ses sens aux objets extérieurs, rarement il 
descend dans son intérieur. La nature cpii lui a donné 
tout ce qu'il faut pour connaître les matériaux de ses 
l)esoins, et (jui le force à examiner sans cesse autour de 
lui, pour veiller à sa conservation, ne semble pas l'avoir 
fait pour réfléchir sur son être. Nous ne sentons en 
elfet que ])ar nos sensations, et ces sensations occasion- 
nées par les olijels extérieurs nous forcent à donner 
notre attention à ce qui les produit, sans nous éclairer 
sur ce (jui les reçoit. Notre œil voit les objets mais ne 
se voit pas lui-même. Bornés à saisir les rapports, nous 
ne connaissons les objets qui nous entourent que par 
la comparaison (jne nous en faisons. Tout ce qui ne 
peut être comparé, ne peut être conçu par nous. Nous 
n'avons donc aucun moyen pour connaître la nature 
des choses et à plus forte raison notre propre nature. 
Aussi lorscju'on lit ce (|ue les pliilosophes ont écrit sur 



I'' ŒUVUKS DE MAIXK l)K HIIÎAN 

ce sii.ji'l ii|)s<iir, on tnmvL' i]ii 'aucun n'fst d'acconl : 
ceux i[ui ont voulu raisonner sui" la substance spiri- 
tuelle (]ni nous anime, ont dit des choses inintelligibles 
et ceux même (jui, sans creuser aussi ))as, et prenant 
riionmic tel qu'il est, ont cherché à connaître la place 
qu'il occiiiie daii*- la chaîne des êtres créés, le rani:; (jue 
lui a assign.é la nature, et le but au(iuel elle le destine : 
ceux-là même, dis-je, se contredisent presque tous, 
lùilin ceux (jui, consultant l'expérience, se sont con- 
tentés de remarquer les ressorts qui meuvent l'homme 
en société, et qui en remontant bi source des motifs 
qui déterminent les actions humaines, ont cherché les 
moyens de les rectifier, pour ron(h-e les iiommes meil- 
leurs et j)lus heureux, ne sont pas exempts d'incerti- 
tude, dépendant il faut convenir (|u'oii peut retirer 
beaucoup d'utilité de ces recherches, quoique les con- 
naissances tiiéori(|ues (pi'elles nous procurent, ne soient 
pas évidentes, à cause de l'obscurité inhérente au 
sujet, (.l'est tout ce que nous pouvons désirer de mieux. 
Eh I (ju'importent les connaissances qui, ne satisfai- 
sant (prune vaine curiosité, ne nous avancent en rien, 
dans la vertu. Pariiiti milii placeant p;v liuenf, r/inr ad 
virtutem docloribua nihil pio/iieriinl (I). .Montaigne et 
Pascal ont traité de la nature de l'iiounne et ce (pi'il 
y a de sin.gulier, c'est que ces deux écrivains, dont 
le caractère se montre si différent, s'accordent dans le 
Init pour lequel ils ont traite ce sujet ; l'un et l'autre 
tendent à prouver la faiblesse et la misère de l'iiomme, 
lorsqu'il ne s'appuie pas sur la reliij;ion. 11 est vrai que 



(I) Montaigne, Essai II, XII, p) 207. (nIII. 7. V. I.eclen- 186?) : 
i-ilalion prise ilans •Salliislr' ((iiipi-i'c de .lii:;mili.i. cli. I.WXV, Dis- 
cours de Marins) . 



PREMIEIiS i;CI{ir'< 1/ 

la route qu'ils prennent est bien dillërente. l']u lisant 
Pascal, j'ai cru voir que s'il n'eût pas été dévot il aurait 
été aussi sceptique (|ue .Montaigne. Voici comment ce 
dernier traite la raison dont l'iioiiune se glorifie tant. 
Parlant de ceux (pii ne goûtent pas la théologie de 
ftebond et <pii \eulent la condjjilti'c jjar des raisons 
humaines. 

c( Le moyen (jue je prends pour ral)attre cette raison 
et qui me seudjle le plus propre, c'est de froisser et 
fouler aux pieds l'humaine et orgueilleuse fierté, leur 
faire sentir l'inanité, la vanité et la deueantise de 
l'homme, leur arracher des poings les chétives armes 
de leur raison, leur laire baisser la tête et mordre la 
terre sous l'autorité et révérence de la Majesté divine. 
C'est à elle seule qu'ap[)artient la science et la sapience; 
elle seule qui peut estimer de soi quehjue chose, et à 
qui nous (lérol)ons ce c{ue nous nous comtons et pri- 
sons : Deus sujjerbis resistil, hiitni/i/jiis aiilem dat (/ra- 
tiom. (Test beaucoup de consolation à l'homme chré- 
tien de voir nos utils mortels et caduijues, si proprement 
assortis à notre foi saiide et divine que lorsqu'on les 
employé aux sujets de leur nature mortels et caduques, 
ils n'y soient pas appropriés plus vivement ni avec plus 
de force. Voyons donc s'il est en homme d'arriver à 
aucune certitude par argument et par discours » (1). 
Ici Montaigne cite les autorités de saint Augustin et des 
])oints de notre religion qui tendent à convaincre 
l'hiiiiime de la faiblesse de sa raison et il continue : 
« est-il rien de si ridicule que cette ndstM'al)le créature, 
qui n'est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux 
offenses de toutes choses, se die maîtresse et impérière 

ii: AVxa/ 11, \ll, p. 171. 

M. Dr. B. i. — i 



18 <i:uvi!Ks m. MAiNiî df: iuhan 

»lo l'univei's, diKjiK'l il nos! pas eu sa puissance de 
counoître la uioiiidro partie, tant s'en faut de la com- 
mander. Kt ce privilège qu'il s'attribue d'être seul en 
possession de reconnaître la l)eauté et les pièces de ce 
i;r;in(l liàlinient, seul <|ni en puisse rendi'c grAccs à l'ar- 
cUilecte, et tenii' compte de la recette et mise du 
monde : «[ui lui a scellé ce iirand privilège? Qu'il nous 
montre les lettres de cette belle et grande charge » (1). 
I. 'homme vertueux seul peut répondre à Montaigne. Il 
trou\e le sceau de sa dignité, de sa supériorité gravé 
dans son cœur ; s'il connaît la beauté de la vertu, s'il 
peut s'élever par la pensée juscpi'à la divinité peut-il 
se confondre avec la brute ? Mais, reprend Montaigne, 
"< les fols et les niècliauts sont-ils si dignes de cetlr 
faveur extraordinaire ? Kt étant hi pire pièce du monde, 
d'être j)rèfèrès à tout le. reste ? pauvret, qu'a-t-ilen soi 
si i\\'j.]\o d'un tel avantage ? A considérer celte vie incor- 
ruptible des corps célestes, à considérer la domination 
(jue ces corps-là ont sur nous et non seulement sur nos 
vies et les conditions de notre fortune, mais sur nos 
inclinations nu'uu', sni' uos discours et nos volontés, 
qu'ils régissent et poussent à la merci de leurs infhieu- 
ces, si nous tenons de la distribution du ciel cette part 
de raison (|ue nous a\()ns, conniient nous pourra-t-elle 
égaler à lui/ tJommenf soumettre à notre science son 
essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en 
CCS corps-là nous étonne, pourquoi les privons-noii^ 
d'Ame et de vie. etc. » (2)? 

On voit ici que M<intaigne donne on feiitt de donner 
dans le préjugé général de son siècle, l'astrologie. Le> 



(1) /i'.sw// II, Ml. |,. 17:5 

(2) II, XII, i. 



I'KKMIER>; KCRITS 19 

jjlnlosoplics ont admis de tous temps, l'influence des 
corps célestes sur nos corps : les médecins anciens eu 
ont recommandé létudc et quoiqucUe ne soit pas con- 
nue, parce que peut-être elle n"a pas été assez obser- 
vée, on ne peut uuère la révocpier en doute ; quant à la 
liaison (^ue les astrologues, alnisaut de l'ignorance et 
de la crédulité des peuples, ont voulu mettre entre le 
sort de la vie et les astres sous lesquels on est né : l'ori- 
sine de ce préjugé, ainsi que la magie, est dû à cet 
autour naturel du merveilleux, au sentiment que 
l'iionunc^ a dû avoir, dès (ju'il s'csl coiinu, de la ilépen- 
dance où il est île tout ce (jui l'environne, au pencliant 
qu'il a eu d'attribuer des intentions bonnes ou mau- 
vaises à tout ce qui agissait sur lui. tant (ju'il a ignoré 
les causes secondes, cidin à la curiosité de connaître 
son sort qui lui a fait saisir les rapports cbimériques 
(jue des bommes ignorants ou frij)Ousont supposés entre 
des ell'els absolument disparates. La magie devait 
avoir, ce un; send)le, encure plus de sectateurs (jue l'as- 
trnlogie, ]niis(ju elle ouvrait carrière à l'espérance, en 
évoquant les êtres bienfaisants, tandis que l'astrologie 
ne montrait qu'une fatalité invincible et désespérante 
pour ceux qui étoient nés sous de mauvaises étoiles... 
Montaigne qui veut abaisser l'iionnue, eu élevant 
font ce (|ui l'entoure, feint encore de croire à la vieille 
opiniiiii qui donne rintcUigence aux astres... Aristote 
établit ce principe d'une manière curieuse : il déduit 
rintelligence et la volonté du mouvement en ligne 
courbe, car, dit-il, ce ({ui est léger'ou pesant j)ar sa 
nature, monte ou desceud en ligne droite ; donc le 
mouvement en ligne courbe ne peut appartenir aux 
coi'ps. (Combien les connaissances en physique ont 
déti'uit d'erreurs et de superstitions ! Combien elles 



20 «KUVHKS DK MAINK 1)K BIRAX 

puiirraii'iil nous cclaircr encore !... lîcvenoiis à riiuniiiic 
avec Moutai.iiiie... « La présoinjjtion ost iiutrc iiialadio 
jiatupoUo cl oi'iijiiiclle : la pliis calaniitciise et fragile 
(le toiifes les créatures, t'est riioiiiine, (|iiaiit et quant 
la i)his orgueilleuse. Klle se sent et se voit logée ici 
pariiii la tourl»' et le lient du niinule. atlacliée et clouée 
à la pire, plus morte et croupi(> ])artie de l'univers, au 
dernier étage "du logis et la plus éloignée de la voûte 
céleste, et se va plaidant par imaginatiim, au-dessus 
du cercle de la lune, et ramenant le ciel sous ses 
pieds >) (1). 

Suit après cette apostrophe si nn-riléi' par i-i'u\ (pii 
ne reconnaissent pas leur <li'pendance, le long paral- 
lèle qu'il fait de lliomnie aux animaux, il cite tous les 
les traits les plus merxeilleux (jui semldent annoncer 
de la réflexion et du r;iis(nniemenl dans les animaux. 
On croirait (pi'il va les mettre bien au-dessus de 
riiomnie. .Mais non, il hlAnie également «la licence des 
opinions qui fanlùt nous élèvent jusipi'aux nues, tanfrtt 
nous ravalent aux antipodes ». La iialnte. dit-il, a 
embrassé universellement toutes les créatures ; il n'en 
est aucune (pi'cUe n'ait pleinement fournie de toutes les 
pièces nécessaires à la conservation de son être. Nous 
ne sommes ni au-dessus ni au-dessous du reste; tout 
ce qui est sous le ciel court une loi et une fortune pa- 
reille. [1 y a quelque ditférence, il y a des ordres et des 
degrés, mais c'est sous le sceau dune nième nature. II 
faut contraindre l'homme et le ranger dans les bar- 
rières de cette police, etc.. Tout ce cliapitre de Mon- 
taigne est consacré à la satyre de la raison humaine ; 
il jiarcourt ce vaste ciiainp des coulunies absurdes des. 

(i) Cil. MI, |.. 177, (li( l.eclerc. 



PKEMIKRS ÉCKITS 21 

peuples, (les ctrciirs des jjhilosoplies, et mettant en 
parallèle la paix, l'innocence, l'industrie des animaux, 
il trouve assez do raisons pour rabattre lorirueil qui 
nous place au premier ranj; : « Nous nous attribuons 
des l)i(Mis imaginaires et phantastiques, des biens futurs 
et absents desquels riunuaine cai)a<-it('> no se peut 
répoudro, ou dos biens que nous nous attribuons faus- 
sement, p.ir la licence de nos oignions, comme la rai- 
son, la science et l'bonneur ; et aux animaux nous lais- 
sons en partage des biens essentiels, la paix, le repos, 
la sécurité, l'innoconce, la santé. La santé, dis-je, le 
plus beau et le plus riche présent ([ur la nature nous 
sache faire... » (1'. 

Voilà la place que nous assigne .Montaigne : nous en 
contenterons-nous? 11 y aurait sans doute, quoi qu'il en 
dise, une modestie coupable. L'homme, par le fait, est 
supérieur à tous les animaux ; lui seul tourne tout à 
son usage : lui seul coimait l'usage du feu, lui seul se 
sert dos langues ot se forme, par les mois, des idées 
do tonte espèce, lui seul enlin s'élève à Dieu, l'admire 
dans ses ouvrages et lui rend un culte... Conclu ms 
des plus riches effets des- facultés plus riches... Nous 
ive pouvons raisonner sur la nature des êtres, puis([ue 
nous n'avons auj^un moyen pour la connaître, mais 
nous ])ouvons examiner leurs opérations, et d'après la 
supériorité reconnue de ces opérations, conclure la 
prééminence dos natures... Tout pbilosoplie do boime 
foi ne pourra donc pas. ce nie somlde, refusera riiomnie 
11' premier rang parmi les animaux... Mais gardons 
nous des opinions extréinos. l'arce (|ue Iboinme tient 
un rang plus élevé dans l'échelle, faudra-f-il nier tous 

(1) /(/. .II. Xll, (1.231. 



ii;rV|{KS I)K MAINK IIIO 1:IHAN 



les rapports (juil a avec les èln-s, dont l'orfianisatioii 
se rapproi'lio (ant de la sienne '? Faudra-t il refuser le 
sentiment aux bêtes, et les regarder comme des ma- 
chines, dr peur de les assimiler à Ihomme ? Il y a. 
ce me seml)le, aussi peu de j)liilosophic à reconnaître 
ijue ces êtres, qui donnent tant de mar<[ues évidentes de 
sensibilité sont de purs automates, (juil y a de mau- 
vaise foi on d'aveuglement à les ét;aler à riionnne... 
Les bêtes ont le sentiment, la mémoire et par consé- 
(pienl la faculté de lier leurs idées ou leurs perceptions 
avec les objets de ces idées. Mais n'ayant pas nos signes 
de convention, elles ne disposent pas comme nous de 
leni's facultés. Soumises à rim[)ressi(»n des objets, elles 
n'en reeoivent les idées i[uo loi-S(jue ces objets agis- 
sent sur elles, l'allés ne s'occupent <|ue de ceux (jui sont 
relatifs à leurs besoins, et le besoin ])assé, elles n'y 
songent plus ; elles ne raisonnent pas, puisqu'elles 
n'ont pas d'idées abstraites... et voilà la limite qui nous 
sépai-e... ; lorsqu'on voit leurs ruses, leurs combinai- 
sons, pour se procurer leur nourriture, ou leur prête 
aussitôt nos raisonnements, et c'est là l'écueil où tom- 
bent cenxiiui ne les traitent j)as commis des machines... 
Mais si on réHéchit à um- foule d'actions que nous fai- 
sons nous-mêmes sans (jue le raisonnement y ait part, 
si on prend garde (pie des idées, soit de plaisir ou de 
crainte, liées à certains objets, ne déterminent en nous 
des mouvements .indéjx'udants de notre volonté, on 
sera porté à croire que l'instinct des bêtes ressemble i 
beaiu-oiq> d'égards à ces mouvements aveugles rpie nous 
dé(ou\i'ons souvent en nous. 

Mais, dit-on. ces mou\ l'iiienls i\\\<' nous faisons saii^ 
ridlexioii ne sont autre chose que des iialiitudes acipii- 
ses, et qui dans l'origine ont rW- îles j)i'oduils di^ I; 



a 



PREMIERS ÉCRITS 23 

réflexion ; nous avons appris à voir, à touclier, à mar- 
cher, et tout ce que nous seinbloiis l'aire naturellement 
aujourd'hui, a été fait avec ell'ort dans le principe ; 
dans ce cas, les bêtes ont commencé comme nous, 
toutes leurs idées sont des acquisitions ; elles ne diffè- 
rent de riioninic que parce (jue n'ayant qu'un plus 
petit iioiiilire de besoins, leurs habitudes ont été plutôt 
acquises, et que les circonstances ne changeant pas 
pour elles, elles s'en tiennent à ces premières habitu- 
des, par l'inutilité d'en acquérir de nouvelles. 

De là vient, continue-t-on, que leur instinct paraît 
si sûr. Le principe de leurs actions ne ditl'ère donc pas 
de celui des nôtres, et nous ne devons notre raison qu'à 
des circonstances diverses où nous nous trouvons placés 
dans la société, (jui nous forcent d'apprendre toute 
notre vie, et d'exercer toujours nolic réllectlon sur des 
objets nouveaux. Ce qui vient à l'appui de ce raisonne- 
ment, c'est que les animaux que l'on avait cru long 
tiMUS privés de perfectibilité, ont réellement cette 
faculté et si on en a douté, c'est parce qu'on ne les a 
pas assez observés. C'est surtout dans les animaux car- 
nassiers que l'on ilécouvre combien la variété des cir- 
constances amène de nouveaux moyens, de nouvelles 
ruses... Les vieux animaux <le cette classe sont plus 
instruits que les jeunes ; ils le sont plus dans les lieux 
où la difficulté de nourriture, où les pièaes qu'on leur 
tend, les force à fair<> plus d'expériences. 11 paraît en 
être de môme chez eux ([ue cliez les hommes ; le besoin 
et la nécessité font nailrc leur industrie. Si leur per- 
fectibilité dilfère de la nôtre, c'est parce que le défaut 
de loisir, de société et de langai;(! rendent chez eux 
cette disposition stéiili... Il n'y a donc dans le système 
des facultés des animaux, qm- du jilns on moins, et ce 



'* <iaVHKs DlC MAINE DK HIUA\ 

no sont jias îles (Mres d'uiio classe cntirremonl dillô- 
rontc. Sans druito. il ii"y a ([uo du plus ou moins : la 
la nature ne tianclie pas dans ses ouvrages; elle niar- 
ciie par nuances insensibles, comme un liahile peintre 
dans une Ixmne déijradation de couleurs. Mais que 
suit-il de là ?... La première plante didere pai' sa 
nature du <lcrnier animal, cpioicpiil n'y ait là cpie 
du }dus on dumiiius.he mènie,(pi()i(pic la ixMe soit très 
près de riiumuir. (die n'a pas dans sa nature de quoi 
devenir lionnuc L"intelli,i;cace supérieure (|ui approche 
le plus près {]o Dieu diflei-e sans doute inliniment de 

Dieu \u reste, (pioicjue ce dernier système sur la 

ditTérence de rinstiuct et de la raison soit très satisfai- 
sant, d'abord parce qu'il exclut tout principe occulte il 
n'est pourtant pas exem])t de difficultés. 11 me semble 
qu'il est bien dit'ticile d'i\\()li(pier toutes les opérations 
des animaux, par des itiées acquises ou des iiabitudes. 
Pi>nr'qii(pi les Jeunes hirondelles font-elles I<Mir nid dès 
la preniière année comme leui's parents? ont-elles pu 
l'apprendre d'eux? !1 y a une quantité d'exemples à 
rapportei'(pii paraissent inconciliables avecle système... 
Ihra-t-on que les alx'illes, (pie les castors ayent appris 
à construire leurs ouvrages admirai)ies ? mais si c'est en 
eux le résultat de l'cxijérience, poini|uoi ne perfeclidii- 
nent-ils pas? ont-ils atteint la i)erfection ? ils s(int donc 
supi-rieurs à l'Iiomme. Si on rejette les idées innées 
dans riidnimc, il semble (piOn soit forcé de les admet- 
tre dans les animaux... 

Au surplus, (piehjue parti que l'on prenne à cet 
égard, il faut toujours convenir que les bêtes ont ce 
qu'il leur faut iHiurexccutcr les intenlidis de la nature, 
qu'elles sei'vent d'ornement à l'univers et (pi'elles 
accomplissent la vtdonté du Ciéateur, ainsi (jue tous les 



l'IlKMIFKS KCrilTS 25 

êtres créés ; cette voloiilé nous sera sans doute tou- 
jours inconnue, mais nous en avons ridée, nous l'ado- 
rons, et ce priviièue qui caractérise notre espèce, est ce 
• lui établit notre supériorité. 

Montaigne rabaisse la i-aison de l'honunc sous pré- 
texte de le raniniener à la soumission et à la foi: mais 
il riiumilie sans le relever; il faut selon lui que 
l'honime croye parce qu'il est incapable d'acquérir par 
lui-même une vraye connaissance. Pascal voit connue 
Montai.iiue la faiblesse et la misère dans l'homme, mais 
il conclut sa !j;randeur du sentiment même de sa fai- 
blesse : il le rappelle à la foi pour le rendre grand ; le 
premier voit l'homme invinciblement petit par sa 
nature, parce qu'il ne le considère cpi'en philosophe; 
l'autre b' vnit abject par sa nature dégénérée, grand 
par son étal primitif, miséralile par le péché, glorieux 
par la grâce, parce qu'il le voit en chrétien ou en 
dévot. 

Pascal dirait à .Montaigne ; je reconnais que vous 
lies grand justement parce que vous vous trouvez 
[M'Iit ; car la liête, à la condition de laquelle vous vous 
ravalez, ne sent certaineinent point son abjection; on 
ne se trouve ])as (jiie Inrsqu on est fait pour être grand. 
Ainsi vos raisonnements prouvent le contraire de ce que 
vous annoncez. Si vous vous trouviez grand, je vous 
trouverais petit. Si donc vous vous humiliez, je vous 
élève ; si vous vous élevez, je vous rabaisse, jusqu'à ce 
que vous conveniez que vous êtes un être indéfinis- 
sable . 

Montaigne répondrait j)eul-êlre en philosophe que le 
sentiment du malheur n est pas une preuve bien con- 
vaincante que l'on soit destiné par la nature à être heu- 
reux ; que la conscience de notre dépendance est néces- 



26 <i:rVRE^ DE MAINE DE UIKAN 

sairc, sans (HiV'llc prouve que nous soyons faits pour 
être iiuléi>cii(lanls ; ipio les lii-tcs sont l)iou forcées aussi 
(le siMitii' (|u'('llc'S (i(''i)on<l(Mit, en un iiKjt, ({n'exister 
pour (ont (Hre oryanisi-, on sentir sa dépciulance, c'est 
la nn'Mne chose, puisijue d-trc sensible ou avoir dos 
])esoins, avoir (les besoins et dépendre des ol)je(s pro- 
pres à les satisfaire, tout cela est synoniine... 

Il faut convenircependanf, si nous vouions rentrer en 
nousMnènies, (pie rar,t;-nnient de Pascal est fort. Dans 
CCS matières b-s preuves tirées du sens intime sont les 
plus fortes. Or, cette inquiétude de 1 ;\nie. ce vuide de 
vrais biens et l'inconstance (pii en est la suite, celte 
activité indéterminée <jui va enieuraut tous les objets 
sans rien trouver (jui la satisfasse pleinement et qui 
promène tous les hommes, soit sauvaiies, soit policés, à 
travers tant de folies et de bizarreries, l'ennui, funeste 
caractère de notre espèce, inconnu aux animaux... je 
ne S(;ais... mais tout cela me parait annoncer (pielquo 
chose de parlicidier et ])rouverait {mm i)as peut-être 
aux |)bilosophes froids, mais aux âmes sensibles qui 
aiment à se mirer en elles-mêmes) <jue nous ne som- 
mes pas peut-être à notre vraye place. Je S(;ais qu'on 
répond à cela (jue 1(« mélange de grandeur et de fai- 
l)lesse, attribué à la nature dégénérée de Ihommc, ces 
sentiments de vuide, d'ennui causés par une activité 
qui n'a pas d'objet lixe, ])euvent être une suite de la 
manièredont l'Iininnie est mocblii' par les institutionsde 
la société ; (jn jl ne faut pas recourir à une cause surna- 
turelle avant d'avoir reconnu i'insuflisance des causes 
naturelles connues, ou s'être assuré que l'esprit humain 
ne pourra jamais di-convrir cette cause. J'avoue qu'il 
est impossible d'établir par la raison la cause des con- 
tradicli(jns que l'on trouve dans notre nature, et cela 



PREMIERS KCRITS 



27 



n'ost pas ôtoniiaiit iiiiisqiio cette nature est couverte 
(Vuri voile inipénétral)le. Aussi n'est-ce que pai' le sens 
intime qu'on peut y répondre ; les Ames sensibles ont un 
instinct particulier qui les conduit, qui les entraîne avec 
Ijien plus de force que la raison ; elles ont des démons- 
trations à leurs manières, plus convaincantes que celles 
qui procèdent par le calcul... Ces démonstrations ne 
peuvent être tentées que par elles. Sont-elles égarées 
par ce sentiment ? Cela peut être, mais au moins elles 
sont de bonne foi; leur erreur ne peut leur être impu- 
tée... On ne peut pas en dire autant de bien des phi- 
losophes... Quand à cette activité particulière à 
l'honnue, qu"on prétend être le résultat des institutions 
sociales, il me semble, en lisant les relations que Ton 
nous t'ait sur les peuples connus de la terre, cjue les 
sauvai;es ne sont suère plus exempts que nous de cette 
activité turbulente qui semble caractériser Ibistoire des 
variétés de l'espèce humaine de M. de Bufîon. Voyez-y 
tous ces divers usages plus ridicules, plus extravagants 
les uns que les autres, et exphquez en la cause, si vous 
])ouvi'z. Voit-on rien de send)lable dans aucune classe 
d'animaux ? Pourquoi ces sauvages ignorants (car on 
retrouve des coutumes singulières parmi ces bordes 
l)arbares, connue dans les sociétés qui ont fait des pro- 
grès dans la civilisation), pourquoi ces hommes qui ne 
paraissent pas avoir autant d'idées, pour la plupart, 
ipie les espèces industrieuses d'animaux, ne restent-ils 
pas assoupis comme eux, dans l'inlervalle qui sépare 
leurs besoins satisfaits de leurs besoins renaissants ?... 
11 faut donc,cemesend)le, reconnaître dans l'honnue 
une activité d'Ame particulière à notre espèce, qui est 
générale et qui la distingue des autres classes ; c'est 
sans doute cette activité indéterminée, toujours prête à 



-8 >1:LV1!Es DK MAINK llK. lilItAS' 

sexcncr sur les ol)jels qiio los loealiti-s et les ciivon- 
staiiccs lui foiiriiissunt, (jiii forme les divers carac- 
tères (!c> ))fii[)lcs ; c'est elle qui jointe à r.n .lutrc sen- 
tiinont, ilniiiKMVaieiiKMit parla nature, la liienveillance. 
Ini lait nn hesoin delà société : c'est clic qui cause nos 
liieiis et nos maux, nos vertus et nos vices, notre pran- 
(leur et notre misère... l'eut-èfre a-t-elie nn vrai Lut. 
une vraie direction et (ju'elle n'est vaiiiie, in(|niéte. 
que parce (jnClle clierclie ce hutsans le trouver, l'eut- 
étrc est-elle une snile ij'nne nainre constante et ipii n"a 
jainaisété dill'érente ; pent-èlre aussi (iu"elleesl nn reste 
d'inie nature supérieui'c. pins evcellente, qui a dégé- 
néré, (jui déuéuérera encore ; peut-être cette nature 
marche-t-ello vers la ijerlection et (jue pressentant cet 
elaf, l'âme erre ainsi sans rien trouver qui la satis- 
fasse... (Jnelle ample carrière ouverte au doute, à lin- 
certitnde jxiur celui (pii n'a(hnel pas la rév(dali(.n .'... 
Cjuc cette ignorance sur ce que nous sommes, sur ce 
que nous devons être, serait accaldants. si nctus ne réllé- 
eliissions pas «pie nous scnnnies sous la Providence diin 
Dieu ])on, auteur de notre être... dont nous renq)lissons 
les vues, (pii ne peuvent tendre au mallieur de ses 
créatures...! Cette confiance doit nous soutenir, nous 
animer. n<.us portera la vertu, à lanioni' de nus sem- 
hlaldes... je sens(piesans .-elle conliaiice la \ ie sei-ait 
l)ien miséi'aMe I... 

.\près s'être ainsi reposé dans la conlianc.' en Dien, 
et s être délivré de cette cuiiosité in(iuiète ici (pii ne 
peut être satisfaite d;ins l'état actuel où nous sommcsi, 
sur la nature el hi destinée de notre être, le i)lMlosoj)lie 
ix.urra étudier avec plus de succès les motifs naturels 
des actions de riiomme, alin de trouver des moyens du 
même genre de le lendre meilleur et pins heureux. 



PREMIERS KCRIT-; 29 

dans le cours de cette vie passagère. Ici le sentiment et 
l'expérience peuvent nous conduire ; il ne faut qu'im- 
poser silence aux préjugés et aux passions, descendre 
en nous-mêmes, consulter les motifs généraux de nos 
déterminations, les comparer à ceux qui font auir nos 
semlilaljles, examiner ce qui est cumninn à res])èce, 
distinguer ce l'jni est particulier aux individus, cher- 
cher à déterminer la cause de la dilf('"rencc des actions, 
se faire une mesure pour juger de leur bonté, pour 
cela, connaître les rapports dans l'espèce et dans l'in- 
dividu, afin <le s'élever aux muyens d'ordouner les 
actions selon ces rapports... Ce ne serait pas trop de 
toute la force de génie dont l'homme puisse être capa- 
])le, pour (Muhrasser ce plan en entier... et je ne seais 
si c'est la diflicultédu sujet qui a relmté les philosophes 
ou l'indilléronce sur cette matière, la plus importante 
et peut-être la seule importante parmi toutes celles qui 
les ont occupés; peut-être aussi le désespoir de chan- 
ger la nature humaine, qui semble poussée au nialiieur 
et retenue dans la misère, dans l'ouljli des premiers 
devoii's, [lai- une fatalité qui parait invincible : C(>iul)icu 
le cœur d'un philosophe sensi])le ne doit-il pas être 
ému lorsqu'il jette les yeux sur son es^x'ce, qu'il voit 
partout l'honnue en guerre avec l'homme"? les opi- 
nions les plus ridicules font verser des Ilots de sang ; 
des systèmes de destruction s'ont perfectionnés : la rai- 
son qui doit tendre au bonheur de l'hounne est employée 
à accélérer sa perte ; on s'égorge toujours pour des 
mots vnides de sens, et ceux, <pii pdui'raient employei- 
leurs moyens pour arrêter cette fureur insensée, parta- 
gent la folie commune et semblent chercher à l'ani- 
mer. Les esprits séclairent, dit-on. Eli ! malheureux, 
coninuMit le ]u'f)uvez-vous ? Est-ce par les guerres, les 



30 «KUVRKS llK M.MNK DK BIRAN 

luassiu-fcs (jui il(''S()I('iit (mi ce inoiiicnl J;i purtii- (jue Ion 
dit lapins éclairée de l'Europe et peut-être de la terre .' 
Monli'cz-uous que les lioiiimes sont meilleurs, et nous 
conviendrons (juils sont plus éclairés... Quoi, toujoui> 
nous aurons à gémir sur 1(> sort de riiumanité ? Si rlii 
est dans rcsclavaac, son ai)rutissenient excite notre 
pitié, liriscz ces fers, les excès, les désordres anx(|uels 
elli' se livre, nous pci'ceiil lûme. Nous voudrions la 
priver encore de cette liberté dont elle lait un usage si 
funeste !... Dans les fers, elle nous fait compassion, 
lii)r(', elle nous indigne !... Ainsi le sort du philosophe, 
ami de ses sendilaljles, est d'avoir toujours à déplor<'r 
leur égarement: désespérera-t-il ? Que ne donnerait-il 
pas pour y apporter remède ?... 11 lui serait trop doux 
de verser son sang pour une si glorieuse cause, l-ih 1 la 
vie n'est-elle pas un supplice lorsc|u'on a sans cesse 
sous les yeux le spectacle d'un mallieur f[u'on ne jteut 
guérir? Les méchants empoisonnent l(>ur vie et la nôtre. 
Peut-être n'a-t-on pas fait tout ce qu'il était possible 
pour arrêter les progrès du mal! Si toutes les lumières, 
tous les efforts de la raison dispersés sur une foule 
d'objets inutiles, avaient convergé vers le perfection- 
nement de la morale, si des soi-iiisant philosophes 
n'avaient pas tout renvei'si-, juscju'aux choses les plus 
sacrées, s'ils avaient usé, comme ils le devaient, des cir- 
constances les plus iieureuses et les plus favorables oii 
nous [)uissions jamais nous trouver pour construire 
l'édilice d'un gouvernement propre à faire la féliciti- 
commune ; s'ils avaient apporté autant d'ardeur à biUii 
(pi'ils ont mis de fureui- et d'aciiarnement à tléti-uire, 
nous n'aui'ions pas à gémir, dansée coin de la terre, (pii- 
la nature sendde destiner au i)onlieur, des excès qui 1<- 
ravagent et l'entiainenl à sa [lerte. Nous pourrions 



l'RKMIKHS ÉCMTS 31 

espérer encore... ^lais puis(|ii(' tout espoir de voir heu- 
reux ceux qui nousoutuui'ent scnil)le nous être interdit, 
tâchons de calmer notre ennui en nous occupant de ce 
(|ui devrait être... détournons nos regards de dessus 
notre monde misérable pour les porter sur un monde 
iiuaiiinaire et meilleur : peut-être est-ce la faute des 
liommes s'il est imaginaire, peut-être sera-t-il un jour 
réalisé ! Cet espoir fait le ])onlicur du vrai philosophe. 



RÉFLEXIONS SUR LES FORCES GENERALES QUI ANIMENT 
LA NATURE 



Existe-t-il une force unique animant toute la nature, 
agissant sur les masses énormes, comme sur les molé- 
cules ou l'iéments dos corps, cause du mouveuieiit 
général dans la matière l)rute, principe de l'organisa- 
tion dans les êtres organisés? dette idée parait sublime, 
et si nos connaissances encore trop bornées ne permet- 
tent pas de létayer par des démonstrations rigoureuses, 
il faut avouer du moins qu'elle est extrêmement proba- 
ble et qu'elle est bien conforme à la manière d'agir de 
la nature, toujours simple, toujours économe dans ses 
moyens. La mécanique rationnelle qui a j)our ]mt la 
considération des forces (comme la mécanique sensible 
s'occupe uniijucMnciil de leur emploi dans la construc- 
tion des machines) a pris naissance chez les modernes. 
il paraît (jue les anciens, attribuant tout <à l'impulsion, 
qu'ils regardaient comme un principe général, n'avaient 
pas poussé loin l'examen sur cette partie intéressante. 
Des considérations assez simples auraient ]in les dés- 



32 iia:vRi-;s i)K MArsK dk hiuas 

aljiisi'i' ilf i;i priisi'c i[iic 1 iiii[Hiisiuii l'ail la taiisc pi'o- 
iniôri' lin lunint'unMil. Ne voyaient-ils jjas ijiiiiii corps 
cil repus pèse et teml xcrs le centre de la terre, s'il 
n'est pas soutenu ".' (ju un autre lancé dans l'espace ne 
conserve pas longtemps le inouvenient imprimé qui 
cesse i)ientàt, s'il n'est renouveh' par l'impulsifui d un 
agent ? .Mais les choses les plus simples. k'S[)lus faciles 
à apercevoir sont celles (jui sont découvertes le plus 
tard. D'ailleurs le préjugé qui gouverne souvent les 
pldlosoplies cnmiiK* le peuple, s'opposait à ce (pToii piil 
imaginer ipiil y eût une autre cause de niouvemeut que 
raii[)lication d'un agent extérieur : de là les erreurs de 
ranti(iuité. Ignorant les premiers princi])es du mouve- 
ment, cm imagina d'attaclier à cliaque planète un génie 
ciiargi- de la diriger dans sa route. CiCtte explication 
pouvait sul'lii'e pour satisfaire les espi'itsci-édules, mais 
les pliilosoplies ne s'en contentaienl pas, aussi les vit- 
on ljienl<')t substituer il'autres systèmes, à leur manière 
guère moins déraisonnables. 

Sans entrer dans un examen eiuiuyeux et superllu di- 
CCS divers systèmes venons à celui des tourbillons, le 
plus ingénieux, le plus prol)al)]e et qui séduisit si long- 
temps les ineilleiirsesprils. |)escarfes, lionime de génie 
<pii sut si bien se mettr<' au-dessus de huis les ^U'éjugés 
scicnlili<jues de son temps, qui vnulut ell'acei' tous les 
2»riucipes re^-us sans exami'ii dès renl'ance. et après un 
doute aijs<du le plus pliilosophique, refaire sur des 
idées rétléchies rentendiMuent liumain (pi'il voyait se 
baser sur l'erreur, Descartes MUilant construire son 
édilice avec de nouveaux matériaux (et mallieureuse- 
meiit, cherchant des matériaux ])lulôt dans son imagi- 
nation (pic dans la nature ne put si bien réussir à 
écarter les préjuges reçus «luils ne vinssent se préson- 



PREMIERS ÉCRITS 33 

ter comme (reux-mèines et qu'ils ne parvinssent à entrer 
encore dans les fondcnicnts jetés par ce suljlime archi- 
tecte. Eu eti'et. n iMiai;iiiant pas que la matière put être 
mue autrement que par une impulsion étrangère et 
liors irelle-mème, ce protontl mathématicien, voyant 
bien d'ailleurs (pie le mouvement circulaire ou ellipti- 
que des corps célestes cx'igeait nécessairement le con- 
cours de deux forces, imagina ces tourhillons de 
matière sui)tile qui faisaient mouvoir autour d'un cen- 
tre commun les corps célestes en les entraînant dans 
l'orbite dont la direction du uioiiMini'iit imprimé était 
la tangente. (Jette idée [)araissait d'autant plus lieu- 
reuse qu'elle explicjuait à la fois le mouvement circu- 
laire des planètes par le mouvement circulaire de la 
matière du tourbillon et leur tendance vers le soleil 
par la force centrifuge de cette matière. Mais ce n'est 
pas assez pour une hypothèse de satisfaire aux phéno- 
mènes principaux, il faut de plus (pi'clle s'accorde avec 
tmis les détails, et c'est l'examen de ces détails (pii a 
causé la chute des tourbillons. D'après un examen 
apjjrofondi et des connaissances astronomiques plus 
parfaites, on a démontré que le système des tourbil- 
lons ne pouvait expliquer plusieurs etfets, et leur était 
même contradictoire. Bien plus on est maintenant pres- 
(jue forcé de convenir que le mouvement des planètes 
ne peut avoir lieu en vertu seulement do l'action d'un 
ilui(k% car de cpielque manière qu'on suppose que ce 
Ihiide agisse, on éprouve des difficultés insurmontables. 
Tour pouvoir se tirer d'embarras, il faudrait supposer 
qu'il est capalde de pousser dans aiT sens sans résister 
dans aucun autre, car autrement le moyen d'imaginer 
tju'un fluide assez puissant pour agir avec force sur des 
masses énormes put résister assez peu pour que les 

M. DE B. I. — 3 



34 (KUVRKS DK MAISK DK BIRAN 

iiiiinvciiiciits s'opiirassciil en tout sens, sans éprouver 
(le «liflieultés flans ce milieu. Il fallut donc abandonner 
ce joli système des tourl)illons et recourir pour l'expli- 
cation des jihénomèues de la natiii-e à un auti-e prin- 
oijie ([ue celui de l'impulsion. 

1.1' i;raudNc\Ati(n timn a ce principe. Cet homme qui 
l'ait la i-'loire de son espèce au-dessus de laquelle il a 
paru s'élever, aidé de la géométrie la plus sublime, 
s'éleva à des spéculations qui paraissent au-dessus de 
l'humanité et le voile qui cachait les c[f'('l'< de la nature 
seudila londjcrpourla j)remière fois aux yeuxd'uu mor- 
tel. En vain, on a \oulu tdcher d'inlirmer sa liloire, en 
disant qu'il prolita des découvertes faites avant lui et 
qui le mirent sur la voie. Il est vrai ([u'Huyghens avait 
trouvé la théorie des forces centrales dans le cercle, 
qu'il senil>l.iit n'avoir (junn pas à faire pour détermi- 
ner les lois de ces mêmes forces dans la courbe que 
décrivent les planètes, il est encore vrai que la méthode 
des tangentes de Barrow n'était autre chose que le pré- 
lude au calcul différentiel qui fut d'un si grand secours 
à notre sid)lime inventeur, mais si d'autres génies ont 
eu la gloire de partager avec lui des inventions pure- 
ment mathématiques, personne^ du moins ne peut lui 
contester cette grande, cette magnifi(pie idée pliysi<jue 
sans laquelle tous les calculs devenaient superflus, que 
la même force qui pousse les corps vers le centre de la 
terre, retient les planètes dans leur orbite. Après avoir 
trouvé la loi (|ui régit l'univers, en avoir fait l'applica- 
tion à tous les phénomènes célestes, a\oir démontre 
(|ue le ealcid en était parfaitement d'accord avec les 
divers phi''iiomènes, il restait à déccjuvi'ir deux choses 
«lont la difticulté plus grande encore ([ne la première 
sera longtemps peut-être un abîme de méditations pour 



PUEMIEUS KCKirs 35 

les philosophes scrutateurs de la nature. On demande 
si cette force par laquelle tous les corps de la nature 
tendent les uns vers les autres, sont tour à tour atti- 
rants et attirés en raison directe de leurs masses et 
inverse du carré de leurs distances du centre vers 
lequel ils gravitent, on demande, dis-je, si cette force 
est une propriété essentielle et primordiale de la 
matière, ou si les corps ainsi attirés, chassés vers un 
centre, ne seraient pas soumis à l'action d'un agent 
extérieur comme, d'un fluide ou d'une matière subtile. 
iNewUm, toujours sage, toujours circonspect lorsqu'il 
s'agissait de remonter au\ causes, n'osa pas décider la 
ipiestion : regardant l'attraction comme un effet géné- 
ral, il no s'occupa point d'abord de la cause, mais il 
siMigea à déterminer les lois de l'effet, à les ])ien con- 
n.iitre, àen faire d'utiles applications à ce qu'il nous 
importait de savoir, croyant en cela travailler plus uti- 
Irmcnt en contribuant au bonheur, à la gloire de ses 
semblables, qu'en chercliant à satisfaire une imprudente 
curiosité, qu'il voyait i)ien devoir s'écliapper toujours 
aux regards (l),mème les plus perçants de l'Iiumanité ; 
il'ailieurs s il était possilde de remonter à cette cause, 
il croyait ne le pouvoir cpie par une parfaite connais- 
sance des eli'ets, et voilà l'avantage de cette philoso- 
]iliic si l)ion conforme à la raison liumaine, de ne jamais 
songer à découvrir la cause, autrement que par les 
effets; mais malgré tous les efl'orts de cette raison, il 
parait qu'elle ne pourra jamais s'élever jusqu'à la con- 
naissance des prenûères causes. En effet, notre esprit 
qui ne voit que des effets cherche à les combiner, à les 
comparer entre eux ; il ne tarde pas à en voir qui nais- 

(1) S,c. 



36 



IKIVRI'.S 1>K MAINK Di; lUUAN 



sent (11' riM-lains aiilies, et avec une atlciitioii siiivir 
(iécoiivi-aiil iiiir cliaînc dont les chaînons sont pins ou 
moins serrés, il j)ai'vienl cnlin à un effet trcnéi-al i|u'il 
noiuino ])rinci])c ou cause dos i-H'cts particuliers (jui 
tienucul à lui et (jui en sont dépendants. Parvenu 
là, il est iiien l'oi'cé de s'arrêter, car il n'a plus de 
terme de conipiiiaison, puis(|ue l'effet étant supposé 
Lîénéral, il ne peut le comparer à rien id par consé- 
quent le connaître autrement que par le l'ait. Telle est 
l'attraction, efl'et général auquel on doit tout rapporter, 
mais qu'on ne peut rapportera rien et dont le principe 
restera par conséquent toujours caché. Aussi Newton 
laissa-t-il la question indécise. 11 dit dans son optiqui" 
en parlant de cette propriété cpi'ont les corps de s'atti- 
rer ^'/\/ jter imjjiilstiin jiat. (le serait donc être très 
iiardi (|ue lie vouloir aller jilus loin (jue l'inventeur et 
aflirni(;r positivement que l'attraction est une propriété 
primordiale inhérente à la matière; et cependant il fal- 
lait opter entre les deux opinions d(jnt l'une attribue 
uniquement à l'inqjulsion le mouvement des planètes 
et l'autre achnet une force (jui leur est inhérente en 
vertu de hupudle ell(>s agissent auloin les unes sur les 
autres et modilieid ainsi réciproquement leurs mouve- 
ments ; je crois foi'l (ju'un physicien impartial n'hésite- 
rait jamais à se décidei' pour le dernier avis. Si New- 
ton lui-même a paru indécis on peut croire que ce 
n'était que pour ménager les préjugés reçus de son 
temps, et (|n'au fond il penchait fort pour cette der- 
nière opiidon. lue preuve de cette prédilection c'est 
qu'il a soulfeit que M. Cotes son disciple adoptât ce sen- 
timent, sans aucune réserve, dans la i)réface (pi'il a 
mise à la tête de la seconde édition de ces principes. 
D'ailleurs peut-être Newton craignail-il les théologiens 



I>litCM[ERK ÉCRITS 37 

et voul.iil-il fvilcr pour sa tranquillité, davoii- la 
guci're avec eux ? (les Messieurs, en effet regardent 
coinnie cxtrênicmeut dangereux d'admettre dans la 
matière des forces inliérentes à sa nature et veulent 
absolument qu'on la regarde comme passive. Une opi- 
nion pour être dangereuse, n'eu serait pas moins vraie. 
Mais pourcjuoi ne pas croire ([u'il a plu au Créateur 
d'ajouter à la matière certaines qualités comme l'attrac- 
tion, le sentiment, la pensée même ? Certainement s'il 
l'a voulu, cela ne lui a pas. été plus difficile que de 
créer des êtres distincts séparés qu'il a joints aux corps 
pour produire en eux ces effets qui nous étonnent. Ou 
pourrait même dire, si l'on osait prononcer sur ses 
matières si délicates, que le premier moyen paraît plus 
analogue à cette simplicité, à cette économie de moyens 
su[)erllusqui doivent caractériser les ouvrages du Créa- 
teur. On s'est froj) pressé peut-être, en avaui^'ant que 
telle qualité répugnait à l'essence de la matière mais 
1.1 coiinait-on bien cette essence ? Pourquoi se repré- 
senter la matière comme inerte, inactive de sa nature? 
Celui qui la créa (si vous voulez qu'elle ait été créée) 
n'avail-il donc pas le pouvoir de lui donner quel(|ue 
(|ualité active ? Ne craignez-vous pas, en soutenant la 
négative, de borner un peu légèrement la puissance du 
souverain l'Urc ? On ne concevra jamais, dit-on, com- 
ment un corps peut agir sur un autre qui est éloigné. 11 
est vrai que cela surpasse notre faible intelligence, 
mais si la difficulté que l'on a de concevoir une opinion, 
était uii niolir pour la rejeter, il faudrait donc aussi 
nier l'inqiulsion. cai'conçoit-t)U bien ((Hument im corps 
])eut coinnuiuiijuer du mouvement à un autre ? N'y 
a-t-il pas dans cette C(unmunicatioii ini mystère qui nous 
confond ? (Juand on saurait en (pioi consiste l'impéné- 



:!8 ,VIVIM-i DIv MAINK Ui; UIKAN 

tral)ilitô îles corps, |)()iniait-on se lairr une idée l)ien 
netti' «lu inouveiiieui (riinjmlsioii ? (Convenons donc 
(lu'il y a éualc difficulté de part et dautre et ne soyons 
pas si prompts à juger. Une raison encore qui paraît 
forte contre l'inipulsiou. c'est que je ne vois pas com- 
ment y rapporter la force qu'un corps exerce sur un 
autre corps en proportion du nombre de ses particules 
niatérielles. Il parait que cette force est répandue dans 
cliaijui' atome, ([u'elle l'anime, et je ne vois pas com- 
ment en admettant i'inqmlsion <l'mi lluide, l'action 
poni'i-ait èli'c si exactement })roportionnellc à la quan- 
tité de matière. Sans avoir ilonc une démonstration 
inq)ossil)le à donner sur cette question, regardons 
comme très probable l'opinion qui admet la force nom- 
mée attraction comme une (|ualité inhérente à la 
matière, qui lui fut donnée par le Créateur, qui s'en 
sert ])our régir le monde, comme d'une loi unique et 
générale, cause de tous les mouvements, de tous les 
phénomènes, dont leseieux frappent notre vue et que 
notre terre offre de plus près à nos regards. 

Newton n'a pas non plus décidé cette dernière ques- 
tion, savoir si les phénomènes terrestres sont produits 
par la même cause que ceux du ciel. 11 paraît croire 
que la loi à laquelle sont assujettis les corps célestes 
n'est pas absolument la même qui préside aux divers 
elfels produits sur la terre, il s'explique ainsi dans son 
opticjue : « i-ln admettant ce principe, dit-il. on trouvera 
(jne la nature est toujours conforme à elle-même et très 
simple dans ses opérations; qu'elle produit tous les 
grands mouvements des corps célestes par l'attraction 
de la gravité qui agit sur les corps et presque tous les 
petits mouvements de leurs parties par quelcpio autre 
puissance répandue dans cesparties. » lladmcttait donc 



PREMIERS KCKITS 3'J 

deux atti-aclions différentes agissant d'après différentes 
lois. Les expériences faites sur l'attraction de divers 
corpuscules paraissaient l'avoir détourné de croire que 
la cause fût unicjuc. .M. de Buffon a été plus loin à cet 
égard et donne des raisons bien proljahles de croire 
'que la distinction de Newton était supcrilue et que la 
même force (jui régit les cienx rapproche aussi les 
molécules des corps terrestres. 

Si la force en vertu de laquelle les planètes s'attirent 
était la même que l'on ol)serve dans les corps terres- 
tres, cette dernière, dit-on, suivi ait la même loi du 
carré de la distance ; d'ailleurs .Newton a prouvé que 
si l'attraction d'un corps est en raison inverse du carré 
de la distance, l'attraction est finie au point de contact, 
et qu'elle a uu rapport fini avec ladistauce de ce point, 
n'étant guère plus grande au contact (lu'.'i une distance 
très voisine; mais, au contraire, lorsque la loi suit 
une autre raison et agit selon une [luissance plus 
élevée, l'attraction est infinie au point de contact et 
finie à ime petite distance, de sorte (pie le rapport est 
infini. Or, on a éprouvé par l'expérience ipic deux 
molécules s'attirant, l'attraction t^ui est très forte 
au point de contact devient presque insensible à une 
petite distance ; donc la loi du carré n'est plus obser- 
vée, et quoiqu'on n'ait pu exactement la déterminer, il 
est constant ((ue la puissance est plus élevée: donc on 
ne peut pas appliquer aux phénomènes sublunaires la 
même force qui rend raison des mouvements des pla- 
nètes. Ce raisonnement parait sans réplique. Ecoutons 
cependant ce que M. de Bulfou y réplique : « Lorsque 
la distance est trop grande, dit-il, la figure ne fait rien 
ou jjresquo rien à la loi de l'action des corps les uns 
sur les autres ; mais, si la distance est très petite ou 



10 ŒUVIŒS DE MAINU DE BIRAX 

iiullo, cette lii:iii'f luit tout (ju pres(jiie tout. Ainsi, 
par exemple, si a la ilist.uice où suiit la terre et la 
lune on iniauiiie (jne loui'liguic \int;'i changer et qu'au 
lieu d'être sphéroïdes elles de\ ieiuieut des cylindres 
dont les hauteurs lussent à pi-u j)rès éji'ales aux dia- 
mètres de ces sphères, l'attraction de ces deux planè- 
tes ne vai'ierait pas, mais si ces cylindres s'allongeaient 
au point qu'ils vinssent à se rapprocher beaucoup, il 
n'y a pas de doute que l'attraction ne chaugeAt et ne 
parût suivre une loi diil'ércnte quoique en effet cette loi 
Mf toujours la même et ne parût varier ([ue parce (juc 
la dislinice des parties de l'une entre (dles et relative- 
ment aux parties de l'autre y entrerait comme élément,» 
J'avoue ([ue cette idée (]ui d'ahord m'avait paru lumi- 
meusc ni'otl'rc maintenant des diflicultés que je ne 2)uis 
vaincre. Si connue le dit .M. Newton, les molécules les 
plus voisines s'attirent sans que les parties éloignées 
coutrihueni à la quantité de l'attraction, je ne vois pas 
comment la ligure peut si fort changer lu loi. Du reste, 
je n'ose dt'-cider et je ne lutterai pas contre une si 
L;rande autorit(''. (!e[)endant, il aui'ail été à désirei- (jue 
l'illustre M. de liuU'ou donnât plus ilcxtension à l'expli- 
cation d'une matière de cette importance. Quoi (ju'il 
en soit, il regarde son principe comme d'une vérité 
incontestable. Il va même jusqu'à croire (jue l'esprit 
humain pourra un jour s'en servir comme d'un éclndon 
pour déterminer la ligure des molécules îles corps, qui 
sans doute sont de inème ligure ([ue leurs conq)osés. 
(•n y parviendra, dit-il, en partant de ces principes : 
Toute matière s'attire en raison iiiveise du carré de la 
distance ; et cette loi générale ne pai'ait varier dans 
les attractions particulières que par l'eiret de la figure 
dos parties constituantes de cluniue substance, i)arce 



PREMIERS ÉCRITS 41 

(jiie cette iigure entre comme élément dans la distance. 
Ainsi, saciiant qii« la figure spliériquc donne la loi dn 
carré, toutes les fois qu'on tiwtuvc que deux corpuscules 
s'attirent suivant cette loi, on en conclura que leurs 
particules constituantes sont spliériques. Supposez 
([u'on eût mis sur un plan de verre deux iilobules de 
mercure et que l'on trouvât qu'ils s'attirent en raison 
inverse du cube, on chercherait par une régie de 
fausse position (luelle est la figure propre à doiitier 
cette loi, et ee serait celle des parties constituantes du 
iiicrciire. Ainsi, sni\ant M. de Buflbu, la figure sphéri- 
c|ue étant la seule à laquelle convienne la loi inverse 
(lu carré delà distance, si l'on ne trouve ^ilns la même 
lui, il faut en conclure que la figure est changée et que 
ce nouvel élément entrant dans la distance fait varier 
la loi dans ce cas particulier quoique ce soit toujours 
l'elfet de la inènu^ force générale. l>e la configuration 
des éléments dépend donc la force des attractions par- 
ticulières des corps sur eux-mêmes et sur ceux qui en 
sdul très rapprochés. Si ces éléments sont sphériques, 
l'attraction sera déterminée, finie au point de contact; 
de 2)lus les molécules ne se touchant que par des points, 
leurs attractions les unes sur les autres seront un nùni- 
inuin. Si cette figure varie, alors les points de contact 
se multipliant, l'attraction deviendra de j)lus en plus 
forte : la loi du carré changera et le rapport de la quan- 
tité d'attraction au point de contactavec la même quan- 
tité à une prochaine distance deviendra très grand et 
inconunensurahlc jusqu'à ce qu'il soit infini ; la force 
d'attraction ira ainsi en croissant à mesure que les points 
(le contact se multiplieront et elle sera au maximum 
lors(pie les molécules auront pris la forme cubique ; 
alors l'allraclion au [)oint de contact sera infinie et très 



ŒfVKKS 1)K MAISK I>K BIliAN 



petite à uni' jietite distance de ce point. La loi des al'lini- 
tés, celles de rattractioii. de coliésioii ne sont qu'un cas 
particulier de la rèifle générale; cotte dernière cstcon- 
stante, mais ses ellVls peuvent éprouver <]uel(|ue altéra- 
tion par des causes particulières, telles que la lii^nrc des 
éléments des corps sur lesquels elle s'exerce. 11 n'est 
doncpoint étonnant qu'on ne puisse pas parvenirà déter- 
miner rigoui-cusemenl la loi des attract ions pai-liculières, 
si ces variations dépondent de celles des figures (pii ne 
sont jamais rigoureusement mathématiques, car l'ien 
n'est aljsolu dans la natur(^ ; tout s'y fait [)ar <legrés, 
par nuances inqierccptibles ; il n'existe peut être jjas 
un globe, pas un cube parfait dans l'univers : la conli- 
guration des éléments qui send)le devoir être indni- 
menf variée est cependant comprise entre les deux 
limites, la forme sphéricpie et la forme cubique, toutes 
les molécules qui n'étaient pas entre ces deux formes 
paraissant avoir été i-ejetées par la nature dans la con- 
struction des corj)s qui nous environnent. Les plus sui)- 
tils, les plus légers ont été composés do molécules glo- 
l)ulouses roulant les unes sur les autres avec une 
extrême facilité. Les corps les plus denses, les plus 
compacts ont été formés par l'agrégation d'éléments 
cubiques ou approchant de cette ligure. Dans la jjre- 
mière espèce sont les thiides, les liquides : dans la 
seconde sont les corjjs bruts, les métaux et les doux 
extrêmes de ces deux espèces sont l'air ot l'oi' qui 
offrent ainsi les deux limites dans lescpielles sont com- 
pris tous les corps de notre gbjbe. (l'est ainsi selon 
M. de Butfon qu'une seule force régit la nature entière. 
L'alti-action est un effet général, i>rincipe de tous les 
mouvements; l'impulsion nu'-me cpie l'on a si longtenq)s 
regardée comme le moteur universel est suliordonnéo 



PREMIERS ftCRITS *3 

à cette première cause et n'eu est (iu"uu effet particu- 
lier. En ell'ct, rinipiilsion dépoud du ressort. Lorsque 
je lance une pierre, ce n'est que parle ressort de mon 
bras que le mouvement lui est communiqué. Lorsquun 
corps eu clioque un autre, il ne peut lui communiquer 
son mouvement qu'en comprimant d'abord les parties 
eu contact qui, se rétablissant ensuite, chassent le 
corps frappé et l'entraînent en avant. S'il n'y avait que 
des corps parfaitemeni durs dans la nature, il n'y aurait 
point de conunnnication de mouvement, et tout serait 
en repos. II constate d'ailleurs par les expériences sur 
l'électricité que tous les corps contenant la matièi'e 
électrique portent en eux le plus grand, le plus puis- 
sant des ressorts. Sans ressort point d'impulsion, sans 
attraction point de ressort. Lorsque, par im effort quel- 
conque, on a éloigné les parties d'un corps élastique 
les unes des autres, ce ne peut être que pai' l'attraction 
qu'elles tendent à se rapprocher pourvu que la force 
comprimante n'ait pas mis eesparties hors de la sphère 
de leur attraction. 11 parait donc que l'impulsion n'est 
qu'un cil'et particulier de l'attraction et en est absolu- 
ment dépendante. L'attraction est donc le moteur 
général de la nature. C'est ainsi, dit M. de Buffon, que 
je vois la nature et peut-être qu'elle est encore plus 
simple que ma vue. . 



♦* (1;uvi;k^ di; maini: hk iiir.Av 

IV 

CRISTALLISATION (I) 



« La ri'istallisatioii est une opération dans lafjuollo 
les parties intéi;i-antes (Tiin (■oq)s, sY-parées les unes des 
autres par rinterposifiun d'un lluide, sont déterminées 
par l'attraction (|u'(dles exercent les unes sur les autres 
à se rapprociior pour former des masses solides » (I.avoi- 
sier). La cristallisation est plus ou moins parfaite, 
en rai>uii de la [dus ou moins grande promptitude de 
rcIVoidissenicnt. Si le refi'oidissement est lent, ou ce 
ipii est le même, si le calorique qui tient les molécules 
des corps séparées est plus lent à s'évaporer, alors les 
molécules prennent entre elles un arrangement plus 
régulier et la cristallisation est distincte. Si au contraire 
le calorique abandonne suhilement la masse lluide, les 
parties intégrantes ndnl pas le temps, jjoiir ainsi dire, 
de prendre entre elles la disposition la [Aus eonvena- 
Ide, et la crislallisation est confuse. La cristallisation 
jieut aussi être troui)lée par l'agitation du li(piide, et 
elle sera dautani plus parfaite (|ue le li(|tiide sera plus 
en repos, jiendant ropéi'ation. 

.^L de Lavoisier n'indiipie (jue ces deux causes con- 
courantes au perfectionnemeni de la cristallisation, 
mais le prineipal élément de cette ojjération intéres- 
sante est, suivant le gi-ind observateur iJonnet, dans la 
ligure même des molécules constituantes qui se sont 

(1) .Nous iijoiilons à litre do coiiipli'uii'iil h la noie pri-péilenle, 
CCS frnfrincnls liré.s du premier ioiirn:il, ipii .se riippurlenl ;'i un 
sujet analogue. 



PREMIERS ÉCRITS 43 

déterminées à se rapprocher par le départ du calori- 
que. Suivant que ces molécules seront plus ou moins 
régulières, les touts (pfelles lorniciit auront plus ou 
moins de réi;ularité. Ces trois causes inllueiit nécessai- 
rement sur la cristallisation. 

La même force qui régit les cieux, rapproche, sans 
doute, les molécules du même genre qui forment les 
cristaux et la tigurc de ces molécules doit influer pro- 
hahleuKMit sur les eflcts de l'attraction au contact. 

Les dcu.v grandes opérations d(^ la nature sont l'or- 
ganisation et la cristallisation. (Juami cl le cesse d'or- 
ganiser, elle commence à cristalliser, et la nuance 
d'une de ces opérations à l'autre est difficile à saisir. 
Condjien de naturalistes s'y sont trompés. Un sait 
«ju'elles diffèrent par leur origine et par la uianière 
dont elles procurent l'accroissement ; les êtres organi- 
sés croissent pai' intussusception et convertissent en 
leur propre suhstauce les matières dont ils se nour- 
rissent ; les êtres cristallisés ne croissent que par une 
apposition mécanique de parties du même genre. Les 
]iiemiers sont préformés et leur germe seul se déve- 
lc)j)pe ; les seconds se fornu-nt journellement. 

.Mairan a découvert que les filets de la glace tendent 
constaniMient à sasscndjler sous un angle de GO degrés ; 
ce même angle de 60 degrés se trouve aussi dans les 
cellules des aheilles qui sont invariablenuMit hexago- 
nales. Un démontre géométricjuement que l'hexagone 
est de toutes les figures régulières de même périmètre, 
celle ipii a le plus de surface après le cercle, mais 
plusieurs cercles (pii ne se touchent que par un point 
laissent entre eux des inter\alles ; l'instinct des aheilles 
a donc choisi la ligurr qui numit l'avantage d'occuper 
le plus petit espace et d'avoir l;i plus grande surface. 



4ti ŒUVRES Dli MAINK DE HIItAN 

Me piiuiTait-on pas penser (jiie ces insectes, dont les 
ellurts rénnis dans nn [)etif espaec réagissent les uns 
contre les autres, se sont disi^osés de manière que cette 
réaction se lit avec le plus d'égalité et la pins gi'ande 
économie de Ibrces p(jssii)lc! et si on démfintrait (|ne 
l'angle de ()0 degrés est 1(> j)ius lavorahle à l'un on à 
l'antre de ces huts on à tons deux en même temps, 
n'aurait-ou pas une raison satisfaisante de l'assemblage 
constant des lilets de glace sous ce même angle ? La 
nature est ordinairement régulière dans sa marche; 
elle agit dans la i'ormalion des cellules des ai)eilles 
comme dans celles de la glace ; ici les moyens employés 
sont mécaniques ; là, ils paraissent c ndnits pai' une 
intelligence, mais c'est tuujoni'S l'intelligence de la 
nature. 



1-e fond <le clia(|ue cellule, dans une rnclie, est 
pyramidal et la pyramide est l'oi-nn-e de trois rliondies 
ou lozanges égau.x et send)lal)les. Les angles de ces 
rliondies peuvent \arier' à 1 infini c'est-à-dire que la 
pyramide pourrait être plus on moins élevée ou plus 
ou moins écrasée- ; mais le clujix des angles devait 
avoir |ionr but la plus grande épargne de la cire, 
comme l'avait soup<;onné M. Iléaumur et comme le 
confirme .Maraldi. (-c profond naturaliste avait mesuré 
avec toute l'exactitude possible les angles des rhondx'S 
et les avait trouvés constamment de 10t)"28' j)onr les 
grands et les petits <le70''34'. .M. de iiéaunim' imaginant 
donc <jue ces mesures étaient celles (pii pt)nvaient 
donner la construction des cellules la plus économique 



PKEMIEKS f-.CRITS i7 

proposa au géomètre Ku'nig, qui ne savait rien do ces 
dimensions, le pi'oblème suivant : déterminer par le 
calcul quels devaient être les angles dune cellule 
hexagonale à fond pyramidal pour qu'il entrât le moins 
de matièie possible dans l'exécution, l.e géomètre 
domui la solution de ce beau proidème par le moyen 
.lu calcul infinitésimal et prouva que les grands angles 
des rboml)cs devaient avoir 109«26' et les petits 70"3-2', 
accord admirable du calcul avec la nature. .M. Kœnig 
(b'montra encore ciu'en préférant le fond pyramidal au 
fond plat, les abeilles économisent toute la quantité de 
cire nécessaire pour construire un fond apyilnti. 

VI 

Les plantes, quoique prodigieusement variées dans 
leur forme, le sont cei)cndant moins que les ani- 
maux : il y a moins d'échelons de la truffe à la sensitive 
ou de la morille au clièue que de l'iiuître à l'autrucbe 
ou de l'ortie de mer à l'orang-outang. La raison de 
cette dilférence est sensiide. Plus les éléments qui 
(Mitrcnl (huis un conq)Osé sont simples, moins est 
grand le nombre des combinaisons dont ils sont 
susceptibles ; or il est évident que de tous les êtres 
organisés les animaux' ont la structure la pbis compo- 
sée. La nature qui tend toujours à épuiser toutes les 
condiiiiaisous possibles devait donc en varier les espè- 
ces (l'une infinité de manières. 



VII 



Une différence sensible distingue les insectes des 
;rauds animaux, c'est (jue b'S premiers n'ont ])oint d'os 



48 



• KrVIiE^ 1>K MAINi: DK lilHAN 



dans li'iir iiitt'i'iiMir ; la natuiM", pour pivimuiir ces 
enfants délicats contre les iniiJi-cssions étraniicrcs les 
a cuirassés à roxtéricur. On voit ainsi les insectes pro- 
prement (lits recouverts d'écaillcs sur la tète, le corse- 
let, les jambes. Les herbes dillèrenl des -rands arl)rcs 
par un caractère analoi^ue ; elles n'ont pas de corps 
liuneux dans leur iiilérieur; les plantes à tuyaux sont 
r.dlerniies par des nœuds placés de distance en distance 
régulièrement, et la force des nœuds croît à mesure 
qu'ils se rapprochent de la base. Un \(»it toujours l,i 
nature occupée à seconi'ir la tail)lesse et à la protéger 
contre la force. 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE 
ET DE POLITIQUE 



AUTOBIOGRAPHIE 



Un homme, qui \it dans la solitude habituellement, 
dont tout le bonheur consiste à jouii' de lui-même, 
iï savourer cette ti-anquillité, précieuse pour celui 
qui est fait pour la goûter, se trouve bien embarrassé 
lorsqu'il est forcé de sortir de sa retraite, pour remplir 
des devoirs d'usage ou pour des rapports qui l'engagent 
à traiter avec des liommes du monde. (Combien il se 
trouve neuf ! Quelle confusion, quel trouble nait 
tout à coup dans ses idées, surtout lorsque hiin de la 
société son imagination s'est plue à se faire des tableaux 
séduisants de l'humanité. Si son cœur sensible lui a 
peint les hommes, comnic il désirerait qu ils fussent, 
quel contraste, lorsqu'il voit le portrait au naturel! 
comme ces chimères s'évanouissent ! 

J'ai été à la ville aujourd'hui. J'y portais un esprit 
recueilli, un cœur serein ; j'en arrive troublé, agité, 

M. DE lî. I. — * 



s» u;rvi;i'> i>k maink ni'. niHAN 

iiKiuict. J'ai vu boaiuriup df iiiihhU', j'ai revu des liuu- 
nètcfrs. des iiianiiics (ratlaclifineiit, d'intôrêt, mais la 
loiitiaiiilr, lii dissimulation perçaient au travers de ces 
transports alVctucux. Que do masques, et pas un seul 
ea-nr ! Cependant il a l'allu répondre comme si ces 
compliments étaient vrais, c'est-à-dire me déguiser 
aussi, et mettre un mascpu^ comme tout le monde, 
car on serait ridicule si on paraissait à visage nu au 
milieu de tous ces domino... (le n'est pas tout. On entre 
en conversation, et sur (pioi ? ce n'est pas sur des 
choses, mais t nijoni's sur des personnes, et la mali- 
gnité se déploie, parcourt avec délices une carrière 
qu'elle trouve moyen d'allonger; il l'ant l)ien, sous 
peine de passer pour sot, ou maliionnéte, mettre son 
mot, c'est-à-dire être aussi mécliant, approuver qu'on 
déchire devant vous un galant homme. Quel supplier 
de se mentir à soi-même ! lorsqu'on n'a dans- .son 
co-nr (jne des sentiments honnêtes, d'en juanifester de 
mauvais 1 Ah 1 revenons dans nos champs. On peut y 
être i)on sans passer pour sot: on peut y être soi, sans 
coniradielion. 

U faut être plus vertueux qu<' je ne suis, être plus 
rall'ermi dans ses principes, pour vivre impunément 
au sein de la corruption. Pour vivre dans le monde, 
avec fruit, pour tirei- (pichpie avantage du connnerce des 
honunes. il fau(hait y apporter une grande fermeté de 
caractère, et un renoncement ai)solu aux avantages ih' 
r(.I)inion ; par la prendêre de ces qualités, on serait 
invariahle dans ses principes et inaccessible à la couta- 
gieu.v; i)ar la seconde, lamour-propre ne diercherait 
pas sans cesse à se mettre en jeu, à fixer les yeux sur 
soi. à vouloir ahsolmnenf être acteur; alors on conser- 
verait toujours le sens froid néces.saire pour bien jug'i 



Ml'l,AN<iKS UE l'SYCHOLOfUE. 1>E MORALE ET DE POMTIQUE 51 

les honiines, et on mettrait ù profit leurs folies pour 
se corriiier des siennes 2)ropres. Les sarcasmes, les ridi- 
cules que l'on voudrait nous donner, tomberaient tou- 
jours à faux, et. nous apprendrions que ces gens frivoles 
(jui t(>naieiit le haut l)out dans les sociétés, ne valent 
guère la jieine (ju'ungalaut homme devienne leui' singe 
(pour) leur plafre. 

Le seul rùle qu'on doive jouer dans les sociétés, 
si on veut en tirer quelque fruit c'est celui d'observa- 
teur; mais ce personnage n'accommode pas l'homme 
\ ain qui veut à quebpie prix qu'il en soit, fixer l'atten- 
tion de tout le monde, passer pour le plus beau, 
le plus aimaiîle, le plus spirituel : assurément, il paie 
cher sa pr(''t(Mitiiin et si la vanité pouvait se corriger, 
les mortilicaliiiiis, les mécontentements qu'il éprouve, 
devraient bien le guérir, pour peu qu'il entre du bon 
sens eu sa sotte manie. Je soi's d'une maison dont je 
croyais iiitéresscr beaucoup les maîtres ; je nie persua- 
dais qu'ils avaient pour moi la considération ({ue ma 
vanité s'arroge et qu'elle croit cju'on ne doit pas lui 
refuser. Ou'est-il arrivé ? Ces personnes, si lioniiêtes, 
si prévenantes m'ont reçu froidement avec une espèce 
(h,' dédain, et aussitôt cet dmour-propreoll'ensé regimbe, 
il s'irrite ; mon cœur devient gros, et je reviens chez 
moi, triste, inquiet. Eli bien, en vaux-je moins? Que 
m'ont donc (Mé ces relmlfades? Ferai-je donc consister 
toujours mon bonheur dans roj)inion que les autres 
oui de moi '.' irai-je lire mon sort dans leurs yeux ? 
et (jU(d rapport a loui; contenance, hnir air gracieux ou 
rel)utant avec mon conlentemeiit .' <_)h I vanité, source 
de misères, de maux, qui rends mon Ame abjecte, 
je te (htmpterai. (le (jui m'emjiêche encore de tirer 
parti du conuiiercc des liommes. ce qui m'y fera ton- 



5* . ŒOVKKS iW. MAINE DE BIRAN 

jotirs jouer un rôlo (Irsavaiitagoux et pernicieux inènie 
pour ma rjiison, e'est un dél'aut (jui tient, je crois, 
à" mon organisatinn. Jamais, malgré tous mes cHbrts 
et mes résolutions antérieures, je ne puis me posséder 
et garder mon san.u-l'roid. Toutes les lil)ri's de mon 
cerveau sont si mobiles qu'elles cèdent à l'impression 
des objets sans ijue je puisse arrêter leur mouve- 
ment ; entraîné en divers sens cimtraires, je ne suis 
que passif; ma raison devient nulle; je dis ce que je 
ne voudrais pas dire ; je fais ce que je ne voudrais pas 
faire ; je ne suis qu'un enfant inconsidéré et on doit 
me juyer ainsi ; tout le monde me mène, m'en inq>ose, 
et les plus ignorants, ceux (jui, en tout, me sont infé- 
rieurs, prennent sur moi un empire que la mollesse de 
mon caractère ne leur dispute pas. Lorsque je reviens 
dans mon cabinet, si jc-veux m'occuper, ce que j'ai vu, 
ce que j'ai entendu se présente à mon imagination ; 
ce sont autant de tableaux qui se succèdent et 
passeni devant mes yeux, comme ceux de la lanterne 
magique, ma capacité d'attention est détruite, et je 
reste ainsi beaucoup clc temps sans pouvoir m'appli- 
quer à rien. Avec de pareils défauts, il faut convenir 
qu'il faut ou se corriger ou fuir le monde, puisque je 
ne puis y apporter rien de. ce qui pourrait m'y faire 
valoir et que j'y altère ce par f|Uoi je vaux queUpic 
chose à mes yeux. 



II 



Aujourd'hui 27 nuii, j'ai éprouvé une situation trop 
douce, trop remarquable par sa rareté, pour (jue je 



MIÎLAN'OÈS DE PSYCHOLOGIE. DE MOHALK ET DE POLITIQUE 53 

l'oublie. Je lue prouienais seul, quelques moments 
avant le coucher du soleil ; le temps était très beau ; la 
fraîcheur des objets, le charme qu'olIVe leur ensemble, 
dans cette brillante époque du printemps, qui se fait 
si bien sentir à l'àmc, mais qu'on ail'aiblit toujours en 
cherchant à le,ih''criro, tout ce qui frappait mes sens 
portait à mon cœur je ne sais quoi de doux et de triste. 
I.es larmes étaient au bord de mes paupières. Combien, 
de sentiments se sont succédé (1). Et maintenant que 
je voudrais m'en rendre conq)te, comme je me sens 
froid : Quelle difficulté je trouve à rappeler cette mul- 
titude dépensées qui se présentaient en foule et qui se 
confondaient sans se troubler. Si je pouvais rendre cet 
état permanent, que nuinquerait-il à mon bonheur? 
J'aurais trouvé sur cette terre les joies du Ciel. Mais 
une heure de ce dou.x calme va être suivi<^ de l'agita- 
li(m ordinaire de ma vie: je sais déjà que cet état de 
ravissement est loin de moi, il n'est pas fait pour un 

(I) Tout siMiiblait conspirer au but de celle journée. Il avait 
plu depuis peu, point de poussière et des ruisseaux bien courants ; 
un pelit vcnl Irais agitait les feuilles; l'air était pur; l'iiorizon 
sans nuage ; la sérénité régnait au ciel comme dans mon cœur. 

Con/'essîons. p. 381, tome ti. 

Ilepuis ipiatre ou cin(i ans, je goûtais liabiluellcnient ces délices 
internes ijue trouvent dans la contemplation les ;\mes aimantes et 
douces; les ravissements, ces extases que j'éprouvais iiuelipiet'ois 
en me promenant ainsi seul, étaient des jouissances que je devais 
âmes persécuteurs; sans eux. je n'aurais jamais trouvé ni connu 
les trésors que je portais en moi-même. 

Seconde promenade, p. 281, tome 16. 

I^ncore un coup le vrai bonlieur ne se décrit pas, il se sent, et 
^0 sent d'autant mieux ((u'il peut le moins se décrire, parce qu'il 
ne nsulle |iasd'un recueil de faits, mais ([u'il est un étal perma- 
nent. 

Confessions, p 31)7. tome 14. 



54 



• Krvm.-- ui: maink uio iîiuan 



luoi'tcl. Ainsi cette miillieurcusc existeiico n'est (ju une 
suite (le moments hétérogènes, t(iii n'ont aucune stalii- 
lité. Ils vont flottant, fuyant rapidement, sans qu'il 
soit jamais en notre pouvoir de les fixer. Tout influe sui' 
nous, et nous elian,i:'eons sans cesse avec ce qui nous 
environne. Je m'amuse souvent à voir couler les diverses 
situations de mon ànn-; ellcssont comme les Mots d'une 
rivière, tantôt calmes, tant<')f agitées, mais toujours se 
succédant sans aucune permanence il). Ilevenons à m.i 
promenade solitaire. 

.Vprès mètre livré à cet état (pii renqilissait mon 



(1 ri'oulosl ihmsuM (lux oonliiuu'l.siir la Icn-c. llifii n'y gai-di- um- 
l'oriiie l'onslanle cl arrêtée, el nos alToilions qui s'allaclienl aii\ 
choses exloricni'cs, passent et rliangenl né(■ossaiI•cnlenl(■onl^u■ell^'^ 
Toujours en avant ou en arriére de nous, elles rappelleni, le pas-> 
qui nesl plus, ou pi-évicnncnl l'avenir qui souvent ne doit poijil 
être ; il n'y a rien là de solide à quelles cn'ur se puisse attaclicr. 
Aussi n'a-t-on jamais ici bas, ijuc du plaisir qui passe; pour le 
bonlieur qui dure, je doute qu'il y soit connu. .\ peine est-il dans 
nos plus vives jouissances un instanl où le cu'ur puisse véritable 
inenl se dire : «Je voudrais que i-el instant dure toujours", l'i 
comnienl peut-on appeler bonheur un étal liiirilir qui nous laisse 
encore le co'ur iiujuiet cl vide, qui nous l'ail regretter quelque 
chose avant ou désirer encore quelque chose après* 

.Mais s'il est nu état où l'Aine trouve une assiette assez solide 
pour s'y reposer tout entière, el rassembler là tout son être sans 
avoir le besoin de rappeler le passé, ou d'enjamber sur l'avenir, 
où le temps ne soil rien pour elle, où le présent dure loujours, 
sans néanmoins marquer sa dm'ée et sans aucune trace de suc- 
cession, sans aucun autre senliment île privation ni de jouissance, 
de plaisir ni de [leine,. île désir ni de crainte, que celui seul de 
notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout 
entière: tant que cet étal dure, celui qui s'y Irouvepciit s'a|>peler 
heureux non d'un bonheur impartait, pauvre el relatif, lel que 
celui qu'on trouve dans le plaisir de la vie, m;iis d'un bonheur 
sullisanimenl parlait el plein, ipii ne laisse dansl'Ame aucun vide 
qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis 
trouvé souvent h l'Ile de Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, 
soit courhi- dans un bateau que je laissai dériver au gré de l'eau. 



MKLANGES DE PSYCHOLOCIK. DE MORALK ET DK l'OLITIQUE ri5 

cœur, lorsque j'ai commencé à vcveuir à moi, le soleil 
ôtaif couché ; ses rayons de pourpre ne répandaient 
plus leur éclat ])rillant sur la verdure ; tout prenait 
une teinte plus sombre; l'approche de la nuit, le silence 
des bois invitaient à la réflexion. Mes pensées ont com- 
mencé à se porter sur moi-même, sur l'état de calme 
que j'éprouvais. J'ai pu me dire : je suis heureux, car 
un instant auparavant je le sentais sans me le du'c. 
A quoi tient cet état de contentement ? me suis-je 
demandé. — Au calme de mes sens. — Ai-je jamais 
joui d'une satisfaction semblable dans l'agitation des 
passions? t'.e que le monde nomme plaisir, je l'ai goûté 
dans toute son étendue ; quand ai je éprouvé des 
moments semblables à celui-ci? Cependant je croyais 
jouir de la vie. Insensé qae j'étais, j'allais à l'opposé du 
bonheur, je courais après lui et je le laissais derrière 
moi. (Jue les hommes sont aveugles ! ils veulent abso- 
lument, se rendre heureux par les passions, et ce sont 
.dles qui troublent leur vie, en la remplissant d'amer- 
tume. Comment l'inutilité de leurs ell'orts ne les désa- 
i)use-t-ellc pas? Souvent, en sentant le calme que me 
laissait l'absence des passions, je me suis plaint, je me 
suis indigné contre moi-même, j'étais comme un para- 
lytique qui voudrait à toute force s'agiter et marcher. 
Je me disais : Tant que tu seras dans cet état d'indifl'é- 
rence,taiit qu'aucune passion ne te donnera du mouve- 
ment, tu mèneras toujours une vie obscure, languis- 
sante, incapable dauciiii élan ; tu resteras toujours nul, 
toujours faii)le, toujours méprisé des h«munes, parce 



soit assis sui- hi rivo d'un lar agile, soil ailleurs, au lionl ifune 
belle rivière, ou d'un ruisseau murniuranl sur le gravier. 

Promenades, 3i7. lonie 10. 



50 aClIVRES DE MAINE DF, BIKAN 

(juo lu leur seras inutile. Vois-tu ces liouimes qui 
ravissent les sullVages, qui dans les divers états de la 
société, s'attirent l'estime, la considération? vois-tu ces 
hommes de lettres, dont les écrits éclairent l'humanité 
et ont des droits à la reconnaissance universelle dans 
tous les siècles, dans tous les Ages? Qu'est-ce qui fit 
les grands personnages de tous les genres ? l'exaltation 
de la passion sans doute. Sors doue de ton état de paix, 
fais violence à tes organes, élance-toi hors de toi-même, 
cree-toi un oi)jet qui excite tes facultés engourdies et 
deviens lionnne, puisqu'on ne l'est que par la force des 
passions ! 

Je luttais ainsi contre mou organisation, qui m'en- 
traînait invinciblement au repos : je me consumais en 
vains efforts, et toujours mécontent et malheureux par 
le seMlimnit injuste de mon abjection, je désespé- 
rais de moi-même, et je me regardais avec douleur 
connue un homme dégénéré. C'est sans doute mon bon 
génie qui m'a éclairé sur ma vraie destination, et l'état 
que je viens d'éprouver fait une révolution heureuse 
dans mes idées. J'examine avec plus d'attention les biens 
factices que produisent les passions, je les compare 
avec les maux réels dentelles sont la source, j'étudie 
en moi (juel est le vrai bonheur auquel la nature nous 
invite, et j'ai remercié l'Ktre qui me lit tel (pie je suis: 
je l)é)iis ma faiblesse, loin de me dépiter injustement 
contre elle. N'eussé-je de ma vie que cette heure de 
bonlieur cjufj'ai passée dans le calme, je ne puis désirer 
d'autre félicité. La nature send)le m'avoir indiqué du 
doigt la route (|ue je dois tenir, et si jamais, amorcé 
par les passions, je me laissais égarer sur leurs traces, 
je n aurais pour me désabuser, (pi'à me rai)peler ma 
promenade solitaire. 



Mf:r, ANGES DE PSVCHOLOdlK, DV. MOliALE ET DE POLITIQL'K 57 

Convaincu que les passions ne donnent pas le bon- 
iiour qu'elles proinetf(Mit, et num orainisation et ma 
raison me dcMeiidaiit ég-alenient de eourir après leurs 
biens factices, je fuis l'agitation, je rentre eu moi- 
iiiènie, j'erre dans les bois, je uie livre à mes rêveries 
et j'attends toujours que quelque heureux moment, sem- 
blable à celui que j'ai goûté, vienne jeter des fleurs 
sur ma monotone existence. Il en vient quelquefois et 
je m'y livre avec douceur; mais je sais l)icu qu'il n'est 
pas en mon j^ouvoir de me donner des ravissements 
semblables à celui dont je ( I ) ne perdrai jamais le sou- 
venir. Il di'peiid liien de moi, de ne pas me rendre nuil- 



(1) Conviiincii de 1 iiiipossiliilité de ronlcnir ces premiers niouvc- 
iiienls involonUiii'es j"ai cessé tous niesefforls pour cela; je laisse, 
à chaque alleintc, uion sang s'allunier, la colère el l'indignation 
s'emparer de nies sens; je cède ù la nature celle première explo- 
sion, que toutes mes forces ne sauraient arrêter, ni suspendre. Je 
tâche seulement d'en arrêter les suites, avant qu'elle ait produit 
aucun ciTel. l.cs yeux élinrelanls, le l'eu du visage, le tremblement 
des membres, les sulTocanles palpitations, tout cela tient au seul 
physique, el le raisonnement n'y [leut rien. .Mais après avoir laissé 
au naturel sa première explosion, l'on peut redevenir son propre 
maiire en reprenant peu à peu ses sens; c'est ce que j'ai lâché de 
l'aire longtemps sans succès. 'mais enfin, plus heureusement; et 
cessant d'employer mes forces en vaine résistance, j'attends le 
moment de me vaincre en laissant agir ma raison, car elle ne me 
parle que quand elle peut se faire écouter. Eh ! que dis je, hélas! 
ma raison ! J'aurais grand torl encore de lui faire l'honneur de 
ce triomi)he, car elle n'y a guère de part: tout vient également 
d'un Icmpéramenl versalile qu'un vent impétueux agile, mais qui 
rentre dans le calme, h l'inslant (jne le vent ne souille plus; c'est 
mon naturel ardent qui m'agite, c'est mon naturel indolent qui 
m'apaise. Je cèilc h (ouïes les impulsions présentes; tout choc me 
flonne un mouvement vif et court; silôl qu'il n'y a plus de choc, 
le mouvcmcnl cesse, rien de communiqué ne peut se prolongeren 
moi. 

Je suis ce qu'il plait aux hommes tant ipi'ils peuvent agir sur 
mes sens ; mais au premier instant de relâche, je redeviens ce que 



58 (KUVRF.< l>K MAINU DU RlUAN 

hoiii'cux, CM faisant violence à mon organisation, iiuiir 
me procurer les taux biens (|ue ma raison égarée me 
faisait trop apprécier. Désabusé heureusement, je me 
dis que je (lois tirer de l'état où je suis le meilletir 
parti possible, et tjuavec une faible constitution cpii ne 
tend qu'au repos, je ne dois pas me faire le même 
système do bonlieur (jue ces bommes dont le sang bouil- 
lonne avec force, et que leur activité entraîne in\ inci- 
blcment vers les oi>jets extéi-ieurs. Je suis assez raison- 
nable mèm»^ ])oui' ne j)as envier leur sort ; cl ijuand je 
vois les peines si inutiles qu'ils se (b)nncnt, les toui'- 
ments dont ils s'accablent volontairement, je me féli- 
cite de ma faiblesse <(ui me garantit (h- ces iiinsitins, 
dont je serais sans doute l'esclave comme les autres, si 
j'étais organise coMime eux. (]'cst tout ce. ({ue je puis 
pour mon bonheur, c'est là l'unique pouvoir de ma 
raison, et je sons (jue je m'éviterai par là bien des 
condiats (|ui ti'onliloraiont ma vi(;. .le resterai à la place 
que me fixe la Matui'e,et je n'usci-ai pas pour en sortir, 
le peu de forces qu'elle me donna pom" me rendre aussi 
heureux (juojoponx l'être tel (pi'ell(> me (it. Mais poui' 
me procurer ces sentiments délicieux, cette paix de 
l'àme, ce calme intérieur (jue j'éprouve par accès ins- 
tantané, je sens (jue je ne puis lien, mon activité est 
nulle, je suis aiisfdnment passif dans mes sentiments, 
je suis i)resque toujours ce (juc j(> no voudrais j)as être, 
et pres(|ue jamais tel que j'aspire à être (1). 

la iialiire u voulu; (■'csl là i|iioii|u'oii puisse l'airi'. mon l'Iat \e plus 
coiislanl L'I cpliii par l('i]iii'l, en (l(5pit de la doslinéc, je gorilc un 
lioiilii!(ir pour li-(|ticl je inc sens constitué. 

,S'o Promenai/f. iO'i-iOl, loiiii' l(i. 

(I) Le Lonlicur est un l'Ial pornianenl (luiuc sonihlo pas l'ail ici-b.i'- 
poiir riiornnio : loiil esl sur la lerro dans un tlux coulinuel ipii ii>' 



XlfiLANGE-i DE PSYCHOLOGIE, DE >[ORALE ET DE l'OLITIQUl-: 59 

De quoi (li'pciHl iloiic l'état de mou Ame? D'où vien- 
nent ces sentiments confus, tumultueux, au travers 
(lesquels je ne me connais plus ? .le fuis l'agitation 
et sans cesse elle se reproduit en moi malgré mes 
efforts ; ma volonté n'exerce aucun pouvoir sur mon 
état moral ; /--lie approuve ou elle hlàme, elle adopte 
ou elle rejetic ; elle se complaît ou elle se déplaît; 
elle se livre ou elle fuit tels ou tels sentiments 
donnés, mais jamais elle ne les procure, jamais elle 
ne les écarte. Qu'est-ce donc que cette activité pré- 
tendue de l'iime? Je sens toujours son état déterminé 
par tel ou tel état du corps. Toujours remuée au gré 
des impressions du dehors, elle est affaissée ou élevée, 
triste ou joyeuse, calme ou agitée selon la température 
de l'air, selon une ])onne ou mauvaise digestion. Je 
voudrais, si jamais je pouvais entreprendre cpielque 
chose de suivi, rechercher jusqu'à «[uel point 1 àmc est 
active, juscpi'à quel point elle peut modifier les impres- 
sions extérieures, augmenter ou diminuer leur inten- 
sité par l'attention qu'elle leur donne; examiner jus- 
qu'où elle est maîtresse de cette attention. Cet exa- 
men devrait, ce me semble, précéder un hou traité de 
morale. 

periiiel à rien <l'y pi-éiulrc une Ibniic conslaiilc. ToiU cliango 
aulour (le nous, nous changeons noiis-nicnies, et nul ne peut 
s'iissui-cr qu'il aimera demain ce tiu'il aime aujourd'lmi, ainsi 
tous nos projets «le félicite: pour cette vie sont des chimères. Pro- 
fitons du rontenloment d'espril, quand il survient: gardons-nous 
de l'éloigner par notre faute ; mais ne faisons pas de [)rojet pour 
Icmliaiuor, car ces projets-là sont de pures folies ; j'ai vu peu 
dhomuies heureux, peut-être point; maisj'aisouvent vu desccpurs 
lonlenls, et de tous les ohjels ipii m'ont frappés, c'est celui (lui 
m'a le plus contenté moi-même. Uousscaii, Les promenades d'un 
Rtheur suliUiirr, 0«, p. 'i07, Iniue 16. 



co 



(KUVhKS DK MAIXE III'. BIHAN 



Avant do choirlier à (Iirii;oi' nos anVctioiis. il fau- 
drait sans (loiil<> coiiiiaitrc ce que nous pouvons sur 
ollos. .le n'ai vu cola traité nulle part. Les moralistes 
supposent (jue riiouinio peut toujours se donner des 
allectious, changer ses pencliants, détruire ses passions : 
à les entendre, l'Auie est souveraine, elle comniandi 
aux sens en nu\itresse. Cela <'stil 1)1.^1 vrai ? ou jusqu'à 
quel point cela l'est-il ? ConiuienI cela ]i(ut-il se faire ? 
(l'est jusleiu(Mit ce t[u'il faudrait liien établir. 

N étant pas sujet à des nmiivcnients violents, il sem- 
ble (jue je devrais être uiaitre de moi |)lus qu'un 
autre ; cependant, soit par un effet de ma mauvaise 
constitution, soit que l'honmie soit fait ainsi je passe 
successivement par mille états divers i-n un joui-. Mille 
pensées, mille idées que je voudrais lejeter, ipie je 
ne rechcrclie jjas, qui me font même pitié, me passent 
dans l'esprit. Ma raison n'est pas souvent endormie : 
elle voit tout cela, elle gémit, (die hlAme ou elle 
approuve ; ce sont là ses seules fonctions. Si queUpie 
bon sentiment s'élève, croyez-vous que ce soit à elle 
qu'il faille en faire honneur ? Non ; elle se borne à 
lui donner son assentiment, elle use de tout son pou- 
voir pour le maintenir. Vains efforts ! (> bon mouve- 
ment va hientùl faire place à nn<" misère, peut-éti'e à 
une infamie ijue cette révolution perpétuelle, cette 
roue toujours moi)ile de l'existence va emmener à .son 
tr)ur. .\insi se passe la vie. Quelle misérable condition ! 
Cependant j'ai l'idée d'un état supérieur à celui dont 
je jouis maintenant ; la conscience de ma misère m'est 
])lus sensible par la conscience d'une dignité dont j'ai 
le modèle. I/houune ne serait-il (ju'un être dég'énéré? ou 
bien est-il destiné à une plus grande jx-rfection ? Quoi 
qu'il en soit, pnisijue le désir de mou bonheur est 



MKLAXC4ES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIQUE 61 

toujours ijcniiirueiit, dans le cours de notre existence 
;ictuelle, si notre raison nous le montre, quoiqu'elle ne 
puisse presque rien pour nous le donner, faisons du 
moins nos efforts pour nous rapprocher le plus qu'il 
sera possible du but qu'elle nous montre ; et si nous 
ne i)ouv()ns pas y parvenir, tâchons de pouvoir nous 
dire avec justice : Je me suis élevé par ma volonté, 
vers le bonheur anciucl m'appelait ma nature, je ne fus 
mallieuroux que par ma faiblesse. 

Si je jouis quelquefois du contentement d'esprit que me 
laissent l'absence des passions et une conscience pure, 
je ne chercherai plus à enchaîner ce contentement ; 
jai éprouvé trop souvent que ces projets n'étaient que 
des folies. J'en jouirai quand il viendra, je me tiendrai 
toujours en état de le goûter, je ne l'éloignerai pas par 
ma faute, mais puisque mon activité est nulle pour me 
le donner ou ]kxw me le retenir, je ne me cimsumerai 
plus en vains efforts, comme je faisais il y a quelque 
temps, pour me donner des passions, du mouvement 
et m'arracher à ce calme plat. Persuadé que le bonheur 
l'st un état permanent qui n'est pas fait ici-bas pour 
l'homme, je ne porterai pas mes vues jusqu'à lui (1). 
« Voyant que tout est Sur la terre dans un flux con- 
tinuel, qui ne permet à rien d'y prendre une forme 
constante », je ne regimberai pas contre la nécessité ; 
je me laisserai paisiblement entraîner au cours mobile 
que suivent les êtres créés, dont l'existence est succes- 
sive ; je changerai avec tout ce qui m'entoure. Mais du 
moins, je sentirai que je change, et ma raison qui m'en 
démontrera la nécessité (puisque pour rester ordonné 
avec des êtres changeants il faut bien l'être soi-même) 

(1) Itansce passàije, l'analogie ilo la pensée de Maine de Biran 
avec celle d'Arisliiipe de Cyrène est reinaniuable! 



Ci ŒL'VRKS DIC MAIKK L>E HIUAK 

ma raiMiii, dis-jc, iiic fera i luin/iitri; laiiiisc-i'o liuinaiiii', 
nie sauvera ilc l'ortiucil, me rondi'a inodi'ir ; et si elle 
ne conlirme pas mes espérances pour un sorl plus par- 
fait dans l'avenir, elle ne me défendra pas de m'y 
arrêter avec douceur, et ne m'enlèvera pas cette con- 
solation qui m'aidera à iK)rter patiemment le fardeau 
de la vie. /Ave siin/ somnia np/nii/is non doccntis. 

Heureux ceux qui dans leur jeunesse et (jui lorscjue 
leur caractère n'est pas encore formé, peuvent jouir de 
la société de personnes vraiment éclaii'ées (]ui les diri- 
gent, les conseillent et leur montreut la route qu ils 
ont à tenir, pour suivre dans leur conduite les traces 
de la raison! Combien d'ascendant, combicu d'intluence 
])cuvent avoir sui' l'esprit et le cii'ur d'un jeune 
liouune !)ien né les discours et l'exemple des sages 
(pi'il fréquente ! Ce sont des modèles (|u"il a sous les 
veu\ ; il l'ait des eiforls pour se rap[)ro(lier deux et se 
mettre à l'uuissou ; il est forcé de cultiver son hon 
naturel.. S'il avait quelque vice, la vertu de ses modè- 
les l'en ferait rou.uir ; à force de travailler jxrnr s'écalei' 
à eux, il Unirait sans doute par devenir meilleur. Si 
j'avais eu et si j'avais encore un pareil bonheur, peut- 
être en tirerais-je quelqu<' fruit '.' Mais sans secours, 
livré à moi seul, et à des \ices entretenus pai' tant d'an- 
nées de dissipation et d'ouldi de moi-même, ijuel tra- 
vail continuel et rebutant j'ai à essayer pour parvenir 
au l)ut de saj^esse (pie je me j)r()]>ose 1 Tout ce que ji' 
vois me détourne de mes ])rojcts. (Juoiciue isolé et ilans 
la retraite, il me reste encore bcaucoui) trop de mau- 
vais exemples. J'ai assez, à faire (piand je suis seul, de 
réformer, d'écarter toutes les pensées pitoyables, tous 
les désirs insensés <jui se j»résentent à nnm iniauination 
et s'opposent à l'exercice di' ma raison ; mais si je vois 



MÉLANOF.S DE CSYCHOI.OiilE, DU MOKAI.E HT Di: l'OI.ITIQUE 63 

(lu moins les discours (léraisûiinaliles, les misères dont 
ils s'occupont et quelquefois les mécliancetés qu'on 
débite, tout contribue à m'éloigner do ce que je vou- 
drais être. La inollcsse de mon caractère me livre aux 
hommes les plus sots, l'envie de rendre tout le monde 
content de nini me fait accommoder à tous les genres de 
conversation ; je ne suis plus moi, je ne suis plus à 
nioi-mèmo, je dis force bêtises, je fais force bévues, 
j'emporte des distractions quelquefois des impressions 
viiieuses ; avec tout cela on n'avance guère dans la 
carrière de la raison et de la vraie philosophie. Du 
caractère dont je suis et pour seconder mes intentions 
de réforme, je devrais ne voir (jue des personnes 
honnêtes et sensées ou vivre aljsolumcnt seul. 

Oh ! ([ue n'avons-nous des écoles publiques de sagesse 
comme les Grecs ! Que n'y a-t-il des Socrate, des 
l'iaton, dans quelque li.Mi de la terre ! J'abandonne- 
rais t(jul, je renoncerais à tout pour les suivre et me 
r(nulrc digne d'être leur disciple : mais autant dans 
lanliquité on avait do motifs pour s'élever l'àme et 
devenir honnne, autant de nos jours tout rapetisse, 
tout avilit notre génération corrompue. Un vrai philo- 
sophe, s'il en existe aujoiu'd'iiui, ne pourrait vivre qu'au 
fond des déserts. <Juel tourment de voir le l)ien, de 
l'aimeret de sentir lors([ue tout vous en éloigne, lorsqu'on 
u'a pas assez de caractère pour embrasser la vertu et 
s'y tenir, sans aucun encouragement ! Il ne reste cjue 
les livres, mais les livres ne parlent pas ; on n'est pas 
toujours disposé à l'étude, on ne peut pas toujours 
captiver son attention. Rousseau parle à mon cœur, 
mais quelquefois ses erreurs m'aftligent ; Montaigne 
me plaît, mais ses doutes me laissent dans un état 
pénible ; Maldy me fait aimer le bien, mais je ne sais 



C4 iKUVREs ni-: M.\i\K m: hiuan 

pininiiioi, il lasse l)i<'nt<H cxcejjto cependant dans 

SCS Entretiens «le l'Iincion, ouvrage que je lirai, que je 
relirai sans cesse, iwcUirnd versahu maini, versabo 
(liiirnd : l'ascal", dans ses Pensées morales, élève mon 
Ame mais lors(ju"il parle de religion, il ne la rend pas 
aimahle ; son IcnipiTanirnl nndancolique perce j)ar- 
tont ; s"il jelte i|ii(d(jucr<)is du sul)linie dans ses c(jn- 
ce])tii)ns, il y répand trop souvent du sondjre. (( bon 
Fénelon, viens me consoler ! les divins écrits vont dis- 
siper ce Voile dont ton janséniste adv<'rsaire avait cou- 
vert mon ca'ur, comme la douce pourpre de laurore 
chasse les tristes ténèbres. Mais que seraient tous ces 
écrits, gloire de notre siècle, devant les leçons d'un 
Socrate ! Je me le représente, avec sa ligure vénéra- 
l)lc, noble et douce, oit se point la sérénité, la candeur 
de son Ame, avec ses cheveux blancs, sa voix animée 
par l'enthousiasme de la vérité. C'est Ori^hée éclairant 
et charmant les mortels. Qui est-ce qui n'aimerait pas 
la vertu prêchée yiav Socrate ? 



III 



.Ne peiil-un ])as conqiarer riiumme à une iiorloge 
andtulanfe dont le cœur est le grand ressoi't ? le cci'- 
veau est le timbre, d'où parlent une mnltiUidi- de 
petits marteaux conduits par des Mis qui y abiiutisscnt : 
ces lils sont les nerfs. On peut imaginer l'Ame ^ilacée 
au-ilossus du liinlire et attenlive aux divers sons qu il 
rend, comme un musicien (jui (''cnute si son instrument 
est bien d'accord. Il faut supposer, i)ourétablir la parité, 
qu'elle ne fait (ju'écouter des sons sans avoir aucune 



Mlil.ANiMOS DE PSYCHOLOGIE, DE MOKALK ET DE POLITIQUK 65 

j)uissance pour régler la luacliiiic. Lorsque les mar- 
teaux frapperont à la fois, il eu résultera une impres- 
sion confuse à lacpielle lame ne prendra aucun plaisir, 
et cet état est ligure par le tumulte et Fétourdissement 
que nous recevons des passions. Si un marteau frappe 
sans relâche, il produira une sensation continue à 
laquelle l'âme 's'habituera et dont elle finira par ne pas 
s'apercevoir ; tel est le sentiment de l'existence qui 
devient insensible parce qu'il est continu. Lorsqn ou 
no soutire pas on ne songe presque pas a soi, il faut 
(jne la maladie ou l'habitude de la réflexion nous for- 
cent à descendre en nous-mcme. Il n'y a guère que les 
gens malsains qui se sentent exister ; ceux qui se por- 
tent bien et Içs philosophes mêmes s'occupent plus à 
jouir de la vie qu'à recliercher ce que c'est ; ils ne sont 
guère étonnés de se sentir exister ; la santé nous porte 
aux objets extérieurs, la maladie nous remmène chez 
nous. Revenons à notre comparaison. Il y aura dans 
ce mélange des sons simultanés rendus par le timbre, 
certaines cond)inaisons qui seront agréables à l'àme, ce 
sera comme des accords parfaits dans l'harmonie ; ces 
consonnanccs sont l'image des aifections réglées el 
bien ordoimées ; les vertus sont des consonnanccs ; 
le plaisir qu'elles portent à l'àme est de même genre 
quoique plus doux et plus élevé <pie celui que font à 
l'oreille les accords cousonnants ; les vices sont les 
dissonnances qui remplissent lame de trouble comme 
elles déchirent l'oreille. Au moral, comme au phy- 
sique, tout bien, tout plaisir ne peut résulter que de 
l'ordre, de rbarmonie dans les rapports. Il est dans 
noire natun^ cpie nous nous complaisions dans le 
sentiment de l'ordre. Les coups de marteau sur le 
timbre y produiront des oscillations qui dureront plus 

M. DE B. I. — 5 



6i IKUVRKS DE MAINE DE HIRAN 

OU iiiuiiis ; cela nous représcnlc l;i durée des sensa- 
tions, après ([ue les objets ont disparu. Les sons (|ui 
se propaiient ainsi occasionnent souvent de la con- 
liision en se mêlant avec de nouveaux accords. Que 
n'avons-nous un rtoull'oir pour arrêter certaines oscil- 
lations importunes qui troul)lent si souvent nos médi- 
tations ! 

11 me vient à l'esprit une autre comparaison (1) (car 
sur ce sujet si obscur, ou cherche toujours à s'appuyer 
sur des objets sensibles). Je comparerais volontiers les 
âmes à des joueurs d'instrument ; leur instrument 
serait les libres du cerveau. Je supposerais (jiic cliaijuc 
joueur a reçu en partage de la nature un instrument 
(jui est approprié à sa capacité, ou liicn i[ue les (ibri's 
du cervcau^sont analogues à la jjerfection, à l'activilc 
de l'ànic. (Cette opinion .est contraire à celle de Bonnet 
qui suppose que les Ames sojit senil)lables et (jue la 
perCection des liomnies ne gît que dans l'excellence de 
leur organisation (2). L'instrument ne serait pas tou- 
jours selon le gré du musicien, mais les cordes se ten- 
draient ou se relâcheraient j)ar des causes indépendan- 



(1) Heprt'scnlcz-vons cpde inadiinc sons l'image d'un cluvcrin 
il'iin orgue ou de quel<iun autre inslruuicul semblable. Esxai 
<iiialijli(/np, S 23, p. 1 1. ISonnet. 

(2) Ainsi, quand toutes les rtuies seraient exaelement sombla- 
tiles, il sul'lirait que Dieu eut varié les cerveaux, pour varier lou- 
les les Ames. Si fAnie d'un lluron eût pu hériter , du cerveau de 
.Monles(iuicu, Montesquieu créerait encore. Essai aitahjliqiif, 
S 771, p. 370. 

Dans une note. Bonnet ajoute " Kcniarquez d'ailleurs «luc je 
n'arilnne point iiue toutes les Aines humaines soient précisémunl 
semblables, je dis seulement ipic ipiand elles le seraient, il sulli- 
rail rpie lescor|is organisés aux<piels elles sont unies eussent été 
variés, [)Our ((u'il en résultai des ditTérenrcs relatives entre les 
Ames. 



mi';l.\ngf.s de psycholouik, dk mokalk et de politique 67 

les de sa volonté, de sorte qu'il en jouerait quelquefois 
avec facilité, et il se persuadcrail que son instrument 
est à sa disposition, (rautres fois, il essayerait en vain' 
et les cordes relilchées rendraient toute sa science 
inutile ; alors il se dépiterait et le souvenir des sons 
ai;réal)les qu'il sut tirer dans un autre temps lui ren- 
drait son impression plus pénilde. Jexpliquerais de 
même les variations (jue nous éprouvons tous plus ou 
moins dans nos facultés intellectuelles, variations qui 
sont d'autant plus marquées que le tempérament est 
moins réglé. Les divers états par lesquels je passe suc-, 
cessivement presque à chaque instant de ma vie, m'ont 
donné l'idée de cette comparaison ; elle ne paraîtra 
([u'une folie aux houunes qui n'éprouvent pas comme 
moi ces vicissitudes, ou qui peut-être y font moins 
d'attcnlion, mais je trouve dans cette idée sensible de 
(|Uoi expliquer presque tous les phénomènes psycho- 
logiques que j'aper(;ois en moi ; mon aptitude à tout 
dans certains moments, mon incapacité absolue dans 
d'autres ; le plaisir que j'éprouve lorsque les fibres de 
mon cerveau cèdent à l'impulsion de ma volonté, le 
découragement où je tombe lorsque je sens ces fd)res 
comme paralysées, et (pie mon Ame agissant sur elles 
se trouve absolument dans le cas du musicien, qui vou- 
lant jouer de son instrument sentirait les cordes se 
relâcher sous ses doigts, sans qu'il fût en son pouvoir 
(le les remonter, la persuasion oii je suis tenté d'être, 
(hins mes bons moments, que c'est moi ijui me les donne, 
tandis qu'il est évident par la comj)araison, que cet 
état tient à la dispositicm actuelle de mes organes sur 
los(ju(ds je ne puis rien. 

.\c suis d'auhint plus porti' à imaginer ipie l'auteur 
(h> la nalure a appropri('' les iVmes aux diverses organi- 



6S 



• laVUl.s DE MAINE DK HIl;.\N 



satiuiis, (jiic ic si-i'ail un aliVoux inalliciii' si la perfoc- 
tidii (les organes ne répondait pas à celle de l'Ame, 
alors celle-ci serait dans un trouble, dans un malaise 
pci'pétuei, et la preuve en est sensible dans les liommes, 
dont les organes sont viciés par des causes acciilentclles, 
tandis que l'activité de l'Ame reste toujours la même ; 
dans ce cas la vie est un su])plice. 1mi suivant cette 
o])inion, je déciderais népativenunit la (juestion de Bo/i- 
nel, savoir, si l'âme d'un lluron placée dans le cerveau 
d'un .Montesquieu aurait les perceptions de Montes- 
quieu. l']ll(> ne le pounait jias plus d'a[ii'ès mon livpo- 
tliése qu'un lionmW qui aurait joué toute sa vie d'un 
lutli à sept cordes, ne jjourrait jouer d'une harpe 
composée de trente- six. Certaines Ames sont destinées 
à certains organes et non à d'autres. Si les Ames sont 
essentiellement diirérentes et appropriées à divers 
organes, pourquoi un lioninn^ d'esprit peut-il devenir 
imbécile par accident ; son âme n'a pas changé ; il n'y 
a (pie s(jn organisation d'altérée. Bonnet peut donc 
avoir i aison. ^ 

Housseau parle dans ses Confessions d'un ouvrage 
(pi'il avait projeté et qu'il fut forcé d'intcrrcunpre. 11 
est bien fAcheux que nous ayons été privés de cet écrit 
ijui eut peut-être été le plus utile de tous ceux qui sont 
sortis de la plume de ce gi-and homme. L'utilité, la 
nécessité de cet ouvrage me frappent d'autant })lus 
que j'y ai Hioi-niénu; souvent réfléchi et que j'ai cont^u 
l'idée àv mettre par écrit (juehpies réilexions à mon 
usage sur le même sujet. 11 est (juestion des ^•ariati(jns 
que les honmies éprouvent dans le couis (h^ leur 
existence et qui les rendent si souvent dissemblables à 
eux-mêmes qu'ils semblent se ti-ansformer en des liom- 
mes dilférents. 11 n'est guère personne (jui n'éprouve 



MÉLANGES DE PSYrHOLOfilE, DE MOHALE ET DE POLITIQUE 69 

cl ne connaisse ces vicissitudes. J.J. v<julait en reclicr- 
clier les causes et montrer celles qui dépendaient de 
nous [)our nous enseigner ù les <liriger, afin de devenir 
meilleurs et de nous assurer davantage de nous- 
niènic. <i Que d'('cai'ts, dit-il, on sauverait à la raison; 
((uc de vices on cmpêclicrait de naître si l'on savait 
lorcer l'écono'mie animale à favoriser l'ordre moral 
(ju'elle contrarie si souvent... Tout influe sur notre 
machine, par conséquent sur notre àme, mais aussi 
nous oUVe mille prises pour gouverner dans leur ori- 
gine les sentiments dont nous nous laissons domi- 
ner (1). » Si J. .1. avait trouvé un tel secret, quel 
service il eut rendu aux.gens bien nés qui aiment sincè- 
rement la vertu, mais qui trouvent dans les change- 
ments successifs, dans les vicissitudes continuelles de 
leur être, des obstacles infinis, qui les empêchent de 
suivre un plan fixe et raisoniu; pour la conduite de la 
vie. Existerait-il donc un secret pour fixer un être si 
sujet aux fluctuations? .Je donnerais volontiers la moitié 
(h' ma vie pour le découvrir. Je ne crois pas qu'il 
existe d'homme peut-être, dont l'existence soit si varia- 
ble que la mienne. J'attribue ces variations à mon tem- 
péranuMit déréglé, ou peut-être à la constitution de mon 
cei'vean, dont les libres molles et délicates sont suscepti- 
liles de prendre successivement toutes les nioditications 
qui peuvent être produites par les objets divers à l'in- 
fluence desquels je me trouve exposé. Je ne puis 
garder nulle forme constante, et mes principes me 
pai'aissent l>ien on mal fondés, selon que je suis dans 
telle ou telle disposition. Cependant ma volonté est 
droite, je voudrais être vertueux et je suis intime- 

(1) Cniife^tfions. p. 2I(!-2I7, loiiii' 1,"). 



711 a:i;vuEs dk maine dk. bihan 

iiiiMil convaincu qu'il ne peut y avciir de hmilicur pour 
Midi sans une conduite saije et confornie aux vrais prin- 
cipes de la morale. Dans certains temps je nie sens 
endirasé jtour le bien, j'adore la vertu ; dans d'autres, 
je me sens une tiédeur, un rehlchemcut qui me rend 
indill'érent sur mes devoirs. D'où vient cela'? Est-ce 
que tous nos sentiments, nos ail'ections, nos principes 
ue tiendraient qu'à certains états pliysiqucs de nos 
oriiancs ? La raison serait-elle toujours impuissante 
contre l'inlluence du tempérament '? La liberté ne 
sorait-elle autre cbose (pie la conscience d'un état de 
l'Ame, tel (pie nous désirons (pi'ilsoit, dépendant cepen- 
dant de la disposition du corps sur laquelle nous ne 
pouvons rien, en sorte que lorsque nous sommes 
comme mms voulons, nous imaginons que notre Ame. 
par son activité produit d'elle-même les all'ections 
auxquelles elle se complait. Mes doutes sur ce sujet 
important seraient pardonnables dans la situation per- 
plexe et bien involontaire que j'éprouve. 

Les moralistes ne disent rien à cet égard. Dans leurs 
traités, ils font toujours abstraction du jdiysique ; on 
dirait qu'ils parlent d'un être purement spirituel et 
immuable, tant ils tiennent peu de compte du chang:o- 
raent que l'état variable tle nos organes apjiorte dans 
nos ati'ections. Il serait bien à désirer qu'un bommc 
accoutumé à s'observer analysAt la volonté, comme 
Condillac a analysé l'entendement. 11 faudrait pour cet 
objet important un pirdosoi)lie (jui se rej)liAt souvent 
sur lui-même, ou qui sortit peu de chez lui, malbeu- 
reusenieut cette aptitude à s'observer continuellement 
lient peut-être à l'état de maladie ; les gens bien por- 
tants ne peuvent guère rester chez eux; tout les invite 
à sortir et à se répandre au dehors. Ceux qui en sont 



MELANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DK lOLITIQUE "1 

empêchés par un état de souffrance connaissent mieux 
leur inférieur, mais il leur manque la force de le mon- 
trer aux autres. Ainsi nous risquons bien de rester 
toujours dans Tignorance sur ce sujet, .te ne sais si 
Rousseau aurait été bien pi'opre à traiter cette matière ; 
son ouvrage m'eut été bien utile ; il m'eut sans doute 
donné des luniiéres doiit j'aurais tiré quelque fruit. 



IV 



Le honlieur est en nous-mêmes. Cluicun répète cette 
vérité ; nul peut-être ne sait ce qu'il entend par là, 
pres(iue personne du moins n'agit conformément à ce 
principe. Comment le bonheur est-il en nous? Tient-il 
à nos sentiments? ^^lissi ces sentiments sont sans cesse 
modifiés par les objets extérieurs, ils en sont donc 
dépendants. Tient-il à un certain état de notre être ? 
Mais ou cet état est physique et dépend de la manière 
dont sont montés certains ressorts corporels, certaines 
libres dont nous ignorons le mécanisme ; ou bien cet 
état est intellectuel et tient à la modification de notre 
Ame sans (pie notre corps exerce sur elle aucune 
influence. Dans le premier cas, le bonheur est indé- 
pendant de nous, puiscpie nous n'exerçons aucune 
puissance sur le mécanisme de notre organisation; 
dans la dernière hypothèse on pourra croire qu'en 
vertu de notre liberté, nous exerçons un pouvoir actif 
sur l'économie des affections de notre ùme, et ({ue 
nous pouvons les diriger, de telle sorte qu'il en résulte 
une harmonie, un ordre qui remplira l'unie de volupté. 
Je ne prétends rien décider à cet égard, l'our savoir 



72 IKOVRKS l>i; MAINE DF. BIRAN 

ce qui on est. il faudrait pouvoir liro dans toutes les 
Anu's, ("'tro siicccssivouuMit ciiaciue lioiunio, et Je n'ai 
poui' moi ([ui' 1111)11 sens intime J'ai clierciié ce qui 
constitue mes moments heureux, et j'ai toujours 
éprouvé qu'ils tenaient à certain état <lc mou être, 
absolument indépendant de mon vouloir. J'ai éprouvé 
que les sentiments qui ni'ait'ectaient dépendaient de cet 
état, sans le produire, (jue toutes mes pensées, toutes 
mes actions étaient diri,i:ées par cette situation ; qu'elles 
variaient avec elle ; que tantôt dans le calme le plus 
parfait, tantôt dans un désordre, dans un emporte- 
ment insupportable, je suivais toutes les vicissitudes 
de cet état incompréhensible, que les choses qui me 
plaisaient davantage dans un certain moment, me 
déplaisaient dans un autre; que ce qu-i quehjuefois, 
alfectait, navrait mon cœur ou le pénétrait de joie lui 
était inditférciit dans d'autres circonstances. Enfin, 
j'ai toujours trouvé (|ue j'étais conduit par un principe 
qui- je ne niaifi'isais jamais. 

D'après mon (expérience, je raisonne ainsi : Les 
lionuiies qui eml)rassent telles opinions, (jui se livrent 
à tels sentiments, et qui pensent user de leurs libertés, 
pourraient fort bien comme moi, être toujours dirigés 
par l'état m'i ils se trouvent dans le moment; et 
lorsqu'ils attriiiucnt le iionheur ou le malheur dont ils 
jouissent aux principes (pi'ils ont embrassés ou aux 
choses extérieures dont ils éprouvent l'intluence. peut- 
être celte persuasion vient-elle de ce (ju'ils ne s'exami- 
nent ])as, et que faisant peu d'attention aux vicissitudes 
de leur être, ils vont toujours chercher la cause de ce 
qu'ils ressentent iiors deux, tandis qu'elle a sa raison, 
uni(|uement, dans leui- disposition intérieure. Un 
iionime, par exemple, ({ui aura toutes les affections 



MÉLANGES DE PSYCIIOI.OGIK, DE MOnAI.K ET DE POLITIQUE 73 

sociales, s'applaullira ot croira devoir à sa raison cette 
disposition licimnisc : mais l'ckiononiic de ses aficctions 
ne dépend-elle pas de ré<iiiilil)iT de ses humeurs? 
l'our s'en assurer, que cet liomme soit attaqué d» 
marasme ou de la consomption, ([uc deviendront ses 
sentiments moraux?... Moi-même qu"ai-je fait de bien 
lorsque je me trouve dans cet état de calme dont je 
désire la prolongation? Suis-je meilleur, suis-je plus 
veriucux, qu'un instant auparavant où j'étais dans le 
tumulte et l'agitation? D'après mon expérience que je 
ne prétends point donner pour preuve de la vérité, je 
serais donc disposé à conclure que l'état de nos corps, 
ou un certain mécanisme de notre être, que nous ne 
dirigeons pas, détermine la somme de nos moments 
heureux ou malheureux; que nos opinions sont tou- 
jours dominées par cet état ; et que, généralement, 
toutes les allections que l'on regarde vulgairement 
comme des causes du bonheur ne sont, ainsi que le 
bonlienr même, ipie des elfcts de l'organisation. 



25 décembre t79i. Je suis seul, près de mon feu, 
retenu dans ma chambre par un froid très piquant, 
survenu dans la nuit avec une telle promptitude que 
le thermomètre est descendu tout à coup du 8° au- 
dessus de zéro au 7" au-dessous. Puisque je n ai rien 
de mieux à faire, que je suis incapable en ce moment 
<le me livrer à aucune étude suivie, il faut que je 
m'amuse à réfléchir sur ma position actuelle, sur l'état 
(h- mon eonir, dans cette époque de mn vie. 



74 aCUVUKS DE MAINE UK HIHAN 

Notre cxistonco est tantôt coupée par oporpips traii- 
cliéos, tantôt ses diverses périodes se succèdent insen- 
siblement et vont i-n se confondant, par une gradafion 
qui rend inijiciceptihie le passage de l'une à l'autre. 
11 est certain (|ue notre existence successive nollVe pas 
deux instants semblables. L'homme entraîné par un 
courant rapide, depuis sa naissance juscju'à sa mort, ne 
trouve nulle part où jeter l'ancre; ses sentiments, ses 
idées, sa manière d'être se succèdent, sans qu'il puisse 
les fixer ; son T-tat moral varie comme son état physi- 
<|ue. Les changements de l'ànie répondent à ceux (jui se 
font dans le corps et celui-ci est suji-t à toutes sortes île 
vicissitudes. Entre les changements insen.sibles (ju'il 
subit dans la succession des périodes générales de 
l'organisation, c'est-à-dire la naissance, l'accroissement, 
le décroissement, il est encore sujet à des anomalies 
irrégulières, occasionnées par l'action des corps exté- 
rieurs, les circonstances où il se trouve placé. Les 
modes ■ de la sensibilité, aux(piels corresjjondent les 
différents sentiments de l'existence, sont soumis à la 
fois à un mouvement général et réguliei- dirigé par les 
lois de l'organisation, et à des mouvements particu- 
liers qu'on ne peut ni mesurer ni prévoir. C'est ainsi 
que dans le système du monde, les corps célestes sont 
enti'ainés dans l'espace par une force générale ; mais 
chaque planète a son mouvement particulier. 

Chaque homme devrait être attentif à ces différentes 
j)éi'iod('s de la vie ; il devrait se comparer à lui-même 
en différents temps, tenir registre de ses sentiments 
particuliers, de sa manière d'être, en observer h s 
cfiangements, à de courts intervalles, et t;\clier de sui- 
vre les variations dans l'état pliysique qui correspon- 
dent à ces irrégularités dans l'état moral. S'examinaiit 



m)':langi;s hk psychologie, de morale et de pot.iTiQiE -o 

cusuito, dans des périodes plus éloignées, il compare- 
rait SOS privicipes, sa maniôrc aénérale do voir dans un 
temps, dans sa virilité par exemple avee les idées qu'il 
avait dans son adolescence et dans sa vieillesse. Si on 
avait ainsi divers mémoires faits par des observateurs 
d'eux-mêmes, quelle lumière rejaillirait sur la science 
(le l'homme !'.. Si cliàcun de plus avait déterminé 
à peu près son tempérament et les altérations qu'il 
a éprouvées, on pourrait c<jnnaitrc, par la comparaison, 
le l'apport des sentiments moraux avec les états divers 
de la machine, et par un relevé général déterminer 
(piel est le caractère moral correspondant à tel ou tel 
sentiment, et résoudre à peu près ce problème insolu- 
l)lc : tel état physique étant donné, déterminer l'état 
moral et vice versa. Il me semble, quoique ma vue 
courte n'entrevoie ce projet que confusément, qu'on 
ne parviendra jamais autrement à une parfaite con- 
naissance de l'homme, et qu'on ne le dirigera jamais 
par des moyens moraux, si on n'y joint la connais- 
sance des nujyens pliysiques. 

Mais comment un tel projet pourrait-il s'ell'ectuer? 
Les hommes, toujours occupés des objets extérieurs, 
n'existent que hors d'eux-mêmes; ils répugnent pres- 
(jue tous à s'occuper d'eux. C'est au point qu'il est dif- 
ticile de leur persuader, lorsqu'ils changent de goûts, 
de caractère, que ces changements leur appartiennent ; 
ils sont toujours portés à attribuer à ce (pii les entoure 
leurs propres variations. Au lieu de songer à ce <pii 
, reçoit les sensations, ils font tout dépendre des objets 
de ces sensations, comme s'il y avait dans ces objets 
quelque cliose de réel. De là viennent les faux calculs 
de bonheur. On se dit : Un tel est heureux parce qu'il 
possède tel bien, sans demander (piel est l'état de sr)n 



76 ii:cvi;i:s DK MAISI-; m: bikax 

cii'ui'. Je sei'ai pjn'l'aifi'iiicut heureux, «lit un antre, 
lors(jue j'aurai atteint un tel degré de fortune ; il ne 
rélléchit pas ([ue. dans ce temps peut-être, il sera dis- 
posé de manière à nr- pouvoir apprécier aucune des 
jouissances «ju'il se promet. Revenons à moi. 

Si j'avais exécuté ce cpie je viens de dire, si depuis 
deux ans que j'ai vécu tranrpiille et m'occupant beau- 
coup de moi (comme le font ordinairement les irens 
cacocliymes et solitaires) j'avais tenu compte de toutes 
les variations par lesquelles j'ai passé, il en résulterait 
maintenant le tableau le plus original, le plus varié et 
pour moi le plus instructif. Ma sensibilité concentrée, 
faute d'objets sur lesquels elle jiùt s'exercer, ou, pour 
mieux dire, faute d'avoir l'habitude d'être exercée par 
les objets sim])les qui m'entouraient, s'était rc2)liée sur 
elle-même. Avec une niiicbine frêle, presque toujours 
malade, je ne pouvais guère me répandre au dehors : 
j'existais donc en moi, je suivais toutes les vicissi- 
tudes qui s'opéraient dans ma manière d'être. J'avoue 
ici que jamais jr ne me suis trouvé deux jours de suite 
dans la même [josilion. jamais le même le matin que h- 
soir : aussi jamais n'y a rien-t il eu de suivi dans nus 
goûts ni dans mes projets. Je n'ai jamais rien désin- 
avec constance. Ce qui flatte les hommes, ce qui a 
tant d'empire sur eux, les riches.scs, l'ambition ! rien 
de tout cela ne m'a tenté un instant; les affaires ne 
m'ont januiis occupé. J'ai été dans ma maison comme 
un étranger, aimant à user des petites conunodités de 
la vie, mais sans calcul pour me les procurer. Ainsi 
j ai niaïKpié de tout ce (|ui exerce ordinairement l'acti- 
vité des hommes et (jui leur fait passer leur vie dans le 
troulde, dans les distractions qui les tourmentent sou- 
vent, il est vrai, mais sans lesquelles lisseraient encore 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIQUE 77 

plus malheureux, puisque rennui cuipoisonucrait leur 
vie. 11 faut, en effet, que cette activité naturelle s'em- 
ploie, se dépense et lorsqu'elle manque de moyens, ou 
elle sait s'en créer, ou bien, forcée de se concentrer, 
elle tourmente en elle-même le mallieureux qui la porte 
en lui, semblable au feu électriciuc qui, lorsqu'il se 
conununique également, garde son équiliiire, mais qui 
accumulé sur un patient, placé sur l'isoloir, le tour- 
monte, l'agite et finirait par le tuer. Cette activité est 
mi des caractères distiin,tifs de notre esijèce ; elle entre 
dans les vues de la nature, qui ayant fait l'homme 
pour la société, a du lui donner ce besoin d'occupa- 
tion, de travail, que cet état exige. Mais cette «activité 
est toujours en rapport avec les modes de la sensibilité. 
Lorsque ces modes sont constants, ou qu'il y a dans le 
physique ce que les physiologistes nomment stabtli/é 
d'cner</ie, elle peut s'appliquer à une certaine série 
d'objets analogues entre eux, et alors on voit une 
volonté plus fixe, plus permanente. Lorscju'au con- 
traire les modes de la sensibilité sont variables, et 
sujets à des écarts continuels, l'homme ainsi affecté se 
sent continuellement entraîné d'objets en objets ; il ne 
peut se fixer, s'appesantir sur rieu; nul goût seusé, 
nul caractère déterminé ; l'irrésolution, l'état le plus 
])énible remplit sa vie ; il hait aujourd'hui ce qu'il 
aimait hier : il no se conçoit ])as lui même. 

Œstuat cl vihv (lisconvenil on/iite lolo ! (1) 

.l'ai été longtemps ilans cet état : ma manière d'être, 
<le sentir, n'a jamais été fixe (2). Après une vie de 

(1) Ilorni-e. l'i-eiiiii're Kpili-o ihi [iroiiiioi- livre. 

{i\ l'rois miai-ls de page iiiaïKiiiont iii 'liuis le inantiscril. 



7S ŒUVIIES DK MAINE I)K RIHAN 

luiiiultc (M lie- (iissi^jatiuii, ju luo suis reliié dans la 
solifiulc où je vis encore, et je me remets sous les yeux 
ce qui a successivement exercé mon activilr depuis 
vinyt-six mois jusqu'à ce moment, qui est une é])o(iue 
rcmarquidjle. Deux années ont rté consacrées à l'étude, 
je veux dire aux livres, car jeu ai jjlus feuilleté que jr 
n'en ai appris. L'envie de devenir savant m'a tonrm(>idé 
l<>n,i:tenq)s ; mais le désir de tout apprendre à la ibis, 
fruit du défaut de stabilité que j'ai <lépeint, m'a 
entraîné dans l)ion des genres d'étude qui n'ont aucun 
rapp(jrt ; j'ai perdu i)eaucoup de temps (jue j'aurais pu 
employer d'une manière utile, sans doute, si je m'étais 
livré aux parties qui me conviennent davantage qui sont, 
je ci-ois, la métaphysique et la morale. L'étude des mathé- 
matiques m'a pris iiien du tenq)s; j'ai conçu beaucoup de 
choses dans cette science, inaisje n'ai i)as une tète àcalcul, 
et ma santé est trop faible pour supporter l'extrême con- 
tention qu'exige cette étude. Cependant quoique je ne 
profitasse guère, et que parmi la foule d'idées iiétérogè- 
nesqnc j'entassais, peu restassent dans mon esprit, j'em- 
ployais du moins mon peu de supertlu d'existence de 
la manière hi plus innocente. J'étais avare de mon 
temps, je cherchais à l'employer avec scrui)ule. J'avais 
acquis par l'habitude de l'occupation une certaine 
modération que je croyais être de la philosopiiie, mais 
qui venait plutôt, je pense, de la faiblesse de mon 
tempérament qui allait en croissant tous les jours. Mes 
anciens goûts étaient plutôt assoupis qu'éteints : des 
circonstances nouvelles les ont éveillés, et en me fai- 
sant ai^ercevoir que je n'étais pas aussi changé (pie je 
l'avais cru. elles m'ont inspiré le projet det;\eher de me 
former un plan plus solide, plus approprié à mon état 
réel que celui que j'avais d'ai)ord voulu embrasser. La 



MKLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIQUE -9 

sagesse est sur un mont très escarpé ; si on prend un 
élan trop fort, si on veut le monter trop vite, on risque 
de rouler en bas avant d'être arrivé à la cime. Remon- 
tiins donc à pas lents. 

Je vais donner une prouve du peu d'empire que nous 
oxerrons sur nos propres idées, comment ces fantômes 
légers paraisseôt, disparaissent, passent, repassent, se 
succèdent tantôt avec ordre, tantôt avec une bizarrerie 
insupportable sans que l'Ame, pure spectatrice, puisse 
réparer le désordre qu'elle attribue à quelque arrange- 
ment physique, ni produire l'iiarmonie dont elle est 
toujours lîortcc à s'attrii>uer la gloire. Il me semble 
(puuit à moi, que je ne suis en aucune manière le 
iiiailre dr mes idées; mon cerveau est tantôt monté 
sur un ton, tantôt sur un autre ; une libre ébranlée par 
hasard produira un éi)ranlement dans celles qui lui 
sont liées, et de là une suite de perceptions^ que je ne 
puis arrêter ni prévoir. Quelquefois plusieurs fibres 
dissonnantes sont mues à la fois, et alors la cacophonie 
règne dans le cerveau, comme si une main ignorante 
touchait en même temps toutes les touches d'un clave- 
cin. En quoi puis-je y remédier ? ce n'est pas ma faute, 
c'est celle de l'ouvrier. Revenons à ma preuve. Je ne 
me suis guère jamais avisé de faire des vers : à l'Age 
dr (hx-huit ans, étant amoureux, j'essayai de faire quel- 
ques rimes. Depuis, je n'avais pas songé même à essayer. 
Depuis (juatre ou cin([ ans que j'ai uiis le nez dans des 
ouvrages sérieux et abstraits, je n'ai lu aucun poète, et 
d'après riih'>e de l'utilité (pie j'attachais à cette occupa- 
tion, à moins (pi'on nait uuc aptitude décidée, un talent 
né pour la poésie, j'aurais cru que c'aurait été le dernier 
de mes passe-temps... avec ces dispositions. Je vins un 
(U' ces jours à tomber par liasard sur une cantate de 



80 IKUVHKS IlH MAINK MK lilIiAN 

MétastiiSf, iiililuli'c la jhiiiki rmi ou k- piiiitcmps. Jt- 
ne sais comment il se lit (jiic lidéc me vint de la tra- 
duire en vers. D'abord je ne m'y attachai (juo léijère- 
ment ; insensiblement cette idée se l'urtilîa. J'essayai 
sur le premier vers. Je crus avoir réussi ; enfin je m'y 
attachais si iiion cjue quoique on rougissant et me 
moquant de moi, je passai (juelquos heures à ce singu- 
lier travail prtur Icquid je ne suis sûrement pas fait, et 
fjui n ,1 aucun ra{)porl avec ma manière d'être liabi- 
tuellc. \'oici ma traduction lionne ou mauvaise, mais 
qui tiendra sa place j^'ii'H^i l*-'!» folies qui me passent 
par la tète. 

Déjà les prés reprennent leur verdure, 

Les arbres se couvrent de fleurs, 
Le dou.\ zéphyr ranime la nature 
Le printemps se revèfdes plus riches couleurs. 
Hélas ! pourquoi sens-je couler mes larmes 
Dans cette saison des plaisirs ? 
D'où vient que les naissants zéplivrs 
I{év(nllpnt la fureur des armes V 
cruauté du sort ! 
malheureuse Irène ! 
Mon amant va bientôt s'élancer dans l'arène ! 
Cruel printemps, tu m'apportes bi mort, 
l'ieurs ([ui naisse/, dans la prairie, 
zéphyrs dont le souflle entrouvre ces boutons. 
Allez porter ailleurs le plaisir et la vie. 
Vos faveurs dans mon sein se changent en poisons. 
Il méconnut l'amour, il ignora ses charmes, 
Ce barbare, cet insensé 
Qui mit en art la cruauté 
En inventant ces homicides armes. 
Fléau.\ de la nature et de l'humanité ! 
délire, ô fureur, l'amant fuit son amante. 



MIÔI.ANfiES DE PSYCHOLOGIE, OE MORALE KT DE POLITIQUE 81 

II court à l'ennemi. Il s'élance aux combats. 

Et de Tamour quittant les bras 
La trompette guerrière est tout ce qui l'enchante. 
Serais-tu donc, Ticis, avide de lauriers ! 
Ah ! garde toi de ci.'tte vaine gloire 1 
La carrière d'amour t'offre aussi la victoire. 
Et un amant aussi, n'est-il pas un guerrier"? 
N'a-t-ii pas besoin d'art, de temps, d'e.xpérience ? 
N'a-t-il pas à souffrir de pénibles travau.x ? 
Pour connaître le plan d'attaque, do dél'ense, 
Pour pouvoir écarter de dangereu.x rivaux ? 

'Jiiel triomphe dans la conquête ? 

(Juel art pour en savoir user 

Lors de 1 assaut qu'il laut brusquer 

'Ju faire une haijile retraite ! 
Cet art profond l'amour sait l'inspirer. 

Tantôt il di'vient téiiiérniro, 
11 sait quand il le faut se montrer langoureux. 

Son ton devient plus doucereux. 
Ou bien semble exhaler une adroite colère. 

Mais bientôt à ces doux débats 

Succède une trêve agréable. 

Enfin, après la lutte aimable, 
El vainqueurs et vaincus bénissent le combat. 
Mais qu'entends-je '? Le son de la trompette 

Jl'annonce que tu vas partir. 

Pourquoi me fuir ? Ingrat, arrête ! 

En vain je veux te retenir. 

Pars donc ! La malheureuse Irène 

Ne veut pas flétrir tes lauriers. 

Mais avant que de la quitter, 
.\vant de rompre une si douce chaîne 
.lotte un regard sur moi. Dieux, c'est-il le dernier"? 

Va, mais reviens, couronné par la gloire, 
Conserve-moi la vie, en veillant sur tes jours, 
Et viens bientôt unir les myrtes de l'amour 

yi. DE H. I. — 6 



82 <i:uvKi-;s dk maink df hiuan 

Aux beaux lauriers de lu victoire. 
Songe PII quelque lieu que tu sois 

Ouelquel'ois à ma peine, 
Et dis-toi, la fidèle Irène 
Ne respire, ne vit, n'existe que pour moi. 



Vl 



Lorsqu'on exaiuiiie un objet dans le lointain, il parait 
d'autant plus s'éloigner qu'il y a plus d'objets interpo- 
sés entre le spectateur et lui ; c'est ainsi que l'honinie 
qui s'occupe, qui leniplit sa vie d'actions ou de travaux 
utiles, jetant les yeux sur le jioint de départ et celui 
où il est jiarvenu, croit avoir parconi'u une Ionique car- 
rière, tandis (jue l'honinic oisif, inutile aux autres, à 
charge à lui-inènie, dont la vie se ])asse dans une mol- 
lesse léthargique à une futile activité, trouve que le 
tenipss'est envolé très vite. Pour ce dernier, les jour- 
nées sont longues et les années sont courtes : il en est 
au contraire de l'auti'e. F>orsqu'il ne s'intercale dans la 
durée aucune action (jui l;i divise, elle parait se raccour- 
cir comme l'espace vuide au bout ducpiel on aperçoit 
l'objet. Travaillons donc. Le travail entre autres avan- 
tages à celui de r.uidiirrir les heures et d'étendre la 
vie. 



II 

SUR LE BONHEUR 



.le me deiuande ce ([ui pourrait faire mon hoiilieur 
dans mon état actuel. A[)i'ès m'èfre l)ien consulté, je 
tiouve que ce n'est pas tel ou tel état de ma fortune qui 
me rendrait heureux, mais tel état, telle modification 
de mon être que j'imagine, que jai éprouvée, que 
j'éprouve par temps, par instants, mais qui malheu- 
reusement nest qu'instantanée. .le ne demanderais 
donc autre chose, sinon que cette modification fut lialji- 
tiielle ou continue et je me croirais èlre aussi heureux 
(|u'il soit jamais permis à un liomme de l'être. 

(Test une ciiose singulière pour un liomme réfU''chi 
et qui s'étudie, île suivre les diverses modifications par 
lesquelles il passe, bans un jour, dans une heure même 
ces modifications sont quelcpiefois si opposées qu'on 
douterait si on est hion la même personne. Je con(;ois 
(ju à tel état du corps répond toujours tel état de l'Ame, 
et que tout dans notre machine étant dans une fhictua- 
tioH (oiitianelle, il est impossihle que nous restions un 
(piarl d'iieure dans la même situation absolue d'esprit. 
Aussi suis-je bien persuadé que ce (jue l'on appelle 
coup de la fortune contribue généralement beaucoup 
moins à notre mal-être, à notre inquiétude, que les 
dérangements insensibles (parce qu'ils ne sont pas 
accompagnés de douleurs) qu'éprouve [lar diverses 
causes notre frêle macliine. Mais peu d'hommes s'étu- 



84 



ii;uvBKs i)i: MAiNK m: hikan 



(lioiif assez jioiir se ci)ii\ aiiicro Je cette \ érité. Lurscjue 
le (lél'aiit d'éiiiiilihre dos fluides et des solides les rend 
cliaiiriiis. iiiélaiH<dii[iies, ils attribuent ce qu'ils éprou- 
vent à des causes étraii,i;ères, et parce que leur imaj;!- 
natiou montée sui' le ton lugubre ne leur retrace (pie 
des objets afflit-'eants, ils pensenl ijue la cause de leur 
chagrin est dans les objets mêmes. Mais ipiil s'opère 
un beureiix chau.ucment dans leur état physique, vous 
verrez fout à coup ces fronts se dérider, ces visages 
tristes s'épanouir. D'où \ icnt la métamorphose ? Rien 
n'a changé autour d'eux : la cause de leur peine n'était 
donc pas hors d'eux-mêmes. (Juclle que soit la cause 
de ces altérations produites si subitement dans les 
iiulividus, il est certain (prelle existe. Peut-être la phy- 
siologie pourrait-elle aider à la connaître. Je convoiscon- 
i'usément que dans tel état du cerveau, les fibres appro- 
priées aux (d)jcts agi'éables sont pour ainsi dire 
iiaralvsées ou incapables de ressort connue une corde 
détendue, tandis (pie celles que les alfcctions tristes 
peuvent faire mouvoir, sont de la plus grande mobilité. 
Dans ce cas-là, nous sommes disposés à la mélancolie, 
rien ne peut nous égayer; que la machine se rennuilc 
sur un autre ton, nous voilà dans un élal tout à fait 
opposé. 

Cette explication (pii me vient dans l'esprit, n'est 
peut-être (ju'une folie, mais ce qui n'eu est jîas une, 
c'est l'utilité que mms pourrions retirer, pour nous con- 
duire dans la vie, de la persuasion que la source des 
maux de notre condition est Ijicn j)lus en nous-mêmes 
(|ue dans les choses extérieuics anx(pndl('s nous les 
lapportons. Si nous étions bien convaincus de cette 
vérité, nous nuirnmrerions beaucoup moins contre le 
sort, nous ne nous agiterions pas pour nous délivrer de 



MI5LANGKS DE P>YCH0r,0l ilE. Dl'. MORALE ET DE POLITIQUE 



85 



CCS (Hats d'anxiiHi-, uciiis aiirinns plus de résignation, 
r.tudiant contiimclleniont ce qui peut le mieux éloigner 
le trouble, la maladie de notre esprit, et nous mettre 
dans cet état de paix, de quiétude, qui seul peut nous 
l'aire jouir de la vie, indépendamment de tout ce qu'on 
regarde comnuuiément comme le véhicule des plaisirs, 
nous ne tarderions pas à découvrir que la modération 
en tout, l'éloignement des plaisirs Itruyants, surtout la 
liienfaisance et le soulagement de l'infortune d'autrui, 
(Ml un mot, les plaisirs attachés à une conscience pure 
et à une santé ferme pourraient seuls nous rapprocher 
de cet état physique dans lequel je fais consister le 
bonheur. Nous chercherions donc par ce moyen à par- 
venir à cet état (Ui à nous le rendre habituel ; nous 
deviiMidrions moins malheureux et par conséquent 
moins méchants. 

(Jn ne saurait imaginer coml)ieu l'élude de nous- 
mêmes si rare, si peu connue, nous serait utib> ; de 
combien d'illusions elle servirait à nous guérir ; com- 
liien elle nous mettrait sur la voie du bonheur. D'après 
mes premières idées, si nous reconnaissions que l'état de 
trouble, d'anxiété est presque purement physique, nous 
If" regarderions comme une maladie, et ayant éprouve 
ce qui peut nous en garantir ou nous empèclier d y 
tomlier aussi souvent, imus mettrions ces moyens en 
prali(pie. Alors nous aurions i)Our parvenir au l)onheur 
un but bien plus fixe, l)ien plus certain que ceux que 
nous suivons ordinairement, c'est-à-dire ces chimères, 
ces plaisirs tumultueux (|ni nous éloignent de ce que 
nous cherchons, ou qui ne nous distraient un moment 
([Ue pour nous plonger ensuite dans l'ennui de nous- 
mêmes, dans la satiété, dans le vidf, dans la misère, 
r.ontimudhinrnl occupés à rectiller ce ([ne nous trou- 



Sfi iKUVltlîS DK MAINE IlK BlIiAN 

vcrions de défectuoux, de contraire à notre nature, 
iikUs ferions eli;i(jiie jour de nouveaux pas vers la [)er- 
fcrtion, et par conséquent, vers la lelicité. 

Je crois donc (|ue le seul tjui soit sur la route de la 
sagesse ou du l)onheur (car je ne crois pas qu'on puisse 
séparer ces deux choses) c'est celui qui, sans cesse 
occupé de l'analyse de ses aûections, n'a presque pas 
un sentiment, pas une pensée, dont il ne se rende compte 
à lui-même, attentif à proscrire tout ce (pii pourrait 
contrarier le modèle de perfection ([u'il s'est fait. 
Voilà, je crois, l'être moral, car je ne crois pas ipi'on 
puisse donner ce nom à celui qui n'agit que d'après des 
sensations ou des impressions presque mécaniques. 
L'être dont je parle, suivrait aussi avec attention les 
changements physiques qu'il éprouverait. Ne pouvant 
y remédier absolument, il cliercherait au moins à les 
prévenir et à se maintenir dans un état où il n'eut 
point à rougir de lui. Si quelquefois il était entraîné, 
au moins il ne le serait pas sans (piil s'en aperçût et 
\l reprcndiait l'tMupire dès (ju'il le pourrait. Esclave, 
pour quel(pies instants, de certains mouvements impé- 
tueux, au moins il n'en serait pas la dupe ; ils l'entraî- 
neraient sans le perdre. 

.le suis toujours occupé de ce qui se passe en moi. 
l.ors(juejcmc sens très disposé à la joie bruyante, (pie 
les esprits animaux sont, chez moi, dans un grand 
mouvement, cet état, si je m'y laissais aller, pourrait 
être agréable, pour (pielques instants, mais je m'en 
niélie et je le redoute prescpie autant (jue son contraire. 
Ma grande ambition serait de me maintenir dans la 
situation moyenne. Celle-ci m'oll're l'image d'une paix ' 
si (bmce I D'ailleurs, comme je sais qu'il est de la nature ■ 
des grands mouvements de ne pouvoir conserver la { 



MKr.ASnES DE PSYCHOLOOIE, DE MOliALE KT DE POLITIQUE 



87 



stabilité, je cherche lu situation qui soit la moins 
sujette aux variations, mais souvent je la cherclie en 
vain. Si l'homme est un être mixte, le bonheur pour lui 
ne peut consister entièrement ni dans un état physique, 
ni dans un état moral déterminé, mais dans l'accord de 
ces deux états. La santé de rame et la santé du corps 
réunies, voilà,'je crois, ce qui constitue la plus grande 
sommede bonheur qu'un homme puisse comporter dans 
cette vie. 

Il est un certain état (jue j'éprouve trop souvent, où 
absolument incapable de penser, dégoûté de tout, 
impatienté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la 
tète lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière 
la plus désagréable. Je me révolte contre mon ineptie; 
j'essaye, pour m'en sortir, à m'appliquer à diverses 
choses; je passe d'un objet à un autre ; mais tous mes 
cU'orts ne font que rendre ma nullité plus sensible. 
Non seulement les idées abstraites ne peuvent s'arran- 
ger dans mon cerveau, mais encore il me semble c[ue 
les objets sensibles ne peuvent plus faire leur impres- 
sion. Ce qui contribue à rendre cet état insoutfrable, 
c'est le souvenir d'un état plus parfait et la comparai- 
son que je fais de ces deux manières d'être si oppo- 
sées. Cette comparaison m'humilie pour le moment 
actuel, et me rend bas à mes propres yeux, ce qui est 
la p.'ine la i)lus cruelle. Un .sot toujours sot n'est pas à 
plaindre, parce (juil ne s'imagine pas qu'on puisse 
être autrement que ce (pi'il est. ^lais je ne conçois 
pas d'état plus désolant, que de se trouver si 
fort au-dessous de soi-même. Imaginez un musicien 
habile, accoutumé à tirer des sons mélodieux de son 
instrument, et qui tout à coup sent ses doigts se raidir 
et perdre toute leur flexibilité, .le préférerais, je crois. 



8S 



iix'vp.ns DE :m.\ink de niiiAX 



la ilniil(Mii' à cctlr .situati(jii triiiiéaiilisseiiionl car ia 
douleur est toujours aicompaguée du vif désir de s'en 
délivHM'. Mais cet état semble uousôter foute espèce de 
seiiliuieiit. (Jue faire alors? S'amuser eouunc je fais 
maiutenant à le décrire, eu atteudaiit qu'il passe et (pic 
la vie succède à la mort. 

.1 iiuagiue (|uc tous les liouiuies ressentent, plus ou 
moins souvent, une pareille inlirmité ; mais elle 
devient plus sensible à celui qui tient iial)ituellement 
en activité ses facultés intellectuelles. 11 faut dans ce 
cas là se résigner, supporter sa bétisc, comme on sup- 
porterait un accès de fièvre, et se soumettre toujours à 
la nécessité. Mais quelles réflexions affligeantes et 
Inimiliantes pour j'iinmanité ne pouvons-nous pas tirer 
de là .' (le qui élève l'iiounne au-dessus de la brute, ce 
sont les facultés intellectuelles ; néanmoins cette por- 
tion de notre ètiT si gTande, quelquefois si sublime. 
lors(pr'on considère jusqu'à quel degré elle s'est élevée, 
à cond)ien peu de cbose tient-elle? Un rien va la 
détruii'c : qu'un certain vent .souffle, (jne l'atmosphère 
soit un peu plus pesante, qu'ime digestion soit labo- 
rieuse ; ou bien ((u'uiie cause qindconque retarde la lil- 
tration du lliiide nerveux, l'Iionuiie de génie va n'être 
l)lus (prun sot. lUdlon était i)resi]ue tombé dans l'en- 
fance, dit-on, et d'Alendjert n'entendait plus à la fin le 
calcul différcnliid. 

Ouoiciue l'état dont je viens de parler soit souvent 
inévitable, en dépit de tous nos soins, cependant on le 
peut prévenir par quebjucs moyens auqnels je me rends 
bien attentif, pour éloigner ces moments que je regarde 
comme retranchés de mon existence. La fempérain-e, 
la fuite de (piehpie excès tpie ce soit, la tranquillité 
d'esprit et bi permanence d'une situation de l'Ame, 



MKLANIiES DK PSYCHOLOGIK, DE MORALE ET DE POLITIQLM. 89 

telle iiu'uii se plaise à descendre en soi-même, et 
([u'en s'y mirant pour ainsi dire on n'y voit que de 
lions sentiments, et jamais des images qui nous fassent 
rougii' : voilà l«s meilleurs moyens pour éviter ces états 
d'anéantissement et de trouble qui nous ravalent. Lors- 
que l'Ame est calme et pure, l'esprit ne nvanquc guère 
de s'en ressentir et il prend un caractère d'exaltation 
inconnu'à ces hommes cpii aiment à se vautrer dans la 
fange du vice. 'Aussi suis-je l)ien persuadé que sans la 
vertu, il n'y a pas de vrai génie ; et si l'on voit quel- 
(piefois des esprits élevés avec des âmes viles, c'est 
qu'ils perdent leur l^assesse dans le moment où ils écri- 
vent et que le génie élève l'àme pour quelques 
moments, (^lene sont plus des hommes vicieux qui écri- 
vent : ils ont ouldié leur vraie nature. Encore bien sou- 
vent reconnait-on que les sentiments qu'ils ont dépeints 
sont factices, et ils parlent à l'esiirit sans toucher le 
cœur. 



II 



Quel est (ou ((uel serait) le caractère distinctif de la 
sagesse et du lionlieur (pii eu est inséparable ? Je 
réponds avec Sénèque et plusieurs autres philosophes 
que c'est l'unité, unité dans les goûts, dans les mœurs, 
dans les all'ections, dans les habitudes, dans la forme et 
le but de la vie humaine. En effet, la sagesse se dis- 
tingue par l'harmonie des affections de l'Ame, des pen- 
sées de l'esprit ; tout est coordonné, assujetti au même 
plan, tout y converge vers la même tin, la plus grande 
perfection possible, et le tyjir suldinu' de cette perfec- 
tion étant profondément empreint dans les cœurs, sans 



90 



iKUVHKS [IK NFAINE DK HIRAX 



cesse présent à reiiteiuleinent, toutes les actions ilt^ la 
vie, tous les moyens naturels ou aic[uis sont (lirini'v 
néccssîiirement vers ce point lixc, cuniiuc vers un pliai r 
lumineux, placé dans une ile entourée d'écuciU. 
L'iinmme ainsi constitué ne s'égare jjoint dans la caL- 
l'ière de la vie, il ne Hotte point au gré des événenu'nls, 
des passions (jui tendent à le détourner, ou si des for- 
ces pertnri)atrices le l'ont momentanément dévier de sa 
route, raun>m'' promptement par la force centrale à 
laquelle il ohéit, il rentre bientôt dans l'orhite où la 
sagesse le l'ail <-ircnler. (Jnand un ne sait on l'on va et 
(ju'<in n"a point de i)nt déterminé, toute roule est égale- 
ment i)onne, et on n'a rien de mieux à faire que de se 
laisser entraîner aux courants : tel est le sort de pres- 
que tous les liommes. Un se trouve placé dans telle 
position, soumis à l'action de telles circonstances que 
les chances <lu sort ont arrangées; des habitudes con- 
formes à cette situation s(> fortifient en nous et nous 
dominent invinciblement. Nous nous faisons une seconde 
nature particulière ; nos gontg, nos inclinations, nos 
senlimenls prennent cette disposition (ju'il (>st impossi- 
ble de elianger et ne soupçonnant pas (ju'il y ait une 
manière d'être préférable à la nôtre, ou même qu'on 
puisse être autrement, nous coulons une vie obscure, 
létiiargitpie, inutile et nous !îe savons à la fin pour.'juoi 
nous sommes nés. 

Heureux ceux à ipii 1 éducation, les préceptes, les 
exemples reçus ont donn»' une forte inipidsiun vers le 
but uniquement noble, luiiquement digne de l'Iiomnie : 
la perfection des facultés qu'il tient du Créateur et leur 
direction vers le bonheur seul compatible avec la rai- 
sou 1 (^eux-là seulement sont dignes d'avoir vécu, puis- 
qu ils peuvent laisser des traces honorables de leur 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE. DE MOHALE ET DE POLITIQUE 91 

existence, taudis ((ue le coiniiiun des hoiiuncs cédant à 
rabcrration de toutes les folies, de toutes les petitesses, 
vivent inconnus à cux-niènics et meurent sans avoir 
vécu. 

Ce qui me sendjle pire dans la condition ordinaire 
des lioninies, c'est qu'ils soient à peu d'exceptions près, 
condanniés à s'ignorer eux-mêmes. Leurs facultés vir- 
tuelles peuvent rester enveloppées, sans être connues 
de ceux qui les possèdent, jusqu'à ce que des circon- 
stances fortuites leur donnent lieu de s'exercer. Tel 
lioniiue ignorera toujours peut-être ce à quoi il serait 
i'(>elleincnt propre, et le peu d'accord qui règne entre 
la fortune et la nature, mettant presque toujours les 
hommes hors de leur place, contribue puissamment à 
enfouir les talents et à les priver des moyens de déve- 
loppement : ce (|ue je dis (h^s facultés de l'entendement 
s'applique encore davantage aux inclinations du cieur, 
aux vices et aux vertus. Tel ne sait peut-être jusqu'à 
quel point il peut-être vertueux, et (heureusement sous 
ce rapport), à quel degré il serait susceptible déporter 
la pervtMsité. Sous l'écorce d'un lunnme poli et hon- 
nête, en apparence, est caché souvent un profond scé- 
lérat ([ui s'ignore lui-même, mais ipii se montrera tel 
lorscjue les circonstances donneront lieu à son carac- 
tère de se développer. Combien d'exemples funestes de 
la vérité de cette réflexion dans ces derniers temps ! 
Mais en examinant particulièrement l'homme (jui s'étu- 
die, qui s'observe de bonne foi (car c'est sur celui-là 
seul que porte mon DJiservation) je trouve que rien n est 
plus maliieureux ([ue d'ignorer la portée de ses facul- 
tés, de ne savoir jus(|u'oii l'on peut aller, à quel terme 
on doit s'arrêter, en un mot quel est le meilleur parti 
f|ue l'un puisse tirer de soi-même. En eil'et. je suppose 



IKUVRli^ DK MAINK OIÎ lilIlAX 



un liuinnii' qui soumis, |i(Mi(l,iiit li- coui-s de sa jeu- 
nossc, à l'acfion d'uiir l'ouli- (1(^ circonstances, s'est 
aj)])li(iuc'' succossivenient à diil'crcnts genres d'études, 
(jui a lanti'it sui\i if Imront des passions, des anuisc- 
un-uts. des IVi\()lit(''s, tantôt s'est concentré dans la 
retraite pour lire, niéditer, étudier, cet lioninie auia 
néccssaircniciit <niilract(' plusieurs lialiiliidt^s diUV^reii- 
tes (pii se ci>inl)attaiit, réuiiant ciiacuni' tour à tour 
selon les dis[Kisilious pi)ysi(|ues et stMisiblcs du leiu- 
piMamentl feront de lui un être mixte et très varial)le. 
Si cet homme observateur de lui-même, tel <pie je le 
supi)ose. veut s'étudier, pour connaître le parti (juil 
peut tirer de lui, dans l'Aide oi'i l'on se iixe détinitive- 
ment à quehpie cliose, il se ti'ouvei'a extrèuuMuenl 
emliarrassé, car les niodilicafions ditrérenfes, pai' les- 
quelles il se sent passer' successivement, jiar snit(> des 
diverses lialiilmles ou des t;oùts qu il a contractés, ne lui 
permettront pas de connaître le i;<'nri' de vie ou d'occu- 
pation (pii lui convienne davantai^c, ni de s'arrètei- déli- 
uitivemenf à rien malgré sa bonne voloidt- et- ses 
ellorts : je dis que cet état est extrêmement pénible, el 
j'en parle par expérience. Quel moyen ])our un liommr 
t(d (pie je viens de le supposer, d'étai)lir eu lui celle 
unité, cette iiarmonii' si belle et si dil'lieile à rencontrer ! 
Je pense(pi'en pém-ral ce siuue caracli'ristique de la 
sjjuesse est plus aisé à conccvoii' (pi'à att<Mndre ; il est 
j)our le plus iiraml philosophe ])rati(|ue ce (pi'est I'Iin- 
p<>rbole à ses asymptotes. Au surplus, tout(ïS les lins 
ipu! se propose la morale (?xii;cnt peut-être certaiu(>s 
conditions, sans lescjuelles il est impossii)le de les 
atteindre, et la liberté de l'homme sora toujours. (|ui>i 
cpi'on en dise, renl'ei'nn'e dans (k's limites plus ou moins 
étroites où les cii'eouscriveut les iufluem-es du tenqn'-- 



Mki.AN'.iN m; l•^sVl■JlOl.ouIE, 11I-; miji:ai.e kt ui; POLITIQI'K 93 

rainent ou de la constitution pliysi(jue du corps et l'éner- 
gie des passions qui en est une suite et les niodilications 
variées du caractère qui sont en raison composée du 
tempérament et de l'éducation. Au milieu de ces varia- 
tions du pl)\si(|ue. auquel correspond nécessairement 
le moral, de ce llux continuel d'alleclions, de senti- 
ments opposés'que font naître et les événements de la 
vie et les chances inévitables de la fortune, Ihonnne 
être successif par sa nature, peut-il pi'élendre à l'unité 
<|ui forme un des attriijuts de l'être inunnable, son créa- 
teur '.' Non, sans doute ; mais il doit tendre à ce luit, en 
désespérant de l'atteindre. 

C'est cette succession, dans les modes plus ou moins 
variables de l'existence, cpii en s'oppo>an( à l'unité, nous 
prive de l'avantage de nous connaître, avantage inesti- 
lualde que les sages de l'antiquité ont mis par-dessus 
tout. Celui qui le posséderait, parviendrait, sans diffi- 
culté, à régler sa vie sur un plan déterminémcnt fixe. 
One d'erreurs funestes, cpie d'essais bnmiliaids, que de 
m<''(onq)lcs nous seraient épargnés si avant d adopter 
tel genre de vie, tels principes, nous nous connaissions 
assez ])oiu' pouvoir être assurés que c est précisément 
là ce qui nous convient ! Tel use sa sauté, abrège ses 
joiu's dans l'étude des sciences, auxquelles il n'est pas 
propre, qui serait utile dans un métier ou un art quel- 
conque. Celui-là se monte l'imagination pour des prin- 
cipes, des opinions qui feront dans la suite son tour- 
ment, parce qu ils ne sont pas analogues à son caractère 
natiH'el {[u'il ignore. C'est ainsi que nous nous rendons 
malheureux, faute de nous coiuiaître assez tôt. L'expé- 
rience seule de nos fautes et de nos maux sert à nous 
éclairer, mais la vie est prête à s'éteindre, et l'huile 
n'ai'ri\(^ ((ne (|nanil la mèche est consiimi''e. 



'J4 iKUVKBS DE MAISE DE BIRAX 



Le plaisir csf le siMiliiiiciil de 1 existence poussé à un 
certain degré (<[ui varie poui' cIi.hiuc iiidixidu). \a 
bonheur, s'il existe, n'est iuitrc cliose que ce sentiment 
ou cette nioflilication de Texistence devenue perma- 
nente. 

Pour atteintre cette moditication de nous-mème qui 
constitue le [)laisii', il faut (jue la sensation ait un cer- 
tain dei;ré de vivacité : ce deeré dans la sensation 
dépend lui-même d'uiii' action pcoj)oi'tionn(-lie de la 
part (les ohjets exféi-ieuis : car l'être sensitif ne se 
modifie pas spontanément. Une sensation continuée 
dans le même degré cesse d'être agréable (juoiqu'elle 
l'ait été dans son origine. 11 suit de tout cela : 1° que 
riiomme par sa nature d'être successif, nioditié conti- 
nu(dlenient par l'action des objets qui l'entourent, a un 
besoin, une soif perpétuelle et d'objets analogues à son 
être sensitif et d'objets variés ; 2° (pie tous les hommes, 
dans quelque situation ipi'ils se trouvcMit placés, par- 
courant un cercle de sensations jjIus ou moins étendu 
à la vérité, mais qui revient toujours sur lui-même, et 
Unit par conséquent par la monotomie, ne sont guère 
j>lus lieureux les uns (|ue les autres et qu'en fait de 
boidieur, il y a bien des mécomptes : '\" que tant (pi'on 
ne ti'ouvera pas le moyen de se rendre in(!é|>en(lant 
(jusqu'à un cei-tain point > des oi)jets extérieurs, (pi on 
ne portera pas en soi-même comme un nioi)ile spon- 
tané d'activité, on ne sera ipic misé-rable. et dans iiiu' 
situation précaire ; les ol>jets extérieurs ou ne sont pa'» 
à notre portée, ou nous échappent, ou nousdevienncnl 



Ml'XANGKS ni'; PSYCIIOI-UIUE. Di: MdBALE ET I>E POI.ITiyUK 95 

iu(litJV"rents ([uaïul nous 1rs possédons ; i" (juc riniagi- 
luitiouqui réveille les sensations passées, fixe les l'ugiti- 
ves. en crée de n()uvelleset les combine à son gré, l'ima- 
gination, dis-jc, si elle nous servait toujours bien, serait 
(1 nu secours puissant à nolic faildcsse, et nous rendant 
moins dépendant, rad(nicirait la misère lium;unc, mais 
outre que cette faculté' suppose la préexistence des 
impressions du dehors, et qu'elle leur est en quelque 
sorte subordonnée, c'est que l'àmc exerce moins son 
activité sur le renouvellement des sensations que sur 
le rapiK'i des signes de ces sensations. C'est clone la 
coml)inaison de ces signes, la formation des idées géné- 
rales, des notions complexes, en un mot tout ce qui 
est du domaine des facultés de l'entendement, qui 
otfrant ta l'âme un vaste cliamp pour sou activité peut 
uuicpiement en renouveler l'exercice, et maintenir 
autant (ju'il est possible l'être sensitif dans le degré de 
mouvement, <lans cette succession de modes auxquels 
il (end sans cesse, qui constituent la vie de l'Ame, le 
boidieur que l'homme peut atteindre, dont les plaisirs 
intellectuels sont exclusivement analogues à la nature 
d'un être raisonnable. 



IV 



Un ne saurait assez s'étonner que des hommes d'une 
trempe aussi supérieure que Cieéron (I , Sénèque et les 
autres philosophes de l'anticpiité aient tellement insisté 
sur une dispute de mois dans les écrits relatifs à la 
(pw-stion du souverain bien, (ju'il resterait très peu de 

(I) Ckci'on. />e /■'iiii/iiis. livif II. 



'.II! (KtrVKES DV. MAINi: 1)1'. lîIUAN 

cliDSi' dans It'iii- systèiiio, et peu de diUV'i'oïKc dans le 
fiind des opinions des plus grands antaiîonistes, si l'on 
rappelait le nint, i|iii lait le sn/ict de la (|neitdie, à sa 
vraie sii;iii(icalion. 

Itlpicure et cenx de sa secte soutenaient ipie. pour 
vivre cnMrurnii'nient à la nature, nous devons toujours 
reelKM'chei' le plaisir ro/iz/i/ds} dans nos actions. Les 
Stoïciens, ellarouelH-s du mot valuplas, s elevaiciil con- 
tre cette doctrine et n'entendaient par cette expression 
d'I-lpicurc que des impressions sensuelles, des titilla- 
tions aji'réai)les des organes ; confondant en un mot la 
dL'i)au(lie avec la volupté, ils repoussaient avec horreur 
cette (loi liiiie comme digne des Syl»arites j)lnt>it (pie 
des philosophes. 

Il faut «ju'il y ait eu dans ces inculpations des Stoï- 
ciens une prévention bien violente, et un aveuglement 
volontaire : car, en lisant Epicure, il est impossible do 
lirci' de sa doctrine les conséquences qu'(>n ont infé- 
rées ses antagonistes. 

En ell'et, selon ce jjhilosophe, lu vertu ne doit être 
suivie (pie parce (prellc est la ]>lus douce des voluptés. 
Un véi'italde h^picuiien sera tempérant parce (pu- la 
tempérance est l'uniijue moyen de maintenir ses oi'ganes 
dans l'état sain et dans la disposition nécessaire, pour 
exercer facilement et agréablement leurs fonctions 
naturelles. Il sera modéré parce que la modération 
olli'e seule un asile contre les orages de la vie, un pré- 
servatif contre les passions turl)ulentes, et qu'elle nous 
conduit à la Iranciuillité sans bupndh' il n'y a ])oint de 
IhjuIicih-. Il scia humain, bon, sociable, généreux, parce 
(jiie ces alfections douces sont la source de tous les sen- 
timents agrédi)les, <pii sont l'objet de ses désirs et de 
ses reclierches. En un mot, Epicure est un sage quicon- 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIQUE 97 

naissant la nature de riioninie et le genre de bonheur 
qui lui convient sème de tlcurs le chemin de la vertu 
et transforme les devoirs en plaisirs. 

Pourquoi, demande Sénèque (1), la vertu serait-elle 
inséparable de la volupté ? .le réponds (pie si elles 
étaient inalliahles par leur nature, celui qui aurait su 
les unir aurait bien mérité de Tcspèce humaine ; mais 
ne disputons pas sur le sens des mots. Il vous plaît de 
faire entrer dans votre idée confuse de volupté tout ce 
qu'il y a de bas, d'avilissant, l'oisiveté, la luxure, l'in- 
tempérance, la mollesse, et moi, tout au contraire, je 
n'y comprends que les sentiments purs, élevés de l'âme, 
qui se complaît dans la jouissance des plaisirs intellec- 
tuels analogues à sa nature. Mais, continuez-vous, nous 
voyons des choses agréables, et eu même temps mal- 
honnêtes, et d'autres parfaitement honnêtes qui sont 
accompagnées de douleur et d'amertume, .le nie qu'il 
puisse y avoir de plaisir (dans le sens (pie j'attache à 
ce mot) dans les actions malhonnêtes, car selon moi, il 
n'y a de volupté cjue dans le retour de rame sur elle- 
même, et dans le témoignage qn'clli» se rend, de la 
conformité de ses actions, de ses pensées, de ses désirs 
avec sa nature. Quant à ces mouvements désordonnés 
(jui nous entraînent hors de mms-mèmc et nous préci- 
[)itent dans le mal, jamais je n'ai dit que ce îùt là des 
plaisirs à rechercher : mais les peines, les d(mleurs pliy- 
siqucs qui accompagnent trop souvent la vertu, bien 
loin (pi'elles en altèrent la douceur, elles donnent plus 
d'éclat à son triomphe ; c'est une V(dupté réelle de les 
braver. Vous insistez en soutenant que la vertu doit 
être recherchée quand même elle ne serait la source 

(1) De y i ta Bea la, [tass'im. 

M. DE B. I. — 7 



98 ii:UVliKS D1-. MATNI-: DE BIH.VX 

(l'aiiciiii plaisir : c'est, dites-vous, la vei-tii par ellc- 
iiièmc (jiii iloit être l'oltjot de nos vœux et si le plaisir 
se rencontre avec elle, il n'eu l'oniie (ju'un léger acces- 
soire, de même (jiie dans un cliamp où le laboureur 
i-ecueille une moisson al)i>ndaiite, s'il se trouve j)aruu 
le grain quelques fleurs dont le parfum et l'éclat 
réjouissei\t le moissonneur, dira-t-oii (]uc ce soit pour 
les fleurs <\u"\\ dépouille son champ ? Votre distinction 
mérite (juelijue examen. Si on ne recherche pas la vertu 
poui' le plaisir (ju'ellc procure, veuillez donc me dire 
dans (piel ])ut ? C'est pour elle-nuMuc, dites-vous ? Mais 
quoi ! est-ce pour le son du mot? ou cela ne veut rien 
dire, on cela signifie que la vertu a une amabilité pro- 
pre qui la constitue ; mais ce qui est aimable est ce 
qui occasionne dans l'àme une impression agréable ; et 
dans tous les objets de. nos recherches, il y a un rap- 
port senti de la convenance de cet oiijet à notre état, à 
nos dis[)i,>sitions, à notre nature, et c'est de ce rapport 
que dérive le plaisir de la possession. D'ailleurs nous 
sommes tellement constitués qu'il faut ([riC nous sen- 
tions agréablement ou désagréablement. .Nous désirons 
tous nécessairement la première manière d'être ; il n'y 
a de différence que dans la forme, et vous, Stoïciens, 
qui prétendez mépriser la douleur et le plaisir, vous 
éprouvez dans les privations, dans les travaux, une 
jouissance sans la(]uelle vr)us ne les supporteriez pas. 
(Jue diriez-vous d'un hoiiime qui soutiendrait que 1 har- 
monie est a!:réablc par (dle-ménn\ indépendamment du 
plaisir qu'elle procure? Vous ririez de cette aiisurdité. 
Kh bien, la vertu selon vous, est-elle autre chose qm 
riiarnionie des sentiments, des affections humaines il 
leur convergence vers une fin qui est la ])erf'ection «m 
le bonheur? L'Anu' qui sent cette harmonie en elb - 



Ml';l.ANGES DR PSYCHOLOfilK, DK MOliAI.F. ET DE POLIlIyUK 99 

même, ne jouit-elle pas de la manière la plus volup- 
tueuse ? Concluons donc que notre dispute n'est pas 
digne de philusophcs de bonne foi, et que je n"ai pas eu 
tort en soutenant que la rnhiptc est le souverain bien. 



l.a perfection d'un être consiste dans l'usage qu'il 
peut faire de l'ensendile des facultés qui lui ont été 
diiimées par la nature, pour atteindre le but qu'elle lui 
indique et parvenir au bonlieur pour lecpiel elle l'a des- 
tiné. I.e corps le plus exempt des principes de la mala- 
die, et le plus apte à exécuter les divers mouvements 
qui lui sont propres, l'esprit le plus dégagé des princi- 
pes d'erreurs et le mieux disposé pour découvrir et 
Miinoncer In vérité, l'Ame la plus éloignée dans ses 
goûts des principes de troulde, de regret, d'inquiétude 
et la plus disposée à régler toutes ses volontés jjar des 
jugements clairs et certains qui aient pour objet un 
bonlieur solide et constant : tels sont les principes 
constituants du boidieur et de la perfection d'un être 
mixte. Reinarijuoz qu'il semble au premier coup d'ceil 
([lie ce genre de boidicur ainsi déterminé n'offre pas 
des difficultés iiisnriiioutaljles dans son ac(juisition cà 
l'être raisonnaljle qui le cberclierait de bonne foi et 
avec un désir vif et sincère de se le procurer. Quelle 
est en cil'et la principale condition qu'il renferme? 11 ne 
semble pas y en avoir d'autre ({u'unc constitution natu- 
rellenuMit saine et uiu' oi-ganisation coumunie sans être 
viciée. Il parait qu'avec ces deux bienfait assez également 
dispensés par la nature, un lioiimie raisomialde peut 



p 



100 i|;rVHES DK MAIKE DK lUKAN 

1" (jiiaiit au j)liysi(jiie, avec une cuiiiiaissaïK-c expéri- 
iiicnlali' (le son teiiipéraïuciit et un usage nualog-ue des 
choses que les médecins appellent non naturelles éloi- 
ijner les principes de l)caucoup de maladies et main- 
tenir son i-orjts dans cet étnt île santi- (jui facilite les 
mouvements animaux et doniic aux facultés intellec- 
tuelles le lihre exercice (]u'(dles peuvent comporter. 
2" Ouant ;i l'esprit, il n'est pas question, pour le l)ut 
dont il s"agit, de ces effets extraordinaires, de ces élans 
sublimes qui entraînent des êtres privilégiés jusque 
dans les régions les plus cachées de la nature et leur 
fait parcourir l'ininiensité des cienx, des terres et des 
mers. U s'agit seulement de cette dose de raison ou de 
Ixju sens qui dans l'usage ordinaire de la vie. «'carte 
l'erreur, les préjugés grossiers, et donne à l'esprit la 
faculté de connaître la. meilleure règle de conduite 
pour se procurer un bonheur solide et constant. 3° l^our 
l'Ame, on ne demande pas non j)lus ici cet enthousias- 
me profond, ces mouvements énergiques, si rares dans 
notre siècle et dont les anciens nous olfrent quelquc> 
exem})h's. Il s'agit scidement de mettre dans nos goûts 
cette sage économie (]ui laisse moins de [)rise aux pas- 
sions tumultueuses, de nous garder de ces mouvements 
désordonnés, de ces excitations vi(dentes «pii après 
avoir imprimé de fortes secousses à la sensibilité, après 
l'avoir épuisée ou rendue calleuse par un usage immo- 
déré des plaisirs, ne lui permeltenl plus de s'exercersur 
les objets (pii méritent \raiment l'aiïection de l'honune. 
coupent les racines tle tous les sentiments honnêtes, et 
le laissent livré à l'ennui, an di-gont, à la misère et à 
l'amerlume de toute une vie. Il sendile donc d'ajuès 
les délinilions précédemment données de la perfection 
et du hcjuheur que parmi les hommes <pii font usage 



MKLAXiU':S DE l'SYCIlOIXX ; IH. DE MORALE ET L>E POLITIQUE 101 

(le leur raison, il devrait y en avoir beaucoup plus qui 
approcliAsseutde eesdciix l)iensqiii font l'objet de leurs 
désirs ; mais s'il faut dire ma pensée, je crois que cette 
acquisition qui semble dépendre de la volonté en est 
]iresque toujours indépendante. 

Je tiens singulièrement, d'après ma propre expé- 
rience, à l'opinion de l'auteur de l'ouvrage intitulé 
lilre dr l' homme physique et moral. 11 me semble que 
nos dispositions momies et inteUechteUe-i tieiuient im- 
médiatement et en premier ressort à cette disposition 
particulière du centre sensible (au diaphragme) ou, si 
cm l'aime mieux, à telle modification du principe vital 
• jai constitue toujours un état physique sur lequel la 
volonté n'auit que rarement et bien imparfaitement. Si 
char[ue liomme qui est accoutumé à s'étudier pouvait 
exprimer ce qu'il sent à cet égard, je suis convaincu 
(pi'on aurait dans cette opinion l'équivalent d'une 
démonstration. En effet, je n'ai jamais de pensées, de 
désirs, de sentiments qui ne soient appropriés à un état 
pliysique que je sens et qui me donne ce que j'appelle 
lel sentiment démon existence. Lorsqu'il règne par 
l'xemplc un parfait écpiilibre dans mon système organi- 
que quelle (jue soit la cause de cet équilibre) je sens 
dans tout mon être une certaine facilité de mouvement. 
L'activité, le courage, la confiance en moi-même sont 
la suite de cet état et l'accompagnent nécessairement ; 
jamais alors il ne se présente d'idées tristes ; tout rit, 
tout semble être au mieux ; s'il se présente des obsta- 
cles, riMiai:inatinn les lève on le sentiment des forces 
ne les sonlfre pas. Voilà un état lieureux ! la réflexion 
n'y fait rien ; mais cet état au contraire produit d'ex- 
cellentes réflexions. Que cet équilibre se détruise, à la 
gaité succède la tristesse, à la confiance la timidité, au 



102 



IilC MAINE DV. lanw 



sciiliiiiciil (les l'urccs la crninto, aux sciitiiiiciits j^énô- 
\vu\ la {)iisillaniiiiilo,àrairal)ilil('" la riiilcsso et lamisan- 
tliroiiie. N'attendez pas (juc la ii-lifxiun mi la raison 
vous donne ([uelcjnes ai'nios ; au contraire \ os réflexions 
lie feront (jneinpirer votre état, en vous olTranl partout 
des sujets de tristesse et de crainte. C'est en vainque 
vous vous rappelleriez les maximes j)liilosopliiques ; 
vous pourriez bien ra[)peler les mots, les idées al>sti'ai- 
tes ; mais il n'est pas ici ipicstion d'idées ; un scnti- 
nuMit ne se détruit, ii<' se remplace (pic })ai' un scnli- 
nicnt opposé, et \mh\v (]u une idée dcxiennc un scnli- 
mcut, ou (ju'cUe lasse une impression sensihh», il faut 
qu'elle soit analogue à la situation, l'état du moment, 
qu'elle s'y lie et s'y a])proprie. Je conclus de là qu'en 
fait de bonheur, l'essentiel dépend d'un sentiment de 
l'existence (jui dépend -lui-même d'un état pliysi(juc 
déterminé. Lorsqu'on possède cet état, il [)eut y avoir 
des moyens physiques et moraux pour h^ conserver 
plus ou' moins et voilà eu (juoi la liberté et la volonté 
peuvent s'exercer mais je ne crois pas ipi'il y ait aucun 
moyen pour se le donner, lorsipi'on ne la pas. 



VI 



In être sensible dont les facullé-s égaleraient les 
désii'S s(>rait un être alisolumeni heureux. Vax (juoi donc 
consiste la sagesse humaine ou la ronti; (hi vrai 
l)onheur? ce n'est pas précisément à diminuer nos 
désirs, car s'ils étaient au-dessous de notre puissance, 
un(! partie de nos facultés resterait oisive ; ce n'est pas 
non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs 



MÉLANGES DE PSYCHOLOOIE, DIÎ MORALE ET DE POLITIQUE 103 

s'étendaient en plus grande proportion nous n'en 
deviendri<nis que plus miséi'al)les, mais c'est à dimi- 
nuer l'excès des désirs sur les facultés et à mettre en 
égalité parfuile la puissance et la volonté (Rousseau). 
Cette maxime paraîtrait excellente, si nos désirs et nos 
facultés n'avaient pas une influence mutuelle et réci- 
proque, nuiis rexpéricnce et le sentiment intime 
démontrent que plus les désirs sont vifs, plus les 
facultés s'augmentent, en sorte (pi'un homme qui désire 
ardenuneut la possession d'un idjjet, s'il croit surtout 
(|ue cet objet est nécessaire à son existence, sent 
naître en lui des facultés nouvelles et développe des 
moyens dont il ne serait pas susceptible. Un être sans 
désir serait un être sans puissance ; et si pour acquérir 
beaucoup dans tous les gem-es, il faut beaucouj) dési- 
rer, si les grandes facultés sont toujours la suite des 
grands désirs, il devient iinpossil)le de diminuer les 
uns sans diminuer aussi les autres. La mort de nos 
désirs serait donc aussi la mort de nos facultés (1). 
Une autre considération importante, c'est que les 
limites de nos facultés (toujours mises eu action par 
quelques désirs) nous sont réellernent inconnues. Quel 
est l'homme qui peut se dire à lui-même : j'irai jusque-là 
et non plus loin: (pi'est-ce cj[ui ignore combien les cir- 
constances où nous nous trouvons, l'émulation, le désir 
de la gloire, les passions de ftmt genre nous entraînent 
et nous élèvent par nos eil'orts au-dessus de nous- 
mêmes ? C'est précisément parce que jious ne savons 
pas jusqu'où nous pouvons aller ([ue nousjfaisons tant 
de cliemin. Si ]ilusi(>urs découvertes que l'on a tentées 
avaient été d'abord jugées impossibles, comme elles le 

(I) llelvetiiis (De t'es/tril), 2" voluinc, Cli. V, VI. VU. 



104 (KfVBKS UE MAINE DE HIRAN 

sont pcut-r-ti-c. conil)ioii de voi-ités trouvées sur lu route 
(le ces elieniins auraient été ignorées? l'our mettre 
donc en éjialité la puissance et la volonté, il faudrait 
ciinnaiti'e jus(|u"oii peut s'étendre la puissance, et c'est 
ce ({u"on ne peut savoir avant de l'avoir exercée, c"cst-à- 
dire avant d'avoir ixNiueoup désiré, ])eaucoup agi. 
Ainsi la saison des désirs se passe ; on a avancé sans 
savoir jusqu'où on pouvait aller: la vieillesse arrive; 
les désirs s'ail'aihlissent et la puissance diminue ; alor> 
la nature plus savante ijue la raison met en équation 
ce ipie cette d(M'iiière n avait pas su poser et les deux 
mendircs deviennent 0... Si donc nous n'avons d'autre 
voie pour pai'venir au houiieur que la grande maxime 
de Uousscau, j'estime (pie nous sommes condamnés au 
malheur. J'aimerais mieux dire avec Condillac que le 
bonheur consiste dans une suite de désirs alternative- 
ment satisfaits et renaissants. 



Vil 



Lu des premiers principes qui s'offre à celui qui 
rétléciiit sur la nature de l'iiomme et sur son existence, 
c'est qu'il faut ({ue l'Iionune tende sans cesse vei's 
cpielque ohjet extérieur, que l'action, le désir ou l'oc- 
cupation sont aussi nécessaires à la vie de son àme que 
les aliments à celle' de son corps ; en un mot, que cette 
(iclivi/r qui tient à l'essence de l'Ame, quel qu'en soit 
h- principe, a l)esoin d'être remplie de <|uelque manière... 
De là, la ni''cessilé des passions (I) (jni entimt connue 

(1) Helvelius (t. Il), Ch. V. 



I 



MKrwVN<;ES DE PSYCHOLOiilE, DK MORALE ET 1>E POI.ITIQUF, 103 

uii ingrédient iiulispcnsablc de l'existence, (jui Ijieii 
dirigées coudiiisciit riioninio à l'espèce de honlieur 
(lunt sa nature est susceplible... De là cette variété 
doccupations, cette vie active et turbulente dont la 
société civile ofFre divers exemples et qui sert à la sou- 
tenir. 

Les pliilosophes contemplatifs se sont bien moqués 
de ces occupations frivoles. « Pourquoi, disent-ils, se 
tant tracasser, s'agiter en tous sens? Vous vous plai- 
gnez de la brièveté de la vie, et jamais vous ne songez 
à vivre ; toujours entraîné hors de vous, vous n'existez 
pas pour vous. Nemo se sibi vindical. Aliits in aihun 
comiimitio-, dit Sénèque. Tout son livre De brevitale 
ville est employé à tancer les hommes sur cet usage 
(ju'ils font de leur activité, dans le cours d'une vie que 
leurs vains désirs raccourcissent, tandis que par une 
contradiction singuHèrc, ils se plaignent de sa Ijrièveté. 
Pascal qui voit la chose d'une autre manière tend à 
prouver de même la misère de l'homme par ce besoin 
continuel doccupations ou d'amusements frivoles qui le 
distraient de lui-même et l'empêchent de songer à lui, de 
sorte que, selon lui. l'homme du monde le plus puis- 
sant, le plus heureux en apparence, si vous l'aban- 
donnez à lui-même, si vous le privez de toute distrac- 
tion, se trouvera tout malheureux et la contenq)lation 
de sa gloire, de sa puissance ne pourra lui suffire ni 
l'empêcher d'être misérable. « Quand je me suis mis, 
dit-il, à considérer les diverses agitations des hommes, 
les périls, les peines où ils s'exposent, les querelles, 
les passions, etc., j'ai souvent dit que tout le malheur 
(les hommes vient de ne pouvoir se tenir trampiille 
dans une chambre ». 

Si ces philosophes avaient réfléchi sans préjugé sur 



106 iTÎUVHKS DE MAINK DE HIKAN 

la iiatiiiT (le riioiiiiiu'. n'auraioiit-ils pas rccDunii (|iii' 
cette activité lui avait été doiiuée saiienieiit i)ai'cr 
qu'elle était nécessaire à son état actuel, et au lieu de 
déclamer contre elle, n'auraient-ils pas mieux employé 
lein- génie à trouver les moyens de la dii-iser, de la 
l'aire tourner au l)onlieur de la société puiscprcllc est 
nécessaire pour la maintenir. Il est de l'ait que l'homnii' 
n'a pas en lui-même ce (|ui est nécessaire pour le 
soutien de sa vie et le renouvellement de son activit»'-. 
Il faut donc (pi'il tende vers les choses nécessaires à ce 
douille but. L'action tient doue à sa natun». De plus, il 
est de la nature d'un être successif et dont les divers 
moments de lexistencc ne sont que dillërentcs modifi- 
cations, de ne pouvoir conserver ou rendre permanente 
aucune de ces modifications. De là, la variété des 
objets vers les(|uels il fatit tendre, et le sentiment de 
l'existence qui décroît à mesure «pie ces objets vien- 
nent à man(|uer. Tout l'art du bonlieui- ne consiste qu'à 
se procurer le meilleur sentiment possible de l'exis- 
tence ; pour cela, nous avons besoin du secours des 
objets qui nous entourent, et la sagesse ne consiste 
pas à rompre les liens qui nous unissent à ces objets, 
mais à choisir ceux qui vont le mieux à la lin ([ue 
nous devons nous proposer. Puisque ce n'est que dans 
une suite de modilications variées que consiste l'exis- 
tence, et que le sentiment n'eu est agréable qu'autant 
qu'elles sont poussées à un certain degré, c'est à l'ex- 
périence à nous éclairer sur celles que nous devons 
tâcher de nous procurer. Si nous la consultons, elle 
nous dira (ju'il faut éviter soigneusement tout ce qui, 
excitant trop la sensibilité, nous fait éprouver instanta- 
nément un senlimiMil vif de l'existence, mais ([ui rend 
ensuite notre àme calleuse pour les modilications sim- 



mi';langes de psychologu;, de morale et de politique 107 

pics et habituelles ; qu'il faut tenir toujours notre âme 
rigoureuseiuoiit rlàus cet état où elle puisse goûter les 
plaisirs les plus uaturels ; de là tous les écarts de 
régime doivent être sévèrement proscrits. L'usage 
modéré des passions entrant comme une des choses non 
naturelles dans le soutien de la vie, doit contribuer à 
notre bonheur. La vie de l'Ame est le sentiment, mais 
le sentiment modéré. 

Si la plupart des hommes sont malheureux, c'est 
parce qu'ils se sont fait une idée chimérique, un fan- 
tôme de bonheur qui est inconciliable avec leur nature, 
de sorte que venant à comparer leur chimère avec la 
réalité, et trouvant celle-ci trop au-dessous de l'autre, 
ils se plaignent de leur sort et accusent la nature, 
tanilis qu'ils ne devraient s'en prendre qu'à la folie de 
leurs préti'utions. Si au milieu d'une vie languissante 
et fasti<lieuse, on a (]uehjuc éclair de ces plaisirs vifs 
et passagers, on rassemble par la pensée tous ces 
moments parsemés sur le fond de l'existence, on les 
rapproche, ou en fait une chaîne continue, et c'est à 
une vie soi-disant heureuse de cette manière, que l'on 
aspire, mais ce genre de bonheur est évidemment 
impossible. Le plaisir no peut jamais devenir un état. 
11 cesse d'être plaisir lorsqu'il est continu. Telle est la 
loi de notre organisation. Ainsi dans quelque supposi- 
tion que l'on puisse se placer, il faut toujours s'atten- 
dre à bien des intervalles languissants... semblaljlcs 
aux licjueurs qui telles volatiles qu'elles soient contien- 
nent beaucoup de flegme, le l)oul]eur de l'homme est 
toujours bien mélangé. 11 faudrait donc, au lieu de 
teiulre à remplir sa vie d(; plaisirs, songera la manière 
dont on pourrait s'y prendre pour s'en passer, ou bien 
s'y livrer de felli' sorte cpie l'absence de ces sensations 



108 



UilVRLS DE MAINE Lir. UIRAN 



vives III- nous totirinonto pns ; c'est ;i ce j)rolil(";mo ijik* 
doit s'attacher tout Imiiime i'aisoiin;il)Ie, (jui ne veut 
pas être constaiiinieul ihipc de ses illusions. 

Si une suite (l"i>i)sei'\ atioiis et d'expériences avait |>u 
découvi'ii' le sièye physique des sentiments, si le phy- 
siologiste avait trouvé le centre de toutes les àniotioi.^ 
sensibles, déterminé l'etlet qui réside dans ce centre de 
tous les divers genres d'émotions, distiiig-ué celles qui. 
agissant de la manière la plus i'avorahle, mettent cet 
organe central (hms la meilleure dispf)sitinn, de celles 
(pii exeri-ant sur lui une action immodérée, en trou- 
blent l'économie. Si donc ils avaient prouvé par une 
expérience à la porti-e de tous les observateurs eux- 
mêmes, (jue les variations dans le sentiment de l'exis- 
tence sont relatives à la disposition du centre sensible, 
dans ce cas, on 2)ourrait faire une échelle des oiijets 
de nos désirs et de nos besoins, correspondani aux 
états résultant de l'organe princii)al ; on saurait qmdles 
sont les impressions (pi'il faut fuir, celles (piil faut 
rechercher pour parvenii' au meilleur sentiment pos- 
silijede l'existence... Les sensations vives deviendraient 
alors pour les hommes si ardents à les poursuivre ce 
qu'est un poison, dont le goût serait agréable. Le 
bonheur, mis ainsi en perspective et contemplé non 
dans des théories abstraites, mais dans un ordre sensi- 
ble, dans sa vraie origine, serait pour les hommes un 
phare lumineux. [i\\ point déterinini' vers lequel il 
leur serait libre de tendre, de diriger leurs effoi'ts qui 
ne seraient plus iiuifiles. Une expérience éclairée, 
conlinnéc chaque jour, chaque instant de la vie. for- 
merait un fond de principes, dépendant plus <iu senti- 
ment (jue de la réflexion : et ce serait là ce qui étal)li- 
rail la supériorité de cette théorie, car ou voit bien (pu- 



MKLAXGES DE PSYCHOLOGIE, DE MOUALli KT DE POLITIQIE 109 

jamais les maximes abstraites ne pourront balancer 
les motifs sensililes des actions buniaines. Il faut néces- 
sairement ojiposer aux oltjets qui nous entraînent un 
contrepoids du même genre, idées sensibles à idées 
sensibles. On adl le plus souvent avant de jrflécbir ; 
il faut que l'iialiitude ou l'expérience journalière nous 
ait si bien inculqué les règles de conduite que leur 
rappel soit devenu un instinct privé de réflexion. Si la 
théorie (Il dont on vient de parler était prouvée, on 
pourrait alors donner une définition du bonbeur qui 
nicltrait d'accord sur ce point important tous les bom- 
iiH's, dont le but est le même, mais dont les moyens 
sont si opposés. Un bomnie beureux, dirait-on, est 
celui qui a en sa possession ou à sa portée les causes 
physiques et morales qui peuvent favoriser son exis- 
tence, les dispositions (jui sont nécessaires à leurs effets 
et les moyens d'écarter ce (pii pourrait lui ravir ces 
causes ou troubler ces dispositions. On verrait dans 
cette définition le rapport (jui existe entre un homme 
heureux et un honnne qui jouit d'une santé parfaite; 
car l'état de santé est celui où toutes les fonctions du 
corps, soit naturelles, soit animales, s'accomplissent 
facilement, tant pai' l'heureuse disposition des organes 
(|ne par l'usage bien réglé des causes qui renouvellent 
et (lelerniinent leur action. Ces causes, comme celles 
(lu bnnlieur, se réduisent à la subsistance, dont on sait 
user au juste emploi de notre activité, et à des moyens 
de sûreté qui préviemieiil le> iii.iu\ (iiii luius meuacenl. 



(1) lionnol, /:^s<ii (iiiti/;/li</iie,-ur le.-: f(inilli-s de t'àme. 



no ŒUVRES DK MAINE UK HIKAX 



VIII 



1. Los luis uatiircilcs sont li^s ivsiiltat.s des rappui-b 
que l'Iioimiio soutient avec les (litlercnts êtres. J'en- 
tends par rapports ces dôterniinatious on vertu des- 
quelles dilléronts êtres conoonront an niônio Ijut, à la 
même fin. 

•2. L lionmio no oonnait les ra])ports qu'en étudiant sa 
naturo, colle dos êtres (pii l'environnont et les liaisons 
rooiprcHpu's qui existent entre lui et ces êtres. 

;}. Le honhour jiour tout être intollig-ent ne peut ètrr 
(]uo dans la conscience do la conl'<jrniito do ses actions 
avec ces rapports et c'est cotte conforniito cjui constitue 
l'agent moral. Il est impossible d'être heureux dans 1. 
monde lorsqu'on en viole les lois. 

■4. La connaissance des lois est donc l 'occupation 
seule digne do l'homme, et mieux il les connaît, plus 
il a de moyens pour être heureux. 

o. Le droit naturrd est le système eénoral des rap- 
ports que l'iiomme soutient avec tous les êtres; conmie 
être sentant, il est lié avec les animaux, comme être 
ori,'anisé, avec les plantes, comme être raisonnable et 
sensible, avec ses semblal)Ies. De ces divers rapports 
résulte la chaîne de ses devoirs. Comme il lait jjartie 
d'un ordre de choses préétabli. <lont la fin est le plu> 
grand bonheur possible dos êtres (pii le composent, il 
modèlera ses actions sur cet ordre, et j)ortorà une scru- 
puleuse attention à ne pas le troubler. Toutes so 
actions seront ainsi déterminées, elles seront toutes 
rétiéchios et tendront vers le bonheur d'un atoni. 
vivant comme vers celui de ses semblables. Plus un 



III 
les (J 



M|;:LANGES de PSY(HoLu(;|K, de morale et de l'OLITIQUi. 111 

lunnme sera partait, moins il entrera iViru/é/ermhiation 
dans sa conduite ; il n"usera pas en despote de l'em- 
pire que la nature lui a accordé sur les animaux et 
regardera comme un trait de barbarie leurs soutfrances 
inutiles ; il arrosera avec complaisance la plante cpu le 
nourrit ou qui orue son jardin. Oui sait si elle ne jouit 
pas à sa manière des douceurs de Texistence. Si le 
droit naturel lie Tbomnie aux moindres substances, 
quelle foule de rapports n'établit-il point entre lui et 
son auteur !... 

L'homme est le seul être appelé à la connaissance de 
ses rapports ; cependant il est le seul qui en viole les 
résultats. Les animaux en société travaillent sur le 

ême plan. Jetons les yeux sur une république d'abeil- 
u de castors, quel accord dans l'emploi des 
moyens, (juelle convergence vers la fin! Si l'homme 
est destiné à vivre en société, pourquoi n'a-t-il pas 
reçu les qualités analoirues à l'état social? pourquoi ses 
all'ections tendent-elles toujours à se concentrer ? Il ne 
peut être heureux qu'en se coordonnant avec le tout, 
cependant son intérêt particulier l'isole sans cesse ; il 
ne peut vivre heureux qu'en suivant ses lois ; cepen- 
dant il ne les connaît qu'avec l'étude et lors même 
cpi'il les connaît, ses passions les lui font éluder ; son 
bonheur est proportionné aux progrès de ses facultés ; 
ces progrès sont proportionnés aux progrès de l'ordre 
social et ce dernier progrès eniraîne inévitalilement à 
sa suiti" r.ilius des facultés, le désm-dre moral, le 
malheur. Combinez le désir du l)onlieur, la fin où l'être 
intelligent est appelé par la nature, avec les difficul- 
tés presque insurmontables qui lui sont opposées et 
vous aurez un des proldèmes les plus iiisohililes (pic 
i'rspril iiiiiiiain puisse chercher. 



lli iKKVHKS DU MAINi: l)K l'.IK.W 

Ce n'est pas tant la cuiinaissance abstraite ou réllé- 
cliie (le nos rapports (pie le sentiment même de ces 
rapports, c|iii (ItMciniinc notre coiuluite on notre earac- 
tV-rc inoi'al. La eonnaissance peut ])ien nous diiiqer 
dans nos pensées, mais le sentiment dirit;-e seul nos 
actions. Les rajijxjrts gén(;raax des êtres envisageas par 
leurs (pialités communes, par leur tendance vers une 
m(!-me lin sont innuuablcs et dune V(3rit(3 éternelle 
comme l'essence même des êtres (jue l'on considère , 
mais le sentiment cjue clia(iue être a de ses rapports 
est indépendant de toute l'égle et ne peut pas plus être 
soumis au calcul que les modes mêmes de la sensil)i- 
lité. Je inexpliqué... A cli.ujuc variation dans les 
mod(^s de la sensibilité répond une ^ariation propor- 
tionnelle dans le sentiment de l'existence et le sen- 
timent de l'existence déitermine celui des rapports ou 
pour mieux dire, il n'en est pas ditl'érent. Ainsi un 
lionnne fort ne sent pas ses rajiports de la même ma- 
nière qu'un iKjmiiic faible et le tempérament ne peut 
changer sans que ce cbaugemeul n'entraine une ma- 
nière dilférente de se considérer à l'égard des êtres 
environnants. Tel est, ce mesend)le,le principal nceud 
(|ui unit le piiysifjue au iiioial. Telle est la cause qui 
empêclie de lixer les idées sur cette malbeureuse 
natui-e liumaine. Le Sauvage du Canada éprouve un 
sentiment de son existence bien dili'érent de celui du 
Sauvage d'Améri(|ue. i/un est timide, l'antir est intré- 
pide. l>ors donc (pie Montescpiieu établit le sentiment 
de la faiblesse et l'amour <\r la ])ai\ comme une loi 
n.itiiit'Ilc, il gém-ralisc ce (|ui est parlicnliri'. il doniir 
pour constante la chose du monde la pins viiriaiilc 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MOlîALE KT DE POLITIQUE 113 



IX 



l.a moralo doit avoir pour l)ut de fournir à la volonté 
des motifs assez puissants pour la diriger constainnient 
vers le vrai bien. La volonté ne peut se déterminer 
(jue sur des motifs... ces motifs sont toujours des idées 
sensibles, ces idées sensibles tiennent à des fibres du 
cerveau, représentatrices des ol)jots et qui ont été 
él)ranlées par eux. L'éducation par le choix quelle a 
fait de ces objets et par les liaisons d'idées ([u'elle a 
établies en plaçant l'individu dans certaines circons- 
tances qui pussent associer dans son esprit les idées 
(ju'ellc veut lui inculquer, peut donner une telle 
pente au caractère et former de telles habitudes 
r[uc la conduite et les actions aient toujours un but 
moral. Remarquez (jue les idées qui déterininiMit la 
volonté, et ensuite l'action ne doivent pas senloinent 
tenir au mouvement des libres du cerveau (I;, mais il 
faut de plus qu'elles réa^aissent sur le centre du sys- 
tème sensible. Voilà pourquoi les principes abstraits 
ont si peu d'infhience sur nos actions, et comment les 
passions et surtout celle de la volupté nous impriment 
des mouvements si énergiques. De là la nécessité d'une 
religion, l'utilité dos peines et des récompenses décer- 
nées par les lois. L'idée de Dieu ne sert de fondement 
de la morale que parce quelle est une idée sensible ; 
dès qu'elle devient l'oljjet de la spéculation, elle exerce 
rentendement sans déterminer la volonté. 

L'objet d'une passion n'aurait pas une si grande 

(I) Honnel. 

M. r>K n. 1. — 8 



lU IKUVUKS DE MAINE UK HIIÎAN 

foiTC, s'il aiiissîiit seul, mais il est cucliaîué à une loule 
il'aufi'es ol)jets dont il réveille les idées, et c'est du 
rappel de ces idées associées qu'il tire sa principale 
force. Ce n'est pas seulement le plaisir de ccmsidéivr 
son «r qui détermine l'avare à tendre avec tant d'ar- 
deur à en amasser... mais toutes les idées qu'il a liées 
avec la possession de ce signe, tous les ayrénienls, 
toutes les commodités de la vie qu'il représente, ne 
manquent pas de se réveiller dans son esprit, à la vue 
de ce métal; il jouit en imaginati<nî, et l'iclée de sa puis- 
sance le flatte plus que s'il reversait réellement. Ajou- 
tez à cela que les hommes qui sentent toujours leur 
dépendance ont besoin pour être heureux d'être plei- 
nement rassurés sur tous les moyens soit réels, soit 
factices de soutenir leur existence et d'exercer leur acti- 
vité. 11 résulte de l'idée de sa sûreté uu sentiment de 
l'existence, qui tient souvent lieu de tous les plaisirs. 
.Ioconq)arerai volontiers en cela le Stoïcien à l'avare. Kn 
ellet, un philosoplie, qui se flatte d'avoir apprécié tous 
les objets à leur juste valeur, et qui, par des réflexions, 
des méditations profondes sur la frivolité, le néant de> 
choses humaines, croit avoir rendu son Ame calleuse a 
toutes les privations, à tous les coups de la fortune, 
un tel liomme, dis-je. doit se croire indépemlant. Use 
voit à l'abri de tous les troubles de la vie, et de la haute 
région à laciuelle il est parvenu, il contemple avec une 
compassion mêlée de plaisir, tous ces esclaves à chaînes 
dorées, qui cliérissent leurs liens et trouvent leurs 
délices à s'en (Milacer. Je ne doute pas que ce sentiment 
de puissance ne fasse tout le charme de la philosophii- 
stoïipie et ne pnjcure des dédommagements bien au- 
dessus des jouissances que ses sectateurs s'interdisent. 
Au surplus, des physiologistes prétendent que cet étal 



M|';LANGES de PSYCH0L0c;1K, UK morale et de l'oLIllyLi; 115 

(le sécurité, cotte confiance eu soi-mènic, ce grand sen- 
timent de l'existence, peut être donné par un certain 
état du centre sensible ou du diaphragme, et ils ont cru 
i[u"un usage modéré des plaisirs parvenait aussi bien à 
nous procurer cet état par un effet purement physique 
que les préceptes de l'austère pliilosophie par deseti'ets 
moraux. Si cela est, tenons-nous en aux systèmes de 
]iliysi(]ue. 

X 

r 
Si l'honmie pouvait saisir à la fois toute la cliaîne de 
pensées et d'actions qui remplit son existence, il con- 
naîtrait, il apprécierait l'influence que chacune a sur 
celle qui la suit. Il saurait qu'il n'y a rien d'indifférent 
dans cette série, et que l'idée la plus indifférente en 
apparence a les conséquences souvent les plus impor- 
tantes ; mais comliien le sort de l'humanité n'est-il pas 
déploralile I Nous pensons, nous agissons, sans savoir 
conuneiit, ni pour quelle fin, nous ne connaissons les 
suites de rien qu'après coup : c'est même Ijeaucoup si 
une expérience tardive lious montrant nos fautes, nos 
erreurs, dans le passé, peut nous préserver des mêmes 
erreurs à l'avenir. Combien d'iionmies qui, vivant sans 
penser avancent dans la vie sans faire aucun pas dans 
la sagese ! Ils recommencent toujours à vivre, mais 
l'homme même le plus réHéchi dispose rarenicnt de 
la chaîne de ses pensées ; l'une entraîne l'autre ; les 
liaisons les plus bizarres se forment dans sou cerveau 
malgré lui ; sa raison n'est pas réduite, mais tout son 
emploi se réduit à gémir sur la folie sans qu'elle jouisse 
ni la prévenir ni la l'éf'réner. 



116 ŒUVIÎKS DK MAINIi DK BIRAN 



XI 



Tous les plaisirs sont du uiènie ucuro. tant iiu'nu m: 
considère que l'état présent. Celui (jui naît de l'action 
la plus brutale ne cède point à celui qui >^' trouve dans 
la vertu la plus é])urée. 

MAlirERTVIS. 

Suivant cet auteur, il ne peut y avoir de plaisir pur<- 
nienl ciirporel. Le corj^s ne sent point. Tous les plai- 
sirs ne sont donc que diil'érentes modilications de rAnic. 
Cela peut être vrai en principe général. Cependant \r 
demanderai pourquoi s'iln'y a pas une diilériMice essen- 
tielle entre la nature des plaisirs sensuels et intellec- 
tuels, pourquoi, dis-je, l'Ame rapporte-t-elle aux sens 
mêmes les sensations qui lui viennent d'eux, tandis 
qu'elle ne rapporte qu'à elle-même toutes les percep- 
tions de plaisir ou «le joie intellectuelle ? J'observe 
encore (pie le plaisir ou la douleur (jui proviennent dis 
sens laissent l'Ame dans une situation telle (ju'en fai- 
sant quelque retour sur elle-même, elle se sépare eu 
quelque sorte de ces modifications; an lieu quelors(|H(' 
ces modilications lui viennent d'elle et sont puremeni 
intérieures, elle ne s'en sépare pas, elle ne voit qu'elle 
elle n'existe, ne se sent que par cette seule modifica- 
tion. De la douleur ((ui vient du corps, il reste toujours 
à l'âme le désir et l'espoir de se délivrer ; dans b's 
états de tristesse profonde et intérieure, les peines sont 
souvent ciières, l'Ame s'y complaît et il lui send>lr 
qu'elle ne pourra jamais être aulrenu'ut. et il y a une 
foule de choses à dire là-dessus. 



MiLAN-GES DE P>YCHOLO(ilE, DK MORALE ET DE POLITIQUE H" 

Il y ;i la im'inp dillorence à cet ci^ard entre le senti- 
iiicut et la volonté, qui, dit-on, appartiennent à la 
iiiènie substance. Cependant rAine attribuera la dou- 
Icuf aux pieds, par exemple, mais elle ne leur attri- 
l)nera pas la volonté de marcher. Pourquoi cela ? si 
c'est cUe-niême qui sent et c[ui veut; on n"adniet en 
nous qu'un principe, mais si on réfléchissait, on serait 
lente ct'en admettre deux, et si on pensait encore davan- 
la,i;c, il faudrait peut-être en admettre plusieurs. 

Toutes les sensations que l'Ame reçoit des objets 
extérieurs ne sont agréables qu'autant qu'elles sont 
successives (1) ; les mêmes sensations on le même degré 
d'une sensation deviennent bientôt insipides et celle 
(jui avait flatté le plus agréablement finit par être insup- 
portable, si elle est trop longtemps continuée. 11 n'en 
est pas de même des perceptions que l'ànu; semble 
tirer d'elle-même. Il en est auxquelles elle se complaît, 
(il' Icilc sni'le (pi'elle cherche à les fixer; elle en est 
remplie, elle ne désire point de succession, et je ver- 
rais en cela une preuve sentimentale de la nature d'un 
principe supérieur qui est en nous comme aussi du 
genre de bonheur auquel est destinée cette substance, 
bonheur qui ne doit point dépendre des objets exté- 
rieurs; il est vrai (et c'est ce qui devient humiliant) 
(|ue nous ne pouvons pas savoir si ces perceptions inté- 
rieures, ces grands sentiments de l'existence, où nous 
nous mirons en nous-mêmes avec volupté, ne tiennent 
])oint à un certain état de la nature. 



(1) lioiuu'l. cliiiii. .Wll. 



118 iKUVRl'.s DE MAINE UK l:ri;.\S' 



XII 



« L'anxiété iiail de riynoriiiicc dos causes; de 
l'aiixiéli', la crainte des 2>uissances ; de la crainte des 
puissances, la reliiiion ». 

lliiltlIES. 

I.'liomme est entouré d'êtres à l'iniluence desquels il 
esl subordonné. 11 semble donc que mieux il connaîtra 
ces diirércnts êtres, mieux il ai)précicra le degré d'in- 
tlueuce de chacun, mieux aussi il parviendra soit à se 
garantir des effets qui pourraient lui nuire, soit à diriger 
vers son plus grand avantage ceux (|u'il peut con- 
uaitrc ou prévoir. Telle xloit être l'utilité des connais- 
sances. (Cependant qu'il est rare de voir cette applica- 
tion de la théorie à la pratifjue ! Lorsqu'on étudie la 
théorie d'une science, on fait <;ntrer dans son esprit une 
suite d!idées abstraites, mais ce ne sont ])as des idées 
al)straites qui nous déterminent dans nos actions. Jou- 
les les l'ois qu'une idée sensible s'y trouve eu opposi- 
tiiui, il est presque assuré qu'elle entraùiera de s<mj 
côté. Aussi la morale doit-elle être en sentiments.... 
1, 'homme qui connaît le mieux l'utilité de la tempérance 
sera très inteuijjérant, si ses sucs gastriques ont beau- 
coup d'activité, si la sensibilité de l'estomac n'est pas 
en j)roportion avec la force ef (ju'il se trouve 
entouré de mets excitants... (>elui i|ui connaît le mieux 
en théorie les divf-rses prises que rimmine a sur ses 
stMublables sera celui (jui les euq)loiera le plus mal. 
s'il ne sait pas se posséder, si par une suite tle ses 
habitudes, il fait trop de cas de l'opinion ; si lorsqu'il 



MKLANliKS DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POr.ITIQUE 119 

faudra remuer les passions, il reste froid malgré lui. 
Ucmarquez qu'en général, les hommes d'un grand 
génie ont peu d'ascendant sur les sociétés où ils vivent, 
à moins que leur réputation n'ait disposé à les regarder 
comme des oracles. 

<< La di\crsité des esprits nait de la diversité des pas- 
sions et la diversité des passions nait de la diversité 
des tempéraments, des humeurs, des haintudes, des 
circonstances, des éducations ». Hobbes. 

Ilelvétius (1) a bien vu que la diflérence des esprits 
suivait celle des passions... mais il n'a vu d'autres cau- 
ses de cette dernière que l'éducation... donnant tout 
aux causes moi-ales, il a tout refusé à l'organisation. 
Chose assez singulière pour un liomme soupçonné de 
matérialisme ! Cependant s'il avait approfondi tant soit 
peu et avec la sagacité dont il était capable, le méca- 
nisme des idées ou des sensations, il aurait vu sans 
doute qu'il faut passer par le physique pour arriver au 
mural. L'état original des fdircs sensibles, leur tem- 
pérament, leur disposition à se lier, à garder les déter- 
minations qu'elles ont reçues des objets ; voilà par où il 
faut débuter..., viennent ensintc les circonstances qui 
déterminent l'espèce des objets qui ont agi sur ces 
lijjres. 

Les psychologistes nous parlent de liaison, de pro- 
duction, de reproduction d'idées... toute leur science, 
à cet égard, se l)orne à développer ce (jue chacun peut 
découvrir en lui-même, s'il voulait ou s'il pouvait sui- 
vre la série des mouvements intérieurs dont il a cons- 
cience. C'est beaucoup, sans (hnite, d'avoir une pliy- 
siquc expérimentale de l'âme; sans cela, aussi ignorants 

(I) llelvoliiis, tome 11, i'. 241^. 



liO Œt;viti> i)i: MMNi; dk iim;w 

que M. .)(jiiiil;iiii (jiii l'ait de la prose sans le savoir, 
nous jxMisoiis, sans savoir conuneiit. et l'àinc vit sans 
coiiiiaitre sa \u-. \ i'il cl es/ vii;r nesciiis Ipsr sn.v. Mais 
l)oniés à la connaissance expérimentale des etl'ets, tous 
sont muets sur les causes. Nous connaissons j^rossièi'C- 
ment le produit des forces, mais la nature, la manière 
d'agir même de ces forces sont couvertes d'un voile... 
(l'est en vain (pie les plus fameux ])liysiologistcs ont 
dissécpic des cerveaux, ont voulu remonter à l'origine 
des nerfs, suivre leurs diverses ramilications. Leur vue, 
aidée des meilleurs instruments, n'a l'ien pu déeouArir: 
on croyait (pie les nerfs allaient rayonner dans un point 
du cerveau, où l'on pla(;ait le siège de l'Ame. Un habile 
observateur italien. iM. .Malacarus, s'est assuré par de 
nombreuses observations, qu'il n'en était rien et que les 
nerfs loin de concourir allaient en divergeant dans l'in- 
térieur du cerveau. Il faut d(';sespérer sans doute de 
pénétrer dans cette mécanique admirable des fibres 
sensibles; mais (pnd (ju'il soit, (piehpie sii|)positioiis 
«jue l'on admette à cet égard, il [laiail démontré (jiic 
toutes nos facultés iiitellectu(dles ont un siège ]diysi- 
(jiie. Les variations que chacun découvre en liii-mèiue, 
dans différents temps, sont certainement pro^iortion- 
nelles à des changements dans l'état physique des 
organes intérieurs. Les songes et les fant()nies rcj)ro- 
duits dans la fièvre font bien voir que des moiiveinents 
intestins jteuvent pioduiir des iih'M's sans Ja jiarticipa- 
tion de l'Ame. Pourquoi n'en serait-il pas dv même dans 
idnsieiirs circonsl.inccs où nous sommes tentés d'en 
juger aiitremeiil '.' l'oiir(piiii n'y aurait-il jias des cer- 
veaux tellement constitués (pi'ils sont habituelleinenf 
dans un état fiévreux, et qui, ex]iosésà des mouvements 
intestins et irré-guliers, jiroduisent j)res(|ue toujours 



Ml';r,ANiiES DE PSYCHOLOGIi:, UK MDRALIÎ ET DE POI.ITIQUK 121 

lies raiil(~>iiies sans siiilc, sans liaison, dont l'ànie n'est 
()iif> spectatrice ? Oui nous assure que les cas où nous 
croyons être les auteurs de nos idées ne sont pas ceux 
où les libres du cerveau, étant moins agitées, s'ébran- 
lent plus barnionicpienieid et dans l'ordre selon lequel 
les objets ont agi prinùtivenient, de sorte que la succes- 
sion réglée des fantrVmes, la conscience que Yànxe 
é])rouve de l'inqiression distincte de cbacun, rencliaî- 
neuH-nt ([u'cdle aperçoit entre eux, lui i)ersuadent que 
c'est elle qui les produit; quand elle agirait, elle ne 
ferait pas mieux. Un génie supérieur ([ui lirait dans les 
libres intellectuelles, verrait dans leur arrangement 
loute la série des connaissances des grands honunes. 
(juelle belle encyclopédie vivante, quel bel arrange- 
ment cpie celui des fibres du cerveau d'un Newton, d'un 
Rnler, d'un LeiJjnitz ! Quelle délicatesse exquise, quelle 
mobilité surprenante, quelle variété dans le jeu de 
celles d'un V<dtaire ! Si un tel génie avait suivi la forma- 
tion successive des anneaux de cette cbatne de percep- 
tions, il saurait comment les premiers mouvements ont 
déterminé tous les autres, comment les besoins et les 
circonstances, ddii ces besoins dépendent, ont fait lier 
un certain nomlire d'idées fondamentales, qui tiennent 
à des faisceaux de libres correspondantes et qui ont 
entre elles un lien ]ili\sique, coninient d'antres fais- 
ceaux s'en formant successivement et se liant aux pre- 
miers, il en résulte enliu une cbaine d'idées dont la 
trace se retrouvera, idées barnioniques, rangées avec 
ordre, lorsque l'éducation les a placées dans l'ordre 
(pi'elles ilm raient avoir confurniément aux objets cxis- 

(1) (X> passage csl lonloniK' aux idées <le lîonnel, il seuiblo iiis- 
|iii'i' |iai' elles. 



lii OîrVRES I>K MAIN'K DIO lURAX 

taiits, l'aiitMiiios iiiri>li(''r(Mils, hiz;in-o assoiiiljLaiic, Im-s- 
(juo le liiisai'd seul joint :i iin certain tcnipéraiiient 
dérégh^, une niol)ilité vicieuse, un ilcl'aut de slaliilité, 
(ic Cohérence dans les lihres, a étal)li une liaison entre 
les idées les plus disparates, en sorte (juclles se soient 
unies dans l'idijid uui(iuenient parce (ju'elles s'étaient 
oll'ertes eu uièuie temps ou que les ohjets qu'elles 
représentent ont agi à la fois. C'est ainsi (pi 'en suivant 
tous les détours de ce lal)yrinthe, eu observant ces 
ressorts délicats, lorsqu'ils sont eu mouvement, ce génie 
su])érieur que je supi)osc poui'rait découvrir les rap- 
ports incouc(>val)les (pii l'xistent entre les mouvements 
des libres et les perceptions (pii leur sont attacliées. Il 
pourrait nous dire si la reproduction des perce[)tious 
ou des idr-es est due à l'àme comme cause active ou 
l)icu si cette âme est simplement spectatrice de ces 
idées. 



Xllf 



Indépendamment de riuslinct gi'uéral (|ui caractérise 
les diverses espèces, il va eiu-ore pourchaipie iudivi<iu 
de ces espèces un instinct pi'oprc et particulier qui le 
distingue des autrr's ; cela se \oit assez dans les ani- 
maux ; mais (pioiqn un ne comiaisse pas l'instinct g'éné- 
ral de l'espèce humaine, iju Ou ne [misse même savoir 
au juste, s'il y (mi a un de déterminé, on peut cepen- 
dant observer les divers instincts q'ui dirigent chacun de 
ces individus, souxcnt à IcMir insu, et sans qu'ils s'en 
doutent. Cet instinct pariicidier u est |)as constant, 
mais il varie comiui' leur tempérament ; c'est lui qui 
lii'lei-niine les di\ers seiiliinenls c]ue chaque liomme 



M^';LA^•GES DE I>SY(H(5I>0(iIE, DE MOfiALE ET UK IJOI.rtIQUE 123 

a de ses rapports dans le courant de la vie, et qui l'en- 
traînent vers les objets qui sont les i)lus analogues au 
seutiuicut actuel de ces rapports. Souvent il est con- 
traire à la l'aisun, parce qu'il n'est guidé que par le 
sentiment actuel et tnouieutané et<[uc chercliant facile- 
ment ce qui lui est propre pour l'instant, il peut entraî- 
ner dans (les éuiies fAcheuses, pour l'avenir. C'est notre 
instinct qui tantôt nous demande du repos, tantôt du 
mouvement, quelquefois des plaisirs turbulents, d'au- 
tres fois des plaisirs tranquilles. On appelle souvent 
liiiiiimes raisonnables, ceux dont l'instinct tend à la 
modération; ils sont heureux, mais sans mérite. Si on 
réfléchissait bien, on trouverait peut-être que chaque 
partie de nous-même a son instinct, son appétit parti- 
culier, et qu'il n'y a de conunun dans tous ces départe- 
ments sensibles et séparés, que le moi simple et incon- 
cevable qui s'attribue en seul tous ces sentiments, ces 
apj)étits hétérogènes. 



XIV 

INFLUENCE DES CLIMATS 



L'influence des climats, soutenue et mise dans 
tout son jour par M. de Montesquieu a été niée par 
plusieurs philosophes, entre autres par Ilelvétius et 
llume. Quelque spéci(!uses que soient les raisons 
api)ortécs par ce dernier, surtout dans le chapitre du 
caractère des nations (Essais moraux), il me semble 
<pie faute d'avoir fait certaines distinctions nécessaires 
{distinctions que je ne sache pas avoir été non plus 



(■talilifs piir ceux <|iii nul sniitcmi la mriiic npininii) sa 
ilisscitatiuM 110 i'('iii|)lit [)as loff'ct ([uo 1 aiitt'ui' \(nilait 
lui <ii>iiiiiM', rt (|iHii(iiir l'niich'r Mil' (ii's faits dont ])lu- 
siciii'S sdiil iii((iiitcslal)i(s, rl!r ne (Irti'iiit ])as ](' jii'iii- 
cipc (•(iiiiliattii. 

deux qui (iiil aiiiiph- 1 iiilliieiicc (les caiisos ])li\si<jiios 
siii' les caractères des nations n'ont pas nié rinflucncc 
dos causes morales, ils n'ont pas rouardé les premières 
commi' ayant nno inflcxihilitè folio ([no les institutions, 
les t;'on\ criioiiioiils no pniss("nl les alti'i'or ou los modi- 
fier: au contiviiro dos adversaires de cette opinion, rpii 
on fojotant l'influence physique, ont toni donne ahso- 
lunii'uf aux causes morales. Cv ton doi;mati(|ue et 
anirmatif dans une question pour le moins douteuse, 
nroni;ai;erait à me méfier de leur système, l'ut-il établi 
sur d(>s preuves aussi solides que celles dont ils se ser- 
vent, Sont à mes youx peu jiroliantos. 

Puis(|ue nous avançons d'ahord ipio les causes pliy- 
si(|uos lïo sont pas les seules aiiissant sur les j)OUploN 
et que nous admettons les causes nioralcs comme pou- 
vant avoir un oflol (|ni contrarie plus ou iiioins 1 in- 
fluence dos preinièi'cs, ce sera mal coniliattre notre 
piin(ij)e que de nous citer les cliangements opérés sur 
le caractère d'un ponjjlo (pioicju il n'ait pas clianiié do 
climat ou qu'il soit soumis à des circonstances piiysi- 
<]iios «■•i:alos iv(dl(Miient ou en apparence" ; car il pont 
être arrivé dans le gouvornom(>iit do i-f peuple des 
ro\()lntioiis, ou eniin il peut avoir éprouvé telle alté- 
ratifin (|uelcoii(|ue dans ses inslitntions, ses habitudes, 
sa manière do \ivro (pii oui ciiangé ou plutôt masqué 
sa constitution originale sans ipi'on puisse en arguer la 
nnllité d'action pliysif|ue sur son caractère priinitil'. 
Il'oii il parait <jue les antagonistes absolus des causes 



Ml'; LA Ni; ES DE PSYCHOI.Oi ;IE, DE MORALK ET Dl'. POLITrQUE 12;i 

physiquos tirent une conclusion pircii)il('e du genre de 
laits sur lesquels ils basent leuc opinion, et que Icui's 
adversaires sont toujours en droit de leur demander, 
si, altstraction laite de ces causes morales accidentelles, 
le caractère de telle nation, qui a subi leur influence, 
n'eût pas resté tel que le cliniat ou les causes physi- 
ques l'avaicnf formé priniHivenient ; et dans le cas où 
ils ne i)uissent prouver la négative par aucuue l)onne 
raison, nous tirerons la conséquence juste que les faits 
qu'ils nous ont apportés en preuve de leur système, ne 
prouvent pas la nullité des causes qu'ils rejettent, mais 
que plutôt ils nous font voir que ces causes peuvent 
souvent être altérées ou modiilées par des intluences 
morales, ce que nous ne leur disputons pas. .le ne con- 
nais pas de faits cités 23ar Hume ou par llelvétius aux- 
quels on ne puisse api)liquer ce raisonncun.'nt. On cite 
par exempb' la dill'érence énorme qu'il y a entre les 
Romains anciens et modernes; cependant, dit-on, les 
circonstances pliysicpics n'ont pas changé. Un partisan 
exclusif des dernières causes, aussi extrême dans ses 
opinions que ceux de l'influence morale, nierait peut- 
être cette identité physique et tâcherait d'enil)arrasser 
ses adversaires en leur demandant la preuve tju'ils ont, 
que l'air, le sol, etc., sont toujours les mêmes; mais 
sans s'arrêter à ces discussions oiseuses, ne peut-on pas 
dire avec fondement que les Romains d'autrefois étaient 
dans un état forcé, que la nécessité deconcjuérir autour 
d'eux, h'ur [lauvreté, le besoin les tirent d'abord lutter 
cnntr(^ rin<M-tie et la mollesse attacliées au climat (je 
suppose même ici que les brigands conduits par Roniu- 
lus fussent originaires de l'Italie, ce que j'ignore) ; 
mais le besoin cessant ou les causes morales qui les 
avaient ti-ansformés en conquérants cessant d'agir, ils 



lifi "l:UVRI-> I)K MAINK Dl". HIRAX 

sont (levriius Iris (jiir le tlimut ou le pliysi(jiic les for- 
cent d'ètro. Ainsi les institutions sont à la nature 
liuniainc, au moral, ce qu'au physique l'activité qui 
règne dans l'univers est aux éléments. (Jeux-ci, comme 
Vair et le feu. ne sont dans les comijosés dont ils fout 
parties intégrantes que dans un état de condensation et 
de gène dont ils tendent sans cesse à sortir poui' l'ceou- 
vrer la rareté ijui est dans leur essence : de même les 
peuples déterminés par leur constitution organique 
(ju'ils tiennent du climat à être courageux ou pusilla- 
nimes, esclaves ou libres, peuvent bien être transfor- 
més par la législation ou des circonstances acciden- 
telles, mais entraînés hors de leur sphère d'activité, 
ils gravitent sans cesse vers leur état origin(d Justjn'à ce 
qu'ils y retondient infaillil)lemenl, lorscjue la cause «jui 
les en tira a cessé d'agir. 

Si le caractère des peuples peut être raisonnable- 
ment «•onsi<lr'ré, comme étant en raison composée de 
leur «onstitulion physique qui dépend du climat et des 
liai)itudes (]u'ils tiennent de leurs institutions, des 
exemples re^ns, des circonstances où ils se trouvent 
placés, etc., ce serait un travail bien digne d'un philo 
sophe d'examiner ou de distinguer ce (pii appartient à 
ces diverses causes alin de ne j)as attrii)uer à l'une ce 
qui appartient à l'autre... Ainsi le caractère des peu- 
ples comme celui des individus dont il se compose 
pouvant être examiné sous plusieurs rapports, on bien 
étant composé de diverses parties, il faudrait analyser 
ce composé comme les chimistes analysent les corps 
mixtes (ju'ils veulent connaître. Alors peut-être on ver- 
l'ait (jue les causes morales (|ui agissent sur telle partie 
lin «aractèi'c transforment l(dles alfections jirimilives 
ou en créent de nouvelles, laissent telle autre partie 



MKLANiîKs Dli P>iYCHOLO0Ii;. DK MORALE liT DE POI.lTlyUE -127 

dans r«Hiit qiie la pliysifjuc l'a constituée... on pourrait 
ainsi (listini;uer la lornic du tond et sépaicr riioninie 
de son- masque. C'est ainsi qu'on trouverait souvent 
qu'un peuple policé en apparence et dont le caractère 
primordial se trouve déL;uisé sous des dehors illusoires, 
n'est peut-être pas réellement aussi changé qu'on le 
pense. Imi effet, le luxe, les arts, les sciences donnent 
i)icn un coloris séduisant à l'esprit ; l'habitude de vivre 
en société, où l'on s'étudie à se présenter sous des appa- 
rences gracieuses, peut polir les manières, donner de 
l'élégance aux mœurs, mais le cœur n'a jms changé 
pour cela et l'homme est tout dans le cœur. 11 faudrait 
donc séparer l'écorce pour voir le dedans avant de 
prononcer (jne le caractère d'un peuple est changé. 
Sans pousser davantage des distinctions que je. sens 
mieux <pic je ne suis eu état de les établir, j'observerai 
({uc ce qui tient du tempérament comme la disposition 
à la gaité ou à la tristesse, la force ou la faiblesse des 
passions, l'activité ou l'inertie, ne me paraissent pas 
pouvoir échapper à l'influence du physique, quoique 
ces diverses ali'ections puissent souvent être modi- 
fiées ou masquées plus ou moins par des causes mora- 
les. Les voyageurs ont trouvé dans les îles du Sud 
des peuplades très rapprochées de l'état de nature ; 
ils ont oliservé parmi quelques-unes beaucoup de 
douceur, d'affabilité; je jiense que le climat inspirait 
res affections douces et en était l'unique cause. On 
aurait eu sans doute autant de peine à donnei- à 
ces peuples un caractère guerrier (ju'à insjîirer aux 
haliitanls du Nord cette aménité de caractère. Mais 
quand on parviendrait par des causes morales à pro- 
duire ct^s métamorphoses serait-ce une prtuive de la 
nullité d'influence primitive des causes physiques ? 



128 ilM'VIiK-; 1>K MAINK l>K lilKAN 

'. Hiilunnti rxjivlUfi, fnrcit hiiiieii iisijiic rccurrel ». 

l'ciui- (|iic lo j)liysi(]ui' iiV\i-r(;\t aufiiiie puissance sur 
le caractère gênerai des individus (jui composent une 
nation, il faudrait supposer, ce me semble, que les 
ol)jels extérieurs agissent sur rame sans rintermédiairc 
des sens. Si cette supposition n'est i)as s(iiitena!)le. il 
faudra l)ien couvfuir par force ([ue l'ai-lion des cdijets 
(pii iiiius envii'onncnlest proportionnée à la texiur<' des 
lil)res do nos sens matériels, nu en un mol ,'i notre 
organisation pliysique. Cela étant, comment nier ([ue 
tontes les causes, qui peuvent altérei' l'organisation «m 
la modilier d'une manière quelconque, ciiangent dans 
le nuMue rappurl la manière de senlii' el pal' consé- 
(pient iuq)riment au caractère une forme djlférente? Je 
ne sais si je me trompe, mais j'attriitue une telle puis- 
sance au pliysi(iue de l'Iinmme que je pense que les 
causes morales n'agissent sur lui (pi'en tant (pi'elles 
altèrent sa constitution physique. Selon moi, on ne 
peut conq)ter sur la permanence des sentiments ou des 
liabitndes morales d'un individu (prantaiit que ces lial)i- 
tudi's morales ont cliangé' son tenq)érament. Hemar- 
(|uez (|u'il y a une aetimi et une réaction du piiysicpie 
sur le moral ou de l'état de nos .'imes sur nos coriJS 
et récii)roqin'ment, ([u'un sentiment liahitnid de crainte 
ou de joie intlue puissamment sur l'état des organes 
sensibles, connue l'état de ces organes dispose lui- 
même à la joie ou à la tristesse. 

Ainsi, je snppos'e (ju'un honune doue d un tcnqu'ca- 
nient sanguin soit j)en propre à cet état de réflexion ou 
d'attention nécessaire pour faire des progrès dans li'S 
sciences. Si cet iiomnie forcé à s'appliquer fait de grands 
efforts poui' domi)ter la nature, il pourra parvenir à s(> 
rendre pidpi-e aux sciences; mais commeiil \ [larvu-n- 



MI'JLAN'GES DE PSYCHOLOGIE, DE ^rO^!ALE i; r DE l'Df.ITIQUE 12'.) 

(lia-t-il ".' ce ne sera qu'en altérant par sa manière de 
vivre sou tenipéraïuent originel et eu se mettant daus 
la même situation pliysiquc où est tel homme qui, par 
un tempérament bilieux, je suppose, est naturellement 
disposé à la réflexion. Notez que cet homme qui a ainsi 
violenté la nature éprouvera des retours fréquents aux 
distractions, pour peu (ju'il abandonne soji cal)inet 
pour vi\i'e dans le monde, et ce ne sera qu'après avoir 
totalement transformé sou tempérament, si cela est 
possible, ([u'il deviendra liabituellcmeut réfléchi, atten- 
tif ou studieux. 

Ce que je dis des individus peut également s'appli- 
tpier à im peuple. Si le climat dispose aux aO'ections 
douces et paisibles, ou imprime aux caractères cette 
énergie mâle qui tient à la confiance en soi-même, il 
pourra se faire (]u Une nation (pie je siqjpose ainsi dis- 
posée, tomljaut sous le joug d'un tyran, éprouve dans 
son caractère primitif des altérations telles qu'elle 
paraisse totalement cliangée. Si l'habitude de la crainte 
ou une vue continuelle des supplices et des tortures 
agit assez longtemps sur elle pour produire des inqjres- 
sions profondes, la constitution des intUvitlus eu sera 
totalement cliangée, le physique s'altérera et ce ne 
sera ([ue lors(pi'il le sera totalement que ce peuple 
sera transfopmé sans, retour ; les pères transmettront 
à leurs enfants ces impressions physiques et peut-être 
plusieurs générations resteront atteintes de ces mal- 
heureuses dispositions quoique la cause même ait cessé 
d'agir. Cependant le climat reprendra tôt ou tard son 
empire et revivifiera les esprits, si leur nature primi- 
tive était bonne ou les plongera dans la dépravation, 
si les causes physiques sont naturellement vicieuses.- 

M. DE lî. I. — y 



m 

SUR LA LIBERTE 



PORTRAIT DU SAGE 

l.ii iiioilcration et la coiistaiHc ti(Mii\(Mit l"Aiiie du 
sage clans la tranquillité. Jamais la crainto ne brise son 
cœur, jamais des désirs insensés no le transportent. 
Jamais l'impatience ou Tennui ne le flétrissent. Jamai 
la joie futile et immodérée ne l'entr.ainc hors de lui. Il 
est heureux, car les choses humaines n'ont jKJUr lui ni 
cette pointe di)ulnureus(> (jui perce l'Ame, ni cet 
attrait séducteur qui renivre. En eifef, qu'\ a-l-il de 
grand stii' la terre, pour celui «jui cnniiait l'immensité 
de l'univers et qui lixe ses yeux sur rétcrnité ? (Ju'y 
a-t-il d'important dans tout ce qui excite les vaines 
ail'ectir.ns des hommes, dans cette vie éphémère, pour 
celui ([iii tient toujours son esprit dans cet état, où nul 
événement ne i)eut le surprendre, où rien d'inopiné, 
rien d'inq)révii ne i)ent lui arriver? (juelle que soit la 
posilinii ou il se tiduve, il conservera cette netteté «h- 
jugement qui lui montre toujours sa place, il sait s y 
rant;ei' sans murnuire, sans muni de la vie; en vain. 



M1':L\N'GKS de psychologie, de MORALK et de POLITIyL'Ii 131 

la fortune cherche à l'accabler, il reste toujours ferme 
ri lraii{|iiill<'. Inncccssihle aux passions, aux troubles 
lie làmc, lui seul est absolument et parfaitement heu- 
reux... (1). 

Cicéron rapporte dans ses Ttisculanes (2), les argu- 
ments lies piM'ipatéticiens en faveur des passions. Ils 
[(retendaient prouver leur utilité en ce que, disent-ils, 
c'est le plus puissant ressort que la nature ait donné à 
l'homme pour le porter au urand et l'enlever <à cette 
paresse (jui renih-ait sa vie semblai^le à un sommeil 
perpétuel. Qu'est-ce qui fait les guerriers, les orateurs, 
les philosophes mêmes, sinon les violentes passions? 
^' aurait-il des héros dans les combats sans fureur^ des 
avocats éloquents au barreau, sans une espèce de colère 
contre leur partie adverse? Les Thaïes, les Pythagore 
nu'mc, auraient-ils entrepris des voyages pénibles, 
auraient-ils sacrifié leur vie pour acquérir des con- 
naissances, s'ils n'avaient été animés par une grande 
passion, par un désir ardent d'acquérir de la gloire en 
instruisant les honunes? En un mot, si on suit les 
actions des honunes, on verra qu'ils ne font rien, c^u'ils 
ne sont rien que par les passions et que ceux (jui se 
distinguent parmi les semblables sont aussi ceux dont 
les passions sont les plus exaltées. 

D'après cela, pourquoi chercher à porter les hom- 
mes à cette tran([uillité d'à me ipii les rend inutiles aux 
autres et à eux-mêmes? 11 vaudrait bien mieux cher- 
cher l'art d'exciter les passions. 

Cet ancien argument a été rajeuni et notre philoso- 
piiic moderne en a fait un grand usage, (acéron le 

(1) Tusciilancu, liv. IV, 1!». 
(i) IiL. iiv. IV, 17. 



132 (KUVItKS 1)|.'. MMNK DV. lilIi.W 

réfute avec force i-ii se si'r\aiil des ariiios dos Stoïciens. 
Les passions, disent-ils, sont dos nionvemonts iiii|)('- 
tuenx de l'Ame, contiMires à la raison, on des appi-tils 
véhénienls opposés à la constance de la nature, ap/ir/i- 
lus vekemciHioics qui procnl ahsuiil a nattiru' coiistan- 
tia (1). D'aiJrès cette définition, il est évident qu'un 
mouvement passionné ne peut donner lien à l'ien que 
de mauvais. 

Quoi donc ! un homme ne ponrra-l-il être cou- 
ragcu.x, s'il ne commence par s'c^tomoc/ier (nisi slo- 
nidc/iiiri cii-perit :') Mais c'est le proi)re d'iyi gladia- 
teur. Lorsque Ajax, dans Homère, marclie pour com- 
liattre Hector, donne-t-il des signes de fureui'? 11 prend, 
au contraire, ses armes avec joie, il va tranquillement 
à son adversaire, il lui parle avec douceui', et ces 
grands hommes donnent- dans le combat des marques 
du plus grand courage, sans colère, sans rage (2). 

Socrate cond)at[ant contre Lîs ennemis de sa patrie, 
protégeant la vie d'Alcihrade et résistant seul à nue 
troupe entière, est-il excité par la fureur? N'cst-il pas 
admirai)le précisément en ce qu'il conser/e tout son 
sang-froid, toute sa prévoyance? (^onqiarez le tableau 
qu'Homère fait des fureurs d'Achille. Qu'y a-t-il de plus 
monsirueux'? (3) Apprenons donc à connaître le vi'ai 
courage. H n'est autre chose que cette aH'cetion de 
r.-^me qui supporte et soull're les maux, obi'issant sans 
crainte et sans murmure a j.i loi siqirème de la néces- 
sité. Il n'entre dans lette belle di'linition aucune idée 
du mouvement passionni". mais de là il suit au con- 



(1) /(t.. liv. IV, l'I. 

(2) IJv. IV, •2->. 

(3) Liv. IV, %i. 



MKLANiJKS l)K r^YPHOLOGIE, DIS MOIiALK f.T DE POLlTJyUK 133 

traire qu'il n'y a (|iic le snuc de véritablement coura- 
rageiix. 

S'il m'était pcrniis irajinilcr (|u<'l(|U(' chose à l'opi- 
iiioii (le Gicéitoii, je dirais que si on entend en général 
par passion tout mouvement extraordinaire de l'Ame 
(jui dirige avec force la volonté sur un objet particu- 
lier, il sera vrai de dire que riioninie ne fait rien de 
grand sans passion. Les passions sont proportionnées 
à la force de réaction de l'Ame sur les impressions 
reçues par les sens, et cette réaction elle-même dépend 
des liaisons d'idées que la rétlexion a formées précé- 
demnient, en sorte que ces idées venant à se réveiller, 
enliainent pav Icm- force et nécessitent l'action. (Jette 
m.inière d'envisager les passions lève bien des diffi- 
cultés, lui effet, la force des passions sera dans cette 
iiypothèse, en raison composée du tempérament et du 
nombre des liaisons d'idées, et leurs qualités seront 
proportionnées à l'espèce d'idées que l'on aura liées. 
Ainsi, un homme né avec un tempérament ardent, sera 
susceptil)le d'être dirigé aux actions les plus béroï- 
(|ni>s s'il a lié dans son esprit l'idée de gloire à celle 
des actions vraiment utiles à son pays, (jue s'il a, au 
contraire, lié l'idée de gloire à celle de ne pas suppor- 
t(!r une insulte ; que l'orgueil, l'égoïsme dirigent cette 
<lispositiou irascible qu'il tient de la nature, cet homme 
sera un furieux, un forcené prêt à tout sacrifier à cette 
folle idée qu'il s'est faite de l'honneur. Il en est de 
même des autres exemples. Si nu homme ne veut 
devenir savant et ne court le monde pour s'instruire 
(|uc par la sotte vanité d'étaler son érudition, sa pas- 
sion pour l'étude est ridicule ; s'il est animé par le 
désir de connaître la vérité et devenir meilleur, cette 
])assioM est sublime. 



134 (KITVIÎKS DE MAINK DK RIHAN 

Les passions, d'un cùtr, reçoivent leur (liirctioii di' 
la liaison des idôcs (1), de l'autre, elles tirent leur ali- 
ment de la force ou de la qualité du tempérament. Si 
la raiscin a présidé à cette falirique de liaisons d'idées, 
nos passions ne sauraient être trop fortes, puisqu'elles 
nous porteront toujours au beau et au grand. Si 1(> 
hasard ou les i)réju,aés ont formé notre caractère et ijuc 
nous ayons avec cela un tempérament fougueux, il 
n'est de sortes d'excès, de folie, auxquels les passions ne 
nous entraînent. Dans ce cas, heureux ceux ([ui sont 
modérés par tempérament ! C'est donc l'éducation (pii 
décide de la lionne ou mauvaise qualité des passions. 

(In distingue les passions en naturelles et non natu- 
relles ; mais il est évident que si le germe de quel- 
ques-unes est en cll'et dans notre nature, nous les avons 
toutes rendues factices par les opinions que nous avons 
attachées à leur objet, l. "amour est un de nos senti- 
ments les plus violents, celui qui porte le plus de 
trouble ■ dans nos Ames : ce besoin de la nature nous 
rendrait-il si malheureux si nous ne l'avions envelopi)é 
de toutes les chimères de notre amour-propre? Tel est 
le maliieur de notre condition, la disposition que nous 
avons à abuser des meilleures choses, que la raison 
sur laquelle est fondée la moralité de nos actions, est 
la source de notre maliieur. Le moral de l'amour 
devrait faire le charme de notre vie en changeant un 
besoin grossier en un sentiment délicat ; cependant 
nous en sommes venus au point qu'un philosophe dési- 
rerait que mius nous eu fussions toujours tenus au pliy- 
sique de cette passion (2). 



(l)Liv. IV, :m. 

(2) Liv. IV, 33, 34, 35. 



Mfa.ANGES DE PSYCUOLOGIK, DE MORALE KT DE I'OrjT[Qi:E 13b 

Si ropiiiiou a dénaturo les passions naturelles, il est 
ciaii' qu'elle est seule à former les passions factices. 
Aussi Cicérou .létinit toutes les passions des opiiûont; 
des biens (jiti ne sunt pas désirahles, comme étant réel- 
lement désirables (l) ; et ces opinions fortiliées et comme 
absolument inculquées par l'habitude, deviennent des 
passions violentes, lîtendez ces idées, appliquez-les à 
raml)ition, à l'avarice, à l'envie et vous verrez combien 
les liaisons d'idées fausses sont l'origine de tous les 
trnul)los de notre Ame. Nous n'aurions donc qu'à 
refaire notre entendement pour corriger notre volonté. 
Mais si dans les principes qui ne nous intéressent que 
fail)lcment, comme dans les sciences abstraites, il nous 
est si difficile de changer nos idées, condiien doit-il 
être plus pénible de détruire des sentiments que l'ha- 
bitude nous a rendus naturels? De même que les nations 
lie se déterminent à changer la forme de leur gouver- 
nement que lorsqu'elles y sont contraintes par des 
malheurs insupportables, les hommes ne peuvent chan- 
ger le système de leurs habitudes ipie lorsque le trou- 
ble, le malaise de leur âme les force à clierclier le bon- 
heur dans une autre voie. Le plus digne emploi (k- la 
philosoplde, c'est de nous aider dans ce pénible travail. 
Nous avons fait un grand pas sans doute pour la 
uuérison de nos iVmes, lorsque nous savons que tous 
cew mouvements passionnés tiennent en général à de 
fausses ophiions ; que c'est l'ignorance des vrais biens 
et les préjugés que nous tenons à cet égard de l'éduca- 
tion (|ui nous a fait lier l'idée du bonheur if ce qui n'est 
,Hgne .[ue du mépris du sage; nous n'avons plus qu'à 
étudier ce ipii est analogue à notre nature. 

(1) l,iv. VI, §38. 



13t'> lKCVIil> DK MAINI-. IiE BIKAN 

Les vrais l)ii'iis sont iIipiuk's. an jili\si(jii(', par nos 
facultés corixirellcs, au moral. ])ai' iidtrc raison ; et 
rcnianinons (ju'il n'cnlre pas pins iKai^hitrairc dans le 
moral ipio dans le jdiysiqnc; la nature a assujetti Tuii 
cl l'autre à des règles (ixcs et certaines; c'est à con- 
naître CCS rèirles ipie la pliilosopiiie doit s'appliquer, 
c'est d'elle que nous devons attendre tous les secours 
nécessaires pour vivre bons et lieureux. 

(> pliiiosopiiie ! C'est à toi que je remets la conduite 
de ma vie. Je me livre à toi tout entier et sans réserve. 
Toi seule mènes à la vertu; c'est toi seule (pii domptes 
les vices. Connncnt les hommes pen\ent-ils ignorer tes 
bienfaits ? Oue sont-ils. j)rivés de ton secours? Ils 
élaient errants, tu fondas leurs villes, tu les rassem- 
Mas rn société, tu leur appris à former des sons articu- 
lés, à peindre leur ])ensée par des caractères : tu leur 
insj)iras la douce nécessité de vivre eu l'amille et d'ins- 
tilner des mariages; tu inventas les lois, tu enseii:nas 
les imenrs et la sagesse. Un seul jour passé selon tes 
l)récei)tes est préférable à l'immortalité jjassée dans le 
vice. Ii;t comment eesserais-jc d'implorer ton secours, 
puisque je te dois la traufinillité de ma vie et que tu as 
l'aniii de n (d'ur la crainte de la mort (1). 



II 

EPICTÉTE. MONTAIGNE ET PASCAL 

l-lpictète élève l'Iiomme, Montaigne le rabaisse. Le 
premier dit : il y a un l)ien, donc c'est lui qui a créé 

(I) Liï. V, S2. 



MKLANGliS Ui; l'SYl'lIOLOGIE, DK MORALi: ET DE POIJTIQUE 137 

riioiimic ; il l'a l'ait pour liii-iiiônic et il la créé tel 
c|u'il doit être pour devenir juste et heureux; donc 
riiouiine peut connaître la vérité, et il est à portée de 
s'élever par la saj^-^esse jusqu'à Dieu cpii est son souve- 
rain bien. Le second dit : l'Iionune ne peut s'élever jus- 
(|n'à Dieu; ses incliiuitioiis contredisent la loi; il est 
porté à cherch'er son bonheur dans les biens visibles et 
iiiènie en ce qu'il y a de plus honteux; tout paraît 
incertain ; le vrai bien l'est comme tout le reste ; nous 
ne pouvons donc avoir ni règle fixe pour les jiiœurs, ni 
certitude pour les sciences. 

11 serait plus consolant de s'égarer avec Epictète que 
d'avoir raison avec Montaigne ; cependant celui-ci doit 
avoir plus de sectateurs parce cp.i'il semble autoriser la 
paresse, Vice ordinaire des hommes, au lieu (pie l'autre 
engage lliomme dans une lutte perpétuelle contre les 
2)assiûns, qui elfraye les Ames faibles. 

Pascal oppose l'un à l'autre les deux systèmes, et 
démontre à sa manière leur insuffisance. Selon lui. il 
est faux que l'homme soit grand, à la manière dont 
l'^pictète l'entend ; I lioiuiiie ne peut rien jiai' liii-nième : 
il est faible et misérable, abandonné à ses propres 
forces. 11 est également faux que la bassesse de riiomme 
soit, comme le veut ]\Ioiitaigiie, absolue et invincible ; la 
grandeur et la faiblesse ne peuvent résider dans un 
même sujet. Ces deux systèmes sont donc inconcilia- 
Ides ; mais il est vrai (jue riiommc est bas par sa 
iialiire dégénérée et qu'il est i;i;ni(l, qu'il peut tout 
avec le secours de Dieu. La révélation concilie donc ce 
que les efforts des hommes ne peuvent unir et le péché 
migiiK'l lève les diflicultés. 

1" Montaigne semble faire le désespoir de ceux qui 
cherchent la vérité sans recourir aux lumières de la rêvé- 



138 Œl'VUrs DK MAINE m-: lîIRAN 

latioii. C(>i)cii(l;iiil ses arifumciits no sont pas inviiici- 
blos. Le juste et l'injuste ue sont pas de Cdiivention, et 
quand niènic nous ne connaîtrions rien, (juand nous ne 
pourrions assurer l'existence d'aucune chose, il serait 
1res vrai que nous avons des sensations, que nous som- 
mes susceptiMes de plaisir ou de douleur, et (|ue la 
vertu ou la eoni'<n-niité ilc nos actions aux l'apporis qui 
existent entre nous et nos sendjlables :s(tit réels, soit 
apparents) peut seule nous procurer (juelque plaisir 
durable. Voilà, ce me semble, la seule vérité qu'il 
nous importe de bien connaître ; elle est indépendant.- 
de toute sui)tilité. Je passerai, si l'on veut, condamna- 
tion sur tout le teste et j'avouerai qu'ôtée la croyance 
en Dieu, la vérité n'existe 2>as, car il est bien certain 
(jue pour peu qu'un pousse loin le raisonncinent sur 
une matière quelconque., on arrive bientôt à ([uelque 
principe qu'on ne connaît pas. Il faut donc le supposer 
ou convenir que le reste est illusoire. 11 y a dans toutes 
nos connaissances un dessous de carie, (]ue nous cher- 
chons en vain à pénétrer, si bien que l'esprit reste 
fbjttant et indéterminé, s'il ne s'appose pas sur une 
première cause dans laquelle vont se résoudre toutes 
ces obscurités. .Montaigne a donc raison à l^eaucoup 
d'éjrards, mais je lui contesterai toujours ce dont 
dépend notre bonheur, ne l'ùt-ce qu'en songe. 

2» lipictète et ceux de sa secte otlrent eux-mêmes la 
réponse à l'opinion de l'ascal et aux doutes de Montai- 
gne. L'ignorance et la misère de l'iiomme sont invin- 
cibles, par elles-mêmes, selon l'un, sans lo secours de 
Dieu, selon l'autre ; cependant voilà des hommes (jui, 
livrés au seul secours de la raison, scndjlent s'élever 
au-dessus de l'Iinmanité. Ils méprisent la douleur et 
la mort; ils foulent aux pieds les passions et ce qu'il 



MÉI.AN'IES DE PSYCHOLOGIK, DK MORALE ET DE POLITIQUE 139 

y a (le plus grand encore, ils placent tout leur bon- 
heur dans le bien qu'ils font aux bonuncs, aussi doux, 
aussi bienfaisants pour leurs senibablcs qu'ils sont 
durs à cux-mèuies. Ils sont conduits par l'orgueil, 
selon l'ascal. Oui c'est un assez bel orgueil que celui 
de la conscience de sa dignité, cpie celui qui ne craint 
plus rien que ' de se dégrader non pas aux yeux des 
iioniuies, mais à ses propres yeux! Ou'on me dise ce 
(jue i)eut faire de plus un honinie avec le secours 
même de la grâce ? Qu'un Janséniste rabaisse un 
Stoïcien ! Jetez les yeux sur la nature, y trouverez- 
vous d'objet i)lus beau, plus digne do vénération qu'un 
Autonin, (pi'un .Marc-Âurèle ? La raison, la philoso- 
phie peuvent donc quelque chose. Sait-on jusqu'où 
peut aller la force humaine conduite par une volonté 
ferme et constante ? L'Iwmmc est bas, misérable, lors- 
(ju'il ne cède qu'à l'impulsion des sens ; il s'élève en 
se mettant sous l'empire de la raison ; alors loin 
d'è«re un objet digne de pitié, il mérite la vénération 
de ses semblables La grandeur et la misère humaine, 
la contradiction des passions et de la raison peuvent 
s'expliquer autrement que par le péché originel. 



LA LIBERTÉ 

La liberté est cette faculté de l'Ame par laquelle elle 
exécute sa volonté. 

La volonté est subortlonin-e à la faculté de sentir, 
car, comme il n'y a point d'elfet sans cause, l'Ame ne 



no cKUVRES I)K MAINK I>K lîlRAN 

peut voiiluii' (jue ce (juelir sent lui être agréable ; si 
elle se complait dans une sensation, elle en désire 
nécessaiii'iiieni la continuité. La cause déterminante de 
la volonté est donc la sensibilité ; la sensil)ilité est 
subordonnée à l'action des organes ; l'action des 
organes (l('-pcnd ('llc-niénu' de celle des objets (1). La 
liberté n'étant donc que la faculté que l'Ame possède 
d'exécuter ce à quoi elle a été déterminée, si elle a été 
déterminée nécessairement, elle exécute de même. Or, 
comme elle ne se donne pas ses sensations et (jue. 
parmi ses sensations, elle ne peut ])as ne pas cboisii' 
celles «jui l'atrectent de la manière la plus agi'éable, il 
scndjlerait que ses déterminations ne déjjendi-.iient pas 
d'elle. Que deviendrait alors la liberté? Les méta- 
pbysiciens qui ont traité cette question épineuse, ont 
différé absolumeid d'opinion, et cela, parce ([u'ils ont 
attacbé une idée tout à fait différente au mot libellé. 
Locke la fait consister uniquement dans la suspension 
du clioix, mais il est évident qu'il attribue à la liberté 
ce qui est du ressort de l'entendement (2). Avant de 
clioisir, l'entendement délibère : dès qu'il a jugé ce qui 
lui convient, il d(''ternnne la volonté, et la suite de cette 
détei-mination est l'action ou la \olonl('' mise en acte. 
C'est en agissant d'après cette volonté que l'individu 
prouve qu'il est libre. De là on peut distinguer dilfé- 
rents degrés de perfection dans la liberté, correspon- 
dant aux degrés de perfection des êtres sentants. Les 
animaux ont leur' liberté comme l'bomme, mais cir- 
conscrite dans la spbère des idées sensibles (3), leur 

(1) Les (li-liniliiins sont rMi|iriiiil(''Os ;'i licuiiiil, r^ssni finuti/titjue 
sur l'dme, <li. XII, H9. 
(-2) HonncI, eh. Xll. loC. 
(3) Ibid., di. Ml, I,'i3. 



MliLANGE-i DE PSVCHOLOLilK, DK MOHAI.F. ET DE POLITIQUE 141 

liberté ne s'exerce que sui* les objets relatifs à leurs 
besoins, mais plus la volonté est éclairée, plus la libei'té 
est parfaite ; ainsi, dans les agents moraux, cette puis- 
sance exécutrice exerce des fonctions plus nobles, et 
parmi ces auents moraux, que de degrés différents dans 
la perfection de la lil)erté ! J'entends par agents moraux 
les êtres soumis à la loi naturelle, c'est-à-dire à la loi 
résultant des rapports qu'un être soutient avec ceux 
([ui l'entourent (1). Pour se soumettre à ces rapports, 
il faut les connaître et pour les connaître, il faut avoir 
la puissance de réfléchir et par conséquent d'abstraire. 
L'honmie seul est donc un agent moral. Sa liberté 
s'exerce sur des notions ; celle des autres êtres existants 
ne peut avoir pour objet que des sensations. 

Parmi les hommes, cond)ien peu (pii se délermiiieiit 
dans leurs actions, d'après la réflexion, la conqjaraison 
des objets vers lesquels ils sont entraînés. Nous les 
voyons presque tous suivre aveuglément leurs pen- 
chants, et n'agir (jue par une impulsion mécanique 
provenant de l'impresi-ion que les objets extérieurs 
peuvent faire sur leurs sens. D'où il suit que parmi les 
seuls êtres susceptibles d'être des agents moraux, 
peu le sont, enellct, puisque nous ne pouvons accorder 
ce titre qu'à l'honmie réfléchi, qui rapporte ses actions 
à une certaine règle et qui ne se détermine que d'après 
le jugement qu'il porte de la conformité de ses actions 
à cette mesure [irécise. Les philosophes, tels que 
Hobbes, Spinoza et autres ipii ont nié la liberté de 
l'homme, se fondant sur ce (pie ces déterminations ne 
pouvaient lui venir (]ue des impressions étrangères 
dont il n'était pas en son pouvoir de modifier l'in- 

(1) Bomifl, .11. XVI. :i7-.', 307 et suivants. 



142 (icuvRES Di: MAixi: de mUAN 

lluenco, sciiiMoiit avoii- aiioaiiti la nuiraliti- des 
actions luiinaiiics, réduit à dos mots seulement le vice 
et la vertu et avoir fait de l'homme un automate dont 
runi(]ue moteur est Tavcuarle fatalité. Leur . système 
étayé ])ar des arguments spécieux a des côtés sédui- 
sants et((uc pinil-étrc il est diflicile de réfuter. .le vou- 
drais en examiner ce (jui a rapport à la moralité des 
actions humaines, et rejetant ahsolument ce qui tend 
à la détruire, tAcher de concilier avec elle ce que je 
serai contraint d'admettre. Tout ce qui enlève à la 
société les suhlinies ressorts de la vertu, tout ce qui 
dégrad<> l'homme, eu elfaeant à ses yeux le mérite dt> 
ses honnes actions et ùtant de sou cieur l'amiiur du 
l)eau moral \)ai' l'inq^uissaiice démontrée d'y parvenir, 
doit être condjattu avec l'ardeiu' que l'on met à repous- 
sei- un (Miiiemi dansereux. 11 faut clnM'ilicr dans sa 
raison des moyens pour parvenir à la victoire et si elle 
ne nous prêtait pas des armes assez puissantes, nous 
trouverions toujours dans nos cœurs, une force cpii 
rendrait vaine la séduction de ces principes. 

.le me pro])osais ici d'entrer dans un exann-n détaillé 
et ajiprol'onfli de la (juestion métaj)l)ysi(pie de la ////<?;■/(', 
mais après y avoir hien songé, après avoir lu ce (juc 
nos plus profonds penseurs ont écrit sur cette matière 
épineuse, je me suis convaincu (jue nos connaissances 
ne i)ouvaient i^uèrc en retirer un grand avancement, 
c'est, je crois, une de ces questions insoluhles dont 
l'éclaircissement éciiappera toujours aux plus grands 
ciforts de l'esprit liumain, parce (|u'elle est liée imnn''- 
diatement :i la cuiinaissancc du jirincipc moteui' de la 
voloidé, à (•clic de l'union des deux sul)stauees qui 
conq)osi'nl l'Iiomme, à leur intlnence réci])ro([ne : mys- 
tères iiu[)i'iii'trahles et siii- les(piels les plus grands 



MI^;f.A>JGES DE P-<YCHOLOGIK. HF. MOU\LE ET DE l'OLITU.'UE 143 

pl)ilosoplics, api-ès loiii-s profondes méditations, ne 
sont i)as plus avancés que lliomnie grossiei-, qui vit 
iiancpiillc sans se soucier de s'étudier ou de se con- 
naître. Cette . (piestion d'ailleurs a peut-être moins 
,riiillncnce qu'on ne l'imagine sur la moralité de nos 
actions, et c'est, ce nu- semble, sous ce rajjport seule- 
ment, (ine l'on doit lonvisager, car je regarde comme 
(les (piestions purement oiseuses toutes ces spécula- 
tions métaphysiques qui u'otlrent qu'un iabyrintlie 
inextricable sans nous faire faire un pas de plus dans 
la comiaissance de nous-mème. Les seules qui puissent 
nous présenter quelque intérêt sont celles qui sont liées 
aux vérités de la morale. Or la question, dont il s'agit, 
de (iuelqu(> manière qu'on s'y détermine, ne peut leur 
porter aucune atteinte. 

En cll'et, nulle spéculation ne peut alli'r contre l'ex- 
périence ; or, nous sentons tous les jours, à tous les 
moments de notre vie. que nous avons la puissance 
d'arrêter, de fixer notre attention sur un objet, de la 
transporter de cet objet sur un autre: parce moyen, 
nous retenons dans notre esprit certaines idées, nous 
leur donnons plus d'intensité, et nous augmentons leur 
•llet, c'est de cette puissance, quelle (jn'en soit la 
anse, de quelque source qu'elle nous vienne, que 
lépeiid la faculté i)ar laquelle nous nous portons à 
certaines actions plutôt (pi'à telles autres. Je puis, par 
exemple, porter mon esprit à la considération des 
plaisirs attachés à la veitn et des maux presque inévi- 
tables qu'entraîne le crime : cette association volontaire 
d'idées, dans mon esprit, si elle est l'ortement. solide- 
ment faite, souvent renouvelée par la ivllcxion sur ces 
mêmes objets, suffira presque toiijcmrs pour me jiorter 
an bien et ni'éloii;ner du vice. C'est donc à, former de 



ca 



144 ii:uvi;i;s uv. maink di; hihas' 

fellos li;iisiilis d'iilrcs (juc doiNi'iil leiidic uns ('-tudcs ; 
tli- là di'-jx'iul iioti'c lionhi'iii- nii udlrc nwlliciir, je lie' 
dis pas dans iiur autre vie, car J'ignore s'il y en aura 
une scL-duile, mais dans celle-ci. Voilà ce que ne 
pourront renverser toutes les sul)tilités iiictapliysiques. 
Si par des liassions violentes, par des tempêtes excitées 
dans mon sans- nu mes humeurs, eu un mol par cer- 
tains mouvements pliysiques (ju'il n'est en nuui pouvoir 
ni de prévenir, ni de diriger, je suis entraîné, malgré 
moi, à cluKjucr mes principes, je regarde ces états 
violents et passagers comme des maladies de l'àme. 
Ma constitution morale, que j'ai clierclié toute ma vie 
à améliorer, à raU'ermir, prendra bientôt le dessus et 
nie rendra à la santé (jui n'est autre chose que la liberté. 
Je ne sais si je nie tronqie, mais je crois que ces prin- 
cipes étayés par ma raison, fondés sur le sens intime, 
sont indépendants de toutes les spéculations métaphy- 
siques sur la liberté. (Jue m'inqjorte île rechercher si 
mon Ame se détermine par elle-même ou par des causes 
qui lui sont étrangères ; il me suffit, je ne dis pas, de 
savoir, mais de sentir que je puis ordinairement et 
dans mon état lial)ituel, modiliei' c.'s diverses détermi- 
nations et leur donnci- plus nu niiiius d'intensiti' par 
1 appiiealion (jue je leiu' fais d'un princi[>e ([ui est en 
ma j)uissau(e. Si on nie (jue je sois le maître de l'ap- 
plicalinn de mon esprit, je répondrai ([ue je le suis, 
cela me suflit. .le plains ceux i|ui se sont privés Je cet 
empire, et je suis' convaincu qu'il y a de hnir faute : 
Je ne puis, sans doute, éviter toutes les maladies de 
1 Ame, niîiis pai' des soins assidus qu'il m'est loisible 
di' prendre, je puis en pn-venir nu grand nondire ; en 
outre, de même (jue cei'faines personnes ont uni' santé 
nalurellemeul faihlr ou rliaiiiTJanIc. il prnl y avuii' 



Ml'XANGES DE PSYCHOLOGIE, DV. MOHAI.E ET DE l'OUTlQUE 143 

certains tcnipcramenfs plus fortement entraînés par 
les passions et qui peuvent éprouver une extrême tlit- 
liculté à se rendre maîtres (reu\-niéiues, mais en 
morale, comme en physique, les secours de l'art soi- 
gneusement et constamment administrés peuvent ciian- 
jjer le naturel et d ailleurs quelques exceptions heureu- 
sement assez ■rares ne pourraient détruire un principe 
général. L'argument (pie l'on porte contre la liherlé 
actuelle de Fthne vient à l'appui de mes principes qui 
sont, je crois, applicables à tous les systèmes. (In dit 
({ue l'état actuel de l'àme a sa raison dans celui qui le 
précède, (jue celui-ci dépend de l'état précédent, ainsi, 
en remontant, on trouve que tous les états successifs de 
l'àme, dès la naissance, sont dépendants d'un premier 
mouvement imprimé que l'Ame n'a ]3U se donner à elle- 
même, et dont il serait assez difficile d'assigner la 
cause. Cette o])inion n'est pas, je pense, l>ien fondée, 
et cette progression d'états successifs ne contient pas 
autant de termes dont les ciiaînons soient si étroitenuMit 
liés que bien des causes ne puissent en relâcher une 
grande partie ; mais, s'il est vrai que jusqu'à un cer- 
tain point, l'état actuel de mon âme doive inlluer sur 
ceux (pii le suivent, quelle attention ne dois-je pas 
apporter sans cesse sur moi-mèuie, (juclle doit être ma 
vigilance, ])our éloigner toutes les déterminations 
vicieuses qui pourraient me venir du dehors et troulder 
cet ordre que je me suis complu à mettre dans mes 
idées, oi'dre duquel je fais dépendre ma félicité ? 



(1) ('.omp:ii'. Hoiinel, iliap. \l.\. page 5t3 el suiviinlcs. lionncl 
(Iccl.ire inio « les Etres dours de réilexion ont clés plaisirs que ne 
peuvent goûter les VAves purement sentants. » « l.a raison de l.i 
préférence que la volonté réfléchie donne aux plaisirs inlellerUiels 
sur les plaisirs sensuels est dans les idées de perlcotion (juc l'en- 
M. DE B. I. — 10 



14f, ŒUVRICS DK MAINE 1>F. ItlUAN 

IV 

LEMMES ET DÉFINITIONS 

1" J'appollc (iclh'ilé clans lliomme ce besoin qu'il 
sent en Ini-mr-nie d'ai^ir sur lui ou liors de lui (1) ou 
d'exercer les facultés (ju'il tient de sa nature; ce besoin 
est un fait prouvé par le seufiiucut intime cl dont la 
cause primitive est de même nature ijuc toutes les cau- 
ses premières couvertes de ténèbres. 

2° l/exercicc de cette activité, en général, constitue 
la puissance de l'homme et c'est dans les actes de 
puissance que consiste ce ([ue j'appelle ijlaisir. 

:}° L'activité considérée dans l'àine et abstraction faite 
de son exercice actuel est une force indéterminée dont 
la direction et riiilrusité ne peuvent provenir ([ue de 
causes externes qui déterminent cette force à agir de 
telle où telle manière. 

\" Ces causes déterminantes sont les besoins et les 
besoins consistent dans le rapport que la nature a mis 
entre les facultés et les objets nécessaires à leur exer- 
cice, le(piel a pour lin le soutien de l'individu et le 
maintien .le son existence. 

lenileinciit lui offre ». Mais pour i\\w Icnlcnclcuu-nl iUMiuiérc des 
nolions de perl'ecUon nioi-alo, il faul que les circonslances le dispo- 
sent à les acciuérir. Enli'c les circonslances, l'éducalion lient le 
premier rang. Il résulte de ces textes que l'initiative de nos réso- 
lutions volontaires ne nous appartient pas plus que celle de nos 
désirs. lionnel cherche en vain à détruire celle conclusion, dans 
la noie embarrassée ipiil éprouve le hosoin d'ajouter à ces 
textes. 

(I) Bonnet, Ch. I. SS i, M.fi cl Ch. V, 123.124. 



MKLANOES DU l'SYCHOLOGIF:, DE MOUAI.E ET DE l'OI,ITI<)UK II" 

.■■)" Si los facultôs et les ùl)jets ainsi déterminés sont 
l'a équililjre, ou si le rai)port dont il s'agit est commen- 
Md-altle, l'activité a tout son efi'ct, sou exercice est libre 
cl entier, l'individu est heureux, il est selon sa nature ;_ 
dans le cas contraire, il y a malheur, altération, vice 
de nature. 

G" L'équilibre dont il vient d'être parlé peut être 
rompu de deux manières, les facultés sont viciées 
c'est-à-dire leur exercice est empêché jiar un défaut 
de l'organisation ou bien les organes étant dans leur 
état naturel, les objets nécessaires à leur action peu- 
vent manquer: dans les deux cas, l'imlividu est niallieu- 
l'cnx. 

7" Tout exercice de l'activité est un plaisir, mais 
enti-e les plaisirs jjrovenant de cette source, les 
uns vont directement au but de la nature et entrent 
dans Tessence nn^nu- de l'individu, ceux-là sont géné- 
raux et constants; les autres s'en éloignent pins ou 
moins, et quoique provenant dans leurs principes de 
iiesoins luiturels, ils se transforment, se déguisent, 
>'altèi(Mit, eu s'éloiguant de leur source, si bien qu'ils 
(h'viennent méconnaissaldes et paraissent s'écarter de la 
lin générale. Tous les êtres organisés sentants ne con- 
naissent (jue les plaisirs du premier genre et l'usage 
(piiis font de leur activité constitue ce qu'on appelle 
instinct. L'homme seul semble conduit par un principe 
dilférent et quoique son activité soit égalenn-nt tou- 
jours mise en jeu par ses hesoins, ceux-ci prennent tant 
de formes ditrérentcs ; les variétés ipi'on y observe 
sont si singulières, d'ailleurs le domaine de ses facultés 
est-si étendu, ces facultés .Ues-mèmes sont d'un genre 
si supérieur, leur nature est tellement susceptible 
d'extension, il --c Irouvc tMdiii tant de dilférences entre 



m (KUVUKS DK MAINi; DK BIHAN 

un iHiuiiiii' cl iHi antre, (lu'au iiiiliou de ces vai'i.itiuiis 
inlinies, cl do ces iiuaiicos que les circousiaiicos de tout 
genre font naître, les limites sont impossibles à lixer ; 
la nature devient méconnaissal)lc, son commencement, 
SCS progrès, sa lin écliappent au raisoiuuMuent et à 
l'observation. 

.8» 11 l'estera t<nijours cependant incontestable ijue 
l'exercice de l'activité constitue le plaisir et comme les 
modifications de cette activité sont inlinies et vont en 
se combinant de tant de manières ditrérentes, il faut 
d'abord remonter aux modifications les plus simples, 
et tAcliant de découvrir le principe moteur, appren- 
dre s'il est possible de se diriger. 

9° Les métapbysiciens modernes, entre autres, 15on- 
uet, donnent encore un autre sens à ce que nous avons 
appelé Yaclivité de l'àme. Ils ont restreint particuliè- 
rement le sens do ce mot à la puissance ([u'a l'Ame 
d'agir sur les fibres du cerveau, ou sur l'oriiane de la 
pensée, quel qu'il soit, d'en ordonner les mouvements, 
d'en déterminer la direction, d'en créer ou d'en actua- 
liser à son gré la forme (1). 11 est vrai que M. Bonnet 
semble (juebpiefois (2. craindre de prendre un parti 
sur la (piestion de savoir si l'àinc exerce une action 
réelle et spontanée sur l'organe de la pensée, ou bien, 
si les divers mouvements de cet organe occasionnés 
par les impressions des objets extérieurs et transmis à 
l'âme (en vertu des lois inconnues de l'union) ne pro- 
duisent en elle que des perceptions agréal)les ou désa- 
gréables dont elle a conscience et (]ui déterminent ses 
diverses passions, ses volitions, sans (lu'elle puisse 



(1) Honncl. Cil. XI, §S- i;{C>, 137, t:t8,13!). 

(2) Bonnol. (.Ii. .\l\, p. 503 jusqu'à la fin du clKipIlrc. 



MKr.ANGES DK PSYCHOLOGIE, DE MOliALE liT DE l'OLlTUniE 149 

ficii changer dans ces mouvements, dont elle n'est que 
spectatrice. Il nie semble que cette ([uestion est du 
-enre de celles f[ui, excédant la portée de nos connais- 
sances raisonnées, ne peuvent être résolues que par le 
ténioignase du sens intime, de même que celle de 
l'existence du corps, et toutes celles qui formant la 
hase de nos connaissantes, servant do point fixe à tou- 
tes nos actions, ne peuvent elles-mêmes devenir l'objet 
formel d'aucune notion, parce qu'elles ne peuvent 
être comparées à rien, et qu'elles font partie des lois 
générales (pii nous régissent. Nous sentons que les 
choses se passent en nous connue si nous avions réel- 
lement la puissance d'agir sur l'organe de nos pen- 
sées. Il est possible qu'il en soit autrement, mais le 
|i(iurni le contre ne peut être démontré. Cependant, 
autant nous sentons, en descendant dans notre être 
seusitif, des modifications diiférentes, autant, en bonne 
logique, nous devons distinguer d'opérations. Or je me 
sens did'érenunciit modifié lorsque laissant errer mon 
imagination sans contrainte, je vois se succéder une 
foule d'images sans suite, sans liaison, produit uni- 
forme des mouvements désordonnés des fibres du cer- 
veau, et lorsque méditant, comparant, calculant, je 
range mes idées dans un certain ordre, je cherche 
avec attention leurs rapports, que je conqjare les prin- 
cipes pour en tirer des conséquences, et (ju'à l'aide 
(les signes d'institution . j'analyse ou je forme des idées 
complexes. N'y a-t-il pas ici une vraie action de l'âme? 
Xe sens-je pas, par l'elfort qu'elle me coûte, la lassi- 
tude qui la suit ? Voilà deux ét.its bien différents de 
l'Ame ; dans l'un, elle n'est que spectatrice, dans l'au- 
tre elle agit. Nous ne pouvons de bonne foi confondre 
ces deux états. 11 ])arait donc y avoir en nous mitre la 



150 ŒUVRES DE MAIKE DlC lilRAN 

faculté (le sontii'. une puissance active qui ordonne ou 
(jui i)eut oi-(lonner nos j)ei'ceptiijns, les conil)inei' pour 
en former des notions de toute espèce, résoudre ensuite 
ces notions ])our mieux en connaître la génération, etc. 
dette puissance dont la nature comme celle des forces 
physiques ne peut nous être connue autrement i|ui' 
par ses effets, est aux facultés de l'entendement ce 
(pi"est la puissance vitale aux facultés organiques de 
la nutrition, du dcvclojipement et de la combinaison 
des idt'iurnts ; ce sont deux forces motrices, qui tan- 
tôt sont réunies, tantôt séparées, et ({uohpiefois s'aident 
dans leurs elfets et ont un tel rapport d'action ipi'on 
serait t(Mité de les confondre, si ou ne les surprenait 
pas ensuite Jouant leur jeu séj)arémeut. Le but dv l'un 
est la perfection du corps organisé, ses moyens sont de 
la matière moulée, élaborée, plus ou moins raffinée, 
mais toujours de la matière. I>i- i)nl de l'autre est la 
])erfection de l'entendement ou de la faculté de connaî- 
tre. Ses moyens sont d'ajjord des sensations, ensuite 
des signes (juiont l'avantage de ili-\iuir l'objet maté- 
riel, disponible et toujours lixe de son action, taudis 
t[uo les sensations sont fugitives et indépendantes de 
la volonté. Toutes deux actives, la première agit à 
coup silr et sans tâtonnement. Ses opérations sont des 
chefs-d'œuvre. N'est-elle qu'un instrument aveugle 
d'une cause éclairée ? L'autre, i)lus libre dans son 
action, est aussi plus irrégulière ; elle tombe, se relève, 
disparait par intervalles, tantôt couverte de sombres 
nuages, tantôt i)rillant de l'éclat le i)lus radieux : tout 
ce que nous en savons, tout ce que nous pouvons en 
aflirmer, se réduit à dire que ce sont dc^ forces dont il 
faut distinguer la nature, jusqu'à ce qu'on puisse prou- 
ver (|ue ce ne sont (pic des nvodilications différentes 



MKLANOE^i DE PSYCHOLOGIE, DE MOUALE El' DE POLITIQUE 151 

,1'un môme être : « Félix qn\ i>»luU rernm cognoscere 



Un organe uuuiue peut avoir été construit avec un 
tel art qu'il suffit seul m douner à l'animal un grand 
nombre d'idées, à les diversitier, et à les associer en 
môme temps fortement ensemble. 11 les associera même 
avec d'autant plus d'avantages que les fibres .pii en 
sont le siège se trouveront réunies dans un organe uni- 
,iue. La trompe de Télépliant fournit un exemple de 
cette vérité, et la supériorité d'intelligence de cet ani- 
mal n'est due sans doute (pi'à cette simultanéité de sen- 
sations dont cette trompe est l'organe. .le demande à 
cette occasion s'il résulterait quelque avantage pour 
l'intelligence bumaine d'avoir ainsi les organes de ses 
sensations réunis, et je crois apercevoir qu'autant il y 
aurait à gagner'dii côté de la finesse des sens qui s'cn- 
traideraieut muluellement, et de la promptitude à 
démêler tout ce qui serait propre à la conservation de 
l'individu, en un mot, pour tout ce qui peut avoir rap- 
port aux facultés purement sensitivcs, autant il y aurait 
il perdre du côté des facultés intellectuelles et de l'ap- 
titude à former des notions générales. \ln effet, si l'on 
létlé.bit sur la manière dont nous parvenons à 
abstraire, on verra que nos sens ne nous donnent des 
idées séparées des diverses (pialités des objets que 
parce qu'ils sont eux-iuèmes séparés et (|ue les percep- 
tions, qu'ils produisent dans r:\iue, n'ayant rien (le 
commun que leur réunion dans le sujet simple qui se 
les attribue, peuvent être examinées les unes bors des 
autres. Tel est sans doute le premier principe des 



loi (i:rvi:i;s m: maini: de hikan 

aljstracfioiis (jui l'oriiic rciifciidcaiciit ; or si. iiiali;ré 
cette séparation de nos sens, ils se nuisent si fréquem- 
ment les uns aux autres ; si lorsque nous voulons con- 
centrer notre .attention sur la perception du tact, jiar 
exemple, pour former l'idée abstraite de l'étendue, 
l'œil vient malgré nous, colorer cette étendue et se 
mêler là où il n'a que faire, si enfin rimaijfination 
réveille simultanément toutes les perceptions qui sont 
entrées à la fois par différents sens, quoique nous ne 
veuillons songer qu'cà une seule de ces perceptions, si 
nos associations d'idées hétérogènes qui se réveillent 
en même temps parce qu'elles se sont d'abord présen- 
tées à la fois, troui)Icnt si S(ni\eut nos méditations et 
forment au lieu de talileaux distincts les cai'icatures 
les plus Itizarrcs ; que l'on imagine si nous aurions 
beaucoup de moyens p.our réfléchir sur des rapports 
al)straits si, comme chez l'élépliant, nos sens étaient 
confcjndus? Ce serait alors le triomphe de l'imagination, 
et la moi't de l'analyse ; mais en sei'ions-nou.s plus 
maliieureux ? ce ne sera pas un prolilème pour ceux 
([ui mettent la raison si liant et l'instinct si bas. 

lUiil'un prétend (prnn(^ sensation multiple écjuivaul 
rn (pirlijue sorte à !a réflexion ; il me semble au con- 
traire (pie plus une sensation est composée, plus la 
partie sensitive a d'action et moins il reste de puis- 
sance à celle qui réfléciiit ; pour déterminer l'action, 
pour la diriger de la manière la jilus prompte, la plus 
favoi'al)le au bien actuel et piiysique de l'individu, je 
crois eirectivement ([u'une sensation nudtiple, comme 
l'entend lUiU'on, non seulemeiil é(|iiivaMt. mais encore 
est su[)(''rieure à la réflexion, mais pour déterminer des 
notions nettes et précises, je nie ijue l'un pul en tirer 
avantaifc. 



IV 

SUR LA POLITIQUE 



SUR UN DISCOURS DE ROBESPIERRE 

« Nous vuuloiis uu ordre tle clioses où toutes les 
passions l)asses et cruelles soient inconnues, toutes les 
passions liienfaisantes et généreuses éveillées par les 
lois, où ranii)ition soit le désir de méritei- la gloire ou 
de servir la patrie, où les distinctions ne naissent que 
de l'égalité nième, où le citoyen soit soumis au magis- 
trat, le magistrat au peuple et le peuple à la justice, 
où la patrie assure le hien-èlre de chaque individu et 
où clia(|ue individu jouisse avec orgueil de la prospérité 
et de la gloire de sa patrie, où toutes les âmes s'agran- 
dissent par la communication continuelle des senti- 
ments républicains et par le besoin de mériter l'estime 
d'un graiiil peuple, où les arts soient la décoration de 
la liberté qui les ennoblit, le commerce, la source de la 
richesse publi(iue et non pas seulement de l'opulence 

(1) Tonds Naville (Inslitiil). 



154 OSOVRKS DE MAINK IJK HIUAS 

moiistriicusoilc quelques maisons. Nous voulons substi- 
tuer dans noti'C pays la morale à réyoïsnie, la jirohité 
à riionneiii-, les principes aux usages, les (Icxolrs aux 
hii'usraiices, Icmpii'e de la raison à la tyrannie, le 
mépris du vice au mépris du malheur, la lici-té à lin- 
solence, la j^i-andeur d"<\nie à la vanité, laniour de la 
gloire àlamour de l'argent, les bonnes gens à la bonne 
compagnie, le mérite à lintrigui». le génie au bel esprit, 
la vérité à léclat, le charme du i)oniieur aux ennuis de 
la volupté, la grandeur de l'honiinc à la petitesse des 
gi'ands, un peuple magnanime, puissant et heureux à 
un peu[)le aimable, frivole et misérai)le, c'est-à-dire 
toutes les vertus et tous les miracles île la républicjue 
à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie... 
Quelle natui'e de gouvernement peut i-éaliser ces pro- 
diges? Le gouvernement démocratique... etc. » Robes- 
pierre (Discours sur le gouvernement intérieur). 

Il n'est ici (pn'stion de rien moins (jue de changer la 
nature humaine, ou phili')t de la créer une seconde l'ois, 
et par iiucls moyens? — comm(> ilieu.par la j)arole... 
U législateurs anciens, génies sublimes qui ci-ùtes si 
dil'licile de rendre les hommes heureux et bons, (|ui 
prîtes tant de précautions contre les vices et qui ne 
conq)tant pas assez sur l'autorité de? la raison, eûtes 
recours à une puissance surnaturelle, pour conduire 
les mortels à la vérité- et à l'amour des lois 1... conii)ien 
votre délîancc était diqdacéc, ccnnliien les freins (]ue 
vous imposâtes à la perversité étaient superllus! cpu; 
Vous connaissiez mal ceux quo vous vouliez éclairer! 
l*our<juoi cherchera leur doiinei' di-s entraves? pour- 
quoi douter de l'cnqtire (h' leur raison, pounpioi ne 
pas les abandotiiici' à leur volonté toujours droite, 
loujoui's juste ? A (juoi i)on tout cet échafaudage de lois 



155 



Mi:LAN<iES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DK r'OLIÏU.'UR 

réprimantes, (lo rcliiiioiis 1 Si vos génies dépouillés des 
entraves mortelles prennent quelque intérêt aux choses 
humaines, jetez uu cou]) d"œil sur la France-. Voyez 
, comment nous avons pu nous passer de tous ces liens 
dont votre prudence timide a enlacé les hommes. 
Asservis, nous étions méchants et corrompus, il n'a fallu 
que nous rtte'r nos fers, nous avons à l'instant dépouillé 
nos vices. La liberté a produit instantanénu'nt le mira- 
cle de notre régénération et vous autres, législateurs 
modernes, éloquent et vertueu.v llousseau, sublime 
Montesquieu, bon Mably, vous dont les âmes grandes 
et cosmopolites soupirèrent si ardemment pour le bon- 
heur de l'iiunianité, mais qui, à l'exemplede vos illustres 
prédécesseurs, eûtes aussi la timide faiblesse do croire 
qu'il fallait épurer les mœurs, avant d'arriver à la 
lil)erté 1 ), venez voircomjjien vous aviez maljugé les peu- 
ples ! INnirquoi n'aviez-vouspas vu qu'il fallait d'abord 
les rendre libres et que la bonté suivait nécessairement? 
Vous jouirez sans doute, en songeant que vos ouvrages 
nous deviennent inutiles. Notre siècle a découvert entin 
ce que vous aviez cherché dans vos veilles pénibles ! 
Voyez toute l'Europe (pii bient«>t à notre exempl(> va 
devenir heureuse et libre! Voyez l'Age d'or et le siècle 
<rAslrée se réaliser; que vos cœurs en tressaillent de 
joie et bénissent les Jacobins, auteurs de ce change- 
ment inopiné !.. N'y aurait-il pas bien de quoi rire de 
tout ceci si les conséquences n'en étaient pas aussi 
funestes? Tel est cependant le charlatanisme dont tant 
de monde va être la dupe et toute la France la victime. 
Autre passage du même discours. — <■ S'il existe uu 
corps rei>résentalif, une autorité première constituée 
par le peuple, c'est à elle de veiller et de iVqirimer 

(1) Mal)ly. Enlrnlieiis (le Phocion.— 'l'ro\s\cmc cnU-clion. p. 101. 



156 (KUVlîKS DE MAIS!-; DK lîlKAN 

sans cosse les r<iii(tiuiiiiau'es piililics. Mais (jiii la répri- 
mera ellc-inênic, sinon sa propre vertu ? « Fort l)ion, 
mais qui sera le garant de cotte vertu? Il est vrai 
([uétanl niii'acuieusenient réuc-nérés par votre parole, 
tiou\(M' (les re|)r('sentnnts vertueux ne sera plus une 
allairc : (l'iiendant, si votre parole n'est pas aussi efti- 
cace que celle (pii lit la lumière 1... Si eu effet, maliiré 
voti'C éloipicnt discours, nous allions l'ester tels <pie 
nous sommes, tels ([ue ni)US('lions sous l'ancien régime. 
•ept «m huit cents représentants assez vertueux pour 
n'avoir hesoin d'autres surveillants que leur conscience ! 
delà ferait, ce me semble, (pieUjue difliculté 1 Vous me 
rappelez les économistes qui dans leur système de <lrs- 
/)o/isi/ie /ri/ai sii])\miiiùcn\ toujours un monarque j)artait 
n'ayant d'autre i)u(, d'autre désir que le lioniieur de son 
peuple ! Les ^ rais [)liilosoplies se moquèrent d'une telle 
suj)positiou... cil! hou Dieu, comment doit-on traiterla 
vôtre? Vous faites dépendre le sort de 2o millions 
d'hommes de la vertu de S()() re[)résentants et vous ne 
voulez ju'endre aucune précaution ])()nrles enchaîner 
s ils (yi manquent, mais si réellenuMit, connue toutes 
les probal)ilités y sont, ces re])résentants ouhlii'ut l'in- 
térêt de leurs commettants et le sacrilient a leur and)i- 
tion? Si vous-même et vos collègues (pii nous j)arlez 
sans cesse de vertu, de liberté, n'étiez ([ue des hypo- 
crites, si vous cachiez le dessein d'établir votre auto- 
rité sur les mines <ie la patrie, sur les corps cusau- 
glantés de tant d'hommes (jiie vous aurez sacrifiés à 
voti'c andtition ou à \(iti-(> \engeance sous le prétexte 
du sahd ihi penph^ ; ipirl isl notre garant ? .le veux 
croire (jiie vous êtes (h' lionne fui, (|ue vous voulez le 
bien gén<''ral, ([ue les maux incalculables (jue vous 
avez faits iraient m-cessaires, mais si tout cela n'c'tait 



MliLASGES DE l'SVi llDI.ni aE, DE MOUALK ET l)K POMTKjUE 157 

pas ! où en si'iioiis-nous ? et ! sur quoi pouvons-nous 
asseoir notre coniianco ? Est-ce sur le hi)nlieur dont 
uous jouissons ? NOyez l'état où vous nous a\('z réduit ; 
notre coninierce est anéanti, ra.i;rieulture lani^uit, les 
canijKignes sont désertes, les colons forcés d'aljandou- 
ner la charrue, arrachés à leurs paisibles et utiles tra- 
vaux, enfin la l'rancQ est prête à être livrée aux hor- 
reurs de la famine... et c'est vous tpù nous avez 
précipités dans cet al)inie de maux ! et nous n'avons 
aucun nio\eii ])iiur décoiiNrir si en mms dévouant ainsi 
à l'infortuMc. nous servons vraiment la cause de la 
liberté ou si nous ne sonunes pas les instruments aveu- 
gles de votre ambition... doute alfreux (jui ne peut être 
éclairci que parle temps !.. Ah 1 il faut que la liberté 
soit un don bien précieux, pour nous dédonunager ileS 
maux que nous aura contés son accpiisition. Et encore, 
de quoi i;: faites-vous dépendre, cette chère liberté ? 
de la \crtu hypotliéticjue de nos représentants. (Ju<d 
espoir cldmériqui' ! (Jiioi ! nous aurons tout sacrifié, 
iorfuiie, vie, repos ! le quart de la l""rance aura péri 1 
cette belle partie de l'Europe aura été arrosée de son 
j)lus beau sang- 1 l'Europe entière aura éprouvé une des 
plus grandes plaies qu'elle ait reçues depuis cju'elle est 
civilisée, elles fruits de tant d'horribles sacrifices seront 
une liberté dcudeuse ? car nous le concluons de vos 
propres paroles. Uépondez, Hoi)espierre, si lorsque 
vous vous fîtes lapôtre du répul)licanisme, l'Humanité 
vous eût présenté un miroir où vous eussiez vu ])einte 
la plaie sanglante que la révolution lui a faite, vous 
fùssiez-vous engagé dans la carrière ? Si vous répondez 
oui, vous êtes jugé et tous ceux qui le répéteront après 
vous sont profondément scélérats... 

C'est ainsi cpie je m'entretenais moi-même dans ma 



15S ŒUVRES 1>K MAINE DE lUUAS 

hioliluilf I l'iiiri-t'iix talilciiu (les malheurs (jiii désolent 
ma patrie navrait mon eieur. l.'linmanité faisait couler 
mes larmes ; elles avaient encore quehjue douceur ; 
jamais les mécliants, les tyrans n'en verseront .de 
nareilles. Aii ! (|ue nai-Je réloquencc insinuante de 
Fénelon, ou l'cncrfiie forte de Rousseau, connue j'écri- 
rais en ce monu^nt ! comme je dévouerais ma tète avec 
joie pour désal)US(>r lues malheureux compatriotes. tandis 
que des iiomuies de sang prêchent partout la doctrine 
meurtrière des aristocrates et des rois, distrihuent des 
poignards aux citoyens, provoquent la rupture du 
pacte civil. Ami de l'iiumanilè, je leur dirais : mes 
amis, mes concitoyens, ce n'est point votre adndratiou, 
ni vos éloges i|ue je recherche, c'est de votre bien, c'est 
de vous-même (lueje veux m'occuper. Je voudrais vous 
éclairer sur des vérités qui vous épargneraient de nou- 
veaux crimes, j(> Voudrais que vous conçussiez que tout 
a ses inconvénients et ([ue ceux de votre ancien gou- 
vernement sont hien moindres (jue les nuinx ipie vcjus 
vous préparez. .le soull're avec inq)atience que des 
hommesand)itienx vous abusent et cherchent à cimenter 
leur élévation de votre sang. Kst-ce d'après les sug- 
gestions (!<• (|uelqnes enthousiastes ou d'après votre 
boniieur commun que vous devez estimer la justice de 
vos diMiiarches ? mes amis, mes concitoyens, arrêtez ! 
Considérez 1 ahinie où on \ nus entraiiie, la conduite de 
ceux qui vous dirigent et vous reconnaîtrez que ceux 
(|ui se jouent de vos vies, qui vous excitent au mépris de 
fout ce que vous regardiez ci-devant connue sacré, qui 
vous prèclienl la liberté en vous accablant de chaînes 
ne sont jjas vos concitoyens, vos représentants, mais 
vos tyrans et vos ennemis. Héveiliez-vous au bord du 
pi'écijiice ; bientôt il ne sera plus temps 1 



MI-LANGES DE PSYCHOLOGIl"., DE MORAI.K ET DE HJIJTIQUE 159 

II 

CAUSES DE LA RÉVOLUTION 

« Rien à certains ("iianls de plus coiitmirc à l'intérêt 
national qu'un troj:) grand nombre d'Iionunes sans pro- 
priété, ce sont autant d'ennemis secrets que le tyran 
peut à son gré armer contre les propriétaires ». 

Helvktius (1). 

Ilelvétius examine par (piels degrés les représentants 
d'un peuple parviennent au pouvoir absolu, après 
avoir substitué leur intérêt k celui de leurs conunet- 
tants. 11 eu trouve la raison dans la diversité et l'oppo- 
sition des intérêts mêmes des diverses classes cjui 
composent la nation et cette opposition des intérêts tire 
son origine de la multiplication des citoyens. Lorsque 
un peuple sous un même nom compose une infinité de 
peuples différents et dont les intérêts sont plus ou 
moins contradictoires, il ne peut plus y avoir d'unani- 
mité dans les arrêtés des divers ordres de conmicttants, 
le représentant favorise tour à tour telle classe de 
citoyens, il sème entre elles la' division, par ce moyen 
il arme une partie do la nation contre l'autre et finit 
])ar se rendre redoutable à tontes...; l'impunité l'en- 
liardit, insensiblement il acquiert plus d'autorité et 
ciuiquo nouveau degré de pouvoir lui fournit des 
movens pour en acquérir davantage ; c'est ainsi que la 
division d'intérêts des gouvernés établit le despotisme 
des gouvernants... On dirait (jue nos représentants 
actuels ont puisé tous leurs principes dans Ilelvétius 
mais si nous le lisons aussi, nous éventerons leur 
secret. 

(I) /><• l'homme. Tome 11. Sei lion VI, cliaii. l\-.\. Loiulics. 1773. 



1(10 iKUVRF.S w; MAINK DK lilUAN 

liiiis causos jiriiicipalos nous ont conduit dans 
ral)inic où nous sommes. La promièrc et la jilus 
ijéurralc remonte bien haut ; c'est l'esprit de barhari»! 
(lui nous vient de nos pi'res, les (/iii'^seiirs flit .\ori/, 
espiit ipii a [)iis lui \ci'nis aurcalile [)ar la culture des 
arts, mais (jui a a l'ait (jue se transfoiMuer sans s'ellaccr. 
Les barbares cpii concpiireiit l'empire ronuiin, tiouvè- 
rent le luxe établi avec la corruption et s'amollirent 
avec les vaincus sans se civiliser. Les lois seules peuvent 
policer les hommes c'est-à-dire leur faire acquérir l'ha- 
bitude des vertus sociales. Dès que cette habitude est 
ac(juise. le luxe et les arts peu\eat s'établir. Si leur 
efïet nécessaire est de corrompre les nueurs, ce ne sera 
du moins (pi'ù la loiiuue et cette corruption nu''me aura 
un caractère bien moins mall'aisant. Le souvenir des 
anciennes mœurs, la tradition du bonheur et de la 
i:loire passée que les pères transmettront à leurs 
enfants, arrêtera sans doute loniitemps et suspendra la 
décadence de la nation ; c'est ce ijui arriva (liez les 
Grecs. 11 n'eu l'ut pas de même loi's(|ue nos pères con- 
([uirent ICmpire romain... ils conserN èrent leni' férocité 
an sein de la mollesse, leur caractère resta iiarbare au 
ndlieu des arts (]ui avaient amolli les vaincus, ils se 
livrèrent sans réserve aux plaisirs nouveaux que leur 
ollraient les arts et les commodités du peuple conquis 
mais ne tr(»uvanl rien (pii put les éclairer, ils allièrent 
aux nui'urs corromj)ues (pi'ils prirent leurs anciens 
usa.ces, dans tout ce cpii avait rap])ort au tiouverne- 
ment. I)e là les ténèbres (pii ont couvert pendant si 
bm^'tenqjs la face de l'Iuirope et les malheurs de toute 
espèce qui en sont la suite. Les lumières renaquirent, 
mais la source (|ui les produisit, leur imprima ime teinte, 
leur donna une direction (ju'elles n'ont pu changer. 



I 

,MKLANcii;s DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIi^UK ICI 

Depuis le règne des Scliolastiqucs, les (juerelles des 
théologiens, jusqu'au beau siècledc Louis XIV, pu a vu, 
se pei'l'cctiouuci- les arts, les sciences, les divers genres 
de littérature, mais le peuple a conservé la rouille de 
la liarbarie; la superstition a produit les plus grands 
maux, toutes ces belles sciences n'ont point empêché 
les persécutions contre les protestants, la révocation de 
rE(lit de Nantes, les préjugés du faux point d'honneur. 
C.ette gloire que l'on mettait à servir le monarque a 
produit ce que l'on a vu de brillant sous les règnes 
passés, mais la science de la législation a-t-elle fait 
Leancouji de progrès? Les hommes de lettres n'ont-ils 
pas plus s(Migé à flatter le souverain qu'à s'élever contre 
les abus qui opprimaient leurs compatriotes? Depuis 
les comniencenients de la monarchie et a])rès les révo- 
lutions qu'elle a essuyées, on peut donc dire qu'il n'y 
a pas eu de vraie forme de gouvernement, point de 
code de lois fixes, et qui tendit au bonheur de la nation ; 
par conséquent, au milieu de cet éclat séduisant qu'ont 
jelé parmi nous les beaux arts et qui (ont) poli la 
iiatiiin, nii piMit dire qu'elle n'a pas été vraiment 
policée, si on entend par ce mot l'haliilude accjuise des 
vertus sociales, fruit d'niie bonne législation. L'autorité 
(lu monarque, l'amour que lui portait le peuple français 
a maintenu parmi nous un certain ordre qu'entretenait 
le sentiment de l'honnrur, mais l'expérience a appris 
((ue ces fondements n'étaient pas très solides. Les rois 
ont travaillé longtemps à éteindi'e l'amour dans le ca>ur 
(h' b'urs sujets; en vain auiaient-ils cherclié à lui 
substituer le ressort de la crainte, les inst^runuMits doiit 
ils pouvaient se servir pour cet elfet étaient trop faibles, 
la corruption avait établi son foyer parmi les grands, 
qui, i)ar état et par devoir, devaient être les soutiens de 

M. DE B. L — Il 



\f,i <Tîi;VHKS DE MAtNE IiK lilUAN 

la iiiiiiiarcliif, la luoUesse avait anéanti m oux tnut 
sentiment d'énergie — il fallait tlouc que le trône 
cliutAt, et la roue fatale du destin devait rendre la fin 
du xvni'" siècle témoin de ce terrihle événement, 
exemple à jamais mémoiahle (jue tout pouvoir qui n'est 
]ias fondé sur des lois fixes et avantageuses aux peuples 
n'est l)asé (jue sur le sal)le. 

(Cependant (]ue deviendra une nation corrompue, (jue 
tant de siècles d'un pouvoir arbitraire ont rendue abso- 
lument incapable de se conduire? Si le défaut d'une 
bonne législation et les restes de l'ancienne rouille des 
barl)ares, qui ne pouvaient être effacés que par un 
code fixe de lois, sont la première cause générale de la 
révolution, les désordres (jui viendront à Li suite doi- 
vent avoir leur source dans l'état actuel des esjtrits et 
des uKeiiis (l'une ceilaine ]>ai'tie de la nation <'t dans 
l'état général du peuple entier. Les liommes de lettres 
ont nécessairement beaucoup d'inlluence sur l'esprit de 
la nation, le peuple ne lit pas, mais ceux qui le con- 
duisent lisent, et les principes qu'ils puisent dans les 
ouvrages des philosophes déterminent souvent leur 
conduite. 

On a nus en (piestion si les sciences et les arts con- 
tribuaient à rendre les Iximmes meilleurs et plus heu- 
reux. Le plus sage de nos philosophes a soutenu la 
négative et la manière dont il a été réfuté par plusieurs 
écrivains prouverait qu'on ne l'a pas entendu. Jean- 
Jacques avait r.tme sensible et élevée ; il crut que le 
sentiment était un guide plus sûr jjour l'homme que la 
raison. Témoin di' tous les écarts des philosophes, il 
prit en haine cette pliilusciphie raisonneuse (pu va coin- 
passant, frondant tout, portant sur tout ce (pi'il y a de 
sacré parmi les hommes ses petites mesures, et cher- 



MKI.ANGKS DK PSYCHOLOGIK. 1>E MOKAl.E El' DE l-dl.ITUn"! • 



163 



cliaiil à rabaisser à sou niveau tout ce (jui s'élève 
au-dessus de ses Iroides conceptions. 11 sentit làcu que 
cette manière perdrait tout. Il montrait daus l'antiquité 
des hommes iiinorants qui s'étaient élevés à tout ce 
(pi'il y a de sublime par le sentiment seul, l'amour de 
la religioQ et celui de la patrie. Il fallait donc selon lui 
élever les âmes plutôt qu'éclairer les esprits. En eliet, 
il scml)le que ])lus les hommes raisonnent, discutent, 
pèsent, moins ils sentent, et la morale doit être plus 
sentie que raisonnée. Le peuple semble né pourl'ohéis- 
siince ; il ignore l'art de se conduire, il l'aut ([ue ceux 
([ui sont éclairés le mènent au bonheur souvent malgré 
lui. Les pren\iers législateurs furent obligés de tromper 
les hommes pour les rendre heureux. Ils y réussirent 
avec d'autant plus de facilité qu'ils trouvaient plus 
d'ignorance et de simplicité parmi les peuples; leur 
...ndnite nous prouve que l'homme doit être mû par le 
se^itiment; c'est le sentiment ([ui donna l'empire à 
Rome et à Sparte, eu montrant à leurs habitants ver- 
tueux et pauvres, les dieux pour protecteurs et pour 
concitoyens. L'accord de tous les philosojjhes qui ont le 
inie\i\ connu les iiommcs à prêcher l'obéissance et la 
subordination onune le seul fondement solide de 
l'ordre social, doit être pour nous une autorité irrécu- 
<abl(>. Rien n'est plus conforme, dit Cicéron, au droit 
et à la condition de notre nature ou à la loi (car il ne 
distingue point ces choses) que le commandement 
[impermm) sans lequel ni famille domesti(iue, ni ville, 
ni nation, ni le genre humain, ni la nature entière, ni 
l'univers enfin ne peuvent exister; car le monde obéit à 
Dieu, les mers et la terre oi)éissent aux lois physiques 
du monde, et la vie des hommes est soumise aux ordres 
de la h)i suprême, et pour en venir à ce qui se rap- 



ici ŒUVliES DK MAINK DE lilItAN 

l)Poclu' !<■ [tins (If nous, et (jue iimis ((iniKiissuiis iniciix, 
(dus los peuples anciens obéin'iit ;'i des rois. Le gouver- 
nement l'ut (l'alxji'd déféré aux hommes les plus justes 
et les plus sages et tant (pie l'autorité royale exista 
parmi nous cet ordre de chose i'ut très avantageux à 
notre réiiiil)rK|iie. (Iihix qui s'élevèrent contre les rois 
ne prétendirent ])(jint n'obéir à personne ([iioiqu'ils 
cessili-sent d'obéir à un seul, etc. 

Cet éloge d'une autorité suprême n'est jjas suspect 
dans la boucbe d'un républicain aussi ardent que 
(licéron. Ecoutons notre bon .Montaigne <i de l'ojjéir et 
céder naît toute vertu comme du cuidci- toiil péché. 
Il ne tant pas laisser au Jugement d(.' cliacun la connais- 
sance de son devoir, il le lui faut prescrire, non j)as le 
laisser choisir à son discours, autrement selon rinil)éci- 
lité et les variétés infinies de nos raisons ot opinions, 
nous parviendrions enfin à nous forger des devoirs qui 
nous nnîttraient à nous manger les uns les autres ». 
La vérité de ces maximes,. si ))ien pronv('e par l'expé- 
rience, n'accommodait point nos pliiloso[)lies modernes, 
lùithousiastes de ce «[u'ils appelaient la r;iison, ils 
avaient pris à tAche, depuis longtemps, de saper tout 
ce qui pouvait contenir le peujile. Les abus du gouver- 
nement, ceux de la religion leur fournissaient malheu- 
reusement des armes trop fortes. 11 est temps (jne le 
peii[)Ie reconnaisse les erreurs, doni il a été si long- 
teinjjs victime, disaient-ils, nous dexons l'éclairer, 
c'est iKttre devoir, mais tjue sul)stituerez-vous aux freins 
que vous voulez leur iitcr .' /« raison... \\\ peuple de 
la raison ! On voyait bien (pi'ils n'avaient étudié les 
h(jmnies ipie dans leur cal)in(n ; mais ils s'occupaient 
l)ien moins du bonheur de leurs concitoyens que de leur 
liaine pour le gouvernemenl. I^a passion du bien gén(''- 



MKLANiiK-; DE I'-4Y(H0I-O(iIE, Di; MORAI.F, EN DV. POr.lTIyL'E'. 163 

rai ni'-tait pas c(41i' (|iii ciiflaimnait leur Ame. Jamais 
la véi'ité lie fut miisil)lc aux houimcs, disaient-ils, et 
c'est l)ien une preuve que ce qu'ils disaient n'était pas 
la vérité. 

F'eut-ètrc aussi cette pliilosopliie raisonneuse était- 
elle un l'ésultat nécessaire de la marche ordinaire de 
l'esprit humaili, qui après avoii- épuisé sa sensibilité 
sur les ciiefs-d'œuvre du génie, tomba dans cet état de 
froideur, qui le porte à tout discuter, à raisonner sur 
tout, sans rien sentir : triste signe de la décadence ! Le 
beau ne se fait plus sentir; on n'a plus d'élan, le cœur 
se sèche ; semljlables à ces hommes blasés qui, s'indi- 
gnant de leur impuissance, souillent et flétrissent une 
jeune beauté sans en jouir, ces froids raisonneurs 
clierchcnt à tourner en dérision le goût des beautés 
naturelles qui avait enllammé les hommes de génie 
et (juil^ avaient à leur tour excité davantage ! Si 
ce progrès est inévita])le, si le siècle d'Aristote doit 
suivre nécessairement celui d'Homère, le siècle de 
Séné(jue, celui de Virgile et de Lucrèce, enfin si le 
siècle funeste de Louis XVI devait être produit par le 
beau siècle de Louis XIV, couime on voit c|uel(piefnis 
sortir des monstres du sein de la beauté, il faut gémir 
sur cette fatale nécessité, et nous plaiiulre d'être nés si 
tard. 

Quoi quil en soit, il nu' semble que l'état d'anar- 
chie où nous sommes tombés, après la destruction de 
la royauté, les désordres qui nous affligent en ce 
momcnl (et (jui sont daulaiit plus affreux (ju'ils sont 
('l'igés en principes par des homuu's ignorants ou de 
mauvaise foi qui ont usurpé l'autorité), sont le résultat 
des principes modernes répandus dans Helvétius, Ray- 
nal et autres, cjui ont jeté dans la classe nomlireuse 



)f,C ŒITVRKS DF, MAINK DE ItIliAN 

(iiii h's a lus dos p-niies (riusul)«>i(liiKitiuu, de haine pour 
t.)ul pouvoif supérieur, de mépris pour une religion si 
consolante pour les gens de l>ien, si nécessaire pour 
arrêter le l)r.is dos méchants. L'opinion sur laquelle 
on se fonde maintenant et cpi'on répète continuellenient, 
c'est que la raison seule doit conduire le peuple. Ce 
principe, que le livre « />f l'homme » seiid)lerait auto- 
riser, ne peut sans doute que propager le désordre 
parmi nous, et si jamais on put en faire l'application, 
ce dont je doute fort, certainement ce n'était pas au 
peuple dont h's moeurs sont les plus corrompues. 

Il en est des parties du gouvernement comme des 
parties de l'univers, éternellement liées par l'action des 
unes et la réaction des autres. 

La force tloit être dans chaque Etat ce cpi'elle est 
dans la constitution du monde, le lien de toutes les 
parties, le principe de l'iiarmonie nniverscUe. Ce n'est 
qn'au moyen des contrepoids que l'équilihre peut exis- 
ter. Il faut, en politi(pie comme en physique, que la 
force s'exerce non pas instantanément, mais par degrés ; 
autrement, au lieu d'être le lien des parties, elle en 
ferait une masse confuse et irréguliére. Il en est ici 
comme de la cristallisation. Si on donne aux niolécuh-s 
séparées par un fluide le temps de se rai)procher par 
les côtés ou les faces analogues, ces parties rappro- 
chées par l'attraction forment des cristaux réguliers. 
Si pour accélérer la cristallisation on agite le vase. la 
cristallisation est confuse. Il est extrêmement dange- 
reux d'enqiloyer la force pmir changer instantanément 
la constitution des Etats ou les nururs des individus. 



MKLANOES DE l'^YCHOLOrUE, Dl: MORALE ET DE l'OLITIQI'E 1G7 

III 

DE L'ÉTAT SOCIAL 

Rousseau tr.iitc le droit politique dans [son Contrat 
-.ncial comme Euclide létondue. Il ne faut pas croire 
(ju'on fut un bon politique pour hien posséder un prin- 
cipe, (jclui (pii s'imaginerait p<juvoir être bon b'-eisla- 
teur, à l'aide de ces abstractions, serait semblable à un 
mécanicien (jui, n'ayant jamais considéré les corps que 
connue des points pesants, les leviers comme des ver- 
ges iiitlexil)les et sans niasse, et les forces mouvantes 
sans le frottement, voudrait faire une machine très 
iiiniposée. 

Un peut partir de diverses suppositions pour établir 
les principes ou l'origine du droit politique et ces sup- 
j)ositions arbitraires et plus ou moins probables sont 
données par la manière dont on envisage l'homme 
naturel, <pi'il nous sera toujours impossible de con- 
iiaitre, parce que nous eu souunes trop loin, et ({ue nous 
nous en éloignons tous les jours davantage. Ilobbes le 
suppose méchant et il trouve l'origine du droit politi- 
(pie dans la force du tyran, dans l'asservissement de la 
multitude. Rousseau suppose l'honnnc bon et veut 
ti-ouver rf)rigine des gouvernements dans un contrat 
libre formé par le peuple souverain. La perfection 
([u'il met dans son système ne pourrait convenir qu'à 
des lionunes ayant naturellement des lumières et de 
la justice. Aussi ne regarde-l-il son ouvrage que connne 
une hypothèse propre à faire concevoir-quels pour- 
raient être les fondements d'un gouvernement parfaite- 
ment libre. Le Contrat social est pour les politiques ce 
(pie sont pour les fcnnnes les romans où les homuu^s 



IliS li;UVHE8 DE MAINK DK lilliAS 

suiit |)cintssoiis (les couleurs trop séduisantes. Tu i-oinan- 
eiei' l'i'Uiiit dans son personnage toutes les vertus <ju'il 
a trouvées é[)arses. connue fit l'i-axitèle de sa Vénus : 
ce porti'ait hnai;inaire pr(jdnit lùen des illusions chez 
les jeunes jjcrsonnes ; elles cliei'client le modèle de ce 
IxMU tableau ; elles croient souvent l'avoir trouvé, et 
après beaucoup d'erreurs, beaucoup de fautes, les plus 
sensibles prennent en aversion ce (|ui les environne, 
l'i'uit (l'une [iic\eatiiin trop à l'avantage des hommes. 
Il nie semble (pi'un peut taire ce parallèle avec les 
piiliti(jues ind)us des principes du Conlral socia/ et qui 
le prendraient pour autre chose cju'une hypothèse. Si 
un voulait sn[iposer (|ue l'honinie n'est iiatui'ellcment m 
bon, ni méchant, nuùs (piil est susceptible de prendre 
toutes les formes, dans l'origine, <le même que la cire 
molle peut recevoir l'empreinte de tous les cachets, si 
on disait que les liomn'ies sont pour la plupart con- 
damnés à une iiinorance invincible, et (ju'a\ec le désir 
d'être lieurenx, ils n'en sauraient h-ouver les moyens 
]>ai' eu'x-nn'Mucs, il me send)le (|u'en suivant cette opi- 
nion (jui parait assez fondée, on jxuiri'ait ]»enser que le 
fondement du gouvernement le plus aj)proprié à la 
nature humaine serait dans l'autorité que donnent avec 
lant de justice les lumières, la raison, et dans la dis- 
lance immense (jiii sépare l'homnic savant et vertueux 
<\f la l'oule. Si on supposait ([iiun homme de génie, un 
législalciM' tel (pi'un l'ialon. un Socrate, fut arrivé 
])arnii des hommes épars dans les forêts et vivant dans 
le pur état de nature, je ne doute point <|u'il ne se fiit 
acquis la ])lus grande autorité et qu'après avoir formé 
les luieurs de ces hrunmes sensibles, il n'eût établi une 
bonne forme de gouvernement. J'aime à me représenter 
un philosophe dictant des lois sages, chaiinant par des 



MÉLANGES DK PSYCHOLOGIE, DE MORALIi ET DE POLITIQUE 169 

accents sublimes el nouveaux les penplades crossicres, 
réveillant dans ces àincs neuves des sentiments (jue la 
nature y avait cacliés, poui'ètre éveillés à la voix de la 
philosophie. Les hommes ne connaissent pas le bien 
naturellement, mais il me paraît démontré quil existe 
en eux un instinct qui les porte au beau moral, dès 
(lu'il leur est. présenté.; c'est comme un homme, bien 
organisé, qui ne connaît pas les règles de l'harmonie, 
mais qui est natm-ellement tlatté d'une consonnance. 
Cette heureuse disposition, ce charme, cette autorité 
invincible de la vertu et des lumières sur le comnmn 
des bonnnes et surtout sur des hommes ayant encore la 
simplicité originelle, me parait le caractère le plus dis- 
tiuctifdcla supériorité de notre espèce, et pourquoi ne 
pourrait-on pas lui rapporter l'origine des sociétés et 
des gouvernciiienls? Lue preuve de la possibilité de ce 
([uc j'avance, c'est l'autorité que s'acquirent les 
Jésuites sur les haliitants du Paraguay, sans autres 
armes que les lumières, la religion et les vertus bienfai- 
santes. 

Observons que plus il y a de simplicité et d'igno- 
ran-e chez les hommes, moins l'autorité de la philoso- 
phie y trouve de résistance et plus un législateur y 
trouve de facilité. Ce paradoxe n'en sera plus un, si on 
consi<lère que l'activité des passions particulières est 
le plus grand obstacle à une bonne législation. Lors- 
(jue les hommes veulent faire les raisonneurs, lorsque 
mille petits esprits ont barbouillé la philosophie de 
leurs misérables conceptions, elle n'est plus recou- 
naissable, et on l'a couverte de tant de masques diil'é- 
rents que i|uan(l elle' paraîtrait à visage découvert, on 
ne saurait pas si c est l)ien elle-même. Comment la res- 
pecterait-on ? Si un Socrate ou un l*latnn paraissait 



170 (ICUVIÎIÎS DK MAINIC l)i; lilIiAS 

jtaiiiii aoiis, il sciiiit coiispui'. I.a iniretô dos niii'iii-s, la 
simplicité, voilà les soûles conditious que doive «Icmau- 
dei- uu léuislateui' philosophe ! Otez cela, vous n'aufez 
jamais que des youveruemeuts imparfaits ; les uieilleu- 
res iustitutious produiront quelquefois les plus grands 
maux. On cric tant contre le desjjotisnie ; mais le des- 
potisme sera toujours parmi les hommes corrompus, 
(juil soit là ou là iju'importe ? Pourquoi le desj)ote 
con)met-il des crimes exécrables ? C'est qu'il trouve des 
âmes viles pour se vendre, des Ames lâches pour le 
soutirir. l'écrasez ce despote ; tant que ces àmcs viles, 
ces lâches, conserveront leur corruijtion et la bassesse, 
(ju'aurez-vous fait? Rien qu'établir des milliers de des- 
potes à la place d'un seul. (Jue .uaguerait, je vous 
demande, un homme qui voudrait établir le despo- 
tisme ciiez un peuple composé d'hommes vertueux ? 
(juels moyens de séduction pourrait-il enq)loyer s'il 
ne trouvait aucun complice ? Mh bien I convenez f|ue 
ce qui ;'(Mid le desjDotisnie dangereux rend aussi la 
lilicrté iiiipnssil)le. Changez les mieurs et vous n'aïu'i.'z 
plus de despote à craindre. On erre depuis longtenq)s 
autour de ce problème : les honunes étant corronq)Us, 
tpielle est la forme de gouvernement qui pourrait sau- 
ver d(î l'oppression les gouvernés, en arrêtant les 
eiloi-ts (jue font toujours les gouvernants ])our usurpei' 
l'autorité ? La seule réponse qu'on puisse y faire est 
celle-ci : ()])poscz les pouvoirs les uns aux autres. 
Halancez-les de manière (jue les ellorts des oppresseurs 
se détruisent. Comptez toujours sur la perversité de 
ceux qui vous gouvernent, et cherchez à enchaîner les 
passions d'un corps par celles d'un autre. Si vous cou- 
liez l'autorité législative à un seul corps, soyez silr (jue 
vous serez opprimé. Si vous établissez l'unité d'un seul 



MKI.ANilKS DE PSYCHOLOrUE, r>E MORALE Eï DE COI.rnQlE ITl 

corps, on vous parlera sans cesse de liljerté et on vous 
accablera de fers. Ce discours est sage ; mais l'exem- 
ple de l'Angleterre qu'on nous donne pour un modèle 
unique de la pondération dcK gouvernements n'est pas 
rassurant. Les malheurs qui accablent l'Europe ne 
viennent pas de l'ignorance, mais de la perversité des 
mour^^. One' les hommes qui pensent soient bien 
convaincus (ju'il ne peut Jamais exister un ordre de 
choses satisfaisant sans une amélioration dans les 
mœurs. Puisse le temps qui tend à épuiser toutes les 
combinaisons possibles, physiques et morales, emme- 
ner enfin cette heureuse révolution dans la suite des 
siècles ; mais convenez avec une douleur bien sentie 
que jamais nous n'en fûmes plus éloignés ! 



IV 

NOTES SUR L'ÉTUDE DE L'HISTOIRE 

L'histoire moderne nous montre, dans diverses occa- 
sions, la coalition des' rois avec les peuples contre la 
tyrannie des nobles ou des corps particuliers, dont la 
puissance accrue par des usurpations multipliées était 
devenue insujiportable. Pendant le règne des lois féo- 
dales, on voit les serfs lassés du joug avilissant des sei- 
gneurs céder inscnsililement à l'autorité des rois qui, 
trop fail)les alors pour opprimer, eurent l'adresse de 
semer la division parmi les nobles, de proliter du 
trouble qui régnait entre eux, et du mécontentement 
que leurs guerres, leur ambition, leur orgueil, répan- 
daient parmi leurs vassaux. C'est ainsi ijuc peu à pou 



o 



"KUVHKS ni: MAINR DE HIRAN 



Je goiiM'riKMiiciit IcoiJal t('ss,i. r.nilnrih'' îles iiioii;u'(JI1L's 
s'accrut, of toutes ces petites |iriii<ij)auli''s se l'oiulircnt 
dans la puissance royale, coniuie les i-ivières vont se 
confondre dans la mer et la grossissent do leurs eaux. 
Sans doute, la condition des ])ouples s'ainélioi-a dans 
l'inli'r\allf qui sépara leur ri'union avec le monarque 
d'avec la sujétion entière des seigneurs. i,a p(>liti(jue 
des ménauemeiits est la plus forte dieue contre la 
tyrannie et les peuples n(> siMnliieut respirer (jue 
lors(]uc deux partis ambitieux, se disputant la souverai- 
neté, clierdient à se créer le plus i;rand nombre pos- 
silile de partisans, ce qui les engage à ménagrer les 
sujets ou pendant qu'occupés à lutter l'un contre l'autre 
la foi'ce qu'ils enqdoient pour se conqirimer récipro- 
(puMuent tourne au pr<ilit de la liberté jnibliipie. Les 
deux rois de Sparte, les patriciens et les triimns de 
Kiinie, en offrent un exemple dans l'iiistoire ancienne, 
et nous en avons de plus récents dans ce qui s'est passé 
dans les temps modei'nes, et ce qui se passe encore de 
nos jours. Outre l'exemjile que je viens de citer, le 
Danemark nous en offre encore un frappant ; les états 
généraux de ce royaume, où la eoui'onne était élective, 
ne voulaient conlier au roi et au Si'iiat (pie l'autorité 
nécessaire jiour l'exécution des lois ; mais par une suite 
d'abus, le Sénat, composé du corps des nobles, s'était 
arrogé une prépondéiance vexatoire et tyrannique ; le 
petq)le lassé et indi,i;ri(' ne \h d'autre moyen pour 
abattre ce coi'jis que de se jeter dans les bras de son 
roi. Ia's états généraux abdiquant toute autoi-ité et se 
rendant à la discrétion du miinar(|u<' seml)lent compo- 
S(''S pour une servitude sans retour. (À-pendant le bien- 
fait (ju'ils accoi'duient à la couronne, augmenta sa 
puissance: la fierté (pi'ils en ressentaient et le droit 



MÉLANtiliS Dii PSYCHOLOUIK. UK MORALE ET DE l'OLlTlyCE 173 

acquis à sa reconnaissance, d'un autre côté la crainle 
du i-<»i (le voir renaître rautorité de ses antagonistes, 
sut niaiuteiiii- paiini a' peuple une apparence de 
liberté. 

Dans le nunnenl où j'écris ces lignes (en avril I7!tii), 
après une tyrannie d'autant plus insoullrable, d'autant 
plus exécrable qu'elle était exercée par la portion la 
plus vile, la plus corrompue, la plus ignorante de la 
nation, après toutes les plaies faites à l'humanité, telles 
que les pages sanglantes de l'iiistoire des proscriptions 
des 30 tyrans d'Atliènes, des Marins, des Sylla, des 
triumvirs de Rome, n'oll'rent rien d'approchant, après 
des massacres plus multiples, cent lois plus odieux, 
plus atroces que ceux de la Saint-Barthélcmy et des 
Cévenncs, d'Irlande, d'Ecosse, après que le sang 
précieux, versé par les tyrans de notre partie infor- 
tunée, a sufli pour éteindre tous les bûchers allu- 
més par la féroce inquisition, comme il sert à en 
ellacer la mémoire; entin, après h-s maux les plus 
affreux qu'ait vomis la boite de Pandcjre, maux de tout 
genre que nos oppresseurs, nos i)Ourreaux ont sul)- 
lilisé», raflinés, présentés sous toutes les formes, maux 
(|ui pressent encore nos cœurs, qui nous entourent, 
(pii nous enlacent et dont les atteintes cruelles vont 
peut-être ri'couunencer (Dieu, écartez ce funeste pré- 
sage !), si nous respirons un instant ^connue les mal- 
heureux soumis à la ([ucstion, dont on fait cesser 
momentanément la torture), c'est parce ((ue nos bour- 
reaux se coudjattent entre eux. Un parti dominant est 
en ce moment occupé à lutter contre les restes de celui 
(ju'ii a ahaltn; mais détournons nos yeux de dessus cet 
alfrcux tableau dont les noires couleurs viennent mal- 
gré nous obscurcir les pages (]ue nous lisons, que nous 



1".4 iKUVKES 1>K MAIS'K 1>K H1I;AX 



écrivons, imiir iums vi\ disli'.iiri' cl pour coiilinuor la 
vi''i'it<' pi)liti<|ii(> (jui l'ait le sujcl de cette note. Traus- 
nortiiiis-uiiiis à r»''])ii(|U(' iiK'iiioraljlc de rAssonil)l(''(' 
euiistitiKiiitc. liiiayiiiDiis (juc unifr iii()naf((uc inrortiim''. 
que la fail)loss<' conduisit à récluU'aud. au lieu d'elle 
guidé par les conseils pernicieux de sa cour iiinorante 
ci corrompue, eût eu près de lui un L'Hôpila/, un 
ministre jaloux de sa vraie gloire et de sa ])uissance, 
ijui eût réuni aux lumières qui constituent riioninie 
d'Ktat, ce resi)e(t pour les droits de l'humanité violée 
par les abus, les exactions de toute espèce, qui for- 
maient le cortège de l'ancien régime. Imaginons le 
discours (pi'il aurait pu lui tenir dans cette circonstance 
décisive, le tableau de la vérité qu'il aurait pu lui 
montrer. Sans doute le bon roi aurait senti que l'uni- 
que parti qu'il avait à prendre, était <le se jeter dans 
les Ijras de son peuple, comme le pen[)le s'était autre- 
fois jeté dans les bras de ses rois. Que de maux auraient 
été épargnés à la France, que de sang, (pie de larmes 
arrétt's dans leur source, i|ue d'intrigues funestes 
déjouées, que de complots, «jne de projets sinistres 
renversés, si l.ouis XVI \enant à i'.Vssemblée des 
états généraux lorscjue deux ordres orgueilleux voulant 
s'arroger une ]>ré])ondérancc à la<pielle ils étaient trop 
accoutumés, disjnitaient à ce (pi'ils appelaient le Tins 
élaf, des droits (pie le temps devait leur faire recou- 
vrei-, si dans un discours dicté par son C(eur. s'adres- 
sant aux noI)les el aux prêtres, il leui' d'il dit en sui)S- 
tance ! ■■ ( > muis. ipii \(Piis dites les appuis (lu lri'>iie. el 
(pii de])nis si longtemps travaillez <n en saper la base, le 
tenqis est arrivé où votre orgueil et votre ambition vont 
trouver leur écueil ; vous aviez élevé une liarrière entre 
moi el mon peu|de. vous prétendiez être dans la monar- 



.\IKL.\NGES DE PSYCHOLOGIE. L>K MOKALK KT DK l'OLITIQCE 175 

cliic (les é(^heloiis nécessaires; aujounlliui ces éclie- 
loiis sont supei-llus; je ne veux plus d'intermédiaire 
, litre moi et mes cuiauts. Je prétends qu'ils m'entou- 
rent, (ju'ils me pressent, et que mes Ijras puissent les 
cuibrasscr sans obstacle. Je verrai par moi-uième. La 
\ (-rite ne me sera plus déguisée, les plaintes pourront 
parvenir jusqu'à moi,, et dès cet instant, je brise le 
]iiisme que vous avez mis devant mes yeux pour cou- 
vrir de couleurs trompeuses les haillons de la misère 
qui cacliaicnt le plus grand uondire de mes sujets. Ils 
me pardonneront les maux qn'ils ont soufferts trop 
longtemps, et s'en prendront à vous cjui, par une 
adresse criminelle sûtes me les caciier. Désormais mes 
soins vont être employés à les corriger. vous tous, 
nqirésentants de mon peuple, (pii connaissez ses besoins, 
([uil a chargés du noble em^iloi de les réparer, venez, 
parlez librement, ne craignez pas de me reprocher mes 
fautes passées! Je ne devrais rougir que d'en laisser 
subsister les eil'ets. Je veux être votre collaborateur et 
ce sera la plus belle fonction de mon règne. Je dépose 
<-ntre vos mains ma puissance ; faites-la servir tout 
entière à guérir les plaies que des mains criminelles 
approfondirent; ne me laissez que l'autorité nécessaire 
pour opérer le bien et, loin de m'en plaindre, je vous 
re£?arderai comme mes amis, mes bienfaiteurs ». 



V 

PROBLÈME MORAL. COMMENT PRÉVIENT-ON LES DÉLITS ? 

Il vaut mieux prévenir les délits ((ue les punir ; c'est 
hi le but principal de toute bonne législation cpu ne 



• 76 0:UVI(ES 1)K MAINE l)K UlliAN 

vise (|u il coïKliiii'c 1rs lioiiiincs au plus i;raii(l dc^i'ô de 
IiiiuIkmii' possible, ou ([xmi- parler d'uiir maiiii'ri' plus 
aiialnutie au rapport des hions aux niaux de la vie 
liuiiiaiiK") tjiii tend à l'oiidrc leur condition la moins 
niiséralilr ipi'il se poul ; mais nous ne pouvons nous 
dissimulci' que la majeure partie des moyens employés 
jus(]u'à présent sont faux ou absolument contraires à la 
lin proposée. 11 est impossible, sans doute, de réduire 
lactivité turliulente des iiomines à un ordre précis et 
géoniétriijue exempt de confusion et dirrétiularité... 
Ainsi ([Ile dans l'ordre pbysique, les perturbations dans 
les inouNcments des planètes ne sont pas détruites par 
les lois simples et constantes de la nature, de mémo, 
dans Tordre moral, les perturbations ou ces désordres 
occasionnés par les attractions inlinies et opposées du 
plaisir et de la douleur ne peuvent être vaincus par les 
lois humaines; voilà justement quelle fut toujours la 
ebimère des hommes bornés, lorsqu'ils tieniKMit les 
rênes (,lu liouverni-iiient. i'ousser la sévérité jus(pi'à 
défendre à la multitude des actions indiiïérentes par 
elles-mêmes, ce n'est pas prévenir des délits qui n'en 
peuvent naître, mais c'est en créer de nouveaux, c'est 
donner des limites arbitraires au vice et à la vertu, que 
l'on nous dit être fondés sur des bases éternelles et 
immuables. A ipioi en serions-nous réduits, si l'on 
devait nous défendre tout ce (|ui peut nous induire aux 
délits ? II faudrait donc j)ri\('r riiomme de l'usage de 
ses sens ; pour un motif capable de nous porter à des 
fautes réelles, il y en a mille qui ne nous entraînent 
qu'à ces actions indill'érentes (jue des lois aussi mauvai- 
ses (|ue riu- ureuses ont voulu taxer de délits ; mais si 
les ])robabilil('s (pion a de succomber croissent en rai- 
son d libre des motifs ipii nous excitent à la tenta- 



Ml':r,AN'('iK-i DK l'sYCHOI.OUlE, DK MoliALE ICT DK POIJTIi^L'F, 177 

1i(iii, ;it:r;iii(lii- la split'iv des .It'lifs c'est iiuiltiplier la 
jtruliiiMlité lie Iciu' (•(imiiiissioii. la majeure partie 
lies lois n'i'lanl autre chose que les privilèges des puis- 
sants, cestà-dire un tribut payé ])av tous à l'utilité, au 
liicM-étro d'un petit uouihre diionuues. \'oulez-vous 
[néveuir les délits ? faites en sorte que les lois sfiient 
elaires, simple;*, (jue toutes les forces de la nation soient 
concentrées pour les défendre, et ([n'auiiine partie n'eu 
soit em])loyée à les détruire. Veillez à ce tpie les lois 
favorisent moins certaines classes d'indix idus, que les 
individus inènies. l'^aites (]ue les honunes les craignent 
mais ne craignent qu'elles seules. La crainte qu'inspi- 
rent les lois est toujours salutaire ; celle qu'un lionnne 
inspire à d'antres ne peut qu'ètic J'uneste ; c'est cette 
< lainte basse, servile, cpii enfante les crinn's. De la ser- 
vitude naisseid la v<duj)té, la débauche ; de là la 
cruauté, tilh- de la faiblesse, attribut ordinaire des 
ànu^s di'treinpées par l'esclavage et inconnu aux hom- 
nu;s libres. Ces derniers cultivant leur espi-it, le tien- 
nent fixé sur des objets importants; ils méditent sur 
les intérêts vrais de la nation. Leur Ame, s'élevant sans 
cesse à des sppcnlati(nis sublimes, se metenh'nà l'unis- 
son des grandes choses (jui la tiennent occupée, tandis 
<pie les auties ne songeant qu'au moment présent ihei'- 
«du'nt à s'(''tourdir par les plaisirs bruyants, ]iour se 
distraire de l'anéantissement dans leciuel ils vivent, 
accoutumés à l'incertitude sur tous les objets, dans un 
ordre de choses où rien n'est lîxe, les suites de leurs 
<lélits deviennent pro])lématiques pour eux et les pas- 
sions qui les entraînent, et qui seides les déterminent, 
acquièrent daulant plus d'empire ipielles leur font 
voir j)lns d'obscurité dans l'avenir. Si l'incei'titude des 
lois tondje sur une nation, que le (dimat rend déjà imlo- 

M. DE U. 1. _ 1i 



178 IKUVKK.S UK MMNi; DF. BIUAN 

leiiti', rllc CDiiscrvi' l'I ;nif;iiii'nlc ciicnrc (•clic iiulu- 
IciUT. Si clli' liiinhc siii- uni' iiatinii viiliiphii'iisi-, niais 
active, elle ilispei'se son accivilù sur un iiunilnf intini 
(le petites cabales et d'intriiiues. (jui ii'|iaiiilcnl la 
niéliance dans tous les cœurs et quifniil de la ti'aliisuu 
ri de la dissiinulalioii la base de la prudence. Si «die 
tiiinbe sur une nation l'ortc et couraj^euse, rincertitud(> 
ne dure pas, mais après avoir tonné plusieurs oscilla- 
tions de rcsclavage à la lil)erfé et récipnxpienient, (die 
cède enfin au cai'ai tère l'ernie du peuple «pu sait fixer 
cette fluctuation. 



VI 



De même (pi'nn rayon liuuineux tondiaut sur la sur- 
l'ace d'une eau limpide ou sur (-(die d'un pur cristal se 
l'èilerhi.! et l)lesse l'o'il (|ui se tiou\e dans sa direction, 
ainsi 1(> trait injurieux (pie le méc liant lance contre 
l'Iiomme vertueux, se réfléchit et ne pouvant iiénétrer 
dans l'ànic iiure, relouine vers la main ([ui la lancé et 
sert à la déi liirer. 

Les villes assi('aées u;ardent une p(dice plus exacte, 
les armées qui sont en présence observent plus d'exac- 
titude dans leurs niouvenii'iits, tous les artistes ne nnd- 
teiit jamais plus dattentiou dans l'exécution de l'art 
((ue lorscpi'ils sont devant un rival connaiss(MU% ainsi 
nous ne veillons jamais mieux sur nous-mêmes cpie 
lors(pie nous sommes entourés d'ennemis, et c est là la 
in-ande utilité (pie le sap' retire de ses antai;()nist(>s. 

11 est nécessaire de rappeler de temps en temps les 
a:oH\<M'iieiiients Vers leurs principes constiintifs. Oui 



Mlil. ANGES DE PSYCHOLIXilK, DF. MORA.LR ET DE POLITIQUK 179 

[tvî'S d'eux ost cli.ii'iit' do cot ompLji ? le malheur. (le 
liit l'aiiihitioii d'au Appius, ce furent l<'s batailles de 
Cannes et de Thrasyniène (pii lappelèrent les Romains 
à l'amour de la patrie. I^es peuples n'ont sur ce point 
<jue linfortune pour maître. G est de ses dures leçons 
• pie nous devons attendre le salut de notre niallnnrense 
patrie. Le somenir des. malheurs qu'elle a éprouvés, le 
sentiment de ceux qui rattcndent encore, lui ouvriront 
peut-être (les veux) et l'arrêteront dans cette pente 
rapide qui l'entraîne vers ral)inir. La (Irrnièrc rc'volu- 
fiun (pii s'est opérée dans les esj)rits, à la ciuite de l'un 
de nos tyrans le plus acharné, dont la crainte ccniceu- 
Irait l'indignation, peuvent nous faire voir que l'esprit 
de la nation est moins perverti qu'il ne le parait, il 
viendra sans doute un tenijîs, et ce temps n'est peut- 
être pas éloigné, où on gémira de toutes les calamités 
passées, où uih' l'ulic sans exemph', nmiirie depuis le 
eontmencement par des charlatans et des bourreaux 
jinlitiques, sera vue sous sa vraie face, <»ù on rougira 
des plaies qu'on a faites à l'humanité, ou ceux qui 
auront égaré le peuple seront démasqués, seront traités 
de la même manière que leur dernier compagnon. Si 
la révolution n'a pas totalement dénaturé les Franc^'ais, 
s'ils n'ont été qu'égarés, lorscpi'une suite de malheurs 
leur aura dessilh' les yeux, il y a lieu d'espérer qu'ins- 
truits de leurs fautes passées, guéris d'ailleurs de leurs 
anciens préjugés, et délivrés de celle incjllesse, dr cette 
a})athie où les retenait leur ancien gouvernement, ils 
seront susceptibles d'une bonne législation. Puisse, 
dans ce tcnq)s, c]ue nos yeux condamnés îi pleurer pen- 
dant cette génération ne verrunl pas sans doute, puisse 
s'élever un homme digne de rendre le Ixmheur à sa 
patrie, un homme (pu, alfranchi de toutes ces misera- 



180 ŒUVRES I)i: MAIXK lUlîAX 

lilfs jjjissioiis. (|ui Diit l'jiit iiulir licite, lie coiisullc (jnc. 
lOrdic iiiiiiiiialilt' <!<' la justice l't de la raison. (|ui ne 
|)ri'iiant conseil i|iie de l'état [)artieulier di'S eircoiis- 
laiices où se trouvera la nation, u'asseoye son éditice 
<]ue sur les rapports réels, et non sur des i<lécs de per- 
l'oetion oliiiiiéri([ue ! Je crois voii- dans l'avenir que 
iiialiiré l'état ai>pareut de l'esprit public, qufdfjue mau- 
vaise idée (ju'en ayent les gens sensés, un li'uislateur 
inantpiei-a jilutôt aux l*'raneais que les |-'ran(;ais au 
législateur. 



VU 



l'oiii' les Uoiiiaiiis, l'existence n'était jias dans la vie. 
mais dans la gloire ; tel était le cas (|n"ils faisaient 
d'eux-niènies, sous ce rapport, (|u ils ciinseiilaient à 
cesser de vivre, par un instinct naturel (pii faisait 
qu'ils se préféraient à leur vie et qu'ils ne mourraient 
(jue pour mieux vivre. .\Joutez à cela (pie l'àme occu- 
pée du sacritice quelle allait l'aire, du motif c|iii la 
déterminait, du j^'-ril qu'idle ('xitait, ne voyait point 
proprement la mort parce cpie la ])assioii l'ait sentir et 
jamais voir. 



vm 



lirutus, ce modèle sans cesse cite des n puMicanis. 
après avoir \enL:('> les lois et la lil)ert<'' par le meurtre 
de César, crut dexoir cependant respecter ces mêmes 
lois en éi)argnant les citoyens soupçonnés et même 
convaincus (l'avoir été les fauteurs de la tyrannie, 
mais qui ne s'i'daieiit pas eux-mêmes érigés en tyrans. 



Mf;l.ANHKS |>E HSYCHOLOGIi;. 1>V. MuRAI.K KT I>K l'OLITIQUR ISl 

l.a manière dont il justiiie sa conduite, dans une lettre 
(le (licéi'dM, (jiii lui rcprocliait rrvnhitionnairfimpiU sa 
i'aiblossc, Miéi'iti' d'être citée l)ieM plus (jue son attentat 
contre son bienfaiteur. 

« Sinliio ni/ri/ nisi hoc sena/us mit pu[jtiH roinnni 
juilicimii psse de lis cioiOiis qui pugnanlcs non inle- 
rirniiil : al hoc ipsum, inquics, inique facis qui hostilis 
luiinri in rempuhlicain honiines, cives appellas : inio 
/u'</issiinc, quod enini nom/uni senatus cenxuil, ncc 
popiiliis roinonus jiissil, iil (irr<i(jantei' non préjudice 
nfque revorù (id (irhilriiim meuni . 

•Juel exemple Biutus a donné à nos révolutionnaires ! 
l'onrcpioi nOnt-ils jamais parlé de ce trait? c'est qu'ils 
sont loin de connaître Hrutus. 

1. "abbé de Mably s'exprime sur ce sujet d'une manière 
([ui ne me ]ilait point du tout. Il est maliieureusement 
des circonstances désespérées, dit-il, où la poliliqne 
iirdunnc di' punir les intentions, et juscjuau pouvoir de 
taii'c le mal : le Sénat en proscrivant César eut di'i l'.iire 
périr Antoine. 

Quelle politique odieuse ! Je réclame au nom de la 
justice et de l'humanité contre cette aberration des 
principes. S'il existait des cas où il fut nécessnire de 
\ ioler les lois, de fouler aux pieds les premiers princi- 
pes <lu droit naturel et cria pour le salut du peuple. 
t<iutes les idées seraient eoid'ondues. l'Ius de morali-. 
])lus de principe, plus de sanction des lois naturelles ! 
V,AV, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physi(pH'. 
les lois (jui nous n'-gissent sont générales, inflexibles, 
sans exception, ou elles ne sont rien. Ali ! c'est en répé- 
tant ces maximes flangereuses <|ue nos tyrans, nos 
liourreaux nous ont décimés, se sont abreuvés de notre 
sang, gorgés de nos ricliesses. 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



N0T1-:S SUR LA MORALE 



RÉFLEXIONS NÉES EN LISANT CE QUE DIT JEAN-JACQUES 
ROUSSEAU DANS LA PROFESSION DU VICAIRE SAVOYARD 
SUR LA CONSCIENCE. 



Si, ruiiiiiir l'a si hii'ii dil 1<' sap' I.ocUc, tout i>riiici]i<' 
iiiiK' csl iiiir ciiiiiiî-ri', nous iKiiiviMis, jf crois, rrlt'uiicr 
an iiiôiiic nuit;- ci- s<'iitim(Mit que l'on nous dit avoir été 
mis jiar la nature an fond do nos iVnies, pour nous 
servir de répies précises, de mesures exactes pour juger 
.le la lionté. de la iiicriiaiici'lé de nos actions, et de 
cidles d'anliiii. 

dette o|)iliion sonliMUic par un de nos pliiloNoplies le 



IS* 



iia'VIiKs DK MAINE 1>1; lllItAN 



j)liis vrai ri le |i|ii> iirnlnml. cl miiIouI le |iliis(''|i)(iiii'iil ( I ), 
l'tayiM' |iaitiiiil rr ([ni [inil rnliaini'i- a\c<' le pins irt'iii- 
|iirc, si'-iiiiii-c avec le plus (le prcstiitf, lie doit pas nous 
III iiiipiisrr. I.a raisdii n'appi-niivc pas toujuiii's ce ([iii 
a si'ilnit il' (■(l'iir; ri Ir laii,i:ai;i' ilii sriiliiunit, si piiis- 
saiil ]ioiii' prrsiiadci'. lie lient pas lonjoiirs contri" un 
i'\anirii liiionicux rt irfléclii. l'àclions dans nos opi- 
nions, principaii'iin'iit dans (-(dlcs (pu servent de l)asi' 
à nos pi'ineipes de eondllite <laiis la \\i\ tâchons, dis-je, 
de ne rien doiinei' à riinaiiiuation. Asseyons sur des 
i'oniieiiieiils plus solitles, l'cdiliee pi'étieiix de nos con- 
naissaiiei's morales; si, eonmie j'en suis eomaincn. la 
llKirale est Miseepliiile de dr-iilolislratiou , eniploVfUls 
toutes nos facultés à prouver ses théorèmes intéressants 
et avec toute l'attention dont nous sommes ca[)al>les. 

1 iici'clions à déduire les const-ipieilces limiilienses dont 
rapj)lication doit nous liiiider lians nos actions. 

1, 'étude des rapports ijiie llKnnme soutient averses 
sciiildaides (si elle csl l)ieii l'aile i, l'ournira à la l'aisuii 
assez de iiHilirs pdiir remplir ses di'\oirs, sans (pi'il soit 
hesoin de recourir à des principes innés, occultes, rlu- 
iui-ri(|iies. (pii ne [leuvent être cinhrassés (pu- ])ar des 
iniMLiiiialicins exaltées on des es|n'its crédules. Triip sou- 
vent la superstition donna à la morale de ces hases 
imaginaires; trop sonveiil des prrtrrs dr loiilrs 1rs 
religions imaginèrent des faux systèmes (pii, en accré- 
ditant l'eifenr. doiinèreiil pins de force, plus de latitude 
à reiiipire (|n'ils lendaieiil à s'ai'roi;'er sni' la ci'i'dulité'. 

\ cela, le pins L;l(irieu\ usai;»' de la philosopiiie 
serait de dissi|ier ces ericll Is el de fa i re sorti I' la morale 
de ces léuèi)res (pii la rouvrenl. d'appi'endre aux lioui- 
nies (pnds sont leurs devoii's. de les leur moiitrei'. non 



(I) lîoiissc-ini. 



NOIKS ET DtsCUsilOSS l'HILOSOl'IIHitlEs 185 

SOUS cctto for Iii<l('iisc (|iii les Icm- a fait prendre si 

souvent en aversion, mais sous leur vrai i'aj)|>orl : c'est- 
à-dire, eoinnie runi(|in' route du l)onheuf aucpu'l tuu> 
aspirent. L'hoiunu' ne |)eut être soIidenuMil vertueux 
que lorscpi'il s'est «léiumilré à lui-nièrn(>, soil p;ii' le rai- 
sonnenn-nl, soit par son expérience, ([ue la verin el h- 
Ininlieur sunt' inséparables : lors([ne l'iili'c du Nice et 
cidle de l'opprolire, de riid'ortune, sont tcdlenient liées 
dans son esprit que l'une suit toujours l'autre neees- 
saireiuent : car alors, le niènu' sentinu'ut qui l'enlraine 
irrésistildeuient vers son bien-être, le uièue aussi à la 
vertu, les deux voyes lU' l'ont qu'une et les deux buts 
sont confondus; tant ([ue b-s moralistes sépareront le 
rhemin dll bonheUl' de celui de la Vertu, les bom- 
mes abandonneront toujonis le premier pour suivre 
le second. Tous leurs sentiments semut toujimrs sulior- 
donués à l'intérêt, an désir actuel ilii bien-être; c'est b' 
seul (|ui ne les (jiiil lei'a jamais, c'est le seul coiuuuin a 
luut être srnsiide, c'est le seul qui vieuniMlirectenn'ut 
lie la nalnie. 

Après ces rétlexions, tàcbons de réfuter par le rai- 
soiniemenl le ])rincipe d'nn<' conscience innée, ijue 
Housse;ui élablil pal- le sentinuMit. Les écrits de ce |)bi- 
loso|)lie respirent ranH>ur de la vertu; son coMircMi était 
(Mubrasé et cette ardeur qui élevait son aénie, qui le 
rernlait si élo(|uent, ;i pu (pudcjucfois l'eutrainer loin 
de 1,1 vérib-; ou voit (pi'il a ])uisé jjIus dans son cœnr 
(juc dans l'étude de l,i nalure bumaiue. S'il l'avait 
ndeux connue il n'.uirail jias avancé cette ei'reur (pi il 
regarde cnnime un principe ; ! iionnue est cssenlielle- 
UM'ut bon. 

Toutes nos idt-es sont des acquisitions ; celle du bien 
et du mal UKirai, biiii d'être naturelle, est au ci.utraire 



ISfi 



lEUVRES DK MAIXK 1)K HIKAN 



fiiiidi'i' sur lies raisomii'iiHMils (|ui paiMisscnf siirpassiT 
la ]i(irt('M' (l'un i's|iril (|ur l'A-<' i\*'^ rrilcxioiis n'a pas 
<'iu()rc Miùri. Dans l'ufdrc [)liysi(|U(', ilia(|U(' (•tw scutant 
a la |)orti<)n (riutcliiiicuci' urccssaicc |)oiii' louuaitro rc 
i|ui l'st Ijuii iiu coiitrairc à sa nature, cl le scutinu'iit 
qui la rouduit à se p«)rt(>r vovs l'un nu à s'écarter (!<• 
rautr<', est uu résultat nécessaire «le sou organisatiou 
et iM(lépen<lant du raisouueuiont. Tout être sentant suit 
ses lois que la nature lui a prescrites, d'une manière 
invariable et nécessaire. 

L'Iionmie iunsi«l('ré pliysi(ineuient et dans l'i'tal de 
nature ne l'ait j)as un être à part et suit paisii)lenienl 
les traces de la mère coninuine. Mais il n'a |)n loui:- 
teius i-ester sous <'ette sag'e tutelle et liienfiM il a voulu 
uiai'cher seul : les fautes dans lesquelles il s'est pi'éci- 
pité ont justilié son iuipriideuce ; le niallienr en a été la 
suite. Uu ordre cliiniéri(pie a pris la ])lace de celui (|ui 
lui était assitim''. liienirit, toiit a (''t('' <iint'iisiou, chaos 
pour lui. cl marchant ,'i tâtons dans le laiiyrinlhe qu'il 
s était construit, séparant toujours, à mesure qu'il 
allait en avant, il est cidin par\enu au puinl (pi'il lui 
serait inq)ossilde de revenir d'où il est |iarti, et cpi'il 
serul)le condamné à ne se retr(juver jamais. 

Si, au ndlieu des ti'nèhres ipii nous environnent de 
toutes parts, nous xoulons tron\er eucni-e (|U(d([in' 
lueur', tâchons de nous jilacerà ce moment on riiomme 
Sort des mains de la nature, et pour dislini:uer sou 
oiivriig'e du mMre, ouidions tout ci' (pu' nous savinis. 
Considérons d'aiiord riiomme isoh'', ne voyons (pu' ses 
ra]q>oi'ts pliysiipu's: (pi'ils nous servent (!<• type et 
ci'oyons «jue s'il est possihlc de liieii dii'ip'r l'iionuiM' 
dans l'ordre des choses (pi'il s'est cré'é, ce ni' sei-a (pi'en 
imitant la manièi-e dont la nature le conduisait dans 



NOTKS ET DISCUSSIONS l'IULOSOPHIQIJKS 187 

celui qirfllt' lui avait prescrit et dont, pour son 
Ii(jnhour, il n'eût jamais dii s'écarter. 

Que les hoiuuios aient toujours été rassemblés ou 
Société, ou qu'ils ayeiit commencé à être seuls, errant 
dans Icrs forêts, n'ayant d'autre guide que la seule 
impulsion de la nature (cpiestion, je pense, diflicile à 
résoudre), toujours nie iiarait-il démontré (pu- la 
nature ne voyant cpie l'individu qu'elle formait, ne lui 
donna dès sa naissance, d'autre sentiment que celui 
<pii le portait à sa conservation. Si dans l'état de fai- 
blesse où il était alors, elle le mit dans un état de 
di'pendancc de cidle qui lui donna le jour, et par là 
étalilit un rapport entre la mère et l'enfant, elle ne 
donna d'autre étendue à ce rapport que la durée du 
l)esoin de l'enfant, el dès (pi'il put se pass<'r de secours 
etran.i^cr, li^ mènn' si^ntiment. qui Tavait mis sous la 
<lépendance d'autrui. le porta à s'en ati'rancliii'. Faible 
il avait sucé le lait <pn' sa mère lui présentait et avait 
usé do la seuil' nourriture cpii pouvait lui convenir ; 
fort, il va clierclier ses aliments et n'attend pas ([u'nne 
main ètran,i;ère vienne pourvoir à sa subsistance. 

Je vois toujours dans l'état de nature l'individu 
occupé de lui-même; il se sufiit jusqu'à ce (pie ])our- 
tant son corps, a\ant pris son entier accroissement, un 
superflu d'existem-e rende un instant sa sensibilité 
expansive. Alors la naliur lui fait éprouver un besoin 
jusqu'alors ineomiu: occupée de la reproduetion de 
rcsjiècc, elle le contraint à y coopérer, elle l'entraîne 
par un attrait puissant vers sa femelle: l'union des 
sexes s'accomplit, mais idle cesse avec le besoin (jui la 
lit naître. 

.le rai>oiine ici d'après riiy|)otbèse que l'homme n'est 
pas ne en socii-té, et si on \ent distiniiner les senti- 



I8S IKl'ViiES liE IIAINK Ijl; RiI;.\N 

lllrllls Mjillirrls lies scii lillli'iits ;i((|iiis, il tant l)irii l'oi'- 
ri'iiiriit Ir sii|)|h)S('I' al)an(liiiiii('' au.\ soins ilc la iihti- 
ciiliiliilliir. 

Sii|i|iosc)iis inaiiilriianl (juc rct état (risoli'iiicnf n'ait 
|ni ilurrr. .le nr \i>\s iimuic ijuc le hosoiii (|ui ait jm 
le laii'c cesser : eliaque hnninie cuntraint jiar sa faililcsse 
lie se rapiiCDcliei' de ses senijilaliles, n a pu iiorter dans 
la siicit'té ([lie sdii intérêt ; il a di'siré de jniiir des avan- 
tages ii(>n\('an\ de rassociatiiin, sans sonyer à coiitri- 
luKT à riililil('' des associés. I )e là l'i'sj)!'!! do g'ucriv. 
de disc(]rd(> (|ui (■<ininieiiea aM'c les Siici('>tés et (|ui 
dlll'era aulanl i(u'olles, 

f'.nndiien de tenis fallait-il sans dnule à l'iidninie eivi- 
lisi'- ])i>iir ((li'il ecimpril i|ue. |)nni' se l'endre lurl de la 
force coniMiiine, il lallail saer'iiiei' sa volont*'- |iarticii- 
liére. I.on Jiiuc par noire exemple eoiidiien il dut lui 
en t;oùler |ioilI' inninder son intérêt ; ce ne jnd être (pie 
lors(pie ses liiiniéi'es lui eurent dêinouln'' (pie ('('tait 
riiiù(pieiuoyen de deNcnii- plus heui'eux ])arce saci'ilice 
njonjeidaiu'. 

.le ne donneriii j)as j)lus (re\fensi(ui à ces idées; je 
n en d(''duirai pas les cousé(pieuecs innulireuses (pii en 
l'esullent. .le ne suis |iarli de principes si (doiiiiK-s (|ue 
polir examiner les senti uieiils pi'in ut ifs. (pii sont nés dans 
le cieur de I liomme, in'assurer (pie rien en lui n'était 
lum'' ipie le d(-sir de son hcMilieiir, ipu' lolll se rap- 

poit.iil à ce liiil, (pie les seiilimeiits relatifs aux indivi- 
dus de sim espèce. rond('s siil' son intéi-êt, lui ('-taient 
toujours siiltordonnes ; (pie si le Uesoin leui' donna 
naissance, le liesoin les perpétue, (les lirillcipes lie sont 
]ias r(de\és, mais je les crois conformes à la nature de 
riioiunie et je pense (pi'on poiii'rait en tiriM' parti pour 
poser les i)ases de la morale, l'aisons en 1 application 



NOTHS El- rjISCi;sSIOXS PHILOSOPHIQUES 189 

puui" pnniNt'r ijiic si la moralité de nus actiuns consiste 
dans le jngi'iiK'nt (|iip nous jxirloiis de li'Ur honte ou de 
l<'ni' méclianccli' rdalivc, idlr nCsl rondi'i' siii- ainuii 
priii<M]i(> iniH', mais sm- des idées d'ordre, de rapport 
qui son! le Iriiil des Inmières et qui iiaissi'iit du raison- 
nemeiil. 



II 



NOTES SUR LE PREMIER LIVRE DES LOIS 
DE CIGÉRON 



Aiiiiiial hue iiravidinn, saya.r, >nii//i/j/e.r, (irulmii, 
rucmur, jih-ninn nilidiils ri consUii. (j/irm roca»u(s 
hotnineiii. pru^clafii (/iiai/am condilioiip yeiirralian fsse 
a JJeo. Sohini est eiiini c.r lotis aiiima/iliinn (joieribus 
ali/iie na/iiris, jjar'iceps ralioiiis, cntn cœlera sint onniia 
expertia. Qiiid est autem rationa divinius:' [\) 

Telle est eette raison sniilime ([ue (".ieé'ron élève si 
haut, ])ar la(pielle il nous regarde comme en commimi- 
calioii avec les dieux {ul houiine.s deorinii af/nalione el 
ijcnle lenraiiliir (2) Hieu n'élève l'Ame comme les prin- 
cipes n'pandiis dans tous ses ouvrai^es de morale. 
I, homme cnI étonné de se IroiiNcr si lirand. ( hi est 
tenté de croire (jue ces philosophes anciens, (jui ont |)uis('' 
dans leur cieur de tels ])riiicipes, étaient d"iine nature dil'- 
férente et sui)érieure à la uAtre. Pour moi, loixpic je 



(1) ne Legiliua, liv. I, S 7. 
t2) ///. 



190 ilX'VKES liK MAINl: I)K BllJAN 

lis CH'S <)ii\ rayes, jf iin' scii> rllVayi' de la liautt'iii' m'i il> 
me ]«pi-tciit et (jiiaïul jf rciitri' en iikhi ànic, le ilcjuti' iiir 
[larait ti'rrililt'. Il l'aiit idiiM'iiir ([u'cii cxaiiiiiKiiit la 
iiiiifalc, (lu crili' (le la siii)liiiii(('' (les pfiiicipcs, nos 
miiclcrncs sont, liicii iiitV'riciirs aux ancicus, uiais si 
riinuinir a (It'uénéri', luulc iintrc iiliilcisojiliic (.loit être 
a(laj)t('(' à niiti'c riat ailud. Je \tf sais si. l'u pci'l'cM-tiun- 
uaut iiiitiT uiauièiT ilc rais<Miiii'r. uuus n'avons |ias 

JH'l'du ili' ci'ttr (''li'Vatidil ilrs anricus; cr (|U il \ a dr 

certain, c'est que leurs ou\ra,i:'es pai'aisseiil iMi'e plntùl 
le ])ro<luit d'un cei-tain instinct de y-i'andeur que d'une 
logique exacte, .le ne crains pas de troj) avancer. En 
cil'et, si nous clieirlions à hien déteiniiner nos idées par 
une analyse exacte, et si nous voulons admettre que 
des jiriucipes qui portent <lans noiri' esprit de la pré- 
cision et de la clarté, (jue dexiendrolll ces sentinu'uts 
innés du beau, du juste, de l'Iionnéte ? Tout ce (jue l'on 
suppose inné dans l'iifiniiui' otlVe-t-il <pnd([ue prise à la 
raison : u'<"st-il pas couvert d'oliscuriti'- ( 1 1 ? 

Si la i-aison n'est que l'art de poser des principes, d'en 
déduire des conséquences, si on aj)prcnd à raisonnera 
1 aide des nn''tliodes analytiques ou des laniiues, si re 
n est qu'à l'aide de nn-tlio(|(>s artificielles (pie nous jjar- 
venous à la véritc-, ou bien, si nous ne ])ou^ons nous 
taire des idées abstraites (pi'au moyen des mots, et ipie 
raisonner ne soit qu avoir des idées abstraites, d'où 
il suivrait (pie les aninuiux ne diil'éreraient de rhouinu' 
(pie parce qu'ils n'ont pas de langue ; cnlin, si noire 
.manière de raisonner consiste à diviser les- olijets de 



(I) Confér. Housseiiii, Kmilr. :!iC-327, édit. (laniicr. 
(i) C.oniliilar. lassai sur l'o/i;/ine des ronnaissaiires liiimai- 
iii's, (II. IV-V-M. l'.iiis 17'.)8, lloticl. 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 191 

nos coiniitissmiccs en cerhiiiics fiasses de genres, «l'cs- 
]h'-ccs |)i)iir pouvoir les piircoiirii' successivement, ne 
[xiiivant (Ml embrasser qn un \n-\\[ nnniiii-c à la fois, 
notre i-aison alors attestera notre faiblesse, et loin de 
nous égaler à Uieu, (jui ne raisonne pas, mais qui voit 
tout, elle nous circonscrira dans des limites bien étroi- 
tes ; aussi un ^ihilosophe très moderne pense-t-il que 
ce n'est pas la raison <|ui caractérise la dignité de 
riiomnie, mais le sentiment (1). En (juoi il retondre dans 
l'obscurité des anciens pour poser les bases de la 
morale. Si le sens intime nous éclairait sur nos <levoirs, 
tous les livres de morale seraient inutiles; mais comme 
la manière de sentir est très dill'érente, qu'il n'y a 
aucun rapport entre ce (jue sent un homme dont l'ima- 
gination est exaltée par des méditations profondes, 
et ce que sent un iionime grossier, dont les facultés 
intellectuelles semblent nulles, ou ne peut établir rien 
(le certain sur une base aussi variable. Nous sonuues 
assez portés à supposer dans les autres ce que nous sen- 
tons en nous-mêmes, c'est ce qui rend les métaphysi- 
ciens si obscurs. Si vous faites un bon l'aisonnement 
je vous entendrai, mais si vous parlez comme vous 
sentez, souvent je ne vous entendrai pas, parce qu'il 
me faiil l'expérience de ce (jue vous éprouvez. Aussi les 
anciens et siu'tout les stoïciens sont-ils souvent inintel- 
ligibles parce ([u'ils ont plus senti ([u'ils n'ont raisonné. 
C^es honuiies-là n'avaient jamais étudié l'homme qu'en 
l'ux-mèmes, et pouvaient-ils prendre pour naturel ce 
i|u'ils auraient vu n'exister qu'en eux, s'ils avaient 
observé les autres. Ignoraient-ils qu'il y avait des 
nations entières anx([uelles leurs principes étaient inap- 

(.1) lloubsoMU (Emile) Qi'). 



)9i <i;uvRE?< m: maint, de hiran 

plicalilrs .' Aiir;iiiMit-ils ]iii niri' l'inllucnce des causes 
pliysi(|ii('s ol rt'uai'ilci l'Allie t(iiiiiiii' une sul)staiu'e al)S<)- 
luiiiPiit iii(léj)eii(laiite, duiit les facultés croissaient 
séparément de celles du ein'ps et se pert'ectioiinaieiit 
jiar rlles-nièincs, s'ils avaient observé la diirérence 
des laractéres, des nui'urs d(.> plusieurs peuples sous 
dillereiites latitudes, et s'ils avaient senti coiiune nous, 
condjien l'état de nos ort;aiies influe sur l'état de notre 
iime. Tes lininiiies avaient-ils donc une organisation 
toute <litr<''i'ente de la nôtre .' 

lievenuiis à Cicéron et à ce ipiil dit de la raison, 
laiiti'il il considère la laisuii coiunie i'insti'uiuent pour 
parvenir à la vérité, tantéit il la regarde coinnie l'ins- 
truineut (pii nous porte au grand, au beau moral, à 
rinmiiéteté. Dans le premier cas, il me semble l'élever 
plus baiit «pi'elle ne mérite. Eu second lieu, cuinuicnt 
piiiii\era-t-il (jue l'instinct moral nous est ddiini' par la 
nature ? Nous \oyons tous les êtres organisés sui\ re 
iii\:ii'ialilcniciit leur instinct, pourijuoi l'Iioniiiie seul 
iiiaiii|uerait-il au sien ? i*our(pioi prenons-nous si l'aci- 
lemeiil tontes les iin])ressions les plus contraires à v.ct 
instinct ? 

D'oii vient (ju'il n'y a ([u'une portion inliniment petite 
des liouiines ipd en ressentent rimpulsion, (jue tout le 
reste vit dans l'opprobi'i' du vice? l'ourcpioi, malgré tous 
nos (dlorts. cliancelons-iions tant dans le chcinin de la 
\<'rtir.' l'oui<pioi, portés au l)ien par instinct, avons- 
nous si l'oi-t à coinU-ittre'.' l'oiircpioi eiiliii aju^dei- tort 
ou vertueux, c(dui ipii ne l'ait ipie suivre son instinct".' 
« Si la dépravation des baiiitudes, dit (licéron, si la 
variété des opinions n'eutrainaient pas nos faibles 
esprits et ne les tournaient à leur gré, un liomme ne 
«litl'érerait |ias plus d'un autre lioimne ipie de lui- 



^OTKS I;T DISCUSSIijSS PHILOsOPHiyUKS 193 

iiMMiic (Il ". Il n'y .1 point do v.ariétôs dans l'espèce ; 
Ifs ditlV-rencfs ni' sont (|u"ac(id<'ntelles. Laissons do 
côté tout ce «jn'on peut dire contre cette opinion pour 
n'oxaniincr que ce qui so rapporte à cot instinct uni- 
versel et inhérent à l'espèce. Uuello preuve nous en 
<lonne-t-on? Â-t-on essayé d'abandonner un enfant à 
ini-niènie pour y reconnaître dans la suite un sublime 
naturel ? Voit-on rjuo ceux qui se sont le moins écartés 
de la nature, les sauvayes ou les paysans, soient plus 
également portés vers le bien ? Ne voit-on pas an con- 
traire en eux des sentiments, des affections, (jui ont un 
rapport singulier au climat ou aux autres causes phy- 
si(|ues qui ont pu influer sur eux. Nous avons donc, ce 
me semlde, de bonnes raisons pour nier l'existence 
d'un instinct moral, ou dos sentiments innés quelcon- 
cpics, et tant (pion no donnera pas d'autres prouves, ce 
serait conqjromettre la morale que do l'asseoir sur une 
base aussi incertaine. Lorsque Cicéron, au comnience- 
mi'ut de son 'Imité des Lois (2) invoque la raison, qu'il 
déduit la loi : la raison suprême gravée dans la nature 
lie l'homme, (jui proscrit ce qu'il doit faire et défend ce 
dont il doit s'abstenir, devons-nous donner comme lui 
au mot raison un sens aussi relevé nuiis si oiiscnr, ou 
bien uons ferons-nous des idées plus basses, à la vérité, 
mais pins oxactes? 11 faut sans doute ici préférer la 
solidité à l'éclat et si nous pouvons tirer d'un principe 
incontestable les mémos conséquences qu'il a déduites 
d'un principe obscur, nous croirons avoir gagné beau- 
COUJ1, car ces cousé([uences sont si essontiollos, notre 
liotdieiir est si bien attaché à leur vérité, (jue j'aime- 



il) Liv. I. 5'. 
[i) Iii.. i 12 

M. 1)K M. I. — 13 



l'Jl ti;CVUKS D1-; MAINE I>1C BIIiAN 



rai«< iiiii'iix liiissci' siilisislcf le piiiicijir pcnir ne pas 
ri'iivcrsrr ce (|ui ni diTivc. 

I.ii nature iidus ,i l'.iit .juste : I i. dit (lici'i'oii, (lu'est-fe 
à (lire? In enlant est-il juste ? In iioninie jirivé de la 
sociét('! de ses senil)lai>les, dont l'espi'it et le cd-ur 
auraient resté sans culture, sci-ait-il juste? La justice 
n'est |)as une faculté innée, non plus ([ue la raison d'oii 
tdle émane. .le conçois (jue riioninie a été organisé par 
la nafui'e de telle smli' (ju'il a l.i ra( iiltc' d"ac(]uéi-ii- 
des idées, mais sans avoir aucune idée detei-minée. 
Cette faculté s'exerce, selon les circonstances où l'in- 
dividu se trouve placé, selon les ol)jet> i[ui le frappent. 
Les idées (ju'il recpiiert. dès que ses sens commencent 
à se di'velopper, se lient entre elles et forment insen- 
siblement un système dont les parties s'enciiaînent [2). 
It'ahord, par exemple, Icnfant se porte v<'rs les objets 
(|ui llatteut nos sens, mais, si, en se livrant inconsidé- 
rément il tous les ohjets (|ui lui ont paru ai;ri'-aliles. il 
vient à, <'ii trouMM' dans la suite (|uel(iue amei'tume. 
l'idée de douleur se joindra à celle «l'aurément a{)pa- 
rent, et il apprendra à fuir l'objet «pi'il rechei-cliait 
inconsidérément. Que dans l'enfance du ,«eni'e humain, 
les liiimnics en s'assoiiaiit n'aient soni;é ipi'à leur inté- 
l'él particulier, ce <|ui parait assez naturel par notre 
exem|de. [es troubles, iiuerres, maux de toute espèce, 
(pii s'en seront sui\is, n'auront p;is tardi' à li'ur faire 
sentir (pi'il fallait sacriliei' pour son inti'-i'ét nu-nic, nue 
jiartie de ses avantaiics, pour relirei' les fruits de 
l'association, ("est donc de l'cxi^'cience réjtétee de> 



(1) Cicéron, livre I, S "•• 

(2) Condillai'. Essai sur i'ufii/iiie îles connu is.-aiices /iumiiiiii:<. 
seriion II, cliiipilrc lli, |^ 29 et 30 sur la liaison des iilées. 



NOTES ET DISCUSSION"-; PHir.C)SOPHU^UL> 193 

maux, que résulta riialiiiude de ue ])as suivre ses pre- 
miers peucliauts. Suspendre sou choix, examiner si, sous 
un bien appareut, (jui se présente, nest pas caché un 
])lus grand mal à venir, tel est l'efiei de la raison. Elle 
ne peut donc être que le résultat de l'expérience. Selon 
ipi on aura fait plus ou moins d'expériences, ou quon 
se sera rendu [Mus attentif à leurs suites, ou sera plus 
ou moins raisonnable, ou plus nu moins juste ; donc la 
justice est une acquisition. Les hommes ne naissent pas 
justes; ils peuvent le devenir, par rexpcricnce des 
maux que produit l'injustice. Les sociétés ne peuvent se 
maintenir que par la justice, ainsi l'a voulu la nature, 
non pas en imprimant cett(> qualité dans nos Ames, 
mais en nous faisant de telle sorte (|u<> nous soyons 
suscej)tihles de lier nos idées, de l(>s conserver par la 
mémoire, ot par conséi|uent de fuir un hien apparent, 
li)rs(|n à l'idée de ce hien sera jointe, par l'expérience, 
1 idée <l"nii mal (jui le suit ou l'accompagne. De là il 
suit que, ([uirupu- la justice ne soit point innée, elle n'est 
pas moins un résultat de notre nature. Le juste et l'in- 
juste ne sont point arbitraires et de convention, et le 
iiouheur et le mallienr, dont la nature de l'hoinnu' est 
susceptil)le. est donné par cette nature même, (die est 
invaiialdi-. Partout l'homme recherche le plaisir et 
fuit la douleur : il reste donc à prouver que le plaisir 
est la vertu et le crime le nuil : alors nous aurons la 
vraie sanction des lois miturelles. Lorsqu'on dit que la 
nature de l'homme est inva i-ial)h'. il faut prendre garde 
de ne pas confondre avec la naturi' îles qualités acces- 
soires et qui sont très sujettes aux variations. La nature 
d'un être est le rapj)ort entre ses facultés et ses 
besoins. Partout l'Iiomme a besoin de plaisir, partout 
il a les facultés nécessaires pour satisfaire ce premier 



li"' iKi;vi!i-> i)K \i\iNK m-: iiiua\ 

licsiiiii, in.iis 1,1 ni.iiiii'rc (I .ipj)!!!]!!!'!' ces l'aculti-s varie 
^l'Icin les iii'iix, les objets, les cliiiiats (|iii donnent à CCS 
liesoins particuliers plus ou tiioins d'intensité. Les sens 
sont partout les mêmes; ils s'exi'rceiit sur les mêmes 
objets, mais avec plus ou moins de vivacité. La nature 
ne cliaii.ae pas pour ccLt. Donc riioiunic, p:irsoii oriia- 
nisalion ,i;énêrale, est jiartout le même. i|Uoiipie r('tat 
de ses sens suive sin,i:ulièremeiit les variations di's 
climats. 

• ".'est une loi lie nature (jue les sociétés ne j)uisseni 
stii)sister sans jn^lice. L'expérience de tous les lieux, 
lie Ions les àiies en est une démonstration iTivincihle. 
(^ette raison siiprihne, niii\erselle, n'est (pic le résultat 
<le l'expérience, <'t lorstpK- les hommes, après une Ion 
,::np cliaiiie de maux ont fait îles pactes d'association, 
ils ont dTi se cont'ornicr aux ich'cs doiil leur cx[)('rience 
avait conliruu'' la vérité, l'arlont des hommes, rassem- 
Idés depuis longtemps, malheureux j)ar l'injustice, 
par les, rapines, par le manipic de foi, par l'in^ii-atitude. 
sureid prosciire c(;s vices et mettre en honneur les 
vertus contrairi'S, et le ])onlieur, venant à la suite des 
lois fondées siu' les vrais rapports, dut les maintenir 
dans la honne roule. In prin<e qui, dans <les \ ue> 
d'int(''rêt, aurait cherche à les ranuMier au mallieui' ]>ar 
des inslilulions contraires aux i'a[)ports. dont ils auraient 
accpiis la connaissaiH-e, aurait bien pu, pai' la force, 
établir des lois injustes, mais il ne les eût jamais fait 
anncr, et le vice mis eu loi eût toujours été repousst- 
du cœur des lionmies. Tel est donc l'empire de la rai- 
son (JIH', lanl (pie les sociétés dans l'enfance ont ii^nini' 
si's lois, (dles ont (In être agitées, cluM'cliant axcc l'in- 
<|uiétinle du malaise ce (|u'«dles sentaient leur man- 
'pier: mais dés ipi'à la suite du x])<'rience jdns on 



NOTKS KT DISCUSSIONS l'HlI.ÛSOl'HlyUEs 197 

moins luiisui-, laurorc de la raison a coiiiineiicé df Ifs 
éclairer. (|iriiistiiiit('S par le nialiiciir elles ont eoiii- 
iiiencé ircnliiiiliT la \ni\ île la justice, elles l'ont ché- 
rie comme l'élément qui leur était propre, comme le 
remède souverain à leurs maux. Toute loi écrite a doue 
dû, pour avoir le sacré caractère de loi, être l'expres- 
sioii des riipjiurts (|ue Toxpérience a\ait décomcrts, aux 
iinmmes. t?i les tyrans, par leur aiitoriti' usurpée, clier- 
rliérenf à ren\erser ces rapports, ils purent intimider 
les limes, mais iicm ciianLiei' la natui'e des choses. Leurs 
(•a[)riees ne purent l'aire des lois, cai' le eai-actère de la 
lui est la raison ou la justice. Nous n'avons donc pas 
liesoin de recourir .L mi instinct moral pour tronver la 
Sanrtidii de l;i justice: cette sanctimi est é\'idemmenl 
dans son utilité même, l'ai'tout les hommes doivent 
aimer la \ertu dans les autres |)arce que partcnit les 
linnimes mit liesdin de sei'ours. 

i< /'/ rerd et faha, id con,sei/iieiili(t et contraria, sua 
•iltonlr, non aliéna jiidicantitr : sic constans cl fierpeiua 
ratio ril^ qaa' est virtas. ilernqnr i/ironsta/t/ia, <jao({ 
est vitiani, sua naliira prolialar >< y\). 

.Nous ju^cDiis de la vérité soit en oliservant les rap- 
|inrls des oiijets extérieurs à nos seu'j ou eu examinant 
la conv(Miance et la disconveuance de nos idées alistrai- 
tes ; la vérité est externe dans le j)renner cas, interne 
dans l'autre. Nous avons la certitude ou au moins une 
très grande prnlialiiliti^ que les choses sont hoi's de 
nous telles ijue uns sens les aperiui\riil. car la coiislance 
des phénomènes, (pii se succèdent dans le um'-uic ordre, 
nous (>st un témniiinauc iiivincilile de l'existence des 
objets extérieurs de ces plitMiomènes ; cejiendant toute 

(I) Cicri-oii, liv. I, 5 17. 



lus 



iKUVRKS DK MAINK HK BIHAX 



notre certitude' sur ces dhjets se huriie à l'existeuee (les 
«iirjis et des (iiialités qui atl'eetcnt nos sens, sans que 
nous puissions jamais découvrir eoininont ces qualités 
existent dans les coi-ps, ([uelle est leur liaison, en un 
mot. ce (jin' sont les corps en eux-mêmes, puisfju'il 
peut V -.iMiw un iKinilire inliiii de (jualités qui sont appro- 
priées à d'auti-es sens (pie les n('itres (1). De là les hoi'- 
nes de nos connaissances pliysiques. (luant aux vérités 
internes, elles sont des conce])tions particulières de 
notre esprit, indépendantes des oigefs de nos scnsa- 
ti(nis. Aous |(ouvons n(jus i'ormer des idées complexes 
dans les(juelles nous l'aisons entrer lui ceitain nennhrc 
<léteririini'' d'idées simples, domine elles sont 1 ouvrage 
de notre es))rit, nous en connaissenis la eénérafion, nous 
pouvons (loin- l(>s com[)oser et les décinnposer, les com- 
parer entre (dles sous divers rapports, examin(M'en (pioi 
(dles conviennent, et toutes les (•onsé(pnMn-es (pn' nous 
déduirons de ces comparaisons ne [xmrront qu"ètre 
t'xactes-puis(jue nous nenqtloyons que îles signes con- 
nus et dont nous sommes les auteurs. I„es vérités (jue 
nous connaissons par ces moyens sont des vérités ét(M'- 
ncllcs (2 , parce (pie ne di-pendant point de l'olqel 
existant dans la nature, elles ne sont point sujettes aux 
variations (pw peuvent é[)rouver ces oltjets, mais tant 
«pie les hommes seront doués de raisoii, ils ne pmir- 
ront pas ne pas apercevoir dans ces idées les mêmes 
rajqiorts ipie nous y apercevons. 

Les vérités Icmdamentales de la morale S(nit des véri- 
l«'S éternelles. La uéométrie suppose l'étendue alistraite, 



(1) »^on<iillac, /^"sai sur l'orii/iiie ili's imin. /mm., t^oi 
(h. I, S 2. 

(2) •;on(lilliiir, M., i' parlie, swlion il, .luiii. Il, S 2i!. 
(.S) Coiiitillnc, /(/., A/., (;liii|). I. 



NOIES ET DISCUSSIONS l'HH.OSOPIIlQUES 199 

et (l;uis les iiiixlilicatioiis (jircllc eu conçoit, dans les 
<c.iiiparais(iiis, les mcsurfs tle cotte étendue abstraite, 
elle ne s'on iipr |ias de la réalité des nioditicatiuns au 
dehors, et c'est parce <}U(^ ses déiiioiislrations sont indé- 
pendantes de ce qui existe, qu'elles ont tant de cer- 
titn<le. 

Dr iiiéiiK' la' iiKii-alc sii|i|io><' un être dont les facultés 
et les besoins sont donnés; elle en déduit ses devoirs; 
ses dénionsirations sont rigoureuses, et quand il n y 
aurait pas un seul lioinme juste sur la terre, la néces- 
sité de la justice n'en serait pas moins évidente? Coui- 
inent s'est-on formé les idées de vice et de vertu, c'est 
.11 observant ce (pii était utile aux hommes et ce (pii 
leur était nuisible. On a vu, i)ar exemple, (jne ilcs êtres 
faiides, ([ui avaient besoin de se rendre des secours 
nmtnels, devaient, étant rassemblés, avoir de certains 
devoirs à remplir ; la dépendance suppose des obliga- 
tions. (In a examiné qu'un être, qui ue pouvait rien 
seul, (b'vail s'ordonner, par rapport à une société qui 
le protégeait ; on s'est formé ainsi l'idée de justice et 
d'utilité coininuiie; c'est donc de l'observation des 
t'a( ultés et des iiesoins d(- l'Iiomnu^ qu'on a déduit la 
tJH'orie de ses devoirs, l.a distinction du vice et d<' la 
vertu n'csl pas naturelle, mais elle est le résultat de 
l'expérience et du raisonnement; elle est universelle, 
parce (|ue partout riioinme a besoin de justice et ipie 
jiartoiit le vice est nuisible. 

Nous avons un doubb' avantage dans la démonstra- 
tion des vérités morales, c'est que la raison et b' sen- 
tinn-nt concourenl à la conviiliou. L'esprit jonil eu 
apercevant dans un raison iicummiI exact la convenance 
des idées, et le cœur, pénétré jiar re\])érieuçe di-s 
ciiarnu'S de la vertu, reiul la conviction plus intime. 



ioii (i:l'vi:ks di-: mmni. di; biuan 

(Jll il r>t licillTIIN. |inlir 1rs lluiuilics, (l'iMiT ii;in> lllir 
)iiisitii)ll ciil, |i('ii{l;ili( i|llr Irlirs |i(INsiniis Irlir ilis|)ic('llt 
l.'i pi'iisoc (l'rliT iiii''i|i,iiits, ils uni |p(Mii-taiit iiitt'-ri"'! ;'i 
ne |>;is rr-tre ! 

Li'S liotllinrs (Mil (lu avoir des idées de juslirr cl dr 

vertu : ils mit du sentir la dittV'ienee îles aefiûiis avant 
d'avoir aucune notion de 1 l'jlre sn]>i'cMie, car leni- 
intéi'èf et Icui' e\])éiience a di'i leur l'aire apercevoir 
liienti'il l'iililité de certaines actions et le désavantage 
de certaines autres, et ils ont dl'i mesurer leur estiuH' 
sur ces liases uaturtdles. Ajoutez à cida (|ue la nature 
a mis an l'cind de nus cceurs [[wr sensihiliti' à riiarmimie 
<ie la vertu, sensiliilité ([ui se d(''\ido|ipe dès 1 aurore ilc; 
la raison, de la luénn' nianiéi'c que la jx-rception des 
i-onsounances en niusi(jue ou des proportions en arcdii- 
lectnre, plait à tdiis les liouunes bien oi'uanisés. sans 
i|u On puisse diie (pie la coiinaissanco di' ces arts soit 
iiin(''e(r). Au physiipH' coiiinie au moral, l'oi'dri- et les 
j)r<iportions liaiMiicnii([iies sont en rappm'l m\i-c nos 
Ames, (le j)rilicipe peill, ce me semi)le. être rcyardi' 
coiume iiatund et yéni'ral. Il n'en est pas de même dr 
rexistelice de |)ien. dette \é'rilé sn[)|insr des Iliedita- 

tiiins métapliysicpies, (pie des hommes occupés de leurs 
besoins pourraient liieii ne jamais taire. 

lui ellet, on a tron\('' des peu[iles d'atlK'CS et les adii- 
ratioiis (|iie des liai'liai'cs sinpides jirddiiinenl pai- 
ci'ainte aux causes secondes, doiil ils ressentent la 
mali,i;iie inlluence. sont é(pii\ aïeules à l'atliéisuie 
al)solu, mais pai'tonl les actions utiles à l'espèce sont 
distini:iiées et oui des droits à la vénération. Si un 
Ipiinme l'aisoiinaldc iMi\i'ail tout à c()U|i les veux 

il) Itiimii'l. AV.sY// (niii/i/lii/iii- sur l'iiiiif. (ili. \l.\. .">2i. 



NOTi;S ET DrsCL'SSION'S l'HII/tsOl'HItM'KS 20t 

foiniiu^ la toile de l'oiiéi-a se It'vc iiiix rcuards <''toiiin''s 
(les spectateurs,, voyait les beautés de la nature et en 
pénétrait siil)itpinerit l'ordre admirable, il n'y a pas de 
(liiiilr (|iii' sa i)iTiiiièi-e peiisiM" lie se diriîi'eât vers 
l'auteur (le ces iiier\ eilles. . . mais ([uel liomme s'avise 
d'admirer ce ([u'il a toujours vu (ronsiieliidine oculontni 
assuesriiiil n/ihui, itet/tir miranlur. }ie(/iic rf</niniiil 
Cdiifds carum icriDn qiias scmper vit/eiir. (Joiiii)ieii a-t-il 
fallu de temps pour produire un iioninie supérieur cpii 
eût l'esprit d'admirer la nature, de se demander la 
raison de ce (pii avait toujours frappé les yeux, et 
descendant en iiii-niènie, d'interroger sou être ? 

Les idées de justice et de vertu sont si bien anté- 
l'ieiires à l'idi'c de la dix initi' (pie les vrais philoso[>lies 
(liront toujours : Itien a l'ait <-ela parce (pie c'est beau 
et bon, mais ils ne diront pas : cela est bon parce <pie 
Dieu l'a fait, et cette dernière opinion a priHlnit Ix-au- 
cou[) (b^ superstitions grossières. 



m 

RELATIONS MORALES (1) 

Les relations morales, suivant l^ocke, consistent dans 
i'opjmsition ou bi conformité, que les actions volontaires 
de 1 liomiiie iiiil avec une certaine loi; et c'est cetteconfor- 
mité ou cette oiiposition ipii les rend ///o/'rt/r»)^/)/ Ijonnes 
ou inoralriitcnl mauvaises. 11 y a trois sortes de lois, 

(1) boi'Ue. Ksfdi f^ur reiili'iiileiiiPiil Innuain.Wwc II, > h. \\\lll. 



■-n; ii:cvKK< dk maink de birax 

luiilf hiKi. luis (ixilcs. Idis irii|iiniiiii. Les actions ne 
sont liiiniics c)(i niaiivaist's ilr Iciir nature qu'autant 
([U elles répugnent ou s'accordent avec les lois de Dieu : 
mais quelles sont ces lois ? sont-elles écrites dans le 
cieur <1<" tous les lioinnies ■.' ou ont-elles été eonmiuui- 
quées inniiédiatciueut à loiilrs Irs nations de la terre'? 
I (ans le jireniier cas, j(Mleniande pourquoi sij)cu d'iiorn- 
uii'S sont justes, s'ils ont la i-èule de la justice inqu-i- 
niée dans leur ;\ine ; dans le second cas. je voudrais 
«pi'on lue dit ipielle est la marque caractéristicpie à 
laquelle n(»us reconnaitrous la jjarole de Dieu ; car, s'il 
a parlé, il faut qu'il ait été entendu par tous ses enfants ; 
autrement, c'est lui supjjoser une ])i'é<iilection (|ui ne 
s'accorde ni avec sa lionté, ni avec sa justice. l>e plus, 
ce lanu'au'e divin doit être uniforme ; or trouverail-on et 
luniformifé et la safiesse des lois de l)u;v d;ins ces 
divers coiles barljares ipii se contredisent et ne s'accor- 
dent souvent (|u<' pouroutraj;er la saine rais<ui. Je crains 
hien donc, ({ue si la conformité avec les lois divines 
peut seule constituer la b<jnté de nus actituis et si la 
vertu n'a que ce seul fondement qui soit inaltérable, ji' 
<-rains, dis-je, (pie nous ne soyons forcés de convenir 
que nos actions ne s(]iit ni lionnes, ni mau\aises de leur 
nature, et (|ue la vertu et le vice consistant unicpienient 
dans 1 appi'oliatiou ou le ldi\ui(>, dont certaines actions 
sont suivies dans les divers pays, ne soient une affaii-e 
de convention, et se trouvent \arial)les suivant les lati- 
tudes. Si donc il est prouvé que ce qui est («Misacré 
coninu' vertu chez un peuple est regardé comme vice 
chez un autre, que devient alors la justice univer- 
selle ? Je j)ense ipie cette justice universelle n'est en 
l'tlel que dans notre esprit. Je ne crois pas que les 
rè.çles du juste et de l'injuste soient écrites dans les 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIyUES 203 

cii'urs (les liniiiiiics, ni ([ui- TEtrc suprême los ait révé- 
Kcsiiiimédialciiieiit à aiituii peuple, mais quand même 
elles ne seraient suivies mille part, elles n'en sont pas 
moins précises; leur vérité ne dépend point des con- 
ceptions des liommes Mais elles ont leur raison sut'li- 
santc dans les rapports (}ui lient les honnnes, il faut 
étudier ces rapports et OH y tniuvera la clef de toutes 
les vérités juorales, la rèule tixe de nos devoirs. Il n'y 
a point de sentiment inné qui nous éclaire là-dessus, 
mais notre raisonnement suflit et si nous voulons en 
faire usage, nous trouverons les lois qui doivent régir 
le monde moral. Mais avant de commencer cette étude, 
il faudrait se délivrer du joug des préjugés qui oljscur- 
( issent et tuent la raison : il faudrait ouldier toutes les 
notions fausses dont nos esprits sont iiuhus. Eclairés 
sur la vraie morale qui résulte des rapports, existant 
entre les liommes, rapports inaltérables et fondés sur 
la nature, nous aurions un fondement plus solide pour 
juger de la bonté ou de la méchanceté de nos actions, 
que les coutumes frivoles des divers peuples. Nous 
apprendrions à distinguer ce qui appartient à tous les 
hommes d'avec ce qui dépend du climat ou du sol, et 
séparant ce ipii n'est qu'accessoire et réglementaire, ce 
• jue le législateur a ilù donner aux circonstances loca- 
les, nous verrions partout conservé ce qui fait la l>ase 
<le toutes les associations et l(>s lois générales fondées 
sur les rapports primitifs. Ainsi nous acquerrions des 
idées tixes et solidement fondées sur la vertu, sur la 
justice universelle. 

Pour ce <|ui a rappni'l aux lois d'oiiininii. M. l.oiUe 
<d)serve avec raison que ce sont celles (|ui '>ul une plus 
grande inilucnce sur les actiijns d(»s hommes. En elfet, 
]nes(|ue toutes se règlent sur lacoutuuie et h-uis actiniis 



roi ■i':iM;i:- m. M.\rNi; ui; hiran 

jnuniiiliciTs uni puiir liut ilr se ((Hicilifi- r;i|i|pi( jlialion ilc 
la surirtr d.iiis laijucllc ils vivriil cl (Irvitri' la ii-itiijiif 
nu le iiirpris ilniit <'l!os no inaïujiieraicnt pas (i<> les cuu- 
viii\ silscdiiti'cvciiairiit aux usages étahlis ; cette crainti- 
csl ilaulaiil plus cClicacc ((u'ils sont plus assurés de ne 
|iiiii\(iir échapper à 1 Hpiuinii. taniiis (ju ils se flattent 
siiUM'iit il ('ludiT les Idis civiles ou de se ri'conciliei- 
a\ ce 1 lieu lorscpi'ils ont violé ce (|u ils appellent s(>s lois. 
I>e là, il suit (pie les nneui's s<int les meilleures ressorts 
du fjiiuveinenieul et (jue rieu ne peut les suppléer, et 
ipie leui' corruption entraine m'ccssaireiiienl la chuli- 
des empires. ■■ Quic/ lef/es sine moritnis r/i/i;r profi- 
cinii/ '.' » Puisque riiomme esl in\ incililemeni eidraini- 
par lOpinion, il faut tendre sans cessi' à reetilier ce 
nuide ; s il s'égare, les lionimes s'égareront à sa suite et 
l'ien ne (lourra les remmener, si on ne reinel le yuide 
dans la Itonne \oie. 

IMus les sentiments sont uénéi alises, jilus ils ap[iro- 
clienl d'èlre justes. L'amoui" de l'Iiunianitc n'est (jue 
l'amour de la justice. |)e (juols senliments élevés peut 
être susceptible celui (|ui n'est jamais conduit (|ue ])ar 
son intéi-èt parliculiei'ou celui de tidsou tels individus? 
il se passionnera toujours cl ne jugera jamais saiueun-ut 
des clioses ; rap|)oi'tant tout à lui. on à ceu\ auxcpicls il 
s inti'-resse, il se remplii'a l'espril de mille pri'jutjés 
ridicides cl croii'a voir dans tout ce qui contrarie son 
avantaiie le l'euversemenl de lout J'uni\('rs. Etendons 
notre inl('rèt siu' leS autres l'Ires, (|u'il tende toujours 
au liien du |dus ^i-and nondire, cl il se transformera en 
Nerlu. Il laul sans doute lieaucoU|> de force d âme pour' 
imposer silence a nos atl'ections |)ai-liculieres (pii tendent 
toujoiu'S à se concenti'ei', mais <lierclions sans cesse à 
1(.'S l'-telidre et didiolis-nous délies tant ipi elles seront 



NOTF.s RT DISCUSSIONS l'UrLOKOPHIQUES 205 

Iiurii(''os, si lions voilions ("'trc justes. Nous sonuiios partie 
(le notre espèce et non d'un autre iiidivi(iu ; notre inté- 
rêt le mieux entendu doit donc tourner au prolit de 
l'espèce, au iiréjudice de celui des ^larticuliers. N oulez- 
vous enipèeln-r la pitié, par exemple, de dégénérer en 
faiblesse, cénéralisez-la et étendez-la sur la société : la 
pitii' pour les lM(''cliants- est une grande ciMiaiiii'- |ioiir les 
lions ; ainsi on ne doit se livrer à ses sentiments <pi au- 
tant (pi'ils S(nit d'accord avec la justice, parci- ipie de 
toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le 
plus au hieii c-oininun. (>es principes sont rigoureux et 
p(?ut-ètre font-ils gémir les cœurs sensibles si fort 
portés à concentrer leurs affections ; aussi, n'est-ce pas 
dans lésâmes tendres ipie l'on doit cliercher la justice 
iiitle\ilde : cette vertu est l'ell'ort le plus sublime, le 
[dus admirable de la raison tri<jiiipbante de la sensibi- 
lité- ; elle mérite nos iiommages îi raison des combats 
ipiil a fallu livrer à son cn-ur pour y jiarveuir; mais 
riiomine juste sans effort me parait jilus digne de yi///^' 
ipie de l'tuaiif/cs. 



II 

NOTES SUR LA PSYCHOLOGIE 



NOTES SUR L ESSAI DE L ORIGINE DES CONNAISSANCES 
HUMAINES 



l" I, iiiiMuiiialinii, la iiii'-iiHiii'i' l'I la riMniiiismicc smit 
trois l'acultt's (listiiicfcs. l/iiiiai;iiuitinii n'xcillc la pi-r- 
(•oj)tioii iiKMiic et la itikI j)Vrs(>iitc, ([iiuiijiK' l'olijet qui 
l'a causée soitahsciil. La luéinoire rajjpclle les signes et 
les ciriiiiislaiiccs lie la [)i'rrc|(li<iu sans la rrx cillei', et la 
réniiiiisceuce ilonne la cmiscirnce (jn'im a ilejà eu cetti- 
jn'i'ccjitioii. Je conçois assez liien la distiiiclion entre 
1 i mai:! nation ! I i l't la iiicnKiirc i 2 1. (In iicnl a\ oir Ijcau- 
fl) ('.nii(iill;ii-. (',li. II. !; 17. I.'iiiiiigiii.ilinii a lieu iiiiaml une |ior- 
ceplioii, par la seule loree de la liaison ipie l'allenlinn a iiiisr 
eiilre elle et un objet, se retrace à la vue <lc cet objet. 

(â) Condillai-. Cli. II. ^ 18. Il y a des occasions où tous nos efrorl> 
se bornent à en rappeler le nom, qneliiues-iines des circonstances 
<|ui les ont accompagnées et une idée abstraite île perceplion... 
J'appelle mémoire l'opération i|ui produit cet elVel. 

l'.ondillar. f.li. II. § l!>. La conteinpialfon i-nnsislc à conserver 
sans interruption la perception, le nom nu les circonslances d'un 
objet i|ui vient de liisparailre. 



NDTKS l"|- rifSCUSSIONS PHILOSOI'HIQLES 207 

coiiii de méiiii>ii(' sans avoir d'imas-ination ; c'est-à-dire 
(|u'on peut très bien se rappeler les siiiiies d'une per- 
ception et les circonstances où l'on en a été frappé, sans 
avoir la jniissance de réveiller la perception même. Il 
semble même que ces deux facultés ne sont jiiière 
réunies. Les hommes les plus érudits n'ont pas souvent 
l'imas-ination la plus brillante. Ouant à la différence 
entre la niémoire et la réminiscence, j'avoue que je ne 
la sens pas. Il est impossible de rappeler des signes 
ovi des circonstances sins avoir la conscience qu'ils 
nous ont fra])pé précédemment. Je ne vois pas à quoi 
lion séparer deux facultés qui semblent ne faire qu'une. 
2» L'invention des signes arbitraires ou convention- 
nels de nos idées, est. selon Condillac, l'unique base de 
la mémoire. L'imagination peut réveiller les percep- 
tions et la réminisience (T donne le sentiment de leur 
préexistence: mais la nuMiioire ne saurait avoir nulle 
action volontaire ou spontanée sur elles sans le secours 
des signes. L'usage des signes favorise sans doute la 
liaison des idées (2); la mémoire des mots se réveillant 
entre eux réveille à leur tour les idées des choses ; mais 
Condillac n'a-t-il pas donné une trop grande latitude 
à ce pouvoir des signes artillciels, en disant (pi'ils nous 
rendi'iil maîtres de l'exercice de iiofre imagination? 
Ne faut-il p;is (|ue nous pensions aux clioses avant de 



(I) Cniiclilhif. t:li. II. S 2"). \.:i i-i'ininisrencp l'ail roconnaiire les 
perccplioiis i|iroii ii ili'jii eues 

• (2) Coiiilillac. l'.'i. II. .\iissilôt iiniiii Ihiiumh' loiniiii'nce j'i alU- 
cher ik's i<l('es h ilrs signes qu'il a lui-iiiêine choisis on voit se 
former on lui la nuMnoire. C.pllc-ri acquise, il coininence à ilisposer 
par lui-mc'rne de son imagination, il a sn lui donner un nouvel 
exercice. Car par le secours des signes nuil peut rappeler à son 
gré, il réveille ou du moins il peut réveiller souvent les idées qui 
V sont liées. 



ao8 



iKUVRiis D1-: MAiNi: i)i; hihan 



songer aux nuits (|iii les rxpi-illinit ? Soiiiiiics-ihnis |)lii-. 
1rs iiiaiti'i's (le iiuiis rajjpeloi' 1rs nmls ([lU' les clKjses? 
Lfs premiers sont plus coiiniioiles jhhii' traitci' avec les 
autres, mais pour nous-iiièiues, supposez (uie nous 
fussions privés du couiincicc îles Imniiiies. serait-il [)lus 
en notre pouvoir de ri'veiller les idées des mots ipie 
celles des choses? N'y a-l-il ])as en des idées avant d'\' 
a\oii- des mots? Je deiuandei-ai à .M. (londillac si ce 
poète (jui. à la vue d'une Ixdle campagne, i-ecoit une 
luultitinle de sensations et les compare instantam'-ment, 
si ce philosophe qui, j)énétrant la cause d'un phéuo- 
nn'-ne, l'st fra])])é conun<' d'un éclair et cuniliine dans un 
instant prescpn- iinlivisiide une l'otde d'idées, ont hesoin 
«les mots pour penser. Il \ a hien <les dirticultés à faire 
sur les opérations lilnes de notre enlendtMnent et je 
doute encore qu'un puisse toutes les lever parie moven 
des langues. 

'•i" Toutes les (i[)(''rations de rentendement diqiendeut 
les unes des antics ; elh's s Cugendrent récipro(|iH'nient 
et dans un certain ordre. Le premier anneau de cette 
ihaine est dans la conscience de nos perceptions. La 
lonscience, si elle est forte, jusqu'à nu certain point, 
produit l'atlontion, et celle-ci lie les idées entre elles 
et cinuMite ainsi les matéi'iaux de nos ((uinaissances il). 
Sni- cola. j"ohser\e (ju'il \ a >\i-\\\ sortes de liaisons 
d idi'cs : l'uni' est le proiluit de la n'^flexion. l'autre 



(I) lili. III. S -!•• loii^ nos liesoins licnnctil les lui.s :nix miUcs, 
el Ton en iiuinriiil loiisiiitTiT les perieplions roiiiiue une siiile 
il'iili-cs rondiinienl;iles auxquelles un rapporterait tout ee (jui l'ail 
partie île nos iimnaissames. Auilessus île eliaeune s'i'léveraienl 
il'anlres suites il'iitr'es ipii formeraient îles espères ilo eliaine. ilonl 
la loree serait enlièi-euienl ilans l'analogie îles signes, ilans t'onlre 
lies perceptions et dans la liaison que les i-ireonstanees, qui ri''unis- 
sent quelquefois les idées les plus .lis|iaratcs, auraient tonnées. 



NOTFS ET Dr^^CT.-siSTOXS l'HILOSOPHIyUKs l'09 

rctl'ct tlu liasar<l et des circonstances qui ont mis sous 
nos yeux certains objets qui nous ont frajjpés. La pre- 
mière n'appartient (ju'auv 1 inics (pii pensent ; eux 

seuls savent retrouver la chaîne cpi'ils ont formée et 
disposent par ce moyen de leurs facultés. La seconde 
liaison (1) l'ornu- seule les comiaissances tronqiu'es de 
cette foule d'Iiuiiiiucs (jiii n'uni jamais pensi' ; loninie 
«■Ile s"est faite, à leur insu, ils n'en sauraient retrouver 
la tiace ; aussi leurs idées se réveillent de la même 
manière (pi'elles se sont formées, uni({uement au gré 
de rinq)ulsion des ol)jets. 11 n'y a donc que l'attention 
qui produise les opérations libres de l'entendement et 
<jni coiistitiu' les agents moraux. La lùtison dr rir- 
conslancc conronrt avec la liaison de rr flexion, poiii' 
formel- le caractère des hommes (pii pensc^il, (pn:)i(jne 
celle-là doniiru' peut-être plus que celle-ci. (Juanf aux 
hommes irréfléchis, le tempérament et les circonstances 
décident de tout. Si notre caractère, nos idées, nos sen- 
tinu'nts dé])endent ])resque en entier de certaines 
liaisons formées en nous, malgré lujus, et selon les cii- 
constances oii nous nous sommes tronv(!'s, selon les 
di\ei'ses inq)ressions (|ni ont agi sur nous dans le cours 
de notre vie, si riionime le plus réfléchi, le plus attentif 
-ur iiii-mème ne peut guère savoir jamais si ses juge- 
ments sont conformes à la réalité des choses, ou bien 
>'ils ne sont ])as le résultat de ipndqui" liaison d'idées 

(I) r.li. m. ^ 28. La liaison îles plusieurs iilées ne peut avoir 
«l'autre cause ipic l'attention ipio nous leur avons libnnée quanil 
files se sont présentées ensemble : ainsi les rlioses n'attirant notre 
allentiou que par le rapport i[u'elles ont à notre tempérament, à 
nos passions, à notre éîatj ou, poin- tout dire en un mot. à nos 
besoins, c'est une conséquence que la même attention embrasse 
(oui à la l'ois les idées des besoins el celles des choses qui s'y rap- 
pnrlent, cl qu'elle les lie. 

M. IIK. U. ]. — !4 



210 il.VVUF.s Dl. MAINl t)i: lUIIAN 

foniiéc tlès sou oulancc et l'orlilici; par lliabidulc, iiniir 
SI' sauver <lo l'erreur ou des préjusics il passe donc sans 
cesse au creuset de la raison toutes les idées qui lui 
pai'aissenl le mieux londéi-s ; encore craint-il toujours 
l'iidliience des premiers i)rincipes, cl il si' sni-|)i-end 
souNcnl l'aisaiil des raisuniicincnts bizarres dont il est 
étonné d'avoir pu être un instant la dupe; (|UonJu,i:e 
d'après cela îles tolics, des erreurs de ceux ([ni vivent 
au liasard, sans jamais réflc( liir siu' eux-mènn-s (1). 

i" l/empii'c de l'inuiiiination linit dii celui de l'ana- 
lyse commence rl^ Il semide (|ne la vivacité soit 
]ii'cs(pu' toujours en raison inverse de la profondeur de 

la réflexion, l.e poêle et le philosophe s.ilil deUX per- 

sonuanes bien opposés. Ils abstraient cepemlant I un cl 
l'autre, mais chacun d'niH' manière bien dill'éi'ente. Les 
abstractions .1<- l'im onl pour objet des percei)tions. 
celles dl' l'anlie îles idiM-s. Le jiremier n'est pas maître 
de son attention ; elle est commandée par la vivacité de 
l'impression des ubjets sensibles; elle n'est pas dill'e- 

(I) Condillac, ili. V, S 53. Il n'arrive jamais ipio II- mciiie iioiuine 
puisse exercer également sa mémoire, son imagination et sa 
réilexion sur toutes sortes île nialiércs : c'est que ces opérations 
.lépenilcnt île Taltention lounue île leurcause el iiuecelle-i-i ne peut 
s'occuper il'un ohjet iiuà proportion du rapport ipi'il a à notre tem- 
pérament et à tout le qui nous louclie. i.ela nous ilpprend pouripioi 
ceux qui aspirent h être universels courcnl le risque d'écliouer 
dans l»ien des genres. 11 n'y a que deux sorles de talents, l'un qui 
ne s'acquiert que par la violence qu'on fait aux organes; l'autre 
qui est une suite d'une' heureuse disposition et d'une grande facilité 
cpi'ils ont il se développer. Celui-ci appartenant plus à la nature 
est plus vil', plus actif et produit des elTels bien supérieurs. Celui-là, 
au contraire, veut l'elVort, le travail et ne s'élève jamais au-dessus 
du médiocre. . 

(i) L'analyse et l'imaginalioii sont deux opérations si dilli- 
renleS qu'elles mettent ordinairement des olislacles aux progrés 
l'une de l'autre (seconde partie, section seconde, diap. XV, § iîS). 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 211 

i-eiite de cette iiuprossii)ii luème. Eiitrainé (ra]>ord par 
une rmilc (le sensations, il n'est ])iws à lui, il ne sait, ne 
pcnt (pie sentir. Kcvenu de ce premier délire, il ras- 
semble dans nn seul taltleau les perceptions ([u'il a 
reçues des objets divers pour les mieux contempler ; il 
prend de eliacfue objet la couleur la plus séduisante, et 
son tableau, seml)lai)ie, à la Vénus di^ Praxitèle, est un 
assemblage de grâces éparses et abstraites de (■Iia([ue 
l)i'auté. Son imagination seule abstrait, et son acte, s(ni 
))iit unique est de réveiller des perceptions; mais le 
pliilosopbe examine, compare, mesure, il écarte ces 
l'uiotions (pii trouiilent la vue et font trembler la main 
(|ui tient le compas. S'il toucln- une surface, il craint le 
rriMuissement des boiippes nerveuses et ne veut (lue 
mesurer des diiiiensinns ; s'il entend des sons, il ealcnle 
leurs ra|i]Mirts. I)ans tous les cas, limaulnation est 
ennemie <in [)liilosoplie ; elle est la maîtresse du poète. 
,1e |i,Lile lie cett<' iniaiiination ipii ne retrace (|u.e les 
j)erce[)tiinis séduisantes, eai- le géomèti'e mênn^ a son 
imagination particulière, mais ell(> n'est représentative 
(|iiedes (pialités matérielles ()U p)V'i)iii-rc\, comme dit 
l.oeke. 

'•}" La liaison des id<''es étant, comme dit iieecaria. le 
ciment (jni unit, la fabricjue de renlendement humain, 
ou, sidon tlondillac (Ij, le premier ressort qui donne le 
mouvement à tous les autres, pour qu'il v ait (juelque 
liberté dans ses opérations et que nous puissions dis- 
poser de nos facultés intellectuidles. il faut nécessaire- 
ment que nous ayons volonlaiicnn'iil lié nos idées ; or, 

(1) Dans les ili.\|iiln's l.\ et \. Condilliu- s'applique à distiiii,Mier 
les liaisons d'idées volontaires el celles ijui sont l'elTel d'une 
inipression éli-an^ére. Cli. I.\. !; "ti. Oes vires et des avantages de 
l'inia^linalion . 



2)4 



iKUVRKS DE MAINK llK lUHAN 



si iiiius le i'aisdils (jii('l(iiii'r(iis, ces cas ne sont-ils pas 
bien rares : 1" nous ne recevons des idées ou nous ne 
donnons quei(]ue attenlioM à ( rllcs (|ur nous recevons, 
iiu'autant (ju'ciles sont en l'apport avec notre disposi- 
tion actuelle, notre teinpéranuMit, notre étal, nos ]ias- 
sions. clioscs sur ics(pn'lles nous ne pouvons rien ou 
pres(jue rien ; 2" il parait qu'on ne lie jamais plus 
d'idées (jue lorsqu'on est ayité par <pn"lque passion ; 
alors les fiiires du cerveau ont une ,i;ran<le disjiosition 
à se mouvoir (>t tout ce qui acconq)a,i4ne l'oiijet de la 
passion se ioj^e avec lui dans quelque jiartie du cerveau, 
|)our s'y réveiller ensuite avec roiijet primipal. Ile 
pareilles liaisons n'ont rien de V(dontaire et nuisent au 
contraire à l'activité de l'entendenn-nt. (leiiendant ce 
sont celles ipii sont les plus l'retjuenles. Donc, pour 
former des liaisons d'idées V(dontaires, il ne faut être 
aninn- d'ain-une passion : mais cette disposition l'sf la 
plus contraire à la |)ro(lucli(ni des idé<'s ; H" toutes les 



liaisons <ridées, cpn' nous avons faites dans i entame. 
et d'où dérivent tous nos préjugés sont aussi conti-aii'cs 
à l;i iilieric de i'eidendemeni ; cependant, cond)ien 
sont-elles difliciles a délruii'c, et, malgré nous, sans 
niènn- (pn' nous imus eu apercevions, comliicn n'ont- 
elles jias dintlneiice sui' noire vie! Voilii, ce nu' sem- 
Ide, de foi-ls ol(sta(des .i rexercicc des opérations 
voloidaires de l'enlendenn'iil. mais il laut p(;ser' sur- 
tout sur- ce que nos idées sont loujours moditiées j)ar 
notre lempérauM'ut ; idles prennenl nécessairement sa 
teinte, de sorte que, dans les ( iioscs (pii concerm-nt 
riiomme particulièrement, nous ne |iouvons guère 
jamais nous assurer (pn- nos raisonncmeids ne soient 
pas altérés pai' notr<' manière d'èlre, tant, dans lout ce 
qui a rajijjort à la moi-ile, nous siMunn-s peu libres de 



NOTES El' liIsrU.SSIOXS PHILOSOPHrCiUES 213 

lier les idées; dans les sciences exactes, et qui n'ont 
pas de rapport direct à nous, il semble que nous pou- 
vons iiiiriix disposer de nos facultés, cependant l'ima- 
gination ^ joue souvent un rôle dani:ereux: elle vient 
se niêlei' aux comlyinaisons aljstraites et détourne 
l'attention. Pour réussir dans quelque science que ce 
soit, il faudrait' être le maître de son imagination. C.on- 
diUac dit qu(> les signes de convention nous donnent ces 
movens ; cela peut être vraijuscpi'à un certain point; 
mais ,1 l;i rii:iii'Ui- je crois et j'éprouvr (|ue cela est 
iinpossildc avec certains cerveaux. Il faut noter que 
nous croyons souvent condnii'c notre imagination lors- 
(|IH' nous sommes entraînés par clic. 

Au surplus, M. Condillac ne donne pas assez, ce me 
scmide, au niécanisnu' pliysi(|u»' des idées. 11 sendde 
insinuer (|ue nous les ])i-o(luisons par un acte de notre 
Miloiiti'. et croire qu'elles ne sont pas des résultats du 
niouM'Uienl (les )ii)res du ceivean ou de (pudque chose 
sem]»lal)ie, <ar autrement il ne dirait pas dans sa 
mélhodf II ipie lorsqu'un tire di' son pi'oprc fonds des 
idées (pii ne sont (ju'à soi, des conceptions heureuses, 
il faut alors rentrer en soi-même et réthM'hii- sur ce 
qu'on épi'ouve, remar(|uer quels sont les ol)j<'ls qui 
nous frappent, dansée mnineiit, la manière dont l'esprit 
est alfecté, le pi'oi;rès de ses idi-es, en un mot, toutes 
les circonstances ([ui ont pu faire naître une pensée 
(pi'on ne doit qu'à sa pr(i]ile n'tlexion. qu en s id(S(>r- 
vant de la sorte, on découvrira (pielle est la marclu' de 
son esjirit et les moyens les plus pr(q)res à le faire 
réfléchir (1) ». Tout cela serait fort hien, si on pouvait 



(I) SoiMioii II, rliii|i. III, .'i5-l-. La cilnlion n'est pas exacte litlO- 
l'iiioincnl. 



il» «KUVRES DE MAINK DK BlUAN 

imifcf l'élat piopi-e ;i la i-i-llcxioii, mais s'il (■lait pmuvo 
l)ar rexpcrii'iicc iju il lient à une i-ertaiiu' «lisposition 
dos oi'iiiines sur la(|u<'lle nnus ne pouvons rien, à ([uni 
nous servirait dOliserver (_"e (pu* nous taisons lorsipic 
nous venons à réfU'eliir. Je ne sais coninuMit sont les 
autres esprits ; (juant au uiien, j'avoue (piil n'est point 
à mes ordres. Dans certains inouients, il va assez hicu ; 
il s"appli(|ue avec fruit ; il a quelques idées (jui lui 
vieuneut, je ne sais oouiuient ; dans d'autres, j'ai heau 
le pi'esser, je n'en tire rien du tout ; c'est un instru- 
ment (pii se monte ou se dt'monte par des causes ind(''- 
pendanles de ma V(j|ont('. Son allure est trop inégale, 
trop variai)le pour (pie j'esp(''re de la r('i;lei' en Idljser- 
vant. En un mot, si la marciu' de 1 espi'it tient à des 
causes physi(pies. nous ne niodérei'ons pas 1 une sans 
être luaiti-e des autres. J'(»l»serve de plus (pie si num 
teiupéranient est déréglé, le malaise d(> mon corjis fait 
(pie je suis mécontent de mes i(l(>es ; elles ont heau se 
présentc^r. ma voiont('' ne les adopte [)as; or. pour tirer 
(pi(d(pie fruit de ses idt-es, ou |iour les pr('senter au\ 
autres, il faut les épouser, les loger en. sui. Mon es[>rit 
a ses brouillards, .son temps serein : pliysi(pie, tout 
cela! I.,a métapliysi(pn'. comme la traitée (londillac. 
est très curieuse, il est iieaii d'analyser les facultés de 
l'entendement liumain, d'assignei' le domaine de (dia- 
ctiiie, de suivre lenis progrès, de deroii\rir comnient 
le langage étaidit la sn|)('riorité d(; liiomme, cinnment 
il pense, comnn'nt il a des idées générales avec le seul 
secours des mots; mais voninic cpie nos cminaissances 
nous apjirennent à conduire notre espi'it. à jr maitri- 
ser, c est une jn'étention trop (-levée. i)u reste, je parle 
selon moi. Heureux ceux (pii éprouvent le ((mtraire, 
pourvu i|n'ils s'assurent c|n ils mènent leur imagination 



N'OTES ET I)I>cUSSIONS l'Hir.OSOPHIQUES SIS 

et ([iTils n'en sont pas menés, et (|ii'ils ne ennlnndcnt 
]»as l'acte de leur volonté avee des mouvenienls plivsi- 
([nes ([ui leur ])laiseiit, mais ([ni sont exeités par des 
<'aiises étrangères, chose dont il est pent-.Mic diriicile 
<le s'assurer ! 

L'iinajiination, dit M. d'Alemliert, a dn venir ajirès 
la laisou dans' l'ordre de nos facultés, car la raison, 
par les deiMiières opérations (pi'elle fait sur les objets, 
c.indnit en (]uelipie sorte à l'imagination. Les o])éra- 
tions de la ])remière ne consistent qu'à créer des états 
généraux ([ui, séparés par l'abstraction de leur sujet, 
ne sont plus du ressort immédiat des sens. 11 semi)le- 
rait, d'après eela, que le niétapbysicien et le géouiè- 
he sont renx ipii ont le plus d'inuiginatiou. Il nie 
send)le (pie cette espèce d'imagination, (pii présente 
les corps dépouillés de leurs ([ualités matérielles, est 
bien éloignée de ressembler à l'imagination dn ]>octe. 
•l'ai remar(pu" ci-devant leurs dillérein^es. L'une dépend 
uni(pHMneid de la force de l'entendenu'nt et jieut s ac- 
(piérii' par l'exercice, l'autre dépendante de lOrganisa- 
lion tient |ilns à la sensibilité des organes. Si on con- 
sidèi-e l'imagination comme la mémoire des objets 
sensibles, il est évident (pi'elle n'a aucun rai>port avee 
la laison : ce sera une l'a(ult('' indépendante de toute 
activité de l'àin(>, elle tiendra à la seule mobilité des 
libres. Si, comme l'enlend d'Al(>ndiert, on prend 
l'imagination pour la lacnllé (pii crée en imitani, 
celle-ci suppose la prennère, et si la rétlexion concourt 
ici, avec le sentiuu'nt, le sentiment du moins domine 
et la réflexion ne join- ipi'un r(Me secondaire, tbi ne 
peut donc j)as, ce me sendilc, comparer l'imagination 
d'un poé(e avec celle d'un géonn''tre. L'un dépouille 
son objet et l'analyse ; l'autre le compose el l'emlxd- 



ilii 



(IIUVRF.S DK MAINK IJK IIIKAN 



lit, et ri'llc ililtV'iTiirc iiirllic doil ;issii:iiei- tr rang de 

I iinai;inati(Mi (|ui lient an seiitiniciit ol df relie (|ni 

II est i|ne le produit de j'entendonienl. dette clerni«''i-e 
iiiia.iiiiiation n'est autre ciinse (|ne la raison même, dune 
elle ne peut pas avoir ]u<'-(i''(!é la [U'eniièic ]iuis(|ue le>. 
Iiouunes ont eomincncé de sentir avant de raisonuei-, 
et cela est l)ien prouvé par l'cxoniple des peuples ipii 
se sont éclairés. \.;\ poésie et les arts libéraux ont été 
cultivés avant la pliilosojdiie. à Athènes, comme en 
Italie ; Pétrarcjiie, le Dante, ont existé avant la renais- 
sanr-e des lettres et la cliute de l'emjiii'e d'Orient. 
Mallierlie lut le créateur de notre lan.uue et oii\rif la 
carr'ière aux piiilosoplies (pii l'ont perl'ecti(jnnée et 
immortalisée pai' leurs écrits. Les poètes ont toujours 
l'orme les lanpies, et les philosophes, ([uiont besoin des 
lanqui's pour jienser n'ont [lu venir (|u'à la suite des 
])oètes. H me send)le donc beaucoup plus conl'oi'nie à la 
nature et à l'expéi-ience de penser, «pie l'imauination 
précèdi' la raison dans Idi'dre de nos facultés. Les 
bonnnes ont tous plus de p)ùt et de dis[iosition ]iour ce 
ipii tient au sentimeid i\\u' pour les coni'eptions abstrai- 
tes ipii sont si l'orl i'doii:iii'"es des sens. 



II 



ILOTES SUR LE TRAITÉ DE LA I^IATURE DES AI^IIVIAUX 



l]n vain, ce nii- semble, l'ei-a-t-on des eilbrts poiu' 
expliijuei' j)ai- des habitudes acfpiises les divel'ses opé- 
rations des animaux, lin ronnail roriuini' des habitu- 
des, mais ne pouvant rendie raison de ce ipi'on ap|>elle 



son:^ i;t Di.stus>ioxs philosophiques 217 

i/is/itic/. (III niiiir mieux l'ii nier rpxistoiicc (juc di- con- 
venir (inoii i^iHHc ce (|iril est; mais pounjiioi no 
ci'oirioiis-iKiiis p;is <[iie la nature a (loiim'' aux (liU'éi'eii- 
tes espèces (l'aniiiiaiix tunt ce (|ia est nécessaire pour lu 
[ipopajiatiou et pour la conservation îles imlividiis ipii 
les composent? S'il en est ainsi, comme font iinns [utvi 
à le croire, i|uelle difficulté y a-t-il d admettre (pie tous 
les sentiments ipii tendent à ce liut sont nécessaires et 
innés".' Si on pouvait se dispenser d'admettre des prin- 
cipes occultes, il faudrait sans doute les l'ejelei-, mais 
nous ne sonnnes pas assez savants i)oui' donner à tout 
des causes palpahles. J'avoue (|ue l'assurance de M. de 
(londillac sur le sujet ul)scur (|U il traite me parait 
l'Iniinante. .Ii^ ne Auis pas ipr^Ue soit si liieii fondée. 
Comment, en elfet, ex[)li(pier par des idées ac(|uises 
tous ces mou\ements, ces atl'ections si particulières (pie 
l'iMi reiiia!(|iie dans les diverses espèces? Qui est-ce ipii 
a ajipris aux oiseaux à faire tous leur nid de la même 
manière? Qui est-ce (pii a appris à la tortue à caclier 
ses oMifs dans le sahlo et aller les retrouver au jour 
précis où ils doivent éclore? ('.«nidillac cnnilmt Hulfim 
sur ce ([u'il veut expliipu-r par des principes mécani- 
(|ues et matériels les upératious des animaux; il parait 
cependant s'accorder avec lui sur un i.iincipe esseu- 
liel, savoir, (pu' tous les niouxements, toutes les affec- 
tions dans l'homme, ([ui paraissent les jilus natui-idles 
et privées de réflexion ne sont (pie des hai)itudcs acipii- 
ses ou contractées dans le principe par la réflexion. 
Si iM. d(> Hnlfoii avait étendu ces principes aux hètes. 
il serait d'accord avec son antagoniste, mais eraitrnant 

(1) Condilliic. Tniiti: lies (iiiimciiir. cliap. 1, II, III, I\. Ainster- 
(lam. 17.").">. 

(i) liiilVon. in-i". I. IV. p;ii,'es -J3. 25. :i(i. 41. 



âi8 



ii;OVRES DE MAINE DK HllîAN- 



(lo «•«hiIiiikIic (les natures si npposi'-os, il a eu rccmiis ;ï 
un iiriiiripc (liflV'i'ont poiii' les animaux ot jii'cnant un 
milieu cnli-c Inpinion de l)i'srai-t('s et celle des Sclio- 
)aslic|ues, il a attcihué aux hètes mi pri-tendu sens uuité- 
rii'i \i:\v lei|nel il ex|)li(|ue leurs aitions eu partie méea- 
ni(|uemeMt, en partie siùriturdiement. (J'est contre ce 
sous matériel (pu- M. tlondillac dirige ses niijcctions. 
mais il me scndde (pu' si ! un ((imjiose trop et multi- 
jdie trop les uinycns, l'autre simplilie troj) aussi et 
jxMit-ètre cont'ond-il deux prini-i|)es l)ien dillereuts ? 
Ponr(pioi ne penserais-jc ])iis (piil existe un prin(i[)e de 
senlinienl romninn à t(nis les êtres oriianisi'S et (pii se 
moditie difliMemnieiit selon la <lill'éi'enre des orsanisa- 
tious, une Ame sensitive (pii sei'ait comme um' foi'iue 
lilastiffxie (pii xcillerait A la conservation des indiviilus 
sensildes, ai;issaid dans tout le sxstènu' nerveux, se 
portant partout oii son action serait nécessaii'e. dilatant 
I oriiane, le resserrant s(don rim|)ression d<'s objets 
analogiK^s on conlraii'cs à cet oi'uaiic, elle niodilierait 
ainsi tous ses umuMMnents et serait le primipe de 
toutes les liaiiitmles jii'inutix'es. (le serait elle (pii serait 
la première et la seule instituliic<' des êtres oi'uauisés. 
A sou école s'ajiju-endraient tous les mouveuH'uts 
nécessaii'es ])oni' s'ajiprocin'r des oi)jets agréables, fuii- 
c(Mix ipd ]icn\ent nuiie, en iiii mot font ce ipii fend à 
la ionser\ation. (letti- Anu' sensiti\e ne i(dlécldrait 
]Miint : suivant aveni:l('Mnent la dii'ection ipu' la natiu'e 
lui donm', (Ile rem|)lirait son luit n(''C(>ssairenient. 
Impi'imc'e dans l'endn-yon dès (pi'il est f'oiMué, (die 
serait encoii' le seul prim-ipe d'action dans le fœtus, dans 
1 enl'ant ; (die le conduii'.iit jns(prà ce ipn' ses organes 
fussent iiien assui-és. In principe dillV'i-eid (i'(dle et 
bien supérieur se dé\(doppci-ail dans l'homme, mais 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUKS 219 

il aurait un doiiiaiiio séparé; le priiicipc iiitclliucul 
gouvernerait l'esprit, l'Ame sensitivc eoutiiinerait à 
veiller sur Ir ciu jis. (>ctte dernière serait la seule liiicr- 
triee des bètes et de l'enfant: elle ne serait dans 
l'homme raisonnahie (junn jnincipi- snltordonné et 
([uoiipie eominandant dans rimninn' ]>ii\(- de raison, 
elle serait foreée d'obéir à un principe plus relevé (1). 
Je conçois ([ue, par cette hypothèse, on pourrait don- 
ner la solution de ])lnsieurs difficultés insurmontables 
dans les systèmes de Bntfon id de Descartes, et conci- 
lier les opinions de <es deux grands boinmes. Si 1 âme 
sensitive et l'ilme raisonnable sunt deux substances 
distinctes, c'est \nnliiir <-iinl'(indi'e la milnre des (dinses 
<pie de vouloir expli(pier par l'une ce ipii appartient à 
l'antre. Lors donc cpie M. Condillac (2) s'accorde avec 
lîull'nn à dire (jue toutes les habitudes ac(piises sont [>' 
priidnit de la rèlli-xion, id i|ne les nioUM-mcnts qui 
|iaraissent les ])lus naturels sont le résultat des expé- 
riences et observations butes dans le pi'cmier Age. «[ii il 
assimile ces leeons de lànie sensitive à celles que 
donne la raison dan-- la suite, si bien (pi'il prétend (jue 
la meilleure xnie pour nous instruire serait de conti- 
nuer connne la nature nous a fait mnimencer, td de 
nnns ciindniiT dans la reiluTcbe de la vérité de la 
nu"'nH' manièi'c i|ue nous exercinns dans le connnence- 
ment nos iaenlti's, bn'S([in' nous avions ])our maîtres le 
]daisir (d la douleur, il me sendile ([u'il lonipare mal 
à propos les o[)érations vcdontaires de la raison avec les 
opérations nécessaires de l'Ame sensitive, car enfin dire 
que l'eid'ant apprend à voir, à toucher, à se nmuvdir 



(I) La l'onlaiiio. Lettre a Madame île la Sa/i/ière. 
{■2j ('.oiiiiilliu-, i' partie, cli. I. 



til) iKrvUES DlC MAINK l>E lilUAN 

ilr l.'i iMi'-liM' iii;iiii<'i-c (|iril ;i|p|ii riidiM iliins l;i snilc à 
(•liidirr \i's |iiiii(ii)cs ciclii's lii' la nature ; dii-c (jnc 
I l'iilaiii T c'sl làuc (II' la it'tlcxiuii. n'est-ce pas tmit eon- 
l'cindre "/ A[i|ieliiiis-eii à nuire |)r(i|ire e\|)('Mience, et 
nmis li'(iu\ ernns iMiciiiT i;n nuns-inèine le princi|ie i|ui 
nmis eundllisait dans renl'aiice, celui i|ui conduit les 
animaux: nous retrouverons cet inslinct (|ui veille sans 
cesse à notre consei-valion cl i|ui nous l'carle du danger. 
(jnelle réflexi<in nie l'aut-il pour l'ernn-r les yeux lors- 
(pi'iuie linnière ti'op vive atl'ecte mon oriiane ou pour 
ramener le cindre de i^ravdi' de inmi cor[is loi'si|u il 
séloiuiie de la ligue droite"/ Tout ce (pii hiesse I oi-gane 
le l'orce à faire certains nniuvenients pour se garantir, 
l/ànie sonsilivi% toujours éveilh'c, se poi-le [larloul où 
son secours est ni'cessaii'e. I"jlle agit à coup sur et sans 
tàtonni'iiient. tandis (pu' la réflexion se fraine lente- 
ment, mesure, cotujiare. I>e priiwipe de notre conser- 
vation, jilus prompt i|ue I i''<dair, a une action inslanta- 
iiée. Heeonnaissons la sagesse de la nature. est donc 
lAme seiisitive (pii a aj)pi'is à l'eulant à assurer s(>s pas. 
à disci'riu'r les olijets; elle a lail pour lui loides les 
premières expérieuees, et la réflexion ne .jiiue aucun 
rôle dans cette pi-emière ('ilucation jusipi'à ce (pie les 
organes soient |iai'veuus à leur degré de jiert'ecfion : 
1 àme sensitivc est seule occu|)i''e; (die agit sans relâ- 
che et l'Ame raisoniialde n a encore aucune activité. 
L'usage de la liaison commence lors(|uc lédmation de 
rallie sensitivc est achevée : i(dle-ci se repose à son tour : 
les mouvements (pi'fdle a imj)rimés j)ar sou action couti- 
uu(dle et répél(''(î dans l'enfauee. s(> font ensuite comme 
d Cux-mèuies, ef les fihres retiennent les (h'tei'mina- 
tions (pi'(dles ont rcQ-ues et la raison veille à son foui-. 
Heureux les lioinnies oii (die u'esl jamais assoupie ! 



NOTKS ET DISCUSSION-; PHILOSOPHIQUES 221 

L,> (K'sir -'t l'avcrsinii s.mt les causes du piviaici- 
Hl'o'rt animal, l.cs esprits se portent dans les nerfs' ou 
s, Ml irli:,nl; les muscles se gonflent (.u se relâchent ; 
les membres sélend.Mit ou se retirent ; l'animal se ment 
.,„ ^arrête. Si le désir est suivi d'un .•ncliaiiu'inenl de 
fantômes, lanimal pens.., délil.ére, veut [Hohbes). Par 
fantôme, Hobhes entend letfet de la sensation, un la 
représentation fait(> dans l(> cerveau, à l'occasion de 
limpr.-ssion faite sur l'organe. I.'aversion on le désir 
dans l'enfant sont des mouvements de l'Ame sensitive. 
Les ol)iets .pii ont rai.port à diacpie organe occasion- 
nent un sentinn-nt agréable: l'âme sensitive se porte 
vers l'organe et détermine le inonvenientvers cet objet. 
Si l'objet <>st nuisible ou si son action n'est pas en rap- 
j.ort avec l'organe, cet organe se raidit, se retire, et 
TAme sensitive cherche aie préserver d'un contact dan- 
gereux. L'aversion el le désir. .,ù la détermination des 
oruanes vers les objets est en sens contraire des objets 
approj.riés ou non à ses organ.-s, sont donc des mouve- 
ments aveugles, nécessaires, et .pi'on appelle mécani- 
,,m's, .pioi.pi'on soit bien éloigné de se faire nue idée 
claire (lu i)rodigieux mécanisme de la sensibilité, mais 
conunent ces sentiments aveugles deviennent-ils dans la 
suite des sentiments raisonnes ? A m(>sure(pie les orga- 
iH.s se fortilienl. l'âme commence à connaitre rol)jet 
■ luelle ne faisait (|Ue sentir ; les sens s'aident iniilm'lle- 
uient ; ils einbras>enl plusieurs parties de lobjet. ils W 
voient sons plusieurs faces, les libres .lu crvean ayant 
ac(piis i)lns de consistance, retiennent mieux l.-s délei- 
minali(uis. La mémoire cominein-e â avoir lieu, et les 
impressions, excité.-s auparavant par la prés.Mi.c de 
1 objet, s'v conservent maintenant, lors même .pu- 1 obj.'t 
n'aJil plus; l'imagination le reirace et «e fantôme 



2ii (KUVliEs m-; MAINK IJK BIKAN 

carcssr ou ii|i<)usm'' |iar rllr. lui ilc\ii'nl jilms clici' ou 
odieux. I.i's liliirs ;i]i|ifu]ii-ii'('s ;i Ici oliji't, l'iir.iiiiiTS j);u- 
l'ini.ii;'iuiitioM, ;ui|ui<''i-cnt plus de larijiti' à se luou- 
voii-. Alors l'objet lia plus besoin ilaii-ir; la iiioiiidi'e 

a|i|iareil(i'. i|ui I ailliolice. excite le iin^iiie nioU\i"llleiit 

(|ue sou action. 1 animal fuit on se i-approelie ( 1 • 

Si Vous su})i>usez de plus (pi'il y ait dos siaiies d'ius- 
titntion. des noms cpii desiuiient des objets, la mémoire 
disposant de ces sii^nes pourra s Cxercer à son i:'ri' sur 
ces noms, idie les rappellera ((uantl elle voudra et le 
nom réveillera I imagination (pii reiuxiNclant ainsi fré- 
(pn'ininciil les inipri'ssioiis les renforcera davantage. 
L imaL:inatioii ('-tant ainsi exerec-e et lanimal en dispo- 
sant à l'aide des sii:nes d'institution, eili' poui'ru retra- 
cer des objets, peindre des circonstances, créer des fau- 
tùiues sur le modèle de ceux ipii l'ont l'l'a})pép et par ce 
moyeu j)ré\i)ir ce (pii peut arriver et préparer de nou- 
velles imju'essious (pi'elle sauiM d'avanci' ou fuii' nu 
reclierclier. Voilà donc rencliainement des fantômes 

(|ui solil les mofiMirs <le sa \olonti' cl de ses (IT'sirs réflé- 
cliis. 

Il y a pour les lionimes une cerlaine pleililllde d'exis- 
tence ipii les avein:ie sur rexistence mtjme et ([ui k'S 
empèclii' de Sentir comiiieii ils sont di''peijdaiits dans 
cet étal, (lu est assez porté- à croire cpi on est maître 
(le ses idées cl de la directi<jn de sa \(il(jiit<'' ; on est 
comme ou veut être, et o\i croit être ce (|U ou v;'ut ; 
mais 1 liomme (|ui n'existe (|u à demi par la faiblesse de 
sou lempi'ianicnl sait mieux à i|Uoi s'en tenir sur li-xis- 
tence. (Ictmbieii d'édals di Hé'renis par lesipnds on passe 

(1) ISonncl. rh. Wl (-2(i8-i70) et rh. XW-.WVII. (i|iinioii de 
Monlesqiiicii sur l'.'mio îles IxMcs (71;"). "Ki). 



NOTIiS ET DISCUSSION^ PHII.OSOHHI4IES 



223 



succrssivciiioiit priulaiil U- .uiirs dr ICxisIriMT, tantôt 
haut, tantôt has, tantôt rlcvr .)us<|ii"aurii-l . tantôt rani- 
panl aans la tango. Cotte imagination iMfonccvaijlc est 
un pn.téc (iiii prrn.l toui' à tour la forme d nue déesse 
et celle dune lurie ; au milieu de ces vieissitudes. il 
est cependant un certain inniit vers le.iuel nu gravite ; 
on s'en écart? souvi-ut, mais on y l'cvient. C'est ce 
point (pii <létermine la forme du caractère et de lesprit 
,.| (pii sert de [)<)int lixe pour se comparer et se retrou- 
ver. Tnus les hommes, Jimagiue, varient jdns ou 
moins: ils sont au-dessus <m au-desscms de leur uns- 
sion, mais ils y reviennent, après sVn être écartés. 
Les "i-ands génies sont sur un ton très haut, et leurs 
excursions les élèvent encor.- plus haut. L'homme 
médiocre a aussi ses excursions, il n'est pas jus([u'au 
sot ([ui n'ait la sienne, (pii dans certains moments ne 
t.uuhe par hasard presipie à la sphère de Lhomme 
d'esprit,; lesespiits sont eouimeles halauciers des pen- 
dules. On peut leur fair.> parcourir par une impulsion 
,1e plus grands arcs, mais ils reviennent hieutôt à celle 
(pu' l'horloge a déterminée. 

i,e premh-r i)as cpie Ihonuue fait pnur s.ntir de son 
ignorance, lui fait franchir les hornes <le linlini en le 
portant vers l'être ,les êtres, veut-il faire un pas ,le 
plus vers ce tlamheau qui luit dans l'innuensite, d ne 
trouve amuu sentier ; il faut ((u'il le voie à la distance 
iuhuie où il est, sans pouvoir eu approcher, semhlahle 
;i un voyageur égaré .p.i aperçoit dans la nuit une 
lumière qui lui iudi(iue un asile, nuùs dont des précq>i- 
ces et des montagnes le séparent. 



s;* iKUVRES DK MAINI-. IlK BIRAX 

III 

NOTES SUR L'ESSAI ANALYTIQUE DE L'AME 



I. Lii lihcrtr est le jxtuvoir d'atîir O()iifoiiiiciii('n( ;uix 
(IrtcniiiiintioMs (le la volonté ; la voli)iit('' ne sc(l(''t('i-iiiiiic 
t|iit' sur l;i iicicrption des motifs ; ces iiiotils sont 1rs 
sciisalioiis aiircaMcs i|iii t'oi-incnt l'ohjct (Le 1 activité de 
rallie ou (le ralfciitioii (1). Ailiiii'ttoiis l'iiy^iothèse du 
inécaiiisiiic des liliirs sciisililcs du cerveau. Sii])posoiis 
(|iie les sensations ne soienl que des résultats des niou- 
veiiients des iilires, leur rajuiel sera la reproduction de 
iiioiivenients semhiaides à «'eux (|ui ont été iiupriniés 
jiar les ohjets. A c<'i'laiiis inon\enients sera attaché le 
plaisir, à eerlaiiis autres la douleur. Maintenant on peu! 
snp[)oser (|ue l'ànie (>st horm-e au seiitimeid (|iii est la 
suite du nioiiveiiienl (les liiires, sans exercer aucune 
action sur ces lihres el alors (die sera [iassi\e, ou hien 
i|ii elle réauit sur les lihics sensibles et aut;inente ou 
modère rintensih' de leiiis mouvements (2). l)ans le 
Jireniier cas. l'ànie est (leslihli'e dr liMl(e acti\iti'', n'esl 
pas antre chose (pie spectatrice de ce ipii se passe dans 
le cerveau ; dans le denxiéine cas, si la iv'actioii est pro- 
portionn(''e à I action, 1 aclixili' de I ànie sera suhordoii- 
iiéc à l'action des ohjefs et l'attention (pii est le r(''snltat 
de cette réaction sera dépend an te de rimpressioii,(| n'aura 
t'aite l'ohjot sur les lihres sensihies. .\]ipli(pioiis ceci à 
la ///y^;7("'. Si, eoinnie reiiseii;in' Itonnet, la lihert('' n'est 



(1) llonnot. (11. .\ll, g!; 117, U8, HU. 
|2) llonnol, cli. XI (i:i5). 



NOTES ET DISCISSIONS l'HIt.OSOPHIQUES 225 

,|u.' le poiivulr (l'adr, <"t«iur l'a. lion s.- I)0iii.' aux iiimi- 
vciiiciits (les in.Miibn's, ocfasioniiés par la vol<>iil«'', ilnc 
laiit ciitciKli-i'par iàqnecc pouvoir piiysniin', ipii it''suil«- 
lie l'organisation mèiiic, et dans ce sens, les anniiaux 
1rs plus lias de l'ôchoUo. les zoophylrs, les plantes 
nuMin'S ptMit-(Mn' sont lilti'os (1). Mais qu'a de coiuniMU 
rrttc acception avec ce (pii nous intéresse : la moralité 
des a.tions .' Il faut doue entendre dans cette hypothèse 
laction di' rànic non sur les membres, mais sur les 
libres mêmes du c(>rveau (2). Il faut <leniander si l'âme 
peut en vertu de son activité aui;nienter l'intensité d(>s 
monvenieuts, non pas seulement, avec une lorce propor- 
tionnée à l'action actnelle des objets, mais si à ci's mou- 
vements actuels elle ne peut jias en opposer d autres, 
<pii soient aiitauoidstes de ceux-ci. Par exemple, si lors- 
.pinn objet excite dans les tibl-es le nionveniei\t (|U1 
constilue le plaisir, l';hne j)ar son activité ne peut j.as 
transporter ses forces sur d'autres libn^s représentatri- 
ces des circonstances désagréables (pii ont suscité ces 
nu>uvenients dans un a'iti'c t(>mps ; si l'âme n'a jias ce 
pouvoir, j<" dis (pi'il n'y a pas de liberté dans les déler- 
minations et (pie l'iiction est anssi nécessaire i|ne la 
force avec laipndle nii [joids placé ;'i l'extrémité du bras 
le plus lont;- <ln b'viei' entraine la résistance. Bonnet 
relève d'un ton al'lirmatif la définition de Condillac, 
en disant (pie la liberté n'est pas le pouvoir de fane ce 
«pidn ne fait pas. on de ne |ias faire ce (pi'on fait (H); 
il veut «pie la liberté ne soit jamais ipie le pouvoir 
d'auir (il. Mais pourcpioi ne serait-il pas aussi celui de 

(I) lîoniK-l. eh. Xll (15-2. iri:t). 

(~>) Id. oh. XI (IHo). 

(8) CoïKlillac, Traité (les spiisti/ioii", 1- II, p. à7S. 

(i) Monnci, cli. Xll (UiT, i;iS). 

M. DE B. 1. — Il 



IIX'VHKS DR M.MSK DK HIIIAX 



III' pas apir '.' Lorsiiu'iiii liniiiiiir l'sl i'iiti-,niic'> m di-sccii- 
ilaiit rapidi'iiiciil mii' iiiontagiir. |)(iiir(|iini le pouvoir do 
s'arrtMcf ne serait-il jias un aftciir pnissaiicc li!)ro ?ll 
faut. I(>rsi|ii(' j aizis, (pii- j aie le jxiuvoird'auir autrcniiMit. 
saiis(|uiii iniiii aclioii est iK'ci-ssairc cl iir peut m ("'ll-c- 
iiuputi'c. La lilicrté scia lioiic dans le poinoir de ne pas 
auir on dans la eonsciencc ilv ce ]>oiivoif. coiiinie dans 
lepinnoii' d auii'. (tu peut cliaiii;cr le sens des mots, 
mais les choses n'eu sont pas moins récdli's. Les vérités 
de sentiment sont à l'ahi'i di' tout sopliisinc. 

2. L'analyste me parait a\iiir cont'ondn, dans tout sou 
livfc. les opi'-iations de i'ànic |)ciisaiite avec les all'ec- 
tions dn prineipi' vital, dont les modilications variées se 
nioiitrciit chez les animaux id dans l'homme privé 
d (''diicatioii, coiiinie le princijie géné'ral i\c leur action. 
Ainsi, lorscpi'il parle de Mdmili'-, de lilicrtc, il a[)pli(pie 
au moral ee (pii n es! (pie le résultat 'If loii^anisatinn 
pliysiipie. dette ilistiiudioii serait nulle, il csl \iai, pour 

COll.V ipi "111 a|ipelle <////'//^/\//'\ (pli alti'ilillent ;i 1 Ame pen- 
sante tous les moii\ ciuents oruaiiiipics, mais ils ont (''té 
si solidement réfutés ipi il ne peut plus y avoir de 
iiK'prisc à cet éuaiwl. ( '.oinmcnl, en cH'ct. c\pli(|iie-t-on 
dans cette hypothèse le comhatde deux volont(''s, si t'or- 
teuient senti i>ar les hommes scnsildes et é( lairés, sinon 
par une Icndaiirc, nu idl'ort naturel d un |>riiicipe de 
vie (de ipitd(pie nature ipiHii le siipposeï ipii contrarie 
l'activité de r.Uiie, laipiellc s Cvcrce sur les iiiotil's four- 
nis par 1 éducation ou les , o|i(''ratious aiitccedciites de 
1 elltciidciMcnl. (lest ainsi ipion peut entendre ce ipic 
dit l'anl i video iiltaiii leijrni ni twitilins iiii'i'<. ii'jtii- 
(jiKintciH Iciji ij)r>}/i>i iiinr'. (",e (pii peut indiiii'e ici en 
('rr(>ur, c'est (pi il parait y avoir une Miloiiti' et iiim 
liliei'té dans les modilications du priiiciiie \ital et dans 



NOTES F.r DISCUSSIONS PHH.OSOPHiglTES 22T 

les actiniis (nii m sont lasuitc. Ainsi, lin lidininr .•ntiainr 
l)ai' uni' passion aura la voloutr fm-ti' di- se iK.rln- vers 
lobjct ([ui excite cette passion, et pourvu que ses niem- 
lires soient dispos, il sera lil)re dans le sens où l'entend 
l'.onnet. puiscpiil exécutera sa volonté. Mais si on fait 
attriilioii aux divei-s mouvements involontaires cpii ont 
mis cet lioninic <laiis la disi)osition où il se tr(»uve, si 
l'on iiiuc (|ii'aii<nn mouvement raisonné ne la detei- 
inin,'., (pirii 1111 mut il a étr poussé comim' im mol. il.-, 
on ree..iiiiaitia(iue eelle liberté automatique et pure- 
m.Mit idiysiipie ne doit i.as être eonfoiidue avec cette 
autie ((ue nous nommons morale et (pii n'est que le 
résultat de laclivité de l'ànie jx-iisaiite. activité que l'un 
]>eut supposer se déployer sur les lilncs du cerveau, 
si l'on veut (pie les opérations dr r.Milcndcment aient 
lin sièue ])liysi(pie, mais p.mrvii ([ii'oii admette (|iir .(- 
Iil,irs son! ivpréseiitatrices .les motifs rais..nnés dr 
.létci'miiiatioii et d(.nt l'Ame a conscience dans son 
aitioii. La (piestion se réduit ici à savoir si l'Ame en 
vertu de ractivité.l.iiit elle e>l douée par sa nature peut 
mouvoir certaines libres déterminées idutAt que telles 
autres et par ces mouvements imprimés auiiinenter 
l'intensité de la reiirésentatiou de ces motifs, ou bien. 
si ces motifs ne sout représeutés à l'àme (pi'à l'occasion 
de mouvemeiits imprimés aux libres du cerveau par des 
causes étrangères et extérieures. Dans ce dernier cas, 
je soutiens .pi'il n'y a pas de liberté. Au surplus, si on 
veut (]Ue l'Ame comme une imissance )>liysi(pie ne réa- 
gisse sur les libres qu'après l'action imprimée par les 
objets ou par des causes étrangères .pndcoiiqiies, s il 
n'y M pa^ de rapports sentis par l'Aiin'. indéi)eiidani- 
iiHMil de tout mouvement pbysiciue. et (pii jiuissent être 
des motifs déterminants, malgré tout cil'ort contraire 



£S8 0:i;VRES DE MAINK DK HIKAN 

cxcitr |iar li's nri^aiirs, il ii y a pas de \rair lilicrtt". .l'en 
a]i|)<'lli' au sens iiitiiiir. 

3. Lr \iai pliilnsiiplic l'st nlilii;i'' ilc rccomiaiti'c (|ii<' 
iMius ne putiVKiis sa\iiir si c'csl Tihiic rllc-iiièiiic ijui 
cxôcutc SCS voldiités. 

Il l-ruili' iri Ir iiiôilic dcfailt de ilistilictiiill ciltl'c la 
M'Iiiiiti' (icjiciiilanti' (les ail'fctidiis du pi-iiu-ipc vital «ni 
d<'s sensations id la xolunté iimrali' nu didormiiiéc par 
It's notions dr I ridi'lidrnirnt. i/a( tion df 1 àinc srxcrcp 
sur les lilii'i's du cerveau, eu raisonnant d après l'Iiypo- 
thèsc de l'auteur: à ces libi'cs ou au niouvcuicnt <lcces 
filircs sont allaclii'cs des idt'-es l'ournies par la i^'llexinn 
ou j)ar I ('ducation, ces idées sont des rai)])orts ouvra- 
ges de rcntendciMiMd et sujets sur li'scpnds s'exerce 
iinnii''diatenieid I activit»'' de lànie. ()ii peut donc con- 
ce\<iii'(pic ses \(dold(''S oui Jiour tci'ine le nioUVeuK'Ut 
de ces libres et (pi'en di'plovaid sur (die sou activité. 
<'ll<' exécute ses \olonti''s. l'our savoir ensuite si le uiou- 
Venii'iit des niendires est soumis à l'action iinnir^liate 
(le I àUH' et si (die exécute (dle-niènie ses Volontés eu ce 
sens, il faudrait ])(''n<''trer les lois de liniion des deux 
sulistances (2). (le|iendant (ont porte a jienscr (|lie cette 
niéeaniipie est exécutée par un a^ent soumis lui-uièuie 
aux or<lres de l'Arue, coiunic |iensent les pliysioloLîistes 
«pli ont admis un lluidc nerveux ; mais revenant à la 
(listiuclion ipii nous inU'-rcssc, i'(diser\(' cpu' ce (pii 
jiarait distinguer 1 homme raisoniialde d avec la lirule 
et constituer l'a(jcnl innral, c'est l'activité (pu' I \\\\\r 
exorco sur les libi'es auxipKdIes sont atta(dii''es Irx 
notioifi de renlendenH'iit. I,es métaj)hysicieus cou vien- 



(1) lioiinel. (.11. .\l.\ i:>OS). 

(2) Bonnet, rh. \l.\ (509, 310). 



NOTES ET DISCUSSIONS l'HILOSOPHIQUES 22» 

iu-iil,jfCi'ois, assez géncialfiiH'iit, qur la vuloiité ne \>i'nt 
scxpi'ccr que sur des idées acquises par lexpérieiiciMiu 
nar la réflexion. Chez les êtres privés de réflexion, la 
volonté a pour objet des sensations et il peut arriver 
que ces êtres nièuies, parmi tdlnrt de l'expérience on de 
l'éducation qu'ils ont reçue, ne soient pas déterminés 
par les objets (pii at;issenl sur eux immédiatement. 
.Mais il peut se faire (jue, le principe vital ayant reçu 
aui>aravaiit des modifications cpii léloiunent de cet 
objet, l'attrait actuel <|ui le porterait vers eux soit com- 
battu et vaincu par le renouvellement des modifica- 
tions passées. Ainsi le chien s'abstient de courir sur le 
gibier, parce (pie h' principe vital revêt à la vue de la 

perdrix la i lification ([ue les coups du chasseur lui 

ont imprimée en pai'eil cas. Dans cet exemple et autres 
semblables, je ne puis voir .pic> des sensations opposées 
à des sensations; mais si je suppose un homme imbu 
des préceptes de la moiah^, en butte à une passion vio- 
lente, je vois d'un C(Mé le principe vital agréablement 
modifié imprimer à lont- la machine une tendance très 
énergicpie vers l'objet, de l'autre, j'aperçois une puis- 
sauce imprimer des mouvements en sens confraii'c. 

Ou'est-ce ipie celle imissaiice ? Conm t s'exerce- 

t-elle ? La réflexion (l) fruit de l'éducation avait lié 
certaines idées à cet objet avant même (pi'il m- 
frappAt les sens, l'àiiie (pli sent ses rapports avait 
déterminé la convenance on la disconvenance ipie cet 
objet avait avec (die ; deja sur l'apereu de l'enlemle- 
uienl elle l'avait pris en haine; lors donc (pie l'objet 
vient à se |.réseiiler. en même tcinp> ijuil excite les 
sens, il l'éveille les idées .pic reiiteii.icmeni eonservait, 

(1) lîoiuiel. ili. M\ (.01:1, .">tO, :>M). 



230 <Ki;vBi;>: DE MAiNi; i)i: iuuan 

c'osJ-à-cliiT 1 Ts libres aii\(|Mi'llrs ti'iiaicnt res idées se 
IlielIVi'lit. leiii- iiimiveiililil |)llls nii iiKiins iiraild détei'- 

iiiiiie le sdint'iiii" plus uii iiiuiiis «'Mi<'rL:i<|ne de jadiscon- 
veiiaïK.'e sentie jiar l'Ame ef la v<il()iilt'' détei-miiie l'ap'nt 
.1 le t'iiir <UI à s'a|ijil-(ieliei- de I idijet, seluii i[iie le 
iiiiiuveiiieiit (h's libres i'ej>n'S<'iitatriees des idées liées 
par la rétlexion est jihis (Ui nidiiis intense (ju<'i-elni des 
libres sensibl<-s (|iii pei^ineul lidijet dans son raj)[)oi-t 
avec b's sens. I/Anie est-elle dans ei'tte occasion pure- 
ment spectatrice de ces combats, nu a-t-elli' nne force 
<le 1-éaction snr les libres, (pii ani:nieiite rintensiti' 

lie leurs |[loUM'nieills '.' Voilà toute la ([Uestion de la 

liberté. \u moment i|U<' les libres du cerveau commen- 
cent à s<' niouvoii', la vobmté n est pas encore déter- 
minée; si ce mouvement pi'ut déterminer l'Ame à réagir 
sur les tibl'cs, dés (pr(dle s'y détei'mine, la volonté 
u lien; dés (pi'elle e\(-cut<' ci'tte volonti'', elle exerce sa 
lib<'rfé. <ln voit dmic (pie (pioi(pie la liberté consiste à 
airii', on ne doit jias confoinlre I action de l'àme avec 
celle des nn-nibres et (pi'il y a une action i)ien réelle et 
bien énei'iiiipie, lors(ju on parait ne pas ajiir. 

•i. I, explication psycbolouicpn' des sonp's est fort 
ingénieuse. Les libres du cerveau mcniti'cs par 1 action 
(les objets conservent une tendance au nmuvement, ces 
libres liées entre elles peuvent s'ébranler récipro((ne- 
ment. I.Arsipn' dans le sommeil, les l'oi'ces scnsilive^ 
sont tombées et <pie l'Ame ne déj)loie ]dus son activité, 
lies causes intesti-nes peuvent imprimer à cortîiines 
libres certains niouvemeiits, et les images attachéesà ces 
til)i-es se re]»roduiront ; si ces mouvements sont simples 
et s'exécutent dans un certain ordre, les songes ])ou!"- 
ront être distincts ; s'il rémie plusieurs niouvements 
intestins et contraires, des libres difb'-rentes et ipii 



NOTI-S i:|- DI^iCU^<S10^JS PHILOSOPHIQUES 



231 



ii'Diit ciiln- •■lli's aiiciiiir liais ■.■inodiiinMil <\rs n\r.\- 

-.-s iiicoh.-r<-iil.'s rt sans suit.'. Il l"iit anivr qur l.'S 
songes sont si lu. mi ur.lomiés «nion i-roic prouoiic-r li.-s 
<liscT.iii-s .Miti.'is, <■( s'il u'.'xistc .[u'iine s.-uh' loico 
luotncc, les iiiiprcssioiis se tTOUVOi-oiit bleu plus vivi'S 
„„-.,,„,,,,i,. dans la vrill,'. (In i.,,niTait attinhiUT cela il c 
«liM- les syiMiHtlliies (l.'s divers ui-.aaiies sont ti'ès affai- 
Idies dans le soniuieil : les fnrc.-s (jui s'exercent sur un 
or^an.- particulier comnn' sur !.■ cerveau peuvent donc 
aciuérir plus dénergie par cette concentration. iJaus 
la veille, le principe vital se Irouvi; uioditié de diverses 
nuinièressiinultanémenl; <lu sentiment ou de la con- 
science de toutes CCS nicHliliiationsqui forment le moi, il 
résulte i\r la confusion pour chacune ; dans .pud([ne 
méditation que Ion soit plongé, ou m- peut s-cnipceher 
de sentir laction de .pnd.iuc chose .Icxtérieur, et des 
distractions quoi(ine plus ou nmins faihles s'opposent 
à nntensité de l'attentiou. C'est peut-ètir la seule 
simultanéité des divers sentiments qui distingue la 
veille dusouinieil jiour les hommes oisifs chez (pu 1 ac- 
tivité de l'Anw n'a i)as occasion de se déployer, 
parc.> .[ue la volonté n'est guère plus excitée par un 
objet (|ue par un autre. H semble que .lans cette situa- 
tion, les libres du cerveau mues par des causes .pud- 
con(pu's et presque au hasard, n'excitent pas des peui- 
tures plus suivies 4pio dans nu s.muneil troublé, mais 
la conscience de (pielque inipressi.m extérieure, ([Ui se 
lie avec ces fantùmes, avertit l'iime .in'elle veille. Heu- 
reux ceux «[Ui n'éprouvent jamais de pareils états et 
dont les songes mêmes sont raisonnables (1) ! 
o. .le voudrais (jue la psychologie joude à la phy 

(I) Bonnol, cli, XXIll Ht.1-676). 



s 



o 



1(1- 



iii 



'IX'VRE'^ 1>E M.MNi: IiK IIIKAN 



Inuic lliilis (liiiiiwU mil' llli'ipric Mil' les (liHVTflltcs iii;il;i- 
(lir-. (le I rN|iiil cl sur leurs iTiiièilcs, iai- il cuire (l.tiis 
iinire ('•t;il iiuiriil jiliis de |ili\si(|ue (|u'i)ii ne |ieiise. 
fjili'lle iiilcllii;i'iice (•('leste coniiiiit les (JiHV-reiitcs iiKidi- 
iii-.iliiiiis (|iie |)reii(l dans les di\('rs inili\idiis ce iiriii- 
cijie (le vie inc(iiice\ aide .' (Ju<d lîénic ((lie c(diii (|ui 
nous iu(li([iici'aif (|U(;d est létal |di\si(|uc aii(|nei est 
attaclie un cerlain état nioi-al déleriniiM', je \cii\ dii'c 
une (•citaine ((inscieiice de son ('trc I mais les nlivsio- 
loyistes ne soid ])as moralistes et ricr rirsa. Lorsiiiic 
je l'éfléchis d'après mou ex])('M'icnce ((u il est un elal 
dctciiuiiK' de notre coriis (|iii iirodiiil en nous tel ou l(d 
sentiment, (|ue le tempérament décide de la tournure 
de nos id('cs : (|iie l'ascal. (pie .Moiitaiiiiic, (pic iiousseaii 
étaient conduits, sans s'en douter pent-éti'c. par cette 
ptiissaiice iiivincilile. je ne puis assez iir(''toiiiicr (pic 
cette iulluence ne soit comptée j)res(pie pour rien par 
le ïïén(''ral des hommes. (_)ii ne fétlécliit |ias assez siii' 
cette vari(''l('' des modillcalioiis i\u |iiincij)c, (pli nous fait 
\ivic. l'onr(pioi, loi'S{pie je suis lialiitiic a une suite de 
sensations \i\-es. ne pnis-je m accoutumer à des sensa- 
tions plus faillies '.' l'onr(pioi ('■pidUN(''-jc alors cette dif- 
liciilté d exister (pi on nomme emiui ? N'est-ce pas j)arce 
(pie le piincipc \ilal accoutumé à t(d detrré d'exaltation 
dc\icnl iiisciisililc aux deurés inférieiir-s ? Tout ,i;U pour 
I homme dans un scntimciil de 1 Cxistciicc poussée à un 
cerlain deiiré, mais 1 lioinme est un être successif ; nul 
deiiré ne peut être permanent ; il faut de la variété, 
mais les de-res de sciisiliililc sont Huis. l,ors(pron est 
jiar\i'iiu au dernier éidndon, et (pi'on ne peut id rester, 
ni rétrogradei', ni avancer, (pie faire ? \'oil;i riiommc 

l>!asé. Til'ons les conséipiences I (Ij. 



Il) Ikiiincl. ('.Ii:i|i. .WIV. :«:.. Hlii». 



NOTKS KT DlsCI'>iSIONs FHILOSOt'HiyUKS 



233 



(i. Dr llirilir ijUc m Hls ilislinullulis Irtat (le vpillf (le 

nliii Au suniiiicil par la ((.iiiparaisou que lu.iis faisons 
,1,. Inii (le CCS états avec l'autre, ainsi nous pouvons 
savni!' si notiT ànie est active dans le rappel des idr.-s 
par lii ditlVieuce que nous éprouvons entre l'état où 
iM.iis sunnurs, lutsqur nous réfléchissons et celui où 
,„,us rêvons tout éveillé. Si par IcHet d"nn niouveuient 
intestin du cerveau, une idée étrangère à la séné de 
celles qui m, us occupentest reproduite pendant la veille, 
iànu> reconnaissant rhétérog-énéité de cette idée en 
détournera son attention pour la porter sur celles (pu 
r.Kcupeiit. L'expérience prouve qu'il en est autrement 
,lansle sonnn.'il ; Tànie eoutenqjle toutes les idées hété- 
lugénes .pu se présentent à elle ; elle n'est que sinqjle 
spectatrice i 1 1. 11 est des constitnti<Mis du cerveau (et le 
mien est du noud.n-, tell.'s, .pie les-fibres sont douées 
dune si gran.le nnd.ilité .pu- la inoimlre impulsion les 
agite et détermiiu' leurs mouvements selon les liais.ms 
ju'oduites par l(>s perceptions précédentes, do sorte 
qnnne suite d images ,-,.nfuses passe avec une rapnlité 
singulière sous les yeux de l'Ann^ qui est forcée de les 
eontompler. C'est en vain alors que la réflexion vou- 
, Irait s'exercer. Nulle idée ne i)eut avoir <le pe.inaneuce 
et l'activité de l'Ame sur les fihres du cerveau parait 
annulée jus.pi'à .-e (piuiie impression très forte, déter- 
minant èfli.aeem.mt latleutioii. arrête tons ces petits 
munvemeiits désordonnés, .le ne vois d'autre .iill'érence 
entre eet état et celm des songes (pi'en ce qu'ici lame 
n'y donne pas son consentement, et a conscience de sou 
état forcé et (jne dans le s.mimeil elle cédi- sans aucun 

(!) Ce passage repioMiiit en |iarlie eeliii >le lioni.el. l'.h. .WIH 



234 iKUVRKS DK MAISE DE BIRAX 

t'il'oi'l. IJni |ii)iiiia iiuiis iii(li(|iiri' Ir ri'iiirilo 2'sycin»li)gi- 
(|IU' à cette maladie, car rVii est une liieii réelle? L àiue, 
dans le soniiiieil, w'r^l li\ ree (|u aux inipressiuiis du 
dedans ; dans la veille, elle est ton jours paitauée entre 
lesextéiiences et les intérieures ; c'est ee (|ui l'ait «jn elle 
a ce si-ntinn'nl i|u idle \ eille. autrement c'est uuexisiou, 
un scinu'i'. 

7. llien (1) no serait pins propre à éclairer sur la 
nature et l'iiitlueuce réci[)ro(pu' des deux substances <pii 
nous composent ([in><les oliservations hieu l'ait«>s sur les 
maladies de Ti'spril, comme la folio et les songes, ipii 
ne sont |)('ut-ètre qu'une folie luonu'iitauéc. Il n'y a 
<pi nu physiologiste mt'-tapliysicieu ipii puisse l'entre- 
prendre. tJ est en observant l'esprit malade qu On pour- 
rait acijuéi'ir ipiebpu-s donné(>s sur la natm'c des facul- 
tés de l'esjjrit humain, et ou peut aj)pli(pn'r ici ce (pie 
dit llippocrate (censeo vero qiiod de natiira hoiniiiis 
inanifeslum qiiidpiatn cognoscere non aliiinde possibiie 
fuit quani ex arte medi.cd). L'état moral «le notre être 
est constitué par une certaine suite de sentinuMits. de 
connaissances ipii tiennent à nue suite corr<'spondante 
do fibres, dont la connexion réciprocpie a cti' snccessi- 
vement établie parla méditation, la lecture. i'é(lu<-ation. 
le i;'enre de vie. Si cette connexion vient à être intei'- 
ronijino cà et là par (piehpu's causes pliysicpies, do 
manière (piun faisceau de libres ébranle un autre fais- 
ceau sans ipu' ceux de la suite intermédiaire soient 
ébranlés, il en résulte un désordre, une confusion ijui 
rioniic lieu à la folie. On pourrait encore attribuer cette 
)naladie de l'esprit à un niouvemeid, qu'une impression 
trop forte a communiipié ;i un faisceau clc fibres, de 

(I) Ch. .\.\V, page :!!)i (noie). 



NOTKS ET DI'iCUSSION'S PHILOSOPHIQUES 235 

sorte (|iip les images, .luat lapr-Hluctidii tioiit à .cIIp <1("S 
mouveiiHMits <le ces lii.res, al)sori>eiit par l.-ur vivacité 
tniito liiltonHnii ,lr làiuc qui, fessant de pfeudre part 
.aux autres iii.iiiveiiieals, perd la eoiiscieiice de sou état 
réel. Si on parvenait à <lé(nnvrir (|uels sont, dans ces 
eas, les ressorts dérangés d.uis le cervean, ne pourrait- 
t-oi'i pas acquérir (iuel([ne huuiére sur le mécanisme 
<les opérations de notre àme ? Cest ainsi que les écarts 
de la nature sont plus instructifs ([ue ses marches régu- 
lières. On peut voir par Tétai de folie cond)ien l'état de 
raison est iudépcMulant de la volonté. Que des causes 
pliysioloi:i«l>"^^ impriment un plus grand mouvcmeut à 
(piehpi'une de nos libres, ou que leurs connexions réci- 
proques se trouvent ronqnies, cette puissance intelligente 
,pii pénètre dans les cieux devient lesclavc la plus 
déplorable. L'état parfait de notre être intelligent con- 
siste donc dans un mouvement modéré et harmonnnix 
des fibres du cerveau. Lorsque certains faisceaux cpu 
sont le siège de certaines idées sont ébranlés, il ne 
dépend pas de l'àme de n'être pas allectée des idées 
.pi'ils produisent ; si ces idées sont tristes, elle tondiera 
dans la mélancolie. Je demanderai à cette occasion si 
ce ne serait pas plutôt.certaines modifications du prin- 
cipe vital qui mettant l'Ame dans cet état de tristesse, ne 
lui permettraient d'exercer son activité que sur les libres 
d.mt 1(^ jeu représente des idées lugubres; niais d'où 
viennent ces iiiodilications du principe de vie ? Sans 
doute, de tel état déterminé des forces comliinées de la 
machine. T(tiites les pièces agissent et réagissent les 
unes sur les autres, les solides sur les tlnides et vin- 
ccrsa ; de cette action et réaction résulte une force com- 
plexe comme du mouvement de toutes les roues d une 
montre résulte le mouvement de l'aiguille. C'est cette 



ll'.l\lil'> 1>I'. MAINI; UK llliiAN 



liii-ii' i|iii ((iiislidir |iciit-rlc(' II' |M-iii(i|)c \il,i| et (|iii niir 
ses varintimis atl'crlc (livcrsciiicnl l'jiiiic (|iii en a la 
ciiiisciciicc. A clhKiuc \arialiiiii ilr ccltr l'oi-cc tiendra 
un tel l'-tat drlcrniinc de l'Anic, cl dans ces états divers 
I ànic ne i«Mii-ta se livrer ipiaiix idées analoiiiies, c'est- 
à-dire ne remuer ((ne telles lihics. 11 peut donc v avuii- 
une action de TAnH" sui' ces lilu-es, déterminée par 
létal i.ii se tnuivc le principe \ital un l'enseudde des 
lurcfs de la macliine, de uM'ine ipiune action des lihrrs 
de 1 àme. en l'alfectant des idées attacln-es à ces fibres, 
pi'ut modifier ;'i son tour le princijie vital auipnd elle 
est unie, l'aildut. je \nis action et réaction, si j<' cou- 
sulti' 1 cjju'iifine. 



- IV 
RÉFLEXIONS SUR LIDENTITÉ PERSONNELLE 

I. identité d une sulistance se vérilie en coinj)arant 
celte existence dans nn c<'rtain temps, dans un ccr-tain 
lieu. a\cc eile-niiMne, dans le niiMiie leni]is et le n}énie 
lieu, de sorte cpie Ni «die conserve les mêmes ndations 
de temps (d de lieu, nous somnu's assurées (juidle est 

'' ' I |>as I autre, ipichpu' i-essend)lanc<' 

<|U elle puisse a\<iir avec cette auli'c <pii n'a pas li's 
méuu's r(dations. 

M. Locke distiniiue trois sulislances : llicii. les i/i/r//i- 
gences /hnrs et les cnrps [\): nous ne pouvons avoir 

(1) Locke. £'«.-•«/ .</(/■ rrnli'iKli'iiti-iil Intmdhi.Wwr II,iIi:i)j. .\\\ 11, 



NOTKS ET DIS(■USSION^^ PHII.O'JOI'HIQUF.S 



237 



aucun «luiitc sur ridcntitc de Dieu iiaiiuialtli' '■! pirsciil 
jiartout. 

l/i(l(Mitité dos esprits Unis se détcriiiiiie par la n-la- 
tiuii (1(> leur existence au toiiips et au lieu «m ils ont 
cnuiiMcncé <IC\ist(;i'. La uituac ciiusc doit s'entendre de 
oluuiue jtarliciile de niatirre (|ui r.inii)usc iin tout, 
pciurvu (ju'au(juiie de ces parties de luatirre ii ait reçu 
ni auninentaliou, ui diminution. 

Cl- (pii constitue la ditlerence entre les corps hrut- et 
les corps organisés fait aussi la <liHerencc de leur iden- 
tité. En eiiet, si plusieius atonies sont réunis d une 
façon (pndcon(|ue, le composé (pi'ils forment restera le 
même, tant <|iii' le nondire des parties composantes ne 
variera [)as, mais si cnn(>nd)re reçoit (juelcpie altération, 
on ne peut plus dire <pie ce soit le nuuue composé. Au 
contraire, les c(U'ps organisés i|ni clian,i;iMit augmen- 
tcid l-eur volume en convertissant en leur propre sub- 
stance et connnuui(puint leur vie aux matières ((U ils 
s'assimilent, conservant leur identité, nuilaré le chan- 
-emeid de leurs paities, car ce n'est pas le noudire des 
parties ipii constitue ici l'identité, nuiis bien I ai-ranse- 
nient, la disposition lU'imitive île ces ])arties ipii reste 
invariable, indépendamment de ran^nieiitation du 
volume. Les matières étrangères cpii sont jointes ;i lui 
arbre ou à un animal ne s'apposent pas nu'-cani.pienieni 
mais reçues, élaborées par l'iidusnsception de 1 arin-e, 
<dles développent ses parties, sans clianger leur ordre 
prenner. Voilà pour ce (pii reganle l'identité de sub- 
stance, mais il y a une seconde identité .|ue LocUe 
noinnu' identilé personnelle. 

Le mot de pn-ionne mar(pie un être intelliiicnt (pu 

par le senti id intérieur de soi-nn-me, le.pnd est uisé- 

parable de la pensée, rétlécliit, raisonne et se .-onsi- 



238 



'i;OVRKS DE MAISE DK llIRAN 



• lèi'c (■<iiiiiii(' rtant 11' iiKMiic m (litlci-i'iils triiijis cf en 
(lillV-rciits lieux : c'est dans la (■unseience mi lo sciiti- 
iiioiit intérieur <[iie résille le mai et c'est iiiii([iieiMont 
ce sentiment ((ni constitue l'identité ])ers()nnelle ; c'est 
par la cunscience (|in' j ai ]irésentenient des actions, (|ue 
j ai faiti'S autrefois, (|Ue je JMiie (|lle le 7//0i' de ce teni]>s 
était le même (|ne le »;o« actuel. D'après c(da, on ne 
peut l'aii'c consister l'identité personmdle ipie dans la 
méinoiro. C <'st la mémoire seule (pii ])eut donnei' la 
conscience de la constance du moi. Si «m \oulait ipie 
lidenlité personnelle consistAt dans l'invarialtilité de la 
sulivlame [)ensante, il est évident, je crois, qu'il n y 
aurait aucune identité, j-^n etl'et, peut-on concevoir rien 
d aussi moltile ipie létal de notre àme? Poui" j)eu (pn» 
I on s'examine, on doit sentir que, d un instant à I au- 
tre, on varie de manière (pnd(piet'ois à ne ])lns s(> recon- 
naitre. Cet état de \ai iatioii, si liumiliant pom- l'homnn'. 
est indépendant de la \idonté, juiiscpi'à un cei'tain état 
du iiii'jis r<''|)on<l toujom/s mi certain «'tat de l'àme et 
«pu- le mouvenn'ut de notre sanu ou de nos liumenrs 
étant purennMit nH''caniipie. les atleclicnis de nos ànn-s. 
i|ui l'U sont indc'pendantes juscpi'à un cei-tain point. 
(loiMMil varier souvenl. maliin'' l'opposition île la 
Volonté; c Cst ce ipie nous sentons aussi, suitout Jors- 
([uo noti'e lem])i''rament n est pas réuli''. .Nous a\ons, il 
est vrai, la raison ipii réaiiit coiitie 1 ini|)ulsion fin 
tempi''rann'nt, mais cond)ien de t'ois aussi lui devient- 
elle sidiordomiée ; en général le tempérann-nt réiilé 
l'acilite rusai;e de la raison, mais rarenu'nl la raison 
liarvienl-elle à réi:ler le tempérament: je dis donc ipie 
la iiiohilité, l opposition des sentiments inti''rieiirs, dans 
diU'éi'enfs tenijis. ne délinisent pas l'identité person- 
nelle al)so|unH'nt t'i>nili''e sur la nn-moire. et ipie 1(^ 



NOTI'.S ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



230 



rciioiivelli'iiiciit des iiièiiics sciitiiiiciits iiilniriirs ne 
pourrait cuiiiinnoiMiiie cVst \o nièiiio moi (\\n los épi'ouvf, 
si la iiii'iii(/nr nr servait pas à faire la coiiiparaisoii, 
C()iiii>araisoii (|ui ne pniiirait évidciiiiin'iit avoir lieu 
sans clli'. C'est doue la iiiéiiioire ((iii lie le> uns aux 
antres les mmiients siieessifs de notre existence et qui 
en l'ail nn lont. (■(intinii par la conseienee du moi (1) ; 
d,,nc il n'y a pas d'identité persoimellc dans un iiubé- 
eiie < lipz ([ui la faculté de se ressouvenir est absolu- 
luenl (ilditérée. Dans l'accès de la fièvre ou dans 
l'ivresse, l'iilentité personnelle n'existe pas, et les 
actions ipie l'un fait dans ces nionients, n'étant plus 
dans la. mémoire, n'ai-iKirliemieiit pas réellement 
à l'individu (|ui les coiinait. De même, dans ces grands 
mouvemeids de l'Ame (|ni emportent l'homme hors de 
lui-même, ipii lui <Meiit alisolinnent lusaue de sa rai- 
son, il arrive s.mveni (pi'il se porte à des excès, (pi'il 
dit des paroles dont il n'a iilns la conscience, lors(|ue 
lorauc est calmé, et (jui l'étonniMit lui-même lorscpi'on 
les lui l-appelli'. 11 est éxidelil ipie cet lloiiime n'est 

plus le même ; son mui i\ totalement change. Aussi les 
lis punisseiit-cUes injustement l'homme de sens rassis 



lois 



pour les fautes couimises par riiomnie passionne ; ce 
serait, <duinie si elles i)iinis>aieut un homme i)oiir les 
crimes commis par un autre homme. Poin- (pie la puni- 
tion i)araisse juste. <lans ci" cas. il faut dire ([ue ou ne 
punit pas le «léliuqnaut ni pour lui-même, i.niscpi'il 
n'est plus le même et tpi'il ne se rappelle pas des faul.-s 
,[u'on lui impute, ni pour ses actions (pii ont été invo- 
lontaires, mais ,|uon vent punir sa uégligeu.-c à préve- 

(t) Uonnel. l'.li. \XIV. "Ori-TOr,. 

(2) l.o.Uo. l.iv. 11,1 lu.p. XXVII. I 18-21. 



240 iKUVRES DE MAINi: DE IlliiAN 

iiir- les passions <|iii l'uni mlraiiK' ou liicn oimuxanlcr 
les (('moins ilc sa punition, afin ipir la (l'ainlc fasse un 
contrepoids ipii les retienne eonli'i' la foice lies niènn's 
j)assions. 



NOTES SUR L'mFLUEISCE DES SIGI^ES 
(A) (MANUSCRIT DE GENÈVE) (1) 

1 

Les signes par lesquels nous exprimons nos sensa- 
tions ou nos pensées sont naturels ou artificiels ; les 
pi'oniiers sont aTitérieurs aux formations des sociétés, et 
communs à tous les êtres sentants. Les seconds sup- 
posent dans leui' invention le hesoin que les liommes 
eurent, dès qu'ils furent assenil)lés. de se conuiuniicpier 
leurs idées. Le perfectionnement des langues a dû 
suivre nécessairement le degré de civilisation des 
sociétés et les idi'es abstraites, fruit de la méditation, 
ont donin'' naissance aux signes qui seuls peuvent les 
exprimer. \a' signe naturel, plus clair, plus t'uergiipie. 
a un inconv(''nient, c<dui d'être détei'inim-. Il n'imite 
les fonctions du signe arlifici(d iprautant (pi'il rapp(dle 
à l'esprit les id('es des ilitférents individus, et <lans ce 
cas-là même, i)récisément jiarce (pi'il est trop déter- 
iniiM', le signe natiu'el ne peut guèrr' re|)résenter à 

(I) l'i-ftllifl- jllUfllIll. 



N'OTE^; ET DI'^CUSSIONS PHII.OSOPHrQUES 241 

l"t'S])rit (|iic les idi'i's ((ui nul des iiipports piocliaiiis 
avoo lui Mil i|iii lui oui rti' associi'cs par habitude. Il 
lien est pas (!<■ iiiriin' du signe artificiel. I.e mùX plaisir 
par cxciiipli', ](cul se lier iudifFéroinniciit à toutos sortes 
de sensations agréalilos, ])arce (pie le son de ce uiot ue 
renferme rien eu lui-iuiMue qui le détermine à se lier 
pins étroit(>m<;nt à telle sensation (pià telle antre. 

Il suit de là ipie plus le signe est iiidélermiiu', jdus il 
est sifjne, ear il a plus de capacité (1) représentative ; il 
est propre à expriniei' uu plus grand nombre de choses 
plus diltërentes entre elles. Tels sont ]uirticnlièrement 
les signes algébricpies. 

Ou Ironve dans la !ogi(|iu' de M. l'abbé de Condillac, 
une proposition (pii parait d'aboi-d liien paradoxale; la 
MM,i : .. Il A a, dit ce philosophe, un langage inné 
.|uoi(lu'il u'v ait pas d'idée innée ». Cette opinion 
iiioiui'e siniplemeut de cette manière et sans le déve- 
loppement (pie lui d(uine M. Condillac, révolterait sans 
doute, l'ji eil'ct, peut-on dire, si le langage n'est (fue le 
signe de nos idées, il ne jx'ut exister sans elles; i|iie 
peut-on donc entendre i)ar uu langage sans idée'.' et 
(pi'est le signe sans la chose qu'il représente* Il n'existe 
pas. 11 i)arait difticile de lever cette dil'ticidté ; et ce n'est 
(pi'en clierchaut à hieu enleudre le sens de I auteur 
(pi'on [)eut jiarvenir à éclairer l'obscurité et même taire 
^l)araitre l'absurdité apparente du ])nnci])( 



(lisna 



|)istingu()ns deux laugap's ; l'uu exprinw nos seiiti- 
meuts ; il nous fut montré par la uatni'c : l'autre, eid'anl 



(1) t'.ondillrtc. hissai sur l'orii/ine itex ri)ini(ii.<saii'-e.i humniiifs 
(If partie. Section t). i'.li. IV. 

M. DE n. 1- — '6 



iki «KUVUKS m-; MAIXK I>E IlIIiAN 

cl<' 1 Mil. r\[iriiiii' li's iilccs (nir lii sdcii'lc lit iiaitii-. 
A\iiiil I (•lalilissi'inriil des sociétés (l) I'Iihiiiiik' sciifait. 
il lit- |iriisail pas <Micni-c. S il siMitnit, ii devait cx^iiiiinM 
SCS sriidiiiciits, SCS di-fiaiics ('taiciit les siiiiics naliii-i'ls 
(le (•«' (jiii se passait fii lui. Son altitiidc, sa |diysiii- 
iioniie, SCS ucstcs étaicMit autant d fxprcssions sincères 
de SCS S(>ntinicnts : ce Inniiaiic nioiitir par la nature à 
lous SCS cni'anls. le preniiei- laniiagc de 1 honunc est le 
lani^ai:c univci-scl, le langage cuninitni à tous les êtres 
sentants. lvepr(''scnt()ns-nnus rinniinic isole, dans l'c-tat 
de iiaturi'. l"]xaniinons cette pliysiononiic dont la inolii- 
liti'. le jeu adniiralilc i-i'jiond si liien ;i cette vai'iétc'" de 
sentinn'nts (|u'il devait i'pidu\-cr: taisons attention à 
tous ses g'cstes : cliacpie sensation aniM une exj)ression 
différente ; le désir, la crainte, l'espuii-, la colère, le 
idaisii-, la doidcnr, toutes les modifications diverses de 
cet ètri' auront cliacnne leur signe particulier, cl celte 
variéfc- prodigieuse de siiiiies natiii'ids et diMcrininés 
l'ornici-a le langage i|uc nous iioniuici'ons laitijaiji' 
ifdttiiiH. ( !c (pie nous appelons ici langage u Cn est 
point un à proprement parler. (!es signes dc>s senti- 
ments (pii aU'ecteiil riiiimmc naturel son! iii\ olonlaires : 
ils sont un n'-sultat nécessaire de son oi'ganisation ; ils 
n'ont encore aucun hut, aui-un dessein ; dans cet état 
d"is(dcinenl, I lioinme seul cl ne ri'tlccliit point sur sc> 
sensations. Il ne jicul n'IlcM-hir sur lui-même (pieu se 
coinpai'ant à un être de son espèce; il ni' jieut s"étu<lici 
ipu' dans sou M'iiiblahle. Toutes ses sensations Sont 
confuses: il ne clierclic pas à les disfingiicr : il \r> 
reçoit commi' le hasard Ic^ lui présente et ponripioi 

(1) Condilluc. Essai sur /'orii/iiie de)< coHituissanve>: humaines, 
i>' partie. .Section i"'). Cli. X. 



NOTES KT DISCUSSïON-: PHU.OsopHlyUES 2*3 

l)icii(liait-il la pciiK' df s't'ii n-iidrc ciniipti' .' 11 lui faut 
uu iutén'l pour cela, et cet iut«M'êt il le trouve dès ([u'il 
se rapproche de ses semblables. Alors ce. besoin de se 
prêter des secours niutuids exige les moyens de se l'aire 
entendre; ces uioycus sont le pn-mier (dijet de ses 
i-Mexifins; pour la première fois, cet èlrr jus(pi alors 
sentant devieut un être pensant. Il exandne l'êti'c sem- 
l»lal)li' à lui et avec le<piel il est forcé d'avoir îles rapports, 
et voyant la niènu' oriianisatioii, la même manière d'ex- 
primer désaffections semblables, les mêmes signes de 
sensibilité à la présence des nH'-mes objets, il con(,-<iit 
l'espoir (le se faire bientôt eidendre. Jus<[u'à ])résent 
l'expression invulnutaiic et iri-étlé( liie iln sentinnMit 
avait été instantanée; il faut, pour la rendre sensible à 
un autre (pi'elle soit successive. Ici coninn-nce la pre- 
mière le(;i)n du langage <raction : c'est le premier 
anneau d'une cliaine (|ui doit être bien longue, be smi- 
tinient du besoin renfermait inie multitude de senli- 
ments pai'fiels (pii alleetaieiit simultanéuKMit l'iiomme 
isolé. L'action était le résultat de ces sentiments ipii 
n'avaient pas besoin d'être distingués pour prodnii-e 
l(>ur elfet, (pii était de portei- l'iiomme aux moyens de 
les satisfaire ; l'action suivait nécessairement le sen- 
timiMit lors(pie le nn'Mm' être <pii sentait devait exécuter 
mais Idisipie deux indi\idus din'i-nt concourir au même 
eilcl, il fallut pour agir de concert (pi'ils se commuin- 
(juàssent leur moyen. Us durent dune auparavant se les 
éclaircir à eux-nnMues. Voilà le prenuer passage du 
sentinu'nt aux idées. Dès (pie l'iioinnu- analysa le sen- 
timent, ([u'il ( liercha à rendre siu-ccssif ce (pii 1 avait 
fraiipé d une manièi'e instanlan(''e. il eiinnnen(;a a avoir 
des idées; 1(> bcNoin seul [lonvail les faire naître. Les 
idées étaient contenues dans le sentiment sans doute. 



>u 



iKUVRES L)K MAINK HK ISIHAN 



mais avant (|iir laiiaUsc les n'it rcmlncs ilistiiicl<'s, 
<'ll<'s n i-\islai('iit pas |)i>iii' riiuiinni'. lin \(iil ilonc <|ii<' 
le scnlinii-nl et le lani;a,t;c pruprc à l'c\|»i-iini'i' soni 
insi'pai'alilcs ; le lanuau'c d'action est dune inni" dans 
l'rtfc scidant, mais il iir drvirnl nudlnidc, il n a «iini- 
lucnci'' à èfi'c assujetti à îles règles jn-rciscs, (|ue |(>rs(|iie 
le besoin de se faire eidendre a forcé l'hoinine à ana- 
lyser. De l'analyse naît don<- le langage [)rojn'enient dit 
on les signes des idées et les idées elles-niènn's ipii ne 
sont ([lie des ( i décomposés du sentinieid, 

exprinii's j)ar des signes de convention, et tout l'ar- 
tilice du raisiMinenient ne gît ipie dans I arrani;enient 
de ces signes (1). 



II (2) 

1" l)ivis<'r et énunH'-rer les facultés de l'entendement 
et ses opérations et examinei' le degré d influenci» des 
signes sur la perfecticin de rhacune de ces facultés; 

i" L";\nie ne déj)loie-t-(dle son a( tivité sur lor^ane 
de la pensée (|n à laide des signes île convention '.' Si 
l'aflirmative est diMnontrée, Vnclirilr de l'Ann- ne 
serait-elle pins dans smi esseine, mais purement con- 
ditionnel^» ■? 

3" l^xandner ipnd est le degn'' d intluence des signes 
>nr la morale on les idi'es ipii en ili''penileid : lAcher de 
cireonsiiire rette influenee. fie genre d idi'es parait 



(1) \ oir Conilillar. <!riiiiiiitiiiii', ["■ pin-lie. cli. I. Hc l'iniiilvsi' 
il 11 iliscoiirs. 

(2) Kn litre ilans le iiiaiiiiscril : Xnti's i/iii i/nirt'/it .terrh' /mur 
un mrinoiiP sur /'in/hirnri' ilr< sii/iifs. 



NOTKS KT DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



245 



,lo|)cii(lrc (lu I le <lc' soiisihilit.' tli's iu.lividus, ic t|m 

s oppose à rimironnité, en siiiU- des habitudes des peu- 
ples et par coiisciih'iil ,\r la toi-uie des goiivenienients. 
l,es signes ne peuvent être faits ou déterminés (pie 
.l'api-ès ees conditions: ils ne seront donc toujours 
(praceessoires et subordonnés, au lien de donner la loi 
aux esprits co-ninic on Je prétend. 

'i» La cer/ii du premier Brutus serait-elle pour nous 
une vertu et l'idée complexe attachée à ce signe parmi 

nous pcnt-clle comprendre le mè nondire, la même 

espèce d'idées simples (pie chez les Homains? 

o" Ditlérence entre nos idées dr substance et nos 
idées de modes mixtes. Les C(n-ps .le la nature uni une 
existence lixe, des propriétés déterndnées, soit (jiie nous 
les a])ercevions ou non. Nos idées de morale sont 1 ou- 
vrage de res].rit, (dies sont (l(>pendaiites de la manière 
(h- sentir de relui (pii les considère, de so habitudes, 
changeantes s.don les temps et les' lieux. On peut Iden 
mettre de l'uniformité dans les signes, mais commeid 
l'établir dans leur signification? Au contraire, ix.ur n.>s 
idées du coriis, (pioi(preiles soient toujours inc(mii)lê- 
tes, il est facile d'arrêter la signification des signes (pu 
l(-s exi)riment dans l'('tat actuel des connaissancc^s. Mais 
{'(•tendue de celle sigiiilication ou le nond)re d'idi'es 
simi)les (pie l'mi y fait entrer doit aller toujours crois- 
sant à mesure ijue l(>s expériences et les (d)servati()ns se 
multiplieront (1) : 

C." Les sciences mathémati(pies ne doivent pas leur 
exaclilnde seulement à la [trécision des signes (pielles 
emploient, mais bien sur toutes choses à la nature sim- 

(1) t'.ondilliic. lissai sur lorif/iti'- (les connaissances humaines, 
seolion 3, 2'' parlic, di. 11. ^ 2-'>. i*'>- 



iH> 'KCVKES DK MAINE DK BIRAN 

j»lc (11' I'dIiJcI i|ii l'Ilfs loiisidéront I). ( )n a \ ii (|u«' les 
jroiiiiK'trcs raisiiiiiii'iit tDiijours hicn (au iiniins en iiiatlit'- 
iiiatii(iit's ]Mii-t's) et un s'est dit : iiiiitoiis les ,t;é<)iiit'tres. 
I ti-li-i'iiiiiiDiis ciiiiiiiie eux 1<'S signes de nos idées et nous 
|i(jitc'i'oiis dans tontes nos eonnaissanees une rétrularité 
et une précision à peu prés send)lal)les. Cette préten- 
tion est pour le moins exagérée. La jjreuve (|ue les 
géomètres ne doivent pas tout leur avantage aux signes 
<U>nt ils se servent, et à la l)elle langue (piils parlent. 
«•'(St ipie lors(pral)andoMiiaiit leurs s])écnlations abstrai- 
tes sur les modes simples de létendLie, des nombres, 
ils en \ieiiiiciil aux objets existant dans la nature, on 
lors(|ue les mntli('mati(|ues pures ilevienncnt mixtes, il 
y a toujours du déeliet dans la rigu<'ur des ijrMiioiisti'a- 
tions et les formules algébri<(ues, parfaitenirnl ividen- 
tes. relativement à telle suj)j)ositioii, sont souvent 
l'rronées dans l'application. C'est eepemlant toujours la 
même langue, les mêmes signes ; mais la nature de 

I cilijet a (diangé. .\u lieu donc de [)n''t he cpie les 

signes peuvent donner uni(piement à nos idi-es toute la 
jin'H-ision dont elles sont susceptibles, il lauiirait d'abord 
exannner si ces signes eux-nitMues, pour a\<iii- le maxi- 
muui de préeision et de détermination, ne présu])poseut 
j>as (•«•rtaines eomlitions dans la natur(> de l'objet signi- 
fié, et SIM' tonti'S cboses, la simjdieité de l'objet icoiisi- 
<léré nnii|iii'nicnl sons des rapports absti-aits et indi'- 
jiendants de loiitc aidre \ ue <|ue celle de l'esprit . La 
constani-i' cl I unil'ornuté, soit dans sa nature, soit dans 
la manière dont il est aperçu par tous les esprits, ecs 
conditions exdneid tout ce (jui est di'-jiendant de la seu- 
sibiliti'- liumaine ; c'est sur cette distinction ((u'il f'audi'a 

(1) Condillac, i(L,i' partie, scclion i, cli. III {il, iH. 2!)). 



NOTES KT DISflISSIONS PHILOSOPHIQUES ^47 

priiicipalcm.iit insislci', par.c (jik' .•"est .rll.' dont les 
auteurs ont fait al)stractioii. 

Les questions |iriii(i])ales (|ne l'on dnil traiter son! 
les suivantes : 

Premih-e questiuji. — Est -il iiim vrai ([ue les sensa- 
tions ne ])nisseiit se transformer en idées ([Ue par les 
moy<Mis des signes ou ce qui n'viriil nu mnne, nos j.re- 
niiùres idées supposent-elles essentiellement le seeours 

des signes ? 

Pour répondre à cette i)remière ([uestion, il faut hien 
déterminer le sens(|u'on doit attaeher à ce mot nA^e. Doit- 
,,u ..ntendrepar là toni ce .jne li\me aperçoit en elle- 
même, piirniievue on nn sentiment intérieur, soit cpi lui 
,,l,jet <[u'elle distingue d(dle-mème excite actu(dlenn'nt 
cette impression, soit(iue l'imaue de cet objet alisent se 
rejirodnise par ,in(d.|n.' cause ([ue ce soit, on enfin 
<|u"en rabseiH'e de tout objet extérieur déterminé et indé- 
pendamment de son a.tion actuelle, ou i)assée, 1 àme 
viiMiiH^ à examiner ,|nel(|n'une de ces opérations ou des 
impressions dont ril,- n conscience. Je tire un exemide 
de ce dernier i;cnre d'inii)ressions, de l'action «le notre 
maebine ménie sur l'être sensitif. 11 est certain (lu'en 
vertu des dispositions pliysiiines seules dn corps, lAme 
l.eut avoir un sentiment de bien-être ou de maladie, 
i,„|êpen<lainnient d<>s sensations (|ni viennent .In 
dcliors. Os impressions dcvii-nneni des idées lorsqne 
lAme les rétléchit et se sépare jM-ur ainsi dire <.\r ce 
,|nelle éprouve pour en faire un snjet de nu'-ditation. 11 
est bon de faire entrer dans l'jinalysedn mot »W(V', toutes 
les coiisidcralinns dont il est snscci.tiblc. U faut donner 
soi-même re\cm|iir de siijiirs bien déterminés (|uand 
on parb- sur leur inlluenee. Je me suis bien trompé, ou 
l'analyse fera voir que cette première .|uestion est une 



-'S ŒUVRKS DE MAINE DE lilKAN 

i|Ui'Ntiiiii lie iiiiil. ft 1,1 snlulidii lilirriiH'iil rfl,iti\c ;iu 
sens i|iic I un atliiclir il cfliii d /VAv,'. ( )ii parlci'ait iilii> 
lll(''l;i|)li\si(|Ur|iii'ilt l'ii ilriUMIld.lIll : cxistr-t-il i|Uf'l(|lli 
u|i(M-;itiii|i rn/iiiildirr de l'fiitciiilriiirnt. iii(l(''i»i'ii(laili- 
lliriit lies siiilics de cuiix cntioii . et siills ce rapjirn't, la 

i|iic'sti()ii est tiM's iiiipoi'taiifc l't me jiarait <lirticilc. 

Iiciixii-iiu' (/uest'ion. — L'ai't de pciisci- serait-il j)ai-- 
lait si l'ait des signes était porté à la perfection? Si 
l'art de penser n'est autri' eliose que celui de ((iniliiiier 
il<'s sit;iies coiiiiiie dans l'analyse al.i;-éhri([ue, la perfee- 
tiun des siaiies donnera celle d(>s résultats de leurs cnni- 
hinaisons : mais n'y a-t-il pas autre chose (|ue des 
sii;iies conii)inr's dans les eoiinaissanees huinaiiies, c'est 
ce ipi'il tant examiner. 

Tiiiisiriili- (/KCs/ioil. — l'ourles sciences oi'l la vérili'- 
est reçue sans contestation, n'est-ce [)as à la i)erl'ectioii 
des siuiies ipi'on est redevable".' ( i ) 

Qi/a/ni'/iii' inicsi'iiHi. — hans celles (pii fournissent un 
aliment (■ternel aux dis[)utes, le j)artage des opinions 
Il est-il pas un eU'et nécessaire de l'inexactitude des 
signes ".' 

i'ni(/>lir)ilf fflK'slion. — V a-t-il ((lleli]Ue moven de 
corrii;er les signes mal faits et de rendre toutes les 
sciences i''i;alement susceptildes de deinolistl-atiou ? 



III 



l.ockc lemanpie ipi'AuL:uste (2 . maître du monde. 
a\ait reconnu ipiil l'-tait iiors de sa |iuissaiice de cliaii- 

(1) Comlilhir, 1. Ksmii, \y parlie. section 4. clMpitrc \", 2« par- 
lie, scclion 2. ili. Il ol III. 

(2) Locke, livre III. . liap. 11. ^ s. 



SOTKS tT DISCUSSIONS I'HILOSOPHIyUl-> 



249 



pT la sii:iiilicati(m d'un seul mot latin, >>u il'i'ii lain- un 
nouveau. Auguste était plus philosopha "IIH' i|u<'Ic|ui'>- 
uus de nos philosophes modern(>s. Supposons (pi un 
gouvernement voulant s'oicuper des moyens de régu- 
ïariser li-s es])rits de la nation, et persuadé de lin- 
tliicncc (|uont sur les «onnaissauces des signes bien 
déteiininés. veAiiHe adopter, d'après l'avis des métaphy- 
siciens, des graniniairiiMis, des philosophes, des savants 
de tous les genres, un dictionnaire où la significatiou 
de chaque mot soit fixée, de telle sorte que toutes les 
idées simples ((ui composent telle idée complexe soient 
énuniérées à côté des signes qui expriment cette idée 
r.MiipIfxc. .!<■ iw ii.iilf pas des diflicultés (pn> présente- 
rait la fahiication d nn tel ouvrage. Il fau<lrait d'abord 
que les philosophes (pii y concourraient s'accordassent 
parfaitement entre eux sur la signification de c lia<|nr 
signe : ce qui serait très diflicile, nuMue imnr les mots 
représentatifs des idées physiques on sait hii'U (piils ne 
[lensent pas tous nnil'orniément sur les qnahti'^ île tidlc 
ou tell.- snhstancci; mais la difti.iiltr serait bien plus 
grandi-, (|naiid on m viendrait à la détermination des 
iilées morales (car les hahitudes, la manière de sentir 
des .i.nstrnct.-urs de dictionnaire étant néci-ssairenu-nt 
ilill'én-nles nit-ttrai(-nt aussi nécessairement de la <liver- 
-i-nci- dans les déhnitions (pn- chacun voudrait étahhr à 
sii manière I ; mais supposons eidin le dictionnair.- 
achevé et arrêté, c'est ici qu'échoue la pnissanc- nu-me 
du niaifri- dn monde, (hi ordonnera par un décret 
solenni-l iiiic les mots ne seront pris ipie dans tel sens 
déterminé, qu.- l.-s maîtres les enseigneront ainsi à leurs 
élèves, mais ces maîtres obéiront-ils lidèlement ■.' Les 
disciples ménn-s sounu'ttront-ils ton.jonrs h-nr i-spril? 
cet esprit (|ni en s'exereant M-nt èln- alhanchi de 



250 «KUVRES DE MAINE DE lUlîAS' 

tiillti' rliti;i\r. ( jjiiiiiii'ii t;uiilia-t-il de i:(''ll(''iatiu|is poUl" 
i|iit> If (lictii)iiiiairc produise sun rlli-t, et cependant, 
dans cet intervalle, l'esjn'it ne pesteia |>as stationnaire : 
le niunili- physicpie et inmal pumi-a eliani:ci- di- tare; 
de imnNi'Ili's (iliservatidiis ('•tiMnli-oiit les Ikitucs des 
eoniiaissanees sur les pioprietes des eoi-ps ; les anciens 
syslénies cfunlei-oiit, de nonvelli's idées naîtront : on 

reeoniiaitra ipie les anciens ts sont des signes 

d ei-reni\ 11 laudra les leniplacer par d'autres. An 
moral, les révolutions politi(jues donneront d'antics 
intérêts aux unux ernenients et par eons/'ipuMit d'autres 
manières de voii'. Hue de mots seront pmm's du diction- 
naii-e ! j.es idt'cs <le vt'rtn dans une inonarcliie ipii 
sétalilira, |)ourront-elles s'accorder avec les détinitions 

«li-s mêmes idées tixi'es ilil tem|is de la Hi'puidiipie ? 
Il(das. lorsque tout est dans mi tlux pi'rpéfuel autour île 
nous, loi'S(pie nous-mêmes entraim's pai' le <-oui'ant, ne 
souMues pas deux instants de suite, alisolnment les 
mêmes, lors(|ne nos idi^es idiani:eut et \aricnt comme 
les dispositions pli\si(pies de nos sens et dans les difl'é- 
rents individus comme les tempéi'aments : ])eut-on 
esp(''rer de doiiiiei' de la li\ile aux siijiies repri'Senlatifs 

des choses, rioni la ]ilu|iarl sont variaMes j)ar elles- 
mêmes, et dont les autres, inconnues sous plusieui's 
rapports, doivent nous montrer un jour il'autres ])ro- 
priélé's ? 

Supposons le sii;ne il'une idée complexe, exactemi'ut 
détermini' pai- l'enumeratiou simjde de toutes les idi'cs 
simples ipii la comjxisent. Su|iposoiis ensuite cpiou 
venilli' l'aire enti-cr dans l'esprit d un homme ipii iunore 



(I) l.ocko, livre III, ilia|iilre V. Des noms des modes mixtes ot 
des i-cinlions. 



NOTES KT DISCUSSIONS PHILOSOPHl'iUES 251 

co s\ix\w (Hi (jiii II- roimaissiint. y a attach('' (l'aiitn-s 
idées, cette nouvelle sipriiificatiou, il ne suffira pas imui- 
rectifier son eutcndcnient sur ce point, de lui faire cou- 
naitre par une définition exacte, le siene dont il doit 
avoir connaissance, car cette définition consisterait en 
d'autres signes i|ni pourraient être aussi confus ([ue 
celui <|u"iis .•xpliquent. Mais si le signe dont il s'agit 
représente une idée physique, il faudra répéter devant 
l'élève toutes les expériences qui ont servi à .lémontrcr 
les propriétés et les tpialités du corps qu'on a revêtu de 
tels signes, on lui <lira eusuite : cette substance (pn> 
vous venez de reconnaître par vos yeux avoir telle et 
telle propriété, nous l'apixdlerons ainsi. Mais si c'est le 
signe d'une idée morale, la .hose présentera bien plus 
<le difficultés. On ne peut ici fain- toucher du .loigt jiour 
ainsi dire les idées simples. Les mots employés .lans la 
morah- représentent ou des actions ou des qualités, 
e.imme vol, inceste, justice, bienfaisance, vertu. Les- 
])rit a créé de hii-mème ce genre de signes, soit sur les 
modèles existant dans la société, soit seulement sur des 
idées de possibilité de l'existence à venir de ces actions,' 
soit enfin en r.dléchissant sur les diverses dispositions 
-pie chacun .inouve à l^gard de ses semblables. On a 
attaché des signes à cette multitude d'actions, d'allec- 
tioiis, (le (pialités de l'âme. Plusieurs de ces signes sont 
extrêmement coinpli<iués; ce sont des idées très com- 
plexes, composées d'autres idées de moins en moins 
eomplexes, mais (pii demandent nue classificati.m plus 
ou moins longue pour être ramenées aux idées élémen- 
taires et primitives qui les composent ; ce n'est jias tout 
encore (|ue de les résoudre ainsi en leurs éléments pour 
en (bniner .les idées claires et ]n-écises ; jamais un 
liomme n.> p..urra conii.ivmlir loule l'étendu.' d'un 



(KUVKKS DE MAINK DE HlIiAN 



Mi:iir{jUi' I iMI rin|)|iili' iIjiii^ hl Micii'tc |)(i||l' r\|)i-ii||ci- 

li'l acliiiii (III tel sciiliiiiciil, s'il n'a pas vécu, s'il n'a pas 
sciili. (Ju un clii'iclic p.u' <'X('iii|)l(' M cxpliciiirr à un jilii- 
|()sopli<> ciiiiiiiis iiii indien ce {|nr nmis cud'iiiiions antri'- 
luis |i,ii- \c mol hiiiiiiCHf ■' (Jiiant ;iii.\ MMilinn'nls inuranx. 
tels (|nt' ciMix (le iiicnl'iiisaiicc, de vertu, ces mots, en 
tant (|iii' re])résentatits de senfiinents (ils peuvent aiis>i 
repfi'sentei- des actions ' deinaildeill imin- être eonçiiN 
une certaine disjuisitiiHi ([iii ne s'accpiiert j)as, mais (jiii 
vient plnt(if de la nature : ce sont les iiN'es simples dn 
cieiir, ciiinnie la cuiilenr. le smi, les ddenrs sont le^ 
idées simples de l'cNprit. (In ne jient p.is plus d('linir 
l(>s unes (pie les ailtl'es ; mais il y a cette diU'erence (jiie 
tmis ceux <pii ont les mêmes sens sont ;i |ieii près (''iia • 
leiiienl irapjM's pai' les i|iialiti's >.ensililes iln corps; 
mais il y a une diiri''rence énorme dans les seiisation> 
moraii's. Ile là, il Miil ((lie les sii:iies de ces id(''es iiioi'a- 
les, (|ne|(|lle exacts, (piel(|lle pr(''cis (lu'on les suppose 

dans la tète des in\('iiteiir> et dans les moM'iis mêmes 
ipi ils peuvent employer pour nous les transmettre, ne 
peiiNciit ac(pi('rii- la même sii;niti(ati(ni, la même éten- 
due (jne dans I esprit de ceux (|iii auront senti, \écn. 
éproUVf'', C(imme eux. I)e là il suit encol-e (pie les 
signes doivent a\dir heaucoiip moins diiithuMicc sur 
nos i(l('es morales (|ne sur nos autres connaissances 
alistrailes, ((ne ces idées dejiendaiit et du temps et 
des lieiix et des (■iiconstaiices diverses, cl de l'Iialii- 
lllde, de la vie, du leinp(''rameilt, (loi\cnt suivre la 
direction coiiqpox'c de toutes ces forces et [)ar colisé- 
((iienl ne sont point snscejitildes (rac((iiéiMr ni tixit('', ni 
niiilormit('\ par les moyens artiticifds du raisonne- 
ment, mais jiar d'autres niovens (dus analoliues. tii-és 
des ohsei'valions et des connaissanc("« ac(iiiises sur ce 



NOTK>! ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



253 



ijiii jn-ut iiiuiiYnir le iiiMii' liiiiiiaiii r\ \i- ]).iitiM' au liic'ii. 
D'après cela ;il est lacile tli- répoïKlrr a .rltr .pics- 
iidii : la morale csl-cllr siis(c]itililc de (léiiioustration 
rii;iiiiriMis(' ? 



IV 



Ce ([ii^di ontoiid par idée simple lient être couru de 
deux manières. Toute sensation, toute impression cou- 
sidérée dans Tâme est une idée simple. Nos premières 
idées, innemcnl sensibles, sont simples; mais lorsque 
par le moyen des signes artificiels ii(ms en sommes 
venus à exi)riunM- ce i\w les objets divers de nos sen- 
sations onl (11' commun cnli-e eux. ;'i les classer selon la 
ressend)lancc des (pialites cpie nous y av<nis aperçue, 
cnliu à créer nos idées abstraites et i:éuérales de tienre, 
<lcs sortes, d'espècps ; à mesure (pn' nous avançons dans 
ces généralisalions. nous écartons toujours de" l idée 
complexi' (|ui nous rejirésentait tid être existant, nu 
plus urand nombre d'idées simi)les: ainsi l'idée abs- 
traite de i-orjis UH'lalli(|Uc. animal, est moins composée 
, pu- celle d.' cbeval; c-n'i.s Innt. corps organisé, sont 
encore plus simjiles ; enlin le mot être sii:nitie i-n 
luéme temp> l'idée la pins al.sti'ailc cl la plus MUiple. 
I,,. ,rnle de nos idé<-s comun'iice pai- le sinijib- et se 
termine cncon- au sim|ile. Mais nos idées sensibles 
pivmiéres ont une existenc.' dans \'i\\w- ipn les ie.;oit, 
roinme les objets (jui les caus.Mil ont des (jualités réel- 
l.'s propres à exciter ces idées, l'allés ne sont simples 
.railleurs (prautant .pi'ou a égard à l'impression 
aclU(dle, indivisible dn >njel .|ni les ceoil ; l'idée .pli 



25 i 



iKUVREK DE MAINE DE UIRAN 



(lf\i('lil siiii|)li' ;m collliail r p.ll' Ir |-r-slilt;il îles ilivorsos 
ip|)('i-;iti(iiis lie I rsjiril. i[in (l('']iiiiiilli'iit Mii-iTssivciiiciit 
I oliji't (le (HH'I(|H iiiii' (le si's (|iiiiliti''s scnsililcs. poiif 

arrivi'i' au ilcriiici- dcurr de l'aNsliarti une telle idée. 

dis-je, Il est |-e|)ri'>eillati\'e d aileini iilijet ri'el existant; 

ce n'est antre eliose <|ne le siune d nue inaïuèrc de voir 
de l'es|)iMt. nne jinre altstraeticjii. (ne antre diliërenco, 
c'est i|ne i'idi'e alistiaite simple est suseeptihie do déli- 

nition en ce sens ijne 1 un Jieilf e\|)iMinei- liius les ('elie- 
linis. ]inm- ainsi dire, par lesipiels l'esprit v est ariàve, 
an lien ipie l'idi'e seiisilde simple lie peut «'tre d(''liliie 
(pie par des iiicits. lui partant de l'idée ui^iM-rale il'ètre. 
je puis deseen<li-e par nne eliaine eoiitiiiue jnscpi'à une 
idée seiisilile sim[)le, et ]iar Voie d'aiialxse renionfer de 
eelli'-ei ;i | idée d être, lùitce ces deux limites Sont ciini- 
j)nsi's tmites les idées seiisililes (pii Vont en se e()ni])o- 
sant Jusipi'à l'idé'e de snhstanee la ])lns comijlexe, et 
]»uis en se simpliliant et se ,i;iMii''rn lisant, jnsiprà eelle 
il être. L idi'-e simple, seiisilde et parti( iilière, n'est 
ipi nue modilieation de l'àme ; idie ne suppose anémie 
relation. 1, idi''e altstraite, an eontraire, n'est antre chose 
<pie 1 e.\|)ressioii d iiii rapjiort pinson moins L;('ii(''i'alis(''. 

l'ins I i<l(''e est alistraite, pins elle e prend d'étros ou 

d ohjets anx(piels (die convient : la lacnlti- d'al)straire 
snppose donc cille de com[>arer : le ])i'eniier exercice 
de la lai-nlti'' de romp.ner roiidiiit iii''cessairenienl à 
I l'Xamen de la ressenildance oii de la diversité' des cim- 
ses, et à lenr classilication. Selon cet ordre de ressein- 

Idanci liasse ensuite aux idi'es alistraites de t;-enre. 

d esjièce ipu' Ion ili'sii;ne par des termes j;r'né'raux. 
I, nsaue de ces mots pi'i'snppose donc la perception ries 
rapports ipi'ils expriment. Ils facilitent et éteiulent, il 
est vi'ai, la connaissance des lappoils alistraits, mais je 



NOTES ET IHSCUSSIOSS PHILOSOPHIQUES 



285 



lie vois pus lullllIl.Mil ils |inllir.liinl <''tlr le lUIlKipc ft 

I;i suiirco (lo cciti' .(.iiii.iissjiiioc : <-nmiiitMit 1rs langues 
auraieut-clli's pu èfi-c crrées si la iinultc d ahstiairc 
n'avait ])as pivcédé leur iiivciilionV 



Lockf (1) (louiic deux i-aisnns principales de l.unhi- 
iiuité (les signes de uns idées morales : l" l'iles sont très 
complexes, ce(pii fait que les idées simples ([ui les eom- 
posent m- ])euvtMit Jamais être en même nombre, dans 
lesprit de ceux (pii les emploient ; et le même liomme, 
s'il n'a pas la i)lus grande attention et une forée de tète 
l)ai'ticulière,sera fort sujet à employer ces signes eu dif- 
férents sens, souvent dans le même discours ; (pioiqu'il 
paraisse difficile de renu'-dier à cet inconvénieni, la 
chose ne sei'ait pas imptissihle au moyen d'un diction- 
naire c[ni lixcrail une l'ois pour toutes le nombre et la 
qualité des éléments «l'une idée complexe de morale, 
,•1 ([ui déterminerait la signification «lu signe (jui lui est 
attachée, sinon i.oiir le. langage civil, du moins pour 
l'usage philosophiipie. La formation «lu dicti«innaire et 
la pennauence «le s«)n usag«' sont h's seuls iuconv«''- 
nients, c«imnie je l'ai imuiln' «ians imh' \\<>U- [)ri'i-é<liMit.'. 
La seconde raison d'amhiguité, c'est la non-existence 
d«'s mo«lèles de nos idées complexes de morale. Cette 
al)sen««- «le modèle favorise la liberté et la licence de 
resiuil dan>. la formation de ce genre d'idées. Chacun 
peut en ciécr d'autant «b- sortes «pi'il lient distinguer 

(I) Livre m. (11. IN. io,6. 7. 8. 



SSfi iKUVRES DE MAINK DK lUllAN 

(If imaiiccs (l;iiis li's articiiis liiiiii.iiiK^s. Itc là. du voit 
)i<*iin|U(ii ccrtaiiM's sociéti''s diil drs niots dont la signi- 
fif-atioii et l(î sens sont inconnus anx l'ti'anuci's et n"ont 
])oint (l'anaioguc dans d'auti'cs lant;'ii('s. Si, ])ar cxoiu- 
])ic, (-(Ttains h'iiislati'urs mil ciii ilc\(iii- distinmicr. 
dans le mr-nic uenrc de dcdit, certaines circonstances 
«liii l'ii auLii'aNenf I iMiorniité. conuiie de frapper un 
lioninie d nnc lelli' inaidère, avec telle ai'nn^, ou d at- 
tenter à un pei'sonnaiie i-iuinent de la société, ils crée- 
ront un mot représentatif de ce i;enre d'action, de sorte 
(jac dans la suite, lors(|ue les mœurs aui-out totalement 
changé, ces mots, couservés par la tra<litioii. auront 
une siiinification trèsdouteusi", on iinléterniinahle. .Mais 
examinant les eil'ets île cette liherté de l'esprit pour la 
tornialioii des idi-es de modes mixtes, dans \c nicmr 
pays et les mêmes circonstances, j'y trouve le jirincipal 
oljstade à l'uniformité et à la jirécision de ce liciire île 
signes, en ce i|ue chacun ayant la faculté de lier aux 
mots ipii les rvpriment des idi'es (|u<' la manière de 
sentir, riiahitnde, les cir'constaiices lui ont particulièi-e- 
uient iiiiulipii''s, il n'existera pas de moNcns pour 
ramener les esprits à la sivnitication philosophiipie 
précise (pie l'on tenterait de mellre en usaL:e. Si un 
homme a une fausse idi^e. en |)hysiipn', on en histoire 
natui'elle, on jienl le convaincre de son eri'i'ur. parce 
ipie les idées physi(jues devant être conformes aux 
modèles existants, il est toujours possihie de s'assurer 
de la vérili'' ou de la fausseté de ces idées en les con- 
frontanl à leur ty|ie natin-ei. Mais comment fei-e/.-vous 
entendi'c à un homme souvent intéi'essé pai' ses pas- 
sions à attacher' telle idée à tel sit;ne. ipn- sa liaison 
d idées est fausse? i,'a\are se dit ('•conoiiie, le prodiiiue 
libéral, riioinme IVoid et dur se croit i-aisoiinalile. l,es 



NorE>; ET Disci:ssioN'>< philosophiques 257 

1, 111, 'S uni .'•vid.iniiirnl dans leurs idées .•oiiiplfxcs 

des ('I.Miiculs aiitios (juc cpiix (]ui sont donnés par la 
saiiH- raison ot la vrai." philosophie, cci)ondant si vons 
vonscn tenez aux mots, ils ont autant de droit à appe- 
ler l'avarice, éconouiie, (|U(' vous à hKiualilier à votre 
manière, et cela, fante de modèles existants. Donc il 
laul remonter plus haut ([ue les signes artificiels pour 
rc.tiliei- les idées morales ; les arts et les sciences i)hy- 
si(|n.'s ont leur laiii:ue particulière dont les signes sont 
ordinairement assez hien déterminés pour avoir un 
sens nnivo.pu' dans l'esprit de ceux ([ui L's cultivent et 
■ lui y ont fait certains progrès. Le mot fer par exem- 
ple désigne à tons nos chimistes d'aujourd'hui une suh- 
sfance ((ui jouit d'un certain nond)re de propriétés très 
considéralile. Il représente donc une idée extrêmement 
conipl.xe. Cej.eudant les chimistes, également avancés 
dans leurs art, emploieront toujours ce motet dans une 
foule de firconstances dillérent.-s, sans aml)i.i;iii<<N ^^a''^ 
incertitude. Il est vrai (|ue selon l'occasioii et les ( ir- 
constances où ils l'emploient, ce mot rent'.Mine pour 
eux un iiondn-e j)lus ou moins grand d idées simples 
et (|ui dillèrent uiènir entre elles; mais ce change- 
ment de signiti<ation piucmcnt i.datif à des cas par- 
ticuliers ne les <Mni)èche ]>oint de s'entendre; il met au 
contraire plus d'exa.litude dans leurs idées. L'homme 
ignorant dans la ihimi.'. y\\\\ ne fait entrei' dans sou 
idée générale et complexe <le /c/- cpinu ])etit niunbre 
d'idées simi)les et de ipialités apparentes, ne se tioii- 
vera ]>oiiit m opposition avec le chimiste, tant (|u il 
s'en lieiidia à ( ousidércr avec lui ces (pialités extérieu- 
res, et dans la eonversalion familière, je suis persuadé 
(juc le savant ii' plus piofond n'emploie jamais le mot 
fçf ipie dans le iiiè sens à peu [très (|ue eidiii ([U V 

M. DE B. I. — 1 ' 



S58 IKUVRES DE MAIXE DE FlII'.AN 

attiii'lii' 11' (1)1111111111 ilis hdiiiiiii's. Itoiir ilniiN 11' cas ilmit 
il s"a,i;i'. 1'' ^;r;iii(l iiDiiihi'o diiloos rciilri'iiiçi's dans ir 
siiiin' (le Mil)staiic(' u'i'st puiiit une caiisi- il aiiil)ii.''iiitr'. 
cai' il il est jias iiéci-ssairr ili' i-ap|)rlri-. rliaciiio fois 
i|ii'iiii I riiiploie, la l'iillrctioii il idées simples fp! il 
cxprinii'. Dune aussi, (piiii(|ii(' cette cnllectiini d'idées 
simples ne suit pas la incme ])(inr tout le monde. le.^ 
iiîiioiaiits et les savants s'entendeiil très Lien dans 
liisam' (iidinaiie. et les savants au même dci^ré sen- 
teiidiunt aussi i)ien enti'e eux, dans les divci'ses siuniti- 
cations scieiitiliipies ipi ils doiinenl à ce mot. (lela 
répond à ce que dit Locke SUT lOUscurité des noms de 
substance (1) (livre III, des mots). Il n'en est pas de 
même des noms de modes mixtes. Les circonstances dans 
les([U(>lles on i-mploie ces mots sont moins \ai'ial)les et 
surtout moins déterminées ipie les as|)ects sous lequels 
on peut considéi-ei- une sulistanee pliysiipie (|uelcoijipie 
M'ion les divers lôles (pielle joUe dans la iiatui'e. Si 
nos idéi's complexes de suiistanci» étaient l'oiiiiées par 
la eolli'i'lion des proprii'tés ipie l'expi'rieiice nous y t'ait 
déoomrii-. la composition de ces idi'es sei'ail iiilinie ; 
mais le sit;'ne, ipii sert à exprimer telle substance, ne 
désiijiii' li'aliord ipie les qualités les plus aj>|)arentes : 

J)our ijlle le siuiie Soit exempt de toute aiubilînité, il 

suffit ipi'oii y attache les iili'i's simjiles ipii caractéri- 
sent cette substance et la diiréreiicient de tonte autre; 
une seule de ces idi'cs suffirait poiu\ ii qu'elle fnt spé- 
ciliipie. (Jiiaiid on a ainsi désiuiié la substance pai' un 
caractère distinctif, ce si^ne devient, poui' ainsi dire, le 
sujet de plusieurs autres qualités, comme secondaires, 
qui sont exprimées pai' une suite de propositions et on a 

(1) Livre m. .1,. IX, |! l,-). rj. 15. I(i. 17. 



NOTES KT DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 259 

un traité m profosso sur cctti- sul.st.iucc La cliftioiilt.- 
consiste^ à (l.'tcM'tiiin.T i)nin- rlia,|iir siili^tiuice les quali- 
tés |.i-im..rdialos .-t oss.-Mticll.inmt .aia.h-nsticiues; 
aussi est-ou obligé dans IhistuiiT iiatuivlli' et la 
, liiniic. de joindre eiiseniblc plusieurs de ces ciualités 
puiir l.irn .aractériser les g-enres et espères de corps. 
Supposcns, pai- exemple, que je veuille expriniei- l'idée 
,[uc j'ai du nienure. [...rscpie j'aurai dit que c'est un 
métal l)lanc, toujours fluide, à la température de nos 
climats, j'aurais rendu l'idée spécificpie que tous les 
chimistes Ont du mercure, de même (pu- tous ceux (|m 
ont vu Cl- métal sans étudier ses i)ropriéfés. Le nmt 
mercure ne désigne i)as autre chose, pour h- moment. 
Si je parie ensuite de son oxydabilité par l'air, de sfi 
,lis'sohition dans les acides, (|ue fais-jc ? Sinon affirmer 
d'un sujet que j'avais dalx.rd caractérisé, d'autres qua- 
lités ([ue lexpérieuce m'a découvertes, mais ([ui ne 
font pas partie de l'idée première dans laipielle j ai 
conçu d'abord ce métal. 

L'arithméticiue fournit à Cudillac ses principaux 
ex.Muples sur les signes de nos idées. Les noml>res 
sont des rapports aperçus par l'esprit et distingués par 
des sia:nes particuliers. L'arithméti([ue est l'art de com- 
biner ces rapports en se servant. i)Our faire cette com- 
binaison, des signes mêmes (|ui les distinguent. Je n ai 
l'idée d'un nombre, (luautant (pie j'ai en même temps 
présente à mon esprit l'unité ou la mesure commune a 
la(pielle je le rapporte, cette unité c(.ncrète ou abs- 
traite est invariable dans toute la suite du même calcul, 
et les signes particuliers (soit cbiil'res soit lettres), sont 
essentielbineiil iiomogènes. On est l'unité de mesure 
commun" cle nos autres idées complexes, où est 1 bomo- 
ij'énéité de leurs signes ? 



-** iKUVRKS m-: MAINK HE lirUAN 

VI 

l.ockc (I) avoue (|iio <Vsf par occasion, cl socondai- 
reiiuMif (|iril a cxaiiiiur' riiitlucncc dos sii;iies de nos 
idées. (( Ouoiqiiê la coiinaissaiice. dif-il, se teiiiiiiie 
aii\ choses, je iii'apcrviis (|iiee"était priiicipalenieiit par 
1 inteniiédiaii-e des mots, ipii, par cette raison, me sem- 
lilaierrf à peine rnpahles d'être séparés de nus connais- 
saiices générales. Il est du nniins cei-laiii ipi'ils s'inter- 
posent, de \A\i' mauiécf entre noter rspiit et la véi-ité 
(pu- I entendement vent contempler et ((impreiidre, ipie 
seiuMaiili's an niilien pai' où passent les rayons des 
olijets visnels. ils répandent souvent des nuat^es sur 
nos yenx et en imjxisent à notre entendement par le 
moyen de ce (pi'ils ont d'ol)s<'nr et de ccnd'tis. .. 

Ile là il suit done. s(don l.o(lic. (pi'il existe <les véri- 
tés, desconjiaissanees indépi'inlantes des signes. Memar- 
ipn'Z eetfe expression, à peiiif cajKilih'-^ d'rlre \r/tarrs. 
De là an ton ariirmatil' et Iranrliant de i|nel((nes-uns de 
nos métajdiysieiens, il y a hien loin. 

il existe dans la natiii'c. nne succession fé(dle ileircts. 
iiHle]>endants de j'i-spi-it ipii les considère. Nos idées 
sont justes. lors(pi'(dles s'accordent avec res eilots et 
<pie la suliordination entrée «dles <iti l'ordre de leur 

successif st pai'aliéle on cori-esi) lante à ee cpii 

existe. l,ors(|ne les idi'es sont telles, il est im|iossil)li' 
(pie les sii:nes repr(''sentatit's de ces idei's manipn'nt d<' 
justesse. Ici les idi'cs sont l'-videmment snl)ordonm''es à 
1 oliservation. ecminie les signes sont sidiotdonnés aux 

(l)l,ivrn III, .liiiiiilro JX. !< il. 



NOTES ET DISCUSSION'-- l'HILOSOt'HIQL'KS 2«1 

idofs. Ils tii'iinciii d'tîlles Iciii- pn-cisi t iif l.i <lnn- 

iiciit pas. Un astronome qui a oltscrvr la route d uu 
astro dans l'espace, eu le comparant successivement à 
divers points fixes, trace cette route sur le papier et 
décrit une courlje <iui représente jiarfaiteMient le mou- 
vement de l'astre, la courbe est ici le siyne. L)ira-t-ou 
(pie l'astronome doit ses i<lées rigoureuses sui' le uiou- 
vemeut des corps célestes auxfi,i:ures (pi'il a employées 
poui' les représenter ? 



VII 



Locke commeuce aiusi le chapitre de l'ahus des mots : 
<( Outre l'imperfection iiahirclh' au lan,i;ai;<' et l'obseu- 
rité et la confusion ipi'il est si ilifiicile d'éviter dans les 
niots(l) », doni- il rei-onnait une im])erfection naturelle 
et en eliet elle existe. Il faudrait maintenant détermi- 
ner : 1° si cette imperfection des si,i:ues est la cause ou 
l'elfet de l'i niperfeition di' nos idées, et en attachant 
lidtM' de cause à c(dle dd/i/ériori/é. il ne sera pas difti- 
cile de distiu.uuer la cause de letfet : i" (pnds sont 
les dilh-rents cas où rimiierfecliou des signes influe 
esseutiellemeni sur les idées et vice cerna, où l'une est 
liée i)lus étroitement à l'autre ; action et réaction de ces 
deux opérations. (Juainl rid('e est i'oi'nn-ee sui- un 
modèle existant, elle est anli'rieure au siiiiie e\ideni- 
ment ; eu est-il de nn-nic dans Ions les cas ofi I analyse 
doit nous couiluii'c ? 

(I) l.i\ro III. iliiiii. \. 



ici «KOVRES DE MAINE DE HIHAN 



VIII 



I.cilmit/. parait s rti-c occiipr (l'uni' laiipuc iiiii\ crscllc. 
Il s'cxpriiiii' ainsi dans la LVI'^ Ictiic du coi/imercin») 
e/ji'ilo/iciiin, vu }>ai'lant de ses nonduciiscs occupa- 
tions. « Scd imprinti'! inoiior iiovam ana/i/'<iin niull'i 
locppla siiblimi'irein pru omni ratiocinât ioiie humana ». 

Daiiri's le sens ([uc j'attache au nuit idée, il m'est 
déuicinln'' ijuc l'id(''e doit èti'e autc-rienre an si,i;iii' (jni 
i'rxpriuH' «(iiiiuir Ir mot sitjiic rindii|uc iui-mènie; et 
«•"est sans doute pour avoir a])j)fis les mots avant d avoii' 
en les idi''es uni leur <-oi-T'rspondcnt cpie nous i-aisonumis 
si mal, — mais de rv ipif nous |)onvous a\oii- cl avons 
ni cIVi'l des it/éi's indépendamment des signes, il ne 
s'ensuit pas ipie nous puissions e\eicer la l'aeidti'- de 
liei- ces idées entfe (dles, re i|ni est en L:c''ne|-al raisonnei'. 
l-etliM-liii:, a\oii- mie suite de pensées, sans le secours 

des sii:nes on du lanua,;;^ (1,. l'onr prouver le fon- 
«lenient de cette dei'nièce assei'tion. j'examinerai dans 

la suite, en i^é'néral. à <|Uoi peuvent se l-eduice toutes 

les opérations i'o/o/i/a//'e.y «le rentemlement liumain. .le 
dis volontaire car. je pense ipie c'est de c(dles-lii seule- 
ment (|u'il s'auit, ipiand on jiarie de l'influence des 
sif;iies sur les idc''es. I" La comparaison d«>s idées sim- 
ples entre idles [)eut se faire sans silènes artiliciels et en 
liénéral tontes les t'aiultés de l'entendenn-nt, mémoire, 
iiuaiiinatioii, réflexion peinent s'exercer sur les objets 
directs et ré<ds. simples ou iiim])osés de nos sensations, 
indépendamment des sij:in'S dont on i)ent revêtir ces 

(1) Lociie. liv. III, chap. X. 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHrQCES 



263 



^.l.ifts. 2° Laiialysc des (jualités d'un objet .(.uipusr tri 
,|iie Ifs .nips si> lait dnUn-d uatiircll.-mont, car nos 
s.'iis étant séparés et jx.Haut cliaciiu des sensatioas 
<listii.ctes dans làiue, eu domiant séparément notre 
attention à chacune des impressions (jue fait loljjet sur 
<hacuu de nos sens, nous pouvons avoir d<'s idées dis- 
tinctes de ces impressions et ainsi faire une espèce 
daiialyse des .[ualités de l'objet, les concevoir les unes 
bois des autres, et par suite créer nos idées abstraites 
.1,. ,,,uletir. de conliguration, d'étendue — idées (jui 
existant toujours dans le même sujet n'ont plus de 
réalité lorsque nous les concevons séparées. Ce pre- 
mier pas de l'esprit dans la t'ormation des idées abs- 
traites me parait résulter de notre ori:auisatiou même 
..u de la séparation des organes par lesquels les sensa- 
tions arrivent à notre Ame. Cependant, ces premières 
idées abstraites sont fugilives ; séparées de l'objet réel 
d'où ."lies ont été tirées, elles n'ont plus d'existence. 
L'entendement ne peut en tirer aucun secours : l'ima- 
i;ination ne saurait les réveiller puis(iu'(dle ne rappelle 
que l'objet de la sensation totale d.> la même maniêiv 
dont il frappe les sens. Coinmeiit iixera-t-on cet être de 
raison, cette abstraction fu.aitive? U faut la revêtir d'un 
sipne, et dès ce moineut. elle acquiert de la réalité. 
i;entendenient m dispose, la rajqielle à son ,i;ré, et 
donne à son ouvrai;.- la même réal:t.> qu'aux onivres de 

la nature. 

Combien n'y a-t-ilpas.le ,i:cus, .lit Locke (,1), livre 111, 
. hapitre X, .[ui L.rs.pi'ils veulent penser aux c/ioses 
attacli.Mit uui.piement leur pensée aux mots et sur- 



(1) Livic m, <liap, .\,§2et3. 



ifii ii:fVl:E> i>K MAixi: de tsihAX 

liMit (jiiaiiil ils aii|>li(|iii'iil li'iir i's|)i-il a i|cs Mijrts de 
murale ? 

Voila r<i|)iiiioii (lu crrateiirdc la vraie iiiéta|ili\si(|iie, 
rlairenieiit ex|)riiiH''e sur la pnssiliiliti' il avoii- (l<'s idées 
de morale, et a jdus forte raison toute autre espèei- 
d idées, iMdé|iendaiuiiieiit des sii;ues ou des mots. (Jui- 
dillac a t'ormelleuieut assuri' et |)res(|iie di-monti-i- je 
eoutraire (1 i. Mais il ) a iei une distinction à faii'e. Les 
idées morales nie jiaraissent de\(iir être considi-ri-es 

sous un double rapport : 1" eouuue eolleeti l'idi'es 

simples unies vrdontairemeid par l'esprit, sans modèle 
existant, et revêtues de signes ou mots (|ui ex[ii'iinent 
rette i-ojlection, la rendent permanente et la lixerd 
dans I esprit, l.es idées morales, ainsi eonsidé'rées, ne 
peuvent avoir d'existenee dans l'entendeuieid (pi'aii 
moyen des signes, (lela est évident et suit di's prineii)i's 
mêmes de Locke, (pioi<pie cependant les idées sim[des 
dont est t'ornié'e Lidi-e complexe morale puissent être 
présentes à l'esprit sans ce inoyou artilieiid. Le deuxième 
l'apport sous liMpiid j'euvisa^ii'e les iiiées morales, e'est 
comme srittiDii'iits, et c"(>st ainsi ipieiles peuvent 
intluer' sui' ni>ti'e conduite et notre \ic morale, l'ar 
exemple, je \ois un homme entrer le ter à la main dans 
la maison de sou voisin, il euortie toid ce (pii se pn'-- 
sente, pille la maison, y un-t le l'eu : certainenu'iit, je ne 
serai point spectatem- trani|nille de ses actes et par ma 
natui'e d'iMie sensilde je m'identitie avec ce (pii soullVe. 
Supj)osons donc ipié sans connaiti'e aucune langue, 
J aie cependant accpiis par re\|)érience les idées ou 
sentiuu'nts de soutl'i'ance, (juc je tienni' à ma pro- 
|ii'i(''té l'rmt de mon tiaxail. le sentiment ipie j'aui'ai 

(I) "lonilillac. (Irp partie, secl. 4». .h. I (7, 8. ît). 



SOTES KT DISCUSSION-- PHILOSOPHIQUES 



265 



('pruiiv»' fil voyant tiK-r, vulii-, puurra rester li.u^:; temps 
uiavé dans mon iiiiai;iiiatiuii. Je nie retracerai les actes 
, lotit je fus le témoin : ils s'ollViront à ma mémoire sépa- 
léiueiit, .lisliiieleinent : j'aurai l'idée d'un homme ipii 
tue son scmblahle, ijni prend par la violence la pro- 
priété d'autrui, et je joindrai an souvenir de ces actes 
le sentiment (Je l'horreur ipi'ils m'inspirent, fondé sur 
l'intérêt (|iie j'ai à ne pas en être victime et la possiln- 
lité ([ii'il V a à ce tpie je le devienne. Maintenant, n'est- 
il pas évident, <|ne sans anciiii signe, pour m'exprinier 
ou m'édaireir à nioi-inènie ces idées, j'ai cependant 
,ie«piis très distinrtenient celles <pie je pourrai désii:ner 
dans la suite par les mots meurtre, voL pillage (t), et 
i\\\o h' sentimentpar le<piel j'ai compati à la s.nitl'raiiee, 
leliii de l'horreur que m'a inspirée le meurtrier, celui 
ipii m'a t'ait désirer de voir celui-ci puni et les maux 
soutJerts par la victime réparés, vengés, sont aussi bien 
présents a mon être sensitif que si je connaissais les 
mots pitié, humanité, justiee (pii les expriment? Lors 
donc (pie j'aurai des mots pour exprimer <•«• ipie j'ai vu. 
ee (pie j'ai senti, je ne ferai ijuc revêtir de signes 
abrégés des idé(>s d'actions ou de sentiments ([ui étaient 
auparavant, «dairement empreintes dans mon esprit. 

.)';ii l'orme re> l,|-euii(''res idées et puis les sigUCS de 

eonvention ((lie je leur donne sur des modèles, car je 
n'aurais jamais imaginé s])ontanément les actes qui 
m'ont frappé, et les sentiments .pii les ont accompa- 
gnés n'inissent point existé sans la vue des actes. 11 est 
vrai (pie je pourrai ensuite étendre ces premières idées, 
peindre d'antres circonstances, imaginer d'antres actes 
du même genre et ditfel'ent- iioiulant de ceux (pu mont 

(1) l.oc'lu', liv. III, cil. V, SO. 



266 iKUVREs DE MAINK UK HIRAN 

i'i-;ij)j)(' ; mais il \ aura Imijouis un piT-iiiifr nKjdèle de 
res actions variées l't on ne jinniia pas les consifléror 
al>s(>Iiiiii*Mit coiuiiu' crrt'cs an Lii-r (le rciitondi'inoiit. Cela 
j)i(st', je reviens à ma distinction et examinant les siyiies 
dimt ji' me suis sei'vi |)(iui' ciimmunicjiier aux autres les 
actes (|ue j'ai \ us et les sentiments ([ue j'ai éprouvés, 
je trouve (|nc jjour li>s signes (pic j'attacliei'ai au pre- 
mier iijiict il n'\ aniM jxiint de difliculté de me l'aire 
entendre. Je joindi'ai dans le seul mot de meurtre les 
diverses idées simples cpii m'ont snccessivenient aO'ecté 
dans l'acte, etc. ; mais tpiant an sentiment, je ne serai 
jamais assun- (|ne le jnot jiitii' par l'xemple, a jamais 
la même sii;nilicatiou pour d'auti'cs cpie ])our moi. 
L horreur (pie m'inspire le vol à moi (jui jouis d'une 
propriété jiourra être à jieine sentie j)ai' celui (jui 
ne jouit de l'ien. C'est ainsi (jue la plupart des ternies de 
morale ex])i-imant des sentiments aussi liien «pie des 
notions me paraissent suscei)tildes d'un sens variable 
en proportion de ce (pie ceux ipii les emploient ont une 
sensibilité diliérent(.' ou n'ont j)u actpiérir les mêmes 
idées parce (pie ils ont vécu dans des cii'constances 
diverses. Le mol juslice par exeiiqde expiiiiie le si-n- 
(iineiil par le(pnd on est dis[)osé lialntnidleinent à ren- 
dre aux autres ce ijui leur appartient. L"(d)jet de ce 
sentiment peut se d('liiiir. Tous les huinmes ]>euvent 
acquérir les mêmes idées de piuprlete, de liieii, etc., 
mais le sentiment lui-même ne peut être dans tous, en 
sorte (jue ri''(dlemen.t, il n"\ a |)oint de moyens artili- 
ii(ds de rendre la sii; nilieation de ce ni>>t uniforme, en 
Sorte (|u on soit assuré (pi'il est emplovi' dans le même 
sens pr('Mis ]»ar ceux (pii remj)loient dans le discours, 
'diiime le mot Iriaiirjli-. (Test eejK^iidant ce (ju'il faudrait 
pour (jiie la morale l'nt susceptilde de démonstration. 



267 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



IX 



Piiniii CCS i(l('cs (le lunr.ilr, j'.'ii ti-uiiw (jui sont l'or- 
iiiccs sur (l»"s luodèlcs coiiimc Mssassinat, meurtro, vol, 
(Idiit les sijïiMîS rcpi-éscntciit des actions particnliéros 
H\w l'on ne voit (jiie trop souvent dans la société; 
d'antres paraissent formées sans modèle, qui renferiuent 
les actions particulières considérées plus généralement 
et dont on unit plusieurs ensemble; ainsi le mot jus- 
tice renferme l'idée de plusieurs actes particuliers, avec 
celle d'une dispositi.ui hahituelle à ses actions, par 
exemple rendre à chacun ce qui lui appartient dans sa 
personne, dans sa réputation, dans ses l)i<'ns. Le mot 
vertu est encore plus tiénéral. Il me parait évident (jne 
ces idées générales sont aux idi-es des actions particu- 
lières dont elles sont composées, ce qu'eu physique nos 
idées des jjropriétés générales des corps sont aux idées 
simples ou atfectives qui en sont lorigine. Lorstpi'on 
parle donc d'idées faites sans modèle, on ne veut pas 
dire sans doute ([ue l'entendement ait formé ce senre 
de notions arbitrairement et par caprice, comme il 
pourrait associer les idées les plus disparates, mais 
seulement qu'il n'existe point de substance réelle à 
laquelle on ait voulu ou i)u l(>s rendre conformes, 
comme en physique; ce .|ui est trop clair pour avoir 
besoin d'y insister ; mais là les modèles sont les corps ; 
ici, c'est ce (piise passe, ce (pie l'on voit dans la société 
des hommes, et l'observation a produit les nues comme 
les autres de ces idées. 



iGS 



«la'MtES DK MAINl: l)K lilHAN 



l-ll |>icii,iiit (les i-\iMii])lcs iliilis les scicilci's cMicli.s 
où Ti'Sprit pi-ocèdi' plus ivi;uliéremriil. on vuil (|iril y 
;i (li's cas i.ii l'on |inrvirii( à r<'\|)n'ssioii irnin- vri'iti- 

[•ai- la si'iile (• hiiiaisdii .les si;: ii. -s : ainsi, daiisnii \m<- 

i>loiiir .Ir iiiatiiriiiali(iiics, l..i's<|ir(.ii a traduil les c.ii- 
ilitioiis cil tenues alyéliritjiics, <>ii ne s'(>cill|ie plus que 
(le traiter les sii;ucs eu les cuniiiinaut entre eux «le 

• iivci-ses nuuiièros, jusqu'à ce (pi"(.n soit parvenu à une 
l'orinnle ipii exprime ce ipi'il fallait trnn\cr. Telle est 
l'iinalyse al,-«-l.ri(pie ; tel est lepivuid secours dont elle 
est à la faiMesse de rentendenn-nt (pie, sans crainte 
d'ei'reiir. l'esprit peut se reposer sur les signes (jii'il a 
créés et oublier nièiiio l'état de la (piestinn lorscpi'il l'a 
une fois exprimée pour ne s'occuper (pie d'une coiiihi- 
nais.Mi alistraite et proscjue iiiécani(pie. Ce nwjyen, si 
analogue à la faildesse de notre esprit, pouvait-il être 
employé dans d'atres parties de ces connaissances autres 
(pie celles où il s'aiiit de l'expression de rapports des 

• piantites considérées d'une iiiani(''re alistraite et i;éné- 
rale ? Ne vo\ons-nous jias (jue dans plusieurs (piestions 
du ressort de la -éométrie, même ce iiKiyen artificiel de 
raisonnement ne j.eiit éti-e employ(> avec succès? I(ds 

sont les 'cas où le Mijrl ipie Ton traite ne |)eut éti'e 
ontiereinent dépouillé de (jualités pliysi(|ues, ou l'ieii 
ceux oil il faut cpie l'esprit ne perde pas de \ ne lin seul 
instant le sujet même (pi'ij examine, comme dans la 

-"■" 'l'i'" descripti\c où l'imaiiination Joue un si i;rand 

'•"'•' ipie lors(prelle lie peint plus la for la position 

de'> plans, il n'\ ;i pju^ i-\,.,^ ,1,. ,-om;ii. 

I.e- mot- de nos laii;;iies ont en partie des ia|>ports 



NOTKS KT DI>;CUSSIONS l'HILOSOPHlQUES 



i69 



avec les siL;iii's alL:vl)i-i(|ii<'S, mais ciMix t|iic imus avons 
faits signes de nos idées les plus abstraites ont encore 
un sens trop eoinposé, trop sujet aux variations, pour 
que nous puissions connue l'alyéhrisle, ouiiiiei- dans 
le cours (lu raisonnement les choses signifiées, pmu' ue 
nous occuper (pie de la combinaison dos signes. Je ue 
pense pas (pi'oM ne parviendrait jamais par ce moyeu à 
l'expression dune v('rit(' r('elle et fort utile \ dans le 
langage ordinaire, il laut doue reteiiii\ dans notre i^sprit, 
les idé'es ])rincipales du moins (pii entrent dans cba([uc 
mot C(nupos(-, pour s'exprimer avec j)r(''cision et unitoi-- 
mit<''. L'imagination ne doit prescjiu' jamais rester iuac- 
tive et rei)r('senter toujours (juebpie chose ; c'est là ce 
ipii assure la su])(''iioril<- de la langue alg('d)ri(|ue sur la 
langue (U'dinairc. 



XI 



La ligure (pi'un peintre trace d'un linmmc d mi oiseau, 
est l'expression de la copie (|ne ce peiidre a dans sou 
imagination, de la chose (pi'il se repn'seide. I. astro- 
n<)nu^ (pii trace siu' le ])apier la courbe (h'crite dans 
l'espace par la comète (pi'il observe, copie égaleuienl 
ce (pi'il a vu. Ce portrait, cette courbe sont les signes 
iiatnr(ds des id(''es (pie le peintre et rasIiM.uome ont eu 
présentes à l'esprit. Les signes artificiels (pii se rappor- 
tent aux (dioses existantes doivent ('■tre dans notre 
esprit, comme les signes natunds dont je viens de parier 
sont i>our les peinfn^s, etc.el ils seront d'autant plus 
parfaits (|u'ils seront pour ceux ipii les eiileiideiil des 
copies aussi lideles ipic le lal)lcau cl la courlx- ; mais le 



il» (KCVRES DE MAINE DE BIRAN 

[icilllli- (l.Ml> la riilistnictidll (Ir m>ii tal)l(ail. CoinilH' 

rasti'iMKiiiKMlaus la description ilo la conrix-, soociipont 
iiiiiiii'diateiiioiit dos choses mêmes; dans nos discours, 
les siiîiies artiliciols sont c/e.v viilieux par les(|nols nous 
conteni[)lons les (dioses ; mais les choses sont toujours 
au-delà ; ce sont elles que nous ti\chons d'expi-iniei's : 
elles sont le prenuer olijet de nos idées et sil u eu était 
pas ainsi, (pu' seraient les signes? 



XII 



!.,a limite du |iossil)le cs( inciiiiiHii' à I a veu.i; le igno- 
rance. Dans sa prcsoniplion insensée, elle croit iiouvoir 
tout (Mnhrasser. Sans moyen ])our distinguer le vrai du 
faux, elle ahandonne la \éi'it('' modeste (|ui se pri-seide, 
jiour <-om-ir après le prcstii:e ipii riMoniie et (pi'elle 
preinl pour la ri'alilé. (l'es! à l'iiinoranci' mh' les hornes 
des facnlt('-s de renlendenient et sui" ce (pii rentre dans 
son domaine, ipie Idn doit ces \ains systéun-s sur loi-i- 
U'ine (In monde, la nature de l'àme et toutes ces rêve- 
rii's ipie Ion (pialilie du nom de ini''taph\si(pn". Le 
xvm'' siècle sera moins Iiouoin' aux \eux de la postérité 
écdairee jionr les dccduxci'tcs lirdiaiites dans les sciences 
olijecti\es (pie poui' avoii' intioduit celte manière exacte 
de l'aisonner. cet espi-it vraiment |)liiloso])hi(pH' ipii 
sait circimscrii'c la pensée dans sa sphère réelle dacti- 
viti- et ne pernnd pas ipi'elle aille se perdre dans un 
monde imaL:iuai!-e. Honneur à Hac(Mi, à Lo(d\e. à (^ni- 
dillac ! Honneur à l'espi-it Lii'oun'ti-iipn' (pii poi'ta la 
pii'cision sui- les matièi'cs mêmes (pii ne lui sont pa>. 
SoUUUSes 1 (jllc de chutes, (pie (\r mécomptes. (|lie de 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUKS 271 

locli.Mclirs inutiles et Inlioneuses Ont épargné à l'osprit 
hiiniaiii ci-iix ([ui ont assigné les bornes du inonde intel- 
lectuel, et qui ont démontré riinpossil)ilité de res pn.- 
1>léines qui servaient à alimenter la folie, accréditer le 
charlatanisme, comprimaient l'essor du génie et rete- 
n.iirnt la vraie philosophie dans les langes. Nous savons 
maintenant à peu près juscjumi Tcm peut aller dans les 
sciences; nous savons du moins le terme cpi'on ne 
dépassera pas et dans plusieurs l.ianchesiMicore impar- 
faites de nos connaissances, des hommes savants ont 
fait connaître les points, entre lesquels se trouve la 
vérité qu'il ne leur a pas été donné de déterminer. 



NOTES SUR LINFLUENCE DES SIGNES (.•.»(>■) 
(B) MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L'INSTITUT 



11 me semi)h- que rineertitude qui e\iste aujourd'hui 
dans la philosopliie rationnelle sur le degré précis de 
l'intlneiice des signes tient au défaut de définition de 
ce mot siijne. Si on commençait i)ar liien arrêter 1 idée 
qnou attache au n.iot, on tinirait pent-ètiej.ar tomber 
d'accord dans cette (piestion comme ihius l.iiMi d'antres. 
.Vvant Locke, h-s métaphysiciens méconnaissant la 
naliiie et l'origine -les idées <[u"ils regardaient eommc 
inuées, on coinni.' de- êtres particuliers, on comme le 
résultat de lactiou .le la divinité sur Vànw humaine, 
n'avaient narde (h> soupçonner ipie les méthodes artitl- 
.i.-lies du langage, créées pour exprimer nos pensées, 



-'- «KUVBES DE MAINK l>|-, lilKAN 

(Missi'iit i|iicl(jii<' iiilliiriKT sur Idi'iiiiiic et la rdriiiatioii 
(le nos i(l(''('s. Locke ayant démontré (|ii(' l<'s idées sont 
orii;inaii'es des sens eut liien éuard à l'influenee des 
)iti)l\ : il \it (juil l'tait très dit'lirile de s('|iai'er les 
notions t'orniées j)ar l'entendenient des siiines auxquels 
<dles sont raftaeht'es ; mais ee lut dans les jii'opositions 
on dans l'ariirmatinn ])roiioin('e j)ai- le jugement sur la 
ec>n\ l'uani-e oii la diseouv eiiaiice îles idi'es et non dans 
les idées nuMues {|u'il vit la m'eessiti' et l'importance 
di'S )no/s , eni oi'e admit-il des jii'opositious mcnlalvs 
formées par reutend(Muenl imh'peudammeut du lan- 
i;a!;'e, et voidiil-il (|ue l'on examinât les l'apports des 
idées des cln)ses mènn-, en les séparant des mots dont 
riiahitude les a revêtues (1). Condillac fut ])liis loin (2i : 
il de\cdoppa et reclilia la th(''orie des id(''es originaires 
de la Sensation et appi-ofondit le !;rand princi[)e de 
la liaison des idi-es ipii' l.o(d<e n'a\ait ipieftleure : 
c est sni' ces princi|ies (pi il idève 1 l'dilice des facultés 
de I eutendeiueid. Le système des connaissauees liuniai- 
ues est appu\é sur les hesoins (pii dérivent de la 
nature. A (dia(|ue hesoiii est lii-e l'idée des (d)jets pro- 
pres à le satisfaire ; les systèmes des idées ridatixcs aux 
liesoins divei's forment cliaciiii uiu' i liaine étroitement 
unie, dont on reti'ouve facilement la sc''rie ; et tous ces 
systèmes l'i'uuis l'ormeiil le londs. les riidiesses plus ou 
moins étemlues de l'esjirit humain. Une analyse pro- 
fonde et toujours exacte est le lil ipii li' conduit dans le 
laliyrinthe de l'entendement, (pii. depuis l'oriiiine de son 
de\ elopprnh'ld jusipi'au de-i'i' d'('li''\alion où le con- 



(1) l,oi'l;e, li\. Il, rliii|). 32 (g I. 2. :?). 

(2) t^oiiililliii-, /Cxxai sur rnrif/hii' ili's ii/niidissmicrs /luiiiiiinrs 
(Hoiic'l. ITfISi. liilni.liiclion (.'f-.".) (i:i-|ti). 



NOTK^^ ET DHrC^SION* PHII.OSOPHUJUES 273 

(luit sa p.M'rccliliililr, si ili\ .•i-sciiiriit rx.MTi' dans le 
jii'uui'ès <!<• sdii «■{('■vc, .lilVc laiil ili' iiicidilicatioiis, tant 
<li' niiaiifcs dixcrscs. 

Dans le caslr c/tai/tp de^ idées, raiiali/se méluplii/- 
<i(/iie reirotœe toujours deux sortes d'ôlémeuls unitjues : 
idéfs simples, idées complexes formées par la réunion 
et la conipo>>itJon d'un nornhre plus ou nioins rjrand des 
premières. Quel que soit le sujet auc/uel l'esprit s'appli- 
ifue, de quelque manière qu'il procède, il ne saurait 
former dans ses propres opérations ni retrourer dans 
celle de'' autres un autre genre de combinaisons. 

Les idées simples sont données par l' organisation 
même et ne sont susceptibles ni de définition, ni d'un 
plus haut degré de lucidité que celui qui résulte de la 
sensation même; les idées complexes n'étant formées 
que des premières liées les unes aux nulrcs, elles seront 
susceptibles de précision et d'une détermination parfaite 
lorsque la réunion des éléments qui les composent sera 
l'ouvrage de l'entendement, comme dans les idées arché- 
tqpes ; les idées de ce genre serment donc aussi com- 
plètes... 

Ouaiit aux iilt-cs cniuplcxcs ilos substances, la ili-ter- 
iiiiiiation dos idées simples (corrcspniidaiiti's aii\ (jiia- 
lités) ({ui les ((iiMpDScut ou (jiii nous les uitiutreut snus 
certaines apparences relatives à ni»s sens, sera sul>i)i- 
diiuuée à l'expériiMice ; il ne tiendra pas à nous (|n Vil.- 
soit cuniplète ; mais du nidius t-lie pourra ètic exacte 
dans les limites où idle sera renfermée, si nous avons 
soin de nartiruier d'un sujet (|ue ce (pi(> rex[)érieuce et 
i'oltservation exacte nous en a appiis. 1/énoini' seul de 
celle théorie prouve i|ne nous n'avons (("autre moyen 
de parvenir à une counaissance réelle (|ue I analyse, 
«pii seule procède avec (les idées liien dcl. iniinées. 

M. DK H. '• ~ '* 



i74 



«KUVKEs DK MAINK DK HIlîAN 



Mais (■iiiiiniciil I Csinil aiiMlvM'-l-il ? ( luiiimriil luriiic- 
t-il si-s ciilK r|)liii|is et i|l|r| est l'iilijct artlli'l sur Irinirl 
il ()|ii'ii' ? siii- les iilrcs iiK'incs des choses, suc Iciif 
rcprrsciitaticiii idi-alc. .Mais ces ri'pi'éscntatioiis smil 
fugitives ; loi-s(|iic rnjpjrt rsl |iic'sciit, il a.Liit siii- l'ur-- 
uaiic i|tii lui est pi-ojd-c. Liiiipi'cssioii laite, (•(iiiiiueiil 
l'esprit pai-vieiMlfa-t-i! à la i'epi-<p<lnii-e ilaiis l'aliseiice 
el lie liijijet et (les (ir'eonstancc's ipii (Jiit aecoinnayrié 
la preiiiièi-e iiiipressidii ? De ])liis, (■(iininent se l'eia la 
(•(iiii|)ai'ais()ii entre des sensations dillerentes dont les 
olijels sont éloii:n(''s".' i*ar (pielli' force, jiar ijnel nio\cn 
1 Aine (|ni ne dispose pas de ses siMisations, niais <Mii, 
sons ce rapport, est di'pendanle des ohjets exti'l'ieiirs, 
parviendT'a-t-e|le à i-epi'oilnire ces mêmes sensations? 
l'allés |ioniToiit liien se ri'Veiller spontani'ment par nn 
c'hranlement mécanique di' 1 oïLiane, occasionni' soit par 
un inoiivciiK'nt intestin, soit par une cause analoi;ue 
à ('(die de 1 im|U'essi(Ui primili\i'. mais l'Anie sera pas- 
sive dans cette reproduction, cl il u y aui'a au<-une 
action volontaire, aucune puissance active de rajipel ; 
il n \ aura donc point de nii'moire, jioinl d'iiuaiiina- 
tion, à plus forte raison point de i-rdle\ion rolonlaire, 
et l'Ame ne disposera d aucune de ses l'acult(''s (1). 

Donuous-hii l'usage de (juel(|ues sii:iies auxrpiels elle 
puisse lier 1<'S idées; A l'instant, elle exécute à dessein 
avec réflexion, ce ([Il elle faisait anparaxanl. au hasard, 
sans le savoir, sans injention. I^lle apprend A se re])ré- 
seiiter siiccessiveiuent et par |)aitics ce (|ui l'aH'ectait 
simultanément a la fois, et sans (pi elle |iill s en rendre 
(dlll|ile. l'allé (l(''collipose, (die anaUse, el les l'acnlt(''S 
mises eu valeur n'ont plus hesoin pour ac(juerir leur 



(I) CondilliK-, A's>«/ (1'" |)artic. scdion 2, di. I\'. (44,43, 4G'. 



NOTES ET DISCUSSIOSs PHILOSOPHWUES 2T5 

oiiticr a.'V.'l..[)i)cm.iil (iiif dr .v«>'(e^ jikis iiomi.r.nix, 
plus varii-s, ([ui veut ètn- formés sur U- iiindèlo des 
piTiniers. Lexpérifiicr se joint à la théoi'i.- poiii- coii- 
lii-mei- (••■ttc intlufiic- des siuiu-s. Ou sait co que sont 
les sourds .'t muets et les hommes privés par leur 
position de la coniiaissaMce du lauj^-age (1). 

D'après eet, exposé des priii(ii>es de Coiidillae, d est 
évident qu'il prend le mot signe daus un sens très géné- 
ral. Lo(k(^ n'avait parlé ([ue des sous artieulés. des 
mots, et les regardait comme la maniue simple, ou 
réti(iu.'tte attachée aux oiqets pour les reconnaître, ou 
comme l'expression d'une certaine collection d'idées 
simples unies par rentemlenient dans les idées arché- 
types nu de (pndités réelles dans les idées complexes 
d'.-s corps. Daus tous les cas, les mots n'étaient à ses 
yeux ([ue des moyens de couuuunicatiou entre h-s Inmi- 
nu's, (pii leur servaient à s'exprinu'r nuituelleun-ut h's 
idées (juils avaient des clioses ou les juiiemeuts ({u'ils 
en p.irlaieut, sans que les noms dont ils se servaient 
eussent eu aucune iniluencc sur la i'oruiati..n in-emière 

de ces idéi^s 2). 

Lorsque Condillac. appi-olon, lissant lr> principes du 
lanaaiie, est remonté à sa formation et a reconnu 1 ni- 
tlueu(-e des signes artificiels sur la formation des idées, 
il a traité un sujet neuf, le mot signe a exprimé non 
pas seuhMuent un moyeu particulier de conmumicatiou 
ruirc les hommes, mais .Micore un caractère t;éuéral 
qui sert à enre.-istrer jm^u' ainsi dire les idées (pu nous 
\icnnenl par les sens, à les lier les unes aux autres, 
d'une nuUMère dnrahlc nnifornir. et qui donne a l'eii- 

(t) Comlillac, F^sdi. l'" partie, section t. iliii|iilrc 11. 
(•2) Loclcc, livre lll. cli. 1\. 



■216 



'KUVIiKS DE MAINK HE I;II1AN 



triidciiirnl le imi\iMi de 1rs |-,i|)pc|ci- .-'l Vololiti'', d'eu 
l.tirr dos O0llil)iii;iis(iiis ili\ ri'scs, etc., en un iiKit dr sai- 
sir, de tixcr CCS id(''cs i|ui <'niiiiiic autant de |ir(iti'cs 
«■■(■liaii|irnt ,1 cliaiiiic instant cl se ti-ansturnicnt cm 
fuyant (1). 

Le si^nc et I id(-e sont [)liis ra])])rochcs, ont inie con- 
ncxiun pins ctri)ite, snnt pins iiiséparal)lcs dans ce sys- 
tème ipic dans celui de Locke, mais ipioiijiic (jn ni' 
pense pas sans alf/nes, dans le système de Coudillac, 
les idées cependant subsistent anlérienrenient aux 
signes et leur exisfeiu>e est indépendante. 

(londillac a plus aiial\s(> ipie Locke, <pn ne pouvait 
pas créer toute la nH-tapliysi(pie à la l'ois. Api-ès Cou- 
dillac, il est venu îles niétapliysicicns ipii ont ontré les 
pi-incij)es, mais (jiii, ce uw semlile, n'ont pas perfec- 
tionné sa tliéoi'ic comme il avait étendu l'I perfectionné 
celle de Locke. 

Ecoutons t^ahanis j mémoires .le l'Inslilnti : .. (In ne 
distin.;:lle les se/i.'^n/io/is (pi'en leui' attachant des siiiues 
ipii les caractérisent et les représentent ». Voilà une 
assertion assez éti'anue poui- nn'"riter d'éti-e prouvée et 
r est ce ipic l'aulenr ne fait pas. (Juoi ! ai-je licsoin 
d autre chose ipn' de la dill'cicnce des im|iressions pour 
jut;-er ipic la coideur rottgr n'est pas la im-nie (|ue la 
/)/finr '.' " ( )n ne couqiare les sensations, ])onrsuit-il, (pi'en 
représentant (■••salement ])ar des si::nes leurs rajjjiorts 
on leurs dilféi'ences. Voilà ce cjui a fait dire à (londillac 
ipi'on ne pense point sans le secours des lauiJiies, et 
■ pie les lauLiiies sont di's méthodes anal\ liipies '^mais il 
tant ici donner an mot /u/u/iie un sens particulier...) ». 
Coudillac n'a point dit ipi'oi; n'eitt ]ias d'idées sans 



(I) Condilliii', 1"= parlic, section i, cliap. IV. 



N-OTKS Kl' ursCUSSIOKS PHILOSOPHIQUES i^^ 

lilllglK's ni saii^ siuin's (raiiniiic espèce: pniseï- nu 
avoU- des idées, cela diilèro, eomnie avoir des matériaux 
ou uu édifice. 

« Pour que l'axiome de Uoiidiliae soit juste, li- mot. 
lau.uue tloit exi)rimer le systèuie métliodicjue des signes 
parlesiiuels on li\i' ses jd-opres sensiitious, etc.: ou peut 
se j)euser sans se servir d'aucnu idiome coiiuu, et sans 
doute, il y a des cliiili'i's pouf la pousée comme pour 
leciiliiic (([uels sent ces chitfres ?). Mais, y> /'■ réprfe, 
saus signe il n'existe ui pensée, ni pent-i'tre même à 
proprenuMit parler de vériUihle sensation <>. 

Aucun paradoxe ne peut étonner de celui qui ose du-e 
avec assnraiHc « qu'il faut considérer le cerveau conune 
un organe particulier destiné spécialement à produire 
la pensée, de niènie(pic l'estomac et les intestins à faire 
la digestion, le foie a idtrer la bile»; il poursuit ce 
parallèle dans tous ces points, et il finit par conclure 
([ue le cerveau digère les impressions, cpiil fait organi- 
t/uenient /a sécrétion, de la pensée; ainsi Cabanis trans- 
fnrnic une iiietapliore en une tbèsephysi(iue. La pensée, 
une faculté, un être nn'tapbysi(pu% comparée à la pro- 
duction par le cerveau d<'s aliuH'iits grossiers modifiés 
pai' l'action de l'estomac ! le cerveau se fait des images 
de cbatpu' impression particulière, y attache des signes, 
les ctnubiue. les compare entre elles, en tire des juge- 
ments, des déterminations, par un mécanisme analogue 
àceluidercstonia.Mpii, stimulé par les substances nutri- 
tives, les dissocie et en assimile les sucs à notre nature 1! 
.M. Cabanis a-t-il des idées bien nettes de ce singulier 
mécanisme dn cerveau .' On coiicuil i|nr ce viscère filtre 
un tliiid<' particulier qui sert on ne sait comment à 
eutr(>tenir la sensibilité pbysiipie, mais dire <iue le cer- 
veau filtre des pensées, c"est bien la plus gramie ai>sur- 



2'S 'KUVRES DE MAINE DE HIRAN 

ilitt', la pins tiraiiilf iiii|ii(i|iiii't(' «In laiiirauc i|u'<>ii 
jdiissc iiiiauiiicr. 

("rst iiii(> (|ncsti{)ii a;:it(''(' inaiiitciiaiit c[uc (!<■ savoir si 
r<'sj)i-it iiuiiiaiii a reçu s<'s faiulti's, sa (lircctinii (ju<' 
muis (l(''ci>u\ mus, de la iiatiipc, de la tuniii' du laiigatre, 
ou si au «•iiutrairc les Lnmiifs u <iut pas reçu Irui' f'uriu»' 
do la uatun- cu'iiiiucllc de rcutiMidcnicut luiiuaiu. 

Suppiisiius ipii- les ra(iilt('s uatundlos à riioiiinie 
Il «'lissent cniiiporté autre fbostMjue la fonnaissance par- 
ticulière des olijets individuels, sans ([u'il ait eu la puis- 
sance de les coiiiparei-, de les ra[>pi'(i<dier. <rr\aininer 
leurs disscinlilanccs du ressciiiidaiices, si (Hi suppose eu 
inèiiie temps la faculté de parler, le laiii:ai;(' formé 
ilaiis cette liyjKitiièse n'aurait reiifei-nii' (pie des siunes 
sinijilescomnie les iiei-cejitiiuis (juils aiiraieiil rejiréseu- 
tées, sans pnu\oir aller plus loin. Si un Ici aiiue eut été 
noninié A. un autre, ipioi<[iie semldalile, eut été 
noninié B: il est évident ipie ce laiiua,i;e u'ent eu d'autre 
intluenee sur l'esprit ipie (l'exercer la niiMiioire, seule 
faculté existant dans notre supposition, et de faciliter le 
rapp(d des ])erce[)tions, sans (pi'il en résultât aucune 
notion de rapport, aucune idée alistraitc. 

Les i'aciiltés natiindles de riioinnie coin})orteiit le 
|»ouv<>ir d'abstraire, de comparer les êtres entre eux, de 
les rapjiroclwr ; c'est ce rapiirochement, cette eonipa- 
raisoii ([u'il fait sans cesse et connue iiatnr(dlenient de 
ses pereejitions, ipii le distinj;nc des antres animaux et 
le caractérise l'trp raisoiiiKible. ("/(>st c(inforin(''iuent à ce 
caractère, à cette juiissance (pi il lient de sa nature, 
'[Il il a créé son lani;a,i;-e, foriin'- des termes altsti-aits, 
représentatifs des l'apports iju'il a découverts successi- 
vement entre les (d)jets do ses pereepticnis ; ainsi s'est 
loriiié ce (pie riiomm(< a noniiin'' srinicc et (pii est la 



NOTES ET DIsri;SSIONS PHILOSOPHIQUES -'9 

,..ll.-(ti(.ii (li's iapp<.rls apnriis ou iiMa,i:iii<'''< '^i't''f !*'« 
<livcis (>l).ifts (le SOS perceptions. Ces rapports sont l.'s 
i('sultats p.iiliciilii'is <le sa manière «le voir, les fermes 
.pii les ex])riment et les fixent faeilitent de plus eu plus 
la découverte de nouveaux rapports et dévelo])pent ses 
facultés, sans (pi'ou jinisse dire (piils les créent. 

Si d'autres ùtrcs créés, cpie nous ne siunmes pas appe- 
lés a lonnaitre, ont, comme nous n'en pouvons douter, 
des facultés dillérentes et supérieures aux nôtres, il est 
])r.d)alde qu'ils ont aussi des signes particuliers pour 
représenter leurs idées, ces signes sont formés aussi 
d'après leur manière de voir et api»ropriés à la nature 
de leurs facultés ; leurs sciences on leurs modes de pro- 
• éder, dans la connaissance de la vérité, n'ont sans 
doute aucun rapi)ort avec les nôtres. 

Entin l'auteur des choses connaît tout, embrasse tout 
.l'un .-oup d'œil, et n'a pas besoin de signes ]M)nr suivre 
la chaîne des êtres dont il tient le bout, l.a nécessité 
des signes pour fixer nos idées et faciliter leurs compa- 
raisons, la distribnti.>ii des êtres en classes, eu genres, 
suite de la forme de notre langage, toutes nos métho- 
des artificielles de raisonnement tiennent à la limitation 
de notre esprit et sont appropriées aux bornes de nos 
facultés. Il est probable que plus les êtres sont élevés 
dans l'échelle, moins les signes leur sont nécessaires. 
Ils aident en nous le développement de la perfectibilité 
;i laipudle nous avons été ai)pelés. mais on irait trop 
loin si ou ])ensait (pi'ils en s<mt la base unique. 

Tous nos préjugés, toutes nos erreurs, toutes les 
qn.'stioi.s futiles .pie l'on a élevés et qu'on pourra éle- 
ver, tiennent, selon .Manpertuis, à la f..rme de notre 
langage ; s'il o»« été formé sur d'autres principes, ces 
préjugés, ces erreurs n'eussent point existé. 



S8U 



ci:uvRi;s DE MAlsi: dk iiihan 



Ce n'est jKiiiil ,iii\ si-iics (riiistiltitidii. .•oinin,. |r |„.|i- 
sriil (•.•i-t;iiiis iiii't;i|.|i\si,iciis. (|iic l'Iioiiiinc il,,it ,.('llc 
activité, cet ciiipii'c ([nil exerce sur I nr,i:aiie de sa pen- 
sée, et la t'acnlté (pi'il a d'urdonner. de dispuser les 

Hpél-atidlis divei'ses de s<pii eiitendenienf . Cette ;icti- 

viti' est inhérente à sa natiii-e nié , et liien loin 

(|ii'elle soit siiJiordonnée à l'inventidn et ,i l'usaue des 
si.yiies, coiimiP condition exclusive, la création de ces 
sifiiies ciix-inèincs, la liaison (■lalilii' entie en\ et le> 
idées i)résui)]>osentnne t'acidte sii|)(Mieuredela(|n(dle ils 
dé]iendent comme reilct déptMid delà cause ijui lepi'o- 

'l"i'- I- II' ne, possédant donc par sa nature la faculté 

de comniaudei' ;i sa pensée, a inventi' les moyens artiti- 
ciids (pii pouvaient mieux assurer et étendre cet 
einjiire : mais les moyens ne sont pas la cause. On nous 
dd (pie sans les si-nes d'institution, sans le lan,i:a,-e. il 
Il y aiii'ail rien de V(doiitaire <laus les opéi'ations de 
I l'iilendement : la faculti' de raj)j)(der des mots peut 
avtpii-, il est vrai, un exei-cice plus faiile (pie celle de 
raj)p(dei' les idées mêmes des choses: mais ne sup- 
|)ose-t-(dle ])as toujours une ])uissance. (pii. comme le 

dit lioiiiiet, met en I ivcmeiit les fihres du cerveau 

(pii ont été primitivement éhranlées par les sons de ces 
mots. .N'y a-t-il pas là en même temps deux act(>s de lu 
l)uissance motrice? rapp(der le mol, réveiller l'idée (pii 
lui a été attaidiée. et (pi(ii(|iie la première facilite l'exer- 
cice (II- la seconde, commiMit lU'oiivera-t-on (pie c(dle-ci 
n'ait pu exister sans l'autre ? Ce sont i\i-u\ ell'ets de la 
même cause, (|ui se suivent ordinaii'einent. mais encore 

un coup, le premier etlet n'est Jias cause du second. 



i8l 



NOTES liT DISCUSSIONS l'HILOSOl'HiyUKS 



H 



l'our nu ôti-c (loin- cniniiir 1 hniiinir iruiic activité 
esscntioll.' i-t .Imit 1rs idros se lient natiirelloiniMit ontrc 
elles L-onunc aux objets <ini les (.nt excitées ou .pii en 
sont roeeasiou, tout devient si.yiie représentatif. 

Une (les preuves caractéristiques de la [)rérniinence 
de riiounne et dcs facultés supérieures dont il fut 
doué, c'est cette opération par la.ju.dle il revêt s(-s 
idées'de si.irnes, d'alu.rd des signes uaturels ([ui expri- 
luent ses sentiments et (piisont le résultat de son oriia- 
nisme. comme les ,i:est(>s d'ellroi, de surprise, d'admi- 
ration, les cris inarticulés (|ui les acconipaKucnt. Il a dû 
passer par le progrès natur.d de ses besoins, de ses 
idées, de la civilisation » linventicni îles situes artili- 
ci(ds dont le .Innl.le l.ut ,1 été ; 1" de lii-r ses idées 
et d'établir entre elles nu ordre, une snbm'dination 
,,ui la.ilitent le passade des unes aux autres; 2° d'ex- 
primer et ib' rendre sensibles pour les autres une suite 
de pensées (m de sentinn'uts (pii se présentaient i'i lui 
simultanément. Le premier objet était pins facile .pie 
le seciiiid. lui etict, étant cbninée la puissance naturelb' 
de lier des idées à des signes de convention, tout jM-iit 
tlevenir si.une pour l'hoîiiiue (pii ne veut ([ue se parler 
a Ini-nièuK" et avoir un moyen à sa disposition pour 
rappeb-r des idé(>s l'utiitives. Les uiétbodes artiliciidles 
pour rendre la mémoire plus ti.lèle fournissent des 
exemples .le c.'s liaisons arbitraiivs eiitiv d.^s obj.^l- 
,,ucl.-.,n(pies et les idées (pie l'-.ii veut rapp.der. .!.• 
, b.iisis par exemi)le une série d'objets dans une cbam- 
biv comme .les cbaises, des tables, etc., jattadie àcba- 



-»2 «KUVIiIvS DE MAISK I)K BIIÎAN 

cnii 1 idi'c iiiic je \(Mi\ ra|i|i(lri- rt je suis si'ir ([n'après 
un ])('ii (roxcniii', imi iTL;;ii'rlaiit 1rs nlijcls 1rs uns anrés 
les aiiti'cs, les iili'cs lii'rs se n'YcilIcrdiit dans le iiu-iui' 
ni'drc. \oil;i diiiii- <lrs sii:n<'s tout tinii\('s iiiiur l'acilitt'i' 
I i-xt'i'cicc de ma jx'iisi'i', sans le srcuurs di's Midis ; cette 
inventidn ne suppose (pie la ])iiissain-e prends re de diri- 
LICI- llluii enteriileiueilt et rie pri'sider à ses (ipi'ratioiis, 
mais ee moyen serait sans diMite iniparlait et ne servi- 
rait à rien j>oiir exprimer mes idées à mes seiiililaides ; 
imisipril faut i[Iie ji' rende sueeessivement ee fjiie 
.i éprouve souvent dans un instant indivisilde, suit pour 
le l'aire enleiidreanx autres, soit pour mieux me Térdair- 
cir à moi-même, .le <lois choisir les niovens (pii facili- 
t*M-oiif le mieux cette analyse. Dahord Je me servirai du 
Itiiiii'ai;!' d action (|i et des iicstes <|ii<' j'accnmpatîiierai 
de ([iiehpies sons iiiiitatifs; déjà je l'orme une aiiaivse 
Lirossière, je me fais entendre, enlin. insensililemeiit, 
.j ajijirends à faire usa;;!' de la jiarole et du discours 
suivi (pii reiii|dira d'autant mieux mon idijet (jne toiiti's 
les parties. Ions les éléments de rliarjiie idi'c, île clia- 
ipic sentimeiit auront un si:;iie plus d(''termiiii''. plus 
Jirecis. Il suit de tout c(da (pie l'intluence jirincipa le des 
si,i;iies sur les idées est de favoriser l'analyse de la j>eii- 
see, de la (l(''C()mposer dans tons ses (déments, de la 
rendre ])lus idaire ])our soi et plus sensilde pour les 
autres;mais ces siiiiies ne font ]ioint nailre nos id(''es ; 
toutes c(dles dont notre esprit est siisceplilde existent 
dans l'entendement, sans ce secoiii-s artilici(d, et le 

^■erine en acte est pl(''exista id aux siijiies (lest in (''S à les 
seconder et à les developlier. 

i,es idées du iiénie sont couime des inspirations, elles 



(1) Oondillac, Kssai, 2« partie, cli. I. 



NOTKS ET niSCUSSIOSS PHILOSOPHIQUES 



383 



n'ont pas besoin .lu s.-couis lent .le nus ui.-thodes ana- 
lyti.iiies. Que .r.)l)jets aperçus, e.jnipnivs .laiis nii uis- 
tant, par une tète forte, sans le secours .les mots. 

11 ue faut i)as ni'.)l>.ieeter, dit C.ui.lillar (p. 7i, iVa* 
sur les origines) .pravant 1.- cuiniei-ce réciproque «les 
h.unmes (([ui seul les eoii.hiitù l'iuv.M.tiui. .i.-s sig:ues) 
lesprit a .l.-jcxdes i.l.'-es puis.p.il a.l.-s per.-.-ptions, car 
.l.-s perceptions (pii u'ont jamais .-t.- r..i.,i--t .1.' la 
i-.'tlexion, ue sont pas proprement ,l.'s i.l.-rs : .ll.s ne 
sont .[U.- .les impressions, faites dans lame, aux.iu.dles 
il ,nai..pi.'.p"ur.Mre .l.>s id.'.es, dV'trecousi.U-r.'esn.nune 



imau.'s. 



C'est la rous.Mpi.Mi.r du piimip.' sur l.-.piel est bas.- 
,.n -rande partie r..nvia.i:.> .le Cnu.liUae. sav..ir .pie la 
n-flexion ou r.'X.T.i,-.. v.dontain- .le leuteu.l.^meut ne 
p,.ut av..n- li.'u s.uis i.^s signes d'iustituti..n ; mais j.' 
suis l..iu .1.' regarder c- priucip.> comme <l.Mu..utr.-, .-t 
l,>s pr."uv.-s <[u'ou m'en .louii.- u.- me paraiss.-nt pas 
r.H.vaiu.ant.-s. Eu .dl'.d, l» si .ouni..' u.uis l'.'i)n.uv.uis, 
1,. priiH-iiM' p.MisMi.t a .-H lui-ui.Mu.' la fa.-ull.' .le se 
mo.lilier v.lans Ictat onliuaiiv. .lu m..ins) pour.pioi 
rette puissance .-st-ell.- sul..,r.l..mHM- ..xclusivenient à 
l'iiistitutiou des signes arl.itrair.'s-.' l'..unpio. ...■ s .-xer- 
«•erait-ell.- l)as sur les perceptions, imm.^.hat.'ui.-ut, 
sans l'.Mitremise .les signes, pnis.pril est tnnt aussi .ht- 
ticile de i-.>nc.'v..ir couuueut elle sVxerc y^w lappe- 
l.M- ces signes .t .iisposer par l.-ur m.tven .le l'imagma- 
ti..n • 2» s'il nv avait rien .!.■ v-dontaire dans les 
.,pérati..ns .le r.-nten.iem.-nt avant nnstituti.m .les 
siiTues, comment ont-ils pu être .r.'.-s ? La luenu.'r.- 
inV.-uti..n n.> suppose-t-.dl.- i.as la puissanc- .!.■ .lispo- 
s,.r .le leur imagination .lans l.-s inventeurs '.' l>u'a-t-on 
.pie l.^s langues ..ut et.- cr.-é.-s, .lans 1.- [.rin.ip.'. sans 



=51 IKUVHKS IlK MAINK 1)K BlUAN 

iiilriiliiiii. |i;ir un passai:!' siicci'ssil ilii laii,i;aL:r il action 
aii\ sons ardciilrs, par le n'-siiltal iK'fcssaiic îles cii-- 
coiislaiircs, où les [H'cinici's lioiimics se sont trouves 
placi's et la n(''C('ssil('' où ils ('-taicnt île sr coniiHuni- 
ipirr li'iifs scntiiiirnts ri leurs pcnsi'-cs, rc ipii l'xJLicait 
(les moyens de ih-conipositicni et d'analyse dont la |)er- 
leetion iusensilde les a conduits an lanL;a,L:e. 

.le conviens ipie le d(''V(doppenient des l'aculti'-S des 
IloiiMUes tient aux cil'constaïu'cs dans lesipielles ils se 
tl'oiivent places et i|ue le pliis (jrdiid finals de leurs 
idées est dans leur coniuiorco réciproipic. .le conviens 
ipi nn entant ide\é parmi les ours connue celui des 
forets de IJtlinauic, peut [)asser à un certain ;\i;(' sans 
avoir t'ait aucun iisai:e de ses l'acnH(''s et paraître aussi 
Krnle ipn' les animaux dont il a l't)'- le compagnon, mais 
je dcniande si on |)ent conclure d'après un seul oxem- 
ple, tout ce ipiavaucc .M. (londiUac (1) sur celui «pi'il 
<ite, si I impnssil)ilit('' où sei'ait un homme absolument 
al),nHlonu('' ,'i lui-nn''me de faii-e aucun nsa,i:c di-s l'acid- 
tés ipi il fient de sa uatiu'e est liien diMiimiIrée ; si les 
circonstances diverses où il pourra se trouv<M', la 
ni''cessit(> de satist'aii'e à ses besoins d'(''cliapper à des 
dau.iicrs, etc., ne pourraient pas metlic en jeu |)lnsi(Mirs 
do ses t'acnltes ; je demaiule surtout, iiminn'nt il est 
alisolunn'id iiupossiMc i|ue les perceptions iluii tel 
iiommi- puissent <Mrc l'olijct desa r<''tlexion id ile\cnir <les 
idées, en étant cousidérf'cs comnu' imapcs. (Jue luinifin- 
([ue-t-il donc ])oui' (-(du ? les circonstances ? mais on 
|ii'ut les supposer cl leur didaut est cci'tainenicnl moins 
projiahle (pje leiM' pri''seiHe dans l'idat d'un homme 
isolé; les facultés '.' mais s'il n'en possi''dait pas natn- 



(t) Conilillar, Esmi, 1" parlif , scilioii i. cli:i|i. Il (2.-,). 



o 



NOTRS E'I- DIScrSKIONS PHILOSOPHIQUES ^85 

ivlloMi.'iillo urniic, linslilutiuuuirinc ,lcs siuiios iu> If 
fi-éerait pas etlos sigiK's ciix-in.Miirs a.- smiirnl JMiii.ns 

ilivcnirs. 

J,. ne puis .loue voir .pi'iiiK' h ypdlH'S.' 'Imu^ lo 
nrin.ip.^ tant sunlouu <1.- lin.pnssibilit.- cl.- convertir «les 
.rn-rplinus .u i.l<Vs sans !.■ s.-curs des signes, les 
ex.'Hiples me. paraissent insuftisants et je suis encor 
ton.lé à penser .pie eeftetransloimation, principal attr 
l.utdel'l.oinnie, .pmi.p.e favorisée singulièrement par 
le langage, peut al)S..lunieut avoir lieu sans ce seennrs 
artiliciel. 



III 



I ..s si-nes alaébri.piesetgéométriipies n'étant lusti- 
„„.s 4ue pour' inar-iuer les rapp-rls des quantités 
abstraites et t..utes les all'ectiuus de ces .p.antites les 
nues à féuard <ies autres, ces signes peuvent devenu-, 
,..,„.idérésen eux-mêmes, applicables à toute espèce 
,1.. qnanlités dét.M-minées, sans en désigner aucune en 

particulier. 

1),, là il suit (pic la seule connaissance <le ces signes 
H ae leurs r..nibinaisons diverses, form." une science 
in.lépendante de tout étr.- existant, a,>nt lol.icl abstrait 
.,sl aussi illimité .pn- les niodilications possiides et 
i.l.-.alcs, .pie l'esprit peut r.mc'voir .lans la .pianlit.- 
,„„sidénV seub'iuent connu.' L'Ile II résnil.- .le la nu 
avantauv .pii na p.-iil-ctre pas été reniar.pié. C .-st .pie 
l,.s sii;iies i:enéraiix. univ.-rsels. p.Mivenl être a].pris 
avant' la naissan.'.' .l.-s i.l.Vs parti.-ulières .piils .l-i- 
v.nt servir à .l.-t.'rmin.M-, .•! .lout ils d..sign.>ront a 



286 <l;UVRES DU MAINE DE BIRAN 

llicsiirr liilllrs 1rs lill.'iliccs, ilolll ils i'X|irilliri-(iiil aVf'r 

jirri-isidii tous les i;i[)|i(]rts. (ici aviiiitauc ne peut exis- 
ter- poiii" (I aiiti'cs idci's i|iic celles (le la (|iiaiitité. Dans 
les autres eas, les mots ne venant (|n ajirès les idées et 
celles-ci ne se succi'danl pas dans nn (ii-dr<' cnnstant. 
épnnivanf d'ailleurs des Mindijicalidns depeudaides de 
la nature des <'sprits, des circdustances où elles sont 
fni'inées, il <'st iiiipussilde ipie les laii.i^ues aient jamais 
la i>i'i'cisi()ii de l'alyèJU'e. 

tics signes représentatils des idi'es de ipianiilé jieu- 
vent en ex])riiner toutes les variations, toutes l<'s 
nuances, tous les passa,i;es insensililes. conmie on le 
voit dans le calcul ditl'érenfiel ; cette latitinle d'expres- 
sion \ienl de ce ipie tontes les idées de (piantité pen- 
\eiit ètic l'ann-m'cs à C(dledu mode simple de l'idendue 
ipie Ion ciuK^-oit <-roissant ou diminuant ou se inodiliant 
selon cei'taines lois<léteriitin(''(^s au\(|nel!es on appli({ne 
des sii;ues appropriés (si,i;nes (pii une lois inventés, 
s'applii|Uent a tontes les idi'ws de cette espèce), .le 
deiaaiide conniu'id on poui'rait ex])i-iiner jiar des sii;nes 
jirécis les niiancis iidinies, ineoninuMisurahles et si 
vai'ié'es des sentiments on des actions des liouunes. (Jue 
I on un- di'simn' jiai' des si-nes la linnte tir la ilouceur 
ou de la l'aililesse ".' 

A mesiH'e (pie les sciences se pel-l'cctioiinent, il est 

indisjieusalde d'en pert'ecfi r le laiii;a:;c ; il existe 

UIH- liaison entre les i(l<-es, les expc'licnces et lesniots. 
Les sciences pliysi(pH'sdoivent niarchci' sm- troiscolon- 

iH'S ipii ne doi\cnl pi'éscnlcr (pi'un seul l'i t. i'jdin la 

science ne peut se pei-fi'ctionuer saus le lan.i^auc ni le 
lan,i;a.i:(' sans l;i science. Un des premiers ])rin<-ipes de 
la lo^iipu', conmie de la .i^ranunaire des sciences, est 
d'exprinuM- p.ir ini seul mot. autant ipi'il est possihie. 



* 



KOl-KS F.T DISCUSSIONS PHILOSOl-HIQUES 2X" 

fcniia i'U- uiH- Inis Mui.lys.-, .l.-crit, .IrliMi. .1,- classer 
sous mir ,i(Miniuiii;itinu ruiunnm." toutes les. )i)ératioiis. 
toutes les sul.staue.-s analuuues et ,1e les .litlerenc.er 
ensuite par uue épitliète, etc. 

l.avoisier. Mémoire de /'dîne. l'81. 



IV 



U faut j.nMHlivnn parti, ee me seml.le. entre ees.leux 
npini.ms: -u .unvnir >\u\\ uy a rien .le voloutaire 
,lans le rai.pel .le u..s p..r.eptions. de nos niées, et eu 
••éu.Tal dans les opérati..ns .le Teuteu.leuient linniaiu, 
,pu> t.uit ce rpii se passe .lans 1 ètn' intelligent .^st le 
nm.luii s.ni .iun.^ .ertaine situati.ui physi.pie. .lune 
1 .:i .1,. ,.,.i.v,.nii fini, iiar un ébraule- 



dis,,..sitl.m .l.-s til.res ,lu .-.-rveau qui, par un 

nn-nt e.,uimuni.iue s.,it .In .lehors, soit par quelque 

,,,ns.. int.'stin.- repro,lnis,.nl l.'s in..nven.ents, aux.piels 

s„nt attaeh.-.es e.'s nl.Vs, sans aueun.- aetiou spontanée ..u 

v,.loutaire.runpriuelpea.titpa.la..ature.le.iuoulevient 

al.,rs la lil.-'rt.:-. nu l>ien, si l'.ni s,,nh.M,t 1 .'tat actit de 

lànn. il faut néeessairenieuta.luiettre .luclle a la puis- 

san..- .1.- r.-veiller -les iilées ou .les p.-reepti.uis. unle- 

„.lauun."nt .les signes de convention, et <!.■ certaines 

,i,,.,,stanees tortuites. Que sir-u ni.' e.dte ass.-rt.un. 

il faut .litv p.mniu.ù, ilfaut d.Mn.Mdrer 1 nnp..ssd.dite 

a,, eett.- ■•.•pr...hKli..n v..l..ntair.s indép-^ndante des 

signes, et c'est ce .pi-n u.- lait pas. N.n.s ne pouvons 

,..'v..ill.T nos i.l.-es, .litCon.lillae. .|nanlanl .luVllessont 

lio.>s à .lu.-l.iu.-s si,i:nes. Celles .lun In-ninn- .[Ui en est 

privé n.> s..nt liées .p.'aux circonstances qui les ont lad 

„,,i,,,. il ,„. p,.nt .l.n.c se l.-s rapiM-l.'r .pu- .piand û se 



Cl 



288 cKUVRES DE MAINE Dl: lîlIiAN 

1-rti-iiiivr (Imiis les iiii'iiics circonslaiii rs, il n'est ilcmc iias 
le iiiiiilrc <lc (•iiiiiluiic j)ai- liii-mèiiH' les (ipénitioiis de 
SDiiAiiir. .Il- iv|)oii<ls : 1" (|iic la prciiiièi-i- proposition 
sur hKiiicllc roiiiriit Ions les antres raisoiiiiciuciits 
M étant point pi'on\(''e, je ne vois jias la nécessité de 
I ;ulnietti-e et j'ai piiisienis laisons de la l'ejeter ; 2° les 
idées des lioniines (pii ont l'usa::.' des si^-iies eoiiinie de 
een\ ijiii en s<int dr'ponr\ ns sont tonjonrs li(''es aux eii'- 
eonstanees (|ni les ont fait naitre, et nous n'avons jias 
de nn-illein- inoyi-n jionr les ra])j)(der (|ue île nous pla- 
cer dans les nnMiies eireonstanees; ce nio\en est même 
le seid i|ue nous avons lorsijne les idé<'s ont été faihles 
et «pi'elles n'ont (pie lé,t:èremeiit excité notre atteidion : 
si an contraire, (dles ouf été assez fortes pour lixer 

tonte l'attenli il arrive (pi'elles se réveillent en 

nous soit d'elles-mèuH's, soit par l'action de ri\me, et 
i|u'elles devieniu'nt l'olijel <le la contemplation (1); or, 
comme les sii^nes n'ont pas une grande inllueiice <lans 
ce cas, comme nous j)ouv<nis nous en a])ercevoii- en 
réfjéchis'said sur nous, r<'ll'et doit être iilenti([ue pour 
'■•'lin qui ne coiinaili'ait pas nos signes. Il est vrai 
'|ne I nsauc i'réipieni de cette iriidlilnde de mots, 
• loid ipiel(pies-uns oïd toujours i-ap[)ort avec les 
circonstances on li's choses (jni nous ont aft'e<'té, pourra 

l>l'is aisé ni en réxciller les idées, mais cette lacidté 

ne sert ([ne de suj)j)lénient a u\ circonstances (pii occa- 
sionnent le rap])(d des nuMm's idées pour riioiiime 
<lé])ourvu de si-nes ; donc ces signes ne cri'ent ])as de 
nouvelles racnlt(''s, on leur usauc n'est pas alisolunienf 
indispensable pour l'exercice de cidles (pie riioniine 
jKjssède natnndlemenl, mais (dles les développent et 

(1) «:on(liilMi-. l'" iiiulio, section i, clia|iiliv 11 (i>n. 21, 22). 



NOTES ET DISCUSSION^; PHILOSOPHIQUES 



289 



(' 



,11 la.ilit.'iil l'rxcirkT: il H) a 'l"i"- U""' ''" P'"" '''"'" 

ins .la.is .r.ix ([iii ont .1rs si,uM«'s <!<> couventinu ,-t 

,.,.iix «iiii nVu ont pas; ce (jm- Ton <lit dos ilcrnu-rs, 
,,„a,it à riiiiiiussil.ilit.'- où ils sont do réveiller leurs per- 
reptions, p.Mit .yaleinent se dire <les autres (|uant à la 
faculté de rappeler les mots ou les signes. I.cs .ircon- 
stances servent aux uns comme aux autres; la liaison 
<les idées est pour tous leur moyen de rappel ; si elle est 
plus ét.Midue, plus facile pour les uns, ou en peut con- 
clure ([uelle esl nulle pour les autres; en un mot les 
opérations .le reiiteudement sont essentiellement voL.n- 
taires p.mr tous .m ne le s.mt pour aucun et il n'est i)as 
un arjiumeiil . .>ntr.> le rappel volontaire .l.-s percep- 
ti.uis (junn ne puisse rélnr.iuer .•.)ntre le r:\])\u-] des 
sii;ues iiu ili's ni.(ts. 



|-:taiit .lonnée l'att.Mitivité lou la faculté de nous ren- 
dre attentifs aux impr.'ssions .pi.' n.ius recevons) sans 
le s.-.-oms .les sii;ucs. d'instituti.)n, t..utes nos idées 
seraient .les p.'intures s.iit des objets, s.>it de leurs (pia- 
lités abstraites, l'esprit pourrait prononcer inental.Muent 
sur leurs ressemblances ou l<>urs ditlerences, les consi- 
,lér.-r .-n uroupes, en familles, en parcurir l.-s 
séri.'s, et.'., les facultés .|u"il posséderait serai. Mit >aus 
,l,.ute .riine espèce diilëreute (pie celles .pie u..s lan- 
-u.'sr.MHl.'ut .Icniinauf.'s .-n nous, il y aurait m..ins .l.' 
subtilité, mais plus .!.• réalité, moins .l.' surfa.-.-, mais 
plus .le protondeur et .le s.di.liié .lans nos .■oiiuaissan- 
.•es .pii seraient t.tul.'s atlectives .1 intlu-M ai.'iil jdns sur 
\l. DE r.. '■ ~ 



i'M 



ŒUVRES VE MAISI-: DE «IRAS 



iKilrr ((iiiiliiitc : lions iiiiiinuN niuins «Ir tlid-orics dans 
ri'sjirit. mais plus ilc vi'iiti's [ii-atiinics. 



VI 



La llluralc csl-rllc sllS(C'|)lililc ilrilcllinnstralioU IMUOll- 

r('iis(> coiiiiiif la ,i:(''(iiii(''tfi(' '.'... Ijx ki', Coiidillai- et d'au- 
tiM's iiit'tapliysicit'iis (1 aprt's eux rr'jxmdont altlniiativc- 
iiiriil. iiiaisilaiis (|iicl sriis? Scidii riix les idi'cs comploxcs 
de iiiiii-ali' n'ayant pn'ml (rarcln'tyix' existant dans la 
naliirr. mais rtant rtifnH'fs do certaines idées sini|<les{[n(' 
1 rs|(i-if a réunies et à la cullectinn desipudles il a atta- 
clii' des siiiiics i[ui irui' servent rcnnnn' di' liens, il suit 
(|ne venant ensuite à cimsiih'rer ces idf'-es. à les conipa- 
i-er |>(iur en iir'er des ri'-snllats et Ini'inei- <les pi-npositiims, 
l'espi'it tra\ailli' sur ini fonds «pi'il a crc'é'.il peut analy- 
ser. enuni('rer louinurs avec exaelitnde les matériaux 
(pi il a rassendilés. voir la convenance et la disconve- 
naiice <les idé(>s, afiirmer ou nier d'iiu sujet ce (piil y a 
joint on ce ipi il en a sepan- dans sa l'ormation : en un 
mot, il ne peut pas plus se tnnnper en raisonnant par 
le moyen des signes conipi<'Xi's dont il a détermine les 
élénn'nts,(pie rarilliméticien en e.denlani a\ec desearac- 
téres dont il connait la péneralion et les rapp(n'ts inva- 
rialdes. .le ne ecnniaitrais rien de |ilus insii:niiiant ni de 
jilns inutile, en apparenei', n en déplaisi* aux i^raiids 
mailles, (pie la morale ainsi réduite en calculs et traitée 
à tainanière des e-i-duietres. Si Ton \dnlail nous démon- 
trer la iiéci'ssité de la justice de la iiiaiii('re dont on 
démontre l'éLialite des trois anirles dn liianule à deux 
droits, en siipjiosanl ipie les rapports tussent aussi évi- 



NOTKS ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



■J91 



.Irnts dans l'un ([ur ,l,nis rautre cas. (|ii;uii-;.it-nii u-agiii-? 
On aurait .-tal.li unr vriitr alpstiailc .!.• plus, mais (lUl 
n'aurait pas plus .rintUi.'ii.csur la i-uihluit.' <1<'S liniuinos 
(pie li's vérités niathéiualicpios alors. lu uiènHM.rdiv. Khi 
.pi(> nous iuipnrtcut la rouiparaisou, laualyso .lo es 
simi.'s ari.itraiivs .' La morale uc peut (Mre uao sci.M.co 
abstraite : elle n'a pas pour objet seulement de convain- 
cre lesi)rit. mais surtout d.> parler à nos cœurs. Ses 
vérités sont moins loLjct .lu i-aisonn.'m.Mit .pu- .lu sen- 
timent ; la counaissauce des facultés de rh..mn,e, voilà 
ses moveus; lart de les .liriuer vers le l.onh.Mir .m la 
plus sraude perfection .les in.iivi.lus, voilà son but. 
Pour V parvenir, il ne s'agit point .le loriner .les c..l- 
lecti.)ns .n.lées et de partir .les principes abstraits pour 
parvenir à révi.lence, mais .!.■ . .mnaitre par voie d ex- 
périen.-.' ..u ,r,.l>s.M-vali..n .'c .pii i^'ut influer puissam- 
ment sur le cœur humain, semi)arer .le s.'s mouvements 
et les diriger constamment au bien, en lui créant des 
habitu.lesVcrtu.-useset .LHeloppant, assurant s..n ins- 
tinct m.nal .pi.' la c..rrupti..n des sociétés tend à perver- 
tir. Fondée sur ces c.)nsi.lérati..ns, je regarde la morale 
e<.nime avant beaucoup .1.- rapi>orts dans ses moyens 
avec la idivsique exi.érini.ntal.' .■! i..>int .lu tout avec la 
.-éométrie.' l/expérience et r.d.scrvati..n .L.ivent diriger 
b- moraliste comme b' physici.m. La certitu.le (pio nous 
avons dans lum- .omm.' .lans laiitiv Ar ces sciences est 
ime ccrtilu.l.' .!.' lait plnt.'.t <pic .le principe — abstrac- 
tion faite .l.-s princip.'s rebgi.-ux .pii s..nt luni.pn- sanc- 
tion .le la m..rale p..pulaiiv, la im^iUeure .le la m..ralc 
,,,;,ti,p,c. mais .pii nVntrent pas comme pi-i'u-ipes.lans 
1-, niornlr s.irntiii.pi-' M .'sl '•''ftain .pn- nous n'avons 

(1) bocUe. livre lit, .liap. Xt. 5 10. 



-'■>î iKUVIiKS DK MAINE lil-; HlItAN' 



IIO 



llic r('X|)(''ricilcc i'( r<)l)S('l'\;iliiiil lie lliilis-iiu'iiic ri (1rs 

iiifi'cs |i(iur coiiiiiiitrc l<'s drviiirs ([u'il nous foiivicnt et 
|u"il est (le mitre intérêt de r<Miij)lii\ et l'emploi i|iie 
IIS pouvons l'.iire ;ivec ]iliis de siieo'S de nos f;iiiilt('s 
Jiolir lions ITlidre heureux. L'exjii-rience seule et non le 
raisoniienieiit nous eoiivjiiiKpuMit de l;i lijiison de notre 
lioiilienr ;ivee eidiii des lioninies ,i\e<- ipii nous vivons. 
Les ili'sordres. les ni.iux ipreiitrainent les vices, la 
iit'cessiti' indispensahie de la justice pour iiiainteiiir les 
sociétés, etc. sont des vérités de fait non moins ((lie des 
principes i-xideiits par enx-mèmes, ipii jiuissent se 
déduire de la ii,itni-e et essence de riioinme 'incininiie 
(■onime celle de tous les êtres), de la même maniér<' ipie 
1 ci^alite (les rayons et les antres propri(''t(''s du certde se 
déduisent de la notion alistraite dans la(pi(dle elles sont 
renteruK'es. Les idées morales ne sont pas plus, ce me 
semble, l'ouvrage de resj)rit ([iie les idées générales des 
l)ropnétés des corjjs — elles ont été formées, il est vrai, 
par renteiidemeiit et revêtues de signes (pii rejirésen- 
teiit des idées très complexes, mais lenrobj(>t n'est point 
abstrait comme cidiii des matliémati(pies, cet objet est 
I lionime, ses faculti's, ses sentiments ou leur direction, 
<'oiiime 1 objet de la pliysi(pie est la c(ninaissance des 
<'orps et de leurs propri('tés. 

Eiilin la morale comme la nndapln siipie et tontes les 
sciences (pii ont nii objet ré(d et existant rcntreiil dans 
le domaine ex(lnsif de riioiiime, r(diservatioii cl l'cxpi'- 
rience. Les pliilosopJies de notre ;\ge venleiil lolit sou- 
nicltre à leurs règles, à leur cah ni, à leur pri'tendne 
analyse. Ils ne s'aperçoivent pas (pie traiter de la même 

niaiiiére. parla mé métlio(l(>, des objets d'une nature 

absoliimciil dilléi-cnle, c'est méc(mnaitre l'étendue et la 
divei'sit»' (les racull(''s de rentendement on lie l'(Mrc sell- 



NOTF.s ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 293 

sitil', l'est aliliser triliic piil-tic de ci-s liuiiltés iidii- l.iis- 
ser les autres sans oxorcicc P<>iii- moi. jf suis Irlleiiifut 
disposé (jue je ris rie ceux i|ui piéteudeiit lui- déuiuntrer 
avec (les mots rimiuni'talité de lûnie, l'existence de 
Dieu, la lieanté de la vertu, les charmes de la hienveil- 
iauce, etc. Comhien j'ai de grandes et douces pensées 
sur ces olijetsitpiand je me laisse entraîner à certaines 
lèveries et cpie je suis d'ailleurs hien disposé) (|ui sont 
indépendantes de signes, (pi'il serait inipossilde de ren- 
dre, d'exprimer jamais par aucun mot! oh 1 (|u'aloi's les 
raisonnements de Condillac et autres sui' rintluence <lu 
langage me paraissent pitoyables ! 11 existe un sens inté- 
rieur qui raisonne très bien. On s'est moqué de Malehran- 
che, de l)escartes : peut-être donne-t-on aujourd'hui 
dans l'extrême o]>posé ? L'opinion de Condillac sur la 
nature des aiiinianx n'est-elle pas une preuve de l'ahus 
du raisonnement et mi exenq)le de la manie de vouloir 
tout expliipier, tout raliaisser au niveau de nos courtes 
vues. 

I,es noms des idées complexes de substances ont été 
imaginés avant ceux des idées simples : en etl'et les 
Mlijets de nos sensations sont les corps naturels ou cette 
réunion de ijualités (pii nous frappent sinnilt,inénn>nt et 
que nous ni> concevons ensuite séjiarées (pie jiar I obser- 
vation, l'analvse et des opérations ultérieures de 1 entcn- 
,1,. ni. Mil, en nu mot par un certain efl'orl de l'esprit : 
ainsi le signe du tout précède celui des parties et le nom 
i\'nr/>ir 1 a été trouvé avant celui de feuilles, de 
hi an. lies. .1.' Ir.inc, etc. (il faut reinaripier ici (pie le nom 
A'arlirr \\<- représente pasdans ce cas une idée générale, 

(1) C.oii.lill:!.-. Se.-on.le pai-lie. scclion I. .li.iii. l.\, \<'^i- 



i9i iKUVRES DE MAINE DK EIHAN 

mais ci'liii d un iinlixiilii iiiiii|)(isi' ilr luirtics diUeroiitcsi 
— iKis idées ((imjdexes de siii)staiiees sont (loue for- 
mées sur le modèle de ces sul)staiices mêmes, et les idées 
])artieiilières do leurs ([ualitcs smit iiatiircUemciit unies 
dans respril et s'y réveillent simultanément lorsijue 
nous l'apjitdoiis ces idées couinn' les ((ualités mêmes 
sont unies dans la nature et nous all'ectent en même 
temps. 

11 en est tout autrement pour nos notions aridiétvpes 
ou nos idées complexes de morale. Les idées simples 
dont nous les formons ne sont ])oint naturellement réu- 
nies, et ee nest ([u 'après avoir- détin-iniué par des noms 
pai'ticuliers ciiacune île ces idées simples, (juc nous 
jtouvons di'sisner pai- un seul mot une eei'taino eollec- 
tioii de CCS idi'es. Ainsi les idées de daiK/cr, connais.sancc 
d\\ daiKjcr, alilKjation df s ij e:rjju^ci\ remjjlie avec fer- 
meté, précédent le nom et la notion du i-i)urage. J'ol>- 
serve à cet égard ([u'il ne i-r-snilc jiniul de la réunion 
(le certaines idées pour former une notion morale (pie 
cette notion soit le pur (ju\ra,i;e de l'entendement ; cela 
ne parait pas plus exact (pie de dire ipn' l'idée très 
générale, très complexe, (jue les cliimistes désiiiiicnt par 
le mot de combustion (entendant par là tons les pluMio- 
mènes où l'oxygène est absorbé et entre en condjus- 
tion) est une réunion volontaire (!(■ certaines idées sim- 
ples, maisdans un cas comme dans l'autre, l'idjservation 
et l'expérience ont appris ipie certaines coinlitions, cer- 
taines nualités pouvaient se trouvei- et se trouvaient en 
ed'et réunies, de maiiièi'c à donnci' tel résultat pliysitpu' 
d'un côté et moral de Tauti-c. 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 295 



VII 



l.cs idr.-s .Mitrcnt dans iiotr.- csi.i-it i):u- tous les s(M1s, 
ellossont donc pour nous los siauos naturels des objets 
.-xistauts, ou les représentations .Ir .es ol)jets, non tels 
,ut rn cnx-nièmes, mais tels (pi'ils nous outtrap- 
prs, selon Ynvdvi-, les lieux où 



ni us Solll l'H l'U.\-un:i»n ri, .1. .>.•■-■-■ 1 

■S, selon lonh-e, les lieux où ils . (-taient et les cu'- 
..un'stan.TS, I,-, situation où nous .•tions nous-mêmes 
.Mian.l nous m avons r.'.u limpressiou. Si plusieurs 
„i,jets ont inq-pé simultanément un d.< nos sens, .m si 
plusieurs impressions eonlondu.>s .'n une seule sont 
entrées par les veux ou les oreilles, la représentation 
idéale pourra être très confuse ; les signes .1 institution 
(jui nous frappent successivement à volonté et dans un 
,u,lre dét.-rminé sont les plus propres à nous donner 
des i.lces distinctes, parce qu'ils servent princii^alemeut 
à l'analyse à la décomposition des idées ou desunpres- 
sious et qu'ils les font entrer dans l'esprit une à une. 
Comme les mots, dit l'al.bé Bateu,nc peuvent être pro- 
férés que les uns après les autres, les idées attach.H-s 
aux mots ne peuvent sortir «prune à une d.> la Louche 
,1e celui .pii parle etentrer de la même manière dans 
l'esprit di' lauditeur. 



vni 

QUESTIONS 

les langues se sont-elles perfectionnées par les 
mêmes moyens -p.e l'algèbre, ou l'esprit procède-t-il 



ï'Ki «IMVKE^; l>E M.MNK L>K HIliAX 

ili- la iiiriiic iii;mièi-o (hiiis liiiN nitinii cl la ciiiiihiiiaixiii 
ilrs siuiirN i-t (les ni(''tll(Klcs ;tl!;(''!il'i(|llrs rt daiis l'iiivcii- 
tioii ou <'i>iiil)iii,'iisnii (les mois '.' 

Les sijincs r('|pi'(''S('iitatil's des iiliTs udiit un ('ti-r iiiia- 
i;iii('s ou cri'i's ^u'à ju'<i|ioiti(iii (jnr les idées sont 
entrées dans TespiMl. Les idcTs ont (■•t(' néeessairenient 
sidpordiniiK'cs aux eifconslanccs ([iii les ont l'ournics, 
aux olijets (|ui ont IVai»|K' les lioinun-s cl i|ui \>:w leur 
importa ncc ont lixi' l'attentiini et laisse des traces dans 
I esprit. 

I^cs lanuues oi-dinaircs ir(nit donc ]iu ètri' (■r(''<''es itar 
un acte spinitain'' et pri'nK'diti' de l'esprit mais par un 
coin-ours particulier, fortuit de circonstances diversili(-es 
jinnr les dillerenls peuples, comme les climats, ipii don- 
nant desl>es<(ius dittV'i'ents, foui'nisseut desohjets divers 
propres à les satist'aii'c et font naitre des id(''es analo- 
gues, etc. 

Mais les faculti's de l'esprit humain ('tant [iar\-enues 
à un cci'Iain dei;r(', les premiers liesoius étant satisfaits 
l't 1 attention, exerei'e dahord par les ohjets sensibles 
de ces hesoins, ayant acipiis plus de lixifi', plus d'c'den- 
due ])ar le commei'<'e ri'ciprocpie des idi'es. l'esjji'it peut 
comparer ces olijets, les noud)rer et se faire des sisiies 
soit pour les nondsrer. soit pour expriuKM' leurs rap- 
ports dcLirandeur. L i'S|ièc-e de ces o|)jcN. la nianièl'c 
ilonl ils alfectent la seiisiliilili', est i<'i absolument indif- 
férente, l'allention n'a pins liesoin de se jiorter sur les 
objets existants pour examiner leni' nondire, leurs \arii'-- 
lés, elle se concentre sur les signes inNcnlés, elle les 
combine, les umdilie à sou i;ré, ils ue soid pas fui:itifs 
comme les objets sensibles, mais pei-iuanenls. in\aria- 
l)les, liomog-ènes jiar leur nature: le sens sidoii lei|in'l 
ils smit employi'S est iilenlii|ue pour Ions les esprits ; 



NOTKo ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



297 



puilll ilr cuIllusMMl, point ilrri-clir. l'ist-il slll-|)ITli;i 11 t 

(jue c<'ttc laiigiK' <l«'s i-a[>i>()rts présente tant d'exatti- 
tiide, fasse faid de progrès, tandis que les langues ordi- 
naires (.tirent des signes si vagues, si indéterminés, 
sujets aux variations connue les idées qu'ils expriment, 
et présentant des sens ditlerents, selon la sensil.ilité. la 
manière devoir, l'expérienee .le eeux (jniles emploimt ; 
pnit-on donc 'jamais espérer de trouver un iii..yrii .Ir 
n'iidi-e iiiir l.uigiir d'idées sensii)les, aussi précise (ju'uiie 

langue d(> rapports .'Ne voit-on pas (pie la nature uiéme 
des (djjets représentés met un obstacle invincible à une 
précision, à une exactitude, à une détermination égales 
dans leur capacité représentative '.' 

Leil)nitz avait cru cependant trouver dans sou génie 
un moveii pour lever ces obstacles. Considérant que 
tout(>s les sciences reposent sur un tn'js petit noml)re 
d'idées générales dont toutes celles ([ui composent la 
science ne sont que le développement, il voulait rcpn'-- 
senter ces idées générales par des signes généraux aua- 
logues aux signes algébri({aes, et ces signes, moditiés 
ensuite d'une' manière particulière, auraient exprimé 
les idées subordonnées et indiqué par leurs modifica- 
tions, le degré d'éloiguement où elles étaient de l'idée 
générale. Cette langue scientifi(pie aurait S(>rvi pour 
tout(>s les sciences et eût été commune à tout le monde 
savant, de même «luc l'algèbre. L'exécution de ce 
sublime projet supi.ose des cboses (pii me paraissent 
sus,-eptibl(-s de grandes ditïicult.-s : 1" (pie les sciences 
autres (pie les matbématiipies peuvent être n-duites à 
un très petit nombre de principes généraux, dont Ions 
les principes particuliers ne sont que des cons(-(pien- 
ccs, et forment une cliaine non interr.mipue .pii b's rat- 
t.ulie aux premiers principes. Si ou pouvait onluuner 



2!18 IKUVRES DE MAIN-B DK BIliAN 

ainsi les ])iiii(ij)i's ilc la iimralr ri ilr la [Mi]ili(|ii(', ces 
si-iciices sci'aiciit alors siisc('|ilii)l('s de cir-niniistratiiiu 
rigoureuse, mais jiis(|ir;i ce ([uiiii génie snjM'i-ienr ait 
exécuté cetle entreprise, nu |iciil dnuter de sa possilji- 
lité; 2° il faudrait trouver un algoritliuie <[iii exprimât 
tontes les nuances de ces idées <|ni, dépendant pour la 
plupart di' la sensiiiilité liuinaine, dont les modes sont 
si vai'iahles, diii\cnt èti-e indiderniinables eoniuu; elle. 



IX 



'< Le succès des géni(>s les mieux organisés, dit Con- 
(lillac, dépend tout à lait du progrès du langage pour 
le siècle où ils vivent ; car les mots répondent aux signes 
des géomètres et la manière de les employer répond 
aux méthodes du calcul (1) ». Si Corneille eût vécu 
dans l'enfance de la langue i'raneaise, il n'eut donné 
que des j)reuves de taliMit, projjorfionnc'es à la lan- 
gue, etc. 

Il est certain (pie les liomnn's en societ('' n'ayant 
guère d'idées, sans les revêtir de signes, le noiniire et 
l'esjtèce de ces signes est toujours propoi'tionné à ccdni 
des idées et indi(|uc très exaetemi-nt le dei;i(' des con- 
naissances, des lumières, de la civilisation d'un p(Mi- 
plc. l)'un antre côti' les idées, les pensées mêmes les 
jilus snlilimes d'un in<lividu tiennent toujours aux idées 
de son siècle et s'il s'élève UIl peu au-dessus, on peut 
toujours ^oir, ilans les moyens dont il l'tait entouré, 
léclndon (|ui lui a servi ; la loi de continuité n est 
jamais transgressée dans les progrès de l'esjjrit humain 

(1) CoDdillac. Secomle [larlie. Secoode section, cliap. XV (147). 



SOTEA ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



299 



p;is i-liis <|nr .laus lonlic «los phénomènos iiatim-ls. 
Si C.rnrillr rùt v.'c.i (l.n.s Iriitance de la langue fran- 
çais.-, il I. aurait uiièiT eu <iue les idées exprimées par 
1,. peu de mots de cette laiiuue ; son talent ne se serait 
pas exercé, non parce qnil aurait ni,HH|iié .!e sii:nes, 
mais parce (lu'il aurait .mi p.'u .lidées, et les i.lées lui 
auraient niampié non par le défaut des signes, mais 
paire .|ue la société où il vivait ne pouvait lui fournir 
.ju.' !.■ p.-tit nonil.iv didées proportionné au degré .le 
<-ivilisati.)n ..ii cil.- se trouvait ; ce sont toujours deux 
ettets conc.miitants dont on veut (lue l'un soit cause de 

l'autre. 

Il est certain (pie certaines langues fournissent plus 
d'exercice à rimagination et d'autres à lanalyse. L(>s 
langues méridionales sont dans le jn-emier cas; celh-s 
d„ nonl .loivcid être dans le second; le climat 
intUue essentiellement sur la sensibilité, d'où dépcndla 
force, la qualité et l'espèce des idées, ([ui impriment 
elles-niêmes leurs mo.Hfications aux signes parlestpiels 
eUes sont représentée's. Cela posé, on demande si un 
homme né dans un pays où la langue est anah/Hqw, 
1,. supposaul doué d'une forte ci vive imagiiiMlmn, 
pourrait exceller dans les arts cpii -lépendent .le cette 
faculté, et s'il aurait des moyens pour exprimer ses 
i.lées dans une langue d.)nt les tours n'ont aucune ana- 
logie avec celui de son esprit? 

Je pense cju'un Immnie dans le cas supposé, ({ui 
serait doué d'une imagination extrêmement vive, exer- 
cerait cette faculté, quelle .pir lut sa langue nalnndle; 

,ai-. en supposant à cette langue un caractère d.-.jà 
,|,„,i,|n(> .ontraire à l'exercice de l'imaginati.m. 



.H'ine 



(1) Condiliac. Seconde partie, se.'lion première, th. W (ISO). 



■iOO (l:CVI!i;s Dl'. MAIN'K UK. UlIiAN 

rllc ,iMi;i ilr> sii:iirs |].iiir |ilii>itiiis ('S])èccs d'idées ; 
|iiiuii|iiiii (liHic un liuiiiiiic tel (ju'iiii Ir suppose ne s'ciii- 
l(,llTi;iil-il p;is lie ces signes, pnur leur ildllMCI' Ulie 
sii: iiilicatiiiii iiuui'i'-e, et eu t'orinei- des euiiiliiuaisons 
(lilli'i-eules lie l'usai;'!' ordinaire? (!e sei'.iit alms un 
,i:eure iioiivvau iju'il eri-ei'ait. el smi laleiil piiurrait 
nièrue ressortir ilautanl plus ipi'ii auiail l'Ii' eoulraiul 
par le liéuie lie la lau,i:ile... 

Il n'a sans iloute jamais existé une langue dont les 
signes iii'iginaires n aient pas r<'])rr'senti'' des images 
sensililes. Le progrès des langues, sultonlmini' à eeliii de 
l'esprit, passe du sensible à rai)strait, du eomiiosé natu- 
rel an simj)le iiii'-al. Les id(''es des idioses sensildes sont 
la iia-^e de I l'iiitiee idi-Vi' pal' l'entendemen I. et toute 
idr-e aiistraite i|ni, jiai' une analyse jilns ou moins 
longue, ne |>ent (Mre l'amenée à eette source u Cst ipiune 
cliimère ou un vain jeu. .Mais ne ]»ouri'ait-on lins sup- 
poser nii penjile de L;r'nii's ipii lussent organisés de 
manière à être d'alxiril aU'ecti's naturellement par les 
rapports abstraits, en sorte ipie ro[i(''ratioii laliorieuse. 
jiar laijnelle nous didirouillons les olijets pnur les lom- 
parer seulement selon leur iiomlne, leur l'Ieiidue, leur 
ipiaiititi', leur action n'-ciproipie, l'ut cn^i'e la |)remiére. 

celle i|lli pl-i'-d'iliH toutes les antres : un tel peuple 
eiimmencerait par l'crire une espèce d'aliièlire. Siipjio- 
soiis ipi il naipiit parmi en\ un homme doui' de la plus 
forte sensil)iliti'. et en i|ni rimagiiiation fut la raeulli'- 
dominante, il serait alors oldigi' de ci'i'er d'auti'cs 
signes. .Mais cette sii]ij)ositioii est incompatilile avec 
1 organisation humaine. Toutes les langues ont di'i 
conimencir a peu près de la même manière, et poiir\ii 
i|ne la soei(''ti'' soit assez avanci'c pour l'oiirnir niH' cer- 
taine i|uantiti'- de siL:iies, les es|)i'its dn genre le |ilus 



NivrK-f KT di^;i-ussion's philosophique-; ^f)' 

lacnltrs. 



X 



Tuiil .f (jui scH h In .I.Muini.osili.ni .luiir pcnséf ^5< 
*7>t^ des .'lonn-hts .1.- c-tt.- prus.--. La colloctkm ou le 
systômo iVuwo s.'-rio de ••••s si.mios, cousidôi'.-s, selon le 
rnpi)oi't (l.'t.Tiiiiiié qu'ils ont les uns ;ivoc les antros. ou 
1 unli'o succossif (le la transition de l'un a l'anln', l'-imr 

une langue. 

Cette transition, (•<■ i-apixn-t des teiMnesde la séne,eon- 
sidéfés selon lenronlre et leur .lépendauce, n'est jamais 
arl)itraii-e et dans l'origine, la natui-e même a présidé à 
leur arrangement. De là il suit .|u'nne langue est une 
nn-tho.le analyti(jue— c'est une niétln.de parée que les 
hM'nies en sunt ordonnés d'une nianien' uniforme et 
cnistantedansle système([u'iis composent ; elle est ana- 
lyti(|ue, pane .lu'elle sert à décomposer une pensée, 
un.' action, (jui sans cela serait sinudtanée dans l'esprit 
,.t ne i.onrrait èlr.' senti.- ni .listiiiunee dans ses par- 
ties (1). 

i;r//r/c/!i/'P est une langue dans tonte I étendue cl la 
pr.-cision du mot f.létini c.nnnn' ci-dessus) puiscpiello 
s.ut cnnncniment à décomposer, à démêler les unes 
,los antres les (|uaulités les plus complexes, et .pie la 
snlH.r,linati..n nVipr...iue .les signes (pi'elle empl<iie, 
l.Mir uencralion, l.m- jilac.' .lans le système, les trausi- 
ti.uis d'une cxpressi.Mi à l'autr.', sont t,.n.j..nrs ,lans la 
plus jiarl'aite analogi.'. 

(1) Oon.lilla.-, <;rom»»<in'. l'i-.^ini.Mv ,,nrli(^ .■lu.pilrc proiui.n' 
(lin). 



302 



IKUVRES DE MAINE DE BIRAX 



Mais ri'tti' laiiiJiK' ne jciiiit dr taiil iravaiilaiios, elle 
Il a une si i;i'aii<i(' suix-rioritt- (jwc parci- ((uc les siano^ 
l'ii siiiit iiidétofiiiiiK-s, ([lie l'esprit n'est tenu d'avoir 
aucun égai'd à Irnr vaicui-, à leiii- siuiiifieatioii ])ai-ticu- 

lirrc. II n't'xanii (iic la manièi-r ilonl il> sdiil iii'-s à 

d autres et ne tient CDiupte (jue des ra[i|)(irts. 

A tout seul ne signitle rien et peut si-nitier tout ce 
ipieje \(Midrai. Si je le juins à 15 il sera lindicaliou de 
la réunion de deux choses, de deux (juantités (piel- 
cunipies. 11 est évident ([ue les langues usuelles ne 
penveni avoir des signes indéterminés. CluupK- mot a 
exprimé d'ahoi'd i'idéi> d'une chose iiidiviiluelle. On a 
formé ensuite des termes géuéi'aux, mais les mots ipii 
(lésiynent même dans nos laui;iH's les c(Hiceptions ahs- 
traitcs ne sont pas proprement indéterminés : ils n'ont 
pas comme les signes de l'algèbre, une capacité repré- 
siMitative universelle. Lors donc (pie l'on nomme Va/- 
'//■hrc une laiif/iic, on ne considéic cette science (pie 
comme sei\aiit à la d(''comp(isitiou pa^'lailemeid iiK'tho- 
diipie d'une certaine sorte d'idées, celles delà ipiantité. 
Le mot langue est ici pris dans un sens jiarticulier et 

I'' |"'id com Inie lie la eonforinité de //'y/// à la coii- 

lormite (h' metiiode on possibilité de conformité. 

• londillac c(in( lut (pie l'algéhiv est une vraie langue, 
de ce (pi il a ex|iiimé algéhriipiemeul un ]iiohleme (pii 
a iioiir id>jet des ipiantités simples. H fallait ipi'il tra- 
duisit ainsi mi pi-ohième de morale ! 



XI 



Le système de \'rf/a/ilédf;s r.s/jii/s (pi'iLdvétius a sou- 
tenus d'une maiii(''re plus hiillante ipie solide, jmmiI se 



NOTES ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUKS 



303 



,l,.,luin' .lo hi (In.ti-ine de Coi.<lillac qui iournit des 
ar-umcnts Im-i, ^lus (oHs à sou appui. Solou Fauteur 
,1,1 liv.r -le Y Esprit \v ûéiiie uc tiout .[unux passious, a 
lauinur .le la ^hnv,. etc. Or t-.us les honunes sout 
Mis.eptil.les <le ressentir ces passions, il suftit qu ils 
soient placés <lans des circoustauces pr..pi-es à les exci- 
I,.,., ,.,. ,p,i dcpen.l toujours .les ressorts pohti.pies, 
,k- la Iniiue <ie l'a-lresse des souveruemeuts, etc. Ceux 
nui appr.M-ieut taut soit peu Vinflueuce si bien démou- 
,,,V .lu phvsi.pie .1.- rho.ume sur ses facultés iii..rales 
„n intelle.iucUes, reconnaissent l.ienf.M la fausseté de 
,.,-tte singulière assertion « (jue t..us les Imiumes sont 
susceptibles des mêmes passions i)oussécs au même 
.l.-ré ,. mais quand on s'est pénétré .le la d..ctrn.e de 
Condillac sur r..riuin.> et le .lév.doppement .l.'S la.-ul- 
tésdelesprit humain, sur la d.'-pendance «im ex.st.- 
.Mitreles signes .Imstituti-u. .-t lart ,1e penser , .luand 
on est convenu avec lui .pu- la décomposition et 1 ana- 
Ivse .le la pensée ne p.'u) se faire .[u'avec .les signes 
,m-tbo.li.[U.-s. .-.numeles calculs aritlnnéti.p.cs avec des 
cl.itfres. .-nfin .|ue Tart de parler et celui .le rais.m- 
ner se ré.luisent à mi seul et même art, .elui .1 analy- 
ser et de sav,.ir fair.- un l-.-n usage des signes .pu s.mt 
on n..tre .lisp..siti..u, eu imitant .lans laciuisitiou .les 
cnnaissaïues les plus relevées ce «pie la nature nous a 
appris ,dle-méme dès noter .•nfance, .piand ..n .<st cn- 
v'.nu d.> tout cela, .lis-jc un n.- peut s.- r.^fnser aux 
....nsé.piences naturelles .p.i en .lé.-.-ul.'nt, savoir .pi il 
nv a p..int .li.lée. de .pnd.pie nature .pi elle s.ut. qn. 
„.; , misse être n.is." à la p.U'tée .lun .'spr.t .piel.-..n.iue, 
nuis.p.,- c.-tte i.lé.- su,.posée la plus cmplex.- i...ssible 
' nit par 1.- m..ven -l.-s signes bien détermines être 
résolue .lans sc^ rlea,ent> sensibles. .pu> la niarcln- de 



304 iKUVRES I)K MAINE liK HIRAX 

1 ospril rsl l(>ujiiui-s la iiiriiii', (|iri| n'y en a (in'uiir. 
saviiii- (clIc <nii coiisistc à jji-oci'dci- du loiiiiii à l'in- 
coiiim |>ar une suite de propositions i(l(Miti(|iifs ; (juaiiisi 
h' i/i'-)iie wv (^(k' i-ieii, n'invente rien ; il coninience par 
se li-ainer juscpi'ji ce qu'il niai-elie plus rapidement con- 
duit par l'analogie des signes, cpii ne sauraient le troni- 
p<'rs'il a ap|)ris à les l)ien faire; de là il résulte (|ue 
i-<pinnie il est en la puissance de tous, de ])icn analyser, 
tous peuvent j)arvenir au uu-uie degré de connaissance 
et ipi'eiilin l'inégalité des esprits ue vient p<jint de la 
nature, mais au contraire de ce qu'où s'est écarté de 
sa marche prindtive, en aliandonnani l'analyse, se liant 
à des notions cout'us<'s, et en l'aisanl un emploi vicieux 
i\\\ langage. 

.le suis convaincu, nialgi'é l'autorité de Condillac. 
'|u il y a uneinégalité naturelle entre les esprits, comme 
il y eu a une i)ien sensible cidre les forces phvsiijues 
des corps organisés : l'orgam- de la pensée étant maté- 
riel doit a\(iii' des dispositions originaires essentielle- 
ment dillérentes dans clia(|ne individu: la force, l'éten- 
due, la netteté des idées, l'espèce même de ces idées 
dépendent du Icmpérann^nt et de la constilutiMn pliy- 
siipie des organes du sentinn-nt et de rintellit;-cncc .le 
ne crois ])oint cpie foute idée puisse entrer dans tout 
esprit : il en est de si complexes, si générales, (pii en 
renferment et supposent tant d'autres. impli<-it(Mnent 
loideuues. .[uc tel es])ril, malgré fous ses efforts, sera 
accablé par le nond.re. S'il ue fallait encore avoir 
i|U une idée |)résente à l,i fois, et passer i\i- l'une à 
1 autre sans conserver la mé'moire de chacune! mais 
dans nue longue déilucfion ou analyse, le résultat nu 

(1) llfivriiiis, /)p /'i-sprit (Si). 



NOTES ET DT-iCUSSIONS PHILOi^OPHIQUES 



3U5 



|-,.xpr(>ssiui. liu.ili- iK" IVapix' l'osprit ([uaiitaul que 
.(•lui-ci coiisc'i'vc la niéiuoii-c plus ou moins distinclo 
(Ifs pas successifs (luil a faits; si on fait un raisonue- 
iiiciit, il l'aul avoii" présent eu même temps et la Guet 
l.s uioyeus ; or si la s«h-ie devient Inn^aue, souvent 
l'esprit ue pourra la suivre. 

Les signes -sont d'un grand secours, , mais leur 
influence ne s'étend pas justprà corriger les défauts 
.lépendant de la forme originelle de l'organe de la 
p(>usée ni à changer l'allure naturelle de l'esprit. J'ac- 
rorde que, sans les signes, il n'y a point de décomposi- 
tion successive dans la pensée, mais la confiance de 
celle-ci, la force avec laquelle elle frappe l'entendement, 
le captive... la couqdexité de la pensée à sa naissance, 
,,u eette force avec laquelle, dansuu instant indivisible, 
r.-sprit couvoit simultanément une foule de choses, 
loiil ceci me semble bien ind,épendant de l'artifice des 
signes, et c'est précisément dans cette formation instan- 
tanée de la pensée et dépensées d'un certain ordre, plus 
(pie dans leur développement analytique, que consiste 
la ])réémiuence de certains cSiJrits. 

Sans les signes, l'esprit opère, sans savoir, sans s(>ii- 
lir qu'il opère; il ne se sépare pas de ses opérations. 
(Jiiaud il décompose an contraire sa pensée à rai<le des 
s^anes d'institution, il a conscience de ce qu'il fait. Les 
signes sont donc à l'entendement ce que le tact est au 
sentiment ; il le fait sortir hors de lui et lui fait connaître 
un sujet extérieur auquel il s'applique. . 

(:ondillac(l) n'est pas exempt du défaut cunmiun à 
pres(|ue tous les philosophes; quand ils ont trouvé ou 
cru tronver un principe inconnu, ils le généralisent et 

(1) Contlillai', Coiii-= ,r /iIikI'S, Ai/ île ppiiser, .liap. IV. 

1—20 

M. DE D. '• 



30fi ŒUVRES I>F, MAINE DE BIRAN 

lui SMUuK'ttfut Idiit. L';iiiiilysc, l'aiialuj^ic des siffiifs 
tliii.UT la inarche ilo l'esprit huinain dans les sciences 
ahstrailes, mais ce principe est-il exclusif, toutes nos 
lacnltés lui sont-elles subordonnées, l'entliousiasine qui 
est le principe des cliefs-d'oeuvre dans les beaux-aris 
n'fsl-il aussi (|u "une cspèct! d'analyse; et (lorMcilIc ne 
l'crail-il, foninie .Ne\\ ton, (jue n'-soudi-e drs pnihlènies ".' 

Les moyens dt- l'ali;(d)i-«! consistent à l'aire avec les 
signes abstraits d'une expression abrégée, les mêmes 
coni2)araisons, les mêmes opérations, les mêmes com- 
binaisons que l'on ferait avec des lignes et des surfaces 
de toutes grandeurs et de toutes figures, dont la con- 
sidération tro[) étendue et trop variée pourrait sur- 
charger l'esprit le plus fort; mais si l'algèbre n'est 
(pi'une géométrie écrite, la géométrie n'est (|u"nni' 
algèbre figurée; tout se réduit donc aux moyens de la 
géométrie. Que se propose-f-elle ? la mesure de tout 
ce qui existe. L'homme se perd dans la variété infinie 
des formes, des figures existantes dans la nature ; ce 
(|ui est \vi>[) composé n'est plus régulier pour lui; il 
lui faut des choses simples, ordonnées suivant sa 
manière de concevoir; nous avons donc pris le parti 
d'applitjuer aux ouvrages de la nature les modèles 
idéaux cpie notre esprit a créés, les figures de notre 
géométrie, les formes régulières dont nous comuiis- 
sons la loi. 

L'entendement humain considéré dans son plus iiaut 
degré de peifection et aidé de l'instrument (jui ajoute 
tant à sa forée ou pour mieux dire, qui en fait la plus 
grande partie, ne peut cependant embrasser «l'une 
seule vue les diveises forces qui concouriMit à produire 
un effet physique déterminé. Il est obligé de diviser 
une action totale en une multitude de portions et 



NOTES Kl- UISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 



307 



(l'appliquer à chacune une mesure particulière. Cette 
complication est sans doute un défaut. Il tient à a 
nature des méthodes d'approximation ; ce n'est pas la 
la marche de la nature ; nos moyens sont petits, il nous 
en faut mille pour un des siens ; elle accomplit un grand 
dess.Mn par un seul effort et chaque effet ne doit avoir 
pour elle (|u'uii modèle, mais nous qui ne pouvons 
atteindre ce -ran.l dessein, nous dont les méthodes 
sont nées dans notre tète et limitées par notre faiblesse, 
nous sommes obligés <le partager ce dessem, de 4e 
mettre en pièces pour l'approcher <le nous, pour le 
connaître, de là naît la multiplicité de nos mesures : 
et lorsque nous avons considéré ces parties, si nous avons 
l'art (le les rejoindre et de reconstituer le tout cpie nous 
n'avons pu embrasser, nous devons admirer noire res- 
source et applaudir à notre adresse. 

Les suppositions mathématiques peuvent représenter 
lout ce qu'on veut, mais elles n'apprennent rien quand 
,.lles ne sont pas conformes à la physique et même a 
la mélaphvsi(|ue des sciences. 

L'astron'omie n'a point encore pris tout l'accroisse- 
ment dont (die est susceptible et ne le prendra peut- 
être jamais, bien différente de la géométrie qui en 
deux siècles dans la Grèce et en moins de deux 
siècles, en Europe, a prescpie atteint toute la perfection 
.lu'elle peut comporter ; mais c'est (pie l'une est une 
scieiu-e de l'h.mime, l'autre l'est de la nature, l'une est 
une méthode de l'esprit, l'autre un développement .h-s 
choses; l'une est en nous, c'est une idée abstraite 
(Mii y esl née, (lue nous considérons à loisir, et à Ions 
luomenls: rai.tre est liors de nnus, elle .«mbrasse la 
nature et h' temps; il faut parcourir la nature, d faut 
que le tem|>s s'émide |..nir amener les détails, Icnseni- 



31*8 ŒUVRES DIO MAINE DK UlRAN 

hied'iine idée aussi i'U-uiUw (|iirlcs irvulutioiiscrlcslcs. 
La gponiéfrio est la raison Imiuainc soumise au eal- 
eiil. Avec ce guide elle ne peut s'égarei-, sans hii elle 
marche souvent au hasard et ne peut même connaître 
la vérité qu'elle saisit, semblable à l'enfaut (|ui joue 
à Colin-Maillard. Selon rinticuieuse comparaison de 
Fontenelle, cette science ne reconnaît aucune autorité : 
les démonstrations rigoureuses sont ses seuls ai'ticies de 
foi, son essence est de conserver la vérité qui n'a (ju.. 
cet asile sur la terre. 



Xi! 



Plus je rélléchis sur l'iulluence (pie les signes e( h's 
méthodes ont sur l'art de penser, plus je suis porté à 
croire rpie Condillac a trop étendu cette iniluence ; il 
veut prouver (page 220-227 de la langue des calculs) 
que la niéthode de raisonner en métaphysique n'est 
jîas dillérente de la niéthode des calculs en aritiiméti- 
que ou en algèbre. « Je suis assujetti, dit-il, à suivre 
mécaniquement des règles jjour j)arler et ]>our raison- 
ner comme le géomètre l'est lui-mèm(> à taire l'éipia- 
tirtn ./: =^ ô — a rpiand il a fait l'éipiation./; -\- a ^ ô ». 
x< Que la mémoire retrace une longue suite d'idées 
ou ipie l'algèbre les mette à la fois sous les yeux, rai- 
sonner comme calculer, c'est conduire toujours sou 
i-spril d'après des méthodes données, d'aj)rès des 
méthodes qu'il n'est pas arbitraire de suivre ou de ne 
j>as suivre, el pai' conséquent d'ajuès des méthodes 
mécani(pies » le mol mécanique est pris ici ce me sem- 
ble dans un sens qui ne lui convient ])as et qu'on ne 
lui a jamais donné. On \oil (jue Condillac n'admet 



NOTliS ET DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 309 

■ .^ pfaWir le parallèle 

d„„Ul es. occupé. Uue y:»'" .X"! se tait à 
.c,ed,nslc<IueUcjusc„c„. n m c W 1 -; ^^ ^^____^^ 

„.,sir... ce. aiu,i H- «^^*«X^„':,„.„,,u.c<,-u„e 
les cliaugemenl» cjuc lonfail " "'" ' . . , i-,„„ „„ 

,,„f5se . la .a.>.i, .„,„,,,, vcaimcul n.ccau.- 

-^*^:s^;:;:;:™:ve,..ie.„^ae.i^^j.^ 

,,èce, .ces difféceutes sont ■-in"-'' ;• °*'^i„i ,,, 
„„sidécées sous tous aulces "W' 'I , '„^.,,„, 

"■'"■.::"::; ;:s,;:r°i:::c'£'i/aei. . 

CTd a tV*lo„. les u,.,.,es cl,au,cu„.n,s ,..c vo,e 
:;':uu,ni,,ll„Ho„. .le division < -l;" -";;; „>, ^„, ,„ 

1,011, ou no distu.oUt pa. • , i.j ..ésolutiou 

,..,u,,én.i,ucs 1. pos, on .;- <^ 

''^"'tTÙ ce 1 ouien.cnl s'avance e, il n y 



TAULE DES MATiflIlES 



l'atf- 



l'rc'liic'L' . 



Introduction 



1. Inlroduclion générale. . 

Il Premiers écrits 

m. Mélanges de psychologie, de morale, de [lolilique 

IV. Notes et disriissions philosopliiciiies . . . • 



Premiers écrits 

1. Méditation sur la mort prés ,lu lil funèbre de sa 

sœur Victoire 

M. De riiomme • ' ' 

III. Uéflexions sur les formes générales qui animent la 

nature 

IV. Cristallisation 



MÉLANGES DE PSYCHOLOGIE, DE MORALE ET DE POLITIQUE 

I. Autobiographie • 

11. Sur le bonheur 

m. Sur la liberté. 

I. Portrait du sage 

II. Kpiclète, Montaigne el Pascal . . . 

III. La liberté 

IV. Leuimes et définitions 



vu 
.\xxvi 

LVI 



\ 
15 

ai 

44 



49 
83 

130 
\M> 
Viti 
IM 



:H2 table des MATiftRES 

Pliure 

IV. Sur la /ti)li/ii/tie. 

I. Sur lin discours de Kohcspierre i:^', 

H. Causes de l;i Hévolution ir,9 

III. De l'tMal social Id? 

IV. .Noies sur l'i'liide de l'Iiisloire ITI 

V. l'i-ohliMue luoral. Comment pn-vienl-on les délils ? 17,'J 



Notes et discussions philosophiqurs 

I. — .Xolfx sur lu inora/e 

I. Hétlexions nées en lisant ce que dit Jcan-Jae(|ues 
Housscau dans la profession du virairo savovai-d 

sur la conscience |,s;! 

II. Notes sur le prcmior livre des lois de Cicéron . . IS'.I 
III. Uclatlons morales 201 

II. — iXole.i sur la psi/cholor/ie 

I. .Notes sur Tessai de l'origine des connaissances 

humaines 40(; 

II. Noies sur le traité de la nature des animaux, . . :>l(i 

m. -Notes sur l'essai analj'li(|ue de l'rtme ..... ai4 

l\ . Ki-llcxions sur l'idcnlili' poi-scinnclle 2li() 

m. .\ii/rs sur l'iti/lucnce des sii/iies. 

\. .Manuscrit de Onévc 210 

It. Manuscrit de la Hibliollièiiue de l'Inslitiil. . 271 




1373 H 



LAVAL. — IMPHIMERIE l. BARNÉOUO ET C' 



B 



Maine de Biran 2322 • 

Oeuvres de Maine de -Ç^ 

^i^^" vol.l