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Full text of "Œuvres de Robespierre"

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CEUVRES 



ROBESPIERRE 



POUR PARAITRE SUCCESSIVEMENT 



OEUVRES DB DANTON {SOUi preiSe), 

QRUVRB9 DES GIRONDINS (VBRGNUUD, CONDORGET, GUADET, 

BRI8S0T, ETC.] 
OEUVRES DE MIRABEAU. 
OEUVRES DB CYMILLE DESMOULINS. 
OEUVRES DE MARAT. 
iVUVRES D'iIKBBRT. 
OEUVRES DE SAINT JUST. 



tOUST, m. R tm. M AITd. bocuî. 



ŒUVRES 

DE 

ROBESPIERRE 

RBCUBIIililBS BT ANNOTÉBS 

PAR 

A. VERMOREL 



PARIS 

F. COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

SK), «UB DE SEINE, SO 

1866 
7001 droit* tiittjH- 



tèjTK 



Ce volume inaugure une collection des œuvres des 
principaux orateurs et écrivains politiques de la Révo- 
lution. 

La Révolution n'a pas été seulement un grand fait 
historique ; elle a été toute une transformation sociale. 
Les principes de 1789 sont restés inscrits au frontispice 
de toutes nos constitutions: ils forment la base du droit 
moderne. Il importe donc de bien les connaître. 

Ces principes dominent les hommes : ceux qui furent 
les acteurs du grand drame révolutionnaire relèvent 



— n — 

aussi bien que ceux qui vinrent après eux de cette juri- 
diction des grands principes^ élaborés par le xYUi* siècle 
et proclamés en 1789. 

.Peut-être faut-il regretter que tous ceux qui jusqu'ici 
ont écrit sur la Révolution se soient placés à un point de ' 
vue trop systématique, de façon à obscurcir son véritable 
esprit. Nous espérons que cette publication contribuera 
à familiariser le public avec les idées et les choses de 
cette époque, afin que chacun puisse les juger par soi- 
même, en connaissance de cause. 

Enfin, de la Révolution date notre rénovation litté- 
raire et morale, non moins que notre rénovation poli- 
que et sociale. Bossuet, Massillon, Bourdaloue ne répon- 
dent plus à nos aspirations, et n'ont plus guère pour 
nous qu'une valeur archéologique. La grande éloquence 
de Mirabeau et de Danton nous émeut, et stimule notre 
intelligence, en même temps qu'elle fait battre notre 
cœur. Les auteurs anciens conserveront toujours leur 
charme pour les lettrés. Maïs les orateurs révolution- 
naires, qui, les premiers, ont parlé le mule langage de 



— ni — 

la liberté et de la justice, sont les véritables classiques 
de la démocratie. 

Ce sont ces considérations politiques, historiques et 
littéraires qui nous ont fait entreprendre cette publica- 
tion, et c'est sur elles que nous comptons pour lui 
obtenir un accueil favorable auprès du public. 



INDEX 



Administratifs ( Indépendance des 
corps). 40. 

Amnistie. HO. 

Arbitrage. 106. 

Armées permanentes. 49. 

Association (Liberté d*). 61. 

Athéisme. 120.135. 320. 338. 

Avocats. 34. 

Barbaroux. 73. 75. 77. 83. 

Barnave. 60. 

Barère. 19. 84. 91. 94. 103. 126. 156. 
157. 

Barra. 122. 331. 

Bazire. 106. 107. 

Bonnet ronge. 71. 

Bourdon (de l'Oise) 119. 123. 133. 
155. 

Brissot. 2. 56. 64. 65. 66. 67. 69. 97. 
98. 101. 218.229. 316. 

Busot. 17. 77. 

Carra. 110. 

Cassation (Tribunal de). 27. 33. 

Centralisation. Y. Administratifs, Fé- 
déralisme, Commune, Municipalités. 



César. 7. 322. 352. 
Chabot. 117. 123. 133. 141. 
Chasse (Droit de). 26. 
Chaumette. 134. 322. 
Clergé. 15. 30. 

— (Constitution ciyile du). 28. 29. 
Clootz. 225. 353. 

Coilot d'Herbois. 63. 128. 
Colonies. 47. 
Comédiens. 22. 

Commerce des grains (Liberté du). 85. 
Commune. 47. 285. 
Condorcet. 66. 325. 
Conseils de guerre. 26. 
Constitution. 59. 100. 276. 
Contrainte par corps. 94. 99. 
Conventions nationales. 58. 
Gouthon. 103. 125. 155, 158. 
Cultes (Liberté des}. 107. 119. 321. 
327. 345. 

— (Fonds affectés au). 253. 
Danton. 60. 91. 94. 103. 126. 141. 153; 

316. 326. 
Défense (Droit de). 34. 



— VI — 



DélégatioD des pouvoirs. 56. i05. 290. 
Démocratie. iOi. 2%. 
DcsmoulinsiGamiile). 2. 53. i23. i27. 

193. 
Devoirs et droits. 108. 
Dictature. 78. 143. 
Droits et devoirs. 108. 
Ducos. 105. 108. 115. 
DumoQt (Etienne). 15. 16. 
Damonriez. 72. 96. 101. 316. 
Dopaty. 4. 
Duport. 47. 59. 

Ecclésiastiques. (Biens). 23. 24. 29. 
Ëducation publique. llO. 113. 262. 
Election k double degré. 104. 
Electorale (Liberté). 48. 60. 
Émigration. 40. 93. 
Emprunt forcé. 108. 
Être Suprême. 13. 70. 131 .135. 320.337. 
Fédéralisme. 43. 

Fonctionnaires publics. 106. 283. 289. 
Fonfrèdo. 107. 115. 
Fouché. 134. 156. 
Gardes nationales. 45. 185. 
Gensonné. 98. 326. 
Girondins. 64. 70. 96.- 97. 98. 100. 

101. 102.103.108. 115. 132.316. 349. 
Gresset. 4. 

Guadet. 64. 68. 69. 70. 97. 98. 325. 
Guerre. 27. 30. 64. 217. 
Hébert. 134. 141. 144. 316. 325. 
Héron. 125. 
Impôts. 19. 24. 105. 
Individuelle (Liberté). 37. 117. 
Juifs. 22. 

Jury. 25. 39. 40. 107. 118. 
Justice. 7. 
Justice révolutionnaire. 73. 106. 111. 

118. 121. 133. 303. 
La Fayette. 66. 69. 241. 316. 349. 354. 
Lally-ToUendal, 16. 
Lassource. 77. 
Logeodre. 109. 126. 



Lepelletier. 92. 110. 113. 

Lèse -nation (Crimes de). 32. 

Lettres (Secret des). 18. 

Lettres de cachet. 14. 24. 

Louis XVL 14. 17. 45. 84. 87. 88. 92. 
244. 343. 

Louis XVIL 109. 253. 

Louvet. 64. 77. 83. 

Magistrats. (Responsabilité, des). 290. 
292. 

Marat. 50. 76. 78. 91. 99. 111. 

Marc d'argent (Décret du). Y. Suffrage 
universel. 

Mariage des prêtres. 28. 

Maritime (Code). 31. 

Martiale (Loi). 21. Î3. 

Massacres de septembre. 80 

Maury. 22. 47. 

Ministère. 42.43. 44.57.119. 

Ministère public. 31. 

Mirabeau. 18. 27. 30. 41, 42. 127. 

Monarchie. 20. 

Municipales (Incompatibilité des fonc- 
tions) et des fonctions législati- 
ves. 49. 

^Municipalités. 24. 40. 

Nationalité. 33. 

Noirs. 47. 60. 

Ofrices ministériels. 34. 

Panis. 76. 155. 

Peine de mort. 48. 93. 212. 251. 

Peines (Egalité des). 7. 31. 

Peines infamantes. 6* 

Permanence des des districts. 27. 9i. 
113. 

Pélion. 63. 68. 87. 349. 352, 

Pétition (Droit de). 45. 

Philo.so|)hio du xviii» siècle. 4.67. 323. 

Philosophisme. 67. 345. 

Pitt. 124. 146. 314. 

Police. 37. 

Presse (Liberté de la). 19. 40. 49. S8. 
102. 161. 



— vu — 



Prêtres. 28. 41. iiO. 328. 
Preuves écrites. 39. 
Prince (Titre de). 58. 
Propriété. 183. 268. 
Providence. 70. 
Raynal. 48. 
Rebecqui. 73. 76. 77. 
Rééligibilité (Non). 48. 
Représentation nationale. 7. 8. 12. 20. 

21. 27. 57. 290. 
Représentants (Inviolabilité des). 29. 

104. 133. 289. 
République. 55. 296. 
Révolutionnaire (Gouvernement) . 296. 

307. 
Roland. 57. 76. 

Rousseau. (J. J.). 205. 211. 324. 
Roux (Jacques). 109. 111. 
Royale (Inviolabilité). 52. 
Saint-Just. 115. 156. 158. 



Salut public. 31. 111. 

Sociétés populaires. 61. 

Souveraineté. 56. 104. 105. 290. 

SUël (Madame de). 16. 

Subsistances. 85. 

Suflrage universel. 21. 23. 26. 40. 48. 

57. 186. 194. 
Suspects. 19. 99. 
Terreur. 111. 112. 116. 301. 
Tester (Droit de). 42. 182. 
Théâtres (Liberté des). 39. 
Trésor public. 41. 
Tribunal national. 21. 31. 32. 
— révolutionnaire. 95. 111. 112. 116. 

118. 131. 133. 
Unité du pouvoir. 94. 
Varlet. 113. 

Vergniaud. 77. 98. 101. 326. 
Veto royal. 20. 
VolUire. 4. 67. 



INTRODUCTION HISTORIQUE 

CONTENANT 

'indication des principaux discchjrs et des principales 

OPINIONS de ROBESPIERRE 



. > ■»» < ♦ 



Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras, 
le 6 mai 1758. La généalogie de sa famille est assez mal éta- 
blie : son grand-père et son père exerçaient la profession 
d'avocat -au conseil provincial d'Artois. Quelques biogra- 
phes prétendent que le nom doit s'écrire d'un seul mot : 
Derobespierre : c'est à la vérité l'orthographe qui se trouve 
dans l'acte de naissance de Maximilien *, 

Quoiqu'il en soit, il adopta lui-même la particule, jus- 
qu'au jour où il l'abandonna tout à fait pour s'appeler 
simplement : Robespierre. 

1. Extrait du registre aux baptêmes, mariages et sépultures d& 
l'église paroissiale de la Magdeleine pour Tannée 1758 : 

Le six de may mil sept cent cinquante-huit a été baptisé par moi, 
soussigné, Maximilien, Marie, Isidore, né le même jour sur les deux 
heures du matin, en légitime mariage de M*Maximilien,'Barthélemy, 
François Derobespierre, avocat au Conseil d'Artois, et de demoiselle 
Jacqueline Garrault. Le parrain a été Me Maximilien Derobespierre» 

1 



Il n'avait pas sept ans lorsqu'il perdit sa mère, et bientôt 
après fon^pôre, qui ayant pria en dégoût les affaires, quitta 
la France, parcourut successivement l'Angleterre et l'Alle- 
magne, et finit par mourir à Munich, dévoré par le déses- 
poir. Maximiiien était l'aîné de deux sœurs et d'un frère. 
On le mit d'abord au collège d'Arras ; puis bientôt, par la 
protection de M. de Conzié, évéqucdela ville, qui était très- 
attaché à sa famille, il obtint une bourse au collège Louis- 
le-Grand, à Paris, où il eut pour condisciples Camille Des- 
moulins et Fréron. Après avoir terminé ses études classi- 
ques, il fit son droit, toujours sous le patronage du collège 
Louis- le-Grand : il travaillait en même temps dans l'étude d*un 
procureur nommé Nollion, où Brissot était premier clerc. 
Avant de se séparer de lui, Tadministration du collège 
voulut lui donner une marque publique de distinction, et* 
elle prit, en date du 19 juillet 1781, la décision suivante, 
que l'on trouve consiguée dans le Recueil de toutes les déli- 
bérations importantes prises, depuis 1762, parle bureau 
d'administration du collège Louis^le-Grand et des collèges 
réunis (Paris, chez Pierre-Guillaume Simon, imprimeur du 
parlement et du collège Louis -le -Grand. MDGGLXXXI. 
1 vol. in4o). 

« Sur le compte rendu par M. le principal des talents 
éminents du sieur de Robespierre^ boursier du collée 
d'Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d'é- 
tude, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses 
succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions 

père grand du côlé paternel, avocat au Conseil d'Artois, et la mar- 
raine demoiselle Marie, Marguerite Cornu, femme de Jacques-François 
Carrault, mère grande du côlé maternel, lesquels ont signé : 

Dbrobbspieres. g.. m. P. Lbnglakt, curé. 

DEnOBESPIERBE. 

Marie, Marguerite CoaNu. 



— 3 — 

des prix de rUaiversité qu'aux examens de philosophie et 
de droit : 

» Le bureau a unanimement accordé audit sieur de Ro- 
bespierre une gratification de la somme de six cents livres, 
laquelle lui sera payée par M. le grand-mattre des deniers 
du collège d'Arras, et ladite somme sera allouée à M. le 
grand-mattre dans son compte en rapportant expédition 
de la présente délibération, et la quittance dudit sieur de 
Robespierre. » 

Ses études terminées, Robespierre revint exercer ses fonc- 
tions d'avocat à Arras. Sa sœur Charlotte nous a laissé dans 
ses Mémoires (publiés en 1835 par Laponneraye) un tableau 
détaillé du genre de vie qu'il menait dès cette époque : vie 
réglée, sobre, toute d'études. Carnot était alors en garnison 
4ans cette ville, avec le grade de capitaine du génie. Robes- 
pierre plaida pour lui, et il parait avoir eu avec lui des 
relations suivies, quoique cela soit contesté par M. Gamot, 
dans ^% Mémoires sur son père ^ 

H. de Gonzié, évèque d'Arras, fut si charmé des succès 
du jeune avocat, que, dès sa seconde année d'exercice, il 
le nomma juge à son tribunal civil et criminel ^. Dans 
cette position, il eut le courage de repousser, au nom des 
principes et de la souveraineté du peuple, dont on ne se 
souciait guère alors, les édits de Lamoignon, auxquels les 
tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes. Cela 
résulte du moins des explications qu'il donna lui-même 
dans sa réponse aux discours de Brissot et de Guadet, pro- 

1. Voir à cet égard V Histoire de Robespierre, par M. Ernest Ha- 
mel. 1 1. p. 28etsuiv. 

2. M. Ernest Hamel a retrouvé et publié le texte même du brevet 
de nomination de Robespierre, qui est en date du 5 juillet i7S3. 
Mous remarquons dans ce document que le nom est encore orthogra- 

..phié Derobegpierre. Est-ce seulement lorsqu'il fût nommé à la Gonsti- 
Cuante que Robespierre aurait eu l'idée de transformer en particule la 
première syllabe desonnom? 



noDcée aux jacobins^ le 27 avril 1792. Mais il De coDserra 
pas longtemps celte judicalure. Sa sœur Charlotte rapporte 
qu'ayant, un jour, été obligé de condamner à la peine de 
mort un assassin contre lequel s'élevaient les charges les 
plus accablantes, il fut obsédé comme d'un remords de l'idée 
d'avoir ainsi disposé de la vie d'un de ses semblables. Il 
rentra chez lui le désespoir au cœur; et quand sa sœur 
entreprenait de le consoler, lui rappelant l'énormilé du 
crime du condamné, il répétait toujours : a Sans doute, c'est 
un scélérat, mais faire mourir un homme ! » Dés le lende- 
main, il envoya à Pévéque sa démission de juge, et rentra 
au barreau, où il s'était fait une position honorable quand 
la Révolution vint l'y chercher pour le lancer sur la scène 
politique. 

Robespierre partageait tout son temps entre le barreau et 
TAcadémie d'Arras, dont il était un des membres les plus 
actifs. On a de lui un Éloge de Gresset S et un Éloge du pré- 
sident Dupaty, Il était aussi membre d'une société chan- 
tante, connue sous le nom de société des Rosati. 11 avait^ pa- 
ralt-il, la versification facile, et, il écrivit tout un poëme 
sur le Mouchoir du Prédicateur qui souvent remplit en 
chaire un rôle fort important. On peut citer comme spé- 
cimen de son talent poétique, le madrigal suivant, adresaé 
à une dame d^ A r ras : 

Crois-moi, jeune et belle Ophdlie, 
Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir. 
Contente d'être belle et de n'en rien savoir, 

Garde toujours ta modestie. 

1. On remarque dans cet éloge une vive attaque contre les écri- 
vains impies et immoraux, c'est à dire contre Voltaire et son école. 
< Mais au milieu de ces funestes désordres, ajoute Forateur, c*estiin 
grand spectacle de voir Tun des plus beaux génies dont le sidde 
s^onore, venger la religion et la vertu par son courage à suivre leurs 
augustes lois, et les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de 
son exemple^ contre l'attaque de tant de plumes ludadeitses. » 



Sur le pouvoir de tes appas 
Demeure toujours alarmée. 
Tu n'en seras que mieux aim^e 
Si tu crains de ne l'être pas. 

La lettre suivante, citée par M. Ernest Hamel, pourra 
donner une idée de la direction de son esprit, à cette épo- 
que : 

Mademoiselle, 

ce Tai l'honneur de vous envoyer un mémoire dont l'objet 
est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de sem- 
blables hommages, lorsqu'à tous les agréments qui les ac- 
compagnent elles savent joindre le don de penser et de 
sentir et qu'elles sont également dignes de pleurer Tinfortune 
et de donner le bonheur. 

« A propos d'un objet si sérieux, mademoiselle, me sera- 
t-il permis de parler de serins? Sans doute, si ces serins 
sont intéressants; et comment ne le seraient-ils pas puis- 
qu'ils viennent de vous? Us sont très-jolis; nous nous at- 
tendions qu'étant élevés par vous ils seraient encore les 
plus doux et les plus sociables de tous les serins : qu'elle 
fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous 
les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impé- 
tuosité qui faisait craindre pour leurs jours; et voilà le 
manège qu'ils recommencent toutes les fois qu'ils aperçoi- 
vent la main qui les nourrit. Quel plan d'éducation avez- 
vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient ce caractère 
sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour 
le char de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage 
comme le vôtre n'a-t-il pas dû familiariser aisément vos 
serins avec les ligures humaines? ou bien serait-ce qu'après 
l'avoir vu ils ne pourraient plus en supporter d'autres? 
Expliquez-moi, je vous prie, ce phénomène. En attendant 
nous les trouverons toujours aimables avec leurs défauts. 



— 6 — 

Ma sœur me charge en particulier de tous témoigner sa 
reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui 
faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui 
avez inspirés. 

» Je suis avec respect, mademoiselle, votre très-humble 
et très-obéissant serviteur. » 

« De Robespierre. » 

• Arras, le M janvier 1782. • 

Il faut aussi mentionner, parmi les travaux antérieurs 
de Robespierre, une dissertation sur les peines infamantes, 
composée pour prendre part à un concours ouvert sur cesu* 
jet par TAcadémie de Metz. Robespierre n'obtint que le se- 
cond rang : le premier prix fut remporté par Lacretelle 
aîné, alors avocat au barreau de Paris *. 

Les aspirations démocratiques de Robespierre se font 
d^jà sentir dans ce travail : il s'élève très vivement contre 



1 Robespierre publia son mémoire sous ce titre : 

Discours couronné par la Société royale des arts et des scieitces de 
Met2, sur les questions suivantes, proposées pour sujet du prix de Van^- 
née 1784 : 

i» Quelle est Torigine de Topinion qui étend sur tous les individus 
d'une même famille une partie de la honte attachée aux peines in- 
famantes que subit un coupable? 

2» Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? 

3* Dans le cas où l*on se déciderait pour Taffirmative, quête se- 
raient les moyens de parer aux inconvénient qui en résultent ? 

Par M. de Robespierre, avocat en Parlement. 

A Amsterdam, et se trouve à Paris, cbex J.-G. Merigot jenne» 
quai des Augustins, MDCCLXXXY, in-8« de 60 pages, avec cette épi- 
graphe : 

Quod genus hoc hominnm? Quseve hune tam barbara morem, 
Permittit patria? Virg. Mn. > 



le préjugé' qui fait rejaillir sur les parents des criminels 
rinfemie attachée à leur supplice, et l'un des plus puissants 
moyens, suivant lui, d'avoir raison du préjugé qu'il 
combat, c'est d'établir Tégalité des peines pour tous les ci- 
toyens, de ne pas accorder le privilège d'un supplice spécial 
aux nobles, dont les crimes sont toujours moins excusables 
qre ceux de malheureux poussés au mal par la misère. 
L'infamie semblait dépendre de la forme du supplice ou du 
crime. Et en conséquence, le jeune orateur propose qu'on 
étende à tous les citoyens le genre de supplice réservé jus- 
qu'ici aux seuls nobles, — c'est-à-dire Téchàfaud, parce- 
qu'il lui paraît le plus doux, le plus humain et le plus équi- 
table. Il ne va pas du reste jusqu'à l'abolition de la peine 
de mort. 

On peut citer un passage de ce discours où, après avoir 
flétri le forfait de César s'asseyant victorieux sur le trône 
de l'univers, il le condamne à d'éternels remords pour 
avoir violé ce précepte : Ce qui n'est point honnête ne sau- 
rait être juste. « Cette maxime, vraie en morale, dit-il, ne 
l'est pas moins en politique, les hommes isolés et les 
hommes réunis en corps de nation sont également soumis 
à cette loi. La prospérité des États repose nécessairement 
sur la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sa- 
gesse. Toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense 
le droit naturel, contrarie ouvertement leur but, qui est la 
conservation des droits de l'homme, le bonheur et la tran- 
quillité des citoyens. » 

L'année 1789 trouva Robespierre directeur de l'Académie 
d'Arras. 11 entra résolument dans l'arène politique ouverte 
par la convocation des États généraux et il rédigea une 
Adresse à la nation artésienne sur la nécessité de réfor- 
mer les États d'Artois. — Il y avait, ou le sait, dans les 
pays d'état une sorte de représentation. Mais la plupart du 
temps cette représentation était tout illusoire, les membres 
qui composaient les états n'ayant pas été librement élus 



- 8 — 

par leurs concitoyens. C'était là un des principaux griefs de 
Robespierre contre les états d'Artois. Appréhendant que 
pareil abus ne s'étendit du particulier au général, et que les 
états généraux ne devinssent également une duperie, il 
proposait de couper le mal dans sa racine et de commencer 
par réformer les assemblées provinciales. 

Les états d'Artois étaient fictivement composés de la réu- 
nion de députés des trois ordres, mais en réalité aucun n'y 
était sérieusement représenté. C'est ce qu'établissait avec 
beaucoup de vivacité Robespierre, et il s'écriait : « Ah 1 
saisissons l'unique moment que la Providence nous ait 
réservé dans l'espace des siècles pour recouvrer ces droits 
imprescriptibles et sacrés dont la perte est à la fois un op- 
probre et une source de calamités. » 

Ces semblants d'états nationaux se recrutaient par Tiu- 
trigue, par la faveur, par toutes sortes de moyens odieux; 
aussi voyait-on s'en éloigner les meilleurs citoyens. Dans 
l'impuissance de remédier à de tels maux, ils se contentaient 
de gémir en silence sur les malheurs et la servitude de la 
patrie, et « laissaient une libre carrière à l'ambition de 
quelques aristocrates toujours soigneux d'écarter quicon- 
que est soupçonné d'avoir une âme, pour établir sans obs- 
tacle leur élévation sur la misère et sur l'abaissement de 
tous. » 

Si en présence de l'orgueil, de la bassesse, de l'égoïsme 
des classes privilégiées, le peuple laisse le découragement 
et l'indifférence s'emparer de lui, a il s'accoutumera à gé- 
mir en silence sous le poids de l'oppression, et deviendra 
vil et rampant à mesure qu'il sera plus malheureux. » Au 
contraire, quand il est en possession de choisir lui-même 
ses représentants, quand il est compté pour quelque chose, 
a il apprend à s'estimer lui-même, ses idées et ses senti- 
ments s'élèvent; il est plus respecté des administrateurs 
qui lui doivent leur pouvoir... L'abondance et le bonheur 
renaissent sous les auspices d'une administration patrioti 



— 9 — 

que, chère à tous les citoyens, parce que tous peuvent y 
être appelés par le choix de tous. La voix des vrais repré- 
sentants du peuple peut arrêter le ministre le plus auda- 
cieux dans ses injustes projets, parcequ*elle est celle du 
peuple même dont les puissantes réclamations peuvent 
facilement entraîner sa chute. » 

Le plus grand inconvénient des assemblées qui ne sont 
pas issues du libre suffrage de la nation est d'être entre les 
mains des despotes un instrument docile, d^autant plus dan- 
gereux qu'il semble donner aux empiétements du pouvoir 
une apparence de légalité. 

Passant aux faits particuliers, Robespierre dénonce les 
charges énormes dont on a accablé la province; il rappelle 
les hbéralités inutiles votées au détriment de la province, 
et entr'autres une somme immense, donnée en dot à la 
fille d'un gouverneur excessivement riche, quand on ne 
trouvait pas d'argent pour fournir au peuple l'éducation et 
le pain. On se disait pauvre lorsqu'il s'agissait d'encourager 
la valeur, de soulager l'humanité; mais il semblait que la 
province fût inépuisable quand il s'agissait de courtiser 
quelqu'intrîgant en crédit. 

Aussi quel spectacle présente cette province désolée! 
« Nos campagnes, » s'écrie-t^il, « offrent de toutes parts à 
nos yeux des infortunés qui arrosent des larmes du déses- 
poir cette terre que leurs sueurs avaient en vain fertilisée; 
la plus grande partie des hommes qui habitent nos villes 
et nos campagnes sont abaissés par l'indigence à ce dernier 
degré de l'avilissement où l'homme, absorbé tout entier par 
les soins qu'exige la conservation de son existence, est 
incapable de réfléchir sur les causes de ses malheurs et de 
reconnaître les droits que la nature lui a donnés. Et nous 
trouvons encore des sommes immenses pour fournir aux 
vaines dépenses du luxe et à des largesses aussi indécentes 
que ridicules ! Et je pourrais contenir la douleur qu'un tel 
spectacle doit exciter dans l'âme de tous les honnêtes gensl 

lo 



— 10 — 

Et tandis que tous les cnuemis du peuple ont assez d'audace 
pour se jouer de rtiumaoité, je manquerai du courage né* 
cessaire pour réclamer ses droits ! Et je garderais devant 
cu^ un lâche silence, dans le seul moment oti depuis tant 
de siècles la voix de la vérité ait pu se faire entendre avec 
énergie, dans le moment où le vice, armé d'un injuste pou- 
voir, doit apprendre lui-même à trembler devant la justice 
et la raison triomphantes!... » 

Robespierre engage donc vivement ses concitoyens à ren- 
verser les prétendus étals d'Artois, malgré la prétention- de* 
leurs membres d'obtenir de l'Assemblée nationale le main^^ 
tien de leur constitution; car c'est pour les peuples un droit 
imprescriptible et inaliénable'de révoquer leurs mandataire»-^ 
infidèles. Puis il se raille de cette autre prétention des états 
d'Artois de nommer eux-mêmes les députés aux états géné- 
raux, auxquels le clergé de la province, faisant échange 
de compliments avec la noblesse, recommandait comme un 
devoir de conserver les privilèges d'un ordre gardien du 
bonheur et de la prospérité du pays. « Ah! certes, ndit» 
avec raison Robespierre, « il faut que l'habitude du despo^ 
tisme inspire un mf^pris bien profond pour les hommes^ 
puisqu'on les croit assez stupides pour entendre^ de sang- 
froid, van ter leur bonheur lorsqu'ils gémissent dans l'oppres- 
sion et qu'ils commencent à s'indigner de leur fers! » Mais, 
ajoute- t-il, au peuple seul il appartient de choisir ses repré- 
sentants avec une entière liberté et surtout avec discerne- 
ment. Qu'il se garde des pièges grossiers que lui tendent 
certains privilégiés qui, sous le masque du patriotisme, 
cherchent à capter ses suffrages pour le trahir bientôt. Ce- 
n'est pas sur ceux qui sont intéressés à maintenir les abus 
qu'il peut compter pour en demander la suppression^ Qu'il 
déjoue donc les intrigues et les menées à l'aide desquelles 
les membres des états d'Artois osent espérer de lui imposer 
leurs choix; c'est de son propre sein qu'il doit tirer les- 
instruments de sou salut. 



— 11 — 

Or, le moment est solennel, car on touche à riieureoù le 
pays doit décider de sa liberté ou de sa servitude, de' son 
bonheur ou de sa misère. Tout, dit Robespierre, dépend dw 
caractère et des principes des représentants chargés (Je 
régler les futures destinées de la patrie et du zèle que mon- 
trera le peuple pour recouvrer les droits sacrés et impres- 
criptibles- dont il a été dépouillé. Il conseille donc vivement 
à ses concitoyens de secouer Tindolence habituelle, 
de dérober quelques instants à leurs plaisirs et à leurs 
affaires pour réfléchir Hiûrement sur leurs choix, sur la 
nature des vœux et des demandes à porter dans les comices 
a où la France allait se régénérer où périr sans retour. » 

Par cetle brochure vigoureuse, Robespierre avait posé 
directement sa candidature, et il fut dès lors un des mem- 
bres désignés pour les futurs états généraux. En mars 1789 
il publia une nouvelle adresse Au peuple de V Artois, par 
un habitant de la province, dans laquelle, sans solliciter di^ 
retSfement les suffrages de ses concitoyens, il s'attachait à 
les éclairer sur leurs choix et déQuissait les qualités indis-' 
pensables à un député de ce tiers état, riche en vertus et 
en talents, et sur lequel les autres ordres avaient la préten- 
tion de continuer leur injuste domination. S'il ne se croit 
pas un mérite suffisant pour représenter ses compatriotes, 
il croit pouvoir du moins leur donner de sages conseils et 
mettre au jour quelques idées utiles dans une aussi grave 
circonstance : « J'ai un cœur droit, une âme ferme ; je n^ai' 
jamais su plier sous le joug de la bassesse et de la corrup- 
tion... Si l'on a un reproche à me faire, c'est celui de n'avoir 
jamais su déguiser ma façon de penser, de n'avoir jamais 
dit : Oui, lorsque ma conscience me criait de dire : Non...; 
de n'avoir jamais fait ma cour aux puissances de mon pays, 
dont je me suis toujours cru indépendant, quelques efforts 
que l'on ait tentés pour me persuader qu'il n'en coûte rien, 
pour se présenter, en se courbant, dans l'antichambre d'un 
grand, que particulier l'on n'aimepas, que citoyen on dé- 



- 12- 

teste. Voilà, mes cliers compatriotes, l'homme qui va vous 
parler. Voici ce qu'il a à vous dire : Vous allez avoir à 
nommer des représentants, et sûrement vous y avez déjà 
pensé. Vous allez confier à un petit nombre d'entre vous 
vos libertés, vos droits, vos intérêts les plus précieux; sans 
doute vous vous proposez de les remettre en des mains 
pures; mais quels soins, quelle vigilance vous devez appor- 
ter pour apercevoir la plus légère tache qui aurait pu les 
flétrir! Prenez-y garde, le choix est difficile; il m'épou- 
vante lorsque j'entreprends Ténumération des vertus que 
doit avoir un représentant du tiers état. » Suit alors la 
longue énumération des qualités requises : la plus scrupu- 
leuse probité; une élévation d'àme peu commune et n'ayant 
pas attendu les circonstances présentes pour se développer 
tout à coup; une inébranlable fermeté; une indépendance 
absolue; de grandes vues ; un coup d'œil pénétrant, sachant 
découvrir dans le lointain les vérités utiles; le talent né- 
cessaire pour défendre et faire triompher ces vérités ; l'élo- 
quence du cœur, sans laquelle on n'arrive pas à persuader. 
Il faut enfin que l'élu de la nation soit incapable de rétro- 
grader, se montre inabordable à toutes les séductions, soit 
incorruptible, en un mot. « Incorruptible ! c'est le nom dont 
lui-même il sera bientôt universellement baptisé; et, il faut 
bien le reconnaître, ces qualités exquises dont il exige 
qu'un représentant du peuple soit pourvu, il les posséda 
toutes au plus haut degré.» {Hamel, Histoire de Robespierre.) 
« Défiez-vous, » ajoutait-il, « du patriotisme de fraîche 
date, de ceux qui vont partout prônant leur dévouement 
intéressé, et des hypocrites qui vous méprisaient hier et 
qui vous flattent aujourd'hui pour vous trahir demain. In- 
terrogez la conduite passée des candidats : elle doit être le 
garant de leur conduite future. Pour servir dignement son 
pays, il faut être pur de tout reproche. » Quant à lui, s'il 
n'était besoin que d'être animé du sincère amour du peu- 
ple et de la ferme volonté de le défendre, il pourrait aussi 



- 13 - 

aspirer en secret à la gloire de représenter ses concitoyens, 
mais son insuf&sance lui commande la modestie; il se 
borne donc à former des vœux pour le bonheur de la 
France. Ces vœux, dit-il en terminant par un mot où Ton 
peut déjà deviner le Robespierre de la Convention, ces 
vœux, tt VÉtre suprême les entendra; il en connaît la 
ferveur et la sincérité; je dois espérer qu*il les exaucera. » 

La première réunion électorale du tiers état de la ville 
d'Arras eut lieu le lundi 27 mars. Elle fut très-orageuse. Les 
officiers municipaux qui étaient présents, et dont les pou- 
voirs avaient été vivement contestés, donnèrent leur dé- 
mission dans la soirée. On s'était plaint surtout de ce que 
quelques-uns d'entre eux avaient pénétré dans l'assemblée, 
quoique appartenant à Tordre de la noblesse. Le duc de 
Guines, gouverneur de la province, arrêta, afin de calmer 
l'effervescence des esprits, que les seuls membres de l'éche- 
vinage, faisant partie du tiers état, auraient droit d'assister 
aux réunions suivantes. La séance du lendemain fut plus 
paisible; mais, sur la motion d'un membre, on décida 
qu'on demanderait une loi aux états généraux, afin que les 
officiers municipaux fussent désormais nommés directe- 
ment par les communes. L'assemblée électorale du tiers 
état de la ville d'Arras termina ses opérations le 30 mars, 
fort avant dans la nuit, par la nomination de vingt-quatre 
députés ou plutôt électeurs du second degré, au nombre 
desquels figurait Robespierre qui avait pris une part active 
aux discussions de ces quatre jours *. 

II a raconté lui-même toutes les scènes dont cette assem- 
blée fut le théâtre, dans une brochure intitulée : Les Enne- 
mis de la patrie, démasqués par le récit de ce qui s'est 
passé dans les assemblées du tiers état de la ville d'Arras, 
in-8o de 58 pages. C'est le récit de toutes les intrigues dont 

1. Au scrutin pour rélection des députés du tiers-état aux états 
généraux, ouvert le 24 avril, Robespierre fut élu le cinquième. 



— 14 — 

usèrent les gens de la noblesse pour exclure les candidats 
démocratiques. On y lit entre autres choses qui caractérisent 
bien Thomme, « citoyens ! la patrie est en danger; des 
ennemis domestiques plus redoutables que les années* 
étrangères trament en secret sa ruine. Volons à son se- 
cours, et rallions tous ses défenseurs au cri de l'honneur, 
de la raison et de l'humanité... Que m*importeque, fondant 
sur leur multitude ou sur leurs intrigues Tespoir de nous 
replonger dans tous les maux dont nous voulons nous dé- 
livrer, ils méditent déjà de changer en martyrs tous les 
défenseurs du peuple I Fussent-ils assez puissants pour 
m'enlever tous les biens qu'on envie, me raviront-ils mon 
ûme et la conscience du bien que j'aurai voulu faire * ?... » 

I. M. Ernost Ilamel rapporte que, quelque temps avant Touver- 
turedu scrutin, ayant fi plaider la cause d'un malheureux qui avait 
éié longtemps enfermé à la sollicitation de ses parents, il prit texte 
de cotte affaire pour réclamer hautement la complète abolition des 
lettres de cachet. Puis, traçant par avance le tableau des bienfait» 
que, selon lui, lu nation était en droit d'attendre des prochains état»- 
généraux, il s'écriait, en s'adrossant au roi lui-même, et après avoir 
dicté en quelque sorte les principes fondamentaux du nouveau droit 
des Français: « Oh t quel jour brillant, sire, que celui où ces princi- 
pes, graves dans le cœur de Votre Majesté, proclamés par sa bouche 
auguste recevront la sanction inviolable de la plus belle nation de 
l'Europe; ce jour où, non content d'assurer ce bienfait à votre na- 
tion, vous lui sacrifierez encore tous les autres abus, source fatale de 
tant do crimes et de tant de maux... Conduire les hommes au bonheur 
par la vertu et à la vertu par une législation fondée sur les principes 
immuables de la morale universelle, et faite pour rétablir la nature 
humaine dans tous ses droits et sa dignité première; renouer la 
chaine immortelle qui doit unir Thomme à Dieu et à ses sembla«> 
blés, en détruisant toutes les causes de l'oppression et de la tyrannie, 
qui sème sur la terre la crainte, Torgueil, la défiance, la bassesse^ 
l'égoïsme, la haine, la cupidité et tous les vices qui entraînent 
Thomme loin du but que le législateur éternel avait assigné à la so- 
ciété; voilà, sire, la glorieuse entreprise à laquelle il vous a appelé.» 



— 15 — 

C'est Etienne Dnmont, de Genève, qui dans ses Souve7iirs 
sur les deux premières Assemblées législatives^ rapporte 
le début oratoire de Robespierre aux États généraux. Dans 
les débats qui s'éleyèrent au sujet de la prétention de la 
noblesse et du clerçé de vérifier isolément les pouvoirs, 
rarchevêque d'Âix, pour détourner Tattenlion publique, et ' 
pour obtenir par surprise une réunion des ordres, était venu 
dans la salle du tiers s'apitoyer sur les malheurs du peuple 
et il invita les communes à envoyer quelques députés pour 
conférer avec ceux du clergé et de la noblesse sur les 
moyens d'adoucir le sort des indigents. 

» Les communes qui voulaient garder leur immobilité, 
poursuit Etienne Dumont, sentirent le piège, et n'osaient 
pas rejeter ouvertement une proposition dont le refus pou- 
vait les compromettre aux yeux de la multitude. Un député 
prit la parole et renchérit sur le sentiment du prélat en 
faveur de la classe indigente; mais il jeta un doute avec 
adresse sur les sentiments du clergé : « Allez, dit-il à Tar- 

— Ce discours fut publié en brochure : Mémoire j:our le sieur 
LôuiS'Marie^Hyaeinthe Dujiond, détenu pendant douze ans dans une 
prison, en vertu d'une lettre de cachet^ interdit durant sa captivité, 
spolié par suite de vexations qui embrassent le cours de plus de vingt 
ans, Arras, 1789, in-4° de 93 pages. — On a pareillement de Robes- 
pierre; aTOcat à Arras ; Plaidoyers pour le sieur de Visser y de Bois- 
Valéf appelant d'un jugement des échevlM de Saini-Omer, qui avait 
ordonné la destruction d'un paratonnerre élevé sur sa nuiûon, impri- 
més en 1783, ayec cette épigraphe, tir^ de Lemierre : 

L'usage appuyé sur le temps 
£t les préjugés indociles 
Ne se retire qu'à pas lents 
Devant les vérités utiles. 

Mémoire pour François Deteuf, demeurant au village de Marchieu' 
nés, contre les grand prieur et religieux de Vabbage d'Auchin, 
Arras, 1784, in-8« de 21 pages. 



— 16 — 

« ctiov(^.quc, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant 
• d'impatience à soulager le peuple, ils viennent se 
» joindre dans cette salle aux amis du peuple, dites-leur 
r> de ne plus retarder nos opérations par des délais affectés; 
» dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour 
n nous faire abandonner les résolutions que nous avons 
» prises; ou plutôt, ministres de la religion, dignes imila- 
» tcurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous 
» entoure, à cet éclat qui blesse Tindigence; reprenez la 
» modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueil- 
» leux qui vous escortent, vendez ces équipages superbes, 
» et convertissez ce vil superflu en aliments pour les pau* 
» vrcs. » A ce discours qui entrait si bien dans les passions 
du moment, il se fit, non pas un applaudissement qui 
aurait été une bravade, mais un murmure confus beaucoup 
plus flatteur. On demandait partout quel était Torateur; il 
n'était pas connu, et ce ne fut qu'après quelques moments 
de recherche qu'on fit circuler dans la salle et les galeries 
un nom, qui trois ans après, faisait trembler toute la 
France : c'était Robespierre » ^ 

Dans le compte rendu de la séance du 20 juillet 1789, 
le Moniteur fait mention pour la première fois du nom de 
Robespierre. Lally-Tollendal, après avoir dénoncé les scènes 

1. Élienne Dumont a laissé de Robespierrre, dans ses Souvenirs, 
un portrait qui n*est point flatté : « Il avait un aspect sinistre, 
il ne regardait point en Îam, il avait dans les yeux un cligno- 
tement continuel et pénible... Je le pressai de prendre la parole; il 
me dit qu'il avait une timidité d'enfant, qu'il tremblait toujours en 
s'approchant de la tribune. « On peut rapprocher de ce jugement 
celui de madame de Staël : « J'ai causé une fois avec lui chez mon 
père, en 1789, lorsqu'on ne le connaissait que comme un avocat de 
l'Artois, très-exagéré dans ses principes démocratiques. Ses traits 
étaient ignobles, son teint pâle, ses veines d'une couleur verte; il sou- 
tenait les thèses les plus absurdes avec un sang- froid qui avait 
l'air de la conviction.» 



— 17 — 

de violence dont plusieurs provinces avaient été le théâtre, 
proposait d'adresser au peuple une proclamation pour lui 
rappeler les bienfaits du roi, et Finviter à ne plus troubler 
la paix publique. Robespierre se leva pour combattre celte 
motion : 

o U faut aimer la paix, » dit-il, « mais aussi il faut aimer 
la liberté! On parle d'émeute! mais, avant tout, examinons 
la motion de M. Lally, Je la trouve déplacée, parce qu'elle 
est dans le cas de faire sonner le tocsin. Déclarer d'avance 
que des hommes sont coupables, qu'ils sont rebelles, est 
une injustice. Elle présente des dispositions facilement 
applicables à ceux qui ont servi la liberté et qui se sont sou- 
levés pour repousser une terrible conjuration de la cour. » 

Son opinion fut soutenue par Buzot, et l'Assembée ne vota 
la motion de Lally-ToUendal qu'avec de profondes modifi- 
cations ^ 

i.Dans ce même mois de juillet, tombèrent sous les coups du peuple^ 
les murs de l'ancienne Bastille. On peut penser que la nouvelle en 
fut accueillie avec satisfaction par Robespierre. Cependant, à cette 
époque, il ne désespérait pas de pouvoir concilier la cause populaire 
avec celle de la vieiUe monarchie. Quand le roi, accompagné de ses 
deux frères, vint sans escorte déclarer à l'Assemblée nationale, qu'il 
se fiait à elle, Robespierre ne fut pas un des moins enthousiastes à 
l'acclamer. « Nous le reçûmes avec *es applaudissements incroyables, 
écrit-il à un de ses amis dans une lettre que cile M. Hamel ; et le 
monarque fut reconduit de la salle nationale à son château, avec des 
démonstrations d'enthousiasme et d'ivresse qu'il est impossible 
d'imaginer. » — Le .17 juillet, Louis XVI s'étant décidé à se rendre 
au désir des Parisiens, et à aller visiter sa bonne ville de Paris, 
il fut au nombre des députés chargés d'accompagner le roi et 
y entra avec lui à l'hôtel de ville, où, raconte-t-il dans la même cor. 
respondance, le président du corps électoral, Moreau de Saint-Méry, 
lui adressa ces paroles libres dans un discours flatteur : t Vous de- 
viez votre couronne à votre naissance, vous ne la devez plus qu'à 
vos vertus et à la fidélité de vos sujets. » Il déclare aussi, avec com- 
plaisance, qu'on prodigua au monarque les démonstrations de joie 



— 18 — 

Année 1789. 

Séance du 2S juillet, — Des dépêches du comte d'Artois 
saisies sur le baron de Gastelnau, mluistre de France -à 
Genève, avaient été envoyées par le maire de Paris, Bailly, 
an président de l'Assemblée. L'inviolabilité du secret dea^ 
lettres, défendue par Mirabeau, est combattue par Rc^9«' 
pierre. « Sans doute, dit-il, les lettres sont inviolables; mais 
lorsque toute une nation est en danger, lorsqu'on trame' 
contre sa liberté, ce qui est un crime- dans un autre tempa 
devient une action louable... Les ménagements pour les* 
conspirateurs sont une trahison envers le peuple*.» 

et de tendresse les plus expressives. — Robespierre ne retourna pas 
à Versailles avec le roi : il resta à Paris, et voulut aller visiter la 
Bastille qu'on venait de livrer à la pioche des démolisseurs : « J'ai vu 
la Bastille, écrit-il; j'y ai été conduit par un détachement detette 
bonne milice bourgeoise qui Tavoit prise; car après que l'on iut 
sorti de l'hôtel de ville, le jour du voiage du roi, les citoiens armés 
se fesoient un plaisir d'escorter par honneur les députés qu'ils rea* 
controient, et ils ne pouvoient marcher qu'aux acclamations du peu* 
pie. Que la Bastille est un séjour délicieux, depuis qu'elle est au.^ 
pouvoir du peuple, que ses cachots sont vuides, et qu'une multitude 
d'ouvriers travaillent sans relâche à démolir ce monument odievx^ 
•de la tiranniel Je ne pouvois m'arracher de ce lieu, dont la vue ne 
donne plus que des sensations de plaisir, et des idées de liberté à 
tons les citoyens. > 

i. II est juste d'observer qu'en une autre clrconstanee/ie 28 jan* 
vier 4791, Robespierre se fit le défenseur du secret des lettres. IL 
s'agissait de papiers destinés à divers départements, et renvoyés auv 
président de l'Assemblée, comme contenant des attaques contre la tq*-^ 
présentation nationale. « Comment 8ait-on« s'écria Robespierre, que. 
ce sont des écrits contre l'Assemblée nationale ? on a donc violé le 
sceau des cachets? c'est un aUentat contre la foi publique, j^ — A ce 
propos M. Hamel, dans son Histoire de Robespierre, s'élève très amè^ 



~ 19 - 

Séance du 3Î juillet. — H s'oppose à l'amnistie de Béscn- 
val. 

• Je réclame dans toute leur rigueur les principes qui 
doivent soumettre les hommes suspects à la nation, à des^ 
jugements exemplaires. Voulez- vous calmer le peuple? par- • 
lez-lul le langage de la justice et de la raison, qu'il soit sâr 
que ses ennemis n'échapperont pas à la vengeance des ïoiSi 
et les sentiments de la justice succéderont à ceux de la;: 
haine. » 

Séance du 24 août. — Dans les discussions sur la décla- 
ration des droits, il revendique vigonreusement la liberté 
de la presse : « Vous ne devez pas balancer à déclarer fran* 
chement la liberté de la presse. 11 n'est jamais permis à des 
honmies libres de prononcer leurs droits d'une manière 
ambiguë... La liberté de la presse est une partie inséparable 
de celle de communiquer ses pensées. » 

Séance du 26 août.— ^U. Robert- Pierre *, dit le Point du 
jour, (journal rédigée par Barère), en rendant compte de i 
cette séance, a représenté avec énergie des principes très- 
vrais sur le droit qu'à la nation de faire seule la loi de 
rîmpôt. D 

« La nation, avait dît Robespierre, n'a pas seulement le 
droit de consentir l'impôt; elle a encore celui de le répartir, 
de veillera son emploi et de s'en faire rendre compte ; ^ et il 
avait proposé la rédaction suivante de l'article constitution- 

rement contre les affirmations de quelques historieiis, que Robespierre 
auraift conseillé dès 1789 la violation du secret des lettres. Des deux 
opinioDfrcontradictoircs que nous yenons de citer, il résulte du moins 
qu'il n*a¥ait pas à cet égard des principes fort arrêtés, et qu'il était 
disposé à passer outre toutes les fois que cela pouvait paraître utile. 
C'fist bien là l'esprit de la jurisprudence qui est encore suivie au- 
jourd'hoi. 

i. Le nom de Robespierre est assez communément défiguré dans 
les journaux du temps : les uns rappellent Robert-Pierre, les autres 
Roberltpierre, d'autres Robetz-Pierre. 



^ — 20 — 

fiur ce point : a Toute contribution publique étant une por- 
tion dos biens des citoyens mise en commun pour subvenir 
aux dépenses de la sûreté publique, la nation seule a le 
droit d'établir l'impôt, d'en régler la nature, la quotité, 
remploi et la durée. » 

Séance du H septembre. — Robespierre appuie, « avec 
beaucoup de force et d'éloquence, » dit le Moniteur , la mo- 
tion de Lepelletier de Saint-Fargeau, que les pouvoirs des 
représentants du peuple n'excèdent pas une année : « Dans 
une grande monarchie, le peuple ne peut exercer sa toute- 
puissance qu'en nommant ses représentants; il est juste 
que le peuple les change souvent; rien n'est plus naturel 
que ce désir d'exercer ses droits, de faire connaître ses sen- 
timents, de recommander souvent son vœu. Ce sont là les 
bases de la liberté. » 

Octobre. — La discussion sur le veto ayant été close 
avant que son tour de parole fût venu, Robespierre fît im- 
primer le discours qu'il avait préparé à cette occasion. Il 
s'y prononce contre toute espèce de veto soit absolu, soit 
suspensif : 

« Celui qui dit qu'un homme a le droit de s'opposer à la 
loi dit que la volonté d'un seul est au-dessus de la volonté 
de tous. Il dit que la nation n'est rien, et qu'un seul homme 
est tout. S'il ajoute que ce droit appartient à celui qui est 
revêtu du pouvoir exécutif, il dit que l'homme établi par 
la nation pour faire exécuter les volontés de la nation a le 
droit de contrarier et d'enchaîner les volontés de la nation; 
il a créé un monstre inconcevable en morale et en politique, 
et ce monstre n'est autre chose que le veto royal. » Nous 
remarquons dans ce discours cette définition de la mo- 
narchie : « Le mot monarchie^ dans sa véritable signifi- 
cation, exprime uniquement un État où le pouvoir exécutif 
est confié à un seul. Il faut se rappeler que les gouverne- 
ments, quels qu'ils soient, sont établis par le peuple et pour 
ie peuple; que tous ceux qui gouvernent, et par conséquent 



— ai- 
les rois eux-mêmes, ne sont que les mandataires et les dé- 
légués du peuple. » 

Séance du 21 octobre. — 11 s'oppose à la loi martiale, et 
il demande la création d'un .tribunal national, dont les 
membres seront'prisdans le sein même de l'Assemblée, pour 
juger les crimes commis envers la nation. 

Séance du 22 octobre. — 11 s'oppose au décret du marc 
d'argent qui fait dépendre la qualité de citoyen actif, c'est- 
à-dire d'électeur et d'éligible, du payement d'une contribu- 
tion directe de la valeur de trois journées de travail, — et 
il réclame le suffrage universel : «Tous les citoyens, quels 
qu'ils soient, ont droit de prétendre à tous les degrés de re- 
présentation... La constitution établit que la souveraineté 
réside dans le peuple, dans tous les individus du peuple, 
chaque individu a donc droit de concourir à la loi par la- 
quelle il est obligé, et à l'administration de la chose publi- 
que qui est la sienne. Sinon il n'est pas vrai que les hommes 
sont égaux en droits, que tout homme est citoyen. » 

Séance du 18 novembre, — 11 demande que le nombre des 
membres de l'Assemblée administrative de chaque départe • 
ment soit porté à quatre-vingts au lieu de trente-six, chiffre 
proposé par le comité de constitution. « Un peuple qui 
veut se régénérer, » disait-il, « et qui veut fonder sa liberté 
sur les ruines de toutes les aristocraties, doit avoir des 
assemblées nombreuses pour que ses représentants soient 
plus impartiaux. » 

En vertu du même principe, il voulait que l'on portât à 
mille le nombre des députés aux Assemblées nationales. 

Séance du 19 novembre. — Les états du Cambrésis avaient 
pris un arrêté séditieux par lequel ils révoquaient les dé- 
putés de la province. Quelques députés voulaient qu'on 
déférât les auteurs de cet acte à la justice. Robespierre est 
d'avis que les états se sont montrés plus ignorants que 
coupables : «Ils n'ont pu se dépouiller encore des préjugé» 
gothiques dans lesquels ils ont vécu; les sentiments de 



— 22 - 

justice et d'honneur, la raison et le patriotisme n'ont pas 
encore pénétré jusqu'à eux. Ce sont des orgueilleux qu'il 
faut humilier, des ignorants qu'il faut instruire. Je tous 
propose donc d'inviter les députés des communes du Gam- 
.brésis, ses véritables défenseurs, à écrire aux membres des 
états une lettre capable de dissiper leur ignorance, de les 
rappeler aux sentiments patriotiques et aux. idées raisonna- 
bles. » 

Séances du 14 décembre 1789 et du iQ janvier 1790. — Il 
prend la défense des habitants de Toulon qui s'étaient ré- 
voltés contre le commandant d'Albert de Rioms et Pavaient 
mis au cachot : a M. d'Albert de Rioms ayant manifesté des 
principes contraires à ceux de la Révolution et s'étant permis 
des procédés contraires aux droits de la liberté publique^ la 
conduite des [habitants de Toulon offre le caractère d'une 
résistance légitime contre Toppression. » 

Séance du 23 décembre. — Il se fait le défenseur contre 
Tabbé Maury des non-catholiques, juifs et protestants, et 
des comédiens, et soutient leur aptitude à occuper des fonc- 
tions municipales et à siéger au sein de la représentation 
nationale : a Les comédiens mériteront davantage l'estime 
publique quand un absurde préjugé ne s'opposera plus à 
ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des individus contri- 
bueront à épurer les spectacles, et les théâtres deviendront 
des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de 
patriotisme... On vous a dit sur les Juifs des choses infini- 
ment exagérées et souvent contraires à l'histoire. Les vices 
des Juifs naissent de l'avilisement dans lequel vous les avez 
plongés ! Us seront bons quand ils pourront trouver quel- 
que avantage à Tôtre... Je pense qu'on ne peut priver au- 
cun des individus de ces classes, des droits sacrés que leur 
donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale; 
il faut décréter le principe !» 



— 23 — 

ANNtfE 1790. 

Séance du \S janvier. — Il appuie la motion de M. de la 
Salcette de réduire tous les ecclésiastiques Lénéficiaires au 
revenu de 3,000 livres : « Les biens ecclésiastiques appar- 
tiennent au peuple. Demander aux ecclésiastiques des se- 
cours pour le peuple, c'est larnener ces Liens à leur propre 
destination. » 

Séance du 2b janvier. — Il proteste de nouveau contre 
le.décret du marc d'argent, à propos des difficultés que su- 
iit l'exécution de ce décret, dans diverses provinces. 

. Séance du 22 février, — Le comité de constitution avait 
présenté un projet de loi contenant des mesures rigoureuses 
conti'e les officiers municipaux qui» dans les cas d'attroupe- 
ments séditieux, auraient, par négligence ou par faiblesse, 
^mis de proclamer la loi martiale. Robespierre s'élève très- 
vivement contre l'aggravation implicite de la loi martiale 
ccmtenue dans ce projet : « Il faut qu'on me pardonne de 
n'avoir pu concevoir encore comment la liberté pourrait être 
établie ou consolidée par le terrible exercice de la force 
miliitaire, qui fut toujours l'instrument dont on s'est servi 
pour Topprimer, et de n'avoir pu concilier encore des me- 
sures si arbitraires, si dangereuses avec le zèle et la sage 
défiance qui doivent caractériser les auteurs d'une révolu- 
tion fatale au despotisme. Je n'ai pu oublier encore que 
celte révolution n'était autre chose que le combat de la 
liberté contre le pouvoir ministériel et aristocratique. Je n'ai 
point oublié que c'était par la terreur des armes que l'un et 
l'autre avaient retenu le peuple dans l'oppression, que 
c'était en punissant tous ses murnrares et les réclamations 
même des individus, comme des actes de révolte, qu'ils ont 
.prolongé pendant des siècles l'esclavage de la nation, honoré 
.alors du nom d'ordre et de tranquillité. » 



— 24 - 

Sans doute Jes troubles dônoucés sont regrettables. Mais 
les faits n'ont-ils pas été exagérés? Et la fermentation n'est- 
elle pas entretenue par les partisans de Faristocratie? 
« Qu'on ne vienne donc pas calomnier le peuple! J'appelle 
le témoignage de la France entière : je laisse ses ennemis 
exagérer les voies de fait, s'écrier que la Révolution a été 
signalée par des barbaries : moi j'atteste tous les bons ci- 
toyens, tous les amis de la raison, que jamais Révolution 
n'a coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un 
peuple immense, maître de sa destinée, rentrer dans Tordre 
au milieu de tous les pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui 
l'ont opprimé pendant tant de siècles; sa douceur, sa mo- 
dération inaltérables ont seules déconcerté les manœuvres 
de ses ennemis, et on l'accuse devant ses représentants ! » 

Séance du 19 février, — Robespierre attaque la parcimo- 
nie du comité ecclésiastique dans le règlement des pensions 
faites aux moines dépossédés de leurs biens. 

Séance du 23 février. — Il s'oppose à l'emploi de la force 
armée pour le recouvrement des impôts. 

Séance du 13 mar$, — 11 réclame la mise en liberté im- 
médiate des prisonniers retenus par des lettres de cachet : 
« Si quelque chose peut nous affecter, c'est le regret de siéger 
depuis six mois sans avoir encore prononcé la liberté de ces 
malheureuses victimes dupouvoir arbitraire *. » 

Séance du 26 mars. — Il parle contre la contribution pa- 
triotique. 

Séance du 29 mars *. — Il s'oppose à l'envoi de commis- 



1. Revenant dans la séance da 16 mars sur la position des pri- 
sonniers détenus par lettres de cachet, Robespierre emploie pour 
les désigner une expression pittoresque : c ceux qui ont été escamo- 
tés pairie despotisme. » 

2. Robespierre jouissait dès cette époque d'une certaine popularité. 
La société des Amis de la constitution,autrement dit le club des Jaco- 
bins, venait de le nommer à F unanimité, son président II écrivait à 



— 25 — 

saires du roi dans les provinces et veut qu^on laisse les mn- 
nicipalités s'organiser librement : a De cette organisation 
dépend, on peut le dire, le triomphe des principes procla- 
més par l'Assemblée nationale, et la solidité de son ou- 
vrage. » 

Séance du 20 avril. — Il réclame rétablissement du jury 
en toute matière, au civil aussi bien qu'au criminel. — Un 
député ayant demandé : « Avant de discuter, qu'on me 
définisse donc ce que c'est que des jurés? » — Ce fut Robes- 
pierre qui se chargea de lui répondre : « D'après tout ce 
qui a été dit, il semble que pour fixer l'opinion il suffit de 
répondre à la question du préopinant en définissant l'essence 
et en déterminant le principal caractère de la procédure par 
juré. Supposez donc, à la place de ces tribunaux permanens 
auxquels nous sommes accoutumés, et qui prononcent à la 
fois sur le fait et sur le droit, des citoyens jugeant le fait et 
des juges appliquant ensuite la loi. D'après cette seule défi- 
nition, on saisira aisément la grande différence qui se 
trouve entre les jurés et les différentes institutions qu'on 
voudrait vous proposer. Les juges des tribunaux permanens, 
investis pour un temps du pouvoir terrible de juger, adop- 
teront nécessairement un esprit de corps d'autant plus 
redoutable que, s'alliant avec l'orgueil, il devient le despo- 
tisme. Il est trop souvent impossible d'obtenir justice contre 
des magistrats en les attaquant soit comme citoyens, soit 
comme juges. Quand ma fortune dépendra d'un juré, je me 
rassurerai en pensant qu'il rentrera dans la société; je ne 

ce propos à un de ses amis (!«' avril) : c Je troaye un dédomma- 
gement suffisant de la haine aristocratique, qui s'est attachée à moi 
dans les témoignages de bienveillance dont m'honorent tous les bons 
citoyens. Je viens d'en recevoir un récent de la société des Amis de la 
constitution, composée de tous les députés patriotes de l'Assemblée 
nationale et des plus illustres citoyens de la capitale ; ils viennent 
de me nommer président de cette société... * 

2 



— 86 — 

craiadrai plus le juge qui, réduit à appliquer la loi, ne 
pourra jamais s^écarter de la loi : je regarde donc comme 
un point incontestable que les jurés sont la base la plus 
essentielle de la liberté ; sans cetle institution je ne puis 
croire que je sois libre, quelque belle que soit votre consti- 
tution. 

» Tous les opinaDs adoptent rétablissement des jurés au 
criminel. Eh ! quelle différence peut-on trouver entre les 
deux parties distinctes de notre procédure? Dans Tune, il 
s'agit de Thonneur et de la vie; dans Tautre» de Thonneur 
et de la fortune. Si Tordre judiciaire au criminel sans jurés 
est insuffisant pour garantir ma vie et mon honneur, il Test 
également au civil, et je réclame les jurés pour mon hon- 
neur et pour ma fortune. Oa dit que cette institution au 
civil est impossible : des hommes qui veulent être libres et 
qui en ont senti le besoin sont capables de surmonter toutes 
les diflicultés; et s'il est une preuve de la possibilité d'exé- 
cuter rinstitution qu'on attaque, je la trouve dans cette 
observation que beaucoup d'hommes instruits ont parlé 
dans cette affaire sans présenter une objection soutenable ! 
Peut-on prouver qu'il est impossible de faire ce que Ton 
fait ailleurs, qu'il est impossible de trouver des juges assez 
éclairés pour juger des faits? Mais partout, malgré la com- 
plication de nos lois, malgré tous nos commentaires, les 
faits sont toujours des faits; toute question de fait sur une 
vente se réduira toujours à ce point : La venUî a-t-elle été 
faite? {Murmures.) J'éprouve en ce moment même que Ton 
confond encore le fait et le droit. Quelle est la nature de la 
vente? Voilà ce qui appartient à la loi et aux juges. N'avez- 
vous pas vendu? Celte question appartient aux jurés... 
Quoi! vous voulez donc que le bon sens, que la raison soit 
exclusivement affecté aux hommes qui portent une cer- 
taine robe? » 

Séance du 48 avril. — A propos de troubles survenus à 
Saint-Jean-de-Luz , il rraouvelle ses protestations coutre 



— 27 — • 

le décret du marc d'argent, qui tendrait à établir Taristo- 
cratie pure dans les municipalités. 

Séance du 20 avriL — Il réclame^ la liberté illimitée de 
la chasse, le droit de chasse n'étant point une faculté déri- 
vant de la propriété, — sauf les mesures à prendre dans 
rintérêt des récoltes et de la sûreté publique. 

Séance du 28 avril. — Le décret sur l'organisation des 
conseils de guerre se bornait, dans ses principales dispo- 
sitions, à rendre la procédure publique et à donner un 
conseil à l'accusé. Robespierre demandait une réforme plus 
radicale : il veut que les conseils de guerre soient com- 
posés d'un nombre égal de soldats et d'officiers, afin que 
les soldats soient vraiment jugés par leurs pairs. 

Séance du 3 mai, — Le comité de constitution pensait 
que la permanence des districts, qui était une cause d'agi- 
tation et de désordre, avait perdu sa raison d'être par 
l'organisation municipale. Robespierre soutint vivement la 
permanance des districts : « Dans cette ville, le séjour des 
principes et des factions opposés, il ne faut pas se repo- 
ser sur la ressource des moyens ordinaires contre ce qui 
pourrait menacer la liberté... Qui de vous pourrait nous 
garantir que sans la surveillance active des sections on 
n'aurait pas employé des moyens plus efficaces pour ralentir 
vos opérations? » Mirabeau, qui répondit à Robespierre, lui 
reprocha d'avoir apporté à la tribune un zèle plus patrio- 
tique que réfléchi : « Ne prenez pas, dit-il, l'exaltation 
des principes pour le sublime des principes. » 

Séance des \b et iS mai. — Dans la discussion sur le 
droit de décider la paix ou la guerre, Robespierre est d'avis 
que ce droit appartient aux représentants de la nation. Le 
roi, fit-il observer, n'est pas le représentant, mais le com- 
mis de la nation. Ce mot soulève une tempête formidable 
et plusieurs membres du côté droit demandent le rappel à 
Tordre de l'orateur. Robespierre dit qu'il n'a pas voulu 
manquer de respect à la majesté royale : il a voulu dire 



— 28 — 

geulemenl que le roi était chargé d'exécuter la volonté 
générale, et qu'on ne représente la nation que quand on 
€st spécialement chargé par elle d'exprimer sa volonté. Il 
ajoute à ce motif une autre considération : Le roi sera 
toujours tenté de déclarer la guerre pour augmenter sa 
prérogative : les représentants de la nation auront toujours 
un intérêt direct et même personnel à empêcher la guerre. 
Dans un instant, ils vont rentrer dans la classe de citoyens, 
et la guerre frappe sur tous les citoyens. 

Séance du 25 mai. — Robespierre émet l'opinion que le 
tribunal de cassation ne soit pas distinct du corps légis- 
latif, mais placé dans ce corps même. Un tribunal de cas- 
sation n'est point un tribunal judiciaire : il ne juge point 
sur le fond des procès. Au Corps-Législatif seul appartient 
le droit de maintenir la législation et sa propre autorité, 
soit par cassation, soit autrement. 

Séance du 31 mai. — Robespierre appuie le plan du 
comité ecclésiastique sur la constitution civile du clergé. 
Il y a, à ses yeux, entre l'institution civile et l'institution 
religieuse des rapports nécessaires : « Les prêtres sont, 
dans Tordre social, des magistrats destinés au maintien et 
au service du culte. » De cette notion découle tout son 
système, qu'il expose en trois points : l». On ne devait 
conserver en France dans l'ordre ecclésiastique, que les évo- 
ques et les curés : 2» le peuple devrait élire ses pasteurs 
comme il nommait ses autres magistrats; 3o. Les traitements 
accordés aux évêques et aux curés devraient êtres subor- 
donnés à l'intérêt général, et non au désir d'enrichir ceux 
qui se destinaient aux fonctions ecclésiastiques. Enfm il 
terminait en demandant Tabolition du célibat ecclésiastique. 
Il faut, dit-il a donner à ces magistrats, à ces officiers ecclé- 
siastiques, des motifs qui unissent plus particulièrement 
leur intérêt à l'intérêt public. Il est donc nécessaire de les 
attacher à la société par tous les liens... » Mais ici il est 
interrompu par des murmures et des applaudissements, et 



— 29 — 

il ne peut achever de développer ses idées sur cette ma- 
tière. 

Séance du 9 Juin, — Il combat la proposition qui vou- 
lait confier Télection des évoques au clergé de chaque 
département convoqué en synode. Chargés de fonctions pu- 
bliques relatives au culte et à la morale, au môme titre 
que les autres fonctionnaires, les évoques, dans son opinion, 
devaient comme eux être nommés par le peuple à qui il 
appartenait de déléguer tous les pouvoirs publics. Confier 
aux prêtres, comme ecclésiastiques, le soin d'élire leurs 
chefs, c'était rompre l'égaUté des droits politiques, recons- 
tituer le clergé en corps isolé, lui donner une importance 
politique particulière, c'était, en un mot, porter une atteinte 
révoltante à la constitution. 

Séance du 16 Juin, — Il s'élève contre le traitement 
exagéré attribué aux évéques par le comité, et trouve que la 
somme de 12,000 livres est une rétribution suffisante. On 
avait donné pour motif au traitement considérable attribué 
aux évoques les charités dont l'Église est la dispensatrice. 
Le vrai moyen de soulager les pauvres n'était pas, au sens 
de Robespierre, de remettre des sommes considérables aux 
ministres de la religion et .de leur confier le soin de les 
répandre. Il appartenait au législateur de diminuer le nom- 
bre des malheureux au moyen de sages lois économiques, 
de bonnes mesures administratives; mais faire dépendre 
du caprice et de l'arbitraire de quelques hommes la vie et 
le bonheur du peuple lui paraissait une souveraine impru- 
dence : a La véritable bienfaisance consiste à réformer les 
lois antisociales, à assurer l'existence à chacun par des lois 
égales pour tous les citoyens sans distinction. » 

Séance du 25 Juin, — Il réclame Finviolabilité des re- 
présentants de la nation, à propos du décret rendu contre 
M. de Lautrec. « Pour que les représentants de la nation 
jouissent de l'inviolabilité, il faut qu'ils ne puissent être 
attaqués par aucun pouvoir particulier : aucune décision 

2. 



— 30 — 

ne peut les frapper, si elle Devient d'un pouvoir égal à 
eux, et il n'y a point de pouvoir de celte nature. Il n'existe 
qu'un pouvoir supérieur aux représentants de la nation^ 
c'est la nation elle-même. Si elle pouvait se rassembler en 
corps, elle serait leur véritable juge— Si vous ne consacrez 
ces principes, vous rendez le corps législatif dépendant d'un 
pouvoir inférieur qui, pour le dissoudre, n'aurait qu'à 
décréter chacun de ses membres. Il peut le réduire à la 
nullité, et toutes ces idées si vraies, si grandes, d'indépen- 
dance et de liberté, ne sont plus que des chimères. Je 
conclus à ce qu'il soit déclaré qu'aucun représentant de la 
nation ne peut être poursuivi devant un tribunal, à moins 
qu'il ne soit intervenu un acte du corps législatif, qui dé- 
clare qu'il y a lieu à accusation. » 

Séance du 28 Juin. — Robespierre invoque la justice de 
l'Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli 
dans le ministère et qui, à la suite d'une longue carrière, 
n'ont recueilli de leurs longs travaux que des infirmités. Ils 
ont pour eux le titre d'ecclésiastique et quelque chose 
de plus, l'indigence. En conséquence, il demande qu'il soit . 
pourvu à la subsistance des prêtres âgés de soixante-dix ans, 
n'ayant ni pensions ni bénéfices. 

Séance du 19 Juin. — Il s'élève contre les projets sup- 
posés au ministère d'ourdir la guerre, et il s'oppose aux 
armements demandés à propos de troubles survenus dans 
la colonie de Tabaga. 

Séance du 3 juillet. — Il s'oppose à la prise en consi- 
dération de la proposition faite par quelques membres 
d'armer plusieurs frégates, pour protéger notre commerce 
et surveiller les intentions de nos voisins, sur le bruit 
qu'une flotte anglaise avait paru en mer. « On cherche de 
toutes parts les moyens de vous amener à un parti qui 
rendrait la guerre nécessaire, par ce qu'il est dés gens qui 
l'envisagent comme le meilleur moyen de s'opposer à une 
révolution qui les désespère. » 



- 31 — 

Séance du iO juillet. — Il appuie la demande faite par 
une députalion d'Américains d'assister à la séance. 

Séance du 2S juillet. — Il accuse les minisires, à Tocca- 
sion de la demande faite par TÂutriche pour le passage de 
ses troupes sur le territoire Français, et il demande qu'il 
soit fixé un jour pour s'occuper des moyens .d'exterminer 
tous les ennemis de la révolution. Dans la môme séance il 
combat la motion faite par Mirabeau de déclarer Condé 
traître à la patrie s'il ne désavoue son manifeste : Le prince 
de Gondé était-il donc le seul qui eût donné des preuves 
d'opposition ? « Et s'il fallait un exemple exclusif, je le de- 
mande, à tous les hommes impartiaux, faudrait-il tomber 
snr un homme qui, attaché par toutes les relations possibles 
aux abus de tous genres, n'a pas goûté nos principes? » 

Séance du 9 août. — Il s'oppose à la nomination du 
ministère public par le roi. « L'accusation individuelle est 
un acte public, tout délit qui attaque la société attaque la 
nation;, c'est donc à la nation à en poursuivre seule la. 
vengeance, où à la poursuivre concurremment avec la partie- 
lésée; le pouvoir exécutif ne peut agir que quand les deux 
autres pouvoirs ont déterminé son action. Songez d'ail- 
leurs au danger qui n'est pas imaginaire, de confier aux 
ministres ou à leurs agents une arme terrible qui frappe» 
rait Fans cesse sur les vrais amis de la liberté . » 

Séance du 19 août. — Il demande que les officiers de 
marine soient punis des mêmes peines que les soldats, et 
si on juge ces peines trop sévères pour les officiers, qu'on les 
supprime pour les soldats. 

Séance du 23 août. — Il s'oppose à la mise «n liberté de 
l'abbé de Barmond, accusé d'avoir favorisé l'évasion de 
Bonne- Savardin, agent des princes émigrés. Le discours 
prononcé à cette occasion par Robespierre, est remarquable, 
à cause de cette doctrine du salut public dominant tous 
les sentiments individuels: « Tout le monde sent trop que le 
salut public est la loi suprême. L'amitié ne consiste pas à - 



— 3!2 — 

partager les fautes d'un ami : le sentiment de l'humanité 
n*est pas relatif à un seul homme. Quand l'utilité générale 
rend nuisible à la société un service rendu à un individu, 
ce n'est point un bienfait pour cet individu, c'est une bar- 
barie pour la société entière. J'en veux moins aux hommes 
qui, par un enthousiasme et une exagération romanes- 
que, justifient leurs attachements à d'anciens principes 
qu'ils ne peuvent encore abandonner, qu'à ceux qui 
couvrent des desseins perfides sous les dehors du patrio- 
tisme et de la vertu. Examinons quel est le délit dont il 
s'agit aujourd'hui. Un accusé s*échappe et demande un 
asile. Sans doute il est innocent de s'être échappé : mais 
quels sont les devoirs de l'homme auquel il a a recours? Le 
sentiment de l'humanité lui défend de repousser celui qui 
s'est jeté dans ses bras et cet homme est plus près du vice 
que de la vertu, s'il dénonce celui qui est venu chercher 
un asile dans sa maison. Voyons s'il en est de môme 
quand il s'agit d'un crime de lèse-nation : tout homme 
qui connaît un crime public, qui recèle son auteur, qui 
fait tout ce qui dépend de lui pour le soustraire à la ven- 
geance des lois ne remplit pas ses devoirs de citoyen. 11 
compromet le salut de la patrie. » A cette occasion, Ro- 
bespierre demande l'organisation d'un tribunal national 
pour juger les crimes de lèse-nation. 

Séance du 31 août, — Il défend la garnison de Nancy. 

Séance du 5 octobre. — Le parlement de Toulouse avait 
fait une protestation séditieuse contre le décret de l'Assem- 
blée qui supprimait les parlements. « Cet arrêté, dit Robes- 
pierre, n'est qu'un acte de délire qui ne peut exciter que le 
mépris. L'Assemblée peut déclarer aux membres de Tancien 
parlement de Toulouse qu'elle leur permet de continuer à 
être mauvais citoyens. » L'Assemblée ne se montra point 
aussi tolérante, et elle renvoya les auteurs de la protesta- 
tion devant la haute cour nationale, sous la prévention de 
rébellion et de forfaiture. 



— 33 — 

Séance du 25 octobre. — Discours sur rorganisation delà 
haute cour nationale. Robespierre défiait ainsi les crimes de 
lèse-nation qu'aura à juger le tribunal qu'il s'agit d'insti- 
tuer. « Les crimes de lèse-nation sont des attentats commis 
directement contre les droits du corps social. Il en est de 
deux espèces; ceux qui attaquent son existence physique, 
et ceux qui cherchent à vicier son existence morale. Ces 
derniers sont aussi coupables que les premiers. Celui qui 
attente à la liberté d'une nation, est autant son ennemi 
que celui qui voudrait la faire périr par le fer. Dans ce cas, 
ce n'est plus une nation, ce n*est plus un roi; il n'y a que 
des esclaves et un tyran. Les crimes de lèse-nation sont ra- 
res quand la constitution de l'État est affermie parce qu'elle 
comprime de toutes parts, avec la force générale, les indi- 
vidus qui seraient tentés d'être factieux. Il n'y a alors que 
les hommes publics armés de grands pouvoirs qui puissent 
ruiner l'édifice de la liberté pubUque. C'est donc sur eux 
qu'il est utile de fixer surtout la défiance du tribunal. » — 
C'est au peuple seul qu'il appartient de nommer les juges 
chargés de celte mission, et il ne peut être donné au roi 
aucune influence sur eux. 

Séance du 18 novembre. — L'ordre du jour ramène la 
discussion sur le tribunal de cassation. Robespierre, voyant 
l'Assemblée décidée à établir ce tribunal en dehors du corps 
législatif, demande au ïnoins qu'il soit renouvelé souvent et 
en entier, pour le préserver autant que possible de l'esprit 
de corps. 

Dans la même séance Robespierre prononce un discours 
important sur la réunion du Comtat Venaissin à la France. 
Il s'agissait de statuer sur la demande des Avignonnais qui, 
ayant brisé d'eux-mêmes l'autorité du saint siège, sollici- 
taient l'honneur d'entrer dans la grande famille française. 
Quelques objections étaient faites soit sur le droit de l'As- 
semblée à prononcer cette réunion, soit sur les conditions 
auxquelles elle pourrait avoir lieu. Robespierre établit le 



— 34 — 

droit incontestable des peuples à changer la nature de leur 
gouvernement : « On a prétendu qu'Avignon ne faisait pas^ 
ne pouvait pas faire un État séparé des autres États du pape? 
Quoi! deux peuples n'en sont devenus qu'un, ont perd»: 
leur indépendance mutuelle parce qu'ils ont choisi le même 
individu pour tenir lesrônes de leur gouvernement! les ha- 
bitants d'Angleterre et de Hanovre, pour av(»ir le même roiy 
ne sont-ils pas deux peuplés distincts? Il semble que les. 
peuples se confondent sous la main d*un même roi comoie 
deux troupeaux sous la direction d'ua méme= pasteurt.« 
Non, les peuplessont libres de choisir les mêmes chefs, et de 
rester indépendants enlre eux. Il montre ensuite les raisons 
économiques et politiques qui doivent faire accueillir cette^ 
réuuion par la France. Enfin il repousse Tidée d'accorder 
aucune indemnité au pape : 

« Il ne peut en être dû pour la perte d'une usurpation^ 
et pour la cessation d'un long outrage fait au droit des na«* 
tiens et à l'humanité... Une longue puissance injuste exige 
plutôt une grande restitution qu'une indemsité (On ap^ 
plaudit.) » 

Séance du 14 décembre, — Discours sur la suppression 
des ofiices ministériels et sur le droit de défense devant lès 
tribunaux. Le comité de constitution avait eu Tidée de fondre 
ensemble les fonctions jadis attribuées aux procureurs et 
celles exercées par les avocats^ et d'en investir, moyennani 
certaines conditions de stage, un petit nombre d'individus 
désignés dans chaque district par trois juges et deux 
hommes de lois. Robespierre combattit ce projet par un dis- 
cours où prenant la question de haut, il proclame le droit 
qu'a tous citoyen de défendre ses intérêts en justice, soit ^ 
par lui-môme, soit par celui à qu'il voudra donner sa coa- 
fiance. L'assemblée modiûa en partie le projet de comité et 
rendit sur la proposition de Tronchet, un décret qui insti.-. 
tuait des avoués auprès des tribunaux pour représenter les 
parties, et reconnaissait à celles-ci le droit de se défendre 



— 35 — 

elLee^mômes ou d'employer le ministère d'un défimseur offi- 
cieux. 

Le discours de Robespierre est intéressant par les applica- 
tioias que Ton peut y trouver contre la corporation des avo- 
cats telle qu'elle a été rétablie en 1810 et telle qu'elle est 
encore organisée aujourd'hui : « A qui appartient le droit de 
défendre les intérêts des citoyens? Aux citoyens eux-mêmes, 
ou à cçux en qui ils ont mis leur confiance. Ce droit est 
• fondé sur les premiers principes de la raison et de la jus- 
tice : il n'est autre chose que le droit essentiel et imprescrip- 
tible de la défense naturelle. S'il ne m'est pas permis de 
défendre mon honneur, ma vie, ma liberté, ma fortune par 
moi*môme, quand je le veux et quand je le puis, et, dans le 
cas où je n'en ai pas les moyens, par l'organe de celui que 
je regarde comme le plus éclairé, le plus vertueux, le plus 
humain, le plu& attaché à mes intérêts; si vous me forcez à 
les livrer à une certaine classe d'individus que d'autres au- 
rontdésignés, alors vous violez à la fois et cette loi sacrée 
de la nature et de la justice, et toutes les notions de l'ordre 
social, qui, en dernière analyse, ne peuvent reposer que sur 
eHes... Ces principes sont incontestables. » 

Hobespierre rend hommage à l'ancien barreau, mais c'est 
pour mieux feire ressortir combien toutes les restrictions 
en cette matière sont contraires aux principes qui ont pré- 
valu en 1789 : « Cette fonction seule échappa à la fiscalité 
et au pouvoir absolu du monarque. La loi tint toujours 
cette carrière libre à tous les citoyens ; du moins n'exigea-t- 
elle d'eux que la condition de parcourir un cours d'études 
faciles, ouvert à tout le monde, tant le droit de la défense 
naturelle paraissait sacré dans ce temps-là? Aussi, en dé- 
clarant, sans aucune peine, que cette profession même 
n'était pas exemple des abus qui désoleront toujours les 
peuples qui ne vivront point sous le régime de la liberté, 
«uis-je du moins forcé de convenir que le barreau semblait 
ineutrer encore les dernières traces de la liberté exilée du 



- 36- 

resle de la société ; que c'était là où se trouvait encore le 
courage de la vérité, qui osait réclamer les droits du faible 
opprimé contre les crimes de Toppresseur puissant; enfin 
ces sentiments généreux qui n'ont pas peu contribué à une 
révolution, qui ne s'est faite dans le gouvernement que 
parce qu'elle était préparée dans les esprits. Si la loi avait 
mis au droit de défendre la cause de ceux qui veulent nous 
la confier, une certaine restriction, en exigeant un cours 
d'études dégénéré presque entièrement en formalité, elle 
semblait s'être absoute elle-même de cette erreur par la 
frivolité évidente du motif... En dépit des maximes qui jus- 
qu'à ce moment avaient paru le résultat d'une profonde sa- 
gesse, vous convenez tous que, sous aucun prétexte, pas 
même sous le prétexte d'ignorance, d'impéritie, la loi ne 
peut interdire aux citoyens la liberté de défendre eux- 
Itiémes leur propre cause. «S^ttaquant alors directement au 
plan de l'arrêté : a Voilà, conlinua-t-il, les privilèges que vous 
avez proscrits rétablis sur la ruine du droit le plus sacré de 
lliomme et du citoyen; voilà, en dépit du décret qui pros- 
crit jusqu'au costume des gens de loi, par la raison qu'ils 
ne doivent point former une classe particulière, voilà le 
corps des gens de loi récréé sous une forme beaucoup plus 
vicieuse que l'ancienne!... Gbez quel peuple libre a-t-on ja- 
mais conçu l'idée d'une pareille institution? Ces citoyens 
illustres qui, en sortant des premières magistratures, où 
ils avaient sauvé l'État, venaient devant les tribunaux sau- 
ver un citoyen opprimé, avaient-ils pris l'atlacbe des édi- 
les, ou des juges qu'ils venaient éclairer? Les Romains 
avaient-ils des tableaux, des concours et des privilèges? 
Quand Gicéron foudroyait Verres, avait-il été obligé de pos- 
tuler un certificat auprès d'un directoirect de faire un cours 
de pratique chez un homme de loi? Obî les Verres de nos 
jours peuvent être assez tranquilles; car le système du co- 
mité n'enfantera pas des Gicérons. Ne vous y trompez pas, 
on ne va point à la liberté par des routes diamétralement 



-~ 37 — 

opposées. Si le législateur ne se défend pas de la manie 
qu'on a reprochée au gouvernement, de vouloir tout ré- 
gler, s'il veut donner à l'autorité ce qui appartient à la 
confiance individuelle, s^il veut faire lui-môme les affaires 
des particuliers, et mettre pour ainsi dire les citoyens en 
curatelle, s'il veut se mettre à ma place pour choisir mon 
défenseur et mon homme de confiance, sous le prétexte 
qu'il sera plus éclairé que moi sur mes propres intérêts, 
alors, loin d'établir la liberté politique, il anéantit la li- 
berté individuelle et appesantit à chaque instant sur nos 
têtes le plus ridicule et le plus insupportable de tous les 
jougs... Je conclus et je me borne à établir ce principe, qui 
me parait devoir être Tobjet actuel de votre délibération et 
de votre premier décret : « Tout citoyen a le droit de défen- 
» dre ses intérêts en justice, soit par lui-même, soit par 
» celui à qui il voudra donner sa confiance. » 

Séance du 27 décembre. — Robespierre s'élève contre la 
disposition du plan du comité qui érige les officiers de la ma- 
réchaussée en magistrats de police. Il soutient qu'ils ne peu- 
vent être que les exécuteurs des ordonnances de police, 
mais qu'ils ne peuvent avoir aucune initiative. A ce propos 
il présente des considérations élevées sur le caractère de la 
police, qu'il définit une jibstice provisoire : 

a Le juge absout ou condamne; le magistrat de police dé- 
cide si un citoyen est assez suspect pour perdre provisoire- 
ment sa liberté et pour être remis sous la main de la jus- 
tice : Tune et l'autre ont un objet commun, la sûreté publi- 
que; leurs moyens diffèrent en ce que la marche de la 
police est soumise à des formes moins scrupuleuses, en ce 
que ses décisions ont quelque chose de plus expéditif et 
de plus arbitraire. Mais remarquez que l'une et l'autre doi- 
vent concilier, autant qu'il est possible, la nécessité de 
réprimer le crime avec les droits de l'innocence et de la 
liberté civile, et que la police même ne peut, sans crime, 
outre-passer le degré de rigueur ou de précipitation qui 

3 



— 38 — 

peut être absolmnent indispemaMe ponr remplir s<m objet; 
remarquez sartout que de cela même que la loi est obligée 
de laisser plus de latitude à la Tolontê et à la conscience de 
rhcmime qu'elle charge de Teiller an maintien de la poliee, 
plus elle doit mettre de soin et de sollicitude dans te choix 
de ce magistrat, plus elle doit cbereber toutes les présonp^ 
lions moralea et politiques qui garantissent Timpartialilê, le 
respect pour les droits du citoyen, rêioignement de toute 
espèce d'injustice, de violence et de despotisme, o Ce dim- 
g(»r, ce malheur de perdre la liberté avant d'être convaincu, 
et quoique Ton soit innocent, dit le rapporteur des deirx 
comités, est un droit que tout citoyen a remis à la société, 
c'est un sacrifice qu'il lai doit. » Mais c'est préciséaem 
par cette raiâon qu'il faut prendre toutes les précau- 
tions possibles pour s'assurer que ce sera l'inlérêt géné- 
ral, que ce sera le vœu et le besoin public, et non les 
passions particulières qui commanderont ces sacrifices et 
qui réclameront ce droit; c'est-à-dire, pour nepas ftiire 
d'une institution faite pour maintenir la sûretédes citoyens 
le plus terrible iléon qui puisse la menacer. Si ces principes 
sont incontestables, mon opinion est déjà justifiée. 

tt J'en tiredéjà la conséquence que des officiers miKt^res 
ne doivent pas être magistrats de police : ce n^est que'sous 
le despotisme que dos fonctionsiaussi disparates, que des 
pouvoirs aussi incompatibles peuvent être réunis, ou plu- 
tôt cette réunion monstrueuse serait elle-même le 'des^ 
potisme le plus violent, c'est-à-dire le despotisme niîli- 
tairc... Il est surtout une garantie qu'il n'est pas permis 
de négliger, ajoute Robespierre; c'est celle que vous «vêt 
vous môme cherchée en exigeant que les fonctionnai** 
re» publics qui doivent décider des Intérêts des citoyens 
soient nommés par lepeuple. Quand les citoyens soumettent 
leur liberté aux soupçons, àla voloutéd'un homme, la moin- 
dre condition qu'ils puissent mettre à ce sacrifice, c'est sans 
donte qu'ils choisiront eux-mêmes cet homme-là; orales 



— 3J — 

officiers de la maréchaussée ne sont pas choisis par le peu- 
ple... Je cherche en vain, je Tavoue, conclut l'orateur, en 
quoi l'ancien régime était plus vicieux que celui-là; je ne 
sais pas même s'il ne pourrait pas nous faire regretter jus- 
qu'à la juridiction prévotale, moins odieuse sous beaucoup 
de rapports, et qui parut un monstre politique, précisément 
parce qu'elle remettait dans les mêmes mains une magistra- 
ture civile et le pouvoir militaire. » 

Année 1791. 

Séance du 4 janvier. — Dans la discussion sur l'organi- 
ation des jurés, il réclame Tadmission des preuves écrites : 
il veut que les dépositions des témoins soient rédigées par 
écrit, afin d'être plus facilment pesées et discutées par les 
jurés : il lui parait. périlleux que ceux-ci puissent statuer 
sur le sort d'un accusé d'après les traces fugitives que de 
simples déclarations verbales peuvent laisser dans leur 
esprit. 

Séance du id janvier, — Il réclame la liberté des théà^ 
res. « Rien ne doit porter atteinte à la liberté des théâtres.. . 
Ce n'est pas assez que beaucoup de citoyens puissent élever 
des théâtres, il ne faut point qu'ils soient soumis à une 
inspection arbitraire. L'opinion publique est seule juge de 
ce qui est conforme au bien. Je ne veux donc pas que par 
une disposition vague on donne à un officier municipal le 
droit d'adopter ou de rejeter tout ce qui pourrait lui plaire 
ou lui déplaire : par là on favorise les intérêts particuliers 
et non les mœurs publiques K » 

1. Robespierre devait plus tard se départir de ses opinions absolaes 
svnr la liberté des théâtres, aussi bien que sur la liberté de la presse- 
Dcms Tun de ses discours à la Convention contre les Girondins, il 
knou* reproche « d'avoir fait ordonner par un décret la représentation 
d'une pièce aristocratique (l'Ami des lois), qui avait déjà fait couler 
Is.sasg, el quo la sagesse des magistrats du peuple avait interdite. » 



— 40 — 

Séance du 2 février. — Il insiste pour qu'aucune con- 
damnation ne puisse être prononcée que par Tunanimité des 
jurés. 

Séance du 5 février, — Il veut que tout citoyen puisse 
être juré, et il renouvelle à cette occasion ses protestations 
contre les distinctions funestes de citoyens actifs et de ci- 
toyens passifs qui rendent, pour ainsi dire, étrangère à la 
patrie une partie de la population. 

Séance du 28 février. — 11 s'oppose à la loi contre les 
émigrations, mais il ne veut pas qu'on la repousse par la 
question préalable : il faut, par de solennels débats, cons- 
tater l'impossibilité ou les dangers d'une telle loi afin que 
Ton ne croie pas que la question ait été écartée pour d'au- 
tres motifs que ceux de la raison et de l'intérêt public. 

Il s'oppose très-vivement, dans la môme séance, à ce que 
dans la déclaration des principes constitutionnels, il soit 
dit que « toute invitation faite au peuple pour l'exciter à 
désobéir à la loi est un crime contre la constitution. » 
« Ne voit-on pas, dit-il, qu'une pareille loi serait destruc- 
tive de la liberté? Ne voyons-nous pas que des juges pré- 
venus, partiaux, pourraient facilement trouver dans les 
expressions de cette loi les moyens d'opprimer un écrivain 
patriote et courageux? Vous avez fait, lui dirait-on, une 
déclaration si véhémente contre la loi, vous avez fait des 
réflexions si amères qu'elles ont dû naturellement exciter 
à la révolte. Vous voyez que, par cette loi, vous ouvrez la 
porte à l'arbitraire, que vous préparez la destruction de la 
liberté de la presse. » 

Séance du 5 mars. — Il s'oppose à la loi qui mettait les 
corps administratifs inférieurs sous la dépendance des di- 
rectoires de département, et qui soumettait les décisions des 
directoires de département à l'approbation du roi : « Le 
comité vous propose d'annuler les corps administratifs in- 
férieurs pour les mettre dans une dépendance passive et 
absolue... Je dis qu'on ne propose de mettre les corps ad- 



— 41 — 

ministratifs inférieurs dans la dépendance absolue des di- 
rectoires de département que pour mettre eisuits ceux-ci 
sous la dépendance du ministre. » 

Séance du 7 mars, — Il parle contre la tontine La Farge, 

Séance du 9 mars, — 11 demande que les administra- 
teurs du trésor public soient nommés par la nation, ou par 
ses représentants, mais non par le roi. 

Séance du 19 mars. — A propos de troubles survenus 
à Douai et provoqués, disait-on, par des prêtres réac- 
tionnaires, un membre réclamait un décret portant des pei- 
nes spéciales contre les ecclésiastiques qui soit par leurs 
discours, soit par leurs écrits, exciteraient le peuple à la 
révolte. Robespierre combattit très- vivement cette dernière 
proposition : « Des considérations particulières, » dit-il, 
a ne doivent jamais l'emporter sur les principes de la jus- 
tice et de la liberté. Un ecclésiastique est un citoyen, et 
aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses 
discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigée 
contre les discours des ecclésiastiques. » 

Séance du 3 avril, — Il appuie « de tout son pouvoir et 
de toute sa seusibilité » la pétition du département de Paris 
sur les honneurs funèbres à rendre à Mirabeau et sur le 
dépôt de son corps au Panthéon dont la nouvelle destination 
devait être ainsi inaugurée : « Ce n'est pas au moment où les 
regrets qu'excite la perte d'un homme illustre sont les plus 
vifs, ce n'est pas lorsqu'il s'agit d'un homme qui, dans les 
moments critiques de la Révolution, a opposé la plus grande 
force au despotisme, qu'il faut se montrer difficile sur les 
moyens de l'honorer et arrêter l'effusion du sentiment 
qu'excite une fête aussi intéressante * .» 



1. Il fanl observer que Robespierre s'était à peu près constamment 
montré d'accord avec Mirabeau, et que personne n'avait plus fait 
que Mirabeau pour mettre en lumière les débuis de Robespierre. Le 
Courrier de Provence notamment signale et appuie chaleureusement 



— 42 — 

Séance du 5 avril. — Robespierre soutient contre les 
partisans de l'ancien régime, l'opinion posthume de Mira- 
beau- sur le droit de tester, lue à l'Assemblée par M. de 
Talleyrand-Pôrigord . 

Séances du 6 aw 13 avril, — Discussion sur l'organi- 
sation ministérielle. Robespierre proteste contre le carac- 
tère du projet présenté « qui est d'anéantir la liberté et les 
principes constitutionnels, en donnant aux ministres un 
pouvoir immense. » Il fait la motion qu'aucun membre de 

ses discours, à un moment où il était fort peu connu. M. Hamel, 
dans son Histoire de Bobespierref s'^fltorçe d'établir entre ces deux 
hoounes des dissentiments qui tendraient à faire ressortir la supério- 
rité du patriotisme de Bx)bespierre : mais en réalité Robespierre fut 
d'aocord avec Mirabeau sur toutes les ({uestions les plus délicates, 
notamment sur la loi d'émigration, et il est assez curieux d'observer 
qu'il se montra, en quelques circonstances, plus modéré que lui : en 
repoussant des rigueurs spéciales contre le prince de Gondé et contre 
les états du Gambrésis. Quant au dissentiment qui exista entre eux 
sur la loi martiale, il est plus apparent que réel, et il suffit de se re- 
porter au texte des discours que l'un et l'autre prononcèrent à cette 
occasion pour s'assurer qu'ils tinrent à peu près le même langage. Si 
sur la question constitutionnelle de la sanction royale, ils soutin- 
rent en théorie deux opinions opposées, ils se trouvèrent patfaite- 
aient d'accord, dans l'application, à quelques jours de là dan& la 
séance du 5 octobre pour con]J3attre les raisons dilatoires par les- 
quelles le roi voulait entraver la constitution. ËnGn nous allons le 
voir appuyer l'opinion posthume de Mirabeau sur le droit de tester. 
La vérité est qu'à cette époque Robespierre, qui était ouvertement 
monarchiste et qui devait jusqu'au dernier moment repousser les 
idées républicaines comme des innovations dangereuses, suivait une 
politique identique à celle que conserva toujours Mirabeau, et po«T 
le radicalisme des principes, était beaucoup moins avancé que lui, 
quoique dès cette époque il se montre plus avide de popularité. — 
Q«ant au mot que l'on prête à Mirabeau sur Robespierre : « Cet 
homme ira loin, il croit tout ce qu'il dit, » rien ne prouve qu'il soit 
beaucoup plus authentique que tous les concetti de cette nature com- 
munément en circulation. 



— 43 — 

l?A«semblée ne puisse être porté au miiiislère pondaiit<les 
trois années qui suivront la session^ ni avoir aucunsdong^ 
-pensions, places, traitemeais ou coaunissions du pouvoir - 
exécutil pendant le môme délai : a Un philosophe dont Yom 
-honorez, Les principes disait que, pour inspirer duFee^et 
•etide la confiance, le législateur devait s'isoler d£ s(m.œt>- 
Tce; c^est 1- application de. cette maxime que je veux vous 
iptopogen » 

Bans Topiaion de Robespierre, les ministfGs devsôenl èfcre 
;ab80lume]it dépendants du pouvoir ei^écuUf, auquel.il ap- 
pattwimt de .les nommer et de répartir leurs ^attribuiti^ms. 
-Ûs^étevadonc contre les articles proposés par le comité soj* 
•tes fonctions des âiffé<*entâ ministres. Prétendait-ou élever un 
pomtoliTidislânct à oôté de Tacitorité royale? Il ne fallait pafi 
i^pi6. les ministres pussent peser en aucune façon sur les 
eoffps consëtiiiiionnels. «^ Par exemple, disaitril pour rendre 
:40iii<^nion plus saisissante, le ministre de la justifie n'avi- 
iimtril pas les magistrats par de prétendus avertissements 
nécessaires, sous prétexte de les rappeler à la décence et. à 
la t^le de leurs fonctions? » Les mêmes principes lulifoent 
iepousser toute espèce de contrôle par les ministres sur les 
corps administratifs et aussi le pouvoir de maitre la gen- 
darmerie en mouvement : c'était aux seuls corps adoûjû»- 
.irati^ à diriger la gendarmerie nationale. Il est assez cu- 
riaux de noter qu'à ce sujet Beaumetz reproche, à fiobespierare 
.devoubir détruire ruolté monarchique au profit d>w sys- 
4âmefédératifJ. 

1. On a beaucoup abusé dans la Révolution de cette accusation de 
i •lédéralisme. Dans le princifo ce furent les loyalistes qui la miiMit 
^#11 avant contre les révolutionjiaires. On^ peut lire à ce sujet les 
•plaintes de M. de Clermont-Tonnerre, dans le B^ecueil de ses. 091- 
tàoDBf publiée en 1791, contre « le système qui a livré la Fitmte 
aux municipalités, et énervé le pouvoie en le pactageant. » «^ * Il 
a <îhangé la monarchie eu une multitude de petites pAvtioBs déta- 
chées^ qui ont leurs intérêts, leurs prétentions, leur régimç, a'obtfw- 



— 44 — 

Robespierre s*éleva non moins vivement contre les trai- 
tements énormes attribués anx ministres. 

Séance du 19 avriL — Sortie véhémente de Robes- 
pierre contre les ministres et contre le comité diplomatique, 
à propos d'nne adresse par laquelle les habitants de Poren- 
tmy informaient l'Assemblée d'une concentration de troupes 
autrichiennes sur leur territoire: les ministres sont inactife, 
dit Robespierre, et cependant, depuis plus de six mois, il 
n'est pas permis de douter de Inintelligence des ennemis de 
l'extérieur avec ceux du dedans. Et c'est une nation 
étrangère qui nous avertit des dangers que nous courons ! 
Il incrimine les membres du comité diplomatique, les com- 
missaires chargés de surveiller les ministres, et qui, infi- 
dèles à leurs devoirs, gardaient le silence ou trompaient 
l'Assemblée. • C'est le moment pour l'Assemblée de savoir 
que chacun de ses membres doit se regarder comme chargé 
personnellement des intérêts de la nation. C'est le moment 
de sortir de la tutelle des comités et de ne pas prolonger 
les dangers publics par une funeste sécurité. » 

Séance du 23 avril. — On donne lecture à l'Assemblée 
d'une lettre écrite au nom du roi par le ministre des affai- 
res étrangères à tous les ambassadeurs près les diverses 
cours de l'Europe, lettre où, afin de détruire des bruits mal 
fondés, le ministre annonce à ses agents que Sa Majesté à 
accepté librement la nouvelle forme du gouvernement fran- 
çais, qu'elle s'estime parfaitement heureuse du présent état 
de choses, qu'enfin elle est sincèrement attachée à la cons- 
titution et aux principes de la Révolution. Des transports 

sent à personne, et qui regardent ce qui reste du pouvoir exécutif 
plutôt comme un ennemi commun que comme un centre de réu- 
nion. » — Nous voilà bien loin de l'idéal centralisateur qu'une cer- 
taine école historique attribue à la Révolution. On verra que les idées 
exprimées par Robespierre à la Convention, dans son discours sur la 
Constitution, ne différent pas de celles qu'il manifestait en 1790 et 
en 1791. 



— 4o — 

d'enthousiasme accueillent cette lecture. Plusieurs membres 
proposent qu'on envoie à Louis XVI une députation pour le 
remercier d'avoir, en quelque sorte, appris à l'univers, son 
attachement à la constitution. Robespierre, a toujours sévère 
comme les principes et la raison, » dit un journal du temps 
(Le Point du Jour)^ s'efforça de calmer cette effervescence, 
et dit qu'il fallait, non remercier, mais féliciter le roi du 
parfait accord de ses sentiments avec ceux de la nation. 
L'Assemblée chargea une députation d'aller immédiatement 
porter au roi ses félicitations, dans les termes mêmes pro- 
posés par Robespierre. La majorité du côté droit, déconcertée, 
refusa de prendre part à la délibération. 

Séance du 27 avril, — Discours sur l'organisation des 
gardes nationales. 

Séance du 9 mai. — Le comité de constitution voulait 
restreindre le droit de pétition aux seuls citoyens actifs, et 
que ce droit fû t purement individuel, et ne pût-étre exercé 
collectivement par nulle corporation, nulle société, nulle 
commune- Robespierre s'éleva vivement contre ces restric- 
tions : « Le droit de pétition est le droit imprescriptible de 
tout homme en société. Les Français en 'jouissaient avant 
que vous fussiez assemblés; les despotes les plus absolus 
n'ont jamais osé contester formellement ce droit à ce qu'ils 
appelaient leurs sujets. Plusieurs se sont fait une gloire 
d'être accessibles et de rendre justice à tous. C'est ainsi que 
Frédéric II écoutait les plaintes de tous les citoyens. Et vous, 
législateurs d'un peuple libre, vous ne voudrez pas que des 
Français vous adressent des observations, des demandes, 
des prières, comme vous voudrez les appeler! Non, ce n'est 
point pour exciter les citoyens à la révolte que je parle à 
cette tribune, c'est pour défendre les droits des citoyens; et 
si quelqu'un voulait m'accuser, je voudrais qu'il mit toutes 
ses actions en parallèle. Je défends les droits les plus sacrés 
de mes comme ttans; car mes commettans sont tous Fran- 
çais, et je ne ferai sous ce rapport aucune distinction entre 

3. 



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— 46 — 

eux : je défendrai surtout les plus pauvres. Plus un homme 
est faible et malheureux, plus il a besoia du droit de péti- 
tion; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que yohs 
le lui ôteriez ! Dieu accueille les demandes non-seulement des 
plus malheureux des hommes, mais des plus coupables. Or, 
il n'y a de lois sages et justes que celles qui dérirent des 
lois simples de la nature. Si vos sentiments n'étaient point 
conformes à ces lois, yous ne seriez plus les législateurs, 
vous seriez plutôt les oppresseurs des peuples. Je crois donc 
qu'à titre de législateurs et de représentants de la nation, 
vous êtes incompétents pour ôter à une partie des citoyese 
les droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature. » 

Les autres restrictions que le comité voudrait apporter au 
droit de pétition ne sont pas davantage motivées : « 11 suiRt 
qu'une société ait une existence légitime pour qu'elle ait le 
droit de pétition ; car si elle a le droit d'exister reconnu par 
^a loi, elle a le droit d'agir comme une collection d'êtres rai- 
sonnables, qui peuvent publier leur opinion commune et 
manifester leur vœu. » « Je le demande à tout homme de 
bonne foi qui veut sincèrement le bien, mais qui ne cache 
pas sous un langage spécieux le dessein de dominer la li- 
berté, disait en terminant Robespierre, je demande si ce 
n'est pas chercher à troubler l'ordre public par des lois 
oppressives, et porter le coup le plus funeste à la liberté. » 

Robespierre monta de nouveau à la tribune dans la séance 
du lendemain pour combattre Tinterdiction proposée par 
le comité contre les citoyens non actifs : « Il est évident 
que le droit de pétition n'est autre chose que le droit d'é- 
mettre son vœu; que ce n'est donc pas un droit politique, 
mais le droit de tout être pensant. Bien loin d'être, comme 
on vous l'a dit, l'exercice de la souveraineté, de devoir 
être exclusivement attribué à tous les citoyens actifs, le 
droit de pétition au contraire suppose l'absence de l'acti- 
vité, l'infériorité, la dépendance. Celui qui a Fautorité en 
main ordonne ; celui qui est dans FiBactivité, dans la *é- 



- 47 - 

;i|wadâBCc, adresse des vœux. La pétilioa u'cst donc point 
^esereke d-un droit poUUque, c-eot l'acte de tout homaie 
quia des isesoias. (Les tribunes applaudissent.) « Ou vit dans 
voette dâscussioD, chose assez rare pour être signalée, Tabbé 
Maury, soutenir Topinion de Robespierre. 

Robespierre prit une troisième fois la parole, à propos 
de rarticle du projet, portant que les citoyens ne pourraient 
demander le rassemblement de la commune ou de leur sec- 
lion «pi'avec de certaines formalités et pour objet. d'intérêt 
municipal, déterminé d'une manière précise : «^ G'esl aioai 
qu'on parvient à anéantir insensiblenient les droits des 

• citoyens, à leur ôter tonte influence, à les mettre dans la 
idépendance de leurs délégués et sous le despotisme des mu- 
nicipalités. (On murmure.) Les objections banales qu'on fait 
contre ces raisonnements sont le désordre et Tanarchie, Eh 

•bien ! aurez-vous jamais aotre chose que le désordre et 
l'anarchie si vous établissez les formes despotiques qu'on 
TOUS propose! D'un côté, oppression, de l'autre, indigna- 
tion des citoyens; lutte perpétuelle entre les mandataidres et 
le peuple ; voilà ce qui résultera de cet ordre de choses. 
Lorsqu'au contraire les citoyens ont le droit de faire des 
«présentations, d'éclairer les représentants, alors l'ordre 
«e soutient sur les bases de la justice et de la conUance. » 

'Sécmce du 12 mai, — Robespierre réclame l'égalité des 
dfoits politiques pour les hommes de couleur. La discussion 
fat trèg-viYe : elle paraissait se poser entre l'existence des 
celomes et les principes, a Si vous voulez de la déclaration 
des droits quant à nous, s'était écrié le créole Moreau de 
Samt-Méri, il n'y a plus de colonies. » La phrase vulgaire- 
ment attribuée à Robespierre : « Périssent les colonies plutôt 
qu'un principe, » n'est pas de lui, mais bien de Duport. Ge- 

. pendant dans son discours à cette occasion on retrouve un 

- mouvement à peu près analogue : a L'intérêt suprême de la 
nation et des colonies est que vous demeuriez libres, et que 

-vous ner renversiez pas de vos propres mains les bases de 



— 48 — 

la liberté. Périssent les colonies... (Il s'élève de violente 
murmures.) s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre 
gloire, votre liberté! Je le répète, périssent les colonies 1 si 
les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter 
ce qui convient le plus à leurs intérêts. » 

Séances du\^et du 18 mai. — Motion de Robespierre sur 
la non rééligibilité des membres de l'Assemblée à la pro- 
chaine législature, et discours pour la soutenir. 

Séance du 27 mai» — D'après le projet de loi présenté 
par les comités sur la convocation de la première législature, 
les directoires de districts étaient autorisés à déterminer 
eux mêmes, suivant les circonstances, le lieu où se réuni- 
raient les assemblées électorales. Robespierre combat cette 
disposition contraire, selon lui, à la liberté électorale, et 
l'assemblée, tenant compte de ses observations, décide que 
les assemblées primaires se tiendront au chef-lieu de can- 
ton. 

Séance du 28 mai, — Il demande la réforme du décret 
du marc d'argent. 

Séance du 30 mai. — Discours sur l'abolition de la peine 
de mort. 

Séance du 31 mai. — Un philosophe qui avait pris une 
part importante au mouvement du xvnr siècle, l'auteur de 
YHistoire philosophique des deux Indes, l'abbé Raynal, 
alors âgé de quatre vingts-ans, avait envoyé au président 
de l'assemblée une lettre qui était une censure amère des 
travaux de l'Assemblée, une sorte de pamphlet contre laRévo- 
lution. Le président donna lecture de cette lettre. Rœderer 
interpella rudement à ce propos le président, l'accusant de 
s'être moqué de l'Assemblée en lui proposant d'écouter 
cette lecture. Mais Robespierre émit au contraire l'opinion 
que l'Assemblée s'était honorée en entendant cette lecture. 
Jamais elle ne lui avait paru autant au-dessus de ses enne- 
mis qu'au moment où il l'a vue écouter, avec une tranquil- 
lité si expressive, la censure la plus véhémente de sa co«i- 



— 49 — 

duite et [de la révolution qu'elle a faite. Il excuse Tabbé 
Raynal sur son grand âge ; et il est persuadé que cette dé- 
marche produira dans le public un effet tout contraire à 
celui qu'on en attend. 

Séance du l«r juin. — Robespierre s'oppose aux pour- 
suites réclamées par le ministre Montmorin contre le Moni- 
teur^ pour une correspondance d'Allemagne, insérée dans 
le numéro 151 de ce journal, et dans laquelle on prétait 
au roi le projet d'évasion le plus absurde^ disait le ministre. 
La fuite à Varenncs eut lieu vingt jours plus tard. 

Séance du 9 Juin. — Robespierre soutient Tincompatibilité 
des fonctions municipales avec les fonctions législatives, 
par ce motif que le môme homme ne peut-être inviolable et 
responsable à la fois. 

Séance du 10 Juin. — Il insiste pour le licenciement des 
officiers de l'armée * : « Au milieu des ruines de toutes les 
aristocraties, quelle est cette puissance qui seule élève 
encore un front audacieux et menaçant? Vous avez recons- 
titué toutes les fonctions publiques suivant les principes de 
la liberté et de l'égalité, et vous conservez un corps de 
fonctionnaires publics armés, créé par le despotisme, dont la 
constitution est fondée sur les maximes les plus extravagan- 
tes du despotisme et de l'aristocratie; qui est à la fois l'appui 
et l'instrument du despotisme, le triomphe de l'aristocratie, 
le démenti le plus formel de la constitution, et l'insulte la 
plus révoltante à la dignité du peuple. Sur quel puissant motif 
est fondé ce hideux contraste de l'ancien régime et du nou- 
veau. Croyez-vous qu'une armée nombreuse et permanente 

1. Quelques jours auparavant Robespierre, parlant sur celte ques- 
tion aux Jacobins, avait prononcé cette phrase : < Je le dis avec 
franchise, peut-être même avec rudesse : quiconque ne veut pas, ne 
conseille pas le licenciement est un traître. » A ces mots, un membre, 
saisi de transport, interrompit l'oratenr et demanda, aux applaudis- 
sements de rassemblée, que ces derniers mots fussent inscrits en 
gros caractères aux quatre coins de la salle. 



— 50 — 

fioit un objet indifféreot pour la liberté? Ignorcï-Yous; qœ 
tous les peuples qui l'ont connue ont réprouvé cette iasti- 
tution, ou ne Font envisagée qu'avec effroi? Gombiea ^ 
précautions ne devez- vous donc pas prendre pour préserver 
d'une influence dangereuse la liberté! Vous savez que c^est 
par elles que les gouvernements ont partout subjugué ks 
nations; vous connaissez l'esprit des cours; vous ne croyez 
point aux conversions miraculeuses de ces hommes dont 
le cœur est dépravé et endurci par l'habitude du pouvoir 
absolu, et vous soumettez l'armée à des chefs attachéa na- 
turellement au régime que la Révolution a détruit ! » 

18 juin. -— Robespierre est élu accusateur public au tri- 
bunal de Paris*. 

Séance du 2^ juin, — Robespierre demande que des cou- 
ronnes civiques soient décernées aux citoyens qui ont a^été 
le roi à Vareunes *. 

Séance dn 26 juin. — Il parle contre le projet de déeret 
qui ordonne que des commissaires nommés par l'Âsseokblée 

i. Les électeurs de VersaiUes et de Paris le nommèrent en même 
temps accusateur public du diépartement. Il déclina avec regret l'hon- 
neur que lui faisaient « ses chers citoyens de Versailles, » et il les 
en remercia par une longue lettre où il leur exprime tous ses senti- 
ments de gratitude. Mais il accepta ces fonctions à Paris. A ce sujet, 
il écrirait à un de ses amis d'Arras : « Les électeurs de Paris vimiieBt 
de me nommer accusateur public du département de Paris, à mon 
insu et malgré les cabales. Quelque honorable que soit un pareil 
«h(»x, je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles; auxquels 
«ette place importante va me condamner, dans un temps où le repos 
m'était nécessaire. Mais je suis appelé à une destinée orageuse, il faut 

.«m suivre le cours; jusqu'à ce que j'aie fait le dernier sacrifice que je 

.;ponrrai offrir à ma patrie. » 

2. A la suite de l'événement de Yarennes l'Assemblée résolut de 
ehoisir un gouverneur au dauphin. A cette occasion Marat, dans 
VAmi du peuple, désigna pour ce choix, à défaut de Montesquieu^.Ro- 

rbespierre, « le seul homme, disait-il, qui put le suppléer par la pu- 
reté du cœur, l'amour de rhumanUé et les vues, politiques» • 



— 51 — 

.«oceTroût les déclarations du roi et de la reine ; c'était déro- 
.ger aux principes de l'égalité des citoyens devant la loL La 
mœ est une. citoyenne, le roi est un citoyen comptable de 
la aatioQ, et en qualité de premier fonctionnaire public, il 
^t être soumis à la loi. C'est donc aux juges du tribunal 
4e Tarrondifisement des Tuileries, chargés de Tinformation» 
.qu'appactient également le droit de recevoir les déclarations 
4aL roi et de la reine ^ 

i. Le 22 juin, Robespierre avait prononcé au club des Jacobins un 
grand discours où il dénonçait la fuite du roi comme une conspira- 
tion évidente des ennemis de l'extérieur coalisés avec les ennemis de 
l'intérieur : « Ce qui m'épouvante, moi, messieurs, c'est cela même 
^fiâk me iparait rassurer tout le monde. Ici j'ai besoin qu'on m'entende 
jusqu*au bout. Ce qui m'épouvante, encore une fois, c'est précisé- 
ne&t cela même qui paraît rassurer tous les autres : c'est que depuis 
€â matin 9 tous nos ennemis parlent le même langage que nous. Tout 
le monde est réuni; tous ont le même visage, et pourtant il est clair 
qa'«a soi qui avait quarante millions de rente, qui disposait encore 
de totttes les places, qui avait eneore la plus belle couronne de Tuni- 
: VOIS etia mieux affermie sur sa tôte« n'a pu renoncer à tant d'avan- 
Utgw saiàs être sûr de les recouvrer, ûr, ce ne peut pas être sur 
l'appui de Léopold et du roi de Suède^ et sur l'armée d'outre-Rhin 
-qnîit fonde ses espérances : que tous les brigands d'Europe se liguent, 
et eaeere une fois ils seront vaincus. C'est donc au milieu de nous, 
c'est dans cette capitale que le roi fugitif a laissé lés appuis sur les- 
ipielfl il compte pour sa rentrée triomphante ; autrement sa fuite se- 
-nit trop insensée. Vous savez que trois millions d'hommes armés 
' ponr la liberté seraient invincibles : il a donc un parti puissant et de 
grandes intelligences au milieu de nous, et cependant regardez au- 
tour de vous, et partagez mon efùroi en considérant que tous ont le 
• même masque de patriotisme. » Robespierre < démontre • que le co- 
.mité militaire < regorge de traîtres, » que les ministres s'entendent 
WTW l'Assemblée pour vendre la France aux étrangers. Il prévoit les 
-^plns grands malheurs : « Comment pourrions-nous échapper? An- 
toine oommande les légions qui vont venger César! et c'est Octave 
:qai commande les légioas de la république. On nous parle de 
.léaniao, de nécessité de se sarcer autour des mêmes hommes. Mais 



— 52 — 

Séance du 14 juillet. — Discours sur rinviolabilité royale 
— Robespierre se prononce formellement contre Pinviola 
bilitô, qui ne lui paraît pas être autre chose que la consé 
cralion d'une impunité monstrueuse : « Le crime légale 
ment impuni est en soi une monstruosité révoltante dan 
l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu d 
Tordre social. Si le crime est commis par le premier fonc 
tionnaire public, par le magistrat suprême, je ne vois là qu 
deux raisons de plus de sévir : la première, que le coupabl 
était lié à la patrie par un devoir plus saint; la seconde 



quand Antoine fut venu camper à côtd de Lépidus, et parla aussi d 
se réunir, il n*y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et il ne resl; 
plus à Bru tus et à Cassius qu'à se donner la mort. 

• Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les point 
Texacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dan 
l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérité 
ne sauveront point ia nation, sans un miracle de la Providence, qu 
daigne veiUer mieux que vos cbefs sur les gages de la liberté. Mai 
j'ai voulu du moins déposer dans votre procès- verbal un monumen 
de tout ce qui va vous arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit 
je vous aurai tracé la marche de vos ennemis, et on n'aura rien i 
me reprocher. Je sais que par une dénonciation, pour moi dangC' 
reuse à faire, mais non dangereuse pour la chose publique; je saii 
qu'en accusant, dis-je, ainsi la presqu'universalité de mes confrères, 
les membres de l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uni 
par ignorance, les autres par terreur, d'autres par ressentiment, pai 
un orgueil blessé, d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce 
qu'ils sont corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propre», 
j'aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais 
le sort qu'on me garde; mais si dans les commencements de la révo- 
lution, et lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, 
si lorsque je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de 
ma vie à la vérité, à la liberté, à la patrie ; aujourd'hui, que les 
suffrages de mes concitoyens, qu'une bienveillance universeUe, que 
trop d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien payé 
de ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait, une mort 



— 53 — 

que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien plus 
dangereux de ne pas réprimer ses attentats. Le roi est in- 
violable, dites- vous : il ne peut pas être puni : telle est la 
loi... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous 
n'ayez décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un 
homme qui pourrait impunément attenter à la liberté, à 
l'existence de la nation, et insulter paisiblement, dans l'opu- 
lence et dans la gloire, au désespoir d'un peuple malheu- 
reux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait : si vous aviez 
osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait 



qja^ m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. * 
— Camille Desmoulins, qui rapporte ce discours dans les Révolutions 
de France et de Brabant, ajoute qu'alors il se leva les yeux pleins 
de larmes, en s'écriant : < Nous mourrons tous avant toi, » et toute 
rassemblée entraînée comme lui par un mouvement involontaire fit 
im serment de se rallier autour de Robespierre. — A partir du 21 juin 
se dessine vraiment le rôle politiqpie de Robespierre : il se sépare des 
constitationnels, il s'identifie dans la cause du peuple mais on peut 
dire aussi qu'il identifie à la cause du peuple, ses propres sentiments. 
« Dans ces journées, dit M. Edgar Quinetdans son livre : la Révo- 
lution, je crois surprendre le fond de la nature de Robespierre. Il fit alors 
ce qu'il a fait dans toutes les occasions où il fallait agir : il vit par- 
tout des traîtres. Ses discours, encore contenus dans l'Assemblée, 
sont d'autant plus effarés au dehors. Il dénonce, aux clubs, tous ses 
collègues de la Constituante. S'il eut pu le 22 juin 1791, mettre ses 
paroles en pratique, en sortant des Jacobins il aurait dû faire arrêter 
toos les membres de l'Assemblé et les mener à l'échafaud, puisqu'il 
les tenait pour complices. Ainsi le principe de terreur qu'il conte- 
nait en lui se manifeste à ce moment. Terreur sans motif, sans fon- 
dement^ sans raison comme l'événement le montra le lendemain. 
Mais cette même crise de panique que Robespierre a subie par l'éva- 
sion du roi, il la subira plus tard en d'autres circonstances ; et, devenu 
alor splus puissant, il pourra alors réaliser ses paroles et ses menaces, 
sans qu'il soit mieux démontré que l'établissement de la Terreur ait 
en sa nécessité ailleurs que dans l'esprit ébranlé et les imaginations 
ombrageuses de celui qui lui a donné son nom. » 



— 54 — 

|>ascru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris 
que le souverain reprenait ses droits ! L'inviolabilité du roi 
décrétée dans la constitution est intimement liée à la res- 
ponsabilité des ministres. Il en résulte que le roi ne peut 
commettre aucun mal en adminiatration, puisque aucun 
.acte du gouvernement ne peut émaner de lui. Mais U ne 
.peut s^agir d'un acte personnel à un individu revêtu da 
iiire de roi. La meilleure preuve qu'un système est absurde, 
^'est lorsque ceux qui le professent n'oseraient avouer, les 
conséquences qui en résultent. Or, c'est à vous que je Je 
demande... Législateurs, répondez vous-mêmes, sur vous- 
mêmes : Si un roi égorgeait votre fils sous vos yeux (mur- 
mure), s'il outrageait votre femme et votre fille, lui diriw- 
vous : Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout 
permis I... Permettriez- vous au citoyen de se venger? Alors 
¥0us substituez la violence particulière, la justice privée 
de chaque individu à la justice calme et salutaire de la loi; 
Ht vous appelez cela établir l'ordre pnblic, et vous osez dise 
qae llnidolabilité absolue est le soutien, la base immuaMe 
de l'ordre social!... Mais, messieurs, qu'est-ce que tonles 
ces hypothèses particulières, qu'est-ce que tous ces forfaits 
auprès de ceux qui menacent le salut et le bonheer un 
peuple?... Le roi est inviolable! Mais avez-vous étendu 
cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? 
St oserez-vous dire que les représentants du souverain ont 
des droits mçins étendus pour leur sûreté individuelle que 
celui dont ils sont venus restreindre le pouvoir, celui à.qui 
ils ont délégué, au nom de la nation, le pouvoiir dont il est 
revêtu? Le roi est inviolable! Mais les peuples oe ie sonl^ite 
pas aussi? Le roi est inviolable par une fiction; les peupl«8 
le sont par le droit sacré de la nature ; et que faites- vous en 
couvrant le roi de Tégide de Tinviolabilité, si vous n'im- 
molez l'inviolabilité des peuples à celle des rois! {Applau- 
dissements de la minorité du côté gauche,) Il iaut en con- 
venir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause 



— oo 

4IAI0ÎS... Gomment justifier d'ailleurs, dans le système du 
comité, raccusation dirigée contre les trois gardes-durcorps 
.et le goa?ernement du dauphin, contre M. de Bouille lui- 
ooBtee? 81 le roi n*est pas coupable, il n'y a point de délit; 
«ti il n'y a point de délit, il n'y a pas de complice : messieurs, 
â épargner un coupable est une faiblesse, immoler un cou- 
inhle plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. 
Yooff: ne pensez pas que le peuple français soit assez vil 
poBT se repaître du spectacle du supplice de quelques 
VGtimfs subalternes; ne pensez pas qu'il voie sans douleurs 
aes. représentants suivre, encore la marche ordinaire des 
«BclaTes, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort, 
et se dberchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour 
.prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! {Âpplau- 
éusements.) Non, messieurs, il faut ou prononcer sur tous 
les conpables, ou prononcer l'absolution générale de tous 
les coupables, t 

Robespierre concluait donc à ce que l'Assemblée décrétât 
(qu'elle consultera le vœu de la nation pour statuer sur le 
-wti du roi. 11 concluait aussi à ce que l'Assemblée convo- 
€{uât promptement la nomination de ses successeurs : indé- 
pendamment des factions qui se coalisent contre le peuple 
la perpétuité du pouvoir dans les mêmes mains pourrait 
alarmer la liberté publique : « 11 faut rassurer la nation 
.contre la trop longue durée d'un gouvernement oligar- 
chique *. » 



i^ Robespierre, d'aillears, ne consentait pas encore à envisager le 
changement de la forme du gouyernement. • Qu'on m'accuse si Ton 
fittt de républicanisme, disait-il dans ce discours, je déclare que 
4'aborrhe toute espèce de gouvernement où les factieux régnent. 
Il ne suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retom- 
*k0r sous le joug d'un autre despotisme : TAngleierre ne s'affranchit 
4ajoag de l'un de ses rois, que pour retomber sous le joug plus 
«rilififiant encore d'un petit nombre de ses concitoyens. » — « Je ne 



Séance du i^juillcL — Il demande la mise en accusa- 
tion de Monsieur, frère du roi. 

Séance du 10 août, — Discussion sur la souveraineté. 
Le premier article du projet du comité était ainsi conçu : 
« La souveraineté est une, indivisible, et appartient à la 
nation ; aucune section du peuple ne peut s'en attribuer 
Texercice. » Le mot inaliénable, omis par le comité, fut 
ajouté sur la demande de Robespierre aux qualifications 
de la souveraineté. Il discute ensuite l'article par lequel 
il est dit que la nation ne peut exercer ses pouvoirs que 
par dél(^gation : « Les pouvoirs doivent être bien distingués 
des fonctions : les pouvoirs ne peuvent être ni aliénés ni 
délégués. Si Ton pouvait déléguer les pouvoirs en détail, 
il s'ensuivrait que la souveraineté pourrait être déléguée, 
puisque ces pouvoirs ne sont autre chose que des diverses 
parties essentielles et constitutives de la souveraineté; et 
alors remarquez que, contre vos propres intentions, vous 

suis pas effrayé des mots de roi, de monarchie, disait-il encore; la 
liberté n'a rien à craindre pourvu que la loi rogne et non les hom- 
mes, f On lui faisait trop d'honneur, disait-il aux Jacobins, en le 
traitant de républicain. Le mot république pouvait, selon lui, s'ap- 
pliquer à tout gouvernement d'hommes libres : « Qu'est-ce que la 
constitution actuelle? C'est une république, avec un monarque < Elle 
n'est ni monarchie, ni république, eHe est l'une et l'autre. » — Aussi 
fut-il opposé à la fameuse pétition rédigée par Laclos et Brissot pour 
demander la déchéance du roi et qui provoqua les déplorables mas- 
sacres du champ de Mars. Il dit formellement le 15 juillet: c Quant 
à la pétition de M. Laclos; elle me paraît devoir être, si non rejetée, 
du moins modifiée. » Voici en quels termes, le !«' août, il s'expri- 
mait sur ces événements : « Ah! citoyens, qui que vous soyez, 
hâtez-vous d'ensevelir dans l'oubli cet horrible jour... Veillez sur les 
ennemis de la patrie, sur ses faux amis ; que les factieux soient par- 
tout confondus; que la paix et la justice l'emportent: que la liberté, 
brillant des charmes de la vertu, attire tous les cœurs, réunisse tous 
les partis, nos vœux seront remplis. » Néanmoins Robespierre que 
son attitude générale rendait suspect, craignit d'être compromis daa 



— 57 — 

décréteriez que la natioa a aliéné sa souveraineté. » Robes- 
pierre observe encore que les articles du comité blessent 
les premiers principes de la constitution en présentant le 
roi comme un représentant héréditaire qui exerce le pou- 
voir législatif conjointement avec les véritables représen- 
tants dn peuple. Il demande, en conséquence, qu'au mot 
de pouvoirs soit substitué celui de fonctions; que le roi soit 
appelé le premier fonctionnaire pub lie , le chef du pouvoir 
exécutifs mais point du tout le représentant de la nation; 
— et qu'il soit exprimé d'une manière claire que le droit 
de faire les actes de la législation appartient exclusivement 
aux représentants élus par le peuple. 

Séance du il août. — Il insiste à nouveau sur la néces- 
sité de révoquer le décret du marc d'argent. 

Séanee du \b août, — 11 s'oppose à la prC^sence des mi- 
nistres dans le corps législatif. 



cette affaire, et il ne rentra pas chez lui, dans la soirée du 17 juin. 
Roland et sa femme, avec lesqpiels il était alors en fort bons rap- 
ports, lui offrirent un asile chez eux. Mais il accepta de préférence 
la proposition du menuisier Duplay, chez lequel il ne cessa de demeu- 
rer depuis cette époque. — Peu de temps après, pour justifier sa con- 
duite, Robespierre publia une Adresse aux Français, dans laquelle 
il repousse toute participation aux événements du champ de Mars, 
et U fait une profession de foi très-nettement monarchique. Répon- 
dant au reproche dont il avait été souvent l'objet, de chercher à ren- 
verser la royauté pour y substituer la république, il déclare hau- 
tement n'avoir point partagé, quant à lui, l'effroi inspiré à toutes 
les nations libres par le titre de roi. Il ne redoute môme pas l'héré- 
dité des fonctions royales dans une famille, à la condition toutefois 
que la majesté du peuple ne soit jamais abaissée devant son délé- 
gué, et que le monarque n'ait entre les mains ni assez de forces ni 
assez de trésors pour opprimer la liberté. Telles étaient ses opinions 
sur cette matière, et il ajoutait : « Elles peuvent n'être que des er- 
roors, mais à coup sûr ce ne sont point ceUes des esclaves ni des 
tyians. » 



— 58 — 

Séance du 22 août. — Discours snr la liberté de h 
presse. 

Séance du 2ï août, — Il s'oppose au rétablissement de 
gardes du roi. 

Séance du 26 août. — Sur la condition des membres d^ 
la famille royale dans la constitution nouvelle. Le comil 
proposait de leur interdire les droits de citoyen actif, ei 
maintenant pour eux le titre de prince. Robespierre- de 
mande quelle importance il y a à chercher un titre poni 
les parents du roi : à Phéritier présomptif de la couronn 
appartient celui de prince royal, mais les autres membre 
de la famille sont tout simplement... les parents du roi. 1 
ne comprend pas qu'on puisse s'arrêter à de pardHespoé 
rililés : « L'Europe sera étonnée d'apprendre qu'à cett 
époque de sa carrière Tune des délibérations de l'As 
semblée à laquelle on ait attaché le plus d'importance 
eu pour objet de donner aux parents du roi le titre d 
princes. » 

Séance du 31 août. — Robespierre demande que Ton àé 
termine la manière dont pourront être convoquées le 
conventions nationales : « Si la nation à le droit d 
changer en son entier la constitution, il faut lui laisseruj 

autre moyen de le faire que celui de l'insurecction Jejdi 

que n'indiquer aucune espèce de moyen par lequel 1 
nation puisse exercer son droit de faire changer la con^i 
tution, c'est évidemment ne lui laisser que le moyen d 
Finsurrection. » 11 est d'ailleurs une autre fonction de 
conventions : c'est d'examiner si les pouvoirs constitué 
n'ont pas franchi les bornes qui leur avaient été prescrite 
et de les y faire rentrer : « Dans ce cas, comment espère 
t-^on que le corps législatif, qui aura usurpé des pouvoii 
qu*il ne devait pas exercer, appelle lui-même une couves 
tion nationale pour réprimer l'abus dont il profite? M 
faut-il pas alors à la nation un moyen d'avoir des contWB 
tions nationales indépendant du corps législatif lui -môme 



— 59 — 

Eu ordonner autrement ne serait-ce pas anéantir le prin- 
cipe de la souveraineté nationale pour en revêtir le corps 
législatif? » 

Séance du 1 1 septembre, — Discours sur la présentation 
de la constitution au roi. Pourquoi présenter comme un 
problème la manière dont la constitution serait soumise h 
Tacceptàtion du roi? Cette acceptation est-elle douteuse? 
quelle raison de supposer que le peuple ferait violence à 
un homme pour le forcer à être roi ou pour le punir de ne 
pas vouloir Tétre? que signifient tous ces bizarres scrupules 
sur la liberté de Tacceptation d'une couronne? Robespierre 
saisit cette occasion pour s'élever contre les faux ennemis de 
la constitution qui ont tâché dans les dernières discussions 
de pervertir les premiers décrets de l'Assemblée : « Si l'on 
peut attaquer encore notre constitution après qu'elle a été 
arrêtée deux fois, s'écrie-t-il, que nous reste-t-il à faire que 
de reprendre ou nos fers ou nos armes. » [Applaudissements 
dans unepartie du côté gauche; murmures dans les autres 
parties de la salle.) Un incident assez singulier interrompt 
ici le discours de Robespierre. « M. le président, dit l'orateur, 
je vous prie d'ordonner à M. Duport de ne point m'insulter, 
s'il veut rester auprès de moi... » 31. Lame: « C'est une mé- 
chanceté, une calomnie; je suisàcôtéetjejure que M. Duport 
nelui arien dit. » — Robespierre poursuit son discours : « Je 
ne présume pas qu'il existe dans cette assemblée un homme 
assez lâche pour transiger avec la cour sur aucun article de 
notre code constitutionnel, assez perfide pour faire propo- 
ser par elle des changements nouveaux que la pudeur ne lui 
permettrait pas de proposer lui-même, assez ennemi de la 
patrie pour chercher à décréditer la constitution parce qu'elle 
mettrait quelque borne à son ambition ou à sa cupidité, 
assez impudent pour avouer aux yeux de la nation qu'il 
n'a cherché dans la Révolution qu'un moyen de s'agrandir 
et dé s'élever; car je ne veux regarder certain écrit et 
certain discours qui pourraient présenter ce sens qu 



— 60 - 

comme Texplosioa passagère du dépit déjà expié par le 
repentir. 

tt Nous du moios, » poursuit Robespierre, « nous ne 
serons ni assez stupides ni assez indifférents à la chose pu- 
blique pour consentir à être les jouets éternels de Tintri- 
gue, pour renverser successivement les différentes parties 
de notre ouvrage au gré de quelques ambitieux, jusqu'à ce 
qu'ils nous aient dit : Le voilà tel qu'il nous convient. 
Nous avons été envoyés pour défendre les droits de la na- 
tion, non pour élever la fortune de quelques individus; 
pour renverser la dernière digue qui reste encore à la 
corruption, non pour favoriser la coalition des intrigants 
avec la cour, et leur assurer nous-mêmes le prix de leur 
complaisance et de leur trahison. Je demande que chacun 
de nous jure qu'il ne consentira jamais à composer avec le 
pouvoir exécutif sur aucun article de la constitution, et 
que quiconque osera faire une semblable proposition soit 
déclaré traître à la patrie. » Ce discours est fréquemment 
interrompu par les applaudissements frénétiques de 
l'extrême gauche et par les rires du centre. 

Séance du 5 septembre. — Véhémente réplique de Ro- 
bespierre à Barnave qui demandait que l'Assemblée rapportât 
son décret par lequel elle avait reconnu les droits des 
hommes de couleur. 

Séance du M septembre, — Un huissier, porteur d'un 
décret de prise de corps contre Danton, s'était permis, afin 
de mettre à exécution ce décret, de pénétrer dans l'enceinte 
où les électeurs de Paris procédaient aux élections légis- 
latives. L'assemblée électorale avait ordonné l'arrestation 
de l'huissier. Le fait déféré à TAssemblée, Robespierre, 
invoquant le respect dû à la liberté des élections, fut d'avis 
qu'il était impossible de blâmer l'assemblée électorale, 
dont l'enceinte avait été violée par un huissier, quelque 
irrégularité de forme qu'il pût y avoir d'ailleurs dans la 
conduite des électeurs. 



— 61 — 

Séance du 29 septembre. — Discours sur les sociétés popu- 
laires. Le comité de constitution, par Tapplication du môme 
principe qui lui avait fait repousser toutes pétitions col- 
lectives et qui refusait toute existence politique aux asso» 
dations de citoyens, proposa un décret qui interdisait aux 
sociétés populaires toute manifestation collective et toute 
action sur les actes des pouvoirs constitués et des autorités 
légales^ en laissant subsister d'ailleurs dans son intégrité le 
droit de réunion. Robespierre s'opposa très-vivement à ce 
décret et surtout à l'impression et à la distribution comme 
instruction du rapport de Chapelier qui l'accompagnait, et 
qui réprouvait les clubs en général, mais surtout les alli- 
liations de sociétés et les journaux de leurs débats. 11 fait 
Tapologie de ces sociétés du sein desquelles sont sortis un 
très-grand nombre des représentants qui vont 8uccéd(;r à la 
présente assemblée et qui sont Tespoir de la future Assem- 
blée. Puis abordant la question de principes : « La constitu- 
tion garantit aux Français le droit de s'assembler paisible- 
ment et sans armes; la constitution garantit aux Français 
la communication libre des pensées, toutes les fois qu'on 
nefaitpoint tort à autrui : d'après ces principes, je demande 
comment on ose vous dire que la correspondance d'une 
réunion d'hommes paisibles et sans armes avec d^autres 
assemblées de la même nature, peut être proscrite par les 
principes de la constitution. Si les assemblées d'hommes 
sans armes sont légitimes, si la communication des pensées 
est consacrée par la constitution, comment osera t-on me 
soutenir qu'il soit défendu à ces sociétés de correspondre 
entre elles?... L'affiliation n'est autre chose que la relation 
d'une société légitime avec une autre société légitime, par 
laquelle elles conviennent de correspondre entre elles sur 
les objets de l'intérêt public; comment y a-t-il là quelque 
diose d'inconstitutionnel, ou plutôt qu'on me prouve que 
les principes de la constitution que j'ai développés ne con- 
sacrent pas ces vérité? » Robespierre continue en faisant 

4 



— ()2 — 

une charge à fond de train contre ceux qni ne putait 
le langage de la liberté et de la constitution qne pour 
l'anéantir; « qui cachent des Tues personnelles, des reg* 
sentiments particuliers sons le prétexte du bien et de la 
justice ; » qui combattent moins pour la cause de la 
révolution que pour envahir le pouvoir de dominer soin 
le nom du monarque; « il dénonce amèrement les criti» 
ques, les sophismes, les calomnies, et tous les petHi 
moyens employés par de petits hommes qui sont à la fois 
Topprobre et le fléau des révolutions. » Ou se plaint que 
ces sociétés puissent disposer de la réputation d'un homme*: 
ne serait-ce pas que ce décret est provoqué par l'injure 
personnelle-qu'on a faite à certaines personnes qui ayaient 
acquis une trop grande influence dans Topinion publique 
qui les repousse maintenant? — « Est-ce donc un si grand 
malheur que dans les circonstances où nous sommes Topi- 
nion publique, Tesprit public se développent aux dépens 
môme de la réputation de quelques hommes qui, après avoir 
servi la cause de la patrie en apparence, ne l'ont trahie' 
qu'avec plus d*audace! Je sais tout ce que ma franchise a- 
de dur, mais c'est la seule consolation qui puisse rester 
aux bons citoyens, dans le danger où ces hommes ont raiS' 
la chose publique, de les juger d'une manière sévère. y> — 
On dit que la révolution est finie! Pour lui, il ne le croit pas : 
« Loin d'approuver l'esprit d'ivresse qui anime ceux qui' 
m'entourent, je n'y vois que l'esprit de vertige qui propage 
l'esclavage des nations et le despotime des tyrans!... Si je' 
ne sois pas convaincu que ceux qui pensent ainsi sont de» 
insensés, des imbéciles, ma raison me force à les regarder' 
comme des perfides! S'il faut que je tienne un autre lan- 
gage, s'il faut que je cesse de réclamer contre les ennemi»^ 
de la patrie, s'il faut que j'applaudisse à la ruine de^moûi 
pays, ordonnez-moi ce que vous voudrez ; faites-moi p^f 
avant la perte de la liberté! » Le 30 septembre, le président' 
Thouret proclama que l'Assemblée constituante avait té!*-* 



— 63 — 

miné sa session. A la sortie de la salie, un peuple eathou- 
siaate fit une ovation triomphale à Robespierre et à Pétion; 
il leur mit sur la tête des couronnes de chênes; les ilt monter 
dans BU carrosse dont les chevaux avaient été dételés, et 
les ramena en triomphe chez eux, en criant : « Voilà les 
féritables amis, les défenseurs des droits du peuple * . » Après 
Ift clôture de la session, Robespierre retourna dans son 
pays, où il fut aussi Tobjet d'une véritable ovation. Le 16 
^tobre, il écrivait à son hôte et ami Duplay : « De Bapaume, 
plvâieurs officiers des deux corps, joints à une partie des 
officiers de la garde nationale d'Arras, qui^étaicnt venus à 
nofa rencontre, me reconduisirent à Arras, où le peuple me 
reçut avec des démonstrations d'un attachement que je ne 
puis exprimer et auquel je ne puis songer sans attendris- 
sement^. » 

Robespierre ne resta que quelques semaines à Arras. De 
retour à Paris, il partagea son temps entre ses occupations 
eoDiBie accusateur public près le tribunal criminel de la 
- Seiae, et la tribune des Jacobins. Le jour où il reparut dans 
cette société, Gollot d'Herbois, qui présidait, se leva à son 
entrée : « Je demande, dit-il, que ce membre de TAssemblée 
constituante, justement surnommé l'incorruptible, préside 
la société. » Cette motion fat adoptée par acclamation. 
Robespierre, prenant alors la parole, dénonça l'empereur 
d'Autriche, les électeurs de Mayence, de Trêves, de Suisse 
et de Cologne comme les ennemis de la France. La li- 
berté, s'écria- t-il, ne peut se conserver que par le courage 
et par le mépris des tyrans : a 11 faut dire à Léopold : Vous 

1. On jouait à cette époqne (septembre 1791) au théârtre Molière, 
une pièce où Rohan et Condé se trouvaient aux. prises ayec Robes- 

• pierre, qui les foudroyait, dit un critique du temps, par sa logique 
«t sa vertu. (RévolutUms de Paris, n<» 113, p. 430.) 

2. Après le 9 thermidor, la Société populaire d'Arras fut une des 
plus empressées à envoyer à la Convention ses félicitations pour 
« avoir par leur énerve délivré la France d'un tyran. » 



- 64 - 

Tiolez le droit des gens en souffrant les rassemblements de 
quelques rebelles que nous sommes loin de craindre, mais 
qui sont insultants pour la nation. Nous vous sommons de 
les dissiper dans tel délai... Il faut tracer autour de lui le 
cercle que Popilius traça autour de Mitbridate. » 

Robespierre cependant n'était point partisan de la guerre. 
Tout le monde connaît les fameux discours qu'il prononça 
aux Jacobins pour s'opposer à ce que la guerre fût déclarée. 
Ce dissentiment fut Torigine de sa rupture avec les Giron- 
dins : ce fut du moins la première circonstance où cet anta- 
gonisme s'accusa ostensiblement. 

Nous reproduisons plus loin les deux discours que Ro- 
bespierre prononça, sur la guerre. Brissot et Guadet qu'il 
avait personnellement attaqués ainsi que leurs amis \ pri- 
rent à leur tour Toffensive et accusèrent Robespierre. qui 
leur répondit par un discours, dont le retentissement ne 

1. Les Girondins apportèrent d'abord une grande réserve dans 
cette lutte et traitèrent Robespierre avec tous les égards dus à un pa- 
triote sincère. « Robespierre, disait Louvet, vous tenez seul l'opi- 
nion publique en suspens. Cet excès de gloire vous était réservé sans 
doute. Vos discours appartiennent à la postérité, la postérité viendra 
entre vous et moi. Mais enfin vous attirez sur vous la plus grande 
responsabilité en persistant dans votre opinion. Vous êtes comptable 
à vos contemporains et même aux générations futures. Oui, la posté- 
rité viendra se mettre entre vous et moi, quelque indigne que j'en 
sois. Elle dira : un homme parut dans l'Assemblée constituante, inac- 
cessible à toutes les passions, un des plus fidèles défenseurs du peu- 
ple. Il fallait estimer et chérir ses vertus, admirer son courage; il 
était adoré. du peuple qu'il avait constamment servi, et, ce qui est 
mieux encore, il en était digne. Un précipice s'ouvrit. Distrait par 
trop de soins, cet homme crut voir le péril où il n'était pas, et ne le 
vit pas où il était. Un homme obscur était là uniquement occupé du 
moment présent; éclairé par d'autres citoyens, il découvrit le danger, 
ne put se résoudre à garder le silence, il alla à Robespierre, il vou- 
lut le lui faire toucher du doigt. Robespierre détourna les yeux e' 
retira sa main; l'inconnu persiste et sauve son pays... » 



fut pas moindre que celui des précécTeuts : a Je ne viens 
pas vous occuper ici, quoiqu'on en puisse dire, disait-il 
dans son exorde, de l'intérêt de quelques individus, ni du 
mien. C'est la cause publique qui est Tunique objet de 
toute cette contestation. Gardez-vous de penser que les des- 
tinées du peuple soient attachées à quelques hommes; 
gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages 
des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de 
Penfantement de la liberté. Cette pusillanimité, reste hon- 
teux de nos anciennes mœurs, serait-il recueil de Tesprit 
public et la sauvegarde de tous les crimes? Élevons-nous, 
une fois pour toutes, à la hauteur des âmes antiques, et 
songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever 
cette grande révolution. Je suis calomnié à Tenvi par les 
journaux de tous les partis ligués contre moi, je ne m'en 
plains pas, je ne cabale pas contre mes accusateurs; j'aime 
bien que Ton m'accuse; je regarde la liberté des dénoncia- 
tions, dans tous les temps, comme la sauvegarde du peu- 
ple, comme le droit sacré de tout citoyen; et je prends ici 
l'engagement formel de ne jamais porter mes plaintes à 
d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique; mais il 
est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal 
vraiment souverain, en répondant devant lui à mes adver- 
saires. Je le dois d'autant plus que, dans les temps où nous 
sommes, ces sortes d'attaques sont moins dirigées contre les 
personnes que contre la cause et les principes qu'elles dé- 
fendent. Chef départi, agitateur du peuple, agent du comité 
autrichien, payé ou tout au moins égaré * . Si l'absurdité de 
ces inculpations me défend de les réfuler, leur nature, l'in- 

1. • Trois opinions partagent le publicsur M. de Robespierre, écrivait 
Brissot dans le Patriote fraiiçais (i8 avril i792) : les uns le croient 
fou, les autres attribuent sa conduite à une vanité blessée, une 
troisième partie le croit mis en œuvre par la liste civile. Nous nd 
croyons jamais à la corruption qu'elle ne soit bien prouvée. » 



— 66 — 

floence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins 
une réponse. 

t « Je ne ferai point celle de Scipion, ou de Lafayette, qui, 
accusé dans cette même tribune de plusieurs crimes de 
lése-natioo, ne répondit rien. Je répondrai sérieusement à 
cette question de Brissot : Qu'avez-Tous fait pour aymr le 
droit de censurer ma conduite et celle de mes amis? Il est 
Trai que tout en m*interrogeant, il semble lui-même m'a- 
voir fermé la bouche, en répétant éternellement, aTectoos 
mes ennemis, que je sacriQais la chose publique à mon or- 
gueil; que je ne cessais de vanter mes services, quoiquHl 
sache bien que je n'ai jamais parlé de moi que lorsqu'on 
m^a forcé de repousser la calomnie et de défendre mes 
principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et de 
calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire fran- 
ebement et sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais p^sonne 
ne m'accusa d*ayoir exercé un métier lâche» on flétri mon 
nom par des liaisons honteuses, ou par des procès scanda- 
leux, mais on m'accusa de défendre, avec trop de chaleur, 
la cause des faibles opprimés contre les oppresseurs puis- 
sants ; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le respect dû 
aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les 
forcer à être justes par pudeur; d'avoir immolé à l'in- 
nocence outragée, l'orgueil de l'aristocratie bourgeon, 
municipale, nobiliaire, ecclésiastique. » Robespierre rap- 
pelle avec détail sa conduite lorsqu'il était juge au tri- 
bunal de révéque d'Ârras ; les persécutions qu'il subit 
« de la part de toutes les puissances conjurées contre lui, *» 
et auxquelles alors « le peuple l'arracha pour le porter 
dans le sein de l'Assemblée nationale. » Il fait ensuite l'apo- 
logie de son attitude à l'Assemblée, où « des courtisans 
ambitieux, habiles dans l'art de tromper et cachés sous le 
masque du patriotisme, se réunissaient souvent aux phalan- 
ges aristocratiques pour étouffer sa voix. » 
Brissot lui avait reproché d'avoir calomnié Gondorcet» 



— 67 — 

rai^pelant la part impoi taûte qu'il avait prise avec Voltaire 
et d^Alembert aux luttes philosophiques desquelles, en déA- 
nilÎTe, était sortie laRévolutioD. Voici comment.Robespierrc 
r^xmd à ce reproche : a Je pourrais observer que la Révo- 
•liition a rapetissé bien des grands hommes de Tancicn 
régime, que, si les académiciens et les géomètres que 
M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et 
Tidiealisé les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les 
grands et adoré les rois dont ils ont tiré un assez bon parti, 
et qui ne sait avec quel acharnement ils ont persécuté la 
vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce Jcan- 
laeques, dont j'aperçois ici Timage sacrée, de ce vrai philo- 
sophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbre^ 
de ce temps-là, mérita les honneurs publics, prostitués 
depuis par Pintrigue à des charlatans politiques et à de 
misérables héros. » 

» Vous me demandez tout ce que j'ai fait, poursuit Robes- 
pierre, et vous m'avez adressé cette question dans cette 
tribune, dans cette société, dont l'existence même est un 
monument de ce que j'ai fait ! Vous n'étiez pas ici lorsque, 
souS'le glaive de la proscription, environné de pièges et de 
baïonnettes, je la défondais, et contre les fureurs de nos 
modernes Sylia, et même contré toute la puissance de l'As- 
semblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendi- 
rent; interrogez tous les amis de la constitution répandus 
gttp toute la surface de l'empire; demandez-leur quels sont 
les noms auxquels ils se sont ralliés dans ces temps orageux. 
Sans ce que j'ai fait, vous ne m'auriez point outragé dans 
cette tribune, car elle n'existerait plus, et ce n'est pas vous 
qui l'auriez sauvée. Demandez- leur qui a consolé les pa- 
triotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la 
France entière une coalition perfide et toute- puissante, 
arrêté le cours de ses sinistres projets, et converti ses jours 
de triomphe en jours d'angoisses et d'ignominie. J'ai fuit 
tout ce qu'à fait le magistrat intègre que vous louez dans 



les mêmes feuilles où vous me déchirez *. C'est en vain que 
vous vous efforcez de s^^'parer des hommes que ropinion 
publique et Tamour de la patrie ont unis. Les outrages que 
vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les 
calomniateurs sont les fléaux de tous les bons citoyens. 
Vous jetez un nuage sur la conduite et sur Jes principes de 
mon compagnon d'armes, vous enchérissez sur les calomnies 
de nos ennemis communs, quand vous osez m'accuser de 
vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le pourrais- 
je? je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le tri- 
bun, ni le défenseur du peuple! Je suis peuple moi-même. » 
Guadet avait dénoncé Robespierre comme étant devenu, 
« soit malheur, soit ambition, l'idole du peuple, » et ajou- 
tait il : « par amour pour la liberté de notre patrie, il devrait 
peut-être s'imposer à lui-même la loi de Tostracisme : car 
c'est servir le peuple que se dérober à son idolâtrie. » — 
a Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait 
bannir! répond Robespierre. Pour moi, où voulez-vous que 
je me retire? Quel est le peuple où je trouverai la liberté 
établie? et quel despote voudra me donner asile! Ah! on 
peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; mais 
menacée, mais déchirée, mais opprimée? on ne la fuit pas, 
on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna 
une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naitre sous 
la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon exis- 
tence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle 
peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire 
mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec trans- 
port celte douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi 
un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez de- 
mander encore, je TolÎTre à ma patrie : c'est celui de ma 
réputation . Je vous la livre, réunissez- vous tous pour la 

1 . Pélion, dont Robespierre ne devait pas tarder à se séparer avec 
éclat. 



— 69 - 

déchirer, joigoez-yous à la foule ioDombrable de tous les 
ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles pério- 
diques, je ne voulais de réputation que pour le bien de 
mon pays : si, pour la conserver, il faut trahir, par un cou- 
pable silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous 
l'abandonne ; je l'abandonne à tous les esprits faibles et 
versatiles que Timposture peut égarer, à tous les méchants 
qui la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer, à 
leurs frivoles applaudissements, le suffrage de ma conscience 
et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé 
sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps 
qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés- 

» Voilà mon apologie, c'est vous dire assez sans doute 
que je n'en avais pas besoin. » 

Cependant en terminant son discours, Robespierre offrait 
la paix à ses adversaires, à la condition de s'unir ensemble 
pour combattre les partis ligués contre l'égalité et la consti- 
tution. • De tous ces partis, le plus dangereux, à mon avis, 
disait-il, est celui qui a pour chef le héros qui, après avoir 
assisté à la révolution du Nouveau-Monde, ne s'est appliqué 
jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, 
en opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus 
grand des dangers qui menacent la liberté. Unissez-vous à 
nous pour le prévenir. Dévoilez, comme députés et comme 
écrivains, et cette faction et ce chef! » Lorsque Lafayette, 
après le 20 juin, ayant voulu exercer une pression réac- 
tionnaire sur l'Assemblée, fut universellement blâmé, Ro- 
bespierre se réconcilia publiquement aux Jacobins avec 
Brissot et Guadet : « J'ai senti, dit- il, que l'oubli et Tunion 
étaient dans mon cœur, au plaisir que m'a fait ce matin le 
discours de Guadet à l'Assemblée et au plaisir que j'éprouve 
en ce moment en entendant Brissot! Unissons-nous pour 
accuser Lafayette! » Mais celte réconciliation ne fut pas de 
longue durée. 

Parmi les incidents auxquels donna lieu au club des Jaco- 



— 70 — 

bins la liatte de Robespierre et des Girondins^il en est un 
qui est trop caractérietiq^ie pourqu'oa puisse le passer sous 
silence. Dans la séance du.26 mars, Robespierre proposa 
-une adresse aux sociétés patriotiques sur les éyéoemeats 
qui Tenaient de s'accomplir. Guadet s'opposa à renvoi de 
cette adresse, et parmi les motifs qu'il fit valoir se trouvait 
celui-ci : a J'ai entendu souvent, daas cette adresse, répéter 
le mot Providence, je cms môme qu'il y est dit que la Pro- 
vidence nous a sauvés malgré nous, l'avoue que» ne voyant 
aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais pensé. qu'un 
homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois 
ans, pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pût 
concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la su- 
perstition. » 

Voici en quels termes Robespierre répondit à ce reproche : 
te La superstition, il est vrai, est un des appuis du despo- 
tisme, mais ce n'est pas induire les citoyens dans la supers- 
tition que de prononcer le nom de la Divinité. l'abhorre, 
autant que personne, toutes ces sectes impies qui se sont 
répandues dans l'univers pour favoriser L'ambition, le fana- 
tisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir sacré 
•de l'Éternel qui a créé la nature et l'humanité ; mais je suis 
bien loin de, la confondre avec ces Imbéciles dont le diespo- 
tisme s'est armé. Je soutiens, moi» ces éternels principes sur 
lesquels s'étaie la faiblesse humaine pour s'élancer à la 
vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas 
plus que dans celle de tous les hommes illustres qui n'en 
avaient pas moins de morale, pour croire à l'existence de 
Dieu. [Plusieurs voix : -^A l'ordre du jour! — Brouhaha,) 
Non, messieurs, vous n'étoufferez pas ma voix, il n'y a pas 
d'ordre du jour qui puisse élouiBfer cette vérité ; je vais 
continuer de développer un des principes puisés dans mon 
cœur, et avoués par tous les défenseurs de la liberté; je ne 
crois pas qu'il puisse jamais déplaire à aucun membre de 
l'Assemblée nationale d'entendre ces principes, et ceux qui 



— 71 — 

ont défendn la liberté à l'Assemblée consUtuante ne doivent 
pas trouver d'opposition au sein des Amis de la constitu- 
tion. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse 
qui pourrait jeter de la division parmi ceux qui aiment le 
bien public, mais je dois justifier tout ce qui est attaché 
sous ce rapport à Tadresse présentée à la Société. Oui, invo- 
quer la Providence et émettre F idée de TÈtre éternel qui 
influe essentiellement sur les destins des nations, qui me 
parait à moi veiller d'une manière toute particulière sur la 
révolution française, n'est point une idée trop hasardée, 
mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m'est 
nécessaire à moi, qui, livré dans TAssemblée constituante 
à toutes les passions et à toutes les viles intrigues, et envi- 
ronné de si nombreux ennemis, me suis toujours soutenu. 
Seul avec mon ûme, comment aurais-je pu suillre à des 
luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je n'avais 
point élevé mon àme à Dieu. Sans trop approfondir cette 
Idée encourageante, ce sentiment divin m'a Lien dédom- 
magé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient 
trahir le peuple. » 

Il faut signaler encore la manifestation de Robespierre 
dans la séance du 19 mars, contre le bonnet rouge, que 
portait chaque membre des Jacobins : « En déposant le 
bonnet rouge, les citoyens qui l'avaient pris par un patrio- 
tisme louable, ne perdront rien. Les amis de la liberté 
continueront à se reconnaître sans peine au môme langage, 
au signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les 
autres emblèmes peuvent être adoptés par les aristocrates 
et les traîtres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux moyens 
pour ranimer le peuple. Non, car il il a conservé le senti- 
ment le plus profond de la patrie... Le peuple n'a pas 
besoin d'être excité, il faut seulement qu'il soit bien dé- 
fendu. C'est le dégrader que de croire qu'il est sensible à 
des marques extérieures. Elles ne pourraient que le détour-. 
ner de l'attention qu'il donne aux principes de liberté et » 



— 72 — 

aux actes des mandataires auxquels il a confié sa destinée. » 

C'est dans cette même séance qu'il donna l'accolade à 
Dumouriez, aux applaudissements de la société et des 
tribunes. 

A la suite de ces discussions, Robespierre avait donné sa 
démission d'accusateur public, pour se consacrer entière- 
ment, dit-il, • à plaider la cause de l'humanité et de la 
liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de 
l'univers et de la postérité. » Il fonda un journal, le Défen- 
seur de la constitution, dont le premier numéro parut 
dans le courant de mai 1792. 

« Le 10 août, dit M. Ernest Hamel, le peuple fit violemment 
ce qu'il eût voulu voir exécuter par la puissance législative. » 
Dans le douzième et dernier numéro de son journal, il le 
félicita de son heureuse initiative, et complimenta l'Assem- 
blée d'avoir enfin effacé, au bruit du canon qui détruisait 
la vieille monarchie, Tinjurieuse distinction établie par la 
précédente Assemblée entre les citoyens actifs et les ci- 
toyens non actifs. Quant aux vainqueurs, il les engageait 
à tirer de leur triomphe des résultats dignes d'une grande 
nation : « Vous ne serez heureux que quand vous aurez des 
lois; vous n'aurez des lois que quand la volonté générale 
sera entendue et respectée, et quand les délégués du peuple 
ne pourront plus la violer impunément en usurpant la 
souveraineté. » 

Nommé dans la soirée du 10, membre du nouveau conseil 
général de la Commune par sa section (celle de la place 
Vendôme), il alla, le 14 août, à la tête de cette section, prier 
l'Assemblée législative de décréter qu'à la place de la statue 
de Louis XIV, on érigerait sur la place Vendôme un monu- 
ment en l'honneur des citoyens morts en combattant pour 
la liberté; le lendemain, au nom de la Commune, il reparut 
devant l'Assemblée pour lui demander de prendre des me- 
sures afin que la punition des coupables soit prompte et 
certaine : « Le décret rendu est insuffisant et il n'y est parlé 



— 73 — 

qae des crimes commis dans la journée du 10 août... C'est 
trop restreindre la vengeance du peuple... Les plus coupa- 
bles des conspirateurs nWt point paru dans la journée du 
10... Ces hommes qui se sont couverts du masque du patrio- 
tisme pour tuer le patriotisme ; ces hommes qui affectaient 
le langage des lois pour renverser toutes les lois; et La- 
fayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait 
y être; ils échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne 
confondons plus les temps. Voyons les principes, voyons la 
nécessité publique, voyons les efforts que le peuple a faits 
.pour être libre. Il faut au peuple un gouvernement digne de 
lui... Nous vous prions de nous débarrasser des autorités 
constituées en qui nous n'avons point de confiance, d'effa- 
cer ce double degré de juridiction qui, en établissant des 
lenteurs, assure Timpunité; nous demandons que les cou- 
] ables soient jugés par des commissaires pris dans chaque 
section, souverainement et en dernier ressort. » Conformé- 
ment à cette demande, un tribunal extraordinaire fut insti- 
tué pour juger les conspirateurs, duquel Robespierre fut élu 
président, en même temps qu'il était appelé à faire partie 
du conseil de justice auprès du ministre de ce département. 
H donna immédiatement sa démission des fonctions de 
président du tribunal, eu disant qu'il ne pouvait être juge 
de ceux qu'il avait dénoncés, et qui a s'ils étaient les enne- 
mis de la patrie s'étaient aussi déclarés les siens.» D'ailleurs, 
l'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible 
avec celles de représentant de la Commune, et il était con- 
vaincu que c'était à ce dernier poste a qu'il devait actuelle- 
ment servir la patrie ^ » 

La Convention fut installée le 21 septembre. Dès les pre- 
mières séances (le 25 septembre), Rebecqui dénonce Robes- 
pierre comme le chef d'un parti qui aspire à la dictature ; 
Barbaroux l'appuie. Voici comment Robespierre lui-même 

1. LoUre iasérée duos le Moniteur du 28 auùl i7Ui. 



-74- 

résume, en substance, sa réponse à Rebecqui, dans le Ta- 
bleau des opéraiions de la Convention nationale publié à 
la suite des Lettres à ses commettants: « Je commence par 
' remercier nos accusateurs. La calomnie sert la chose publi- 
que lorsqu'elle se démasque par sa propre adresse. Vous 
n'attendez pas, sans doute, que je m'abaisse à me justifier 
d'une inculpation contradictoire et extravagante, dont ceux- 
mômes, qui ont consenti à en être l'organe, rougissent déjà, 
j'en suis sûr; car j'aime à leur croire quelque pudeur. La 
seule justification qui pourrait me convenir serait ma vie 
entière. Celui qui, non content de défendre les principes dQ 
l'égalité et les droits du peuple contre toutes les factions 
qui se sont succédé, a repoussé, loin de lui, tous les objets 
de l'ambition et les récompenses même du patriotisme par 
le double décret qui interdisait aux membres de FAssemblée 
constituante, et l'accès du ministère, et rentrée de la seconde 
législature; celui-là, dis-je, ne peut être réduit à se discul- 
per du reproche d'une ambition coupable autant qu'insen- 
sée. Je ne puis pas même appeler des calomniateurs, les 
hommes en délire qui ont présenté cette idée. Quand ces 
hommes pourraient concevoir quelque possibilité d'attacher 
les quatre-vingt-trois départements qui composent cet em- 
pire immense, au joug d'un simple citoyen sans trésors, 
sans armées, sans autorité, qui compte autant d'ennemis 
qu'il existe en France d'aristocrates et d'intrigans, connais- 
sent-ils quelque moyen de faire qu'un défenseur de la liberté 
voulût descendre jusqu'à la dictature, c'est-à-dire, jusqu'à 
la puissance absolue? Autant vaudrait dire que les destruc- 
teurs des rois pourraient consentir à se souiller, en s'as- 
seyant sur un trône. » Quelques voix se font entendre : 
*i Robespierre ne nous parle point de ta vie passée, contente- 
toi de nier le fait qu'on t'impute. » « Qu'ai-je fait autre 
chose que le nier? Je n'en avais pas besoin sans doute; car, 
pense-t-on que je me regarde ici comme accusé? Non, ce 
serait à moi d'accuser. Car, qu'est-ce autre chose que cette 



-75- 

prétendue dénoociation, si ce n'est le résultat grossier de 
la plus lâche de toutes les intrigues? Ce serait à moi de 
TOUS dévoiler la coalition criminelle qui, depuis longtemps, 
ne cesse de faire circuler Terreur et Timposture dans les 
quatre-vingt-trois départements^ par le canal des papiers 
périodiques dont elle dispose, et qui déjà, peut-être, avait 
armé un grand nombre d'entre vous de préventions sinis- 
tres, avant que vous fussiez arrivés sur ce théâtre de la 
révolution. G^est elle qui cherche à semer la division dans 
le sein de cette assemblée, en déclarant une guerre absurde 
aux membres qui la connaissent et qu'elle craint. G^est elle 
qui cherche à déchirer la république, en calomniant sans 
cesse le peuple de Paris et tous les mandataires qu'il a 
honorés de sa confiance; c'est elle, en un mot,' qui s'attache 
à vous faire regarder les bons citoyens comme une faction, 
pour empêcher que Ton aperçoive la seule faction véritable 
qui s'oppose encore à rétablissement de la liberté. Il me 
suffit, dans ce moment, de vous inviter à observer avec 
attention toutes ces démarches; ne jugez les hommes et les 
choses que par ce que vous aurez vu et entendu vous- 
mêmes; prévenez au moins, par une sage impartialité, les 
conséquences funestes d'un système d'intrigue et de calom- 
nie, qui semble nous présager les plus grands maux. Occu- 
pez-vous uniquement du bonheur d'un grand peuple et de 
Thumanité. Gombiende lois salutaires auraient pu enfanter 
ces séances perdues et déshonorées par des déclamations 
imbéciles contre la ville de Paris, c'est-à-dire à peu près 
contre la vingt-cinquième partie de la population qui com- 
pose le peuple français! Gommencez dès ce moment par 
décréter l'unité et l'indivisibilité de la république, comme 
on vous l'a déjà proposé. Décrétez même, si vous le juges 
convenable, la peine de mort contre ceux qui pourraient 
proposer la dictature; et parcourons ensuite d'un pas ra- 
pide, la carrière glorieuse où le peuple nous a appelés. » 
Barbaroux monta ensuite à la tribune pour prouver la 



— 76 — 

dénonciatiott faite contre Robespierre. Il raconte qu'avant 
le 10 août, lorsqu'il vint à Paris à la lête des Marseillais, on 
les invita à venir chez Robespierre; là, on leur dit qu'il 
fallait se rallier aux citoyens qui avaient acquis le plus de 
popularité : a Le citoyen Panis nous désigna nommément 
Robespierre comme Thomme vertueux qui devait être le 
dictateur de la France. Nous lui répondîmes que les Mar- 
seillais ne baisseraient jamais le front ni devant un roi, ni 
devant un dictateur. Voilà ce que je signerai, et ce que je 
défie Robespierre de démentir. » Ce fat Panis qui se chargea 
de démentir le récit de Barbaroux : « Je ne lui ai jamais dit 
un mot de dictature, ni de Robespierre. Je ne sais ce que je 
dois admirer le plus ou de la lâcheté, ou de Tinvraisem- 
blance, ou* de la fausseté de sa délation ! Quelles sont les 
preuves qu'il vous a données? quels sont ses témoins? 
{Moi! s'écria Rebecquii.) Vous êtes l'ami de Barbaroux et 
de plus dénonciateur, je vous récuse. «L'incident en resta 
là, Marat ayant pris la parole pour se disculper à son tour 
des accusations dont il avait aussi été l'objet. 

Séance du 29 octobre, — Le ministre de l'intérieur Ro- 
land lit un rapport sur la situation de Paris, dans lequel il 
signale l'état anarchique entretenu par les anticipations de 

(1) Rebecqoi avait oavert le feu contre Robespierre : il avait pris 
si à cœur cette lutte que le 9 avril il envoya sa démission de la Con- 
vention par la lettre suivante : 

« Il existe une loi qui condamne à la mort quiconque oserait 
porter atteinte à la liberté, en vous proposant un roi. Ëh bien! Ro- 
bespierre vous a proposé un cbef, un régulateur, et Robespierre n'a 
pas porté sa tête sur Téchafaud. Vous avez porté la peine de mort 
contre quiconque attenterait à la représentation nationale. Eh bien, 
)e 27 décembre 1792 et le 10 mars 1793, on a formé aux Jacobins le 
projet d'assassiner les représentants du peuple^ rt tous ces crimes 
£ont impunis. Gomme je ne puis, ni ne veux siéger plus longtemps 
dans une asstemblée qui n'a pas le courage de frapper les coupables, 
je donne ma démission. > La démission de Rébccqui fut acceptée, 
sans discussion. 



— 77 — 

la Commune sur les autorités constituées : « L'idée de la 
souveraineté du peuple, disait Roland, rappelée avec affec- 
tation par les hommes qui ont intérêt à persuader au peuple 
qu'il peut tout pour lui faire faire ce qu'ils veulent; cette 
idée, mal appliquée, détachée de la suite des principes dont 
elle fait partie, a familiarisé avec l'insurrection, et en a 
inspiré l'habitude comme si l'usage devait en être journa- 
lier; on a perdu de vue qu'elle est un devoir sacré contre 
l'oppression, mais une révolte condamnable dans l'état de 
liberté. » Roland termine son rapport en donnant lecture 
d'une lettre adressée au ministre de la justice, qui indique 
le dessein de renouveler contre certains membres de la 
Convention les massacres de septembre. Il était dit à ce su/et 
dans cette lettre : « Buzot, Vergniaud, Lasource, etc., voilà 
ceux que l'on nomme pour être de la cabale Roland; ils ne 
veulent entendre parler que de Robespierre. » On demande 
l'impression du rapport et son envoi aux départements. 
Robespierre s'y oppose en soutenant que ce rapport n'est 
qu'un roman diffamatoire contre la Commune de Paris. Les 
murmures couvrent sa voix; il s'élève contre le président 
qui ne veut lui conserver ni la parole, ni le silence. Il 
parvient à obtenir un peu de calme. Il porte à tous ses 
collègues le défi de l'accuser en face, en articulant des faits 
positifs contre lui. — A ces mots, Louvet s'écrie : « Je de- 
mande la parole pour accuser Robespierre.»— Et nous aussi, 
s'écrièrent Barbaroux et Rebecqui. —Voici comment Ro- 
bespierre rend compte lui-môme de cet incident : « Robes- 
pierre s'écrie qu'il est temps d'arrêter enfin un système de 
calomnie dont le ministre Roland est un des principaux 
artisans, et dont le but est de favoriser les projets d'une 
coalition qui cherche à démembrer la république. La coali- 
tion déploie toutes ses forces pour étouffer sa voix. Il somme 
tous les complices de la diffamation de monter à la tribune 
pour articuler des faits précis. Louvet se présente et tire de 
sa poche un discours volumineux; il parle deux heures 



-78- 

contre les Jacobins, contre la Commune, contre toutes les 
autorités constituées de Paris, contre la députation de ce 
département, et surtout contre Robespierre qu'il accuse 
formellement d'avoir aspiré à la dictature. Robespierre 
demande qu'il lui soit fixé un jour pour répondre. L'Assem- 
blée ajourne la discussion au lundi suivant... Ai résulte du 
Moniteur que c'est lui-même qui, après avoir demandé la 
parole, redoutant sans doute la disposition où se trouvait 
l'Assemblée, réclama un ajournement à huitaine. 

Robespierre répondit à Louvet dans la séance du 5 no- 
vembre. Les accusations dirigées contre lui étaient vagues: 
il lui fut facile de les repousser. On l'accuse d'avoir conspiré 
pour parvenir au pouvoir suprême. Jfiais n'avait-il pas le 
premier, avant le 10 août, appelé la Convention comme le 
seul remède des maux de la patrie. Cette accusation d'ail- 
leurs est invraisemblable. Où étaient ses trésors? où étaient 
ses armées? où était la force qui l'eût rendu capable d'exé- 
cuter un pareil projet? On lui reproche ses rapports avec 
Marat ; mais ils n'ont eu ensemble qu'une unique entrevue, 
au mois de janvier 1792, et ils furent si loin de s'entendre, 
que Marat écrivit en toutes lettres dans son journal, « qu'il 
l'avait quitté, parfaitement convaincu qu'il n'avait ni les 
vueSf ni V audace d'un homme d*Ètat ^ » On lui reproche 
d'avoir exercé aux Jacobins un despotisme d'opinion qui ne 
pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la 
dictature. Mais qu'est-ce que le despotisme de l'opinion, à 
moins que ce ne soit l'empire naturel des principes! Or cet 
empire n'est point personnel à tel homme qui les énonce ; 
il appartient à Ja raison universelle et à tous les hommes 

(i) Voici en qaels termes Marat s'exprimait à ce sujet : « Cette en- 
trerae me confirma dans l'opinion que j'avais toujours eue de lui» 
qu'il réunissait aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité d'un vé- 
ritable homme de bien et le zèle d'un vrai patriote, mais qu'il man- 
(|uait également et des vues et de l'audace d'un homme d'Ëtat. » 



— 79 — 

qui veulent écouter sa voix. Ça a été la force de la société 
des Jacobins d'avoir dénoncé les ennemis de la patrie, abatlu 
le despotisme. Et s'il était vrai quMI eût en effet obtenu aux 
Jacobins cette influence qu'on lui suppose gratuitement, 
que pourrait-on en induire contre lui? Élevant le débat à la 
véritable bauteur où il eût dû rester, il justifie le conseil, 
général révolutionnaire de la Commune de Paris, aux actes 
duquel il était fier de s'être associé. « Citoyens, voulez-vous 
une révolution sans révolution? quel est cet esprit de per- 
sécution qui est venu réviser pour ainsi dire celle qui a 
brisé nos fers? Mais comment peut-on soumettre à un juge- 
ment certain les effets que peuvent entraîner ces grandes 
commotions? Qui peut après coup marquer le point précis 
où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire? 
A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du 
despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut 
se lever par un mouvement simultané, et que la tyrannie 
ne peut être frappée que par la portion des citoyens qui 
est plus près d'elle, comment ceux-ci oseront-ils l'attaquer, 
si après la victoire les délégués, venant des parties éloignées 
de l'État, peuvent les rendre responsables de la durée ou 
de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la 
patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procura- 
tion tacite pour la société tout entière. Les Français, arpis 
de la liberté, réunis à Paris, au mois d'août dernier, ont 
agi à ce titre au nom de tous les départements; il faut les 
approuver ou les désavouer tout à fait. Leur faire un crime 
de quelques désordres apparents ou réels, inséparables 
d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévoue- 
ment. Us auraient droit de dire à leur juges : si vous 
désavouez les moyens que nous avons employés pour vain- 
cre, laissez-nous les fruits de la victoire. Reprenez votre 
constitution et toutes vos lois anciennes : mais restituez- 
nous le prix de nos sacrifices et de nos combats. Rendez- 
nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont 



— RO — 

morts pour la cause rommuoe. CitoyeDs, le peuple qui 
TOUS a euYoyés a tout ratifié. Votre préseuce ici en est la 
pieuTe; il oe tous a pas chargés de porter rœil séxùre de 
fioquisition sur les faits qui tiennent à l'insurrection, mais 
de cimenter par des lois justes la liberté qu'elle lui a 
rendue. L'uniTers, la postérité ne Terra dans ces événe- 
ments que leur cause sacrée et leur sublime résultat; tous 
doTex les Toir comme elle. Vous devex les juger, non en 
juges de paix, mais en hommes d'Éiat et en l^i^laleurs du 
monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces principes 
étemels, parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile 
quelques actions répréhensibles. Kon» nous n'avons point 
failli, j'en jure par le trône renversé, et par la république 
qui s'élève. » 

On lui reproche d'avoir eu part aux massacres de septem- 
bre : • Ceux qui ont dit qu'il avait eu la moindre part à ces 
événements sont des hommes ou excessivement modestes 
ou excessivement pervere. Quant à Thomme qui, comptaut 
sur le succès de la difTamatiou dont il avait d'avance arrangé 
tout le plan, a cru pouvoir imprimer impunément que je 
les avais dirigés, je me contenterais de l'abandouner au 
remords, si le remords ne supposait une âme. Je dirai pour 
ceux que l'imposture a pu égarer, qu'avant l'époque où ces 
événements sont arrivés, j'avais omis de fréquenter le con- 
seil général de la Commune; l'Assemblée électorale dont 
j'étais membre avait commencé ses séances; je n'ai appris 
ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public, 
et plus tard que la plus grande partie des citoyens, car j'étais 
habituellement chez moi ou dans les lieux où mes fondions 
publiques m'appelaient. » Mais ces événements aussi, tout 
déplorables qu'ils puissent paraître, il faut les envisager 
d'un point de vue plus élevé : « On assure qu'un innocept 
a péri, on s'est plu à en exagérer le nombre; mais un seul 
c'est beaucoup trop, sans doute; citoyens, pleurez cette 
méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps ; c'était 



— 81 — 

un bon citoyen; c'était donc Tun de nos îimis. Pleuroz 
même les victimes coupables réservées à la vengeance des 
lois, qui ont tombé sous le glaive de la justice populaire; 
mais que votre douleur ait un terme comme toutes les 
choses humaines. Gardons quelques larmes pour des cala- 
mités plus touchantes. Pleurez cent mille patriotes immolés 
par la tyrannie; pleurez nos citoyens expirants sous leurs 
toits embrasés; et les fils des citoyens massacrés au berceau 
ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des 
frères, des enfants, des épouses à venger*^ La famille des 
législateurs français, c'est la patrie, c'est le genre humain 
tout entier, moins les tyrans et leurs complices. Pleurez 
donc, pleurez l'humanité abattue sous leur joug odieux- 
Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles 
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et 
préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez 
rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, 
par des lois justes, la source des crimes et des malheurs de 
vos semblables. La sensibilité qui gémit presque exclusi- 
vement pour les ennemis de la liberté mVst suspecte. Cessez 
d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je 
croirai que vous voulez remettre Rome dars les fers. En 
voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Mont- 
morin, de la consternation des mauvais citoyens, et ces 
déclamations furieuses contre des hommes connus sous des 
rapports tout à fait opposés, n'avez-vous pas cru lire un 
manifeste de Brunswick ou de Condé? Calomniateurs éter- 
nels, voulez-vous donc venger le despotisme ? voulez-vous 
flétrir le berceau de la république? voulez-vous déshonorer 
aux. yeux de l'Europe la révolution qui Ta enfuntée, et 
fournir des armes à tous les ennemis de la liberté? Amour 
de l'humanité, vraiment admirable, qui tend à cimenter la 
misère et la servitude des peuples, et qui cache le désir 
barbare de se baigner dans le sang des patriotes ! » D'accusé, 
Robespierre se fait accusateur à son tour. Il termine en ces 



— 82 - 

termes : « Vous saurez un jour quel prix vous devez atta« 
cher à la modération de reonemi que vous vouliez perdre. 
Et croyez- vous que si je voulais m'abaisser à de pareilles 
plaintes» il me serait difficile de vous présenter des dénon- 
ciations un peu plus précises et mieux appuyées? je les ai 
dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein pro* 
fondement conçu de commettre un grand crime à certaines 
velléités, à certaines menaces de mes ennemis, dont j'aurais 
pu faire beaucoup de bruit. D'ailleurs, je n^ai jamais cru au 
courage des méchants. Mais réfléchissez sur vous-même; et 
voyez avec quelle maladresse vous vous embarrassez vous* 

mémes dans vos propres pièges Vous vous tourmentez 

depuis longtemps pour arracher à Taf^semblée une loi contre 
les provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; qu'elle 
est la première victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas 
vous qui avez dit calomnieusement, ridiculement, que 
j'aspirais à la tyrannie? N'avez-vous pas juré par Brutus, 
d'assassiner les tyrans? Vous voilà donc convaincu par 
votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les citoyens à 
m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu de cette tribune 
même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et 
ces promenades de gens armés, qui bravent au milieu de 
nous l'autorité des lois et des magistrats! Et ces cris qui 
demandent les têtes de quelques représentants du peuple, 
qui mêlent à des imprécations contre moi, vos louanges et 
Tapologie de Louis XYl! Qui les a appelés! qui les égare! 
qui les excite! Et vous parlez de lois, de vertu^ d'agita- 
teurs Mais sortons de ce cercle d'infamies que vous nous 

avez fait parcourir, et arrivons à la conclusion de votre 
libelle. Indépendamment de ce décret sur la force armée, 
que vous cherchez à extorquer par tant de moyens, indé- 
pendamment de cette loi tyrannique contre la liberté indi- 
viduelle et contre celle de la presse, que vous déguisez 
sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, 
vous demandez pour le ministre une espèce de dictature 



- 83 — 

militaire, vous demandez une loi de proscription contre les 
citoyens qui vous déplaisent, sous le nom d'ostracisme. 
Ainsi vous ne rougissez plus d'avouer ouvertement le motif 
honteux de tant dMmpostures et de machinations; ainsi 
vous ne parlez de dictature que pour PeKercer vous-mêmes 
sans aucun frein ; ainsi vous ne parlez que de proscrip- 
tions et de tyrannie, que pour proscrire et tyranniser; 
ainsi vous avez pensé que, pour faire de la Convention 
nationale l'aveugle instrument de vos coupables desseins, 
il vous suflBrait de prononcer devant elle un roman bien 
astucieux, et de lui proposer de décréter sans désemparer, 
la perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me 
reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s'accusent eux- 
mêmes?... Ensevelissons, s'il est possible, ces méprisables 
manœuvres dans un éternel oubli. Puissions-nous dérober 
aux regards de la postérité ces jours peu glorieux de notre 
histoire, où les représentants du peuple, égarés par de lâches 
intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles 
ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclu* 
sions qui me soient personnelles; j'ai renoncé au facile 
avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires 
par des dénonciations plus redoutables. J'ai voulu suppri- 
mer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la 
juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre 
mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le 
retour de la paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, 
parcourez d'un pas ferme et rapide votre superbe carrière. 
Et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation 
môme, concourir avec vous à la gloire et au bonheur de 
notre commune patrie! » 

Louvet voulut répliquer, mais il ne put obtenir la parole. 
Barbaroux se présenta à son tour pour dénoncer Robes- 
pierre, ail signera sa déclaration, il la gravera sur le mar- 
bre,» dit-il. On refuse également de l'entendre. Il descend à 
la barre pour soutenir son accusation en qualité de pôti- 



- 8i - 

tionnaire et réclame la faculté que Ton accorde à tout sim- 
ple ciloyen. Un grand tumulte s'élève dans l'Assemblée. Une 
voix s'élève dans le bruit : « Si Robespierre était pur, il 
demanderait la parole pour ses adversaires! » Barère pro- 
pose de décréter Tordre du jour, motivé ainsi qu'il suit : 
tt Considérant que la Convention nationale ne doit s'occuper 
que des intérêts de la république, etc. )) u Je ne veux pas 
de votre ordre du jour, s'écria Robespierre, si vous mettez 
un préambule qui me soit injurieux! » La Convcnliori 
adopte l'ordre du jour pur et simple, après avoir voté l'im- 
pression du discours de Robespierre; et le soir, les Jaco- 
bins célébrèrent le triomphe de Robespierre. Robespierre 
dit dans ses Le«re5 à ses comme^ran^^, en rapportant les 
incidents de cette séance de la Convention que « sa juslif!^ 
cation fut éclatante et le triomphe de la vérité complet. » 

L'instruction du procès du roi devant la Convention fut 
commencée dans la séance du 7 novembre, par un rapport 
de Mailhe présenté au nom du comité de législation. Des 
débats qui se prolongèrent pendant plusieurs séances, s'en- 
gagèrent d'abord sur cette question : le roi peut-il être 
Jugé? Ce fut dans la séance du 30 novembre, à l'occasion 
d'une discussion sur les moyens de rétablir la tranquillité 
publique, que Robespierre opina pour la première fois dans 
le procès : a Je demande qu'au sein de cette Assemblée 
reviennent pour jamais l'impartialité et la concorde; je 
demande de proposer un moyen sûr de confondre les com- 
plots de tous les ennemis de la Convention nationale, c'est- 
à-dire de tous les partisans du royalisme et de l'aristocra- 
tie!... Ce moyen, le voici. Je demande que demain le tyran 
des français, le chef, le point de ralliement de tous les 
conspirateurs, soit condamné à la peine de ses forfaits. Je 
demande à prouver en dix minutes que tant que la Con- 
vention différera la décision de ce procès, elle réveillera 
toutes les factions; elle ranimera toutes les espérances des 
amis de la royauté. Après demain vous concilierez les droits 



— «:; — 

do la propriéti'î avrc la viu ik\s liommos, vous prononreniz 
sur les subsistances ; le jour suivant vous poserez les bases 
de toute coostitution libre. Alors tous les ennemis de la 
liberté tomberont à vos pieds I Mais étouffons les petites 
passions, car c'est là que nous donnons le signal de la dis- 
corde. » 

Séance du 2 décembre. — Discours sur les subsistances. 
Robespierre repousse la théorie de la liberté absolue dont 
les auteurs, dissertant plus sur le commerce des grains que 
sur la subsistance du peuple, n'ont mis aucune différence 
entre le commerce du blé et celui de Tindigo. Si les denrées 
qui ne tiennent point aux besoins de la vie peuvent être 
abandonnées aux spéculations les plus illimitées du com- 
merçant, la vie des hommes ne peut être soumise aux 
mômes chances. Nul homme n'a le droit d'entasser des 
monceaux de blé à côté de son semblable qui meurt de 
faim : « Quel est le premier objet de la société? C'est de 
maintenir les droits imprescriptibles de Phomme. Quel est 
le premier de ces droits? celui d'exister. La première loi 
sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la 
société les moyens d'exister; toutes les autres sont subor- 
données à celle-là; la propriété n'a été instituée ou garantie 
que pour la cimenter; c'est pour vivre d'abord que l'on a 
des propriétés. Il n'est pas vrai que la propriété puisse 
jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. 
Les aliments nécessaires à l'homme sont aussi sacrés que la 
vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la con- 
server est une propriété commune à la société entière. U 
n'y a que l'excédant qui soit une propriété individuelle et 
qui soit abandonné à l'industrie des commerçants. Toute 
spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de 
mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage 
et un fratricide. D'après ce principe, quel est le problème à 
résoudre -en matière de législation sur les subsistances? le 
voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance 



- 80 — 

de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur 
existence; aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix 
de leur industrie, et livrer le superflu à la liberté du com- 
merce. Je défie le plus scrupuleux défenseur de la propriété 
de contester ces principes, à moins de déclarer ouverte- 
ment qu'il entend par ce mot le droit de dépouiller et 
d'assassiner ses semblables. Gomment donc a-t-on pu pré- 
tendre que toute espèce de gêne, ou plutôt que toute règle 
sur la vente du blé était une atteinte à la propriété, et 
déguiser ce système barbare sous le nom spécieux de la 
liberté du commerce. » Il demande donc que des précau- 
tions soient prises contre le monopole : « J*ai déjà prouvé 
que ces mesures et les principes sur lesquels elles sont 
fondées sont nécessaires au peuple. Je vais prouver qu'elles 
sont utiles aux riches et à tous les propriétaires. Je ne leur 
ôte aucun profit honnête, aucune propriété légitime; je ne 
détruis point le commerce, mais le brigandage du mono- 
pole; Je ne les condamne qu'à la peine délaisser vivre leurs 
semblables. Or, rien sans doute ne peut leur être plus 
avantageux; le plus grand service que le légistateur puisse 
rendre aux hommes, c'est de les forcer à être honnêtes 
gens. Le plus grand intérêt de L'homme n'est pas d'amasser 
des trésors, et la plus douce propriété n'est point de dévorer 
la subsistance de cent familles infortunées. Le plaisir de 
soulager ses semblables, et la gloire de servir sa patrie, 
valent bien ce déplorable avantage. A quoi peut servir aux 
spéculateurs les plus avides la liberté indéfinie de leur 
odieux trafic? à être ou opprimés, ou oppresseurs. Cette 
dernière destinée, surtout, est affreuse. Riches égoïstes, 
sachez prévoir et prévenir d'avance les résultats terribles 
de la lutte de l'orgueil et des passions lâches contre la 
justice et contre l'humanité. Que l'exemple des nobles et 
des rois vous instruise. Apprenez à goûter les charmes dç 
l'égalité et les délices de la vertu; ou du moins contentez- 
vous des avantages que la fortune vous donne, et laissez 



— 87 — 

au peuple du pain, du travail et des mœurs. C'est en vain 
que les ennemis de la liberté s'agitent pour déchirer le sein 
de leur patrie : ils n'arrêteront pas plus le cours de la 
raison humaine, que celui du soleil; la lâcheté ne triom- 
phera point du courage ; c'est au génie de l'intrigue à fuir 
devant le génie de la liberté. Et vous, législateurs, souve- 
nez-vous que vous n'êtes point les représentants d'une 
caste privilégiée, mais ceux du peuple français, n'oubliez 
pas que la source de l'ordre, c'est la justice, que le plus 
sur garant de la tranquillité publique, c'est le bonheur des 
citoyens, et que les longues convulsions qui déchirent les 
États ne sont que le combat des préjugés contre les prin- 
cipes, de Tégoïsme contre l'intérêt général; de l'orgueil et 
des passions des hommes puissants contre les droits et 
contre les besoins des faibles. » 

Séance du 3 décembre. — La discussion sur le procès du 
roi est rouverte. Il n'y a plus de doute sur ce point ; que 
le roi peut être jugé et qu'il doit l'être par la Convention. 
Il s'agit d'examiner quelles seront les formes du procès. 
Robespierre monte à la tribune pour développer son opi- 
nion sur le parti à prendre à l'égard de Louis XYI. 

Séance du 4 décembre, — Philippeaux demande que la 
Conveotion se déclare en permanence jusqu'à ce qu'elle ait 
statué sur le sort de Louis XVI. Pétion s'y oppose, mais il 
demande que chaque jour on s'occupe du procès du roi 
depuis midi jusqu'à six heures. Robespierre demande la 
parole. H ne l'obtient qu'à grand' peine, et il commence son 
discours par dénoncer, aux applaudissements des tribunes, 
la violation qui a été fuite plusieurs fois en sa personne du 
droit de représentant, par des manœuvres multipliées pour 
étouffer sa voix. Il dénonce l'intention où Ton parait être 
de mettre le trouble dans l'Assemblée, en faisant opprimer 
une partie par l'autre. Puis, arrivant au sujet de la discus- 
sion, il dit que la mesure que l'on doit prendre, c'est de 
juger Louis XVI sur-le-champ, sans désemparer. Il ne s'agit 



^ HH ^ 

pas do faire un prorc^s (Vaprùs IfS rèj^lcs ordinaires. Il faut, 
(( d'après les principes, condamner Louis XYl sur-le-champ 
t mort en vertu d'une insurrection. » 

Séance du 28 décembre. — Discours de Robespierre contre 
rappel au peuple. Il insiste de nouveau sur la nécessité de 
prendre une décision sans délai. Il déclare qu'il partage 
avec le plus faible toutes les affections particulières qui 
peuvent s'intéresser au sort de Taccusé : « Inexorable quand 
il s'agit de calculer, d'une manière abstraite, le degré de 
sévérité que la justice des lois doit déployer contre les 
ennemis de l'humanité, j'ai senti chanceler dans mon cœur 
la vertu républicaine en présence du coupable humilié 
devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et 
l'amour de l'humanité ont une source commune dans le 
cœur de l'homme juste qui aime son pays. Mais, citoyens, 
la dernière preuve de dévouement que les représentants 
du peuple doivent à la patrie, c'est d'immoler ces premiers 
mouvements de la sensibilité naturelle au salut d'un grand 
peuple et de de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibi- 
lité qui sacrifie l'innocence au crime, est une sensibilité 
cruelle; la clémence qui compose avec la tyrannie, est 
barbare. Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public 
que je vous rappelle. Quel est le motif qui vous force à 
vous occuper de Louis? ce n'est pas le désir d'une ven- 
geance indigne de la nation; c'est la nécessité de cimenter 
la liberté et la tranquillité publique par la punition du 
tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui 
compromet la tranquillité publique contrarie donc directe- 
ment votre but ; il vaudrait mieux que vous eussiez absolu- 
ment oublié le soin de le punir que de faire de son procès 
une source de troubles et un commencement de guerre 
civile. Pour retarder votre jugement, on vous a parlé de 
l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'hon- 
neur des nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger 
l'humanité avilie! La gloire de la Convention nationale 



— 89 — 

consiste à déployer un jj^rand caraclôre, et à immoler les 
préjugés serviles aux principes salutaires de la raison et de 
la philosophie; elle consiste à sauver la pairie et à cimenter 
la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois 
sa dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette éner- 
gie des maximes républicaines, pour nous égarer dans un 
dédale de chicanes inutiles et ridicules, et que nos orateurs, 
à cette tribune, font faire à la nation un nouveau cours de 
monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera 
selon le degré de vigueur que vous montrerez dans celte 
occasion; et cette vigueur sera la mesure aussi de l'audace 
ou de la souplesse des despotes étrangers avec vous: elle 
sera le gage de notre servitude ou de notre liberté, de 
notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la victoire 
décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de 
l'humanité ; et c'est la hauteur de votre caractère qui déci- 
dera la victoire. » « Oui, je le déclare hautement, poursuit 
Robespierre, je ne vois plus désormais dans le procès du tyran 
qu'un moyen de vous raraenerau despotisme par l'anarchie! 
C'est pour cela qu'on veut changer toutes les assemblées de 
canton, toutes les sections des villes en. autant de lices 
orageuses, où l'on combattra pour ou contre la personne de 
Louis, pour ou contre la royauté; ce projet ne tend qu'à 
détruire la Convention elle-même : on remettra en question, 
jusqu'à la proclamation de la république dont la cause se 
lie naturellement aux questions qui concernent le roi dé- 
trôné. C'est le moyen de provoquer la guerre civile.... C'est 
se jouer de la majesté du peuple souverain que de lui ren- 
voyer une affaire qu'il vous a chargés déterminer prompte- 
ment. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de 
douter de son amour pour la liberté? » Puis Robespierre 
dénonce de nouveau qu'il existe un projet d'avilir la Con- 
vention et de la dissoudre : « Déjà, dit-il, pour éterniser 
la dscorde et se rendre maître des délibérations, on a ima- 
giné de distinguer l'Assemblée en majorité et minorité; 



— 90 — 

nouveau moyen d'outrager et de réduire au silence ceux 
qu'on désigne sous cette dernière dénomination. Je ne con- 
nais point ici ni minorité, ni majorité. La majorité est 
celle des bons citoyens; la majorité n'est point permanente, 
parce qu'elle n'appartient à aucun parti; elle se renouvelle 
à chaque délibération libre, parce qu'elle appartient à la 
cause publique et à l'éternelle raison; et quand l'Assemblée 
reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la mi- 
norité <!evient alors la majorité. La volonté générale ne se 
forme point dans les conciliabules ténébreux, ni autour 
des tables- ministérielles. La minorité a partout un droit 
éternel, c'est celui de faire entendre la voix de la vérité ou 
de ce qu'elle regarde comme tel. La vertu fut toujours en 
minorité sur la terre. Sans cela, la terre serait-elle peuplée 
de tyrans et d'esclaves? Hampden et Sidney étaient de la 
minorité, car ils expirèrent sur un échafaud : les Gritias, 
les Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité; 
mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë; 
Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles. Je 
connais ici beaucoup d'hommes qui serviront, s'il le faut, 
la liberté à la mode de Sidney et d'Hampden ; et n'y en 
eût-il que cinquante, cette seule pensée doit faire frémir 
tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la majorité. 
Bn attendant cette époque, je demande au moins la priorité 
pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que 
cette délibération prenne enfin un caractère plus digne de 
nous et de la cause que nous défendons. Bannissons du 
moins tous ces déplorables incidents qui la déshonorent; 
ne mettons pas à nous persécuter plus de temps qu'il n'en 
faut pour juger Louis. » Robespierre termine son discours 
en demandant que la Convention déclare Louis coupable et 
digne de mort. 



— 91 — 



Année 1793. 

Séance du ^janvier *. — L'ordre du jour appelle la dis- 
cussion sur la proposition de supprimer la permanence des 
sections de Paris. Barère, président, ayant mis aux voix si 
le ministre de l'intérieur serait entendu avant Robespierre, 
celui-ci s'écrie : « La liberté des opinions n'existe-t-elle 
donc que pour les calomniateurs et les ministres factieux ? » 
Une partie entière de l'Assemblée se soulève contre l'ora- 
teur, et demande qu'il soit censuré. — On réclame d'un au- 
tre côté avec chaleur que Robespierre soit entendu. — Cet 
état d'agitation dure pendant plusieurs instants. « J*ai le 
droit de parler... Sans doute, je n'ai point comme tant d'au- 
tres un cœur vénal... (Violents murmures). Les cris des in- 
trigants ne m'imposeront pas... (Le trouble s'accroît). »— Les 
apostrophes les plus vives sont échangées entre les divers 

(!) Dans cette séance du 6 janvier fut lue à l'Assemblée un adresse 
du conseil général du département du Finistère demandant l'expul- 
sion de Robespierre. 

« Représentants, nous voulons la république une et indivisible ; 
nous voulons la liberté et l'égalité et le bonheur du peuple... Nous 
voulons Tordre et la paix : nous voulons une représentation nationale 
permanente; mais nous la voulons pure, nous la voulons libre, puis- 
sante, respectée, grande comme la nation dont elle est l'interprôte 
capable surtout de s'élever au-dessus de tous les despotismes, et do 
faire taire les clameurs insolentes et séditieuses de ce ramas de fac- 
tieux stipendiés par un parti secret, et peut-ôtre par des despotes 
étrangers, pour troubler l'ordre de vos séances. Ce n'est pas assez, 
représentants, de contenir et de réprimer ces vils mercenaires, vos 
plus grands ennemis sont dans votre sein. Les Marat, les Robes- 
pierre, les Danton, les Chabot, les Bazire, les Merlin et leurs com- 
plices, voilà les ancarcliistes, voilà les vrais contre-révolutionnai- 
res... » — Â peu de temps de là, la société populaire d'Amiens en- 
voya à la Convention une adresse conçue dans le m^me seps. 



— 92 — 

côtés de TAssemblée. Los tribunes se lèvent, et mêlent leurs 
clameurs à celles de TAssemblée. Le président se couvre. 
La parole est enfin assurée à Robespierre, qui réclame la 
permanence des sections. « Dans ce moment-ci, dit-il, les 
sections, le peuple entier qui ne peut point appartenir à une 
faction, quelque puissante qu^elle soit, peut seule garantir 
la tranquillité publique, et assurer le triomphe définitif de 
la Révolution. » 

Séance du i^ janvier. — Vote motivé de Robespierre dans 
l'appel nominal sur la peine à infliger à Louis XYl. 

Séance du ]7 janvier. — Il s'oppose à ce que Fon entende 
les défenseurs : « Les principes mômes qui ont dicté votre 
jugement, vous défendent d'entendre les défenseurs de 
Louis; vous ouvririez la porte à la réclamation d'une nou- 
velle procédure, vous ne devez permettre d'élever aucune 
question nouvelle. » Les défenseurs sont néanmoins enten- 
dus, et ils lisent une déclaration du roi qui déclare interje- 
ter appel à la nation elle-même du jugement de ses repré- 
sentants. Robespierre demande alors que la Convention 
déclare « que le prétendu appel qui vient de lui être signi- 
fié doit être rejeté comme contraire aux principes de l'au- 
torité publique, aux droits de la nation, à l'autorité des re- 
présentants, et que Ton interdise à qui que ce soit d'y 
donner aucune suite, à peine d'être poursuivi comme per- 
turbateur du repos pubfic. » 

Séance du 18 janvier. — Il repousse pareillement tout 
sursis. 

Séance du 21 janvier — Le jour même où Louis XVI fut 
exécuté, un ancien garde du corps, pour venger la royauté, 
frappa à mort Michel Lepellelier, un des membres de la Con- 
vention dont les opinions républicaines étaient le plus ca- 
ractérisées. Robespierre, à la Convention, appuie la motion 
de Barrère d'accorder à Lepelletier les honneurs du Pan- 
théon. Mais il repousse la proposition de Barère qui vou- 
lait que Ton punit de mort quiconque aurait caché Tassas- 



— 93 — 

siQ P&rid ou favorisé sa fuite : « J'attaque le fonds même de 
la propos! tioD : elle est contraire à tous les principes. Quoi ! 
au moment où vous allez effacer de votre Gode pénal la 
peine de mort, vous la décréteriez pour un cas particulier ! 
Les principes d'éternelle justice s'y opposent. Pourquoi 
d'ailleurs sortir de la loi pour venger un représentant du 
peuple? Vous ne le feriez pas pour un simple citoyen ; et ce- 
pendant l'assassinat d^un citoyen est égal, aux yeux de la 
loi, à l'assassinat d'un fonctionnaire public. » 

Séance du 25 février. — Robespierre se plaint de l'insuffi- 
sance de la loi sur les émigrés. 11 est nécessaire, dit-il, de 
revoir cette loi^ d'en retrancher toutes les exceptions. De 
plus, il faut y ajouter des mesures pénales contre les di- 
rectoires qui conniveraient avec les émigrés, avec les 
prêtres. 

Séance du 5 mars. — Discussion sur la loi des émigrés. 
Robespierre s'oppose à l'exception que Fon proposait pour 
les enfants au-dessous de seize ans : « Il est étonnant, dil-il, 
que lorsque les patriotes se sont indignés de ce que la loi 
n'était pas assez sévère, on la recommence pour faire des 
exceptions de cette espèce. Je partage aussi ce sentiment 
d'humanité qui vous anime. Mais rappeler les fils des émi- 
grés, c'est rappeler les héritiers de leurs crimes, qui ne ces- 
seront de déchirer la patrie jusqu'à ce qu'ils aient vengé 
leurs pères. Rappeler les fils des émigrés, c'est inoculer 
dans les veines de la République naissante le poison de 
l'incivisme. » 

Séance du 8 mars, — 11 dit que les échecs subis en Bel- 
gique ne doivent pas décourager la République : a Pour un 
peuple libre et naissant à la liberté, le moment d'un échec 
est celui qui présage un triomphe éclatant, et les avantages 
passagers des satellites du despotisme sont les avant-cou- 
reurs de la destruction des tyrans... Nous avons éprouvé un 
échec malheureux. Mais à peine est-il capable de retarder 
d'un instant la prospérité publique qui croîtra avec noâ 



victoires, la liberté et Tégalité que nous porterons aux peu- 
ples étrangers... La Convention nationale peut hâter cette 
heureuse révolution. Il lui suffit de dégager le peuple des 
entraves dont il est environné, de s'élever elle-même à la 
hauteur du caractère divin dont elle est revêtue ; car c'est 
bien une mission divine que celle de créer la liberté, de di- 
riger son impulsion toute puissante vers la chute de la ty- 
rannie et la prospérité des peuples. Il lui suffira de tenir 
sans cesse le glaive de la loi levé sur la tête des conspira- 
teurs puissants, des généraux perfides, de fouler aux pieds 
tout esprit de parti et d'intrigue, et de ne prendre pour 
guide que les grands principes de la liberté et du bien pu- 
blic, de balayer tous les traîtres, de tendre des mains pro- 
tectrices aux amis de la liberté, au peuple qui a fait la ré- 
volution, et dont la prospérité ne peut être assise que sur 
les bases de l'égalité. » 

Séance du 4 mars. — Il appuie l'abolition de la contrainte 
par corps, réclamée par Danton. 

Séance du iO mars. —A propos des nouvelles des ar- 
mées, Robespierre insiste sur la nécessité d'instituer un 
pouvoir plus unitaire et plus actif que celui du conseil exé- 
cutif : « On croit avoir tout fait en ordonnant qu'il serait 
fait un recrutement dans toutes les parties de la Républi- 
que; et moi je pense qu'il faut encore un régulateur fidèle 
et uniforme de tous les mouvements de la révolution... Il 
nous faut un gouvernement dont toutes les parties soient 
rapprochées. Il existe entre la Convention et le conseil exé- 
cutif une barrière qu'il faut rompre, parce qu'elle empêche 
cette unité d'action qui fait la force du gouvernement... J'ai 
été amené à développer ces idées, dit-il eu terminant, par 
cette conviction intime que tout le mal vient de ce que nous 
n'avons pas un gouvernement assez actif. Je conclus à ce 
que beaucoup de réformes soient faites dans cette partie, 
parce que c'est la plus grande mesure de salut public que 

•'ous puissiez prendre, et que sans elle vous irez toujours 



- 95 - 

âç révolution en réYolutioP) et vous conduirez enila la Ré- 
publique à sa perte. • 

Séance du 14 mars. — Discours de Robespierre sur Tor- 
ganisatîou du tribunal révolutionnaire : « Il est important 
de bien déHnir ce que vous entendez par conspirateurs : 
autrement les meilleurs citoyens risqueraient d'être victi- 
mes d^un tribunal institué pour les protéger contre les en- 
treprises des contre-révolutionnaires. » Tburiot demande 
que Robespierre présente son article comme il le conçoit. 
— Le voici : « La loi défend, sous peine de mort, tout at- 
tentat contre la sûreté géiiérale de TËtat, la liberté, l'éga- 
lité, l'unité et Pindivisibilité de la République. » Puisque 
vous avez déclaré révolutionnairement que quiconque pro- 
voquerait le rétablissement de la royauté sera puni de mort, 
je veux que le décret le mentionne. 11 faut que tous les 
écrits... (Il s'élève des murmures dans une partie de la salle.) 
11 est étrange qu'on murmure, lorsque je propose de répri- 
mer un système d'écrits publics dirigés contre la liberté, 
qui attaquent les principes de la souveraineté et de l'éga- 
lité... Je veux enfin que ce tribunal punisse les administra- 
teurs qui> au mépris des lois et de l'unité de la République, 
ont levé une force armée de leur pure autorité privée. » 
Le 20 mars Robespierre est nommé membre du comité de 
salut public. 

Séance du 27 mars. — Robespierre propose que, pour 
ranimer l'énergie républicaine et confondre les projets de 
tous les despotes, deux décrets soient rendus : lo pour 
expulser du territoire français et des contrées occupées par 
les armées françaises, tous les membres de la famille Gapet; 
2«pour traduire au tribnal extraordinaire et juger incessam- 
ment Marie-Antionette d'Autricbe, comme prévenue d'être 
complice des attentats commis contre la liberté et contre la 
sûreté de la nation ^ 

1. Robespierre avait repoussé très- amèrement celle proposilion 
quand, quelques mois auparavant, eUe avait été faite par les Giron- 



— 96 — 

Séance du 3 avril. — Delacroix et Merlin, de retour de 
]eur mission en Belgique, apportent à la Convention les 
détails de la conspiration de Dumouriez. L'Assemblée se 
déclare en permanence pour prendre les mesures de salut 
public que requièrent les circonstances. Robespierre monte 
à la tribune : « Il est temps que cette comédie finisse. Ce 
n'est point par des nouvelles tantôt décourageantes, tantôt 
plus satisfaisantes qu'on doit endormir la nation : il faut 
que la Convention prenne des mesures révolutionnaires... 
il faut adopter des mesures dictées par la liberté. Mais je 
dois déclarer que ce ne sera jamais dans le comité de défense 
générale qu'elles seront proposées; car dans ce comité 
régnent des principes que la liberté réprouve. » Des mur- 
mures s'élèvent dans une partie de l'Assemblée et interrom- 
pant l'orateur : le président rétablit le silence. Robespierre 
poursuit : « Citoyens, dans ce moment-ci je me dois à moi- 
même, je dois à la patrie une profession de foi. Nommé 
membre du comité de défense générale, mais convaincu 
que les principes qui doivent sauver la patrie, ne peuvent 
pas y être adoptés, je déclare que je ne me regarde plus 
comme faisant partie de ce comité. Je ne suis pas bien con- 

dins. Il s'en explique trôs-vivementdans sa Onizènie lettre à ses coni' 
mettants. < Les intrigants, en la proposant, espéraient se donner un 
air de républicanisme aux yeux du public... » Un des grands argu- 
ments qu'opposait alors Robespierre à celte proposition, 
c'était rinyiolabilitc du caractère de représentant dont était investi Pbi- 
lippe-Égalité : « l'expulsion d'un membre de la représentation natio- 
nale était un acte dangereux, quelqu'en fût le prétexte, et un moyen 
d'éconduire les députés patriotes dans la suite ; » enfin « tout ordre 
arbitraire de proscription lui paraissait un péril éminent qui mena- 
çait la liberté individuelle de tous les ennemis de la liberté. » « Pour 
moi, disait en terminant Robespierre, je voterai volontiers, avec vous, 
pour Fexil des Capets; mais garantissez-moi que ce sera le dernier 
acte de proscription ; garantissez-moi que le lendemain vous nous 
permettez de proposer de bonnes ioiâ. > 



— 97 — 

vaincu qu'un système où la royauté serait combinée avec 
une sorte de constitution aristocratique déplairait à certains 
membres de ce comité; je ne suis pas bien convaincu 
qu'un pareil système ne conviendrait pas à certaines gens 
qui, -quelquefois, parlent de patriotisme, mais qui nourris- 
sent et conservent dans leur âme une haine profonde pour 
l'égalité. Je ne veux pas délibérer avec ceux qui ont parlé 
le langage de Dumouriez, avec ceux qui ont calomnié les 
hommes à qui maintenant Dumouriez déclare une guerre 
implacable, avec ceux qui, à l'exemple de Dumouriez, ont 
calomnié Paris et la portion de TÂssemblée vraiment amante 
de la liberté. S'il ne m'est pas donné de sauver la liberlé, 
je ne veux pas du moins être le complice de ceux qui veu- 
lent la perdre; je ne veux pas être membre d'un comité 
qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu'à un 
comité de la Convention nationale. (Murmures à la droite 
de la tribune.) » Robespierre développe son accusation, et, 
Brissot ayant demandé à lui répondre, Robespierre lui ap- 
plique ses accusations. Il termine en déclarant que la pre- 
mière mesure de salut public à prendre, c^est de décréter 
tous ceux qui sont prévenus de complicité avec Dumouriez, 
et notamment Brissot . 

Séance du 10 avril. — Robespierre est mis en demeure 
par Guadet de nommer les chefs de la conspiration, et de 
sortir du vague dans lequel se maintiennent toutes les dé- . 
nonciations qui sèment l'inquiétude dans la Convention et 
dans le public : « Une faction puissante, dit-il^ conspire 
avec les tyrans de l'Europe pour nous donner un roi avec 
une espèce de constitution aristocratique; elle espère nous 
amener à cette transaction honteuse par la force des armes 
étrangères et par les troubles du dedans. Ce système plait 
à tous les aristocrates bourgeois, qui ont horreur de l'éga- 
lité, à qui l'on a fait peur, môme pour leurs propriôiés... 
La république ne convient qu'au peuple et aux hommes 
qui ont une âme pure et élevée... Le système aristocratique 

6 



— 98 - 

dont je parle était celui de Lafayette et de tous ses pareils, 
connus sous le nom feuillants ou de modérés; il a été con- 
tinué par ceux qui oot succédé à sa puissance... Le carac- 
tère commun à tous les ambitieux qui ont paru jusqu'ici 
sur le théâtre de la révolution, c'est qu'ils ont défendu le 
peuple aussi longtemps qu'ils ont cru en avoir besoin. Tous 
ODt successivement combattu pour ou contre les Jacobins, 
selon les temps et les circonstaoces. » Il déoonce les ma- 
nœuvres des Girondins commencées longtemps avant la 
Convention : « Ils n'ont rien négligé pour empêcher la révo- 
lution du 10 août; dès le lendemain ils travaillèrent effica- 
cement à en ari*éter le cours. Le jour même du 10, ils tirent 
tout ce qui était en eux pour que le ci-devant roi ne fût 
pas enfermé au Temple ; ils tâchèrent de nous rattacher à 
la royauté, en faisant décréter par PAssemblée législative 
qull serait nommé un gouverneur au prince royal. A ces 
faits, consigoés dans les actes publics et dans Thistoire de 
notre révolution, vous reconnaissez déjà les Brissot, les 
Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, et d'autres agents hy- 
pocrites de la même coalition. » Il énumère longuement les 
calomnies répandues contre Paris pour exciter la jalousie 
et la défiance des autres parties de la république; les éter- 
nelles déclamations contre la justice révolutionnaire qui 
immola lesMontmorin, les Senart et d'autres conspirateurs; 
les retards apportés au procès du tyran; les manœuvres 
employées durant le cours de cette affaire; les efforts pour 
sauverLouisXVI; les trahisons des généraux; leurs intelli- 
gences avec Dumouriez qui vient enfin de lever le masque. 
Tel était le coupable secret de la conspiration tramée depuis 
longtemps contre notre liberté. Le chef de la faction Ta 
dévoilé au moment où il croyait pouvoir l'exécuter avec 
succès. En effet, tout semblait disposé pour la favoriser. Les 
amis et les compUces de Dumouriez, membres du comité de 
défense générale, connaissaient sans doute ces secrets mieux 
que personne; mais ils comptaient sur le succès de sa cri* 



N 



— 99 — 

mînelle entreprise. « Je demande, termine Robespierre, 
que les individus de la famille d'Orléans, dite Égalité, soient 
traduits devant le tribunal révolutionnaire, ainsi que Sil- 
lery, sa femme. Valence, et tous les hommes spécialement 
attachés à cette maison; que ce tribunal soit également 
chargé d'instruire le procès de tous les autres complices de 
Domouriez. Oserai-je nommer ici des patriotes tels que 
Brissot, Vergniaud, Gensonné, Guadel? » 

Séance du il avril, — Robespierre réclame la mise en 
liberté des prisonniers pour dettes, en exécution du décret 
qui abolit « Pusage inhumain de la contrainte par corps. » 

Séance du 13 avril. — A propos de la proclamation de 
Cobourg, il demande la mise hors la loi de quiconque pro- 
poserait de transiger avec l'ennemi, — et la mise à prix de 
la tête de l'ancien ministre de la guerre, Beurnonville, 
complice de Dumouriez. 11 justifie Marat, « dont il n'a point 
partagé les erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais qu'il 
regarde comme un bon citoyen, zélé défenseur de la cause 
du peuple*. » 

Séance du 24 avril. — Discours sur la propriété, suivi 
d'un projet complet de déclaration des droits de l'homme 
et du citoyen. 

Séance du 6 mai, — Robespierre invite la Convention à 
appuyer de toute sa force les autorités constituées de Paris: 
« En vain, dit-il, on forme des complots contre la répu- 
blique, contre la liberté : la liberté, la république triom- 
pheront de tous les complots. » 

Séance du 8 mai. — 11 demande l'arrestation de tous les 
suspects et Tarmement général de tous les citoyens pour 
repousser les ennemis de la liberté. -- Dans la même séance, 
il prend de nouveau la parole pour dénoncer les agitations 
contre-révolutionnaires. Il accuse l'Assemblée de protéger 



1, Marat fut triomphalemcnl acquitté le 2i avril par le iribuna 
révolutionnaire. 



— 100 — 

à Paris les complices des rebelles, et il fait retomber sur 
elle la responsabilité « de ce funeste système qui tend à 
organiser la guerre civile. » 

Séance du 10 mai. — Discours sur la constitution. — Le 
18 mai, la Convention crée une commission des douze pour 
contre-balancer le pouvoir de la Commune. C'était un défi. 
Robespierre y répond le ^6 mai, aux Jacobins, par un appel 
à l'insurrection : • Je vous disais que le peuple doit se re- 
poser sur sa force; mais, quand le peuple* est opprimé, 
quand il ne lui reste plus que lui-môme, celui-là serait un 
làcbe qui ne lui dirait pas de se lever! C'est quand toutes 
les lois sont violées, c'est quand le despotisme est à son 
comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la 
pudeur, que le peuple doit s'insurger ! Ce moment estarrivé : 
nos ennemis oppriment ouvertement les patriotes; ils veu- 
lent, au nom de la loi, replonger le peuple dans la misère 
et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces hommes 
corrompus, quelques trésors qu'ils m'offrent. J'aime mieux 
mourir avec les républicains que de triompher avec ces 
scélérats. (Applaudi.) —J'exhorte chaque citoyen à conserver 
le sentiment de ses droits; je l'invite à compter sur sa 
force et sur celle de toute la nation ; j'invite le peuple à se 
mettre, dans la Convention nationale, en insurrection contre 
tous les députés corrompus. (Applaudi.) Je déclare qu'ayant 
reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde 
comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me 
refuse la parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en 
insurrection contre le président et contre tous les membres 
quî siègent dans la Convention . (Applaudi.) » Toute la société 
se lève et se déclare en insurrection contre les députés 
corrompus. 

Le 28 mai, Robespierre prend la parole à la Convention : 
« Je réclame votre attention et votre indulgence, parce que 
je suis dans l'impossibilité physique de dire tout ce que 
m'inspire ma sensibilité pour les dangers de la patrie. 



— 101 — 

indignement trahie. » II ne dit que quelques mots pour citer 
un passage d'un discours prononcé par Brissot, le 25 juillet 
dernier, à la tribune de l'Assemblée législative : « Les roya- 
listes, continue-t-il, ne cessent de conspirer avec les enne- 
mis intérieurs et extérieurs de la république. Voilà la 
déclaration que je voulais faire avant de voir la faction 
détestable consommer la ruine de la patrie, si toutefois la 
patrie pouvait périr sous les coups des plus vils mortels. 
Maintenant, je laisse ces hommes criminels finir leur 
odieuse carrière. Je leur abandonne cette tribune; qu'ils 
viennent y distiller leur poisons; qu'ils viennent y secouer 
les brandons de la guerre civile; qu'ils entretiennent des 
correspondances avec les ennemis de la patrie ; qu'ils finis- 
sent leur carrière ; la nation les jugera. Que ce qu'il y a de 
plus lâche, de plus vil et de plus impur sur la terre triom- 
phe et ramène à l'esclavage une nation de vingt-cinq mil- 
lions d'hommes qui voulaient être libres! Je regrette que la 
faiblesse de mes organes ne me permette pas de développer 
toutes leurs trames. C'est aux républicains à les replonger 
dans l'abîme de la honte. » 

II reprend la parole dans la séance du 31 mai : il demande 
la suppression de la commission des douze; il dit que ce 
ne sont pas des mesures insignifiantes qui peuvent sauver 
la patrie; il s'étend longuement sur les dangers qui mena- 
cent la république... « Concluez donc,» lui crie Vergniaud? 
— « Oui, je vais conclure, et contre vous! contre vous qui, 
après la révolution du iO août, avez voulu conduire à 
Téchafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui n'avez 
cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, 
qui avez voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez 
conspiré avec Dumouriez! contre vous, qui avez poursuivi 
avec acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez 
demandait la tête ! contre vous, dont les vengeances crimi- 
nelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous 
voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Rh 

6. 



- 102 — 

bien! ma conclusion, c'est le décret d'accusation contre 
tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui 
ont été désignés par les pétitionnaires. )> 

Séance du S juin. — A la suite de l'événement du 31 mai, 
Barrère, au nom du comité de salut public, proposait une 
série de mesures ayant pour objet: de garantir la justice et 
la liberté dans le procès des Girondins ; la suppression de 
tous les comités révolutionnaires pour ramener tous les 
pouvoirs à la Convention ; le rétablissement de la liberté de 
la presse : a En vain, dirait-on qu'il est quelques journaux 
qui se sont plus ou moins écartés du but utile que doit se 
proposer tout homme qui écrit pour ses concitoyens; la 
vérité jaillit de la diversité et du choc des opinions, et 
d'ailleurs, citoyens, que penseriez-vous d'une liberté qui 
dépendrait de quelques journaux? Que devient la liberté 
de la presse ? que devient le droit d'écrire et d'imprimer 
son opinion, si l'imprimé ne peut se distribuer ou se ven- 
dre? La police du despotisme usait de ces petits moyens; 
voudrions-nous imiter les tyrans, nous qui les combat- 
tons? Il faut briser ces misérables entraves données à la 
presse et aux journaux, ce n'est pas avec des entraves et 
des contraintes que l'on défend la cause de la liberté. C'est 
avec du courage et de bonnes lois que les calomnies ou les 
erreurs des journalistes sont sans effet. » Barrère proposait 
encore qu'il soit envoyé aux départements dont les députés 
étaient détenus, un nombre égal d'otages pris dans le sein 
de la Convention. C'était le moyen de rendre toute la na- 
tion solidaire du mouvement de Paris, a Hommes de la 
Montagne, s'écriait Barrère, vous ne vous êtes pas placés 
sans doute sur ce point élevé pour vous élever au-dessus 
de la vérité. — Quelques persuadés que vous soyez que la 
France, juge unique et souveraine de cette grande cause, 
ne désavouera pas votre jugement, vous n'en devez pas 
moins, pour vous-mêmes et pour le salut de la patrie, 
prendre cette mesure. Elle est juste, elle est donc néces- 



- 103 — 

saire ; elle a de la grandeur, elle doit donc vous plaire. 
Cette mesure est généreuse, elle est propre à toucher une 
nation qui peut se croire outragée, mais qui est magna- 
nime. Députés, citoyens, hommes, votre Comité de salut 
public ne découvre pas d'autre moyen de jiauver la France... 
Chaque otage que vous enverrez à un département prêt à 
s'indigner et à se diviser, est une chaîne sacrée par laquelle 
vous le retenez lié à Paris et à toute la France. » Cette pro- 
position, appuyée par Danton, fut d'abord accueillie avec 
enthousiasme. Couthon, un des membres qui avaient mo- 
tivé le décret d'arrestation^ se présenta pour aller à Bor- 
deaux. Mais Robespierre repoussa ce projet comme a de 
nature à réveiller de dangereuses impressions, à troubler 
la tranquillité qui désormais doit régner dans cette assem- 
blée et dans toute la république. » La France était asservie 
aux manc^uvres des aristocrates, il ne fallait pas désarmer 
la révolution. — a Est-ce dans le moment où vous n'avez 
pas assez de vertu, de sagesse et d'énergie, pour dompler 
tous les ennemis extérieurs et intérieurs de la liberté, que 
vous devez chercher à comprimer le zèle, l'effervescence 
même du patriotisme? Est-ce dans le moment où les traîtres 
s'agitent de toutes parts, que vous devez supprimer les 
comités de surveillance, les comités révolutionnaires que le 
peuple, fatigué de trahisons, a choisi pour déjouer les com- 
plots, et opposer une lorce active aux efforts de Taristocra- 
tie? » Quant au point relatif à de prétendus otages : n Je ne 
crois pas, dit-il, que cette idée mérite une discussion. » 

Séance du 13 juin. — • Il fait approuver la conduite de la 
Commune de Paris, dans l'affaire du 31 mai. 

Séance du 1 6 juin. — Il demande que Ton prenne des 
mesures énergiques contre les conspirateurs girondins : 
« Jusqu'à ce que cette faction soit écrasée, anéantie, nul 
homme ne pourra être impunément vertueux. Sortez de la 
léthargie où vous êtes, écrasons tous nos ennemis... Je 
demande.que vous fassiez une adresse au peuple, où tous 



les faits qui démontrent la conspiration seront dévoilés; 
une autre adresse sur les dangers de la patrie , et que le 
comité de salut public prenne les mesures les plus sévères 
pour arrêter ces journalistes inOdèles qui sont les plus 
dangereux ennemis de la liberté. » 

Séance du H juin. — La discussion de la Constitution 
vient faire trêve un instant à ces agitations passionnées. 
Robespierre prend la parole contre un article, portant que 
les assemblées primaires pourraient se former extraordi- 
nairement par la réunion de la majorité plus un des mem- 
bres qui la composent : « L'article soumis à la délibération 
est si vague, qu'il détruit toute espèce de gouvernement, 
il établit une espèce de démocratie qui renverse les droits 
du peuple. En effet, ces assemblées n'ayant pas un objet 
déterminé, elles pourront faire tout ce qu'elles voudront, 
et par là vous créez la démocratie pure, une démocratie 
qui ne sera point tempérée par des lois sages qui peuvent 
la rendre stable. D'ailleurs, combien de temps durera l'as- 
semblée? Cela n'est point déterminé, les intrigants, les 
riches prolongeront les assemblées; le pauvre se retirera 
pour aller travailler, parce qu'il n'a que son travail pour 
vivre. Les premiers feront tout ce que bon leur semblera.» 
Il appuie la formation de corps électoraux pour nommer 
le conseil exécutif , les conseils administratifs et judiciaires, 
au lieu de les faire élire directement par le peuple : « Je 
vous prie de remarquer combien il est essentiel à la liberté 
qu'il ne s'établisse pas une rivalité dangereuse entre le 
conseil exécutif et le corps législatif, ce qui ne manquerait 
pas d'arriver, si les pouvoirs du conseil lui venaient immé- 
diatement du peuple comme ceux du corps législatif, car, 
les tenant de même source, il pourrait se croire égal en 
puissance, et augmenter encore son ascendant de toute la 
force dont il est, par sa nature, environné pour l'exécu- 
tion, n 

Séance du 15 juin. — Il trouve trop absolue la déclara- 



— 105 — 

tion constiluUonnelle « que les roprôsentants'ne pourront 
être recherchés, accusés, ni jugés en aucun temps pour 
les opinions énoncées dans le corps législatif. » Il voudrait 
que l'on examinât les moyens de les rendre justiciables 
directement de leurs mandants à la fin de chaque légis- 
lature. 

Séance du i^juin, — Il fait substituer cette formule, en 
tête des décrets des actes publics : Au nom dupeuple fran- 
çais, au lieu de : Au nom de la République française, — 
« Le mot de république caractérise le gouvernement; le 
peuple caractérise le souverain. » Il développe de nouveau 
les idées sur la souveraineté qu'il avait déjà émises à PAs- 
semblée constituante: «J'observe que le mot de représentant 
ne peut éire appliqué à aucun mandataire du peuple, parce 
que la volonté ne peut se représenter. Les membres de la 
législature sont les mandataires à qui le peuple a donné la 
première puissance ; mais, dans le vrai sens, on ne peut 
pas dire qu'ils le représentent... La législature fait des lois 
et des décrets; les lois n'ont le caractère de lois que lorsque 
le peuple les a formellement acceptées. Jusqu'à ce moment 
elles n'étaient que des projets; alors elles sont Texpression 
de la volonté du peuple. Les décrets ne sont exécutés, 
avant d'être soumis à la ratification du peup'e, que parce 
qu'il est censé les approuver; il ne réclame pas, son silence 
est pris pour une approbation. Il est impossible qu'un gou- 
vernement ait d'autre principe. Le consentement est ex- 
primé ou tacite; mais, dans aucun cas, la volonté souve- 
raine ne se représente, elle est résumée, le mandataire ne 
peut être représentant; c'est un abus de mots, et déjà en 
France on commence à revenir de cette erreur, m 

Séance du 17 juin. — Ducos ayant exprimé l'opinion 
qu'il était de stricte justice que l'homme qui ne jouit que 
de l'absolu nécessaire ne paie aucune contribution, Robes- 
pierre s'élève contre cette idée : a J'ai partagé un moment 
Terreur de Ducos; je crois même l'avoir écrite quelque 



-106 — 

part, mais j'en reviens aux principes et je suis éclairé pai* 
le bon sens du peuple, qui sent que l'espèce de faveur qu'on 
lui présente n'est qu'une injure. En effet, si vous décrétez, 
surtout constitutionnellement, que la misère excepte de 
l'honorable obligation de contribuer aux besoins de la pa- 
trie, vous décrétez Tavilissement de la partie la plus pure 
de la nation; vous décrétez l'aristocratie des richesses, et 
bientôt vous verriez ces nouveaux aristocrates, dominant 
dans les législatures, avoir l'odieux machiavélisme de con- 
clure que ceux qui ne paient point les charges ne doivent 
point partager les bienfaits du gouvernement; il s'établirait 
une classe de prolétaires, une classe d'ilotes, et Tégalité et 
la liberté périraient pour jamais. N'ôtez point aux citoyens 
ce qui est le plus salutaire, la satisfaction dé présenter à la 
république le denier de la veuve... Ce qu'il y a de popu- 
laire, ce qu'il y a de juste, c'est le principe consacré dans 
la déclaration des droits, que la société doit le nécessaire à 
tous ceux de ses membres qui ne peuvent se le procurer 
parle travail. Je demande que ce principe soit inséré dans 
la Constitution, que le pauvre, qui doit une obole pour sa 
contribution, la reçoive de la patrie pour la reverser dans 
le trésor public. » 

Séance du 17 juin. — Robespierre revendique l'indépen- 
dance des fonctionnaires vis-à-vis du conseil exécutif et il 
s'oppose à l'arbitrage forcé. Il préfère, dans tous les cas, 
les juges nommés par le peuple aux arbitres choisis par les 
parties. 

Séance du \bjuin. — 11 s'oppose à un sursis de trois jours 
démandé par Bazire au nom du comité de sûreté générale, 
pour deux condamnés à mort dans l'afTaire de Bretagne, 
qui demandent à déclarer des faits impoitants : « C'est 
cette faiblesse liberticide qui toujours a été la cause de nos 
malheyrs... Si vous voulez maintenir la liberté, soyez 
nexorables pour les conspirateurs. » On reprend la suite 
de la discussion sur la Constitution. 11 ne veut pas que le 



— 107 - 

corps législatif puisse siéger en môme temps que la Conven- 
tion : a Un peuple qui a deux espèces de représentations 
cesse d'être un peuple unique. Une double rëprésentation 
est le germe du fédéralisme et de la guerre civile. » U ne 
veut pas non plus qu'on fixe la durée des conventions 
nationales : u Fixer par la Constitution un terme à larepré* 
sentalion nationale qui vient créer une constitution nou- 
velle, c'est oublier tous les principes de la souveraineté du 
peuple... Si cependant une convention prolongeait son 
autorité au-delà du terme que lui prescrirait Tintérèt pu- 
blic, alors la nation fatiguée la forcerait bien d'abandonner 
ses fonctions. » 

Mercier s'oppose à l'art. 4 du chap. xxv ainsi conçu : «Le 
peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui 
occupe son territoire. » — a Avez-vous fait, dit-il, un traité 
avec la victoire. » — a Nous en avons fait un avec la mort, » 
répliqua Bazire. Robespierre prend la parole pour appuyer 
Bazire. a Je n'aurais jamais cru, dit-il, qu'un représentant 
du peuple français osât professer ici une maxime d'escla- 
vage et de lâcheté.»— Fonfrède demande que dans la garan- 
tie des droits soit consacrée expressément la liberté des 
cultes. Robespierre s'y oppose : « Je crains que les conspi- 
rateurs ne tirent de l'article constitutionnel qui consacrera 
la liberté des cultes le moyen d'anéantir la liberté publi- 
que; je crois que les hommes qui voudront former des 
associations contre-révolutionnaires ne les déguisent sous 
des formes religieuses. » Il demande l'ordre du jour, • mo- 
tivé sur ce que le principe de la liberlé des opinions est 
consacré à la déclaration des droits. » Fonfrède appuie lui- 
même l'ordre du jour ainsi motivé. 

Séance du 19 luin. — Il n'était pas fait mention du jury 
dans la Constitution. Cambacérès réclama l'institution des 
jurés au civil. Robespierre observe que la différence est 
moins dans le principe que dans les détails, a Faites attention 
que si l'institution des jurés nous a paru si intéressante 



- 108 — 

autrefois, ce fut moins par sa nature que par la position 
dans laquelle nous étions... Mais raisonnons dans l'état où 
nous sommes aujourd'hui. Si vos jurés ne sont pas nommés 
par le peuple, ils valent moins que les Juges actuels ; s'ils 
le sont, l'institution n'a d'autre avantage que de multiplier 
les juges, d'en donner pour le fait et pour le droit... La 
question se réduit donc à ce point simple : Est-il avanta- 
geux de donner aux citoyens des juges pour le fait et des 
Juges pour le droit, ou de faire prononcer par une seule 
espèce de juges sur tous leurs différends. » C'est à ce der- 
nier parti que s'arrêta la Convention, en instituant des 
arbitres publics élus par les assemblées électorales. 

Séance du 21 juin. — 11 repousse le projet d'organisa- 
tion de l'emprunt forcé présenté par Mallarmé, et demande 
le renvoi au comité afin qu'il présente un projet plus 
sage pour concilier les besoins des finances avec ce qui est 
dû à la tranquilité publique. 

Séance du 22 juin. — Un membre demandait que le titre 
de la déclaration des droits fût ainsi fixé : Déclaration des 
droits et des devoirs du peuple. — Robespierre rappelle que 
l'Assemblée constituante à soutenu un combat pendant 
trois jours contre le <îlergé pour qu'on n'insérât pas dans 
la déclaration le mot devoir, a Vous devez simplement poser 
les principes généraux des droits du peuple, d'où dérivent 
naturellement ses devoirs. » Le côté droit s'était abstenu de 
prendre part à la délibération qui consacre la déclaration 
des droits : « Ce procédé de quelques individus, dit Robes- 
pierre, m'a paru si extraordinaire, que je ne puis croire 
qu'ils adoptent des principes contraires à ceux que nous 
consacrons, et j'aime à me persuader que, s'ils ne se sont 
point levés avec nous, c'est plutôt parce qu'ils sont paralyti- 
ques que mauvais citoyens. » 

Séance du 2ijuin. — Ducos demande qu'avant de tra- 
duire en jugement les membres détenus, comme le récla- 
mait Amar, on présente à la convention le rapport sur les 



— 109 — 

faits qui leur sont reprochés. — Quoi ! s'écrie Robespierre, 
il existe encore des hommes qui feignent d'ignorer, de 
douter des faits que la France entière connaît... On a dit 
qu'on demandait un rapport pour vous-mêmes! Quoi! Ton 
met en parallèle la Convention nationale et une poignée de 
conspirateurs! {Applaudissements des tribunes et d'une 
partie de la salle. De violents murmures se font entendre 
dans la partie droite.) — Legendre : Je demande que le 
premier rebelle, le premier de ces révoltés, (en désignant 
la partie droite) qui interrompra Torateur, soit envoyé à 
l'Abbaye. —Robespierre continue son discours sur le même 
ton en flétrissant les Girondins et o leurs complices qui 
siègent encore dans l'Assemblée. » Fonfrède ayant demandé 
que le lieu de la détention des députés soit positivement 
désigné dans le décret, est interrompu par plusieurs cris : 
A V Abbaye t 

Séance du '2b juin. — Jacques Itoux se présente à la barre, 
à la tête d'une dépulation de la section des Gravilliers, 
et se plaint que l'Assemblée n'ait pas assez fait pour le peu- 
ple et pour l'égalité, et n'ait pas pris de mesures notam- 
ment pour l'extirpation de l'agiotage et de l'accaparement : 
« Nous vous déclarons que vous n'avez pas tout fait, dit 
l'orateur. Vous qui habitez la Montagne, dignes sans culot- 
tes, resterez vous toujours immobiles sur le sommet de ce 
rocher immortel. » Robespierre dénonce l'intention perfide 
de l'orateur : « 11 veut jeter sur les patriotes une teinte de 
modérantisme qui leur fasse perdre la confiance du peu- 
ple. » Legendre demande que a cet homme soit chassé. » 
Cette proposition est adoptée. 

Robespierre demande ensuite que le décret qui ordonne 
que le lendemain on lira le rapport sur les détenus, soit 
rapporté: « Il me semble que nous nous occupons beaucoup 
trop de ces misérables individus. » 

Séance du 7 juillet. — 11 s'élève contre les bruits, répan- 
dus par la malveillance, de l'évasion de Louis XVII, et il y 

7 



— 110 — 

voit ufie « Douvelio intrigue de ces lâches cx)D8pirat6urd qui 
depuis plusieurs mois B'eifopceut d'égorger ia lU)ertô avec 
Je poign^d de la caloninie. yi 

' Séance du 9 juilkL -^ Le ministre de Tintérieur propose 
à la Gonveutiou de prendre occBsion de Tenlhousiasme avec 
lequel tous l^ départements acceptent la constitution, 
pour amnistier les administrateurs rebelles qui abjure*- 
paient leurs erreurs et se rallieraient à la majorité de la 
nation qui yeut la république une et indivisible, — Robesi- 
pierrp demande qu'il ne soit donné aucune suite à cette 
proposition ; « Loin de nous des idées de faiblesse au mo*- 
ment oii la liberté triomphe, et où la république commence 
à s'asseoir, » 

Séance du 13 juillet, — Robespierre donne lecture à la 
Convention de Touvrage posthume de Michel Lepelletiçr 
sur l'éducation, afin de prouver, dit^il, a que les implacables 
ennemis des rois que la tyrannie peint si farouches et si 
sanguinaires ne sont que les plus tendres amis de Thumar 
nité. » 

: Sèanee ^ 24 juillet, -r Le Comité de constitution propose 
le mode d'exécution du décret qui ordonne la déportation 
des prêtres réf ractaires à la Guyane. A cette occasion Danton 
est d'avis qu'on pourrait ce contenter de les expulser du 
lerritoine, avec défense d'y rentrer eous peine de mort. La»-* 
croix pvopose de les tenir jusqu'à la paix enfermés dans 
des châteaux forts. -^ Robespierre repousse ces adoucisse^ 
ments : « La Convention nationale a rendu un décret saga 
pour éloigner du sol français la peste contagieuse Aea prô-» 
très fanatiques; et c'est aujourd'hui qu'on lui propose delà 
rapprodier de nous 1 » 

Séance du 2 août, — Il prend la parole pour appuyep la 
mise en accusation de Carra. Le grand crime de Carra que 
développe Robespierre était d'avoir en 1792 conçu l'idée de 
placer sur le trône français un prince d'Angleterre, ûa 
lui reprochait aussi un article où il aurait fait l'éloge de 



— m — 

Bruuswiqk.— Carra interrompt Robespierre pour expliquer 
cet article qui est faussement interprété. — « Ce n'est point 
aux conspirateurs, dit Robespierre, à interrompre le défen- 
seur de la liberté. {Vifs applaudissements.) »— Robespierre 
continue son accusation qu'il termine par l'apostrophe sui- 
vante ; « Carra, vas devant ce tribunal redoutable aux assas- 
sins de leur pays (le tribunal révolutionnaire,) vas sophisti- 
quer, vas commenter, vas mentir avec impudence; et nous, 
citoyens, il en est temps encore, sauvons la patrie {Vifs ap" 
plaudiss&ments.) Guyomard et Pons de Verdun demandent 
vainement que Carra soit entendu. — « Le décret d'accusa- 
tion est assez justifié, » dit Robespierre ; et la mise en 
accusation est décrétée par la Convention. 

Séance du 8 août. — La veuve Marat vient à la barre 
de la Convention, demander justice a des attentats nou- 
veaux contre la mémoire du plus intrépide et du plus ou- 
tragé des défenseurs du peuple; « elle dénonce en particu- 
lier la spéculation mercenaire de Jacques Roux et de 
Leclerc, qui trompent le peuple, en prétendant continuer la 
publication du journal de Marat. — Robespierre appuie 
celte pétition : « La mémoire de Marat doit être défendue 
parla Convention et par tous les patriotes. » 

Séance du 12 août. — Robespierre réclame des mesures 
énergiques de salut public : « Nous avons trop facilement 
cru que le génie du peuple suffisait pour rompre les 
entraves de la trahison. Nous avons été trop indulgente 
envers les Iralti-es... Comment déjouer les conspirateurs, s'il» 
sont sûrs de l'impunité, et s'il faut des mois entiers pour 
prononcer leur condamnation? Que la tête de Custine tom» 
bant sous le glaive de la loi soit le garant de la victoire! 
Que le glaive de la loi planant avec une rapidité terrible 
sur la tête des conspirateurs, frappe de terreur leurs com- 
plices! Que le peuple lève enfin sa tête triomphante, et les 
tyransne seront plus! Il fautdoac stimuler le zèle du tribu- 
nal révolutionnaire; il faut lui ordonner de juger les cou- 



- 112 - 

paWcë qui lui sont dédoncés vingt-quatre lieures après la 
mnim (U*m preuves; il faut plus, c'est de multiplier son 
action..* Que eeggrands exemples anéantissent les séditions 
par la terreur qu'ils inspireront à tous les ennemis de la 
patrie *. n 

i. OuVincontH de Hobospierrc^ tel qu'il est reproduit an Moniteur, 
li*()Hl (ju'uii i!(;iio afînihii de» discours qu'il prononça aux Jacobins yers 
Ifi tnAiiti) (époque et notamment les 11 et 25 août. « Il faut^ disait-il 
danH la Hi^unt!» du 11 août, il faut que le peuple, ranimant son éner- 
ffiu au Houvonir do Iiac(^d(imono et d'Athènes, jure de s'enseyelir sons 
lOM ruitio» de la n'pul)li(iue,si elle courait le danger d'être anéantie. 
Si lu pouplo entit^r no ne ranime à l'aspect de nos malheurs; si un 
oltoyon no hu l(^vo pas parmi nous, ne sort pas des rangs pour se 
oouHarror uu nalul de la patrie par la chute de ses oppresseurs, c'en 
04t fuit de la lii)crti(, elle ne survivra pas h notre courage. II faut aussi 
que lo.H journulistcH, ({ui sont «évidemment les complices de Londres 
et (lo Uorlin; eos hommes stipendiés par nos ennemis, qui cachent 
l'art dVpuuvantor le peuple sous Tair de soigner ses intérêts avec 
pluH do itMe; qui trouvent le moyen, par de prétendues vérités, de por- 
ter dam» »on sein, la défiance, la terreur et la consternation ; il faut, 
<)iHtt* ^uo et» hommes soient punis : U faut qu'on les enchaîne. Qu'ils 
U>i)ui«ul «usai» ces conspirateurs qui voient avec une horrible satislac- 
tiou arnvor le moment où le peuple, obligé de se répandre sur une 
^rtkudo surface, leur permettra de se réunir et de conspirer onverte- 
meut î Que pas uu d*eux n'échappe» et si les patriotes doivent marcher 
lous« que les aristocrates soient tenus dans les chaînets. U e$t une 
riaksse d*nomuH'S d'autant plus dangereuse, qu ils soUîciienl la pitié. 
H f»ttt eiift>rmer celte foule Je gens qui parcourent 1<k mes de la 
ville. iUAraiil |4ir(out Tima^ de la famine» de T indice»» «M 4e faris- 
l^'jratie; c«r ws haouoet» sont jv^ves [HMir séduire le pirafili et le rea- 
4lv dii|)N« 4e s« crv'UulUe et. de sa compas^hm. « Dans «a discours 
fJNt i^ a\M^i U d^iHMict' iMLriicuUôrement les lenteurs perfitfos et caku- 
liWti vitt lnlMm«l ivvoltttiouuairv, * les formes avocatoirtKdoQt il sesl 
<MlV4iilW . • < U ne faut |vas qu un tribunal établi pour faire mar- 
vWï U rvxv4uti\>u U fASs*» wtrv^rader p^r sa leut.^wr crimtneUe : il 
fe^Ht v^uM A^it 3K*Hf AUtAUt ^îue le mBN' : il faut qu'il sv>il lo«>Mr» a« 
WYv^* vl^ sielitSx U fAUt qn^ et? tritwB^l >k^i vvaïp«.>» Je itù per- 



— 113 — 

Séance du 13 août. — Il appuie le plan de Lepelletier, 
qui joint à Tinstruction, Téducation républicaine, et qui 
charge la République non-seulement d'instruire mais à la- 
fois de nourrir les enfants des citoyens pauvres. 

Séance du 21 août. — Il est élu président de la Conven- 
tion nationale. 

Séance du 29 août, — Billaud-Varennes demande la 
création d'une commission chargée de surveiller le pouvoir 
exécutif dans l'exécution des lois. — Robespierre repousse 
vivement cette proposition : « Citoyens, je dois le dire avec 
franchise, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'aperçois qu'il 
existe un système perfide de paralyser le Comité de salut 
public en paraissant l'aider dans ses travaux, et qu'on 
cherche à avilir le pouvoir exécutif, afin qu'on puisse dire 
qu'il n'y a plus eu France d'autorité capable de manier les 
rênes du gouvernement. » 

Séance du 17 septembre. — Par un décret du 9 septembre 
la Convention avait décidé qu'il n'y aurait désormais dans 
les sections de Paris que deux séances par semaine et avait 
alloué aux citoyens indigents une indemnité de 40 sous 
par séance. Varlet, à la tête d'une députation des commis- 
saires des sections de Paris, vint prolester à la barre de la 
Convention contre ce décret. Il rappelait que la Convention 
elle-même, dans un autre temps, avait reconnu qu'on ne 
pouvait supprimer la permanence des sections, sans atten- 
ter aux droits du peuple souverain. Mais il protestait sur- 
tout contre l'indemnité de 40 sous, qui rétablit une li^e de 

sonnes qpii s'occupent seulement à rechercher le d^it et à appliquer 
la peine ; il est inutile d'accumuler des jurés et des juges, puisqu'il 
n'existe qu'une seule sorte de délit à ce tribunal, ce^oi de haute 
trahison, et qu'il n'y a qu'une seule peine, qui est la mort ; il est 
ridicule que des hommes soient occupés à chercher la peine qu'il 
faut appliquer à tel délit, puisqu'il n'en est qu'une, et qu'elle est 
applicable ipso Yacto. » 



— 114 — 

démarcation entre les citoyens, a Ah! vous avez bien peu 
connu cette classe estimable du peuple, elle rejette vos 
offires, elle veut rester dans ses sections citoyens volontai- 
res... Ce décret déshonore le peuple de Paris, et le voue au 
mépris et à l'indignation de tous les peuples libres. » — Ro- 
bespierre s'élève avec beaucoup de vivacité contre les péti- 
tionnaires; il dit que le peuple n'a pas dicté cette pétition, 
qu'il a accueilli avec reconnaissance au contraire le décret 
de TAssembiée. « C'est pour anéantir les droits du peuple 
que quelques intrigants ont Tair de réclamer pour lui une 
étendue illimitée. » La permanence des sections n'a d'autre 
effet que de les livrer aux riches, aux intrigants, aux mus- 
cadins. Ce n'étaient pas les citoyens vivant du produit de 
leur travail, qui pouvaient sacrifier leur temps pour assis- 
ter aux assemblées ^ Quant à l'indemnité, rassimilant à 
celle qui est accordée aux représentants du peuple, il pré- 
tend qu'elle est au contraire honorable, et que c'est l'aris- 
tocratie seule qui peut s'élever contre elle. Il demande 
Tordre du jour sur la pétition « au nom de l'honorable in- 
digence, de la vertu laborieuse, et des droits sacrés de 
l'homme. » 

Séance du 25 septembre, — Il se plaint de l'opposiiion 
dont le Comité de salut public est l'objet dans le sein de la 
Convention : a U n'y a que la plus extrême ignorance ou la 
plus profonde perversité qui puisse prétendre que, dans de 
pareilles circonstances, on ne soit pas un ennemi de la pa« 

i. Il faut observer que Robespierre en d'antres circonstances s*était 
prononcé d'une manière toute différente sur la permanence des sec- 
tions, et avait défendu les mûmes arguments mis en avant par les 
pétitionnaires. Il s'était opposé à la dissolution des sections, réclamée 
par Barère au nom du Comité du salut public, après le 31 mai, et 
c'était à propos d*une opinion semblable, émise à l'Assemblée 
constituante, que Mirabeau lui avait reproché. « de prendre l'exal- 
tation des principes pour le sublime des principes. » 



— 115 — 

trie, alors qu'on se fait un jeu cruel d'avilir ceux qui tien- 
tieiit le timori des affaires, d'entraver leufs opérations, d» 
calomnier leur conduite... Je le déclare, 11 est impossible 
que dans cet état de choses, le Comité {misée sauver la chose 
publique, et si oh me le conteste, je rappellerai combien est 
perfide, combien est étendti le système de hotiè avilit' et dé 
nous dissoudi-e, combien les étrangère et les ennemis de 
l'intérieur ont d'agents payés à cet effet; je rappelte^aî que 
la faction n'est point morte, qu'elle conspire du fbfid de feeà 
cachots, que les serpents du Marais ne sont poiht ettùië 
écrasés. (On applaudit)... « Je prends l'engagement, dît-il en 
terminant, de ne jamais décrier les patriotes, mais jé ne coffi* 
prends pas parmi les patriotes, ceux qui n'en ont qtiè le 
masque, et je dévoilerai la conduite de deux ou troië traî- 
tres qui éônt ici les artisans de la discorde et dé la disseû- 
sion. Je pense donc que la patrie est perdue, si lé gouverne- 
ment ne jouit d'une confiance illimitée, et é*il n'est composé 
d'hommes qui la méritent, w 

Séance du 3 octobre. — Sur le rapport d'Amar, la Con- 
vention décrète la mise en accusation de Ducos, de Ponfrôde, 
d'Isnard, de Vigée, de Richon et autres dont l'affàlfe est 
jointe à celle des Girondins. Le décret d'accusation est 
rendu sans qu'il soit possible à aucun des membres décré- 
tés de se justifier. Toutes leurs tentatives sont iaterrom* 
pues par ces mots : « Vous répondrez au tribunal. « -^ 
Robespierre prend la parole : « Le décret qui vient d'être 
rendu honore à jamais la Convention et fera passer le noiri 
de ses membres à la postérité; ce n^est plus un tyran dont 
elle était ennemie naturelle qu'elle a frappé, ce sont plu- 
sieurs de ses membres qui, lâchement perfides, ont fait tour- 
ner contre le peuple les armes qu^il leur avait confiées pour 
sa défense. » Mais, poursuit Robespierre» la ûonventioû ne 
doit pas chercher à multiplier les coupables; il doit lui suf** 
fire d'avoir atteint les chefs de la faction ; la punition de» 
chefs épouvantera les traîtres et sauvera la patHe. Il rfe- 



— lit; — 

4oDC la propoâtioQ d'Osselin qui Toniait que Ton 
mit en acciuation tous cem qui aTaient signé des protesta- 
tions ooDtre le 34 mai ; pio^ienrs, dlt41, ont été égarés, il en 
est d'antresdoDt les signatures oot été surprises, n demande 
donc qne la CouTention laisse les choses dans Tétat où elles 
mit josqu^^rès le rapport de son ciunité; t et, ajoute-t41, 
sll se troure oicore de nouTcaux coupables, on Terra alors 
si Je ne serai pas le premier à appeler sur leurs têtes tonte 
laTengeance des lois ^ i 

Séance du 9 octobre, — Il demande que la Gonyention or- 
donne l'arrestation de tous les Anglais et la saisie proTlsoire 
de leurs propriétés : • Citoyens, lorsque cette mesure vous 
a été proposée il y a six semaines, on tous a dit : Nous ne 
sommes pas en guerre avec le peuple anglais, mais bien aTec 
son gouTemement. Ce discours m'a fait frémir, car on eût 
dit qu'on voulait fàToriser les marchands anglais, au mo- 
ment où il faut asseoir sur leurs ruines la prospérité de la 
République française. » La proposition de Robespierre est 
adoptée au milieu des applaudissements ^. 

Séance du 16 octobre. — Saint-Just présente, au nom du 

1. Peu de jours auparavant, le 28 septembre, Robespierre ayait re- 
nouvela aQX Jacobins ses plaintes sor la lenteur du tribunal révolu- 
tionnaire : « On laisse en arrière tous les moyens d*attérer les enne- 
mis du peuple^ de toutes parts on les voit relever une tète insolente 
et se promettre le succès. Les patriotes dorment, les sans-culotles sont 
engourdis ; la hache nationale repose, et les traîtres respirent pour 
le malheur du peuple et la ruine de la nation. Le tribunal actuel- 
lement en exercice semble encourager les coupables par son inertie 
et ion inactivité. Aujourd'hui ils n*ont pas tenu séance, et les conspi. 
rateurs ont dormi tranquilles et ont pu se promettre l'impunité. » 

S. A ce sujet M. Léonard Gallois, l'éditeur de la Réimpretsion de 
Tancien Moniteur, observe que sous le consulat, et après la rupture 
du traité d'Amiens, une mesure semblable fut prise par le gouverne- 
ment français, en représailles de la capture des navires français 
pris on pleine paix : « Personne, si ce n'est les individus intéressés et 



— 117 — 

Comité de salut public, une loi qui étend à tous les étran- 
gers avec les gouvernements desquels la République est en 
guerre les mesures prises contre les Anglais. — Chabot ob- 
serve qu'il serait trop dur d'atteindre de vrais amis de la li- 
berté qui sont venus en France pour se soustraire au despo- 
tisme, et il demande qu'il soit nommé un tribunal pour 
examiner la conduite de tous les étrangers depuis qu'ils sont 
en France, leurs principes et leurs fortunes, afin que ceux 
qui sont vraiment patriotes ne soient pas confondus avec 
les coupables. Robespierre demande la question préalable 
sur toute exception : « La mesure est rigoureuse, elle pourra 
atteindre quelques philosophes amis de l'humanité; mais 
cette espèce est si rare, que le nombre des victimes ne sera 
pas grand. D'ailleurs, cette espèce est si généreuse et si ma- 
gnanime, qu'elle ne s'aigrira pas contre les mesures qui doi- 
vent assurer la prospérité de la France, le bonheur du genre 
humain et de la terre même qui leur a donné le jour, et où 
la tyrannie domine encore. » 

Séance du 24 octobre. — II demande le rapport du décret 
qui enjoint de publier les motifs des arrestations : « Sans 
doute, il faut proléger la liberté individuelle, mais s'ensuit- 
il qu'il faille, par des formes subtiles, laisser périr la liberté 
publique? S'ensuit-il qu'il faille faire autant de prgcédures 
par écrit qu'il y au rade personnes arrêtées? Le décret qu'on 
vous a fait rendre, n'eût-il pour objet que d'ordonner aux 
comités révolutionnaires de dresser des procès-verbaux en 
forme, eût dû porter, comme il l'a fait, le découragement 
chez tous les citoyens généreux qui avaient le courage de 
s'exposer à toutes les fureurs de Taristocratie. Ces hommes 
simples et vertueux, qui ne connaissent pas les subtilités de 
la chicane, voyant opposer à leurs travaux cette astuce con- 
tre-révolutionnaire, ont laissé ralentir leur zèle. Quel est 

le ministère anglais, ne bldma cet acte sévère, mais provoqué par TAn- 
gleterre. » 



- 118 - 

donc, en effet, le citoyen étranger à l'intrigue, dépourva de 
toutes les ressources que donne aux ennemis de la liberté 
une éducation plus soigoée, qui pourrait lutter avec avan- 
tage contre ces ennemis, s'il faut qu'il réponde par la chi- 
cane à ceux qu'il a fait arrêter? Lorsque la notoriété publi- 
que accuse un citoyen de crimes dont il n'existe point de 
preuves écrites, mais dont la preuve et dans le cœur de tous 
les citoyens indignés, ne va-t-on pas rentrer dans Tordre ju- 
diciaire avec le premier décret? N'anéanti t-on pas totale- 
ment la sagesse des mesures révolutionnaires?... Il n'est pas 
temps de paralyser l'énergie nationale ; il n'est pas temps 
d'affaiblir les grands principes. Généreux représentants du 
peuple, vous avez, par la constance de vos efforts, gravi au 
sommet du rocher de la liberté ; gardez-vous de faiblir, car 
il retomberait sur vous en éclats, et vous précipiterait att 
fond de Timpur marais. Soyez doux, humains pour l'inno- 
cence et le patriotisme; mais soyez inflexibles pour les en- 
nemis de la patrie. » Le décret est rapporté ^ 

Séance du 29 octobre (8 biijkmaire), — RoDespierre pro- 
voque un décret pour rendre la procédure du tribunal révo- 
lutionnaire plus rapide : « Je propose de décréter qu'après 
trois jours de débats, le président du tribunal demandera 
aux jurés si leur conscience est assez éclairée; s'ils répour 
dent n4[ativement, l'instruction du procès sera continuée 

1. On pourra juger de la susceptibilité de Robespierre par ce fait: 
La société de Montbardfut dénoncée aux Jacobins pour avoir dit que 
la Convention étant une comme la République, il ne devait point y 
avoir de côté droit, tous ses membres étaient également dignes d'hom- 
mages et de respect : — < Dire qu'il n^existe et qu'on ne reconnaît 
qu'un parti dans la République et dans la Convention, s'écrie Robes- 
pierre, c'est dire qu'il n'existe aucune différence entre les aristocrates 
et les patriotes, les républicains et les royalistes, les étrangers eniM- 
misde la France et les amis du peuple français. » Sur sa proposition, 
cette société fédéraliste est rayée de la liste desaillliéei d» la ioei^é 
môre. 



— 1^9 - 
jusqu'à ce qu'ils déclarent qu'ils sont en état de prononcer. » 
La proposition de Robespierre est décrétée, malgré l'opposi- 
tion d^Osselin, qui observe que « les jurés doivent faire léiit 
déclaration sans qu'elle ait été provoquée, lis ne peuvent ar- 
rêter les débats que lorsqu'ils sont convaincue» et la convic- 
tion ne se provoque pas. » 

Séance du 17 novembre (27 brumaire). — ' Robespierre 
lit un rapport, fait au nom du Comité de salut public, sur 
la situation politique de la République. 

Séance du 4 décembre (14 frimaire). — Bourdôii (dé 
l'Oise) réclamait la suppression des ministres, conâm'é an 
rouage inutile. — Robespierre s'oppose à ce qu'on tienne 
compte de cette motion. Sous l'empire de la Gonétitutiod^ 
les ministres ne peuvent abuser de Tautorité dont ils sont 
revêtus, et ce sont des Instruments dont le Comité de 
salut public peut se servir avec ntîlité. 

Séance du ^ décembre (15 /rimairô). — Rapport dé Rô*- 
bespierre au nom du Comité de salut public, suivi d'ùa 
projet d'adresse en réponse aux manifestes des rois ligués 
contrôla République.— Dans la même séanoe, Robespierre 
engage la Convention à protéger la liberté dea Gulte% en 
défendant aux autorités constituées de servir « par des 
mesures irréfléchies, les ennemis de la Révolution qui se 
proposent de troubler la tranquillité de rintérieur,''et d'à* 
liéner les peuples à la nation françaiso, en se Servant de !a 
philosophie pour détruire la liberté. Il veut donc qu'aucune 
force armée ne puisse s'immiscer dans ce qui appartient atix 
opinions religieuses, sauf dans le cas où elle serait requise 
pour des mesures de police, et que la Convention engage 
solennellement les citoyens à mettre de côté les disputes 
dangereuses pour ne s'occuper que du salut de la patrie ♦. 

Séance du 20 décembre (30 frimaire). -^ Un grand nom- 
bre de citoyennes, admises h la barre, réclament la liberté 

i. Quelques jourg auparavant (le tt^r frimaire. 21 novembre»), {io. 
bûsi>ierrâ s*itait eipriniti danu |9 n^nia. §oo# p^,ux^Ja.Ç^iliA:.< Oo-A 



- 120 — 

de leurs parents, dODt elles attestent l'innocence. — Robes* 
pierre dit qne c'est l^aristocratie qni a conduit à la Gon- 
Tention cette affluence de citoyennes. Sans doute par une 
suite des mesures révolutionnaires nécessitées par les cir- 
constances, quelques innocents ont pu être frappés : « 11 
est possible que, parmiles femmes qui réclament, il en soit 
qui n'aient été portées à cette démarche que par la persua- 
sion où elles sont de l'innocence de leurs maris. Mais ces 
femmes devraient séparer leur cause de celle de l'aristocra- 
tie... Bst-ce ainsi que des républicaines réclament la liberté 

dénoncé des ])rètres pour aToir dh la metse; ils la diront plus Jong- 
tomps si on les empêche de la dire. Geloi qoi vent les empêcher est 
plus lanatiqne que celai qui dit la messe. » Après avoir montré 
qne ce n'était point le fanatisme qni aujourd'hui devait être le 
principal objet des inquiétudes des patriotes, il dénonce le philoso- 
phisme, qni vent faire une religion de l'athéisme lui-même, et il re- 
nouvelle sa profession de foi religieuse : « On dira peut-être que je 
mis un esprit étroit, un homme à préjugés ; que sais-je, un famati- 
qne. J'ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme 
im philosophe systématique, mais comme un représentant du peu- 
ple. L'athéisme est aristoeratique; l'idée d'un grand être, qui veille 
sur Finnocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute 
populaire (Vifs applaudissements.) Le peuple, les malheureux m'ap- 
I^andissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et 
parmi les coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catho- 
lique; je n'ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de 
rhumanité. Je n'en suis que plus attaché aux idées morales et poli- 
tiques que je viens de vous exposer : < Si Dieu n'existait pas, il fau- 
drait l'inventer. » Je parle dans une tribune où l'impudent Guadet 
osa me faire un crime d'avoir prononcé le mot de providence. Et dans 
quel temps t lorsque le cœur ulcéré de tous les crimes dont nous 
étions les témoins et les victimes ; lorsque versant des larmes amè- 
res et impuissantes sur la misère du peuple éternellement trahi, 
éternellement opprimé, je cherchais à m' élever au dessus de la tourbe 
impure des conspirateurs dont j'étais environné, en invoquant contre 
^x la vengeanee çélette^ an défont de |a fondre populaire. » 



- 421 — 

i&& opprimés?... Des épouses vertueuses et républicaines 
prennent une route bien différente ; elles s'adressent en 
particulier et avec modestie à ceux qui sont chargés des 
Intérêts de la patrie. Pourquoi vient-on avec ce grand ap- 
pareil?.,. » On voudrait faire rétrograder le mouvement 
révolutionnaire ; on voudrait faire croire que les patriotes 
sont persécutés ; jamais un innocent n'a en vain réclamé 
la justice de la Convention. Robespierre propose que les 
Comité de salut public et de sûreté générale nomment des 
commissaires pour rechercher les moyens de mettre en li- 
berté les patriotes qui auraient pu être incarcérés. Les noms 
de ces commissaires demeureront inconnus du public pour 
éviter les dangers des sollicitations. « Cette mesure débar- 
rassera les antichambres des Comités de sûreté générale 
des intrigantes qui l'assiègent; et nous ne verrons plus les 
épouses vertueuses des citoyens patriotes gémir, confon- 
dues avec les femmes méprisables que l'aristocratie lâche 
parmi nous. » Le décret proposé par Robespierre est 
adopté au milieu des applaudissements. 

Séance du 25 décembre (5 nivôse). — Robespierre fait, au 
nom du Comité de salut public, un rapport sur les principes 
du gouvernement révolutionnaire. 

Séance du 26 décembre (6 nivôse). — Conformément à la 
proposition de Robespierre, dans la séance du 20 décembre, 
Barère, au nom du Comité de salut public, présente un dé- 
cret, établissant qu'il serait formé dans le Comité de salut 
public une section chargée exclusivement de l'examen et 
du jugement des motifs d'arrestation des citoyens incarcé- 
rés par les Comités de surveillance, eii exécution de la loi 
du 7 septembre sur les suspects. — Robespierre déclare 
que ce projet est entièrement contraire à l'esprit de sa pro- 
position : « Elle ne demandait pas qu'une partie du Comité 
fût uniquement occupée des sollicitations de Taristocratie. 
Deux membres, dans les moments de loisir, dans des cir- 
constances favorables, sans être importunés, auraient re« 



- 122 — 

cherché le petit nombre de patriotes qui peuvent se trouver 
détenus avec les aristocrates. Par ce moyen, le Comité de 
sûreté générale n'aurait pas perdu un temps précieux pour 
la liberté à entendre les sollicitations des mauvais citoyens. 
Prenez garde de tomber dans de plus grands inconvénients 
que ceux que voua voulez éviter ; prenez garde qu^à la fa- 
veur du décret qu'on vous propose, la liberté ne soit accor- 
dée à quelques aristocrates ; qu'il ne nous conduise à Tin- 
dulgence à Tégard de Taristocratie, qui certes ne mérite 
pas qu'on crée un comité pour s'occuper d'elle; elle ne doit 
attendre la liberté que lorsque la Révolution aura été ci- 
mentée par une paix générale. » 

Séance du 28 décembre (8 nwôse), — Robespierre de- 
mande que les honneurs du Panthéon soient décernés au 
jeune Barra, et que cette fête soit célébrée avec une pompe 
digne de ce jeune héros, qui, âgé de treize ans, a fait des 
prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands 
qui, d'un c6té, lui présentaient la mort, et de l'autre lui de- 
mandaient de crier : Yive le roi! il est mort en criant : 
Vive la République! a Les Français seuls ont des héros de 
treize ans : c'est la liberté qui produit des hommes d'un si 
grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magni- 
nimité à tous les Français et à tous les peuples : aux Fran- 
çais, afin qu'ils ambitionnent d'acquérir de semblables ver- 
tus et qu'ils attachent un grand prix au titre de citoyens 
français; aux autres peuples, afin qu'ils désespèrent de 
soumettre un peuple qui compte des héros dans un âge si 
tendre. » 

ANNÉE 1794. 

Séance du 12 janvier (23 nivôse). — Robespierre fait un 
rapport, au nom du Comité public, sur la situation de l'ar- 
mée des Pyrénées-Orientales. Il demande les honneurs du 
Pantbeoa pour le représentant Fabre (de l'Hérault), qui, 
abaudonné des indignes chefs de Tarmée, soutint seul avec 



— 1^3 — 

quelques braves tous les efforts de l'eauemi» et se lit tuer 
héroïquement. 

Séance du 5 fà)neT ([7 pluviôse], — Robespierre fait^au 
npm du Comité de salut public, uu rapport sur les princi- 
pes de morale politique qui doivent guider la Convention 
nationale dans Tadministration intérieure de la République. 

Séance du 15 mars ("25 ventôse), — A propos de l'arresta- 
tion d'Hébert et de ses complices, Robespierre fait un appel 
énergique au patriotisme. 11 termine en adjurant le peuple 
a de 8*umr à la représentation nationale qui va se lever 
encore pour sauver la liberté. » « Je l'adjure, dit-il, de se 
rendre dans ses sections pour étouffer la voix des orateurs 
mercenaires, des agents des puissances coalisées contre la 
nation française, qui ne manqueront pas d'y semer des di- 
visions, de s'y former des partis. 

Séance du 16 mars (26 ventôse), — Amar fait son rap- 
port sur la conspiration dite de l'étranger, qui conclut à un 
décret d'accusation contre Chabot, Delaunay (d'Angers)» Jul- 
lien (de Toulouse) et Fabre d'Églantine. Ce rapport ne sa- 
tisfait pas Robespierre Ml trouve qu'Amar a oublié l'objet 
le plu0 important, celui de dénoncer à l'univers le sys- 



1. Robespierre avait rédigé lui-môme un Projet de rapport sur V af- 
faire Chabot, qui, probablement no fut point accepté par ses collè- 
gues du Comité, et que l'on trouva, écrit de sa main, dans les papiers 
saisis chez lui après le 9 thermidor. Courtois a publié ce projet, à la 
suite de son rapport sur les papiers saisis chez liobespierre : Courtois 
publia également un discours ou pi'ojet de rapport sur la faction Fa- 
bre d'Églantine, qui avait aussi été trouvé dans les papiers de Ro- 
bespierre. Robespierre préparait do longue main ces accusations 
.personnelles: c'est ainsi qu'on trouva encore chez lui, écrites de sa 
main, des notes sur différents député de la Convention qu'il notait 
d'avanoe d'immoralité et d'incivisme : Dubois-Crancé , Dolmas, Thu- 
liol, Bourdon de (rOiso), Léonard Bourdon. C'est sur des notes 
pareiUemeot rédigées par lui que salut Just fit son rapport à la Cou- 
vention contre CamiUe ûesiaoulias. 



— 124 — 

tème de âiffamation adopté contre les membres les plas 
vertueux de la Convention. A ce propos, Robespierre 
observe que ces épurations successives faites dans le sein 
de la Convention ne doivent pas déshonorer les repré- 
sentants du peuple aux yeux du monde : <t rappelle les 
tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du 
peuple français; j'appelle à ce rapprochement un homme 
dont le nom a trop souvent souillé cette enceinte, et que 
je m'abstiendrai de nommer *; j'y appelle ce parlement 
d'Angleterre, associé aux crimes liberticides du ministre 
que je viens de vous indiquer, et qui a, dans ce moment, 
avec tous nos ennemis, les yeux ouverts sur la France, 
pour voir quels seront les résultats du système affreux que 
l'on dirige contre nous. Savez-vous -quelle différence il y a 
entre eux et les représentants du peuple français? C'est que 

1. Voici en quels termes Robespierre s'exprimait aux Jacobins 
le 28 janvier J 794, sur Pitt : « Pilt sera renversé, parce qu'il est un 
imbécile, quoiqu'en dise une réputation trop enflée. » Et il dévelop- 
pait son dire < qui pourrait être un blasphème aux oreilles de quel- 
ques Anglais, mais qui était une vérité aux oreilles des personnes 
raisonnables» : « Le ministre d'un roi fou est un imbécile, parce qu'à 
moins d'être un imbécile, on ne peut pas préférer l'emploi de minis- 
tre d'un roi fou à l'honorable titre de citoyen vertueux. Un homme 
qui, placé à la tète des affaires d'un peuple chez qui la liberté poussa 
autrefois des racines, vent faire rélrogader vers le despotisme et 
l'ignorance une nation qui a conquis ses droits, est à coup sûr un 
imbécile. Un homme qui, abusant de l'influence qu'il a acquise dans 
une île jetée par hasard dans l'Océan, veut lutter contre le peuple 
français; celui qui ne devine pas l'explosion que la liberté doit faire 
dans son pays; celui qui prétend servir longtemps la ligue de rois 
aussi lâches et aussi bêtes que lui; celui qui croit qu'avec des vais- 
seaux il va bientôt affamer la France, qu'il va dicter des lois aux 
alliés de la France, celui-là, dis-je, ne peut avoir conçu un plan aussi 
absurde que dans la retraite des Petites- maisons, et il est étonnant 
qu'il se trouve au dix-huitième siècle un homme assez dépourvu 4e 
bon sens pour penser à de pareilles folies. * 



— 128 — 

. cet illustre parlement est cnlièrement corrompu, et que 
nous comptons dans la Convention nationale quelques indi- 
vidus atteints de corruption; c'est qu'à la face de la nation 
britannique, les membres du parlement se vantent du trafic 
de leur opinion et la donnent au plus offrant ; et que, parmi 
nous, quand nous découvrons un traître ou un homme 
corrompu, nous l'envoyons à l'échafaud. [Vifs applaudisse- 
ments.) Cette affaire même, poursuit Robespierre, est un 
nouveau titre de gloire pour la Convention nationale. La 
corruption de quelques individus fait ressortir par un con- 
traste glorieux, la vertu publique de cette auguste Assem- 
blée. {Vifs applaudissements] Peuple, dans quel pays 
a-t-on vu encore celui qui était investi de la souveraine 
puissance tourner contre lui-môme le glaive de la loi? Dans 
quel pays a-t-on vu encore un sénat puissant chercher dans 
son sein ceux qui auraient trahi la cause commune, et les 
envoyer sous le glaive de la loi? Qui doue encore a donné 
ce spectacle au monde? Vous, citoyens î — [La salle retentit 
d'applaudissements,) Voilà, citoyens, la réponse que je fais 
en votre nom à tous les tyrans de la terre . » 

Séanee du 20 mars (30 ventôse), — Robespierre fait rap- 
porter le décret d'arrestation rendu contre Héron. Il voit 
dans ce décret surpris à l'Assemblée, « un exemple déplo- 
rable des efforts que la malveillance ne cesse de faire pour 
induire la Convention en erreur \ « 

Sèarice du 31 mars (11 germinal), — A propos de l'arres- 

1. Il faut observer que le décret contre Héron avait été rendu, 
comme cela avait lieu^ sans discussion et sans que le représentant 
inculpé eût été entendu. Il fut fort heureux pour Héron que Robes- 
pierre et Couthon se soient portés forts de son innocence : mais 
c'est le cas de signaler combien était irréguliére la procédure suivie 
par la Convention pour la mise en accusation de ses membres qui 
devaient participer pourtant à l'inviolabilité de la représentation 
nationale. Nous verrons que Robespierre lui-môme s'en trouvera vic- 
time à son tour. 



- 126 - 

talion de Danton, Legendre demande que Lui et ceux qui 
ont été arrêtés avec lui soient mandés à la barre et enten- 
dus : a l'ai le droit de craindre, dit-il, que des haines par- 
ticulières et des passions individuelles n'arrachent à la 
liberté des hommes qui lui ont rendu les plus grands, les 
plus utiles services. Il m'appartient de dire cela de l'homme 
qui, en 1792, fît lever la France entière par les mesures 
énergiques dont il se servit pour ébranler le peuple; de 
Thomme qui fît décréter la peine de mort contre quiconque 
ne donnerait pas ses armes ou n'irait pas en frapper l'en- 
nemi. L'ennemi était, alors aux portes de Paris : Danton 
vint, et ces idées sauvèrent la patrie. Je ne puis le croire 
coupable... » — Robespierre combat la motion de Legendre : 
tt II s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent 
l'emporter sur la patrie... Eh quoi ! n'avons-nous fait tant 
de sacrifices héroïques, au nombre desquels il faut compter 
ces actes d'une sévérité douloureuse; n'avons-nous fait ces 
sacrifices que pour retomber sous le joug de quelques intri- 
gants qui prétendaient dominer... Legendre parait ignorer 
les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les 
sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pour- 
quoi feint-il de l'ignorer? parce qu'il sait bien qu'on ne 
peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, 
parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un pri- 
vilège ; non, nous n'en voulons point de privilège ; non, nous 
n'en vouions point d'idoles!. (On applaudit à plusieurs re- 
prises.) Nous verrons dans ce jour si la Convention saura 
briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps ou si 
dans sa chute elle écrasera la Convention et le peuple 
française » 

i. Quelques semaines auparavant dans la séance du 3 décembre 
(13 brumaire) Robespierre aux Jacobins avait pris la défense de 
Danton avec beaucoup de chaleur et avait rendu un témoignage so- 
lennel à son patriotisme : 

« Danton, ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de pa- 



— 127 — 

Séance du 18 avril (29 germinal), — Robespierre fait 
exempter de la loi de police générale les acquéreurs de 
charges qui ennoblissaient : « Si je n'écoutais que l'espèce 
d'antipathie naturelle aux amis ardenîs de la liberté, contre 
tout ce qui portait autrefois les apparences même de Tor- 
gueil et de Taristocratie, Je déclamerais peut-être avec 
plus de force que ne Font fait les préopinants contre tous 
ceux qui ont voulu sortir de la classe respectable du peu- 
ple; mais, citoyens, c'est la justice et l'intérêt du peuple 
qui doivent toujours diriger les délibérations de l'homme 
public... Cette censure envelopperait dans la loi une infinité 
de personnes que vous n'avez pas voulu atteindre... Il exis- 
tait une foule de charges crées par l'ancien régime, qui 

triotisme, plus les ennemis de l& chose publique s'âttaohent à 0a 
perte?... Eht si le défenseur do la liberté n'était pas calomniii, ce 
serait une preuve que nous n'aurions plus ni prôtres, ni nobles à 
combattre?... Les ennemis de la patrie semblent m'accabler de 
louange exclusivement^ mais je les répudie... la cause des patriotes 
est une, comme celle de la tyrannie; ils sont tous solidaires. Je me 
trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa famille, il no mérite 
que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé : une 
différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, 
quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, con- 
clur&i-je qu'il trahissait la patrie? Non ; je la lui ai toujours vu servir 
avec zèle... 11 est évident que Danton a été calomnié; mais je dé» 
clare que je vois-là un des fils les plus importants de la trame 
ourdie contre tous les patriotes. » 

Vers la même époque il rendit un semblable témoignage à Camille 
Desmoulins. « Il faut considérer avec Camille Desmouiins ses vertus 
et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux, 
toujours républicain, on Va. vu successivement Tami des Lametb, 
de Mirabeau, de Dillon; mais on l'a vu aussi briser ces mômes ido- 
les qu'il avait encensées. 11 les a sacrifices sur l'autel, qu'il leur avait 
élevé aussitôt qu'il a reconnu leur perfidie. Eu un mot, il aimait la 
liberté par instinct et par sentiment, et il n'a jamais aimé qa'elle, 
malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. > 



— 138 — 

donnaient le titre de nobles à ceux qui les possédaient , et 
qui cependant avaient |K)ur objet des fonctions utiles, des 
magistratures nécessaires de Tordre social. » 

Séance du 9 mai (1 i floréal), — Robespierre fait, au 
nom du comité de salut public, un rapport sur les rapports 
des idées religieuses et morales avec les principes républi- 
cains, et sur les fêtes décadaires. 

Séance du 26 mai (7 prairial). — Discours de Robespierre 
sur les deux tentatives d'assassinats dont il avait été Tobjel 
de la part de TAdmiral et de Cécile Renault * . — a Ce sera un 
beau sujet d'entretien pour la postérité, c'est déjà un spec- 
tacle digne de la terre et du ciel, de voir l'Assemblée des 
représentants du peuple français, placée sur un volcan 
inépuisable de conjurations, d'une main apporter aux pieds 
de l'étemel auteur des choses les hommages d'un grand 
peuple, de Tautre, lancer la foudre sur les tyrans conjurés 
contre lui, fonder le première république du monde, et 
rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et les 
vertus exilées! (Applaudissements.) Ils périront, tous les 
tyrans armés contre le peuple français! elles périront, 
toutes les factions qui s'appuient sur ieur puissance pour 
détruire notre liberté ! Vous ne ferez pas la paix, mais vous 
la donnerez au monde, et vous Tôterez au crime. Cette 
perspective prochaine s'offrait aux regards des tyrans 
épouvantés, et ils ont délibéré avec leurs complices que le 
temps était arrivé de nous assassiner, nous, c'est-à-dire la 

1. Ladmiral avait projeté d'assassiner Robespierre. Il l'attendit 
des journées entières dans les couloirs du Comité de salut public. 
Le hasard lui ayant dérobé sa victime, il se retourna contre Collot 
dlierbois, qui n'échappa à ses tentatives que par la courageuse in- 
tervention du serrurier Geffroy. Quant à Cécile Renault, c'était une 
jeune fille de dix-sept ans, qui s'était présentée chez Robespierre et 
avait éveillé les soupçons par son obstination à vouloir lui parler. On 
trouva sur elle deux petits couteaux, mais rien ne prouve qu'elle eût 
rintention d'un crime. 



- IriO - 

Convention nationale... Mais s'ils ont cru que pour anéantir 
votre énergie ou pour changer vos principes, il suffit d'as- 
sassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le Foin 
de veiller pour le salut de la république, ils se sont trom- 
pés... Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous 
voudrez achever votre sublime entreprise, ou partager 
notre sort; ou plutôt, il n'y a pas un Français qui ne vou- 
lût alors venir sur nos corps sanglants jurer d'exterminer 
le dernier des ennemis des peuples ! (L'Assemblée entière se 
lève par un mouvement spontané pour témoigner son ap- 
probation.) Cependant, poursuit Robespierre, leur délire 
impie atteste à la fois leurs espérances er leur déses- 
poir. Calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, 
athéisme, corruption, famine, assassinats : ils ont prodigué 
tous les crimes! Il leur reste encore l'assassinat, ensuite 
l'assassinat, et puis encore l'assassinat ! Réjouissons-nous 
donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons assez 
bien servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des 
poignards de la tyrannie ! Mais les destinées de la Républi- 
que ne sont pas encore entièrement affermies et la vigilance 
des représentants du peuple français est plus que jamais 
nécessaire. J'ai parlé de. la vertu du peuple» et cette vertu, 
attestée par toute la révolution, ne suffirait pas seule pour 
nous rassurer contre les factions, qui tendent sans cesse à 
corrompre et à déchirer la république. Pourquoi cela? C'est 
qu'il y a deux peuples en France : l'un est la masse des 
citoyens, pure, simple, altérée de la justice et amie de la 
liberté; c'est ce peuple vertueux qui verse son sang pour 
fonder la république, qui impose aux ennemis du dedans 
et ébranle les trônes des tyrans ; — l'autre est ce ramas 
d'ambitieux et d'intrigants; c'est ce peuple babillard et 
charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui persécute 
le patriotisme, qui s'empare des tribunes et souvent des 
fonctions publiques, qui abuse de l'instruction que les 
avantages de l'ancien régime lui ont donnée^ pour tromper 



- 130 - 

Popinion publique; c'est ce peuple de fripons, d'étrangers, 
de contre'révolutioqnaires, d'hypocrites, qui se place entre 
le peuple français et ses représentants, pour tromper l'un 
et pour calomnier les autres, pour entraver leurs opéra- 
tions, pour tourner contre le hien public ]es lois les plus 
utiles et les vérités les plus salutaires. Tant que cette race 
impure existera, la république sera malheureuse et pré- 
caire. C'est à vous de l'en délivrer par une énergie impo, 
saute etpar un concert inaltérable. «La Convention décrète 
par acclamation que « le discours du citoyen Robespierre sera 
inséré dans le Bulletin; il sera imprimé aussi sous la forme 
ordinaire et traduit dans toutes les langues. Il en sera 
donné six- exemplaires à chaque membre de la Conven- 
tion * » 



1 . Robespierre avait prononcé Ja veille aux Jacobins un discour» 
dans le même sens : < Quel homme sur la terre a jamais défendu 
impunément les droits de l'iiumanité? II y a quelques mois, je disais 
à mes collègues du Comité du salut public : si les armées de la répu- 
blique sont victorieuses, si nous démasquons les traîtres, si nous étouf- 
fons le factions, ils nous assassineront ; je ne suis point du tout 
étonné de voir se réaliser ma prophétie. Je trouve mftme pour mon 
compte que la situation où les ennemis de la république m'ont placé 
n*est pas sans avantage; car plus la vie des défenseurs de la liberté 
est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la méeban- 
clieté des hommes. Entouré de lâches assassins je n^e suis déjà placé 
moi-même dans le nouvel ordre des choses où ils veulent m'envoyer; 
je ne tiens plus à une vie passagère que par l'amour de la patrie et 
la soif de la justice; et dégagé plus que jamais de toute considération 
personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer les scélérats qui 
conspirent contre mon pays et contre le genre humain. Plus ils se dé- 
pèchent de terminer ma carrière ici-bas, plus je veux me hAter de 
la remplir d'actions utiles au bonlieur de mes semblables. Je leuï 
laisserai du moins un testament dont la lecture fera frémir les tyrans 
et leurs complices. » -— Cette séance des Jacobins fut signalée par 
un inddeni assez singulier. Un membre de la société, du nom de 
Rousselin, fit la motion de rendre les honneurs civiques au citoyen 



— 131 — 

Le i juin (16 prairial), Robespierre à runanimité est élu 
présideul de la Convention, et c'est en celte qualité que le 
8 juin (20 prairial), il présida la fête de l'Être Suprême. 

Séancç iu 10 juin (22 'prairial). — Couthon présente une 
loi pour la réorganisation du tribunal révolutionnaire, qui 
supprime les défenseurs officieux. — L'ajournement de la 
discussion sur cette loi est réclamé par Ruamps et Lecointre. 
n Si une telle loi était adoptée sans discussion, s'écrie 
Ruamps, il n'y aurait plus qu'à sq brûler la cervelle au 
pied 4e la tribune. » Robespierre s'oppose 'à un ajourne- 
ment i( qui compromettrait évidemment le salut de la pa- 
trie. Depuis deux mois, la Convention nationale est sous le 
glwve des assassins, et le moment où la liberté parait obte- 
nir un triomphe éclatant est celui où les ennemis de la 
patriç conspirent avec plus d'audace. Depuis plus de deux 
mois, le tribunal révolutionnaire vous dénonce les entraves 
qui arrêtent la marche de la justice nationale. La républi- 
que entière vous dénonce de nouvelles conspirations et 
celte multitude innombrable d'agents étrangers qui abon- 
dent sur sa surface : c'est dans cette circonstance que le 
Comité de salut public vous présente le projet de loi dont 
vous venez d'entendre la lecture. » La Convention court de 
grands daagers, et l'opposition que rencontre la loi en est 
le plus puissant indice, k Car, soyez en sûrs, citoyens, par- 
tout où il s'établit une ligne de démarcation, partout où il 
86 prononce une division, là, il y a un danger pour la pa- 
trie. U n'est pas naturel qu'il y ait une séparation entre 



Gcffroy, le courageux défenssur de CoUot dllerbois, dans la 
fôtequi devait être célébrée le 20 prairial. Robespierre dit que c'est 
là un piège inventé par les partisans de la tyrannie, que cette 
motion insidieuse a pour objet d'attirer sur les patriotes l'envie 
et la calomnie, en les accablant d'honneur. En conséquence Rousse- 
lin, Fauteur de cette malencontreuse motion, est exclu dei Jacobins 
et traduit devant le tribunal révolutionnaire. 



— 13 — 

des hommes également épris de l'amour du bien public. Il 
n'est pas naturel qu'il s'élève une sorte de coalition contre 
le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la patrie. 
Citoyens, on veut vous diviser ; citoyens, on veut vous 
épouvanter. Eh bien ! qu'on se rappelle que c'est nous qui 
avons défendu une partie de cette Assemblée contre les 
poignards que la scélératesse et un faux zèle voulaient 
aiguiser contre vous ^ Nous nous exposons aux assassins 
particuliers, pour poursuivre les assassins publics. Nous 
voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie 
soient sauvées. (Vifs applaudissements.) Nous braverons les 
insinuations perfides par lesquelles on voudrait taxer de 
sévérité outrée les mesures que prescrit l'intérêt public. 
Cette sévérité n'est redoutable que pour les conspirateurs, 
que pour les ennemis de la liberté et de l'humanité. (Ap- 
plaudissements.) Je demande, reprend Robespierre, que le 
projet soit discuté article par article et séance tenante. Je 
motive ma demande par un seul mot : d'abord cette loi 
n'est ni plus obscure ni plus compliquée que celles que le 
Comité vous a déjà soumises pour le salut de la patri«3. 
j'observe d'ailleurs que depuis longtemps la Convention 
nationale discute et décrète sur-le-champ, parce que depuis 
longtemps il y a dans sa très-grande majorité un assenti- 
ment prononcé pour le bien public. (Vifs applaudisse- 
ments.) Je dirai donc que des demandes d'attermoiment de 
la fortune de la république sont affectées dans ce moment; 
que quand on est bien pénétré des dangers de la patrie et 
de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu 
qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, ou est 
plus enclin à porter des coups rapides contre ses ennemis 
qu'à provoquer des lenteurs qui ne sont que des délais 



1. Allusion à son discours du 3 octobre par lequel il sauva soixante- 
treize députés enveloppées dans la conspiration girondine. 



- 133 — 

pour raristocralie, qui les emploie à corrompre Popinion et 
à former de nouvelles coospirations *. » 

Séance du 1 i juin (23 prairial). — Robespierre prend la 
parole pour s'opposer à la motion de Bourdon (de TOise) qui 
demande que rinviolaDilité des représentants soit consacrée 
dans la loi, volée la veille, et qu'ils ne puissent être traduits 
devant le tribunal révolutionnaire que par un décret de la 
Convention : « Il est bien démontré, dit-il, qu'il n'y avait pas 
lieu aux plaintes qui ont été faites. Ne voit-on pas que le sys- 
tème des Chabot, des Hébert, des Danton, des Lacroix est 
resté organisé? On clierche à béparer le comité de la Mon- 
tagne. La Convention, la Montagne, le Comité, c'est la 
même chose. (Vifs applaudissements). Tout représentant du 
peuple qui aime sincèrement la liberté, tout représentant du 
peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, est de la 
Montagne. (De nouveaux applaudissements se font entendre, 
et les membres de la Convention se lèvent en signe d'adhé- 
sion et de dévouement). Oui, Montagnards, vous serez tou- 
jours le boulevard de la liberté publique; mais vous n'avez 
rien de commun avec les intrigants et les pervers, quels 

2. Robespierre avait préludé à la loi du 2â prairial par Forgani- 
sation de la commission populaire d'Orange dont il rédigea lui-même 
les statuts (21 floréal) : « Les membres de la commission popu- 
laire d'Orange sont nommés pour juger les ennemis de la résolution. 
Les ennemis de la révolution sont ceux qui, par quelque moyen que 
ce soit el de quel((ues dehors qu'ils soient couverts, ont cherché à 
contrarier la marche de la révolution et à empêcher l'affermisse- 
ment de la république. — La peine due à ce crime est la mort; les 
preuves requises pour la condamnation sont tous les renseignements, 
de quelque nature qu'ils soient, qui peuvent convaincre un homme 
raisonnable et ami de la liberté. — La règle des jugements est la 
conscience du juge, éclairée par l'amour de la justice et de la patrie ; 
leur but, le salut public et la ruine des ennemis de la patrie. » 
Fouquer Tinville, qui tenait aux formes juridiques, déféra ces dis- 
positions au Comité. On lui répondit que cela regardait Robespierre. 

8 



— 134 - 

qu'ils soient. S'ils s'efforcent de vous tromper, s'ils préten- 
dent s'identifier avec vous, ils n'en sont pas moins étran- 
gers à vos principes. La Montagne n'est autre chose que les 
hauteurs du patriotisme ; un Montagnard n'est autre chose 
qu'un patriote pur, raisonnable et sublime : ce serait outra- 
ger la patrie, ce serait assassiner le peuple, que de souffrir 
que quelques intrigants, plus méprisables que les autres, 
parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner 
une portion de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un 
parti. » Bourdon (de l'Oise) ayant interrompu Robespierre : 
a Je n'ai pas nommé Bourdon, malheur à qui se nomme lui- 
même... Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, et les 
Intrigants he sont pas de la Montagne. (Une voix : Nommez- 
les). Je les nommerai, quand il le faudra. « Robespierre termine 
son discours par des généralités ; mais il insiste sur ce que 
l'on cherche encore à avilir la Convention, et il se plaint que 
l'on s'attaque au Comité de salut public. « Si les vérités que 
je viens de proférer ont été entendues, nous continuerons 
nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous 
avons besoin d'encouragements, qu'on a tout fait pour ren- 
dre notre carrière pénible. C'est assez d'avoir à lutter contre 
les rois conjurés et contre tous les monstres de la terre, sans 
trouver à nos côtés des ennemis. Venez donc à notre se- 
cours ; ne permettez pas que l'on nous sépare de vous, puis, 
que nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes, et que 
nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de 
porter le fardeau immense, et presque au-dessus des efforts 
humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes 
et unis, en dépit de nos ennemis communs. » 

Ce môme jour, 23 prairial, au club des Jacobins, eut lieu 
un incident qui marque les premières attaques de Robes- 
pierre contre Fouché. Robespierre avait dénoncé la société 
deNeverscommeundes principaux foyers de l'hébertisme 
et des factions ourdies par Chaumette. Fouché, qui prési- 
dait, essaye de justifier la société de Nevers. Robespierre 



- 135 — 

réplique qu'elle a envoyé une adresse où le décret qui met- 
tait en accusation les hébertistes était blâmé. Fouché ob- 
serve que cette adresse a été envoyée par la société de Mou- 
lins, et non par celle de Nevers. Robespierre répond que ces 
deux sociétés sont voisines Tune de Tautre, que toutes deux 
conspirent ensemble, que leurs bannières doivent être les 
mêmes. Fouché observe encore qu'une députation de la so- 
ciété de Nevers est venue à la barre de la société de Paris 
pour attaquer Hébert. « 11 ne s'agit pas de jeter à présent 
de la boue sur la tombe de Ghaumette, reprend Robespierre. 
Il fallait lui livrer combat avant sa mort. » Enfin, il signale 
un autre fait ; c'est qu'à Nevers on a mal accueilli la fête de 
l'Être Suprême a qui a sauvé la liberté, en la mettant sous 
la garde de la probité, d On a dit : a La Convention a été 
trompée par des modérés ; pour nous ne cbaDgeons pas de 
conduite et de sentiment, et proposons toujours les mêmes 
principes. Et alors on a continué à prêcher l'athéisme. » 
L'indignation dont Robespierre lui-même était pénétré en 
disant ces derniers mots, passe dans tous les cœurs, et elle 
éclate par de violents murmures. 

Le 1^^ juillet (13 messidor) Robespierre dénonce, aux Jaco- 
bins, les nouveaux conspirateurs: a 11 est temps que la vérité 
fasse entendre dans cette enceinte des accents aussi mâles et 
aussi libres que ceux dont cette salle a retenti dans toutes les 
circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Je dénonce ici 
aux gens de bien un système odieux qui tend à soustraire 
l'aristocratie à la justice nationale, et à perdre la patrie en 
perdant les patriotes; car la cause de la patrie et celle des 
patriotes, c'est la môme chose. De tout temps les ennemis de 
la patrie ont voulu assassiner les patriotes au physique et 
au moral. Aujourd'hui, comme dans tous les temps, on s'ef- 
force de jeter sur les défenseurs de la Répubhque un vernis 
d'injustice et de cruauté; on dénonce comme des attentats 
contre l'humanité la sévérité employée contre les conspira- 
teurs* Celui qui protège et favorise ainsi les aristocrates 



- 136 — 

combat par là même les patriotes : il faut que la Révolution 
se décide pour la ruine des uns ou des autres. L'homme hu- 
main est celui qui se dévoue pour la cause de l'humanité, 
et qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s'en 
montre l'ennemi ; on le verra toujours tendre une main se- 
courable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée. Le 
barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est 
sans entrailles pour les patriotes vertueux; les mêmes hom- 
mes qui se laissent attendrir pour raristocrat^e sont impla- 
cables pour les patriotes. La faction des indulgents^ sont 
des termes par lesquels on a cherché à caractériser les an- 
thropophages, dont rhumanité consiste à parer les coups 
portés aux ennemis de l'humanité, pour, leur donner la fa- 
cilité d'en porter de nouveaux aux patriotes. Ce système ne 
doit avoir d'autre nom que celui de contre-révolutionnaire, 
parce qu'il tend à égorger les défenseurs de la patrie, et à 
jeter sur eux une teinte affreuse de cruauté. Le premier de- 
voir d'un bon citoyen est donc de dénoncer la faction des 
indulgents en public. Je ne prendrais pas aujourd'hui la pa- 
role contre elle, si elle n'était pas devenue assez puissante 
pour essayer de mettre des entraves à la raarrhe du gouver- 
nement. « Robespierre se plaint ensuite des calomnies dont 
il est l'objet. » C'est ainsi, dit-il, que Ton absout les tyrans 
en attaquant un patriote isolé qui n'a pour lui que son cou- 
rage et sa vertu. » {Robespierre^ s'écrie un citoyen des tri- 
bunes, tu as tous les Français pour toi). « Quand les cir- 
constances se développeront, continue-t-il, je m'expliquerai 
plus au long; aujourd'hui, j'en ai dit assez pour ceux qui 
sentent. Il ne sera jamais au pouvoir de personne de m'em- 
pêcher de déposer la vérité dans le sein de la représentation 
nationale et des républicains. 11 n'est pas au pouvoir des ty- 
rans et de leurs valets de faire échouer mon courage. Qu'on 
répande des libelles contre moi, je n'en serai pas moins tou- 
jours le même, et je défendrai la liberté et l'égalité avec la 
môme ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une partie 



- 137 - 

des foDctioDS dont je suis chargé, il me resterait encore ma 
qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à 
Baort aux tyrans et aux conspirateurs. » 

Le 5 juillet (21 messidor), Robespierre se plaint aux Ja- 
cobins de rinexécution du décret qui a mis la yertu et la 
probité àTordre du jour : a De tous les décrets qui ont sauvé 
Ja république, le plus sublime, le seul qui Tait arrachée à la 
-corruption et qui ait affranchi les peuples de la tyrannie, c'est 
celui qui met la probité et la vertu à Tordre du jour. Si ce 
d^ret était exécuté, la liberté serait parfaitement établie, 
-et nous n'aurions plus besoin de faire retentir les tribunes 
populaires de notre voix; mais les hommes qui n'ont que 
le masque de la vertu mettent les plus grandes entraves à 
l'exécution des lois de la vertu même; ils veulent se faire 
de ce masque un moyen de parvenir au pouvoir. Le décret 
qui met la vertu à Tordre du jour est fécond en grandes 
conséquences. Nous avions prévu qu'on en abuserait; mais 
en même temps nous avions pensé que ce décret, porté 
contre les oppresseurs, imposerait aux fonctionnaires pu- 
blics le devoir d'exercer la vertu, et de ne jamais s'écarter 
des obligations qui les lient%à la patrie; mais ces obliga- 
tions ne les forcent point à s'appesantir, avec une inquisi- 
tion sévère, sur les actions des bons citoyens, pour détour- 
ner les yeux de dessus les crimes des fripons : ces fripons, 
qui ont cessé d'attirer leur attention, sont ceux-là môme 
qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. » Robes- 
pierre continue en signalant les pièges qui sont tendus aux 
bons citoyens, les craintes que Ton sème dans la Conven- 
tion : On cherche à persuader à chaque membre que le 
Comité de salut public Ta proscrit. « Mais, dit-il, les scélérats 
ne triompheront pas, car il est impossible que les hommes 
qui ont épousé le système profond de la justice et de la 
liberté consentent jamais à laisser à de si vils ennemis un 
triomphe qui serait à la fois la honte et la perte de Thuma- 
Bité entière. Tl faut que ces lâches conspirateurs, ou renon- 

8, 



- 140 — 

Têritô; les tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la 
liberté par la calomnie ; ils donnent le nom de tyrannie à 
l'ascendant môme des principes de la vérité. Quand ce sys- 
tème a pu prévaloir, la liberté est perdue; il n'y a de légi- 
time que la perfidie, et de criminel que la vertu, car il est 
dans la nature même des choses qu'il existe une influence 
partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyran- 
nie ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite 
comme un crime, la tyrannie règne ; quand les bons citoyens 
sont condamnés au silence, il faut bien que les scélérats 
dominent. 

)> Ici, j*ai besoin d'épancher mon cœur; vous avez besoin 
aussi d'entendre la vérité... 

» Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système 
de terreur et de calomnies?... Nous redoutables aux patrio- 
tes! nous qui les avons arrachés des mains de toutes les 
factions conjurées contre eux ! nous qui, tous les jours, les 
disputons pour ainsi dire aux intrigants hypocrites qui 
osent les opprimer encore! nous qui poursuivons les scélé- 
rats qui cherchent à prolonger leurs malheurs en nous 
trompant par d'inextricables impostures! Nous redoutables 
àr la Convention nationale ! Et que sommes-nous sans elle? 
et qui a défendu la Convention nationale au péril de sa vie? 
qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des factions 
exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? 
qui s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts delà 
tyrannie prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité ; 
quand tant d'autres gardaient un silence criminel sur les 
forfaits de leurs complices, et semblaient attendre le signal 
du carnage pour se baigner dans le sang des représentants 
du peuple? Et à qui étaient destinés les premiers coups des 
conjurés? Quelles étaient les victimes désignées par Chau- 
roette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assas- 
sins devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? 
Quels sont les objets des calomnies et des attentats des ty- 



— 141 — 

rans armés contre la république? N'y a-t-il aucun poignard 
pour nous dans les cargaisons que l'Angleterre envoie à ses 
complices en France et à Paris? C'est nous qu'on assassine, 
et c'est nous qu'on peint redoutables! Et quels sont donc 
ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles 
ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, La- 
croix, Fubre-d'Églantine, et quelques autres complices. 
Est-ce leur punition qu'on nous reproche? Aucun n'oserait 
les défendre. Mais si nous n'avons fait que dénoncer des 
monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale et la 
république, qui peut craindre nos principes, qui peut nous 
accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux 
qui leur ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sé- 
vères : j'en atteste la république qui respire !... On parle de 
notre rigueur, et la patrie nous reproche notre faiblesse. 

» Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les pa- 
triotes, et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce 
sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, 
oubliant les crimes de l'aristocratie et protégeant les traî- 
tres, avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé 
eu crimes ou des préjugés incurables, ou des choses indif- 
férentes, pour trouver partout des coupables et rendre la 
révolution redoutable au peuple même? Ce sont les mons- 
tres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant 
des opinions anciennes, fruit des obsessions des traîtres, 
avons promené le glaive sur la plus grande partie de la 
Convention nationale; demandions-nous dans les sociétés 
populaires la tête de six cents représentants du peuple? Ce 
sont les monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà 
oublié que nous nous sommes jetés entre eux et leurs per- 
fides adversaires ?.. . 

» Telle est cependant la base de ces projets de dictature 
et d'attentats contre la représentation nationale, imputés 
d'abord au Comité de salut public en général. Par quelle 
fatalité cette grande accusation a-t-elleété transportée tout 



— 142 — 

à coup sur la tête d'un seul de ses membres? Étrange pro- 
jet d'un homme, d'engager la Convention nationale à s'^iv 
ger elle-môme en détail, de ses propres mains, pour lui 
frayer le chemin du pouvoir absolu ! Que d'autres aperçoi- 
vent le côté ridicule de ces inculpations ; c'est à moi de n'en 
voir qae l'atrocité. Vous rendrez au moins compte à Topi* 
niou publique de votre affreuse persévérance à poursuivre 
le projet d'égorger tous les amis de la patrie, monstres qui 
cherchez à me ravir l'estime de la Convention nationale, le 
prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai 
ni usurpée ni surprise, mais que j'ai été forcé de conquérir I 
Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère 
et de ce qu'on aime, c'est pour un homme sensible et probe 
le plus affreux des supplices! le lui faire subir, c'est le plus 
grand des forfaits!... 

» Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion pu- 
blique, ne consultant que les intérêts sacrés de la patrie, 
j'arrachais seul à une décision précipitée ceux dont les opi- 
nions m'auraient conduit à l'écha&ud, si elles avaient 
triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à 
toutes les fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les 
principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient 
jugé avec plus de précipitation, j'étais loin sans doute de 
penser que l'on dût me tenir compte d'une pareille con- 
duite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où elle aurait 
été remarquée, et où l'on aurait donné des noms pompeux 
aux devoirs les plus indispensables de la probité ; mais j'é* 
tais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait 
d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et 
l'ennemi de la représentation nationale, que j'avais servie 
avec dévouement : je m'attendais bien moins encore qu'on 
m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir 
l'égorger l Quoi qu'il en soit, rien ne pourra jamais changer 
ni mes sentiments, ni mes principes... Je ne connais que 
deux partis, celui des bons et celui des mauvais citoyens : 



— 143 - 

que le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une 
affaire de cœur; qu'il ne consiste ni dans l'insolence ni dans 
une fougue passagère qui ne respecte ni les principes, ni le 
bon sens, ni la morale; encore moins dans le dévouement 
aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par Texpérience 
de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler sur- 
tout la probité et tous les sentiments généreux au secours 
de la république. Je sens que partout où l'on rencontre un 
homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui 
tendre la main et le serrer contre son cœur. Je crois à des 
circonstances fatales dans la révolution, qui n'ont rien de 
commun avec les desseins criminels; je crois à la détesta- 
ble influence de l'intrigue, et surtout à la puissance sinistre 
de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fri- 
pons; mais le nombre des fripons est le plus petit : ce sont 
eux qull faut punir des crimes et des malheurs du monde... 

y> Cependant ce mot de dictature a des effets magiques : il 
flétrit la liberté, il avilit le gouvernement : il détruit la ré- 
publique; il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, 
qu'on présente comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend 
odieuse la justice nationale, qu'il présente comme instituée 
par l'ambition d'un seul homme; il dirige sur un point 
toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de 
l'aristocratie... 

» Ils m'appellent tyran... Si je Tétais, ils ramperaient à 
mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit 
de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants! 
Si je l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me 
dénoncer (quel tendre intérêt ils prennent à notre liberté!) 
me prêteraient leur coupable appui ; je transigerais avec 
eux! Dans leur détresse qu'attendent-ils, si ce n'est le 
secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la 
gloire et la liberté de notre pays? On arrive à la tyrannie 
par le secours des fripons : où courent ceux qui les com- 
battent? Au tombeau et à l'immortalité. Quel est le tyran 



- 144 — 

qui me protège? quelle est la faction à qui j'appartiens? 
C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction qui depuis le 
commencement de la révolution a terrassé les factions, a 
fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est 
le peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle 
je suis voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués... 

» La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, 
son despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui 
retentissent avec force dans les cœurs purs comme dans 
les consciences coupables, et qu'il n'est pas plus donné au 
mensonge d'imiter, qu'à Salomée d'imiter les foudres du 
ciel ; mais accusez-en la nature, accusez-en le peuple, qui 
la sent et qui l'aime... Si les représentants du peuple qui dé- 
fendent sa cause ne peuvent pas obtenir impunément sou 
estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce n'est 
qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la républi- 
que est proscrite, et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie 
plus odieuse que celle qui punit le peuple dans la personne 
de ses défenseurs! car la chose la plus libre qui soit dans 
le monde, même sous le règne du despotisme, n'est-ce pas 
l'amitié?... Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la 
liberté, un martyr vivant de la république, la victime au- 
tant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent ; 
les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la 
part des autres sont des crimes pour moi ; un homme est 
calomnié dès qu'il me connaît; on pardonne à d'autres 
leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle. Otez-moi 
ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les 
hommes; je ne jouis pas même des droits du citoyen; que 
dis -je! il rie m'est pas môme permis de remplir les devoirs 
d'un représentant du peuple. 

tt Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils 
s'excusent en lelir disant : Cest Robespierre qui le veut^ 
nous ne pouvons pas nous en dispenser. Les infâmes disci- 
ples d'Hébert tenaient jadis le même langage dans le temps 



- 145 — 

où je les dénonçais; ils se disaient mes amis; ensuite ils 
m'ont déclaré convaincu de modérantisme : c'est encore la 
môme espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le 
patriotisme. Jusques à quand Thonneur des bons citoyens et 
la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci 
de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est 
qu'une branche du système de persécution plus vaste dont 
je suis Tobjet. En développant cette accusation de dictature, 
mise à Tordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me 
charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la 
fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le salut 
de la patrie. On disait aux nobles : Cest lui seul qui vous a 
proscrits; on disait en même temps aux patriotes: // veut 
sauver les nobles; on diâait aux prêtres : C'est lui seul qui 
vous poursuit ; sans lui^ vous seriez paisibles et triom- 
phants; on disait aux fanatiques : C'est lui qui détruit la 
religion; on disait aux patriotes persécutés : C*est lui qui 
Va ordonné, ou qui ne veut pas Vempécher. On me ren- 
voyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser 
les causes, en disant : Votre sort dépend de lui seul. Des 
hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque 
jour ce système ; il y en avait dans le lieu des séances du 
tribunal révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de 
la patrie expient leurs forfaits; ils disaient : Voilà des mal- 
heureux condamnés ; qui est-ce qui en est la cause ? Robes- 
pierre. On s'est attaché particulièrement à prouver que le 
tribunal révolutionnaire était un tribunal de sang, créé 
par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire 
égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, 
car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres. 
Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de pros- 
cription était exécuté à la fois dans tous les départements 
par les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils ces 
calomniateurs? 
« Je puis répondre que les auteurs de ce plan de calom- 

9 



— • I W) — 

nies sont d'abord le duc d Yorck, M. Pitl, et (eus les tyrans 
armés contre nous. Qui ensuite?... AIiI je n'ose les nommer 
dans ce moment et dans ce lieu ; je ne puis me résoudre à 
déchirer entièrement le Yoile qui couvre ce profond mys- 
tère d'iniquités ; mais ce que je puis aiïirmer positivement, 
c'est que parmi les auteurs de cette trame sont les agents 
de ce système de corruption et d'extravagance, le plus 
puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour 
perdre la République, sont les apôtres impurs de l'athéisme 
et de rimmoralité, dont il est la base. 

a La tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs 
bi3ns et leur vie ; ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos 
consciences; d'une main, ils nous présentaient tous les 
maux, et, de l'autre, ils nous arrachaient l'espérance. L'a- 
théisme, escorté de tous les crimes, versait sur le peuple le 
deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale les 
soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation, 
comprimée par la terreur, fermentait sourdement dans tous 
les cœurs; une éruption terrible, inévitable, bouillonnait 
dans les entrailles du volcan, tandis que de petits philoso- 
phes jouaient stupidement sur sa cime avec de grands scé- 
lérats. Telle était la situation de la République, que, soit 
que le peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en 
secouât violemment le joug, la liberté était également per- 
due ; car, par sa réaction, il eût blessé à mort la Républi- 
que, et, par sa patience, il s'en serait rendu indigne. Aussi, 
de tous les prodiges de notre Révolution, celui que la pos- 
térité concevra le moins, c'est que nous ayons pu échapper 
à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues ! Vous 
avez sauvé la patrie; votre décret du 18 floréal est lui seul 
une Révolution ; vous avez frappé du môme coup l'athéisme 
et le despotisme sacerdotal ; vous avez avancé d'un demi- 
siècle l'heure fatale des tyrans ; vous avez rattaché à la 
cause de la Révolution tous les cœurs purs et généreux ; 
vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté 



— liT — 

céleste. jour à jamais fortuné, où le peuple français tout 
entier s'éleva pour rendre à l'auteur de la nature le seul 
hommage di^ne de luil Quel touchant assemblage de tous 
les objets qui peuvent enchanter les regards et le cœur des 
hommes! vieillesse honorée I ô généreuse ardeur des en- 
fants de la patrie ! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens ! 
ô larmes délicieuses des môrés attendries I .ô charme divin 
de Tinnocence et de la beauté ! ô majesté d'un grand peuple ^ 
heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de 
sa vertu! Être des êtres! le jour où l'univers sortit de tes 
mains toutes-puissantes brilla-t-il d'une lumière plus agréa- 
ble à tes yeux que ce jour où, brisant le joug du crime et 
de l'erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses 
destinées? 

a Ce jour avait laissé sur la France une impression pro- 
fonde de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue 
de cette réunion sublime du premier peuple du monde, qui 
aurait cru que le crime existait encore sur la terre? Mais 
quand le peuple, en présence duquel tous les yiccs privés 
disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiquas, les in- 
trigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. 
C'est depuis cette époque qu'on les a vus s^agiter avec une 
nouvelle audace, et chercher à punir tous ceux qui avaient 
déconcerté le plus dangereux de tous les complots. Croirait- 
on qu-au sein de Tallégresse publique des hommes aient ré- 
pondu par des signes de fureur aux touchantes acclamations 
du peuple 9 Croira-t-on que le président de la Convention na* 
tionale, pariant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et 
que ces hommes étaient des représentants du peuple? Ce 
seul trait expUque tout ce qui s'est passé depuis. La pre- 
mière tentative que firent les malveillants fut de chercher à 
avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à 
effacer le souvenir touchant de la fête nationale : tel fut le 
but du caractère et de la solennité qu'on donua à ce qu'on 
appelait l'affaire de Catherine Théos. La malveillance a bien 



su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom 
de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à Talten- 
tion publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable 
de sarcasmes indécents ou puérils. 

a Les lâches! ils voulaient donc me faire descendre au 
tombeau avec ignominie I Et je n'aurais laissé sur la terre 
que la mémoire d'un tyran ! Avec quelle perfidie ils abu- 
saient de ma bonne foi ! comme ils semblaient adopter les 
principes de tous les bons citoyens 1 comme leur feinte ami- 
tié était naïve et caressante! Tout à coup leurs visages se 
sont couverts des plus sombres nuages ; une joie féroce bril- 
lait dans leurs yeux : c'était le moment où ils croyaient tou- 
tes leurs mesures bien prises pour m*accabler. Aujourd'hui, 
ils me caressent de nouveau ; leur langage est plus affec- 
tueux que jamais : il y a trois jours ils étaient prêts à me 
dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui, ils me prêtent 
les vertus de Caton. Il leur faut du temps pour renouer 
leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais que 
leurs moyens sont méprisables ! Jugez-en par un seul trait. 
J'ai été chargé momentanément, en l'absence d'un de mes 
collègues, de surveiller un bureau de police générale ré- 
cemment et faiblement organisé au comité de salut public. 
Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une trentaine 
d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécu- 
tés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la Révolu- 
tion. Eh bien ! croira-t-on que ce seul mot de police générale 
a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabi- 
lité de toutes les opérations du comité de sûreté générale, 
des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes 
de tous mes ennemis? 11 n'y a peut-être pas un individu ar- 
rêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait dit de moi : Voilà 
l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il n'exis* 
tait plus. Comment pourrais-je ou raconter ou deviner tou- 
tes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement in- 
sinuées soit dans la Convention nationale, soit ailleurs^ pour 



— 149 — 

me rendre odieux ou reedoulable? Je me bornerai à dire 
que depuis plus de six senmines la nature et la force de la 
, calomnie, l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal, 
m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de mem- 
bre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, 
je n'ai consulté que ma raison et la patrie? Je préfère ma 
qualité de représentant du peuple à celle de membre du co- 
mité de salut public, et je mets ma qualité d'homme et de 
citoyen français avant tout. 

a Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma 
dictature est expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence 
sur le gouvernement : le patriotisme a-t-il été plus protégé? 
les factions plus timides? la patrie plus heureuse? Je le sou- 
haite. Mais cette influence s'est bornée dans tous les temps 
à plaider la cause de la patrie devant la représentation na- 
tionale et au tribunal de la raison publique; il m'a été per- 
mis de combattre les factions qui vous menaçaient, j'ai voulu 
déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles 
avaient établi, et que je regarde comme le seul obstacle à 
l'affermissement de la République : j'ai pensé qu'elle ne pou- 
vait s'asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout 
s'est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes 
principes. 

a Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai 
l'expérience dupasse, et je vois l'avenir! Quel ami delà 
patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus per- 
mis de la servir et de défendre Tinnocence opprimée ! Pour- 
quoi demeurer dans un ordre de choses où l'intrigue triom- 
phe éternellement de la vérité, où lajusticeestun mensonge, 
où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules 
occupent dans les cœurs la place des intérêts sacrés de l'hu- 
manité? Gomment supporter le supplice de voir cette horri- 
ble succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher 
leur âme hideuse sous le voile de la vertu, et même de l'a- 
mitié, mais qui tous laisseront à la postérité l'embarras de 



— 150 — 

décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus lûche et 
le plus atroce? En TOyànt la multitude des vices que le tor- 
rent de la Révolution a roulés pôle-raôlé avec les vertus ci- 
viques, j'ai craint quelquefois, je Ta voue, d'être souillé aux 
yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes per- 
vers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de Phuma- 
nilé, et je m'applaudis de voir la fureur des Yerrès et des 
Catilina de mon pays tracer une ligne profende de démarca- 
tion entre eux et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'his- 
toire tous les défenseurs de la liberté accablés par la calom- 
nie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi! Les bons et 
les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions 
différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent 
abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante 
doctrine! Non, Ghaumette, non, la mort n'est pas un som- 
meil éternel!... Citoyens, effacez dés tombeaux cette maxime 
gravée pâf des rhains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre 
sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui 
instille à la mort ; gravez-y plutôt celle-ci : la mort est le 
commencement de rUnmortatitéf 

• J'ai promis il y a quelque temps de laisser un testa- 
ment redoutable aux oppresseurs du peuple. Je vais le pu- 
blier dès ce moment avec l'indépendance qui convient à la 
situation où je me suis placé : je leur lègue la vérité terri- 
ble, et la mort! 

« Représentants du peuple français j il est temps de repren- 
dre la fierté et la hauteur du caractère qui vous convient. 
Vous n'êtes pas faits pour élre régis, mais pour régir les dé- 
positaires de votre confiance : les hommages qu'ils vous 
doivent ne consisteiit pas dans ces vaines flagorneries, dans 
ces récits flatteurs prodigués aux rois par des ministres am- 
bitieux; mais dans la vériléj et surtout dans le respect pro- 
fond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien 
dans la République : je le nie... 
« Notre situation intérieure est critique. Un système rai- 



— loi — 

sonnablede finauccs est à créer; celui qui règne aujour- 
d'hui est mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et dans le 
fait absolument indépendant de votre surveillance suprême. 
Les relations extérieures sont absolument négligées; pres- 
que tous les agents employés chez les puissances étrangères, 
décriés par leur incivisme, ont trahi ouvertement la Répu- 
blique avec une audace impunie jusqu'à ce jour. 

tt Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre at- 
tention : qu'il soit détruit aujourd'hui, demain la liberté 
n'est plus. Il ne faut pas le calomnier, mais le rappeler à son 
principe, le simplifier, diminuer la foule innombrable de ses 
agents, les épurer surtout : il faut rendre la sécurité au peu- 
ple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point d'entraver la 
justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale 
doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce 
que le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimu- 
lation et l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir 
sous toutes les formes. Une seule manière de conspirer lais- 
sée impunie la rendrait illusoire et compromettrait le salut 
de la patrie. La garantie du patriotisme n'est donc pas dans 
la lenteur ni dans la faiblesse de la justice nationale, mais 
dans les principes et dans l'intégrité de ceux à qui elle est 
confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la protec- 
tion franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie 
avec laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit pu- 
blic, dans certaines institutions morales et politiques qui, 
sans entraver la marche de la justice, offrent une sauve- 
garde aux bons citoyens, en comprimant les mauvaises pas- 
sions, par leur influence sur l'opinion publique et sur la 
direction de la marche révolutionnaire, et qui vous seront 
proposées quand les conspirations les plus voisines permet- 
tront aux amis de la liberté de respirer... 

o Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il 
faut le sauver lui-môme de tous les écueils : ce serait mal 
conclure de croire qu'il faut le détruire par cela seul que les 



— 152 — 

ennemis du bien public Tont d'abord paralysé, et s'efforcent 
maintenant de le corrompre. C'est une étrange manière de 
protéger les patriotes, de mettre en liberté les contre-révo- 
lutionnaires, et de faire triompher les fripons ! C'est la ter- 
reur du crime qui fait la sécurité de Tinnocence... 

• La contre-réYolution est dans Tadministration des fi- 
nances. 

« Elle porte en entier sur un système d'innovations con- 
tre-révolutionnaires, déguisé sous lesdebors du patriotisme. 
Elle a pour but de fomenter l'agiotage, d'ébranler le crédit 
public en déshonorant la loyauté française, de favoriser les 
riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres, de 
multiplier les mécontents, de dépouiller le peuple des biens 
nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la for- 
tune publique. 

a Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finan- 
ces? Des brissotins, des feuillants, des aristocrates et des 
fripons connus; ce sont les Cambon, les Mallarmé, les Ra- 
mel : ce sont les compagnons et les successeurs de Chabot» 
de Fabre et de Julien (de Toulouse)... 

« Voilà une partie du plan de -la conspiration. Et à qui 
faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre lâche fai- 
blesse pour le crime, et à notre coupable abandon des prin- 
cipes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas ; 
fonder une immense République sur les bases de la raison 
et de régalité, resserrer, par un lien vigoureux toutes les 
parties de cet empire immense n'est pas une entreprise que 
la légèreté puisse consommer; c'est le chef-d'œuvre de la 
vertu et de la raison humaine. Toutes les factions naissent 
en foule du sein d'une grande Révolution ; comment les ré- 
primer si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à 
la justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la liberté que 
l'observation rigoureuse des principes et de la morale uni- 
verselle que vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, 
il faut que le crime et l'ambition régnent; sans elle la vie- 



— 153 — 

toire n'est qu'un moyen d'ambition et un danger pour la li- . 
berté même, un prétexte fatal dont Tintrigue abuse pour 
endormir le patriotisme sur les bords du précipice ; sans 
elle, qu'importe la victoire môme! La victoire ne fait qu'ar- 
mer l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil 
et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la Républi- 
que. Qu'importe que nos armées cbassent devant elles les 
satellites armés des rois, si nous reculons devant les vices 
destructeurs de la liberté publique I Que nous importe de 
vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui 
•amènent la tyrannie!... 

Dans la carrière où nous sommes, s'arrêter avant le terme 
c'est périr, et nous avons honteusement rétrogradé. Atten- 
dons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner les 
factions, qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de 
passions ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans 
dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, 
mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie 
à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et 
à une armée d'agents criminels que vous ne savez pas môme 
apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la révo- 
lution ; vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et 
les chefs des factions renverser la représentation nationale 
avilie ; un siècle de guerre civile et de calamités désolera 
notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu saisir 
un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder 
la liberté ; nous livrons notre patrie à un siècle de cala- 
mités, et les malédictions du peuple s'attacheront à notre 
mémoire, qui devait être chère au genre humain !... 

a Peuple, souviens-toi que si dans la République la justice 
ne règne pas avec un empire .absolu, et si ce mot ne signi- 
fie pas l'amour de Tégalité et de la patrie, la liberté n'est 
qu'un vain nom ! Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte 
et que l'on méprise; toi, souverain reconnu, que Ton traite 
toujours en esclave : souviens-toi que partout où la jus- 



- 134 — 

ïit^ ne règne paB^ cie sont les passions des magistrats^ 6t 
que le peuple a changé dé chaînes et nbn de destinées ! 

« SodYlens-tbi qu'il ekiste dans ton sein une ligue de îii- 
potis qui lutte contre la vertu publique^ qui a plus d*în- 
flUënce titté toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute 
et te flatte ea inâsse, mais te proscrit en détail dans la per- 
sonne de tous les bobs ditoyens !... 

a Sache (Jue tout homme qui s'élèvera pour défendre la 
cause et la moitié publiques sera accablé d^avanies et pros- 
crit par les fripons; sache que tout âmi de la liberté sera 
toujours placé entre un devoir et une calomnie; que ceux 
qui he pourront être accusés d'avoir trahi seront accusés 
d'ambition ; que l'influence dé la probité et des principes 
«era comparée à la Asrêe de la tyrannie et à la violence des 
factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de 
proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme 
opprimé seroùt appelés des cris de sédition^ et que, n'osant 
l'attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans 
la personne de tous les bonscitoyens, jusqu'à ce que les am- 
Wtieux aient organisé leur tyrannie ! Tel est Tempire des 
tyrans armés contre nous, telle est l'influence de leur hgue 
avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les ser- 
vir. Ainsi donc les scélérats nous imposent la loi de trahir le 
peuple, à peine d'être appelés dictateurs ! Souscrirons-nous 
à cette loi? Non! Défendons le peuple, au risque d'en être 
victimes ; qu'ils courent à l'échafaud par la roule du crime, 
et nous par celle de la vertu ! 

« Dirons-nous que tout est bien? Continuerons-nous de 
louer par habitude ou par pratique ce qui est mal? Nous per- 
drions la patrie. Révélerons-nous les abus cachés? Dénon- 
cerons-nous les traîtres? On nous dira que nous ébranlons 
les autorités constituées, que nous voulons acquérir à leurs 
dépens une influence personnelle. Que ferons-nous donc ? 
Notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la 
Vérité, fet qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il 



— loô 

existe une conspiration contre la libert6 publique ; qu'elle 
doit sa force à une coalition criminelle qui intrigue au sein 
môme de la Convention ; que cette coalition a des complices 
dans le comité de sûreté générale et dans les bureaux de ce 
comité, qu'ils dominent; que les ennemis de la République 
ont opposé ce comité au comité de salut public^ et constitué 
ainsi deux gouvernements ; que des membres du comité de 
salut public entrent dans ce complot; que la coalition ainsi 
formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est 
le remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bu- 
reaux du comité de sûreté générale, épurer ce comité lui- 
même, et le subordonner au comité de salut public; épurer 
le comité de salut public lui-môme, constituer Tunité du 
gouvernement sous Taulorité suprême de la Convention na- 
tionale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes 
les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur 
leurs ruines la puissance jjie la justice et de la liberté : tels 
sont les principes. S'il est impossible de les réclamer sans 
passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes 
sont proscrits et que la tyrannie régne parmi nous, mais non 
que je doive le taire ; car que peut-on objecter à un homme 
qui a raison et qui sait mourir pour son pays? 

« Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gou- 
verner. Le temps n'est point arrivé où les hommes de bien 
peuvent servir impunément la patrie ; les défenjeurs de la 
liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fri- 
pons dominera. » 

Sur la motion de Gouthon, et malgré l'opposition de 
Bourdon de l'Oise la Convention Vote Timpression de ce dis- 
cours et son envoi aux départements. Mais Gambon, Vadier, 
Billault-Varen nés s'élèvent contre diverses parties du dis- 
cours de Robespierre; ils l'accusent de paralyser la volonté 
de la Convention nationale et d'aspirer à la dictature. 

Panis reproche à Robespierre de faire chasser des Jaco- 
WflS (jui |)Qn lui semble, Il ?e plaint des culomiiies i}on{ i| 



— loo - 

a été abreuvé, et tous les meilleurs patriotes avec lui. Il 
demande que Robespierre s'explique sur son compte ainsi 
que sur le compte de Fouché* (on applaudit). 

Robespierre. Mon opinion est Indépendante : on ne tirera 
jamais de moi une rétractation qui n'est point dans mon 
cœur; en jetant mon bouclier, je me suis présenté à décou- 
vert à mes ennemis ; je n'ai flatté personne, je ne crains 
personne, je n'ai calomnié personne. J*ai fait mon devoir, 
c'est aux autres à faire le leur. 

Bentabole et Gharlieu insistent pour que le discours de 
Robespierre soit renvoyé à Texamen des comités. 

Robespierre : Quoil j'aurai eu le courage de venir dé- 
poser dans le sein de la Convention des vérités que je crois 
nécessaires au salut de la patrie, et l'on enverrait mon dis- 
coursà l'examen des membres que j'accuse! (on murmure.) 

Amar, Barôre, Thirion reprochent à Robespierre de n'a- 
voir pas nommé ceux qu'il accuse et d'être resté dans des 
inculpations vagues : « Il ne faut pas, dit Amar, qu'un 
homme se mette à la place de tous, il ne faut pas que la 
Convention nationale soit troublée par les intérêts d'un 
amour-propre blessé. » Sur ces observations le décret qui 
ordonnait l'envoi du discours est rapporté. 

Le lendemain, 9 Thermidor, Saint-Just monte à la tribune 
et il entame un discours dans le même sens que celui que 
Robespierre avait lu la veille. Il est interrompu par Tallien 
et par Billault-Varennes, qui reprochent à Robespierre et à 

i. Robespierre avait dénoncé Fouchë aux Jacobins, pour sa con- 
duite à Lyon. Celui-ci ayant écrit à la société pour lui demander de ne 
statuer à son égard que lorsque les comités de salut public et de sûreté 
générale auraient prononcé sur son sort: « Pourquoi ne se montre- 
t-ilpas? s'était écrié Robespierre à la lecture de cette lettre, craint- 
il les yeux, et les oreilles du peuple? craint-il que sa triste figure ne 
présente visiblement le crime? que six mille regards fixés sur lui 
ne découvrent dans ses yeux son âme tout enliôre, et qu'en dépit de 
la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées ? » 



— ir>7 — 

Saint-Just d'avoir arrêté les meilleurs patriotes, de vouloir 
mutiler, détruire la Convention. Billault-Varennes dit que si 
Bobespierre s'est retiré du Comité de salut public, c'est 
parce qu'ayant fait sa volonté pendant six mois, il y a 
trouvé de la résistance au moment, où, seul, il a voulu 
faire rendre le décret du 22 prairial : ce décret qui dans les 
mains impures qu'il avait choisies pouvait être si funeste 
aux patriotes ! Tallien dénonce la séance de la veille aux Ja- 
cobins : « J'ai vu hier la séance des Jacobins : j'ai frémi 
pour la patrie; j'ai vu se former l'armée du nouveau 
Cromwell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer 
le sein si la Convention nationale n'avait pas le courage de 
le décréter d'accusation. » Les deux propositions de Tallien 
que la Convention décrète la permanence de ses séances 
jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution . 
et que l'on ordonne l'arrestation des créatures de Robes- 
pierre, à commencer par Henriot et son état-major, — sont 
adoptées au milieu des plus vifs applaudissements et des 
cris de vive la république. 

' Billault-Varennes demande l'arrestation de Dumas, de 
Boulanger, de Dufraisse. Cette proposition est décrétée. 

Robespierre insiste pour avoir la parole. 

Sa voix est étouffée par les cris de : A bas le tyran! à 
bas le tyran! 

La parole est donnée à Barère, qui au nom du Comité de 
salut public, dénonce les efforts pour produire des mouve- 
ments dans le peuple, pour saisir le pouvoir national au milieu 
d'une crise préparée. Les comités se sont demandé notam- 
ment pourquoi il existait encore au milieu de Paris un régime 
militaire semblable à celui qui existait du temps des rois ; 
pourquoi tous ces commandants perpétuels, avec état- 
major, d'une force armée immense. Il propose un décret 
qui est aussitôt adopté, portant que tous grades supérieurs 
à celui de chef de légion sont supprïmés, et que la garde 
nationale reprendra sa première organisation. 



— 158 — 

On wprend la dlétîusfiiofl. 

Vadief ti6Commeni>ë les rèèridaiiiûtions cbntre Robes-» 
pierre, et rappelant r^fiairé de Calheriùe ThéoS^ il dit 
qtt^on lai faisait Tiiooneur d'un culte nouvea\). Il lui repro- 
che ses VeltaliottS contre les patriotes : « A i^ntèndré Robes* 
pierre, il est le défen^ur unique de la liberté; il en déses- 
père, il va tout quitter^ il est d'une modestie rare» et il a 
pour refrain perpétuels ^ Je suis opprimé, on m'iuterdit la 
parole; » et il n'y a que lui qlii parle utilement, car sa vo- 
lonté eKt toujours faite, il dit : » un tel conspire contre moi, 
qui suis Tami par excellence de larépublique, donc il coqs* 
pire cofttfe la république". * Cette logique est neuve, 

Taliien demande la parole pour ramener la discussion à 
•son vrai p^int. 

RoBE&piERRE : Je saurai Ty ramener (on murmun*). 

La Convention accordé la parole à Taliien, qui trouve 
toute la conspiration de Robespierre daus son discours 
proooDcé la veille à la Convention et répété aux Jacobins, 
et qui énumère les actes d'oppression particuliers dont il • 
fait remonter la responsabilité à Robespierre. 

Robespierre interrompt, au milieu des violents murmu- 
res de l'Assemblée. 

LoucHET demande le décret d'arrestation contre Robes- 
pierre. 

LosEAU : Il est constant que Robespierre a été domina- 
leur; j<î demande par cela seul le décret d'accusation. 

RoBei^iËaRE Jeune : Je suis aussi cou|>able que mon 
frère; je partage ses vertus. Je demande aussi k décret 
d'arrestation contre moi. 

« Robespierre, dit le Moniteur^ apostrophe le présideLt 
(Thuriot) et les membres de l'Assemblée dans les termes les 
plus injurieux. » On connaît le mot fameux a « Président^ 
d'assassins, je demande la parole. » 

L'arrestation de Robespierre est décrétée,, ainsi que colle 
tle Saint- Just, Coullion, llubespieire jeune. Virvow s'iTrie 



alors: a Citoyens collôgues^ la patrie, en ce jour, et la liberté 
sont sorties de leurs ruines.» — Robespierre ; « Oui, car les 
brigands triomphent. » 

GoLLOT-D'HERBOiS : « Gitoycns, il est vrai de le dire, vous 
venez de sauver la patrie. Vos ennemis disaient qu'il fallait 
encore une insurrection du 31 mai. » 

Robespierre : a II en a menti. » L'Assemblée fait éclater 
la plus vive indignation. On réclame l'exécution du décret 
d'arrestation, et les accusés sont amenés pendant que Gollot- 
d'Herbois poursuit son discours, reprochant à Robespierre et 
à Saint-Just d'avoir accusé et poursuivi « tous les hommes 
courageux qui s'opposaient au despoli&me de ces nouveaux 
tyrans. » 

Nous empruntons à la biographie de Robespierre^ par 
M. Hamel, le récit de son dernier jour : 

« Conduit d'abord au Luxembourg, où il avait été refusé 
par le concierge, Robespierre s'était fait mener à l'ad- 
ministratioa de la police, dont les bureaux occupaient 
quai des Orfèvres l'hôtel de la préfecture de police ré- 
cemment démoli. Ce fut là que Colliiihal le délivra pres- 
que de force, pour le conduire à l'Hôtel-de-Ville, où, à la 
nouvelle des événements, le maire Fk'uriot Lescot et l'agent 
national Payan, qui n'avaient pas balancé un instant à pren- 
dre parti pour Robespierre, avaient convoqué les membres 
de la commune. Là, fuient menés aussi Robespierre jeune, 
Saint-Just, Couthon et Lebas. Au dehors, Henriot V^rcou- 
rait la ville en criant qu'on voulait perdre les meilleurs pa- 
triotes, et tel était l'ascendant moral de Robespierre qu'un 
moment son influence balança celle de la Convention tout 
entière. Pour la détruire, les Ihe/midoriens furent obli^M';s 
de recourir à un mensonge; ils firent courir le bruit que 
Robespierre venait a'étre convaincu de conspirer pour les 
BouriM»ns, et prétendirent qu'on avait trouvé chez lui un 
cachet à fleurs de lis. Cependant, à la commune, on le con- 
jurait d'adresser une proclamation au peuple et à l'armée", 



— IGO — 

mais « au nom do qui? » demanda Robespierre, qui donna 
en ce moment une dernière preuve de son respect pour la 
Constitution. On était enfin parvenu à obtenir qu'il signât 
un appel à la section des piques, rédigé par Lerebours, com- 
missaire de la commission des.secours publics; déjà il avait 
écrit deux lettres de son nom, quand un gendarme du nom 
de Méda pénétra dans la salle du conseil, et tira sur lui à 
bout portant un coup de pistolet, qui lui brisa la mâchoire. 
Cet assassinat mit fin à la résistance de la commune ; il était 
alors une heure et demie du matin. Transporté sur une ci- 
vière au comité de sûreté générale, Robespierre y fut l'ob- 
jet de toutes sortes d'insultes. Pas une plainte ne s'échappa 
de sa bouche dans cesj;ruels instants ; son calme ne se dé- 
mentit pas une minute. » 

Le 10 thermidor au soir, on dressa exceptionnellement 
Péchafaud sur la place de la Révolution, d'où on l'avait 
banni depuis quelque temps, et les têtes de Robespierre et 
de ses amis tombèrent « au milieu des acclamations d'un 
peuple immense et des cris mille fois répétés de : Vive la 
République! Vive la Convention! » 

« Robespierre mourut pauvre comme il avait vécu, dit 
M. Hamel. On ne trouva chez (lui qu'un assignat de cin- 
quante livres et quelques mandats pour son indemnité de 
député à l'Assemblée constituante qu'il avait négligé de 
toucher. Il avait trente-six ans et trois mois. » 



ŒUYEES 



DE 



ROBESPIERRE 



SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE * 

Après la faculté de penser, celle de communiquer ses 
pensées à ses semblables est l'attribut le plus frappant qui 
distingue Thomme de la brute. Elle est tout à la fois le signe 



i. Les idt^cs de Robespierre sur la liberté de la presse se trou- 
vent résumdes dans ce discours, qui avait e'ié composé pour être 
prononcé à la tribune de rAssemblé nationale, et qui ne le fut pas 
faute d'occasion sans doute. Il parut en brochure sous ce titre : IH»- 
cours sur la liberté de la presse. Paris, de l'Impr. nationale, 1791, 
iQ-8« de 23 p. 



— 16^ — 

de la vocation immortelle de l'homme à Tétat social, le lien, 
Tàme, l'instrument de la société, le moyen unique de la 
perfectionner, d'atteindre le degré de puissance, de lumière 
et de bonheur dont il est susceptible. 

Qu'il les communique par la parole, par récriture ou par 
Tusage de cet art heureux qui a rëciilé si loin les bornes de 
son intelligence, et qui assure à chaque homme les moyens 
de s'entretenir avec le genre humain tout entier, le droit 
qu'il exerce est toujours le môme, et la liberté de la presse 
ne peut être distinguée de la liberté de la parole ; TuTie et 
l'autre est sacrée comme la nature; elle est nécessaire 
comme la société même. 

Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque par- 
tout appliquées à la violer? C'est que les lois étaient l'ou- 
vrage des despotes, et que la liberté de la presse est le plus 
redoutable fléau du despotisme. Gomment expliquer, en 
effet, le prodige de plusieurs millions d'hommes opprimés 
par un seul, si ce n'est par la profonde ignorance et par la 
stupide léthargie où ils sont plongés? Mais que tout homme 
qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler 
les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; 
qu'il puisse opposer sans cesse les droits de l'humanité 
aux attentats qui les violent, la souveraineté des peuples à 
leur avilissement et à leur misère; que l'innocence oppri- 
mée piiisse faire entendre impunément sa voix redoiilàble 
et touchante, et la vérité ràlliet' tous les esprits et tous les 
cœurs dux noms sacrés de liberté et de patrie; alors l'am- 
bition trouve partout des obstacles, et le despotisme est 
contraint de reculer à chaque pas ou de venir se .briser 
contre la force invincible de l'opinion publique et de la 
volonté générale. Aussi voyez avec quelle artificieuse poli- 
tique les despotes se sont ligués contre la liberté de parler 
et d'écrite; voyea le farouche inquisiteur la poursuivre au 
nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils oflt faites 
eux-mêmes pour protéger leurs crimes. Secouons le joug 



— IG3 — 

des préjugés auxquels ils nous ont asservis , et appre- 
noDS d'eux à connaitre tout le prix de la liberté de la 
presse. 

Quelle doit en être la mesure? Un grand peuple, illustre 
par la conquête récente de la liberté, répond à cette ques- 
tion par son exemple. 

Le droit de communiquer ses pensées, par la parole, par 
récriture ou par l'impression, ne peut être gùnô ni limité 
en aucune manière; voilà les termes de la loi que les 
États-Unis d'Amérique ont faite sur la liberté de la presse, 
et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir présenter mon 
opinion, sous de pareils auspices, à ceux qui auraient été 
tentés de la trouver extraordinaire ou exagérée. 

La liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou 
elle n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier, 
l'un d'en assujettir l'usage à de certaines restrictions ou à 
de certaines formalités; l'autre d'en réprimer Tabus par des 
lois pénales : Tun et l'autre de ces deux objets exige la plus 
sérieuse attention. 

D'abord il est évident que le premier est inadmissible, 
car chacun sait que les lois sont faites pour assurer à 
l'homme le libre développement de ses facultés, et non pour 
les enchaîner; que leur pouvoir se borne à défendre à cha- 
cun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire l'exer- 
cice des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de ré- 
pondre à ceux qui voudraient donner des entraves à la 
presse, sous le prétexte de prévenir les abus qu'elle peut 
produire. Priver un homme des moyens que la nature et 
Partout mis en son pouvoir de communiquer ses senti- 
mentset ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mau- 
vais usage, ou bien enchaiiier sa langue de peur qu'il ne 
calomnie, ou lier ses bras de peur qu'il ne les tourne contre 
ses semblables, tout le monde voit que ce sont là des absur- 
dités du même genre, que cette mHhude est tout simplement 
le secret du despotisme qui, pour rendre les iioinincs sagrs 



— 164 — 

et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que d'en faire 
des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles 
seraient les formalités auxquelles vous soumettriez le droit 
de manifester ses pensées? Défendrez-vous aux citoyens 
de posséder des presses, pour faire d'un bienfait commun à 
rhumanité entière le patrimoine de quelques mercenaires? 
Donnerez- vous ou vendrez-Tous aux uns le privilège ex- 
clusif de disserter périodiquement sur des objets de littéra- 
ture, aux autres celui de parler de politique et des événe- 
ments publics? Décréterez- vous que les hommes ne pour- 
ront donner Tessor à leurs opinions, si elles n'ont obtenu 
le passeport d'un officier de police, ou qu'ils ne. penseront 
qu'avec l'approbation d'un censeur, et par permission du 
gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'œuvre qn'en- 
fanta l'absurde manie de donner des lois à la presse : mais 
l'opinion publique et la volonté générale de la nation ont 
proscrit depuis longtemps ces infâmes usages. Je ne vois 
en ce genre qu'une idée qui semble avoir surnagé; c'est 
celle de proscrire toute espèce d'écrit qui ne porterait point 
le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et de rendre ceux-ci 
responsables; mais comme cette question est liée à la se- 
conde partie de notre discussion» c'est-à-dire à la théorie 
des lois pénales sur la presse, elle se trouvera résolue par 
les principes que nous allons établir sur ce point. 

Peut-on établir des peines contre ce qu'on appelle l'abus 
de la presse? Dans quel cas ces peines pourraient>elles 
avoir lieu? Yoilà de grandes questions quil faut résoudre, 
et peut-être la partie la plus importante de notre code con- 
stitutionnel. 

La liberté d'écrire peut s'exercer sur deux objets, les 
choses et les personnes. 

Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux 
plus grands intérêts de l'homme et de la société, tels que 
la morale, la législation, la politique, la religion. Or, les 
lois ne penveot jamais punir aucun hooune pour avmr 



- 165 — 

manifesté ses opinioas sur toutes ces choses. C'est par la 
libre et mutuelle communication des ses penséesque Thomme 
perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève 
au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la na- 
ture lui permet d'atteindre. Mais cettte commuication, com- 
ment peut-elle se faire, si ce n'est de la manière que la 
nature même l'a permise? Or, c'est la nature même qui 
veut que les pensées de chaque homme soient le résultat de 
son caractère et de son esprit, et c'est elle qui a créé cette 
prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté 
de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la 
liberté de publier toutes les opinions contraires. Ou il faut 
que vous trouviez le moyen de faire que la. liberté sorte 
d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine. 
Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies 
ou fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange 
que la raison commune, la faculté donnée à l'homme de 
discerner le bien et le mal, s'exerce à choisir les unes, à 
rejeter les autres. Voulez-vous ôler à vos semblables l'usage 
de cette faculté, pour y substituer votre autorité parti- 
culière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation 
qui sépare l'erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois 
ou ceux qui les appliquent étaient des êtres d'une intel- 
ligence supérieure à l'intelligence humaine, ils pourraient 
exercer cet empire sur les pensées : mais s'ils ne sont que 
des hommes, s'il est absurde que la raison d'un homme 
soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de tous les 
autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des 
opinions est une absurdité. 

Elle renverse les premiers principes de la liberté civile 
et les plus simples notions de l'ordre social. En effet, c'est 
un principe incontestable que la loi ne peut infliger aucune 
peine là où il ne peut y avoir un délit susceptible d'être 
caractérisé avec précision, et reconnu avec certitude; sinon 
la destinée des citoyens est soumise aux jugements arbi- 



— ux — 

ti'uifL's, cl lii libuiié n'cst plus. Lcv> luis peuvent atteindre 
les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits 
sensibles, qui peuvent être clairement définis et constatés 
suivant des règles sûres et constantes : mais les opinions! 
leur caractère, bon ou mauvais, ne peut être déterminé 
que par des rapports plus ou moins compliqués avec des 
principes de raison, de justice, souvent même avec une 
foule de circonstances particulières. Mo dénonce-t-on un 
vol, un meurtre, j'ai l'idée d'un acte dont la définition est 
simple et fixée, j'interroge des témoins. Mais on me parle 
d'un écrit incendiaire, dangereux, séditieux; qu'est-ce 
qu'un écrit incendiaire, dangereux, séditieux? Ces quali- 
fications peuvent-elles s'appliquer à celui qu'on me pré- 
sente? Je vois naître ici une foule de questions qui seront 
abandonnées à toute Tincertitude des opinions; je ne trouve 
plus ni fait, ni témoins, ni loi, ni juge ; je n'aperçois qu'une 
dénonciation vague, des arguments, des décisions arbi- 
traires. L'un trouvera le crime dans la chose, l'autre dans 
l'intention, un troisième dans le style. Celui-ci méconnaîtra 
la vérité ; celui-là la condamnera en connaissance de cause ; 
un autre voudra punir la véhémence de son langage, le 
moment môme qu'elle aura choisi pour faire entendre sa 
voix. Le môme écrit qui paraîtra utile et sage à l'homme 
ardent et courageux sera proscrit comme incendiaire par 
l'homme froid et pusillanime; Tesclave ou le despote ne 
verra qu'un extravagant ou un factieux où rhomnae libre 
reconnaît un citoyen vertueux. Le môme écrivain trouvera, 
suivant la différence des temps et des lieux, des éloges ou 
des persécutions, des statues ou un échafaud. Les hommes 
illustres, dont le génie a préparé cette glorieuse révolution, 
sont enfin placés, par nous, au rang des bienfaiteurs de l'hu- 
manité : qu'étaiént-ils durant leur vie aux yeux des gou- 
vernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des 
rebelles. Est-il bien loin de nous le temps où les principes 
mêmes que nous avons consacrés auraient été condamnés 



— lo7 — 

comme dos maximes criminelles j3ar ces mêmes tribunaux 
que nous avons détruits? Que dis-je! aujourd'hui môme, 
chacun de nous T\e paraît-il pas un homme différent aux 
yeux des divers partis qui divisent l'État, et dans ces lieux 
mêmes, au moment où je parle, l'opinion que je propose ne 
paraît-elle pas aux uns un paradoxe, aux autres une vérité? 
. Ne trouve-t-elle pas ici des applaudissements, et là presque 
des murmures? Ôr, que deviendrait la liberté de la presse, 
si chacun ne pouvait l'exercer qu'à peine de voir son repos 
et ses droits les plus sacrés livrés à tous les caprices, à tous 
les préjugés, à toutes les passions, à tous les intérêts ! 

Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que 
toute peine décernée contre les écrits, sous le prétexte de 
réprimer l'abus de la presse, tourne entièrement au désa- 
vantage de la vérité et de la vertu, et au profit du vice, de 
l'erreur et du despotisme. 

L'homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses 
semblables est celui qui a devancé l'opinion de son siècle : 
la nouveauté hardie de ses conceptions effarouche toujours 
leur faiblesse et leur ignorance, toujours les préjugés se 
limeront avec l'envie pour le peindre sous des traits odieux 
où ridicules. C'est pour cela précisément que le partage 
des grands honames fut constamment l'ingratitude de leurs 
contemporains et les hommages tardifs de la postérité ; 
c'est pour cela que la superstition jeta Galilée dans les fers, 
et banrfit Descartes de sa patrie. Quel sera donc le sort de 
ceux qui, inspirés par le génie de la liberté, viendront 
parler des droits et de la dignité de l'hoinme à des peuples 
4ui les ignorent? Ils alaroient presque également et les 
^rans qu'ils démasquent, et les esclaves qu'ils veulent 
éclairer. Avec quelle facilité les premiers n'abuseraient-ils 
pas de celte disposition des esprits pour les persécuter au 
nom des lois! Rappelez-vous pour quoi, pppr qui s'ou- 
vraient, parmi vous, les cachots du despotisme ; contre qui 
était dirigé le glaive même des tribunaux. La persécution 



— IG8 — 

épargna-t-elle Téloquent et vertueux philosophe de Ge- 
nève? Il est mort : une grande révolutiou laissait, pour 
quelques moments du moins, respirer la vérité; vous lui 
avez décerné une statue, vous avez honoré et secouru sa 
veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas même de ces 
hommages que, vivant et placé sur le théâtre où son gc^nie 
devait l'appeler, il n'essuyât pas au moins le reproche si 
banal d'homme morose et exagéré. 

S'il est vrai que le courage des écrivains dévoués à la 
cause de la justice et de l'humanité soit la terreur de l'in- 
trigue et de l'ambition des hommes en autorité, il faut bien 
que les lois contre la presse deviennent entre les mains de 
ces derniers une arme terrible contre la hberté. Mais tandis 
qu'ils poursuivront ses défenseurs comme des perturba- 
teurs de l'ordre public et comme des ennemis de l'autorité 
légitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer 
ces écrivains dangereux, ces vils professeurs de mensonge 
et de servitude, dont la funeste doctrine, empoisonnant 
dans sa source la félicité des siècles, perpétue sur la terre 
les lâches préjugés des peuples et la puissance monstrueuse 
des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles, puisqu'ils 
osent lever Fétendard contre la souveraineté des nations et 
contre la puissance sacrée de la nature. Vous les verrez 
encore favoriser de tout leur pouvoir toutes ces produc- 
tions licencieuses qui altèrent les principes de la cîorale, 
corrompent les mœurs, énervent le courage et détournent 
les peuples du soin de la chose publique, par l'appât des 
amusements frivoles, ou par les charmes empoisonnés de la 
volupté. C'est ainsi que toute entrave mise à la liberté de 
la presse est entre leurs mains un moyen de diriger l'opi- 
nion publique au gré de leur intérêt personnel, et de fonder 
leur empire sur l'ignorance et sur la dépravation générale. 
La presse libre est la gardienne de la liberté ; la presse 
gênée en est le fléau. Ce sont les précautions mômes que 
vous prenez contre ses abus qui les produisent presque 



— 1G9 — 

tous ; ce sont ces précautions qui vous en ôtent tous les 
heureux fruits, pour ne vous en laisser que les poisons. Ce 
sont ces entraves qui produisent ou une timidité servile, 
ou une audace extrême. Ce n'est que sous les auspices de 
la liberté que la raison s'exprime. avec le courage et avec 
le calme qui la caractérisent. C'est à elles encore que sont 
dus les succès des écrits licencieux, parce que l'opinion y 
met un prix porportionné aux obstacles qu'ils ont franchis, 
et à la haine qu'inspire le despotisme qui veut maîtriser 
jusqu'à la pensée. Otez-lui ce mobile, elle les jugera avec 
une sévère impartialité, et les écrivains dont elle est la 
souveraine ne brigueront ses faveurs que par des travaux 
utiles : ou plutôt soyez libres ; avec la liberté viendront 
toutes les vertus, et les écrits que la presse mettra au jour 
seront purs, graves et sains comme vos mœurs. 

Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre 
que la nature établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas 
que, par le cours nécessaire des choses, le temps amène la 
proscription de l'erreur et le triomphe de la vérité? Laissez 
aux opinions bonnes ou mauvaises un essor également 
libre, puisque les premières seulement sont destinées à 
rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la 
vertu de quelques hommes intéressés à arrêter la marche 
de l'esprit humain, que dans la nature même? Elle seule a 
pourvu aux inconvénients que vous redoutez; ce sont les 
hommes qui les feront naître. 

L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des 
opinions privées, le seul censeur légitime des écrits. Si .elle 
les approuve, de quel droit, vous, hommes en place, pou- 
vez-vous les condamner ? Si elle les condamne, quelle né- 
cessité pour vous de les poursuivre? Si, après les avoir 
Im prouvés, elle doit, éclairée par le temps et par la 
réflexion, adopter tôt ou tard, pourquoi vous opposez-vous 
aux progrès des lumières? comment osez-vous arrêter ce 
commerce de la pensée, que chaque homme a le droit d'en- 

10 



— 170 — 

tretenir avec tous les esprits, avec le genre humain tout 
entier? L'empire de Topinion publique sur les opinions par- 
ticulières est doux, salutaire, naturel, irrésistible ; celui 
de L'autorité et de la force est nécessairemeut tyrannique, 
odieux, absurde, monstrueux. 

A ces principes éternels, quels sophismes objectent les 
ennemis de la liberté? La soumission aux lois : il ne faut 
point permettre d'écrire contre les lois. 

Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen; publier 
librement ses pensés sur les vices ou sur la bonté des lois 
est le droit de tout homme et l'intérêt de la société entière; 
c'est le plus digne et le plus salutaire usage que l'homme 
puisse faire de sa raison ; c'est le plus saint des devoirs que 
puisse remplir, envers les autres hommes, celui qui est 
doué des talents nécessaires pour les éclairer. Les lois, que 
sont-elles? L'expression libre de la volonté générale, plus 
ou moins conformes aux droits et à l'intérêt des nations, 
selon le degré de conformité qu'elles ont aux lois éternelles 
de la raison, de la justice et de la nature. Chaque citoyen a 
sa part et son intérêt dans cette volonté générale ; il peut 
donc, il doit môme déployer tout ce qu'il a de lumières et 
d'énergie pour l'éclairer, pour la réformer, pour la perfec- 
tionner. Comme dans une société particulière chaque asso- 
cié a le droit d^engager ses co- associés à changer les con- 
ventions qu'ils ont faites, et les spéculations qu'ils ont 
adoptées pour la prospérité de leurs entreprises ; ainsi, 
dans la grande société politique, chaque membre peut faire 
tout ce qui est en lui pour déterminer les autres membres 
de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les 
plus conformes à l'avantage commun. 

S'il en est ainsi des lois qui émanent de la société elle- 
même, que faudra-t-il penser de celles qu?elle n'a point 
faites, de celles qui ne sont que la volonté de quelques 
hommes et l'ouvrage du despotisme? C'est lui qui inventa 
cette maxime qu'on ose répéter encore aujourd'hui pour 



— 171 — 

consacrer ses forfaits! Que dis-je! avant la révolution 
même, nous jouissions, jusqu'à un certain point, de la li- 
bellé de disserter et d'écrire sur les lois. Sûr de son em- 
pire, et plein de confiance dans ses forces, le despotisme 
n'osait point contester ce droit à la philosophie aussi ou- 
vertement que ces modernes Machiavels, qui tremblent 
toujours de voir leur charlatanisme anti-civique dévoilé 
par la liberté entière des opinions. Du moins, faudra-t-il 
qu'ils conviennent que, si leurs principes avaient été suivis, 
les lois ne seraient encore, pour nous, que des chaînes des- 
tinées à attacher lés nations au joug de quelques tyrans, et 
qu'au moment où je parle nous n'aurions pas même le 
droit d'agiter cette question. 

Mais, pour obtenir cette loi tant désirée contre la liberté, 
on présente Fidée que je viens de repousser sous les termes 
les plus propres à réveiller les préjugés, et à inquiéter le 
zèle pusillanime et peu éclairé : car, comme une pareille 
loi est nécessairement arbitraire dans Texécution, comme 
la liberté des opinions est anéantie dès qu'elle n'existe 
point entière, il suflit aux ennemis de la liberté d'en obte- 
nir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'écrits 
qui excitent les peuples à la révolte, qui conseillent la dé- 
sobéissance aux lois; on vous demandera une loi pénale 
pour ces écrits-là. ^'e prenons point le change, et atta- 
chons-nous toujours à la chose, sans nous laisser séduire 
par les mots. Croyez-vous d'abord qu'un écrit plein de rai- 
son et d'énergie, qui démontrerait qu'une loi est funeste à 
la liberté et au salut public, ne produirait pas une impres- 
sion plus profonde que celui qui, dénué de force et de rai- 
son, ne contiendrait que des déclamations contre cette 
loi, ou le conseil de ne point la respecter? Non, sans doute. 
S'il est permis de décerner des peines contre ces derniers 
écrits, une raison plus impérieuse encore les provequerail 
donc contre les autres, et le résultat dé ce système serait, 
en dernière analyse, l'anéantissement de la liberté de la 



— 17^ — 
presse; car c'est le fond de la chose qui doit êlre le motif 
de la loi, et doq les formes. Mais yovûds les objets tels 
qu'ils sont, avec les yeux de la raison, et non avec ceux 
des préjugés que le despotisme a accrédités. Ne croyons pas 
que, dans un état libre, ni même dans aucun état, des écrits 
remuent si facilement les citoyens, et les portent à renver- 
ser un ordre de choses cimenté par Thabitude, par tous les 
rapports sociaux, et protégé par la force publique. En géné- 
ral, c'est par une action lente et profrressive qu'ils influent 
sur la conduite des hommes. C'est le temps, c'est la raison 
qui détermine cette influence. Ou bien ils sont contraires à 
l'opinion et à l'intérêt du plus grand nombre, et alors ils 
sont impuissants, ils excitent même le blâme et le mépris 
publics, et tout reste calme; ou bien ils expriment le vœu 
général, et ne font qu'éveiller l'opinion publique, et alors 
qui oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien 
tous ces prétextes, toutes ces déclamations contre ce que 
quelques-uns appellent écrits incendiaires, et vous verrez 
qu'elles cachent le dessein de calomnier'le peuple, pour 
l'opprimer et pour anéantir la liberté dont il est le seul ap- 
pui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une pro- 
fonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mépris 
de la partie de te nation la plus nombreuse et la moins cor- 
rompue. 

Cependant, comme il faut absolument un prétexte de 
soumcUre la presse aux poursuites de l'autorité, on nous 
dit : Mais si un écrit a provoqué des [délits, une émeute, 
par exemple, ne punira-t-on pas cet écrit? Donnez-nous 
au moins une loi pour ce cas-là. Il est facile, sans doute, 
de présenter une hypothèse particulière, capable d'effrayer 
l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports 
plus étendus. Considérez combien il serait facile de rappor- 
ter une émeute, un délit quelconque, à un écrit qui n'en 
serait cependant point la véritable cause ; combien il est 
diflicile de distinguer si les événements qui arrivent dans 



— 173 — . 

un temps postérieur h la date d'un écrit en sont véritable- 
ment l'effet; comment sous ce prétexte, il serait facile 
aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui au- 
raient exercé avec énergie le droit de publier leur opinion 
sur la chose publique, ou sur les hommes qui gouvernent. 
0b8er\ez surtout que, dans aucun cas, Tordre social ne 
peut être compromis par Timpunité d'un écrit qui aurait 
conseillé un délit. 

Pour que cet écrit fasse quelque mal, il faut qu'il se 
trouve un homme qui commette le délit. Or, les peines que 
la loi prononce contre ce délit sont un frein pour quiconque 
serait. tenté de s'en rendre coupable;- et, dans ce cas-là 
comme dans les autres, la sûreté pubhque est suffisamment 
garantie, sans qu'il soit nécessaire de chercher une autre 
victime. Le but et la mesure des peines est l'intérêt de la 
société. Par conséquent, s'il importe plus à la société de ne 
laisser aucun* prétexte d'attenter arbitrairement à la liberté 
de la presse que d'envelopper dans le châtiment du coupa- 
ble un écrivain repréhensible, il faut renoncer à cet acte 
de rigueur, il faut jeter un voile sur toutes ces hypothèses 
extraordinaires qu^on se plaît à imaginer, pour conserver^ 
dans toute son intégrité, un principe qui est la premlëre 
base du bonheur social. 

Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un 
semblable écrit fût complice, il faudrait le punir conune 
tel de la peine infligée au crime dont il serait question, 
mais non le poursuivre comme auteur d'un écrit, en vertu 
d'aucune loi sur la presse. 

J'ai prouvé jusqu'ici que la liberté d'écrire sur les choses 
doit être illimitée : envisageons-la maintenant par rapport 
aux personnes. 

Je distingue à cet égard les personnes publiques et les 
personnes privées, et je me propose cette question : Les 
écrits qui inculpent les personnes publiques peuvent-ils 
être punis par les lois? C'est l'intérêt général qui doit la 

10. 



— 174 — 

décider. Pèéons donc lés avantagtes et les incoavénients des 
deux systèmes contraires. 

Uiie impbrtànté considération, et peut-être une raison 
décisive, se iiWsenté d'abord. Qûtel est le principal avan- 
tage, (Jttel est le biit essentiel dé la liberté de la presse? 
C'est de contenir ra'mbltlôti et le despotisme de ceux à qui 
le peuple a commis son autorité, en éveillant sans cesse 
son attention sur les atteintes qu'ils peuvent porter à ses 
droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre, 
sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur 
conduite, n'est-il pas clair qiie ce frein devient absolument 
impuissant et nul? Qui ne voit combien le combat est 
inégal entré Un citoyen faible^ isolé, et un adversaire 
armé des îrèssources iittmenses que dotanent un grand cré- 
dit et une grande autQrilô? Qui voudra déplaire aux hom- 
ines Jjuissants pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacri- 
fice des avantages que présente leut faveur^ et au danger 
dé leurs persécutions secrètes, se joigne encore le malheUr 
presque ihévitable d'une condanination ruineuse et humi^ 
liante? 

Mais, d'ailleurs, qui jUgera les juges eux-mêmes? car, 
enfin, il faut bien que leurs prévarications ou leurs erreurs 
ressorteût, comme celles des autites magistrats, du tribunal 
dé la censui^ publique. Qui jugera le dernier jugement 
qui décidera ces contestations? car il faut qu'il y en ait un 
qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit soumis à la 
liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir 
au principe, que les citoyens doivent avoir la faculté de 
s'expliquer et décrire sur la conduite des hommes publics, 
sans être exposés à aucune condamnation légale. 

Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de 
Catilina, et n'oserai-je la dénoncer au moment où il fau- 
drait déjà l'avoir étouffée? Comment oserai-je dévoiler les 
desseins perfides de tous ces chefs de parti qui s'apprêtent 
à décWrçr le sein de la république, qui, tous, se couvrent 



— 17o — 

dti ttèite du bien public et de rintéiët du peuple, et qui ne 
cherchent qu'à l'asservir et le vendre au despotisme? Com- 
ment TOUS développerai-je la politique ténébreuse de 
Tibère? Gomment les avertirai-je que ces pompeux dehors 
dé ^-ertus dont il s'est tout-à-coup revêtu ne cachent que le 
dessein de consommer plus sûrement cette terrible conspi- 
ration qu'il trame depuis longtemps coptre le salut de 
Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte 
contlre lui? Sera-ce devant le préteur? mais s'il est enchaîné 
par la crainte ou séduit par l'intérêt. Sera-ce devant les 
édiles? mais s'ils sont soumis à son autorité, s'ils sont à la 
fois ses esclaves et ses complices? Sera-ce devant le sénat? 
mais si le sénat lui-même est trompé ou asservi? Ënfm, si 
lé sàlut de la patrie exige que j'ouvre les yeux à mes con- 
citoyens sur la conduite même du sénat, du préteur et des 
édiles, qui jugera entre eux et moi? 

Mais une autre raison sans réplique semble achever de 
mettre cette vérité dans tout son jour. Rendre les citoyens 
responsables de ce qu'ils peuvent écrire contre les personnes 
publiques, ce serait nécessairement supposer qu'il ne leur 
serait pas permis de les blâmer sans pouvoir appuyer leurs 
inculpations par des preuves juridiques. Or, qui ne voit 
pas combien une pareille supposition répugne à la nature 
même de la chose, et aux premiers principes de l'intérêt 
social? Qui ne sait combien il est difficile de se procurer de 
pareilles preuves; combien il est facile au contraire à 
ceux qui gouvernent d'envelopper leurs projets ambitieux 
dos voiles du mystère, et de les couvrir môme du prétexte 
spécieux du bien public? N'est-ce pas même là la politique 
ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi 
ce serait ceux qu'il importerait le plus de surveiller qui 
échapperaient à la surveillance de leurs concitoyens. Tan- 
dis que l'on chercherait les preuves exigées pour avertir de 
leurs lunestes machinations, elles seraient déjà exécutées, 
et l'état périrait avant que l'on eût osé dire qu'il était en 



— 176 — 

péril. Non, dans tont état libre, cbaqne citoyen est une 
seotioelle de la liberté, qai doit crier, an moindre bmit, 
à la moindre apparence dn danger qai la menace. Tons les 
peuples qni Font connoe n'ont-iis pas craint poar elle joâ- 
qu'à ragoendant même de la vertu? 

Ariirtide, banni par Fostracisme, n'accosait pas cette 
jalonsie ombrageuse qui l'envoyait à un glorieux exil. U 
n'eftt point voulji que le peuple athénien fût privé du pou- 
voir de lui faire une injustice. Il savait que la même loi 
qui eût mis le magistrat vertueux à couvert d'une (émé- 
raire accusation, aurait protégé Fadroite tyrannie de la 
foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes 
incorruptible, qui n'ont d'autre passion que celle de faire 
le bonheur et la gloire de leur patrie, qui redoutent Fex- 
pression publique des sentiments de leurs concitoyens. Ils 
sentent bien qu'il n'est pas si facile de perdre leur estime, 
lorsqu'on peut opposer à la calomnie une vie irréprocha- 
ble et les preuves d'un zélé pur et désintéressé; s'ils éprou- 
vent quelquefois une persécution passagère, elle est pour 
eux le sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur 
vertu; ils se reposent avec une douce confiance sur le suf- 
frage d'une couscience pure, et sur la force de la vérité qui 
leur ramène bientôt ceux de leurs concitoyens. 

Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre Ja licence 
de la presse, et qui demandent des lois pour la captiver? 
Ce sont ces personnages équivoques, dont la réputation 
éphémère, fondée sur les succès du charlatanisme, est 
ébranlée par le moindre choc de la contradiction ; ce sont 
ceux qui, voulant à la fois plaire au peuple et servir ses 
tyrans, combattus entre le désir de conserver la gloire ac- 
quise en défendant la cause publique, et les honteux avan- 
tages que Fambition peut obtenir en l'abandonnant; qui, 
substituant la fausseté au courage, l'intrigue au génie, 
tous les petits manèges des cours au grand ressort des ré- 
volutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme 



— 177 - 

libre vienne révéler le secret de leurnullité ou de leur cor- 
ruption; qui sentent que, pour tromper ou pour asservir 
leur patrie, il faut avant tout réduire au silence les écri- 
vains courageux qui peuvent la réveiller de sa funeste 
léthargie, à peu près comme on égorge les sentinelles 
avancées pour surprendre le camp ennemi! ce sont tous 
ceux enfin qui veulent être impunément faibles, ignorans, 
traîtres ou corrompus. Je n'ai jamais ouï dire que -Galon» 
traduit cent fois en justice, ait poursuivi ses accusateurs; 
mais Thistoire m'apprend que les décemvirs à Rome firent 
des lois terribles contre les libelles. 

C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de 
peindre qu'il appartient d'envisager avec effroi la liberté 
(le la presse ; car ce serait une grande erreur de penser que, 
dans un ordre de choses paisible où elle est solidement éta- 
blie, toutes les réputations soient en proie au premier qui 
veut les détruire. 

Que sous la verge du despotisme, où Ton est accoutumé 
à entendre traiter de libelles les justes réclamations de 
l'innocence outragée et les plaintes les plus modérées de 
l'humanité opprimée, un libelle même digue de ce nom 
soit adopté avec empressement et cru avec facilité, qui 
pourrait en être surpris? Les crimes du despotisme et la 
corruption des mœurs rendent toutes les inculpations si 
vraisemblables! Il est si naturel d'accueillir comme une 
vérité un écrit qui ne parvient à vous qu'en échappant aux 
inquisitions des tyrans! Mais sous le régime de la liberté, 
croyez- vous que l'opinion publique, accoutumée à la voir 
s'exercer en tous sens, décide en dernier ressort de l'hon- 
neur des citoyens sur un seul écrit, sans peser ni les cir- 
constances, ni les faits, ni le caractère de l'accusateur, ni 
celui de l'accusé. Elle juge en général et jugera surtout 
alors avec équité; souvent môme les libelles seront des 
titres de gloire pour ceux qui en seront les objets, tandis 
que certains éloges ne seront à ses yeux qu'un opprobre; 



— 180 — 

leur assure le pouvoir de Tioler impunément celui qu'ils 
doivent à leur souverain, au peuple qui mérite sans doute 
autant d'égards que ses délégués et ses oppresseurs. Mais 
qui voudra à ce prix, osent-ils dire encore, qui voudra 
être roi, magistrat, qui voudra tenir les rênes du gouver- 
nement? Qui? les hommes vertueux, dignes d*aimer leur 
patrie et la véritable gloire, qui savent bien que le tribunal 
de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux méchants. 
Qui encore? les ambitieux mêmes. Et plût à Dieu qu'il y 
eût sur la terre un moyen de leur faire perdre l'envie ou 
Tespoir de tromper ou d'asservir les peuples ! 

En deux mots, il faut ou renoncer à la liberté, ou con- 
sentir à la liberté indéfinie de la presse. A l'égard des per- 
sonnes publiques, la question est décidée. 

11 ne nous reste plus qu'à la considérer par rapport aux 
personnes privées. On voit que cette question se confond 
avec Celle du meilleur système de législation sur la calom- 
nie, soit verbale, soit écrite, et qu'ainsi elle n'est plus uni- 
quement relative à la presse. 

Il est juste sans doute que les particuliers attaqués par 
la calomnie puissent poursuivre la réparation du tort qu'elle 
leur a fait; mais il est utile de faire quelques observations 
sur cet objet. 

Il faut d'abord considérer que nos anciennes lois sur ce 
point sont exagérées, et que leur rigueur est le fruit évi- 
dent de ce système tyrannique que nous avons développé, 
et de cette terreur excessive que l'opinion publique ins- 
pire au despotisme qui les a promulguées. Gomme nous les 
envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons 
volontiers à modérer le code pénal qu'il nous a transmis ; 
il me semble du moins que la peine qui sera prononcée 
contre les auteurs d'une inculpation calomnieuse doit se 
borner à la publicité du jugement qui la déclare telle? et à 
la réparation pécuniaire du dommage qu'elle aura causé à 
celui qui en était l'objet. On sent bien que je ne comprends 



— 181 ~ 

pas dans cette classe le faux témoignage contre un accusé^ 
parce que ce n'est point ici une simple calomnie, une sim- 
ple otfense envers un particulier; c'est un mensonge fait 
à la loi pour perdre Tinnocence, c'est un véritable crime 
public. 

En général, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux 
espèces de tribunaux pour les juger, celui des magistrats 
et celui de l'opinion publique. Le plus naturel, le plus équi- 
table, le plus compétent, le plus puissant, c'est sans con- 
tredit le dernier; c'est celui qui sera préféré par les hommes 
les plus vertueux et les plus dignes de braver les attaques 
de la haine et de la méchanceté ; car il est à remarquer 
qu'en général l'impuissance de la calomnie est en raison de 
la proliité et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que 
plus un homme a le droit d'appeler à l'opinion, moins il a 
le besoin d'invoquer la protection du juge: il ne se déter- 
minera donc pas facilement à faire retentir les tribunaux 
des injures qui lui auront été adressées, et il ne les occu- 
pera de ses plaintes que dans les occasions importantes où 
la calomnie sera liée à une trame coupable ourdie pour lui 
causer un grand mal, et capable de ruiner la réputation 
môme la plus solidement alîermie. Si l'on suit ce principe, 
il y aura moins de procès ridicules, moins de déclamations 
sur l'honneur, mais plus d'honneur, surtout plus d'honnê- 
teté et de vertu. 

Je borne ici mes réllexions sur cette troisième question, 
qui n'est pas le |)rincipal objet de cette discussion, et je 
vous |)ropose de cimenter la première base de la liberté par 
le décret suivant. 

L'Assemblée nationale déclare: 

lo Que tout honmie a le droit de publier ses pensées, 
par quelques irioyens que ce soit; et que la liberté de la 
prisse ne peut être gônôe ni limitée en aucune manière. 

2o Que quiconque portera atteinte à ce droit doit être 
regardé comme ennemi de la liberté, et puni par la plus 

11 



— I8i> — 

grande des peines qui seront é:ablies par l'Assemblée na- 
tionale. 

3o Pourront néanmoins les particuliers qui auront été ca- 
lomniés se pourvoir pour obtenir la réparation du dom- 
mage que la calomnie leur aura causé, par les moyens que 
TAssembléo nationale indiquera ^ 

SUR LE DROIT DE TESTER 
coNSTiiOANTE. — Séancô du 5 avril 1791. 

Vous avez décrété que Tégalilé serait la base des succes- 
sions. Permcttrez-vous que cette loi soit violée par la vo- 
lonté particulière de Thomme? Gonserverez-vous la faculté 
de disposer, et quelles en seront les bornes? Il est bon de 
jeter un coup d'œil sur l'état actuel de la législation sur ce 
point. Dau"s certains pays la faculté de tester a la plus grande 
latitude; dans d'autres elle est interdite avec rigueur : c'est 

i. Robespierre reproduisit à la tribune de T Assemblée constituante 
les principales idées émises dans ce discours, lors de la discussion des 
articles constitutionnels sur la liberté de la presse (séance du 22 août 
4791). Voici quel était Texorde de ce discours : « Par cela même que 
la liberté de la presse fut toujours regardée comme le seul frein du des- 
potisme, il en est résulté que les principes sur lesquels elle est fondée 
ont été méconnue et obscurcis par les gouvernements despotiques, 
c'est-à-dire dans presque tous les gouvernements. Le moment d'une 
révolution est peut-être celui où ces principes peuvent être développés 
avec le moins d'avantage, parce qu'alors chacun se ressouvient doulou- 
reusement des blessures que lui a faites la liberté de la presse; mais 
nous sommes dignes de nous élever au-dessus des préjugés et de tous 
les intérêts personnels. » — Robespierre sut-il toujours s'élever ainsi 
au-dessus des préjugés et des intérêts personnels? Et ne fit-il pas 
céder trop souvent la liberté de la presse, aussi bien que toutes les 
autres, devant des considérations de salut public, repoussées solen- 
nellement dans ce discours? 



— 183 — 

entre ces deux coutumes que vous devez opter, car votre 
intention n'est pas de conserver deux lois et deux principes 
contradictoires. L'une de ces lois est fondée sur le vœu de 
la nature, qui semble exiger Tégalité entre les enfants ; mais 
ce n'est i)as là le principe fondamental de cette loi : il en 
existe un autre d*uue importance majeure dans Tétat poli- 
tique, et qui s'applique même aux successions collatérales. 
Ce principe, c'est que la trop grande inégalité des fortunes 
est la source de l'inégalité politique^ de la destruction de la 
liberté. D'après ce principe, les lois doivent toujours tendre 
à diminuer cette inégalité, dont un certain nombre d'hom- 
mes font l'instrument de leur orgueil, de leurs passions et 
souvent de leurs crimes. Les grandes richesses corrompent 
et ceux qui les fiossèdent et ceux qui les envient. Avec les 
grandes richesses, la vertu est en horreur; le talent môme, 
dans les pays corrompus par le luxe, est regardé moins 
comme un moyen d'être utile à la patrie, que comme un 
moyen d'acquérir de la fortune. Dans cet état de choses, la 
liberté est une vaine chimère, les lois ne sont plus qu'un 
instrument d'oppression. Vous n'avez donc rien fait pour 
lé bonheur public, si toutes vos lois, si toutes vos institu- 
tions ne tendent pas à détruire cette trop grande inégalité 
des fortunes. Vous avez fait déjà une loi pour les succes- 
sions; laisserez- vous au caprice d'un individu à déranger 
cet ordre établi par la sagesse de la loi ? Voyez ce qui se 
passe dans les pays de droit écrit. La loi de l'égalité des 
successions y règne; mais une autre loi permet à Thomme 
d^éluder par un testament la disposition de la loi, et la loi 
est nulle et sans effet. Et quel est le motif de cette faculté? 
L'homme peut-il disposer de cette terre qu'il a cultivée, 
lorsqu'il est lui-même réduit en poussière? Non, la pro- 
priété de l'homme, après sa mort, doit retourner au domaine 
public de la société; ce n'est que pour l'iutérôt public 
qu'elle transmet ces biens à la postérité du premier pro- 
priétaire ; or, l'intérêt public est celui de l'égalité. 11 faut 



— 184 — 

donc que dans tous les cas régallté soit établie dans les snc 
cessions. 

Quel motif encore pour préférer la sagesse du testateur à 
la sagesse de la loi? Consultez la nature des choses et les 
circonstances où se trouvent ceux qui font des testaments : 
n'est-il pas dans la nature de ITiomme d'être toujours dis- 
posé à éloiiiner dans son imagination le terme de son 
existence? Son testainent lui rappelle l'heure delà mort, 
et il ne se détermine à le faire que lorsqu'il est affaibli 
par l'âge, absorbé par la maladie; mais dans tous les 
temps la cupidité, l'intrigue, lui tendent des pièges. Les 
testaments sont l'écueil de la fivib'esse et de la crédulité, 
le signal de la discorde dans les familles; ajoutez que pres- 
que toujours à^ la faiblesse se joint le préjugé, cette ha- 
bitude des chimères qui a encore ses racines sous les 
débris de la féodalité, cette vanité qui porte l'homme à fa- 
voriser l'un de ses enfants pour soutenir la gloire de sou 
nom. Mais, dit-bn, l'autorité [ aternelle sera anéantie. Non, 
qu'on nf se [lersuade pas qu»* la pi'''té filiale puisse reposer 
sur d'autres bases que sur la nature, sur les soins, la ten- 
dresse, les mœurs et les vertus des pères. Croit-on que la 
plus belle des vertus puisse- être entée sur l'intérêt person- 
nel et la cupidité? Celui qui ne respecte son père que parce 
qu'il espère une plus forte part de sa succession, celui-là 
est bien près d'attendre avec impatience le moment de la 
recueillir, celui-là est bien près de haïr son père. Voyez 
ces procès éternels, voyez ces manœuvres et ces artifices 
par lesquels la cupidité abusait de la faiblesse des pères; 
voyez l'opulence d'un frère insultant à la misère d'un autre 
frère. Cette loi, qui produit d'aussi funestes effets, qui tend 
à anéantir les mœurs privées, et par conséquent les mœurs 
publiques, je ne vous rappellerai pas que le hasard seul Ta 
transplantée chez nous; je ne vous rappellerai pas que chez 
les Romaiijs la puissance d'un père sur ses enfants repré- 
sentait celle d'un maître sur ses esclaves; que cette puis- 



— l8o — 

sance était marquée par le pouvoir atroce de vie et de mort. 
Celte puissance était si révoliante, que toutes les lois de 
Rome se sont, par la suite, appli [uées à la modifier, parce 
qu'en effet elle était Topprobre des lois sociales, et qu'elle 
n'eût jamais été admise chez une nation policée. Je dirai 
qu'il n'y a de sacré dans la puissance paterneil(» que l'au- 
torité qui lui est confiée; que cette autorité est bornée par 
la nature aux besoins de ceux pour qui elle est instituée, 
et non pas pour Pulilité personnelle des premiers protec- 
teurs de l'enfance; je dirai que le léfïislateur viole la na- 
ture lorsqu'il franchit ces bornes sacrées, lorsque, par le 
plus absurde de tous lessystènies, il prolonge inutilement l'en- 
fance de l'homme, et le ravit et à lui-même et à sa patrie... 
Je conclus de tout ce que je viens de dire, que réixalité des 
successions ne peut être déranjjée par les dispositions de 
l'homme; mais je n'en conclus pas que la faculté de tester 
doive être entièrement anéantie. Je crois que le citoyen 
peut être le maître de disposer d'une partie de sa fortune, 
pourvu qu'il ne dérange pas le principe d'égalité envers 
ses héritiers. Mon avis est donc qu'on ne puisse favoriser 
aucun de ses héritiers au préjudice de l'autre, soit en ligne 
directe, soit en ligne collatérale, sauf les cas qui seront dé- 
terminés par la loi. 



SUR L'ORGANISATION DES GARDES NATIONALES 

; Les gardes nationales ne seront jamais ce qu'elles doi- 
vent être si elles sont une classe de citoyens, une portion 
quelconque de la nation, quelque considérabe que vous la 
supposiez. 

Les gardes nationales ne peuvent être que la nation en- 
tière armée pour défendre au besoin ses droits ; il faut que 
tous les citoyens en âge de porter les armes y soient admis 
sans aucune distinction : sans cela, loin d'être les appuis 



— 180 — 

de la liberté, elles en seront les fléaux nécessaires -, il fau- 
dra leur appliquer le principe que nous avons rappelé au 
commencement de cette discussion en parlant des troupes 
de ligne : dans tout état où une partie de la nation est ar- 
mée et l'autre ne Test pas, la première est maîtresse des des- 
tinées de la seconde; tout pouTOir s'anéantit devant le sien; 
d'autant plus redoutable qu'elle sera plus nombreuse, cette 
portion privilégiée sera seule libre et souveraine ; le reste 
sera esclave. 

Être armé pour sa défense personnelle est le droit de tout 
homme; être armé pour défendre la liberté et l'existence 
de la commune patrie, est le droit de tout citoyen. Ce droit 
est aussi sacré que celui de la défense naturelle et indivi- 
duelle dont il est la conséquence, puisque l'intérêt et l'exis- 
tence de la société sont composés des intérêts et des exis- 
tences individuelles de ses membres. Dépouiller une portion 
quelconque des citoyens du droit de s'armer pour la patrie 
et en investir exclusivement l'autre, c'est donc violer à la 
fois et cette sainte égalité qui fait la base du pacte social, 
et les lois les plus irréfragables et les plus sacrées de la 
nature. 

Mais remarquez, je vous prie, que ce principe ne souf- 
fre aucune distinction entre ce que vous appelez citoyens 
actifs, et les autres. Que les représentants du peuple fran- 
çais aient cru pendant quelque temps * qu'il fallait inter- 
dire à tant de millions de Français, qui ne sont point assez 
riches pour payer une quantité d'impositions déterminée, 
le droit de paraître aux assemblées où le peuple délibère 
sur ses intérêts ou sur le choix de ses représentants et de 
ses magistrats, je ne puis en ce moment que me prescrire 

i. Je dis pendant quilqM temp$, parce que le décret du marc d'argent 
et ceux qui tiennent au même principe, sont jugés depuis longtemps 
par l'Assemblée nationale, qui ne se séparera pas sans avoir exaucé à 
cet égard le vœu de la nation. {Note de l'auteur.) 



- 187 — 

sor ces faits un silence religieux; tout ce que je dois dire^ 
c'est qu'il est impossible d'ajouter à la privation de ces 
droits la prohibition d'être armé pour sa défense person- 
nelle ou pour celle de sa patrie; c'est que ce droit est indé- 
pendant de tous les systèmes politiques qui classent les 
citoyens, parce qu'il tient essentiellement au droit inalté- 
rable, au devoir immortel de veiller à sa propre conser- 
vation. 

Si quelqu'un m'objectait qu'il faut avoir ou une telle 
espèce ou une telle étendue de propriété pour exercer ce 
droit, je ne daignerais pas lui répondre. Eh ! que répon- 
drais-je à un esclave assez vil ou à un tyran assez corrompu 
pour croire que la vie, que la liberté, que tous les biens 
sacrés que la nature a départis aux plus pauvres de tous 
les hommes, ne sont pas des objets qui vaillent la peine 
d'être défendus! Que répondrais-je à un sophiste assez ab- 
surde pour ne pas comprendre que ces superbes domaines, 
que ces fastueuses jouissances des riches, qui seuls lui 
paraissent d'un grand prix, sont moins sacrés aux yeux 
des lois et de l'humanité que la plus chétive propriété mo- 
bilière, que le plus modique salaire auquel est attachée la 
subsistance de l'homme modeste et laborieux. 

Quelqu'un osera-t-il me dire que ces gens-là ne doivent 
pas être admis au nombre des défenseurs des lois et de la 
Constitution, parce qu'ils n'ont point d'intérêt au maintien 
des lois et de la Constitution? Je le prierai à mon tour de 
répondre à ce dilemme : Si ces hommes ont intérêt au 
maintien des lois et de la Constitution, ils ont droit, sui- 
vant vos principes mêmes, d'être inscrits parmi les gardes 
nationales : s'ils n'y ont aucun intérêt, dites moi donc ce 
que cela signifie, si ce n'est que les lois, que la Constitution 
n'auraient pas été établies pour l'intérêt général, mais pour 
l'avantage particulier d'une certaine classe d'hommes; 
qu'elles ne seraient point la propriété commune de tous 
les membres de la société, mais le patrimoine des riches, 



— IS8 — 

ce qui serait, vous en fdnvicMuIrcz sans doute, une suppo- 
sition trop r(!^voltanle et trop ahsurb'e. Allons plus loin. 
Ces mêmes hommes dont nous parlons sont-ils, suivant 
vous, des esclaves, des étrangers, ou sont-ils citoyens? Si 
ce sont des esclaves, des étrangers, il faut le déclarer avec 
franchise, et ne point chercher à déguiser cetle idée sous 
des expressions nouvelles et assez obscures: mais, non; 
ils sont en effet citoyens; les représentants du peuple fran- 
çais n'ont pas dépouillé de ce titre la très grande majorité 
de leurs commettans; car on sait que tous les Français, 
sans auc; ne distinction de fortune ni de cotisation, ont 
concouru à l'élection des députés à l'Assemblée nationale; 
ceux-ci n'ont pas pu tourner contre eux le même pouvoir 
qu'ils en avaient reçu, leur ravir les droits qu'ils éiaient 
chargés de mai tenir et d'affermir, et par cela même anéan- 
tir leur propre autorité, qui n'est autre que celle de leurs 
commettants; ils ne Tontp; s pu, ils ne l'ont pas voulu, ils 
ne l'ont pas fait. Mais si ceux dont nous parlons sont en 
effet citoyens, il leur reste donc des droits de cité, à moins 
que cette qualité ne soit un vain litre et une dérision : or, 
parmi tous les droits dont elle rappelle l'idée,' trouvez- 
m'en, si vous le pouvez, un seul qui y soit plus essentiel- 
lement attaché, qui soit plus nécessairement fondé sur les 
principes les plus inviolables de toute société humaine que 
celui-ci. Si vous le leur ôtez, trouvez-moi une seule raison 
de leur en conserver aucun autre : il p'en est aucune. Re- 
connaissez donc comme le principe fondamental de l'or- 
ganisation des gardes nationales, que tous les citoyens do- 
miciliés ont le droit d'être admis au nombre des gardes 
nationales^ et décrétez, qu'ils pourront se faire inscrire 
comme tels dans les registres de la commune où ils demeu- 
rent. 

C'est en vain qu'à ces droits inviolables on voudrait op- 
poser de prétendus inconvénients et de chimériques ter- 
reurs: non, non; l'ordre social ne peut être fondé sur la 



— ISî) — 

violation des droits imprescriptiiiles de l'iiomme, qui en 
sont les bases epsentielles : après avoir annoncé d'une ma- 
nière si franch(î et si imposante dans cette déclaration im- 
mortelle où nous les avons retracés, qu'elle était mise à la 
tête de notre Code constitutionnel, afin que les peuples 
fussent à portée de la comparer à chaque instant avec les 
principes inaltérables qu'elle renferme, nous n'affecterons 
pas sans cesse d'en détourner nos regards sous de nouveaux 
prétextes, lorsqu'il s'agit de les appliquer aux droits de nos 
commettants et au bonheur de notre patrie. L'humanité, 
la justice, la morale, voilà la politique, voilà la sagesse 
des législateurs; tout le reste n'est que préjugés, igno- 
rance, intrigues, mauvaise foi. Partisans de ces funestes 
systèmes, cessez de calomnier le peuple et de blasphémer 
contre votre souverain, en le représentant sans cesse indi- 
gne de jouir de ses droits, méchant, barbare, corrompu! 
C'est vous qui êtes injustes et corrompus, ce sont les castes 
fortunées auxquelles vous voulez transférer sa puissance : 
c'est le peuple qui est bon, patient, généreux; notre révo- 
lution, les crimes de ses ennemis l'attestent; mille traits 
récents et héroïques qui ne sont chez lui que naturels en 
déposent :le peuple ne demande que tranquillité, justice, 
que le droit de vivre; les hommes puissants, les riches sont 
affamés de distinctions, de trésors, de voluptés; l'intérêt, 
le vœu du peuple est celui de la nature, de l'humanité; 
c'est l'intérêt général; l'intérêt, le vœu des riches et des 
hommes puissants, est celui de l'ambition, de Tor^zueil, de 
la cupidité, des fantaisies les pins extravagantes, des pas- 
sions les plus funestes au bonheur de la société; les abus 
qui l'ont désolée furent toujours leur ouvrage; ils furent 
toujours les fléaux du peuple. Aussi qui a fait notre glo- 
rieuse Révolution? Sont-ce les riches, sont-ce les hommes 
puissants? Le peuple seul pouvait la désirer et la faire; le 
peuple seul peut la soutenir par la même raison... Et l'on 
ose nou3 proposer de lui ravir les droits qu'il a reconquis ! 

11. 



— 190 — 

On veut diviser la nation en deux classes, dont l'une ne 
semblerait armée que pour contenir l'autre, comme un 
ramas d'esclaves toujours prêts à se mutiner! Et la pre- 
mière renfermerait tous les tyrans, tous les oppresseurs, 
toutes les sangsues publiques, et l'autre le peuple ! Vous 
direz après cela que le peuple est dangereux à la liberté ! 
Ah! il en sera le plus ferme appui si vous la lui laissez! 
Cruels et ambitieux sophistes, c'est vous qui à force d'in- 
justices voudriez le contraindre en quelque sorte à trahir 
sa propre cause par son désespoir ! Cessez donc de vouloir 
accuser ceux qui ne cesseront jamais de réclamer les droits 
sacrés de l'humanité? Qui étes-vous pour dire à la raison 
et à la liberté : Vous irez jusque là; vous arrêterez vos pro- 
grès au point où ils ne s'accorderaient plus avec les calculs 
de notre ambition ou de notre intérêt personnel?... Pen- 
sez-vous que l'univers sera assez aveugle pour préférer à 
ces lois éternelles de la justice, qui rappellent au bonheur, 
ces déplorables subtilités d'un esprit étroit et dépravé, qui 
n'ont produit jusqu'ici que la puissance, les crimes de 
quelques tyrans, et les malheurs des nations! C'est en vain 
que vous prétendez diriger par les petits manèges du char- 
latanisme et des intrigues de cour une Révolution dont vous 
n'êtes pas dignes ; vous serez entraînés comme de faibles 
insectes dans son cours irrésistible; vos succès seront pas- 
sagers comme le mensonge, et votre honte, immortelle 
comme la vérité! Mais, au contraire, supposons qu'à la 
place de cet injuste système, on adopte les principes que 
nous avons établis, et nous voyons d'abord l'organisation 
des gardes nationales en sortir pour ainsi dire naturelle- 
ment avec tous ses avantages, sans aucune espèce d'incon- 
vénient. 

D'un côté, il est impossible que le pouvoir exécutif et la 
force militaire dont il est armé puissent renverser la Cons- 
titution, puisqu'il n'est point de puissance capable de ba- 
lancer celle de la nation armée. 



— 191 — 

D'ua autre côté, ii est impossible que les gardes nationales 
deviennent elles-mêmes dangereuses à la liberté, puisqu'il 
est contradictoire que la nation yeuilie s'opprimer elle- 
même. Voyez comme partout à la place de l'esprit de do- 
mination ou de servitude naissent les sentiments de Téga • 
lité, de la fraternité, de la confiance, et toutes les vertus 
douces et généreuses qu'ils doivent nécessairement en- 
fanter ! 

Voyez encore combien, dans ce système, les moyens d'exé- 
cution sont simples et faciles ! 

On sent assez que pour être en état d'en imposer aux en- 
nemis du dedans, tant de millions de citoyens armés répan- 
dus sur toute la surface de l'empire, n'ont pas besoin d'être 
soumis au service assidu, à la discipline savante d'un corps 
d'armée destiné à porter au loin la guerre; qu'ils aient tou- 
jours à leur disposition des provisions et des armes, qu'ils 
se rassemblent et s'exercent à certains intervalles, et qu'ils 
volent à la défense de la liberté lorsqu'elle sera menacée, 
voilà tout ce qu'exige l'objet de leur institution. 

Les cantons libres de la Suisse nous offrent des exemples 
de ce genre, quoique leur milice ait une destination plus 
étendue que nos gardes nationales, et qu'ils n'aient point 
d'autre force pour combattre les ennemis du dehors. 

Là tout habitant est soldat, mais seulement quand il faut 
l'être, pour me servir de l'expression de J. J. Roui^seau; les 
jours de dimanche et de fêle, on exerce ces milices selon 
l'ordre de leur rôle; tant qu'ils ne sortent point de leurs 
travaux, ils n'ont aucune paie; mais sitôt r|u'ils marchent 
en campBgne, ils sont à la solde de l'État. Quelles qu'aient 
été nos mœurs et nos idées avant la Révolution, il -est peu 
de Français, même parmi les moins fortunés, qui ne pus- 
sent ou qui ne voulussent se prêter à un service de cette 
espèce, qu'on pourrait rendre parmi nous encore moins 
onéreux qu'en Suisse. Le maniement des armes a pour les 
hommes un attrait naturel qui redouble lorsque l'idée de 



— lîH' — 

cet exercice se lie à celh* de la lil>erlé el à rinlérèt de dé- 
fendre ce qu'on a de plu» cher et de plus sacré. 

Il me semble que ce que j'ai dit jusqu'ici a dû prévenir 
une difficulté rebattue qu'on sera peut-être tenté d'opposer 
à mon système ; elle consiste à objecter qu'un très-grand 
nombre de citoyens n'a pas les moyens d'acheter des armes 
ni de suffire aux dépenses que le service peut exiger. Que 
concluez vous de là ? que tous ceux que vous appelez ci- 
toyens non actifs, qui ne paient point une certaine quotité 
d'impoi^ition, sont déchus de ce droit essentiel du citoyen ? 
Non ; en général l'obstacle particulier qui empêcherait ou 
qui dispenserait tels individus de Texercer, ne peut empê- 
cher qu'il appartienne à tous sans aucune distinction de 
fortune, et, quelle que soit sa cotisation, tout citoyen qui a 
pu se procurer les moyens ou qui veut faire tous les sacri- 
fices nécessaires pour en user, ne peut jamais être repoussé... 
Cet homme n'est pas assez riche pour donner quelques 
jours de son temps aux assemblées publiques; je lui défen- 
drai d'y paraître !... Cet homme n'est point assez riche pour 
faire le service des citoyens soldats; je le lui interdis! Ce 
n'est pas là le langage de la raison et de la liberté ; au lieu 
de condamner ainsi la plus grande partie des citoyens à une 
espèce d'esclavage, il faudrait au contraire écarter les obs- 
tacles qui pourraient les éloigner des fonctions publiques: 
payez ceux qui les remplissent; indemnisez ceux que l'in- 
térêt public appelle aux assemblées; équipez, armez les ci- 
toyens soldats: pour établir la liberté, ce n'est pas même 
assez que les citoyens aient la faculté oisive de s'occuper de 
la chose publique, il* faut encore qu'ils puissent Texercer 
en effet. 

Pour moi, je l'avoue, mes idées sur ce point sont bien 
éloignées de celles d^ beaucoup d'autres :loin de regarder la 
disproportion énorme des fortunes qui place la plus grande 
partie des richesses dans quelques mains comme un motif 
de dépouiller le reste de la nation de sa souveraineté inalié- 



— m\ — 

nable, je ne vois là pour le l(''<îislateur et pour la société 
qu'un devoir sacré de lui fournir les moyens de recouvrer 
l'égalité essentielle des droits au milieu de Tinégalilé iné- 
vitable des biens. Hé quoi ! ce petit nombre d'hommes ex- 
cessivement opulcns, cette multitude infinie d'indi^ens 
n'est-elle pas en grande partie le crime des lois tyranoi- 
ques et des gouvernemens corrompus ! Quelle manière de 
Texpier que d'ajouter à la privation des avantages de la 
fortune l'opprobre de Texhôrédation politique, pfin d'accu- 
muler sur qutîlques têtes pri vi l(''giées toutes les richesses et 
tout le pouvoir, et sur le reste des hommes toutes les humi- 
liations et toute la misère! Certes il faut ou soutenir que 
l'humanité, la justice, les droits du peuple sont de vains 
noms, ou convenir que ce système n'est point si absurde. 

Au reste, pour me renfermer dans l'objet de cette discus- 
sion, je conclus de ce que j'ai dit que l'État doit faire les 
dépenses nécessaires pour mettre les citoyens en état de 
remplir les fonctions de gardes nationales, qu'il doit les ar- 
mer, qu'il doit, comme en Suisse, les salarier lorsqu'ils 
abandonnent leurs foyers pour le défendre! Eh! quelle dé- 
pense publique fut jamais plus nécessaire et plus sacrée! 
Quelle serait cette étrange économie qui, prodiguant tout 
au luxe funeste et corrupteur des cours ou au faste des 
suppôts du despotisme, refuserait tout au besoin des fonc- 
tionnaires publics et aux défenseurs de la liberté ! Que 
pourrait-elle annoncer si ce n'est qu'on préfère le despo- 
tisme à l'argent et l'argent à la vertu et à La liberté! * 

1. Ce discours prononcé aux Jacobins provoqua un vif enthousiasme : 
« Qui pourrait ne pas partarger la sainte indignation que Robespierre 
6l éclater aux Jacobins dans un discours admirable ? » s'écrie Camille 
Desmoulins dans les Révolutions de France et deBrabant, Ce discours 
fut aussitôt public en brochure, et voici en quels termes l'annonce 
le m(^me Camille Desmoulins : t Discours sur l'organisation des 
gardes nationales, par Maximilien Robespierre (et non pas Roberls- 
pierre, comme affectent de le nommer des journalistes qui trouvent 



— 194 — 



SUR LE SUFFRAGE UNIVERSEL \ 

J*ai douté un moment si je devais vous proposer mes 
idées sur des dispositions que vous paraissiez avoir adop- 
tées. Mais j'ai vu qu'il s'agissait de défendre la cause de 
la nation et de la liberté, ou de la trahir par mon silence, 
et je n'ai plus balancé. J'ai môme entrepris cette tâche avec 
une confiance d'autant plus ferme, que la passion impé- 
rieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait, 
m'était commune avec vous, et que ce sont vos propres 
principes et votre propre autorité que j'invoque en leur 
faveur. 

Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des 
lois? Sans doute pour rendre à la nation française l'exercice 
des droits imprescriptibles qui appartiennent à tous les 
hommes; tel est l'objet de toute constitution politique, elle 
est juste, elle est libre si elle le remplit; elle n'est qu'un 
attentat contre l'humanité si elle le contrarie. 

Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une ma- 
nière frappante, lorsque avant de commencer votre grand 

apparemment ce dernier nom plus noble et plus moelleux, et qui 
ignorent que ce député, quand même il se nommerait la bête comme 
Brutus, ou pois chiche comme Cicéron, porterait toujours le plus beau 
nom de la Franc(f. » — Robespierre en reproduisit les principales 
idées à la tribune de l'Assemblée constituante, dans les séances du 27 
et 28 avril 1791. 

1. Robespierre ne cessa de protester contre le décret de l'Assem- 
blée nationale dit du marc d'argent, établissant que pour exercer les 
droits de citoyens il fallait être porté sur le rôle des contributions 
directes pour une somme égale à un nombre déterminé do journées 
d'ouvrier. Ses principales idées sur ce sujet se trouvent résumées dans 
ce discours qu'il piononça d'abord au club'des Jacobins; puis à 
l'Assemblée constituante et qu'il fil imprimer à part. 



— 195 -- 

ouvrage vous avez décidé qu'il fallait déclarer solennelle- 
ment ces droits sacrés, qui sont comme les bases éternelles 
sur lesquelles il doit reposer : 

a Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux 
en droits. 

» La souveraineté réside essentiellement dans la nation. 

» La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les 
citoyens ont le droit de concourir à sa formation, soit par 
eux-mêmes, soit par leurs rcprét^entants librement élus, 

» Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois 
publics, sans aucune autre distinction que celle de leurs 
vertus et de leurs talents. »> 

Voilà les principes que vous avez consacrés : il sera facile 
maintenant d'apprécier les dispositions que je me propose 
de combattre; il suiTira de les rapprocher de ces règles in- 
variables de la société humaine. 

Or, lo la loi est-elle Texpression de la volonté générale, 
lorsque le plus grand nombre de ceux pour qui elle est 
faite ne pourront concourir en aucune manière à sa forma- 
tion? Non. Cependant, interdire à tous ceux qui ne paient 
pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le 
droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les 
membres de l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose 
que rendrç la majeure partie des Français absolument 
étrangère à la formation de la loi? Cette disposition est donc 
essentiellement anti-constitutionnelle et anti-sociale. 

2° Les hommes sont-ils égaux en droits, lorsque les uns 
jouissant exclusivement de la faculté de pouvoir être élus 
membres du corps législatif ou des autres établissements 
publics, les autres de celle de les nommer seulement, les 
autres restent privés en même temps de tous ces droits? 
Non : telles sont cependant les monstrueuses différences 
qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen 
actif ou passif, moitié actif et moitié passif, suivant les 
degrés de fortune qui lui permettent de payer trois jour- 



nées d'impositions directes ou un marc d'arprent. Toutes ces 
dispositions sont donc essentiellement anti-constitution- 
nelles et anti-sociales. 

3<^ Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois 
publics, sans autre distinction que celle des vertus et des 
talents, lorsque l'impuissance d'acquitter la contribution 
exigée les écarte de tous les emplois publics, quels que 
soient leurs vertus et leurs talents? Non : toutes ces dispo- 
sitions sont donc essentiellement anti-constitutionnelles et 
anti-sociales. 

40 Enfin, la nation est-elle souveraine quand le plus 
grand nombre des individus qui la composent est dépouillé 
des droits politiques qui constituent la souveraineté? Non : 
et cependant vous venez de voir que ces mêmes décrets 
les ravissent à la plus grande partie des Français. Que 
serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pou- 
vaient subsister? Une vaine formule. Que serait la nation? 
Esclave; car la liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est 
données, et la servitude à être contraint de se soumettre à 
une volonté étrangère. Que serait votre constitution? Une 
véritable aristocratie, car l'aristocratie est l'état où une 
portion des citoyens est souveraine et le reste sujette. Et 
quelle aristocratie ! la plus insupportable de toutes, celle 
des riches. 

Tous les hommes nés et domiciliés en France sont mem- 
bres de la société politique qu'on appelle la nation française, 
c'est-à-dire citoyens français. Ils le sont par la nature des 
choses et par les premiers principes du droit des gens. Les 
droits attachés à ce titre ne dépendent ni de la fortune que 
chacun d'eux possède, ni de la qualité de l'imposition à 
laquelle il est soumis, parce que ce n'est point l'impôt qui 
nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement à 
contribuer à la dépense commune dé l'État, suivant ses fa- 
cultés. Or, vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais 
vous ne pouvez pas les anéantir. 



— !i)7 — 

Los parlisnns i\u ?y?t(Mne qiio j'attarfiio ont oiix-Tnt'mos 
senti cette vérité, puisque, n'osant contester la qualité de 
citoyen à ceux qn-ils condamnaient à l'exliérédation poli- 
tique, ils se sont bornés à éluder le principe de l'égalité 
qu'elle suppose nécessairement, par la distinction de ci- 
toyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la faci- 
lité avec laquelle on gouverne les homme par les mots, ils 
ont essayé de nous donner le change en publiant par 
cette expression nouvelle, la violation la plus manifeste des 
droits de Thomme. 

Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir 
que ce mot ne peut ni changer les principes, ni résoudre les 
difficultés? puisque déclarer que tels citoyens ne seront 
point actifs, ou dire qu'ils n'exerceront plus les droits 
pohtiques attachés au titre de citoyen, c'est exactement la 
même chose dans l'idiome de ces subtils politiques. Or, je 
leur demanderai toujouft de quel droit ils peuvent ainsi 
frapper d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs 
commettants : je ne cesserai de réclamer contre cette locu- 
tion insidieuse et barbare qui souillera, à la fois, et notre 
code et notre langue, si nous ne nous hâtons de l'effacer de 
l'un et de l'autre, afin que le mot de liberté ne soit pas lui- 
même insignifiant et dérisoire. 

Qu'ajouterai -je à des vérités si évidentes? Rien pour les 
représentants de la nation dont l'opinion et le vœu ont déjà 
prévenu ma demande : il ne me reste qu'à répondre aux 
déplorables sophismes sur lesquels les préjugés et l'ambition 
d'une certaine classe d'hommes s'efTorcent d'étayer la doc- 
trine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là seulement 
que je vais parler? 

Le peuple! des gens qui n'ont rien ! les dangers de la cor- 
ruption! l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que 
Ton suppose libres; voilà les arguments qu'on oppose à la 
justice et à la raison. 

Je ne devrais répondre que ce seul mot : Le peuple, cette 



— 198 — 

mnltitude d'hommes dont je défends la cause, ont des droits 
qui ont la même origine que les vôtres. Qui tous a donné 
le pouvoir de les leur ôter? 

L'utilité générale, dites-vous! mais est il rien d'utile que ce 
qui est juste et honnête? et cette maxime éternelle ne s'ap- 
plique-t-elle pas surtout à l'organisation sociale? et si le 
but de la société est le bonheur de tous, la conservation 
des droits de Thomme, que faut-il penser de ceux qui veu- 
lent l'établir sur la puissance de quelques individus, et sur 
l'avilissement et la nullité du reste du genre humain? Quels 
sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent eux- 
mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses 
subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines 
fantaisies aux principes immuables que Féternel législa- 
teur a lui-même gravés dans le cœur de tous les hommes? 

L'Angleterre! oh! que vous importe rAngleterre et sa vi- 
cieuse constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque 
TOUS étiez descendus au dernier degré de la servitude; 
mais qu'il faut cesser enfin de vanter par ignorance ou par 
habitude? Les peuples libres! où sont-ils? Que vous pré- 
sente rhistoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce 
n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des 
routes de la raison et de la nature, plus ou moins asservies, 
sous des gouvernements que le hasard, l'ambition ou la 
force avaient établis. Est-ce donc pour copier servilement 
les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps dégradé 
et opprimé Tespèce humaine, que Téternelle providence 
TOUS a appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir 
sur la terre Tempire de la justice et de la liberté, au sein 
des plus vives lumières qui aient jamais éclairé la raison 
publique, au milieu des circonstances presque miracu- 
leuses qu'elle s'est plu à rassembler pour vous assurer le 
pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et sa 
dignité première? 

Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux 



— m) — 

qui, pour toute rc^ponsc à nos justes plaintes, se contentent 
de nous dire froidement: « Avec tous ses Vices, notre cons- 
» titution est encore la meilleure qui ait existé? » 

Est-ce donc pour que vous laissiez nonchatamment, dans 
cette constitution, des vices essentiels qui détruisent les 
premières bases de Tordre social, que \lngt-six millions 
d*hommes ont mis en vos mains le redoutable dépôt de leurs 
destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand 
nombre d'abus et plusieurs lois utiles soient autant de 
grâces accordées au peuple, qui dispensent do faire davan- 
tage en sa faveur? Non, tout le bien que vous avez fait 
était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous 
pouvez faire est une prévarication, le mal que vous feriez 
un crime de lèse-nation et de lè.^e-humanité. 11 y a plus: 
si vous ne faites tout pour la liberté, vous n'avez rien fait. 
Il n'y a pas deux manières d'être libre: il faut Tétre entiè- 
rement, ou redevenir esclave. La moindre ressource laissée 
au despotisme rétablira bientôt sa puissance. Que dis-je! 
déjà il vous environne de ses séductions et de son in- 
fluence; bientôt il vous accablerait de sa forc(». vous qui, 
contents d*avoir attaché vos noms à un grand chanjrement, 
ne vous inquiétez pas s'il suffit pour assurer b* bonheur 
des hommes! ne vous y trompez pas, le bruit des éloges 
que Tétonnement et la b'gèreté font retentir autour de vous 
s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la grandeur 
de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vi- 
ces essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indigna- 
tion: « Ils pouvaient rendre les hommes heureux et libres, 
mais ils ne l'ont pas voulu ; ils n'en étaient pas dignes. » 

Mais, dites-vous, le pesiple, de:? gens qui n'ont rien iï 
perdre, pourront donc, comme rous, r X' rcer lous b s droits 
de citoyens? 

Des gens qui n'unt ri-fn à pcrlre! que ce langage de 
l'orgueil en délire ert injuste et f;jux aux yr-ux rie la vé- 
rité! 



— 200 — 

Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes 
qui vivent, qui subsistent au sein de ta société, sans au- 
cun moyen de vivre et de subsister. Car s'ils sont pourvus 
de ces moyens-là, ils ont, ce me semble, quelque chose à 
perdre où à conserver. Oui, les grossiers habits qui me 
couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me retirer 
et de vivre en paix ; le modique salaire avec lequel je nour- 
ris ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne 
sont point des terres, des «châteaux, des équipages ; tout 
cela s'appelle rien^ peut-être, pour le luxe et pour l'opu- 
lence, mais c'est quelque chose pour l'humanité; c'est une 
propriété sacrée, aussi sacrée sans doute que les brillants 
domaines de la richesse. 

Que dis-je ! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté 
ou vengeance pour moi et pour ceux qui me sont chers, le 
droit de repousser l'oppression, celui d'exercer librement 
toutes les facultés de mon esprit et de mon cœur; tous ces 
biens si doux, les premiers de ceux que la nature a dépar- 
tis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les vôtres, 
à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'inté- 
rêt à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que 
je dois avoir, comme vous, dans l'administration de la 
chose publique, et cela par la seule raison que vous êtes 
plus riches que moi! Ah! si la balance cessait d'être égale, 
n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins aisés qu'elle 
devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n>st-elle 
pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et 
l'oppression? C'est donc blesser tous les principes so- 
ciaux, que de la placer tout entière entre les mains des ri- 
ches. 

Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné au- 
trement. Par un étrange abus des mots, ils ont restreint à 
certains objets l'idée générale de propriété; ils se sont 
appelés seuls propriétaires; ils ont prétendu que les pro- 
priétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen; ils ont 



— 201 ~ 

nommé leur intérêt particulier Pintérét général, et pour 
assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés 
de toute la puissance sociale. Et nous! 6 faiblesse des 
hommes! nous qui prétendons les ramener aux principes 
de régalilé et de la justice, c'est encore sur ces absurdes 
et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en aper- 
cevoir, à élever notre constitution! 

Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de 
payer un marc d'argent ou toute autre imposition à la- 
quelle vous attachez de si hautes prérogatives? Si vous 
portez au trésor public une contribution plus considérable 
que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la société 
vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires ! Et, 
si nous voulons presser cette idée, quelle est la source de 
cette extrême inégalité des fortunes qui rassemble toutes les 
richesses en un petit nombre de mains? Ne sont-ce pas les 
mauvaises lois, les mauvais gouvernements, enfin tous les 
vices des sociétés corrompues? Or, pourquoi faut-il que 
ceux qui sont les victimes de ces abus soient encore punis 
de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je 
ne vous envie point le partage avantageux que vous avez 
reçu, puisque cette inégalité est un mal nécessaire ou in- 
curable: mais ne m'enlevez pas du moins les biens im- 
prescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut me ravir. 
Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une 
honorable pauvreté, et ne cherchez point à m*humilier par 
Torgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de sou- 
verain, pour ne me laisser que celle de sujet. 

Mais le peuple!... mais la corruption! Ah! cessez, cessez 
de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en le liant 
à ridée de corruption. Quel est celui qui, parmi des hom- 
mes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes 
d'exercer les leurs pour les en dépouiller à son proflt! Et 
certes, si tous vous permettez de fonder une pareille con- 
damnation sur des présomptions de corruptibilité, quel 



-'201- . . 

Uîrriljlo pouvoir vous vonsarrogrz sur riiumanitô! Où sera 
le terme de vos proscriptions? 

Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc 
d'argent qu'elles doivent tomber, ou sur ceux qui paient 
beaucoup au delà? Oui, en dépit de toute prévention eu 
laveur des vertus que donne la richesse, j'ose croire que 
vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les 
moins aisés que dans celle des plus opulens. Croyez-vous 
de bonne foi qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de 
vices que la mollesse, le luxe et l'ambition? et avez- vous 
moins de coniiance dans la probité de nos artisans et de 
nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront pres- 
que jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des 
courtisans, de ceux que vous appelez grands seigneurs, 
qui, d'après le m*ôme tarif, le seraient six cents fois? Je 
veux venger une fois ceux que vous nommez le peuple de 
ces calomnies sacrilèges. 

Ètes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître 
les hommes, vous qui, depuis que votre raison s'^st dé- 
veloppée» ne les avez jugés que d'après les idées absurdes 
du despotisme et de Torguèil féodal; vous qui, accoutumés 
au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé simple de 
dégrader la plus grande partie du genre humain par les 
mots de canaille^ de populace^ vous qui avez révélé au 
monde qu'il existait des gens sans naissance, comme si 
tous les hommes qui vivent n'étaient pas nés; des gens de 
rien qui étaient des hommes de mérite, et dlwnnêtes gens^ 
des gens comme il faut^ qui étaient les plus vils et les plus 
corrompus de tous les hommes? Ahl sans douteion peut 
vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice 
qui lui est due. Pour moi, j'atteslo tous ceux que l'instinct 
d'une âme noble et sensible a rapprochés de lui et rendus 
dignes de connaître et d'aimer l'égalité, qu'en général il 
n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que le peuple» toutes 
les fois qu'il n'est point irritô par l'excès de L'oppression; 



qu'il est reconnaissant des phis faibles égards qu'on lui té- 
moigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même 
qu'on DO lui fait pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous 
des dehors grossiers, des âmes franches et droites, un 
bon sens et une énergie que Ton ciiercheruit longtemj)s 
en vain dans la classe qui le dédaigne. Le peuple ne de- 
mande que le nécessaire, il ne veut que justice et tran- 
quillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout en- 
vahir et tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le 
domaine des riches, ils sont les fléaux du peuple: Tinlérét 
du peuple est l'intérêt général, celui des riches est Tinlé- 
rét particulier; et vous voulez rendre le peuple nul et les 
riches tout-puissants. 

M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont 
on n'a cessé de le charger depuis l'époque où il a secoué le 
joug des des[K)tes jusqu'à ce moment, comme si le peuple 
entier pouvait être accusé de quelques actes de vengeance 
locaux et particuliers, exercés au commencement d'une 
révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue 
oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses 
tyrans? Que dis-je? quel temps a donc jamais fourni des 
preuves plus éclatantes de sa bouté naturelle, que celui où, 
armé d'une force irrésistible, il s'est tout à coup arrêté lui- 
même jpour rentrer dans le calme à la voix de ses repré- 
sentants? vous! qui vous montrez si inexorables pour 
l'humanité souffrante, et si indulgents pour ses oppres- 
seurs, ouvrez l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, 
comptez les crimes des tyrans, et jugez enlre eux et le 
peuple! 

Que dis-je? à ces efforts même qu'ont faits les ennemis de 
la Révolution pour le calomnier auprès de ses représen- 
tants, pour vous calomnier auprès de lui, pour vous suggé* 
rer des mesures propres à étouffer sa voix ou à abattre son 
énergie, ou à égarer son patriotisme pour prolonger l'igno- 
rance de ses droits, en lui cachant vos décrets; à la pa- 



— lOi — 

tience inaltérable avec laquelle 11 a supporté tous ses maux 
et attendu un ordre d«r choses |>lus heureux, comprenons 
que le fieuple est le seul appui de la liberté. Eh ! qui pour- 
rait donc supporter l'id^-e de le Toir dépouiller de ses droits 
par la révolution même qui est due à son courage, an ten- 
dre et généreux atlachem-'Ot avec lequel il a défendu ses 
représentants? Est-ce aux riche?, est-ce aux grands que 
vous devez celte glorieuse insurrection qui a sauvé la 
France et vous? Ces soldats qui ont déposé leurs armes aux 
pieds de la patrie alarmée, n'étaient-ils pas du peuple? 
Ceux qui les conduiraient contre vous, à quelles classes 
appartenaient-ils?... Était-ce donc pour vous aider à défen- 
dre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou pour 
vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour re- 
tomber sous le joug de l'aristocratie dt^s riches qu'il a brisé 
avec le joug de Taristocralie féodale? 

Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits 
de citoyen actif la peine du crime, et du plus grand de tous 
les crimes, celui de lèse- nation. Cette peine vous a paru si 
grande, que vous en avez limité la durée; que vous avez 
laissé les coupables maîtres de la terminer eux-mêmes, par 
le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de faire... Et 
cette même privation, vous l'avez infligée à tous les citoyens 
qui ne sont pas assez riches pour sufïire à telle quotité et à 
telle nature de contribution: de manière que par la com- 
binaison de ces décrets, ceux qui ont C(»nspiré contre le sa- 
lut et contre la liberté de la nation, et les meilleurs ci- 
toyens, les défenseurs de la liberté, que la fortune n'aura 
point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune pour 
servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me 
trompe, c'est en faveur des premiers que votn* prédilection 
se déclare ; car, dès le moment où ils voudront bien con- 
sentir à faire la paix avec la nation, et à accepter le bien- 
fait de la liberté, ils peuvent rentrer dans la plénitude des 
droits du citoyen, au lieu que les autres en sont privés in- 



— -205 — 

définim?nt, et ne peuvent les recouvrer que sous une con- 
dition qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel ! le génie 
et la vertu mis plus bas que Topulence et le crime par le 
législateur! 

« Que ne vit^l encore I avons-nous dit quelquefois, en 
rapprochant l'idée de cette grande révolution et celle d'un 
grand homme qui a contribué à la préparer, 'que ne vit-il 
encore ce philosophe sensible et éloquent, dont les écrits 
ont développé parmi nous ces principes de morale publi- 
que qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de 
ré|:?énérer notre patrie. » Eh bien! s'il vivait encore, que 
verrait-il? les lois sacrées de l'homme, qu'il a défi^ndue», 
violées par la constitution naissante, et son nom effacé de 
la liste des citoyens. Que diraient aussi tous ces grands 
hommes qui gouvernèrent jadis les peuples les plus libres 
et les plus vertueux de la terre, mais qui ne laissèrent pas 
de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont les 
familles étaient nourries aux dépens de l'État? que diraient- 
ils, si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette 
constitution si vantée? Aristide, la Grèce t'a surnommé 
le juste, et t'a fait l'arbitre de 8:i destinée: la France régé- 
nérée ne verra en toi qu'un homme de rien, qui ne paie 
point un marc d'argent. En vain la confiance du peuple 
t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point de muni- 
cipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt 
fois sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen 
actif, ou éligible... à moins que ta grande âme ne consentit 
à vaincre les rigueurs de la fortune aux dépens de ta li-* 
berté, ou de quelqu'une de tes vertus. 

Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois 
nous-mêmes, que la liberté ne peut être solidement fondée 
que sur les mœurs. Or, quelles mœurs peut avoir un peu- 
ple chez qui les lois semblent s'appliquer à donner à la soif 
des richesses la plus furieuse activité? et quel moyen plus 
8ûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter cette passion, 

12 



— 206 — 

que de flétrir Tlionorable pauvreté, et de réserver pour la- 
richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter 
une pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer 
l'ambition môme la plus noble, celle qui cherche la gloire 
en servant la patrie, à se réfugier dans le sein de la cupi- 
dité et de rintrigue, et faire de la constitution même la 
corruptrice delà vertu? Que signifie donc ce tableau ci- 
vique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à mes 
yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages 
que le despotisme a engraissés de la substance du peuple : 
maisj'y cherche en vain celui d'un honnête homme indigent. 
Il donne aux citoyens cette étonnante leçon : « Sois riche, 
à quelque prix que ce soit, ou tu ne seras rien. » 

Gomment, après cela, pourriez-vous vous flatter de 
faire renaître parmi nous cet esprit public auquel est at- 
tachée la régénération de la France ; lorsque rendant la 
plus grande partie des citoyens étrangers aux soins de la 
chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes 
ses pensées et toutes ses affections dans les objets de sou 
intérêt personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous 
élevez Tégoïsme et la frivolité sur les ruines des talents 
utiles et des vertus généreuses, qui sont les seules gar- 
diennes de la liberté? Il n'y aura jamais de constitution 
durable dans tout pays où elle sera, en quelque sorte, le 
domaine d'une classe d'hommes, et n'ofl'rira aux autres 
qu'un objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humi- 
liation. Qu'elle soit attaquée par des ennemis adroits et 
puissants, il faut qu'elle succombe tôt ou tard. Déjà, mes- 
sieurs, il est facile de prévoir toutes les conséquences fa- 
tales qu'entraîneraient les dispositions dont je parle, si 
elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez vos Assemblées 
primaires et électives désertes, non-seulement parce que 
ces mêmes décrets en interdisent Taccés au plus grand 
nombre des citoyens, mais encore parce que la plupart de 
ceux qu'ils appellent, tels que les gens à trois journéefl, 



— 207 — 

réduits à la faculté délire sans pouvoir être eux-mêmes 
nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, 
ne s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs 
familles pour fréquenter des Assemblées où ils ne peuvent 
porter ni les mêmes espérances ni les mêmes droits que les 
citoyens plus aisés, à moins que plusieurs d'entre eux ne 
s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles resteront 
abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partage- 
ront toutes les magistratures, et donneront à la France des 
juges, des administrateurs, des législateurs. Des législa- 
teurs réduits à sept cent cinquante pour un si vaste em- 
pire! qui délibéreront environnés de Tinfluence d'une cour 
armée des forces publiques, et du pouvoir de disposer 
d'une multitude de grâces et d'emplois, et d'une liste ci- 
vile qui peut être évaluée au moins à trente-cinq millions. 
Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses ressources 
dans chaque Assemblée, secondée par tous ces aristocrates 
déguisés, qui, sous le masque du civisme, cherchent à 
capter les suffrages d'une nation encore trop idolâtre, trop 
frivole, trop peu instruite de ses droits, pour connaître 
ses ennemis, ses intérêts et sa dignité ; voyez-la essayer 
ensuite son fatal ascendant sur ceux des membres du Corps 
Législatif qui ne seront point arrivés corrompus d'avance 
et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer du destin de la 
France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui de- 
puis quelque temps suivent les progrès de son esprit dan- 
gereux et de ses funestes intrigues; et préparez vous à voir 
insensiblement le desjjotisme tout avilir, tout dépraver, 
tout engloutir ; ou bien hâtez-vous de rendre au peuple 
tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il 
a besoin pour s'étendre et pour se fortifier. 

Je finis cette discussion : peut-être même aurais-je pu 
m'en dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant 
tout, si ces dispositions que j'attaquais existent en effet, 
si elles sont de véritables lois. 



— f>08 — 

Pourquoi craiiidrais-je de préseiiler la vérité aux repré- 
sentants du peuple? pourquoi oublierais-je que défendre 
devant eux la cause sacrée des hommes et la souveraineté 
inviolable des nations, avec toute la franchise qu'elle 
exige, c'est à la fois flatter le plus doux de leurs senti- 
ments et rendre le plus noble hommage à leurs vertus? 
D'ailleurs, Tunivers ne sait-il pas que votre véritable vœu, 
que votre véritable décret même est la prompte révocation 
des dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'o- 
pinion de la majorité de TAssemblée nationale que je dé- 
fends, en les combattant? Je le déclare donc; de sem- 
blables décrets n'ont pas même besoin d'être révoqués 
expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'au- 
cune puissance humaine, pas même la vôtre, n'était com- 
pétente pour les porter. Le pouvoir des représentants, des 
mandataires d'un peuple est nécessairement déterminé par 
la nature et par l'objet de leur mandat. Or quel est votre 
mandat? De faire des lois pour rétablir et pour cimenter 
les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas 
possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y 
bien attention : ceux qui vous ont choisis, ceux par qui 
vous existez, n'étaient pas des contribuables au marc 
d'argent, à trois, à dix journées de contributions directes; 
c'étaient tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes 
nés et domiciliés en. France, ou naturalisés, payant une 
imposition quelconque. 

Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres 
conditions aux citoyens qu'il convoquait *. Comment 
donc pouviez- vous dépouiller une partie de ces hommes- 
là, à plus forte raison la plus grande partie d'entre eux, 
de ces mêmes droits politiques qu'ils ont exercés en vous 
envoyant à cette Assemblée, et dont ils nous ont confié la 
garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes 

1. Voyez le règlement de la convocation des états-généraux. 



- 20:) - 

votre pouvoir, puisque votre pouvoir n'est que celui de 
vos commettants. En portant de pareils décrets vous n'agi- 
riez pas comme représentants de la nation; vous agiriez di- 
rectement contre ce titre : vous ne feriez point de lois ; 
vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. 
Les peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser 
ni les adopter, parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni 
à l'égalité, ni à la liberté, ni à leur existence comme peu- 
ple, ni aux droits inaliénables de l'homme. Aussi, mes- 
sieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà bien 
connue, de les révoquer, c'est moins parce* que vous en 
avez reconnu la nécessité, que pour donner à tous les lé- 
gislateurs et à tous les dépositaires de l'autorité publique 
un grand exemple du respect qu'ils doivent aux peuples, 
pour couronner tant de lois salutaires, tant de sacrifices 
généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise pas- 
sagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni 
à votre volonté constante et courageuse pour le bonheur 
des hommes. 

Que signifie donc Téternelle objection de ceux qui vous 
disent qu'il ne vous est permis dans aucun cas de changer 
vos propres décrets? Comment a-t-on pu faire céder à cette 
prétendue maxime cette régie inviolable, que le salut du 
peuple et le bonheur des hommes est toujours la loi su- 
prême, et imposer aux fondateurs de la constitution fran- 
çaise celle de délruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les 
glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, 
plutôt que de réparer une erreur dont ils connaissent tous 
les dangers. Il n'appartient qu'à l'être essentiellement in- 
faillible d'être immuable : changer est non-seulement un 
droit, mais un devoir pour toute volonté humaine qui a 
failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes 
sont moins que personne exempts de cette obligation 
commune. Mais tel est le malheur d'un peuple qui passe 
rapidement de la servitude à la liberté, qu'il transporte, 

12. 



— 240 — 

saDs s'en apercevoir, au nouvel ordre de choses, les pré- 
jugés de rancien dont il n'a pas encore eu le temps de se 
défaire; il est certain que ce système de rirrévocabilité 
absolue des décisions du corps législatif n'est autre chose 
qu'une idée empruntée au despotisme. L'autorité ne peut 
reculer sans se compromettre, disait-il , quoiqu'en effet 
elle ait été forcée quelquefois de reculer. Cette maxime 
était bonne en effet pour le despotisme, dont la puissance 
oppressive ne pouvait se soutenir que par l'illusion et la 
terreur; mais l'autorité tulélaire des repfésentaats de la 
nation, fondée à la fois sur Tintérêt général et sur la force 
de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans 
courir d*autre risque que de réveiller les sentiments de la 
confiance et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut 
se compromettre que par une persévérance invincible dans 
les mçsures contraires à la liberté, et réprouvées par l'opi- 
nion publique. Il est cependant quelques décrets que vous 
ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui renferment la 
déclaration des droits de l'homme, parce que ce n'est point 
vous qui avez fait ces lois ; voiis les avez promulguées. Ce 
sont ces décrets immuables du législateur éternel, déposés 
dans la raison et dans le cœur de tous les hommes avunt 
que vous les eussiez inscrits dans votre code, que je réclame, 
contre des dispositions qui les blessent et qui doivent dispa- 
raître devant eux. Vous avez ici à choisir entre les uns et 
les autres, et votre choix ne peut être incertain d'après vos 
propres principes. Je propose à l'Asbemblée nationale le 
projet de décret suivant : 

a L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux 
pour les droits des hommes, dont le maintien doit être 
l'objet de toutes les institutions politiques; 

» Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la 
liberté du peuple français, et pour influer sur celle du 
monde, doit être surtout établie sur ce principe; 

» Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les 



— 211 — 

hommes nés et domiciliés en France, ou naturalisés, doi- 
vent jouir de la plénitude et de Tégaiité des droits du ci- 
toyen, et sont admissibles à tous les emplois publics, sans 
autre distinction que celle des vertus et des talents *. » 

i. Robespierre reyenant encore sur cette importante question dans 
la séance du il août 179i, disait : « Vous avez reconnu que tous les 
citoyens étaient admissibles à toutes les fonctions, sans autre dis- 
tinction que celle des vertus et des talents. A quoi nous sert cette 
promesse, puisqu'elle a été violée sur-le-champ ? Que nous importe 
qu'il n'y ait plus de noblesse féodale, si vous y substituez une dis- 
tinction plus réelle, à laquelle tous attachez un droit politique ? Et 
que m'importe à moi qu'il n'y ait plus d'armoiries, s'il faut que je 
voie naître une nouvelle classe d'hommes à laquelle je serai exclusi- 
vement obligé de donner ma confiance? Cette contradiction permet- 
trait de douter de votre bonne foi et de votre loyauté. (Let trihunei 
applaudissent ) Je conviens cependant qu'il faut une garantie qui ras- 
sure contre les électeurs; mais est-ce la richesse? L'indépendance et 
la probité se mesurent-elles sur la fortune? Un artisan, un laboureur, 
qui paient dix journées de travail, voilà des«hommes plus indépen- 
dants que le riche, parée que leurs besoins sont encore plus bornés que 
leurs fortunes. Quoique ces idées soient morales, elles n'en sont pas 
moins dignes d'être présentées â l'Assemblée. (On rit et on murmure, 
— Une voix s'élève : Cest trop fort, M. Robespierre t) D'après les prin- 
cipes de vos comités, nous devrions rougir d'avoir élevé une statue 
à J.-J. Rousseau, parce qu*il ne payait pas le marc d'argent. Appre- 
nez à reconnaître la dignité d'homme dans tout être qui n'est pas 
noté d'infamie. Il n'est pas vrai qu'il faille être riche pour tenir à 
son pays ; la loi est faite pour protéger les plus faibles ; et n'est-il 
pas injuste qu'on leur ôte toute influence dans sa confection ? Pour 
vous décider, réfléchissez quels sont ceux qui vous ont envoyés? 
Étaient-ils calculés sur un marc d'argent? Je vous rappelle au titre 
de votre convocation : • Tout Français ou naturalisé Français, payant 
une imposition quelconque, devra «Hre admis à choisir les électeurs. » 
Nous n*» sommes donc pas pnrs, puisque nous avons été choisis par 
des électeurs qui ne payaient rien. (On applaudit). 



^21^ 

SUR L'ABOLITION DE LA PEINE DE MORT 
CONSTITUANTE. — Séance du '60 mai 1791. 

La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens 
avaient été condanmés à mort dans la ville d'Argos, on 
courut dans les temples et on conjura les dieux de détour- 
ner des Athéniens des pensées si cruelles et si funestes. Je 
viens prier, non les dieux, mais les législateurs, qui doivent 
être les organes et les interprètes des lois éternelles que la 
divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Fran- 
çais les lois de sang qui commandent des meurtres juridi- 
ques, et que repoussent leurs mœurs et leur constitution 
nouvelle. Je veux leur prouver : 1» que la peine de mort est 
essentiellement injuste; 2° qu'elle n*est pas la plus répri- 
mante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup 
plus qu'elle ne les prévient. 

Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne 
attaquer mes jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne 
encore ravager k* champ que mes mains ont cultivé, puis- 
que je ne puis opposer que mes forces individuelles aux 
siennes, il faut que je périsse ou que je le tue ; et la loi de 
la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais la so- 
ciété, quand la force de tous est armée contre un seul, quel 
principe de justice peut l'autoriser à lui donner la mort? 
Quelle nécessité peut l'en absoudre? Un vainqueur qui fait 
mourir ses ennemis captifs est appelé barbare! Un homme 
qui fait égorger un enfant, qu'il peut désarmer et punir, 
paraît un monstre! Un accusé que la société condamne 
n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuis- 
sant; il est devant elle plus faible qu'un enfant devant un 
homme fait. 

Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes 
de mort qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre 



— :2I-] — 

chose que de lâches assassinats, que des crimes solennels, 
commis, non par des individus, mais par des nations en- 
tières, avec des formes légales. Quelque cruelles, quelque 
extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez plus. 
Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les 
chaînes dont ils accablent l'espèce humaine; elles furent 
écrites avec du sang. « Il n'est point permis de mettre à 
Dfîort un citoyen romain. » Telle était la loi que le peuple 
avait portée: mais Sylla vainquit, et dit : Tous ceux qui 
ont porté les armes contre moi sont dignes de mort. Octave 
et les compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi. 

Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de 
mort. Gali^ula condamna à mort ceux qui étaient assez 
sacrilèges pour se déshabiller devant Timage de l'empereur. 
Quand la tyrannie eut inventé les crimes de lèse-majesté, 
qui étaient ou des actions indifférentes, ou des actions hé- 
roïques, qui eût osé penser qu'elles pouvaient mériter une 
peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupa- 
ble lui- môme de lèse-majesté? 

• Quand le fanatisme, né de l'union monstrueuse de l'igno- 
rance et du despotisme, inventa à son tour les crimes de 
lèse-majesté divine, quand il conçut, dans son délire, de 
venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas qu'il lui offrît aussi 
du sang, et qu'il le mît au moins au niveau des monstres 
qui se disaient ses images? 

La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de 
l'antique et barbare routine; sans elle il n'est point de frein 
assez puissant pour le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous 
calculé tous les ressorts par lesquels les lois pénales peu- 
vent agir sur la sensibilité humaine? Hélas! avant la mort, 
combien de douleurs physiques et morales l'homme ne 
peut-il pas endurer! 

Le désir de vivre cède à l'orgueil, la plus impérieuse de 
toutes les passions qui maîtrisent le cœur de l'homme; la 
plus terrible de toutes les peinea pour l'homme social, c'est 



— 214 — 

l'opprobre, c'est Taccablant témoignage de rexécration pu- 
blique. Quand le législateur peut frapper les citoyens par 
tant d'endroits et de tant de manières, comment pourrait-il 
se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne 
sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour 
prévenir le crime par la crainte de les encourir. 

Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces 
aux moyens les plus doux qui sont en son pouvoir, outrage 
la délicatesse publique, émousse le sentiment moral chez le 
peuple qu'il gouverne, semblable à un précepteur malhabile 
qui, par le fréquent usage dos châtiments cruels, abrutit et 
dégrade Pâme de son élève; enfin, il use et affaiblit les 
ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus 
de force. 

Le législateur qui établit cette peine, renonce à ce prin- 
cipe salutaire, que le moyen le plus efficace de réprimer les 
crimes est d'adapter les peines au caractère des différentes 
passions qui les produisent, et de les punir, pour ainsi dire, 
par elles-mêmes. Il confond toutes les idées, il trouble tous 
les rapports , et contrarie ouvertement le but des lois 
pénales. 

La peine de mort est nécessaire, dites-vous? Si cela est, 
pourquoi plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? par 
quelle fatalité ces peuples ont-ils été les plus sages, les plus 
heureux et les plus libres? Si la peine de mort est la plus 
propre à prévenir les grands crimes, il faut donc qu'ils 
aient été plus rares chez les peuples qui l'ont adoptée et 
prodiguée. Or, c'est précisément tout le contraire. Voyez 
le Japon : nulle part la peine de mort et les supplices ne 
sont autant prodigués; nulle part les crime> ne sont ni si 
fréquents ni si atroces. On dirait que les Japonais veulent 
disputer de férocité avec les lois barbares qui les outragent 
et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les 
peines étaient modérées, où la peine de mort était ou infi- 
niment rare ou absolument inconnue, offraient-elles plus 



— 215 — 

de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par 
des lois de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par 
plus de forfaits, lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi 
Porcia eut anéanti les peines sévères portées par les rois 
et par les décemvirs, qu'elle ne le fut sous Sylla qui les lit 
revivre, et sous les empereurs qui en portèrent la rigueur à 
un excès digne de leur infâme tyrannie? La Russie a-telle 
été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a 
entièrement supprimé la peine de mort, comme s'il eût 
voulu expier, par cet acte d'humanité et de philosophie le 
crime de retenir des millions d'hommes sous le joug du 
pouvoir absolu ? 

Écoutii? la voix de la justice et de la raison : elle nous 
crie que les jugements humains ne sont jamais assez cer- 
tains pour que la société puisse donner la mort à un homme 
condamné par d'autres hommes sujets à l'erreur. Ëussiez- 
vous imaginé Tordre judiciaire le plus parfait, eussiez 
vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, 
il vous restera toujours quelque place à l'erreur ou à la 
prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les ré- 
parer? pourquoi vous condamner à l'impuissance de tendre 
une main secourable à l'innocence opprimée? Qu'impor- 
tent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous 
accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? 
elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de 
vos lois pénales. Ravir à Thomme la possibilité d'expier 
son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui 
fermer impitoyablement tout retour à la vertu, à l'estime 
de soi-même, se hâter de le faire descendre, pour ainsi 
dire, dans le tombeau encore tout couvert de la tache ré- 
cente de son crime, est à mes yeux le plus horrible ralfme'^ 
ment de la cruauté. 

Le premier devoir du législateur. est de former et de 
conserver les mœurs publiques, source de toute liberté, 
source de tout bonheur social ; lorsque, pour courir à un 



- ilG — 

but particulier, il s'écarte de ce but général et essentiel, il 
commet la plus grossière et la plus funeste des erreurs. 

Il faut donc que les lois présentent toujours aux peuples 
le modèle le plus pur de la justice et de la raison. Si, à la 
place de cette sévérité puissante, de ce calme modéré qui 
doit les caractériser, elles mettent la colère et la vengeance; 
si elles font couler le sang humain qu'elles peuvent épar- 
gner et qïi'elles n'ont pas le droit de répandre; si elles 
étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des ca- 
davres meurtris par des tortures, alors elles altèrent dans 
le cœur d^-s citoyens les idées du ju>te et de hnjuste, elles 
font germer au sfin de la société drs pn''jugés féroces qui 
en produisent d'autres à leur tour. L'homme n'est plus 
pour rhomme un objet si sacré; on a une idée moins 
grande de sa dignité quand l'autorité publique se joue de 
sa vie. L'idée du meurtre inspire bien moins d'effroi, lors- 
que la loi même en donne l'exemple et le spectacle; l'hor- 
reur du crime diminue dès qu'elle ne le punit plus que par 
un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l'efficacité 
des peines avec l'excès de la sévérité : l'un est absolument 
opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; tout cons- 
pire contre les lois cruelles. 

On a observé que dans les pays libres, les crimes étaient 
plus rares, et les lois pénales plus douces : toutes les idées 
se tiennent. Les pays libres sont ceux cù les droits de 
l'homme sont respectés, et où, par conséquent, les lois sont 
justes. Partout où elles offensent l'humanité par un excès 
de rigueur, c'est une preuve que la dignitô de l'homme n'y 
est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une 
preuve que le législateur n'est qu'un maître qui commande 
à des esclaves, et qui les châtie impitoyablement suivant 
sa fantaisie. Je conclus à ce que la peine de mort soit 
abrogée. 



— 217 — 
SUR LA GUERRE 

DISCOURS PRONONCÉS AU CLUB DES JACOBINS 

Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont 
souvent pour base un malentendu; il y en a un, si je ne me 
trompe, même dans celle-ci; il suffit de le faire cesser, et 
tous les bons citoyens se rallieront aux principes et à la vé- 
rité. 

Des deux opinions qui ont été balancées dans cette as- 
semblée, Tune a pour elle toutes les idées qui flattent l'ima- 
gination, toutes les espérances brillantes qui animent Ten- 
thousiasme et même un sentiment généreux soutenu de 
tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le 
plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; 
Tautre n'est appuyée que sur la froide raison et sur la 
triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première; 
pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude 
de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire : c'est 
pour celle-ci que je me déclare. 

Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaque- 
rons-nous nos ennemis, ou les attendrons-nous dans nos 
foyers? Je crois que cet énoncé ne présente pas la ques- 
tion sous tous ses rapports et dans toute son étendue. Quel 
parti la nation et ses représentants doivent- ils prendre^ 
dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos 
ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point 
de vue sous lequel on doit l'envisager, si on veut l'embras- 
ser tout entière , et la discuter avec toute l'exactitude 
qu'elle exige. Ce qui importe, par-dessus tout^ quel que 
puisse être le fruit de nos efforts, c'est d'éclairer la nation 
sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses ennemis ; c'est 
de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en don- 

13 



— 218 — 

nant le change à l'esprit public dans des circonstances criti- 
ques. Je tûcherai de remplir cet objet en répondant princi- 
palement à l'opinion de M. Brissot. 

Si des traits in^rénieux, si Ja peinture brillante et prophé- 
tique des succès d'une guerre terminée par les embrasse- 
ments fraternels de tous les peuples de l'Europe, sont des 
raisons suffisantes pour décider une question aussi sé- 
rieuse, je conviendrai que M. Brissot Ta parfaitement 
résolue; mais son discours m'a paru présenter, un vice qui 
n'est rien dans un discours académique, et qui est de 
quelque importance dans la plus grande de toutes les 
discussions politiques; c'est qu'il a sans cesse évité le point 
fondamental de la question, pour élever à côté tout son 
système sur une base absolument ruineuse. 

Certes, j'aime, tout autant que M. Brissot, une guerre 
entreprise pour étendre le règne de la liberté, et je pour- 
rais me livrer aussi au plaisir d'en raconter d'avance toutes 
les merveilles. Si j'étais maître des destinées de la France, 
si je pouvais, à mon gré, diriger ses forces et ses ressour- 
ces, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en Brabant, 
j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Balaves : 
ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, 
il est vrai, déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur 
aurais ôté jusqu'à la volonté de se rassembler ; je n'aurais 
pas porniis à des ennemis plus formidables et plus près de 
nous de les protéger et de susciter au- dedans des dangers 
plus sérieux. 

Mais, dans les circonstances où je trouve mon pays, je 
jette un regard inquiet autour de moi, et je me demande 
si la guerre que l'on fera sera celle que l'cutliousiasme 
nous promet; je me demande qui la propose, comment, 
dans quelles circonstances, et pourquoi? 

C'est là, c'est dans notre situation tout extraordinaire 
que réside toute la question. Vous en avez sans cesse 
détourné vos regards; mais j'ai prouvé ce qui était clair 



— 219 — 

pour tout le monde, que la proposition de la guerre actuelle 
était le résultat d'un projet formé dès longtemps par les 
ennemis intérieurs de noire liberté; je vous en ai montré 
le but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution ; d'autres 
vous ont prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible : un 
orateur, membre de l'Assemblée constituante, vous a dit, 
à cet égard, des vérités de fait très-importantes; il n'est 
personne qui n'ait aperçu ce piège, en songeant que c'était 
après avoir constamment protégé les émigrations et les 
émigrants rebelles qu'on proposait de déclarer la guerre à 
leurs protecteurs, en même temps qu'on défendait encore 
les ennemis du dedans, confédérés avec eux. Vous êtes 
convenus vous-mêmes que la guerre plaisait aux émigrés, 
qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de la cour, à 
cette faction nombreuse dont les chefs, trop connus, diri- 
gent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir 
exécutif; toutes les trompettes de l'aristocratie et du gou' 
vernement en donnent à la fois le signal ; enfin, quiconque 
pourrait croire que la conduite de la cour, depuis le com- 
mencement de cette révolution, n'a pas été toujours en 
opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour 
les droits du peuple, serait regardé comme insensé, s'il 
était de bonne foi ; quiconque pourrait dire que la cour 
propose une mesure aussi décisive que la guerre sans la 
rapporter à son plan, ne donnerait pas une idée plus avan- 
tageuse de son jugement : or, pouvez-vous dire qu'il soit 
indifférent au bien de l'État que l'entreprise de la guerre 
soit dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du des- 
potisme, par la fidélité ou par la perfidie? Cependant, 
qu'avez-vous répondu à tous ces faits décisifs? qu'avcz- 
.vous dit pour dissiper tant de justes soupçons? Votre ré- 
ponse à ce principe fondamental de toute cette discussion 
fait juger tout votre système. 

La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, 
la défiance est v/n état affreux: elle empêche les deux 



— i20 — 

pouvoirs d'agir de concert, empêche le peuple de croire 
aux démonstrations du pouvoir exécutif, attiédit son atta- 
chement, relâche sa soumission. 

La défiance est uq état affreux ! Est-ce là le langage d'un 
homme libre qui croit que la liberté ne peut être achetée à 
trop haut prix? Elle empêche les deux pouvoirs d'agir de 
concert! Est-ce encore vous qui parlez ici? Quoil c'est ]a 
déflance du peuple qui empêche le pouvoir exécutif de 
marcher, et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le 
peuple qui doit croire aveuglement aux démonstrations du 
pouvoir exécutif, et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui 
doit mériter la confiance du peuple, non par des démons- 
trations, mais par des faits? La défiance attiédit son atta- 
chement! Et à qui donc le peuple doit-il de l'attachement? 
Est-ce à un homme? est-ce à Touvrage de ses mains, ou 
Lien à la patrie, à la liberté? Elle relâche sa soumission! 
à la loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le 
plus de reproche à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses 
oppresseurs?... 

Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue 
puissante et dangereuse pontre l'égalité et contre les prin- 
cipes de notre Uberté; on sait que la coalition qui porte 
des mains sacrilèges sur les bases de la constitution s'oc- 
cupe avec activité des moyens d'achever son ouvrage, 
qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres : 
vous êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore 
la puissance ministérielle, et d'aristocratiser la représenta- 
tion nationale ; vous nous avez priés de croire que les mi- 
nistres et la cour n'avaient rien de commun avec elle; vous 
avez démenti, à cet égard, les assertions positives de plu- 
sieurs orateurs et Tophiion générale; vous vous êtes con- 
tenté d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter 
atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intri- 
gants qui font le malheur des peuples? ignorez- vous que 
des intrigants, secondés par la force et par les trésors du 



— 221 — 

gouvernement, ne sont pas à négliger? que vous-même 
vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec chaleur 
une partie de ceux dont il est ici question? iguorez-vous 
que, depuis le départ du roi, dont le mystère commence à 
s'éclaircir, ils ont eu le pouvoir de faire rétrograder la ré- 
volution, et de commettre impunément les plus coupables 
attentats contre la liberté? D'où vous vient donc tout à coup 
tant d'indulgence ou de sécurité?... 

Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels 
vous avez voulu nous rassurer sur les intentions de ceux 
qui nous poussent à la guerre est la preuve la plus frap- 
pante qui puisse les démontrer. Loin d'aborder le véritable 
état de la question, vous l'avez toujours fui. Tout ce que 
vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion 
n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères. 

Que nous importent, par exemple, vos longues et pom- 
peuses dissertations sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il 
de commun entre la guerre ouverte qu'un peuple fait à ses 
tyrans, et un système d'intrigue conduit par le gouverne- 
ment môme contre la liberté naissante? Si les Américains 
avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant 
sous les drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses 
généraux contre ses propres alliés, l'exemple des Améri- 
cains serait bon à citer; on pourrait même y joindre celui 
des Hollandais et des Suisses, s'ils s'étaient reposés sur le 
duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de Bourgogne 
du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté. 
Que nous importent encore les victoires rapides que vous 
remportez à la tribune sur le despotisme et sur l'aristo- 
cratie de l'univers? Comme si la nature des choses se pliait 
si facilement à rimagination d'un orateur! Est-ce le peuple 
ou le génie de la liberté qui dirigera le plan qu on nous 
propose? c'est la cour, ce sont ses olTiciers, ce sont ses mi- 
nistres. Vous oubliez toujours que cette donnée change 
toutes les combinaisons... 



— 233 — 

Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arri- 
ver que rinteation de ceux qui demandent et qui condui- 
raient la guerre ne fût pas de la rendre fatale aux ennemis 
de notre révolution et aux amis du pouvoir absolu des rois : 
n'importe! vous vous chargez vous-même de la conquête 
de rÀUemagne, d'abord; vous promenez notre armée triom- 
phante chez tous les peuples voisins ; vous établissez par- 
tout des municipalités, des directoires, des assemblées na- 
tionales, et 70US vous écriez vous-mêmes que cette pensée 
est sublime, comme si le destin des empires se réglait par 
des figures de rhétorique. Nos généraux, conduits par vous, 
ne sont plus que les missionnaires de la constitution; notre 
camp, qu'une école de droit public; les satellites des mo- 
narques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à Texé- 
cution de ce projet, volent au-devant de nous, non pour 
nous repousser, mais pour nous écouter. 

II est fâcheux que la liberté et le. bon sens démentent ces 
magnifiques prédictions; il est dans la nature des choses 
que la marche de la raison soit lentement progressive. Le 
gouvernement le plus vicieux trouve un puissant appui 
dans les préjugés, dans les habitudes, dans l'éducation des 
peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes 
jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté sus- 
pecte et effrayante au premier abord. La plus extravagante 
idée qui puisse naître dans la tête d'un politique, est de 
croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez 
un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa 
constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et 
le premier conseil que donnent la nature et la prudeq«e, 
c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'Une 
telle invasion pourrait réveiller Tidée de l'embrasement du 
Palatinat et des dernières guerres plus facilement qu'elle 
ne ferait germer des idées constitutionnelles, parce que la 
masse du peuple, dans ces contrées, connaît mieux ces 
faits que notre constitution. Les récits des honunes éclairés 



— 223 — 

qui les connaissent, démentent tout ce qu'on nous raconte 
de Tardeur avec laquelle elles soupirent après notre cons- 
titution et nos armées. Avant que les effets de notre révo-» 
lution se fassent sentir chez les nations étrangères, il faut 
qu'elle soit consolidée. Vouloir leur donner la liberté avant 
de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à la fois no- 
tre servitude et celle du monde entier; c'est se former des 
choses une idée exagérée et absurde de penser que, dès le 
moment où un peuple se donne une constitution, tous les 
autres répondent au même instant à ce signal. L'exemple 
de l'Amérique, que vous avez cité, aurait-il suffit pour bri- 
ser nos fers, si le temps et le concours des plus heureuses 
circonstances n'avaient amené insensiblement cette révolu- 
tion? La déclaration des droits n'est point la lumière du so- 
leil qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est 
point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. 
Il est plus facile do l'écrire sur le papier, ou de la graver 
sur l'airain, que de rétablir dans le cœur des hommes ses 
sacrés caractères effacés par l'ignorance, par les passions et 
par le despotisme. Que dis-je? n'est-elle pas tous les jours 
méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui 
l'avez promulguée? L'égalité des droits est- elle ailleurs que 
dans les principes de notre charte constitutionnelle? Le des- 
potisme, l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles 
ne relève-t-elle pas sa tête hideuse? n'opprime-t-elle pas 
encore la faiblesse, la vertu, l'innocence, au nom des lois 
et de la liberté même? La constitution, que l'on dit tiUe de 
la déclaration des droits, ressemble t-elle si fort à sa mère? 
Que dis-je? cette vierge, jadis rayonnante d'une beauté cé- 
leste, est-elle encore semblable à elle-même? N'est-elle pas 
sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette coa" 
lition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à 
qui il ne manque, pour consommer ses funestes projets, 
que l'adoption des mesures perfides que je combats en ce 
moment? Gomment donc pouvez-vous croire qu'elle opérera. 



— 224 — 

dans le moment même que nos ennemis intérieurs auront 
marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore 
opérer parmi nous? 

Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera 
pas dans la suite sur le sort du globe, plus tôt même que 
les apparences actuelles ne semblent rannoneer, à Dieu ne 
plaise que je renonce à une si douce espérance! Mais je dis 
que ce ne sera pas encore aujourd'hui; je dis que cela n'est 
pas du moins prouvé, et t^ue, dans le doute, il ne faut pas 
hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, 
pour exécuter une telle entreprise avec succès, il faudrait 
le vouloir, et que le gouvernement qui en serait chargé, que 
ses principaux agents, ne le veulent pas, et qu'ils l'ont hau- 
tement déclaré. 

Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illu- 
sions que l'on vous présente? réfléchissez seulement sur la 
marche naturell'e des révolutions. Dans des états constitués, 
comme presque tous les pays de l'Europe, il y a trois puis- 
sances : le monarque, les aristocrates et le peuple, ou plu- 
tôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ces 
pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par 
les nobles, par le clergé, par les riches, et le peuple les sou- 
tient lorsque son intérêt s'accorde avec le leur pour résis- 
ter à la puissance dominante, qui est celle du monarque. 
C'est ainsi que, parmi vous, ce sont les parlements, les no- 
bles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle à la ré- 
volution ; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, 
ou du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils 
ont vu que le peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; 
mais ce sont eux qui l'ont commencée; et, sans leur ré- 
sistance et leurs faux calculs, la nation serait encore sous 
le joug du despotisme. D'après cette vérité historique et 
morale, vous pouvez juger à quel point vous devez comp- 
ter sur les nations de l'Europe en général, car, chez elles, 
loin de donner le signal de l'insurrection, les aristocrates, 



— 225 — 

avertis par notre exemple même, tout aussi ennemis du 
peuple et de Tégalité que les nôtres, se sont ligués comme 
eux avec le gouvernement pour retenir le peuple dans 
rignorance et dans les fers, et pour échapper à la déclara- 
tion des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui 
s'annoncent dans quelques parties des états de Léopold, et 
particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont 
absolument indépendants de notre révolution et de nos 
principes actuels. La révolution de Brabant avait commencé 
avant la nôtre; elle fût arrêtée par les intrigues de la cour 
de Vienne secondées par les agents de celle de France ; elle 
est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais par l'in- 
fluence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, 
et surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siè- 
cle, entre les Pays-Bas autrichiens et nous, comme, il y a 
un siècle, entre le peuple des frontières de vos provinces 
du Nord et celui de la capitale. Votre organisation civile 
du clergé et Tensemble de votre constitution, proposés 
brusquement aux Brabançons, sulliraient pour raffermir la 
puissance de Léopold; ce peuple est condamné, par Tem- 
pire de la superstition et de l'habitude, à passer par l'aris- 
tocratie pour arriver à la liberté. 

Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que 
ceux-là, compromettre les destinées de la France et de tous 
les peuples ? 

Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de il/. Ana- 
charsis Cloots. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, 
le discours étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me con- 
tenterai de lui citer un Irait de ce sage de la Grèce, de ce 
philosophe voyageur dont il a emprunté le nom. C'est, je 
crois, cet Anacharsis grec qui se moquait d'un astronome 
qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était tombé 
dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh 
bien! TAnacharsis moderne, en voyant dans le soleil des ta- 

13. 



— 286 — 

ches pareilles à celles de notre constitution *, en voyant 
descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la 
tête de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les 
tyrans de Tunivers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice 
où l'on veut entraîner le peuple français. Puisque Corateur 
du genre humain pense que Ja destinée de l'univers est 
liée à celle de la France, qu'il défende avec plus de ré- 
flexion les intérêts de ses cliens, ou qu'il craigne que le 
genre humain ne lui retire sa procuration. 

Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations; 
ne nous présentez pas l'image touchante du bonheur, pour 
nous entraîner dans des maux réels ; donnez-nous moins 
de descriptions agréables et de plus sages conseils... 

Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un 
raisonnement auquel je défie tous les partisans de votre 
système de répondre d'une manière satisfaisante. Je leur 
propose ce dilemme : ou bien nous pouvons craindre l'in- 
tervention des puissances étrangères, et alors tous vos 
calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères 
ne se mêleront en aucune manière de votre expédition ; 
dans ce dernier cas, la France n'a donc d'autre ennemi à 
craindre que cette poignée d'aristocrates émigrés auxquels 
elle faisait à peine attention il y a quelque temps : or, 
prétendez-vous que cette puissance doive nous alarmer? et 
si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par 
l'appui que lui prêteraient nos ennemis intérieurs, pour 
lesquels vous n'avez nulle défiance? Tout vous prouve 
donc que cette guerre ridicule est une intrigue de la cour 
et des factions qui nous déchirent; leur déclarer la guerre 
sur la foi de la cour, violer le territoire étranger, qu'est- 
ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme 
une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, 

I. Discours prononce par M Gloots à la Société des Amis de la 
Constitution. 



— 227 — 

de juger, de punir par contumace; nommer pour les com- 
battre des maréchaux de France extraordinaires contre les 
lois, afifëcter d'étaler aux yeux de l'univers Lafayette tout 
entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une illus- 
tration, une importance qu'ils désirent, et qui convient 
aux ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et leg 
factieux ont sans doute des raisons d'adopter ce plan : 
quelles peuvent êtres les nôtres? L'honneur du nom fran^ 
çais, dites-vous. Juste ciel! la nation française désho- 
norée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules qu'im- 
puissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marqueri 
aux yeux de Tunivers, du sceau du crime et de la trahi- 
son! Ah! la honte consiste à être trompé par les artifices 
grossiers des ennemis de notre liberté. La magnanimité, 
la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu, voilà notre 
honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le 
soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aris- 
tocratie, de tous les tyrans; c'est l'honneur du crime, c'est 
un être bizarre que je croirais né de je ne sais quelle 
union monstrueuse du vice et de la vertu, mais qui s'est 
rangé du parti du premier pour égorger sa mère ; il est 
proscrit de la terre de la liberté, laissez cet honneur, ou 
reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile 
dans le cœur ou dans la tête des princes et des chevaliers 
de Goblentz. 

Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus 
grands intérêts de l'État? 

Avant de vous égarer dans la politique et dans les États 
des princes de lEurope, commencez par ramener vos re- 
gards sur votre position intérieure; remettez l'ordre chez 
vous avant de porter la liberté ailleurs. Mais vous préten- 
dez que ce soin ne doit pas même vous occuper, comme si 
les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas faites pour, 
les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances, 
en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes 



— 228 — 

nationales, faire tout ce que le gouvernement a voulu em- 
pêcher jusqu'ici, pour ne redouter ni les attaques de nos 
ennemis, ni les intrigues ministérielles; ranimer par des 
lois bienfaisantes, par un caractère soutenu d'énergie, de 
dignité, de sagesse, Tesprit public et l'horreur de la tyran- 
nie qui, seule, peut nous rendre invincibles contre tous 
nos ennemis, tout cela n'est que des idées ridicules; la 
guerre, la guerre, dès que la cour la demande; ce parti 
dispense de tout autre soin, on est quitte envers le peuple 
dès qu'on lui donne la guerre; la guerre contre les justi- 
ciables de la cour nationale, ou contre les princes alle- 
mands, confiance, idolâtrie pour les ennemis du* dedans. 
Mais que dis-je? en avons-nous des ennemis du dedans? 
Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez que 
Goblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à 
Goblentz?!! n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune 
relation entre Goblentz et un autre lieu qui n'est pas loin de 
nous? Quoi I vous osez dire.que ce qui a fait rétrograder la 
révolution c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristo- 
crates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez 
de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez 
donc qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véri- 
table Goblentz est en France; que celui de l'évêque de 
Trêves n'est que Tun des ressorts d'une conspiration pro- 
fonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, 
dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout 
cela, vous êtes étranger à tout ce qui se passe dans ce 
pays-ci. Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi 
détourner l'attention publique de nos ennemis les plus 
redoutables pour la fixer sur d'autres objets, pour nous 
conduire dans le piège où ils nous attendent? 

D'autres personnes sentunt vivement la profondeur de 
nos maux et connaissant leur véritable cause, se trompent 
évidemment sur le remède. Dans une espèce de désespoir, 
ils veulent se précipiter vers une guerre étrangère, comme 



— 229 — 

s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre nous 
rendra la vie, ou que de la confusion g,énérale sortiront 
eniin l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste 
des erreurs, parce quUls ne discernent pas les circons- 
tances, et confondent des idées absolument distinctes. Il 
est dans les révolutions des mouvements contraires et des 
mouvements favorables à la liberté, comme il est dans les 
maladies des crises salutaires et des crises mortelles. 

Les mouvements, favorables sont ceux qui sont dirigés 
directement contre les tyrans, comme Tinsurrection des 
Américains, ou comme celle du 14 juillet; mais la guerre 
au-dehors, provoquée, dirigée par le gouvernement dans 
les circonstances où nous sommes, est un mouvement à 
contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort 
du corps politique. Une telle guerre ne peut que donner 
le change à l'opinion publique, faire diversion aux justes 
inquiétudes de la nation, et prévenir la crise favorable que 
les attentats des ennemis de la lii)erté auraient pu amener* 
C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé les incon- 
vénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le 
peuple, comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements 
militaires des délibérations politiques qui intéressent les 
bases essentielles de sa liberté, prête une attention moins 
sérieuse aux sourdes manœuvres des intrigants qui les 
minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la faiblesse 
ou à la corruption des représentants qui ne les défendent 
pas. Cette politique fut connue de tout temps; et quoi 
qu'en ait ditiM. Brissot, il est applicable et frappant l'exem- 
ple des arislocraLes de Rome que j'ai cité. Quand le peuple 
réclamait ses droits contre les usurpations du sénat et des 
patriciens, le sénat déclarait la guerre; et le peuple, 
oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de la 
guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nou- 
veaux triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour 
les oDiclers militaires, pour les ambitieux, pour les agio- 



teurs qui spéculent sur ces sortes d'événements; elle est 
bonne pour les ministres, dont elle couvre les opérations 
d'un voile plus épais et presque sacré; elle est bonne pour 
la cour; elle est bonne pour le pouvoir exécutif, dont elle 
augmente rautorité, la popularité, l'ascendant; elle est 
bonne pour la coalition des nobles, des intrigants, des mo- 
dérés qui gouvernent la France. Cette faction peut placer 
ses héros et ses membres à la tête de Tarmée ; la cour peut 
confier les forces de TÉtat aux hommes qui peuvent la ser- 
vir dans Toccasion avec d'autant plus de succès qu'on leur 
"aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils 
gagneront les cœurs et la confiance des soldats pour les 
attacher plus fortement à la cause du royalisme et du mo- 
dérantisme : voilà la seule espèce de séduction que je crai- 
gne pour les soldats ; ce n'est pas sur une désertion ou- 
verte et volontaire de la cause publique qu'il faut me 
rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie, 
peut être conduit par des chefs adroits à porter le fer dans 
le sein des meilleurs citoyens; le mot perfide de républi- 
cain et de factieux, inventé par la secte des ennemis hypo- 
crites de la constitution, peut amener l'ignorance trompée 
contre la cause du peuple. Or, la destruction du parti pa- 
triotique est le grand objet de tous leurs complots; dès 
qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il si ce n'est la 
servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains, 
ce sont les progrès des faux principes de Fidolàtrie, et la 
perte de l'esprit public. Or, croyez-vous que ce soit un 
médiocre avantage pour la cour et pour le parti dont je 
parle de cantonner les soldats, de les camper, de les diviser 
en corps d'armée, de les isoler des citoyens pour substituer 
insensiblement, sous les noms imposants de discipline mili- 
taire et d'honneur, l'esprit d'ol)éis>anc(î aveugle et absolue, 
l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux 
sentiments populaires qui étaient entretenus par leur com- 
munication avec le peuple ! Quoique l'esprit de l'armée soit 



— 231 — 

encore bon en général, devez-vous vous dissimuler q«ie 
l'intrigue et la suggestion ont obtenu des succès dans plu- 
sieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce qu'il était 
dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez vous 
pas le système constamment suivi, depuis si longtemps, de 
ramener l'armée au pur amour des rois, et de la purger de 
l'esprit patriotique qu'on a toujours paru regarder comme 
une peste qui la désolait? Voyez-vous sans quelque inquié- 
tude le voyage du ministre et la nomination de tel géné- 
ral fameux par les désastres des régiments les plus patrio- 
tes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort 
arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires 
dès le moment où la nation sera constituée en guerre? 
Comptez-vous pour rien Tautorité de la police qu'elle re- 
met aux chefs militaires dans toutes nos villes frontières? 
A-t-on répondu à tous ces faits par la dissertation sur la 
dictature des Romains, et par le parallèle de César avec nos 
généraux? On a dit que la guerre imposerait aux aristo- 
crates du dedans et tarirait la source de leurs manœuvres; 
point du tout : ils devinent trop bien les intentions de leurs 
amis secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que 
plus actifs à poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent 
nous faire impunément en semant la division, le fana- 
tisme, et en dépravant l'opinion. C'est surtout alors que, 
revêtu des livrées du patriotisme, le parti moaèré, dont les 
chefs sont le» artisans de cette trame, déploiera toute sa 
sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public il 
imposera silence à quiconque oserait élever quelques soup- 
çons sur la conduite ou sur les intentions des agens du 
pouvoir exécutif, sur lequel il reposera, et des généraux 
qui seront devenus, comme lui, l'espoir et l'idole de la na- 
tion. Si l'un de ces généraux est destiné à remporter quel- 
que succès apparent qui, je crois, ne sera pas fort meur- 
trier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel 
ascendant ne donnera-t-il pas à son parti? quels services n 



_ 232 — 

pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une 
guerre plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et 
que le système perfide de Tégoïsme et de l'intrigue triom- 
phera. L'esprit public une fois corrompu, alors jusqu'où le 
pouvoir exécutif et les factieux qui le serviront ne pour- 
ront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura pas besoin 
de compromettre le succès de ses projets par une précipita- 
tion imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer 
le plan de transaction dont on a déjà parlé : soit qu'il s'en 
tienne à celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut- 
\l pas attendre du temps, de la langueur, de Tignoraace, 
des divisions intestines, des manœuvres de la nombreuse 
cohorte de ses allidés dans le corps législatif, de tous les 
ressorts enfin qu'il prépare depuis si longtemps ? 

Nos généraux, dites^vous, ne nous trahiront pas; et si 
nous étions trahis, tant mieux ! Je ne vous dirai pas que je 
trouve singulier ce goût pour la trahison, car je suis en 
cela parfaitement de votre avis. Oui, nos ennemis sont trop 
habiles pour nous trahir ouvertement, comme vous l'enten- 
dez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je 
viens de vous la développer : celle-là n'avertit point la 
vigilance publique; elle prolonge le sommeil du peuple 
jusqu'au moment où on l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune 

ressource; celle-là Tous ceux qui endorment le peuple 

en favorisent le succès, et, remarquez bien que pour y par- 
venir, il n'est pas même nécessaire de faire •sérieusement 
la guerre; il suflit de nous constituer sur le pied de guerre; 
il suflit de nous entretenir de l'idée d'une guerre étran- 
gère : n'en recueillit-on d'autre avantage que les millions 
qu'on se fait compter d'avance, on n'aurait pas tout à fait 
perdu sa peine. Ces vingt millions, surtout dans le mo- I 

ment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que 
les adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la con- 
fiance et la guerre. 

Je décourage la nation, dites-vous; non, je Téclaire; 



— 233 — 

éclairer de^s hommes libres, c'est réveiller leur courage, 
c'est empêcher que leur courage même ne devienne Técueil 
de leur liberté : et n'eussé-je fait autre chose que de dé- 
voiler tant de pièces, que de réfuter tant de fausses idées et 
de mauvais principes ; que d'arrêter les élans d'un enthou- 
siasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi 
la patrie. 

Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en 
doutant de leur courage et de leur amour pour la liberté. 
Non, ce n'est point le courage des Français dont je me dé- 
lie, c'est la perfidie de leurs ennemis que je crains ; que la 
tyrannie les attaque ouvertement, ils seront invincibles; 
mais le courage est inutile contre l'intrigue. 

Vous avez été étonnés, avez-vous dit, d'entendre un 
défenseur du peuple, calomnier et avilir le peuple. Certes, 
je ne m'attendais pas à un pareil reproche. D'abord, appre- 
nez que je ne suis point le défenseur du peuple; jamais je 
n'ai prétendu à ce titre fastueux ; je suis du peuple, je n'ai 
jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise 
quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. 
S'il faut dire plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris 
pourquoi on donnait des noms pompeux à la fidélité 
constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause; serait ce 
un moyen de ménager une excuse à ceux qui Tabandonnent 
en présentant la conduite contraire comme un effort d'hé- 
roïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce 
n'est que le résultat naturel du caractère de tout homme 
qui n'est point dégradé. L'amour de la justice, de l'huma- 
nité, de la liberté, est une passion comme une autre; 
quand elle est dominante, on lui sacritle tout; quand on a 
ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme 
à la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la 
gloire et la justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. 
Voilà le secret du cœur humain; voilà toute la différence 



— 234 — 

qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et 
les bienfaiteurs de leur pays. 

Que dois-je donc répoudre au reproche d'avoir avili et 
calomnié le peuple! Non, on n'avilit point ce qu'on aime, 
on ne se calomnie pas soi-même. 

J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le 
ilatter pour le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au 
précipice par des routes semées de fleurs : mais en revanche 
c'est moi qui sus déplaire à tous ceux qui ne sont pas 
peuple, en défendant, presque seul, les droits des citoyens 
les plus pauvres et les plus malheureux, contre la majorité 
des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la dé- 
claration des droits à toutes ces distioctions calculées sur 
la quotité des impositions, qui laissaient une distance entre 
des citoyens et des citoyens ; c'est moi qui défendis non- 
seulement les droits du peuple, mais son caractère et ses 
vertus; qui soutins contre l'orgueil et les préjugés que les 
vices ennemis de l'humanité et de l'ordre social allaient 
toujours en décroissant, avec les besoins factices et Té- 
goïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi 
qui consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux 
même pour être juste. 

Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple 
n'est point de l'endormir en lui vantant sa force et sa li- 
berté, c'est de le défendre, c'est de le prémunir contre ses 
propres défauts ; car le peuple même en a. Le peuple est /à, 
est dans ce sens un mot très-dangereux. Personne ne nous 
a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce 
que personne ne l'a plus aimé. « Le peuple veut toujours 
» le bien, mais il ne le voit pas toujours. » Pour com- 
pléter la théorie des principes des gouvernements, il snfïi- 
rait d'ajouter : Les mandataires du peuple voient souvent 
le bien; mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple 
veut le bien, parce que le bien public est son intérêt, 
parce que les bonnes lois sont sa sauvegarde : ses manda- 



— 238 — 

taires ne le veulent pas toujours, parce qu'ils se forment 
un intérêt séparé du sieo, et qu'ils veulent tourner Tauto- 
rité qu'il leur coofie au profit de leur orgueil. Lisez ce que 
Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous 
jugerez si le peuple 'peut dormir impunément. Le peuple 
cepeodant sent plus vivement et voit mieux tout ce qui 
tient aux premiers principes de la justice et de Thumanité 
que la plupart de ceux qui se séparent de lui ; et son bon 
sens à cet égard est souvent supérieur à Tesprit des habiles 
gens; mais il n'a pas la môme aptitude à démêler les dé- 
tours de la politique artificieuse qu'ils emploient pour le 
tromper et pour l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose 
à être la dupe des charlatans politiques. Ceux-ci le savent 
bien, et ils en profitent. 

Lorsqu'il s'éveille et déplo^ sa force et sa majesté, ce 
qui arrive une fois dans des siècles, tout phe devant lui; 
le despotisme se prosterne contre terre et contrefait le 
mort, comme un animal lâche et féroce à l'aspect du lion ; 
mais bientôt il se relève; il se rapproche du peuple d'un 
air caressant; il substitue la ruse à la force; on le croit 
converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de li- 
berté : le peuple s'abandonne à la joie, à Tenthousiasme; 
on accumule entre ses mains des trésors immenses; on lui 
livre la fortune publique; on lui donne une puissance co- 
lossale; il peut offrir des appâts irrésistibles à l'ambition et 
à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut 
payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque 
a des talents avec des vices lui appartient ; il suit constam- 
ment un plan d'intrigue et de séduction : il s'attache sur- 
tout à corrompre l'opinion publique; il réveille les anciens 
préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont point encore 
eflacées; il entretient la dépravation des mœurs qui ne 
sont point encore régénérées; il étouffe le germe des ver- 
tus nouvelles ; la horde innombrable de ses esclaves ambi- 
tieux répand partout de fausses maximes; on ne prêche 



— 236 — 

plus aux citoyens que le repos et la conliance; le mot de 
liberté passe presque pour un cri do sédition; on persécute, 
on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer, 
à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des 
hommes usurpent la confiance pour Vendre ses droits, et 
jouissent en paix du fruit de leurs forfaits. Us auront des 
imitateurs qui, en les combattant, n'aspireront qu*à les rem- 
placer. Les intrigants et les partis se pressent comme les 
flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres que lors- 
qu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver impuné- 
ment. A chaque atteinte portée à sa liberté, on Téblouit 
par des prétextes spéciaux, on le séduit par des actes de 
patriotisme illusoire, on trompe son zèle et on égare son 
opinion par le jeu de tous les ressorts de Pintrigue et du 
gouvernement ; on le rassure en lui rappelant sa force et 
sa puissance. Le moment arrive où la division règne par- 
tout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue 
de tous les ennemis de Tégalité est entièrement formée, où 
les dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où 
la portion des citoyens qui a le plus d'influence par ses lu- 
mières et par sa fortune est prête à se ranger de leur 
parti. 

Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre 
civile. On avait montré au peuple l'insurrection comme 
un remède; mais ce remède extrême est-il môme possible? 
Il est impossible que toutes les parties d'un empire, ainsi 
divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection partielle 
est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et 
la loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple 
est souverain, il ne peut exercer sa souveraineté; il nepeut 
se réunir tout entier, et la loi déclare qu'aucune section 
du peuple ne peut pas même délibérer. Que dis-je? Alors 
l'opinion, la pensée ne serait pas même libre. Les écrivains 
seraient vendus au gouvernement; les défenseurs de la 
liberté qui oseraient encore élever la voix, ne seraient 



— 237 — 

regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout 
signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la 
ciguë comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de 
la tyrannie comme Sidney, ou ils se déchireraient les en- 
trailles comme Caton. Ce tableau effrayant peut-il s'appli- 
quer exactement à notre situation? Non, nous ne sommes 
pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du 
malheur, où conduisent la crédulité des peuples et la per- 
fidie des tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà 
fait peut-être d'assez grands pas vers ce but; mais nous en 
sommes encore à une grande distance; la liberté triom- 
phera, je l^spère, je n'en doute pas môme; mais à cette 
condition que nous adopterons lot ou tard, et le plus lot 
possible, les principes et le caractère des hommes libres, 
que nous fermerons l'oreille à la voix des Syrènes qui nous 
attirent vers les écueils du despotisme; que nous ne conti- 
nuerons pas de courir, comme un troupeau stupide, dans 
la route par laquelle on cherche à nous conduire à l'escla- 
vage ou à la mort. 

J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car 
je ne doute pas qu'ils ne recèlent encore des profondeurs 
que nous ne pouvons sonder; j'ai indiqué nos véritables 
dangers et la véritable cause de nos maux : c'est dans la 
nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est elle 
qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple. 

Il resterait bien des choses à dire sur cette matière, qui 
renferme tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; 
mais j'ai déjà occupé trop longtemps les moments de la 
société : si elle me Tordonne, je remplirai cette tâche dans 
une autre séance. 

La Société des amis de la Constitution ordonna l'impression de ce 
discours, et invita Robespierre à lui communiquer le reste de ses 
vues. 

Dans un second discours Robespierre s'attacha surtout à développer 



— 238 — 

l«s motif» emprnnu^s aox circonstances qni loi font repovsser la 
^erre : il blârna três-TiTement la condmite de l'Assemblée, ses com- 
plaise nces pour les ministres et pour la cour, son peu de sooci des 
Téritables int<:rrLs populaires. « L faut donc que TAssemblée légis- 
lative reprenne un caractère d'autant plus imposant qu'elle a jus- 
qu'ici XaiiS'} pins d'avantage aux ministres et à leurs valets ; qu'elle 
comprenne que ces ennemis, comme ceux du peuple, sont les enne- 
mis de régalite: que le seul ami, le seul soutien de la liberté, c'est le 
peuple; — qu'elle se hâte de prendre les mesures que sollicite l'in- 
térêt des citoyens les plus malheureux, et que repoussent TorgneU et 
la cupidité de ceux que l'on appelait les grands. » Voici la pérorai- 
son de ce discours, que les limites restreintes de cette poblicatioB 
nous empêchent de reproduire tout entier : 

On sait assez, sans que je le dise, par quels moyens les 
représentants du peuple peuvent le servir, l'honorer, l'éle- 
ver à la hauteur de la liberté, et forcer Torgueil et tous les 
vices à baisser devant lui un front respectueux. Chacun 
sent que si TAsseinblée nationale déploie ce caractère, nous 
n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes 
adversaires voudraient rejeter ces moyens-là, sous le pré- 
texte qu'ils seraient trop simples, trop généreux : on ne se 
dispense pas de remplir un devoir sacré en cherchant à don- 
ner à la place un supplément illusoire et pernicieux. Lors- 
qu'un malade capricieux refuse un remède salutaire, et puis 
un autre, et puis un autre, et qu'il dit : <» Je veux guérir 
avec du poison, » s'il meurt, ce n'est point au remède qu'il 
faut s'en prendre, c'est au malade. Que, réveillé, encouragé 
par l'ônergie de ses représentants, le peuple reprenne cette 
attitude qui lit un moment trembler tous ses oppresseurs ; 
domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspira- 
teurs et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold; 
marchons à tous les tyrans de la terre : c'est à cette con- 
dition qu'un nouvel orateur, qui, à la dernière séance, a 
soutenu mes principes, en prétendant qu'il les combat- 
tait, a demandé la guerre; c'est à cette condition, et non 



au cri de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès 
longtemps appréciés par cette Assemblée, qu'il a dû les 
applaudissements dont il a été honoré. 
. C'est à cette condition que moi-même je demande à 
grands cris la guerre. Que dis-je? je vais bien plus loin que 
mes adversaires eux-mêmes; car si cette condition n'est 
pas remplie, je demande encore la guerre ; je la demande, 
non comme un acte de sagesse, non comme une résolution 
raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la 
demande à une autre condition, qui, sans doute, est con- 
venue entre nous ; car je ne pense pas que les avocats de 
la guerre aient voulu nous tromper; je la demande telle 
qu'ils nous la dépeignent; je la demande telle que le génie 
de la liberté la déclarerait, telle que le peuple français la 
ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants pour- 
raient la désirer, et telle que des ministres et des généraux, 
même patriotes, pourraient nous la faire. 

Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la li- 
berté sans guide et sans maître, venez, formons cette armée 
qui doit aiïranchir l'univers. Où est-il le général, qui, 
imperturbable défenseur des droits du peuple, éternel 
ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des 
cours, dont la vertu austère est attestée par la haine et par 
la disgrâce de la cour; ce général, dont les mains pures 
du sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont 
dignes de porter devant nous l'étendard sacré delà liberté? 
Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros 
encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits; qu'il 
vienne; mettons-le- à notre tête... Où est-il? Où sont-ils 
ces héros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir des tyrans, 
déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée? 
Soldats de Ghâteau-Yieux, approchez, venez guider nos 
ell'orts victorieux... Où êles-vous? Hélas! on arrache- 
rait plutôt sa proie à la mort, qu'au désespoir ses victi- 
mes ! Citoyens, qui, les premiers, signalâtes votre courage 



— 240 — 

devant les murs de la Bastille, venez, la patrie, la liberté 
vous appellent aux premiers rangs! Hélas! on ne vous 
trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de 
nos despotes nouveaux vous ont dispersés. Venez, du 
moins, soldats de tous ces corps immortels qui ont déployé 
le plus ardent amour pour la cause du peuple. Quoi ! le 
despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre 
civisme et de votre victoire ; quoi I frappés de cent mille 
ordres arbitraires et impies, cent mille soldats, l'espoir de 
la liberté, sans vengeance, sans état et sans pain, expient 
le tort d'avoir trahi le crime pour servir la vertu ! Vous 
ne combattrez pas non plus avec nous, citoyens, victimes 
d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à toi^^ 
ces tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous 
égorger plus promptement. Ahl qu'avaient fait ces 
femmes, ces enfants massacrés? Les criminels tout-puis- 
sants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants? Citoyens 
du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pou- 
vait impunément réclamer le droit d'être Français et 
libres; vous qui pérîtes sous les coups des assassins encou- 
ragés par nos tyrans ; vous qui languissez dans les fers où 
ils vous ont plongés, vous ne viendrez point avec nous : 
vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et 
vertueux, qui, dans tant de provinces, avez succombé 
sous le coup du fanatisme, de l'aristocratie et de la per- 
fidie! Ah! Dieu! que de victimes, et toujours dans le 
peuple, toujours parmi les plus généreux patriotes, 
quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent! 
Venez au moins, gardes nationales,, qui vous êtes spé- 
cialement dévouées à la défense de nos frontières. Dans 
cette guerre, dont une cour perllde nous menace, venez. 
Quoi ! vous n'êtes point encore armées ? Quoi ! depuis deux 
ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que 
dis-je? on vous a refusé des habits, on vous condamne à 
errer sans but de contrées en contrées, objet des mépris du 



-- 241 — 

ministère et de la risée des patriciens insolents qui vous 
passent en revue, pour jouir de votre détresse. N'im- 
porte! venez; nous confondrons nos fortunes pour vous 
acheter des armes; nous combattrons tout nuds, comme 
les Américains... Venez. Mais attendrons-nous pour ren- 
verser les trônes des despotes de TEurope, attendrons- 
nous les ordres du bureau de la guerre? Consulterons- 
nous, pour cette noble entreprise, le génie de la liberté 
ou Tesprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mômes 
patriciens, ses éternels favoris, dans la guerre déclarée 
au milieu de nous, entre la noblesse et le peuple? Non. 
Marchons nous-mêmes à Léopold ; ne prenons conseil que 
de nous-mêmes. Mais quoi ! voilà tous les orateurs de la 
guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut 
que M. le comte de Narbonne conduise toute cette affaire ; 
qu'il faut marcher sous les ordres de M. le marquis de 
Lafayette;.,. que c'est au pouvoir exécutif qu'il appar- 
tient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah t 
Français! ce seul mot a rompu tout le charme; il anéantit 
tous mes projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les 
sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera 
point par de telles mains. L'Espagne sera quelque temps 
encore l'esclave de la superstition, du royalisme et des pré- 
jugés; le stathouder pt sa femme ne sont point encore 
détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de l'Autriche, 
du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de 
sitôt Gaton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les 
cardinaux. Je le dis avec franchise, si la guerre, telle que 
je l'ai présentée, est impraticable, si c'est la guerre de la 
cour, des ministres, des patriciens, des intrigants, qu'il 
nous faut accepter, loin de croire à la liberté universelle, 
je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que nous pou- 
vons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la perfi- 
die des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces 
illusions. 

14 



— 242 — 

Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé 
que la guerre n'était entre les mains du pouvoir exécutif 
qu'un moyen de renverser la Constitution, que le dénoue- 
ment d'une trame profonde, ourdie pour perdre la liberté. 
Favoriser ce projet de guerre, sous quelque prétexte que 
ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. Tout 
le patriotisme du monde, tous les lieux communs de poli- 
tique et de morale, ne changent point la nature des cho- 
ses, ni le résultat nécessaire de la démarche qu'on propose. 
Prêcher la confiance dans les intentions du pouvoir exé- 
cutif, justifier ses agents, appeler la faveur publique sur 
ses généraux, représenter IdLÙéiiîincecommeun état affreux, 
ou comme un moyen de troubler le concert des deux pou- 
voirs et l'ordre public, c'était donc ôter à la liberté sa der- 
nière ressource, la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû 
combattre ce système ; je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à per- 
sonne; j'ai voulu servir ma patrie en réfutant une opinion 
dangereuse; je l'aurais combattu de même, si elle eût été 
proposée par l'être qui m'est le plus cher. 

Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despo- 
tisme, la faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends 
conseil que de mon cœur et de ma conscience; je ne veux 
avoir d'égard que pour la vérité, de condescendance que 
pour l'infortune, de respect que pour le peuple. Je sais que 
des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle j'ai pré- 
senté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de 
notre situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma 
faute. La vérité n'a-t-elle pas déjà trop de tort d'être la 
vérité? comment lui pardonner, lorsqu'elle vient, sous 
des formes austères, en nous enlevant d'agréables erreurs, 
nous reprocher tacitement l'incrédulité fatale avec la- 
quelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour s'in- 
quiéter et pour s'aflliger qu'on embrasse la cause du patrio- 
tisme et de la liberté? pourvu que le sommeil soit doux et 
non interrompu ; qu'importe qu'on se réveille au bruit des 



— 243 — 

chaînes de sa patrie, ou dans le calme plus affreux de la 
servitude? Ne troublons donc pas le quiétisme politique de 
ces heureux patriotes ; mais qu'ils apprennent que, sans 
perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur 
de Tabîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie ; 
elle est sacrée, elle nous convient. Je préfère les orages de 
la liberté au repos de Vesclavage. Prouvons aux tyrans de 
la terre que la grandeur des dangers ne fait que redoubler 
notre énergie, et qu'à quelque degré que montent leur au- 
dace et leurs forfaits, le courage des hommes libres s'élève 
encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues 
nouvelles, elles disparaîtront : la vérité aura seulement 
une plus grande multitude d'insectes à écraser sous sa 
massue. Si le moment de la liberté n'était pas encore ar- 
rivé, nous aurions le courage patient de l'attendre; si cette 
génération n'était destinée qu'à s'agiter dans la fange des 
vices où le despotisme l'a plongée ; si le théâtre de notre 
Révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les 
préjugés aux prises avec les préjugés, les passions 
avec les passions, l'orgueil avec l'orgueil, Tégoïsme avec 
l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, la génération nais- 
sante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrés de la nature, 
commencera à purifier cette terre souillée par le crime ; 
elle apportera non la paix du despotisme, ni les honteuses 
agitations de l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté, et le 
glaive exterminateur des tyrans; c'est elle qui relèvera le 
trône du peuple, dressera des autels à la vertu, brisera le 
piédestal du charlatanisme, et renversera tous les monu- 
ments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de 
l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étran- 
gère; c'est pour toi que nous affrontons tous les coups de 
la tyrannie; c'est ton bonheur qui est le prix de nos péni- 
bles combats : découragés souvent par les objets qui nous 
environnent, nous sentons le besoin de nous élancer dans 
ton sein ; c'est à toi que nous confions le soin d'achever 



— 244 — 

notre ouvrage, et la destinée de toutes les générations 
d'hommes qui doivent sortir du néant! que le mensonge 
et le vice s'écartent à ton aspect; que les premières leçons 
de l'amour maternel te préparent aux vertus des hommes 
libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté, 
retentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des 
victimes du despotisme ; que les noms des martyrs de la li- 
liberté occupent dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée 
dans la nôtre ceux des héros de Timposture et de l'aristo- 
cratie; que tes premiers spectacles soient le champ de la fé- 
dération inondé du sang des plus vertueux citoyens ; que 
ton imagination ardente et sensible erre au milieu des ca- 
davres des soldats de Ghateau-Vieux, sur ces galères horri- 
bles où le despotisme s'obstine à retenir les malheureux 
que réclament le peuple et la liberté; que la première pas- 
sion soit le mépris des traîtres et la haine des tyrans; que 
ta devise soit : Protection, amour, bienveillance pour les 
malheureux, guerre éternelle aux oppresseurs I Postérité 
naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours de l'éga- 
lité, de la justice, et du bonheur! 

SUR LE PARTI A PRENDRE A L'ÉGARD DE LOUIS XYI 
Convention. — Séance du 3 décembre 1792. 

L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véri- 
table question. Il n'y a point ici de procès à faire. Louis 
n'est point un accusé; vous n'êtes point des juges; vous 
n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes d'État et les 
représentants de la nation. Vous n'avez point une sentence 
à rendre pour ou contre un homme : mais une mesure de 
salut public à prendre, un acte de providence nationale 
à exercer. Un roi détrôné, dans la république, n'est bon 
qu'à deux usages, ou à troubler la tranquillité de l'État, et 



— 245 — 

à ébranler la liberté; ou à affermir Tune et l'autre. Or, je 
soutiens que le caractère qu'a pris jusqu'ici votre délibéra- 
tion va directement contre ce but. 

En effet, quel est le parti que la saine politique prescrit 
pour cimenter la république naissante? c'est de graver 
profondément dans les cœurs le mépris de la royauté, et de 
frajijier de stupeur tous les partisans du roi. Donc, pré- 
senter à l'univers son crime comme un problème; sa cause 
comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus 
religieuse, la plus difficile qui puisse occuper les représen- 
tants du peuple français, mettre une distance incommen- 
surable entre le seul souvenir de ce qu'il fut, et la dignité 
d'un citoyen; c'est précisément avoir trouvé le secret de le 
rendre encore dangereux à la liberté. 

Louis fut roi, et la république est fondée; la question 
fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. 
Louis a été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le 
peuple français comme rebelle; il a appelé, pour le châtier, 
les armes des tyrans, ses confrères; la victoire et le peuple 
ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc 
être jugé ; il est déjà jugé. Il est condamné, ou la république 
n'est point absoute. Proposer de faire le procès à Louis XYI, 
de quelque manière que ce puisse être, c'est rétrograder 
vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée 
contre-révolutionnaire; car c'est mettre la révolution elle- 
même en litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet 
d'un procès, Louis peut être absous; il peut être innocent. 
Que dis-je? Il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. 
Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé inno- 
cent, que devient la révolution? Si Louis est innocent, tous 
les défenseurs de la liberté deviennent des calomniateurs. 
Tous les Tebelles étaient les amis de la vérité et les défen- 
seurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes des cours 
étrangères ne sont que des .réclamations légitimes contre 
une faction dominatrice. La détention même que Louis a 

14. 



— 246 — 

Bubie jusqu'à ce moment est une vexation injuste; les fédé- 
rés, le peuple de Paris, tous les patriotes de Tempire fran- 
çais sont coupables; et ce grand procès pendant au tribunal 
de la nature entre le crime et Ja vertu, entre la liberté et la 
tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la ty- 
rannie. Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par 
de fausses notions; vous confondez les règles du droit civil 
et positif avec les principes du droit des gens; vous con- 
fondez les relations des citoyens entre eux avec les rapports 
des nations à un ennemi qui conspire contre elle; vous 
confondez encore la situation d'un peuple en révolution 
avec celle d'un peuple dont le gouvernement est affermi; 
vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire pu- 
blic, en conservant la forme du gouvernement, et celle qui 
détruit le gouvernement lui-même. Nous rapportons à des 
idées qui nous sont familières un cas extraordinaire qui 
dépend des principes que nous n'avons jamais appliqués. 
Ainsi, parce que nous sommes accoutumés à voir les délits 
dont nous sommes les témoins, jugés selon des règles uni- 
formes, nous sommes naturellement portés à croire que, 
dans aucune circonstance, les nations ne peuvent avec 
équité, sévir autrement contre un homme qui a violé leurs 
droits, et où nous ne voyons point un juré, un tribunal, 
une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces 
termes mêmes que nous appliquons à des idées différentes 
de celles qu'ils expriment dans l'usage, achèvent de nous 
tromper. Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous 
regardons les plus arbitraires, quelquefois même les insti- 
tutions les plus défectueuses, comme la règle la plus ab- 
solue du vrai ou du faux, du juste ou de l'injuste. Nous ne 
songeons pas môme que la plupart tiennent encore néces- 
sairement aux préjugés dont le despotisme nous à nourris; 
nous avons été si longtemps courbés sous son joug, que 
nous nous relevons difficilement jusqu'aux principes éter- 
nels de la raison ; que tout ce qui remonte à la source sa- 



— 247 — 

crée de toutes les lois semble prendre à nos yeux un carac- 
tère illégal, et que Tordre môme de la nature nous paraît 
un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peu- 
ple, les sublimes élans de la vertu se présentent souvent à 
nos yeux timides comme les éruptions d'un volcan ou le 
renversement de la société politique; et certes ce n'est pas 
la moindre cause des troubles qui nous agitent, que cette 
contradiction éternelle entre la faiblesse de nos mœurs, la 
dépravation de nos esprits, et la pureté des principes, 
l'énergie des caractères que suppose le gouvernement libre 
auquel nous osons prétendre. 

Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de 
l'insurrection, elle rentre dans Tétat de la nature à l'égard 
du tyran. Comment celui-ci pourrait-il invoquer le pacte 
social? Il l'a anéanti. La nation peut le conserver encore, 
si elle le juge à propos, pour ce qui concerne les rapports 
des citoyens entre eux : mais reffet de la tyrannie et de 
l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par rapport 
au tyran ; c'est de les constituer réciproquement en état 
de guerre; les tribunaux, les procédures judiciaires sont 
faites pour les membres de la cité. C'est une contradiction 
grossière de supposer que la constitution puisse présider à 
ce nouvel état de choses ; ce serait supposer qu'elle survit 
elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? Celles 
de la nature, celle qui est la base de la société même; le 
salut du peuple. Le droit de punir le tyran et celui de le 
détrôner, c'est la môme chose. L'un ne comporte pas 
d'autres formes que l'autre; le procès du tyran, c'est Tin- 
surrection; son jugement, c'est la chute de sa puissance; 
sa peine celle qu'exige la libtîrté du peuple. 

Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; 
ils ne rendent point de sentence, ils lancent la foudre; 
ils ne condamnent pas les rois, ils les replongent dans le 
néant; et cette justice vaut bien celle des tribunaux. Si 
c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre leurs oppres- 



— 248 - 

seurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de 
les punir, qui serait pour eux un nouveau danger? 

Nous nous sommes laissés induire en erreur par des 
exemples étrangers qui n'ont rien de commun avec nous. 
Que Cromwel ait fait juger Charles 1" par un tribunal 
dont il disposait; qu'Elisabeth ait fait condamner Marie 
d'Ecosse de la même manière, il est naturel que des tyrans 
qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur 
ambition, cherchent à tromper Topinion du vulgaire par 
des formes illusoires. 11 n'est question là ni de principes, 
ni de liberté, mais de fourberie et d'intrigues : mais le 
peuple! qu'elle autre loi peut-il suivre, que la justice et la 
raison appuyées de sa toute-puissance? 

Dans quelle république la nécessité de punir le tyran 
fut-elle litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? 
Qu'aurait-on dit à Rome, si des Romains avaient osé se 
déclarer ses défenseurs? Que faisons-nous? Nous appe- 
lons de toute part des avocats pour plaider la cau^e de 
Louis XVI. 

Nous consacrons comme des actes légitimes ce qui chez 
tout peuple libre eût été regardé comme le plus grand des 
crimes. Nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bas- 
sesse et à la corruption. Nous pourrons bien un jour dé- 
cerner aux défenseurs de Louis des couronnes civiques; 
car s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer de la faire 
triompher; autrement, vous ne donneriez à Tunivers 
qu'une ridicule comédie. Et nous osons parler de répu- 
blique! Nous invoquons des formes, parce que nous n'avons 
pas de principes; nous nous piquons de délicatesse, parce 
que nous manquons d'énergie ; nous étalons une fausse 
humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité 
nous est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce 
que nous sommes sans entrailles pour les opprimés. 

Le procès à Louis XVI î Mais qu'est-ce que ce procès, si 
ce n'est l'appel de Tinsurrection à un tribunal ou à une 



— 249 — 

assemblée quelconque? Quand un roi a été anéanti par le 
peuple, qui a le droit de le ressusciter pour en faire un 
nouveau prétexte de trouble et de rébellion? Et quels 
autres effets peut produire ce système? En ouvrant une 
arène aux champions de Louis XVI, vous ressuscitez toutes 
les querelles du despotisme contre la liberté; vous con- 
sacrez le droit de blasphémer contre la république et contre 
le peuple, car le droit de défendre Fancien despote em- 
porte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause. Vous 
réveillez toutes les factions; vous ranimez, vous encou- 
ragez le royalisme assoupi. On pourra librement prendre 
parti pour ou contre. Quoi de plus légitime, quoi de plus 
naturel que de répéter partout les maximes que ses défen- 
seurs pourront professer hautement à votre barre et dans 
votre tribune même? Quelle république que celle dont les 
fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour 
l'attaquer dans son berceau!..... 

G*est une grande cause, a-t-on dit, qu'il faut juger avec 
une sage et lente circonspection. C'est vous qui en faites une 
grande cause. Que dis- je? C'est vous qui en faites une cause? 
Que trouvez-vous là de grand? est-ce la difficulté? non. Est- 
ce le personnage? aux yeux de la liberté, il n'en est pas de 
plus vil; aux yeux de Thumanité, il n'en est pas de plus 
coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui sont 
plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? c'est une 
raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet 
de loi populaire: une grande cause, c'est celle d'un mal- 
heureux opprimé par le despotisme. Quel est le motif de 
ces délais éternels que vous nous recommandez? Craignez- 
vous de blesser Topinion du peuple? comme si le peuple 
lui-même (îraignait autre chose que la faiblesse ou l'ambi- 
tion de ses mandataires! comme si le peuple était un vil 
troupeau d'esclaves, stupidement attaché au stupide tyran 
qu'il a proscrit, voulant, à quelque prix que ce soit, se vau- 
.trer danç la bassesse et dans la servitude! Vous parlez de 



- 280 — 

l'opinion ; n'est-ce point à vous de la diriger, de la forti- 
fier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui faudrait-il s'en 
prendre, si ce n*est à vous-mêmes ? Craignez-vous de mé- 
contenter les rois étrangers ligués contre nous? Oh! sans 
doute, le moyen' de les vaincre, c'est de paraître les crain- 
dre? le moyen de confondre la criminelle conspiration des 
despotes de l'Europe, c'est de respecter leur complice. Crai- 
gnez-vous les peuples étrangers? Vous croyez donc encore 
à l'amour inné de la tyrannie? Pourquoi donc aspirez-vous 
à la gloire d'affranchir le genre humain? Par quelle con- 
tradiction supposez-vous que les nations qui n'ont point été 
étonnées de la proclamation des droits de rhumaoité se- 
ront épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels 
oppresseurs? Enfin, vous redoutez, dit-on, les regards de 
la postérité. Oui, la postérité s'étonnera en effet de votre in- 
conséquence et de votre faiblesse ; et nos descendants ri- 
ront à la fois de la présomption et des préjugés de leurs 
pères. On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette 
question; je soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi : il 
s'agit bien moins de s'éclairer que de ne point s'aveugler 
volontairement. Pourquoi ce qui nous paraît clair dans uif 
temps, nous semble-t-il obscur dans un autre? Pourquoi ce 
que le bon sens du peuple décide aisément^se change-t-il, 
pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons- 
nous le droit d'avoir une volonté générale et une sagesse 
différente de la raison universelle? 

J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un 
principe hardi, que j'aurais presque hésité à énoncer moi- 
même. Ils ont dit que ceux qui, le 10 août, auraient im - 
mole Louis XVI auraient fait une action vertueuse. Mais la 
seule base de cette opinion ne peut être que les crimes de 
Louis XVI et les droits du peuple. Or trois mois d'intervalle 
ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si alors 
on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute 
uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement 



par le Convention nationale, au nom de la nation, en de- 
vînt plus imposante pour les ennemis de Thumanité; mais 
remettre en question s'il est coupable ou s'il peut être puni, 
c'est trahir la foi donnée au peuple français. Il est peut- 
être des gens qui, soit pour empêcher que l'assemblée ne 
prenne un caractère digne d'elle; soit pour ravir aux na- 
tions un exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des 
principes républicains; soit par des motifs encore plus hon- 
teux, ne seraient pas fâchés qu'une main privée remplit 
les fonctions de la justice nationale. Citoyens, défiez-vous 
de ce piège ; quiconque oserait donner un tel conseil, ne 
servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la 
punition de Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle 
portera le caractère solennel d'une vengeance publique. 

Qu'importe au peuple le méprisable individu du dernier 
des rois? Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous im- 
porte à vous-mêmes, c'est que vous remplissiez les devoirs 
que sa confiance vous a imposés. Vous avez proclamé la 
république, mais nous l'avez-vous donnée? Nous n'avons 
point encore fait une seule loi qui justifie ce nom; nous 
n'avons pas encore réformé un seul abus du despotisme. 
Otez les noms, nous avons encore la tyrannie tout entière, 
et de plus, des factions plus viles et des charlatans plus 
immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de 
guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous 
placez encore la personne du roi entre nous et la liberté ! 
A force de scrupules, craignons de nous rendre criminels; 
craignons qu'en montrant trop d'indulgence pour le cou- 
pable, nous ne nous mettions nous-mêmes à sa place. 

Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous 
Louis? La peine de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, 
la vie est plus cruelle encore. Je demande qu'il vive. Avo- 
cats du roi, est-ce par pitié ou par cruauté que vous voulez 
le soustraire à la peine de ses crimes! Pour moi, j'abhorre 
la peine de mort prodiguée par vos lois, et je n'ai pour Louis 



— 252 — 

ni amour, ni haine: je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé 
l'abolition de la peine de mort à l'Assemblée que vous nom- 
mez encore constituante, et ce n'est pas ma faute, si les 
premiers principes de la raison lui ont paru des hérésies 
morales et politiques. Mais si vous ne vous avisâtes jamais 
de les réclamer en faveur de tant de malheureux dont les 
délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par 
quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plai- 
der la cause du plus grand de tous les criminels? Vous de- 
mandez une exception à la peine de mort pour celui-là seul 
qui peut la légitimer? Oui, la peine de mort en général est 
un crime, et par cette raison seule que, diaprés les prin- 
cipes indestructibles de la nature, elle ne peut être justifiée 
que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des indi- 
vidus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne 
la provoque contre les délits ordinaires, parce que la so- 
ciété peut toujours les prévenir par d'autres moyens, et 
mettre le coupable dans l'impuissance de lui nuire. Mais 
un roi détrôné au sein d'une révolution qui n*est rien moins 
que cimentée par les lois, un roi dont le nom seul attire le 
fléau de la guerre sur la nation agitée, ni la prison, ni 
l'exil ne peut rendre son existence indifférente au bonheur 
public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que 
la justice avoue, ne peut être imputée qu'à la nature de ses 
crimes. Je prononce à regret celte fatale vérité... Mais Louis 
doit mourir, parce qu*il faut que la patrie vive. Chez un 
peuple paisible, libre et respecté au dedans comme au 
dehors, on pourrait écouter les conseils qu'on vous donne 
d'être généreux. Mais un peuple à qui l'on dispute encore 
sa liberté, après tant de sacrifices et de combats; un peuple 
chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les 
malheureux; un peuple chez qui les crimes de la tyrannie 
sont des sujets de dispute, doit désirer qu'on le venge ; et 
la générosité dont on nous flatte ressemblerait trop à celle 
d'une société de brigands qui se partagent des dépouilles. 



— 253 — 

Je vous propose de statuer dès ce nfoment sur le sort 
de Louis. Quant à sa femme, vous la renverrez aux tribu- 
naux, ainsi que toutes les personnes prévenues des mêmes 
attentats. Son lils sera gardé au Temple, jusqu'à ce que la 
paix et la liberté publique soient affermies. Pour lui, je de- 
mande que la Convention le déclare^ dès ce moment, traî- 
tre à la nation française, criminel etwers r humanité ; je 
demande qu'il donne un grand exemple au monde, dans le 
lieu même où sont morts, le 10 août, les généreux martyrs 
de la liberté. Je demande que cet événement mémorable 
soit consacré par un monumedt destiné à nourrir dans le 
cœur des peuples le sentiment de leurs droits et Thorreur 
des tyrans; et dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de 
la justice du peuple. 

OBSERVATIONS SUR LE PROJET ANNONCÉ AU NOM DU COMITÉ DES 
FINANCES, DE SUPPRIMER LES FONDS AFFECTÉS AU CULTE, 
ADRESSÉES A LA CONVENTION NATIONALE. 

Extrait des Lettres à ses commettants. 

Les questions qui tiennent aux idées politiques, mora- 
les et religieuses peuvent-elles être discutées, comme de 
simples questions de finance ou d'économie? Non; il est 
même dangereux de les présenter sous ce point de vue; 
car jamais la sagesse du législateur, ni celle du^euple lui- 
même, ne doit être tentée ou distraite par l'appât de Tinté- 
rêt pécuniaire. Le plus sacré, le plus grand de tous les in- 
térêts, c'est celui de nos mœurs et de notre liberté; mettez 
d'un côté cent milliards, et de l'autre une seule raison, 
puisée dans la cause de la rùvolution et de Tordre public, 
ce dernier poids fera pencher la balance. 

L'abolition du culte entretenu par l'état peut être consi- 
sidérée, ou dans les principes généraux ou abstraits de la 

\^ 15 



— 284 — 

philosophie, ou dans les circonstances particulières de notre 
situation politique. On peut examiner ce qui est bon et 
utile aujourd'hui, et ce qui ne le sera que demain ; on peut 
raisonner enfin, ou en philosophes spéculatifs, ou en phi- 
losophes hommes d'État. 

Je laisse à la superstition et à la métaphysique tout ce 
qui leur appartient à chacune dans cette question, et Je 
m'attache à prouver 1° que l'opération qu*on vous propose, 
est mauvaise en révolution, dangereuse en politique, et 
qu'elle n'est même pas bonne en finances. 

Ce n'est pas une faible preuve des progrès de la raison 
humaine, que l'embarras que j'éprouve à traiter cette ques- 
tion, et l'espèce de nécessité où je crois me trouver de 
faire une profession de foi qui, dans d'autres temps ou dans 
d'autres lieux, n'aurait pas été impunie.' Mon Dieu, c'est 
celui qui créa tous les hommes pour l'égalité et pour le 
bonheur; c'est celui qui protège les opprimés et qui exter- 
mine les tyrans ; mon culte, c'est celui de la juscice et de 
l'humanité! Je n'aime pas plus qu'un autre le pouvoir des 
prêtres; c'est une chaîne de plus donnée à l'humanité. Mais 
c'est une chaîne invisible attachée aux esprits, et la raison 
seule peut la rompre. Le législateur peut aider la raison; 
mais il ne peut la suppléer. 11 ne doit jamais rester en 
arrière; il doit encore moins la devancer trop vite. 

Commencez donc par fixer vos regards sur les disposi- 
tions générales du peuple que vous devez instituer. Si vous 
les bornez à l'horizon qui vous environne, peut-être croi- 
rez-vous pouvoir tout faire ; mais si vous embrassez la 
nation tout entière, si vous pénétrez surtout sous le toit du 
laboureur et de l'artisan, vous reconnaîtrez sans doute 
qu'il est des bornes à votre puissance morale. 

Pour moi, sous le rapport des préjugés religieux, notre 
situation me paraît très-heureuse, et l'opinion publique 
très-avancée. L'empire de la superstition est presque dé- 
truit ; déjà c'est naoins le prêtre qui est un objet de vénéra- 



- 258 - 

tion, que l'idée de la religion, et Tobjet même du culte. 
Déjà le flambeau de la philosophie, pénétrant jusqu'aux 
conditions les plus éloignées d'elle, a chassé tous les redou- 
tables ou ridicules fantômes que l'ambition des prêtres et 
la politique des rois nous avait ordonné d*adorer au nom 
du ciel ; et il ne reste plus guère dans les esprits que ces 
dogmes imposants qui prêtent on appui aux idées morales, 
et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l'éga- 
lité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens. 
Bientôt sans doute l'évangile de la raison et de la liberté 
sera l'évangile du monde. 

Législateurs, vous pouvez hâter cette époque par des lois 
générales, par une constitution libre qui éclaire les esprits, 
régénère les mœurs, et élève toutes les âmes à la simplicité 
de la nature ; mais non par un décret de circonstances et 
par une spéculation financière. Si le peuple est dégagé de 
la plupart (les préjugés superstitieux il n'est point disposé 
à regarder la religion en elle-même comme une institution 
indifférente ou soumise aux calculs de la politique. Le 
dogme de la divinité est gravé dans les esprits, et ce dogme, 
le peuple le lie au culte qu'il a professé jusques Ici; et à 
ce culte, il lie au moins en partie le système de ses idées 
morales. Attaquer directement ce culte, c'est attentera la 
moralité du peuple. Qu'une société de philosophes fonde la 
sienne sur d'autres bases, on le conçoit, mais les hommes 
qui, étrangers à leurs méditations profondes, ont appris à 
confondre les motifs de la vertu avec les principes de la re- 
ligion, ne peuvent voir sans effroi le culte sacrifié par le 
gouvernement à des intérêts d'une autre nature. Si le 
peuple en agissait autrement, ce ne serait qu'aux dépens 
de ses mœurs ; car quiconque renonce, par cupidiié, même 
aune erreur qu'il regarde comme une vérité, est déjà cor- 
rompu. Or, rappelez-vous que votre révolution est fondée 
sur les notions de la justice, et que tout ce qui tend à affai- 
blir le sentiment moral du peuple, en énerve le ressort. 



— 256 — 

Songex que le premier but des ennemis hypocrites de l'éga- 
lité fut toujours de l'étouffer, et que votre premier devoir 
est de l'éveiller et de Texalter. Si vous voulez être heureux 
etlibies, il fautque le peuple croie à sa propre vertu ; il faut 
qu'il croie à celle de ses représentants ; il ne suffit pas qu'il 
dise : • Mes représentants sont économes ; »il faut qu'il dise: 
• Mes représentants sont justes et intègres »,et il n'aura pas 
de vous cette idée, s'il vous voit immoler à des intérêts 
pécuniaires, des objets qu'il regarde comme sacrés. Ne dé- 
daignez pas de vous rappeler avec quelle sagesse les plus 
grands législateurs de l'antiquité, ceux qui fondèrent l'em- 
pire des lois sur l'empire des mœurs, surent manier ces 
ressorts cachés du cœur humain ; avec quel art sublime, 
ménageant la faiblesse ou les préjugés de leurs concitoyens, 
ils consentirent à faire sanctionner par le ciel l'ouvrage de 
leur génie tutélaire ! D'autres temps, d'autres mœurs; je le 
sais, mais chaque siècle a ses erreurs et sa faiblesse ; et 
quel que soit notre enthousiasme, nous ne sommes point 
encore arrivés aux bornes de la raison et de la vertu hu- 
maines, et nos neveux nous trouveront peut-être encore 
assez encroûtés d'un reste d'ignorance et de barbarie. Ce 
n'est pas que je croie que vous deviez employer de sembla- 
bles moyens, ni que je vous conseille de respecter les pré- 
jugés, même les plus respectables par leur principe et par 
leurs conséquences. Mais attendez le moment où les bases 
sacrées de la moralité publique pourront être remplacées 
par les lois, par les mœurs et par les lumières publiques. 
Jusques-là, consolez-vous en songeant que ce que la supers- 
tition avait de plus dangereux a disparu ; que la religion, 
dont les ministres sont stipendiés encore par la patrie, nous 
présente au moins une morale analogue à nos principes 
politiques. Si la déclaration des droits de Thumanitô était 
déchirée parla tyrannie, nous la retrouverions encore dans 
ce code religieux que le despotisme sacerdotal présentait à 
notre vénération ; et s'il faut qu'aux frais de la société en- 



— 257 - 

tière les citoyens se rassemblent encore dans (les temples 
communs devant Timposante idée d'un être suprême, là du 
moins le riche et le pauvre, le puissant et le faible sont 
réellement égaux et confondus devant elle. 

Il résulte de ce que j'ai dit, que le projet du comité des 
finances n'est rien moins que philosophique ; si l'on parle 
de la philosophie qui choisit les moyens les plus sûrs d'être 
utile aux hommes. Mais combien paraitra-t-il impolitique, 
si vous prévoyez les conséquences nécessaires qu'il doit 
entraîner ! Formez-vous une idée juste de votre situation. 
Vous êtes précisément au moment le plus difficile de la 
crise révolutionnaire. L'ancien gouvernement n'est plus ; 
le nouveau n'existe pas encore. La république est procla- 
mée, plutôt qu'établie ; notre pacte social est à faire ; et nos 
lois ne sont encore que le code provisoire et incohérent que 
la tyrannie royale et constitutionnelle nous a transmis ; 
l'esprit de faction s'éveille, et tous les ennemis de Tégalilé 
se rallient ; vous avez à la fois à prévenir les sourdes menées 
de l'intrigue, et la ligue des tyrans à exterminer. Est-ce là 
le moment qu'il faut choisir pour jeter au milieu de nous 
de nouveaux fermens de troubles et de discorde, et pour 
mettre de nouvelles armes entre les mains de la malveil- 
lance ou du fanatisme ? A peine délivrés des maux que nous 
a causés la vengeance des anciens ecclésiastiques, votre in- 
tention est-elle de les renouveler? Voulez-vous créer une 
nouvelle génération de prêtres réfractaires? Et, si nous 
avons eu tant de peine à déterminer une grande partie du 
peuple à accepter les nouveaux prêtres à la place des an- 
ciens, en conservant le culte lui-même; s'il a fallu tant 
d'efforts et d'instructions pour lui persuader que la religion 
était indépendante des changements apportés dans l'état de 
ses ministres, que penserait-il s'il voyait périr le culte lui- 
môme? Les nouveaux ministres seront-ils moins ardents 
ou moins habiles à le circonvenir'^ Seront-ils moins dan- 
gereux avec leurs arguments spécieux, que les autres avec 



— 258 — 

leon grossiers sopbismes ? Et si ceux qui étaient caoyerts 
de la lèpre des anciens abus, ont trooTé des spectateurs, 
manquera- 1- il des partisans à ceux qui auront été dé- 
pouillés de l'existence que la révolution même Tenait de 
leur assurer. 

Ne dites pas qu'il ne s*agit point ici d*abolir le culte, mais 
de ne plus le payer. Car ceux qui croient au culte croient 
aussi que c'est un devoir du gouvernement de l'entretenir, 
et ils sentent bien que ne plus le payer, ou le laisser périr, 
c'est à peu près la même chose. 

Quant au principe que les ministres ne doivent être payés 
que par ceux qui veulent les employer, il ne peut s'appli- 
quer exactement qu'à une société, où la majorité des ci- 
toyens ne le regarde pas comme une institution publique 
utile; hors de là ce n'est plus qu'un sophisme. Mais qu'y 
a-t-il de plus funeste à la tranquillité publique que de réa- 
liser cette théorie du culte individuel ? Vous semblez crain- 
dre l'influence des prêtres; mais vous la rendrez bien plus 
puissante et bien plus active, puisque, dès le moment où 
cessant d'être les prêtres du public, ils deviennent ceux des 
particuliers, ils ont avec ceux-ci des rapports beaucoup 
plus fréquents et plus intimes. 

Que peut-il résulter de cette étroite alliance entre des 
prêtres mécontents et des citoyens superstitieux, ou du 
moins assez attachés aux principes religieux, pour les pra- 
tiquer à leurs propres frais? Vous verrez naître mille asso- 
ciations religieuses, qui ne seront que des conciliabules 
mystiques ou séditieux, que des ligues particulières contre 
l'esprit public ou contre l'intérêt génc'Tal; vous ressuscitez, 
sous des formes plus dangereuses, les confréries et toutes 
les corporations contraires aux principes de l'ordre public, 
mais pernicieuses surtout dans les circonstances actuelles, 
où l'esprit religieux se combinera avec l'esprit de parti et 
avec le zèle contre-révolutionnaire. Vous verrez les citoyens 
les plus riches saisir cette occasion de réunir légitimement 



— 259 - 

les partisans du royalisme sous Téteodard du culte dont ils 
feront les frais. Vous allez rouvrir ces églises particulières 
que la sagesse des magistrats avait fermées ; toutes ces 
écoles d'incivisme et de fanatisme, où l'aristocratie irritée 
rassemblait ses prosélytes sous Pégide de la religion. Vous 
réveillez la pieuse prodigalité des fanatiques envers les 
prêtres dépouillés et réduits à Tindigence; vous établissez 
entre les uns et les autres un commerce de soins spirituels 
et de services temporels, également funeste aux bonnes 
mœurs, au bien des familles et à celui de PÉtat ; enfin, vous 
réchauffez le fanatisme engourdi ; vous rappelez à la vie la 
superstition agonisante, pour le seul plaisir de violer toutes 
les règles de la sg^ne politique. Ne voyez- vous pas encore le 
signal de la discorde élevée dans chaque ville, dans chaque 
village surtout; les uns voudront un culte, les autres vou- 
dront s'en passer, et tous deviendront, les uns pour les 
autres, suivant la diversité des opinions, des objets de mé- 
pris ou de haine. Et d'ailleurs, pouvez-vous compter pour 
rien le manquement à la foi publique, donnée aux ministres 
actuels, au nom de la liberté même, par les premiers repré- 
sentants du peuple, et le malheur de réduire à Tindigence 
un si grand nombre de citoyens ? Ne craignez-vous pas que 
leur désastre paraisse môme Un sinistre présage à tous les 
créanciers de rétat? 

Si ce système est détestable en politique, il n'est guère 
meilleur en finances. C'est la dernière proposition que j'ai 
promis de prouver. 

Pour qu'une mesure financière soit bonne, il faut 1* qu'elle 
tende au soulagement des citoyens les plus indigents ; si 
c'est une mesure d'économie, il faut qu'elle porte sur les 
dépenses les plus inutiles et qui peuvent être supprimées 
avec le moins d'inconvénient. Or, quoiqu'on en ait dit, loin 
que le système du comité soulage le peuple, il fait retomber 
sur lui tout le poids des dépenses du culte. Faites-y bien 
attention : quelle est la portion de la société qui est dégagée 



— 260 — 

de toute idée religieuse? Ce sont les riches: cette manière 
de voir dans cette classe d'hommes suppose chez les uns 
plus d'instruction, chez les antres seulement plus de cor- 
ruption. Qui sont ceux qui croient à la nécessité du culte? 
Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins aisés, soit 
parce qu'ils sont moins raisonneurs ou moins éclairés, soit 
aussi par une des raisons auxquelles on a attribué les pro- 
grès rapides du christianisme, savoir que la morale du tils 
de Marie prononce des anathêmes contre la tyrannie et 
contre l'impitoyable opulence, et porte des consolations à 
la misère et au désespoir lui-même. Ce sont donc les citoyens 
pauvres qui seront obligés de supporter les frais du culte, 
ou bien ils seront encore à cet égard dans la dépendance des 
riches ou dans celle des prêtres, ils seront réduits à mendier 
la religion, comme ils mendient du travail et du pain. Ou 
bien encore réduits à l'impuissance de salarier les prêtres, 
ils seront forcés de renoncer à leur ministère; et c'est la 
plus funeste de toutes les hypothèses ; car, c'est alors qu'ils 
sentiront tout le poids de leur misère, qui semblera leur 
ôter tous les biens, jusqu'à l'espérance ; c'est alors qu'ils 
accuseront ceux qui les auront réduits à acheter le droit de 
remplir ce qu'il regarde comme des devoirs sacrés : Vous 
parlez de la liberté des consciences, et ce système l'anéantit. 
Car réduire le peuple à l'impuissance de pratiquer la reli- 
gion, ou la proscrire par une loi expresse, c'est exactement 
la môme chose. Or, nulle puissance n'a le droit de suppri- 
mer le culte établi, jusqu'à ce que le peuple en soit lui- 
même détrompé. 

Peu importe que les opinions religieuses qu'il a embras- 
sées soient des préjugés ou non ; c'est dans son système 
qu'il faut raisonner. 

J'ai annoncé que le projet proposé ne portait pas sur la 
suppression du genre de dépense le plus onéreux et le plus 
inutile. Pour adopter un système d'économies vraiment 
utiles, il faudrait embrasser le système entier des dépenses 



— 261 — 

et des dilapidations, et frapper sur les abus les plus criants. 

Les économies salutaires seraient celles qui rendraient 
impossibles les déprédations du gouvernement, en résolvant 
le problème encore nouveau pouf nous d'une comptabilité 
sérieuse. Ce seraient celles qui ne laisseraient point à un 
seul Tadministration presque arbitraire des domaines im- 
menses de la nation, avec une dictature aussi ridicule que 
monstrueuse. 

Les véritables économies sont celles qui assurent par 
des moyens infaillibles et simples la subsistance publique. 

Les véritables économies sont celles qui enchaînent Ta- 
giotage, qui proscrivent ce commerce scandaleux de l'ar- 
gent, qui s'exerce sous vos yeux avec une imprudence 
hideuse, et qui préviennent les faux publics. 

Les véritables économies seraient celles qui combleraient 
les gouffres dévorants qui menacent d'engloutir la fortune 
publique, en fixant des bornes sages à nos entreprises mi- 
litaires. Il est temps de ramener votre attention sur cet 
objet important, il est nécessaire que vous formiez un plan 
à cet égard, hi que vous preniez une idée précise et du but 
politique de la guerre, et des moyens que vous devez 
employer pour l'atteindre. Si vous êtes convaincus qu'après 
avoir affranchi les peuples voisins chez qui vous avez 
porté vos armes, vous devez défendre leur liberté comme 
une partie de la vôtre : et ramenant ensuite votre éner- 
gie à vos affaires domestiques pour fixer au milieu de 
nous la liberté, la paix, l'abondance et les lois, si tous les 
ministres et tous les généraux conforment leur conduite à 
ces principes, vous, serez également économes et du sang 
et des larmes et de l'or de la nation. Mais si vous abandon- 
nez la destinée du peuple au hasard ou à l'intrigue, vous 
ne ferez que creuser l'abîme où la fortune publique s'en- 
gloutira avec la liberté. La nouvelle ressource qui vous est 
offerte sera dévorée en un instant, avec les domaines que 
la ruine de la royauté a remis dans nos mains. Tous ces im 

15. 



— 262 - 

meoses trésors n'auront senri qu'à enrichir la cnfâdité et 
la tyrannie, sans soulager l'indigence, sans secourir Fba- 
manité. Législateurs, point de mesures mesquines et par- 
tielles, mais des vues générales et profondes; point d'en- 
gouement, poiot de précipitation, mais de la sagesse et de 
la maturité; point de passions ni de préjugés, mais des prin- 
cipes et de la raison; enfin, des lois et des mœurs ! voilà la 
plus utile de toutes les économies; voilà le seul moyen de 
sauver la patrie. 



OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LE PROJET D'INSTRUCTION 
PUBLIQUE PROPOSÉ A LA CONVENTION NATIONALE. 

Extrait des Lettres à ses commettants. 

L'homme est bon sortant des mains de la nature: qui- 
conque nie ce principe, ne doit point songer à instituer 
rhomme. Si Thomme est corrompu, c'est donc aux vices 
des institutions sociales qu'il faut imputer ce *désordre. De 
ces deux vérités découlent tous les principes de l'éduca- 
tion, soit publique, soit particulière. 

Si la nature a créé Thomme bon, c'est à la nature qu'il 
faut le ramener. Si les institutions sociales ont dépravé 
l'homme, ce sont les institutions sociales qu'il faut ré- 
former. 

Mais quelle est la puissance qui opérera ce prodige? Je 
m'elîraie, si ceux qui ont déjà vieilli sous le régime d'une 
société corrompue sont ceux qui prétendent régénérer les 
mœurs publiques. Suivant le cours naturel des choses, nos 
neveux sont destinés à être meilleurs que nous; et c'est 
nous qui devons les instituer. Je tremble que l'intrigue ne 
s*emi)are encore des générations futures, pour perpétuer 
l'empire des vices et les malheurs de la race humaine. 

Le but de la société civile est de développer les facultés 



naturelles de rhomme pour le bonheur des individus et de 
la société entière. Le seul moyen d'atteindre ce but, c'est 
raccord de Pinlérôt privé avec l'intérêt général ; c'est la di- 
rection des passions du cœur humain vers les objets utiles 
à la prospérité publique. Les bonnes lois, les lois que 
j'appelle conformes à la nature, c'est-à-dire à la raison, sont 
celles qui établissent cette heureuse harmonie ; les mau- 
vaises sont celles qui la troublent. 

Partout où les lois sont fondées sur ces principes, elles 
sont elles-mêmes l'éducation publique : partout où elles les 
violent, l'éducation publique est nécessairement mauvaise. 
Soumise à l'influence d'un gouvernement vicieux, elle ne 
sera entre ses mains qu'un nouvel instrument de corrup- 
tion et de tyrannie. Pour un peuple qui a de mauvaises lois, 
l'éducation publique est un fléau de plus ; la dernière res- 
source qui lui reste est de conserver dans Tindépendance 
de la vie privée et de Téducation paternelle le moyen de 
tenir encore, par quelque lien, aux principes éternels de la 
justice et de la vérité. Le chef-d'œuvre de la politique des 
dt*s| oies est de s'emparer de la raison de l'homme pour la 
rendre complice de la servitude. Législateurs, le véritable 
caractère de votre mision, pour devenir les précepteurs de 
vos concitoyens, c'est la bonté des lois que vous leur pro- 
poserez. Vous prétendez vous-mêmes que l'un des princi- 
paux objets de Tinstruction publique sera de graver vos lois 
dans les esprits. 

Comment voulez-vous que nous les apprenions avant 
qu'elles existent, ou si elles étaient telles qu'il fallût plutôt 
les désapprendre? Quelles lois avons-nous jusqu'à présent? 
Celles que la tyrannie royale et constitutionnelle nous a 
données, et que vous désavouez tous les jours vous-mê- 
mes. Commencez donc avant tout par nous en donner de 
meilleures. 

Quelles que soient celles que vous nous donnerez^ n'ou- 
bliez pas que votre raison ne doit pas tyranniser la raison 



- 264 — 

universelle, et que l'autorité publique doit laisser à i'opi- 
Dion publique la liberté de perfectionner les lois et le gou- 
vernement. Nous avons bien des préjugés â vaincre, avant 
de concevoir seulement que la source de toutes les mau- 
vaises lois, que l'écueil de Tordre public, c'est l'intérêt per- 
sonnel, c'est l'ambition et la cupidité de ceux qui gouver- 
nent. L'homme qui exerce un grand pouvoir s'accoutume 
facilement à le regarder comme un domaine particulier; il 
est toujours tenté d'en abuser pour élever sa volonté pro- 
pre au-dessus de la volonté générale, et pour immoler le 
bien public à ses passions personnelles, si la vigueur de la 
volonté générale éclairée ne le relance dans les bornes 
qu'elle a mises à son autorité. Lisez l'histoire, et vous verrez 
partout des peuples crédules et esclaves, des délégués du 
peuple ambitieux et despotes : le fléau de la liberté n'est 
point rindocililé des peuples, c'est l'injustice des tyrans. . 

C'est une vérité dure à l'oreille des ambitieux, et trop 
ignorée des hommes abrutis par Tesclavage: mais le pre- 
mier objet des institutions politiques doit être de défendre 
la liberté des citoyens contre les usurpations du gouverne- 
ment lui-même. Je dirai plus: le premier soin du législa- 
teur doit être de se mettre lui-même en garde contre la 
tentation défaire des lois pour son intérêt personnel. Par 
la même raison, le but de l'éducation publique doit être de 
poser une nouvelle barrière autour des droits du peuple et 
des principes qui les garantissent. L'éducation publique 
n'est point un culte superstitieux dont les rois, les séna- 
teurs sont les ministres; c'est la religion de la nature et de 
la vérité, dont le seul chef est le législateur éternel, le seul 
évangile, les maximes sacrées de la justice et de l'huma- 
nité. Les lois sont-elles justes? la raison publique qu'elles 
ont contribué à lormer les aime et les révère. Sont-elles in- 
justes? elle les réforme, et enseigne à les observer jusqu'à 
ce qu'elles soient réformées. 

De ces principes incontestables, il résuite que Téduca- 



— 265 — 

tion des citoyeDS ne doit pas être dans la dépendance abso- 
lue de ceux qui gouvernent; elle ne serait que la sauve- 
garde de leurs crimes et un obstacle funeste aux progrès 
des lufriières, qui doivent amener la destruction des abus et 
la perfection du bonheur social. 

L'opinion publique est à peu près la seule puissance qui 
en impose aux dépositaires de la force et de Tautorité: si 
vous la remettes entre leurs mains, vous créez le plus 
monstrueux de tous les despotismes, vous imitez la lâche 
hypocrisie des tyrans les plus habiles dans Tart d'asservir 
et de dégrader Thumanité. Quelles sont les choses qu'il 
importe surtout d'apprendre aux citoyens? Ce sont les droits 
de l'humanité, ce sont les devoirs de chaque homme envers 
son semblable ; ce sont les principes divins de la morale et 
de l'égalité. Or, quel sera le meilleur précepteur en ce 
genre? Sera-ce Thomme en place, toujours prêt à les ou- 
blier pour étendre ou pour perpétuer son autorité? Non, ce 
sera le philosophe indépendant, étranger aux amorces de 
l'ambition et aux séductions du pouvoir; ce sera le citoyen 
persécuté par l'injustice du gouvernement; ce sera le père 
de famille qui gémit dans l'oppression et dans la misère. 
C'est par un étrange renversement de toutes les idées qu'on 
a regardé les fonctionnaires publics comme essentiellement 
destinés à diriger la raison publique; c'est au contraire la 
raison publique qui doit les maîtriser et les juger. Le peu- 
ple vaut toujours mieux que les individus: or, que sont les 
dépositaires de l'autorité publique, si ce ne sont des indivi- 
dus plus exposés que les autres à l'erreur? Le peuple veut 
toujours son propre bien : l'individu, l'homme puissant 
veut aussi le sien; mais le bien du peuple est l'intérêt de 
l'humanité; le bien particulier des hommes puissants, c'est 
l'intérêt de l'orgueil; remettre à ceux-ci le soin de former 
l'esprit public, c'est leur confier le soin de le corrompre à 
leur prolit. Quelque vertueux que soit un homme en place, 
il ne l'est jamais autant qu'une nation entière, et son génie 



fût-il égal à sa probité, il ne sera jamais à la fois infaillible 
et impeccable; il aura au moins une passion, et elle peut 
suffire pour Tégarer et pour compromettre le bonheur com- 
mun. Il croira servir la patrie en servant son ressentiment 
et ses passions, ou, s'il en est exempt, celles de ses amis et 
de ses serviteurs. Au reste, ce n'est jamais au caractère 
d'un hommme qu'il est permis de confier la destinée de 
rËtat; mais aux principes et ù la sage prévoyance des lois 
fondatrices de la liberté. Les lois ne doivent voir dans le 
gouvernement qu'un serviteur nécessaire du souverain que 
l'œildu maître doit surveiller; elles ne doivent jamais per- 
mettre au serviteur de mettre un bandeau sur cet œil im- 
portun. Aussi l'idée la plus extravagante qui soit jamais 
entrée dans la tête d'un législateur, ce serait sans contredit 
celle de l'Assemblée précédente, lorsqu'elle donna au mi- 
nistre de l'intérieur des sommes énormes destinées à pro- 
pa^'or l'esprit public, si le mémo ministre n'avait depuis 
pou donné un exemple plus absurde encore, en instituant 
dans son immense département un bureau particulier sous 
le titre de bureau de formation de Uesprit public. Il faut 
convenir que si une manufacture de cette espèce n'est pas 
la plus ridicule de toutes les institutions, elle en est au 
moins la plus danf^ereuse pour l'esprit public et pour la li- 
berté. Mon intention n'est pas de développer ici les abus 
particuliers, ni d'analyser les poisons qu'elle a répandus 
sur toute la surface de laRépublique; je ne veux m'a ttacher 
qu'aux principes. 

Si quelqu'un croit pouvoir objecter aux vérités que je 
viens de développer l'exemple de quelque peuple ancien; 
qu'il veuille bien y rélKîchir un instant, il verra qu'il parle 
d'une petite ville dont les lois étaient fondées sur deux 
bases qui nous font horreur, la pauvreté et la communauté 
de biens; il verra qu'il n'y a rien de commun entre cette 
famille de républicains austères et une nation de 25 millions 
d'hommes, dans les circonstances où nous sommes. II sen- 



^ 267 — 

tira qu'ua peuple qui sort du eein de la servitude, pour 
retomber entre les mains de Tintrigue, doit suivre une 
autre politique que celle d'une société dont la liberté est 
assise depuis longtemps sur les lois et sur les mœurs. Fixez 
vos regards sur notre propre^situalion, et voyez si la prin* 
cipale cause de nos troubles n'est pas dans les efforts per- 
iides que les fonctionnaires publics, nommés par l'intrigue, 
ont faits pour dépraver l'opinion en la faisant descendre 
de la hauteur des principes de la liberté à l'esprit du roya- 
lisme et de Taristocratie ; voyez si, dans le moment actuel, 
les agitations qui nous menacent sont autre chose que la 
lutte des passions et des préjugés contre la raison et contre 
la vérité. Il faut le dire, le temps où nous sommes est celui 
des factions ; or, le temps des factions n*esl pas propre à 
rétablissement d'un système d'instruction publique. Tout 
ce que peut faire un législateur probe, c'est de l'arracher à 
la domination des intérêts privés et de le faire surnager 
sur cet océan d'opinions particulières agitées par l'esprit 
de parti. Or, le seul moyen de remplir cet objet, c'est de 
le rendre en quelque sorte à lui-môme, de ne le livrer à 
Finfluence d'aucun corps, d'aucun individu. Ce moyen, 
c'est un système de lois propres à faire triompher la raison 
et la liberté, propres à replonger dans le néant toutes les • 
ambitions particulières et toutes les espérances coupables. 

Citoyens, je pourrais aussi vous tracer des plans détaillés 
d'éducation, je pourrais disserter, et sur la nécessité des 
lumières que personnn ne conteste, et sur Futilité de la 
lecture et de l'écriture, et sur les avantages des sciences 
exactes ou des connaissances agréables, et même sur le 
rang que chacun de ces objets doit occuper dans la hiérar- 
chie des écoles publiques; je pourrais créer d'avance les 
instituteurs, et m'occuper du soin de les nommer ; je pour- 
rais vous étaler des descriptions brillantes de fêtes natio- 
nales et produire peut-être un moment d'illusion, en vous 
présentant le fantôme de quelques institutions lacédémo- 



— 268 — 

niènnes, étraugères à notre situalion actuelle ; mais avant 
de s'occuper des détails, il faut combiner le plan et surtout 
établir les principes : avant d'instituer le peuple, il faut le 
conserver et le constituer. Or, j'ai examiné d'après ces 
principes le plan de votre comité d'instruction ; il ne mérite 
pas d'être discuté. 

Des détails minutieux , une constitution mécanique 
d'écoles primaires et secondaires; des maîtres de lecture, 
d'écriture, de géométrie; quelques institutions antiques, 
proposées avec faste; point de plan, ni de principes; des 
réminiscences historiques; point de conceptions morales 
ni philosophiques; des places lucratives, mises à la dispo- 
sition d'un parti dominant ; de nouveaux moyens de trom- 
per l'opinion publique, livrée au gouvernement actuel : 
voilà tous les avantages que présente ce système. Légis- 
lateurs, repoussez les ennemis de l'État; déconcertez les 
complots qui se renouvellent chaque jour sous nos yeux; 
témoignez hautement votre mépris pour l'intrigue et pour 
l'imposture ; arrachez les rênes du pouvoir des mains de 
l'immoralité et de l'hypocrisie, et vous serez dignes alors 
de commencer le grand ouvrage de l'instruction publique. 



DISCOURS SUR LA PROPRIÉTÉ, SUIVI DU PROJET COMPLET DE 
DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN. 

CONVENTION. — Séauce du 24 avril 1793. 

Je VOUS proposerai d'abord quelques articles nécessaires 
pour compléter votre théorie sur la propriété; que ce mot 
n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, 
je ne veux point toucher à vos trésors, quelque impure 
qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi agraire, 
dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les 
fripons pour épouvanter les imbéciles ; il ne fallait pas une 



— 269 — 

révolution sans cloute pour apprendre à Tunivers que 
Textrême disproportion des fortunes est la source de bien 
des maux et de bien des crimes, mais nous n'en sommes 
pas moins convaincus que Tégalité des biens est une chi- 
mère. Pour moi, je la crois moins nécessaire encore au 
bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit bien plus 
de rendre la pauvreté honorable que de proscrire Topu- 
ience. La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au 
palais de Crassus. J'aimerais bien autant pour mon compte 
être l'un des fils d'Aristide, élevé dans le Prytannée, aux 
dépens de la république, que l'héritier présomptif de Xercès, 
né dans la fange des cours, pour occuper un trône décoré 
de l'avilissement des peuples, et brillant de la misère pu- 
blique. 

Posons donc de bonne foi les principes du droit de pro- 
priété; il le faut d'autant plus qu'il n'en est point que les 
préjugés et les vices des hommes aient cherché à enve- 
lopper de nuages plus épais. 

Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est 
que la propriété; il vous dira, en vous montrant cette 
longue bière qu'il appelle un navire, où il a encaissé et 
serré des hommes qui paraissent vivants : Voilà mes pro- 
priétés, je les ai achetées tant par tête. Interrogez ce gentil- 
homme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'uni- 
vers bouleversé depuis qu'il n'en a plus, il vous donnera 
de la propriété dos idées à peu près semblables. 

Interrogez les augustes membres de la dynastie capé- 
tienne ; ils vous diront que la plus sacrée de toutes les 
propriétés est, sans contredit, le droit héréditaire dont ils 
ont joui de toute antiquité d'opprimer, d'avilir, et de s'as- 
surer légalement et monarchiquement les 25 millions 
d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous 
leur bon plaisir. 

Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur 
aucun principe de morale. Pourquoi notre déclaration des 



— 270 — 

droits semblerait-elle présenter la même erreur en défiDid- 
sant la liberté, a le premier des biens de Thomme, le plus 
sacré des droits qu'il tient de la nature. » Nous avons dit 
avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui ; 
pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la pro- 
priété, qui est une institution sociale, comme si les lois 
éternelles de la nature étaient moins inviolables que les 
conventions des hommes? Vous avez multiplié les articles, 
pour assurer la plus grande liberté à Texercice de la pro- 
priété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déter- 
miner la nature et la légitimité, de manière que votre dé- 
claration parait faite, non pour les hommes, mais pour les 
riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les 
tyrans. Je vous propose de réformer ces vices en consacrant 
les vérités suivantes : 

Art. I®'. — La propriété est le droit qu'a chaque citoyen 
de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est 
garantie par la loi. 

II. — Le droit de propriété est borné, comme tous les au- 
tres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui. 

m. — H ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, 
ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables. 

IV. — Toute possession, tout trafic qui viole ce principe 
est illicite et immoral. 

Vous parlez aussi de l'impôt, pour établir le principe in- 
contestable qu'il ne peut émaner que de la volonté du 
peuple ou de ses représentants ; mais vous oubliez une dis- 
position que l'intérêt de l'humanité réclame : vous oubliez 
de consacrer la base de l'impôt progressif. Or, en matière 
de contributions publiques, est-il un principe plus évi- 
demment puisé dans la nature des choses et dans rétemelle 
justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de 
contribuer aux dépenses publiques progressivement, selon 
l'étendue de leur fortune, c'est-à-dire selon les avantages 
qu'ils retirent de la société? 



— 271 — 

Je vous propose de le consigner dans un article conçn en 
ces termes : 

a Lss citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui 
est nécessaire à leur subsistance doivent être dispensés de 
contribuer aux dépenses publiques; les autres doivent les 
supporter progressivement, selon l'étendue ^de leur for- 
tune. » 

Le comité a encore absolument oublié de consacrer les 
devoirs de fraternité qui unissent tous les hommes à toutes 
les nations, et leur droit à une mutuelle assistance. Il 
paraît avoir ignoré les bases de l'éternelle alliance des 
peuples contre les tyrans. On dirait que votre déclaration 
a été faite pour un troupeau de créatures humaines parqué 
sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à 
laquelle la nature a donné la terre pour domaine et pour 
séjour. 

Je vous propose de remplir cette grande lacune par les 
articles suivants. Ils ne peuvent que vous concilier Testime 
des peuples; il est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient 
de vous brouiller sans retour avec les rois. J'avoue que cet 
inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraie point ceux qui 
ne veulent pas se réconcilier avec eux. Voici mes quatre 
articles : 

Art. 1er, — Les hommes de tous les pays sont frères, et 
les différents peuples doivent s'en tr'aider selon leur pouvoir, 
comme les citoyens du même État. 

II. — Celui qui opprime une nation se déclare l'ennemi 
de toutes. 

III. — Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter 
les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme, 
doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis 
ordinaires, mais comme des assassins et des brigands re- 
belles. 

IV. — Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils 
soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la 



— 272 — 

terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de 
l'univers qui est la nature. 



Déclaration des droits de V homme et du citoyen. 

Les représentants du peuple français, réunis en Con* 
vention nationale, 

Reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent 
point des lois éternelles de la justice et de la raison ne sont 
que des attentats de l'ignorance ou du despotisme contre 
rhumanité; convaincus que Toubli et le mépris des droits 
naturels de Thomme sont les seules causes des crimes et 
des malheurs du monde, 

Ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, 
ces droits sacrés, inaliénables, afin que tous les citoyens, 
pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement 
avec le but de toute institution sociale, ne se laissent 
jamais opprimer et avilir par la tyrannie, afin que le 
peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté 
et de son bonheur ; le magistrat, la règle de ses devoirs ; 
le législateur, l'objet de sa mission. 

En conséquence, la Convention nationale proclame, à 
la face de l'univers, et sous les yeux du législateur im- 
mortel, la déclaration suivante des droits de l'homme et 
du citoyen : 

Art. — !«'. Le but de toute association politique est le 
maintien des droits naturelset imprescriptibles de l'homme, 
et le développement de toutes ses facultés. 

IL — Les principaux droits de l'homme sont celui de 
pourvoir à la conservation de son existence et de sa 
liberté. 

m. — Ces droits appartiennent également à tous les 
hommes, quelle que soit la différence de leurs forces phy- 
siques et morales. 



— 273 — 

L'égalité des droits est établie par la nature : la société, 
loin d'y apporter atteinte, ne fait que la garantir contre 
l'abus de la force qui la rend illusoire. 

IV. — La liberté est le pouvoir qui appartient à Thomme 
d'exercer, à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice 
pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la nature pour 
principes, et la loi pour sauvegarde. 

Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de mani- 
fester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit 
de toute autre manière, sont des conséquences si néces- 
saires de la liberté de l'homme, que la nécessité de les 
énoncer suppose ou la présence ou le souvenir récent du 
despotisme. 

V. — La loi ne peut défendre que ce qui est nui- 
sible à la société : elle ne peut ordonner que ce qui lui 
est utile. 

VI. — Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de 
l'homme, est essentiellement injuste et tyrannique : elle 
n'est point une loi. 

VU. — La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de 
jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est ga- 
rantie parla loi. 

VIII. — Le droit de propriété est borné , comme tous 
les autres, par l'obligation de respecter les droits d'au- 
trui. 

IX. — Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la li- 
berté, ni à Texistence, ni à la propriété de nos sem- 
blables. 

X. — Toute possession, tout trafic qui viole ce principe 
est essentiellement illicite et immoral. 

XI. — La société est obligée de pourvoir à la subsistance 
de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, 
soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors 
d'état de travailler. 

XII. — Les secours nécessaires à l'indigence sont une 



— 274 -^ 

dette du riche envers le pauvre ; il apt)artienf à la loi 
de déterminer la manière dont cette dette doit être ac- 
quittée. 

Xm. — La société doit favoriser de tout son pouvoir 
les progrès de la raison publique, et mettre Tinstruction à 
la portée de tous les citoyens. 

XIV. — La loi est Texpression libre et solennelle de la 
volonté du peuple. 

XV. -— Le peuple est le souverain : le gouvernement est 
son ouvrage et sa propriété, les fonctionnaires publics 
sont ses commis. 

XVI. — Aucune portion du peuple ne peut exercer la 
puissance du peuple entier; mais le vœu qu'elle exprime 
doit être respecté comme le vœu d'un portion du peuple 
qui doit concourir à former la volonté générale. 

Chaque section du souverain, assemblée, doit jouir du 
droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté : elle 
est csseatiellement indépendante de toutes les autorités 
constituées, et maltresse de régler sa police et ses délibé* 
rations. 

Le peuple peut, quand il lui plait, changer son gouver- 
nement et révoquer ses mandataires. 

XVII. — La loi doit être égale pour tous. 

XYIII. — Tous les citoyens sont admissibles à toutes leô 
fonctions publiques, sans aucune autre distinction que 
celle des vertus et des talents, sans aucun autre titre que 
la confiance du peuple. 

XIX. — Tous les citoyens ont un droit égal de concou- 
rir à la nomination des mandataires du peuple et à la for- 
mation de la loi. 

XX. — Pour que ces droits ne soient point illusoires, 
et Tégalité chimérique, la société doit salarier les fonc- 
tionnaires publics, et faire de sorte que les citoyens q\ii 
vivent de leur travail puissent assister aux assemblées 



- 278 — 

publiques, où la loi les appelle, sans compromettre leur 
existence ni celle de leurs familles. 

XXL — Tout citoyen doit obéir religieusement aux ma- 
gistrats et aux agents du gouvernement, lorsqu'ils sont 
les organes ou les exécuteurs de la loi. 

XXII. — Mais tout acte contre la liberté, contre la sû- 
reté ou contre la propriété d'un homme, exercé par qui 
que ce soit, même au nom de la loi, hors des cas déter- 
minés par elle, et des formes qu'elles prescrit, est arbi- 
traire et nul ; le respect même de la loi défend de s'y sou- 
mettre, et si Fon veut Texécuter par violence ; il est per- 
mis de le repousser par la force. 

XXIII. -- Le droit de présenter des pétitions aux dépo- 
sitaires de Tautorité publique appartient à tout individu. 
Ceux à qui elles sont adressées doivent statuer sur les 
points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent jamais ni 
en interdire, ni en restreindre, ni en condamner Texer- 
cice. 

XXIV. — La résistance à l'oppression est la conséquence 
des autres droits de l'homme et du citoyen, 

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul 
de ses membres est opprimé. 

H y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps 
social est opprimé. 

Quand le gouvernement opprime le peuple, Tinsurreclion 
du peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus 
saint des devoirs. 

Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre 
dans le droit naturel de se défendre lui-même. 

Dans l'un et l'autre das, assujettira des formes légales la 
résistance à l'oppression est le dernier raffinement de la 
tyrannie. 

XXV. — Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre 
la liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité 
de ceux qui gouvernent. 



— 270 — 

Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le ma- 
gistrat corruptible, est vicieuse. 

XXVI. — Les fonctions publiques ne peuvent être consi- 
dérées comme des distinctions, ni comme des récompenses, 
mais comme des devoir publics. Les délits des mandataires 
du peuple doivent être sévèrement et facilement punis. 
Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que les 
autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes 
les opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre 
un compte fidèle de leur gestion, et subir son jugement avec 
respect. Les hommes de tous les pays sont frères, et les dif- 
férents peuples doivent s'entr'aider, selon leur pouvoir, 
comme les citoyens du même État. 

Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemî 
de toutes. Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrê- 
ter les progrès de la liberté et anéantir les droits de 
Tbomme, doivent être poursuivis partout, non comme des 
ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des bri- 
gands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels 
qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain 
de la terre, qui est le genre humain^ et contre le législateur 
de l'univers, qui est la nature. 

SUR LA CONSTITUTION 

CONVENTION. — Séance du 10 mai 1793. 

L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et 
partout il est esclave et malheureux! La société a pour 
but la conservation de ses droits et la perfection de' son 
être, et partout la société le dégrade et l'opprime! Le temps 
est arrivé de le rappeler à ses véritables destinées; les pro- 
grés de la raison humaine ont préparé cette grande révo- 
lution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir 
de l'accélérer. 



— 277 — 

Pour remplir voire mission, il faut faire précisément tout 
le contraire de ce qui a existé avant vous. 

Jusqu'ici l'art de gouverner n'a été que Part de dépouiller 
et d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et 
la législation le moyen de réduire ces attentats en système : 
les rois et les aristocrates ont très-bien fait leur métier; 
c'est à vous maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de 
rendre les hommes heureux et libres par les lois. 

Donner au gouvernement la force nécessaire pour que 
les citoyens respectent toujours les droits des citoyens, et 
faire en sorte que le gouvernement ne puisse jamais les 
violer lui-même, voilà, à mon avis, le double problème que 
le législateur doit chercher à résoudre. Le premier me pa- 
raît très-facile: quant au second, on serait tenté de le 
regarder comme insoluble, si Ton ne consultait que les évé- 
nements passés et présents sans remonter à leurs causes. 
• Parcourez Phistoire, vous verrez partout les magistrats 
opprimer les citoyens, et le gouvernement dévorer la sou- 
veraineté : les tyrans parlent de sédition ; le peuple se plaint 
de la tyrannie; quand le peuple ose se plaindre, ce qui 
arrive lorsque Pexcès de Poppression lui rend son énergie 
et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les conserver tou- 
jours! Mais le règne du peuple est d'un jour; celui des ty- 
rans embrasse la durée des siècles. 

J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolu- 
tion du 14 juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 
10 août 1792; mais j'affirme que ce n'est point l'anarchie 
qui est la maladie des corps politiques, mais le despotisme et 
Paristocratie. Je trouve, quoi qu'ils en aient dit, que ce n'est 
qu'à compter de cette époque tant calomniée que nous avons 
eu un commencement de lois et de gouvernement, malgré 
les troubles, qui ne sont autre chose que les dernières con- 
vulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouverne- 
ment inlidèle envers Pégalité. 

L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au der- 

16 



— 278 — 

nier des Capets. Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la ty- 
rannie, qui fait descendre du trône la nature et la loi pour 
y placer des hommes! 

Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais 
du gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi ! Tinté- 
rôt du peuple, cVst le bien public; Tintérôl de l'homme en 
place est un intérêt privé. Pour être bon le peuple n'a besoin 
que do se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être 
bon, il faut que le magistrat s'immole lui-môme au peuple. 

Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et bar- 
bares, j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui 
enfantent l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la 
médiocrité, la pauvreté, qui sont les gardiens de la vertu; 
que les vœux du faible n'ont pour objet que la justice et la 
protection de lois bienfaisantes, qu'il n'estime que les pas- 
sions de l'honnêteté; que les passions de Thomme puissant 
tendent à s'élever au-dessus des lois justes, ou à en créer 
de tyranniques : je dirais enfin que la misère des citoyens 
n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais 
j'établis la base de mon système par un seul raisonnement. 

Le gouvernement est institué pour faire respecter la vo- 
lonté générale ; mais les hommes qui gouvernent ont une 
volonté individuelle, et toute volonté cherche à dominer : 
s'ils emploient à cet usage la force publique dont ils sont 
armés , le gouvernement n'est que le fléau de la liberté. 
Concluez donc que le premier objet de toute constitution 
doit être de défendre la liberté publique et indivuelle contre 
le gouvernement lui-même. 

C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié : 
ils se sont tous occupés de la puissance du gouvernement; 
aucun n'a songé aux moyens de le ramener à son insti- 
tution ; ils ont pris des précautions infinies contre l'insur- 
rection du peuple, et ils ont encouragé de tout leur pouvoir 
la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les raisons: 
l'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs du 



— 279 — 

monde; ils ont asservi jusqu'à la raison humaine en la dé- 
pravant, et Tout rendue complice de la misère de l'homme: 
le despotisme a produit la corruption des mœurs, et la cor- 
ruption des mœurs a soutenu le despotisme. Dans cet état 
de choses, c'est à qui vendra son âme au plus fort pour légi- 
timer l'injustice et diviniser la tyrannie. Alors la raison n'est 
plus que folie; Tëgalité, anarchie; la liberté, désordre ;lana- 
ture, chimère ; le souvenir des droits de l'humanité, révolte : 
alors, on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des 
palais pour la débauche, des trônes et des chars de triomphe 
pour le crime : alors on a des rois, des prêtres, des nobles, 
des bourgeois, de la canaille; mais point de peuple et point 
d'hommes. 

Voyez ceux mômes d'entre les législateurs que le progrès 
des lumières publiques semble avoir forcés à rendre quelque 
hommage aux principes; voyez s'ils n'ont pas employé leur 
habileté à les éluder, lorsqu'ils ne pouvaient plus les raccor- 
der à leurs vues personnelles; voyez s'ils ont fait autre chose 
que varier les formes du despotisme et les nuances de l'aris- 
tocratie! Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté 
du peuple, et ils l'ont enchaîné ; tout en reconnaissant que 
les magistrats sont ses mandataires, ils les ont traités 
comme ses dominateurs et comme ses idoles : tous se sont 
accordés à supposer le peuple insensé et mutin, et les fonc- 
tionnaires publics essentiellement sages et vertueux. Sans 
chercher des exemples chez les nations étrangères, nous 
pourrions en trouver de bien frappants au sein de notre 
révolution, et dans la conduite même des législatures qui 
nous ont précédés. Voyez avec quelle lâcheté elles encen- 
saient la royauté! avec quelle impudence elles prêchaient 
la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics cor- 
rompus! avec quelle insolence elles avilissaient le peuple! 
avec quelle barbarie elles Tassassinaientl Cependant, voyez 
de quel côté étaient les vertus civiques; rappelez-vous les 
sacrifices généreux de l'indigence et la honteuse avarice 



— 280 — 

des riches, rappelez-vous le sublime dévouement des sol- 
dats et les infâmes trahisons des généraux, le courage invin- 
cible, la patience magnanime du peuple, et le lâche égoïsme, 
la perfidie odieuse de ses mandataires! 

Mais ne nous étonnons pas trop de tant d^injustices. Au 
sortir d'une si profonde corruption, comment pouvaient-ils 
respecter Thumanilé, chérir Tégalité, croire à la vertu? 
Nous, malheureux, nous élevons le temple de la liberté 
avec des mains encore flétries des fers de la servitude ! 
Qu'était notre ancienne éducation, sinon une leçon conti- 
nuelle d'égoïsme et de sotte vanité? Qu'étaient nos usages 
et nos prétendues lois, sinon le code de Timpertinence et 
de la bassesse, où le mépris des hommes était soumis à une 
espèce de tarif, et gradué suivant des règles aussi bizarres 
que multipliées? Mépriser et être méprisé, ramper pour do- 
miner; esclaves et tyrans tour à tour; tantôt à genoux 
devant un maître, tantôt foulant aux pieds le peuple : telle 
était notre destinée, telle était notre ambition à nous tous 
tant que nous étions, hommes bien nés ou hommes bien 
élevés, honnêtes gens ou gens comme il faut, hommes de 
loi et financiers, robïns ou hommes d'épée. Faut-il donc 
s'étonner si tant de marchands stupides, si tant de bour- 
geois égoïstes conservent encore pour les artisans ce dé- 
dain insolent que les nobles prodiguaient aux bourgeois 
et aux marchands eux-mêmes? Oh! le noble orgueil! la 
belle éducation! Voilà cependant pourquoi les grandes des- 
tinées du monde sont arrêtées! voilà pourquoi le sein de la 
patrie est déchiré par les traîtres ! voilà pourquoi les satel- 
lites féroces des despotes de l'Europe ont ravagé nos mois- 
sons, incendié nos cités, massacré nos femmes et nos en- 
fants ! Le sang de trois cent mille Français a déjà coulé I Le 
sang de trois cent mille autres va peut-être couler encore, 
afin que le simple laboureur ne puisse siéger au sénat à 
côté du riche marchand de grains, afin que l'artisan ne 
puisse voter dans les assemblées du peuple à côté de Til- 



— 281 — 

lustre négociant ou du présomptueux avocat, et que le pau- 
vre, intelligent et vertueux, ne puisse garder l'altitude 
d'un homme en présence du riche imbécile et corrompu? 
Insensés, qui appelez des mailres, pour ne point avoir 
d'égaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous 
les calculs de votre triste vanité et de votre lâche cupidité ! 
Groyez-vous que le peuple, qui a conquis la liberté, qui ver- 
sait son sang pour la patrie, quand vous dormiez dans la 
mollesse ou que vous conspiriez dans les ténèbres, se lais- 
sera enchaîner, affamer, égorger par vous ? Non ! Si vous 
ne respectez ni l'humanité, ni la justice, ni l'honneur, con- 
servez du moins quelque soin de vos trésors, qui n'ont 
d'autre ennemi que l'excès de la misère publique, que vous 
aggravez avec tant d'imprudence 1 Mais quel motif peut 
toucher des esclaves orgueilleux ? La voix de la vérité, qui 
tonne dans les cœurs corrompus, ressemble aux sons qui 
retentissent dans les tombeaux, et qui ne réveillent point 
les cadavres. 

Vous donc, à qui la liberié, à qui la patrie est chère, 
chargez-vous seuls du soin de la sauver, et puisque le mo- 
ment où l'intérêt pressant de .«a défense semblait exiger 
toute votre attention est celui où l'on veut élever précipi- 
tamment l'édilicede la constitution d'un grand peuple, fon- 
dez-la du moins sur la base éternelle de la vérité! Posez 
d'abord cette maxime incontestable : Que le peuple est bon» 
et que ses délégués sont corruptibles; que c'est dans la 
vertu et dans la souveraineté du peuple qu'il faut cher- 
cher un préservatif contre les vices et le despotisme du 
gouvernement. 

De ce principe incontestable, tirons maintenant dis con- 
séquences pratiques, qui sont autant ds bases de toute cons- 
titution libre. 

La corruption des gouvernements a sa source dans 
l'excès de leur pouvoir, et dans leur indépendance du ifou- 
veraiu. Remédiez à ce double abus. 

16. 



— 282 — 

GommeDcez par modérer la puissance des magistrats. 

Jusqu'ici les politiques qui ont semblé vouloir faire quel- 
que effort, moins pour défendre la liberté que pour modi- 
fier la tyrannie, n'ont pu imaginer que deux moyens de 
parvenir à ce but; Tun est l'équilibre des pouvoirs, et 
l'autre le tribunat. 

Quant à l'équilibre des pouvoirs, nous avons pu être les 
dupes de ce prestige dans un temps où la mode semblait 
exiger de nous cet hommage à nos voisins, dans un temps 
où l'excès de notre propre dégradation nous permettait 
d'admirer toutes les institutions étrangères qui nous of- 
fraient quelque faible image de la liberté ; mais, pour peu 
qu'on réfléchisse, ont s'aperçoit aisément que cet équilibre 
ne peut être qu'une chimère ou un fléau, qu'il suppose- 
rait la nullité absolue du gouvernement, s'il n'amenait né- 
cessairement une ligue des pouvoirs rivaux contre le peu- 
ple; car on sent aisément qu'ils aiment beaucoup mieux 
s'accorder que d'appeler le souverain pour juger sa propre 
cause: témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du mo- 
narque font constamment pencher la balance du même côté, 
où le parti de l'opposition ne paraît solliciter de temps en 
temps la réforme de la représentation nationale que pour 
l'éloigner, de concert avec la majorité qu'elle semble com- 
battre ; espèce de gouvernement monstrueux, où les vertus 
publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le fantôme 
de la liberté anéantit la liberté même, où la loi consacre le 
despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un 
trafic avoué, où la corruption est dégagée du frein même de 
la pudeur. 

Eh ! que nous importe les combinaisons qui balancent 
l'autorité des tyrans! C'est la tyrannie qu'il faut extirper : 
ce n'est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peu- 
ples doivent chercher l'avantage de respirer quelques ins- 
tants; c'est dans leur propre force qu'il faut placer la garan- 
tie de leurs droits. 



— 283 — 

C'est par la môme raison que je ne suis pas plus partisan 
de l'institution du trîbunat; Thistoire ne m'a pas appris à 
la respecter. Je ne confie point la défense d'une si grande 
cause à des hommes faibles ou corruptibles : la protection 
des tribuns suppose l'esclavage du peuple. Je n'aime point 
que le peuple romain se retire sur le Mont-Sacré pour de- 
mander des protecteurs à un sénat despotique et à des pa- 
triciens insolents : je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il 
en chasse tous ses tyrans. Je hais autant que les patriciens 
eux-mêmes, et je méprise beaucoup plus ces tribuns ambi. 
tieux, ces vils mandataires du peuple qui vendent aux 
grands de Rome leurs discours et leur silence, et qui ne 
l'ont quelquefois défendu que pour marchander sa liberté 
avec ses oppresseurs. 

II n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer; 
c'est le peuple lui-même : c'est à chaque section de la ré- 
publique française que je renvoie la puissance tribuni- 
tienne ; et il est facile de l'organiser d'une manière égale- 
ment éloignée des tempêtes de la démocratie absolue et de 
la perfide tranquillité du despotisme représentatif. 

Mais avant de poser les digues qui doivent défendre la 
liberté publique contre les débordements de la puissance 
des magistrats, commençons par la réduire à de justes 
bornes. 

Une première règle pour parvenir à ce but, c'est que la 
durée de leur pouvoir doit être courte, en appliquant sur- 
tout ce principe à ceux dont l'autorité est plus étendue; 

2» Que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs 
magistratures; 

30 Que le pouvoir soit divisé ; il vaut mieux multiplier 
les fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns 
une autorité trop redoutable ; 

40 Que la législation et l'exécution soient séparées soi- 
gneusement; 

5° Que les diverses branches de l'exécution soient elles- 



— 284 — 

mémeH distinguées le plus qu'il est possible, selon la na- 
ture môme des affaires, et confiées à des mains différentes- 

L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, 
c'est la trop grande étendue de chacun des départements 
ministériels, où sont entassées diverses branches d'admi- 
nistration très-distinctes par leur nature. 

Le ministère de Tintérieur surtout, tel qu'on s'est obs- 
tiné à le conserver jusqu'ici provisoirement, est un mons- 
tre politique, qui aurait probablement dévoré la républi- 
que naissante, si la force de l'esprit public, animé par le 
mouvement de la révolution, ne l'avait défendue jusqu'ici, 
et contre les vices de l'institution, et contre ceux des indi- 
vidus. 

Au reste, vous ne pourrez jamais empêcher que les dé- 
positaires du pouvoir exécutif ne soient des magistrats très- 
puissants; ôtez-leur donc toute autorité et toute influence 
étrangère à leurs fonctions. 

Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils volent dans 
les assemblées du peuple, pendant la durée de leur agence. 
Appliquez la même règle aux fonctionnaires publics en gé- 
néral. 

Éloignez de leurs mains le trésor public; confiez-le à des 
dépositaires et à des surveillants qui ne puissent partici- 
per eux-mêmes à aucune autre espèce d'autorité. 

Laissez dans les départements, et sous la main du peu- 
ple, la portion des tributs publics qu'il ne sera pas néces- 
saire de verser dans la caisse générale, et que les dépenses 
soient acquittées sur les lieux autant qu'il sera possible. 

Vous vous garderez bien de remettre à ceux qui gou- 
vernent des sommes extraordinaires, sous quelque pré- 
texte que ce soit, surtout sous le prétexte de former l'opi- 
nion. 

Toutes ces manufactures d'esprit public ne fournissent 
que des poisons : nous en avons fait récemment une cruelle 
expérience, et le premier essai de cet étrange système ne 



— 285 — 

doit pas nous inspirer beaucoup de confiance dans ses in- 
venteurs. Ne perdez jamais de vue que c'est à l'opinion pu- 
blique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux- 
ci de maîtriser et de créer Topinion publique. 

Mais il est un moyen général et non moins salutaire de 
diminuer la puissance des gouvernements au profit de la 
liberté et du bonheur des peuples. 

Il consiste dans l'application de cette maxime, énoncée 
dans la Déclaration des Droits que je vous ai proposée : 
La loi nepeut défendre que ce qui est nuisible à la société ; 
elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. 

Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir 
trop gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles 
le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux 
communes le pouvoir de régler elles-mêmes leurs propres 
affaires en tout ce qui ne tient pas essentiellement à l'admi- 
nistration générale de la république ; en un mot, rendez à 
la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturel- 
lement à Tautorité publique, et vous aurez laissé d'autant 
moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire. 

Respectez surtout la liberté du souverain dans les assem- 
blées primaires. Par exemple, en supprimant ce code énorme 
qui entrave et anéantit le droit de voter, sous le prétexte 
de le régler, vous ôterez des armes infiniment dangereuses 
à l'intrigue et au despotisme des dircetoires ou des législa- 
tures; de môme qu'en simplifiant le code civil, en abattant 
la féodalité, les dîmes et tout le gothique édifice du droit 
canonique, on rétrécit singulièrement le domaine du despo- 
tisme judiciaire. 

Au reste, quelque utiles que soient toutes ces précautions, 
vous n'aurez rien fait encore si vous ne prévenez la seconde 
espèce d'abus que j'ai indiquée, qui est l'indépendance du 
gouvernement. 

La Constitution doit s'appliquer surtout à soumettre les 



— 286 — 

fonctionnaires publics à une responsabilité imposante, en 
les mettant dans la dépendance réelle non des individus, 
mais du souverain. 

Celui, qui est indépendant des hommes se rend bientôt 
indépendant de ses devoirs : l'impunité est la mère comme 
la sauvegarde du crime, et le peuple est toujours asservi 
dès qu'il n'est plus craint. 

Il est deux espèces de responsabilités, l'une qu'on peut 
appeler morale, et l'autre physique. 

La première consiste principalement dans la publicité, 
mais suffit-il que la constitution assure la publicité des 
opérations et des délibérations du gouvernement? Non; il 
faut encore lui donner toute l'étendue dont elle est suscep- 
tible. 

La nation entière a le droit de connaître la conduite de 
ses mandataires. Il faudrait, s'il était possible, que l'assem- 
blée des délégués du peuple délibérât en présence du peuple 
entier; un édifice vaste et majestueux, ouvert à douze raille 
spectateurs, devrait être le lieu des séances du corps législa- 
tif. Sous les yeux d'un si grand nombre de témoins ni. la 
corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie n'oseraient se mon- 
trer; la volonté générale serait seule consultée : la voix de 
la raison et de l'intérêt public serait seule entendue. Mais l'ad- 
mission de quelques centaines de spectateurs, encaissés dans 
un local étroit et incommode, ofl're-t-elle une publicité pro- 
portionnée à l'immensité de la nation, surtout lorsqu'une 
foule d'agents mercenaires effraient le corps législatif pour 
intercepter ou pour altérer la vérité par les récits infidèles 
qu'ils répandent dans toute la république? Que serait-ce 
donc, si les mandataires eux-mêmes méprisaient cette petite 
portion du public qui les voit; s'ils voulaient faire regarder 
comme deux espèces d'hommes différentes les habitants du 
lieu où ils résident et ceux qui sont éloignés d'eux: s'ils 
dénonçaient perpétuellement ceux qui sont les témoins de 



— 287 — 

leurs actions à ceux qui lisent leurs pamphlets, pour ren- 
dre la publicité non-seulement inutile, mais funeste à la li- 
berté I 

Les hommes superficiels ne devineront jamais qu'elle a 
été sur la Révolution l'influence du local qui a recelé le 
Corps-Législatif, et les hommes de mauvaise foi n'en con- 
viendront pas; mais les amis éclairés du bien-public n'ont 
pas vu sans indignation qu'après avoir appelé les regards 
du peuple autour d'elle pour résister à la cour, la pre- 
mière législature les ait fuis autant qu'il était en son pou- 
voir, lorsqu'elle a voulu se hguer avec la cour contre le 
peuple ; qu'après s'être en quelque sorte cachée à l'Arche- 
vêché, où elle porta la loi martiale, elle se soit renfermée 
dans le Manège, où elle s'environna de baïonnettes pour or- 
donner le massacre des meilleurs citoyens au Champ de 
Mars, sauver le parjure Louis, et miner les fondements de 
la liberté! Ses successeurs se sont bien gardés d'en sortir. 
Les rois ou les magistrats de l'ancienne police faisaient 
bâtir en quelques jours une magnifique salle d'Opéra, et, 
à la honte de la raison humaine, quatre ans se sont écoulés 
avant qu'on eût préparé une nouvelle demeure à la repré- 
sentation nationale! Que dis-je, celle même où elle vient 
d'entrer est-elle plus favorable à la publicité et plus digne 
de la nation? Non; tous les observateurs se sont aperçus 
qu'elle a été disposée avec beaucoup d'intelligence par le 
même esprit d'intrigue, sous les auspices d'un ministre 
pervers, pour retrancher les mandataires corrompus contre 
les regards du peuple. On a môme fait des progrès en ce 
genre; on a enfin trouvé le secret, recherché depuis si long- 
temps, d'exclure le public en l'admettant; de faire qu'il 
puisse assister aux séances, mais qu'il ne puisse entendre, 
si ce n'est dans le petit espace réservé aux honnêtes gens et 
aux journalistes; enfin, qu'il soit absent et présent tout à la 
fois. La postérité s'étonnera de l'insouciance avec laquelle 
une grande nation a soufferts! longtemps ces lûches et gros- 



— 288 — 

siùres manœuvres, qui compromettent à la fois sa dignité, 
sa liberté et son salut. 

Pour moi, je pense que la constitution ne doit pas se 
borner à ordonner que les séances du Gorps-Législatif et des 
autorités constituées soient publiques, mais encore qu'elle- 
ne doit pas dédaigner de s'occuper des moyens de leur as- 
surer la plus grande publicité; qu'elle doit interdire aux 
mandataires le pouvoir d'influer en aucune manière sur la 
composition de Tauditoire, et de rétrécir arbitrairement l'é- 
tendue du lieu qui doit recevoir le peuple : elle doit pour- 
voir à ce que la législature réside au sein d'une immense 
population, et délibère sous les yeux de la plus grande mul- 
titude possible de citoyens. 

Le principe de la responsabilité morale veut encore que 
les agents du gouvernement rendent,, à des éjioques déter- 
minées et assez rapprochées, des comptes exacts et circons- 
tanciés de leur gestion; que ces comptes soient rendus pu- 
blics par la voie de l'impression, et soumis à la censure de 
tous les citoyens; qu'ils soient envoyés en conséquence à 
tous les départements, à toutes les administrations et à 
toutes les communes. 

A l'appui de la responsabilité morale, il faut déployer la 
responsabilité physique, qui est, en dernière analyse, la 
plus sûre gardienne de la liberté : elle consiste dans la pu- 
nition des fonctionnaires publics prévaricateurs. 

Un peuple dont les mandataires ne doivent compte à 
personne de leur gestion n'a point de constitution; un peu- 
ple dont les mandataires ne rendent compte qu'à d'autres 
mandataires inviolables n'a point de constitution, puisqu'il 
dépend de ceux-ci de le trahir impunément, et de le laisser 
trahir par les autres. Si c'est là le sens qu'on attache au 
gouvernement représentatif, j'avoue que j'adopte tous les 
anathèmes prononcés contre lui par Jean-Jacques Rous- 
seau. Au reste, ce mot a besoin d'être expliqué, comme 



— 289 — 

beaucoup d'autres, ou plutôt il s'agit bien moins de définir 
le ^gouvernement français que de le constituer. 

Dans tout État libre, les crimes publics des magistrats doi- 
vent être punis aussi sévèrement et aussi facilement que les 
crimes privés des citoyens, et le pouvoir de réprimer les at- 
tentats du gouvernement doit retourner au souverain. 

Je sais que le peuple ne peut pas être un juge toujours 
en activité; aussi n'est-ce pas là ce que je veux; mais je 
veux encore moins que ses délégués soient des despotes 
au-dessus des lois. On peut remplir l'objet que je propose 
par des mesures simples dont je vais développer la 
théorie : 

40 Je veux que tous les fonctionnaires publics nommés 
par le peuple puissent être révoqués par lui, selon les 
formes qui seront établies, sans autre motif que le droit 
imprescriptible qui lui appartient de révoquer ses manda- 
taires ; 

2o 11 est naturel que le corps chargé de faire les lois sur- 
veille ceux qui sont commis pour les faire exécuter ; les 
membres de l'agence executive seront donc tenus de ren- 
dre compte de leur gestion au Corps-Législatif. En cas de 
prévarication, il ne pourra pas les punir, parce qu'il ne faut 
pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance exe- 
cutive ; mais il les accusera devant un tribunal populaire, 
dont Punique fonction sera de connaître des prévarications 
des fonctionnaires pubUcs. Les membres du Corps-Législa- 
tif ne pourront être poursuivis par ce tribunal à raison 
des opinions qu'ils auront manifestées dans les Assemblées» 
mais seulement pour les faits positifs de corruption ou de 
trahison dont ils pourraient être prévenus. Les délits or- 
dinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des 
tribunaux ordinaires. Dans l'un et dans l'autre cas, ils 
pourront être jugés, ainsi que les autres fonctionnaires et 
les autres citoyens, sans qu'il soit nécessaire que le Corps- 
Législatif ait déclaré qu'il y a lieu à accusation contre eux ; 

17 



- 290 - 

seulement, Taccusateur public du tribunal sera tenu dUn- 
former le Corps-Législatif des poursuites dirigées contre les 
membres prévenus. 

A Texpiration de leurs fonctions, les membres de la 
législature et les agents de l'exécution, ou ministres, 
pourront être déférés au jugement solennel de leurs com- 
mettants : le peuple prononcera simplement sHls ont con- 
servé ou perdu sa confiance. Le jugement qui déclarera qu'ils 
ont perdu sa confiance emportera l'incapacité de remplir 
aucune fonction publique. Le peuple ne décernera pas de 
peine plus forte, et si les mandataires sont coupables de 
quelques crimes particuliers et formels, il pourra les ren- 
voyer au tribunal établi pour les punir. 

Ces dispositions s'appliqueront également aux membres 
du tribunal populaire. 

Quelque nécessaire qu'il soit de contenir les magistrats, 
il ne l'est pas moins de les bien choisir: c'est sur celte dou- 
ble base que la liberté doit être fondée. Ne perdez pas de 
vue que, dans le gouvernement représentatif, il n'est pas 
de lois constitutives aussi importantes que celles qui ga- 
rantissent la pureté des élections. 

Ici je vois répandre de dangereuses erreurs, ici je m'a- 
perçois qu'on abandonne les premiers principes du bon 
sens et de la liberté pour poursuivre de vaines abstrac- 
tions métaphysiques. Par exemple, on veut que dans tous 
les points de la république les citoyens votent pour la no- 
mination de chaque mandataire, de manière que l'homme 
de mérite et de vertu qui n'est connu que de la contrée 
qu'il habite ne puisse jamais être appelé à représenter ses 
compatriotes, et que les charlatans fameux, qui ne sont 
pas toujours les meilleurs citoyens ni les hommes les plus 
éclairés, ou les intrigants, portés par un parti puissant qui 
dominerait dans toute la république, soient à perpétuité 
et exclusivement les représentants nécessaires du peuple 
français. 



- 291 - 

Mais en même temps, on enchaîne le souverain par des 
règlements tyranniques; partout oa dégoûte le peuple des 
assemblées; on en éloigne les sans-culottes par des forma- 
lités Infinies: que dis-je! on les chasse par la famine, car 
on ne songe pas même à les indemniser du temps quMls 
dérobent à la subsistance de leurs familles pour le consa- 
crer aux affaires publiques. 

Voilà cependant les principes conservateurs de la liberté 
que la constitution doit maintenir: tout le reste n'est que 
charlatanisme, intrigue et despotisme. 

Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assem- 
blées publiques, car lui seul est l'appui de la liberté et de 
la justice : les aristocrates, les intrigants en sont les fléaux. 
Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite à 
l'égalité des droits, si la plus impérieuse de toutes les lois, 
la nécessité, force la partie la plus saine et la plus nom- 
breuse du peuple à y renoncer! Que la patrie indemnise 
l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il assiste aux assem- 
blées publiques; qu'elle salarie par la même raison, d'une 
manière proportionnée, tous les fonctionnaires publics; que 
les règles des élections, que les formes des délibérations 
soient aussi simples, aussi abrégées qu'il est possible, que 
les jours des assemblées soient fixés aux époques les plus 
commodes pour la partie laborieuse de la nation. 

Que Ton délibère à haute voix: la publicité est l'appui 
de la vertu, la sauvegarde de la vérité, la terreur du crime, 
le fléau de l'intrigue. Laissez les ténèbres et le scrutin se- 
cret aux criminels et aux esclaves: les hommes libres veu- 
lent avoir le peuple pour témoin de leurs pensées. Cette 
méthode forme les citoyens aux vertus républicaines ; die 
convient à un peuple qui vient de conquérir sa liberté, et 
qui combat pour la défendre: quand elle cesse de lui con- 
venir, la liberté n'est déjà plus. 

Au surplus, que le peuple, je le répète, soit parfaitement 
ibre dans ses assemblées: la constitution ne peut établir 



— !292 — 

que les règles générales nécessaires pour bannir Pintrigae 
et maintenir la liberté môme; toute autre gêne n'est qu'un 
attentat à la souveraineté. 

Qu'aucune autorité constituée surtout ne se mêle jamais 
ni de sa police ni de ses délibérations. 

Par là, vous aurez résolu le problème, encore indécis de 
réconomie politique populaire, de placer dans la vertu du 
peuple et dans l'autorité du souverain le contre-poids né- 
cessaire des passions du magistrat et de la tendance du 
gouvernement à la tyrannie. 

^ Au reste, n'oubliez pas que la solidité de la constitution 
elle-même s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes 
les lois particulières d'un peuple: quelque nom qu'on leur 
donne, elles doivent toutes concourir avec elle au même 
but; elle s'appuie sur la bonté des mœurs, sur la connais- 
sance et sur le sentiment des droits sacrés de l'homme. 

La déclaration dos Droits est la constitution de tous les 
peuples: les autres lois sont muables par leur nature, et 
subordonnées à celle-là. Qu'elle soit sans cesse présente à 
tous les esprits; qu'elle brille à la tête de votre code pu- 
blic; que le premier article de ce code soit la garantie for- 
melle de tous les droits de l'homme; que le second porte 
que toute loi qui les blesse est tyrannique et nulle; qu'elle 
soit portée en pompe dans vos cérémonies publiques; qu'elle 
frappe les regards du peuple dans toutes ses assemblées, 
dans tous les lieux où résident ses mandataires ; qu'elle soit 
écrite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la première 
leçon que les pères donneront à leurs enfants. 

On me demandera peut-être comment, avec des pré- 
cautions si sévères contre les magistrats, je puis assurer 
robéissance aux lois et au gouvernement. Je réponds que 
je l'assure davantage, précisément par ces précautions-là 
même: je rends aux lois et au gouvernement toute la force 
que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font 
des lois. 



— 293- 

Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup plus 
du respect qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir 
qu'il usurpe, et la puissance des lois est bien moins dans 
la force militaire qui les entoure, que dans leur concor- 
dance avec les principes de la justice et avec la volonté gé- 
nérale. 

Quand la loi a pour principe Tintérêt public, elle a le 
peuple lui-même pour appui, et sa force est la force de 
tous les citoyens, dont elle est l'ouvrage et la propriété. La 
volonté générale et la force publique ont une origine com- 
mune: la force publique est au corps politique ce qu'est au 
corps humain le bras, qui exécute spontanément ce que la 
volonté commande, et repousse tous les objets qui peuvent 
menacer le cœur ou la tête. 

Quand la force publique ne fait que seconder la volonté 
générale, l'État est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, 
l'État est asservi et agité. 

La force publique est en contradiction avec la volonté 
générale dans deux cas : ou lorsque la loi n'est pas la vo- 
lonté générale, ou lorsque le magistrat l'emploie pour vio- 
ler la loi. Telle est l'horrible anarchie que les tyrans ont 
établie de tout temps sous le nom de tranquillité, d'ordre 
public, de législation et de gouvernemeni; tout leur art est 
d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force pour 
les asservir tous à leurs odieux caprices qu'ils décorent du 
nom de lois. 

Législateurs, faites des lois justes ; magistrats, faites-les 
religieusement exécuter : que ce soit là toute votre politi- 
que, et vous donnerez au monde un spectacle inconnu, celui 
d'un grand peuple libre et vertueux. 



— 294 — 



SUR LES PRINCIPES DE MORALE POLITIQUE QUI DOIVENT GUIDER 
LA CONVENTION NATIONALE DANS L'ADMINISTRATION INTÉ- 
RIEURE DE LA RÉPUBLIQUE. 

CONVENTION. — Séatice du 5 fèvider 1794. 
(17 pluviôse an ii de la république française.) 

Après avoir marché longtemps au hasard, et comme em- 
portés par le mouvement des factions contraires, les re- 
présentants du peuple français ont enfin montré un carac- 
tère et un gouvernement: un changement subit dans la 
fortune de la nation annonça à l'Europe la régénération qui 
s'était opérée dans la représentation nationale. Mais jus- 
qu'au moment même où je parle, il faut convenir que 
nous avons été plutôt guidés, dans des circonstances si 
orageuses, par Tamour du bien et le sentiment des besoins 
de la patrie que par une théorie exacte et des règles pré- 
cises de conduite, que nous n'avions pas môme le loisir de 
tracer. 

Il est temps de marquer nettement le but de la révolu- 
tion et le terme où nous voulons arriver ; il est temps de 
nous rendre compte à nous-mêmes, et des obstacles qui 
nous en éloignent encore, et des moyens que nous devons 
adopter pour l'atteindre... 

Quel est le but où nous tendons? La jouissance paisible 
de la liberté et de l'égalité, le règne de cette justice éter- 
nelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre et 
sur la pierre, mais dans le cœur de tous les hommes, 
même dans celui de l'esclave qui les oublie, et du tyran qui 
les nie. 

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions 
basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bien- 
faisantes et généreuses éveillées par les lois ; où Tambi- 



tion soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ,• 
où les distinctions ne naissent que de l'égalité même; où le 
citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et 
le peuple à la justice; où la patrie assure le bien-être de 
chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil 
de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les 
âmes s'agrandissent par la communication continuelle des 
sentiments républicains, et par le besoin de mériter Tes- 
time d'un grand peuple; où les arts soient les décorations 
de la liberté, qui les ennoblit ; le commerce, la source de 
la richesse publique, et non pas seulement de l'opulence 
mons.trueuse de quelques maisons. 

Nous voulons substituer dans notre pays la morale à 
régoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, 
les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la 
tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du mal- 
heur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, 
l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens 
à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel 
esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis 
de la volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des 
grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un 
peuple aimable, frivole et misérable, c'est-à-dire toutes les 
vertus et tous les miracles de la république à tous les vices 
et à tous les ridicules de la monarchie. 

Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, 
accomplir les destins de l'humanité, tenir les promesses 
de la philosophie, absoudre la Providence du long règne du 
crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi 
les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples li- 
bres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi 
des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement 
de Tunivers, et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, 
nous puissions voir au moins briller l'aurore de la félicité 
universelle!... Voilà notre ambition, voilà notre but. 



— 296 - 

Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces pro- 
diges ? Le seul gouvernement démocratique ou républicain : 
ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage 
vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus la république que 
la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le peuple, 
contiauellement assemblé, règle par lui-même toutes les 
affaires publiques, encore moins celui où cent mille frac- 
tions du peuple, par des mesures isolées, précipitées et 
contradictoires, décideraient du sort de la société entière : 
un tel gouvernement n'a jamais existé, et il ne pourrait 
exister que pour ramener le peuple au despotisme. 

La démocratie est un état où le peuple, souverain, guidé 
par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout 
ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne 
peut faire lui-môme. 

C'est donc dans les principes du gouvernement démocra- 
tique que vous devez chercher les règles de votre conduite 
politique. 

Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la dé- 
mocratie, pour jirriver au règne paisible des lois constitu- 
tionnelles, il faut terminer la guerre de la liberté contre la 
tyrannie, et traverser heureusement les orages de la révo- 
lution : tel est le but du système révolutionnaire que vous 
avez organisé. Vous devez donc encore régler votre con- 
duite sur les circonstances orageuses où se trouve la répu- 
blique, et le plan de votre administration doit être le résul- 
tat de l'esprit du gouvernement révolutionnaire combiné 
avec les principes généraux de la démocratie. 

Or, quel est le principe fondamental du gouvernement 
démocratique ou populaire, c'est-à-dire le ressort essen- 
tiel qui le soutient et qui le fait mouvoir? C'est la vertu : 
je parle de la vertu publique, qui opéra tant de prodiges 
dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de 
bien plus étonnauts dans la France républicaine ; de cette 



i 



— 297 — 

vertu, qui n'est autre chose que Tamour de la patrie et de 
ses lois! 

Mais comme l'essence de la république ou de la démocra- 
tie est l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse 
Décessairement l'amour de l'égalité. 

Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la 
préférence de l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; 
d'où il résulte que l'amour de la patrie suppose encore ou 
produit toutes les vertus : car que sont-elles autre chose 
que la force de l'âme qui rend capable de ces sacrifices? et 
comment l'esclave de l'avarice* on de l'ambition, par exem- 
ple, pourrait-il immoler son idole à la patrie? 

Non-seulement la vertu est l'âme de la démocratie, mais 
elle ne peut exister que dans ce gouvernement. Dans la 
monarchie, je ne connais qu'un individu qui peut aimer la 
patrie, et qui pour cela n'a pas mémo besoin de vertu; 
c'est le monarque : la raison en est que de tous les habi- 
tants de ses États le monarque est le seul qui ait une patrie. 
N'est-il pas le souverain au moins de fait? N'est-il pas à la 
place du peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le 
pays où l'on est citoyen et membre du souverain? 

Par une conséquence du même principe, dans les États 
aristocratiques le mot patrie ne signifie quelque chose que 
pour les familles patriciennes, qui ont envahi la souve- 
raineté. 

Il n'est que la démocratie où l'État est véritablement la 
patrie de tous les individus qui le composent, et peut comp- 
ter autant de défenseurs intéressés à sa cause qu'il ren- 
ferme de citoyens. Voilà la source delà supériorité des peu- 
ples libres sur les autres : si Athènes et Sparte ont triom- 
phé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des tyrans de l'Es- 
pagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher d'autre 
cause. 

Mais les Français sont le premier peuple du monde qu( 
ait établi la véritablq déo^ocratie en appelant touç Içs 



— 298 - 

hommes à l'égalité et à la plénitude des droits du Citoyen ; 
et c'est là, à mon avis, la véritable raison pour laquelle 
tous les tyrans ligués contre la république seront vaincus. 

Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des 
principes que nous venons d'exposer. 

Puisque Tâme de la république est la vertu, l'égalité, et 
que votre but est de fonder, de consolider la république, 
il s'ensuit que la première règle de votre conduite politi- 
que doit être de rapporter toutes vos opérations au main- 
tien de l'égalité et au développement de la vertu ; car le 
premier soin du législateur doit être de fortifier le prin- 
cipe du gouvernement. Ainsi, tout ce qui tend à exciter 
l'amour de la patrie, à purifier les mœurs, à élever les 
âmes, à diriger les passions du cœur humain vers l'intérêt 
public, doit être adopté ou établi par vous ; tout ce qui 
tend à les concentrer dans l'abjection du mot personnel, 
à réveiller l'engouement pour les petites choses et le mé- 
pris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. 
Dans le système de la révolution française , ce qui est 
immoral et impolitique, ce qui est corrupteur est contre- 
révolutionnaire. La faiblesse, les vices, les préjugés sont 
le chemin de la royauté. Entraînés trop souvent peut-être 
par le poids de nos anciennes habitudes, autant que par 
la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées 
fausses et vers les sentiments pusillanimes, nous avons 
bien moins à nous défendre des excès d'énergie que des 
excès de faiblesse : le plus grand écueil peut être que nous 
ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle, mais plutôt la 
lassitude du bien et la peur de notre propre courage. 
Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouverne- 
ment républicain, au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas 
besoin de dire que je ne veux ici justifier aucun excès; 
on abuse des principes les plus sacrés : c'est à la sagesse du 
gouvernement à consulter les circonstances, à saisir les 
moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer 



les graudes choses est une partie essentielle du talent de 
les faire, comme la sagesse est elle-même une partie de la 
vertu. 

Nous ne prétendons pas jeter la république françaisp 
dans le moule de celle de Sparte; nous ne voulons lui 
donner ni Paustérité ni la corruption des cloîtres. Nous 
venons de vous présenter dans toute sa pureté le principe 
moral et politique du gouvernement populaire. Vous avea 
donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des 
orages de toutes les passions et du tourbillon des intrigues 
qui vous environnent; vous avez la pierre de touche par 
laquelle vous pouvez essayer toutes vos lois, toutes les pro- 
positions qui vous sont faites. En la comparant sans cesse 
avec ce principe, vous pourrez désormais éviter recueil 
ordinaire des grandes assemblées, le danger des surprises 
et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires; 
vous pourrez donner à toutes vos opérations Tensemble, 
Tunité, la sagesse et la dignité qui doivent annoncer les 
représentants du premier peuple du monde. 

Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la 
démocratie qu'il faut détailler; c'est ce principe simple et 
fécond qui mérite d'être lui-même développé. 

La vertu républicaine peut être considérée par rapport 
au peuple et par rapport au gouvernement; elle est néces- 
saire dans l'un et dans l'autre. Quand le gouvernement 
seul en est ])rivé, il reste une ressource dans celle du 
peuple; mais quand le peuple lui-môme est corrompu, la 
liberté est déjà perdue. 

Heureusement, la vertu est naturelle au peuple, en dépit 
des préjugés aristocrtiques. Une nation est vraiment cor- 
rompue lorsqu'après avoir perdu par degrés son caractère 
et sa liberté, elle passe de la démocratie à Taristocratie ou 
à la monarchie : c'est la mort du corps politique par la dé- 
crépitude. Lorsqu'après quatre cents ans de gloire, l'ava- 
rice a eulin chassé de Sparte les mœurs avec les lois de 



- 300 — 

Lycurgue, Agis meurt en vain pour les rappeler ! Démos- 
thènes a beau tonner contre Philippe, Philippe trouve dans 
les vices d'Athènes, dégénérée, des avocats plus éloquents ' 
que Démosthènes! Il y a bien encore dans Athènes une po- 
pulation aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'A- 
ristide; mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que 
Brutus ait tué le tyran! La tyrannie vit encore dans les 
cœurs, et Rome n'existe plus que dans Brutus. 

Mais lorsque, par des etîorts prodigieux de courage et de 
raison, un peuple brise les chaînes du despotisme pour en 
faire des trophées à la liberté; lorsque par la force de son 
tempérament moral, il sort en quelque sorte des bras de 
la mort pour reprendre toute la vigueur de la jeunesse : 
lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et docile, il 
ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni 
par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, 
et qu'il s'arrête de lui-même devant l'image de la loi, s'il ne 
s'élance pas rapidement à la hauteur de ses destinées, ce 
ne pourrait être que la faute de ceux qni le gouvernent. 

D'ailleurs, on peut dire en un sens que pour aimer la 
justice et l'égalité le peuple n'a pas besoin d'une grande 
vertu; il lui suffit de s'aimer lui-même. 

Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'in - 
térêt du peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité : il faut 
que la loi parle surtout avec empire à celui qui en est l'or- 
gane ; il faut que le gouvernement pèse sur lui-même pour 
tenir toutes ses parties en harmonie avec elle. S'il existe 
un corps représentatif, une autorité première constituée 
par le peuple, c'est à elle de surveiller et de réprimer sans 
cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la réprimera 
elle même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de 
l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut 
donc que le corps représentatif commence par soumettre 
dans sou sein toutes les passions privées à la passion gé- 
nérale du bien public. Heureux les représentants, lorsque 



— 301 — 

leur gloire et leur intérêt même les attachent autant que 
leurs devoirs à la cause de la liberté ! 

Déduisons de tout ceci une grande vérité : c'est que le 
caractère du gouvernement populaire est d'être confiant 
dans le peuple et sévère envers lui-même. 

Ici se bornerait tout le développement de notre théorie, 
si vous n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau 
de la république ; mais la tempête gronde, et l'état de révo- 
lution où vous êtes vous impose une autre tâche... 

Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la 
république, ou périr avec elle ; or, dans cette situation, la 
première maxime de votre politique doit être que l'on con- 
duit le peuple par la raison, et les ennemis du peuple par 
la terreur. 

Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est 
la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolu- 
tion est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle 
la terreur est funeste; la terreur, sans laquelle la vertu est 
impuissante. La terreur n'est autre chose que la justice 
prompte, sévère, inflexible; elle est donc une émanation de 
la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une con- 
séquence du principe de la démocratie appliqué aux plus 
pressants besoins de la patrie. 

On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement 
despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? 
Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des héros 
de la liberté ressemble à celui dont les satellites de la ty- 
rannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur 
ses sujets abrutis, il a raison comme despote: domptez 
par la terreur les ennemis de la liberté, et vous aurez rai- 
son comme fondateurs de la république. Le gouvernement 
de la révolution est le despotisme de la liberté contre la 
tyrannie. La force n'est-elle faite que pour protéger le 
crime, et n'est-ce pas pour frapper les têtes orgueilleuses 
que la foudre est destinée? 



— 302 — 

La natnre impose à tout être physique et moral la loi de 
pourvoir à sa conservation : le crime égorge Finnocence 
pour régner, et Tinnocence se débat de toutes ses forces 
dans les mains du crime. Que la tyrannie règne un seul 
jour; le lendemain, il ne restera plus un patriote. Jusque» 
à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, 
et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Gomme on 
est tendre pour les oppresseurs, et inexorable pour les op- 
primés ! Rien de plus naturel ; quiconque ne hait point le 
crime ne peut aimer la vertu. 

Il faut cependant que Tun ou l'autre succombe. Indul- 
gence pour les royalistes! s*écrient certaines gens; grâce' 
pour les scélérats!... Non! Grâce pour l'innocence, grâce 
pour les faibles, grâce pour les malheureux, grâce pour 
l'humanité! 

La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; 
il n'y a de citoyens dans la république que les républicains. 
Les royalistes, les conspirateurs ne sont pour elle que des 
étrangers, où plutôt des ennemis. Gette guerre terrible que 
soutient la liberté contre la tyrannie n'est-elle pas indivi- 
sible? Les ennemis du dedans ne sont-ils pas les alliés des 
ennemis du dehors? Le? assassins qui déchirent la patrie 
dans rintérieur, les intrigants qui achètent les consciences 
des mandataires du peuple, les traîtres qui les vendent, les 
libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause 
du peuple, pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu 
des discordes civiles, et pour préparer la contre-révolution 
politique par la contre-révolution morale, tous ces gens-là 
sont-ils moins coupables ou moins dangereux que les 
tyrans qu'ils servent? Tous ceux qui interposent leur dou- 
ceur parricide entre ces scélérats et le glaive vengeur 
de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetaient 
entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos 
soldats ; tous les élans de leur fausse sensibilité ne me pa- 



— 303 — 

paissent que des soupirs échappés yers TAngleterre et vers 
FAutriche. 

Eh! pour qui donc s'atteudriraient-ils? Serait-ce pour 
deux cent mille héros, l'élite de la nation, moissonnés par 
le fer des ennemis de la liberté, ou par les poignards des 
assassins royaux ou fédéralistes? Non, ce n'étaient que des 
plébéiens, des patriotes !... Pour avoir droit à leur tendre 
intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a 
trahi vingt fois la patrie ; pour obtenir leur indulgence, il 
faut presque prouver qu'on a fait immoler dix mille Fran- 
çais, comme un général romain, pour obtenir le triomphe, 
devait avoir tué, je crois, dix mille ennemis. 

On entend de sang-froid le récit des horreurs commises 
par les tyrans contre les défenseurs de la liberté, nos 
femmes horriblement mutilées, nos enfants massacrés sur 
le sein de leurs mères, nos prisonniers expiant dans d'hor- 
rij^les tourments leur héroïsme touchant et sublime; on 
appelle une horrible boucherie la punition trop lente de 
quelques monstres, engraissés du plus pur sang de la 
patrie I 

On souffre avec patience la misère des citoyennes géné- 
reuses qui ont sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, 
leurs enfants, leurs époux; mais on prodigue les plus gé- 
néreuses consolations aux femmes des conspirateurs ; il est 
reçu qu'elles peuvent impunément séduire la justice, plai- 
der contre la liberté la cause de leurs proches et de leurs 
complices ; on en a fait presque une corporation privilégiée, 
créancière et pensionnaire du peuple. 

Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des 
mots! Comme l'aristocratie et le modérantisme nous gou- 
vernent encore par les maximes meurtrières qu'ils nous ont 
données ! 

L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues, que le 
patriotisme par ses services. On veut gouverner les révo- 
lutions par les arguties du palais ; on traite les conspira- 



— 304 - 

lions contre la république comme les procès entre les par 
ticuliers. La tyrannie est, et la liberté plaide ; et le code fait 
par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on 
les juge. 

Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de 
Tunivers ne peut suppléer à la preuve testimoniale, ni Té- 
vidence même à la preuve littérale. 

La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; Tincer- 
titude de la peine encourage tous les coupables, et cepen- 
dant on se plaint de la sévérité de la justice I on se plaint 
de la détention des ennemis de la république! On cherche 
ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce qu'on ne veut 
pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser dans le 
génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul dé- 
couvrit la conjuration et Tétouffa au même instant par la 
mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé 
les formes... Par qui? par Tambitieux César, qui voulait 
grossir son parti de la horde des conjurés; par les Pison, 
les Clodius, et tous les mauvais citoyens, qui redoutaient 
pour eux-mêmes la vertu d*un vrai Romain et la sévérité 
des lois. 

Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence ; leur 
pardonner, c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour 
principe que la rigueur : celle du gouvernement républi- 
cain part de la bienfaisance. 

Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple 
la terreur, qui ne doit approcher que de ses ennemis ! mal- 
heur à celui qui, confondant les erreurs inévitables du 
civisme avec les erreurs calculées de la perfidie, ou avec 
les attentats des conspirateurs, abandonne l'intrigant dan- 
gereux pour poursuivre le citoyen paisible ! Périsse le scé- 
lérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des 
armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le 
deuil ou la mort dans le cœur des patriotes! Cet abus a 
existé, pn ne peut en douter; il a été exagéré saiis dgutQ 



— 305 — 

par raristocratie; mais n'exislàt-il dans toute la république 
qu'un seul homme vertueux persécuté par les ennemis de 
la liberté, le devoir du gouvernement serait de le recher- 
cher avec inquiétude, et de le venger avec éclat. 

Mais faut-il conclure de ces persécutions, suscitées aux 
patriotes par le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, 
qu'il faut rendre la liberté aux contre-révolutionnaires et 
renoncer à la sévérité ? Ces nouveaux crimes de l'aristo- 
cratie ne font qu'en démontrer la nécessité. Que prouve 
l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse avec laquelle ils 
ont été poursuivis ! elle est due en grande partie à la doc- 
trine relâchée qu'on a préchée dans ces derniers temps 
pour les rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, 
vos ennemis parviendraient à leur but, et recevraient de 
vos propres mains le prix du dernier de leurs forfaits. 

Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires 
remportées par le patriotisme comme la fm de tous nos 
dangers ! Jetez un coup d'œil sur notre véritable situation; 
vous sentirez que la vigilance et l'énergie vous sont plus 
nécessaires que jamais. Une sourde malveillance contrarie 
partout les opérations du gouvernement; la fatale influence 
des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est ni 
moins active ni moins funeste : on sent que le crime, inti- 
midé, n'a fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse. 

Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés 
en deux factions, comme en deux corps d'armée. Elles 
marchent sous des bannières de différentes couleurs, et 
par des routes diverses; mais elles marchent au même- 
but : ce but est h désorganisation du gcmvernement popu- 
laire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le triomphe de 
la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la 
faiblesse, l'autre aux excès; l'une veut changer la liberté 
en bacchante, l'autre en prostituée. 

Des intrigants subalternes, souvent même de bons ci- 
toyens abusés, se rangent de l'un ou de l'autre parti; mais 



— 306 — 

les chefs appartiennent à la cause des rois ou de Taristo- 
cratie, et se réunissent toujours contre les patriotes. Les 
fripons, lors môme qu'ils se font la guerre, se haïssent 
bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie 
est leur proie ; ils se battent pour la partager, mais ils se 
liguent contre ceux qui la défendent... 

Quel est le remède à tous ces maux ? Nous n'en connais- 
sons point d'autre que le développement de ce ressort gé- 
néral de la république, la vertu. 

La démocratie périt par deux excès : l'aristocratie de 
ceux qui gouvernent, ou le mépris du peuple pour les au- 
torités qu'il a lui-même établies; mépris qui fait que cha- 
que coterie, que chaque individu attire à soi la puissance 
publique, et ramène le peuple, par Texcès du désordre, à 
l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul. 

La double tâche des modérés et dos faux révolution- 
naires est de nous ballotter perpétuellement entre ces deux 
écueils. 

Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous 
deux, car le gouvernement est toujours le maître d'être 
juste et sage, et quand il a ce caractère, il est sûr de la 
confiance du peuple... 

Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de 
consacrer par votre approbation formelle les vérités mo- 
rales et politiques sur lesquelles doit être fondée votre 
administration intérieure et la stabilité de la république, 
comme vous avez déjà consacré les principes de votre 
conduite envers les peuples étrangers. Par là, vous rallie- 
rez tous les bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux 
conspirateurs, vous assurerez votre marche, et vous con- 
fondrez les intrigants et les calomnies des rois; vous hono- 
rerez votre cause et votre caractère aux yeux de tous les 
peuples. 

Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre 
zèle pour protéger le patriotisme, de votre justice inflexi- 



— 307 — 

ble pour les coupables, et de votre dévoûment à la cause du 
peuple. Ordonnez que les principes de morale politique que 
nous venons de développer soient proclamés en votre nom 
au dedans et au dehors de la république. * 

1. Les limites restreintes qui nous sont imposées nous ont obligé de 
faire plusieurs retranchements dans ce discours. Nous sommes pa- 
reinement obligé d'omettre, entre autre travaux importants, le Rap- 
port sur les principes du gouvernement révolulionnairet dans la 
séance du 25 décembre 1793 (5 nivôse an II de la République). Nous 
en extrairons seulement le passage suivant qui a pour objet d'établir 
une comparaison entre le gouvernement constitutionnel et le gou- 
vernement révolutionnaire : 

« La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que 
la révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les 
livres des écrivains politiques qui n'ont point prévu cette révolution, 
ni dans les lois des tyrans qui, contents d'abuser de leur puissance, 
s'occupent pou d'en rechercher la légitimité. Aussi ce mot n'est-il 
pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un sujet de calomnie, 
pour les tyrans qu'un scandale, pour bien des gens qu'une énigme; 
il faut l'expliquer à tous, pour rallier au moins les bons citoyens 
aux principes de l'intérêt public. La fonction du gouvernement est 
de diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but 
de son institution. Le but du gouvernement constitutionnel est de 
conserver la république; celui du gouvernement révolutionnaire est 
de la fonder. La révolution est la guerre de la liberté contre ses en- 
nemis; la constitution est le régime de la liberté victorieuse et pai- 
sible. Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité ex- 
traordinaire, précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis. à 
des règles moins uniformes et moins rigoureuses, parce que les cir- 
constances où ils se trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce 
qu'il est forcé de déployer sans cesse des ressources nouvelles et 
rapides pour des dangers nouveaux et pressants. Le gouvernement 
constitutionnel s'occupe principalement de la liberté civile, et le gou- 
vernement révolutionnaire de la liberté publique. Sous le. régime 
constitutionnel, il suffit presque de protéger les individus contre 
l'abus de la puissance publique ; sous le régime révolutionnaire, la 
puissance publique elle-même est obligée de se défendre contre toutes 



/ 



— 308 — 



SUR LES RAPPOKTS DES IDÉES REUGIEUSES ET MORALES AV£C 
LES PRINCIPES RÉPL-RLICAINSET SUR LES FÊTES NATIONALES. 

cox\'ESTiON. — Séance du 7 mai 4794. 
(18 floréal an il) 

CitoyeDS, c'est daDs la prospérité que les peuples, ainsi 
que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir 

les faetioDs qui l'attaquent. Le goayeroeinent rérolationnaire doit 
au bons citoyens tonte la protection nationale, il ne doit aux enne- 
mis da peuple qae la mort. 

• Ces notions suffisent poar expliquer l'origine et la nature des lois 
que nous appelons réyolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitrai- 
res on tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cher- 
ebent à confondre les contraires; ils yeulent soumettre au même 
régime la paix et la guerre, la sanié et la maladie, ou plutôt ils ne 
yeulent que la résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. 
S'ils invoquent l'exécution littérale des adages constitutionnels, ce ' 

n*est que pour les violer impunément; ce sont de lâcbes assassins qui, { 

pour égorger sans péril la république au berceau, s'efforcent de la 
garrotter avec des maximes vagues dont ils savent bien se dégager 
eux-mêmes. 

> Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa 
marche, et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement 
ordinaire, en est-il moins juste et moins légitime? Non; il est ap- 
puyé £ur la plus sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le 
plus irréfragable de tous les titres, la nécessité. 

» Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et dans Tordre 
public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie ni avec le désordre; 
son but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et pour affer- 
mir le règne des lois; il n'a rien de commun avec l'arbitraire. Ce ne 
sont poipt les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'in- 
térêt public. Il doit se rapprocher des principes ordinaires, dans tous 
les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués sans compro- 
mettre la liberté publique. » 



i 



— 309 — 

pour écouter, dans le silence des passions, la voix de la 
sagesse. Le moment où le bruit de nos victoires retentit 
dans l'univers est donc celui où les législateurs de la répu- 
blique française doivent veiller avec une nouvelle sollici- 
tude sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les prin- 
cipes sur lesquels doivent reposer la stabilité et la félicité de 
la république. Nous venons aujourd'hui soumettre à votre 
méditation des vérités profondes qui importent au bonheur 
des hommes, et vous proposer des mesures qui en découlent 
naturellement. 

Le inonde moral, beaucoup plus encore que le monde 
physique, semble plein de contrastes et d'énigmes. La na- 
ture nous dit que Thomme est né pour la liberté, et l'expé- 
rience des siècles nous montre Thomme esclave; ses 
droits sont écrits dans son cœur, et son humiliation dans 
rhisloire : le genre humain respecte Gaton, et se courbe sous 
le joug de César; la postérité honore la vertu de Brutus» 
mais elle ne la permet que dans l'histoire ancienne ; les 
siècles et la terre sont le partage du crime et de la tyran- 
nie ; la liberté et la vertu se sont à peine reposées un ins- 
tant sur quelques points du globe: Sparte brille comme un 
éclair dans des ténèbres immenses. 

Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fan- 
tr*)me ! Et vous, fondateurs de la république française, gar- 
dez-vous de désespérer de Thumanilé, ou de douter un 
moment du succès de votre grande entreprise! 

Le monde a changé; il doit changer encore. Qu'y a-t-il 
de commun entre ce qui est et ce qui fut? Les nations civi- 
lisées ont succédé aux sauvages errants dans les déserts ; 
les moissons fertiles ont pris la place des forêts antiques 
qui couvraient le globe; un monde a paru au delà des 
bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les 
mers à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre, 
et conjuré celle du Ciel. Comparez le langage imparfai- 
des hiéroglyphes avec les miracles de l'imprimerie ; rap- 



— 310 — 

prochez le voyage des Argonautes de celui de Lapeyrouse; 
mesurez la distance entre les observations astronomiques 
des mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien 
entre l'ébauche tracée parla main de Dibutade et les tableaux 
de David. 

Tout a changé dans Tordre physique ; tout doit changçr 
dans l'ordre moral et politique. La moitié de la révolution 
du monde est déjà faite ; l'autre moitié doit s'accomplir. 

La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il 
habite: la moitié en est plongée dans les ténèbres quand 
l'autre est éclairée. Les peuples de l'Europe ont fait des 
progrès étonnants dans ce qu'on appelle les arts et les 
sciences, et ils semblent dans l'ignorance des premières 
notions de la morale publique; ils connaissent tout, excepté 
leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie 
et de stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre 
habile dans les arts, il ne faut que suivre ses passions, 
tandis que pour défendre ses droits et respecter ceux d'au- 
trui, il faut les vaincre. 11 est encore une autre raison : c'est 
que les rois, qui font le destin de la terre, ne craignent ni 
les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les grands 
poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les dé- 
fenseurs de l'humanité. 

Cependant, le genre humain est dans un état violent qui 
ne peut être durable. La raison humaine marche depuis 
longtemps contre les trônes à pas lents, et par des routes 
détournées, mais sûres ; le génie menace le despotisme, 
alors même qu'il semble le caresser: il n'est plus guère 
défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout 
par l'appui que lui prête la hgue des riches et de tous les 
oppresseurs subalternes, qu'épouvante le caractère imposant 
de la Révolution française. 

Le peuple français semble avoir devancé de deux mille 
ans le reste de l'espèce humaine; on serait tenté de le re- 
garder au milieu d'elle comme une espèce ^^érente: 



— 3H — 

l'Europe est à genoux devant les ombres des tyrans que 
nous punissons. 

En Europe, un laboureur, un artisan sont des animaux 
dressés pour le plaisir d'un noble. En France, les nobles 
cherchent à se transformer en laboureurs et en artisans, et 
ne peuvent pas môme obtenir cet honneur. 

L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans 
nobles, et nous que l'on puisse vivre avec eux. 

L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de 
l'humanité, et nous pour les briser. 

Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers 
de la santé du roi, de ses divertissements, de ses voyages ; 
ils veulent absolument apprendre à la postérité à quelle 
heure il a dîné, à quel moment il est revenu de la chasse, 
quelle est la terre heureuse qui à chaque instant du jour 
eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont 
les noms des esclaves privilégiés qui ont para en sa pré- 
sence au lever, au coucher du soleil. 

Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des 
héros morts en conibatlant pour la liberté; nous lui ap- 
prendrons dans quelle terre les derniers satellites des 
tyrans ont mordu la poussière; nous lui apprendrons à 
quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde. 

Oui, cette terre délicieuse que nous habitotis, et que la 
nature caresse avec prédilection, est faite pour être le do- 
maine de la liberté et du bonheur ; ce peuple sensible et 
fier est vraiment né pour la gloire et pour la vertu. ma 
patrie ! si le destin m'avait fait naître dans une contrée 
étrangère et lointaine, j'aurais adressé au Ciel des vieux 
continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes 
d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus . 
mon àmc attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur 
tous les mouvements de ta glorieuse révolution , j'aurais 
envié le sort de tes citoyens ; j'aurais envié celui de les 
représentants : je suis Français, je suis l'un de tes répré- 



— 312 — 

sentants!... peuple sublime! reçois le sacrifice de tout 
mou être : heureux celui qui est né au milieu de toi ! plus 
heureux celui qui peut mourir pour ton bonheur ! 

vous ! à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, 
que ne pouvez-vous pas avec lui et pour lui ! Oui, vous pou- 
vez montrer au monde le spectacle nouveau de la démo- 
cratie affermie dans un vaste empire. G^ux qui dans 
Tenfance du droit public, et du sein de la servitude ont 
balbutié des maximes contraires prévoyaient- illes prodiges 
opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus 
difficile que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques 
qui peuvent vous servir de précepteurs ou de modèles ? Ne 
faut-il pas que vous fassiez précisément tout le contraire de 
ce qui a été fait avant vous? L'art de gouverner a été jus- 
qu'à nos jours Fart de tromper et de corrompre les hommes; 
il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre 
meilleurs. 

Il y a deux sortes d'égoïsmes : Tun vil, cruel, qui isole 
rhomme de ses semblables, qui cherche un bien-être ex- 
clusif, acheté par la misère d'autrui ; l'autre, généreux, 
bienfaisant, qui confond notre bonheur dans le bonheur de 
tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie. Le pre- 
mier fait les oppressseurs et les tyrans ; le second, les dé- 
fenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire; 
chérissons le repos acheté par de glorieux travaux : ne crai- 
gnons point la mort qui les couronne, et nous consoliderons 
le bonheur de notre patrie, et même le nôtre. 

Le vice et la vertu font les destins de la terre : ce sont 
les deux génies opposés qui se la disputent. La source de 
l'un et de l'autre est dans les passions de l'homme : selon 
la direction qui est donnée à ses passions, l'homme s'élève 
jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes fangeux; or 
le but de toutes les institutions sociales, c'est de le diriger 
vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le bon- 
heur privé. 



— 313 — 

Le fondement unique de la société civile, c'est la morale. 
Toutes les associations qui nous font la guerre reposent sur 
le crime : ce ne sont aux yeux de la vérité que des hordes 
de sauvages policés et de brigands disciplinés. A quoi se 
réduit donc cette science mystérieuse de la politique et de 
la législation? A mettre dans les lois et dans Tadministra- 
tion les vérités morales reléguées dans les livres des philo- 
sophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions 
triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour 
sa conduite privée, c'est-à-dire à employer autant d'habi- 
leté à faire régner la justice que les gouvernements en ont 
mis jusqu'ici à être injustes impunément ou avec bien- 
séance. 

Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices 
ont épuisé pour échapper à l'application de ces principes, 
et pour obscurcir toutes les notions du juste et de l'in- 
juste ! Qu'il était exquis le bons sens de ce pirate, qui ré- 
pondit à Alexandre : On m'appelle brigand, parce que je 
n'ai qu'un navire; et toi^ parce que tuas une flotte, on 
f appelle conquérant! Avec quelle impudeur ils font des 
lois contre le vol, lorsqu'ils envahissent la fortune pu- 
blique ! On condamne en leur nom les assassins, et ils as- 
sassinent des millions d'hommes par la guerre et parla mi- 
sère! Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont 
que des ridicules; mais les vertus publiques sont des 
crimes: la seule vertu est d'être l'instrument docile des 
crimes du prince; le seul honneur est d'être aussi méchant 
que lui. Sous la monarchie, il est permis d'aimer sa famille, 
mais non la patrie; il est honorable de défendre ses amis, 
mais non les opprimés. La probité de la monarchie respecte 
toutes les propriétés, excepté celles du pauvre; elle pro- 
tège tous les droits, excepté ceux du peuple. 

Voici un article du code de la monarchie : 

Tu ne voleras pas, à moins que tune sois le roi, ou que tu 
n'aies obtenu un privilège du roi. Tu n'assassineras pas, à 

18 



— 314 — 

moins que tu ne fasses périr d'un seul coup plusieurs mil- 
liers d'hommes. 

Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, 
écrit dans son testament politique, que les rois doivent 
s'abstenir avec grand soin de se servir des gens de probité, 
parce qu'ils ne peuvent en tirer parti. Plus de deux mille 
ans auparavant, il y avait sur les bords du Pont-Euxin un 
petit roi qui professait la même doctrine d'une manière en- 
core plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quel- 
ques-uns de ses amis par. de fausses accusations; il s'en 
aperçut : un jour que l'un deux portait devant lui une nou- 
velle délation. Je te ferais mourir, lui dit-il, si des scélérats 
tels que toi n'étaient pas nécessaires aux despotes. On assure 
que ce prince était un des meilleurs qui aient jamais 
existé. 

Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé 
cette doctrine royale au plus haut degré de perfection. 

Je ne douté pas qu'il y ait beaucoup de marchands à 
Londres qui se piquent de quelque bonne foi dans les af- 
faires de leur négoce, mais il y a à parier que ces honnêtes 
gens trouvent tout naturel que les membres du parlement 
britannique vendent publiquement au roi Georges leur cons- 
cience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-même 
les productions de leurs manufactures. 

Pitt déroule aux y^îux de ce parlement la liste de ses bas- 
sesses et de ses forfaits. Tant pour la trahison, tant pour 
les assassinats des représentants du peuple et des patriotes, 
tant pour la calomnie, tant pour la famine, tant pour la 
corruption, tant pour la fabrication de la fausse monnaie. 
Le sénat écoule avec un sang-froid admirable et approuve 
le tout avec soumission. 

En vain la voix d'un seul homme s'élève avec l'indigna- 
tion de la vertu contre tant d'infamies : le ministre avoue 
ingénument qu'il ne comprend rien à des maximes si nou- 
velles pour lui, et le sénat rejette la motion. 



— 318 — 

Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues 
de ton opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, 
et leurs censure est pour toi le plus beau titre à Testime de 
ton siècle même. 

Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que Tim- 
moralité est la base du despotisme, comme la yertu est 
Tessence de la république. 

La Révolution qui tend à rétablir n'est que le passage du 
règne du crime à celui de la justice; de là les efforts 
continuels des rois ligués contre nous et de tous les cons* 
pirateurs pour perpétuer chez nous les préjugés et les 
vices de la monarchie. 

Tout ce qui regrettait Tancien régime, tout ce qui ne 
s'était lancé dans la carrière de la Révolution que pour ar- 
river à un changement de dynastie s'est appliqué dès le 
commencement à arrêter les progrès de la morale publique; 
car quelle différence y avait-il entre les amis de d'Orléans 
ou d*York et ceux de de Louis XVI, si ce n'est de la part des 
premiers peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hy- 
pocrisie? 

Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières 
législatures, trop lâches pour croire à la république, trop 
corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer, pour 
effacer du cœur des hommes les principes éternels que 
leur propre politique les avait d'abord obligés de proclamer. 
La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce 
perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la 
vertu, nous ramenait par un chemin oblique et sûr à la 
tyrannie. 

Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche sys- 
tème et fondé la démocratie, l'aristocratie et l'étranger for- 
mèrent le plan de tout outrer et de tout corrompre; ils se 
cachèrent sous les formes de la démocratie pour la dés- 
honorer par des travers aussi funestes que ridicules, et pour 
l'étouffer dans son berceau. 



— 316 — 

Oq attaqua la liberté en même temps par le modéran- 
tisrae et par la fureur. Dans ce choc de deux factions oppo- 
sées en apparence, mais dont les chefs étaient unis par des 
nœuds secrets, l'opinion publique était dissoute, la repré- 
sentation avilie, le peuple nul, et la Révolution ne semblait 
être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons 
resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie. 

La marche des chefs de parti qui semblaient les plus di- 
visés fut toujours à peu près la même, leur principal ca- 
ractère fut une profonde hypocrisie. 

Lafayette invoquait la constitution pour relever la puis- 
sance royale ; Dumouriez invoquait la constitution pour 
protéger la faction girondine contre la Convention natio- 
nal; au mois d'août 1792, Brissotet les Girondins voulaient 
faire de la constitution un bouclier pour parer le coup qui 
menaçait le trône ; au mois de janvier suivant, les mômes 
conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour 
arracher la royauté à l'opprobre de Téchafaud, et pour allu- 
mer la guerre civile' dans les assemblées sectionnaires ; Hé- 
bert et ses complices réclamaient la souveraineté du peuple, 
pour égorger la Convention nationale et anéantir le gouver- 
nement républicain. 

Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches 
contre le peuple; la faction d'Hébert, en protégeant Ta- 
ristocratie, caressait le peuple pour Topprimer par lui- 
même. 

Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il 
n'en avait été le plus lâche, Danton, ménageant tous les 
crimes, lié à tous les complots, promettant aux scélérats sa 
protection, aux patriotes sa fidélité: habile à expliquer ses 
trahisons par des prétextes de bien public, à justifier ses 
vices par ses défauts prétendus, faisait inculper par ses 
amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les con- 
spirateurs près de consommer la ruine de la république, 
pour avoir occasion de les défendre lui-même; transigeait 



— 317 — 

avec Brissot, correspondait avec Ronsin, encourageait Hé- 
bert, et s'arrangeait à tout événement pour profiter égale- 
ment de leur chute ou de leurs succès, et pour rallier tous 
les ennemis de la liberté contre le gouvernement républi- 
cain. 

C'est surtout dans ces derniers temps que Ton vit se dé- 
velopper dans toute son étendue l'affreux sylôme ourdi 
par nos ennemis de corrompre la morale publique : pour 
mieux y réussir, ils s'en étaient eux-mêmes établi les pro- 
fesseurs; ils allaient tout flétrir, tout confondre par un mé- 
lange odieux de la pureté de nos principes avec la corrup- 
tion de leurs cœurs. 

Que voulaient-ils ceux qui, au sein des conspirations 
dont nous étions environnés, au milieu des embarras d'une 
telle guerre, au moment où les torches de la discorde civile 
fumaient encore, attaquèrent tout à coup tous les cultes 
par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fou- 
gueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'a- 
théisme? Quel était le motif de cette grande opération tra- 
mée dans les ténèbres de la nuit, à Tinsu de la Convention 
nationale, par des prêtres, par des étrangers et par des cons- 
pirateurs? Était-ce l'amour de la patrie? La patrie leur a 
déjà infligé le supphce des traîtres. Était-ce la haine des 
prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Était-ce l'horreur 
du fanatisme? C'était le seul moyen de lui fournir des armes. 
Était-ce le désir de hâter le triomphe de la raison? Mais on 
ne cessait de l'outrager par des violences absurdes, par 
des extravagances concertées pour la rendre odieuse; on 
ne semblait la reléguer dans les temples que pour la bannir 
de la république. 

Ou servait la cause des rois ligués contre nous, des rois 
qui avaient eux-mêmes annoncé d'avance ces événements 
et qui s'en prévalaient avec succès pour exciter contre nous 
le fanatisme des peuples par des manifestas et par des 
prières publiques. Il faut voir avec quelle s^iinte colOrp 



— 348 — 

M. Pitt ooaB oppose ces laits, et arec quel soin le petit 
nombre dliommes intègres qni existent au parlement d'An- 
gleterre les rejette snr quelques hommes méprisables, désa- 
voués et punis par vous. 

Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, 
le peuple anglais jeûnait pour expier les péchés payés par 
M. Pitt, et les bourgeois de Londres portaient le deuil du 
culte catholique, comme ils avaient porté celui du roi Capet 
et de la reine Antoinette. ( On rit et on applaudit. ) 

Admirable politique du'minis're de Georges, qui faisait 
insulter rÈtre-Suprême par ses émissaires, et voulait le 
venger par les baïonnettes anglaises et autrichiennes! 
J'aime beaucoup la piété des rois, et je crois fermement à la 
religion de M. Pitt : il est certain du moins qu'il a trouvé 
de bons amis en France, car, suivant tous les calculs de la 
prudence humaine, Pintrîgue dont je parle devait allumer 
un incendie rapide dans toute la république, et lui susciter 
de nouveaux ennemis au dehors. 

Heureusement le génie du peuple français, sa passion 
inaltérable pour la liberté, la sagesse avec laquelle vous 
avez averti les patriotes de bonne foi qui pouvaient être • 
entraînés par l'exemple dangereux des inventeurs hypo- 
crites de cette machination; enfin le soin qu'ont pris les 
prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre 
compte, toutes ces causes ont prévenu là plus grande partie 
des inconvénients que les conspirateurs en attendaient. 
C'est à vous de l'aire cesser les autres et de mettre à profit, 
s'il est possible, la perversité même de nos ennemis pour 
assurer le triomphe des principes et de la liberté. 

Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de Thu- 
manilé. Toute institution, toute doctrine qui console et qui 
élève les âmes doit être accueilli; rejetez toutes celles qui 
tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez 

ous les sentiments généreux et toutes les grandes idées mo- 



- 319 — 

raies qu'on a voulu éteindre; rapprochez par le charme de 
ramitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a voulu 
diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple 
que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour 
cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la 
patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme 
qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au 
hasard le crime et la vertu; que sonûrae nest ^u'un souffle 
léger qui s'éteint aux portes du tombeau? 

L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments 
plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? lui 
inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour 
lui-même, plus de dévoûment pour la patrie, plus d'audace 
à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour 
la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez 
à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé 
au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une 
épouse, étcs-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne 
reste plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui 
expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir 
est un appel à la justice éternelle! l'innocence sur l'écha- 
faud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe : aurait- 
elle cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'op- 
primé? Malheureux sophiste ! de quel droit viens-tu arracher 
à l'innocence le sceptrti de la raison pour le remettre dans 
les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, 
désespérer le malheur, réjouir le vice, attrister la vertu, 
dégrader Thumanité? Plus un homme est doué de sensibi- 
lité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent 
son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes 
de cette trempe devient relie de l'univers. Rh ! comment ces 
idées ne seraient-elle point des vérités? Je ne conçois pas 
du moins comment la nature aurait pu suggérer à l'homme 
des fictions plus utiles que toutes les réalités, et si l'exis- 
tence de Dieu, si l'immortalité de l'âme n'étaient que des 



— 320 — 

songes, elles seraient encore la plus belle de toutes les con- 
ceptions de Tesprit humain. 

Je n*ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire 
le procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni 
de contester que tel philosophe peut être vertueux, quelles 
que soient ses opinions, et même en dépit d'elles, par la 
force d'un naturel heureux ou d'une raison supérieure; il 
s'agit de considérer seulement l'athéisme comme national, 
et lié à un système de conspiration contre la république. 

Eh ! que vous importent à vous, législateurs, les hypo- 
thèses diverses par lesquelles certains philosophes expli- 
quent les phénomènes de la nature? Vous pouvez aban- 
donner tous ces objets à leurs disputes éternelles; ce n'est 
ni comme métaphysiciens ni comme théologiens que vous 
devez les envisager: aux yeux du législateur, tout ce qui 
est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité. 

L'idée de i'Être-Supréme et de l'immortalité de l'âme est 
un rappel continuel à la justice; elle est donc sociale et ré- 
publicaine. (On applaudit.) La nature a mis dans l'homme 
le sentiment du plaisir et de la douleur, qui le force à fuir 
les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à chercher 
ceux qui lui conviennent. Le chef-d'œuvre de la société se- 
rait de créer en lui pour les choses morales un instinct ra- 
pide qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât 
à faire le bien et à éviter le mal; car la raison particulière 
de chaque homme égaré par ses passions n'est souvent 
qu'un sophiste qui plaide leur cause, et l'autorité de 
l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre de 
l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct pré- 
cieux, ce qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, 
c'est le sentiment religieux qu'imprime dans lésâmes l'idée 
de la sanction donnée aux préceptes de la morale par une 
puissance supérieure à l'homme: ainsi je ne sache pas 
qu'aucun législateur se sgit jamais avisé de nationaliser 
l'athéisme, 



- . 321 — 

Je sais que les pi us sages mômes d'entre eux se sont per- 
mis de mêler à la vérilô quelques lictious, soit pour frapper 
rimagination des peuples ignorants, soit pour les attacher 
plus fortement à leurs institutions; Lycurgue et Selon eu- 
rent recours à Tautorilé des oracles, et Socrate lui-même, 
pour accréditer la vérité parmi ses concitoyens, se crut 
obligé de leur persuiider qu'elle lui était inspirée par un 
génie familier. 

Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille trom- 
per les hommes pour les instruire, mais seulement que vous 
êtes heureux de vivre dans un siècle et dans un pays dont 
les lumières ne vous laissent d'autre tâche à remplir que de 
rappeler les hommes à la nature et à la vérité. 

Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les 
unit à l'auteur de leur être: il suflit même que cette opi- 
Dion ait régné chez un peuple pour qu'il soit dangereux de 
la détruire, car les motifs des devoirs et les bases de la 
moralité s'étant nécessairement liés à celte idée, l'eflacer 
c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même principe 
qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec |»ru- 
dence et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un chan- 
gement subit et violent ne paraisse une atteinte portée à 
la morale, et une dispense de la probité même. Au reste, 
celui qui peut remplacer la Divinité dans le système de la 
vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui qui, 
sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit 
des hommes me paraît un prodige de stupidité ou de per- 
versité. 

Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce 
qu'ils détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la 
violence: ils méprisaient trop le peuple pour prendre la 
peine de le persuader; au lieu de l'éclairer, ils ne voulaient 
que l'irriter, l'effaroucher ou le dépraver. ' 

Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des er- 
reurs, je me trompe du moins avec tout ce que le monde 



— 322 — 

révère. Prenons ici les leçons de l'histoire. Remarquez, je 
vous prie, comment les hommes qui ont influé sur la des- 
tinée des États furent déterminés vers Tun où l'autre des 
deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par 
la nature môme do leurs vues politiques. Voyez-vous avec 
quel art profond César, plaidant dans le sénat romain en 
faveur des complices de Galilina, s'égare dans une digres- 
sion contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées 
lui paraissent propres à éteindre dans le cœur des juges 
Ténergie de la vertu, tant la cause du crime lui paraît liée 
à celle de l'athéisme I Gicéron, au contraire, invoquait con- 
tre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux ; 
Socrate, mourant, entretient ses amis de l'immortahlé de 
l'âme; Léonidas, aux Thermopyles, soiipant avec ses com- 
pagnons d'armes, au moment d'exécuter le dessein le plus 
héroïque que la vertu humaine ait jamais conçu, les invite 
pour le lendemain à un autre banquet dans une vie nou- 
velle. 11 y a loin de Socralo à Chaumette, et de Léonidas au 
Père Duchesno. [On applaudit.) Un grand homme, un véri- 
table héros s'estime trop lui-môme pour se complaire dans 
ridée de son anéantissement; un scélérat, méprisable à ses 
propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la nature 
ne peut lui faire de plus beau présent que le néant. [On ap 
plaudit.) 

Galon ne balança point entre Épicure et Zenon. Brutus 
et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa 
gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoï- 
ciens, qui eut des idées si hautes de la dignité de l'homme, 
qui poussa si loin Tenthousiasme de la vertu, et qui n'outra 
que rhéroïsme: le stoïcisme enfanta des émules de Brutus 
et de Gaton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la 
perte de la liberté romaine ; le stoïcisme sauva l'honneur 
de la nature humaine, dégradée par les vices des succes- 
seurs de Gésar, et surtout par la patience des peuples. La 
secte épicurienne revendiquait sans doute tous les scélé- 



— 323 - 

rais qui opprimèrent leur pairie, et tous les lâches qui la 
laissèrent opprimer; aussi, quoique le philosophe dont elle 
portait le nom ne fût pas personnellement un homme mé- 
prisahle, les principes de 'son système, interprétés ])ar la 
corruption, amenèrent dos conséquences si funestes, que 
rantiquité elle-même la flétrit par la dénomination de 
troupeau cTEpicure; et comme dans tous les temps le cœur 
humain est au fond le môme, et que le môme instinct ou le 
même système politique a commandé aux hommes la même 
marche, il sera facile d'appliquer les observations que je 
viens de faire au moment actuel, et môme au temps qui a 
précédé immédiatement notre révolution. 11 est bon de jeter 
un coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir 
expliquer une partie des phénomènes qui ont éclaté depuis. 
Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient aper- 
cevoir quelques symptômes de la révolution actuelle: tous 
les événements importants y tendaient; les causes mêmes 
des particuliers susceptibles de quelque éclat s'attachaient 
à une intrigue politique; les hommes de lettres renommés, 
en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à 
en obtenir quelqu'une dans les affaires; les plus ambitieux 
avaient formé dès lors, une espèce de coalition qui augmen- 
tait leur importance; ils semblaient s'être partagés en deux 
sectes, dont l'une défendait bêtement le clergé et le despo- 
tisme: la plus puissante et la plus illustre était celle qui 
fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle renfermait 
quelques hommes estimables, et un plus grand nombre de 
charlatans ambitieux; plusieurs de ses chefs étaient deve- 
nus des personnages considérables dans l'État: quiconque 
ignorerait son influence et sa politique n'aurait pas une 
idée complète de la préface de notre révolution. Cette secte, 
en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits 
du peuple; en matière de morale, elle alla beaucoup au- 
delà des préjugés religieux : ses coryphées déclamaient quel- 
quefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par 



— 324 — 

les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et 
tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les cour- 
tisans et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient 
fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. 
Cette secte propagea avec beaucoup de zèle Topinion du ma- 
térialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les 
beaux-esprits; on lui doit en grande partie cette espèce de 
philosophie pratique qui, réduisant Pégoisme en système, 
regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le 
succès comme la règle du juste et de Pinjuste, la probité 
comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde 
comme le patrimoine des fripons adroits. J'ai dit que ses co- 
ryphées étaient ambitieux : les agitations qui annonçaient 
un grand changement dans Tordre politique des choses 
avaient pu étendre leurs vues ; on a remarqué que plusieurs 
(Tentre eux avaient des liaisons intimes avec la maison 
d'Orléans, et la constitution anglaise était, suivant eux, le 
chef-d'œuvre de la politique, le maximum du bonheur 
social. 

Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent 
dans la carrière des lel très et de la philosophie, un homme, 
par Télévation de son âme et par la grandeur de son carac- 
tère, se montra digne du ministère de précepteur du genre 
humain : il attaqua la tyrannie avec franchise;* il parla 
avec enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et 
probe peignit en traits de flamme les charmes de la vertu ; 
elliî défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne 
pour appui au cœur humain : la pureté de sa doctrine, 
puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, 
autant que son mépris invincible pour les sophistes intri- 
gants qui usurpaient le nom de philosophes, lui attira la 
haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. 
Ah! s'il avait été témoin de cette révolution, dont il fut le 
précurseur, et qui Ta porté au Panthéon, qui peut douter 
que son âme généreuse eût embrassé avec transport la 



- 325 — 

• 

cause de la justice et de Tégalité? Mais qu'ont fait pour 
elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la RéYOIution 
dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple 
au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont 
employé leur esprit à frelater les principes républicains et 
à corrompre l'opinion publique : ils se sont prostitués aux 
factions, et surtout au parti d'Orléans; les autres se sont 
renfermés dans une lâche neutralité. Les hommes de lettres, 
en général, se sont déshonorés dans cette Révolution, et, à 
la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait 
seule tous les frais. 

Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible! Les 
prodiges qui ont immortalisé cette époque de l'histoire hu- 
maine ont été opérés sans vous et malgré vous; le bon sens 
sans intrigue et le génie sans instruction ont porté la 
France à ce degré d'élévation qui épouvante votre bassesse 
et qui écrase votre nulhlé ! Tel artisan s'est montré habile 
dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel fai- 
seur de livres, presque républicain en 1788, défendait stu- 
pidement la cause des rois en 1793; tel laboureur répandait 
la lumière de la philosophie dans les campagnes, quand 
l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre, dit-on, au 
jugement des littérateurs, et grand littérateur, au dire des 
géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les 
partis, travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide 
fatras de ses rapsodies mercenaires. 

Vous avez déjà été frappés sans douté de la tendresse avec 
laquelle tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé 
les opinions sinistres que je combats. Que de rapproche- 
ments curieux peuvent s'offrir encore à nos esprits ! Nous 
avons entendu, qui croirait à cet excès d'impudeur! nous 
avons entendu dans une société populaire le traître Guadet 
dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la 
Providence! Nous avons entendu, quelque temps après 
Hébert en accuser un autre pour avoir écrit contre l'a- 

19 



— 326 — 

théisme ! N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné, qui en votre 
présence même, et à yotre tribune, pérorèrent avec cbaieur 
pour bannir du préambule de la constitution le nom de 
rÊtre-Suprôme, que vous y avez placé? Danton, qui sou- 
riait de pitié aux mots de vertu, de gloire, de prospérité; 
Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever 
l'àme ; Danton qui était froid et muet dans les plus grands 
dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de 
véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce 
singulier accord de principes entre tant d'hommes qui pa- 
raissaient être si divisés ? Faut-il l'altribuer simplement au 
soin que prenaient les déserteurs de la cause du peuple de 
chercher à couvrir leur défection par une affectation de 
zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, 
comme s'ils avaient voulu compenser leur indulgence pour 
Taristocratie et la tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient 
à la Divinité? 

Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait 
sans doute à des vues politiques plus profondes : ils sen- 
taient que pour détruire la liberté^ il fallait favoriser, par 
tous les moyens, tout ce qui tend à justifier l'égoïsme, à 
dessécher le cœur et à effacer l'idée de ce beau moral, qui 
est la seule règle sur laquelle la raison publique juge les 
défenseurs et les ennemis de Thumanité. Ils embrassaient 
avec transport un système qui, confondant la destinée des 
bons et des méchants, ne laisse entre eux d'autre différence 
que les faveurs incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre 
que le droit du plus fort ou du plus rusé. 

Vous tendez à un but bien différent ; vous suivrez donc 
une politique contraire. Mais ne craignons^^nous pas de ré- 
veiller le fanatisme et de donner un avantage à Taristocra- 
tie ? Non : si nous adoptons le parti que la sagesse indique^ 
il nous sera facile d'éviter cet écueil. 

Ennemis du peuple, qui que vous soyelK, jamais la Con- 
vention nationale ne favorisera votre perversité ! Aristocra- 



— 327 — 

tes, de quelques dehors spécieux que vous veuillez vous 
couvrir aujourd'hui, en vain chercheriez-vous à vous pré- 
valoir de noire censure contre les auteurs d'une trame cri- 
minelle pour accuser les patriotes sincères que la seule 
haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches 
indiscrètes ! Vous n'avez pas le droit d'accuser, et la justice 
nationale, dans ces orages excités par les factions, sait 
discerner les erreurs des conspirations ; elle saisira d'une 
main sûre tous les intrigants pervers, et ne frappera pas 
un seul homme de bien. 

Fanatiques, n'espérez rien de nous ! Rappeler les hommes 
au culte de l'Ètre-Supréme, c'est porter le coup mortel au 
fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la vérité, 
et toutes les folies tombent devant la raison. Sans con- 
trainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se con- 
fondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la 
nature. ( On applaudit» ) 

Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes 
que vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cul- 
tes soit respectée, pour le triomphe môme de la raison; 
mais qu'elle ne trouble point l'ordre public, et qu'elle ne 
devienne point un moyen de conspiration. Si la malveillance 
contre-révolutionnaire se cachait sous ce prétexte, répri- 
mez-la, et reposez-vous du reste sur la puissance des prin- 
cipes et sur la force môme des choses. 

Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travail- 
lions à rétablir votre empire ! Une telle entreprise serait 
môme au dessus de notre puissance. ( On applaudit. ) Vous 
vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à la 
vie morale qu'à l'existence physique. 

Et d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les 
prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la 
médecine. ( Nouveaux applaudissements. ) Combien le Oieu 
de la nature est différent du dieu des prêtres ! ( Les applau- 
dissements continuent, ) Je ne connais rien de si ressem- 



- 328 - 

blanl à Tathéisrae que les religions qu'ils ont faites : à force 
de défigurer PÊtre-Suprême, ils Tont anéanti autant qu'il 
était en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un 
roi: les prêtres ont créé uia dieu à leur image; ils l'ont 
fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable; ils Tout 
traité comme jadis les maires du palais traitèrent les des- 
cendants de Glovis, pour régner sous son nom et se mettre 
à sa place : ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un pa- 
lais, et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à 
leur profit des dîmes, des richesses, des honneurs, des plai- 
sirs et de la puissance. ( Vifs applaudissements. ) Le véri- 
table prêtre de l'Ètre-Suprême, c'est la nature; son temple, 
l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand 
peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux 
nœuds de la fraternité universelle, et pour lui présenter 
l'hommage des cœurs sensibles et purs. 

Prêtres, par quels titres avez-vous prouvé votre mission? 
Avez- vous été plus justes, plus modestes, plus amis de la 
vérité que les autres hommes? Avez-vous chéri l'égalité, 
défendu les droits des peuples, abhorré le despotisme et 
abattu la tyrannie ? C'est vous qui avez dit aux rois : Vous 
êtes les images de Dieu sur la terre ; c'est de lui seul que 
vous tenez votre puissance ; et les rois vous ont répondu : 
Oui^ vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons- 
nous pour partager les dépouilles et les adorations des 
mortels. Le sceptre et l'encensoir ont conspiré pour déslio- 
norer le ciel et pour usurper la terre. {Applaudisse- 
ments. ) 

Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. {Applau^ 
dissements.) Attachons la morale à des bases éternelles et 
sacrées; inspirons à l'homme ce respect religieux pour 
l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la "seule 
garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos 
iustitutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée 
vers ce but : vous lui imprimerez sans doute un grand ca- 



I 



— 329 — 

ractôre, analogue à la nature de notre gouvernement et à 
la Stiblimité des destinées de notre république; vous senti- 
rez la nécessité de la rendre commune et égale pour tous les 
Français. li ne s'agit plus de former des messieurs, mais des 
citoyens? la patrie a seule le droit d'élever ses enfants; elle 
ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux pré- 
jugés des particuliers, aliments éternels de Taristocratie, et 
d'un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les 
isolant, et détruit avec l'égalité tous les fondements de l'or- 
dre social. Mais ce grand objet est étranger à la discussion 
actuelle. 

Il est cependant une sorte d'institution qui doit être con- 
sidérée comme une partie essentielle de l'éducation publi- 
que, et qui appartient nécessairement au sujet de ce rap- 
port; je veux parler des fêtes nationales. 

Rassemblez les hommes; vous les rendrez meilleurs, car 
les hommes rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne 
pourront se plaire que par les choses qui les rendent esti- 
mables. Donnez à leur réunion un grand motif moral et po- 
litique, et l'amour des choses honnêtes entrera avec le plai- 
sir dans les cœurs, car les hommes ne se voient pas sans 
plaisir. 

L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature 
et le plus magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un 
grand peuple assemblé. On ne parle jamais sans enthou- 
siasme des fêtes nationales de la Grèce ; cependant elles 
n'avaient guère pour objet que des jeux où brillaient la 
force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des poètes 
et des orateurs; mais la Grèce était là : on voyait un specta- 
cle plus grand que les jeux; c'étaient les spectateurs eux- 
mêmes, c'était le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus 
républicaines avaient élevé quelquefois au-dessus de l'hu- 
manité; on voyait les grands hommes qui avaient sauvé et 
illustré la patrie; les pères montraient à leur fils Miltiade, 
Aristide, Épaminondas, Timoléon, dont la seule présence 



~ 330 — 

était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de 
patriotisme. [Applaudissements.) 

Combien il serait facile au peuple français de donner à 
nos assemblées un objet plus étendu et un plus grand ca- 
cactêre! Un système de fêtes bien entendu serait à la fois le 
plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de 
régénération. 

Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la 
république ; ayez des fêtes particulières, et pour chaque 
lieu, qui soient des jours de repos, et qui remplacent ce que 
les circonstances ont détruit. 

Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui 
font le charme et Tornement de la vie humaine : Tenthou- 
siasme de la liberté, Tamour de la patrie, le respect des 
lois; que la mémoire des tyrans et des traîtres y soit vouée 
à l'exécration, que celle des héros de la liberté et des bien- 
faiteurs de rhumanité y reçoive le juste tribu de la recon- 
naissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs 
noms mêmes dans les événements immortels de notre Révo- 
lution et dans les objets les plus sacrés et les plus chers au 
cœur de Thomme; qu'elles soient embellies et distinguées 
par des emblèmes analogues à leur objet particulier : invi- 
tons à nos fêtes et la nature et toutes les vertus; que toutes 
soient célébrées sous les auspices de TÈtre-Supréme ; qu'elles 
lui soient consacrées: qu'elles s'ouvrent et qu'elles finissent 
par un hommage à sa puissance et à sa bonté 1 

Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fê- 
tes, 6 toi, tille de la naturel mère du bonheur et de la gloire, 
toi, seule légitime souveraine du monde, détrônée par le 
crime; toi, à qui le peuple français a rendu son empire, et 
qui lui donnes en échange une patrie et]des mœurs, auguste 
Liberté tu partageras nos sacrifices avec ta compagne im- 
mortelle, la douce et sainte Égalité! [Applaudissements,) 
Nous fêterons l'humanité, l'humîjnité avilie et foulée aux 
pieds par les ennemis de la République française! Ce sera 



1 

i 



l 



— 331 — 

un beau jour que celui où uous célébrerons la fête du genre 
humain! C'est le banquet fraternel et sacré où, du sein de 
la victoire, le peuple français invitera la famille immense 
dont il défend l'honneur et les imprescriptibles droits. Nous 
célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps 
et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur pa- 
. trie du joug des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de 
sages lois. Vous ne serez point oubliés, illustres martyrs de 
la république française! Vous ne serez point oubliés, héros 
morts en combattant pour elle ! Qui pourrait oublier les hé- 
ros de ma patrie!... La France leur doit sa liberté: l'uni- 
vers leur devra la sienne : que l'univers célèbre bientôt 
leur gloire en jouissant de leurs bienfaits î Combien de traits 
héroïques confondus dans la foule des grandes actions que 
la liberté a comme prodiguées parmi nous! Combien de 
noms, dignes d*ôtre inscrits dans les fastes de l'histoire, de- 
meurent ensevelis dans Tobscurité! Mânes inconnus et ré- 
vérés, si vous échappez à la célébrité, vous n'échapperez 
point à notre tendre reconnaissance! 

Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, 
s'il en existe encore alors ! qu'ils tremblent, le jour où les 
Français viendront sur vos tombeaux jurer de vous imiter! 
Jeunes Français, entendez-vous l'immortel Barra, qui, du 
Panthéon, vous appelle à la gloire! Venez répandre des 
fleurs sur sa tombe sacrée! (Déjeunes élèves de la patrie^ 
qui se trouveht dans le sein de l'assemblée s'écrient^ avec 
le plus vif enthousiasme : Vive la Republique!) Barra, en- 
fant héroïque, tu nourrissais ta mère,' et tu mourus pour 
ta patrie! Barra, tu as déjà reçu le prix de ton héroïsme : 
la patrie a adopté ta mère; la patrie, étouffant les factions 
criminelles, va s'élever triomphante sur les ruines des vices 
et des trônes. Barra ! tu n'as pas trouvé de modèles dans 
l'antiquité, mais lu as trouvé parmi nous des émules de ta 
vertu ! 

Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé 



— 332 — 

dans l'oubli nn héros plus jeune encore, et digne des hom- 
mages de la postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés 
sur les bords de la Durance, se préparaient à passer cette 
rivière pour aller égorger les patriotes faibles et désarmés 
de ces malheureuses contrées : une troupe peu nombreuse 
de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait d'autre res- 
source que de couper les câbles des pontons qui étaient au 
pouvoir de leurs ennemis; mais tenter une telle entreprise 
en présence des bataillons nombreux qui couvraient l'autre 
rive, et à la portée de leurs fusils, paraissait une entreprise 
chimérique aux plus hardis. Tout à coup, un enfant de treize 
ans s'élance sur une hache ; il vole au bord du fleuve, et 
frappe le câble de toute sa force : plusieurs décharges de 
mousqueterie sont dirigées contre lui ; il continue de frap- 
per à coups redoublés ; enfin il est atteint d'un coup mortel ; 
il s'écrie : Je meurs, cela m'est égal, c'est pour la liberté t 
il tombe,il est mort!... (Applaudissements réitérés,) Res- 
pectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de t'avoir 
donné le jour I Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient 
honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que 
toil 

Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la 
Gloire ; que la République en deuil les arrose de larmes 
amères! Non, ne le pleurons pas; imitons-le, vengeons-le 
par la ruine de tous les ennemis de notre République! 

Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos 
fêtes. Instituons les fêtes de la gloire, non de celle qui 
ravage et opprime le monde, mais de celle qui l'afifranchit, 
qui réclaire et qui le console ; de celle qui, après la patrie, 
est la première idole des cœurs généreux. Instituons une 
fête plus touchante, la fête du malheur : les esclaves adorent 
la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur; le mal- 
heur, que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, 
mais qu'elle console et soulage avec respect 1 Tu obtiendras 
aussi cet hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les 



- 333 — 

sages! toi qui multiplies les forces des amis de la patrie, et 
dont les méchants, liés par le crime, ne connurent jamais 
que le simulacre imposteur! divine Amitié, tu retrouveras 
chez les Français républicains ta puissance et tes autels. 
{On applaudit). 

Pourquoi ne rendrions-nous pas le môme honneur au 
pudique et généreux amour, à la foi conjugale, à la tendresse 
paternelle, à la piété filiale? Nos fêtes sans doute ne seront 
ni sans intérêt ni sans éclat. Vous y serez, braves défenseurs 
de la patrie, que décorent de glorieuses cicatrices ! Vous y 
serez, vénérables vieillards, que le bonheur préparé à votre 
postérité doit consoler d'une longue vie passée sous le des- 
potisme! Vous y serez, tendres élèves de la patrie, qui 
croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de 
nos travaux ! 

Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit 
ramener bientôt des frères et des amants dignes de vous I 
Vous y serez, mères de famille, dont les époux et les fils 
élèvent des trophées à la République avec les débris des 
trônes ! femmes françaises ! chérissez la liberté achetée 
au prix de leur sang. Servez-vous de votre empire pour 
étendre celui de la vertu républicaine! femmes françaises! 
vous êtes dignes de Tamour et du respect de la terre. Qu'avez- 
vous à envier aux femmes de Sparte ? Gomme elles, vous 
avez donné le jour à des héros ; comme elles, vous les avez 
dévoués avec un abandon sublime à la patrie! [On ap* 
plaudit). 

Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime en- 
thousiasme et à étouffer par de désolantes doctrines cet 
instinct moral du peuple qui est le principe de toutes les 
grandes actions! C'est à vous, représentants du peuple, 
qu'il appartient de faire triompher les vérités que nous 
venons de développer. Bravez les clameurs insensées de 
l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. 
Quelle est donc la dépravation dont nous étions environnés, 

19. 



- 334 - 

s'il nous a fallu du courage pour les proclamer? La posté- 
rité pourra-t-elle croire que les factions vaincues avaient 
porté Taudace jusqu'à nous accuser de modérantisme et 
d'aristocratie pour avoir rappelé Pidée de la Divinité et de 
la morale? Croira-t-elle qu'on ail osé dire, jusque dans 
cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison hu- 
maine de plusieurs siècles? Us invoquaient la raison, les 
monstres qui aiguisaient contre vous leurs poignards sa- 
crilèges! 

Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité 
devaient être aussi sans doute les objets de leur fureur. 
Ne nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre vous 
semblent vouloir nous préparer la ciguë ; mais avant de la 
boire, nous sauverons la patrie! (On app^aurfî^. Le vaisseau 
qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire 
naufrage : il vogue sous vos auspices, et les tempêtes se. 
ront forcées de le respecter. (Nouveaux applaudisse- 
ments). 

Asseyez- vous donc tranquillement sur les bases immua- 
bles de la justice, et ravivez la morale publique; tonnez sur 
la tête des coupables, et lancez la foudre sur vos ennemis ! 
. Quel est Tinsolent qui, après avoir rampé aux pieds d'un 
roi, ose insulter à la majesté du peuple français dans la 
personne de ses représentants? Commandez à la victoire, 
mais replongez surtout le vice dans le néant! Les ennemis 
de la République sont tous les hommes corrompus. [On ap- 
plaudit). Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe 
et magnanime dans toute la force de ce terme. (On ap- 
plaudit). C'est peu d'anéantir les rois; il faut faire respecter 
à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en 
vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée 
de nos armes, si toutes les passions déchirent impunément 
le sein de la patrie. Défions-nous de l'ivresse môme des 
succès. Soyons terribles dans les revers, modestes dans nos 
triomphes (onapplaudit),Qi fixons au milieu de nous la paix 



— 335 — 

et le bonheur par la sagesse et parla morale! Voilà le vé- 
ritable but de nos travaux ; voilà la lâche la plus héroïque 
et la plus difficile. Nous croyons concourir à ce but'en vous 
proposant le décret suivant : [Les applaudissements se re- 
nouvellent et se prolongent,) 

Art. le'. — Le peuple français reconnaît rexistence dé 
l'Être-Suprême et Timnoortalité de rame. 

2. — Il reconnaît que le culte digne do rÈtre-Suprôme 
est la pratique des devoirs de l'homme. 

3. — Il met au premier rang de ces devoirs de détester 
la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les 
traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, 
de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien 
qu'on peut, et de n'être injuste envers personne. 

4. — Il sera institué des fêtes pour rappeler Phomme à 
la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. 

5. — Elles emprunteront leurs noms des événements 
glorieux. de notre Révolution, des vertus les plus chères et 
les plus utiles à l'homme, des plus grands bienfaits de la 
nature. 

6. — La République française célébrera tous les ans le:; 
fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 
1793, du 31 mai 1793. 

7. — Elle célébrera aux jours de décadis les fêtes dont 
rénumération suit: 

A rÊtre-Supréme et à la Nature. — Au Genre humain. 

— Au Peuple français. — Aux Bienfaiteurs de l'humaniié. 

— Aux Martyrs de la liberté. — A la Liberté et à rÉgalité. 

— A la République. — A la Liberté du monde. — A l'Amour 
de la patrie. — A la Haine des tyrans et des traîtres. — A la 
Vérité. — A la Justice. — A la Pudeur. — A la Gloire et à 
Plmmortalité. — A PAmitié. — A la Frugalité. — Au Cou- 
rage. — A la Bonne Foi. — A l'Héroïsme. — Au Désinté- 
ressement. — Au Stoïcisme. — A PAmour. — A la Foi con- 
jugale. — A PAmour paternel. — A la Tendresse maternelle. 



— 336 - 

— A la Piétô filiale. — A rEnfance. — A la Jeunesse. — A 
TAge viril. — A la Vieillesse. — Au Malheur. — A PAgri- 
cullure. — A Tlndustrie. — A nos Aïeux. — A la Postérité. 

— Au Bonheur. 

8. — Les Comités de salut public et d'instruction pu- 
blique sont chargés de présenter un plan d'organisation de 
ces fêtes. 

9. — La Convention nationale appelle tous les talents 
dignes de servir la cause de Thumanité à l'honneur de con- 
courir à leur établissement par des hymnes et des chants 
civiques, et par tous les moyens qui peuvent contribuer à 
leur embellissement et à leur utilité. 

10. — Le Comité de salut public distinguera les ouvrages 
qui lui paraîtront les plus propres à remplir ces objets, et 
en récompensera les auteurs. 

11. — La liberté des cultes est maintenue, conformé- 
ment au décret du 18 frimaire. 

12. — Tout rassemblement aristocratique et contraire 
à l'ordre public sera réprimé. 

13. — £n cas de troubles dont un culte quelconque 
serait Toccasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par 
des prédications fanatiques, ou par des insinuations contre- 
révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des vio- 
lences injustes et gratuites, seront également punis selon 
la rigueur des lois. 

14. — Il sera fait un rapport particulier sur les dispo- 
sitions de détail relatives au présent décret. 

45. — Il sera célébré le 2 prairial prochain une fête en 
l'honneur de l'Ètre-Suprême. 



— 337 - 

PREMIER DISCOURS AU PEUPLE RÉUNI POUR LA FÊTE DE L'ÊTRE- 
SUPRÊME. 

8 juin 1794. 
(20 prairial an ii de la rëpoblkiue française.) 

Français républicaine, il est enfin arrivé ce jour à jamais 
fortuné que le peuple français consacre à l'Être-Supréme! 
Jamais le monde qu'il a créé ne lui o£frit un spectacle 
aussi digne de ses regards. Il a tu régner sur la terre la 
tyrannie, le crime et J'imposture : il voit dans ce moment 
une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du 
genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques 
pour élever ga pensée et ses vœux vers le grand Être qui 
lui donna la mission de les entreprendre et la force de les 
exécuter! 

N'est-ce pas lui dont la main inunortelle, en gravant dans 
le cœur de Thomme le code de la justice et de Pégalité, y 
traça la sentence de mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, 
dés le commencement des temps, décréta la république, et 
mi{ à Tordre du jour, pour tous les siècles et pour tous les 
peuples, la liberté, la bonne foi et la justice? 

Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; 
il n'a point créé les prêtres pour nous atteler comme de 
vils animaux au char des rois, et pour donner au monde 
Texemple de la bassesse, de l'orgueil, de la perfidie, de 
l'avarice, de la débauche et dii mensonge; mais il a créé 
l'univers pour publier sa puissance; il a créé les hommes 
pour s'aider, pour s'aimer mutuellement, et pour arriver 
au bonheur par la route de la vertu. 

C'est lui qui plaça dans le sein de l'oppresseur triom- 
phant le remords et l'épouvante, et dans le cœur de l'inno- 
cent opprimé le calme et la fierté; c'est lui qui force 



niomiiie juste à haïr le mMiânt, el le médiant à respecter 
rhomme juste; c'est lai qui oroft de pudeur le front de la 
beauté pour rembeilir encore; c'est lui qui fait palpiter les 
entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lui qui 
baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre 
le sein de sa mère; c'est lui qui fait taire les passions les 
plus impérieuses et les plus tendres devant l'amour sublime 
de la patrie; c'est lui qui a couTert la nature de charmes, 
de richesses et de majesté. Tout ce qui est bon est sou 
ourrage, ou c'est lui-même : le mal appartient à Thomme 
dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses sem- 
blables. 

L'auteur de la nature avait lié tous les mortels par une 
chaîne immense d'amour et de félidté : périssent les tyrans 
qui ont osé la briser! 

Français républicains, c'est à vous de purifier la terre 
qu'ils ont souillée, el d'y rappeler la justice qu'ils en ont 
bannie! La liberté et la vertu sont sorties ensemble du sein 
de la Divinité : Tune ne peut séjourner sans l'autre parmi 
les hommes. Peuple généreux, veux tu triompher de tous ted 
ennemis? Pratique la justice, et rends à la Divinité le ^1 
culte digne d'elle. Peuple, livrons-nous aujourd'hui sous 
ses auspices aux transports d'une pure allégresse! Demain, 
nous combattrons encore les vices et les tyrans; nous don- 
nerons au monde l'exemple des vertus républicaines, et ce 
sera l'honorer encore ! 

SECOND DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA CONVENTION, AU MO- 
MENT OU l'athéisme, consumé par LES flammes, a DISPARU, 
ET QUE LA SAGESSE APPARAIT A SA PLAGE AUX REGARDS DO 
PEUPLE. 

II est rentré dans le néant, ce montre que le génie des 
rois avait vomi sur la France! Qu'avec lui disparaissent 



— 339 — 

tous les crimes et tous les malheurs du monde ! Armés 
tour à tour des poignards du fanatisme et des poisons de 
Tathéisme, les rois conspirent toujours pour assassiner 
riiumanité : s'ils ne peuvent plus défigurer la Divinité par 
la superstition, pour l'associer à leurs forfaits, ils s'effor- 
cent de la bannir de la terre pour y régner seuls avec le 
crime. 

Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilèges; ils ne 
peuvent pas plus arracher le monde du sein de son auteur 
que le remords de leurs propres cœurs! Infortunés, redres- 
sez vos fronts abattus; vous pouvez encore impunément 
lever les yeux vers le Ciel! Héros de la patrie, votre géné- 
reux dévoûment n'est point une brillante folie ; si les 
satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner, il n'est 
pas en leur pouvoir de vous anéantir tout entiers! Homme, 
qui que tu sois, tu peux concevoir encore de hautes pensées 
de toi-même; tu peux lier ta vie passagère à Dieu même 
et à rimmortalitô ! Que la nature reprenne donc tout son 
éclat, et la sagesse tout son empire! l'Étre-Supréme n'est 
point anéanti. 

C'est surtout la sagesse que nos coupables ennemis vou- 
laient chasser delà République : c'est à la sagesse seule qu'il 
appartient d'affermir la prospérité des empires; c'est à elle 
de nous garantir les fruits de notre courage. Associons-la 
donc à toutes nos entreprises! Soyons graves et discrets 
dans nos délibérations, comme des hommes qui stipulent les 
intérêts du monde; soyons ardents et opiniâtres dans notre 
colores, contre les tyrans conjurés, imperturbables dans les 
dangers, patients dans les travaux, terribles dans les revers 
modestes et vigilants dans les succès; soyons généreux en- 
vers les bous, compatissants envers les malheureux, inexo- 
rables envers les méchants, justes envers tout le monde; ne 
comptons point sur une prospérité sans mélange et sur des 
triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend de ia 
fortune ou de la perversité d'autrui ; ne nous reposons que 



— 340 — 

sur notre constance et sur notre vertu,seuls, mais infaillibles 
garants de notre indépendance; écrasons la ligue impie des 
rois par la grandeur de notre caractère, plus encore que par 
la force de nos armes. 

Français, vous combattez les rois; vous êtes donc dignes 
d'honorer la Divinité! Être des êtres, auteur de la nature, 
Tesclave abruti, le vil suppôt du despotisme, l'aristocrate 
perfide et cruel t'outragent en t'invoquant, mais les défen- 
seurs de la liberté peuvent s'abandonner avec confiance dans 
ton sein paternel! 

Être des êtres, nous n'avons point à l'adresser d'injustes 
prières : tu connais les créatures sorties de tes mains; leurs 
besoins n'échappent pas plus à tes regards que leurs plus 
secrètes pensées. La haine de la mauvaise foi et de la tyran- 
nie brûle dans nos cœurs avec l'amour de la justice et de la 
patrie : notre sang coule pour la cause de l'humanité : voilà 
notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous 
t'offrons! 



NOTES 

HOBESPIERRE lOURNAUSTE (p. 72]. 



Robespierre journaliste mérite d'ôtre connn, et il y aurait toa te une 
physionomie intéressante à étudier à ce point de vue qui compléterait 
celle de l'orateur. Les deux extraits de ses Lettrée à iei commettanti, 
sur la suppression du budget des cultes et sur l'instruction publique, 
montrent bien une des faces de son talent de journaliste; mais, ce 
sont ses polémiques contre La Fayette, contre Pétion, contre les Giron- 
dins qu'il faut lire. Nous. en donnerons du moins une idée par l'ex- 
trait suivant d'un article du Défenseur de la Constitution, écrit après 
le 20 juin, lorsque La Fayette avait quitté son camp pour venir faire 
ses représentations verbales à l'Assemblée : 

« Ajax« roi des Locriens, avait laissé une si haute opinion de sa 
valeur, que ses concitoyens conservaient toujours sa tente au milieu 
de leur camp; l'ombre seule de ce héros gagnait encore des batailles. 

• Nous avons un général qui semble avoir choisi pour modèle 
l'ombre d'Ajax. La tente de M. La Fayette est au milieu du camp où 
il commande; mais elle est souvent déserte, comme celle du roi grec : 
ce général a la propriété de disparaître de son camp par intervalles, 
pour huit ou quinze jours, sans que ni les ennemis ni son armée 
s'en aperçoivent. La seule différence qui existe entre l'ombre d'Ajax « 
et M. La Fayette, c'est que celui-ci ne gagne pas de batailles. Pyr- 
rhus apprit aux Romains l'art des campements; La Fayette instruira 
les généraux qui le suivront dans l'art de voyager. Faire la guerre 
à la tête de son armée, est une science commune, qui appartient aux 
héros vulgaires : être éloigné d'elle de soixante-dix lieues, plus ou 
moins, et faire la guerre : voilà le talent merveilleux, réservé aux 
êtres privilégiés, refusé à tout général qui n'a subjugué ou affranchi 
qu'un seul monde. Le général est-il au camp ? Est-il au château des 
Tuileries? Est-il à Paris? Est-il à la campagne? sont aujourd'hui 
autant de questions qui n'ont rien du tout d'oiseux ni de ridicule. 



— 3« — 



et duat b solatioB s'est pas sfae iadle. Psv eicaple, ma noaeiit 
oà j'écris, <Mi regarderaît coase u hoase bès-habiJey cdiii q« 
pourrait diie» aTee eertûade, si M. La Fayette est eafiii letovné à 
Maobeofe, «m si c'est Pam qpi le racàle. 

» Celle DooTelie méthode de faire U fverre a sans doQto de frands 
aTanUfes, ne fftt-ce que celiii de eonserrer le géaénï^ sinoo à l'ar- 
mée, da moins à la satioB. ComaÈtmt le battre am le €dre prisomûer, 
s'il n'est pas même possible de le décmiTTir ? 

> An reste, qu'on examine bien ce système, il est beaucoup moins 
extraordinaire qu'on ne pourrait le croire, au premier eoup d'cBÎL U 
est très-approprié a U nature et aux motift de U guerre actuelle. 
Jamais guerre n'exigea plus d'entremes secrètes» fdus d'aitretiens 
intimes, plus de confidences mystérieuses; or, tout cela sappoee des 
Toyages, et oblige nécessairement le général à faire plus d'usage de 
eberaux de poste que de cheraux de bataille. 

» Ce n'est plus un secret aujourd'hui pour personne, que le but 
de la guerre n'est point de détrôner la maison d'Autriche, en B^a- 
bant; mais de rétablir son empire en France. Ce n'est point Bruxelles 
qu'on veut affranchir, c^est Paris que Ton Teut réduire; il s'agit non 
de dompter les factieux de Coblentz, mais de châtier les lulieux de 
l'Assemblée nationale et de la capitale. Le roi de Prusse et le roi de 
Hongrie, comme on sait, sont bieQ moins à craindre pour la France 
que les municipaux et les sociétés des amis de la constitution : Léo- 
pold et La Fayette nous Font hautement déclaré. U luit épargner 
Coblentz, éraeuer Courtrai, et préparer le siège du couvent des Ja- 
eobins. Le yéritable théâtre de la guerre n'est donc point la Belgique, 
cf est Paris. Le téritable quartier-général n'est pas an camp retranché 
de Maobenge; il est dans le palais des Tuileries. Le conseil de 
guerre, c'est le comité autrichien. A quoi servent ici la valeur et les 
talents militaires? Il n'est question que de stratagèmes politiques* 
M. La Fayette a donc moins besoin de conférer arec des officiers 
expérimentés qu'avec les intrigans habiles. An camp, il peut être 
fadlement remplacé; mais au conseil secret, comment pourrait-on 
se passer de sa présence f 

» Eht d'ailleurs, pourquoi les Autrichiens lui donneraient-Us 
quelque inquiétude pendant son absence? Est-il en guerre avec 
eux? Que dis-je? Ne sont-ils pas alliés? Ne sont- ils pas ligués avec 
lui pour rétablir en France le bon ordre, pour anéantir U règne det 
elubi et rétablir celui de la loi ?... > 



— 343 - 

Robespierre développe cette accusation, en faisant des rapproche- 
ments entre le manifeste de Léopoid et la lettre de La Fayette 
à TAssemblée ; il dénonce le général comme Tinstrument des en- 
nemis de la révolution ; il donne incidemment son opinion sur le 20 
juin : 

c Le moment était enfin arrivé où cette conspiration générale 
devait éclater. Pour s'élancer dans sa carrière criminelle, La Fayette 
n'attendait plus qu'une occasion favorable à ses vues. Il fallait un 
prétexte pour pallier une démarche audacieuse qui le prononçât 
comme le chef du parti de la cour. Il s'est appliqué à le faire naître, 
et il prétend l'avoir trouvé dans les événements du 20 juin. Je puis 
m' expliquer librement sur ce rassemblement, j'ai assez prouvé mon 
opposition à cette démarche^ par des faits aussi publics que multi- 
pliés. Je l'ai regardée comme impolitique et sujette à de graves 
inconvénients. Je n'ai pas besoin de dire que l'extravagance aristocra- 
tique a pu seule concevoir l'idée de la présenter comme un crime po. 
pulaire, comme un attentat contre la liberté et contre les droits du 
peuple. Ce qu'il importe d'observer ici, ce qui est démontré à mes 
yeux et à ceux de quiconque connaît ce qui s'est passé ; c'est que la 
cour et La Fayette ont fait tout ce qui était en eux pour la provo- 
quer, pour la favoriser, en paraissant l'ioiprouver; c'est que ce des- 
sein est trop clairement indiqué par l'étrange affectation avec laquelle 
ils cherchèrent, dans les jours qui le précédèrent, et où il était déjà 
annoncé, à braver l'opinion publique et à lasser la patience des ci- 
toyens, par des actes aussi contraires à la sùretè de l'État qu'aux 
intérêts de la liberté ; c'est que les lettres de La Fayette à l'Assem- 
blée nationale et au roi ont été combinées avec l'époque de cet évé- 
nement prévu. Sans doute, il avait pensé, comme tous ses complices^ 
que quelque pures, quelque légitimes que fussent les intentions du 
peuple, un grand rassemblement pourrait produire quelque crime 
individuel qui pourrait servir de prétexte pour le calomnier et pour 
décrier ou persécuter les amis de la liberté. La vertu populaire et la 
raison publique déconcertèrent ses projets et les efforts même de ses 
émissaires. Mais il n'en poursuit pas moins le dessein qu'il avait 
formé de fonder sur cet événement une espèce de manifeste royal 
et autrichien pour colorer la révolte qu'il méditait contre la souve. 
neté nationale... 

» Pour oser déclarer la guerre à sa patrie, il fallait qu'il eût l'air 
de ne point attaquer la nation : mais un troisième parti, qui n'était 



- 344 — 

point celai de la eoar et de raristocratîe, et qui, cependant serait 
présumé ennemi de la liberté et de la constitution : La Fayette a 
donc présenté les patriotes, le peuple, tout ce qui n*est point sa fac- 
tion, comme une secte particulière qu'il a appelée, qu*il a fait appe- 
ler par tous les écrivains qu*il soudoie, tantôt républicaine, tantôt 
jacobine, à laquelle il impnte tous les maux qu'il a causés, tous les 
crimes de la cour et de l'aristocratie C'est sous ce nom qu'il pré- 
tend accabler le peuple, avec le nom du roi, avec les forces de la 
cour, de la noblesse, des prêtres séditieux, des puissances étrangè- 
res, et de tous les citoyens pervers ou stupides qu*il pourra égarer 
on attacber à sa fortune. On voit qu'en cela il s'accorde encore par- 
faitement avec nos ennemis extérieurs qui, pour ne point paraître 
combattre la volonté de la nation, pour ménager en même temps 
l'opinion de leurs propres sujets, déclarent qu'ils ne prennent les 
armes que contre cette même faction jacobine à qui ils supposent le 
pouvoir de maîtriser le peuple français... Voilà toute la politique de 
ce héros... Eh bien! qu'il comble enGn la mesure de ses crimes; 
qu'il passe le Bubicon comme César (4), ou plutôt que, comme 
Octave, à qui il ressemble beaucoup mieux, aux talents près, il se 

cache au fond de cale, tandis qu'on donnera la bataille d'Actium 

Citoyen ingrat et parjure, hypocrite et vil conspirateur, que tout le 
sang pui coulera retombe sur ta tête sacrilège. Tu as dit dans ta 
lettre à TAssemblée, en parlant de tes complices : « Je déclare que 
la nation française, si elle n'est point la plus vile de l'univers, peut 
et doit résister à la coalition des rois. » Et moi, je dis que si le plus 
dangereux de ses ennemis et le plus coupable de tous les traîtres 
n'est pas bientôt exemplairement puni, nous sommes en effet la plus 
vile nation de l'univers, ou du moins nos représentants sont les plus 
lâches de tous les hommes. » 

SUR PÉTION (p. 68.) 

Robespierre^ comme on a pu le voir, avait été très-lié avec Pé- 
tion : ce fut ce dernier qui provoqua la rupture^ en intervenant 
pour prendre sa défense contre les accusations de Rebecqui et de 
Louvet : « Le caractère de Robespierre, dit Pétion, explique ce qu'il 

I. On asgnre que, plusieurs années ayant la révolution, les plaisants de la 
cour lui avait donne le nom de Gilles-Céiar, (Note de Rob^ierre.) 



— 345 — 

• a fait : Robespierre est extrêmement ombrageux et défiant; il 

• aperçoit partout des complots, des trahisons, des précipices. Son 

• tempérament bilieux, son imagination atrabilaire, lui présentent 

• tous les objets sous de sombres couleurs ; impérieux dans son avis» 
» n'écoulant que lui, ne supportant pas la contrariété, ne pardon- 
» nant jamais à celui qui a pu blesser son amour-propre, et ne re- 
» connaissant jamais ses torts; dénonçant avec légèreté et s'irritant 

• du plus léger soupçon ; croyant toujours qu'on s'occupe de lui, et 
» pour le persécuter ; vantant ses services et parlant de lui aveo peu 
» de réserve; ne connaissant point les convenances, et nuisant par cela 
» môme aux causes qu'il défend ; voulant par-dessus tout les faveurs 
» du peuple ; lui faisant sans cesse la cour et cherchant avec affecta- 

• tion ses applaudissements; c'est là, c'est surtout cette dernière 
» faiblesse, qui, perçant dans les actes de la vie publique, a pu faire 
« croire que Robespierre aspirait à de hautes destinées, et qu'il vou- 
» lait usurper le pouvoir dictatorial. » 

Robespierre ne sut aucun gré à Pétion de sa bonne intention, et il 
fut piqué au vif par cette façon de le justifier. Dans ses Lettres à ses 
commettants et à la tribune de la Ck>nvention et des Jacobins, toutes les 
fois que l'occasion s'en présentait, il prit désormais Pétion, qu'il ap- 
pelait c le roi Jérôme Pétion, » pour plastron des railleries les plus 
amères. 

SUR ÂNACHARSIS GLOOTZ (p. 427). 

Robespierre était sujet à ces retours d'appréciation sur les hommes. 
C'est ainsi qu'en dénonçant Anacharsis Clootz aux Jacobins, le 12 
décembre i793, il formula notamment ce grief contre lui : « L'amour- 

• propre lui fit publier un pamphlet intitulé : Ni Marat, ni Roland, 

• Il y donnait un soufflet à ce dernier, mai< il en donnait un plus 

• grand à la Montagne. » 

Or> voici en quels termes, dans sa 6* Lettre à ses commettants, Ro- 
bespierre avait apprécié ce pamphlet de Clootz : t II me tombe dans 
» ce moment entre les mains une brochure d'Anacharsis Clootz, 
» intitulée : Ni Marat, ni Roland, A deux ou trois idées près, peut- 

• être, qui m'ont paru manquer de justesse, cette production, écrite 
» d'un style piquant et original, est pleine de jroùt et de philosophie. 
» Anacharsis trace avec tant de vérité la nullité ridicule de quelques 
> hommes qui ont enrayé le char de la réYolutioD> que je me repro- 



-.3iG — 

» clierais le ton sérieux avec lequel je les ai quelquefois attaqués, 
• si je ne me rappelais une maxime que j'ai déjà appliquée à La 
» Fayette; c'est que, s'il faut du génie pour faire le bien public, il 
» ne faut que des vices et de Tastuce pour l'empêcher. Au reste, je 
« m'unis à lui pour crier : Vive la liberté universelle t » 



GOMMENT LES JACOBINS ACCUEILLIRENT LA CHUTE 
DE ROBESPIERRE (p. i39.] 

Robespierre ne fut pas davantage défendu aux Jacobins qu'à la 
Convention, et dans les séances qui suivirent le 9 thermidor ce ne 
furent que malédictions contre le tyran. On déclara non-avenues 
toutes les exclusions prononcées à l'instigation de Robespierre contre 
des citoyens qui n'avaient pu répondre aux accusations portées con- 
tre eux* « Depuis six mois^ dit Thirion, les droits sacrés de Thomme 
ont été ouvertement violés dans cette enceinte par le Gatalina mo- 
derne. Peut-être se croira-t-on bien fondé à nous reprocher de ne 
nous être pas élevés contre l'oppression ; mais qui blâma jamais 
Bru tus d'avoir joué le rôle d'imbécile à la cour de Tarquin, en at- 
tendant le moment favorable de le frapper et de sauver la liberté 
de son pays? Qu'on sache que la Montagne a suivi le rôle de Brutus! 
n fallait, avant d'attaquer le tyran, donner au peuple le temps de 
s'apercevoir de la tyrannie, il fallait que les moins clairvoyants 
fussent éclairés sur sa perfidie. En un mot, nous n'avons point parlé 
quand le moment de se faire entendre n'était pas arrivé... Dès que 
le moment nous a favorisés, nous avons parlé; nous avons mieux fait 
encore, nous avons agi. » 

Dans la séance du 18 thermidor, LequiniO) revenant à la charge, 
accQ;}e Robespierre d'avoir opprimé la liberté de la presse, et d'avoir 
eu l'intention d'empêcher l'instruction, pour parvenir avec plus de 
facilité à la tyrannie; il instruit la société t que le traître Henriot, 
qui n'agissait que par les ordres de Robespierre, a proposé, dans 
une des sections de Paris, d'anéantir toutes les bibliothèques. » 



if m DES NOTES. 



TABLE 



Introduction historique i 

Sur la liberté de la presse 16i 

Sur le droit de tester 182 

Sur Torganisation des gardes nationales 185 

Sur le suffrage universel 194 

Sur Tabolition de la peine de mort 21S 

Sur la guerre 217 

Sur le parti à prendre à l'égard de Louis XYI 244 

Sur le projet de supprimer les fonds affectés au culte 253 

Sur rinstruction publique •• 262 

Sur la propriété. — Projet de déclaration des droits de Thomme 

et du citoyen» * • « • . • . ^ « 4 • . • 208 

Sur la Constitution «é . • i • é 276 

Sur les principes de morale politique « . • . . 294 

Sur le rapport des idées religieuses et motaled avec les prin- 
cipes républicains et sut les fêtes nationales i 908 

Premier discours pour la fôte de TÉtre Suprême* •.;••• 337 

Second discours • . • . i . ; 338 

Rapport sur le manifeste des rois ligués contre la République. 34i 

Notes • 349 



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STANFORD UNIVERSITY LIBRARIES 

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STANFORD, CALIFORNIA 94305-6004 

|415) 723-1493 

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