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ŒUVRES 

DE 

VOLTAIRE. 



TOME LVI. 



hyGoogIc 



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OEUVRES 

DE 

VOLTAIRE 



PREFACES, AVERTISSEMENTS, 
NOTES, ETC. 

PAR M. BEUCHOT. 



TOME LVI. 
CORRESPONDiiNCE.— TOME VI. 



A PARIS, 



CHEZ LEFEVRE, LIBRAIRE, 

mUB DE L*iPEBOIf, b" 6. 

FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE UCOB, H" »4. 
LEQUIEN FILS, 

QDiki DU tuoniTos, ir* 4j, 
M DCCC xxtn. 



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CORRESPONDAINCE. 



1795. A M. FORMET. 

Lea jinvîer 175». 

J'ai lu, toute \aau\t,V Histoire du Manichéisme' . 
Voilà ce qui s'appelle un bon livre; voilà de la théo- 
logie réduite à la philosophie. 

M. Beausobre ■ raisonne mieux que tous les Pères ; 
il est évident qu'il est déiste, du moins évident pour 
moi. Mandez-moi, je vous prie, quel était son nom 
de baptême, et Taonée de sa mort. Je voudrais qu'il 
vécût encore. Vivez , vous ! 

1796. AU CARDINAL gUERlNI. 

Berlin, 7 gmntjo ijSt. 

La morte del Conte di Rotembourg, l'uno de* Di- 
rettori di questa Chiesa tanto favorita da V. E. , a ca- 
gionato qui un grand ramarico; io sarct molto sor- 
preso se egli non avesse lasciato nel suo testamento 
una considerabil somma di danari, per contribnire 
alla fabrica del vostroEdifizio. 1 continui assalti detla 
malatia chc mi distrugge, mi fànno augurare anderô 
dove è gito il povero Conte di Rotembourg , e dove 
non s'cdifîcano case ne per Iddio, ne per gli uomini. 
Ij'ullimemie voglie sarannoiu favore délia Chiesa di 

■ Uiiloirt critique du Uaniclièiinie , pKr Beausobre, 1734-39, deux lo- 
lumes iD-l"; le lecond «rait été rédigé par Fonnc;. K 
• Voyei son article, tome X;X , page StT, B. 

CoBBasPOBTtkXCI. VI. I 



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2 CORBESPOnDANCE. 

Brriino; ma daro poco, giacchè soao ud uomo da 
poco. E blsogna pigliar cura de' suoi pareati et amici 
prima di pensare aile piètre d'un mouumeato. Tocca 
a un vescovo, a un gran cardinale, a un celebra- 
tissimo beuefattore corne voi siete, di segnalare la 
sua beneficenza dovunque va la sua gloria. Rimango 
con ogni riverenza del suo imparegiabile merito, si 
corne di sua Eminenza , 

Umilissimo et devotissimo servîtore, 

VotTAIRE. 

1 797. A M. LE PRÉSIDENT HËNAUI.T. 

A Berlin, le B jaDvicr. 

Une des plus grandes obligations qu'un homme 
puisse avoir à un homme, c'est d'être instruit; j'ai 
donc pour vous, mon cher confrère, la plus tendre 
et la plus vive reconnaissance. Je profiterai sur-le- 
champ de la plupart de vos remarques ' ; mais il faut 
d'abord que Je vous en remercie. 

■ Voici ce que le président Hénaiilt écriTSit au comte d'Ârgeiuou,le 3i 
itêcembra 1751, relativement au SiicUJe Ijiuu XIV: 
-Voltaire m'a eaiojré aon livre, en me prianl de lui euToyer des criliquet, 

- c'est-à-dire det louBuget, J'oi beaucoup hèsilé à lui écrire, parcojua je 

• crains delecoutredin, et que, d'un autre cdté, je voudrais bien que son 
■ ouvrage fdt de bfon iètre adiniien cepayc-d, etqu'ill'y ramenlL Cesl 

• le plus b^ esprit de ce aiécle, qui bit bonneur à la Frssce , «f fui/ier^ni 

- son talent i/uand il aura ctitè tTj habiter ; mais c'eil un fou que la jalousie 
x CD a banui Tel qu'il est pourtant, il hudrait, s'il esl pouible, le met- 

• tre à portée de revenir, et cet ouvrage en pourrait être l'occasion. C'est 
•I ce qui m'a délermiiié i lui euvoyer des remarque) sur le premier tome, 

- dont vous trouverez ici uoe copie. 

-Le défont de ce premier tome, en général, -.hi c'est que Louis XIT n'y 

- Vit pai Irailc, à beaucoup près, com. ■: il doit l'élre; oïdis le second 



nii,GtH>^le 



ANNÉE I^Sl. 3 

Il y a quelques endroits sur lesquels je pourrais 
faire quelques représenta lions, comme sur le prince 
de 'VaudemoDt; il ne s'agit pas là du père, mais du 
6is, qui était dans le parti des Impériaux, et qu'on 
appelait alors le prince de Commerci. 

Si vous pouvez croire sérieuseaient que le vicomte 
de Turenne changea de religion, à claquante ans, 
par persuasion, vousavcz assurément une bonne ame. 
Cependant si, en faveur du préjugé, il faut adoucir 
ce trait, de tout mon cceur; je ne veux point cho- 
quer d'aussi grands seigneurs que les préjugés. 

A l'égard du canon que Mademoiselle fil tirer, 
l'ordre ne fut sigué qu'après coup, et vous recou- 
naissez bien là l'incertitude et la faiblesse de Gaston. 

Je pourrais, si je voulais , me justifier du reproche 
'que vous me faites d'avilir le grand Condé; il me 
semble que rieo no serait plus aisé. Si c'est du pre- 
mier tome que vous partez, sa retraite à Cliantillt est 
relie de Scipion à Linterne, et de Mariboroug à 
Bleuheim; si c'est du deuxième volume, il s'en faut 
bien que je dise qu'il mourut pour avoir été cour- 
tisan. Je réponds seulement à tous tes historiens qui 
ont faussement avancé qu'il s'était opposé au mariage 
de son fîls avec une fille de madame de Montespan. 
C'est vous autres, messieurs, qui avez la tête pleine 
de la faiblesse qu'eut le prince de Condé, les der- 

• tome, dont j'ai lu lei deuiliejrs, répare bico loul celi.~.. Je o'ai rien vu 

* ik comparable aillenn, ni pour ltigloiredurDi,Di pour celle de U na- 

Le préiideot Uéuault, qui ■ écrit l'hûtolre CD courliun, voulait que 
Voltaire récrivit en gtaliUiommt ordmârt. Ct~ 



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4 CORRESPOND A If CF. 

nières années de sa vie; et vous croyez que j'ai dit ce 
que vous pensez. Mais, en vérité, je n'en dis rien, 
quoiqu'il fût très permis de l'écrire. Au reste, je jet- 
terais mon ouvrage au feu, si je croyais qu'il fût re- 
gardé comme l'ouvrage d'un homme d'esprit. 

J'ai prétendu faire un grand tableau des événe- 
ments qui méritent d'être peints, et tenir continuel- 
lement les yeux du lecteur attachés sur les principaux 
personnages. Il faut une exposition , un nœud et un 
dénoûment dans une histoire, comme dans une tra- 
gédie; sans quoi on n'est qu'un Beboulet, ou un Li- 
miers, ou un la Hode'. Il y a d'ailleurs, dans ce 
vaste tableau, des anecdotes intéressantes. Je hais les 
petits faits ; assez d'autres en ont chargé leurs énor- 
mes compilations. 

Je me suis piqué de mettre plus de grandes choses , 
dans un seul petit volume, qu'il n'y en a dans les 
vingt* tomes de Lamberti. Je me suis surtout attache 
à mettre de l'intérêt dans une histoire que tous ceux 
qui l'ont traitée ont trouvé, jusqu'à présent , le secret 
de rendre ennuyeuse. Voilà pourquoi j'ai vu des 
princes, qui ne lisent jamais et qui entendent médio- 
crement notre langue, lire ce volume avec avidité, 
et ne pouvoir le quitter. 

•Voja lanoledeTolIaire, lonieXX.page 68. B. 

' L> lecoaJe Édition des Mémoirti de Uinibcrli n'i que quïtone to- 
tumra (rojez va note, tome XXV, page 3i;). Il se peut qu'au lieu de 
Lamberti, Voltaire ait Ici Écrit Lambert. C Fr. Lambert , mort en 1765, 
auteur trèi Itoond, venait de publier, ea iroii *iu, vingt-Jaix volumes, 
savoir : KecueH d'oiitnialieiu euiitaui lur Ut maars, 1749, quatre loluJ 
inti io- tt ; BûtoirtgriKrale, elrtlt, naiHnlU, politique ttrtBgltiai,dtioui 
ht ptu/iltt du moniU, t^5a, quiiue «olumci io-ii ; Bïitoin Kninin de 
iMi'a Xtf^, ijSi.troi» volume» in -i". B. 



frfhyGt)0^le 



AHHKE l^Sï. 5 

Mon secret est de forcer le lecteur à se dire à lui- 
même : Philippe V scra-t-il roi ? sera-t-il cliassé d'Es- 
pagne ? La Hollande sera-t-elle détruite ? Louis XIV 
succombera -t- il? En un mot, j'ai vonlu émouvoir, 
même dans Thistoire. Donnez de l'esprit à Duclos 
tant que vous voudrez, mais gardez -vous bien de 
m'en soupçonner. 

Peut-être j'ai mérité davantage le reproche d'èrre 
un philosophe libre; mais je ne crois pas qu'il me 
soit échappé uu seul trait contre la religion. Les fu- 
reurs du calvinisme, les querelles du jansénisme, les 
illusions mystiques du quiétîsme, ne sont pas la reli- 
gion. J'ai cru que c'était rendre service à l'esprit hu- 
main de rendre le fanatisme exécrable, et les disputes 
tbéologtques ridicules; j'ai cru même que c'était ser- 
vir le roi et la patrie. Quelques jansénistes pourront 
se plaindre; les gens sages doiveut m'approuver. 

La liste raisonnée des écrivains, etc., que vous dai- 
gnez approuver, serait plus ample et plus détaillée, 
si j'avais pu travailler à Paris ; je me serais plus étendu 
sur tous les arts ; c'était mon principal objet ; mais 
que puis-je à Berlin ? 

Savez- vous bien que j'ai écrit de mémoire une 
grande partie du second volume? mais je ne crois 
pas que j'en eusse dit davantage sur le gouvernement 
intérieur. C'est là, ce me semble, que Louis XIV pa- 
rait bien grand, et que je donne 'a la nation une 
' supériorité dont les étrangers sont forcés de con- 
venir. 



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6 COBRKSPONDANCE. 

Oserais-je vous supplier, monsieur, de m'honorer 
de vos remarques sur ce second volume ? ce serait un 
nouveau bienfait. Vous qui avez bâti un si beau pa- 
lais, mettez quelques pierres à ma maisonnette. Con- 
solez-moi d'être si loin de vous; vos bontés augmen- 
tent bien mes regrets. Jugez de la persécution de la 
canaille des gens de lettres, puisqu'ils m'ont forcé 
d'accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et 
des honneurs, et qu'ils m'ont réduit à travailler pour 
cette patrie m^me, loin de vos yeux. 

1798. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Berlin , es 8 janTisT. 

Article par article, mon cher ange : 

1° Je vois que madame Denis ou n'a point reçu 
mes paquets, ou ne vous a pas montré, ou que vous 
n'avez pas lu ce nouveau premier acte où Cicéron 
dit expressément, en parlant de Catilina à Caton : 

Je Tieos de lai par1er;J'ai vu sur son vî«age. 
J'ai vu dans ses discours son audace et sa rage, 
El la aombre hauteur d'un esprit afTermî , 
Qui ae lasie de feindre , et parle en ennemi. 

Scèae S. 

Non seulement cela doit être dans la copie de 
madame Denis, mais je vous en ai déjà importuné 
dans mes dernières lettres, ou je suis bien trompé. 

3** Il y a aussi, au second acte, la corrcctiou que 
vous demandez. 

Ce coup prématuré 
Armerait le sénat, qui flatte et qui s'arrétei 
L'oraf^, aum#meinstant,doit fondre sur leur tête ■( 

■ Ces vcn font partie des Tanantes. Cl. 



.^hyCOO^IC 



3° Si vous voulez que Catilina recommande son 
fils à sa femme, cela se trouve dans les premières 
leçons; 

Qtie moo fil* au berceau , mou fils né pour la guerre , 
Soit porté dans vot bras aux vainqueurs de la (erre. 

Acte m, scène 9. 

Ce sera un peu de peine pour madame Denis de 
rassembler tous les membres épars de ce pauvre Ca- 
tilina, et d'en former un corps; mais elle s'en donne 
tant d'autres pour moi, elle met dans toutes les cho- 
ses qui me regardent une activité et une intelligence 
si singulières, et une amitié si éclairée et si coura- 
geuse, qu'elle me rendra bien encore ce service. 

Vous avez raison, mon cher ange, quand vous 
dites qu'il faut que Cicéron, au commeucement du 
cinquième acte, instruise ce public du décret qui lui 
donne par intérim la puissance de dictateur; mais il 
faut qu'il le dise avec l'éloquence de Cicéron , et avec 
c|uelques mouvements passionnés qui conviennent à 
sa situation présente. Je demande pardon à l'orateur 
romain et à vous de le faire si mal parler; mais 
Toici tout ce que je peui faire dans l'embarras hor- 
rible où me met ce Siècle de Louis XIF, et dans 
rëpuisement de forces où mes maladies continuelles 
me laissent. 

Allez; de tous cotés ponrsnivez ces pervers, 
El que, malgré César, on les charge de fers. 
Sénat, tu m'as remis les rênes de l'empire; 
Je les tiens pour un jour, ce jour peut ne suivre. 
Je vengerai l'état; je vengerai la loi; 



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tf CORRBSPOKDAIfCK. 

Sénat, tn atnt libre, et même malgré loi. 
Boioe, reçoii ici mes preniiera sacrificei, etc. ■■ 

Ma nièce aura la bonté de faire coiidt^ tout cela 
à l'habit de Catîlina. Je ne crois pas qu'elle ait abso- 
luinent toutes les corrections; par exemple, ii y avait 
deux fois dans la pièce : jissis dans le rang des 
maitres de la terre, ou quelque chose d'approchant 
qui paraît se répéter. 

Il faut qu'à la première scène du premier acte 
Catiliaa dise: 

Orateur insoleDt qu'un vil peuple seconde , 
PlébÉîen qui régis les souverains du monde'. 

Si, avec tous ces changements, avec tout l'art que 
j'ai pu mettre dans le rôle ingrat et hasardé d'Au- 
rélie, avec les traits dont j'ai tâché de peindre les 
mœurs romaines et les caractères des personnages, 
avec les peines continuelles et redoublées que j'ai 
prises pour faire tolérer un sujet si peu fait pour les 
têtes françaises de nos jours, on croit que Borne 
sauvée peut être jouée , je ne m'y oppose pas ; mais 
je tremble beaucoup. Je dois tomber, puisque la farce 
allobroge de Crébillon a réussi. Ijc même vertige qui 
a fait avoir vingt représentations à cet ouvrage, qui 
déshonore la nation dans toute l'Europe, doit faire 
sifller le mien. Los cabales, petites et grandes, sont 
plus fortes et plus insensées que jamais. Enfin je me 
remercierais de m'être échappe de ce temps de déca- 



la. Google 



AHKÉE lyS-j. 9 

deoce et de ce séjour de folie dangereuse, si la dou- 
ceur de ma retraite n'était empoisonnée par votre 
absence , et si je ne m'étais arraché à tout ce que 
j'aime; mais j'ai été long-temps traité avec bien de 
l'indignité, et j'ai cela furieusement sur le cœur. 

Il s'est certainement perdu un paquet qui coDte- 
nait des exemplaires du S&cle de Louis XIV corri- 
gés à ta main*. 

Ces corrections , avec les cartons qu'il a fallu faire , 
tout cela prend du temps, et ou n'a pas toutes ses 
aises où je suis. Des ouvriers allemands sont de ter- 
ribles gens. Enfin vous recevrez ce Siècle. Je supplie 
instamment M. de Clioiseul, M. de Chauvelin', aussi 
bien que vous, mon cher ange, de m'envojer force 
remarques; on ne peut faire un bon ouvrage qu'avec 
le secours de ses amis, et surtout d'amis tels que 
vous. 

Je ne vous envoie point ce livre, messieurs, pour 
amuser votre loisir, mais pour exercer votre critique 
et votre amitié. Ce n'est point du tout un petit plaisir 
que je veux vous faire, un petit devoir que je veux 
remplir; c'est un très grand service que je vous de- 
mande. Préparez-vous d'ailleurs à l'horrible combat 
qui va se donner pour Rome. II y a une conspiration 
contre moi plus forte que celle de Catilma; soyez 
mes Cicérons. Je ne sais comment va la santé de ma- 



■ J'ai parié d'eienipbirei d'oumg«> d« VoUaire avec det correction* 
BtDiDcritei daiu ma Fréhce du lonic XIX , page iiv ; et dani une uola , 
toBeUT,pac« iu3. B. 

■ Vojez tome LV, pap: 6ïi. B. 



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CORBESPOR U A.HCE. 



dame d'Argental. Je lui présente mes respects, et lui 
souhaite une meilleure sauté que la r 



1799. A FRÉDÉRIC n, ROI DE PRUSSE. 

SirCf votre majesté peut savoir que, de tous les 
Français qui sont à votre cour, j'étais le plus ten- 
drement attaché à M. de Bothembourg. Il m'avait 
promis, en dernier lieu, qu'il me ferait l'honneur 
d'être mon exécuteur testamentaire, et je ne m'at- 
tendais pas qu'il dût périr avant moi, 3e vous fis de- 
mander, il y a quelques jours, de me mettre à vos 
pieds, et de mêler un moment ma douleur à la vôtre, 
et je sortis de mon lit, où je suis presque toujours 
retenu, pour venir m'informer dans votre anticham- 
bre de l'état de votre santé, craignant que votre sen- 
sibilité ne vous rendît malade. 

Au reste , je demande pardon à votre majesté de lui 
avoir écrit sur une autre affaire , dans le temps où 
j'ignorais la mort de M. de Rothembourg. Je suis 
bien éloigné de m'être occupé de celte bagatelle. Je 
ne le suis que de la perte que vous avez faite; et je 
peux encore ajouter que votre majesté doit s'aperce- 
voir, par mon genre de vie, et qu'elle sera toujours 
convaincue , par toutes mes démarches , que je ne suis 
ici uniquement que pour elle. 

Il n'y a assurément que l'excès de ses bontés qui 
puisse me faire supporter de si longues maladies, 
privé de toute consolation. 



nii,GtH>^le 



AMBÉE I^Sa. 11 

1800. A MADAME DENIS. 

A Berlin , le 1 8 jantier. 

Nous avons perdu, au ootomencement de l'année, 
ce comte de Rothembourg, qui voulait que vous 
vinssiez feire un petit tour à Berlin avec madame 
sa femme; je ne sais si elle y viendra disputer son 
douaire. Il est mort à l'âge d'environ quarante ans. 
On dit toujours, quand on voit de ces morts préma- 
turées, que la vie est un songe ; que les hommes ne 
sont que ^es ombres passagères; qu'il ne faut pas 
compter sur un moment. On le dit; et puis on agit, 
on fait des projets comme si on était immortel. Je ne 
suis pas sûr du lendemain ; pourquoi ne suis-je donc 
pas aujourd'hui auprès de vous ? J'aurai retiré mes 
fonds avant que l'édition de Dresde soit finie, et alors 
je retirei-ai ma personne. 

Nous avons su , après la mort du comte de Ro- 
thembourg, qu'il ne nous épargnait pas toujours 
dans tes petites conférences qu'il avait avec sa ma- 
jesté. C'est là l'étiquette des cours ; on y dit du mal 
de son prochain aux rois , quand ce ne serait que 
pour les amuser. Je vois que tout le monde est cour- 
tisan. Un valet de chambre du comte de Rothem- 
bourg a bien assuré le roi cpi'il n'était point entré 
de prêtres chez son maître , et que ceux qui di- 
saient le contraire étaient des calomniateurs qui 
voulaient faire tort à sa mémoire. 

Je me tâte pour savoir si je suis en vie ; cet hiver 
m'est encore plus fatal que le précédent. On n'a pour- 
tant chaud en hiver que dans les pays ft'oids. Vos pe- 



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13 COnHESPONUAKCS. 

tites cheminées de Paris, où l'on se rôtit les jambes 
pour avoir te dos gelé, ne valent pas uos poêles. Il 
semble qu'on ne se doute pas en France, pendant 
leté, qu'il y a quatre saisbns, et que l'tiiver en est 
une. Ou dit que c'est bien pis en Italie, les maisons 
n'y sont faites que pour respirer le frais; et, quand 
les gelées viennent , toute la nation grelotte. 

C'est une: chose plaisante de voir ici les courtisans 
monter l'escalier avec un grand manteau doublé de 
peaux de loup ou de renard , et très souvent la four- 
rure en dehors. Cette procession fourrée m'étonne 
toujours, tandis que les dames vont les bras nus, la 
gorge découverte , et l'amplitude bouffante du panier 
ouverte à tous les vents. Je maintiens que les femmes 
ont plus de courage que les hommes, ou qu'elles ont 
plus de chaleur naturelle. Moi, qui en ai fort peu, 
je reste chez moi à mon ordinaire. 

Ce qu'on vous a dit contre l'orthographe' du Sâcle 
de Louis XlFne me convertira pas. Je suis toujours 
pour qu'on écrive comme on parle ; cette méthode 
serait bien plus facile pour les étrangers. Comment 
est-ce qu'un palatin de Pologne distinguerait Fran- 
çois I", ou saint François, d'avec un Français? ne se 
croira-t-il pas en droit de prononcer il \oyoit, il 
croyait, au lieu de dire il voyait, il croyait? Nous 
avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o 
ce qu'on prononce avec ua a ; pourquoi ? parcequ'on 
prononçait durement tous ces o autrefois ; parceque 
voyait, lisoit, rimait avec exploit. Mous avons adouci 

> Tofez nu Préfice du lome XIX, page v:. B. 



nii,GtH>^le 



AHHiE IjSi. |3 

la prononciation , il faut donc adoucir aussi l'ortho- 
graphe, afin que tout soit d'une même parure. 

Pardon de la dissertation. Je suis bien heureux 
qu'on ne me &sse que ces chicanes. Je vous embrasse 
de tout mon cœur. 

1801. A U. FORMET. 

Je vous reuvoie, monsieur, ce petit livre '. Je dis- 
posais mon corps cacochyme à ne me pas refuser le 
service demain , et à grimper à l'académie , pour vous 
entendre ; mais j'apprends que la fête s'est feite au- 
jourd'hui. Je n'ai point reçu de billet. Je vous em- 
brasse. V. 

180a. A H. FORMET. 

Le 10 jiniicr. 

Je VOUS souhaite toutes les commodités de la vte'^ 
et même 

• Le superflu , ctioïe très nécessaire ^ • 

pour en avoir dit tant de bien. Je vous envoie, mon 
cher philosophe, une farce* en revanche de votre belle 
pièce. La farce est un tant soit peu leibnitzienne , 
vraiment. P^ale'. 

■ Fomiejue dit pu qudéliil ce petit litre. B. 

* Formej YCDait de lire, i raradèoiie de Berlin, on discours sar l'06li' 
— -t — J- it procurer let eommodjtèi de la vit, Ct. 



> 4 Forme}' dit ue pu m rappeler ce que c'éUil que cette farce. C'est 
pent-J^re l'article sur \t» OEurrtt de MauptrluU , que j'si donné tome 
XKXIX, page 43S. B. 



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1 4 COnRKSPOKUAHCE. 

i8o3. A M. LE MAKËCHAL DUC DE RICHELIEU. 
A Beriin, le 17 JiuTier. 

J'envoie à mon' héros des folies qu'il m'a deman- 
dées, et qui orneront sa bibliotlièque par la belle 
impression -et les grandes marges. Il est vrai qu'il 
n'y a pas une bonne page dans tout cela; mais il y 
a quelques bonnes lignes. Au reste , ce n'est pas la 
meilleure morale du monde, et il est heureux que de 
tels livres soient mal faits. Il y a une grande diffé- 
rence entre combattre les superstitions des hommes , et 
rompre les liens de la société et les chaînes de la vertu. 
LaMétrie aurait été trop dangereux s'il n'avait pas été 
tout-à-fait fou. Son livre' contre les médecins est d'un 
enragé et d'un malhonnête homme; avec cela c'était 
un assez bon diable dans la société. Comment con- 
cilier tout cela? c'est que la folie concilie tout. Il a 
laissé une mémoire exécrable à tous ceux qui se pi- 
quent de mœurs un peu austères. Il est fort triste 
qu'on ait lu son Éloge ^ à l'académie, écrit de main 
de maSlre. Tous ceux qui sont attachés à ce maître 
en gémissent. Il semble que la folle de La Métrie 
soit une maladie épidémique qut se soit communiquée. 
Cela fera grand tort à l'écrivain; mais, avec cent 
cinquante mille hommes, on se moque de tout, et oa 
brave les jugements des hommes. 

Madame de Pompadour m'a écrit que* mes amis 
« avaient fait ce qu'ils avaient pu pour lui faire croire 

■ la PoUtiifia du médian de Madùmtl, OU U Cktmia de la fortune ouvert 
aui médixiiu ! i-,^6,Ki-in, Cl. 

' Par Fi'édéric ; voyez mt noie , tome X.LUI , pige x 5a. B. 



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ANNÉE 1753. l5 

« que je n'avais quitté ta France que parceque j'étais 
■ au désespoir qu'elle protégeât Crébillon. » Ce serait 
bien là une autre folie, dont assurémeut je suis inca- 
pable. J'ai quitté la France parceque j'ai trouvé ail- 
leurs plus de coDsidération et de liberté, et que je me 
mis laissé enchanter par les empressements et les 
prières d'uu roi qui a de la réputation dans le monde. ' 
Madame de Pompadour peut, tant qu'elle voudra, 
protéger de mauvais poètes, de mauvais musiciens, 
et de mauvais peintres, sans que je m'en mette en 
peioe. 

D'ailleurs mes maladies, qui augmentent, me met- 
tent dans un état à ne plus guère m'embarrasser ni 
des fevenrs des rois ni du goût des belles dames. Je 
fais plus de cas d'un rayon du soleil et d'un bon potage 
que de toutes les cours du monde. Je serais fâché seu- 
lement de mourir sans avoir vu Saint-Pierre de Home, 
la ville souterraine, votre statue', et sans avoir en- 
core eu l'honneur de vous embrasser. 

J'ai écrit à M. le maréchal de Moailles , et j'ai pris 
la liberté de le prier de m'aider un peu de ses lu- 
mières. Peut-être sera-t-i! un peu mortifié que son 
nom ne se trouve pasdans l'histoire militaire du^tièc/e, 
et que le vôtre s'y trouve. Le président Hénault est 
plus content du deuxième tome que du premier. Il est 
bien aisé de se corriger, et c'est à quoi je passe ma 
YÎe. Ma nièce, à qui j'avais donné le gouvernemeut 
de Rome sauvée, eo use despotiquement ; elle fait 
jouer la pièce malgré mes craintes, et même malgré 
les vôtres; cela doit faire un beau conflit de cabales! 

■ Toyïï ma noie, lomc XXIV, page lag. B. 



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1 6 CORRESPOKOARCE. 

Je suis bien aise de ne pas me trouver là. Mais où je 
voudrais me trouver, c'est au coin de votre feu , mon- 
seigneur; c'est auprès de votre belle ame et de votre 
charmante imagination. Je vous regrette tous les 
jours. Le temps va bien rapidement , et j'ai bien peur 
de ne reparaître que quand la décrépitude avancée 
m'aura imposé la nécessité de ne me plus montrer. 
Je perds loin de vous ce qui me reste de vie. Quel- 
quefois, quand je m'anime un peu à souper, je me 
dis tout bas : Ah ! si M. le maréchal de Richelieu 
était là ! Le roi de Prusse en pense autant ; mais il se- 
rait jaloux de vous; car, it faut l'avouer, il n'est que 
le second des hommes séduisants. Adieu, monsei- 
gneur; n'oubliez pas votre ancien courtisan. 

1604. A H. LE PRÉSIDENT UÉNAULT. 

A Berlin, le iS juiTier. 

Je VOUS dois de nouveaux remerciements, mon 
cher et illustre confrère , et c'est à vous que je dois 
dédier le Siècle de Louis XI ^, si 00 en fait en France 
une édition qui aille la tête levée. J'ai envoyé à Paris 
le premier tome corrigé selon vos vues. Je me flatte 
qu'on ne s'opposera pas à l'impression d'un ouvrage 
qui est, autant que je l'ai pu, l'éloge de la patrie, et 
qui va inonder l'Europe. 

Je suis bien étonné de l'apparence d'ironie que vous 
trouvez dans ce premier tome ; j'ai voulu n'y mettre 
que de la philosophie et de la vérité , j'ai voulu passer 
légèrement sur ce fatras de détails de guerres , qui , 
dans leur temps, causent tant de malheurs et tant 



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AHHée 175a. 17 

d'attention, et qui , au bout d'un siècle, ne causent 
que de l'ennui. J'ai même Goi ainsi ce premier tome : 
« Voilà le précis, peut-être encore trop long, des 
« plus importants événements de ce siècle ; ces grandes 
« clioses paraîtront petites un jour, quand elles seront 
a confondues dans la multitude immense des révolu- 

■ tîons qui bouleversent le monde; et il u'cu resterait 
« alors qu'un faible souvenir, si les arts perfectioanés 
« ne répandaient sur ce siècle une gloire unique qui 
« ne périra jamais '. n 

Vous voyez par là que mon second tome est mon 
principal objet; et cet objet aurait été bien mieux 
rempli, si j'avais travaillé eu France. Les bontés d'un 
grand roi et l'acharuement de mes ennemis m'ont 
privé de cette ressource. Je vous supplie, monsieur, 
d'ajouter à toutes vos bontés celle de dire à M. d'Ar- 
genson' que je compte sur les siennes. On m'a dit 
qu'il a été mécontent d'un parallèle entre Louis XIV 
et le roi Guillaume. 

Il est vrai que malheureusement on a omis dans 
l'impressioD le trait principal qui donne tout l'avan- 
tage au roi de France. Le voici : 

^N Ceux qui estiment plus un roi de France qui sait 

■ donner l'Espagne à son petit-iils qu'un gendre qui 
« détrône son beau-père; ceux qui admirent davan- 
« tage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques, 
« ceux-là donneront la préférence à Louis XIV. » 

■L'iDleor arqmn^ cctalinn, loutefoû «veedescbaDgeineati, i la Gu 
deMui dilpilreKuiii;Toyez lomeXX, p*^ 333. B. 

> Le comte d'Argcnioii. Cl. 

1 Cci alin^ n'ètail pii en eflet dam b première éditioa , el lerraiiw nu- 
jonrd'builechipitreiviiivoj'ez tome XIX, piecSJS. B. 

CoaiIBSFOVDlBCR. VI. I 



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l8 CORIIF.SPOHDANCE. 

D'ailleurs, M. d'Argensoo ne peut ignorer que 
Louis XIV et Guillaume ont toujours été deux objets 
de comparaison dans l'Europe. Il ignore encore moins 
que l'histoire ne doit point être un fade panégyrique; 
et, s'il a eu le temps de lire le livre, il a pu s'aper- 
cevoir que, sans m'écarter de la vérité, j'ai loué, au- 
tant que je l'ai pu , et autant que je l'ai dû , la nation 
et ceux qui l'ont bien servie. L'article de son père' 
n'a pas dû lui déplaire. 

En6n, monsieur, j'ai préteadu ériger un monu- 
ment à la vérité et à la patrie , et j'espère qu'on ne 
prendra pas les pierres de cet édifice pour me lapider. 
Je me flatte encore que vous ne vous bornerez pas au 
sertice de m'avoir éclairé. Je voudrais que la posté- 
rité sût que l'homme du royaume le plus capable de 
rae donner des lumières a été celui dont j'ai reçu le 
plus de marques de bonté. 

)e vous supplie de ne me pas oublier auprès de ma- 
dame du Defbnd , et de me conserver une amitié qui 
fait ma gloire et ma consolation. 

P. S. J'avais toujours ouï dire que le prince de 
Coadé était mort à Chantilli * de sa maladie de cour^ 
tisan prise à Fontainebleau. Je n'ai point ici de li- 
vres; si vous me trompez, je mets cela sur votre con- 
science. 

A propos, je suis bien malade; si je meurs, dites, 
je vous en prie, comme frère Jean^: J'y perds un 
bon ami. 

• ToyeitanieXX, pige a*?. B. 
> Vofez toDC XX, p^^ iSS. U. 
i Rabtlaii , Paategnul, bne IV, duip. u. B. 



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Anités 175a. 19 

180S. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

Le 3o janvier. 

Sire, quant k Pascal, je vous supplie de tire la 
page 374 du second tome*, que j'ai en Tbonneur d'en- 
voyer i votre majesté, et vous jugerez si sa caose est 
bonne. '> 

Quant à madame de Bentinck , elle n'a point de 
cuisine, et j'en ai une ici et une à Paria. 

Quant aux procès et aux tracasseries, je n'en ai 
qu'avec la maladie cruelle qui me mène au tombeau. 

Je vis dans la plus grande solitude et dans les plus 
grandes souflrances , et je conjure votre majesté de 
De pas briser le frète roseau que vous avez bit venir 
de si loin. 

M. de Bielfeld * a fait restituer, il y a Ituig-temps, 
les exemplaires que votre imprimeur^ avait donnés 
à un profissseur de Francfort-sur>rOder. J'étais af- 
âigé, acvec raison, qu'un autre en eût avant votre ma- 
jesté. Voilà tout le procès et toute la tracasserie. 

Est-il possible que la calomnie ait pu aller jus- 
qu'à m'accuser d'an mauvais procédé dans cette af- 
faire? Cest ce que je ne puis comprendre. L'ouvrage 
est à moi , comme V Histoire de Brandebourg est à 
votre majesté, permettez-moi l'insolence de la com- 
paraison. Quel démêlé, quelle discussion puis-je 
avoir pour une chose qui m'appartient , et qui est 

' Vqjrei toBM XX , page 41S. B. 
'Voyez la note de la lettre 1767. B. 



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ao CORRKSPOHDAMCE. 

entre mes mains ? Que deviendrai-je, sire , si une ca- 
lomnie si peu vraisemblable est écoutée? I.a fran- 
chise, ()ui est le caractère de la capitale de France 
et le mieu, mérite ({ue vous daigniez m'tnstruire de 
ma faute si j'en ai fait une ; et , si je n'en ai pas com- 
mis, je demande justice à votre cœur. 

Vous savez qu'un mot de votre bouche est un coup 
mortel. Tout le monde dit, chez la reine-mère, que 
je suis dans votre disgrâce. Un tel état décourage et 
flétrit l'ame, et la crainte de déplaire Ole tous les 
moyens de plaire. Daignez me rassurer contre la dé- 
fiance de moi-même, et ayez du moins pitié d'un 
homme que vous avez promis ' de rendre heureux. 
. Vous avez dans le cœur les sentiments d'humanité 
que vous mettez dans vos beaux ouvrages. Je réclame 
cette bonté, afin que je puisse paraître devant votre 
majesté avec confiance, dès que mes maux le permet- 
tront. Soyez sûr que, soit que je meure ou que je vive, 
vous serez convaincu que je n'étais pas indigne de 
vous , et qu'en me donuant à votre majesté je n'avais 
cherché que votre personne, 

1806. A H. LE PRÉSIDENT HÉNAULT. 

A BsiUd, le i" lii*riar. 

J'apprends que vous avez été malade, mon cher 
et illustre confrère ; je crains que vous ne le soyez 
encore. 

Qui connaît mieux que moi le prix de la santé? Je 

I Vojtt t* l«ltT« de Frédéric i Vtdtiira , du a S août ^^So. 



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ANNÉE 1752. 31 

Pai perdue sans ressource; mais comptez que personne 
au monde ne s'intéresse comme moi à la vôtra ; car 
j'aime la France, je regrette la perte du bon goût, 
et je vous suis véritablement attaché. Je compte aller 
prendre les eaux dès que le soleil fondra un peu nos 
frimas; mais quelles eaux? je n'en sais rien. Si vous 
en preuiez, les vôtres seraient les miennes. 

J'ai envoyé à ma nièce deux volumes où j'ai ré- 
formé, autant que je t'ai pu, tout ce que vous avez eu 
la bonté de remarquer dans le Siècle de Louis XIV. 
Je vous avertis très sérieusement que, si on imprime 
cet ouvrage en France , corrigé selon vos vues , je vous 
te dédie, parla raison que, si Corneille vivait, je lui 
dédierais une tragédie. 

Permettez que je vous envoie deux petits mor- 
ceaux que j'ajoute à ce Siècle; ils sont bien à la 
gloire de Louis XIV. Je vous supplie, quand vous 
les aurez lus, de tes envoyer à ma nièce, aSn qu'elle 
les joigne à l'imprimé corrigé qu'elle doit avoir entre 
les mains. 

Je vous avoue que j'ai peine à comprendre cet air 
d'ironie que vous me reprochez sur Louis XIV. Dai- 
gnez relire seulement cette page imprimée, et voyez 
si on peut faire Louis XIV plus grand. 

J'ai traité, je crois, comme je le devais, l'article 
de ta conversion du maréchal de Turenne. J'ai adouci 
les teintes, autant que le peut un homme aussi fer- 
mement persuadé que moi qu'un vieux ' général , un 
vieux politique, et un vieux galant, ne change point 
de religion par un coup de la grâce. 

' Vofcz nu Dole.lDineXIX, |iagi' .'lia. B. 



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sa CORRESPONDA ITCE. 

Enfin j*ai lâché en tout de respecter la vérité, de 
rendre ma patrie respectable aux yeux de l'Europe, 
et de détruire une partie des impressîoDS odieuses que 
tant de nations conservent encore contre Louis XIV 
et contre nous. Si j'en avais dit davantage, j'aurais 
révolté. On parle notre langue dans l'Europe, grâce 
à nos bons écrivains; nous avons enseigné les na- 
tions; mais on n'en hait pas moins notre ^uveme- 
ment; croyez-en un homme qui a vu l'Angleterre, 
l'Allemagne , et la Uollande. 

Si vous pouvez, par votre suffrage et par vos bons 
offices, m'obtenir la permission tacite de laisser pu- 
blier en France l'ouvrage tel que je l'ai réformé, vous 
empêcherez que l'édition imparfaite , qui commence 
à percer en Allemagne, ne paraisse en France. On 
ne pourra certainement empêcher que les libraires 
de Rouen et de Lyon ne contr^assent cette édition 
vicieuse , et il vaut mieux laisser paraître le livre bien 
&it que mal fait. 

Ces difficultés sont abominables. 7*ai sans peine uo 
privilège de l'empereur pour dire que Léopold ' était 
lin poltron ; j'en aï un en Hollande pour dire que les 
Hollandais sont des ingrats , et que leur commerce 
dépérit; je peux hardiment imprimer sous les yeux 
du roi de Prusse , que son aïeul *, le grand-électeur, 
s'abaissa inutilement devant Louis XIV, et lui résista 
aussi inutilement. Il n'y aurait donc qu'en France 
où il ne me serait pas permis de &ire paraître l'éloge 
de Louis XrV et de la France ! et cela , parceque je 

> Léopold I"; chapitre ht du SiicU dt Louii XtV. Cl. 



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n'ai eu ni la bassesse oi la sottise de défigurer cet 
éloge par de honteuses réticeaces et par de lâches 
déguiaenients. Si ou pense ainsi parmi vous, ai-je 
eu tort de finir ailleurs ma vie? Mais , franchement, 
je crois que je la finirai dans un pays chaud ; car te 
dimat où je suis me fait autant de mal que les dés- 
agrémenls attachés en France à la littérature me font 
de peine. 

Voyez, mon cher et illustre confrère, si vous voulez 
avoir le courage de me servir. En ce cas, vous me 
procurerez un très grand bonheur, celui de vous voir. 
Permettez-moi de vous prier d'assurer de mes respects 
H. d'Argenson et madame du Deffand. Bonsoir; je 
me meurs, et voiu aime- 

P. S. Que je vous demande pardon d'avoir dit qu'il 
y avait quarante à cinquante pas à nager au passage 
du Rhin ; il n'y en a que douze ; Pélisson même le dit. 
Tm vu une femme qui a passé vingt fois le Rhin sur 
son cheval, en cet endroit, pour frauder la dottane 
de cet épouvantable fort du Tkolus '. Le fameux fort 
de Scfaeock , dont parje Boileau , est une ancienne 
geotilhomoaière qui pouvait se défendre du temps 
du duc d'Albe. Croyez-moi , encore une fois, j'aime 
la .vérité et ma patrie; je vous prie de le dire à 
AL d'Argenson. 

1807. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Batlin, 1> 6 fcvrler. 

Mon très cher ange , l'état où je suis ne me laisse 
guère de sensibilité que pour vos bontés et pour 

' Col le nom que Boikau donne au iillag« de ToIhuU, é p. it, t. 55. Cl. 



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Sf4 CORRESPOnDAffCr. 

votre amitié. Ma santë est sans rcssoarce. J'ai perdu 
mes dents, mes cinq sens, et le sixième s'en va au 
grand galop. Cette pauvre ame, qtii vous aime de 
tout soa cœur, ne tient plus à rien. Je me flatte eo- 
core, parcequ'oD se flatte toujours, que j'aurai le 
temps d'aller prendre des eauit chatides et des bains. 
Je ne veux pas perdre le fond de la boîte de Pandore; 
mais l'hiver est bien rude, et sera bien long. Je doute 
que Rome sauvée me sauve. Je mettrai dans ma con- 
fession générale, m articula mertis, que j'ai affligé 
mademoiselle Gaussin ; je m'en accuse très sérieuse- 
ment devant les anges. C'est uue vraie peine pour 
moi de lui en faii-e; ce n'est pas à moi de poignarder 
Zaïre. Je vous assure que, si j'étais eu sa présence, 
je n'y tiendrais pas; mais, mon cher et respectable 
ami, pourquoi m'a-t-on forcé de changer le rôle 
tendre que j'avais fait pour elle ? Je sois aussi docile 
que des Crébillons sont opiniâtres. J'ai sacrifié mes 
idées , mon goût aux sentiments des autres. Je vou- 
lais un contraste de douceur, de naïveté, d'innocence, 
avec la férocité de Catilina. Il y a assez de Romains 
dans cette pièce; je ne voulais pas d'un Catoo eo 
cornettes, on m'y a forcé, et M. le maréchal de 
Richelieu a été las , pour la première fois , des femmes 
tendres et complaisantes. J'aimais que la femme de 
Catilina se bornât à aimer, qu'elle dît: 

J'ai vécu pour vous seul , et ne suis point eatré« 
Dans ces divisioDS dont Rome est déchirée '. 

Il me semble que sa mort eût été plus touchante. 

' Vojiei tome VI, pogt i%5. h. 



nii,GtH>^le 



IkNlIÈE fjSn. a5 

Oq De plaiul guère une grosse diablesse d'héroïne 
qui menace, qui ditye menace, qui est fière, qui se 
mfle d'affaires, qui fait la républicaine. Il est clair 
que ce gros rôle d'Amazone n'est pas fait pour les 
grâces attendrissantes de mademoiselle Gaussin. Je 
l'aurais déparée ; ce serait donner des bottes et des 
éperons à Vénus. Je vous prie de lui montrer cet ar- 
ticle de ma lettre. 

A l'égard du Siècle y oo me fait des chicanes révol- 
tantes, et vous me faîtes des remarques judicieuses. 
J'ai réformé tout ce que vous avez repi-is. Je crois 
qu'en ôtant l'épithèle de petit au concile d'Embrun, 
Partide peut passer. Je n'en dis ni bien ni mal, et cela 
est fort honnête. Voilà l'effet du népotisme '. Je re- 
mercie madame d'Argenlal de ses anecdotes , et sur- 
tout des deux filles d'honneur et de joie; mais elle 
parle de l'établissement que le grand Duquênc (dont 
je TOUS &is mon compliment d'être l'allié) voulut 
Ëiire en Amérique, et il s'agit d'une colonie établie 
par son neveu en Afrique, près du cap de Bonne- 
Espérance, après la mort de l'oncle, et deux ans après 
la révocation de l'édit de Nantes. 

Je ne sais si les exemplaires qui vous sont enfin 
parvenus sont corrigés ou non ; mais il y en a un 
entre les mains de madame Denis, où il y a plus de 
rorrections que de feuillets. C'est celui-là qui est 
destiné pour l'impressioa , en cas que le président 
Bénault ait, comme je l'espère, la vertu et le cou- 

■ H. d'Argcntal Mt oerni dn curdiml de Tendo, qui ivait préùdé, en 
■ 717, l'odiciix et ridicule concile d'Embrun. K. — Voyar, tome XX, 



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a6 CORRESPOHDAHCE. 

rsge de dire à M. d'Argenson qu'une histoire n'est 
point un panégyrique, et que, quand le mensonge 
paraît à Paris bous les noms de Limiers , de La Mar- 
tinière, deLarrei, et de tant d'autres, la vérité peut 
paraître sous le mien. 

J'envoie aussi à ma nièce une préface pour Rome, 
m cas que La IToiie ne fasse pas siffler cette pièce. 
La Noue, Cicéron ! cela est bien pis que de préférer 
mademoiselle Clairon à mademoiselle Gaussin. Je 
vous avoue que ce singe me fait trembler. Quoi! ni 
voix , ni visage , ui ame , et jouer Cicéroo ! Cela seul 
serait capable d'augmenter mes maux; mais je ne 
veux pas mourir des coups de La Noue. Je laisserai 
paisiblement le parterre de Paris tourner Cicérou en 
ridicule. Nos Français sont tous faitfi pour se mo* 
quer des grands hommes , surtout quand iU paraissent 
sous de 81 vilains masques. Mademoiselle Clairon ne 
fera certainement pas pleurer, et La Noue fiera rire. 
Je suis bien aise d'être malade avant ceUe catastro- 
phe, car on dirait que c'est la chute de Rome qui 
m'écrase. Bonsoir, portez-vous bien. Il est juste que 
le Catiliaa de Créhitlon soit honoré, et le mien 
faoaoi ; mais vous êtes mon public , mes chera anges. 

t8o8. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

^re, je mets aux pieds de votoe majesté un ou- 
vrage que j'ai composé en partie dans votre maistm , 
et je lui en présente les prémices long-temps avant 
qu'il soit publié. Votre majesté est bien persuadée 
que, dès que ma malheureuse santé me te permettra, 
je viendrai à Potsdam sous son bon plaisir. 



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ANNiK 175a. 37 

Je suis bien loin d'être dans le cas d'un de vos bons 
mots, qi^oR vous demande la permission d'être ma- 
lade. J'aspire k la seule permission de vous voir et de 
vous entendre. Vous savez que c'est ma seule conso- 
lation , et le seul motif qui m'a fait renoncer à ma 
patrie, à mon roï, à mes charges, à ma famille, à 
des amis de quarante années ; je ne me suis laissé de 
ressource que dans vos promesses sacrées , qui me 
soutiennent contre la crainte de vous déplaire. 

Comme on a mandé à Paris que j'étais dans votre 
disgrâce , j'ose vous supplier très instamment de dai- 
gner me dire si je vous ai déplu en quelque chose. 
Je peux faire des fautes ou par ignorance , ou par 
trop d'empressement, mais mcHi cœup nen fera ja- 
mais. Je vis dans la plus profonde retraite , donnant 
à t'kude le temps que des maladies cruelles peuvent 
me laisser. Ja n'écris qu'à ma nièce. Ma famille et 
mes amis ne se rassurent contre les prédictions ' 
qu'ils m'ont faites que par les assurances respectables 
qae vous leur avez données *. Je ne lui parle que de 
vos bontés, de mon admiralicm pour votre génie, du 
bonheur de vivre auprès de vous. Si je lui envoie 
quelques vers, oii mes sentiments pour vous sont ex- 
primés , je lut recommande même de n'en jamais tirer 
de copie, et elle est d'une fidélité exacte. 

U est bien cruel que tout ce qu'on a mandé à Paris 
la détourne de venir s'établir ici avec moi , et d'y re- 
cueillir mes derniers soupirs. Encore une fois, sire, 
daigaez m'avertir s'il y a quelque chose à reprendre 

■ Voyu la lelircs 1936 et 1996, B. 
'SnslilelIreduaBaoi» i;5o. Cl. 



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a8 CORRESPOÏTDAIICB. 

dau3 ma conduite. Je mettrai cette bonté au rang de 
vos plus grandes faveui-s. Je la mérite, m'ëtant donné 
à vous sans réserve. T^e bonheur de me sentir moins 
indigne de vous me fera soutenir patiemment les 
maux dont je suis accablé. 

1809. A H. DAÂGET. 

A. Berlin, ce 1 1 ténitr ijSt. 

Mon cher ami, je n'ai pu encore envoyer au roi 
le quatrième exemplaire de mon Siècle. Le relieur 
travaille pour sa majesté. Il est juste qu'elle soit servie 
avant moi. Je ne sais pas s'il occupe à présent ses 
moments de loisir par des vers ou de la prose ; mais 
je sais qu'en prose et en vers il est parvenu à pou- 
voir se passer aisément de ma pédanterie gramma- 
ticale. Il a joint à son génie l'exactitude et la finesse 
de notre langue. Je peux lui devenir inutile; mais il 
me devient très nécessaire ; car que fais-je dans ma 
solitude derrière le Packhoff? Ce n'est ni pour ma- 
dame Bock, ni pour Achard le neveu, ni pour un 
comte aveugle, qui vient, dit-on, de se marier, et qui, 
dit-on , demeure dans la même maison que moi ; ce 
n'est pas pour eux, en un mot, que je suis venu. Je 
suis dans un pauvre état, il est vrai; et je sens que 
je serai un triste convive ; mais il me reste des oreilles 
pour entendre, et une ame pour sentir. Je porterai 
donc mes oreilles et mon ame à Potsdam , dès que 
mon corps pourra aller. Je me fais quelquefois traîner, 
les soirs , chez milqrd Tyrconnell ; je mets mes misères 
avec les siennes. 

J'aurais plus besoin d'avoir ma nièce auprès de 



rlKCtlOl^ic 



ANNÉE i^Sa. ao 

moi, que de la marier au marquis de Chimèae. Si 
elle preud ce parti, ce que je ne croîs pas, je vais 
sur-le-champ demander mademoiselle Tetau eu ma- 
riage. Nous aurons ua apothicaire pour maître-d'hôtel, 
et je lui donnerai de la rhubarbe et du séné pour 
présent de noces. Il sera juste que vous ajez un bel 
appartement dans la maison , avec un lavement tous 
les jours à votre déjeuné. Voilà, mon ami , ma der- 
nière ressource. 

Milord Tyrcoonell a toujours des sueurs, et quel- 
quefois le dévoiement : cependant on espère. Le fond 
de la boîte de Pandore est un joli présent fait au 
pauvre genre humain. Adieu, mon cher ami; je me 
iois acquitté de votre commission auprès de monsieur 
et de madame la comtesse de Tyrconnell ; ils vous re- 
mercient de tout leur cœur, et je vous atme de tout 
le mien. 

1810. A M. LE COMTE D'ARGEHSON. 

A Berlin , le 1 5 fcTricr. 

Votre très ancien courtisan a été bien souvent 
tenté d'écrire à son ancien protecteur; mais, quand 
je songeais que vous receviez par jour cent lettres 
quelquefois importunes, que vous donniez autant 
d'audiences, qu'un travail assidu emportait tous vos 
autres moments , je n'osais me hasarder dans la foule. 
Il faut pourtant être un peu hardi ; et j'ai tant de re- 
merciements à vous faire de la part des Musulmans 
et des anciens Romains que vous protégez; j'aurais 
même tant de choses flatteuses à vous dire de la part 
de t.ouis XIV, qu'il làut bien que vous me pai-donuiez 



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3o CORRESPOND ASC E. 

de vous importuner. Je sais que Mahomet et Catilioa 
sont peu de chose, mais Louis XIV est un objet im- 
portant et digne de vos regards. Je mourrais content, 
si je pouvais me flatter d'avoir laissé à ma patrie un 
monument de sa gloire qui ne lui fut pas désagréable, 
et qui méritât votre suffrage et vos bontés. Mon 
premier soin a été d,e vous en soumettre an exem- 
plaire , quoique la dernière main n'j fût pas mise. 
J'ai pris, depuis, tous les soins pos^bles pour que 
cet ouvrage pût porter tous les caractères de la vérité 
et de l'amour de la patrie. Personne ne contribue 
plus que vous à me rendre cette patrie chère et res- 
pectable, et je me flatte que vous me continuerez des 
bontés sur lesquelles j'ai toujours compté. Vous ne 
doutez pas du tendre et respectueux attachement que 
je vous conserverai toute ma vie. Permettriez-vona 
que M. de Paulmi trouvât ici l'assurance de mes 
respects ? V. 

P. S. Je me flatte que votre régime vous a délivré 
de la goutte. Je vous souhaite une santé durableet 
meilleure que la mienne; car, par parenthèse, je me 
meurs. Milord Tyrconnell , que vous avez vu si gros , 
si gras, si frais, si robuste, est dans un état eneore 
pire que le mien ; et , si on pariait à qui fera plus tôt 
le grand voyage , ceux qui parieraient pour lui au- 
raient beau jeu '. C'est dommage; mais qui peut s'a»* 
surer d'un jour de vie ? Nous ne sommes que des 
ombres d'un moment, et cependant on se donne 
des peines, on fait des projets, comme si on était 
immortel. 

■ l^noDMll mourut le 3 nitn sninnt Cl. 



nii,GtH>^le 



AHirÉE lyâa. 3i 

Adieo f moDseîgaeur ; daignez m'aimer encore un 

pen , poDr le moment où nous avons à végéter sur 

ce petit tas de boue, où vous ne laissez pas de faire 

de grandes choses. 

iSii. A FRÉDÉRIC n, ROI DE PRUSSE. 

' Diminclie, ao Nniar, 

Sire, j'espérais venir mettre hier à vos pieds ce 
petit tribut, heureux s'il pouvait être dans la biblïo- 
tlièqae de votre majesté , au-dessous de l'Histoire de 
Brandebourg, comme le serviteur au-dessous du 
maître. Mon triste état ne m'a pas permis de remplir 
mes désirs. Je me ûatte encore que, mercredi ou jeudi, 
je pourrai jouir de ce bonheur, et reprendre un reste 
de vie par vos bontés. Celui qui a dit si heureusement 
et d'une manière si touchante : 

• Qa'iJ Aait roi sévère , et dtojien. faainiin ■ ; > 

Celui qui a daigné rassurer ma famille contre ses 
craiDtes, se souviendra que depuis seize ans je lui 
suis attaché. Comment, sire, après ce temps, ne me 
s«9i»-je pas donné entièrement à vous , quand je joins 
à l'étonnement où vos talents me jettent le bonheur 
de trouver mes sentiments, mes goûts, justifiés par 
les vôtres, la même horreur des préjugés, la même 
ardeur pour l'étude, la même impatience de Bnir ce 
qui est commencé, avec la patience de le polir et de 
ie retoucher ? Vous m'encouragez au bout de ma car- 
rière; et, à présent que vous êtes perfectionné dans 

'VojcitoneLT.p^eSJi. B. 



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3a CORRESPONDANCE. 

la connaissaDce et dans l'usage de toutes tes finesses 
de notre langue, en vers et en prose, à présent que 
je ne vous suis plus d'aucun secours pour les bagatelles 
grammaticales, vous me souffrirez par bonté, par gé- 
nérosité, par cette constance attachée à vos vertus. 
Vous n'ignorez pas que mon cœur est fttt pour être 
sensible avec persévérance, que j'ai vécu vingt ans 
avec la même personne ' , que mes amis sont des amis 
de plus de quarante années *, que je n'en ai perdu 
que par la mort , et que ma passion pour vous vous 
a fiiit le maître de ma destinée. 

i8ia. DE MADAME LA DUCHESSE DE BRUNSWICK». 

Bmanrick , n ao fcTrier. 

J'ai reçu , monûeur, avec toute la satisfaction possible , le 
Siècle de Louis XIV, qu'il vous a pin de m'envoyer. Je vous 
assure que je le lirai avec toute l'attention et le plaisir que mé- 
ritent vos ouvrages. Ce sera ensuite l'oruemeot le plus distin- 
gué de ma bibliothèque, accompagné de toutes vos produc- 
tions, qui TOUS rendent si célèbre et immarCel. Je serais 
charmée si la situation de votre santé se rétablit au point que 
je puisse espérer que vous ne me flattez pas vainement, et que 
vous me procurerez l'agrément de vous voir cet élé ici. Je voas 
attends pour vous remercier de bouche comme par écrit de 
votre obligeante attention, et pour votis marquer combien je 
suis votre alTectionnée, Ceablotte. 

■ Voluim vécut eaviron leiie uu iTec madaine du (Siâlelet. Ci~ 
■D'Argealal, CideTille,d'01iTct, lad'Argenwni.etc. Cl. 
} Philipiiîtie-Cbsriotte , née en i;i6, t'imc des lœurs du gnud Fré- 
déric Cb 



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ANHÉE i^Sa. 33 

tSiT. A M.-DE FORMONT. 

A Beilîii , In aS fénicr. 

3e suis à peu près, monsieur *, comme madame du 
DefTand ; je ne peux guère écrire , mais je dicte avec 
une grande consolation les expressions de ma recon- 
naissance pour votre souvenir. Comptez que vous et 
madame du DefTand vous êtes au premier rang des 
personnes que je regrette, comme de celles dont le 
suHrage m'est le plus précieux. Je tous aurais déjà 
envoyé le Siècle de Louis XIF, si je n'étais occupé à 
corriger quelques fautes dans lesquelles il n'est pas 
étoDDant que je sois tombé, écrivant à quatre cents 
lieues de Paris , et n'ayant presque d'autre secours 
que mon portefeuille et ma mémoire, M. Le fiailli 
m'est venu voir aujourd'hui. Vous avez là un très 
aimable neveu , et qui réussira dans la carrière * qu'il 
a sagement entreprise. Il dit que vous avez acheté 
une jolie leire auprès de Rouen ; j'en regretterai 
moins Paris, si vous habitez votre Normandie; mais 
comment pourrez-vous quitter madame du Defïand, 
dans l'état oîi elle est^? 

rai vu les Mémoires * sur les Mœurs du dix-hui> 

' La dernière iMtn de ToluireiForBMDtéltut du lo loilt 1741, et rar 
un tout ratre ton. La liaùon de Formant ivec madune du Deffiutd fut 
peal-ilre !■ nme dn refroidinenent eDtre les deux amii. B. 

■Le Bailli, gentllhonime ordinaire du roi, comme Vollaire, remplilMUl 
les bnetions de Tyrconnell iU courdeFruue, depuis 11 maladie de ce mi- 
nûtre pliuipolEDliiiire. Cl. 

1 MMbme du Defland, alors Igée d'environ cinquanle-dDqanii Était 
^epncre de derciiir Rreugle , et elle perdit enlièremEut la me Ten la fin de 
i75i- Cl. 

4 Uémàrapourterrir à Cft'uloirt des maart du dix-hailiimt liicle, i tSi, 
in-ia. B. 

CoofturoBDAirdi. VI. 3 



hyGooglc 



34 COaBBSPODDAirCS. 

tîème siècle. Us sont d'un homme qui est eo place, 
et qui par là est supérieur à sa matière. Il laisse faire 
la grosse besogne aux pauvres diables qui ne sont 
plus en charge, et qui n'ont' d'autre ressource que 
celle de bien faire. Il faut que je tâche de me sauver 
par la prose,puisqu*il se pourrait bien faire, à l'heure 
que je vous parle, que j'aie été sifflé en vers à Paris. 
Il me semble que Cicéron était plus fait pour la tri- 
bune aux harangues que pour noti-e théâtre. Crébillon 
m'a d'ailleurs enlevé la fleur de ta nouveauté. Je n'ai 

ni prêtre niaq , ni catin déguisée en homme, ni 

ce style coulant et enchanteur qui ût réussir sa pièce; 
je dois trembler. Je vous prie de ne pas m'en aimer 
moins, en cas que je sois sifïlé '. L'excommunication 
du partent ne doit pas me priver de votre commu- 
nion; et, quand je serais condamné par la Sorbonoe, 
avec l'abbé de Prades ', je compterais encore sur voi 
bontés. Adieu, monsieur; soyez persuadé que je ne 
vous oublierai jamais. Présentez à madame du Def- 
fand mes plus tendres respects, je vous en prie. Vous 
jne feriez grand plaisir, si vous vouliez me mander 
sincèrement ce que vous pensez de Rome sauvée. Je 
vous embrasse de tout mon cœur. 

* L« TcQIe da jour où ToIUira icrint cette lettre i Formont, Ronu tau- 



> La Thiie de cet abbê ajtnt été candamiiée, le i5 d 
H réfugi» d'abord en BotUnde, et ensuite eu Pruue, ail il devint lecteur 
de Frédéric, à la recommaBdalion de Voltaire, Cu 



nii,GtH>^le 



ABHiÉ 1752. 35 

1814. A H. DARGET. 
A BerGn, ay fÉrricr 17S3 , dluunchc, jonr oà TotuaUcsl Umeot. 

Mon cher ami, je comptais pouvoir venir demaia 
à Potsdam , mais , comme dit l'autre < , l'esprit est 
prompt et la chair est faible. Je vous prie de me 
mander si les exemplaires du Siècle, que sa majesté 
mt bien permettre que je mette à ses pieds, sont 
pour ses bibliothèques ou pour envoyer à quelqu'une 
de ses sœurs, à qiù il est échu en partage des étin- 
celles du feu de Promélhée dont Frédéric-le-Grand 
est légataire universel. Je voudrais bien qu'il me per- 
mît d'en faire ma cour'à sa famille royale, et d'en- 
voyer moi-même les exemplaires lorsque je commen- 
cerai à laisser paraître cet ouvrage. Je souhaite que 
tes prémices soient uniquement pour le roi. 

Je viendrai dans mon heureuse cellule le plus tôt 
que je pourrai. Si le roi amuse encore son loisir, soit 
en corrigeant son Palladion dont il peut &ire un 
ouvrage charmant, soit en donnant, dans quelque 
belle épitre, de nouvelles leçons de sagesse et de ver- 
tu, j'enverrai chercher le manteau de l'abbé d'OIî- 
vet pour venir mettre des s aux pluriels et des points 
sur les I. Milord Tyrconnell parait se porter beau- 
coup mieux. J'attends le moment où je pourrai vous 
embrasser et revoir le palais de Pharasmane devenu 
celui d'Auguste. Portez-vous l^en , mon cher ami. 

< tfatdûcu, un, 41; Um, xn, 38. tl. 



nii,GtH>^le 



3G CORBXSPOITDAirGE. 

i«t5. A H. DARGET. 

' A'Beriin, Knim wjSm. 

Mon cher ami, je mettrai aux pieds du roi les 
autres exemplaires dont sa majesté daigne charger 
ses autres bibliothèques; je suis trop heureux, trop 
récompensé, qu'il daigne me faire cet honneur. Il 
n'y aura certainement que lui qui en aura, et peut- 
£tre brûlerai-je l'édition. Je suis trop indigné de l'in- 
fâme et aEsurde calomnie qui a couru sur une édi- 
tion que j'ai fait faire ici à-^rands frais , uniquemeat 
pour faire ma cour au roi. Les exemplaires qu'on 
avait détournés, et que M. de Blelfeld et d'autres 
avaient vus , m'ont été remis. L'édition m'appartient, 
et n'appartient qu'à moi. Mais si les étrangers qui 
ont quitté leur patrie pour être aux pieds de ce grand 
homme, sont la proie des calomnies les plus cruelles 
et les moins vraisemblables, que deviendront-ils? Ma 
maladie m'a mis dans un état horrible qui ferait pi- 
tié aux cœurs les plus durs. Le chagrin ne me guérit 
pas. Je ne vroyais pas finir ici d'une manière si af- 
freuse. 

M. de Tyrcounell n'est pas si mal que moi. Dou- 
tez-vous qu'un ouvrage, fait pour la gloire de ma 
patrie, ne soit entre vos mains s'il est public, et que 
vous ne l'ayez le premier? Mais, encore une fois, je 
suis si indigné de l'abominable calomnie qu'on* a eu 
la lâcheté de feire courir , et je suis si mal que je ne 
peux me résoudre à présent à publier le livre. Si je 
meurs , je le brûlerai certainement aussi bien que tous 
mes papiers avant de finir une vie si malheureuse. 



nii,GtH>^le " 



AnnÉB 175a-. 37 

1816. A MA.DAHE DENIS. 

APoudim.le 9 min. 

J'ai rÀ:happé de tous les maux qui m'ont assiégé 
pendant debx mois , et imiord Tyreonnell mourut 
hier. La mort fait de ces quiproquo-là à tout mo- 
meoL Madame de Tyrconnell aura fait un cruel 
voyage; elle sera ruinée pour avoir tenu ici une table 
ouverte, et elle a perdu un mari qu'elle aimait. La 
jeunesse la plus brillaote n'est donc rien, puisque 
Madame '■ est morte! La sobriété ne sauve donc rien, 
puisque te due d'Orléans* est mort! Mais les hom- 
Bes sont insensibles à ces exemples frappants, ils 
«tonnent le premier moment ; on se rassure bientôt, 
on les oublie, on reprend le train ordinaire; et celui 
qiù a dit qu'à la cour comme à l'armée, quand on 
vmt tomber à droite et à gauche, on crie serre et on 
avance, n'a eu que trop raison. 

Darget part demain avec sa vessie ; c'était à moi 
de partir. Il vous donnera un des plus furieux pa- 
quets que je vous aie encore envoyés. El emmène avec 
lui un excellent domestique français qui m'était bien 
nécessaire; c'est un jeune Picard qui s'est mis à pleu- 
rer quand il a vu que je ne partais pas. Il prétend 
qu'il n'y peut plus tenir, que les Prussiens se mo- 
queat de lui, parcequ'il est petit et qu'il n'est que 
Français. J'ai eu beau lui dire que le roi n'a pas sept 

* Annc-HeDrictte, Glle de Louis XV, née eo 1717, morlele lo férrier 
■jSï ,d*iuu Tingt-cinquicme iDDée. Ci.. 

' Laaii,dacil'OTlé«ii,filsdu Kégeut, mounil i l'abbaye de Saiuti-Ge- 
neTMie,le4HTrier ijSa. Cl. 



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3tt CORBKSPOITDAirCE. 

pieds de haut, et qu'Alexandre était petit, îl m'a ré- 
pondu qu'Alexandre et le roi de Prusse n'étaient pas 
Picards. Enfin îl ne me reste plus de domestique de 
Paris. 

Dai^et dit qu'il veut voir la première représenta- 
tion de ^ome;jene sais si elle sera jaut^ ou perdue. 
C'est un grand jour pour le beau monde oisif de Pa- 
ris qu'une première représentation ; les cabales bat- 
tent le tambour; on se dispute les loges; les valets 
de cbambre vont à midi remplir le théâtre. La pièce 
est jugée avantqu'on l'ait vue. Femmes contre femmes, 
petit^maîtres contre petits-maîtres, sociétés contre 
sociétés ; les cafés sont comblés de gens qui dispu- 
tent; la foule est dans la rue, eu attendant qu'elle 
soit au parterre. I! y a des paris; on joue le succès 
de la pièce aux trois dés. IjCS comédiens tremblent, 
l'auteur aussi. Je suis bien aise d'être loin de cette 
guerre civile, au coin de mon feu , à Potsdam, mais 
toujours très affligé de n'être plus au coin du vôtre. 

1817. DE FKÉDÉHIC II, BOl DE PEUSSE. 

Jfai cra d'un jour à l'autre vous voir arriver ici ; ce qui m'a 
empêché de vous remercia' plus tAt de l'Histoire de Louis JtJF 
que j'ai à présent quadruple. Pour bien suivre l'art doni vous 
avez fait cet extrait, je lis la première partie avec le commeo- 
cement de Quîncy, ce dictionnaire de batailles et de sièges ; et 
j'attends votre retour pour vous en dire mon sentiment. Mon 
impatience m'a fait lire le second volume en même temps; et, 
à vous dire le vrai , je le trouve supéiîeur au premier, tant par 
la nature des choses que parle style, et cette noble hardiesse 
avec laquelle vous dites des vérités jusqu'aux rois. C'est un 



nii,GtH>^le 



UTKiB 175a. 39 

très beau Biorcean , et qui doit vous combier iHuMiiMar. La 
mort de madame Hearietie* fera qu'oa jouera votre Rome 
uiu4e plus tard que vous ne l'qvieE cru. Je siûs malade de- 
puis huit jours d'un rhume de poitrine et d'une ébullition de 
siDg; mais le mal est presque passé. J^e ne fau que lire, je 
n'écris plus; quand ou a la mémoire aussi mauvaise qu'est la 
mieniie , il faut de temps en temps relire ce qu'on a lu, pour 
s'en rappeler l'idée et pour bien savoir ce qui en vaut la peine. 
Ensuite de cela je recommencerai 4 corriger mes misères. 
Votre feu est pareil à celui des Testalesj il ne s'éteint jamais; 
le peu qui m'en est tombé en partage, veut être attisé souvent, 
et encore est-ii souvent près d'étouffer sous les cendres. Adieu; 
ne petuez pas qu'il y ait plus de chênes que de roseaux dans 
le monde: vous verrez périr bien despenonnes à vos cdtét,et 
Tdns en surpasserez encore plus par votre Dom, qui ne périra 
jamais. 

1818. A H. DE CIDEVILLE. 

i. PotidiBi , U m mar*. 
MoQ cher et aacien ami , ce n'est pas l'ivresse pas- 
Mgère du public , ce n'est pas un trépignement de 
piedsdans le parterre qui doit faire plaisir à un homme 
qui connaît son monde, et qui a vécu; c'est votre 
approbation, c'est votre sensibilité, c'est votre ami- 
tié qui fait mon vrai succès et mon vrai bonheur. 
Je laisse le public faire sa petite amrade honorable, 
m attendant qu'il me lapide à la première occasion , 
et je jouis dans le fond de mon cœur de la éonso- 
lation d'avoir un ami tel que vous. 

Savez-vous bien ce qui me remplit de la satlsfac- 
tioa la plus touchante et la plus pure? ce n'est ni 
César ui Cicéron, c'est madame Denis; c'est elle qui 
est uae Romaine. Quelle intrépidité et quelle patience, 

■ m férricr 175a. B, 



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4o CORUESPOirD&lrCE. 

quelle chaleur et quelle raison elle a mises dans tou- 
tes les affaires dont sa respectable amitié s'est char- 
gée! Ses bonnes qualités doivent lui faire dans Paris 
une réputation plus grande et plus durable que celle 
de Rome sauvée. 

On se lassera bien vite d'une diable de tragédie 
sans amour, d'un consul en on, de conjurés en ttSy 
d*UD sujet dans lequel le tendre Crébilton m'avait 
enlevé la fleur de la nouveauté. On peut applaudir, 
pendant quelques représentations , à quelques res- 
sources de l'art, à la peine que j'ai eue de subjuguer 
un terrain ingrat^ mais, à la fin, il ne restera que 
l'aridité du sol. Comptez qu'à Paris, point d'amour, 
point de premières loges, et fort peu de parterre. 
Le sujet de CatUina me paraît fait pour être traité 
devant le sénat de Yenlse , le parlement d'Angleterre^ 
et messieurs de l'université. Comptez qu'on verra 
bientôt disparaître à la Comédie de Paris les talons 
rouges et les pompons. Si le procureur-général et la 
grand'chambre ne viennent en premières loges, Cî- 
céron aura beau crier ': O temporal o mores! on de- 
mandera Jnèj de Castro et Turcaret. 

Mais c'est beaucoup d'avoir plu aux connaisseurs, 
aux gens sensés, et même aux cicéroniens. L'abbé 
d'Olivet me doit au moins un compliment en latin, 
et je n'en quitte pas M. le recteur des quatre facul- 
tés. Mon cher et ancien ami , il me serait bien plus 
doux de venir vous embrasser en français, de souper 
avec madame Denis et avec vous , dansi ma maison , 
ou du moins de vous voir souper. Je demanderai 

■ CatitMmnprtmiin. I). 



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AUNÉE 1752. 4< 

assurément permission à l'enchanteur auprès duquel 
je suis de veoir faire un petit tour daas ma patrie. 
Ma santé eu a grand besoin, mon cœur davantage. 

Je prendrai le temps qu'il va voir ses armées et ~ 
ses provinces; et, pendant qu'il courra nuit et jour, 
pour rendre heureux des Allemands, je viendrai l'être 
auprès de vous. Buvez à ma santé, conservez-moi 
votre amitié , et soyez sûr que tous les rois de la terre 
et tous les châteaux enchantés ne me feraient pas ou- 
blier un ami tel que vous. 

Votre lettre est charmante, mais je vous trouve 
bien modeste de dater notre amitié de trente ans; 
mon cher Cideville, 11 y en a plus de quarante. 

1819. A. H. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A Poudam, le 11 min. 

Mon divin ange, madame d'Argental était donc là 
en grande loge? elle se porte donc bien? Voilà une 
nouvelle pour moi qui vaut bien celle du succès pas- 
sager de Rome sauvée. Je connais mon public; l'en- 
thousiasme passe ; il n'y a que l'amitié qui reste. 
Aujourd'hui on bat des mains, demain on se refroi- 
dit, après-demain on lapide. CImon et Mittiade n'ont 
pas plus essuyé l'inconstance d'Athènes que moi celle 
de Paris. Je relisais hier Ofesle, je le trouvais beau- 
coup plus tragique que Cicéron; et cependant quelle 
différence dans l'accueil! Si j'avais été à Parts ce' 
carême, on m'aurait sifHé à la ville, ou se serait 
moqué de moi à la cour, on aurait dénoncé le Siècle 
de Louis XIV, comme sentant l'hérésie, téméraire 



hyGoo^lc 



43 coukespoudarce. 

et mabonoatit. Il aurait fallu aller se justifier dans 
l'antichambre du lieutenant de police. Les exempts 
auraient dit eu me voyant passer : Voilà un homme 
qui nous appartient. Le poète Roi aurait bégayé à 
Versailles que je suis un mauvais poète et un mau- 
vais citoyen ; et Hardion aurait dit en grec et en latin , 
chez monsieur le dauphin, qu'il faut bien se donner 
de garde de me donner une chaire au Collège royal. 
Mon cher ange , qui bene laluit bene vixit ' . 

Mais ma destinée était d'être je ne sais quel homme 
public, coifTé de trois ou quatre petits bonnets de 
lauriers et d'une trentaine de couronnes d'épines. Il 
est doux de faire son entrée à Paris sqr son âne, 
mais au bout de huit jours on y est fessé. Il fiiut 
qu'un ménétrier qui joue dans cet eœpyrée-là ait 
pour lui Jupiter ou Vénus, sans quoi il passe mal 
son temps. Je n'envie point assurément le nectar 
qu'on a versé aux ûuclos , aux Crébillon , ni le petit 
verre qu'on a donné aux Moncrif; mais je voudrais 
qu'on ne me donnât pas une éponge avec du vinaigre. 

Pourquoi diable arrêter le Siècle de Louis Xlf^, 
dans le temps qu'on imprime chez Grange les Lettres 
juives? Il est assez bizarre que l'empereur, comme 
je l'ai déjà dit ' , me donne un privilège pour dire 
que Léopold était un poltron , et que je n'aie pas en 
France la p^raission tacite de prouver que Louis XIV 
était un grand homme. Franchement cela est indigne. 
Il faut donc faire l'Histoire des mœurs du dix-hui- 



' Otide, TritUt, m, tiégie 
>P«geaa. B. 



nii,GtH>^le 



AMnit 175a. 43 

tième siècle*? Est-ce qu'il ue se trouvera pas quel< 
que boDue ame qui fera rougir les pédants de la pé- 
dauterie, et les sots de leur sottise? est-ce qu'il n'y 
aura pas quelque voix qui criera : Parate vias Do- 
mini*? Où est l'intrépide abbé de Chauvelin? Tu 
dorSf Bruius ^ ! Vous ne me dites rien, mon ange, 
de ces deux Chauvelin; ils sont pourtant de l'an- 
cienne république, ils aiment les lettres, ils aiment 
et disent la vérité, ils sont courageux comme de pe- 
tits lions. Lâchez-Ies sur les sots. 

Tous m'avez bien consolé, en me disant que ma- 
demoiselle Gaussin n'était plus fâchée contre moi. 
Dites-lui que cette nouvelle m'a fait plus de plaisir 
que le cinquième acte n'en a fait au parterre. J'aime 
tendrement mademoiselle Gaussin, malgré mes che- 
veux blancs et la turpitude de mon état. 

Adieu, mon cher ange; je ne croyais pas tant 
écrire; je n'en peux plus. Mais qui eût dit que te 
gros cochon de milord Tyrconnell, si frais, si fort, 
n vigoureux, serait à l'agonie avant moi 7 C'est bien 
pis que d'avoir des tracasseries pour son Siècle. O va- 
nité! ô fumée! Qu'est-ce que ta vie? Madame, morte 
à vingt-deux^ ans! Adieu, mon ange; portez-vous 
bien, et aimez-moi, et écrivez-moi. 

■ Vo^ BM note , page 13. B. 

> luie, II., 3. B. 

1 Voyez, tome IV, la Stort Je Cèiar, acte II , scène 1. B. 

* EUc £uît Igée de pin* de TiDgt-qMlre ans. Cl. 



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44 COBBESPOHDAJfCE. 

iSao. A H. LE MARÉCHAL DUC DE KICHEUEU. 

A PoUdam I le 1 4 nun. 

MoD héros, je suis fort en peine d'un gros paquet 
que j'eus l'honneurcle vous envoyer par le courrier 
du cabinet, il y a environ deux mois. J'en chargeai 
Le Bailli, mon camarade, gentilhomme ordinaire du 
roi, qui a fait depuis six mois les aHaires, pendant 
la maladie de milord Tyrconnell. Le ballot pesait 
environ dix livres, et contenait les volumes ' que vous 
m'aviez demandés. Il y avait une grande lettre pour 
vous, et un paquet pour ma nièce, que je vous sup- 
pliais d'ordonner qu'il lui fût rendu. Pardon de la 
liberté grande '. Vous êtes informé sans doute, mon- 
seigneur, de la mort du comte de Tyrconnell. Il était 
le second gourmand de ce monde, car La Métrie 
était le premier. Le médecin et le malade se sont 
tués , pour avoir cru que Dieu a fait l'homme pour 
manger et pour boire; ils pensaient encore que Dieu 
l'a fait pour médire. Ces deux hommes, d'ailleurs 
fort différents l'un de l'autre, n'épargnaient pas leur 
prochain. Ils avaient les plus belles dents du monde, 
et s'en servaient quelquefois pour dauber les gens, 
et trop souvent pour se donner des indigestions. Pour 
moi, qui n'ai plus de dents, je ne suis ni gourmand 
ni médisant , et je passe une vie fort douce avec votre 
ancien capitaine te marquis d'Argens et Algarotti. 
J'espère dans quelque temps avoir assez de santé pour 

' Vojru la lellre i8o3, pige 14. B. 

> JffnwiTM dt Gnanmenl, ehap. 3 ou 9. B. 



nii,GtH>^le 



AITM^ 175s. 45 

faire te voyage de Fraoce, et jouir du bonheur de 
voir mon héros. 

Si vous vouliez n'envoyer ua petit précis, en deux 
paget ' , de ce que vous avez fait à Gfines de plus 
digne d'orner une histoire * , vous me ferieZ' grand 
plaisir; mais vous vous en garderez bien; vous n'eu 
aurez ni le temps ni la volonté. Donnez-moi seule- 
meat un petit combat contre M. Brown. Je n'exige 
pas de grands détails, les détails ennuient; il ne &ul 
rien que d'intéressant et de piquant. Je dis hardi- 
ment qu'on vous doit en très grande partie le gain 
de la bataille de Fontenot , et j'observe une cliose sin- 
gulière, c'est que Fontcnoî et Mesle, qui ont valu la 
conquête de la Flandre, sont entièrement l'ouvrage 
des officiers français, sans que le général y ait eu 
part. Je ne prétends pas assurément diminuer la 
gloire du maréchal de Saxe, mais îl me semble qu'il 
devait foire un peu plus de cas de la nation. Vous 
voyez que je suis toujours bon citoyen. On m'a ôtë 
ti place d'historiographe de France, mais on devrait 
me donner celle de trompette des rois de France. 
J'ai sonné pour Henri IV, pour Louis XIV, et pour 
Louis XV, à perdre les poumons. Si vous avez du 
crédit, vous devriez bien m'obtenir cette place de 
trompette; mais franchement j'aimerais mieux quel- 
que petite anecdote de Gênes qui m'aidât à vous 
mettre dans votre cadre. Yous savez que ma folie est 
de chanter les grands hommes. J'en vois un ici tous 
les jours, mais celui-là va sur mes brisées. Il se mêle 

■ &kAieiiea eo eoTaji Inalt-Jeax i Voilure. Ce. 

•ToltiiTC songeut à XfxmaaVHutoire de la guerre diti^i. Cl. 



.^hyCOO^iC 



46 COSHESPOITDAHCE. 

(l'être Achille et Homère , et encore Thucydide. 11 
&it mon métier mieux que moi. Que ne se contente- 
t-it du sien? Si les héros se mettent à bien écrire, 
que restera-t-il aux pauvres tables d'auteurs? Vous 
êtes plus aimable que le cardinal de Rtchelieo, et 
vous avez par-dessus lui de n'être point auteur. Vous 
feriez pourtant de bien jolis mémoires, si vous vou- 
liez; et cela vaudrait mieux que les œuvres théolo- 
giques de votre terrible oncle. 

Pour Dieu , monseigneur, songez à vous faire rendre 
votre paquet. Bussi doit en avoir été chargé. 

Je me flatte que M. le duc de Fronsac et made- 
moiselle de Richelieu sont deux charmantes créa- 
tures. Je voudrais bien vous faire ma cour, et les 
voir auprès de vous. 

]«ai. A H&DAHE LA COMTESSE D'ARGEHTAL. 

P<iUdain,lgi4iiun. 

Bénie soit votre Jiome, madame, qui m'a valu de 
vous cette lettre charmante ! Je Taime bien mieux que 
toutes celles à Atticus. Mong^ulf^fBouhier, et d'Oli- 
vet, qui savaient plus de latin que vous, n'écrivent 
pas comme vous en français. Il y a plaisir à feire des 
Bonté quand on a de pareilles Parisiennes pour pro- 
tectrices. Je compte bien venir faire, cet été, un 
voyage auprès de mes anges , dès que le monument de 
Louis XIV sera sur son piédestal. Il y a des gens qui 
ont voulu renverser cette statue, et je ne veux pas me 
trouver là, de peur qu'elle ne tombe sur moi et 

■ Vojet MHi arlkl», tome XIX, f£t i6i. H. 



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qu'elle DC m'écrase. Il ÙMI servir les Français de 
loin et malgré eui; c'est le peuple d'Athènes. Un os- 
tracisme volontaire est presque la seule ressource qui 
resteà ceux qui ont essayé, dans leur genre, de bien 
mériter de la patrie; mais je défie Cimon et Miltiade 
(Tavoir plus regretté leurs amis que moi les miens. 

Je parle tous les jours de vous, madame, avec le 
comte Âlgarotti. Il fait les délices de notre retraite de 
PoUdam. Noua avons souvent l'honneur de souper 
eiuemble avec un grand homme qui oublie avec nous 
Si grandeur et même sa gloire. Les soupers des sept 
ugei ne valaient pas ceux que nous fesons; il n'y a 
qiie les vôtres qui soient au-dessus. 

Algarotti a fait des choses charmantes. Je ne sais 
rira de plus amusant et de plus instructif qu'un livre 
qu'il fera, je crois, imprimer à Venise sur la fin de 
cette année. Vous qui entendez l'italien, madame, 
vous aurez un plaisir nouveau. On ne fait pas de ces 
cboses-là en Italie, k présent; le génie y est tombé 
plus qu'en France, Si vous avez à Paris des CaliUna 
et det HisUHres des mœurs du dix-huitième siècle ', 
les Italiens n'ont que des sonnets. C'est une chose 
assez singulière que l'abbé Metastasio soit à Vienne, 
M. Algarotti à Potsdam. 

PciœeUei que César ne parle point de lui. 

Aime laurJe, icte T, scène 3, 

Mais enfin cela est plaisant. Notre vie est ici bien 
douce; elle le serait encore davantage si Maupertuis 
avait voulu. L'envie de plaire n'entre pas dans ses 



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48 COBRESPORDAHCE. 

mesures géométriques , et les agréments de la société 
ne sont pas des problèmes qu'il aime à résoudre. Heu- 
reusement le roi n'est pas géomètre , et M. Âtgarotti 
ne l'est qu'autant qu'il faut pour joindre la solidité 
aux grâces. ïfous travaillons chacun de notre côté , 
nous nous rassemblons le soir. Le roi daigne d'ailleurs 
avoir pour ma mauvaise santé une indulgence à la- 
quelle je crois devoir la vie. J'ai toutes les commodi- 
tés dont je peux jouir dans le palais d'un grand roi, 
sans aucun des désagréments ni même des devoirs 
d'une cour. Figurez-vous la vie de château, la vie de 
campagne la plus libre. J'ai tout mon temps k moi , 
et je peux iaire tant de Siècles qu'il me plaît. 

C'est dans cette retraite charmante, madame, que 
je vous regrette tous les jours. Cest de là que je vole- 
rai pour venir vous dire que je préfère votre société 
aux rois , et même aux rois philosophes. Je ne dis rien 
aux autres anges. J'ai écrit à M. d'Argental et à 
M. le comte de Choiseul ; j'ai dit des injures k M. le 
coadjuteur de Chauvelin. Je vous supplie de permettre 
que M. de Pont de Veyie trouve ici les assurances de 
mon inviolable altachement. Conservez votre santé , 
conservez-moi vos bontés, comptez à jamais sur ma 
passion respectueuse. 

i8ax. A. H. LE BIARQUIS DE TmBOUVUXE. 

Poudtm, ce 14 nuit. 

Me trouvant un peu indisposé, monsieur, au dé- 
part de la poste, je suis privé de la satisfaction de 
vous écrire de ma main; mais, quoique le caractère 



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ARNÉF. 175a. 49 

soit étranger , vous ttconnaltrez aisément les senti- 
ments de mon cœur et ma tendre reconnaissance 
pour toutes vos bontés. Je ne sais pas trop si le cardi- 
nal de Fleury, les malheurs de la Bohtbie, ceux du 
prince Edouard , Fontenoi , Berg-op-Zooni , Gênes, et 
l'amiral Ausoo ', me laisseront le temps de travailler 
à ce que vous savez *. Cette complication et ce fracas . 
de tant d'intérêts divers, de tant de desseins avortés, 
de tant de calamités et de succès; ce gros nuage et 
cette tomp^ qui oot grondé huit ans sur l'Europe ; 
tout cela est au moins aussi difficile à éclaircir et i 
rendre intéressant qu'une scène de tragédie. Je m'oc- 
cupe imiquement de la gloire de Louis XV, après 
avoir rois Louis XIV dans son cadre. Il me parait 
que je mériterau assez une charge de trompette «les 
roÏK de France. J^ai sonné à m'époumonner pour 
Henri IV, Louis XIV, et I^ouis XV, et je n'en ai 
qu'une fluxîcm de poitrine sur les bords de la Sprée. 
Il est assez plaisant que je fasse mon métier d'histo- 
riographe avec tant de constance , quand je n'ai plus 
fhonoeur de l'être. Je me suis déjà comparé aux prê- 
tres jansénistes qui ne disent volontiers la messe que 
quand ils sont interdits. 

J'ai été tout étonné du reproche que vous me &ttes 
d'avoir oublié des pilules pour madame la maréchale 
de Viltars; vous ne m'avez jamais parlé de pilules, 
que je satJie. Je n'oublierai pas plus madame la ma- 
réchale, quand il s'agit de sa santé, que je n'ai oublié 

■ AHiuioD au prindpaux morceaux de VllUioireiie la guim Ht i74i> 
ÎMém [Jns Urd dans te Siicit Je Louia Xf. Cl. 
' jimétie ou U Dae de Foix. Cl. 

CaRHKSFoaUUICK. VI. 4 



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5o CORRESPONDANCE. 

son mari , lorsqu'il s'est agi de la gloire de la France , 
dans le Sièck de Louù Xlf^. 

Je viens d'envoyer chez l'apothicaire du roi, qui 
m'a doDQé les cent dernières pilules faites par Stbal 
lui-même, et je les envoie à ma nièce par un secré- 
taire' de sa majesté qui part pour Paris. Si madame, 
la maréchale en veut davantage, j'en ai laissé chez 
moi une boîte que le roi de Prusse m'avait envoyée 
il y a trois ans. Ma nièce la trouvera aisément dans 
mon appartement , et on peut y prendre de quoi pur- 
ger toute la rue de Grenelle ; mais je vous avertis 
que ces pilules ne sont pas meilleures que celles de 
GeolTroi^. Elles ont d'ailleurs peu de réputation à la 
cour ou je suis. Vous voyez, monsieur, par ce grand 
exemple de Stbal ^ et par le mien , que personne n*est 
prophète dans sou pays ^. Pour moi , ne pouvant être 
prophète, Je me suis réduit à être simple historien. 
Je vous supplie de présenter mes respects à madame 
la maréchale et à M. le duc de VilUra. Je n'oublierai 
jamais leurs bontés. Vous ne doutez pas de l'envie 
extrême que j'ai de vous revoir; mais il est bien dif- 
ficile de quitter un roi philosophe cpii pense en tout 
comme moi, et qui fait le bonheur de ma vie. I^es 
honneurs ne sont rien ; c'est tout au plus un hochet 
avec lequel il est honteux de jouer, surtout lorsqu'on 
se mêle de penser. Maïs être libre auprès d'un grand 



■ IHrget; vajei toaie tT, page 144. B. 

> GcoEFroi (Hitihieu-Fnn^u) , «pothicaira, père du médecin ÉtioiBe- 
Fnnqoiietdu utunliiMCliDdeJoieiA. il. 

JSlahKGeorçc-Eriiesl), néen 1660, mort en 173*. B. 
4Luc,if.34. B. 



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Hante i^Sa. 5i 

roi, cultiver tes lettres dans le plus grand repos, et 
aToir presque tous les jours le bonbeur d'entendre un 
souverain qui se Ëiit homme, c'est une félicité assez 
rare. 11 ne me manque que la félicité de voir ma nièce 
et des amis tels que vous. Je vous embrasse tendre- 
ment , et vous aime de tout mon cœur. 

i8a3. A MADAME DENIS. 



Nous saurons , dans la vallée de Josapliat , pour- 
quoi j*ai re^u si tard votre lettre du a5 février, par 
laquelle vous m'apprenez que Borne sauvée n'est pas 
perdue. Les bonnes nouvelles soot toujours retardées, 
et les mauvaises ont des ailes. Soyez bénie d'avoir 
gagné cette bataille, malgré lesofEciers de nos troupes 
qui ne se sont pas , dit-on , trop bien comportés. Est-il 
vrai que Cicéron avait une extinction de voix , et que 
le sénat était fort gauche? Toutes les lettres confir- 
ment que César a joué parfaitement, et qu'il y a eu 
de l'enthousiasme dans le parterre. 

Savez-vous quel est mon avis? c'est de nous retirer 
sur notre gain. Une pièce si romaine et si peu pari- 
sienne ne peut long-temps attirer la foule. Les scènes 
fortes et vigoureuses , les sentiments de grandeur et 
de générosité ravissent d'abord ; mais l'admiration 
s'épuise bien vite. On n'aime que les portraits où l'on 
se retrouve. 

Les dames des premières loges se retrouveront-elles 
dans le sénat romain? On ne joue plus le Sertorius 
de Pierre Ck)meille, et on donne souvent le très plat 



hyGoo^lc 



52 COnSKSfONUANCK. 

Comte d'Essex Ae «oo frère Thomas. Les gens in- 
struits peuvent me savoir gré d'avoir lutté contre les 
difficultés d'un sujet si ingrat et si impraticable; 
mais je suis toujours très persuadé que ks loges se 
lassefOQt de voir des héros eu us, des Lentulus, des 
Céthégus , des Clodius. Ils sont bien heureux de n^a- 
voir pas été renvoyés au collège. 

Je demande très instamment à notre petit conseil 
de ne point donner la pièce après Pâques. Si on l'im- 
prime, je dois absolument la dédier à madame du 
ItCaine; c'est une dette d'honneur; je lui en ai fait 
mon billet. Elle exigea de moi , quand je partis pour 
Berlin , de lui signer uae promesse ' en bonne Ibrme. 
On u'a jamais fait une dédicace comme on acquitte 
une lettre de change. Vous m'avouerez que je suis 
fait pour les choses singulières. f- 

Adieu ; je vous embrasse , je vous remercie ; je vais 
répondre à tous nos amis. Darget n'est point encore; 
parti, mais il part. 

i8a4- A MADAME DK FONTAINE, 

Berlin, le iS Mn. 

Pardon , ma chère nièce ; je griffonne des tragédies 
et des Siècles, et je suis paresseux d'écrire des lettres. 
Tout homme a son coin de paresse, et vous avez bien 
le vôtre; mais mon cœur n'est point paresseux pour 
vous. Je vous aime comme si je vous voyais tous les 
jours, et je charge souvent votre sœur de vous le 

■ Vofci iMlrt i56-, traie LV, pige 368. B. 



ri^GtlDl^lc 



AHHÉE I^Ss. 53 

dire, et d'en dire autautà votre conseiller ' du Graod- 
Cooseit. J'ai été bien malade cet hiver; j'ai cru mourir, 
mais je n'ai fait que vieillir. J'espère reprendre, cet 
été, des forces pour venir jouir de la contotation de 
▼oas voir. J'aurai celle de sortir du château enchanté 
où je passe la vie la plus convenable à un philosophe 
et 1 un malade. Je suis un plaisant chambellan ; je 
■t'ai d'autrft^nction que celle de passer de m» cliam- 
Im« dans l'appartement d'un roi philosopite, pour 
aller souper avec lui ; et, quand je suis plus malingre 
qa'ÀrordioBire,jc soupe chez moi. Mon appartement 
est de plaia-pied à uu maguifi^ue jardin où j'ai ùth 
quelques vers de Home sauvée. Il n'y a pas d'exemple 
d'une vie plus douce et plus commode ; et je ne sais 
rien au-dessus que le plaisir de venir vous voir. 

Vous me consolez beaucoup en me disant du bien 
de votre santë. Nous ue sommes de fer ni vous ni 
moi; mais, avec à» régime, nous existons; et je vois 
raoorir à droite et à gauche de gros cochons ■ à faoe 
large et rubiconde. 

Mille compliments à toute votre femilie. Je vous 
embrasse tendrement, et je meurs d'envie de vous 
revoir. 

i8i5. A M. FORBIEY. 

De Poudim , te 1 1 man. 

Je VOUS remercie, monsieur, de tout mon cœur de 
votre Bibliothèque impartiale , et surtout d'avoir 
donne VÉloge de madame du Chatelet, femme digne 

• L'abbé Hïgnot, aommé TnEmbni du GTaud.Coii«cit te iti mm 1750. Cl. 
' La Mitrie, RoibenbouT); , tt T^rconadl. Cl. 



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54 CORHESPOHDASCE. 

des respects et des regrets de tous ceux qui peasent. 

Il y a une étrange faute , page 1 44 '■ Bile se livrait 
eut plus grand nombre, au lieu de au plus grand 
monde. Vous sentez l'efièt de cette méprise ' . Je vous 
demande en grâce de réparer cette faute dans votre 
autre journal , et de vouloir bien la corriger à la main 
dans votre Bibliothèque, qui cesserait d'être impeir~ 
tiale, si une pareille méprise favorisait les mauvaises 
plaisanteries de ceux qui respectent peu les sciences 
et les dames. 

M. de Samsoy s*est avisé de vouloir absolument me 
peindre. Que ne peint-il ceux qui ont des visages! Je 
n'en ai point. Apparemment qu'il veut présenter un 
squelette à votre académie. Je vous embrasse. 

1S36. A. WAITHER. 

a, mu. .j5». 

Ou m'a envoyé de Paris un manuscrit dont vous 
pourriez tirer un grand parti. C'est une traduction 
de Virgile avec des notes. C'est assurément la meil- 
leure traduction qu'où ait jamais faite de cet auteur, 
mais elle Yi'est pas achevée. Il y a des lacunes à rem- 
plir, des fautes à corriger, des notes à réformer et à 
ajouter. Je me chargerai encore de cet ouvrage la- 
borieux *. Envoyez-moi les quatre tomes du Virgile 
de l'abbé Desfontaines avec un Virgile variorum. Ce 
sera une édition d'un très grand débit et un bon fonds 
de magasin pour vous : ce ne sont pas U des ouvrages 
à la mode. 

■ Tojei tome XXXIX, pige (ig. B. 
■niMpmlttttaquccBprajel titeudeiHiiut. B. 



nii,GtH>^le 



1837. A M. LE COHTE ITARGENTAL. 

Potulam , la 1" avrit. 

Plus ange que jamais , puisque vous m'envoyez des 
critiques; je vous remercie tendrement, mon cher et 
respectable ami, de votre lettre du 19 de mars. Vous 
avez enterré Borne avec honoeur. Ne croyez pas que 
je veuille la ressusciter par l'impression ; je la réserve 
pour l'année de M. le maréchal de Richelieu , avec 
deux scènes nouvelles et bien des changements. C'est 
eo se corrigeant qu'il faut profiter de sa victoire. Ce 
terrain de Rome était si ingrat qu'il faut le cultiver 
encore, après lui avoir fait porïcr, à force d'art, des 
finiits qui ont été goûtés. Le succès ne m'a rendu 
que plus sévère et plus laborieux. Il faut travailler 
jusqu'au dernier moment de sa vie, et ne point imiter 
Racine, qui fut assez sot pour aimer mieux être un 
courtisan qu'un grand homme. Imitons Corneille, qui 
travailla toujours, et tâchons de' faire de meilleurs 
ouvrages que ceux de sa vieillesse. Adélaïde, ou le 
Duc de Foix, ou les Frères ennemis ', comme vous 
voudrez l'appeler, est un ouvrage plus théâtral que 
Borne sauvée. Le rôle de Lisois est peut-être encore 
plus théâtral que celui de César. J'ai travaillé cette 
pièce avec soin, j'y retouche encore tous les jours; 
mais ce sera là qu'il faudra une conspiration bien 
secrète. Le puLlic n'aime pas à applaudir deux fois 
de suite au mâme homme. Je ne veux pas donner cette 
pièce sous mon nom. Je sais trop que le public donne 

' Vdjci ECS Iroii pjtcet, lonie UI. B. 



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56 COitUESPONDAIlCE. 

des soufflets après avoir donné des lauriers. Défions- 
nous de l'hydre h mille têtes. 

Je suis bien loin , mon cher ange , de songer à faire 
imprimer sitôt la Guerre de 1741 ' i ™a'3 je suis bien 
aise de ne perdre ni mon temps, ni ce travail, que 
j'avais presque achevé sur les mémoires du cabinet , 
ai le gré qu'on pourrait me savoir de faire valoir ma 
nation sans flatterie. J'avais demandé à ma nièce un 
plan de la bataille de Fontenoi , que j'ai laissé à Paris 
dans mes papiers, afin de mettre tout en ordre, et 
que cet ouvrage pût paraître dans l'occasion, ou pen- 
dant ma vie, ou après ma mort. I] m'a paru d'ailleurs 
assez nécessaire qu'on sût que j'avais rempli ce qui 
était autrefois du devoir de ma place, et , ce qui est 
toujours du devoir de mon cœur, de tâcher d'élever 
quelques petits monuments à la gloire de ma patrie. 
Je me hâte de travailler, de corriger, mais je ne me 
bâte point d'imprimer. Je voudrais que le Stëcle de 
Louis XIV n'eut point encore vu le jour; et tout ce 
que je demande, c'est que l'édition imparfaite et fau- 
tive de Berlin n'entre point dans Paris. J'ai beaucoup 
réformé cet ouvrage; le Catalogue des écrivains est 
fort augmenté: Mais voyez comme les sentiments sont 
différents) ce Catalogae est ce que le président Re- 
nault aime le mieux. 

Je vous supplie de faire les plus tendres remercie- 
ments pour moi à M. le président de Meinières* et 
à M. de Foncemagne. Ce dernier me permettra de 
lui représenter, avec la déféreuce que je dois à ses 

' yoyti lu Pré&M du tome J.JJL B. 
> J.-B.-Fr. Durd de Heioières. Cl. 



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lumières , et la reconnaissance que je dois à «es soins 
obligeanb, que le Siècle de Louis XI f' est un es- 
pace de plus de cent années, commençant au cardinal 
de Richelieu ; que , si je retranchais les écrivains qui 
ont commencé k fleurir sous Louis XIII, il faudrait 
retrancher Corneille; que les écrivains font honneur 
à ce siècle, sans avoir été formés par Louis XIV; que 
Lehnin, Le Nôtre, n'ont pas commencé à travailler 
pour ce monarque; que Tinfluence de ce beau siècle 
a tout préparé avant Louis XIV, et tout fiui sous 
lui; qu'il s'agit moins de la gloire de ce roi que de 
celle de la nation; qu'à l'égard de Gacon et de Cour- 
tilz', etc., je n'en ai parlé que pour faire honte au 
P. Miceron , et pour marquer la juste horreur que les 
Gacon, Roi, Desfootaines, Fréron, etc., doivent 
inspirer; qu'enfin, ce Catalogue raisonné est et sera 
très curieux; mais il faut attendre une édition meil- 
leure; celle-ci n'est qu'un essai. Hélas! on passe sa 
vie à essayer ! J'essaierai cet été de venir embrasser 
mes anges. 
Mes tendres respects à tous. 

183S. A M. WALTHEH. 

11 serait important pour vous que les anecdotes 
sur le czar Pierre ', et les Pensées sur le gouverne- 
ment ^, parussent. Vous pouvez prier l'ambassadeur 
de Russie d'indiquer ce qui doit être retranche dans 
les Anecdotes j et de fournir ce qui peut être a la 

■ Vojreziome XIK, ptges S6 et 114. B. 

■ TojM tOBK XXUX , p^c 77. B. — 3 Toyei ■•]., page 411. B. 



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58 COBBESPOirOAaCE. 

gloire de sa Dation. Priez pareitlcnient l'examinateur 
de marquer ce qui doit être changé dans tes Pensées 
sur le ^uffernement , et on travaillera sur-le-champ 
çn conséquence. 

iSag. A H. DARGET. 

A Fdu4«iii , 3 «Ttil 1 7S1. 

Mon 1res cher ami , j'ai reçu votre lettre de Stras- 
bourg, avec une consolation inexprimable; vous avez 
bien soutenu la btigue du voyage, et je compte que 
ma lettre vous trouvera à Paris où je l'adresse. Vous 
me manquez bien à Potsdam. Je m'étab fait une douce 
habitude de vous voir tous les jours; je ne m'accou- 
tume point à une telle privation. Votre vessie me 
fait encore plus de mal qu'à vous : elle vous mène 
à Paris, et elle m'ôte mon bonheur. Je me flatte que 
vous verrez ma nièce ; mais vous ne verrez pas mes 
enfants. Je ne veux pas qu'on reprenne Rome sauvée 
après Pâques : je la réserve pour l'annëe de M. le ma- 
réchal de Richelieu. Guérissez-vous vite à Paris, et 
revenez auprès du roi philosophe, qui rend la vie si 
douce; revenez dans le séjour du repos et de la phi- 
losophie. 

OfflitteininribealK- 
Fumuin et opci strepitumque RomE. 

Revenez dans la belle retraite oii un roi, d'une humeur 
toujours égale, rend tous nos moments égaux; re- 
venez voir les orangers de Sans-souci; il me semble 
qu'il n'y en a point aux Tuileries. 11 est vrai que vous 



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AKHSB 1753. 5g 

j verrez plus de femmes ' : voilà ce que vous aimez, 
Irallre, avec votre vessie. Eb bien , ramenet-iious-«D 
irne. Venez établir une madame Darget à Potsdam , 
dtez laquelle nos philosophes se rassembleront : qui 
aura bien soin de vous, qui tiendra votre ménage, 
qiù.... cela sera charmant; vous serez égayé tout le 
loag du jour; car 

L'uom Musa moglîe a laut 
Non paote in boutade ewer perfetto. 

Vous allez cependant préparer vos armes à Paris; 
vous allez tâter de tous les plaisirs , et moi je vous 
attcncls dans mon petit appartement avec de la prc»e 
et des vers, qui me tiennent lieu de femme. J'ai &it 
vos compliments au marquis, qui se plaint de ses 
c..., comme vous de votre vessie; Per quœ quis pec- 
cat, per htec et punietur*. Je les ai fait au comte 
Algarotti , qui est venu célébrer la Pâque dans notre 
couvent, et qui attend le dépucellement de madame 
la princesse de Hesse, pour aller demander labéoédic- 
tioo à mon bon patron le saint-père. Ils vous font tous 
les plus tendres remerciements : ce n'est pas te saint- 
p^ que je veux dire, c'est Algarotti et d'Ai^ens. 
PooT Federsdorf, je n'ai pu encore m'acquitter de ma 
commission, je n'ai pu l'attraper depuis votre dé- 
part. Adieu, mon cher ami, vive tnemor noslri; 
portez-vous bien. Je vous embrasse du meilleur de 
moa cœur. 

■ Tiqra lOB* XL, page 71. B. 

■U j a dau la ^wm, chapitra m, imet 17: «Quia per que petmt 
■ ^, per hNC et tonitiBtiir.> B. 



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^k) CORRESPONDANCE. 

Je connais Klinglin et so» afftiii'e, î'ea augure 
mal; il a de puissants ennemis, 

Il éuit trop puituut pour n'être point ]»i<. 
lia fuite (le sou secrétaire est uo mauvais signe. 

iS3o. A H. DE CIDEVILLE. 

PotiAnti, la 3 ivifl. 

En vous remerciant, mon cher et ancien ami; 
l'annonce de ce libraire de Hollande est l'aflichc d'un 
chaHatan. Tous les libraires de l'Europe se disputent 
l'impression de ce S&ch; pour comble d'embarras, 
on s'empresse de te traduire avant <|ue je l'aie coi^ 
rigé. Je laisse faire, et je m'occupe jour et nuit à 
préparer uoe édition plus ample et plus correcte. 
Une première édition n'est jamais qu'un essai. Ni le 
Sœcle ni Rome sauiiée ne sont ce qu'ils seront. Je 
demande seulement de la santé au ciel, commeAjas 
demandait du jour'. 

Mais je suis plus inquiet de la santé de ma nièce 
que de la mienne. Je suis accoutumé à mes maux , et 
je ne peux m'accoutumer aux siens. Il est très «ûr 
que je ferai un voyage pour elle et pour mes aoùs. 
J'ai deux âmes, l'uue est à Paris, l'autre auprès du 
roi de Prusse; mais aussi je n'ai point de corp». 

Je vous embrasse, je vous remercie, je retourae 
vite à Louis XIV. Je veux me dépécher pour vous 
retrouver et vous embrasser à Paris. V. 



nii,GtH>^le 



ADNl^E I^Sa. 6l 

i»3i. A M. DE lA CONDAHINE. 

APoudiin, la 3 avril. 

Grand merci , cher La Couda m in e , 

Du beaD priaenl de V^tuneur ', 

Et de lotre letlre badine 

JoJDte à la profonde doctrine 

De votre esprit calculateur. 

Eh bien ! vous avez tu l'Afriqae, 

Constantinople, l' Amérique; 

Touivospuout été perdus. 

Voulex-vous faire eofia fortune ? 

Hélas ! il ne vous reste plus 

Qu'à faire un voyage à la lune. 

Od dit qu'on trouve ea son pourpns 

Ce qu'on perd aux lieux où nous nommes ; 

Les services rendus aux hommes. 

Et le bioi fait à son pays. 

Totre paquet du 5 janvier m'a été i^ndu au'saiat 
temps de Pâques. Il aurait eu le temps de faire le 
voyage du Brésil. Je devais, mou cher arpenteur des 
astres, vous envoyer l'histoire terrestre de Louis XTV; 
Buis il y a trop de fautes de ta part de l'éditeur *, 
et de ta mienne trop d'omissions, et trop de péchés 
de commission ^. 

Je ne regarde cette esquisse que comme l'assem- 
blage de quelques études dont je pourrai faire un 
tableau, avec le secours des remarques qu'on m'a 

■En i;5i La Coadamine publia son Journal Ju imjregt fait par onbt 
in nia Fr^uattur; \e Sapplimenl mi'i\ y joignit parut eu 1753. Cl. 

■ Joxpb du FrcsDc de Frauchevitle, l'un dei élèvei du P. Pwée; né en 
'704i wort eo i7»i. Cl. 

' Eipreniui de Rayle (Préface de U première édition , treizième ali> 



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(il CORBESPONDANCE. 

envoyées; et alors je tous prierai de l'accepter et de 
me juger. C'est un petit moaumeat que je tâche 
d'élever à la gloire de ma patrie; mais il y a quel- 
ques pierres mal jointes qui pouiTaient me tomber 
sur le aez. 

Ce n'est pas dans la lune que j'ai voyage, avec 
Astolphe et saint Jean, pour trouver le fruit de mes 
peines; c'est dans le temple de la philosophie, de la 
gloire et du repos. 

Adieu ; je vous embrasse de tout mou cœur, et je 
voua aimerai toujours, fussë-je dans la luoe. 

i»3a. A WALTHEH. 

A. toUdua, S anil 1751. 

j'ai ouï dire que S. A. R. madame la Princesse 
royale n'avait pas éié contente d'un passage du livre 
que j'ai pris la liherté de lui envoyer. C'est à la 
page 484 = On vit bientôt combien il est diJ/icHe à 
un faible prince ', etc. On sait assw f\ae faible prince 
ne signifie p&s prince faible. Un prince faible est tel 
par son caractère, et un faible prince l'est par la 
comparaison de ses forces avec celles de son ennemi. 

D'ailleurs, S. A. R. est trop juste et trop indul- 
gente pour n'être pas persuadée de la pureté de mes 
intentions. Elle ne pense pas que j'aie voulu lui dé- 
plaire dans un livre que j'ai mis à ses pieds. J'ai la 
même confiance dans les bontés de Son Excellence 

■ Ceb M Inmnit «u chtpitrc 11111 de l'éditioii di i;5i dn SUcU da 
Loim XIV. Une pirtie Mplemint forme le chapitre ixit scIikL Le pais^tt 
H lit diDi rUilioa de Dresde, i7S3,aiiireni«nt qu'il était ca ijSi, nut 
anlreneataïuiiqueToIUiTcIedaDnepliulMs. B. 



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&HKÉI£ 175-2. f)3 

M. le comte de Wackerbartii , à qui j'ai présenté un 
exemplaire par vos mains. Si cependant ce passage 
déptaîl, je vous prie de te corriger au moyen d'un 
carton. Vous mettriez à la place : // était bien diffi' 
die qu'un prince dont hs forces étaient si inférieures 
aceUes'deson ennemi, etqu'un empereur qui ne put 
jamais armer t empire en sa faveur, pût conquérir 
des états par le secours de ses alliés souvent désunis. 
Je vous prie , mon cher Walther, de communiquer 
cette lettre à M. le comte de Wackerbarth', et do 
prendre sur cela ses ordres. J'eus l'honneur d'envoyer 
mon livre k S. A. R. long-temps avant que vous le 
rendissiez public, aBn que, s'il s'était glissé quelque 
chose qui pût lui déplaire, j'eusse te temps de te cor- 
riger; et je croyais que vous ne mettriez votre livre 
en veute qu'après la foire de Francfort; c'est dans le 
infinie esprit que j'en envoyai des exemplaires à ta 
cour de Bavière. 

£n cas que vous fassiez ce carton, mon clierWal- 
iher, je vous prie d'en mettre encore un autre au se- 
cond tome, page io3, à la fin de la page. Voici ce 
(ju'il &ut substituer après ce mot parceque ' : Parce- 
que la base de sa statue à la place des Victoires est 
oTtée de quatre esclaves enchaînés; mais ce ne fut 
point lui qui fît ériger cette statue, ni celle qu'on 
voit à la place de Vendôme ; la statue de la place 
des Victoires est le monument de la grandeur 
^ame, etc. 

Je vous demande pardon , mon cher Walther, de 
la peine que je vous donne; mais une première édi- 

> Voya ma note, tome XX , pafc a33. B. 



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G4 CORRESPONDANCE. 

tion est un essai. Il échappe toujours à l'auteur beau- 
coup (le fautes. Je me flatte que la seconde édition 
sera beaucoup plusauipte, pluscorrectc, et meilleure 
en tout sens. Je vous embrasse de tout mon cœur. 
Voltaire. 

■ 833. a m. bagieii'. 

A PoudiB , le lo avril. 

Si jamais quelque chose, monsieur, m'a sensible- 
iBent tfliuché, c'est la lettre par laquelle vous m'avez 
bien voulu prévenir; c'est l'intérêt que vous prenez 
à un état qui semblait devoir n'être pas parvenu jus- 
qu'à vous; c'est le secours que voua m'oflirez avec 
tant de bienveillance. Rien ne me rend la vis plus 
chère, et ne redouble plus mon envie de faire un 
voyage à Paris, que l'espérance d'y trouver des âmes 
aussi compatissantes que la vôtre, et des hommes 
si dignes de leur profession, et, en même temps, si 
au-dessus d'elle. Que ne dois-je point à madame De- 
nis, qui m'attire de votre part une attention si tou- 
chante ! En vérité, ce n'est qu'en France qu'on trouve 
des cœurs si prévenants, comme ce n'est qu'en France 
qu'on trouve la perfection de votre art. Le mien est 
bien peu de chose; je ne me suis jamais occupé qu'à 
amuser les hommes, et j'ai fait quelquefois des in- 
grats. Vous vous occupez à les secourir. J'ai toujours 
regardé votre profession comme une de celles qui 
ont fait le plus d'honneur au siècle de Louis XIV, 

' Jicqne) Bigiea , chirni^icn-mijor des gendarmei de U gtnle du roi , «I 
■neaubre de r«cadéniicde chimr^te. Il ut ■uleiirdeqoeliiira ouvrages cua- 
cemanlu proTeMiiHi. Mort Tcn i^jS, Ci~ 



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AnNÉE i^Sa- 65 

et c'est ainsi que j'en ai parlé' dans l'histoire de ce 
siÈcie; mais jamais je ne t'ai plus estimëe. J'ai étudié 
U médecine comme madame de Pimbesche avait ap- 
pris la Coutume en plaidant". J'ai tu Sydeabam, 
Freind, BoertiRave. Je sais que cet art ne peut être 
que conjectural, que peu de tempéraments se res- 
semblent, et qu'il n'y a rien de plus beau ai de plus 
vrai que le premier aphorisme d-'Hippocrate : Expe- 
n'eiUia /aliax , Judicium dif^Ue. J'ai conclu qu'il 
falUitêtre son médecin soi-même, vivre avec régime, 
secourir de temps en temps ta nature, et jamab la 
forcer; mais surtout savoir souflrir, vieillir, et mourir. 
Le roi de Prusse, qui, après avoir remporté cinq 
victoires, donné la paix, réformé tes lois, embelli son 
pays, après en avoir écrit l'biatoire, daigne encore 
faire de très beaux vers, m'a adressé une ode ' sur 
cette nécessité à laquelle nous devons nous soumettre. 
Cet ouvrage et votre lettre valent mieux pour moi 
que toutes les facultés de ta terre. Je ne dois pas me 
plaindre de mon sort. J'ai atteint l'âge de cinquaute- 
huit ans avec le corps le plus faible, et j'ai vu mou- 
rir les plus robustes à la fleur de leur âge. Si vous 
aviez vu milord Tyrconnell et La Métrie,vous seriez 
bien étonné que ce fut moi qui fut en vie; le régime 
m'a sauvé. Il est vrai que j'ai perdu presque toutes 
nies dents^ par une maladie dont j'ai apporté le prin- 
cipe en naissant; chacun a dans soi-même, dès sa con- 
ception, la cause qui le détruit. Il faut vivre avec cet 

■TojeitoaicXX.iiigc 333. B. 

' Itt Plaidatrt , icte H, Kèue 4- Cl. 

^Vojei tome LV, p^es 6S9 el 676. B. 



nii,GtH>^le 



66 CORSESPOtfO&ltCE. 

ennemi jus^li «e qu'il nous tue. Le remède <le De- 
iDOuret ne me convient pas; it n'est faon qae contre 
les scorbuts accidentels et déclares, et non contre les 
affections d'un sang saumuré, et tl'organes dossécltés 
qni ont perdu leur ressort et leur mollesse. Les eaux 
■de ÎBarèges, de Padoue , d'ischia , pourraient nt« faire 
du bien pour un temps; mais je ne sais s'il ne vaut 
pas mieui savoir souffi'ir en paix, au coin de son 
feu, avec du régime, que d'aller chercher si loin une 
santé si incertaine et si courte. La vie que je mène 
auprès du roi de Prusse est précisément c« qui con- 
vient à un malade; une liberté entière, pas le moin- 
dre assujettissement, un souper léger et gai : 

• Deus nobii hiec Dtia fecît. ■ 

* Vimo., éd. 1,».*. 

n me rend heureux autant qu'un malade peut l'être, 
et vous ajoutez à mes consolations par l'intérêt que 
Vous avez bien voulu prendre à mon éti^. Regardez- 
moi, je vous en supplié, monsieur, comme un ami 
que vous vous êtes fait à quatre cents lieues. Je me 
flatte que cet été je viendrai vous dire avec quelle 
tendre reconnaissance je serai toujours, etc. 

1834- A H. LE MARQUIS DE THIBOUTIIXE. 
A PoudiB , 1« i5 «ni). 

Le duc de Foix voua fait mille compliments, aussi 
bien que M. son frère '; Ils voudraient bien que je 
vinsse à Paris vous les présenter; maïs ils partent in- 

> Vamir, l'un de* penonnigM de )• tragédie &'Âmilit ou U Duc dt foix. 



nii,GtH>^le 



t pour alW trouver madame Deaii, dons 
Il malle du premier courrier du Kord. Yous les trou- 
verez à peu près tels que vous les vouliez; mais on 
s'apercevra toujours un peu qu'ils soot les enfants 
d'un vi^lard. Si vous voulez les prendre sous votre 
protection, tels qu'iU sost, empêchez surtout qu'on 
ne coanaiBse jamais leur père. Il faut abaolumeat les 
traiter eu aventurits«. Si <»i se doute de leur famille, 
les pauvres gens sont perdus sans retour; mais, en 
passant pour les enfants de quelque jeune homme 
qui donne des espérances, ils feront fortune. Ce sera 
à vous et à madame Denis à vous charg»- entière- 
ment de leur conduite, et mademoiselle Clairon elle- 
même ae doit pas être de la conâdence. un me mande 
gue l'on va redonner au théâtre le Caiilina de Cré- 
billoD. Il serait plaisant que ce rhinocéros eût du 
«accès à la reprise. Ce serait la preuve la plus com- 
plète que les Français sont retombés dans la barba- 
rie. Nos sibarites deviennent tous les jours Goths et 
Vandales. Je laisse reposer Rome, et j'abandonne 
volontiers te champ de bataille aux soldats de Cor- 
UUoa'. }e m'occupe, dans mes moments de loisir, à 
readre te style <U^Itome aussi pur que celui de Cati- 
liaa est liarbare, et je ne me borne pas au style. 
Puisque me voilà en train de faire ma confession gé- 
nérale, vous saurez quejtouùA'/^partagemon temps 

' AlliuioD i CM vers de RhaJaaiiti etZAaaiit, acie II, scène a : 

De ipial frtuit oi«i-Taiii . idIiUI dv Corbalon , 

Tolllire ippetail wiUTmt loUeli de Cerhulon les parliuDi de Cl^billoa. 
(,!taUdefaiAugT.) 



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68 CORRESPOND AUGE. 

avec les Romains^ et le Duc de Foix. Je ne r^arde 
que comme un essai l'édition qu'on a faite à Berlin 
du Siècle de Louis XIV; elle ne me sert qu'à me 
procurer de tous côtés des remarques et des instruc- 
tions; je ne les aurais jamais eues si je n'avais pu- 
blié le livre. Je profite de tout; ainsi je passe ma vie 
à me corriger en vers et en prose; mon loisir me per- 
met tous ces travaux. Je n'ai rien à faire absolument 
auprès du roi de Prusse; mes journées, occupées par 
une étude agréable, finissent par des soupers qui le 
sont davantage, et qui me rendent des forces pour le 
lendemain ; et ma santé se rétablit par le régime. Nos 
repas sont de la plus grande frugalité, nos entretiens 
de la plus grande liberté'; et, avec tout cela, je re- 
grette tous les jours madame Denis et mes amis , et 
je compte bien les revoir avant la fin de l'année. J'ai 
écrit à M. de Malesherbes^ que je le suppliais très 
instamment d'empêcher que l'édition du Si^ck de 
Louis A//^ n'entrât dans Paris , parceque je ne trouve 
point cet ouvrage encore digne du monarque ni de 
la nation qui en est l'objet. J'ai prié ma nièce de 
joindre ses sollicitations aux miennes, pour obtenir 
le contraire de ce que tous les auteurs désirent, la 
suppression de mon ouvrage. Vous me rendrez, mon 
cher monsieur, le plus grand service du monde en 
publiant, autant que vous le pourrez, mes sentiments. 
Je n'ai pas le temps d'écrire aujourd'hui à ma nièce, 
la poste va partir. Ayez la bonté d'y suppléer en lui 

' Kome tauvèe, c|ue Toluîre corrigeait pdcok. Ci.. 

•Vojei tome XL, page 7». B. 

I Alors chargé de U librairie. La lettre n'eil pai imprimée. B. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE t^Sa. (!q 

ittontraDt ma lettre. S'il y a quelque chose de nou- 
veau, je vous prie de vouloir bien m'en faire part. 
Soyez persuade de ta tendre amitié et de la recon- 
naissauce qui- m'attacheut à vous pour jamais. 

iSlS. A UN MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE BERLIN. 
Po(Mlain,l« iSiTTil 17S1. 



Je répondu à toutes vos questions, La plupart des 
anecdotes sur mademoiselle de Lenclos sont vraies, 
nuis plusieurs sont fausses. L'article de son testament 
(ioDt TOUS me parlez n'est point un roman ; elle me 
laissa deux mille francs. J'étais enfant ; j'avais fait 
<]uelques mauvais vers qu'où disait bons pour mon 
âge. L'abbé de Châteauneuf , frère de celui que vous 
avez vu ambassadeur à La Haye, m'avait mené cbez 
die, et je lui avais plu je ne sais comment. C'est ce 
mêiue abbë de ChÉlteaunetif qui avait fini son bistoire 
amoureuse j c'est lui à qui cette célèbre vieille fit ta 
plaisanterie de donner ses tristes Ëivetir» à l'âge de 
soixante et dix ans '. Vous devez être persuadé que les 
Lettres qui courent, ou plutôt qui ne courent plus 
EOiu son nom , sont au rang des mensonges imprimés. 
Il est vrai qu'elle m'exhorta à faire des vers; elle au- 
rait dû plutôt m'exhorter à n'en pas faire. C'est un 
métier trbp dangereux, et la misérable fumée de la ré- 
putation fait trop d'ennemis et empoisonne trop la 
*'e. La carrière de Ninon , qui ne fit point de vers, et 

' Vojci m* uole , tome XXXIX , page io^ H. 



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^O CORRESPONUAIICK. 

qui eut et doana long-temps beaucoup de plaisir, est 
assurément préférable à la mienne. 

On pouvait se passer d'écrire en forme fia vie; mais 
du moins on a observe la bienséance de ne l'écrire 
que long-temps après sa mort. J^ics biographes qui ont 
écrit ma prétendue histoire dont vous me parlez, se 
sont un peu pressés, et me font trop d'honneur. Il 
n'y a pas un mot de vérilable dans tout ce que ces 
messieurs ont écrit. Les uns ont dit , d'après l'équi- 
table et véridique abbé Desfontaines', que je res- 
semblais à Virgile par ma naissance, et que je pou- 
vais dire apparemment comme lui : 

■ fortuaatotnimium, ihh «i bona noriot, 
• Agricola*! • 

Gmrg., ll,4SS-fp. 

Je pense sur cela comme Vii^ile , et tout me paraît 
fort égal. Mais le hasard a fait que je ne suis pas né 
dans le pays des églogues et des bucoliques. Dans une 
autre Vie qu'on s'est avisé de faire encore de moi, 
comme si j'étais mort, on me dit 61s d'un porte-clefs 
du parlement de Paris. Il n'y a point de tel emploi au 
parlement ; mais qu'importe? On ajoute une belleaven- 
ture d'un carrosse avec l'épouse de M. le duc de Ri- 
chelieu, dans le temps qu'il était veuf. Tous les autres 
contes sont dans ce goût ; et j'aime autant les Amours 
du révérend P. de La Chaise avec mademoiselle du 
Trou. On ne peut empêcher les barbouilleurs de pa- 
pier d'écrire des sottises, les libraires hollandais de les 
vendre, et les laquais de les lire: 

L'article du Journal des Savants dont il est ques- 

iVofei tome XXXVIII, ptgei Jiont 34<- B. 



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AHHBE 1753. 71 

tloii Q*est pmnt d»ns le Journal de Paris ; il e«t dans 
celoi (|u'oD falsiSe à Antsterdam , et se trouve sous 
t'anoée i^So.* Le parlemeut a condamné, iKt ce jour» 
a liai, \ Histoire de Louis XI, de M. Doclos, succes- 
« Beur de M. de Yoltoire dans ta place d'historio- 
■ graphe de France, à cause de ce passage: La dé' 
« votion/ut de tmit temps Fasth des reines sans pou' 
« (Wr*. Ce sont deux calomnies. Le parlement ne s'est 
point avisé de condamner ce livre, et le parlement ne 
se mêle point du tout d'examiner si une reine est de- 
vote ou non. On ajoute une trtûsiètne calomnie ; c'est 
queye suis exUé de France, et réfugié en Prusse. 
Quand cela serait, il me semble que ce ne serait pas 
une de ces vérités instructives qui sont du ressort du 
Journai des Savants. Le fait est que le roi de Prusse, 
qtû m'booore de tes bontés depuis quinze ans, m'a 
fiit venil- auprès de lui ; qu'il a fait demander au roi 
mon maître, par son envoyé, que je pusse rester à sa 
cour en qualité de son chambellan ; que j'y resterai 
taot que je pourrai lui être de quelque utilité' dans 
wa goût pour les belles- lettres, et que ma mauvaise 
santé et mon ige me permettront de profiter de ses 
lumières et de ses bontés; que le roi mon maître, en 
rae cédant à lui, m'a daigné accorder une pension, 
«t m'a conservé la charge de gentilhomme ordinaire 
de sa charabi-e. J'en demande pardon aux calomnia- 
teurs et à ceU!L qui se mêlent d'tîlre jaloux; mais la 
chou est ainsi. Je n'y puis que faire ; et j'ajoute qu'un' 

' GmIc plime di Dudoi eat une de cdlM qui wol comprise diui la Di- 
uoacialion à l'acailémt fran^aitt, imprimée à li suite du ParalH/e dt kl 
HturitJii cl Ju LMlri'i (iiar'Btittettx), 1746, iu-i». B. 



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^3 CORRESPONDANCE. 

homme de lettres serait bien indigne de l'être, s'il 
était entêté de ces honneurs, et s*il. n'était pas tou- 
jours aussi prêt à les quitter que reconnaissant en- 
vers ceux qui l'en ont comblé. Je n'ai point sacrifié 
ma liberté au roi de Prusse, et je la -préférerai tou- 
jours à tous les rois. 

Je vous envoie un exemplaire de l'édition que l'on 
a ^teà Paris de mes O^wn?^ bonnes ou mauvaises*. 
C'est de toutes la plus passable ; il y a pourtant bieu 
des fautes. Une des plus grandes est d'y avoir inséré 
quatre chapitres du Siècle de Louis XIV, qui est im- 
primé aujourd'hui séparément. Cest un double em- 
ploi ; et il est bien vrai , surtout en fait de livres, qu'il 
ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. C'est 
par cette raison que je me donnerai bien de garde de 
■vous envoyer les petites pièces fugitives que vous me 
demandez. Tous ces vers de société ne sont bons que 
pour tes sociétés seules, et pour les seuls moments ou 
ils ont été faits. Il est ridicule d'en faire confidrace 
au public. De quoi s'est avisé ce compilateur* des 
lettres de la reine Chtistine, de grossir son énorme 
recueil d'uue lettre que j'écrivis il y a quelques an- 
nées à la reine de Suède d'aujourd'hui? Comment 
a-t-il eu cette lettre ? comment a-t-il pu en estropier 
les vers au point où il l'a fait ? )> public n'avait pas 
plus à faire de ces vers que de la plupart des lettres 
' inutiles de la chancellerie de la reine Christine. II est 
vrai qu'en écrivant à la reine Ulrique, avec cette ]i- 

■ Ceal l'édition cd onie lolumei petit in-ia, dont j'iipuHé loue LT, 
pagaSgo. B. 
> Arckenbolti ; Tojei nu note , loaie XXXIX , page 414. B. 



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ABHBE fjBi. 73 

heetitfae ses bontés et ta poésie permetteat, je fei- 
gnais que Christine m'avait apparu , et je disais : 

A M jupe courte et légère ■, 

Aaoi) ponrpoint, à »0D collet , 

An chapeau garni d'un plumet. 

An ruban ponceau qui pendait 

Et par-devant et par-derrière, ^ 

A sa miae galante et fière 

D'Amaione et d'aveDUirière, 

A ce nez de conanl romain , 

A ce front altier d'héroïne , 

A ce grand mil tendre et hautain , 

Hoîns beau qne le vôtre et moins fin , 

Soudain je reconnus Christine; 

Christine des arti le soutien ; 

Chriitine qni céda pour rien 

Et ion royaume et votre église ; 

Qui connut tout et ne crut rien ; 

Que le aaini-père canonise, 

Qne damne le luthérien, 

Et que ta gloire immortalise. 

Voilà , monsieur , le morceatt- de cette lettre que le 
compilateur a falsifié. Ne vous fiez point à ces mains 
lourdes qui fanent les (leurs qu'elles touchent; mais 
comptez que la plupart de toutes ces petites pièces sont 
lies fleurs éphémères qui ne durent pas plus que tes 
nouveaux sonnets d'Italie et nos bouquets pour Iris. 
On n'a que trop recueilli de ces bagatelles passagères 
dans toutes les misérables éditions qu'on a données 
de moi, et auxquelles, Dieu merci, je n'ai aucune 
part. Soyez persuadé que de même qu'on ne doit pas 
écrire tout ce que les rois ont fait, mais seulement 
ce qu'ils ont fait de digue de ta postéiitc; de même 

■Tojrea la Icllre iGa3 , tonc LT, page Ho. B. 



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7^ CORRESPOMUANCli. 

on ne doit impriiner d'un auteur <{« ce qn'il a écrit 
de digne d'être lu. Avec cette règle hoaaêtc, il y. au- 
rait moins de livres et plus de goûl dans le public. 
J'espère que la nouvelle édition qu'on a faite à Dresde 
sera meilleure que toutes les précédentes. Ce sera 
pour moi une consolation , dans le regret que j'ai d'a- 
voir trop éciit. 

j'aurais voulu supprimn* beaucoup de clioses qui 
ccliappent à l'esprit dans la jeunesse, et que la raison 
condamne dans un âge avancé. Je voudrais nifme 
pouvoir supprimer les vers contre Rousseau , qui se 
trouvent dans VÉpùre sur la Calomnie, i>arceque je 
n'aime à faire des vers contre personne, que Rous- 
seau a été malheureux , et qu'en bien des choses il a 
fait honneur à la littérature française; mais il me ré- 
duisit, malgré moi, à la nécessite de répondre à ses 
outrages par des vérités dures. Il attaqua presque tous 
les gens de lettres de son temps qui avaient de la i-é- 
putatioQjses satires n'étaient pas, comme celles de 
Boileau, des critiques de mauvais ouvrages, mais des 
injures personnelles et atroces. Les termes de bélître, 
de maroufle, de louve, de chien, déslionorent ses 
épîtres, dans lesquelles il ne parle que de ses que- 
relles. Ces basses grossièretés i-évoltent tout lecteur 
honnête homme, et font voir que la jalousie rongeait 
son cœur du fiel le plus acre et ie plus noir. Voyez 
les deux volumes intitules le Porte-feuille. Ce n'est 
qunn recueil de mauvaises pièces, dont la plupart lie 
sont point de Rousseau. Il n'y a que la rage de ga- 
gner quelques florins qui ait pu faire publier celte 
rapsodie. I^ comédie de XHypocaidre est de lui ; et 



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»H»ÉH 1752. 75 

c'est apparemnwDt pour décrier Rouswau qu'on a 
imprimé cette sottise. Il avait voulu, à la vérité,ta faire 
joim- à Paris'; mais les comédiens n'ayant osé s'en 
durger, il n'osa jamais l'imprimer. On ne doit pas 
tirer de l'oubli de mauvais ouvrages que l'auteur y 
a ooDdamnés. 

Vous serez plus fôché de voir dans ce recueil une 
Mire sur la mort de I^ Motte , où Ton outrage la mé- 
moire de cet académicien distingué, l'accusant des 
manœuvres les plus lâches, et lui reprochant jus- 
qu'i la petite fortune que ton mérite lui avait ac> 
qaise. Cela indigne à-ta-fois et contre l'autetir et 
contre l'éditeur. 

Ceux qui ont fait imprimer le recueil des Lettres 
de Rousseau devaient, pour sou honneur, les sup- 
primera jamais. Elles sont dépourvues d'esprit, et 
très souvent de vérité. Elles se contredisent; il dît le 
pour et le contre ; îl loue et il déchii'e les mfimes per- 
tonaes; il parle de Dieu à des gens qui lui donnent 
de l'argent , et il envoie des satires à Brossette , qui 
ne lui donne rien. 

La véritable cause de sa dernière disgrâce chez le 
prince Eugène, puisque vous la voulez savoir, vient 
d'une ode intitulée La Palinodie, qui n'est pas assu- 
réraent son meillcui' ouvrage. Cette petite ode était 
contre un maréchal de France ministre d'état, qui 
avait été autrefois son protecteur. Ce ministre mariait 
alors une de ses filles au fils du maréchal de Villars. 
Celut'Ci, informé de l'insulte que fesait Rousseau au 
beau-père de son fiis, ne dédaigna pas de l'en faire 
punir, toute méprisable qu'elle était. Il en écrivit au. 



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76 COEHESPOMDAKCE. 

prince Eugèae, et ce prince rcti-ancha à Rousseau la 
pension qu'il avait la générosité de lui faire encore, 
quoiqu'il crût avoir sujet d'être mécontent de lui, dans 
l'afTaire qui fit passer te comte de Bonneval eu Tur- 
quie'. Madame la maréchale de Vitlars, dont je se- 
rais forcé d'attester le témoignage s'il en était be- 
soin , peut dire si je ne tâchai pas d'arrêter les plaintes 
de M. le raarécltal, et si elle-même ne m'imposa pas 
silence, en me disant que Rousseau ne méritait pcùnt 
de grâce. Voilà des faits, monsieur, et des faits au- 
thentiques. Cependant Rousseau crut toujours que 
j'avais engagé M. le maréchal de Yillars à écrire con- 
tre lui au prince Eugène. 

Si je ne fus pas la cause de sa disgrâce auprès de ce 
prince, je vous avoue que je fus cause, malgré moi, 
qu'il fut chassé de la maison de M. le duc d'Ai'en- 
berg. Il prétendit, dans sa mauvaise humeur, que je 
l'avais accusé auprès de ce prince d'être en effet l'au- 
teur des couplets pour lesquels il avait été banni de 
France. Il eut l'imprudence de faire imprimer dans 
un journal de Dusauzet cette imposture. Je me sentis 
obligé, pour toute explication, d'envoyer le journal 
à M. le duc d'Aremherg, qui chassa Rousseau sur ce 
seul exposé. Voilà , pour le dire en passant , ce qu'a 
produit la détestable et honteuse licence qu'on a prise 
trop long-temps en Hollande, d'insérer des libelles 
dans les journaux, et de déshonorer, par ces turpi- 
tudes, un travail littéraire Imaginé en France pour 
avancer les progrès de l'esprit humain. Ce fut ce )î- 

> Vùyti tome XXXVII, {uge 5i6. B. 



.^hyCOO^iC 



belle qui rcoJit les dernières années de Rousseau bien 
malheureuses. La presse, il le faut avouer, est de- 
venue un des fléaux de la société, et un brigandage 
intolérable. 

Au reste, monsieur, je vous l'avouerai bardiment; 
qaorque je ne me fusse jamais ouvert à M. le duc d'A- 
remberg sur ce que je pensais des couplets infâmes, 
et de la subornation de témoins qui attirèrent à Rous- 
seau l'arrêt dont il fut flétri en France, cependant 
j'ai toujours cru qu'il était coupable. Il savait que je 
peuais ainsi, et c'était une des grandes sources de 
a haine; mais je ue pouvais avoir une autre opinion. 
J'étais instruit plus que personne; la mère du [fetit 
malheureux qui fut séduit pour déposer contre Sau- 
rîc servait chez mon père ; c'est ce que vous trouverez 
dans le/actam fait en forme judiciaire par l'avocat 
Ducornet en faveur de Saurin. J'interrogeai cette 
femme, et même plusieurs années après le procès 
criminel: elle me dit toujours «que Dieu avait puni 
« sou 61s pour avoir fait un faux serment, et pour 
« avoir accusé un homme innocent; » et il faut re- 
marquer que ce garçon ne fut condamné qu'au ban- 
nissemeot, en faveur de son âge et de la faiblesse de 
ton esprit. 3e n'entre point dans le détail des autres 
preuves ; vous devez présumer qu'il est bien difficile 
que deux tribunaux aient unanimement condamné 
un fiomme dont le crime n'eût pas paru avéré. Si 
vous voulez, après cette réflexion, songer quelle bile 
noire dominait Rousseau ; si vous voulez vous sou- 
venir qu'il avait fait contre le directeur de l'Opéra, 



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78 CORRESPOHOARCe. 

contre Beria ', contre Péconrt, et d'autres, des cou- 
plets entièrement semblables à ceux pour lestpielt 
il fut coodamné; si vous observez que tous ceux 
qui étaient attaqués dans ces couplets abominables 
étaient ses «laemis tt les amis de Saurin ; vt^re cod- 
victiou sera aussi entière que celle des juges. Enfin, 
quand il s'agit de flétrir ou le parlement ou Bouaseaii, 
il est clair qu'après tout ce que je viens de vous dire 
il ii'jr a pas à balancer. 

C'est à cet horrible précipice que le conduisirent 
l'envie et la baine dont il était dévoré. Songez-y bien , 
monsieur; la jalousie, quand elle est furieu«e , produit 
plufi de crimes que l'intérêt et Tambitioa. 

Ce qui vous a fait suspendre votre jugement, c'est 
la dévotion dont Rousseau voulut couvrir, sur la fin 
de sa vie , de si giands égarements et de si grands mat- 
beurs. Mais lorsqu'il 6t un voyage clandestin k Pans 
dans ses derniers jours , et lorsqu'il sollicitait sa grâce, 
il ne put s'empêcher de bire des vers satirique bien 
moins bons à la vérité que ses premiers ouvrages, 
mais non moins distillant l'amertume et l'injure. Que 
voulez-vous que Je vous dise? La Brinvilliers était 
dévote, et allait à confesse après avoir empoisonné 
sou père; et elle empoisonnait son frère après la 00»- 
fession. Tout cela est horrible : mais après les excès 
où j'ai vu l'envie s'emporter, après les impostures 
atroces que je lui ai vu répandre , après les manoeu- 
vres que je lui ai vu faire, je ne suis plus surpris de 
rien à mon âge. 

a de rOpm et 



ii,GtH>^le 



ANNÉE 1752. 79 

AdÎMi y monàevr. Vot» trouverez dans ce paquet 
deslettresdeM.de La Rivière. Je Tai connu autrefois: 
il avait un esprit aimalile; mais il n'a bien écrit que 
contre son beau-père. C'est encore là une affaire bien 
odieuse du côté de Buasi-Rabutin. he/actum de La 
Rivière vaut mîeuK qoe les sept tomes de Bussi ; mais 
il De iallaît pas ÎBiprimer ses lettres, etc. 

i836. DE MADAME VA. MARGRAVE DE BAREUTH. 

La sa tytH. 

La pénitence que vous voua imposez a achevé de fléchit 
mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indiflërencc. 
n ne (allait pas moins qu'un pèlerinage à Tïotre-Dame de Ba- 
nodt pour effacer votre péché. Frère Toltaire sera pardonné 
i ce piû. I) sera le bienvenu ici , et y trouvera des amis em- 
pressés à l'obliger et i lui lémoij^er leur estime. Je douté en- 
core de l'accomplissement de vos promesses. Le climat d'Alle- 
magne a-t-il pu en si peu de temps réformer la légèreté 
française? Les voyages de France et d'Italie, réduits en châ- 
tean; en Espagne, me font craindre le même sort pour celui-ci. 
Sef» donc arcbi-'GeTniâîn dans vos résolotîons, et proeurei- 
nûù bientât le plaisir de vous voir. 

Quoicjue absent , vous avez eu la faculté de m'arracher des 
larmes. J'ai vu, hier, représenter votre faux prophète'. Les 
acteurs se sont surpassés , et vous avez eu ta gloire d'émouvoir 
nos coeurs frtnconiens , qui, d'ailleurs, ressemblent assez aux 
ntcbers qu'îb habitent. 

Le Burquis d'Adhéioar a tut écrire , il y a quatre semaines , 
i M. de Folard *. J'ai oublié de vous le mander dans ma der- 
nière lettre. Vous juges bien que ses offres ont été reçues avec 
pUiâr. Hontjwnù lui a écrit en conséquence. J'espère qu'il 



■ Stni doute r*ui des m 



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8o CORBESPOITDAIICE. 

sera content des cxmditioas. Eltn sont plus avantageuses que 
celles qu'il avait désirées. Elles eonsistent en 4,000 livras, la 
table, et l'entretien de ses équipages. Je vous prie d'achevfr 
votre ouvrage, et de faire en sorte qu'il soit bientôt fini. Je 
TOUS en aurai une grande obligation. Vous savez que le titre 
qu'il demande n'est point usité eu Allemagne. Comme il répond 
à celui de chambellan, il aura ce titre auprès de moi. 

Le temps m'empêche de vous en dire davantage aujourd'hui 
Soyez pciïuadé que je serai toujours votre amie , 

WlLBBUIlire. 

1837. A BUDAME DENIS. 



Voilà une plaisante idée qu'a Du Molard de faire 
jouer Pkiloctète, en grec, par des écoliers de l'uni- 
versité, sur le théâtre de mon grenier! La pièce réus- 
sira sûrement , car personne ne l'entendra. Les gens 
qui font les cabales à Paiis n'entendent point le 
grec. 

Je vous apprendrai qu'une héroïne de votre sexe 
l'entendait; ce n'est pas madame Dacier que je veux 
dire; elle n'avait Tair ni d'être héroïne , ni d'avoir un 
sexe; c'est la reine Elisabeth. Elle avait traduit ce 
Philoctète de Sophocle en anglais'. 

Vous savez que le sujet de la pièce est un homme 
qui a mal au pied. 11 faudrait prendre un goutteux 
pour jouer le rôle de Philoctète; te roi de Prusse se- 
rait bien votre affaire; mais, au lieu de crier ^ie! 

< Fibriciiu, d'aprèi Cunbdeo , dit qu'Éliubelh «Tait traduit mi latin dea 
moTccaiix (_^uadam) de SophocU et dlsocnle. FéneloD , dant m £eArv tur 
nioqueHct, parle, DOn Un PhUeeiiie, mai* de VOA/yM de Sopl>oGle,oo^ 
me Induit pu Éliubetb. B. 



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AMMÉB 175». 81 

aie! comine fait te héros grec, admiré eo cela par 
M. de Féaelon , il voudrait monter à cheval et exer- 
cer les soldats de Pyrrhus. Il a actuellement la goutte 
bien serré. Imaginez ce qu'il a pris; ses bottes! Son 
pied s'est enflé de plus belle. Dites à Du Molard qu il 
prenne quelque goutteux du collège de Navarre. 

On commence actuellement à Dresde une seconde 
«lition du Siècle de Louis XI f, et il faut la diriger; 
nouvelle peine , nouveau retardement. On m'a eu- 
vojé de nouveaux mémoires de tous les côtés; j'ai 
eu un trésor; ce sont deux morceaux ' de la maio de 
Louis XIV, bien collationnés à l'original. Il n'y a 
pas moyeu d'abandonner son édifice quand ou trouve 
(les matériaux si précieux. On me flatte que cette édi- 
tion sera bientôt achevée. J'ai une autre affaire' en 
tête, et que je vous communiquerai à la première 
occasiou. 

i838. A M. FORMEY. 

Je m'attendais à des Remarques ^ plus histori- 
ques, plus instructives, plus dignes d'un philosophe. 
Beausobre ne réussit pas si bieu avec Jésus qu'avec 
iManès 4. 

Si vous avez quelque histoire des papes, où Ton 
trouve leur naissance , faites-moi le plaisir de me l'en- 
voyer; je serai bien aîse de voir combien de pauvres 
diables sont devenus vice-dieu. Te amplector. 
> Vaja lome XX, pages 119 et ^li. B. 

' CéUil u 01 doute la tragédie d'^m^/ù ou /e Du: deFoix, que Voltaire 
ne urda pu i Ure jouer à Paris. Cl. 

^ D l'agil ici des Rtnarqua critiqua d'Iiuc de BeaUHibrc lUr le Nouvtan 

I Rcauiobce « &il VHaioin liu ilamcltiumt. Ql. 
CoMiuraiDAXCK. VI. S 



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ni CORRESPOHDAIfCE. 

(83<). A M. VANNUCCHI-, 

PoImIidi , la 9 s avtiJ. 

, Dans le temps précisément que l'astre bienfcsaot, 
distributeur du jour, commence à reprendre quelque 
peu de vigueur, même daus ce climat glacé, je re- 
çois de M. le baron Drummoud * votre lettre jointe 
à divers ouvrages philosophiques et poétiques. J'ai 
lu avec avidité tant les uns que les autres, et toujours 
avec le plus grand transport. 

Vous écrivez avec une profondeur et une finesse de 
génie surprenantes. On trouve partout la plus grande 
clarté , et vos principes sont portés à l'évidence géo- 
métrique, qui n'est propre qu'aux graqds hommes. 
Je ne m'arrête point à parler de vos poésies , car en 
ce genre vous êtes inimitable; te seul Tasse peut se 
mettre en parallèle avec vous. J'assurerai , sans flat- 
terie, que vos pièces littéraires seront autant de pré? 
cieux monuments pour les siècles à venir. 

Le roi philosophe, avec qui j'ai l'honneur de vivre, 
et qui a lu aussi vos ouvrages, en porte le même ju- 
gement que moi , et m'ordonne de vous féliciter en 
son nom sur cet objet. 

Ne soyez pas si paresseux à donner de vés sou- 
velles à un homme qui vous respecte et vous estime, 

■ Aaloioe-MtrieTaiuiDcehi,nélc9 fêrrier 17141 profesteurde légùk- 
tion féod«k il Pise, ofi il cal mort le ra Hïricr 1791. — Je pré*uiae que 
U latlre CHleuiit, dont je d'u pu tu rorigiiul, e*t une tradnctioa de 
l'iuliei). Ci- 

1 Drummoad da Malforl , nommé brigidier du innèei du nu de Pnuce 
le looMt i94S;i>éeu 1716, mort dsiu ti BerrieD 178S. H eitiunninédàU 
le cb«pilre xxt du SiieU 4* Leuis Xr, Cl. 



nii,GtH>^le 



et qui sera , durant toute sa vie, avec le plus vif at- 
Ucbemenl , etc. Voltube. 



i84o. A H. DE FORUONT. 

A Pot*dun, le iS iviiJ. 

Oa croirait presque que je suis laborieux, mon 
cher FormoDt, en voyant l'énorme fatras dont j'ai 
inondé mes contemporains ; mais je me trouve le plus 
paresseux des hommes, puisque j'ai tardé si long- 
temps à vous écrire et à vous instruire des raisons 
({ui m'ont empêché de vous envoyer, à tous et à 
madame du Deffand, ce Siècle ik Louis XIF. J'y ai 
trouvé, quand je l'ai relu , une quantité de péchés 
d'omission et de commission ' qui m'a eflrayé. Cette 
première édition n'est qu'jm essai encore informe. Le 
fruit que j'en retire, c'est de recevoir de tous côtés 
des remarques , des instructions, de la part des Fran- 
çais et de quelques étrangers, qui m'aideront à faire 
une bonne histoire. Je n'aurais jamais obtenu ces se- 
cours, si je n'avais pas donné mon ouvrage. Les mê- 
mes personnes qui m'ont refusé long-temps des ins- 
tructions, quand je travaillais, m'envoient à présent 
des critiques le plus volontiers du monde. Il faut ti- 
rer parti de tout. Je fais une nouvelle édition qui 
sera plus ample d'un quart, et plus curieuse de mtH- 
tié; et je tâcherai d'empêcher, autant qu'il sera en 
moi, que la première édition, qui est trop fautive, 
n'entre en France. J'ai bien peur , mon cher ami , que 
ma lettre ne vous trouve poiut à Paris. Voilà ma- 

■ Vojet mi noie, page Gi. B. 



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04 CORRESPONDANCE. 

dame du DeHànd en Bourgogne; vous avez tout l'air 
d'être en Normandie. Votre parent, monsieur I^ 
Bailli, feit son chemin de bonne heure, comme je 
vous l'avais dit. Le voilà ministre accrédité, en at- 
tendant que M. le chevalier de La Touche arrive '; 
et il ira probablement de cour en cour mener une 
vie douce, au nom du roi son maître. Mais je le dé- 
fie d'en mener une plus douce et plus tranquille que 
la vôtre; je dirai encore, si on veut, la mienne; car 
je vous assure qu'étant auprès d'un grand roi, i! s'eu 
faut beaucoup que je sois à la' cour. Je n'ai jamais 
vécu dans une si profonde retraite. Ce swait bien là 
l'occasion de faire encore des %'ers; mais j'eu ai trop 
fait. Il faut savoir se retirer à pi^pos, et imposer 
silence à l'imagination, pour s'occuper un peu de la 
raison, je m'occupe avec les ouvrages des autres, 
après eu avoir assez donué. 3e fais comme vous; je 
lis, je réfléchis, et j'attrape le bout de la journée. 
■ }'avoue qu'il serait doux de finir cette journée entre 
vous et madame du DeiTand ; c'est une espérance à 
laquelle je ne renonce point. Si ma lettre vous trouve 
encore tous deux à Paris, je vous supplie de lui dire 
qu'elle est à la tête du petit nombre des personnes 
que je regrette, et pour qui je ferai le voyage de 
Paris. Je lui souhaite un estomac , ce principe de tous 
les biens. Adieu, mon très cher Formont; faites quel- 
quefois commémoration d'un homme qui vous aimera 
toute sa vie. 

du M»ie àe TjfKonncU. Cl. 



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ASSÉf. f)5-2. 

1841. A H. DE LA CONUAMINE. 



Eh! morbleu, c'est daos te pourpris 
Du brillant pala» de la lune, 
Non dans le benoît paradis, 
Qu'uu honnête hoiurae fait forluue. 

Du moins c'est ce que dit l'Ai'iostp, l'un des meil- 
leurs tliéologîeus ([ue nous ayons. Est-ce qu'il y avait 
pajrs au lieu de pou/pris dans ma lettre ' ? £h bien ! 
il n'y a pas grand mal. Le conseiller àulique, Fran- 
ctievilte, mon éditeur, en a fait bien d'autres, et 
moi aussi; mais, mon cher cosmopolite, ue me croyez 
pas assez igoare pour ne pas savoir où est Cartha- 
gèae; j'y envoie tous les ans plus d'un vaisseau, ou 
(lu moins je suis au nombre de ceux qui y eu en- 
voient, et je vous jure qu'il vaut mieux avoir ses fac- 
teurs dans ce pays-là que d'y aller. Mais, quoique 
M. de Pointîs eût pris Cartliagène^, en-deçà de la 
ligne, cela n'empêche pas qiie nous n'ayons -été fort 
souvent nous égorger au-delà. 

Je vous suis sensiblement oblige de vos remarques; 
uais il y a bien plus de fautes que vous n'en avez " 
observé. J'aî bien fait des péclics d'omission et de 
commission. Voilà pourquoi je voudrais que la pre- 
mière édition, qui n'est qu'un essai très informe, 
n'entrât point eu France. Jugez dans quelles erreurs 
soDt tombés les La Martinière, les Rehoulet, et les 
UUti quanti, puisc[uc moi, presque témoin oculaire, 

■ LetlniSJi. Cl. 

» En 169-. Toyu le cbafiltrc m du SUcU de Uali Xiy. tt. 



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Ob CORRESPONDANCE. 

je me suis trompé si souvent. Ce n'est pas au moins 
sur le maréclial de La FeuJlIade. Je tiens l'anecdote 
de lui-même ; mais je ne devais pas en parler. La 
seconde édition vaudra mieux, et surtout le Catalo- 
gue des écrivains, qui, beaucoup plus complet et 
beaucoup plus approfondi, pourra vous amuser. Je 
l'avais dicfé pour grossir le second tome, qui était 
trop mince; mais je le compose à présent pour le 
rendre utile. 

Puisque vous avez commencé , mon cher La Coo- 
damiae, à me faire des observations, vous voilà en- 
gagé d'honneur à continuer. Avertissez-moi de tout, 
je vous en supplie; je sais fort bien qu'il n'y a point 
d'esclaves à la place Vendâme , et je ne sais comment 
on y en trouve ■ dans l'édition de mon conseiller au- 
lique. Il y a plus d'une bévue pareille. Je vous dirai: 
Et ignorantias méat ne memineris *. Votre livre , qui 
vous doit faire beaucoup d'honneur, n'a pas besoin 
de pareils secours. Je souhaite que vous en tiriez 
autant d'avantage que de gloire ; je ne suis pas sur- 
prix de ce que vous me dîtes, et je ne suis surpris 
de rien. Soyez-le si je ne conserve pas toujours pour 
vous la plus parfaite estime et la plus tendre amitié. 

iS49- AH. DARGET. 

A Potiduu, Ib ig aviil i75a. 

Les mondains oublient volontiers les moines. Vous 
êtes dans les plaisirs, mon cher Darget, à Paris, à 

'Voyez toneXXi page a33. Uiit Voltaire «vail commit bnÀnebule 
àajaimAarcdota, puUiéeseii 1748; TOfcz lame XXXJX, page ifi. B. 
I Psaume iiii, renet 7; fi. 



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ANNÉE IjSl. 87 

Plaisance, à Versailles. Lontano âagti occht, lontano 
dalcuore^! Vous voilà comme une jeune religieuse 
qui a saute les murs, et qui cherche un amant, tan- 
dis que les sœurs professes restent au chœur et prient 
Dieu pour elle. Je ne vous dirai pas; Omitte mirwi 
heatœ famum et opes strepitumqae Homœ' ; je vous 
dirai au contraire : Carpe diem^ jouissez. Je ne cloute 
pas que vous n'ayez reti-ouvé dans M. Duvemey^ 
la solide amitié qu'il a toujours eue pour vous, et 
que vous n'en goûtiez tous les fruits. Vous voilà dans 
le sein de votre famille qui vous aime; mais n'oubliez 
pas que vous êtes aussi aimé ailleurs. J'ai répondu 
exactement à votre lettre de Strasbourg. J'ai adressé 
ma lettre chez M. du Marsin, rue Française, près de 
la Comédie Italienne. Je serais bien surpris et bien 
affligé si vous ne Taviez pas reçue. M. de Féders- 
dorf vient de me rembourser cette bagatelle pour la- 
qudle vous m'aviez donné une assignation sur lui. 
Notre vie est toujours la même. Vous nous retrou- 
verez tels que vous nous avez laissés, dans la tran- 
qnillité, dans la paix, dans l'uuion, dans l'unifor- 
mité. Le couvent est toujours sous la bénédiction du 
Seigneur: mais^»mptez que de tous tes moines, le 
plus chétif, qui est moi , est celui qui vous aime da- 
vantage, et qui désire le plus véritablement voti'e 
bopheur. Songez à votre vessie et à votre bi^-être. 
Noua chanterons un Te Deum à votre retour. Pour 
nni, j'en chanterai toujours un à basse note et du 

■ • Ebàpié du f mx , on l'ai du cixiU'. • B. 
«Tojcililcltnigsg, B. 



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OO COAHKSPOHD&HCE. 

fond du cœur, quand je vous croirai aussi heureux 
que vous méritez de l'étro. 

Je m'occupe à une seconde édition du Siècle iie 
Louis Xlfj beaucoup plus ample et plus curieuse 
que la précédente, et purgée de toutes les fautes qui 
défigurent celle que je voudrais bien qui n'entrât pas 
dans Paris. Hesternas error, hodiemus magister. 
Adieu, mon cher ami: divertissez-vous, mais ne 
m'oubliez pas tout-à-fait. 

1843. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 



Mon cher et respectable ami, il faut que je passe 
mon temps à corriger jnes ouvrages et moi, et que 
je prévienne les années de décadence où l'on ne fait 
plus que languir avec tous ses défauts. Les Céthégus 
et les Lenlulus sont des comparses qui m'ont tou- 
jours déplu, et j'ai bien de la peine avec le reste; 
j'en ai avec Adélaïde, avec Zuliine, et surtout avec 
Louis Xïf. Je quête des critiques dans toute l'Eu- 
rope. Je vous assure que j'ai déjà une bonne provi 
sion de faits singuliers et intéressants; mais j'attendt 
mes plus grands secours de M. le maréchal de Koail- 
les. Je TOUS prie d'engager M. de Foncemagne à accé- 
lérer 1^ bontés que M. de Nûailles m'a promises 
mais je voudrais que M. de Foncemagne ne s'en tînt 
pas là; je voudrais qu'il voulût bien employer quel- 
ques heures de son loisir à perfectionner ce Sâcît 

■ C'itiiail les dtie: morctaaz mmliouaci dans le dernier iliuii du !■ let 
In.' tiZ^. Cl. 



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AHNÉE i'jSn. 89 

de Louis XIV, ce siècle de la vraie littérature , qui 
doit lui être plus clier qu'à un autre. Quelques ob- 
servations de sa part m« feraient grand bien. Je les 
mérite par mon estime pour lui , et par mon amour 
pour la vérité. Je prépare une nouvelle édition; mais 
j'ai bien peur que ma nièce n'ait point encore envoyé 
 M. le maréchal de Noailles l'exemplaire sur lequel 
il devait avoir la bonté de faire des remarques. Si 
malheureusement madame Denis n'avait plus d'exem- 
plaires, je vous supplie de lui prêter le vôtre pour 
cette bonue œuvre; je vous paierai avec usure. Mais 
je vous ai, je crois, déjà mandé que j'avais supplié 
M. de Malesherbes de ne laisser entrer en France 
aucun ballot de la -première édition, et d'empêclier 
qu'on en fit une nouvelle sur un modèle si vicieux, 
le TOUS le dis encore, mon cher ange, ce n'est là 
qu'un essai informe, et je ne ferai certainement mon 
voyage de Paris que quand je serai parvenu à donner 
UQ ouvrage plus digne du monarque et de la nation 
qui en sont l'objet. Si on avait laissé à M. le maré- 
chal de Noailles son exemplaire, que M. de Richelieu 
a repris, si on n'avait pas préféré le vain plaisir d'a- 
voir un livre rare à celui de procurer les instructions 
nécessaires pour rendre cejivre meilleur, la meilleure 
édition serait déjà bien avancée. 11 faudrait que tout 
boa Français contribuât à la perfection d'un tel ou- 
vrage. 

Vous me parlez , mon cher ange, de cette Histoire 
générale^; on m'a volé la partie historique de tout 

' La prenicre iiirtie se compouit de r£i(ai tiir les motuliani du mom/e. 



nii,GtH>^le 



^ CORRRSPOHUAHCK. 

le seizième siècle et du commencement du dix-«fp- 
tième, avec l'histoJi'e entière des arts. Je m'étais 
donné la peine de traduire des morceaux de Pétrar- 
que et du Pante, et jusqu'à des poètes arabes que je 
n'entends point; toutes mes peines ont été perdues. 
Le Siècle de Louis KIV devait se renouer à cette 
Histoire générale ; c'est une perte que je ne répai-eraî 
jamais. Il y a grande apparence que ce malheureux 
valet de chambre ' qu'on séduisit pour avoir tous mes 
manuscrits , avait aussi volé celui que je regrette, et 
qu'il le brûla quand ma nièce eut la bonté d'exiger 
de lui le sacrifice de tout ce qu'il avait copié. £n un 
mot, le manuscrit est perdu. Je voudrais qu'on eût 
perdu de même bien des choses dont on a grossi Je 
recueil de mes œuvres ; mais c'est encore un mal sans 
remède. 

Je me flatte que la pièce * que madame Denis va 
donner ne sera point un mal, que ce sera au con- 
traire un bieir qu'elle mettra dans la famille pour ré- 
parer les prodigalités de son oncle. Je me souviens 
d'avoir vu dans cette pièce des scènes très jolies ; je 
ne doute pas qu'elle n'ait conduit cet ouvrage à sa 
perfeclioD. Je ne lui voudrais pas de ces succès pas- 
sagers dont on doit une partie à l'indulgence de ht 
nation. Je ne sais si je me trompe, mais il sem- 
ble qu'il y avait dans cette comédie telle scène qui 

ouvrage coDDu maiatenut lou» le titre A'Euai mt let mecurt tl te^ml da 
me&KU. Cl. 

' LoDgchxmp, qui arait rempli «nui le» (ouelioos de wcrétaire ou co- 
piile ; vof ei ses Mémoira iw foliaire , etc., 1 836 , deui voL iii-8*. B. 

> I^ CoqutiU parut I ^0]>u lone LV, ptgc 3>3. B. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 175a. qi 

valait mieux que toute la pièce de Cénie '. Ces scènes 
ne sufGsent pas, sans doute. Elle aura travaillé le 
. tout avec solo; elle a acquis tous les jours plus de 
cooDaissauce du théâtre; et ses amis, à la tête des- 
quels TOUS êtes, ne lui laisseront pas hasarder une 
pièce dont le succès soit douteux. Il y a une certaine 
dignité attachée à l'état de femme, qu'il ne faut pas 
aiilir. Une femme d'esprit, dont on ambitionne les 
rafirages, joue un beau rôle; elle est bien dégradée 
quand elle se fait auteur comique, et qu'elle ne réus- 
sit pas. Un grand succès me comblerait de la plus 
grande joie; il me ferait cent fois plus de plaisir que 
vAmAeMérope. Un succès ordinaire me consolerait, 
un mauvais me mettrait au désespoir. 

Nous parlerons une autre fois de Morne sauvée, 
i'Jdélaide, de Zulime; c'est à présent la Coquette 
punie qui va me donner des battements de cœur. Que 
bites-Tous cet été, mes chers anges? j'ai peur qu'il 
i^^j ait quelque voyage de Lyon. Je voudrais que vous 
vous bornassiez à celui du bois de Boulogne, et y 
causer avec vous; mais il Ëiut la permission de 
Louis XI y. J'ai deux grands rois qui me retiennent; 
je ne peux à présent abandooDer ni l'un ni l'autre. 
Je sens quel crime je commets contre l'amitié, en 
vous préférant deux rois; mais, quand ou s'est im- 
posé des devoirs, on est forcé de les remplir. J'espère 
vous embrasser avant la fin de l'année, et je vous ai- 
merai bien tendrement toute ma vie. Mes respects à 
tous les anges. 

> Cooédie de nMcUine de GnETigoi. t7Su. Cu 



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CORRESPORUANCE. 



1844. A M. FORHËY. 



J*attendrai ici, monsieur, oîi je me trouve Irès 
bien, les ouvrages sublimes' que vous voulez bicu 
m'annoDcer. Ce ne sont pas là des ouvi'ages de j>l{i~ 
giat, comme la Henriade, Mzire, BnUus , et Cati- 
lina. Je ne doute pas qu'on ne prodigue dans les 
journaux pleins ^impartialité et de goût les plus 
justes éloges à ces divins recueils qui passeront à la 
dernière postérité. 

Je ne sais ee que c'est que cette Histoire des pro- 
grès, ou de la décadence, ou de l'impertinence de 
l'esprit humain. J'avais, pour mon instruction par- 
ticulière, fiiit une Histoire universelle depuis Cliar- 
lemagne ; on en a imprimé des fragments dan% des 
feuilles hebdomadaires ou dans des Mercures ; on 
m'a volé tout ce qui regarde les arts et les sciences, 
et la partie historique depuis François I^'^jusqu'au 
siècle de Louis XIV, qui terminait ce tableau ; c'est 
tout ce que je sais. Il y a deux ans que mon ma- 
nuscrit est volé. Si vous avez quelque nouvelle de 
cet ouvrage, que vous dites annoncé depuis peu, 
vous me ferez plaisir, monsieur, de m'en instruire, 
et je prendrai les mesures que je pourrai pour rat- 
traper mon manuscrit , si cependant cela en vaut la 
peine. 

Vanitas itanitalum ' ! Tous ces recueils assom- 

■ Forait^ avait idiuiucg k Votlaire avoir re^u pour lui, de la |)art de Uoa- 
rrif, unnenipteire deMa OJTaivci, 17S1, trois volumu ia-ii. D. 
• ecc/ÛHU/i.I.a. B. 



rlKCtlDl^ic 



AHHÉE 175a. g3 

maots de mémoires assommants pour l'esprit hu- 
main, d'histoires des sciences, de projets pour les 
arts, de compilations, de discours vagues, d'hypo- 
thèses absurdes, de disputes dignes des Petites- 
Maisons, tout cela tombe dans le goufTre de l'oubli ; 
il n'y a que les ouvrages de génie qui restent. L'Or- 
(andofuriaso a enterré plus de dix mille volumes 
de scolaslique ; aussi je lis l'Arioste, et point du tout 
Srot, saint Thomas, etc., etc. Portez-vous bien; il 
n'y a que cela de bon. Tuus sum;tua non ttteor, 
quia nihil tueor ; sed libi addictus ero. 

1845. A M. FORMEY. 

Poudam. 

Vous aviez si bien orthographié, monsieur, ou 
j'avais si mal' lu, que j'avais lu dans votre lettre 
M. de Mouhi au lieu de Mongri '; ce sont deux per* 
soanes fort différentes. 

Le manet alta mente repostum " me conviendrait 
mal. Je vous dirai ingénument le fait. On me mon- 
tra avant-hier un passage extrait de votre Biblio- 
thèque impartiale, où vous dites que je suis unpla- 
giaire, quoique vous m'ayez dit et écrit que vous 
n'avez jamais rien imprimé contre moi. Vous dites 
(tans ce passage que, dans la Henriade , j'ai pillé un 
certain poème de Clovis d'un nommé Saint-Didier. 
Ceux qui savent que ce pôéme de Saint-Didier existe, 
savent aussi qu'il fut fait plusieurs années après la 

•faroKj qui, dans u répoiue à la leltre 1S44, avaii prisi* débotede 
MoDcrif, qualifie de lourde paite-pasie le retour que Toi laite fait ici. B. 
■ Virgile, Éa. I, v. 3o. ^ 



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94 CORRESPONDAHCE. 

Henriade. Voiu voyez, monsieur, que vous auriez 
quelque réparatioa à me faire, aussi bien qu'au pu- 
blic et à la vérité , et que j'aurais quelque droit de 
me plaindre d'un outrage que j*ai si peu mérité , et 
que ma conduite envers vous ne me fesait pas at- 
tendre. J'ignore en quel endroit est le passage où 
vous m'avez outragé; tout ce que je sais, c'est que 
je l'ai vu avant-hier au matin , et qu'il ne tiendra qu'à 
vous que je l'oublie pour jamais. 

1046- A H. FORHET. 

Paudim,la iimii. 

Si VOUS avez quatre jours à vivre, j'en ai deux, et 
il làut passer ces deux jours doucement Si vous êtes 
philosophe, je tâche de l'être; voilà d'où je pars, 
monsieur , pour achever notre petit éclaircissemeat. 
Je vous jure que jamais La Métrie ne m'avait dit 
que vous m'eussiez attaqué dans votre Bibliotlièque 
impartiale; il m'avait dit seulement, en général, que 
vous aviez dit beaucoup de mal de moi; à quoi j'avais 
répondu que vous ne me connaissiez pas, et que, 
quand vous me connaîtriez, vous n'en diriez plus. 
Dieu veuille avoir son ame ! Je vous avouerai encore, 
pour le repos de la mienne, que la conversation étant 
tombée, ces jours^i, sur l'amitié dont les gens de 
lettres doivent donner l'exemple , je me vantai d'avoir 
la vôtre; et, pour rabaisser mon caquet, on me 
montra l'extrait d'un passage de votre Bibliothèque 
impartiale, où il était dit peu impartialement que je 
n'étais qu'un plagiaire, et que j'avais volé le Clovis 



nii,GtH>^le 



AKirÉE i^Sa. q5 

de Saint-Didier , c'est-à-dire volé sur l'autel, et volé 
les pauvres, ce qui est le plus grand dns péchés. Ap- 
paremmeot tju'ou avait avec charité enflé ce passage. 
Je fus un peu confondu , et je me contentai de 
prouver que le grand Saint-Didier n'a écrit qu'après 
moi, et qu'ainsi, s'il y a un gueux de volé, c'était 
moi-même. 

Je poursuis ma confession, en vous disant qu'ayant 
été boanétement raillé sur la vanité que j'avais de 
compter sur vos honues grâces, recevant dans le 
même temps une lettre de vous, avec l'annonce de 
la Piéceisité de plaire* , de Moncrif, je ne pus m'em- 
pêcber de vous glisser un petit mot sur le malheur 
<]ue j'avais de vous avoir déplu. J'ai surtout, en qua- 
lité d'historien , insisté sur la chronologie du Clovis 
de Saint-Didier; voilà à quoi se réduit cette baga- 
telle. Il est boa de s'entendre; c'est principalement 
faute de s'éclaircir qu'il y a tant de querelles; je vous 
jure, avec la même sincérité, que je n'ai pas le 
tuoiodre levain dans le cœur sur tout cela , et que 
j'aurais honte de moi-même, si j'.étais ulcéré, encore 
plus si j'avais la moindre pensée de vous nuire; car 
soyez très sûr que je vous pardonne, que je vous 
estime, et que je vous aime. 

Les pirates qui ont imprimé la plaisanterie du 
tticronégas'^ , avec l'histoire très sérieuse depuis 
Charlemagne, auraient bien dû me consulter; ils 
n'auraient pas imprimé des fragments tronqués dont 

^ËuaiiarlaiiietuMttmrlumaftMdtpl^rê. Cl. 
■VorMn«iMi«t,loiiicXXXIX,piGe553iCtXVI,i5o. 6. 



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9^ CORB£SH)NDAl!lCB. 

on a retranclié tout ce qui regarde les papes et les 
moines. Voilà ce que j'ai sur le cœur. 
Natales grate numerai; igaoMÎs amicis '. 

V. 

1847. A MADAME DENIS. 

Poudun, 1b 31 oui. 

Je VOUS écris par le jeune Beausobre, ma chère 
enfant, comme ou ëcrit d'Amérique quand il part 
des vaisseaux pour l'Europe. Logez-le chez moi le 
mieux que vous pourrez. Je vous réponds que je ne 
pourrai, ou je viendrai cette année de mon voyage 
de long cours. 

J*ai euflu permis aux éditeurs de mes OEucres , 
bonnes ou mauvaises, d'imprimer, au-devant de leur 
recueil, cette Lettre^ où je ne réponds (comme je 
le doisj qu'en me moquant de toute cette canaille 
des greniers de la littérature. On ne peut guère 
fermer la gueule à ces roquets-là , parcequ'ils jap- 
pent poiir gagner un écu. Ils ont plus aboyé contre 
Louis XIV que contre son historien. Il fuut tes lais- 
ser faire. Les poètes et les écrivains du quatrième 
étage se vengent de leur misère et de leur honte 
en clabaudant contre ceux qu'ils croient heureux et 
célèbres. Quand je ferais afllcher que je ne suis point 
heureux , cela ne les apaiserait pas encore. 

Depuis l'abbé Desfontaines, à qui je sauvai la vie, 

■ Honte, livrell,épili«iii aïo. B. 

> Vojei, i >a date, un fragmeot de cette lettre, du i5 avril i75a,MHuIe 
u" i835. Ce morceau est eu eSél aprà la Prébce, dam le tome I de 
l'édllion de 17S1 eu *ept volumes iu-ia. B. 



rlKCtlDl^ic 



ABKKE 175a. 97 

jusqu'à des gredins à qui j'ai fait l'aumône, tous ont 
écrit contre moi des volumes d'injures; ils ont im- 
primé ma Vie; elle ressemble aux Amours du révé~ 
rend P. <ifi La C/taise', confesseur de Louis XIV. 
Ces beaux libelles sont vendus aux foires d'Allemagnei 
et les beaux esprits du Nord en ornent leurs biblio- 
thèques. La calomnie passe les monts et les mers. 
Le même jésuite contre lequel les jansénistes auront 
écrit sur la grâce et sur les lettres de cachet, trouve 
à Pékin et à Macao des dominicains qu'il faut com- 
battre. Qui plume a, guerre a. Ce monde est un 
vaste temple dédié à ta Discorde. 

Notre académie de Berlin est une chapelle tout-à- 
(âit sous la protection de cette divinité. Maupertuis 
vient d'y faire un petit coup de tyrannie qui n'est 
pas d'un philosophe. 1) a fait, de son autorité privée, 
déclarer faussaire , dans une assemblée de Tacadémie, 
un de ses membres , nommé Rœnig , grand géo- 
mètre, bibliothécaire de madame la princesse d'O- 
range , et professeur en droit public à La Haye. Ce 
Roentg est un homme de mérite, un brave Suisse, 
qui est très incapable d'être faussaire. J'ai vécu peu- 
daot près de deux ans avec lui , chez feu madame la 
marquise du Châtelet, qu'il initia aux mystères de la 
secte leibnitzienne. Il ne sera pas homme à souffrir 
un pareil affront. 

Je ne suis pas encore bien informé des détails de 
ce commencement de guerre. Je ne sors point de 
Potsdam. Maupertuis est à Berlin , malade, pour avoir 

■ tr'amunt le tecoud voliiuie de l Haluire Ju P. La Cliaiie, 1(196, deux 
tolumn in-ii. B. 

CunaiapoHDAHCB. VL 7 



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^8 CORRESPOND AH CE. 

bu uo peu trop d'eau-de-vie, <{ue les gens de son pays 
lie haïssent pas. Il me porte cependant tous les coups 
fourrés qu'il peut, et j'ai peur qu'il ne me fasse plus 
de tort qu'à Kœnig. Un faux rapport, un mot jeté à 
propos , qui circule , qui va à l'oreille' du roi , et qui 
reste dans son cœur , est une arme contre laquelle il 
n'y a souvent point de bouclier, D'Argens n'avait pas 
si mal fait d'aller au bord de la Méditerranée; je ferai 
encore bien mieux d'aller au bord de la Seine. 

■ 848. A H. DARGET. 

ABcilin.alnuii^So. 

Mon clier Darget, je respecte les médecins, je rêve 
la médecine , en qualité de vieux malade; mais je ue 
suis pas peu surpris que vos Ësculapes prennent pour 
du scorbut des maux de vessie. Cette vessie n'a pas 
plus de rapport avec le scorbut qu'avec la goutte. 
Chaque maladie a son département. La migraine 
attaque la tête; la goutte, les pieds et les mains; la v.„ 
s'adresse à la lymphe, et ensuite aux os : le scorbut 
gonfle les gencives, débotte les articles, fait tomber 
les dents; j'en parle par une funeste expérience, moi 
qui ai perdu toutes les miennes par cette peste cruelle. 
Dieu vous préserve, mon cher ami , des atteintes d'un 
mal si affreux ! Croyez <|ue vos belles dents sont un 
excellent témoignage contre le sentiment de M. Mal- 
louin. Heureux les malades qui vont de Plaisance à 
BcUevue , et qui entendent les sirènes de ce beau 
rivage! Je vois bien que vous ne reviendrez pas sitôt 
dans notre couvent. Vous y trouverez le jardin du 



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AVKRE 1753. 99 

comte de Rothembourg vendu à madame DaUD , la 
belle maison de D'Argens h M. £kel , deux belles 
pièces de gazon dans la cour du château. Voilà ce qui 
s'appelle de grandes nouvelles; voilà les révolutions 
de Potsdam. 

La douceur uniforme de notre vie D'à pas de plus 
glands objets à vous préseoter. J'aî trouvé raon 
isaître aux échecs dans le marquis de Vareone; mon 
maître en éloquence abondante dans le marquis 
D'Argens, et mon maître en tout dans le roi. Mau- 
perluis se rétablit difBcilemeut, et va reprendre l'air 
Datai. Pour moi, je suis trop malade pour voyager. 
Je suis tout accoutumé à mes souffrances ^ et j'aime 
autant mourir à Potsdam qu'ailleurs. 



Qnod petii est bic. 

£m Ulnbrâ «niaiiu »i te non déficit «cjuiu ■. 

Yous ne me dites rien de M. Du Verney ; je ne doute 
pas , mon cher ami, que vous ne t'ayez retrouvé avec 
la même santé, la même amitié pour vous, prenant 
toujours à vous le même intérêt. Je vous ai prié, et 
je vous prie encore de lui faire mes compliments, 
aussi bien qu'à M. le marquis de Valori. Adieu ; 
goûtez les charme!! brillants de Paris, et n'oubliez 
pas les plaisirs tranquilles de Potsdam. 

Il n'est point du tout question ici de l'abbé de 
Prades. 



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I ou CORRESPONDANCi-. 

■ 849. A H. L'ABBÉ O'OUVET. 

AacUlUB de Potiduuile iSnuL 

Vous souvenez-vous encore de moi , mon cher 
confrère? 

Voici un jeune homme que le roi de Prusse fait 
voyager pour étudier Cicëron et Démosthène. A qui 
dois-je mieux l'adresser qu'à vous? C'est le fils d'un 
homme illustre dans la littérature, de M. de Beau- 
â>bre, philosophe, quoique ministre protestant, au- 
teur de l'excellente Histoire du Manichéisme, et le 
plus tolérant de tous tes chrétiens. Le roi de Prusse , 
qui avait de l'estime pour ce savant homme, daigne 
servir de père au fils qu'il a laissé , et à qui il n'a 
rien laissé. Je le toge chez moi , à Paris ; c'est un 
devuir que m'impose la reconnaissance que je dois à 
un roi qui fait plus pour moi qu'aucun monarque 
u'a jamais fait pour aucun homme de lettres. Je n*ai 
ici d'antre chagrin que celui de n'avoir pas besoin 
des honneurs et des bienfaits dont le roi me comble. 
Vous voyez que mes peines sont légères. Voilà comme 
il faut sortir de France, et non pas comme votre ami 
Rousseau. Si vous pouvez rendre quelque service au 
jeune M. de Beausobre, en grec, en latin, ou en 
français, vous obligerez votre véritable serviteur, 
qui vous aimera toujours. 



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AMKÉE 1752. 101 

i85o. A. M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

PotsdllB,ll3JlUO. 

Mon cher ange , me voilà plus que jamais daus 
Hiistrionage. J'envoie Amélie à Paris, et je reçois 
la Coquette punie ^ . Cette coquette me tient bien plus 
au cœur que l'autre. Je sens qu'on aime mieux quel- 
(]iiefois son petit-Bis que son propre enl^nt. Je n'ose 
donaer de conseil à ma nièce, que je regarde 
comme ma fille; je crains de la priver d'un succès, 
et d'affliger sa passion , si je lui conseille de ne pas 
donner un ouvrage sur lequel elle est piquée, et 
qui lui a tant coûté. Je crains encore plus de l'ex- 
poser à une cliute ou à une réception froide , quî- 
vaut une chute. Je ne sais point d'ailleurs quel est 
le goût de Paris , ou tout est mode. Je inc vois dans 
la nécessité de suspendre mou jugement. Peut-être 
j'entrevois ce qu'on pourrait faire pour rendre cet 
ouvrage soutenu, attachant, et comique; mais peut- 
être aussi que j'entrevois mal. D'ailleurs on ne fait 
point passer ses propres idées dans une autre télé. 
On part d'un principe; l'auteur est parti d'un autre 
auquel il se tient. De grands changements coûtent 
beaucoup, de petits servent à peu de chose; ainsi 
je me vois tout aussi embarrassé dans ma critique 
que dans le conseil qu'on me demande pour donuei- 
la pièce ou ne la donner pas. Tout ce que je sais, 
c'est que des pièces qui ne valent pas une tirade de 
cetle-ci ont eu de grands succès; et cela même ne 

' Pièce de madame Déni». B, 



nii,GtH>^le 



I on CORRESPORDANCe. 

prouve rien encore. Un détestable ouvrage peut 
réussir , uo bien moins mauvais peut tomber ; la 
décision d'un procès et le gain d'uae bataille ne sont 
pas plus incertains. Il n'y a pas grand mal qu'un 
vieui soldat comme moi soit battu; mais je ne voif 
drais pas que ma nièce se fît battre. 

Je lui ai adressé, non pas AdéUiîde, non pas le 
Duc djilençon, mais Amélie; et pourquoi Amélie? 
pourquoi des maires du palais, au lieu de Char- 
les VU, et des Maures au lieu d'Anglais? //cof^Kme, 
mon cher ange, iV costume lo vuole cosï. On s'est 
assez révolté qu'un prince du sang ait voulu assassi- 
ner son frère pour une fille, et que j'aie donné un 
frère à ce prince qui n'en avait pas. L'histoire de 
Charles VII est trop connue. Jamais on ne se prête- 
rait à une aventure si contraire aux faits et si éloi- 
gnée de nos moeurs; on pensera comme on a pensë^ 
et on dira : 



• ..-. iDcredula» odi. > 

HOR., Je Jrl.potL, T. i38. 

Peut-on combattre l'expérience? ce serait s'aveugler 
pour se jeter dans le précipice. Mais comment faire 
pour donner cet ouvrage? comme on voudra, comme 
on pourra ; surtout n'en point parler. La grande af- 
faire est que l'ouvrage soit bon et bien joué ; le reste 
est très indIfférenL Mon cher ange , j'irai plutôt vous 
trouver à Lyon que de voua faire retourner de Lyon 
à Paris. Vous pénétrez mon cœur; mais à présent 
il n'y a ui Lyon ni Paris pour moi; il n'y a que 
' Potsdam; c'est le rendez-vous de mes troupes; c'est 



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Ksntf. 1752. io5 

de là que je dirige ta nouvelle édition qu'où fait du 
Sûcte; édition que je ne peux abandonner, et qui 
seule peut feire oublier les trois malheureuses édi- 
tions qui viennent de paraître , en trois mois de temps, 
dans le pays étranger. Ces trols-là sont assez bonnes 
pour le reste de l'Europe, maïs non pour la France. 
Je me suis trompé sur trop de faits, j'ai trop fait de 
péchés d'omission et de commission '. Ma nouvelle 
édition est ma pénitence; il faut me la laisser faire, 
le prends les eaux , je me baigne, je me meurs , et 
tout cela veut qu'on soit sédentaire. Comment va 
riphi^nie Héraclide? la Dumesnil est-elle guérie de 
MD coup de pincette? On dit que Grandvat est de- 
Tenu grand buveur et mauvais acteur, et que la Tia- 
mesoil aime passionnément le viu et Grandval. L'un 
l'eaivre, l'autre la bat; ses passions sont malheu- 
reuses. 

 propos, faudra-t-il que j'envoie un billet de 
confession au curé de Saint-Roch? Mon cher ange, 
notre airé de Potsdam c'est le roi ; il y a plaisir à 
mourir là. Il y a deux ans que je n'ai aperçu de prê- 
tres; ils n'entrent jamais dans le château. Pauvres 
gens du Midi! apprenez à vivre. Pourquoi faut-il 
qu'il n'y ait de raison que dans le Nord! 

Tous mes anges, je baise le bout de vos ailes. 

'Vi^n Ml sais, page <ii. B. 



)04 OORRESPONUAKCE. 

i«5i. AU RÉDACTEtm DE LA SIBLIOTHÈQVE 
IMPARTIALE '. 

Pt>uilam,le S join i;53. 
Mo S SI EUR, 

On vient d'imprimer, je ne sais où, sous le titre de 
Londres, un certain Micromégas "^ : passe que cette 
ancienne plaisanterie amuse qui voudra s'en amuser; 
mais on y a ajouté une Histoire des Croisades , et 
puis un PUm de l'histoire de l'esprit humain. Celui 
qui a imprimé ces rognures n'a pas apparemment 
grande part aux progrès que l'esprit humain a faits. 
Premièrement, les fautes d'impression sont sans nom- 
bre, et le sens est altéré à chaque page. Seconde- 
ment, il y a plusieurs chapitres d'oubliés. Troisième 
ment, comment l'éditeur ne s'est -il pas aperçu que 
tout cela était ïe commencement d'une Histoire uni' 
verselle depuis Charlemagne, et que ie morceau des 
Croisa/ies GXiXxaÂt nécessairement dans cette histoire? 

Il y a quinze ans que je formai ce plan d'histoire 
pour ma propre instruction, moins dans l'intention 
de me faii'e une chronologie , que de suivre l'esprit 
de chaque siècle. Je me proposais de ni'instruire des 
mœurs des hommes , plutôt que des naissances , des 
mariages , et des pompes funèbres dus rois. Le Siècle 
de Louis XIV terminait l'ouvrage. J'ai perdu dans 
mes voyages tout ce qui regarde l'histoire générale 
depuis Philippe second et ses contemporains jusqu'à 
Louis XV, et toute la partie qui concernait le pro- 
grès des arts depuis Charlemagne et Aaron Raschild; 

' C'élail Fiirmcy. fl, — ■ Voyra pag* ij5. B. 



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AMH^E I-jSi. 105 

c'est surtout cette partie que je regrette. L'histoire 
moderoe est assez connue; mais j'avais traduit en 
Ters avec soin de grands passages du poète persan 
Sadjr,du Dante, de Pétrarque; et j'avais fait beau- 
coup de recherches assez curieuses dont je regrette 
beaucoup la perte. Vous me direz : Est-ce que vous 
entendez le persan pour traduire Sady? Je vous jure, 
moDsieur, que je n'entends pas un mot de persau ; 
mais j'ai traduit Sady, comme La Motte avait traduit 
Homère. 

Comme je n'ai jamais compté surcharger le public 
de cette histoire universelle, je la gardais dans mon 
cabiaet. Les auteurs du Mercure de France me 
prièreot de leur en donner des morceaux pour figu- 
rer dans leur journal. Je leur abandonnai quelques 
chapitres dont les examiaaleurs retranchèrent pieu- 
sement tout ce qui regardait l'Église et les papes; ap- 
paremment que ces examinateurs voulurent avoir des 
bénéfices en cour de Rome. Pour moi , qui suis très 
content de mes bénéfices en cour de Prusse , j'ai été 
un peu plus hardi que messieurs du Mercure. En6u 
ils ont imprimé pièce à pièce beaucoup de morceaux 
tronqués de cette histoire. Un éditeur inconnu vient 
de les rassembler. Il aurait mieux fait de me deman- 
der mou avis; mais c'est ce qu'on ne fait jamais. On 
fous imprime sans vous cousulter; et on se sert de 
votre nom pour gagner un peu d'argent , en vous 
ôtant un peu de réputation. On se presse, par exem- 
ple, de faire de nouvelles éditions du Siècle de 
Louis Xiy, et de le traduire sans me demander si 



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lOD COBBESPONDAHCE. 

je n'ai rien à coiriger, k ajouter. Je suis bieo aise 
d'avertir que j'ai été obligé de corriger et d'augmen- 
ter beaucoup. J'avais apporté, à la vérité, à Potsdam 
de fort boDS mémoires que j'avais amassés à Paris 
pendant vingt ans; mais j'en ai reçu de nouveaux 
depuis que l'ouvrage est public. Je m'étais trompé 
d'ailleurs sur quelques faits. Je n'étais pas entré dans 
d'assez grands détails dans le Catalogue raisonné des 
gens de lettres et des artistes. J'avais omis plus de 
quarante articles; je n'avais pas pensé à faire une 
liste raisonnée des -généraux : enfin l'ouvrage est aug- 
menté du tiers. Il ne faut jamais regarder la pre- 
mière édition d'une telle histoire que comme un essai. 
Voici ce qui arrive; le fils, le petit-fils d'un ambas- 
sadeur, d'un général, lisent votre livre. Ils vont con- 
sulter les mémoires manuscrits de leur grand-père ; 
ils y trouvent des particularités intéressantes, ils tous 
en font part; et vous n'auriez jamais connu ces anec- 
dotes si vous n'aviez donné un essai qui se fait lire, 
et qui invite ceux qui sont instruits à vous donner 
des lumières. J'en ai reçu beaucoup , et j'en fais usage 
dans la seconde édition que je fais imprimer. Voilà, 
monsieur, ce qu'il est bon de faire connaître à ceux 
qui lisent. Le nombre en est assez grand; et le nom- 
bre des auteurs, moi-même compris , beaucoup trop 
grand. 

Je vous prie de faire imprimer cette lettre daus 
votre, journal , afin d'instruire les lecteurs, et afin 
que si quelque homme charitable a des nouvelles de 
la partie de VHistoire universelle cjue j'ai perdue, il 
m'en fasse au moins faire une copie. 



.^hyGoo>^le 



akuée 175». 107 

J'ai l'honneur fêtre passionnément, moDsieitr, 
votre très humble et très obéissant serviteur, 

Voltaire. 

i85a. A MADAME DENIS. 

A Polsdim, lestjaîn. 

Je suis fâché que cette plaisanterie ■ innocente 
dont j'ai affublé, te plus respectueusement et le plus 
poliment que j'ai pu, son éminence le cardinal Que- 
nai,soit si publique; mais il est homme à l'avoir 
(ait imprimer lui-même. Il imprime régulièrement à 
Brescia tout ce qu'il écrit et tout ce qu'on lui écrit. 
Dieu merci, nous lui avons obligation des lettres du 
cardinal de Fleury; elles sont curieuses. On y voit le 
désespoir sincère de notre premier ministre de ce 
qu'il n'est plus dans sa petite ville de Fréjus. Il a 
presque répandu des larmes quand il a été nommé 
précepteur du roi; il n'a accepté ce poste que malgré 
lui; il s'en plaint amèrement; c'est un beau monument 
de sincérité. Je ne suis pas éloigné de croire que, 
quand le cardinal Querini l'a rendu public, il était 
dans la bonne foi. 

Ce bon cardinal aime les louanges a la folie; il res- 
semble en cela à Cicéron. Le libraire de sa ville de 
Brescia a mis à la tête de son dernier recueil qull 
faut avouer que monseigneur est une étoile de la 
première grandeur. 

Cette étofk persécutait mon feu follet pour avoir 
une ode en son honneur et en celui d'une église ca- 

■Tay<z, lame Xm, ÏÉpart au carJinal Querini , commcnçuitaiBii : 



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I08 CORRESPOND A.HCK. 

tholique qu'on bâtit d'aumônes à Berlin, sans qu'il 
en coûte un sou n sa majesté. Le cardinal a dooDc 
à cette églige, qui ne s'achève point, de l'argent et 
des statues. Le comte de Rothembourg était à la tête 
de cette bonne œuvre, et n'y a pas contribué d'un 
denier, de son vivant, ni par son testament. Un ban- 
quier calviniste a avancé environ douze mille ^u«, 
et veut qu'on vende l'église pour le rembourser. Le 
cardinal, pour son paiement, exigeait des odes. II 
m'arracha en6u cette plaisanterie au lieu d'ode, au 
commencement de cette année. Cela a été jusqu'à 
notre saint-père te pape '. Sa sainteté est un peu 
gausseuse; elle a dit: n Le cardinal Que'riui quête 
a des louanges; il a attrapé celles qu'il lut faut. » 

Avez- vous lu le sixième tome des Mémoires de 
faiWJfo/il'gww.'^ Six tomes* de l'histoire d'un abbé! 
et nous n'avons qu'un volume de VHistoire tFA' 
lexandre\ Comme les livres se multiplient! Il y a 
pourtant deux ou trois anecdotes bien curieuses dans 
ces Mémoires. 

Adieu , ma chère plénipotentiaire ; je vous parlerai 
de nous deux à la première occasion,' 

iS53. A. H. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 

A Potsdim, l« lojaÎD. 

Mon héros, vos bontés m'ont fait éprouver une es- 
pèce de plaisir que je n'avais pas goûté depuis long- 
temps. En lisant votre belle lettre de ti-ente-deux 

■ BeDoit XIV, à qui Mahointt éltil dédié. Cl. 
> Voyei ou Dole, tome \L, p^p 1 1>. H. 



nii,GtH>^le 



AWNÉK I752r lOQ 

piges', j'ai cru vous entendre, j'ai cru vous voir; je 
me suis imaginé être à votre chocolat, au milieu de 
vos pagodes, et goûter le plaisir délicieux de votre 
eotretiea. Je vous remercie tendrement de tous les 
éclaircissements que vous voulez bien me donner ; ce 
sont presque les seuls qui me manquaient. 

Vous savez que j'avais passé près d'un an à foire 
drs extraits des lettres de (ous les généraux et de 
beaucoup de ministres; je doute qu'il y ait à présent 
un homme daus l'Europe aussi bien au fait que moi 
àe l'histoire de la dernière guerre. C'est ta qu'il est 
permis d'entrer dans les détails, parcequ'il s'agit 
d'une histoire particulière; mais ces détails deman- 
deat ur\ très grand art. 11 est difficile de conserver 
uDéTénement particulier dans la foule de toutes ces 
révolutions qui bouleversent la terre. Tant de pro- 
jets, tant de ligues, tant de guerres, tant de batailles 
se succèdent les unes aux autres, qu'au bout d'un 
siècle, ce qui paraissait dans son temps si grand , si 
important, , si unique, fait place à des événements 
nouveaux qui occupent les hommes, et qui laissent 
les précédents daos l'oubli. Tout s'engloutit dans 
cette immensité; tout devient enGn un point sur la 
carte; et les opérations de la guerre causent à la 
longue autant d'ennui qu'elles ont donné d'inquié- 
tude, quand la destinée d'un état dépendait d'elles. 

Si je croyais pouvoir jeter quelque intérêt sur cet 
amas et sur celte complication de faits , je me vante- 
rais d'être venu à bout du plus.diflicile de mes ou- 

' Voliiirr atail demanJc deiis piges: voyez |»ge 45. n. 



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1 tO COHRESPOHDA.i:(CE. 

vrages; maïs ce qui me rend cette tâche plus agréable 
et plu9 aisée, c'est le plaisir de parler souvent de 
vous. Moa monument de papier ne vaudra pas le 
moaument de marbre ' que vous savez. Nous verrons 
oependant qui vous aura fait plus ressemblant du 
sculpteur ou de moi. Si M. le maréchal de Noaîtics 
était aussi complaisant et aussi laborieux que vous, 
s'il daignait at^ever ce qu'il eutreprend d'abord avec 
vivacité, le Siècle de Louis ^/^ en vaudrait mieui. 
Je ne sais si vous savez que ce Siècle était une 
suite d'une Histoire générale que j'ai composée de- 
puis Charlemagne jusqu'à ooa jours. On m'a volé 
une partie de cet ouvrage^ et tout ce qui regardait 
les arts. Louis XIF m'est resté; mais une première 
édition n'est qu'un essai. Quoiqu'il y ait dix fois plus 
de choses utiles et intéressantes dans ces deux petits 
volumes que dans toutes les histoires immenses et 
ennuyeuses de Louis XIV, cependant je sais bien 
qu'il manque beaucoup de traita à ce tableau. J'ai 
fait des péchés d'omission et de commission '. Plu- 
sieurs personnes instruites ont bien voulu nie com- 
muniquer des lumières; j'en profite tous les j<Mirs. 
Voilà pourquoi je n'ai point voulu que l'édition &ite 
*à Berlin, ni celles qu'on a faites sur-le-champ, en 
conformité, en Hollande et à Londres, entrassent 
dans Paris. Je suis dans la nécessité d'en &ire une 
nouvelle que mon libraire de Leipsick a déjà com- 
mencée. Si M. le maréchal' de Noailles n'a pas la 



' la slalue du maréchil , placée dans le ptlui du téiwl de Génet. Cl. 
■ Vojei iDi Qole, page 61. R. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1752. III 

bonté de faire un petit effort , cette édition sera en- 
core imparfaite. 

le n'ose vous proposer, monseigneur, de vous en- 
fertoer une heure ou deux pour m'instniire des choses 
doat vous pourriez vous souvenir; vous readriez ser> 
vice à U patrie et à la vérité. Ce motif sera plus 
pniaunt que mes prières. Je ferais sur-le-champ usage 
de vos remarques. Ma niÈce doit avoir à présent deux 
Ëiemplaires chargés de corrections à ta main ; je vou- 
drais que vous eussiez le temps et la bonté d'en exa- 
miner UD. Votre lettre de trente-deux pages me fait 
vnr de quoi vous êtes capable , et m'enhardit auprès 
dévoua. Il me semble que ce serait employer digne- 
ment une heure du loisir où vous êtes. S'il y avait 
<]iielque guerre, je ne vous ferais pas de pareilles 
propositions-, je me flatte bien qu'alors vous n'auriez 
pas de loisir, et que vous commanderiez nos armées. 
Dans ce siècle, que j'ai tâché de peindre, c'était 
un Français', dont vous fûtes l'élève, qui fit heu- 
reusement la guerre et la pais. Je suis très persuadé 
(ju'avec voos la France n'a pas besoin d'étrangers 
pour &ire l'une et l'autre. Qui donc a, dans un plus 
haut degré que vous, le talent de décider à propos, 
H de faire des manœuvres hardies, talent qui a fait 
la gloire du prinoe Eugène, que vous avez tant connu? 
qui ferait la guerre avec plus de vivadlé, et la paix 
avec plus de hauteur? quel oiBcier, en France, a plus 
d'ex|iérience que vous ? et l'esprit, s'il vous plaît, ne 
sert-il & rien? Mais il n'y a guère d'apparence que 

< Le tMréelMl de Tillars, dont Richelieu avail élé un dei sldes-deHump, 
' D<niia,l«iit juillel 1711. Cf.. 



hyCOOglC 



I I ï CORRESPONDANCE. 

VOS taleals soient sitôt mis en œuvre; l'Europe est 
trop armée pour faire la guerre. S'il arrive pourtant 
que le diable brouille les cartes, et que le bon génie 
de la France conduise nos affaires par vous, il n'y a 
pas d'apparence que je sois alors votre historien. Je 
suis dans un état à ne devoir pas compter sur la vie. 
Vous serez peut-être surpris que, dans cet état, je 
fasse des Siècle , et des Histoire de la guerre de i']i\ï, 
et des Rome sauvée, et autres bagatelles, et même, 
-■ par-ci par-là, quelques chants de la Pucelle; mais 
c'est que j'ai tout mon temps à moi; c'est que, dans 
une cour, je n'ai pas la moindre cour à faire; et, 
auprès d'un roi, pas le moindre devoir à remplir. 
Je vis à Potsdam comme vous m'avez vu vivre à Ci- 
rey, à cela près que je n'ai point charge d'ames dans 
mon bénéfice. La vie de château est celle qui con- 
vient le mieux à un malade et à un griffonneur. Il 
y a bien loin de ma tranquille cellule du château de 
Potsdatn au voyage de Naples et de Rome ; cependant, 
s'il est vrai que vous vous donniez ce petit plaisir, 
je vous jure que je viendrai vous trouver. 

Il est vrai que mon extrême curiosité, que je n'ai 
jamais satisfaite sur l'Italie, et ma santé, me font 
continuellement penser à ce voyage, qui serait d'ail- 
leurs très court; mais je vous jure, monseigneur, 
que j'ai beaucoup plus d'envie de vous faire ma cour 
que de voir la ville souterraine. Je me suis cru quel- 
quefois sur le point de mourir; mon plus grand re- 
gret était de n'avoir point eu la consolation de vous 
revoir. Il me semble qu'après trente-cinq ans d'atta- 
chement, je ne devais pas être réservé à mourir si ' 



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ANNÉE 1753. 1|3 

loio de vous. La destinée en a ordonné auti'ement. 
!)ous sommes des ballons que la main du sort pousse 
aveuglément et d'une manière irrésistible. Nous fe- 
sons deux ou trois bonds, les uns sur du marbre, les 
autres sur du fumier, et puis nous sommes anéantis 
pour jamais. Tout bien calculé, voilà notre lot. La 
coQsolatioD qui resterait à un certain âge, ce serait 
de faire encore uo bond auprès des gens à qui on a 
doaaé dès long-temps soa cœur. Mais sais-je ce que 
je ferai demain? Occupons comme nous pourrons, 
de quart d'heure en quart d'heure, la vanité de notre 
vie. S'il est permis d'espérer quelque chose à un 
bomme dont la machine se détruit -tous les jours, 
j'espère venir vous voir, cette année, avant que 
l'eiercice de votre charge ' vous dérobe à mes em- 
pressements, et vous fasse perdre un temps précieux. 
Nous attendons ici te chevalier de La Touche * ; 
je le verrai avec plaisir, mais je le veiTai peu. Le 
goût de la retraite me domine actuellement. J'aime 
Potsdam quand le roi y est, j'aime Potsdam quand 
il a'y est pas. Je trompe mes maladies par un travail 
asùdu et agréable. J'ai deux gens de lettres ^ auprès 
de moi qui sont mes lecteurs, mes copistes, et qui 
m'amusent, entièrement libre auprès d'un roi qui 
pense en tout comme moi. Âlgarotti et d'Argens 
viennent me voir tous les jours au château où je suis 

■ lifVlifii. «oiBiae l'un do quatre premiers gcutilihommes de Ii diuii- 
bR,de*iit élre de scrrice, ou J'aanw, en fjSJ. Cl. 
'MioiUnpIénJpolratiaircduroideFrtaceBBerlin. Cl. 
' Colui, et le jeune FrudMtille, Gli du coHuiiUr aaU^ue. Cl, 
CoHuro>ii»oa. VI. 8 



K Google 



1 1 4 CORReSPONDAItCE. 

logé; nous vivons tous trois en frères, comme de boDS 
moines dans un couvent. 

Pardonnez à mon tendre attachement si je vous 
rends ce compte exact de ma vie ; elle devait vous 
être consacrée; souffrez au moins que je vous en sou- 
mette le tableau. Mon ame, toujours dépendante de 
la vôtre, vous devait c» compte de l'usage que je fab 
de mon existence. Vous ne m'avez point parlé de 
M. le dnc de Fronsac ni de mademoiselle de Riche- 
lieu ; je souhaite cependant que vous soyez un aussi 
heureux père que vous êtes un homme considérable 
par vous-même. Le bonheur domestique est, à la 
longue, le plus solide et le plus doux. Adieu, mon- 
seigneur; je fais mille vœux pour que vous soyez heu- 
reux long-temps, et que je puisse en être témoin 
quelques moments. 

Si mon camarade Le Bailli, chargé des afKiires 
depuis la mort du caustique et ignorant TyrconnetI, 
m'avait averti , en me fesaut tenir votre paquet , du 
temps où le courrier qui l'a apporté partirait, je fe- 
rais un paquet un peu plus gros, mais vous ne le 
recevriez qu'au bout de six semaines, parceque ce 
courrier va à Hambourg, et y attend long-temps les 
dépêches du Nord. J'ai mieux aimé me livrer au plai- 
sir de vous écrire et de vou^ faire parvenir au plus 
tôt les tendres assurances de mon respectueux atta- 
chement, que de vous envoyer des livres que d'ailleurs 
vous recevriez beaucoup plus tard que ceux qui dot- 
vent être incessamment entre les mains de ma nièce 
pour vous être rendus. 



ri^GtlDl^lc 



ARMÉE IjSn. IlS 

Oh dit qu'une dame un peu plus belle que ma 
nièce a fait une comédie; je oe crois pas <{ue ce soit 
pour ia faire jouer dans la rue Dauphine. Or, si une 
(lame jeune et fraîche se contente de jouer ses pièce» 
en société, pourquoi ma nièce, qui n'est ni fraîche 
ni jeuoe', veut-etle absolument se commettre avec 
les comédiens et le parterre, gens très dangereux? 
Un grand succès me ferait assurément beaucoup de 
plaisir, mais .une chute me mettrait au désespoir. J'ai 
couru cette épineuse carrière, je ne la conseille à per- 
sonne. 

Je m'aperçois que j'ai encore beaucoup bavardé, 
après avoir cru finir ma lettre. Pardonnez cette pro- 
lixité à un homme qui compte parmi les douceurs 
les plus flatteuses de sa vie celle de s'entretenir avec 
»ous, et de vous ouvrir son cœur. Adieu, encore une 
fois, mon héros; adieu, homme respectable, qui sou- 
tenez l'honneur de la patrie. Il me semble que je 
vous serais attaché par vanité, si je ne vous l'étais 
pas par le goût le plus vif. Conservez-moi des bontés 
que je préfère à tout. 

iS54. A M. FORHET. 

J'avais en efTet ouï dire, monsieur, qu'on avait ôté 
à ce malheureux Frérou son gagne-pain '. On m'a 
dît que ce pauvre diable est chargé de quatre en- 
fants; c'est une chose édifiante pour un homme sorti 
des jésuites. 

' Elle mit qniraDte-deux *ns;TO}eiiB»DOC«, lonieLII,p*ge iot. B. 
> L« iKBoe itin* lei LcUru lur iftalifaa ècrilt de et lempt (par Fréron ), 
rU d'avril k octobre ijSs. B- 



nii,GtH>^le 



Il6 CORRESPOITDANCK. . 

Cela me touche le cœur. J'ai écrit en' sa iàveur à 
M. le cliaocelier de France ', sans vouloir, de ta part 
d'un tel homme, ni prières ni remerciements. Si vous 
écrivez h M. de Moncrif , je vous prie de lui faire mes 
compliments. 

Te suis très touche de la mort de madame la com- 
tesse de Rupelmonde*. Je voudrais bien lui voler 
encore des pilules; elle en prenait trop, et moi aussi : 
je la suivrai bientôt : tout ceci n'e^t qu'un songe, 
Fale. V. 

P. S. Le cardinal Querini est un singulier mortel. 

i855. A. MADAME DE FONTAINE. 

PotiduD ,17 jntn. 

Vous avez perdu votre fils, et vous perdrez bieutôt 
un oncle qui vous aime autant que votre 61s vous 
aurait aimée. La première perte en est une véritable. 
Il est bien cruel de voir mourir une partie de soi- 
même, qu'on a formée, qu'on a élevée, et qui vous 
est arrachée dans sa fleur. Ma-chère uièce, que le 
fils^ qui vous reste vous console. Songez à' votre 
santé, que vous ne pouvez conserver qu'avec les at- 
tentions les plus scrupuleuses. La faiblesse 'est votre 
maladie. Nous sommes, vous et moi, deux roseaux; 
mais je suis bientôt un roseau de soixante ans, et vous 
êtes UQ roseau jeune. Je n'ai jamais senti si vivement 
les chagrins de notre séparation qu'aujourd'hui. Je 

> Leitre perdue. B. 

>To]reiU DDlc,ioneLI, pige 74. B. 

1 A>.-H.-Fr.-de-hule de Dompiem dKoino;, oé ki3 juillet 1749, 
mort au commeDcecncnt d« 1B18. Cu 



rlKCtlDl^ic 



voudrais être auprès de vous pour vous consoler, mais 
je me trouve malheureusement dans une complication 
de circonstances qui me retienneut. Une nouvelle ëdi- 
lioD du Siècle de Louis XIV commencée; le départ 
de plusieurs personnes qui avaient l'honneur d'être 
de la société du roi de Prusse; la reconnaissance qui 
me force à rester auprès de lui; une humeur scor- 
butique qui me tue; un érysipèle qui m'achève; des 
bains, des eaux, tout cela me retient à Potsdam. Je 
suis oblige de remettre mon voyage à la (in de l'au- 
bmne. Je mets toute mon industrie à me ménager 
quelques mois de vie pour venir vous voir. Je resterai 
constamment jusqu à la Bn de septembre à Potsdam, 
et je laisserai le roi courir, donner des fêtes à Berlin, 
le l'énonce aux fêtes et aux reines; je reste paisible 
(!ans le palais , avec deux gens de lettres que j'ai pris 
pour me tenir compagnie. Je jouis d'un jardin magni- 
fique, je travaille quand je ne souffre pas, j'observe 
OD régime exact, et j'espère que cette vie douce me 
mènera jusqu'en octobre. S'il arrive autrement, bon- 
soir, mon paquet est tout fait. Je vous embrasse tcu- 
drement. 

i856. A M. DARGET. 

PolHlam, le i"]!!!]!!! 1753. 
Il faut que je vous fasse ma confession , mon cher 
voyageur. J'ai pris la liberté d'entamer la conversa- 
îron sur votre compte à souper. J'ai'soutenu que les 
médecins qui vous donnaient le scorbut ne savaient 
ce qu'ils disaient. L'affection scorbutique est une ma- 
ladie dont je suis jaloux, et que je ne veux partager 



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Ilti CORBBSPOBDAHCE. 

avec persoiiae; mais je me suis fort étendu sur la 
vessie; sur la uécessité où vous étiez de changer d'air; 
sur l'envie que vous avez de revenir servir le plua 
aimable maître du monde, dès que votre santé le 
permettra; sur votre attachement, sur votre sagesse; 
et il m'a paru qu'on était de mon avis, et que vous 
seriez très liîeu reçu à votre retour. Gorgez-vous des 
plaisirs de Paris, et revenez goûter avec nous les 
doticfiurs de la vie tranquille. Les fêtes de Cluirlot- 
tembourg ont été magnifiques : la princesse a en- 
chanté son mari, le roi, et toute la cour. D'Arnaud 
a envoyé un épithalame qui est un chef-d'œuvre de 
galimatias : ce pauvre homme est bien loin d'appro- 
cher du génie du philosophe de Sans-Souci, dont tes 
talents se fortifient de jour en jour. Comme ce-u'est 
qu'en cette qualité que je le considère, je laisse là le 
roi, et je me borne entièrement au philosophe et à 
l'honnne aimable. Il rend nos soirées délicieuses. Le 
reste du jour est mon affaire. Mes maladies, mon 
goût pour l'étude et pour la retraite, m'ont entièrc- 
iiXent fixé à Potsdam avec deux gens de lettres que 
j'ai auprès de moi, et qu'il semble que la nature ait 
faits tout exprès pour me rendre la vie agréable. J'ai 
pris la liberté de me servir de votre baignoire. Mon 
maigre corps n'était pas digne de se fourrer où votre 
figure potelée s'est mise; mais M. César me l'a per- 
' mis: j'attends avec impatience M. Morand que vous 
nous procurez. Ce sera une boime ressource pour les 
frères du couvent. Je suis plus moine et plus votre 
frère que jamais. Je vous aime et je vous embrasse 
de lout mon cccur. 



nii,GtH>^le 



annj£e 175J. ilg 

1857. A M. LE CARDINAL QUERIM. 

Poudim, {joglio 1751. 

lo lio ricevuto i nuovi coatrasegni della heaevo- 
lenzadlVostraEmineDza veriiodi me, e gliene porgo 
i più vivi riograziamenti. La veggo sempre intenta 
a heneficare la Cliicsa « te buone lettere : insegna 
il moodo coi precctti ; lo sprona cogli esempi; dà 
de' ducati e de' marchesati aile monnche, de' denari 
e délie statue a un tempîo ' catlolîco eretto nella 
pganja. 

loappIaudodalontanOjSempreammalato, sempre ■ 
stimolato dal dtisîderio dî rjverirla, e ritenuto ap- 
presao d'un re eretico, ma pure amabile, colle catene 
deirozio, della libertà edel piacere, chesono di rado 
régie catene. 

Vorrei cantar'le laudi di Yostra Eminenza; ma 
clii pure sempre 

Colla febbreguariace.ecoD Galeoo, 
VieD raucu, e perde il caoto e la favella. 

Mï non ne sono meno ammiratore di Vostia Enil- 
neuza. Serve umilîssimo, Voltaire. 

i858. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Pottdam, le 11 jnitlel. 
Mon cher ange, nous autres bons clirélicns nous 
pouvons très bien supposer un crime à Mahomet; 
mds le parterre n'aime pas trop qu'une tragédie 

' VojM le Iraiiièiap alinca do la l^lire iHàj, Cr.i 



K Google 



1 30 CORR£SI>OND&WCE. 

finisse par un miracle du faubourg Saint-Mcdard. 
Amélie finit plus heureusement; et, quoique c«lte 
pièce ne soit pas de la force de Mahomet , elle peut 
avoir un beaucoup plus grand succès, parcequ'il n'y 
est question que d'amour. II y a des ouvragés dont 
la faiblesse a fait la fortune, tt^moin Inès. Il ne sufRt 
pas de bien faire, il faut faire au goût du public. Il 
est indubitable que Lekaiu doit jouer le duc de Fois, 
et mademoiiiclle Clairon, iVmélie;- sans cela, point de 
salut. Je n'ai jamais compris qu'il y eût de la difB- 
culte dans l'annonce de cette pièce. Il me semhU' 
qu'on pourrait la donner sans bruit et sans scandale, 
pendaut le voyage de Fontainebleau, en ameutant ce 
qu'on appelle la petite troupe, qui est plutôt la bonne 
troupe; en ne sonnant point l'alarme, et en ne pré- 
tendant point donner cet ouvrage comme une pièci' 
nouvelle. Il y manque encore quelques vers que j'en- 
verrai quand on voudra; mais, pour l'extrait baptis- 
taire de Lisois, et pour la généalogie d'Amélie, je 
crois qu'on peut très bien s'en passer. 

Mon clier ange, j'avoue qu'il ne sied guère à uu 
historiograpbe de passer sous silence ces points d'Iiis- 
toire ; mais je m'imagine que ces détails ne serviraient 
de rien à la tragédie. Je ne les aurais pu placer que 
dans des tirades qui sont déjà un peu longues, et j'ai 
cru qu'ils refroidiraient l'action, sans y porter uiic 
plus grande clarté. Amélie est une dame du voisinage, 
Lisoisun paladin, le duc de Foix delà racedeClovis, 
le tout est un roman. Il ne s'agit que d'exprimer des 
sentiments vrais sous des noms feints. C'est une piètt; 
de caraclèi-es ; c'est Orgon , c'est Damis , c'est IsabcII»-. 



nii,GtH>^le 



kSsÉE i^S». lat 

Plus on entrerait dans des détails histoiiques, plus 
on contredirait l'histoire. 

Mon cher et respectable ami , je suis plus inquiet 
de l'entreprise' de ma nièce que de notre Amélie, Je 
suis Dn vieux gladiateur accoutumé à être condamné 
aux bêtes dans l'arène; mais je tremble de voir une 
femme qui veut tâter de ce combat. Peut-être le pu- 
blic est-il las des amazones et des Cénie; peut-être 
ne sera-t-il pas toujours poli avec les dames. Ma nièce 
ne se trouve pas dans des circonstances aussi favo- 
rables que mesdames du Boccage et GraHigni. Elle 
a contre elle de^ cabales, et, de plus, elle est ma 
nièce. Tout cela me fait trembler, et je vous avoue 
que pour rien au' monde je ne voudrais me trou- 
ver là. 

La pièce peut réussir; il y a d'heureux, détails, et, 
si je ne m'aveugle pas , ces seuls détails valent mieux 
que Céaie et les amazones; mais ils ne suffisent pas. 
Vous m'avez parlé à cœur ouvert, je vous parle de 
même. J'ai mandé ' à madame Denis que j'étais peu 
lu fait du goût qui règne à présent, qu'elle devait 
consulter ceux qui fréquentent assidûment les spec- 
tacles; que c'était à eux de lui dire si la pièce était 
attachante; si les caractères étaient bien décidés et 
bien soutenus; si la Coquette était assez coquette, si 
elle fesait un rôle principal dans les derniers actes; 
siGéroote, Cléon, Dorsan, étaient des personnages 
nécessaires; si chacun avait un but déterminé; si lu 
suivante n'était 'pas un caractère équivoque; s'il y 
avait dans l'ouvrage de cette force comique nécessaire 

■ Ctlic letlra est perdue. B. 



hyGoo^lc 



123 CORRESPONDAHCE. 

daos une comédie, et de cette espèce d'intérêt né- 
cessaire dans toute pièce dramatique ; si la froideur 
n'était pas à craindre ; que je n'étais pas juge , par- 
ceque je suis partie trop intéressée, et que j'ai peu 
d'habitude du théâtre comique, et nulle coaaaissance 
de ce qui est à la mode; qu'elle devait consulter de 
vrais amis qui osassent dire la vérité. 

Voilà une partie de ce que je lui ai mandé : que 
pouvais-je de plus dans la crainte de l'aHliger, dans 
celle d'un mauvais succès, et enfin dans celle de l'em- 
pêcher de se satisfaire et de donner un ouvrage -qui 
peut réussir? Elle me paraît entièrtvnent déterminée 
à livrer bataille. Elle a une conBance entière en 
M. Dalembcrt ; c'est un homme de beaucoup d'esprit, 
mais connaît-il assez le théâtre ? 

Vous voyez si je vous ouvre mon cœur. Je suis 
extrêmement content de ma nièce. Elle a agi pour 
mes intérêts avec une chaleur et une prudence tfui 
me la rendent encore plus chère. Je souhaite qu'elle 
réussisse pour elle comme pour moi ; et , en atten- 
dant, je reste à Potsdam en philosophe. Je presse la 
nouvelle édition du Siècle de Louis XIV. Je mène 
une vie conforme à mon état d'homme de lettres, et 
convenable à ma mauvaise santé, sans me mêler U> 
moins du monde du métier de courtisan , u'ayaiit pas 
plus de devoir à remplir que dans la rue Traversière, 
et n'ayant, si je meurs ici, aucun billet de confes- 
sion à présenter. Jamais ma vie n'a été plus douce «t 
plus tranquille. Pour lu rendre tt'lle à Paris, il fau- 
drait renoncer entièrement aux bulles-lettres; car^ 
tant que je me mêlerai d'imprimer, j'aurai les sots , 



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AHRÉE 175a. la3 

les Jévots, les auteurs à craindre; il y a tant d'épines, 
tant de dégoûts, d'humiliations, de chagrins attachés 
à ce misérable métier, qu'à tout prendre, il vaut 
mieux vivre t6ut doucement avec un roi. 

Mou cher ange, si je vivais à Paris, je voudrais 
n'y faire autre chose que donner à souper. Je ferai 
certainement un voyage pour vous, ce ne sera pas 
pour l'évêque de Mirepoix ; mais il faut attendre que 
l'édition du Siècle soit achevée. Vous n'avez qu'une , 
petite partie des changements; j'en fais tous les jours. 
Je lie veux revoir ma patrie qu'après avoir érigé un 
petit monument à sa gloire. J'espère qu'à la longue 
les honnêtes gens m'en sauront quelque gré. On 
pourra dire : C'était dommage de tant honnir un 
bommequi n'a travaillé que pour l'honneur de son 
pafs. El puis, quand quelque bonne ame aura dit 
cela, que m'en rcviendra-t-il ? Mon cher ange , vous 
me tiendrez lieu, vous et votre aimable société, de . 
toute une nation honnêtement ingrate. Vivre avec 
TOUS en bonne santé , ce serait le comble du bonheur. 
Ces deux biens-là me manquent, et ce sont les seuls 
véritables; les rois ne sont que des paUiatîfs. Mille 
lendres respects à tous les anges. 

D'Argcns me persécute pour vous dire qu'il vous 
làit mille compliments. Il m'amuse beaucoup ici. 

Vous sentez bien , mon cher et respectable ami , 
<;u'il y a quelques passages dans cette épître qui ne 
Mut absolument que pour vous, et que le tout est 
l»n à brûler. 



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I a4 COHIlKSPOnDAHCE. 

1859. A H. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE. 

A SiDi-Sooin , le 1 5 juillet. 

Sans-Souci est le contraire de la plupart des grands; 
il est fort au-dessus de son nom. C'est de ce séjour 
magliiËque et délicieux, où je suis logé comme un 
sibarile, où je vis comme un philosophe, et où je 
souffre comme un damné la moitié du jour, selon ma 
triste coutume, que je vous écris, mon cher Catilina. 
Je voudrais bien que vous eussiez le duché de Foix 
pour deux ou trois heures seulement. Rompiez que 
je n'étais point un perfide quand je promettais de trois 
mois en trois mois de venir revoir à Paris des amis 
que j'aimerai toute ma vie, et auxquels je* pense tou- 
jours. Rome, Louis XIV, et te roi de Prusse, voilà 
trois grands noms que je cite, et voilà mes raisons. 
Je suis dans la nécessite de corriger les feuilles de 
la nouvelle édition qu'on fait, à Leipsîck, du Siècle 
de Louis XIV. Il n'y a pas moyen de laisser cette 
entreprise imparfaite. Je ne pouvais imprimer à Paris 
un livre où je dis la vérité; il fallait absolument ériger 
cepetit monument à la gloire de ma patrie, en me 
tenant éloigné d'elle. Je ne pouvais venir quand on 
jouait Rome sauvée; comment m'exposer au ridicule 
d'être slfElé, ou à celui d'avoir i'air de venir pour être 
applaudi ? Enfin comment quitter un roi qui me 
comble de bontés , un roi qui , beaucoup plus jeune 
que moi, m'appreitd à être philosophe; et comment 
te quitter, surtout dans le temps que la, plupart des 
philosophes qu'il a rassemblés autour de lui deman- 
daient des congés, les uns pour leur santé, les autres 



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pour leur plaisir? La reconnaissnnce et la bienséance 
m'ont retenu. Vous dirai^je encore qu'il est assez sage 
de se tenir quelque tetn[)s éloigné de l'envie des gens 
de lettres et des persécutions de certaÎDS fanatiques; 
qu'il y a des temps où une absence bonorabte est né- 
cessaire , et que 

•Virtutem incolumem ocljrotu, 
■ Sublatam ex oculii quzrinius, invidj? > 

nom., lit), m, ad. iiit, t. 3t-3i. 

Si vous voulez considérer ma situation, mes oc- 
cupations, fbus verrez, mon cher marquis, que je 
n'ai pas tort. Je viendrai vous voir sans doute ; mais 
laissez-moi achever l'édition du Siècle de Louis XlV^ 
à laquelle je fais chaque jour des changements consi- 
dérables. 

La Coquette me tourne la tête; je suis entre la 
crainte et l'espérauce. Les choses charmantes dont 
elle est pleine me remplissent d'admiration. Je suis . 
tout glorieux d'avoir une nièce qui soit un géaie. Mais 
le parterre , les cabales , les comédiens , et peut-être le 
pett d'unité, le manque d'un dessein arrête, et, par 
conséquent, le défaut d'intérêt qui pourrait en ré- 
sulter, me font trembler, et m'empêchent de dormir. 
Que deviendra madame Denis, et que. fera-t-elle, si 
uae pièce, dont deux pages valent mieux que beau- 
coup de comédies qui ont réussi, ne réussit pourtant 
pas? Les hommes sont-ils assez justes pour sentir 
tout le mérite d'un tel ouvrage, s'il n'avait qu'un 
succès médiocre ? Pour moi , il me semble que j'aurais 
bien du respect pour l'auteur, quand même il aurait 
échoué. Est-ce que je m*aveugle?Comparez une scène 



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I a6 COHHKSPOHDANce. 

de ia Coquette avec des ouvrages que je ne nomme 
pas , qui ODt été si applaudis , et que je n'ai jamais pu 
lire; comparez, et jugez. Mais il j avait un faux io- 
térêt dans ces pièces, un air d'intrigue qui les a sou- 
tenues, soit; mais je soutiendrai toujours qu'il y a 
cent fois plus de mérite à avoir fait la Coquette. Je 
sais bien que le inérite ne sufBt pas, qu'il faut un mé- 
rite de théâtre , un mérite à la mode; aussi je tremble, 
et je me tais. 

Pour jémélie, cousine qui a le germain sur la Co- 
quette, et qui n'a que cette supériorité , Tous eu ferez 
ce qui vous plaira, mes seigneurs et maîtres, et voici, 
en attendant, quelques légers changements que vous 
trouverez dans la page ci-jointe. Mais ne vous flattez 
pas que je puisse fourrer vingt vers de tendresse dans 
une scène où les deux amants sont d'accord; cela n'est 
bon que quand on se querelle. Vous aurez beau me 
dire, comme milord Peterborough à mademoiselle Le- 
couvreur: «Allons, qu'on me montre beaucoup d'à* 
amour et beaucoup d'esprit; t> il n'y aurait que de 
l'amour et de l'esprit perdu dans une scène qui n'est 
que d'exposition, qui n'est que préparatoire, et où 
les deux parties sont du même avis. Il ne feut jamais 
prétendre à mettre dans les choses ce que la nature 
n'y met pas. Voilà une étrange maxime; mais, en îaxl 
d'arts, elle est vraie. Ce serait encore du temps perdu 
de faire la généalogie d'Amélie; elle descend de sei- 
gneurs du pays fidèles à leurs rois; elle te dit : c'en est 
assez. Le reste serait une longueur inutile. Il s'agit 
d'un temps où l'on ne connaît personne ; c'est là qu'il 
faut éviter tout détail étranger à l'action. En voilà 



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ANNÉE 175a. 127 

trop sur ce pauvre ouvrage, qui ne vaudra qu'autant 
que vous le ferez valoir. Je vous en laisse absolument 
le maître, et je voiis renouvelle les assurances du 
pins tendre attachement. 

1860. A H. FORHEY. 

Sini-SoDet, le iS jnîUet. 

Recevez mes remerciemeuts, monsieur, 

11 y a dans le dernier journal dont vous m'avez 
Ijoaoré un morceau de M. de Haller ' qui m'a paru 
d'uD genre supérieur; on ne peut mieux parler des 
choses qu'on ne peut comprendre. 

Les hommes ne savent point encore comme ils 
font des enfants et des idées. 

Vous qui avez si bien travaillé dans ces deux genres, 
ïous devriez en savoir plus de nouvelles que personne. 

i86t. a m. le marquis D'ARGENS. 

Mon cher frère, vous êtes plus' heureux que vous 
oe pensez. M. Delaleu ', voyant que madame d'Argens 
n'est pas loin de sa trentième année, a présenté un 
méraolre pour la faire insérer dans la classe de ceux 
qui ont trente ans passés; il l'a obtenu. Mais, comme 
cette opération a pris du temps, vous y perdez cinq 

' L« cahkr de Wari-avrU 1751 de Ui Bibliothèque impartiale coDIiml ua 
niiDpie rendu de Unouvelle Mltionilet Prima Unca phyiiohgiai deHallar, 
Goitinpie, i]5i, îa-B°. L'arlide, lenniaé par une citation de d«ui [wgcs, 
doit ttr« du marquis d'Ai^eus, qui se ficha d«U plaisaaierie de Vd. 

■ Notain de Voltaire. Ci.. 



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I ïS CORRESPOKDAKCE. 

mois d'arrérages que vous sacrifierez volontiers. Vobs 
aurez votre contrat dans un mois. 

Mais, frère, dans le temps que je fais vos affaires 
temporelles, vous mettez mes affaires spirituelles, 
celles de mon cœur, dans un cruel état. Comment 
avez-vous pu vous fâcher d'uue plaisanterie iuDO- 
cente sur Haller ' ? en quoi cette plaisanterie pouvait- 
elle vous regai-der? était-ce de vous qu'on pouvait 
rire? peut-il vous entrer dans la tête que j'aie voulu 
vous déplaire? Songez avec quelle dureté, quelle 
mauvaise humeur, et de quel ton , vous avez dit et 
répété qu'il y avait des gens qui craindraient de per- 
dre trois mille écus ; songez que vous me reprochiez, 
à table, avec véhémence, d'aimer ma pension, dans 
le temps même que j'offrais de sacrifier mille écus 
pour travailler avec vous. Le roi a bien senti la du- 
reté et la hauteur avec laquelle vous parliez. Jje vous 
jure que je n'en ai pas été blessé; mais je vous con- 
jure d'être plus juste, plus indulgent avec un homme 
qui vous aime , qui ne peut jamais avoir envie de 
vous déplaire, et dont vous faites la consolation. Au 
nom de l'amitié, soyez moins épineux dans la société; 
c'est la douceur des mœurs, la facilité qui en fait le 
charme. N'attristez plus votre frère; la vie a tant 
d'amertume, qu'il ne faut pas que ceux -qui peuvent 
l'adoucir y versent du poison. L'humeur est de tous 
les poisons le plus amer. Les fripons sont emmiellés. 
Faut-ii que les honnêtes gens soient difficiles? 

Pardonnez mes plaintes; elles partent d'un cœur 
tendre qui est à vous. 

' Tojci ]a lettre préoMente. Cl. 



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A«MÊE 175a. lag 

1863. A H. LE COMTE lyAHGENTAX. 

Potidam,laaiiDillcl. 

Mon clier ange, on m'a mandé que vos volontés 
célestes étaient que l'on représentât incessamment 
cette Jmélie que vous aimez , et qu'on m'exposât en- 
core aux bêtes dans le cirque çle Paris; votre volonté 
soit faite au parterre comme au ciel ! J'ai envoyé sur* 
le-cliamp à M. de Thibou ville, fun des juges de votre 
c(»nité, à qui madame Denis a remis la pièce, quel- 
ques petits vers à coudre au reste de l'étofTc. Il ne 
faut pas en demander beaucoup à un homme tout 
absorbé dans la prose de Louis XIV, et entouré d'édî- 
tioDE comme vos grands cliambriers le sont de sacs. 
Je ne sais pas encore quel parti_ prend ma nièce sur 
sa Cby«e«e,' apparemment qu'elle veut attendre. Vous 
ne doutez pas que je n'eusse la politesse de lui céder 
le pas. J'attends demain de ses nouvelles. Je tremble 
toujours pour elle et pour moi. Un oncle et une nièce 
qui donnent à-la-fois des pièces de théâtre donnent 
l'idée d'une étrange famille. Dancourt n'a-t-il pas 
fait la Famille extravagante ' .■' On la donnera pro- 
Inbtetnent pour petite pièce. 

Heureusement vos prêtres sont plus fous * que 
nous, et leur folie n'est pas si agréable ; mais vos gre- 
dins du Parnasse sont de grands malheureux. On âte 
à Fréron le droit qu'il s'était arrogé de vendre les 
poisons de la boutique de l'abbé' Desfontaines; je de- 
mande sa grâce à M. de Maleslierbes ; et le scélérat, 

' La famillt tilrevagante Mt de Lr^nd. B. 
■ Voyei loue X'SI, page 3Î^ cl suit.; XXII, JiSelauÎT. B. 
CoiaupojriuKCK. VI. n 



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l 'io CORRESPONDANCE. 

pour récompense, fait contre moi des vers scanda- 
leux qui ne valent rien. Mes anges, si AméUe réus- 
sissait après le petit succès de Rome sauvée, moi 
présent, les geas de lettres me lapideraient, ou bien 
lis me douneraîeut à brûler aux dévots, et allume- 
raient le bûcher avec les sifflets qu'ils n'auraient pu 
employer. 11 faut vivre à Paris, riche et obscur, avec 
des amis; maïs être à Paris en butte au public, j'ai- , 
merais mieux être une lanterne des rues exposée au 
vent et à la grêle. 

Pardon, mes anges; mais quelquefois je songé à 
tout ce que j'ai essuyé, et je conclus que, si j'avais 
un lils qui dût éprouver les mêmes traverses, je lui 
tordrais te cou par tendresse paternelle. Je vous ai 
parlé encore plus à cœur ouvert dans ma dernière 
lettre, mou cher et respectable ami. Je ne vous ai 
jamais donné une plus grande preuve d'une confiance 
sans bornes; je mérite que vous en ayez en moi. Je 
serais bien affligé si la Coquette recevait un affront. 
Je me consolerais plus aisément de la disgrâce A' Amé- 
lie et du Duc de Fois. Il y a d'autres événements sur 
lesquels it faudrait prendre son parti. Voulez -vous 
voir toute ma situation et tous mes sentiments? j'aime 
passionnément mes amis, je crains Paris, et )e repos 
est nécessaire à ma santé et à mon âge. Je voudrais 
vous embrasser, et je suis retenu par mille chaîoes 
jusqu'au mois d'octobre. 

On m'assure positivement que le Siècle sera fini 
dans ce temps-là, et que je pourrai faire un petit 
voyage pour vous aller trouver; cette idée me con- 
sole. La vie est bien courte; tout est ou vanité ou 



ii,GtH>^le 



ANHÉR 1752. l3t 

peine; l'amitié seuTe remplit le cœur. Mon cher angp, 
conservez-moi cette amitié précieuse qui fait le charme 
de la vie. Quelque chose qu'on puisse penser de moi 
à la cour et à la ville, que les uns me blâment, que 
les autres regrettent leur victime échappée , que les 
grediDS m'envient, que les fanatiques ni'excommu- 
oieat, aimez-moi, et je suis heureux. Je vous em- 
brasse tendrement. 

■ 863. A MADAME DENIS. 

A Poudim , le 34 juillet. 

Vous avez la plus grande raison , vous et vos amis, 
depresser.moD retour; mais vous ne m'en avez pas 
toujours pressé par des courriers extraordinaires, et - 
ce qu'on mande par la poste est bientôt su '. Quand 
il n'y aurait que ce malheur-là dans l'absence (et il 
y en a tant d'autres!), il faudrait ue jamais quitter 
sa famille et ses amis. L'établissement des postes est 
uoe belle chose^ mais c'est pour les lettres de change. 
Le cœur n'y trouve pas son compte; il n'est plus 
permis de l'ouvrir dès qu'on est éloigné. 

lia plus grande des consolations est interdile; je 
ne vous écris plus, ma chère enfant, que par dés 
voies sûres qui sont rares. Voici mon état: Mauper- 
tuis a fait discrètement courir le bruit que je trouvais 
les ouvrages du roi fort mauvais; il m'accuse de 
conspirer contre une puissance dangereuse, qui est 
l'amouT-propre; il débite sourdement que le roi 
lo'ayant envoyé de ses vers à corriger, j'avais ré- 

'Pndéncouinirtnute>tMleUr«sdeTull*Trectdeii»d«ineDcnit. Cl- 



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1 32 COnRESPOHUAHCE. 

pondu : « Ne se lassera-(-il point de m'euvoycr son 
a linge sale à blanchir?» II tient cet étrange discours 
à l'oreille de dix ou douze personnes, en leur recom- 
mandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m'aper- 
cevoir que le roi a été à la fîn dans la confidence. Je 
ne fais que m'en douter; je ne peux m'éclaircir. Ce 
n'est pas là une situation bien agréable; mais ce n'est 
pas tout. 

Il arriva ici , sur la fin de l'année passée, un jeune 
homme, nommé La Beaumelle, qui est, je crois, de 
Genève', et qui est renvoyé de Copenhague, où il 
était moitié prédicateur, moitié bel esprit. Il est au- 
teur d'un livre intitulé : Mes Pensées; livre où il dit 
librement son avis sur toutes les puissances de l'Eu- 
rope. Maupertuis, avec sa bonté ordinaire, et sans 
y entendre malice, alla persuader à ce jeuue homme 
que j'avais dit au roi du mal de son livre et de sa 
personne, et que je l'avais empâcbé d'entrer au ser- 
vice de sa majesté. Aussitôt ce La Beaumelle, pour 
réparer le tort prétendu que j'ai fait à sa fortune, 
a préparé des notes scandaleuses pour le Siècle de 
Louis XIF, qu'il va faire imprimer je ne sais où. Ceux 
qui ont vu ces belles uotes disent qu'il y a autant de 
sottises que de mots. 

Quant à la querelle de Maupertuis et de Koenig, 
en voici le sujet : 

Ce Koenig est amoureux d'un problème de géomé- 
trie, comme les anciens paladins de leurs dames. Il 



< Il était aé à Talerangue dans le Bis-LanguediK:, le 
»i» il étailallé fort jeiinei ''—""- '■■■"" k.™» ïttii 
tort le 17 noTembre 1773. 



o , ; juifiïr 1787; 

L'oyez tome XXXU, page S3). Il e>l 



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i.sséE f]5i. i33 

fit, l'aonce passée, le voyage de La Haye à Berlin , 
uniquemeat pour aller conférer avec Maupertuis sui- 
uoe formule d'algèbre, et sur une loi de la nature 
dont TOUS ne vous souciez guère. Il lui montra deux 
lettres d'un vieux philosophe du siècle passé, nommé 
Fioiboitz, dont vous ne vous souciez pas davantage, 
et lui fit. voir que Leibnitz avait parlé de la même toi , 
et combattait son sentiment. Maupertuis, qui est plus 
occupé de ce qu'il croit intrigues de cour que de vé- 
rités géométriques, ne lut pas seulement les lettres 
de Leibnitz. 

Le professeur de La Haye lui demanda permission 
«l'exposer son opinion dans les journaux de I^ipsick; 
et, avec cette permission, il réfuta, le plus poliment 
du monde , dans ces journaux , l'opinion de Mauper- 
tuis, et s'appuya de l'autorité de Leibnitz, dont il fit 
imprimer les fragments qui avaient rapport à cette 
dispute. Voici ce qui est étrange : 

Maupertuis, ayant parcouru et mal lu ce journal 
de Leipsick et ces fragments de r..eibnitz, alla se mettre 
dans la tête que Leibnitz était de so» opinion, et que 
Koenig avait forge ces lettres pour lui ravir, à lui 
Afaupertuis, la gloire d'avoir inventé une bévue. Sur 
ce beau fondement il &it assembler les académiciens 
pensionnaires dont il distribue tes gages ; il accuse 
formellement Koenig d'être un faussaire, et fait passer 
Ufl jugement contre lui, sans que personne opine, et 
malgré les oppositions du seul géomètre qui fût à 
celte assemblée. 

Il ût encore mieux ; il ne se trouva pas au juge- 
ment; mais il écrivit une lettre à l'académie, pour 



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I J4 CORRKSPOHDAHCE. 

demander la grâce du coupable qui était à La Haye, 
et qui, oe pouvant être pendu h Berlin, fut seule- 
ment déclaré faussaire et fripon géomètre, avec toute 
la modération imaginable. 

Ce beau jugement est imprimé. Voici maiotenaot 
le comble: notre'modéré président écrit deux lettres 
à madame la princesse d'Orange, dont Koenig est le 
bibliothécaire, pour la prier de lui Imposer silence, 
et pour ravir à son ennemi, condamné et flétri, la 
permission de défendre son honneur. 

le n'ai appris que d'hier tous ces détails dans ma 
solitude. On ne laisse pas de voir des choses nou- 
velles sous le soleil: on n'avait point encore vu de 
procès criminel dans une académie des sciences. C'est 
une vérité démontrée qu'il faut s'enfuir de ce pays-ci. 

3e mets ordre tout doucement h mes affaires. Je 
vous embrasse très tendrement. 

1864. A M. DARGET. 

A Poladuii,93 juillet 1759. 

Je vous plains, et je vous félicite, mon cher Dar- 
get; il est bien cruel d'avoir une sonde dans l'urètre, 
mais il est consolant d'être sûr de guérir. J*er ^uœ 
qtùs peccat , per hœc etpunietur'. Mais votre pé- 
nitence va bientôt Gnir. Si je voulais, je me fei-ais 
valoir pour avoir toujours soutenu , contre vos mé- 
decins, que vous n'aviez point Le scorbut; mais il est 
si aisé d'avoir raison contre ces messieurs, qu'il n'y 
a pas là de quoi se vanter. Vous deviez d'ailleurs être 

■ \oytt nue de mes nolci >iir h teltre i8i(|,p«^S{i. B. 



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ANMIÎE 1753. l35 

consolé par la lettre que le roi vous a écrite de sa 
main', et vous le serez eacore davantage, quand voua 
reviendrez dans notre monastère guerrier; vous y 
retrouverez les mêmes bontés dans le père gardien , 
la même magnanimité , la même eondescendance : le 
même esprit règne toujours parmi les frères, et notre 
tieestla tranquillité même. Il est vrai que j'ai damné 
notre révérend père, ftiais au moins c'est en bonne 
compagnie; et vous m'avouerez que le diable est bien 
partagé d'avoir à sa cour Platon, Marc-Aurèle, et 
Frédéric. En attendant nous sommes dans le paradis, 
et je chante des alléluia malgré toutes les maladies 
dont je suis accablé. Venez donc, dès que vous serez 
guéri, augmenter le petit nombre des élus. Rapportez- 
noQS voire vessie et votre gaîté; venez jouir à Pot- 
sdamde votre considération, de votre fortune, et de 
la paix. Vous y aurez le plaisir de jouir et d'espérer. 
Chaque jour rendra votre destinée plus agréable, 
votre fortune plus grande, et vos plaisirs plus vifs. 
11 faut passer sa vie à Potsdam; c'est mon dessein 
comme le vôtre. N'allez pas vous laisser séduire par vos 

(lames de Paris , quand votre sondée sera en état 

de leur être présentée. Fuyez les agréments de Plai- 
sance, résistez aux tentations. M. Duverney sans 
doute voudra vous retenir; mais combien les bontés 
d'un grand roi , qui peuvent augmenter tous les jours, 



' La leltre de Frédéric i Dargel, du 6 juillet 1751, se tercoiae ainsi: 
• TréaH»)u(.T(Mu beaucoup, prcnei peu de draguet, rX clioiiiisci la Mrii 
jMa ifn VarDi|;e et Aslruc pour votre médecin , AHequiu pour toItc 
ipottikaire, cl Scaramouche pour tolrc baigneur. - Il cat question de la 
Pirii datu uue doIc de h lettre iOu2 , tuniK LV, page 4 1-(. H. 



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i36 



CORRESPUNUAKCE. 



combien sa coufiance, et votre place auprès de lui, 
sont-etles au-dessus de tout ce qu'eu peut vous offrir 
à Paris? Songez ce que c'est que de jouir dans un 
beau séjour des bontés d'un roi toujours humain, 
toujours ëga) , sans exciter l'envie des nationaux , sans 
avoir rien à essuyer de ses compatriotes. Vous me 
retrouverez tel que vous m'avez laissé, ne sortant 
point de ma cellule que j'aime, travaillant autant que 
mes forces délabrées le peuvent permettre, ¥ésigué 
dans ma vocation , et vous aimant de tout mou cœur. 
Je vous prie de faire mes compliments à M. Daran', 
quoique je n'aie pas besoin de lui. 

i865. A M. LE PRÉSIDEHT HÉNAULT. 

A Pouilam, le a 5 juiltel. 

Je suis aussi charmé de votre lettre, mon cher et 
illustre confrère, que je suis affligé de cette édition 
de Lyon. Je souhaitais qu'on imprimât le Sœcle de 
Louis XIV, mai*corrigé, mais digne de la nation et 
de vous. 

Tout le monde ne m'a pas fait attendre ses faveurs 
comme M. le maréclial de Noailles. Tai reçu des in- 
structions de toute espèce, et j'ai travaillé à les mettre 
on œuvre. Il fallait absolument montrer au public 
celte première esquisse faite à Berlin, pour réveiller 
l'assoupissement où sont la plupart de vos sibarites 
de Paris , sur ce qui regarde la gloire de la France et 
leurs propres familles. 

J'ai lieu de me flatter que la nouvelle éditiou à la- 

■ Chiruc^icD eacore coudu aujourd'hui jitr les «judei ou bougies qui pur- 



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AÎIIIEK 173a. 137 

qoelleOD travaille méritera l'attention et les suffrages 
des esprits bien faits qui aiment la vérité. Mais je vous 
répéterai qu'il ne faut écrire l'histoire de France que 
quand on n'en est plus l'hisloriographe; qu'il faut 
amasser ses matériaux à Paris , et bâtir l'édifice h 
Potsdani. J'espère en vos bontés quand mon édition 
sera faite. Avec le philosophe roi auprès duquel j'ai 
)e bonheur de vivre, et un ami tel que vous à Paris, 
je n'ai que des événements favorables à attendre. 

L'édition infidèle de Borne sauvée me fait encore 
plus de peine que celle du Siècle faite à Lyon. Je 
n'ai d'enfants que mes pauvres ouvrages , et je suis 
fâché de les voir mutiler si impitoyablement. C'est 
UQ des malheureux effets de mou absence, mais 
cette absence était indispensable. Le sort d'un 
homme de lettres et le triste honneur d'être célèbre 
à Paris sont environnés de trop de désagréments. 
Trop d'avilissement est attaché à cet état équivoque, 
qui n'est d'aucune condition, et qui, avili aux yeux 
de ceux qui ont un élablissement , est exposé à t'envie 
de ceux qui n'en ont pas. 

J'ai été si fetigué des désagréments qui déshono- 
rent les lettres, que, pour me dépiquer, je me suis 
avisé de faire ce que la canaille appelle une grande 
fortune^. Je me suis procuré beaucoup de bien, tous 
les honneurs qui peuvent me convenir , le repos et la 
liberté; le tout avec la société d'un roi qui est assu- 
rément un homme unique dans son espèce, au-dessus 
de tous les préjugés, même de ceux de la royauté. 
Voilà le port où m'ont conduit les orages qui m'ont 

' TojiM la lettre du 11 ours ijSi. B. 



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l38 COBBESPONDANCE. 

désolé si toog-temps. Mon bonheur durera autant 
qu'il plaira à Dieu. 

J'avoue que le vôtre est d'une espèce plus Oatteuse. 
Vous régnez , et je suis auprès d'un roi ; aussi je vous 
mets dans le premier rang des heureux, et moi dans 
le second. Mais j'ai peur que la jeunesse et la santé 
ne soient un état tnlîniment au-dessus du nôtre. Com- 
ment faire? Consolons-nous comme nous pourrons 
dans nos royaumes de passage. 

Vous avez tort, mon cher et illustre confrère, de 
tant haïr les ouvrages médiocres; vous n*en aurez 
guère d'autres à Paris. Le temps de la décadence est 
venu. Le seizième siècle était grossier, le dernier siècle 
a amené les' talents, celui-ci a de l'esprit. Si par lia- 
sard il y avait quelqu'un aujourd'hui qui eût du 
génie, il faudrait le bien traiter. 

Je vous supplie de faire souvenir de moi M. d'Ar- 
genson ; il ne doit pas oublier qu'il y a plus de qua- 
rante ans que je lui suis attaché. Le ministre peut 
l'oublier, mais l'homme doit s'en souvenir. 

Je dicte tout ce que j'écris là, parceque je ne me 
porte pas trop bien. Je pense tout ce que je vous dis, 
mais je ne vous dis pas la moitié de ce que je pense. 
Si je m'étendais sur mes sentiments pour vous, sur 
mon estime, sur mon attachemeut, je serais plus 
diffus que tous vos académiciens. 

Adieu , monsieur ; si vous voyez M. le maréchal de 
Koaillcs, donnez -lui un petit coup d'aiguillon; le 
Siècle et moi nous vous serons btco obligés. 



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AiriféE i^Sa. 139 

1866. A H. LE HAIUÈCHA.L DE NOAILLES>. 

A Pol*d«B , le 98 jaillit. 

Monseigneur, vous me pardonnerez si je n*ai pas 
l'honneur de tous écrire de ma main ; je suis malade 
comme vous, et je souliaite bien sincèrement que 
votre maladie ait des suites moins fâcheuses que la 
inieaae. 

]e reçois avec la plus vive reconnaissance les deux 
morceaux précieux dont vous avez bien voulu me 
faire part; c'est un présent que vous faites à la na- 
tian, et c'est en partie la plus belle réponse qu'on 
puisse faire à la voix du préjugé qui s'est élevé si 
long-temps contre Louis XIV, dans toute l'Europe, 
l'oserai vous dire que le faible essai que j'ai donné 
n'a pas laissé, tout informe qu'il est, de détruire, 
même chez les Anglais, un peu de cette fausse opi- 
nion que cette nation, quelquefois aussi injuste que 
philosophe, avait conçue d'un roi respectable. 

Ce commencement doit vous encourager sans 
doute, monseigneur, à me secourir et à m'éclaircr 
autant que vous le pourrez. Vous êtes le seul homme 



■ Adrien-Maurice de NiMÛUei , ni ■ Firii le ig Mpiemlire 167g. Connu 
il'ibord (OUI le lilra de comte d'Aîfn, il prit celui de duc de Noaille) au 
niiiimeiiceineni dt i;o4i e> fut créé nuri'chtl de France le 14 juin ijSt- 
II.BaDrullei4juia (766, Uiisaut deux Gb, uomméi nuréclUQX de France 
le 3o Dun 1775. Le premier, Louis, duc de Noaillei, e>t celui auquel est 
•drtuéeune lettre du 3o mars 1777, dam la Corrtipondaace ; le tecoud, 
FUippe de noaillei, conuuious la dénomiDalion de ducdeMouchi, dèa 
i?(6,iélégiiilloliDé le 37 juin 1794. Cl. — Sur les tfwHaiVeid'Ad.M.dc 
Misillei, ïojei, tome L, le dernier det ÂrlàUi extmiU du Joumiii Je/ieH- 
lifW t( d* liUcraliirt. B. 



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I^O CORRESPOIVD\KCK. 

eri France qui soj'ez en état de me donner des lu- 
mières ; et mon travail , les matériaux que j'ai assem- 
blés depuis si long-temps, la nature et le succès de 
cet ouvrage, me rendent à présent le seul homme 
capable de recevoir avec fruit ces bontés dont je vous 
demande instamment la continuation. Vous ne pou- 
vez employer plus dignement votre loisir qu'en dic- 
tant des vérités utiles. Je vous garderai religieuse- 
ment le secret. 

Mon dessein est d'insérer dans le chapitre de la 
vie privée de Txiuis XIV tout le morceau détaché oît 
ce monarque se rend compte à lui-même de sa conT 
duite'. Cet écrit me paraît un des plus beaux monu- 
ments de sa gloire; il est bien pensé, bien fait, et 
montre un esprit juste et une grande ame. Je vous 
avoue que je serais d'avis de ne donner au public 
qu'une partie des instructions de T^uis XIV au roi 
d'Espagne'. Je voudrais que le public ne vit que les 
conseils vraiment politiques, dignes d'un roi de France 
et d'un roi d'Espagne, et la situation critique où ils 
étaient l'un et l'autre. 

J'ose prendre ta liberté de vous dire, en me sou- 
mettant à votre jugement, que le commencement 
de ce mémoire n'est rempli que de conseils vagues et 
de maximes d'un grand-père plutôt que d'un grand 
roi. 

s Déclarez-vous en toute occasion pour la vertu 
11 et contre ie vice. — Aimez votre femme ; vivez bien 
a avec elle ; demandez-en une à Dieu qui vous con- 
« vienne , etc. » 

■ Vojet tome XX, juge ii^ B.— 'Vojezid., page ii3. B. 



ri^GtlDl^lc 



ANHÉE I7S1I. l4l 

Il y a beaucoup de lieux communs dans ce goût^ 
Je vous avouerai uiéme ingénuinent que je n'oserais 
pas les lire au roi de Prusse, dont je regarde l'estime 
pour tout ce qui peut contribuer à la gloire de notre 
nation comme le suffrage le plus précieux et le plus 
important. 

Le conseil d'aller a la. chasse , et d'avoir une mai- 
50Q de campagne , paraîtrait petit et déplacé. Je dois 
songer que c'est à l'Europe que je parle, et à l'Eu- 
rope prévenue. L'esprit philosophique qui règne au- 
jourd'hui remarquerait peut-être un trop étrange 
contraste entre le conseil d'honorer Dieu, de ne 
manquer à aucun de ses devoirs envers Dieu , d'ai- 
mer sa femme , d'en demander une a Dieu qui con- 
mnae, etc., et la conduite d'un prince qui, entouré 
de maîtresses, avait mis le Palatinat en cendres, et 
désolé la Hollande, plutôt par fierté que par intérêt. 

Je vous parle avec la liberté d'un historien, d'un 
homme instruit de la manière de penser des étran- 
gers, et en même temps d'un homme docile, qui a une 
extrême conBance en vos bontés et dans vos lumières, 
pénétré de respect pour les unes , ftt de reconnaissance 
pour les autres. 

Si vous aviez, monseigneur, quelques morceaux 
détachés , dans le goût de celui où Louis XIY rend 
compte du caractère de M. de Pomponne, rien ne 
jetterait un jour plus lumineux sur l'histoire inté- 
ressante de ce temps-tà. 11 est à croire que ce mo- 
narque aura aussi bien reconnu l'incapacité de M. de 
Chamillart que les faiblesses de M. de Pomponne, 
qui était d'ailleurs un homme de beaucoup d'esprit. 



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l43 COBHB5POHDAHCE. 

J'ai TU des dépêches de M. de Chamillart qai , en 
vérité, étaient le comble du ridicule, et qui seraient 
capables de déshonorer absolument le ministère, de- 
puis 1701 jusqu'à 1709- J'ai eu la discrétion de n'en 
faire aucun usage; plus occupé de ce qui peut être 
glorieux et utile à ma nation que de dire dra vérités 
désagréables. 

CIcéron a beau enseigner qu'un historien doit ' dire 
tout ce qui est vrai , je ne pense point ainsi. Tout ce 
qu'on rapporte doit être vrai , pans doute ; mais je 
crois qu'on doit supprimer beaucoup de détails inu- 
tiles et odieux. J'ai la hardiesse de combattre les opi- 
uions deCicéron, mais je ne combattrai point les 
vôtres. 

Si j'ai quelques lettres originales à rapporter, dans 
YHistoire de ta Guerre de fj^i, ce sera assurément 
celle que vous écrivîtes au roi, le 8 juillet 1743, 
après votre entrevue avec l'empereur. Je la regarde 
comme un chef-d'œuvre d'éloquence, de raison su- 
périeure, de courage d'esprit, et de politique; et je 
crois que cela seul suffirait pour vous faire r^arder 
comme un grand bomme, si on ne connaissait pas 
vos autres mérites. 

Permettez-moi de vous dire que personne au monde 
n'est plus attaché à votre gloire que moi. Toute mon 
ambition serait d'avoir l'honneur de m'entrelenir avec 
vous quelques heures; et, si je pouvais compter sur 
cet avantage, je vous promets que je ferais exprès le 
voyage de Paris, dans quelques mois. Je ne suis allé 
en Prusse que pour y entendre un liomme dont la 

< Tojei DM note, lome XXIE, page iiS. B. 



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conversation est aussi singulière que ses actions sont 
héroïques, et j'irais chercher h Saint-Germain im 
liomme aussi respectable que lui. 

J'ai J'honneur d'être avec le plus profond res- 
pect, etc. 

1867. A M. FORHET. 

Poud«iD , le ag JDllIel. 

Je ne peux vous rendre trop de grâces, monsieur. 
Je votre jouraal et de vos politesses. Vous me con- 
solez un peu de cette première édition du Siècle de 
louis XIF. Je suis fâché qu'elle ait paru avant les 
mënioires singuliers que j'ai refus. On m'a envoyé 
des manuscrits de la main de Louis XIV mâme. Il 
faut bien regretter qu'un roi qui avait des sentiments 
si grands et des principes si sages n'ait pas consulté 
son propre cœur, au lieu d'écouter des prêtres et 
Ixuvois, quand il s'agissait de perdre quatre ou cinq 
cent mille sujets utiles. 

Je suis très content de l'éloge de M. Cramer '. Il 
me paraît qn'il y a à Genève des philosophes d'un 
grand mérite ; autrefois il n'y avjiit que des théolo- 
giens. 

Je suis âché qu'on dise, page 4^6, que Rodolphe 
de Habsbourg acheta Lucques etTlorence, etc. : il les 
vendit; le pauvre seigneur n'avait pas de quoi acheter, 
(..a plupart des livres sont bien peu exsets ; on se 



■ DiDi le «hier Mm tljaîa ijSa d« h BiblioAiqae in 
^^i^-^^i, eu une Ldlre caaUawil un élogt hiiteriqat de M. Cramer, pro- 
fetnar it philotupliie à Gtnire. Gabriel Cmacr, oé en juillet 1704, eil 
oMirt IcijtDTÎer ijSa. F. 



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1^4 COBRESPOKUANCE. 

pique d'écrire vite et beaucoup, et od nous surcharge 
d'inutilités et d'erreurs. 

Je vous embrasse. Vous pouvez compter que je suis 
rempli pour vous d'estime et d'amitié. 

iS6S. AU MARÉCHAL DE BËLLE-ISLE. 

A Potadim, ce 4 loâl ijS*. 
MoHSEIGKEUlt, 

Je recoanais à la lettre que vous m'avez fait l'hoD' 
neur de m'écrire voti-e caractère bienfesant et qui 
étend ses soins à tout. Vous ne doutez pas que M. le 
marquis d'Argens et moi nous n'obéissions à vos or- 
di'es avec l'empressement qu'on doit avoir de vous 
plaire. L'intérêt que je prends à la personne que 
vous protégez redouble mon amitié pour elle. Mais 
nous doutons encore que la petite place dont ii est 
question soit vacante. Si en efTet elle le devenait, 
votre protégé ferait très bien d'aller trouver le sieur 
Darget qui a naturellement cette place dans son 
disti'ict, et qui est à Paris chez le sieur Daran, chirur- 
gien. I) regarderait sans doute comme un très grand 
honneur celui de vous marquer son respect, et de faire 
pour le sieur de Mouchy quelque chose qui vous se- 
i-ait agréable; j'agirai de mon côté avec le zèle d'un 
homme qui vous est attaché depuis long-temps. 

J'aurai l'honneur de vous envoyer incessamment, 
par le courrier de Hambourg, le livre que vous avez 
la bonté de me demander ', et sur lequel vous voulez 
bien jeter la vue. On en fait actuellement une nou- 

I Le Siètleiit Laiùi XIF. B. 



nii,GtH>^le 



KSVÉE ï-jS-X. 145 

Telle édition beaucoup plus correcte et plus ample ; 
mais il ne faut pas vous étonner si j'ai omis beau- 
coup de choses dans le rÀ:it des batailles. J'ai déclaré 
expressément que je ne voulais entrer dans aucun dé- 
tail de ces actions tant de fois et si diversement rap- 
portées par tous les partis. Les opérations de la 
guerre n'ont point du tout été mon objet. Je n'ai 
dierchc qu'à mettre sous les yeux ce qui peut carac- 
tériser le siècle de Louis XJV, les changemeuts faits 
dam toutes les parties de l'administration, dans l'es- 
prit et dans les moeurs des hommes, et en un mot ce 
qui distingue ce beau siècle de tous les autres. Si j'ai 
rapporté quelquefois des circonstances singulières, 
c'est sur un petit nombre d'événements dont il m'a 
para que le public avait de fausses idées. Par exemple, 
la plupart des citoyens de Paris croyaient que le 
Tholus était une forteresse imprenable, et qu'on avait 
passe un grand fleuve à la nage en présence de l'ar- 
mée ennemie. Vous savez que le Tholus est une petite 
tour ruinée dans laquelle il n'y a guère que des 
ctNnmis, et qu'il n'y a pas plus de vingt pas à nager 
au milieu du bras du Rhin, auprès duquel cette mai- 
son de péage est située. J'ai connu une femme qui a 
passé souvent à cheval le bras de la rivière pour 
irauder les droits. 

J'ai rapporté la mort et les paroles de feu M. le 
maréchal de Marsin telles que me les conta l'ambas- 
sadeur d'Angleterre entre les bras duquel il mourut. 
Si vous vouliez, monseigneur, me faire favoriser de 
quelques anecdotes curieuses et intéressantes sur ces 
batailles, j'en ferais usage dans la première édition. 

ComitUFo>Dt«€s. VI. 10 



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l46 . CORRESPONRADCE. 

A Véganl des opérations militaires, il est bien dif- 
ficile (le les t'<!iKlre iiiléresïantes. Elles se ressemblent 
presque toutes ; le nombre en est infini ; la postérité 
en est surchargée. On a donné cent quarante batailles 
en Europe depuis l'an 1600. Elles sont toutes, au 
bout de quelques années, éclipsées les unes par les 
autres. Il n'en reste qu'un faible souvenir; et, par une 
fatalité singulière, les Mémoires du vicomte de Tu- 
renne sont peu lus. 

Il en est de même de ces histoires immenses dont 
nous sommes accablés. Il faudrait vivre cent ans, 
pour lire seulement tous les historiens depuis Fran- 
çois 1". Cest ce qui m'a engagé it réduire en deux 
petits volumes V Histoire de Louis Xiy, qui avait été - 
falsifiée en sept à huit gros tomes par tant d'écri- 
vains'. 

Si je pouvais me flatter qu'une histoire purement 
militaire pût se sauver de l'oubli, je crois que ce 
serait celle de la guerre de 17A1- Les grandes choses 
que vous y avez faites ^ sont dignes de passer à la 
postérité. Il l^udrait une autre plume que la mienne 
pour écrire un tel ouvrage. Mais je l'ai fait sur les 
mémoires de tous les généraux. Il n'y a aucune de 
vos dépêches que je n'aie étudiée, et dans laquelle je 
n'aie remarqué l'homme de guerre, l'homme d'état, 
et le bon citoyen. Si mes maladies, qui me privent 
actuellement de l'honneur de vous écrire de ma main, 
me permettaient de faire un voyage à Paris, ce sera 
principalement pour avoir l'honneur de vous foire 

I Toyei mes Doles, tome LV, pige 5g5 ; cl ci-deuus, pige 4. B. 
■ Tojrez tome KXl, |>agu 77-?S- D- 



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AHNRE l'jSi. 1^7 

ma cour et vous consulter. Celte histoire est adievée 
tout entière; mais vous sentez que c'est un fruit qu'il 
n'est pas encore temps de .cueillir, et que la vérité 
est toujours faite pour attendre. 

Je TOUS souhaite une santé parfaite. La France a 
besoin d'hommes comme vous. Je me flatte que mon- 
sieur votre 61s vous imitera dans ce zèle infatigable 
pour le bieo public que vous avez montré dans toutes 
les occasions, et qui vous distingue de tous ceux qui 
ont parcouru la même carrière. 

Je suis, avec un profond respect et rattachement 
sincère que vous doit tout bon Français, monseigneur, 
votre très humble , etc. 

T 869. A M. LE COMTE D'AEGEHTAL. 

Potsdtm, le 5 u>àt. 

HoD cher ange , voilà donc le pays de Foix ■ et le 
voisinage des Pyrénées sous votre gouvernement! 
Tirez-vous-en comme vous pourrez, messieurs, puis- 
que vous l'avez voulu , et que vous avez jugé qu'on 
pouvait faire la guerre avec quelque avantage. Pour 
moi, je ressemble à ces vieux rois presque détrônés, 
qui n'osent plus paraître k la tête de leurs armées. 

Tavais seulement envoyé quelques troupes auxi- 
liaires au général Thibouvilte, comme, par exempte, 
ces quatre vers-ct, que dit Amélie au quatrième 
acte: 

Ah ! je quituû des lieux que «oui n'habitiez pas. 

Dus quelque oaile affreux que mon destin m'entraîne , 



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1 48 CORRESPONDAirCF. 

Vamir^ j'y porterai noD amour et ma haine ; 
Je youB adorerai dansie fond des ilésert}, 
Dani ikorrear des combals, dans la hontt Jti Ters, 
Dans la mort qae j'attendi de votre seule absence. 

C'en m trop; voi douleurs ipaittm ma constance , etc. 

Mous avons ôté aussi les mines qu'on pouvait à 
toute force faire jouer sous Charles Vil , et qui ne 
laisseraient pas (Tefraroucher les savants, sous Dago- 
bert.et Thierri de Chelles '. Il y a, à la place de ces 
fougasses : 

Vous sortez d'un combat, un autre vous appelle; 
Ayez la même audace avec le même cèle ; 
Imite* votre maître, etc. 

Acte T, scène i. 

Pour les parents d'Améiie, et l'extrait baptistaire 
de Lisois , mes chers anges, je n'ai pu les trouver. On 
□e connaît personne de ces temps-là. Je ne puis faire 
une généalogie à la Moréri. N'est-ce pas assez qu'on 
dise qu'Amélie est d'une race qui a rendu des ser- 
vices à l'état ? Ceci est une pièce de caractères, .et non 
une tragédie historique. Si les caractères sont bien 
peints, s'ils sont bien rendus par les actetirs, vous 
pourrez vous tirer d'aftaire. 

Il n'est point du tout décidé que l'auteur " de 

' Dagobert m régnait CD 711-71S; Thierri rv, dil dcChellei, de 710- 
73;; Charlei VU, de 1411 i 1461. La poudre i csdod avait été décou- 
verte an (reixième lîécle par R. BacoD (voyez tome X.TI, pa^ JSa, et 
XXTII, 159); mail Toluire (voyez lome XTl. page 363) remanpie qoe 
l'art de t'empliner resl* dam son enbnce jiisqu'aoi lempi de Cbar- 
leaVni. B. 

> Pierre de Hoiand , corrcspondaDl littéraire du roi de Pnute, né en 
1701 ou 1710, mort le 3 aoilt 1757; il avait, en 1751, donné ion Thèàirt 
tl Œufres, trois volumes in-ii,. B. 



ri^GtlDl^lc 



AsaiE 175a. 149 

Oiilderic vienoe lire au roi de Prusse ses ouvrages 
immortels; mais, en cas qu'il vienne apporter à 
Potsdam les lauriers doot il est couvert, et les grâces 
(loDt il est orné; et en cas que la place de gazetier 
des chauffoîrs, des cafés, et des boutiques de libraires, 
soit vacante, voici un petit mot' pour le chevalier 
iteMouhj, que je vous prie de lui faire ronettre. 
Vous ne doutez pas d'ailleurs que je ne sois très em- 
presse à lui rendre service. Des postes de cette im- 
portance sont capables de diviser une cour; et je me 
im fait un violent ennemi de ce philosophe modéré 
Maupertuis, pour une place inutile d'associé à l'aca- 
démie de Berlin , donnée malgré lui par le roi à 
l'abbé Raynal. Vous jugez bien que de si grands 
coups de politique ne se pardonnent jamais, et que 
ies dégoûts si horribles laissent dans le cœur ua 
poison mortel , surtout dans un cœur prétendu phi- 
losophe. 

Vitici un petit mémoire' pour M. Secousse, ie vous 
|vie, vous ou ma nièce, de le lui feire parvenir le 
plus tôt que vous pouirez. Il faut que M. Secousse 
me dise tout ce qu'il sait. J'ai bien plus d'obligation 
à M. te maréchal de Noailles que je n'espérais. M. le 
marëchal de Belle-Isle me promet aussi des secours ; 
mais probablement ils ne pourront venir qu'après la 
nouvelle édition à laquelle je fais travailler, sans 

■ Od n'a rien imprimé de ia comipoïKiiiice de Tollaire avec Mouby, 
IDiOMiaini^cii Hpicmbre 1736. B. 

' TotUire dcnuiidut k Secouue des reiiseignemenl» sur lu mirilBe secret 
du Boiaiet. \oja cet arlide daiu le Catulugiu dti ccriiHÙiu da lUda dt 
LouiiXir.JieaiitTtiixfMhtcoaMt m eu 1691, mounili Para, n tille 
utde,cDi7J4. Cl. 



nii,GtH>^le 



t M LURRESPOHDAHCE. 

relâche, à Leipsick. Je suis toujours emerveiyë des 
progrès que notre langue a faits dans les pays étran- 
gers; on est en France de quelque côté que ron se 
tourne. Vous avez acquis, messieurs, la monarchie 
universelle qu'on reprochait à Louis XIV, et qu'il 
«tait bien loin d'avoir. Tâchez donc de ne point avoir 
des siftlets universels pour vos querelles' ridicules, 
qui vous couvrent de plus de honte aux yeux de 
tous vos voisins que les chefs-d'œuvre du temps de 
Louis XIV ne vous ont acquis de gloire. O Athé- 
niens ! on vous lit , et on se moque de vous ! 

Mes anges, je me mets toujours à l'ombre de vos 
ailes. 

1870. A M. LE MARQUIS D'ARGENS. 



Ou je me trompe , mon cher Isaac, ou M. de Pra- 
des', que je ne veux plus nommer abbë,est l'homme 
qu'il faut au roi et à vous. Naïf, gai , instruit , et ca- 
pable de s'instruire en peu de temps, intrépide dans 
la philosophie, dans la probité, et dans le mépris 
pour les fanatiques et les fripons; voilà ce que j'ai pu 
juger à une première entrevue. Je vous en dirai da- 
' vantage quand j'aurai le bonheur de vous voir. 

Je n'ai jamais été si malade que je le suis aujour- 
d'hui , sans cela j'irais chez vous. Venez me voir, il 
est nécessaire que je vous parle ; votre visite ne nuira 
point à vos projets de ce soir ; je sais taire les faveurs 

■ Rdilivei tul biUeb de confeuian. Ci.. 

>Pndea(]«an-HtrtlDde), né en 1730, moH en 17S1, vcludiMic de 
Clogau; lojttUTomimuiielaSoràomu, tone X,XXIX,ptgeS3i. B. 



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AHHÉE 175^. l5l 

et les rigueurs. Venez, ce sera une bonne fortune 
dont je ne me vanterai à personne. Comptez que 
«DUS trouverez un moine de qui vous n'aurez jamais 
à vous plaindre, qui a dît cent antiennes pour vous, 
et qui veut vivre avec vous , non pas dans l'union ta 
plus monacale, mais la plus fraternelle. Mille res- 
pects alla viriuosa marchesa. 

1871. A MADAME DENIS. 

Polubm , le 19 aoât. 

L'abbé de Prades est en6n arrivé à Potsdam, (lu 
fond de la Hollande où il était réfugié. Nous l'avons 
biea servi', le marquis d'Argens et moi, en prépa- 
rant les voies. C'est, je crois, la seule fois que j'aie 
été habile. Je me remercie d'avoir servi un pareil 
mécréaDt. C'est, je vous jure, le plus drôle d'héré- 
siarque qui ait jamais été excommunié. Il est gai , il 
ot aimable; il supporte en riant sa mauvaise for- 
tune. Si les Arius, les Jean Huss, les J^uther, et les 
Calvin, avaient été de cette I)umeur-là, les Pères des 
coDciles, au lieu de vouloir les ardre', se seraient 
pris par la main, et auraient dansé en rond avec 
eux. 

Je ne vois pas pourquoi on voulait le lapider à 
Paris; apparemment qu'on ne le connaissait pas. lia 
condamnation de sa Thèse, et le déchaînement contre 
mi, sont au rang des absurdités scolastiques. On l'a 

■ Dtlcmberl atait prié madame Deuis d'écrire a Tolliure en faveur de 
l'ibli de fttdra. Cl. 
> Vieux mot qui signiOe briUer. B. 



.^hyGoo^le 



13% CORRESPONUAHCB. 

condamné comme voulant soutenir le système de 
Hobbes, et c'est précisément le système de Hobbes 
qu'il réfute en termes exprès. Sa Thèse était le précis 
d'un livre de piété qu'il voulait bonnement dédier 
à l'évéque de Mirepoix. Il a été tout ébahi d'être 
honni à-la-fois comme déiste et comme athée. Les 
consciences tendres qui l'ont persécuté ne sont pas 
grandes logicieunes; elles auraient pu considérer 
qu'aM^e est te contraire de déiste; mais quand il s'agit 
de perdre un homme j les bonnes gens n'y regardent 
pas de si près. 

Il fait une Apologie, et veut l'envoyer au pape, 
qui est, dit-on, aussi gai que lui, et qui sûrement 
ne la lira pas. Je crois qu'il sera lecteur du roi de 
Prusse, et qu'il succéde.ra, dans ce grave poste, au 
grave La Métrie. En attendant, je le loge comme je 
peux. 

Il est fort triste qu'on nous ait volé notre Rome 
sauvée, et qu'on l'ait si horriblement imprimée. Vous 
n'avez pas voulu me croire^ ma chère enfant. Ne 
mariez pas votre fîMe; elle se mariera sans vous. 

Mille remerciements, je vous eu prie, à M. de 
Chauvelin ', des bons avis qu'il m'a donnés pour la 
nouvelle édition du Siècle de Louis XIV ; mais je 
vous demaude très humblement pardon sur la Dîme 
royale^ et chimérique du maréchal de Vauban; elle 
n'est bonne que pour les curés dont parle M. de 
Chauvelin. Pourquoi ? c'est que M. le curé peut faire 
aisément ramasser par sa servante les dîmes de blé 

I L'ïbbë ChauvcllL. Cl. 

> Voyez ma uole , lume XXXIV, (tegc 40. B. 



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ANHÉR i^Sa. l53 

«t de pommes qu'oa lui doit ; et it boit son tïd tran- 
quillement avec sa nièce-, mais il faudrait que le roi 
eût des décimeurs à gages dans chaque village, qu'il 
iît bâtir des greniers dans chaque élection, et qu'en- 
suite il vendît son grain et son vin. Il serait voté deux 
ou trois fois avant d'avoir vendu une mesure, et res- 
seoiblerait an diable de Papefiguîère ', dont on se 
moqua quand il alla vendre ses feuilles de rave au 
maiché. Proposez à M. de Chauvelin cette petite dif- 
Sculté. 

Adieu ; vous n'en aurez pas davantage de moi au- 
jourd'hiû. 

1871. A M. LE HAHQUIS D'ARGEKS. 

Ëo vous remerciant, cher frère; j'aime votre exac- 
titude, et je vous suis sensiblement obligé de vos 
secours. Je ne hais point du tout récuycr Coypel *, 
mais il ne me paraît pas un Raphaël. Les petites 
brochures cil il a été loué ne peuvent faire sa répu- 
tation, et votre livre^ contribuera à la réputation 
^ bons artistes. Au reste , j'aurais été bien fâcIié 
d'acheter un tableau sur la parole de'l'abbé Dubos. 11 
ne s'y connaissait point du tout, non plus qu'en mu- 
sique et eu poésie; mais il réfléchissait beaucoup sur 
tout ce qu'il avait lu et entendu dire, et il a trouvé 



■KiAdaii, Paatagmil, IV, 46 et 47 i et Confu d« Lt Fonuioe, 

iCL-AiitCo;pri,qaeTol»ireap|idle/(/x(ir<7or';ie/. Cl. 

^ B^Uiûiu crili^Mti tur Ut tUffâ-€itttt étala dt ptinlur*! i;5a. in-n- 



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■ 54 COKRESPOnUAirCE. 

le secret de faire un livre ' très qtile, où il n'y a de 
mauvais que ce qui est uniquement de lui. 

Mon cher Isaac, je crois que je prendrai inces- 
samment le parti que vous me proposez. En atten- 
dant, j'applaudis au digne homme * qui aime mieux 
ennuyer son prochain que le pervertir. Je croîs qu'il 
y réussit. Pour vous, vous vous bornez à plaire. Cha- 
cun fait son métier ; le mien est de vous aimer tant 
que je vivrai. 

1873. A H. FORHET. 

Monsieur Mallet^ demande peu de chose, monsieur; 
je ferai tout ce que je pourrai pour lui faire avoir ce 
très peu. 

L'édition 4 n'est guère bonne; ce qu'elle contient 
l'est encore moins , mais le maudit auteur de tant 
de rapsodies vous est ti-ès attaché. Il vous remercie 
de la bonté que vous avez de faire des notes; et, dès 
que les maux dont il est accablé lui permettront de 
sortir, il ne manquera pas de venir vous remercier. 
Continuez, je vous prie, vos notes; c'est une bonne 
œuvre. Scribe et vale. V. 

1S74. A H. LE MARQUIS O'ARGËHS. 

Très cher et révérend père en diable , j'avais au- 

' Rifttxioiu criliquii lur la poiiîe , tapt'ailure, tllatmuijae. Cb. 
•C'iuitpeul^treFonDcj. Ci- 

I Ptol-Meiiri Hillet, uéiGnÙTS en 1730, luorl eu 1807, deûnil éCM 
admiiduiiquetque académie; vojei Ulettre 1893, B. 
iXiaOEiirittdtVolbùn, 175a, lept Toliunei in-ii. B. 



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AHHÉE i^Sa. |S5 

trefbis un frère* janséniste; ses mœurs féroces me 
ilégoâtèrent du parti ; d'ailleurs , 

< Tros Rntulusve faat , nallo discrimioe babebo. > 
TiKa., Saàd., X, *■ loS. 

Les jansénistes me pardonneront l'imbéciie cardinal de 
Toumon ', en iâveur du détestable Le Tellier'. 

ITest-il pas vrai que les disputes sur les rites chi- 
ii(Hi sont à 5iire mettre aux Petites-Maisons et tes 
jésuites et les jansénistes? Cher frère, mon histoire^ 
à commencer au calvinisme*, est l'histoire des fous. 

Bonjour ; je vous salue en Frédéric , et je me re- 
commande à vos prières. Mes respects à la muse 



1875. A H. LE HAJLQUIS D'ARGENS. 
Je ne sais pourquoi, mon cher marquis, les édi- 
teurs mettent parmi les satires ce voyage^, qui n'est 
qu'un itinéraire du coche. Je serais encore plus étonné 
qu'on admirât ce plat ouvrage. Mais tout est précieux 
des anciens; on aime à voir jusqu'à leurs fautes. Il 
y a d'ailleurs, dans cette méchante pièce, de petits 
traits qui ont fait fortune. 

Credat Jadeiu Apella , 

• Ko» ego; 

Voilà assez notre devise. 

'Armtsd AnHiet,mort TcnliGude 174S. Cl. 

> Chuiet-Thomu Maillard de TourDoa , né k Turin eu 166S, (ardiul 
CB 1707, DiDTl ï Hacao en i-j 10, B. 

^ VofCi lame XX , page 4i5. B. 

<Les ijuitre dernien chapitre* du Sitelt <U Lemi XIF ATtiieal du ad- 
twint, ia jaiuiaumt, àa ijaUliime , iki eJrà»oaiei chiooites. B. 

' Le lojage à Brindea , tujet di la dnqniêiM ulire du Uttg I" d'HortM. 
Cotanfen 100 i\fi«a\v CrtdaiJaittat Aptila. B. 



ri^GtlDl^lc 



|56 COIIRESPOKDAHCE. 

J'ai toujours pensé comme vous sur saint Con- 
stantin et sur saint_ Clovis ; je les ai mis tous deux en 
enfer, dans la Pucelle'. Je combats en vers, taudis 
que vous battez rennemi avec les armes de la raison. 
Je suis fort de votre avis sur Zosime * ; mais je ne peux 
me persuader que Procope ' soit l'auteur des j/nec- 
dotes. Il me semble que les hommes d'état ne disent 
point de certaines sottise. Je crois que les Frérons de 
ce temps-là ont pris le nom de Procope. 

« Vate, erudite veritatîs assertor, superstitionis des- 
« tructor; vale, et scribe. » 

1876. A M. LE MARQUIS D'ÂRGENS- 

Cher frère, il me semble que je n'ai poiatditceque 
vous me faites dire. J'ai donné seulement des preuves 
de la persécution que le cardinal de Richelieu fesait 
à la reine; j'ai dit qu'elle devait être en garde contre 
un homme qut éloignait d'elle son mari , qui la fesait 
interroger par le chancelier, qui , enfin , dans le voyage 
de Tarascon, voulut se rendre maître de sa personne 
et de celle de ses enl^nts; et que, si la reine avait eu 
UD commerce secret avec Mazarin, cardinal ou non, 
il n'importe, elle aurait fait l'impossible pour le dé- 
rober à la vue du cardinal de Richelieu. 

Je viens d'apercevoir votre billet dans le livre, et 
je vous remercie toujours de votre zèle. Priez pour 
moi ; je suis bien malade. 

■ CbanI V^ V. 94 et 1 10. Ci.. 

> C'esl dans les Mêmoirei tecrtti Je la ripaliUqui iUi Ultra que d'Argcus 
parie de Zosime. 6. 

> \ayei touie XX , page m. B. 



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AWMEE 1752. 137 

1877. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

Sire, vos réflexioas valent bïea mieux que mon ou/- 
vrage'. J'ai eu bien raison de dire quelque part que 
TOUS étiez le meilleur logicien que j^îe jamais eu- 
teodu. Vous m'épouvantez; j'ai bien peur pour le 
genre humain et pour moi que voua n'ayez tristement 
raison. Il serait affreux pourtant qu'on ne pût pas se 
tirer de là. Tâchez, sire, de n'avoir pas tant raison. 
Car encore faut-il bien , quand vous faîtes de Potsdam 
UD paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas ab- 
solument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en con- 
jure. Daignez m'aider à me tromper bonnétement. Au 
bout du compte, les sottises sont traitées ici comme 
elles le méritent ; mais j'ai enfoncé le poignard avec 
respect. Le véritable but de cet ouvrage est la tolé- 
rance, et votre exemple à suivre. La religion natu- 
relle est le prétexte , et , quand cette religion natu- 
tlk se bornera à être bon père, bon ami , bon voi- 
sin, il n'y aura pas grand mal. Je me doute bien que 
l'article des remords est un peu problématique ; mais 
encore vaut-il mieux dire, avec Cicéron, Platon, 
-Harc-Aurèle , etc. , que la nature nous donne des re- 
mords, que de dire avec La Metrie qu'il n'en faut 
point avoir. 

Je conçois très bien qu'Alexandre, nommé général 
des Grecs, n'ait point eu plus de scrupule d'avoir tué 
lies Persans, à Arbelles, que votre majesté n'en a eu 
d'avoir envoyé quelques impertinents Autrichiens dans 

' La poème mr /a Im nalanllt , tome XU. Cl. 



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] 58 COSRESPOKUAirCE. 

l'autre moade. Alexandre fesait son devoir en tuant 
des Persans à la guerre; mais certainement il ne le 
fesait pas en assassinant son ami , après souper. 

Au reste, il s'en faut beaucoup que l'ouvrage soit 
achevé. Je pro6te déjà des remarques dont vous dai- 
gnez m'honorer. Je supplierai votre majesté de vou- 
loir bien me le renvoyer avant qu'elle parte pour la 
Silésie. II est difficile de déBnir la vertu, mdis vous 
la faites bien sentir. Vous en avez ; donc elle existe : 
or, ce n'est pas la religion qui vous la donne; donc 
vous la tenez de la nature, comme vous tenez d'elle 
votre rare esprit, qui suffit à tout, et devant lequel 
mon ame se prosterne. 

Je remercie votre majesté autant que je l'admire. 

1878. A H. LE MABQUIS D'ARGEHS. 

Frère équitable, vous avez lu le libelle de Boin- 
din'; lisez, je vous prie, la réponse, et jugez. Je 
n'entre point dans la discussion des interrogatoires 
d'un savetier et d'un décrotteur; je renvoie, sur cet 
article, au jugement prononcé par les juges* qui ont 
examiné les variations des témoins subornés, et ont 
jugé en conséquence. Ces détails d'ailleurs allonge- 
raient trop l'article, et seraient indignes du public 
et de l'ouvrage. Il est question, 'dans cette dernière 

< Mimairtpoaritrviràriùiloiredet eoi^tu de 1710, attr'ituù fiuut»- 
nunt à M. Rouiieaaj BriDielles, 1751, petit ia-ia, réimpriiné en ijSS. 
Boindin y altribne k la Motte, Ssarm , cl HaUfer, les facoetu coopld 
(TOfei taineXXXVII,ptg«4gi). R. 

•Toyntaine XXXVII, piee Sio. B. 



ri^GtlDl^lc 



partie ', des gens de lettres célèbres, et non des sa' 
vetiers célèbres. EnBa lisez-moi, et jugez-moi. Ayez 
la bonté de me renvoyer le livre, avec votre décisioo. 
Fale , et me ama. 

1879. DE M. DAX.EHBERT'. 

l'ai appris , monsieur, tout ce que vans avez bien voulu faire 
pour l'homme i de mérite auquel je m'intéresse, et qui est & 
Pobdain depuis peu de temps. J'avais prié madame Denis de 
Tooloir bien vous érrire en sa faveur, et on ne saurait être 
plus reconnaissant que je le suis des égards quf vous avez eus 
i va recommandation. Je me ftatie qu'à présent que vous 
roanaisseï .la personne dont il s'agit, elle n'aura plus besoin 
qDe d'elle-même pour vous intéresser en sa faveur, et ponr 
mériter vos bontés. Je sais par expérience que c'est un ami 
sAr, un homme d'esprit, un philosophe digne de votre estime 
rt de votre amitié par ses lumières et par ses sentiments. Vous 
ne Mariez croire & quel point il se loue de vos procédés, et 
combien il est étonné qu'agissant et pensant comme vous 
faites, vous puissiez avoir des ennemis. II est pourtant payé 
poiirea être moins étonné qu'un autre, car il n'a que trop 
bien appris combien les hommes sont méchants, injustes et 
cruels. Mon collègue * dans Y Enryclopédie se joint à moi ponr 
vous remercier de toutes vos bontés pour lui , et du bien que 
TOUS avez dit de l'ouvrage, ik la fin de votre admirable essai 

' Jmqn'ep 1 76S le Catalogue dei écrhtûai élail ■ U Gn du Sièclt d» 
Wii JiF; TOfu nu Préfice du lome XIX. B. 

■ Inn-Lcriiiiil Dalembcft , fil< naiurel de Louis Camiu, chenlier Det- 
toKfaa(inort, en 1736, JtciQquantc- huit toi), directenr-g&iénl dei école* 
d'utincrie, et de iD«Uiiie de Ttoàn, savr ducirdiual; ni le lO noTembre 
>7i;i Hcrétaire-papétacl, eo 177a, de rictdémie frinfiisc dont il éUiit 
■(■IndcpgbijSdinortà Parii le ag odolm 1783. B. 

H'ibbédePredk K. 



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I 6o CORRESPOND ATfCK. 

sur le iïécfcdcLoBiijr//", Noos connaissons mieux que per- 
sonne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait étpc 
bien fait qu'à Berlin , sous les yeux et avec la protection et les 
lumières de votre prince philosophe; mais enfin nous com- 
mencerons , et on nous en saura peut-être à la fin quelque gré- 
Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête *, j'espère 
qu'enfin nous iravaillerans en repos. Je me suis bien douté 
qu'après nous avoir aussi maltraités qu'on a fait, on revien- 
drait nous prier de continuer, et cela n'a pas manque. J'ai 
refuse pendant six mois, j'aî crié comme le Mars d'Homère; 
et je puis dire que je ne me suis rendu qu'à l'empressement 
extraordinaire du public. J'espère que cette résistance si 
longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi 
soil-il. 

J'ai lu trois fois consécutives avec délices votre Louù XIV. 
J'envie le sort de ceux qui ne l'ont pas encore lu, et je vou- 
drais perdre la ifiémoirc pour avoir le plaisir de le relire. 
Votre Dâc de Foix m'a fait le plus grand plaisir du monde; 
la conduite m'en paraît excellente , les caractères bien sou- 
tenus, et la versification admirable. Je ne vous parle pas de 
Lisob, qui est sans contredit un des plus beaux rôles qu'il y 
ait au théâtre ; mais je vous avouerai que le duc de Foix m'en- 
chante. Avec combien d'amour, de passion, et de naturel, il 
revient toujours à son objet, dans la scène entre lui et Lisois, 
au troisième acte 1 En écoutant cette scène et bien d'autres de 
la pièce, je disais à H. de Voltaire, comme la prêtresse de 
Delphes à Alexandre : lih ! mon fils , on ne peut te rétitter '. 
On nous flatte de remettre Rame sauvée après la Saint-Martin ; 

■ Tojez lome XIX, pige i35. Dîna h premiers édilioD du SiècU ài 
Louis XIV, c'élail à la fin de l'ouvrage qu'éuil pUcé tout ce qui, aujour- 
d'hui, précide lIoiroductioD. B. 

■ L'ftrrCl du codkII , da 7 férrier 1751, qui supprimait In deux pre- 
vàttf. vnlumei de X Eacyclopiéit. B. 

1 CrA alaii que traduit Footenelle {Hitloîn dei OraeUs, diipilre Xni) 
Le> paroles de la prètrcuc At Delphes, rapportéei par Philarque {Vie itA 
/uam/rv(i4,deREiskc, ig.deBiurd), loot trutuilei littéralriMnt pai 
Amjol et par Rinrd : tu es inrinàtlt. B, 



nii,GtH>^le 



AITNÉR 175a. l6i 

vmiDiiiet le public seront charmés de la revoir; mais ilsai~ 
mïTÙent encore mieux revoir votre personne. Je suis fichu, 
pour l'honneur de notre nalitin et He notre siècle, que vous 
n'am pti dire comme Cicéron : 

Rmercw \a ditui , ei quitta les Ronuiiii. 

Je piiii «o quelque choM îmiler ce grand bomiae; 

Je Tcndnl grsre an ciel , et resterai dins Romr. 



11 ne me reste de place cjne pour vous réitérer me» remer- 
ciements, et vous prier de penser quelquefois au plus sincère 
(leros amis, et au plus zélé de vos admirateurs. 

DALFMBRmr. 

■ 8S0. A H. LE MARQUIS D'ARGENS. 

Vous avez raison, frèrej l'état dt savetier u'y fait 
ricD. Je vous remercie; mais vous avez lu ce que j'ai 
ajouté à l'article Roussea.!! , qui sert de conBrmation 
à ce que j'ai dit dans l'article La Motte. 

Je crains bieu de ne pas persuader tout le monde, 
Fréron dira toujours qiu^ La Motte est coupable, et 
que Rousseau est innocent, parceque j'ai fiiit ia 
Henriade ; mais j'espère dans les honnêtes gens. 

Ah! frère, si vous vouliez éci-aser l'erreur! Frère, 
vous êtes bien tiède ! 

1881. A M. LE MARQUIS DE XIMENÈS, 

A Polidam, le ag aoàt. 
Je VOUS aurais très bien reconnu à votre style, 
moasieur, et à vos bontés. Vous m'annoncez une 
nouvelle qui me fait grand plaisir ; vous allez croire 

GmBsvasDtvca. VL i( 



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l6-a CORRESPOHDAMCr. 

que c'rat du Duc dé Foix que je veux parler; poiat 
dii tout, c'est de Néron '. Je suis bien plus flatlé, 
pour l'honueur de l'art , que vous vouliez Lieu être 
des nôtres, que je ne suis séduit par un de ces succès 
passagers dont le public ne i-end pas plus raison que 
de ses caprices. 

Honorez noire confrérie' de votre noui ; montrez 
que les Français vont à la gloire par tous les chemins. 
Il y avait des vers extrêmement beaux dans voire 
ouvrage^. Plus votre génie s'est développé , et plus 
vous vous êtes senti en état <le bâtir un édifice l'é- 
gulier, avec les matériaux, que vous avez amassés. 

Je souhaite me trouver à Paris quand vous gra- 
tifierez le public de votre tragédie. Vous me ferez 
oublier les cabales des gens de letti-es, et la persé- 
cution des fanatiques. Les sottises qu'on a faites à 
Paris, depuis un an ou deux, ont tellement décrié 
la natioD dans fEurope, qu'elle a besoin que les 
beaux-arts réhabilitant ce que les billets de confession, 
et cent autres impertinences de cette nature, oDt 
avili. Je me flatte que vous y contribuerez, et que, 
si l'on siffle la Sorbonnc, vous rendrez le Théâti-e- 
Françaîs respectable. 

Permettez-moi de présenter mes respects à ma- 
dame la marquise et à vos amis. 

> X.inieii«s avKJl ei^oyé à VolUJre un maiiuvrit de inii fyicliaru, in- 
gédiequi hit jouée sur k Théllre-Françiis, le i janvier T7S3, iIddi uu 
frigmenl ei( imprimé dam le Choi-t dt poctiri d'Àuguitin Ximtaès, 1R07, 
iu8°. B. 

• Ximeon n't pis été de l'académie fraoçai^e. B. 

^ Lti honntwi aecordés pv Loaii Xlfau m&llt nililaln, Bagmméi 
par Leoii XF; lujtl donné par CMadémle /rançaiie pour U prix it Vannie 



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knaiE. 1753. i63k 

iSSd. A M. LE COMTE D'ARGENTAt. 

Potsftiiu, le 1" iiflplenbre. 

HoD cher ange, puisqu'il faut toujours deTaniour, 
je leur en ai donné une bonne dose avec ma barbe * 
grise. J'en suis honteux; mais j'avais ce reste de 
conGtures, et je Pai abandonné aux enfants de Paris. 
Je suis saisi d'horreur de voir que vous n'avez point 
reçu ma réponse à la lettre où vous me recomman- 
di:ei le chevalier de Mouhy. Cette réponse *, avec un 
petit billet pour ce Mouhy, étaient dans un paquet 
ittreisé à madame Denis, et le paquet était sous le 
couvert d'un homme plus opuleut que vous, nommé 
Thiroux de Mauregard, fermier-général des postes, 
ami, je ne 'sais comment, de ma nièce. Quand je 
l'appelle opulent, ce n'est pas qu'il ait huit cent mille 
livres de rente, comme son confrère La Beinière. Si 
ce paquet a été égaré, il faut que ma nièce mette 
toute son activité et tout son esprit à le retrouver. 

Vous sentez bien , mon cher ange , combien mon 
cnur me rappelle vers vous. Je ferai, si je suis en vie, 
UD petit pèlerinage dans mon ancienne patrie. Ni 
vos ânes de Sorbonne, qui osent examiner BuiTon 
et Montesquieu, ni le grand âne de Mirepoix, qui 
prétend juger des livres, ni votre avocat-général 
d'Onnesson '*, qui propose froidement au parlement 

'CotU lettre iSfig. Cl. 

> L-Pr.-4e-P**le Leiêvre d'OrmcMoii, oé le a? juillet 1718, mort jn- 
■aitr pràideDi du piricment de Paria, le 16 janvier (789. Il ett queilioii ds 
hiiiùu le TomttauJt la Sor&emte,, H ie «m trirt tmé, dus la lettre de 
TnluireàDimiktTiMe, du97JaBiiei'i768. Ci.. 



nii,GtH>^le 



Id4 COiiaF,SPO(IDAl!ICE. 

(I'«x ami lier tout ce ijùi s' est imprimé depuis dix aus , 
ni une espèce d'inquisition, qu'on veut établir en 
France, ni vos billets de confession, ne iiiVmpê- 
cheront de venir vous embrasser; mais, mon cher 
ange, laissez-moi achever ta nouvelle édition du 
Siècle, dont je suis obligé de corriger les feuilles, 
Je lie peux absolument interrompre cette édition 
commencée. 

Il y avait dans mon paquet, qui me tient fort au 
cœur, une lettre à M. Secousse sur ce Siècle; et 
j'attends une réponse de M. Secousse pour un article 
important. Il est dur de travailler de si loin pour sa 
patrie à un ouvrage qui devrait être fait dans son sein; 
mais tel est le sort de la vérité; il faut qu'elle se 
tienne à quatre cents lieues , quand elle veut parler. 
Plût à Dieu qu'où n'eût à craindre que la canaille 
des gens de lettres! mais la canaille des dévots, celle 
de la Sorbonne, font plus de bruit et sont plus dan- 
gereuses. I^ Siècle a réussi auprès du petit nombre 
d'honnêtes gens qui l'ont lu; mais quand il sera dans 
iesniainsdeCouturier', deTamponet', etdubarbierde 
Boyer de Mirepoix , ils y trouveront des propositions 
téméraires, hérétiques, sentant l'Iiérésie, etc. Je ne 
demanderais pas à Paris la considération d'un sous- 
fermier, sans doute, mais je souhaiterais y être à 
l'abri de la persécution. Je me flatte que des amis tels 
qne vous ne contribueront pas peu à disposer les 
esprits. A force d'entendre répéter par des bouches 
respectables qu'nn homme qui a travaillé quarante 

■ Toyet, lonie XIV, iint.' no<c <lu lUoadaln. ïl. 
' \uyei œa note, lomi! X X X IX , pg« 54 1. B. 



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ANNÉE 175a. |65 

aos, qui a soutenu la scène tragicjuc, qui a fait le seul 
poème épique qu'ait la France , qui a tâché d'élever 
un monument à la gloire de sou pays par le Siècle de 
hms XIV, mérite au moins de vivre tranquille, 
comme Moucrif et Hardion; à force, dis-je, d'en- 
tendre cette VOIX de la justice et de l'amitié, la per- 
sécution s'adoucit, et le fanatisme se lasse. 

Ne pensons point encore à Ziilime ; il ne îaaX. pas 
surcharger te public. Le grand défaut de Zulime est 
qu'elle sait trop tôt son malheur, et que le fade Ramire 
est au - dessous de Bajazet. Songeons à présent à 
donner Rome sauvée avec les changements. Il fau- 
drait que Grandval prît le rôle de Catilina, et que 
Le K.ain jouât César; cela donnerait quelques repré- 
sentations. On aura peut-être besoin de terribles 
intrigues pour cette nouvelle distribution de charges. 
On pourra s'aider du crédit de M. de Richelieu dans 
cette grande af&ire. Je vous embrasse tendrement, 
mon très cher ange. Pour les comédies, je ne m'en 
mêlerai pas; je ne suis qu'un animal tragique. Mes. 
tendres respects à tous vos anges. 

Adieu , 
O et pmîdjum cl dulce deaus meum ! 

HoB.. lib.1, od. t. 

i883. A. U. DARGET. 

A PoUdiiD dont je ne ton plu, a Mplonbre ijSi. 
Non cher duc de Foix, une tragédie que vous 
aviez si bien jouée, ne pouvait guère tomber. Vous 
lui avez porté bonheur. C'était aussi une pièce fa- 
vorite du i*oi. Voilà de bonnes raisons pour être à 



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1 66 CORReSPOHDAHCE. 

l'abri des sifHets. Je voudrais que, de votre côté, vous 
fussiez sauvé des sondes et des bougies. Mais fran- 
chement, il y a de la folie, il j a au inoias peu de 
physique, à prendre des camosités pour le scorbut. 
Les sondes et les bougies font enrager; il est triste 
de donner cent louis pour faire suppurer sa vessie. 
Mais, mon cher malade, ces bougies ont un causti- 
que; ce caustique brûle le petit calus Formé au col 
de la vessie; ce calus devient ulcère, il suppure; te 
temps et le régime ferment la plaie : voiià votre cas. 
N'allez pas vous fourrer des chimères dans la tête. 
Vous vous y en êtes mis de plus d'une sorte, et je 
vous jure que vous vous êtes trompé sur bien des 
choses comme sur votre vessie. Guérissez, et soyez 
heureux. On peut l'être à Potsdam, on peut l'être à 
Paris. Ije grand point est de fixer son imagination , 
et de n'être pas toujours comme ua vaisseau sans 
voile, tournant au gré du vent. Il faut prendre une 
résolution ferme, et la tenir: 

■ .... Si te pul*M strepitusque rauram , 

• Si laBdilcaDpotM.PerentiDum irejnbdw. ■ 

Mais il ne faut pas que nous puissions nous apptî> 
quer cet autre vers d'Horace: 

• £stua( et vite disconvenil ordine toto >. > 

Si j'étais à Paris, j'y mènerais une vie délicieuse. 
Mon sort n'est pas moins heureux où je suis, et j'y 
reste, parceque je suis sûr que demain mon cabinet 
me sera aussi agréable qu'aujourd'hui. Si ce séjour 

■ Hor*«ei livre I, épîlre ivii, tan j-$. B. 
> Litre I, épitre i, «en gg. B. 



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AHKBB 175a. 167 

m'était iasuppoi'table, je le quitterais; j'en ferais au- 
tant de la vie. Quand on a ces seutiments-là daas la 
tête, on o'a pas grand' chose à craindre dans ce 
monde. Mais c'est une grande pitié de ressembler à 
des malades qui ne savent quelle posture prendre 
dans leur lit. 

Je vous parle à cœur ouvert comme vous voyez-. 
Je vais continuer sur ce ton. Morand ne s'est pas. 
contenté de faire relier ses anciens ouvrages, et de 
me les envoyer; il y a deuiL endroits où je suis mal- 
traité, à ce qu'on m'a dit; vous croyez bien que je lui 
pardonne. Il envoie souvent dan^ ses feuilles ' de petits 
lardons contre moi ; je le lui pardonne encore. Il en a 
glissé contre ma nièce ; cela n'est pas si pardonnable. 
Je ne vois pas ce qu'il peut gagner à ces manœuvres. 
Oa n'augmentera pas ses appointements, et il ne me 
perdra pas auprès du roi. £h mon Dieu 1 de quoi se 
tnéle-t-il?Que ne songe-t-il à vivre doucement comme 
BOUS? A qui en veut-il? Que lui a-t-on fait ? Les au- 
teurs sont d'étranges gens. Adieu, soyez très per- 
suadé que je vous aime avec autant de cordialité que 
je vous parle. Vous me retrouverez tel que vous 
m'avez laissé, souffrant mes maux, patiemment, res- 
tant tout le jour chez moi , n'étant ébloui de rien , ne 
désirant et ne craignant rien, fidèle à mes amis, et 
me moquant un peu de la Sorbonne avec sa majesté. 
herum -vaie. 

' ToTM U lettre 1869. ». 



ri^GtlDl^lc 



I OO CORBESPOHDAHCE. 

1884. AU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE. 

Poudam , S icptcmlm 17(9. 
MONSËIGNEUB , 

Après avoir eu l'honneur de répondre, il y a plus 
d'un mois', à la lettre que vous avez bieu voulu 
in'écnre, je 6s partir par les chariots de poste le 
livre que vous aviez eu la bonté de me demander, et 
je l'adressai, couvert de toile cirée, au sieur Korman, 
marchand et commissionnaire à Strasbourg. Je lui 
écrivis, et je lui donnai pour instruction de remettre 
ce paquet à votre adresse entre les mains de la maî- 
tresse des postes de Strasbourg. J'ai l'honneur de 
vous en donner avis, n'ayant point reçu de réponse 
de ce Rorman. Quand il serait mort, vous n'en de- 
vriez pas moins avoir votre paquet; car il y a deux 
frères Korman et compagnie. J'avais reçu plusieurs 
ballots par leur canal. S'ils sont tous morts, et qu'ils 
n'aient point eu de billets de confession, on aura 
peut-être mis le scellé sur leurs effets. Comme le 
livre n'est point hérétique, j'espère qu'il vous sera 
rendu. J'ignore à présent, monseigneur, en quel lieu 
vous êtes, si vous rendez Metz imprenable, ou si 
vous embellissez votre terre. En quelque endroit que 
vous soyez , je vous souhaite autant de santé que vous 
avez de gloire. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

• To^ciUklIreiSes. B. « 



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ANNÉE 1753. 169 

i8S5. A M. LE COMTE DE CHOISËUL'. 

Pouditm, le S leptcmbra. 

Vosbontës constantes me sont bien plus précienses, 
monsieur, que l'enthousiasme passager d'iin public 
presque toujours égaré, qui condamne à tort et à tra- 
vers, juge de tout , et n'examine rien , dresse des 
statues, et les brise pour vous en casser la lète. C'est 
à vous plaire que je mets ma gloire. 

Je n'aime de signal* que celui auquel je revien- 
drai voir mes amis. A l'égard de celui de Lisois, je 
peuse qu'à la reprise on pourrait hasarder ce qu'il a 
été très prudent de ne pas risquer aux premières re- 
présentations. 

Ce n'est point le héros du "Nord qui m'empêche à 
présent de venir vous faire ma cour, c'est Louis XIV. 
Une nouvelle édition, qu'on ne peut (aire que sous 
mes yeux, m'occupera encore six semaines, pour le 
moins. Taî eu de bons matériaux que je mets en - 
Œuvre. J'ai tiré de mon absence tout le parti que je 
pouvais. Je suis assez comme qui vous savez; mon 
royaume n'est pas de ce monde ^. Si j'étais resté à 
Paris, on aurait sifflé Romefit. le Duc de Foix, la 
Sorbonne eût condamné le Stech de Louis XIF; on 
■n'aurait déféré au procureur-général, pour avoir dit 

' Cénr-Gabriel , depuis duc de Pratlin, nt ta 1713,111011 ta 178S; TofCi 
U>»eLT,p«|ei7S. B. 

> Ailniioa au caup de canoa que VeodAiDe iDlend dans la aecoiidG >cèae 
ia tân(fi\aBK tôt i^ Adilaidc da GueicUa, tX dout il u'rst pliu question 
intAmàUoaU Duc d€ Poix. Cl. 

^ÉmipUdeMiDlJean.ehtp. ivm.v.M. Cl. 



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170 COSRBSPOIÏDAHCE. , 

que le parlement fit force sottises an temps de la 
Fronde. Hué et persécuté, je serais tombé malade, 
et on m'aurait demandé ua billet de confession. J'ai 
pris le parti de renoncer à tous ces désagréments, de 
me contenter des bontés d'un grand roi, de la société 
d'un grand homme, et de la plus grande liberté dont 
on puisse jouir dans la plus belle retraite du monde. 
Pendant ce lemps-là, j'ai donné le loisir à ceux qui 
me persécutaient à Paris de consumer leur mauvaise 
volonté, devenue impuissante. Il ; a des temps ou il 
faut se soustraire à la multitude. Paris est fort bon 
pour un homme comme vous, monsieur, qui porte 
un grand nom , et qui le soutient; mais il faut qu'un 
pauvre diable d'homme de lettres, qui a le malheur 
d'avoir de la réputation , succombe ou s'enfuie. 

Si jamais ma mauvaise santé, qui me rendra bien- 
tôt inutile au i-oi de Prusse, me forçait de -revenir 
m'établir en France, j'aimerais bien mieux y jouer le 
rôle d'un malade ignoré que d'un homme de lettres 
connu. Vos bontés et celles de vos amis y feraient 
ma principale consolation. Je me flatte que votre santé 
est rétablie. Pour moi je suis devenu bien vieux; mon 
imagination et moi nous sommes décrépits. II n'en 
est pas ainsi du sentiment ; celui qui m'attache à vous 
et à vos amis n'a rien perdu de sa force , il est aussi 
vif qu'inviolable. 

J'envoie une nouvelTe fournée de Rome sauvée. Je 
ne sais si , îk la reprise, la gravité romaine plaira à la 
galauterie parisienne. 

Mille tendres respects. 



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i886. A H. DALEMBEHT. 



VraitneDt, monsieur, c'est à vous à dire : 

Je rendrai p*ct au ciel , i 
I 

Quaad je parle de rendre grâce au ciel , ce u'est 
pas du bien qu'on vous a fait daos votre patrie , 
mais de celui que vous lui faites. Vous et M. Diderot 
vous faites un ouvrage qui sera la gloire de ta France 
et l'opprobre de ceux qui vous ont persécutés. Paris 
abonde de barbouilleurs de papier; mais de philo- 
wphes éloquents, je ne connais que vous et lui. Il 
est vrai qu'un tel ouvrage devait être fait loin des 
sots et des fanatiques, sous les yeux d'un roi aussi 
philosophe que vous ; mais les secours manquent ici 
totalement. Il y a prodigieusement de baïonnettes et 
fort peu de livres. Le roi a fort embelli Sparte, mais 
il a'a transporté Athènes que dans son cabinet; et il 
&ut avouer que ce u'est qu'à Paris que vous pouvez 
achever votre grande entreprise. J'ai assez bonne opi- 
nion du ministère pour espérer que vous ne serez pas 
réduit il ne trouver que dans vous-même la récom- 
pense d'un travail si utile. J'ai le bonheur d'avoir 
chez moi M. l'abbé de Prades , et j'espère que le roi, 
à son retour de la Silésie , lui apportera les provi- 
sions d'un bénéfice '. Il ne s'attendait pas que sa 
Thèse dût le faire vivre du bien de l'Église, quand 
elle lui attirait de si violentes persécutions. Vous 

■Ficdécklni doiuu un biacficei Oppeln, «I unàClogau. B. 



^GtlDi^ic 



17» COaRESPOWDASCE. 

voyez que cette Église rst comme la lance d*Achilli>, 
qui guérissait les blesstirt» qu'elle avait faites. 

Heureusement les bénéfices ne sont point, en St- 
lésie , à la nomination de Boyer ni de Couturier '. Je 
De sais si l'abbé de Prades est hérétique, mais il me 
paraît honnête homme, aimable, et gai. Comme je 
suis toujours très malade, il pourra bien m'exborter, 
à mon agonie; il l'égaiera, et ne me demandera 
point de billet de confession. 

Adieu, monsieur. S'il y a peu de Socrates en 
France, il y a trop d'Anitus et deMélitus, et surtout 
trop de sots; mais je veux faire comme Dieu, qui 
pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes'. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. 

Voltaire. 

1887. A FRI^.DÉRIC II, AOl DE PRUSSE. 

A Potadam , le 5 aeptanbre. 

Sire, votre pédant en points et en virgules, etvo- 
tre disciple en philosophie et en morale , a profité de 
vos leçons, et met à vos pieds la Religion naturelle^ 
la seule digne d'un être pensant. Vous trouverei 
l'ouvrage plus fort et plus selon vos vues. J'ai suivi 
vos conseils; il en faut à quiconque écrit. Heureux 
qui peut en avoir de tels que les vôtres ! Si vos batail-. 
Ions et vos escadrons vous laissent quelque loisir, je 
supplie votre majesté de daigner lire avec attentioa 
cet ouvrage, qui est en partie l'exposition de vos 

'Sur Bojer, tojci tome LIV, page SiSiiurCouuu-ieritoine XIV.iiBe 
noie 4u Mondcin. ti. 

'i^ GcDÙe, iTiii, 33, parle de dix juitei. B. 
1 Du le poème de la Loi aaturtilt. Ci~ 



rlKCtlDl^ic 



hiivÈE 175a. 173 

idées, et cil partie celle des exemples que vous don- 
nez au nioode. Il serait à souhaiter que ces opinions 
se répandissent de plus en plus sur la terre. Mais 
rombieu d'hommes ne méritent pas d'être éclairés ! 

Je joins à ce paquet ce qu'on vient d'imprimer en 
nollande. Votre majesté sera peut - être bien aise de 
rdire Y Éloge de T^a Mctrie*. Cet- Êioge est plus 
philosophique que tout ce que ce foii de philosophe 
avait jamais écrit. I^es grâces et la légèreté du style 
[le cet Éloge y parent continuellement la raison. I] 
n'en est pas de même de la pesante lettre* de Haller, 
<]ui a la sottise de prendre sérieusement une plaisan- 
terie. La réponse grave de Maupertuis n'était pas ce 
qu'il fallait. C'était hicu le cas d'imiter Swifï, qui per- 
suadait à l'astrologue Partridgc qu'il était mort. Per- 
suader un vieux médecin qu'il avait fait des leçons 

au. b eût été une plaisanterie à faire mourir de 

rire. 

Nous attendrons tranquillement votre majesté à 
Potsdam. Qu'irais-je faire à Berlin ? Ce n'est pas pour 
Rorlin que je suis venu , quoique ce soit une fort belle 
ville; c'est uniquement pour vous. Je souffre mes 
maux aussi gaîment que je peux. D'Argens s'amuse 

' Pir le roi de Pmwe. 

'la Hilrie anit , en i;4S, dédié aon Homme machine \ Htllrr comme ^ 
'4D am^ugmia , ton matire, loa ani. Hillrr regarda celle dédicace comme 
un iStuil, désavoua lu priocipes du livre, et dédara c'avofr jamais eu de 
lùaau d'amilié pour La Uèlrie. Cdui-ci publia, peu atautia murt, line 
^rachiireinliluléc Lt Petit bornât, où il racoDle,eulreaiilres chose», avoir 
f''', M i;Sr, pliis'ieari tonpert'Je fillt avec if. Halltr, qui y itiùtforî ai- 
"■Ui.Foiir iTuirréparatiop, Haller êcrivîl à Mauperlnis,présidKDlderaca- 
dénic de Rcrlin . de laquelle élaienl aussi Haller el U Mitrie. La lellru <lc' 
IUkrHTiT«iB<iiiulcjourmjmedel«morldeLaHélrie,queHauperlui* 
''(tadit comme il put du» >a réponie i Haller. B. 



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174 CORRESPOirUA.irCB. 

et eDgraisse. jirùts de Prades est un très aimable hé- 
résiarque. Nous vivons ensemble en louant Dieu et 
votre majesté, et en sifflant la Sorbonne. Kous avons 
de beaux projets pour Tavancement de la raison hu- 
maine. Mais un plus beau projet, c'est Gustave ff^asa. 
U n'y a pas moyen d'y penser en Silésie, mais je me 
flatte qu'à Potsdam vous ne résisterez pas à la grâce 
efBcace qui vous a inspiré ce b<Hi mouvement. Ce su- 
jet est admirable, et digne de votre génie unique et 
universel. Je me mets à vos pieds. 

1888. DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

À Co*el, uptembre 17 Si. 
J'm reçu votre poëme philosophique ' proche de ce Gir- 
novie où Harc-Auréle jeU par écrit ses sages réflexioas mo- 
rales ; j'en ai trouvé votre poeuie d'autant plus beau. Reste i 
faire quelques réflexions, non pas sur la poésie, mais sur te 
fond et la conduite du quatrième chant, dont je me réserre \ 
vous entretenir à mon retour. Ici les boosards, les ingénieon, 
les ofBciers de rinfanterie et de la cavalerie me tarabustent « 
fort, qu'ils ne me laissent pas le temps de me reconnaître. 
Adieu. Ayez pitié d'une amequi est dans le pui^atoîre, et qui 
vous demande des messes pour en être tirée bienlât. 

1889. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Potsdaid , le 8 lepteotire. 

Mon cher ange, le premier tome du Siècle et le 
tiers du second sont déjà &its; cependant vous 
croyez bien que je ferai l'impossible pour insérer 
l'article' dont vous desirez que je parle. Il n'y aura 

' Le Poèmt tiir la Lot iwliirrllei Toyei tome XIT. B. 

■ D'Ar^'ental Toulail que Tollaire parlât de l'obstioatioD que le conte 
Charles lie farriol, uadode, mil ■ paraître aiec uiieépée dennff Hv** 
lapha 11, le lôdéeembre ifijig. Ct. 



rlKCtlDl^ic 



AKIT^R 1752. 175 

qu'i mettre un carton , sacrifier quelque verbiage inu- 
tile d'une demi-page, et mettre ce que vous desirez h 
la plare. 1^ vraie niche où je pourrais encadrer ce 
fait serait la querelle avec le pape sur les franchises; 
on ferait figurer fort bien le Grand-Turc avec notre 
Saint-Père, et le roî les braverait tous deux par ses 
ambassadeurs. Il est vrai , malheureusement, que 
Louis XrV avait tort sur ces deux points, et qu'il céda 
à la fin sur l'un et sur l'autre. Il n'était pas excusable 
(le vouloir soutenir, Jk main armée, dans Rome, un 
abus ■ que toutes les têtes couronnées concouraient 
à déraciner; il ne l'était pas davantage de vouloir 
s'opposer seul à un usage très raisonnable établi dans 
tout l'Orient. Vouloir qu'un ambassadeur entre chez 
le Grand-Turc, avec i'épée au côté, dans un pays où 
l'on n'eu porte point, et où les janissaires de la garde 
n'ont que de longs hâtons, est une chose aussi dé- 
placée que de dire la messe le fusil sur l'épaule. 

Cependant ce fait servira au moins à faire voir la 
hauteur de Louis XIV. L'histoire raconte les faibles- 
ses comme les vertus. Si vous avez l'oi-dre de M, de 
Torci d'aller faire la révérence au grand-seigneur avec 
une grande brette par-dessus une robe longue, ayez 
la bonté de m'en avertir. 

M. le cardinal de Tencin, avec votre permission, 
n'est guère plus raisonnable que Louis XIV, de se 
ficher qu'on ait dit le petit concile d'Embrun *. 
Veut-il qu'un concile de sept évêques soit œcumé- 
nique? Vous savez que, dans la nouvelle édition, je 

■ Le ilniil de Franchiic et d'aiilc iiojrcz lonic Xl\, (nge 1,55. II. 
'VafezlomcXX.paee 436; et cidessui, la lettre 1807. B. 



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1^6 COHHESPONDAIICE. 

VOUS ai sacrifié \e petit concile d'Embniu. Entre nous 
il est fort injuste, et ii devrait me remercier de n'a- 
voir appelé ce concile que petit. Mon cher ange, je 
vous demande pardon de \a Hberié grande '. 

Autre délicatesse miséralile de M. d'Héncourt. Je 
ne ferai pas certainement de Valincour un grand 
homme; il était excessivement médiocre; mais j'enjo- 
liverai son article pour vous plaire. 

Mon Dieu , que j'ai eu raison de me tenir à quatre 
cents tieues pendant que le Siècle fait son premier 
effet à Paris ! Je n'aurais pas seulement à essuyer les 
plaintes de trente personnes, qui trouvent que je n'ai 
pas dit assez de bien de -leurs arrière-cousins; mais 
que ne diraient point et les jésuites, et les sorbonni- 
qucurs, e tutti quanti} Je vous aï déjà mandé que 
mou absence seule peut leur imposer silence. Ils res- 
pecteront alors la vérité, plus forte qu'eux , et crain- 
dront que je n'en dise davantage; mais moi, habitant 
de Paris, je serais dénoncé h l'arche vcque, au nonce, 
au Mirepoix , au procureur-général , et à Fréron. 

Je vous le dis encore : Regnuin meum non est hinc'. 
Dieu me préserve d'être à Paris dans le temps que la 
seconde édition fera du bruit! on me traiterait comme 
Tabbé de Prades; mais je connais mon cher pays, 
dans deux mois on n'y pensera plus. L'ouvrage sera 
approuvé de tous les honnêtes gens, les autres se tai- 
ront, et alors je viendrai jouir de la plus douce con- 
solation de ma vie, du bonheur de vous voir, après 
lequel je soupire, mais qu'une nécessité malheureuse 

' lU^mmret de Crammoal, cbap. m. R. 

1 ÉTangile ileuint Jciii, rhap. mu, i. 16. Ct. 



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AIINEB 1733. 177 

m'a obligé de différer. Conservez-moi votre amitié, 
li vous voulez que je revoie Paris. Je vais revoir 
Amélie, et m'animer à suivre vos conseils et à ren- 
dre l'ouvrage meilleur; mais nn bon conseil ne suffit 
pas, il faut un bon moment de génie^ ou l'on est un' 
juste à qui la grâce manque. 

Mille tendres respects aux anges. Je vous supplie 
de vouloir bien m'écrîre, ou de faire écrire par la 
prodiaine poste en quelle année est mort cet homme 
moitié philosophe et moitié fou, nommé l'abbé de 
Saint-Pierre. 

1890. DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

A Heine, ce S («eptembra '^S*)^ 

EicUn de le poésie. 
Je perdaii le sommeil Ji looruer un couplet; 

Rerena de ou fréDéue , 
J'ai Ht que ce beau feu D'étût qu'un (eu follet : 
La aivèn raiaon pour mon nuilhmr m'éclaire j 

Son <eil per^t , son Front austère 
Dn cridule imour-propre « confondu l'emar; 

XabaiidanDe lu bdlUnt Voilure 
L'enpire d'ApoIian et te icepire d'Homère; 

CoBteat d'être son auditeur, 

Je Tcoi l'écouter et me taire. 

Voili le parti que j'ai pris. Les affaires et les vers sont des 
choses d'une oature bien différente : les unes donnent un frein 
à l'imagination ; les autres veulent l'étendre. Je suis entre 
deux conune l'âne de Buridan. J'ai regretté quelques strophes 
d'une vieille ode ; mais ce n'est pas la peine de vous l'envoyer. 
Le cher Isaac a voyagé comme une tortue très lente. Je crois 
<juc votre gros duc de Chevrciise, qui sûrement u'a pas la 
Utile d'un coureur, aurait fait à pied, et plus vite que le sieur 
Isaac avec ses chevaux , le chemin de Paris à Berlin. Hais à 
:■. VI. i> 



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178 COHRESPOnj>AKCE. 

cela ne (ienoe; je suis bien aise de le revoir; il faut prendre 
les hommes comme ils sont. Le ciel a voulu que d'Argcns fît 
fait ainsi; il n'est pas en son pouvoir de se refondre. 

Je ne vous rends aucun compte de mes occupations, parce- 
que ce sont des choses dont vous vous souciez très peu. Des 
camps, de» soldats, des forteresses, des finances, des procès 
sont de tout pays; toutes les gazettes ne sont remplies que de 
ces misères. Je compte vous revoir le 16, et je vous souhaite 
santé, tranquillité, et contentement. Adieu. 

i8gi. A MADAME DENIS. 

A Poudam , le 9 •eptcabre. 

Je commeoce, ma chère enfant, à sentir que j'ai 
tiu pied hors du château d'Alclne. Je remets entre 
les mains de M. le duc de Wurtemberg les fonds que 
l'avais fait venir à Berlin; il nous en fera une rente 
viagère sur uos deux tStes. La mienne ne lut coûtera 
pas beaucoup d'années d'arrérages, mais je voudrais 
que la vôtre fît payer ses enfants et ses petits^n- 
fants. 

Cet emploi de mon bien est d'autant meilleur que 
le paiement est assigné sur les domaines que le duc de 
Wurtemberg a en France'. Nous avons des souveraine- 
tés hypothéquées ; et nous ne serons point payésavec un 
car tel est notre bon plaisir. Ce qu'il y a de douloureux 
dans une si bonne affaire, c'est que je ne pourrai ta 
consommer que dans quelques mois. Elle est sûre; 
les paroles sont données; paroles de prince, il est 
vrai; mais ils les tiennent dans les petites occasions; 
et puis nous aurons un beau et bon contrat. Les 

' Cbai^ei-EuGèae , due de Wnrteniber; , avait da terres près de Cotnir. 
Le Tieux cUlcau de Horbourg ta dcpendul. (,'l. 



ri^GtlDl^lc 



AMIïiE 175a. l^g 

princes ont de l'honneur; ils ne trompent que les 
souverains, quand il s'agit du peuple, ou de ces res- 
pectables et héroïques friponneries d'ambition de* 
vant lesquelles l'honneur n'est quTin conte de vieille. 

J'ai perdu quelquefois une partie de mon bien avec 
des financiers, avec des dévots, avec des gens de 
XJncien Testament, qui auraient fait scrupule de 
manger d'un poulet bardé, qui auraient mieux aimé 
mourir que de n'être pas oisifs le jour du sabbat, et 
de ne pas voler le dimanche; mais je n'ai jamais rien 
perdu avec les grands, excepté mon temps. 

Vous pouvez, en un mot, compter sur ta solidité 
de.cette affaire et sur mon départ. Je ferai voile de 
l'île de Calypso sitôt que ma cargaison sera pr^te, 
et je serai beaucoup plus aise de retrouver ma.nièce 
que le vieil Ulysse ne le fut de retrouver sa vieille 
femme. 

i8ga. A H. FORHET. 

Poudim, !■ is Kptenibn. 
Je crois vous avoir mandé, monsieur, que j'atten- 
dais la nouvelle de l'admission de M. Mallet, votre 
ami , dans l'académie de Lyon ', et je vous priais de 
l'en informer, ne sachant oîi il est. Puisqu'il veut être 
d'une académie, à la bonne heure; j'ai pensé que 
celle de Lyon serait plus convenable pour lui qu'une 
autre, attendu le voisinage de Genève, sa patrie. 

' Du» la uancr de l'académie de Lyon, du 13 août i;5i,l'abbc Jacqoci 
Pemciii (mort eu 1777] lut une leltrc de Voltaire qui priait racadémla 
■l'icMnUri H. Halle! uoe place d'académicien honoraire. La uoiainatiim 
de Mallet eit du 5 uptemLre. Mallet fui admii le 7 aoitl 17S3, km de 
na pluif^ à Lyon. R. 



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1 8o CORRESPONDANCE. 

Je sais fâche pour notre académie de Berlin que 
vous vous soyez hâte de juger M. Kœnig. Il parait 
que le pubhc lui donne gain de cause; et, par mal- 
heur, te livre de Maupertuis a été hien mal reçu en 
France. 

Je vous prie de m'envoyer la feuille qui contient la 
liste des académiciens, afin que je puisse leur envoyer 
la nouvelle édition que je fais faire du .Siècle de 
Louis XIF; il y en a sept de très mauvaises. Je vou- 
drais en donner une bonne avant de mourir, car 
chacun a sa chimère. 

Vous me feriez plaisir de rétablir la lettre que j'é- 
crivis, il y a près d'un an, au cardinal Qucrini, 
qu'on a imprimée dans votre journal ', toute défigurée. 
Comment peut-on mettre deux fois puni dans deux 
vers ? comment peut-ou mettre : 

■ Puisqu'il eii comme eux daus ce moode? > 

Cela est barbare. On altère notre style comme nos 
vins, en Allemagne et en Hollande, et on y donne de 
l'Auvernal pour du Bourgogne. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. V. 

1893. A M. DE LÀ CONDAMINE.. 

Potidam , le 16 Mptnubn. 

Mon cher arpenteur du zodiaque, j'ai vu votre ai- 
mable Hollandais; mais je ne l'ai pas encore vu à 
mon arse; j'étais malade. Le roi de Prusse a fait de 

> Formey htkiI, moi doute, imprimé, dins loa A ieiiU Ju Paraïuie 
(1750-S4, dix volumes ia-19), l'épitre au ctrdiuil Qucrini, dont ils été 
quetlioD ci-dcMui, page 10;, lettre i85i. B. 



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HSSÉE 1752. 181 

Pb:sdani le séjour de ta gloire, et non pas celui de la 
ULBté. Mauperluis va mieux ', et j'empire. 

Vous m'auriez fait plaisir de m'envoyer vos deux 
pages de critiques du second tome du Siècle. On le 
réimprime actuellement avec un bon tiers de chan- 
gemeots et d'augmentations; et peut-ltre vos secours 
vtendront-tls-encore assez à temps. Comment un dé- 
meDagenient d'une rue à une autre vous fait-il né- 
gliger vos amis, vous qui étiez occupé de les servir 
quand vous fesicz des trois mille lieues ? Le plus ac- 
tif des hommes serait-il devenu le plus paresseux? 

Je vous embrasse de tout mon cœur. 

1894. RÉPONSE D'UN ACADÉMICIEN DE BERLIN 
A UN ACADÉMICIEN DE PARIS. 

A Berlin, le 18 septembre 1751. 

Voici l'exacte vérité qu'on demande. M. Moreau 
de Maupertuis , dans une brochure intitulée Essai 
de Cosmologie , prétendit que la seule preuve de l'exis- 
tence de Dieu est JR+nRH, qui doit tïtre un mi- 
nimum (voyez page 5a de son recueil in-4°"). 
Il affirme que, dans tous les cas possibles, l'action 
est toujours un minimum , ce qui est démontré faux; 
et il dit avoir découvert cette loi du minimum, ce 
qui n'est pas moin^ faux, 

M. Rœnig, ainsi que d'autres mathématicicDS , a 

> II mit été auei malide pour qne Frédéric lit écrire par d'Argem, le i 
•rpicmbre i^Si, i Dalembert, aGa de proposer i ceiavaiit ]a présidence de 
l'acadéiiiie de Beriin. Ci.. 

■ Lv Tolume qoe TolUire désigne ici est celui qui est iLlitalé OEuvm 
rff Jf, de Maiftrmii. tj!» .in-^'i Tt^e» t. XXXIX. p. 4Î8. B. 



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|8a CORRESPOND ANCB. 

écrit contre cette assertion étrange; et il a cité, en- 
tre autres choses, ud fragment d'une lettre de Leib- 
nitz , où ce grand homme disait avoir remarqué a que 
a dans les modifications du mouvement, l'actioo de- 
« vient ordinairement un maximum ou un minï- 
« mum. » 

M. Moreau Maupertuis crut qu'en produisant i-e 
fragment, on voulait lui enlever la gloire de sa pré- 
tendue découverte, quoique Jjeihnitz eût dit préci- 
sément le contraire de ce qu'il avance. Il força queU 
ques membres pensionnaires de l'académie de Bcrhn, 
qui dépendent de lui , de sommer M. Kœnig de pro- 
duire l'original de la lettre de Leibnitz; et, l'origi- 
nal ne se trouvant plus, il fît rendre, par les mêmes 
membres, uu jugement qui déclare M. Kœnig cou- 
pable d'avoir attenté h la gloire du sieur Moreau 
Maupertuis, en supposant une fausse lettre. 

Depuis ce jugement, aussi iucompétent qu'injuste, 
et qui déshonoi-aitM. Kœnig, professeur en Hollande, 
et bibliothécaire de S. A. S. madame la princesse d'O- 
range, le sieur Moreau Maupertuis écrivit et fit écrire 
à cette princesse, pour l'eugager à faire supprimer, 
par sou autorité, les réponses que M. Kœnig pour- 
rait faire. S. Â. S. a été indignée d'une persécution 
si insolente; et M. Kœnig s'est justilié pleinement, 
non seulement en fesant voir que ce qui appartient 
à M. de Maupertuis dans sa théorie est faux, et qu'il 
n'y a que ce qui appartient à Leibnitz et à d'autres 
qui soit vrai ; mais il a donné la lettre tout entière 
de T.eihnitz, avec deux autres de ce philosophe. 
Toiitus ces lettres sont du même style, il n'est pas 



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AJfHÉK fjSa. iâ3 

possible de s'y méprendre ; et il n'y a personne qui ne 
convieDRe qu'elles sont de I^ibnitz. Ainsi le sïeur 
M(»«au Maupei'tuis a été convaincu , à ta face de l'Eu- 
rope savante, non seulement de plagiat et d'erreur, 
mail d'avoir abuse de sa place pour ôter la liberté 
aui gens de lettres, et pour persécuter un honnête 
homme, qui n'avait d'autres crimes que de n'être pas 
de son avis. Plusieurs membres de l'académie de Ber- 
lin ont protesté contre une conduite si criante, et 
({uitteraient l'at^adémie que le sieur Maupertuis ty- 
ranaise et déshonore , s'ils ne craignaient de déplaire 
au roi qui en est le protecteur. 

1S95. A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD. 
Potsdam , U 13 leptembre. 

M. l'envoyé de Suède m'a dit, madame, que vous 
vous souvenez toujours de moi avec une bonté qui ne 
Vest pas démentie. Nous avons fait , au petit couvert 
du roi de la terre qui a le plus d'esprit, un souper 
où il ne manquait que vous. Il veut se charger des 
regrets que j'ai d'avoir perdu une société telle que 
la vôtre, et de vous envoyer ma lettre. 

Vous avez diminué mon envie de faire un tour à 
Paris, lorsque vous l'avez abandonné * ; mais j'espère 
toujours vous y retrouver quelque jour. La retraite a 
ses charmes, mais Paris a aussi les siens. 

Il vous paraît étonnant peut-être que je me vante 

' Madime du DcSand était alon ta Bourgogne, dto) un dlltetn où die 
Et Goanainuice ivec nudemobclle de l'Eipiuassr, qui l'iMompigiia i Paru. 
1) 1754, lonqu'enei s'ctaliliiyot enicmÛe ditiu ta communaulé de Sainl- 
JoHfh. Cl. 



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] 84 CORRESPOnDAnCE. 

d'être daos la retraite , quand je suis à la cour d*UD 
grand roi; maïs, madame, it oe faut pas s'imaginer 
que j'arrive le matia h une toilette, avec une perru- 
que poudrée à blanc , que j'aille à la messe en céré- 
monie, que de là j'assiste à un dtner, que je fasse 
mettre dans les gazettes que j'ai les grandes entrées, 
et qu'après dîner je compose des cantiques et des ro- 
mances. 

Ma vie n'a pas ce brillant; je n'ai pas la moindre 
cour à faire, pas même au maître de la maison, et 
ce n'est pas à des cantiques que je travaille. Je suis 
logé commodément dans un beau palais; j'ai auprès 
de moi deui ou trois impies avec lesquels je dîne ré- 
gulièrement et plus sobrement qu'un dévot. Quand 
je me porte bien , je soupe avec le roi , et la conver- 
sation ne route ni sur les tracasseries particulières, 
ni sur les .inutilités générale», mais sur le bon goût, 
sur tous les arts, sur la vraie philosopbie, sur le 
moyen d'être beureux, sur celui de discerner te vrai 
d'avec le faux, sur la liberté de penser, sur les vé- 
rités que Locke enseigne et que la Sorbonae ignore, 
sur le secret de mettre la paix hors d'un royaume par 
des billets de confession. Enfin, depuis plus de deux 
ans que je suis dans ce qu'on croit une cour, et qui 
n'est en effet qu'une retraite de philosophes, il n'y 
a point eu de jour où je n'aie trouvé à m'instruire. 

Jamais on n'a mené une vie plus convenable à un 
malade; car, n'ayant aucunes visites à faire, aucuns 
devoirs à rendre, j'ai tout mon temps à moi, et ou 
ne peut pas souffrir plus à son aise. Je jouis de la 
tranquillité et de la liberté que vous goûtez où vous 



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ANNÉE 175a. l85 

êtes. Cela vaut bien les orages ridicules que j'ai es- 
suyés à Paris. 

M. le président Hénault m'écrit quelquefois; mais 
M. le coitite d'Argeason , comme de raison, m'a tola- 
lement oublié. S'il s'était un peu souvenu de moi, 
lorsqu'il eut le ministère de Paris, peut-être n'aurais- 
je pas l'espèce de bonheur qu'on m'a enfin procuré. 
Cependant on aime toujours sa patrie, malgré qu'on 
en ait; on parle toujours de l'infidèle avec plaisir. 

Je vous rends un compte exact de mon amc, et 
vous pouvez me donner un billet de confession quand 
vous voudrez; mais il faudra aussi vous confesser à 
moi , me dire comment vous vous portez , ce que vous 
faites pour votre santé et pour votre bonheur, quand 
vous comptez retourner à Paris, et comment vous 
prenez les choses de la vie. 

Je compte vous envoyer incessamment une nou- 
velle édition du Siècle de Louis XIF, où vous trou- 
verez un tiers de plus tout plein de vérités singu- 
lières. 

Je me suis un peu donné carrière sur les articles 
des écrivains. J'ai usé de toute la liberté que prenait 
Bayle; j'ai tâché seulement de resserrer ce qu'il éten- 
dait trop. Vous verrez doux morceaux ' singuliers de 
la main de T^ouis XIV. C'était, avec ses défauts, un 
grand roi , et son siècle est un très grand siècle. Mais 
n'avons-nous pas aujourd'hui la Duchapt'? 

Portez-vous bien, madame, et souvenez-vous du 
plus attaché et du plus sensible de vos serviteurs. 

■ Voyez U lelUe 1S37. B. 

> Uarchande de motlei , célèbre alors à Paris. K . 



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I nb CORRESPOND A nCE. 

1896. A M. FORMEY. 

Ce 16. 

Les impertinences des libraires me fournissent au 
moins la consolation, monsieur, de vous écrire et tle 
vous renouveler les sentiments d'amitié que je vous 
ai voués. 

Je vous prie de vouloir bien faire insérer ce petit 
avertissement dans vos capitulaires. 

J'ai obtenu une place dans l'académie de Lyon 
pour M. Mallet ' , S'il veut être encore de quelque autre 
ucadénile, il "'a qu'à parler; je vous prie de m'en 
instruire : vous savez sans doute où il est. Pour moi, 
dans ma douce retraite de Potsdam , j'ignore tout ce 
qui se passe dans le nionde; mais mon ignorance ue 
m'ôte pas le souvenir de mes amis. Je vous embrasse. 

1897. & M. LE CARDINAL QUERINL 

Potidam, ig di Mtlanbn. 
Chc dira l'eminenza vostra, quaado ella riccverà 
questa pistola dopo aver letto quella del Salomoiiedel 
Setteutrione? Dira clie si degna aggradire il tributs 
. d'un pasiore, quando ella lia ricevuto l'oro, l'inccosc 
e la mirra d'un cite vale i tre r« delT Epifania? 

Ella si diletta nell' edificar délie ctiiese, ma si érige 
un tempio nella memoria degli uomini. Bramo d 
aggiungere i iniei grldi a qtiellt npplausi che le bres- 
ciane stampe fanno risuonare; ma la mia voce è raua 
e debolé; il corpo langue, cosi fa l'anima. 01) 

' Vojei ma noie >ur la Icllre 1891. U. 



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ASNÂE 175a. 187 

quando vedrô io quatclie valenle llbrajo raccogliere 
tutte le opère di vostra eminenza, già troppo sparse! 
Foliis tantum ne cannina manda '. Ma siano tutti î 
suoi scrilti radunati ad œternam mèmoriam '. 

Auguro cite la sua eminenza darà ancora ad mul' 
tos annos beaedizioiii aï fedeli , ed esempi al niondo. 
lo intaDto, picciola tticciola^, m'închino profonda- 
menle alla Stella dî prima gratidczza, e sono per sem- 
pre, con ogni inaggiorc ossequîo e venerazione , etc. 

1898. A FRÉDÉRIC II, ROT DE PRtJSSE*. 

Sire, je mets à vos pieds j4braham et un Cata- 
logue^. Le père des croyants n'est qu'ébauché, parce- 
quejesuis sans livres. Mais, si votre majesté jette-les 
yeux sur cet article, dans fiayle, elle verra que cette 
cbauche est plus pleine, plus curieuse, et plus courte. 
Ce livre, honoré de quelques articles de votre main, 
ferait du bien au monde. Chérisac ^ coulerait à fond 
les saints Pères. 

U y a une grande apparence que j'ai fait une grosse 
Miitise en envoyant à votre majesté un mémoire dé- 
taillé. Mais, sire, j'ai parlé en philosophe qui ne 
craint point de faire des &utes devant un roi philo- 

'Mh.,iii, 74. B. 

'I.»M#.,iiii,ag. R. 

^ AUosioD à l'expTGMÎOD d'Éleile de premiirt grandeur, rappelée dius la 
kitrt i85«. B. 

^ Tofïi mu Dotei, tome LT, pige 675. B. 

> U Calalogiu dti tcrioaint du siicte de Loii'ii XIV. Cu 

* Voltaire attil prolMbleDieiil signé de ce nom la manuscrit de l'article 
InimiK, enioyé au roi de Prusse. I). 



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toi» CORRESPOND AHCE. 

Boplie, auquel il »t assurément attaché avec ten- 
dresse. Je peux très bien nie corriger de mes sottises, 
mais uon en rougir. 

J'aurai encore la hardiesse de dire que je ne con- 
çois pas comment on peut habiller tous les ans cent 
cinquante mille hommes , nourrir tous les ofHcîers de 
ses gardes, bâtir des forteresses, des villes, des vil- 
lages, établir des manufactures, avoir trois spectacles, 
donner tant de pensions, etc., etc. 

Il m'a paru qu'il y aurait une prodigieuse indis- 
crétion à inoi de proposer de nouvelles dépenses à 
votre majesté pour mes fantaisies, quand elle me 
donne cinq mille écus par an pour ne rien faire. 

De plus, je ne connais que le style des personnes 
que j'ai voulu attirer ici pour travailler, et point leur 
caractère. 11 se pourrait qu'étant' employées par votre 
majesté pour un ouvrage qui ne laisse pas d'être dé- 
licat et qui demande le secret, elles fissent tes difli- 
ciles, s'en allassent, et vous compromissent. En ni( 
chargeant de tout sous vos ordres, votre majesté n'é- 
tait compromise eu rien. 

Voilà mes raisons; si elles ne vous plaisent pns 
si votre majesté ne se soucie pas de l'ouvrage proposé 
me voilà résigné avec la même soumission que je tia' 
vaillais avec ardeur. 

Si votre majesté a des ordres à donner, ils seron 
exécutés. 

Pourvu que je me console de mes maux par l'étudi 
et par vos bontés, je vivrai et mourrai contenl. 



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AHnÉE i^Sa. 189 

1899. A HADA.ME DENIS. 

APoiidiRi, ce 1" ifclobre: 

Je VOUS envoie hardimeat VJppel au public, de 
Rœaig. Vous lirez avec plaisir l'histoire du procédé. 
Cet ouvrage est parfaitement bien fait; l'innocence 
et la raison y sont victorieuses. Paris pensera comme 
l'Allemagne et la Hollande. Maupertuis est regardé ici 
comme un tyran absurde ; mais j'ai peur que son abo- 
minable conduite n'ait des suites bien funestes. 

Il avait agi, dans toute cette affaire, en homme plus 
consommé dans l'intrigue que dans la géométrie; il 
avait secrètement irrité le roi de Prusse contre Kœ- 
nig, et s'était adroitement servi de son autorité pour 
iàire chercher les originaux des lettres de Leibnitz 
dans un endroit ou il savait bien qu'ils n'étaient pas; 
il avait , par cette indigne manœuvre , mis te roi de 
moitié avec lui. Croiriez-vous que le roi, au lieu d'être 
indigné, comme il le devait être, d'avoir été com- 
promis et trompé, prend avec chaleur !e parti de ce 
l^raa philosophe ? Il ne veut pas seulement tire la ré- 
ponse de Rœnig. Personne ne peut lui ouvrir les yeux, 
qu'il veut fermer. Quand une fois la calomnie est en- 
trée dans l'esprit d'un roi , elle est comme la goutte 
chez un prélat ; elle n'en déloge point. 

Au milieu de ces querelles, Maupertuis est devenu 
tout-à-fait fou. Vous n'ignorez pas qu'il avait été en- 
cbaîaé à Montpellier, dans un de ses accès', il y a une 
vingtaine d'années. Son mal lui a repris violemment. 

■Vayti tome XXXIX, pagei?^- B. 



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tgO CORRESPOHUAMCG. 

Il vient d'imprimer ua livre où il prétend qu'on m 
peut prouver l'emtence de Dieu' que par une for- 
mule d'algèbre ; que chacun peut prédire l'aveoir ea 
exaltant son ame ; qu'il faut aller aux terres australes 
pour y disséquer des géants hauts de dix pieds, si on 
veut connaître la nature de l'entendement humaia. 
Tout le livre est dans ce goût. Il l'a lu à des Berli- 
noises qui le trouvent admirable. 

Voilà pourtant l'homme qui s'était fait je oe sais 
quelle réputation, pour avoir été à Tornéo ealever 
deux Suédoises. Ce malheureux avait été mou ami. Il 
«tait venu à Cirey passer quelques mois avec ce même 
Kcenig; et il aous persécute aujourd'hui l'un et l'au- 
tre avec fureur. C'est bi«i aujourd'hui qu'il le fau- 
drait enchaîner. J'avais eu le malheur de l'aimer, et 
même de le louer ; car j'ai toujours été dupe. 

Un des motifs de sa haine contre moi vient de ce 
qu'à ma réception à l'académie française je ne le com- 
parai pas à Platon^, et le roi de Prusse à Denis de 
Syracuse. Il a eu la démence de s'en plaindre à Ber- 
lin. Quel Platon ! quelle académie ! quel siècle ! et où 
suis-je? Ah! que M, le duc de Wurtemberg finisse 
bientôt notre marché, et que je revienne auprès de 
vous oublier les fous et les géomètres. 

1900. A M. FORMEY. 
Le triste état de ma santé, monsieur, ne m'a pas 
permis de lire encore le livre ^ que vous m'avez en- 
voyé , et dont je vous remercie. 

' Tojei lome XXXIX, pige» 4I8 et 4S1. B. 

' Voyei tome XXXVIU, page 5i5. B. 

^ Le livre de MiupcrlDJs ; voyei lome XKXIX , pigei iSi . 495. B- 



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AJfKïE 1752. 191 

Je soahaite que le principe mathématique dont il 
est question serve beaucoup à prouver l'existeuce 
d'uQ Dieu ; mais j'ai peur que ce procès ne ressemble 
à celui do Lapin et de la Belette ' , qui plaidèrent 
pour un trou fort obscur. 

Mes compliments, s'il vous plait, à M. de Jarrige. 
Taus sum. V. 

1901. A H. LE COMT£ D'ARGENTAL. 

Pot>d»D , la 3 oetobra. 

Mon cher ange , le Siècle ( c'est-à-dire la nouvelle 
édition , la seule qui soit passable ) était déjà presque 
tout imprimé; il m'est par conséquent impossible 
de parler, cette fois-ci , de la petite épée que cacha 
M. votre oncle sous son cafetan. J'aî rayé bien exac- 
tement cette épithète de petit attribuée au concile 
d'Embrun; j'ai recommandé à ma nièce d'y avoir 
l'œil, et je vous prie de l'en faire souvenir. Je voudrais 
de tout mon cœur qu'il fût regardé comme le concile 
de Trente , et que toutes les disputes fussent assoupies 
eo France; mais il parait que vous en êtes bien loin. 
Le siècle de la philosophie est aussi le siècle du fa- 
natisme. 

Il me parait que le roi a plus de peine à accorder 
Ifs fous de son royaume qu'il n'en a eu à paclHer 
l'Europe. Il y a en France un grand arbre, qui n'est 
pas l'arbre de vie, qui étend ses branches de tous cô- 
tés, et qui produit d'étranges fruits. Je voudrais que 

■UFoDltinc, tÎTR! vu , bUe xti; ItChal, iaBeUlle, tt le priil La- 



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iga. 



CORRESPONDANCE. 



le Siècle de Louis XIV pût produire quelque bien. 
Ceux qui liront attentivement tout ce que j'y dis des 
disputes de l'Église pourront, malgré tous les tnéaa> 
gentetits que j'ai gardés , se faire une idée juste de 
ces querelles; ils les réduiront à leur juste valeur, et 
rougiront que, dans ce siècle-ci, il y ait encore des 
troubles pour de telles chimères. Un petit tour à Pot* 
sdam ne serait pas inutile à vos politiques; ils y ap- 
prendraient à être philosophes. 

Mon cher ange, les beaux-arts sont assurément 
. plus agréables que ces matières ; une tragédie bien 
jouée est plus faite pour un honnête homme. Mais me 
demander que je songe à présent au Duc de Fois et 
à Rome sauvée , c'est demander à un figuier qu'il porte 
des figues en janvier ; car ce n'était pas le temps des 
figues^. Je me suis affublé d'occupations si différentes, 
toute idée de poésie est tellement sortie de ma tèle, 
que je ne pourrais pas actuellement faire un pauvre 
vers alexandrin. Il faut laisser reposer la terre il'i' 
magination gourmandée ne fait rien qui vaille ; les 
ouvrages de génie sont aux compilations ce que l'a* 
mour est au mariage : 

• L'Hymen vient quand on l'appelle; 

• L'Amour vient quand il lui plait. ■ 

Qdihadi.t, Atyi, acte IT, kèue i. 

Je compile à présent , et le dieu du génie est allé au 
diable. 

En vous remerciant de, la note sur l'abbé de Saiot- 
Pierre ; j'avais deviné juste qu'il était mort en 43. Je 



' MaK, XI, i3; voyez auui Mallbieu, i 



,.9. B. 



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AHRÉE lySa. 19') 

lui ai fait uu petit article assez plaisant. Il y en a un 
pour Valincoar, qui ne sera pas inutile aux gens de 
lettres, et qui plaira à la famille. Je n'ai point de ré- 
ponse de M. Secousse ; il est avec les vieilles et inu- 
tiles Ordonnances ' de nos vieux rois ; mais ïl a , pour 
rassembler ces monuments d'inconstance et de bar- 
barie, six mille livres de pension. Il n'y a qu'heur et 
malheur dans ce monde. 

Mes anges, ce monde est un naufrage; sauve qui 
peut est la devise de chaque individu. Je me suis 
sauvé à Potsdam , mais je voudrais bien que ma pe- 
tite barque pût faire un petit trajet jusque chez vous. 
Je remets toujours de deux mois en deux mois à faire 
ce joh voyage. Il ne faut pas que je meure avant d'a- 
voir eu cette consolation. Je ne sais pas trop ce que je 
deviendrai ; j'ai cent ans ; tous mes sens s'affaiblissent, 
il y en a d'enterrés. Depuis huit mois je ne suis sorti 
de mon appartement que pour aller dans celui du roi 
ou dans le jardin. J'ai perdu mes dents, je meurs en 
détail. Je vous embrasse tendrement; je vous souhaite ' 
une santé constante et une vieillesse heureuse. Je me 
regarderai comme très malheureux si je ne passe pas 
mes derniers jours, ô anges! auprès de vous et à l'om- 
bre de vos ailes. 

190a. A M. LE COMTE D'AHGENSOÏf. 

A Potodim , le 3 octobre. 

Monsieur Le Bailli, mon camarade chez le roi, et 

■ Smouib triTailIail, depuis li mort de Laurière , au racuail de» OrJam- 
i^Mca Jei roitJe Fraact, dont le dbi-Hptîèmfl Totume in-folio ■ paru «n 
■ S»o. Cl. 



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I f)4 *^^^ RRfiPOHDAirCF. 

jion chez le roi de Prusse , vous remettra , mousei- 
gncur , le tribut <|ue je vous dois. 

VBùtoire* de ta dernière guerre vous appartient. 
La plus grande partie a été faite dans vos bureaux 
et par vos ordres. C'est votre bien que je vous rends; 
j'y ai ajouté des lettres du roi de Prusse au cardinal 
de Fleuri qui peut-être vous sont inconnues , et qui 
pourront vous faire plaisir. Vous vous doutez bien 
que j'ai été d'ailleurs à portée d'apprendre des singu- 
larités. }'en ai fait usage avec la sobriété convenable, 
et la fidélité d'un historien qui n'est plus historio- 
graphe. 

Si vous avez des moments de loisir, vous pourrez 
vous faire lire quelques morceaux de cet ouvrage. J'ai 
mis en marge les titres des événements principaux, 
afin que vous puissiez choisir. Vous honorerez ce ma- 
nuscrit d'une place dans votre bibliothèque, et je me 
flatte que vous le regarderez comme un monument 
de voire gloire et de celle de la nation , eu attendant 
que le temps, qui doit laisser mûrirtoutes les vérités, 
pwmette de publier un jour celle que je vous présente 
aujourdliui. 

Qui eût dit , dans le temps que nous étions en- 
semble dans l'allée noire, qu'un jour je serais votre 
historien, et que je le serais de si loin? Je sais bien 
que, dans le poste où vous êtes, votre ancienne amitié 
ne pourrait guère se montrer dans la foule de vos oc- 
cupations et de vos dépendants ; que vous auriez bien 
peu de moments à me donner; mais je regrette ces 

' Vnvcila lellre i3*iî. B. 



rlKCtlDl^ic 



ANH^E 1753. 195 

momoits^et je vous jure que vous m'avez causé plus 
de remords que personne. 

Ce n'est peut-être pas un hommage à dédaigner 
que ces remords d'un homme qui vît en philosophe 
auprès d'un très grand roi ; qui est comblé de biens 
et d'honneurs auxquels il n'aurait osé prétendre, et 
dont l'ame jouit d'une liberté sans bornes. Mais on 
aime, malgré qu'on en ait , uue patrie telle que la 
nôtre et un homme tel que vous. Je me flatte que vous 
avez soin de votre santé. Porro unum est necessa- 
rium^; vous avez besoin de régime ; vous devez aimer 
la vie. Soyez bien assuré qu'il y a daus le château de 
Potsdam un malade heureux qui fait des vœux con- 
tinuels pour votre conservation. Ce n'est pas qu'on 
prie Dieu ici pour vous ; mais le plus ancien de tous 
vos serviteurs s'intéresse à vous, à votre gloire, à 
votre bonheur, à votre santé, avec la plus respec- 
tueuse et ta plus vive tendresse. Voltairk. 

1903. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE'. 

Sire , votre majesté m'a favorisé de quatre volumes 
du plus parfait galimatias qui soit jamais sorti d'une 
tète théologique. L'auteur doit descendre en droite 
ligne de saint Paul, et être proche parent du 
P. Castel. 

En qualité de théologien de Belzéljutb, oserai-je 
interrompre vos travaux par un mot d'édification 
sur Yatkéisme^, que je mets à vos pieds? J'ai choisi 

> Tojei u note, tome LV, ptg< 67 5. B. 
' Vojci id., page 677. B. 



hyGoo^le 



I9G CORRESPOnriANCB. 

ce petit morceau parmi les auli-es, comme un îles 
plus orthodoxes. 

Je ne fais que dire ce que votre majesté pense, et 
ce qu'elle, dirait cent fois mie^x. Si elle daignait me 
corriger, je croirais alors l'ouvrage digne d'elle. Je 
souhaite pouvoir le finir , en amuser votre majesté 
quelquefois, et mourir de la mort des justes avec 
votre bénédictiAn. 

190^. A M.' LE MARQUIS DE THIBOUVILLE. 

À Pottdtm , ce 7 octobn ■ 

Mon cher marquis, je souffre beaucoup aujour- 
d'hui, et ma main me refuse encore le service. La 
tête ne laisse pas de travailler toujours, et mon cœur 
est plein pour vous de l'amitié la plus tendre. Vous 
savez que je n'ai point donné le Sœcle de Louis XIV. 
L'édition de Berlin, sur laquelle malheureusement 
on en a fait tant d'autres, était trop incomplète et 
trop fautive. J'en ai envoyé seulement à madameDenis 
quelques exemplaires corrigés à la main, pour être 
examinés par les fureteurs d'anecdotes, et pour servir 
à une nouvelle édition. Si j'étais à Parts , vous sentez 
bien que vous seriez le premier à qui je porterais mon 
tribut. Il sera bien difficile que je jpuisse avant le 
commencement du printemps prochain du bonheur 
de revoir madame Denis et mes amis. Je suis actuel- 
lement si malingre que, si j'arrivais à Paris dans cet 
état, on me demanderait mon billet de confession 
aux barrières; et, comme les sous-fermiers ont trailé 
de cette affaire, je coun'ais risque de me brouiller 
à-la-fois avec le clergé et la finance. 



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AHMÉE 1752. 197 

Je serai un peu consolé si je ne suis pas brouille 
avec le parterre, si Grandval veut devenir Catilina, 
à Foataioebteau et à Paris , et si on peut faire de Le- 
kain un César. Je demande surtout qu'on ne change 
rien à ta pièce que j'ai envoyée à madame Denis. 
Qu'on la joue telle que je l'ai envoyée, et qiTon la 
joue bien. Il est fort triste de n'en £tre pas le té- 
moin; mais c'est un malheur qui disparaît devant 
celai d'être si loin des personnes auxquelles on est 
attaché. Je n'ai pu faire autrement. Vous autres Pa- 
risieRs, vous êtes les Athéniens avec qui uu peu 
d'ostracisme volontaire est quelquefois très conve- 
nable; et d'ailleurs qu'importe qu'un moribond vé- 
gète dans un lieu ou dans un autre ? Cela est très 
indifférent au public et à ceux qui le gouvernent II 
a'y a que mon amitié qui en souflre. Mes amis, qui 
connaissent mon coeur, doivent me plaindre, et oou 
pas me gronder. Je vous embrasse de tout mon cœur. 

■90S. A H. DEVAVX, 

A PoudoD , Il 7 octobre. 
Ce n'est point ma paresse, monsieur, mais ma 
mauvaise santé qui a retardé ma réponse, et qui 
m'empêche même de vous écrire de ma main. Je 
crois que j'aurais grand besoin d'aller faire un tour 
aux eaux de Plombières, dans votre voisinage. I^ 
désir de &ire encore ma cour au roi de Pologne , et 
de vous revoir , fera mon principal motif. Je voudrait 
bien , en attendant , pouvoir faire ce que vous nie de- 



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igS CORRESPONDARCE. 

mandez pour votre ami ' ; mais les places sont ici bien 
rares. Il est vrai qu'il y a un petit nomlH« d'élus; 
mais il n'y a aussi qu'un petit nombre d'appelés. 
Ma mauvaise santé ne me permet guère d'être k 
portée de cliercber ailleurs. Il y a huit mois entîws 
que je ne suis sorti de ma chambre que pour aller 
dans celle du roi. Je suis son malade, comme Scarroo 
était celui de la reine. 

Je vous remercie , avec bien de la sensibilité , des 
ofires obligeantes que vous me faites, au sujet du 
manuscrit que j'ai perdu. Iol copie qui est entre les 
mains du valet de chambre de monseigneur le prince 
Charles de Lorraine n'est point ce que je cherche. 
Il n'a et ne peut avoir que la partie du manusmt ' 
qui est entre les mains de plus de trente personnes. 
\J Histoire universelle , depuis Charlemagne jusqu'à 
Charles-Quint, a été copiée plusieurs fois; mais oe 
qui m'a été volé, ce sont des matériaux pour l'histoire 
des temps suivants , jusqu'au siècle de Louis XIV. 
Je regrette surtout ce que j'avais rassemblé sur les 
progrès des sciences et des arts dans différents pays, 
et les traductions en vers que j'avais faites de plu- 
sieurs poètes italiens, espagnols, et orientaux. Le ma- 
nuscrit m'a été volé à Paris; c'est une perte que je 
ne puis répara , et dont il fiiut que je me console. 
Il arrive.de plus grands malheurs dans la vie. 

Adieu , mon cher et ancien ami, je vous embrasse 
du meilleur de mon ame. 



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AHMÉB 175^. 19^ 

igo6. A M. DE LA COHDAMINE, 

Potadim, la la oclubrs. 

Je VOUS remercie, idod clier philosopho errant, 
devenu sédeataire, des attentions que vous avez pour 
Louis XI f. On a fait malheureusement un« dou- 
zaine d'éditions sans me consulter ; et ce n'est pas ma 
faute si les quatre esdaves, qui s'étaient mis sous la 
statue de la place Vendôme ' , dans ta première édi- 
tion, et qu'on a fait déloger bien vite, ont subsisté 
(lans quelques exemplaires. Ce n'est pas non plus ma 
faute si on a imprimé Vair maître pour Yair de 
maître. Je me Qatte que ces sottises ne se trouveront 
pas dans l'édition qu'on fait actuellement à Leipsick, 
et que je crois à présent finie. J'ai eu, pour cette 
nouvelle fournée, des secours que je n'attendais pas 
de si loin. On m'a envoyé de Paris ce qu'on envoie 
bien rarement, des vérités, et des vérités bien 
curieuses. Quand l'édition que je finis n'aurait d'autre 
avantage que celui de deux mémoires écrits de la 
mainde Louis XIV, cela suffirait pour faire tomber 
(outes les autres. L'ouvrage deviendra nécessaire 
à U natiou, ou du moin^ à ceux de ta nation qui 
voudront connaître les plus beaux temps de la 
laonarcbie. 

Je conviens que la Foire aura toujours la pré- 
férence; mais il ne laissera pas de se trouver 
d'honnêtes gens qui liront quelque chose du Siècle 
tk l/>uis XI f^» les jours où il n'y aura point d'opéra- 



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aOO COHRESPONDAHCE. 

comique. On ne laisse pas d'avoir du temps pour 
tout. }e TOUS plains beaucoup de passer le vôtre 
dans des discussions désagréables, dont il y a très 
peu de juges; et, parmi ces juges-tà, la plupart 
sout prévenus. Pour faire le grand œuvre de rem 
prorsus substantùtlem , il faut avoir aisance, sauté, 
et repOs. Il ne tenait qu'à Maupcrtuia d'avoir tout 
cela, supposé qu'un homme soit libre; mais il y a 
quelque apparence qu'il ne l'est pas. U a dérangé 
sa sauté par l'usage des liqueurs fortes; il a perdu 
quelques amis par un amour-propre plus fort en- 
core, et qui ne souffre pas que tes autres en aient 
leur dose; il a perdu son repos par la manière trop 
vive dont il a poursuivi Rœnig, qui, au bout du 
compte, s'e^t trouvé avoir raison , et qui a eu le pu- 
blic pour lui. Je puis vous assurer que je ne mfe suis 
mêlé ni de son affaire ni de son livre, quoique je 
n'approuve ni l'un ni l'autre. 

Maupertuis a des, ennemis à Paris, à Berlin, en 
Hollande ; et sa conduite dure et hautaine n'a pas 
ramené ces ennemis. J'ai d'autant plus sujet de me 
plaindre de lui , que j'ai fait tout ce que j'ai pu 
pour adoucir la férocité de son caractère. Je n'en 
suis pas venu à bout. Je l'abandonne à lui-même; 
mais, encore une fois, je n'entre pour rien dans 
les querelles qu'il se &it , et dans les critiqpes qu'il 
essuie. Je suis plus malade que lui, et je reste tran- 
quillement à Potsdam, tandis qu'il va chercher 
ailleurs la santé et le repos. 

Je voudrais de tout mon cœur être dans votre 
voisinage; ce n'est pas sans regret que je goûte le 



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boobeur de vivre auprès d'un roi philosophe. Je suis 
né si sensible à l'amitié, que je serais encore ami, 
quand même je serais courtisau. 

Vraiment je serais très obligé à M. Deslandes', 
s'il voulait bien me favoriser de quelques {larticu- 
larilés qui servissent à caractériser les beaux temps 
da gouvernement de liOuis XIV. M. Deslandes est 
dtojreD et philosophe; il faut absolument être phi- 
losophe, pour avoir de quoi se consoler, dès-tJi 
qu'où est citoyen. Je vous embrasse, et vous prie de 
ne point cesser de m'aimer, malgré Maupertuis'. 

1907. A M. ROQUES'. 

Si ceux qui font des critiques avaient votre po- 
litesse , votre éruditîoD , et votre candeur , il n'j aurait 
jamais de guerres dans la république des lettres; la 

■ Aal«(ir du lÎTre intitulé Réjltxùnu lur le* grandi homme] qiû lont merU 
n pUjoMiaai. H tuit ocmlav di l'iodeiiue de Beriin , et il mourut ta 
15S7. O- 

> lit Condamine n'en fit rien , et prit le parti de Maapcriuis qui l'ftut 
bastoop moqué de lui. K.. — L'abbé DavenicI, qui publia celle lettre à 
Il Mlle de ceDei k l'abbé Houninot, aunre que I^ Coudamina, qudquet 
tDoéei aTut H mort, témoigna, devant lui, ion repentir d'avoir ccaû d'élre 
ai lîaiion avec Voltaire é l'occasion de Hanpertnii ; lui dit qu'il désirait 
UK i^conciliation , et i'siglgca il en préparer lea voies ; qu'ayant en cSèt 
Innnnïa cette diipâsition de Ia Condamine i H. de Voltaire , celui-ci y 
répoudil par une lettre lré> honnête et très amicale, que l'abbé Duventct 
remit lui-même à H. de La Coodamioe, et qu'on a dil retroavcr dans les 
fapien de ce dernier. "Voytt la lettre de Voltaire IDuTemet, du 94 juillet 
■7)*. B. 

> Vojd tome XX, page 47g. Cette lettre, uns date dans l'édition de 
KeU, j est duiée an mois d'iviil. Elle est datée duiS octobre dans l'édi- 



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:i03 CORnESi>ORD&NCE. 

vérité y gagnerait, et te public respecterait plus les 
sciences. Je vous remercie très sincèrement, mon- 
sieur, des remarques que vaus avez bien voulu m'en- 
voyer sur le Siècie de Louis XIV^ Je pourrais bien 
m'étre trompé sur le premier article touchant Phalk 
Con&tance, dont vous me faîtes l'hoaneur de me 
parler. Je n'ai ici aucun livre que je puisse consulter 
sur cette matière; je n'ai que mes propres mémoires, 
que j'avais apportés de France , et qui m'ont servi 
de matériaux. I^es autorités n'y sont point citées en 
marge. Je n'avais pas cru en avoir besoin pour un 
ouvrage qui n'est point une histoire détaillée, et que 
je ne regardais que comme un tableau gcncral des 
mœurs des hommes, et de ta révolution de l' esprit 
humain sous Louis XIV. 

Je me souviens bien que je n'ai pas toujours 
suivi l'abbé de Choisi, dans sa Relation de Siam'; 
c'est un de mes parents, nommé Beauregard, qui 
avait défendu la citadelle, de Baukok, sou& M. de 
Fargue^ autant qu'il m'en souvient, de qui je tiens 
l'aventure de la veuve de Constance. 

Quant au roi Jacques et à ta reine sa femme , ils 
arrivèrent h Saiot-^ermain à trois ou quatre jours 
Tun de l'autre. Ce ne sont point de pareilles dates 
dont je me suis embarrassé. Je n'ai songé qu'à ex- 
poser les malheurs du roi Jacques, la manière dont 
il se les était attirés, et la magnificence de Louis XIV. 

' JwrmalAtitojagt dt SiamfaU *n i685m i6g6. Cl. 
> nooaié DeaférgM à bi page 3a de VWMoirt 4* M. CMutatctpv Dt- 
laadei, 1756, iihS*. B. 



nii,GtH>^le 



ANNJE 1753. 3o3 

HoD objet était de peindi-e ea grand les principaui. 
personnages de ce siècle , et de laisser tout le reste 
aux annalistes. Quand je suis eatré dans les détails, 
OHQDie aux chapitres d^s anecdotes et du gouver- 
nement intérieur, je Tai-fait sur mes propres lumières 
et sur les témoignages des plus anciens courtisans. 

FeoM. le cardinal de Fleuri me montra l'endroit 
QU Louis XIV avait épousé madame de Maintenon ; 
il m'assura positivement que l'abbé de Choisi s'était 
trompé; que ce n'était pas le chevalier de Forbin , 
mais BoDtems et Montchevreuil, qui avaient as- 
sisté comme témoins. En effet, il était naturel que 
Louis XIV employât dans cette occasion ses domes- 
tiques les plus affidés ; et le chevalier de Forbin » 
chef d'escadre, n'était point domestique de ce mo» 
oarque. 

Pour l'article de Descartes , permetlei-moi , je 
voua prie, ce que j'eo ai dit. Je n'ai pensé qu'à faire 
rentrer en eux-mêmes ceux dont le zèle imprudent 
traite trop souvent d'athées des philosophes qui ne 
wnt pas de leur avis. 

Si l'article de feu M. de Beausobre vous intéresse y 
TOUS le trouverez , monsieur, dans une nouvelle édi- 
tion qui va partûtre, ces jours-ci, à Leipsick et à 
Dresde, et que je ne manquerai pas d'avoir l'hcmneur 
de vous envoyer. Vous y trouverez deux fragments 
bien curieux, copiés sur l'original de la main de 
Louis XIV même. 

On s'est trop pressé, en France et ailleurs, d'i- 
Qonder le public d'éditions de cet ouvrage. Celle 
qu'on fait actuellement à Dresde est plus ample d'un 



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ao4 CORRESPOHDATICE. 

tiers. Vous y verrez des articles bieQ singuliers, et 
surtout le mariage de l'évêque de Meaus '. 

Les offres obligeantes que vous me faites, mon- 
sieur, m'autorisent à vous prier de vouloir bien in- 
terposer vos bons offices pour arrêter TëditioD furtïve' 
qui se tait à Francfort-sur-le-Mein. Elle ferait beau- 
coup de tort à mon libraire Conrad Wallher, qui a le 
privilège de l'empereur; c'est un très honnête homme. 
Je ne manquerai pas de l'avertir de l'obligation qu'il 
vous aura. 

Je suis fâché que M. de La Beaumelle, qui m'a 
paru avoir beaucoup d'esprit et de talent, ne veuille 
s'en servir, à Francfort, que pour faire de lajieiue à 
mon libraire et à moi, qui ne l'avons jamais ofTeasé. 
Je l'avais connu par des lettres^ qu'il m'avait écrites 
de Danemark, et je n'avais cherché ru'à l'obliger. 
Il m'avait mandé que le roi de Danemark s'in|ëres- 
sait à un ouvrage qu'il projetait; mais, étant obligé 
de quitter le Danemark , it vint à Berlin , et il mon- 
tra quelques exemplaires d'un ouvrage où quelques 
chambellans de sa majesté n'étaient pas trop bleo 
traités. Je me plaignis à lui sans amertume, et j'au- 
rais voulu lui rendre service. Il alla à Licipsick , de là 
à Gotha; il esta présent à Francfort. Il n'y fera pas 
une grande fortune, en se bornant à écrire contre 
moi; il devait tourner ses talents d'un côté plus utile 
et plus honorable. Il avait commencé par prêcher à 
Copenhague. Il a de l'éloquence , et je ne doute pas 

< Toyei tome XIX, page 64. B. 

'L'éililiondeLaBeai)inelle;n>;ei tiHtieXX,p«ge477. B. 

> Lei répaues de TolUire i et» lettre* muI rcMéei îocoiuiuei. Cl. 



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AHHÉE i^Sa. ao5 

que les conseils (l*un homme comme vous ne le ra- 
mènent dans le bon chemin. Je suis, avec tous les 
seoliments que je vous dois, etc. 

igo8. A MADAME DEmS. 

A Potsdiin , ce I S octobre. 

Voici qui n'a point d'exemple, et qui ne sera pas 
iinilé; voici qui est unique. Le roi de Prusse, sans 
avoir lu un mot de la réponse de Kœnig, sans ëcoU' 
ter, sans consulter personne, vient d'écrire, vient de 
faire imprimer une brochure contre Kœnig, contre 
mol, contre tous ceux qui ont voulu justifier l'inno- 
cence de ce professeur si cruellement condamné. Il 
Iraitê tous ses partisans d'envieux, de sots, de mal- 
honoêtes gens. La voici , cette brochure ' singulière , 
cl c'est un roi qui l'a faite! 

Les journalistes d'Allemagne, qui ne se doutaient 
pas qu'un monarque qui a gagné dcs'batailles fut 
l'auteur d'un tel ouvrage, en ont parlé librement 
comme de l'essai d'un écolier qui ne sait pas un mot 
de la question. Cependant on a réimprimé la bro- 
chure à Berlin, avec l'aigle de Prusse, une couronne, 
UD sceptre , au-devant du titre. L'aigle, te sceptre, et 
la couronne, sont bien étonnés de se trouver là. Tout 
le inonde hausse les épaules, baisse tes yeux , et n'ose 
parler. Si la vérité est écartée du trône, c'est surtout 
lorsqu'un roi se fait auteur. Les coquettes, les rois, 
tes poètes, sont accoutumés à être flattés. Frédéric 
réunît ces trois couronnes-là. II n'y a pas moyen que 

' Hle était 'mtilvii» LtimaapiMic. K. 



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20b CORRESPONDANCE. 

la vérilc .perce ce triple mur de l'amour-propre. Miu- 
pertuis n'a pu purveoii' à être Platon, mats il veut 
que soD maître soit Deois de Syracuse. 

Ce qu'il y a de plus rare dans cette cruelle et ridi- 
cule affaire, c'est que le roi n'aime point du tout 
Maupertuis, en faveur duquel il emploie son sceptre 
et sa plume. Platon a pensé mourir de douleur de 
n'avoir point été de certains petits soupers oîr j'étais 
admis; et le roi nous a avoué cent fois que la vanité 
féroce de ce Platon le rendait iosociable. 

Il a fait pour lui de la prose , cette fois^i , comme 
il avait fait des vers pour d'Arnaud , pour le plaisir 
d'en faire; mais il y entre un plaisir bien moins phi- 
losophe, celui de me mortiGer : c'est être bien auteur! 

Mais ce n'est encore que la moindre partie de ce 
qui s'est passé. Je me trouve malheureusement au- 
teur aussi, et dans un parti contraire. Je n'ai point 
de sceptre , mais j'ai une plume ; et j'avais, je ne sais 
comment , taillé cette plume de façon qu'elle a tourné 
un peu Platon en ridicule' sur ses géants, sur ses pré- 
dictions, sur ses dissections, sur son impertinente 
querelle avec Kœnig. La raillerie est innocente; mais 
je ne savais pas alors que je tirais sur les plaisirs du 
roi. Ij'aventure est malheureuse. J'ai affaire à l'amour- 
propre et au pouvoir despotique, deux êtres bien 
dangereux. J'ai d'ailleurs tout lieu de présumer que 
mon marché avec M. le duc de Wurtemberg a déplu. 
Dn l'a su, et on m'a fait sentir qu'on le savait. Il me 
semble pourtant que Titus et Marc-Aurète n'auraient 

' Dwaiia Diatriic ifu docteur ^iatia, etc.; voyez lome XXXIX, p^ 
474 et luiT. B. 



nii,GtH>^le 



AMNEE 1732. 307 

point élé fâchés contre Pline , si Pline avait placé une 
partie de son btco sur la tête de Plînia, dans te Mont- 
béliard. 

Jesuis actuellement très affligé et très malade, et, 
pour comble, je soupe avec le roi. C'est le festin de 
Damoclès. J'ai besoin d'être aussi philosophe que le 
vi-ai Platon l'était chez le vrai Denis. 

1909. DE FRËDÉBIC II, ROI DE PRUSSE. 

Octobn i^Si. 

Si je n'avais pas eu hier une terrible colique , accompa^ée 
ie riolcnt* mau^ de tite , je tous aurais remercié d'abord de 
\i nouvelle édition de vos Œuvres ' que j'ai reçue. J'-ai par- 
roiiru l^èreineot les nouvelles pièces que vous y avez mises , 
nab je n'ai pas été content de l'ordre des pièces, ni de la 
forme de rédîtion. On dirait que ce sont les Cantiques de 
Uitfaer, et quant aux matières tout est pêle-mêle- Je crois, pour 
h comoiDdité du public, qu'il vaudrait mieux augmenter le 
nombre de* vutumes , grossir les caractères , et mettre enscm- 
iiJe ce qui cMiTicnt ensemble, et séparer ce qui n'a pas de 
connexion. Voilii mes remarques, que je vous communique; 
<ar je sub très persuadé que nous n'en sommes pas à la der- 
nière édition de vos Œuvres. Vous tuerei et vos éditeurs et 
*os lecteurs avec vos coliques et vos évanouissements ; et vous 
ferez, après notre mort, le panégyrique on la satire de tous 
reux avec lesquels vous vivez. Voili c« que vous prophétise 
noD pas Nostradamus, mais quelqu'un qui se connaît assez en 
maladies , et dont la profession est de se connaître en bommes. 
le travaille dans mon trou à des choses moins brillantes et 
moins bien faites que celles qui vous occupent, mais qui m'a- 
mosent , et cela me sufDt. Pespère d'apprendre dans peu que 
vous êtes guéri et de bonne humeur. Adieu. 

< Dmde, 17S1 , lept Toloiaet in-ia. B. 



nii,GtH>^le 



2o8 * CORBr&PUITDANCE. 

1910. A M. FORMEY. 

PobdiiD, le... 

J'ai depuis quelcjue temps tous les journaux, et 
j'ai déjà tu celui que vous avez la bonté de m'euvoyer. 
Je vous en remercie, monsieur; si vous en avez be- 
soin, je vous le renvoie. Vous aurez incessamment 
l'édition de Drasde ' ; il y a autant de fautes que de 
mots. On va en entreprendre une en Angleterre qui 
sera fort supérieure, et où il n'y aura plus de détails 
inutiles sur Rousseau. Je vous dirai, en passant, que 
quelquefois ceux qu'on avait pris pour des aigles ' ne 
sont que des coqs-d'Inde; qu'un orgueil despotique, 
avec un peu de science et beaucoup de ridicule, est 
bientôt reconnu et détesté de l'Europe savante, etc. 
Je suis très aise que vous me marquiez de l'amitié; 
et-, si vous êtes plus philosophe que prêtre, je serai 
votre ami toute ma vie. Je suis d'un caractère que 
rien ne peut faire plier, inébranlable dans l'amitié et 
dans me^s sentiments, et ne craignant rien ni dans ce 
monde-ci ni dans l'autre. Si vous voulez de moi à ces 
conditions, je suis à vous hardiment, et peut-être 
plus efRcacementque vous ne pensez. 

igii. AU MARÉCHAL D£ BELLE-ISLE. 

A Fonuincblraa^, 1* 97 octobre 1751. 

Permettez , monseigneur, qu'un homme chargé d'é- 

' La gccoade édition du SlicU rfe Loait XIP". Cl, 
■VolEiire, 1b premier, avait prit Mauperlui), pendant loug-lcnp), pmir 
■m algU. Cl. 

* C>9t par erreur da copisle que celte lettre e»t datée de FoDiainebleau 



„-rnii,GtH>Qlc 



AWSÈE fjSa. 309 

crire l'histoire de son temps vous remercie des su- 
jels heureux que vous lui fournissez. Toutes les fois 
(|ue la fortune seconde votre habileté et votre valeur, 
c'est une faveur qu'elle ine fait. Ce n'est pas que j'aie 
bcsoia des succès pour être le plus constant de vos 
admirateurs; mais il en faut pour vous et pour le 
public qui juge par les événements. Il y a long-temps 
qiiejc vous regarde comme un très grand homme, 
et que je mets ma gloire à rendre ce que je dois à la 
vôtre. Becevez avec bonté les témoignages d'un zèle 
bien pur. Je vous demande de ne pas perdre un temps 
si précieux à m'honorer d'un mot. Vos victoires sont 
votre réponse. Je serai toute ma vie, avec la plus 
respectueuse estîmK, monseigneur, votre, etc. 

191a. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

FoUdun , a 8 octobre. 
Mon cher ange, vous êtes le dieu des jansénistes, 
TOUS me donnez des commandements impossibles. Il 
y a des temps où la grâce manque tout net aux jus- 
tes. Je me sens actuellement privé de la grâce des 
vers; spiritus ^at ubi vult'. Je ne ferais rien qui 
vaille si je voulais me forcer. 

• TaiiîhîlÏDvitadices,faciuveMiaervB. • 

Hoi., de An. pott., T. 38S. 

L'esprit prend , malgré qu'il en ait, la teinture des 

H de T75i.Etlec*i on d'un anire lieu, ou d'nne autra date. Pent-étre eat- 
clle de 1741, aonée de la cétèbre ratraile de Prague; *ojei Imne XXI< 
page 7*- B- 

' Sfviiai tii ruU tpim. Év. de niDl Jean, cfa. >ii, t.8. Ci.. 

CuHUrOMtlUGE. VI. «4 



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alO COBBESPOiroAHCE. 

choses auxquelles il s'applique. J'ai des besognes si 
différentes deja poésie qu'il n'y a pas moyen de re- 
monter ma vieille lyre toute désaccordée : Falete, 
musœ, et valetCy curœ, voilà ma devise pour te mo> 
ment présent; et plût à Dieu que ce fût pour toute 
ma vie! 

D'ailleurs, comment voudriez-vous qu'on renvoyât 
à Paris une Rome sauvée toute changée, et qu'on 
dpnnât aux acteurs de nouveaux rôles , pour la qua- 
trième fois? ce serait un moyen sûr d'empêcher la 
reprise de la pièce, de la faire croire tombée, et de 
me faire grand tort; j'entends ce tort qu'on fiiit aux 
pauvres auteurs comme moi, le tort de les berner 
tant qu'on peut; c'est un plaisir que le public se donae 
très volontiers. Mon cher auge, laissons là Catihaa, 
César, et Cicéron, pour ce qu'ils valent. Si la pièce, 
telle qu'elle est, peut encore souffrir trois ou quatre 
représentations, à la bonne heure; si les amateurs de 
l'antiquité la lisent sans dégoût, tant mieux; c'est là 
mon premier but; non, ce n'est que le second; mon 
premier désir est de venir vous embrasser. Je peux 
très bien renoncer à tout ce train de théâtre, d'ac- 
teurs, d'actrices, de battements de mains, de sifHets, 
et d'épigrammes; mais je ne puis renoncer à vous. Je 
regarde les théâtres et les cours comme des illusions; 
l'amitié seule est réelle. Pardonnez-moi de n'être point 
encoi'e venu vous voir. Il faut que je prenne encore 
patience cet hiver. Mon petit voyage, si je suis en 
vie, sera pour le printemps. 

Vous savez que, quand vous m'écrivîtes la pre- 
mière fois sur l'audience et sur l'épée de feu M. de 



nii,GtH>^le 



kSsiB l'^Sa. ail 

Ferrîol ', le Siècle était déjà presque tout imprimé; 
il doit être à présent aciievé. Il n'y a pas moyen d'y 
revenir; tout ce que je peux faire c'est de veiller au 
petit concile; j'en parle dans toutes mes lettres à ma- 
dame Denis. Joignez-vous à moi; faites-l'eu souvenir. 
Ce sera votre faute si ce petit subsiste dans la nou- 
velle édition de Paris, Il est mallioureusement dans 
une douzaine d'autres dont la France est inondée, et 
surtout dans cMîile que t'abbé Pcrnclli ^ a fait impri- 
mer à Lyon, sous les yeux du Père du concile ^. 

Adieu , mon cher ange; vous êtes mou concile, et 
je voudrais bien être à vos genoux ; mais laissons 
passer l'hiver. Je finis, la poste va partir, et je n'au- 
rai pas le temps d'écrire à madame Denis. 

1913. DE MADAME LA MAAGHAVE DE BAREUTH. 

Erbng, la 1" noTimbre. 
Il faudrait avoir plus d'esprit et de délicatesse que je n'en 
ai pour louer dignement l'ouvrage que j'ai reçu de voire part. 
On doit s'attendre â tout de frère Voltaire. Ce qu'il fait de 
beau ne surprend plus; l'admiration, depuis long-temps, a 
snccédé à la surprise. Votre Poème tur la Loi naturelle m'a 
enchantée. Tout s'y trouve, la nouveauté du sujet, l'élévation 
des pensées, et la beauté de la versification. Oseralge le dire ^ 
il n'y manque qu'une chose pour le rendre parfait. Le sujet 
exige plu» d'étendue que vous ne lui en avex donné. La pre- 
nnère proposition demande surtout une plus ample démonstra- 

•TojeilrttreiSSg. B. 

1 Voja Ictire 1891. B. 

iLe cardinal de Teocio, onde de d'Argent*] et ■rchevique de Ljon, 
était ircbfTique d'Embrun lonqu'il présida le concile teoi' ta celle der- 
uière Tille; Toyei tome XX, page 436. B. 



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3 1 a CORRESPOnDANCE. 

lion. Pennettei que je m'instruise et que je tous fasse part de 

mes doutes. 

Dieu, dites'vous.a donné à tous les hommes la justice et la 
conscience pour les avertir, comme il leur a donné ce qiii leur 
est nécessaire. 

Dieu ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces 
deuK vertus sont innées dans l'homnie, et deviennent un at- 
tribut de son être. Il s'ensuit, de toute nécessité , que l'homme 
doit agir en conséquence, ei qu'il ne saurait être ni injuste ni 
•lans remords , ne pouvant combattre un instinct attaché à son 
essence. L'expéiience prouve le contraire. Si la justice était un 
attribut de notre être, la chicane serait bannie; les avocats 
mourraient de faim ; vos conseillers au parlement ne s'occu- 
peraient pas, comme ils font, à troubler la France pour un 
morceau de pain donné ou refusé; les jésuites et les jansénistes 
confesseraient leur ignorance en fait de doctrine. 

Les vertus ne sont qu'accidentelles et relatives il la société. 
L'aniour-propre a donné le jour à la justice. Dans les premiers 
temps les hommes s'enire-déchiraient pour des bagatelles 
(comme ils font encore de nos jours); il n'y avait ni sûreté 
pour le domicile, ni sAreté pour la vie. Le tien et le mien, 
mallieureuses distinctions (qu'on ne fait que trop de notre 
temps), bannissaient toute union. L'homme, éclairé par la 
raison, et poussé par l'amour-propre, s'aperçut enfin que la 
sociclé ne pouvait subsister sans ordre. Deux sentiments atta- 
chés à son être , et innés en lui , le portèrent à devenir juste. 
La conscience ne fut qu'une suite delà justice. Les deux, sentï- 
ments dont je veux parler sont l'aversion des peines et l'amour 
du plaisir. 

Le trouble ne peut qu'enfanter la peine; la tranquillité est 
mère du plaisir. Je me suis fait une étude particulière d'ap- 
profondir le cœur humain. Je juge, par ce que je vois, de ce 
qui a été. Mab je m'enfonce trop dans cette matière, et pour- 
rab bien , comme Icare, me voir précipiter du haut des cieox. 
Tattends vos décbions avec impatience ; je les regarderai 
comme des oracles. Condutsei-moi dans le chemin de la vérité, 



nii,GtH>^le 



ANNÂE i^Sa. ai3 

et «ayez peniiHdé qu'il n'y en a point de plus évidente que le 
deùr que j'ai de vous prouver que je suis votre sincère amie. 

WlLHELMIirE. 



1914. A LEURS EXCFXLENCES MM. LES AVOYERS 
DE BERNE. 



Au chltcMi de Poudim, prc* de Berlio, le 5 novembre. 

Quoique j'appartienne à deux rois, auxquels je 
suis attaché par le devoir, et par la reconnaissance 
(]ue je dois ù leurs bienfaits, j'ai cru pouvoir rendre 
UD hommage solennel à votre gouvernement , que 
j'ai toujours admiré, et dont je n'ai cessé de faire 
l'éloge. 

Jedemande à vos Excellences la permission de leur 
dé<lier une tragédie qui a été rcpréscnlce avec succès 
sur le théâtre de Pilris. J'ai cru que je ne pouvais 
choisir de plus dignes protecteurs d'un ouvrage où 
j'ai peint le sénat de Rome que vos Excellences. Ce 
n'est pas la grandeur des empires qui fait le mérite 
des hommes. Il j a eu dans l'aréopage d'Athènes des 
hommes aussi respectables que les sénateurs romains, 
et il yji dans le conseil de Berne des magistrats aussi 
verlueux que dans celui d'Athènes. 

J'attends vos ordres, messieurs, pour avoir l'hon- 
neur de vous présenter un tribut que j'ai cru ne de- 
voir qu'à vous. Un ouvrage où l'amour de la liberté 
triomphe ne doit être dédié qu'aux plus vertueux 
protecteurs de cette liberté précieuse. 

Je suis , avec respect, messieurs, de vos Excellences 
le très humble et très obéissant serviteur, Voltaire, 



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al4 COHRESPOMDAHCE. 

gentilhomme ' ordiuaire de.!a chambre au roi de 
France, et chambellan du roi de Prusse. 

igiS. DE M. LERBER', 



Toltaint, il osl flatteur mu doute 
De voir mn nom par vous eitéi 
El «os écrits lont U griDd'roule 
Qui mène à l'ininrartalitii. 
S«D9 Oalterie et mi» rancune. 
Ami de U ùmple ^nité , 
Tout o«ei, Biec liberté. 
Juger rliomme et non U fortiiuit. 
Chei ïoui pn voit ègalemeut 
Le roi.l'aflrice, Et le iDarrhaiid, 
Ke EaitE ensemlile qu'un volume; 
El, pour prétendre lu même rang, 
Il leur suffit de voire plume. 

;ioui le tavona; miii, franchement, 

Ce iiièrne homonge qui nous flatte 

Noui panit être, en ce moment. 

Matière un peu trop délicate. 

Bon Dien! que dirait à Paris, 

Le corps nombreux des beaux -esprits. 

Dont le Um godl est le partage. 
Si, dans te sicde on nom vivons. 

On vo^iit mis en élalage 

Le nom d'un des Trcht-Camoiu 

A la téle de voire ouvrage ! 

Ces gens-là ne eroiraienl jamais. 

Même en dépit de votre pièce , 

Que nous resiemblons traits pour Irails 

Aux héros de Rome et de Grèce, 

Dont vous nous Taîtes les portrait*. 

D'ailleurs, en cette paix profonde 

■ SigismonJ-Louis Lcrber «t mort le ao avril 178Î. Celte réponse ■ Tol- 
'ire, ainsi que U lettre de Taluirc n° 1914, ont élépabliées, pour la prc- 
icre lois, par M. Clogenson. B. 



hyGoo^le 



AîflTÉE 175a. 

Dont QDiu jouiuona, gncei Dieu, 
L'honneur de briller dui* le nonde, 
Noiu raiouoni, nous touche peu. 
Malgré les oraiioDS fuDrt»«i 
Où l'oD notu dit qu'il eit faoQteui 
DeTivreiiDii duu lei lénèbrej, 
N<HU croyons, commE nosaieiu. 
Qu'au boni du compte il vaul bien mieui 
Être tnaquille) qae célèbrei. 
Soit uge49e,5oit laaité. 
Voltaire, voilà noa acriipulea; 
Notre paUic a'est enlâlé 
A croire que les ridictila 
Sont pires que l'obscurité. 

Et, quand au temple de Mémoire, 
Comme loiii paraissez le croire, 
Od voudrai! bien noui reccToir, 
Nous n'aurions pas trop bonne mine, 
Si aoua veniom la nous asseoir. 
Avec nos habits de drap noir, 
Près de vos rois Iburrés d'hermine. 

Ceit pour Frédéric et Lonii 
Qu'Apollon vous prêta sa I jre ; 
Mais, pour les gens de mon paf), 
Stumpr, croyn.moi, peut leur suffire. 

Cependant, et n'en doutez pas, 
Nous n'en lirons pas irioins ^Iiire, 
CharleiDoiize , Wcromégai, 
La Ligue , lUemnon , et Zaire. 
Moi-même , aux yeux de ruuivers 
Je voudrais bien pouvoir vous dire 
Que c'est ï force de vous lire 
Qne j'appris à bîre des vers. 

iyi6. A*M: ROQUES. 



Je suis pénétré de recooDaissance de toutes les 
ttootés que vous m'avez témoignées d'une manière si 



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2l6 CORBKSPOHItAHCE. 

prévenante, saus me connaître; il ne me reste qu'à 
les mériter. Je voudrais tgue la nouvelle édition du 
recueil de mes anciennes rêveries eu prose et en vers, 
et celle du Siècle de Louis XIV, que mon libraire' 
doit vous envoyer de ma part, pussent au moins être 
regardées de vous comme un gage de ma sensibilité 
pour tous vos soins obligeants. Quant à M. de La 
fieaumelle, je suis sûr que vous aurez la générosité 
de lui représenter le tort qu'il fait à ce pauvre Conrad 
Walther; c'est assurément le plus honnête homme de 
tous les libraires que j'aie rencontrés. Il s'est mis en 
frais pour \a, uouvelle édition du Siècle de Louis XIF; 
il n'y a épargné aucun soin; et voilà que, pour fruit 
de ses peiues,M. de LaBeaumelle fait imprimer sous 
main une édition subreptice à Francfort, ville impé- 
riale, malgré le privilège de l'empereur, dont Wal- 
ther est en possession. Il est libraire du roi de Po- 
logne, il est protégé, il est résolu à attaquer M. de 
La Beaumelle par les formes juridiques. Cela va faire 
un événement qui certainement causerait beaucoup 
de chagrin à M. de La Beaumelle, et qui serait fort 
triste pour la littérature. 

Il doit avoir gagné, par l'édition des Lettres^ de 
madame de Maiatenon , de quoi pouvoir se passer 
du profit léger qu'il pourrait tirer d'une édition fur- 
tive. D'ailleurs il doit considérer que toute la librairie 
se réunira contre lui. Les gens de lettres se plaignent 
d'ordinaire que les libraires contrefont leurs ouvrages; 
et ici c'est un homme de lettres qui contrefait l'édi- 

-II. CdIedei756eiieDgT(i- 



nii,GtH>^le 



ÀNHSE fjS^. 317 

lioa d'uD libraire; c'est un étranger qui, dans l'Em- ' 
pire, attaque un privilège de l'empereur. Que M. de 
La Beaumelle en pèse toutes les conséquences. Les 
remarques critiques qu'il joint à son édition ne sont 
pas une excuse envers mon libraire, et sont envers 
moi un procédé dont j'aurais sujet de me plaindre. Je 
ne connais 5l. de La Beaumelle que par les services 
que j'ai tâché de lui rendre. 

Il m'écrivit , il y a un an , du palais de Copenhague, 
pour m'intéresser à des éditions des auteurs classiques 
français qu'on devait faire, disait-il, en Danemark, 
et dont le roi de Danemark le chargeait, à l'imitalioa 
des éditions qu'on a nommées en France les Dau~ 
pliùis. Je crus M. de La Beaumelle, et mon zèle pour 
l'honneur de ma patrie uie fit travailler en consé* 
quence. 

Quelque temps après je fus étonné de le voir ar- 
river à Potsdam. 11 était renvoyé de Copenhague, où 
il avait d'abord prêché en qualité de proposant , et 
où d était, je crois, de l'académie. Il voulait s'atta- 
cher au roi de Prusse, et il me présenta, pour cet 
effet, un livre dans lequel il me traitait assez mal, 
moi et plusieurs des chambellans. 11 y avait beaucoup 
(le choses dont le roi de Danemark et plusieurs autres 
puissances devaient s'offenser. Ce livre, imprimé à 
Copenhague, intitule Mes Pensées, n'était pas en- 
core trop public; il promit de le corriger, et je crois, 
en effet, qu'il en a fait une édition corrigée a Berlin, 
n sait que, quoique j'eusse beaucoup à me plaindre 
d'une pareille conduite, je l'avertis cependant de 
plusieurs petites inadvertances dans lesquelles il était 



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%lS COnRESPOITDAIITCE. 

tombé sur ce qui regarde l'historique; par exemple 
sur la constitution d'Angleterre, sur M. Paris Bu- 
vernei , et sur d'autres erreurs qui peuvent échapper 
à tout écrivain. 

Loi^qu'it fut mis'en prison à Berlin, tout le monde 
sait que je m'intéressai pour lui, et que je parlai même 
vivement à milord Tyrconnell, qui avait, disait-on, 
coutHbué à son em'Prisonnement , et à le faire ren- 
voyer de ta ville. Milord Tyrconnell, à qui îl écnvit 
pour se plaindre à lui de lui-même, lui répondit: 
H 11 est vrai que je vous ai fait couseiller de partir, 
«me doutant bien que vous vous feriez bientôt ren- 
« voyer. » Je priai milord Tyrconnell de ne pas mon- 
trer cette lettre, qui ferait trop de tort à un jeune 
homme qui avait besoin de protection; et il n'y a 
rien que je n'aie fait pour lui dans cette occasion. De 
retour de Spandau à Berlin , il me dît qu'il était ap- 
pelé à Copenhague avec une grosse pension ; mais il 
partit quelques jours après pour Ijeipsiclc. On prétend 
qu'il y fît imprimer une brochure intitulée , je crois, 
les jémours de Berlin, et les Dégoûts des plaisirs; 
les lettre» initiales de son nom, par M. de La £...., 
sont à la tête de ce libelle. Je suis très éloigné de l'en 
croire l'auteur, et j'ai soutenu publiquement que ce 
n'était pas lui. De Leîpsick il s'arrêta à Gollia. On a 
écrit de ce pays-là des choses sur son compte qui 
lui feraient plus de tort, si elles étaienl vraies, que 
le libelle même qu'on lui a imputé. On m'a écrit de 
Leipsick, de CopenJiague, de Golha, des 'particula- 
rités qui ne lui feraient pas moins de préjudice, si je 
les rendais publiques. 



nii,GtH>^le 



Comment peut-il donc, moiisieur, clans de paraitlcs 
circoastances, non seulement contrefaire l'édition de 
mon libraire, mais charger cette édition de notes 
contre moi, qui ne l'ai jamais offensé, qui même lui 
ai rendu Kervice?S'il est pins instruit que moi du 
règne de Louis XIV, ne devait-il pas me communi- 
quer ses lumières, comme je lui communiquai, sur 
son livre intitulé Mes Pensées , des observations dont 
il a fait usage? Pourquoi d'ailleurs faire réimprimer 
la première édition du Siècle de Louis Xlf^, quand 
il sait que mon libraire Waltlier en donne une nou- 
velle, beaucoup plus exacte et d'un tiers plus ample? 
Quoique j'aie passé trente années à m'instruire des 
faits principaux qui regardent ce règne; quoiqu'on 
m'ait envoyé eu dernier lieu les mémoires les plus 
instructifs, cependant je peux avoir fait, comme dit 
Bayle, bien des péchés de commission et d'omission '. 
Tout homme de lettres qui s'Intéresse à la vérité et 
à l'honneur de ce beau siècle doit m'honorcr de ses 
lumières; mais quand on écrira contre moi , en fe- 
sant imprimer mon propre ouvrage pour ruiner mon 
libraire, un tel procédé aura-t-il des approbateurs? 
une ancienne édition contrefaite anra-t-elle du crédit 
parmi les honnêtes gens? et l'auteur ne se ferme-t-il 
pas, par ce procédé, toutes les portes qui peuvent le 
mener à son avancement? 

]'ose vous prier, monsieur, de lui montrer cette 
lettre, et de rappeler dans son cœur les sentiments 
de probité que doit avoir un jeune homme qui a fait 

' Fréface de U pramiOTe rdillan île lou Di 



K Google 



asO CORKESPONDIITCE. 

la fonction de prédicateur. Je me persuade qu'il fera 
celle d'honnête homme. S'il a fait quelques frais pour 
cette édition, il peut m'en envoyer le compte; je le 
communiquerai à mon libraire, et le mieux serait 
assurément de terminer cette affaire d'une manière 
qui ne causât du chagrin ni à ce jeune homme nî 
à moi. 

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec l'attache- 
ment sincère que vos procédés obligeants m'in- 
spirent, etc. 

1917. A m Kœmc. 

A Pondim I le 1 7 novcmlm 1 7 Si. 
MOHSIEDR, 

Le libraire qui a imprimé une nouvelle édition du 
Siècle de Louis Xlf^, plus exacte, plus ample, et plus 
curieuse que les autres, doit vous en faire tenir de ma 
part deux exemplaires ; un pour vous, l'autre pour la 
bibliothèque de S. A. K. à qui je vous prie de faire 
agréer cet hommage et mon profond respect. 

Il est bien difBcileque dans un tel ouvrage, où il 
y a tant de traits qui caractérisent l'héroïsme de la 
maison d'Orange, il ne s'en trouve pas quelques uns 
qui puissent déplaire; mais une princesse de son 
sang, et née en Angleterre, connaît trop tes devoirs 
d'un historien et le prix de la vérité, pour ne pas 
aimer cette vérité, quand elle est exprimée avec le 
respect que l'on doit aux puissances. 

J'aurai sans doute bien des querelles à soutenir sur 
cet ouvrage; je puis m'être trompé sur beaucoup de 
clioses que le temps seul peut éclaircir. Il ne s'agit 



nii,GtH>^le 



|>as ici de moi, mais du public; il n'est pas questioa 
de me défendre, mais de l'éclairer; et il faut sans 
dtfBculté que je corrige toutes les erreurs où je serai 
tombé, et que je remercie ceux qui m'en avertiront, 
quelque aigreur qu'ils puissent mettre dans leur zèle. 
Cette vérité à laquelle j'ai sacrifié toute ma vie, je 
l'aime dans les autres autant que dans moi. 

J'ai lu, monsieur, votre Appel au public , que 
vous avez eu la bonté de m'envoyer, et je suis revenu 
sur-le-champ du préjugé que j'avais contre vous. Je 
n'avais point été du nombre de ceux qu'où avait 
constitues vos juges, ayant passé tout l'été à Potsdam; 
mais je vous avoue que, sur l'exposé de M. deMau- 
pertuis, et sur le jugement prononcé en conséquence, 
j'étais entièrement contre votre procédé. 

Il s'agissait, disait-on, d'une découverte impor- 
tanie dont on vous accusait d'avoir voulu ravir la 
gloire à son auteur par envie et par malignité. On 
vous imputait d'avoir forgé une lettre de Leibnitz, 
dans laquelle vous aviez vous-même inséré cette dé- 
couverte. On prétendait que, pressé par l'académie 
de représenter l'origiual de cette lettre, vous aviez 
eu recours à l'artifice grossier de supposer, après 
coup, que vous en teniez la copie de la main d'uu 
homme qui est mort il y a quelques années. 

Jugez vous-même^ monsieur, si je ne devais pas 
avoir les préjugés les plus violents, et si vous ne devez 
pas pardonner à tous ceux qui vous ont condamné , 
quand ils n'ont été instruits que par les allégations 
de votre adversaire, couBrmées par votre silence. 

Votre Appel\d!& ouvert les yeux, ainsi qu'à tout 



K Google 



aaa corbhspokd&nce. 

le public. Quiconque a lu votre Mémoire a été con- 
vaincu de votre ianoceace. Vos pièces justificatives 
établissent tout le contraire de ce que votre ennemi 
Vous imputait. On voit évidemment que vous com- 
mentâtes par montrer à Maupertuis l'ouvrage dans 
lequel vous combattiez ses sentiments; que cet ou- 
vrage est écrit avec ta plus grande politesse et lea 
égards les plus circonspects; qu'en te réfutant, vous 
lui avez prodigué des éloges; que vous lui avez d'a- 
bord avoué, avec la bonne foi et la franchise de votre 
patrie, tout ce qui concernait la lettre de Leibnitz- 
Vous lui dîtes que vous la teniez, avec plusieu» 
autres, des mains de feu Henzi; que l'original ne 
pourrait probablement se trouver; enfin vous impri- 
mâtes et votre réfutation et une partie de la lettre de 
Leibnitz avec le consentement de votre adversaire, 
consentement qu'il signa lui-même. Les jâcles de 
Leipsick furent les dépositaires de votre ouvrage, et 
de cette même lettre sur laquelle on vous a fait le plus 
étrange procès criminel dont on ait jamais eatcndu 
parler dans la littérature. 

Il est clair comme le jour que cette lettre de Leib* 
nitz, que vous rapportez aujourd'hui tout entière 
avec deux autres, ont été écrites par ce grand homme, 
et n'ont pu être écrites que par lui. Il n'y a personne 
qui n'y reconnaisse sa manière de penser, son tiyle 
pi-ofond, mais un peu diffus et embarrassé; sa cou- 
tume de jeter des idées, ou plutôt des semences d'idées 
qui excitent à les développer. Mais ce qu'il y a de 
plus étrange dans cette affaire, et ce qui me cause une 
surprise dont je ne reviens point, c'est que cette 



nii,GtH>^le 



AHHÉE 1752. aa3 

même lettre de Leibnitz dont on fesait tant de bniit^ 
cette lettre pour laquelle on a intéressé tant de puis- 
sances, cette lettre qu'on vous accusait d'avoii- in- 
dignement supposée et d'avoir fabriquée vous-même 
pour donner à Leibnitz la gloire d'un tbéorènie re- 
vendiqué par votre adversaire, cette lettre dit préci- 
sément tout le contraire de ce qu'on croyait; elle 
combat le sentiment de votce adversaire, au lieu de 
le prévenir. , 

C'est donc ici uniquement une méprise de l'amour- 
propre. Votre ennemi n'avait pas assez examiné cette 
lettre, que vous lui aviez remise entre les mains. 11 
croyait qu'elle contenait sa pensée, et elle contient 
sa réfutation. Fatlait-il donc qu'il employât tant d'ar- 
liGce et de violence, qu'il fatiguât tant de puissances, 
et qu'il poursuivît enfin ccu\ qui condamnent aujour- 
(Tliui sa méprise et son procédé, pour quatre lignes 
de Leibnitz mal entendues, pour une dispute qui 
u'ett nullement éclaircie, et dont le fond me parait 
la chose la plus frivole? 

Pardonnez-moi cette liberté; vous savez, monsieur, 
que je suis un peu entliousîaste sur ce qui me paraît 
vrai. Tous avez été témoin que je ne sacriB* mon 
sentiment à personne. Vous vous souvenez des deux 
années que nous avons passéi:s ensemble dans une 
retraite philosophique avec une dame ' d'uo' génie 
étonnant et digne d'être instruite par vous dans les , 
mathématiques. Quelque amitié qui m'attachât à elle 
et à vous, je me déclarai toujours contre votre senti- 
ment et le sien sur la dispute des forces vives. Je 

■ Maduue la aurquite du Chllclet. K, 



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aa4 CORRRSPOITDAirCE. 

soutins effrontément le parti de M. de Mairan contre 
vous deux; et ce qu'il y eut de plaisant , c'est que lors- 
que cette dame écrivit epsuite contre M. de Mairan 
sur ce point de mathématique ', je corrigeai son ou- 
vrage , et j'écrivis contre elle. J'en usai de même sur 
les monades et sur l'harmonie préétablie , auxquelles 
je vous avoue que je ne crois point du tout. £n6n je 
soutins toutes mes hérésies sans altérer le moins du 
monde ta charité. Je ne pus sacrifier ce qui me p- 
raissait la vérité à une personne à qui j'aurais sacrifié 
ma vie. Vous ne serez donc pas surpris que je vous 
dise, avec cette franchise intrépide qui vous est con- 
nue, que toutes ces disputes oîi un mélange de mé- 
taphysique vient égarer la géométrie me paraissent 
des jeux d'esprit qui l'exercent et qui ne l'éclairent 
point. Ijb querelle des/brces vives était absolument 
dans ce cas. On écrirait cent volumes pour et contre, 
sans rien changer jamais dans la mécanique. Il est 
clair qu'il faudra toujours le même nombre de che- 
vaux pour tirer les mêmes fardeaux, et la mêmi; 
charge de poudre pour un boulet de canon , soit 
qu'on multiplie la masse par la vitesse, soit qu'on la 
multiplie par le carré de la vitesse. Souffrez que je 
vous dise que la dispute sur la moindre action est 
beaucoup plus frivole encore. Il ne me parait de 
vrai dans tout cela que l'ancien axiome, que la na- ■ 
ture agit toujours par les voies les plus simples; en- 
core cette maxime demande-t-elle beaucoup d'expli- 
cations. 

Si M. de Maupertuis a inventé depuis peu ce prio- 

■ Tojez ma aolc , tome LIT, page 3o3. B. 



nii,GtH>^le 



clpe, à la bonne heure; mats il me semble qu'H n'eût 
pas fallu déguiser sous des termes ambigus une chose 
» claire; et que ce serait la travestir eu erreur que 
de prétendre, avec le P. Malebranche, que Dieu «m- 
ploie toujours la moindre quantité d'action. Nos 
hng, par exemple, sont des leviers de la troisième 
espèce, qui exercent une force de plus de cinquante 
livres pour en lever une; le cœur, par sa systole et 
par sa diastole, exerce une force prodigieuse pour 
«primer une goutte de sang qui ne pèse pas une 
dragme. Toute la uature est pleine de pareils exem- 
ples; elle montre dans mille occasions plus de pro- 
fusion que d'économie. Heureusement, monsieur, 
toutes nos disputes pointilleuses sur des principes 
sujets à tant d'exceptions , sur des assertions vraies en 
plusieurs cas et fausses dans d'autres, n'empêcheront 
pas la nature de suivre ses lois invisibles et éternelles. 
Malbeur au genre humain, si le monde était comme 
la phipart des philosophes veulent le faire! Nous 
ressemblons assez à Matthieu Gare ', qui afïînnatt 
que les citrouilles devaient croître au haut des plus 
graads arbres, atîa que les choses fussent en pro- 
portion- Vous savez comment Matthieu Garo fut dé- 
trompé, quand un gland de chêne lui tomba sur le 
nez, dans le temps qu'il raisonnait en profond méta- 
physicien. 

Voyez donc, monsieur, ce que c'est que de ne 
vouloir trouver la preuve de l'existence de Dieu que 
<tans une formule d'algèbre, sur le point le plus obscur 
de la dynamique, et assurément sur le point le plus 

• L> FoQUioe , liv. IX , fûAt it. 
COUMTOKDIVCS, VI, iS 



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aa6 CURIŒSPOMUA.MCK. 

inutile dans l'usage, a Vous allez vous flcbo' contre 
«moi, mais je ne m'en soucie guère,» disait feu 
M. l'abbé CoDti au grand Newton; et je pense, avec 
l'abbé Gonti , qu'à l'exception d'une quarantaine de 
tbëorèmes principaux qui sont utiles, les recherches 
profondes de la géométrie ne sont que l'aliment d'une 
curiosité ingénieuse; et j'ajoute que toutes les fois que 
la métaphysique s'y joint, cette curiosité est bien 
trompée. La métaphysique est le nuage qui dérobe 
aux héros d'Homère l'ennemi qu'ils croyaient saisir. 

Mais que, pour une dispute si frivole, pour une 
bagatelle difficile, pour une erreur de nulle consé- 
quence, confondue avec une vérité triviale , on intente 
un procès criminel dans les formes; qu'on fasse dé- 
clarer faussaire un honnête homme, un compagnon 
d'étude, un ancien ami, c'est ce qui est en vérité bien 
douloureux. 

Vous nous avez appris, dans votre Appel, une vio- 
lence bien plus singulière : on m'a écrit des lettres de 
Paris pour savoir si la chose était vraie. Vous dites, 
et il n'est que trop véritable, que Maupertuis, après 
avoir réussi , comme il lui était si aisé, à vous faire 
condamner, a écrit et fait écrire plusieurs fois à ma- 
dame la princesse d'Orange, de qui vous dépendez, 
pour vous imposer silence, et pour vous faire con- 
sentir vous-même à votre déshonneur. Vous croyez 
bien que toute l'Europe littéraire trouve son procédé 
un peu dur et fort inouï. Maupertuis aura la gloire 
d'avoir fait ce qu'aucun souverain n'a jamais osé. 
Aveuglé par une méprise où il était tombé \ il a sou- 
tenu cette méprise par une persécution ; il a &it con- 



nii,GtH>^le 



AatfÉE 17 Sa. 327 

damner et flétrir ua honoéte bomme sans l'eotatulve, 
et lui a ordonné ensuite de ne point se défendre et 
de le taire. 

Quel bomme de lettres n'est saisi d'une juste iadi- 
gnation contre une cruauté ménagée d'abord avec 
tant d'artifice, et soutenue enGn avec tant de dureté? 
Où en seraient les lettres et les études en tout geprei 
ai on ue peut être d'un sentiment opposé à celui d'un 
hamme qui a su se procurer du crédit? Quoi ! moa- 
ùeur, si je disais que tous les angles d'un triangle 
sont égaux à deux droits, et que le président de l'aca- 
déinie de Pétersbourg eût dit le contraire, il serait 
donc eu droit de me faire owdamner, et de m*or- 
dooner le silence? 

Vos plaintes ont été accompagnées des plaintes de 
tous les gens de lettres de l'Eui-ope. lueurs voix se 
sont jointes à la vôtre; et, pour unique réponse, 
Maupertuis imprime qu'on ne doit pas savoir ce qu'il 
a écrit i madame la princesse d'Orange, que ce sont 
des secrets entre lui et elle qu'il &ut respecter. Cette 
réponse est le dernier coup de pinceau du tableau, 
et j'avoue qu'on devait s'y attendre. 

l'étais plein de ma surprise et de mon indigna- 
tion, ainsi que tous ceux qui ont lu votre j^ppel; 
mais l'une et l'autre cessent dans ce moment-ci. On 
m'apporte un volume de lettres que Maupertuis a fait 
imprimer il y a un mois : je ne peux plus que le 
plaindre; il n'y a plus à se fâcher. C'est un homme 
qui prétend que, pour mieux (Connaître la nature de 
lame, il faut aller aux terres australes disséquer des 



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2a8 CURRESPONDAITCK. 

cerveaux de géants hauts de douze pieds, et des 
hommes velus portant une queue de singe. 

Il veut qu'on enivre les gens avec de Topium , pour 
épier dans leurs rêves les ressorts de l'entendement 
humain. 

Il propose de faire un grand trou qui pénètre jus- 
qu'au noyau de la terra. 

Il veut qu'on enduise les malades de poix-résine , et 
qu'on leur perce la chair avec de longues aiguilles; 
bien entendu qu'on ne paiera point le médecin, si 
le malade ne guérit pas. 

Il prétend que les hommes pourraient vivre encore 
huit ou neuf cents ans , si on les conservait par ta 
même méthode qu'on empêche les œufs d'éctore. La 
maturité de l'homme, dit-il, n'est pas l'âge viril, c'est 
la mort; Il n'y a qu'à reculer ce point de maturité. 

Enfin il assure qu'il est aussi aisé de voir l'avenir 
que le passé; que les prédictions sont de même na- 
ture que la mémoire ; que tout le monde peut pro- 
phétiser ; que cela ne dépend que d'un degré de plus 
d'activité dans l'pjiprit, et qu'il n'y a' qu'à exalter son 
amc. l'ont son livre est plein, d'un bout à l'autre, 
d'idées de cette force. Ne vousiétonnez donc plus de 
rien. 1! travaillait à ce livre lorsqu'il vous persécu- 
tait; et je puis dire, monsieur, lorsqu'il me tourmen- 
tait aussi d'une autre manière. Le même esprit a 
inspiré son ouvrage et sa conduite. 

Tout cela n'est point connu de ceux qui, chargés 
de grandes affaires, occupés du gouvernement des 
états, et du devoir de rendre heureux les hommes, 



nii,GtH>^le 



De peuvent baisser Icui-s regards sur des querelles et 
sur de pareils ouvrages. Mais moi qui ue suis qu'un 
homme de lettres, moi qui ai toujours préféré ce titre 
à tout, moi dont le métier est, depuis plus de qua- 
raatcans, d*aiiner la vérité et de la dire hardimeut, 
je ne cacherai point ce que je pense. On dit que votre 
adversaire est actuellement très malade, je ne le suis 
pas moins; et, s'il porte dans son tombeau son injus- 
tice et son livre, je porterai dans le mien la justice 
que je vous rends. Je suis, avec autant de vérité que 
j'en ai mis dans ma lettre, monsieur, votre , elc. 

191». A M. G.-C, WALTHEB. 

PoUdam , iS noTcmbre 175a. 

Vax oublié de vous prier d'envoyer sur-le-champ un 
exemplaire de l'édition en sept volumes avec un exem- 
plaire de la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV 
à M. Roques, conseiller ecclésiastique du landgrave 
tie Hesse-Homberg, par Fraucfort-sur-Ie-Meiii, Il 
connaît te libraire qui contrefait votre édition du 
Siècle, k la faveur de quelques notes que I^ Beau- 
meltey ajoute, et il petit vous servir. Il travaille au 
Journal de Fi-ancfort. 11 connaît tous les tours de ce 
La Beaumelle, qui a été obligé de quitter successive- 
ment Copenhague, Berlin, Leipsick, et Gotha, et qui 
ne vit à présent à Francfort que du produit de sa 
plume. 

igig. AU CARDINAL QUERINI. 

Poudim , al ili noTambre. 
L'emincnza voslra adorna la dottrina col fregio 



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33o coehespoudarcb. 

deir iagegao, rinforza 1' îngegDO col zelo, e com- 
puce il zelo colla mUDÎficeoza. Ella edtfica di uns 
DMDO una chiesa in Berlino, e coU' altra siega dal 
giogo erfltico un valente roonaco, rimanda ail' orile 
la smarrita peccorella. In gomma la sua libéral mano 
diffbnde altrettaato di denaro quanto d' iochiostro, 
ed ammaeatra i dotti e solleva î poveri. 

Bramo di veder i suoi scritti ed i suoi atti geiieroû 
tutti raccoltî nelle bresciane stampe; ma tengo od 
più vivo desîderio d'inchinarta personalmeute, etc. 

1910. A H. LE COMTE D-ARGE^TTAL. 

PottcUm , la 11 nonobi. 

Mon cher ange, quoique les vers ne soient pas ac- 
tuellement de quartier dans notre cour, vous m'avez 
fait relire ZuUme. Xe me suis repris de goût pour cette 
aventurière; et j'ose croire que, si vous la lisiez telle 
qu'elle est, vous l'aimeriez bien davantage. Ou je vous 
l'enverrai , mon cher et respectable ami , ou je vous 
rapporterai en temps et lieu; mais à présent ne me 
demandez pas une rime, je n'en peux plus, j'en ai 
par-dessus la tête. Je n'ai point demandé de préface 
en forme au Duc de Foix. J'ai recommandé seule- 
ment un mot d'avis au libraire; j'ai exigé qu'on dît 
qu'on a pris le parti 'd'imprimer la pièce sur mon ma- 
nuscrit , pour prévenir les éditîoDs furtives et infoi^ 
mes, telles que celle de Rome sauvée. Vbilà, en vé- 
rité, tout ce qu'il convient de mettre à la tête d'uoc 
&ible intrigue amoureuse, qui n'est relevée que par 
le caractère de IJsois. Ce Duc de Foix a été très bieo 



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imprimé à Dresde, chez mon libraire ordinaire; je 
lai avais envoyé la pièce lur la parole que madame 
Denis m'avait donnée qu'on l'imprimatl à Paris. Je ne 

sais aucune nouvelle ni du Duc de Foix, ni de Rome 
soiwée, ni du Siècle de Louis XI F. 

J'ai vu les Lettres de madame de Maintenon ; c'est 
l'histoire de sa vie, depuis l'âge de quinze ans jus- 
qu'à sa mort. C'est un monument bien précieux pour 
les gens qui aiment les petites choses dans les grands 
personnages. Heureusement ces lettres confirment 
tout ce que j'ai dit d'elle. Si elles m'avaient démenti, 
mon Siècle était perdu. Comment se peut-il faire 
qu'un nommé La Beaumelle, prédicateur à Copen- 
hague, depuis académicien, bouffon, joueur, fripon). 
et d'ailleurs ayant malheureusement de l'esprit, ait 
été le possesseur de ce trésor ? Il vient aussi d'écrire 
la vie de madame de Maintenon. On disait, il y a 
quelques années, qu'on avait volé à M. de Caylus ces 
letttes et ces mémoires sur sa tante. N'en sauriez- 
vous pas des nouvelles? 

Je vous ai mandé aussi qu'il paraissait des mé- 
moires de milord Bolyngbrocke'. Us sont traduits 
en français. On dit que, dans cette traduction, on me 
reproche de m'Stre trompé sur madame de Bolyng- 
brocke, que j'ai mise, dans le Siècle, au rang des 
nièces* de madame de Maintenon ; me serais-je trom- 
pé? ne l'étail-elle pas par son mari ? ai-je rêvé ce que 

'CèUiest lei LeUmjurl'BUli>irt,tuwitiiltMfitMoiuturrtxit,ilt:., 
Induites par B«rbea du Bourg. 1752,3 vol. in-S'.Lw U^maira itcreii ie 
Botynghrocke , tiaduiU par Vttier, ne parurent qu'en 1754. Cl. 

'Vayei lotat XX, p«ges igRcr 55ï. B. 



hyCOO^IC 



sSs COBBESPOKD&nCE. 

je lui ai entendu dire vingt fois? Je suis toujours prêt 
à croire que j'ai tort; mais ici il me semble que j'ai 
raison ; rassurez-moi , je vous en prie. Mon cher ange, 
croyez-moi, je me mourais d'eovie de venir vous em- 
brasser cet hiver; mais, en vérité, il n'y a pas moyeu 
de se mettre en chemin au milieu des glaces, quand 
on est malade. 7e ue suis pas deux heures de la jour- 
née sans souffrir. Je serais mort si je ne menais pas la 
vie la plus douce et la plus retirée, n'ayant que vingt 
marches à monter, tmis les soirs, pour aller entendre 
à souper le SalomoQ du Nord, quand il veut bien 
m'admettre à sou festin des sept sages. Cette vie de 
château est bien dans mon goût ; mais tout est em- 
poisonné par les remords que j'ai de vous avoir quitté. 
Mille teudres respects à toute la hiérarchie. Répon- 
dez, je vous en prie, à mes questions comme à ma 
tendre amitié. 

Tai oublié de mauder à ma nièce qu'elle m'écrive 
désormais à Berlin oii nous allons dans quelques jours. 
Je vous supplie de l'en avertir^ 

1921. A M. &OQUES. 

Pour répondre, monsieur, à vos bontés concilian- 
tes , dont je suis très reconnaissant, et à la lettre de 
M. de La Beaumelle, dont je suis très surpris, j'au- 
rai d'abord l'honneur de vous dire ; 

1° Qu'il est peu intéressant qu'il ait reçu trois du- 
cats, comme vous l'avez marqué, ou davantage, pour 
l'ouvrage qu'il a écrit contre moi i Francfort ; 

2" Que quand il m'écrivit de Copenhague, sans 



nii,GtH>^le 



AsniB 175a. 233 

que j'eusse ThooDeur de le connaître, il data sa lettre 
(lu château, et me fît entendre que le gouvernement 
l'avait chargé de l'édition des auteurs classiques fran- 
çais; et que M. de Bernstorf, seci-étaire d'état, m'a 
écrit le contraire ; 

3° Que, quelques, jours apt-ès, étant renvoyé de 
Copenhague, il m'envoya de Berlin à Potsdani, k 
ma réquisition, son livre intitulé Qu'en dira-t-on ? 
dans lequel il dit que le roi de Prusse a des gens de 
lettres auprès de lui , par le m?me principe que les 
princes d'Allemagne ont des houffons et des nains; 

4' Qu'il me promit de supprimer ce compliment , 
ot qu'il ne l'a pas fait ; 

5° Qu'il me reproche, dans ce livre, d'avoir sept 
mille écus de pension, et qu'il doit savoir, à présent, 
que j'y ai i-enoncé , aussi bien qu'à des honneurs que 
je crois inutiles à un homme de lettres ; et que, dans 
l'état où je suis, il y a peu de générosité à persécuter 
UQ homme dont il n'a jamais eu te moindre sujet de 
se plaindre ; 

6° Qu'il est vrai que je lui donnai des conseils sur 
quelques méprises où il était tombé, et sur son éton- 
nante hardiesse; qu'à ta vérité il a suivi mes avis sur 
(les faits historiques, mais qu'il les a bien négligés 
dans quelques exemplaires imprimés à Francfort, où 

il dit qu'il a vu, à la cour de Dresde, un roi et 

tout le reste qui a fait frémir d'horreur. Il ose parler 
(Mutre le gouvernement et l'armée du roi de Prusse; 
il s'élève presque contre toutes les puissances. L'A- 
rélin gagnait autrefois des chaînes d'or à ce métier, 
mais aujourd'hui elles sont d'un autre métal. Je ^oi^ 



nii,GtH>^le 



334 CORRESPOND A BCE. 

balte seolement qu'on pardonne à sa jeuoesse, on 
qu'il ait une armée de cent mille hommes. 

7* Il est bien le maître d'écrire contre moi, ainsi 
que contre tous les princes; il n'y gagnera pas da- 
vant^e. 

8^ Il TOUS mande qu'il me poursuivra jusqu'aux 
enfers ; il peut me poursuivre tant qu'il lui plaira 
jusqu'à ta mort; il n'attendra pas loug^temps ; il pour- 
suivra un homme qui ne l'a jamais offensé. Milord 
Tyrconnet! est mort; mais ceux qui étaient auprès de 
lui sont témoins que je rendis service à M. de La 
Beaumelle, et que, seul, j'empêchai milord Tyroon- 
nell d'envoyer directement au roi de Prusse une lettre 
dont la minute doit exister encore , et dans laquelle 
il demandait vengeance. Je ne m'oppose point à la 
reconnaissance dont il me menace. 

g"* Il peut se dispenser d'imprimer le procès du 
Juif Hirscbell , qui me contestait la restitution de 
douze mille écui qu'il avait à moi en dépôt. Ce pro- 
cès est déjà imprimé. Le Juif a été condamné à dou- 
ble amende. M. de La Beaumelle peut cependant faire 
une seconde édition avec des remarques, et me pour- 
suivre jusqu'aux enfers, saus expliquer s'il entend que 
j'irai en enfer, ou s'il compte y aller. 

Voilà toute la réponse qu'il aura jamais de moi , 
dans ce monde-ci et dans l'autre. J'ai l'honneur d'être 
véritablement, etc. 

igaa. A M. LE COMTE D'ARGENSON. 

A PuUdam, U li 
• Quaoïlje reTÎicequej'ai tant aimé, 
. Peu s'en fallut que mon feu rallumé 



nii,GtH>^le 



ASSÉK l'jBt. a35 

• lïe fit l'amonr en mon une renaître, 

• Et que moa cœur, aatrefois son captif, 

• Ne retsemblit l'eiclate fugitif 

• A qaî le sort bit rencontrer son maître ■, etc. ■ 

C'est ce que disait autrefois te saint ëvêque Saint- 
Gelais, ea reocontrant son ancienne maîtresse; et 
j'eo ai dit davantage, en retrouvant vos anciennes 
bontés. Croyez, monseigneur, que vous n'êtes jamais 
sorti de mon cœur; mais je craignais c[Ue vous ne 
vous souciassiez guère d'y régner, et que vous ne 
fussiez comme les grands souverains qui ne connais- 
sent pas toutes leurs terres. Votre très aimable lettre 
p'a donné bien des désirs, mais elle n'a pu encore 
me donner des forces. Je vous rate tout net en vous 
aimant, parceque l'esprit est prompt et la chair in- 
firme chez moi*. Je suis si malingre que, voulant 
partir sur-le-champ, je suis obligé de remettre mon 
voyage au printemps. Je ne suis pas comme le prési- 
dent Hénault, qui dis&it qu'il était quelquefois fort 
aise de manquer son rendez-vous. Soyez sûr que j'aî 
une vraie passion de venir être témoin de votre gloire 
et du bien que vous faites. 

J*ai bien peur que l'intérêt qui devrait animer ce 
que j'ai eu l'honneur de vous envoyer ^ ne soit étouffé 
sous trop de détails. Cela me fait penser qu'il ne faut 
pas ennuyer, par une longue lettre inutile, un homme 

■ Cei six ftn annpoaent li première itance d'nna pièce de poésie de 
I. Berlanl, éréque de Séez , intilulée Renainanct tTamour. Toluire lei cile 
tMM XXIX, p^ 114. Cl. 

>Hattb.,iXTi,4i;Harc,iiT,3g. B. 

' L'odTnge doDl il eit question diot li lettre i363. B. ' 



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a 36 COIlRESPONDâWCE. 

qui ea reçoit tous les jours une centaine de n^cessai- 
res, qui quelquefois aussi sont ennuyeuses. 

Conservez, je vous en prie, votre bienveillance au 
plus ancien, au plus respectueux, au plus tendre de 
vos serviteurs. V. - 

En voulant fermer cette lettre, j'ai coupé te pa- 
pier; vous me le pardonnerez. 

1913. A. M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 
A Poudiai,lc 95 DOTcoibre. 

Je fais partir, monseigneur, par la voie d'un cor- 
respondant de Strasbourg , le gros paquet qui peut 
servir quelques heures à votre amusement. Plût à 
Dieu qu'il pût un jour servir à votre gloire ! mais 
elle n'en a pas besoin. J'ai bien plus besoin, moi, de 
la consolation de vous faire encore ma cour, de vous 
voir et de vous entendre, que vous n'en avez d'être 
fourré dans mes gazettes. L'ouvrage • est assez niaus- 
sadement copié; l'écriture pourtant est lisible. J'ai 
auprès de moi des gens de lettres qui ne sont pas des 
maîtres à écrire. Enfin , je mets à vos pieds le seul 
exemplaire qui me reste. Si je suis assez heureux pour 
être en état de venir passer quelque temps auprès de 
vous, je vous demanderai seulement permission d'en 
tirer une copie. Vous y trouverez la vérité, mais non 
pas toutes les vérités ; vous y verrez des détails qui 
seront encore chers quelques années à ceux qui s'y 
sont intéressés, et qui disparaîtront ensuite dans le 
fracas des événements qui, de dix ans en dix ans, va- 

I Vojrcilellrc ilG3 vt lEi;otuuciici.'inctilde ma Préliiccdu lomi; XXI. B. 



,,„„,GtK»'[c 



AHBÉE fj5l. n'i"] 

rient la scèoe du moude , et qui arment puissamment 
ies princes de l'Europe pour de petits intérêts. Il ne 
reste que les grandes choses dans la mémoire des 
hommes; et j'oserai même vous dire que le règne de 
lauis XIV attirerait peu les regards de la postérité , 
sans la révûlutioa qui s'est feite , de son temps , dans 
l'esprit humain. Il a résulté de son amour pour la 
gloire, de ses entreprises, de ses grandeurs, et de 
ses faiblesses , et de ses malheurs, mais surtout de 
cette foule d'hommes éclatants en tout genre que 4a 
nature fit naître pour lui, un tout qui étonne l'ima- 
gination , et qui forme une époque mémorable. Si on 
pensait aussi hautement que vous; si bien des gens 
avaient la grandeur de votre caractère, on ajouterait 
encore une aile au bâtiment que la gloire a élevé 
dans le siècle de Louis XIY. 

Quel plaisir je me ferais de raisonuer de tout cela 
avec vous dans vos moments de loisirl Si vous saviez 
<jue de choses j'ai à vous dire! Mais quand pourrai- 
je avoir ce bonheur? Je n'ai à présent qu'un érysipèle 
escorté d'une humeur scorbutique qui me dévore , et 
de rétrécissements dans les nerfs. Cet hiver-ci sera 
terrible à passer pour moi h Berlin ; il feudrait que 
je fusse à Maples. Nous autres Français nous péris- 
sons tous. Vos colonies languedociennes n'ont pas 
prospéré dans les pays froids; au lieu d'augmenter, 
fjt 1686, elles ont diminué de moitié; c'est le con- 
traire de ce qui est arrivé aux peuples du Nord trans- 
portés en Italie. Il n'y a que d'Argens qui est gros et 
gras. Maupertuis, à force de boire de l'eau-de-vie, 
s'est mis à la mort; mais il en réchappe, parcequ'il 



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a!58 CORBKSPOKDANCE. 

est aé avec un tempérament de Tartare. I) n'est qur 
fou. Il vient de faire an livre où i) propose de feire 
des trous qui aillent jusqu'au centre de la terre, d'al- 
ler droit sous le pôle, de connaître le siège de l'ame 
en disséquant des têtes de géants , ou en examinanl 
les rêves de ceux qui ont pris de l'opium. Il assure 
qu'il est aussi facile de voir l'avenir que de se repré- 
senter le passé, et nous nous attendons que, dans 
quelques jours, il débitera des prophéties. Ta\ eu 
bien raison de dire, en parlant de Descartes, que la 
géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve '. Il pro- 
pose sérieusement de faire vivre les bommes buit à 
neuf cents ans, en les conservant comme des œufs 
qu'on empêche d'éclore. Tout est dans ce goût dans 
son livre. La Métrie, en comparaison, a écrit en 
sage. 

L'abbé de Prades est ici avec une pension. Je l'ai 
lait venir le plus adroitement du monde. C'est , je 
crois, la seule fois de ma vie que j'aie été adroit et 
heureux. 11 m'a confié que vous lui aviez offert une 
retraite k Richelieu , avec des secours. Je reconnais 
bien là votre belle ame. Vous avez eu autant de §«• 
nérosité que la fille aînée des rois et de votre grand- 
oncle ' a eu de lâcheté et d'ignorance. Elle s'est dés- 
honorée sans retour. Quel siècle que celui oh un 
théatin imbécile ^ force la Sorboone à une démarche 

■ Tojrei , toDM X.X , page a^A , I« chip, xxxi du Sièek dt loua XIF, qui 
éliil lexxix'danslB première éditioD. B. 

*LnaamAKfiUeaùittJtiroisiieàoaaKa à ruoiveniré, el UMi i l'Madé- 
mie fran^iie (ondée par le cardioil de Richelieu (tofcx I. XXU, p. iiS)> 
et que Voltaire déaipie ici. B. 

}I)ojcr,qDe Voltaire «ppelfitriaedeMirepoû. Ci.. 



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ASMÉE 175a. 23() 

si humiliante , et oîi il imagine des billets de confes- 
sion qui auraient opéré, autant de mal que de ridi- 
cule, sans la prudence du roi! Que serait aujourd'hui 
la France, aux yeuit des étrangers, sans vous et sans 
M. le maréulial de Belle-Isie ? Nommez-m'en un troi- 
sième qui ait de la réputation , je vous en déSe. Vivez, 
monseigneur le maréchal ; ayez l'éclat de tous les âges, 
sojez heureux autant qu'honoré. Je ne puis vous dire 
encore quand je pourrai feire un voyage pour vous ; 
innis mon cœur est à vous pour jamais. 

1934. A FAËDÉRIC n, ROI DE PRUSSE. 

Sire, vous avez perdu plus que vous ne pensez; 
mais votre majesté ne pouvait deviner que dans un 
gros livre', plein d'un fatrasthéologique, et où l'abbé 
de Prades est toujours misérablement obligé de sou- 
tenir ce qu'il ne croit pas , il se trouvât un morceau 
d'éloquence digne de Pascal , de Cicéron , et de 
vous. 

Lisez, je vous en supplie, sire, seulement depuis io3 
jusqu'à io5, à l'endroit marqué, et jugez si on a dit 
jamais rien de plus fort , et si le temps n'est pas venu do 
porter les derniers coups à la superstition. Ce mor- 
ceau m'a paru d'abord être de Dalembert ou de Di- 
derot, mais il est de l'abbé Yvon ', Jugez si j'avais 
tort de vouloir .travailler avec lui à l'encyclopédie de 
la raison. 

' n til ici qneslioD de r^/wA^îe de l'abbéde Prades, page io3, deuxièmu 
pirlic. ABislerdam, i^Ssiia-B". {f/me de Sf, Beiitanaiie.) 

'Vitibi Ttou, né 1er* 1730, eil iiion*er«i784;vi>7eiloiaeXXVt, 
pa«no7. B. 



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a^Û CORIIESPONDANCE. 

Comparez ces deux pages avec la misérable phrase 
Jécotier de rhëlorique par où coinineiice^ Tombeau 
de la Sorbonrte ' : « Un vaisseau de la Sorbonne , saus 
a voiles et sans timon, donnant contre des écueils, 
n et fracassé sans ressource. » Cela ressemble au fa- 
meux plaidoyer fait contre les p de Paris : « Elles 

« allèrent dans la rue Brise-Miclic chercher un abri 
«contre les tempêtes élevées sur leurs têtes dans la 
a rue Chapon.» Vous sentez combien il est ridicule 
. d'appliquer à la Sorbonne ce que Cicéron disait des 
secousses de la république romaine. 

Il y a des choses que je fais , il y a des chf>$es sur 
lesquelles je donne conseil, d'autres où j'insère quel- 
ques pages, d'autres que je ne fais point. Mais ce 
qui m'appartient uniquement c'est mon éry^tpèle, 
mon -amour pour la vérité , mon admiration pour 
votre génie, et mon attachement à la personne de 
votre majesté. 

1935. A M. FORUEY. 

Je suis venu , hier, monsieur, pour vous remercier 
des soins que vous avez la bonté de prendre. Je vous 
prie de différer encore de quelques jours V Avertisse- 
ment que vous vouliez bien mettre dans les papiers 
publics, et de me garder une cellule dans votre ru- 
che'. 

N'en parlez point, je vous prie, avant que j'aie eu 
le bonheur de vous voir. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. V. 

< Toyci tome XXXIX , page S3o. B. 

> Forinrv publiait YAbtillt du Pamaue; voyci ci-desMu, lettre iS<fi, B. 



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AHHÉB 17^3. 241 

1936. A. H. ROQUES. 

Monsieur, j'ai lu enfin Tédition du Siècle de 
Louis XIV, que votre ami La Beaumelle a faite en 
trois volumes, avec des remarques et des lettres. 
Je TOUS dirai, monsieur, que cette édition n'a pas 
laissé d'avoir quelque cours i Berlin. J*y suis outragé; 
cinq ou six officiers de la maison de sa majesté prus- 
sienne y sont maltraités-, cW une raison pour qu'on 
veuille au moins parcourir l'ouvrage. Personne ne lui 
pardonnera d'avoir outragé dans ses remarques les 
vivaaU et les morts, ainsi que la vérité. Mais inoi, 
monsieur, je lui pardonnerais les injures scandaleu- 
ses qu'il me dit dans mon propre ouvrage, s'il était 
vrai qu'il eût à se plaindre de moi, et si je l'avais 
accusé auprès du roi dé Prusse, dans son passage à 
Berlin, comme il le prétend. 

Je peux vous protester hautement, monsieur, non 
seulement à vous, mais à tout le monde, et attester 
le roi de Prusse lui-même , que jamais je n'ai dit à sa 
majesté ce qu'on m'impute '. Ce fut le marquis d'Ar- 
gens qui l'avertit, à souper, de la manière dont la 
Beaumelle avait parlé de sa cour, ainsi que de plu- 
sieurs autres cours, dans son livre intitulé Qu'en 
dira-t-on? Le marquis d'Argens sait que, loin de 
vouloir porter ces misères aux oreilles du roi, je lui 
mis presque la main sur la bouche; que je lui dis 
en propres paroles : Taisez-vous donc, vous révélez 
le secret de l'Église. J'aurais pu user du droit que 

>V(ijczhleUni973. B. 
CoiutroiDtaoï. VI. 16 



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343 CORRSSPOirD&MCE. 

tout le monde a de parler d'un livre nouveau, à ta- 
ble, mais je n'usai point de ce droit; et, loin de 
rendre aucun mauvais ofBceà M. de La Beaumelle, 
je fis ce que je pus pour le servir dans Taventure pour 
laquelle il fut mis au corps-de-garde à Berlin , et en- 
voyé à Spandau. Pour peu qu'il raisonne, il doit voir 
clairement que Maupertuis ne m'a calomnié ainsi 
auprès de lui que pour l'exciter à écrire contre moi; 
c'est un fait assez public dans Berlin. Il est bieD 
étrange qu'un homme que le roi de Prusse a daigné 
mettre à la tête de son académie ait pu faire de pa- 
reilles manœuvres. Songez ce que c'est que d'aller 
révéler a un étranger, à un passant, le secret des 
soupers de son maître , et de joindre l'inSdëlilé à la 
calomnie. Exciter ainsi contre moi un jeune auteur, 
lancer ses traits, et puis retirer sa main; accuser 
M. Kœnig, mon ami, d'être un faussaire, le faire 
condamner de sa seule autorité, en pleine académie, 
et se donner le mérite de demander sa grâce; faire 
écrire contre lui, et avoir l'air de ne point écrire; 
déchaîner La Beaumelle contre moi , et le désavoua*; 
opprimer Rœnig et moi avec les mêmes artifices ; c'est 
ce que Maupertuis a fait, et c'est sur quoi l'Europe 
littéraire peut juger. 

Je me suis vu contraint a soutenir à-Ia-fois deux 
querelles fort tristes. Il faut combattre, et contre 
Maupertuis, qui a voulu me perdre, et contre La 
Beaumelle, qu'il a employé pour m'insulter. La vie 
des gens de lettres est une guerre perpétuelle^ tantôt 
sourde et tantôt éclatante, comme entre les princes; 
mais nous avons un avantage que les rois n'ont pas; 



ii,GtH>^le 



ANITIÉE I^Sl. 243 

la force décide entre eux , et la raison décide entre 
nous. Le public est un juge incorruptible qui, avec 
le temps, prononce des arrêts irrévocables. Le pu- 
blic prononcera donc si j'ai eu tort de prendre le 
parti de M. K.œnig, cruellement opprime, et de con- 
fondre les mensonges dont La Beaumclle, excité par 
l'oppresseur de Kœnig, et le mien, a rempli le Siècle 
de Louis XI f^. 

La fieaumelte vous a mandé, monsieur, qu'il me 
poursuivra jiuqu' aux enfers. Il est bien le maître d'y 
aller; et, pour mieux, mériter son gite, il vous dit 
qu'il fera imprimer, à la suite du Siècle de Louis XIV, 
nu procès que j'eus, il y a près de trois ans, contre 
un banquier juif, et que je gagnai. Je suis pr£t à lui 
en fournir toutes tes pièces, et il pourra faire relier 
le tout ensemble, avec la Paix de Nimègue , celle de 
Riswick, et la Guerre de la succession ; rien ne con- 
tribuera plus au progrès des sciences. 

Tout cela, monsieur, est le comble de l'avilisse- 
ment; mais je vous dé6e de me nommer un seul au- 
teur célèbre, depuis le Tasse jusqu'à Pope, qui n'ait 
eu af^ire à de pareils ennemis. 

Le moindre de mes chagrins est assurément le sa- 
criBcedes biens et des honneurs auxquels j'ai renoncé 
sang le plus léger regret; mais la perte absolue de 
ma sauté est un mal véritable. S'il y a quelque chose 
de nouveau à Francfort , concernant toutes ces mi- 
sères, vous me ferez plaisir de m'en instruire. 



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a44 COHRESPOKDAItCE. 

1937. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE- 

Sire, j'avais écrit ce matin une lettre à l'abbé de 
Pradcs pour être montrée à votre majesté; depuis ce 
temps il a eu un exemplaire de l'édition de La Beau- 
melle , dont vous l'aviez chargé de vous rendre compte. 
Je lui ai redemandé aussitôt ma lettre, comptant 
alors prendre la libei-lé d'écrire moi-même à votre 
majesté. Mais me trouvant très mal, et ne pouvant 
écrire une lettre de détails dans ce moment , je sup- 
plie voti-e majesté de permettre que je lui envoie la 
lettre ou plutôt le mémoire ' de ce matin. Je la con- 
jure de laisser périr un mauvais ouvrage qui tom- 
bera de lui-même, et d'avoir pitié de l'état affreux 
où elle m'a réduit. 

1918. A M. LE MARQUIS DE XIHENIs. 



Les personnes qui ont l'honneur de vous connaî- 
tre, monsieur, vous rendront la justice d'avouer que 
vous êtes plus &it pour traduii'e les amours fortuné* 
d'Ovide ^ que les amours malheureux. Si d'ailleurs 

> Ce ménioire on lellr« 1 l'ibbé de Prado m'eit ÛKonmi. B. 
1 Celle kUT«« été mite, p«rdiTenéditnin, en ijifi,eai-}St,taii6s. 
Ja date que je donne k Ironie k la page 65 du CodicUt itua vieittarJ, m 
Poétiet Homallei ^Juguilia Xiaitnit , Parii, 1791,111-8". B. 

3 ximeDè* aTiit entojé k Voltaire une tradarlioii eo tin de la wptièDe 
élcsif du troùiéme \iire itx Âmouri d'Ovide : /tt Honformoie ett, etc. La 
pièce de Ximenèi commen^t ainii : 

Qn* lut ■aanqniLt'il dvDct II fn», \t beulA, 
ODeij*MuliqiHid'ii& mil)! Tolaptir 
Noa, ns. 

K mademoUelle Oairon ; yajtt h note mi- 



nii,GtH>^le 



quelque beauté avait à se plaindre de vous, elle se- 
rait discrète; et vous pourriez vous vanter de vos 
exploits sans lui déplaire. Il y a de très galants hom- 
mes qui ont perdu partie, revanche, et le tout', sans 
en rien dire. Vous n'êtes pas de ces gens-là, et je 
TOUS croîs très heureux au jeu. 

Pour moi, qui ne joue point, je vous souhaite 
d'aussi bonnes parties que vous avez fait de bons vers. 
Goâtez les plaisirs, et cliantez-tes. J'ai l'honneur d'ê- 
tre, etc. 

1939. A H. DARGET. 

A PoticUm , U 4 dé«cnbre 17S1. 

Vous m'atlez prendre pour un paresseux , mon cher 
Darget; mais je ne suis ni paresseux, ni indifférent. 
Un malade qui a eu sur les bras deux éditions à cor- 
riger, est un homme à qui il faut pardonner. I^es 
détails me pilent, disait Montagne". Il est plus agréa- 
ble d'être à Fontainebleau, à Plaisance^, à Brunoy, 
à Versailles. Je me flatte que vous y êtes avec une 
vessie bien réparée, et que vous êtes eu état de faire 
encore le coquet sans crainte de mauvaise aventure ; 
Daran et le plaisir ont dû vous guérir. Vous avez 
biea couru depuis un an, et moi j'ai resté constam- 
meat dans ma chambre, dont je ne suis sorti que 
pour aller chez le roi quand il a plu à sa majesté 
de me mettre du banquet des sept sages. Ce u'est pas 

■Tollurs,dauiulelIreàd'Arg«ital, Ju sg février 1764, dit que Ximei 
nà, m Irait rendei-voiis (vcc mademaiwlle dafruo, perdit partie, reiaa* 
^, «I le tout. C'est Ximenà lui-même ijiii daiiiie l'JLdicaliuu de In lettre 
de i764,n)niine eipliiiuaut relte de Jéci'nilire i;S3. B. 

'Vofoi une Dole de la lettre ■ d'Ai^utal, du 7 «eplembre 1761. h. 

^CMleau coostniil par Paris MoDinartcI. B. 



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24t> CORnESPOMUAMCE. 

que je sois sage; au moins n'allez pas imaginer cette 
folie-là. Je n'en ai guère vu encore, et je n'ai pas 
l'houneur de l'être. Les uns vont faire leurs folies en 
grande cohue, et moi j'en fais en vers et en prose 
dans ma retraite. 

• Scit geoiua, natale cornes qui tempérât astrnm i. > 

Je vous assomme toujours de citations dHoraM. 
Ou ne le cite gu^ à Fontainebleau et à Brunoy; 
c'est pourtant le meilleur prédicateur que je con- 
naisse; il est prédicateur de cour, de b , et de bon 

goût, et surtout du repos de l'ame. Il sait 

• Quid te tibi reddat araicum >. • 
Il savait vivre avec Auguste et Mécène; et sans eux, 
il avait son Sabine, comme M. de Valori a son Es- 
tampes. Vous n'êtes pas eucore 

• Ruris amator ', • 
vous, monsieur te courtisan : 

• Fumum et opei itrepitamque HamK 4. • 

Vous ne reviendrez donc qu'au printemps , et moi je 
pourrai bien faire un petit tour dans ce temps-là, si 
je ne suis pas mort. Nous serons comme Castor et 
Pollux, nous n'aurons point paru sur le même hémi- 
sphère pendant deux ans; mais je vous aimerais aux 
antipodes. Je me flatte que madame votre sœur a 
trouvé, par vos soins, l'établissement que vous desiriez 

•Honce, livra U.épilreii, «en 187. B. 
■I<l.,1i\Te I,ép>(rexviu,ven loi. B. 
^ Id., litre I, épitre i, ven 3. B. 
Aid., livre III, ode ixu , vcn 11. B. 



nii,GtH>^le 



AMN^E 1752. a47 

tant pour elle. Peut-être à présent ne le desircz-vous 
plus. Et toujours Horace : 

• Quod petiit ipernit, repelit quod nuper omisît '. • 

Vous m'allez envoyer promener , me traiter de pédant : 
cependant vous m'avez paru assez content de mon 
dernier sermon dont ce philosophe voluptueux et li- 
Ire m'avait fourni le texte; vous eu profiterez si vous 
voulez ou si vous pouvez. Conservez-moi votre amitié; 
je vous ai été fidèle depuis le moment où je vous ai 
connu ; je le serai toujours. Ce ne sont pas les moî- 
Des qui aiment leurs chambres, dont les autres moi- 
ues aient rien à craindre. Paz Chrtsti. Adieu; je 
rendis à mademoiselle Le Comte votre lettre, et je 
suis à vos ordres en tout et partout. 

19Î0. A M. G.-C. WALTHER. 

6 dïGCiubrfl 1753. 

J'apprends, à l'instant du départ de la poste, que 
le nommé d'Arnaud est à Dresde. Sa majesté le roi 
de Prusse a été obligé de le cbasser de ses états, et , 
il méritait une punition plus sévère. On apprend qu'il 
a forgé des lettres de sa majesté, en prose et en vers, 
qu'il débite impudemment. Si vous pouviez ,. mon 
ciicr Waltlier, vous faire donner ces papiers, et les 
renvoyer à notre cour, vous rendriez un très grand 
service. Au reste, il est bon que vous connaissiez ce 
scélérat, et que vous le fassiez connaître. Je vous réi- 
tère toutes les prières que je vous ai faites, et vous 
embrasse de tout mon cœur. Voltaihe. 

■ Honce, Uttc I, épilre i.versgS. H. 



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40 CQRBBSPOHDAHCE. 

1931. A H. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 



Vous avez dû recevoir, monseigaeur, par M. de La 
Reyaière, une très grande lettre* et un très énorme 
paquet. Je ne vous demande point pardon de mes 
lettres, parcequele cœur les dicte; maïs je vous de- 
mande bien sérieusement pardon du paquet. Tout 
est trop long et trop détaillé ; c'est comme û on re- 
cueillait tous les bulletins d'une maladie qu'on a eue 
il y a dix ans. La postérité dédaigne tous les petits 
feits, et veut voir les grands ressorts. Je suis honteux 
d'avoir barbouillé plus de papier sur huit ans d'une 
guerre iuutile, que sur le siècle de T^ouis XI V. J'ai 
noyé la gloire du roi, celle de la nation, et la votre, 
dans des détails que je hais. Avec moins de minuties , 
il y aurait bien plus de grandeur. Malheur aux gros 
livres ! je m'occupe à rendre celui-ci plus petit et 
meilleur. 

Après celte petite préface que vous &it votre his- 
toriographe , voici une requête de votre bistonen. 
On a repris le Duc de Foùc; il ne s'agit plus que de 
jouer Jtome sauvée, suivant l'exemplaire envoyé de 
Berlin. 

« Je supplie monseigneur le maréchal duc de fii- 
a chelieu , premier gentilhomme de la chambre du 
«roi, de vouloir bien interposer son autorité pour 
a qu'on reprenne au théâtre la tragédie de Itome 
« sauvée ; qu'on la repré-sente suivant l'exemplaire 
« que j'ai envoyé, et que les acteurs se chargent des 

'Celle du iS novembre. K. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1753. a^O 

rôles sutvaot la distribution que j'en ai faite, ap- 
■ prouvée par monseigneur le maréchal de Richelieu. 
*A BerlÎD, ce iS décembre 175a. Voltaire. 

193a. A H. ROQUES. 

Ca iS dccvmbn 1759. 
On ne peut être plus aensïble que je le suis, 
fflODNeur,à tous vos soins obligeants. Je conviens 
que TOUS êtes dans une position délicate, et que vous 
TOUS acquittez de vos fonctions de médiateur, on ne 
peat pas mieux. Vous savez tout ce que j'ai fait pour 
entrer dans vos vues pacifiques. 11 est bien étrange 
que M. de La Beaumelle ait voulu, pour quelques 
ducats, s'attirer une affaire si désagréable et si peu 
digne d'un honnête homme. J'ai déjà eu l'honneur de 
vous dire que les libraires sont en possession de 
coBtre&ire les ouvrages des gens de lettres, et de 
leur ravir le fruit de leurs, travaux : mais qu'un 
homme de lettres contrefasse un livre dont un libraire 
a le privilège, et ait encore l'imprudence absurde de 
contre&îre une mauvaise édition furtive, dans le 
temps que mon libraire en donne une bonne; que 
sur cette mauvaise édition furtive , il se b&te de 
faire des remarques pour quelques ducats, sans sa- 
voir û les objets de ces remarques se trouveront 
dans la seule édition que j'approuve , et dont j'ai 
fait présent i mon libraire Conrad Walther, c'est 
un procédé , monsieur , dont je vous laisse le 
juge. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien me 
faire tenir , par le chariot de poste de Francfort à 
Beriiu, le livre de I^i Beaiimt-lle, intitulé jWw 



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35o CORBESPONIIANCB. 

Pensées, que le magistrat de Francfort a fait à la 
vérité saisit', mais doat il reste, dites-vous, quelques 
exemplaires. Il n'y a qu'à marquer le prix du livre 
sur le paquet en toile cirée, je le paierai avec te port, 
selon l'usage , et le maître du cbariot de poste vous 
en tiendra compte. Si vous avez quelques ordres à 
me donner pour Berlin, je tes exécuterai avec le 
même zèle et la même Bdélitéqueje suis, monsieur,etc. 
P. S. J'oubliais de vous dire que les Lettres de 
madame de Maiatenon ont été volées à M. de Mar- 
gency, écuyer de M. le maréchal de Noailles, neveu 
de madame de Maintenou : cela fait beaucoup de 
bruit à Paris. 

1933. A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT. 

A.Berlin,l« i3 déosnibre. 

Voici, mon cher et illustre confrère, une lettre 
de bonne année. Je ne suis pas accoutumé à faire 
de ces compliments-là ; mais j'aime à vous dire : 

Qu'il vive aulaiit que sod ouvrage', 
Qu'il vive antaut que loia les rois 
Dont il part» sans verbiage. 

J'ai à vous avouer que j'ai été , moi , beaucoup trop 
verbiageur sur l'Histoire de la dernière guerre, dont 
j'ai envoyé le manuscrit à M. d'Argeuson. Je devais 
£]ire de cette histoire un ouvrage aussi intéressant 
que- le Stèclede Louis XIV. Je ue l'ai point fait; j'ai 
trop étouffé l'intérêt sous des détails; cela est en- 
nuyeux pour les acteurs mêmes. 

1 Voyei lame UV, pigi 685. B. 



nii,GtH>^le 



JLSifis l'jSi. aSi 

Cesl donc quelque chose de bien vilain que la 

guerre, puisque les particularités les plus honorables 

des grandes actions font bâiller ceux qui tes ont 

«induites. 

Je regarde ce que j'ai envoyé à M. d'Argenson 
comme des matériaux qu'il m'avait confiés , et qui 
lui appartiennent. J'en fais à présent un édifice plus' 
régulier et plus agréable. Dites-lui , je vous en sup- 
plie, monsieur, que je lui demande très sérieusement 
pardon de l'énonnîté de mou vtdume. J'ai sa gloire 
à'cœur; il n'y en a point dans de trop gros livres. 
Je lui réponds d'être court et vrai. Je veux que les 
belles années de Louis XV se fassent lire comme le 
Siècle de Louis XIV; j'ai presque dit comme votre 
Chronologie; et je souhaite qu'après ma mort mon 
nom puisse ne pas faire déshonneur à celui de 
Kl. d'Argenson, après l'avoir un peu ennuyé pendant 
ma vie. J'ai besoin à présent de votre indulgence et 
de la sienne ; je vous la demande instamment ; faites- 
lui parvenir mes remords. 

1934. A M. FORMET. 

J'ai eu du monde jusqu'à présent, monsieur, et je 
s'ai pas eu le temps de vous répondre. 

Je tâcherai de venir chez vous après-demain, si 
mes forces me le permettent, et nous raisonnerons 
amplement sur ce que vous me mandez. 

Je vous viendrai voir en bonne fortune , et ni l'un 
ni l'autre ne s'en vantera. 



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CORRESPOHDARCE. 
1935. A M. LE COMTE D'4HGENTAL. 
A BecUo , 1« i< 



Mon cher et respectable ami , je ne peuit ps plus 
à présent changer de climat que changer mes ven. 
Un érysipèle rentré m'enteiTerait sur les bords de 
r£lbe ou du Weser, et il serait fort ridicule (Taller 
mourir dans un mauvais cabaret de la Westphalie. 
Votre charmante lettre du 7 décembre, votre tendre 
amitié, me feront vivre jusqu'au printemps. Vous 
me faites plus de bien que les médecins ne pourrairat 
me faire de mal. Vos lettres me ressuscitent , mais on 
dit que mademoUelie Caussin tue le Duc de Foix. 
Cette Gaussio est actuellemeut un médecin d'eau 
douce. 

Ce que vous dîtes de. La Motte me &it trembler. 
Quoi ! ou l'a cru heureux étant aveugle et impo- 
tent; et, parcequ'on a été assez sot pour le croire 
heureux, on est assez cruel pour persécuter sa mé- 
moire'! Comment serais-je donc traité, moi qui si 
les apparences du bonheur, qui ai l'air d'appartenir 
à deux rois à-Ia-fois , moi qui suis plus riche que La 
Motte, et qui ai été plus amoureux du roi de Pnissr 
que LaMotte ne croj'ait l'être de madame la duchesse 
du Maine? Je m'en vais prier M. Berryer' de per- 
mettre qu'on affiche à Paris : « Voltaire avertit tous 
a les gens de lettres qu'il n'est point heureux, a 

< Il a'sgit det Mémoirtt pour servir à fliitloire du couplai di 1710, 
attrihuà faïutemeitt à M.Rouucau, Bru\uUci, i^Si, petit ia-ii ; noordlc 
cdilioD, 17S3, m&ne foroMl. B. 

•Licotcmnl'génénldvpoliccdupuii 1747. Cl. 



ii,GtH>^le 



ANNÉE 1752. a53 

Si TOUS avez lu cet article de La Motte , lisez donc 
celui de Rousseau , et vous y verrez la réponse à la 
rtilleiion que vous faites que les heureux sont haïs. 
Ml» cher aoge, je a'ai dit sur La Motte, et sur 
Rousseau, et sur Fontenelte, que ce que je crois ta 
pure vérité. Je les ai Vc&iiéa comme Louis XIV. J'au- 
rab ajouté quelques couleuj-s rembrunies au portrait 
(le madame de Maintenon, si j'avais vu plus tôt ses 
Lettres. Elle est tout ce que vous dites, et toutes les 
dévotes de cour sont comme elle. De l'ignoraoce, de 
U faiblesse, de la fausseté, de l'ambition , du manège, 
lies messes , des sermons, des galanteries, des cabales, 
voilà ce qui compose une Ësther; mais l'Esther- 
Maiatenon écrit bien , et j'aime à la voir s'eonuyer 
il'rtre reine. Je lui préfère Ninon, sans doute; mais 
madame de Maintenon vaut son prix. Je m'étais tou- 
jours douté que ce La Beaumelle avait volé ces lettres. 
Il est donc avéré qu'il a &it ce vol chez Racine. Ce 
I.a Beaumelle est le plus hardi coquin que j'aie encore 
vu. 11 m'écrivit de Copenhague, de la part du roi de 
Danemark, pour une prétendue édition , ot/ usam 
delpkini Dememarki, des auteurs classiques français. 
II datait sa lettre du palais du roi. Je le pris pour un 
grave personnage , d'autant plus qu'il avait prêché; 
mais, quinze jours après, mon prédicateur arriva 
avec un plumet à Potsdam. U me dit qu'il venait voir 
Frédéric et moi. Cette cordialité pour le roi me parut 
forte. Il me donna un petit livre intitulé Mes Pen- 
sées ou Qu'en dirU't-on? dans lequel il me traitait 
comme un heureux , c'est-à-dire fort mal; et il voulait 
qui- je le présentasse au roi , lui et son livre. De là 



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354 CORRESPONDANCE. 

mOD prédicateur alla au b y fut mis en prison, et 

se retira enSo dans Francfort, où it fît réimprimer 
ses Pensées. H faut qu'il croie tous les rois fort 
heureux; car, dans ce petit livret, il les nomme toiu 
avec des ëpithètes qui ne méritent rien moios que 
la corde. On le décréta à Francfort de prise de corps, 
lui et ses Pensées; il se aauva avec quelques exem- 
plaires qu'il a portés à Paris. Il est vrai qu'il a pris 
la précaution d'appeler dans son livre M. de Ma- 
cliautt PolUon ; et M. Berryer , Messala. Je ne sais si 
PolUon et Messala feront sa fortune ; mais te toI 
des lettres de madame de Maintenon pourrait bien 
le faire mettre au carcan. C'est un rare homme; il 
parle comme un sot, mais il écrit quelquefois ferme 
et serré ; et ce qu'il pille il l'appelle ses Pensées. Dieu 
merci, ce vaurien est de Genève', et calviniste; je 
serais bien fâché qu'il fât Français et catholique; 
c'est bien assez que Frëron soit l'un et l'autre. 

Je vous dirai hardiment, mon cher ange, que je 
ne suis pas étonne du succès du Siècle de Louis XIV. 
Les hommes sont nés curieux. Ce livre intéresse 
leur curiosité à chaque page. 11 n'y a pas grand mé- 
rite à faire un tel ouvrage, mais il y a du bonheur à 
choisir un tel sujet. C'était mon devoir, en qualilc 
d'historiographe, et vous savez que je n'ai jamais 
plus fait ma charge que depuis que je ne l'ai plus. Il 
est plaisant qu'on m'ait ôté cette place, comme si 
une clef d'or du roi de Prusse empêchait ma plume 
d'être consacrée au roi mon maître. Je suis toujours 
gentilhomme ordinaire; pourquoi ni'ôter la place 



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ANHÉE l^Sa. 255 

(t'histariographe? c'est une contradiction. Tout histo- 
rien de son pays doit écrire liors de son pays; ce 
qu'il dit en a plus de vérité et plus de poids. Adieu , 
mes chers anges; comptez que je pleure quelquefois 
d'être loin de vous. 

1936. A MADAUE DENIS. 

A Berlin , k 18 décembre. 

Je VOUS envoie, ma chère cn&nt, les deux con- 
trats du duc de Wui-tcmberg; c'est une petite for- 
tuoe assurée pour votre vie. J'y joins mon testament. 
Ce n'est pas que je croie à votre aninenne prédiction 
que te roî de Prusse me ferait mourir de chagrin. 
Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si sotte 
mort; mais la nature me fait beaucoup plus de mal 
(\ue lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et 
'e pied à Tétrier , pour voyager dans cet autre monde 
oii, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas 
grand crédit. 

Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cin- 
quante mille DKvistaches à mon service, je ne pré- 
tends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à 
déserter honnêtement , à prendre soin de ma santé , 
à vous revoir, à oublier ce.rêve de trois années. 

Je vois bien f^on a pressé torange'; il faut penser 
à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon in- 
struction, un petit dictionnaire à l'usage des rois. 

Mon ami signiBe mon esclave. 

Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus gu'in- 
dijférent. 

' yojn tome LV, page S5S. B. 



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a56 CORRESPONDANCE. 

Entendez parye vous rendrai heureux, je vous 
souffrirai tant que f aurai besoin de vous. 

Soupes avec moi ce 'soir, signiBe je me moquerai 
de vous ce soir. 

Le dictionnaire peut être long ; c'est un article i 
mettre dans V Encyclopédie. 

Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai 
vu est-il possible? Se plaire à mettre mat ensemble 
ceux qui vivent ensemble avec lui! Dire à un homme 
les choses les plus tendres, et écrire contre lui des 
brochures ! et quelles brochures ! Arracher un homme 
à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le 
maltraiter avec ta malice la plus noire! que de con- 
trastes ! Et c'est là rhomme qui m'écrivait tant de 
choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe! et 
je Fai appelé le Sahmon du Nord! 

Vous vous souvenez de cette belle lettre ' qui ne 
vous a jamais rassurée, yous éles philosopke , disait- 
ii;ye le suis de même. Ma foi^ sire, nous ne le som- 
mes ni l'un ni l'autre. 

Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand 
je serai avec mes pénates et avec vous. L'embarras 
est de sortir d'ici. Vous savez ce que j« vous ai 
mandé dans ma lettre' du premier novembre. Je 
lie peux demander de congé qu'en considération 
de ma santé. Il n'y a pas moyen de dire : Je vais à 
Plombières au mois de décembre. 

Il y a ici une espèce de ministtc du saint Évan- 

■ Dn aS aollt l^So. Cl. 

> Cette leUre n'eit pu connue. Cl. 



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gile, nomme Pérard', né comme moi eQ France; 
il demandait permission d'aller à Paris pour .ses 
afTaires; le roi lui fit répondre qu'il coonaissait 
mieux ses affaires que lui-même, et qu'il n'avait nul 
besoin d'aller à Paris. 

Ma chère enfant, quand je considère un peu en 
détail tout ce qui se passe ici, je fiuis par conclure 
i{ue cela n'est pas vrai , que cela est impossible , 
qu'on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, 
il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, 
c'est que je vous aime de tout mon cœur, et que 
vous faites ma consolation. 

, 1957. A M. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE. 

ABurliii.lg 18 d^mbre. 

Mûri cher duc de Foix, il faut donc que Sceaux 
ait toujours des Baron; mais le théâtre n'a pas tou- 
jours des T.^ecouvreur. C'est pour elle que le rôle 
d'Améhe avait été fait'; elle ne sera pas remplacée. 
La vieille enfant qui joue dans VOracle et dans 
Zaîre^ ne peut que faire tomber mon Duc. 

Tranquille Axa» le crime, et faïuse arec douceur, 
Zaïre, vM TV, (cèoe 7. 

«Ile ne sera pas fâchée de faire des niches à l'oncle 

' Jaoqna de Pcrard, de racadémie de BeHia. De i7t6à 17S0, il Ira- 
nilla , avec Fonney, à la SaurtUe Biitiolhiqiu germanisât. Cl. 

■ Adrienae LecouTreur mourut le 10 man 1730, et la tragédie dVdUfaû/a 
Ja Gatielin, dont Âmitie oa le Duc dt FoLc rsl nue aorte de Copie, ne fut 
aiBineDcée,auplu9l6t,qu'ïlafiadei73i. Ci.. 

3 Hademoiidle Gluatin. — L'Onute al uat petite comédie de Stiol- _ 
Foii. Ci- 

ComKwroKDâiKiK. Vt. 17 



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a 58 CORBESPOITDAITCE. 

et è la nièce. Je suis très fôché que madame Denis 
se soit compromise avec ce tripot; il eût été mieux 
d'attendre le retour de M. de Richelieu; mais à pré- 
sent il ne faut plus qu'elle s'avilisse à postuler des 
désagréments. Cela n'est bon que pour moi, vieux 
pilier do théâtre, vieux Pellegrin qui ai toute honte 
bue. Je lui envoie lettres pour M. de Richelieu, re- 
quête en forme , et mes sentiments au tripot; cela 
fait, je remets cette juste cause entre les mains de 
Dieu. 

J'ai fait k Zulime tout ce que m'ont permis 
Louis Xiy et Louis XF", auxquels j'ai donné pres- 
que tout mon temps, en bon et loyal sujet. Mettez- 
moi toujours aux pieds de madame la duchesse du 
Maine'. C'est une ame prédestinée, elle aimera la 
comédie jusqu'au dernier moment; et, quand elle 
sera malade, "je vous conseille de lui administrer 
quelque belle pièce , au lieu S Extrême-Onction. On 
meurt comme on a vécu; je meurs, moi qui vous 
parle, et je griffonne plus de vers que I^a Motte- 
Houdar, et plus de prose que La Mothe-Ie-Vayer. 
Si je fesais des vers comme vous les récitez, je tra- 
vaillerais pour vous du soir au matin. Aimez-moi, si 
vous pouvez, autant que vous êtes aimable. 

ig38. A M. FORMET. 

£n vérité , monsieur, je ne vous croyais pas Suisse. 
Un illustre théologien' de.Bâle écrit que milord 

I Horte le a3 jaikTier tairiBl. Ch 

a i6g5, mort an i^SC. B. 



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AMMÉE 175^. 25() 

BoltDgbroke a eu la cli , et tle là il tire la 

conséquence évidente que Moïse est l'auteur du 
Pentateuque. Ou prétend que de bonnes lois et de 
bonnes troupes ne valent rien, si l'on n'a pas une foi 
vire pour les dogmes de Zwingle' et de Calvin. 
Or, comme Tilus, Marc-Aurèle, Trajan, Nerva, 
Julien, etc., etc., avaient le malheur de ne croire pas 
|ilus à Zwingle qu'au pape, et que cependant tout 
rillait assez bien de leur temps, on a cru à Potsdam 
ne devoir pas être tout-à-fait de l'avis du révérend 
docteur suisse. Le chapelain' de milord Chesterfietd 
a pris en bou clirétien la cause de milord Boling- 
broke, il l'a défendue dans une lettre pieuse et 
modeste. La traduction est parvenue ici avec la per- 
mission des supérieurs. Le roi a beaucoup ri : faites- 
en de même. Il paie bien les docteurs, et se motjue 
«les disputes théologiques , métaphysiques , phorono- 
miques, et dynamiques. Soyez très tranquille, vivez 
gaîment de l'Évangile et de la philosophie , et laissez 
les profanes douter de la chronologie de Moïse et des 
monades. Tâchez de conserver là vôtre; faites-vous 
couvrir de poix-résine; essayez de vous mettre de 
grandes épingles dans le cul, suivant l'avis de l'auteur 
des nouvelles Lettres^. Tâtez des forces centrifuges, 
ou plutôt faites-vous embaumer tout vivant, afin de 
n'attraper que dans sept ou huit cents ans ce point 



■UTtriTablenomeit Zttingli. Cl. 

■Ce d»pe1am eitValuire lui-miiDei voyez, tome XXX 
U Défaut de mlcrd Bolingbroke. B. 

^ La Leitrei dont TolUire M moque dint ta Diairilt du dt 
(loDM XXXIX , page 475}. Cl. 



hyGoo^lc 



a6o CORRE$POJfDA.ITCC. 

de maturité qui est la mort. Pour moi, si je petit 
jamais rattraper ma jeunesse, je compte aller faire un 
tour aux terres australes avec Daltchamp , et dissé- 
quer de-s cervelles de géants hauts de douze pieds, et 
des hommes velus comme des ours avec des queues 
de singe. Alors nous saurons dés nouvelles .positives 
de la nature de l'ame ; j'exalterai la mienne pour vous 
prédire l'avenir; car vous savez qu'un peu d'exaltatioa 
&it voir le futur comme le passé. Je vous prédis doDC 
que ceux qui tourneront les sottises de ce monde en 
raillerie seront toujours les plus heureux; et^ pour 
revenir du futur au passé, je vous jure queDémocrile 
avait raison, et qu'Heraclite avait tort. Croyez-moi, 
ne mettez aux choses que leur prix, et ne prenez 
point de grosses balances pour .peser des toiles d'arai- 
gnée. Il y a mille occasions où un vaudeville vaut 
mieux qu'une lamentation de Jérémie. 

A propos de chanson, par quelle rage diabolique 
révoquez-vous en doute la chanson de l'archevêque 
de Cambrai ' ? Savez-vous bien que vous êtes un im- 
pie d'armer l'incrédulité, qui triomphe tant dans ce 
siècle pervers , contre une chanson d'un successeur 
des apôtres? Je vous dis devant Dieu que le marquis 
de Fénelon me récita cette chanson à La Haye, en 
présence de sa femme et de l'abbé de La Ville. £b! 
morbleu ! faites comme l'archevêque de Cambrai ; dé- 
trompez-vous de tout. 

Adieu ; je ne me porte pas mieux que vous; le moins 
malade ira voir l'autre. 

■ Voyez lonc XX , pagfs 4S4 et S6oict,toiiieXLTn, le 
Fragtnaitt *ur ChubHrt. B. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE i^Sa. aCt 

1939. A H. BAGIEU. 

Bariin, la ig dioombre. 

Votre lettre, monsieur, vos offres louchantes, vos 
conseils , foat sur moi la plus vive impression , et 
ne pénètrent de reconnaissance. Je voudrais pouvoir 
partir tout-à-l'heure , et venir me mettre entre vos 
mains et dans les bras de ma famille. J'ai apporté à 
Berlin environ une vingtaine de dents, il m'eu reste 
à-peu-près six; j'ai apporté deux yeux, j'en ai presque 
perdu un ; je n'avais point apporté d'ërysipète , et j'en 
li gagné un que je ménage beaucoup. Je n'ai pas l'air 
d'un jeune homme à marier, mais je considère que 
i'ai vécu près de soixante ans , que cela est fort hon- 
D^, que Pascal, Alexandre, et Jésus-Clirtst , n'ont 
v^ qu'environ la moitié , et que tout le monde n'est 
pas né pour aller dîner h l'autre bout de Paris , à 
(jualre-vingt-dix-huit ans, comme Fontenelle. La na- 
ture a donné à ce qu'on appelle mon ame un étui 
des plus minces et des plus misérables. Cependant 
j'ai enterré presque tous mes médecins, et jusqu'à La 
Métrie, Il ne me manque plus que d'enterrer Cm- 
dénius, médecin du roi de Prusse; mais celui-là a la 
miae de vivre plus long-temps que moi; du moins je 
ne mourrai pas de sa façon. 11 me donne quelf|uefois 
de longues «rdonnances en allemand;je les jette au 
feu, et je n'en suis pas plus mal. C'est un fort bon 
homme, il en sait tout autant que les autres; et, 
({uand il voit que mes dents tombent, et que je suis 
attaqué du scorbut, il dit que j'ai une affection 



hyGoo^lc 



a6a CORRESPOHDAMCE. 

scorbutique. Il y a ici de grands philosophes qui 
prétendent qu'on peut vivre aussi long-temps que 
Mathusalcm, en se bouchant tous les pores', et 
en vivant comme un ver à soie dans sa coque; car 
nous avons à Berlin des vers à soie et des beaux 
'esprits transplantés. Je ne sais pas si ces manufac- 
tures-là réussiront ; tout ce que je sais , c'est que je 
ne suis point du tout en état de voyager cet hiver. 
Je me suis fait iin printemps avec de^ poêles; et, 
quand le vrai printemps sera revenu, je compte 
bien, si je suis en vie, vous apporter mon squelette. 
Vous le disséquereji si vous voulez. Vous y trouve- 
rez un cœur qui palpitera encore des seatimeats 
fie reconnaissance et d'attachement que vous lui 
inspirez. Soyez persuadé, monsieur, que, tant que 
Je vivrai, je vous regarderai comme un homme qui 
fait honneur au plus utile de tous les arts, et comme 
le plus obligeant et le plus aimable du monde. 

i94o. DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE'. 

Votre efronlrie va'étoae, après ce que vous venez de faire', 
et qui est clair coine le jour. Vous persbtez au lieu de vous 
nvouer coupable ; ne vous imaginez pas que vous frez croire 
que le noir est blang , quand on ne Toit pas, c'est qu'on ne 
vent pas tout voir, mais si vous poussez l'alTaire â bout, je 
ferai tout imprimer et l'on verra que si vos ouvrages méritent 
qu'on vous érige des statues votre conduite vous mériterait des 
chaînes. 

L'éditeur est interro^jé, il a tout déclaré. 

' Allusion Biix rèrerie] de Maiiperliiis. Cl. 

iPeiir ce billet el pour sa rrpon.'ic, j'ai co[iié iervllcmeot 1« origiiMu 
qui sont à la Bibliolbèi)iic du roi. B. 

1 Tof rz tome XXXIX, pige 4;4, ma note 4- R. 



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AMlfiB 175a. 363 

>94i- A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE'. 

Ah mon Dieu sire dans l'état ou je suis! Je 
vous jure eocor sur ma vie a laquelle je reuooce 
UDS peine que cest une calomnie affreuse. Je vous 
conjure de faire confronter tous mes gens. Quoi! 
TOUS me jugeriez sans entendre 1 Je demande justice 
et la moit. 

iQ^a. A M. FORHEY. 

Le «3 il^craibTe. 

On dit^ moDsieur, que vous avez fait fouirer 
<}natre mauvais vers contre moi dans l'AlniaDach de 
Bourdeatu.', imprimé avec permission de votre aca- 
démie. Vous pensez bien que je ne m'en soucie 
guère, et que je combats gaîment contre tout le 
monde; mais je vous avertis que vous ne gagne- 
rez rien à cette guerre, que les choses ne sont pas 
comme vous le pensez, et qu'il vaudrait mieux, 
comme je vous l'ai mandé^, que le moins malade 
de nous deux allât voir l'autre. Savez-vous ce que 
je vous conseille? de venir dîner tête à tête avec 
moi, aujourd'hui ou demain; vous vous en trou- 
verez mieux que de venir m'attaquer en vers ou 
en prose. Croyez-moi, ia vie est courte; il vaut 
mieux, bo're ensemble que de se houspiller. 

■ Ce billet était icril «u bat de celui qui précède. Cl. 
■Bonrdeaux «t le nom d'uu libraire de Berlin. B. 
*Duub)«ltrei93B. Cl. 



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264 CORRESPOIIDATICE. 

1943. A M. FORMET. 

l« i3 dicoBibre. 

Puisque ainsi est, Iddio sia loàato, je vous avoue- 
rai tout net que votre sortie sur certaines personnes, 
et un petit mot de la discipline militaire, et un petit 
coup de deut à ceux qui ont écrit après Newton, et 
une petite attaque portée à certaines gens qui ont 
fait certains livres, et un mépris trop marqué pour 
certains sentiments de certaines gens, qui n'eu clmn- 
geront pas, etc., etc.; je vous avouerai, dis-je, que 
tout cela a été fort mal reçu. Vous devriez, ma foi, 
me remercier de l'apologie de Bolingbroke ^ ; car 
tout ce qui fait rire apaise. Je pourrais vous servir, 
et cela me serait bien plus agréable que d'écrire sur , 
le Pentateuqite. Quand on m'attaque , je me défends 
comme.un diable, je ne cède à personne; mais je suis 
un bon diable, et je iiuis par rire. Je suis très ma- 
lade, et vous sortez, vous avez été chez le grave pré- 
sident*. Venir de chez vous chez moi, bien emmi- 
touflé, n'est pas un voyage aux terres australes. Point 
de rancune, puisque je n'en ai point. Venez dîner 
amicalement demain ou après-demain. Je vous en- 
verrai un carrosse ou une chaise ; vous n'aurez point 
de froid dans ta rue , et vous serez chez moi 1res chau- 
dement. Il faut que nous causions, et vous trouverez 
mixtum utile dulci^. 

• la Viftiae de mitord BoBngbrditi Toyei I. KXXIX , p. 4^4. B. 
■ Maupertuis. Cl. 
iHotMe,^rlfiott., len 343. B. 



nii,GtH>^le 



AHITÉE 175a. 265 

I9U- A H. LE VARQUIS DE COURTIVRON-. 

Le 1 j«D*icr 1753. 

le vous remercie ,. moDsieur , des éclaircissements 
que vous avez biea voulu me donner sur votre Traité 
de la Lumwre. Je les reçois avec reconnaissance, et 
j'avoue qu'ils m'étaient nécessaires pour te bien en- 
tendre, car, quoique je me sois autrefois occupé de 
mathématiques, j'en ai actuellement perdu l'Iiabi- 
tude. 

Quand je reçus votre livre, je crus que c'était l'ou- 
vrage d'un savant ordinaire; mais notre cher Clai- 
mut m'apprend que vous êtes cet officier général de 
t'état-major auquel lepomtede Saxe écrivit avec celte 
brevitatem impemtoriam des anciens, en accourant 
à £tlenbogen en Bohême, où vous conteniez avec 
moins de six cents hommes, par le poste que vous 
aviez pris devant le château de cette place , les quatre 
mille Croates qu'il j fit capituler le lendemain : ^ 
homme de cœur, courtes paroles; qu'on se batte, 
j'arrive. Mauaice de Saxe. 

Billet auquel vous répondîtes si énergiquement. 
Les sciences et les arts gagnent à être cultivés par 
les mains qui ont cueilli des lauriers. Frédéric fait 
de bons vers, le maréchal de Saxe des machines, et 
vous Êtes mathématicien. 

Recevez , comme bien démontrées , les assurances 

' Gaipard l» Cempautur de Cr^ui-UoDirort, marquixle Courtiiron , 
né en 1 7 1 5 , BU cblieau de Oiiirtitron en Bonrgogae ; r«^ 1 ramdémie 
da sdeDcd ea l^l,K■, mort en octobre 1755. Son Traité d'Optique , citiici 
pvTolUin, puul en 175a, iii-4°. Cu 



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266 CORHESPOnUJUfCE. 

des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'hon- 
neur d'être, etc. 

1945. A M. FORMET. 

La 7 juvl«. 

Venir chez vous m'est d'une impossibilitë physique 
et métaphysique. M'entretenir avec vous me ferait un 
plaisir extrême , qui ne vous serait pas infructueux. 
J'ai plus de choses à vous dire que vous ue pensez. 
Je crois qu'il serait beaucoup plus à propos de mettre 
dans votre feuille périodique les fragments de la maJD 
de Louis XIV, que VHisloire des couplets de Sous- 
seau'y dont Berlin ne se soucie guère. Vous trouverai 
ces fragments de Louis XIV dans le chapitre des 
anecdotes'. Si après cela vous voulez mettre dans 
vos feuilles l'histoire des couplets , vous êtes assuré- 
ment bien le maître; mais vous devriez venir dîner 
quelque jour avec un homme vrai, franc, et intré- 
pide, quelquefois trop plaisant, toujours malade. V. 

1946. A. FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

Sire, ce n'est sans doute que' dans la crainte de 
ne pouvoir plus me montrer devant votre majesté 
que j'ai remis à vos pieds des bienfaits qui n'étaient 
pas les liens dont j'étais attaché à votre personoe. 
Vous devez juger de ma situation affreuse, de cdie 
de toute ma famille. It ne me reste qu'à m'alter ci- 
cher pour jamais, et déplorer mon malheur en si- 
lence. M. Fédersdoff^, qui vient me consoler dans 

■ Tojei ma note , p*ge iSi. B. 

* Tojç^ tome XX , pagu ni et iiy. B. 

^ Tojei totoe LT, pai;e 55? ; et XL, 70. B, 



rlKCtlDl^ic 



ANHÉK 175a. 267 

ma disgrâce, m'a fait esp^r que voire majesté dai- 
gnerait écouter envers moi la bonté de son caractère, 
et qu'elle pourrait réparer par sa bienveillance, s'il 
est possible, l'opprobre dont elle m'a comblé. Il est 
bien sûr que le malheur de vous avoir déplu n'est 
pas le moindre que j'éprouve. Mais comment pa- 
raître? comment vivre? Je n'en sais rien. Je devrais 
être mort de douleur. Dans cet état horrible, c'est 
à votre humanité à avoir pitié de moi. Que voulez- 
vous que je devienne et que je fasse ? Je n'en sais 
rien. Je sais seulement que vous m'avez attaché à 
vous depuis seize années. Ordonnez d'une vie que je 
vousai consacrée, et dont vous avez rendu la fin si 
amère. Vous âtes bon, vous êtes indulgent, je suis 
le plus malheureux homme qui soit dans vos états; 
ordonnez de mon sort. 

1947. A MADAME DENIS. 



J'ai renvoyé au Salomon du Nord^ pour ses étren- 
nes, les grelots et la marotte qu'il m'avait donnés, 
et que vous m'avez tant reprochés. Je lui ai écrit une 
lettre très respectueuse, car je lui ai demandé mon 
congé. Savez-vous ce qu'il a fait? il m'a envoyé son 
grand factotum de Fédersdoff, qui m'a rapporté mes 
brioborions. I! m'a écrit qu'il aimait mieux vivre avec 
moi qu'avec Mauperluis. Ce qui est bien certain , c'est 
que je ne veux vivre ni avec l'un ni avec l'autre. 

Je sais qu'il est difficile de sortir d'ici; mais il y a 
B des hippogriffes pour s'échapper de chez ma- 



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a68 CORBBSPONDAMCE. 

dame pleine. Se veux partir absolument; c'est tout 
ce que je peux, vous dire, ma chère enhat. Il y a 
trois ans bientôt que je le dis, et que je devrais l'a- 
voir fait. Tai déclaré à Fédersdofîf que ma santé ne 
me permettait pas plus long-temps un climat si dan- 
gereux. • 

Adieu; faites du paquet ci-joint l'usage que votre 
amitié et votre prudence vous dicteront. 

Le pauvre Dubordier doit être à présent chez moi, 
k Paria. Sa destinée est bien cruelle. Il y a des gens 
devant qui on n'ose pas se dire malheureux. Cet 
homme est demandé à Berlin; il y arrive en poste. Il 
embarque sur un vaisseau sa femme, son fils unique, 
et sa fortune. Le vaisseau périt à la rade de Hambourg. 
Dubordier se trouve à Berlin sans ressouixe. On se 
sert de ses dessins ; on ne l'emploie point , et on le 
renvoie sans même lui donner l'aumône. Logez-le, 
nourrissez-le. Qu'il raccommode mon cabinet de phy- 
sique. Vous verrez dans le paquet qu'il vous apporte 
des choses qui font frémir. Faites comme moi, ai^ 
mez-vous de constance. 

1948. A M. FORMET. 

Le 17 jtnriet. 

Est-ce VOUS qui avez fait l'extrait des Lettres de ma- 
dame de Maintenon ? 

Vous dites qu'il faudrait savoir par quelles mains 
ce dépôt a passé. M. le maréchal de Noailles, son 
neveu, avait ce dépôt; son secrétaire le prêta à un 
écuyer du roi , et celui-ci au petit ' Racine. La fieau- 

■ LouU Ridiie, fib du graiiJ Radue. Ce 



nii,GtH>^le 



issi^ 175a. 269 

melle le vola sur la cheminée de Racine, et s'enfuit 
à Copenhague; c'est uu fait public à Paris. La fieau- 
melle, dS retour à Paris, devait être mis à la Bastille. 
Il a obtenu la protection de madame la duchesse de 
Lauraguais', dame d'atour de madame la dauphine. 
Cette princesse a sauvé le cachot à La BeaumcUe, ne 
sachant pas que ce galant homme, dans l'édilioo <Ie 
ses belles Pe/W(f«', feite à Francfort, a dit du roi de 
Pologne et de sa cour : a J'ai vu à Dresde un roi im- 

■ bécile, un ministre fripon, un héritier qui a des en- 

■ &Dts, et qui ne saurait eu faire, etc.» 
Apparemment qu'il aura aussi la protection de la 

Prusse, car il dit que l'armée est composée de mer- 
cenaires qu'on mène à coups de bâtou, qui seront 
battus k la première occasion , et qui étrangleraient 
le roi si on les fesait caserner. Il n'a tiré que peu 
d'exemplaires dans ce goût, et j'en ai un. Il a subs- 
tibié d'autres feuilles dans d'autres exemplaires. Cet 
homme-là ira loin. Ne manquez pas de le louer dans 
votre journal , car voilà des gens qu'il faut ménager. 
N'est'il pas de l'académie? Maupertuis est fort lié avec 
lui; il l'alla voir à Berlin , et l'engagea a écrire au roi; 
il corrigea même sa lettre. 

Pourquoi dites -vous que madame de Maintenon 
eut beaucoup de part à la révocation de l'Ëdit de 
Nantes? Elle toléra cette persécution, comme elle 



■ Diane- Adéliide de MiilU-rfeale, n^ en 1714, maritc en juiitier i7ta 
1 Lovis de BrtDcii, duc de Liunguiu. Elle aviit tté nuitresM de Louii XT 
KWDie la plupart de ki tcEura. Ci- 

'LtUmiutàtali Ma Pauééj (Copenia^t, 17S1) e*t dédiél H. F., 
iniliale qxi daigne probablemenl Formej. Cl. 



.^hyCOO^IC 



370 coitnsspoirDâ.ncE. 

toléra celle du cardinal de Noailles , celle de Racine; 
mais certaiaement elle n'y eut aucune part; c'est ud 
fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV, 
Madame de Pompadour n'oserait parler contre l'an- 
cien évéque de Mirepoix , qu'elle détesté autant que - 
je le méprise. 

Pourquoi dites-vous que Louis XIV était mille fois 
plus occupé de misères domestiques que du soiil de 
son royaume ? On ne peut avancer rien de plus faox 
et de plus révoltant, et il n'est pas permis de parler 
ainsi. Sachez que Louis XIY n'a jaraais manqué d'as- 
sister au conseil, et qu'il a toujours travaillé au 
moins quatre heures par jour. Songez-vous bien 
que vous jugez dans Berustrass ' ua homme tel que 
Louis XIV ? vous ! 

Pourquoi dites-vous que madame de Mohtespan 
était la femme la plus bizarre et la plus folle qui fût 
jamais? Qui vous l'a dit? Avez-vous vécu avec elle? 
Tout Paris sait que c'était une femme très aimabte; 
elle fut indignée du goût du roi pour madame de 
Maintenon , qu'elle regardait comme une domes- 
tique ingrate. En quoi a-t-elle été la femme la pins 
bizarre et la plus folle qui fÈt jamais? Je vous parle 
net« comme vous voyez, parceque je veux être votre 
ami. 

1949- A M. FORMEY. 

Justificespar les passages des Lettres de madame de 
Maintenon. Non, mordieu ! c'est tout le contraire. 
Irisez la lettre où elle rapporte que Louis XIV lui a 
> Eue de Beriin. 



nii,GtH>^le 



ARNÉe 1753. 'a^i 

dit eo mot: a II est plus difficile d'accorder deux 
« femmes que tes puissances de l'Europe, etc. n 

Qui TOUS prie de tomber sur le corps de La Beau- 
melle? Voilà un plaisant corps! et qu'importe à la 
France ce qu'on dit dans un journal germanique? 

Voulez-vous une autre anecdote? On a vendu à 
Paris six mille Akakia en un jour, et le plus orgueil- 
leux de tous les hommes ' est le plus bafoué. Il n'a que 
ce que son insolence et ses manœuvres méritent; et 
iln'ja personne, sans exception, auprès de .qui il ne 
soit démasqué. Il aurait dû ne pas me pousser à bout. 
Je oe suis pas esclave ; soyez homme. 

igSo. A M. FOBMET. 

Le 1 7 jurter. 
Billets sont conversation. Où diable prenez-vous 
cette jérémiade ? Je vous dis que vous avez parlé de 
Louis XIV d'une manière peu conveuable, et que 
vous avez tort; comme j'ai dit au roi qu'il avait eu 
tort de faire une brochure*, et moi tort d'en avoir 
fait une autre; et je vous dis cela entre nous; et je 
vous disque je me...., révérence parler, de tout cela, 
et de ta lettre sur Bolingbrolte^, et de toutes tes 
sottises de ce monde , et qu'il faut que vous en fassiez 
de même. Qui songe à vous faire de ta peine ? Ce n'est 
pas moi. Vous avez écrit contre tes déistes , qui ne 
vous ont jamais fait de mal ; et te roi et moi, qui 
sommes déistes, nous avons pris le parti de DOtre re- 

'UiupcrtoU. 

* Vdjci IftiTW tgoS et 1969. B. 

* Vojei pliu biut U Itttre 1038, «drcuèe à Vormer. Ci. 



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27=> CORRESPOUTDANCE. 

Jlgion, Je VOUS dis encore une fois qu'il n*y a qu'à 
rire de tout cela. Voua ne voyez les choses que par 
te trou d'une bouteille. Ne vous afHigez pas et ne 
pleurez point, parceque madame de Montespan était 
aimable. Encore une fois, soyez tranquille. 

igSi. A M. LE MARQUIS D'AAGENS. 

Mon cher Isaac, il est vrai (]ue j'ai enfoncé des 
épingles dans le cul ', mais je ne mettrai point ma 
tête dans la gueule. 

Je vous prie de lire attentivement l'article ci-joint 
du Dictionnaire' de Scriberius audens, et de me le 
rendre, et de m'en dire votre avis. Je suis fâché que 
vous ne vous appliquiez plus à ces bagatelles rabbi* 
niques, théologiques , et diaboliques ; j'aurais de quoi 
vous amuser; mais vous aimez mieux à présent la basse 
de viole. Tout est égal dans ce monde, pourvu qu'on 
se porte bien et qu'on s'amuse. 

Si bene vales , ego quidem non valeo te amo, 

tua tueor^. Avez-vous reçu votre contrat*? Songez, 
je vous en prie, au livre de l'abbé de Prades.et à la 
religion naturelle; c'est la bonne ; il faut l'avoir daus 
le cœur. 

tgSa. A H. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE. 
Oui. 

J'ai reçu la lettre du ji janvier de mon cher mar- 

< AlluiioD aux rèTerict de Miupertiiii. Cl. 

■ Peut-être l'agil-il ieidn DUtianaain philotapii^ue pour lequel TohiIrE 
ATÛt déjà composé l'article Auàbam. Cu 
3 Pline, épitrexi. B. 
i Voja le premier alinéa de li lettre iS6i. Cu 



nii,GtH>^le 



ARMER 1753. 273 

quis. J'avais prévenu, i! y along-temps, ce qu'il a 
b boalé de tne mander, ayant renvoyé au roî de 
Prusse, par deux fois, mon cordon, ma clef de cham- 
betlan, et lui ayant rfiniis tout ce qu'il me doit de 
mes pensions. 11 m'a toujours tout renvoyé ; il m'a 
invité à aller avec lui, le 3o du mois, à Potsdam. Je 
nesais si ma santé me peroiettni de le suivre. Il pour- 
rait dire avec moi : 

• N«c powam tecum Tivere, nec line te; • 

MiBTUL, liv. XII, ^/ligr. iltii. 

et je ne dois dire que la première partie de ce vers. 
J'embrasse mon cher marquis; je le remercie, et je 
suis un peu piqué de ce qu'il n'a pas deviné la seule 
conduite que je pusse tenir. Tout ce qu'il me con- 
seille était fait il y a près d'un mois ; mais pouvoir 
revenir est une autre affaire. 

1953. A M. DE LA VIROTTE'. 

Berlin , le iS jmrin. 

Je fais trop de cas de votre jugement, monsieur,' 
pour ne m'en pas rapporter à vous sur cet étrange 
procès criminel fait par l'amour-propre de Mauper- 
tuis à la sincérité de Kœnig, procès dans lequel j'ai 
été impliqué malgré moi. parcequeKœuig ayant vécu 
lieux aus de suite avec moi à Cirey, il est mon ami; 
parceque j'ai cru avec l'Europe littéraire qu'il avait 
raison, parceque je bais la tyrannie. Quand le roi 
de Prusse me demanda au roi par son envoyé , quand 

'LoiiU-Anne Laviroite ou de LaTirotle, nek Nutay ta 17^5, morl le 
î un ijSfl. B. 

CoHRUrOKDUCI. VL tS 



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374 CORRESPOnUAHCE. 

j'acceptai sa croix , sa clef de chambellan , et ses 
pensioas, je crus pouvoir recevoir les bienfaits d'un 
grand prince qui me promit de me traiter toujours 
comme son ami et comme son maître dans les arts 
qu'il cultive ; ce sont ses propres paroles. Il ajouta 
que je n'aurais jamais aucune laconstance à craindre 
d'un cœur reconnaissaut; et il voulut que ma nièce 
{dt la dcposilaire de cette lettre, qui devait lui ser- 
vir de reproche éternel, s'il démentait ses sentimeals 
et ses promesses. 

Je n'ai jamais démenti mou attachement pour lui; 
j'avais eu un enthousiasme de seize années; mais il 
m'a guéri de cette longue maladie. }c n'examiae 
point si, dans une familiarité de deux ans et plus, 
UD roi se dégoâte d'un courtisan; si l'amour -propre 
d'un disciple qui a du génie s'irrite en secret contre 
son maître; si la jalousie et les faux rapports, qui 
empoisonnent les sociétés des particuliers, portent 
encore plus aisément leur venin dans les maisons des 
rois; tout ce que je sais, c'est qu'en me donnant au 
roi de Prusse, je ne me suis pas donné comme un 
courtisan, mais comme un homme de lettres, et 
qu'en fait de disputes littéraires, je ne connais point 
de rois. Je n'aimais que trop ce prince, et j'ai été 
fâché , pour sa gloire , qu'il ait pris parti contre Kœ- 
uig, sans être instruit du fond de la dispute; qu'il 
ait écrit une brochure violente contre tous ceux qui 
ont défendu ce philosophe, c'est-à-dire contre tous 
les gens éclairés de l'Europe, et cela saos'avoir lu 
son Jppcl. Il a été trompé par Maupertuis. I) n'est 
pas étoiiiiant , il n'est pas honteux pour ud roi d'être 



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kjtnis 1753. 275 

trompe; mais ce qui serait bien glorieux, ce serait 
d'avouer son erreur. 

Je lui ai renvoyé son cordon, sa clef d'or, orne- 
ments très peu convenables à un pliilosoplie, et que 
je ue porte presque jamais. Je lut ai remis tout ce 
qu'il me doit de mes pensions. Il a eu la bonté de me 
rendre tout , et de m'inviter à le suivre à Potsdam , 
où il me donne dans sa maison le même appartement 
que j'ai toujours occupa. J'ignore si ma santé, qui 
est plus déplorable que mon aventure, me permettra 
de suivre sa majesté. 

ig54. A M. DE VOTER'. 

Je ne sais, monsieur, ce que vous entendez par le 
/nul de mes veilles, dans le billet que vous m'avez 
fait i'honneurde m'écrire. Je ne suis plus en âge de 
veiller, et encore moins de sacrifier mon sommeil à 
lies bagatelles. Je ne suis point l'auteur de la petite 
lettre sur milord Bolingbroke'; je l'ai cliercbée pour 
obéir à vos ordres, et j'ai eu beaucoup de peine à la 
trouVei- : la voici. Je suis très aise d'avoir eu cette oc- 
casion de vous marquer à quel point j'aime k vous 
obéir. Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien 
présenter mes respects à M. le comte d'Argenson et à 

■CetU lettre trié publiée pir H. Kené d'ArgeosoD , l la pige 481 des 
Vàraûv da manfoii d'argentan, i8i5, ia-8°. Uu« note dit qui ce billet 
SI suu date, nuii qu'il doit avoir été écrit tcd rtanée i;63. Celle data 
■ne parut une faute d'impreuion; Je crois qu'il filtail I753; peul-èlre 
Btme le billet eilil dr la Sn de 1 75a. Le marquii de Tayrr, fili du romle 
d'Argenson, était né le 10 septembre 1711; m ^^Sl, U était Ueuleuant- 
(éocnt i Cotmir, tt ta mort le iS sepirmbi'c i^^t. T: 

' Difiaie de mi/ont Bolingtrotei \ojet t. XXXIX.p- \Si. K 
18. 



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1fj6 CORRESPONDANCE. 

M. le marquis de Paulmy, et de recevoir les miens 
avec la bienveillance que vous m'avez toujours (é- 
moignée. Voltaire. 

1955. A M. G.-C. WALTHER. 

Berlin, i" Girriei r751. 

L'ouvrage que je vousenvoie ', mon cher Walther, 
vaudrait beaucoup mieux , si je ne vous avais pas 
renvoyé plus tôt tous les livres que vous m'avez re- 
demandés : mais le sujet est assez intéressant pour 
que vous tiriez de ce Supplément autant d'exem- 
plaires au moius que du Siècle. Je vous prie de me 
mander si je pourrais trouver à Dresde ou à LeipsicV 
un appartement commode pour moi, un secrétaire, et 
deux domestiques. Je l'aimerais encore mieux à 
Leipzick qu'à Dresde, parceque j'y travaillerais plus 
à mon ai.se. Mais il faudrait que cela fût très secret. 
Vous n'auriez qu'à me mander: Il faudra s'adresser 
à Leipzic/c chez... ie m'y rendrais dans quinze jours 
ou trois semaines, et alors je vous serais plus utile. 
Au reste, dans la maison où je serai, il faudra abso- 
lument que je fasse ma cuisine. Ma mauvaise santé 
ne me permet pas de vivre à l'auberge. 

Voici uo avertissement que je vous prie très in- 
stamment de faire mettre dans toutes les gazettes. 

Je vous embrasse. Voltaire. 

AVEflTiaSEMENT. 

On apprend par plusieurs lettres de Berlia que H. de Vol- 
taire , gentilhomme ordinaire de la chambre du roi du France) 

• Supplimenl au SUc/e At Louit XIV. B. 



nii,GtH>^le 



abuée 1753. 377 

ayant remis à sa majesté prussienne son cordon, sft clef de 
ihambellaD, et tout ce qui lui est dû de ses pensions, non seule- 
ment sa majesté prussienne lui a tout rendu, mais a voulu qu'il 
tôt l'honneur de le suivre à Potsdam , et d'y occuper son ap- 
ptrtemeot ordinaire dans le palais. 

1956. A MADAME DE FONTAINE. 

B(irliii,la7ftvriet. 

Ma très chère nièce, je suis bien malade, et il se 
peut faire que tout ceci achève de dissoudre ma frêle 
macbiae. Je vous avoue que quand je re^'us, daas des 
circoDStaDces aussi funestes, ta plaisanterie que vous 
m'envoyâtes, je ne crus pas qu'elle fût d'un Suisse , et 
je tn'imaginais que des mains qui devaient m'êti^ 
uhères, s'amusaient à déchirer mes blessures, sans 
savoir à quel point j'étais blessé. Je-suis plus touché 
des marques d'amitié que vous me donnez que je n'ai 
élé fâché de la plaisanterie ou de l'indifférence. 
Mon aventure est une suite de la jalousie et de la 
profonde noirceur dont les hommes sont capables. 
Votre amitié est pour moi une consolation dont j'a- 
vais besoin. Je me flatte que le roi de Prusse aura 
assez d'humanité pour me permettre de venir cher- 
cher à guérir ou à mourir dans le sein de ma fa- 
mille, que j'avais abandonnée uniquement pour lui. 
Je ne lui ai jamais manqué, et il est à croire qu'il 
aura pitié de mon état : cet état est si violent que 
je n'ai pas la force de vous- faire une plus longue 
lettre. 



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378 CORRESPOND A nCE. 

1957. A. M. LE MA&QUIS D'ARGENS. 

Cher frère, je vous renvoie T^cke. M aupertuis , 
dans ses Wlles lettres, a beau dire du mal de ce 
grand homme, son nom sera aussi clier à tous les 
philosophes que celui de Maupertiiis excitera de 
haine. Kœnïg vient de lui donner le dernier coup', 
en lui (lémontraut qu'il est un plagiaire. On a im- 
primé à Leipsick une histoire complète de toule 
cette étrange aventure, qui ne fait pas d'honneur à 
ce pays-ci. Soyez très sûr que toute l'Europe litté- 
raire est déchaînée contre lui; et qu'excepté Ëuler 
et Merlan, qui sont malheureusement parties dan$ 
ce procès, tout le reste des académiciens lève les 
épaules. 

Je suis dans mon lit malade, malgré le quinquina 
du roi. Vous devriez bien venir dîner demain comme 
frère Paul chez Antoine. Ce sera peut-être la dernière 
fois de ma vie que je vous verrai. Donnez-moi celte 
consolation. 

1958. A. M. LE COMTE D'AKGENTAL. 

J'ai été bien malade, mon cher et respectable ami ; 
je le suis encore. Le roi de Prusse m'a envoyé de 
l'extrait de quinquina. 



'Par la publiralioD de XApptl au public du jagemiai Jt Fa c a d im a A 
Btrlin , qui fui Miivi d'une Diftntt it tAppd au puiSe. B. 



nii,GtH>^le 



AHMiB 1753. 379 

11 devrait bien plutôt m'eQvoyer une permission 
de prtir pour aller me guérir ou mourir ailleurs. 
Il d's plus nul besoin de moi. Il sait à prësent mieux 
que moi la langue française; il écrit français par un 
a; il fait de bonne prose et de bons vers. Il a éerit, 
sans me consulter, une pliîlippique sur la querelle 
de Maupertuis ; il l'a pris pour Auguste , et moi pour 
Marc-Antoine. Maupertuis l'a fait imprimer en aile- 
maDd et en italien, avec les aigles prussiennes à la 
lêle. Battu à Aclium et à la tribune aux harangues, 
il ne me reste qu'à aller mourir dans cette terre ' 
que vous me proposez, et de vous embrasser avant 
ma mort. Voici une espèce de testament^ littéraire 
que je vous envoie. Mille tendres respects à tous les 
anges. 

Je vous prie de donner copie de mon testament. 

1959. A M. LE MARQUIS D'AAGENS, 



BariiD , U lO fënicr. * 

Je me meurs, mon cher marquis, et j'ai la force 
de vous avouer ma faiblesse. Je ne vous nierai pas 
certainement que ma douleur est inexprimable. Pat 
voulu me vaincre et venir à Potsdam; mais je suis 
retombé, la veille de mon départ, dans un état dont 
il o'y a pas d'apparence que je relève. Mon érysipèle 
est rentré, la dyssenterie est survenue, j'ai souvent 
la 6èvre; il y a quatorze jours que je suis dans mon 

■ Le chlleaa de Bf . de Sainte- Psliie. Cl. 

■ Pnibiblemcnt le morcetu qui foi impriiné «ou* le litre de Membre Je 
If. f. dlereAiure, et que j'aidoDiléeliDote, tomeXX, pigeigi. B. 



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a8o C0B8ESF0H0ANCE. 

lit Je suis seul, sans aucune consolation, à quatre 
cents lieues d'une famille en larmes à qui je sers de 
père. Voilà mon état. Je cotn})te sur votre amitié, 
qui fait presque ma seule eonsolation, et je vous em- 
brasse tendrement. 

i960. A. H. LE MARQUIS D'ARGëNS. 

Cher frère, vous êtes assurément le premier capi- 
taine d'infanterie qui ait ainsi parlé de philosophie. 
Votre extrait de Gassendi esl digne de Bayle. Je ne 
savais pas que Gassendi eût été le précurseur de 
Locke, dans le doute modeste et éclairé si la matière 
peut penser. Il y a dans de vieux magasins, où per- 
sonne ne fouille, des épées rouillées, mais excel- 
lentes, dont uo bon guerrier peut se servir pour per- 
cer les sots. 

Belzébuth vous ait en sa sainte garde! mon cher 
marquis, je vous aime de tout mon cœur. Tâchez de 
venir aujourd'hui chez votre frère le damné, qui 
souffre plus qife jamais. 

1961. A MADAME"". 

Bdriia. 

. Je me sers, madame, des correspondants des né- 
gociants de Berlin , pour vous remercier de la lettre 
que -vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. 11 y a 
long-temps que je compte votre nom, et celui d'un 

■ Cctie lettre, imprima dins le Menittar du i3 veodémiiira mo a, titi 
émtepoiduit que Voltaire était encore en bteur mprèi de FréiUric,!» 
dn noÎDi ■«•Dt récial de h dis^ce, et couécinemneDl ed ■niérieure à 



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AHHÉE 1753. a8l 

de vos Btnîs, parmi ceux qui foat le plus d'honncui- 
à notre siècle. La liberté de penser est la vie de l'ame, 
et il paraît qu'il n'y a pas beaucoup d'ames plus vi- 
vantes que la vôtre. C'est un grand malheur qu'il y 
ait si peu de gens en France qui imitent l'eiLeuipie 
des Anglais, nos voisins.' On a été obligé d'adopter 
leur physique, d'imiter leur système de finance, de 
construire les vaisseaux selon leur méthode; quand les 
imilera>t-on dans la noble liberté de donner à l'es- 
prit tout l'essor dont il est capable? Quand est-ce que 
lessots cesseront de poursuivre les sages? On marche 
continuellement à Paris entre les insectes littéraires 
qui bourdonnent contre quiconque s'élève, et des 
chats-huants qui voudraient dévorer quiconque les 
éclaire. Heureux qui peut cultiver en paix les lettres, 
loin des Ijourdons et chats-huants! Je suis sous la 
protection d'un aigle; mais une mauvaise santé, pire- 
que tous les chagrins attachés en France à la littéra- 
ture, m'ôte tout mon bonheur. Ainsi tout est com- 
pensé. ]e serais trop heureux si la nature ne s'avisait 
pas de me persécuter autant que la fortune me fa- 
vorise. Si l'état de ma santé, madame, me permet 
jamais de revoir la France, un de mes beaux jours 
serait celui où je pourrais vous assurer de mon res- 
pect, et dire à votre ami tout ce que la plus pro- 
fonde estime m'inspirerait pour vous et pour lui. 
Permettez qu'en philosophe je finisse sans compli~ 
meuts ordinaires et sans signer. Vous me reconnaî- 
trez assez par ceux qui vous feront tenir ma lettre. 



ii,GtH>^le 



3oa CORAESPONDAnCE. 

196a. A M. LE MARQUIS D'ARGENS. 

Frère Paul, je vous attendais; je comptais souper 
avec vous aujourd'hui, et nous nous fîmes hier une 
fête de vous promettre au révérend père abbé. Frère, 
savez-vous bien que je viens de me coucher? mais, 
puisque mon frère est toujours visité de Dieu , et af- 
fligé en son corps terrestre , je vais me lever, et mon 
ame va tâcher de consoler la sienne. J'offre pourvous 
mes ferventes prières, et je vous douoe le baiser de 
paix. Dans un quart d'heui-e je passerai de ma cellule 
dans votre ermitage. Frère Voltaire. 

1963. A M. LE COMTE D'AJIGENTAL. 

A Bedin , la aG feniir. 

Mon cher ange , j'ai été très malade , et , en même 
temps, plus occupé qu'un homme. en santé; étonoé 
de travailler dans l'état où je suis, étonné d'exister 
encore, et en me soutenant par l'amitié, c'est-à-dire 
par vous et par madame Denis. Je suis ici le meu- 
nier de La Fontaine'. On m'écrit de tous côtés: 
Partez , 

• ....Fuge cruJeles terras, fuge littut ùiijaum. ■ 

Tiio., Aaéûi., liT. m, T. U. 

Mais partir quand on est depuis un mois dans son 
lit, et qu'on n'a point de congé; se faire transportn* 
couché, à travers cent mille baïonnettes, cela n'est 
pas tout-à-fait aussi aisé qu'on le pense. Les autres 
me disent : Allez-vous-en à Potsdam , le roi vous a 

<Livrem,&bl«i. B. 



hyGoo^ie 



AKSÉt 1753. 283 

fait chaufTer votre appartement; allez souper avec 
lui; cela m'est encore plus cliflicile. S'il s'agissait 
d'aller faire une intrigue de cour, de parvenir à des 
lioaneura et de la fortuDc, de repousser les traits de 
la calomnie, de faire ce qu'on fait tous les jours au- 
près des rois, j'irais jouer ce rôlc-|à tout comme un 
autre; mais c'est un rôle que je déteste, et je n'ai 
rien à demander à aucuu roi. Maupertuis , que vous 
avez si bien défîoi, est un homme que l'excès d'a- 
mour-propre a rendu très fou dans ses écrits, et très 
méchant dans sa conduite ; mais je ne me soucie point 
<lu tout d'aller dénoncer sa méclianceté au i-oi de 
Prusse. J'ai pins à reprocher au roi qu'à Mauper- 
tuis; car j'étais venu pour sa majesté, et non pour 
ce président de Bedlam. J'avais tout quitté pour elle, 
et rien pour Maupertuis; elle m'avait fait des ser- 
ments d'une amitié h toute épreuve, et Maupertuis 
ne m'avait rien promis; il a fait son métier de perfide, 
en intéressant sourdement l'amour- propre du roi 
contre moi. Maupertuis savait mieux qu'un autre à 
quel excès se porte l'orgueil littéraire. Il a su prendre 
le roi par sou faible. T^ calomnie est entrée très aisé- 
ment dans un cœur né jaloux et soupçonneux. Il s'en 
Êiut beaucoup que le cardinal de Riclielieu ait porté 
autant d'envie à Corneille que le roi de Prusse m'en 
portait. Tout ce que j'ai &it, pendant deux ans, pour 
mettre ses ouvrages de prose et de vers en état de 
paraître, a été un service dangereux qui déplaisait 
dans le temps même qu'il affectait de m'en remer- 
cier avec effusion de cœur. Enfin son orgueil d'au- 
teur piqué l'a' porté à écrire une malheureuse bro- 



nii,GtH>^le 



ao4 COSHESPOHDAHC£. 

chure contre moi ' , en faveur de Meupertuîa , qu'il 
n'aime point du tout. Il a senti, avec le temps, que 
cette brochure le couvrait de honte et de ridicule 
dans toutes les cours de l'Europe, et ceia l'aignt en- 
core. Pour achever le galimatias qui règne dans toute 
cette aflaire, il veut avoir l'air d'avoir fait un acte 
de justice, et de le couronner par un acte de clé- 
mence. Il n'y a aucun de ses sujets, tout Prussiens 
qu'ils sont, qui ne le désapprouve; mais vous juges 
bien que personne ne le lui dit. Il faut qu'il se dise 
tout à lui-même; et ce qu'il se dit en secret, c'est 
que j'ai la volonté et le droit de laisser à la postérité 
sa condamnation par écrit. Pour le droit, je crois 
l'avoir , mais je n'ai d'autre volonté que de m'en aller, 
et d'achever àatis la retraite le reste de ma carrière, 
entre les bras de l'amitié, et loin des griffes des rois 
qui font des vers et de la prose. Je lui ai mandé tout 
ce que j'ai sur le cœur; je l'ai éclaircî ; je lui ai dit 
tout, le n'ai plus qu'à lui demander une seconde fois 
mon congé. INous verrons s'il refusera à un moribond 
la permission d'aller prendre les eaux. 

Tout le monde me dit qu'il me la refusera; je te 
voudrais pour la rareté du fait. Il n'aura qu'à ajou- 
ter à r Anti-Machiavel un chapitre sur le droit de 
retenir les étrangers par force, et le dédier à Busiris. 

Quoi qu'on me dise , je ne le crois pas capable 
d'une si atroce injustice. Nous verrons. J'exige de 
vous et de madame Denis que vous brûliez tous deux 
les lettres que je vous écris par cet ordinaire', ou plu- 
tôt par cet extraordinaire. Adieu , mes chers anges. 

< Vuyei lellrcs i-^oS el iy6y. B. 



nii,GtH>^le 



AKMBE 1753. a85 

1964. A H. ROQUES. 

A Berlin, 4 luan ijSS. 

Le sieur La Beaumelle a'cst pas digne d'être 
votre ami, et il faut que vous ayez bipn de l'indul- 
geoce pour lui pardonner ses écarts. Une ame aussi 
honnête que la vôtre est incapable même de com- 
prendre les noirceurs de cet homme. Comment a-t-il 
donc osé vous dire que j*ai été l'agresseur ? Malgré 
tes explications qu'il a répandues du passage cho- 
quant de son Qu'en dirait-on, a-t-il jamais pu se 
justifier? II est Taux que MM. de Maupertuis et AU 
garottt aient été contents du tour qu'il a douné à cette 
insolence. N'a-t-il pas semé dans tout Berlin les anec> 
dotes les plus calomnieuses contre moi? A-t-il cru 
qu'elles me resteraient cacliées ou qu'elles m'intimi- 
deraient? Il ne vous a pas dit, sans doute, qu'il a 
fait colporter une douzaine de libelles manuscrits 
contre moi , et que des âmes de boue comme la sienne 
ont eu soin de la répandre partout. On m'écrit de 
Paris qu'on y a vu des copies de ces belles produc- 
tions. Ah 1 monsieur, que la Uttérature est avilie par 
les La Beaumelle, et quelle humiliation que d'être 
obligé de répondre aux attaques d'un pareil adver- 
saire! Votre philosophie gémit avec moi de ces mi- 
sères, et voudrait la paix; mais je vous demande, 
monsieur, si la conciliation est possible. Puisse votre 
repos n'être jamais troublé par ces vils insectes, qui 
ne laissent pas que de faire du mal ! J'ai l'honneur 
d'être avec une considération distinguée. 



K Google 



aiîD ' CORBF5POSDAKCK. 

1965. A. H. KOENIG'. 

Vous avez donc reçu, monsieur, mon paquet du 
mois de janvier, le a mars, et moi j'ai re<;u, le 1 1 mars, 
votre lettre du a. 

Je vous ëcris naturellement par la poste, n'écrivant 
rien quu je ne pense, et ne pensant rien que je n'a- 
voue à la face du public. 

On se presse trop ea Allemagne et en Angleterre 
de donner des recueils de vos campagnes contre Mau> 
pertuis. Votre victoire n'a pas besoin de tant de Te 
Deum; et, puisque vous voulez bien que je vous dise 
mon avis, je trouve fort mauvais qiie les goujats de 
votre armée s'avisent de joindre aux pièces du procès, 
dan? le recueil de I^ondres ', les Éloges de T^a Me- 
trie et de Jordan. Les Anglais se soucient fort peu 
de ces deux hommes, qui n'ont rien de commun avec 
votre aQaire. De plus, pourquoi se plaindre qu'on 
ait suivi, en faveur de ces académiciens, ia coutume 
de faire une petite oraison funèbre ? Quel mal y a-t-il 
à cela? J'avoue que La Métrie avait fait des impru- 
dences et de méchants livres; mais, dans ses fumées, 
il y avait des traits de flamme. D'ailleurs c'était un 
très bon médecin , en dépit de son imagination, et 
un très bon diable, en dépit de ses méchancetés. On 
n'a point loué ses défauts dans sun Éloge. On a jus- 
tifie sa liberté de penser, et en cela même on a rendu 

' Vojei minore, lom* XXXIX, p^ge (74. B. 

>Le recueil iulilulé Uaupcrtaiiiana, Hambourg, 1753, eonlieol, mtn 
dn piècet retalivn i U querelle de Kœuig avec Mtuperinb, les Èlofi ^ 
tnii philaiojilies {loriM, La Mélri«, et Haupertnii], par Frédéric. B. 



ii,GtH>^le 



AHMKB 1753. 287 

service à ta philosophie; mais, encore une fois, tout 
cela est étranger à la querelle présente , et la matière 
n'est point une pièce du procès. Je vous conjure de 
vous tenir dans les bornes de vos états, où vous serez 
toujours victorieux. Toute l'Europe littérair», qui 
s'est déclarée pour vous, approuve que vous donniez 
une histoire de l'injustice qu'on vous a faite, que vous 
rapportiez tous les témoignages des académies et des 
universités en votre faveur. Vos propres raisons ne 
sont pas les témoignages les moins convaincants. 
Vous sentez que cette histoire, qui doit passer à la 
postérité, et servir d'époque et de leçon à tous les 
gens de lettres , doit être écrite très sérieusement , et 
avec autant de circonspection que de force. Il ne 
s'agit pas. ici de plaisanterie; il s'agit d'instruire; il 
s'agit de confondre par la raison l'erreur et la vio- 
lence. Il me semble que chaque genre doit être traite 
dans le goût qui lui est propre. Les plaisanteries con- 
vienneat quand on répond à un ouvrage ridicule qui 
ne mérite pas d'être sérieusement réfuté. 

Enfin, monsieur, voici mon avis, que je soumets 
à vos lumières. Premièrement, la partie historique 
traitée avec sagesse et avec une éloquence touchante, 
sans compromettre personne et sans rien mêler 
d'étranger à l'affaire ; secondement , vos démonstra- 
tions mathématiques et les témoignages des acadé- 
mies ; et enfin , puisqu'on ne peut s'en empêcher, les 
pièces agréables et réjouissantes qui ont paru à cette 
occasion. 

Surtout, monsieur, comme ce recueil subsistera 
tant qu'il y aura au monde des académies , je vous 



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200 CORBKSPONDAHCE. 

demande en grâce qu'il n'y ait rien de personnel 
dans les plaisanteries. Le libraire Luzac avait promis 
plusieurs fois de retrancher de la Diatribe une raillerie 
concernant une maladie ' qu'on a eue à Montpellier. 
Il &ut absolument qu'il tienne sa parole dans l'édi- 
tion du recueil. Un impertinent ouvrage est livré au 
ridicule; mais les personnes doivent être ménagées. 

Après ces précautions, vous aurez pour vqus Ifs 
contemporains et la postérité. Personne n'aura droit 
de se plaindre. C'est ce que je peux vous prédire sans 
exalter mon ame, qui est tout à vous, A l'égard de 
mon corps, il est moribond, et je vais chercher à 
Plombières la fin de mes maux, d'une manière ou 
d'une autre. 

Je viens de lire le dernier mémoire d'Euler ; il me 
paraît confus et absolument destitué de méthode. Je 
demeure jusqu'à présent dans l'idée que je vous ai 
exposée dans ma Lettre du 1 7 novembre dernier, que, 
lorsque la métaphysique entre dans la géométrie, 
c'est Arimane qui entre dans le royaume d'Oros- 
made , et qui y apporte les ténèbres. On a trouvé le 
secret, depuis vingt ans, de rendre les mathéma- 
tiques incertaines. Rien n'annonce plus la décadence 
de ce siècle, oii tout s'est aflîiihli, parcequ'on a voulu 
tout outrer. 

1966. A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

A B«rlio , «g Balvédwfe, U (s aun. 

Sire, j'ai reçu une lettre de Kœuig tout ouverte; 
mon cœur ne l'est pas moins. Je crois de mon devoir 

> Voye» page iSg. B. 



hyGoo^ie 



ANHËE 1753. 289 

(l'esvojeràTOtre majesté le duplicata de ma réponse'. 
J'ai tant de confiance en ses bontés et en sa justice, 
i\ae je ne lui cache aucune de mes démarches. Je 
vous soumettrai ma conduite, toute ma vie, eu quel- 
que tieu que je l'achève. Je suis ami de Kœoi^, il est 
vrai; mais assui'émeut je suis plus attaché à votre 
majesté qu'à lui; et, s'il était capable de manquer le 
moins du monde à ce qu'il vous doit, je romprais 
pour jamais avec lui. 

Soyez convaincu, sire, que je mets mon devoir et 
ma gloire à vous être attaché jusqu'au dernier mo- 
meut. Ces sentiments sont aussi ineffaçables que mon 
affliction , qui chaque jour augmente. 

Je me jette à vos pieds et j'attends les ordres de 
rotre majesté. 

1967- A MADAME DENIS. 

A B«riia, le l£ mira. 

Je commence à me rétablir, ma chère enfant. J'es- 
père que votre ancienne prédiction ' ne sera pas 
lout-à-fait accomplie. Le roi de Prusse m'a envoyé 
«lu quinquina pendant ma maladie; ce u'esC pas cela 
qu'il me faut ; c'est mou congé. Il voulait que je 
retournasse à Potsdam. Je lui ai demandé la per- 
mission d'aller à Plombières; je vous donne en cent 
à deviner la réponse. II m'a fait écrire par son facto- 
tum qu'il y avait des eaux excellentes à Glatz, vers la 
Moravie. 

' 1j leltTC qui précède celle-ci. Cl. 

■ Madame Denis wrùi prédit à Voltaire que le roi de Prusse le Terait 
niDuiir de clugrin. Vu|e2la lellre du ifiaoïlt 1753, B. 

CoKMUPOiDUiGa. VI. 19 



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290 CORRESPOND AffCR. 

Voità qui est horriblement vandale, et bieb peti. 
Salomon ; c'est comme « on envoyait prendre les 
eaux eu Sibérie. Que voulez-vous que je fasse? il 
faut bien aller à Potsdam ; alors il ne pourra me 
refuser mon congé. Il ne soutiendra pas le téte-à-téte 
d'un homme qui l'a enseigné deux ans, et dont la 
vue lui donnera des remords. Voilà ma dernière ré- 
solution. 

Au bout du compte, quoique tout ceci ne soit pas 
de notre siècle, les taureaux de Pfaalaris et les lits de 
fer de Busiris ne sont plus en usage ; et SahmoR 
minor ne voudra être ni Busiris ni Phalaris. J'ai ce 
pays-ci en horreur; mon paquet est tout fait. J'ai en- 
voyé tous mes effets hors du Brandebourg; il ne reste 
guère que ma personne. 

Tou> ceci est unique assurément. Voici les deux 
Lettres au Public. Le roi a écrit et imprimé ces bro- 
chures; et tout Berlin dit que c'est pour faire voir 
qu'il peut très bien écrire sans mon petit secours. Il 
te peut, satis doute; il a beaucoup d'esprit. Je l'ai mis 
en état de se passer de moi, et le marquis d'Argeos 
lui suflît. Mais ua roi devrait chercher d'autres sujets 
pour exercer sou génie. 

Personne ne lui a dit à quel point cela le dégrade. 
O vérité 1 vous n'avez point de charge dans la maison 
des rois auteurs ! Mais qu'il fasse des brochures tant 
qu'il voudra, et qu'il ne persécute point un homme 
qui lui a fait tant de sacriliccs. 

J'ai le cœur serré de tout ce que je vois et de tout 
ce que j'entends. Adieu ; j'ai tant de choses à vous 
dire que je ne vous dis rien. 



.^hyCOO^iC 



A9HÉE 1753. aqt 

19S8. DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

s prissiez le prétexte du 
:aux de Plombières, pour 
me demander votre congé. Vous pouvez quilter mon service 
quand vans voudrez; mais, avant de partir, faites -moi re- 
mettre le contrat de votre engagement , la clef, la croix , et le 
volome de poésies ' que je vous ai confié. Je souhaiterais que _ 
mes ouvrages eassent été seuls exposés à vos traits et à ceux 
de Komig. Je les sacrifie de bon cœur i ceux i]uï croient ang- 
nienter leur réputation, en diminuant celle des autres. Je n*ai 
ni la Tolie ni la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens 
de lettres me paraissent l'opprobre de la littérature. Je n'en 
estime cependant pas moins les honnêtes gens qui les cultivent. 
Les chers de cabales sont seuls avilis à mes yeux. 

Sur ce, je prie Dien qu'il vous ait en sa sainte et digne 
garde. 

1969. A. M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 

Poliiliin >, le 30 m»n, 

Je'm'itnagine que je vous ferai un grand plaisir de 
TOUS faire lire les deux plus jolies plaisanteries qu'on 
ait faites depuis long-temps. Vous avez été ambassa- 
deur, monseigneur le maréchal, et vous serez plus à 
poi'tée que personne de goûter le sel de ces ouvrages ; 
cela est d'ailleurs absolument dans votre goût. Il me 
semble que j'entends feu M. le maréchal de La Feuil- 

' C'était probtUeaicnt quelque volume dwai\t genre àeVOEarre de ^oi- 
ilât dont il e>l qiieïliop dini Ici Mèmoira, et dini II leUrt de Voilure k 
l'rmperMird'AJIeaiBDe, du S juin 17S3. Ci.. 

> Todaire, eprèi avoir bit à Berlin une maladie causée par \'e\c*i du 
iraiail cl par toutes les cnoinriéi*» qu'il venait d'éprouver, dit Calini , w 
rradil i Potidam où ib arrivèreatl'nnet l'aulre,le iB mars.àifpl beum 
do loir. Vdtaire occupa au cUtena le ni£ine «ppartemeat qu'il avait eu 
d'iliord; niiis.le a6 man, il quitta Pottdam pour n'f plm rrvenir. Cl. 



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392 COBHSSPOSDAHCE. 

lade, ou l'abbé de Chaulieu, ou Périgni, ou vous; 
il me semble que je lis le docteur Swifl ou milord 
ChesterBeld quand je lis ces deuK Lettres '. Comment 
voulez-vous qu'on résiste aux charmes d'un homme 
qui fait, en se jouant, de si jolies bagatelles, et dont 
la conversation est entièrement dans le même goût? 
Je ne doute pas que vous et vos amis ne sentiez tout 
le prix de ce que je vous envoie. Enfin, songez que 
ces chefs^'œuvre de grâce sont d'un homme qui 
serait dispensé, par sa place, de ces agréables amu- 
sements , et qui cependant daigne y descendre. J'étais 
encore à Berlin quand il fesait à Potsdam ce que je 
vous envoie; je demandais obstinément mon congé; 
je remettais à ses pieds tout ce qu'il m'a donné; mats 
les grâces de ma maîtresse * ont enfin rappelé son 
amant Je lui at tout pardonné; je lui ai promis de 
l'aimer toujours; et, si je n'étais pas très malade, je 
ne la quitterais pas un seul jour; mais l'état crud de 
ma santé ne me permet pas de différer mon départ. 
Il faut que j'aille aux eaux de Plombières, qui m'ont 
déjà tant fait de bien quand j'ai eu le bonheur de les 
prendre avec vous. J'ai promis à ma maîtresse de 
revenir auprès d'elle dès que je serais guéri ; je lui ai 
dit : Ma belle dame, vous m'avez fait une terriMe 
infidélité; vous m'avez donné déplus un gros soufUeE; 
mais je reviendrai baiser votre main ^ charmante. J'ai 

' Les Lellreiau Public, àuii lesquelles Frédéric Inilait tout les partiw>' 
de Kcenig d'enTifox , de sols , et de malhaniiélej gens. Cf~ 

'C'esl ainsi que M. de Voltaire nomaïaît le roi de Pniue. K.. — Voyei 
le quatrain dans les Petùes méUei , lome XlV. B. 

) Frédéric anil lul-méiae , en ivSn, baîié la miiQ de Voltaire, poorTni- 
13ger i rester. Ci. ~ Voy. p»{;. ÎSo. B. 



nii,GtH>^le 



AHifiE 1753. ig'i 

repris son portrait que je lui avais rendu , et je pais 
clans quelques jours. Vous sentez que je suis pénétré 
de douleur de quitter une personne qui m'enchante 
de toutes fa^ns. Je me flatte que vous aurez la bonté 
de me mander h Plombières l'effet que ces deux cliar- 
mantes brochures auront fait sur vous. Tai promis 
à ma maîtresse de ne point aller à Paris. Qu'y 
ferais-je? il n'y a que la vie douce et retirée de Pots- 
dam qui me convienne. Y a-t-il d'ailleurs du goût à 
Paris ? En vérité l'esprit et les agréments ne sont qu'à 
Potsdam et dans votre appai'tenient de Versailles. 
Cependant , si je retrouve à Plombières un peu de 
santé, je pourrai bien faire à mon tour une infidélité 
de quelques semaines pour venir vous faire ma cour. 
Pourvu que je sois à Potsdam au mois d'octobre, 
j'aurai rempli ma promesse. Ainsi, en cas que je sois 
en vie, j'aurai tout le temps de faire le voyage, lo. 
vous supplie de me mettre aux pieds de madame de 
Pompadour. Montrez-lui les deux Lettres au Public. 
Je connais son goût, elle en sera enchantée comme 
vous. Il n'y a qu'une voix sur ces ouvrages. Il en pa- ' 
raît aujourd'hui une troisième, je vous l'enverrai par 
la première poste. 

Adieu, monseigneur; vous connaissez mes tendres 
etrespectueux sentiments. Adieu, généreux Alcibiade. 
Vous lisez dans mon cœur; il est à vous '. 



'CEtlelclIre tétieDTojée par li poste, elle roi de PnuK, tuul philo- 
Mpbe qu'il Jtiil. iTÛtla polilease de «nnerrer dam ses ^ali l'usage inhine 
d'ooirir In lettres. K. — Les mots Ltttrn au puilic sont Ix tim i]«9 liro- 
cfaiaei qoe le roi de Pnisie anit (ail imprimer contre Voltaire, et n'ont 
point de rapport ï l'outErturedesleltresila poste, comme la noie le donne 



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^94 CORRESPOBDANCE. 

' 1970. A M. LE COMTE DE GOTTEB.'. 

Madame la duchesse de G. m'a instruit de ses 
bontés et des vôtres : je ne puis que marquer ma su> 
prise et ma reconnaissance. Que puis-je vous dire ? U 

y avait autrefois une vieille p amoureuse comme 

une folle d'Alcibiade, le plus éloquent des Grecs, 
comme le plus grand capitaine. Un sophiste', plus 
dur qu'un Scythe , homme à idées creuses , brouilla 
cette pauvre diablesse avec ce beau Grec^qui la ren- 
voya à coups de pied au cul en Arcadie. Elle passa 
chez une descendante d'Hercule, qui tâcha de la con- 
soler, et qui la recommanda à un Grec, homme de, 
beaucoup d'esprit. Cet homme fit tout ce qu'il put 
pour toucher Âlcibiade; mais il ne savait pas que la 
catin en faveur de laquelle il s'intéressait était un 
peu ridée. Alcibiade répondit au Grec : « Je sais bien 
que cette pauvre femme m'aime de tout son cœur, 
mais elle n'es^plus jolie; il ne s'agit pas de m'aimer, 
il s'agit de me plaire. — Mais pourquoi lui donner 
des coups de pied dans le derrière ? lui dit le Grec. 
— Oh , parbleu ! dit Alcibiade , ta voilà bien malade : 

à pemer. Ol abiu pouvait eiîiter en Pniuc comme ta d^ulm ptfi; mib 
U parait dauteux que cette lettre ironiifue ail élÉ miw à ta ftMe (si ce o'elt 
dam le paquet de l'ambasiadeur de France), et qu'elle fût arfUceà la desti- 
nation n Frédéric l'avait tue. B. 

■ Cette lettre, dont je n'ai pai tu l'original , dut Urc adreiaie an comte 
de Gotlcr, cité par Voltaire comme grand maréclul de la maison do roi de 
Prune, dausla lettre du <"' octobre 1 7S7, à d'Argeulal. Ci~ 

■Haupertuu, qui se vengea ti Jartmtat des plaisanteries de Tollain.â 
Francfcui-sur-le-Mein, au mois dejuiD 17S3. Ci.. 



nii,GtH>^le 



AjrnxK 1753. agS 

je lui ai fait .ceut fois plus de plaisir en ma vie que 
de inaL s 
Sur ce, j'ai l'honneur, etc. 

1971. A H. LE MARQUIS D'ARGENS '. 

Frère, je preoda congé de vous; je m'en sépare 
avec regret. Votre frère vous conjure, en partant, 
de repousser les assauts du démon , qui voudrait faire 
pendant mou absence ce qu'il n'a pu faire quand 
nous avons vécu ensemble; il o'a pu semer la zizanie, 
j'espère qu'avec la grâce du Seigneur, frère Gaillard"* 
ne la laissera pas approcher de son champ. Je me 
recommande à vos prières et aux siennes. Élevez vos 
CŒurs à Dieu , mes chers frères, et fermez vos oreilles 
aux discours des hommes; vivez recueillis, et aimez 
toujours votre frère. 

1973. A UN HOMME DE LETTRES PE LEIPSICK, 

fdUi «TÛI Ipyjk (U Elirait traduit en Trui^ du pwumg lUemand 
dVmMiKil. 

Je VOUS renvoie , monsieur, le manuscrit que vous 
m'avez fait l'honneur de me confier. J'ai aperçu, à 
travers la traduction, ta plus sublime poésie, et les 

'Cebillel doit «tre, «u plut tard, du 16 nuira lySJ, jour oùYolUira 
prit œoeé de Frédiric. Cl. 

• L^bbé de Pndei. B. 

} Tel ot CintilDli de cette M M dtiis l'impreuioii qui en fut bite duu les 
MiUagEi Je Siliralurt poar ttrvir é» ii^pUnitAt à lu dentiirt éditmt Jti 
(Xurrti de M. Je Voltaire, 176B, in-g* et in-ii, et duu le lame I"de: 
AnmiitUu ou la Germanie d^Uvrie , poëme héroûlue par te iaron Je Seke- 
MÉt, traJuii par M. £.(Eidinii), 1769, dcm puliei in-ii. B. 



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296 ' CORSESPOH DANCE, 

sentiments les plus vertueux, comme on adorait au- 
trefois les divinités, dont les statues étaient couvei'tes 
d'uQ voile. Si vous connaissez le jeune auteur, je vous 
prie de l'assurer de ma parfaite estime. C'est un sen- 
timent que je vous ai voué, il y a long-temps, aussi 
bien qu'à votre illustre épouse. J'y joins aujourd'hui 
l'amitié et la reconnaissance que je dois à vos bontés 
prévenantes. 

Permettez-moi de finir ce petit billet comme les 
anciens que vous imitez si bien. Scribe et vate. 

1973. A M. BOQUES. 

Lcip«ick, amt. 

Je suis tombé malade à Leipsick , monsieur, et je 
ne sais pas encore quand je pourrai en partir'. J'y 
ai reçu votre lettre du aa mars. Elle m'étonnerait,si 
h mon âge quelque chose pouvait m'étouner. 

Comment a-t-on pu imaginer, monsieur, que j'ai 
pris des lettres de La Beaumelle pour des lettres de 
Maupertuis ? Non , monsieur, chacun a ses lettres. 
Maupertuis a celles où il veut qu'on aille disséquer 
des géants aux antipodes; et La Beaumelle a les 
siennes, qui sont l'antipode du bon sens. Dieu me 
garde d'attribuer jamais à un autre qu'à lui ces belles 
choses qui ne peuvent être que de lui , et qui lui font 

• ArrifÉ ■ Leipiidi, l« 37 mm , ■ >ix heures du loir, Toltaîre y danenn 
TÎDgt-lrais jours 4tec CoIîdi. Ce fut du» ]«t premiEn jonn d'airil qu'Q 
écririt k Mauperluia Is Lttlre du docteur Akalia au natif dt Saim-ifab, 
imprimée lonie XXXIS., page Soç. — Vers le 11 du même mois Volliin 
■rriiB àGalbaiOÙilpasu trente-troùjouncbezLouise'DDrolbéedeSuc- 
MeinuDgen, duchesse deiStie-Golfai. Cl, 



ri^GtlDl^lc 



ASHÉE 1753. 397 

tant d*hontieur et taot d'amis ! Oo vous aurait ac- 
cusé juste si on vous avait dit que je m'étais plaint 
du procédé de Maupertuis , qui alla trouver La Beau- 
melle à Berlin, pour l'envenimer contre moi, et qui 
se servit de lui comme un homme profondément arti- 
ficieux et méchant peut se servir d'un jeune homme 
imprudent. 

Il me calomnia, vous le savez; il lui dît t[ue j'a- 
vais accusé l'auteur du Qu'en dira-t-on, auprès du 
roi, dans un souper. Je vous ai déclaré ' que ce n'é- 
tait pas moi qui avais rendu compte à sa majesté du 
Qu'en dira-t-on ; que ce fut JVl. le marquis d'Argcns. 
Jeu atteste encore le témoignage de d'Argcns et du 
roi lui-même. C'est cette calomnie, d'après Mauper- 
tuis, qui a fait composer les trois volumes d'injures 
de La Bcaumelle. Il devrait sentir à quel point on a 
méchamment abusé de sa crédulité; il devrait sentir 
qu'il est le Raton dont Bertrand s'est servi pour tirer 
les marrons du feu'; il devrait s'apercevoir que Mau- 
pertuis, le persécuteur de Kœnig et le mien, s'est 
moqué de lui ; il devrait savoir que Maupertuis, pour 
récompense, le traite avec le dernier mépris; il de- 
vrait ne point menacer un homme à qui il a fait tant 
d'outrages avec tant d'injustice. 

Non, monsieur, il ne s'est jamais agi des quatre 
lettres de La Beaumelle, que jamais je n'ai entendu 
attribuer h Maupertuis; il s'agit de la lettre que I^ 
Beaumelle vous écrivit, ît y a six mois, lettre dont 
vous m'avez envoyé !e contenu dans une des vôtres, 

' Vojei l« letlre igaô, B. 

■ AltusioD ï la bble de La Fonlaine ialitulée It Singt et l« Chat. Ci~ 



hyGoo^lc 



298 CORRKSPOItDAKCE. 

lettre par laquelle La fieaumelle avoua que Mauper- 
tuis l'avait excité contre moi par une calomnie. J'ai 
fait connaître cette calomnie au roi de Prusse, et 
cela me sufHt. Ma destinée n'a rien de commun avec 
toutes ces tracasseries, ni avec cette infâme éditioo 
du Siècle de Louis XI f; je sais supporter les mal- 
heurs et les injures. Je pourrai faire un Supplément* 
au Siècle de Louis XIV, dans lequel j'éclaircirai des 
faits dont La Beaumellc a parlé sans en avoir la 
moindre coqnaissance. Je pourrai , comme M. Kœnig, 
en appelerou public '. J'en appelle déjà à vous-même. 
S'il vous reste quelque amitié pour La fieaumelle, 
cette amitié même doit lui faire sentir tous ses torts. 
Il doit être honteux d'avoir été l'instrument de la mé- 
chanceté de Maupet'tuis, instrument dont on se sert 
un moment, et qu'on jette ensuite avec dédain. 

Voilà, monsieur, tout ce que le triste état où je 
suis de toutes façons me permet à présent de touiï 
répondre. Je vous embrasse sans cérémonie. 

1974. A. M. LE B&HOM DE SCHON&ICH'. 

Lcipdck, i8aTrîli753. 

Pardonnez, monsieur, à un pauvre malade qui ue 

peut guère écrire , si je ue vous dis qu'en deux mots 

à quel point vous avez gagné mon estime. Pardonnez 

à un Français et à un homme de lettre^, si j'en use 

' Voltaire «Tait déjà, en gniide partie, composé ce Jiy^iAnotfqa'iliUdB 
pkti tard à Roques, Cu 

' Voyei lellre 1957. B. 

^Chrislophe Otto de Schonaidi, auteur du poème d'^nurâu (niju 
lettr« 1971), né le is juia 1735, «M mort «n 1807. B. 



uix.Gtic^ie' 



AKHSE 1753. . agg 

avec ni peu de cérémonie. Mais je oe me pardonnerai 
jamais d'ignorer une langue que les Gottscheds , et 
vous, rendez nécessaire à tous les amateurs de la lit- 
térature. 
Jeh faihn umstand sins gehorsamer diener. . 
Voltaire. 

ig-jS. A. FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE. 

Sire, ce que j'ai vu dans les gazettes est-il croya- 
ble? On abuse du nom de votre majesté pour empoi- 
tonner les derniers jours d'une vie que je vous ai 
consacrée. Quoi! on m'accuse d'avoir avancé* que 
Kœnig écrivait contre vos ouvrages! Ah! sire, il en 
est aussi incapable que moi. Votre majesté sait ce que 
je lui en ai écrit. Je vous ai toujours dit la vérité, et ' 
je vous la dirai jusqu'au dernier moment de ma vie. 
Je suis au désespoir de u'être point allé à Bareuth; 
UDF partie de ma famille , qui va m'attendre aux eaux, 
me force d'aller chercher une guérison que vos bon- 
tés «eules pourraient me donner. Je vous serai tou- 
jours tendrement dévoué, quelque chose que vous 
fassiez. Je ne vous aï jamais manqué, je ne vous 
manquerai jamais. Je reviendrai à vos pieds, au mois 
d'octobre; et si la malheureuse aventure de La Beau- 
melle n'est pas vraie; si Maupertuis , en effet, n'a 
pas trahi te secret de vos soupers , et oe m'a point 
calomnié pour exciter la Beaumelle contre moi; s'il 
n'a pas éfé, par sa haine, l'auteur de mes malheurs; 
j'avouerai que j'ai été trompé, et je lui demanderai 
pardon devant votre majesté et devant le public. Je 



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3oO CORRESPONDANCE. 

m'en ferai une vraie gloire. Mais , si la lettre de La 
Beaumelle est vraie, si les faits sont constatés, si je 
n'iii pris d'ailleurs le parti de Kœnig qu'avec toute 
l'Europe littéraire, voyez, sire, ce que les philosophes 
Marc-Aurèle et Julien auraient fait eu pàfcil cas. 
Nous sommes tous vos serviteurs, et vous auriez pu 
d'un mot tout concilier. Vous êtes fait pour être notre 
juge, et non notre adversaire. Votre plume respec- 
table eût été dignement employée à nous ordonner 
de tout oublier; mon cœur vous répond que j'aurais 
obéi. Sire, ce cœur est encore à vous; vous savez que 
l'enthousiasme m'avait amené à vos pieds, il m'y ra- 
mènera. Quand j'ai conjuré votre majesté de ne plus 
m'attacher à elle pardes pensions, elle sait bien que 
c'était uniquement préférer votre personne à vos 
bienfaits. Vous m'avez ordonné de les recevoir, ces 
hienfaits, mais jamais je ne vous serai attaché que 
pour vous-même; et je vous jure encore, entre les 
mains de son altesse royale madame la margrave de 
Bareuth, par qui je prends la liberté de faire passer 
ma lettre, que je vous gaiderai jusqu'au tombeau les 
sentiments qui m'amenèrent à vos pieds, lorsque je 
quittai pour vous tout ce que j'avais de plus cher, 
et que vous daignâtes me jurer une amitié éternelle'. 

1976. A M. ROQUES. 

Chez H. le duc de Gotha , 3o avril. 

Monsieur, je comptais, en passant à Francfort, 
vous présenter moi-même le Supplément ' au Siècle 

' Voyez la lettre de Frédéric, du a3 août 1750. Cf.. 

'Ct Sifplémtnl, ditiié ea Iroù parties, est la rcfulation des cahmsK* 



rlKCtlDl^ic 



AMMÉE 1753. 3oi 

de Louis XlVf que je vous ai dédié. C'est un procès 
bien violent; vous en êtes le juge par votre esprit 
et par votre probité, et vous êtes devenu un témoin 
aéce&saii-e. Vous ne pouvez être inTormé pleinement 
du malheur que le passage de La Beaum'elle à fiei-lin 
a causé. Vous en jugerez en partie par ma dernière 
lettre ' au roi de Prusse, dont je vous envoie copie 
pour vous seul. 

Vous savez que je vous ai toujours mandé que j'é- 
tais trop instruit des cruels procédés de M. de Mau- 
pertuis envers moi. Je savais que madame la comtesse 
lie Benlinck avait obligé deux fois La Beaumelle de 
jcler dans le feu cet indigne ouvrage , oli tant de sou- 
verains et sa majesté prussienne sont encore plus ou- 
trages que moi. ]e^vai»que La Beaumelle, au sor- 
tir de chez Maupertuis, avait deux fois recommencé; 
mais je oe puis citer le témoignage de madame la 
comtesse de Bentinck, ni celui des autres personnes 
((oiont été témoins de la cruauté artificieuse avec la- 
<|iielle Maupertuis m'a poursuivi près de deux années 
entières. Je iie peux citer que des témoignages par 
ràrit, et je u'ai que la lettre de La Beaumelle. 

Vous n'ignorez pas avec quel nouvel artifice Mau- 
pertuis a voulu en dernier lieu déguiser et obscurcir 
l'affaire, en exigeant de La Beaumelle un désaveu; 
mais ce désaveu ne porte que sur des choses étran- 
gères à ^son procédé. 

Je n'ai jamais accusé Maupertuis d'avoir fait les 

de Lt Ocaonidle. Il est précédé d'uue LtlOt i H. Boquel. Ta]rei L XX , 
' La leun- qui précède cdie-d. Ci. 



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3oa CORHESPOItUANCE. 

quatre lettres scandaleuses dont La Beautndie t 
chargé la coupable éditioD du Siècle de Louis Xlf- 
Je me suis plaint seulement de ce qu'il m'a voulu 
perdre , et de ce qu'il a réussi. Je ne me suis défenda 
qu'en disant la vérité; c'est une arme qui triomphe 
de tout à la longue. C'est au nom de cette TérîEé 
toujours respectable et souvent persécutée que je vous 
écris. Je suis très malade, et j'espérerai, jusqu'au 
dernier moment, que le roi de Prusse ouvrira enfin 
les yeux. Je mourrai avec cette consolation , qui sera 
probablement la seule que j'aurai. Je suis, etc. 

1977. A M. BOQUES. 



Je suis fâché à présent , monsieur, d'avùr répondu 
à La BeaumcUe avec la sévérité qu'il méritait. On 
dit qu'il est à la Bastille; le voilà malheureux, et ce 
n'est pas contre les malheureux qu'il Ëiut écrire. Je 
ne pouvais deviner qu'il serait enfermé dans le temps 
même que ma réponse paraissait. Il est vrai qu'après 
tout ce qu'il a écnt avec une si furieuse démcDce 
contre tant de citoyens et de princes, il n'y avait 
guère de pays dans le monde où il ne dût être puni 
tôt ou tard; et je sais, de science certaine, qu'il y a 
deux cours oii on lui aurait infligé un châtiment plus 
capital que' celui qu'il éprouve. Vous me parlez de 
votre amitié pour lui; vous avez apparemment voulu 
dire pitié. 

Il était de mon devoir de donner un préservatif 
contre sa scandaleuse édition du Siècle de Louis XI y. 



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AHuii 1753. 3o3 

qui n'est que trop publique en Allemagoe et en Hol- 
lande. J'ai dû faire voir par quel cruel artifice on a 
jeté ce malhenreux auteur dans cet abîme. Je vous 
répète encore, monsieur, ce que j'ai mandé au roi 
de Prusse; c'est que si tes choses dont vous m'avez 
bien voulu avertir, et que j'ai sues par tant d'autres, 
Qe sont pas vraies; si Maupertuis n'a pas trompé La 
Beaumelle, tandis qu'il était à Berlin, pour l'exciter 
cootre moi; si Maupertuis peut se laver des manœu- 
vres criminelles dont la lettre de La Beaumetle le 
charge, je suis prêt à demander pardon publiquement 
à Maupertuis. Mais aussi, monsieur, si vous ne m'a- 
vez pas trompé , ai tous )es autres témoins sont una> 
aimes, s'il est vrai que Maupertuis , parmi les instru- 
menls qu'il a employés pour me perdre, n'ait pas 
dédaigné de me calomnier même auprès de La Beau- 
tnelle, et de l'exciter contre moi, il est évident que 
Ip roi de Prusse me doit rendre justice. 

le ne demande rien , sinon que ce prince connaisse 
qu'après lui avoir été passionnément attaché pendant 
quinze ans, ayant enfin tout quitté pour loi dans ma 
TÎeitlesse, ayant tout sacrifié, je n'ai pu certainement 
6mr par trahir envers lui des devoirs que mon cœur 
m'imposait. Je n'ai d'autres ressources que -dans les 
remords de son ame royale, que j'ai crue toujours 
philosophe et juste. Ma situation est très funeste; et 
quand la maladie se joint à l'infoi-tune , c'est le com- 
ble de la misère humaine. Je me console par le tra- 
vail et par les belles-lettres, et, surtout, par l'idée 
qu'il y a beaucoup d'hommes qui valaient cent fois 
mieux que moi , et qui ont été cent fois plus infor- 



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3o4 CORRESPOND An CE. 

lun«s. Dans quelque situation cruelle que nous nous 
trouvions, que sommes-nous pour oser murmurer? 
Au reste, je ne vous aï rien écrit que je ne veuille 
bien que tout le monde sache , et je peux vous as- 
surer quej clans toute cette atï&ire, je n'ai pas eu un 
sentiment que j'eusse voulu cacher. Je suis, mon- 
sieur, etc. 

1978. A. M. LE MARQUIS D'ARGENS- 

Lei6Ba. 

Mon cher révérend diable et bon diable , j'ai reçu 
avec une syndérèse cordiale votce confection frater- 
nelle. J'ai un peu lieu d'£tre lapsus , et les damnés 
rigoristes pourraient bien me refuser place dans dos 
enfers; mais je compte sur votre indulgence. Voiis 
comprendrez que c'en serait un peu trop d'être brûle' 
dans ce monde-ci et dans l'autre. Je me flatte que 
votre clémence diminuera un peu les peines que vous 
m'imposez. 

J'ai frémi au titre des livres que vous dites brûlés; 
mais sachez qu'il y a encore dans la province uoe 
édition des Letlres' ^Isaac-OnUz, et que ce sera 
mon refuge. Je bois d'ailleurs des eaux du Léthé,et 
je vais incessamment boire celles de Plombières. 
Mon médecin m'avait conseillé de me faire enduire 
de poix-résine, selon la nouvelle oiétbode^; mais il 
a fait réflexion que le feu y prendrait trop aisément, 

' La Diatribe Ja doctew Akakia «t%A élé brAlée le 14 déteoiliK iT^'i 
vo}ez ma noie, lonie XXXIX, page 474- B. 
■AHiukmaux Leilreijima. Cl. 
1 Cflte de Hauperluù. Cl. 



rlKCtlDl^ic 



ASHÉE 1753. 3o5 

et que nous devons, vous et moi, nOus déBer des ma- 
tières combustibles. Je crois, mon cher fi-ère, que 
TOUS avez été bien fourré cet hiver ; il a été diaboH- 
que, comme disent les gens du monde. Pour moi, 
j'ai fait un feu d'enfer , et je me suis toujours tenu 
auprès, sans sortir de mon caveau. 

Encore une fois, pardonnez-moi mou péché; son- 
gez que je suis un juste à qui la grâce de notre ré- 
vérend père prieur a manqué. Je me vois immolé aux 
géants de la terre australe, à une ville latine, au 
grand secret de connaître la nature de l'ame avec 
une dose d'opium. Que sa sainte volonté soit faite 
sur la terre comme en enfer! Je vous souhaite, mon 
cher frère, toutes les prospérités de ce monde-ci et 
de l'autre. Surtout n'oubliez pas de vous affubler 
d'un honnet à oreilles, au mois de juin, d'une triple 
camisole , et d'un manteau. Jouez de la basse de viole, 
et, si vous avez quelques ordres à donner à votre . 
frère , envoyez-les à la même adresse. 

A propos , je me meurs positivement. Bonsoir ; je 
vous embrasse de tout mou cœur. 

1979. A MADAME DE BUCHWALÛ'. 

A Vibcrn prci deCaHcl, aS mii 17$). 

Grande maltreHe de Golha, 
Et des coenrs plus grande maltreue, 
Quand mon étoile me porta 
Dans votre cour enchantereate, 

' Jtdiennc • Franfoiie di Biichnald, née la 7 octobre 17071 moKe le 19 
décembre 1789. F.-G. Gallera publié : ZiaKAadtnkmdtrFrauvonBiKh- 
vatd, 1790,111-8'. Cat U que j'ai pri] celte lettre. B. 

CoKmaarcMiDiMca. VI, 10 



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.)(>0 CORRESI'ONDANCE. 

Un trop grand boûheur me flatta) 

I^ ileslin jalonx me l'ûla, 

J'ai toul perdu ; inaU ma (cndressc 

Avec les désirs me resra : 

Ccst bien aswz dans ma vieJllesM. 

Noi), madame, ce n'est point assez, et il faudra 
absolument que je rcviciiDC dans ce pays enchantr 
qui n'est pas le palais d'Alcine'. Quels jours j'ai 
passés auprès tie vous, madame! et que je vous al 
envié cette certitude où vous êtes de vivre toujours 
auprès de madame la ducliesse! Dunois, Chandos, 
T^a Trimouille et le Père Grisbourdon auraient tout 
quitté pour une cour telle que Gotha ; et moi je vais 
par les chemins chercher les avcutui'es. J'en ai déjà 
trouvé une. J'ai su à Casse) que Maupcrtuis y avait 
été quatre jours incognito sous le nom de BonneP, 
à l'hôtel de Stockholm, et que là il avait fait impri- 
mer ce mémoire de La Beaumelle, qu'il a envoyé à 
monseigneur le duc, lorsqu'il a passé par la Lorraine. 
Quel président d'académie! quelles indignes manœu- 
vres! Est-il possible qu%l ait trompé si long-temps le 
roi (le Prusse, et que je sois la victime d'un tel 
homme! Mais, madame, vos bontés sont au-dessus 
de mes malheurs. J'oublie tout hors Gotha. Je n'ai, 
je pense , malgré la reconnaissance que je vous dois, 
qu'un petit reproche à vous faire. J'ai emporté les 
ouvrages de mademoiselle votre fille, et je a'ai pas 
quatre lignes de vous; je n'en ai pas deux, de son 

■ Tof ei tome XL , page 85. B. 

1 Daiu la lettre à Knnig <n° i-ftSi) Voltaire Jil , on àa moim tm* im- 
primé, More). B. 



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ANNÉE 1753. 307 

altesse séréaissime. Je viendrai les chercher, madame; 
oui, j'y viendrai si je suis en vie. Permettez-moi, 
madame, de présenter mes respects à M. ie grand- 
maître, à toute votre famille, à tout ce qui vous est 
attaché, à mademoiselle de Waldner, à M. de Rot- 
berg, à M. Kluprel. Mon indiscrétion s'arrête. Je la 
pousserais trop loin, si je mettais ici la liste de tous 
œuz à qui vos bontés en ont inspiré pour moi. Mais 
que deviendront nos empereurs, et nos papes, et 
tout l'illustre corps germanique'? C'est un ouvrage 
qu'il fiiut finit*, puisque la Minerve de l'Allemagne me 
l'a ordonné. Mais il faut y donner la dernière main 
à Gotha. C'est son air natal. Heureux , si je peux ja- 
mais respirer cet air et revoir une cour où mon cœur 
me rappellera sans cesse ! Adieu, madame; je vais 
peut-^tre aux eaux , mais sûrement je vais porter 
partout où je serai le plus tendre souvenir de vos 
boutés, et l'attachement le plus respectueux. Jeanne, 
.^gnès, et moi, se recommandent avec respect h vos 
i>ontés. Voltaire. 

1980. A U. LE COMTE D'ÀRGENTAL'. 

Mon cher ange, j'ai espéré de jour en jour de 
venir vous embrasser. Je ne vous ai point écrit, mais 
toutes mes lettres à madame Denis ont été pour vous, 

'Les Âiuuikt dt CEmpin que Voltaire svaitconiiDcncéeip«tidaDt son 
Misor ■ Gotbi ; Tnyez ma Préfice du tome XXm, B. 

> VolUire Q'élûl pu encore turivé i FrandbrI, quand ri érrivit celle 
IcUre, datée de futn, par erreur, dans l'édition de Kchl ; elle doit ttre du 
il ta 3o mai 1753. Voltaire était alon i Wabern, ehel Guillanmc VtU, 
Undgrave de Hct$e-Caue1. Ct. 



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3o8 COaBÏSPOMUAMCE. 

et mon cœur vous éorivait toutes les postes. Il eût 
fallu faire des volumes pour vous instruire de tout, 
et ces volumes vous auraient paru tes MiÛe et une 
PiuUs. Mon cher ange, j'ai eu tant de choses à vous 
dire que je né vous ai rien dit; mais, dans tout ce 
tumulte, je vous ai envoyé Zulime. Jugez si je vous 
aime; non que je croie que Zulime vaille CaliUna, 
mais vous aimez cette femme; je ne crois pas que 
vous ayez d'autre plaisir que celui de la lire. Il faut, 
pour jouer Zulime , uue personne jeune et belle , qui 
;iti s'enivre ^ pas. 

J'espère vous embrasser bientôL A mon départ de 
Syracuse, j'ai passé par d'autres cours de la Grèce, 
et je finirai par philosoplier avec vous à Athènes. 

Depuis trois mois je n'ai pas un moment % moi. 
Mon cœur sera à jamais à vous. 

iQtli. Â H. LE COMTE D'ABGENTAX.. 

A FnDcfort'M»-lc-MeiD, m LioD-d'Ot, le 4 juin. 

Quand vous saurez, mon cher ange, toutes les per- 
sécutions crudies que Maupertuis m'a attirées, vous 
ne serez pas surpris que j'aie été si long-temps sans 
vous écrire. Quand vous saurez que j'ai toujours été 
en route ou malade, et que j'ai compté venir bien- 
tôt vous embrasser, vous me pardonnerez encore da- 
vantage; et, quand vous saurez le reste, vous plain- 
drez bien votre vieil ami. Je vous adresse ma lettre 
à Paris, sachant bien qu'un conseiller d'honneur 
n'entre point dans la querelle des conseillers ordi- 

< AlluiioB à la Dumeuiil qui aimait 1g tid. Cl. 



.^hyCOOgiC 



iHMÉE 1753. 309 

naires, et est trop sage pour vojrager. J'ai voyagé, 
mon cher et respectable ami , et le pigeon' a eu l'aile 
cassée, avaut de revenir au colombier. Je suis d'ail- 
leurs forcé de rester encore quelque temps à Franc- 
fort , où je suis tombé malade. J'ai appris , en passant 
par Cassel , que Maupertuis y avait séjourné quatre 
jours, sous le nom de Morel, et qu'il y avait fait im- 
primer un libelle de La Beaumelle, sotis le litre de 
Francfort, revu et corrigé par lut. Vous remarquerez 
qu'il imprimait cet ouvrage au mois de mai, sous le 
iiom de La Beaumelle, dans le temps que ce La Beau- 
melle était à la Bastille dès le mois d'avril. C'est bien 
mal calculer pour un géomètre. Il l'a envoyé à M. le 
Hue de Saxe-Gotha, lorsque j'étais chez ce prince. 
Cest encore un mauvais calcul ; cela n'a fait que re- 
doubla- les bontés que M. le duc de Saxe-Gotha et 
toute sa maison avaient pour moi. 

Voilà une étrange conduite pour un président 
d'académie. Il est nécessaire, pour ma justification, 
qu'on en soit instruit. Ce sont là de ses artifices, et 
c'est ainsi, à-peu-près, qu'il en usait avec d'autres 
personnes lorsqu'il mettait le trouble dans l'académie 
des sciences. Cette vie-ci , mon cher ange , me paraît 
orageuse; nous verrons si l'autre sera plus ti-anquille. 
On dit qu'autrefois il y eut une grande bataille dans 
ce pays-là, et vous savez que la Discorde habitait dans 
l'Olympe. On ne sait où se fourrer. Il fallait rester 
avec vous. Ne me grondez pas, je suis très bien puni, 
et je le suis surtout par mon cœur. Je m'imagine que 

• ASuiiou À \a(Mt'mtiW\ét!a i/eajiPlg font, dcLi Foutainc. Ci. 



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3 1 COnRESPON UANCR. 

VOUS, et madame d'Argenlal, et vos amis, vous me 
plaignez autaut que vous me condamnez. Madame 
Denis est à Strasboui^ , et moi à Francfort, et je dc 
puis l'aller trouver. Je suis arrivé avec les jambes et 
les mains enflées. Cette petite addition h mes maux 
n'accommode point en voyage. Je resterai à Franc- 
fort, dans mon lit, tant qu'il plaira à Dieu. 

Adieu, mon cher ange; je baise, à tous tant que 
vous êtes, le bout de vos ailes avec tendresse et com- 
ponction. Il est très cruellement probable que je 
pourrai rester ici assez de temps pour y recevoir la 
consolation d'une de vos lettres, au lieu d'avoir celle 
de venir vous embrasser. 

igSa. A H. KÛENIG. 

Francfort, jniii. 

Votre martyr est arrivé à Francfort, dans un état 
qui lui fait envisager de fort près le pays où l'on saura 
le principe des ëhoses, et ce que c'est que cette force 
motrice sur laquelle on raisonne tant ici-bas, nuis 
dont je suis presque privé. J'ai été, comme je vous 
l'ai mandé , désabusé des idées fausses que vos ad- 
versaires avaient données sur la vitesse vraie et sur 
la vitesse propre. Il est plus difficile de se détromper 
des illusions de ce monde, et des sentiments qui nous 
y attachent jusqu'au dernier moment. J'en éprouve 
d'assez douloureux pour avoir pris votre parti ; mats 
je ne m'en repens pas, et je mourrai dans ma créance, 
Il me paraît toujours absurde de faire dépendre l'exis- 
tence de Dieu d'n plus b divisé par z '. 

■ Voyei lome XXXIX , pagfs 444 et 48a. B 



nii,GtH>^le 



&HNKK f^S'i. 3ll 

OÙ en ^rait le genre liumain s'il fallait cdidier la 
il^namiqtie et l'astronomie pour connaître l'Être su- 
prême? Celui qui nous a créés tous doit être inani- 
teste à tous, et les preuves les plus communes sont 
les meilleures, par la raison qu'elles sont commu- 
nes; il ne faut que des yeux et point d'algèbi-e pour 
voir le jour. 

Dieu a mis à notre portée tout ce qui est néces- 
saire pour nos moindres besoins; la certitnde de sou 
rxislencc est notre besoin le plus grand. Il nous a 
«lonné assez de secours pour le remplir; mais comme 
il n'est point du tout nécessaire que nous sachions 
ce que c'est que la force, et si elle est une propriété 
fssmtielle ou non à la matière, nous l'ignorons, et 
nous eu pai'Ions. Mille principes se dérobent à nos 
reclicrcbes, parceque tous les secrets du (>réateur ne 
«Hit pas faits pour uous. 

On a imaginé, il y a long-temps, que la nature agit 
toujoui-s par le chemin le plus court, qu'elle emploie 
le moins de foree et la plus grande économie pos- 
sililr; mais que répondraient les partisans de cette 
opinion à ceu\ qui leur feraient voir que> nos bras 
cuTcent une forée de près de cinquante livres pour 
lever un poids d'une seule livre; que le cœur eu 
{■serce une immense pour exprimer une goutte de 
sang; qu'une carpe fait des milliers d'œufs pour pro- 
duire une ou deux carpes; qu'un chêne donne un 
nombre innon>brabIe de glands qui souvent ne font 
lias naître un seul cliènc? Je crois toujours, comme 
je vous le mandais il y a long-temps ', qu'il y a plus 
(le profusion que d'écouomie dans la nature. 
' LvUrv du i; novcinLri.' l'jH». 11, 



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3l 3 CORRESPOND AHCE. 

Quant à votre dispute particulière avec votre ad- 
versaire, il me semble de plus en plus que la raison 
et la j ustice sont de votre côté. Vous savez que je ne 
me déclarai pour vous que quand vous m'envoyâtes 
votre Appel au Public. Je dis hautement alors ce 
que toutes les académies ont dit depuis, et je pris, 
de plus , la liberté de me moquer d'un livre ' très ri- 
dicule que votre perséculeur écrivit dans le même 
temps. 

Tout cela a causé des malheurs qui ne devaient 
pas naître d'une si légère cause. C'est là encore uoe 
des profusions de la nature. Elle prodigue les maux; 
ils germent en foule de la plus petite semence. 

Je peux vous assurer que votre persécuteur et le 
mien n'a pas, en cette occasion, obéi k sa loi de 1'^ 
par^ne; il a ouvert le robinet du mauvais tonneau 
quand il s'est trouvé auprès de Jupiter. Quelle étrange 
misère d'avoir passé de Jupiter à La Beaumelle ! Peut- 
il se disculper de la cruauté qu'il eut de susciter contre 
inoi un pareil homme? Peut-il empêclier qu'on ne 
sache où il a iàit imprimer depuis peu un mémoire 
de La Beaumelle revu et corrigé par lui ? Ne sait-oQ 
pas dans quelle ville il resta les quatre premiers jours 
du mois de mai dernier, sous le nom de Morel', pour 
faire impnoier ce libelle? Me connaît-on pas le li- 
braire qui l'imprima sous le titre de Francfort? Quel 
emploi pour un président d'académie! Il en envoya, 
le 12 mai, un exemplaire à sou altesse sérénissime 
monseigneur le duc de Saxe-Cotha, croyaut par-là 

1 Voyez la Diatribe du docteur Jkaiîa, t. XXXIX, p. ^^^ et aniv. B- 
* Voy«t une <le mes notei ua la lettre 19791 iMge ]o6. B. 



rlKCtlDl^ic 



ANNÉE 1753. - 3l3 

m'arracher les bontés, la protection, et les soins^ 
dont on m'honorait à Gotha , pendant ma maladie. 
C'était mal calculer, de toutes les façons, pour un 
géomètre. La Beaumelle était à la Bastille dès le aa ' 
avril, pour avoir insulté des citoyens et des souve- 
rains dans deux mauvais livres'; il ne pouvait par 
cooséquent alors envoyer à Gotha , et dans d'autres 
cours d'A.llemagne , ce mémoire ridicule, imprimé 
sous son nom. 

Voilà un de ces arguments, monsieur, dont on 
ue peut se tirer. Il est, dans le genre àes probabili- 
tés, ce que les vôtres sont dans le genre des dêmons- 
tralioas. 

Ce que je vous écrivais, il y a près d'un an^, est 
bien vrai; les artifices sont, pour les gens de lettres, 
la plus mauvaise des armes; l'on se croit un politique, 
et on n'est que méchant. Point de politique en. litté- 
rature. Il faut avoir raison, dire la vérité, et s'im- 
moler. Mais faire condamner .son ami comme faus- 
saire, et se parer de la modération de ne point assister 
au jugement; mais ne point répondre à des preuves 
évidentes , et payer de l'argent de t'académie la plume 
(l'un autre ; mais s'unir avec le plus vil des écrivains, 
ne s'occuper que de cabales , et en accuser ceux mêmes 
qu'on opprime, c'est la honte éternelle de l'esprit 
humain. 

< L'ordre du roi ÉUit du ai ; il fut exécnlé le ai. Tolltir« éUil tlor» ii 
OMIm, Mifé, malidc, et fort innocent de l'uTeslalion de LaBcaumcUe, 
luoi ijn'en diicnl cooire le* cnnemii de l'auteur du SiieU dt LouU XIV. 
Ct. 

■ Qb'ch dira-l-on , el l'étlition ivte noirs do Siéclt dt toutt XIV. B. 

' Voyei la lellre du 17 uoiembre 175a. U. 



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3 1 4 * C0BBK5P01IDAHCK. 

Les belles-lettres sont d'ordinaire un cliuiiip de dis- 
pute; elles sont, dans cette occasion, un cliamp de 
bataille. Il ne s'agit plus d'une plaisanterie gaie cl 
innocente sur les dissections des géants, et sur la 
manière d'exalter son aine pour lire dans l'avenir : 

• LuduB eoim genaU irepitlum certamea et iram ; 

• Ira truoes iDiroicilias et funèbre bellam. > 

Hoi., lit). I, ep. m, i. 48. 

Je ne dispute point quand il s'agit de poésie cl 
d'éloquence, c'est une afTairc de goût ; chacun a le 
sien ; je ne peux prouver à un homme que c'est 1 uî qui 
a tort quand je l'ennuie. ' " 

Je réponds aux critiques quaud il s'agit de pliilo- 
sophie ou d'histoire , parcequ'on peut , à toute foi-ce, 
dans ces matières, faire entendre raison à sept ou 
huit lecteurs qui prennent la peine de vous donner 
un quart d'heure d'attention. Je réponds quelquefois 
aux calomnies, parcequ'il y a plus de lecteurs des 
feuilles médisantes que des livres utiles. 

Par exemple, monsieur, lorsqu'on imprime que 
j'ai donné avis h un auteur illustre ' que vous vouliez 
écrire contre ses ouvrages, je réponds que vous êtes 
assez instruit par des preuves incontestables que non 
seulement cela est très faux, mais que j'ai fait pré- 
cisément Je contraire. 

Lorsqu'on ose insérer dans des feuilles périodiques 
que j'ai vendu mes ouvrages à trois ou quatre li- 
braires d'Allemagne et de Hollande, je suis encore 
forcé de répondre qu'on a menti, et qu'il n'y a pas, 



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AKHÉE 1753. 3l5 

daas ces pays, un seul libraire qui puisse dire que je 
lui aie jamais vendu le moindre manuscrit. 

Lorsqu'on imprime que je prends à tort le titre de 
gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de 
France, ne suÎ9-je pas encore forcé de dire que , sans 
me parer jamais d'aucun titre , j'ai pourtant l'honneur 
d'avoir cette place , que sa majesté le roi mon maître 
m'a conservée ? 

Lorsqu'on. m'attaque sur ma naissance, ne dois-je 
pas à ma famille de répondre que je suis né égal à 
ceux qui ont la même place que moi ; et que si j'ai 
parlé sur cet article avec la modestie convenable', 
c'est parceque cette même place a été occupée autre- 
f<Hs par les Montmorenci et par les ChAtilion ? 

lorsqu'on imprime qu'un souverain m'a dit : a 3e 
« vous conserve votre pension , et je vous défends de 
a paraître devant moi, s je réponds que celui qui a 
avancé cette sottise en a menti impudemment. 

Lorsqu'on voit dans les feuilles périodiques que 
c'est moi qui ai fait imprimer les flânantes de la 
Henriade sous le nom de M. Marmontel, n'est-ïl 
pas encore de mon devoir d'avertir que cela n'est 
pas vrai; que M. Marmontel a fait une Préface à la 
tfte d'une des éditions de îa Henriade, et que c'est 
M. l'abbé Lenglet Dufresnoi qui avait fait imprimer 
les Fartantes auparavant, à Paris, chez Gandouin ? 

Lorsqu'on imprime que je suis l'auteur de je ne 
«lis quel livi-e intitulé Des beautés de la Langue 
française^, je réponds que je ne l'ai jamais lu, et 

'Vajeitomc XXXVIH, ps£e 3«S. R. 

■ Conuaiuanct dei IcaiiUi et Jus défauts de la /lociie ttds l'éloiftience 
àana la hngat fraa^mse i vajei lami- XXXIX ipa)^ '47' ^• 



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3l6 CORRESPOHU&irCE. 

j'en dis autant sur toutes les Impertiaenlcs pièces que 
(les écrivains inconoiis font courir sous tnoa nom, qui 
est trop connu. 

^Lorsqu'on imprime une prétendue lettre de feu 
milord Tyrconnelljje suis obligé de donner un dé- 
menti formel au calomniateur; et, puisqu'il débite 
ces pauvretés pour gagner quelque argeut, je déclare, 
moi, que je suis prêt de lui faire l'aumône pour le 
reste de sa vie, eu cas qu'il puisse prouver un seul des 
faits qu'il avance. 

Lorsqu'on imprime que l'on doit s'attendre que j'é- 
crirai contre les ouvrages d'un auteur i-especlable à 
qui je serai attaché jusqu'au dernier moment de ma 
vie, je réponds que, jusqu'ici, on n'a caloniuié que 
pour le passé, et jamais pour l'avenir; que c'est trop 
exalter son ame, et que je ferai repentir le premier 
impudent qui oserait écrire contre l'bomme vénérable 
dout il est question. 

Lorsqu'on imprime que je nie suis vanté nial-à- 
propos d'avoir une édition de la Henriade honorée 
de la Préface ' d'un souverain , je réponds qu'il est 
faux que je m'en sois vanté ; qu'il est faux que celte 
édition existe, et qu'il est faux que cette Préface, 
qui existe réellement, ait été citée mal-à-propos; die 
a toujours été citée dans les éditions de la Hetuiade, 
depuis celle de M. Marmontel. Elle avait été com- 
posée pour être mise à la tête de ce poème, que cet 
illustre souverain, dont il est parle, voulait faire 
graver. C'était un double honneur qu'il fesait à cet 
ouvrage. ' 

' Voyei , dus le lom^ X , i'Araal-propoi (de Frédéric ll)tur la Ba- 



ri^GtlDl^lc 



ANniR 1753. 3i7 

I.orsqu'oD imprime que j'ai volé un madrigal' à 
feii M, de La Motte, je r<5ponds que je ne vole de vers 
à personne ; que je n'en ai que ti-op fait , que j'en ai 
donné à beaucoup de jeunes gens ', ainsi que de l'ar* 
gent,saus que ni eus ni moi en aient jamais parlé. 
Voilà, monsieur, comment je serai obligé de ré- 
futer les calomnies dont m'accablent tous les jours 
<|uelques auteurs, dont les uns me sont inconnus, 
et dont les autres me sont redevables. Je pourrais 
leur demander pourquoi ils s'acharnent à entrer dans 
une querelle qui n'est pas la leur, et à me persécuter 
sur le bord de mon tombeau ; mais je ne leur de- 
mande rien. Continuez à défendre votre cause comme 
je défends la mienne. Il y a des occasions oii l'on doit 
dire avec Cicéron : Seipsum deserere turpissimum est: 
Il faut, en mourant, laisser des mai-ques d'amitié 
à ses amis , le repentir à ses ennemis . et sa réputa- 
(ioa entre les mains du public. Adieu. 

1983. A M"". 

A FrancfoTt-Hir-le-Meùi , au Lion-d'Or, le 5 juin. 

( SkCHitB.) 

A qui puis-je mieux m'adresscr qu'à votre excel- 
lence ? Elle m'a comblé de ses bontés , elle m'a pro< 

< Yojtt , lome XTV, le madrigal commeaqtnt par m Tcn : 

■ Par exempte : d'Anilud.Linaat, La Mare, etc. Cl. 

*U est pnibatde qme cem lettre, imprimée en 1811, dans lei Fojagti 
ie H. Ddort tua eavirom de Parii, fut écrite (comme celles des 7 et a6 
Juin, cl 14 juillet ijSS) au comte de Sltulion, Dommédaiu la lettre iggi- 
Ct. 



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3i 8 connËSPonuANCE. 

curé des marques de la bienveillance de leurs ma- 
jestés impériales, et je regarde aujourd'hui cominr 
un de mes devoirs de n'implorer que sa protection. 
Je suis sûr du secret avec votre excellence; el!r 
verra de quelle nature est Tafl&ire dont il s'agit par 
la lettre' à cachet volant que je prends la liberté 
de mettre aux pieds de sa sacrée majesté l'Empe- 
reur. Elle verra que ce qui se passe à Francfort est 
d'un genre bien nouveau; elle sentira assez quel 
est mon danger de recourir à sa sacrée majesté, 
dans des conjonctures où tout est à craindre, avant 
qu'un étranger, qui ne connaît personoe dans Franc- 
fort, puisse se soustraire à la violence. 

J'espère que ma lettre et les ordres de sa majesté 
impériale pourront arriver à temps. Mais si vous 
avez la bonté, monsieur, de me protéger dans cellr 
circonstance étonnante, je vous supplie que tout cela 
soit dans le plus grand secret. Celui que mon persc- 
cuteur, le sieur Freitag, ministre du roi de Prusse, 
garde soigneusement, prouve assez son tort et ses 
mauvais desseins. Je ne puis me défendre qu'avec le 
secours d'un ordre aussi secret adressé à Francfort à 
quelque magistrat attaché à sa majesté impériale; 
c'est ce que j'attends de l'équité et de la compassion 
de votre excellence. 

Mon hôte, chez qui je suis en prison par un at' 
tentât inouï, m'a dit aujourd'hui que le minislrr 
du roi de Prusse, le sieui- Freitag, est en horreur à 
toute la ville , mats qu'on n'ose lui résister. 

Votre excellence est bien persuadée que je w 

I La lollre qui ïieni après celle-ci. Ci. 



nii,GtH>^le 



ANMÉE 1753. 3lf) 

demande pas que sa majesté impériale se compro' 
mette : je demande simplement qu'un magistrat à 
qui je sci'ai i-ecommandc , empâclie qu'il ne se (asuv. 
rien coutre les lois. 

Je supplie votre excellence de vouloir bien m'a- 
di-esser sa réponse par quelque homme afHdé; si- 
non je la prie de daigner m' écrire par la poste, d'une 
manièn: générale. Elle peut assurer l'Empereur, ou 
sa sacrée majesté l'Impératrice, que, si je pouvais 
avoir l'bonncur de leur parler, je leur dirais des 
choies qui les concernent; mais il serait fort diffi- 
cile que j'allasse à Vienne incognito ; et ce voyage 
ne pourrait se faire qu'en cas qu'il fut inconnu à tout 
lemouile. J'appartiens au roi de France, je suis très 
incapable de dire jamais un seul mot qui puisse dé- 
plaire au roi mon maître , ni de faire aucune dér 
niarcbe qu'il pût désapprouver. Mais, ayant la per- 
mission de voyager, je puis aller partout saAs avoir 
de reproches à me faire; et peut-être mon voyage 
ne serait pas absolument inutile. Je pourrais donner 
des marques de ma respectueuse reconnaissance à 
leurs majestés-impériales, sans blesser aucun de mes 
devoirs. Et si, dans quelque temps, quand ma santé 
»era raffermie, on voulait seulement m'indiquer une 
maison à Vienne où je pusse être inconnu quelques 
jours, je ne balancerais pas. J'attends vos ordres, 
monsieur , et vos bontés. 

Je suis avec la reconnaissance la plus respec- 
tueuse, etc. 

VoLTA.iH£, gentilhomme ordinaire de la 
chambre du roi très chrétien. 



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COttHESPONDANCE. 
1984. A FRANÇOIS 1"., 



A Franefort, leSjaÎB. 
SlRB, 

C'est moins h l'Empereur qu'au plus honDËlc 
liomme de l'Europe que j'ose recourir dans une 
circonstance qui rétqnnera peut-être, et qui méfait 
espérer en secret sa protection. 

Sa sacrée majesté me permettra d'abord de lui 
faire voir comment le roi de Prusse me fit quitter 
ma patrie, ma famille, mes emplois, dans un »ge 
avancé. La copie ci-jointe*, que je prends la liberté 
de confier à la bonté compatissante de sa sacrée 
majesté, l'en instruira. 

Après la lecture de cette lettre du roi de Pmsse, 
on pourrait être étonné de ce qui vient de se passer 
secrètement dans Francfort. 

J'arrive à peine dans cette ville, le 1*' juin, que 
le sieur Freîtag, résident de Brandçbourg, vient 
dans ma chambre, escorté d'un officier prussien, 
et d'tm avocat, qui est du sénat, nommé Bûker. Il 
me demande un livre imprimé, contenant les poé- 
sies du roi son maître, en ¥61*8 français. 

C'est un livre où j'avais quelques droits , et que 
le roi de Prusse m'avait donné, quand il fit les pré- 
sents de ses ouvrages. 

J'ai dit au résident de Brandebourg que je suis 

I Voyez ma note , tome LT, page g. B. 

'De )■ IcUre du roi de Pruwc, da i3 «aû[ >>75o; Toyei looeLT, 
ptge iiS. B. 



ii,GtH>^le 



ARR^R 1753. 321 

prêt de remettre au roi son maître les faveurs dont 
il ma honoré^ mais que ce volume est peut-être en- 
core â Hambourg , dans une caisse de livres prête à 
être embarquée; c[ue je vais attx bains de Plombières^ 
pi-esque mouraut, el que je le prie de me laisser la 
vie en me laissant eontinuer ma roule. 

Il me répond qu'il va faire mettre uue garde ù ma 
porle; il me force à signer un écrit par lequel je 
promets de ue point sortir jusqu'à ce que les poésies 
du roi son maître soient revenues ; et il me donne uo 
billel' de sa main conçu en ces termes : 

« aussitôt le grand ballot que vous dites d'être à 
nLeipaick ou à Hambourg sera arrivé, et que vous 
• aurez rendu Vœuvre de poéshie à moi, que le roi 
«redemande, vous pourrez partir oîi bon vous sem- 
« blera. » 

J'écris sur-le-cliamp à Hambourg pour faire revenir 
^ œuvre de poéshie pour lequel je me trouve prison- 
nier dans une ville impériale, sans aucune formalité, 
&aas le moindre ordre du magistrat, sans la moindre 
apparence de justice. Je n'importunerais pas sa sacrée 
majcsié s*il ne s'agissait que de rester prisonnier 
jusqu'à ce que XoEuvi-e de poéshie, que M. Freitag 
redemande, fut arrivé à Francfort; mais ou me fait 
craindre que M. Freitag n'ait des desseins plus vio- 
lents, eu croyant faire sa cour à son maître , d'autant 

■ Voltaire , cd rendant compte de l'tvenlure de Friocfurr , ùim ses Mê- 
moirn (voyez tome XL, page g4)i 7 rapporte ce mémp billet avte quel- 
ipwt légèns diOëTeocea. Colini piitend, non sans ratsaii , dans Uon irjoor 
*frii de Vollairt, que Xamrt dt poUihlt Je FrédiTic eiL te Patlaiiion, 
panne dnnt ce prince parle ea la lettre du i3 scplembrp i^ti)' ^ ^"'' 
Hifr. Ci~ — Tojez tome LT, page si^. B. 

CoMkiipoaDtircR. VI. ai 



nii,GtH>^le 



3aa s CORBESPOITDAITCE. 

plus que toute cette aventure reste encore dans le 
plus profond secret. 

Je suis très loin de soupçonner un grand rcH de se 
porter, pour un pareil sujet, à des ezlrémités que 
son rang et sa dignité désavoueraient, aussi bien que 
sa justice , contre un vieillard moribond qui lui avait 
tout sacrifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n'est 
point son sujet, qui n'est plus son cbambellan, et 
qui est libre. Je me croirais criminel de le respecter 
assez peu pour craindre de lui une action odieuse.... 
Mais il n'est que trop vraisemblable que son résident 
se portera à des violences funestes, dans l'ignorance 
oît il est des sentimeuts nobles et généreux de son 
maître. 

C'et>t dans ce cruel état qu'un malade mourant se 
jette aux pieds de votre sacrée majesté, pour la con- 
jurer de daigner ordonner , avec la bonté et le secret 
qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne 
fasse rien contre lea^ lois, à mon égard , dans sa ville 
impériale de Francfort. 

Elle peut ordonner à son ministre en cette ville 
de me prendre sous sa protection ; elle peut me &ire 
recommander à quelque magistrat attaché à son au- 
guste personne. 

Sa sacrée majesté a mille moyens de protéger les 
lois de l'Empire et de Francfort; et je ne pense pas 
que nous vivions dans un temps si malheureux que 
M. Frettag puisse impunément se rendre maître de 
la personne et de la vie d'un éti'anger, dans la ville 
oîi sa sacrée majesté a été couronnée. 
^ le voudrais, avant ma mort, pouvoir être assez 



^GtlDi^ic 



kimék 1753. 3a3 . 

heureux pour me mettre uu momeut à ses pieds. Son 
altesse royale madame la duchesse de Lorraine ' , sa 
mire, m'honorait de ses boutes. Peut-être d'ailleurs sa 
urrée majesté pousserait l'iDdulgence jusqu'à n'être 
pas mécontente, si j'avau l'honneur de me présenter 
(levant elle, et de lui parler. 

Je supplie sa majesté impériale de me pardonner 
la liberté que je prends de lui écrire, et, surtout, de 
la fatiguer d'une si longue lettre; mais sa bonté et sa 
justice sont mon excuse. 

Je la supplie aussi de faire grâce h mon ignorance, 
si j'ai manqué à quelque devoir dans cette lettre, qui 
n'est qu'une requête secrète et soumise. Elle m'a 
déjà daigné donner une marque de ses .bontés, et j'en 
espère une de sa justice. 

Je suis avec le plus profoud respect, etc. 

VoLTAiHF, gentilhomme ordinaire 
de sa majesté très chrétienne. 

1985. A M"*.. 
A Francfort, aa LJon-d'Or, ; juin 1753. 

Monsieur , 

Ce matin, le résident de Mayence m'est venu 
avertir que la plus grande violence était à craindre, 

■ âiiabctl>.^luriolle d'Orlniu, née le lî leprcmbre 1676, wnirdu ri- 
ftati BKirte,à Commerti, le i3 décembre 1741. Cl. 

' rû copié et coliitionué celle lellre, aiusi que les n"* igSg, iggo et 
199a, ur les originaux ipiej'ai euiioiailrspoiiliou. Lei enveloppes qui les 
eanlenaicDl n'existent plus; mùl il est 1 croire que, comme le dit M. Oo- 
(toion, lea lettres igS5, 1090 et iggi, ilaieni adressées au comte de Xla- 
dioa;ila lettre 1993 devaient être joints le /ouraa/ que je donnei la suite, 
et la lettre igSy. B. 



.^hyGoo^le 



3a4 CORHlBPONDAirCE. 

et qu'il d'; a qu'un seul moyen de la prév«iir; c'est 
de paraître appartenir à sa sacrée majesté impériale. 
Ce moyen serait efScace , et ne compromettrait per- 
sonne; il ne s'agirait que d'avoir la bonté de m'écrire 
une lettre par laquelle il fôt dit que j'appartiens à sa 
majesté; et que le dessus de la lettre portât le titre 
qui serait ma sauvegarde. Par exemple, à M. de.... 
chambellan, de sa sacrée majesté; et on me man- 
derait dans le corps de la lettre que je dois aller à 
Vienne sitôt que ma santé le permettra. 

Votre excellence peut être persuadée que si oa 
avait la bonté de m'écrire une telle lettre, je n'en 
abuserais pas, et que je ne la montrerais qu'à la der- 
nière extrémité. 

Je n'ose prendre la liberté de demander celte grâce; 
mais si la compassion de votre excellence, si celle 
de leurs majestés impériales daignait condescendre 
à cet expédient , ce seiait le seul moyen de prévenir 
un coup bien cruel. Ce serait me mettre en état de 
marquer ma sincère reconnaissance, et encore une 
fois , on ne serait pas mécontent de m'entendre. 

Mais, monsieur, s'il y a le moindre ÎDConvénienl 
aux partis que je propose avec la plus profonde sour 
mission, et avec toute la défiance que je dois avoir 
de mes idées, s'il n'y a pas moyen de prévenir la vio- 
lence, je suis sûr au moins que votre excellence me 
gardera un secret dont dépend ma vie ; je suis sûr 
que leurs sacrées majestés ne me perdront pas si elles 
ne sont pas dans le cas de mp protéger. 

En un mot, monsieur, j'ai une confiance entière 
dans l'humanité et dans les vertus de votre excel- 



la. Google 



AHNSK 1^53. 3a5 

leuœ,et, quelque chose qui arrive, je serai toute ma 
vie, avec le plus profond i-espect, 

MOHSIEDR , 

De votre excellence 

Le très humble et iras obéissant 
serviteur, 

VOLTAIRF. 

1986. A H. LE COMTE D'AKGENTAL. 

JntD 1. 

Ma nièce me mande de Strasbourg que j'ai fait un 
beau quiproquo; pardonnez, mon cher ange. Vous 
avez dû être un peu étonné des nouvelles dont vous 
aurez deviné la moitié en lisant l'autre. Je ne doute 
pas que ma nièce ne vous ait mis au fait, et ne vous 
ait renvoyé la lettre qui était pour vous. 

Vous verrez ci-joint un petit échantillon des cal- 
cutï de Maupertuis. Est-ce là sa moindre action ? 

Il n'est pas moins surprenant que, pour se faire 
rendre un livre' qu'on a donné, on arrête, à deux 
cents lieues, un homme mourant qui va aux eaux. 
Tout cela est singulier. Maupertuis est un plaisant 
philosophe. 

Mon cher ange, il faut savoir souffrir; l'homme 
est né en partie pour'cela. Je ne crois pns que toute 
cette belle aventure soit bien publique ; il y a des 
gens qu'elle couvre de honte; elle n'en fera pas à ma 
mémoire. 

■ Celte lettre dut ftre anlèrieure au juin , jour de i'iTriitée de midinie 
Deuil âFrukefort. Cl, 
>L'ÛEarf«^e^aâAMredeiiMiidé|«rFreiUg. Cl, 



K Google 



3a6 COKRESPOirOAHCE. 

Adieu , mon cher ange ; adieu , tous les anges. La 
poste presse. Et le pauvre petit abbé ', où diable fait-il 
péaitence de sa passion effrénée pour le bien public ? 
Portez-vous bien. 

A Francfort-sur-le-Mein, sous l'enveloppe de 
M. James de lâcour; ou, si vous voulez, à moi cbétif, 
au Lion-d'Or. 

1987. & M. LE COMTE b'ARGENSOH -. 

Fmwfbn-niT-leJtfclD , 1 1 jaÎB. 

Voilà la cruelle situation où je me trouve. Je n'ai 
pas la force de vous écrire de ma main. Je vous con- 
jure de lire ta lettre' du roi de Prusse, cî-jointe. 
Quelque connaissance que vous ayez du cœur Uu- 
main, vous serez peut-être surpris. Mais vous le 
serez peut-être encore davantage des choses que 
j'aurai à vous dire à mon retour. 

1988. DE FRÉDÉRIC*, 

PaiVCK HÉR ÉDITAI BR DB HBUI'CUIKl. 

CiMcl, !• 16 joîa. 
Monsieur, Je suis charmé que rnus soyez content du peu de 

'L'ibbéCh«uiEliD,«nf«rniéiiiHont.S«ÎDl.Michelenmii i-;S3.'Vtyjni' 
ài»p\m t-iviàe y HiiloirtJa Farltmeat de Pttii. Cl. 

> Ce billpt ett le dernier aliuéa d'iinc letue de niadime Denis mnraiiilt 
d'ArgCDMiD, lellre peul-£lre eu partie didée ptrTollain lui-miaie , et dut 
laquelle l'oncle el la iiiècereDdueDlainipteauaiiiiittredelaMWMluinils 
■gMili de Frédéric et de Haupertnii i tnadon. {Uémoirtt i» mÊttp» 
d'ArgensoD, iSsS, p. 475.) Ci.. 

lCdledDi3 ■01)11750. Cl. 

4 Ce prince, né le 14 limite 1710, eut pour gouTemear J.-P. de Oionti- 
nniccéda ktaa père (Guitliume TIII,laDdgraTedeHctic-Cauel], JilaEa 
de jtniier 1760, tous le nom de FrUéric II, et mourut le 3i octobre 17!!; 



ri^GtlDl^lc 



Avait 1753. 337 

tJjogr que rous ares fait à notre cour'. Vous ne devez qu'à 
Toos-méme les politesses qu'on vous y a faites. J'auraû été 
dans la joie si j'avais pu contribuer à TOUS rendre les jours que 
TOUS avrE passés avec nous agréables, pour tAcher de vous 
témoigner par-là mes sentiments, qui ne varieront jamais à 
votre égard. Votre indisposition m'inquiète d'autant plus que 
je vous crois très mal logé au Litfn-d'Or. J'espère d'apprendre 
bientôt que vous vous portez mieux , et que vous aurez con- 
tinué votre roule. Toutefois il ne parait pas à la lettre > que 
voDs^m'avez écrite «(iie voua soyez malade; et il faut être sain 
pour écrire des lettres aussi énergiques et aussi dégagées d'un 
làiras d'expressions înulilcs. Je suis charmé que vous soyez 
content de nos salines'; elles coûtent beaucoup; cependant les 
revenus eo sont assez considérables. Le grand défaut qu'elles 
ont, selon moi , c'est que les bâtiments sont trop près les uns 
des autres, et, par conséquent, sujets à être mb en cendres 
sa moindre feu ; ce qui serait . ne iicrCe irréparable. 

J'ai lu , ces jours passés , dans M. l'abbé Nollet, que la mer 
n'était salée que parcequ'elle dissout des mines de sel qui se 
rencontrent dans son lit comme il s'en trouve dans les autres 
parties de la terre. Je vous prie de m'en dire votre sentiment. 
Je suis persuadé comme vous qu'on ne change jamais un mé- 
tal en un autre. Je n'avais aussi jamais entendu parler de cet 
homme qui veut changer le plomb en éiain. Nous mettrons 
cette découverte dans le même r.ing que ces mines d'acier 
qu'on croit avoir trouvées dans ce pays; l'acier n'étant autre 
chose qu'un fer rougi et trempé, par conséquent ne pouvant 
se trouver naturellement dans la terre. Cela saute, selon moi, 
aux yeux. 

Vous avez raison de dire que je suis au-dessus de* étiquettes 
et des formules ; je ne les ai jamais aimées , et les aimerai en- 

ilililt gudre de Georg« U, n» d'Angleterre, cl, p*Tcaiuiqiienl,couiia- 
etnwia da roi d« Pruaie, par alliance. Cl. 

■ A Wabem, près de Casiel. Ci~ 

> EBe n'a pas été reinNiTée. Ct. 

i CeOt* d« Prîcdbriï. Cl. 



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SaS CORRESPOND A s CE. 

core bien moins que jamais avec des {lersonnes comme tous, 
doitt je serai toujours charmé de cultiver l'amitié, et que je 
voudrais convaincre de plus en plus de l'estime la plus parfaîie 
et de la considération la plus distinguée. Fédiëkic. 

P, S. Mon père m'a chargé de vous faire ses compliineals. 

1989. DE MADAME DENIS, A FEÉDËRIC IL 

A. Fnncfbrt, le 11 Jain' an malin. 

Sire , je ne devais pas m'attendre 4 implorer pour moi-même 
la justice et la gloire de votre majesté. Je suis enlevée de mon 
auberge au nom de votre majesté , conduite h pied par te com- 
mis du sieUT Freitag, votre résident, au milieu de la popuUw, 
et enfermée, avec quatre soldats à la porte de ma chambra. 
On me refuse jusqu'à ma femme de chambre et à mes laquais, 
et le commis passe toute la nuit dans ma chambre '. 

Voici le prétexte, sire, de cette violence inouïe, qui exci- 
tera sans doute la piLié et l'indignation de votre majesté, ausâ 
bien que celle de toute l'Europe. 

Le sieur Freitafj ayant demandé k mon oncle, le 1" juin, 
le livre imprimé des poésies de votre majesté , dont votre ma- 
jesté avait daigné le gratifier, le constitua prisonnier jusqu'au 
jour oi) le livre serait revenu, et lui fit deux billets en votre 
nom , conçus en ces termes : 

' Monsir, sitât le gros ballot que vous dîtes d'être à Ham- 
■1 bourg ou Lcipsick sora ici, qui contient Yœuvre de poèiie 
« que le roi demande , vous pourrez partir où bon vous seni- 

Mon oncle , sur cette assurance de votre ministre, fit revenir 
la caisse'avec la plus grande diligence, à l'adresse même du 
sieur Freitag, et le livre en question lui fut rendu, le 17 juin 
au soir. 

< la copie de cttle lettre, que j'ai eue sous Ie> feui, conticot deux 
notée de Vollaire que je ilounerai. Cette copie probaUeamit ilait jointe i 
la leltre du il, juillet (11* 1993). B. 

■ JV. B. Le commis, nommé Doru, notaire de la majetté impériale, a ué ' 
insulter cette dame respectable peudanl II nuiL 



nii,GtH>^lo 



ANNEE 1753. 3^9 

Mon oncle a cru , avec raison , £tre en droit <le partir le ao > 
bUsanl à voire ministre la caisse et d'autres effets considé- 
rables, que je comptais reprendre de droit le ai; et c'est le an 
que nous sommes arrêtés de la manière la plus violente. Oq 
DK traite, moi, qui ne suis ici que pour soulager mon oncle 
mourant, comme une femme coupable des plus grands crimes; 
OD met douze soldats à nos portes. 

Aujourd'hui ai , le sieur Freitaç; vient nous ugniBer que- 
notre emprisonnement doit nous coAter 118 écus et 4^ creu- 
tzers par jour, et il apporte à mon oncle un écrit à signer, par 
lequel mon oncle doit fe taire sur tout ce qui est arrivé [ce sont 
ses propres mots) , et apouer que les billets du sieur Freitag 
n'étaient que des billets de consolation et d'amitié qui ne ti- 
raient point à conséquence. 

n nous fait espérer qu'il nous dtera notre garde. VoiU l'état 
ofl nous sommes, le ai juin, à deux heures après midi*. 

Je n'ai pas la force d'en dire davantage; il me suffit d'avoir 
instruit votre majesté. 

Je suis avec respect, de votre majesté, la très humble et 
très obéissante servante. 

Denis, veuve du sieur Denis, gentilhomme, ci-devant 
capitaine au régiment de Champagne, commissaire 
des guerres, et maître des comptes de sa majesté le 
roi de France. 

1990. A M"*'. 

, A FnDcfOTl, iSJDÎn. 

La même pcrsoune qui a eu l'honneur d'écrire (te 
Francfort à son excellence, et d'implorer la protec- 
tion de leurs majestés impëriales, supplie très huin- 

' Son eicellcDce doit élre iuilniile de celle horreur trriv^ i Francfort. 
Elle est très Iiumliirmeui rvmercice de garder le tecret à celui qui a àt\\ 
eu l'honneur de lui écrire deux lettres. Pciil-élre un jour ceUe persoun» 
poom Tcmercier son eicelleoce de *i»e voii. 

■Voyez lettre igSS. B. 



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336 COREESPONOAJICE. 

blement son excellence de continuer à lui garder te 
secret. Si leurs majestés impériales ne sont pas dans 
le cas d'accorder leur protection dans cette affaire, 
elles seront du moins indignées de ce qui vient de se 
passer dans Frant:fort. Uu notaire, nommé Doro, 
commis du sieur Freitag, résident de Prusse, eulère 
une dame de condition , qui vient à Francfort auprès 
de son oncle malade. Il la conduit à travers la popu- 
lace, à pied, dans une auberge, lui ôte ses do- 
mestiques, met des soldats à sa porte, passe la nuit 
seul dans la chambre de cette dame mourante d'effroi. 
On supprime ici , par respect pour sa majesté impé- 
riale la reine, les excès atroces oii le nommé Dorn, 
commis de Freitag, et cependant notaire impérial, 
a poussé son insolence. 

Son excellence peut aisément s'instruire de ce que 
c'est que Freitag, aujourd'hui résident de Prusse. Il 
est connu à Vienne et à Dresde, ayant été ctiâtîé 
dans ces deux villes. 

La personne qui a pris la liberté de s'adresser à 
. son excellence, avait bien raison de prévoir les extré- 
mités tes plus violentes. Elle est bien loin de vouloir 
compromettre personne, elle ne demande que la 
continuation du secret. 

On doit trouver étrange que tant d'horreurs ar- 
rivent dans Francfort, uniquement au sujet du livre 
de poésies françaises de sa majesté prussienne. Sa 
majesté prussienne est trop juste, trop généreuse, 
pour avoir ordonné ces violences au sujet de ses 
poésies qu'on lui a rendues. Personne ne peut im- 
puter de pareilles horreurs envers une dame , à un si 
grand roi. 



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AMNÉE 1753. 33l 

Od se borne à reinercier son excellence du secret , 
et à l'assurer du plus profond respect. 

1991. A MADAME DENIS'. 

A MijcDCf, le 9 de juillet. 

Il y avait tro\s ou quatre ans que je n'avais pleuré , 
et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne 
coDoattraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles 
se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du 
comte de Stadion ' me trouva fondant eu larmes ; je 
pleurais votre départ et votre séjour; l'atrocité de 
ce que vous avez souffert perdait de son horreur 
quand vous étiez avec moi; votre patience et votre 
courage m'en donnaient; mais, après votre départ, 
je n'ai plus été soutenu. 

Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela 
s'est passé du temps' de Denis de Syracuse. Je me 
demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, 
voyageant avec Un passe-port du roi son maître , ait 
été traînée dans les rues de Francfort par des soldats , 
conduite eu prison sans aucune forme de procès, 
sans femme de chambre, sans domestique, ayant à 
sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du 
fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de 
Freitag, un scélérat de la plus vile espèce, passât 
seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la 
Briuvillier-s , le bourreau ne fut jamais seul avec elle; 

' La rèpoTue de madiitM Dmu cil pUu bu, i la dile du 16 toAi. Ci.. 
■ Celui luquel Doui pmumont que Toliaire'ailreul les leltrei des 5, 7, 
elifijuia i7S3,etda i^ juillet wivanl. Cl. 



nii,GtH>^le 



33a CORRESPOND A.NCB. 

il n'y a point d'exemple d'une indëcence si barbare. 

Et quel ëtait votre crime? d'avoir couru doux cents 

lieues pour conduire aux eaux de Plombières un 

oncle mourant, que vous rt^ardiez comme votre 

père. 

Il est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse, 
de n'avoir pas encore réparé cette indignité commise 
en son nom par un homme qui se dit son ministre. 
Passe encore pour moi ; il m'avait fait arrêter pour 
ravoir son livre ■ imprimé de poésies , dont il m'avait 
gratifié, et auquel j'avais quelque droit; il me l'avait 
laissé comme le gage de ses bontés et comme la ré- 
compense de mes soins. Il a voulu reprendre ce 
bienfait; il n'avait qu'à dire un mot, ce n'était pas 
la peine de faire emprisonner un vieillard qui va 
prendre les eaux. Il aurait pu se souvenir que, de- 
puis plus de quinze ans. Il m'avait prévenu par ses 
bontés séduisantes; qu'il m'avait, dans ma vieillesse, 
tiré de ma patrie; que j'avais travaillé avec lui deux 
ans de suite à perfectionner ses talents; que je l'ai 
bien servi, et ne lui ai manque en rien ; qu'enfin il est 
bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre 
parti dans une querelle académique , et de finir, pour 
toute récompense, en me fesant demander ses poésies 
par des soldats. 

J'espère qu'il connaîtra , lot ou tard , qu'il a été 
trop loin; que mou ennemi l'a trompé, et que ni 
l'auteur ni le roi ne devaient pas jeter tant d'amer- 
tume sur la fin de ma vie. Il a pris conseil de sa 
colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. 
■ Toyeï lettre 1984. B, 



ri^GtlDl^lc 



AiTMriE 1753. 333 

Mais que fera-t-il pour réparer Toulrage abominable 
<]u'on TOUS a fait en son nom ? Milord JUaréchal . 
sera sans doute cliargé de vous faire oublier, s'il est 
possible, les horreurs où uu Freitag voila a plongée. 

On vient de m'envoyer ici des lettres pour vous ; 
il y en a une de madame de Fontaine qui n'est pas 
consolante. On prétend toujours que j'ai été Prus- 
sien '. Si on entend par-là que j'ai répondu par de 
l'attachement et de l'enthousiasme aux avances sin- 
gulières que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze 
années de suite, on a grande raison ; mais, si on en- 
tend que j'ai été son sujet, et que j'ai cessé un moment 
d'être Français, on se trompe. Le roi de Prusse ne 
l'a jamais prétendu , et ne me l'a jamais proposé. Il 
ne m'a donné la clef de chambellan que comme une 
marque de bonté , que lui-même appelle frivole dans 
les vers qu'il fit pour moi , en me donnant cette clef 
et cette croix que j'ai remises à ses pieds. Cela n'exi- 
geait ni serments, ni fonctions, ni naturalisittiou. On 
n'est point sujet d'un roi pour porter son ordre. 
M. de Couville, qui est en Normandie, a encore la 
clef de chambellan du roi de Prusse, qu'il porte 
comme la croix de Saint-Louis. 

Il y aurait bien de l'injustice à ne pas me regarder 
comme Français, pendant que j'ai toujours conservé 
ma maison à Paris, et que j'y ai payé la capitation. 
Peut-on prétendre sérieusement que l'auteur du Siècle 
de Louis XIf^ne$t pas, Français? Oserait-on dire 
cela devant les statues de Louis XIV et de Henri IV ; 

' Voliiire l'éuil déjà expliqué sur la qualité de Praofait d«M s* leltra du 
14 décembre i^Si,^ maduoE Denis. Cl. 



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334 CORRESPOIIDi.HCE. 

j'ajouterai même de Louis XV, parcei^ue je suis le 
seul académicien qui fîs son Panègjrique quand il 
nous donna la paix? et lui-même a ce Panégyrique 
traduit en six langues '. 

Il se peut faire que sa majesté prussienne, troin- 
péc par mon ennemi et par un mouvement de colore, 
ait irrité le roi mon maître contre moi ; mais toat 
cédera à sa justice et à sa grandeur d'ame. Il sera le 
premier à demander au roi mon maître qu'on Die laisse 
finir mes jours dans ma patrie; il se souviendra qu'il 
a été mon disciple, et que je n'emporte rien d'auprès 
de lui que l'honneur de l'avoir mis en état d'écrire 
mieux que moi. Il se contentera de cette supériorité, 
et ne voudra pas se servir de celle que lui donne sa 
place, pour accabler un étranger qui l'a enseigné 
quelquefois, qui l'a chéri et respecté toujours. Je oe 
saurais lui imputer les lettres qui courent contre moi 
sous son nom; il est trop grand et trop élevé pour 
outrager un particulier dans ses lettres; il sait trop 
comme un roi doit écrire, et il connaît le prix des 
bienséances; il est né surtout pour faire connaître 
celui de la bonté et de la clémence. C'était le caractère 
de notre bon roi Henri IV; il était prompt etccJère, 
mais il revenait. L'humeur n'avait chez lui que des 
moments , et l'humanité l'inspira toute sa vie. 

Voilà, ma chère enfant, ce qu'un onde, ou plutôt 
ce qu'un père malade dicte pour sa fille. Je serai un 
peu consolé, si vous arrivez eu bonne santé. Mes 
compliments à votre frère et à votre sneuv. Adieu ; 

< Il n'y B qiieqtMlrf Inductions l Tovri ma oolc, (. XSXIX, p. Si. B. 



rlKCtlDl^ic 



AsmiE 1753. 335 

puissë-je mourir dans vos bras, ignoré des hommes et 
des rois ! 

199a. A M"" ■. 

A Hiyenca, 1 J jnillct 17S}, 
Son excellence permettra que, pour excuser auprès 
d'elle une démarche qui aura pu paraître indiscrète , 
DD lui envoie le journal de ce qui s'est passé à Franc- 
fort et de ce qu'on avait prévu. 

La personne intéressée a pris la liberté de s'a- 
dresser à son excellence sur la réputation de sa pro- 
bité et de sa vertu compatissante. Elle est très en 
peine de savoir si ses lettres ont été reçues. Elle sup- 
plie son excellence de vouloir bien faire écrire si elle 
a reçu les paquets, et de faire adresser ce mot chez 
M. le comte de Bergen , à M^yence. 

Voltaire présente ses profonds respects à son ex- 
cellence. 

JOimNAL 

DB es QUI s'bsi rxuà > FBASCFOBT-SDI-MBIH. 

François de Vollaire, parisien, et CosîraoColinî, florentin, 
arrivent à Francfort le dernier mai 1753, et logent à l'auberge 
dn lion-d'Or. 

Le i"' juin au matin, le sieur Freitag se Tait annoncer chez 
le sieur de Tottaire , ton Excellence de Prusse : il entre avec 
un officier prossien et l'avocat Priicker: il demande au sieur 
de Voltaire les lettres qu'il peut avoir de sa majesté et le livre 
imprimé des poésies françaises de sa majesté, dont elle lui 
avait fait présent 

Le Meur de Voltaire rend toutes les lettres qu'il a , avec 
toute ta soumission possible : mais comme te livre des poésies 
de sa majesté prussienne est encore à Hambourg dans un 

■ Tovei lettre igSS. H. 



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336 GORRESPONDAHCE. 

ballot, il se constitue prisoDoicr sur son serment, jusqu'à ce 
que le ballot soit revenu. Il écrit pour faire adresser ce ballot 
au sieur Freitag lui-même. 

FreiTaj; lui si(;ne, au nom du roi son maitre, deux billets, 
l'un valant pour l'autre , conçus en ces termes : 

' Monsieur, sîtdt le grand ballot sera ici , où est l'œuvre de 
1 poésie du roi que sa majesté demande , et l'œuvre de poé«c 
• rendu à moi, vous pourrez partir où bon vous semblera. A 
«Francfort, i"jiiin. Freita||, résident.» 

Le g juin , madame Denb , nièce du sieur de Voltaire , Glle 
d'un gentilhomme, et veuve d'un gentilhomme officier du roi 
dû France, arrive à Francfort pour conduire aux eaux de 
PlonJiières son oncle qui est mourant. 

Le 17 juin , le ballot où est l'oeuvre de poésie de sa majesté 
prussienne arrive au sîeur Freitag. 

Leao, te sieur de Voltaire, en vertu des conventions, veut 
aller aux bains de Visbad , n'ayant pas la force de se trans- 
porter si loin que Plombières. Il laisse tous ses effets à Franc- 
fort , et sa nièce doit les faire emballer et le suivre. 

On arrête alors le sieur de Voltaire ; on le mène chei le 
marchand Schmith. Ce marchand lui prend tout son ar^nt 
dans ses poches, sans aucune formalité, s'empare d'une cas- 
sette pleine d'effets précieux, et de ses papiers de famille, et le 
fait conduire par douée soldats dans une gargote qui sert de 
prison. Il fait saisir le sieur Cosimo Colini, lui prend anssi 
son argent dans ses poches, et le fait emprisonner de même. 
Colini s'écrie qu'il est sujet de sa mnjcsté impériale. Schmith 
répond qu'on ne connaît point l'empereur A Franefort, et 
Freitag présent dit au sieur de Voltaire et au sieur Cosimo 
que s'ils avaient osé mettre le pied »ur les terre.s de Havence 
pour se mettre en sûreté, il leur aurait fait tirer un coup de 
pistolet dans la tète sur les terres de Mayence. 

Le même soir du ao juin, un nommé Doru, ci-dcvani no- 
taire de Francfort, cassé par sentence de la ville, et qui n'a 
d'autre titre que celui de copiste de Freitag, va dans l'aubei^ 
du Liun-d'Or prendre la dame Denis avec des soldats, la 



ri^GtlDl^lc 



KtlséE 1753. 337 

tondnlt & pied^ à travers toute la populace , la traîne évanouie 
dans UD grenier de la prison oit est enfermé son oncle, met 
quatre soldats â la porte de celte dame , lui dte sa femme de 
chambre et ses laquais, se fait apporter à souper dans sa 
chambre et y pnsse seul la nuit, et a l'intolence de vouloir 
abuser d'elle^ elle crie, et Dom fut intimidé. 

Le ai juin, les prisonniers font présenter requête au ma- 
gistrat de Francfort; le magistrat demande à Schmilh le mar- 
chand de quel droit il traite ainsi des étrangers qui voyagent 
»M des passe-ports du roi de France. ' 

11 répond que c'est au nom du roi de Prusse; qu'à la vérité 
ilsn'ontpoint d'ordre, mais qu'ils en recevront incessamment. 
Cest SOT cette seule attente de ces ordres que Schmith fonde 
de telles violences, et il s'en rend caution sur tous ses biens 
comme bourgeob de Francfort, par ud acte qui doit être au 
greiïe de la ville, et dont le sieur de Voltaire a demandé en 
vain copie. 

Madame Denis écrit au roi de Prusse, le as, un détail de ces 
TiolatioDs atroces du droit des gens. 

Cependant Schmith, Freila^, et Dorn, viennent dans la 
prison, signifient aux. prisonniers qu'ils doivent payer 138 
écus d'Allemagne par Jour pour leur détention , et leur pré- 
sentent un écrit à signer, par lequel les prisonniers jureront 
de ne parler jamais de ce qui s'est passé. 

Dom leur donne aussi une requête allemande & présenter à 
leurs excellences Freitag et Schmith ; moyennant quoi, dtt-îl, 
listeront élargis. Il reçoit deux <:arolins ou environ pour celte 
requête; elle est déposée au greffe de la ville. 

Les prisonniers présentent requête au magistrat. La dame 
est élargie le a5 ; le sieur de Voltaire reste prisonnier avec 
des soldats. 

Jx 5 juillet, la dame Denis reçoit réponse au nom du roi 
de Prusse par l'abbé de Prades. La lettre contient.: que la 
liame Denis n'a Jamais d4 être arrêtée , et que le sieur Freitag . 
a leuiemeitt eu ordre de redemander au sieur de Foliaire les 
poéiiei imprimées de sa majesté , et de te laisser partir. 
ConaisroaDtacB. VI. >i 



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338 coBRESPOirOAiTCe. 

Le 6 juillet, Frcitag et Schmith , sans rendre ascune nison, 
caDsentent que le sieur de Voltaire soit élargi ; et le niagittnt 
alors lui ôte ses soldats , avec la permission de Schmith. 

Le 7 au matin, le nommé Dorn ose revenir chez la dame 
Denis et le sieur de Voltaire, feignant de rapporteru oc partie 
de l'argent que le sieur Schmith avait volé dans les podies 
du sieur de Voltaire et du sîeur Coliai; puis il va au conseil 
de la ville faire rapport, qu'il a vu passer le sieur de Voltaire 
avec un pistolet, et prendre ce préteste, pour que Schmith 
et lui gardent l'aident. Deux notaires jurés, qui étaient pré- 
sents, ont beau déposer sous serment que ce pistolet n'avait 
ni poudre , ni plomb , ni pierre, qu'on le portait pour le faire 
raccommoder ; en vain trob témoins déposent la méfne chose. 

Le sieur de Voltaii-e est forcé de sortir de Francfort avec 
sa nièce et le sieur Colini , tous trois volés et accablés de frais, 
obliges d'euiprunter de l'argent pour continuer leur route. Od 
a volé au sieur de Voltaire papiers, bagues, un sac de caralios 
un sac de louis d'or, et jusqu'à une paire de ciseaux d'or et de 
boucles de souliers. 

La ville de Francfort n's point été surprise de ces horreuis. 
Elle sait que le nommé Freitag , soi-disant ministre du roi de 
Prusse, est un fugitif de Hanau, condamné i la brouette i 
Dresde, et qui a reçu publiquement des coups de bltonà 
Francfort par le comte de Wasca, colonel au service de s* 
majesté impériale , auquel il avait volé six cents ducats : il i 
eu vingt aventures publiques pareilles. 

Le nommé Schmith a été condamné à une amende de qua- 
rante mille francs par une commission de sa majesté impériale, 
pour avoir rogné des ducats; et son commis, pendu à Bruxellei 
pour avoir payé en espèces rognées. 

Le nommé Dora est actuellement cassé par sentence de la 
ville de Francfort. 

Voilà les faits dont il faut du moins qu'an soit instruit, 
avant qu'on puisse se mettre sous la protection des lois et tfft 
en justice. 



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kvinÉB. 1753. 33g 

1993. A GUILLAUME YIII', 



A SchiretiiagCD, prii il* H 

Monseigneur, votre altesse sérénissime m'a recom- 
mandé de lui apprendre la suite de l'aventure odieuse 
de Francfort. Le roi de Prusse l'a fait désavoua* par 
son envoyé en France. Cependant le brigandage 
exercé par Freitag, qui se dit ministre du roî de 
Prusse à Francfort, u'a pas encore été réparé; lei 
effets volés n'ont point été restitués, et on n'a point 
rendu encore l'argent qu'on avait pris dans nos 
poches. Il ne faut point de formalités pour voler, et 
il en faut pour restituer. Il y a grande apparence que 
le conseil de la ville de Francfort ne voudra pas se 
couvrir d'opprobre ; et on doit espérer que le roi de 
Prusse fera justice du malheureux qui, pour se faire 
valoir, d'un côté, auprès de son maître , et, de l'autre, 
pour dépouiller des étrangers, a commis des violences 
si atroces. Il aurait peut-être fallu être sur les liemt 
pour obtenir une justice plus prompte. Voilà en 
partie pourquoi j'avais eu dessein de passer quelques 
semaines à Hanau ; mais ma santé et les bontés * dé 
ma cour m'ont rappelé en France ; et je compte y re- 

' GailUume, né le co mira 1681 , landgrave de Heuc-Ciuel depait le 
Dwii d'sTril tj5t, «iiis le Dom de Guillaume TIU,iDorl le ag janvier 176a, 
— Voltaire, enut de bire sdd Iroisième et dernier TOjage eaPruue,«TÛt 
connu ce prince, à 1( cour duquel il (lU pauer trois ou quatre jours, duaS 
■u 3o mai 1753, 1 sa sortie de Gotht. Cl. 

> Cette oiur était confessée par des jéiiiitcs, et l'on Terra plus tard qodlei 
furent wt tontii pour ToltaJre. Cl. 



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34o CORRESIiORDAKCE. 

tourner après avoir profité quelque temps des agré- 
ments (le la cour de Manheim, dont je jouis, sans 
oubtiet' ceux de la vôtre. Je serai pénétré toute ma 
vie, monseigneur, des bontés dont votre attesse séré- 
nissîme m'a honoré depuis que j'ai eu l'honueur de 
lui faire ma cour à Paris. Si j'étais plus jeune , je in'Ë 
flatterais de pouvoir encore venir me mettre à ses 
pieds; mais, sî je n'ai pas cette consolation, j'aurai 
du moins celle de penser que vous me conservez 
votre bienveillance, et je serai attaché à votre al- 
tesse sérénissime jusqu'au dernier moment de ma 
vie, avec le plus profond respect et le plus tendre 
dévouement. 

19911. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Striiboorg ', 1« ta wàL 

Mon cher ange , j'ignore si madame Denis vous a 
donné un chiffon de lettre que je vous écrivis étant 
un peu attristé et très malade. J'ai été en France de- 
puis à petits pas, m'arrêlant partout où je trouvais 
bon gîte, et, surtout, chez l'électeur palatin*. Vous 
me direz que je dois être rassassié d'électeurs^^ mais 
celui-là est très consolant. 

■ Sxpe prementc deo, fert deus «lier opem. ■ 

Otid., Triit., lib. I, el^. 11, t. 4. 

Enfin , je m'en allais tout doucement à Plombières 

> Tolttire, ptrti de Francfort itcc Colini Je matin du 7 juillet, irriti 
t Slnabourg le 16 auguste luivant, aprèi avoir pané par Majence, Wonii, 
Hanheiin, SchwetiJDgen, Riitadt, et Kebl. Ul. 

1 Cbarle«-Tbé(Mlort de Sulubach. Cl. 

> Frédéric II| roi de Pnitie, était ^^Mur de Brandeboui^ . Ci. 



nh,Goo^le 



ANNÉE 1753. 341 

prendre les eaux , non par ordre du roi , mais par les 
ordonnances de Gervasi ', qui est meilleur médecin 
que les plus grands rois; je reste quelque temps à 
Strasbourg. Je vise à l'hydropisie. Je n'en avais pas 
rair;maisvous savez qu'il n'y a rien de plus sec qu'un 
tiydropique. Gervasi a jugé que des eaux n'étaient pas 
trop bonnes contre des eaux, et il m'a condamné aux 
cloportes. J'ai été plus d'une fois en ma vie condamné 
am bêtes. 

J'ai trouvé ici la fille' de Monime, à qui vos 
bontés ont sauvé autrefois quelque bien. C'est une' 
créature aujourd'bui bien à plaindre. J'ai peur même 
que le préteur, son père, qui n'était pas un préteur 
romain, ne lui ait fait perdre une partie de ce que 
vous lui aviez sauvé. J'ai cherché dans ses traits 
quelque ressemblance h votre ancienne amie, et je 
n'en ai point trouvé. Je ne m'intéresse pas moins à 
son tnste sort. 

L'abbé d'Aidie, qui a passé (ci avec M. le cardinal 
deSoubisc, m'est venu apparaître un moment. Vous 
le verrez probablement bientôt, et ce ne sera pas à 
Pontoise. Je me flatte bien que vous faites à Paris de 
fréquents voyages, et que, si vous vous exilez^ par 
respect humain, vous revenez voir vos amis par goût. 

•Cdui qui irait guéri Tullaire de la peille-Térole en nuvembre 1713. En 
17S}, il étail iDspecteur des bApitiui d'Aluce. Cl. 

< Le nom de Slunime désigue mademoifelle LecoUTtrur, qui avtjt débuti 
par ce rote (voyez tome~ÏXKVU, page gS); elle avait eude M. de KliagUo, 
père de oudame de Lutielbourg et tatlen préleur royil i Strasbourg, une 
GUc, qaieit connue >aii> le Dom de madeoioiielle Daudet. B. 

^D'Aigeolal était conseiller d'honneur de lagnnd'cliambre, exilie i Pou- 
tuise.par l^uis XV, depuLi t« 10 mai 1753. Cl. 



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3^3 COBRESPOKDAnCE. 

J*ignore par&iteroent quand j'aurai la consolation de 
TOUS embrasser de mes mains potelées. Je crois (}ue, 
si vous me voyez en vie, vous me mettrez à nud, 
cela veut dire que vous me'feriez faire encore une 
tragédie. L'électeur palatin m'a fait la galanterie de 
faire' jouer quatre de mes pièces. Cela a ranimé ma 
vieille verve ; et je me suis mis , tout mourant que je 
suis, à dessiner le plan d'une pièce nouvelle', toute 
pleine d'amour. J'en suis honteux ■ c'est la rÊTerie 
d'un vieux fou. Tant que j'aurai les doigts enflés à 
Strasbourg, je ne serai pas tenté d'y travailler; maii, 
si je vous voyais, mon cher ange, je ne répondrais 
de rien. 

Comment se porte madame d'Ai^ental ? commeot 
vont vos amis, vos plaisirs, votre Pontoisc? avez- 
yous vu ma pauvre nièce", le martyr de l'amitié et 
la victime des Vandales? n'avez -vous pas été bien 
ébaubi? L'aventure est unique. Jamais Parisienne 
n'avait été encore mise en prison , chez les Bructères, 
pour l'œuvre depoésliie d'un roi des fiorusses. Certes 
le cas est rare. 

Mon ange, tout ce que vous voyez vous rendra 
plus philosophe que jamais. Si je vous disais que je 
le suis, me croiriez' vous? Je n'en crois rien, moi. 
Cependant, depuis Gotha jusqu'à Strasbourg, de 
princes en Yangois 3, et de palais en prison et ca- 
barets, j'ai tranquillement travaillé cinq heures par 

■ VOrphtUn de la Chiiit. Ct- 

> Madame DeaU n'irait quitté Francloct que le S oo la^jwUrt, M «Ik 
était ntoumie dirccteiii«al i Paris. Ct. 

' Allusion à uaedetmalfneonlrtuiei iicuraioni di don Quidiatle. O- 



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A.HHÉE 1753. 343 

jour au mâme ouvrage '. J'y travaille encore avec mes 
doigts enflés, qui vous écrivent que je vous aime teo- 
dmnent. 

199S. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZIXBOÛRf?. 

Aoprè* de Siruboaig, 1« ai aoAi. 

La destinée, madame, qui joue avec les pauvi-es 
humains comme avec des balles de paume , m'a amené 
dans votre voisinage, à la porte de Strasbourg. Je 
suis dans une petite maisonnette ^ appartenante à ma- 
dame Léon , condamné par M. Gervasi aux racine* 
et aux cloportes, et, pour comble de malheur, privé 
de la consolation de vous revoir. J'apprends que vous 
âtes chez madame la comtesse de Kosen ; mon ^e~ 
mier soin est de vous y adresser les vœux qu'un an- 
cien ami fait du fond de son cœur pour la fin de 
toutes vos peines. J'ai plus d'un titre pour vous faire 
agréer les sincères témoignages de ma sensibilité pour 
tout ce qui vous touche ; je suis un de vos plus aa- 
cicns serviteurs , et je ne suis pas mieux traité que 
vous par la méchanceté des hommes. Cette vie-ci 
n'est qu'un jour; le soir devrait du moins £tre sans 
orages, et il faudrait pouvoir s'endormir paisiblemenL 
II est affreux de finir au milieu des tempêtes une si 
courte et si malheureuse carrière. Ce serait pour moi, 

■ le* Annalei de t Empire. Cr. 

*Toyci ■■ note, lameLI, page i56. B. 

^VolMire, aprCf tire retlé ciaq jaun ■ l'tubwie de l'Ourt-BItDC , i 
Sinibonrg, alla l'iDitalIcT, avec ion fidèle Kcrélaire, le ai auguile, din» 
la petile nuiioD donl il parte ici, et îk 7 râlèrent juiqu'au a oct^ra ni- 
TUL O.. 



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344 COBBESPOHDAITCB. 

madame, une satUfactioD bien consolante de pouvoir 
vous entretenir, de vous parler de nos anciens amis 
(s'il est des amîs) , et de vous renouveler tous les sen- 
timents qui m'ont toujours attaché k vous, malgré 
une si longue séparation. Que de choses nous avons 
vues, madame, et que de choses nous aurions à naiii 
dire! Ifous rappellerions tout ce que le temps a fait 
évanouir, et un peu de philosophie adoucirait les 
maux présents. 

Je ne connais guère de vos anciens amis que M. des 
Alleurs qui ait eu un bon lot, parcequ'il est chez les 
Turcs, chez qui je ne crois pas qu'il y ait tant d'in- 
fidélité et tant de malice noire et rafBnée que chez les 
chrétiens. 

Adieu , madame ; recevez avec vos premières bontés 
les assurances du respectueux et tendre attachement 
de votre ancien courtisan, qui désire passionnément 
l'honneur et la consolation de vous voir, et qui vous 
écrit, comme autrefois, sans cérémonie. 

1996. DE MADAME DEînS'. 

A Pari*, le 16 «oâl. 

J'ai à peine la force de vous écrire , mon cher onde ; je fais 
uo effort que je De poux faire que pour vous. L'iadignidon 
universelle, l'horreur, et la pitié cjuo les atrocités de Francfort 
ont excitées, ne me guérissent pas. Dieu veuille que mon vi- 
cicnne prédiction que le roi de Prusse vous ferait mourir ne 
retombe que sur moi ! J'ai été saignée quatre fois en huit j'oun. 
La plupart des ministres étrangers ont envoyé savoir de mes 
nouvelles; on dirait qu'ils veulent réparer la barbarie exercée 
k Francfort. 

■ C'wt la r^ionsc à ia Itltre igiji. Ct. 



ri^GtlDl^lc 



AjtnÉE 1753. 345 

Il D'y ■ personne en France , je dis personne sans aucune 
exception , qui n'ait condamné cette violence métée de tant de 
ridicule et de cruauté. Elle donne des impressions plus grandes 
que TOUS ne croyez. Mîlord Maréchal ' s'est tué de désavouer 
i Versailles, et dans toutes les maisons, tout ce qui s'est passé 
1 Fraocfort. II a assuré, de ta part de son maître, qu'il n'y 
iTail pcxnt de part. Mais voici ce que le sieur Fédei'sdoff* 
m'éail de Potsdam, le la de ce muts: < Je déclare que j'ai 

• toujours honoré H. de Voltaire comme un père, toujours 
« prêt à lui servir. Tout ce qui vous est arrivé à Francfort a 
■ été fait par ordre du roi. Finalement je souhaite que vous 
•jouissiez toujours d'une prospérité sans pareille, étant avec 

• rtspect,elc. • 

Ceux qui ont vu cette lettre ont été confoadus. Tout le 
monde dît que vous n'avez de parti à prendre que celui que 
TOUS prenez d'opposer de la philosophie à des choses si peu 
philosophes. Le public juge les hommes sans considérer leur 
état.etvous gagnez votre cause à ce tribunal. Nous fesonï tris 
bien tous deux de nous taire , le public parle assez. 

Tout ce que j'ai soufTert augmente encore ma tendresse pour 
TOUS, et je viendrais vous trouver à Strasbourg ou k Plom- 
bières si je pouvais sortir de mon Ht , etc. , etc. 

1997. A MADA-ME LA, GOBITESSE DE LUTZELBOURG. 

Madame la comtesse de Lutzelbourg croit donc 
^u'on peut arriver de Kehl chez elle. Kon, madame, 
il n'y a pas de chemin. Mais il y eu aura un aujour- 
d'hui pour me mener chez vous, pour y jouir du 
repos et du charme de votre conversation. Je compte^ 
madame, venir vous présenter mes respects entre six 
et sept heures, et j'espère vous trouver en bonne 
santé. Je me meurs d'envie de vous faire ma cour. 

' MiDutre ptéDipolenliaire de Frédéric, « P*ri(. Cl. 
■ Tajet tooM LT, pife 55;. B. 



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346 CORRESPONDAHCE. 

1998. A HAOAH£ LA COMTESSE DE tUTZELBOUBG. 



Je l'ai lu, madame, ce Mémoire ' touchant, dont 
vous me faites rhonaeur de me parler. C'est par où, 
j'ai commencé, en arrivant à Strasbourg. Je ne vois 
pas ce que la rage de nuire pourrait opposer à des 
raisons si fortes. Je suis encore un peu enthousiaste, 
malgré mon âge. L'innocence opprimée m'attendrit; 
la persécution m'indigne et m'effarouche. Je prends 
le plus vif intérêt à cette affaire, même indépendam- 
ment des sentiments qui m'attachent à vous depuis 
si long-temps. J'ai entendu beaucoup parler, beau- 
coup raisonner dans mo^ ermitage, où il vient trop 
de monde, et où je ne voulais voir personne. Je con- 
clus, moi, à faire élever un monument à la gloire 
de votre frère, et à recevoir monsieur son fils en 
triomphe à Strasbourg. Tout ce que je sais , c'est que 
feu M. de Klinglin 'a rendu, pendant trente ans, 
Strasbourg respectable aux étrangers, et que la pa- 
trie ne lui doit que de la reconnaissance. On dit que 
l'affaire est jugée au moment que je vous écris, et 
j'attends avec impatience le moment déjuger l'arrêt. 
Le tribunal des honnêtes gens et des esprits fermes 
est le dernier ressort pour les persécutés. 

Madame de Gayot ^ est venue dans ma solitude. 

I Jl conccmiit CLriitophe de Klinglin , Irèra de oudanedc Lnudbwif, 
et premier préiideal du cooieil touieriiD de Colnur. Ci. 

■ Voyei paga 34 1. B. 

1 Celte dame eil peul.ttre l» mtn du petii Gtjot, dont V<dUiTe prie 
dans M lettre à madame de Lnizellioarg, dn S déconbni i757.C'ctf pixifci- 



ri^GtlDl^lc 



AKirsB 1753. 347 

Dieu veuille que vous ayez la sauté ! je n'en ai point 
da tout, mais je porte partout un peu de stoïcisme. 
Croiriez-vous, madame, que cette destinée qui nous 
ballotte m'a fait presque Alsacien? Je me suis trouvé, 
sans le savoir, possesseur d'un bien sur des terres ' 
auprès de Colmar, et il se pourrait bien que j'y allasse, 
le ne m'attendais pas à avoir une rente sur les vigues 
du duc de Wurtemberg; mais la chose est ainsi. Je 
ferais cerlaineroeot le voyage, si je croyais pouvoir 
vous faire ma cour dans le voisinage où vous êtes; 
mais si vous revenez dans votre solitude ■ auprès de 
Strasbourg , je ne ferai pas le voyage de Colmar. Je 
me meurs d'envie de vous revoir, madame; il n'y au- 
rait pas de plus grande consolation pour moi. Peut- 
être même le plaisir de vous entretenir de tout ce 
que nous avons vu , et de repasser sur nos premières 
années, pourrait adoucir les amertumes que votre 
seaslbiltté vous fait éprouver. Les matelots aiment, 
daes le port, à parler de leurs tempêtes. Mais y a-t-il 
un port dans ce monde? On fait partout naufrage 
dans un ruisseau. 

Si TOUS êtes en commerce de lettres avec M. des 
Âlleurs, je vous prie, madame, de le faire souvenir 
de moi. Je lui crois à présent une vraie face à turban. 
Pour moi , je suis plus maigre que jamais ; je sui» une 
ombre, mais une ombre très sensible, très toucliée 

bltmcnt le même penoniuge dont il rat qucslioD ^Dt l'irlicle Jiiaitu dw 
Qaaliau lur C Encyclopédie (ïoyei lame XXX, page iag, et qiii , d'iprèi, 
la cditioDi de Kebl, est U nommé Guy al). Ti)ut«> Ie> édilioDi deVarticlK 
JitmTu, donnera du Tirant de l'tuleiir, porlaieni seulemeni l'iailiale G. B^ 

■ A Horboor^, lur la roule de Neuf-BrUicb. Ci_ 

■ L'Ile J*rd, Hir le Rh'u. Cl. 



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34B COBRESPOBDADCE. 

de tout ce qui vous regarde , et qui voudrait bien 
vous apparaître. Adieu, madame; je vous souhaite 
UD soir serein, sur la (în de ce jour orageux qu'on 
appelle la vie. Comptez que je vous suis dévoué avec 
le.plus tendre respect. 

«999. A M. DUPOWTi, 

Stmbonrg, le ( teptcmlice. 

Je VOUS aurais remercié plus tôt, monsieur, sans 
ma mauvaise santé, qui m'interdit tous les devoirs 
et tous les plaisirs. Je ne peux, dans nies moments 
de relâche, vous remercier qu'en prose. Vous faites 
si joliment des vers que vous m'ôtez le courage d'en 
faire, en m'en inspirant le désir. Votre épitre est 
charmante; je la mérite bien peu, mais je n'en ai 
que plus de reconnaissance; elle me donne grande 
envie de voir l'auteur. J'aimerais beaucoup mieux les 
Platon que les Denis'*. Soyez persuadé, monsieur, de 
la sensibilité et de l'estime sincère de votre, etc. V. 



n de Colmar, u ville naUle, oà il eM mort 
peu de lempi avant la rèTatatiou. Ce légiste, que Voluire commenija à con- 
nailrc penoUDdleoieiit au commencement d'octobre 17S3, étiil lion k 
meilleur atocal de Calmar, et les conaaisunces qu'il aviil )ur le drail po- 
blic de l'Empire, encore quç Tollaire ne l'en soit p» part Iculièremenl oc- 
cupé dauises^nin/ei, fureut d'un luez grand secours pour l'auleurdcM 
ouvrage. L'avocat Dupont, que Volliire appelle Dafont mon emi, dauin 
lettre ilu 3 janvier 17S5, àHénault,étaiipliilo]opbe,et, aubewio.iinpn 
veniScaleur. — Le recueil des lettres de Voltaire au jurisconsulte alsadoi 
aparu,eD iSii, chei Mongie aîné, sous le litre de Lellrrt iai^ditet, etc., 
tn-8*. La deraiére.la soiiLaole-neutième, est datéedu iSjuiu 1776. Ci>- 
1 Dénia de Syracuse, auqud Voltaire comparait dors Ftéilfric. Ci, 



rlKCtlDl^ic 



AirHJE 1753. 34g 

iooo. A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 
A Struboarg, on toglmprcs, le 7 •eptembrc. 

Mais vraiment, monseigneur, cela est assez ex- 
traordinaire. Quoi! pour Vceuire de poéshiel Les vers 
soDt donc une belle chose ! Je les ai toujours aimés à 
la folie, quand ils sout bons ; mais ma pauvre nièce ! 
i]uallait-«lle faire dans cette galère ' ? Les gens qui 
disent que tout cela s'est passé de nos jours ont grand 
tort; l'aventure esi du temps de Denis de Syracuse. 
Je suis au désespoir de ne vous point faire ma cour. 
Le temps se passe , et je ne me consolerais pas d'être 
mort sans avoir eu l'honneur de vous entretenir. Et 
le voyage d'Italie, et Saint-Pierre de Rome, et la 
ville souterraine, n'avez-vous pas quelque envie de les 
voir? et ne pourrait-on pas venir recevoir vos ordres 
dans le chemin, et n'iriez-vons pas faire un coursa 
Montpellier? Un beau soleil et vous, vous êtes mes 
dieux. Il serait doux de les voir de près. J'aime ceux 
qui échauffent et qui éclairent, et non pas ceux qui 
brûlent ». 

Je joins les sentiments de la plus tendre reconnais- 
sance à un attachement d'environ quarante années ; 
inaisj*ai des passions malheureuses, et la jouissance 
de l'objet aimé m'est interdite par ordre du médecin. 
Si votre belle imagination trouve quelque tournure 
pour que je puisse baciarvi la mono, quand vous 
irez à Montpellier, ce serait pour moi l'heure du 



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3So CORRSSPOHDAirCK. 

berger. « E perché no ? Un gran re ' m'a baciato la 
«mano, a nie, sî, la brutta mano, per incïtarmi a 
a rimanere nel buo palazzo d'Alcina. £d io bacîerô 
« la vostra bella mano con un più grande e saporito 
a placere. Ah! signore amabile, «ignore cortese et 
«bravo, la vita si perde, si consuma, e la speranza 
a ancora si distrugge. » 

Est-ce que vous seriez assez bon pour vouloir bien 
me mettre aux pieds de madame de Pompadour, 
quand vous n'aurez rjen à lui dii-e ? Pardon , moo- 
seigueur, de Za liberté grande^ . Il y a dans Paris fora 
vieilles et illustres catins à qui vous avez fait passer 
de joyeux moments, mais il n'y en a point qui vous 
aime plus que moi. Je crois que la première conver- 
sation que j'aurais l'honneur d'avisiravec vous serait 
assez amusante. Non , ce serait la sei^nde; car, à 
force de plaisir, je ne saurais ce que je dirais daas la 
première. 

A propos, je suis bien malade; daignez vous en 
souvenir. Il n'y a que mes ennemis qui disent que je 
me porte bien. Inlwilo con ogni osseqtûo , etc. 

Moi. a madame LA. COMTESSE DE LUT2ELB0UR6 '. 

Aoprèt it vous, lo 1 4 KpMmfan. 

Je vous demande pardon, madame, de ne vous 
avoir pas parlé de votre digne et aimable &\s^; mais 

■ Voyei p«ge sgi. B, 

'Sftnioirei lit GrammonI, cbaf. lit. B. 

^Cettelellre, quoique imprimée lUiu l'iditioD de KeU.fat mutiUcfir 
b couure impcrûde eu iBii. B. 

4 François Walter, comte it Lutu!bcHirg,iié en 1707, nommé laiiidi^ 
dMamp le i")tDrii;r 174S. Ce 



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kntite 1753. *35i 

ce qui est dans le cœur n'est pas toujours au bout 
de la plume, surtout quand on écrit vite et qu'on'est 
malade. J'ai eu l'honneur de lui faire ma cour quand 
il était à I.unévitle , possesseur d'une femme qu'il doit 
avoir bien regrettée; mais il lui reste une mère dont 
il fait la consolation , et qui doit faire la sienne. Peut- 
être aurai-je le bonheur de vous voir tous deux avant 
que je quitte ce pays-ci. Avouez donc, madame , que 
je suis prophète de mou métier, et que je ne suis 
pas prophète de malheur, ffon seulement j'avais lu 
le Mémoire de M. de Ktiuglin, mais encore un autre 
qui est tràs secret, et vous voyez que je n'avais pas 
mal conclu. J'espère encore que M. de Klinglin vien- 
dra exercer ici sa préture, malgré les tribuns du 
peuple, qui s'y opposent vivement. Ce serait une 
chose trop absurde qu'un homme perdît sa place 
pour avoir été déclaré innocent. Je suis bien aise que 
vous admettiez une divinité; c'est ce que je tâchais 
de persuader à un roi qui n'y croit pas, et qui se con- 
duit en conséquence. Il lui arrivera malheur, mais 
il mourra impénitent. Je ne sais pas quand j'irai dans 
le voisinage de ces vignes sur lesquelles j'ai une 
bonne hypothèque. Elles appartiennent au duc de 
Wurtemberg. Il y a des gens qui veulent me per- 
suader que ce sera la vigne de Naboth ', et que mon 
hypothèque est le beau billet qu'a la Châtre^; mais 
je n'en crois rien. Le duc de Wurtemberg est un' 
honnête homme , Dieu merci ; il n'est pas roi , et je 

'Kmi, III, «I. B. 

■Vo]rei tome XXXIX, pige 409. H. 



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35a COREESPONDAirCE. 

pense qu'il croît en Dieu, quoiqu'il n'ait jamais voulu 
baiser la route du pape. 

Voiis me donnez par le nez, madame, de Vkislo- 
riographe. Vraiment , le roi m'ôta cette charge quand 
le roi de Prusse oie prit à force, et je suis demeuré 
entre deux rois le cul à terre. Deux rois sont de très 
mauvaises selles. Il est vrai qu'on m'a laissé ma place 
de gentilhomme ordinaire de ia chambre; mais j'en- 
trerai fort peu , je croîs , dans cette chambre \ j'aime- 
rais mieux la vôtre mille fois. 

Ayez donc la bonté de m'instruire de vos marches. 
L'accident de votre neveu ' vous retient-il à Colmar? 
Il me souvient que M. de Richelieu eut la même 
maladie à vingt ans. C'eût été dommage que la région 
de la vessie fût demeurée paralyliqtœ chez lui. Sa 
maladie fit place à beaucoup de vigueur, et j'en es- 
père autant pour monsieur votre neveu. Vous vous 
imaginez donc, madame, que je demeure toujours 
dans la rue des Charpentiers? point du tout; je suis 
& la campagne , vis-à-vis votre maison *, où par mal- 
heur vous n'êtes point. Je dépeuple le pays de clo- 
portes, auxquels on m'a condamné. Je vis tout seul, 
je ne m'en trouve pas mal. J'ai pourtant un apparte- 
ment chez M. le maréchal de Coigni ^, dont je ne sais 
sî je ferai usage. Tout ce que je sais bien sâremcat 
c'est que je meurs d'envie de vous voir, de causer 

' celait an jeune GU du chef du coiudl louTenin de Colmar. Cl- 
> Voltaire occupait uoe petite maisoD à peu de dlslancc de la tille, pio- 
che Il Porte dei Juifs, et en face du chlteau de l'Ile Jard, appulcaaittl 
madame de Lutielbourg. B. 

1 Gouverneur de la Haute et Baue-Aliace depuis (73j^ Ci- 



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AUNÉE 1753. 353 

avec vous, et de vous renouveler cent fois mes res- 
pectueux et tendres sentîmeats. 

3003. A M. DALEHBEftT. 

J'ai obéi comme j'ai pu à vos ordres; je n'ai ni le 
temps, ni tes connaissances, ni la santé qu'il faudrait 
pour travailler comme je voudrais. Je ne vous pré- 
sente ces essais que comme des matériaux que vous 
arraagerez, à votre gré, dans l'édifice immortel que 
vous élevez. Ajoutez , retranchez ; je vous donne mes 
cailtous pour fourrer dans quelques coins de mur. 
Tose croire que tous les sujets in medîo positi^, qui 
sont si connus, si rebattus, sur lesquels il y a si peu de 
doutes, sur lesquels on a fait tant de volumes, doivent 
êti-e, par ces raisons-là même, traités un peu som- 
mairement. On pourrait faire uu in-folio sur ce seul 
mot Littérature. Si vous voulez que je parle des litté- 
rateurs italiens et espagnols, il faut donc, que je 
m'étende sur les français; il faudrait encore que 
j'eusse des livres espagnols et italiens , et je n'en ai 
pas un. 

Muratori, outre ses immenses collections histo- 
riques, a écrit De la perfection de la poésie italienne^; 
il a fait des observations sur Pétrarque. UHistoire 
delà poésie italienne^, par Crescimheni, m'a paru 
un obvrage assez instructif. J'ai lu le comte Orsi ^, 
t|ui a justifié le Tasse contre le P. Bouhours. Son livre 

'Oride, MilAm., x, 168. R. 
> Ddia ptrfilta pœiia ilaliaaa. Cl. 
' tUoria dtUa iiolger potiia. Cu 
Ui^lt». Oni,m(irt en i733. Cl. 
CoaiBSPOXDkKCB. VI. il 



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354 CORRESPONDAKCE. 

est plus rempli, à ce qu'il m'a paru, d'érudition que 
de bon goût. Gravina m'a paru écrire sur la tragédie 
comme Dacier, et il a fait en conséquence des tragé* 
dies comme Dacier, aidé de sa femme, les aurait 
faites. Cette espèce de littérature commença, je crois, 
' du temps de Csstelvetro ; ensuite vînt Jules Scalig^*, 
mais qui n'a écrit qu'en latin. Si vous croyez devoir 
faire entrer ces rocailles dans votre grand temple, 
il n'y a point à Paris d'aide à maçon qui n'en sache 
plus que moi , et qui ne vous serve mieux. D'ailleun, 
ne suffit-il pas, dans un dictionnaire, de définir, d'ex- 
pliquer, de donner quelques exemples? faut-il discuter 
lés ouvrages de tous ceux qui ont écrit sur la ma- 
tière dont 00 parle? 

A l'égard des Espagnols, je ne connais que Don 
Quichotte ' et jdntonio de Solis. Je ne sais pas assez 
l'espagnol pour avoir lu d'autres livres, pas même le 
Cfiâteau de l'ame^y de sainte Thérèse. 

A propos d'ame, j'avais pris la liberté d'envoyer 
à une certaine personne uu petit mot sur Vame, 
non pas pour qu'on en fît usage, mais seulement 
pour montrer que je m'étais intéressé à l'Encyclo- 
pédie. 

Il est bien douloureux que des philosophes soient 
obligés d'être théologiens. Ah! tâchez, quand vous 
en serez au mot de Pensée , de dire au moins que les 
docteurs ne savent pas plus comment ils font des pen- 

•Titre du Tomau de Ccirantu. — Anlonio de SoliieHl'tiitMiTJerilû- 
loir* dt la conqiàle du Uexîjae. B. 

•André Félibicn, père do bénédictin ,i dooné , en iSjo, une tmlndioi 
fnn^xedeceloutnigeiiiiest eacObtdeuinleThéréie. It. 



h,. Google 



utKÉE 1753. 355 

séei, qu'ils ne savent comment ils font des enfiinta : 
m manquez pas, au mot de RésDBRECitOff, de vous 
souvenir que saint Frtnçoia-Xavier ressuscita onze 
personnes, de compte fait; mais, à CLAVsaiT ', vous 
n'oublierez pas sans doute le clavecin oculaire, 

Adieu,nionsieur;jecrainsd'abuser de votre temps; 
TOUS devez être accablé de travail. Mille compliments 
à votre compagnon. Adieu, Atlas et Hercule, qui 
portez le monde sur vos épaules. 

aoo3. A M. DUPONT, 

Stn^oarg , le i" ocKdire. 

Je compte, monsieur, partir demain, mardi, pour 
•irranger quelques affaires avec les administrateurs 
des domaines de monseigneur le duc de Wurtemberg. 
Il me sera sans doute beaucoup plus agréable de 
ïous voir à Colmar, que les fermiers des vignes de ' 
Itiquewibr, quelque bon que soit leur vin. Je vous 
écris d'avance pour vous faire mes remerciements, 
monsieur, de toutes vos attentions obligeantes. Si je 
came le plus léger embarras à madame Goll , j'irai 
descendre au cabaret'. Au reste, j'espère que ma 



' Comme le lome Ul de VEncyclopJiiie, contenant la lettre C, ne parut 
IDC Tm le milieu de noTcntbre i;S3, on doit en conclure que ]■ lettre 
iH4euus tSl aDtérieure i cette époqne,auRioini de quelques unuinei. — 
QvaDl an claveeia oeutaire, voyei la lettre 635 , à Rameau. Ct. 

■ Voltaire, arrivé a Calmar le 4 ou le 5 d'octobre 1753, detcei^dit d'i- 
Iwrdà t'auberge du Sauvage, détrnile depuii pluaieun anoies, eltarretn- 
Iilaerment de laqueUe on a blti ud hâlel léparé aeukmenl du ptlail où 
(>^ aujourd'hui la cour royale, par une trèi petite promenade. Apiia-]' 
tin resté quelques joari, il alla demeurer, rue dei Juib,cheiM. Goll- Ci- 



A. Google 



356 CORRESPONDAHCF. 

mauvaise santé ne retardera pas ce petit vojage, 
qu'elle m'a fait clifTérer jusqu'à pi-ésent. On ne peut 
être plus pénétré que je le suis de vos bons offices , 
et plus ennemi des cérémonies et des formules. 



aoo4. A. H. LE COMTE D'&RGENTAL. 

Anprà àt IMtBMrf 3 nciobv. 

Mon cher ange , si madame la maréchale de Duras, 
qui a l'air si résolue, avait fait comme madame de 
Moutaigu', et comme la feue reine d'Angleterre*, 
si elle avait donné bravement la petite-vérole à ses 
enfants, vous ne pleureriez pas aujourd'hui madame 
la duchesse d'Aumont^. Il y a trente ans ^ que j'ai crié 
qu'on pouvait sauver la dixième partie de la nation. 
Il y a quelques gens qui, frappés de la mort des per- 
sonnes considérables enlevées à la fleur de leur âge 
par la petite-vérole, disent ; Mais vraiment, il feu- 
drait essayer l'inoculation. £t puis , au bout de quinze 
jours, on ne pense plus ni à ceux qui sont morts, ni 
à ceux que ce fléau de ta nature menace encore de la 
mort. 

L'année passée l'évéque de Worcester prêcha dans 
Londres, devant le parlement, en faveur de l'inocu- 
latioD , et prouva qu'elle sauvait la vîe tous les ans à 
deux mille personnes dans cette capitale. Voilà des 

I Ladjr HiHiIague. Sod Gti était te premier AD|Uii sur lequel on ■ taaji 
l'inocnUIioD. Ci. 

1 Voyez nu note, tome XXXVIt, puce i66. H. 

i Victoire-FéJicilé de Durfort-Durat, roorle le i"oclobre ijil. (S. 

411 n*y snil que ■viagt-iix «us; voyei nu note, loue XXXVD, 
pAge i6i. R. 



nii,GtH>^le 



AMITÉE 1753. 357 

sermons qui valent bien mieux que les bavarderîes de 
nos prédicateurs. 

Il y B dand le monde un homme plus dangereux 
que la petite-vërole; il s'abaisse jusqu'à la calomnie. 
Un sourdaud ', qui est la trompette de Maupertuis , 
répand ses lion-eurs. Où se sauver? Vous me direz 
que c'est au rbâteau de M. de Sainte-Palaie * ; mais 
le P. Goulu ^ persécutait Balzac jusque sur les bords 
de la Charente. 

<I DUDc, et versus lecum mediUre canoro*. • 

Hou., lib. Il, ep. ii.T. 76. 

Mais, mon cher ange, si vous me promettez, vous 
et madame d'Argental , d'aller dans ce château , je 
signe le marché aveuglement. J'ai un bien assez con- 
sidérable en Alsace, et je voulais bâtir sur les ruines 
d'un vieux palais ^ qui appartiennent à M. le duc de 
Wurtemberg. Toutes mes idées s'évanouissent dès 
qu'il s'agit de me rapprocher de vous. 

Je n'ose vous prier de présenter mes respects et 
ma sensibilité à M. le duc d'Aumont Qui aurait dit 
que Fontenelle enterrerait madame d'Aumont? mais 
cent ans et trente sont la même chose pour la faux 
de la mort. Tout est un point, et (ont est un songe. 
Le songe de ma vie a été un caucllfemar assez perpé- 
^ael; il sera bien doux s'il peut finir en vous voyant; 



■U Can[UBiiie,qui prenait parti pour HinpotuiscoalreTolUira. Cl. 

*A quatre lieue) d'Auxerre. D'Argental en avait propMi racqiiiiitioo à 
TolUir». Cl. 

'La P. Goulu, général des feuillant!, allaqueP liacdaiu ici Lellra de 
Pirllca^atàAnile, t6ai el 1618, deux volumea ÎQ-ca. B. 

'Hurbonrg; vovei pages ?47 et 364. B. 



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358 CORBESPOITDANCE. 

ce tan ouvrir les yeax à uoe lumière bien agréaUe. 

On m'a envoya la QuereUe ' ; il vaudrait mieus 
point de querelle. Adieu, mon très aimable ange. 
Mille tendres respects à tous les vôtres. 

Je suis bien malade. Adieu les tragédies. 

aoo5. A MADAMR LA COMTESSE DE LUTZELBOCKG. 

A Colnur, oe S oclobre. 

Je suis pénétré de regrets , madame ; vous et ma- 
dame de firumat ' vous me faites passer de mauvais 
quarts d'heure. J'écris peut-être fort mal le nom de 
votre amie, mais je ne me trompe pas sur son mé- 
rite, et sur le plaisir que j'avais de venir les soirs, 
de ma solitude dans la vôtre', jouir des charmes de 
votre société. Je suis arrivé si malade que je n'ai pu 
aller rendre moi-même votre lettre à monsieur le pre- 
mier président^. Que dites-vous de lui, madame? Il 
a eu la bonté de venir chezce pauvre affligé.- Il m^ 
amené son fils aine, quiparallfort aimable, et qui 
n*a pas'l'air d'être paralytique comme son cadet Je 
passe une page^, parceque oron papier boit, et qu'il 
n'y a pas moyen d'écrire sur ce vilain papier; cela 
vous épargne une longue lettre. On dit que le minis- 
tère n'est pas difposé à rendre à M. de Kiinglin la 
justice que nous attendons. Je veui douter encore de 
cette triste nouvelle. On dit que monsieur votre Gis 
revient; quand pourrai-je être assez heureux pour 

■ Voj'ei ma oote, too» XXXIX , pige 438. B. 
> Bnimath. On praD(*i^t Brounuith. Cl. 
JH.deKlii»glia, frèredenHduDede Lulzdbourg. Ci. 
* Le Tcno d« roriginal élkil ra bUnc B, 



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AKSiE 1753. 359 

voir le fils et la mère? Il me semble que je voudrais 
passer le reste de mes jours avec vous dans la re- 
traite. La destinée m'y avait conduit, et mon cœur 
ne veut pas la démentir. Adieu , madame ; je suis 
pour toujours à vos ordres avec le plus tendre 
respect. 

aoo6. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Ad pied d'une montagne ', le 10 octobre. 

Mon cher ange, il me semble que je suis bien 
coupable^ je ne vous écris point, et je ne fais point 
de tragédies. J'ai beau être dans un cas assez tragique, 
je ne peux parvenir à peindre les infortunes de ceux 
qu'on appelle les héros des siècles passés, à moins 
que je ne trouve quelque princesse mise en prison 
pour avoir été secourir un oncle malade. Cette aven- 
ture me tient plus au cœur que toutes celtes de Denis 
et d'Hiéron. 

Il me semble qu'il faut avoir son ame bien à son 
aise pour faire une tragédie; qu'il faut avoir un sujet 
dont CD soit vivement frappé , et devant les yeux un 
public, une cour, qui aiment véritablement les arts. 
Un petit article encore, c'est qu'il faut être jeune. 
Tout ce que je peux faire c'est de soutenir tout 
doucement mon état et ma mauvaise santé. Je ne me 
pique point d'avoir du courage, il me semble qu'il 
n'y a à cela que de la vanité. Souffrir patiemment 
sans se plaindre à personne, sans demander grâce k 
personne, cacher ses douleurs à tout le monde, les 

'Au TUItgede LulleDbich.To]taire,9e1an Colini, a'enlem dani cclU 
nlitodr pradinl quinze joiin. Cl. 



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36o CORRESPOITDANCE. 

répandre dans le sein d'un ami comme vous; Toilà à 
quoi je me borne. Je n'ai pas surtout te courage de 
faire une tragédie pour le présent. Vous m'en ai- 
merez moins; maïs songez que votre amitié, qui a 
un empire si doux, n'est pas faite pour commander 
l'impossible. Je ne sais pas trop ce que je devîen- 
drai et où je finirai mes jours. Que ne puis-je au 
moins, mou cher ange, vous revoir avant de sortir 
de cette vie ! 

J'ai la mine de passer l'hiver dans une solitude des 
■ montagnes des Vosges. Si vous aviez quelque chose 
h me mander, vous n'auriez qu'à écrire à M. Schœp- 
flin le jeune, à Colmar, sans mettre mon nom", saos 
autre adresse; et la lettre me serait rendue avec la 
plus grande Bdélité. Vous passei%z probablement l'hi- 
ver à Paris, et il n'y aura plus de Pontoise; mais il 
y aura des Vosges pour moi. J'ai vu à Colmar M. de 
Vojer' fesant son entrée en fils d'un secrétaire d'état. 
Vous vous doutez bien que je ne lui ai parlé de rien 
du tout; je ne sais même si je parlerais à son père. 
Ce n'est pas trop la peine d'importuner son prochain 
de ses afflictions, surtout quand ce prochain est mi- 
nistre, ou fils de ministre. 

J'ai vu quelquefois, dans ma solitude auprès de Stras- 
bourg, la fille de Monime*; sa naissance est un ro- 
man, sa vie est obscure et triste; l'aveuture du pré- 
teur n'a abouti qu'à faire une douzaine de malheureui- 
Il en pleut des malheureux de tous côtés , mon cher 
ange, et des ennuyeux encore davantage; c'est ce qui 

> Voyei m* note rar U lettre ig54- B. 
■Voyn ma uotc pageSfi. B. 



^GtlDi^ic 



AMKÉK 1753. 36t' 

&it qne j'aîme mes montagoes, ne pouvant pas être 
isprès de rous. Dieu veuille me donner quelque beau . 
sujet bien tendre dans ma chartreuse! mais alors 
j'aurais peur que la montagne n'accouchât d'une 
souris. Mon pauvre petit génie ne peut plus faire 
d'enfants. Il me semble que ce que vous savez ' m'a 
manqué. 

Ce qui ne me manquera jamais , c'est ma tendre 
amitié pour vous. Cette idée seule me console. Je me 
flatte que madame d'Argental et vos amis ne m'ou- 
blient pas tout-à-fait. Adieu, mon cher angej parr 
donnez-moi d'avoir été si long-temps sans vous écrire; 
il faut en6a que je vous avoue que j'avais fait quatre 
plans bien arrangés scène par scène; rien ne nt'a 
paru assez tendre ; j'ai jeté tout au feu. 

Adieu, mon cher ange. 

1007. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. 

D«D* IvtTotg», le 14 octobre. 

J'ai été, madame, chercher dans les Vosges la santé, 
qui n'est pas là plus qu'ailleurs. J'aimerais bien mieux 
être encore dans votre voisinage; cette petite mai- 
sonnette dont vous me parlez m'accommoderait bien. 
Je serais à portée de faire ma cour à vous et à votre 
amie', malgré tous les brouillards du Rbia. Je ne 
peux encore prendre de parti que je n'aie fini l'affaire' 

'VOrphtlia de ta Chine, «uqud VolUire longnil lion, ne iRrdlpui 
prôner que mm auteur iie manquait pu encore de « que voui laoet. Ci~ 
'Madame de Brunulb. Ci.. 
^ L'impreMioo du 4naalei de FEmpire confiée à Scba'pQin le jeune. Cl. 



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SÔa COHBESPOffDAKCR. 

qui m'a araenë à Coltnar. lu reste tranquillement dans 
une solitude entre deux montagu^, en attendant 
que les papiers arrivent. Toutes les affaires sontlon. 
gués; vous eu faites l'ëpreuve dans celle de monsieur 
votre neveu '. Tout mat arrive avec des ailes, et s'eo 
retourne en boitant. Prendre patience est assez insi- 
pide. Vivre* avee ses amis, et laisser aller l£ monde 
comme il va, serait chose fort douce; mais chacun 
est entraîné comme de la paille dans un tourbillon 
de vent. Je voudrais être à l'île Jard , et je suis entre 
deux, montagnes. Le parlement voudrait être à Paris, 
et il est dispersé Ëomme des perdreaux. La commis- 
sion du conseil voudrait juger comme Perrin-Dandio, 
et ne trouve pas seulement un Petît-Jean qui braille 
devant elle. Tout est plein à ta cour de petites fac- 
tions qui ne savent ce qu'elles veulent. Les gens qui 
ne sont pas payés au trésor royal savent bien ce qu'ils 
veulent; mais ils trouvent les cofTres fermés. Ce sont 
là de très petits malheurs. J'en ai vu de toutes les 
espèces, et j'ai toujours conclu que la perte de la 
santé était le pire. Les gens qui essuient des cod- 
tradictions dans ce monde auraieut-ils'bonue grâce 
de' se plaindre devant votre neveu paralytique? Et ce 
neveu-là n'est-il pas dix mille fois plus malheureux 
que l'autre? Vous lui avez envoyé un médecin: si, 
par hasard, ce médecin- !e guérit j il aura plus de ré- 
putation qu'Esculape. Portez-vous bien ,~ madame; 
supportez la vie; car, lorsqu'on a passé le temps des 
illusions, on ne jouit plus de cette vie, on la traîne 
Traînons donc. J'en jouirais délicieusemeat , madame, 
■ Le bai«n d'K«ib*it. Cl. 



nii,GtH>^le 



ABHÉB 1753. 363 

ùféuia dans votre voisinage. Mille tendres respects 
à TOUS deux, et mille remercieineDts. 

aooS. A M. DUPONT, 

Oo peut très bien mettre trois rimes de suite de 
même parure, surtout quand les vers sont aussi jolis 
^ue les vôtres. 

Moi! un quatrain M et à M. de Voyer! Qui peut 
faire des contes pareils? Je ne fais plus de vers, et 
M. de Voyer est au-dessus de ces bagatelles. Votre 
rille est comme toutes les autres, on y dit de mau- 
vaises nouvelles; mais il y a tant de mérite dans Col- 
mar que je lui pardonne. 

1009. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. 

D«u me* DonugiiM , m 14 octobre. 

Comment! madame, est-ce que vous n^iuriez pas 
reçu la lettre datée de mes montagnes , et mes remer- 
ciements des belles nouvelles de la fermeté romaine 
du Grand-Châtelet de Paris? Tout ceci est le combat 
des rats et des grenouilles*. On songe à Paris à de 
misérables billets de confession, et on ne songe ni à • 
la petite-vérole ni h l'autre. Os deux demoiselles font 
pourtant plus de ravage que le clergé et le parlement. 
On voit tranquillement nos voisins les Anglais se 
garantir au moins de la petite. Vous n'entendrez par- 

■Do qutnin fort plùtMit avait itéadrautfdîtKia, à H. de Voj'er, et 
on l'uiribaml à Voilure. Cu 
■ChaDiépu Homère MU* le liln à€ ffalrachomyamacliie. B. 



nii,GtH>^le 



364 CORRfiSPONDAMCe. 

1er à Londres d'aucune dame morte de cette maladie; 
l'iosertioD les sauve, et l'on u'a pas eu encore le cou- 
rage de les imiter. M. de Beaufremont est le seul qui 
ait fait inoculer un de ses enfants, et on s'est mo(|ué 
de lui; voilà ce qu'on gagne en France. Tout ce qui 
est au-dessus des forces de la nation est ridicule. Si 
j'avais un (ils, je lui donnerais la petite-vérole avaot 
de lui donner un catéchisme. 

Je retournerai bientôt de ma solitude dans la grande 
ville de Cotmar. J'ai été voir les ruines du château 
de Horbourg, sur lesquelles j'avais quelque dessein 
de bâtir une jolie maison. Il s'y trouve quelque difi)' 
culte; le duc de Wurtemberg a un procès pour cette 
vénérable masure au conseil privé, et je n'irai pu 
bâtir un hospice qui aurait un procès pour fonde- 
ment. Mais, madame, on m'a dit un mot du beau 
château de feu monsieur votre frère. N'est-ce pas 
Oberherkeim ' , ou quelque nom de cette douceur? 
11 est, je crois, difficile de le vendre. N'appartienl-ii 
pas à des mineurs? Mais personne ne l'habite; et, si 
la maison et le 6ef ne sont pas compris dans le fief 
invendable, si on peut louer le château, avec les 
meubles qui y sont, en attendant que la famille s'ar- 
range, ne serait-ce pas t'avantage de la famille? Je 
le louerai si on veut; je ferai un bail; je paierai un 
an d'avance pour faire plaisir à la famille; et, pour 
pot-de-vin, je vous ferai un petit quatrain* pour 
votre tableau : mais à qui faut-il s'adresser, et com- 

' SiDs doute OberhcrgbeÎD , ii trou ou quatre lieim de Cotmar. Cl. 
> Toycz m quatraia dini la lettre d« Tollairc i madame de LutuUnvg 
du il octobre 1754. Ci.. 



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AKNÉF 1753. 365 

ment &ire? ma proposition n'est-elle pas indiscrète? 
Je ne vous dis toutes ces rêveries que parcequ'on m'a 
déjà pi-essentî sur un accommodement concernant ce 
château. M'y viendrez-vous pas, madame, avec votre 
charmante amie? Vous sentez bien que la, maison 
serait à vous, et que je n'y serais que votre inten- 
(tant. Mandez-moi , je vous prié , ce que vous en pen- 
sez; si on veut vendre h vie, si on veut louer, si on 
peut s'arranger. J'ai la meilleure partie de mon bien 
à la porte de Colmar. J'ai envie de me faire Alsacien 
pour vous; la Rn de ma vie en sera plus douce. Je 
ii'ai vu qu'en passant l'abbé de Munster'; il est oc- 
cupé à Ck)lmar; il m'a paru fort aimable. Il a tuë 
(lu monde, il a fait l'amour, il est poli, il a de l'es- 
prit, il est riche, il ne lui manque neo. I.,es )iroce»- 
sioDs de Rouen n'ont pas le sens commun; ce n'est 
ptus le temps des processions de la JJgue; de petites 
cabales ont succédé atix grandes guerres civiles; il 
faut payer son vingtième, se chauffer, et se taire, le 
reste viendra. Mille tendres respects, etc. 

P. S. Je reçois dans ce moment votre lettre du 1 7. 
Votre magistrat n'avait donc pas du vin du Rhin? 

Est-ce que madame de Maintenon ' donne une Su- 
namite à son Dffvid? 

aoio. A M. BORDES 1. 

Aaprèt da Colmar, la 16 octobre. 

J'ai trop différé, monsieur, à vous remercier des 

> fdilc TJIle k une dami-lieue de LutleotMch. Cl. 

> PmbableiDent la Pompadour. Cl. 
^Charlei Bordei ou Borde , iiéà Ljon le 6 

M TiDe natale le iS tèmer 1781. Ci.. 



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366 COHRGSPOTrDAIlCE. 

témoignages de sensibilité que vous avez bien Toub 
me donner dans vos vers ; ils partent du cœur, et 
sont pleins de génie. Je ne peux vous répondre que 
dans ane prose fort simple; c'est tout ce que roe 
permet la maladie dont je suis accablé, et qui aug- 
mente tous les jours; elle m'a arrêté en Alsace, oîi 
j'ai an petit bien , et probablement l'état où je sais 
ne me pemiettra pas d'en partir sitôt. J'aurais bien 
voulu passer par Lyon; vous augmentez, monsieur, 
le désir que j'avais de faii^ ce voyage. Si vous voyet 
M. l'abbé Pernetti, qui est, je crois, votre confirère 
et le mien, vous me ferez un sensible plaisir de voo- 
loir bien lui faire mes compliments. Pardonnez, je 
vous prie, à un pauvre malade qui ne peut vous 
écrire de sa main. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

aoii. A M. LE MAAQUIS DE THIBOUTIIXE. 

Prèi de ColoMi ' , le g noveabie. 

Il y a quatre à cinq mois,. mou cher marquis, que 
je n'ai reçu de.vos nouvelles, et enfin vous me faites 
des reproches de mon silence. Vous avez raisoD. 
Comment voulez-vous que je me souvienne de mes 
amis, quand je jouis de la santé la plus brillante, 
et que je nage dans les plaisirs ? L'éclat éblouissant 
de mon état fascine toujours un peu les yeux. Il faut 
pardonner- à l'ivresse de la prospérité ; cependant je 

'Sus doute encore i h papeterie de SchifpflîDiUitlmbuh.CoUsiilit 
que Voltaire en pirtit le iS octobre ; maîa ce dernier dut y reloarnet qud- 
quefoi*. Cette papeterie appurlienl aujourd'hui (1S19) à HlLKicDa-. 0~ 



nii,GtH>^le 



«HiriÎK 1753. 367 

TOUS assure que, du sein de mon bonheur, qui est 
au-delà de toute expression, je suis très sensible à 
votre souvenir. Je vous suis plus attaché qu'à ZuUme; 
je Jie suis guère dans une situation à penser aux 
charmes de la poésie, et aux orages du parterre, et 
je vous avoue qu'il me serait bien difBcite de recueillir 
assez mon esprit pour penser à ce qui m'amusait tant 
autrefois. Vous proposez le bal à un homme perclus 
de ses membres. Cependant, mon cher marquis, tt 
n'y a rien que je ne fasse pour vous quand j'aurai 
un peu repris mes sens; mais à présent je suis abso- 
lument hors de combat; attendons des temps plus 
favorables, s'il y en a. Franchement ma situation 
jure un peu avec ce que vous me proposez; je suis 
plutôt un siijet de tragédie que je ne suis capable 
de. travailler à des tragédies. Conservez-moi , mon 
cher marquis, une amitié qui m'est plus chère que 
lesapplaudissementsdu parterre. Un jour nous pour- 
rons parler de ZuUme, car il ne faut pas se décou- 
rager; mais je suis en pleine mer, au milieu d'une 
t»ipête. Le port où je pourrais vous embrasser me 
ferait tout oublier. 

aoia. A M. DE CIDEVILLE. 

A Colmif , Ifl 1 1 noTcmbi*. 

Mon ancien ami, madame Denis m'apprit, il y a 
quelque temps, vos idées charmantes, et les obsta- 
cles qu'elles trouvent. Vous sentez à quel point je 
ilois être reconnaissant et affligé. Je comptais venir 
oublier Denis de Syracuse dans la retraite de Platon; 
la destinée s'est acharnée à en ordonner autrement. 



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368 CORRESPONDANCE. 

Vous auriez tous dcuic ranimé mon goût, qui se 
rouille, et mon peu de génie, qui s'éteint. Toiu au- 
riez fait de jolis vers, et j'en aurais fait de tristes, 
que vous auriez égayés. Votre vallée de Tempe eût bira 
mieux valu que l'Olympe sablonneux où le diable 
m'avait transporté. 

Mais tout cela n'est qu'un agréable songe. Il- faut 
se soumettre à son destin. Des maladies plus crudles 
encore que les rois me persécutent. Il ne me manque 
que des médecins pour m'acliever ; mais , Dieu merci , 
je se les vois que pour le plaisir de la conversation, 
quand ils ont de l'esprit; précisémeut comme je vois 
tes théologiens, sans croii-e ni aux uns ni aux autres. 

On dit, mon ancien ami, que votre campagne' 
est charmante ; mais vous en faites le plus grand 
agrément. Je ne me console pas de n'y pouvoir aller. 
Ne viendrez-vous point à Paris cet hiver? Probable- 
ment la querelle des billets de confession y sera as- 
soupie. Ces maladies épidémiques ne durent guère 
qu'une année. 

Je ne sais ce qu'est devenu Fbrmont ; tout se dit- 
perse dans le grand tourbillon de ce monde. Si les 
êtres pensants étaient libres, ils se rassembleraient: 
mais, ô liberté , vous êtes de toutes façons une belle 
chimère ! 

Adieu, mon chn- et ancien ami. 
> Darum I led levina fit patienlia. <• 

Ho>., lib. I, ad. uiv, ■, 19. 

Je meta, au lieu de ce mot, amicUia. V. 

B de b Riiière-Bourdet, à dM| lieM*^ 



hyGoot^le 



knitÈE 17S3. 369 

>oi3. A HiDAHE LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. 



La goutte qui s'est jointe à tous mes maux, m'a 
privé de la consolation d'écrire aux deux sœurs de 
l'île Jard. Je suis digne de 6gurer avec M. le chevalier 
de Klinglin '. Je profite vite d'un petit moment d'in- 
tervalle pour faire des coquetteries à l'île Jard, du 
foad d'une salle basse* de Colmar. Que dit-on dans 
cette île de la nouvelle recrue que font les provinces, 
de vingt-cinq conseillers au Chàtelet ? Voilà environ 
deux cent quatre-vingt-dix personnes à qui le Bien~ 
Jùtté^ procure des retraites agréables. Il me parait 
que les affaires de la préture vont plus lentement. 
Je vous supplie, madame, de me dire s'il n'y a rien 
d'arrangé, et de vouloir bien ne me pas oublier au- 
près de monsieur votre fils, quand vous lui écrirez. 
J'ignore encore quand mo» ombre pourra venir vous 
iaire sa cour. Portez-vous bien. Quand on a tâté de 
tout, on voit qu'il n'y a que la santé de bonne dans 
ce monde. Permettez-moi d'y ajouter l'amitié. 

aoiA- A MADAME DE FONTAINE, 



Mon aimable nièce , j'étais bien malade quand votre 
Heur avait l'honneur d'être entre les mains du pre- 

■ Cdui qui était pinlflique. Ct- 

' V^uire , cbei M. GoU, occupsil un app«rtement au ri'i-de-cbauuce. 

Ct. 
'Sobriquet de Louis X.V. Ci,. 

CoaiiB5roiiD*iicE. VI. 34 



.^hyCOO^iC 



3^0 ConRESPONDAHCE. 

mier médecin * du roi très chrétien. Je croîs que nom 
avions encore, madame Denis el moi, un peu du 
poison de Francfort dans les veines; mais je crois 
notre chère Denis un peu gourmande ; et l'on raccom- 
mode avec du régime ce que les soupere ont gâté. 
Mais, chez moi, on ne raccommode rien, parcequ'it 
a plu à la nature de me douner l'esprit prompt et la 
chair faible '. 

Vous vous portez donc bien , ma chère nièce, puis- 
que vous avez la main ferme et libre, et que vous 
êtes devenue un petit Callot, un petit Tempesla. Je 
me flatte que vos dessins ne sont pas faits pour un 
oratoire, et qu'ils me réjouiront la vue. Dîeu bénisse 
une famille qui cultive tous les arts ! Je serai enchaoté 
de vous embrasser; mais où, et quand? 

Peignez-vous d'après le nu, madame , et avez-vaus 
des modèles? Quand vous voudrez peindre un vieux 
malade emmitouflé, avec une plume dans une main 
et de la rhubarbe dans l'autre , entre un médecin et un 
secrétaire, avec des livres et une seringue, donnez- 
moi la préférence. 

Connaissez - vous MM. CorringJus', Vitriarîus *, 
Struvius^, Spener^, Goldast', et autres messieurs 

' J.-B. State, Dommé pronier g^edn du Lonii SV eu i7Sai dwtI It 
lo dpCBmbre 1770. Ci.. 

> ■ Spiriliu qnidem promplui ol, c«n> «ulem iafinm. ■ Haltliîtu, un 
41. B. 

JUcnaan Corrïiipui, né ca 1606, mort en i6§i. B. 

t Philippe Rclaluri Vitrieriua, mort en 1717. B. 

sStruTiu>(Burkluird-Gollhetf),iiécii 1671, niorlcD 173g. B. 

* Spencr (Philippe Jtoques), uécD i635, mort ea ijoS. B. 

7 Goldiil (Mdchior), ai en 157Q, mort en i03S; mjvt mt sole, lont 
XHU,p«eei«S. B. 



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AHNÉB 1753. 371 

du bel air? ce SODt ceux qui broient actuellemeot 
mes couleurs. Vous peignez des choses agréables, 
d'uae maiD légère, et moi des sottises graves, d'une 
main appesantie. 

Je baise vos belles mains, et je décrasserai les 
miennes quand je vous verrai. Vous ne me dites 
rien du conseiller'; faites-lui bien mes compliments. 

aoiS. A M. LE COMTE D'ARGEIITAI,. 

Colmir , le 1 4 Dovcmbre. 

Mon cher ange, votre lettre vient bien à propos. 
Les consolations sont proportionnées aux souffrances. 
Mon état tourmentait mon corps, et la maladie de 
ma nièce déchirait mon ame; la goutte est le moindre 
de mes maux. Vous me parlez de tragédie! Les mal- 
heurs qu'on représente au théâtre (car que peut-on 
peindre que des malheurs? ) sont au-dessous de tout 
ce que j'éprouve. It faut un peu de stoïcisme; mais le 
stoïcisme ne guérit de rien. Je tâche de rendre un petit 
service à la fîlle ' de Monime, quoique je sois à treize 
lieues d'elle. J'ignore quand j'aurai la force de me 
transplanter et d'aller jusqu'à Sainte-Palaie^; maïs 
où u'irai-je point dans l'espérance de vous voir ? Ce- 
pendant quelle triste commission pour madame De- 
nis d'être garde-malade à la campagne! 

Ne vous attendez pas, mon cher ange, que l'His- 
toire très abrégée de l'Empire vous amuse comme le 
Sièclç de Louis XIV; c'est un champ mille fois plus 

' L'tbbéUigDot; tojci (ame ""1 ptge ii.fi. 
■VovMpige îii, B. — } Tojei page 17g. B, 



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37a COHnESPONDANCI-:. 

vaste, mais plein de bruyères et de ronces. Les âmes 
sensibles , et faites pour les choses de goût , frémis- 
sent au nom d'Albert-l'Ourj et de Wîttelsbach; mais, 
dans l'oisiveté de mon séjour à Gotha, madame la 
duchesse de Saxe ' avait exig<i de moi ce travail , que 
j'entrepris avec ardeur. Je ne savais pas alors que 
d'autres personnes, plus en état que moi de remplir 
cet objet, fesaieot une histoire d'Allemagne dans le 
goût de celle du président Hënault'. 

Madame la duchesse de Saxe-Gotha se plaignait 
avec tant de grâce du ne pouvoir lire aucune his- 
toire de son pays , qu'elle me fit entrer malgré moi 
dans une carrière qui m'était étrangère. L'affaire est 
faite; c'est un temps de ma vie perdu; heureux en- 
core qui ne perd que son temps! mais je suis privé Ae 
vous et de la santé. Ah! mon adorable ami, est-ce 
que je pourrais espérer de vous voir à la campagne, 
avec madame d'Argental ? Mille tendres respects à tous 
ceux qui soupcïnt avec vous; les soupers me sont in- 
terdits pour jamais. 

Je voudrais bien voir ce que M. de Mairan a écrit 
sur l'inoculation. A la 6u, la nation y viendra peut- 
être comme à ta gravitation; elle arrive tard à tout. 
Toutes les grandes inventions nous viennent d'ail- 
leurs; nous les combattons d'ordinaire pendant cia- 
quaule ans, et puis noi^s disons que nous les perfec- 
lioziDons. Faites ressouvenir de moi , je vous en piic, 

• Tofci ma noie, tome XXIII, pigt I. B. 

'Oiristiaii-FrédiricPfeBeliQéàColmarei] i7i6,inoillc igmars iSo;, 
est anlCUT d'un Jtr^ chromlogii/ae ife riêiiloir» et du drfilpeiii: J'M- 
Icmagnt, 1754, in-S°, ploiJEurtfoi» rùinipriiiié. B. 



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ABNte 1753. 373 

MM. de Mairan et de Saîote-Palaie. En voilà beau- 
coup pour UD malade. lyioa chvr ange, je vous em- 
brasse avec cette inaltérable «initié dont vous me faites 
éprouver les charmes. 

1016. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. 

Colmmr , le 4 «Ucembie. 

J'ai VU M. le baron d*Hattsatt', madame. Tout ce 
qui vous appartient me paraît bien aimable , et re- 
double le tendre intérêt que j'ai pris si long-temps à 
taut de malheursi Madame la première présidente* 
daigna venir voir le pauvre goutteux avant de partir 
pour Paris. Je vous dois les bontés dont votre res- 
pectable famille m'honore. Mais pourquoi faut-il que 
je sois loin de vous? Les maux me clouent à Cotmar, 
et la goutte est encore un surcroît de mes souffrances, 
sans en avoir diminué aucune. Il n'y a que les senti- 
ments qui m'attachent à *. jus qui puissent me donner 
la force d'écrire. 

Remerciez bien, madame,' la nature et votre sa- 
gesse, qui vous ont conservé la santé. Quand les 
maladies se joignent aux maux de l'ame, quelle res- 
source reste-t-il ? La vie alors n'est qu'une longue 
mort. Et combien de gens sont dans cet état ! On ne. 
les voit point, parceque les malheureux se cachent. 
Ceux qui sont dans l'âge des illusions se montrent, 
et font la foule, en attendant que leur tour vienne 
de souffrir et de disparaître. IjCs moments heui'eux 

■ L'on deiBCTcut de madame deLuUelboDrg, Ci,. 
•MadamedcKliogliii.nceHoDijoied'Hemn-icimrt, Ci.. 



K Google 



374 coanBSPOHDANCK. 

<}ue j'ai piasés dans votre solitude ne revieudroot-ils 
poînl ? Conservez-moi du moins votre souvenir. Je 
présente le même placet À votre amie '. Je ne sais au- 
cune uouvelle. J*ai renoncé k tout, hors à vous itn 
bien tendrement attaché. 

aoi7- A. MADAME DENIS. 

A Colnut , le *o d^Mabn 

Je viens de mettre un peu en ordre, ma chère en- 
feot , le fatras énorme de mes papiers nue j'ai eoGn 
reçus. Cette fatigue n'a pas peu coûté à un malade. 
Je vous assure que j'ai &it là une triste revue; ce De 
sont pas des monuments de la honte des bomuies. 
On dit que les rois sout ingrats, mais il y a des gens 
de lettres qui le sont un peu davantage. 

J'ai retrouvé la lettre originale de Des&Dtaines, 
par laquelle il me remercie de l'avoir tiré de Bicitre! 
Il m'appelle son bienfaiteur, il me jure une éternelle 
reconnaissance , il avoue que sans moi il était perdu, 
que je suis le seul qui ait eu le courage de le servir; 
mais, dans la même liasse, j'ai trouvé les libelles qull 
Ht contre moi, deux mois après, selon sa vocation. 
Dans le même paquet étaient les comptes de ce que 
j'ai dépensé pour d'Arnaud, homme que vous con- 
naissez, que j'ai nourri et élevé pendant deux ans; 
mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi , dès qn'i' 
eut fait à Potsdam une petite fortune , fait la clôtura 
du compte. 

Il faut avouer que Liuant, La Mare, et Lefebvre, 

■ MidiTHE de BrHintIh. Cl. 



nii,GtH>^le 



AHEfKR 1753. 375 

à qui j'avais prodigué les mêmes aervices, ne m'ont 
donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, 
à ce que je crois, qu'ils sont morls tous trois avant 
que leur amour-propre et leurs talents fussent assez 
développés pour qu^ils devinssent mes ennemis. Avez- 
vous affaire à l'amour-propre et à l'intérêt, vous avez 
beau avoir rendu les plus graitds services , vous avez 
lécbauRë dans votre sein des vipères. C'est là mon 
premier malheur; et le second a été d'être trop touché 
de l'injustice des hommes, trop fièrement philosophe 
pour respecter Tingratilude sur le trône, et trop sen- 
sible à cette ingratitude ; irrité de n'avoir recueilli 
de tous mes travaux que des amertumes et des per- 
fécutiona; ne voyant, d'un côté, que des Binatiques 
détestables, et, de l'autre, des gens de lettres indi- 
gnes de l'être ; n'aspirant plus enfin qu'à une retraite, 
seul parti convenable à un homme détrompé de tout. 
Je ne peux m'empëcher de continuer ma revue des 
mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens 
de lettres, et de vous en rendre compte. 

Voici une lettre ' d'un bel esprit nommé Boone- 
val, dont vous n'avez jamais sans doute entendu par- 
1er ( ce n'est pas te comte-bacha de Bonneval ). Il me 
parle pathétiquement des qualités de Tesprit et du 
cœur, et finit par me demander dix louis d'or. Vous 
notMvz que cet honnête homme m'en avait ci-devant 
escroqué dix autres , avec lesquels il avait fait im- 

■aakédcBooneTaliOMK en janvier 1760. De 1714 a i7t*ilf>nbtiaplu- 
iKOn critique* où U penontw de Voluire n'était guère plui ménagée que 
.Kléerila. Ci. -^ Voyez u lettre en date du 37 férrier i7S7,dantletomeI, 
P*TBii le> piieea juitiflr«(iv». B, 



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376 COBnESPORDANCE. 

primer un libelle abomiDable contre moi; et il disait 
pour soD excuse que c'était madame Paris de Mont- 
martel qui l'avait engagé à cette bonne œuvre. 11 fut 
cliBssé de la maison. C'est, au demeurant, un homme 
d'honneur , loué dans les journaux, et à qui Rousseau 
a, je crois, adressé une ëpitre'. 

En voici d'un nommé Ravoisier , qui se disait gar- 
çon athée de Boindin ; il m'appelle sou protecteur, 
son père, mais, en avancement d'hoirie, il finit par 
me voler vingt-cinq louis dans mon tiroir. 

Un Demoulin, qui me dissipa trente mille francs* 
de mon bien clair et net, m'en demanda très hum- 
blement pardon dans quatre ou cinq de ses lettres; 
mais celui-là n'a point écrit contre moi ; il n'était pas 
bel esprit. 

Le bel esprit qui m'écrivit ce billet connu, par le- 
quel il ro'of&e de me céder, moyennant six cents 
livres , tous les exemplaires d'une belle satire où il 
me déchirait pour gagner du pain, s'appelle La Jon- 
chère ^. C'est l'auteur d'un système de finances ; et on 
l'a pris, en Hollande, pour La Joncbère, le trésorier 
des guerres. 

3e ne peux m'empécher de rire en relisant les let- 
tres ^ de Mannory. Voilà un plaisant avocat. C'est 
assurément l'avocat patelin ; il me demande un babîL 
<c Je suis honnête en robe, dit-il, mais je manque 

> Cett,itm\tt OEun-eideJ.-B.Rouistau, l'épitre Ti du liTKfL B. 

> n n'ett question que de vingt-quitre mille dans la lettre 7(4; Tora 
tomeLIU, pige 358. B. 

3 Sa lettre etl tome XZXTUI, pa^e 3i4 : Toyeiaaia XUI,€69i UiD' 
3o3i et LTV, i4a. B. 
4TD;eilDiDeLtT,pages647-tB. B. 



rlKCtlDl^ic 



ABHÉE 1753. 377 

(d'habit; je n'ai mangé hier et avant-hier que du 

■ palo. B II fallut donc le nourrir et te vêtir. C'est le 
même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule, 
(juand je voulus rendre au public le service de faire 
condamner les libelles de Roi et d'uu nommé Trave- 
Dol, son associé. 

Voici des lettres d'un pauvre libraire ' qui me de- 
mande pardon; il me remercie de mes bienfaits; il 
m'avoue que l'abbé Desfontalnes fit sous son nom un 
libelle contre moi. Celui-là est repentant; c'est du 
moins quelque chose. Il n'avait pa» lu apparemment 
le livre de La Métrie contre les remords. 
' Je trouve deux lettres d'un nommé Bellemare, qui 
s'est depuis réfugié en Hollande sous le nom AeBénar*, 
et qui a fait contre la France un journal historique, 
dans la dernière guerre. Il me remercie de l'argent 
que je lui prête, c'est-à-dire que je lui donné; mais 
ii ne m'a payé que par quelques petits coups de dent 
dans son journal. On dit que depuis peu on l'a fait 
arrêter; c'est dommage que le public soit privé de 
ses belles productions. 

Cet inventaire est d'une grosseur énorme. La ca- 
naille de ta littérature est noblement composée ! Mais 
il y a une espèce cent fois plus méchante , ce sont les 
dévots. Les premiers ne font que des libelles, les se- 
conds font bien pis; et si les chiens alH>ient, les tigres, 
dévorent. Uu véritable homme de lettres est toujours 
en danger d'être mordu par ces chiens, et mangé par 

■ JoTC K. — Toyii m letlm duu le tome I, parmi le> Pièca juilifi- 
'iubitx tXVribntk te^àaK V&logt de Ctnfer.l^ Hiyi, 17S9. Cl. 



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376 COHfi^SPOVDAirCE. 

ces iDODStres. Demandez à Pope; il. a passé par les 
mêmes épreuves; et, s'il n'a pas été maagé, c'est qu'il 
avait bec et ongles. J'pn aurais autant si je voulais. 
Ce monde>cî est une guerre continuelle; il faut être 
armé, mais la paix vaut mieux. 

Malgré les funestes conditions auxquelles j'ai reçu 
la vie, je croirai pourtant, si je fiuîs avec vous ma 
carrière, qu'il y a plus de bien encore que de mal 
sur la terre , sinon je serai de l'avis de ceux qui pen- 
sent qu'un génie malfesant a fagoté ce bas monde. 



Monsieur', madame la duchesse de Gotha a eu la 
bouté de m'envoyel* le petit mot que vous m'adressez. 
Unlnot suffit pour ranimer les passions. S. A. R. avait 
bien vu quelle était la mienne pour U personne res- 
pectable dont vous parlez. L'intérêt que vous voulez 
bien prendi-e à ma situation me fait un devoir de 
vous ouvrir mon cœur; il est sensiblement péuétré, 
et il doit l'être. Ma seule consolation est que le sou- 
verain qui rempHt la fin de ma vie d'amertume ne 
peut pas oublier entièrement des bontés si anciennes 
et si constantes. Il est impossible que son humanité 
et sa philosophie ne parlent tôt ou tard à boa cœur, 
quand il se représentera qu'il m'a daigné appeler son 
ami pendant seixe années, et qu'il m'avait enfin fait 
tout quitter pour venir auprès de lui. Il ne peut igno- 
rer avec quels charmes je cultivais les belles -lettres 
auprès d'un grand homme qui me les rendait plus 



rlKCtlDl^ic 



ANNEE 1753. 379 

diires. C'est une chose si unique dans le monde de 
voir un prince ^é à trois cents lieues de Paris écrite 
en français mieux que nos académiciens; c'était uae 
chose si flatteuse pour moi d'en être le témoin as- 
lidu, qu'assurément je n'ai pu chercher à m'en pri- 
ver. Il sait bieo que je n'ai d'autre ambition que de 
vivre auprès de sa personne. Je suis très riche; j'ai 
la même dignité dans ta maison du roi de France 
que j'avais dans la sienne, et je ne regrettais pas la 
place d'historiographe de Fi'ance , que j'avais sacrifiée. 

Quand i! daignera se représenter tout ce que je 
vous dis là, monsieur, il verra sans doute que mon 
coeur seul me conduisait, et le sien sera peut-être 
touché. C'est tout ce que je peux espérer, et tout ce 
que je peux vous dire, monsieur, surtout dans l'état 
oit m'a jeté la goutte, qui s'est jointe à tous mes 
maux. Ils n'ôteat rien à ta sensibilité que votre bien- 
veillance m'inspire. 

Comptez que je suis, mousieur, avec la plus tendre 
reconoaissance, votre, etc. 

aoig. A H. LE COHtB D'ARGENTAL. 

DiU gniuliTiUc dcColnir, U 3i décembre. 

Mon cheraoge, vous vous mêlez donc aussi d'être 
inalade.NouB étions inquiets de vous, la fille de Monime 
et moi , et nous nous écrivions des lettres ' tendres pour 
savoir st l'un de nous n'avait pas de vos nouvelles. Com- 
ment avez-vous fait pour ne plus sortir vers les quatre 
heures etdemie?Je crois que vous avez été bien étonné 

■ Cn tgttra nous sont inconnaei. Cl. 



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3B0 CORHESPOffDAirCK. 

de rester chez roug. Je n'ai ni de santé ni de chezméï, 
mon cher ange; mais je suis accoutumé à ces maux-Jà, 
et je ne le suis point aui vôtres. Vous avez été attaqué 
dans votre fort , et vous avez eu mal à la t£te. C'est 
une, de vos meilleures pièces; votre tête vaut bi«i 
mieux que la mienne; la vôtre vous a rendu heureux; 
la mienne m'a fait très malheureux , et les têtes des 
autres me retiennent encore vers les bords du Rhio. 
Les mains de Jean Néaulme, libraire de La Haje, 
viennent de me faire de nouvelles plaies, et c'est en- 
core un surcroît de misère d'être obligé de plaider 
devant le public. C'est un fardeau et un avilissement 
On ne peut se dérober à sa destinée. Qui aurait cru 
que mes dépouilles seraient prises à la bataille de 
Sohr ' , et seraient vendues dans Paris ? On prit l'équi- 
page du roi de Prusse dans cette bataille , au lieu de 
prendre sa persoune;on porta sa cassette au prince 
Charles. Il y avait dans cette cassette grise-rouge de 
l'avare force ducats avec celle Histoire universeUe el 
des fragments de la Pucelle. Un vaiet de chambre du 
prince Charles a vendu VHÎsloire à Jean Néaulme, 
et les papillotes de la Pucelle sont à Vienne. Tout 
cela compose une drôle de destinée. Je souffre autant 
que Scarron, et barbouille autant de papier que saint 
Augustin. J'avais fait une Histoire de PEmpire que 
madame la duchesse de Saxe-Gotha m'avait conimau- 
dée comme on commande des petits pâtés; j'avais 
cousu, dans cette Histoire de l'Empire, quelques pe- 
tits lambeaux de ['universelle. J'étais en droit d'eni- 

'Le Jos^embrc i745; voyei ma Préfiicc du tome XT. B. 



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AMSÉE 1753. 38t 

ployer mes matériaux. Jean Néaulme me coupe la 
gorge; comment voulez-vous que je songe à Jeaa^ 
Lekain ? Je ne songe à présent qu'à la cuisse de ma 
nièce et à mon pied de Phîloctète , mais surtout à 
vous, mon cher ange, à madame d'Ârgental, et à vos 
amis. Je vous embrasse bien tendrement. J'ai besoin 
d'une tête comme la vôtre pour supporter tous les 
chagrins dont je suis circonvenu, et malheureuse- 
ment je n'ai que la mienne. Mon cœur, qui est plus 
saÎD, vous adore. 

3020. A M. jejuh Néaulme, 



A ColmiT, aS décembre 17S31. 

J'ai lu avec attention et avec douleur le livre inti- 
tulé jibrégè de l'Histoire universelle , dont vous dites 
avoir acheté le manuscrit à Bruxelles. Un libraire de 
Paris, à qui vous l'avez envoyé, en a fait sur-le- 
champ une édition aussi fautive que la vôtre. Vous 
auriez bien dû au moins me consulter avant de don- 
uer au public un ouvrage si défectueux. En vérité , 
c'est la honte de la littérature. Comment votre édi- 
teur a-t-il pu prendre le huitième siècle pour le qua> 
trième, le treizième pour le douzième, le pape Boni- 
face VIll pour Boniface VU ? Presque chaque page 
est pleine de fautes absurdes. Tout ce que je peux 

' Ceci est une pUtunterit Les prénumi de LeLatu étaient Heuri- 

■Halgré Collai et nu Préâce du tome XV, je couiem) ou ratilue à 
cette lettre la dite du 18 décembre 1753, qu'elle porte dani le J/srcBre du 
téirier i75i (page 56), où elle ptnil pour la première foii. B. 



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38a COnBKSPONDAMCE. 

vous dire, c'est que tous las manuscrits qui sont à 
Paris, ceux qui sont actuellement entre les niaios du 
roi de Prusse, de monseigneur l'électeur Palatin, de 
madame ta duchesse de Gotha , sont très difTérents 
du vôtre. Une transposition , un mot oublié, sufBseot 
pour former un sens absurde ou odieux. Il y a mal- 
heureusement beaucoup de ces fautes dans votre 
ouvrage. Il semble que vous ayei voulu me rendre 
ridicule et me perdre < en imprimant cette informe 
rapsodie, et en y mettant mon nom. Votre éditeur a 
trouvé )e secret d'avilir un ouvrage qui aurait pu 
devenir très utile. Vous avez gagné de l'argent ; je 
vous en félicite i mais je vis dans un pays où l'hon- 
neur des lettres et les bienséances nie font un devoir 
d'avertir que je n'ai nulle part à la publication de ce 
livre , rempli d'erreurs et d'indécences ; que je le désa- 
voue; que je le condamne; et que je tous sab très 
mauvais gré de votre édition. Voltaiee. 

loii. A. MADAME DE POBIPADOUR. 



L*état horrible où je suis depuis un an m'a fait 
renfermer dans le fond de mon cœur la reconnais- 
sance que je dois à vos bontés. Un nouvel événe- 
ment*, qui achève de me mettre au tombeau, me 
force à prouver du moins mon innocence au roi. Les 
pièces ci-jointes, répandues dans l'Europe, démoD- 






Toyu ma noie, lome XXXiX, page SSi. B. 

publkaiiou du linc impriiné par N^ulme; vc^n U k>W pitv- 



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ANKÉE J7i3. 383 

trent assez cette innocence. Quarante ans de travaux 
si pénibles ont une fin trop malheureuse. 

Le roi de Prusse était bien né pour mon infor- 
tune. Je ne parle pas des tendresses inouïes qu'il 
avait mises en usage pour m'arracher à ma patrie. 
Il a fallu encore qu'un manuscrit informe, que je lui 
avais confié en 1739, ait été pris, à ce qu'il dit, dans 
son bagage, à la bataille de Sohr, par les bousards 
autrichiens ; qu'un valet de chambre l'ait vendu à un 
nommé Jean Néaulme, bbraire de Lia Haye et de 
Berlin, qui imprime les ouvrages de sa majesté prus- 
sienne; et qu'enfin ce libraire l'ail imprimé et défi- 
guré- Cependant, madame, le roi est très humble- 
ment supplié de considérer que ma nièce est mou- 
rante à Paris d'une maladie cruelle causée depuis 
long- temps par tes violences qu'elle a essuyées à 
Francfort , malgré le passe-port de sa majesté. Je suis 
dans le même état à Colmar, sans secourt. Le roi est 
plein de clémence et de bonté; il daignera peut-être 
songer que j'ai employé plusieurs années de ma vie 
à écrire l'histoire de son prédécesseur, et celle de ses 
campagnes glorieuses ; que seul des académiciens j'ai 
fait son panégyrique traduit en cinq langues'. 

S'il m'était seulement permis, madame, de venir à 
Paris pour, arranger, pendant un court espace de 
temps, mes affaires bouleversées par quatre ans d'ab- 
KQce, et assurer du pain à ma famille, je mourrais 
consolé et pénétré pour vous , madame , de ta plus 
respectueuse et ta plus grande reconnaissance. C'est 



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384 CORRESPOND ARCB. 

uo seutimeot qui est ptus fert que celui de tous rocs 
malheurs. 

3oaa. A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 



Avec des malheurs qui accablent, avec une ma- 
ladie qui mèue au tombeau,*avec des jdnnaks de 
l'Empire qui surchargent l'esprit, on n'écrit guère; 
cependant, monseigneur, je vous écrirais à l'agoaie, 
J'apprends que M. le duc de Fronsac est réchappé 
d'une maladie dangereuse. Je vous en félicite , et je 
lui souhaite une carrière aussi brillante que la votrf. 
11 est triste que je voie Gnir la mienne loin de vous. 
Un événement imprévu < recule encore mes espérances. 
Voici des pièces qui peuvent démontrer mon inno- 
cence, et qui peut-être la laisseront opprimée. Je 
vous demande en grâce que la copie de ma lettre* à 
madame de Pompadour ne soit pas vue de vos secré- 
taires. J'ai un petit malheur, c'est que je n'écris pas 
une ligne qui ne coure l'Europe. Il y a un lutin qui 
préside à ma destinée. Si ce farfadet pouvait s'en- 
tendre avec le génie qui préaide à la vôtre , je béni- 
rais ma dernière course. 

Je pourrais m'étonner qu'on m'eût accusé d'avoir 
faix, imprimer cette Histoire informe, dans le temps 
que j'en ai, depuis dix ans, des manuscrits cent fois 
plus corrects, plus curieux, et plus amples; je pour- 
rais m'étonner qu'on eût eu cette injustice, dans le 

■ L'impreMiOD deideux \o\nmtsio.iAa\siAbr^ideriâib)irtwûreni!ki 
*o;et ma Pribce du toiUE XT, page m. B. 
> Vojezn''ioii. B. 



nii,GtH>^le 



AiniKE 1754- 385 

temps que je suis en Fraoce, dans le temps que j'ai 
lupplié très instamment M. de Malesberbes de sup- 
prâner cette édition; mais je ne m'étonne de rien, je 
ne me plains de rien, et je suis préparé à tout. 
Adieu, monseigneur; conservez-moi vos bontés. 

P. S. On m'assure que le prince Charles rendit au 
roi de Prusse sa cassette prise à la bataille de Sohr, 
dans laquelle sa majesté prussienne prétend qu'il avait 
mb mon manuscrit. Je sais qu'on lui rendit jusqu'à 
son chien. 11 me demanda depuis un nouvel exem- 
plaire; je lui en donnai un plus correct et plus ample. 
Il a gardé celui-là ; son libraire, Jean Néaulme, a im- 
primé l'autre. 

Nous n'avons pas porté de santé, ma nièce ni moi, 
depuis un souper où nous nous trouvâmes tous deux 
DD peu mal à Francfort. Voilà pourquoi ma santé, 
toujours languissante, ne m'a pas permis de vous 
écrire. 

3oa3. A H. G.-C. WALTHER. 

Colin», i3 janTiu 1754. 

J*at reçu ce matin votre lettre du a3 décembre, 
avec le paquet de ta prétendue Histoire universelle, 
imprimée chez Jean Néaulme à La Haye. Il prétend 
avoir acheté ce manuscrit cinquante louis d'or d'un 
domestique de monseigneur le prince Charles de Lor- 
raine. C'est un ancien manuscrit très imparfait que 
j'avais pris la liberté de donner au roi de Prusse sur 
la fin de 1^39, dans le temps qu'il était prince royal. 
Cet ouvrage ne méritait pas de lui être offert; mais 

ConnupojiDiuroR. VL >5 



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386 CORRrSPOBDAITCE. 

comme il s'occupait de toutes les sortes de littérature, 
et qu'il me prévenait psr les plus grandes bontés, je 
ne balançai pas à lui envoyer cette premi^ esquisse, 
tout informe qu'elle était. U me manda depuis qu'il 
avait perdu ce manuscrit à la bataille de Sobr, dans 
son équipage, dont les housards autrichiens s'étaient 
emparés. 

C'est ce manuscrit, très défectueux par lui-même, 
qui vient de paraître en Hollande, et dont. on a hit 
deux éditions à Paris. Jamais ouvrage n'a été im- 
primé d'une manière si fautive. Les omissions, les in- 
terpolations mal placées, les fautes de calcul, les noms 
déRgurés, les fausses dates , rendent le livre ridicule. 
Il est de plus intitulé Jlèrégé de l'Histoire jusqu'à 
CharleS'Quint, et il ne va que jusqu'au roi deFranre 
Inouïs XI. Tous les autres manuscrits , qui sont en 
grand nombre, soot beaucoup plus amples et 1res 
différents. J'avais absolument abandonné ce ^vaà 
ouvrage, parceque j'ai perdu depuis long- temps ta 
partie qui était pour moi ta plus intéressante : c'est 
celle des sciences et des arts. Il me faudrait une année 
entière pour finir cette grande entreprise, et il fau- 
drait que j'eusse le secours d'une grande bibliothèque 
comme celle de Paris ou de fA. le comte de Bruhl. Il 
me faudrait encore de la santé. Voilà bien des choses 
qui me manquent. Je ne sais s'il est de votre intérêt 
de vous charger d'une nouvelle édition de VHistoire 
imparfaite de Jean Néaulme, dont le public est inondf ; 
mais en cas que vous persistiez dans ce dessein, je 
vais travailler sur-le-champ à un ample errata : peut- 



nii,GtH>^le 



iiie que les objets iatéressants qui sont traités dans 
cetoorrage, paraissaot avec plus de coirections, vous 
procureront quelque débit. 

aoa4. A H. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colaiir,la iSjaaiia 17^4. 

Mon cher ange, je dresserai un petit autel d'Ës- 
culape à M. Fournier ', puisqu'il Vous a guéris vous 
et ma nièce. Vous ne me parlez point de la santë de 
madame d'Argental; je dois supposer qu'elle jouit 
enfin de ce bien inestimable qu'elle n'a jamais connu. 
Cet autre bien, que les Fournier ne donnent pas, 
m'est ravi trop long-temps; il est bien cruel de vivre 
loin de vous. Le séjour de Colmar m'est devenu né- 
cessaire pour ces annales de F Empire que j'avais en- 
treprises. J'aime à finir tout ce que j'ai commencé. 
J'ai trouvé à Colmar des secours que je n'aurais point 
eus ailleurs; et, dans la cruelle situation où je suis, 
accablé de maladies, et n'étant point sorti de ma 
chambre depuis trois mois, j'ai trouvé de la consola- 
tion dans la société de quelques personnes instruites *. 
Od eu trouve toujours dans une ville où 11 y a un 
parlement, et vous m'avouerez que je n'aurais pu ni 
faire imprimer les Antudes de l'Empire à Sainte- 
Palaie, ni trouver dans cette solitude beaucoup de se- 
cours dans l'état affreux où je suis. Si ma santé me 
permet d'aller à Sainte -Palaic, au priutemps, je ne 
preudrai ce parti qu'en cas que les maîtres du châ- 
teau veuillent bien le louer pour le temps que ji'y de- 

< Oa Fonniii, médecin du duc d'Orléaiu. Cl. 

■ L'avocsl Dupont éuit du oombre de eu pmaimc*. Ci>. 



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388 COaRESPOITDAirCE. 

meurerai. J'y pourrai faire venir par eau mes livres 
et quelques meubles; je ne peux vivre sans livres; 
une campagne sans eux serait pour moi une prison. 
Il est vrai que Sainte-Palaie est un peu loin de Paris, 
et qu'il vaudrait mieux choisir quelque séjour moins 
éloigné, puisque vous me flattez , mou cher ange, d'j 
venir quelquefois; mais si je ne trouve rien de plus 
voisin de Paris, il faudra s'en tenir à Sainte-Palaie. 
Je compte vous envoyer 'le premier tome' des 
Annales de l'Empire. (>e ne sont pas de vastes ta- 
bleaux des sottises et des horreurs du genre humain, 
comme cette Histoire universelle; mais c'est un objet 
plus intéressant que X Histoire de France, pour tout 
autre qu'un Français. Les gens instruits disent que 
ces Annales sont assez exactes , f t ce n'est pas assez; 
je les aurais voulues moins sèches. Il faut plaire en 
France; dans le reste du monde il faut instruire. 
Ce livre sera bien moins couru à Paris que V Abrégé 
tronqué de tHistoire universelle; mais il vaudra 
beaucoup mieux. Pour qu'un livre réussisse à Paris, 
il faut qu'il soit hardi et ingénieux; pour qu'une 
tragédie ait du succès, il faut qu'elle soit tendre. Ce 
n'est pas le bon qui plaît, c'est ce qui flatte le goût 
dominant. Je ne me sens pas trop d'humeur à parler 
d'amour aux Parisiens sur le théâtre, et je hais un 
métier dont les désagréments m'avaient fait quitter 
Paris. Il ne pie faut à présent qu'une retraite et un 
ami tel que vous. Adieu, mon cher ange; vos lettres 
me consolent et me font supporter une vie bien 
cruelle. 

> Voyez DU PréfME du tome XXUl. B. 



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AairiE i754> 389 

aoaS. A MADAHE LA COMTESSE DE LIITZELBOURG. 

A Colnur, >3 janvicT. 

Od m'avait dit, madame, que vous étiez à Andlau, 
et on me dit à présent que vous êtes à l'ile Jard. Je 
r^retle toujours ce séjour, quoiqu'il soit eu plein 
nord. Il y a bientôt trois mois que je ne suis sorti 
de ma chambre. J'en sortirais 'assurément, si j'étais 
dans votre voisinage. Je préférerais surtout cette 
petite maison de campagne qui est pr^^ de votre ife, 
à l'hôtel du maréchal de Coigni '. N'y aurait -il pas 
moyen de conclure cette affaire, et de louer cette 
maison meublée? II serait bien doux de venir jouir le 
soir de votre charmant entretien , et de celui de votre 
amie, après avoir souffert et travaillé tout le jour; 
car, de la manière dont ma vie solitaire est arrangée, 
vivre à l'hôtel du maréchal de Coigni , ce serait être 
à cent lieues de vous. 

Cet abrégé de IHistoire universelle, dont vous 
m'avez parlé, est un ouvrage ridiculement imprimé, 
où il y a autant de fautes que de lignes. Le roi de 
Prusse est bien destiné à me persécuter. Je lui avais 
donné f il y a plus de treize ans, ce manuscrit très 
informe. Il prétendit l'avoir perdu à la bataille de 
Sohr, lorsque les housards autrichiens pillèrent son 
bagage. Cependant on lui rendit tout, jusqu'à son 
chien. Il se trouve aujourd'hui que c'est sou libraire 
qui débite ce manuscrit, tronqué, altéré, mécon- 
naissable. Il prétend , ce libraire , qu'il l'a acheté d'uo 



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390 CORBESPORDARCE. 

valet de chambre du prince Charles. Tout ce qae je 
sais , c'est qu'on en a été très scandalisé à la cour , et 
que j'ai eu beaucoup de peine à apaiser les rumeurs 
qu'il a causées. Cette affaire particulière m'a beau- 
coup tourmenté dans te temps que la coofusion des 
affaires générales me fait perdre mon bien. Je n'ai 
de consolation que dans le travail et dans la retraite; 
mais il me faudrait une retraite auprès de l'île Jard. 
Je ne peux jeûner et prier^ comme le conseille M. de 
Beaufremont. J*ai pourtanr autant de droit au pa- 
radis qu'aucun Français. Mais vous, madame, qui 
aviez tant de droit aux félicités de ce monde , com- 
ment gouvernez-vous votre santé, comment vont les 
affaires de votre famille? J'ai bien peur que vous ne 
soyez environnée de choses tristes. Je ne vois que des 
injustices et des malheurs. Conservez votre sanléct 
votre courage. Vous mande-t-on quelque chose de 
Paris? Y a-t- il quelque nouvelle sottise ? Que le milieu 
du dix-huitième siècle est sot et petit! Je souhaite 
cependant que vous en puissiez voir la fin. Adieu, 
madame; je voudrais être votre courtisan aussi assidu 
quç respectueusement attaché. 

aoifi. A M. DE CIDEVILLE. 

A Cobnu'ilealjaDfliT. 

Mon cher et ancien ami, s'il est triste que les 
Français n'aient point de musique, il est encore plus 
triste qu'ils n'aient point de lois, et que les affeirw 
publiques soient dans une confusion dont tous les 
particuliers se ressentent. Porro aniun est necetja' 



rlKCtlDl^ic 



rium, dit te P. Berruyer après l'autre'. Mais ce 
necessarium, c'est la justice. Ce nwude-ci est destiné 
à être bien malbeureux, puisque, dans la plus pro- 
foade paix, on éprouve des désastres que la guerre 
aiéoie n'a jamais causés. 

Si je Toulais me plaindre des petites choses , je me 
plaindrais de l'édition barbare et tronquée qu'on a 
&ite d'un ouvrage qui pouvait être utile; mais les 
coups d'épingle ne sont pas sentis par ceux qui ont 
la jambe emportée d'un coup de canon. Ce ratio ul- 
tima regum me déplaît beaucoup. Je regarde comme 
UD des plus tristes effets de ma destinée de n'avoir 
pu passer avec vous le reste d'une vie que j'ai com- 
mencée avec vous; mais les pauvres humains sont 
des balles de paume avec lesquelles la fortune joue. 

Je voudrais bien que ma balle &xt poussée à 
Laonai'* ; mais elle fait tant de faux bonds que je ne 
peux savoir où elle tombera; ce ne sera pas proba- 
blement au théâtre des ostrogots de Paris. Je n'irai 
plus me fourrer dans ce trip* de la décadence. Vous 
avez d'ailleurs tant de grands hommes à Paris , qu'on 
peut bien négliger cette partie de la littérature; 
vous avez de plus des navets, et moi je n'ai plus de 
fleurs. Mon cher Cideville, à noire âge, il &ut se 
moquer de tout, et vivre pour soi. Ce monde-ci est 
un vaste naufrage ; sauve qui peut ; mais je suis bien 
loin du rivage ! 

Mes compliments . au grand abbé ^. Je vous em- 
Iwasse , mon ancien ami , bien tendrement. V. 

< Cet aura art Mint- Luc, dt. x,*. 41. Cl, 
• Vofci page 36*. B. 
I L'ibbé du HexDcl. Cl. 



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3^ CORRESPORDAirCE. 

3037. A M. JACOB VEHNET, 

Colaur, k i* Hwiia. 

Monsieur, vous m'avez honoré autrefois de vos 
bontés et de votre correspondance; je viens vous 
rappeler ce souvenir, au sujet d'une nouvelle, qa'oD 
me mande de plusieurs endroits , qu'un nommé 
Claude Philibert imprime sous vos yeux une édilioD 
de ce malheureux Abrégé d'une Histaire prétendue 
universelky que Jean Néaulme s'est avisé d'imprimer 
en mon nom à la Haye, d'après un manuscrit très 
informe qu'il a trouvé le secret de rendre encore 
plus défectueux. Permettez que je joigne ici une des 
déclarations publiques que j'ai été obligé de &ire. 

Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien avoir 
la bonté de me mander la vérité sur cette prétendue 
édition de Genève. Ce serait une grande consotatioa 
pour moi si cette occasion servait à renouveler la 
bienveillance que vou^ m'avez témoignée, il y a 
plusieurs années , et que je mériterai toujours par 
la véritable estime avec laquelle j'ai l'honneur, etc. 
V0LTA.IRB. 

3oa6. A M. L£ MARQUIS DE THIBOUVILLE. 

Coliur, le 6 JBfEÎCT. 

Ma félicité, mon cher marquis, est montée à an 
tel excès, que la seule philosophie peut me donner la 
modération nécessaire dans la bonne fortune; et la 
seule amitié peut obtenir enfin de moi que je tous 
réponde dans l'ivresse de mon bonheur. Cette belle 



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AMIliE 1754- 393 

et décente édition d'une prétendue Histoire unitvr- 
seUe, mise si agréablement sous mon nom par un 
^honnête libraire, a été reçue du clergé avec une 
extrême bonté et des marques d'attention qui me 
pénètrent de joie et de reconnaissance. Dans une 
situation si cbarmaate , jeune , brillant de santé , en- 
couragé par la meilleure compagnie , vous croyez 
bien que je me fais un plaisir de travailler dans mes 
agréables moments de loisir à perfectionner une 
tragédie amoureuse, et que ce serait pour moi le 
comble des agréments de me commettre avec le 
discret et indulgent parterre, et avec les auteurs 
pleins de justice et d'impartialité. Je jouis de mes 
amis, de mes parents, de ma maison, de mes livres, 
de mon bien , de la faveur des rois; tout cela anime, 
et il &udrait être d'un génie bien stéiile pour ne pas 
cultiver les muses avec succès , au milieu de tant 
d'encouragements. Pardon de cette longue ironie. Je 
vous parle très sérieusement, mon cher marquis, 
quand je vous dis combien je vous aime. Votre ami- 
tié, votre suffrage, pourraient m'encourager ; mais 
je sais trop ce qui manque à Zulime. Elle est trop 
long-temps sur le même too ; c'est un défaut capital. 
Il iàut de l'uniformité dans la société , mais non pas 
au théâtre; et d'ailleurs quel temps! Adieu. 

2029. A M. DE ROQUES. 

ColmiT, Ib fl {iviÎBt lySf. 
Oui, monsieur, je me souviendrai de vous toute 
ma vie, et je vous aimerai toujours, parceque vous 
m'avez paru juste et modéré. 



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3g4 CORSZSPOHDAHCS. 

J'ai supporte avec beaucoup de patience et peu 
de mérite la persécutioD que j'ai essuyée. L'horreur 
et le mépris qu'elle m'a paru inspirer au public , pour 
leurs auteurs, me vengeaient assez. Je suis accoutumé 
aux libelteg. Vous me ferez plaisir de m'envoyer la 
Gazette de Brunsvick, doiit vous me parlez. A l'égard 
de cette prétendue Histoire uiùverseUe , vous verrez, 
monùeur, ce que j'eo pense par l'imprimé ci-joint'. 
C'est unefriponuerie de libraire. Les belles-lettres et 
1b librairie ne sont plus qu'un brigandage. J*ai désa- 
voué et condamné hautement cette indigne édition 
dans plusieurs écrits , et particulièrement dans la 
préface des Annales de F Empire'* ^ que je vous ea- 
verrai par la voie que vous voudrez bien m'indiquer. 
J'avais commencé ces Annales à Gotha, je n'avais 
pu refuser cette obéissance aux ordres de madame la 
duchesse. J'ai continué mon ouvrage à Fraocfort;je 
suis venu le Bair à Colmar, où j'ai trouvé beaucoup 
de secours. Vous voyez que les plus horribles persé- 
cutions n'ont ni dérangé ma philosophie, ni diminué 
mon goât pour te travail, que j'ai toujours regardé 
comme la plus grande consolation pour les malheurs 
inséparables de la cooditiou humaine. C'est chez soi, 
c'est dans son cabinet, qu'on doit trouver des armes 
contre les injustices des hommes. Les princes chei> 
chent dans des chiens , des chevaux, et des piqueun, 
une distraction à leurs chagrins et à leur ennui; 1rs 
philosophes doivent la trouver dans eux-mêmes. Hais 

I ProbablemcDl t'écrit A M. de '", profaitut en tûiloirt ; Tojei looc 
XXJUS.,page .■•49. B. 
> Voilure appelle atnii ti pièce dnt ]■ ptrk dtM ta note ta-kcdvU- B. 



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AjfHiâB 1754- 3g5 

une des plus grandes oonsoUtions, c'est t'amitié d'un 
bomnie comme vous ; conservee-la-moi , et comptez 
MIT eàie de votre, etc. 

iui3o. A H. LE COMTE D'AKGENTAL. 

Colmar, la 7 fÏTria. 

Vraimeot, mon cher sage, il est biea vrai que 

les impressioQs de cette nuilheureuse Histoire , pré- 
tendue imiverselie, ne sont pas effacées; les plaies 
sont récentes, elles saignent, et sont bien profondes. 
Il est certain qu'on m'a voulu perdre en France, 
après m'avoir perdu en Prusse , et qu'on a engagé 
ces coquins de libraires de Berlin et de La Haye à 
imprimer un ancien manuscrit informe pour [n'a- 
chever. U est ÏDContestable que ce manuscrit est très 
diderent' du mien. Je conjurai ma nièce d'exiger la 
suppression du livre, dès qu'il parut; elle eut la 
faiblesse de croire ceux qui en étaient contenta; elle 
me manda que M. de Malesherbes le trouvait très 
bon; et aujourd'bui M. de Malesherbes croit ne me 
pas devoir le témoignage que je demande. Il m'est 
pourtant essentiel qu'on sache la vérité; non que 
j'espère qu'on me rendra une entière justice , mais 
du moi,as la persécution en serait afTaiblie; elle est 
extrême. Il ne s'agit plus probablement de Sainte- 
Palaie, et encore moins de tragédie; il s'agit d'aller 
mourir loin des injustices et des persécutions. N'au- 

' TojCE, àna le looie I, pami In Piiceijuilifiealirei, le Procii-rertat 
(dn 11 firrier 1754) eoMtrmmt an lù-rt Mlidi A«Àai di l'axanius 
nnMai,u, eu. B. 



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396 COBRBSPOHDAirCE. 

riez-vous point, mon ch«> ange, quelque homme 
sage et discret, à la probité de qui je pusse confie' 
le maniement de mes affaires et l'emballage de mes 
meubles? Vous aviez, ce me semble, un clerc de 
notaire dont vous étiez très content ; îl faudrait que 
vous eussiez la bonté d'arranger avec lui ses appoin- 
tements; je le chargerais de ma correspondaDce; 
mais j'exigerai le plus profond secret. J'attends cette 
nouvelle preuve de votre généreuse amitié. ]e oe 
peux songer à tout cela sans répandre des larmes. 

J'a écrit à Lambert'; je lui ai recommandé des 
cartons que je lui ai envoyés pour ces j^nnala. Je 
vous prie, quand vous irez à la comédie, d'exiger de 
lui cette attention. La passion des esprits faMa 
ferait trop crier tes esprits méchants. 

Adieu, mon adorable ange; mille compliments à 
madame d'Argental. 

ao3i. A H. ROUSSËT DE HISSI. 

Colour, la 9 iÏTiier. 

Lorsque je me plaignis & vous , monsieur , avec 
franchise des calomnies que vous avez adoptées sur 
mon compte dans vos feuilles , vous me répondîtes 
que votre attachement à la mémoire de Bousseao, 
votre intime ami , était votre excuse. 

J'ai retrouvé, dans mes papiers, deux lettres* de 

> Imprimeur-libraire à Paris, que quelquea penannea crojFaienli Hin ■»- 
cuoe nison , le Sis □atiirel de Tallàire. B. 

> L'itne de ces deui Ictrm étail edie de Hédioe, du 17 Kiria' li^,- 
copiée de la main de Kouuel, et qoi eit impHiDJe tome XXXTH, pV 
5*r-3i; la leconde était U lettre de Kouwet, du 7 man 17371*07" 
n" S4S, lome LU, page iiS. B. 



rlKCtlDl^ic 



AStlÈE 1754. 397 

votre roaio qui doivent me ùâre espérer plus de 
justice. Je tous en envoie ici copie , et je vous laisse à 
penser quelle est votre excuse. 

ao3i. A M. POLIEK DE fiOTTENS'. 

Colmtr, le lotirritr. 

Votre lettre me touche sensiblement; c'est une 
vraie peine pour moi de n'y pouvoir répondre de 
ma maiu; mais le triste état de ma santé me prive 
de toutes les consolations. Je ne reçus point à Franc- 
fort les lettres dont vous faites mention. Votre der- 
nière me feit voir que vous me conservez les bontés 
avec lesquelles vous m'aviez prévenu , et redouble 
l'envie que j'ai toujours eue de finir ma vie dans un 
pap libre, sous un gouvernement doux, loin des 
caprices des rois et des intrigues des cours. J'ai tou- 
jours pensé que l'air de Lausanne conviendrait mieux 
à ina sauté que celui d'Angleterre ; mais je ne sais 
encore 

- Me si fata meû paiiantur ducere viUm 

• Alupiciis, et sponte mes coinponere curas.» 

Tiau. , Xa. , lib. IT, v. 340. 

Je suis toujours gentilhomme ordinaire de la 
chambre du roi de France; et, lorsque le roi de 
Prusse m'arracha & ma patrie , à ma famille , à mes 
amis, dans un âge avancé, pour cultiver avec lui la 
littérature , et pour lui servir de précepteur pendant ■ 

' Aslnioe-Noé Palier de Bolleos, oé le 17 décembre 1713, d'abord 
minittre du midi évangile à Laiiuoiie , pu» premier paMeur, fut l'un des 
lignibirei de la pièce que j'ai rapporta tome IVL , page aoS. D e»t la 
pire de la célèbre madame de Houtoliea. B. 



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SgS coBaxspoKDAnCE. 

deux années, j'eus besoin d'une permission expresse 
du roi mon maître. Je me suis retiré à Colmar pour 
y achever un petit abrégé de l'Histoire de l'Empire, 
que j'avais comniencé en Allemagne; mais j'ignore 
encore si je pourrai obtenir ia permission d'aller finir 
mes jours sur les bords de votre lac. Je désirerais que 
M. Bousquet ' entreprît une édition correcte de mes 
véritables ouvrages qu'on ne connaît pas , et qui sont 
en vérité fort différents de tout ce qui a paru jusqu'ici. 
Je souhaite passionnément que ma destinée me per- 
mette d'exécuter tous ces projets. 

Au reste , je suis un solitaire qui ne connais qae 
mon cabinet , le coin de mon fen , pendant l'hiver, 
et le plaisir d'un peu de promenade , pendant l'été. 
Je ne suis point sorti de ma chambre depuis que 
j'habite Colmar;je mène la vie d'un philosophe et 
d'un malade. La conversation de quelques personnes 
instruites, et surtout la vôtre, monsieur, seraient 
mes seuls besoins et mes seuls délassements. Je ferai 
tout ce qui dépendra de moi pour me procurer une 
retraite aussi douce ; je sens par avance que vous me 
la rendrez bien chère. Je ne peux pour te présent 
&ire encore aucune disposition. "Je vous prie seule- 
ment, monsieur, de vouloir bien remercier pour 
moi la personne qui m'offre l'appartement dont vous 
me parlez. Il faut aujourd'hui me borner à vousas- 
surer de la sensible reconnaissance avec laquelle j'ai 
l'honneur d'être, etc. Voltajre. 

■ BiÉK^Iichd Botuqnct, l'un de> imprimetin da Iaumoim- Cl. 



rlKCtlDl^ic 



9o33. A H. DE BRENLES-. 

Colmu , le I * Hnicr. 

Tout malade que je suis, je me hâte de répondre 
aux bontés touchantes dont vous voulez bien m'ho- 
norer. Je ne peux pas vous écrire de ma main , mais 
DiOD cœur n'en est pas moins sensible i vos soins 
obligeants. Madame Golh et M. Dupont^ m'ont 
déjà fait connaître tout le prix de votre société , et 
votre lettre prévenante me confirme bien tout ce 
qu'ils m'en avaient dit. Il est vrai , monsieur, que j*^ 
toujours eu pour point de vue d'achever dans un 
pays libre et dans un climat sain ia courte et mal- 
heureuse carrière à laquelle chaque homme est con- 
dauioé. I^ausanne m'a paru un pays fait pour un 
solitaire et pour un malade. J'avais eu dessein de 
m'y retirer il y a deux ans*, malgré les bontés que 
me prodiguait alors le roi de Prusse. Le climat n- 
goureux de Berlin ne pouvait convenir à ma faible 
constitution. Messieurs du conseil de Berne me pro- 
mirent leur bienveillance par la main de leur chacb- 
œlier. M. Polier de Bottens m'a écrit plusieurs lettres 
d'invitalion. Celle que je reçois de vous augmente 
bien mon désir d'aller à Lausanne. Si M. Bousquet 

■Abnlum-Élie CiiTd de Brenlei, né à Lauunne en 1717, mort en 
'7?i. Ce< habile jurisconMlle éuil ta mtoe t«tap* boa linéiatcur. Ci- 

■SunoDE - Ursule Oeiicrdun dUermeiichea , née ■ Lauiumc. J. Ulrich 
ilrGDllI'cpiHua.eD secnudet noces, eu 17^0, à Colmar, où il mourut à 11 
lin de s^5^. Elle luivil de près ton auri dim It tombe. Cu 

' Vojei Uwre 1999, B. 

t Ceci l'accorde avec La BoUfsceret quedutaioir Vultaire, en écrirant 
l> IcUk da 5 oovembre I^Sa,%a^ ivojtn de Berne, ville dont let habi- 
'MUdu lajrt de V«ud élaient aatreTois le« ujeti. Ci- 



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400 CORBESPORDABCE. 

voulait donner uae édition de mes véritables ou- 
vrages, que, j'ose vous dire, on ne connaît pas, et 
qui ont toujours été imprimés d'une manière ridi- 
cule , ce serait pour moî un amusement dans la soli> 
tude que ma vieillesse, ma mauvaise santé, et mon 
goût, me prescrivent. 

A l'égard des personnes dont vous me faites l'hon- 
neur de me parler, vous pouvez les assurer qu'elles 
sont très mal informées. Je ne les verrais probable- 
ment pas si j'achetais une maison dans vos quartien, 
oify si je les voyais, ce ne serait que pour leur feire 
du bien. 

A l'égard de M. Bousquet, je n'aurais d'autres 
conventions à prendre avec lui que de lui recom- 
mander de la netteté , de la propreté , et de l'exacti- 
tude , et de lui offrir ma bourse s'il en avait bes<HO. 
J'ai l'honneur d'être, à la vérité, gentilhomme delà 
chambre du roi de France; mais je suis officier hono- 
raire et sans fonctions, et je peux présumer que le 
roi mon maitre me permettrait, en voyageant pour 
ma santé, de m'aiTétei- à Lausanne. Il' faudrait at- 
tendre les beaux jours pour ce voyage. Ces jours, 
monsieur, seront beaucoup plus beaux pour moi, si 
je peux vous témoigner de vive voix ma reconnais- 
sance pour vos attentions. 

Il y a long-temps que j'ai l'honneur de connaître 
M. de Montolieu ' ; sa société ferait le charme de ma 

■ M. de Hoiitolieu , plusieurs foii àli dîna W ComiponJanee , appiite- 
Diiti une fiuDJIle originaire du I^ngucdoc. Cefiil lui qui, p1u)Urd,tpaaa 
Isabelle Polier de Bottetu, conoue depuis loug-tempi, duu le mande liR^ 
raire, lous le titre de baroDue de HantoUeu. Nous ne nraus quel dcpc 
de parenté existait entre U. de JUanloUeu, dté ici, et k Monlolien iK*' 



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AHETÉE 1754- 4ot 

vie dans ma retraite. Peniiettcz-moi de Tassurer ici 
de moii dévouement. 

Agréez les assurances de ma sensibilité, et de la 
vive reconnaissance avec lesquelles j'ai l'Iionneur d'ê- 
tre, etc. Voltaire. 

ao34. AU P. DE MENOUX'. 

ACulmar, 1« 17 février. 

Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révé- 
rend père, d'un liomme qui se souviendra de vous 
toute sa vie. Cette vie est bientôt finie. J'étais venu 
à Colmar pour arranger un bien assez considérable 
que j'ai dans les environs de cette ville. U y a trois 
mois que je suis dans mon lit. Les personnes les plus 
considérables de la ville m'ont averti que je n'avais 
pas à me louer des procédés du P. Merat, que je 
crois envoyé ici par vous. S'il ; avait quelqu'un au 
monde dont je pusse espérer de la consolation, ce 
serait d'un de vos pères et de vos amis que j'aurais 
dû l'attendre. Je l'espérais d'autant plus que vous sa- 
vez combien j'ai toujours été attaché à votre société 
et à votre personne. Il n'y a pas deux ans que je Bs 
les plus grands efforts pour être utile aux jésuites de 
Breslau. Rien n'est donc plus sensible Ici pour moi 
que d'apprendre, par les premières personnes de l'É- 



mi duix qudquea lettmde Tollaira à d'Arnaud, de juin, d'otti^Hv, ride 
dnxmbre 1748. Ci.. 

■ JoMpb de Menoui, dc en T69S à Beiui^ii, mort à Nsnci en 1766. 
Valtiire, qui coniuisuit bien ce œDiije, prélend, dtu te> Wérnoim, qus 
tiiitA kpluÉ intrigant tilt plut hardi pritren\^'ù «dl junùi coanu. Ct. 
CoRRBsroiiuurcE. VI. îii 



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40S CORRESPOIin&irCF. 

glise, de Yépée, et de la robe, que la conduite du 
P. Merat n'a été ni selon la justice ni selon la pru- 
dence. Il aurait dû bien plutôt me venir voir dans 
ma maladie, et exercer envers moi un zèle cbaiiu- 
ble, convenable à sou état et à sou ministère, que 
d*oser se permettre des discours et des démarches 
qui ont révolte ici les plus honnêtes gens, et dont 
M. ie comte d'Argenson , secrétaire d'état de la pro- 
vince, qui. a de l'amitié pour moi depuis quarante 
ans, ne peut manquer d'être instruit. Je suis per- 
suade que votre prudence et votre esprit de concilia* 
tioD préviendront les suites désagréables de cette pe- 
tite affaire. Le P. Merat comprendra aisément qu'uae 
bouche chargée d'annoncer la parole de Bleu ne doit 
pas être la trompette de la calomnie, qu'il doit ap- 
porter la paix et non le trouble ', et que des délIl■^ 
ches peu mesurées ne pourront inspirer ici que de 
l'aversion pour une société respectable qui m'est 
chère, et qui ne devrait point avoir d'enuemis. 

Je vous supplie de lui écrire; vous pourrex mênie 
lui envoyer ma lettre , etc. 

ao35. A H. LE MARQUIS DE PAULHI'. 

A CobMr , la so Hnitt. 

Votre bibliothèque souffrira-t-elle ce rogatou? Je 
vous supplie, monseigneur, de faire relier cette Pré- 

> Tnlttira ouUuit que Jéioi, mIob midI Matihiea (dk. x,v.3t]t*<'^' 
JVon 'MA I »ctM miliere, icd tnuDivu.'Vojei aussi l'ÉvuigiledeMUlLKi 
dMp.lii, T. Si. Cu 

'Le marquis de Paolmi, né en i7i3(vo7ei lame LIV, jwget J8!<1'>7'' 
elLY, it5, 177), «MBWrten 17*17. S* bibltotbèque fut jK:quiae,a> 'T^'i 



hyGoot^le 



ANSÉE 1754- 4<'3 

f^x t avec cette belle Histoire. Voudriez-vous bîeo 
avoir la bonté de donner l'exemplaire d-joint à M. le 
président Hénault, comme à mon confrère à l'aca- 
démie et mon maître en histoire? Pardonnez-moi 
cette liberté. 

Quoique je ne sois pas sorti de mon Ht ou de ma 
cbambre depuis trois mois, je oe suis pas moins en- 
cbantë de votre Ilaute-Alsace ; on y est pauvre, à la 
vérité, mais l'évêque de Porentru a deux cent mille 
ëcus de rente, et cela est juste. Les jésuites allemands 
gouvernent son diocèse avec toute l'humilité dont ils 
sont capables. Ce sont des gens de beaucoup d'es- 
prit. J'ai appris qu'ils firent brûler Bayle à Colmar, 
il y a quatre ans. Un avocat^général , nommé Muller, 
homme supérieur*, porta son Bayle dans le place 
publique, et le brûla lui-même; plusieurs génies du 
pays en firent autant. Comme vous Êtes secrétaire 
d'état de la province, je vous supplie de m'envoyer 
votve Bajrie bien relié, afîu que je le brûle dès que 
je pourrai sortir. 

Je vous avais supplié de m'Iionorer d'un petit mot 
de protection auprès du. procureur-général , pour 
éviter un extrême ridicule , dont le scandale irait aux 
oreilles du roi; mais j'ai peut-être mal pris mon 

par le comto d'Artois, qui ■ été roi MUi le Mon ds Chiries X. Le lurqnU 
de Pinlmi kviiît épousé, eu secondes nocei, uue Glle du présideat de la 
Harcbe. B. 

' Vi^ez ccttePréhce, tome XXXIX, page 564. B. 

■ George- Ignace Muller éuil avocal-géDéral au coauil aupérieur d'AlMce 
léuit à Colmar (vojei leUres 3o36 et 3041). Ce caïueil, uni aïoir te litre 
de ptrieneiil, m tTtil l'autorité, lei ornemeota , et auui l'hérédilé dei 



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4o4 CORRESPOKDASCE. 

temps, et j'ai bien peur que, dans un accès de goutte, 

vous n'ayez eu pour moi un accès d'indifférencp. Mais 

je consens à être excommunié, moi et mon Histoire 

prétendue universelle, si vous êtes quitte de votre 

goutte. 

Je suis fâché de dire à un grand ministre que j'ai 
un peu le scorbut et quelque atteinte d'hydropisie. 
Je vous supplie très humblement de croire que je suis 
obligé, pour ne point mourir, de voyager et de cher- 
cher quelque abri un peu chaud. 

Comme je n'ai reçu aucun ordre positif du roi, et 
que je ne sais ce qu'on me veut, je me flatte qu'il me 
sera permis de porter mon corps mourant où bon ine 
semblera. I^e roi a dit à madame de Pompadour qu'il 
ne voulait pas que j'allasse à Paris : je pense comme 
sa majesté ; je ne veux point aller à Paris ; et je suis 
persuadé qu'elle trouvera bon que je me promène au 
loin. Je remets le tout à votre bonté et à votre pru- 
dence; et, si vous jugez à propos d'en dire un mot 
au roi , in tempore opportuno ■ , et de lui en parler 
comme d'une chose simple qui n'exige point de per- 
mission, je vous aurai réellement obligation delà 
vie. Je suis persuadé que le roi ue veut pas que je 
meure dans l'hôpital de Colmar. 

En un mot , je vous supplie de sonder l'indulgence 
du roi. // est bien affreux de souffrir tout ce que je 
souffre pour un mauvais livre qui n'est pas de moi. 
Je suis dans votre département, ainsi ma prière et 
linon espérance sont dans les règles. 

Daignez me faire savoir si je puis voyager; je vous 

"PniiratxKii.fi; e( cii.nr, iS. B. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE i754> /jo5 

aurai l'obligation d'exister, et je vivrai plein du plus 
tendre respect pour vous. Pardon de cette énorme 
lettre , etc. 

ao36. A H. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A Colmir, la ti Hriier. 

Je ne vous écris point de ma main, mou cher et 
respectable ami. On dit que vous êtes malade comme 
moi; jugez de mcS inquiétudes. Voici le temps de 
profiter des voies da salut que le clergé ouvre à tous 
les Qdèles. Si vous avez un Bajrle dans votre biblio- 
thèque, je vous prie de me l'envoyer par la poste, 
aGn que je le fasse brûler , comme de raison , dans la 
place publique de la capitale des Hottentots, où j'ai 
l'hotmeur d'être. On fait ici de ces sacrifices assez 
communément; mais on ne peut reprocher eu cela à 
nos sauvages d'immoler leurs semblables, comme font 
les autres anthropophages. Des révérends pères jé- 
suites fanatiques ont fait incendier ici sept exemplai- 
res de Bajrle; et un avocat-générat ' de ce qu'on ap- 
pelle le conseil souverain d'Alsace a jeté le sien tout 
le premier dans les flammes , pour donner l'exemple, 
dans le temps que d'autt-es jésuites, plus adroits, 
font imprimer Bayle à Trévoux ' pour leur profit. Je 
cours risque d'être brûlé, moi qui vous parle, avec 
la belle Histoire de Jean Néaulme. Nous avons un 
évêque de Porentru (qui eût cru qu'un Porentru fût 
évêque de Colmar?); ce Porentru est grand chasseur, 

< n ['■ppeltit Millier; «oyez page 4a3. B. 

■ U «aie édition du Diciionnairt de Bayle qui ait été f«ite ■ Tréroni 
fit de i-jJ^ien àaq rdniaa in-folio. B. 



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4o6 CORRE&POHDAat.'B. 

est grand buveur de son métier, et gouverne tm 
diocèse par des jésuites allemands qui sont aussi des- 
potiques parmi nos sauvages des bords du Bhin qu'ils 
le sont au Paraguai. Vous voyez quels progrès la 
raison a fiiits dans les provinces. Il j a plus d'ane 
ville gouvernée ainsi; quelques justes haussent les 
épaules et se taisent. J'avais choisi cette ville comme 
un asile sâr, dans lequel je pourrais surtout trouver 
des secours pour les Jnnales de FEmpire, et j'en ai 
trouve pour mon salut plus que je ne voulais. Je 
suis près d'être excommunié solidairement avec Jeao 
Ncaulme. Je suis dans mon lit, et je ne vois pas que 
je puisse être enseveli en terre sainte. J'aurai la des- 
tinée de votre chère Adrienne ' , mais vous ne m'en 
aimerez pas moins. 

Portez-vous bien, je vous en prie, si vous voulez 
que j'aie du courage. J'en ai grand besoin. Jeao 
.Néaulme m'a achevé. Jeanne tTAix viendra à sod 
tour. Tout cela est uu peu embarrassant avec des 
cheveux blancs, des coliques, et un peu d'hydropïsie 
et de scorbut. Deux personnes de ce pays-ci se soot 
tuées ces jours passés ' ; el les avaient pourtant moins 
de détresse que moi ; mais l'espérance de vous re- 
voir un jour me fait encore supporter la vie.' 

ao37. A. M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colmir, le iS divriet'. 

Vous n'êtes pas accoutumé, mon cher et respec* 

' Adrientie Leconvrenr. Ci.. 

• Toyei lettre ao4i>. B. 

) Dnii ma Prébce du tome XV j'ani) pranU d« damier, wti] celle dMt> 



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AMirÉE 1754- 407 

tible ami, à recevoir des lettres de moi qui ne «oient 
pas de ma maio; mais je n'en peux plus. Je viens 
d'écrire quatre pages' à madame Denis, et de bire 
bien des paquets. Pardonnez-moi donc ; conservez- 
moi votre tendre amitié; écoutez ou devinez mes rai- 
sons , et jugez-moi. 

Si j'avais de la santé, et si je pouvais, comme au- 
paravant , travailler tout le jour et me passer de se- 
cours, j'irais très-volontiers dans la solitude deSainte- 
Palaie; mais il me faut des livres, une ou deux per> 
tonnes qui puiwent me consoler quelquefois, une 
garde-malade, un apothicaire, et tout ce qu'on peut 
trouver de secours dans une ville, excepté des jésui- 
tes allemands. Ne vous faites point d'ailleurs d'illu- 
sion , mon cher ami. Le petit abbé * mourra dans le 
château oît il est; je ne vous en dis pas davantage, 
et vous devez me comprendre. Je ne vous ai demandé, 
non plus qu'à madame Denis, qu'un commission- 
naire pour solliciter mes affaires chez M. Delaleu, 
pour aider madame Denis dans la vente de mes meu- 
bles, pour faire ses commissions comme tes miennes , 
pour m'eovoyer du café , du chocolat , les mauvaises 
brochures et les mauvaises nouvelles du temps , à l'a- 
dresse qu'on lui indiquerait. Je vous le demande en- 
core instamment, eu cas que vous puissiez connaître 
quelque homme de cette espèce. Je ne> sais si un 

b kure i 3. Némlme, qa'aprèi (dus mllr dunen j'ai placée au aS décem- 
bre 1753, n" aoao. B. 

■ Celte leiire, dont on doit regreller la (mte, répoiuUiliccUede madaue 
Deoû do 30 Eéirier 175.!. Ci- 

■ L'abbé Chauvcliu. Cl. 



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400 CORRESPOND A IfCB. 

nommé Mairobert ' , qui trotte pour M. de Bacliau- 
mont , ne serait pas votre affaire. 

Vous devinez aisément par ma dernière lettre*, 
mon cher ange, ce que je dois souffrir. Je n'ai autre 
chose à vous ajouter, sinon que je continuerai jus- 
qu'à ma mort ta pension que je &is à ta personnf 
que vous savez , et que je l'augmenterai dès que mes 
affaires auront pris un train sûr et réglé. Je lui en 
ai assuré d'ailleurs bien davantage ; et j'avais espéré, 
quand elle me força de revenir en France, la filrc 
jouir d'un sort plus heureux. Je me Batte qu'elle aura 
du moins une fortune assez honnête; c'est tout ce 
que je peux et que je dois, après ce que vous savez 
qu'elle m'a écrit. Ce dernier trait de mes infortunes 
a achevé de me déterminer. Je ne me plaindrai ja- 
mais d'elle; je conserverai chèrement le souvenir de 
son amitié; je m'attendrirai sur ce qu'elle a soufTol; 
et votre amitié, mon cher ange, restera ma seule 
consolation. Mon cher ange, je suis bien loin de 
verser des larmes sur mes malheurs, mais j'en verse 
en vous écrivant. 



> Hatthieii-Françiis Pidinut de Uaimberl, qui donoa, en i;53,I' 
Querelle (de Voltaire avec Mauperluii; vojeE lame X\XIK, page tl)]i 
(Inil né va 17171 et se tua le a? mut 1779. le jour même qn'il fui Winx 
liar arrêl du parlemenT dani l'aFTaire du mDn|iiin de Rrunny. On croit qw 
Hiiroliert n'était que le prÛte-Dom du coaile de Proieiire (depuii Unu) 
XTIIl). Ce qui esl certain, c'rat qu'ataul l'appo^ilian àei icelléi, lotu «) 
|»pirn furent enlevés par ordre du roi. Le clei^é avait voulu lui nStutt 
U sépulture, comme suicide; mais le curé de Saint-EuMortie fui oUifé 
d'obéir k un ordre du roi. n. 

> Celte lettre n'a pu élé retrouvée. Ci- 



nii,GtH>^le 



ATlNÈt 1754. 409 

ao38. A M. DE FORMONT. 

A ColmiT , la ig flirila'. 

Mon ancien ami , quand on écrit d'un bout de l'u- 
nivers à l'autre, il faut mander son adresse. Votre 
souvenir me console beaucoup; mais ce que vous me 
dites des yeux de madame du DefTand me fait une 
peine extrême. Ils étaient autrefois bien brillants et 
bieo beaux. Pourquoi faut-il qu'on soit puni par où 
l'on a péché! et quelle rage a la nature de gâter ses 
plus beaux ouvrages! Du moins madame du DefTand 
conserve son esprit, qui est encore plus beau que ses 
yeux. La voilà donc à-peu-près comme madame de 
Staal, à cela ptès qu'elle a, ne vous déplaise, plus 
d'imagination que madame de Staal n'en a jamais eu. 
Je la prie de joindre h cette imagination un peu de 
mémoire, et de se souvenir d'un de ses plus pas- 
sionnés courtisans, qui s'intéressera toute sa vie k 
elle. 

Je ne sais pas quelle est la paix dont vous me par- 
lez. Ni mon cœur, ni ma bouche, ne firent de paix 
avec un homme ' qui m'avait trompé , et qui payait 
par une ingrate jalousie les soins que j'avais pris de 
l'enseigner, et les sacrifices que je lui .avais faits. Les 
visions cornues des géants disséqués aux antipodes, 
et des malades guéris par des pirouettes, etc., n'ont 
été assurémeiit que des prétextes. Je ne regrette 
d'ailleurs rien de ce que je méprise. Je ne regrette 
que mes amis; et ma sensibilité ne s'est portée dou- 

■ Frédéric II. B. 



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4lO CORBESPOROAJrCE. 

loureusement que sur les traitements barbares qu'an 
Deuis de Syracuse a feit indignement souffrir à une 
Atliénienne qui vaut beaucoup mieux que lui. Lei 
□ouvelles qu'oD me mande de la littérature ne me 
donnent pas une grande envie de revoir Paris, Le 
siècle de Louis XIII était encore grossier, celui de 
Louis XIV admirable, et le siècle présent n'est que 
ridicule. C'est une consolation qu'il y ait des gens 
qui pensent comme vous , mais vous ne ramènerez 
pas le goût qui est perdu. 

On a débité sous mon nom une édition barbare 
d'une prétendue Histoire universelle. Il faut être li- 
braire hollandais pour imprimer tant de sottises, et 
abbé français pour me les imputer. 

Adieu; je vous embrasse philosophiquement et 
tendrement. 

aoîg. A M. LE MARQUIS D'ARGENS. 

ACQlm«r,1e3iittn. 

Frère , mes entrailles fraternelles, qui s'émeuvent, 
me forcent à vous saluer en Belzébuth. Je suis dans 
une ville moitié allemande, moitié française, et eo- 
tièremeut iroquoise, où l'on vous brûla, il y a quel- 
que temps, en bonne compagnie. Un brave iroquois 
jésuite, nommé Aubert, prêcha si vivement contre 
Bayle et contre vous, que sept personnes chargées 
du sacrifice apportèrent chacune leur Bajle, et le 
brûlèrent dans la place publique avec tes Leilres 
juives. Je vous prie de m'envoyer le Bajle qui ^ 
dans la bibliothèque de Sans-Souci, afin que je le 
brûle; je ne doute pas que le roi n'y consente. 



nii,GtH>^le 



auvéé 1754- 4ii 

Je me suis arrêté pour quelques mois dans cette 
rille, parcequ'il j a quelques avocats ' qui euteodeat . 
assez bieu le fatras du droit public d'Allemagne, et 
que j'eu avais besoin ; d'ailleurs j'ai uq bien assez 
honnête dans la province d'Alsace. 

Je vous prie de permettre que je fasse ici mes 
complimeats à frère Gaillard'; je me flatte qu'il vit 
du bieu de l'Eglise, et assurément il l'a mérité. 

Je suis plus frère dolent que jamais. Il y a ànq 
mois que je ne suis sorti de ma chambre , et je serai 
frère mourant, si vous, ou-frère Gaillard, ne faites 
parvenir au roi ce petit Mémoire ^ ci-joint. Sérieu- 
cement , frère , il me doit quelque justice et quelque 
compassion. 

Adieu ; gardez-vous des langues de basilic * , et 
songez que qui n'aime pas son frère n'est pas digne 
du royaume où nous serons tous réunis. 

ao^o. A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAHD. 
Colmir, le 3 min. 

Votre lettre, madame, m'a attendri plus que vous 
ne pensez, et je vous assure que mes yeux ont été 
un peu humides , en lisant ce qui est arrivé aux vô- 
tres. J'avais jugé, par la lettre de M. de Forment, 

■U.DupMit, entra autre*; Tojeiptge 318. (X 

' L'ibbi de PradeL Cl. 

i(>^ifiiu«eir«ètut probablenent ooe kiiigne lettre nir les intriguei 
■le Uinpertuii et l'aventura de Fnncforl. On d'i pai rutronTé celle pièce, 
ni le réponse qni ; fut bite par Frédéric. Ci_ 

4 lAoguM de baiilic eM peut-être ici pour langue) de vipère, exprcuion 
de Job, u, ifl. B. 



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4 1 2 COBRSSPONQANCe. 

que vous étiez eutrc chien et loup, et non pas tout- 
à-fait dans la nuit. Je pensais que vous étiez à-peii- 
près dans l'état de madame de Staal , ayant par-des- 
sus elle le bonheur inestimable d'être libre, de vivre 
chez vous, et de n'être point assujettie, chez une 
princesse , à une conduite gânante qui tenait de l'hy- 
pocrisie; enfin d'avoir des amis qui pensent et qui 
parlent librement avec vous. 

Je ne regrettais donc, madame, dans vos yeux que 
la perte de leur beauté, et je vous savais mâme assez 
philosophe pour vous en consoler; mais, si vous avei 
perdu la vue, je vous plains inBniment ; je De vous 
proposerai pas l'exemple de M. de S...., aveugle à 
vingt ans, toujours gai , et même trop gai. Je con- 
viens avec vous que la vie n'est pas bonne à grand'- 
chose ; nous ne la supportons que par la force d'iui 
instinct presque invincible que la nature nous a don- 
né ; elle a ajoute à cet instinct le fond de la boite de 
Pandore, l'espérance. 

C'est quand cette espérance nous manque abso- 
lument, on lorsqu'une mélancolie insupportable nous 
saisit, que l'on triomphe alors de cet instinct qui nous 
fait aimer les chaînes de la vie, et qu'on a le courage 
de sortir d'une maison mal bâtie qu'on désespère de 
raccommoder. C'est le parti qu'ont pris, en dernier 
lieu, deux personnes du piiys que j'habite. 

L'un de ces deux philosophes est une fille de dix- 
huit ans, à qui tes jésuites avaient tourné lu tête, et 
qui, pour se défaire d'eux, est allée dans l'aulre 
monde. C'est un parti que je ne prendrai point, du 
moins sitôt, par la raison que je me suis fait des rentes 



ii,GtH>^le 



ANNÉE 1754. 4)3 

viagères sur deux souverains <, et que je serais ïncoo- 
solable si ma mort enrichissait deux têtes couron- 
nées. 

Si vous avez, madame, des rentes viagères sur le 
roi, ménagez-vous beaucoup, mangez peu, couchez- 
vous de bonne heure, et vivez cent ans. 

Il est vrai que le procédé de Denis de Syracuse est 
iDcoinpréhensible comme lui ; c'est un rare homme. 
Il est bon d'avoir été à Syracuse, car je vous assure 
que cela ne ressemble en rien au reste de notre globe. 

Le Platon de Saint-Malo% au nez écrasé et aux 
visions cornues, n'est guère moins étrange; il est né 
avec beaucoup d'esprit et avec des talents ; mais l'ex- 
cès seul de son amour-propre en a fait à la fin un 
homme très ridicule et très méchant. N'est-ce pas une 
chose affreuse qu'il ait persécuté son bon médecin 
Akakia, qui avait voulu le guérir de la folie par des 
lénitifs ? 

Qui donc , madame , a pu vous dire que je me ma- 
rie? Je suis un plaisant homme à marier! Il y a six 
mois que je oe sors point de ma chambre, et que, de 
douze heures du jour, j'en souffre dix. Si quelque 
apothicaire avait une fille bien faite, qui sût donner 
promptement et agréablement des lavements, en- 
graisser des poulets, et faire la lectui'e, j'avoue que 
je serais tenté ; mais le plus vrai et le plus cher de 
mes désirs serait de passer avec vous le soir de cette 
journée orageuse qu'on appelle la vie. Je vous ai vue 
•lans votre brillant matin , et ce serait une grande 

■ Le duc de Wurtemberg et l'âccteur ptUtia Clurlei-Tbéodore. Cl. 
'HMpertoij; ToyntoineLVtpsge lïi. E. 



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4l4 COaUZSPOHDAlfCB. 

douceur pour moi si je pouvais aider à votre conto- 
latiou, et m'entretenir avec vous librement, dans ces 
moments si courts qui nous restent, et qui ne sont 
suivis d'aucuns moments. 

Je ne saix pas trop ce que je deviendrai, etjeoe 
m'en soucie guère ; maïs comptez, madame, que voiu 
êtes la personne du monde pour qui j'ai te plus tendre 
respect et l'amitié la plus inaltérable. 

Permettez que je fasse mille compliments Jh M. de 
Forment, he président Hénautt donoe-t-il toujours 
la préférence à la reiue sur vous ? Il est vrai que la 
reine a bien de l'esprit. 

Adieu, madame; comptez que je sens bien' vive- 
ment votre triste état, et que , du bord de mon tom- 
beau, je voudrais pouvoir contribuer à la douceur 
de votre vie. Kestez-voiis à Paris ? passez-vous rété i 
la campagne? les lieux et les hommes vous soDt-ils 
indifTéreots ? Votre sort ne me le sera jamais. 

ao4i. A M. LE COMTE D'AAGEHTAL 

Colnur. le 3 nin. 

Mon cher et respectable ami, j'applique à mes 
blessures cruelles la goutte de baume qui me reste; 
c'est ja consolation de m'entretenir avec vous. Je ne 
pouvais pas deviner, quand je pris, en i ^Sa , la ré- 
solution de revenir vivre avec vous et avec madame 
Denis, quand, pour cet effet, je fesais repasser une 
partie de mon bien en France avec autant de difB- 
cultes que de précautions , que le roi de Prusse, qui 
ouvrait toutes les lettres de madame Deob, et qui en 



ril/GtlDl^ic 



Aintis i7S4> /iiS 

a un recueil, deviendrait mon plus cruel persécuteur. 
Je ne pouvais deviner qu'en revenant en France, sur 
la parole de madame de Potnpadour, sur celle de 
M. d'Argenson, j'y serais exilé; je ne pouvais asauré- 
meat prévoir la barbarie iroquoise de Francfort. 
Vous m'avouerez encore que je ne devais pas ih'at- 
lendre que Jean Néaulme dût prendre ce temps pour 
imprimer ce mallieureux Abrégé d'une prétendue 
Histoire universelle, et que ce coquin de libraire 
dût, sans m'en avertir, se servir de mon nom pour 
gagner quelques florins, et pour achever de me per- 
dre; ni qu'il eût la friponnerie d'oser écrire à M. de 
Matesherbes, et de lui faire accroire que je n'étais 
pas fâché du tour qu'il me jouait. Il me semble en- 
core que, quand je me retirai à Colmar pour y avoir 
les secours de deux avocats qui entendent le droit 
public d'Allemagne , et pour y achever les Annales 
de CEmpire, je ne pouvais savoir que j'allais dans 
une ville de Hottentots gouvernés par des jésuites 
allemands '. Ce n'est que depuis peu que j'ai su que 
ces ours à soutane noire avaient fait brûler Bajrle 
dans la place publique, il y a cinq ans; et que l'a- 
Tocat-général de ce parlement ' apporta humblement 
son Bayle, et le brâla de ses mains. Je ne pouvais 
encore prévoir que ces jésuites exciteraient contre 
mai un évêque de Porentru , qu'ils voudraient faire 
agir le procureur-général. 
Vous sentez mon état , mon cher ange ; vous de- 

■ Ment, Kromt, etc., qui roireiponibiail avec leconfesMurdu roiSU- 
oiilu et iTBc celui de II daupliioe. Cl. 
> Tojei page (o3. B. 



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4l6 COBBESPOHDAKCB. 

vez d*ait1eurs ne vous pas dissimuler que ma doulou- 
reuse situation ne peut changer ; que je n'ai rien à 
espérer, rien à flaire qu'à aller mourir dans quelque 
retraite paisible. Le sort de quiconque sert le public 
de sa ptume c'est pas heureux. Le président De Thon 
fîit persécuté, Corneille et La Fontaine moui-ureot 
dans des greniers, Molière fut enterré à grand'peiue, 
Racine mourut de chagrin, Rousseau dans le bannis- 
sement, moi dans l'exil; mais Moncrîf a réussi, et 
cela console. 

Mon cher ange, la vraie consolation est une ami- 
tié comme la votre, soutenue d'uu peu de pliilo 
sopUie, 

ao4a. A M. DUPONT, 



Si vous êtes chez vous, je vous prie de me déter- 
rer quelque canoniste qui parle du temps où le ma- 
riage fut érigé en sacrement. 

. ao43. A H. LE COMTE D'ARGEWTAL. 

Colmat, Ib io nun. 

Mon cher et respectable ami , je ne peux que voi» 
montrer des blessures que la mort seule peut guérir. 
Me voilà exilé pour jamais de Paris, pour un livre 
qui n'est pas certainement le mien , dans l'état où il 
paraît ; pour un livre que j'ai réprouvé et condaioné 
si hautement. Le Procès-verbal authentique deooD- 
frontation que j'ai fait faire , et dont j'ai envoyé sept 
exemplaires à madame Denis, ne parviendra pas jus- 
qu'au roi, et je reste persécuté. 



nii,GtH>^le 



kîfsiE 17S4- 417 

Cette situation , aggravée par de longues naladîesi 

ne devrait pas, je crois, être encore empoisonnée 

par l'abus cruel que ma nièce a fait de mes malheurs. 

Voici les propi'es mots de sa lettre du 30 février: a Le 

■ chagrio vous a peut-être tourné la tète ; mais peut- 

■ il gâter le cœur? L'avarice vous poignarde ; vous 
a n'avez qu'à parler.... Je n'aî pris de l'argent chez 
> Laleu que parceque j'ai imaginé à tout moment 
s que vous reveniez, et qu'il aurait paru trop siu> 
K gulier, dans le public, que j'eusse tout quitté, sur- 
it tout ayant dit à la cour et à la ville que vous me 

■ doubliez mon revenu. » 

Ensuite elle a rayé à demi , l'avarice vous poi- 
gnarde', et a mis, l'amotir de l'argent vous tour- 
mente.- 

Elle continue : «Ne me forcez pas à vous Iia!r... 
K Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je 
« cacherai autant que je pourrai les vices de votre 
« cœur. » 

Voilà les lettres que j'ai reçues d'une nièce pour 
qui j'ai fait tout ce que je pouvais faire, pour qui 
j'étais revenu en France autant que pour vous, et 
que je traite comme ma fille ! 

Elle me marque, dans ses indignes lettres, que vous 
êtes aussi en colère contre moi qu'elle-même. Et 
((uelle est ma fautePDe vous avoir suppliés tous deux 
(le me déterrer quelque commissionnaire sage, in- 
telligent, qui puisse servir pour elle et pour moi. Par- 

■ lik noie on tetire que je publie pour ta première fois, août le a' QofS, 
doniK un gnnd démeati è celle phnae de madime Deoii. B. 

CONBBSPOHUAKCE. VI. I' 



.^hyCoot^ie 



4 I 8 CORRESPOKDANCe. 

donnez, je VOUS en conjure, si je répands dans votre 
sein généreux mes plaintes et mes lamies. Si j'ai tort, 
dites-le-moi ; je vous soumets ma conduite; c'est à 
un ami tel que vous qu'il faut demander des repro- 
ches, quand on a fait des fautes. Que madame Deoii 
vous montre toutes mes lettres j vous n'y verrez que 
l'excès de l'amitié , la crainte de ne pas faire assez pour 
elle, une confîance sans bornes, l'envie d'arranger 
mon bien en sa faveur, en cas que je sois forcé de 
fuir et qu'on me confisque mes rentes (comme on le 
peut, et comme on me Ta fait appréhender), un sa- 
crifice entier de mon bonheur au sien, à sa santé, à 
ses gbûts. Elle aime Paris ; elle est accoutumée à ras- 
sembler du monde chez elle; sa santé lui a rendu 
Paris encore plus nécessaire. J'ai pour mon partage la 
solitude, le malheur, les soufTranceSgCt j'adoucis mes 
maux par l'idée qu'elle restera à Paris, dans une for- 
tune assez honnête que je lui ai assurée, fortune très 
supérieure à ce que j'ai reçu de patrimoine. Enfin, 
mo& adorable ami, condamuez-moi si j'ai tort. Je 
vous avoue que j'ai besoin d'un peu de patience; il 
est dur de se voir traiter ainsi par une personne qui 
m'a été si clière. 11 ne me restait que vous et elle, et 
je souffrais mes malheurs avec courage, quand j'étais 
soutenu par ces deux appuis. Vous ne m'abandoD- 
nerez pas ; vous me conserverez une amitié dont vous 
m'honorez dès notre enfance. Adieu, mon cher ange. 
J'ai fait évanouir entièrement la persécution que le 
fanatisme allait exciter contre moi jusque dans Col- 
mar,au suj«lde celte prétendue Histoire universelle-^ 



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ANNÉK 1754- 419 

mais j'aurais mieux aimé être excommunié que cTes- 
suyer les injustices qu'une nièce, qui me tenait lieu 
de filte, a 'ajoutées à mes malheurs. 

Mille tendres respects à uiarlame d'Argental. 

ao44. A M. DUPONT, 

MonDieuljcsaisbieti que le saint concile de Trente 
a raison ; mais il n'a pas daigné dire on quel temps on 
a commencé à juger les causes matrimoniales au tri- 
bunal de TÉglise; n'est-ce point du temps de la pu- 
blication des fausses décrétales? 

L'afTaire de Teutberge ' nVst-elle pas le premier 
exemple connu? 

Quand commença cette jurisprudence? Quand 
a-t-on emploi^é, pour ta première fois, le terme de 
sacrement , qui n'est pas dans l'Écriture ? Quand mil- 
on le mariage au rang des sacrements? Cela doit se 
trouver dans Thomassin. 

Il est bien cruel de manquer de livres; mais vous 
m'en tenez lieu. 

1045. A M"*'. 

Il ram tjSt. 

■J'ai eu 4^50 livres de rentes pour patrimoine^; 
mes partages chez mes notaires en font ibi. ■ 

i VojrM tome XV, pagci 507-9; f' XHIII, 86. B. 

> J'ai copié cette note an lettre sur l'original, écrit en entier de 1t main 
de VoIlBÎre: je ne m'a À igiiî elle est adri'sséc; miii, ooln au lellre, ce mor- 
oeau m'aparuippiTtenirà la Corrnpondaace. B. 

3 On loil que Lnn);champ s'eil trompé en portant i huit mille liTTU de 
rrntc le patrimoine de Voltaire; Wagnicre j'approchail de la vérité en 
dînant cinq mille. B. 



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4S0 CORBEBPOKDAIfCf!. 

Le fonds de presque tout ce patrimoioe a été a^ 
sure a mes nièces par leurs niQriages. 

Tout ce que j'ai eu depuis est le fruit de mes soins. 
]'ai réussi dans les choses qui dépendaient de moi, 
dans l'accroissement nécessaire de ma fortune' et 
dans quelques ouvrages. Ce qui dépend de l'envie et 

• Ninon lui avait légué, en i7o5, une somme de ïooo frano; 1c doc 
d'Orléans lui donoa, en 171g, une pcosiou de aoaofr.;U reine, en i;i5. 
une autre pensian de iSoo fr., ijuî ue fut pas régulièremeut pajée. L« 

MLueriptioas de la Hrnriadt, en 1736, lui procurèrent une somme eona- 
dénble (on la giorte à i 5d,ooo fr.). Deux aoi après il bérila de son père. Il 
'aconle lui-même, daus toaComiBintairthiiloriiiueivoytiXomt'WyTB.), 
qu'il s'associa pour une opéraliuu de fîuanrci, et qu'il fut heureui. Les 
lïèrei Péris lui avaieal acrordé un iulérét dans la fuuniittire det liirti it. 
l'armée dltalie en 1734 1 pour le solde de cet iulrrét il recul Iî<»,uoo fr., 
qu'il pla^ à Cadii sur des armatures el rargaisons, cl qui lui nppaitèrcDt 
3i à 33 pour cenl. Il n'y éproOTS qu'une seule perle de So,ooo fr. Dcnou- 
lin Ini emporla, en i73g,enTirop i5,ooo fr.; eu 1741 il perdit eheiUicM 
une aitez bonne partie de son bien, Plus lard il se Irouia pour 6o,gaa fr. 
dans la banqueroute de Iteruard de Couberl , Gis c!e .Samuel Bernard, Uait 
il avait beaucoup d'ordre ; d'autres circonstaucm réparèrent ces perles. Le 
roi lui avait donné une charge de genlilhoninie de la chambre, puis lui per' 
mil de la vendre eu m conservant les honneurs. Yen le même lempk il 
bérila de «ou frèrr. Un état de «es veTcuua arriéréi pour les.aïuiw 
T74g-5o, donné par longchamp (dans «ei Uénmins, tome H, p. 334), 
s'élève a 74a,3g fr. Pendant sou fi'joiir k Berlin il avait la table, le kfr 
ment, une voiture , et 16,000 b. de pension. L'année même qu'il adieit 
Femey, il écrivait i d'Argenlal, le i5 mai 1758, atoir perdu le quart de wa 
bien par des trais de consignation. On voit, par une lettre au mtme,dn la 
janvier 1761, qu'il avait alora 45,000 fr. de rentes dam le« pa ji ctrangerc- 
Ce qu'il possédait en France élait beaucoup plus cocsidt rable. U avait lait 
construire des maisous qu'il avait vendues en rentes visgères à 6 el 7 paDr 
cent avec réversibililé d'une partie sur [î léle de madame Denis. H »«il 
cousfniilFerney, et avait plu» que doublé le revenu de celle lerrequi.dsDt 
les dernières années, lui rapportait de 7 à Suoo fr. Les dépenses de sa mai- 
son n'allaicut qu'à 40,0011 fr. ; .SCS rrntes ctri:venus s'élevaient , à sa mort,* 
160,000 fr, Il laissa à madame Denis près de ioa,ooo fr. de rentes et 6oo.o<>o 
en argent comptant et effets. La terre de fernej fut, en 177S, vendus 
330,000 fr. B. 



nii,GtH>^le 



AHNÉE 1754- 4^1 

de la méchanceté des hommes a fait mes malheurs. 
J'ai toujours eu la précaiition de soustrairR à cette 
méchanceté une partie de mon bion. Voilà pourquoi 
j'eB ai à Cadix, à Leipzig, en Hollande, et dans les 
domaines du duc de Wurtemberg. 

Ce qui est à Cadix est un objet assez considérable '« 
et poun-ait seul suffire à ines héritiers. Je me prive 
jusqu'à présent des émoluments de cette pai-tîe, afin 
qn'elle produise de quoi remplacer en leur faveur (X 
que j'ai placé en rentes viagères. 

Ces rentes viagères* sont un objet assez fort, et je 
comptais qu'elles serviraient à me faire vivre avec 
madame Denis d'une manière qui lui serait agréable, 
et qu'elle tiendrait avec moi dans Paris une maison 
an peu opulente. L'obstacle qui détruit cette espé- 
rance sur la fin de mes jours, est au nombre des 
choses qui ne dépendaient pas de moi. 

On m'a fait craindre la persécution la plus vio- 
lente au sujet de l'impression d'un livre à laquelle 
je n'ai nulle part^. Menacé de tous côtés d'être traité 
comme l'abbé de Prades^; instruit qu'on me saisirait 
jusqu'à mes reutes viagères si je prenais le parti forcé 

' On ( tu , iaas la Dole précédente , que le (ond* primiiiT élut de ijz 
<XDI mille &aiici. R. 

' Cei reulcs viagère] fureut fort onéreuses lui débitciiri. Le marquis de 
LeiMneui i lenir peudant quamile-cinq uw la rtDtede 1800 Er. pour)* 
liuoD place* chez lui en 1733; lojei lonie LI, pag« 391 ; il ne la payait 
pu eiaclemeiil. Dans l'élal rapporté jur Longchioip, el dont j'ai parlé, 
LeiEan ttx porté pour i3oa (r., c'eil-i-itire prèi de dii-huil moîi d'ar- 

' Les deux volumes publié) «u 1753 sous le xiin à' Abrégé dt tliUloire 
•aûwiTiilU ; lo^et ma. Prérace du ton»: XT; el X.XXIX, SSi. R. 
4 \ojn lome XXXIS, page S3o ettoW. B. 



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4al CORHBSPOMD&nCB. 

de chercher daas tes pays étrangers un asile ignoré; 
sachaat i(ue je ne pourrais toucher mon revenu qu'a- 
vec des certificats que je n'aurais pu donner; voyant 
combien les hommes abusent des malheurs qu'ils 
causent, et qu'on me doit plus de quatre années de 
plusieurs' parties; obligé de rassembler les débris de 
ma fortune; ayant tout mis entre les mains d'un do- 
. taire très honnête homme, mais à qui ses aHaires De 
permettent pas de m'ccrlreunefoisensïx mois; ayant 
enfin besoin d'un commissionnaire, j'en ai demandé 
un à ma nièce et à M. d'Ârgental. Ce commissionnaire, 
chargé d'envoyer à une adresse sûre tout ce que je 
lui ferais demanderj épargnerait à ma nièce des dé- 
tails fatigants. Il serait à ses ordres; il servirait à 
faire vendre mes meubles; il solliciterait les débiteurs 
que je lui indiquerais; il enverrait toutes les petites 
commodités dont on manque dans ma retraite. 

Cette retraite peut-elle être Saiate-Palaie?Non. Je 
De puis achever le peu d'années qui ine restent, seul, 
dans un château qui n'est point à moi, sans secours, 
sans livres, sans aucune société. 

La santé de madame Denis , altérée, ne lui permet 
pas de se confiner à Sainte-Palaie : un tel séjour n'est 
pas fait pour elle; il y aurait eu de l'intuimanité à 
moi de l'en prier. Il faut qu'elle reste à Paris, et 
pour elle et pour woi : sa correspondance fera ma 
consolation. 

Je n'ai eu d'autre vue que de la rendre heureuse, 
de lui assurer du bien, et de me dérober aux injus- 
tices des hommes. Je n'ai ni pensé, ni écrit, ni agi 
que dans cette vue. 



nii,GtH>^le 



. AHNÊB 1754-, " 4^3 

1046. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZEI.BOURG. 
A Coloiir, la i3 min. 

Grand merci, madame, de votre consolante lettre; 
j'en avais grand besoin, comme malade et comme 
per»éculé; ce sont des bombes qui tombent sur ma 
tête en pleine paix. Tl n'y a que deux choses k faire 
daDS ce monde, prendre patience ou mourir. Madame 
du Deffand me mande qu'il n'y a que Iks fous et les 
imbéciles qui puissent s'accommoder de la vie; et 
moi je lui écris que, puisqu'elle a des rentes sur le 
roi, it faut qu'elle vive le plus long-temps qu'elle 
pourra, attendu qu'il est triste de laisser le roi son 
héritier, quelque bien-atmé qu'il puisse être. 

Comment trouvez-vous, madame, la lettre du garde 
des sceaux' à monsieur l'évêque de Metz? Pour moi, 
je crois que l'évêqi^e de Metz l'excommuniera. Le 
trésor royal est déjà en interdit. Je me flatte de venir, 
au temps de Pâques, faire ma cour aux habitantes de 
l'île Jard, et de leur apporter mon billet de confes- 
sipn. 

Onva plaider bientôt ici l'affaire de monsieur votre 
neveu % et de madame votre belle-sœur. Cela est bien 
triste , mais je ne vois guère de choses agréables. Sup- 
portons la vie, madame; nous en jouissions autre- 
fois. Recevez mes tendres respects. 

ieLU,page435. b. 



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4^4 CURRESHOirOAJfCE. 

3047. A M. DUPONT, 

£h bien donc, que les prêtres soient damnés poor 
étre mariés, malgré ce concile de Tolède qui leur ot- 
doane d'avoir femme ou putain, j'y consens; mais 
ijue l'amitié soit la consolation des pauvres séculien 
comme moi. Un ami comme vous vaut mieui que 
toutes les femmes ; j'en excepte madame Dupont. 

Texcepte aussi madame la première présidente, i 
qui je vous supplie de présenter mes profonds res- 
pects, aussi-bien qu'à monsieur le premier président'. 
Je suis plus malade que je n'étais. Il faut du courage 
pour supporter la maladie et votre absence. V. 

ao48. A M. DUPONT, 



Tout le livre de M. Dupin* n'est qu'une preuve île 
la manière très exacte dont je me suis exprimé sur li 
messe. 

Je le supplie de lire seulement l'article 8, à U 
page 55. 

Je lui réitère mes remerciements sur la bonté qu'il 
a eue de m'indiquer la faute c-ooceroant le capitu- 
laii-e de Charlemagne; cela est déjà corrigé. V. 

' D« Klingliu; mjti lelire 109^- Cl. 

> Leilft lur rancitnnt dUcipline Je rÊgtuel«uelimatUdlcirtàotikl' 
mtut, par L. E. Dapia, 1708, iu-ia; vojei md arlide, Iihm XIXi 
p«g« 106. B. 



rlKCtlDl^ic 



AifNKK 1754- 4a5 

9049- A. H. POLIER DK BOTTENS. 

Colmir, la ig mm. 

Ea réponse à votre lettre du i5, je vous dirai, 
monsieur, que le sîeur Philibert n'a pas encore osé 
m*euvoyer sou édition, mais qu'il a osé annoncer, 
dans la gazette de Bâie, cette édition corrigée et aug- 
mentée par moi. ToÀ été justement indigné de ce men- 
songe, qui m'est très préjudiciable dans le paj'S où je 
suis, et j'ai prié M. Vernet' de lui en marquer mon 
ressentiment. Je viens de voir son livre, qu'on m'a 
prêté aujourdlmi. Il a copié fidèlement sur du vilain 
papier, et avec de mauvais caractères, toutes les bé- 
vues des éditions de La Haje et de Paris. Vous ju- 
gerez liien, monsieur, que ce n'est pas là un boo 
moyen pour avoir mes ouvrages. Le voyage à Lau- 
sanne, dont vous me parlez , n'est pas si aisé à entre- 
prendre que vous le pensez. J'ai le malheur de ne 
pouvoir pas faire un pas sans que l'Europe le sache. 
Cette malheureuse célébrité est un de mes plus grands 
chagrins; d'ailleurs, monsieur, me répoodriez-vous 
que je fusse aussi libre à Lausanne qu'en Angle- 
terre? Me répondriez -vous que ceux qui m'ont per- 
sécuté à Berlin ne me poursuivissent pas dans le can- 
ton de Berne"? La seule manière peut-être qui me 
conviât serait d'y être incognito, je vous en serais 

■ lacabTeniel,^ qui Voltaire aiait mu douie écrit, depuii laleilreilu 
■" février, idresve i ce dernier, Ct. 

1 lauuime apparienait aurrefoii au ouIod de Btnie. EUeettaujour- 
dliui le cbef-lieu du cautoa de Vaud, dont U deviM etti LiatHii it 
Patiu. Cl. 



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436 CURSESPOn UAHCE. 

plus utile ; mais cette manière n'est guère praticable. 
Vous voyez que je ne suis pas le maître de ma ^es- 
'tioée; si je l'étais, soyez sûr que je partirais demaîa, 
malgré mes maladies et malgré les neiges, et que je 
viendrais achever ma vie à Lausanne. Une lettre de 
M. de Brenles, que j'ai vue ces jours-ci, augroeate 
bien mon désir de voir votre ville; je ne peux vous 
offrir, dans le moment présent, que des désirs et des 
regrets très sincères. Je me flatte encore qu'il n'«t 
pas impossible que je vienne vous voir; mais il faut 
ne point déplaire à mon roi, il faut un voyage sans 
aucun éclat. Il y a six mois que je garde la chambre 
à Colmar; mon âge et mon goût demandent la soli- 
tude. Je la voudrais profonde , je la voudrais ignorée: 
heureux celui qui vit inconnu! Je vous embrasse de 
tout mon cœur. Voltaibe. 

ao5o. A M. DUPOHT, 



Il est clair que le sonnet de X Avorton fut composé 
par Hesnaut en 1670, puisqu'il se trouve dans son 
propre recueil, imprimé celte année, qui fut l'époque' 
de la malheureuse aventure de cette Bile d'honneur. 

Ce fut deux ans après qu'on substitua douze dames 
du palais aux douze Biles. 

Le savant Anglais ne sait ce qu'il dit, et le savant 
Bayle a ramassé bien des pauvretés indignes de lui. 

' "Hayci mi uolc, (orne XX, page i83. B. 



ii,GtH>^le 



AHKÉE 1754. 4^7 

ao5i. A M. ROYER'. 

J'avais eu, monsieur, l'honneur de vous écrire', 
non seulement pour vous marquer tout l'intérêt que 
Je prends à votre mérite et à vos succès, mais pour 
vous &ire voir aussi quelle est ma juste crainte que 
ces succès si bien mérités ne soient ruinés par le 
poème^ défectueux que vous avez vainement embelli. 
Je peux vous assurer que l'ouvrage sur lequel vous 
avez travaillé ne peut réussir au théâtre. Ce poème, 
tel qu'on l'a imprimé plus d'une fois, est peut-être 
moins mauvais que celui dont vous vous êtes chargé; 
mais l'un et l'autre ne sont faits ni pour le théâtre 
ni pour la musique. Souffrez doue que je vous renou- 
velle mon inquiétude sur votre entreprise, mes sou- 
haits pour votre réussite, et ma douleur de voir ex- 
poser au théâtre uu poème qui en est indigne de 
toutes façons, malgré les beautés étrangères dont 
votre ami, M. de SireuiH, en a couvert les défauts. 
Je vous avais prié, monsieur, de vouloir bien me faire 
tenir un exemplaire du poème tel que vous l'avez mis 
ea musique, attendu que je ne le connais pas. Je me 
flatte, monsieur, que vous voudrez bien vous prêter 
à la condescendance de M. de Moncrif, examinateur 
de l'ouvrage, en mettant à la tète un avis nécessaire, 
conçu eu ces termes : 

' Joi.'Nic.-PBiicrBce Rayer, né eu Savoio eu i^uS, fut nommé par 
Louis XV inspecteur-général de l'Opéra, en 1753, et rompoiileur Je [1 
ilMmbredu mi, eu 1754; il oiourul h it janvier 17S5. Cl. 

■ Celle lettre est perdue. B. 

S Pandore. Ct. 

'rojiezta ktlre tioH. B. 



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4aK COftHESPOUDAHCZ. 

a Ce poème est imprimé tout différemment dans 
« le recueil des ouvrages de l'auteur; les usages du 
« théâtre lyrique et les convenances de la musique 
« ont obligé d'y faire des ehangements pendant son 
« absence, » 

Il serait mieux, sans doute, de ne point hasarder 
les représentatious de ce spectacle, qui n'était propre 
qu'à une fête donnée par le roi, et qui «xîge une 
quantité prodigieuse de machines singulières. Il faut 
une musique aussi bt>lle que la vôtre, soutenue par 
la voix et par les agréments d'une actrice princi- 
pale, pour faire pardonner le vice du sujet et Ycta- 
barras inévitable de l'exécution. Le combat des dieus 
et de» géants est au rang de ces grandes choses qui 
devienaent ridicules, et qu'une dépense royale peut 
sauver à peine. 

Je suis persuadé que vous sentez comme moi tout 
ces dangers; mais, si vous pensez que l'exéculioa 
puisse les surmonter, je n'ai auprès de vous que la 
voie de représentation. Je ne peux, encore utie fois, 
que vous confier mes craintes; elles sont aussi forlei 
que la véritable estime avec laquelle j'ai l'IioDoeur 
d'être, etc, 

aoSa. A. M. LE COSITE D'ARGENTAL. 

Colaur , le ai mm- 

Mon ciier et respectable ami , je reçois votre lettre 

du 17 mars. £lle fait ma consolation, et j'y ajoute 

celle de vous répondi'c. C'est bien vous qui parla 

. avec éloquence de l'amitié; rien n'est plus juste. A 

qui appartient-il mieux qu'à, vous de parier de cette 



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ANViB 1754- 4^9 

vertu, qui n'est qu'une hypocrisie dans la plupart 
des hommes, et qu'un entliousiasnie passager dans 
quelques uns? 

J>es malheurs d'une autre espèce, qui m'accableot , 
ne me permettent pas de m'occuper des autres maU 
heurs qui sont le partage des gens qu'on uoiume heu- 
reux. Si j'ai le bonheur de vous voir, je vous en dirai 
davantage} mais, mon cher ami, voici mon état: 

Il y a six mois que je n'ai pu sortir de ma chambre. 
Je lutte à-la-fbis contre les souffrances les plus opi* 
Dtàlres, contre une persécution inattendue, et contre 
tous les désagrciTicQts attachés à la disgrâce. Je sais 
comme on 'pense, et, depuis peu, des pei-sonnes qui 
ont parlé au roi, tête à tête, m'ont instruit. Le roi 
n'est pas oblige de savoir el d'examiner si un trait 
qui se trouve à la léte de cette mallteureusH Histoire 
prétendue universelle est de moi ou n'en est pas; s'il 
n'apasété inséré uniquement pourmeperdre.il alu 
ce passage ', et cela suffit. Le passage est criminel ; ri 
a raison d'en être très irrité, et il n'a |)as le temps 
d'examiner les preuves incontestables que ce passage 
est falsifié. Il y a des impressions funestes dont on ne 
revient jamais, et tout concourt à me démontrer que 
je suis perdu sans ressource. Je me suis fait un en- 
nemi irréconciliable du roi de Prusse en voulant le 
quitter ; la prétendue Histoire universeUe m'a attiré 
la colère implacable du clergé; le roi ne peut coa- 
oaitro mon innocence; il se trouve enfin que je ne 
suis revenu en France que pour y être exposé à une 
persécution qui durera même après moi. Voilà mon 

■Vojranunotp.lomeKXXn, pagcSBi. R. 



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43o CORRESPONDANCE. 

état, mon cher ange; et il ne faut pas se faire illu- 
sion. Je sens que j'aurais beaucoup de courage si 
j'avais de la santé ; mais les souffi-ances du corps abat- 
tent l'ame, surtout lorsque l'épuisement ne me per- 
met plus la consolation du travail. Je crains d'être 
incessamment au point de me voir incapable de jouir 
de la sociëlë, et de rester avec moi-même. C'est l'ef- 
fet ordinaire des longues maladies, et c'est la situa- 
tion la plus cruelle oii l'on puisse être. Cest dans ce 
cas qu'une famille peut servir de quelque ressource, 
et celte ressource m'est enlevée. 

Si je cherchais un asile ignoré, et si je le pouvais 
trouver ; si l'on croyait que cet asile est dans un pajs 
étranger, et si cela même était regardé comme une 
désobéissance, il est certain qu'on pourrait saisir mes 
revenus. Qui en empêcherait? J'ai écrit ' à madame 
de Pompadour, et je lui ai mandé que, n'ayant reçu 
aucun ordre positif de sa majesté, étant revenu en 
France uniquement pour aller à Plombières, ma saule 
empirant, et ayant besoin d'un autre climat, je cotnj)- 
tais qu'il me serait permis d'achever mes voyages. ^e 
lui ai ajouté que, comme elle avait peu le temps d'é- 
crire, je prendrais son silence pour une permissioD- 
Jè vous rends un compte exact de tout. J'ai tAclié 
de me préparer quelques issues , et de ue me pas 
fermer la porte de ma patrie; j'ai tâché de n'avoir 
point l'air d'être dans le cas d'une désobéissance. L'é- 
lecteur palatin " et madame la duchesse de Golha 
m'attendent; je n'ai ni refusé ni promis. Vous aurez 



rlKCtlDl^ic 



ANFTBE fjB^. 43l 

certainement la préféreDce, si je peux venir vous em- 
brasser sans être dans ce cas de désobëtssancp. £n at- 
teodant que de tant de démarches délicates je puisse 
en faire une, il faut songer à me procurer, s'il est 
possible, un peu de santé. J'ignore encore si je pour- 
rai aller au mois de mai à Plombières. Pardon de vous 
parier si long-temps de moi , mais c'est un tribut que 
je paie à vos bontés; j'ai peur que ce tribut ne soit 
bieu long. 

' renverrai incessamment le second tome des j4/i- 
naUs; je n'attends que quelques cartons. Adieu , mon 
cher ange; adieu, le plus aimable et le plus juste des 
hommes. Mille tendres respects à madame d'Argen- 
lal. Ali! j'ai bien peur que l'abbé' ne reste long- 
temps dans sa. campagne. 

ao!i3. A M. LE MARQUIS D'ARGENS. 



Il mis niTBHBBD F^B BS DIABLE, UkkC OIIITZ. 

Très révérend père et très clier frère, votre lettre 
ferait mourir de rire les damnés les plus tristes. Je 
suis malheureusement de ce nombre; il y a six mois 
que je ne suis sorti de ma cbaudière ; mais votre lettre 
infernale et comique serait capable de me reudre la 
santé. 

J'aurais bien niieux aimé sans doute être exiiorté 
à la mort par votre paternité, que par des révérends 

■ L'>l>bé Chaiiiclm , cnrcrmé d'abord au MonI- Saint-Michel , et ensuite 
diDt U citadelle de CacD. Il élait lani doule tiilè alnn aux eut iroiu de 
Pim. Ci.. 



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433 CORBESPOIfDAIfCE. 

pères jésuites qui, ne pouvant brûler les Bayle et les 
Isaac en personne, brûlent impitoyablement leurs 
enfants. Mais votre révérence voudra bien considéra' 
que la zizanie de quelque esprit malin se fourra jus- 
que dans notre petit royaume de Sataa, et que le 
mécbant diable j:^', qui est plus adroit que moi, me 
força enfin de quitter nos cbamps élysées. 

La Philosophie du bon sens'' , mon cher diable, 
doit vous faiie connaître, par vos propres lègles. 
que je ne me plains, ni ne dois, ni ne puis me plaio- 
dre que te diable XX m'ait affublé d'une petite an- 
tienne^ publiée à Casse! , chez Etienne. J'ai marqué 
simplement ce fait pour développer le caractère de 
ce diable, qui se donne si faussement pour n'être 
point fcseur d'antiennes. Ce méchant diable, à qui 
j'avais toujours fait patte de velours, depuis la pré- 
férence que me donna sur lui l'illustre diable * dont 
vous me parlez, a toujours aiguisé ses griffes coutre 
moi. 

Je Conçois qu'un diable aille à la messe, quand il 
est en terre papale, comme Nanci ou Cotmar; mais 
vous devez gémir lorsqu'un enfant de Beizcbuth va à 
la messe par hypocrisie ou par vanité^. 

> Hinpertnis. Tojn le septième ilinca de oelle lMlr«. Ou 

• Tllrad'iin oasTaç/e ded'Ai^eui; La Hiye, 1746,1 voLio-ia. Ci. 

ITajeiliilelIre du 4 juin t^5'i,k d'Argental. Cl. 

4 Frédéric II. Cl. 

5 Voltiire, lers le milieu d'iTril saiTBnl, fil SM piquet , non yukjfù- 
eriiie ou vanité, mais par la iiéceulté à laquelle s» amis rm|;igereiit 1 
céder, dans uu roomenl où il était entouré d'upioai i laasure. • An ■■<>- 

- mcDl ail il alUît Èlrv communié, dil Cnlîni, je levai le* Jtai >b àri 
• coinnie pour l'cuucer, et je jelai un coup d'œil subit sur le maîaliea de 

- Voltaire. Il présentait la langue, et fixait ses yeuL bien oUTerti lur la plif- 
ie du prêtre. Je coniKÛimu eu reganh-là. • Ci~ 



nii,GtH>^le 



AHKÉE 1754- 43^ 

Cluv{ue diable, mon très révérend père, a son ca- 
ractère. Nous soinmes de bons diables, vous et moi, 
francs et sincères; mais, en qualité de damnrs, nous 
preaoos feu trop aisément. T^e beizébuthien xx est 
plus cauteleux; jugez-eii par l'anecdote suivante. 

Eu l'an de disgrâce 1738, il prit dans ses grifFes 
deux hâbitaotes de la zone glaciale, et écrivit à tous 
ses amis, comme à moi, que c'était le chirurgien de 
la troupe mesurante qui avait enlevé ces deux pau- 
vres diablesses; et, en conséquence , il fît d'abord 
faire une quête pour elies, comme réparateur des 
torts d'autrui. Je lui envoyai cinquante écns du fau- 
bourg d'enfer, nommé Ciroy, où j'étais pour lors. 
T^ diablotin Tbieriot porta lesditcs cent cinquante 
livres tournois; témoin la lettre du diablotin Tbie- 
riot, que j'ai retrouvée parmi mes papiers, en date 
du a4 décembre 1738, à Paris: «Mon cher ami, je 
.«portai hier les cinquante écus au père xx, de l'a- 
"cadémie des sciences, et je lui étalai tout ce que 
« me fesait sentir votre générosité pour les deux créa- 
ntures du Nord. Je voudrais bien qu'une si bonne 
«action fût suivie, etc. d 

Vous voyez, mon cher père et compère d'enfer, 
qu'il n'y a lien de si différent que diabte et diable, 
et qu'il faut admettre le principe des indiscernables 
d'Asmodée-Leibnitz; mais surtout, mon cher ré- 
prouvé, gardez-vous des langues médisantes. Je n'ai 
jamais connu de damné plus crédule que vous. Sou- 
venez-vous de la parole sacrée que nous uoits sommes 
donnée, dans lecaveaudeLuci&r,de nejatnais croire 

CoBllESFOaDlSCH. VI. l8 



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/(34 CORRESPONDANCE. 

lin mot des tracasseries que pourraitmt uous faire dcf. 
esprits immondes déguisés en anges de lumière. 

Si je n'élais pas assez près d'aller voir Satan, notre 
père commun , et si nous pouvions nous rencootrer 
dans quelque coin de cet autre enfer qu'on appelle la 
terre , je convaincrais votre révérence diabolique di' 
ma sincère et inaltérable dévotion envers elle. Ce 
n'est pas qu'un damné ne puisse donner quelquefoii 
un coup de queue à son confrère, quand il se dé- 
mène, et qu'il a un fer rouge dans le cul; mais les 
véritables et bons damnés voient le cœur de leur pro- 
chain , et je crois que nos cœurs sont faits l'un pour 
l'autre. 

Il eût été à souhaiter que le très révérend père 
que j'ai tant aimé eût eu plus d'indulgence pour ua 
serviteur très attaché; mais ce qui est fait est fait, 
et ni Dieu ni tous les diables ne peuvent cmpfclief 
le passé. 

Je trempe avec les eaux du Léthé le bon vin que 
je bois à votre santé dans ces quartiers. J'en bois peu. 
parceque je suis le damné le plus malingre de ce bas 
monde. Sur ce, je vous donne ma béoédictton, el 
vous demande la vôtre, vous exhortant à faire vos 
agapes. 

ao54. A MA.Dd.ME LA. DUCH£SS£ DE LUTZELBOUBG. 
A Colmir, le 36 oan. 

Ou me dit, madame, que vous allez à Andlau,ei 
que ma lettre ne vous trouverait pas à Strasbourg; 
je l'adresse à M. le baron d'Hatlsatt. J'ai fort bonne 



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ANNÉE 1754- 435 

Opinion de son procès; Dupont m'a lu son plaidoyer, 
il m'a paru coatenlr des raisons convaincantes; il 
bHirae l'aflâire de tous les sens, et il n'y a pas un 
côté qui ne soït entièrement favorable. J'aurais bien 
mauvaise opinion de mon jugement, ou de celui du 
conseil d'Alsace , si monsieur votre neveu ne gagnait 
pas sa cause tout d'une voix. Je me flatte, madame, 
(Je vous retrouver à l'île Jard, quand je retournerai 
à Strasbourg. Il y a six mois que je ne suis sorti de 
ma chambre; il est bon de s'accoutumer à se passer 
des hommes; vous savez que j'en ai éprouvé la nié- 
cbaocetë jusque dans ma solitude. Le père mission- 
naire ' est venu s'excuser chez moi , et j'ai reçu ses 
excuses, parcequ'il y a des feux qu'il ne faut pas at- 
tiser. Le père Menoux a désavoué la lettre qui court 
sons son nom, et je me contente de son désaveu. Il 
faut sacrifier au repos dont on a grand besoin sur la 
iia de sa vie. Comme je m'occupe à l'histoire, je 
voudrais bien savoir s'il est vrai qu'il y ait eu autrc- 
Tois un parlement^ à Paris. Le chef du parlement de 
celte province m'honore toujours d'une bonté que 
je vous dois; il vient me voir quelquefois; je me sens 
destiné à être attaché à tout ce qui vous appartient. 
Je présente mes respects aux deux ermites de l'île 
Jard; jemerecommandeàlcurs saintes prières. £'Acr- 
mite de Colmar. 

■ Le jcuîre MeraL Ct. 

■Alhuion 1 X'ei'd Ju ptriemenl que Loals XV nppds \ Vsm, 1« 4 
Mpinnbfe iu!viiit,à l'occaHon d« I1 raimncc du duc de Berrï (l'intor- 
Nné Louis XVI). Cu 



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436 CORRFSPOVn&lTCI!. . 

ao55. A M. L'ABBÉ D'OLIVET. 

ACoIrDir.lcieoBT.. 

Je VOUS remercie bien sincèrement, mon cher ri 
savant abbé , du petit livre ' très instructif que vous 
m'avez envoyé. Il prouve que l'académie est plui: 
utile au public qu'où ne pense, et il lait voir en 
m^me temps combien vous êtes utile à l'académie 
Il me semble que la plupart des difficultés de notrp 
grammaire viennent de ces e muets qui sont particu- 
liers à notre langue. Cet embarras ne se renconlrc 
ni dans l'italien , ni dans l'espagnol , ni dans Tanglab. 
Je connais un peu toutes les langues modernes <lf 
l'Europe, c'est-à-dire tous ces jargons qui se soai 
polis avec le temps, et qui sont tous aussi loin du 
latin et du grec qu'un bâtiment gothique l'est de 
l'architecture d' Athènes. Notre jargon, par lui-inênir, 
ne mérite pas, en vérité, la préférence sur celui des 
Espagnols, qui est bien plus sonore et plus majes- 
tueux; ni sur celui des Italiens, qui a beaucoup plus 
de grâce. C'est la quantité de nos livres agréables, 
et des Français réfugiés , qui ont mis notre langue à 
la mode jusqu'au fond du Nord. L'italien était la 
langue courante du temps de l'Ariosteet du Tasse. Ix 
siècle de Louis XIV a donué la vogue à la langue 
française, et nous vivons actuellement sur notre cré- 
dit. L'anglais commence à prendre uue grande làvrur, 
depuis Addison, Swift, et Pope. Il sera bien difficile 
que cette langue devienne une langue de commerrr 

■ Opmcidtt tar ta langue fraiiçaiit, iiiiTii du Troili dei partie^'- 0- 



nii,GtH>^le 



ANKÉE 1754- 4^7 

cittiimc ta nôtre; mais je vois que , jusqu'aux princes , 
(ou t te monde veut l'entendre, parceque cVst de tou- 
tes tes langues cette dans taquetle ou a pensé le ptus 
liurdiment et le plus fortement. On ne demande, en 
Augleterre, permission de penser à personne. C'est 
aile heureuse liberté qui a produit l'Essai sur t Hom- 
me, de Pope; et c'est, à mon gré, te premier des 
j)oënies didactiques. Croiriez-vous que dans la ville 
(le Colmar, où je suis, j'ai trouvé un ancien magis- 
iratquî s'est avisé d'apprendi-e l'anglais à l'âge de 
x>i2aute et dix- ans, et qui en sait assez pour lire 
les Ikios auteurs avec plaisir? Voyez si vous voulez 
ira faire aiilanl. Je vous avertis qu'il n'y a point de 
disputes en Angleterre sur les participes ; mais je 
crois que vous vous eo tiendrez à notre langue, que 
vous épousez, et que vous embellissez. 

Pardon de ne pas vous écrire de ma main; je suis 
liieo malade. J'irai bientôt trouver La Chaussée'. Je 
vous embrasse. 

ao56. A M. LE œMTE D'ARGENTAL. 

Cotmar, le lO avril. 
Est-il vrai, mon cher auge, que votre santé s'at- 
'èreP est-il vrai qu'où vous conseille les eaux de 
Plombières? est-ït vrai que vous ferez le voyage? 
Vous êtes bien sûr qu'alors je viendrai à ce Ptoni- 
liières, qui serait mon paradis terrestre. La saison 
wt encore bien rude dans ces quarliers-là. Nos Vos- 
(;es sont couvertes de neige. Il n'y a pas un arbre 

' Uortle 14 tnin 1754) voyu tome X.KKiX.,iu|;v 3<>9, B. 



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438 COERESPOTIDAirCE . 

dans Qos campagnes qui ait poussé une feuille, et le 
> vert manque cQCore pour les bestiaux. J'ai à vatis 
avertir, mon cher ange, que les deux prétendues 
saisons qu'on a imaginées pour prendre les eaux de 
Plombières sont un charlatanisme des médecins du 
pays, pour faire venir deus fois les mêmes chalands. 
Ces eaux font du bien en tout temps , supposé qu'elles 
en fassent, quand elles ne sont pas infiltrées de la 
neige qut s'est fait un passage jusqu'à elles. Le pays 
est si froid d'ailleurs, que le temps le plus chand est 
le pins convraable; mais, diins quelque temps que 
vous y veniez , soyez sûr de m'y voir. Je voudrais bien 
que votre ami l'abbé ■ pût les venir prendre coupées 
avec du lait; mais je vous ai déjà dit, et je vous ré- 
pète avec douleur, que je crains qu'il ne meure dans 
sa maison de campagne, et que la maladie dont il 
est attaqué ne dure beaucoup plus que vous ne le 
pensiez. Cette maladie m'alarme d'autant plus, que 
son médecin est fort ignorant et fort opiniâtre. Ma- 
dame Denis me mande qu'elle pourrait bien aussi 
aller -à Plombières. Elle prend du Vinache '; elle &it 
comme j'ai fait ; elle ruine sa santé par des remèdes 
et par de la gourmandise. Il est bien certain que, si 
vous venez à Plombières tous deux, je ne ferai au* 
cune autre démarche que celle de venir vous y at- 
tendre. Madame d'Argental, qui en a déjà tâté. 



< L'ibbé Clwiirelin. Son médecin, fort ignorant et fort opiniitre, «Itil 
MD) doute Bojer. lout-puiisaal auprès de Loais XV, t\ prolerleur lélé de 
Christophe de Beaunionl , archevj«|ue de Paris , cbulre te psrlenKat. Ct- 

•Médecin de Vol la ire fn 17»!; Toyei, lome XIII , If quatriénit lendt 
VÉpitre à ». le martchal de Viltars. B. 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1754* 4^9 

voudrait-elle rccoiituiencer? Eli ce cas, vivv Plotn- 
liières! 

Vous savez que le roi de Prusse m'a ^crU uue let- 
Ire ' remplie d'éloges flatteurs qui ne flattent point. 
Vous savez que tout est contradiction dans ce monde. 
C'en est une assez grande que la conduite du P. Me- 
nouK, qui m'écrit lettre sur lettre pour se plaiudre 
l'e la trahison qu'on |ious a faite à tous deux de pu- 
blier et de falsifier ce que nous nous étions écrit dans 
le secret d'un commerce particulier, qui doit être 
une chose sacrée chez les lionoêtea gens. On m'a parlé 
des Mémoires^ de milord Bolingbroke. Je m'ima- 
gine que les wighs n'en seront pas contents. Ce qu'il 
j'a de plus hardi dans ses Lettres sur l'Histoire est 
ce qu'il y a de meilleur; aussi est-ce la seule chose 
qu'on ait critiquée. Les Anglais paraissent £iits pour 
uous apprendre à penser. Imagineriez- vous que les 
Suisses ont pris la méthode d'inoculer la petite-vé- 
role, tit que madame la duchesse d'Âumont vivrait 
uQcore, si M. le duc d'Âumont était oéàTjausanne? 
Ce Lausanne est devenu un singulier pays. It est 
peuplé d'Anglais et deFrançais philosophes, qui sont 
venus y chercher de la tranquillité et du soleil. On y 
parle français, on y pense à l'anglaise. On me presse 
tous les jours d'y aller faire un tour. Madame la du- 
chesse de Gotha demande à grands cris la préférence; 
mais son pays n'est pas si beau, et on n'y est pas à 

■ Cette lettre n'a pas £lc i-elromée. Cl. 

'Traduits dt Vaughii, avec del nolei iiUloriqiia, par Faiiir, de Tou- 
louse, morl & Paris eti 17S4. — Lei /^»rejiur r^iiioirc, IniJuiles par 
Itirbeu du Bourg, avRicnt paru eu 1751. Ci.. 



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44" CORnKSPONUANCe. 

couvert des vents du nord. Il n'y a à présent que les 
montagnes cornues de Plombières qui puissent me 
plaire si vous y venez. Nous verrons si je les change- 
rai en eaux d'Hippocrèae. Adieu, mon cher et res- 
pectable ami; je vous embrasse avec la plus vive 
tendresse. 

ao57. DE FRÉDÉRIC, 



CumI, U iSivril. 

H y «long-temps, mon cher ami, que je vous cherche par- 
tout, et que je ne puis rien entendre de certain de l'endroit 
de votre séjour. Dernièrement un M. de Wakenits, qui nent 
de Gotha , m'assura que vous étiez à Colmar, et que vous xna 
envoyé le deuxième tome des Annales de l'Empire à madaiw 
la duchesse, etquevous y aviez ajouté une dédicace', à ta En, 
pour cette princesse. Il m'est donc impossible de garder plos 
long-temps le silence sans vous demander des noutelles de 
votre santé; j'y prends trop de part pour tarder davaniageà 
m'en informer. J'ai lu avec plaisir le premier tome de vos Jn- 
nales. On y rcmarquL' partout le feu qui brille dans toiu vos 
écrits; et, quoique cette façon d'écrire nesoit pasenelle-ménK 
si agréable que l'histoire, vous y avez donné cependant une 
tournure <[ui convient et qui est digne de son auteur, dont In 
ouvrages l'immortaliseront 

J'ai fait venir, il y a quelque temps , de Hollande , tous tti 
ouvrages. Je les relis tant que je peux, et je souhaiterais d'avoir 
plus de mémoire pour a'cn rien perdre. Ils ne quittent poinl 
ma table; et d'abord que j'ai un moment à moi, je m'entretiens 
avec vous par le moyen de vos ouvrages. Permettex que je 
vous fasse ressouvenir que vous m'en avez promis une édition 
complète. 

Faitcs-inoi le plaisir de me donner bientàt d<t vos nouvelles. 

■ Vuyei cellr pièce, tome XXIII, page 664- S- 



nii,GtH>^le 



AHHEE I754- 44' 

Il 7 en a qui disent que voiu allei à Bareuth; d'autres, que 
voiu retoursez à Berlin. J'y prends trop de part pour ne pas 
m'y intéresser vivement. Votre amitié me sera toujours pré- 
cieuse; comptez sur un parfait retour de idod câté , étant avec 
toute la considération imaginable, etc. 

FKtoisic , prince héréditaire de Hesse. 

9o58. A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 
Colmu,Ui3 avril. 

Je me sens très coupable, madame, de n'avoir point 
répondu à votre dernière lettre. Ma mauvaise santé 
n'est point une excuse auprès de moi; et, quoique je 
ne puisse guère écrire de ma main, je pouvais du 
moins dicter des choses fort tristes , qui ne déplaisent 
pas aux personnes comme vous, qui connaissent tou- 
tes les misères de cette vie, et qui sont détrompées 
de toutes les illusions. 

Il me semble que je vous avais conseillé de vivre, 
uniquement pour faire enrager ceux qui vous paient 
des rente» viagères. Pour moi, c'est presque le seul 
plaisir qui me reste. Je me figure, dès que je sens 
tes approches d'une indigestion, que deux ou trois 
princes hériteront de moi; alors je prends courage 
par malice pure, et je conspire contre eux avec de 
la rhubarbe et de la sobriété. 

Cependant, madame, malgré l'envie extrême de 
leur jouer le tour de vivre, j'ai été très malade. Joi- 
gnez à cela de maudites Annales de FEmpire qui 
sont l'ételgnoir de l'imagination, et qui ont emporté 
tout mon temps; voilà la raison de ma paresse. J'ai 
travaillé à ces insipides ouvrages pour une princesse 



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44^ CORBESPOITDAirCE. 

de Saxe, qui mérite qu'on fasse des choses plus agréa- 
bleH pour etie. C'est uae princesse laBnimcnt aima- 
ble, chez qui on fait meilleure chère que chez ma- 
dame la duchesse du Maine. On vit dans sa coui 
avec une liberté beaucoup plus grande qu'à Sccaui 
mais malheureusement le climat est horrible, et ji 
n'aime à présent que le soleil. Vous ne le vojei 
guère, madame, daus l'état où sont vos yeux; mais 
il est bon du moins d'en être récliaufTé. L'hiver hor- 
rible que nous avons eu donne de l*humeur, et les 
nouvelles que l'on apprend n*en donnait guère 
moins. 

Je voudrais pouvoir vous envoyer quelques baga- 
telles pour vous amuser; mais les ouvrages auxquels 
je travaille ne sont point du tout amusants. 

J'étais devenu Anglaisa Londres; je suis Allemaiid 
en Allemagne. Ma peau de caméléon prendrait des 
couleurs plus vives auprès de vous; votre imagina- 
tion rallumerait ta langueur de mon esprit. 

J'ai lu les Mémoires de milord BoUngbroke. Il 
me semble qu'il parlait mieux qu'il n'écrivait. Je vous 
avoue que je trouve autant d'obscurité dans son sljle 
que dans sa conduite. 11 fait un portrait affreux du 
comte d'Oxford , sans alléguer contre lui la moiudre 
preuve. C'est ce même Oxford que Pope appelle une 
ame sereine, au-dessus de la bonne et de la mauvaise 
fortune, de la rage des partis, de la fureur du pou- 
voir, et de la crainte de la mort. 

Rolingbroke aurait bien dû employer son loisirâ 
faire de bons mémoii-es sur la guerre de la succession, 
sur la paix d'Utrecht , sur le caractèn; de la reioe 



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AHntie 1754. 443 

Anne , sur le duc et la duchesse de Marlborough , 
sur Louis XIV, sur le duc d'Orléans, sur les minis- 
tres de France et d'Angleterre. Il aurait mêlé adroi- 
tement son apologie à tous ces grands objets, et il 
l'eût immortalisée, au lieu qu'elle est anéantie dans 
le petit livre tronqué et confus qu'il nous a laissé. 

Je ne conçois pas comment un homme qui sem- 
blait avoir des vues si grandes a pu faire des choses 
si petites. Son traducteur a grand tort de dire que 
je veus proscrire l'étude des faits. Je reproche à 
M. de Bolingbroke de nous en avoir trop peu 
dœiné , et d'avoir encore étranglé le peu d'événe- 
ments dont il parle. Cependant je croîs que ses Mé' 
moires vous auront fait quelque plaisir, et que vous 
vous êtes souvent trouvée, en le lisant, en pays de 
connaissance. 

Adieu , madame ; souffrons nos misères humaines 
patiemment. I^ courage est bon à quelque chose; 
il flatte Tamour-propre , il diminue les maux, mais 
il ne rend pas la vue. Je vous plains toujours beau- 
coup;je m'attendris sur votre sort. 

Mille compliments à M. de Formont. Si vous voyez 
M. le président Hénault,je vous prie de ne me point 
oublier auprès de lui. Soyez bien persuadée de mou 
tendre respect. 

aoSg. DE CHARLES-THÉODORE., 



HiDhdDi , ce 1" niii. 
Le tnanuscrit corr^é de votre main, monsieur, joint a 
second tome des Annales île l'Empire , m'ont occupe si util 

■ Voyez ma PrùTacc Ju twne XV, page y. li. ' 



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444 CORBBSPOHDAHCE. 

ment et u agré^lemcDt , ces jours passes, (juc je u'ai pu vous 
en témoîj;ner plus tàt ma reconnaissance. Vos ouvrages ne 
sont pns faits pour être lus à la hdte^ Chaque année, pourainsi 
ilire, dans vos Annales, mérite quelque attention particulin^ 
par les réflexions judicieuses que vous y placvz si à propos. 
li'Esfoi fur l'HUtoin universelle, dont vous avez tiré one 
grande partie pour \oi Aanalei , iieleurcèdeenrien,quaiqiu; 
le sujet en soit beaucoup plus vaste ; et ces deux ouvrages ne 
sont pas faits pour les gens qui ressemblent au nouTel au- 
tomate de Paris. Il 7 a , il est vrai , si peu de gens qui pensent, 
et moins encore qui pensent juste, qu'il ne serait pas ctoa- 
uant si quelque sombre misanthrope ne r^rettatt pas qu'on 
ait trouvé le moyen de diminuer l'espèce humaine à mmns 
de fra'is. 

Vous me ferez plabîr, monsieur, de m'informer si cette opé- 
ration avec le sel se fait avec succès. Je serai d'ailleurs charmé 
de pouvoir vous faire plaisir, et de vous témoigner l'estime qui 
vous est due, monsieur. 

Votre bien affectionné, Chaalbs-Th^odokk, électeur. 

aotio. A H. LE COMTE D'AKGENTAL. 

Colmir, le a mai. 

Mon cher ange, mon ombre sera à Plombières à 
l'instant que vous y serez.' Bénis soient les préjugés 
du genre humain, puisqu'ils vous amènent, avec ma- 
dame d'Argental , en Lorraine! Venez boire, venez 
vous baigner. J'en ferai autant , et je vous apporterai 
peut-être de quoi vous amuser', daus les nioroents 
où il est ordonné Je ne rien faire. Que je serai en- 
chante de vous revoir, mon cher et respectable ami- 

■VoUaire avait uQsdouleïiilUDUOUveaii p[au de roij/helin A ta Cim, 
iju'ii die iadireclemeul daat m lullredu igaodl i;53,à d'Arg^lal, et 
d'uue minière plut préciie dani cdle du aO joiUel i7S(,auiDcm. Ci. 



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AHMÉE 1754. 44^ 

N'allez pas vous aviser de vous bien porter; n'allez 
pas changer d'avis. Croyez fermement que les eatr\ 
sont absolument nécessaires pour votre santé. Pour 
moi , je SUIS bien sûr qu'elles sont nécessaires à mon 
bonheur; mais ce sera h condition, s'il vous plaît, 
que vous ne vous moquerez point des délices de la 
Suisse, Je suis bien aise de vous dire qu'à Lausanne 
il y a des coteaux méridionaux où l'on jouit d'un 
printemps presque perpétuel, et que c'est le climat 
de Provence. J'avoue qu'au nord il y a de belles mon- 
tagnes de glace; mais je ne compte plus tourner du 
côté du nord. Mon cher ange, le petit abbé a donc 
permuté son bénéfice? L'avez-vous vu dans sa nou- 
velle abbaye? Je vous prie de lui dire, si vous le 
voyez, combien je m'intéresse à sa santé. Il est vrai 
(jue je a'ai nulle opinion de son médecin'^ c'est un 
liouime entèlé de préjugés en isme, qui ne veut pas 
qu'où change une drachme à ses ordonnances, et 
qui est tout propre à tuer ses malades par le régime 
ridicule où il les met. Je crois, pour moi , qu'il faut 
changer d'air et de médecin. 

Que je suis mécontent des Mémoires secrets de 
milord Bolingbroket je voudrais qu'ils fussent si 
secrets que personne ne les eût jamais vus. Je ne 
trouve qu'obscurités dans son style comme dans 
sa conduite. On a rendu un mauvais service à sa mé- 
moire d'imprimer cette rapsodie; du moins c'est 
mon avis, et je le hasarde avec vous, parceque, si 
je m'abuse , vous me détromperez. Voilà donc M. de 

' Boyer, durgé de U feuille de> bènéfieti. Cl. 



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446 CORRESPOITDAHCE. 

Cércste ' qui devient une nouvelle preuve combien 
les Anglais ont raison , et combien les Français ont 
tort. O (ardi studiorum '! Nous sommes venus les 
derniers presque en tout genre. Nous ne songeons 
pas même à la vie. 

Mon clier ami, je songe à la mort; je ne me suis 
jamais si mal porte ; mais j'aurai un beau moment 
quand j'aurai l'occasion de vous embrasser. 

ao6i. A M. ROQUES. 

A ColiMT, 3 nui 1754. 

Je ne reçois qu'aujourd'hui votre lettre du 3o mars; 
apparemment qu'elle est écrite du 3o avril. Je chai^ 
le sieur Walther, libraire de Dresde , de vous faire 
parvenir les Annales de l'Empire, en droiture à 
Hamctn, où vous êtes. J'ai trouvé plus de secourt 
que vous ne pensez pour finir cet ouvrage à Colmar. 
Il y a des hommes très savants, qui d'ailleurs ont des 
belles-lettres, et d'assez belles bibliothèques. Une 
grande partie de mon bien est située à une lieue de 
Colmar: ainsi je me trouve chez moi. Je pourrai faire 
quelque voyage chez des personnes qui m'honorent 
de leurs bontés. Il n'y a jamais que mon cœur qui me 
conduise. Je n'avais quitté ma patrie que sur les in- 
stances réitérées qu'on m'avait faites, et sur les pro- 
messes d'une amitié inviolable ; mais on ne s'expose 
pas deux fois au même danger. 

■ Hufilc-Hyacialhe de Bruicai, eomle de CérMtc, mort de U prtiic-"* 
rôle, le ^5 avril i^Si.àcipqiunt^^eptao*. Ci.. 

>1I)' «ilaïuHoracc, livre l,«atire x,TcrS3i: O leri luMomm. H. 



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ANHÉE 1754- .''l47 

Je ne savais pas qu'il y eût encore une Bièiiotfièque 
raùonnée'j vous me feriez plaisir, monsieur, de me 
(lire oii elle s'imprime , et dans quel mois se trouve 
l'article dont vous me faites l'honneur de me parler. 

Il me semble que le mot de persiflage, qui se met 
à la mode depuis quelque temps, pourrait servir de 
dire au livre du comte Cataneo '. Il n'en est pas ainsi 
(les lettres que vous m'écrivez : elles sont dictées par 
l'esprit et par le sentiment ; j'y suis très sensible. J'ai 
l'honneur d'être avec bien du zèle, etc. 

a()6a. A M. G.-C. WALTHEH. 

ColmiT, 3 mal lySl- 

11 est très vrai que plusieurs personnes m'ont éci'it 
pour me prier d'aller passer quelque temps à Lau- 
sanne; on m'a écrit aussi de Genève, dans le même 
esprit; et les sieurs Bousquet et Philibert se sont 
ofTcrts chacun de leur coté pour faire une édition de 
mes ouvrages; mais je suis très éloigné de prendre 
sur cela aucune résolution.... Je vous remercie ten- 
drement de l'offre de votre campagne. Si j'avais de 
la santé, et que vous voulussiez vous arranger avec 
Breitkopt, pour faire un jour une édition complète 
(le tout, bien revue, bien corrigée, je pourrais bieu 
prendre le parti d'aller la diriger àLeipsick,ne con- 
naissant de patrie que celle oii l'on imprimerait bien 
mes ouvrages. 

■ Ce joumal, qui l'imprimait en Hollauile, a eessé en 17S3. La colitc- 
tloD I dnquuile-ileiii volumes, j camprii te» tables. R. 

■ Lettrei dii eomie de Cataneo à rillialre M. de Fo/laire, sur Fédilioa de 
'ifi ouvragée à Dmdt; Berliii, 1754, petit in-n àe i&o pages. It. 



rlKCtlDl^ic 



lj48 COURESPOHDAirCE. 

ao63. DE FRÉDÉRIC, 
FHUCCB tiKHiorruiiB Da s 

Ciwd , U ; mi. 

Votre lettre, mon cher ami, m'a fait grand plaisir. Je voas 
suis bien obligé des jlnnales de l'Empire , que vous m'iia. 
envoyées. J'ai 'commencé à les lire, et j'en suis presque à U fin 
(lu premier tome. Je souhaiterais de trouver quelque chose qui 
put être à votre goAt dans ces pays, pour vous l'offrir. Voui 
ne me dites rien de l'état de votre santé. Je veux donc la croire 
bonne, pour ma propre satisfaction. 

Le cabinet de physique me ferait grand plaisir, si nous n'en 
étions richement pourvus, mon père et moi. J'ose même dire 
que le mien est fort complet. Il n'en est pas de même des ta- 
bleaux , dont je serai charmé d'avoir une liste des largcun ei 
hauteurs, en y joignant les pris, t^omme aussi les sujets. J'ai 
grande opinion des deux tableaux du Guide et de Paul Vcro- 
nése. Le lustre d'émail me ferait aussi plaisir, si j'en savais la 
grandeur, de même que des statues. 

Je compte aller passer quelques mois à Aix-la-Chapelle ei 
à Spa. L'exercice m'occupe à présent ; c'est de ces choses qui 
fatiguent beaucoup le corps , sans donner de la nourriture ï 
l'esprit. La lecture est un de mes amusements les plus cbéris. 
Je préféie celle qui fournit à la réBexion ; les livres qui traiienl 
de physique , d'astronomie , de nouvelles découvertes , me font 
{i;rand plaisir. Il a paru , ces jours passés , un livre iatiiiilê 
Songes physiques. On l'attribue à M. de Maupertuis '; leliin 
m'invita à le lire. Le sublime auteur y traite de toutes les ma- 
tières imaginables. II prétend que la génc est le principe de 
tout ce qu'on fait dans ce mondes qu'un homme qui se lue le 
fait pour sortir de l'état de gène où il croit être pour chercher 
mieux; que quelqu'un qui boit, le fait pour sortirdel'clal tic 
gêne où la soif le retenait. EnQn il fait de cela un système, et 

' VtMeur Ati Songti phyii^ua , i753, io-ii, eit l'abbé Lonù-Hil" 
Moreau de Saiat-Ellier, né «i 17UI, mort en avril t-j5K, rrcre de H>ii- 
I«rt..is. B. 



nii,GtH>^le 



ARRÉE I7S4- 449 

CD tire des caoséquenœs extrêmement forcées. Toat ce fpw 
l'on peut dire, à l'hanneur de l'auteur et du livre, c'est que 
ccsont des songes qu'il réfutera peut-être à son réveil. Ces 
Songe! peuvent aller de pair avec les lettres du même auteur, 
oil II nous parle de la ville latine, des terres australes, etc. Le 
style eu est extrêmement confus; aussi les éditeurs n'ont pu 
s'empêcher de dire dans leur préface que l'auteur avait promis 
un dernier songe pour expliquer les autres. 

Conservez-mai voire souvenir, et soyez persuadé, mon cher 
»m , de ma parfaite et sincère amitié. Fkédébic. 

P. S. Les cérémonies m'ennuient; aussi voyez- vous bien 
que je n'en fais pas à la fin de ma lettre. Mon ])ère et la prin- 
Ksse vous font leurs compliments. Quel ne serait pas le plaisir 
que je ressentirais de vous voir en Allemagne ! 

»o64. A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT. 

A Colnur , le 1 1 nui. ' 

Mes doigts enflés, moasieur, me infusent le plaisir 
de vous écrire de ma main. Je vous traite comme 
une cinquantaine d'empereurs; car j'ai dicté toute 
œlte l)istoii%. Mais j'ai bien plus de satisfaction à 
dicter ici les sentiments qur m'attachent à vous. 

Je vous jure que vous me feites trop d'honneur 
dépenser que vous trouverez, dans ces annales, 
Teiamen du droit public de l'Empire. Une partie de ' 
ce droit public consiste dans la Bulle -d'Or, dans la 
Paix de Westphalie, dans les Capitulaires des empe- 
reurs; c'est ce qui se trouve imprimé partout, et qui 
ne pouvait être l'objet d'un abroge. L'autre partie du 
droit public consiste dans les prétentions de tant de 
princes à la charge les uns des autres, dans celles 
des empereurs sur Rome , et des papes sur l'Empire , 

G>aH>BFOIUAHGB. VI. I9 



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45o CORHESPOHDAIfCE. 

daos les droits de l'EmpirA sur l'Italie; et c'est ce que 
je crois avoir assez indique, en réduisant tous ces 
droits douteux à celui du plus fort, que le temps seul 
rend légitime. Il n'y en a guère d'autres dans le 
inonde. 

Si vous daignez jeter les ;euz sur les Doutes, qui 
se trouvent à ta fin du second tome * , et qui poui^ 
raient être en beaucoup plus grand nombre , tous 
jugerez si l'original des donations de Pépin et de 
Cbarlemagae ne se trouve pas au dos de ta donation 
de Constantin. Le Diurnal romain des septiènieel 
huitième siècles est un monument de l'histoire bien 
curieux, et qui fait voir évidemment ce qu'étaient 
les papes dans ce temps-U. On a eu grand soin, au 
Vatican, d'empêcher que le reste de ce Diurnatne fût 
imprimé. La cour de Rome fait comme les grandes 
maisons, qui cachent, autant qu'elles le peuvenl, 
leur première origine. Cependant, en dépit des Bou- 
lainvilliers, toute origine est petite, et le Capitolc 
fut d'abord une chaumière. 

La grande partie du droit public, qui n'a été pen- 
dant six cents ans qu'un combat perpétuel entre l'Ita- 
lie et l'Allemagne, est l'objet principal de ces.i/Rnff/iu; 
mais je me suis bien donné de garde de traiter cette 
matière dogmatiquement. J'ai fait encore moins le 
raisonneur sur les droits des empereurs et de* àab 
de l'Empire. 

Il est certain que Tibère était un prince un pen 
plus puissant que Charles VII et François I". Tout 

> Toyei tome XX.XIX , p^ 557, et m» Prûbce da loine ZXIIL B. 



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AHMÊR 1754- 4^' 

le pouvoir que les empereurs allemands ont exercé 
sur Rome, depuis Charlemagne, a consisté à la sac 
cager et à la rauçonner dans l'occasion. Voilà ce que 
j'iodique, et le lecteur béocvole peut juger. 

J'aurais eu apurement, monsieur, des lecteurs plus 
bénévoles, si j'avais pu vous imiter comme j'ai tâché 
de vous suivre; mais je o'ai fait ce petit abrégé que 
par pure obéissance pour madame la duchesse de 
Saxe-Gotha; et, quand on ne fait qu'obéir, on ne 
réussit que médiocrement. Cependant j'ose dire que , 
daos ce petit abrégé, il y a plus de choses esseo- 
tielles que dans la grande Histoire ' du révérend père 
Barre. Je vous soumets cet ouvrage, monsieur, comme 
à mon maître en fait d'histoire. 

Puisque me voilà en train de vous parler de cet 
objet de vos études et de votre gloire, permettèz-moî 
de vous dire que je suis un peu fâché qu'on soît 
tombé depuis peu si rudemeut sur Rapin de Thoiras. 
Rie» ne me paraît plus injuste et plus indécent. Je 
regarde cet historien comme le meilleur que nous 
ayons; jfe ne sais si je me trompe. Je me flatte au 
reste que voua me rendrez justice sur la prétendue 
Histoire universelle qu'on a imprimée sous mou nom. 
Celui qui a vendu un mauvais manuscrit tronqué et 
défiguré n'a pas fait l'action du plus honnête homme 
di) monde. I^es libraires qui l'ont imprimé ne sont ni 
des Robert Estienne ni des Plantin; et ceux qui m'ont 
imputé cette rapsodie ne 'sont pas des Rayle. 

J'espère faire voir (si je vis) que mon véritable ou- 
vrage est un peu différent; mais, pour achever une 
■ To;«t nu Picbcc du tome HKIV, pagr ij. B. 



hyGoot^le 



4^2 CORBESFOKDAKCE. 

telle entreprise, it me faudrait plus de santé et <le 
secours que je n'en ai. 

Adieu, monsieur; conservez-moi vos bontés, et ne 
m'oubliez pas auprès de madame du DefTaad. Soyez 
très persuadé de mon attachement et de ma tendre 
et respectueuse estime. 

3o65. A FRÉDÉRIC, 
PBiHcE HBitioiTiiHm DK Bassa-ciuxi.'. 

te I4nai. 

Monseigneur, je suis toujours émerveillé de yolrr 
belle écriture. La plupart des princes griffonnent, el 
votre altesse sérénîssime aura peine à trouver des s^ 
crétaires qui écrivent aussi bien qu'elle. Permettei- 
moi (V^Q dire autant de votre style. Ce que vous dites 
des Songes physiques est bien digue d'un esprit faii 
pour la vérité. Je ne sais qui est l'auteur de cet ou- 
vrage, que je n'ai point vu; mais votre extrait vaut 
assurément mieux que le livre. 

On fait à présent, îk Colmar, une expérience de 
physique fort au-dessus de celles de l'abbé Noilet 
Elle est doublement de votre ressort, puisque vous 
êtes physicien et prince; il s'agit de tuer le plus 
d'hommes qu'on pourra, au meilleur marché pos- 
sible, au moyen d'une poudre nouvelle faite avec àa 
sel qu'on convertit en salpêtre. Le secret a déjà feit 
beaucoup de bruit en Allemagne, et a été proposé 
en Angleterre et en Danemark. En effet on a fait de 
bou salpêtre avec du sel, en y versant beaucoup de 

■ R^pODie à la lettre aoti3. fi. 



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AHHÉB 1754' 4^3 

DÎtre; c'est-à-dire on a fait du salpêtre avec du sal- 
pêtre, à grands frais, comme on fait de l'or; et ce 
n'est pas là notre compte. Les deux opérateurs qui 
travaillent à Golmar, en présence des députés de lu 
compagnie des poudres en France, ont demandé qua- 
tre cent cinquante mille écus d'Allemagne pour leur 
secret, et un quart dans le bénéfice de la vente. Ces 
propositions ont &it croire qu'ils sont sûrs de Jeur 
opération. L'un est un baron de Saxe, nommé Pla- 
oitz, l'autre un notaire de Maoheim , nommé Boull ', 
quifait actuellement de Tor aux Deux-Ponts, et quia 
quitté son creuset pour les chaudières de Cotmar. Il 
y a trois mois qu'ils disent que la conversion se fera 
demain. Enfin le baron estpartipour aller demander 
en Saxe de nouvelles instructions à un de ses frè- 
res qui est grand magicien. Le notaire reste toujours 
pour achever son acte authentique, et il attend pa- 
tiemment que le nitre de l'air vienne cuire son sel 
dans ses chaudières, et le faire salpêtre. Il est bien 
beau à un homme comme lui de quitter le grand 
œuvre pour ces bagatelles. Jusqu'à présent le nitre de 
l'air ne Ta pas exaucé ; mais il ne doute pas du suc- 
cès. Voilà de ces cas où it ue faut avoir de foi que celle 
de saint Thomas, et demander à voir et à toucher. 

Je suis bien fâché, monseigneur, d'être à Plom- 
bières pendant que votre altesse sérénissime va à Spa 
et à Aix. Peut-être ne dirigerai -je pas toujours ma 
course si mal. 

Je renouvelle à votre altesse sci-énissime, monsci- 
neur, mon respect, etc. 

' Bidl ou PulL Vuyu la lellre qui uiii. Cl. 



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454' COaRESPOnDANCI!. 

ao66. A MADAME LA DUCHESSE D£ SAX£-GOTHA<. 

Vos bontés font dans mon cœur un étrange con- 
traste avec tes maladies qui m'accableat. Je viendrais 
sur-le-champ me mettre aux pieds de V. A. S., soit 
à Gotlia, soit à Âltembourg, si j'en avais là force; 
mais je n'ai pas encore eu celle de me faire traos- 
porter aux eaux de Plombières. Dieu préserve k 
grande maîtresse des coeurs d'être dans l'état où je 
suis, et conserve à V. A. S. cette santé, le plus grand 
des biens , sans lequel l'électorat de Saxe , qui devrait 
vous appartenir, serait si peu de chose; sans Injuel 
l'empire de la terre ne serait qu'un nom Etérile et 
triste! Si je peux, madame, acquérir une santé to- 
lérable , si je me trouve dans un état où je puisse me 
montrer, si je ne suis pas condamné par la nature à 
attendre la mort dans la solitude, il est bien certain 
que mon cœur me mènera dans votre cour. Quand 
j'ai dit que je demanderais la permission à la nature 
et à la destinée j je n'ai dit que ce qui est trop vrai. 
Pauvres automates que nous sommes , aous ne dé- 
pendons pas de nous-mêmes. Le moindre obstacle ar- 
rête nos désirs, et la moindre goutte de sang déran- 
gée nous tue, ou nous fait languir dans un état pire 
que la mort même. Ce que V. A. S. me mande de la 
santé de madame de Buchwald' redouble mon at- 
tendrissement et mes alarmes. Elle m'a inspiré l'inlé- 
rêt le plus vif. Il y a certainement bien peu de fem- 

' Voyez 11 Dole, tome XXIII, pig« i, B. 
■ Voyez ta lettre igig. B. 



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AITNJËB 1754- ^B5 

mes comme elle. Oh pourriez-voua trouver de quoi 
reparer sa perte? a La vie n'est agréable qu'avec 
«quelqu'un à qui on puisse ouvrir son cœur, et dont 
* l'attachement vrai s'exprime toujours avec esprit, 
( sans avoir envie d'en montrer. » Elle est faite pour 
vous, madame. J'ose vous protester que je vous suis 
altacbé comme à elle, et que mon cœur a toujours 
clé à Gotha, depuis que V. A. S. a daigné m'y rece- 
voir avec tant de bouté. Je voudrais l'amuser par 
quelques nouvelles ; mais heureusement la tranquillité 
Ae l'Europe n'en fournit point de grandes. Les gran- 
des nouvelles sont presque toujours des malheurs. Je 
□e sais rien des petites, sinon qu'un chimiste du duc 
de Deux-Ponts, nommé Bull ou Pull, parent, je 
crois, d'un de vos ministres, a tenté en vain de créer 
le salpêtre à Colmar. Il a travaillé h Colmar, pendant 
trois mois , avec un Saxon nommé le baron de Pla- 
aitz, et ni l'un ni l'autre n'ont encore réussi dans le 
secret de perfectionner la manière de tuer les hom- 
mes. On croit avoir découvert, à Londres ' et à Pa- 
ris, l'art de rendre l'eau de la mer potable, et ou 
pourrait bien n'y pas réussir davantage. De bons li- 
vres nouveaux, il n'y en a point. 11 en parait quel- 
ques-uns sur le commerce. On les dit de quelque 
utilité; mais il ne se fait plus de livres agréables. 

ao67. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colmar, le lA mai, 

Mon cher ange, le 7 de juillet approche; persistez 

> Tqrex lOIM XXI , page taG ; el auui la Corrtipoiidaiice liairaire de 

Gràmm, août 1764. R. 



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456 CORHESPONUAMCE. 

bien , madame d'Argental et vous , dans la foi que 
vous avez aux eaux de Plombières. iTaliez pas mup- 
çouner que la sauté puisse se trouver ailleurs. Venez 
boire avec moi , mon cher et respectable ami. le vûut 
prie , quand vous verrez cet abbé Coton ', qui est ma. 
lade k sa nouvelle campagne, de lui faire pour moi 
tes plus tendres compliments. Je ne sais si son méde- 
cin a la vogue, mais il me semble que je n'entends 
point parler de ses guérisons. Je crois ses malades 
enterrés. Vous êtes fort heureux de n'avoir point été 
attaqué. T^ nouveau régime ne vous convient pas. 

Je viendrai, mon cher ange, à Plombières, avec 
deux domestiques tout au plus, et je ne serai pas dif' 
ficiie à loger; peut-être même y serai-je avaut vous, 
el, en ce cas, je vous demanderai vos ordres. J'ap- 
porterai quelques paperasses de prose et de vers pour 
vous endormir après le dioer. Comment pouvez-voui 
craindre que je manque uu tel rendez-vous? Je vou- 
drais que vous fussiez à Constaatinople, à la place de 
votre oncle', et vous venir trouver dans le semâàss. 
frauguis de Galata , sur te canal de la Propontide. 
Mon ange, Plombières est un vilain trou, te séjour 
est abominable, mais il ^ra pour moi le jardin 
d'Armide. 

Je vous ai envoyé le second, tome Aes^ànmlesàt 
PEmpire, dans toute la plénitude de l'horreur histo- 
rique. Dieu merci, il n'y a pas un mot à chauger. 
non plus qu'au placet de Caritidès^. Gardez- vous 



a les Fâcheux de Molière , < 



^GtlDi^ic 



AMHÉE 1754- 457 

de lire ce fatras; il est d'un eantii mortel; rieo n'est 
plus matsaia. Que vous importe Albert ct'Autriche ? 
J'ai été entraîoé dans ce précipice de rooces par ma 
malheureuse facilité; on ne m'y rattrapera plus. C'est 
être trop ennemi de soi-même que de se consumer à 
ramasser des antiquités barbares. La duchesse de 
Gotha, qui est très aimable, m'a transformé en pé- 
dant en us, comme Circé changea les compagnons 
d'Ulysse en bêtes. Il faut que je revoie monsieur et 
madame d'Ârgental, pour reprendre ma première 
forme. 

Bonsoir ; mille respects à madame d'Ârgental. Ame- 
uez-la pour sa santé et pour m<m bonheur. 

1068. A HADA.HE LA MARQUISE DU DEFFAND. 

A Colmar > l> 1 9 mu. 

Savez-vous le latin , madame ? Non ; voilà pourquoi 
TOUS me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. 
Ah ! madame , toutes nos langues modernes sont 
sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison . 
de celles qu'ont parlées nos premiers maîtres, les 
Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons 
de village. Comment voulez- vous d'ailleurs que je 
compare des épîtres à un poème épique, aux amours 
de Didon, à l'embrasement de Troie, à la descente 
d'Énée aux enfers ? 

Je crois V Essai sur P Homme, de Pope, le premier 
des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques; 
mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le cou- 
uaissez par les traductions ; mais les poètes ne se tra- 



hyGoo^lc 



45H COKRESPOKDAnCE. 

duiseot point. Peut-oa traduire de la musique? Je 
vous plains, madame, avec le goût et la setiaibilité 
éclairée que vous avez , de ne pouvoir tire Virgile. 
Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des 
annales, quelque courtes qu'elles soient. L'Âllema- 
gneen miniature n'est pas faite pour plaire à nneinuf 
gination française telle que la vôtre. 

J'aimerais bien mieux vous apporter fa Pucelle ', 
puisque vous aimez les poèmes épiques. CelutJà est 
un peu plus long que la Henriade , et le sujet en est 
un peu plus gai. L'imagination y trouve mieux son 
compte ; elle est trop rétrécie chez nous dans la sé- 
vérité des ouvrages sérieux. La vérité historique et 
l'austérité de la religion m'avaieat rogné les ailes 
dans la Henriade , elles me sont revenues avec la 
Pucelle. Ces annales sont plus agréables que cdles 
de l'Empire. 

Si vous avez encore M. de Forment , je vous prie, 
madame, de le faire souvenir de moi ; et, s'il est parti, 
je vous prie de ne me point oublier en lui écrivant. 
Je vais aux eaux de Plombières, non que j'espère y 
trouver la santé , à laquelle je renonce , mais parceque 
mes amis y vont. J'ai resté six mois entiers à G>lmar, 
sans sortir de ma chambre, et je crois que j'en ferai 
autant à Paris , si vous n'y êtes pas. 

Je me suis aperçu , à la longue, que tout ce qu'on 
dit et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir 

' Voltaire en avait commencé le i** chani à Berim, an mois da Cmir 
1751. Colini reconle, tUnt ks Uèrmoirai, coduhcqI lui-même «icb*ie 
poème ea tua bsul-de-cbauuc« , i Franclort, pour sousinire ce ptiànt 
dèpâl aux perquiiilioui de FreiUg. Ci- 



nii,GtH>^le 



de chez toi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands 
aviatages ; elle délivre de la société. Pour vous , ma- 
dame, ce n'est pas de même; la société vous est né- 
cessaire comme un violon à Guignon ', parcequ'il est 
le roi du violon. 

M. Dalembert est bien digne de vous, bien au- 
dessus de son siècle. Il m'a fait cent fois trop d'hoo- 
neur^et il peut compter que, si je le regarde comme 
le premier de nos philosophes gens d'esprit, ce n'est 
point du tout par reconaaissance. 

Je vous écris rarement, madame, quoique, après 
le plaisir de lire vos lettres, celui d'y répondre soit 
le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans 
des travaux pénibles qui partagent mon temps avec 
la colique. Je n'ai point de temps k moi , car je souffre 
et je travaille sans cesse. Cela fait une vie pleine, 
pas tout-à-fait heureuse; mais où est le bonheur? je 
a'ea sais rien, madame; c'est un beau problème à 
moudre. 

3069. A H. DE BRENLES. 

Colnur, le ai mil. 

le me crois déjà votre ami, monsieur, et je sup- 
prime les cérémonies et les monsieur en sentinelle 
au haut d'une page. 3e m'intéresse à votre bonheur 

■ Il j smit dcpuii très 1oiig-leiii{U i la toor an roi des «idoni, en litre 
d'ofin. J.-P. Guignoa (ait Turin en 1701, norl iTeraûlIeile 3o jan- 
na 1774). ini iUit «lors pourru de cette riui^e, ■>n dénil volontaire- 
utat en 1773; et elle fiil peu iprn Hipprimée ptt un édit du Dmii de man 
de \» mtme uatie («oyei Dlctleanairt dei mU4icien4 et Biographie laiivir- 
ttiU). B. 

> DaktnbeH avut demindé i Voltaire l'irlidc £>fbit, pour YEncydo- 
H* Cl. 



K Google 



400 COBBESPORDAHCE. 

comme si j'étais votre compatiiote; le bonheur ai 
biea imparfait quaad on vit seul. Messer Ludon» 
Ariosto dit que : Senza moglie a îalo, l'uom im 
puote esser di bontade perfetto '. 

Il faut ^ti'e deux, au moins, pour jouir de toiil« 
les douceurs de la vie, et il faut n'être que deui, 
quaud on a une femme comme celle que vous aia 
trouvée. J'en ai bien paHé avec la bonoe madame Coll. 
£Ue sait combien madame de Brenles a de mérite; 
vous avez épousé votre semblable. Si je fesais eocoR 
de petits vers , je dirais : 

Il faut trois dieux dans nn m£iugo, 
L'Amitié, l'Estime, et l'Amour; 
On dit qu'on les vit l'autre Jour 
Qui signaient voire mariage'. 

Pour moi, monsieur, je vais trouver les naïades 
ferrugineuses de Plombières. Le triste état où je suû 

'Onlitdanst'Ario^iUtirexT, ii-jS,^d ^itniiob Maùgmito: 



a et nudame de Brenles, sans te consulter, e 
leur répoDK à H. de Voltaire. 

De M. et Bnnla, 



MtuluaamiaLditi ait ; bnilnit Voli4ln.> 
De madama dt Brada. 
L'EuiiH M l-AaiiM, « ii^x it Inr IMn, 
Dùcyl i|iit Donhn Inli [nt taujonn noiabn bennoi. 

LadiuiiutiHondld; .llThadnilVtluiR. • 
(Note de l'éditeur des Itllnt dinrtei, Genève, Pudtoud, itn. 



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AvrràE 1754- 4^) 

ni empâche d'être témoin de votre félicité. Si je peux 
avoir une saoté un peu tolérable, la passion de faire 
un petit voyage à Lausanne en deviendra plus forte; 
comptez que vos lettres la redoublent. La bonté dont 
vous dites que madame de Brenles m'honore est uq 
nouvel encouragement. Je demanderai permission à 
toutes les maladies qui m'accablent; mais je ne peux 
répondre ni du temps où je viendrai , ni de mon 
séjour. Je sens seulement que, si mon goût décidait 
de ma conduite, je passerais volontiers ma vîe daas 
le seio de la liberté, de l'amitié, et de la philosophie. 
Je me croirais, après vous deux, l'homme le plus 
fwureux de Lausanne. 

J'aurais encore, monsieur, un autre compliment à 
vous faire sur la charge ' et sur la dignité que vous 
venez d'obtenir dans votre patne; mais il en faut 
complimenter ceux qui auront aflaire à vous, et je 
ne peux vous parler à présent que d'un bonheur qui 
est bien au-dessus des emplois. Permettez-moi de pré- 
senter mes respects à madame de Brenles, et de vojw 
renouveler les sentiments avec lesquels je compte être 
toute ma vie , etc. Voltaire. 

Je vous supplie de vouloir bien faire souvenir de 
moi M. Polier, qui , le premier, m'inspira l'envie de 
voir le pays que vous habitez. 

2070. A. M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Calmar, le 99 mti. 

Mon cher ange , j'ai oublié, dans ma dernière let- 
tre, de vous parler d'un vieux papier cacheté dont 

' Celle d« anuciner biillinl. Cl. 



hyGoo^lc 



46a cofiBESPonDAircB. 

TOUS avez eu la bonté de tous cha^er. Le plaisir 

de m'occuper de votre voyage des eaux me tmait tout 

entier. 

< Poilhabui tamen illonim m«« wria ludo. > 

Ce papier est, ne vous déplaise, mon testament, 
qu'il faut que je corrige comme mes autres ouvrages, 
pour éviter la critique, attendu que mes aflaires epst 
changé de face , et moi aussi , depuis cinq ans, il &ut 
que je conforme mes dispositions à mon état présent. 
Vous souvenez-vous encore que vous avez une PaceUe 
d'une vieille copie, et que cette Jeanne, négligée et 
ridée, doit faire place à une Jeanne un peu mien 
atournée , que j'aurai l'honneur de vous apporter pour 
faire passer vos eaux plus allégremeut? N'anriez-voiu 
pas le Factum de M. de La Bourdonnais, que je o'ai 
jamais vu, et que j*ai une passion extr&ne de lire? 
Si vous l'avez , je vous supplie de l'apporter avec vous. 
J'ai grande envie de voir comment il se peut faire 
qu'on n'ait pas pendu La Bourdonnais' pour avoir 
tiài la conquête de Madras. 

Et les grands et les petits Prophèles ' ? On dit que 
cela est fort plaisant. C'est dans ces choses sublimes 
qu'on excelle à présent dans ma chère patrie. Adiea. 

' TojertomB XXI, p*ge iiS. B. 

> Voici lu titres des oiiTrs|;es auxquels Voltaire bil ■llurioa : 

Le petit Prophète Je Boehmiiehbroda (psr Grinin, 1753), il****** 
pages, suivi d'un Arril itniùi â tamphiAéd»e de tOpira, is-S'dtti 
page». 

Lei Pn^hètieM da grand pn^hilt Momt ; i75ï,iiH8*ilei6pa|Bt,H'° 
le fronli^ce. 

Au pelil Pnpliitf de Boehiniicliiroda , au grand pmphUt SlMit, tK- 
io-af de 1 3 pages. B. 



nii,GtH>^le 



AKSÈB 1754. 463 

mon adoi-able ange; souvenez -vous de mon ancien 
testament. Je suis errant comme un Juif, et je n'ai 
guère d'espérance dans la loi nouvelle; maïs je vous 
embrasserai à la piscine de Plombières, et vous me 
direz : Surge et ambula ' . 11 faut que madame d'Ar- 
geotal ne change point d'avis sur les eaux ; elles sont 
indispensables. 

ao7i. A M. G.-C. WALTHER. 

Colmir, igmcl 1^54. 

A l'égard de l'édition de mes Œuvres en sept vo- 
lumes, vous savez ce que je vous en ai toujours dit; 
combien elle est fautive, et à quel point elle est dé- 
criée : vous prenez le seul parti qui puisse vous tirer 
d'affeire. Je m'amuserai, à Plombières, à corriger cette 
édition , de façon qu'à l'aide de douze ou treize feuilles 
substituées aux plus ddectueuses, et pleines d'ailleurs 
de nouveautés peut-être assez intéressantes, et à l'aide 
d'une nouvelle Préface, et d'un nouvel Avertissement, 
vous pouvez, sans beaucoup de frais, donner un air 
tout neuf à cet ouvrage, et le débiter avec quelque 
succès. Je vous aiderai encore en vous achetant une 
centaine d'exemplaires que je vous paierai comptant, 
et j'en ferai des présents qui , eu fesaut connaître 
cette édition nouvelle , pourront vous en faciliter le 
débit. J'aurais déjà pris ce parti , il y a long-temps , 
si ie grand nombre de fautes ne m'avait rebuté. 

' HaUUeu , IX, 5 ; Luc, v, al. B. 



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464 COBEESPOKDAlfCE. 

3073. A M. COLINI .. 

Le 9 juin. 

En passant par Saint-Dié, je corrige la feuille'; 
je la rcDvoîe. Je recommande à M. Colîni les lacunes 
de Venise; il aura la bonté de faire mettre un ^ au 
lieu du c. Et ces chevaliers, qui sortent de son pays; 
on peut d'un son faire aisément un leur. 

lo non sô ancora quanti gïorai o quanti ore mi 
trattero nella badia. Scriverà al signor Colini, e gli 
dira dove egli m'indirizzera le mie tettere. 
Il suc amico V. 

3073. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A Senona, le it jnhi. 

Mon cher ange, ceux qui disent que rhommeest 
libre ne disent que des sottises. Si on était libre, né 
serais-je pas auprès de vous et de madame d'Argental? 
ma destinée serait-elle d'avoir des anges gardiens 
invisibles? Je pars te 8 de Colmar, dans le dessâa 
de venir jouir enfin de votre présence réelle. Je re- 
çois en partant une lettre de madame Denis , qui me 
mande que Maupertuis et La Condamine vont à Ptom- 

> CAme-AleiaïKlreCoUiii.iis IFIorcDcele H octobre 1737, mort iMw- 
hâta le 31 min 1S06, anteuT de Moa tijoar auprèi lU Foliaire, 180), 
111-8°, et d'aulrei écrid, secréraîre de Voiture pendutt einf mu, k tfài» 
en juÎD 1756. Il j éuil danc entré en 1751 (el noB ijS^). Saldln*^ 
l'aToul Dupont , pnbliéeii dans le mlume de Ltitni iat'Jita ie fetmif, 
Ptris, Mongie aine, iSar, in-ia et in'8°, tonl plcinei d'huioeur Moln 
l'auteur de Zaïre. Mail il m montre pliu juste dans ton ouTngc ialîKl' 
Woa séjour, etc. B. 

•C'était une des dernières feuilles du tccond \omcitaJiaaleté*tE^ 
pire, ou quelques cartons pour je mime oiiTrage. fX. 



nii,GtH>^le 



AlfHÉE 1754- 4^>S 

bières; qu'il ne faut pas absolument que je m'y trouve 
dans le même temps ; que cda produirait uae scène 
odieuse et ridicule j qu'il faut que je n'aille aux eaux 
que quand elle me le mandera. Elle ajoute que vous 
serez de cet avis, et que vous vous joindrez à elle 
pour m^empécher de vous voir. Surpris, affligé, in- 
quiet, embarrassé, me voilà donc a3rant fait mes 
adieux à Cotmar, et embarqué pour Plombières. Je 
m'arrête à moitié chemin; je me fais bénédictin, dans 
l'abbaye de Senones, avec dom Calmet', l'auteur des 
Commentaires sur la Bible, au milieu d'une biblio- 
thèque de douze mille volumes, en attendant que 
vous m'appeliez dans votre spbèi'e. Donnez-moi donc 
vos ordres, mon cher ange; je quitterai le cloître 
dès que vous me l'ordonnerez ; mais je ne ie quitte- 
rai pas pour le monde, auquel j'ai un peu renoncé; 
je oe le quitterai que pour vous. 

Je ne perds pas ici mon temps. Condamné â tra- 
vailler sérieusement à cette Histoire générale, im- 
primée pour mon malheur, et dont les éditions se 
multiplient tous les jours, je ne pouvais guère trou- 
ver de grands secours que dans l'abbaye de Senones. 
MaiK je vous sacrifierai bien gaîment te fatras d'er- 
reurs imprimées dont je suis entouré, pour goûter 
enGn la douceur de vous revoir. Prenez -vous les 
eaux? comment madame d'Argental s'en trouve- 
t-e!le? Que je bénis le préjugé qui fait quitter Paris 
pour aller chercher la santé au milieu des montagnes, 
dans un très vilain climat 1 La médecine a le même 

>Totl>ire,daa9ulcUreàD. Calmet, do i3 féirier 174S, lui (v«i( té- 
moigaéledcuTd'tlre, peai1aulqac1quesmnamei,uiid«>etnii>iiici. B. 

CoHRBRPOHIMVCH. VI. )0 



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466 COftSKSPOItDAHCB. 

pouvoir que la religion ; elle fait entrepreniln Sa 
pèlerinages. Rëglez le mien ; vous êtes tous deux let 
maîtres île tna marche comme de mon cœur. 

La poste va deux fois par semaine de Plombiires i 
Senones , par Raon. Elle arrive un peu tard , pan»- 
qu'elle passe par Nancy; mais enfin j'aura^le bon- 
heur de recevoir de vos nouvelles. Adieu; je vous 
embrasse. Le moine Voltaire. 

X074- A H. COLINI- 

ASMOHMila.^ 

Mi captta o^i la lettera deiruadecitno. Mi m- 
cresco del viaggio che fà il pacchetto ch'ella a maii- 
dato a Plombières.' La prego di.scrivere ancora i 
Senones, al meno una volta, e di far mi sapere K 
trà letlere a me indirizzate vene fosse alcuna di ma- 
dama l)eais. 

Il faut que l'on attende pour la Préface. 

Mille compliments à M. le major, et à tous ceu 
qui se souviennent de moi. 

J'ai bien à cœur la copie du manuscrit coDcernut 
V Histoire '. 

3075. A. H. LE COMTE D'ARGENTAJL. 

A-Smoncipir Ravoii,oaIUoD,la iS join. 

Mon cher ange, je ne sais si madame Denis a rai- 
son ou non. J'attends votre décision. Je suis un moine 
soumis aux ordres de mon abbé , et je n'attends que 
votre obédience. Je vous supplie de vouloir bien toi» 



ri^GtlDl^lc 



AHHBB 1754- 467 

iaire donner une ou deux lettres qui doivent m'étre 
adressées à Plombières, vers le ao du mois; je me 
flatte ({ue tous me manderez de les venir chercher 
moi-même. Savez-vous bien que je ue &uis point en 
France, <jue Senones est terre d'Empire, et que je ne 
dépends que du pape pour le spiritucl?}e lis ici, ne 
voua déplaise, les Pères et les Conciles. Vous me re- 
mettrez peut-être au régime de la tragédie, quand 
j'aurai le bonheur de vous voir. Comment vous trou- 
vez-vous du régime des eaux, vous et madame d'Ar- 
geatal? Faites -vous une santé vigoureuse pour une 
cinquautaine d'années, et puissions-nous vivre à la 
Fontenelle, avec un cœur un peu plus sensible que 
le sieo ! Il serait beau de s'aimer à cent ans. Nous 
avoQS à peu près cinquante ans d'amitié sur la tète. 
Je me meurs d'impatience de vous voir. Je n'ai ja- 
mais eu de désirs si vifs dans ma jeunesse. Donnez- 
moi donc un rendez-vous à Plombières, fut-ce 
malgré madame Dénia. Je tremble d'être né pour les 
passions malheureuses. Adieu , mon cher ange ; je vo-. 
lerai sous vos ailes, à vos ordres, et je me remettrai 
de tout à votre providence. 

2076. A M. L£ COMTE D'ARGENTAL. 

A Senonci pir Hiod , le ao jaiD. 

Vous me laissez faire, mon cher et respectable 
ami, un long noviciat dans ma Thébaîde. Voici ta 
troisième lettre que je vous écris. Je n'ai de nouvelles 
ni de vous ni de madame Denis. Elle m'a mandé que 
vous m'avertiriez du temps où je dois venir vous 



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466 connitspoirDAifCB. 

trouver; mon cœur n'avait pas besoin de ses averti»' 
sements pour être à vos ordres. Je ne suis parti qae 
pour venir vous voir, et me voici k moitié chemÏD, 
sans savoir encore si je dois avancer. Je vous ai >up- 
plié de vouloir h\^Ç vous informer d'un paquet àt 
lettres qu'on m'a adressé à Plombières, otl jedeviw 
être. J'écris ' au maître de la poste de RemiremoDt 
pour en savoir des nouvelles. Ce paquet m'est de 11 
plus grande conséquence. Si vous avez eu la bonté 
de le retirer, ayez celle de me te renvoyer par la poste, 
à Seoones, avec les ordres positifs de venir voni 
joindre. Il ne me faut qu'une chambre, un trou in- 
près de vous, et je suis très content. Mes gens * lo- 
geront comme ils pourront. Votre grenier serait pour 
mol un palais: Je suis comme une fille passioaim 
qui s'est jetée dans un couvent , en attendant que sod 
amant puisse l'enlever. C'est une étrange destinée que 
je sois si près de vous, et que je n'aie pu encore voitt 
voir. Je vous embrasse avec autant d'empressement 
que de douleur. Mille tendres respecta k madame 
d'Argental. 

Voici un autre de mes embarras : je crains que vous 
ne soyez pas à Plombières. Tignore tout dans mon 
tombeau : ressuscitez-moi. 

Il Êiut malheureusement huit jours pour recevoir 
réponse, et nous ne sommes qu'à quinze lieues. 

■ Celte lettre n'eil point imprimk. B. 
* Sod coftide et un dooiEitique. Cl. 



frfhyCtJO'^ic 



ARnÉs 1754- 469 

ao77. A. M. DUPONT, 

Smoiim, jnîD. 

7e supplie monsieur Dupont de vouloir bien me 
mander quelle est cette malheureuse édition alle- 
macdequi contredit si cruellement celle de Balut>Q. 

Je ne me console point du tort effroyable que j'ai 
fait à la sainte Eglise, en ne permettant point les 
femmes aux prêtres ! maudit soit le carton que j*ai 
mis-! 

Je m'aperçois qu'il est un peu difScile d'écrire l'his- 
toire sans livres. 11 y a une belle bibliothèque à Se- 
nones, il y a des gens bien savants , mais il n'y a point 
de M. Dupont. Je le regretterai toujours, mais je me 
flatte de le revoir bientôt, et de lui renouveler l'as- 
surance de l'amitié qui m'attache à lui. Je le prie de 
faire bien mes compliments à M. de Sruges. 

Je me flatte qu'il ne m'oubliera pas auprès de mon- 
»eur et de madame de Klinglin. 

Je souhaite à madame Dupont des couches heu- 
reuses, et qu'elle s'en tienne là. 

M78- A. H. COLINI. 

A Senonci, le i3 jnîn. 

Je n'ai point encore le paquet de lettres envoyé à 
Plombières. Je prie M. Colini de m'écrire lï Senones, 
Je suppose qu'il a demandé à M. Turckeim de rece- 
voir un paquet que les banquiers Bauer et Meville 
doivent avoir reçu pour moi. 

Il est bien triste que je ne puisse corriger la Pré- 



hyGoo^lc 



470 COBRSSfOirUAHCR. 

face qui court les champs ; il n'y a qu'à attenilre. 
A-t-OD corrigé à la maiu tes deux fautes essentielles qui 
sout dans te corps du livre ? Comment va la copie du 
manuscrit? 

J'espère que M. Coliai aura l'atteation de m'écrire 
à Seuones. Les lettres me seront reuvojées à Ploin- 
bières très lîdèleinent, sitôt que ma santé me permet- 
tra de m'y transporter. Mes compliments à tous ceui 
qui m'ont marque de la bonté. Y. 

3079- A H. LE COUTE ITARGENTAL. 

Senono, le if jnin. 

O adorables anges, je compte être incessamment 
dans votre ciel , c'est-h-dîre dans votre grenier. Je 
n'ai reçu qu'aujourd'hui vos lettres du 9 et du 16. 
Comment m'accusez-vous de n'avoir point écrit à ma- 
dame d'Argental ? Je vous écris toujours, madame, 
vous êtes consubstantiels. Je ne vous ai point écrit 
nommément et privativcment, parceque moi, pauvre 
moine, je comptais venir, il y a quinze jours , réel- 
lement, dans votre vilain paradis de Plombières, où 
est mon amc, du jour que vous y êtes arrivés. Bai- 
gnez donc me conserver cet heureux trou que tous 
avez bien voulu me retenir. J'arriverai peut-être avaut 
ma lettre , peut-être après ; mais il très sûr que j'ar- 
riverai, tout malingre que je suis. Ma santé est au 
bout de vos ailes. Je veux me flatter que la vâtre va 
bien, puisque vous ne m'en parlez pas. Dlvius an- 
ges, je ne connais qu'un mnlheur, c'est d'avoir été si 
long-temps à quinze lieues de votre empyrée, et de 



^GtlDi^lc 



AinriB 1754- 47 > 

oe m'être point jeté dedaDS. Voilà qui est bien plai- 
sant d'être en couvent, et de dire Benedicite, au lieu 
d'êlpe avec vous. Je m'occupe avec dom Mabillon , 
dom Martèoe, dom Thuillier, dom Ruinart. Les au- 
tiquailles où je suis condamné, et les Capituîaires 
de Charlemagne, sont bien respectables; maïs cela 
ne console pas de votre absence. Je vais donc fermer 
mon cahier de remarques sur la seconde race, faire 
mon paquet, et m'embarquer. Lazare va se rendre 
à votre piscine. Il y a, dit-on, un monde prodigieux 
à Plombières ; mais je ne le verrai certainement pas. 
Vous êtes tout le monde pour moi. Je suis devenu 
bien pédant ; mais n'importe, je vous aime comme si ' 
j'étais un homme aimable. Adieu, vous deux, qui 
l'êtes tant ; adieu , vous avec qui je voudrais passer 
ma vie. Quelle pauvre' vie! Je n'ai plus qu'un souille. 
Quel chieu de temps il fait ! Des grêlons gros 
comme des œufs de poule d'Iode out cassé mes vitres ; 
et les vâtres? Adieu, adorables anges. 

»o8o. A M. COLINI. 

A Senenct, 1« sj joltt. 

Aljme ko ricevuto il gran pacchetto : je garde la 
demi-feuille, ou, pour mieux dire, la feuille entière 
imprimée. Je n'y ai trouvé de fautes que les miennes. 
Yous corrigez les épreuves mieux que moi ; corrigez 
donc le reste, sans queje m'en mêle, et que M. Schœp- 
flin fasse d'ailleurs commeil l'entendra ; mais je m'a- 
perçois que vous avez envoyé encore une autre épreuve 
à Plombières, avec des lettres. J'ai écrit, et n'en ai 
rien reçu. 



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473 COKBSSPOVDAirCË. 

Je compte partir pour les eaux dans trois od qoatrt 
jours, et il arrivera que vos paquets me seront ren- 
voyés à Senones quand je n'y serai plus. Ne m'en- 
voyez donc rien jusqu'à ce que je vous écnve, et que 
je sois fixé. Surtout ne m'envoyez poiot par la poste 
de gros paquets imprimés. Voici un petit mot pour 
M. Dupont, et un autre poui* madame Gotl. 

Gardez le paquet que M. Turckeim vous a remis. 
Je ferai réponse à M. Adami' quand je serai à Plont- 
bières. Je vous embrasse de tout mon cœur. V. 

ao8i. A H. COLUn. 

A ScnoDet, le 16 joii. 

Un messager de Saiat-Dîé vous rendra cette lettre. 
Je vous prie de prendre la clef de l'armoire dans la- 
quelle il y a quelques livres. Cette armoire est der- 
rière le bureau du cabinet, et la clef de cette ar- 
moire est dans un des tiroirs du bureau ^, k toaa 
droite. Vous y trouverez trois exemplaires du S&ck de 
Louis Xlf^et du Supplément, brocbés en papier. Je 
vous prie d'en faire un paquet avec cette adresse : ^ 
dom Pelletier, curé de Senones, et de donner te pa- 
quet au porteur. 

Je vous embrasse. V. 

ao8a. A M.^COLINI. 

ASenoaw , la 1 joDkt. 

En réponse à votre lettre du aS juin, je vous di- 

•Neunit.cepaiEniM|.D)iiiiel Adimi, dé en Pologiw «a 1716, tutw 
de qadquei ouTra^ publia m ijSoel 1755? Cl. 

•CbeiM. Goll, niE des Juifs, où 'Volttireinii l«iMéColiiu,EtHill( 
rcImiT*, le *5 ou le a6 juillet Hiinal,! ub retour de PlombUrti- f^ 



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ABSii 1754- 473 

rai que je ne mis Dutlemeot pressé ni inquiet de la 
copte que vous faîtes, mais que je serai bien aise de - 
la trouver faite à mou retour, dans un mois. J'envoie 
à M. Schœpflin ' l'cpître dédicatoire. Je lui ai ëcrit / 
au sujet de la fausse nouvelle qu'on lui a mandée. Je 
te crois trop sensé pour avoir laissé soupçonner au , 
£U*du cliancelier de France qu'il le croyait capable 
d'avoir abusé de l'exemplaire qu'on lui a envoyé. 11 
n'a pas enteniju ses intérêts eu imprimant quatre 
mille exemplaires; il les entendrait mieux s'il avait 
des correspondances assurées. Je lui ai envoyé un 
petit billet pour madame Goll, dont vous ne me par^ 
lez jamais. 

Je pars en^n pour Plombières, oii j'espère avoir 
de vos nouvelles. Je vous embrasse de tout mon cteiu>. 

aoS3. A MADA.HE LA. lURQUISE DU DEFFAIfD. 
Entre deux monugnet , 1b ■ jmllM. 

J'ai été malade, madame; j'ai été moi>ie;j'ai passé 
un mois avec saint Augustin, TertuUien, Origène, 
et Kaban. Le commence des Pères de l'Église et des 
savants du temps de Cfaarlemagne ne vaut pas le vô- 
tre; mais que vous mander des montagnes des Vos- 
ges? et comment vous écrire , quand je n'étais occupé 
que des priscillianistes et des nestorlens ? 

Au milieu de ces beaux travaux dont j'ai gour- 
mande mon imagination, il a fallu encore obéir à 
des ordres que M. Dalembert, votre ami , m'a don- 

' Jat.-Frcd.SctKcpllin, imprimeuT-libnÛTB i Colmir. Ci~ 
* M. dtU alcsbcf b«>, cbirgé de 11 diTMlim de U librairie. Cl. 



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474 COlUSPOIfDAVCE. 

nés de lui fiiîre quelques articles pour son Biuydth 
pêdie; et je les lui ai très mal faits. Les recbercbei 
historiques m'ont appesanti. Plus j'enfonce dans la 
connaissance des septième et huitième siècles, nkoim 
je suis fait pour le ndtre, et surtout pour vous. 

M. Dalembert m'a demandé un article sur Vet- 
piit ';c*est comme s'il l'avait demandé au P. Ma- 
billon ou au P. Montfaucon. Il se repentira d'avoir 
demandé des gavottes à un homme qui a cassé son 
TJolon. 

Et vous aussi, madame, vous vous repentirez d'a- 
voir voulu que je vous écrive. Je ne suis plus de ce 
monde, et je me trouve assez bien de n'en plus Cm. 
Je ne m'intéresserai pas moins tendrement à vous; 
mais, dans l'état où nous sommes tous deux, que 
pouvons-nous &ire l'un sans l'autre ? N ous nous avoue- 
rons que tout ce que nous avons vu et tout ce que nous 
avons fait a passé comme un songe; que les plaisirs 
se sont enfuis de nous; qu'il ne faut pas trop compta 
sur tes hommes. 

Nous nous consolerons aussi en nous disant com- 
bien peu ce monde est consolant. On ne peut y vivre 
qu'avec des illusions; et, dès qu'on a un peu vécu, 
toutes les illusions s'envolent. J'ai conçu qu'il n'y 
avait de bon, pour la vieillesse, qu'une occupation 
dont on fût toujours sûr, et qui nous menât jusqu'au 
bout, en nous empêchant de nous ronger nous-mêmes. 

J'ai passé un mois avec un bénédictin de quatre- 
vingt-quatreaus, qui travaille encore à l'histoire. On 
peut s'y amuser quand l'imagination baisse. 11 ne bal 

■ Vo^c«ttl1ide,toiDa XXIX, page 310. B. 



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jjmii 1754* 475 

point d'esprit pour s'occuper des vieux événements; 
c'est le parti que j'ai pris. J'ai atteodu que j'eusse 
repris un peu de santé pour m'aller guérir à Plom- 
bières. Je prendrai les eaux en D*y cro^rant pas, comme 
j'ai lu tes Pères. 

rexécuterai vos ordres auprès de M. Balembert. 
Je vois les fortes raisons du prétendu éloignemeut 
dont vous parlez ; mais vous en avez oublié une, c'est 
que vous êtes éloignée de son quartier'. Toilà donc 
le grand motif sur lequel court le commerce de la 
vie! Savez-vous bien, vous autres, ce qu'il y a de 
plos difficile à Paris? c'est d'attraper le bout de la 
journée. 

Puissent vos journées, madame, être tolérables! 
c'est encore un beau lot ; car, de journées toujours 
agréables, il n'y en a que dans les Mille et une Nuits, 
et dam la Jérusalem céleste. 

Résignons- nous à la destinée, qui se moque de 
nous, et qui nous emporte. Yivons tant que npus 
pourrons, et comme nous pourrons. Nous ne serons 
jamais aussi beureux que les sots; mais tâchons de 
l'être à notre manière... Tâchons...; quel mot! Kien 
ne dépend de nous; nous sommes des horloges, des 
machines. 

Adieu , madame ; mon horloge voudrait sonner 
l'heure d'être auprès de vous. 

■ Dtlcmbcrl demeufait meMicbcl-le-Conile, elmadimeduDAnd, ru 
:, dau la conimuiMUlé de StiDt-JoKph. Cl. 



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476 COBVESPOnDAHCE. 

ao84. A H. COUNI. 



Je répète ai signor CoUni qu'il est bien meilleur 
- correcteur d'imprimerie que moi. Je le prie de m'ea- 
■vojer r<Spître dédicatoire, et la préface entière *, im- 
primées; d'avoir soin de ces deux grosses fautes de 
ma façon , qui se soot glissées sur la 6d du second 
volume. 

Je suis au désespoir; je crains que M. de Maies- 
herbes n'ait remis à des libraires de Paris l'exeroplsire 
que je lui envoyai, de concert avec M. ScbœpSia, 
pour le soumettre à ses lumières, et pour l'engager 
à le protéger. J'ai peur qu'il n'ait été cboqué de ce 
que M. Schœpflin lui a écrit. Dites-lui bien , je vous 
en prie, qu'il n'a autre chose à faire qu'à envoyer 
vite de tous côtés... Recommandez-lui la plus prompte 
diligence ; j'écris la lettre ^ la plus forte à M. de Males- 
berbes. 

Que l'électeur palatin ait dans huit jours ses exem- 
plaires, et que le livre soit en vente. Je l'ai averti, it 
y a quatre mois , de prendre ses précautions. Je vous 
embrasse. V. 

J Ia miîson où Toltiira se logea i Plomlnèrai, cd i754,ièt{dc(niil> 
par l'inoadaiioD du 16 juillet 1770. LaiiiiiioaUlieiuriiiacoi[ilica*Hl 
porta aujoardliu! le u* ■ i ;. Cl. 

> C'nt VjirerlûiBmait do Jaaalei it t Empire; Tojm tome XXUI , 
Vtfi '■ B- 

^ Cette letire u'i pu été recuaillie , aoa plot qae qudqac* antm *drc^« 



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io85. A. H. DE CIDEVILLE. 

A PlouUirM, la g idBvt. 

MoD cher et ancien ami , quoique chat échaudé ait 
la réputation de craindre Veau froide, cependant j'ai 
risqué Teau chaude. Vous savez que j'aimerais bien 
mieux âtre auprès des naïades de Forges que de celles 
de Plombières; vous savez où je voudrais être, et 
combien il m'eût été doux de mourir dans la patrie 
de Corneille , et dans les bras de mon cher Cideville; 
mais je ne peux ni passer ni finir ma vie selon mes 
désirs. Tai au moins auprès de moi, à présent, une 
nièce qui me console en me parlant de vous. Nous 
ne fesons point de châteaux £n Espagne, mais nous 
en fesons en Kormandie '. Nous imaginons que quel- 
que jour nous pourrions bien vous venir voir. £lte 
m*a parlé, comme vous, du poème de V^gricuiture*. 
C'était à vous à le faire et à dire 7 

• O fortDoaloe nîmium , lus nom bons aoicuai .' ■ 

Vima., Gtorg., II, t. 458. 

Pour moi je dis : 

• No* dulcia linqninnisarva; • 

Viao., ecL I, V. 1. 

mais ne me dites point de mal des livres de dont 
Calmet. 

Ses sDliquei Entras ne sont point inutiles ; 

n but d« passctemps de toutes le* façons , 

' A. LauDBj ; jejti lettre lots. B. 

■LepoënM de VJgrleuUurt, par Rouet, aefut puUii qu'en i774> iii-4*, 
Vgluire écrivit 1 Cet auteur, le il avril de celte anoie, une longne Ictiw 
qn'oD peul loirdansla Com^oiaitMce. B. 



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47^ CORBESPOVPAJtCE- 

Ell'oBpeiitqnelquefoii supporter les Varroiu, 
Quoiqu'on adore les Virgiles. 

D'ailleurs il y a cent personnes qui lisent l'Iiis- 
toire, pour une qui lit les vers. Le goût de ta poésie 
est le partage du petit nombre des élus. Nous sotnmes 
un petit troupeau, et encore est-il dispersé. Et puis 
je ne sais si , à mon âge , il me siérait encore de chan- 
ter. Il me semble que j'aurais la voix un peu rauque. 
Et pourquoi chanter 

• de»erii ad Strjmanis umlam ? • 

TiBfi., Georg., IV, t. So8. 

Enfin je me suis vu contraint de songer sérieuse- 
tneot à cette Histoire universelle * dont on a imprioé 
des fragments si indignement défigurés. On m'a forcé 
à reprendre malgré moi un «Hivrage que j'avais aban- 
donné, et qui méritait tous mes soios. Ce n'était pu 
les sèches jànnales de CEoipire, c'étut le tableau 
des siècles, c'était l'histoire de l'esprit humaÎD. U 
m'aurait fallu la patience d'un bénédictin, et la plume 
d'un Bossuet. J'aurai au moins la vérité d'un De Thou. 
I! n'importe guère oîi l'on vive, pourvu qu'on viw 
pour les beaux -arts; et l'histoire est la partie des 
belles-lettres qui a le plus de partisans dans tous b 
pays. 

Le« fruits des rives du Permesse 

Ne croissent que dans le printemps; 

D'Apollon lea Iréton briUanta 

FoDt lescbarnmdekjeaDesae, 

Et la froide et triste vieillesse 

N'est faite que pour le bon sens- 

Adieu , mon cher ami; je vous aime bien plus ^■'^ 

> Tofu DU Pré&ce da tome HV. K. 



nii,GtH>^le 



AmÉM 1754- 479 

la poésie. Madame Deais ' vous fait mille tompli- 
menu. V. 

3086. A. U. COLINI. 

A PlonliîèTa , la 1 1 jntllat. 

M. Mac-Mahon, médecio de Colmar, m'a apporté 
votre paquet. Vous me ferez un plaisir extrême de 
bâter la reliure des deux volumes en maroquin, pour 
son altesse électorale, et de les euvoyer, par la poste, 
à madame Defresnei*, en ta priant de les faire tenir 
par tes chariots. 

Tâchez qu'au moins l'Ëpttre soit dans ces deux vo- 
lumes, avant la préface. 

Mille tendres amitiës k madame Gotl; j'espère la 
voir avec ma nièce. V. 

aoft?. A DOH CÀLMET, 



A PIoiDbUns, U iB jnUtrt. 

Monsieur, la lettre dont vous m'honorez augmente 
mou regret d'avoir quitté votre respectable et char- 
mante solitude. Je trouvais chez vous bien plus de 
secours pour mon ame que je n'en trouve à Plom- 
bières pour mon corp's. Vos ouvrages et votre biblio- 
thèque m'instruisaient plus que tes eaux de Plom- 
hièrei ne me' soulagent. Ou mène d'ailleurs ici une 
vie un peu tumultueuse , qui me fait chérir encore 
davantage cette heureuse tranquillité dont je jouis- 

• MaïUina Denii fiait vtmit à PlonbiirM «t«c n tour : die Mooaiptgat 
soa ondequiad ilreTioliColnur. Ci.. 

■Directrice de Upwlc au letln»,lSlrulHiurg. Ci. 



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48o cokbespoudance. 

sais avec tous. Ttâ pns la liberté de &ire mettre k 
part quelques livres des savacts d'Angleterre pour 
votre bibliothèque; mais on n'a envoyé chez Debure 
que les livres écrits en langue anglaise. J'ai donné 
ordre qu'on y joignit les latins. Ce sont au moins 
des livres rares, 4]ui seront bien mieux placés dans 
une bibliothèque comme la vôtre que chez un par- 
ticulier. Il faut de tout dans la belle collection que 
vous avez. Je vous souhaite une santé raeîlteure que 
la mienne , et des jours aussi durables que votre 
gloire, et que les services que vous avez rendus à 
quiconque veut s'instruire. Je serai toute ma vie, 
avec le plus respectueux et le plus tendre attache- 
ment, monsieur, votre, etc. V. 

«088. A. U. DEVA.UX. 

A Plombiint, le tg joillM. 

Mon cher Panpan , mademoiselle de Francinelti 
vient de mourir subitement, pendant qu'on dansait 
à deux pas de chez elle, et on n'a pas cessé de dan- 
ser. Qui se Qatte de laisser uo vide dans le monde et 
d'être regretté a tort. Elle doit pourtant être regret- 
tée de ses amis; elle l'est beaucoup de moi, qui con- 
naissais toute la bonté de son cœur. Elle m'avait 
montré une lettre de vous dont je vous dois des re- 
merciements. J'ai vu que vous souhaitiez de revoir 
votre ancien ami. Vous parliez dans cette lettre des 
bontés que madame de Boufllers et M. de Croî veu- 
lent bien me conserver. Je vous supplie de leur dire 
combien j'en suis touché, et à quel point je desire- 



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rais leur Êiîre encore ma cour; mais ma santé déses- 
pérée, et des affaires, me rappellent à Colmar, oîi 
j'ai quelque bien qu'il faut arranger. Madame Denis 
m'y accompagne. Mes deux nièces vous remercient 
des cboses agréables qui étaient pour elles dans votre 
lettre à mademoiselle Francinetti. 

Adieu, mon ancien ami; votre belle ame et votre 
esprit me seront toujours bien chers, et vous devez 
toujours me compter parmi vos vrais amis, V. 

2089. A. M. LE COMTE D'AHGENTAL. 

Ci>ltur>, UiSjoiUeL 

Anges, je ne peux me consoler de vous avoir quit- 
tés qu'en vous écrivant. Je suis parti de Plombières 
pour la Chine '. Voyez tout ce que vous me faites 
entreprendre. O Grecs ! que de peine pour vous plaire! 
Eb bien! me voilà Chinois, puisque Vous l'avez 
voulu; mais je ne suis ni mandarin ni jésuite, et je 
peux très bien être ridicule. Anges, scellez la bouche 
de tous ceux qui peuvent être instruits de ce voyage 
de long cours ; car, si l'on me sait embarqué , tous 
l«s vents se déchaîneront contre moi. Mon voyage i 
Colmar était plus nécessaire, et n'est pas si agréable. 
Il n'y a de plaisir qu'à vous obéir, à faire quelque 
chose qui pourra vous amuser. J'y vais mettre tous 
mes soins, et je ne vous écris que ce petit billet^ 
pareeque je suis assidu auprès du berceau de VOr- 

' Toluirc, (biciit de CuIdwt depuis le S juinjuiqu'au aa juillet, ou en- 
firoa , anit ptué quioie joun li Plombièm. Ci.. 

■ Remn de Plonbirrei où il init mis à En >e« Aiinala de tEmpirt, 
Voltaire s'oixapa i Colmar de ma Orplitliit dt ta Chine. B. 

CoaiurovDiaca. VI. 3i 



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4Sa • COHRESPORDAtfCK. 

phelin. Il m'appelle , et je vais à lui en fesant la pi' 
gode, rigiiore si ce billet vous trouvera à Plombières. 
Il n'y a que le président ' qui puisse y faire des vers. 
Moi je n'eu fais que dans la plus profonde retraite, 
et quand c'est vous qui m'inspirez. Dieu vous donne 
la santé, et que le Ktog-Tien me donne de l'enthou- 
siasme et point de ridicule. Sur ce je baise le bout 
de vos ailes. 

ao<|o. DE CHARLES-THÉODORE, 

ScbweliingeD , ce 17 juHit. . 

J'ai reçu, monsieur, voire lettre* pendant que j'éuis m 
bains de Schiangenbadt; et, peu de jours après mon retour ta, 
le volume ' que vous m'avez envoyé. Je vous en suis bien 
obligé ; et, quoique voufi ayez ouiré quelques exprcssiops Bil- 
ieuses ù mon égard , je suis bien aise de concourir A la jusdre 
que le public vous doit sur les mauvaises éditions de votrt 
Eiiai sur l'Histoire universelle. Vous rendrez sûrement un 
grand service à ce même public, si vous donnez bientôt \t 
reste de cet Ouvrage. Il intéresse, il amuse, et instruit solide- 
ment. Rieu d'essentiel n'y est oublié , et les faits de moindre 
conséquence qui s'y trouvent paraissent presque nécesuirri 
pour nous bien faire entrer dans l'esprit des sièctes passés. 

J'ai entendu dire par plusieurs personnes * que vous tn- 
vaillei présentement à une Histoire d'Espagne. Quoiqu'elle 
ne me l'aient pas assuré pour certain, j'espère que voire 
santé vous permettra toujours de donner quelque ontTigt 
nouveau. 

> Le président Héutull. Ct. 

> EUe est perdue. B. 

3 Toyei nu Prébce du lome XV, page m M tuiv. B. 

4 Co penoones «e trompaient. Cl. 



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AinriB 1754. 483 

Comme je crois le vin de Hongrie fort sain , et que tous 
n'êtes peut-être pas à portée d'en avoir de bon , j'ai fait faire 
des dispo&iliom pour vous en envoyer, dès que les chaleurs le 
permettronL Je voudrais avoir des occasions plus réelles de 
pouvoir vous faire plaisir. 

Je suis avec bien de l'estime , etc. 

CHÂBLES-Tnionoai , électeur. 

aogi. A H. L'ABBÉ D'OLIVET. 

À. Colour, la *; jnJIkt. 

MoQ cher Gcéron, le vardioal Ximeaès ne fesait 
point de tragédies, et M. de Ximeaès, qui est de la 
maison, a fait une pièce de théâtre > qui a eu du suc- 
cès. Vous savez qu'on le nomme le marquis de Chi- 
naèoe, nom consacré, malgré le cardinal de Kiclie- 
lieu. On ne dira pas : 

L'académie en corps a beau le censurer ) 

BoiLi&u, ut. II, V. 333. 

c'est à l'académie à se déclarer pour les Cfaimèoe. 

11 croit que j'ai quelque crédit auprès de vous; il 
ambitionne votre voix% et encore plus votre suffrage. 
Je suis trop malade pour vous écrire une longue lettre. 
Je vous souhaite de la santé , et je vous aime de tout 
mon cœur. Madame Denis, qui est ma garde-malade, 
vous fait mille compliments. 

' AmatatoiUe , Ingéilie repréaeiitÉe le 3a nui i^Sf. Cl. 
> Deilauehea éuit mort la i, juillsl ) Boiui fut re^ à u place, le iS in- 
guu«>Diviat,i l'iiwléniie rnDçaiie. Cl. 



.^hyCOO^IC 



484 cokhespordarce. 

1093. A M. LE COMTE D'AAGEin'AL. 

Colmir, le 3 toôL 

MoD divin ange, les eaux de Plomhières ne sont 
pas si souveraines, puisqu'elles donnent des coiiquet 
à madame d'Argentat , et qu'elles m'ont attaqué vio- 
lemment ta poitrine; mais peut-être aussi que tout 
cela n'est point l'efTet des eaux. Qui sait d'où vien- 
nent DOS maux et notre guërison? Au moins les mé- 
decins n'en savent rien. Ce qui est sûr c'est que Plom- 
bières a fait, pendant quinze jours*, le bonheur de 
ma vie, et vous savez tous deux pourquoi. Cette an- 
née doit m'étre heureuse. Je vous remercie pour Ma' 
riamne ", et surtout pour Rome ^. Les comédiens sout 
de grands butors s'ils ne savent pas faire copier tes 
rôles. Vqulez - vous que je vous envoie l'imprimé? 
Dites comment, et il partira. Nos magots de ta Chine 
n'ont pas réussi. Teu ai fait cinq ; cela est à la glace, 
allonge, ennuyeux. Il ne faut pas faire un Versailles 
de Trianon ; chaque chose a ses proportions. Kou.^ 
avons trouvé, madame Denis et moi, les cinq pavil- 
lons réguliers; mais il n'y a pas' moyen d'y loger; 
les appartements sont trop Iroids. Nous avons été 
confondus du mauvais effet que fait l'art détestable 
de l'ampliBcation; alors je n'ai eu de ressource que 
d'embellir trois corps de logis;j'y ai travaillé avec ce 
courage que donne l'envie de vous plaire ; eu6n nous 
sommes très contents. Ce n'est pas peu que je le sois; 

■ Entre le 1 et le 18 juillet. Cl. 

■ Cette tragédie fut reprÎM le t (oAl 17S4. H. 
3 Aornajaw^vne fut piirepriteeD 17S4. B. 



ri^GtlDl^lc 



je vous réponds que je suis aussi dîfSàle qu'un autre. 
J'oie vous assurer que c'est un ouvrage bien shigu- 
lier, et qu'il produit un puissant intëpêt depuis )c 
premier vers jusqu'au dernier. Il vaut mieux certai- 
n«iieTit donner quelque chose de bui en' trois actes 
que d'en donner cinq insipides, pour se conformer 
à t'u»ge. Il me semble qu'il serait très i propos de 
faire jouer cette nouveauté immédiatement avant le 
voyage de Fontainebleau , supposé que l'ouvrage vous 
paraisse aussi passable qu'à nous; supposé que cela 
ue &sse aucun tort à Rome sauvée; supposé encore 
qu'oa ne trouve dans nos Chinois rien qui puisse 
doouer lieu à des allusions malignes. J'ai eu grand 
soin d'écarter toute pierre de scandale. Le conqué- 
rant tartare serait j^ merveille entre les mains de 
LeLain; La Noue « assez l'air d'un lettré chinois, ou 
plutôt d'un magot ; c'est grand dommage qu'il ne soit 
pas cocu. Idamé est coupée sur la taille de made- 
moiselle Clairon. Peut-être les circonstances pré- 
sentes* seraient favorables; en tout cas, je vais Ëiire 
transcrire l'ouvrage; indiquez- moi la façon de vous 
l'envoyear par la poste. 
Ce que vous me mandez , mon cher ange , de mon 
' troisième ' volume, me lait un extrême plaisir; plus 
il sera lu, et plus les gens raisonnables seront in- 
dignés contre le brigandage et l'imposture qui m'ont 
altribtié les deux premiers; ils seront bientôt prêts 

' LadanpkiiM éUil mt le point d'uconcber; l« dacd«Bcni (LouùXTn 
niquitle i3aiigu>tc. Ci. 

> Le IniùUmD Toluut da VAirégi J* FBuUir* aùrtmlU •muù\ de 
pvtître. Ci.. 



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4tib Coa&ESPORDAHCC. 

à paraître de ma façon. Il ne me faut pas six tooit 
pour que tout l'ouvrage soit fini, pour peu quej'iîe, 
je ne dis pas une santé, mais une langueur tolérabte. 
Je ne demande, pour travailler beaucoup, qn'i ne 
pas souffrir beaucoup. Tout cela sera sans préjudice 
de ZuUme , sur laquelle j'ai toujours de grands des- 
seins. Voilà toute mon ame mise aux pieds de m» 
anges. 

Vous pouvez donc à présent aller à la comédie? 
Le ciel en soit béni! Daignez donc &ire mes com- 
pliments à Hérode ' quand vous le rencontrerez dan 
le foyer. Pardon Ae la liberté grande''. Madame Denis 
TOUS fait les siens très tendrement. Elle s'est ftite 
garde-malade. Elle travaille dans son infirmerie, A 
moi dans la mienne. Nous sommes deux reclus. Quand 
on ne peut vivre avec vous , il faut ne vivre avec per 
soane. Adieu , mes anges ;jne8 magots chinois et moi, 
nous sommes i vos ordres. Je vous salue en Confii- 
cius, et je m'incline devant votre doctrine, m'en 
rapportant à votre tribunal des rites. 

2093. A H. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 

ACoIdut, lafiuit- 

Croyez fennement, monseigneur, que je vous mets 
immédiatement au-dessus du soleil et des bibliolltè' 
ques. Je ne peux, en vérité, vous donner une pluf 
belle place dans la distribution de mes goûts. Je suis 
assez content du soleil pour le moment; mais ne tous 

■ Lekain, qui joua ce rAle aitc an gnnd niocm. Ci.. 

■ UéMoim dt GrammoHt, dup. 3. B. 



ri^GtlDl^lc 



ASSÈt 1754. 4t*7 

figurez pas que, dans votre b«lle provioce', vous 
ajez les livres qu'il faut k ma pédanterie. Je les ai 
trouvés au milieu des montagnes des Vosges. Oîi ne 
va-t-on pas chercher l'objet de sa passion ! Il me fel- 
lait de vieilles chrouiques du temps de Charlemagne 
et de Hugues Capct, et tout ce qui concerne l'his- 
toire du moyen âge, qui est la chose du monde la 
plus obscure; j'ai trouvé tout cela dans l'abbaye de 
dom Calmet. 1) y a dans ce désert sauvage une biblio- 
tUèque presque aussi complète que celle de Saint- 
Gennain-des-Prés de Paris, le parle à un académi- 
cien ; ainsi il me permettra ces petits détails. Il saura 
donc que je me suis fait moine bénédictin {leadaat 
un mois eutier. Vous souvenez-vous de M. le duc de 
Brancas', qui s'était fait dévot au Bec? Je me suis 
fait savant à Scnones, et j'ai vécu délicieusemeot au 
réfectoire. Je me suis fait compiler par les moines 
des fatras horribles d'une érudition assommante. 
Pourquoi tout cela ? pour pouvoir aller gaîment 
faire ma cour à mon héms, quand il sera dans sou 
royaume. Pédant à Senones, et joyeux auprès de 
vous, je ferais- tout doucement le voyage avec ma 
nièce. Je ne pouvais régler aucune marche avant 
d'avoir fait un grand acte de pédantisme que je viens 
de mettra à fin. J'ai donné moî-ménte un troisième 

■ Le Bii-L>Deiiedoc. Ci<. 

■LoDÎtde Brancas, n£le 14 férricr iG63, ondojé le iS, le démît de ■ 
piirieen faveur d« son Gli aîné, le if iléoembrc 1709, et le retira, le ig 
wptonbre 1731. en l'tbbije du Bec eu rionnaadk; il y roM jiuqu'en 
i;Ji, qu'il TÎul établir ta rÉudence ■ firii dans la nuisao de l'iuitilulioa 
lie l'Oratoire, où il mourut le 14 janvier 173g. C'cit i ion GU qu'eil 
idreiMcta lettre 18. B. 



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488 CORRESPOHOAHCC. 

volume de l'Histoire universelle, eo attendaot que 
je puisse publier à mon aise les deui premiers, qui 
demandaient toutes les recherches que j'ai feitei à 
Senones; et je publie exprès ce troisième volinnc 
pour confondre l'imposture, qui m'a attribué «s 
deux premiers tomes si défectueux. J'ai dédié exprès 
à l'électeur palatin ce tome troisième, parcequ'it a 
l'ancien manuscrit des deux premiers entre les maiot; 
et je le prends hardiment à témoin que œs deux pr^ 
miers ne sont point mon ouvrage. Cela est , je crwi, 
sans réplique, et d'autant plus sans réplique que mon- 
seigneur l'électeur palatin me fait l'honoeur de œe 
roauder * qu'il est bien aise de concourir àtaj'usUct 
que lejjublic me doit. 

Je rends compte de tout cela k mon hénys. Mon 
excuse est dans la confiance que j'ai en ses hontéi. 
3e le supplie de mander comment je peux faire pour 
lui envoyer ce troisième volume par la poste. Il aime 
l'histoire , il trouvera peut-être des choses assez cu- 
rieuses, et même des choses dans lesquelles il ne sera 
point de mon avis. J'aurai de quoi l'amuser daTan- 
tage quand je serai assez heureux pour venir ne 
mettre quelque temps au nombre de ses courtisans, 
dans son royaume de Tbéodoric. Madame Denis, ns 
garde-malade , voulait avoir l'honneur de vous écrire: 
Elle joint ses respects aux miens. Nous disputons à 
qui vous est attaché davantage, à qui sent le niieni 
tout ce que vous valez, et nous vous donnons tou- 
jours la préférence sur tout re que nous avons 
connu. 

> Tofu H kttrc du 37 juillel, n* S090. B. 



ii,GtH>^le 



AITITÉB 1754- 4B9 

Vous êtes le saint poiir (]ui nous avons envie de 
faire un pèlerinage. Je Crois que six semaines de voVre 
présence me feraient plus de bien qufe Plombières. 
Adieli, monseigneur; votre ancien courtisan sera 
toujours pénétré pour vous du plus tendre respect et 
de l'attachement le plus inviolable. 

1094. A H. LE MARQUIS DE PAULMI. 

A Colmar, Is i3 loàt. 

Permettez, monseigneur, qu'on prenne la liberté 
d'ajouter un volume ' à votre bibliothèque. Voici uo 
petit pavillon d'un bâtiment immense, dont les deux 
premières ailes , qu'on a données très indignement , 
ae soat certainement pas de mon architecture. Si je 
vis encore un an , je compte bien avoir l'honneur de 
vous envoyer tout l'édifice de ma façon. On verra une 
énorme différence, et on -me rendra justice. Votre 
suffrage, si vous avez le temps de le donner, sera la 
plus chère récompense de mes pénibles travaux. 

Madame Denis, ma garde-malade, et moi , nous 
vous présentons les plus tendres respects. 

aogS. A Al. DE BRENLES. 

ACoImar, le iSioôI. 

Mon voyage de Plombières, monsieur, et l'état 
languissant où je suis toujours, m'ont empéclié de 
vous dire plus tôt combien je vous sais gré de servir 

' VolUire tnil déj« cnioyé, eo niaiiuKrit, la préface de ce vulumei 
PauliDf, avec U lettre io35. Ct~ 



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490 COBBESPOMDAirCB. 

les trois dieux ' (]ui présideat à votre màuge. Ma- 
dame de Brenles et vous, vous en ajoutez un qua- 
trième qui embellit les trois autres, c'est l'esprit, et 
l'esprit éclaire. Que votre cbarmaote compagne re- 
çoive ici mes remerciements et mon admiration! Que 
ne puts-je venir voir tous vos dieux ! J'ai avec moi, 
à Colmar, uoe nièce qui est veuve d'uu otBcier do 
régiment de Champagne; elle aime les lettres, elle 
les cultive comme madame de Brenles. Son amitié 
pour moi l'a engagée à être ma garde-malade. Elle 
est assez philosophe pour ne pas refuser de se retirer 
avec moi dans quelque terre, et- cette même ptiilo- 
Sophie ne lui ferait pas haïr un pays libre. Cette pré- 
cieuse liberté et votre voisinage seraient deux belles 
consolations de ma vieillesse; vous savez qu'il y > 
long-temps que j'y pense. On dit qu'il y a actuelle- 
ment une assez belle terre à vendre , sur te bord du 
lac de Genève. Si le prix n'en passe pas deux ceot 
mille livres de France, l'envie d'être votre voisin me 
déterminerait. Une moins chère conviendrait encore, 
pourvu que le logement et la situation surtout fussent 
agréables. Que ce soit à cinq ou six lieues de Lau- 
sanne, il n'importe; tout serait bon, pourvu qu'on 
y fût le maître, et qu'on pût avoir l'honneur de vous 
y recevoir quelquefois. S'il y a, en effet, une terre 
agréable à vendre dans vos cantons, je vous prie, 
monsieur, d'avoir la bonté de me le mander; mais il 
fendrait que la chose fut secrète. J'enverrais une pro- 
curation à quelqu'un qui l'achèterait d'abord en son 
nom. Vous n'ignorez pas les ménagements que j'ai à 
> Voyei le kcodiI alinca de b lettre 1069. Cl. 



K Google 



AlfNÉB l'jS^. 491 

garder. Je ne veux rien ébruiter ', rien afficher, et je 
ne dois me fermer aucune porte. 

Je compte avoir l'honueur, monsieur, de vous en- 
voyer, par la première occasion, un nouveau tome 
de l'Histoire universelle, que je publie expressément 
pour condamner tes deux premiers que l'on a si in* 
digaement défigurés, et que j'espàre donner moi- 
m^nie, quand il en sera temps. 

La vérité , quelque circonspecte qu'elle puisse être, 
a besoin de la liberté; si je peux venif h bout de 
goûter les charmes de l'une et de l'autre avec ceux 
de votre société, je croirai ne pouvoir mieux finir 
ma carrière. Je supplie les deux nouveaux mariés 
de me conserver leurs bontés , et de compter sur mes 
respectueux sentiments. Voltaire. 

3096. A. MASA.ME DE FONTAINE, 

A CoIiii«r, 1« »i loAt. 
Je veux vous écrire,>ma chère nièce, et je ne vous 
écris point de ma main , parceque je suis un peu 
malade; et me voilà sur mon lit sans en rien dire à 
votre sœur. J'espère que vous trouverez ma lettre à 
votre arrivée à Paris. Nous saurons si les eaux vous 
OQt fait du bien, si vous digérez; si vous et votre 
fils' vous faites toujours de grands progrès dans la 
peinture; si l'abbé MIgnot a obtenu enfin quelque 
bénéfice. 

■La jéniilcs de U Hiate-Abace opiotiiuieDt umeesierautKtirdeifa- 
lmiM, M ils panJDreul i l'empêcher de l'établir aui mviroDS de Cotmv, 
CDiDn»! il en mit d'ibord eu le dexein. Cl. 

> M. Dompierre dHoruo]', iton âgé de doute ans. Ci- 



„-rnh,Google 



493 COMIESPOMOAirCE. 

Vous allez avoir le Triumvirat ' ; aiosi ce n'est pas 
la peiue d'envoyer mes magots de la Chine '. Je ne 
peux d'ailleurs avoir absolumeut que trois magots; 
les cinq seraient secs comme mot ; au Heu que les trois 
ont de gros ventres comme desChiDois. Votre sœur 
en est fort contente. Ils pourront an jour vous amu- 
ser; mais à prëseat il ne &ut rien précipiter. 

Ne hâtons pas plus nos atTaires en France qu'à la 
Chine; ne faites nul usage, je vous en prie, do [»- 
pïer ^ que vous savez^ nous avons quelque chose en 
vue, madame Denis et moi, du câtédeLyon. On dit 
que cela sera fort agréable. Nous vous en rendroos 
bientôt compte. 

Je me lève pour vous dire que nous sommes ici 
deux solitaires qui tous aimons de tout notre cceur. 

ao97. À M. LE COMTE D'ÂRGENTAL. 



L'épuisement où je suis , mon cher et respectable 
ami, m'interdit les cinq actes, puisqu'il m'empêche 
de vous écrire de ma main. 

Vous m'avouerez qu'à mon âge trois fois sont bien 
honnêtes; j'ai été jusqu'à cinq pour vous plaire; mais, 
en vérité, ce n'était que cinq langueurs. Comptez 
que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'écfaaufTer le 
tempérament. Je vous conjure d'ailleurs de tâcher de 
croire que chaque sujet a son étendue ; que la Mort 

' Tragédie de CrtbilloD. O- 

'VOrp/ielia. K. 

* Behtif i l'ioquiiitiuii d'aii« terre. Cl. 



nii,GtH>^le 



de César serait détestable en cinq actes, et que nos 
ChÎDois sont beaucoup plus intéressants et beaucoup 
l^us faits pour le théâtre. J'aurai , je crois, le temps 
de les ganter encore, puisqu'on va donner le Trium~ 
virât. Le public aura, grâce à vos bontés, une suite 
de Thistoire romaine sur le théâtre. Vous ferez une 
adîoii de Romain si vous parvenez à faire jouer ' 
Rome eauvée. 

Les sentiments de Lekain me plaisent autant que 
ses talents, mais il faut que je renonce au plaisir de 
l'eutendre. Cest une injustice bien criante de me 
rendre responsable de deux volumes impertinents 
que l'imposture et l'ignorance ont publiés sous mon 
nom. Je ferai voir bientôt qu'il j a quelque différence 
entre mon style et celui de Jean Néaulme. On aurait 
dû me plaindre plutôt que de se fâcher contre moi; 
mais je suis accoutumé à ces petites méprises de la 
sottise et de la méchanceté humaines. Vous m'en 
consolez, nion cher ange. Protégez bien Borne et la 
Chine , pendant que je suis encore sur les bords du 
RJiÎD. Mille tendres respects à madame d'Argental. 
Je n'en peux plus , mais je vous aime de tout mou 
cœur. 

3098. A H. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE. 

Colaitr, le 17 loôt. 
Oui, je pense plus à vous que je ne vous écris, 
monsieur; l'état où je suis ne me permet pas même de 
vous écrire aujourd'hui de ma main. Madame Denis 

• Toltiire ne tardi pM t rHiDDcrr i ce projet. Cl. 



hyGoo^lc 



494 COHRESPOHDARCE. 

a fait une action bien héroïque de vous quitta' poof 
venir garder un malade. Il est assez étrange que 
deux personnes qui voulaient passer leur vie av« 
vous soient à Colniar. Si la friponnerie, l'ignorance, 
et rîmposture , n'avaient pas abusé de moo nom pour 
. donner deux impertinents volume» d'une prétendue 
Histoire universelle, votre ZuUme s'ea trouverait 
mieux ; mais l'injustice odieuse ' que j'aî essojée 
m'impose au moins le devoir de la confondre, en 
mettant en ordre mou véritable ouvrage. Votre Z«- 
lime ne peut venir qu'après les quatre partîe5 du 
monde ' qui m'occupent à présent. Ce serait pour 
moi une grande consolation, dans mes travaux et 
dans' mes souffrances , de voir l'ouvrage ' dont vous 
me parlez. Je vous en dirais mon avis avant les re- 
présentations ; c'est' le seul temps oti l'amitié puiue 
employer la critique ; elle n'a plus qu'à applaudir w 
à se taire quand l'ouvrage a été livré au parterre. 

On avait fait courir un plaisant bruit; on disait 
que j'avais fait aussi le Triumvirat^. Je vous assure 
que je suis très loin d'exciter une pareille guerre civile 
au théâtre. La bagatelle ^ dont vous a parlé M. d'A^ 
geotal n'était d'abord qu'un ouvrage de fantaisie, 
dont j'avais voulu l'amuser aux eaux de Plombières. 

< LouU XV, conseilli et eicité par les prtlrci, BTiit fui défeodreiVal- 
taire de reolrer i Pari). Cl. 

■ La lujle de VEuioirt uiùvtrtellt. Ci» 

^Siiu doute u tragédie de Namir (nijei la Dote, tome LV, pagetSg). 
qui loutefoiiBe fut jouée qu'en i;5g. H. 

tOébillou était laorl dipuii ua an, quand TollairecoiDaMftçaàEeB- 
poser ta. IragMJe du Triianvirat, jouée le 5 juillet 1 764. Cl. 

i L'Orfhilin de la Chine, que Voltaire finit par donucr en rinq adH- C>> 



^GtlDi^lc 



AVifÉE fJO^. ^qS 

C'est lui qui m'a engagé à y travailler sérieusement; 
j'en ai fait, je crois, une pièce très singulière. Made- 
moiselle Clairon y aura un beau rôle; mais il est im- 
possible d'en faire cinq actes. Il vaut bien mieux en 
donaer trois bons que cinq languissants. J'allais 
presque vous dire que dous en parlerons un jour; 
mais je sens bie^ que je me réduirai à vous en écrire. 
L'abseuce ne diminuera jamais dans mon cœur les 
senlimeuts que je vous ai voués pour toute ma vie. 
Le malade Y. 

P. S. DE MADAME DENIS. 

Puisque l'oncle ne petit vous écrire de sa main, k nièce y 
iiippléerB tant bien que mal- Conviez que mon oncle a raison 
de ne vous point envoyer Zuiime, puisqu'elle n'est pas encore 
à sa fantaisie, ei qu'il n'a pas le temps d'y travailler actuelle- 
meut. Celte dont M. d'Aq;enial vous a parlé vous plaira d'au- 
tact pUu qu'il y a deui très beaux râles pour Lekain et ma- 
demoiselle Clairon. Cette pièce est très singtilière, chaude, et 
^i(e i merveille; mais vous n'aurez que trois actes. Nous 
espérons bien que , lorsqu'il sera question de la jouer, vous y 
donnerez tous vos soins. 

L'Histoire unirerselle l'occupe actuellement tout entier ; c'est 
un ouvrage fait pour lui faire infiniment d'honneur; dès qu'il 
sera fini, je ferai de mon mieux pour l'engager à reprendre 
ce théâtre que nous aimons, vous et moi, si constamment. 
Vous verrez encore des jiliire,des Zaïre, des JUérope, etc.f etc., 
de sa façon. Son génie c^t aussi brillant que sa santé est misé- 
rable. Adressez-moi toujours vos lettres à (Jolmar; nous ne 
sommes pas encore déterminés sur le temps où nous irons à 
Âtrasbonrg. Si mon oncle daigne me rendre une partie des 
sentiments' que j'ai pour lui , tous les séjours me seront égaux; 
l'amitié embellit les lieux les plus sauvages. 

•▼oyci i^iU haut, dan) la lettre naH, ud icbantiUoo de cm leati- 



hyGooglc 



496 CORBfSPOHDASCE. 

Je ne donte pas que TOtre tragédie ne soit dans sa perCec- 
tion; H. dfi Voltaire sera sAreraeat étODné de la façon doet 
elle est écrite. Fourriei-voiis la lui faire lire 7 Penset-y bîm. 

Vous fourrerez-vous, cet hiver, dans la bagarre? J'iina^iK 
que non; vous êtes trop sage. Hon oncle veut ausù laisser 
passer les pltis pressés. Je pense qu'il fera bien froid, cet hiver, 
an Triamirirat; qu'en ditfs-vous ? 

Puisque TOUS voulez savoir ce que jerais,jebarbouilleiiud 
du papier; je travaille mal et lentement; mon ouvrage 'n'a 
pris,jusqu'à présent, aucune forme, et j'en suissi méconleute 
que je n'ai pas encore eu le courage de te montrée à rnoo 
oncle. Je me console en pensant que l'occupation la plus ordi- 
naire d'une femme est de faire des nœuds , et qu'il vaut autul 
gdtcr du papier que du Bl. 

Dites-moi si Xîmenès demande encore la place vacante' 
à l'académie ; j'en serais fAchée ; ce serait une seconde impru- 
dence. Si j'étais à Paris , je ferais l'impossible pour l'en empé- 
chM". Il se presse trop, et détruit la petite fortune â'Âmaia- 
zonle, par un amour-propre mal entendu qu'on Veut humilier. 

Adieu ; mandez-moi tout ce que vous savex ; vous ferei gnad 
plaisir à une solitaire qui aime vos lettres , et qui a pour vont 
la plus inviolable amitié. 

Dites,je vous prie, monsieur, à madame Sonning^ que j'ù 
souvent le plaisir de parler d'elle avec madame la comtesse de 
Luizelbourg, quî est ici , et faites-lui pour moi mille tendres 
compliments. 

' la tiagMie i'Mcutt. Cl. 

>Siuiui, é>èqu« de Teuce, était mort le 3 ■uguili; il fut reoipIiBépr 
I>«)aiiibert,le ig décembre 1754,4 l'académie frioçuM , où Ximenàmii 
précédrmnieiit esiajé de luccrder i Destouchci. Ci~ 

1 Mnrie-Sophie Puchal dn Alleun, iceur de l'imbinadeur i CoMtuli- 
napla; iiurièe,ea 1738, i M. SoDDJDg, nommé dan* la Ictire du it nn 
i75S,lThiboimile. Cl. 



nii,GtH>^le 



ÂSHÉE 1754- 497 

2099. DE cuarles-thëodoue. 



ScbwaUiDgeo, M 38 aoAt. 

Je suis charmé d'apprendre par votre lettte', nidn&ieur, que 
vous COQ tiouez de travailler à un -ouvrage 'que le public doit 
(iesiter avec cm p ressèment, et que, malgré les peines et les 
MtiH que vous vous donnez dans les prorondes recherches que 
TOUS faites dans l'histoire , vous vous occupiez encore à orner 
le théltre Français d'une nouvelle tragédie. Je suis bien im- 
patient de la voir : Tau,'re ta the rigkt ta thinh that I don't 
diiliie tke Mnglish taite, and I hâve borrow'd tkù way of 
ihÎBkiagfram the observations on this nation. Les trop grandes 
libertés de la tragédie anglaise étant réduitrà à de justes 
bornes par quelqu'un qui sait si bien lés compasser que vous, 
monsieur, ne pourront que plaire à tous ceux qui ju{jent tans 
prévention. Je tombe moi-même un peu dans le défaut d'être 
jtrevenu , puisque je le suis déjà pour ce nouvel enfant légi- 
lime, dont je serai charmé de revoir le père, qui en fait tant 
cl de si beaux. J'espère que votre santé se remet. Soyez sûr 
de l'estime avec laquelle je suis, etc. 

CHASLBS-TiiKOnOBS , électeui'. 

aïoo. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colmar , le S wptembre* 
C'est mbi, mon clier atige, qui veux et qui fais 
tout ce que vous vouiez, puisque je vous envoie, par 
pure obéissance, des Tartares et des Chinois dont 
je ne suis pas content. I) me paraît que c'est un ou- 
vrage plus singulier qu'intéressant, et je dois craindi-e 
que la hardiesse de donner uae tragédie en trois actes ^ 

■ Celle lettre n'a pas été recueillie. Cl. 

' Eaai lur t'Hûlaire gàicrak , dcwuu defmaVEiioi sur ttt intrurj. B. 

^ £'07>Ae/ùiu'élailitlor9 qu'eu trois octeA; vojei pi^e 4<j4. B. 

COBBESVOKDAaCE. VI. 3> 



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498 CORRESPOHUAITCK. 

ne soit regardée comme l'impuissaDCC d'en faire une 
en cinq. D'ailleurs, quand elle aurait un peu desur- 
cès, quel avantage me procurerait'elle? L'assiiluitii 
de mes travaux ne désarmera point ceux qui me 
veillent d« mal. Enfin je vous obéis; faites ce c|uf 
vous croirez le plus convenable. Soyez sévèrp, rt 
faites lii-e la pière par des yeux encore plus sévùns 
que les vôtres. 

Vous connaissez trop le tlicÂtre et le cœur humain 
pour ne pas sentir que, dans un pareil sujet, cinq 
actes allougeraîcnl une action qui n'eu coniprteque 
trois. Dès qu'un liomnie comme notre conquérant 
tartare a dit Taiine, il n'y a plus pour lui de nuancrs; 
ily en a encore moins pour Idamé,qui nedoit pascom- 
battn; un moment ; et la situation d'un homme à qui 
on veut ôtcr sa femme a quelque chose de si avilis- 
saut pour lui, qu'il ne faut pas qu'il paraisse; sa vue 
ne peut faire qu'un mauvais efïet. 1^ nature de ccI 
ouvrage est telle qu'il faut plutôt supprimer des situa- 
tions et des scènes, que songer àHes multiplier; je 
l'ai tenté, et je suis demeuré coDvatucu que je gâtais 
tout ce que je voulais étendre. C'est à vous mainte- 
nant à voir, mon cher et respectable ami, si rcttt! 
nouveauté peut être hasardée, et si le temps est con- 
venable. 

Je vous remercie de Borne sauvée , dont je fais plus 
de cas que de mon Orphelin. Je tâcherai de dérober 
quelques moments à mes maladies et à mes occupa- 
tions pour faire ce que vous exigez. 

Vous montrerez sans doute mes trois inagats à 
M. de Pont de Veyle et à M, l'abbé de Cliauvelin- 



nii,GtH>^le 



AWNKR 1754. /HJf) 

Vous asseniblei'ez tous les anges. Je ine fie beaucoup 
au goût de M. le comte de Clioiscul. Si tout cet 
aréopagR conclut a donner \a pièce, je souscris à 
Fan-êt. 

L'Histoire générale me donne (oujours (juel<]ues 
alarmes. Le troisième volume uc pouvait i-évolter 
personne. Les objets ctc ce temps-là ne sont pas si 
délicats à traiter que ceux de la grande révolution 
(jui s'est faite dans l'Eglise du temps de Léon X. Les 
siècles qui précédèrent Cliarlemagne, et dont il faut 
(loiioer une idée, portent encore avec eux plus de 
danger, parccqu'ils sont moins connus, et que les 
ignorants seraient bien effarouchés d'apprendre que 
tant de faits, qu'on nous a débites comme certains, 
iie,soiit que des fables. Les donations de Pépin et de 
Cbarlemaguc sont des chimères; cela me paraît dé- 
inoiilré. Croiriez-vous bien que les prétendues per- 
sécutions des empereurs contre les premiers cliréticns 
ne sont pas plus véritables? On nous a trompés sur 
tout; et on est encore si attaché à des erreurs qui 
devraient être indifférentes, qu'on ne pardonnera pas 
à qui dira la vérité, quelque circonspection et quel- 
que modestie qu'il emploie. 

Les deux premiers volumes, qu'on a si indigne- 
ment tronqués et falsiliés, ne devraient m'étre attri- 
bués par personne; ce n'est pas Ih mon ouvrage. Ce- 
pendant, si on a eu la cruauté-de me condamner sur 
UD ouvrage qui n'est pas le mien, que ne fera-t-on 
pas quand je m'exposerai moi-même! 

Puisque je suis en train de vous parler de mes 
'■i"ainles, je vous dirai que notre Jeanne me fait plus 



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5oo CORHESPOHUANCE. 

de peine que Léon X et Luther, et que toutes les 
querelles du sacerdoce et de l'Empire. Il n'y a que 
trop de copies de cette dangereuse plaisuoterie. Je 
sais, à n'en pas douter, qu'il y en a à Paris et à 
Vienne, sans compter Berlin. C'est une bombe qui 
crèvera tôt ou tard pour m'écraser, et des tragédies 
ne me sauveront pas. Je vivrai et je mourrai la vic- 
time de mes travaux^ mais toujours cousolé par votre 
inébranlable amitié. Madame Denis est bien sensible 
à votre souvenir; elle partage en paix ma solitude, 
et m'aide à supporter mes maux. Mous présrutous 
tous deux nos respects à madame d'Argental. J'envoie, 
sous l'enveloppe de M. de Chauvelin , le paquet tar- 
tai'e et chinois. 

Moi), mon cher ange, non. Je viens de relire li 
pièce. Il me paraît qu'on peut faire des applications 
dangeivuses ; vous connaissez le sujet , et vous con- 
naissez la nation. II n'est pas douteux que ta condutle 
dldatné ne fût regardée comme la condamnation 
d'une personne ' qui n'est point Chinoise, L'ouvrage, 
ayant passé par vos mains, vous ferait tort ainsi qu'à 
moi. Je suis vivement frappé de cette idée. L'appli- 
cation que je crains est si aisée à faire, que je n'ose- 
rais même envoyer l'ouvrage à la personne qui pour- 
rait être l'objet de cette application. Je vais tâcher de 
supprimer quelques vers dont on pourrait tirer iks 
interprétations malignes, ensuite je vous^l'enverrai. 
Mais, encore une fois, la crainte des allusions, Je 
désagrément de paraître lutter contre Crébillon', h 



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> Vdjci 11 lettre do A octobre. B. 



AHHÉB 1754- Soi 

stérilitû des li-ois actes , voilà bieti des raisons pour 
ne rieti hasarder. J'attends vos ordres, et je m'y cou- 
forniei-ai toute ma vie^ mon cher ange. 

aïoi. A. MADAME DE FONTAINE, 

A CotdMT , ne II Mptembre. 
îf. {a\s les plus tendres compliments au frère et à 
la sœui-. Je seus qu'il est très triste d'avoir une si 
aimable famille, et d'en être séparé. Madame Denis 
fait ma consolation dans ma solitude et daus mes ma- 
ladies. Plus elle est aimable, plus elle me fait sentir 
combien le charme de sa société redoublerait par 
celui de la vôtre. 

La nouvelle la plus intéressante que le conseiller 
(lu grand -conseil me mande est la démarche que son 
corps a faite. Je vous en Êiis mon compliment, mou 
cher abbé; il sera difBcile que Yanden des jours', 
Boyer, résiste n une sollicitation si pressante pour lui, 
ctsi honorable pour vous. L'homme du monde pour 
la conservation de qui je fais actuellement le plus de 
vœux est t'évèqtie de Mirepoiz '. 

Je suis bien aise que le parlement ait enregistré sa 
coDclamnatioD et sa grâce, sans demeurer d'accord 
(les qualités. Le grand point est que l'état ait la paix, 

' Expreuioii du prophète nauici, chip, vu, t. g. Ci. 

' L« gnud-cunieil doDt l'abbr Mignot, neveu deToIlaire, ilail membre { 
mil lollicité pour Itii uii béiiéGce, aupréi de Ikiyer, aiiciuu évéque de 
Hinpuù, qui teaail Hlor» b Tcuilleika biné&ce>.L'atiliéMigiK>tcul, daua 
1> luiie, l'abbaye de ScgUîétes eu CbampigiK, on Vohairt! tut inhume eu 
1778- B. 



.^hyCOO^iC 



5o2 CORHKSPOKOAUCE. 

et que les particuliers aient justice. Votre soeur, à 
qui le Bts ' de Samuel Bernard s'est avisé de faire, en 
mourant, une p'etite banqueroute, est intéressée à 
voir le parlement reprendre ses fonctions. Il serait 
douloureux que la situation de mille familles demeu- 
rât incertaine, parceque quelques fanatiques exigent 
des billets de confession de quelques sots. Il n'y a que 
les billets à ordre, ou au porteur, qui doivent être 
l'objet de la jurisprudence; il faut se moquer de tous 
les autres ,.cxcep té des billets doux. 

Pour inou billet d'avoir une terre, ma clière nièce, 
j'espère l'acciuitter si je vis. 

Il y a quelque apparence que nous passerons, votre 
sœur et moi, l'hiver à Colmar. Ce n'est pas la peine 
d'aller cbercber une solitude ailleurs. Le printemps 
prochain décidera de ma marche. 

Je suis bien aise qu'on trouve au moins ce troi- 
sième tome, dont vous me parlez, passable et mo- 
déré; c'est tout ce qu'il est. Je ne l'ai donné que 
pour confondre l'imposture et l'ignorance, qui m'ont 
attribué les deux premiers. Il y a une extrême injus- 
tict! h me rendre responsable de cet avorton iuforme 
dont des imprimeurs avides avaient fait un monstre 
méconnaissable. Si jamais j'ai le temps de mettreen 
ordre tout ce grand ouvrage, on verra quelque chose 
de plus exact et de plus curieux. C'est un be.iu plan, 
mais l'exécution demande plus de santé et desecours 
que je n'en ai. 

' SD[nucl-jBO(|u« Bernard, comli; de (kiiibert, né en i6S6,iiiorlKnl> 
Gu de [753. Ce bsii>|iicruulier, bEaii-frèru du président Fr.-MaUbini U'>'^: 
et lHau-|)ère du prcsiileot Chrél.-Giiill. dv I^oiuigaou (mort ea i',^)- '' 
[icrJre auMJ iiuv woime cousidcrabli! à Volrâire. Cl. 



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ANWÉE 1754- 5o3 

Votre vie est plus agi'éable que celle des geus qui 
s'occupent de la grâce, et des aucieuncs révolutions 
lie ce bas monde. Le mieux est de vivre pour soi, 
pour son plaisir, et pour ses amis ; mais tout le monde 
ne peut pas faire ce mieux, et chacun est dirigé par 
sou Instinct et par son destin. 

Vous ne me dites rien de votre fils ; je l'em- 
brasse. Je &is mes compliments à tout ce que vous 
aimez. 

Adieu , la sœur et le frère; vous êtes charmants de 
aepas oublier ceux qui sont aux bords du Rhin. 

a 101. DE CHÂRLE&-THË0DOHE, 



SchwctiingeD , ce 17 K|iicnibrc. 

i'ai relu jusqu'à Ivois fob , monsieur, lu tragédiu ' (jue tous 
m'avez fait le plaisir de m'envoyer. J'y ai loiijours trouvé Je 
nouvelles beautés. Enfin j'en suis enchante , et suis bien era- 
[iressé de la faire jouer. Pourtant, si je savais que votre santé 
vous permît bientôt de vous donner la peine de recorder les 
arteurs, j'attccdrais encore pour avoir le plaisir complet, 
d'autant plus que , bien que je n'y aie rien trouvé de trop 
allégorique aux affaires du temps, je ne voudrais pas U faire 
ilouncr sans votre aveu, dont je ne doute pourtant pas, croyant 
(jue vous ne voudricK pas priver le public de la satisfactlun de 
voir et d'admirer une si belle pièce. Trois ou quatre personnes 
de (joùt qui l'ont lue n'ont pu en faire assez l'éloge , et elles en 
ont été touchées jusqu'aux larmes. Je vous assure, monsieur, 
((ue l'estime qu'on doit avoir pour des talents si supérieurs ne 
peut qu'augmenter; et c'est avec ces sentiments que je su isj etc. 
Cbubi.bs-Tbéodobe, électeur. 

' l.'Or/ihetin de la Chine. Cl, 



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5o4 COnRESPOHDAIlCE. 

aio3. A. M. LE COMTE D*ARGEHTAI„ 



le vous obéis avec douleur, mon cber ange; Tétat 
de ma santé me rend bien indifférent sur uoe {hèk 
de théâtre, et ne me laisse .scnsiltle qu'au chagrin 
d'envisager que peut-être je ne vous reverrai plus. 
Mais je vous avoue que je serais inGniment afflige, 
si j'étais exposé à>la-fois à des dégoûts à l'Opéra et à la 
Comédie, immédiatement après l'afBiction que celte 
Histoire prétendue universelle m'a causée. Amusez- 
vous, mon cl\er ange, avec vos amis, de mes Tar 
tares et de mes Chinois, qui ont au moins le mérite 
d'avoir l'air étranger. Ils n'ont que ce mérile>là; ils 
ne sont point faits pour le théâtre ; ils ne causent pas 
a&sez d'émotion. Il y a de l'amour, et cet amour, nedé- 
dilrant pas le cœur, le laisse languir. Une action ver- 
tueuse peut être approuvée, sans faire ud grand eflél- 
Enfin je suis sûr que cela ne réussirait pas, que les 
circonstances seraient très peu favorables, etqueles 
allusions de la malignité liumaiue seraient trèsdiO' 
geretises. Les personnes sur lesquelles on ferait ces 
applications injustes se garderaient bien, je l'avoue, 
de les prendre pour elles, de s'en fâcher, d'en parin 
même; mais, dans le fond du coeur, elles seraient très 
piquées et contre moi et contre ceux qui auraient 
donné la pièce. Elles la feraient tomber à la cour; c'est 
bien le moins qu'elles pussent faire. Qui jamais ap- 
prouvera un ouvrage dont on fait des applicatioDS 
qui condamnent notre conduite? Je vous demandi' 



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ANKÉE 1754. 5o5 

donc en grâce que cet avorton ne soit vu que de vous 
et de vQs amîs. J'ai donné mon consentement à la 
représentation de ce malheureux opéra de Promé- 
l/iée ', comme je donne mon consentement à jnon ab- 
sence, qiv me tient éloigné de vous. Je souffre avec 
douleur ce que je ne peux empêcher. On m'a fait 
assez sentir que je n'ai aucun droit dem'opposer aux 
représentations d'iui ouvrage imprimé depuis long- 
temps, dont la musique est approuvée des connais- 
seurs de llIôtel-de-Ville, et pour lequel on a déjà 
fait de la dépense. Je sais assez qu'il faudrait une dé- 
pense royale et une musique divine pour faire réus- 
sir cet ouvrage; il n'est pas plus propre pour le théâ- 
tre lyrique que les Chinois pour le théâtre de la 
Comédie. Tout ce que je peux faire c'est . d'exiger 
qu'on ne mette pas au moins sous mon nom les em- 
bellissements dont M. de Sireuil ' a honore cette ba- 
gatelle. Je vois qu'on est toujours puni de ses anciens 
péchés. On me dé&gure uue vieille Histoire généraiei 
on tne défigure un vieil opéra. Tout ce que je peux 
&ire à présent, c'est de tâcher de n'être pas sifflé sur 
tous les théâtres à-la-fois. Vous jugerez, mon cher 
ange, de la nature du consentement donné à Royer 
par ta lettre^ ci-jointe. Je vous supplie de la faire 
passer dans les mains de Moncrif, si cela se peut sans 
TOUS gêner. 

J'ai encore pris la précaution d'exiger de Lambert 
qu'il fasse une petite édition de-cette Pandore, avant 

' Pandore. Ci~ 

' Vojrez 1« lettre aioS. B. 

^Ell««)t restée inconnue. Cl. 



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5o6 COnREâPOKDAMCE. 

qu'on ait le malheur <1e la jouer, car la Pandore Ae 
Royec est toute difTéreate de la mienne; et je veiix 
(lu moins que ces deux turpitudes soient bien distiac- 
tes. Je vous supplie d'encourager Lambert à cellf 
bonne action, quand vous irez à la Comédie. Je voui 
remercie tetidrement de Mahomet et de Rome. Voui 
consolez mon agonie. Madame Denis et moi , nous 
nous incliuons devant les anges. Adieu, mou clicrtt 
respectable ami. 

3104. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. 

A ColiDir, ca i3 Kpltidin. 

Je ne guéris point, madame, mais je ra'habilueîi 
Colmar plus que la graiid'chanibre \ Soissous. Les 
liontés (le monsieur votre frère ■ contribuent beau- 
cotip à me rendre ce séjour moine désagréable. Je 
serais heureux dans l'île Jard, mais cette île Jard me 
suit partout. Vous avez deux neveux" aussi à plaindre 
qu'ils sont aimables; l'un plaide, l'autre est paraly- 
tique. Je ne vois de tous côtés que désastres au 
monde. La langueur, la misère, et la consternation, 
régnent à Paris. Il y a toujours quelques belles dames 
qui vont parer les loges, et des petits-maîtres qui font 
des pirouettes^ sur le théâtre; mais le reste soulTre 
et murmure. Il y a uu an que j'ai de l'urgeat aui 
consignations du parlement; le receveur jouit. Com- 
bien de familles sont dans le même cas, et dans une 

< Le (iiùiilpfit (le Klinglin. Cl. 

■ Le larou d'Hattsa(t,ctlcclievalierili; Kliiigiiu.- Cl. 

' Vu)ez ma noie, tome vu, ps|;c lu. B. 



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ANNÉE 1754- S07 

siruation bien triste! On exige, dans votre province, 
di; nouvelles déclarations qui désolent les citoj'eiis; 
00 fouille dans les secrets des familles; on donne uo 
effet rétroactif à cette nouvelle maiiière de payer le 
viogttème, et oo fait payer pour les années précéden- 
tes. Voilà bien le cas de jeûner et de prier, et d'avoir 
des lettres consolantes de M. de Beaufremont. Il n'est 
pas plus question de la préture de Strasbourg que, 
des préteurs de l'ancienne Rome. Vivez" tranquille, 
madame, avec votre respectable amie', h qui je 
présente mes respects. Faites bon feu ; continuez votre 
régime; cette sorte de vie n'est pas bien animée, 
mais cela vaut toujours mieux que rien. Si vous avez 
quelques nouvelles, daignez en faire part à un pau- 
vre malade enterré à Colmar. Permettez-moi de pré- 
senta* mes respects à monsieur votre fils, et de vous 
soiiliaiter, comme à lui, des années heureuses, s'il 
y en a. 

aio5. A M. DE BRENLES. 

CoInMt , l« 6 octol>t«. 

Ce que vous me dites de votre santé, mon cher 
monsieur, ne contribue pas à me rendre la mienne. 
Vous m'affligez sensiblement. Madame Goll m'a con^ 
sole en in'apprenant que vous aviez fait à madame 
de Brenles un petit philosophe qui a quatre mois ou 
environ; mais un excellent ouvrier peut tomber ma- 
lade après avoir fait un bon ouvrage, et c'est l'ou- 
vrier qu'il faut conserver. Songez que c'est vous, 
monsieur, qui m'avez inspiré le dessein de chercher 

' M>Jim« de Brumalb. Ci.. 



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So8 - CORRBSPOITDANCB. 

une retraite philosophique dans votre voisinage. C(>st 
pour vous que je veux acheter la terre (TAIlainan '. 
J'ai besoin d'un tombeau agréable; il faut mourir 
entre les bras des êtres peosauts. Le séjour des villes 
ne convieut guère à un homme que son état réduit à 
ne point rendre de visites. Je n'achèterai Âllaman 
qu'à condition que vous et madame de Brenlfs vous 
daignerez regarder ce château comme le vôtre, et, 
dans une espérance si consolante pour moi, je ferai 
un effort pour mettre tout ce que j'ai de bien libre à 
cette acquisition; mais commencez par me rassurer 
sur votre santé, et vivez si vous voûtez que je sois 
votre voisin. 

Je vous avouerai, monsieur, qu'il me serait assez 
difficile de payer aaS.ooo livres. J'aurais un châteaa, 
et il ne me restei-ait pas de quoi le meubler; je res- 
semblerais à Chapelle, qui avait un surplis et point 
de chemise, un bénitier et point de pot de chambre. 
Voici comment je m'arrangerais: Je dondcrais sur- 
le-champ i5o,uoo livres, et le resie en billets, sur 
la meilleure maison de Cadix *, payables à divers ter- 
mes. Moyennant cet arrangement, je pourrais profiter 
incessamment de vos bontés. Je ne doute pas que 
vous n'ayez prévu toutes les difficultés; vous savez 
que je n'ai pas l'honneur d'être' de la religion <le 
Zwingle et de Calvin ; ma nièce et moi nous sommes 
papistes. C'est sans doute une des prérogatives et un 
des avantages de votre gouvernement qu'un homme 

■ Vieux iMiou stir U roule d« Pnogins » Lausanne, au boni du bc li- 
man. eatre Rolle el Moines. Ci.. 
' Voyei l> leUre ia45. B. 



nii,GtH>^le 



AMI^E I7'54~. 5o{) 

puisse jouir chez vous des droits de citoyen , sans être 
de votre paroisse. Je luc 6gure qu'un papiste peut 
posséder et hériter daas le territoire de Lausanne; 
cl aurais-jc fait à vos lois un honneur qu'elles ne 
méritent pas ? 3ts crois que je puis être seigneur d'AI- 
laman, puisque vous me proposez cette terr«. 

J'attends sur cela vos derniers ordres, en vous de- 
mandant toujoui's le secret II ne faudrait pas acliiv 
ler d'abord la terre sous mon nom , le moindre bruit 
outrait à' mou marché, et m'empêcherait peut-être 
de jouir du plaisir de voir mon acquisition. Je remets 
le tout à votre bonté et à votre prudence. Ma nièce, 
qui est toujours ma garde-malade à Colinar, se joint 
a moi pour vous présenter ses remerciements; c'est 
une amie sur laquelle madame de Brenles et vous, 
monsieur, pouvez déjà compter. Voyez si vous pou- 
vez acquérir à Lausanne toute une famille de Paris, 
et si vous pouvez faire du château d'Allaman un tem- 
ple défilé à la philosophie, dont vous serez le grand- 
prêtre. 

Si on veut vendre Allaman plus de 3a5,ooo iiv., 
je ne peux l'acheter; maïs, en ce cas, n'y a-t-il pas 
d'autres terres moins chères? Tout me sera bon, 
pourvu que je puisse iînii' mes jours dans un air 
doux, dans un pays libre, avec des livres, et un 
homme comme vous. Adieu, monsieur; conservez 
votre santé, le premier des biens, celui sans lequel 
tout u'est rien. Vivez avec voti'e aimable épouse , et 
procurez-moi le plaisir d'être témoin de votre bon- 
heur. Permettez-moi de vous embrasser sans céré- 
monie. VoLTA,IBF.. 



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5 I O COKH£SP0HDAnCE. 

aio6. A. M. LE COMTE D'ARGEKTAL. 

ColoMr, le 6 octoln. 

Mon cher auge, j'ai assez de justice, et, dans 
txtte occasion-ci^ assez d'amour -propre pour croire 
<|iic vous jugez bien mieux que moi. C'est déjà beau- 
coup, c'est tout pour moi, que vous, et madame 
(l'Argi'Dtal , et vos amis, vous soyez contents; mais, 
eu vérité , les personnes que vous savez ne te seront 
point du tout. Les partisans éclairés de CrëbîlloD ne 
manqueront pas de crier que je veux attaquer impu- 
<lemment, avec nies trois bataillons étrangers, les 
cinq gros corps' d'armée romaine. Vous croyez liieo 
qu'ils ne manqueront pas de dire que c'est une bravatle 
faite à sa protectrice ^ ; et Dieu sait si alors on iie lui 
fora pas entendre que c'est non seulement 'Une bra- 
vade, mais une offense et une espèce de satire. . 
Comme vous jugez mieux que moi, vous voyez en- 
core mieux que moi tout le danger; vous sentez si 
ma situation me permet de courir de pareils hasai-ds. 
Vous m'avouerez que , pour se montrer dans de telles 
circonstances, il faudrait être sûr de la protection 
de la personne à qui je dois craindre de déplaire. Si 
malheureusement les allusions, les interprétations 
malignes, fesaient l'effet que je redoute, on en saurait 
aussi mauvais gré à vos amis, et surtout à vous, qu'à 
moi. Je suis persuadé que vous avez tout examiné 
avec votre sagesse ordinaire; mais l'événement trompe 
souvent la sagesse. Vous ne voyez point les alliisions, 

■ Le Triamniral de CrébîKou, en cinq arlts. B. 

■ Mailnme de Pompadoiir. It. 



rlKCtlDl^ic 



ANNÉE 1754- 5l l 

parccque vous ^tes juste; le grand nombre les verra 
très clairement, parcequ'il est très injuste. Eu un mot, 
ce qui peut en résulter d'agrt'ment est bien peu ilc 
chose. T^e dauger est très grand, les dégoûts so- 
ralerft affreux, et les suites bien cruelles. Peut-être 
faudrait-il attendre que le grand succès du Trium- 
virat fiit passé; alors on aurait le temps de mettre 
quelques fleurs à notre étoffe de Pékin;' on pourrait 
même en faire sa cour à la personne qu'on craint ', 
et on préviendrait ainsi toutes tes mauvaises impres- 
sions qu'on pourrait lui donner. Vous me direz que 
je vois tout en noir, parcequc je suis malade; ma- 
dame Denis, qui se porte bien, pense tout comme 
moi. Si vous croyez être absolument sûr que la pièce 
réussira auprès de tout le monde, et ne déplaira à 
personne, mes raisons, mes représentations ne valent 
rien ; mais vous n'avez aucune sûreté, et le danger 
est évident. Vous seriez au désespoir d'avoir fait mon 
malheur, et de vous £trc compromis en ne cherchant 
qu'à me donner de nouvelles marques de vos bontés 
et de votre amitié. Songez donc à tout cela , mon cher 
et respectable ami. Je veux bien du mal à ma mau-. 
dite Histoire générale, qui ne m'a pas fourni encore 
un sujet de cinq actes. Je n'eu ai trouvé que trois à la 
Chine, il en faudra chercher cinq au Japon. Je crois y 
£tre, en étant à Colmar; mais j'y suis avec une per- 
sonne qui vous est aussi attachée que moi. Nous par- 
lons tous les jours de vous ; c'est le seul plaisir qui 
me reste. Adieu; mille tendres respects à toute la 
hiérarchie des anges. 

' Madune de Ponipadour. It. 



.^hyCOO^iC 



5 ï'i CORBtSPONDAHCE. 

3107. A MADAME DE FONTAINE, 

A Colmir, le £ octaln. 

Mil chère nièce, je peuse que c'est bien assez que 
mes trois magots vous aient plu; mais ils pourraienl 
déplaire à d'autres personnes; et, quoique ui vous 
ni elles ne soyez pas absolument dispos(5es à vous 
tuer avec vos maris, cependant it se pourrait trouver 
des gens qui feraient croire que, toutes les fois qu'on 
ne se tue pas en pareil cas, on a grand tort; et oo irait 
s'imaginer que les dames qui' se tuent à six mille 
Ileués d'ici fout la satire de celles qui vivent à Paris. 
Cela serait très injuste; mais' on fait des tracasseries 
mortelles, tous les jours, sur des prétextes ei^re 
plus déraisonnables. 

J'ai prié instamment M: d'Argental de ne me point 
exposer à de nouvelles peines. Ce qui pourrait résul- 
ter d'agrément d'un petit succès serait bien peu <le 
chose, et les dégoûts qui en naîtraient seraient vio- 
lents. Je vous remercie de vous être jointe à moi pour 
modérer l'ardeur de M. d'Argental, qui ne coaDait 
point le danger, quand il s'agit de théâtre. C'en serait 
trop que d'être vilipendé à-la-fois à l'Opéra et à la 
Comédie: c'est bien assez que M. Royer m'immole à 
ses doubles croches. 

Ne pourriez-vous point, quand vous irez à l'Opéra, 
parler à ce sublime Royer, et lui demander au moins 
une copie des paroles telles qu'il les a embellies par 
sa divine musi(|uc? Vous auriez au moins In premier 
avani-goût des sifflets; c'est un droit de famille qu'il 
ne peut vous refuser. 



.^hyGoo^ie 



àMsiE 1754- Si 3 

Vous ne me dites rien de moDsieur l'abbé; je le 
croyais déjà sur la liste des bénéfices'. Votre sœur 
est religieuse dans mon couvent; cependant, si ma 
santé le permet, nous irons passer une partie de l'hi- 
ver à la cour de l'électeur palatin ', qui veut bien 
m'en donner la permission ; après quoi nous irions 
habiter une terre assez belle du. côté de Lyon , qu'on 
me propose actuellement. Mais la mauvaise santé est 
UQ grand obstacle au voyage de Manbeim ; j'aimerais 
mieux sans doute faire celui de Plombières. Si votre 
estomac vous y ramène jamais, mon cœur m'y ramè- 
nera. Votre sœui- aura un autre régime que vous; elle 
n'est pas faite pour prendre les eaux avec votre ré- 
gularité. 

Adieu , ma cbère nièce ; il faut espérer que je vous 
re verrai encore. 

aio8. A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT. 

AColniir,le iSoclobn. 

J'apprends, monsieur, que vous avez été quelque 
temps comme je suis toujours. On me mande que 
vous avez été très malade. Soyez bien persuadé que 
personne ne prend plus d'intérêt que moi à votre 
santé. Si vous êtes actuellement, comme je m'en 
flatte, dans votre convalescence, permettez que je 
vous demande votre protection auprès de Royer et 
pour Royer. Il a fait précisément de ta tragédie de 
Pandore ce que NéaiUme a fait de l'Histoire univer- 

' Tojet page Soi. B. 

■ Vuluire oe pnt m rendre à U cour de Quries-Ttiéodore qu'en jnillet 
17S8. Cl. 

CoinupoMDAaci. VI. 33 



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3l/i CORBESPOHDAHCE. 

selie. On me vole mon bien de tous côtés, et on le 
dénatHre pour le vendre. 

Si j'en crois tout ce qu'on m'écrit, le plus grand 
service qu'on puisse rendre à Royer est de l'empê- 
cher de donner cet opéra. On assure que la musique 
est aussi mauvaise que son procédé. Je tous demande 
en grâce de l'envoyer chercher, et de vouloir bien lui 
représenter ce qui est de son intérêt et de son hon- 
neur. M. de Moncrif m'a envoyé la pièce telle qu'im 
la veut jouer, et telle que M. Royer l'a fait refaire 
par un nommé SireuU, ancien porte-manteau du roi. 
Cette bigarrure serait l'opprobre de la littérature et 
de la nation. Vous faites trop d'honneur aux letlres, 
monsieur, pour souffrir cette indignité, si vous avez 
te crédit de l'empêcher. Tai écrit une lettre ' de po- 
litesse à Royer, avant de savoir de quoi il était ques- 
tion; mais à présent que je suis au fait, je suis bien 
loin de consentir à son déshonneur et au mien. Si on 
ne peut parvenir à supprimer cet opéra , ne pour- 
rait-on pas, au moins, engager Royer à différer 
d'une année? £t si on ne peut différer cet opprobre, 
je demande à M. le comte d'Argenson qu'on oe dé- 
bite point l'ouvrage à l'Opéra sans y mettre un titre 
convenable, et qui soit dans ta plus exacte vérité. 
Voici le titre que je propose : Prométhée ^ fragments 
de la tragédie de Pandore , déjà imprimée, à h- 
■ quelle le musicien a fait substituer et ajouter ce qu'il 
a cru convenable au théâtre lyrique, pendant Cêloi- 
gnemenl de l'auteur. Je vous demande bien pardon, 
monsieur, de vous entretenir de ces bagatelles; mais 



ri^GtlDl^lc , 



AHNis 1754- 5l5 

les bontés dont vous m'honorez me servent d'excuse. 
Je TOUS supplie de compter sur les sentiments d'es- 
time, de tendresse, et de reconnaissance, qui m'atta- 
chent à TOUS. Je n'écris point à madame du Defiand , 
et j'en suis bien fâché; mais les maladies continuelles 
^ui m'accablent m'interdisent tous les plaisirs. 

aiog. A H. LE COMTE D'AUGENTAL. 



J'écris au président Hénault, et je le prie d'enga- 
ger Royer, qu'il protège, h suppriiïier son détestable 
opéra, ou du moins à différer. Vous connaissez, mon 
cher ange , cette Pandore imprimée dans mes œuvres. 
On en a fait une rapsodie de paroles du Font-Neuf; 
cela est vrai à la lettre. J'avais écrit à Boyer une 
lettre de politesse, ignorant jusqu'à quel point il avait 
poossé son mauvais procédé et sa bêtise. Il a pris 
cette lettre pour un consentement; mais à présent 
<]ue M. de Moncrif m'a fait lire le manuscrit , je n'ai 
plus qu'à me plaindre. Je vous conjure de faire sa- 
voir au moins par tous vos amis la vérité. Faudra- 
t- il que je sois défiguré toujours impunément, en 
prose et en vers, qu'on partage mes dépouilles, qu'on 
me dissèque de mon vivant! Cette dernière injustice 
aggrave tous mes malheurs. Bien n'est pire qu'une 
infortune ridicule. 
Je demande que, si on laisse Boyer le maître de 
. m'insulter et de me mutiler, on intitule au moins son 
Prométhée : Pièce tirée des fragments de Pandore, 
à laquelle le musicien a fait faire les charigements 



n,jN,-r'h,Google 



5l6 CORRESPOND A n CF. 

et les additions qiiil a crus convenables au thâîtrt 
fyrique. Il vaudrait mieux lui rendre le senrice d« 
supprimer entièrement ce détestable ouvrage; tniis 
commeat faire ? je n'en sais rien ; je ne sais que sont 
, frir et vous aimer. 

aiio. A H. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colnir, la iS octolm. 

Mon cher ange, votre lettre du ii a fait un mi- 
racle; elle a guéri un mourant. Ce n'est pas un mi- 
racle du premier ordre ; uiais je vous assure que c'est 
beaucoup de suspendre comme vous faites toutes loe 
souffrances. Je ne suis pas sorti de ma chambre de- 
puis que je vous ai quitté. Je crois qu'enfin je sorti- 
rai, et que je pourrai même aller jusqu'à Dijon loir 
M. de Richelieu sur son passage avec ma garde-mi- 
lade. Je serai bien aise de retrouver M. de La Marche 'i 
et, quand le présideut RufTei devrait encore m'assas- 
sioer de ses vers , je risquerai le voyage. Vous me met- 
tez du baume dans le sang, en m'assurant tous que 
les allusions ne sont point à craindre dans mes ma- 
gots de Chinois; et vous m'en versez aussi quelques 
gouttes, en remettant à d'autres temps Rome sauvée 
et la Chine. Il me semble qu'il faut laisser passer le 
Triumvirat, et ne me point mettre au nombre des 
proscrits. Je ne le suis que trop , avec l'opéra de Boyer. 
Je ne sais pas s'il sait faire des croches, mais je saii 

> a.-Phil.-Fiot de La HUrcbe, préudcnt lu puieiacDl do Boorgopie. Ir 
chirddeHiiAi, coinpairiote ilu préaidenl de I* Harefae , cUit , coaw " 
itnàer, ta carrespondauM atec Toluire. Ci- 



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xasÉE 1754- âi7 

bien qu'il oe sait pas lire. M. de Sîreuil est un digne 
porte-manteau du roi ; mais il aurait mieux feit de 
garder lea manteaux que de défigurer Pandore. Va 
des grands maux qui soient sortis de sa boite est cer- 
tainement cet opëra. On doit trouver au fond de cette 
boite fetale plus de sifflets que d'espérance. Je &is ce 
que je peux pour n'avoir, au moins, que le tiers des 
sifflets; les deux tiers, pour le moins, appartiennent 
à Sireuil et à Boyer. Je vous prie, au nom de tous 
les maux que Pandore a apportés dans ce monde ^ 
d'engager I^mbert à donner une petite édition de 
mon véritable ouvrage , quelques jours avant que le 
chaos de Sireuil et de Royer soit représenté. Je me 
flatte quevous et vos amis feront au moins retentir 
partout le nom de Sireuil. Il est juste qu'il ait sa part 
(ie la vergogne. Chacun pille mon bien, comme s'iK 
était confisqué, et le dénature pour le vendre. I/un 
mutile l'Histoire générale, l'autre estropie Pandore, 
et, pour comble d'horreur, il y a grande apparence 
que la Pucelle va paraître. Un je ne sais quel Che- 
vrier' se vante d'avoir eu ses faveurs, de l'avoir te- 
nue dans ses vilaines mains, et prétend qu'elle sera 
bientôt prostituée au public. Il en est parlé dans les 
maïsemaines de ce coquin de Fréron. Il est bon de 
prendre des précautions contre ce dépucelage cruel , 
qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard. Mon cher 
ange, cela est horrible; c'est un piège que j'ai tendu, 
et où je serai pris dans ma vieillesse. Ah, maudite 
Jeanne! ah, M. saint Denis, ayez pitié de moi! Com- 

■ Fr.Am. (février, ué i Naocjr vers 1730; juleur <|ui n« vivait suére quo 
de Mlire , cl qui mounil d'une indigcstioa le 1 juillet 1761- Cl. 



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5lS CORRESPOHUAHCK. 

meut songer à Idatnè, à Gengù, quand ou a uoe 
Pucelle en tête? Le monde est bien méchant. Voiu 
me parlez des deux premiers tomes de VHùtoire uni- 
verselle, ou plutôt de X Essai stir les sottises de ce 
globe; j'en ferais vu gros des miennes; mais je me 
console en parcourant les butorderies de cet univers. 
Vraiment j'en ai cinq à six volumes tout prSts. Les 
trois premiers sont entiiremeot difîërents; cda est 
plein de recherches curieuses. Vous ne vous doutez 
pas du plaisir que cela vous ferait. J'ai pris les deux 
hémisphères en ridicule; c'est un coup sûr. Adieu, 
tous les anges ; battez des ailes , puisque vous ne pou- 
vez battre des mains aux trois magots, 

aiii. K H. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU 

Colmir, le 17 octobte. 

Madame Denis vous avait déjà demandé vos or- 
dres, monseigneur, avant que je reçusse votre lettre 
charmante. Je suis dans la confiance que le plaiiir 
donne de la force. J'aurai sûrement celle de venir 
vous faire ma cour. L'oocle et la nièce se mettront 
en chemin dès que vous l'ordonnerez, et iront où 
yous leur donnerez rendez-vous. J'accepte d'ailleurs 
ta proposition t]ue vous voulez bien me faire de vous 
être encore attaché une quarantaine d'années; mais 
je vous donne mes quarante ans , qui , joints avec les 
vôtres , feront quatre-vingts. Vous eu ferez un bioi 
meilleiir usage que moi chétif, et vous trouverez le se- 
cret d'être encore très aimable au bout de ces quatre- 
vingts ans. Franchement c'est bien peu de chose. On 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1754' 519 

n'a pas plus tôt vu de quoi il s'agit dans ce petit globe, 
qu'il iàut te quitter. C'est à ceux qui l'embellissent 
comme vous, et qui y jouent de beaux rôles, d'y res-- 
ter long-temps. Enfin, monseigneur, je vous appor- 
twai ma figure malingre et ratatinée avec un cœur 
toujours neuf, toujours à vous , incapable de s'user 
comme le reste. 

Tai pensé mourir, il y a quelques jours, mais cela 
ne m'empêchera de rien. Le corps est un esclave qui 
doit obéir à l'ame, et, surtout, à une ame qui vous 
appartient. Mettez donc deux êtres qui vous sont ten- 
drement attachés au &it de votre marche, et nous 
nous trouverons sur votre roule, h l'endroit que vous 
indiquerez; ville, village, grand chemin, il n'im- 
porte; pourvu que nous puissions avoir l'honneur de 
vous voir, tout nous est absolument égal ; ce qui ne 
l'est pas, c'est d'être si long-temps sans vous faire sa 
cour. Donnez vos ordres aux deux personnes qui les 
recevront avec l'empressement le plus respectueux et 
le plu^ tendre. 

aita. A M. DE BRENLES. 

Golnur, le 18 oclolire. 

Je prévois, monsieur, que je serai obligé, au com- 
mencement du mois prochain, de faire un voyage en 
Bourgogne, et je voudrais -bien savoir auparavant à 
quoi m'en tenir sur la possibilité d'acquérir une re-' 
traite agréable dans votre voisinage. Je ne parle pas 
des conditions de cette acquisition , et de la manière 
de la £tire; je sens bien que ce sont des choses qui 
demandent un peu de temps ; mais il m'est essentiel 



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5aO CORBESPOSDAKCK. 

d'être informé d'abord si je puis acheter en sûreté 
uoe terre dans votre pays, sans avoir le bonbetir 
d'être de la religion qui y est reçue. Je me suis &îl 
une idée du territoire de Lausanne comme de cdui 
de l'Attique; vous m'avez déterminé k y venir finir 
mes jours, le suis persuadé qu'on ne le trouverait 
point mauvais à la cour de France, et que, pourtn 
que l'achat se fît sans bruit et sous un autre nom «jue 
le mien, je jouirais de l'avantage d'être votre voisin 
très paisiblement. Je suppose, par exemple, que b 
terre achetée sous le nom d'un autre fut passée en- 
suite, par un contrat secret, au nom de ma nièce; 
on pourrait alors aller s'y établir sans éclat , sans que 
l'on regardât ce petit voyage comme une transmi- 
gration. Il resterait à savoir si ma nièce, devenue li 
propriétaire de la terre , pourrait ensuite en disposa*, 
n'étant pas née dans le pays. Voilà, monsieur, bien 
des peines que je vous donne; c'est abuser étrange- 
ment de vos bontés; mais pardonnez tout au désir 
que vous m'avez inspiré de venir achever ma carrière 
dans le seiu de la philosophie et de la liberté. M. des 
Gloires, qui doit bientôt revenir à Lausanne, m'a 
fait le même portrait que vous de ce pays. La terre 
d'Allaman me serait très convenable; et, si ce mar- 
ché ne se pouvait conclure, on pourrait trouver une 
autre acquisition à faire. Je vous supplie, monsieur, 
en attendant que cet établissement puisse s'an^nger, 
de vouloir bien me mander si un catholique peut pos- 
séder chez vous des biens-fonds; s'il peut jouir du 
droit de bourgeoisie à Lausanne; s'il peut tester en 
faveur de ses parents demeurant à Paris ; pt , en ca» 



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ANNÉE 1754- 5al 

que vos lois ne permettent pas ces dispositions , quels 
remèdes elles permettent qu'on y apporte. 

A l'égard de la terre d'Allaman , je suis toujours 
prêt à en donner aa5,ooo livres, argent de France, 
quand même elle ne vaudrait pas tout-à-fait neuf 
mille livres de revenu ; mais c'est tout ce que je peux 
foire. L'arrangement de mb fortuue ne me permet 
pas d'aller au-delà , et je me trouverai méine un peu 
gêne d'abord pour les ameublements. Le régisseur 
de la terre que vous me recommandez, monsieur, 
me fera assurément un - très grand plaisir de conti- 
nuer à la régir. Il pourra servir à la faire meubler, 
et à procurer les provisions nécessaires, les domes- 
tiques du pays, les'voitures, les chevaux. Peut-être 
y a-t-il dans le château des meubles dont on pour- 
rait s'accommoder. Je vous parle indiscrètement de 
'tous ces arrangements, monsieur, dans le temps que 
je ne devrais vous parler que de voire santé qui me 
tient beaucoup plus à cœur ; je vous supplie instam- 
ment de vouloir bien m'en donner des nouvelles. Ma- 
dame GoU et ma nièce vous font mille sincères com* 
pliments, ainsi qu'à madame de Brenles. Je vous sup- 
plie de me faire réponse le plus tôt que vous pourrez, 
afin que je puisse prendre toutes mes mesures avant 
mon voyage en Bourgogne. Ck>mplez sur l'amitié et 
la reconnaissance inviolable d'un homme qui vous est 
déjà bien attaché. Voltaire. 



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COBBESPONDANCIE. 



31 13. DE CHARLES- THÉODORE, 



J'ai été bien charmé, monsieur, d'apprendre par tos àvai 
lettres ', que vous aviez pris la résolution de venir pusn 
l'hiver ici. Je me réjouis d'avance des moments que je po- 
serai si agréablement et si utilement avec vous. On proGu 
toujours de vos entretiens, comme on ne se lasse jaimisde 
relire vos ouvrajjes. J'aurai soin que votre nièce puisse jouir 
des spectacles qu'elle désirera de voir. Ten ai donné la com- 
mission à Kerron '- 

J'attends avec impatience le plaisir de tous revdr, (t 
suis, etc. CKABLU-Tsionou, électeur. 

aiiJi. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOUBG, 

Colmar, le ï3 octobn, 

II faut, madame, que je vous dise, à propos if 
notre inscription, une chose que j'aurais déjà dû vous 
dire; c'est que toute inscription doit être courte et 
simple, et que les grands vers d'imagination et de 
sentiments conviennent peu à ces sortes d'ouvrages. 
La brièveté et la précision en font le principal mé- 
rite. Voilà pourquoi on se sert presque toujours de 
la langue latine, qui dit plus dechoses,et en moins de 
mots, que la nôtre. Je ne vous fais pas, madame, ces 
petites observations pcdantesques pour vous propo- 
ser une inscription en latin, mais seulement pour 

' On De lea ■ pu eocore pu recueillir. Ci^ 

> Homme de confiuice de t'élecleur palatin. Voilure, imiUnl &ire tn- 
Irer son cher Collai chez Cbtriei -Théodore, eommi 
à quoi il réuuil, le TGotHomandii i H. Pierroo. Cl. 



nii,GtH>^le 



vous demander si vous serez contente d'une grande 
simplicité en français. Voici à peu près ce que j'ose- 
rais voua proposer, en attendant que je sois mieux 
inspiré : 

n > enl un ctEQr sensible, une ame dod commuDe; 
U fui ptr sM bknfaïu digne de son bonbenr ; 
Ce bonheur diaparut; il brava l'inronoDe. 
Pour rhoranie de courage il n'est point de malheur. 

Jenevousdona9,niadan)e,ce faible essai que comme 
une esquisse. Voyez si c'est là ce que vous voulez qu'on 
dise, et je tâcherai de le dire mieux. 

Je vous avoue que je ne m'attendais pas de passer 
huit heures de suite avec la sœur du roi de Prusse à 
Cottnar. Elle m'a accablé de bontés, et m'a fait un 
trè» beau présent. Elle a voulu absolument voir ma 
nièce. Enfin elle n'a été occupée qu'à réparer te mal 
qu'on a fait au nom de son frère. Concluons que les 
femmes valent mieux que les hommes. 

M. de Richelieu fait ce qu'il peut pour que j'aille 
passer l'hiver en Languedoc , et madame la margrave 
de Bareuth voulait m'emmener ; mais je doule fort 
que ma santé me permette le voyage. Si je pouvais 
quitter Colmar, ce serait pour l'île Jaixl; ce serait 
pour vous, madame, et pour votre digne amie. Ma 
nièce se joint à moi pour vous souliaiter de la santé, 
et pour vous assurer du plus sincère attachement. 



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5a4 coAB£SPoaoAacE. 

aii5. A M. LE lUaÉCHAL DUC DE RICHELIEU. 



C'est actuellemeot que je commence à me CTo\n 
malheureux. Nous voilà malades en même lenip, 
ma nièce et moi. Je me meurs, monseigneur; je me 
meurs, mon héros, et j'en enrage. Pour ma nièce, 
elle n*est pas si mal; maïs sa maudite enflure ie 
jambe et de cuisse lui a repris de plus belle. Il faut 
des béquilles à la oièce, et une bière à l'oncle. Comp- 
tez que je suspends l'agonie en vous écrivant; et ce 
qui va vous étonner, c'est que, si je ne me meun 
pas tout-à-fait, ma demi-mort ne m'empêchera point 
de venir vous voir sur votre passage. Je ne veux as- 
surément pas m'en aller dans l'aulre monde sans avw 
encore fait ma cour à ce qu'il y a de plus aimable 
dans celui-ci. Savez-vous bien, monseigneur, que la 
sœur du roi de Prusse, madame la margrave de Ba- 
reuth, m'a voulu mener en Languedoc et en terre 
papale ' ? Figurez -vous mon étonnemeut , quaad od 
est venu dans ma solitude de Colmar pour me prier 
à souper, de la part de madame de Bareuth, dans ud 
cabaret borgne. Vraiment l'entrevue a été très tou- 
chante. 11 faut qu'elle ait fait sur moi grande imprct- 
sion , car j'ai été à la mort le lendemain. 

■ Le comial d'Avignon , lùui ippelè pu d'iiwuc; dani 1b Foj^ •> 
Clii^llt et Baehaumont. B. 



nii,GtH>^le 



ANiriÂE 1754. 5a5 

9 M 6. A M. LE COMTE IfARGENTAL. 

Colmar, la 19 oclobce. 

Dieu est Dieu , et vous £tes son prophète , puisque 
vous avez fait réussir Af(ihomet^ ; et vous serez plus 
que prophète' si vous venez k bout de feire jouer 
Sémiraniis à madenioiselle Clairon. Les filles qDÎ ai' 
ment réussissent bien mieux au théâtre que les ivro- 
gaes, et la Dumesnil n'est plus bonne que pour les 
bacchantes. Mais, mon adorable ange, Allah, qui oe 
veut pas que les fidèles s'enorgtieilliEsent, me pr^ 
pare des sifHets à l'Opéra, pendant que vous me sou- 
tenez à la Comédie. C'est une cruauté bien absurde, 
c'est une impertiuence bien inouïe que celle de ce po- 
lisson de Royer. Faites eo sorte du moins, mon cher 
ange, qu'on crie à l'injustice, et que le public plaigne 
un homme dont on confisque ainsi le bien, et dont 
on vend les effets détériorés. Je suis destiné à toutes 
les espèces de persécution. J'aurais fait une tragédie 
pour TOUS plaire, mais il a fallu me tuer à refaire en- 
tièrement celte^Hiscoire générale. J'y ai travaillé avec 
uue ardeur qui m'a mis à ta mort. Il me faut un tom- 
beau , et non une terre. M. de Kichelieu me donne 
rendez-vous à Lyon ; mais depuis quatre jours je suis 
au lit, et c'est de mon lit que je vous écris. Je ne suis 
pas en étal de faire deux cents lieues de bond et de 
volée. Madame la margrave de Bareuth voulait m'em- 
mener en Languedoc. Savez-vous qu'elle y va , qu'elle 

'Kemû lu théitiT eu 17S1, mcungnnil kigcm. Lduin jouiil H«- 



hyGooglc 



5l6 CORIIESPOH D&HCE. ' 

a passé par Colmar, que j'y ai »oupé avec elle le ^3, 
qu'elle m'a fait un préseùt tnagniGque , qu'elle a voulu 
voir madame Deais, qu'elle a excusé la conduite de 
son frère, eu la condamnant P Tout cela m'a paru un 
rêve ; cependant je reste à Colmar, et j'y travaille à 
celte maudite Histoire générale qui mo tue. Je ne 
sacrifie à ce que j'ai <;ru un devoir bdispoisable. k 
vous remercie d'aimer Sémiramii. Madame de Bi- 
reuth en a &it un opéra italien ', qu'on a joué à Bi- 
reulh et à Berlin. Tâchez qu'on vous donne la pièce 
française Jk Paris. Madame Denis se porte assez mal; 
son enflure recommence. Nous voilà tous deux gisaati 
au bord du Rhin, et prohsblement nous j passerooi 
l'hiver. Je devais aller à Manheim, et je reste dtoi 
une vilaine maison* d'une vilaine petite ville, oîije 
souffre nuit et jour. Ce sont là des tours de la des- 
tiaée ; mais je me moque de ses tours avec on ami 
comme vous et un peu de courage. A propos, que 
deviendra ce courage prétendu , quand on me jouen 
le nouveau tour d'imprimer la Pucelk? Il est trop 
certain qu'il y en a des copies k Paris; un Cbérrier 
l'a lue. Un Chévrier^, mon ange! il fiiut s'enfuir je 
ne sais oii. Il est bien cruel de ne pas achevri' auprès 
de vous les restes de sa vie. Mille tendres respects^ 
tous les auges. 

« Vojei ma note, lome LT, pige 4eS- B. 

'Celle de M. Goll, me des Jui&, oCi die porlcauioiinI'bai(ili})'' 



rlKCtlDl^ic 



AITHÉE 1754. 527 

1117. A H. DB BHENLKS. 

CoIdmt, la 5 noTcmbre. 

Me voilà, moDsieur, lié à vous par la plus tendre 
reraranaissance. Je vous dois Ëiire d'abord l'aveu sin- 
cère de ma situation. Je n'ai pas plus de a3o,ooo li- 
vres de France à mettre à une acquisition. Si, avec 
cette somme, il faut encore payer le sixième, et en- 
suite mettre un argent considérable en meubles, il 
me sera impossible d'acheter la terre d'Allaman. 
Vous savez, monsieur, que quand je vous confiai 
le dessein que j'ai depuis long-temps de m'approclier 
de vous, et de venir jouir de votre société, dans le 
sein de la liberté et du repos, je vous dis que je pou- 
vais tout au plus mettre aoo,ooo livres de France à 
l'achat d'une terre. Tout mon bien en France est en 
rentes dont je ne peux disposer. 

Ijouer une maison de campagne serait ma res- 
source; mais je vous avoue que j'aimerais beaucoup 
mieux une terre. Il est très désagréable de ne pou- 
voir embellir sa demeure, et de n'être logé que par 
emprunt. 

Nous voici au mois de novembre, l'hiver appro- 
che ; je prévois que je ne pourrai me transplanter 
qu'au printemps ; conservez-tnoi vos bontés. Peut-être 
pendant l'hiver Allaman ne sera pas vendu, et on se 
relâchera sur le pris ; peut-être se trouvera-t-il quel- 
que terre à meilleur marché qui me conviendra mieux; 
il y en a, dit-on , à moitié chemin de I^iuanne à Ge- 
nève. Vous sentez à quel point je suis honteux de vous 



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Sa8 CORRESPONDANCE. 

donner tant de peioee , et d'abuser de votre boane 
volonté. Tout mon regret, à présent, est de ne pou- 
voir venir vous remercier; ma santé est si cbance- 
lahte que je ne peux même faire le voyage néces- 
saire que je devais faire en Bourgogne. le ne vis plus 
que de l'espérance de 6nir mes jours dans uoeretraile 
douce et libre. Tai vu à Plombières l'avoyer ' de 
Berne, je ne sais pas son nom ; il est instruit du désir 
que j'ai toujours eu de me retirer sur les bords de 
votre beau lac, comme Amédée à Ripaille. Maïs il me 
semble qu'il témoigna à uu de mes amis qu'il crai- 
gnait que ce pays-là ne me convint pas. J'ignore quelle 
était son idée quand il parlait ainsi ; je ne sais si c'était 
un compliment, ou une insinuation de ne point venir 
m'établir dans un pays dont il croyait apparemment 
que les mœurs étaient trop difïirentes des miennes. 
Il vint deux ou trois fois chez moi, et me fit beau- 
coup de politesses. Vous pourriez aisément, mon- 
sieur, savoir sa manière de penser par le moyen de 
votre ami qui est dans^ Conseil. Vous pourriez m'ta- 
struire s'il sera à propos que je lui écrive, et de quelle 
formule' on doit se servir en lui éciivant. 

Je voudrais m'arranger pour venir chez vous avec 
l'approbation de votre gouvernement, et sans déplaire 
à ma cour. J'aurai aisément des passe-ports de Ver- 
sailles pour voyager. Je peux ensuite donner ma mau- 
vaise santé pour raison de mon séjour; je peux avoir 

■ Nicoki-Frédéric de Steiger (od prononce Sitigoer), at ■ Brrnc m 
1731), mort à Augibourç en décembre 179g. Cl. 
■Voltaire avait négligé cette précaution, en étrirant, le Snonabn 
■«ojers de Bcmc. Cl. 



rlKCtlDl^ic 



AKfrÉE 1754- Sag 

du bien en Suisse comme j'en ai sur le duc de Wur- 
temberg; en un mot, tout cela peut s^arranger. 

Il est triste d'autant différer, quand le temps presse ; 
l'hiver de ma vie, et celui de l'année, m'avertissent 
de ne pas perdre un moment, et l'envie de vous voir 
me presse encore davantage. 

Il n'y a guère d*apparence que je puisse louer, cet 
hiver, la maison de campagne dont vous me parlez. 
Ce sera ma ressource au printemps si je ne trouve 
pas mieux; eu un mot, il n'y a rien que je ne fasse 
pour venir philosopher avec vous, et pour vivre et 
mourir dans la retraite et dans la liberté. 

Adieu, moosieur;je n'ai point de termes pour 
vous exprimer combien je suis sensible à vos bontés. 

an». AMADA.ME IJt COMTESSE DE LUT2ELBOURG. 

A Colmir , le ^ novembre. 

Qu'al-je été chercher à Colmar ! Jv suis malade, 
mourant, ne pouvant ni sortir de ma chambre, ni la 
souffrir, ni capable de société, accablé, et n'ayant 
pour toute ressource que la résignation à la Provi- 
dence. Que ne suis-je près des deux saintes do l'île 
Jard ! Je remercie bien madame de Brumath de l'hon- 
neur de son souvenir, et du châtelet, et de la co- 
médie ' de Marseille, et de la liberté grecque de cet 
éclievin héroïque, qui a la télé assez forte pour se 
souvenir qu'on était libre il y a environ deux mille 

' Bdwnce, évèqae de Maneille, moatre un lèle ridicule eu hiear de la 
Mie Unigeaitui, jiuqn'i n mort , qui eut lira le <i juin l^5S. Cr^ 

CoH»BSPOKD*KCB. VI. 3^ 



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53o COHB£SPOBI)ASCE. 

cinq cents ana. O le bon temps que (l'était ! Pour moi, 
je ne connais de bon temps que celui où l'on se porte 
bien. Je n'en peux plus. O fond de la boîte de Pan- 
dore! à espérance ! où êtes-vous? 

Monsieur et madame de Ktioglin me témolgoeot 
des bontés qui augmentent ma sensibilité pourl'éUt 
de monsieur leur Bis. Il n'y a que la piscine de Siloë' 
qui puisse le guérir ; il sied bien après cela à d'autres 
de se plaindre ! C'est aupi-ès de lut qu'il faut apprea- 
dre à souffrir sans murmurer. Ah ! mesdames, mes- 
dames , qu'est-ce que la vie ! quel songe , et quel la- 
ncsle songe ! Je vous présente tes plus tristes et les 
plus tendres respects.... Voilà une lettre bien gaie! 

2119. A M. LE COMTE D'AAGENTAL. 

C<diiur, la 7 wnoobn. 
Je reçois deux lettres aujourd'hui, mon cher cl 
respectable ami, par lesquelles on me mande qu'on 
imprime ia Pucelle, que Thieriot en a vu des feuilles, 
qu'elle va paraître ; on écrit la même chose à madame 
Denis, Fréron semble avoir annoncé cette éditioa. 
Un nommé Cbévrier en parle. M. Pasquier ■ l'a lue 
tout entière en manuscrit chez un homme de coosi- 
dératîon avec lequel il est lié par son goût pour les 
tableaux. Ce qu'il y a d'affreux , c'est qu'on dit que le 
chant de Vâne^ s'imprime tel que vous l'avez vudV 

> Conaeillef RU parlement, premi^ chambr* des enqoétei , iimalcs' de 
btilloD que l'oo mil i U bouche de Lilli , en 1 766 ; uenl d'un minktn dt 
h jmlice. aoui la régne de Louii X.Vin. (Ji- 

^ Toyei, tome XI, dus les nriantu du duml iii,Iatcr3ioaipu,<li(» 



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kvsiit f}S4- 53i 

bord, et non tel que je l'ai corngé depuis. Je vous 
jure, par ma tendre amitié pour vous , que vous seul - 
avez eu ce malheureux chant. Madame Denis a la 
copie corrigée ; auriez-vous eu quelque domestique 
infidèle ? le ne le crois pas. Vos hont^ïs , votre amitié, 
votre prudence, sont à l'abri d'un |)areil larcin, et 
vos papiers sont sous la clef. Le roi de Prusse n'a ja- 
mais eu ce maudit chant de Vâne de la première 
fournée. Tout cela me feit croire qu'il n'a point trans- 
piré, et qu'on n'en parle qu'au hasard. Mais, si ce 
chant trop dangereux n'est pas dans les mains des 
éditeurs, il y a trop d'apparence que le reste y est. 
Les nouvelles en viennent de trop d'endroits diffé- 
rents pour n'être pas alarmé. Je vous conjure, mon 
cher ange, de parler ou de faire parler à Thieriot. 
Lambert est au fait de la librairie, et peut vous in- 
struire. Ayez la bonté de ne me pas laisser attendre 
un coup après lequel il n'y aurait plus de ressource, 
et qu'il faut prévenir sans délai. Je reconnais bien là 
ma destinée; mais elle ne sera pas tout-à-fait mal- 
heureuse, si vous me conservez une amitié à laquelle 
jesuis mille fois plus sensible qu'à mes infortunes. Je 
vous embrasse bien tendrement; madame Denis en 
fait autant. Nous attendons de vos nouvelles avant 
de prendre un parti. 

iiao. A. H. LE MAIIÉCHA.L DUC DE RICHELIEU. 
A. ColiiMT , le 7 DOTcmbre. 

Voici, monseigneur, une lettre que madame De- 

it» prcmiins éditïoiu , firmait laolAt le xt*, tauldt le ivm*, UntAl le xx* 
(ouu toiitoun le dernier chant). B. 



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53a CORRESPOHD&.irCE. 

ois reçoit aujourd'hui. On m'en écrit quatre encore 
plus positives. Ce n'est pas là un rafraicfaisscment 
pour des malades. J'ai bien peur de mourir sans 
avoir ta consolation de vous revoir. Nous soinmcj 
forcés et tout prêts à prendre un parti bien triste. 
Quelque chose que je dise à madame Deuis, je ne 
peux la résoudre à séparer sa destinée de la mienne. 
Le comble de mon malheur, c'est que l'amitié li 
rende malheureuse. Si vous aviez quelque diose à 
me dire, quelque ordre à me donner, je vous sup 
plie d'adresser toujours voii ordres à Colmar; vos 
lettres me seront très exactement rendues. 

Je ne crois pas que le cérémonial ait entré dans la 
tète de madame la margrave de Bareuth. Elle ne fait 
point difficulté d'aller affronter un vice-légat italien; 
elle serait beaucoup plus aise de voir celui qui fait 
l'honneur et les honneurs de la France; elle voyage 
incognito. On n'est plus au temps où te puntiglio^ 
fesait une gitinde affaire, et vous êtes le premier 
homme du monde pour mettre les gens h leur aise. 
Je crois qu'elle ne m'a point trompé quand elle m'a 
dit qu'elle craignait la foule des Étals et l'embarras 
, du logement. Elle n'est pas si malingre que moi, 
mais elle u une santé très chancelante, qui dcmanHe 
du repos sans contrainte. Elle trouverait tout cela 
avec vous, avec les agréments qu'on ne trouve guère 
ailleurs. Reste à savoir si elle aura la force de faire 
le petit chemin d'Avignon à Montpellier; car on dit 
qu'elle est tombée malade en route. Elle a un loge- 
ment retenu dans Avignon, elle n'en a point à Monl- 

' Mot ililien qui veur dire pointlUcrit. B. 



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annAe 1754. 533' 

pellier. Pour moi , je voudrais être caché dans un des 
souterrains du Merdenson, et vous faire ma cour le 
soir, quand vous seriez las de la uoble assemblée. 
Mais je suis, de toutes façons, dans un élat à n'es- 
pérer plus dans ce monde d'autre plaisir que celui de 
vous être attaché avec le plus tendre respect, de vous 
regretter avec larmes, et de souffrir tout le reste pa- 
tiemment. 

ïiai. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Colout, le 10 noTombi*. 

Nous partons' pour Lyon, mon cher ange; M. de 
Richelieu nous y donne rendez-vous. Je ne sais com- 
ment uous ferons , madame Denîset moi ; nous sommes 
malades, tiès embarrassés, et toujours dans la crainte 
de cette Pucelle. Nous vous écrirons dès que nous 
serons arrivés. Je dois à votre amitié compte de mes 
marches comme de mes pensées, et je n'ai que le temps 
de vous dire que je suis très attristé d'aller dans un 
pays 011 vous n'êtes pas. Que n'êtes-vous archevAque 
de Lyon, solidairement avec madame d'Ârgental! 
Mille tendres respects à Cous les anges. 

> Arrité dtns l'EDcieune c*pila1e de U Hinle-AlMCe au caromeDcenieDt 
d'octobre ijSJ, Vallaire quilU Colmar le 11 Dovembre i754< «prés un 
téjour de phis de Ireiie mois , y comprit le tenipi pissé par lui A Seiioaes 
el à Plocnbiéres. Accompagné de madame Denis ut de Colini, il arriva à 
LjOB le i5 novembre, el y fut re^u «ïbc enthousisiniB. De là il se reodil 
à Geuèite, où il entra daus ia soirée du 11 (et non du 11) décembre i^Sf, 
r»ttaot je le prouve daui une uole de la leUre ii3i. — Tollairc avait eu 
riuleutioD de s'établir aux ciivirous de Calmar; mais les iulrigues des jé- 
tuilei Meral, Kronst, Emesl, etc., concertées a<rec celles des confessetirs 
d« U dauphine et du roi Slauislas , parvinrent à te dégadler d'une ville ob 
ua brave iroqiiiHt jétii'ae , nommé Âattrl , avait fait un aii(o-rfa:/î' des OEu- 
vresde Bajrle, quelques aDDées auparavant. Cl. 



i^GtiDgle 



534 CORRESPOHDAHCE. 



aiaa. A M. DUPONT, 



A Ljon, la Piliii^Eoyal i, ee iS noicnbn. 

Me voilà donc , monsieur, 
Lugdui 



et j'ai quitté la première Belgique pour la première 
Lyonnaise. Il y a ici deux académies, mais il n'y i 
point d'Iiomme comme vous; je vous jure que je vous 
regrelterai partout. J'ai quitté Colmar bien malgré 
moi, puisque c'est vous qui m'y aviez attiré, et vous 
pourrez bien m'y attirer encore. Vous trouverez boa 
que monsieur le premier président et madame enlnut 
beaucoup dans mes regrets; parlez-leur quelquefois 
de moi, je vous en prie: je n'oublierai jamais leun 
bontés. }e vous supplie encore de vouloir biea dire 
k M. de Bruges combien je l'estime et combien Je le 
regrette. Je commençais à regarder Colmar comme 
ma patrie; il a fallu en partir dans le temps que je 
voulais m'y établir. C'est une plaisanterie trop forte 
pour un malade, de faire cent lieues pour venir tao- 
ser, à Lyon , avec M. le maréchal de Richelieu. Il n'a 
jamais fait faire tant de chemin à,8es maîtresses, quoi- 
qu'il les ait menées toujours fort loin. 

Il feut que je vous dise un petit mot de notre af- 
faire concernant l'homologatiou de l'acte sous leiug 
privé de M. le duc de Wurtemberg. Je pense qu'il 



■DulcmpadeVollair 


e.c'éuil le d 


om d-uue aobcree *p|>«lèt wj»»- 


d'bnibôIBl.etnm cit au 


coJD de la n 


«dnPlit,iLrDa.B. 



ii,GtH>^le 



A.HRÉK 1754- S35 

faut attendre; il serait piqué d'une précaution qui 
marquerait de la défiance. Je vous écrirai quand il 
sera temps de coiisoinmer cette petite affaire, qui 
d'ailleurs n'éclatera point; et je tâcherai de conserver 
ses bonnes grâces. Gardez toujours la pancarte pré- 
cieusement, aussi bien que celle de Schœpflin. Je fois 
plus de cas de la première que de la seconde ', et 
toutes deux sont bien entre vos mains. Je me flatte que 
vous me direz té amo, tua tueor; mais je répondrai , 
ego quidem non valeo '. 

Adieu, mon cher ami; mille respects à madame 
Dupont. Adieu ; je ne m'accoutume point à fitre privé 
de vous. Madame Denis vous fait à tous deux les plus 
sincères compliments. V. 

3193. A H. LE COMTE D'ABGENTAL. 

Lyon , lu Pâliit-Ruyal , le lo nOTambra. 

Me voilà à Lyon , mon cher ange; M. de Richelieu 
a eu Tascendant sur moi de me faire courir cent 
lieues; je ne sais où je vais ni où j'irai. J'ignore le 
destiu de la Pucelle et le mien. Je voyage tandis que 
je devrais être au lit, et je soutiens des fatigues et 
des peiues qui sont au-dessus de mes forces. Il n'y a 
pas d'apparence que je voie M. de Blchelieu dans sa 
gloire aux Étals de Languedoc; je ne te verrai qu'à 

> Cette ueoaJa pancarit était probablement une TeeoDDiûiipce de la 
tomme de [O,i>ou liircs, pri^tcc à Sclinpdlu le jeune par Tottaire, qui lui 
avait bit préient des AnnaUi de (Empire. Les inauvaiiCB afiairet de cet 
imprimeur, dont la papeterie (celle de Lutlenbacb) ne tarda pas ji être ten- 
due, ne lui permirent sans doute pas de rembourser lOU bienbileur, au 
moiiu en entier. Ci.. 



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536 CORRSSPONDA.ACS. 

Lyon, en bonne fortune, et je pourrais bien aller 
passer l'hiver sur quelque coteau méridional de U 
Suisse. Je vous avouerai que je u'at pas trouvé 
dans M. le cardinal de Teacin ' les bontés (fit 
j'espérais de votre oncle; j'ai été plus accueilli et 
mieux traité de la margrave de Bareuth, qui est en- 
coreà T^yon. Il me semble que tout cela est au rebours 
des clioses naturelles. Mon cher ange , ce qui est bien 
moins naturel encore, c'est que je commence à dés- 
espérer de vous revoir. Cette idée me fait verser des 
larmes. L'impression de cette maudite PuceUe me 
fait frémir, et je suis continuellement enti-e la craiule 
et la douleur. Consolez par un mot une amequi«ia 
besoin, et qui est à vous jusqu'au dernier soupir. 

Madame Denis devient une grande voyageuse;elIe 
vous fait les plus tendres compliments. 

aia4- A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 



• Sspe premente deo fert deus aller opem. • 

Ovm. , Triil., l, deg. ii , T. 4. 

Mandez-moi donc, mon cher ange, s'il est vrai 
que je suis aussi malheureux qu'on le dit , et s'il y a 
une édition à Paris de cette ancienne rapsodie qui k 
devait jamais paraître. J'ai vu à Lyon , dans mou a* 
baret, M. le maréchal de Richelieu, qui craint cmtat 
moi celte nouvelle cruauté de ma destinée. Peut-élre 

<Vo]«i lonte XL, page çfi; et, ri^aprèi, la leUre 1 Rkbdin, <Ib S 
Jtniier 1755. Coliui, dam 3faa u-jow, |iagc i43, parle auuidc li m^p' 
tiau <]ue le cardùul Gl à Voltaire. B. 



nii,GtH>^le 



AHIf^E 1754- 537 

avons-uoiis pris trop d'alarmes sur un bruit qui s'est 
(It^jà renouvelé plusieurs fois; mais, après l'aventure 
de la prétendue Histoire universelle, tout est à crain- 
dre. Ma situation est un peu pénible; jVi fait sans 
aucuo fruit un voyage précipité de cent lieues; je 
suis tombé malade dans une ville où je ne puis guère 
rester avec décence, n'étant pas dans les bonnes- 
grâces de votre oncle, et ma mauvaise santé m'em- 
pêche d'aller ailleurs. J'attends de vos nouvelles; îL 
me semble <]ue vos lettres sont un remède à tout. 
Ma nièce et moi nous vous embrassons de tout notre 
cœur. 

siaS. A. M. LE ]»AIIÉCHA.L DUC D£ RICHELIEU. 

Lyon , 19 novcmbra. 

Mon héros, on vous appelait Thésée à la bataille 
de Fontenoi; vous m'avez laissé à Lyon comme Tbc- 
sée laissa son Ariane dans Naxos. Je ne suis ni aussi 
jeune ni aussi frais qu'elle, et je n'ai pas eu recours- 
comme elle au vin pour me consoler, ' 

Je resterai à Lyon , si vous devez y repasser. 

Il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'on disait 
de Ut Pticelle; ainsi je vous supplie de n'en faire au- 
cune mention dans vos capitulaires. Je n'ai d'autre 
malheur que d'être privé de votre présence et de la 
faculté de digérer; mais avec ces deux privations on 
est damué. 

Daignez vous souvenir, dans votre gloire, d'uik 
oncle et d'une nièce qui ne sont que pour vous sur 
les liords du Rhône; et tenez-moi compte des efforts 



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53H GORRESPORD&HCE. 

que je fais pour ne pas vous ennuyer de quatre pa- 
ges. Mon respect pour vos occupations impose silence 
à la bavarderie de mon cœur, qui court après vous, 
qui vous adore, et qui se tait. Voltaire. 

P. S. M. le marquis de Montpezat m'a donné, en 
passant, d'un élixir qui me parait fort joli. Si jamais 
vous avez mal à la tête, à force de donner des au- 
diences, il vous guérira. Mais moi, rien ne me guérit, 
et je n'ai de consolation que dans l'espërance de vous 
revoir encore, et de vous renouveler mes tendra 
respects. 

an6. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 



Lyon. 

Est-il possible que je ne reçoive point de lettres 
de mon cher ange! I*s bontés qu'on a pour moi à 
Lyon, et l'empressement d'un public de province, 
beaucoup plus enthousiasmé que celui de Paris, \t 
premier jour' AeMérope, ne guérissent point les ma- 
ladies dont je suis accablé, ne consolent point mes 
chagrins, et ne bannissent point mes craintes; c'est 
de vous seul que j'attends du soulagement. On me 
donne tous les jours des inquiétudes mortelles sur 
cette maudite Puce/le. 11 est avéré que mademoiselle 
du Thil ' la possède ; elle l'a trouvée chez feu ma- 
dame du Cbâtelet. Il n'est que trop vrai que Pasquier 
avait lu le chant de Vâne chez un homme qui tieul 
son exemplaire de mademoiselle du Thil, et que 



> Toyei ta lettre 1107 et aoD «otreveraioD dai 

i(, lome XLTUI. B. 

' Femme de cbimlu'ii de niadime du ChAleleli voju I. LT, p. 3i. K- 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1754- 539 

Thi«-iot a eu uoe fois raison, 3e. me rassurais sur son 
habitude de parler au hasard, mais le fait est vrai. 
Un polisson nommé Chévrier a lu tout l'ouvrage , et 
cn6n il y a lieu de croire qu'il est entre les mains d'un 
imprimeur, et qu'il paraîtra aussi incorrect et aussi 
funeste que je le craignais. Cependant je ne peux ni 
rester à Lyon^ dans de si horribles circonstances, 
aller ailleurs , dans un état où je ue peux me remuer. 
Je suis accablé de tous côtés , dans une vieille-sse que 
les maladies changent en décrépitude, et je n'attends 
de consolation que de vous seul. Je vous demande 
en grâce de vous informer, par vos amis et par le 
libraire Lambert, de ce qui se passe, afin que du 
moins je sois averti à temps, et que je ne finisse pas 
mes jours avec Talhouet'. Je vous ai écrit trois 
fois de Lyon ; votre lettre me sera exactement rendue; 
je l'attends avec la plus douloureuse impatience, et je 
vous embrasse avec larmes. Vous devez avoir pitié 
de mon état, mon cher ange. 

an7. A M. THIERIOT. 

A Lyon , Te ï d^cmbTe. 

Voire letlre, mon ancien ami, m'a fait plus do 
plaisir que tout l'enthousiasme et toutes les bontés 
dont la ville de Lyon m'a honoré. Un ami vaut mieux 
que le public. Ce que vous me dites d'une douce re- 
traite avec moi, dans le sein de l'amitié et de la lit- 
térature, me touche bien sensiblement. Ce ne serait 
peut-être pas un mauvais parti pour deux philoso- 

' yoja, tome U , page yi. B. 



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54o COR RESPOirn AUGE. 

. phes qui veulent passer tranquillemefit leurs demîen 
jours. J'ai avec moi, outre ma nièce, un Florentin' 
qui a attaché sa destinée k la mienne. Je compte in'é- 
tablir dans une terre sur les lisières de la Bourgogne, 
dans un climiit plus chaud que Paris, et même que 
Lyon , convenable à votre santé et à la mienne. 

Je n'étais venu à Lyon uniquement'que pour voir 
M. le maréchal de Richelieu, qui m'y avait donné 
rendez-vous. C'est une action de l'ancienne cliera- 
lerie. Dieu, qui éprouve les siens, ne l'a pas récom- 
pensée. 11 m'a affublé d'un rhumatisme goutteux qui 
me tient perclus. On me conseille 1^ eaux d'Aii 
en Savoie, on les 'dit souveraines; mais je ne suis 
pas encore en état d'y aller, et je reste au lit en at- 
tendant. 

TjC hasard, qui conduit les aventures de ce monde, 
m'a Fait rencontrer au cabaret, à Colmar et à Lyon, 
madame la margrave de Bareuth, sœur du roi de 
Prusse, qui m'a accablé de bontés et de présents. 
.Tout cela ne guérit pas les rhumatismes. Ce que je 
redoute le plus, ce sont les sifflets dont on menace 
la Pandore de Royer; c'est un des fléaux de la fcoîte. 
Cet opéra, un tant soit peu métaphysique, n'est 
point fait pour votre public. M. Royer a employé 
M. de Sireuil, ancien porte-manteau du rof, pour 
changer ce poëme, et te rendre plus convenable au 
musicien. Il ne reste de moi que quelques fragments; 
mais, malgré tous les soins qu'on a pu prendre sans 
me consulter, je crains également pour le poëme et 



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ABNÉE 1754. 541 

pour la musique. Si on a quelque justice, on ne me 
doit tout au plus que le tiers des sifflets. 

A l'égard de Jeanne d'Arc, native de Domreint ', 
je me flatte que la dame qui la possède, par une iu- 
fidélité, ne fera pas celle de la rendre publique. Une 
fille ne fournit point de pucelles. 

Je vous prie, mon ancîeu ami, de présenter mes 
hommages à la chimiste, à la musicienne, à la phi- 
losophe chez qui ' vous vivez. Elle me fait trembler; 
vous ne la quitterez pas pour moi. 

Madame Denis vous fait ses compliments. Je vous 
embrasse de tout mon cœur. Quand vous aurez un 
quart d'heure à perdre, écrivez à votre ancien ami. 

Qu'est devenu Ballot ^-/'/mc^mario/i? comment se 
porte O/yj/i^-Rameau ? 

Quid agis ? quomodo vales ? FareiveU. 

aia8. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

De mon lit , à Lyon , le 4 d^mbre. 
Mon cher ange, votre consolante lettre, adressée 
à Colmar, est veuue enfin à Lyon calmer une partie 
de mes inquiétudes. Vous aurez tout ce que vous 
daignez demander, et je ferai tout transcrire pour 
vous, dès que je serai quitte d'une goutte sciatique 
qui me retient au lit. J'éprouve tous les maux à-Ia- 
fois, et je perds dans les voyages et dans les souffraa- 

' Damremi-la-Pucelle (Vosge»), i quelque* lieuca Je Cirej-le-CUlMU, ou 
Cirer -Votti ire [Hantc^Manie). Cl. 

' Madame de \a Popelinièrc, qui a'eit mune qu'en noVembre 1756. B. 
ICétBÎiprobabtcmeuEBaloldeSomt.marlcD 1761. C^ 



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54^ CORSESPOlTDAirCC. 

ces un temps prÀiieux que je voudrais employer à 
vous amuser. Il me semble que je suis las du public, 
et que vous êles ma seule passion. Je u'ai plut lu 
coeur au travail que pour vous plaire; mais cominnil 
faire, quand ou court et quand on souflre toujours? 
On veut à présent que j'aille aux eaux d*Aiz ea Sa- 
voie , pour le rhumatisme goutteux qui me tient per- 
clus. On m'a prêté une maison charmante ', à moitié 
clicmin; il faudrait être un peu plus sédentaire; nuis 
je suis une paille que le vent agite, et madame De- 
nis s'est engoufîrée dans mon malbeureuz tourbillon. 
J'attends toujours de vos nouvelles à Lyon. On dit 
qu'on va jouer enfin le Triumvirat d'uu coté, et Pan- 
dore de l'autre; ce sont deux grands 0éaux de ta 
boite. Hélas ! mon cher et respectable ami , si j'aviit 
trouvé au fond de la botte l'espérance de vous revoir, 
' je mourrais content. Madame Denis vous fait mille 
compliments. Je baise, en pleurant, les ailes de tous 
les anges. 

aiag. A M. DUPONT, 



A L JOD , le 6 di 

En vérité, monsieur, je ne conçois pas comment 
un homme aussi cloquent que vous ne veut pas qu'on 
appelle l'au/W d'Auguste l'autel de l'éloquence; vous 
y auriez remporté plus d'un prix, et vous auriez jus- 
tifié le titre que je lui donne. Je vous passe de cod- 
testrr aux anciens préjugés de Lyon l'houneur d'a- 
voir vu naître Marc-Aurèle dans cette ville. Je suis 

> Le rhllpia du Pringins; Toytz\tt notes de* letlrei ai Ji el ii5i. B- 



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AHHÉK 1754- 543 

plus indulgent avec les Lyonnais que vous ne l'êtes 
avec moi. Il est vrai que je dois aimer ce sëjour, que 
je quitterai pourtaut bientôt. Je n'y ai point encore 
trouvé de prédicateur qui ait prêché contre moi, et j'ai 
été reçu âvec des acclamations, à l'académie et aux 
spectacles. Cependant soyez très convaincu que je re- 
grette toujours votre conversation instructive, les 
charmes de votre amitié, et les bontés dont M. et ma- 
dame de Klioglin m'ont honoré. Je vous supplie de 
leur présenter mes sincères et tendres respects, aussi 
bien qu'à M. leur fils, et de ne me pns oublier auprès 
de M. de Bruges. Permettez-moi de vous dire que 
vous êtes aussi injuste pour ma santé que pour l'autel 
de Lyon. Il y aurait je ne sais quoi de méprisable à 
feindre des maladies quand on se porte bien, et un 
homme qui a épuisé les apothicaires de Colmar de 
rhubarbe et de pilules ne doit pas être suspect d'a- 
voir de la santé. Elle n'est que trop déplorable, et 
vous ne devez avoir que de la compassion pour l'état 
douloureux oit je suis réduit. Au reste, soyez très 
certain, moucher monsieur, que je serai, l'année qui 
vient, dans votre voisinage, si je suis en vie, et que 
j'en profiterai. Je ne suis pas le seul contre qui des 
jésuites indiscrets' aient osé abuser de la permission 
de parler en public. Un père Tolomas s'avisa, il y a 
quelques jours, de prononcer un discours aussi sot 
qu'insolent contre les auteurs de l'Encyclopédie ; il 
désigna Dalembert par ces mots : Homuncio , cui nec 
est pater nec res^. Le même jour M. Dalembert était 

> Toyei une noie de la lettre 9111. B. 
•Hormoe, ^rtpot't., 148. B. 



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544 CORRESPOIfDAHCE. 

élu à l'académie française. Le père Tolomas a excité 
ici riiidigoation publique. Les jésuites soûl ici moins 
craints qu'à Colmar. Le roi de Prusse vieut de mf! 
repracher ' le crucifix que j'avais dans nia chambre; 
cuninieiit l'a-t-il su? J'ai prié madame Goll de le faire 
encaisser^ et de l'envoyer au roi de Prusse pour ses 
étrenncs. 

Adieu, monsieur; mille respects à madame votre 
femme. Comptez que je vous suis tendrement altadw 
jusqn'au dernier moment de ma vie. Madame Denis 
vous fait à tous deux les plus tendres complimeots. 

ai3o. A M. LE COMTE D'ARGENT AL. 

Lyon, le 9 dtcenttiT. 

Mon cher ange, votre lettre du 3 novembre, àf»- 
dresse de madame Denis, nous a été rendue bien tara, 
et vous avez dû recevoir toutes celles que je vous ai 
écrites. I^e seul parti que j'aie à prendre, dans If 
moment présent, c'est de songer à conserver mt 
vie qui vous est consacrée. Je profite de quelques 
jours de beau temps pour aller dans le voisiuagc des 
eaux d'Ais en Savoie. On nous prête une maison* 
très belle et très commode, vers le pays de Gex, en> 
tre la Savoie, la Bourgogne, et le lac de Genève, 
dans un aspect sain et riant. J'y aurai, à ce que j'es- 
père, un peu de tranquillité. On n'y ajoutera pas <le 
nouvelles amertumes à mes malheurs, et peut-être que 
le loisir et l'envie de vous plaire tireront encore de 

■ Celle lelln- de Frédéric eM perdue. B. 

>Le cliAtMu de Prangios, oii VolUîre jenodille i{ décembre wpl'i 
tird , «prèï èirc passé par Rencvp. Ct. 



ii,GtH>^le 



JissiK 1754- 545 

nton esprit épuisé quelque tragédie qui vous amu- 
sera. Je a'aî à Lyon aucun papier; je suis logé brès 
mal à mon aise, dans un cabaret où je suis:nuilàde. 
Il faut que je parte, mon adorable ami. Quanti je se^ 
nii à moi, «t un peu recueilli, je ferai tout. ce que 
voire amitié me conseille. Je ne sais si on plaindra 
létat où je suis; ce n'est pas la coutume des liommas, 
et je ne cherche pas leur pitié; mais J'espère qu'on 
ne désapprouvera pas, à la cour, qu'un homme ac- 
cablé de maladies aille chercher sa guérispo. Nous 
avous prévenu madanve de Pompadour et M. le comte 
clArgeoson de ces tristes voyages. Dans quelque lieu 
<iue j'achève ma vie, vous savez que je serai toujours 
à vous, et qu'il n'y a point d'absence pour le cœur; 
le mien sei'a toujours avec le votre. 

Adieu , mon cher et respectable ami ; je vais ter- 
miner mon séjour à Lyon ' en allant voir jouer Bru- 
to. Si j'avais de l'amour-propre, je resterais à Lyon; 
mais je o'ai que des maux, et je vais chercher la so- 
litude et la sunté, bien plus sûr de l'une que de 
l'autre, niais plus sûr encore de votre amitié. Ma 
uièce, qui vous fait les plus tendres compliments , 
ose croire qu'elle soutiendra avec moi la vie d'ermite. 
Elle a fait son apprentissage h Colmar; mais les beau- 
tés de Lyon, et l'accueil singulier qu'on nous y a 
fait, pourraient la dégoûter un peu des Alpes. Elle 
se croit assez forte pour les braver. Elle fera ma 
consolation tant que durera sa constance; et, quand 
elle sera épuisée, je vivrai et je mourrai seul, et je 

31, quoi qu'en dJK Go> 



. VI. 



nii,GtH>^le 



54€ conxESPOKDUtce. 

ae ooMeillerai à personne nî de faire des poënea 

épique» £t des tragédies, ni d'écrire l'histoire; nui» 

je dirai : Quiconque est «imë de M. d'AfueDtal est 

heureux. 

Adieu , cher dnge ; mille tendres re^iecta à «otn 
tous. Quand vous aurez la bonté de m'écrire, adres- 
sez votre lettre à ^jyoa, sous l'enveloppe de M. Timi- 
chio ', banquier; c'est un homme sûr d« tontes 
les manières. Je vous embrasse avec la plus tive 
tendresse. 

it3i. A H. DE BRERLES. 

Anchlmn d« PnDgÎDi, le i4déccmlm*. 

Vous voyez , monsieur, que j'ai pris mon plus long 
pour venir vous voir, et pour vous remercier de ton- 

■ Pvenl du cilébre méiieciii Théodore Tmicliiii. Ci. 

■ Cette date, lùui qu« cells* det trou lettm luinuita , prouTc Mdco- 
ntanll'citeBT oonmùe par Culiù, tom le n|qiart ckronolggique KutoMt 
■pwad i] dit daai >e> Mémmret, p. i45 : - Noua pulimcj de Lj<»i le ii 

- décembre, et aTTiTiiiiea le lendemiin au aeir ■ Genève. On Mi)Tvt,a 
-JMir^t', t'aimiierMÎre de /'ficafai/s; et cette circonslancerendiiltscon 

- plu diCcil» r«u<reitare dei poFte». On fil parvenir dans U ville le wM 
p ilsVaItlira, et lur-le-chantp l'ordre fut daniié d'ourrir 1 lui elilouleia 

• Mile. Noui ne reillme» que traii ou quatre jours i uue auberge deG«- 

• oénw, et aoui paulnua dam le pajrs de Vand, ati cfalteam de Pnn{ill*i 

- litué an une ilévatioa, prèi du lac LéfDaa et de ta petite TÎlle deNjoa.» 
1— Voltaire, comme je l'ai dit plu* haut, partit de L]>aTi le ii deaoln 
1754, et arriva le 11 k t^eoèvc, qiill quitta proq un auuilAtpourieitfa- 
gt«r au nMgniSque dilileau de Pranging. Il est vni que H. Kmonle-Si»- 
mondi (Biog. ncn. , XL , S49) , d'accord avec fArl de v^rifiir ta i/aM , 
elle la uuit du la au 33 décetubre iGoi comme date de l'EicaiaJi dcGe- 
nève; mais il est d'aairet auteurs qui foui meution du 1 1 el du 11 dé- 
cembre. Je pania que celte diflèrenee de qndqnes jours eateelleipiieiâlt 
entre l'andeo et le nouveau itjte. Ce qs'il j a de certain , c'est que la fli* 
de CE jcal i U , 1 peu. près tombée cit diiuétodc aujourd'hui, avaitUento» 
1rs ans, le 11 décambre, cl nou le ti, dans les demien leaips. Vo<U 



nii,GtH>^le 



ANNÉB 1754- 547 

tes vos bontés. Me voici dans le château de. PraBgiffs, 
avec une de mes nièces, et je viendrais aor-té-^Amp 
à Lausanne si je n'étais retenu par no rhumatjsfne 
goutteux pour lequel je compte pi^ndrà tes bélua 
d'Ail, en Savoie. Je compte qu'enfin je pourrai jouir 
de la satisfaction après laquelle je soupire depuis - 
long-temps; je pourrai jouir de votre sociët<î, et être 
lémoin de votre bonheur. 

Il me semble qti' Allaman n'a point été vendu ; mus 
ce n'est point Allamau, c'est vous, monsieur, qui 
êtes mon objet. Je cherche des philosophes plutôt que 
la vue du tac de J>ausanue, vt je préfère votre so- 
ciété à toutes vos grosses truites. Il ne me faut que 
vous et de la liberté. Je présente mes respects à faa- 
dame de Brenles, et je suis avec plus de seosibilitë 
que jamais, etc. Voltaire. 

Madame Denis partage tous mes sentimenta, et 
vous présente à tous deux ses devoirs. 

ai3a. A M. THIEBIOT. 
An cUtvao de Pnogint , pay* ie Taâd , le 19 iiotaAtv, 

Me voilà si perclus, mon ancien ami, que je ne 
peux écrire de ma main. Vous avez donc aussi des 
rbumittismes , malgré votre régime du lait? 

Vous ne sauriez croire avec quelle sensibilité j'en- 
tre dans te petit détail que vous me faites de ce que 

pourquoi Wignière, qui eoir* chuTollairedèalftfipd« i7S4,adté le la 
décembre. A cetle époque, lechlteaa de PrsDgtusapparlciiutJiM.Guigufr 
(dd Gniger), dont lea deuendanti occupent aujaurd'hni des fanetùnajtidi- 
cUirea et miliulrei dans le canlou de Vaud. Madame Genlil de (^liaragnae 
en est acIueUemenl propriélaire. Cl. 



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548 cimnESPoROAHCE. 

vous appelez votre fortune. On ne s^ouvre aiosi qui 
ceux qu'on aime, et j'ai, depuis environ quarante ans, 
compté toujours sur votre amitié. Vous devez vivre 
à "Piris gaùnent , librement, et philosopfuquement. 

Cm twû adverbei jointi font adminblement. 

IlouÈBE, Fflwiiu/av., adelll, icËoea. 

Mais, certes, vous me contez des choses mervdl- 
leuses, en m'appreuant que votre ancien PoUion', et 
l'Orphée aux triples crocKes, et Ballot -/*i/n(i^Ma- 
tion, ne vivent plus ni avec Poliion ni avec vous. 

Le diable se met donc dans toutes les sociétés, de- 
puis les rois jusqu'aux philosophes. 

Je ne savais pas que vous coonussiez M. de &• 
reuil. Il me paraît, par ses lettres, ua fort galant 
homme. Je suis persuadé que lorsqu'il s'arrangea avec 
Royer pour me disséquer, îl m'en aurait iastrûit s'il 
avait su où me prendre. Il faut que ce soit le meilleur 
homme du moude; il a eu la bonté de s'asservir au 
canevas de son ami Royer; il fait dire à Jupiter: 

• Le» Grtce» 

• Sont inr vos traces ; 

• Un teodre «mour 

• Vent du retour. > 

Comme le parterre n'est pas tout-à-fait si bon, il 
pourrait, pour retour, donner des sifflets. Koyer est 
un profond génie; il joint l'esprit de Lulli à la science 
de Rameau , le tout relevé de beaucoup de modestie. 
C'est dommage que madame Denis, qui se coiinaît* 
un peu en musique, n'ait pas entendu la sienne; 

■ LaPopeliDière. Cr. 

■ UellE dame avaii rt^ de Ktmeau de> le^oi de'daTCcin. Cl. 



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kSVÉE 1754- 549 

mais madame de la Popelinîère ' l'avait entendue au- 
trefois, et il me semble qu'elle n'en avait pas été ëdî- 
fiée. D'honnêtes gens m'ont mandtï de Paris qu'on 
n'achèverait pas la pièce. J'en suis Tâché pour ines- 
sieui's de l'Hàtet'de-Ville *, car voilà les décorations 
de la terre, du ciel , et des enfers, à tous lès diables. 
M. de Sireuil ea sera pour ses vers, Royer pour ses 
croches, et le prévôt des marchands pour son argent. 
Pour moi, en qualité de disséqué, j'ai présente mon 
cahier de remontrances ^ au musicien et au poète. 
Il me prend fantaisie de vous en envojrer copie, et 
de vous prier de faire sentir à M. de Sireuil l'éaor- 
mité du dangei-, les parodies de la Foire, et les tor- 
che«uls de Fréron. C'est bien malgré moi que je suis 
obligé de parler encore de vers et de musique : 

ep. 1, T. 10. 

Je bois des eaux minérales^ de Prangins, en atten- 
dant qi^ je puisse prendre les bains d'Aix en Savoie. 
Tout cela n'est pas l'eau d'Hippocrène. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. Madame De- 
ais vous est bien obligée de votre souvenir; elle 
vous fait ses compliments. Quand vous voudrez écrire 
à votre ancien ami le paralytique, ayez ia bonté 
d'adresser votre lettre à M. Troncbin, banquier à 
Lyon. 

' Voyez tome Ln, page aSfî; et ci-desjus, pige 5(1. B. 

' C'était aion !■ rillc de Ruis qui avait l'admiDiilTalion d< l'Opéra. F. 

^La remontrauce oa IctlTil Sireuil, qui est le poêle, eitiacoaDue. lieu 
rit de même de celle à Hoyerle miuiàen; carcan'eat paicelledu aoman 
OSti»' aoS'- B. 

* Celte Murce a été alMudoDoée. Ci.. 



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55o COftKISI>OirD&HC£. 

ai33. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A^ cUl«M de Pnnfii^ , ^ ig i^Hutn. 

J'appr«]d8, nioD cher ami, qu'on a fait diez vous 
nae nouvelle lecture des Chioois , et que les trois 
■ta gotB n'ont pas déplu; cependant, s'il vous prend 
iamais fiintaisie d'exposer en public ces étrangers, je 
.voua pria de m'en avertir à l'avance , afin que je poiiK 
encore donner quelques coups de crayon à des figum 
ai bizarres. Voici le temps funeste où Royer et Si- 
reuil vont me disséquer. Figure».Tous que j'avais (ùt 
donner à Paitdore ' une très honnête fÉte dans le 
«el par le maitne de la maison } je vous en &it juge- 
Un musioien doit41 être embarrassé à mettre en nui- 
sique ces paroles : 

Aimu, aimei , et rÉgnu aTecnoiu; 
Le dieu des dieax est seul digne de vous. 
Sur la terre on pounui( avec peine 
Des plaisir» l'ambre légère et vaille ; 
Elle Achappej et le dégo&t la suit. 
Si Zéphire un momsqt plaît à Flore, 
li Qétrît les fleurs qu'il fait éclorei 
Un seul Jour les forme et les détruit. 
Aimez, aimez, et régnez avec nous; 
La dieu d«t dieus est seul dig&e de voua. 
Les fleurs immortelles 
Ne sont qu'en nos champs ; 
L'Amour et le Temps 
Ici n'ont point d'ailei. 
Aimez, aimeE, et régnei avec nous. 

Acte m. 
On a substitué à ces vers ; 

• Les Gracea 

• Sont SOT vos traces ; 



nii,GtH>^le 



xnaÈE 1754- 55 I 

■ Triompha j ' 

• Ud teadre amour 
■ Vent dn retoor. » 

C'est ainsi que tout l'opéra est défiguré. Je de- 
mande justice, et la justice consiste à iàire savoir le 
&it. 

Tandis que Royer me mutile, la nature m'accable 
de maux, et la fortune me conduit dans un château 
solitaire, loin du genre humain, en attendant que je 
puisse aller chercher aux bains d'Aix en Savoie une 
guérîson que je n'espère pas. Je vous rends compte 
de toutes les misères de mon existence. Ce ne sont 
ni les acteurs de Lyon, ni le parterre, ni le public, 
qui m'ont fait abandonner cette belle ville. Je vous 
dirai en passant qu'il est plaisant que vous ayez à 
Paris Drouin et Bellecour, tandis qu'il y a à Lyon 
trois acteurs ' très bons, et qui deviendraient à Paris 
encore meilleurs; mais c'est ainsi que le monde va. 
Je le laisse aller, et je souffre patiemment. Je souhaite 
que ma nièce ait toujours assez de philosophie pour 
s'accoutumer à la solitude et à mon genre de vie. Je 
ne suis point embarrassé de moi, mais je le suis de 
ceux qui veulent bien joindre leur destinée à la 
mienne; ceux-là ont besoin de courage. Adieu; je 
vous embrasse mille fois. 

ai 34. A M. DE BRENLES. 

Au chtlua da Prangini pria Nion , lu dioembrc. 

Je crains, monsieur,, que vous ne soyez malade 
■ Dtabaml «d étiil un. Il joua p)iu l*rd à li Comtdie-FnDfaije. Cl 



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â5a coHflESPoiiDAircf;. 

comme moi. Madame Golt m'avait fait craiodre pour 
votre poitrine, et rien ne peut me rassurer qu'aoc 
lettre de vous. J'aurais couru à Lausanne, si les dou- 
leurs continuelles dopt je suis tourmenté me l'aviioit 
permis. La première chose que j'ai faite, en amvant 
a Prangins, a été de vous en donner part; et te pre- 
mier sentiment que j'ai éprouvé a été de me rap|tro- 
clier de vous. T^es médecins m'ont conseillé tes eaui 
d'Âix; ceux de Lyon et de Genève se sont réunis dans 
cette décision; mais moi je me conseille votre voisi- 
nage, et la solitude. 

J'ai reçu une lettre de M. l'avoyei- de Steiger, que 
j'avais eu l'honneur de voir à Plombières ; il me con- 
serve les mêmes bontés qu'il me témoigna alors; ain^i, 
monsieur, je suis plus que jamais dans les sentiments 
que je vous cooGai, quand j'étais à Colmar, et que 
vous daign&tes approuver. Je crois qu'il ne peut plus 
être question d'Allaman, ni d'aucune autre terre sei- 
gneuriale, puisque les loisi de votre pays ne per- 
mettent pas ces acquisitions à ceux qui sont aussi 
attachés aux papes que je le suis. Tai donc pris It 
parti de me loger, pour quelque temps, au château 
de Prangins dont le maître est ami de ma famille. J'j 
suis comme un voyageur, ayant du roi mon naître 
la permission de voyager. Ma mauvaise santé ne sera 
qu'une trop bonne excuse, si je me fixe dans quel- 
que douce retraite, à portée de vous, et si j'y finis 
mes jours dans une heureuse obscurité. Ou m'a parle 
d'une maison près de T^usanne, appelée la GroUe^i 

' Cet eudroil hil tMiiiedeJ[>lu>tDiic,elc'eit pràdclàqu'oomilnMi^ 



nii,GtH>^le 



AirniÉii 1754- 553 

oît il y a un beau jardin. On dit aussi que M. dUer- 
vart , qui a une très belle maison près de Yevaî , 
pourrait la louer; permettez que je vous demande vos 
lumières sur ces arrangements. C'est à vous, mon- 
aieur, à achever ce que vous avez commencé. C'est 
vous qui m'avez fait venir dans votre patrie; je n'a4 
l'air que d'y voyager, mais vous êtes capable de pi'y 
fixer eutièrement. 

J'ai reçu une lettre de M. de Rottens, qui me pa- 
raît concourir aux vues que j'ai depuis long-temps. 
Je ne sais si M. Des Gloires est à Lausanne; il m'a 
jiaru avoir tant de mérite que je le crois votre ami. 
Je ne demande à la nature que la dîminlition de mes 
maux, pour venir profiter de la société de ceux avec 
qui vous vivez, et surtout de la vôtre. La retraite où 
mes maux me condamnent m'exclut de la foule; mais 
ua homme tel que vous sera toujoui-s nécessaire au 
bonheur de ma vie. Je crois que voici bientôt le temps 
où vous allez être père, si on ne m'a point trompé. 
Je souhaite à madame de Brenles des couches beu- 
reuse», et un fils digne de vous deux. Madame Denis, 
ma nièce , vous assure l'un et l'autre de ses obéis- 
sances. Vous ne doutez pas, monsieur, des sentiments 
de reconnaissance et d'amitié qui m'attachent ten- 
drement à vous. Voltaire. 

J'aurais souhaité que M. Bousquet n'eût point 
mandé à Paris mes desseins. 



U maiion hftbilée par le célèbre Gibbon, de i^St i i^SS .quand il iuil 
ipiii des cluknaei de nMdemoisdle Curchod (nudime Necker]. Cl. 



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55iS coiuEsponuAscK. 

ai35. A H. LE COMTR D'ARGEMTAL. 

AnniN^.^Ta4eTHd, *5<Uqnta- 

Mon cher aof^e , vous ne cessez de veilkr, de votre 
8]^Âre, sur Is créature malheureuse dont votre pro- 
videuce s'est chargée, le suis toujours très insMe 
dans le château de Frangins, en attendant que mei 
forces revenues, et la saison plus douce, me per- 
mettent de prendre les bains d'A.ix, ou plutâten 
attendant la fin d'une vie remplie de aoufirances. Hi 
garde-malade vous fait les plus tendres comphmenb, 
et joint ses remercismeuts aux miens. Je n'ai ici en- 
core aucun de mes papiers que j*ai laissé:) à Coltiuir; 
ainsi je ne peux vous répondre ni sUr les Chinois, ni 
sur les Tartares , ai sur les Lettres que M. de Lorges' 
veuC avoir. Je crois au reste que Ces lettres Seraient 
asseE inutiles. Je suis très persuadé des sfentimeati 
que l'on conserve, et des raisons que l'on croit avoir. 
Je sais trop quel mal cet indigne avorton d'une fiù- 
Mrè UHiverseUe , qui n'est certainement pas mon ou- 
vrage, a dé me faire; et je n'ai qu'à supporter pa- 
tiemment les injustices que j'easuie. Je n'ai de graee 
à d^oander k personne , n'ayant rien à me reprochw. 
J'ai travaille, pendant quarante ans, à rendre service 
aux lettres ; je n'ai recueilli que des persécutions ; j'ai 
dA m'y attendre, et je dois les savoir soufirir. Je suis 
assez consolé par la constance de votre amitié cou- 
rageuse. 

Permette]! que j'insère ici un petit mot de lettre' 

' Le duc de Larges. Cb- 

> CU« n'a [«s M recueillie. Cl. 



nii,GtH>^le 



AHNiB fji^. 555 

pour Lambnt, dont je ne conçois pas trop les pro- 
céda. Je vous prie de -lire Ift lettre , de k lui faire 
ivndre ; et , si vous lui parliez , je vchis prierais de te 
corriger; mais il est incorrigible, et c'est ualibraire 
toat comme un autre. 

Je ne peux rieo foire dans la saison où nous sônnnês, 
que de me tenir tranquille. Si les maux qui m'Ac- 
cablent, et la situation de mon esprit, pouvaient me 
laisser encore une étincelle de génie, j'emploierais 
mon loisir k foire une tragédie qui pât vouh plaire; 
mais je regarde comme un pramier devoir de me 
laver de l'opprobre de cette prétendue Histoire uni' 
verselie, et de rendre mon véritable ouvrage digne 
de TOUS et du public. Je suis la victime de rinfidélité 
et de la supposition la plus condamnable. Je tâcherai 
de tirer de ce malheur l'avantage de donner un bon 
livre qui sera utile et curieux. Je réponds assez des 
choses dont je Buis le maître , mais je ne réponds pas 
de ce qui dépend du caprice et de l'injustice des 
hommes. Je ne suis sûr de rieu que de votre cceui*. 
Cooptei, mon cher ange, qu'avec un ami comme 
vous OD n'est point malheureux. Mille tendres res- 
pects à madame d'Argental et à tous vos amis. 

ai36. A M. DUPONT, 



A Pruiging , pu NioD , payi di Taod , i6 d^i^i*. 

Vous êtes aussi essentiel qu'aimable, mon cher ami ; 
je vous parlerai d'aifoires aujourd'hui. J'ai laissé cinq 
caisses entre les mains de Turckeim de Colmar, frère 



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556 coHRESPOiruiirce. 

de Turclteiin de Strasbourg. Je lui ai mandé, il j i 
nn mois, de les faire partir, et je a'ai poiut eu de 
ses Douvelles. C'est l'affaire des messagers, medin- 
lK>n; ce n'est pas celle d'un avocat éloquent et phi* 
losoplie; j'ea conviens, mais ce s«ra celle d'un ani. 
Je vous demande en grâce de parler ou de faire parln 
k ce Turckeim. Ces caisses contiennent les livres et 
les habits de madame Denis et les miens, et noiune 
pouvons nous passer ni d'habits ni de livres. Noos 
sommes venus passer l'hiver dans un beau château, 
oîi il n'y a rien de tout cela , et nous comptions trou- 
ver nos caisses à notre arrivée. J'ai donné au sieur 
Turckeim les instructions nécessaires; je n'ai pas 
même oublié de lui recommander de payer les droits, 
en cas qu'on en doive, pour dis-huit livres de café 
qui sont dans une des caisses. Je l'ai prié de se manir 
d'une recommandation de M. Hermani pour le bu- 
reau qui est pi-ès de Bâie. Je n'ai rien négligé, et je 
n'en suis pas plus avanéé. il semble que mes ballots 
soient à la Chine, et Turckeim aussi; mais vous êtes 
à Colmar, et j'espère en vous. J'ai écrit deux fois, en 
dernier lieu, à ce Turckeim, par madame Goll; maïs, 
pendant ce temps-là , elle était occupée du départ de 
son cher mari pour l'autre monde, et elle aura pu 
fort bien oublier de faire rendre mes lettres. Je ro'im»- 
gine qu'elle, ira pleurer son clier Goll à I^ausanne, 
et que madame de Klînglin n'aura plus de rivale à 
Colmar. 

Je n'ai point encore vu M. de Brenles; mais il 
viendra bientôt, je crois, nous voir dans notre belle 
retraite. Nous nous entretiendrons de vous et du 



nii,GtH>^le 



kSVÛE 1754. 557 

révémid père Kroust', pour peu que M. de Brcnles 

aime les contrastes. Je resterai ici jusqu'à la saison 
des eaux. Je n'ai pas trouvé dans ie pavs de Vaud le 
brillant et le fracas de Lyon, mais J'y ai trouvé lea 
mêmes bontés. Les deux seigneurs de la régence de 
Berne m'ont &it tous deux l'honneur de m'écrire, 
et de m'assurer de la bienveillance du gouverue- 
tnent. 11 ue ine manque que mes, caisses. Permettez 
donc que je vous envole le billet de dépôt dudît 
Turckeim ; le voici. Je lui écris encore. Je me recom* 
mande à vos bontés. 

Notez bien qu'il doit envoyer ces cinq caisses par 
fiâle, à M. de Bibaupierre, avoi-at'à Nion, pays de 
Vaud. J'aimerais mieux vous parler de Cicéron et de 
Virgile, mais les caisses l'emportent. Adieu; je vous 
demande pardon , et je vous embrasse. V. 

a 137. DE CHARLES-THÉODORE, 



Hiuheim , le ag déomibrc. 
Je voua suis bien obli^'c, monsieur, de la part que vous avez 
prise à la maladie que j'ai essuyée , et qui m'a empfché de ré- 
pondre à vos dernières lettres '. Daus l'état où jetais, je n'au- 
rais pu qu'à peine signer ma dernière volonté. Dans cette 
triste situation , je me fesais lire Zadig; et si les chapitres de 
Mitouf, du nei coupé, et des mages corrompus par une femme 
qui voulait sauver Zadig, m'ont égayé, celui de Vermiie , et 
les réflexions de Zadig avec le vendeur de fromage à la crème, 

■ Cdut de ColiUTi doDiil ut queslion lame XXX, pige iagiXXXIII, 
iGt; XL, ai. B. 

■PeHuea, ou i«itée» inoan&iies, comme pluuenn autres letlrei de Vol- 
Uire à l'électeur palttia. Cl. 



.^hyCOO^iC 



S5S COJtHESPOlTD&KCE. 

m'ont &dt Hipportfli avec moins d'impatiaKe une fihre 
chaude continue qui a duré vingt-six jours. 

L'article de Pic de La Mïrandole ' me parut très Uco 
traité, et les réflexions sont aauîjn&tes qu'elles pnûsent l'être. 
Je ne skis si vous n'excusez pas trop les usurp«tia«s, ainsi 
dites , sous les {Iremieft empereun. Il est sftr quils conEnnt 
la direction d« quelques provinces à ceux qui possédaient la 
premières charges de leur cour, et que leor intention n'était 
certainement pas de laisser ces pays à ceux qui les gotiin~ 
naient, et encore moins de les rendre héréditaires dans Iran 
familles. Vous avcE très raison de dire que les Allemuds 
BVSient des princes avant que d'avoir des empereurs; niisn 
ne sont, autant qu'il m'en souvient , ni ces prinoes ni kaii 
successeurs qui se sont remis en posseuioh de leiirs aneiania 
dominations. Je plaide contre ma propre canse^maii, ptf 
bonheur, beati possidentes. 

J'attends avec bien de l'empressement le nouvel onvnge' 
d'histoire qui doit fttrè conduit jusqu'à nos jours; maisj'ii 
bien plus d'impatience d'en revoir l'auteur, et de l'assorcr <k 
la parfaite estime qui lui est due. Je suis, etc. 

CHAM.ss-TBéot>oBB , électrar. 

ai38. A M. LE COMTE D'ARGEHTAL. 

A Pnnfioi , piy* de Tina, Jo djcc^n. 

}e VOUS souhaite uncbonneanuée, mon cher ange, 
à vous , à madame d'Argental , à M. de Pool de Vejle, 
à tous vos amis. Mes années seront bien loin d'être 
bonnes ; je les passerai loin de vous. Les bains d'Aii 
De me rendront pas la santé; je voudrais que t'enne 
de vous plaire me rendît assez de géoie pour arranger 

' Voyez romelVII, page 79 , ch*|»rn: eu , quI.daiulM priBMKitf- 
tbBS.élait leuiirm. B. 
■Vojeilaleltfeao99. »• 



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AMHI^ 1754- 559 

les Chiaois à votre goût ; mais l'aventure du Trium' 
virtU^ fait trembler les sexagénaires. 

■ Solve seoeicenleni • 

HOB.,lil>. I, E]I.I,T. S. 

Il est vrai que te Triumvirat aurait réussi , si j'avais 
élé à Paris ; l'auteur ne sait pas l'obligation qU'il avait 
à ma présence pour son Catilina. On commence h 
me regarder actuellement comme un homme mort; 
c'fst ce qui fiiit que Nanine a réussi, en dernier lieu. 
Le mot de Proscription, qu'on lisait sur les décora- 
tions du Triumvirat, était fait pour moi. Cela me 
donne un peu de faveur. Si les comédiens entendaient 
leurs intérêts, ils joueraieut à présent toutes mes piè- 
ces, et je ne désespérerais pas qu'Oreste n'eût quel- 
que sucûès ; mais je ne dois plus me mêler des vanités 
(le ce monde. 

Je vous demande pardon, mon cher et respectable 
ami, de vous importuner de mes plaintes contre Lam- 
bert. Je vous supplie de lui faire parvenir cette nou- 
velle lettre*, et d'exiger de lui qu'il envoie chez 
madame Denis fous mes livres; c'est assurément un 
détestable correspondant. Je suis honteux de lui écrire 
UDe lettre plus longue qu'à vous; mais il faut ^>ar- 
gner ce port, et j'ai tant h me plaindre de Lambert 
que je n'ai pu être court arec lui. Madame Denis, 
ma garde-malade, vous fait mille compliments. 

■ Vojra loroe XL, page 496; oelW pièc« de Crébiron BTail élé repré- 
«cnré* le 93 ilécnnbni. B. 
< Leilre penlae. B. 



lihyGoogie 



500 CORRESPOHOAHCE. 

at39. A H. DE BRENLE5. 

pnmgini, 3i dàmabn. 

Puisque les hommes sont assez barbares pour pa- 
DÏr de mort la faute d'une fille qui dérobe une petite 
masse de chair aux misères de la vie, il fallait donc 
ne pas attribuer l'opprobi-e et les supplices à ta &çoa 
de cette petite masse de cbair. Je recommande cette 
malheureuse fille à votre philosophie généreuse. -Nous 
espérons avoir Thonneur de vous voir à PraugiDS, 
quand vous aurez fini cette triste affaire. It est vrai 
que ooiis sommes, ma nièce et moi, dans une maison 
d'emprunt, et qu'il s'en faut beaucoup que nous 
ayous un ménage monté; mais le régisseur de la 
terre nous aide, et nous sommes d'ailleurs des phi- 
losophes ambulants qui, depuis quelque temps, dc 
sommes point accoutumés à nos aises. 

Nous resterons à Prangins jusqu'à ce que noas 
puissions nous orienter. Je vois qu'il est très diffi- 
cile d'acquérir; qu'importe, après tout, pour quatre 
jours qu'on a A vivre, d'être locataire ou proprié- 
taire? La chose vraiment importante est de passer 
ces quatre jours avec des êtres pensauts. 

Je n'en connais point avec qui j'aimasse mieux aclK- 
ver ma vie que monsieur et madame de Breules; dou 
n'avons de compatriotes que les philosophes, le reste 
u'existe pas. Je reçois , dans le moment , une leitrr 
de la pauvre madame Golt ; son sort est fort triait 
d'avoir été obligée d'épouser un Goll, et de l'avoir 
perdu. On la chicane sur tout; on ne lui laissen 
rien. Le mieux qu'elle puisse faire serait de venir 



ii,GtH>^le 



se retirer avec nous auprès de Lausanne. Je lui ai of- 
fert la maison que je n'ai pas) encore ; j'espère qu'elle 
et moi nous serons logés l'un et l'autre des mains de 
l'amitié. 

Je m'ufiis à mon oncle , madame , pour vous prier de faire 
l'hraiiieur à deux ertniies de les veuir voir, dès que M. de 
Brenles sera libre. Il y a Ion^''teraps que j'ai celui de vous 
connaître de réputation, et, par uonséquent, [a plus grande 
envie de jouir de votre aimable sociéié. Je vous jure que si je 
n'étais pas garde-malade, je serais demain à Lausanne, pour 
vonsdtrecombienjesuissensibleàloulcs vos politesses, et le 
deeir que j'ai de mériter votre amitié. Dp.bis. 

Venez donc l'un et l'autre quand vous pourrez dans 
ce vaste ermitage, ou vous ne trouverez que bon vi- 
sage d'hôte. Venez recevoir ^es tendres remercie- 
ments; venez ranimer un malade, et vous charmerez 
sa garde. Voltaire. 

ai4o. A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT, 



Voici le fait, monsieur; je prends la liberté d'é- 
crire ' à M. le comte d'Argenson, eu faveur d'un 
avocat de Colinar, et je suis comme le Suisse du che- 
valier de Grai]iinont,ye demande pardon de la li~ 
berté grande"^. Une recommandation d'un Suisse en 

< CuUC Ivltrc noiM asi iiirounuc , Biii<^i <|ii'uuc épiliv baJîne qiiu Voltaiiu 
adretia , douie ou quiiiu jours pliis lard, au comte (l'AigenioD, sur le 
miaar! sujrt , et dans laqurlli; se (rouTSieOI et» ters : 

> Hémoires du chevalier i/e Crantmont, cluip* m. B. 
Con>E3roiD*ircB. \l. 36 



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56^ corurspohdance. 

faveur d'un Alsacien n'est pas d'un grand poids; mùi 
si vous connaissiez mon Alsacien, vous le protége- 
riez. C'est un homme qui sait par cœur notre histoire 
de France; c'est le seul homme de lettres du pays, 
c'est le meilleur avocat et le moins à son aise, chargé 
de sir enfants. Il s'agit d'une place dans une petite 
ville affreuse, nommée Munster' ; il s'agit de rendre 
heureux mon ami intime; il s'appelle Dupont. Il de- 
mande d'être prévôt de Munster, et il est assuré* 
ment très inditîfêrent à M. d'Ârgenson que ce soit Du- 
pont ou un autre qui soit prévôt dans un village ou 
ville impériale. 

Tose'vous supplier, avec les plus vives instances, 
' d'en parler à M. d'Argenson. Vous aurez le plabirde 
donner du pain à toute une famille, et d'être le pro- 
tecteur d'un homme très estimable. Je vous jure(}ue 
vous ferez une bonne action , et je vous conjure de 
la faire. 

Je suis presque perclus de tous mes membres, dans 
un assez beau château, en attendant la saison de 
prendre les eaux d'Aix en Savoie. L'état cruel où je 
suis ne me permet d'écrire que dans les grandes oc- 
casions, et c'en est une très grande pour moi de vous 
supplier de faire ta fortune de Dupont mon ami. Si 
jamais j'ai de la santé et de l'imagination , j'écrirai à 
madame du Beffand; mais je suis impotent et rabi^i 
je ne vous en suis pas moins tendrement attaché. 
Comptez que, dans toute la Suisse, il n'y a personne 

■ Elle at i dmi Iwuci de Cdmar, tout pré* de la 



riKCtlDl^iC 



AHMÉR 1755. 563 

d'aussi péaëtré que moi d'estime et de reconnaissanuit 
pour vous. V. 

Je me joins i mon oncle, monsieur, en faveur de M. Du- 
pont; c'est un homme qui a fait tonte notre ressource à Col' 
mar. Il joint À beaucoup d'esprit et de connaissances toutes 
les qualités du ctcur; il a six enfants, il est bon père, bon 
mari, etbon ami; c'est un sujet digue d'être présenté par voos. 
Je vous le recommabde de toutes mes forces ', et nous nous 
croirions heureux s'il pouvait obtenir cette place. Nous ne 
sommes in que pour attendre la saison des bains ; je vous 
supplie de ne pas me croire en Suisse, l'ar je ne m'y crois pas 
moi-même; mais, dans quelque lieu que je sois, monsieur, ne 
doutez pas de mes sentiments pour vous. On ne peut vous 
connutre , quand on sait sentir, sans vous étie tendrement at- 
ttdié pour la vie. Dsitis. 

»ift.. A M. DUPONT, 

A Pnngini, 3 janvier. 

MoD cher ami, dans le temps que je vous parlais 
de caisses, vous me parliez de Munster ; cet objet est 
plus important pour moi. Je viens de faire un mé- 
moire, sur la réception de votre lettre du a5 décem- 
bre. J'écris à M. le comte d'Argenson ta lettre la plus 
pressante; j'en écris autant au président Hénault ; je 
m'adresse encore à un commis. Madame Denis se 
joint à moi; mais que peuvent de pauvres Suisses 
comme nous? T4'e feriez-vous pas bien d'engager, si 
vous pouvez, M. de Monconseil à faire parler ma- 
dame sa femme? Gare encore que le procureur-gé- 

> Hilgrc les tirei ioiliims de la nîict et de l'oDcle , lanl en pmse qu'en 
Tcn, !■ prevAté de Hamler Fat bicDlAt donnée i une aulre penoiinr. Cl. 



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56ji CORRESPOnUAHCR. 

néral ne demande la comptabilité. Je ne suis pas né 
heureux, mais je le serais assurément si je ponfais 
vous servir. La poste part; je n'ai que le temps de 
vous rendre compte du devoir dont je me suis ac- 
quitté. Mille compliments à madame Dupont Ne 
m'oubliez pas auprès de monsieur et madame de Kiio^ 
glin. Adieu. Si vous êtes prévôt, je vous promets de 
venir vous voir. V. 

ïi4a. A. n. LE HABËCHAI. DUC DE RICHELIEU. 



Je vous souhaite, monseigneur, la contiDuation 
durable de tout ce que la nature vous a prodigué; 
je vous souhaite des jours aussi longs qu'ils soat tvit- 
lauts, et je ne souhaite à moi chétif que la consola- 
tion de vous revoir encore. Il fallait, pour arriver ici, 
m'y prendre un peu de bonne heure. Le Aloot-Jura 
est couvert de neige au mois de janvier, et vous sa- 
vez que je ne pouvais demeurer dans une ville où 
l'homme le plus considérable' n'avait pas seulemeat 
daigné me recevoir avec bonté , mais avait encore 
publié son peu de bienveillance. Je suis loin de me 
repentir d'un voyage qui m'a procuré le bonbeur dt 
vous retrouver; bonheur trop court pour moi, aprèi 
lequel je soupirais depuis si long-temps. 

J'ose espérer qu'on ne m'enviera pas la solitude 
que j'ai choisie, et qu'on trouvera bon quejeneU 
quitte que pour vous faire encore ma cour, quand 

< Le cardinal de Te^ÏD. Ci.. 



nii,GtH>^le 



Airni^ 1755. 565 

vous reviendrez dans votre royaume. Vous savez que 
j'ai toujours envîsngé la retraite comme le port 011 il 
faut se réfugier après les orages de cette vie. Vous 
savez que je vous aurais demandé la permission de 
finir mes jours à Richelieu, s'il eut été dans la nature 
d'un grand seigneur de France de pouvoir vivre sans 
dégoût dans son propre palais; mais votre destinée 
vous arrête à la cour pour toute votre vie. 

Vn homme tel que tous jamais ne s'en délacbe ; 
n n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache ; 
Et, ti du souveraiD l« faveur n'nt pour lui , 
Il faut ou qu'il cr^h'cA', ou qu'il cUrcA* un appui'. 

Ce sout des vers de Corneille que vous me citiez 
autrefois, et que sans doute vous vous rappelez eu- 
core. Appelez-moi du fond de mon asile , quand il 
vous plaira ; et , tant que j'aurai des forces, je vien- 
drai encore jouir du plaisir de vous renouveler le 
teodre respect et l'inviolable attachement que j'ai pour 
vous. 

On ne dira pas que je n'aime point ma patrie, puis- 
que celui qui lui fait le plus d'honneur est celui qui 
peut tout sur moi. 

Madame Denis partage mes sentiments et vous pré- 
sente les mêmes hommages. Elle parait bien ferme 
dans la résolution de supporter ma solitude. Les fem- 
mes ont plus de courage qu'on ne croit. 

■ cMoB, aetal, ic. i.Vojrw la lettre du njanvlvr i^Sg.i BJcbeJieii. 



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5bb COBRBSPOITD&HCE. 

Ï143. A H. DE BRENLES. 

A Prang^ , la 7 Jatrlo. 
Vous laites très bien, monsieur, de ue point venir 
à Prangius, oii il n'y a, à présent, que du froid et 
du vent. Je commence à vous être attaclié de ma- 
nière à préférer votre bien-être à mon pUisir. Je vais 
faire mes efforts, tout malade que je suis, pour n» 
rapprocher de vous, et pour jouir de votre présence 
réetie. J'ai déjà conclu pour Moarion ', sans Tavoir tu, 
et je me flatte que M. de Giez' ne signera de mai^ 
elle qu'avec moi. J'Irai voir Mourion dès que je se- 
rai quitte de trois ou quatre rhumatismes qui m'em- 
pêchent de vous écrire de ma main. Il faut bien voir 
par bienséance la maison qu'on achète; mais vous 
sentez-que vous et madame de Brenles vous êtes le 
véritable objet de mon voyage. J'ai grande impatience 
de venir achever de vivre avec des philosophes. 

Je reçois dans ce moment une lettre ^ de monsei- 
gneur l'électeur palatin, qui me parait philosophe 

■ Monrion on MoBl-Riond (Kani rolaïului), aata donné 1 un cril « 
roonticute pUnté de Tipies, situé ealre Ijuianne et le lac I.éaMii,el Mt 
près duquel se tronire, en se rapprochant de la drutle du chemiaqu do- 
cend de la même lille au pelil port d'Oucbi, la maUoa de MooHod diM 
parie ici Voltaire. Voltaire ctKDmença à y demeurer te 16 décembre i;S>; 
il y reila jusqu'au 10 man 17S6. Entre le 9 janvier 17S7 el les ftrmiat 
jours d'avril suivant, il j fit une autre slaliun de trois moîi. Cette •«*>" . 
habitée plus lard par l'illustre médecin Tiss«>I,qiii eu devint pn^Mtaât, 
apparlienl aujourd'hui & M. Dapples, neveu de ce dernier. Ci. 

' Giei, dont le uoni se prononce Ci, ou Giet, dans le cultai de Taod. 
['■lait un jeune Suisse, banquier de Voltaire. Il mourut cuviron dixMtisphB 
tard. — Lettres du 16 septembre et du 14 octobre 1 7 SS , à Rrenles- r>i- 

^Celle du 39<iéce>nbre 1754. (li.. 



nii,GtH>^le 



ABSiK 1755. 567 

aussi. Il me mande qu'il a été sur le point de mourir; 
il veut que je vieune le voir incessamment, mais je 
vous jure que vous aurez la préférence. 

Je reçois aussi une lettre de notre ami Dupont, 
qui veut avoir la prévôté de la petite ville de Mun- 
ster auprès de Colmar, et qui s'imagine que j'aurai 
le crédit de ta lui faire obtenir. Je n'aurais pas celui 
d'obtenir une place de balayeur d'église; cependant 
il &ut tout tenter pour ses amis, et Famitié doit ^re 
téméraire. 

Madame Goll ne m'écrit point ; je voudrais qu'elle 
vînt partager, à MonrioD, la possession des prés, 
des vignes, des pigeous, et des poules, dont j'espère 
être propriétaire. 

Puis-je vous supplier, monsieur, de vouloir bien 
présenter mes respects à M. le bailli et à M. le bourg- 
mestre? 

Ma garde-malade vous fait ainsi qu'à madame de 
Brenles les plus sincères compliments. 

J*ose me regarder comme votre ami; point de cé- 
rémonies pour les gens qui aiment. 

%m. A H. DUPONT, 



APnni^, piy* deVand, pritNîon, ^jaovier. 

Sur votre lettre du 3i décembre, mon cher ami, 
j'écris à M. de La Marche ' une lettre à fendre les 
cœurs; j'importunerai encore M. d'Argensou. J'écri- 
rais au confesseur du roi , et au diable, s'il le fallait, 

' NmnméJaiktUlirirvdii i5nrlohrr i7H.*<l'Are«iUl. Cl. 



nii,GtH>^le 



568 CORRESPOITDANCE. 

pour votre ppevôtë; et, si j'étais à Tersailles , je vous 
réponds qu'à force de crier, jr ferais votre affaire. 
Mais je suis à Prangins, vis-à-vis Ripaille', et j'ii 
bien peur que des prières du lac de Genève ne soient 
point exaucées sur les bords de la Seîne. Je vous ai- 
merais mieux bailli de Lausanne que prévôt de Mun- 
ster. Tâchez de vous faire huguenot, vous seivz ma- 
gistrat dans le bon pays Roman. Je tremble <jiiel« 
places d' Alsace ne dépendent des dames de Paris, et 
que deux cents louis ne l'emportent sur le zèle te 
plus vif,et sur la plus tendre amitié. Je ne vous écris 
point de ma main, parceque je souffre presque au- 
tant que vos Juifs, Il est vrai que j'ai la consolation 
de n'avoir point de P. Rroust à mes oreilles. ïù 
les Mandrins à ma porte; j'aime encore mieux un 
Mandrin' qu'un Kroust. Adieu, si vous êtes prevol, 
je serai le plus heureux des hommes. Mille teodm 
l'espects à madame Dupont. Que devient ta douai- 
rière Goll ? 

Je vous prie de vouloir bien egvoyer chercher M- de 
Turckeim, de te remercier de ma part, et de lui de- 
mander ce qu'il lui faut pour ses déboursés et pour 
ses peines, moyennant quoi je lui enverrai unm'i't- 
dement sur son frère. Pardon. 

■ RipaiUe eit preique «n lace oBècliiemcnlUe ProDgins; aussi pirtml-Ki. 
i PraugiDi el à NioQ , (]ue ce fui tu cbiteau de M. Cuiguer que VollairenB- 

Voyei lea noies Je l'l'|Hlre de mars i :55 , lome XUI. Ci.. 

■ L. Hanilria,hnieut conIrelMiulter, râdailalurs en Savoie, oiidc Ifqi 
ait qiiHquea moia plus lard. U fui rmip le at' nui 1755, Siiii TtiiamratiKl':- 
junpariil, il (Icuèïi:, en 1730. ( 1.. 



hyGoo^lc 



AUVÈE 1755. 569 

3i4!>- A M. DE BRENLES. 

Pnngins.la la janvier. 

J'envole à Monrion, monsieur, étant trop malade 
jiour y aller moMuéme. Je Tais visiter mon tombeau, 



Dieu vDi^s préserve, vous et madame rie Brenles, de 
venir voir un malade dans ce beau château qui n'est 
pas encore meublé, et où il n'y a presque d'apparte- 
ments que ceux que nous occupons! On trav^lle au 
reste; mais tout ne sera prêt qu'au printemps, et j'es- 
père qu'alors ce sera à Monrion oîi j'aurai l'honneur 

Je n'ai jamais lu Machiavel en français; ainsi je ne 
peuK vous en dire des nouvelles. Pour la cause de la 
disgrâce du surintendant Fouquet, je suis persuadé 
qu'elle ne vint que de ce qu'il n'était pas cardinal ; 
s'il avait eu l'honneur de l'être, il aurait pu voter 
l'état aussi impunément que le cardinal Mazarin ; mais 
n'étant que surintendant, et n'étant coupable que de 
la vingtième partie des déprédations de son éminence, 
il fut perdu. Je n'ai vu nulle part qu'il se fût flatté 
de devenir premier ministre. Colbert, qui avait été 
recommandé au roi par le cardinal, voulut perdre 
Fouquet pour avoir sa place, et il y réussit. Cette 
mauvaise manoeuvre valut du moins à la France un 
bon ministre. Je ne sais pas si les ministres d'aujour- 
d'hui seront aussi favorables à mon ami Dupont que 
je le désire; j'ai fait tout ce que j'ai pu, et je serais 
fort étonné de réussir. 



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5^0 CORRESPOITDAITCB. 

Madame Denis et moi nous tous (esons, aussi bien 
qu'à madame de Brenles, les plus sincères compli- 
ments. Kous n'avons point eu encore le bonheur de 
vous voir, mais, nous avons pour vous tes mêmes sen- 
timents que ceux qui vous voient tous les jours. 

Voilà un rude hiver pour un malade; mes beatn 
jours vieudront quand je serai votre voisin. 

YOLTAiaE. 
iU6. DE M. DDPOHT, 

«TOCAT. 

Do i4jinfia'. 

Bfa toi , monsieur , je suis honteux des peines que je tous 
donne. Si je vous eusse demandé l'immoTtalité , ce présent 
TOUS aurait moins coAté que ma prevdté. 

Vous avei daigné écrire' au confesseur du roi; je ne me 
serais jamais avisé de cet expédieul. C'est intëresKr le diable 
en nu faveur, car un confesseur du roi est un diable en in- 
trigue; il en a tout le temps. Je fab cependant plus de fond 
sur la robe rouge que sur le manteau noir, et jeicompte plos 
sur le président de La Marche que sur le jésuite. L'un voos 
servira par goût, et l'autre par politique, k moms que tous 
n'ajex promis votre pratique au révérend père. En ce cal, 
ramour- propre le fera trotter dlmportance; car il sait bien 
qu'il y aurait plus de gloire à être votre confesseur que cdui 
du roi. 

Vous craignez que ikax cent* toaù donnés à une dame de 
Paris ne rompent toutes vos mesures. L'amitié est préroyanie. 
Eh bien! s'il le faut, je les donnerai, et, qui plus estijefeni 
tout ce que la dame voudra. Est-ce qu'un prevât de Hunslcr 

> VolluTe,tUiua iMIre du 7 janvier, iDupuoI, ne lui iUs«it|«:/*^ 
rai, HMit/écrirait, t'U ItfaUail. Le P. Desmareli Éliit ilors coBltUBt ie 
Luuii XV. 0~ 



hyGoo^lc 



AHBiE 1755. A^t 

seiail moÎDS écouté, sur le chapitre de ta galanterie, que 
l'abbé ' da lieu 7 

Vous êtes modeste en tout, dans les afTaires aussi bien que 
dans les belles-lettres , et vous n'estimez pas votre intercession 
autant qu'elle vaut. Le voisin de Ripaille me ferait cardinal , 
s'il l'avait entrepris. Il a été un temps que ce séjour vous au- 
rait valu la papauté. VoiU ce que c'est que de n'être pas oé 
quelques siècles plus tdt. Voyez ce que votre exbtence vous 
coûte. Au surplus, vous n'y perdes que cela; car je connais 
des ouvragés pour lesqueb on a et le respect qulnspire l'an- 
cienneté, et l'ardeur que donne la nouveauté. H'allez donc pas 
vous fâclier d'élre né tard. La réputation de Virgile et de 
Tile IJve vaut mieus que tous les bruits qu'ont faits et que 
feront les papes présents, passés, et futurs. 

Ce Handrin a des ailes , il a la vitesse de la lumière. Vous 
dites qu'il est à votre porte ; on l'a aux nâtres dans le même 
temps. H. de Monconscil est nummé général contre lui; il est 
parti avant-hier pour le combattre. Je vous manderai le succès 
de la bataille, si l'on en vient aux mains. En attendant, toutes 
les caisses des receveurs des domaines sont réfugiées à Stras- 
bourg. Mandrin fait trembler les suppôts du fisc. C'est un 
torrent, c'est une grêle qui ravage les moissons dorées de la 
ferme. Le peuple aime ce Mandrin à ta fureur; il s'intéresse 
pour celui qui mange les mangeurs de gens. Je vous entre- 
tiens de babioles, et je vous distrais de vos beaux ouvrages; 
cela a toujours clé mon lot. Je ne me défais pas de ma mau- 
vaise coutume, ni vous de vos belles babitudes, l'humanité et 
ta patience *. ■ 

%ikl- A H. LE COMTE D'ABGENTAL. 

A PnDgîoi , pcyidaTand^ig jiDTfer. 

Que j'abuse de vos bontés, mou cher et respectable 

■ Il «t qtMMion de cet abbé vers la En de 1* lettre 1009. Ci~ 
* Dapoot el Coliiii, daus leur correspondance pirticulière. De parlaieul 
pai ùui de leur bienfoilcur ixt de cdui qui cberdwil i l'firc Uu 



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Sji COKRESFOITDAIfCE. 

aiDÎI mais pardonnez à ud solitaire qui n'a que ses 
livres pour ressource, et qui les perd. Je vous sup- 
plie de vouloir bien faire douner cette nouvelle se- 
monce à ce maudit Lapibet-t. Mon ange, tout le 
monde, hors vous, se moque des malheureux. Encore 
si j'avais fait le Triumvirat, mais je n'ai qu'un Or- 
phelin , et voilÀ la boîte de Pandore qui va s'ouvrir. 
Pendant ce temps-là , nous sommes tout au beau mi- 
lieu du mont Jura , per Jri^ora dura secuta est '. Si 
jamais vous voulez tâter des eaux de Plombières, en- 
voyez-moi chercher; ce ne sera peut-être que ta que 
je pourrai avoir encore une fois, avant de mourir, 
la consolation de vous voir. Au reste, notre mont 
Jura est mille fois plus beau que Plombières, et ce 
lac si fameux pour ses truites est admirable; et puis 
doit-on compter pour rien d'être en face de Ri- 
paille'? Ma foi, oui. 

Mon cher ange, te malade et la courageuse garde- 
malade vous embrassent de tout leur cœur. 

ai48. A H. LE MARQUIS DE XIMENÈS. 

ÀDcUleaadçPniigini, [uyi daTind, igjiDna. 
Vous voyez, monsieur, que tous les maux sont 
sortis pour moi de la boîte de Pandore avec les dou- 
bles croches de M. Aoyer. Il ne savait pas seulement 
que Pandore fôt imprimée, et il fit faire, il y a ud 

< Virgile a dit, sel. i, r. a3 : 

> VDjei, tome XIII, une noie de i'cpilre lur le lac de Gcuèit (wr^ 

.755). V. 



nii,GtH>^le 



AHHBE 1755. S73 

an, (les canflvas par M. de Sireuil son ami, qlti crut 
que j'étais mort, coinnie tes gazettes -l'avaient an- 
noncé. Royer, ne pouvant me tuer, a tué un de mes 
enfants ; je souhaite que le sien vive. Il m'écrivit , il 
y a trois mois, que son opéra était gravé. Il le sera 
sans doute dans la mémoire, mais il ne l'était pas en* 
core en papier. Je fia les plus humbles remontrances '; 
je n'ai rien obtenu. Ou me regarde comme mort; on 
vend mon bien, et on le dénature. M. db Sireuil m'a 
écrit; il me parait uu homme sage et modeste, très 
fôché de la peine qu'on l'a engagé à prendre et à 
me faire. Je ne crois pas qu'il soit possible d'empê- 
cher cette nouvelle tribulatîon, qu'il faut bien que 
j'essuie. Je n'ai pas mime l'espérance qu'on disait 
être au fond de la boîte. C'est un nouveau malheur, 
et, qui pis est , un malheur ridicule. Vous m'ofTrez 
généreusement votre secours; vous voulez qu'un M. de 
La Salle*, sous vos ordres, remédie ttutatit qu'il 
pourra à celte déconvenue. J'accepte vos bontés; il 
faudrait que tout se passât sans choquer personne; 
il faut craindre un ridicule de plus. Royer dit qu'il 
ne veut rien changer à sa musique. Il a obtenu une 
approbation pour laire imprimer le poème sous le 
nom de Fragments de Pwméthée, avec les chart' 
gements et les additions que M. Royer a crus pro'- 
près à sa musique ; c'est à peu près ce que porte le 
titre. 



■ Voyez page S49, B. 

> Peul-élre doil-OD lire ici ilt La Solle, iiam d'uu auleur de quelques 
romaoi «Ion récemiiieQt publiés, el lusii incoiiaus que lui aujounl'hni. — 
H- Fr. de La Solle mourut eu 1761. Cr.. 



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$74 COHRESPORDAHCE. 

Voilé OÙ en est cette aventure. Si, dans de telles 
drconataoces , vous croyez que je puisse être reçu à 
me mSler de mon ouvrage , et que ma procuration i 
M. de La Satie soit valable, je suis prêt à vous Yen' 
voyer signée d'un notaire suisse , et légalisée par un 
bailli. 

Adieu, monsieur; je vous remercie bien tendre- 
ment ; je suis très malade. Madame Denis , qui a en 
le courage de me suivre et d'être ma garde , vous fait 
les plus sincères compliments. Vons savez par com- 
bien de titres je vous suis attacbé. Permettez-moi de 
présenter mes respects à madame votre mère. 

9149. A H. DE CIDETIIXE. 

A Pnngiiu, la sSJBBTiR, 

Mon cher et ancien ami, car, Dieu merci, il y a 
cinquante ans que vous Têtes, vous avez sur moi de 
terribles avantages. Vous êtes à Paris; vous avez une 
santé et un esprit à la Fontenelle; vous écrivez menu 
et avec plus d*agrément que jamais ; et moi je peoi 
rarement écrire de ma main , et je suis accablé de 
souffrances sur les bords du lac de Geaève. La seule 
chose dont je puisse bénir Dieu est la mort ' de Rayer. 
Dieu veuille avoir son ame et sa musique! 

Cette musique n'était point de ce monde. Le traître 
m'avait immolé à ses doubles croches, et avait choisi, 
pour m'égorgcr, liu ancien porte- manteau da roi, 
nommé Sireuil. Dieu est juste, il a retiré Royer à lui, 
et je crains à présent beaucoup pour le porte-manteau. 
■ Le iiimner; vojreilaleUreiaSi. Cl. 



nii,GtH>^le 



AHIIBE 1755. 575 

Si on s'obstiiie à jouer ce funeste opéra de Pro- 
méthée, f\}mS\.r&â\ etRojerontdéBguré à qui mieux 
mieux, il faudra me mettre dans la liste Aes proscrits 
(te ce vieux fou de Crëbillon. J'y serais bieo sans 
cela. }'ai eu à craindre les sifflets sur les bords de la 
Seîue, et les Mandrin sur les bords du lac L^man. 
Ils prenaient assez souvent leurs quartiers d'hiver 
dans une petite ville tout auprès du château oîi je 
suis; et Mandrin vint, il y a un mois, se faire pan- 
ser de ses blessures par le plus fameux chirurgien de 
la contrée. Du temps de Romulus et de Thésée , il eût 
été un grand homme; mais de tels héros sont pendus 
aujourd'hui. 

Voilà ce que c'est que d'être venu au monde mal 
à propos. Il £iut prendre son temps en tout genre. 
Les géomètres qui viennent après Newton, et les 
poètes tragiques qui viennent après Racine , sont mal 
reçus dans ce monde. Je plains les Trojrennes ' cit les 
Adieux eFHector de se présenter après la' tragédie 



Timagine que vous logez toujours avec votre digne 
compatriote le grand abbé *. Je vous souhaite à tous 
deux des années longues et beuituses, exemptes de 
coliques, de sciatique, et de toutes les misères ras- 
semblées sur mon pauvre individu. 

Je vous embrasse tendrement. 

' TngMie de ChlteanbniD , jau^, pour It premièra faii, le 1 1 nun 
■754. «t UMtBMlTe^ue d'abord. -^£ei>^fficttxifA«rfi)r étaient Hiud(iii(« , 
^ityiatiut, tHlre tr^édit du mfme aatair, jouée une seule fins, et uiis 
«Kcà, le 5 juiiicr 1956. Cl. 

> L'abU do Eeuiel, i|iù demeuriil rue Sainl-Pierre, prèa de U ni« Noire- 
^ Ci- 



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5^6 CORRKSPOMDAKCE. 

ai5o. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A Pnogiot, p*ji de Vaod, s) janrin. 

Toute adresse est 'bonne, mon cher et respectable 
ami, et il n'y a que la poste qui soit diligente et sûre; 
ainsi je puis compter sur ma consolation, soit que 
Vous écriviez par M. Tronchin à Lyon, ou parM, Fleur 
à Besançon , ou par M. Chappuis ' à Genève, ou en 
, droiture au ch&teau de Prangins, au pays de Vaud. 

Dieu a putii Royer; il est mort. Je voudrais bien 
qu'oli enterrât avec lui son opéra, avant de l'avoir 
exposé au théâtre sur son lit de parade. L'OrpfwUn 
vivra peu de temps ; je ferai ce que je pourrai pour 
allonger sa vie de quelques jours, puisque vous vou- 
lez bien lui servir de père. Lambert m'embarrasse 
actuel leinent beaucoup piuS que les conquérants tar- 
tares, et il me parait aussi tartare qu'eux. 

Je vous demande mille pardons de vous importu- 
ner d'une affaire si désagréable; maïs Votre amitié 
constante et généreuse ne s'est jamais bornée au com- 
merce de littérature, aux conseils dont tous avez 
soutenu mes faibles talents. Vous avez daigné tou* 
jours entrer dans toutes mes peines avec une ten- 
dresse qui les a soulagées. Tous les temps et tous Xa 
événements de ma vie vous ont été soumis. Les plus 
petites choses vous deviennent importantes , quand il 

' Uarc Cliappuis, cilé dausuiii-lcltie de Vullaireà Hume, du lioMdicE 
I 7(16. C'étui uuï doulE uii proche pareul dei dvaroisrilei Cbappub, au- 
chaadesde modes * Genève, chez lesquelles Valtairc feuitidraser yn kt- 
ires, et auiqucllei il eii étrivil environ Irciilc qui, jusqu'à pré»ent (iKig' 
Ktnlreslérs inédites. Cr, 



nii,GtH>^le 



ANNÉE 1755. 577 

s'agit d'un homme que vous aimez ; voilà mon ex- 
cuse. 

Pardon, mou cher aoge; je li'ai que le temps de 
vous dii-e qu'on me fait courir , tout malade que je 
suis , pour voir des maisons ' et des terres. Est-il vrai 
que Dupleix* s'est fait roi, et que Mandrin s'est fait 
héros à rouer? On me mande que la Pucelle est im- 
primée^, et qu'on la vend un louis à Paris. C'est 
apparemment Mandrin qui l'a fait imprimer; cela me 
fait mourir de douleur. 

ai5i. A M. THIERIOT. 

A Prangini , le i3 jinTicr. 

Ije Grand-Turc^, notre ambassadeur à la Porlc 
ottomane^, et Royer^, sont doue morts d'une indi- 
gestion? Je suis très fêché pour M. des Alleurs, que 
j'aimais; mais je me console de la perte de Royer et 
du Grand-Turc. 

Puissent les lois de la mécanique qui gouvernent 
ce monde faire durer la machine de madame de Sand- 
wich ?, et que son corps soit aussi vigoureux que 
son ame, laquelle est douée de la fermeté anglaise 
et de la douceur française! 

Vous voyez , mon ami , que Dieu est juste ; Royer 

> VolUire, te 8 ou le 9 lémeriuivuit,dc*iQt propriétaire de U nuUoQ 
qu'il appela wuàttx lei DiUai.'So-jet plus baa la lettre 31 5g. Cl. 

»Voïei,loDieXLVII, l'art, m Aa Fragmenli bitloriquti lUr Clnde. ». 
^ La PacelU ne parut ini primée qu'à la Ca de 1^55. II. 
4 Mahmoud I" (au Mahomet V), mort le 1 3 décembre 1754. B. 
' Roland Puchol, comte des AUeun, mort le i3 Doveuibre i^Sf. B. 
^Tojei letlreaoSi. B. 

1 La comteKe de Sandwich était Rite du comle de Rocheiter. B. 
CoaaisroaDABGK. VI. 87 



.^hyCOO^IC 



578 COHBESPOWDAirCE. 

est mort parcequ'il avait fait accroire à Sireuil ({ue 
c'était moi qui l'étais. Il faut enterrer avec lui son 
opéra, qui aurait été ealerrë sans lui. Royer avait 
engagé ce Sireuil dans la plus méchante action dn 
moDile, c'est-à-dire à faire de mauvais vers; car as- 
surément on n'en peut pas faire de bons sur des a.- 
nevas de musiciens. C'est une méthode très imperti- 
nente qui ne sert qu'à rendre notre poésie ridicule, 
et à montrer la stérilité de nos ménétriers. Ce a'cst 
point ainsi qu'eu usent les Italiens, nos maîtres. Me- 
tastasio et Vinci ' ne se gênaient point ainsi l'ua 
l'autre; aussi. Dieu merci, on se moque de nous par 
toute l'Europe. 

Je vous prie, mon ancien ami, d'engager H. Si- 
reuil à ne plus troubler son repos et le mien par od 
mauvais opéra. C'est un honnête bomme, doux el 
modeste : de quoi 's'avise-t-il d'aller se fourrer dans 
cette liagaire? Donnez-luî un bon conseil, et inspi- 
rez-lui le courage de le suivre. 

Avez-vous sérieusement envie de venir à Prangioi, 
mon ancien ami? Arrangez-vous de bonne heure 
avec madame de Fontaine et le maître de la maisûo. 
Vous trouverez la plus belle situation de la terre, un 
château magnifique ' , des ttuites qui pèsent dix li- 

> Mèl NiplMcn 1705, mort i rigc de qiumile-eieux ini. Ci. 

■ Louii T'uiger (ou Giger, on prononce Goigurr), riche lanqnwr deSuM- 
Gall, ijaut achité li baronnie de PnugiiK en 171I, j fil bitirimc aata 
de palais, dont le priucipal corps, c'eit-i-dire la façade, est éctairé, aa pn- 
mier, par ireiie fenélres. Joseph Bonaparte, deveuu prapnétabr de-n 
chlteiu en jujllel 1814, ta habita l'aile droite, an premier, dn fâtê de 
Gcnére, depuis le mois d'auguste suivant jusqu'au 14 mars iSiS. L'appar- 
luDenl occupé par Tollaire, en 1754 et 1755, ni auisi m premia-, nais 



nii,GtH>^le 



AKNBK 1755. 579 

vres, et ntoi qui n'en pèse guère davantage, attendu 
que je suis plus squelette et plus moribond que ja- 
mais. J'ai passé ma vie à mourir ; mais ceci devient 
sérieux, je ne peux plus écrire de ma main. 

Cette main peut 'pourtant encore grifTonner que 
mon cœur est à vous. 

ai5a. A M. DE BRENLES. 

APnngiiu.lei; jaoïiu. 

Un voyage que j'ai fait à Genève, monsieur, dans 
un temps très rude , a aelievé He nie tuer. Je suis dans 
mon lit depuis trois jours. Il faudrait qu'il y eût sur 
votre lac de petits vaisseaux pour transporter les 
malades; mais, puisque vous n'avez point de vais- 
seaux ' sur votre mer, il faut que M, de Giez me 
fasse au moins avoir des chevaux et un cocher pour 
venir voua voir. Il est bien difficile de trouver un 
tombeau dans ce pays-ci. 11 n'y a dans Monrion ni 
jardin pour l'été, ni cbeniiuée ni poêle pour l'hiver. 
On me propose, auprès de Genève, des maisons dé- 
hcieuses. J'aimerais mieux une chaumière près de 
vous; mais j'ai avec moi une Parisienne qui n'a pas 
encore renoncé, comme moi, à toutes les vanités du 
monde. Il lui faut de jolies maisons et de beaux jar- 
dins. Heureusement on est toujours dans votre voisi- 

duu l'aile puclie, du c&té de Lauunne. Madame de Ouvagnac, proprié- 
Uire acludle, j coniervc atcc loin la miJRure partie des meubles qui str- 
TtreDi à 'Vollïire Ion de iod airiiee ta Suisse. — \oyei plus baul la lellra 
ll3l. Cl. 

- ■ De petitej barques aiseï grouîères àppsraissiieat leules slQrs sur ce 
dàerl aqaallque, comme l'appelait l'empereur Joiepli II. Il D'eD eil pai de 
mioie depuis ijuelques aouéei. Plusieurs Iwleaui i vapeur voul journelle' 
meut de G^kève à Lauunne, et de cette ville à G«i)ève. Q.. 

37. 



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58o CORRESPOND AirCR. 

nage , quand on est sur le bord du lac. le ne sdÎs 
encore détenniné à rien qu'à vous aimer et h vous 
voir; j'atteads des chevaux pour venir vous le dire. 
Je présente mes respects à madame de Brenles et à 
tous vos amis. 

Madame Golt me mande qu'elle ne sait pas en> 
core quand elle pourra quitter Colmar: ainsi, au 
lieu d'avoir une amie auprès de moi , je me trouve- 
rais réduit à prendre une femme de charge; car il 
m'en faudra une pour la conduite d'une maison où 
il se trouvera, malgré ma philosophie, huit ou neuf 
domestiques. 

Notre ami Dupont n'a pas réussi. M. d'Argeoson 
m'a assuré, foi de ministre, que ma lettre était voiue 
trop tard; et moi, foi de philosophe, je n'en croîs 
rien. 

Foi de philosophe encore, je voudrais être auprès 
de vous. Messieurs de Genève me pressent ; le Con- 
seil m'octroie toute permission, mais je ne tiens les 
affaires &itcs que quand elles sont signées, et toutes 
les conditions remplies. Mandez-moi ce que c'est que 
la solitude dont vous me parlez. Voilà bien de la 
peine pour avoir un tombeau. Je suis avtuellenient 
trop malade pour aller; si vous vous portez bien, 
venez à Prangios ; venez voir un bomme qui pense 
cri tout comme vous, et qui vous aime. Vous trou- 
verez toujours à Frangins de quoi loger. Madame de 
Brenles n'y serait pas si à son aise; il faut être bien 
bon et bien robuste pour venir k la campagne dans 
cette saison. 

Je voua embrasse. V. 



nii,GtH>^le 



uxnis l'jSS. 5Bl 

»i53. A M. DE GAUFFECOURT.. 

A Pnugîin, 3ojapviH i-jiS. 
Madame Denis et moi, monsieur, nous apprenons 
par M. Marc Chappuis'Ies nouvelles obligations que 
nous vous avOQs. Je voudrais pouvoir vous écrire de 
ma main, mais, je suis tout perclus sur les bords de 
votre lac. I^e soleil de Montpellier me serait plus fa- 
vorable que les glaces du MontJura. Je n'ai point eu 
la Force d'aller aux bains d'Aix en Savoie , dans une 
saison si rigoureuse. Il faut attendre le retour du 
printemps, et le vôtre, pour adoucir tant de souf- 
frances. On me fait craindre que les mêmes personnes 
qui ont donné sous mon nom une prétendue His~ 
toire universelle, remplie de fautes absurdes, n'im- 
priment aussi un poème composé il y a plus de vingt 
ans^, qu'elles défigureront de même. Les belles-let- 
tres ne sont pas faîtes pour rendre heureux ceux qui 
les cultivent , et notre royaume n'est pas de ce monde^. 
Je me console avec ma garde-malade des maux que 
me font la nature , la fortune, e^ les imprimeurs : son 
courage m'en donne beaucoup; elle brave les neiges 
et mes mallieurs, et me rend tout cela très suppor- 
table. Vous m'avouerez que, sans elle, il serait assez 
dur de n'être entouré que des Alpes , et d'être privé 
même de la consolation d'avoir ses livres. Nous man- 

' C7est de lui qu'il at question dam Ira Confeiiioai de J.-J. Rousseau. Il 
dcmeunit aionchei]eM|pIedeBdlcgvde, eofoyi de Pologne, rua Saink 
Uarc B. 

> Tojez h leitre 3i3o. B. 

itaPactIh. B. 

4Jawi, xviu, 36. B. 



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583 CORRESPONDAKCE. 

quons de tout assez palieinment; mais nous espérons 
vous revoir cet été, et alors nous ne manquerons de 
rien. On prétend que je ne saurais vivre, et que je 
suis un homme mort si je m'éloigne du docteur Tron- 
cliin. II faut que je sois dt^sespéré si je croîs enfin i 
la médeciue: je crois bien davantage à votre amitié; 
c'est elle qui m'autorise à présenter mes respects ï 
M. le comte deBellegarde. Je suis persuadé que tous 
ne m'oublierez point auprès de M. de La Popetiaière, 
et que la philosophe' se souviendra de moi. A pro- 
pos de philosophie , voyez-vous toujours messieurs de 
l'Encyclopédie? Ce sont des seigneurs de ta plus 
grande terre qui soit au monde. Je souliaite quils U 
cultivent toujours avec une entière liberté; ils sont 
faits pour éclairer le monde hardiment , et pour écra- 
ser leurs ennemie. Adieu, monsieur; souvenez-vons 
de deux solitaires qui vous seront toujours bien toi- 
drenient attachés. 

Je vous embrasse. V. 

XI 54. A M. LE COMTE lyARGEWTAI- 

Prangini , prèi de Nion , pays de Tiud, jutiti. 

Mon cheç et respectable ami , j'ai reçu votre lettre 
du ^7 décembre, et toutes vos lettres en leur temps. 
Toute lettre arrive, et Lambert se moque du monde. 
Malgré les douleurs intolérables d'un rhumatisme 
goutteux qui me tient perclus, j'ai songé, dans les 
petits intervalles de mes maux, a cette tragédie ai 
trois actes, que je n'ai pas l'esprit de faire en cinq. 

■ Midame d'Èpinlj. B. 



hyGoo^le 



jufHiK 1755. 583 

J'} ai retranché, j'y ai ajouté, j'y ai corrigé. J'ai tel- 
lement appuyé sur les raisons du parti que preod 
Idatné de préférer sa mort, et celle de sou mari, à 
l'amour de GeDgi»-kan ; ces raisons sont si clairement 
fondées sur l'expiation qu'elle croit devoir faire de la 
bibiesse d'avoir accusé son mari; ces raisons sont si jus- 
tes et si naturelles-, qu'elles éloignent absolument tou- 
tes les allusions ridicules que la malignité est toujours 
prête à trouver. Je ne crains donc que les trois actes ; 
mais je craindrais les cinq bien davantage ; ils seraient 
froids. Il ne faut demander ni d'un sujet, ni d'un 
auteur, que ce qu'ils peuvent donner. 

J'aimerai jusqu'au dernier moment tes arts que 
vous aimez; mais comment les cultiver avec succès, 
au milieu de tous les maux que la nature et la for- 
tune peuvent &ire^ 

Mandez-moi comment je dois vous adresser le troi- 
sième acte, que j*ai arrondi , et que j'ai tâché de ren- 
dre un peu moins indigne de vos bontés. 

Je vous demande pardon de vous avoir importuné 
de lettres pour Lambert; mais, en vérité, cet homme 
est bien irrégulier dans ses procédés, et je vous de- 
mande en grâce de tui faire recommander la vertu de 
l'exactittide, 

Mille tendres respects à tous les anges. Madame 
Denis se voue au désert avec un grand courage; elle 
vous fait les plus tendres compliments. 



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584 CORRESPOIfDAHCE. 

ai55. A H. DË.BRENLES. 

APnnfiiw,3iju«M. 
Nou , je ne vous échappe pas. Quaud j'habiterais 
aux. portes de Genève , ne viendrais-je pas quelque- 
fois vous voir, et ne daigneriez-vous pas, vous et 
madame de Brenles, venir passer chez nous quelques 
jours? Tout est voisinage sur les bords du lac. Vous 
avez très bîeu deviné : la maison qu'on me vend ' est 
d'un grand tiers au-dessous de sa valeur au moins; 
mais elle est eharmante, mais elle est toute meublée, 
mais tes jardins sont délicieux, mais il n'y manque 
rien, et il faut savoir payer cher son plaisir et sa 
convenance. Le marché ne sera conclu et signé par- 
devaut notaire que quand toutes les difficultés résul- 
tant des lois du pays auront été parfaitement levées, 
ce qui n'est pas un petit objet. Le conseil d'état 
donne toutes les facilités qu'il peut donper ", mais il 
faut encore bien d'autres formalités pour assurer la 
pleine possession d'une acquisition de 90 mille livres. 
Les paroles sont données entre le vendeur et moi; 
j'ai promis les 90 mille livres, à condition qu'on se 
chargera de tous les frais, et de m'établir toutes le» 
sûretés possibles. Avec tout cela , l'affaire peut man- 
quer; mille uégociatioDS plus avancées ont échoué. 
Que fais-je donc? Je me tourne de tous les côtés pos- 

■ Crlle que Voltaire ippeta Iti Délicti. Vojex plus bu la leltn a rSf). 
Cl. 

* Lei regùlrea du Comcil porleai ce qui loir, t U date du i" {htmc 
1755: • Le ùeur de Voltaire demande et obtient la permiuion dluhîtB 
- daus le territoire de la république , pour être plus k portée du «ieiir TTon- 
• chio Km médecin. - Cl. 



nii,GtH>^le 



ftHHÉif 1755. 585 

sibles pour ne pas rester sans maison dans un pays 
<]ue TOUS m'avez fait aimer. J'aurai incessamment des 
réponses touchant les maisons de M. dllervart'. Je 
préférepais Prélaz", vous n'en doutez point, puis- 
qu'il est dans votre voisinage; mais nous soupçonnons 
qu'il n'y a qu'un appartement d'habitable pour l'hi- 
ver, et il faut remarquer que nous sommes deux qui 
voulons être logés un peu à l'aise. Voilà la situation 
où Dous sommes. Il faut absolument que je prévienne 
l'embarras où je me trouverais si l'on ne pouvait 
m'assurer à Genève l'acquisition qu'on m'a proposée. 
Somme totale, il me fiiut les bords du lac; il faut 
que je sois votre voisin, et que je vous aime de tout 
mon cœur. Je n'achète des chevaux que pour venir 
vous voir, soit de Genève, soit de Vevai, dès que ma 
santé me permettra d'aller. 

Mille respects à madame de Brentes; je vous em- 
brasse et vous demande pardon. Y. 

ai56. A. M. BERTRAND', 



A Pnngiiu, 3i jiD>!cr. 
Vous êtes philosophe, monsieur, et vous m'inspi- 

> nommé dani l« Icllre ilu lo décembre 1754,! de Breulei. Ci- 

> Htiwn de campagne à uoe demi-lietw de Lausanne. Cl. 

' ÉUe Bertrand, né en 1713 à Orbe, petite nlle du canton de Vaud. Il 
eommeni^ par ilre puleur daoi un village, et babila pendant quelqbe 
tempi Boadri, *ille où naquit Harat en 1744- Celte année même Bertrand 
fnl DOmmé prédicateur à Herne. Ou a de lui de> Sennoni et pluiieun ou- 
TTSges. Bertrand était conseiller privé du roi Staniilas, et membre dei aca- 
démies Je Berlin el de Ljon. Voltaire dut entrer «n relation avec ce saiiMit 
quelques Bunéciaianl 1755. Cu 



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586 CUBRESPOHDAHCE. 

rez une très grande confiance. Tout ce que Toat ine 
dites, dans la dernière page de votre lettre du 3o 
janvier, est très vrai et très désagréable pour tous les 
honnêtes geus. 

Voici le cas où je me trouve. Mon goût et ma 
mauvaise santé me déterminent depuis très long-temps 
à finir ma vie sur les bords du lac de Lausanne. Le 
conseil d'état de Genève a la Lonté de m'ofTrir tou- 
tes les facilités qu'il peut me donner. On me propose 
la maison que le prince ' de Saxe-Gotha a occupée 
à la campagne. Les jardins sont dignes du voisinage 
de Paris; la maison assez jolie, très cximmode, ri 
toute meublée. Mais il se pourrait faire que le der- 
' nier article de votre lettre nuisît au marclié. II te 
peut faire encore qu'il y ait des difficultés pour m'en 
assurer la possession. 

On me vend 90 mille livres de France ce domaine 
qui est presque sans revenu. Cest un prix assez con- 
sidérable pour que la possession m'en soit assurée. 
Ma philosophie ne fait guère de différence entre une 
cabane et un palais; mais j'ai une Parisienne avec 
moi qui n'est pas si stoïcienne. On me parle de la 
belle maison de Hauteville , dans le voisiuage de 
Yevai. On dit que M. d'Hervart pourrait s'en accom- 
moder avec moi , et me passer un bail de neuf anaées. 
3'ignore si la maison est meublée. Vous pourriez tout 
savoir en un moment. M. d'Hervart serait-il d'hu- 
meur à la vendre, ou à eu faire un marché pour aeuf 
ans? et pourrait-il, dans l'un et dans l'autre cas, 
m'en assurer la pleine jouissance ? Est-il vrai qu'il y 

'FjUdeUduclieïiedsSuG-Gotlu. Cl. 



hyGoo^ie 



MUXéE 1755. 587 

a un inconvénient, c'est qu'on ne peut aborder à 
Hautevitle en carrosse? Voilà bien des questions; 
j'abuse de vos bontés, mais vous me donnez tant de 
goût pour le pays roman que vous me pardonnerez. 
La chose presse un peu; une autre fois nous parle- 
rons des montagnes *. Sî vous étiez curieuK de voir 
une petite dissertation que j'ehvoyai , il y a quelques 
années, en iulien', à l'Institut de Bologne, vous 
verriez que je dois avoir un peu d'amour-proprc, car 
je pense en tout comme vous. Il semble que j'aie pris 
des leçons de vous et de ,M. Hallcr; je préfère l'his- 
toire de la nature aux romans. 
Je vous embrasse sans cérémonie. 

ai57. A H. LE COMTE D'ARGEIÏXAL. 

Pnogina , 6 février. 

Mon cher ange, puisque Dieu vous bénit au point 
de vous faire aimer toujours le spectacle à la folie, 
je m'occupe à vous servir dans votre passion. Je vous 
enverrai les cinq actes de nos Chinois ; vous aurez ici 
les trois autres, et vous jugerez cotre ces deux façons. 
Pour moi, je pense que la pièce en cinq actes étant 
la même , pour tout l'essentiel , que la pièce en trois , 
le grand danger est que les trois actes soient étran- 
glés, et les cinq trop allongés; et je cours risque de 
tomber, soit en allant trop vite, soit eu marchant 
trop doucement. Vous en jugerez quand vous aurez 

■ Allaiianll'iM" publié par BerlranJ, en 1754, sous le (ilred'fiioùwr 
Ut uiagti dct montagnes, «le. Cl. 

■ Voyei toni« XXTtVIlI, page SCS. B. 






588 COSBBSPOITDAnCE. 

sous tes yeux les deux, pièces de comparaison. Ce n'est 
pas tout; vous aurez encore quelque autre chose à 
quoi vous ofl tous attendez pas. Ty joindrai encore 
les quatre ' derniers chants de cette Pucelle pour qui 
on m'a tant fait trembler. Je voudrais qu'on pût re- 
tirer des mains de mademoiselle du Thil ce ^• 
neuvième cliant de Vâne, qui est intolérable; on lui 
donnerait cinq chants pour un. Elle y gagnerait, 
puisqu'elle aime à posséder des manuscrits, et je 
serais délivré de la crainte de voir paraître à sa mort 
l'ouvrage défiguré. Ne ponrriez-vous pas lui proposer 
ce marché , quand je vous aurai &it tenir les derniera 
chants? Vous voyez que je ne suis pas médiocremeot 
occupé dans ma retraite. Cette Histoire prétendue 
universelle est encore un fardeau qu'on m'a imposé. 11 
faut la rendre digne du public éclairé. Cette Histoire, 
telle qu'on l'a imprimée, n'est qu'une nouvelle calom- 
nie contre moi. C'est un tissu de sottises publiées par 
l'ignorance et par l'avidité. On m'a mutilé , et je veux 
paraître avec tous mes membres. 

Une apoplexie a puni Royer d'avoir d^guré mes 
vers; c'est à moi à présent d'avoir soin de ma prose. 

Pour Dieu, ayez encore la bonté de parler à Lam- 
bert, quand vous irez à ce théâtre allobroge ' où Ton 
a cru jouer le Triumvirat. Nos Suisses parlent fran- 
çais plus purement que Cicéron et Octave. 

Je vous supplie, en cas que Lambert réimprime 
le Siècle de Louis XIF, de lui bien recommander de 

■ La chaula tiii , ii , zti et ira. Ciu 

>L>Co[ncdie-Fn[ifaiie,pre»]aeeDlïce du oH Procopequi ubsiatei»- 
core. Cet Roden tbéilre vtrK lOâiatcDaDl de mtguiD ■ papier. Cl. 



nii,GtH>^le 



ANV^E 1755. 589 

retrancher le petit concile. J*ai promis à monsieur le 
cardinal votre oncle de faire toujours supprimer cette 
épithète de petU^, quoique la plupart des écrivains 
ecclésiastiques donnent ce nom aux conciles provin- 
ciaux. Je voudrais donner à M. le cardinal de Tencin 
une marque plus forte de mon respect pour sa per- 
sonne, et de mon attachement pour sa famille. Adieu. 
Il y a deux solitaires dans les Alpes qui vous aiment 
bien tendrement. Je reçois votre lettre du 3o janvier; 
ce qu'on dit de Berlin est exagéré : mais en quoi on 
se trompe fort, c'est dans l'idée qu'on a que j'en se- 
rais mieux reçu à Paris. Pour moi, je ne songe qu'à 
la Chine, et un peu aux côtes de Coromandel ; car si 
Dupleix est roi ', je suis presque ruiné. I^ Gange et 
le fleuve Jaune m'occupent sur les bords du lac 
Léman, où je me meurs. 
Toute adresse est bonne, tout va. 

aiS8. A M. THIERIOT. 

; tima. 

Tâchez toujours, mon ancien ami, de venir avec 
madame de Fontaine et M. de Prangins ; nous parle- 
rons de vers et de prose, et nous philosopherons en- 
semble. Il est doux de se revoir, après cinq ans d'ab- 
sence et quarante ans d'amitié. Je vous avertis d'ail- 
leurs que ma machine , délabrée de tous côtés , va 
bientôt être eatièremcnt détruite, et que je serais 
fort aise de vous confier bien des choses avant qu'on 

■ L'eipreuioo de pttit eoimilt n'a pu Mé chingie; lojei tome XX , 
pige 436. H. 

■ Vojet d'^ctRU, jtige 5^7. B. 



nii,GtH>^le 



Sgo COflR RSPOVDAH CK. 

mette (quelques pelletées de terre transjurane sur mon 
squelette parisien. Vous devriez apporter avec Yoai 
toutes les petites pièces fugitives que vous posTU 
avoir de moi , et que je n'ai poiot. On pourrait ctuusir 
sur la quantité, et jeter au feu tout ce qui serait diDS 
le goût des derniers vers de ***. Je m'imagiae enfio 
que vous ne seriez pas mécontent de votre petit 
voyage , avant que votre ami fasse le grand voyige 
dont persoane ne revieot. 

Je vous embrasse très tendremeut ; mes resptcti 
à MM. les abbés d'Aidie et de Sade. Puissent tous let 
prélats être faits comme eux ! 

Vous me pariez de cette HisUiire universeUt qni i 
paru sous 'mon nom ; c'est un monstre, c'est une ca- 
lomnie atroce, inhumanioram litterarum foetus. \\ 
faut être bien sot ou bien méchant pour m'impuM 
cette sottise; je la confondrai, si je vis. 

1159. A H. DE BRENLES. 

A Pranf^iu, g (cvrin. 

Que de peines, monsieur, pour avoir ce tombeau 
que je cherche ! Je vois bien que la maison de M. d'Her- 
vart est trop considérable pour moi ; j'ai très peu de 
bien libre, j'ai perdu le tiers de mes rentes à Paris, 
et ma fortune est, comme ma réputation, un petit 
objet qui excite beaucoup d'envie. Si je peux parvenir 
à posséder très précairement Saint-Jean • l'été, et 

' EDtre !■ roule de G«nè«e k tjoa cl la rÎTC droite da RIiAk, ■■■«- 
diitimeDliD-dcuoiu du confluent de c«fleiiTael de TArve, ed une «Uùk 
dont le loinDiet fonne un plweau tsaex Tute, ei dooine, lu iH>nl-«l, h 
Tille tuilale de J.-J. Soimeau. C'ert lur ce plileai>qiKTolUtre,nni't 



K Google 



AiriniK 1755. 591 

Monrioa l'hirer, ou bien Prélaz , je me tiendrai heu- 
reux. Je n'aurai besoin l'hiver que de vous et de bons 
poêles. Être chaudement avec un ami, c'est tout ce 
qu'il faut. Je redoute le monde, et les derniers jours 
de ma vie doivent étr^ consacrés à la solitude et à 

rintorisBtioD du Conseil de b république, acheta, le B ou le 9 février i;55, 
une maison qu'il appela aussildE lei DéUcrs. Cette hnhitiilion, peu considé- 
rable alon, lui fut vendue 87,000 livret par le tonaeiller Mallet, k eoudï- 
lioD qu'on lui en rendrait 3S,doo quand il ia quitUraîl ^tlredu i" mai 
1766 au cbevalier de Tautèi). 

' Celle maisan ds campagne, «teceuivement accrue et embellie par ton 
noaTcau propriétaire, principalemeot de 1755 à 1760, mérita de plus « 
plui le uoni de Délicei, qui lui eit relié. La main qui venait de donner lea 
demien traiti de plume à rOrplirlin Je la Chine , planta sur la terrasse de* 
Déliées lei beaui marronniers que l'on j loil encore. Une dea premièrea 
riatlcs que l'auteur de Zaïre reçut i c« nouveau doiaicile|, fut celle d'Oii»- 
iBMtf-Lekaia. BieulAt le nombre de ces visites s'accrut. — Oulre la maiton 
de Hoorion , que Voltaire loua définitiiemenl quelques jours aprèi l'ac- 
quisition des pélicea, il en habita encore une aBlre, à LaïuauM même, 
TcfS la TiD de i;57 et en 1758. Dans les derniers mois de cette méma 
aimée Voltaire acheta aussi Feruey et Tournai; et l'auteur du Mondain , 

se trouva possesseur, eu '^Sg, de cinq bobilations, non compris Moa-Re- 
pos, où il établit une saJIe de spectacle, tout près de Lausanne. Cepï:udant 
le philosophe commença à se dégoâter an peu du séjour des Délices, en 
175B. J.-l. ftousseau, auteur de pièces de tbéitre, l'accusa de corrompre 
sa république par des spectacles tragiques; et l'on prétend même que la 
peuple geoevois, hien plus éclairé, et par couséquent beauconpplus tolé- 
rant aujourdlini, menaça l'auteur de JV^n>/w de brdier sa maison. Ce dégodt 
•ii|menU encore, quelques années plus lard, au sujet des qnerdlcB qiù 
divisèrent le Coiueildes Quinze- Cents et celui des Vingt'Cinq,que le malin 
voisin appelait les vihgt-cinq perraquei. Voltaire essajra de jouer le rôle de 
conciliateur; mais, vo^raut qu'il lui serait difficile de contentel' toBt la 
monde, il quitta prudemment les Délices, vers ta fin de février 1765, en 
vertu du marché contracté par lui eu février 1755 (Lettres du i" et du 10 
février 1765, à Damilavjlle, et du ["mai 1766, à Taules). On peal éva- 
luer ■ cinq ans et demi le temps que Toliaire habita les Délices, pendant 
qu'il en fut propriétaire. Celte belle msison de campagne appartient aujont- 
d'hui à la famille Tronchin. Cl. 



.^hyGoo^le 



59^ cohrespobdauce. 

l'amitié. Je vous avertis d'avance que mon commerce 
a besoin de la plus grande indulgence. Des sou^ 
frances presque continuelles me réduisent à des assu- 
jettisseifieuts bien désagréables dans la société. Cette 
pauvre ame, ce sixième sens dépendant des cinq au- 
tres, se ressent de la décadence de la machine. Vous 
verrez un arbre qui a produit quelques fruits, et dont 
les branches sont desséchées. Votre philosophie n'en 
sera point rebutée; elle connaît la misère humaine. 
Je vous jure que, si j'acquiers les beaux jardins de 
Saint-Jean, c'est pour ma nièce; et, si je peux avoir 
Monrion, c'est pour vous. Il sera assez singulier que 
ce soient les environs de la sévère Genève qui soient 
voluptueux, et que la simplicité philosophique soit 
le partage des environs de Lausanne. Je vous serai 
très obligé si vous voulez toujours entretenir M. de 
Giez dans la disposition de me louer la maison et le 
jardin de Monrion , ou du moins ce qui passe pour 
être jardin; je suis encore en l'air sur tout cela. 11 j 
a de grandes difficultés sur l'acquisition de Saint- 
Jean. Le propriétaii-e de Monrion est un peu Vi- 
neux. Si la maison de Prélaz est plus logeable pour 
l'hiver, et si l'on peut s'en accommoder avec moi, 
ce sera le meilleur parti ; mais il faut commencer par 
voir le local , et il n'y a que M. Panchaud ' au monde 
qui prétende que je doive acheter Monrion sans 
l'avoir vu. 

Enfin, mon cher monsieur, je prie Dieu qu'il m'ac- 
corde le bonheur d'être votre voisin. Je vous embrasse. 
Mille respects à madame de Brenles. V. 

•Letiredu 19 décembre i;6a,Bu pailcnr Bertnnd. CX 



;iii,Goo^le 



J'apprendsdans ce moment que le marché de Saint- 
Jean esl entièrement conclu ; cela est très cher, mais 
très agréable et commode. Il est plaisant que je sois 
propriétaire d'une teiTe prcciiiément dans te pays où 
il De m'est pas permis d'en avoir. 

Cette afîaire m'encourage à finir celle de MoarioD, 
si je peux. Il faut donner la préférence h Monrion sur 
Prélaz, siPrélaz n'est pas meublé; mais, encore une 
fois, je veux absolument une solitude auprès devons. 
C'est vous qui m'avez débauché ; comptez que j'aime 
plus la tête du lac que la queue. 

J'appelle Saint-Jean les Délices, et la maison ne 
portera ce n'om que quand j'aurai eu l'honneur de 
vous y recevoir. T^es Délices seront pour l'élé, Mon- 
rioD pour l'hiver; et vous pour toutes les saisons. Je 
ne voulais qu'un tombeau, j'en aurai deux. 
• Te teueam morjena, deficienie miou..- 

TiiCLLi, li<r. I, clég. 1, V. 64. 

V. 
ai6o. A M. iACOB VERNET. 

Mon cher monsieur ', ce que vous écrivez sur la 
religion est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance 

> Ce.morcnu, puliliè par Saladiii dam sou Mémoire lur la vu et let 
oHvragei de Veraet , 1790, in-S", o'eit qu'uii fragmerl d'ime lellredB Vol- 
taire a Tcniel, qui lui avait écrit : <• La leute cbose qui a un peu troublé la 

- salislielian gÉDérale de voir arriver pamii dous un homme nuui célébra 

- que Toui l'éka, c'eit l'idée que dei ouTriges dit jeunesse ont doDuéc au 

- public de vos KulimcDli sut le fond même de la reli^jïoii, quoique des 

* ouvTaf;e4 d'un Ige plus mdr sembleol s'en prendre lux abus de la rcli> 

- gion.... Les gens sage* qui aous gouiernenl, cl la boune bourgeoUie, ont 

- manifeilé dans leurs disco un quelque inquiétude qu'il ue lîeul qn'i vous de 

• dissiper eutièrement. • B. 

CoaitiwPtiaDABCB. VI. 38 



K Google 



$94 cosBsspoffDiireB. 

et te fanatisme; je respecte vos lois retieieota. 

Taime et je respecte votre république. 

Je suis trop vieux, trop malade; et no peu trop 
sévère pour les jeunes gens. 

Vous me ferez plaisir de communiquer à vos amit 
les sentiments qui m'attachent tendremeot à vom. 

VOLTAIBE. 

aifii. A W. LE MARÉCHAL DDC DE BICHELIZU. 
A Pnopo*, tl fnricr. 

Mon A^/tw,.j'appreads que M. te duc de Fronnc 
est tiré d'affaire, et que vous êtes revenu de Moat- 
pellier avec le soleil de ce pays-là sur le visage, ealu- 
miné d'un érysipèle. J'en ai eu on , moi indigne, etje 
m'en suis guéri avec de l'eau ; c'est un cordial qui 
guérit tout. Il ne donne pas de force aux gens aés 
faibles comme mot; mais vous êtes né fort, et votre 
corps est tout fait pour votre belle ame. Peut-^ 
£tes-vous à présent quitte de vos boutons. 

J'eus l'honneur, en partant de Lyon , d'avoir une 
explication avec M. le cardinal de Tencin sur le coa- 
cite d'Embrun. Je lui fournis des preuves que les éci^ 
vains ecclésiastiqntrs appellent petits conciles tes con- 
ciles provinciaux, et grands conciles tes conciles Œcu- 
méniques. Il sait d'ailleurs mon respect pour lui, et 
mou attachement pour sa feniille, etc. 

Je n'ai qu'à me louer, à présent, des bontés du roi 
de Prusse , etc. ; mais cela ne m'a pas empêché (Tac- 
quérir sur les bords du lac de Genève une maisoa 
charmante et un jardin délicieux. Je l'a 



nii,GtH>^le 



ahhéb 1755. 5g5 

dans Ift mouvadce de Richelieu. J'ai choisi ee canton , 
séduit par la beauté inexprimable de la situation, et 
par le voisinage (1*ud fameux médecin , et par l'espé- 
rance de venir vous faire ma cour, quand voui Irez 
dans votre royaume. 11 e»t plaisant que je n'aie de 
terres que dans te seul pays où il ne m'est pas permis 
d'ea acquérir. La belle loi fondamentale de Genève 
est qu'aucun catholique ne puisse respirer l'air de 
son territoire. La république a donus, en ma &veur, 
une petite entorse ' â la loi, avec tous les petits agré- 
ments possibles. On ne peut ni avoir une retraite 
plot agréable, ni ^tfe plus fâché d'être loin de vous. 
Vous avez vu des Suisses, vous n'en avez point vu 
^ui aient pour vous un plus tendre respect que k 
Suisse FoUaire. 

ftifia. A MADAME DE FONTAINE. 

A Pnngina, ptji de Tand, i3 fc>rier. 
Vous avez donc été sérieusement malade, ma chère 
nièce, et vous avez également à vous plaindre d'uu 
souper et d'une médecine? Il est bien cruel que la 
rhubarbe, qui me fait tant de bien , vous ait fait tant 
de mal. Venez raccommoder votre estomac avec les 
truites du lac de Genève; il y eu a qui pèsent plus 
que vous , et qui sont assurément plus grasses que 
vous et moi. Je n'ai pas un aussi beau château que 
M. (le Prangins, cela est impossible, c'est la maison 
d'un prince; mais j'ai certainement un plus beau 
jardin, avec une maison très jolie. I^e palais de Pran- 

< Voyez plnihkutU note de U lettre ai SS. Cl. 



riii.GtiD^le 

À 



596 COItRESPOITOAnCR. 

gins et ma maison sont dans la plus belle sitoalion 
de la nature. Vous serez mieux logée à Prangîns que 
chez moi; mais j'espère que vous ne mépriserez pas 
absolument mes petits pénates, et que vous vien- 
drez les embellir de votre présence et de vos dessios. 
Apportez-moi surtout les plus immodestes pour me 
réjouir la vue. Les autres sens sont en piteux élat; 
je dégringole assez vite; j'ai choisi un assez joli tom- 
beau, el je veux vous ^r voir. T.^5 environs du lac 
de Genève sont uu peu plus beaux que Plombières, 
et il y a tout juste dans Prangins même une eau mi- 
nérale' très-boDoe à boire, et encore meilleure pour 
l'estomac. Je la crois très supérieure à celle de 
Forges. 

Venez eu boire avec nous, ma chèi-e nièce; tâchet 
d'amener Tbieriot, Il veut venir par le coche; il se- 
rait roué, et arriverait mort. Songez d'ailleurs qu'il 
faut êlre les plus forts à Prangins. Vous y trouverez 
des Suisses, amenez-y des Français. Pour ma mai- 
sonnette, elle n'est point en Suisse; elle est à l'extré- 
mité du lac, entre les territoires de France, de Ge- 
nève, de Suisse, et de Savoie. Je suis de toutes I« 
nations. On nous a très bien reçus pai-tout ; mais le 
plus grand plaisir dont nous jouissions à préseotcst 
celui de la solitude. Nous y employons nos crayons 
à notre manière. Nous vous montrerons nos dessim 
en voyant les vôtres; nous jouirons des charmes de 
votre amitié; vous verrez des gens de mérite de toute 
espèce; vous mangerez des pêches grosses comme 
votre tête, et on tâchera même de vous procurer des 

•TofcipluihtDtUfiDdeUletlreiili. Cr.. 



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AMf^E 1^55. 597 

quadrilles; maïs uous avons plus de truites et de ge- 
lioottcs que de joueurs. ËnBn, venez, et restez le. 
plus que vous pourrez. Mes complinieots à l'abbé' 
sans abbaye. 

Belt« Philis, on désespère 
Aton qu'on espère loujoun. 

MoLilii, La Vuanihropi, aelv I. 

Jt: ne vous écris point de ma main. Encusez un 
malade, et croyez que c'est mon cœur qui vous écrit. 

a 163. A M. LE MA.BQUIS D£ XIMENÈS. 

A PrxDgiDS, le i3 février. 
Nous aurons donc jirnalazonte , monsieur; nous 
l'attendutis avec l'impaticncG de l'amitié qui nous 
attache à vous. L'ame de Roycr ne sera pas placée 
dans l'autre monde à côté des Vinci et des Pergo- 
lèze. Celle de l'auteur du Triumvirat pourrait bien 
aller trouver Chapelain. Quels diables de vers! que 
de dureté et de barbarismes! Si on se torchait le der- 
rière avec eux, on aurait des hémorroïdes, comme 
dit Rabelais '. Est-il possible qu'on soit tombé si vite 
du siècle de Louis XIV dans le siècle des Ostrogots? 
Me voilà eu Suisse, et presque tout ce qu'on m'en- 
voie de Paris me paraît fait dans les Treize-Cantons. 
Le malade et la garde-malade vous embrassent ten- 
drement. Pardonnez à un moribond qui n'écrit guère 
de sa main. 

> L'ibbé Mienur , nommé alilié comoienda taire dv Scellièrci vers le muis 
dejuiil 1755, Cf.. 

' Paatagrutt, livre IT, chap. xlii, I* iliaéi. B. 



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SqS cohhmpokdabce. 

9i64- A H. DE BRENLES. 



Voici, mon cher monsieur, ce tome troisième dont 
vous me faites l'honneur dé me parler; je vous en- 
voie un exemplaire tel qu'il a été imprimé. J'y joins 
un autre exemplaire tel, à peu près, qu'il paraîln 
dans l'édition complète de l'Histoire générale. Je vous 
prie de donner à M. Polier le volume relié, et de 
garder l'autre comme un manuscrit et une esquisse 
que mon amitié vous présente. Je mets dans le pa- 
quet une traduction de quelques poésies de M.Haller' 
que M. Polier avait bien voulu me prêter; pardon- 
nez-moi cette liberté. 

Croyez-moi donc à la Bu, monsieur, et soyez très 
sftr que, si le goût d'une Parisienne m'a fait acquérir 
la jolie maison et le beau jardin des Délices, et si 
ma mauvaise santé me rapproche de Genève pour 
être à portée du docteur Tronchin, je prends Mou- 
rion uniquement pour me rapprocher de vous. Mon- 
rion sera le séjour de la simplicité, de la philosophie, 
et de l'amitié. 

L'acquisition auprès de Genève coûte très cher; 
le tout me reviendra à cent mille francs de France 
avant que je puisse en jouir h mou aise. Je serai 
logé là aussi bien qu'uu grand négociant de Génère, 
et je serai à Monrion comme un philosoplie de Lau- 
sanne. Je vous jure encore une fois que je n'y vais 
que pour vous, et pour le petit Dombi-e de personuei 

■ Vu}ci le* lettre» de* i3el i; février ijSj^ B. 



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Avirii 1755. 599 

qui pensent comme vous. Si madame Goll avait pu 
quitter Colmar assez tôt, j'auraie pris le domaioe, et 
elle y aurait trouvé l'utile et l'agréable; mais je me 
coDteoterai de la maison et des dépendances , et je 
regarde la chose comme faite. Ma détestable saaté 
est le seul obstacle qui m'empêche de venir signer, 
sous vos yeux, un marché que voua seul m'avez fait 
faire. Nous présentons, ma nièce et moi, nos obéis- 
sances très-humhles k madame de Breoles. V. 

ai 65. DE CHARLES-THÉODORE, 



J'ai reçu un peu tard , monsieur, la lettre ' que vous m'aves 
fait l« plaitir de m 'écrire. Un voyage que j'ai fut à Munich en 
a été la cause. Je serais aise de voir les changemeols que vous 
avei faits à vos Chinois, et je le serai bien davantage quand 
j'aurai la satisfaction de vous revoir à Schwetzingen ce prin- 
temps. Je m'en fais une fête d'avance; soyec-en bien per- 
suadé, de même que de l'estime qtie j'aurai (oujoura pour vous. 
Jesuis.etc. Chi a les -TsioDOBE, électeur. 

ai66. A M. LE DUC DE LA VALLIÈRE'. 

Du bordi do Uc, lO férricr. 

Quelle lubie vous a pris, monsieur le duc! Je ne 

• Celte letlre aéré perdue. Cl. 

'Louis-Céar Le Blanc de La Baume, d'abord doc de Taujour (cilé wu* 
cei>onid«ulBlellrc483),ct duuileducdeLiVBlliére.niquitlegoclutve 
i^oa, et iDourat le 16 noTcmbr* 17S0. Il étail pelil-nevca de U ducheste 
deLiTallière, l'une dei millreueide LouiiTIV. Il épniui, en i;33, Anne- 
JuUe de Crussol d'Uzèi. Le duc de LaValliète étail npittina des cbaMCt, eic, 
et Etind^iacoiiiiiïr de Krauce, depuû ifiS. Cv. 



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6oo courespohdasce. 

parle pas d'être philosophe à la cour; c'est un effort 
de sagesse dont votre esprit est très capable. Je ne 
parle pas d'embellir Montrouge comme Champs; vous 
êtes très digne de bien oipper deux maîtresses à-fa- 
fois. Je parle de la lubie de daigner relancer du leÎD 
de vos plaisirs un ermite des bords du lac de Graèw. 
et de vous imaginer que 

Datu ma vieillesse languiuaD te 
La lueur faible et trerablaule 
D'un feu près de se consumer 
Pourrait encor se ranimer 
A la lumière éllncelante 
De cette Jeuoesse brillante 
Qui peut toujours vous animer. 

C'est assurément par charité pure que vous me 
faites des propositions. Quel besoin pourriez-vous 
avoir des réflexions d'un Suisse, dans la vie dur- 
mante que vous menez? 

IjC» matins on vous voit paratlre 
Dans la meute des chiens courauta , 
Et dans celle des courtisans. 
Tous l>oni serviteurs de leur mattrei 
Avec grand bruit vous le suivez 
Pour mieu\ vous Éviter vous-même. 
Et le soir vous vous retrouvez. 
Voti-e bonheur doit être extrême 

A vos beaux festins voiu aveï 
Une troupe leste et choisie 
D'esprits comme vous cultivés , 
Gens dont les goûts non dépravés, 
Rn vins, eu prose, en poésie, 
Sont des bons gourmets approuvés , 
Et par <]ul tout bas sont bravés 
Préjugés de théologie. 



nii,GtH>^le 



Aiitite 1^55. 6oi 

Dans ce bonheur voua enchrei 
Une fille jeune et jolie , 
Parvoi soins encore embellie, 

El qui dU, comme toiu Hvei, 
Qu'elle TDUi aime à la folie. 

Quelle cal doDc votre fantaisie, 
Lorsque, dans le rapide cours 
D'une carrière si remplie, 
Vous prétendez avoir recoura 
A quelque mienne rapsodie! 
N'allez pas mêler, je voua prie. 
Dans vos soupers, dans vos amours. 
Ma picguetle à votre ambrosie ; 
Ah ! toute ma philosophie 
Vaut-elle un soir de vos beaux jours? 

Tout ce que je pettx faire, c'est de vous imiter 
très-humblement et de très loin; dod pas en rois, 
non pas en filles, mais dans l'amour de la retraite. 
Je saluerai, de ma cabane des Alpes, vos palais de 
Champs et de Montrouge; je parlerai de vos boutés 
à ce grand lac de Genève que je vois de mes fenê- 
tres; à ce Bhône qui baigne les murs de mon jardin. 
Je dirai à nos grosses truites que j'ai été aimé de 
celui à qui on a donné le nom de Brochet, que por- 
tail le ^na/îrf protecteur ' deVoitui^, Comptez, mon- 
sieur le duc, que vous avez rappelé en moi un sou- 
venir bien respectueux et bien tendre. L^a compagne 
de ma retraite partage les sentiments que je conser- 
verai pour vous toute ma vie. 

Ne comptez pas qu'un pauvre malade comme moi 
soit toujours en état d'avoir l'bouneur de vous écrire. 

■ Vojei tome XXXIX, page iti. H. 



nii,GtH>^le 



6o> CORBESPOVBÂBCE. 

J'euverrai mon billet de conjêiston à H. l'abbé de 
VoiseDOQ, évéque de Mootrouge. 

«i&7> A H. THŒHIOT. 

A Pnngiiu, s7(iÉnîit. 

Aiasi doac, mon aDcteo ami, vous viendrez par 
le coche, comme le gouverneur ' de Notre-Dame de 
La Garde. Vous n'irez point en cour^ mais bien dau 
le pajs de la tranquillité et de la liberté. Si je suis à 
Praugios, vous serez dans un grand ubâteau; » je 
suis chez moi, vous ne serez que dans une maisoD 
jolie , mais dont les jardins sont dignes des plus beau 
environs de Paris. Le tac de Genève, le Rhône, qui 
en sort, et qui baigne ma terrasse, n'y font pat un 
mauvais effet. On dit que la Touraïne ne produit pis 
de meilleurs fruits que les miens, et j'aime h le croire. 
Le grand malheur de cette maison , c'est qu'elle a été 
bâtie apparemment par un homme* qui ne songeait 
qu'à lui, et qui a oublié tout net de petits apparte- 
ments commodes pour les amis. 

Je vais remédier sur-le-champ à ce défaut abomi- 
nahle. Si vous n'êtes pas content de cette maisoa.j^ 
vous mènerai à une autre que j'ai auprès de Lau- 
sanne ; bien entendu qu'elle est aussi sur les bords 
du grand lac. J'ai acquis cet autre bouge par un 
esprit d'équité. Quelques amis que j'ai à LausaoM 
m'avaient engagé les premiers à venir rétablir nu 

' D'après le Voyage Je Chapelle »l BachaamOMl , M n'cH pwntO!''"' 
v«at i Natre-Dune de L« GirJe, dmIi en riMwMoiif mcskt, qoeSoUÉn 
pril te coche. B. 

> Le prince de Saie-Cotha ; vofci ptge SW. Cl. 



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AWiE 1755. 6o3 

unté daos et bon petit pays roman; ils se sont plaints 
avec rawon de U préfénaee donnée à Génère; et, 
pour les accorder, j'ai pns encore une maison à leur 
porte. Rien n'est plus sain que de voyager un peu, 
et d'arriver toujours chez soi. Vous trouverez plus 
de bouillon que n'en avait le président de Monte»- 
quieu'. Le hasard, qui m'a bien servi depuis quel- 
que temps, m'a donné un bon cuisinier; mais mal- 
heureusement je ne l'aurai plus aux Délices; il reste 
à Frangins ois il est établi. Je ne m'en soucie guère; 
mais madame Denis, qui est très gourmaude, en fait 
son afTaire capitale. Je n'aurai ni Castel , ni Neuville, 
ni Routh, pour m'eatendre en confession; mais je 
me confesserai à vous, et vous me donnerez mon 
bitkt. 

Madame la dudiesse d'Aiguillon", la sœur du pot 
des plûlosophes, ne nie fournira ni bonnet de nuit 
ni seringue; je suis très bien en seringues et en bon- 
nets. Elle aurait bien dâ fournir à l'auteur de VEsprit 
des lois de la méthode et des citations justes. Ce 
livre n'a jamais été attaqué que par les côtés qui font 
sa force; il prêche c»>ntre le despotisme, la supersti- 
trou, et les traitants. Il faut fitrc bien malavisé pour 
lui faire son procès sur ces trois articles. Ce livre m'a 
toujours paru un cabinet mal rangé, avec de beaux 
luïtres de cristal de roche. Je suis un' peu partisan 
(le la méthode, et je tiens que sans elle aucun grand 
ouvrage ne passe à la postérité. 

' L'iulciir isYEi/irit dei loti Tenait d 
(Àilïl et RontU l'tvitcnl ÎDntilemeul 
Vojïi lomo XX.X, pa|e (33, Cl. 

'Toyra lomcLI, page 467. B. 



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t)04 COBIIESPOIIDAHCE. 

Venez, mon cher et ancien ami. Il est boa de se 
retrouver le soir, après avoir couru dans cette jour» 
née de la vie. 

ai68. A M. POLIER DE BOTTENS. 

A Pnogini, »S (ënîcr. 

Je me félicite, monsieur, d'être enfin votre voisio, 
et je vous demande mille pardons, aussi bîeo qu'à 
M. de Bi'enles , de n'être pas venu chez vous deux, 
vous remercier de m'avoir fait Lausannois; mais 
j'étais si malade, j'avais si peu de temps, et j'éuis 
SI occupé des préparatifs de mon bonheur, que je 
u'ai pas eu un instant dont je pusse disposer, l'at- 
tends avec impatience te moment oii je pourrai Ètn 
votre diocésain; si je ne peux vous entendre à l'église, 
je vous entendrai h table. Nous parlerons, à mon re- 
tour, de la proposition que vous avez eu la bonté Ai 
me faire sur Bottens. C)serais-je vous prier, moDsieur, 
de m'honorer de vos bontés auprès de mademoiselle 
de Bressonaz, de lui présenter mes respects, et de 
lui dire combien je m'intéresse à tout 'ce qui la lou- 
che? Je fis un effort, en partant, pour grimper au 
château de votre bailli ; de là il fallut aller à Prélai. 
essayer de conclure un marché pour madame de Bev- 
tinck'. Elle est digne d'être votre diocésaine, et je 
vous réponds qu'elle vous donnera la préférence si"- 
le célèbre Saurin ", de La Haye. 

Adieu, monsieur; si je ne crois pas absolaioealeo 

■ Voyct tople LV, page 178, B. 

' Élie Sauriu , mort eu 1703; oncle de l'auleurdeJC/w/oau. Ci. 



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ABirriK 1755. 6o5 

Calvin, je croîs en vous, et je vous suis attaché pour 
toute ma vie. 

C'est de tout mou cœur. V. ' 

aiSg. DE LOUIS-EUGENK , 



A Pirii, le 9l féTrier. 

Nous sommes deux & tous écrire cette lettre: l'un est un 
abb^ qui écrit sur la musique , non pas on musicien , mais en 
philosophe, grand admirateur de M. de Voltaire, et qui réunit 
l'ame de Socrate et l'esprit de PyChagore; et l'autre, enfin, 
est un jeune Suève que vous avez grondé quelquefois , et qui 
n'a d'autre mérite que celui d'aimer beaucoup vous et la vé- 
rité, et un peu la gloire. Notre lettre sera remplie de ques- 
tions. Nous voulons jouir de cet esprit philosophique qui voit, 
qui comprend, qui saisit, qui éclaire tons les sujets sur les- 
quels il se répand. 

D'abord ce même abbé, qui peut dire la messe et qui ne la 
dit pas, qui adore vos ouvrages, quoiqu'ils renversent des 
préjugés , qui ne va point h vos tragédies , parcequc les trop 
grandes émanations l'iuconimodeui, voudrait savoir de vous, 
monsieur (vous voyez bien que je ne fais qu'écrire ce que l'on 
me dicte, car j'aurais dit : Mon cher maître), si M. de 
Montesquieu, qui avait de la probité, ne renvoyait point en 
secret i nombre d'auteurs, qui assurément ne vous sont pas 
inconnus, ime bonne partie de l'estime que le public lui a 
accordée. 

Pour moi , sans consulter Montesquieu , je serais Lien aise 
de savoir de vous quelle doit cire la philosophie des princes. 

■ Le prÏDci de Wurlemlwr^, dont les lettres lout signées laiitâl toaiiet 
tinldt Z^aij-fi^énc, est le niénie penonnage; mais no! prédécraeurs (^D ont 
fjil deux. LouLs-Eugèoe , né le 5 janvier fjii , ne jucréda qu'en 179Î i son 
frère Charles-Eugène ctli par Toiraire, dans la Uui-Baoui, comme n'ay-''"* 
pas 'Bou/n iaiitr la mule du pope. Cl. 



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oob con&BSPoiTDAitai. 

L'abbé f car j« ne ssia qn«l dâmon l'a m» m» timuM» de 
M. de Honteiquieu, vous demaDde si le président a ima- 
giné avant que de penser, ou s'il a pensé avant que d'ima- 
giner. 

Et moi, je voua demande si un prince qui t;ouverne dcs- 
potiquement pciit ne pas craindre le diable; et si les luupi 
bleus font plus de mal que lea <mn noirs ', qui travaillent saoi 
relâche à rap|ieler la barbarie que les arts et les sdences re- 
poussent avec peine. A propos d'ours, l'archevêque* est aâé. 

Autre question de l'abbé, qui s'imagine que la m^'bi- 
bïllarde du marquis, dans votre comédie deNanûie, est U pa- 
rodie du babillard Polidore de la Mérape du marquis Hafleî. 

Pour moi, qui aime fort à rendre justice aux héros, je tous 
prie de me dire s'il vaut mieux sacrifier le tout à une de m 
parties , ou n'avoir pas leurs cinquante mille bommes , et birc 
le bonheur de son peuple. 

L'abbé et moi nous voulons bien vous épargner un millier 
de questions que nous avions encore à vous faire, pour nouï 
livrer tout entiers à reothousiasme dont vous noas i*» 
remplis. 

Maintenant que mon second ne s'en mêle plus, je vous prie 
de me dire s'il est vrai qu'on imprime la PuceUe, Ce serait le 
comble de la pei^die , et vraisemblablement vous sauriez ï 
qui vous en prendre. Je ne le croîs pas. Le trait sérail trop 
noir. J'aime toujours mon maître, car il est impossible dent 
le pas aimer. 

C'est avec ces sentiments que je serai toujours votre très 
humble et très dévoué serviteur, 

Louis-EcGÈHB, duc de Wurtemberg- 

■ Ces cipreaÛDDi da loupa bleiu et d'ours noirs désigoent lesioUaUdlf 
pritns. B. 

•Christophe de Baunont; toju tome XXI, page 3S3; et XVIi 
3ÎS. B. 

lUmarquiied'OILiD. Ci.. 



ii,GtH>^le 



ABVtÈ 1755. 607 

3170. A U. LE COMTE D'AHGENTAL. 

Am tMltcM ', prit de Gniè*e, t mm. 

Mes Dëlîces sont un tombeau, inoD cher et res- 
pectable ami. Nous Toilà, ma garde-malade et moi, 
sur les bords du lac de Genève et du Khône ; je mour- 
rai du moins chez moi. Il est vrai qu'il serait assez 
agréable de vivre dans une maison charmante, com- 
mode, spacieuse, entourée de jardins délicieux; mais 
j'y vivrai sans vous, mon cher ange, et c'est être 
véritablement exilé. Notre établissement nous coûte 
beaucoup d'argent et beaucoup de peines. Je ne parle 
qu'à des matons, à des charpentiers, à des jardiniers; 
je fais déjà tailler mes vignes et mes arbres. Je m'oc* 
cupe à faire des basses-cours. Tous croirez, sur cet 
exposé, que j'ai abandonné votre Orphelin; ne me 
faites pas cette cruelle injustice. Vous aurez vos cinq 
magots chinois incessamment, et tout ce que je vous 
ai promis. J'ai travaillé autant que l'a permis ma 
déplorable santé. Si vous l'ordonnez , le tout partira à 
l'adresse de M. de Chauvelin*, l'intendant des6uances, 
à votre premier ordre. Si vous voulez me donner jus- 
qu'à Pâques, j'aurai encore peuti-étre le temps de 
limer, et l'envie de vous plaire pourra m'inspîrer. Je 
De vous parlerai plus de'Lambert, quoique sa né- 
gligence m'embarrasse; je ne vous parlerai que de 

' Void U première leltra datée des Délicea, dim la Com/ponJoace. 
Crfla de U fia de noranbre 1764 et du la Juillet 176S Knl mm doute le* 
■lernières. Cl, 

' Janjua-Bemard CbauveliD, frère du iDorquit et de l'tdibi Chauvelio. 
Ct. 



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COEnitSPONDAlfCE. 



Gengis; c'est arlequin poUpar l'amour^. C'est plu- 
tôt le Ci/non de Boccace et de La Fontaine. 

Cbimou aima, pu» devint honnête homme. 

La Courlitane ammtmae, vcn it- 

Voilà le sujet de la pièce. Vous aviez raison de 
découvrir cinq actes dans mes trois. Le germe ; était; 
reste à savoir si cette tragédie aura ta sèvo et le 
montant à'^lzire; non assurément. J'y ai fait tout 
ce que le sujet et ma faiblesse comportent; mais ce 
n'est pas assez de faire bien, il faut être au goût du 
' public; il faut intéresser les .passions de ses juges, 
remuer les cœurs, et les déchirer. Mes Tartares tuent 
tout, et j'ai peur qu'ils ne fassent pleurer personoe. 

Laissons d'abord passer toutes tes mauvaises pièces 
qui se présenteront; ne nous pressons point, et lâ- 
chons que dans l'occasion on dise: Cela est bien; el 
s'il était parmi nous , cela serait encore mieux. 
• In qua scribebat barbara terra fuit, - 

OïiD-, TrUt., III, d^. I. T. i8. 

Consolez-moi, mon cher ange, en m'appreuaut 
que vous êtes heureux , vous et les vôtres. 3e baise 
toujours le bout des ailes de tous les anges. 

1171. A M. THIERIOT. 

Adi Délices, la ai nnn. 

Je ne vous ai point écrit, mon ancien ami, depuis 
long-temps; je me suis fait maçon, charpentier, jar- 
dinier; toute ma maison est renversée; et, malgré 
■Titre d'une petite pièce donnée parHiiriyiiiii, auThéltie-Iuliai,<t 



n,yN--r,1li,GtH>^le 



ANNÉE 1755. (i09 

Ions mes efTorts, je n'aurai pas de quoi loger tous 
mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour 
le mois de mai; il faudra absolument que nous pas- 
sions deux mois à Pt'angins, avec madame de Fon- ' 
laine, avant qu'on puisse liabiter mes Délices, Ces 
Délices sont à présent mon tourment. Mous sommes 
occupés, madame Denis et moi, à Taire bâtit' des 
loges pour nos amis et pour nos poules. Nous fesons 
faire des carrosses et des brouettes ; nous plantons 
des orangers et des ognons , des tulipes et des ca- 
rottes; nous manquons de tout; il faut fonda- Car- 
thage. Mon terrîtcHre n'est guère pjus grand que celui 
de ce cuir de Ixeuf qu'on donna à la fugitive Didon. 
Mais je ne l'agrandirai pas de tnéme. Ma maison est 
dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui 
de France. Il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac 
une maison qui est tout-à-fait en Suisse; elle est 
aussi un peu bâtie à la suisse. Je l'arrauge en même 
temps que mes Délices; ce sera mon palais dliiver, 
et la cabane où je suis à présent sera mon palais 
d'été. 

Praugins est un véritable palais; mais l'architecte 
de Praugins a oublié d'y faire un jardin, et l'archi- 
tecte des Délices a oublié d'y faire une maison. Ce 
n'est point un Anglais qui a habité mes Déltces, c'est 
le prince de Saxe-Gotha, Vous me demanderez com- 
ment ce prince a pu s'accommoder de ce bouge; c'est 
que ce prince était alors un écolier, et que, d'ail- 
leurs , les princes n'ont guère à donner des chambres 
d'amis. 

Je n'ai trouvé ici que de petits salons , des gale- 

CoHRKAroaDixt;!;. VI. 3if 



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6 I O- CORRESPONDANCE. 

ries, et des greniers; pas. une garde -robe. Il fst 
auui difficile de faire quelque chose de cette maison 
que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous 
doone aujourd'hui. 

J'espère cependant que, à force de soins, je me 
ferai un tombeau assez joli. Je voudrais vous en- 
graisser dans ce tombeau , et que vous y fussiez mon 
vampire. 

Je conçois que la rage de bâtir ruine les pnoces 
aussi bien que les particuliers. Il est tiiste que le 
duc de Deux-Ponts' ôte à son agent littéraire ce 
cpi'il donne à ses maçons. Je vous consôllerais, pour 
vous remplumer, de passer uu an but notre lac; vous 
y seriez alimenté, désaltéré, rasé, porté' dd^angins 
aux Délices, des Délices à Genève, à Morges, qui 
ressemble à la situation de Constantînople, à Mod- 
rion, qui est ma maison près de Lausanne; vous j 
trouveriez partout bon vin et bon visage d'hôte; d, 
si je meurs dans l'année , vous ferez mon épitapfae. 
Je tiens toujours qu'il iaudrait que M. de Prangios 
vous amenât avec madame de Fontaine, à la fin de 
mai. Je viendrais vous joindre à Prangins dès qot 
vous y seriez, et je me chargerais de votre persome 
pour tout le temps que vous voudriez philosophtr 
avec nous. Ne repoussez donc pas l'inspiration «foi 
vous est venue de revoir^ votre ancien ami. 

On m'a envoyé quelques fragments de ia Paedk 

■ CliréticiiIV,iiéai 1711, roortconofcmbre 1775. Cl. 
1 Bcfmrd ■ dit diDS le /ousur, m , 4 : 

Alimnlf, lui, UultM. fOtli. B. 

'ThieriolD'dla voir Voltaire ipi'«iijuil)el 1761,1 Ferar;. Ci. 



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AHK^E 1755. 611 

qui courent Paris; ils sont aussi défigura que moa 
Histoire générale. 

Oa estropie tous mes eafants; cela fait saigner le 
cœur. 

J'attends Lekaia ces jours-ci; nous le coucbe- 
roos dans une galerie, et il déclarilera des vers aux 
enfiints de Calvin. Leurs mœurs se sont fort adou- 
cies; iis ne brûleraient pas aujourd'hui Servet, et ils 
n'exigent point de billets de confessien. 

Je vous embrasse de tout mon cœur, et prends 
beaucoup plus d'intérêt à vous qu'à toutes les sottises 
de faris, qui occupent .si sérieusement la moitié du 
monde. 

»i7t. A MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBODRG. 
Aoi Dtiicct , 14 Dun. 

Comment luttez-vous contre la queue de t'tiîver, 
madame, avec votre maudite exposition au nord? 
Vous êtes sur les bords du Rhin , et vous ne le voyez 
pas. Vous êtes à la campagne, et à peine y avez-vous 
un jardÎQ. Vous avez un« amie* intime, et il faut 
tju'elte vous quitte. Ni ta campagne ni Strasbourg ne 
doivent vous plaire. Monsieur votre fils n'est-il pas 
auprès de vous? il vous consolerait de tout. Que ne 
puis-je vous avoir tous deux dans mes Délices ! c'est 
alors que mon ermitage mériterait ce nom. Kous 
sommes du moins au midi , et nous voyons le beau 
lac de Genève. Madame Denis n'a pas heureusement 
de prébende qui la rappelle. Nous oublions, dans 

■ Hidime de Brumalb. Ci.. 



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til3 CORREfiFOMOAHCE. 

notre ermitage, les rois , les cours , les sottises des 
hommes ; nous ne songeons qu'à nos jardins et jk dim 
amis. 

Je finis eu6n par menet' une vie patriarcale; c'est 
un don de Dieu qu'il ne nous fait que quand on l 
barbe grise; c'est le hochet de la vieillesse. Si j'anii 
autant de santé que je me suis procuré de bonheur, 
je vous dirais plus souvent, madame, que je vous ai- 
merai de tout mon cœur jusqu'au dernier moment 
de mon existence. Madame Denis et moi sommes i 
vous pour jamais ; ne nous oubliez pas près de U 
branche qui préside ' à Colmar. 

ai73. A M. DUPONT, 

Adx DclicM, prte4« G«nc*«, iSan. 

Je u'aî que le temps , mon cher ami , de vous man- 
der que j'ai fait partir votre Mémoire. Votre dessciB 
sans doute n'est pas qu'il soit présenté tel que ions 
ine l'avez envoyé ; vous ne prétendez pas obtenir use 
grâce extraordinaire du ministre , en lui disant quV/ 
si^t qu'une c/iose soit utile pour qu'on ne la/aix 
point. Il y a quelques autres douceurs qui pourraient 
aussi effaroucher un peu le docteur bénévole. Enfin 
le Mémoire est parti. Tout ce que je crains, c'est de 
m'adi'esser à M. de Paulmi pour une chose qui dé- 
pend probablement du chancelier, comme j'écrivis à 
M> d'Argenson pour cette maudite prévôté que M. de 
Paulmi avait dans son département. Je ne me con- 
solerai jamais de ce quiproquo. 

> M. d« Kliiigliii. Ci.. 



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ANIT^E 1755. 6l3 

Mes tendres respects, je vous en conjure, à toute 
la maison Klinglin, et à maHame Dupont. Vous avez 
tians madame Denis et dans moi deux amis pour la 
vie. Pardon de mon laconisme; je suis entouré de 
Cinquante ouvriers. La terrasse de madame GoU avait 
ses charmes, mais je suis ici un peu plus au large. Il 
ne me manque que de la santé et voire société. Je 
regrette bien nos petits soupers avec madame Du- 
pont. V. 

3174. A M. DE BRENLES. 

Ani Délicu, prci deGmèTB, ig mais. 

le fais mes compliments, mon cher monsieur, à 
llmmanité en général, et à Lausanne en particulier, 
si votre ouvrage vous ressemble. Je vous remercie de 
mettre au monde des pbilosopbes. Il faudra bientôt 
que je quitte ce monde maudit où il y en a si peu ; 
je me consolerai en sachant que vous en conservez la 
graine. Vous devez être bien content, vous donnez la 
vie à un être pensant , et vous sauvez celle d'une 
pauvre fille * ; cette dernière action est bien plus belle 
encore, car les sots fout des enfants, mais ils ne font 
pas verser des larmes aux juges. Vous êtes le Cicérou 
de Lausanne. 

Je compte bien venir vous embrasser à Monrion, 
et y faire ma cour à madame de Brentes dès que je 
serai quitte de mes ouvriers. Je suis assurément bien 
loin de vous oublier; vous savez que je n'ai pris Mon- 
rion que pour vous et pour vos amis; je n'en avais 
nul besoin. J'ai la plus jolie maison, et le plus beau 

■Lellreai3t). Ci. 



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6l4 CORRRSPOFTDANCE. 

jardin dont on puisse jouir auprès de Genève; un 
peu d'utile s'y trouve joint même à l'agréable. le suis 
occupé k augmenter l'un et l'autre; je suis devena 
maçon , charpentier , et jardinier. Votre métier awu- 
rément est plus beau de faire des garçons et de sauver 
des filles. Nous prenons, ma nièce et moi, la part b 
plus tendre à tous vos succès. Nous fesons mille com- 
pliments an père, à la mère, et au nouveau-né'. Il 
faudra qu'il soit baptisé par un homme d'esprit; je 
me flatte que ce sera M. Polier de Bottens. qui fera 
- cette cérémonie. Ne m'oubliez pas, je vous prie, au- 
près de ce digne ami. De belles terrasses et une bdie 
galerie m'ont fait Genevois, mais c'est vous et nu- 
dame de firenles qui me faites Lausannois. Adieu, 
monsieur; vivez heureux, et aimez un- homme qui 
met son bonheur à être aime de vous. 

Je vous embrasse et suis pour jamais, etc. V. 

3175. A M. LE MARËCHAL DCC D£ RICHELŒU. 
AnxDélicM, pràdeGcniTs, a ■Trili7Si. 

On me mande que mon héros a repris son visage. 
Il ne pouvait mieux faire que de garder tout ce que 
la nature lui a donné. Vous êtes donc quitte, mon- 
seigneur, ati moins je m'en flatte, de votre maladie 
cutanée. Il était bien injuste que votre peau fut si 
maltraitée, après avoir donné tant de plaisir à la ptrn 
d'autrui ; mais on est quelquefois puni par où Ton i 
péché. 

}e me mêle aussi d'avoir une dartre. On dit que 

■ Cet eohnt mourut quelque» jour* plua ttrd. Ci- 



ri^GtlDl^lc 



ANNÉE 1755. til5 

j*ai rhoiiDeur âft' posséder uae vois, aussi belle que la 
vôtre; si j'ai, avec cela, un érysipèlc au visage, me 
voilà votre petite copie en laid. 

Un grand acteur est venu me trouver dans ma 
retraite^ c'est l^ekain , c'est votre protégé, c'est Oros- 
mane, c'est d'ailleurs le meilleur cnrant du monde. 
Il a joué à Dijon , et il a enchanté les Bourguignons ; 
il a joué cliez moi, et il -a fait pleurer les Genevois. 
Je lui ai conseillé d'aller gagner quelque argent à 
Lyon, au moins pendant huit jours, eu attendant les 
ordres de M. le duc de Gèvres*. Il ne tire pas plus 
de deux mille livres par an de la comédie de Paris. 
Ou ne peut ni avoir plus de mérite, ni être plus 
pauvre. Je vous promets une tragédie nouvelle, si 
vous daignez le protéger dans son voyage de Lyon. 
Nous vous conjurons, madame Denis et moi, de lui 
procurer ce petit bénéfice dont il a besoin. Il vous 
est bien aisé de prendre sur vous cette bonne action. 
M. le duc de Gèvre^ se fera un plaisir d'être de votre 
avis et de vous obliger. Ayez la bonté de lui feire 
cette grâce. Vous ne sauriez croire à quel point nous 
vous ferons obligés. Il attendra les ordres à Lyon. Ne 
me refusez pas, je vous en supplie. Laissez-moi me 
flatter d'obtenir cette faveur que je vous demande 
avec la plus vive instance. Il ne s'agît que d'un mot 
k votre camarade. Les premiers gentilshommes de la 
chambre ne font qu'un. Pardon de vous tant parler 
d'une chose si simple et si aisée ; mais j'aime à vous 
prier, à vous parlejr, à vous dire combien je vous 
aime, à quel point vous serez toujours mon héros, 

• Toyw tome LV, pag* aod. B. 



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Cro COBBESPOKDAKCE. 

«t avec quelle tendresse respectueuse je serai toujiHin 
à vos ordres. 

1176. A M. LE COMTE D'ARGENTAL. 

A.DI IMIicM, fti» da Gnwrcî 1 mi. 

Lekain est parti, mon cher ange, avec un petit pa- 
quet pour vous. Ce paquet contient les quatre der- 
niers magots; tl W)us sera aisé de juger du premier 
par les quatre; je vous l'enverrai ÎDcessamment; il ; 
a encore quelques ongles à terminer. Vous y trou- 
verez encore quatre ' autres figures qui appartiesneot 
h la chapelle de Jeanne , et je vous promets de temps 
en temps quelque petite cargaison dans ce goût, a 
Dieu me permet de travailler de mon métier. 

Lekain a étë, je crois, bien étonné; il a cru re- 
trouver en moi le père d'Orosmane et de Zamore.et 
il n'a trouvé qu'un maçon, un charpentier, et un 
jardinier. Cela n'a pas emp^hé pourtant que nous 
n'ayons fait pleurer presque tout le Conseil de Genève. 
La plupart de ces messieurs étaient %'enus à mes D^ 
tices; nous nous mîmes à jouer Zaïre pour intei^ 
rompre le cercle. Je n'ai jamais vu verser plus de 
larmes ; jamais les calvinistes n'ont été si tendres. Nos 
Chinois ne sont mallicureusement pas dans ce goût; 
on n'y pleurera guère, mais nous espérons que la 
pièce attachera beaucoup. Nous l'avons jouée Leliio 
et moi; elle nous fesait un grand effet. Lekain réus- 
sira beaucoup dans le rôle de Gengls, aux demiers 
actes; mais je doute que les premiers lui fassent hoD> 

1 Lu chanU viii , ix , xvi et ivii de la PaceUe. Cl. 



nii,GtH>^le 



ASSKK 1755. 617 

neur. Ce qui n'est que noble et fier, ce qui ne de- 
mande qu'une voix sonore et assurée, périt absolu- 
mentdans sa bouche. Ses organes ne se déploient que 
dans la passion. Il doit avoir joué fort mal Catîtina. 
Quand il s'agira de Gengis, je me (latte que vous 
voudrez bien le faire souvenir que le premier mérite 
d'un acteur est de se faire entendre. 

Vous voyez, mon clier et respectable ami, que, 
malgré l'absence, vous me soutenez toujours dans 
mes goûts. Ma première passion sera toujours l'envie 
de vous plaire. Je ne vous écris point de ma main; 
je suis un peu malade aujourd'hui, mais mon cœur 
vous écrit toujours. Je suis à vous pour jamais; 
madame Denis vous en dit autant. Mille tendres res- 
pects à toute la famille des auges. 

ai77. A M. SENAC DE MEILHAN', 

Aaz Délicos , 5 iiril. 

Je n'ai guère reçu, monsieur, en ma vie, ni de let- 
tres plus agréables que celle dont vous m'avez ho- 
noré, ni de plus jolis vers que les vôtres. Je ne suis 
point séduit par les louanges que vous me donnez^ 
je ne juge de vos vers que par eux-mêmes. Us sont 
faciles, pleins d'images et d'harmonie; et ce qu'il y 
a encore de bon, c'est que vous y joignez des plai- 
santeries du meilleur ton. Je vous assure qu'à votre 
âge je n'aurais point fait de pareilles lettres. 

Si monsienr votre père est le favori d'Esculape, 

'Gibrîel Sente de Heilhu, nciPiKien 17J6, lils du premier iDcdecin 
de Lnnii XV. Q devint mtcDdaiitd'AuDÙeii 1766. Il est mort i TioMie CB 
Autikb*, en iRo3. Ci~ 



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6l8 CORRESPOHDAMCE. 

VOU9 l'êtes d' Apollon. C'est une famille pour qui je nw 
suis toujours senti un profond respect , en qualité de 
poète et de malade. Ma mauvaise saatë, qui me prive 
de 'l'honneur de vous écrire de ma main , m'ôte aussi 
la consolation de vous répondre dans votre langue. 

Permettez- moi de vous dire que vous faites si hiea 
des vers, que je crains que vous ne vous attacbiei 
trop au métier ; il est séduisant , et il empêche qiid- 
quefois de s'appliquer à des clioses plus utiles. Si vont 
coDlÏDuez , je vous dirai bientôt par jalousie ce que 
je vous dis à présent par Tintérêt que vous m^nspim 
pour vous. 

Vous me parlez , monsieur, de faire un petit vojage 
sur les bords de mon lac; je vous en défie; et, si ji' 
mais vous allez dans le pays que j'habite, je me fe- 
rai un plaisir de vous marquer tous les sentimeols 
que j'ai depuis long-temps pour monsieur voire père, 
et tous ceux que je commence à avoir pour sou 61s. 
Comptez , monsieur,- que c'est avec un cœur péDétré 
de reconnaissaoce et d'estime que j'ai l'hoaneur d'ê- 
tre, etc. 

ai78. A M. DUPONT, 

Ans Dclieci , prè* de Généra , g inO- 

Vous avez rendez-vous, mou cher ami, avec M. de 
Paulmi, au mois de juillet, à Strasbourg; je «om 
enverrai une lettre pour lui, si je suis en vie. Li 
meilleure manière de réussir est de vous montrer et 
de parler. Je vous écris au milieu de cent ouvrien 
qui me rompent la tête, et au milieu des maladies 



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AITR^E 1755. 619 

qui m'accablent toujours. Vous n'aurez pas de moi 
une longue lettre, mais une longue amitié. Vous pou- 
vez me mettre à l'épreuve tant que mon cœur, qui 
est à vous, battra encore chez moi. Nous fesons mille 
tendres compliments, madame Denis et moi, à ma- 
dame Dupont. Ne nous oubliez pas auprès de M. et 
de madame de Klinglin , et de M. leur fils. Boosoirj 
je vous embrasse de tout mon cœur. V. 

3179. A H. LERAIN. 

Aux DéUcM, pri* 4e Goiire , H itiII 175S. 

M. le duc (le Richelieu, tout malade qu'il est, n'a 
point perdu de temps, mon cher et grand acteur. 11 
a écrit à M. de Roche -Baron, et vous avez la per- 
mission de vous faire admirer à Lyon , tant qu'il vous 
plaira. Vous devez avoir reçu cette permission, dont 
vous doutiez; nous vous en fesons notre compliment, 
madame Denis et moi. Vous recevrez peut-être ce 
petit billet à Paris. Aimez -nous dans quelque pays 
qu'on vous admire. Je vous embrasse tendrement. V. 

«80. DE GUTOT DE MERVILLE'. 

A Ljaa,U tS i'atiil lySS, 
Vous ne pouvez pas ignorer, monsieur, que je sub établi k 
Genève depuis deux ans. Dans l'espèce de nécessité où les- 
uuuTais procédés des comédiens français de Paris m'ont dûs- 
de fuir leur présence, il n'y avait point de retraite qui convînt 
mieux au penchant naturel que j'ai pour le repos et pour la 
liberlé. Je suis d'autant plus content de mon choix , que d'au- 

'HichdGujot deHerrillcnéi Veruillca le i" février 169G, moo]^ 
voloatiiremcnt dans le lie de C«itèTe k i mai 175$; vojaz lettre 
ïiSi. B. 



^GtlDi^ic 



620 COBRKSPOWDAHCF. 

très raiaODs vous ont détermiDu pour le mùme m\e. BUi» ce 
n'est pas assez cpie 01» goùis s'accordent, il faut encore que 
nos seotimcnts se concilient. Quel (lésa(;rément pour l'un et 
- pour l'autre, si, habitant les mêmes lieux et fréquentant les 
mêmes maisons, nous ne pouvions ni nous voir ni nous parler 
qu'avec contrainte, et peut-être avec aigreurl Je sais que je 
vous ai oiTensé; maisje ne l'ai fait par aucune de ces passit» 
qui déshonorent autant l'humanité que la littérature. 

Hon attachement à Rousseau , ma complaisance pour l'aUM 
Desfontaines, sont les seules causes du mal que j'ai voulu vom 
faire , et que je ne vous ai point fait. Leur mort vous a vengé 
de leurs inspirations, et le peu de fruit des sacrifices qucjr 
leur ai faits m'a consolé de leur mort. 

Mille gens pourraient vous dire , monsieur, que je vous es- 
time plus que vos partisans les plus zélés, parceque je vous 
estime moins légèrement et moins aveuglément qu'eux. Li 
preuve en est inconieitable. D'Auberval, comédien àLjoa. 
dont vous avez goàtc les talents, et dont vous adoreneilr 
caractère si vous le connaissiez comme moi , peut vous certi- 
fier que je le chargeai, trois jours avant votre départ subitel 
imprévu, des vers que je vous envoie. Je profitais du passage 
que vous fesiez en cette ville, où je n'étais aussi qu'en passaaL 
Ces vers sont encore plus de saison que jamais, puisque je sem 
à Genève le aa de ce mois , et que nous y voîU fisés tous b 
deux. Je n'ai rien & y ajouter que les offres suivantes. 

J'ai fuit, en quatre volumes manuscrits, la critique de vos 
ouvrages ; je vous ta remettrai. Il 7 a i la tète de ma prHiiière 
comédie ' une lettre dont Rousset m'écrivit autrefois que tm( 
aviez été choqué; je la supprimerai dans l'édition que je pré- 
pare de mes ceuvrés. L'abbc Desfontaines a fait imprimer ile«n 
pièces de vers qu'il m'avait suggérées contre vous ; je les sup- 
primerai aussi. C'est A ce prix que je veux mériter Tooe 
amitié. 

Je ferai plus. Mes OEupres diverges * en deux vokunes toot 

< Les MaiearaïUi amtMnaiei; <iojel ma uole, t. Lfl, p. Iig. B. 

■ Je nU pu me procurer ces deni Tolumei. Dans la Dotke qui ot (■ Me 



nii,GtH>^le 



AHHÉE lySS. 6a I 

(triées à tin gentilhomme du pays de \aad , qui brAle de vous 
voir, et que vous seres bien aise île connaître; pour con- 
vaincre le public lie la sincérité de mes intentions et de ma 
conduite k votre égard, je suis prêt, si vous le permettez, à 
vous dédier mon théâtre en quatre volumes. Je ne crois pas 
que fous puissiez rien exiger de plus. 

Hais, k propos d'édition, il est bien temps, monsieur, que 
vous pensiez , ainsi que moi , à en faire paraître une de vos 
ouvrages, sous vos yeux, et de votre aveu. Le public l'attend 
avec impatience, parcequ'il ne croira jamais vous tenir, que 
vous ae vous donniez vous-même. Vous êtes à Genève en place 
pour cela; et je me charge, si vous voulez, d'une partie du 
matériel de cette impression, comme vous m'avez chargé, k 
La Haye, il y a plus de trente ans , de la correction des 
épreuves de la Benriade. 

J'envoie copie de cette lettre, et des vera qui l'accompa- 
guent, k M. de Honlpéroux, qui m'honore de son estime et 
<le son afl'cction. Je me Datte qu'il voudra bien appuyer le 
lout. Mais est-il besoin que monsieur le résident joigne sa re- 
tomman dation k ma démarche? Nesavez-vous pas, monsieur, 
qu'il est plus grand de -reconnaître ses fautes que de n'en Ja- 
mais faire , et plus glorieux de pardonner que de se venger? 
Je ]>arle à Voltaire, et c'est Mervillequilui parle. Vous voyez 
que je finis en poëte; mab ce n'est pas en poëte, c'est en ami, 
c'est en admirateur, c'est en homme qui pense, que je vons 
assure de l'estime singulière cl du dévouement parfait avec 
lequel je suis, monsieur, etc. Guyot nu Hbmvilu. 

aiSi. A H. DE BRENLES. . 

AuiEMlkM, ifl «TriL 

Je partage votre douleur, monsieur, après avoir 
partagé votre joie; mais heureux ceux qui, comme 

'^mfSui/reidttliidtredeGujoldtMtrville, 1766, Irait volumes in-ia, on 
rapporte an auei long fragment d'une lettre du geolillioiiiine du pif) de 
Viin] ; OMÛ on ne donne pu lou nom. B. 



ii,GtH>^le 



<>23 COnnESPORDAKCE. 

VOUS, peuvent réparer leur perte au plus vite; je ne 
SMaU pas dans le même cia. Bien loin de faire d'au- 
tres individus, fai biea de la peine à comerfer 1e 
mien, qui est toujours dans un état déplorable. Es 
vérité je commence à craindre de n'avoir pas la force 
d'aller ùtôt à Monrion. Soyez bieu sûr, monûeur, que 
mes maux ne dérobent rien au tendre intérêt que je 
prends à tout ce qui vous touche. Je croîs que nu- 
dame de Brenlcs et vous avez été bien affligés; nub 
vous avez deux grandes consolations, la philosophie 
et du tempérament. Pour moi , je n'ai que de la pbi- 
losophie; il en faut assurément pour supporter de 
souflrances continuelles qui me privent du booliair 
de vous voir. Ma nièce s'intéresse à vons autant que 
moi; elle vous fait les plus sincères complimenti, 
aussi bien qu'à madame de Brenles. Nous apprenooi 
que vous avez un nouveau bailli ; ce sera un nourd 
ami que vous aurez. 

Adieu, mon cher monsieur; je suis bien tendrC' 
ment à vous pour jamais. V. 

3i8>. A M. GUTOT DE HERVIIXE'. 

AtA 

La vengeance , monsieur, fatigue l'ame, et la mieaae 
a besoin d'un grand calme. Mon amitié est peu de 
chose, et ne vaut pas les grands sacrifices que voui 
m'offrez. Je profiterai de tout ce qui sera juste et rai- 
sonnable dans les quatre volumes de critique ^ 
vous ayez faites de mes ouvrages , et je vous rwnercie 

' Hépoiiiol Ir Itllre aiSo. B. 



.^hyCOOgiC 



ARNiE 1755. 623 

(les peines iofinies que Tousavez généreasement prises 
|)oiir me redresser. Si les deux satires que Rousseau 
et Desfontaiaes vous suggérerait contre moi sont 
agréables, le public vous applaudira.il faut, si tous 
m'en croyez, te laisser juge. 

La dédicace de vos ouvrages, que vous me feites 
l'houneur de m'offrir, n'ajouterait rien à leur mërite, 
et vous compromettrait auprès du gentilhomme à 
i]ui cette dédicace est destinée. Je ne dédie tes miens 
qu'à mes amis. Ainsi , monsieur, si vous le trouvez 
boD, nous en resterons là. 

>i83. A. H. LE HAKÉCHAL DUC DE HICHEUEU. 

AuDdioet, i^iul. 

L'éternel malade , le solitaire, le planteur de choux 
et le barbouilleur de papier, qui croit être philosophe 
au pied des Alpes, a tardé bien indignement, mon- 
seigneur le maréchal, a vous remercier de vos bontés 
pour Lekain ; mais demandez à madame Denis si j'ai 
été en état d'écrire. J'ai bien peur de n'être plus eu 
clat d'avoir la consolation de vous &ire ina cour. 
J'aurai pourtant l'honneur de vous envoyer nia pe- 
tite drôlerie ' ; c'est le fruit des intervalles que mes 
maux me laissaient autrefois; ils ne m'en laissent 
plus aujourd'hui , et j'aurai plus de peine à corriger 
ce misérable ouvrage que je n'en ai eu à le faire. 
J'ai grande envie de ne le donner que dans votre 
année '.Cette idée me fait naître l'espérance de vivre 

■ L'Orpielin JmU Cliiit*, que Voltaire dédùii Richelieu. Ci~ 
■Toyei Ictrreaipi. It. 



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6^4 COItnESPOHDANCE. 

encore jusque-là. Il faut avoir un but dans la vie, et 
mon but est de faire quelque cliose qui vous plaise, 
et qui soit bien reçu sous vos auspices. Vous voilï. 
Dieu merci , en bonne santé , mooseigueur ; et les af- 
faires, et les devoirs de la cour, et tes plaisirs qui 
étaient en arrière par votre maudit érysipèle, vota 
occupent ji présent que vous avez la peau n^te et 
fraîche. • 

Je n'ose, dans la multitude de vos occupations, 
vous fatiguer d'une ancienne requête que je vous 
avais faite avant votre cruelle maladie; c'était àe 
daigner me mander si certaines personnes approi^ 
vaient que je me fusse retire auprès du fameux mé- 
decin Tronchio', et à portée des eaux d'Aix.CeTroD- 
chin-là a tellement établi sa réputation , qu'on vient 
te consulter de Lyon et de Dijon ; et je crois qu'oa 
y viendra bientôt de Paris. On inocule, ce mois-ci, 
trente jeunes gens à Genève. Cette méthode a ici le 
même cours et le même succès qu'en Angleterre. Le 
tour des Français vient bien tard, mais il viendra. 
Heureusement la nature a servi M. le duc de Fron- 
sac, aussi bien que s'il avait été inoculé. 

Il me semble que ma lettre est bien médicale-, mais 
pardonnez à un malade qui parle à un convalescent 
Si je pouvais faire jamais une petite course dans 
votre royaume de Cathai, vous et le soleil de I>o- 
^uedoc, mes deux divinités bienfesantes, vous hk 
rendriez ma gaîté, et je ne vous écrirais plus de M 
sottes lettres. Mais que pouvez-vous attendre du moDl 

■ Théodor* Truncbiu , suqual est adreuce une lellrc du tS a*iil >7% 



nii,GtH>^le 



ANNiE 1755. 6ï5 

Jura, et d'un homme abandtHiDé à des jnrdiniei^ sa- 
voyards et h des maçons suisses? Madame Denis est 
toujours, comme moi, pénétrée pour Vous de l'atta- 
chement Ift plus tendre. Elle l'exprimerait bien mieux 
que moi ; elle a encore tout son e^rït; les Alpes ne 
l'ont point gâtëe^ 

Conservez vos bontés, monseigneur, à ces deux 
Allobroges qui viv«it à la source ' du Rhône, et qUÎ 
ne regrettent que les climats où ce fleuve coule sous 
votre commandement, he Khône n'est beau qu'en 
Languedoc. Je vous aimerai toujours avec bien du 
respect, mais avec bien de la vivacité; et je serai h 
vos ordres, si je vis. 

ai84. DE LOUIS-EUGÈNE, 



A.F>rU, Uimai. 

Le |>orteur de («tie lettre, monsieur, est u» garçon auquel 
je m 'intéresâe sincèrement. Il s'appelle Fierville ', et il est atta- 
ché à la cour de son altesse royale madame la margrave de 
Bareuih. Cest un très bon acteur, et qui s'est surtout appliqué 
à remplir les râles principaux de vos tragédies. U vous a étudié 
avec beaucoup de soin , et il m'a demandé une lettre pour 
vous , que je lui ai accordée avec bien du plaisir. 

Je suis dans la douleur la plus profonde. Naguère que 
d'Han... ^ par sa mauvaise conduite , s'est montré indigne de 

_i Immèdiittineol iprètReuève, leKbAne,qui Inrnrse ceiri ville, Km- 
ble tirer uHHirce du lac LénuiD; mili c'eit tu contraire cclutciqu'tlimeDln 
le BIiAm , dont U lourM prend naïutnce an pied du mont Fnrca , mit tn 
confini du VtlaU, du oalon de Berne, el de celui dUri. Cl. 
> Leilre 3107. Cl. 

^Sage, qui «eniit de voler la TiiueUe d'irgeni du prince de Warten- 
berg. — Lettres 1197 et tiii^ Ci. 

ConnHPOBuiiicii. VI. jo 



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(jati COHRCSPOKDANCE. 

l'opinton que j'avais «ut^e de lui ; je dis mauvaise coodimr 
pour n'eu pas dire plus ; et aujourd'hui je viens de perdre a 
ami (|ui était le vôtre ; un homme dont les connaisuBfa 
étaient aiiui étendues, le génie aussi élevé (]ue soo aœeéuit 
simple. M. de Lironcourt est mort. Je l'ai toujours reçvdé 
comme une machine iiierveillcu.se; toute la nature était th- 
semblée dans sa tête. O vous qui êtes sensible , jugei de dod 
afflictiou ! il est mort le moment après m'avoir rendu les pha 
grands services. Il laisse une famille nombreuse, sans Uoi, 
désolée, et son malheur serait affreux , si elle n'était sppujcc 
du plus noble, du plus généreux, du plus aimable des htHunMS. 
Quand je vous dirai que ce proteclcnr est M. le duc de îTvitt- 
nais, vous cesserez de la plaindre. Qm, les soins offiôni 
qu'il diigue prendre pour elle m'attachent à lui pour loe- 
jours. Il est digne d'être aimé de vous; mais je finis, cm li 
douleur et l'admiration m'empêchent également de vou ta 
dire davaniage. 

Je vous aime du fond de mon cœur. 

Loniv-EuoiKK, duc de Wurtembeij. 

ai85. A M. LE COMTE O'ARGENTAL. 

AglDaicMitnà. 

Cliœiii' (les anges, pi'encz patience; je suis eolre 
les mains des médecins et (les ouvriers, et le peu de 
nioineuts libres que mes maux et les arrangemeiiti 
de ma (aban* me laissent , sont nécessaireineal con- 
sacrés à cet Estai sur l'Histoire générale, <pit est 
devenu pour moi un devoir indispensable et acca- 
blant, depuis le tort qu'où m'a fait d'imprimer une 
esquisse si infoime d'un tableau qui sera peut-être un 
jour digne tle la galerie de mes auges. I^issez^noi 
quelque temps à mes remèdes, à mes jardins, tli 
mon Histoiiv. 



nii,GtH>^le 



K-nniu 1755. 627 

Dès que je me sentirai une petite étincelle de gé- 
nie, je me remettrai à mes magota de la Chine. Il ne 
faut fatiguer ai son imagination , ni le public. Laissons 
attendre le démon de la poésie et le démon du public , 
et prenons bieu le temps de l'un et de l'autre. Je veux 
chasser toute idée de la tragédie , pour y revenir avec 
des yeux tout frais et un esprit tout neuf. On ne peut 
jamais bien con-iger son ouvrage qu'après l'avoir ou- 
blié. Quand je m'y remettrai, je voua paderai alors 
de toutes vos critiques, auxquelles je me soumettrai 
autant que j'en aurai la force. Ce n'est pas assez de 
vouloir se corriger, il faut le pouvoir. 

Permettez-moi cepcudaut, mon cher et respecta- 
ble ami , de vous demander si M. de Ximenès éuit 
chez vous quand on lut ces quatre actes. Nous som- 
més bien plus embarrassés, madame Denis et moi, de 
ce que nous mande M. de Ximenès que de Gengis- 
kan et d'Idamé. Si ce n'est pas chez vous qu'il a lu 
la pièce, c'est donc Lekain qui la lui a confiée; mais 
comment Lekain aurait-il pu lui faire cette confidence, 
puisque la pièce était dans un paquet à votre adresse, 
très bien cacheté? Si, par quelque accident que je ne 
prévois pas, M. de Ximenès avait eu, sans votre 
aveu, communication de cet ouvrage, il serait évi- 
dent qu'oa lui aurait aussi confié les quatre chants ' 
que je vous ai envoyés. Tirez-moi, je vous prie, de 
cet embarras. 

Je ne sais, mon cher ange, à quoi appliquer ce que 
vous me dites à propos de ces quatre derniers chants. 
Il n'y a, ce me semble, aucune personnalité, si ce 

' De la PacelU. Cl. 



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(>a8 COHRESPOHDANCE. 

n'est celle de l'âne. Je sais que, malheureusement, 
il se glissa dans les cliants précédents quelques pbi- 
sauteries qui ofTenseraicnt les intéressés. Je Ifs ai 
bien solgneusemnit supprimées; mais puis-je enipê- 
clier qu'elles ne soient, depuis loDg-temps, entre l« 
maias de mademoiselle du Tliil? C'est là le plus cnirl 
de mes chagrins; c'est ce qui m'a détenniaéà ni'ea- 
sevclir daos la retraite- où je suis. Je prévois que, tôt 
ou lard, rinBdélité qu'où m'a faite deviendra publi- 
que, et alors il vaudra mieux mourir dans ma soli- 
tude qu'à Paris. Je n'ai pu imaginer d'autre retaède 
au malheur qui me menace que de faire proposera 
mademoiselle du Thil ' te sacrifice de l'exemplaire 
imparfait qu'elle possède, et de lui en donner un plus 
correct et plus complet; mais comment et pvqoi 
lui faire cette proposition ? Peut-être M. de f^ Motle. 
qui a pris ma maison ' , et qui est le plus officieux drs 
hommes, voudrait bien se chaîner de cette négocia- 
tion; mais voilà de ces choses qui exigent qu'on soit 
à Paris. Ma tendre amitié pour vous l'exige hiea da- 
vantage, et cependant je reste au bord de mon lac, 
' et je ne me console que par les bontés de mes anges. 
Mon cœur en est pénétré. 

a>86. A M. THIERIOT. 

Ans Déllcct, le f hû 

Je maudis bien mes ouvriers, mon cher et ancien 
ami, puisqu'ils vous cmpêcheut de suivre ce lieau 
projet si consolant que vous aviez de venir reciwi'- 



nii,GtH>^le 



AHitEE 1755. 6af} 

tir mes deraicrs ouvrages et. nies deruièn's volontés. 

Je plaate et je bétia, sans espérer de voir croître 
mes arbres, ni de voir ma cabane fÎDÏe. Je construis 
à présent un petit appartement pour madame de Fon- 
taine, qui ne sera prêt que l'année qui vient. C'est 
une de mes plus grandes peines de ne pouvoir la lo- 
ger cette année; mais vous, qui pouvez vous passer 
d'un cabinet de toilette et d'une femme de chambre, 
vous pourriez encore, si le cœur vous en disait, ve- 
nir habiter un petit grenier meublé de toile peinte, 
appartement digne d'un philosophe, et que votre ami- 
tié embellirait. Nous ne sommes pas loin deGenève; 
vous verriez M. de Montpéroux ' , le résident, que 
vous connaissez ; vous auriez assez de livres pour vous 
amuser, une ti-ès belle campagne pour vous prome- 
ner; nous irions ensemble à Monrion; nous nous ar- 
rêterions en chemin à Prangins; vous verriez im très 
beau et très singulier pays; et, s'il venait faute de 
votre ancien ami , vous vous chargeriez de son héri- 
tage littéraire, et vous lui composeriez une honnête 
cpîtapbe; mais je ue compte point sur cette consola- 
tion. Paris a bien des charmes , le chemin est bien 
long, et vous n'êtes pas probablement désœuvré. 

Vous m'avez parlé de cet ancien poème, fait il y 
n vingt-cinq anii, dont il court des lambeaux très- 
informes et très falsifiés; c'est ma destinée d'être dé- 
figuré en vers et en prose, et d'essuyer de cruelles 
inlidélités. J'aurais voulu pouvoir réparer au moins 
le tort qu'on in'a fait par cette infâme falsification de 

I (le «qiiembro 



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63o CORUESPONDAHCE. 

cette Histoire prétendue universeUe; c'était là un b«au 
projet d'ouvrage , et je vous avoue que je serais bien 
fâché de mourir sans l'avoir achevé , maïs encore phu 
sans vous avoir vu. 

Madame la duchesse d'Aiguillon m'a oonnnaodr 
quatre vers pour M. de Montesquieu , comme on 
commande des petits pâtés; mais mon feur n'est point 
chaud, et je suis plutôt sujet d'épitaphes quefeseur 
d'épitaphes. D'ailleurs, notre langue, avec ses mao- 
dits verbes auiîlîaires, est fort peu propre au ttjk 
lapidaire. Enfin, VEsprit des Lots en vaudn-1-il 
mieux avec quatre mauvais vers à la tête? Il fiiut que 
je sois bien baissé, puisque l'envie de plaire à ma- 
dame d'Aiguillon n'a pu encore m'iaspirer. 

Adieu, mon ancien ami. Si madame la comtesse df 
Sandwich ' daigne se souvenir de moi, I pray yoa 
to présent her mth my most humble respect. Tobs 
voyez que je dicte jusqu'à de l'anglais; j'ai lesdtnglt 
enflés, l'esprit aminci, et je ne peux plus écrire. 

ai87. A M. LE HAilQUIS DE THIBOCTILLL 
Aox Dclioet , 1 1 mù. 

Ce n'est pas dégoût , c'est désespoir et impuissance. 
Comment voulez-vous que je polisse des magots <k 
la Chine quand on m'écorche , moi , quand on me dé- 
chire, quand cette maudite Pucelle passe toute dé- 
figurée de maison en maisoa, que quiconque se mêle 
de rimailler remplit les lacunes à sa fantaisie, qu'on 
y insère des morceaux tout entiers qui sont la lionU' 

■ Voyez ItUmiSi. II. 



nii,GtH>^le 



ARNÉ£ 1755. 63l 

de la poésie et de l'huinanité? Ma pauvre Pucelle de- 
vient une p infâme, à qui on fait dire des gros- 

sièretà insupportables. Oa y mêle encore de la satire; 
on glisse, pour la commodité de la rime, des vers 
scandaleux contre les personnes ' à qui je suis le plus 
attaché. Cette persécution d'une espèce si nouvelle, 
que j'essuie dans ma retraite, m'accable d'uuc dou- 
leur contre laquelle je o'ai point de ressource. Je m'at- 
tends chaque jour à voir cet indigne ouvrage imprimé. 
Oo m'égorge , et ou m'accuse de m'égorger moi-même. 
Cet avorton d'Histoire uiùverselle, tronqué et plein 
d'erreurs à cliaque page, ne m'a-t-îl pas été imputé? 
et ne suis-je pas à-la-fois la victime du larcin et de la 
calomnie? Je m'étais retire dans une solitude pro- 
fonde, et j'y travaillais en paix à l'cparer tant d'in- 
justices et d'impostures. J'aurais pu, en conservant 
la liberté d'esprit que donne la retraite, travailler & 
l'ouvrage' que vous aimez, et auquel vous voulez 
bien donner quelque attention; mais cette liberté 
d'esprit est détruite par toutes les nouvelles affligean- 
tes que je reçois. Je ne me sens pas le courage de 
travailler à une ti'agédie quand je succombe moi- 
même très trjgiqueraent. 

n faudrait, mon cher Catîliua, me donner la sé- 
rénité de votre ame et celle de M. d'Ârgentat, pour 
me remettre à l'ouvrage. 

Soit que je sois «n état d'achever mes Chinois et 
mes Tartares, soit que je sois forcé do les abandonner, 

■ TbibgmiUc éuil uoranié dam uu \tn qui csl (Ui 
chant ui- B. 
• Zuilnu. Cl. 



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6j)a CORBESPOHDAHCE. 

je vous supplie de reuiereier pour moi M. Ridielet' 
de ses offres obligeaotea. Plus je suis sensible à sou 
attention , plus je le prie de ae pas manquer de don- 
ner au public I'Eroe cihesb, di Melastasio. Ijcir* 
constance sera fevorable au débit de son ouvn^, 
et ce ne sera pas ce qui fera tort au mien. Je n'ai de 
commua avec Metastasio que le titre. On ne se dou- 
terait pas que la scène soit, chez lui, à la Clûne; 
elle peut être oîi l'on veut; c'est une intrigue d*opén 
ordinaire. Point de mœurs étrangères, point de ca- 
ractères semblable* aux miens; un tout autre sujet et 
un tout autre pinceau. Son ouvrage peut valoir u- 
fiuiment mieux que le mien, mais il n'y a ancoo 
rapport, j'ai encore à vous prier, aimable ami, de dire 
à M. Sonniog combieu je le remercie d'avoir favori» 
de ses grâces mon parterre et mon potager, it lui 
épargae une lettre inutile; mes remercî«Den(s m 
peuvent mieux être présentés que par vous. 

ai68. A H. DARGET'. 

' An DAicM, s3 ui i7Si. 

Je connais votre probité , mon ancien camarade en 
Vaudalie, et je n'ai jamais douté de votre ami^: 
i'apprends qu'on a lu devant vous , à Vfncennes, tout 
le poëme de la Paceile ; mais , par les fragments cpi 
courent, je vois que tout est aussi défiguré que mon 
Histoire prétendue universelle. On a rempli les lacu- 

'Rididel, «itcicncoaieiDerauChltelct.afailiinpriiiMT lei TngiSo- 
opéra étFabbititlaitatioilr^mlei ta fiançait, i7$i-56,dciuie nha» 
petit JD-ia. B. 

•l^répoDieilelMrgeleflldcItreai^. B. 



nii,GtH>^le 



AMitÉK 1755. 633 

nés de toutes les sottises qui doivent faire rougir le 
IccleuF et indigQer l'auteur. Je m'adresse hardiment 
à vous pour préveuir, s'il est possible, les mauvais 
effets de cette abominable rapsodîe qu on ne manque- 
rait pas de m'imputer. Il est dur que mon repos et ma 
vieillesse soient troublés par laut de calomnies. Vous 
êtes à portée de me donner dans cette affaire des lu- 
mières et des conseils. Si ceux, qui ont un manuscrit 
si défectueux, voulaient avoir le véritable, ils ne fe- 
raient peut-être pas un mauvais marché. Il n'y a point 
de parti que je ne prenne, ni de dépense que je ne 
fasse très volontiers, pour supprimer ce qu'on bât 
courir sous mon nom avec tant d'injustice. J'ose m'a- 
dresser à vous avec cooGance, parcequ'il s'agit de 
faire une bonne action. 

L'adresse de votre ancien et très humble et obéis- 
saut serviteur, est à Voltaire , gentilhomme ordinaire 
du roi, aux Délices, près de Genève. C'est une mai- 
son, en effet, délicieuse, sur le lac et sur le Rhône. 
Ce sont des jardins charmants; mais une puceUe 
porte le trouble partout. 

aiSg. A M. lE COMTE D'ARGENTAL. 

Comptez, mon cher ange, que, tant que j'aurai 
(les mains et un petit fourneau encore allumé, je les 
emploierai a recuire vos cinq magots de la Chine. 
Soyez bien sûr qu'il n'y a que vous et les vôtres qui 
me ranimiez; mais je vous avoue que mes mains sont 
paralytiques, et que ma terre de la Chine est à la 
glace. Par tout ce que j'apprends des infidélités de ce 



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634 COBBESPOHD&UCE. 

monde, il y a un maudit âne' qui me désespère. 
Vous l'avez, cet âne, et vous savez qu'il est bien plus 
poli et plus honnête que celui qui court. J'ai rda le 
cliant onzième > ; il y a depuis long-temps : 

En lait de guerre, on peat bien se mipreadre, 
AJmî qn'aiileura ; nu) voir et mal entendre 
De rbéromeéCaitsouvent lecAS, 
El saint Denis ne l'en corrigea pas. 

Vous auriez eu la vraie leçou, si vous aviez apporte 
la défectueuse à Plombières. 
11 y a dans le chant onzième^: 



Ce que Céwr «un poti 
A NicomèJe, en sa bellejeunease; 
Ce que Jadis le héros de la Grèce 
Admira tant dans son Ephestion ; 
Ce qn'Adnen mit dans le PantbioD ; 
Que les héros, 6 ciel, ont de faiblesse ! 

Enfin je n'ai rien vu dans la bonne leçon que ite 
fort poli et de fort honnête; maïs il arrivera sans 
doute que quelqu'une des détestables copies qui cou- 
rent sera imprimée. Vous ne sauriez croire à quel 
poiut je suis afHigé. L'ouvrage , tel que je l'ai &it il 
y a plus de vingt ans, est aujourd'hui un coutrasie 
bien désagréable avec mon état et mon âge; ti,(el 
qu'il court le monde, il est horrible à tout âge. Les 
lambeaux qu'on m'a envoyés sont pleins de sottises et 
d'impudence; il y a de quoi faire frémir le bon goût 

■ CciBÎt akut le dtai tnt ds ta PuceA.Ï<»re(I«*TariaBia4iidat 
XXI. Cl. 

* Aujourd'hui le un*. H. 

^ Datu ks premlèrei édilions , c'était an chaut x que x lùaienl lo ■■■ 
ïcn (raolcriii par Voltaire, et qui saulaïqonrd'huidaïutciii'. Tl. 



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AHMKB 1755. 6JS3 

et l'honnêteté; c'est le comble de l'opprobre de voir 
mon uoni à la tête d'uo tel ouvrage. Madame Denis 
écrit à M. d'Argeoson , et le supplie de se servir de 
soa autorité pour empêcher l'impression de ce scan- 
dale. Elle écrit à M. de Maiesherbes; et, nous vous 
conjurons tous deux, mon cher et respectable ami, 
de lui en parler fortement : c'est ma seule ressource. 
M. de Maleslierbes est seul à portée d'y vâller. En- 
fin ayez la bonté de me mander ce qu'il y a à crain- 
dre, à espérer, et à faire. Veillez sur notre retraite; 
nieltez-moi l'esprit en repos. Ne puia-je au moins sa- 
voir qui est ce possesseur du manuscrit, qui l'a lu à 
Vinceones tout entier? si je le connaissais, ne pout^ 
rais-je pas lui écrire? ma démarche auprès de lui ne 
me justificrait-elle pas un jour? ne dois-je pas faire 
tout au monde pour prouver, combien cet ouvrage 
est falsifié, et poUr détruire les soupçons qu'on pour- 
rait former un jour que j'ai eu part à sa publication ? 
£nSn il faut que je sois tranquille pour penser à la 
Chine; et je ne songerai à Geugis-ltan que lorsque 
vous m'aurez éclairé , eu moins sur ce qui me trou- 
ble, et que je me serai résigné. Adieu, mon cher 
auge. Jamais pucelle n'a tant fait enrager ua vieil- 
lard ; mais j'ai peur que nos Chinois ne soient un peu 
froids : ce serait bien pis. 

Parlez à M. de Malesherbes ; échaufiez-nao! , et ai- 



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ti3ti CORRBSPOHDAHCB. 

ai90. A M. GRASSET'. 

Aux DàlîoM, te «S ouL 

On m'a renvoyé de Paris, monsieur, une lellR 
que vous avez écrite au sieur Corbi. Vous lui maaia 
que vous allez faire une édition d'un poëme intitalt 
Va Pucelle d'Orléans, dont vous me croyez l'auteur, 
et vous le priez de la débiter à Paris. On m'a envojé, 
en même temps , des lambeaux du manuscrit que voas 
achetez. }e dois- vous avertir que vous ne ponva 
faire un plus mauvais marché; que ce manuscrit n'est 
point de moi ; que c'est une infâme rapsodie aussi 
plate, aussi grossière qu'indécente; qu'elle a été fa- 
briquée sur t'aucien plan d'un ouvrage que j'avsis 
ébauché il y a trente ans; que c'est l'ouvrage d'un 
homme qui ne connaît ni la poésie, ni le bon sens, 
ui les mœurs ; que vous n'en vendriez jamais cent 
exemplaires; et qu'il ne vous resterait, après avoir 
|>erdu votre argent, que la honte et le danger d'a- 
voir imprimé un ouvrage scandaleux. J'espère que 
vous profiterez de l'avis que je vous donne ; je serai 
d'ailleurs aussi empressé à vous rendre service qu'à 
vous instruire du mauvais marché qu'on vous propose. 
Si vous voulez m'iufortner de ce que vous, savez sur 
cette afTaire, comme je vous informe de ce que je 
sais positivement , vous me fei*ez un plaisir que je 
reconnaîtrai, étant tout à vous. 

Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. 

* Fiants CruMt , né àLius>niie,o<i ilfiil libraire, eM MNiicnl ootiw 
(lanib CorrttpoadoJice , d« 17S5 i 1760. Qninl i Corlit, digne UJ i ity - , 
daat de Crasct, ton nom cal écril Untâl Corlo, Corhk, et lintdt C^ 



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AHir^B 175a. 637 

3191. A H. 1£ MARÉCHAL DUC DE RICHËUEÙ. 

Aux Déliea , a6 dmI. 

Est-il possible, monseigneur, que votre santé soit 
si long-temps à revenir! Comment avez vous pu 
soutenir tant de douleurs et tant de privations? A 
quoi donc avez-vous passé le temps, dans ce désœu- 
vrement si triste et si étranger pour vous? Une tra- 
gédie chinoise ne vaut pas la belle porcelaine de la 
Cliîne. Vous vous connaissez à merveille à ces deux 
curiosités-IA , et vous avez dû bien sentir que la tra- 
gétlic n'était point encore digne de paraître sous vos 
auspices. Ces cinq magots de la Chine ne sont en- 
core ni cuits ni peints comme je le voudrais. Il faut 
attendre l'année ' de votre consulat pour les présen- 
ter, et employer beaucoup de temps pour les finir. 

Mais je suis actuellement très incapable de cuire 
et de peindre. Ce maudit ouvrage d'une autre espèce, 
dont on vous a régalé pendant votre maladie, me 
rend bien malade. On m'en a envoyé des morceaux 
indignement falsifiés, qui font frémir le bon goût et 
la décence. Ces rapsodies courent ; on veut les impri- 
mer sous mon nom. L'avidité et la malignité se joi- 
gnent pour me tuer. Je vous conjure de parler à ceux 
qui vous ont fait lire ces misères , ils sont à portée 
d'empêcher qu'on ne les publie. J'aurai l'honneur de 

iier, dani lu lettre* originale! de Toltiire. C'èUil un ftcleur en librairie , 
à Ptri*. Cl. 

I Ekhelîeu ne dut ilred'annit.aa de urvice, qu'en 17S7, comme pre- 
nùer geDliUiomnie de U ditmbre; niaii rOrpttlia fui Joué le 10 auguEtc 
,7SS. Cl. 



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638 CORRESPOftDA.NCE. 

VOUS faire tenir le vërilable maouscrit; îl vous amu- 
sera; il n'ea vaut que mieux pour éti-c plus décent; 
un peu de gaze sied bien, inéme à un d/te. 

Un Dommé Coijbi est fort au fait de toute cetic 
liorreur. Si vous daignez l'envoyer chercher, il re- 
noncera au projet d'imprimer quelque chose d'aussi 
détestable et de si dangereux, dans l'espérance de 
faire des profits plus honnêtes. 

Madame Denis et mm notn notu mettons fnlrr 
vos mains, et nous espérons tout de vos boatà. 

3193. A H. LE COMTE D'ARGENTAL. 

Au Délices, prit de Génère, 18 mti. 

Pardon, mon cher ange, nous ne savons pas pré- 
cisément la demeure de Corbi,et nous vous supplions 
de lui faire tenir cette lettre. 

Il est très certain que Grasset n'est qu'un prêle- 
nom; que c'est à Paris qu'où a fabriqué les additions 
à cet ancien poème; que c'est à Paris qu'elles courcui, 
et qu'on veut les imprimer; que de^ protecteurs de 
Cprbi les ont eues; que Corbî ne les a obtenues que 
par eux, et que, en un mot, Corbi peut faire beau- 
coup de mal, en les publiant, et beaucoup de bien, 
en s'opposant h l'édition. 

Vous devez avoir rcçv >in paquet par M. Bourct'. 
Je vous prie de donner à M. de Thibouville cet oM 
honnête, en attendant que je sois en état de re&iR 
la fin du quatrième acte et le commencement du cin- 

> InlendtDl on Fenuier-géninil de» pottes, auquel est adra^ mi Mrt 
(lu i3Bollt 176S. Ci_ 



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AsmÉK 1755. fiSg 

(|uième. I^ pièce tomberait, dans l'état où elle est. 
Il faut qu'elle soit digne de votre goût et de \otre 
amitié; mais, pour cela, it me faut sauté et. repos 
(l'esprit. Je n'ai ni I'ud ni l'autre. 

Si vous avez cpielques gros paquets â me faire tfr» 
oir, je Moui prie de les adresser chez M, Bouret. 
Le vieux hibou des Alpes. 

3193. A H. THIBRIOT. 

Aux Dilîcoi, la 18 iHi. 

Vous me disiez, dans votre dernière lettre, mott 
cher et ancien ami, que je devrais bien vous envoyer 
quelques chants de la Puce/le. Je vous assure que je 
vous ferai tenir, de grand cœur, tout ce que j'en ai 
fait. Tfe m'en ayez pas d'obligation; je suis intéressé 
à remettre le véritable ouvrage entre vos mains. I.,cs 
lambeaux, défigurés qui courent dans Paris achèvent 
lie me désespérer. On s'est avisé de remplir les la- 
ruues de toutes les grossièretés qui peuvent désho- 
norer UD ouvrage. On y a ajouté des pei'Sonnalités 
odieuses et ridicules contre moi, contre mes amis, et 
contre des personnes très respectables '. C'est un 
nouveau brigandage introduit depuis peu dans la lit- 
térature, ou plutôt dans la librairie. La Beaumelle 
est le premier, je crois, qui ait osé faire imprimer 
fouvrage d'un homme, de son vivant, avec des com- 
mentaires chargés d'injures et de calomnies. Ce mal- 

'Stadame de Pompadour que Frédéric ippe