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Full text of "uvres posthumes de Madame la baronne de Staël Holstein"



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OEUVRES POSTHUMES 



DE MADAME LA BARONNE 



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DE STAEL-HOLSTEIN. 



PRECEDEES 



D'UNE NOTICE SUR SON CARACTERE ET SES ECRITS. 




PARIS 



FIRMIN DIDOT FRERES, LIBRAIRES - EDITEURS , 

IMPRIMEURS DE l'iNSTITCT DE FRANCE , 
RUE JACOB , N° 56 ; 

ET TREUTTEL ET WÛRTZ, LIBRAIRES, 

RUE DE LILLE, N» 17; ET A STRASBOURR. 

M DCCC XXXVIII. 



A-7 "frMuA» 






t 



OEUVRES 



POSTHUMES 



DE MADAME DE STAËL. 



AVERTISSEMENT 

DE L'ÉDITEUR. 



En faisant paraître une Édition complète des 
Œuvres de ma mère, je ne cède pas seulement à 
une impulsion de mon cœur , je remplis des inten- 
tions qui doivent m'être sacrées. Ma mère a daigné 
me charger , par ses dernières volontés , de choisir 
entre ses manuscrits ceux qui seraient suscepti- 
bles d'être imprimés , et de publier la collection de 
ses OEuvres et de celles de M. Necker. Elle a dé- 
siré qu'une Notice sur elle-même et sur son père 
précédât chacune de ces éditions. 

M'acquitter seul de ce travail eût été sans doute 
une grande consolation; ma mère s'est toujours 
montrée à nous telle qu'elle était , et l'indulgente 
tendresse qui lui faisait admettre ses enfants à la 
plus parfaite intimité avec elle , leur a permis de 
suivre constamment le cours des pensées qui l'oc- 
cupaient , et de s'instruire en écoutant ses juge- 
ments sur les hommes et sur les choses. Mais 
j'étais certain qu'elle-même eût souhaité que sa 
proche parente , son amie la plus intime , se char- 
geât de faire connaître son caractère ; et madame 
Necker de Saussure a consenti à entreprendre une 
tâche trop au-dessus de mes forces. Madame de 
Broglie et moi nous avons joint nos souvenirs aux 
siens., et la Notice que l'on va lire en renferme le 
dépôt. Les amis de ma mère y retrouveront son 
image tracée avec fidélité ; ceux qui ne l'ont pas 
connue pourront juger du vide affreux que sa perte 
a laissé dans notre vie. 

Les manuscrits confiés à mes soins sont en assez 
grand nombre. J'y ai trouvé un dénoûment de 
Delphine et des Réflexions sur le but moral de ce 
roman, qui en font en quelque sorte un ouvrage 
nouveau ; plusieurs pièces de théâtre en vers et en 
prose , les unes achevées , les autres seulement 



esquissées ; divers morceaux de politique ; le ca- 
nevas d'un poème sur Richard Cœur de Lion; 
enfin la première ébauche d'un ouvrage commencé 
sous le titre de Dix Années cVexil. Une si prodi- 
gieuse facilité de travail étonnera surtout ceux qui 
réfléchiront que c'est au milieu de la vie sociale la 
plus animée, dans des temps de révolution, à 
travers l'exil et les voyages, avec une existence 
tantôt troublée par le malheur, tantôt consacrée à 
sa famille ou aux plus généreux devoirs de l'amitié, 
que ma mère a pu manifester ses pensées sous 
tant de formes diverses. 

Le premier ouvragée dont elle comptait s'occu- 
per, après avoir achevé les Considérations sur la 
Révolution française , était un poème en prose sur 
Richard Cœur de Lion. Elle pensait que la prose 
française peut atteindre à une hauteur, à une force 
de poésie qu'excluent les règles étroites de notre 
versification ; et les poèmes en prose que nous con- 
naissons aujourd'hui ne lui paraissaient pas avoir 
épuisé les grandes beautés dont ce genre est sus- 
ceptible. 

Ensuite elle se proposait de traiter divers sujets 
de tragédie, et elle aurait cherché du moins à sortir 
de l'ornière où l'art dramatique se traîne si péni- 
blement en France. Les situations fortes , les effets 
nouveaux qui s'offraient en foule à sa pensée, 
étaient un des sujets habituels de sa conversation 
avec les amis dignes de l'entendre. 

Enfin elle voulait écrire , dans ses loisirs, des 
mémoires dont les Dioi, Années d'exil devaient 
faire partie, et qui auraient offert le jugement des 
individus , comme les Considérations sur la Révo- 
lution française présentent le tableau des événe- 
ments. Voilà les travaux que notre malheur est 
venu interrompre , et qui sont perdus pour jamais. 

Un sentiment contre lequel j'ai eu à me défendre 

m'aurait porté à imprimer sans distinction tous les 

manuscrits qui me restent de ma mère; mais, 

. comme plusieurs de ces manuscrits sont des ébau- 



NOTICE SUR y: CARA^CTÈRE Et4.ES ECRITS 

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ner 

mes forces et contraire au scrupule religieux quî 
doit me guider dans mon travail, j'ai choisi parmi 
les compositions inédites celles qu'il est possible 
de publier dans l'état où elles se trouvent, et je les 
imprimerai sans me permettre la plus légère alté- 
ration. 

L'ordre chronologique est celai que je suivrai , 
autant du moins que cela sera praticable. Non-seu- 
lement cet ordre est le plus naturel , mais il a l'a- 
vantage de mettre la marche progressive des écrits 
de ma mère en rapport avec celle des événements ; 
de sorte que ses ouvrages et l'histoire de notre 
siècle se servent , pour ainsi dire , de commentaire 
réciproque. 

Toutefois , comme l'analogie de certains sujets 
et la division des volumes m'a quelquefois obligé 
de m'écarter de l'ordre des temps , j'ai cru devoir 
placer à la lïn de la collection, une liste exacte de 
tous les écrits de ma mère et des époques où ils 
ont été composés. 

Cette édition sera donc aussi complète qu'il est 
possible , et rien ne sera omis de ce que ma mère 
a publié ou destiné à l'impression. Quant à la 
pensée d'y joindre sa correspondance, elle n'a pas 
un instant approché de notre esprit : et en effet, 
entre les nombreuses lettres qu'elle a adressées à 
son père , à ses enfants et à ses amis , il n'en est 
pas une seule qui ne soit écrite dans l'abandon de 
l'intimité , pas une dont elle n'eût considéré la pu- 
blication comme une atteinte aux devoirs les plus 
sacrés de l'amitié et de la délicatesse. L'usage qui 
s'est introduit d'imprimer les lettres des personnes 
célèbres, sans respect pour leur mémoire, et de 
faire sa proie de tout leur héritage moral ; cet 
usage est une honte de notre siècle dont j'ai tou- 
jours entendu ma mère parler avec le plus profond 
mépris. Aussi , quelque belles , quelque touchantes 
que soient la plupart des lettres d'elle que possède 
sa famille , ses intentions nous sont trop bien con- 
nues pour que jamais nous puissions nous per- 
mettre de les publier. Tous ses amis , tous ceux 
qui ont vécu dans sa société, ne se méprendront 
pas plus que nous sur une volonté si formellement 
exprimée : quiconque ne la respecterait pas , cette 
volonté que la mort a rendue sacrée, serait sans 
excuse à ses propres yeux, comme au tribunal de 
cette véritable opinion publique, dont les arrêts 
sont tôt ou tard conformes à ceux de la conscience. 



V» 4 






OTICE 



LE CARACTÈRE ET LES ÉCRITS 



DE MADAME DE STAËL. 



INTRODUCTION. 

Appelée par les enfants de madame de Staël à écrire les 
observations qu'une longue intimité avec elle m'a mise à 
portée de faire, je cède à leur désir sans consulter mes 
forces, comme sans prévoir la douleur que je vais ranimer 
en moi. Un sentiment supérieur à toute considération per- 
sonnelle me détermine. Si l'amie, si la proche parente que 
madame de Staël a honorée du titre de sœur, réussit à la 
peindre telle qu'elle l'a vue, elle entourera son nom de 
plus d'amour; et n'ayant jamais pu m'acquitter envers 
elle, ayant dû souvent me reconnaître vaincue dans les 
témoignages extérieurs d'attachement, je payerai du moins 
un faible tribut à sa mémoire. 

On n'a pas encore formé un ensemble des traits qui ca- 
ractérisent madame de Staël ; on ne s'est pas complète- 
ment expliqué cette étonnante réunion ; et le jour plus 
éclatant que vrai sous lequel elle s'est présentée, est loin, 
bien loin d'éclairer tout ce qu'il y avait de bon et d'inté- 
ressant en elle. Rien de ce qui est venu d'elle ne peut être 
comparé à elle-même. Supérieure par son esprit à ses écrits 
les plus renommés , comme par sont cœur à ses actions les 
plus généreuses, elle avait dans l'âme un foyer de cha- 
leur et de lumière dont les rayons épars n'offrent que de 
faibles émanations. 

11 eût été à désirer sous plusieurs rapports que les en- 
fants de madame de Staël eussent eux-mêmes entrepris 
de faire connaître leur mère. Et , à ne considérer seule- 
ment que l'intérêt qu'ils eussent inspiré en parlant d'elle, 
j'aurais déjà à me justifier d'avoir osé prendre leur place. 
Toutefois, outre que leurs souvenirs n'embrassent qu'un 
temps bien court, il y a pour eux dans un lien trop étroit 
et trop sacré, dans une tendresse trop souffrante, trop 
ombrageuse peut-être, des motifs particuliers de réserve 
et de silence. Des enfants ne sauraient parler d'une mère 
illustre et adorée avec une apparence d'impartialité. Une 
sorte de pudeur craintive, une émotion sans cesse renais- 
sante, les gênent et les troublent tour à tour quand ils 
veulent expliquer des sentiments si intimes. Ils savent 
qu'ils seront récusés, et ils n'osent épancher leur cœur. 
Leur fierté se révolte également, et quand ils ont l'aû' ae 
solliciter les hommages, et quand ils répriment l'expres- 
sion de leur juste enthousiasme. D'autre part, un amour 
trop voisin du culte leur interdit presque l'examen , et ils 
se refusent à employer mille nuances caractéristiques. En- 
fin, trop éloignés du point de vue des spectateurs, trop 
unis d'intérêt et de cœur à l'objet dont ils pleurent la 
perte, tous leurs efforts pour rehausser sa glohre n'abou- 
tissent qu'à prouver leur tendresse. Le grand talent, la 
plume exercée de madame de Staël, pouvaient seuls sur- 
monter de tels obstacles ; et encore son morceau sur la 
vie privée de son père, chef-d'œuvre de sentiment et d'é- 
loquence, n'a-t-il pas obtenu dans le temps le succès qu'il 
méritait. 

Néanmoins ce n'est pas l'histoire de madame de Staël 



DE MADAME DE STAËL. 



que je me propose d'écrire. Elle-même a raconté les évé- 
nements les plus remarquables de sa vie , soit dans son 
ouvrage sur la Révolution française, soit dans les Mémoi- 
res qu'elle avait commencés sous le titre de Dix Années 
d'exil. D'ailleurs, sa destinée particulière, comme celle 
de la plupart des fenunes, n'a presque rien qui caractérise 
ce qu'elle avait de saillant et d'unique. C'est aux hommes 
seuls qu'il a été accordé de se peindre dans leurs actions , 
et d'imprimer à leur existence extérieure un cours ana- 
logue à celui de leurs pensées. Vue du dehors, la vie de 
madame de Staël ne répondrait pas à l'attente qu'on a le 
droit d'en concevoir; et qui jamais se placera au dedans 
de son être pour dire ce qu'elle a éprouvé? Qui pourra se 
résoudi'e à donner une faible et souvent une fausse idée 
de ce qu'elle eût exprimé avec tant de vérité et de force ? 
D'ailleurs, quand ses contemporains sont encore debout 
sur la scène du monde , comment dégager son rôle des 
leurs ? conmient démêler ce qui lui appartient dans le tissu 
délicat et compliqué de l'iiistoire présente ? Elle seule , avec 
son discernement exquis , sa touche si juste et si siire , au- 
rait su faire la part des autres et la sienne , et se serait 
rendu justice à elle-même, sans démentir un instant son 
inépuisable bonté. Je me garderai donc d'entreprendie ce 
qu'elle seule eût pu exécuter. L'histoire fidèle de ses sen- 
timents et de sa vie est au nombre de ses trésors en espé- 
rance qu'elle a emportés avec elle dans le tombeau. 

Sous le rapport politique, madame de Staël, comme 
fille de M. Necker, comme témoin d'événements mémora- 
bles, a écrit elle-même sa déposition; hors de là, il reste 
peu à recueillir. L'influence qu'elle a exercée sur son siè- 
cle ne prête guère aux récits. Elle a répandu ses principes , 
communiqué ses sentiments, mais il n'était pas dans son 
caractère de donner des conseils positifs , de dicter des 
résolutions. Connaissant toujours la situation, voyant ce 
qu'exigeait et ce qu'interdisait le moment, elle a dit, elle 
a fait comprendre la vérité , et son inllueuce se confond 
avec la force des choses. 

C'est dans les ouvrages de madame de Staël qu'il faut 
chercher la trace d'elle-même, trace imparfaite peut-être, 
mais pourtant extraordinairement brillante. C'est là que 
ses amis retrouvent, avec des impressions toujours nou- 
velles , d'ineffaçables souvenirs ; c'est là qu'ils reconnais- 
sent jusqu'aux affections de madame de Staël, parce que 
tout partait du cœur chez elle, même la pensée. Quand 
on sait ce qu'elle a été, on sent l'empreinte du caractère 
à travers l'effet du talent; on la revoit en la lisant; mille 
observations faites autrefois confusément , prennent de la 
consistance, et l'on ose d'autant mieux les énoncer qu'on 
n'avance rien sans preuve. D'ailleurs, comme madame de 
Staël généralisait sa«s cesse ses remarques sur elle-mèsne 
et sm- les événements, ses ouvrages sont pour ainsi dire 
les mémoires de sa vie sous une forme abstraite, et c'est 
en les examinant selon l'ordre de leur composition qu'on 
peut le mieux suivre le cours de son existence morale. 

Les productions de madame de Staël servent d'autant 
mieux à la représenter, qu'elle a voulu, en écrivant, ex- 
primer ce qu'elle avait dans l'âme, bien plus qu'exécuter 
des ouvrages de l'art. La gloire littéraire n'a point été un 
premier but dans sa vie; ses livres sont le résultat natu- 
rel de cette abondance prodigieuse de pensées qui se suc- 
cédaient dans sa tête, et qui ne pouvaient être enchaînées 
et pleinement développées qu'en les fixant sur le papier. 
Elle ne réiléchissait pas parce qu'elle voulait écrire, elle 
écrivait parce qu'elle avait réfléchi. L'on ne peut considé- 
rer séparément madame de Staël et ses ouvrages. Son ta- 
lent d'écrivain et son éloquence dans la société s'appuient 



et, pour ainsi dire, se vérifient réciproquement : l'un 
prouve que ses rapides et étonnantes paroles supportaient 
l'examen, l'autre que ses productions les plus excellentes 
coulaient de la source vive et étaient comme poétique- 
ment inspirées. 

L'histohe parlera de madame de Staël sous plusieurs 
rapports. La postérité verra en elle un auteur qui a mar- 
qué une époque nouvelle dans la littérature et peut-être 
dans les sciences politiques; une femme extraordinaire, 
si ce n'est unique, par ses facultés, et enfin une personne 
qui a exercé une influence immédiate dans la période la 
plus féconde en grands résultats. Les nombreux voyages de 
madame de Staël, la curiosité qu'excitait la merveille de 
sa conversation, le charme et les qualités qui lui conci- 
liaient d'abord la bienveillance et ensuite l'affection de 
ses auditeurs , les hommes distingués de chaque nation 
dont elle était partout entourée , le puissant intérêt des 
questions qu'elle agitait, et enfin la force, l'originalité et 
en même temps la grâce de ses expressions , sont cause 
que ses mots heureux ont circulé, que ses opinions se 
sont répandues d'une extrémité de l'Europe à l'autre. 

Toutefois , nous ne considérerons que passagèrement 
madame de Staël sous ce dernier point de vue. Ce qu'il 
nous appartient d'examiner, c'est elle-même. Nous devons 
chercher la cause des effets qu'elle a produits, et non dé- 
terminer leur étendue. C'est à ceux qui ont observé de 
près un grand phénomène-à le décrii'e : d'auties peuvent 
évaluer son influence au dehors. 

L'étude du caractère de madame de Staël est d'autant 
plus intéressante, que c'est pour ainsi dire l'étude de no- 
tre nature faite eu grand. On voit en elle le relief de ce 
qui se passe confusément dans la plupart des âmes , car 
elle n'était extraordinaire que par l'étendue imposante de 
ses facultés. Tout était original chez elle , et rien n'était 
bizarre. Nulle forme étrangère ne lui avait été imposée, 
l'éducation même n'avait pas laissé de profondes traces 
chez elle. Mais si ses jugements, dans leur sincérité im- 
pétueuse, n'étaient jamais influencés par l'opinion, ils ne 
l'étaient non plus au dedans d'elle par aucun caprice, pai 
aucune inégalité d'humeur. On était introduit par elle 
dans une région poétique, dans un monde nouveau et pour- 
tant ressemblant au nôtre, où tous les objets, plus grands, 
plus frappants, plus vivement colorés, offraient pourtant 
leurs formes et leurs proportions accoutumées. 

D'ailleurs, nulle qualité comme nulle disposition natu- 
relle ne lui a manqué. Ce qui est factice ou puéril lui est 
seul resté étranger. Elle a partagé toutes les émotions, 
conçu tous les enthousiasmes , saisi toutes les manières 
de voir ; il ne s'est rien développé de grand ou d'intéressant 
dans le cœur humain , sous différents climats et à diverses 
époques de la civiUsation, qui n'ait trouvé en elle de la 
sympathie. 

Sous le rapport le plus essentiel, celui de la religion, 
l'exemple de madame de Staël est instructif encore. Cet 
esprit indépendant, cette intelligence, amie de la lumière, 
et qui l'accueillait dans toutes les directions, a été de 
jour en jour plus persuadée des augustes vérités du chris- 
tianisme. La vie a rempli pour elle sa destination, puis- 
qu'à travers bien des vicissitudes, elle l'a conduite à ces 
grandes pensées auxquelles tant de roules diverses nous 
ramènent également. 

On se défiera, je le présume, d'un portrait tracé par 
l'amitié. Sera-t-on fondé à me récuser? C'est ce que j'i- 
gnore moi-même. Je dirai seulement avec franchise , qu'as- 
surément je ne voudrais pas nuire, mais que je n'ai pas l'in- ■ 
tention de flatter. On peut promettre d'être sincère et non 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



d'être impartial. J'ai été, il est vrai, sous le charme; le 
rôle de juge impassible ne saurait être le mien : mais que 
ma tendre prévention n'a pourtant pas été aveugle, que 
l'effet puissant produit sur mon cœur a pourtant été en 
rapport avec sa cause, c'est là ce que j'espère prouver. 
D'ailleurs à qui s'adresserait-on pour connaître madame 
de Staël.' A des ennemis ? Non sans doute. A des indiffé- 
rents .' Mais ceux qui ont vraiment lu dans son âme, ne 
sont pas restés tels auprès d'elle. Quiconque l'a vue d'as- 
sez près pour la peindre, a dû nécessairement l'aimer. 

Cependant l'amitié elle-même a besoin de peindre juste; 
la ressemblance l'intéresse plus encore que la beauté. Et 
quand il s'agit de madame de Staël, peut-être aurait-on à 
se défendre d'un penchant à marquer un peu trop forte- 
ment tous les traits. On veut peindre l'être de génie, et le 
génie a toujours une forme mdividuelle bien prononcée. 
Il s'élève à l'idéal , il le réalise dans ses œuvres , mais il 
n'est pas l'idéal lui-même; et le mortel dont les concep- 
tions nous saisissent et nous enlèvent, doit peut-être avoir 
une originalité trop marquante pour l'exacte régularité. 

Quand celle qui a séduit notre imagination par l'éclat 
de ses dons se trouve un être aimant, dévoué, confiant, 
parfaitement bon et vrai dans toutes les relations de la 
vie, il est bien difficile de s'en détacher. Aussi les affec- 
tions qu'a inspirées madame de Staël ont été, dans leurs 
diverses sortes, singulièrement vives et profondes. Son 
attrait était irrésistible; elle étonnait d'abord, mais bien- 
tôt elle captivait. Le genre de force qui peut déplaire n'é- 
tait pas le sien , et elle offrait un séduisant mélange d'éner- 
gie dans les impressions et de flexibilité dans le caractère. 
Il y avait en elle tant de vérité, tant d'amour, tant de 
grandeur; la flamme divine était si ardente dans son âme, 
si lumineuse dans son esprit, qu'on croyait obéir à ses 
plus nobles penchants en s' attachant à elle; on la contem- 
plait comme un spectacle unique par son intérêt, par son 
effet entraînant et dramatique. Le génie et la femme étaient 
unis intimement en elle; si l'un dominait par son ascen- 
dant, l'autre semblait s'assujettir par sa susceptibilité de 
souffrance, et la plus vive admiration n'était jamais en- 
vers elle sans mélange de tendre pitié. Son talent la péné- 
trait de toutes parts; il étincelait dans ses yeux, il colo- 
rait ses moindres paroles, il donnait à sa bonté, à sa pitié 
une éloquence pathétique et victorieuse; mais il a tour- 
menté son existence. Cette prodigieuse émotion, ce feu 
qui se communiquent dans ses écrits , ne pouvaient s'a- 
mortir dans sa destinée. Son âme, qu'on me passe l'expres- 
sion, était plus vivante qu'une autre. Elle aimait, elle 
voyait, elle pensait davantage, elle était plus capable de 
dévouement et d'action ; elle l'était parfois de jouissances, 
mais aussi elle souffrait avec plus de vivacité, et l'inten- 
sité de sa douleur était terrible. Ce n'est pas son esprit 
qu'il faut accuser de ses peines , ses hautes lumières ne 
lui ont donné que des consolations ; c'est sa grande , sa dé- 
vorante imagination, cette imagination du cœur, son le- 
vier pour remuer les âmes , qui a ébranlé la sienne et 
troublé sa tranquillité. Et ce don, le plus sublime peut- 
être, ce don unique dans sa réunion avec d'autres aussi 
étonnants , a fait d'elle un génie audacieux et une femme 
malheureuse. Il y avait trop de disproportion entre elle 
et les autres. Elle a compris l'arrangement des choses hu- 
maines, longtemps avant de s'y résigner. Trop amère pour 
elle dans ses douleurs , la vie était trop monotone dans ses 
jouissances, et cette belle preuve de l'immortalité de 
l'âme, l'inégalité de nos vœux et de notre sort, prenait, 
en contemplant madame de Staël, un nouveau degré d'é- 
vidence. Elle donnait l'idée d'une intelligence supérieure, 



qu'un destin jaloux aurait assujettie aux misères et aux 
illusions terrestres , et à qui de hautes prérogatives ne fe- 
raient que mieux sentir le vide et le malheur de notre vie. 

Telle était madame de Staël quand elle a composé Co- 
rinne, le chef-d'œuvre de la jeunesse de son talent. Dès 
lors un autre genre de grandeur s'est déployé en elle , et 
l'on a vu que l'élévation de ses pensées tenait à son ca- 
ractère plus encore qu'à son imagination. Sa longue ré- 
sistance à un pouvoir tyrannique, de grands sacrifices 
faits à de nobles opinions , lui ont obtenu la première des 
récompenses, un redoublement de vigueur dans ses plus 
belles qualités. Alors son âme a été raffermie, alors elle a 
retrouvé l'équilibre à une plus grande hauteur. Avec ce sen- 
timent si exquis , cette vue si j uste qui lui ont fait dire dans 
un de ses premiers ouvrages , « que la morale était la na- 
ture des choses ' , » elle s'est constamment exercée à dé- 
couvrir dans chaque tort la cause nécessaire d'un revers. 
Absolument incapable de haine, si elle a été émue d'une 
vive indignation, c'est lorsqu'elle a vu que l'on ne res- 
pectait pas le bonheur des hommes, en sorte que sa co- 
lère même avait pour origine la pitié. De cette passion 
pour le bien de tous, il lui est né une sagesse qui tenait 
de la passion même, une sagesse ardente, généreuse, 
pleine de compassion et d'esprit, une sagesse qui, ne pre- 
nant son parti d'aucun malheur, n'était jamais satisfaite 
que lorsque le point de conciliation entre la circonstance 
et le principe était trouvé, et que nul n'avait de trop 
grands sacrifices à faire. Tel a été le caractère de ses der- 
nières années; tel est celui de cet étonnant ouvrage dans 
lequel nous avons cru la voir reparaître toute rayonnante 
d'immortalité; de cet ouvrage où, demandant à la nation 
française un compte sévère des destinées et des dons si 
beaux qui lui avaient été départis, elle la relève toujours 
par l'espérance , et lui montre, de sa palme céleste , la route 
de la vraie gloire et d'une sage liberté. 

La supériorité de madame de Staël a certainement été 
un grand phénomène naturel plutôt que le résultat du tra- 
vail ou des circonstances. Dans toutes les situations elle eût 
été très-remarquable. Toutefois il est également vrai qu'un 
rare concours de causes extérieures a favorisé les premiers 
développements de son esprit, et c'est là ce que je vais 
examiner. 

Je ne l'ai pas connue moi-même dans son enfance, mais 
je puis donner avec confiance quelques informations que 
j'ai puisées à la source. Arrivée à l'époque où elle est en- 
trée dans la can'ière littéraire, je suivrai la marche de ses 
pensées dans ses écrits, en empruntant aux événements 
de sa vie ce qui m'est nécessaire pour indiquer les motifs 
de ses travaux ; et je finirai par rassembler sous le titre de 
Vie domestique et sociale de mad.\he de Stael, les ob- 
servations sur son caractère et sa manière de vivre que je 
n'aurai pas trouvé l'occasion d'insérer ailleurs. 

DE l'éducation de m""= de stael, et de sa première 

JEUNESSE. 

La mère de madame de Staël, madame Necker, avait, 
au moment de son mariage, une instruction plus précise 
et plus complète que celle de sa fille au même âge. Elle 
avait reçu de son père, savant ecclésiastique, des con- 
naissances rares pour une femme, et cet esprit de mé- 
thode qui sert à les acquérir toutes. Douée d'un caractère 
ferme, d'une tête très-forte, et d'une grande capacité de 
travail , madeane Necker avait obtenu beaucoup de succès 

I Mot que M. Necker et madame de Staël se sont réciproque- 
ment attribué. 



DE MADAME DE STAËL. 



dans l'étude, et était en conséquence portée à croire que 
tout pouvait s'étudier. Elle s'étudiait donc elle-même, 
elle étudiait la société, les individus, l'art d'écrire, celui 
de causer, celui de tenir une maison, celui surtout de 
conserver la pureté de ses principes, sans rien négliger de 
ce qui peut étendre l'esprit. Elle portait son attention sur 
toutes choses, faisait des observations très-fines, les ré- 
duisait en système, et tirait de là des règles de conduite. 
Les détails prenaient de l'élévation et de l'importance à 
ses yeux., parce qu'elle les rattachait aux grandes idées de 
la religion et de la morale, et son esprit assez métaphysi- 
que s'exerçait à trouver le point de contact. En intéres- 
sant ainsi le devoir aux moindres occurrences de la vie, 
elle s'épargnait l'irrésolution et le regret; mais cette al- 
liance un peu artificielle n'était jamais bien sentie que par 
celle qui l'avait formée. 

Ce genre de travail d'esprit est fidèlement représenté 
dans les Mélanges de madame Necker. Il règne une délica- 
tesse de sentiment bien remarquable dans cet ouvrage, 
qui a obtenu de grands succès chez les étrangers et sur- 
tout en Allemagne; c'est en soi un intéressant spectacle 
que celui d'une jeune et belle femme passant d'une pro- 
fonde retraite à une situation brillante, et de là au poste 
le plus éminent, exerçant sur tous les objets d'un monde 
nouveau pour elle un esprit déjà très-cultivé , et observant 
la société entière dans le double but d'y réussir et de s'y 
perfectionner. 

Néanmoins cette attention de madame Necker, toujours 
tendue vers le bien, nuisait à l'aisance de ses manières; 
il y avait de la gêne en elle et auprès d'elle; son caractère 
aurait vraisemblablement été âpre et sa volonté passionnée 
si elle n'avait pas senti de bomie heure la nécessité de se 
dompter : ayant beaucoup obtenu par l'effort, elle exigeait 
l'effort des autres, et elle n'accordait d'indulgence que 
quand le devoir de la charité chrétienne se présentait dis- 
tinctement à son esprit. M. Necker a donné d'elle une idée 
très-juste quand il nous dit un jour dans l'intimité : « Il n'a 
« peut-être manqué à madame Necker, poui' être jugée 
« parfaitement aimable, que d'avoir quelque chose à se 
« faire pardoimer. » 

Ce n'est pas qu'elle ne réussît à captiver quand elle le 
voulait; elle n'épargnait pas les louanges méritées; ses 
yeux bleus étaient doux et parfois caressants , et il y avait 
dans sa physionomie une expression d'extrême pureté, 
d'ingénuité même, qui faisait avec sa figure grande et un 
peu trop droite un contraste assez séduisant. 

Le charme de l'enfance ne fut pas très-puissant sur 
madame Necker; elle avait trop dominé la nature pour 
avoir conservé beaucoup d'instinct. Il lui fallait admirer 
ce qu'elle aimait, et une tendresse toute de pressentiment 
et d'imagination devait lui rester un peu étrangère. La 
reconnaissance était à ses yeux le premier des liens; 
elle avait en conséquence chéri son père; et cet amour 
filial si exalté, qui parait être un caractère distinctif de 
cette famille, s'était déjà manifesté en elle. Dieu, ses pa- 
rents et son mari , qu'elle adorait encore comme son bien- 
faiteur, ont été les seuls objets de ses ardentes affections. 

Toutefois, elle entreprit l'éducation de sa fille avec cette 
chaleur de zèle que lui inspirait l'idée du devoir. Son sys- 
tème était totalement opposé à celui de Rousseau. On sait 
que cet auteur, partant du principe que les idées ne nous 
arrivent que par les sens , avait soutenu qu'il fallait com- 
mencer par perfectionner les organes de nos perceptions , 
si l'on voulait obtenir un développement moral qui ne fOt 
ni irrégulier ni illusoire. Ce raisonnement, très-attaquable 
en lui-môme, a toujours déplu aux âmes élevées et reli- 



gieuses , par cela seul qu'il paraît accorder à la nature 
physique un trop grand empire sur la nature morale. Ma- 
dame Necker, accoutumée à combattre le matérialisme 
sous toutes ses formes, dut le reconnaître à travers cette 
doctrine. Elle prit donc la route contraire, et voulut agir 
immédiatement sur l'esprit par l'esprit. Elle pensait qu'il 
fallait faire entrer dans une jeune tête une grande quantité 
d'idées, sans perdre trop de temps à les mettre en ordre, 
persuadée que l'intelligence devient paresseuse quand on 
lui épargne un tel travail. Cette méthode n'est pas non 
plus sans inconvénient; mais relativement au développe- 
ment de la pensée, l't^emple de madame de Staël fait 
présumer qu'elle est efficace. 

Mademoiselle Neckei' était un enfant plein de gaieté, de 
vivacité, de franchist. Son teint était un peu brun, mais 
animé, et ses grands yeux noirs brillaient déjà d'esprit et 
de bonté. Les caresses de son père, qui encourageaient 
sans cesse l'enfant à parler, contrariaient mi peu les vues 
plus sévères de madame Necker; mais les applaudisse- 
ments qu'excitaient ses saillies, lui en inspiraient à tout 
moment de nouvelles; et déjà elle répondait aux plaisan- 
teries contiimelles de M. Necker avec ce mélange de gaieté 
et d'émotion qui a si souvent caractérisé ses rapports avec 
lui. L'idée de donner du plaisir à ses parents était un mo- 
bile extraordinairement actif chez elle ; amsi , par exemple, 
à l'âge de dix ans, témoin de la grande admiration que 
leur inspiiait M. Gibbon, elle s'imagina qu'il était de son 
devoir de l'épouser (et l'on sait ce qu'était cette figure)', 
afin qu'ils jouissent constamment d'une conversation qui 
leur était si agréable. Elle fit sérieusement la proposition 
de ce mariage à sa mère. 

Il semble que madame de Staël ait toujours été jeune et 
n'ait jamais été enfant. Dans tout ce qui m'a été raconté 
à son sujet, je ne trouve qu'un seul trait qui porte le ca- 
ractère du premier âge, et encore les goûts du talent s'y 
reconnaissent-ils : elle s'amusait dans son enfance à fabri- 
quer des rois et des reines avec du papier et à leur faire 
jouer la tragédie. Elle se cachait pour se livrer à ce plaisir 
qu'on lui défendait; et c'est là d'où lui est venue la seule 
habitude qu'on lui ait comme, celle de tourner entre ses 
doigts un petit étendard de papier ou de feuillage. 

Pour donner à la fois l'idée de mademoiselle Necker à 
l'âge de onze ans , et de la maison de sa mère à cette épo- 
que, je citerai quelques passages d'un morceau sur l'en- 
fance de madame de Staël, écrit par une personne fort 
spirituelle, madame Rilliet, alors mademoiselle Huber, 
qui a toujours été intimement liée avec elle. L'éducation 
soignée de mademoiselle Huber et d'anciennes liaisons de 
famille, ayant fait désirer à madame Necker qu'elle devînt 
l'amie de sa fille, e'ie raconte sa première entrevue avec 
mademoiselle Necker, les transports de celle-ci à l'idée 
d'avoir une compagne, les promesses qu'elle lui fit de la 
chérir éternellement. « Elle me parla avec une chaleur et 
« une facilité qui étaient déjà de l'éloquence et qui me 

« firent une grande impression Nous ne jouâmes point 

« comme des enfants ; elle me demanda tout de suite quelles 
« étaient mes leçons, si je savais quelques langues étran- 
« gères, si j'allais souvent au spectacle. Quand je lui dis 
« que je n'y avais été que trois ou quatre fois, elle se ré- 
« cria, me promit que nous irions souvent ensemble à la 
« comédie; ajoutant, qu'au retour il faudrait écriie le su- 
« jet des pièces, et ce qui nous aurait frappées; que c'était 

« son habitude Ensuite, me dit-elle encore, nous nous 

« écrirons tous les matins 

« Nous entrâmes dans le salon. A côté du fauteuil de 
a madame Necker était un petit tabouret de bois où s'as- 



6 



NOTICE SLR LE CARA.CTÉRE ET LES ECRITS 



<' seyait sa fille, obligée de se tenir bien droite. A peine 
« eut-elle pris sa place accoutumée, que trois ou quatre 
« vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent 
« avec le plus tendie intérêt : l'un d'eux , qui avait une 
« petite perruque ronde, prit ses mains dans les siennes, 
« où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversa- 
« tion avec elle comme si elle avait eu vingt-cinq ans. Cet 
« homme était l'abbé Raynal; les autres étaient MM. Tho- 
« mas, Marmontel, le marquis de Pesay, et le baron de 
« Grimm. 

« On se mit à table. — Il fallait voir comment mademoi- 
« selle Necker écoutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et 
« cependant elle semblait parler à son tour , tant ses traits 
« mobiles avaient d'expression. Ses yeux suivaient les re- 
« gards et les mouvements de ceux qui causaient; on au- 
« rait dit qu'elle allait au-devant de leurs idées. Elle était 
« au fait de tout, même des sujets politiques qui à cette 
« époque faisaient déjà un des grands intérêts de la con- 
« versation 

« Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun , 
« en s'approchant de madame Necker, disait un mot 
« à sa fille, lui faisait un complmumt ou une plaisan- 
« terie.... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce; 
« on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter 
« cette petite imagination qui se montrait déjà si brillante. 
« Les hommes les plus marquants par leur esprit étaient 
t ceux qui s'attachaient davantage à la faire parler. Ils lui 
« demandaient compte de ses lectures , lui en indiquaient 
« de nouvelles , et lui donnaient le goût de l'étude en l'en- 
« tretenant de ce qu'elle savait ou de ce qu'elle ignorait. » 

En conséquence du système de sa mère sur l'éducation, 
mademoiselle Necker fit à la fois de fortes études, écouta 
beaucoup de conversations au-dessus de la portée de son 
âge , et assista à la représentation des meilleures pièces 
de théâtre. Ses plaisirs comme ses devoirs étaient tous des 
exercices d'esprit, et la nature qui la portait déjà à les 
aimer, fut secondée de toutes manières. Des facultés in- 
tellectuelles très-énergiques prirent, par ce moyen, un 
accroissement prodigieux. En 1781, lorsque le Compte 
RENDU fut publié, mademoiselle Necker écrivit une lettre 
anonyme fort remarquable à son père, qui en reconnut 
bientôt le style. Dès sa plus tendre jeunesse elle a com- 
posé. Elle écrivait des portraits, des éloges. Elle a fait à 
quinze ans des extraits de l'Esprit des lois avec des ré- 
flexions. L'abbé Raynal voulait l'engager à écrire pour son 
grand ouvrage, un morceau sur la révocation de l'édit de 
Nantes. 

Ce goût pour composer n'était pas favorisé ])ar M. Nec- 
ker; et il n'a pu le pardonner qu'à une supériorité dé- 
cidée', car il n'aimait pas naturellement les femmes auteurs. 

La sensibilité de la jeune personne était également dé- 
veloppée. Les louanges données à ses parents la faisaient 
fondre en larmes; elle avait pour mademoiselle Huber une 
ospèce de passion ; la vue des personnages célèbres lui 
donnait des battements de cœur. Ses lectures aussi, 
dont madame Necker, plus sévère que vigilante, ne pres- 
crivait pas toujours le choix , ses lectures produisaient sur 
elle une impression extraordinaire. Elle a dit depuis que 
l'enlèvement de Clarisse avait été un des événements de 
sa jeunesse. La nature avait donné à madame de Staël, à 
côté d'une grande mobilité, qpielque chose de sérieux et 
de solennel qui se manifestait déjà dans ses compositions 
comme dans ses goûts littéraires. « Ce qui l'amusait, dit 
madame RUliet, était ce qui la faisait pleurer. » 

Tant de stimulants, des aiguillons si puissants, là où 
pour le bonheur du moins il aurait fallu des freins , don- 



nèrent une activité merveilleuse à l'être moral; mais l'ê- 
tre physique souffrit, et les leçons surtout usaient des 
forces trop excitées. Une attention longtemps soutenue a 
toujours fatigué madame de Staël , et la hauteur à laquelle 
elle s'est élevée dans des matières difficiles en est d'au- 
tant plus étonnante. Une sagacité singulière la portait au 
but sans qu'on la vît jamais sur la route. 

La santé de la jeune personne, alors âgée de quatorze 
ans, déclinant de jour en joui, on appelle le docteur ïron- 
cbin : celui-ci inspire des alarmes; il ordonne immédiate- 
ment la campagne, exigeant que mademoiselle Necker 
passe ses journées en plein air et abandonne toute étude 
sérieuse. 

Madame Necker éprouva dans cette occasion un cha- 
grin et un mécompte également sensibles. Ce nouveau plan 
renversait tous les siens ; son ambition pour sa fille était 
grande, et renoncer à de vastes connaissances, était, se- 
lon elle, renoncer à toute distmction. Elle n'avait pas 
cette souplesse qui permet de varier les moyens, et ne 
pouvant plus travailler aux progrès de sa fille comme elle 
l'entendait, elle cessa de la regarder comme son ouvrage. 

Toutefois cette liberté accordée à l'esprit de mademoi- 
selle Necker fut précisément ce qui lui fit prendre un 
grand essor. Une vie toute poétique succéda pour elle à 
une vie toute studieuse, et la sève la plus abondante se 
porta vers l'imagination. Elle parcourait les bosquets de 
Samt-Ouen avec son amie; et les deux jeunes filles, vê- 
tues en nymphes ou en muses, déclamaient des vers, 
composaient des poèmes, des drames de toute espèce, 
qu'elles représentaient aussitôt. 

Un effet heureux de cette oisiveté pour mademoiselle 
Necker fut encore qu'elle put profiter de tous les loisirs 
de son père. Saisissant les moindres occasions de se raj)- 
procher de lui, elle trouva dans sa conversation des plai- 
sirs et des avantages extraordinaires. M. Necker était cha- 
que jour plus frappé de son esprit, et jamais cet esprit 
n'était plus charmant qu'auprès de lui. Sa fille s'aperçut 
bientôt qu'il avait besoin d'être distrait et amusé, et elle 
se retournait de mille manières; elle essayait, elle ris- 
quait tout pour obtenir de lui un sourire. M. Necker n'é- 
tait pas prodigue de son approbation , ses regards étaient 
plus flatteurs que ses paroles , et il trouvait plus gai et 
plus nécessaire de relever les fautes que les mérites. Sa 
raillerie était à l'affût des plus légers torts; nulle préten- 
tion, nulle exagération, nul ton faux dans aucun genre 
ne pouvait passer inaperçu. « Je dois à l'incroyable péné- 
« tration de mon père, nous a souvent dit madame de 
« Staël, la franchise de mon caractère et le naturel de 
« mon esprit. Il démasquait toutes les affectations, et j'ai 
a pris auprès de lui l'habitude de croire que l'on voyait 
« clair dans mon cœur. » 

Ces entretiens dont madame Necker n'était point ex- 
clue, mais dont sa présence changeait la nature, ne pou- 
vaient lui être entièrement agréables. Elle avait à un très- 
haut degré l'admiration, la confiance, et même l'amour 
de son mari; mais pourtant sa fille correspondait mieux 
qu'elle à un certain genre piquant et inattendu qu'on re- 
marquait parfois chez M. Necker. La jeune personne an- 
nonçait l'esprit de sa mère, et bien d'autres esprits en- 
core. Madamè.Necker aurait voulu qu'on ne pût plaire que 
par ses qualités, et sa fille plaisait précisément par ce 
qu'elle avait dans le caractère de dangereux pour son 
bonheur. Madame Necker était tentée de protester contre 
des succès obtenus malgré ses avis , et les succès sem- 
blaient protester contre ses avis mêmes. 

De plus, mademoiselle Necker commettait mille ctour- 



^ 



DE MADAME DE STAËL. 



deries. Sa vivacité, son entraînement lui donnaient sans 
cesse des torts , et tandis que sa mère regardait les petites 
clioses comme des dépendances des grandes, les minu- 
ties n'avaient nulle importance à ses yeux. Pour éviter 
d'être trouvée en contiavention, elle se plaçait un peu à 
l'écart derrière son père; mais bientôt il se détachait du 
cercle un homme d'esprit, puis un autre, puis un troi- 
sième, et un groupe bruyant se formait autour d'elle; 
M. Necker souriait involontairement de tel mot qu'il en- 
tendait, et la discussion fondamentale était dérangée. 

La crainte de perdre la première place dans les affec- 
tions de son mari pouvait seule faire connaître la jalou- 
sie à l'âme élevée de madame Necker. Si sa fdle l'eût sur- 
passée dans son propre genre, elle se serait associée à des 
succès qui eussent paru la suite des siens. Elle aurait cru 
Hre aimée de son mari dans sa fille. Mais ici il n'y avait 
moyen de rien revendiquer pour elle-même, car tout sem- 
blait dû à la nature. Et lorsque M. Necker jouissait avec 
délices d'un esprit sans modèle aussi bien que sans égal, 
elle éprouvait du dépit et de l'impatience, et un peu de 
désapprobation lui voilait la rivalité. 

Quant à elle, on ne lui plaisait que dans une seule 
route..Je me souviens qu'au temps où l'éclat de madame 
de Staël était encore nouveau pour moi, je témoignai à 
madame Necker mon étonnement de sa prodigieuse dis- 
tinction. « Ce n'est rien, me répondit-elle, absolument 
« rien à côté de ce que je voulais en faire. » Ce mot me 
frappa beaucoup, parce qu'il portait uniquement sur les 
qualités de l'esprit, et qu'il exprimait une conviction in- 
time. 

La douceur extrême du caractère de mademoiselle Nec- 
ker se faisait remarquer lorsque sa mère lui adressait des 
reproches; peut-être que,fière de ses succès auprès de son 
père et de tous les hommes distingués, elle n'a pas atta- 
ché assez de prix au suffrage de madame Necker, elle n'a 
pas fait assez d'efforts pour la ramener; mais son respect 
pour elle a toujours été profond et hautement proclamé. 
Douée dès son enfance du don de ces reparties vives et 
mesurées qui font la part de tous les devoirs et de toutes 
les vérités, jamais elle n'a dit un mot qui, sous le rapport 
même le plus frivole, montrât sa mère sous un aspect dé- 
savantageux. 

Nous n'ajouterons que peu de mots au sujet de madame 
Necker, pai-ce qu'ici finit l'influence qu'elle a exercée sur 
sa fdle. Cette influence a été de deux sortes : elle lui a 
transmis avec le sang une âme ardente , des impressions 
fortes, l'enthousiasme du beau et du grand, un goût vif 
pour l'esprit, pour tous les talents, pour toutes les dis- 
tinctions; d'un autre côté , elle a bien involontairement 
sans doute poussé sa fdle à contraster avec elle. Made- 
moiselle Necker avait souffert de la contrainte qu'impo- 
sait sa mère; et comme elle lui reconnaissait beaucoup 
de lumières et de vertus , il lui semblait qu'il n'y avait 
qu'à supprimer l'effort pour que tout fût bien. Elle crut 
pouvoir être, par le seul élan d'un bon cœur, par l'heu- 
reuse impulsion d'une âme bien née, tout ce que sa mère 
avait été à force de raison et de surveillance, et elle vou- 
lut être le représentant des dons naturels, parce que sa 
mère était celui des qualités acquises. 

Cette intention, qui n'était sans doute qu'à demi for- 
mée , a pourtant trop longtemps influencé les jugements 
de madame de Staël. Son admiration pour les vertus de 
premier mouvement a été trop exclusive et trop érigée en 
système. Les qualités naturelles sont les plus aimables 
sans doute; mais à quoi sert-il de les vanter? Faut-il exci- 
ter les hommes, tantôt à s'enorgueillir de ce qu'ils sont, 



tantôt à désespérer de ce qu'ils peuvent devenir? Et qu'y 
a-t-il de plus digne d'estime sur la terre que la volonté 
vertueuse ! 

C'est là ce que madame de Staël elle-même a reconnu , 
lorsque ses idées ont été mûries par la réflexion, et sur- 
tout lorsque la religion, mieux et plus fortement conçue, 
lui a montré toutes choses sous un jour plus juste. Aussi 
les années, en s'écoulant, lui ont-elles toujours mieux 
appris à sentir le mérite de madame Necker. « Plus je vis, 
« m'a-t-elle dit, plus je comprends ma mère, et plus mon 
« cœur a le besoin de se rapprocher d'elle. » 

On peut donc se représenter madame de Staël au temps 
de sa première jeunesse, s'avançant avec confiance dans 
la vie qui ne lui promettait que du bonheur, trop bienveil- 
lante pour deviner la Jiaine, trop amie du talent dans les 
autres pour soupçonner l'envie. Elle célébrait le génie, 
l'enthousiasme, l'inspiration, et donnait elle-même une 
preuve de leur puissance. L'amour de la gloire, celui de 
la liberté, la beauté naturelle de la vertu, le charme des 
sentiments tendres fournissaient tour à tour des sujets à 
son éloquence. Et qu'on ne croie pas que sa tête fût tou- 
jours exaltée ; elle conservait de la présence d'esprit , et sa 
fougue ne l'emportait pas. Aussi, dans un jiays où la rail- 
lerie est si fort à redouter, le ridicule avait peine à l'at- 
teindre. Elle s'élevait au-dessus de la région où il s'exerce. 

A la vérité, avant qu'elle eût encore marqué sa place 
dans la société, on a cherché à dérouter l'opinion sur son 
compte. Il était aisé de la prendre en défaut. On racontait 
que dans telle occasion elle avait blessé un usage, enfreint 
une étiquette, dérangé une gravité de circonstance. Ainsi 
une révérence manquée, une garniture de robe un peu 
détachée lors de sa présentation à la cour, son bonnet 
oublié dans sa voiture, un jour qu'elle entrait chez ma- 
dame de Polignac , ont été des sujets d'amusement pour 
tout Paris. Mais elle-même s'emparait de ces anecdotes , 
et les racontait avec une grâce infinie. Aucune malveil- 
lance ne pouvait tenir devant sa bonté; et elle a toujours 
eu un tact singuUer pour deviner la réponse à fane aux 
reproches non exprimés. Lorsqu'elle paraissait le plus 
lancée dans la conversation, elle distinguait d'un coup 
d'œil ses adversaires, et les déjouait, les captivait, ou les 
terrassait en passant. Jamais elle ne s'appesantissait, ja- 
mais elle n'avait de l'aigreur; et si la dispute menaçait de 
devenir sérieuse, elle tournait en pleine course à la gaieté, 
et un mot heureux réunissait tous les suffrages. Enfin on 
n'eût pas été applaudi en chercliant à la déconcerter : 
comme elle intéressait en amusant, l'audience entière 
était pour elle; et celui qui l'eût mise hors de combat, 
eût lui-même désespéré de la remplacer dans l'arène. 

C'est ainsi qu'un hoimne de lettres de ses amis l'a re- 
présentée dans un portrait inédit dont je vais citer quel- 
quels fragments. L'ayant peu vue moi-même durant sa 
première jeunesse, je montrerai l'effet qu'elle produisait 
dans la société. Ce morceau est censé traduit d'un poète 
grec: 

« Zulmé n'a que vingt ans , et elle est la prêtresse la 
« plus célèbre d'Apollon; elle est la favorite du dieu; elle 
« est celle dont l'encens lui est le plus agréable, dont les 
« hymnes lui sont les plus chers; ses accents le font, 
« quand elle le veut, descendre des cieux, pour embellir 
« son temple et pour se mêler parmi les mortels 

« Du milieu de ces filles sacrées (le chœur des prôtres- 
« ses), s'en avance tout à coup une : mon cœur s'en sou- 
« viendia toujours. Ses grands yeux noirs étincelaient do 
« génie; ses cheveux, de couleur d'ébène, retombaient 
« sur ses épaules en boucles ondoyantes; ses traits étaient 



NOTICE SUR LE CÂRA.GTERE ET LES ECRITS 



« plutôt prononcés que délicats ; on y sentait quelque 
« chose au-dessus de la destinée de son sexe. Telle il fau- 
« drait peindre ou la Muse de la poésie, ou Clio, ou Mel- 
« pomène. La voilà, la voilà, s'écria-t-on quand elle parut, 
« et on ne respira plus. 

« J'avais vu autrefois la pythie de Delphes; j'avais vu 
« la sibylle de Cumes : elles étaient égarées; leurs mou- 
« vements avaient l'air convulsifs; elles semblaient moins 
« remplies de la présence d'un dieu que dévouées aux fii- 
« ries. La jeune prêtresse était animée sans altération, et 
(< inspirée sans ivresse. Son charme était libre, et tout ce 
« qu'elle avait de surnaturel paraissait lui appartenir. 

« Elle se mit à chanter les louanges d'Apollon, en unis- 
ci sant sa voix aux sons d'une lyre d'or et d'ivoire. Les 
« paroles et la musique n'étaient point préparées. A la 
« flamme céleste de la composition qui exaltait son visage, 
« à la profonde et sérieuse attention du peuple, on voyait 
« que son imagination les créait à la fois ; et nos oreilles , 
« tout ensemble étonnées et ravies, ne savaient qu'admi- . 
« rer le plus de la facilité ou de la perfection. 

« Peu après elle posa sa lyre, et elle entretint l'assem- 
« blée des grandes vérités de la nature, de l'immortalité 
« de l'âme , de l'amour de la liberté , du charme et du dan- 
« ger des passions 

« En ne faisant que l'entendre, on eût dit que c'étaient 
«plusieurs persoimes, plusieurs âmes, plusieurs expé- 
« riences fondues en une seule; en voyant sa jeunesse, on 
« se demandait comme elle avait pu faire pour exister 
« avant de naître, et pour deviner la vie 

« Je l'écoute, je la regarde avec transport; je découvre 
« dans ses traits des cliarmes supérieurs à la beauté. Que 
« sa physionomie a de jeu et de variété ! que de nuances 
« dans les accents de sa voix ! quel accord parfait entre la 
« pensée et l'expression ! Elle parle , et si ses paroles n'ar- 
« rivent pas jusqu'à moi, ses inflexions, son geste, son 
« regard me suffisent pour la comprendre. Elle se tait un 
« moment, et ses derniers mots résonnent dans mon cœur, 
« et je trouve dans ses yeux ce qu'elle n'a pas dit encore. 
« Elle se tait entièrement, alors le temple retentit d'ap- 
« plaudissements; sa tête s'incline avec modestie; ses 
« longues paupières descendent sur ses yeux de feu, et le 
« soleil reste voilé pour nous. » 

Dans l'extrême prodigalité de la nature envers madame 
de Staël, c'est son père qui l'a forcée à faire un choix ju- 
dicieux; son esiirit a gagné avec M. Necker, et pour l'a- 
grément et pour la solidité. 11 lui a, comme il le disait lui- 
même, enseigné la plaisanterie, et dans le genre sérieux 
elle était à la fois inspirée et ramenée au vrai et à la mo- 
dération simplement en le regardant. Mais, sous des rap- 
ports plus essentiels, qui dira ce qu'elle lui doit.' Qui dira 
quel a été l'effet de tant d'amour , fondé sur tant d'admi- 
ration? Si trop de mouvements , trop de besoins divers ont 
agité sa vie, pour que M. Neclser en ait eu la pleine direc- 
tion, jamais elle ne lui a volontairement résisté. Il a puis- 
samment influé sur elle et par son exemple et par l'éternel 
regret de l'avoh- perdu. Mais comment apprécier une telle 
influence ? L'heureux effet des vertus paternelles se pro- 
longe à notre insu, et ressemble à l'action de la Divinité 
sur notre âme. 

Un regard attentif découvrait entre le père et la fille 
bien plus de ressemblance que la réserve de l'un et la ma- 
nière ouverte et communicative de l'autre n'eussent porté 
à le présumer. Avec une force de tête, une capacité d'at- 
tention bien supérieure à celle de madame de Staël, 
M. Necker (et je le 'représente ici tel que je l'ai vu dans 
les dernières années de sa vie), M. Necker montrait sur 



des sujets moins variés , des vues aussi étendues. Il avait 
ces mômes aperçus lumineux, ce coup d'œil pénétrant, 
cette finesse d'observation, et cette même gaieté sur un 
fonds de mélancolie. Il combattait une imagination forte, 
et concentrait une chaleur d'âme, une sensibilité qui n'en 
devenaient que plus touchantes. Rien n'était attendrissant 
comme ses témoignages d'affection, et on ne peut se les 
retracer sans une émotion profonde. Son expression tou- 
jours un peu contenue, son regard si vif et si doux péné- 
traient le cœur; on y retrouvait toute sa vie. On y voyait 
et la mort toujours déplorée de madame Necker, et la 
sienne qui s'avançait, et sa bonté adorable, et l'ingrati- 
tude des hommes , et les hautes consolations de la religion, 
et l'ardent désir de faire encore du bien sur la terre. Mais 
quand ses grandes facultés venaient à se déployer, quand 
une belle cause réclamait son appui, ou qu'une noble in- 
dignation enflammait son âme, il s'exaltait par degrés, et 
les flots toujours grossissants de sa magnifique éloquence 
se précipitaient en torrent rapide et impétueux. 

De tels moments étaient rares toutefois : son cœur s'a- 
gitait et se calmait le plus souvent en silence. Une dignité 
un peu nonchalante l'empêchait d'hnprimer à la conver- 
sation le mouvement qui eût réagi sur lui-même, et il se 
résignait à l'ennui que pourtant il redoutait beaucoup. Il 
avait peine à voiler une antipathie mêlée de mépris pour 
la nullité de l'esprit ou du caractère; et sa bouche un 
peu dédaigneuse contrastait avec son regard doux et 
bienveillant. Toutefois la grâce le captivait : aussi ne de- 
mandait-il aux femmes que du naturel , et était-il plem 
d'indulgence pour les jeunes gens; mais la médiocrité 
consolidée lui était insupportable. Après qu'il avait long- 
temps rongé son frein dans une société insipide, rien au 
monde n'était plus divertissant que la première explosion 
de son mécontentement. Les maximes communes qu'on 
lui avait débitées , les nuances de ridicule qu'il avait sai- 
sies, les petits buts qu'il avait démêlés, et jusqu'à l'idée 
qu'il voyait les autres se former de lui-même, lui inspi- 
raient les expressions les plus originales, les plus vive- 
ment contrastantes avec son extérieur grave et imposant 
Une force comique [singulièrement mordante se dévelop- 
pait en lui; et sa bonté naturelle qui se faisait jour comme 
par bouffées à travers ce genre de verve, le rendait plus 
remarquable encore. Il a pu facilement renoncer à mon- 
trer ce talent dans ses écrits, mais ce qui est bien à re- 
gretter, ainsi que l'a insinué madame de Staël, c'est que 
la pompe continuelle de son style ne lui ait pas permis de 
donner assez de relief, des couleurs assez tranchantes à 
la foule de pensées neuves, salutaires ou agréables qu'il a 
réellement exprimées. La musique distrait des paroles 
quand on le ht, et, dans ses périodes cadencées, il y a 
une grande quantité d'esprit qui est perdue pour l'effet. 

Après avoir donné une idée générale de madame de 
Staël dans sa jeunesse, et des deux persoimes qui ont le 
plus influé sur cette période de sa vie, je vais mainte- 
nant la suivie dans le cours de ses travaux. Sans trop 
m'attacher à juger en elle l'écrivain, je regarderai les ou- 
vrages de madame de Staël comme des faits de son his- 
toire ou comme le dépôt de ses pensées ; le point de vue 
littéraire n'étant peut-être ni le plus important à son 
égard, ni celui qu'il m'appartient le mieux de choisir. 

DES ÉCRITS DE MADAME DE STAËL. 

Première période. 

Quoique les ouvrages de madame de Staël aient géné- 
ralement été dictés par le même esprit, on y reconnaît un 



DE M4DAME DE STAËL. 



9 



caractère un peu différent, suivant l'époque à laquelle 
elle les a composés. Je les diviserai donc en trois classes 
conespondantes à trois périodes de sa vie : la première, 
très-courte, qui a précédé la révolution; la seconde, qui 
s'étend du commencement de la révolution à la mort de 
M. Necker; et la troisième, qui est postérieure à cet évé- 
nement. 

La réputation naissante de madame de Staël fît accueil- 
lir ses moindres productions. On lisait avec avidité des 
synonymes, des portraits écrits par elle, et d'autres es- 
sais de ce genre, qui, au moment où elle entra dans le 
monde, étaient l'objet de certains défis de société ; et déjà 
' dans ces légères compositions, on remarque la finesse de 
pensées, les traits vifs de sentiment qui ont toujours été 
le cachet de sa manière. Mais avant cette époque et celle 
de son mariage, elle avait déjà écrit une comédie en vers, 
qui fut bientôt suivie de deux tragédies. 

Il est inutile de dire que ces pièces ne sont que des ébau- 
ches très-imparfaites. Elles n'étaient point destinées à 
l'impression, mais madame de Staël en a fait quelquefois 
la lecture dans des réunions nombreuses où elles ont eu 
un succès inouï; succès qui prouve l'instinct du talent 
chez les juges, car c'est surtout comme d'heureux pré- 
sages qu'on a dû les considérer. 

L'idée principale de la comédie intitulée Sophie ou les 
Sentiments secrets , ne parut pas irrépréhensible à ma- 
dame Necker. Sophie est une jeune orphelme qui a conçu 
pour son tuteur, le mari de son amie, une passion dont 
elle ne se doute pas; mais l'excuse de l'héroïne, l'igno- 
rance du sentiment qu'elle exprime, put sembler à des 
yeux sévères ne pas s'étendre jusqu'à l'auteur. Toutefois 
le sujet est traité avec délicatesse, ou, pour mieux dire, 
avec innocence. On voit que mademoiselle Necker n'a 
songé qu'à peindre un attachement sans espoir. D'ailleurs 
le caractère moralement très-beau de la femme mariée, 
rivale de Sophie, balance l'effet de ce dernier rôle. 

11 est étonnant qu'un si jeune auteur, doiît la tête était 
déjà pleine de tant d'idées, n'ait pas eu davantage la pré- 
tention de varier ses moyens d'effet. Mademoiselle Necker 
s'est entièrement renfermée dans la région du sentiment, 
et son esprit fécond, borné à une seule couleur, y a mul- 
tiplié les nuances. Les Sentiments secrets sont une pièce 
toute d'amour et d'amour malheureux; il y règne une 
douce et mélancohque sensibilité. Mais dans cette espèce 
d'élégie quatre situations, quatre caractères différents se 
dessinent pourtant d'une manière nette et distmcte. Le 
style, comme l'a dit plus tard madame de Staèi en la pu- 
bUant , n'est pas correct , mais il est coulant et harmonieux. 
Elle avait une telle facilité, qu'il semble qu'elle ait en toutes 
choses conmiencé par l'habitude. 

Une tragédie étant une œuvre bien autrement difficile 
qu'une comédie, J\ne Grey est, à tous égards, inférieure 
à SopmE. Cependant l'inspiration y est plus élevée, et les 
indices du talent y sont plus fortement marqués. Le rôle 
de Jane Grey a un coloris doux et pathétique; celui de 
Northumberland est conçu avec une vigueur qui paraît 
bien étonnante quand on considère l'âge de l'auteui'. On a 
surtout remarqué quelques vers très-énergiques de ce der- 
nier rôle. 

Jane Grey est peut-être la seule des productions de 
madame de Staël où il se trouve une peinture animée du 
bonheur. La situation de l'héroïne, au commencement, 
offre, U est vrai, ce qui devait être l'idéal de la félicité 
aux yeux de l'auteur même, un mariage avec un héros 
adoré, les jouissances d'un esprit supérieur, et dans l'a- 
venir des chances brillantes ou funestes , mais toujours 



glorieuses. Aussi, comme madame de Staël avait toujours 
besoin de reconnaissance et par conséquent de religion 
dans le bonheur, elle a donné au caractère de Jane Grey 
une teinte religieuse très-prononcée. 

Peut-être a-t-on trop désespéré de la peinture du bon- 
heur pour l'effet littéraire : on éprouve je ne sais quel at- 
tendrissement pour les êtres qui savent être heureux; et 
dans la tragédie surtout, où l'orage s'annonce, il résulte 
une vérité, une force singulière, du calme et de la dou- 
leur des premières impressions. Nous céderons au plaisir 
de citer quelques vers qui peignent cette plénitude de con- 
tentement dont l'expression est si rare dans les fictions 
comme dans la vie réelle, chez les écrivains de génie; 
c'est Jane Grey qui parle : 

« Au lever du soleil, alors qu'en m'éveillant 
« Je retrouve mon àme et recommeuce à vivre , 
« A sentir mon bonheur quelque temps je me livre, 
" J'éprouve le plaisir de m'apprendre mon sort; 
<" J'y pense lentement ; ma voix nomme Guilfort, etc. 

U parait que l'histoire de Jane Grey avait singulière- 
ment frappé madame de Staël, car elle s'est encore occu- 
pée de cette femme infortunée dans les Réflexions sur 
LE Suicide qu'elle a composées en 1811. Elle voulait prou- 
ver que l'attente d'une mort affreuse n'est pas, aux yeux 
du vrai chrétien, une raison suffisante pour attenter à ses 
jours. Dans ce but, elle suppose une lettre écrite par 
Jane Grey, en réponse à la proposition qui lui a été 
faite de prévenir son supplice en s'empoisonnant. Cette 
lettre, où respire le pur esprit du christianisme, est de la 
beauté la plus touchante et la plus élevée. 

Il est à remarquer que ces premiers ouvrages, écrits à 
un âge si tendre , ont une vérité plus parfaite et plus in- 
time dans l'expiessiou du sentiment que ceux de la pé- 
riode suivante, qui prouvent néanmoins une plus haute 
portée. Cependant j'ignore si les traits de génie qu'on a 
relevés dans ces pièces, en feront pardomier les défauts, 
hors du cercle de l'amitié. Jane Grey smtout ne peut 
soutenir l'examen : ce sont des monuments curieux de 
l'histoire d'un grand talent; mais leur vrai mérite est dans 
ce qu'ils annoncent. 

Madame de Staël fit, à peu près dans le même temps, 
une seconde tragédie intitulée Montmorency. Cette pièce, 
qui n'a jamais été imprimée, contient de belles scènes, et 
le rôle du cardinal de Richelieu y est tracé avec esprit. 
Toutefois le caractère du héros, poussé à la rébellion par 
une femme ambitieuse, ne pouvait pas être bien théâtral. 
Il est donc à présumer qu'un sentiment particulier a influé 
sur le choix de ce sujet , et qu'à l'époque où commençaient 
à se former les nœuds d'une amitié qui a embelli ou con- 
solé la vie de madame de Staël , elle se plaisait à répéter 
le beau nom de son ami '. 

Le goût de madame de Staël s'était d'abord déclaré en 
faveur de la poésie; mais, depuis ces essais dramatiques, 
elle n'a guère composé qu'une seule pièce de vers un peu 
considérable. Le mécanisme de la versification a été tel- 
lement perfectionné en France, qu'il lui fallait ou se rési- 
gner à un genre d'infériorité, ou s'assujettir à un travail 
qui eût amorti sa verve. Peut-être que l'essor irrégulier 
de son talent ne pouvait s'accommoder d'une marciie me- 
surée. Elle y aurait perdu de l'originalité, et elle s'est 
montrée plus grand poëte en prose qu'elle ne l'eût vrai- 
semblablement été en vers. 

En suivant l'ordre des temps, je dois parler ici do trois 
Nouvelles que madame de Staël a composées avant l'âge 

I M. le vicomte Mathieu de Montmorency. 



10 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



de vingt ans, mais qu'elle n'a publiées qu'en 1795. Elle 
n'attachait aucune importance à ces légères productions. 
Ainsi, elle dit elle-même dans l'avertissement : « Que les 
« situations y sont indiquées plutôt que développées, et 
« que c'est dans la peinture de quelques sentiments du 
« cœur qu'est leur seul mérite. » Il s'y trouve en effet des 
traits ravissants de sensibilité ; mais les situations qui 
avaient séduit le jeune auteur sont trop fortes pour le ca- 
dre, et l'on voit que madame de Staël les avait imaginées 
dans le temps où elle cherchait des sujets frappants pour 
la scène. 11 y a toujours une veine tragique dans son ta- 
lent. Produire de grands effets, exciter de fortes émotions, 
ce besoin du génie et de la jeunesse a longtemps dominé 
chez elle; aussi a-t-elle prodigué la mort dans ces Nou- 
velles avec une sorte de témérité. Celui-là seul que la 
mort a frappé dans ses plus chères affections, devrait 
avoir le droit de traiter ce sujet terrible : seul il peut par- 
ler dignement des peines qu'il connaît; seul il peut évo- 
quer l'image du roi des épouvantements , sans une sorte 
de légèreté profane. 

Au reste, la publication de ces Nouvelles n'a fait que 
fournir un prétexte à celle du morceau extrêmement dis- 
tingué qui leur sert d'introduction. C'est un traité sur les 
fictions , plein de vues neuves et de pensées agréables. 
Les différents genres de fictions , leur convenance relative 
aux divers degrés de la civilisation , y sont appréciés avec 
une rare sagacité, et l'imagination y est analysée par un 
esprit accoutumé à vivre avec elle. 

Lettres sur Rousseau. 

Mais son ouvrage le plus achevé de cette période, ce 
sont les Lettres sur les. écrits et le caractère de 
J. J. Rousseau. Là, se trouve toute la vivacité de la jeu- 
nesse et son plus grand charme, ce qu'elle est et ce qu'elle 
promet. Là, on entrevoit un penseur, un moraliste, une 
femme capable de peindre les passions; mais tout cela 
confusément et dans le nuage. Là , est déposé le germe de 
toutes les opinions que madame de Staël a développées 
depuis. Elle parcourt un champ immense d'idées; elle ef- 
fleure, en passant, une foule de sujets; et, quoique sa 
marche soit dirigée par celle de Rousseau , elle accompa- 
gne cet auteur d'un pas si léger et si rapide, elle le croise 
et le devance tant de fois, qu'on voit qu'il l'a excitée bien 
plus qu'il ne l'a soutenue. C'est toujours d'abondance 
qu'elle parle; elle cède au besoin de répandre son âme; 
et l'on juge que, si elle eût choisi un tout autre objet, 
elle s'en serait peut-être occupée avec moins d'amour, 
mais qu'elle aurait écrit avec autant de facilité et d'élo- 
quence. Quel que soit l'enthousiasme que lui inspire Rous- 
seau, elle maintient l'indépendance de son esprit; elle 
sème avec profusion ses propres pensées, en les expri- 
mant avec cette grâce, ce léger embarras d'une jeune 
femme qui souffre un peu d'avoir à déployer tant de force. 
C'est dans des morceaux d'une vive sensibilité, c'est sur- 
tout dans des élans d'admiration et d'amour pour son père 
qu'elle a épanché tout son cœur. Enfin, malgré quelques 
mouvements et quelques jugements un peu jeunes, elle 
est déjà étonnamment elle-même dans cet écrit. C'est 
déjà cette personne sur qui tout produit de l'effet, qui 
examine tout de ses propres yeux, qui, ayant une ma- 
nière à elle d'envisager les objets, se donne la peine de 
vous expliquer cette manière, et qui étend toujours vos 
idées, par cela seul qu'elle change votre point de vue. 
C'est cette personne enfin qui ne trace pas une ligne sans 
avoir pensé ou senti ce qu'elle écrit, et qui exprime tou- 



jours si ce n'est exactement la vérité des choses , du moins 
celle de son impression. Peut-être cette production res- 
semble-t-elle, pour la manière, à ses meilleurs ouvrages 
plus qu'à ceux d'une époque intermédiaire. Dans cette 
première période, où, de même que dans la dernière, ma- 
dame de Staël vivait au milieu d'une société extraordi- 
nairement brillante et y avait de grands succès, l'esprit 
de conversation a communiqué de la clarté, de la briè- 
veté, du trait et de l'éclat à son style. 

Peut-être y a-t-il même des rapports particuliers entre 
les Lettres sur Rousseau et l'ouvrage posthume de ma- 
dame de Staël. Rien assurément ne peut différer davan- 
tage pour le sujet et la forme que ces deux écrits, et ce- 
pendant ils se rapprochent par la limpidité de la diction, 
et parce qu'à travers la chaleur ou la vivacité de senti- 
ments bien dissemblables, il y règne une égale sérénité 
d'esprit : le cahne du matin et celui du sou de la vie s'y 
font sentir. Elle n'avait pas été encore atteinte par l'orage 
quand elle a composé ces lettres; aussi, dans une foule de 
remarques charmantes , on ne trouve ni la profondeur de 
ses impressions, ni celle de sa connaissance du cœur. 
C'est presque toujours la souffrance qui nous force à 
creuser dans notre âme; il faut que l'abtme s'ouvre pour 
qu'il y pénètre un rayon du jour. L'analyse des effets de 
la douleur, l'emploi de couleurs très-sombres , en con- 
traste avec les traits lumineux de ses pensées, ont été un 
des grands moyens de madame de Staël. Elle s'est montrée 
unique dans ce genre; et pourtant, en relisant les Lettres 
SUR Rousseau, où elle a cherché à se modérer, l'on re- 
trouve avec bien du plaisir son esprit, et même sa sensi- 
bihté, revêtus de tehites plus douces. 

Ceux qui ont voué un culte au talent veulent qu'il pro- 
duise sur eux ses plus grands effets : ils veulent éprouver 
sa puissance, fût-elle malfaisante et cruelle; et comme 
eux seuls exigent de lui des preuves de force, eux seuls 
ont aussi le droit de lui distribuer la gloire. MaisTa plupart 
des lecteurs lîe cherchent qu'une douce distraction. 11 est 
mille destinées douteuses qu'une représentation embellie 
de la vie berce d'agréables illusions, et peut-être faut-il 
être ou très-heiueux ou très-malheureux pour aimer à ré- 
pandre des larmes. C'est parce que les Lettres sur Rous- 
seau raniment et exercent doucement le cœur et la pensée, 
sans trop exiger de l'un et de l'autre, que le charme en a 
été si imiversellement senti. 

Toutefois, n'en déplaise à ceux qui aiment à renfermer 
le dénigrement général d'un écrivain dans l'éloge de son 
premier essai, cet ouvrage étoimant pour l'âge de l'auteur, 
brillant et distuigué pour tous les âges, ne manifeste en- 
core ni la grande imagination ni la supériorité transcen- 
dante dont madame de Staël a fait preuve depuis. 

écrits de madame de stael. 

Deuxième période. 

Peu de temps après la publication des Lettres sur 
Rousseau , commença la révolution française : madame 
de Staël avait déjà rendu dans cet ouvrage un hommage 
éclatant à la liberté, et l'amour de la liberté l'avait enllam- 
mée dès son jeune âge. Placée près du centre de l'action, 
s'élevant par son esprit à la hauteur de tous les principes , 
et atteinte dans ses sentiments par tous les résultats, ni 
son caractère ni sa destinée ne lui permettaient de de- 
meurer étrangère au mouvement général. Quand toutes 
les têtes étaient exaltées , ce n'est pas la sienne qui pou- 
vait rester froide. Elle admirait la constitution anglaise 
autant qu'elle cliérissait la France. L'idée de voir les Fran- 



DE MA.DAME DE STAËL. 



11 



çais aussi libres que les Anglais, de les voir placés au 
môme niveau pour tout ce qui assure les droits et relève 
la dignité de l'espèce humaine, devait répondje à ses vœux 
les plus ardents; et quand on songe qu'à cette perspec- 
tive s'ajoutait l'espoir que son père contribuait à un tel 
bien et en recueillerait la reconnaissance , on ne pent s'é- 
tonner de son enthousiasme. Tout ce qu'il y avait de vif 
dans son cœur et dans ses pensées, la portait sur la 
môme route, et elle allait plus loin que son père dans 
cette route, comme pour s'exposer à recevoir le premier 
choc. 

Toutefois la modération que commandaient à M. Neclier 
et son caractère et ses hautes lumières, fut bientôt im- 
posée à madame de Staël, par son respect pour le mal- 
heur. D'après l'ardeur de ses espérances, on peut juger 
de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit son attefite trompée. 
Avec un sentiment de pitié tellement vif, même envers les 
indifférents, qu'il était une douleur personnelle; avec une 
aversion pour la tyrannie qui soulevait toutes les puis- 
sances de son âme, le règne de la terreur fut pom- madame 
de Staël particulièrement épouvantable. Parmi ceux qui 
n'ont pas eu à déplorer la perte des premiers objets de leur 
attachement, nul n'a pu souffrir plus qu'elle. A la plus 
profonde compassion pour les maux de tous, à d'honibles 
craintes pour ses amis, se joignait l'idée que le nom de la 
libeité serait à jamais calomnié, et que celui de son père 
subirait un pareil sort. Ses deux idoles sur la terre, la li- 
berté et la glohe de M. Necker, semblaient renversées du 
même coup. 

«11 me semble, dit-elle (Ikflcence des Passions, p. 115), 
« que les partisans de la liberté sont ceux qui détestent le 
V plus profondément les forfaits qui se sont commis en son 
« nom. Leurs adversaires peuvent sans doute éprouver la 
« juste horreur du crime; mais comme ces crimes mêmes 
« servent d'argument à leur système, ils ne leur font pas 
« ressentir, comme aux amis de la liberté, tous les genres 
« de douleur à la fois. » 

Aussi , pendant le règne sanglant de Robespierre , ma- 
dame de Staël fut hors d'état d'entreprendre aucun tsa- 
vail suivi; toutes ses facultés étaient absorbées par le dé- 
sir de dérober des victimes à la mort : désir sans cesse 
renaissant, car lorsqu'elle avait donné asile à un infortuné, 
elle croyait n'avoir rien fait pour lui tant qu'elle n'avait 
pas sauvé ses proches. Son dévouement dans ce genre est 
si connu, qu'il est inutile de le retracer, et l'amitié éprou- 
verait une sorte d'embairas à le faire. 



Défense de la Reine. — Épitre au Malheur. 
Opuscules politiques. 



■ Deux 



La première fois qu'elle retrouva son talent, ce fut pour 
l'employer à la défense de la reine. On sait, dans ces 
temps désastreux, ce qu'il fallait de ménagements et d'a- 
di-esse pour ne pas uTiter des monstres sanguinaires. On 
a même souvent employé alors, dans un bon but, un lan- 
gage bas et féroce; mais c'est là ce qui était impossible à 
madame de Staël. La tyrannie populaire ne lui était pas 
plus aisée à flatter qu'une autre. Cependant , comme il fal- 
lait se faire entendre des chefs , elle essaye de tous les 
tons , elle use de tous les moyens pour trouver le défaut 
de la peau du tigre, et parvenir au cœur de l'homme. Elle 
cherche à faire oublier la reine, pour ne montrer dans Ma- 
rie-Antoinette que la femme charmante, l'être bon et com- 
patissant, la tendre mère, l'épouse dévouée et courageuse. 
Il règne un sentiment actif, profond, une pitié ingénieuse 
et déUcate dans cette pièce. Dirons-nous que madame de 



Staël n'avait jamais été en faveur auprès de la reine.' 
Eùt-elle, ce qui ne se pouvait pas, eût-elle été haïe, 
proscrite, persécutée par Marie-Antoinette, elle n'en eût 
pas fait moins, et eût également gémi de ne pouvoir' en 
faire plus. 

Plus tard, elle épancha la douleur qui l'oppressait, dans 
une épitre adressée au Malheur, petit poème bien remar- 
quable par la force et la vérité de l'expression. On a sur- 
tout distingué ces vers où elle montre ce que l'idée du dé- 
sastre universel ajoute pour chaque malheureux aux 
peines particuUères de la vie ; 

« De la nature enfin le cours invariable , 

« A travers tant de maux ne s'est point arrêté; 

« La mort, comme aati-efois, se montre impitoyaljle, 

" Et l'hymen le plus saint n'en est point respecté. 

«L'amour peut être ingrat, et l'amitié légère; 

«Et, sous le poids affreux des communes douleurs, 

« Nourrissant en secret une peine étrangère, 

« Seule, à d'autres chagrins on donne encor des plenrs. 

« Dieu puissant! du malheur daigne borner l'empire... » 

Après la chute de Robespierre, madame de Staël a pu- 
blié, à peu d'intervalle, deux brochures anonymes, l'une 
mtitulée Réflexions sur la paix, adressées a M. Put et 
AUX Français; et l'autre, Réflexions sur la paix inté- 
rieure. Ces deux écrits, dont le premier a été l'objet des 
éloges de M. Fox dans le parlement d'Angleterre, contien- 
nent tout ce que l'auteur osait exprimer de ses idées sur 
la situation intérieure et extérieure de la France, en 1795; 
et ce sont par là même des monuments précieux pour 
l'histoire. Sans prétendre discuter les opinions politiques 
de madame de Staël, je dh'ai, relativement à ces deux ou- 
VTages, qu'ils lui ont été dictés par un sentiment impé- 
rieux. Les Français des deux partis ont pu vouloir la guerre, 
et l'Europe entière a pu croire être intéressée à sa conti- 
nuation; mais il n'était pas dans le caractère de madame 
de Staël d'adopter jamais un tel système. Hors de l'intérêt 
sacré de l'indépendance nationale, il n'était donné à au- 
cun raisonnement delà réconciher avec l'effusion du sang, 
et son esprit se mettait toujours au service de son cœur 
pour prouver la convenance de la paix. 

On peut en dire autant du second écrit. Indépendam- 
ment de son amour pour la liberté, madame de Staël eût 
toujours signalé avec effroi la route qui semblait alors, 
selon son énergique expression, « forcer à retraverser une 
« seconde fois le fleuve du sang. >> 

Quand on donne des conseils pour une position déter- 
minée, on est obligé de transiger avec le mal existant et 
avec ses conséquences nécessahes; mais madame de Staël 
le fait sans consacrer le mal, et sans cesser de le recon- 
naître pour ce qu'il est. S'il est possible de lire ces écrits 
avec impartialité, d'évaluer et les circonstances du temps 
et ce qu'elles exigeaient d'un écrivain , on sera étonné de 
tout ce qui y est déployé de force d'argumentation , de 
respect pour tous les intérêts, poui' toutes les opinions 
honnêtes, de candeur, et non-seulement d'esprit, ce qui 
va sans dire, mais de solidité et de saine raison. Sans 
doute elle ne désirai t pas le rétablissement de la monarchie ; 
mais était-il dans l'ordre des choses possibles, que cette 
même restauration qui depuis a ramené des jours de li- 
berté et de bonheur pour les Français, eût lieu à l'époque 
oii elle écrivait, sans que de terribles vengeances fussent 
exercées.' Elle n'a pas vu à vingt ans de distance, parce 
que telle n'est pas la portée du regard humain; mais, dans 
un horizon plus rapproché , elle a présagé avec une singu- 
lière justesse. N'est-il pas bien remarquable , par exemple, 
qu'en 1795 elle ait dit que la France ne pouvait arriver à 



12 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



la monarchie mixte sans passer par le despotisme mili- 
taire ' ? 

De l'influence des passions sur le bouhetir des individus et 
des nations. 

Quelque abstraite et générale que soit la question traitée 
dans ce livre, elle n'était point, même au sein du trouble 
et des inquiétudes, étrangère aux pensées habituelles 
d'un esprit phitesophique comme celui de madame de 
Staël. Aussi, quoique les traces de la commotion ■violente 
qu'a donnée la révolution à tous les êtres réfléchissants et 
sensibles, se fassent remarquer dans cet ouvrage, des 
forces plus grandes y sont déployées, et leur masse en- 
tière est en mouvement. 

Dans les Lettres sur Rousseau, on voit une jeune per- 
sonne étincelante d'esprit, qui agite avec feu, avec senti- 
ment, une foule de questions brillantes au milieu des 
applaudissements d'une nombreuse assemblée. Dans l'In- 
fluence DES Passions, au contraire, tout porte l'empreinte 
des méditations solitaires, et de cette effervescence dou- 
loureuse que l'exercice de la pensée ne parvient pas tou- 
jours à calmer. Le jeune aigle épouvanté par la tempête 
de la vie cherche un asile et un lieu de repos. Les pas- 
sions sont déchaînées autour d'elle. Témoin et près d'être 
victime elle-même de la fureur des partis, elle a sous les 
yeux une vaste ruine. Les institutions du vieux temps, 
celles qui les avaient d'abord remplacées , tout a été ren- 
versé. La vertu, la raison, la liberté même, au nom de 
laquelle les passions s'étaient soulevées , ont lutté en vain 
contre les passions. Madame de Staël cherche donc à ana- 
lyser ces forces mystérieuses; elle se demande si les ar- 
dentes espérances que les passions excitent se réalisent 
jamais, et la réponse est négative. Toujours les passions 
attendent du sort ou des hommes l'accomplissement de 
leurs vœux, et mettent ainsi notre bonheur sous une dé- 
pendance étrangère. L'amour de la gloire , l'ambition , la 
vanité veulent atteindre un but qui recule sans cesse. Les 
affections tendres ont besoin d'une réciprocité qu'elles ne 
croient jamais obtenir, et les désirs sensuels ou égoïstes , 
en desséchant le cœur qu'ils agitent, détruisent le foyer 
commun de toutes les jouissances. 

Les passions sont donc le véritable obstacle au bonheur 
des mdividus, et elles nuisent aussi à celui des nations; 
car pour un peuple chez lequel il n'existerait pas de vio- 
lents désirs, toutes les formes de gouvernement seraient 
également bonnes. Toutefois, il s'offre ici une distinction 
fondamentale : l'homme considéré isolément peut toujours 
aspirer à étouffer ses sentiments désordonnés; mais on 
doit regarder les passions comme indestructibles dans l'es- 
pèce, et c'est à leur laisser le degré d'activité convenable 
que consiste l'art du législateur. D'après cette différence, 
l'auteur a divisé son plan en deux parties : l'une qui traite 
de la destinée des individus, et l'autre du sort constitu- 
tionnel des nations. 

La première moitié de ce plan est la seule qui ait été 
exécutée, et elle suffit à former un ouvrage complet. Ma- 
dame de Staël y a analysé, en premier lieu, les passions, 
puis les sentiments qui tiennent à la fois de la nature des 
passions et de celle des ressources qu'on peut leur oppo- 
ser ; enfin elle examine quels sont les secours contre le 
malheur qu'on doit chercher en soi-même. 

L'analyse des passions est admirable; plusieurs de ces 

' J'avais rassemblé d'autres citations-, et les phrases que j'avais 
en vue étaient bien saillantes ; mais peut-être vaut-il mieu.x , quand 
on ne retrace pas l'ensemble de la situation , éviter de réveiller des 
i/ouvenirs douloureux, et trop souvent empreints d'injuslice. 



mobiles qui semblent ne différer entre eux que par d'im- 
perceptibles nuances , sont cariictérisés avec des traits si 
netset si fermes, qu'ils prennent des physionomies par- 
faitement distinctes; et les définitions d'idées abstraites 
deviennent en quelque sorte des portraits d'individus. Un 
rare talent pour la satire est déployé dans ces peintures : 
toutefois on n'y remarque pas cette gaieté vive et légère 
qui a brillé depuis chez madame de Staël. Elle était ab- 
sorbée par le chagrin à cette époque désastreuse. 

Un chapitre bien remarquable, c'est celui de l'Esprit 
DE PARTI. Le fanatisme politique, son aveuglement, sa 
folle confiance, sa crédulité, sont représentés par une per- 
sonne si jeune, avec la plus énergique justesse, et elle a 
ensuite caractérisé avec la même précision les deux gran- 
des classes d'enthousiastes , les novateurs et les défenseurs 
du passé. Tout est vrai dans ces tableaux, et restera tel, 
tant que les mêmes partis existeront encore. 

Mais quelle effrayante révélation du plus affreux mys- 
tère de la nature humaine n'est pas contenue dans le cha- 
pitre intitulé du Crime, mot par lequel elle entend sur- 
tout la cruauté! Dans un temps où le crime marchait 
déchaîné, l'esprit d'observation n'a pourtant pu suffire à 
tracer un tel tableau. Il fallait un talent pour ainsi dire 
dramatique, cette force d'imagination qui, dans un mot, 
un mouvement, une expression de physionomie, trouve 
l'homme tout entier, le comprend au point-de devenir lui, 
de revêtir un instant sa nature. Quelle peinture terrible de 
ce besoin d'enivrement, de cette férocité convulsive, de 
cette rage intérieure qui pousse sans cesse à de nouveaux 
forfaits, celui pour qui le repos est devenu un supplice, 
celui qui se sent bai parce qu'il hait, et qui veut infliger 
aux autres les tourments dont il est lui-même la proie ! 

Et quel trait de lumière jeté sur le cœur humain que ces 
paroles : « Si l'on pouvait avoir quelque prise sur un tel 
« caractère, ce serait en lui persuadant tout à coup qu'il 
a est absolument pardonné ! » VoUà, remarquerai-je à l'ap- 
pui de ce que dit madame de Staël, voilà une des causes 
des révolutions morales qu'opère si fréquemment la reli- 
gion. Elle dit au coupable qu'il est pardomié dans le ciel; 
il méprise le reste, et recommence à vivre. 

Madame de Staël considère les passions sous le rapport 
de leur danger pour le bonheur et non pour la vertu. Elle 
conunence par reconnaître que toute félicité suppose l'ob- 
servation des lois de la morale , mais elle ne dit pas aux 
hommes : Les passions vous rendront peut-être coupables; 
elle leur dit : Les passions vous rendront sûrement malheu- 
reux. Pour les êtres que la chance de commettre une faute 
n'effraye pas avant tout, ce langage a beaucoup de force, 
en ce qu'il se fonde sur la nature même des choses, sur 
l'essence immuable des sentiments immodérés , et non sur 
leurs suites mcertaines. Ainsi, quelque base qu'on veuille 
dormer à la morale, cette partie de l'ouvrage aura tou- 
jours de l'importance, et les observations curieuses qu'elle 
renferme ne seront perdues dans aucun système. Toute 
philosophie usuelle doit viser à rendre la volonté indépen- 
dante des passions. Mais quand madame de Staël, dans le 
but de mieux assurer cette indépendance, semble pros- 
crire jusqu'aux affections les plus légitimes, ne dément- 
elle pas et son propre sentiment et la nature ? N'y a-t-il pas 
un stoïcisme moins âpre à dire que la douleur n'est pas 
un mal, qu'à soutenir qu'aimer innocemment n'est pas un 
bien.f L'amitié, la tendresse paternelle et filiale doivent- 
elles être sacrifiées à un froid calcul, et n'est-ce pas un 
cruel emploi du talent que de peindre avec un détail frappant 
de vérité tout ce qui blesse le cœur dans les relations les 
plus chères? Le pliilosophe chrétien a peut-être seul le 



DE MàDAME DE STAËL. 



13 



droit de dissiper des illusions consolantes ; et il faut nous 
promettre autre chose que cette yie, si l'on yeut nous dé- 
goûter de ce qu'elle renferme de mieux. 

11 n'était pas en général dans le caractère de madame 
de Staël de pom'suivre aveuglément un principe jusque 
dans ses dernières conséquences , et elle était ordinaire- 
ment avertie par un tact très-silr du moment où l'applica- 
tion abusive d'une règle conduirait à en violer une autre. 
Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est point par «ne af- 
fectation d'austérité que madame de Staël a soutenu un 
tel système, et on peut assez juger que ce n'est point non 
plus par û-oideur d'âme. Elle peint en traits de feu le mal- 
heur des passions et leur puissance; c'est uniquement aux 
êtres passionnés qu'elle s'adresse : les autres n'ont pas be- 
soin de ses secours, ils n'entendraient pas son langage, 
et ce n'est pas avec eux qu'elle a des traits de sympathie. 
Il résulte ainsi de la sévérité de ses conseils et de la cha- 
leur de ses sentiments un stnguher contraste qui vient de 
ce qu'ayant beaucoup souffert, elle aurait voulu paraly- 
ser chez les autres et chez elle-même cet excès de vie qui 
est une si giande cause de malheur. 

Il a sans doute échappé à la jeunesse et à l'ardente vi- 
vacité de l'auteur, des jugements hasardés et des expres- 
sions trop fortes. Mais, à juger généralement de la mora- 
lité de cet ouvrage, on ne peut guère lui reprocher d'autres 
défauts que ceux de la philosopliie qui n'a pas un fonde- 
ment religieux, la privation d'espérance, l'absence d'un 
motif hors de soi pour le sacrifice de soi-même, défauts 
qui sont toujours recouverts d'une teinte de sensibilité 
bien étrangère à cette philosophie. 

Madame de Staèl ne laisse pas sans quelques ressources 
les mortels qu'elle a déh«és des passions ; elle conseille 
l'étude indépendamment du succès, la bonté indépendam- 
ment de la reconnaissance, et elle indique comme un état 
assez doux, après qu'on a renoncé au honheui', cette dis- 
position tendi-e et rêveuse qu'elle appelle la mélancolie. 
La religion a toutes ces consolations, et mieux encore; 
mais la religion n'était alors ni un principe d'action ni un 
secours intérieur pour madame de Staël , et on peut en ap- 
peler de tout ce qu'elle dit sur ce sujet à César mieux in- 
formé, c'est-à-dire, à elle-même dans ses derniers écrits. 

Son ouvrage contre le suicide, en particulier, est très- 
curieux à rapprocher de celui-ci, dont il semble être le 
complément, puisque madame de Staël y offre le seul re- 
mède efficace aux maux qu'elle n'avait guère fait aupara- 
vant que signaler. 

Toutefois , quand on a reconnu dans les passions une 
fièvie funeste et destructrice, dans les affections les plus 
innocentes une source de peines et de regrets; quand la 
méditation, la bienfaisance, et une sorte de résignation 
contemplative sont devenues les seules ressources sur les- 
quelles on ose compter, on a fait, sans le savoir, bien des 
pas sur la route qui conduit au christianisme : on s'est pé- 
nétré de son esprit sans songer à sa doctrine, et c'est là 
ce qui rend plus intéressant encore ce livre, d'ailleurs 
éminemment distingué. 

Si madame de Staël n'a pas exécuté la seconde moitié 
de son plan, ce n'est point par légèreté; ce n'est pas non 
plus qu'elle ait été effrayée des grands travaux qu'il lui 
fallait entreprendre, on a vu depuis ce dont elle était ca- 
pable en ce genre. Selon toute apparence , elle aura senti 
que , malgré ses efforts , les deux parties de l'ouvrage n'eus- 
sent pas été assez forîeinent liées l'une à l'autre, et que la 
seconde aurait difficilement rempli son litre. En traitant 
de l'influence des passions sur le bonheur des nations, le 
but de madame de Staël était de prouver, par l'iiistoire, 



cette opinion qu'elle a professée toute sa vie, savoir, qoe 
les mstitutions politiques font l'éducation des peuples, 
qu'elles forment leur caractère et décident par là de leur 
destinée ultérieure. Or, il est très-vrai que le problème à 
résoudre dans ces institutions, c'est celui de laisser aux 
passions le degré d'activité qui permet un grand dévelop- 
pement moral , sans néanmoms compromettre la tranquil- 
lité publique; mais le jeu des passions est compris dans 
l'idée de la hberté, et il ne parait pas très-nécessaire de 
décomposer cette idée : la question serait donc rentrée 
dans celle de l'union de l'ordre avec la liberté. Et si l'au- 
teur avait voulu rechercher quelle a été la passion domi- 
nante dans le caractère de chaque peuple , comme il eût 
expliqué ce caractère par les institutions, la passion n'au- 
rait paru qu'accidentelle. De toute manière les passions 
eussent été assez étrangères au sujet de cette partie, ou 
ne s'y seraient rattachées qu'au moyen d'une métaphysi- 
que trop déUée : toutefois il serait bien intéressant de 
traiter ces diverses questions en s'appuyant sur l'histohe, 
comme voulait le faire madame de Staël. 

Lorsqu'elle eut renoncé à son premier plan, elle resser- 
ra, dans une introduction, toute la substance de l'ouvTage 
qu'elle avait d'abord projeté. Ce morceau, qui attira for- 
tement dans le temps l'attention de? penseurs, offre en ef- 
fet une masse imposante d'idées ; c'est une mine non ex- 
ploitée, où celui qui voudra puiser trouvera d'immenses 
richesses. 

De la littérature considérée dans ses rapports avec les 
institutions sociales. 

Il s'est écoulé quatre années entre la publication de 
L'I^îxrENCE DES P.4.SSI0XS ct ccUe de la LixTÉR.iTCRE. Du- 
rant cet intervalle, une révolution heureuse semble s'être 
opérée dans l'esprit de madame de Staël. Ses opinions sont 
restées les mômes, mais le cours de ses pensées a changé. 
La réflexion a mûri ses idées , des études suivies ont allégé 
pour elle le poids du malheur, et son âme s'est relevée. 
Déjà sa vie est toute d'avenir, et puisque le temps pré- 
sent ne répond pas à ses vœux, elle vogue à pleines voiles 
vers ime gloire lomtaine; son besom d'espérance se re- 
porte sur le monde entier. Elle pense que l'esprit humaùi 
s'enrichit de l'héritage des siècles. Selon elle, les généra- 
tions ne se succèdent pas en vain, et il s'avance peu à 
peu un meilleur ordre de choses, dont l'œil prophétique 
du talent distingue les principaux traits. L'état de boule- 
versement et d'anarchie cesse de lui paraître un mal mu- 
tile, quand elle le considère comme une ciise qui doit con- 
duire à une situation plus heureuse, quand surtout elle 
l'attribue aux résistances mévitables qu'éprouvent, lors- 
qu'on vient à les appliquer à la vie réelle, des prijcipes 
longtemps méconnus, ou relégués parmi les vérités spé- 
culatives. Mais il faut que l'examen du passé justifie cet 
augme favorable ; il faut prouver que les progrès des lu- 
mières ont été certains, qu'ds ont été constants malgré 
leurs vicissitudes, et qu'on peut, à travers l'obscmité des 
temps, reconnaître la loi d'un développement moral chez 
la race humaine. C'est là ce qu'entreprend madame de 
Staël. 

Elle était, par son esprit anaMique, particulièrement 
propre à un tel travail, et sa brillante imagmation devait 
y répandre du charme. La difficulté de suine la marche 
inégale de la civilisation, d'en exphquer les in-égularités , 
les interruptions momentanées, les apparences parfois ré- 
trogrades . d'amener à un résultat commun les faits variés 
de l'iiistoire, cette diflicullé prodigieuse ne refii-aye pas; 



14 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



et, sans peut-être l'avoir mesurée, elle l'a presque tou- 
jours surmontée avec bonheur. Le même talent d'obser- 
vation qu'elle avait porté sur les mouvements du cœur, 
s'exerce sur toutes les facultés pensantes , sur tous les 
résultats de leur activité. Elle considère les institutions , 
les mœurs et la littérature dans leur dépendance mutuelle ; 
elle démêle les fils nombreux et délicats qui lient l'état de 
la société avec celui de la religion et de la philosophie, et 
montre comment les écrivains qui sont toujours influencés 
par le caractère de leur nation, réagissent sur ce caractère 
même. C'est une belle idée que celle de suivre le dévelop- 
pement de l'esprit humain à travers les siècles , en assi- 
gnant à chacun des grands événements et des grands hom- 
mes la part qu'ils ont eue à ses progrès. 

On ne peut qu'être singulièrement frappé de l'étendue 
d'esprit déployée dans cet ouvrage. Ce n'est point, comme 
la plupart des bons livres de cette classe, un résumé élé- 
gant des idées reçues, relevé par quelques nouveaux rap- 
prochements. Ce n'est point non plus une de ces compo- 
sitions systématiques dans lesquelles un auteur, en ob- 
servant tous les objets sous une face particulière, peut 
avoir certains aperçus neufs, mais nous fatigue à la lon- 
gue par la répétition du même genre d'examen. Tout se 
dirige, il est vrai, vers un but, mais la marche de madame 
de Staël n'a rien de forcé ni de pénible ; son point de vue 
est juste, vaste, impartial. Elle considère tous les sujets 
comme si elle était la première à les étudier; elle voit les 
choses par leur grand côté; elle les regarde avec des yeux 
pénétrants, des yeux bienveillants, pour ainsi dire, qui 
découvrent une foule de rapports inattendus et agréables. 
Il est étonnant qu'elle se soit rencontrée, comme elle l'a 
fait, avec les littérateurs de la nouvelle école allemande, 
dont elle n'avait alors point lu les écrits. Un goilt pareil 
pour tout ce qui exalte la sensibilité et ranime l'imagina- 
tion, l'a conduite sur la même route. 

Plusieurs opinions , qui ont été par la suite des objets 
de discussion entre les critiques, sont exposées pour la 
première fois dans ce livre ; on y trouve l'origine de pres- 
que tout ce qu'on a lu depuis , et il paraît qu'on s'en est 
servi bien plus qu'on ne l'a cité. Peut-être madame de 
Staël ne cherchait-elle pas alors à faire ressortir le plus 
possible ce qu'elle avançait. Telle idée qui devrait être fé- 
conde , tel sentiment qui pourrait fournir à un beau mou- 
vement d'éloquence, sont exprimés avec précision, mais 
sans développement. Elle écrit avec intérêt, elle tient à 
ses opinions, mais sans paraître attacher une grande im- 
portance a sa propriété en fait de pensées ; et il semble 
qu'elle se soit persuadée elle-même, quand elle a prêché 
l'indifférence pour le succès. Il y a de la noblesse et cfe 
la fierté dans cette manière. Elle n'avait pas encore obtenu 
ce qu'elle sentait mériter, et elle se contente de marquer la 
place qu'on sera forcé de lui accorder. N'osant pas trop 
compter sur la faveur publique , elle ne se livre pas à 
toute son originalité; et dans ce livre je la trouve extraor- 
dinaire par la supériorité de son esprit, plus que par le 
piquant ou la chaleur de son style. 

Cet ouvrage aurait certainement eu en France un suc- 
cès aussi éclatant que chez les autres nations , si le mo- 
ment où il a paru eût été plus favorable. Mais quelle 
femme que celle qui, dans un temps où des événements 
décisifs absorbaient toute l'attention, a pu composer un 
tel livre! qui Fa pu dans l'exil, dans la persécution, en 
butte aux injustices des deux partis! qui a su et fixer son 
esprit sur des sujets en apparence si étrangers aux ques- 
tions politiques, et les rattacher avec calme à ces grandes 
questions ! 



Si on a méconnu la modération de madame de Staël 
dans la conversation, c'est parce qu'elle était impartiale 
avec véhémence : dans ses écrits elle l'est sans passion , 
et dans cet ouvrage-ci à peine a-t-elle de la vivacité. 

L'introduction est destinée à relever l'impoitance des 
travaux de l'esprit. L'auteur montre quels sont les rap- 
ports de la littérature avec la vertu, avec la liberté, avec 
le bonheur. Il prouve que les grandes beautés littéraires 
ont leur source dans la morale la plus élevée; que le bon 
goût se rallie à la raison, comme le génie à l'exaltation 
des facultés ardentes et généreuses. Enfin, madame de 
Staël parle avec attendrissement de la consolation que cer- 
tains écrits ont répandue à travers les siècles sur les in- 
fortunés. Elle voit tout ce qui a vécu d'êtres souffrants et 
distingués , comme une société illustre que n'interrompt 
point la mort; et, sentant qu'elle en fait déjà partie, elle 
prépare pour les malheureux à venir les bienfaits de cette 
correspondance des âmes qu'elle-même a entretenue avec 
les malheureux qui ne sont plus. 

Une moitié de l'ouvrage est consacrée à l'examen du 
passé et du présent, et l'autre à la prévision des temps fu- 
turs. Dans la première, l'auteur détermine et le caractère 
de chaque peuple durant les diverses périodes de son his- 
toire, et celui de ses écrivains les plus distingués. 11 passe 
ainsi rapidement en revue toute la littérature existante, 
et tout ce qui a eu de Pinfiuence sur les écrits , savoir, les 
institutions, les climats, les religions, les mœurs. L'esprit 
du passé tout entier peut nous être révélé de la sorte, car 
il n'y a rien eu d'important dans le monde réel qui ne se 
soit réfléchi dans le monde littéraire. 

Madame de Staël avait un rare talent pour relever le 
trait marquant de chaque objet. Il y a dans toutes ses 
peintures une idée en saillie; mais la vérité n'est pas sa- 
crifiée au besoin de faire valoir cette idée. C'est un centre 
qui donne aux observations de détail l'ensemble sans le- 
quel il n'est pohit d'intérêt; mais ces observations n'en 
sont pas moins justes et impartiales. Elle commence par 
faire cormaître ce qui est ; elle décrit avec précision le ca- 
ractère d'un peuple, d'une période, d'un écrivain, en si- 
gnalant toutes les singularités remarquables, et puis elle 
explique si nettement pourquoi cela est ainsi, qu'on finit 
par trouver parfaitement naturel ce qui avait le plus étonné. 

Sans doute l'on peut contester à madame de Staël quel- 
ques assertions ; et c'est à quoi elle s'est souvent exposée 
lorsqu'elle s'est écartée de l'opinion des érudits. Riais il 
s'agit ici de jugements et non de faits, et l'on recommen- 
cera nécessairement à juger les anciens, à mesure que 
les pomts de comparaison avec eux se multiplieront. En 
envisageant l'antiquité d'une manière qui lui est propre, 
madame de Staël nous force à penser à neuf sur des objets 
qui semblent avoir épuisé les méditations humaines. Lors- 
qu'un sujet important se trouve usé, n'est-il pas heureux 
qu'on le ranime? L'écrivain qui rend de la couleur aux 
pâles ombres de l'histoire ne mérite-t-il pas notre recon- 
naissance? On doit redouter l'erreur, cela va sans dire; 
mais l'ignorance est aussi une cause d'erreur, et l'on 
ignore éternellement ce qui n'a pas produit d'impression. 
A force de scrupules sur la vérité, on reste étranger à la 
vérité même. On ne se croit en sûreté contre l'imagina- 
tion d'un auteur que quand il eimuie; mais l'oubli ne tarde 
pas à dévorer les fruits d'une étude languissante. 

D'après son système sur les heureux fruits du temps, 
madame de Staël devait donner aux Romains la supério- 
rité sur les Grecs, et rien n'est plus neuf et plus frappant 
que la manière dont elle signale le mérite particulier de 
la littérature romaine. 



DE MADAME DE STAËL. 



15 



Quelle beauté d'expression et d%pensée n'y a-t-il pas, 
par exemple, dans les réflexions suivantes : « Ils n'avaient 
« point (les Grecs) ce sentiment, cette volonté réfléchie, 
« cet esprit national, ce dévouement patriotique qui ont 
« distingué les Romains. Les Grecs devaient donner l'im- 
« pulsion à la littérature et aux beaux-arts. Les Romains 
« ont fait porter au monde l'empreinte de leur génie. 

« L'histoire de Salluste, les lettres de Brutus, les ou- 
« yrages de Cicéron rappellent des souvenirs tout-puissants 
« sur la pensée. Vous sentez la force de l'âme à travers la 
« beauté du style; vous voyez l'homme dans l'écrivain, la 
« nation dans cet homme, et l'univers aux pieds de cette 
« nation. » 

La supériorité qu'elle attribue aux écrivains les moins 
anciens , est ce qu'on a le plus contesté à madame de Staël ; 
mais il faut se souvenir d'abord qu'on n'a pas le droit de 
lui objecter Homère et la poésie antique, puisqu'elle a 
excepté l'imagination du nombre des facultés susceptibles 
de progrès; ensuite, que lorsqu'elle a considéré la littéra- 
ture dans ses rapports avec les institutions sociales, elle 
a dû l'envisager sous son aspect le plus grave. Elle l'a vue 
comme l'expression du sentiment des peuples , comme le 
dépôt des pensées qui décident de leur sort, plutôt que 
comme le recueil des jeux brillants de l'esprit. La partie 
de l'art s'est ainsi éclipsée pour elle devant la grandeur 
des vues, l'universalité du jugement, l'analyse philosophi- 
que du cœur, et toutes les qualités enfin qui sont long- 
temps avant de se développer dans les sociétés. 

Le second volume est tout de conseils aux écrivains 
des États libres , et il traite par conséquent , pour la France , 
de la littérature à venir. Cette partie a eu beaucoup de 
succès dans le temps, et peut-être est-elle en effet la plus 
brillante, parce que le sujet en est aussi neuf que les idées. 
Elle doit inspirer un intérêt particulier, à présent que l'es- 
poir conçu par madame de Staël renaît avec un fondement 
plus solide, et qu'on voit déjà ses prédictions à demi réa- 
lisées. On n'y trouve pas, il est vrai, ce mélange du fait et 
de la pensée qui est si agréable à quelques esprits, mais le 
mérite de ce morceau est d'un ordre plus relevé. Il tend 
directement au grand but de tous les écrits, si ce n'est de 
la vie entière de madame de Staël, le but de régler et d'é- 
tendre l'influence de la liberté. L'analyse dirigée sur les 
idées générales n'en est pas mohis fine et moins précise, 
et c'est ainsi que l'auteur distingue avec une parfaite sa- 
gacité, les éléments dont la gloire littéraire doit se com- 
poser dans un État libre. • 

Sans doute il n'est là question que de la république, 
mais on voit que ce gouvernement n'était pour madame de 
Staël qu'une forme accidentelle de la liberté. Tout ce 
qu'elle dit s'applique également à la monarchie limitée, et 
souvent avec avantage. La France est toujours son objet, 
quoique la triste comparaison de ce qui était avec ce qu'elle 
avait en vue, la rejette sans cesse dans la peinture idéale 
d'un grand peuple, libre, éclairé, généreux, chez lequel 
les mœurs seraient en harmonie avec les institutions. Bien 
souvent la satire des hommes du moment échappe à sa 
plume indépendante. Les ambitieux, les peureux, les flat- 
teurs du pouvoir, toutes les vanités, les avidités en pré- 
sence, sont peintes des plus vives couleurs. 

Le chapitre éminemment spirituel, mtitulénn golt,de 
l'Iirbanité hes MOEuns, et de leur influence littéraire 
ET POLITIQUE, cst lui-mêmc une censure fine et piquante 
du ton de la littérature, et même de la société à l'époque 
où elle écrivait. Les inconvénients d'un raffinement exces- 
sif, de tout le rigorisme de l'élégance , sont mis en con- 
traste avec ceux des formes vulgaires : elle montre que le 



vrai talent n'est jamais obligé à sacrifier ni la force ni le 
bon goût. Dans toute sa critique, madame de Staël a frappé 
d'un égal anathème la grâce sans fonds de pensées, et les 
pensées défigurées par l'inconvenance de leur expression. 

Ceux qui aiment à la retrouver dans ses écrits , relisent 
avec bien de l'mtérêt le chapitre intitulé des femmes qui 
CULTIVENT LES LETTRES. Daus sa manière de traiter cette 
question presque personnelle, on voit comment elle géné- 
ralisait ses propres impressions. Elle observait sur elle- 
même ces mouvements si délicats, qu'ils semblent n'ap- 
partenir qu'à l'individu, et puis elle découvrait qu'ils sont 
la suite nécessaire de telle situation dans la vie. Je ne puis 
résister à transcrire le passage où elle prouve que cette cé- 
lébrité qui excite l'envie est généralement un malheur 
pour des êtres qui ne vivent que d'affections. 

« L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, 
« quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans 
« le malheur, elles sont timides contre l'inhnitié : la pensée 
« les exalte, mais leur caractère reste faible et timide. La 
« plupart des femmes auxquelles des facultés supérieures 
K ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à Her- 
« mhiie, revêtue des armes du combat; les guerriers voient 
« le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient 
« rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès 
« les premiers coups ils atteignent au cœur. » 

On ne peut qu'applaudir à l'auteur d'un tel ouvrage; 
mais son système fut fort attaqué. La perfectibilité de l'es- 
pèce humaine a toujours été le sujet de bien des débats, 
et l'on doit convenir que l'expression même présente un 
sens faux au premier aspect. Pour prévenir toute équivo- 
que, il faut donc rappeler ce qu'ont entendu ceux qui ont 
soutenu cette doctrine sans exagération. Voici les paroles 
de madame de Staël : « Je ne prétends pas dire que les 
« modernes ont une puissance d'esprit plus grande que 
« les anciens, mais seulement que la masse des idées en 
« tout genre s'augmente avec les siècles. » De même , re- 
lativement à la moralité, on sait fort bien que le cœur hu- 
main sera toujours composé des mêmes éléments; mais 
qui osera dire que tel système d'éducation ou d'organisa- 
tion sociale ne puisse pas tirer un meilleur parti de ses 
dispositions immuables .' 

Ce n'est peut-être pas sur le terrain de la littérature 
qu'on est le mieux placé pour défendre la perfectibilité de 
l'espèce humaine. Il n'a pu nous parvenir des divers âges 
anciens que des productions transcendantes, et celles-là ' 
prêtent peu à la comparaison. Les talents extraordinaires 
paraissent différer de genre plutôt que de grandeur, et ils 
fixent tellement nos regards sur l'écrivain, qu'on n'évalue 
pas ce qu'il doit à son siècle. D'ailleurs, quand on parle 
de littératm-e, il est difficile de mettre de côté les ouvrages 
d'imagination, et l'extrême éclat de la poésie antique at- 
tire malgré nous la pensée. Les remarques de madame de 
Staël n'en sont pas moins justes, mais l'extrême finesse de 
la matière qu'elle examine, jointe à la part que réclame la 
diversité des goûts littéraires , empêche qu'elle ne produise 
une entière conviction. 

C'est quand on considère l'histoire en masse, qu'on 
voit clairement ce que le temps nous a fait gagner. L'ido- 
lâtrie est tombée en Europe et est ébranlée sur toute la 
terre. L'esclavage, le servage, la traite des nègres ont cédé 
l'un après l'autre à l'influence du christianisme, non que 
cette religion ait soulevé les opprimés, mais parce qu'elle 
a désarmé les oppresseurs. Une morale patiente et résignée 
s'est trouvée incompatible avec la servitude, et des fers 
non encore brisés ont paru se détacher d'eux-mêmes. 
D'autres motifs moins purs ont encore servi la cause de 



16 



NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



l'humanité, et des abus sans nombre ont été réformés, et 
la condition des malheureux s'est adoucie. Que ces chan- 
gements aient été dus ou non aux progrès de l'esprit hu- 
main , n'est pas la question , il suffit qu'ils aient amené ces 
progrès. La connaissance des vrais intérêts des hommes a 
été acquise, et cette conuaissance n'est autre chose que 
le perfectioimement de la raison. 

Combien faudrait-il de générations parmi des insectes 
éphémères, pour qu'ils pussent constater l'amélioration 
de la saison? Que de fois, au mois de février, dans les 
jours de neige, de frimas, de bise glacée, ces penseurs 
nés du matin nieraient l'approche du printemps! Tel est 
l'état de cette question parmi les hommes. Qu'importe, 
dira-t-on, à notre vie d'un moment, d'un moment si sou- 
vent malheureux, que les siècles s'avancent lentement 
vers une période meilleure .' Peu importe à l'égoïste sans 
doute, et peu aussi pour de plus nobles motifs au chré- 
tien qui n'aspire qu'à l'éternité. Toutefois, comment re- 
pousser une magnifique espérance.' comment ne pas ac- 
cueillir la doctrine qui seule propose un but utile aux 
esprits supérieurs, doime un prix réel à la pensée, et at- 
tribue dans le gouvernement des choses terrestres, une 
marche bienfaisante à la Providence ? 

Toutes les objections auxquelles le livre de madame de 
Staël pouvait donner Ijeu , furent rassemblées peu après 
sa publication, dans deux articles du Mercure de France. 
Ces morceaux, remarquables surtout par le style, ont été 
fort cités; et, bien qu'il y perce une amertume dirigée 
contre la personne de madame de Staël, autant que contre 
ses écrits, on y retrouve ces formes de politesse et d'élé- 
gance dont une femme est réduite à savoir gié, lors même 
qu'elles sont un avantage pour son adversaire. Des coups 
soigneusement mesurés n'en sont que plus sûrs; mais ici 
les coups n'ont pas été mortels ; et quoique madame de Staël 
ait négligé l'avis, galamment exprimé, de se contenter de 
parler au lieu d'écrire, elle s'est relevée de là. Néanmoins 
cette attaque lui fut sensible , et celle qui n'a jamais ré- 
pondu à aucune critique, repoussa indirectement les traits 
de celle-ci dans une préface ajoutée à sa seconde édition. 

Cette réplique est toute remplie d'esprit, de grâce et de 
douceur. Madame de Staël se justifie complètement sur 
les faits; et après avoir de nouveau défendu ses opinions 
avec chaleur, elle donne dans les dernières lignes la preuve 
évidente de cette bonté qui l'empêchait de croire à la 
haine. Car tandis que la Rochefoucauld conseille de voir 
des ennemis futurs dans les objets actuels de notre affec- 
tion, elle ne pouvait regarder que comme des amis à ve- 
nir, tous les hommes distingués dont elle avait à se plaindie. 

Depuis ce temps, les idées répandues dans ce livre ont 
fructifié. Le beau talent de M. de Chateaubriand a fait des 
prosélytes à ce système, quand il a attribué exclusive- 
ment au christianisme les progrès que madame de Staël 
avait compris, avec le christianisme même, dans les 
preuves du perfectionnement de l'esprit humam. Cette 
doctrine s'est donc insensiblement établie dans la plupart 
des têtes , sans néanmoins qti'on se soit tout à fait récon- 
cilié avec les termes qui avaient d'abord servi à l'exposer. 
C'est là ce qui inquiétait peu madame de Staël. Toujours 
portée en avant par son esprit , elle abandonnait les phrases 
contestées , sûre de trouver sans cesse des formes nou- 
velles pour exprimer le même fonds d'opinions, 

Delphine. 

Un talent tout de verve et d'abandon tel que celui de 
madame de Staël, ne pouvait trouver son plein essor dans 



des ouvrages philosofjliiques; il devait lui être difficile de 
soumettre à une marche sévère un esprit aussi vif que le 
sien; et c'est peut-être quand sa supériorité s'est involon- 
tairement déployée, qu'on l'a reconnue avec le plus de 
plaisir. Tous ces brillants enfants du moment, ces pensées 
que l'occasion lui suggérait, ne pouvaient recevoir une 
existence durable que dans une fiction , et il fallait que 
son imagination évoquât la scène du monde pour retrou- 
ver ce que la société lui inspirait. La forme variée d'un 
roman par lettres offrait une place naturelle à ses idées les 
plus arrêtées, comme à ses aperçus les plus fugitifs, et 
fournissait encore à son âme ardente et sensible un moyen 
de s'épancher complètement. Nul ne se sent cette force 
d'éloquence, sans avoir besoin de l'exercer. Il y a un bon- 
heur, dangereux peut-être, mais enfin il y a un bonheur 
dans ces émotions puissantes , a la fois calmées et fixées 
par l'expression, et cette jouissance suffirait seule à ré- 
compenser le talent. La passion la plus dramatique de 
toutes, celle dont tous les développements sincères ont 
un caractère de beauté, celle qui ressemble à la généro- 
sité, au dévouement, au culte même, était aussi pour ma- 
dame de Staël la plus séduisante à peindre. 

Une pensée mélancolique a poursuivi sa jeunesse : pé- 
nétrée d'une profonde pitié pour le sort des femmes, elle 
plaignait suitout les femmes douées de facultés éminentes. 
Et quand le bonheur, à ses yeux le plus grand de tous, 
l'amour dans le mariage ne leur avait pas été accordé , il 
lui semblait alors également difficile qu'elles pussent se 
renfermer dans les bornes étroites de leur destinée, ou 
franchir ces bornes , sans s'exposer à d'amères douleurs. 
Cette pensée, qui pouvait se déployer dans un roman sous 
une infinité de formes , amenait naturellement la peinture 
d'une femme à la fois brillante et malheureuse, dominée 
par ses affections, mal dirigée par l'indépendance de son 
esprit, et souffrant par ses qualités les plus aimables. 

Une telle héroïne convenait merveilleusement à madame 
de Staël. Sous le voile léger de ce personnage fictif, elle se 
trouvait délivrée de sa propre responsabilité; et en expri- 
mant une foule de sentiments qui lui appartenaient à demi, 
elle conservait toute la vivacité de ses impressions, sans 
se croire obligée à les juger. Les différences entre Del- 
phine et elle sont recherchées à dessein. Elle n'a point 
domié à son héroïne ce coup d'œil pénétrant qui lui faisait 
prévoir toutes choses, ni cette fermeté d'âme au moyen de 
laqiielle elle supportait ce qu'elle n'avait pas cherché à 
éviter. Delphine ne pré'soitrien et souffre de tout. Prompte 
à saisir les moindres nuances des sentiments et des idées, 
elle ne comprend rien aux vanités ni aux intérêts; mais 
son caractère reçoit de cette ignorance même une teinte 
de pureté. Elle se présente au conflit de la vie avec l'uni- 
que espoir de désarmer par une bienveillance inaltérable, 
par le sacrifice d'elle-même dans toiites les relations; aussi 
les peines infligées par la malignité de la société à une 
ànie confiante et ingénue, sont-elles supérieurement dé- 
peintes dans cet ouvrage. 

Mais à travers mille différences extérieures , il y a une 
parité intime entre l'auteur et l'héroïne du roman : les res- 
semblances sont d'autant plus fortes qu'elles sont involon- 
taires. Corinne est l'idéal de madame de Staël, Delphine 
en est la réalité durant sa jeunesse. Aussi tout est de pre- 
mier mouvement dans ce personnage qui semble formé par 
l'art. Delphine est un être vivant et un être unique. Il y a 
en elle une bonté inspirée, un dévouement d'instinct, une 
délicatesse, une générosité natives; et cela, joint à quel- 
que chose d'enfant ou de sauvage dans l'impétuosité de 
ses sentiments, ressemble si peu aux qualités qu'on donne. 



DE MADAME DE STAËL. 



Î7 



et si rarement à celles qu'on a, qu'il semble réellement 
qu'elle existe et qu'elle est la seule qui soit ainsi. 

Mais c'est le charme, ce sont les yertus naturelles de 
Delphine qui rendent insupportables ses torts et ses im- 
piudences. On souffre, on s'irrite, parce qu'on l'aime. On 
s'est si bien associé à elle qu'on craint de partager ses 
fautes, et l'on se hâte d'être son censeur, de peur d'être 
son complice. On ne lui sait nul gré de n'avoir pas été tout 
à fait coupable, puisqu'elle l'est assez pour qu'on ne doive 
point lui pardonner. On oublie sans cesse qu'elle est là 
pour nous empêcher de suivre son exemple , et que si avec 
des opinions dangereuses elle avait eu de moindres torts, 
elle avait moins cruellement expié ses erreurs, c'est alors 
qu'il eût fallu condamner l'ouvrage. 

L'intérêt du roman est puissant, et je ne sais s'il ne l'est 
pas surtout dans les situations les moins orageuses. Peut- 
âlre le talent est-il plus remarquable quand il ne se doute 
pas de lui-même, et que l'auteur et le lecteur ne sont pas 
avertis d'avance. Madame de Staël était mieux faite pour 
peindre l'amour dans sa plus noble exaltation que dans 
ses fureurs. Aussi, comme expression de la passion même, 
les morceaux écrits par Delpliine, au moment où elle se 
croit à jamais séparée de Léonce , sont-ils sans comparai- 
son les plus beaux. Jlais ce qui est toujours charmant, 
c'est la peinture nuancée des mouvements les plus déli- 
jcats du cœur. 11 y a entre autres des peines d'amitié si vi- 
vement et si naturellement exprimées , que leur effet n'est 
point diminué par celui de douleurs plus impétueuses; et 
Delphine est d'autant plus touchante , que son âme tendre 
peut être agitée par des sentiments plus innocents. 

Les caractères sont en général dessinés avec une force 
et une justesse de touche extraordinaires. Celui de ma- 
dame de Vernon est un chef-d'œuvre absolument neuf 
dans son genre, et la peinture de cette amie perfide dé- 
voile des trésors de compassion et de tendresse chez l'au- 
teur qui a su répandre un charme irrésistible sur un tel 
portrait. Sans cesse on retrouve madame de Staël dans 
cet ouvrage : ce sont ses goûts, ses jugements, c'est sa 
théorie sur les devoirs d'amitié, sur les services, sur la 
reconnaissance; c'est sa pitié pour toutes les peines, c'est 
sa manière à la fois si vaste et si détaillée de considérer 
l'existence. On y voit son habitude d'analyser les diverses 
impressions, les pensées même des gens sans esprit; en 
sorte que lorsque ceux-ci , dans le roman , viennent à dé- 
velopper leurs motifs, ils le font avec une singulière 
finesse : légère invraisemblance sans doute, mais invrai- 
semblance pleine de grâce, et qui rappelle le plaisir de ces 
entretiens dans lesquels madame de Staël s'amusait à ra- 
conter les autres, où elle interprétait l'ineptie en termes si 
spirituels qu'il résultait de là le plus piquant contraste. Le 
style même qu'on a critiqué, le style est bien souvent ce- 
lui de la conversation sans égale de madame de Staël. 11 
est vrai que quand elle parlait, son regard si vif, son at- 
titude expressive, une manière animée et mordante d'ac- 
centuer, donnaient un sens frappant et particulièrement 
agréable à certains mots qu'elle-même avait consacrés. 

Je l'avoue, en Usant cet ouvrage les souvenirs me sai- 
sissent avec trop de force. Je me perds dans mille rappro- 
chements, dans l'émotion qu'ils excitent. Les événements, 
ainsi qu'un vain cadre, disparaissent à mes yeux, et je 
vois le fond de la pensée. C'est du passé, c'est de la vie, 
hélas ! c'est de la mort que Delphine , ce n'est plus de la 
fiction. Cette lecture est un rêve douloureux où une foule 
d'images se retracent, où tout ce qu'on a connu se mon- 
tre, se transforme, se confond sous cent apparences fu- 
gitives, où une angoisse cachée, sinistre avertissement de 



ce qu'on a perdu, se mêle à une illusion trop douce. Il 
était également au-dessous du caractère de madame de 
Staël et de son talent, d'introduire des personnages réels 
dans ce tableau fantastique ; et cependant quel de ses an- 
ciens amis peut relire un tel ouvrage sans voir passer 
comme des ombres ces êtres tous distingués sous quelque 
rapport, qui vivaient de sa vie et se disputaient ses affec- 
tions? société dispersée, rayons détachés d'un centre 
anéanti, gens séparés par toutes sortes de différences, et 
qui, peut-être, ne se conviendraient plus dans la vie, mais 
qui doivent pourtant à jamais se retrouver dans lems re- 
grets. 

Ne pouvant donc m'attacher au roman dans cette pro- 
duction, je ne parlerai que de son effet sur les autres lec- 
teurs. On y reconnut un talent dans sa plus vigoureuse 
croissance plutôt que dans sa maturité. La fougue de la 
jeunesse s'y joignait à celle de l'imagination; et quoiqu'il 
y eût là les éléments de tous les genres de distinction, 
comme madame de Staël s'était pour la première fois 
abandonnée à sa verve, comme elle avait offensé ce qu'il 
y a de plus irritable au monde, les passions politiques, 
elle ne pouvait guère échapper à la censure. Delphine donc 
fut vivement admirée et vivement attaquée. Madame de 
Staël prenait très-gaiement son parti du blâme littéraire; 
mais ceux qui condamnèrent ce loman sous le rapport de 
la moralité, lui causèrent une peine réelle. Delphine était 
à cet égard un sujet très-sensible pour elle, et elle a tou- 
jours protesté de l'innocence de ses vues en l'écrivant. 
Puisqu'elle a fait un ouvrage exprès pour rétracter l'espèce 
d'apologie du suicide qu'on lui avait reprochée, il est inu- 
tilp de revenir sur ce point. Mais je dirai que bien qu'elle 
eût une extrême répugnance à s'occuper de ses anciennes 
compositions, elle a encore écrit des Réflexions sur le 
BUT moral de Delphine. Dans ce morceau , qui mérite d'ê- 
tre imprimé , elle traite toutes les questions relatives au 
roman, en les rattachant, suivant sa coutume, à des idées 
générales. Ainsi après avoir prouvé , d'après son épigraphe 
même « Un homme doit savoir braver l'opinion , une femme 
« s'y soumettre, » qu'elle désapprouve Léonce et Del- 
phine, elle cherche à expliquer pourquoi chacun de nous 
est entraîné par un penchant naturel vers les êtres sensi- 
bles et exaltés , tandis que la société en masse les juge 
avec une grande rigueur. Son but moral a été double selon 
elle. D'un côté elle a dit aux femmes distinguées : Respec- 
tez l'opinion, puisque tout ce que vous avez de bon et de 
fier peut être blessé par elle, et qu'elle vous poursuivra 
jusque dans le cœur de ceux que vous aimez; et d'un 
autre côté elle a dit à l'opinion : Ne soyez point inexora- 
ble envers des êtres rares, susceptibles de beaucoup de 
maliieur, et qui font le charme et l'ornement de la vie. 

L'on peut trouver qu'une leçon de sévérité et une leçon 
d'indulgence s'affaiblissent réciproquement; mais pour- 
tant il est vrai que toutes deux sont méritées. Ce sont en 
effet les passions basses et haineuses qui s'acharnent d'or- 
dinaire contre les qualités exaltées, et peut-être fallait-il 
que la punition des imprudents et des faibles fût confiée 
à la malignité, car la pure vertu n'eût jamais été assez 
cruelle. 

Si, contre le dessein de madame de Staël, cet ouvrage 
peut donner lieu à quelques reproches , il faut l'attribuer 
à l'influence du moment où elle a écrit. Ce moment, de 
môme que celui où la scène fictive a été placée , appartient 
à la période révolutionnaire. Or, dans ce temps, diffé- 
rentes causes se réunissaient pour exalter l'imagination 
des écrivains. Des exemples afficux de cruauté, de bas- 
sesse, d'égoïsme, reportaient toute l'admàation vers les 



18 



PsOTlCE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



qualités élevées et généreuses; des situations violentes 
dans la vie réelle en appelaient de correspondantes dans 
les fictions; et enfin, lorsque l'édifice social croulait de 
toutes parts, il était bien difficile que l'idée des grands 
sentiments involontaires , du dévouement qui les accom- 
pagne, ne prit pas dans l'esprit des auteurs de l'ascen- 
dant sur l'idée des liens que les convenances sociales 
avaient trop souvent formés. Des conclusions plus nette- 
ment tirées, un censeur parmi les personnages eussent 
aisément fait ressortir le côté moral de cet ouvrage; mais 
madame de Staël n'aimait pas les ruses de métier, et 
elle n'a pas cru ces moyens nécessaires. Toutefois, elle 
a changé le dénoùment de Delphine; « mais non, dit-elle, 
« pour céder à l'opinion de ceux qui ont prétendu que le 
« suicide devait être exclu des compositions dramatiques, 
« puisqu'un auteur n'exprime point son opinion particu- 
« Hère en faisant agir ses personnages. » Néanmoins il faut 
convenir, malgré la farouche et cruelle beauté de la pre- 
mière catastrophe, que le nouveau dénoùment, et sur- 
tout une admirable lettre de Delphine mourante, laissent 
à tous égards dans l'âme une meilleure impression. 

Ici finit la seconde période des travaux littéraires de 
madame de Staël. Elle avait réalisé les espérances don- 
nées dans la première, et déjà fondé l'édifice de sa répu- 
tation. Ses écrits avaient fortement attiré l'attention des 
penseurs étrangers , tandis qu'en France on ne leur rendait 
encore qu'une justice imparfaite. Les idées grandes et 
neuves qui étincellent de toutes parts , ne rachetaient point , 
aux yeux de certains critiques, de légères incorrections, 
quelques néologismes , et parfois un peu d'obscurité. On 
regardait madame de Staël comme une personne extraor- 
dinairement brillante en conversation; mais dans les let- 
tres on la mettait encore au nombre de ces auteurs spiri- 
tuels que des défauts de manière ont exclus du premier 
rang. Elle en a appelé d'un tel jugement, mais cette sévé- 
rité lui a été utile; son talent était de force à se compléter 
sur tous les points. Jusqu'alors la langue n'avait pas été 
assez assouplie entre ses mains pour qu'elle pût exprimer 
les nuances infinies de ses pensées, sans employer des 
formes un peu extraordinaires. Ce qui donne un faux bril- 
lant à la médiocrité nuisait à la supériorité véritable. On 
prenait un esprit très-original pour une manière d'écrire 
bizarre; et c'est quand le langage de madame de Staël a 
davantage ressemblé à celui de tout le monde, qu'on a 
bien vu que son talent n'était celui de personne. 

ÉCRITS DE MADAME DE STAËL. 
Troisième période. 

Ce fut vers la fin de 1 803 , après avoir publié Delphine , 
que madame de Staël, exilée par la. tyrannie d'un seul, 
comme elle l'avait été par celle de plusieurs, fît son pre- 
mier voyage en Allemagne. Là, elle trouva sa réputation 
plus grande qu'elle ne l'imaginait. Des hommes de génie , 
et d'un génie analogue au sien, l'accueillirent avec trans- 
port; les souverains se la disputèrent, et une société bien- 
veillante applaudit à ses talents, à sa conduite politique, 
à son enthousiasme pour son père. Là, elle eut encore l'a- 
vantage de 'fixer auprès d'elle un écrivain distingué, 
M. Schlegel , qui lui a été également agréable par les rap- 
ports et par les différences de leurs esprits, et dont les 
éloges comme les contradictions ont sans cesse excité sa 
pensée. Cette année fut prodigue pour madame de Staël, 
de plaisirs, de succès, d'idées nouvelles; mais elle lui ré- 
servait un coup affreux, elle la priva de son père. 

Je reviendrai sur ce temps désastreux, et je ne veux le 



considérer ici que comme l'époque d'un beau développe- 
ment dans le talent de madame de Staël. Elle avait déjà 
connu le malheur. Les crimes de la révolution , l'ingrati- 
tude des hommes envers M. Necker, leur injustice à son 
propre égard , d'autres peines encore avaient déchiré son 
cœur. Mais il est dans ces chagrins dont on accuse les 
autres, ou même soi, quelque chose d'ûpre et d'irritant 
qui arrête le plein épanchement de l'âme. Elle a eu quel- 
quefois cette verve amère et satirique qui est bien aussi 
un moyen de succès; mais la grande beauté de son talent, 
c'était l'inspiration élevée et pathétique. Une douleur qui 
venait du ciel, une douleur dans l'ordre de la nature, une 
douleur qui tenait du sentiment religieux , devait modifier 
son âme d'une manière qu'on peut appeler heureuse, si 
l'on regarde comme le premier bonheur le plus grand per- 
fectionnement. Son esprit sans cesse fixé sur les qualités 
véritablement admirables de M. Necker, le désir ardent de 
devenir pour ses enfants ce qu'il avait été pour elle, la 
lecture qu'elle faisait constamment avec eux de ces beaux 
écrits de religion et de morale, où des lois sacrées leur 
semblaient imposées par un père avec la double autorité 
de sa vie et de sa mort, tout concourait à produire sur 
elle cette impression solennelle et profonde , si propre à 
imprimer un cours bienfaisant à ses pensées et un graud 
caractère à ses écrits. 

Dès lors ses opinions religieuses furent mieux pronon- 
cées, ses sentiments de piété plus constants et plus actifs. 
Le vague d'une croyance poétique cessa de suffire à son 
cœur; il lui fallut une foi ferme dans cette promesse d'im- 
mortalité, qui seule la sauvait du désespoir; en un mot, 
elle eut besoin d'être chrétienne, parce que son père était 
mort en chrétien. Ces illusions des âmes tendres, que to- 
lère ou favorise avec tant de douceur une religion pour- 
tant si pure, le sentiment d'ime communication avec les 
amis qui ne sont plus, l'idée qu'ils nous protègent encore, 
que peut-être un jour ils obtiendront pour nous, comme 
une partie de leur récompense, le bonheur d'une réunion 
avec eux; toutes ces espérances remplirent dès lors le 
cœur de madame de Staël;elles l'ont soutenue jusque dans 
cette longue et cruelle lutte, durant laquelle elle repous- 
sait les teneurs de la mort en pensant qu'elle allait rejoin- 
dre son père. 

Ce sont de tels sentiments qui lui ont dicté cet admi- 
rable morceau sur la vie privée de M. Necker, qu'elle a 
imprimé à la tête des manuscrits qu'il avait laissés. Parmi 
les amis de madame de Staël , qui ont rendu un hommage 
pubhc à sa mémoire, un écrivain aujourd'hui bien célè- 
bre, M. Benjamin Constant, a signalé le mérite extraordi- 
naire de cet écrit, en disant qu'aucun des ouvrages de 
madame de Staël ne peut la faire aussi bien connaître. 

Il est vrai que celui-là est unique dans son genre. C'est 
peut-être la seule fois qu'on ait vu un talent de première 
lorce, aux prises avec une douleur réelle, la peindre si 
involontairement. Non seulement elle ne cherche à tirer 
parti de son affliction pour aucun effet, mais elle ne se 
doute pas qu'elle l'exprime. Il y a entier oubli, je dis plus, 
il y a sacrifice d'elle-même dans ce morceau ; elle se met 
au-dessous de sa mère, parce qu'elle veut rehausser 
M. Necker dans l'objet qu'il avait choisi; elle cherche à 
se faire paraître légère, inconsidérée, pour que si jamai.^ 
elle a encouru quelque blâme, il ne retombe pas sur son 
père; enfin elle va jusqu'à donner à entendre qu'elle n'au- 
rait pas eu naturellement des sentiments bien profonds, 
afin qu'on croie que l'impression qu'il a produite sur elle, 
eût été plus forte sur une autre. La souffrance de son âme 
perce à travers chaque mot, et pourtant elle déploie une 



DE MADAME DE SÏÂEL. 



19 



variété inconcevable de tons, de moyens, de ressources 
quand elle veut faire sentir les différents mérites de M. Nec- 
ker. Craignant pour lui de fatiguer de sa peine, elle essaie 
mille cordes différentes, elle raisonne pour convaincre, 
elle séduit pour désarmer, elle cherche môme à amuser 
pour s'assurer d'être écoutée. C'est par des explosions su- 
bites que son sentiment se fait jour; mais on voit que 
toute son intention est d'observer une noble réserve. La 
peur de nuire par de l'exagération la poursuit. Quelque 
chose de contenu, de timide, montre une défiance doulou- 
reuse de ses moyens de persuasion, et ses phrases jetées, 
entrecoupées, et comme prononcées avec une haleine trop 
courte, prouvent qu'elle écrivait la rougeur sur le front, 
tremblant de ne pas trouver le ton juste, et d'exposer l'ob- 
jet de son culte. 

Quand on a connu madame de Staël et son père, quand 
on les sait réunis dans le même tombeau, ce n'est pas sans 
répandre des larmes qu'on pense à l'immensité de ten- 
dresse que prouve et justiûe un tel écrit. 

Corinne, ou l'Italie. 

Après avoir un peu soulagé son cœur par cet hommage, 
madame de Staël partit pour l'Italie. Encore absorbée par 
la douleur, ce voyage ne lui offrait aucune perspective 
agréable, et le genre d'attrait qu'il peut avoir n'était d'ail- 
leurs pas celui auquel elle se croyait le plus sensible. Jus- 
qu'alors elle n'avait admiré que l'esprit, elle n'avait étudié 
que le cœur humain et les livres. Bannie depuis long- 
temps du brillant théâtre des plaisirs et des succès de son 
jeune âge, elle avait avant son malheur vivement regretté 
Paris, et Paris seul semblait encoi'e fait pour l'intéresser. 
Assez étrangère aux jouissances des beaux -arts, elle n'a- 
vait été que faiblement touchée par le spectacle de la na- 
ture. Les beautés champêtres n'étaient guère à ses yeux 
que la décoration de l'exil , la froide parure d'un séjour in- 
si|)ide, et elle avait pris une sorte d'humeur contre les 
lacs, les montagnes, les glaciers de la Suisse, dont on lui 
comptait la vue pour un dédommagement. Rien de ce qui 
n'était ni sentiment ni pensée n'avait de valeur à ses yeux. 

Sa disposition à plusieurs égards était déjà changée 
quand elle partit pour l'Italie : son père était mort sans 
que les Français lui eussent rendu justice; les Français 
lui plaisaient encore, mais dans ce moment-là, elle les ai- 
mait certainement moins. Sûre de souffrir partout, le choix 
du séjour lui était devenu plus indifférent, et elle devait 
préférer celui qui ne lui retraçait aucun souvenir amer. 
Elle éprouva dans ce voyage un soulagement que sa tou- 
chante superstition attiibuait à l'hitercession de son père. 
Le beau ciel , le climat heureux de l'Italie agissaient sur 
elle à son insu. Son âme attendrie s'ouvrait aux douces 
émotions, et peut-être fallait-il qu'elle eîit perdu quelque 
chose de son activité pour que les objets extérieuis fissent 
sur elle leur pleine impression. Celle qu'ils produisirent 
fut grande, puissante, inattendue, et elle crut découvrir 
pour la première fois et la nature et les arts quand ils s'of- 
frirent à ses regards dans leur plus splendide magnificence. 

Le développement de ce sentiment nouveau fut sans 
doute favorisé par la société de M. Schlegel. Les connais- 
sances de ce savant dans les beaux-arts, sa manière ingé- 
nieuse et néanmoins poétique de rendre compte de leurs 
effets, réussirent à intéresser madame de Staël. En vertu 
d'une analogie secrète, l'admiration de l'art réveilla dans 
son cœur celle de la nature, et les copies la ramenèrent 
au modèle. 

Peut-être y a-t-il à gagner pour le talent dans ces im- 



pressions tardives qui opèrent une révolution subite chez 
un esprit déjà très-exercé. Si madame de Staël eût été sen- 
sible dès son enfance aux charmes des objets champêtres, 
ses premiers ouvrages auraient été enrichis de plus de ta- 
bleaux, mais elle n'eût pas écrit Corinne. 

Dans la littérature proprement dite, et hors du domame 
de la politique , Corinne est le chef-d'œuvre de madame 
de Staël, Corinne est l'ouvrage éclatant et immortel qui 
lui a le premier assigné un rang parmi les grands écrivains ■ 
C'est une composition de génie dans laquelle deux œuvres 
différentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont été fon- 
dues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la 
fois : l'on sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas 
pu séduire l'auteur, ni correspondre à ses pensées. Aussi 
parmi la plus riche variété de couleurs et de formes, il 
règne un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est 
répandue sur l'ensemble. Corinne est à la fois un ouvrage 
de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un 
épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel ardent, 
passionné, bien que tendre et mélancolique, y perce de 
toutes parts, et il n'y a pas une ligne qui ne soit écrite 
avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi dire, di- 
visée entre ses deux principaux personnages. Elle a donne 
à l'un ses regrets éternels, à l'autre son admuation nou- 
velle : Corinne et Oswald, c'est l'enthousiasme et la dou- 
leur, et tous deux c'est elle-même. 

La mélancolie attribuée dès l'origine à lord Nelvil est 
une belle idée dans l'ouvrage. De là vient que la seconde 
partie, si lugubre dans sa totalité, ne discorde point avec 
la première; et cette nuance de tristesse forme un fond 
doucement sombre, sur lequel tous les objets, et la bril- 
lante figure de Corinne en particulier, ressortent avec un 
singulier éclat. De là vient encore qu'un charme plus pur 
est répandu sur Corinne elle-même. La pitié se mêle à 
tout ce qu'elle éprouve. Ce n'est plus seulement une 
femme passionnée qui cherche à captiver, c'est un Génie 
bienfaisant qui vient au secours de la 'douleur. Tout est 
attendrissement jusque dans ce qui éblouit ou étonne. Il 
semble que des couplets très-variés sont chantés sur un 
air charmant, mais dont l'expression est triste et péné- 
trante. Rien toutefois de plus animé, de plus vif, souvent 
même de plus riant que le coloris de l'ouvrage, et c'est 
parce que la vie y est représentée avec force dans ses joies 
comme dans ses peines, que la fiction entière est si belle 
et si frappante. 

La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est 
un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes les 
merveilles des arts en faisant connaître à Oswald la plus 
grande des merveilles, Rome, empreinte du génie de tant 
de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps. 
Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les 
monuments du passé dans leur auguste mélancolie, les 
héros, les poètes, les citoyens qui ne sont plus. Tout ce 
que l'histoire offre de grand, tout ce que le moment pré- 
sent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois 
comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans 
ses paroles. Aux vues originales d'une jeune imagination, 
elle joint la connaissance de tout ce qui a été pensé sur 
les objets dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière 
déjuger des anciens et celle des artistes du moyen âge, 
quelle est celle des diverses nations modernes ; et elle ex- 
plique, elle met en contraste tous ces i)oints de vue avec 
la grâce animée d'une jeune femme qui veut avant tout 
' plaire et se faire aimer. Une véritable instruction nous est 
i donnée par un être sensible qui s'adresse à notre cœur. 
1 C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombra 

2. 



20 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



le commencement du voyage de lord Nelvil, afin de por- 
ter toute la lumière sur la superbe scène qui est le vrai 
début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir perdu 
son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans 
Rome sans rien observer, lorsqu'au matin un soleil écla- 
tant, le bruit des fanfares, des coups de canon le réveil- 
lent. La muse de l'Italie, Corinne, improvisatrice, musi- 
cienne, peintre et femme charmante, va être couronnée 
au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du 
génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux 
diverses impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontai- 
rement le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait 
conçu des préventions contre la femme qui recherche des 
hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec 
Coriime, quand on croit voir cette physionomie aimable 
où se peint la bonté, la simplicité du cœur unie au plus 
bel enthousiasme. On partage son émotion, lorsque mêlé 
avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que sa noble taille, 
ses habits de deuil et peut-être son expression de tristesse, 
ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en 
le regardant, que déjà elle a eu le besoin de changer le 
sujet de ses chants et de jomdre des paroles sensibles à 
son hymne de triomphe. Mais à travers le trouble que res- 
sent Oswald , son caractère se fait jour. On voit que l'idée 
de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au sortir 
du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald 
la relève et qu'elle le remercie par deux mots anglais, 
c'est l'inimitable accent national qui bouleverse toute son 
âme. Il avait été séduit, à présent il est frappé au cœur; 
on sait quelle est chez lui la corde délicate, et c'est amsi 
que le roman est annoncé , et que cet exorde magnifique 
renferme le secret du reste. 

Les improvisations de Corinne, qui sont censées tra- 
duites de l'italien dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement 
très-brillant; néanmoins je ne sais si leur éclat avoué 
l'emporte beaucoup sur le charme des autres discours de 
Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le 
cercle d'amis dont elle est entourée, elle excite toujours 
le plus vif enthousiasme. Ses paroles toujours attendues 
avec impatience sont toujours justement applaudies. Cha- 
cun dit : « Écoutez, Corinne, elle vous enchantera; » Corinne 
parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne pensons 
pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce 
qu'elle a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se 
louer. Énorme difficulté pour un auteur que celle d'an- 
noncer un miracle d'esprit et de tenir toujours parole ! que 
de nous préparer à l'étonnement et de nous étonner néan- 
moins! Tour de force inouï, si l'abondance, la facilité de 
la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour don- 
ner celle du prodige ! 

Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de ta- 
bleaux charmants ne nuit point à l'intérêt de la fiction, 
parce que l'auteur a eu l'art de ne placer les digressions 
que dans les moments oîi la marche de l'action est sus- 
pendue, oti le lecteur craint même de lui voir reprendre 
son cours , et où il jouit d'autant mieux d'un moment de 
calme, qu'il sent que l'orage se prépare. 

La destiuée de Corinne est enveloppée de mystère; elle 
parle toutes les langues; elle réunit les agréments de tous 
les clunats, et l'on ne sait où elle est née. Oswald, qui ne 
conçoit de bonheur que le bonheur domestique, voudrait 
s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il exige 
sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un 
jour à l'autre est redoutée du lecteur même; il se plait à 
ces promenades, à ces courses intéressantes qu'elle ne 
cesse de proposer à Oswald, afin de le distraire de la cu- 



riosité du cœur par celle de l'esprit. Le bonheur, mais un 
bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre res- 
pirent dans les discours de Corinne. Plus le moment de 
l'aveu fatal approche , plus elle veut s'étourdir elle-même , 
enivrer celui qu'elle aime des plus hautes jouissances de 
la poésie et des arts. Il semble que des couleurs toujours 
plus vives frappent tous les objets , à mesure que le ciel 
devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce en- 
core le nuage que la foudre ne tardera pas à sillonner. 

C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu 
de près les torrents embrasés de la lave, que Corinne re- 
met entre les mains de lord Nelvil le cahier où elle a écrit 
son histoire. 

Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. 
Corinne est Anglaise, et elle n'a pas pu supporter la vie 
monotone d'une province d'Angleterre; Corùme a été des- 
tinée dans son enfance à devenir l'épouse d'Oswald lui- 
même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des 
goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a 
tourné ses vues du côté de Lucile, la sœur cadette de Co- 
riime. Oswald est donc blessé dans son sentiment d'An- 
glais ainsi que dans son sentiment de fils. Il est atteint 
dans tout ce qui est en lui plus profond , plus enraciné 
que l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre ca- 
ractère, et l'on sent qu'il ne s'agira plus que de séparation 
et de mort. Désormais il n'y aura plus dans les relations 
d'Oswald et de Corinne que de cruels combats, que ces 
déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre des 
sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui 
en est la suite, et les ménagements plus tristes que les 
orages mêmes. Oswald doit songer à retourner dans sa pa- 
trie, et la description du séjour qu'il fait à Venise avec 
Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté 
lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin 
cette esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux 
voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre, la ma- 
ladie de langueur qui la consume, les noces d'Oswald 
avec sa sœur, dont eUe est presque témoin, son retour 
solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans 
ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, 
adieux contenus dans un hymne sublime, véritable chant 
du cygne, source intarissable de larmes , qui , hélas ! n'ont 
plus à présent une fiction pour objet. 

La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste 
avec la première; la couleur la plus sombre y règne, et 
elle offre un déploiement qu'on peut appeler effrayant du 
talent de peindre la douleur. C'est une fécondité extraor- 
dinaire de nuances pour graduer les impressions tristes, 
pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du 
cœur. On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, 
puis une peine vague et passagère qui prend à chaque 
instant un caractère plus arrêté, puis le malheur dans sa 
force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son appa- 
rence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop 
pieux pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mou- 
rir. Étonnante et fidèle peintuie qui oblige à reconnaître 
chez l'auteur une capacité de souffrance aussi rare que 
son génie ' ! 

Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle 
harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse est 
toujours une Muse inspirée; et la jouissance des beaux- 

' L'infortunée reine de Prusse , victime innocente des calomnies 
d'un homme qui, sur le trône du monde, se plaisait à insulter à la 
beauté et au malheur, la reine de Prusse disait qu'elle était souvent 
obligée de suspendre la lecture de Corinne, parce qu'elle se sentait 
l'âme déchirée , non pas tant par la douleur que par celte privation 
d'espérance qui lui rappelait son propre sort. 



DE MADAME DE STAËL. 



21 



ails dont l'objet est tragique, n'est jamais perdue pour le 
lecteur. 

Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épi- 
sodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît 
sortir du ton; et le mérite qu'il peut avoir n'est pas à sa 
place dans l'ouvrage. 

On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose 
de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas 
une nature ordinaire que l'auteur a voulu peindre; c'est 
le caractère exalté d'une femme poète qui, lorsqu'elle 
aime et qu'elle souffre, est toujours une improvisatrice. 
La conscience de son talent, celle de l'admiration qu'elle 
excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de 
ses sentiments les plus vrais , une couleur particulièrement 
éclatante. Madame de Staël , bien plus simple que son hé- 
roïne, devait pourtant mieux qu'une autre concevoir une 
pareille modification de l'existence. C'est même cette ins- 
piration, portée sur l'univers extérieur comme sur les af- 
fections de l'âme , qui met de l'accord entre la partie des- 
criptive et la partie romanesque de la composition. 

Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman, trou- 
vent que le héros n'est pas assez passionné. Mais Corinne 
ne devait être surpassée en rien, pas même dans l'amour; 
et il fallait un caractère absolument différent du sien pour 
qu'il se soutînt à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la 
nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien 
n'existe-t-U pas, principalement dans les pays sévères, de 
ces êtres qui regrettent tour à tour le plaisir et l'austérité, 
qui paraissent à la fois dominés par leurs habitudes et par 
le désir de s'en affranchir, et qui ne sont jamais plus près 
de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, 
que quand on les croit sur le point de leur céder ! Ce ca- 
ractère qui tenait la malheureuse Corinne dans un état 
d'alarmes perpétuelles , était peut-être exactement ce qu'il 
fallait pour fixer son imagination et captiver ses pensées. 

Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt 
et de mérite. Il y a une fraîcheur, une vivacité extrême 
dans lesknpressions, et pourtant une érudition ingénieuse 
s'y laisse entrevoir. Les idées les plus marquantes de 
Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs 
allemands, celles même des érudits italiens , sont exposées 
par Corinne, et semblent souvent renaître chez elle sous 
la forme de l'inspiration. Corinne , avec son enthousiasme , 
a tout le tact de madame de Staël. Chez elle l'admiration 
la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui l'exprime 
en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce 
qui est, et sans cesser de jouir de ce qui est. 

Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être 
peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas 
été étrangère au désir d'affaiblir les préventions qu'on a 
dans le monde contre les femmes à grands talents; peut- 
être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le savait par ex- 
périence, que l'amour de la gloire ne supposait pas néces- 
sairement les défauts avec lesquels l'opinion commune 
l'associe. Elle a donc créé un être semblable à elle, une 
femme qui unit le besoin du succès à une sensibilité pro- 
fonde, la mobilité de l'imagination à la constance du cœur, 
l'abandon dans la conversation à cette dignité de l'âme 
qui commande celle des manières , et enfin la passion dans 
toute sa force à l'examen de soi et des autres. Et cet être 
qu'elle a conçu, elle l'a tellement réalisé, elle lui a donné 
aux yeux de tous une forme si prononcée, que la fiction a 
servi de preuve à la vérité; et Corinne a fait enfin con- 
naître madame de Staël. 

Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. 
Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est beau en 



soi. Corinne est le fruit de l'inspiration. C'est un tableau 
qui s'était trop fortement emparé de l'imagination de l'au- 
teur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer; et le pro- 
pre du génie est de se peindre lui-même dans ses œuvres. 

Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, 
c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence; les 
événements n'y font que mettre la nature des choses en 
relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement le 
père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. Mais 
op. voit que ce père n'est là que pour représenter les pen- 
sées secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, 
qui craint qu'une femme célèbre ne soit pas propre à rem- 
plir d'obscurs devoirs. Lucile et Corinne sont aussi des 
idées générales; elles sont l'Angleterre et l'Italie, le bon- 
heur domestique et les jouissances de l'imagination, le 
génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers, 
pour et contre ces deux genres d'existence, sont également 
forts; les deux faces opposées de la vie sont saisies avec 
une même vivacité de conception , et une grande question 
est continuellement traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en 
doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement 
le lecteur. 

Il est aisé de juger que l'idée fondamentale de Delphine 
et de Corinne est la même. C'est toujours une femme 
douée de facultés supérieures qui ne peut s'astreindre à 
suivre la ligne que l'opinion lui a tracée, et qui est bientôt 
en proie aux plus cruelles douleurs, parce qu'elle s'est 
écartée de cette ligne. Mais entre ces deux productions, 
tout l'avantage est du côté de Corinne. L'héroine dans 
Delphine est fort spirituelle, mais elle n'a pas pour excuse 
des talents extraordinaires. Plus scrupuleuse que Corinne 
peut-être, elle se place dans une situation plus équivo- 
que; eUe n'a complètement ni de l'innocence ni de l'éclat, 
et rien ne distrait de l'impression pénible qu'elle cause. 
Corinne se présente avec plus de grandeur. Elle a ou^ertc- 
ment rompu avec l'opinion, et sur la terre classique de 
l'Italie l'oppression de la société ne se fait point sentir. 
Elle ne veut avoir affaire qu'avec la gloire, et elle l'ob- 
tient. Le combat de la passion n'a rien non plus qui la dé- 
grade. Ce n'est point cette lutte qui rabaisse toujours un 
peu la femme même qui en sort triomphante. Il s'agit pour 
elle du mariage ou du désespoir, du bonheur ou de la mort; 
et il y a de la dignité dans cette alternative. Elle n'est 
point aux prises avec le remords , point avec l'humiliation ; 
elle l'est avec le cours des choses, avec le malheur, et le 
génie la relève. 

Corinne eut un succès prodigieux. Un ouvrage à toutes 
les portées , où les artistes puisaient un nouvel enthou- 
siasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les éru- 
dits des rapprochements ingénieux , les voyageurs des di- 
rections heureuses, les critiques des observations pleines 
de finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'é- 
motion , enfin où il y avait du plaisir j usque pour la malice 
même, dans ces portraits de nations si plaisamment ca- 
ractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive force 
tous les suffrages, entrahia toutes les opinions. Il n'y eut 
qu'une voix , qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; 
et ce phénomène fut partout un événement ^ 

' J'ai su par mon fils , qui était à Edimbourg au moment où , mal- 
gré la guerre, il y parvint quelques exemplaires de Corinne, que co 
livre produisit dans celle ville si éclairée une inconcevable sensa- 
tion. La société entière fut éloctrisée; les métaphysiciens, les géo- 
logues , les professeurs de toute espèce s'arrêtaient les uns les autres 
dans les rues, se demandant où ils en étaient de la lecture. La pein. 
tare des moeurs anglaises fut trouvée parfaitement fidèle , et l'on ap- 
prit qu'il y avait une petite ville de province qui s'était choquée» 
parce qu'elle avait cru que madame de Staël , qui n'en avait jamais 
entendu parler, avait voulu la tourner en ridicule. 



22 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



Dès ce moment madame de Staël n'a plus recueilli que 
de la satisfaction de ses travaux ; l'envie lui avait pardonné 
sous le nom de Corinne, et elle a obtenu ce qu'il lui fal- 
lait, une admiration mêlée de sympathie, je dirais presque 
de faible. Elle avait surtout besoin d'intéresser, et voulait 
qu'on devinât ses peines; aussi a-t-elle tracé la route à 
ceux qui voulaient la louer. Une franchise naturelle, une 
certaine modestie sur plusieurs points la portaient à re- 
pousser toute gloire qui ne lui allait pas; et elle accueil- 
lait encore à titre de bienfait celle même qu'elle sentait 
mériter. 

Ce livre est peut-être le seul ouvrage de madame de 
Staël qui soit entièrement étranger à la politique : et pour- 
tant l'esprit n'en convint pas à un dominateur ombrageux , 
qui conduisait les hommes parleurs intérêts, et qui ne 
Toulait d'autre enthousiasme que celui de la victoire. Il ne 
pardonnait au talent que quand il avait obtenu de lui ce 
mot d'éloge par lequel le talent abdiquait son indépendance, 
et par conséquent son pouvoir. Mais louer le despotisme 
et celui qui se sert de ses plus odieux moyens pour obte- 
nir la louange , était impossible à une âme fière. 

Madame de Staël se résigna donc à l'exil , et regardant 
les hommes distingués de tous les pays comme ses vérita- 
bles compatriotes, elle alla, en 1807, à Vienne, dans le 
but de rassembler de nouveaux matériaux pour le grand 
ouvrage qu'elle préparait, le tableau de l'Allemagne, sous 
le rapport des moeurs, de la littérature et de la philosophie. 
Parmi les avantages qu'elle retira de ce voyage , elle-même 
comptait pour beaucoup le plaisir d'avoir embelli les der- 
nières années d'un vieillard aimable qui avait conçu pour 
elle une grande affection. Elle promit au prince de Ligne 
de publier une partie des anecdotes qu'il avait rédigées, 
en les faisant valoir par une préface ; et c'était lui assurer 
un plein succès littéraire. Cet ouvrage, comme on sait, a 
fait une telle fortune, qu'on a espéré en étendre la réus- 
site jusque sur les anecdotes que madame de Staël avait 
laissées de côté. Il en a donc été fait un second et même 
un troisième choix , qui ont dû montrer à quel point son 
goût l'avait bien conseillée. 

De l'Allemagne. 

L'Italie pouvait être chantée, mais il fallait raconter 
l'Allemagne. Un pays où il n'y a de grand que la pensée, 
où les arts , la nature , la société même n'ont rien qui frappe 
les yeux ou captive l'imagination , ne pouvait inspirer une 
improvisatrice. Néanmoins il y avait là pour l'esprit d'im- 
menses richesses, à recueillir. Là, s'offrait au regard ob- 
servateur de madame de Staël une manière de voir, de 
sentir, d'exister enfin tout à fait particulière; et la foule 
d'idées nouvelles qu'elle avait trouvées en circulation par- 
mi les hommes éclairés, exigeait toute son adresse pour 
les expliquer et les faire valoir. Dépouillant donc le cos- 
tume emprunté de Corinne, elle parle en son propre nom, 
et paraît elle-même sur la scène. 

C'était le parti le plus judicieux. La forme didactique ne 
demandant point d'unité, admettait une grande variété de 
tons. Aussi les divers talents de l'auteur prennent-ils cha- 
cun dans cet ouvrage une physionomie bien prononcée. 
Toute l'ardeur de son âme, son esprit piquant et original, 
sa gaieté même s'y déploient, et elle y prouve de plus une 
force de tête, une faculté d'abstraction qu'on n'aurait pas 
devinée d'après l'élan poétique de son imagination. Ce 
livre se place, sans aucun doute, au niveau du précédent, 
et peut-être est-il plus extraordinaire comme l'œuvre d'une 
femme. 



Toutefois on s'attendait à une autre Corinne, et il y eut 
un instant de mécompte. On avait espéré des émotions, 
et l'on ne voyait pas d'avance comment l'auteur en don- 
nerait. Mais madame de Staël ne pouvait pas marcher sur 
ses propres traces. Elle avait d'ailleurs assez fait parler la 
passion, et, si le feu de son génie ne se fût pas porté sur 
d'autres objets , elle n'eût point obtenu sa meilleure gloire. 

Il existe dans l'Allemagne un mérite au-desaus de toute 
comparaison; c'est un ouvrage profondément moral et re- 
ligieux. La vertu et la religion n'y sont pas des moyens 
d'effet. Ce ne sont pas des cordes sonores que le talent se 
plaît à faire vibrer dans nos cœurs. Il règne dans la com- 
position entière un désir, une passion de faire prévaloir 
des principes régénérateurs , de vivifier à la fois le senti- 
ment et l'imagination , en combattant des doctrines qui 
paralysent l'un et l'autre. Ces motifs sont les seuls qui 
aient inspiré madame de Staël. Ici nul retour sur soi, nulle 
trace d'impulsion personnelle. Dans ses écrits précédents 4 
elle est encore occupée d'elle-même. Elle peint sa destinée 
sous des traits généraux , et puise dans l'idée des peines 
inévitablement attachées au sort des femmes , la résigna- 
tion qui lui fait supporter les siennes. Il n'est rien de pa- 
reil dans l'Allemagne. Elle ne cherche, elle ne veut que 
le bien , celui des lettres , celui de la société , celui de l'âme. 
Montrer l'union intime et nécessaire du génie de la reli- 
gion avec celui des beaux-arts et de la haute pliilosophie; 
tel est le but constant de l'auteur. 

Mais comment se fait-il qu'en marchant à un but si 
louable, on trouve si peu d'encouragement? Y a-t-il un 
accord secret entre ceux qui veulent entendre parler de 
religion le moins possible et ceux qui, à force de scrupules,' 
rendent ce sujet tellement délicat à traiter qu'ils l'excluent 
par cela même? Certaines personnes pieuses s'effraient 
peut-être moins d'une lecture entièrement profane, pourvu 
qu'elle soit innocente, que de celle qui les expose à rece- 
voir des pensées mondaines dans l'asile le plus sacré de 
leur cœur. Ainsi le mélange des beaux-arts et de la religion 
dans cet ouvrage a été blâmé par un écrivain (madame 
More) que madame de §taël elle-même a compté parmi 
les plus distingués de l'Angleterre. ^ 

Il faut respecter les motifs d'un auteur si estimable, et^| 
généralement si judicieux , mais on peut oser dire qu'il 
n'a pas envisagé la question dans son ensemble. Pour (ju3 
la religion influe sur tous les moments et sur tous les hom- 
mes, il faut que la vie entière, avec les sciences et les 
arts qui en sont le brillant apanage , puisse être envisagée 
religieusement. Tant que les pensées religieuses ne s'al- 
lieront pas à toutes les autres, il y aura absence d'har- 
monie dans l'âme, inconséquence dans les actions. Si l'on 
ne sent pas que tout émane de Dieu , si la communication 
des rayons au centre est interceptée, l'idée la plus ^aste 
de toutes , celle de la Divinité, deviendra une idée étroite, 
et nous échappera par cela même. 

Madame de Staël était intimement convaincue de ces 
vérités qu'elle trouva déjà répandues en Allemagne, le pays 
où l'on a le plus cherché à former un même faisceau de 
toutes les connaissances humaines. Nul spectacle ne pou- 
vait l'intéresser davantage que celui d'une nation où le i 
règne des opinions qu'elle avait professées jusqu'alors 
était solidement établi , où elle trouvait ses propres idées, 
d'un côté appliquées de mille manières à la vie réelle, et 
de l'autre appuyées sur les principes d'une haute philoso- 
phie. Néanmoins elle juge de nouA eau ces idées. Elle voit 
leurs inconvénients dans l'abus qu'on en fait parfois, et la 
force de ses impressions inattendues lui fournit sans cesse 
l'occasion de rectifier ses systèmes. - 



DE MADAME DE STAËL. 



23 



Rien assurément ne lui a semblé parfait en Allemagne; 
les livres, le théâlre, l'art de converser, rien n'était porté 
à un haut degré d'excellence, mais partout il y avait de la 
chaleur, de la vie, de l'émulation parmi les écrivains, de la 
bienveillance dans la société. Tout était en espérance, mais 
l'espérance animait tout. Elle crut respirer plus librement 
quand elle se vit entourée d'iiommes qui n'imposaient nulle 
entrave au talent, nulle borne à la pensée, qui étaient étran- 
gers à toute intolérance , et qui accueillaient le génie comme 
uu enfant du ciel sans se défier de lui. L'esprit qui diri- 
geait les écrivains l'a portée à juger plus favorablement 
de leurs œuvres, mais elle a désiié vou: régner cet esprit 
en France, bien plus qu'elle n'a proposé la littérature al- 
lemande pour modèle à l'imitation des Français. Dans un 
temps où la pensée même paraissait asservie, elle a pro- 
clamé les bienfaits de l'indépendance intellectuelle , comme 
ceux de la liberté politique dans son dernier écrit. 

Cet ouvrage était épineux à composer. On s'attend à de 
la pédanterie-, à une métaphysique embrouillée ou à une 
fausse exaltation sentimentale dès qu'il s'agit de l'Allema- 
gne. Comme madame de Staël découvrait à l'instant ces 
défauts partout où ils existaient , elle devait prouver qu'elle 
ne pourrait jamais en être la dupe. En outie on était armé 
d'avance contre une multitude d'idées qu'elle avait à dé- 
velopper, et le combat déjà engagé sur certains points ren- 
dait les amours-propres nationaux très-intraitables. Mais 
avec le vif sentiment de son équité naturelle, elle marche 
à travers toutes ces difficultés. Elle ne ménage personne, 
et il ne semble pourtant pas qu'elle doive blesser, parce 
qu'elle voit d'eu haut les sujets qu'elle traite, et que, 
réd uisant les débats littéraires à leur valeur , elle a la boime 
foi de sourire la première dès que ses protégés eux-mêmes 
prêtent au ridicule en quelque point; enfm, parce qu'elle 
conserve la grâce d'une femme, et qu'il y a du désir de 
plaire jusque dans les choses piquantes qu'elle dit. 

Aussi les Allemands ont-ils fort bien pris ses reproches 
les plus sévères. En leur qualité de débutants, ils vou- 
laient se montrer dociles ; et comme madame de Staël don- 
nait précisément à leur littérature ce qui lui manquait, 
une existence européenne , ils ont été plus flattés qu'of- 
fensés ; mais il n'en a pas été de même des Français. Une 
immense renommée, des auteurs naturalisés chez toutes 
les nations, des pièces jouées sur tous les théâtres, une 
langue devenue dans le monde entier comme une langue 
maternelle pour la classe cultivée , avaient rempli les Fran- 
çais d'un juste orgueil; ils étaient de toutes manières au 
faîte de la puissance, et leur parler avec franchise, était 
dire la vérité à des rois. 

Mais c'est là précisément ce qui mettait à l'aise madame 
de Staël. Elle n'aimait pas naturellement le pouvoir, et 
toute sa générosité la portait à relever la réputation d'un 
peuple malheureux et méconnu. Toutefois, malgré ces en- 
timent, malgré l'ivresse d'enthousiasme qu'elle inspirait 
d'un côté et la persécution qu'elle éprouvait de l'autre , 
elle n'a pas commis d'injustice, et une tournure un peu 
épigrammatique donnée à des jugements équitables au 
fond, est tout ce que les Français peuvent lui reprocher. 

Il faut se rappeler qu'au moment où elle écrivait la 
France entière était dans une fausse position. Tout se fon- 
dait sur la révolution, et l'on détruisait chaque jour le 
fruit chèrement acheté de la révolution, l'espérance de la 
liberté. Une hypocrisie violente dans le gouvernement n'en 
imposait à personne, et hors du gouvernement même, un 
vernis de légèreté et d'insouciance ou l'orgueilleuse conso- 
lation de la victoire , servait à recouvrir un peu l'escla- 
vage qu'on n'espérait pas cacher. De là résultaient de 



toutes parts des contradictions qui ne pouvaient être voi- 
lées que par des sophismes, mais l'emploi continuel de ces 
.sophismes provoquait une irritation singulière chez les vic- 
times de l'ordre existant. Les apologistes de l'arbitraire 
prenaient des armes où ils pouvaient, ils en cherchaient 
dans l'ancienne gloire des écrivains français, dans l'éclat 
du règne de Louis XtV, et comme il n'y avait pas de litté- 
rature vivante, vu les données du moment, on évoquait 
des armées de morts et on se battait avec des siècles. Le 
parti que devait prendre madame de Staël était indiqué; 
elle était nécessairement rejetée dans une espèce d'opposi- 
tion, et un peu d'hostilité contre la critique française n'é- 
tait que la défense naturelle de ses opinions. 

Néanmoms des motifs plus grands l'ont animée. Elle sa-i 
vait, par expérience, qu'on double ses idées en changeant 
de point de vue. La littérature d'un peuple spirituel et cul- 
tivé paraît toujours former un tout complet, quand on la 
considère du dedans , et elle est si exactement en rapport 
avec l'esprit qui l'a formée et celui qu'elle forme à son 
tour, qu'il n'existe à son égard plus de juges. Mais quand 
on sort de cette sphère, quand on vient à respirer un autre 
air, parmi les sensations nouvelles qu'on éprouve, il se 
trou ve des plaisirs inconnus. De retour chez soi on regrette 
ces plaisirs. Tout se montre sous un autre aspect, et l'on 
s'aperçoit que ce qui semblait être la nature des choses, 
n'est bien souvent que la manière de sentir d'un peuple. 

C'est là l'effet que veut produire madame de Staël. 
Trouvant à côté de la France le pays qui offre les plus 
fortes oppositions avec la France même, elle puise là le 
secret de ces contrastes au moyen desquels on fait les- 
sortir ce qui serait trop vague et trop indéfini , si on le pré- 
sentait seul. Deux différences fondamentales s'oflrent à 
ses regards, et ces différences relevées dans tout son ou- 
vrage, en font pour ainsi dire l'esprit. Elle oppose d'une 
part l'empire exercé par la société, à la liberté de la pensée 
solitaire, et de l'autre, l'effet de la doctrine métaphysique 
qui assujettit l'âme aux sensations, à celui d'un système 
qui donne là souveraineté à l'âme. Le premier de ces con- 
trastes devait surtout ressortir dans la partie littéraire, le 
second dans la partie philosophique de l'ouvrage. 

L'auteur débute par le pur esprit français. Voulant prou- 
ver qu'elle est chez elle sur le terrain de la noble élégance 
et de la grâce légère, madame de Staël se montre capable 
de satisfaire toutes les délicatesses d'un goût difficile, 
lorsqu'elle rend hommage à un nouveau genre de beautés. 
C'est peut-être la seule fois qu'on ait vu la cause de l'en- 
thousiasme défendue avec l'arme du ridicule et de la bomie 
plaisanterie. 

Le chapitre charmant, de l'esprit de conversatio:*, 
peut se mettre au nombre des traités sur l'ail, faits par un 
grand maître dans l'art même. Là, madame de Staël 
donne tous ses secrets, sans courir grand risque qu'on les 
lui prenne. 

La première partie sur les mœurs de l'Allemagne et 
l'aspect général du pays se rtipproche de la forme d'un 
voyage. Madame de Staël y peint la sensation de tristesse 
dont on est d'abord saisi sous un climat sombre et sévère, 
et la disposition plus douce qui lui succède. Ce qu'elle ra- 
conte d'une musique ravissante qu'elle entendit , pendant 
une noire matinée d'hiver, dans les rues encombrées de 
neige, d'une petite ville, serait propre à devenir l'emblème 
du pays même. On éprouve encore une sensation pareille, 
quand on étudie la langue et la littérature allemandes. 
Quelque chose de pénétrant et d'intime, quelque chose 
de tendie et de fort, semble parvenir à notre cœur à Ira- 
vers un brouillard d'expressions iudécises. 



24 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



Madame de Staël caractérise avec un discernement ex- 
quis l'esprit de la société et des institutions dans les dif- 
férents Etats de ce pays divisé de tant de manières; et 
quand elle vient à parler de l'éducation, elle expose ses 
propres idées sur ce grand sujet. Rien de plus ingénieux et 
de plus juste que les raisons données par elle du peu de 
succès qu'on obtient lorsqu'on veut substituer, pour l'en- 
fance, l'étude des mathématiques et de l'histoire naturelle 
à celle des langues mortes. Cette partie se termine avec 
éclat par la description d'une fête nationale dans les mon- 
tagnes delà Suisse, morceau que des rigoristes en géogra- 
phie ont trouvé déplacé, mais qui est d'une beauté ravis- 
sante. 

La seconde partie, qui traite de la littérature, est la plus 
étendue, et c'est celle qui doit piquer le plus vivement la 
curiosité L'élite des œuvres de l'esprit chez une nation 
enthousiaste et laborieuse s'y déploie aux regards, et tout 
un ordre de beautés inconnues frappe et intéresse tour à 
tour. Avant de parler des ouvrages, l'auteur nous met en 
société avec les écrivains, car cette littérature, toute jeune 
encore, a vu à peine deux générations d'hommes, et ma- 
dame de Staël a pu elle-même s'entretenir avec les vieil- 
lards illustres qui en ont été les fondateurs. C'est un phé- 
nomène curieux que le déploiement subit d'un esprit 
très-original chez une vieille nation européenne, arrivée 
sous plusieurs rapports au même degré de civilisation que 
les autres. Peindre ce phénomène avec vérité, en démêler 
avec sagacité les causes, était tout à fait du ressort de 
madame de Staël. 

Elle a tracé les portraits des écrivains avec la chaleur et 
la bienveillance qui étaient dans son cœur. Schiller sur- 
tout , le vertueux auteui' de tant de pièces de théâtre , dont 
une poésie admirable suffirait pour assurer la réputation, 
Schiller est traité avec une prédilection particulière. 11 
avait gagné personnellement ses affections par les qualités 
les plus aimables, et par cette toucliante candeur qui s'al- 
lie si bien avec le génie. 

Les extraits des pièces de théâtre sont ravissants; les 
tableaux les plus éclatants, les plus forts d'effet, souvent 
les plus déchuants , se succèdent. On est transporté dans 
la situation par deux ou trois paroles, et l'art dramatique 
avec sa magique puissance s'empare aussitôt de nous. Là 
encore Schiller est présenté à son plus grand avantage, et 
les tragédies de ce poëte sont extraites ou traduites avec 
une étonnante beauté de couleur. On peut remarquer là, 
ainsi que dans les improvisations de Corinne, à quelle 
hauteur madame de Staël s'est élevée dans la prose poé- 
tique, genre si difficile en français, lorsqu'il s'agit de re- 
muer fortement le cœur à travers la pompe du langage. 

Le génie devant lequel les Allemands se prosternent 
tous, celui de Goethe, est très-bien caractérisé par ma- 
dame de Staël. L'adresse infinie qu'elle met à définir cet 
esprit si hardi et si profond, ce talent flexible et toujours 
maître de lui-même au milieu de ses bizarreries, cette 
adresse était d'autant plus nécessaire que peut-être les 
productions extraordinaires d'un pareil écrivain ne seront 
jamais bien appréciées hors de l'Allemagne. 

Dans le noml)re des morceaux distingués dont cette par- 
tie se compose, on a cité comme une esquisse de génie le 
portrait que madame de Staël elle-même a tracé d'Attila. 
Ses traductions de Marie Stuart, de la Louise de Voss, 
celles d'une multitude de pièces détachées montrent sa 
prodigieuse susceptibilité d'émotion , ses^tonnants moyens 
pour tout exprimer. Le langage, les habitudes, les préju- 
gés nationaux sont pour elle des milieux transparents à 
travers lesquels elle voit distinctement la beauté des sen- 



timents , des situations , des conceptions littéraires les plus 
étrangèies à nos mœurs; et son imagination frap[)ée trans- 
met comme par miracle ses impressions. 

Relativement aux systèmes dramatiques des Français 
et des Allemands, madame de Staël n'a point pris un parti 
aussi tranché qu'on l'a prétendu. Elle a balancé des incon- 
vénients ou des avantages , plutôt qu'assigné aucune préé- 
minence. Elle a été vivement émue au théâtre allemand , 
et c'est fort heureux pour ses lecteurs. Celui qui rend 
compte d'une littérature étrangère doit l'avoir goûtée, 
sans quoi il est probable qu'il y est lui-même resté étran- 
ger. Chez les deux nations, telles que madame de Staël 
les a dépeintes, la littérature entière devait prendre une 
direction différente. Des auteurs inspirés par le désir de 
plaire à la société, se conforment naturellement à ce qui a 
toujours plu à cette société, tandis que des écrivains so- 
litaires se livrent davantage à leurs propres impressions. 
Les premiers se proposent d'exécuter une œuvre, les au- ^ 
ties ne songent qu'à épancher leurs sentiments. Ceux-là 
ont un plan bien conçu à exécuter , ceux-ci ont les riches 
matériaux de leur pensée à employer. De là vient que la 
beauté des formes l'emportera dans une littérature, et la 
vérité des sentiments dans l'autie. Les grands maîtres con- 
cilient tout ; mais quand il y a un sacrifice à faire , le prin- 
cipe dominant se découvre. 

Dans le genre dramatique , le moi du poëte se transporte 
ailleurs; mais alors les auteurs allemands et anglais met- 
tent le même prix au développement d'un caractère adopté, 
qu'à la manifestation du leur. Ils veulent suivie les chan- 
gements que subit un môme être, et tracer la marche pro- 
gressive d'une réiolution morale, en conservant l'identité 
de l'individu. Or, cela seul exclut la règle des vingt-quatre 
heures, puisque les brusques vicissitudes montrent la 
force des passions bien mieux que celle de l'homme, et 
dénaturent le caractère plutôt qu'elles ne le révèlent. La 
tragédie historique qu'appellent de partout les intérêts du 
moment, se ploie surtout difficilement à la règle des unités. 

Voilà ce qui se trouve dans l'application; mais quand 
la question sera traitée abstraitement, les critiques fran- 
çais auront toujours l'avantage, puisque le genre de vrai- 
semblance exigé par les lois d'Aristote ne semble rien avoir 
en lui-même d'incompatible avec le naturel et la force. 
L'art ne s'est point introduit dans l'ordonnance extérieure 
des pièces allemandes , quoiqu'on y admire une sublime 
poésie de sentiments et de situations. La forme française 
est la seule belle , la seule régulière , la seule même qui soit 
une forme. Quand donc les critiques ont voulu la conser- 
veij quand ils ont toujours dit aux auteurs : Faites mieux, 
produisez une impression piofonde en restant fidèles au 
bon sens , unissez la vraisemblance morale à la vraisem- 
blance matérielle, ils ont eu parfaitement raison; mais à 
force d'avoir raison ils finiront par chasser les poètes. 

Quand l'arbre qui a donné les plus beaux fruits devient 
rebelle à la culture, faut-il condamner le sol à la stérilité? 
Si désormais la sève refuse de jaillir abondamment dans 
ses anciens canaux, qu'arrivera-t-il ? Il arrivera que le 
changement des mœurs bannissant journellement beau- 
coup de pièces, la scène s'appauvrira; il arrivera que les 
imaginations fortes et pathétiques se rejetteront sur le ro- 
man, au grand détriment de leur gloire, de celle de leur 
nation et de leur siècle, au détriment des plus beaux ef- 
fets et de cette émotion électrique qui se communique au 
théâtre; de plus, au détriment de la poésie elle-même, qni 
languira faute d'un emploi à la fois noble et populaire. Il 
arrivera enfin que , comme on veut des impressions tragi- 
ques, il se trouvera toujours des auteurs qui, laissant 



V 



DE MADAME DE STAËL. 



25 



tout art de côté, se contenteront de larmes et de salles 
pleines , et qui feront des mélodrames. 

Que tel ait été le sentiment de madame de Staël, c'est 
ce que prouvent évidemment ces paroles : <( Quelques 
« scènes produisent des impressions plus vives dans les 
« pièces étrangères ; mais rien ne peut être comparé à l'en- 
« semble imposant et bien oidonné de nos cliefs-d'œuvre 
« dramatiques : la question seulement est de savoir si, en 
« se bornant comme on le fait maintenant, à l'imitation de 
« ces chefs-d'œuvre, il y en aura jamais de nouveaux '. » 

Après la lecture si amusante des deux premières parties, 
il est possible que celle de la troisième, sur la philosophie 
et la morale, paraisse un peu abstraite et difficile; mais 
on n'en doit pas moins d'estime au beau travail de madame 
de Staël, travail entrepris par les plus nobles motifs, exé- 
cuté avec la plus rare intelligence. Il y avait du courage à 
traiter des sujets importants sur lesquels on cherchait 
alors en France à jeter une extrême défaveur. 

L'origine des idées dans l'entendement humain étant la 
question métaphysique à laquelle se rattachent surtout les 
grands intéiêts de la religion et de la morale, c'est celle-là 
que madame de Staël examine particulièrement. La philo- 
sophie matérialiste avait gagné beaucoup de terrain en 
Eiuope, depuis qu'un principe vrai en lui-môme avait 
servi à fonder un système faux, autant que destructif de 
toute responsabilité morale. De ce que les éléments de nos 
idées nous sont arrivés par le canal de nos sens, on avait 
conclu que l'âme elle-même n'était qu'une machine à sen- 
sations ; et , comme une intelligence active dans le sein de 
l'homme et un Dieu dans l'univers sont des idées tellement 
correspondantes qu'on ne rejette guère l'une sans l'autre, 
un matérialisme absolu ou l'athéisme était le résultat de 
ces opinions. C'est à combattre une telle doctrine que tous 
les philosophes allemands se sont appliqués depuis Leib- 
nitz. Mais en voulant rétablir la nature morale dans ses 
droits, plusieurs ont été poussés vers l'idéalisme, et ceux- 
là même qui ont fait jouer le plus grand rôle aux objets 
extérieurs, ont spiritu.^lisé la matière bien plus qu'ils 
n'ont MATÉRIALISÉ l'esprit. 

La clarté, et je dirai la grâce avec lesquelles madame 
de Staël rend compte de tous ces systèmes , est quelque 
ciiose de bien étonnant. En elle , nulle tiace de pédanterie. 
Évitant autant qu'il se peut les mots scientifiques, elle ne 
dit et ne prétend môme savoir que tout juste ce qu'il faut 
pour apprécier l'influence morale de ces doctrines. Elle ne 
se fiiit point immédiatement juge de la vérité; mais con- 
vaincue que l'univers entier est l'œuvre d'une pensée bien- 
faisante et sublime, elle cherche la vérité dans ce qui 
élève le plus notre âme, dans ce qui nous rend le plus ca- 
pables d'accomplir le beau et le grand, tels que le génie ou 
la vertu les conçoivent. 

L'esprit général de ces systèmes devait plaire à madame 
de Staël. Rien de plus favorable à l'essor de l'imagination 
qu'une philosophie qui exalte l'activité de l'âme et soiMiiet 
le monde à l'intelligence. Aussi quand elle vante son heu- 
reuse influence sur les arts et la poésie , y a-t-il peu à lui 
objecter. Les beaux-arts étant fondés sur les rapports mys- 
térieux de notre âme avec l'univers, toutes les affections, 
toutes les émotions de l'âme doivent être écoutées par l'ar- 
tiste. Il doit tenir compte de ses moindres impressions , les 
grossir en s'y abandonnant, pour devenir capal)le de les 
transmettre. Dans les sciences morales, le sentiment est 
aussi un de nos guides ; mais il n'en est pas de même des 
sciences naturelles. Là, l'homme n'est que spectateur; ce 

' D'j l'yillcmitj'nc , tome II , pajre 4. 



sont les rapports des choses entre elles qu'il étudie; il doit 
faiie abstiaction de lui-même , et de tout ce qu'il éprouve. 
Aussi les sectateurs des dernières doctrines allemandes 
ont-ils peu fait de progrès dans l'étude de la nature, et 
madame de Staël n'a pas été assez sévère à l'égaid du tra- 
vers, ou pour mieux dire de la maladie de l'Allemagne, 
l'idée que l'âme peut trouver toutes les sciences en elle- 
même. 

Sans doute, elle n'a pas entièrement approuyé une telle 
rêverie; mais en regrettant que de certains aperçus d'ima- 
gination ne fussent pas saisis davantage par les savants, 
elle a paru croire que la méthode expérimentale n'avan- 
çait les connaissances que par une sorte de procédé mé- 
canique, et que tout s'y bornait à l'observation des faits. 
N'ayant malheureuseiiîent jamais porté son regard d'ai- 
gle sur ces matières, elle n'a pas rendu justice à l'im- 
mense grandeur des facultés qui se déploient dans les 
sciences, quand on suit la seule marche qui assure leurs 
progrès. Non seulement ( ce qu'elle n'a pu tout à fait mé- 
connaître) il s'y développe des forces prodigieuses dans 
l'intelligence, mais l'imagination, pour être tenue en bride, 
ne reste néanmoins pas inactive. C'est l'imagination qui 
indique en secret à l'investigateur le sentier où il doit s'en- 
gager, c'est elle qui forme ces suppositions souvent si har- 
dies dont l'expérience doit déterminer la valeur; mais elle 
ne se trahit pas elle-même; des découvertes inespérées 
décèlent seules son existence, et alors ses lueurs incer- 
taines disparaissent devant la splendeur de la vérité '. 

En revanche , on ne saurait lire sans une profonde ad 
miration le chapitre intitulé : De la Morale fondée sur 
l'intékét personnel. Avec une force terrassante dans le 
raisonnement, avec une éloquence sensible qui n'est qu'à 
elle, madame de Staël y pulvérise la doctrine qui prétend 
nous imposer le sacrifice de nous-mêmes au nom de notre 
propre utilité; qui confie à l'ennemi, l'égoïsme, la garde 
de la place attaquée, et qui donnant un môme calcul m- 
téressé pour base à toutes les actions, justifie le vice au- 
tant qu'il déshonore la vertu. On peut défier toute subti- 
lité d'obscurcir une telle lumière , et l'on ne saurait trop 
recommander la lecture de ce morceau qui classe à lui 
seul jiiadame de Staël parmi les premiers moralistes. 

Mais la dernière partie de l'ouvrage sur la religion et 
l'enthousiasme, est celle où son superbe talent d'inspira- 
tion parvient à la plus grande hauteur. Là reparaît une 
autre Corinne, ou plutôt un céleste Génie qui rassemble 
dans un hymne ravissant tout ce qui soutient et fortifie les 
cœurs généreux. Ce qu'elle entend par enthousiasme n'est 
point (elle a soin de l'expliquer) une exaltation délirante; 
c'est la divine harmonie d'une âme à la fois ardente et 
calme , où règne le culte de la beauté morale et de la source 
première de toute beauté. Interrogeant les plus hautes 
jouissances, celles du cœur, celles de la pensée, les plai- 
sirs môme de l'imagination , elle retrouve dans toutes cette 
llamme divine qui enlève à la terre le cœur où elle est al- 
lumée. La gloire, les talents, les arts, la musique, la poé- 
sie, l'amour lui-même, toutes ces joies souvent profanées, 
mais souvent aussi calomniées par l'homme, lui apparais- 
sent dans leur pureté primitive, comme des dons du Créa- 
teur. Un rayon de la bonté céleste illumine à ses yeux la 
nature entière, et voyant dans son propre enthousiasme 

' On pardonnera cette digression à la fille d'un savant qui se scn 
tait attaquée d.ins son bien le plus cher, la gloire des hommes illus 
très qui ont suivi la méthode expérimentale. M. de Saussure a donné 
en effet l'exempfe de la plus forte imagination contenue par la rai- 
son , puisque sa modeste défiance le forçait à révoquer en doute ses 
idées les plus heureuses , tant qu'il ne pouvait pas les appuyer in- 
cotitcslablenient sur des faits. 



26 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



un bonheur qui ne l'abandonnera jamais, elle sent que 
QUAND ARRIVERA LA GRANDE LUTTE (puisse un tel présage 
s'être accompli!), il a été préparé du secours pour l'âme 
inspirée « dont les derniers soupirs sont comme une noble 
« pensée qui remonte vers le ciel ^ » 

On sait quel fut le sort de cet ouvrage : la censure y fit 
de nombreux retranchements, et les phrases supprimées, 
qui ont été rétablies depuis , font , par leur innocence même, 
la satire du gouvernement qui ne pouvait les supporter. 
Toutefois, 'si chaque ligne parait irrépréhensible , l'esprit 
général de la composition était trop contraire à l'intérêt 
du despotisme, toutes les passions égoïstes qu'il importait 
alors de fomenter y étaient trop dévoilées et trop combat- 
tues, et si ce fut une injustice de faire saisir un tel livre, 
ce ne fut peut-être pas une inconséquence. On mit donc au 
pilon ces belles pages , et bientôt l'auteur en fut plus cruel- 
lement persécuté. Il y eut des hommes auxquels une péné- 
tration infernale suggéra que c'était dans les objets de son 
affection qu'il fallait frapper madame de Staël. Son pre- 
mier ami à tant de titres, M. de Montmorency, et une 
femme belle et aimable avec laquelle elle était liée, ma- 
dame Recamier, furent condamnés à un exil perpétuel pour 
avoir été consoler le sien. Ce coup est un des plus cruels 
dont elle ait été atteinte 5 jamais douleur ne fut plus dé- 
chirante, et dès lors elle résolut de quitter à tout prix une 
terre od elle croyait répandre la contagion du malheur. 

Entourée comme elle l'était de surveillants et d'espions, 
la fuite paraissait dangereuse autant que difficile. Il fallait 
traverser les armées pour aller chercher en Russie, non 
pas un asile , mais la seule mer dont le chemin lui fût en- 
core ouvert. L'idée d'exposer sa fille aux dangers d'un tel 
voyage, celle de quitter tous ses amis, îe tombeau de ses 
parents, la Suisse même qui, malgré la tristesse de ce sé- 
jour, était devenue pour elle une seconde patrie, celle en- 
fin (le fuir comme une criminelle à travers les terres et les 
mers; toutes ces idées l'épouvantaient ou lui déchiraient 
le cœur. Courageuse par fierté, elle avait une imagination 
facile à alarmer, et les fantômes de la peui prenaient une 
terrible réalité pour elle. Ses craintes, ses irrésolutions, 
les combats qui se livraient en elle, la mirent dans un état 
affreux; mais parmi les partis à prendre, il en est un qui 
n'a pas fixé un histant son attention. Une ligne d'éloge au 
tyran, une ligne qu'assurément elle eût su amener et ré- 
diger avec convenance, cette ligne qui lui aurait rendu la 
France, ses amis, l'exercice de son talent, les biens con- 
fisqués de son père, cette ligné elle n'a jamais admis la 
possibilité de l'écrire. 

Ce fut pour fortifier son âme ébranlée qu'elle composa , 
•en 1812, peu avant son grand voyage, un écrit contre le 
suicide. Elle se reprochait quelquefois d'avoir montré dans 
ses premiers ouvrages une sorte d'admiration pour le cou- 
rage qu'exige cet acte coupable. Et bien qu'elle n'eût point 
eu d'autre dessein que celui de laver la mémoire de quel- 
ques infortunés, de la tache la moins méritée, celle de 
lâcheté, l'occasion de professer une meilleure doctrine s'é- 
tant présentée , elle la saisit avidement. Un double meur- 
tre volontaire , accompagné de circonstances romanesques, 
avait excité en Allemagne un enthousiasmé insensé parmi 
les journalistes et les gens du monde. Madame de Staël 
sentit vivement le besoin de se séparer, dans cette occa- 
sion, de ceux qu'elle avait vantés. Elle démêlait un mé- 
lange de vanité dans cette horrible scène ; elle y voyait un 
mauvais mélodrame exécuté sur le réel, et voulait montrer 
qu'une sorte d'affectation peut suivre jusque dans le mo- 

^ Deriiîcre page de l'AUcmagnc, 



ment suprême, ceux qui donnent ainsi leur propre mort en 
spectacle. Prenant son sujet sous un point de viie universel , 
elle emploie toute la force de son talent à développer les 
ressources que la religion et une morale élevée donnent à 
l'homme dans l'infortune. La douleur, dans cet écrit, est 
présentée comme un moyen régénérateur entre les mains 
de la Providence. Ne pas nous soustraire à l'action de la 
souffrance, qui est destinée à nous perfectionner, étudier 
les lois et surtout l'esprit du christianisme, pour nous con- 
vaincre que cette religion condamne le suicide , et placer 
la dignité morale dans la résignation plutôt que dans la 
révolte; tels sont les conseils qu'elle donne aux malheu- 
reux. Elle avait dans d'autres ouvrages admiré le christia- 
nisme et vanté les secours qu'il prodigue aux affligés ; mais 
cela pouvait se faire pour ainsi dhre du dehors. Dans cet 
écrit, le dernier sur ces matières qu'elle ait composé, elle 
se place au centre du système, et, malheureuse elle-même, 
elle adhère à la seule croyance qui sauve du désespoir, en 
consacrant la douleur. 

Enfin, au printemps de 1812, c'est-à-dire au dernier des 
instants où la fuite était encore possible, madame de Staël 
se décida à partir. Elle avait en quelque sorte épuisé ses 
forces dans l'incertitude; et quand après avoir franciii les 
frontières de la Suisse, il n'y eut plus moyen de reculer, 
son courage sembla l'avoir abandonnée. En lisant dans ses 
Dix Années d'Exil la relation de ce singulier voyage, on 
s'étonne qu'au milieu des dangers dont elle se formait 
l'idée, elle ait pu observer, comme elle l'a fait, les pays 
qu'elle a si rapidementet si secrètement traversés. Ce mo- 
ment, le plus intéressant de tous à étudier, touchait à 
celui de la délivrance européenne. Et tandis que d'un côté 
les sentiments qui allaienf causer une explosion si teirible 
étaient parvenus à leur dernier degré d'exaltation, de l'au- 
tre, une pusillanimité, une soumission presque serviles 
semblaient caractériser les gouvernements enlacés dans le 
grand filet de la politique bonapartiste. 

Suivie de près par les armées françaises, madame de 
Staël ne respira pas même en Russie, car déjà ces armées 
étaient sur ses pas. Dans son effroi, elle fut sur le point 
de prendre la route de Constantinople pour se rendre en 
Grèce. Son dessein avait toujours été de visiter la Grèce, 
et de puiser à la source , la couleur orientale qui devait 
animer son poëme de Richard-Coeur-de-Lion. Mais la 
crainte d'exposer sa fille aux périls d'un tel voyage lui fit 
prendre le chemin de Moscou. 

Rien n'est plus curieux que la manière dont madame de 
Staël avait jugé le peuple russe. A travers la servitude, à 
tra's ers la superstition et l'ignorance, elle avait démêlé des 
traits admirables de caractère dans la nation, un superbe 
esprit public, allié à une douceur, à une mobilité d'ima- 
gination qui contrastent avec les passions les plus véhé- 
mentes. Elle voyait ce peuple comme une race méridio- 
nale transplantée dans le Nord. Le spectacle singulier d'une 
civilisation récente, entée sur les restes de l'ancien Orient, 
celui d'une nature et d'un climat terrible domptés en quel- 
que sorte à force de magnificence, l'eussent vivement in- 
téressée dans un autre moment; mais déjà s'avançait l'ar- 
mée française : madame de Staël partit de Moscou avec 
précipitation , et la flamme y dévora ses traces. 

Son séjour à Pétersbourg ne fut pas long, car non seu- 
lement elle ne s'y croyait pas en sûreté, mais elle y éprou- 
vait des sentiments très-douloureux. Cette ville si belle, 
ses édifices splendides, une société aimable, des institu- 
tions naissantes qui donnaient le plus grand espoir, tout 
était menacé de destruction; des impressions opposées et 
également pénibles se joignaient à celles-là. L'exaltation 



DE MADAME DE STAËL. 



27 



nationale était extrême, et bien que cette disposition des 
esprits augmentât l'entliousiasme inspiré par la femme il- 
lustre qui n'avait pas voulu tléchir sous le joug, l'idée 
qu'une telle effervescence allait se diriger contre les Fran- 
çais, remplissait madame de Staël de teneur. La Suède, 
patrie de M. de Staël, lui offrait un asile plus doux et plus 
sur; et après quinze jours passés à Pétersbourg, elle se 
rendit à Stockholm. 

Les désastres de cette année si redoutables pour l'Eu- 
rope entière l'affectèrent profondément ; mais dans une 
pareille situation d'âme, elle trouva quelque consolation à 
vivre en Suède sous la protection d'un héros français au- 
quel elle voua une amitié véritable. Comme lui, madame 
de Staël tenait à la France par ses affections ; à la cause 
européeime, par une espérance mêlée de bien des craintes : 
c'est en Suède qu'elle a publié l'écrit sur le suicide, 
qu'elle a dédié au prince royal. 

Au commencement de l'année suivante, madame de 
Staël passa en Angleterre. Là, elle produisit la plus vive 
sensation. Recherchée d'abord comme prodige, elle excita 
toujours un égal empressement par ses ressources inépui- 
sables et par le charme de son caractère. Aucune préven- 
tion contre les femmes qui se mêlent de politique, aucune 
de ces habitudes qui tendent à restreindre l'influence des 
femmes dans la société, ne put tenir contre l'attrait qu'elle 
inspirait. Bientôt instruite de l'état du pays, elle étonne 
ces vieux défenseurs des libertés civiles par la justesse, 
par la netteté de ses vues, par son habileté à saisir l'inté- 
rêt du moment et celui de l'avenir. Comme en France, 
comme partout, son inclination l'avait portée à se ratta- 
cher à l'opposition modérée et conservatrice, sans jamais 
se séparer entièrement du parti ministériel. 

Toutefois le succès était une faible distraction pour ma- 
dame de Staël , et bientôt un grand chagrin vint de nou- 
veau bouleverser son âme. Ce fut en Angleteire qu'elle 
apprit la mort de son second fils, jeune homme dont le ca- 
ractère fougueux lui avait toujours donné des inquiétudes, 
mais dont les sentiments nobles et tendres étaient dignes 
des larmes qu'il a coûtées à sa famille. 

Les impressions de madame de Staël à son retour en 
France ont été décrites par elle dans ses CoissmÉRATioNS 
SUR LA RÉvoLUTiOiN FRANÇAISE, le seul dc SCS ouvragcs dont 
il me reste à parler. 

Considérations sur la Révolution française. 

Quoique madame de Staël eOt communiqué successi- 
vement les diverses parties de son manuscrit à ses amis, 
quand ce monument s'est présenté à leurs regards dans 
son entier, ils ont été étonnés de son imposante grandeur. 
Peut-être est-ce l'effet d'une imagination frappée, mais je 
ne sais quel éclat d'immortalité m'a semblé l'envelopper. 
Cette vie si ardente, si animée, est pourtant de la vie éter- 
nelle; ce mouvement si actif, si soutenu , n'est plus celui 
des passions. L'âme qui s'adresse à nous plane dans une 
région supérieure; elle est parvenue à ce point d'élévation 
où les objets terrestres paraissent encore revêtus de leurs 
plus riches couleurs, mais où ils se montrent dans leur 
ensemble, et où déjà l'on respire l'air du ciel. 

Quelque idée que madame de Staël eût donnée de sa 
capacité ^il y a une telle hauteur de pensée dans cet ou- 
vrage, qu'il faut avoir devant les yeux toute sa vie, pour 
concevoir qu'elle-même ait pu l'écrire. C'est le fruit du 
passé le plus instructif dans une intelligence occupée d'a- 
venir. L'éducation politique qu'avaient donnée à madame 
de Staël les deux ministères de son père et les diverses 
phases de la révolution; l'expcrieuce qu'elle avait faite des 



maux infligés par la tyrannie; ses voyages dans loute 
l'Europe, et surtout ce séjour en Angleterre où la vue 
d'une belle constitution en activité lui avait appris ce que 
n'enseigne point la théorie, et où toutes ses idées sur la 
législation s'étaient mûries dans des discussions avec les 
hommes les plus distingués; voilà ce qui l'a mise en état 
de composer un tel livre. Et si l'on songe au mouvement 
imprimé à cette masse de pensées par l'effroi que causa à 
madame de Staël le retour de Bonaparte, par l'alternative 
de ses craintes et de ses espérances durant les désastreux 
cent jours, enfin par la douleur de revoir la France en- 
vahie, on s'expliquera l'élan , la vivacité qui s'alHent dans 
cet ouvrage au calme de la réflexion. Elle était peut-être 
dans la position la plus favorable à un grand écrivain, 
celle où un repos extérieur succède à des agitations vio- 
lentes , et où les facultés exaltées par la lutte prennent une 
nouvelle direction. 

Deux grands motifs ont animé madame de Staël. Écrùe 
la vie politique de son père, était à ses yeux un devoir sa- 
cré dont elle ne voulait pas retarder l'accomplissement ; 
mais quand elle a vu la liberté, l'indépendance nationale, 
et par conséquent la monarchie dans un état vacillant et 
précaire en France , elle s'est encore proposé un autre but. 
Celle qui lisait l'explication du présent dans le passé, et 
de l'avenir dans le présent ; celle qui croyait voir avec les 
dangers les moyens d'y échapper, a pu se sentir appelée à 
dire la vérité. L'idée d'une si haute vocation a calmé à la 
fois et inspiré tout son être. Sans enthousiasme pour le 
bien elle n'eût pas écrit un tel livre; avec une exaltation 
passagère , elle ne l'eût pas écrit non plus. Excitée par la 
volonté ardente et ferme de montrer la nécessité de la mo- 
rale dans la politique, elle associe son père à son grand 
dessein. Regardant M. Necker et elle-même comme deux 
avocats d'une seule cause, elle prouve par les faits ce qu'il 
avait posé en principe : c'est que tout ce qui est fondé sur 
la perversité doit nécessairement s'écrouler. Jamais on n'a 
été plus inaccessible à tout calcul de succès, à tout mé- 
nagement de prudence. Aussi madame de Staël , qui était 
toujours prête à accueillir les observations de ses amis, 
a-t-elle uniformément répondu à leurs réflexions circons- 
pectes : ". C'est la vérité, je la pense, et je la dirai. » Il 
semble qu'elle ait eu le pressentiment que rien ne pourrait 
bientôt l'atteindre. La juste appréciation des choses hu- 
maines, l'élévation, la douceur même, qui caractérisent 
les derniers moments de la vie, paraissent s'unir chez elle 
à toute la force de la jeunesse. 

Si la forme de la composition n'eût pas été imposée à 
madame de Staël par ses différents buts, on pouiTait y re- 
lever quelques défauts. Trois sujets analogues, la biogia- 
pliie d'un ministre d'État , l'histoire d'une période agitée 
de troubles politiques , et l'exposé d'une théorie des gou- 
vernements, rentrent par la nature du travail sans cesse 
les uns dans les autres; et il résulte de là que le tout et 
les parties ne se dessinent pas bien nettement dans l'esprit. 
Mais s'il n'y a pas unité de plan dans l'ouvrage , il y a une 
adœsrable unité d'inspiration. C'est madame de Staël elle- 
même avec sa pénétration, ses sentiments vifs et géné- 
reux, qui est l'idée centrale de son livre, et cette idée, on 
la saisit complètement. D'ailleurs , le titre qu'elle a choisi 
est si vague et si modeste, qu'elle est sûre de tenir plus 
qu'elle n'a promis. On ne peut exiger ni une histoire ni une 
théorie complète de l'auteur qui n'annonce que des COiNSI- 
DÉRATiONS. Je ne ferai donc pas un extrait régulier d'un 
livre qui se prête difficilement à l'analyse, et je me con- 
tenterai de considérer dans madame de Staël le biographe, 
l'historien et le publiciste. 



28 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



La biographie doit être jugée relativement à son but. Sa- 
voir si la relation de la vie politique de M. Necker ajouterait 
ou non au mérite de l'ouvrage qu'écrivait sa fille, n'était 
pas pour elle la question. Nuirait-elle à son père, comme 
on le prétendait, en faisant de nouveau parler de lui? Elle 
était fondée à ne pas le croire. Madame de Staël ne deman- 
dait pas mieux que d'appeler l'examen sur une telle con- 
duite; et quand son livre eût suscité quelques vains pio- 
pos, n'était-il pas fait pour leur survivre? Elle ne pouvait 
pas d'ailleurs, quand elle l'eût désiré, vouer son père à 
l'obscurité; car l'iiistoire voudra savoir ce qu'était au vrai 
M. Necker. L'avenir croira-t-il sa fille ? dira-t-on. Oui , il 
la croira, qu'il le veuille ou non, si on peut le dire. Il n'est 
pas aisé de résister à l'ascendant d'une telle conviction; 
et qu'importe qu'on ait récusé d'avance madame de Staël, 
si finalement elle persuade! 

Elle se met de toute manière en mesure d'être écoutée. 
Revenue de l'espoir de persuader sur un tel sujet par de 
l'enthousiasme, elle se retranche dans les faits. Elle voit 
M. Necker dans le siècle où il a vécu, et reconnaît que sa 
délicate moralité l'inquiétait de trop de scrupules pour 
qu'il pût maîtriser des circonstances si fortes; mais croyant 
que du moins les résulats seront appréciés , elle récapitule 
les titres incontestables de son père à la reconnaissance 
publique, et semble dire avec un accent douloureuse- 
ment concentré : Ceci, du moins, on ne me le contestera 
pas. 

Espérons que son sentiment l'a bien conseillée , et qu'elle 
aura du moins affaibli d'inconcevables préventions. Elle a 
dû relever le mérite de M. Necker comme homme d'État, 
en faisant toucher au doigt la,justesse de ses prédictions; 
comme écrivain, en forçant les indifférents à lire ses élo- 
quentes pages; et puisqu'à travers la diversité des genres 
on ne peut méconnaître la parenté des deux talents , pour- 
quoi n'accorder qu'à madame de Staël seule le tribut d'é- 
loges qu'elle eût trouvé si juste et si doux départager avec 
son père ? 

Désirant éviter les discussions politiques, je m'arrêterai 
peu à considérer madame de Staël comme publiciste. Son 
admiration pour la constitution anglaise était le fruit de 
l'étude et de la réflexion. Elle la voyait comme la meilleure 
théorie réalisée, comme le chef-d'œuvre combiné de la sa- 
gesse et du temps. Les principes sur lesquels cette cons- 
titution repose, ces principes déjà consacrés en France 
par la Charte, devaient, selon madame de Staël, assurer 
le bonheur national lorsqu'ils seraient bien compris et sin- 
cèrement adoptés. Une telle opinion prouve déjà à elle 
seule une grande sincérité d'intentions, car on n'a point 
de dessein ultérieur quand on s'attache à un système 
éprouvé, et qui ne mène à aucun autre. 

L'application d'un pareil système à un pays continental, 
à un peuple bien différent du peuple anglais pour les 
mœurs et le caractère, offrait des difficultés que madame 
de Staël s'est appliquée à-, lésoudre. Il était très-permis 
sans doute de combattre ses arguments ; mais du moins il 
ne fallait pas l'accuser de se livrer à des idées d'imagina- 
tion, quand elle n'a fait autre chose qu'admettre les con- 
séquences de la forme de gouvernement qu'elle préférait. 
Comment, par exemple, a-t-on pu voir l'effet d'une fai- 
blesse de femme dans l'importance qu'elle attribue aux 
noms historiques? Sincèrement attachée à la monarchie 
limitée, elle pensait que l'hérédité ne peut pas se soutenir 
isolée sur le trône, et qu'il faut lui donner une sorte de 
continuité au dehors dans une noblesse constitutionnelle. 
Or, une chambre héréditaire ne pouvant à perpétuité êfrc 
composée de grands hommes, elle doit l'être de grands 



noms, de noms qu'une gloire récente ou ancienne recom- 
mande aux siècles futurs. Si les députés électifs représen- 
tent les lumières actuelles d'une nation, les pairs doivent 
être l'emblème de ses destinées successives. 

Il semble que le pacte offert dans cet ouvrage ne de- 
vrait pas être lefusé, ce pacte honorable si loyalement 
proposé. Jamais la liberté, jamais l'humanité et la justice 
ne trouveront un défenseur plus zélé. Déjà chaque parli 
s'est appuyé sur les raisonnements de madame de Staël, 
et s'est armé, ainsi qu'on l'a dit, de son talent; mais ce 
n'est pas qu'elle ait passé de l'un à l'autre; elle est restée 
sur la ligne de la raison , et chacun dans la moitié équi- 
table et modérée de son opinion s'est trouvé d'accord avec 
elle. 

Aussi la voix qui se fait entendre dans cet ouvrage a- 
t-elle été écoutée en France et liors de France, avec la plus 
sérieuse attention. Elle a fait rentrer un moment les hom- 
mes passionnés en eux-mêmes; et pour la masse impar- 
tiale, elle a avancé de plusieurs années l'effet instructif du 
temps. C'est la première fois que l'apologie des idées libé- 
rales a fait impression sur ceux qui étaient intéressés à les 
repousser. 

La partie historique est celle où l'auteur se présente 
avec l'éclat le plus grand peut-être, et sûrement le plus 
inattendu. Le point de vue moral choisi par madame de 
Staël devient, dans ses tableaux , singulièrement frappant 
et varié. Prenant toujours le cœur humain pour sujet , elle 
en fait apercevoir les ressorts secrets à travers tous les 
événements de la vie. Elle peint tour à tour les crises vio- 
lentes des passions, l'agonie du remords, et jusqu'aux 
misérables agitations de la vanité. Toujours éloquente, 
souvent gracieuse et naïve , elle est parfois terrible et fou- 
droyante dans son indignation. Nul historien, avant elle, 
n'avait aussi nettement dégagé la défense de la liberté de 
celle des forfaits commis en son nom. Elle expose ces for- 
faits sans atténuation, sans excuse, frémissant à l'idée du 
crime , et ne trouvant la force de surmonter l'horreur 
d'une telle idée que dans le désir de rendre le retour du 
crime impossible en montrant son inutilité. L'énergie , l'in- 
tensité du sentiment moral peuvent seules expliquer l'ef- 
fet de ce livre, et ce qui rend cet effet si fort, c'est qu'il 
n'y a point de palliation. 

Si madame de Staël a frappé d'anathème les mauvais 
motifs , elle n'a point épargné les erreurs ni les bévues. 
Tout vice comme toute borne du cœur et de l'esprit est 
mis par elle à découvert. En disant tant de vérités , com- 
ment nVt-elle pas offensé davantage? C'est qu'elle distri- 
bue le blâme avec impartialité, c'est que le plaisir d'en- 
tendre si bien relever les torts de ses ennemis a un peu 
consolé chacun du mal qu'elle a dit de lui-même; c'est 
surtout qu'on voit son motif. A-t-elle voulu blesser, hu- 
milier? non, sans doute. La peine qu'elle cause est l'effet 
inévitable et non le but. Il lui fallait retracer la faute pour 
montrer qu'elle a trouvé son châtiment; et la justice di- 
vine ne peut être manifestée que par la faiblesse humaine. 

Aussi a-t-elle de l'indignation, et jamais de la haine; 
du courroux, et jamais du ressentiment. Chez elle, l'ani- 
mosité ne tenait pas sur les individus, si on peut s'expri- 
mer ainsi, et elle en faisait bientôt du blâme pour les 
maximes de conduite. Les mémoires qu'elle avait ébau- 
chés sous le titre de Dix années d'exil, au moment où le 
triomphe de la tyrannie excitait en elle la plus grande ré- 
volte, ces mémoires ne lui ont fourni que des matériaux 
ou quelques fragments épars , et elle a tout retravaillé avec 
la modération d'une âme apaisée. C'est parce qu'elle a vu , 
comme elle le dit, un système dans Bonaparte, qu'elle 



DE MA.DAME DE STAËL. 



29 



analyse son caractère et sa politique arec un scalpel si ri- 
goureux. Il est à ses yeux le génie de l'ardent égoïsme, 
l'être qui avait arboré l'étendard de l'intérêt personnel, 
du profond dédain pour la Divinité et pour les hommes. 
Jamais exemple plus éclatant, plus terrible, ne pouvait 
être choisi pour montier le danger des principes qu'elle 
avait toujours combattus. C'est surtout à titre d'idée gé- 
nérale qu'elle l'attaque, et celui dont l'histoire réelle sem- 
ble être un apologue oriental , ne pouvait échapper à la 
moralité qu'elle en tire. 

Il se présente ici une observation à faire. Madame de 
Staël est l'auteur qui a le mieux établi , en théorie , que la 
morale ne doit pas être fondée sur l'utilité personnelle , ni 
même sur l'intérêt particulier d'une nation; et d'un autre 
côté, elle est encore l'écrivain qui a le plus irrésistible- 
ment prouvé par les faits que les hommes et les peuples 
marchent vers la prospérité ou la ruine, selon qu'ils ob- 
servent ou qu'ils négligent les saintes lois de la justice. 
Haute et lumineuse raison dans les deux cas, puisque l'a- 
vantage de l'individu et de l'État est bien ordinairement le 
résultat d'une conduite irréprochable; mais si cet avan- 
tage est présenté comme un but, chacun croira trouver 
inille chemins plus courts que celui de l'équité pour par- 
venii- à ce but même. 

Mais qui méconnaîtra chez madame de Staël l'amour 
de la patrie dans sa plus grande vivacité ? un amour souf- 
frant, irrité, blessé, qui a parfois besoin de l'expression 
acerbe. C'est là ce qui fait couler son sang avec rapidité, 
ce qui l'inspire toujours, ce qui la trouble quelquefois, ce 
qui dicte jusqu'aux éloges qu'elle donne à une nation 
étrangère. L'Angleterre n'est à ses yeux que la France fu- 
ture. Voilà où vous arriverez, semble- t-elle dire, et il fal- 
lait bien vanter le but pour animer la marche. Elle admire 
sans doute le noble caractère anglais; mais c'est comme 
le fruit tardif des plus belles institutions; et la créature 
humaine, l'œuvre intelligente de Dieu lui paraît égale, si 
ce n'est supérieure , en France ! Quelle énergie ! quelle sus- 
ceptibilité sur tout ce qui tient à l'honneur national ! Quelle 
indignation à l'idée que les Français ne seraient pas faits 
pour la liberté ! quel frémissement à la vue des étrangers 
dans Paris ! quel superbe courroux à la pensée du partage 
de la France ! Il faut considérer le mouvement général , la 
tendance de ce livre, et non s'arrêter à quelques détails 
que madame de Staël eût peut-être supprimés ou modifiés '. 

Les sentiments de l'auteur se révèlent toujours involon- 
tairement. Jamais on ne lui voit développer ses motifs pour 
son propre compte; jamais surtout ils ne lui servent de 
moyens de justification. Madame de Staël n'a pas seule- 
ment conçu l'idée qu'on pût la calomnier; et voilà pour- 
quoi sa marche est si ferme , si hardie même. Elle a osé 
célébrer le réveil redoutable de la liberté; elle a le courage 
d'avouer qu'il a été des moments où il eût fallu désirer la 
guerre civile. De même encore, elle ne craint pas de rele- 
ver ce qu'il pouvait y avoir de grand chez des hommes 
justement marqués du sceau de la réprobation publique. 
Elle confesse avec ingénuité tous ses engouements, toutes 
ses illusions de jeunesse. Il semble qu'elle a transmis son 
âme à son hcteur, et que c'est par ses pairs qu'elle est 
jugée. 

* Elle revoyait ses ouvrafjes sous un jour tout nouveau en les fai- 
sant imprimer, et la correction des épreuves était pour elle une se- 
conde composition. Les éditeurs ont mis un tel sentiment de devoir 
à conserver sa pensée, que dans le travail dont ils se sont chargés, 
peut-être ont-ils laissé plus intact ce qui contredisait un peu leur 
opinion que ce qui l'exprimait, parce qu'ils craignaient davantage 
de toucher à la lettre, quand rien en eux-mêmes ne leur répondait 
de l'esprit. 



On peut observer encore que jamais madame de Staël 
n'a moins parlé de religion que dans cet ouvrage. Elle y 
montre souvent une grande irritation contre l'intolérance; 
elle se prononce contre l'idée d'un culte payé par le gou- 
vernement, contre l'influence du clergé dans les affaires 
d'État; mais un sentiment religieux perce à chaque ins- 
tant dans cet écrit. La morale chrétienne y est, pour ainsi 
dire, infuse; et c'est la première fois qu'on l'a vue appli- 
quée à la politique du siècle. 

Le talent du peintre est bien remarquable chez madame 
de Staël. Quelque envie qu'elle ait d'amver à un résultat 
moral , aussitôt qu'elle est saisie par ses souvenirs , elle 
met en scène la chose même, sans autre idée que celle de 
la représenter vivement. Cela seul affaiblit déjà nos pré- 
ventions : en nous replongeant irrésistiblement dans le 
passé, cet ouvrage dissipe l'illusion naturelle qui reporte 
nos sentiments actuels sur les temps écoulés , et nous fait 
aimer et haïr en arrière , sans égard à nos anciennes im- 
pressions. Il nous oblige à passer en revue nos propres er- 
reurs, et par là il nous prépare à l'indulgence. Aussi, 
malgré toute sa sévérité , ce livre invite à pardonner ; il 
dispose le cœur à l'oubli et à l'espérance; et s'il a avancé 
le règne de quelques opinions , c'est encore parce qu'il a 
souvent adouci leurs adversaires. 

Cette lecture où tout se retrouve, se fait avec une ex- 
trême rapidité. Le cœur bat au renouvellement de tant de 
scènes si fortes; l'attente recommence, et il semble que 
tous les lots soient remis dans l'urne du sort. On lit d'une 
seule haleine ce qui paraît écrit d'un seul trait. L'expres- 
sion si vive et si originale n'arrête point, ou court à tra- 
vers les remarques les plus heureuses, et l'évidence nous 
frappe tellement, qu'on oublie la difficulté de la mettre au 
jour. Il y a peut-être moins d'esprit donné pour tel dans 
cet ouvrage que dans les autres, et cependant aucun 
ne laisse à ce point la conviction d'une transcendante su- 
périorité. 

C'est là, sans doute , ime belle manière d'écrire l'his- 
toire, une réunion nouvelle du génie philosophique qui 
plane au-dessus des événements pour en déduire les cau- 
ses, avec le talent dramatique qui excite un intérêt puis- 
sant par la frappante représentation des choses et des 
hommes. Une sorte d'inspiration prodigieusement élevée 
résulte de ce mélange; il semble que cette peinture de la 
réalité, ainsi que les tableaux fantastiques d'Homère, 
nous montre les passions , ces divinités irritées , préparant 
les scènes terribles dont on ne tarde pas à contempler l'ac- 
complissement. Mais ce qu'un tel livre rappelle surtout, 
c'est l'étonnante conversation de madame de Staël. Là, 
sont ces portraits si siiirituels où elle frappait droit sur 
l'idée saillante d'un caractère, ces anecdotes piquantes, 
ces récits de certaines occurrences de sa propre vie où 
elle se mettait elle-même en contraste avec les êtres qui 
lui ressemblaient le moins. Là, sont encore ces explosions 
de sensibilité, ces mots qui forçaient leur passage à tra- 
vers son émotion, et qui l'ébranlaieiit elle-même, comme 
ils attendrissaient les autres. La vie de madame de Staël 
est fixée sous plusieurs rapports dans cet ouvrage, et ja- 
mais on ne parlera d'elle comme lui. 

De plus, on retrouve là un certain cachet promptement 
et fermement appliqué qui la distinguait encore. Elle met 
un point final à tous les jugements, elle dit le dernier mot 
sur chacun et sur chaque chose. On l'écoute, en consé- 
quence, bien plus qu'on ne la lit; et ce qui prouve le mieux 
le mérite de l'ouvrage, c'est qu'il est comme impossible de 
le juger littérairement. 

Aussi, quand le but est si élevé, quand le sentiment est 



30 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



si \i( et si noble , toute louange sur les moyens d'exdcution 
devient [luérile. Madame de Staël a inspiré ce qu'elle éprou- 
vait; voilà le vrai succès de son livre. Elle a fait connaître 
une liberté protectrice et non liostile, une liberté amie de 
toute grandeur et non de tout nivellement, une liberté 
dont le culte se compose d'amour, et non de haine et d'en- 
vie; une liberté enfin que l'on ne distinguerait plus de la 
justice, si le temps avait consacré et mieux défini ses, 
droits. 

Examen général du talent de madame de Staël. 

Après avoir cherché madame de Staël dans tous ses écrits, 
/'essayerai de la retrouver encore dans l'ensemble de son 
talent. Ce qui me semble caractériser et ce talent et elle- 
même , c'est la fusion intime et les proportions égales en- 
tre l'esprit , le sentiment et l'imagination. Et tandis que 
chez la plupait des écrivains et des hommes on peut ai- 
sément déterminer lequel de ces éléments domine , il est 
impossible de nommer celui qui l'emporte chez elle, et 
très-difficile de les considérer séparément. 

De là vient qu'elle n'a rien sacrifié de ce qui honore l'hu- 
manité. La religion et les lumières ont eu jusqu'à elle sé- 
parément leurs défenseurs. Ces deux grandes causes ont 
été plaidées, pour ainsi dire, contradictoirement; chacune 
se trouvant étrangère à tout un système d'idées, il y a eu 
Sous ce rapport une division cachée parmi les hommes; 
les uns ne paraissant tolérer le règne de la raison, et les 
autres celui de la foi, que par pure condescendance. 

Madame de Staël seule a embiassé avec un même zèle 
le parti des lumières et celui de la religion; elle seule a 
adopté du fond du cœur ce qu'il y avait de mieux dans les 
divers âges; combattant d'un côté les préjugés et l'igno- 
rance ancienne, de l'autre, l'égoïsme et l'incrédulité mo- 
dernes. 

L'écrivain avec lequel on serait le plus tenté de la com- 
parer, (fest Rousseau, parce qu'il avait la même réunion 
de facultés ; mais il diffère d'elle en ce qu'il ne les a pas 
dirigées vers un but commun. Il a souvent abjuré la plus 
noble moitié de lui-même, et employant toute la subtilité 
de son esprit à démentir ses sentiments , il a été sceptique 
dan^ la philosophie, et haiueux dans la vie, avec cette 
chaleur d'âme qui donne la foi et l'amour. C'était un maî- 
tre plus consommé dans son art ; ses compositions sont plus 
achevées , plus profondément méditées peut-être, et pour- 
tant moins de bonne foi, plus de déclamations, plus de 
sophismes, le mettent comme penseur au-dessous d'elle, 
tandis que son farouche orgueil, sou caractère âpre et 
sauvage, communiquent à son talent une sombre ardeur 
qui ne ressemble en rien à la flamme généreuse de madame 
de Staël. Le genre humain que Rousseau croyait aimer , 
n'était qu'un idéal inconnu à lui-même. Madame de Staël 
chérit ce qui l'entoure, et reporte sur l'humanité son af- 
fection pour ses proches. Ce qu'il peut manquer en fini 
précieux à sa diction, est plus que racheté par le charme 
du premier mouvement, par la fraîcheur de l'inspiration 
si on ose le dire. C'est l'onde qui sort toute vive de la 
source, et qui brille quand elle court. 

Mais on observe dans son talent autre chose encore que 
cette réunion d'esprits divers. Il y a uue originalité mar- 
quée dans chacun , et pourtant ils portent tous un sceau pa- 
reil qui appartient en propre à madame de Staël. Ce cachet 
particulier est dû à son caractère , à la force, ainsi qu'à la 
nature mobile de ses impressions , à des élans subits d'in- 
dignation, de compassion, de fierté, et aussi à ce qu'elle 
ne cesse jamais d'être femme. 
Voilà peut-être le secret de son charme. Elle s'adresse 



à titre de femme à son lecteur, elle se met personnellement 
en relation avec lui pour lui dire ce qu'elle a et ce qu'il a 
aussi dans l'âme; maisce titre, elle n'ignore pas qu'il l'ou- 
blierait bientôt, si elle cessait de lui paiaitre aimable ou 
piquante; ainsi, soit qu'elle cherche à l'éclairer ou à l'é- 
blouir, jamais elle ne l'écrase de sa supériorité, jamais elle 
ne s'arroge aucune préémmence. Il semble que le hasard 
lui ait donné une bonne place au spectacle des choses 
morales, et elle raconte les idées. 

Parfois, aussi, elle se présente comme un enfant qui 
guiderait un homme sage, dont la vue serait un peu trou- 
ble. Elle explique à celui-ci tout ce qu'il apercevait con- 
fusément, et le place à un beau soleil pour qu'il voie un 
peu plus clair lui-môme. Quand elle vient à le mener dans 
des sentiers escarpés et difficiles, elle lui dit: Prenez cou- 
rage, vous serez bien aise d'avoir passé ici , nous nous en 
tirerons bientôt vous et moi. Cherchant toujours à lui ren- 
dre la route agréable, elle se met en scène pour le diver- 
tir, en se moquant un peu des vives impressions qu'elle 
reçoit. Les persoimes, les paroles, les visages, les accents, 
les attitudes, les habits, tout la frappe en effet, tout est 
caractéristique dans ses tableaux. Elle se connaît comme le 
reste, et cet instinct aveugle qui décide si souvent de nos 
répugnances et de nos goûts, est en elle un sentiment mo- 
tivé dont elle se rend clairement compte. 

La netteté de ses aperçus est telle qu'on oublie leur ex- 
trême finesse. Elle n'a point de vaine subtilité, et ne force 
point ses lecteurs à discerner l'imperceptible , mais tout 
grandit entre ses mains. Son attention entière se poite un 
instant sur chaque point, et il devient si distinct pour elle 
qu'aucun rapport ne lui échappe ; mais elle a soin de rat- 
tacher les fils trop déliés à d'autres plus forts dont on 
reconnaît l'importance. On passe ainsi facilement des dé- 
tails à l'ensemble avec elle, et l'on se trouve tout à coup 
à la racine des idées, quand on croyait ne faire qu'en 
suivre les dernières ramifications. 

Une des causes du plaisir qu'elle donne, c'est celui qu'elle 
piend à regarder toutes choses, à contempler les faces 
nombreuses et brillantes que lui présentent les objets. Cette 
personne si sensible aux découvertes des autres, paraît 
jouir aussi des siennes. Elle produit de nouvelles impres- 
sions sur elle-même par le jeu de son propre esprit, et 
alors ses pensées, comme des fusées étincelantes , jaillis- 
sent de toutes parts sur la route. 

Néanmoins on s'est plaint d'éprouver quelque fatigue 
en lisant ses ouvrages, à l'exception pourtant du premier 
et du dernier. Une sensation est un fait sur lequel il n'y 
a pas à disputer, et si celle-là était assez générale pour 
mériter d'être comptée , il faudrait l'attribuer à deux cau- 
ses, l'une, la multitude de ses idées, et l'autre quelques 
défauts de style, sensibles surtout dans la seconde période 
de sa carrière. 

La richesse des pensées est extraordinaire chez elle. 
Peut-être aucun écrivain ne l'a-t-il égalée sous ce rapport. 
Qu'on prenne au hasard trois de ses pages, et trois pages 
de l'auteur le plus spirituel , il est à parier que le nombre 
des idées originales et marquantes sera supérieur chez ma- 
dame de Staël. Ce n'est pas qu'elle affecte la concision , 
chaque pensée est bien revêtue des mots nécessaires ; mais 
on n'est pas accoutumé à voir tant de pensées ensemble, \ 
et peut-être y en a-t-il trop. Peut-être certaines phrases ! 
qui ne sont que du remplissage pour le raisonnement, font- 
elles sur notre âme l'effet de ces morceaux de drap dans 
les clavecins, qui étouffent le retentissement d'une corde 
avant qu'on en frappe une autre. La succession des pensées 
est trop rapide , trop continue chez madame de Staël , pour 



DE MADAME DE STAËL. 



31 



le mouvement moyen des esprits ; elle est la déesse de l'a- 
hondance ; elle répand à pleines mains des épis , des perles , 
des roses, des rubans et des diadèmes. On ne veut rien 
laisser éciiapp*, parce que tout a sa valeur ; inais il se peut 
qu'on se fatigue à recueillir. 

Le style périodique , dont la mode passe maintenant , 
avait l'avantage de donner de l'espace au développement 
du sentiment en forçant la phrase à accomplir une révo- 
lution musicale. Mais comme les pensées de M. Necker 
avaient perdu de leui- relief par l'abus cju'd a fait de l'har- 
monie , sa fille a pris un genre différent , et elle a été en 
effet bien plus brillante; mais peut-être aurait-elle eu 
quelquefois besoin d'une forme qui l'obligeât à ralentir sa 
marche. 

On a encore reproché un peu d'obscurité aux anciens 
ouvrages de madame de Staël. Ce défaut vient de ce qu'elle 
faisait usage, dans sa jeunesse, d'une langue assez parti- 
culière, qui, depuis, a été en partie abandonnée par elle, 
et en partie apprise et finalement aimée par le public ; il 
vient ensuite de ce qu'elle n'a pas d'abord trouvé la ma- 
nière qui convenait le mieux à son talent. Il s'est toujours 
présenté à son imagination féconde une foule d'aperçus 
accessoires qu'il eût été grand dommage de ne pas indi- 
quer; mais lorsqu'elle voulait les réunir avec l'idée princi- 
pale, il en résultait de la confusion : elle forçait ainsi son 
lecteur à embrasser des rapports trop éloignés. Depuis , 
elle a pris le parti de rompre net le fil de son discours, et 
quand elle a donné ses saillies d'imagination pour ce 
qu'elles étaient, on l'a trouvée plus claire et plus originale 
tout ensemble. 

Il a donc manqué longtemps quelque chose aux ou- 
vrages de madame de Staël sous le rapport de l'art , c'est- 
à-dire sous le rapport de la correspondance parfaite d'une 
composition avec les facultés des hommes pour lesquels 
elle est faite. Ce n'était pas non plusen artiste qu'elle tra- 
vaillait, et elle ne voyait pas ses œuvres hors d'elle-même, 
à part de ses sentiments ou de ses opinions. En parlant de 
ses projets littéraires, elle disait toujours, «je montrerai, 
je prouverai, je ferai comprendre; « et non, je composerai 
un morceau sur un tel sujet. Buffon repolissant toute sa 
vie sa description du Cygne, Rousseau recopiant de sa 
propre main pour madame de Luxembourg sa Nouvelle 
HÉLoïsE déjà imprimée, sont des peintres qui se complai- 
sent dans l'œuvre de leurs mains. Ils s'arrêtent devant la 
forme qu'ils ont créée et l'admirent. Madame de Staël ne 
s'occupe que de l'esprit. La parole n'est à ses yeux qu'un 
instrument; et quoique l'expression soit presque toujours 
très-heureuse, son mérite tient à ce qu'elle représente, plus 
encore qu'à ce qu'elle est. 

Dans les écrits de madame de Staël l'enchaînement des 
pensées est toujours motivé, mais il l'est par le sentiment 
qui les inspire : toutes marchent vers le même but, mais 
rangées dans l'ordre naturel de leur naissance , plutôt que 
disposées avec recherche. Aussi peut-on trouver ailleurs 
des contrastes plus habilement ménagés, des combinaisons 
d'effets plus savantes. Chez elle on reconnaît partout la 
trace d'un esprit brillant en conversation, auquel il sur- 
vient des éclairs à l'improviste. Souvent un aperçu très- 
lumineux et plus important que l'objet traité, interrompt 
un discours léger par son ton et sa matière ; plus souvent 
encore une discussion abstraite est ranimée par un trait 
inattendu, etlafemmeaimablevientchasser le philosophe. 
Une espèce d'insouciance sur le prix qu'on attachera à 
ses découvertes, se fait souvent remarquer en elle. C'est 
le fruit de cet immense pouvoir de création qui lui donne 
la certitude de se renouveler sans cesse; mais cela vient 



particulièrement de ce que, tout entière à son objet, elle 
perd de vue sa réputation littéraire. Madame de Staël veut 
faire avancer l'esprit humain , elle veut ranimer chez ses 
contemporains, chez les Français surtout, ces mêmes puis- 
sances de l'âme qui sont si actives en elle. On l'au- 
rait vue se dévouer, s'il l'eût fallu, pour les causes qu'elle 
a soutenues, et elle est peut-être, hors des lettres sacrées, 
le seul écrivain supérieur dont le principal butait été plus 
noble que la gloire. 

Plus ses louables motifs se sont développés , plus aussi 
le mérite de ses ouvrages a été grand. Elle avait toujours 
écrit d'impulsion, mais une inspiration dont l'origine est 
personnelle , n'imprime point au talent son caractère le plus 
auguste. Ce n'est pas seulement pour la manière que ma- 
dame de Staël a gagné; l'excellence toujours croissante 
du fond et de la forme dans ses livres^ semble tenir à une 
marche analogue dans son existence intime. Il y a eu plus 
d'harmonie en elle-même , et plus aussi entre elle et les 
autres. Sa chaleur, portée tout entière dans un beau sen- 
timent de moralité, a vivifié une sphère plus étendue, a 
été en même temps plus égale et plus communicative ; ses 
mouvements mieux réglés se sont transmis davantage au 
dehors. L'effervescence de la jeunesse n'augmentait pas 
ses forces réelles; en elle, l'ardeur de l'âme n'avait pas 
besoin de celle du sang. 

Si aucune des productions de madame de Staël n'est 
tout à fait elle, son âme est répandue dans toutes. Il sera 
difficile de recomposer par la pensée cet être prodigieux , 
mais la postérité retrouvera dispersé ce que nous avons 
possédé dans sa plus étonnante , comme dans sa plus ai- 
mable réunion. Ceux qui veulent écrire surtout, liront et 
reliront ses ouvrages, non pas assurément qu'ils doivent 
viser à imiter une originalité qui, chez eux, ne mérite- 
rait plus ce titre; mais parce qu'ils y trouveront les deux 
éléments de la création, le mouvement et la matière. Ils 
pourront puiser indéfiniment dans cette mine, et sans qu'on 
s'en doute , parce que tout ce qu'elle renferme n'a pas été 
mis en œuvre. A une seconde, à une troisième lecture, 
on trouve avec surprise des idées qu'on n'avait pas encore 
remarquées , des idées que nous croyions avoir acquises 
par l'effet de notre propre expérience. Ces livres , où tout 
semble dit , invitent encore à réfléchir ; et ils ouvrent à 
l'esprit plus de routes que celui de l'auteur n'a eu le temps 
d'en parcourir. 

En tout , les ouvrages de madame de Staël paraissent 
appartenir à des temps nouveaux. Ils annoncent, comme 
ils tendent à amener une autre période dans la société et 
dans les lettres ; l'âge des pensées fortes , généreuses , vi- 
vantes ; des sentiments A'enant du fond du cœur. Elle a 
donné l'idée d'une littérature en quelque sorte plus par- 
lée qu'écrite, d'un gerue dans lequel l'improvisation des 
assemblées nationales pour la politique, l'abandon des 
confidences pour l'expression de la passion , et les saillies 
de conversation pour l'observation de la société, nous di- 
sent quelque chose de plus intime et de plus fort que ne 
l'a jamais fait la rhétorique étudiée. 

Ainsi l'art littéraire aura été relevé par elle. Ce ne sera 
plus une industrie oiseuse , un moyen de réveiller l'image 
d'une vaine beauté dans nos cœurs. Il tiendra déplus près 
à la vie, et y exercera plus d'influence ; il offrira moins le 
travail de l'homme, que l'iiomme lui-môme en rapport avec 
l'immortalité. 11 sera l'expression générale des plus nobles 
vœux ; le dépôt des pensées qui se réaliseront un jour dans 
des institutions ou des entreprises utiles, et l'avenir y 
existera tout entier. 



32 



WOriCE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



SECONDE PARTIE. 



VIE DOMESTIQUE ET SOCIALE DE MADAME DE STAËL. 

Il est temps de considérer madame de Staël en elle-même, 
et de la peindre immédiatement d'après mes souvenirs : 
tâche douloureuse et difficile, tâclie qu'il faut remplit sans 
trop l'envisager, en s'abandonnant au genre de sentiment 
qui entraîne, et en réprimant celui qui arrêterait à chaque 
pas. 

Je présenterai donc cette femmeillustre sous les rapports 
qui m'ont été le mieux connus , ou qui me semblent le plus 
caractéristiques. Sans m'astreindre en aucune manière à 
suivre l'ordre des temps , je la montrerai d'abord telle que 
je l'ai vue durant la vie de son père , me réservant d'indi- 
quer plus tard les changements presque tous avantageux 
que le temps a opérés en elle. 

Relations domestiques. 

Quand on veut se faire une idée juste de madame de 
Staël, c'est dans ses affections qu'il impoite de la contem- 
pler. Assez de gens sont portés à croire que chez une femme 
aussi célèbre , l'amour-propre devait être en première ligne. 
Mais, s'il en eût été ainsi, sa destinée eût été plus heu- 
reuse, car ses succès pouvaient suffire à un bonheur fondé 
sur la vanité. 11 faut avoir vu madame de Staël dévorée par 
ses peines , il faut l'avoir vue étrangère à sa gloire , et prête 
mille fois à sacrifier le fruit de ses travaux aux objets de 
ses affections , pour rester certain que l'être aimant était 
en elle au centre , et que sa véritable vie était celle du cœur. 

On a dit, avec plus de vraisemblance, que la grande 
imagination de madame de Staël en trait pour beaucoup dans 
tous ses sentiments ; mais cela aussi est injuste. Il est sans 
doute difficile de faire exactement la part d'ime faculté qui , 
dans l'attachement le plus vrai , dispose des craintes et des 
espérances , qui grossit tour à tour les agréments et les torts 
de ceux qui nous sont chers. Toutefois , il n'y avait rien de 
chimérique dans les affections de madame de Staël. Elle 
ne se figurait pas qu'elle aimait; sa tendresse était réelle 
et profonde, mais son pauvre cœur a souvent été en proie 
aux fantômes de son imagination. 

Rien d'étranger au sentiment n'altérait chez madame de 
Staël la pureté de ses motifs lorsqu'elle aimait. Elle n'a- 
vait aucune amhition de subjuguer, de dirigei'; on ne lui 
voyait pas non plus cette susceptibilité inquiète sur les 
moindres nuances de ce qu'elle inspirait, qui caractérise, si 
on peut le dire, la vanité du cœur. Ceux dont le premier 
objet est eux-mêmes, sont peut-être les plus jaloux du culte 
qu'on rend à cet objet; et ce qui leur plaît cliez les autres 
n'est souvent que l'admiration qu'ils leur font éprouver. 
Il n'en était pas ainsi de madame de Staël; elle chérissait 
dans ses amis leurs qualités plus encore que leur enthou- 
siasme; et comme elle aimait franchement, elle trouvait 
aussi fort simple d'être aimée. De même, l'élévation de ses 
sentiments lui inspirait une généreuse confiance dans l'es- 
time de ceux qui la connaissaient , et elle pouvait supporter 
de-leur part beaucoup de reproches sans s'offenser. C'était 
en grand et d'après la conduite qu'elle jugeait des senti- 
ments, les actions lui paraissant, après tout, la meilleure ma- 
nière d'apprécier les mouvements du cœur. Ainsi, d'un côté, 
elle n'admettait pas facilement d'excuse pour le manque 
d'empressement; et de l'autre, quand la conduite était 
bonne, elle n'en épiloguait pas les motifs. Si l'on avait auprès 



d'elle quelque but Intéressé, elle l'apercevait à l'instant, 
mais sans le supposer d'avance. 

Jamais les distinctions entre les différentes espèces d'at- 
tachement n'ont été moins marquées que chez elle. Le 
sentiment était un dans son cœur , et il prenait la teinte 
prononcée de son caractère, beaucoup plus que celle des 
diverses relations delà vie, ou du naturel des personnes 
qu'elle aimait. En elle la tendresse maternelle et filiale, 
l'amitié, la reconnaissance ressemblaient toutes à l'amour. 
Il y avait de la passion, de l'émotion du moins dans tous 
ses attachements. Ils paraissaient varier d'intensité plutôt 
que de nature, et cette nature était expansive, ardente, 
impétueuse, orageuse même; non que chez madame de 
Staël les orages fussent l'effet d'aucun caprice, mais parce 
qu'elle se révoltait contre les obstacles que l'organisation 
sociale, et souvent l'inertie humaine, opposent aux jouis- 
sances du cœur. Longtemps elle n'a compris que sa pro- 
pre manière d'aimer ; longtemps elle s'est refusée à croire 
qu'il existât des sentiments sincères qui ne s'exprimaient 
pas comme les siens, et cette connaissance si nette qu'elle 
avait d'elle-même, l'induisait en erreur quand elle jugeait 
des autres d'après elle. Mais ses reproclies les i)lus vifs 
étaient aussi les plus touchants; on voyait son amour à 
travers sa colère. Elle n'a jamais causé de douleur que 
parce qu'elle en éprouvait davantage, et on avait pitié 
d'elle quand elle blessait. 

Si l'on veut juger de ses attachements dans toute leur 
énergie comme dans toute leur beauté, il faut connaître 
celui qu'elle avait pour son père : admirable sentiment qui 
a embrassé toute son existence, et qui a puisé encore plus 
de force dans l'idée de la mort que dans celle du lien le 
plus sacré de la vie. D'ailleurs, comme cette tendresse a 
l'ait partie d'elle-même, comme elle s'est confondue avec 
toutes ses pensées et les a modifiées , on ne peut en faiie 
abstraction quand on parle de madame de Staël. 

Il y avait une telle entente entre M. Necker et sa fille, 
ils trouvaient un tel plaisir à causer ensemble, et leurs es- 
prits étaient si bien d'accord, que madame de Staël était 
portée à s'exagérer l'idée de ses ressemblances avec son 
père. Et plus elle se croyait de rapports avec lui, plus elle 
concevait d'enthousiasme pour les qualités dans lesquelles 
il lui était léellement supérieur. Elle le voyait comme un 
être semblable à elle, que l'excès des vertus aurait en- 
chaîné. Il supportait la retraite, il se passait de plaisirs et 
de succès ;Ja conscience et un sentiment de dignité étaient 
des mobiles uniques dans une vie que la sagesse simpli- 
fiait; il résistait même à l'ascendant de sa première affec- 
tion sur la terre, quand il lui refusait de vivre avec elle à 
Paris; elle pouvait souffiir de cette résistance, mais elle se 
prosternait devant lui. Elle lui prêtait son piopre besoin 
de mouvement, tout le feu de son caractère, afin de re- 
iiausser le prix des sacrifices qu'il s'imposait, lui attri- 
buant les goûts de la jeunesse pour lui faire un plus grand 
mérite de ses privations , et ne songeant à son grand âge 
que pour trouver plus merveilleux l'esprit et la grâce qu'il 
conservait. 

Deux sentiments excessivement vifs chez madame de 
Staël, la reconnaissance et la pitié, avaient encore leur 
objet dans M. Necker. Reconnaissance la mieux fondée 
pour une sollicitude rare , même chez un père , par sa cons- 
tance et sa direction bien entendue, et pitié, profonde et 
déchirante pitié pour les peines qu'il éprouvait, pitié pour 
ce grand esprit, ce beau caractère méconnu et calomnié-, 
pitié pour sa vieillesse, pour les maux dont il était mena- 
cé; pitié, et non pour lui seul, à l'idée du moment fatal 
qui s'avançait; en sorte que les plus vives jouissances de 



DE MADAME DE SÏAEL. 



33 



sa fille auprès de lui étaient parfois bien près des larmes. 

Néanmoins elle était peu sujette à anticiper sur les peines 
Futures; et si des éclairs subits lui révélaient l'avenir, le 
moment présent réclamait bientôt sa pensée. Le ciel l'a- 
vait faite imprévoyante, et M. Necker disait qu'elle était 
comme les sauvages qui vendent leur cabane le matin et 
ne savent que devenir le soir. Relativement à lui, elle pas- 
sait subitement des plus vives inquiétudes à la plus com- 
plète sécurité. Cette personne, si pleine de vie, avait peine 
à croire à la mort. Ne pouvant supporter de voir un vieil- 
lard dan^ son père, tout ce qu'elle lui trouvait d'agrément 
et de cliarme, la manière dont il la comprenait, une cer- 
taine fraîcheur d'imagination, de curiosité, de gaieté qu'il 
avait encore, lui faisaient sans cesse illusion. Elle le trai- 
tait d'égal à égal pour l'esprit, et oubliait la différence des 
âges. Quelqu'un lui ayant dit une fois que M. Necker était 
vieilli, elle repoussa une telle idée avec une sorte de cour- 
roux, répondant qu'elle regarderait comme son plus grand 
ennemi celui qui lui répéterait des mots pareils, et qu'elle 
ne le reverrait de sa vie. 

Elle se nourrissait donc d'espérance, et conservait ainsi 
la possibilité de distraire et d'amuser son père. Le con- 
naissant fort bien au fond, sachant que pour avoir renoncé 
à l'activité extérieure, il avait d'autant plus le besoin 
d'une vie animée intérieurement, elle a sans cesse ali- 
menté en lui le feu sacré du sentiment et de la pensée, et 
peut-être a-t-elle longtemps écarté de lui et la crainte des 
maux et les maux eux-mêmes, en répandant un puissant 
intérêt sur chacun de ses jours. 

Pour elle, le mouvement d'esprit, les objets nouveaux 
qui l'entretiennent, la distraction enfin, étaient une con- 
dition nécessaire du talent, de la gaieté, du bonlieur, de 
lapante même. Ce qu'elle retirait de la scène variée du 
monde est inconcevable , et ce spectacle si peu profitable 
pour d'autres , mettait en jeu tout son esprit et ravivait 
ses forces morales. Dans une retraite trop prolongée , au 
contraire, ses grandes facultés la dévoraient. Le bonheui' 
domestique était bientôt troublé pour elle, par cette ima- 
gination qui n'avait pas une pleine action au dehors; et, 
malgré sa douleur extrême , elle ne pouvait répandre les 
mêmes plaisirs dans sa famille. Souvent se blâmant elle- 
même, elle eût voulu surmonter de force son naturel, et 
s'accoutumer à la vie retirée, mais alors il semblait qu'une 
autre personne vînt se mettre à sa. place, et madame de 
Staël domptée n'était plus tout à fait madame de Staël. 

Nul ne l'a mieux comprise sous ce rapport que M. Nec- 
ker. Il avait saisi l'ensemble de cette manière d'être, et le 
besoin d'objets nouveaux paraissait à ses yeux paternels 
une dépendance nécessaire du genre de distinction qui le 
charmait. Que les fréquents séjours de madame de Staël 
à Paris eussent la pleine approbation de son père, rien de 
plus simple assurément. De puissants motifs l'appelaient 
en France, et elle y cultivait les seuls liens que lui-même 
conservât encore avec ce pays qui lui a toujours été si 
cher. Mais lorsque l'exil a commencé pour elle, M. Necker 
a également approuvé qu'elle coupât la monotonie du sé- 
jour de Coppet par des voyages de plaisir ou d'instiuction. 
Il se soumettait à l'absence sans effort, sans affectation de 
générosité ; et parce qu'il sentait que ce naturel qu'il ai- 
mait étant donné, il fallait lui laisser de l'essor. 

D'ailleurs, avec une correspondance aussi soutenue, 
aussi animée, aussi ravissante que celle de M. Necker et 
de sa fille, l'idée complète de la séparation n'existait pas. 
Jamais elle n'a écrit à personne comme à lui. Les lettres 
qu'elle adiessait à ses amis étaient charmantes , mais à 
moins qu'elle n'eût en vue un objet déterminé, elles ont 



eu depuis la mort de son père quelque chose d'un peu trop 
vague, de trop mélancolique peut-être. Toujours quelque 
trait heureux, quelque nuance de sentiment délicieuse la 
rappelait; mais après l'avoir vue distinctement, on retom- 
bait dans une obscurité profonde sur ce qui la concernait. 
Nous lui reprochions de ne point raconter assez ; et sans 
doute elle voulait éviter ce qui lui rappelait trop vivement 
le genre de correspondance qu'elle avait eue avec son 
père. « Chère amie, m'écrivait-elle d'Italie, je m'arrête 
« malgré moi au milieu de ces récits : c'est ainsi que l'an- 
« née dernière je hii écrivais , je l'amusais de mes observa- 
« tiens, de mes pensées; ah! tout peut-il se passer comm» 
« quand il existait! » 

En effet, dans ses lettres à M. Necker , quelle foule d'a- 
necdotes piquantes ! que de descriptions' tracées de main 
de maître! Rien d'agréable comme ce mélange de narra- 
tions, de saillies, de vues rapides et grandes néanmoins, 
de douces moqueries, de portraits d'illustres personnages 
tellement caractérisés, qu'ils tournaient légèrement à la 
caricature; le tout fondu, pour ainsi dire, dans la teinte 
générale de cet attendrissement qu'elle éprouvait à la seule 
idée de son père. Ces lettres ont malheureusement été 
brûlées pour la plupart, et jamais, peut-être, on ne verra 
rien de pareil. 

Mais ce qui était plus frappant, plus extraordinaire en- 
core, c'est le premier feu de ses récits, lorsqu'au retour 
d'un grand voyage , elle revoyait son père à Coppet. Sa 
profonde émotion qu'elle réprimait un peu pour ne pas la 
lui communiquer, se répandait comme un torrent dans 
ses discours. Les choses, les hommes, les gouvernements , 
l'effet qu'elle avait produit elle-même, tout était raconté 
avec une effusion de joie, de caresses, de larmes, de ten- 
dres plaisanteries. Tout avait rapport à son père, et elle 
lui donnait, pour ainsi dire, un rôle dans la pièce qu'elle 
jouait devant lui, tant le contraste de ce qu'elle avait ren- 
contré, avec son esprit à lui, sa bonté, sa moralité par- 
faite , était vivement relevé. Les formes les plus piquantes , 
les plus étranges même, recelaient un éloge indirect de 
son pêne, ou une expression de tendresse pour lui. Comme 
la gloire paternelle animait en l'écoutant la noble physio- 
nomie de M. Necker ! comme elle éclatait dans ses yeux 
toujours jeunes! non pas assurément qu'il acceptât de si 
grandes louanges, mais parce qu'il lisait dans le cœur de 
sa fille, et jouissait de ses dons prodigieux. 
, Dans le cours d'une vie agitée , elle a pu causer quelques 
inquiétudes à son père; mais que de plaisirs ne lui a-t-elle 
pas donnés ! que de grâces n'a-t-elle pas déployées dans 
cette sainte intimité ! que d'abandon ! que de dévouement ! 
que d'amour! Il y avait de tout en elle pour lui, goût in- 
volontaire, confiance filiale la plus aveugle, sollicitude en 
quelque sorte maternelle , personnalité même , âpre égoïsme 
dans l'association à ses intérêts et à sa gloire. Elle ne 
croyait pas matéiiellement pouvoir exister sans son père. 
Incertaine et irrésolue dans les petites choses , elle avait 
besoin de lui à tout instant, elle le consultait sur chaque 
détail, sur sa dépense, sur sa parure, sur ses airangements 
domestiques, sur le gouvernement de ses enfants. Et dans 
la persuasion où elle était que l'esprit sert à tout , elle vou- 
lait qu'il lût les romans qui paraissaient, pour les compa- 
rer avec les siens. Dans une de ses lettres , elle plaisante 
elle-même d'une pareille commission donnée à un homme 
d'État. 

Un des plus grands plaisirs de madame de Staël était 
que son père se moquât d'elle. Il y avait quelques anec- 
dotes où elle jouait un rôle assez risible, et qu'elle ne se 
lassait point de lui entendre répéter. Elle les amenait d^ 



34 



NOTICE SljR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



loin, cl pendant que M. Necker les racontait, ses yeux se 
remplissaient de larmes. Ainsi, il y avait l'iiistoire de la 
vieille maréchale deMonchy, une des plus grandes dames 
de l'ancien régime, à laquelle niademoiselleNecker, alors 
âgée de dix-sept ans, avait demandé ce qu'elle pensait de 
l'amour; il y avait celle du regard furtif et langoureux de 
je ne sais quelle princesse polonaise, regard que mademoi- 
selle Necker, encore enfant, avait imité, et qu'elle aurait 
peut-être adopté, s'il n'eût été reconnu par son père : il 
y avait bien d'autres histoires encore que ftl. Necker con- 
tait avec une grâce infinie. 

Je ne sais si j'ose rapporter certaines scènes tiop intimes, 
trop familières peut-être. En voici une que je hasarde ce- 
pendant, tant elle me paraît caractériser chez madame de 
Staël sa grande susceptibilité d'émotion dans tout ce qui 
tenait à son pèie, et la manière dont elle cherchait à agir 
sur l'imagination, même quand elle s'adressait aux gens 
du peuple. 

M. Necker étant à Coppet avec elle, nous avait envoyé 
chercher à Genève, dans sa voiture, mes enfants et moi. 
Il était nuit quand nous partîmes, et nous versâmes en 
route dans un fossé. Aucun de nous ne se fit de mal ; mais 
on perdit du temps à relever la voiture, et il était tard 
quand nous arrivâmes. Nous trouvâmes madame de Staël 
seule dans le salon. Elle était assez inquiète de nous ; mais 
lorsque je commençai à lui raconter notre accident, elle 
m'interrompit tout à coup pour me demander : « Com- 
« ment êtes-vous venus? — Dans la voiture de votre père. 
« — Oui, je le sais; mais qui est-ce qui vous menait.'' — 
« Eh mais, son cocher, sans doute. — Comment! son co- 
« cher, Richel ? — Oui , Riche!. — Ah ! bon Dieu ! s'écria- 
« t-elle, il aurait pu verser mon père. » Aussitôtelle s'élance" 
vers la soimette , ordonnant qu'on fasse venir Richel. Ri- 
chel dételait; il fallut attendre. 

Pendant ce temps, madame de Staël , en proie à la plus 
violente agitation, parcourait à grands pas la chambre. 
« Quoi! mon père, mon pauvre père, disait-elle, on l'au- 
« rait versé! A votre âge, à celui de vos enfants, ce n'est 
« rien; mais avec sa taille, sa grosse taille!.... Dans un 
« fossé, et il aurait pu y rester longtemps; et il aurait ap- 
« pelé, axipelé inutilement peut-être.... » Alors vaincue par 
son émotion, elle était obligée de s'arrêter, jusqu'à ce que 
la colère lui eût redonné des forces. 

Enfin, Richel entre. J'étais extrêmement curieuse d'en- 
tendie ce qu'elle lui dirait, parce que chez cette personne, 
ordinairement très-indulgente avec les inférieurs, un sen- 
timent si vif devait s'exhaler de la manière la plus origi- 
nale. Elle s'avance sur lui avec solennité , et d'une voix 
d'abord étouffée , mais qui , grossissant peu à peu , finit par 
de grands éclats, « Richel, vous a-t-on dit que j'avais de 
n l'esprit.' M L'homme ouvre de grands yeux. « Savez-vous 
« que j'ai de l'esprit, vous dis-je.^ » L'homme reste encore 
muet. « Apprenez donc que j'ai de l'esprit, beaucoup d'es- 
« prit, prodigieusement d'esprit; eh bien! tout l'esprit que 
» j'ai, je l'emploierai à vous faire passer le reste de vos 
« jours dans un cachot, si jamais vous versez mon père.» 
J'ai souvent, par la suite, essayé de l'amuser en lui pei- 
gnant celte scène dans laquelle elle menaçait un cocher de 
son esprit. Mais elle, si facile à égayer à ses propres dé- 
pens, n'a jamais pu seulement songer à cette aventure, 
sans êtr« de nouveau saisie par la colère et l'émotion. « Et 
« de quoi, » obtenais-je d'elle tout au plus, « de quoi voulez- 
« vous donc que je menace, si ce n'est de mon pauvre es- 
« prit ? » 

Si les dangers imaginaires produisaient sur elle un tel 
effet, on doit juger de ce qu'étaient des inquiétudes mieux 



fondées. Je voudrais pouvoir donner l'idée des lettres 
qu'elle écrivait d'Allemagne, au moment où elle se prépa- 
rait à revenir, parce qu'elle avait conçu des craintes pour 
son père. Il en est une surtout qui dépasse toute imagi- 
nation par sa force effrayante, terrible, et pourtant pro- 
fondément touchante; c'est la lettre de douze pages qu'elle 
m'adressa trois jours après avoir reçu la fatale nouvelle. 
Il n'est rien là qui doive rester secret, et en la publiant, 
j'honorerais la mémoire de madame de Staël. Mais cet 
épanchement d'un cœur déchiré, cette nature dévoilée 
tout entière, dans l'abandon du désespoir, c'est ee que je 
ne puis me résoudre à livrer. Une autre raison encore 
m'empêche de transcrire ici une autre lettre de madame 
de Staël. Je l'ai souvent entendue parler avec une juste in- 
dignatiop de la coutume qui s'est dernièrement introduite, 
de publier sans respect pour les morts, et sans égards 
pour les vivants, les coriespondances intimes des per- 
sonnages célèbres. N'osant donc me croire autorisée par 
mes intentions, je m'abstiendrai religieusement de ce qui 
aurait pu blesser un sentiment que je paitage. 

Madame de Staël était déjà eu route pour Coppet, lors- 
qu'elle apprit son malheur. Nous allâmes à sa rencontre, 
mon mari et moi , menant avec nous son second fils ; et 
l'ayant retrouvée à Zurich , nous revînmes tous ensemble. 

J'avais eu la douloureuse satisfaction d'assister aux der- 
niers moments de M. Necker, j'avais contemplé cette mort 
du juste, du chrétien, du plus tendre père; j'avais vu ses 
lèvres déjà pâles, ses mains toutes tremblantes, implorer 
le ciel pour sa fille, pour la France et pour lui; et jamais 
le ciel n'a reçu des vœux plus purs. Depuis ce moment, 
mes liens avec madame de Staël ont encoie été resserrés ; 
je suis' devenue la sœur de ma cousine, et un caractère 
plus sacré et plus intime a été imprimé à notre amitié. 

Je ne décrirai point les scènes cruelles qui se succédé^ 
rent pour nous. Ce n'est pas quand la douleur se déploie 
dans toute sa violence que le génie est reconnaissable. Les 
convulsions, les horribles angoisses d'un cœur désolé, 
sont les mêmes chez toute la pauvre race humaine , et il 
n'y a pas place pour la distinction dans les grands accès 
des souffrances morales. C'est dans les intervalles un peu 
calmes que je retrouve madame de Staël, et c'est dans 
ceux-là que je la peindrai. 

Il y eut quelques-uns de ces moments de trêve durant 
notre sinistre voyage, et jamais peut-être ce qu'il y avait 
de merveilleux en elle, ne m'a-t-il frappée davantage. Lors- 
que l'abattement de la douleur en avait remplacé les 
grands éclats , madame de Staël nous priait de causer dans 
la voiture, apparemment parce que le bruit des paroles 
l'aidait à se maîtriser. Elle amenait avec elle M. Schlegel, 
et, comme pour peu qu'elle fût maîtresse d'elle-même, on 
la voyait occupée des auties , elle désirait qu'il se mon- 
trât à son avantage, et lui indiquait en deux mots les .su- 
jets qu'il devait traiter. En conséquence , M. Schlegel nous 
développait une grande quantité d'idées nouvelles, et 
quand l'entretien s'anhnait, il arrivait quelquefois que 
madame de Staël, reprise par son talent, se lançait tout à 
coup dans la conversation. Alors, racontant l'Allemagne, 
les honnmes, les systèmes, la société, elle déployait un 
feu, une beauté d'expression extraordinaires; mille ta- 
bleaux éclatants se succédaient, jusqu'à ce que, ressaisie 
comme par une griffe meurtrière, elle retombât sous l'em- 
piie de la douleur. On eût dit de ces feux d'artifice tirés 
un jour d'orage, dans lesquels une explosion subite fait 
jaillir- des gerbes d'étincelles , que des bourrasques de veut 
et de pluie viennent éteindre aussitôt. 

Il ne faut pas supposer, toutefois, que sa distraction 



I 

I 



I 



DE MADAME DE STAËL. 



35 



(ùl complète; un tremblement presque imperceptible, une 
légère contraction dans les lèvres montraient qu'elle n'a- 
vant pas cessé de souffrir, et qu'elle parlait, si on peut le 
dire, par-dessus sa douleur. 

A» milieu de la désolation de notre arrivée, les singu- 
gularités de sou imagination se (irent bientôt sentir; une 
sorte de vertige s'empaia d'elle. Croyant avoir perdu le 
gardien de tout ce qui lui était nécessaire, le lien général 
des choses lui sembla dissous. Elle s'imagina que sa for- 
tune s'en irait, que ses enfants ne seraient pas élevés, que 
ses gens ne lui obéiraient pas, que rien ne marcherait, ne 
se ferait sans son père. Des inquiétudes puériles étaient 
une des formes de son chagrin, et, lorsque la voyant tour- 
mentée par des minuties, jusqu'alors si étrangères à ses 
pensées, je lui disais : « Qu'est-ce que cela vous fait.' — 
C'est que je n'ai plus mon père, » me répondait-elle. 

Pendant la vie de M. JNecker, madame de Staël était vé- 
ritableuient restée dans une ignorance d'enfant sur la plu- 
part des choses matérielles ; non-seulement elle n'avait pas 
voulu lui donner l'idée qu'elle pût se passer un jour de lui , 
mais cette idée, elle ne l'avait pas conçue elle-même; eu 
sorte qu'il soignait en effet toute son existence. La terre 
sembla donc à sa fille manquer avec lui , et elle eut besoin 
d'un acte de volonté très-fort et très-difficile pour se met- 
tre au fait de ses affaires au moment du malheur. Néan- 
moins elle s'y crut obligée; et, soutenue par un sentiment 
de respect filial, elle y réussit. Ne voulant pas qu'une for- 
tune qui avait été faite par M. Necker se dilapidât entre 
ses mains, elle l'a dès lors administrée avec une rare in- 
telligence, et elle a toujours été généreuse et scrupuleuse 
à la fois dans l'emploi des biens hérités de son père, et 
destinés à ses enfants. 

Il faudrait raconter chaque journée de madame de Staël, 
pour donner l'idée de la place que son père mort a cons- 
tamment tenue dans son cœur. Elle n'a jamais cessé de 
vivre avec lui. Elle s'est toujours sentie protégée, consolée , 
secourue par lui. Elle l'invoquait dans ses prières , et il n'y 
a jamais eu pour elle d'événem.ent heureux, sans qu'elle 
ait dit : « Mon pèie a obtenu cela pour moi. » Son portrait 
ne la quittait pas, et il était l'objet pour elle d'une soi'te 
de superstition. Elle ne s'en est séparée qu'une seule fois, 
lorsque déjàbien malade elle-même, et trouvant une grande 
consolation à contempler ce portrait, elle s'imagina que 
quand sa fille accoucherait, il produirait le même effet 
sur elle. « Regarde-le, » lui écrivait-elle en le lui envoyant, 
« regarde-le quand tu souffriras. » Les hommes âgés lui re- 
traçaient aussi la figure de son père, et ils lui causaient 
une impression particulière. Tout ce qui venait de leur 
part lui était singulièrement sensible; et une fois que dans 
le temps de ses peisécu lions, un vieillard tint avec elle 
cette conduite pusillanime si commune alors et sans doute 
plus excusable à cet âge , elle en éprouva une douleur ex- 
traordinaire. «Je ne suis pas raisonnable, me dit-elle, 
« mais que voulez-vous , il était bon , il était vieux , il était 
« là assis à ma table , je dérangeais mes heures pour lui , 
« et tout cela me remue le cœur. » Ses aumônes aux per- 
sonnes âgées qui avaient besoin de ses secours étaient im- 
menses; l'idée de leurs souffrances avait quelque chose 
de déchirant pour elle , et de même que les vrais chrétiens 
voient Jésus-Christ dans tous les pauvres, elle voyait son 
père dans tous les vieillards. 

Il n'y avait d'iiTéparable avec madame de Staël que l'of- 
fense faite à M. Necker. Son extrême facilité à oublier les 
torts qu'on avait avec elle, aurait pu même la faire passer 
pour légère, si elle n'avait pas gardé une éternelle recon- 
naissance du moindre service. Mais quand il s'agissait de 



son père, il n'y avait pas moyen de l'apaiser, et elle n'a 
jamais pu ni oublier le mal qu'on avait dit de M. Necker, 
ni se souvenir de celui qu'on a dit d'elle-même. Elle ne se 
vengeait pas, mais elle montrait une éternelle froideui'. 
Après avoir lu un livre intitulé L'iViSTi-RoMANTiQUE : « L'au- 
« teur se moque bien de moi , dit-elle , mais c'est de bon 
« goût, et il a de la viaie gaieté française : c'est dommage 
<c qu'il ait mis deux mots contre mon père, car sans cela 
«je l'aurais prié, à Paris, de venir souvent dîner chez 
« moi. M 

On peut être assuié que si l'occasion s'en était présen-" 
tée, elle eût défendu la mémoire de sa mère avec la même 
chaleur. On connaît sa longue patience envers madame 
de Genlis, qui n'a cessé de la harceler de critiques amères 
tandis qu'elle était en butte à la persécution. « Elle m'a 
« attaquée, disait-elle; je l'ai louée : c'est ainsi que nos 
« correspondances se sont croisées. » Mais quand sous le 
règne de Bonaparte, ce même écrivain vint à parler de 
madame Necker en termes défavorables , madame de Staël 
conçut la plus forte irritation que je lui aie vu éprouver. 
« S'imagine-t-on, disait-elle, parce que je m'abandoime . 
« moi-même , que je ne défendrai pas ma mère ? Que m<",- 
« dame de Genlis s'en prenne à mes ouvrages, à ma per- 
« sonne tant qu'elle voudra; les uns sont là pour se faiie 
« lire, l'autre pour se faire aimer ou craindre. Mais ma 
«mère morte, ma mère qui n'a plus que moi dans le 
« monde pour prendre son parti !... Elle a préféré mon père 
« à moi, et elle a eu bien raison, sans doute; je sens d'au- 
« tant mieux que j'ai tout son sang dans mes veines , et 
« tant que ce sang coulera , je ne la laisserai pas outrager. » 
On fut longtemps avant de lui persuader qu'il serait au 
moins inutile de repousser cette agression, parce qu'écri- 
vant, comme elle y était contrainte par l'exil, en pays 
étranger, son ouvrage ne parviendrait qu'aux homanes du 
gouvernement français, et qu'elle multiplierait les attaques 
contre ceux qu'elle aimait , sans obtenir qu'on rendît pu- 
blic en France ce qu'elle dirait pour les défendre. 

Il est à regretter cependant, sous bien des rapports, 
qu'elle n'ait pas exécuté son dessein, et qu'on ne possède 
pas le poitrait de sa mère, tel qu'elle l'eût tracé dans un 
pareil moment. 

Il y a de la beauté dans l'idée du bas-relief que madame 
de Staël a fait placer, après la mort de M. Necker, sur le 
monument funéraire de ses parents : une figure légère et 
comme déjà glorifiée entraîne vers le ciel une autre figure 
qui paraît regarder avec compassion une jeune femme 
voilée et prosternée sur un tombeau. Madame Necker, son 
époux et leur fille sont leprésentés sous cet ernblème, qui 
indique aussi le passage de lavieterresfreàlavieéternelle. 

Ainsi le respect filial, ce sentiment intermédiaire entre 
la piété et l'amour, a été un trait saillant du caractère de 
madame de Staël. Il a rempli sa vie, il a encore adouci sa 
mort. Et pour nous qui la pleurons à cette heure, l'idée 
qui l'a tant occupée, celle de sa réunion avec son père, 
verse sur notre blessuie un baume consolateur. Ils sont 
ensemble maintenant, ils sont auprès de celui qui a fait 
leurs cœurs, et la postérité elle-même ne séparera plus 
leurs noms : ces noms se relèvent réciproquement; chacun 
garantit à l'autre un genre particulier d'excellence, et il 
n'est aucune grandeur, aucune beauté morale qui n'ap- 
partienne à leur réunion. 

La devise de madame de Staël aurait pu être ce vers , 
qu'elle répétait souvent avec émotion : 

O liberté de Romel ô mânes de mon père! 

Lorsque j'ai raconté les premières années de la jeunesso 

3. 



36 



INOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



de madame de Staël, je me suis arrêtée au moment de 
son mariage, parce que mon unique but était de faire con- 
naître l'éducation que lui ont donnée ses parents et les 
circonstances. A présent que j'interroge mes souvenirs, je 
voudrais y trouver des détails relatifs à M. de Staël , mais 
il a été à peine connu de moi. Mon intimité avec madame 
de Staël ne date que de l'année 1792, époque où elle vint 
se réfugier aupiès de son père en Suisse, après avoir 
échappé comme par miracle à la sanglante journée du 
2 septembre. M. de Staël, alors absent de France, n'avait 
pu l'accompagner, et dans la suite j'ai eu peu d'occasions 
de le voir. 

Malgré le grand nombre d'aspirants à la main de made- 
moiselle Necker, le choix d'un époux qui convînt à ses 
parents et à elle n'avait pas été facile à faire. Elle ne vou- 
lait pas quitter la France, et sa mère, protestante zélée, 
exigeait qu'elle épousât un homme de sa religion. Dans 
ces circonstances , le baron de Staël fixa sur lui les regards 
de M. et de madame Necker. A une grande loyauté, à une 
grande bonté de caractère, à beaucoup d'admiration pour 
mademoiselle Necker, il joignait des manières nobles et 
une naissance distinguée. Le loi de Suède, Gustave Ilf, 
dont il était fort aimé, favorisait liautement ses prétentions, 
et promettait de lui assurer pour plusieurs années la place 
d'ambassadeur en France, afin de rassurer mademoiselle 
Necker contre la crainte de quitter Paris; et d'ailleurs M. de 
Staël s'engageait à ne la mener jamais en Suède malgré 
elle. Telles sont les raisons qui ont décidé son mariage 
avec un étranger beaucoup plus âgé qu'elle , et qui avait 
avec elle peu de rapports dans les goûts. Le couis de cette 
union, un peu froide sans doute, n'aurait point cependant 
été interrompu, si la générosité imprévoyante de M. de 
Staël n'eût pas dégénéré en prodigalité. Quelque désordre 
s'étant mis dans ses affaires, madame de Staël se crut, par 
la suite, obligée de cheicher à préserver de cette influence 
la fortune de ses enfants. Mais la séparation qui résulta de 
là ne fut pas de longue durée. Quand, affaibli par les pro- 
grès de l'âge et de la maladie, il eut besoin des soins de 
sa famille, madame de Staël se rappiocha de lui. Elle re- 
venait s'établir avec son mari, en Suisse, auprès de M. Nec- 
ker, lorsqu'au milieu du voyage, la mort enleva M. de Staël, 
et lui ravit à elle-même et à ses enfants la satisfaction qu'ils 
auraient trouvée à répandre du bonheur sur ses dernières 
années. 

Madame de Staël a été une très-tendre mère; et si l'a- 
mour maternel a eu moins d'éclat chez elle que l'amour 
filial, c'est qu'elle s'est fait davantage une loi d'en répri- 
mer l'expression. Déjà dans Delphine , ce roman où elle 
se montre si frappée de la beauté poétique des sentiments 
exaltés , elle a dit que les démonstrations passionnées ne 
valaient rien pour l'enfance, et que la bonté et la justice 
lui convenaient mieux. Plus tard elle s'est imposé la même 
réserve par d'autres motifs. Ainsi elle m'écrivait , en par- 
lant de son fils aîné : « Je ne sais pourquoi je dis moins à 
« Auguste que je n'éprouve. 11 y a une certaine pudeur ma- 
« ternelle que j'ai toujours eue en moi. Il faut se séparer 
« dans cette relation. N'ai-je pas survécu à ce qu'il y avait 
" de meilleur sur la terre ! Pourquoi donc tant s'attendrir 
« sur ce que la mort doit briser ! » 

Malgré cette expression plus contenue, le sentiment ma- 
ternel, comme elle en a donné mille preuves, participait 
chez elle à la nature de tous les autres. Ce n'était peut- 
être pas un amour aveugle, indépendant du mérite de son 
objet : les défauts de ses enfants se présentaient fortement 
aux yeux dé madame de Staël ; mais il y avait pourtant de 
l'instinct en elle; il y en avait dans son courroux quand ils 



lesoitefmt' 



commettaient des imprudences ; il y en avait dans une 
d'ardeur courageuse et dévouée lorsqu'il s'agissait de les 
protéger; il y en avait surtout dans ses terreurs quand leur 
santé était menacée. Sa fille, à l'âge de six ans, étant tom- 
bée malade à Francfort, la tête fut sur le point de lui tour- 
ner de douleur. « Que deviendrait, écrivait-elle, que de- 
« viendrait une mère qui craint pour son enfant, sans la 
« prière? Cette situation ferait découvrir la religion si ja- 
« mais personne ne vous en avait parlé. » Les succès , les 
plaisirs de ses enfants, l'opinion qu'on avait d'eux étaient 
pour elle des intérêts d'une extrême vivacité, et les scru- 
pules qu'elle se faisait sur les suites qu'auraient à leur 
égard les déterminations qu'elle prenait, étaient fort sujets 
à la tourmenter. Ainsi, la crainte de la fâcheuse influence 
que l'exil pouvait avoir sur leur destinée, a été une des 
grandes causes de ses chagrins. 

Dans l'éducation privée, elle ne croyait pas au succès 
des systèmes extraordinaires. Il faut, selon elle, inspirei- 
à la jeunesse des sentiments élevés et religieux, mais l'i- 
nitier à ce qu'il y a de plus pur dans le monde réel , plu- 
tôt que lui faire un monde à part toujours incomplet et fac- 
tice. <i J'ai présenté à mes enfants la vie telle qu'elle est, 
«disait-elle, et je ne me suis servie d'aucune ruse avec 
« eux. » La vérité était la base première sur laquelle elle 
se fondait, et, non-seulement toute supercherie, mais toute 
affectation lui semblait inutile et dangereuse; elle dédai- 
gnait également de prendre avec les enfants ce ton de niai- 
serie maniérée par lequel on croit se mettre à leur portée; 
elle les élevait jusqu'à son esprit, et s'élevait jusqu'à leur 
innocence. 

Quand on n'intimidait pas d'avance les enfants par l'i- 
dée qu'on leur donnait de madame de Staël, elle leur plai- 
sait naturellement, et il en est à qui elle a inspiré une pas- 
sion singulière. Il y avait de l'ingénuité , et par conséquent 
de la jeunesse dans sa manière de parler; et le génie, avec 
ses impressions inattendues, garde toujours quelque chose 
d'enfant. Elle observait le premier âge avec attendrisse- 
ment et avec curiosité. Je l'ai vue -se divertir bien naïve- 
ment elle-même des aperçus bizarres, de certaines asso- 
ciations grotesques de cet âge; on en recueillait afin de les 
lui raconter, et c'était un aliment pour sa pensée. 

Elle était portée à blâmer ce dévouement trop ostensi- 
ble des parents aux enfants, qui est un défaut de l'éduca- 
tion actuelle. De petits êtres qui voient toutes choses se 
rapporter à eux, deviennent vains et égoïstes, et loin qu'ils 
prennent de ce qui les entoure l'exemple du dévouement, 
ils croient travailler à l'œuvre commune , en soignant eux- 
mêmes leuis intérêts. Ils exercent une capricieuse puis- 
sance sur ceux dont ils se supposent l'unique but, et de 
part et d'autre il s'établit une lutte de finesses. Madame 
de Staël exprimait nettement sa volonté. Ayant toujours 
eu une haute idée du pouvoir paternel, elle donnait la 
loi dans sa famille, et ne croyait point que l'obéissance re- 
ligieusement inculquée avilît le cœur. 

Un exercice juste et modéré de l'autorité épargne mille. 
ruses, mille faussetés dans l'éducation. Le raisonnement 
échoue, la prière abaisse ceux qui y ont lecours; le sen- 
timent, employé comme moyen, blase, et finalement en- 
durcit le cœur. Les rapports entre des parents qui ordon- 
nent avec douceur et des enfants qui obéissent, sont les 
seuls vrais, les seuls sérieux, les seuls paisibles; et l'en- 
fance faible et dénuée, comme elle se sent au fond, ne s'at- 
tache pour longtemps qu'à la fermeté protectrice. 

Néanmoins le motif des ordres de madame de Staël était 
beaucoup trop spirituel pour qu'elle se refusât au plaisir 
de. l'énoncer. Elle l'expliquait clairement, mais sans ou\iir 



DE MADAME DE STÂEL. 



37 



la discussion, el le considérant de la loi ne la rendait pas 
moins absolue. 

Elle a donné elle-même beaucoup de leçons à ses enfants ; 
mais, conformément à son principe sur la nécessité de la 
bonne foi , elle rejetait ces petits jeux au moyen desquels 
on prétend enseigner les éléments de toutes les connais- 
sances. Lorsque l'intérêt de l'étude est en défaut , ce qui 
ne peut manquer parfois d'arriver, l'idée simple du devoir 
doit y suppléer. Cette idée est très-bien conçue par l'en- 
fance, et loin qu'il faille la réserver pour une autre saison 
de la vie, elle n'a jamais de force que quand elle a jeté len- 
tement de profondes racines dans l'âme. Les enfants ne 
sont pas longtemps les dupes de ces divertissements for- 
cés , et mille saillies nuisibles au but proclament le droit 
qu'ils ont de jouer^à leur manière. D'ailleurs comme le prin- 
cipal avantage de l'étude, pour le premier âge, consiste 
dans les efforts qu'elle fait faire à l'esprit, et celui de l'a- 
musement, dans l'essor qu'il donne à tout un petit être, 
quand on met la distraction dans la leçon, et la gêne dans 
le plaisir, on perd le fruit de l'une et de l'autie. 

Mais c'est lorsqu'ils ont commencé à entrer dans la jeu- 
nesse, que la candeur de madame de Staël avec ses enfants 
a été le plus remarquable. Sans doute elle ne compromet- 
tait pas auprès d'eux par indiscrétion les intérêts des au- 
tres ou les siens, mais elle a été naturelle et vraie dans 
toute sa manière de se présenter à eux ; elle leur a déve- 
loppé son caractère tel qu'il était, ne s'épargnant point 
elle-même, et ne s'attribuant jamais ni une qualité ni un 
sentiment qu'elle n'eût pas. Ainsi elle s'est toujours donné 
tort dans ses rapports avec sa mère; ainsi, elle a dit, à sa 
fiUe surtout, que la vivacité de ses affections et de ses 
opinions l'avait entraînée dans des routes dangereuses dont 
nulle autre qu'elle n'aurait pu se tirer; et, par exemple, 
que sa trop grande chaleur en politique lui avait attiré des 
haines dont les effets, très-douloureux pour son cœur, au- 
raient pu même être redoutables, sans l'éclat de son talent 
et peut-être sans celui des services qu'elle avait rendus. 
Elle avait trop souffert elle-même pour engager sa fille à 
marcher sui' ses traces. Aussi ne lui a-t-elle point conseillé 
de chercher la célébrité ; et même dans la conversation , 
tout en la trouvant très-spirituelle , elle l'a détournée de 
l'imitation, soit qu'elle jugeât, avec raison, qu'on ne pou- 
vait que lui être inférieur dans son propre genre, soit parce 
que son genre ne lui plaisait pas dans une autre. Elle n'ai- 
mait pas les copies. « Les échos m'ennuient, disait-elle; 
« j'ai assez de moi en moi , et je veux qu'on me renvoie 
« autre chose que ma voix. » 

Son ambition pour ses fils eût été plus grande; et néan- 
moins elle voulait développer avant le talent, non-seule- 
ment la moralité, mais la capacité dans les affaires, trou- 
vant que quand on va au succès par la route des clioses 
réelles, on peut du moins rester en chemin sans inconvé- 
nient. Ainsi elle a placé de bonne heure son fils aîné à Pa- 
ris au centre du mouvement et des intérêts, en le dirigeant 
par ses admirables lettres. « Observe les impressions, » lui 
disait-elle, « et apprends la vie; cette étude-là en vaut bien 
« une autre. » 

Par une confiance et une sincérité bien rares, par une 
vigilance singulière au milieu de tant d'occupations di- 
verses, par un soin continuel de la moralité, du bonheur, 
de l'existence entière de ses enfants, madame de Staël 
s'est fait adorer d'eux, en même temps qu'elle a mis de 
toutes parts des contre-poids à l'enthousiasme qu'elle leur 
inspirait. Ainsi, à côté de cette imagination, de cette sen- 
sibilité qu'ils admiraient en elle, ils trouvaient le sens mo- 
ral le plus droit,. un goût pur, sévère même, dans sa con- 



versation, et cette persuasion raisonnée pour le fond, et 
presque superstitieuse par sa vivacité, qu'il n'est aucun 
malheur qui ne provienne d'une faute. Ils trouvaient sur- 
tout cette religion du cœur qui, s'unissant en elle à l'idée 
de son père, ajoutait aux affections du sang dans leur fa- 
mille. Elle écrivait à son fils le jour de l'anniversaire de 
la mort de M. Necker: « Je t'écris, cher enfant, un bien 
« triste jour que mon départ rend encore plus solennel, 
« J'ai pensé à toi au pied du monument que tu reverras 
« avant moi , et où tu feras ta pi-ière. C'est aux saintes 
« pensées, dont il est l'image, que j'attache mon âme dans 
« des moments si douloureux. Crois-moi, cher ami, il n'y 
« a qu'elles contre la vie. » 

Je ne puis mieux donner l'idée de l'impression que ma- 
dame de Staël produisait sur ses enfants, qu'en citant quel- 
ques fragments d'une lettre que m'écrivait à ce sujet la 
duchesse de Broglie. 

« Ma mère attachait une grande importance à notre bon- 
« heur, dans l'enfance, et prenait une part sensible aux 
« chagrins de notre âge. Elle avait quelquefois des conver- 
« sations d'égal à égal avec moi à l'âge de douze ans, et 
« rien ne peut donner une idée de la joie qu'on éprouvait 
« quand on avait passé une demi-heure d'intimité avec 
« elle. On sentait une vie nouvelle, on était placé plus 
« haut, et cela donnait du courage pour toutes les études. 

« Ses enfants l'ont toujours passioimément aimée. Dès 
« l'âge de cinq ou six ans, nous nous disputions pour sa- 
« voir celui de nous qui l'aimait le plus, et quand elle cau- 
« sait tête à tête avec un de nous, c'était une récompense 
« dont nous étions vivement jaloux. On était heureux de 
« cœur et d'amour-propie auprès d'elle. 

« Le dimanche, elle lisait toujours avec nous les ser- 
« mons de mou grand-père; elle n'a jamais voulu avoir de 
« gouvernante pour moi , et elle m'a donné des leçons tons 
« les jours dans ses plus grands chagrins. Le développe- 
« ment de notre esprit était une jouissance si vive pour 
« elle, qu'il n'était aucune récompense qui pût valoir pour 
« nous le spectacle du bonheur qu'on lui donnait. 

« Elle s'est mise le plus tôt possible en relation d' éga- 
ie lité avec ses enfants, et leur a dit, non-seulement qu'elle 
« avait besoin d'eux par le cœur, mais même qu'ils pou- 
ce valent lui prêter une sorte d'appui. Dans ses chagrins 
« d'exil, elle les consultait souvent. Je lui ai entendu dire 
« à Auguste : « J'ai besoin de ton approbation. » Elle me 
« parlait de ma vie future, et de tous ses projets sur moi, 
« avec une franchise parfaite. 

« Dans de certaines circonstances, elle aurait lemai'qué 
« qu'un de ses enfants avait été supérieur à elle en cou- 
« rage ou en décision, elle aurait témoigné du respect pour 
« sou caiactère, et cependant on ne cessait jamais de la 
n respecter elle, et ce respect était toujours mêlé d'une 
« sorte de crainte. Quoiqu'elle montrât la plus grande con- 
« fiance, du moment qu'elle rentrait dans l'éducation, elle 
« imposait. 

« Elle poussait fort loin le scrupule à notre égard, se 
« reprochant même nos défauts, et nous disant : « Si vous 
« aviez des torts, non-seulement j'en serais malheureuse, 
« mais j'en aurais des remords. » Quand elle nous blâmait 
« en disant : « C'est ma fapte, je n'ai pas pu supporter 
« l'exil, je ne vous ai pas donné l'exemple du courage et 
a de la résignation , » cela était déchirant. Rien ne pourra 
« jamais donner l'idée de l'impression produite par ce mé- 
« lange de dignité et de confiance , d'émotion et de réserve , 
« qu'il y avait dans sa manière vis-à-vis de ses enfants. 
« Ces paroles qu'elle prononçait avec des larmes contenues 
« sont gravées dans leur âme, et l'idée de la souffrance 



38 



SUR LE CARâCÏERE ET LES ECRITS 



« qu'ils lai auraient causée en se conduisant mal, l'idée 
« des reproches qu'elle se serait faits à elle-même, est 
« une des barrières les plus fortes pour les retenir dans le 
« bien. 

a Personne n'a jamais eu plus qu'elle de dignité nalu- 
« relie, et c'est ce qui lui a permis d'admettre ses enfants 
« à la familiarité la plus intime, de leur inspirer même 
« parfois de la pitié pour ses chagrins , sans qu'ils aient 
« cessé de la révérer. Jamais une mère n'a été plus con- 
« fiante et plus imposante à la fois. » 

Il est curieux, pour ceux qui réfléchissent sur l'éduca- 
tion, d'examiner la succession des caractères dans les fa- 
milles : on peut souvent observer entre les parents et les 
enfants, des formes assez opposées jointes à une grande 
ressemblance de fond. Un désir d'originalité, la vue de 
quelques inconvénients dans certaines manières d'être, pro- 
duisent des contrastes extérieurs , tandis que les sentiments 
se transmettent inaperçus d'une génération à l'autie. Ainsi, 
madame de Staël a été une personne ardente et passionnée 
comme l'était réellement madame Necker, malgré le ver- 
tueux empire qu'elle exerçait sur elle-même ; et madarjie 
de Eroglie (qui me permettra de parler d'elle, puisque je 
fais une remarque avantageuse pour sa mère), madame 
de Broglie a pris cette élévation, cette candeur, cette pu- 
reté d'âme qui, à tiavers des singularités d'imagination, 
ont toujours percé chez madame de Staël. 

Relations de choix. 

J'ose mettre au nombre des liaisons volontaires, celle 
que j'ai eu le bonheur de former avec madame de Staël, 
puisque nos rapports de famille en ont été l'occasion plus 
que la cause. Or, c'est dans le cours de ces liaisons que 
le naturel se déploie le plus librement. Les devoirs y sont 
moins étroits, l'égalité y est. toujours supposée; et, comme 
la durée de l'intimité n'est garantie que par celle du sen- 
timent, on y éprouve des craintes d'éloignement ou de 
rupture qui mettent davantage en jeu tous les ressorts. Ici 
donc l'on contemplera dans la vie réelle ces contrastes 
entre des qualités opposées qui rendent le talent de ma- 
dame de Staël si remarquable, et l'on retrouvera dans la 
personne l'originalité de l'écrivain. 

Madame de Staël a dû former beaucoup de relations 
d'amitié. Elle inspirait ce sentiment presque dès la pre- 
mière vue, et elk était touchée de l'effet qu'elle produisait. 
De plus, tout semblait pour elle motif d'aimer : elle ai- 
mait pour les vertus , pour les talents, pour la grâce, pour 
le bonheur qu'on lui donnait , pour le malheur qu'on éprou- 
vait soi-même. Toute admiration, pour peu qu'elle s'éten- 
dit aux qualités du cœur , était en elle une affection tendre ; 
la reconnaissance en était une, et le plus léger attrait, la 
bienveillance même avaient quelque chose de vif et d'a- 
nimé qui faisait naîtie le sentiment chez les autres , et par 
contre-coup chez elle. Et, comme elle ne changeait jamais, 
connue elle n'oubliait personne, comme après dix ans de 
séparation «on renouait,» ainsi qu'elle l'exprimait elle- 
même, n la phrase interrompue , » il est résulté de là qu'elle 
a conçu de l'amitié à un nombre infini de degrés, et de 
l'amitié solide à tous ces degrés. 

Mais qu'on ne s'y méprenne pas toutefois , les rangs émi- 
nents dans son cœur étaient difficiles à atteindre. On était 
plus ferme encore aux premières places qu'aux autres, et 
il y avait peu d'usurpations. Les oscillations inévitables 
avec une imagination telle que la sienne, avaient lieu pour 
chacun de ses amis autour d'un point fixe auquel son cœur 
revenait toujours. « Il y a quatre-vingt-dix degrés invaria- 



n Mes dans toutes mes affections, disait-elle, et il n'y en 
« a que dix de mobiles. » 

Quand on parle de madame de Staël, il semble qu'on 
voudrait donner aux mots une signification plus active et 
plus pénétrante. Ainsi, la pitié était un trait douloureux 
qui la transperçait , et dont elle ne pouvait se délivrer qu'en 
soulageant le malheur. Sa bonté avait quelque chose d'ins- 
piré, si on peut le dire. L'idée d'un plaisir à procurer la 
poursuivait comme celle d'une douleur à calmer, et elle 
ne trouvait de repos qu'après l'action bienfaisante. Le mot 
d'aimer est faible aussi pour exprimer ce qu'elle sentait, 
et pourtant il ne faut pas employer une autre nuance, car 
le malheur seul donnait à ses affections les plus puissantes 
les grands caractères de la passion. 

En effet, et c'est ici que le contraste est surtout frap- 
pant , elle démêlait avec une sagacité extiême le côté fai- 
ble de ces mêmes amis qui lui étaient si nécessaires et si 
chers, et elle sentait leurs défauts avec une vivacité dou- 
loureuse. Comme je l'ai remarqué pour les auteurs qui lui 
plaisaient le plus, son enthousiasme même exalté était 
circortscrit , et n'embrassait pas tout un ensemble. Le scal- 
pel de son analyse n'a épargné aucun des objets de son 
attachement, et peut-être n'a-t-il laissé intact que son 
père; mais les qualités que l'examen le plus rigoureux leur 
laissait, ces qualités faisaient une si forte impression sur 
son cœur, frappaient tellement son imagination, qu'elles 
lui semblaient uniques, inappréciables pour son bonheur; 
et une admiration limitée produisait en elle une tendresse 
sans bornes. 

Cette évaluation continuelle de ses amis , non-seulement 
pour chacun , mais pour chaque jour de chacun , cette éva-. 
luation faite sans cesse en leur présence, les blessait par- 
fois et les portait à douter de son affection. « Il faut se 
« soumettre avec vous à être jugé sur nouveaux frais cha- 
<c que matin, lui disais-je.— Qu'importe, me répondit-elle 
« si j'aime davantage chaque soir! J'irais à ï'éciiafaud, 
« disait-elle encore, que je jugerais les amis qui m'acconj- 
« pagneraient. « 

Au reste, cet examen s'étendait sur elle-même. Elle 
était, si on peut le dire, curieuse de ses impressions, et 
l'on était bien venu à diriger ses regards sur son propre 
cœur par des observations et même par des repioches. 
Elle s'étudiait dans toutes les circonstances; et si elle a 
un peu trop souvent fait dire aux personnages de ses ro- 
mans, « tel est mon caractère, telle est ma nature, » c'est 
que ces expressions lui étaient familières. Elle cherchait 
à bien connaître ses penchants, la tournure particulière 
de son imagination, afin d'en faire abstraction autant que 
possible dans ses jugements. Ainsi, elle se récusait quel- 
quefois dans ses tiop fortes antipathies, quoiqu'elle fût 
portée à croire que son tact était juste au fond, et que l'a- 
venir justifierait ses pressentiments. 

Elle a souvent dit qu'après s'être accusée elle-même de 
précipitation dans sa manière d'évaluer le mérite, la con- 
naissance plus approfondie d'une personne l'avait presque 
toujours ramenée à la première idée qu'elle s'en était for- 
mée. « Un jour ou dix ans, disait-elle, voilà ce qu'il faut 
« pour connaître les hommes; les intermédiaires sonttrom- 
« peurs. » 

Jamais on ne se fera l'idée de madame de Staël, si on 
ne lui attribue pas la clairvoyance la plus complète. Elle 
voyait clair et toujours clair; clair dans l'opinion générale 
de la société, clair dans les impressions, dans les motifs 
de chaque individu ; clair dans le cœur de ses amis et de 
ses proches. Ses illusions, quand elle s'en est fait, n'ont 
porté que sur l'avenir; non que souvent elle ne devinât 



DE MADAME DE SlAEL. 



31) 



aussi l'avenir quand elle y pensait, mais parce qu'elle 
était peu sujette à s'en occuper. Et de même que dans le 
feu du discours le plus animé, son esprit observateur ne la 
quittait point, de même qu'elle apercevait àTexitémité de 
la chambre tel sourire improbateur, tel amour-propre 
souffrant, tel visage préparé à l'objection; de môme dans 
les actions, soit que ses affections ou ses opinions en fus- 
sent le mobile, elle savait paifaitement si elle exposait ou 
non sa destinée. Elle a marché à un but choisi par la vo- 
lonté ou imposé par le malheur, sans méconnaître un seul 
des obstacles ou des dangers qui devaient se rencontrer 
sur la route. Sa vie était un drame d'une haute poésie , une 
tragédie où tous les rôles ont été fortement conçus et am- 
plement développés. La sagesse, la prudence y étaient en 
plein représentées; nul ne pouvait rien ajouler à la beauté, 
à la force de leurs raisonnements; mais un sentiment do- 
minateur y jouait souvent le rôle de la destinée chez les 
anciens , et faisait [wncher la balance. 

Madame de Staël avait nne constance extrême dans ses 
attachements; jamais elle n'a pu rompre avec personne, 
jamais elle n'a pu cesser d'aimer. L'affection une fois con- 
çue devenait une maladie de son cœur, dont les torts la 
guérissaient bien difficilement. Ces torts, elle les sentait 
au plus Yif, mais elle ne demandait qu'à être soulagée 
d'ira tel souvenir. Peut-être savait-elle au fond qu'il n'y 
aurait plus de sécurité fondée , et que les mômes occasions 
ramèneraient les mêmes fautes; mais elle n'en pardonnait 
pas moins parce qu'elle aimait. Elle était indulgente par 
sa nature et aussi par im effet de sa supériorité. Elle voyait 
toutes choses de haut, et après un premier moment, sou- 
vent bien douloureux, elle ne s'étonnait d'aucune imper- 
fection. A sa connaissance, à sa compassion profonde de 
la nature humaine, se joignait, pour ceux qu'elle aimait, 
la puissance que leurs traits, leurs mouvements, le son 
de leur voix exerçaient sur elle. Ils étaient eux , c'était là 
leur excuse : ils lui plaisaient encore et ils lui semblaient 
justifiés. Un certain attendrissement sur leur faiblesse, sur 
cet alliage imposé à toute excellence , à toute grandeur 
dans ce monde, venait à s'emparer de son cœur, et elle 
allégeait, en l'étendant sur l'himianité entière et jusque 
sur elle-même , le poids des torts de ses amis. 

On peut voir dans Delphine, ce livre où elle a tout dit, 
la preuve de ce que j'avance. Au moment où Delphine ap- 
prend que tout espoir d'épouser Léonce lui a été ravi par 
la perfidie de madame de Vernon , sa plus impétueuse dou- 
leur porte sur l'amitié trahie. Elle exhale son courroux en 
reproches violents. Mais madame de Yernon, se voyant 
démasquée, ne prend plus la peine de se justifier; elle dé- 
daigne de chercher encoie à plaire , et répondant avec sé- 
cheresse, elle se montre sous un aspect nouveau et sin- 
gulièrement désagréable : ce changement frappe Delphine 
d'une espèce d'effroi; sentant pour la première fois qu'elle 
a tout à fait perdu son amie, l'idée qu'elle ne la reverra 
plus telle qu'elle était jadis l'occupe seule, et dès lors les 
rôles sont interverlis. C'est Delphine ((ui devient sup- 
pliante, et qui , par toute son émotion , voudrait reproduire 
au moins un mouvement de pitié chez celle qu'elle a tant 
aimée. Telle était exactement madame de Staël; elle eût 
voulu effacer du cœur d'un aini jusqu'au souvenir de ses 
torts envers elle, de peur que le remords ne lui ôtàt de 
l'abandon , et qu'il n'eût moins de bonheur et de charme. 
Quant aux indifférents, elle pardonnait leurs offenses 
sans y songer, et sans qu'il lui en coûtât même de la ma- 
gnanimité. Us étaient pour elle des choses matérielles qui 
obéissent aveuglément à la loi de leur intérêt. Elle ne don- 
nait à leur ingratitude aucune prise sur son bonheur, trou- 



vant par trop insensé de laisser troubler ce bonheur par 
ceux qui ne peuvent y contribuer. « Coniment se lâcher, 
« disait-elle, contre d'autres que ceux qu'on aime! » 

Lors donc que son estime pour ses amis n'était pas fon- 
cièrement altérée, madame de Staël supportait tous leurs 
torts : ce qu'elle était hors d'état de soutenir, c'est la 
crainte de ne plus les revoir, c'est l'idée d'une séparation 
étemelle. Voilà le fantôme qui la poursuivait, voilà le 
monstre dont les formes mobiles lui causaient sans cesse 
un nouvel effroi; et lorsque, durant son exil à Coppet, ses 
alentours commencèrent aussi à devenir les objets de la 
proscription, et que le désert lui parut se former autour 
d'elle, ce qu'elle a souffert de ce genre de terreur est af- 
freux. Toutes les puissances de son âme conjuraient en- 
semble pour la déchirer, et son talent, mort pour toute 
œuvre utile , exerçait contre elle même sa force avec cruauté. 
Néanmoins , dans ses moments les plus douloureux , sa con- 
versation était parfois très-brillante. Elle l'était au point 
de m' étonner d'abord; mais pourtant en examinant ma- 
dame de Staël avec attenlion, on voyait l'état de .son âme. 
« C'est une sonate que j'ai exécutée, disait-elle ensuite; 
« je suis un musicien exercé qui joue la difficulté sans y 
« songer. Je parle sans que je m'en mêle, et je n'ai pas un 
« instant cessé de souffrir. » 

Mais de toutes les séparations , celle qui naît de la rup- 
ture était encore la plus déchirante pour madame de Staël. 
L'amour-propre entrait si peu dans ses affections, qu'elle 
aimait mieux voir ses anciens amis refroidis et changés 
pour elle, que ne pas les revoir du tout. Cette impossibi- 
lité où elle se sentait de briser aucun lien, la plaçait même, 
à ce qu'elle disait, dans une infériorité vis-à-vis de ceux 
qu'elle aimait. La partie, selon elle, n'était pas égale; on 
pouvait la menacer de la rupture dont elle ne menaçait 
jamais, et chercher à usurper ainsi un cruel empire. Ses 
véritables amis lui étaient à la lettre nécessaires , ils l'é- 
taient plus qu'ils ne se sentaient portés à le croire. La 
voyant toujours entourée, toujours étincelante d'esprit, 
toujours occupée de mille objets divers, ils croyaient ou 
feignaient de croire qu'ils pouvaient se retirer inaperçus : 
mais il n'en était pas ainsi ; tous ces intérêts, si vifs en ap- 
parence, se seraient évanouis pour elle avec le bonheur 
de l'amitié. « Jamais, » disait-elle souvent bien à tort, mais 
avec une persuasion intime et douloureuse, «jamais je 
n n'ai été aimée comme j'aime. » 

Dans le tèle-ii-tête, sa conversaliou était quelque chose 
d'inouï. Nui n'a pu la connaître hors de l'intimité. Ses 
plus belles pages, ses discours les plus éloquents dans la 
société sont loin d'égaler par leur force entraînante ce 
qu'elle disait, lorsque n'étant point obligée de se confor- 
mer aux dispositions de tel auditoire, elle agissait sur un 
instrument unique, qu'elle-même avait accordé. Alors son 
grand esprit déployant ses ailes, prenait librement son vol; 
alors elle ne se prévoyait pas, et, témoin plutôt que maî- 
tresse de sa propre inspiration , elle exerçait une influence 
surnaturelle qu'elle paraissait subir aussi; influence bien 
ou malfaisante, mais dont elle n'avait pas la responsabi- 
lité. Tantôt animée d'une verve amère et mordante, elle 
desséchait d'un souffle de mort toutes les fleurs de la vie, 
et portant le fer et le feu au fond du cœur, elle détruisait 
l'illusion des sentiments, le charme des relations les plus 
chères. Tantôt se livrant à une gaieté singulièrement ori- 
ginale, elle avait la grâce ingénue et la coniiance d'un en- 
fant naïf qui est dupe de toutes choses ; tantôt enfin s'ele- 
vant plus haut, elle s'abandonnait à la sublime mélancolie 
du génie religieux qui pénètre le néant de l'existence ter 
restrc. 



40 



P^OÏICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



Mais c'était auprès de ses amis mallieureiix qu'elle dé- 
ployait encore sa plus grande puissance. Entraînée par un 
sentiment rapide et profond, il semblait qu'elle parcourût 
le ciel et la terre pour trouver du soulagement à leurs 
peines. Rien d'ingénieux , rien de bon comme ce qu'elle 
inventait pour les distraire, pour éclaircir un moment les 
sombres nuages de la tristesse : elle paraissait disposer de 
l'avenir et en créer un exprès pour eux, dans lequel, à 
force d'amitié, elle remplaçait toutes choses. Les maux 
d'imagination, toujours compris dans leur genre, étaient 
allégés par des moyens aussi singuliers qu'eux-mêmes. 
Avec quelle avidité elle écoutait! Une ardente curiosité 
pour les impressions des personnes sincères se mêlait si 
évidemment à sa tendre pitié, que jamais on ne craignait 
de la fatiguer quand on lui confiait ses peines. 11 n'y avait 
plus ni elle ni soi, les âmes se confondaient, et elle vous 
élevait à une telle liauteur, on planait sur une telle im- 
mensité, que le bonheur, le malheur, le passé, le présent, 
la destinée de tous et la vôtre s'évanouissaient. Un senti- 
ment solennel avait remplacé tous les autres, et l'on croyait 
assister ensemble au plus auguste des spectacles, celui de 
la Divinité accomplissant son œuvre légénéra triée sur la 
créature, par le moyen terrible et pourtant salutaire de la 
douleur. 

Ah! qu'il est affreux d'avoir à souffrir sans elle! Que 
faire des sentiments qu'elle avait tous partagés! Jl y a 
presque un remords dans le chagrin de l'avoir perdue; 
c'est que les regrets ne sont pas assez désintéressés. On 
se sent exilé d'une région délicieuse où l'on éprouvait des 
jouissances que l'on ne retrouvera plus. Elle était elle- 
même avec ses dons ravissants, et pais elle était encore 
le milieu à travers lequel on recevait tout ce qu'il y a de 
curieux, d'instructif, de digne d'attention sur la terre. On 
sent cormiie un rétrécissement, comme un appauvrisse- 
ment de l'existence; on se perd soi-même avec elle, et il 
y a de la personnalité à la pleurer. 

Pour donner l'idée de la manière dont elle sentait les 
peines des autres, je citerai un trait qui me coneenie, parce 
que comme il est naturel , rien ne m'a jamais autant frap- 
pée. On verra ce qu'elle était, même après avoir perdu la 
vivacité de la jeunesse. 

Dans l'année 1816 , l'âme encore ébranlée par le plus af- 
freux malheur, la perte d'une fille angélique, j'étais à Nice 
avec mon autre fille fort malade elle-même. Il survint une 
crise violente dans son état; et durant ces heures décisi- 
ves, ce que j'éprouvai fut si cruel, que ne voulant pas 
épouvanter ma famille par mes lettres, il n'y avait que ma- 
dame de Staël au monde à qui j'osasse ouvrir mon cœur. 
Elle ne me répondit point sur ce sujet, et notre correspon- 
dance ordinaire ayant continué, je crus que ma lettre s'é- 
tait perdue, et je n'y avais nul regret; car je craignais, 
même après avoir été rassurée, que la réponse ne renou- 
velât mon émotion. Quelques mois après, je fus entière- 
ment confirmée dans cette idée. Nous nous étions déjà re- 
vues plusieurs fois sans qu'elle m'eût parlé de ma lettre, 
quand un jour à Coppet, comme nous causions depuis 
longtemps ensemble, elle cesse tout à coup de me répon- 
dre : je la regarde, et la voyant pâle et troublée : « Qu'avez- 
« vous? » lui dis-je avec effroi; « C'est, reprit-elle, que je 
« n'ai jamais pu vous écrire.... vous dire.... » Elle hésitait 
tellement qu'il m'était impossible de la comprendre. « Votre 
« lettre, s'écria- t-elle enfin... n'en parlons plus, n'en parlons 
« jamais.... » et elle sortit de la chambre tout en larmes. 

Comme je n'écris pas l'histoire de madame de Staël, je 
dois m'abstenir de multiplier des récits qui donneraient à 
cette notice l'apparence d'une biographie incomplète. Néan- 



moins , je me reprocherais de passer sous silence un évé- 
nement aussi important que celui de son second mariage; 
et la circonstance de sa vie qui a dû exciter le plus d'éton- 
nement, m'oblige à quelques détails. 

Un jeune homme bien né inspirait beaucoup d'intérêt 
dans Genève par ce qu'on racontait de son brillant cou- 
rage, et par le rx)ntraste de son âge avec sa démarche 
chancelante, sa pâleur, et l'état de faiblesse auquel il était 
réduit. Des blessures reçues en Espagne, des blessures 
dont les dernières suites ont été funestes, l'avaient mis 
aux portes de la mort, et il était resté malade et souffrant. 
Deux mots de pitié, adressés par madame de Staël à cet 
infortuné, produisirent sur lui un effet prodigieux. Elle 
avait quelque chose de céleste dans le langage. Madame de 
Tessé disait : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à madame de 
« Staël de me parler toujours. » Cette musique ravissante 
renouvela l'existence du jeune homme, sa tête et son cœur 
s'enflammèrent, il ne mit point de bornes à ses vœnx, et 
forma tout de suite les plus grands projets. « Je l'aimerai 
« tellement, » a-t-il dit de très-bonne heure à un de ses 
amis, « qu'elle finira par m'épouser;» mot singulier que 
pouvaient inspirer divers motifs, mais que l'enthousiasme, 
le dévouement le plus soutenu obUgent à interpréter favo- 
rablement. 

De si liantes prétentions furent secondées par Tes cir- 
constances. Madame de Staël était excessivement malheu- 
reuse et lasse de malheur; son âme pleine de ressort ten- 
dait à se relever, et ne demandait qu'une espérance. Lors 
donc qu'au moment où sa captivité se resserrait de plus en 
plus, et où de sombres nuages s'amoncelaient de toutes 
parts sur sa tête, un nouveau jour vint à luire pour elle; 
le bonheur, dans son cœur désolé, renaquit comme de ses 
cendres, et le rêve de toute sa vie, l'amour dans te ma- 
riage, lui sembla pouvoir se réaliser. On sait ce qu'une 
telle union était à ses yeux. Cette plaisanterie d'elle qu'on 
a citée : « Je forcerai ma fille à faire un mariage d'inclina- 
« tion; « cette plaisanterie renfermait une opinion sérieuse. 
Jamais la pensée de former elle-même de pareils nœuds 
ne lui avait été complètement étrangère. En parlant de 
l'asile qu'elle espérait trouver un jour en Angleterre, elle 
avait dit quelquefois : « J'ai besoui de tendresse , de hon- 
te heur et d'appui ; et si je trouve là un noble caractère, je 
K sacrifierai ma liberté. » Le noble caractère se trouva 
tout à coup près d'elle. Sans doute, elle aurait pu faire un 
choix mieux assorti, mais l'inconvénient des mariages 
d'inclination, c'est précisément qu'on ne choisit pas. 

Toutefois il est certain que cette union l'a rendue heu- 
reuse. Elle avait bien jugé l'âme élevée de M. Rocca : une 
tendresse extrême , une constante admiration , des senti- 
ments chevaleresques; et, ce qui plaisait toujours à ma- 
dame de Staël, un langage naturellement poétique, de l'i- 
magination, du talent même, comme l'ont prouvé quelques 
écrits, de la grâce dans la plaisanterie, une sorte d'esprit 
irrégulier et inattendu qui excitait le sien et mettait de la 
variété dans sa vie; voilà ce qu'elle a trouvé en lui. A cela 
se joignaient une profonde pitié pour les maux qu'il en- 
durait, et des craintes toujours renaissantes qui entrete- 
naient son émotion et enchaînaient sa pensée. 

Elle eût sans doute mieux fait de déclarer ce mariage; 
mais une timidité dont son genre de courage ne l'affran- 
cliissait point, mais l'attachement pour le nom qu'elle 
avait illustré l'ayant retenue, tout son esprit s'est employé 
à parer aux difficultés de sa situation. Faut-il dire qu'il 
valait mieux ne pas se mettre dans cette situation? faut-H 
dire que madame de Staël ne doit pas en tous points ser- 
vir d'exemple? Elle l'eût avoué bien volontiers: c'est là, 



DE M4DÂME DE STAËL. 



41 



ce qu'elle a dit à ses enfants, c'est là ce qu'elle indique 
dans ses écrits, autant que le lui a permis une âme fière, 
qui a la conscience de sa grandeur. Elle était un phéno- 
mène unique sur la terre. On oublie avec elle les condi- 
tions de notre nature; on oublie que la société s'étant ar- 
rangée sur la moyenne des facultés, les dons prodigieux 
sont en désaccord avec l'organisation de la vie. Ce qui 
serait plus étonnant encore que madame de Staël, c'est 
que son génie seul eût été extraordinaire en elle, c'est 
qu'une existence intérieure si active, la somee de son ta- 
lent même, ne se fût manifestée que par son talent. 

L'heureuse imprévoyance de son caractère l'a bien ser- 
vie dans le cours de cette union. Après des alarmes cruelles 
sur la santé de M. Rocca, elle revenait prompteraent à 
croire que sa vie n'était pas attaquée, et que ses maux 
n'étaient qu'accidentels. Il ne lui restait de l'inquiétude, 
qu'une attention continuelle, et remarquable chez une 
personne si vive , pour les soins nécessaiies à sa conser- 
vation. Toute cette grande intelligence était employée à 
le servir. Mais qui dira ce qu'elle a souffert dans les mo- 
ments de crises! A Pise, où il fut près d'expirer, elle se 
comparait elle-même au maréchal Ney, qui attendait alors 
sa sentence d'un instant à l'autre. Douée d'un talent qui 
ne la préservait d'aucune douleur et qui s'agrandissait de 
toutes, elle a dit ensuite qu'elle écrivait un ouvrage ayant 
pour titre : Un seul malheur dans la vie, la perte d'un 

OBJET (^U'ON aime. 

Ce malheur a été celui du jeune et infortuné Rocca ; 
cette vie menacée, ce frêle roseau qui avait un moment 
servi d'appui à une existence en apparence si forte, ce ro- 
seau a été moins fragile encore qu'elle-même. Toutefois il 
ne lui a pas longtemps survécu. La douleur, l'indifférence 
pour ses jours ont achevé de trancher cette courte desti- 
née. 11 est allé mourir sous le beau ciel de la Provence, 
où un frère a recueilli ses derniers soupirs ! 

Société et conversation. 

Au milieu de sa société habituelle, madame de Staël 
était pleine de charme. Elle avait une simplicité de ma- 
nières, et même une apparence d'insouciance qui mettait 
chacun à l'aise. Il n'existait aucune contrainte avec elle. 
Les cercles, les dissertations en forme, l'esprit obligé ne lui 
plaisaient pas; elle aimait trop l'imprévu en toutes choses 
pour ne pas laisser beaucoup à décider au hasard , et il 
régnait autour d'elle un mouvement animé et facile. Ob- 
servant toujours, elle n'avait jamais l'air d'examiner; et 
comme son attention paraissait se porter sur le sujet de 
l'entretien plutôt que sur la manière dont chacun le sou- 
tenait, l'on ne se croyait point en présence d'un juge. Sa 
supériorité ne pesait donc sur personne; elle demandait 
qu'on lui donnât de l'amusement, et non qu'on fit ses 
preuves auprès d'elle. 

Madame de Staël avait de la grâce dans tous ses mou- 
vements; sa figure, sans satisfaire entièrement les regards, 
les attirait d'abord, et les retenait ensuite, parce qu'elle 
avait, comme un organe de l'âme, un avantage fort rare; 
il s'y déployait subitement une sorte de beauté, si on peut 
le dire, intellectuelle. Ses pensées successives se peignaient 
d'autant mieux sur son visage , qu'à l'exception de ses 
yeux qui étaient d'une rare magnificence, aucun trait bien 
saillant n'en avait déterminé d'avance le caractère. Elle 
n'avait aucune de ces expressions permanentes qui à la 
longue ne signifient rien, et sa physionomie était, pour 
ainsi dire, créée sur place par son émotion. Peut-être au- 
çait-elle même eu dans le repos les paupières un peu pe- 



santes; mais le génie éclatait tout à coup dans ses yeux, 
son regard s'allumait d'un noble feu , et annonçait, comme 
l'éclair, la foudre de sa parole. 

De même elle n'avait point dans sa contenance, ni dans 
ses traits, cette mobilité inquiète qui est un indice d'es- 
prit si trompeur. Une sorte d'indolence extérieure régnait 
plutôt chez elle; mais sa taille un peu forte, ses poses mar- 
quantes et bien dessinées donnaient une grande énergie, 
un singulier aplomb à ses discours; il y avait quelque 
chose de dramatique en elle, et même sa toilette, quoique 
exempte de toute exagération, tenait à l'idée du pittores- 
que plus qu'à celle de la mode. 

Lorsque madame de Staël entrait dans un salon , sa dé- 
marche était assez grave et solennelle; un peu de timidité 
l'obligeait à recueillir sérieusement ses forces, quand elle 
allait attirer les regards. Et, comme cette nuance d'embar- 
ras ne lui avait permis de rien distinguer d'abord, il sem- 
blait que son visage s'illuminât à mesure qu'elle recon- 
naissait les personnes. On pouvait juger que tous les noms 
étaient inscrits chez elle avec bienveillance; et bientôt ces 
mots charmants, dont elle était si généreuse, montraient 
qu'elle avait présentes à la pensée les actions et les qua- 
lités les plus distinguées de chacun. Ses louanges parlaient 
du cœur et y arrivaient, parce qu'elles étaient données 
avec sincérité. Elle louait sans flatter; « la politesse, » se- 
lon madame de Staël, « n'étant que l'art de choisir dans 
« ce qu'on pense. » Peut-être des yeux fins auraient-ils 
aperçu la borne de tous les éloges, mais elle avait un dé- 
sir si réel d'obliger, qu'on ne chicanait pas ses expressions, 
et sa cordialité imposait silence à l'amour-propre. 

Quelles que fussent les peines intérieures de madame 
de Staël , elle portait presque toujours dans la société cette 
liberté d'esprit qui seule permet d'en jouir. Une cause de 
la vivacité et de la netteté de ses conceptions, c'est qu'il 
n'existait en elle aucune préoccupation trop tenace. Ses 
impressions venaient toutes du dehors et étaient en con- 
séquence parfaitement justes. Les images se formaient en 
elle comme sur une toile bien lisse , et leurs couleurs étaient 
encore relevées par la légère nuance de mélancolie dont 
le fond était empreint. De là vient que chaque objet pro- 
duisait son plein effet sur elle, et qu'elle retirait du com- 
merce social un soulagement réel et infaillible. 

Ce soulagement lui était, comme je l'ai dit, nécessaire; 
l'instinct conservateur de son talent répugnait à l'engour- 
dissement. Peut-être sa constitution, plus faible qu'on ne 
l'a cru, exigeait le stimulant de la distraction; car une 
sorte de terreur la saisissait à l'idée de la stagnation de 
l'existence. Dans sa jeunesse, elle ne pouvait pas suppor- 
ter la solitude, et les impressions mélancoliques qui sont 
peintes avec tant de beauté dans ses ouvrages avaient chez 
elle une réalité redoutable; ce n'est que bien tard dans la 
vie, et lorsqu'elle a su tenir à distance les monstres créés 
par son imagination, qu'elle a pu, selon son expression, 
« vivre en société avec la nature. » 

En conséquence, l'ennui qui, dans le monde ou ailleurs, 
est une solitude où l'on n'a pas môme soi, l'ennui était 
extrômomcnt redouté par elle. Il ne lui suffisait pas qu'on 
fût spirituel, il fallait qu'on fût animé, et peut-être les 
gens d'esprit qui ne se mettent nullement en frais pour la 
société lui donnaient-ils un peu plus d'humeur que les 
hommes médiocres. Elle ne pouvait pas souffrir qu'on par- 
lât sans intérêt. « Comment veut-on que je l'écoute, di- 
« sait-elle, quand il ne se fait pas l'honneur de s'écouter 
« lui-même?» Elle supportait mieux certains défauts de 
caractère que l'esprit blasé et dégoûté, et elle disait un 
jour d'un homme égoïste et chicaneur : « Il ne parle que 



42 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



« (le lui; mais cela ne m'ennuie pas; parce qu'au moins je 
' « suis sûre qu'il s'intéresse à ce qu'il dit. » 

Aussi la franche gaieté était toujours bien venue auprès 
d'elle; et pourvu que cette gaieté n'eût rien d'ignoble ni 
de mauvais goût (condition indispensable avec madame 
de Staël ) , elle ne lui cherchait jamais querelle. Il y avait 
de l'attendrissement, une vive reconnaissance dans ce 
qu'elle éprouvait pour ceux qui l'amusaient; un bon mot, 
une histoire comique, étaient pour elle un petit bienfolt 
dont elle parlait avec efl'usion; et à chaque nouveau sur- 
venant, elle voulait qu'on répétât les traits qui l'avaient 
divertie. Le piquant, l'originalité, l'imagination, voilà ce 
qui lui plaisait avant tout ; voilà ce qui donnait de l'élan 
à son esprit, et des ailes à son génie. La médiociité pliia- 
sière, les répertoires vivants d'idées reçues, les chefs- 
d'œuvre de l'éducation routinière n'étalent rien pour elle; 
et ce qu'elle pouvait trouver dans sa bibhothèque ne lui était 
pas indispensable dans sa société. Elle n'exigeait pas que 
tous réunissent tout; un seul avantage marquant lui plaisait 
mieux qu'un assortiment d'avantages médiocres; et ayant 
en elle-même le complément de ce qui manquait à chacun, 
die ne demandait aux autres que de certaines pensées en 
saillie, dont elle pût former un ensemble avec les siennes. 
« Ma fille a besoin d'un premier mot, » disait M. Necker, 
et peut-être avait-il raison ; mais ce premier mot eût été 
nul ou absurde pour tout autre. C'était le panier près de 
la feuille d'acanthe qui a fait inventer le chapiteau corin- 
thien; c'était la muraille inégalement noircie par l'humi- 
dité, qui fournissait des sujets de tableau àun grand peintre. 

Voilà pourquoi certains auteurs étrangers l'enchautaient 
si fort. Lord Byron, en particulier, avait à ses yeux une 
valeur inépuisable. Il mettait en jeu toute son imagination , 
et elle créait de nouveau sur les conceptions de ce poète. 
« Convenez que votre Richard Cœur de Lion sera un La- 
» ra, lui dis-je une fois. — Peut-être, » me répondit-elle 
en souriant; « mais je vous promets que personne au monde 
« ne s'en doutera. » En effet elle n'a jamais rien imité; 
mais des germes inaperçus se développaient chez elle sous 
une forme originale, et tandis qu'elle s'est toujours enri- 
chie de l'esprit des autres, elle n'a jamais montré que le 
sien. 

On doit bien distinguer, même sous le rapport pure- 
ment intellectuel, ses goûts d'avec son estime. Personne 
n'a jamais mieux connu que madame de Staël le prix des 
bonnes proportions ; personne n'a fait plus de cas dans les 
choses sérieuses de cette justesse qui naît de l'équilibre. 
Si elle eût été appelée à former une évaluation, elle eût 
accordé la plus haute place à l'esprit le plus solide. Nul 
n'aurait eu le droit d'être mécontent de son numéro , mais 
le chiffre le plus élevé ne lui était pas toujours le plus né- 
cessaire. 

Toutefois elle finissait par s'impatienter de l'absurdité, 
et l'extravagance la fatiguait vite. Le point de conciliation 
entre l'imagination et le bon sens était toujours cherché et 
souvent trouvé par elle. « La folie peut être poétique, di- 
« sait-elle un jour, mais la déraison ne l'est pas. » 

Les imprudences de parole, que madame de Staël a pu 
commettre, ont bien plus souvent été causées par l'ennui 
que par l'enfrainement. Quand la langueur paraissait sans 
remède , il lui ai rivait quelquefois de faire une révolution 
dans la société; elle rompait la glace d'une conversation 
insipide par un coup d'éclat, et portait le trouble parmi 
les gravités diverses. Alors, par moments, elle pouvait 
manquer de mesure; mais plus elle était animée, plus sa 
marche était sûre et ferme. Une fois lancée dans la car- 
rière il n'y avait plus un faux mouvement. Certaine de ses 



forces, elle courait au centre du péril, traitait en passant, 
les questions les plus épineuses,, touchait aux points les 
plus délicats, et faisait trembler ses amis pour elle, les in- 
différents pour eux-mêmes. On ne savait sur qui tombe- 
rait le feu de cette artillerie volante ; on entendait les balles 
siffler à côté de soi, l'effroi passait des uns aux autres; 
mais bientôt chacun était rassuré : la modification, l'ex- 
ception désirées arrivaient à point nommé; un éloge rele- 
vait tout à coup celui qui se croyait l'objet de l'attaque, 
et elle sortait triomphante des difficultés qu'elle avait ac- 
cumulées autour d'elle. Il y avait de la peur dans le plai- 
sir qu'elle donnait, comme il y en a dans celui qu'on piend 
à voir voltiger sur la corde. 

Mais c'est surtout dans la dispute qu'elle était extraor- 
dinairement brillante. Sa véhémence la plus impétueuse 
n'était jamais accompagnée d'aigreur ni de mépris. Aucune 
arrogance, aucime ironie, aucun sarcasme ne pouvaient 
lui être reprochés, et il y avait quelque chose de llatteur 
pour son antagoniste jusque dans les forces qu'elle jugeait 
nécessaire de déployer contre lui. S'il échappait à celui-ci 
quelque expression inconvenante, elle le réprimandait 
avec vivacité; mais bientôt elle le tenait pour pardonné, 
et passait outre. Elle aimait qu'on fit usage de tous ses 
moyens contre elle; et véritablement plus on se montrait 
fécond en ressources, plus on constatait sa supériorité. 
Elle avait tout l'esprit de son adversaire et quelque cliose 
par delà. Quand la question était épuisée, et que la dispute 
menaçait de traîner en longueur, alors, rassemblant ses 
raisonnements les plus victorieux, elle entonnait une es- 
pèce de finale en fanfare dont il n'y avait pas à appeler. 
L'arrêt était toujours équitable; elle avait fait une bonne 
part au vaincu, et s'arrêtait définitivement au point où 
toutes les opinions se rencontrent. 

Ce goût pour les conversations animées s'étendait jus- 
que sur les discussions auxquelles elle ne prenait point 
part. On l'amusait en soutenant avec vivacité toutes sortes 
d'opinions singulières, et ciiacun s'en donnait le plaisir. 
On se battait à outrance dans sa société; il se portait d'é- 
normes coups d'épée , mais personne n'en gardait le sou- 
venir. Coppet était cette salle d'Odin dans le paradis des 
Scandinaves où les guerriers tués se relèvent sur leurs, 
pieds et recommencent à se battre. 

La diversité des esprits et des caractèies étant pour 
madame de Staël le sujet d'une étude constante, elle avait 
dans la société une occupation très-différente de celle de 
briller et de plaire ; elle était le naturaUstequi observe une 
espèce, autant que l'orateur qui veut persuader. 

Biais ce qui la dérangeait complètement dans cette étude, 
ce qui lui ôtalt tout intérêt pour les paroles hiunaines, c'est 
l'affectation. Ce défaut qui efface tous les traits saillants, 
qui substitue un idéal faux et monotone à l'immense va- 
riété de la nature morale, ce défaut l'ennuyait profondé- 
ment et ne l'impatientait guère moins. Elle s'exprimait 
ainsi à ce sujet : « Il n'y a jamais de tête-à-tête avec les 
« gens affectés; le personnage adopté ariive en tiers, et 
<c c'est celui-là qui répond quand on s'adresse à l'autie. 
K — Les gens affectés sont les seuls avec lesquels il n'y 
« ait rien à apprendre. » L'exagération lui déplaisait aussi 
beaucoup. « Quand on met cent au Heu de dix, on n'a pas 
n plus d'imagination pour cela, » disait-elle. Par là même, 
les grandes démonstrations de sensibilité lui étaient sus- 
pectes; « Tous les sentiments naturels ont leur pudeur, » 
a-t-elle remarqué. 

On était, pour ainsi dire, forcé à la vérité avec madame 
de Staël, non ]>as qu'on fût à l'abri de la blesser quand on 
parlait franchement, mais parce que le contraire était trop 



DE MADAME DE STAËL. 



43 



insipide. Il valait mieux se quereller que s'annuler avec 
elle; et, selon sa propre expression, elle demandait surtout 
qu'on fut quelqu'un; de plus, elle voulait être instruite 
de tout, à tout prix: elle pensait qu'un signe certain de 
décadence, soit dans l'esprit, soit dans le caractère, c'est 
la répugnance à apprendre la vérité. « J'ai connu que Bo- 
« naparte baissait, a-t-elle dit, quand j'ai vu qu'il ne se 
« souciait plus de savoir le fond des choses. » 

Elle-même donnait trop fortement le ton à cet égard poux 
qu'on ne dût pas le prendre. Elle écrivait une fois à sa 
fille, à propos de je ne sais quelle discussion : « J'ai le tort 
a de soutenir trop vivement le vrai, mais c'est toujours le 
K vrai qui dispose de moi. »' 

Ce goût pom- le vrai était encore chez elle une source 
d'indulgence, en ce qu'il balançait le trop d'attrait qu'elle 
eût pu avoir- pour l'esprit. Partout où elle trouvait, je ne 
dis pas seulement le naturel de l'expression, qui est une 
grâce, mais un sentunent réel, mais une persuasion pro- 
fonde et intime, elle éprouvait de l'intérêt. Une femme en- 
tièrement dévouée à ses enfants, ou sincèrement pieuse, 
un homme plein d'honneur et d'intégrité, lui étaient agréa- 
bles par cela seul; elle faisait cas de toutes les connais- 
sances, de toutes les expériences positives ; les négociants, 
les gens d'affaires, tous ceux enfin qui ont appris à traiter 
avec leurs semblables, et cela, parmi le peuple même, 
fixaient son attention et lui donnaient à penser. Les êtres 
humains avaient plus de valeur proportionnelle à ses yeux 
qu'ils n'en ont les uns pour les autres. Elle savait tirer 
parti de certaines gens qui ennuient tout le monde. 

Madame de Staël était convaincue au fond de son cœur 
de l'égalité de toutes les créatures, enfants de la Divinité; 
et, bien qu'elle eût la conscience de son génie, elle ne 
s'est jamais véritablement crue au-dessus de qui que ce 
fût. Dans ses disputes avec M. Schlegel, elle soutenait 
toujours qu'il n'y a aucune différence réelle entre les 
hommes, et que tout est compensé. Elle ne pouvait souf- 
frir ces mystères d'Eleusis des gens distingués, ces initia- 
tions à de prétendues vérités qu'on croit utile de cacher 
au vulgaire. Aussi le dédain était-il l'objet de son antipa- 
thie; elle y voyait le signe de quelque infériorité cachée. 
« Je ne dédaignerais pas, disait-elle, l'opinion du dernier 
« de mes domestiques, si la moindre de mes impressions à 
« moi tendait à justifier la sienne. » 

Même pour les facultés intellectuelles, elle était portée 
à croire que ce qui élève les hommes distingués au-dessus 
du niveau général , est très-peu de chose à côté de ce qui 
appartient à tous les êtres bien organisés. L'effet universel 
que produit le talent lui paraissait prouver une grande 
analogie entre les esprits, et un fonds de richesses com- 
munes à tous, auprès duquel les différences individuelles 
sont peu de chose. « Quand les gens sont bêtes, disait-elle, 
« il y a toujours de leur faute; et si j'avais de la puissance, 
« j'obligerais tout le monde à avoir de l'e.spiit. » 

Aussi ne pouvait-elle souffrir qu'on se ciût supérieur 
aux audes, en raison de ce qu'on n'était pas compris d'eux. 
Comme à mesure que sou talent avait grandi, elle s'était 
corrigée d'un peu d'obscurité dans le style, elle avait le 
droit de dire que plus on s'élève, et plus on trouve le 
moyen de répandre la lumière sur les grands sujets, et 
d'être intelligible et profond à la fois. 

Suite de la conversation , opinions politiques, reparties. 

Ce qui mettait à l'aise les gens les plus médiocres au- 
près de madame de Staël, c'était son délicieux enjoue- 
ment; la gaieté, cette région charmante où les esprits de 



toutes les portées se rencontrent, la gaieté était son moye» 
de communication avec tous. Elle établissait l'égalité par 
une douce moquerie dont elle ne demandait pas mieux 
que de devenir l'objet; elle avouait qu'après ses amis, ce. 
qui lui avait le plus manqué dans les pays étrangers, c'é- 
taient des gens qui entendissent la plaisanterie. La mo- 
querie était un signe d'amitié chez elle ; et quand elle di- 
sait à quelqu'un : « Pour vous, vous n'avez pas de ridicule ; » 
il y avait dans son ton un peu de sécheresse. 

11 lui était désagréable qu'on eût peur d'elle. Ne per- 
dant jamais de vue les intérêts bien placés d'aucun amour- 
propre, elle récompensait la confiance avec laquelle on se 
remettait entre ses mains. Chacun se retrouvait embelli 
dans le portrait vivement colorié qu'elle lui traçait de lui- 
même, portrait piquant et flatteur à la fois, où les défauts 
toujours indiqués n'étaient pas sans quelque charme. 

Un des sujets favoris de madame de Staël , dans la con- 
versation, c'était la défense des plus beaux dons de la na- 
ture, contre l'espèce de dénigrement dont ils sont parfois 
l'objet. Ainsi elle ne pouvait souflrir qu'on médît de l'es- 
prit, et qu'on représentât un tel avantage comme nuisible 
au bon sens, et par là même au bonheur. Prenant toujours 
le mot d'espiit dans l'acception la plus étendue, elle l'ap- 
pliquait à la haute intelligence, à la vue nette de toutes 
choses, à l'appréciation de tous les rapports : les inconvé- 
nients faussement attribués à l'esprit partent tous, selon 
elle, du point où l'esprit est en défaut. Lorsqu'on lui citait 
les sottises de te homme spirituel : (c Donnez-lui plus d'es- 
« prit encoie, répondait-elle, et tout cela disparaîtra. » Un 
Suédois de ses amis lui ayant dit un jour : « Les gens d'es- 
« prit, quoi que vous prétendiez, ont bien des travers. — 
« C'est vrai, reprit-elle, mais, malheureusement, les bêtes 
« en ont aussi, quoiqu'il ne vaille pas la peine d'y faire 
« attention. « Une autre fois elle disait : « Les sottises des 
« gens d'esprit sontles revenants-bons des gens médiocres.» 

Elle prenait de même la défense de l'imagination, de la 
beauté, de la jeunesse; et les avantages acquis, ceux même 
qui dérivent de certains préjugés, trouvaient encore en 
elle un avocat. Ainsi la richesse, une naissance illustre 
avaient quelque prix à ses yeux. Ces petits raisonnements, 
enfants de l'envie et consolation de la médiocrité ; ces so- 
phismes par lesquels on s'attache à prouver que les biens 
ne sont pas des biens; ces sophismes, dis-je, ne lui plai- 
saient pas ; elle trouvait plus de vraie grandeur à suppor- 
ter les privations qu'à les nier. 

« Tout cela tend à la mort, » disait-elle en parlant de 
cette philosopliie négative qui fait cession , les uns après 
les autres , des plus beaux dons comme des plus innocentes 
jouissances, de peur qu'on n'ait à souffrir un jour, ou de 
leur abus, ou de leur perte. On défigure, on affadit, selon 
elle, une conception de génie, quand on efface les grands 
traits de la nature intellectuelle. Et si elle a vanté la mo- 
rale cluétienne, c'est encore paice que, dans le christia- 
nisme, la mort aux intérêts du monde est le signe d'une 
vie nouvelle, d'une vie immortelle au fond du cœur. 

En général , madame de Staël a toujours embrassé le 
côté simple, le côté positif de chaque question, celui 
qu'eût choisi de préférence un enfant ou un sauvage. 
On a pu l'amuser en soutenant des thèses bizarres ; mais 
elle-même prenait presque toujours le parti du sens com- 
mun. Outre qu'elle ne pouvait parler que par convic- 
tion, elle pensait qu'il y a plus d'esprit réel à déployer 
dans la cause de la vérité que dans celle de l'errem'; car 
il n'est pas absolument nécessaire de défendre la raison 
par des trivialités. C'est parce que madame de Staël a mis 
la raison de son côté, que sa réputation s'accroîtra avec le 



44 



INOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



temps. A mesure que les hommes s'occupent davantage 
de leurs vrais intérêts, l'esprit paradoxal doit passer de 
mode. 

L'activité morale étant à la fois pour madame de Staël 
un besoin et un système , il n'est pas étonnant qu'elle ait 
beaucoup souffert de l'exil. Elle pouvait exercer sa pensée 
dans la retraite, dira-t-on; et qui le savait mieux qu'elle.' 
S'occuper d'idées générales, quand le sort de tous est en 
suspens, c'est un tour de force dont elle s'est montrée ca- 
pable. Mais, principalement dans sa jeunesse, l'étude n'é- 
tait pas une ressource suffisante contre le chagrin d'être 
séparée de ses amis, contre celui d'être, ainsi que son 
père, l'objet éternel de l'injustice, contre la douleur, sur- 
tout, de voir l'arbitraire planer sur la destinée de la 
France. Elle aimait la France avec passion. « J'ai un cha- 
« grin rongeur sur cette France, que j'aime plus que ja- 
« mais, M écrivait-elle; et ailleurs : « J'ai senti distincle- 
« ment que je ne pouvais vjvre sans cette France. » Au 
temps où il lui était encore permis d'habiter les provinces 
françaises , c'était un plaisir pour elle que d'entendre l'ac- 
cent national dans les plus petites villes, et l'idée qu'elle 
était en France lui a fait supporter patiemment des séjours 
assez insipides. Mais il faut convenir que la patrie était 
surtout pour elle dans Paris. 

« Montrez-moi la rue du Bac, » répondait-elle autrefois 
à ceux qui voulaient lui faire admirer l'aspect resplendis- 
sant du Lenian et de ses rives. « Je voudrais vivre à Pa- 
« ris, disait-elle encore, avec cent louis par an, et logée 
« à un quatrième étage. » En 1806, année où elle passa 
quatre jours cachée à Paris, son plus grand plaisir était de 
sepromener à pied la nuit, pour voir les rues au clair de 
la lune. « J'ai une constance dans le cœur, écrivait-ell'e, 
« et une inconstance dans l'esprit, pour lesquelles est fait 
« le pays où les tableaux se renouvellent sans cesse, et où 
« j'ai mes anciens amis. » 

Toutefois, après avoir retrouvé cette patrie tant regret- 
tée, elle s'est de nouveau exposée volontairement à l'exil, 
car elle composait son dernier ouvrage en 1815, et, avant 
le 5 septembre, elle était convaincue qu'elle ne pourrait le 
publier sans être forcée à sortir de France; mais cette per- 
suasion ne l'ébranlait pas. 

Les opinions politiques de madame de Staël étaient tel- 
lement dans la ligne de son caractère, que, son naturel 
étant donné, on ne peut guère lui supposer une autre doc- 
trine. Le culte qu'elle rendait à la liberté était à la fois ro- 
main et chrétien. Elle avait cet élan de fierté , cette haine 
de la tyrannie qui caractérisaient les anciens ; et puis elle 
éprouvait une compassion tout à fait évangélique pour les 
malheureux des classes inférieures. Elle eût voulu, non- 
seulement soulager, mais relever à leurs propres yeux ceux 
qui souffrent le plus de l'organisation sociale. Et quand à 
cette double impulsion se joignait celle des plus vifs senti- 
ments de son cœur, quand tout ce qu'elle admirait parmi 
les pensées et chérissait parmi les mortels la portait sur 
la même rouf.e , il n'est pas étonnant que les idées libérales 
aient, pour ainsi dire, pas.sé dans son sang. Aussi, elle est 
rentrée dans le domaine de la politique avec des forces 
toujours plus exercées, après que ses divers talents ont 
exigé qu'elle traitât d'autres genres. 

Dans un temps où il était à peine permis d'écrire des ro- 
mans, et où elle a paru se renfermer dans la pure littéra- 
ture, les grands intérêts de l'humanité ont toujours fait 
indirectement le sujet de sa conversation. Bonaparte ne s'y 
est pas trompé; il sentait, comme par instinct, que toutes 
les paroles de madame de Staël devaient lui nuire. « Elle 
« ne parle ni de politique ni de moi, à ce qu'on prétend, 



« disait-il; mais je ne sais comment il arrive qu'on m'ainre 
« toujours moins quand on l'a vue.» «Elle monte les tètes , 
« a-t-il dit encore, dans un sens qui ne me convient pas. » 
Telle est la véritable cause de l'exil auquel il l'a condam- 
née; à quoi il faut ajouter le succès indépendant de lui, 
et par conséquent désagréable pour lui, qu'avait madame 
de Staël à Paris. 

Elle a certainement soutenu ses opinions politiques avec 
une grande vivacité , et pourtant sa véhémence n'avait rien 
d'hostile. Quand elle venait à heurter quelque sentiment 
douloureux, elle s'en apercevait à l'instant, parce qu'il y 
avait toujours dans son cœur quelque disposition analo- 
gue à celle de son adversaire. Ainsi, le passé, le culte des 
pères, l'attendrissaient, et tout ce qui était une religion 
touchait son cœur. Cette brillante création des temps bar- 
bares, l'esprit chevaleresque dans lequel semblait jadi.s 
s'être réfugié tout ce que la nature morale avait de noble 
et de grand, au milieu de la désorganisation universelle, 
l'esprit chevaleresque lui plaisait singulièrement , et l'exem- 
ple de l'Angleterre lui prouvait qu'il peut s'allier avec la 
liberté. Les grands noms étaient pour elle de l'histoire vi- 
vante, et pariaient à son imagination. Cette classe à la- 
quelle on a peine à pardonner des souvenirs, cette classe 
dont les regrets sont légitimes, si les prétentions ne le 
sont pas , et dont on peut plaindre les malheurs sans dé- 
sirer le triomphe, cette classe et sa destinée ont toujours 
tenu une grande place dans les pensées de madame de 
Staël. Elle ne pouvait oublier que parmi les anciens no- 
bles avaient été ses premiers amis, qu'au milieu d'eux 
elle avait vu luire ses premiers beaux jours. Objet de leur 
ressentiment éternel , ainsi que son père , il avait fallu toute 
leur injustice, parfois toute leur orgueilleuse àpreté, pour 
combattre un fonds de sympathie qu'elle se sentait avec 
eux. Assurément ni les principes, ni les Intérêts de ma- 
dame de Staël, ne la portaient à désirer le succès de leur 
cause : mais il y avait dans son cœur quelque chose de 
très-douloureux dans l'idée de leurs peines; on sait tout 
ce qu'elle a fait pour les servir, et c'était pour les servir 
encore qu'elle mettait un si grand prix à les persuader. 
Elle voyait la marche des choses, la force irrésistible des 
événements: «Évitez, semblait-elle leur dire, évitez une 
lutte inutile, ne vous brisez pas contre la nécessité de fer; 
ainsi veulent le siècle, l'avenir, la destinée : au nom du 
ciel, faites place au temps qui s'avance, ne vous laissez 
pas écraser sous les roues de son char. » 

Il est bien remarquable que tranchant toujours dans le 
vif, touchant dans la dispute au point le plus sensible, 
elle se soit constamment concilié en présence ceux qu'une 
idée vague d'elle-même avait rendus ses ennemis. On pou- 
vait avoir été froissé, meurtri dans le combat; mais tou- 
jouis on s'en allait guéri, ou du moins elle avait mis un 
appareil sur la blessure. 

«Vous voulez donc ma perte ou mon déshonneur.'» lui 
disait en Suisse un émigré qui allait se battre à la fron- 
tière. «Non, lui répondit-elle; je veux votre défaite et 
« votre gloire; je veux, à la mort près, que vous soyez, 
« ainsi qu'Hector, le héros d'une armée vaincue. » 

Il était curieux de la voir se retourner contre les auxi- 
liaires de sa propre cause, lorsqu'ils défendaient ses opi- 
nions par des moyens blâmables , ou qu'ils manquaient 
aux lois de cette bonté, l'instinct naturel de son âme. Son 
besoin de vérité la ramenait à la justice, et par là même à 
la modération. Ainsi, un homme connu sous plus d'un ré- 
gime lui ayant dit, après la bataille de Waterioo, que 
Bonaparte n'avait ni talent ni courage : « C'est aussi par 
« trop rabaisser la nation française et l'Europe, lui répon- 



DE MADAME DE STAËL. 



45 



n dit-elle, que de prétendre qu'elles aient obéi quinze ans 
« à une bête et à un poltron. » 

L'exagération dans les opinions ainsi que la violence 
dans le caractère, n'ont jamais rien obtenu de madame de 
Staël. Tout extrême la rejetait plutôt veis l'extrême op- 
posé; et, si elle a jamais semblé dévier de sa ligue, c'est 
parla qu'il faut l'expliquer. Ainsi l'intolérance religieuse a 
pu la faire paraître incrédule; le culte de l'arbitraire, dé- 
mocrate; et l'esprit anarcbique des niveleurs, aristocrate: 
mais ces balancements n'atteignaient pas le fond , et n'é- 
taient que l'effet subit d'un grand contre-poids qu'elle se 
croyait obligée de mettre du côté où la raison l'exigeait. 

Madame de Staël imaginait si peu qu'on pût se baïr 
poar des opinions, qu'elle répondait aux attaques les plus 
vives sans soupçonner d'intention bostile. Riais , si tout à 
coup elle venait à découvrir une malveillance réelle, cette 
personne si piompte à la repartie se déconcertait entière- 
ment, et n'était plus elle-même. Dans sa jeunesse, il lui 
est arrivé de fondre en larmes, lorsqu'elle a rencontré de 
la malignité; et si, par la suite, sa lierté l'a davantage 
soutenue , la baine lui a toujours causé de l'étonnement 
et une espèce de stupéfaction. « Je n'ai-plus de talent avec 
« les méchants, disait-elle, et je leur donne simplement 
« un coup de poing moral , si tant est que je le puisse. » Ne 
reconnaissant pas ses semblables dans ceux qui cher- 
chaient à blesser, elle ne voulait lien avoir à faire avec 
une espèce étrangère et féroce. La femme se retrouvait 
toujours chez madame de Staël, par le besoin qu'elle avait 
d'affection. 

La première fois qu'elle fut exilée, en 1803, elle écri- 
vit dans des notes faites pour elle seule : « J'ai bien pensé 
« à mes amis en passant le Rhin; mais je ne sais si le sou- 
« venir de ceux qui me haïssent s'est offert à moi : j'ai 
«toujours regardé la haine, quand j'en ai été victime, 
K comme une soite d'accident extraordinaiie et passager. 
« Je n'y crois que par ses effets , tant j'en conçois mal la 
« nature; quand je rencontre un ennemi, je suis tentée 
« de lui dire : Est-ce sérieusement que vous me haïssez .ï" 
« ignorez-vous donc que je n'ai pas un sentiment amer 
« dans le cœur ? » 

Après avoir traversé une révolution si violente, elle a 
dit mille fois qu'elle ne concevait ni l'animosité, ni la ven- 
geance; et jamais on ne lui a entendu souhaiter un mal 
réel à qui que ce fût. Aussi oubliait-elle toutes les diflé- 
rences d'opinion auprès des victimes successives des di- 
verses tyrannies. <c Ma maison est l'hôpital des partis vain- 
« eus, )> a-t-elle dit. 

« 11 y a comme une jouissance physique, disait-elle, 
« dans la résistance à un pouvoir injuste. » 

On a pu trouver que les discussions politiques ont tenu, 
vers les demieis temps, trop de place dans la conversation 
de madame de Staël , et c'est là ce dont se plaignait amè- 
rement M. Schlegel. Mais étant profondément convaincue 
que les institutions forment en entier le caractère humain, 
tout ce qu'il y a de beau et de grand lui paraissait devoir 
être le résultat d'une bonne organisation sociale. « S'oc- 
« cuper de politique est religion, morale et poésie, tout 
« ensemble, » disait-elle. 

Je citerai ici au hasard quelques mots de madame de 
Staël, sur les événements publics, parce que s'ils ne sont 
pas tous remarquables en eux-mêmes, ce sont du moins 
des traits de caractère. 

Étant en Angleterre en 1814, on crut devoir la féliciter 
sur la prise de Paris, qui terminait son exil; elle répondit 
à ces démonstrations de politesse : « De quoi me l'aites- 
« vous votre compliment, je vous prie.^ de ce que je suis 



« au désespoir? » C'est à dater de la bataille de Leipsick 
qu'elle a commencé à souffrir pour la France. 

En 1815, lorsque Bonaparte était déjà entré à Lyon, 
une femme qui était attachée à ce parti vint dire à ma- 
dame de Staël : « L'empereur sait, madame, combien vous 
« avez été généreuse pour lui , durant ses malheurs. — J'es- 
K père, répondit-elle, qu'il saura combien je le déteste. » 

Pendant les cent jours, elle disait: « Si l'on avait enrôlé 
« toutes les phrases déclamatoires qui se sont prononcées 
« cet hiver contre la révolution, ou aurait eu bien des sol- 
« dats le 20 mars. » 

En 1816, M. Canning ayant choisi le salon du premier 
gentilhomme de la chambre au diâteau des Tuileries, 
pour dire à madame de Staël : « 11 ne tàut plus se faire 
«d'illusions, madame; la France nous est soumise, et 
« nous vous avons vaincus.— Oui, lui répondit-elle, parce 
« que vous aviez avec vous l'Europe et les Cosaques ; mais 
« accordez-nous le tête-à-tête, et nous verrons. » Elle a 
encore dit à M. Canning : « On trompe le peuple anglais; 
« il ne sait pas qu'on l'emploie à priver les autres peuples 
«■ de la liberté qu'il possède, à proléger l'intolérance en- 
« vers ses frères en religion ; s'il le savait , il renierait ceux 
« qui abusent de son nom. » 

L'occupation de la France par les étrangers causait un 
chagrin amer à madame de Staël; elle était décidée à quit- 
ter Paris en 1817, et à n'y plus revenir que les armées al- 
liées ne fussent parties. Elle écrivait à son gendre, le duc 
de Broglie : « Il faut bien du bonheur dans les affections 
« piiNées, pour supporter la situation de la France vis-à- 
« vis des étrangers. » 

« Il faut, disait-elle, que la France fasse le mort pendant 
<c tout le temps qu'elle sera occupée par les étrangers. 
« L'indépendance d'abord, on songera ensuite à la liberté. » 

Elle a dit de M. de Bonald : « C'est le philosophe de l'an- 
« tiphilosophie , mais cela ne peut pas mener loin. » 

« Le parti ministéiiel, remaïquait-elle, voit le côté pro- 
« saïque de l'humanité, et l'opposition, le côté poétique. 
« Voilà pourquoi j'ai toujours eu du penchant pour ce der- 
« nier génie d'opinions. » ' 

Quelqu'un soutenait un jour qu'il était impossible que 
des ministres d'État se bornassent à l'emploi des moyens 
parfaitement légitimes. « Que voulez-vous que je vous 
« dise? répondit-elle; avec du génie on n'aurait jamais be- 
« soin d'immortalité; et sans génie, il ne faut pas accepter 
« des places difficiles. " 

En 1816, elle disait du ministère : « Je ne l'aime pas, 
« mais je le préfère : c'est une barrière de coton contre le 
« retour des anciens abus, mais enfin c'est une barrière. » 

A propos des nombreux anoblissements, elle a dit : « Il 
« faudrait, une fois pour toutes, créer la France mar- 
« quise. » 

Elle ne faisait aucun cas des calembours, et cependant 
elle en a dit quelquefois avec sa promptitude ordinaire. 
Dans une dispute sur la traite des nègres, avec une grande 
dame de France, celle-ci lui dit: «Eh quoi! madame, 
« vous vous intéressez donc beaucoup au comte de Limo- 
« nade et au marquis de Marmelade ? — Pourquoi pas au- 
« tant qu'au duc de Bouillon ? « répondit-elle. 

Bonaparte lui ayant fait dire en 1815 qu'il fallait qu'elle 
revînt à Paris, parce qu'on avait besoin d'elle pour les 
idées constitutionnelles , elle refusa en disant : « Il s'est 
« bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, 
« et à présent même, il ne nous aime guère plus l'une que 
« l'autre. » Cependant, à cette époque, lorsqu'il passait à 
Coppet des Français qui allaient rejoindre l'armée des al- 
liés, elle cherchait à les détourner de leur dessein, n'ap- 



46 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



prouvant pas que l'on compiomlt l'indépendance natio- 
nale, fût-ce pour conquérir la liberté. 

Elle était déjà dangereusement malade, lorsque le ma- 
nuscrit venu de Sainte-Hélène causa en France une si vive 
sensation. Malgré l'état de faiblesse auquel madame de 
Staël était réduite, elle voulut que ses enfants lui fissent 
la lecture de cet ouvrage, et elle le jugea avec toute la 
force de son esprit. « Les Chaldéens adoraient le serpent, 
« dit-elle, les bonapartistes en feront de même pour ce 
« manuscrit de Sainte-Hélène; mais je suis loin de partager 
« leur admiration. Ce n'est que le style des notes du Mo- 
« niteur; et si jamais je me rétablis, je crois pouvoir réfu- 
« ter cet écrit de bien haut. » 

Je finirai par une remarque générale sur l'effet de la 
conversation de madame de Staël. En laissant de côté des 
jugements politiques sur lesquels on ne peut encore s'ac- 
corder entièrement, il est certain que son influence a tou- 
jours été salutaire. Non-seulement elle foudroyait de sa 
rapide indignation toute parole répréhensible sous le rap- 
port de la religion ou de la morale, mais rien de douteux 
et d'équivoque dans les sentiments ne pouvait subsister 
en sa présence. On paraissait, pour un moment du moins, 
abjurer sincèrement tout ce qui était vain, puéril ou égoïste. 
11 fallait avouer ses motifs à soi et aux autres, et chacun 
était forcé à cet examen de ses propres mouvements, qui 
est toujours si utile aux consciences délicates. La vie se 
simplifiait avec madame de Staël ; devoir, gloire, affection, 
plaisir, voilà à quoi tout se réduisait à ses yeux; et les 
prétextes tombaient en poussière auprès d'elle. 

De plus, elle n'a jamais agi sur les autres qu'au moyen 
de leurs qualités. Jamais elle n'a pris qui que ce fût par 
des intérêts ignobles, par des motifs bas et personnels, 
car elle était convaincue qu'il y a au fond de tous les 
cœurs un principe de générosité auquel on doit s'adresser. 
Différente en cela de son père, si j'ose le dire, qui mépri- 
sait assez les individus, mais qui avait une grande idée de 
l'humanité prise en masse, madame de Staël a parlé aux 
nations de leurs intérêts, et aux hommes isolés de leurs 
vertus ; et elle a été mieux entendue des uns et des autres. 

Voilà sans doute une des raisons de la tendresse extraor- 
dinaire qu'elle a inspirée à ses alentours; ses enfants, ses 
domestiques, les pauvres qu'elle secourait, sentaient tous 
leur existence ennoblie auprès d'elle. Elle distribuait à 
chacun des jouissances inconnues; et comme elle sem- 
blait proposer à tous les efforts généreux la récompensé 
d'un plus haut degré d'affection, le bonheur de s'estimer 
soi-même se joignait à celui d'être aiiné d'elle. 

Genre de vie, affaires, éludes, correspondance , théâtre de 
société. 

Il s'est passé beaucoup de temps avant que madame de 
Staël pût s'astreindre à régler l'emploi de ses heures. De- 
puis qu'elle a été forcée à vivre dans la retraite , elle a senti 
la grande utilité d'une distribution raisonnée des occupa- 
tions; trouvant non-seulement que c'est un moyen de tra- 
vailler davantage, mais ayant encore observé que dans une 
vie dénuée d'événements , la monotonie des journées berce 
et assoupit, pour ainsi dire, la trop grande activité de 
l'âme. 

Néanmoins, elle n'a mis aucune roideur dans la règle 
qu'elle s'imposait, et n'a point contracté d'habitude tenace. 
Jamais le mécanisme de l'organisation humaine ne s'est 
moins fait sentir que chez madame de Staël; aucune puis- 
sance aveugle ne la dominait; et chaque fois que l'occasion 
l'exigeait, elle pouvait changer subitement de manière de 



vîvie. Éprouvant très-peu de besohis matériels , ignorant ce 
que c'est que la langueur elle découragement, elle n'était 
jamais lasse d'agir ni de penser. Le froid , le chaud , les varia- 
tions de la saison , n'exerçaient sur elle aucune iiiduence. Si 
elle avait un grand besoin de mouvement moral, l'exercice 
corporel ne lui était nullement nécessaire. Aussi elle 
croyait peu à la faiblesse des nerfs , et méprisait assez le 
soin minutieux de la santé : « J'aurais pu être malade tout 
" comme une autre, » me dit-elle un jour, « si je n'avais 
" pas vaincu la nature physique; » mais hélas! avec cette 
nature on n'a jamais le dernier mot. 

Elle consacrait donc la matinée aux affaires, c'est-à- 
dire au soin de sa fortune et à l'étude, et le soir, à la so- 
ciété ou à sa correspondance. Je vais la considérei- un ins- 
tant encore .sous quelques-uns de ces rapports. 

Malgré la libéralité et la noble facilité du caractère de 
madame de Staël , il régnait im grand ordre dans l'admi- 
nistration de sa maison et de ses biens; en sorte que sa 
foitune a constamment prospéré pendant qu'elle l'a gou 
vernée. Elle avait pris de l'humeur contre ceux qui lui 
supposaient une mauvaise tête , parce qu'elle avait un beau 
génie; et comme il lui était souvent arrivé que ses débi- 
teurs lui avaient annoncé, ainsi qu'une chose simple et 
qui allait sans dire, avec une personne aussi distinguée, 
qu'ils ne la paieraient pas , ce genre d'hommage l'impa- 
tientait singulièrement. Regardant l'esprit comme propre 
à tout, elle s'en serait moins cru à elle-même, si elle n'a- 
vait pas su conserver son patrimoine. Elle n'eût pas été 
inaccessible aux soucis de fortune, et son imagination se 
serait aisément transportée dans ces soites de peines. Du- 
rant les temps de révolution, elle a souvent craint d'être 
ruinée; alors l'idée qu'elle ferait subsister ses enfants par 
son travail la soutenait, et elle entrait dans des calculs 
précis à cet égard. Plus tard elle a exigé que son fils mît 
beaucoup de persévérance dans l'affaire du recouvrement 
de ses biens ; mais il y avait de la dignité et de la philoso- 
phie dans toutes ses recommandations : « Ne te tourmente 
« pas sur le non-succès, lui écrivait-elle, fais ce que dois, 
« advienne que pourra; tout ce qui ne touche pas au cœur 
" laisse la vie libre. » 

Un ministre de Bonaparte lui ayant fait dire que l'em- 
pereur la paierait, si elle l'aimait: «Je savais bien, répon- 
« dit-elle , que pour recevoir ses rentes il fallait un certificat 
« de vie; mais je ne savais pas qu'il fallût une déclaration 
« d'amour. » 

L'essentiel pour madame de Staël dans les affaires de 
fortune, était de n'avoir rien à se repiocher. En consé- 
quence, les dépenses superflues lui déplaisaient, et si elle 
aimait beaucoup à procurer du plaisir, elle n'accordait 
rien à la vanité. On voulait un jour lui faire honte de ce 
que sa chambre à Coppet n'était pas plafonnée, et de ce 
qu'on y voyait les poutres. « Voit-on les poutres.' dit-elle; 
« je n'y avais jamais pris garde. Permettez que cette an- 
« née, où il y a tant de misérables , je ne me passe que les 
K fantaisies dont je m'aperçois. » 

Le seul luxe auquel elle mît du prix, était la facilité de 
loger ses amis chez efle, et de donner à dîner aux per- 
sonnes qu'elle avait envie de connaître. « J'ai pris un 
« cuisinier qui court la poste, disait-elle; n'est-ce pas là 
« exactement ce qu'il me faut pour donner à dîner au dé- 
(c botté dans toute l'Europe? » 

Madame de Staël était smgulièrement aimable et naïve, 
quand elle rendait compte de l'impression que produisait 
sur elle tout le matériel de la vie. Les petites ruses des 
subalternes, leur genre d'esprit, la finesse des paysans, 
l'amusaient à observer. Elle prenait un plaisir d'enfant à 



DE Madame de stael. 



47 



certains petits détails, et croyait s'être arrangé un cabi- 
net superbe,- lorsqu'elle y avait fait mettre un papier neuf. 
Sa manière de travailler était d'accord avec tout le reste, 
et elle n'a mis aucune pédanterie dans sa vocation d'au- 
teur. L'étude et la composition étaient pour madame de 
Staël une ressource nécessaire, un moyen de calmer et de 
retremper à la fois son âme agitée, de maintenir son esprit 
à sa véritable hauteur. La route et le but convenaient égale- 
ment à sa destinée; et cependant, ses amis avaient sans 
cesse le tort de la détourner de ses occupations , parce 
qu'ils étaient toujours bienvenus auprès d'elle. 11 n'y a 
pas d'exemple que dans le moment où elle écrivait avec 
le plus de feu et de rapidité, elle ait témoigné autre chose 
que du plaisir en voyant entrer ceux qu'elle aimait. 

Dès sa plus tendre jeunesse elle avait contracté l'habi- 
tude de prendre en gaieté les interruptions. Comme M. Nec- 
ker avait interdit à sa femme la composition, dans la 
crainte d'être gêné par l'idée de la déranger en entrant 
dans sa chambre , mademoiselle Necker, qui ne voulait pas 
s'attirer une telle défense, s'était accoutumée à écrire, 
pour ainsi dire, à la volée; en sorte que la voyant toujours 
debout, ou appuyée sur un angle de chemhiée, son père 
ne pouvait imaginer qu'il lui fit suspendre un travail sé- 
Vieux. Elle a tellement respecté ce petit faible de M. Nec- 
ker, que ce n'est que longtemps après l'avoir perdu , qu'elle 
a eu dans sa chambre le moindre établissement pour écrire. 
Enfin, lorsque Corinne eut fait un grand fracas dans les 
■pays étrangers , elle me dit : « J'ai bien envie d'avoir une 
« grande table , il me semble que j'en ai le droit à présent. » 

Pour s'accommoder de cette manière décousue de tra- 
vailler, il fallait un cœur aussi avide d'amitié que celui de 
madame de Staël , et il fallait encore im espiit aussi pré- 
sent que le sien. Elle retrouvait à volonté le cours et le 
mouvement de ses idées. 11 n'y avait point de hasard dans 
sa verve , et elle eût écrit dans tous les moments ses pages 
les plus éloquentes; on pouvait remarquer en elle la dou- 
ble faculté de ne point perdre de vue un objet, et de n'en 
être point trop préoccupée. Ainsi elle tournait souvent la 
conversation sur le sujet du travail qu'elle avait entrepris, 
pour essayer l'effet de ses propres idées et recueillir celles 
des autres; mais cela arrivait sans que l'on s'en doutât, 
souvent même sans intention précise de sa part, et iiarce 
qu'elle pensait tout haut avec ses amis. 

Je n'ai jamais compris où elle prenait du temps pour 
méditer ses ouvrages ; l'organisation de sa vie prouve même 
qu'elle ne consacrait particulièrement aucun moment à la 
réflexion. Elle m'a toujours développé le plan de son pro- 
chain écrit, et nous discutions ce plan en détail. Une fois, 
à Genève, il m'arriva de lui dire : « Mais vous qui dormez 
« toute la nuit et qui agissez ou causez tout le jour, quand 
« avez-vous donc songé à cette ordonnance ? — Eh mais, 
« dans ma chaise à porteurs, « me répondit-elle en riant. 
Or, cette chaise à porteurs, elle n'y était jamais plus de 
cinq minutes; cependant elle avait déterminé le titre et la 
matière de tous les chapitres. 

Il y a eu, en conséquence, dans sa vie peu de moments 
où elle ait tout à fait abandonné le travail. Ses facultés 
dominaient le plus souvent sa douleur; et, comme il exis- 
tait toujours une relation entre ce qu'elle écrivait et le su- 
jet de ses peines, elle pouvait encore composer, lorsque 
la lecture ne lui offrait i)as une distraction suffisante. « Je 
« ne comprends rien à ce que je lis , disait-elle, et je suis 
« obligée d'écrire. « 

Mais , si son esprit aimait à former des projets littéraires , 
il perdait en revanche très-promptement de vue ses an- 
ciennes productions. « Quand un ouvrage est imprimé, | 



« disait-elle , je ne m'en occupe plus ; il fait bien ou mal 
« son affaire tout seul. » A l'exception de Delphine, qu'elle 
a examinée avec soin, parce qu'on l'avait inquiétée sur 
l'effet moral de ce roman, je ne crois pas qu'il lui soit ar- 
rivé de relire ses propres livres ; elle y pensait même si 
peu qu'elle les oubliait tous successivement. Lorsqu'on 
lui en citait quelque phrase, elle était tout éfonnée, et 
répondait : « Eh mais! vraiment, est-ce moi qui ai écrit 
« cela? j'en suis charmée, c'est dit à merveille. » Une fois 
deux de ses amis avaient arrangé ensemble son chapitre 
sur l'Amour, dans l'Influence des Passions, en mettant 
l'amour divin à la place de l'amour terrestre. Lorsqu'ils 
vinrent lui lire ce morceau , elle l'écouta jusqu'à la fin avec 
la plus giande attention, toujours enchantée et toujours 
impatiente d'en connaître l'auteur. 

L'ennui d'avoir à revenir sur de vieilles idées et de 
vieilles rédactions, entrait pour quelque chose dans la ma- 
gnanimité qu'elle a eue de ne répondre à aucune critique. 
Si on l'eût menacée de détruire tous ses livres déjà pu- 
bliés, on ne l'aurait pas fort effrayée. Les oracles une fois 
rendus, elle eût volontiers, comme la Sibylle, laissé em- 
porter au vent les feuilles de chêne. 

Elle avait même le besoin d'écrire plus que celui de pu- 
blier; elle supporta très-patiemment la saisie de son ou- 
vrage sur l'Allemagne; et quand on lui vint dire que le gé- 
néral Savary mettait l'édition au pilon pour en faire du 
carton: « Je voudrais bien au moins, répondit-èlle, qu'il 
« m'envoyât ces cartons pour mes bonnets. » 

Jamais auteur n'a moins vécu en présence de sa répu- 
tation, jamais on n'a moins été enivré par le succès. Il y 
avait toujours quelque triste retour sur le reste de sa des- 
tinée dans les jouissances de son amour-propre, et elle 
semblait dire de ce genre de plaisir : « N'est-ce donc que 
« cela .' » 

Toutefois, elle n'affectait nullement de désavouer sa 
gloire, ni ses droits à cette gloire même. Elle avait eu la 
conscience de sa supériorité , et parfois elle a dit de tel au- 
teur cité : « Il n'est pas mon égal , et si jamais nous nous 
« battons , il sortira boiteux de la lutte. » Très-jeune encore, 
et dans un temps où on avait le pressentiment plutôt que 
la preuve de ses forces , je lui ai entendu porter si haut ses 
espérances, qu'il m'est arrivé de douter qu'elle parvînt à 
les réaliser. On pouvait quelquefois être étonné de certaines 
phrases peu reçues qu'elle prononçait fort simplement : 
« Avec tout l'esprit que j'ai, avec mon talent, ma réputa- 
« tion, etc.» Elle répétait souvent à ses amis les louanges 
qu'on lui donnait en lui écrivant; mais il y avait une ex- 
trême bonhomie dans son amour-propre. Il n'était point 
toujours là, et quand il s'y trouvait, il disait franchement : 
« Me voici. » Ce qui est vraiment insupportable dans la 
vanité, c'est quand on la découvre tout à coup à la place 
du sentiment ou de la dignité du caractère. Lorsqu'elle se 
donne naïvement pour ce qu'elle est, et qu'elle n'a jamais 
ni dédain, ni arrogance, ce n'est point un principe domi- 
nant dans l'âme. 

D'ailleurs, les moments de vanité étaient courts chez 
madame de Staël; la louange lui donnait du plaisir, mais 
on voyait bientôt briller en elle quelque nouvel éclair de 
talent ou de sensibilité. Une preuve encore que son amour- 
propre n'avait nulle àpreté, c'est, comme elle l'a dit mille 
ibis, que les éloges lui ont toujours donné plus de satis- 
faction que les critiques ne lui ont causé de peine. 

Si l'on a beaucoup vanté les lettres de madame de Staël , 
c'est parce qu'on y retrouvait une faible image d'elle- 
même. Il ne me semble pas qu'elle eût, comme madame 
de Sévigné, pour le style épistolaire, un talent particuher, 



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48 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



un de ces dons naturels qui paraissent presque indépen- 
dants des facultés de la personne. Ses lettres, pour le feu 
et la verve, n'égalaient pas sa conversation; elle n'y met- 
tait que l'esprit qu'elle ne pouvait pas s'empêcher d'avoir; 
mais cela même était beaucoup sans doute. 11 y régnait 
un grand charme de sensibilité, et une teinte douce de 
tristesse qui en faisait tour à tour le mérite et le défaut. 
Au reste, elle ne regardait les lettres que comme des 
moyens indispensables de communication, et ne les envi- 
sageait jamais sous le rapport littéraire, (c Depuis que j'ai 
«visé tout ouvertement à la célébrité par mes livres, je 
« n'ai plus donné aucun soin à mes lettres , » disait-elle; en 
conséquence, elle prenait souvent, pour sa coirespondance , 
le temps de la société, et écrivait tout en soutenant la 
conversaliou. 

Les plus remarquables des lettres de madame de Staël , 
après celles qu'elle adressait à son père, sont celles qu'elle 
a écrites dans l'intimité. Sa longue conespondance avec 
moi est un trésor d'amitié, de candeur, une source de 
larmes, et néanmoins de bonheur pour le leste de ma vie. 
Elle a encore été piodigieusement distinguée dans les let- 
tres qu'elle écrivait au moment de l'inquiétude, de l'indi- 
gnation ou de la douleur. Alors , entraînée par un sentiment 
impérieux, elle entassait, sans y songer, de nombreuses 
pages, toutes brillantes de la plus admirable éloquence. 

Je ne ferai pas le même éloge des lettres que madame 
de Staël a tracées dans un mouvement d'enthousiasme 
passager , ou sans mouvement véritable. Elle n'a pas tou- 
jours été exempte, dans ces sortes de lettres, d'usi peu 
d'exagération , et on y reconnaît parfois le talent du ro- 
mancier qui tire parti pour l'effet de l'impression du mo- 
ment ou d'une supposition chimérique, et qui ne sait pas 
résister à, l'attrait des couleurs éclatantes. Ainsi, une 
Buance d'intérêt faible et fugitive la jetait dans l'idéal du 
sentiment , et elle s'exaltait sur ce qu'elle aurait pu éprou- 
ver. Elle-même disait que quand elle tenait la plume , sa 
tête se montait , et elle racontait qu'à l'âge de quatorze 
ans sa mère l'ayant chargée d'écrire à un vieux ami de 
la maison, elle se servit d'expressions si vives et si pas- 
sionnées qu'on fut obligé de lui fair-e recommencer trois 
fois sa lettre avant que le style en fût assez calme pour 
qu'on pût l'envoyer à son adresse. 

Madame de Staël a connu la meilleure partie de la litté- 
rature européenne , sans avoir jamais employé un temps 
considérable à l'étude; elle lisait vite sans lire superfi- 
ciellement, et elle n'a jamais rien passé d'intéressant, ni 
doimé une minute à rien d'inutile. Elle jugeait de génie, si 
on peut le dire; un tact très-sûr lui indiquait bientôt l'es- 
prit, le caractère et l'intention secrète d'un auteur; et 
elle se servait ensuite de cette connaissance pour appré- 
cier l'ouvrage. Aussi nul mérite d'exécution ne pouvait la 
réconcilier avec un but ou des sentiments moralement 
équivoques, ou avec la stérilité d'idées, et c'était toujours 
en leur qualité d'hommes qu'elle évaluait les écrivains. Et 
comme le style offre, selon elle, la couleur propre à l'in- 
dividu, elle a toujours lu en original les auteurs étrangers, 
et elle a eu le courage d'apprendre dans l'âge mûr les lan- 
gues qu'on ne lui avait pas enseignées durant sa jeunesse. 
Elle attachait un prix infini à ce genre d'étude, trouvant 
qrre la pensée s'ouvre de nouvelles routes en changeant 
d'idiome. Apprendre et juger les langues était, suivant son 
avis, l'exercice le plus salutaire pour l'esprit, et le seul 
moyen de connaître le caractère des peuples. Elle citait 
avec plaisir le mot du vieux poète Eirnirrs, qui disait qu'il 
avait trois âmes parce qu'il parlait trois langues. 

Une fois on lui demanda quel serait le livre qu'elle choi- 



sirait, si elle était condamnée à n'en posséder' qu'un. Après 
avoir excepté la Bible et le Cours de mouale reucieuse, 
de son père, elle dit que pour la pensée elle prendrait Ba- 
con; c'est l'auteur qui lui semblait le plus inépuisable. 

Dans le domaine de la pure littérature, elle ne tenait 
compte que des effets; la difficulté vaincue n'était rien 
pour elle; il lui fallait de la beauté; mais il n'est aucune 
beauté qui ne la touchât. Extrêmement sensible au charme 
des sons, elle répétait avec ravissement des mots ou des 
phr-uses harmonieuses ; certaines strophes lyriques lui don- 
naient un plaisir tout à fait indépendairt de leur significa- 
tion, et après les avoir pompeusement récitées, elle s'é- 
criait : « Voilà de la poésie ! ce que j'aime là dedans , c'est 
« qu'il n'y a pas une idée. » Elle se moquait d'elle-même , 
sous ce rapport, avec beaucoup de grâce, et disait qu'elle 
n'avait jamais pu entendre sans avoir des larmes dans les 
yeux, ce vers: 

Voire nom ? — Moncassin. — Votre pays ? — La France. 

Elle citait encore cette phrase : « Les orangers du royaume 
n de Grenade, et les citronniers des rois maures, » comme 
produisant sur' elle un grand effet. 

C'est ainsi que les plaisirs de la littérature et même 
ceux du monde étaieirt pour elle ce qu'ils ne sont pour 
personne : il y avait de l'émotion, et, si on peut le dire, 
du talent dans tout ce qu'elle éprouvait. Une musique, 
une danse la frappaient; un mauvais orgue dans la rue la 
ravissait. Une fois qu'elle vit danser le merruet à made- 
moiselle Bigottini, elle fut dans l'enchantement, et dit à 
sa fille : « Pendairt ce temps, j'aurais voulu le rétablisse- 
« ment de l'ancien régime. » 

Mais, pour en revenir à ses goûts littéraires, ce qui la 
transportait au delà de toute idée, c'étaient les morceaux 
d'imagination. Elle avait à cet égard des impressions d'une 
vivacité extraordinaire, et quand elle faisait quelque dé- 
couverte dans ce genre, elle en parlait et reparlait sans 
cesse. Elle avait besoin de donner à lire à tous ses amis 
les endroits qui l'avaient frappée, et sa joie faisait événe- 
ment dans sa société. René, l'épisode de Velleda, dans les 
Martyrs; la scène de l'enterrement, dans L'ANTiQUArRE, 
et les premiers poèmes de lord Byron, lui ont causé des 
émotions inexprùnables, et orrt pour un temps renouvelé 
son existence. 

Cette grande sensibilité lui donnait en littérature un tact 
très-sûr, parce qu'elle était certaine que ce qui ne la tou- 
chait pas n'avait point de beauté réelle. « Cela est bien , » 
disait-elle quelquefois de certains morceaux, « mais cela 
« n'est pas prenant, « ou « cela n'est pas impressif. On peut 
a m'en croire dans mes observations sur l'effet, parce que 
« je suis peuple par l'imagination. » 

Aussi elle ne s'est jamais trompée sur le succès futur 
d'un ouvrage; ses conseils aux littérateurs étaient tous re- 
marquables, parce qu'elle avait la connaissance la plus 
précise, soit des moyens de l'auteur, soit de la manière 
propre au sujet, soit des dispositions d'une nation ou d'un 
public. Elle parlait aux écrivains qui la consultaient avec 
cette énergique franchise, que sa supériorité, la qualité de 
femme, et surtout l'intérêt extrême qu'elle mettait à leurs 
succès, lui donnaient le droit de montrer. 

Sans doute, quelques amours-propres irritables ont pu 
être froissés par ses observations ; mais elle avait un sen- 
timent si vif de chaque mérite, qu'elle renvoyait pleins 
d'espérance ceux que sa bonne foi avait un moment con- 
tr-islés; souvent elle a découvert, réchauffé le germe du 
talent qrri s'ignorait lui-même. Rien n'enflammait rému-_ 
lation comme ses encouragements; et quand c'étaient ses 



DE MADAME DE STAËL. 



49 



amis qui se lançaient dans l'arène , quelle vivacité, quel 
feu pour les servir ! quel désir de leur voir tirer le meilleur 
parti de leur talent, de leur sujet, de leurs moindres pen- 
sées! Quand elle examinait avec eux leurs écrits, aucun 
détail n'était trop minutieux pour sa patience. Elle relevait 
les plus petits défauts d'élégance et d'exactitude, s'enga- 
geant parfois dans les distinctions grammaticales les plus 
subtiles; et souvent on lui voyait déployer une telle saga- 
cité, un tel tact d'imagination, que même pour un tiers 
ces discussions étaient très-intéressantes. 

Non-seulement l'ensemble de sa société et de sa conver- 
sation a fourni l'occasion d'un grand développement aux 
hommes distingués qui ont vécu dans son atmosphère, 
mais ses conseils positifs leur ont été d'une extrême uti- 
lité; et je ne crois pas qu'un seul d'entre eux osât soute- 
nir, que sans elle, il eût atteint le degré de hauteur auquel 
il est parvenu dans la suite. 

Et moi qui m'essaie ici à tracer cette faible esquisse 
d'elle-même; moi qui, dépourvue à la fois de jeunesse et 
d'expérience, me hasarde à écrire pour la première fois, 
j'ai besoin d'elle à tout instant; je l'interroge à chaque li- 
gne; je ne sais si j'exprime ce que je sens, et toujours 
l'espoir d'être approuvée d'elle est la chimère qui me 
soutient. 

Parmi les beaux-arts, le plus habituellement nécessaire 
à madame de Staël était la musique. Musicienne elle- 
même, et douée d'une belle et grande voix , elle n'a cessé 
d'exercer son talent que lorsque ses enfants ont pu lui 
procurer le genre de distraction qu'elle demandait à l'har- 
monie. Elle voulait y puiser à la fois du calme et de l'ins- 
piration, l'oubli de la réalité et le pressentiment d'une 
autre existence. Cet art qui imprime du mouvement à 
notre esprit sans le secours des pensées, et excite des 
émotions tendres sans celui des affections, avait pour ma- 
dame de Staël un charme que rien ne pouvait remplacer. 

Cependant tous les genres de musique ne lui plaisaient 
pas. Les airs dont le rhythme et la mélodie sont marqués, 
faisaient seuls impression sur elle. La musique savante, 
la musique spirituelle ne lui disaient rien; et quand je lui 
faisais remarquer que certains morceaux pleins de piquant 
et d'originalité, tels qu'Hayden en offre un si grand nom- 
bre, produisent surnous un effet très-analogue à celui de 
l'esprit : « J'aimerais mieux que cet esprit fût parléy » me 
répondait-elle. Elle s'impatientait comme d'une espérance 
trompée de -tout ce qui ne l'attendrissait pas, mais elle 
éprouvait aussi quelquefois d'inconcevables ravissements. 
Je l'ai vue fondre en larmes en écoutant la romance de 
Marie Stuart exécutée par des instruments à vent; et 
comme les impressions vives étaient créatrices chez elle, 
c'est pendant qu'elle entendait certains airs touchants ou 
sublimes, que lui est venue comme d'en haut, l'idée de 
ses morceaux les plus poétiques. 

Mais de tous les amusements de société, le plus vif pour 
elle était des représentations théâtrales; et sans parler ici 
des plaisirs qu'ont donnés à une personne si sensible, si 
mobile d'imagination, les chefs-d'œuvre de la scène exé- 
cutés par les plus grands artistes, je dirai le plaisir qu'elle 
a trouvé comme actrice au milieu de la petite troupe d'a- 
mis qu'elle avait formée elle-même. Jouer la tragédie sur- 
tout, exciter en parlant une langue divine de profondes 
émotions, se mettre tellement en harmonie avec les sen- 
timents d'une assemblée nombreuse, qu'un regard, un geste, 
une inflexion de voix retentisse au fond de tous les cœurs, 
était, selon madame de Staël, un développement de l'exis- 
tence, une jouissance exaltée et sympathique dont rien ne 
peut donner l'idée. 



Elle produisait véritablement de très-grands effets; l'en- 
thousiasme dont elle était saisie imprimait à sa figure un 
Caractère frappant et élevé; la blanciieur éclatante de ses 
bras, ses gestes nobles et gracieux, ses poses pittoresques, 
et son regard surtout, son regard tour à tour sombre, pé- 
nétrant, enflammé, et toujours naturel, donnaient à l'en- 
semble de sa personne un genre de beauté «n rapport avec 
l'art, et tel que le poète tragique l'eût choisie; sa voix 
sonore et nuancée remplissait la salle, et jamais on n'a 
maîtrisé avec plus de force l'attention des spectateurs. 

Elle n'avait pas sans doute un talent d'artiste, mais son 
jeu était spirituel et pathétique au dernier point; elle fai- 
sait verser beaucoup de larmes, et la vérité de son expres- 
sion remuait le fond du cœur. Sa troupe entière était élec- 
trisée par elle, un assemblage un peu hétérogène se mettait 
on harmonie sous son influence; et de même que dans la 
conversation, elle faisait de tous ses interlocuteurs des 
gens d'esprit, sur son petit théâtre, elle changeait en Iféros 
tous ses amis. 

Comme elle déclamait d'inspiration, son jeu variait 
beaucoup d'une représentation à l'autre : assez sujette à 
se blaser sur les effets prévus d'avance, elle se plaisait 
tour à tour à tromper et à surpasser l'attente. Ainsi elle 
repoussait souvent dans l'ombre ces mots fameux qui sont 
regardés comme l'épreuve du talent, et puis elle relevait 
avec tant d'éclat telle autre expression jusqu'alors peu 
remarquée, qu'elle la faisait paraître sublime. S'éloignant 
à chaque instant par là des routines théâtrales, elle trou- 
vait moyen d'être originale avec ce que tout le monde saii 
par cœur. 

Son émotion en jouant la tragédie était très-forte; dans 
Zaïre, par exemple, elle n'a jamais pu apprendre à déta- 
cher sa croix sans la casser. Cependant cette émotion ne 
produisait aux yeux des spectateurs aucun effet irrégulier, 
et semblait lui donner de l'élan et non du trouble; elle 
avait l'esprit parfaitement présent aux divers incidents de 
la scène, et ne perdait point la direction d'elle-même ni des 
autres. 

Mais rien n'était plus piquant que de lui voir jouer la 
comédie; toute sa verve, toute sa gaieté éclataient dans 
son jeu; les rôles de soubrettes l'amusaient surtout, et il 
y avait déjà du comique dans le contraste, senti par elle 
et par tous, du petit manège, des ruses intéressées du per- 
sonnage, avec l'élévation des pensées et des sentiments 
de l'acteur. 

Peut-être pour la perfection de l'art se laissait-elle un 
peu trop reconnaître dans tous ses rôles; elle transportait 
ses personnages en elle, plutôt qu'elle ne se transportait 
dans ses personnages; et il est étonnant qu'elle ait pu ren- 
dre toutes les nuances des caractères les plus opposés au 
sien, en restant madame de Staël dans son plus parfait 
naturel; mais c'est ainsi qu'elle a été dans ses écrits et 
dans la société, toujours variée et toujours elle-même. 

Cependant il est des rôles qu'elle n'a jamais bien saisis; 
quand, par exemple, un caractère lui rappelait un certain 
idéal dont elle s'était longtemps occupée, elle le ramenait 
à cet idéal sans tenir compte des différences. Ainsi, soit 
qu'elle ait voulu jouer ou composer des Nina, elle a tou- 
jours échoué. Elle n'imitait jamais que le délire poétique, 
et représentait des Saplio ou des Coiinne. La véritable 
folie, l'incohérence des pensées n'a pu être comprise d'elle ; 
sa tête était foncièrement trop bien organisée pour la con- 
cevoir. 

Ceci me rappelle une anecdote qui fera connaître ma- 
dame de Staël sous un autre rapport. Il y a environ vingt 
ans que dans un séjour qu'elle faisait chez moi à la cam- 

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50 



NOTICE SLR LE GARàCTERE ET LES ECRITS 



pagne, il fut question de jouer des proverbes : on fit clioix 
d'un canevas de Carmontel, intitulé le Bavard, dans le- 
quel une grande dame, malade et vaporeuse, consent à 
s'intéresser en faveur d'un vieux militaiie qui sollicite 
une pension , mais sous la condition expresse qu'il lui ex- 
pliquera son affaire en peu de mots. Le Bavard, à qui l'on 
a fait sa leçon d'avance, se laisse néanmoins entraîner à 
une telle intempérance de paroles, qu'il excède sa protec- 
trice, et qu'elle ne veut plus entendre parler de lui. Ma- 
dame de Staël représentait la grande dame. Elle remplit 
d'abord fort bien son rôle; elle contrefit à merveille la lan- 
gueur, puis l'ennui, puis le dépit et l'impatience; mais 
quand vint le moment d'affliger le vieux soldat, il lui fut 
impossible de s'y résoudre. 11 avait pailé de sa femme et 
de ses enfants, c'était au fond le meilleur homme du monde ; 
il fallait trop de dureté pour le refuser. Sortant donc tout 
à fait de son rôle, et manquant net l'épigramme de la pièce, 
elle lui dit avec une émotion véritable, qu'une autre fois 
il ferait mieux de ne pas tant parler, mais que quant à pré- 
sent elle se chargeait de son affaire. Telle était en effet 
madame de Staël; non-seulement elle n'a jamais pu affli- 
ger volontairement qui que ce fût, mais cette personne si 
sujette à l'ennui n'en éprouvait réellement aucun, dès 
qu'il s'agissait d'être utile aux autres. 

La gaieté vive et piquante qui animait la conversation 
de madame de Staël , n'ayant laissé que des traces éparses 
dans ses écrits, il est curieux d'en retrouver l'expression 
dans de petites comédies qu'elle composait pour son théâ- 
tre de société. Ces pièces étaient pleines d'originalité, et 
les idées favorites de l'auteur s'y montraient travesties de 
la manière la plus plaisante. 

Tantôt c'était une Coriiuie bourgeoise, une signora Fan- 
tastici, musicienne, comédienne, poëte, qui arrive dans 
une petite ville de Suisse, où depuis deux cents ans cha- 
cun faisait chaque jour la même chose. Elle tourne d'a- 
bord la tête à un des fils de la maison, puis à l'autre, puis 
au père, puis à la mère elle-même, puis jusqu'au commis- 
saire qu'on envoie pour l'arrêter ; et elle emmène tous ces 
personnages avec elle en Italie. Tantôt c'était un fat qui 
échange le portiait de sa maîtresse contre deux copies de 
son propre portrait, qui renonce à une femme pleine d'es- 
prit et de grâce , parce qu'elle l'éclipsé en société , et finit 
par demander en mariage une personne du mérite le plus 
modeste, mais qui, par malheur, se trouve n'être qu'un 
mannequin. 

De toutes ces petites pièces, celle où il y a le plus de 
force comique, c'est une comédie qui n'a point de but 
précis, et qui est intitulée: le Capitaine Kernadec. Le 
sel d'une telle plaisanterie ne saurait passer dans un ex- 
trait, et il ne resterait que l'invraisemblance de l'idée 
principale. Mais partout où il se trouvera de bons acteurs , . 
on pourra juger de l'effet original de cette bagatelle au 
théâtre. 

Madame de Staël a composé aussi quelques drames sé- 
rieux sur des sujets tirés de la Bible ou de la Légende. La 
beauté pathétique de son langage, la grandeur, et je dirai 
la sincérité de ses sentiments, étaient bien nécessaires 
pour qu'elle se crût certaine de disposer religieusement 
toute une assemblée préparée au plaisir, et pour qu'elle 
n'eût pas également à redouter l'indifférence ou les scru- 
pules de ses juges. Cette difficulté était peut-être d'autant 
plus grande, que les spectateurs la pressentaient, et néan- 
moins elle en a toujours triomphé. Elle avait quelque chose 
de si pénétré; il régnait tant de douceur dans sa manière; 
tant de modeste et noble candeur dans une sorte d'appli- 
cation faite confusément de ses rôles à elle-même, qu'on 



était attendri dès le début. Cette mère, ces enfants, prin- 
cipaux acteurs de ces pièces, touchaient sous mille rap- 
ports, et une suite de tableaux enchanteurs que madame 
de Staël avait l'art d'amener, répandaient une magie puis- 
sante sur l'ensemble. Agar dans le désert, entre autres, 
diame que mademoiselle de Staël, alors âgée de six ans, 
embellissait de tout son charme en remplissant le rôle du 
petit Ismaël, Agar dans le désert offrait une succession de 
poses et de groupes dignes d'inspirer un grand artiste. 

Un de ces drames , le plus distingué peut-être par la cou- 
leur antique et orientale du langage, la Sunamite, donna 
lieu à un singulier développement de caractère chez ma- 
dame de Staël , et nous fit voir comment son talent pou- 
vait réagir sur elle-même. Elle avait voulu peindre la va- 
nité maternelle dans la personne d'une femme, qui, ayant 
obtenu du ciel le bonheur inespéré de devenir mère, jouit 
avec trop d'ivresse des dons brillants dont sa fille a été 
comblée, et ne peut se résoudre à tenir la promesse qu'elle 
a faite, de vouer cette enfant au Seigneur. Une scène très« 
frappante montrait la punition de la Sunamite : à une épo- 
que qui devait être particulièrement sacrée pour cette 
mère, elle avait préparé une fête mondaine où sa fille pût 
paraître avec éclat. Déjà la jeune personne avait fait en- 
tendre sa belle voix; déjà elle commençait à déployer ses 
grâces dans une danse figurée , quand on la voit tout à coup 
défaillir et tomber, comme atteinte d'un trait mortel, au 
milieu de ses compagnes. Cette situation, dont madame 
de Staël n'avait peut-être pas prévu toute la force, fit sur 
elle une telle impression, que le lendemain, sa fille (qui 
avait joué le rôle de la jeune personne) ayant été légère- 
ment indisposée, elle fut dans l'état d'inquiétude le plus 
violent, et crut s'être attiré le malheur de la Sunamite. 

On a pu juger, par ces légères productions , que madame 
de Staël avait à un haut degré le talent de l'effet théâtral; 
talent difficile à analyser , en ce qu'il ne paraît dépendie 
d'aucune qualité appréciable, et qu'il tient sans doute à 
un genre particulier d'imagination. Ses pièces produisaient 
toujours beaucoup plus d'impression à la répétition qu'à 
la lecture, et à la représentation qu'à la répétition; plus 
l'assemblée était nombreuse, et plus l'effet en était fort et 
remarquable. De même ses ouvrages nous ont frappés da- 
vantage , étant imprimés que manuscrits ; et plus ils ont été 
répandus, plus ils ont gagné aux yeux de leurs premiers 
juges. Elle avait l'art de s'emparer des esprits en grand, 
et possédait le don d'agir sur les masses. 

Quand on songe aux titres qu'avait madame de Staël à 
une gloire solide, on peut s'étonner de l'intérêt prodigieux 
qu'elle mettait à ces représentations théâtrales ; mais elle 
trouvait là ce qui lui était le plus agréable dans tous les 
succès, la certitude de s'entendre avec les autres, le plai- 
sir de faire vibrer fortement certaines cordes au fond des 
cœurs. Elle n'en demandait pas davantage à la gloire. C'est 
dans les yeux de ses contemporains qu'elle aimait à lire le 
présage du rang que lui accorderaient les siècles futurs; 
et elle jouissait du moment présent, comme si elle n'eût 
pas espéré l'immortalité. 

Effets du temps. 

Un Suédois, homme d'esprit, qui a tracé le portrait de 
madame de Staël, a dit que chaque année de sa vie valait 
moralement mieux que la précédente, comme le dernier 
de ses ouvrages est toujours le plus parfait pour le style 
et la composition. Puis donc que les traits que j'ai rassem- 
blés appartiemient surtout à la jeunesse , il m'importe d'in- 
diquer les changements qui se sont graduellement opérés 
chez madaûie de Staël. 



DE MADAME DE STAËL. 



51 



Et d'abord, elle a eu plus de naturel à mesure qu'elle 
s'est éloignée de la jeunesse. A la sincérité du caractère 
qu'elle avait toujours eue, elle a joint de plus en plus la 
vérité de l'expression. Il est des âmes qui se montrent 
mieux à découvert au commencement de la vie, il en est 
d'autres qui semblent comme enveloppées dans les bril- 
lantes vapeurs de leurs illusions. Madame de Staël a été 
plus elle-même avec l'âge, soit, comme elle me l'écrivait, 
que le succès l'eût encouragée à mettre au jour ce qu'elle 
appelait ses bizarreries, soit qu'elle se fût défaite de cer- 
taines formes romanesques qui voilaient sa véritable ori- 
ginalité. Peut-être y a-t-il eu un temps où la vie, la mort, 
la mélancolie, le dévouement passionné, jouaient un trop 
grand rôle dans sa conversation. Mais quand la contagion 
de ses piirases a envalii tout son salon et menacé son an- 
tichambre, il lui en a pris un ennui mortel. L'affectation 
de ses imitateurs a constamment guéri madame de Staël 
de tout ridicule : « Je marche avec des sabots sur la terie, 
« me disait-elle, quand on veut me forcer à vivre dans les 
« nuages. » 

En outre, lorsqu'elle a cessé de se placer dans le point 
de vue de la jeunesse, qui pour être le plus brillant n'est 
pas le plus étendu, elle a vu que les sentiments exaltés ne 
tenaient pas dans la vie une si grande place qu'elle l'avait 
cru , et elle a été mieux en accord avec tout le monde. 
La race humaine s'était longtemps divisée à ses yeux en 
deux classes, celle des êtres sensibles, dont elle était, et 
celle des êtres froids, qui ne l'intéressait guère : comme 
la statue dans Pygmalion, elle semblait dire successive- 
ment de tout ce qu'elle voyait. C'est moi, ce n'est plus 
moi, c'est encore moi. Moins jeune elle a dit davantage. 
C'est moi, de toutes les dispositions des âmes honnêtes. 

De plus, par une suite de cette justesse toujours crois- 
sante, elle a su mieux apprécier les véritables biens de la 
vie, et elle a perdu quelque chose non pas de sa pitié, 
mais de sa trop grande estime pour le malheur. Plus heu- 
reuse elle-même, elle a regardé davantage l'existence 
comme un bienfait. « Quand je n'aurais pas l'espérance 
« d'une vie à venir, disait-elle, je rendiais encoie grâce à 
« Dieu d'avoir vécu , d'avoir connu et aimé mon père. » 

Par la même raison elle redoutait moins la solitude, et 
savait mieux jouir soit des beautés de la nature, soit de 
l'exercice de la pensée. 'Elle disait à sou fds, en l'excitant 
à l'étude : « Lorsqu'il n'y a pas de malheurs extraordi- 
« naires, je ne sens aucune peine jusqu'à cinq heures après 
« midi, que finit pour moi le moment du travail. » Elle ci- 
tait souvent l'exemple de Horn-Tooke, qui dans un âge 
très-avancé, disait à lord Erskine : « Si vous aviez obtenu 
« pour moi dix ans de vie au fond d'un cachot, avec des 
« plumes et des livres , je vous en aurais lemercié. » 

Il ne me semble pas que les années aient fait essuyer 
aucune perte réelle à madame de Staël; elle avait été dans 
sa jeunesse une improvisatrice merveilleuse, mais jamais 
elle n'a cessé d'employer en poète les matériaux qu'elle 
avait continuellement rassemblés au moyen de l'étude et 
de l'observation; la sphère de ses idées s'est toujours 
agrandie, plusieurs mondes nouveaux se sont présentés 
l'un après l'autre à ses regards, et ses découvertes succes- 
sives ont fait naître ses divers ouvrages. Ainsi , la connais- 
sance des tourments infligés par l'opinion a créé Delphine ; 
celle de la nature et des arts, Corinne; celle des idées 
métaphysiques et delà philosopliie idéaliste , I'Allemagne; 
celle de l'état politique et social de l'Angleterre, son der- 
nier ouvrage. Chaque événement avait laissé un résultat 
<lans son esprit, chaque sentiment lui avait enseigné quel- 
que chose. La jeunesse éternelle du génie conseivait ses 



droits, tandis qu'elle s'enrichissait des fruits de l'âge. 
Le temps avait encore pour elle des trésors en réserve ; 
et, par exemple, elle écrivait au sujet de son poëme de 
Richard : « Je crois que je ferai une belle peinture des 
« effets de l'imagination dans l'âge mûr; cet âge où les ob- 
« jets qui vont bientôt s'obscurcir sont encore illuminés 
« par les rayons pourprés du soleil qui baisse. » 

Mais ce qu'on a surtout remarqué chez madame de Staël 
à mesure qu'elle a fait route dans la vie, c'est une réserve 
plus grande, ce sont des manières plus contenues. S'étant 
quelquefois mal trouvée d'avoir accordé aux indifférents 
le droit de la blesser, elle se laissait moins facilement abor- 
der sur les sujets intimes. Aussi certaines personnes lui 
ont trouvé moins de charme, mais il n'y avait pourtant en 
elle aucune froideur : redoutant les émotions et voulant 
les éviter, elle avait substitué à la généreuse noblesse de 
son ancien abandon, cette dignité qui tient les autres 5 
quelque distance. Elle ne désirait plus étendre le cercle 
de ses affections, et ne cherchait pas à en inspirer de nou- 
velles. Autrefois elle avait dit : « Il y a toujours un peu 
« de coquetterie dans les services que rendent les femmes, 
« puisqu'elles cherchent ainsi à se faire aimer. » Vers la 
fin de sa vie, elle voulait à peine de la reconnaissance, et 
la satisfaction de faire le bien lui suffisait. « La porte de 
« mon cœur est fermée, » disait-elle, et en cela elle se 
trompait. Jamais aucun genre d'excellence n'a cessé d'in- 
téresser sa sensibilité; mais il y avait quelque chose de 
doux pour ses anciens amis , dans l'idée de cette barrière 
par laquelle elle les séparait de tout l'univers. 

Les qualités de madame de Staël ont pris un caractère 
plus solide avec l'âge, et elle a fait plus de cas chez les 
autres de la solidité. Toute la théorie de l'exaltation a fait 
place à celle de la moralité; son estime pour les dons na- 
turels s'est transportée sur les vertus acquises ; le courage 
et la résignation ont obtenu l'admiration qu'elle avait eue 
pour les grands mouvements de la sensibilité. Elle-même 
a eu plus de calme, et quand il n'y avait pas de sujets vé- 
ritables de peine, elle ne s'en forgeait pas de chimériques. 
Il pouvait y avoir des vagues majestueuses, mais non de 
l'orage dans son cœur. 

Dans l'intérieur de sa maison, je l'ai trouvée également 
plus intéressante, plus occupée des autres pour eux- 
mêmes; sa bonté, sa générosité s'exerçaient avec plus de 
prudence et moins de distraction. Ses paroles, plus mesu- 
rées, comptaient davantage; ses éloges, plus justement 
flatteurs, donnaient plus de plaisir. Moins irrésistiblement 
entraînée par le torrent de ses pensées et de son enthou- 
siasme, elle cédait librement au désir de persuader ou de 
plaire; ce qu'elle avait perdu en vivacité se retrouvait en 
profondeur et en harmonie. Peut-être sa figure plus pâle 
était-elle plus touchante; peut-être le brillant éclair du gé- 
nie frappait-il encore davantage sur son visage un peu 
abattu. Et qui sait si, dans les derniers temps, quelques 
signes précurseius de l'orage qui allait assaillir sa vie, 
quelques signes dont nous craignions d'interpréter les si- 
nistres avertissements, n'ajoutaient pas au prix de ses 
moindres paroles, et à la grande et solennelle impression 
qu'elle produisait sur nous? 

Dans une sphère plus étendue, chez les nations étran- 
gères, par exemple, elle n'a jamais produit autant d'effet 
que pendant ses dernières années. A Paris, on lui a trouvé 
une modération , une sagesse remarquables. Soutenant tou- 
jours les grands intérêts de la liberté, dans les questions 
de politique intérieure, elle a conseillé d'observer vis-à- 
vis des étrangers tous les ménagements que réclamait la 
situation de la France. Elle s'est attachée aux amis les 



NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS 



I)lus purs et les plus sincères de la monarchie constitu- 
tionnelle, el a fait, politiquement, beaucoup de bien, à ce 
■qu'on assure. Ou l'écoutait avec un giand respect; ses pré- 
dictions avaient été si souvent justifiées par l'événement, 
que ce qu'on avait pris pour de l'inspiration paraissait être 
de l'expérience. Plus certaine elle-même de porter la con- 
viction , et sachant que désormais elle ne pouvait être ni 
méconnue, ni calomniée, elle parlîiit avec plus d'auto- 
rité. 

Madame de Staël avait certainement pris de la confiance 
en elle-même, mais sans aucun mélange de présomption. 
Elle paraissait d'autant plus imposante, qu'elle ne parlait 
.point en son propre nom , mais qu'on la voyait comme 
l'interprète des éternelles loi,s de l'équité. Ce n'était plus un 
.grand maître en éloquence qui se plaît à déployer son ta- 
rent, c'était un missionnaire profondément pénétré des 
vérités qu'il annonce; et l'admiration dont elle était l'objet 
fs'absorbait, pour ainsi dire, dans l'attention excitée par 
rla question qu'elle traitait. Il ne s'agissait plus d'elle-même, 
il s'agissait pour chacun de ce qui lui importait le plus; et 
comme elle parlait aux hommes de leurs intérêts les plus 
pressants, c'était leur affaire que de l'entendi'e. Elle a peint 
:sous les couleurs les plus fortes, et le moment présent et 
ses suites inévitables; elle a expliqué les classes, les na- 
tions les unes aux autres, les besoins, les sentiments de 
tous à chacun : ou sentait qu'elle annonçait vrai, et que le 
fait répéterait avec dureté, ce qu'on se serait refusé à ap- 
prendre d'elle. 

Voilà pourquoi les souverains eux-mêmes l'ont écoutée 
avec avidité, et souvent avec émotion. Et lorsque, usant 
(le son pouvoir naturel pour ébranler les âmes, elle mon- 
Irait dans ces mêmes dispositions de la Providence qu'elle 
dévoilait, le soulagement d'une masse de misères; quand 
elle plaidait la cause sacrée, et de son pays, et de l'huma- 
nité, on était entraîné, attendri, électrisé par elle. C'est 
ainsi que la renommée de madame de Staël s'est constam- 
ment accrue, que sa gloire déjà grande dans la France y 
a été comme importée de nouveau par l'enthousiasme des 
autres nations, et que, sans étonner les témoins de l'effet 
qu'elle produisait, on a pu dire que son éloquence avait 
hâté le renvoi de trois cent mille soldats étrangers et la li- 
bération de sa patrie^ 

Il faut comprendre parmi les heureux effets du temps 
sur madame de Staël, la fixité toujours plus grande des 
idées religieuses dans son esprit , et l'habitude mieux con- 
tractée de les appliquer à la vie réelle. Ses scrupules , qui 
avaient toujours eu pour objet les conséquences de ses 
actions, se sont davantage attachés à leurs motifs. La 
prière, ce besoin de sentiment pour elle, la mettant sans 
cesse en communication avec la source de toute excel- 
lence, a fait pénétrer une pure lumière dans son cœur : 
« Toutes les fois que je suis seule, je prie, » disait-elle à 
ses enfants. Elle m'écrivait de Suède au suj,et de M. de 
Montmorency : « Il n'y a point d'absence pour les êtres re- 
« ligieux, parce qu'ils se retiouvent dans le sentiment de 
« la prière. « A tout moment on voit dans ses lettres la de- 
mande de prier pour elle et pour ses enfants. 

Madame de Staël pensait qu'il y a de l'orgueil dans 
l'homme à vouloir pénétrer le secret de l'univers; et en 
parlant de la haute métaphysique, elle disait: «J'aime 
« mieux l'Oraison dominicale que tout cela. » Durant ses 
longues insomnies, elle répétait sans cesse cette prière 
pour se calmer. Des soupirs, de certaines exclamations, 
donlelle avait l'habitude, étaient chez elle des mvocations 
pieuses; ainsi ces mots qui lui échappaient souvent: 
<i Pauvre nature humaine ! hélas ! qu'est-ce que de nous ? 



« ah! la vie, la vie! » étaient un sentiment religieux qui 
s'exhalait. 

C'était encore de la piété en elle que cette conviction si 
piofonde et si souvent exprimée, que la justice divine com- 
mence déjà à s'exercer sur cette terie. « La vie, » disait- 
elle à sa fille en appliquant à la religion une compaiaison 
déjà connue , a la vie ressemble à ces tapisseries des Gobe- 
« lins, dont vous ne discernez pas le tissu quand vous les 
« voyez du beau côté, mais dont on découvre tous les fils 
« en regardant l'autre face. Le mystère de l'existence, c'est 
<i le rapport de nos fautes avec nos peines. Je n'ai jamais 
« eu un tort qu'il n'ait été la cause d'un malheur. » 

Une chose qui peut paraître bizarre, c'est qu'elle appli- 
quait cette idée de rétribution à la vie présente plus en- 
core qu'à la vie à venir. «Les auteurs catholiques, écrivait- 
« elle, font constamment usage de l'enfer; sans oser juger 
« une telle croyance, je n'ai jamais senti qu'elle rendît 
« meilleur. » Néanntioins pendant ses accès de chagrin elle 
lisait souvent Fénélon, trouvant chez cet auteur une con- 
naissance admirable des peines de l'âme. L'Imitation de 
Jésus-Christ, qui ne lui avait pas plu d'abord, était aussi 
une ressource pour elle vers la fin de sa vie. 

Le Suédois ' dont j'ai parlé a fait sur madame de Staël 
cette remarque qu'il faut prendre dans un sens favorable : 
« Elle avait une vénération d'enfant pour la reUgion chré- 
« tienne. » 

C'est dans son dernier ouvrage qu'elle a dit ces mots 
sublimes : « L'homme est réduit en poussière par l'incré- 
«. dulité, » et cet autie : « La religion est la vie de l'âme. » 

En 1815, comme l'intolérance et les excès du fanatisme 
religieux étaient continuellement l'objet de son animadver- 
sion, je craignais que la religion même n'eût soutfert dans 
son esprit de l'abus que l'on faisait de ce nom sacré. Lui 
ayant témoigné mes doutes à cet égard : « Je vous pro- 
« teste que cela n'est pas, me répondit-elle. 11- entre de la 
« piété dans mon indignation , et il n'est pas un quart 
« d'heure, je pourrais peut-être dire moins, où l'idée de 
« la Divinité ne soit présente à mon cœur. » 

Néanmoins on doit s'exprimer avec modestie lorsqu'on 
parle des sentiments religieux de ceux qu'on a aimés. On 
le doit même pour tout le monde, puisque bien des gens 
se croient en droit d'exiger des vertus plus qu'humaines 
du cœur qui nourrit ces sentiments; mais on le doit sur- 
tout en pensant à leur objet sublime. Ce n'est pas quand 
on élève ses regards vers l'Être suprême, qu'on peut louer 
aucun mortel. « Dieu seul est grand; » ce beau mot qui a 
retenti sur le cercueil de Louis XIV, ce mot peut aussi être 
prononcé sur le tombeau de ceux qui ont régné par la pen- 
sée. Madame de Staël parlait avec une modeste défiance 
de sa piété; elle n'a jamais eu aucun orgueil, mais sous le 
rapport religieux, elle était véritablement humble de cœur. 
Le sentiment de sa supériorité l'abandonnait, soit devant 
ces hommes consacrés à Dieu auxquels il a communiqué 
des clartés merveilleuses, soit devant ces âmes simples 
qu'il a purifiées à son feu. EUe se croyait en marche et 
non arrivée; et quoique la religion ne puisse encore don- 
ner ici-bas, ni la perfection ni le bonheur, elle n'y voyait 
pas moins le seul moyen puissant d'avancer vers l'un et 
vers l'autre. 

Que cette marche ait été arrêtée, que madame de Staël 
nous ait été ravie au moment où s'annonçait le plus beau 
développement de ses qualités comme de son talent, ce 
sont là des voies qu'il ne nous ajjpartient pas de sonder. 
Le juge suprême évaluera tout; il sera clément envers le 

^ M., Briiitlviiicm. 



DE MADAME DE STAËL. 



53 



génie. Ce n'est pas pour l'exposer à plus de périls, qu'il 
lui a confié une sublime mission; et si les hautes lumières 
qu'il lui a départies, étaient envers lui un motif de sévé- 
rité, le malheur, le trouble, la fièvre ardente auxquels il 
semble l'avoir condamné sur la terre, en seraient un plus 
grand d'indulgence. 

Maladie. Conclusion. 

Parlerai-je du dépérissement d'une telle personne? Évo- 
querai-je des images que le sort m'a épargnées , en la mon- 
trant aux prises pendant des mois entiers avec la souf- 
france, avec la mort? Oserai-je me représenter cette 
imagination si redoutable, cet esprit si pénétrant, portés 
sur les progrès de la maladie qui livrait peu à peu à l'en- 
gourdissement les organes de l'être le plus actif, le plus 
mobile, le plus vivant de tous ? Ah J que cet affreux tableau 
qui ne s'offre que trop à ma pensée soit tracé par d'autres 
que par moi t Mais comme dans la maladie de madame de 
Staël il est des circonstances moins douloureuses pour 
ses amis, comme il en est de consolantes même, c'est 
sur celles-là, sans doute, qu'il me sera permis de m' ar- 
rêter. 

Pendant cette cruelle épreuve son caractère ne s'est 
point altéré ; et si elle a montré parfois , ce qui est bien na- 
turel, sa grande capacité de douleur morale, jamais ses 
plaintes n'ont été des murmures, jamais elle ne s'est ré- 
voltée. Au milieu des agitations tembles qui passent si ra- 
pidement du physique au moral dans des maux de cette 
espèce, son inaltérable douceur ne s'est pas un instant 
démentie. Elle a été, jusqu'à son dernier soupir, tendre, 
confiante comme un pauvre enfant, et profondément re- 
connaissante envers ceux qui l'entouraient, et envers l'a- 
mie incomparable (mademoiselle Randall), dont les soins 
ont été aussi touchants que son attachement était profond. 
On lui a vu constamment exercer les vertus qui l'ont dis- 
tinguée, et dans ses jours les plus douloureux, elle s'est 
occupée à rendre des services. La grâce d'un condamné 
(Barry) qu'elle avait sollicitée pendant sa maladie, a 
même été obtenue de la bonté du roi , le lendemain de sa 
mort; en sorte qu'elle a fait du bien même après avoir 
expiré. 

On a encore entendu d'elle des mots charmants dans 
son genre particulier. « J'ai toujours été la même, vive et 
« triste, » a-t-elle dit à M. de Chateaubriand; « j'ai aimé 
« Dieu, mon père, et la liberté. « 

En citant ces paroles de Fontenelle : « Je suis Français, 
« J'ai quatre-vingts ans, et je n'ai jamais donné le moindre 
V- l'idicule à la plus petite vertu , » elle ajoutait : «Voilà ce 
« que je puis dire de la plus petite peine. » 

Sans doute elle a vivement regretté ses enfants et ses 
amis. Le stoïcisme ou le genre particulier d'exaltation qui 
peuvent fermer le cœur aux douleurs de la séparation, 
11.' étaient pas dans son caractère. Sa fille, surtout, lui a 
coûté bien des soupirs. « Avec une telle fortune de cœur, » 
a-t-elle dicté pour moi, en parlant des objets de ses affec- 
tions, « avec une telle fortune de cœur, il est triste de 
<,'■ quitter la vie. Je seia^is bien fâchée, a-t-elle dit encore, 
« que tout fût fini entre Albertine (madame de Broglie") et 
^< moi dans un autre monde. » Mais elle a regretté la vie 
plutôt qu'elle n'a véritablement redouté la mort. Elle a pu 
craindre les dernières souffrances; une imagination telle 
que la sienne a pu concevoir quelque horreur à l'idée, tei- 
rlblç pour tous, de la dissolution matérielle; mais le tré- 
pas moralement considéré ne lui a pas causé d'elfroi. Elle 
Avait conservé assez de calme pour désirer encore dicter 



à M. Schlegel la peinture de ce qu'elle éprouvait. Toujours 
sa pensée s'est portée, avec espérance, vers son père et 
vers l'immortalité. <> Mon père m'attend surj'aulre bord, » 
disait-elle. Elle voyait son père auprès de Dieu, et ne pou- 
vait voir dans Dieu même autre chose qu'un père. Ces 
deux idées étaient confondues dans son cœur, et celle 
d'une bonté protectrice était inséparable de l'une et de 
l'autre. Un jour, en sortant d'un état de rêverie, elle dit : 
« Je crois savoir ce que c'est que le passage de la vie à la 
« mort, et je suis sûre que la bonté de Dieu nous l'adou- 
« cit. Nos idées se troublent, et la souffrance n'est pas 
« très-vive. » 

Sa confiance n'a pas été trompée; la plus profonde paix 
a présidé à ses derniers moments. Longtemps avant qu'elle 
eût expiré, la grande lutte était terminée, et son âme s'est 
envolée avec douceur. 

Telle a été la fin de madame de Staël, le génie le plus 
aimant qui ait peut-être jamais existé. L'histoire des re- 
grets, du vide affreux qui ont suivi sa perte, est celle du 
reste de notre vie, et n'appartient plus à la sienne ; mais 
pour laisser une impression moins douloureuse et plus salu- 
taire, j'essaierai d'embrasser le cours de ses pensées sous le 
point de vue religieux, le seul qui permette de saisir l'en- 
semble d'une destinée et ses rapports avec le sort général 
de l'humanité. 

S'il est intéressant pour le moraliste de connaître reffet 
de la vie, de savoir quel est dans un esprit éclairé le ré- 
sultat naturel des scènes qui se succèdent assez réguliè- 
rement dans notre existence, jamais cet examen ne sera 
plus instructif que lorsque madame de Staël en deviendra 
l'objet. Trop avide de bonheur , trop ardente dans tous ses 
vœux pour s'être soustraite aux grandes chances , et avoir 
évité les vicissitudes du sort, chaque événement a fait im- 
pression sur un cœur très-sensible, et laissé sa leçon dans 
un esprit singulièrement observateur. Elle a donc subi 
l'action de la vie dans toute sa force, et tiré de la vie 
même tout l'enseignement qu'elle peut donner. 

Mais quel est cet enseignement ? Y a-t-il un dessein bien- 
faisant dans l'ordonnance générale de la destinée humaine? 
c'est ce dont madame de Staël était persuadée. Elle vou- 
lait écrire un livre qu'elle aurait intitulé : Éducation du 
COEUR PAR LA VIE. Lc projet seul de composer un tel ou- 
vrage montre en elle le sentiment d'une continuelle amé- 
lioration. 

Examinons rapidement l'éducation que lui a donnée la 
vie. Douée de l'âme la plus expansive, dans cet âge où 
l'agrandissement des facultés semble être commandé à toute 
la création animée , elle étend, elle exerce sans cesse son es- 
prit; l'amitié, la tendresse filiale ont en elle un caractère 
exalté. Les premières impressions religieuses sont reçues 
comme un sentiment de plus, et peut-être comme la source 
des plus sublimes émotions. Mais bientôt arrive la jeu- 
nesse, cet âge à la fois raisonneur et enthousiaste, où le cœur 
croit tout et où l'esprit ne croit rien , où l'examen de toutes 
les questions conduit à la récusation de tous les jugements, 
et où, bien souvent, un âpre stoïcisme dans les principes 
ne laisse que plus de prise aux sopliismes des passions. 
L'influence de cette saison de la vie, et celle d'un siècle 
en accord avec elle, peut se faire sentir chez madame de 
Staël; mais l'idée delà Divinité n'est pas altérée dans son 
cœur, et une faculté d'observation prématurée l'amène 
bientôt à ce grand résullat, c'est que dans les passions il 
c'est pas de bonheur. Tous les sentiments terrestres sont 
déclarés dangereux par elle; et dans le naufrage des es- 
pérances, elle ne voit pour ressource assurée que la clia- 
rilé et la résignation , deux vertus éminemment chrétiemics 



54 NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS DE M-^^ DE STAËL. 



auxquelles elle rend hommage sous d'autres noms. Mais 
ensuite portant son regard investigateur sur l'histoire et 
sur les travaux de l'esprit humain, elle s'étonne de ce 
qu'elle découvre, et le christianisme se montre à elle sous 
son vrai jour. Frappée de sa grande influence, elle l'est 
davantage de sa beauté. Elle sent qu'une harmonie secrète 
avec le cœur, avec tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans 
notre nature, peut seule expliquer de tels effets, et peu à 
peu elle se prépare à recevoir, comme une loi divine, une 
loi salutaire pour le genre humain; l'expérience du se- 
cours, de l'intime consolation attachée à la prière, fortifie 
en elle cette disposition; mais il appartenait à la douleur 
de régénérer son âme entière et d'ouvrir son cœur à la foi 
chrétienne. 

Quand on pense que cette même route parcourue avec 
tant d'éclat par madame de Staël dans une région supé- 
rieure, est suivie par d'innombrables créatures, dans la 
sphère assignée à chacune d'elles ; quand nous voyons se 
succéder, dans presque toutes les destinées, les illusions 
des passions, puis leurs espérances déçues, puis cette ob- 
servation des individus et de la société, qui conduit à sen- 
tir les avantages de la religion, pour la moralité, pour la 
paix, pour l'union des familles; puis enfin ces douleurs 
inévitables de l'âge mûr, ces douleurs dénuées des pom- 
peuses émotions de la jeunesse, ces douleurs où le cœur, 
privé du pouvoir de se distraire et conservant celui de 
souffrir , ne peut plus écouter que la voix qui promet une 
autre existence; quand, dis-je, nous considérons l'ensem- 
ble de cette ordonnance, ne nous semble-t-il pas qu'elle a 
été calculée pour soumettre le cœur à l'empire de la reli- 
gion, et que l'Être qui est le commencement et la fin, 
l'origine et le terme, ne nous a lancés un moment sur le 
lleuve de la vie que parce que le cours de l'onde tend à 
nous ramener à lui ? 

Madame de Staël a fait beaucoup de bien dans son siè- 
cle; et je ne considère ici ni les secours de tout genre 



qu'elle a prodigués à l'infortune, ni la masse immense de 
plaisir et d'instruction qu'ont répandue sa conversation et 
ses ouvrages; ce que je me plais surtout à penser à cette 
heure, c'est qu'elle a été utile à la cause sacrée de la reli- 
gion. Elle l'a peut-être été d'autant plus, qu'elle n'a pas 
professé le but formel de plaider cette cause , mais qu'une 
persuasion profonde, un sentiment intime et puissant, 
éclatent involontaiiement dans ses écrits. 

Comme elle n'annonçait aucun dessein, l'incrédulité n'a 
pu s'armer d'avance contre elle. C'est toujours avec dou- 
ceur, avec simplicité qu'elle s'est présentée. Elle n'a point 
parlé en docteur de la loi, ni en prédicateur sévère; mais 
tirant un nouveau genre de force, précisément de ce 
qu'elle a connu , de ce qu'elle a aimé tout ce qui peut 
charmer le cœur et l'esprit sur la terre, elle a dit aux gens 
du monde, aux hommes d'État, aux littérateurs : « Tous les 
intérêts qui vous animent m'ont occupée, mais j'ai senti 
qu'il n'existait rien de grand ou de durable sans la reli- 
gion; il n'y a qu'elle pour la morale, appui de la société; 
il n'y a qu'elle dans l'infortune ; et sans elle le talent même 
est privé de sa plus haute inspiration. Ceux qui ne se sont 
jamais élancés vers le ciel n'ont pas ravi l'étincelle créa- 
trice , et ils n'obtiendront pas même l'ombre d'immortalité 
que dispense la renommée. » 

Un génie pareil à celui de madame de Staël est le seul 
missionnaire possible dans un monde savant et raison- 
neur, frivole et dédaigneux. Sans entrer dans le temple 
même, elle s'est placée sur le parvis, et a préludé aux 
chants sacrés devant cette multitude païenne de cœur, 
qui encense les muses et lapide les prophètes. 

Mais c'est aux êtres sensibles qu'elle s'est adressée de 
préférence; et, comme le grand apôtre qui avait trouvé 
dans Athènes un autel consacré à une divinité inconnue, 
elle a dit aux âmes tendres et enthousiastes : « Le dieu 
« inconnu que vous adorez, c'est celui que nous vous an- 
« nonçons. » 



CONSIDÉRATIONS 



SUR 



LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS 

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

PUBLIÉES EN 1818 

PAR M. LE DUC DE BROGLIE ET M. LE BARON DE STAËL. 

Los révolutions qui arrivent dons les grands États ne sont 
point un effet du hosard ni du caprice des peuples. 

MÉM. DE SuLLr, t. I, p. 133. 



AVIS DES ÉDITEURS 

DE ISIS. 

En remplissant la tâche que madame de Staël a daigné nous 
confier, nous devons, avant tout, faire connaître dans quel 
état nous avons trouvé le manuscrit remis à nos soins. 

Madame de Staël s'était tracé, pour toutes ses composi- 
tions , une règle de travail dont elle ne s'écartait jamais. Elle 
écrivait d'un seul trait toute l'ébauche de l'ouvrage dont elle 
avait conçu le plan, sans revenir sur ses pas, sans interrom- 
pre le cours de ses pensées , si ce n'est par les recherches que 
son sujet rendait nécessaires. Cette première composition 
achevée, madame de Staël la transcrivait en entier de sa 
main; et, sans s'occuper encore de la correction du style, 
elle modiiiait l'expression de ses idées , et les classait souvent 
dans un ordre nouveau. Le second travail était ensuite mis 
au net par un secrétaire, et ce n'était que sur la copie, sou- 
vent même sur les épreuves imprimées , que madame de Staël 
perfectionnait les détails de la diction : plus occupée de trans- 
mettre à ses lecteurs toutes les nuances de sa pensée", toutes 
les émotions de son àme , que d'atteindre une correction mi- 
nutieuse, qu'on peut obtenir d'un travail, pour ainsi dire, 
mécanique. 

Madame de Staël avait achevé, dès les premiers jours 
de I8I6, la composition de l'ouvrage que nous publions. Elle 
avait consacre une année à en revoir les deux premiers vo- 
lumes, ainsi qu'une partie du troisième. Elle était revenue à 
Paiis pour terminer les morceaux relatifs à des événements 
récents dont elle n'avait pas été témoin , et sur lesquels des 
renseignements plus précis devaient modifier quelques-unes 
de ses opinions. Enfin les Considérations sur les principaux 
événements de la révolution française (car tel est le titre que 
madame de Staël avait elle-même choisi) aui-aient paru h la 
lin de l'année dernière, si celle qui faisait notre gloire et notre 
bonheur nous eut été conservée. 

Nous avons trouvé les deux premiers volumes , et plusieurs 
chapitres du troisième , dans l'état où ils auraient été livrés à 
l'impression. D'autres chapitres étaient copiés , mais non re- 
vus par l'auteur; d'autres enfin n'étaient composés que de 
premier jet; et des notes marginales, écrites ou dictées par 
madame de Staël , indiquaient les points qu'elle se proposait 
de développer. 

Le premier sentiment, comme le premier devoir de ses en- 
fants , a été un respect religieux pour les moindres indications 
de sa pensée ; et il est presque superflu de dire que nous ne 
nous sommes permis ni une addition ni même un changement, 
et que l'ouvrage qu'on va lire est parfaitement conforme au 
manuscrit de madame de Staël. 

Le travail des éditeurs s'est borné uniquement à la révision 
des épreuves , et à la correction de ces légères inexactitudes 



de style qui échappent à la vue, dans le manuscrit le plus 
soigné. Ce travail s'est fait sousles yeux de M. A. W. de Schle- 
gel , dont la rare supériorité d'esprit et de savoir justifie la 
confiance avec laquelle madame de Staël le consultait dans 
tous ses travaux littéraires , autant que son honorable carac- 
tère mérite l'estime et l'amitié qu'elle n'a pas cessé d'avoir 
pour lui , pendant une liaison de treize années. 



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. 

J'avais d'abord commencé cet ouvrage avec l'inten- 
tion de le borner à l'examen des actes et des écrits poli- 
tiques de mon père. Mais , en avançant dans mon travail , 
j'ai été conduite par le sujet même à retracer, d'une part, 
les principaux événements de la révolution française, et 
à présenter, de l'autre, le tableau de l'Angleterre, comme 
une justification de l'opinion de M. Necker, relativement 
aux institutions politiques de ce pays. Jlon plan s'éfant 
agrandi , il m'a semblé que je devais changer de titre, quoi- 
que je n'eusse pas changé d'objet. Il restera néanmoins 
dans ce livre plus de détails relatifs à mon père, et même 
à moi, que je n'y en aurais mis, si je l'eusse d'abord conçu 
sous un point de vue général ; mais peut-être des circons- 
tances particulières servent-elles à faire mieux connaître 
l'esprit et le caractère des temps qu'on veut décrire. 

PREMIÈRE PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Réflexions générales. 

La révolution de France est une des grandes 
époques de l'ordre social. Ceux qui la considèrent 
comme un événement accidentel n'ont porté leurs 
regards ni dans le passé , ni dans l'avenir. Ils ont 
pris les acteurs pour la pièce ; et, afin de satisfaire 
leurs passions , ils ont attribué aux hommes du 
moment ce que les siècles avaient préparé. 

Il suffisait cependant de jeter un coup d'œil sur 
les principales crises de l'histoire , pour se con- 

b 



56 



CONSIDERITÏONS 



vaincre qu'elles ont été toutes inévitables , quand 
elles se rattachaient de quelque manière au déve- 
loppement des idées , et qu'après une lutte et des 
malheurs plus ou moins prolongés, le triomphe 
des lumières a toujours été favorable à la grandeur 
et à l'amélioration de l'espèce humaine. 

Mon ambition serait de parler du temps dans 
lequel nous avons vécu , comme s'il était déjà loin 
de nous. Les hommes éclairés, qui sont toujours 
contemporains des siècles futurs par leurs pensées, 
jugeront si j'ai su m'élever à la hauteur d'impartia- 
lité à laquelle je voulais atteindre. 

Je me bornerai , dans ce chapitre , à des consi- 
dérations générales sur la marche politique de la 
civilisation européenne , mais seulement par rap- 
port à la révolution de France : car c'est à ce su- 
jet, déjà bien vaste, que cet ouvrage est consacré. 

Les deux peuples anciens dont la littérature et 
l'histoire composent encore aujourd'hui notre 
principale fortune intellectuelle , n'ont dû leur 
étonnante supériorité qu'à la jouissance d'une pa- 
trie libre. Mais l'esclavage existait chez eux, et, 
par conséquent , les droits et les motifs d'émula- 
tion qui doivent être communs à tous les hommes, 
étaient le partage exclusif d'un petit nombre de 
citoyens. Les nations grecque et romaine ont dis- 
paru du monde à cause de ce qu'il y avait de bar- 
bare, c'est-à-dire d'injuste, dans leurs institutions. 
Les vastes contrées de l'Asie se sont perdues dans 
le despotisme; et, depuis nombre de siècles, ce 
qu'il y reste de civilisation est stationnaire. Ainsi 
donc , la grande révolution historique dont les ré- 
sultats peuvent s'appliquer au sort actuel des na- 
tions modernes , date de l'invasion des peuples du 
Nord ; car le droit public de la plupart des États 
européens repose encore aujourd'hui sur le code 
de la conquête. 

Néanmoins , le cercle des hommes auxquels il 
était permis de se considérer comme tels, s'est 
étendu sous le régime féodal. La condition des 
serfs était moins dure que celle des esclaves : il y 
avait diverses manières d'en sortir ; et , depuis ce 
temps , différentes classes ont commencé par de- 
grés à s'affranchir de la destinée des vaincus. C'est 
sur l'agrandissement graduel de ce cercle que la 
réflexion doit se porter. 

Le gouvernement absolu d'un seul est la plus 
informe de toutes les combinaisons politiques. 
L'aristocratie vaut mieux : quelques-uns, au moins, 
y sont quelque chose, et la dignité morale de 
l'homme se retrouve dans les rapports des grands 
seigneurs avec leur chef. L'ordre social , qui ad- 
met tous nos semblables à l'égalité devant la loi , 



comme devant Dieu , est aussi bien d'accord avec 
la religion chrétienne qu'avec la véritable liberté : 
l'une et l'autre, dans des sphères différentes, doi- 
vent suivre les mêmes principes. 

Depuis que les nations du Nord et de la Ger- 
manie ont renversé l'empire occidental , les lois 
qu'elles ont apportées se sont modifiées successi- 
vement : car le temps , comme dit Bacon , est le 
plus grand des novateurs. Il serait difficile de fixer 
avec précision la date des divers changements qui 
ont eu lieu; car, en discutant les faits principaux, 
on trouve qu'ils empiètent les uns sur les autres. 
Mais il me semble cependant que l'attention peut 
s'arrêter sur quatre époques dans lesquelles ces 
changements , annoncés d'avance , se sont mani- 
festés avec éclat. 

La première période politique est celle oij les 
nobles, c'est-à-dire les conquérants, se considé- 
raient comme les copartageants de la puissance 
royale de leur chef, tandis que la nation était divi- 
sée entre les différents seigneurs , qui disposaient 
d'elle à leur gré. Il n'y avait alors ni instruction, 
ni industrie , ni commerce : la propriété foncière 
était presque la seule connue ; et Charlemagne lui- 
même s'occupe, dans ses Capitulaires, de l'écono- 
mie rurale des domaines de la couronne. Les no- 
bles allaient à la guerre en personne, amenant 
avec eux leurs hommes d'armes : ainsi les rois 
n'avaient pas besoin de lever des impôts, puis- 
qu'ils n'entretenaient point d'armée ni d'établisse- 
ment public. Tout démontre que, dans ces temps, 
les grands seigneurs étaient très-indépendants des 
rois; ils maintenaient la liberté pour eux, si toute- 
fois on est libre soi-même, alors qu'on impose la 
servitude aux autres. La Hongrie peut encore, à 
cet égard , donner l'idée d'un tel genre de gouver- 
nement , qui a de la grandeur dans ceux qui en 
jouissent. 

Les champs de mai , si souvent cités dans l'his- 
toire de France , pourraient être appelés le gou- 
vernement démocratique de la noblesse, tel qu'il 
a existé en Pologne. La féodalité s'établit plus 
tard. L'hérédité du trône, sans laquelle il n'existe 
point de repos dans les monarchies , n'a été régu- 
lièrement fixée que sous la troisième race; durant 
la seconde, la nation, c'est-à-dire alors, les barons 
et le clergé, choisissaient un successeur parmi 
les individus de la famille régnante. La primogéni- 
ture fut heureusement reconnue avec la troisième 
race. Mais , jusqu'au sacre de Louis XVI inclusi- 
vement, le consentement du peuple a toujours été 
rappelé comme la base des droits du souverain au 
trône. 



SUR LA. REVOLUTION FRANCHISE. 



57 



Il y avait déjà, sous Charlemagne, quelque chose 
qui ressemblait plus à la pairie d'Angleterre que 
l'institution de la noblesse , telle qu'on l'a vue en 
France depuis deux siècles. Je fais cette observa- 
tion sans y attacher beaucoup d'importance. Tant 
mieux, sans doute, si la raison en politique est 
d'antique origine; mais, fût -elle une parvenue, 
encore faudrait-il l'accueillir. 

Le régime féodal valait beaucoup mieux pour 
les nobles que l'état de courtisans , auquel le des- 
potisme royal les a condamnés. C'est une question 
purement métaphysique maintenant, que de savoir 
si l'espèce humaine gagnerait à l'indépendance 
d'une classe plutôt qu'à l'oppression exercée dou- 
cement, mais également, sur toutes. Il s'agit seule- 
ment de remarquer que les nobles , dans le temps 
de leur splendeur, avaient un genre de liberté po- 
litique, et que le pouvoir absolu des rois s'est éta- 
bli contre les grands avec l'appui des peuples. 

Dans la seconde période politique, celle des af- 
franchissements partiels , les bourgeois des villes 
ont réclamé quelques droits ; car , dès que les 
hommes se réunissent, ils y gagnent, au moins 
autant en sagesse qu'en force. Les républiques 
d'Allemagne et d'Italie , les privilèges municipaux 
du reste de l'Europe, datent de ce temps. Les mu- 
railles de chaque ville servaient de garantie à ses 
habitants. On voit encore, dans l'Italie surtout, 
des traces singulières de toutes ces défenses indi- 
viduelles contre les puissances collectives : des 
tours multipliées dans chaque enceinte , des palais 
fortifiés; enfin des essais mal combinés, mais di- 
gnes d'estime, puisqu'ils avaient tous pour but 
d'accroître l'importance et l'énergie de chaque 
citoyen. On ne peut se dissimuler néanmoins que 
ces tentatives de petits États pour s'assurer l'in- 
dépendance , n'étant point régularisées , ont sou- 
vent amené l'anarchie; mais Venise, Gênes, la 
ligue lombarde, les républiques toscanes, la Suisse, 
les villes hanséatiques ont honorablement fondé 
leur liberté à cette époque. Toutefois , les instiUi- 
tions de ces républiques se sont ressenties des 
temps où elles s'étaient établies , et les droits de 
la liberté individuelle, ceux qui assurent l'exercice 
et le développement des facultés de tous les hom- 
mes, n'y étaient point garantis. La Hollande, de- 
venue république plus tard , se rapprocha des vé- 
ritables principes de l'ordre social : elle dut cet 
avantage, en particulier, à la réforme religieuse. 
La période des affranchissements partiels, telle 
que je viens de l'indiquer, ne se fait plus remar- 
quer clairement que dans les villes libres , et dans 
les républiques qui ont subsisté jusqu'à nos jours. 



Aussi ne devrait -on admettre dans l'histoire des 
grands États modernes que trois époques tout à 
fait distinctes : la féodalité, le despotisme, et le 
gouvernement représentatif. 

Depuis environ cinq siècles, l'indépendance et 
les lumières ont agi dans tous les sens, et presque 
au hasard; mais la puissance royale s'est constam- 
ment accrue par diverses causes et par divers 
moyens. Les rois, ayant souvent à redouter l'ar- 
rogance des grands , cherchèrent contre eux l'al- 
liance des peuples. Les troupes réglées rendirent 
l'assistance des nobles moins nécessaire ; le besoin 
des impôts , au contraire , força les souverains à 
recourir au tiers état; et pour en obtenir des tri- 
buts directs, il fallut qu'ils le dégageassent plus 
ou moins de l'influence des seigneurs. La renais- 
sance des lettres, l'invention de l'imprimerie, la 
réformation, la découverte du nouveau monde, 
et les progrès du commerce, apprirent aux hom- 
mes qu'il peut exister une autre puissance que 
celle des armes ; et depuis ils ont su que celle des 
armes aussi n'appartenait pas exclusivement aux 
gentilshommes. 

On ne connaissait, dans le moyen âge, en fait 
de lumières, que celles des prêtres; ils avaient 
rendu de grands services pendant les siècles de 
ténèbres ; mais , lorsque le clergé se vit attaqué 
par la réformation, il combattit les progrès de 
l'esprit humain, au lieu de les favoriser. La se- 
conde classe de la société s'empara des sciences, 
des lettres, de l'étude des lois, et du commerce; 
et son importance s'accrut ainsi chaque jour. D'un 
autre côté, les États se concentraient davantage, 
les moyens de gouvernement devenaient plus forts; 
et les rois, en se servant du tiers état contre les 
barons et le haut clergé, établirent leur propre 
despotisme, c'est-à-dire, la réunion dans les mains 
d'un seul du pouvoir exécutif et du pouvoir légis- 
latif tout ensemble. 

Louis XI est le premier qui fit authentiquement 
l'essai de ce fatal système en France, et l'inventeur 
est vraiment digne de l'œuvre. Henri VIII, en An- 
gleterre, Philippe II, en Espagne, Christiern, dans 
le Nord, travaillèrent sur le même plan, avec des 
circonstances différentes. Mais Henri VIII, en pré- 
parant la religion réformée, affranchit son pays 
sans le vouloir. Charles-Quint aurait peut-être ac- 
compli momentanément son projet de monarchie 
universelle, si, malgré le fanatisme de ses États 
du midi , il se fût appuyé sur l'esprit novateur du 
temps, en acceptant la confession d'Augsbourg. On 
dit qu'il en eut l'idée, mais cette lueur de son 
génie disparut sous le pouvoir ténébreux de son 



5. 



58 



CONSIDERATIONS 



fils , et l'empreinte du terrible règne de Philippe II 
pèse encore tout entière sur la nation espagnole : 
là, l'inquisition s'est chargée de conserver l'héri- 
tage du despotisme. 

Christiern voulut asservir la Suède et le Dane- 
mark à la même domination absolue. L'esprit d'in- 
dépendance des Suédois s'y opposa. On voit dans 
leur histoire différentes périodes analogues à celles 
que nous avons signalées dans les autres pays. 
Charles XI fit de grands efforts pour triompher 
de la noblesse par le peuple. Mais la Suède avait 
une constitution , en vertu de laquelle les députés 
des bourgeois et des paysans composaient la moi- 
tié de la diète, et la nation était assez éclairée pour 
savoir qu'il ne faut sacrifier des privilèges qu'à 
des droits, et que l'aristocratie, avec tous ses 
défauts , est encore moins avilissante que le des- 
potisme. 

Les Danois ont donné le plus scandaleux exemple 
politique dont l'histoire nous ait conservé le sou- 
venir. Un jour, en 1660, fatigués du pouvoir des 
grands , ils ont déclaré leur roi législateur et sou- 
verain maître de leurs propriétés et de leurs vies; 
ils lui ont attribué tous les pouvoirs , excepté celui 
de révoquer l'acte par lequel il devenait despote; 
et, quand cette donation d'eux-mêmes fut achevée, 
ils y ajoutèrent encore que si les rois de quelque 
autre pays avaient un privilège quelconque qui ne 
fût pas compris dans leur acte, ils l'accordaient 
d'avance, et à tout hasard, à leurs monarques. 
Cependant cette résolution inouïe ne faisait , après 
tout , que manifester ouvertement ce qui se passait 
dans d'autres pays avec plus de pudeur. La religion 
protestante, et surtout la liberté de la presse, ont 
depuis créé dans le Danemark une opinion indé- 
pendante , qui sert de limites morales au pouvoir 
absolu. 

La Russie, bien qu'elle diffère des autres em- 
pires de l'Europe par ses institutions et par ses 
mœurs asiatiques, a subi sous Pierre T'ia seconde 
crise des monarchies européennes, l'abaissement 
des grands par le monarque. 

L'Europe devait être citée au ban de la Pologne, 
pour les injustices toujours croissantes dont ce 
pays avait été la victime jusqu'au règne de l'em- 
pereur Alexandre. Mais, sans nous arrêter main- 
tenant aux troubles qui ont dû naître de la funeste 
réunion du servage des paysans et de l'indépen- 
dance anarchique des nobles , d'un superbe amour 
de la patrie et d'une contrée tout ouverte au 
pernicieux ascendant des étrangers, nous dirons 
seulement que la constitution rédigée en 1792, par 
des hommes éclairés, celle que le général Rosciusko 



a si honorablement défendue , était aussi libérale 
que sagement combinée. 

L'Allemagne, comme empire politique, en est 
encore restée, sous divers rapports, à la première 
période de l'histoire moderne, c'est-à-dire, au 
gouvernement féodal ; toutefois l'esprit des temps 
a pénétré dans ses vieilles institutions. La France, 
l'Espagne et l'empire britannique ont cherché cons- 
tamment à faire un tout politique : l'Allemagne 
a maintenu sa subdivision par un esprit d'indé- 
pendance et d'aristocratie tout ensemble. Le traité 
de Westphalie, en reconnaissant la religion réfor- 
mée dans la moitié de l'empire , a mis en présence 
deux parties de la même nation , qui , par une 
longue lutte, avaient apprisà se respecter mutuel- 
lement. Ce n'est pas ici le moment de discuter les 
avantages politiques et militaires d'une réunion 
plus compacte. L'Allemagne a bien assez de force 
à présent pour maintenir son indépendance, tout 
en conservant ses formes fédératives ; et l'intérêt 
des hommes éclairés ne doit jamais être la conquête 
au dehors , mais la liberté au dedans. 

La pauvre riche Italie ayant été sans cesse en 
proie aux étrangers , il est difficile de suivre la 
marche de l'esprit humain dans son histoire, comme 
dans celle des autres pays de l'Europe. La seconde 
période, celle de l'affranchissement des villes, que 
nous avons désignée comme se confondant avec la 
troisième, est plus sensible en Italie que partout 
ailleurs, puisqu'elle a donné naissance à diverses- 
républiques , admirables au moins par les hommes 
distingués qu'elles ont produits. Le despotisme 
ne s'est étaWi chez les Italiens que parla division; 
ils sont, à cet égard, dans une situation très-dif- 
férente de l'Allemagne. Le sentiment patriotique, 
en Italie, doit faire désirer la réunion. Les étran- 
gers sont attirés sans cesse par les délices de ce 
pays ; les Italiens ont besoin de l'unité pour former 
enfin une nation. Le gouvernement ecclésiastique 
a toujours rendu cette réunion impossible; non 
que les papes fussent les partisans des étrangers; i 
au contraire, ils auraient voulu les repousser: 
mais, en leur qualité de prêtres, ils étaient hors 
d'état de défendre le pays , et ils empêchaient ce- 
pendant tout autre pouvoir de s'en charger. 

L'Angleterre est le seul des grands empires de 
l'Europe où le dernier perfectionnement de l'ordre 
social à nous connu se soit accompli. Le tiers état, 
ou, pour mieux dire, la nation, a, comme ailleurs, 
aidé le pouvoir royal , sous Henri VIII , à compri- 
mer les grands et le clergé, et à s'étendre à leurs 
dépens. Mais la noblesse anglaise a été de bonne 
heure plus libérale que celle de tous les autres 



SUR LÀ REVOLUTION FRANÇAISE. 



59 



pays; et dès la grande charte, on voit les barons 
stipuler en faveur des libertés du peuple. La ré- 
volution d'Angleterre a duré près de cinquante 
ans , à dater des premières guerres civiles , sous 
Charles I", jusqu'à l'avènement de Guillaume III, 
en 1688; et les efforts de ces cinquante années 
n'ont eu pour but réel et permanent que l'établis- 
sement de la constitution actuelle , c'est-à-dire , du 
plus beau monument de justice et de grandeur 
morale existant parmi les Européens. 

Le même mouvement dans les esprits a produit 
la révolution d'Angleterre et celle de France 
en 1789. L'une et l'autre appartiennent à la troi- 
sième époque de la marche de l'ordre social, à 
l'établissement du gouvernement représentatif, 
vers lequel l'esprit humain s'avance de toutes 
parts. 

Examinons maintenant les circonstances parti- 
culières à cette France , dont on a vu sortir les 
gigantesques événements qui ont fait éprouver de 
nos jours tant d'espérances et tant de craintes. 

CHAPITRE IL 

Considérations sur l'histoire de France. 

Les hommes ne savent guère que l'histoire de 
leur temps ; et l'on dirait, en lisant les déclamations 
de nos jours , que les huit siècles de la monarchie 
qui ont précédé la révolution française n'ont été 
que des temps tranquilles, et que la nation était 
alors sur des roses. On oublie les templiers brûlés 
sous Philippe le Bel ; les triomphes des Anglais sous 
les Valois; la guerre de la Jacquerie; les assas- 
sinats du duc d'Orléans et du duc de Bourgogne ; 
les cruautés perfides de Louis XI ; les protestants 
français condamnés à d'affreux supplices sous 
François F"^ , pendant qu'il s'alliait lui-même aux 
protestants d'Allemagne; les horreurs de la Ligue 
surpassées toutes encore par le massacre de la 
Saint-Barthélemi; les conspirations contre Henri IV, 
et son assassinat, œuvre effroyable des ligueurs; 
>les échafauds arbitraires élevés par le cardinal de 
Richelieu ; les dragonnades, la révocation de l'édit 
de Nantes , l'expulsion des protestants et la guerre 
des Céveunes, sous Louis XIV; enfin les querelles 
plus douces, mais non moins importantes, des 
parlements , sous Louis XV. 

Des troubles sans fin se sont élevés pour obtenir 
la liberté telle qu'on la concevait à différentes pé- 
riodes, soit féodale, soit religieuse, enfin repré- 
sentative ; et , si l'on en excepte les règnes oii des 
monarques, tels que François I", et surtout 
Louis XIV, ont eu la dangereuse habileté d'occu- 



per les esprits par la guerre, il ne s'est pas écoulé, 
pendant l'espace de huit siècles, vingt-cinq ans du- 
rant lesquels, ou les grands vassaux armés contre 
les rois, ou les paysans soulevés contre les 
seigneurs , ou les réformés se défendant contre les 
catholiques, ou les parlements se prononçant contre 
la cour, n'aient essayé d'échapper au pouvoir ar- 
bitraire, le plus insupportable fardeau qui puisse 
peser sur un peuple. Les troubles civils, aussi 
bien que les violences auxquelles on a eu recours 
pour les étouffer, attestent que les Français ont 
lutté autant que les Anglais pour obtenir la liberté 
légale, qui seule peut faire jouir une nation du 
calme , de l'émulation et de la prospérité. 

Il importe de répéter à tous les partisans des 
droits qui reposent sur le passé , que c'est la liberté 
qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne. 
Dans tous les États européens , fondés au commen- 
cement du moyen âge, le pouvoir des rois a été 
limité par celui des nobles ; les diètes en Allemagne, 
en Suède, en Danemark, avant sa charte de ser- 
vitude, les parlements en Angleterre, les cortès 
en Espagne , les corps intermédiaires de tout genre 
en Italie, prouvent que les peuples du Nord ont 
apporté avec eux des institutions qui resserraient 
le pouvoir dans une classe , mais qui ne favori- 
saient en rien le despotisme. Les Francs n'ont ja- 
mais reconnu leurs chefs pour despotes. L'on ne 
peut nier que , sous les deux premières races , tout 
ce qui avait droit de citoyen, c'est-à-dire, les 
nobles, et les nobles étaient les Francs, ne parti- 
cipât au gouvernement. « Tout le monde sait, dit 
« BI. de Boulainviiliers , qui certes n'est pas philo- 
« sophe , que les Français étaient des peuples libres 
« qui se choisissaient des chefs sous le nom de 
« rois, pour exécuter des lois qu'eux-mêmes avaient 
a établies , ou pour les conduire à la guerre , et 
« qu'ils n'avaient garde de considérer les rois 
« comme des législateurs qui pouvaient tout or- 
« donner selon leur bon plaisir. Il ne reste aucune 
« ordonnance des deux premières races de la mo- 
« narchie qui ne soit caractérisée du consentement 
« des assemblées générales des champs de mars ou 
« de mai; et même aucune guerre ne se faisait 
« alors sans leur approbation. » 

La troisième race des rois français se fonda sur 
le régime féodal ; les deux précédentes tenaient de 
plus près à la conquête. Les premiers princes de 
la troisième race s'intitulaient : Rois par la grâce 
de Dieu et par le consentement du peuple; et en- 
suite la formule de leur serment contenait la pro- 
messe de conserver les lois et les droits de la na- 
tion. Les rois de France, depuis saint Louis jusqu'à 



GO 



CONSIDERATIONS 



Louis XI , ne se sont point arrogé le droit de faire 
des lois sans le consentement des états généraux. 
Mais les querelles des trois ordres , qui ne purent 
jamais s'accorder, les obligèrent à recourir aux 
rois comme médiateurs ; et les mmistres se sont 
servis habilement de, cette nécessité , ou pour ne 
pas convoquer les états généraux, ou pour les 
rendre inutiles. Lorsque les Anglais entrèrent en 
France, Edouard III dit, dans sa proclamation, 
qu'il venait rendre aux Français leurs droits qu'on 
leur avait ôtés. 

Les quatre meilleurs rois de France, saint Louis, 
Charles V, Louis XII , et surtout Henri IV, chacun 
suivant les idées de son siècle , ont voulu fonder 
l'empire des lois. Les croisades ont empêché saint 
Louis de consacrer tout son temps au bien du 
royaume. Les guerres contre les Anglais et la cap- 
tivité de Jean le Bon ont absorbé d'avance les 
ressources que préparait la sagesse de son fils 
Charles V. La malheureuse expédition d'Italie, mal 
commencée par Charles VIII, mal continuée par 
Louis XII , a privé la France d'une partie des biens 
que ce dernier lui destinait; et les ligueurs, les 
atroces ligueurs, étrangers et fanatiques, ont ar- 
raché au monde le roi , l'homme le meilleur , et le 
prince le plus grand et le plus éclairé que la France 
ait produit, Henri IV. Néanmoins, malgré les 
obstacles singuliers qui ont arrêté la marche de 
ces quatre souverains , supérieurs de beaucoup à 
tous les autres, ils se sont occupés, pendant leur 
règne, à reconnaître des droits qui limitaient les 
leurs. 

Saint Louis continua les affranchissements des 
communes, commencés par Louis le Gros; il fit 
des règlements pour assurer l'indépendance et la 
régularité de la justice; et, chose remarquable, 
lorsqu'il fut choisi par les barons anglais pour 
arbitre entre eux et leur monarque Henri III, il 
blâma les barons rebelles , mais il fut d'avis que 
Henri III devait être fidèle à la charte qu'il avait 
jurée. Celui qui resta prisonnier en Afrique, pour 
ne pas manquer à ses serments , pouvait-il énon- 
cer une autre opinion ? « J'aimerais mieux, disait- 
«il, qu'un étranger de l'extrémité de l'Europe, 
« qu'un Écossais vînt gouverner la France, plutôt 
« que mon fils , s'il ne devait pas être sage et 
« juste. » Charles V, pendant qu'il n'était que ré- 
gent, convoqua les états généraux de 1355., les 
plus remarquables de l'histoire de France, par les 
réclamations qu'ils firent en faveur de la nation. 
Ce mêiVie Charles V, devenu roi, assembla les 
états généraux en 1369, afin d'en obtenir l'impôt 
des gabelles , alors établi pour la première fois ; il 



permit aux bourgeois de Paris d'acheter des fiefs; 
mais , comme les étrangers occupaient alors une 
partie du royaume , l'on peut aisément concevoir 
que le premier intérêt d'un roi de France était de 
les repousser : et cette cruelle situation fut cause 
que Charles V se permit d'exiger quelques impôts 
sans le consentement de la nation. Mais, en mou- 
rant, il déclara qu'il s'en repentait, et reconnut 
qu'il n'en avait pas eu le droit. Les troubles inté- 
rieurs, combinés avec les invasions des Anglais, 
rendirent pendant longtemps la marche du gou- 
vernement très-difficile. Charles VII établit le pre- 
mier les troupes de ligne; funeste époque dans 
l'histoire des nations ! Louis XI, dont le nom suf- 
fit , comme celui de Néron ou de Tibère, essaya 
de s'arroger le pouvoir absolu. Il fit quelques pas 
dans la route que le cardinal de Richelieu a si 
bien suivie depuis; mais il rencontra dans les par- 
lements une grande opposition. En général , ces 
corps ont donné de la consistance aux lois en 
France , et il n'est presque pas une de leurs re- 
montrances où ils ne rappellent aux rois leurs en- 
gagements envers la nation. Ce même Louis XI 
était encore bien loin cependant de se croire un 
roi sans limites; et, dans l'instruction qu'il laissa 
en mourant à son fils Charles VIII, il lui dit: 
« Quand les rois ou les princes n'ont regard à la 
« loi, en ce faisant, ils font leur peuple serf, et 
« perdent le nom de roi ; car nul ne doit être ap- 
« pelé roi fors celui qui règne et seigneurie sur les 
« Francs. Les Francs de nature aiment leur sei- 
«gneur; mais les serfs naturellement haïssent 
« comme les esclaves leurs maîtres. » Tant il est 
vrai que , par testament du moins , les tyrans 
mêmes ne peuvent s'empêcher de blâmer le des- 
potisme ! Louis XII , surnommé le Père du peu- 
ple, soumit à la décision des états généraux le ma- 
riage du comte d'Angoulême, depuis François T"", 
avec sa fille Claude, et le choix de ce prince pour 
successeur. La continuation de la guerre d'Italie 
était impolitique; mais, comme Louis XII dimi- 
nua les impôts par l'ordre qu'il mit dans les finan- 
ces, et qu'il vendit ses propres domaines pour 
subvenir aux dépenses de l'État, le peuple res- 
sentit moins sous lui qu'il n'aurait fait sous tout 
autre mionarque, les inconvénients de cette expé- 
dition. Dans le concile de Tours , le clergé de 
France , d'après les désirs de Louis XII , déclara 
qu'il ne devait point une obéissance implicite au 
pape. Lorsque des comédiens s'avisèrent de re- 
présenter une pièce pour se moquer de la respec- 
table avarice du roi , il ne souffrit pas qu'on les 
punît, et dit ces paroles remarquables : « Ils peu- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



61 



«vent nous apprendre des vérités utiles. Lais- ' 
« sons-les se divertir, pourvu qu'ils respectent 
« l'honneur des dames. Je ne suis pas fâché que 
« l'on sache que , sous mon règne , on a pris cette 
« liberté impunément. » La liberté de la presse 
n'était-elle pas tout entière dans ces paroles ? car 
alors la publicité du théâtre était bien plus grande 
que celle des livres. Jamais un monarque vraiment 
vertueux ne s'est trouvé en possession de la puis- 
sance souveraine, sans avoir désiré de modérer sa 
propre autorité , au lieu d'empiéter sur les droits 
des peuples; les rois éclairés veulent limiter le 
pouvoir de leurs ministres et de leurs successeurs. 
Un esprit de lumière se fait toujours sentir sui- 
vant la nature des temps , dans tous les hommes 
d'État de premier rang, ou par leur raison, ou par 
leur âge. 

Les premiers jours du seizième siècle virent 
naître la réforme religieuse dans les États les plus 
éclairés de l'Europe : en Allemagne, en Angleterre, 
bientôt après en France. Loin de se dissimuler 
que la liberté de conscience tient de près à la li- 
berté politique, il me semble que les protestants 
doivent se vanter de cette analogie. Ils ont tou- 
jours été et seront toujours des amis de la li- 
berté; l'esprit d'examen en matière de religion 
conduit nécessairement au gouvernement repré- 
sentatif, en fait d'institutions politiques. La pros- 
cription de la raison sert à tous les despotismes , 
et seconde toutes les hypocrisies. 

La France fut sur le point d'adopter la réfor- 
mation à la même époque où elle se consolida en 
Angleterre; les plus grands seigneurs de l'État, 
Condé, Coligny, Rohan, Lesdiguières, professè- 
rent la foi évangélique. Les Espagnols, guidés par 
l'infernal génie de Philippe II , soutinrent la Ligue 
en France , conjointement avec Catherine de Mé- 
dicis. Une femme de son caractère devait souhai-" 
ter le pouvoir sans bornes, et Philippe II voulait 
faire de sa fille une reine de France, au préjudice 
de Henri IV. On voit que le despotisme ne res- 
pecte pas toujours la légitimité. Les parlements 
ont refusé cent édits royaux de 1562 à 1589. Néan- 
moins, le chancelier de l'Hôpital trouva plus d'ap- 
pui pour la tolérance religieuse dans les états gé- 
néraux qu'il put rassembler, que dans le parlement. 
Ce corps de magistrature, très-bon pour mainte- 
nir les anciennes lois, comme sont tous les corps, 
ne participait pas aux lumières du temps. Des 
députés élus par la nation peuvent seuls s'asso- 
cier à ses besoins et à ses désirs, selon chaque 
époque. 
Henri IV fut longtemps le chef des réformés ; 



mais il se vit enfin forcé de céder à l'opinion do- 
minante , bien qu'elle fût celle de ses adversaires. 
Toutefois il montra tant de sagesse et de magna- 
nimité pendant son règne, que le souvenir de ce 
peu d'années est plus récent encore pour les cœurs 
français que celui même des deux siècles qui se 
sont écoulés depuis. 

L'édit de Nantes, publié en 1598, fondait la to- 
lérance religieuse pour laquelle on n'a point en- 
core cessé de lutter. Cet édit opposait une bar- 
rière au despotisme; car, quand le gouvernement 
est obligé de tenir la balance égale entre deux par- 
tis opposés , c'est un exercice continuel de raison 
et de justice. D'ailleurs , comment un homme tel 
que Henri IV eût-il désiré le pouvoir absolu ? C'é- 
tait contre la tyrannie de Médicis et des Guise 
qu'il s'était armé; il avait combattu pour en déli- 
vrer la France , et sa généreuse nature lui inspi- 
rait bien plus le besoin de l'admiration libre , que 
de l'obéissance servile. Sully mettait dans les finan- 
ces du royaume un ordre qui aurait pu rendre 
l'autorité royale tout à fait indépendante des peu- 
ples ; mais Henri IV ne faisait point ce coupable 
usage d'une vertu, l'économie : il convoqua donc 
l'assemblée des notables à Rouen, et voulut qu'elle 
fût librement élue , sans que l'influence du souve- 
rain eût part au choix de ses membres. Les trou- 
bles civils étaient encore bien récents, et l'on au- 
rait pu se servir de ce prétexte pour remettre 
tous les pouvoirs entre les mains du souverain ; 
mais c'est dans la vraie liberté que se trouve le 
remède le plus efficace contre l'anarchie. Chacun 
sait par cœur les belles paroles de Henri IV, à 
l'ouverture de l'assemblée. La conduite du roi fut 
d'accord avec son langage : il se soumit aux de- 
mandes de l'assemblée, bien qu'elles fussent assez 
impérieuses , parce qu'il avait promis d'obtempé- 
rer aux désirs des délégués du peuple. Enfin , le 
même respect pour la publication de la vérité qu'a- 
vait montré Louis XII , se trouve dans les dis- 
cours que Henri IV tint à son historien Matthieu 
contre la flatterie. 

A l'époque oîi vivait Henri IV, les esprits n'é- 
taient tournés que vers la liberté religieuse; il 
crut l'assurer par l'édit de Nantes : mais , comme 
il en était seul l'auteur, un autre roi put défaire 
son ouvrage. Chose étonnante! Grotius prédit 
sous Louis XIII, dans un de ses écrits, que l'édit 
de Nantes étant une concession et non pas un 
pacte réciproque, un des successeurs de Henri IV 
pourrait changer ce qu'il avait établi. Si ce grand 
monarque avait vécu de nos jours, il n'aurait pas 
voulu que le bien qu'il faisait à la France fût pré- 



62 



CONSIDERATIONS 



caire comme sa vie , et il aurait donné des garan- 
ties politiques à cette même tolérance, dont, après 
sa mort, la France fut cruellement privée. 

Henri IV, peu de temps avant de mourir, con- 
çut, dit-on, la grande idée d'établir l'indépendance 
des divers États de l'Europe par un congrès. Mais 
ce qui est certain au moins , c'est que son but 
principal était de soutenir le parti des protestants 
en Allemagne. Le fanatisme, qui le fit assassiner, 
ne se trompa point sur ses véritables intentions. 

Ainsi périt le souverain le plus français qui ait 
régné sur la France. Souvent nos rois ont tenu 
de leurs mères un caractère étranger ; mais Henri IV 
était en tout compatriote de ses sujets. Lorsque 
Louis XIII hérita de sa mère. Italienne, une grande 
dissimulation, on ne reconnut plus le sang du 
père dans le fils. Qui pourrait croire que la' maré- 
chale d'Ancre ait été brûlée comme sorcière, et 
en présence de la même nation qui venait, vingt 
ans auparavant, d'applaudir à l'édit de Nantes ? 
Il y a des époques où le sort de l'esprit humaiû 
dépend d'un homme; celles-là sont malheureuses, 
car rien de durable ne peut se faire que par l'im- 
pulsion universelle. 

Le cardinal de Richelieu voulut détruire l'indé- 
pendance des grands vassaux de la couronne, et, 
dans ce but, il attira les nobles à Paris, afin de 
changer en courtisans les seigneurs des provinces. 
Louis XI avait conçu la même idée; mais la capi- 
tale, à cette époque, ne présentait aucune séduc- 
tion de société, et la cour encore moins. Plusieurs 
hommes d'un rare talent et d'une grande âme , 
d'Ossat, Mornai, Sully, s'étaient développés avec 
Henri IV; mais après lui l'on ne vit bientôt plus 
aucun de ces grands chevaliers , dont les noms 
sont encore comme les traditions héroïques de 
l'histoire de France. Le despotisme du cardinal de 
Richelieu détruisit en entier l'originalité du carac- 
tère français , sa loyauté , sa candeur, son indé- 
pendance. On a beaucoup vanté le talent du prêtre 
ministre, parce qu'il a maintenu la grandeur poli- 
tique de la France , et sous ce rapport on ne sau- 
rait lui refuser des talents supérieurs ; mais Hen- 
ri IV atteignait au même but, en gouvernant par 
des principes de justice et de vérité. Le génie se 
manifeste non-seulement dans le triomphe qu'on 
remporte , mais dans les moyens qu'on a pris pour 
l'obtenir. La dégradation morale, empreinte sur 
une nation qu'on accoutume au crime, tôt ou tard 
doit lui nuire plus que les succès ne l'ont servie. 

Le cardinal de Richelieu fit brûler comme sor- 
cier un pauvre innocent curé , Urbain Grandier, 
se prêtant ainsi bassement et perfidement aux su- 



perstitions qu'il ne partageait pas. Il fit enfermer 
dans sa propre maison de campagne, à Ruelle, le 
maréchal deMarillac qu'il haïssait, pour le faire 
condamner à mort plus sûrement sous ses yeux. 
' M. de Thou porta sa tête sur un échafaud , pour 
■n'avoir pas dénoncé son ami. Aucun délit politique 
ne fut jugé légalement sous le ministère du car- 
dinal de Richelieu , et des commissions extraordi- 
naires furent toujours nommées pour prononcer 
sur le sort des victimes. Cependant, de nos jours 
encore , on a pu vanter un tel homme ! Il est mort 
à la vérité dans la plénitude de sa puissance : pré- 
caution bien nécessaire aux tyrans qui veulent con- 
server un grand nom dans l'histoire. On peut, à 
quelques égards , considérer le cardinal de Riche- 
lieu comme un étranger en France ; sa qualité de 
prêtre , et de prêtre élevé en Italie , le sépare du 
véritable caractère français. Son grand pouvoir 
n'en est que plus facile à expliquer, car l'histoire 
fournit plusieurs exemples d'étrangers qui ont do- 
miné les Français. Les individus de cette nation 
sont trop vifs pour s'astreindre à la persévérance 
qu'il faut pour être despote; mais celui qui a cette 
persévérance est très-redoutable dans un pays oià , 
la loi n'ayant jamais régné, l'on ne juge de rien 
que par l'événement. 

Le cardinal de Richelieu, en appelant les grands 
à Paris, les priva de leur considération dans les 
provinces , et créa cette influence de la capitale sur 
le reste de la France , qui n'a jamais cessé depuis 
cet instant. Une cour a nécessairement beaucoup 
d'ascendant sur la ville qu'elle habite, et il est 
commode de gouverner l'empire à l'aide d'une très- 
petite réunion d'hommes ; je dis commode pour le 
despotisme. 

On prétend que Richelieu a préparé les merveil» 
les du siècle de Louis XIV, qu'on a souvent mis 
en parallèle avec ceux de Périclès et d'Auguste. 
Mais des époques analogues à ces siècles brillants 
se trouvent chez plusieurs nations sous diverses 
formes, au moment où la littérature et les beaux- 
arts apparaissent pour la première fois , après de 
longs troubles civils ou des guerres prolongées. 
Les grandes phases de l'esprit humain sont bien 
plutôt l'œuvre des temps que l'œuvre d'un homme; 
car elles se ressemblent toutes entre elles, quelque 
différents que soient les caractères des principaux 
chefs contemporains. 

Après Richelieu, sous la minorité de Louis XIV, 
quelques idées politiques un peu sérieuses se mê- 
lèrent à la frivolité de l'esprit de la Fronde. Le 
parlement demanda qu'aucun Français ne pût être 
mis en prison sans être traduit devant ses juges 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



63 



naturels. On voulut mettre aussi des bornes au 
pouvoir ministériel , et quelque liberté aurait pu 
s'établir par haine contre Mazarin. Mais bientôt 
Louis XIV développa les mœurs des cours dans 
toute leur dangereuse splendeur ; il flatta la fierté 
française par le succès de ses armées à la guerre , 
et sa gravité toute espagnole éloigna de lui la fa- 
n)iliarité des jugements : mais il fit descendre les 
nobles encore plus bas que sous le règne précédent ; 
car, au moins Richelieu les persécutait, ce qui 
leur donnait toujours quelque considération, tan- 
dis que sous Louis XIV ils ne pouvaient se dis- 
tinguer du reste de la nation qu'en portant de plus 
près le joug du même maître. 

Le roi qui a pensé que les propriétés de ses su- 
jets lui appartenaient, et qui s'est permis tous les 
genres d'actes arbitraires; enfin, le roi (ose-t-on 
le dire, et peut-on l'oublier!) qui vint, le fouet à 
la main, interdire comme une offense le dernier 
reste de l'ombre d'un droit , les remontrances du 
parlement , ne respectait que lui-même , et n'a ja- 
mais pu concevoir ce que c'était qu'une nation. 
Tous les torts qu'on a reprochés à Louis XIV sont 
une conséquence naturelle de la superstition de 
son pouvoir, dont on l'avait imbu dès son enfance. 
Comment le despotisme n'entraînerait -il pas la 
flatterie? et comment la flatterie ne fausserait-elle 
pas les idées de toute créature humaine qui y est 
exposée? Quel est l'homme de génie qui se soit 
entendu dire la centième partie des éloges prodi- 
gués aux rois les plus médiocres? et cependant ces 
rois , par cela même qu'ils ne méritent pas qu'on 
leur adresse ces éloges, en sont plus facilement 
enivrés. 

Si Louis XIV fût né simple particulier, on n'au- 
rait probablement jamais parlé de lui , parce qu'il 
n'avait en rien des facultés transcendantes ; mais 
il entendait bien cette dignité factice qui met l'âme 
des autres mal à l'aise. Henri IV s'entretenait fa- 
milièrement avec tous ses sujets, depuis la pre- 
mière classe jusqu'à la dernière; Louis XIV a fon- 
dé cette étiquette exagérée qui a privé les rois de 
sa maison, soit en France, soit en Espagne, de 
toute communication franche et naturelle avec les 
hommes: aussi ne les connut-il pas, dès que les 
circonstances devinrent menaçantes. Un ministre 
(Louvois) l'engagea dans une guerre sanglante, 
pour avoir été tourmenté par lui sur les fenêtres 
d'un bâtiment; et, pendant soixante-huit années 
de règne , Louis XIV, bien qu'il n'eût aucun talent 
comme général, a pourtant fait cinquante-six ans 
la guerre. Le Palatinat a été ravagé; des exécu- 
tions atroces ont eu lieu dans la Bretagne. Le ban- 



nissement de deux cent mille Français protestants, 
les dragonnades et la guerre des Cévennes, n'é- 
galent pas encore les horreurs réfléchies qui se 
trouvent dans les différentes ordonnances rendues 
après la révocation de l'édit de Nantes, en 168.5. 
Le code lancé alors contre les religionnaires peut 
tout à fait se comparer aux lois de la Convention 
contre les émigrés, et porte les mêmes caractères. 
L'état civil leur était refusé, c'est-à-dire, que leurs 
enfants n'étaient pas considérés comme légitimes, 
jusqu'en 1787, que l'assemblée des notables a pro- ' 
voqué la justice de Louis XVI à cet égard. Non- 
seulement leurs biens étaient confisqués , mais ils 
étaient attribués à ceux qui les dénonçaient; leurs 
enfants leur étaient pris de force, pour être éle- 
vés dans la religion catholique. Les ministres du 
culte, et ceux qu'on appelait les relaps, étaient con- 
damnés aux galères ou à la mort; et, comme enfin 
on avait déclaré qu'il n'y avait plus de protestants 
en France, on considérait tous ceux qui l'étaient 
comme relaps, quand il convenait de les traiter 
ainsi. 

Des injustices de tout genre ont signalé ce règne 
de Louis XIV, objet de tant de madrigaux; et 
personne n'a réclamé contre les abus d'une auto- 
rité qui était elle-même un abus continuel. Féné- 
lon a seul osé élever sa voix ; mais c'est assez aux 
yeux de la postérité. Ce roi , si scrupuleux sur les 
dogmes religieux , ne l'était guère sur les bonnes 
mœurs, et ce n'est qu'à l'époque de ses revers qu'il 
a développé de véritables vertus. On ne se sent 
pas avec lui la moindre sympathie , jusqu'au mo- 
ment 011 il fut malheureux; alors une grandeur 
native reparut dans son âme. 

On vante les beaux édifices que Louis XIV a fait 
élever. Mais nous savons par expérience que , dans 
tous les pays oii les députés de la nation ne dé- 
fendent pas l'argent du peuple, il est aisé d'en 
avoir pour toute espèce de dépense. Les pyrami- 
des de Memphis ont coûté plus de travail que les 
embellissements de Paris, et cependant les despo- 
tes d'Egypte disposaient facilement de leurs escla- 
ves pour les bâtir. 

Attribuera -t -on aussi à Louis XIV les grands 
écrivains de son temps? Il persécuta Port -Royal 
dont Pascal était le chef; il fit mourir de chagrin 
Racine; il exila Fénélon; il s'opposa constamment 
aux honneurs qu'on voulait rendre à la Fontaine, 
et ne professa de l'admiration que pour Boileau. 
La littérature, en l'exaltant avec excès, a bien plus 
fait pour lui qu'il n'a fait pour elle. Quelques pen- 
sions accordées aux gens de lettres n'exerceront 
jamais beaucoup d'influence sur les vrais talents. 



64 



CONSIDERATIONS 



Le génie n'en veut qu'à la gloire , et la gloire ne 
jaillit que de l'opinion publique. 

La littérature n'a pas été moins brillante dans 
le siècle suivant, quoique sa tendance fût plus 
philosophique; mais cette tendance même a com- 
mencé vers la fin du règne de Louis XIV. Comme 
il a régné plus de soixante ans, le siècle a pris son 
nom ; néanmoins les pensées de ce siècle ne relè- 
vent point de lui; et, si l'on en excepte Bossuet, 
qui , malheureusement pour nous et pour lui , as- 
servit son génie au despotisme et au fanatisme, 
presque tous les écrivains du dix -septième siècle 
firent des pas très - marquants dans la route que 
les écrivains du dix-huitième ont depuis parcourue. 
Fénélon , le plus respectable des hommes , sut ap' 
précier, dans un de ses écrits, la constitution an- 
glaise, peu d'années après son établissement; et, 
vers la fin du règne de Louis XIV, on vit de tou- 
tes parts grandir la raison humaine. 

Louis XIV accrut la France par les conquêtes 
de ses généraux; et , comme un certain degré d'é- 
tendue est nécessaire à l'indépendance d'un État, 
à cet égard il mérita la reconnaissance de la nation. 
Mais il laissa l'intérieur du pays dans un état de 
désorganisation dont le régent et Louis XV n'ont 
cessé de souffrir pendant leur règne. A la mort de 
Henri IV, les finances et toutes les branches de 
l'administration étaient dans l'ordre le plus par- 
fait , et la France se maintint encore pendant plu- 
sieurs années par la force qu'elle lui devait. A la 
mort de Louis XIV les finances étaient épuisées à 
un degré tel, que jusqu'à l'avènement de Louis XVI 
on n'a pu les rétablir. Le peuple insulta le convoi 
funèbre de Louis XIV, et le parlement cassa son 
testament. L'excessive superstition sous laquelle 
il s'était courbé, pendant les dernières années de 
son règne , avait tellement fatigué les esprits , que 
la licence même de la régence fut excusée , parce 
qu'elle les soulageait du poids de la cour intolé- 
rante de Louis XIV. Comparez cette mort avec 
celle de Henri IV. Il était si simple bien que roi, 
si doux bien que guerrier , si spirituel , si gai , si 
sage; il savait si bien que se rapprocher des hom- 
mes c'est s'agrandir à leurs yeux, quand on est 
véritablement grand, que chaque Français crut 
sentir au cœur le poignard qui trancha sa belle vie. 

Il ne faut jamais juger les despotes par les suc- 
cès momentanés que la tension même du pouvoir 
leur fait obtenir. C'est l'état dans lequel ils lais- 
sent le pays à leur mort ou à leur chute, c'est ce 
qui reste de leur règne après eux , qui révèle ce 
qu'ils ont été. L'ascendant politique des nobles et 
du clergé a fini en France, avec Louis XIV; il ne 



les avait fait servir qu'à sa puissance; ils se sont 
trouvés après lui sans liens avec la nation même , 
dont l'importance s'accroissait chaque jour. 

Louis XV, ou plutôt ses ministres , ont eu des 
disputes continuelles avec les parlements , qui se 
rendaient populaires en refusant les impôts; et les 
parlements tenaient à la classe du tiers état, du 
moins en grande partie. Les écrivains, qui étaient 
pour la plupart aussi de cette classe, conquéraient 
par leur talent la liberté de la presse qu'on leur 
refusait légalement. L'exemple de l'Angleterre 
agissait chaque jour sur les esprits, et l'on ne con- 
cevait pas bien pourquoi sept lieues de mer sépa- 
raient un pays oîi la nation était tout, d'un pays 
où la nation n'était rien. 

L'opinion, et le crédit, qui n'est que l'opinion 
appliquée aux affaires de finance , devenaient cha- 
que jour plus essentiels. Les capitalistes ont plus 
d'influence à cet égard que les grands propriétaires 
eux-mêmes; et les capitalistes vivent à Paris, et 
discutent toujours librement les intérêts publics 
qui touchent à leurs calculs personnels. 
* Le caractère débile de Louis XV, et les erreurs 
de tout genre que ce caractère lui fit commettre, 
fortifièrent nécessairement l'esprit de résistance. 
On voyait d'une part lord Chatham , à la tête de 
l'Angleterre, environné de tous les grands orateurs 
du parlement, qui reconnaissaient volontiers sa 
prééminence; et dans le même temps, les maîtres- 
ses les plus subalternes du roi de France faisant 
nommer et renvoyer ses ministres. L'esprit public 
gouvernait l'Angleterre; les hasards et les intri- 
gues les plus imprévues et les plus misérables 
disposaient du sort de la France. Cependant Vol- 
taire , Montesquieu , Rousseau , Buffon , des pen- 
seurs profonds, des écrivains supérieurs, faisaient 
partie de cette nation ainsi gouvernée; et com- 
ment les Français n'auraient-ils pas envié l'Angle- 
terre , puisqu'ils pouvaient se dire avec raison que 
c'était à ses institutions politiques surtout qu'elle 
devait ses avantages? Car les Français comptaient 
parmi eux autant d'hommes de génie que leurs 
voisins , bien que la nature de leur gouvernement 
ne leur permît pas d'en tirer le même parti. 

Un homme d'esprit a dit avec raison que la lit- 
térature était l'expression de la société; si cela est 
vrai, les reproches que l'on adresse aux écrivains 
du dix -huitième siècle doivent être dirigés contre 
cette société même. A cette époque, les écrivains 
ne cherchaient pas à flatter le gouvernement ; ainsi 
donc ils voulaient complaire à l'opinion ; car il est 
impossible que le plus grand nombre des hommes 
de lettres ne suive pas une de ces deux routes : ils 



SUR LA. REVOLUTION FRANCàlSE. 



65 



ont trop besoin d'encouragement pour fronder à 
la fois l'autorité et le public. La majorité des 
Français, dans le dix- huitième siècle, voulait la 
suppression du régime féodal , l'établissement des 
institutions anglaises, et avant tout, la tolérance 
religieuse. L'influence du clergé sur les affaires 
temporelles révoltait universellement ; et, comme 
le vrai sentiment religieux est ce qui éloigne le 
plus des intrigues et du pouvoir, on n'avait plus 
aucune foi dans ceux qui se servaient de la reli- 
gion pour influer sur les affaires de ce monde. 
Quelques écrivains, et Voltaire surtout, méritent 
d'être blâmés, pour n'avoir pas respecté le chris- 
tianisme en attaquant la superstition ; mais il ne 
faut pas oublier les circonstances dans lesquelles 
Voltaire a vécu : il était né sur la fin du siècle de 
Louis XIV, et les atroces injustices qu'on a fait 
souffrir aux protestants avaient frappé son imagi- 
nation dès son enfance. 

Les vieilles superstitions du cardinal de Fleury, 
les ridicules querelles du parlement et de l'arche- 
vêque de Paris sur les billets de confession , sur 
les convulsionnaires , sur les jansénistes et les jé- 
suites; tous ces détails puérils, qui pouvaient néan- 
moins coûter du sang , devaient persuader à Vol- 
taire que l'intolérance religieuse était encore à 
redouter en France. Le procès de Calas, ceux de 
Sirven, du chevalier de la Barre, etc., le confir- 
mèrent dans cette crainte, et les lois civiles contre 
les protestants étaient encore dans l'état de bar- 
barie où les avait plongées la révocation de l'édit 
de Nantes. 

Je ne prétends point par là justifier Voltaire, ni 
ceux des écrivains de son temps qui ont marché 
sur ses traces; mais il faut avouer que les carac- 
tères irritables ( et tous les hommes à talent le 
sont) éprouvent presque toujours le besoin d'atta- 
quer le plus fort ; c'est à cela qu'on peut recon- 
naître l'impulsion naturelle du sang et de la verve. 
Nous n'avons senti , pendant la révolution , que le 
mal de l'incrédulité , et de l'atroce violence avec 
laquelle on voulait la propager; mais les mêmes 
sentiments généreux qui faisaient détester la pros- 
cription du clergé, vers la fin du dix -huitième 
siècle, inspiraient, cinquante ans plus tôt, la haine 
de son intolérance. Il faut juger les actions et les 
écrits d'après leur date. 

Nous traiterons ailleurs la grande question des 
dispositions religieuses de la nation française. 
Dans ce genre , comme en politique , ce n'est pas 
une nation de vingt-cinq millions d'hommes qu'on 
doit accuser; car c'est, pour ainsi dire, quereller 
avec le genre humain. Mais il faut examiner pour- 



quoi cette nation n'a pas été formée, selon le gré 
de quelques-uns , par d'anciennes institutions qui 
ont duré toutefois assez longtemps pour exercer 
leur influence ; il faut examiner aussi quelle est 
maintenant la nature des sentiments en harmonie 
avec le cœur des hommes : car le feu sacré n'est 
et ne sera jamais éteint; mais c'est au grand jour 
de la vérité seulement qu'il peut reparaître. 

CHAPITRE III. 

De l'opinion publique en France, à V avènement 
de Louis XFI. 

Il existe une lettre de Louis XV, adressée à la 
duchesse de Choiseul, dans laquelle il lui dit: 
« J'ai eu bien de la peine à me tirer d'affaire avec 
«les parlements, pendant mon règne; mais que 
« mon petit - fils y prenne garde , ils pourraient 
« bien mettre sa couronne en danger. » En effet , 
il est aisé de voir, en suivant l'histoire du dix- 
huitième siècle , que ce sont les corps aristocrati- 
ques de France qui ont attaqué les premiers le 
pouvoir royal ; non qu'ils voulussent renverser le 
trône, mais ils étaient poussés par l'opinion pu- 
blique : or elle agit sur les hommes à leur insu , 
et souvent même contre leur intérêt. Louis XV 
laissa en France , pour héritage à son successeur , 
un esprit frondeur nécessairement excité par les 
fautes sans nombre qu'il avait commises. Les 
finances n'avaient marché qu'à l'aide de la ban- 
queroute. Les querelles des jésuites et des jansé- 
nistes avaient déconsidéré le clergé. Des exils, 
des emprisonnements, sans cesse renouvelés, n'a- 
vaient pu vaincre l'opposition du parlement, et 
l'on avait été forcé de substituer à ce corps , dont 
la résistance était soutenue par l'opinion, une ma- 
gistrature sans considération, présidée par un 
chancelier mésestimé , M. de Maupeou. Les no- 
bles, si soumis sous Louis XIV, prenaient part 
au mécontentement général. Les grands seigneurs, 
et les princes du sang eux-mêmes , allèrent ren- 
dre hommage à un ministre, M. de Choiseul, exilé 
parce qu'il avait résisté au méprisable ascendant 
de l'une des maîtresses du roi. Des modifications 
dans l'organisation politique étaient souhaitées par 
tous les ordres de l'État, et jamais les inconvé- 
nients de l'arbitraire ne s'étaient fait sentir avec 
plus de force que sous un règne qui , sans être 
tyrannique , avait été d'une inconséquence perpé- 
tuelle. Cet exemple démontrait plus qu'aucun rai- 
sonnement le malheur de dépendre d'un gouver- 
nement qui tombait entre les mains des maîtresses, 
puis des favoris et des parents des maîtresses , 



66 



CONSÏDERÂ.ÏIONS 



juscpi'au plus bas étage de la société. Le procès 
de l'ordre de choses qui régissait la France , s'é- 
tait instruit sous Louis XV, de la façon la plus 
authentique, aux yeux de la nation; et de quel- 
que vertu que le successeur de Louis XV fût doué, 
il était difficile qu'il ôtât de l'esprit des hommes 
sérieux l'idée que des institutions fixes devaient 
mettre la France à l'abri des hasards de l'hérédité 
du trône. Plus cette hérédité même est nécessaire 
au bien-être général, plus il faut que la stabilité 
des lois, sous un gouvernement représentatif, 
préserve une nation des changements dans le sys- 
tème politique, inséparables du caractère de cha- 
que roi, et encore plus de celui de chaque ministre. 

Certainement, s'il fallait dépendre sans restric- 
tion des volontés d'un souverain , Louis XVI mé- 
ritait mieux que tout autre ce que personne ne 
peut mériter. Mais l'on pouvait espérer qu'un mo- 
narque d'une conscience aussi scrupuleuse serait 
heureux d'associer de quelque manière la nation à 
la responsabilité des affaires publiques. Telle au- 
rait été, sans doute, sa manière constante de pen- 
ser, si, d'une part, l'opposition s'était montrée, 
dès l'origine, avec plus d'égards; et si, de l'autre, 
certains publicistes n'avaient pas voulu , de tout 
temps , faire envisager aux rois leur autorité 
comme une espèce d'article de foi. Les ennemis 
de la philosophie tâchent de représenter le despo- 
tisme royal comme un dogme religieux, afin de 
mettre ainsi leurs opinions politiques hors de l'at- 
teinte du raisonnement. En effet, elles sont plus 
en sûreté de cette manière. 

La reine de France, Marie -Antoinette, était 
une des personnes les plus aimables et les plus 
gracieuses qu'on eût vues sur le trône , et rien ne 
s'opposait à ce qu'elle conservât l'amour des Fran- 
çais , car elle n'avait rien fait pour le perdre. Le 
caractère personnel de la reine et du roi était 
donc tout à fait digne d'attachement ; mais l'arbi- 
traire du gouvernement français , tel que les siè- 
cles l'avaient fait, s'accordait si mal avec l'esprit 
du temps, que les vertus mêmes des princes dis- 
paraissaient dans le vaste ensemble des abus dont 
ils étaient environnés. Quand les peuples sentent 
le besoin d'une réforme politique, les qualités pri- 
vées du monarque ne suffisent point pour arrêter 
la force de cette impulsion. Une fatalité malheu- 
reuse plaça le règne de Louis XVI dans une épo- 
que oii de grands talents et de hautes lumières 
étaient nécessaires pour lutter avec l'esprit du siè- 
cle , ou pour faire , ce qui valait mieux , un pacte 
raisonnable avec cet esprit. 

Le parti des aristocrates , c'est-à-dire , les pri- 



vilégiés, sont persuadés qu'un roi d'un caractère 
plus ferme aurait pu prévenir la révolution. Ils 
oublient qu'ils ont eux-mêmes commencé les pre- 
miers , et avec courage et raison , l'attaque contre 
le pouvoir royal ; et quelle résistance ce pouvoir 
pouvait-il leur opposer, puisque la nation était 
alors avec eux ? Doivent-ils se plaindre d'avoir été 
les plus forts contre le roi, et les plus faibles con- 
tre le peuple ? Cela devait être ainsi. 

Les dernières années de Louis XV, on ne sau- 
rait trop le répéter, avaient déconsidéré le gouver- 
nement; et, à moins qu'un roi militaire n'eût di- 
rigé l'imagination des Français vers les conquêtes, 
rien ne pouvait détourner les différentes classes 
de l'État des réclamations importantes que toutes 
se croyaient en droit de faire valoir. Les nobles 
étaient fatigués de n'être que courtisans ; le haut 
clergé désirait plus d'influence encore dans les af- 
faires ; les parlements avaient trop et trop peu de 
force politique pour se contenter de n'être que 
juges ; et la nation , qui renfermait les écrivains , 
les capitalistes, les négociants, un grand nombre 
de propriétaires, et une foule d'individus employés 
dans l'administration; la nation comparait impa- 
tiemment le gouvernement d'Angleterre , où le ta- 
lent conduisait à tout, avec celui de France, où 
l'on n'était rien que par la faveur ou par la nais- 
sance. Ainsi donc , toutes les paroles et toutes 
les actions, toutes les vertus et toutes les pas- 
sions, tous les sentiments et toutes les vanités, 
l'esprit public et la mode, tendaient également au 
même but. 

On a beau parler avec dédain du caractère fran- 
çais , il veut énergiquement ce qu'il veut. Si 
Louis XVI eût été un homme de génie, disent les 
uns , il se fût mis à la tête de la révolution : il l'au- 
rait empêchée, disent les autres. Qu'importent 
ces suppositions ? il est impossible que le génie 
soit héréditaire dans aucune famille. Or, un gou- 
vernement qui ne pourrait se défendre contre les 
vœux de la nation que par le génie supérieur de ses 
rois , serait dans un terrible danger de succomber. 

En examinant la conduite de Louis XVI, on y 
trouvera sûrement des fautes, soit que les uns 
lui reprochent de n'avoir pas assez habilement dé- 
fendu son pouvoir illimité, soit que les autres 
l'accusent de n'avoir pas cédé sincèrement aux lu- 
mières du siècle; mais ses fautes ont été telle- 
ment dans la nature des circonstances, qu'elles se 
renouvelleraient presque autant de fois que les 
mêmes combinaisons extérieures se représente- 
raient. 

Le premier choix que fit Louis XVI , pour di" 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



67 



riger le ministère, ce fut M. de Maurepas. Certes, 
ce n'était pas un philosophe novateur que ce vieux 
courtisan; il ne s'était occupé, durant quarante 
ans d'exil , que du regret de n'avoir pas su pré- 
venir sa disgrâce ; aucune action courageuse ne la 
lui avait méritée; une intrigue manquée était le 
seul souvenir qu'il eût emporté dans sa retraite, 
et il en sortit tout aussi frivole que s'il ne se fiit 
pas un instant éloigné de cette cour , l'objet uni- 
que de ses pensées. Louis XVI ne choisit M. de 
Maurepas que par un sentiment de respect pour 
la vieillesse, sentiment très - honorable dans un 
jeune roi. 

Cet homme, cependant, pour qui les termes 
mêmes qui désignent le progrès des lumières et 
les droits des nations, étaient un langage étran- 
ger, se vit tellement entraîné par l'opinion publi- 
que, à son insu, que le premier acte qu'il pro- 
posa au roi, fut de rappeler les anciens parlements, 
bannis pour s'être opposés aux abus du règne 
précédent. Ces parlements, plus convaincus de 
leur force par leur rappel même, résistèrent cons- 
tamment au ministre de Louis XVI, jusqu'au mo- 
ment 011 ils aperçurent que leur propre existence 
politique était compromise par les mouvenients 
qu'ils avaient provoqués. 

Deux hommes d'État du plus rare mérite , 
M. Turgot et M. de Malesherbes, furent aussi 
choisis par ce même IM. de Maurepas , qui sûre- 
ment n'avait aucune idée en commun avec eux ; 
mais la rumeur publique les désignait pour des 
emplois éminents, et l'opinion se fit encore une 
fois obéir, bien qu'elle ne fût représentée par au- 
cune assemblée légale. 

M. de Malesherbes voulait le rétablissement de 
l'édit de Henri IV en faveur des protestants, l'a- 
bolition des lettres de cachet, et la suppression 
de la censure , qui anéantit la liberté de la presse. 
Il y a plus de quarante années que M. de Males- 
herbes soutenait cette doctrine; il aurait suffi de 
l'adopter alors , pour préparer, par les lumières , 
ce qu'il a fallu depuis céder à la violence. 

M. Turgot, ministre non moins éclairé, non 
moins ami de l'humanité que M. de Malesherbes , 
abolit la corvée, proposa de supprimer, dans l'in- 
térieur, les douanes qui tenaient aux privilèges 
particuliers des provinces , et se permit d'énoncer 
courageusement la nécessité de soumettre les no- 
bles et le clergé à payer leur part des impôts dans 
la même pi'oportion que le reste de la nation. 
Rien n'était plus juste et plus populaire que cette 
mesure; mais elle excita le méconten*3ment des 
privilégiés : M. Turgot leur fut sacrifié. C'était un 



homme roide et systématique , tandis que M. de 
Malesherbes avait un caractère doux et conciliant : 
mais ces deux citoyens généreux , dont les ma- 
nières étaient différentes , bien que leurs opinions 
fussent semblables, éprouvèrent le même sort; et 
le roi , qui les avait appelés , peu de temps après 
renvoya l'un, et rebuta l'autre, dans le moment 
oii la nation s'attachait le plus fortement aux 
principes de leur administration. ^ 

C'était une grande faute que de flatter l'esprit 
public par de bons choix , pour l'en priver ensuite; 
mais M. de Maurepas nommait et renvoyait les 
ministres, d'après ce qui se disait à la cour. L'art 
de gouverner consistait pour lui dans le talent de 
dominer le maître, et de contenter ceux qui l'en- 
touraient. Les idées générales, en aucun genre, 
n'étaient de son ressort ; il savait seulement ce 
qu'aucun ministre ne peut ignorer, c'est qu'il faut 
de l'argent pour soutenir l'État, et que les parle- 
ments devenaient tous les jours plus difficiles sur 
l'enregistrement des impôts. 

Sans doute, ce qu'on appelait alors en France la 
constitution de l'État, c'est-à-dire, l'autorité du 
roi, renversait toutes les barrières, puisqu'elle 
faisait taire, quand on le voulait, les résistances 
du parlement par un lit de justice. Le gouverne- 
ment de France a été constamment arbitraire , et , 
de temps en temps, despote; mais il était sage de 
ménager l'emploi de ce despotisme , comme toute 
autre ressource : car tout annonçait que bientôt 
elle serait épuisée. 

Les impôts , et le crédit , qui vaut en un jour 
une année d'impôts, étaient devenus tellement né- 
cessaires à la France, que l'on redoutait avant tout 
des obstacles à cet égard. Souvent, en Angleterre, 
les communes unissent, d'une façon inséparable, 
un bill relatif aux droits de la nation avec un bill de 
consentement aux subsides. Les corporations judi- 
ciaires, en France, ont essayé quelque chose de sem- 
blable : quand on leur demandait l'enregistrement 
de nouveaux tributs , bien que cet enregistrement pût 
leur être enjoint, elles accompagnaient leur acquies- 
cement , ou leur refus , de remontrances sur l'ad- 
ministration, appuyées par l'opinion publique. Cette 
nouvelle puissance acquérait chaque jour plus de for- 
ce, et la nation s'affranchissait, pour ainsi dire, par 
elle-même. Tant que les classes privilégiées avaient 
seules une grande existence , on pouvait gouverner 
l'État comme une cour, en maniant habilement les 
passions ou les intérêts de quelques individus; mais, 
lorsqu'une fois la seconde classe de la société, la 
plus nombreuse et la plus agissante de toutes, 
avait senti son importance , la connaissance et Ta- 



68 



CONSIDERATIONS 



doption d'un plus grand système de conduite de- 
venaient indispensables. 

Depuis que la guerre ne se fait plus avec les sol- 
dats conduits par les grands vassaux, et que les 
rois de France ont besoin d'impôts pour payer 
une armée, le désordre des finances a toujours 
été la source des troubles du royaume. Le parle- 
ment de Paris, vers la fin du règne de Louis XV, 
commençait à faire entendre qu'il n'avait pas le 
droit d'accorder les subsides, et la nation approu- 
vait toujours sa résistance à cet égard ; mais tout 
rentrait dans le repos et l'obéissance dont le peu- 
ple français avait depuis si longtemps l'habitude , 
quand le gouvernement marchait sur ses roulettes 
accoutumées , sans rien demander à aucune corpo- 
ration qui pût se croire indépendante du trône. Il 
était donc clair que, dans les circonstances d'alors, 
le plus grand danger pour le pouvoir du roi était 
de manquer d'argent; et c'est d'après cette con- 
viction que M. de Maurepas proposa de nommer 
M. Necker directeur général du trésor royal. 
i Étranger et protestant, il était tout à fait hors 
de la ligne des choix ordinaires; mais il avait mon- 
tré une si grande habileté en matière de finances , 
soit dans la compagnie des Indes, dont il était 
membre, soit dans le commerce, qu'il avait prati- 
qué lui-même vingt ans, soit dans ses écrits, soit 
enfin dans les divers rapports qu'il avait constam- 
ment entretenus avec les ministres du roi , depuis 
le duc de Choiseul jusqu'en 1776, époque de sa 
nomination , que 51. de Maurepas fit choix de lui, 
seulement pour qu'il attirât de l'argent au trésor 
royal. M. de Maurepas n'avait pas réfléchi sur la 
connexion du crédit public avec les grandes me- 
sures d'administration ; il croyait donc que M. Nec- 
ker pourrait rétablir la fortune de l'État comme 
celle d'une maison de banque , en faisant des spé- 
culations heureuses. Rien n'était plus superficiel 
qu'une telle manière de concevoir les finances d'un 
grand empire. La révolution qui se manifestait 
dans les esprits ne pouvait être écartée du foyer 
même des affaires qu'en satisfaisant l'opinion par 
toutes les réformes qu'elle désirait ; il fallait aller 
au-devant d'elle, de peur qu'elle ne s'avançât trop 
rudement. Un ministre des finances ne saurait être 
un jongleur qui fait passer et repasser de l'argent 
d'une caisse à l'autre, sans avoir aucun moyen réel 
d'augmenter la recette, ou de diminuer la dépense. 
On ne pouvait remettre l'équilibre entre l'une et l'au- 
tre qu'à l'aide de l'économie, des impôts ou du crédit; 
et ces diverses ressources exigeaient l'appui de l'o- 
pinion publique. Examinons maintenant de quels 
moyens un ministre devait se servirpour la captiver. 



comme homme 



CHAPITRE IV 

Du caractère de M. Necker 
public. 

Monsieur Necker, citoyen de la république de 
Genève , avait cultivé dès son enfance la littérature 
avec beaucoup de soin ; et lorsqu'il fut appelé par 
sa situation à se vouer aux affaires de commerce 
et de finance , son premier goût pour les lettres 
mêla toujours des sentiments élevés et des consi- 
dérations philosophiques aux intérêts positifs de 
la vie. Madame Necker, qui était certainement 
une des femmes les plus instruites de son temps , 
réunissait constamment chez elle tout ce que le 
dix-huitième siècle, si fécond en hommes distin- 
gués, pouvait offrir alors de talents illustres. Mais 
l'extrême sévérité de ses principes la rendit inac- 
cessible à toute doctrine contraire à la religion 
éclairée dans laquelle elle avait eu le bonheur de 
naître. Ceux qui l'ont connue attestent qu'elle a 
traversé toutes les opinions et toutes les passions 
de son temps , sans cesser d'être une chrétienne 
protestante, aussi éloignée de l'impiété que de l'in- 
tolérance : il en était de même de M. Necker. 
D'ailleurs, aucun système exclusif ne plaisait à 
son esprit, dont la prudence était l'un des traits 
distinctifs. Il ne trouvait aucun plaisir dans l'in- 
novation en elle-même ; mais il n'avait point les 
préjugés d'habitude , auxquels une raison supé- 
rieure ne saurait jamais s'asservir. 

Le premier de ses écrits fut un éloge de Colbert, 
qui remporta le prix à l'Académie française. 11 fut 
blâmé par les philosophes d'alors , parce que l'au- 
teur n'adoptait pas en entier, relativement au com- 
merce et aux finances , le système dont on vou- 
lait faire un devoir à l'esprit ; déjà se manifestait 
le fanatisme philosophique , l'une des maladies de 
la révolution. On voulait accorder à un petit nom- 
bre de principes le pouvoir absolu que s'était ar- 
rogé jusque-là un petit nombre d'hommes : dans 
le domaine de la pensée aussi , il ne faut rien d'ex- 
clusif. 

Dans le second ouvrage de M, Necker, intitulé : 
Sur la Législation et le Commerce des grains, il 
reconnut de même la nécessité de quelques restric- 
tions à la libre exportation des blés , restrictions 
commandées par l'intérêt pressant et journalier de 
la classe indigente. M. Turgot et ses amis se brouil- 
lèrent à cette occasion avec M. Necker : une 
émeute, causée par la cherté du pain, eut lieu 
dans Tt-nnée 1775, oii M. Necker publia son livre; 
et, parce qv''.i avait signalé les fausses mesures 
qui provoquèrent cette émeute, quelques-uns des. 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



69 



économistes les plus exagérés en accusèrent son 
ouvrage. Mais ce reproclie était absurde; car un 
écrit fondé sur des idées purement générales ne 
peut avoir d'influence à son début que sur les clas- 
ses supérieures. 

M. Necker, ayant eu toute sa vie affaire aux 
choses réelles, savait se plier aux modifications 
qu'elles exigent : toutefois il ne rejetait pas avec 
dédain les principes , car il n'y a que les gens mé- 
diocres qui mettent en opposition la théorie et la 
pratique. L'une doit être le résultat de l'autre , et 
elles se confirment toujours mutuellement. 

Peu de mois avant d'être nommé ministre, 
M. Necker fit un voyage en Angleterre. Il rapporta 
de ce pays une admiration profonde pour la plu- 
part de ses institutions; mais ce qu'il étudia par- 
ticulièrement, c'est la grande influence de la pu- 
blicité sur le crédit , et les moyens immenses que 
donne une assemblée représentative pour soutenir 
et pour renouveler les ressources financières de 
l'État. Néanmoins, il n'avait pas alors l'idée de pro- 
poser le moindre changement à l'organisation po- 
litique de la France. Si les circonstances n'avaient 
pas forcé le roi lui-même à ce changement, 
M. Necker ne se serait jamais cru le droit de s'en 
mêler. Il considérait, avant tout, le devoir indivi- 
duel et présent auquel il se trouvait lié; et quoiqu'il 
fût plus convaincu que personne des avantages d'un 
gouvernement représentatif, il ne pensait pas 
qu'une telle proposition pût partir d'un ministre 
nommé par le roi , sans que son souverain l'y eût 
autorisé positivement. D'ailleurs , il était dans la 
nature de son caractère et de son esprit d'attendre 
les circonstances , et de ne pas prendre sur lui les 
résolutions qu'elles peuvent amener. Bien que 
M. Necker fût très-prononcé contre des privilèges 
tels que les droits féodaux et les exemptions d'im- 
pôts , il voulait entrer en traité avec les possesseurs 
de ces privilèges, afin de ne jamais sacrifier sans 
ménagement les droits présents aux biens futurs. 
Ainsi, lorsque, d'après sa proposition, le roi abo- 
lit dans ses domaines les restes de la servitude 
personnelle, la mainmorte, etc., l'autorité royale 
ne prononça rien sur la conduite que devaient te- 
nir les seigneurs à cet égard. Elle se confia seu- 
lement à l'effet de son exemple. 

M. Necker désapprouvait hautement l'inégalité 
de la répartition des impôts ; il ne pensait pas que 
les privilégiés dussent supporter une moindre part 
des charges publiques que tous les autres citoyens 
de l'État; cependant, il n'engagea point le roi à 
rien décider à cet égard. L'établissement des admi- 
nistrations provinciales , comme on le verra dans 



un chapitre suivant, était, selon lui, le meilleur 
moyen pour obtenir du consentement volontaire 
des nobles et du clergé le sacrifice de cette inéga- 
lité d'impôts , qui révoltait encore plus la masse de 
la nation que toute autre distinction. Ce ne fut que 
dans le second ministère de M. Necker, en 1788, 
lorsque le roi avait déjà promis les états généraux, 
et que le désordre des finances , causé par le mau- 
vais choix de ses ministres, l'avait remis de nou- 
veau dans la dépendance des parlements ; ce fut , 
dis-je , seulement alors que M. Necker aborda les 
grandes questions de l'organisation politique de la 
France; tant qu'il put s'en tenir à de sages me- 
sures d'administration, il ne recommanda qu'elles. 

Les partisans du despotisme, qui auraient voulu 
trouver un cardinal de Richelieu dans la personne 
du premier ministre du roi, ont été très-mécon- 
tents de M. Necker; et, d'un autre côté, les amis 
ardents de la liberté se sont plaints de la constante 
persévérance avec laquelle il a défendu, non-seu- 
Jement l'autorité royale, mais les propriétés même 
abusives des classes privilégiées , lorsqu'il croyait 
possible de les racheter, au lieu de les supprimer 
sans compensation. M. Necker se trouva placé par 
les circonstances, comme le chancelier de l'Hôpital, 
entre les catholiques et les protestants. Car les que- 
relles politiques de la France, dans le dix-huitième 
siècle, peuvent être comparées aux dissensions reli- 
gieuses du seizième; et M. Necker , comme le chan- 
celier de l'Hôpital , essaya de rallier les esprits à ce 
foyer de raison qui était au fond de son cœur. 
Jamais personne n'a réuni d'une façon plus remar- 
quable la sagesse des moyens à l'ardeur pour le 
but. 

M. Necker ne se déterminait à aucune démarche 
sans une délibération longue et réfléchie, dans 
laquelle il consultait tour à tour sa conscience et 
son jugement, mais nullement son intérêt person- 
nel. Méditer, pour lui, c'était se détacher de soi- 
même; et, de quelque manière qu'on puisse juger 
les divers partis qu'il a pris , il faut en chercher 
la cause hors des mobiles ordinaires des actions 
des hommes. Le scrupule dominait en lui , comme 
la passion domine chez les autres. L'étendue de 
son esprit et de son imagination lui donnait 
quelquefois la maladie de l'incertitude; il était de 
plus singulièrement susceptible de regrets, et 
s'accusait souvent en toutes choses avec une in- 
juste facilité. Ces deux nobles inconvénients de sa 
nature avaient encore accru sa soumission à la 
morale; il ne trouvait qu'en elle décision pour le 
présent, et calme sur le passé. Tout homme juste 
qui examinera la conduite publique de M. Necker 



70 



CONSIDERATIONS 



dans ses moindres détails, y verra toujours l'in- 
fluence d'un principe de vertu. Je ne sais si cela 
s'appelle n'être pas un homme d'État ; mais si l'on 
veut le blâmer sous ce rapport , c'est aux délica- 
tesses de sa conscience qu'il faut s'en prendre : car 
il avait l'intime conviction que la morale est en- 
core plus nécessaire dans un homme public que 
dans un particulier, parce que le gouvernement 
des choses grandes et durables est plus évidemment 
soumis que celui des circonstances passagères aux 
lois de probité instituées par le Créateur. 

Pendant le premier ministère de M. Necker, 
lorsque l'opinion n'était point encore pervertie par 
l'esprit de parti, et que les affaires marchaient 
d'après les règles généralement reconnues, l'ad- 
miration qu'inspira son caractère fut universelle, 
et toute la France considéra sa retraite comme 
une calamité publique. Examinons d'abord ce pre- 
mier ministère , avant de passer aux cruelles cir- 
constances qui ont amené la haine et l'ingratitude 
dans les jugements des hommes. 

CHAPITRE V. 

Des plans de M. Necker , relativement aux 
finances. 

Les principes que M. Necker avait adoptés dans 
la direction des finances , sont d'une telle simpli- 
cité , que leur théorie est à la portée de tout le 
monde, bien que l'application en soit très-difficile. 
On peut dire aux ministres d'État : Soyez justes 
et fermes ; comme aux écrivains : Soyez ingénieux 
et profonds ; ces conseils sont très-clairs , mais les 
qualités qui permettent de les suivre, sont fort 
rares. 

M. Necker pensait que l'économie , et la publi- 
cité qui est la garantie de la fidélité dans les enga- 
gements, sont les bases de l'ordre et du crédit 
dans un grand empire; et de même que, dans sa 
manière de voir , la morale publique ne devait pas 
différer de la morale privée , il croyait aussi que 
la fortune de l'État pouvait, à beaucoup d'égards, 
se conduire par les mêmes règles que celle de cha- 
que famille. Mettre les recettes de niveau avec les 
dépenses, arriver à ce niveau plutôt par le retran- 
chement des dépenses que par l'augmentation des 
impôts; et lorsque la guerre devenait malheureu- 
sement nécessaire , y suffire par des emprunts dont 
l'intérêt fût assuré, ou par une économie nouvelle, 
ou par un impôt de plus , tels sont les premiers 
principes dont M. Necker ne s'écartait jamais. 

Il est aisé de concevoir qu'aucun peuple ne peut 
faire la guerre avec son revenu habituel ; il faut 



donc que le crédit permette d'emprunter, c'est-à- 
dire, de faire partager aux générations futures le 
poids d'une guerre qui doit avoir leur prospérité 
pour objet. On pourrait encore supposer dans un 
État l'existence d'un trésor, comme en avait le 
grand Frédéric : mais , outre qu'il n'existait rien 
de pareil en France, il n'y a que les conquérants, 
ou ceux qui veulent le devenir, qui privent leurs 
pays des avantages attachés à la circulation du nu- 
méraire et à l'action du crédit. Les gouvernements 
arbitraires , soit révolutionnaires , soit despotiques, 
ont recours, pour soutenir la guerre, à des em- 
prunts forcés , à des contributions extraordinaires, 
à des papiers-monnaies ; car nul pays ne peut ni 
ne doit faire la guerre avec son revenu : le crédit 
est donc la véritable découverte moderne qui a lié 
les gouvernements avec les peuples. C'est le besoin 
du crédit qui oblige les gouvernements à ménager 
l'opinion publique; et, de même que le commerce 
a civilisé les nations, le crédit, qui en est une 
conséquence, a rendu nécessaires des formes cons- 
titutionnelles quelconques , pour assurer la publi- 
cité dans les finances et garantir les engagements 
contractés. Comment le crédit pourrait-il se fonder 
sur les maîtresses , les favoris , ou les ministres , 
qui changent à la cour des rois du jour au lende- 
main? Quel père de famille confierait sa fortune à 
cette loterie? 

M. Necker cependant a su, le premier et le seul 
parmi les ministres , obtenir du crédit en France 
sans aucune institution nouvelle. Son nom inspi- 
rait une telle confiance, que, très-imprudemment 
même , les capitalistes de l'Europe ont compté sur 
lui comme sur un gouvernement, oubliant qu'il 
pouvait perdre- sa place d'un instant à l'autre. Les 
Anglais et les Français s'accordaient pour le citer, 
avant la révolution , comme la plus forte tête 
financière de l'Europe. L'on regardait comme un 
miracle d'avoir fait cinq ans la guerre sans augmen- 
ter les impôts , et seulement en assurant l'intérêt 
des emprunts sur des économies. Mais, quand 
l'esprit de parti vint tout empoisonner, on imagina 
de dire qu'il y avait du charlatanisme dans le sys- 
tème de finances de M. Necker. Singulier charla- 
tanisme que celui qui repose sur l'austérité du 
caractère, et fait renoncer au plaisir de s'attacher 
beaucoup de créatures, en donnant facilement l'ai-- 
gent levé sur le peuple! Les juges irrécusables des 
talents et de l'honnêteté d'un ministre des finances, 
ce sont les créanciers de l'État. 

Pendant l'administration de M. Necker, les 
fonds pubHcs montèrent, et l'intérêt de l'argent 
baissa jusqu'à un taux dont on n'avait point eu 



SUR Li REVOLUTION FRANÇAISE. 



71 



d'exemple en France. Les fonds anglais , au con- 
traire , subirent dans le même temps une dépré- 
ciation considérable , et les capitalistes de tous les 
pays s'empressèrent de concourir aux emprunts 
ouverts à Paris , comme si les vertus d'un homme 
avaient pu tenir lieu de la fixité des lois. 

M. Necker, a-t-on dit , a fait des emprunts , ce 
qui devait ruiner les finances. Et de quel moyen 
l'Angleterre s'est-elle servie , pour arriver au degré 
de richesse qui lui a permis de soutenir avec éclat 
vingt-cinq ans de la plus terrible guerre? Les 
emprunts dont l'intérêt n'est pas assuré ruine- 
raient l'État , s'ils étaient longtemps praticables : 
mais heureusement ils ne le sont pas; car les 
créanciers sont très-avisés sur ce qui les touche , 
et ne prêtent volontairement que sur des gages 
positifs. M. Necker, afin d'assurer l'intérêt et le 
fonds d'amortissement nécessaires à la garantie des 
payements , attachait une réforme à chaque em- 
prunt ; et il résultait de cette réforme une diminu- 
tion de dépense plus que suffisante pour le paye- 
ment des intérêts. Mais cette méthode si simple , 
de retrancher sur ses dépenses pour augmenter ses 
revenus , ne paraît pas assez ingénieuse aux écri- 
vains qui veulent montrer des vues profondes en 
traitant des affaires publiques. 

L'on a dit aussi que les emprunts viagers dont 
M. Necker a fait quelquefois usage pour attirer les 
capitaux , favorisaient le penchant des pères à con- 
sumer d'avance la fortune qu'ils devaient laisser à 
leurs enfants. Cependant il est généralement re- 
connu que l'intérêt viager, tel que M. Necker l'a- 
vait combiné, est une spéculation tout comme 
l'intérêt perpétuel. Les meilleurs pères de famille 
plaçaient sur les trente têtes à Genève , dans l'in- 
tention d'augmenter leur bien après eux. Il y a des 
tontines viagères en Irlande ; il en existait depuis 
longtemps en France. Il faut se servir de différents 
genres de spéculations pour captiver les diverses 
manières de voir des capitalistes ; mais on ne sau- 
rait mettre en doute si un père de famille peut , 
lorsqu'il veut régler sa dépense, s'assurer une 
grande augmentation de capital , en plaçant une 
partie de ce qu'il possède à un intérêt très-haut , 
et en épargnant chaque année une portion de cet 
intérêt. Au reste, on est honteux de répéter des 
vérités si généralement répandues parmi tous les 
financiers de l'Europe. Mais , quand en France les 
ignorants des salons ont attrapé sur un sujet sé- 
rieux une phrase quelconque, dont la rédaction 
est à la portée de tout le monde , ils s'en vont la 
redisant à tout propos ; et ce rempart de sottise 
est très-difficile à renverser. 



Faut -il répondre aussi à ceux qui accusent 
M. Necker de n'avoir pas changé le système des 
impôts, et supprimé les gabelles, en soumettant 
les pays d'états qui en étaient exempts , à une con- 
tribution sur le sel? Il ne fallait pas moins que la 
révolution pour détruire les privilèges particuliers 
des provinces. Le ministre qui aurait osé les atta- 
quer n'aurait produit qu'une résistance nuisible à 
l'autorité du roi , sans obtenir aucun résultat utile. 
Les privilégiés étaient tout-puissants en France , il 
y a quarante ans , et l'intérêt seul de la nation était 
sans force. Le gouvernement et le peuple , qui sont 
pourtant deux parties essentielles de l'État, ne 
pouvaient rien contre telle ou telle province, tel 
ou tel corps ; et des droits bigarrés , héritages des 
événements passés , empêchaient le roi même de 
rien faire pour le bien général. 

M. Necker, dans son ouvrage sur l'administra- 
tion des finances , a montré tous les inconvénients 
du système inégal d'impôts qui régnait en France ; 
mais c'est une preuve de plus de sa sagesse, que 
de n'avoir entrepris à cet égard aucun changement 
pendant son premier ministère. Les ressources 
qu'exigeait la guerre ne permettaient de s'expo- 
ser à aucune lutte intérieure ; car, pour innover 
en matière de finances, il fallait être en paix, afin 
de pouvoir captiver le peuple, en diminuant la 
masse des impôts , alors qu'on en aurait changé la 
nature. 

Si les uns ont blâmé M. Necker d'avoir laissé 
subsister l'ancien système des impôts, d'autres 
l'ont accusé d'avoir montré trop de hardiesse , en 
imprimant le Compte rendu au roi sur la situation 
de ses finances. M. Necker était , comme je l'ai 
dit , dans des circonstances à peu près semblables 
à celles du chancelier de l'Hôpital. Il n'a pas fait 
un pas dans la carrière politique , sans que les no- 
vateurs lui reprochassent sa prudence , et les par- 
tisans de tous les anciens abus sa témérité. Aussi 
l'étude de ses deux ministères est-elle peut-être la 
plus utile que puisse faire un homme d'État. On y 
verra la route de la raison tracée entre les factions 
contraires , et des efforts toxijours renaissants pour 
amener une transaction sage entre les vieux inté- 
rêts et les nouvelles idées. 

La publicité du Compte rendu avait pour but de 
suppléer en quelque manière aux débats de la 
chambre des communes d'Angleterre, en faisant 
connaître à tous le véritable état des finances. 
C'était porter, disait-on, atteinte à l'autorité du 
roi , que d'informer la nation de l'état des affaires. 
Si l'on n'avait eu rien à demander à cette nation , 
on aurait pu lui cacher la situation du trésor royal; 



72 



CONSIDERATIONS 



mais le mouvement des esprits ne permettait pas 
qu'on pût exiger la continuation de taxes très-oné- 
reuses, sans montrer au moins l'usage qu'on en 
avait fait, ou qu'on en voulait faire. Les courtisans 
criaient contre les mesures de publicité en finances, 
les seules propres à fonder le crédit, et néanmoins 
ils sollicitaient avec une égale véhémence, pour 
eux et les leurs , tout l'argent que ce crédit même 
pouvait à peine fournir. Cette inconséquence s'ex- 
plique toutefois par la juste crainte qu'ils éprou- 
vaient de voir le jour entrer dans les dépenses qui 
les concernaient; car la publicité de l'état des 
finances avait aussi un avantage important, celui 
d'assurer au ministre l'appui de l'opinion publique, 
dans les divers retranchements qu'il était néces- 
saire d'effectuer. L'économie offrait de grands 
moyens en France à l'homme courageux qui, 
comme M. Necker, voulait y avoir recours. Le 
roi, quoiqu'il n'eût point de luxe pour lui-même, 
était d'une telle bonté, qu'il ne savait rien refuser 
à ceux qui l'entouraient; et les grâces de tout 
genre excédaient sous son règne , quelque austère 
que fût sa conduite , les dépenses mêmes de 
Louis XV. M. Necker devait considérer comme 
son premier devoir, et comme la principale res- 
source de l'État, la diminution des grâces; il se 
faisait ainsi beaucoup d'ennemis à la cour et parmi 
les employés des finances ; mais il remplissait son 
devoir : car le peuple alors était réduit, par les 
impôts , à une détresse dont personne ne s'occu- 
pait, et que M. Necker a proclamée et soulagée le 
premier. Souffrir pour ceux qu'on ne connaissait 
pas , et refuser à ceux que l'on connaissait , était 
un effort pénible , mais dont la conscience faisait 
une loi à celui qui l'a toujours prise pour guide. 

A l'époque du premier ministère de M. Necker, 
la classe la plus nombreuse de l'État était surchar- 
gée de dîmes et de droits féodaux , dont la révo- 
lution l'a délivrée; les gabelles et les impôts que 
supportaient certaines provinces , et dont d'autres 
étaient affranchies, l'inégalité de la répartition, 
fondée sur les exemptions des nobles et du clergé, 
tout concourait à rendre la situation du peuple 
infiniment moins heureuse qu'elle [ne l'est main- 
tenant. Chaque année, les intendants faisaient 
vendre les derniers meubles de la misère, parce 
que plusieurs contribuables se trouvaient dans 
l'impossibilité d'acquitter les taxes qu'on leur de- 
mandait : dans aucun État de l'Europe le peuple 
n'était traité d'une manière aussi révoltante. A 
l'intérêt sacré de tant d'hommes se joignait aussi 
celui du roi , qu'il ne fallait pas exposer aux résis- 
tances du parlement pour l'enregistrement des 



impôts. M. Necker rendait donc un service signalé 
à la couronne, lorsqu'il soutenait la guerre par le 
simple fruit des économies, et le ménagement 
habile du crédit : car de nouvelles charges irri- 
taient la nation , et popularisaient le parlement en 
lui donnant l'occasion de s'y opposer. 

Un ministre qui peut prévenir une révolution 
en faisant le bien, doit suivre cette route, quelle 
que soit son opinion politique. M. Necker se flat- 
tait donc de retarder, du moins encore pendant 
plusieurs années , par l'ordre dans les finances , la 
crise qui s'approchait; et, si l'on avait adopté ses 
plans en administration , il se peut que cette crise 
même n'eût été qu'une réforme juste, graduelle et 
salutaire. 

CHAPITRE VI. 

Des plans de M. Necker en administration. 

Le ministre des finances, avant la révolution, 
n'était pas seulement chargé du trésor public , ses 
devoirs ne se bornaient pas à mettre de niveau la 
recette et la dépense; toute l'administration du 
royaume était encore dans son département; et, 
sous ce rapport, le bien-être de la nation entière 
ressortissait au contrôleur général. Plusieurs bran- 
ches de l'administration étaient singulièrement né- 
gligées. Le principe du pouvoir absolu se combinait 
avec des obstacles sans cesse renaissants dans l'ap- 
plication de ce pouvoir. Il y avait partout des tra- 
ditions historiques dont les provinces voulaient 
faire des droits, et que l'autorité royale n'admettait 
que comme des usages. De là vient que l'art de 
gouverner était une espèce d'escamotage, dans 
lequel on tâchait d'extorquer de la nation le plus 
possible pour enrichir le roi, comme si la nation 
et le roi devaient être considérés comme des adver- 
saires. 

Les dépenses du trône et de l'armée étaient 
exactement acquittées ; mais la détresse du trésor 
royal était si habituelle, qu'on négligeait, faute 
d'argent, les soins les plus nécessaires à l'huma- 
nité. L'on ne peut se faire une idée de l'état dans 
lequel monsieur et madame Necker trouvèrent les 
prisons et les hôpitaux de Paris. Je nomme ma- 
dame Necker à cette occasion , parce qu'elle a con- 
sacré tout son temps , pendant le ministère de son 
mari , à l'amélioration des établissements de bien- 
faisance, et qu'à cet égard les changements les 
plus remarquables furent opérés par elle. 

Biais M. Necker sentit plus vivement que per- ; 
sonne combien la bienfaisance d'un ministre même 
est peu de chose au milieu d'un royaume aussi 



SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE. 



73 



vaste et aussi arbitrairement gouverné que la 
France; et ce fut son motif pour établir des assem- 
blées provinciales, c'est-à-dire, des conseils com- 
posés des principaux propriétaires de chaque pro- 
vince, dans lesquels on discuterait la répartition 
des impôts et les intérêts locaux de l'administration. 
M. ïui-got en avait conçu l'idée; mais aucun mi- 
nistre du roi, avant M. Necker, ne s'était senti le 
courage de s'exposer à la résistance que devait ren- 
contrer une institution de ce genre; et il était à 
prévoir que les parlements et les courtisans , rare- 
ment coalisés, la combattraient également. 

Les provinces réunies le plus tard à la couronne, 
telles que le Languedoc, la Bourgogne, la Bre- 
tagne, etc., s'appelaient pays cVétats, parce 
qu'elles s'étaient réservé le droit d'être régies par 
une assemblée composée des trois ordres de la 
province. Le roi fixait la somme totale qu'il exigeait, 
mais les états en faisaient la répartition. Ces pro- 
vinces se maintenaient dans le refus de certaines 
taxes, dont elles prétendaient être exemptes par 
les traités qu'elles avaient conclus avec la couronne. 
De là venaient les inégalités du système d'imposi- 
tions, les occasions multipliées de contrebande 
entre une province et une autre, et l'établissement 
des douanes dans l'intérieur. 

Les pays d'états jouissaient de grands avan- 
tages : non-seulement ils payaient moins , mais la 
somme exigée était répartie par des propriétaires 
qui connaissaient les intérêts locaux, et qui s'en 
occupaient activement. Les routes et les établis- 
sements publics y étaient beaucoup mieux soignés, 
et les contribuables traités avec plus de ménage- 
ment. Le roi n'avait jamais admis que ces états 
possédassent le droit de consentir l'impôt; mais 
eux se conduisaient comme s'ils avaient eu ce droit 
réellement. Ils ne refusaient pas l'argent qu'on leur 
demandait; mais ils appelaient leurs contributions 
un don gratuit; en tout , leur administration valait 
bien mieux que celle des autres provinces, dont 
le nombre était pourtant beaucoup plus grand , et 
qui ne méritaient pas moins l'intérêt du gouver- 
nement. 

Des intendants étaient nommés par le roi pour 
gouverner les trente-deux généralités du royaume : 
ils ne rencontraient d'obstacles que dans les pays 
d'états , et quelquefois de la part de l'un des douze 
parlements de province ( le parlement de Paris 
était le treizième); mais, dans la plupart des géné- 
ralités conduites par un intendant, cet agent du 
pouvoir disposait à lui seul des intérêts de toute 
une p'rovince. Il avait sous ses ordres une armée 
d'employés du fisc, détestés des gens du peuple. 



Ces employés les tourmentaient un à un pour en 
arracher des impôts disproportionnés à leurs 
moyens ; et , lorsque l'on écrivait au ministre des 
finances , pour se plaindre des vexations de l'in- 
tendant, ou du subdélégué, c'était à cet intendant 
même que le ministre renvoyait les plaintes, puis- 
que l'autorité suprême ne communiquait que par 
eux avec les provinces. 

Les jeunes gens et les étrangers qui n'ont pas 
connu la France avant la révolution , et qui voient 
aujourd'hui le peuple enrichi par la division des 
propriétés et la suppression des dîmes et du régime 
féodal , ne peuvent avoir l'idée de la situation de 
ce pays , lorsque la nation portait le poids de tous 
les privilèges. Les partisans de l'esclavage, dans 
les colonies, ont souvent dit qu'un paysan de France 
était plus malheureux qu'un nègre. C'était un ar- 
gument pour soulager les blancs, mais non pour 
s'endurcir contre les noirs. La misère accroît 
l'ignorance, l'ignorance accroît la misère; et, quand 
on se demande pourquoi le peuple français a été si 
cruel dans la révolution , on ne peut en trouver la 
cause que dans l'absence de bonheur, qui conduit 
à l'absence de moralité. 

On a voulu vainement, pendant le cours de ces 
vingt-cinq années , exciter en Suisse et en Hollande 
des scènes semblables à celles qui se sont passées 
en France : le bon sens de ces peuples , formé de- 
puis longtemps par la liberté, s'y est constam- 
ment opposé. 

Une autre cause des malheurs de la révolution 
c'est la prodigieuse influence de Paris sur la France. 
Or, l'établissement des administrations provin- 
ciales devait diminuer l'ascendant de la capitale sur 
tous les points du royaume; car les grands pro- 
priétaires, intéressés par les affaires dont ils se 
seraient mêlés chez eux, auraient eu un motif 
pour quitter Paris , et vivre dans leurs terres. Les 
grands d'Espagne ne peuvent pas s'éloigner de 
Madrid sans la permission du roi : c'est un puis- 
sant moyen de despotisme , et par conséquent de 
dégradation , que de changer les nobles en courti- 
sans. Les assemblées provinciales devaient rendre 
aux grands seigneurs de France une consistance 
politique. Les dissensions qu'on a vues tout à coup 
éclater entre les classes privilégiées et la nation > 
n'auraient peut-être pas existé, si, depuis long- 
temps , les trois ordres se fussent rapprochés , en 
discutant en commun les affaires d'une même pro- 
vince. 

M. Tsecker composa les administrations provin- 
ciales instituées sous son ministère, comme l'ont 
été depuis les états généraux, d'un quart de nobles, 

6. 



74 



CONSIDERATIONS 



un quart du clergé, et moitié du tiers état, divisé 
en députés des villes et en députés des campagnes. 
Ils délibéraient ensemble, et déjà l'harmonie s'éta- 
blissait tellement entre eux, que les deux premiers 
ordres avaient parlé de renoncer volontairement à 
leurs privilèges en matière d'impôts. Les procès-ver- 
baux de leurs séances devaient être imprimés , afin 
d'encourager leurs travaux par l'estime publique. 

Les grands seigneurs français n'étaient pas assez 
instruits, parce qu'ils ne gagnaient rien à l'être. 
La grâce en conversation , qui conduisait à plaire 
à la cour, était la voie la plus sûre pour arriver 
aux honneurs. Cette éducation superficielle a été 
l'une des causes de la ruine des nobles : ils ne pou- 
vaient plus lutter contre les lumières du tiers état; 
ils auraient dû tâcher de les surpasser. Les assem- 
blées provinciales auraient, par degrés, amené les 
grands seigneurs à primer par leur savoir en admi- 
nistration, comme jadis ils l'emportaient par leur 
épce; et l'esprit public en France aurait précédé 
l'établissement des institutions libres. 

Les assemblées provinciales n'auraient point 
empêché qu'un jour on ne demandât la convocation 
des états généraux; mais du moins, quand l'époque 
inévitable d'un gouvernement représentatif serait 
arrivée, la première classe et la seconde, s'étant 
occupées ensemble depuis longtemps de l'adminis- 
tration de leur pays, ne se seraient point présentées 
aux états généraux , l'une avec l'horreur et l'autre 
avec la passion de l'égalité. 

L'archevêque de Bourges et l'évêque de Rhodez 
furent choisis pour présider les deux assemblées 
provinciales établies par M. Necker. Ce ministre, 
qui était protestant, montra en toute occasion 
une grande déférence pour le clergé de France , 
parce qu'il était en effet composé d'hommes très- 
sages , dans tout ce qui ne concernait pas les pré- 
jugés de corps; mais, depuis la révolution , les 
haines de parti et la nature du gouvernement 
doivent écarter les ecclésiastiques des emplois 
publics. 

Les parlements prirent de l'ombrage des assem- 
blées provinciales, comme d'une institution qui 
pouvait donner au roi une force d'opinion indépen- 
dante de la leur. M. Necker souhaitait que les pro- 
vinces ne fussent point exclusivement soumises 
aux autorités qui siégeaient à Paris; mais, loin de 
vouloir détruire ce qu'il y avait de vraiment utile 
dans les pouvoirs politiques des parlements , c'est- 
à-dire, l'obstacle qu'ils pouvaient mettre à l'exten- 
sion de l'impôt, ce fut lui, M. Necker, qui obtint 
du roi que l'on soumît aussi l'augmentation de la 
taille , impôt arbitraire dont le ministère seul fixait 



la quotité , à l'enregistrement du parlement. 
M. Necker cherchait sans cesse à mettre des 
bornes au pouvoir ministériel, parce qu'il savait, 
par sa propre expérience , qu'un homme chargé de 
tant d'affaires , et à une si grande distance des in- 
térêts sur lesquels il est appelé à prononcer, finit 
toujours par s'en remettre , de subalterne en subal- 
terne, aux derniers commis, les plus incapables de 
juger des motifs qui doivent influer sur des déci- 
sions importantes. 

Oui , dira-t-on encore , M. Necker , ministre tem- 
poraire , mettait volontiers des bornes au pouvoir 
ministériel ; mais c'était ainsi qu'il portait atteinte 
à l'autorité permanente des rois. Je ne traiterai 
point ici la grande question de savoir si le roi 
d'Angleterre n'a pas autant et plus de pouvoir que 
n'en avait un roi de France. La nécessité de gou- 
verner dans le sens de l'opinion publique est im- 
posée au souverain anglais ; mais , cette condition 
remplie , il réunit la force de la nation à celle du 
trône , tandis qu'un monarque arbitraire , ne sa- 
chant 011 prendre l'opinion que ses ministres ne 
lui représentent pas fidèlement , rencontre à chaque 
instant des obstacles imprévus dont il ne peut cal- 
culer les dangers. Mais , sans anticiper sur un ré- 
sultat qui, j'espère, acquerra quelque évidence 
nouvelle par cet ouvrage, je m'en tiens aux admi- 
nistrations provinciales, et je demande s'ils étaient 
les vrais serviteurs du roi , ceux qui voulaient lui 
persuader que ces administrations diminuaient son 
autorité. 

La quotité des impôts n'était point soumise à 
leur décision; la répartition de la somme fixée 
d'avance leur était seule accordée. Était-ce donc 
un avantage pour la couronne , que l'impôt , mal 
subdivisé par un mauvais intendant , fît souffrir le 
peuple , et le révoltât plus encore contre l'autorité 
qu'un tribut, quelque considérable qu'il soit, 
quand il est sagement partagé ? Tous les agents du 
pouvoir en appelaient, dans chaque détail, à la 
volonté du roi : les Français ne sont contents que 
quand ils peuvent, en toute occasion, s'appuyer 
sur les désirs du prince. Les habitudes serviles 
sont chez eux invétérées ; tandis que les ministres, 
dans les pays libres , ne se fondent que sur le bien 
public. Il se passera du temps encore avant que les 
habitants de la France, accoutumés depuis plu- 
sieurs siècles à l'arbitraire, apprennent à rejeter 
ce langage de courtisan, qui ne doit pas sortir de 
l'enceinte des palais oiî il a pris naissance. 

Le roi, sous le ministère de M. Necker, n'a ja- ■ 
mais eu la moindre discussion avec les parlements. 
Cela n'est pas étonnant, dira-t-on, puisque le roi, 



SUR LA. REVOLUTION FRÂNGMSE. 



75 



pendant ce temps , n'exigea point de nouveaux im- 
pôts, et s'abstint de tout acte arbitraire. Mais 
c'est en cela que le ministre se conduisit avec pru- 
dence; car un roi, dans le pays même où des lois 
constitutionnelles ne servent point de bornes à son 
pouvoir , aurait tort d'essayer jusqu'à quel point 
le peuple supporterait ses fautes. Personne ne doit 
faire tout ce qu'il peut, surtout sur un terrain 
aussi chancelant que celui de l'autorité arbitraire , 
dans un pays éclairé. 

M. Necker, dans son premier ministère, était 
encore plus ami de la probité publique, si l'on 
peut s'exprimer ainsi , que de la liberté ; parce que 
la nature du gouvernement qu'il servait permettait 
l'une plus que l'autre; mais il souhaitait tout ce 
qui pouvait donner quelque stabilité au bien , in- 
dépendamment du caractère personnel des rois , et 
de celui de leurs ministres , plus incertain encore. 
Les deux administrations provinciales qu'il établit, 
dans le Berri et le Rouergue, réussirent admira- 
blement. Plusieurs autres étaient préparées, et le 
mouvement nécessaire aux esprits , dans un grand 
empire, se tournait vers ces améliorations par- 
tielles. Il n'y avait alors que deux seuls moyens de 
satisfaire l'opinion , qui s'agitait déjà beaucoup sur 
les affaires en général : les administrations provin- 
ciales et la publicité des finances. Mais, dira-t-on, 
pourquoi satisfaire l'opinion? Je m'abstiendrai de 
toutes les réponses que feraient les amis de la liberté 
à cette singulière question . Je dirai simplement que, 
même pour éviter la demande d'un gouvernement 
représentatif, le mieux était d'accorder alors ce 
qu'on attendait de ce gouvernement , c'est-à-dire , 
de l'ordre et de la stabilité dans l'administration. 
Enfin , le crédit , c'est-à-dire , l'argent , dépendait 
de l'opinion ; et puisqu'on avait besoin de cet ar- 
gent , il fallait au moins ménager par intérêt le 
vœu national , auquel , peut-être^ on aurait dû cé- 
der par devoir. 

CHAPITRE VII. 

De la guerre â! Amérique. 

En jugeant le passé d'après la connaissance des 
événements qui l'ont suivi , on peut dire , je crois , 
que Louis XVI eut tort de se mêler de la guerre 
entre l'Amérique et l'Angleterre, quoique l'indé- 
pendance des États-Unis fût désirée par toutes les 
âmes généreuses. Les principes de la monarchie 
française ne permettaient pas d'encourager ce qui 
devait être considéré comme une révolte , d'après 
ces mêmes principes. D'ailleurs , la France n'avait 
point à se plaindre alors de l'Angleterre; et, dé- 



clarer une guerre seulement d'après la rivalité tou- 
jours subsistante entre ces deux pays, c'est un 
genre de politique mauvais en lui-même, et plus 
nuisible encore à la France qu'à l'Angleterre. Car 
la France ayant de plus grandes sources natu- 
relles de prospérité , et beaucoup moins de puis- 
sance et d'habileté sur mer, c'est la paix qui la 
fortifie , et la guerre maritime qui la ruine. 

La cause de l'Amérique et les débats du parle- 
ment d'Angleterre à ce sujet excitèrent un grand 
intérêt en France. Tous les Français qui furent 
envoyés pour servir avec le général Washington , 
revinrent pénétrés d'un enthousiasme de liberté 
qui devait leur rendre difficile de retourner tran- 
quillement à la cour de Versailles , sans rien sou- ■ 
haiter de plus que l'honneur d'y être admis. Il faut 
donc , dira-t-on , attribuer la révolution à la faute 
que fit le gouvernement français , en prenant part 
à la guerre d'Amérique. Il faut attribuer la révo- 
lution à tout et à rien : chaque année du siècle y 
conduisait par toutes les routes. Il était très-diffi- 
cile de se refuser aux cris de Paris en faveur de 
l'indépendance des Américains. Déjà le marquis de 
la Fayette, un noble Français, amoureux de la 
gloire et de la liberté , avait obtenu l'approbation 
générale en allant se joindre aux Américains, avant 
même que le gouvernement français eût pris parti 
pour eux. La résistance à la volonté du roi , dans 
cette circonstance , fut encouragée par les applau- 
dissements du public. Or, quand l'autorité du 
prince est en défaveur auprès de l'opinion , le prin- 
cipe de la monarchie, qui place l'honneur dans 
l'obéissance , est attaqué par sa base. 

A quoi fallait-il donc se décider? M. Wecker fit 
au roi des représentations très-fortes en faveur du 
maintien de la paix , et ce ministre , accusé de sen- 
timents républicains, se prononça contre une 
guerre dont l'indépendance d'un peuple était l'ob- 
jet. Ce n'est point, je n'ai pas besoin de le dire, 
qu'il ne souhaitât vivement le triomphe des Amé- 
ricains dans leur admirable cause ; mais d'une part 
il ne croyait pas permis de déclarer la guerre sans 
une nécessité positive , et de l'autre , il était con- 
vaincu qu'aucune combinaison politique ne vau- 
drait à la France les avantages qu'elle pouvait re- 
tirer de ses capitaux consumés par cette guerre. 
Ces arguments ne prévalurent pas , et le roi se dé- 
cida pour la guerre. Il faut convenir néanmoins 
qu'elle pouvait être appuyée par des motifs essen- 
tiels; et, quelque parti qu'on prît, on s'exposait à 
de graves inconvénients. Déjà le temps approchait 
où l'on devait appliquer à Louis XVI ce que Huma 
dit de Charles I" : // se trouvait dans une situa- 



76 



C01NSIDERA.T10NS 



tion où les fautes étaient irréparables , et cette 
situation ne saurait cojivenir à la faible nature 
humaine. 

CHAPITRE VIII. 

De la retraite de M. Necker, en 1781. 

M. Necker n'avait d'autre but, dans son premier 
ministère, que d'engager le roi à faire par lui- 
même tout le bien que la nation réclamait , et pour 
lequel elle a souhaité depuis d'avoir des représen- 
tants. C'était l'unique manière d'empêcher une ré- 
volution pendant la vie de Louis XVI, et je n'ai 
point vu mon père varier depuis dans la conviction 
qu'alors , en 1781 , il y aurait réussi. Le reproche 
le plus amer qu'il se soit donc fait dans sa vie, 
c'est de n'avoir pas tout supporté , plutôt que de 
donner sa démission. Mais il ne prévoyait pas à 
cette époque ce que les événements ont révélé ; et , 
bien qu'un sentiment généreux l'attachât seul à sa 
place, il y a dans les âmes élevées une crainte dé- 
licate de ne pas abdiquer aussi facilement le pou- 
voir , quand la fierté le leur conseille. 

La seconde classe des courtisans se déclara 
contre M. Necker. Les grands seigneurs , n'ayant 
point d'inquiétude sur leur situation ni sur leur 
fortune, ont en général plus d'indépendance dans 
leur manière de voir que cet essaim obscur qui 
s'accroche à la faveur, pour en obtenir quelques 
dons nouveaux à chaque occasion nouvelle. M. Nec- 
ker faisait des retranchements dans la maison du 
roi , dans la somme destinée aux pensions , dans 
les charges de finances , dans les gratifications ac- 
cordées aux gens de la cour sur ces charges. Ce 
système économique ne convenait point à tous 
ceux qui avaient déjà pris l'habitude d'être payés 
par le gouvernement, et de pratiquer l'industrie 
des sollicitations comme moyen de vivre. En vain , 
pour se donner plus de force, M. Necker avait-il 
montré un désintéressement personnel inouï jus- 
qu'alors , en refusant tous les appointements de sa 
place. Qu'importait ce désintéressement à ceux qui 
rejetaient bien loin d'eux un tel exemple? Cette 
conduite vraiment généreuse ne désarma point la 
colère des hommes et des femmes qui rencontraient 
dans M. Necker un obstacle à des abus tellement 
passés en habitude, qu'il leur semblait injuste de 
vouloir les supprimer. 

Les femmes d'un certain rang se mêlaient de 
tout avant la révolution. Leurs maris ou leurs 
frères les employaient toujours pour aller chez les 
ministres ; elles pouvaient insister sans manquer 
de convenance , passer la mesure même sans qu'on 



fût dans le cas de s'en plaindre ; et toutes les in- 
sinuations qu'elles savaient faire en parlant , exer- 
çaient beaucoup d'empire sur la plupart des 
hommes en place. M. Necker les écoutait très- ■ 
poliment ; mais il avait trop d'esprit pour ne pas . 
démêler ces ruses de conversation , qui ne produi- 
sent aucun effet sur les esprits éclairés et naturels. 
Ces dames alors avaient recours à de grands airs , 
rappelaient négligemment les noms illustres qu'elles 
portaient , et demandaient une pension comme un 
maréchal de France se plaindrait d'un passe-droit. 
M. Necker s'en tenait toujours à la justice , et ne 
se permettait point de prodiguer l'argent acquis 
par les sacrifices du peuple. « Qu'est-ce que mille 
écus pour le roi? disaient-elles. — Mille écus, ré- 
pondait M. Necker , c'est la taille d'un village. » 

De tels sentiments n'étaient appréciés que des 
personnes les plus respectables à la cour. M. Nec- 
ker pouvait aussi compter sur des amis dans le 
clergé , qu'il avait toujours honoré , et parmi les 
grands propriétaires et les nobles, qu'il voulait 
introduire, à l'aide des administrations provin- 
ciales , au maniement et à la connaissance des af- 
faires publiques. Mais les courtisans des princes et 
les financiers étaient vivement contre lui. Un mé- 
moire qu'il remit au roi sur l'établissement des 
assemblées provinciales avait été indiscrètement 
publié, et les parlements y avaient vu que M. Nec- 
ker donnait comme un des motifs de cette insti- 
tution , l'appui d'opinion qu'elle pourrait prêter 
dans la suite contre les parlements eux-mêmes, 
s'ils se conduisaient comme des corporations am- 
bitieuses, et non d'après le vœu national. C'en fut 
assez pour que ces magistrats , jaloux d'une auto- 
rité politique contestée, nommassent hardiment 
M. Necker un novateur. Mais , de toutes les inno- 
vations , celle que les courtisans et les financiers 
détestaient le plus , c'était l'économie. De tels en- 
nemis , cependant , n'auraient pu faire renvoyer un 
ministre pour lequel la nation montrait plus d'at- 
tachement qu'elle n'en avait témoigné à personne , 
depuis l'administration de Sully et de Colbert , si 
le comte de Maurepas n'avait pas habilement saisi 
le moyen de le renverser. 

Il en voulait à M. Necker d'avoir fait nommer, 
sans sa participation , M. le maréchal de Castries 
au ministère de la marine. Aucun homme cepen- 
dant n'était plus considéré que M. de Castries, et 
ne méritait davantage de l'être. Mais M. de Maure- 
pas ne voulait pas que M. Necker, ni personne, 
s'avisât d'avoir un crédit direct sur le roi : il était 
jaloux de la reine elle-même, et la reine alors trai- 
tait M. Necker avec beaucoup de bonté. M. de 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



77 



Maurepas assistait toujours au travail du roi avec 
les ministres ; mais ce fut pendant un de ses accès 
de goutte que M. Necker, se trouvant seul avec le 
roi, en obtint la destitution de M. de Sartines , et 
la nomination de M. le maréchal de Castries au 
ministère de la marine. 

M. de Sartines était un exemple du genre de 
choix qu'on fait dans les monarchies où la liberté 
de la presse et l'assemblée des députés n'obligent 
pas à recourir aux hommes de talent. Il avait été 
un excellent lieutenant de police; une intrigue 
quelconque le fit élever au rang de ministre de la 
marine. M. Necker alla chez lui quelques jours 
après sa nomination ; il avait fait tapisser sa cham- 
bre de cartes géographiques , et dit à M. Necker, 
en se promenant dans ce cabinet d'étude : « Voyez 
« quels progrès j'ai déjà faits ; je puis mettre la 
« main sur cette carte , et vous montrer , en fer- 
« niant les yeux , oij sont les quatre parties du 
« monde. » Ces belles connaissances n'auraient pas 
semblé suffisantes en Angleterre pour diriger la 
marine. 

A cette ignorance M. de Sartines joignait une 
inconcevable ineptie dans la comptabilité de son 
département , et le ministre des finances ne pou- 
vait pas rester étranger aux désordres qui avaient 
lieu dans cette partie des dépenses publiques. Mal- 
gré l'importance de ces motifs, M. de Maurepas 
ne pardonna pas à M. Necker d'avoir parlé direc- 
tement au roi; et, à dater de ce jour, il devint 
son ennemi mortel. C'est un caractère singulier 
qu'un vieux ministre courtisan ! La chose publique 
n'était de rien à M. de Maurepas : il ne s'occupait 
que de ce qu'il appelait le service du roi, et ce ser- 
vice du roi consistait dans la faveur qu'on pou- 
vait gagner ou perdre à la cour : les affaires les 
plus essentielles étaient toutes subordonnées au 
maniement de l'esprit du souverain. Il fallait bien 
avoir une certaine connaissance des choses pour 
s'en entretenir avec le roi ; il fallait bien mériter 
jusqu'à un certain point l'estime , pour que le roi 
n'entendît pas dire trop de mal de vous; mais le 
mobile et le but de tout, c'était de lui plaire. M. de 
Maurepas tâchait de conserver sa faveur par une 
multitude de soins inaperçus, afin d'entourer, 
comme avec des filets , le monarque qu'il voulait 
séparer de toutes relations dans lesquelles il aurait 
pu entendre des paroles sérieuses et sincères. Il 
n'osait pas proposer au roi de renvoyer un homme 
aussi utile que M. Necker. Quand on n'aurait fait 
aucun cas de son amour pour le bien public, l'ar- 
gent qu'il procurait par son crédit au trésor royal 
c'était pas à dédaigner. Cependant le vieux minis- 



tre était aussi imprudent, en fait d'intérêt généra], 
que précautionné dans ce qui le concernait per- 
sonnellement, et il ne s'embarrassait guère de ce 
qui arriverait aux finances de l'État, pourvu que 
M. Necker ne se hasardât pas , sans son consente- 
ment, à parler au roi. 11 était difficile toutefois de 
dire à ce roi : « Vous devez disgracier votre minis- 
tre , parce qu'il s'est avisé de s'adresser à vous 
sans me consulter. » Il fallait donc attendre une cir- 
constance d'un autre genre; et, quelque réservé 
que fût M. Necker, il avait un caractère fier, une 
âme irritable; c'était un homme énergique enfin 
dans toute sa manière de sentir : c'était assez pour 
commettre, tôt ou tard, des fautes à la cour. 

Dans une des maisons des princes, il se trouvait 
une espèce d'intendant, M. de Sainte -Foix, intri- 
gant tranquille, mais persévérant dans sa haine 
contre tous les sentiments exaltés : cet homme, 
jusqu'à son dernier jour, et lorsque sa tête blan- 
chie semblait appeler des pensées plus graves, 
cherchait encore , chez les ministres mêmes de la 
révolution , un dîner , des secrets et de l'argent. 
M. de Maurepas l'employa pour faire répandre des 
libelles contre M. Necker. Comme il n'y avait 
point en France de liberté de la presse, c'était une 
chose toute nouvelle que des écrits contre un 
homme en place , encouragés par le premier mi- 
nistre , et par conséquent distribués publiquement 
à tout le monde. 

Il fallait, et M. Necker se l'est bien souvent ré- 
pété depuis , il fallait mépriser ces pièges tendus 
à son caractère ; mais madame Necker ne put sup- 
porter la douleur que lui causait la calomnie dont 
son époux était l'objet; elle crut devoir lui déro- 
ber la connaissance du premier libelle qui parvint 
entre ses mains, afin de lui épargner une peine 
amère. Mais elle imagina d'écrire à son insu à 
M. de Maurepas pour s'en plaindre, et pour lui 
demander de prendre les mesures nécessaires con- 
tre ces écrits anonymes : c'était s'adresser à celui 
même qui les encourageait en secret. Quoique ma- 
dame Necker eût beaucoup d'esprit , élevée dans 
les montagnes de la Suisse , elle ne se faisait pas 
l'idée du caractère de M. de Maurepas, de cet 
homme qui ne voyait dans l'expression des senti- 
ments qu'une occasion de découvrir le côté vulné- 
rable. Dès qu'il connut la susceptibilité de M. Nec- 
ker, par le chagrin que sa femme avait fait voir, 
il se flatta , en l'irritant , de le pousser à donner 
sa démission. 

Quand M. Necker sut la démarche de sa femme, 
il la blâma , mais il en fut très-ému. Après ses de- 
voirs religieux, l'opinion publique était ce qui l'oe- 



78 



CONSIDERATIONS 



cupait le plus ; il sacrifiait la fortune, les honneurs, 
tout ce que les ambitieux recherchent, à l'estime 
de la nation ; et cette voix du peuple , alors non 
encore altérée, avait pour lui quelque chose de di- 
vin. Le moindre nuage sur sa réputation était la 
plus grande souffrance que les choses de la vie 
pussent lui causer. Le but mondain de ses actions, 
le vent de terre qui le faisait naviguer , c'était l'a- 
mour de la considération. Un ministre du roi de 
France n'avait pas d'ailleurs, comme les ministres 
anglais , une force indépendante de la cour : il ne 
pouvait manifester en public , dans la chambre des 
communes, son caractère et sa conduite; et, la 
liberté de la presse n'existant pas, les libelles clan- 
destins en étaient d'autant plus dangereux. 

M. de Maurepas faisait répandre sourdement 
que c'était plaire au roi que d'attaquer son minis- 
tre. Si M. Necker avait demandé un entretien 
particulier au roi pour l'éclairer sur M. de Maure- 
pas, peut-être l'aurait -il fait disgracier. Mais la 
vieillesse de cet homme , quelque frivole qu'elle 
fût , méritait toujours des égards , et d'ailleurs 
M. Necker se croyait lié par la reconnaissance en- 
vers celui qui l'avait appelé au ministère. M. Nec- 
ker se contenta donc de requérir un signe quel- 
conque de la faveur du souverain qui décourageât 
les Ubellistes; il désirait qu'on les éloignât de la 
maison de monseigneur le comte d'Artois , dans 
laquelle ils occupaient des emplois, et qu'on lui 
accordât l'entrée au conseil d'État dont on l'avait 
écarté , sous prétexte de la religion protestante 
qu'il professait , bien que sa présence y eût été émi- 
nemment utile. Un ministre des finances , chargé 
de demander au peuple les sacrifices qu'exige la 
guerre , doit prendre part aux délibérations sur la 
possibilité de faire la paix. 

M. Necker était convaincu que si le roi ne té- 
moignait pas de quelque manière qu'il le protégeait 
sincèrement contre ses ennemis tout -puissants , il 
n'aurait plus la force nécessaire pour conduire les 
finances avec la sévérité dont il se faisait un de- 
voir. Il se trompait toutefois : l'attachement de la 
nation pour lui était plus grand qu'il ne le croyait; 
et s'il avait attendu la mort du premier ministre, 
qui arriva six mois après, il aurait occupé sa place. 
Le règne de Louis XVI eût été probablement pai- 
sible, et la nation se serait préparée, par une bonne 
administration, à l'émancipation qui lui était due. 

M. Necker offrit sa démission , si les conditions 
qu'il demandait n'étaient pas accordées. M. de 
Maurepas , qui l'avait excité à cette démarche , en 
prévoyait avec certitude le résultat; car plus les 
monarques sont faibles , plus ils sont fidèles à quel- 



ques maximes de fermeté qui leur ont été données 

dès leur enfance, et dont l'une des premières est 
sans doute, qu'un roi ne doit jamais refuser une 
démission offerte , ni souscrire aux conditions 
qu'un fonctionnaire public met à la continuation 
de ses services. 

La veille du jour oii M. Necker se proposait de 
demander au roi sa retraite, s'il n'obtenait pas ce 
qu'il désirait, il se rendit avec sa femme à l'hos- 
pice qui porte encore leur nom à Paris. Il allait 
souvent dans cet asile respectable reprendre du 
courage contre les difficultés cruelles de sa situa- 
tion. Les soeurs de la Charité , la plus touchante 
des communautés religieuses, soignaient les mala- 
des de l'hôpital : ces sœurs ne prononcent des 
vœux que pour une année, et plus elles font de 
bien, moins elles sont intolérantes. M. et madame 
Necker , tous les deux protestants , étaient l'objet 
de leur amour. Ces saintes filles leur offrirent des 
fleurs , et leur chantèrent des vers tirés des psau- 
mes , la seule poésie qu'elles connussent : elles les 
appelaient leurs bienfaiteurs, parce qu'ils venaient 
au secours du pauvre. Mon père, ce jour -là, fut 
plus attendri , je m'en souviens encore , qu'il ne 
l'avait jamais été par de semblables témoignages 
de reconnaissance : sans doute il regrettait le pou- 
voir qu'il allait perdre , celui de servir la France. 
Hélas ! qui dans ce temps aurait -pu croire qu'un 
tel homme serait un jour accusé d'être dur, arro- 
gant et factieux? Ah! jamais une âme plus pure 
n'a traversé la région des orages , et ses ennemis , 
en le calomniant, commettent une impiété; car le 
cœur de l'homme vertueux est le sanctuaire de la 
Divinité dans ce monde. 

Le lendemain, M. Necker revint de Versailles, 
ayant cessé d'être ministre. Il entra chez ma mère, 
et tous les deux, après une demi-heure de conver- 
sation, donnèrent l'ordre à leurs gens de nous éta- 
blir dans vingt-quatre heures à Saint-Ouen , mai- 
son de campagne de mon père , à deux lieues de 
Paris. Ma mère se soutenait par l'exaltation même 
de ses sentiments; mon père gardait le silence; 
moi j'étais trop enfant pour n'être pas ravie d'un 
changement quelconque de situation; cependant, 
quand je vis à dîner les secrétaires et les commis 
du ministère tous dans une morne tristesse, je 
commençai à craindre que ma joie ne fût pas trop 
bien fondée. Cette inquiétude fut dissipée par les 
hommages sans nombre que mon père reçut à 
Saint-Ouen. 

Toute la France vint le voir : les grands sei- 
gneurs , le clergé , les magistrats , les négociants , 
les hommes de lettres, s'attiraient chez lui les 



SUR LA REVOLUTION FRANCHISE. 



79 



uns les autres; il reçut près de cinq cents lettres • 
des administrations et des diverses corporations 
des provinces , qui exprimaient un respect et une 
affection dont aucun homme public en France 
n'avait peut-être jamais eu l'honneur d'être l'ob- 
jet. Les mémoires du temps qui ont déjà paru , 
attestent la vérité de ce que j'avance à cet égard ^. 

' Ces lettres sont un trésor de famille que je possède à 
Coppet. 

' Correspondance littéraire, philosophique et critique, 
adressée à un souverain d'Allemagne , par le baron de Grimm 
et par Diderot. (TonieV,page 297, mai I78I.) 

(I Ce n'est que le dimanche matin, 20 de ce mois, que l'on 
fut instruit, à Paris, de la démission donnée la veille par 
M. Necker : on y avait été préparé, depuis longtemps, par 
les bruits de la ville et de la cour, par l'impunité des libelles 
les plus injurieux , et par l'espèce de protection accordée à 
ceux qui avaient eu le front de les avouer, par toutes les dé- 
marches ouvertes et cachées d'un patti puissant et redoutable. 
Cependant l'on eût dit, à voir l'étonnement universel, que 
jamais nouvelle n'avait été plus imprévue : la consternation 
était peinte sur tous les visages ; ceux qui éprouvaient un sen- 
timent contraire étaient en trop petit nombre ; ils auraient 
rougi de le montrer. Les promenades , les cafés , tous les lieux 
publics étaient remplis de monde ; mais il régnait un silence 
extraordinaire. On se regardait, on se serrait tristement la 
main, je dirais comme à la vue d'une calamité publique, si 
ces premiers moments de trouble n'eussent ressemblé davan- 
tage à la douleur d'une famille désolée, qui vient de perdre 
l'objet et le soutien de ses espérances. 

« On donnait, ce même soir, à la Comédie française, une 
représentation de la Partie de chasse de Henri IV. J'ai vu sou- 
vent au spectacle, à Paris, des allusions aux circonstances 
du moment saisies avec beaucoup de linesse; mais je n'en ai 
point vu qui l'aient été avec un intérêt aussi sensiljle, aussi 
général. Chaque applaudissement (quand il s'agissait de Sul- 
ly) semblait , pour ainsi dire, porter un caractère parliculier, 
une nuance propre au sentiment dont on était pénétré; c'était 
tour à tour celui des regrets et de la tristesse , de la reconnais- 
sance et du respect; tous ces mouvements étaient .si vrais, si 
justes , si bien marqués , que la parole même n'aurait pu leur 
donner une expression plus vive et plus intéressante. Rien de 
ce qui pouvait s'appliquer sans effort au sentiment du public 
pour M. Necker ne fut négligé ; souvent les applaudissements 
venaient interrompre l'acteur , au moment où l'on prévoyait 
que la suite du discours ne serait plus susceptible d'une ap- 
plication aussi pure, aussi flatteuse, aussi naturelle. Enlin, 
nous osons croire qu'il est peu d'exemples d'un concert d'o- 
pinions plus sensible , plus délicat, et, s'il est permis de s'ex- 
primer ainsi , plus involontairement unanime. Les comédiens 
ont été s'excuser auprès de M. le lieutenant de police, d'avoir 
donné lieu à une scène si touchante, mais dont on ne pouvait 
leur savoir mauvais gré. Ils ont justifié leur innocence, en 
prouvant que la pièce était sur le répertoire depuis huit jours. 
On leur a pardonné , et l'on s'est contenté de défendre, à cette 
occasion , aux journalistes de parler à l'avenir de M. Necker, 
ni en bien ni en mal. 

n Si jamais ministre n'emporta dans sa retraite une gloire 
plus pure et plus intègre que M. Necker , jamais ministre aussi 
n'y reçut plus de témoignages de la bienveillance et de l'ad- 
miration publiques. 11 y eut , les premiers jours , sur le che- 
min qui conduit à sa maison de campagne, à Saint-Ouen, à 
deux lieues de Paris , une procession de carrosses presque 
continuelle. Des hommes de toutes les classes et de toutes les 
conditions s'empressèrent h lui porter l'hommage de leurs 
regrets et de leur sensibilité ; et , • dans ce -nombre , on a pu 
compter les personnes les plus respectables de la ville et de la 
cour , les prélats les plus distingués par leur naissance et par 
leur piété , M. l'archevêque de Paris à la tète , les BLron , les 
Beauveau , les Richelieu, les Choiscul, les Noailles , les Luxem- 
bourg, enfin les noms les plus respectés de la France, sans 



La France, à cette époque, ne voulait encore rien 
de plus qu'un bon ministre : elle s'était successi- 
vement attachée à M. Turgot, à M. de Malesher- 
bes, et particulièrement à M. Necker, parce qu'il 
avait plus de talent que les deux autres pour 
les choses positives. Mais, lorsque les Français 
virent que , même sous un roi aussi vertueux que 
Louis XVI, aucun ministre austère et capable ne 
pouvait rester en place , ils comprirent que les 
institutions stables peuvent seules mettre l'État à 
l'abri des vicissitudes des cours. 

Joseph II, Catherine II, la reine de Naples, 
écrivirent à M. Necker, pour lui offrir la direction 
de leurs finances : il avait le cœur trop français 
pour accepter un tel dédommagement, quelque 
honorable qu'il pût être. La France et l'Europe 
furent consternées de la retraite de M. Necker : 
ses vertus et ses facultés méritaient cet hommage; 
mais il y avait de plus, dans cette impression uni- 
verselle, la crainte confuse de la crise politique 
dont on était menacé, et que la sagesse seule du 
ministère français pouvait retarder ou prévenir. 

On n'aurait, certes, pas vu sous Louis XVI un 
ministre disgracié, comblé de preuves d'estime 
par toutes les classes de la société. Ce nouvel es- 
prit d'indépendance devait apprendre à un homme 
d'État la force de l'opinion; néanmoins, loin de la 
ménager, pendant les sept années qui se passèrent 
entre la retraite de M. Necker et la promesse des 
états généraux donnée par l'archevêque de Sens, 
il n'est sorte de fautes que les ministres n'aient 
commises ; et ils ont exaspéré chaque jour la na- 
tion sans avoir entre leurs mains aucune force 
réelle pour la contenir. 

CHAPITRE IX. 

Des circonstances qui ont amené la convocation 
des états généraux. — Ministère de M. de 
Colonne. 

M. Turgot et M. Necker avaient été renversés, 
en grande partie , par l'influence des parlements, 
qui ne voulaient ni la suppression des privilèges 
en matière d'impôts, ni l'établissement des as- 
semblées provinciales. Le roi crut donc qu'il se 
trouverait mieux de choisir ses ministres des finan- 
ces dans le parlement même , afin de n'avoir rien 
à craindre de l'opposition de ce corps , lorsqu'il 
serait question de demander de nouveaux impôts. 

oublier celui de successeur même de M. Necker, qui n'a pas 
cru pouvoir mieux rassurer les esprits sur les principes de 
son administration , qu'en donnant lui-même les plus grands 
éloges à celle de M. Necker , et en se félicitant de n'avoir qu'à 
suivre une route qu'il trouvait si heureusement tracée, » 



80 



CONSIDERATIONS 



Il nomma successivement, à cet effet, contrôleurs 
généraux, M. Joly de Fleury et M. d'Ormesson ; 
mais ni l'un ni l'autre n'avaient la moindre idée 
de la manutention des finances , et l'on peut re- 
garder leur ministère comme un temps d'anarchie 
à cet égard. Cependant les circonstances où ils se 
trouvaient étaient beaucoup plus favorables que 
celles contre lesquelles M. Necker avait eu à lut- 
ter. M. de Maurepas n'existait plus, et la paix était 
signée. Que d'améliorations M. Necker n'aurait-il 
pas faites dans une position si avantageuse ! Mais 
il était dans l'esprit des magistrats, ou plutôt du 
corps dont ils faisaient partie, de n'admettre au- 
cun progrès en aucun genre. 

Les représentants du peuple , chaque année , et 
surtout à chaque élection , sont éclairés par les 
lumières qui se développent de toutes parts ; mais 
le parlement de Paris était et serait resté cons- 
tamment étranger à toute idée nouvelle. La raison 
en est fort simple : un corps privilégié, quel qu'il 
soit, ne peut tenir sa patente que de l'histoire; il 
n'a de force actuelle que parce qu'il a existé au- 
trefois. Nécessairement donc il s'attache au passé, 
et redoute les innovations. Il n'en est pas de 
même des députés , qui participent à la force re- 
nouvelée de la nation qu'ils représentent. 

Le choix des parlementaires n'ayant pas réussi, 
il ne restait que la classe des intendants , c'est-à- 
dire, des administrateurs de province, nommés 
par le roi. M. Senac de Meilhan, écrivain superfi- 
ciel , qui n'avait de profondeur que dans l'amour- 
propre, ne pouvait pardonner à M. Necker d'avoir 
été appelé à sa place , car il considérait le minis- 
tère comme son droit ; mais il avait beau haïr et 
calomnier, il ne parvenait pas à faire tourner sur 
lui l'opinion publique. Un seul des concurrents 
passait pour très-distingué par son esprit : c'était 
M. de Galonné ; on lui croyait des talents supé- 
rieurs , parce qu'il traitait légèrement les choses 
les plus sérieuses , y compris la vertu. C'est une 
grande erreur que l'on commet en France, de se 
persuader que les hommes immoraux ont des res- 
sources merveilleuses dans l'esprit. Les fautes 
causées par la passion dénotent assez souvent des 
facultés distinguées; mais la corruption et l'intri- 
gue tiennent à un genre de médiocrité qui ne per- 
met d'être utile à rien qu'à soi-même. On serait 
plus près de la vérité, en considérant comme in- 
capable des affaires publiques, un homme qui a 
consacré sa vie au ménagement artificieux des cir- 
constances et des personnes. Tel était M. de Ca- 
lonne , et dans ce genre encore la frivolité de son 
caractère le poursuivait, et il ne faisait pas habi- 



lement le mal , même lorsqu'il en avait l'intention. 

Sa réputation , fondée par les femmes , avec les- 
quelles il passait sa vie, l'appelait au ministère. 
Le roi résista longtemps à ce choix, parce que son 
instinct consciencieux le repoussait. La reine par- 
tageait la répugnance du roi , quoiqu'elle fût en- 
tourée de personnes d'un avis différent ; on eût 
dit qu'ils pressentaient l'un et l'autre dans quel 
malheur un tel caractère allait les jeter. Je le ré- 
pète, aucun homme en particulier ne peut être con- 
sidéré comme l'auteur de la révolution de France; 
mais , si l'on voulait s'en prendre à un individu 
d'un événement séculaire, ce serait les fautes de 
M. de Galonné qu'il faudrait en accuser. Il voulait 
plaire à la cour, en répandant l'argent à pleines 
mains; il encouragea le roi, la reine et les princes, 
à ne se gêner sur aucun de leurs goûts , assurant 
que le luxe était la source de la prospérité des 
États; il appelait la prodigalité une large écono- 
mie : enfin, il voulait être en tout un ministre 
facile et complaisant, pour se mettre en contraste 
avec l'austérité de M. Necker; mais, si M. Necker 
était plus vertueux, il est également vrai qu'il 
avait aussi beaucoup plus d'esprit. La controverse 
par écrit qui s'établit entre ces deux ministres sur 
le déficit , quelque temps après , a prouvé que , 
même en fait de plaisanteries , M. Necker avait 
tout l'avantage. 

La légèreté de M. de Galonné consistait plutôt 
dans ses principes que dans ses manières; il lui 
paraissait brillant de se jouer avec les difficultés, 
et cela le serait en effet, si l'on en triomphait; 
mais, quand elles sont plus fortes que celui qui 
veut avoir l'air d'en être le maître , sa négligente 
confiance n'est rien qu'un ridicule de plus. 

M. de Galonné continua pendant la paix le sys- 
tème des emprunts qui, de l'avis de M. Necker, 
ne convenait que pendant la guerre. Le crédit du 
ministre baissant chaque jour, il fallait qu'il haus- 
sât l'intérêt, pour se procurer de l'argent, et le 
désordre s'accroissait ainsi par le désordre même. 
M. Necker, vers ce temps, publia l'Administra- 
tion des finances : cet ouvrage , reconnu mainte- 
nant pour classique, produisit dès lors un effet 
prodigieux; on en vendit quatre-vingt mille exem- 
plaires. Jamais aucun écrit, sur des sujets aussi 
sérieux , n'avait eu un succès tellement populaire. 
Les Français s'occupaient déjà beaucoup dans ce 
temps de la chose publique, sans songer encore à 
la part qu'ils y pourraient prendre. 

L'ouvrage sur l'administration des finances ren- 
fermait tous les plans de réforme adoptés depuis 
par l'assemblée constituante , dans le système des 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE, 



81 



impôts; et l'heureux effet que ces changements 
ont produit sur l'aisance de la nation , a fait con- 
naître la vérité de ce que M. Necker a constam- 
ment proclamé dans ses écrits sur les richesses 
naturelles de la France. 

M. de Galonné n'avait de popularité que parmi 
les courtisans; mais telle était la détresse dans la- 
quelle ses prodigalités et son insouciance plon- 
geaient les finances , qu'il se vit obligé de songer 
à la ressource proposée par l'homme d'État qui 
lui ressemblait le moins, à tous égards, M. Tur- 
got : la répartition égale des impôts entre toutes 
les classes. Quels obstacles cependant une telle 
innovation ne devait-elle pas rencontrer, et quelle 
bizarre situation que celle d'un ministre qui a di- 
lapidé le trésor royal , pour se faire des partisans 
parmi les privilégiés , et qui se voit contraint à les 
indisposer tous , en leur imposant des tributs en 
masse , pour acquitter les dons qu'il leur a faits 
en détail? 

M. de Galonné savait que le parlement ne con- 
sentirait pas à de nouveaux impôts , et il savait 
aussi que le roi n'aimait point à recourir au lit de 
justice; ce droit royal manifestait le despotisme 
de la couronne, en annulant la seule résistance 
que permît la constitution de l'État. D'un autre 
côté l'opinion publique grandissait , et l'esprit d'in- 
dépendance se manifestait dans toutes les classes. 
M. de Galonné crut qu'il pourrait se faire un appui 
de cette opinion contre le parlement , tandis qu'elle 
était autant contre lui que le parlement même. Il 
proposa au roi de convoquer l'assemblée des nota- 
bles , chose dont il n'y avait pas eu d'exemple de- 
puis Henri IV, depuis un roi qui pouvait tout ris- 
quer en fait d'autorité , puisqu'il était certain de 
tout regagner par l'amour. 

Ges assemblées de notables n'avaient d'autre 
pouvoir que de dire au roi leur avis sur les ques- 
tions que les ministres jugeaient à propos de leur 
adresser. Rien n'est plus mal combiné , dans un 
^temps où les esprits sont agités , que ces réunions 
.d'hommes dont les fonctions se bornent à parler ; 
on excite ainsi d'autant plus l'opinion , qu'on ne lui 
donne point d'issue. Les états généraux , convo- 
qués pour la dernière fois en 1614, avaient seuls le 
droit légal de consentir les impôts : mais comme 
on en avait sans cesse établi de nouveaux depuis 
cent soixante-quinze ans , sans rappeler ce droit , 
il n'y avait point d'habitude contractée chez les 
Français à cet égard , et l'on entendait beaucoup 
plus parler à Paris de la constitution anglaise que 
de celle de France. Les principes politiques déve- 
loppés dans les livres des publicistes anglais, étaient 



bien mieux connus des Français mêmes que d'an- 
ciennes institutions laissées en oubli depuis deux 
siècles. 

A l'ouverture de l'assemblée des notables , en 
1787, M. de Galonné, dans son Gompte rendu des 
finances , avoua que la dépense surpassait la re- 
cette de 56 millions par an ; mais il prétendit que 
ce déficit avait commencé longtemps avant lui , et 
que M. Necker n'avait pas dit la vérité , en présen- 
tant, en 1781 , un excédant de 10 millions de la 
recette sur la dépense. A peine ce discours parvint-il 
à M. Necker, qu'il se hâta de le réfuter dans un 
mémoire victorieux et accompagné de pièces justi- 
ficatives , dont les notables d'alors furent à portée 
de connaître l'exactitude. M. Joly de Fleury et 
M. d'Ormesson, successeurs de M. Necker, attes- 
tèrent la vérité de ses réclamations. Il envoya ce 
mémoire au roi , qui en parut satisfait , mais lui 
fit dire néanmoins de ne point l'imprimer. 

Dans les gouvernements arbitraires , les rois , 
même les meilleurs , ont de la peine à comprendre 
l'importance que chaque homme doit attacher à 
l'estime publique. La cour leur paraît le centre de 
tout , et ils sont eux-mêmes à leurs yeux le centre 
de la cour. M. Necker fut forcé de désobéir à l'in- 
jonction du roi ; c'était interdire à un homme la 
défense de son honneur que d'obliger un ministre 
retiré à supporter en silence qu'un ministre en 
place l'accusât de mensonge en présence de la na- 
tion. Il ne fallait pas autant de susceptibifité qu'en 
avait M. Necker sur tout ce qui concernait la con- 
sidération, pour repousser à tout prix une telle 
offense. L'ambition conseillait sans doute de se 
soumettre à la volonté royale ; mais comme l'am- 
bition de M. Necker était la gloire , il fît publier 
son livre , bien que tout le monde lui dît qu'il s'ex- 
posait ainsi pour le moins à ne jamais rentrer dans 
le ministère. 

Un soir, dans l'hiver de 1787, deux jours après 
que la réponse aux attaques de M. de Galonné eut 
paru , on fit demander mon père dans le salon où 
nous étions tous rassemblés avec quelques amis ; 
il sortit, et fit appeler d'abord ma mère, et puis moi, 
quelques minutes après , et me dit que M. le Noir, 
lieutenant de police, venait de lui apporter une 
lettre de cachet qui l'exilait à quarante lieues de 
Paris. Je ne saurais peindre l'état où je fus à cette 
nouvelle ; cet exil me parut un acte de despotisme 
sans exemple ; il s'agissait de mon père , dont tous 
les sentiments nobles et purs m'étaient intimement 
connus. Je n'avais pas encore l'idée de ce que c'est 
qu'un gouvernement , et la conduite de celui de 
France me paraissait la plus révoltante de toutes 



82 



CONSIDERATIONS 



les injustices. Certes, je n'ai point changé à l'é- 
gard de l'exil imposé sans jugement ; je pense , et 
je tâcherai de le prouver, que c'est, parmi les 
peines cruelles , celle dont on peut le plus facile- 
ment abuser. Mais alors les lettres de cachet, 
comme tant d'autres illégalités , étaient passées en 
habitude , et le caractère personnel du roi adoucis- 
sait l'abus autant qu'il était possible. 

L'opinion publique, d'ailleurs, changeait les per- 
sécutions en triomphe. Tout Paris vint visiter 
M. Necker pendant les vingt-quatre heures qu'il 
lui fallut pour faire les préparatifs de son départ. 
L'archevêque de Toulouse , protégé de la reine , et 
qui se préparait à remplacer M. de Galonné, se 
crut obligé , même par un calcul d'ambition , à se 
montrer chez un exilé. De toutes parts on s'em- 
pressait d'offrir des habitations à M. Necker; tous 
les châteaux , à quarante lieues de Paris , furent 
mis à sa disposition. Le malheur d'un exil qu'on 
savait momentané ne pouvait être très-grand , et 
la compensation était superbe. Mais est-ce ainsi 
qu'un pays peut être gouverné ? Rien n'est si agréa- 
ble , pendant un certain temps , que le déclin d'un 
gouvernement quelconque , car sa faiblesse lui 
donne l'apparence de la douceur : mais la chute 
qui s'ensuit est terrible. 

Loin que l'exil de M. Necker disposât les nota- 
bles en faveur de M. de Galonné, ils s'en irritèrent, 
et l'assemblée fut plus opposée que jamais à tous 
les plans propesés par le ministre des finances. Les 
impôts auxquels il voulait qu'on eût recours avaient 
toujours pour base l'abolition des privilèges pécu- 
niaires. Mais , comme ils étaient , dit-on , très-mal 
combinés , l'assemblée des notables les rejeta sous 
ce prétexte. Gette assemblée, presqu'en entier com- 
posée de nobles et de prélats , n'était certainement 
pas, à quelques exceptions près, de l'avis d'établir 
l'égale répartition des taxes ; mais elle se garda 
bien d'exprimer son désir secret à cet égard ; et se 
mêlant à ceux dont les opinions étaient purement 
libérales , elle fit corps avec la nation , qui crai- 
gnait tous les impôts , de quelque nature qu'ils 
f tissent. 

La défaveur publique dont M. de Galonné était 
l'objet devenait si vive , et la présence des notables 
donnait à cette défaveur des organes si imposants, 
que le roi se vit contraint , non-seulement à ren- 
voyer M. de Galonné , mais même à le punir. 
Quels que fussent les torts de M. de Galonné, le 
roi avait déclaré aux notables , deux mois aupara- 
vant, qu'il approuvait ses projets; il nuisait donc 
presque autant à la dignité de son pouvoir en 
abandonnant ainsi un mauvais ministre, que lors- 



qu'il en avait sacrifié de bons. Il y nuisit surtout 
par l'incroyable successeur qui fut nommé. La 
reine voulait l'archevêque de Toulouse , mais le 
roi n'y était pas encore disposé. M. le maréchal 
de Gastries , alors ministre de la marine , proposa 
M. Necker; mais le baron de Breteuil qui le re- 
doutait, excita l'amour-propre royal de Louis XVI, 
en lui disant qu'il ne pouvait choisir pour ministre 
celui qu'il venait d'exiler. Les souverains qui ont 
le moins de résolution dans le caractère, sont ceux 
sur lesquels on produit le plus d'effet en leur par- 
lant de leur autorité : on dirait qu'ils se flattent 
qu'elle marchera d'elle-même, comme une puis- 
sance surnaturelle , tout à fait indépendamment 
des circonstances et des moyens. Le baron de Bre- 
teuil écarta donc M. Necker; la reine n'obtint pas 
l'archevêque de Toulouse , et l'on se réunit pour 
un moment sur un terrain bien neutre , ou plutôt 
bien nul, la nomination de M. de Fourqueux. 

Jamais perruque du conseil d'État n'avait cou- 
vert une plus pauvre tête; il se rendit d'abord jus- 
tice à lui-même, et voulut refuser la place qu'il 
était incapable de remplir-, mais on insista telle- 
ment sur son acceptation, qu'à l'âge de soixante 
ans qu'il avait , il crut que sa modestie lui avait 
dérobé jusqu'alors la connaissance de son propre 
mérite, et que la cour venait enfin de le découvrir. 
Ainsi , les partisans de M. Necker et de l'arche- 
vêque de Toulouse remplirent momentanément le 
fauteuil du ministère, comme on fait occuper les 
places dans les loges avant que les maîtres soient 
arrivés. Ghacun des deux partis se flatta de gagner 
du temps pour assurer le ministère à l'un des deux 
adversaires entre lesquels les chances étaient par- 
tagées. 

Il existait peut - être encore des moyens de sau- 
ver l'État d'une révolution , ou du moins le gou- 
vernement pouvait tenir les rênes des événements. 
Les états généraux n'étaient pas encore promis; 
les anciennes traces de la routine n'étaient point 
franchies; peut-être que le roi, aidé de la grande 
popularité de M. Necker, aurait pu encore opérer 
les réformes nécessaires pour rétablir l'ordre dans 
les finances. Or, ces finances, qui se liaient au cré- 
dit public et à l'influence des parlements, étaient, 
pour ainsi dire, la clef de la voûte. M. Necker, 
alors en exil à quarante lieues de Paris, sentait 
l'importance de la crise des affaires ; et pendant 
que le courrier qui lui apporta la nouvelle de la 
nomination de l'archevêque de Toulouse était en- 
core dans sa chambre, il me dit ces paroles remar- 
quables : « Dieu veuille que ce nouveau ministre 
« parvienne à servir l'État et le roi mieux que je 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



83 



K n'aurais pu le faire! C'est déjà une bien grande 
« tâche que les circonstances actuelles ; mais bien- 
« tôt elles surpasseront la force d'un homme, quel 
« qu'il puisse être. » 

CHAPITRE X. 

Suite du précédent. — Ministère de l'archevêque 
de Toulouse. 

M. de Brienne, archevêque de Toulouse, n'avait 
guère plus de sérieux réel dans l'esprit que M. de 
Calonne; mais sa dignité de prêtre, jointe au désir 
constant d'arriver au ministère, lui avait donné 
l'extérieur réfléchi d'un homme d'État, et il en 
avait la réputation , avant d'avoir été mis à portée 
de la démentir. Depuis quinze ans, il travaillait, 
par le crédit des subalternes, à se faire estimer de 
la reine ; mais le roi , qui n'aimait pas les prêtres 
philosophes , s'était refusé constamment à le nom- 
mer ministre. Enfin il céda, car Louis XVI n'avait 
pas de confiance en lui-même; il n'est point 
d'homme qui eût été plus heureux d'être né roi 
d'Angleterre, c'est-à-dire, de pouvoir connaître 
le vœu national avec certitude , pour se décider 
d'après cette infaillible lumière. 

L'archevêque de Toulouse n'était ni assez éclairé 
pour être philosophe, ni assez ferme pour être des- 
pote ; il admirait tour à tour la conduite du cardi- 
nal de Richelieu, et les principes des encyclopédis- 
tes ; il tentait des actes de force , mais il reculait 
au premier obstacle; et, en effet, il entreprenait 
des choses beaucoup trop difficiles pour être ac- 
complies. Il proposa des impôts , celui du timbre 
en particulier. Les parlements le rejetèrent , il fit 
tenir un lit de justice; les parlements cessèrent 
leurs fonctions de magistrats , il les exila ; per- 
sonne ne voulut prendre leur place : enfin il ima- 
gina de leur substituer une cour plénière , compo- 
sée de grands seigneurs ecclésiastiques et séculiers. 
Cette idée pouvait être bonne, si c'était la chambre 
des pairs d'Angleterre qu'on avait en vue ; mais 
il fallait y joindre une chambre de députés élus , 
puisque la cour plénière était nommée par le roi. 
Les parlements pouvaient être renversés par les 
députés de la nation ; mais comment l'auraient-ils 
été par des grands seigneurs convoqués extraor- 
dinairement par le premier ministre? Aussi les 
courtisans eux-mêmes refusèrent-ils de siéger dans 
cette assemblée , tant l'opinion y était contraire. 

Dans cet état de choses , les coups d'autorité 
que le gouvernement voulait frapper ne servaient 
qu'à manifester sa faiblesse, et l'archevêque de 
Toulouse, arbitraire et constitutionnel tour à tour, 



était maladroit dans les deux systèmes qu'il es- 
sayait alternativement. 

Le maréchal de Ségur avait commis la grande 
faute d'exiger, au dix-huitième siècle, des preuves 
de noblesse pour être officier. Il fallait avoir été 
anobli depuis cent années pour obtenir l'honneur 
de défendre la patrie. Cette ordonnance irrita le 
tiers état , sans que les nobles , qu'elle favorisait , 
fussent pour cela plus attachés à l'autorité du roi. 
Plusieurs officiers , parmi les gentilshommes , dé- 
clarèrent qu'ils n'obéiraient point aux ordres du 
roi, s'il s'agissait d'arrêter les magistrats ou leurs 
partisans. Les castes privilégiées commencèrent 
l'insurrection contre l'autorité royale , et le parle- 
ment prononça le mot dont devait dépendre le sort 
de la France. 

Les magistrats demandaient à grands cris au 
ministre les états de recette et de dépense, lorsque 
l'abbé Sabatier , conseiller au parlement , homme 
très-spirituel, s'écria : Fous demandez, messieurs, 
les états de recette et de déjyense , et ce sont les 
états généraux qu'il vous faut. Cette parole , bien 
que rédigée en calembour, porta la lumière dans 
les désirs confus de chacun : celui qui l'avait pro- 
noncée fut envoyé en prison ; mais , bientôt après, 
les parlements déclarèrent qu'ils n'avaient pas le 
droit d'enregistrer les impôts, droit dont ils avaient 
cependant usé depuis deux siècles; et, par ambi- 
tion, c'est-à-dire, pour se mettre à la tête du mou- 
vement des esprits , ils abdiquèrent en faveur de 
la nation un pouvoir qu'ils avaient défendu avec 
opiniâtreté contre le trône. Dès ce moment, la ré- 
volution fut faite , car il n'y eut plus qu'un vœu 
dans tous les partis, celui d'obtenir la convocation 
des états généraux. 

Les mêmes magistrats qui, plus tard, ont qua- 
lifié de rebelles les amis de la liberté, demandèrent 
cette convocation avec tant de véhémence , que le 
roi se crut obligé d'envoyer saisir au milieu d'eux, 
par ses gardes du corps, deux de leurs membres, 
MM. d'Espréménil et de Monsabert. Plusieurs des 
nobles, devenus depuis les ennemis ardents de la 
monarchie limitée, allumèrent alors le feu qui pro- 
duisit l'explosion. Douze gentilshommes bretons 
furent envoyés à la Bastille, et le même esprit 
d'opposition qu'on punissait en eux animait le reste 
de la noblesse de Bretagne. Le clergé lui - même 
demanda les états généraux. Aucune révolution , 
dans^ un grand pays , ne peut réussir que quand 
elle commence par la classe aristocratique ; le peu- 
ple ensuite s'en empare , mais il ne sait point di- 
riger les premiers coups. En rappelant que ce sont 
les parlements , les nobles et le clergé , qui , les 



84 



CONSIDERATIONS 



premiers , ont voulu limiter l'autorité royale , je 
ne prétends point assurément que leur dessein fût 
coupable. Un enthousiasme sincère et désintéressé 
animait alors tous les Français; il y avait de l'es- 
prit public ; et , dans les hautes classes , les meil- 
leurs étaient ceux qui désiraient le plus vivement 
que la volonté de la nation fût de quelque chose 
dans la direction de ses propres intérêts. Mais 
comment ces privilégiés , qui , pourtant , ont com- 
mencé la révolution, se permettent- ils d'en accu- 
ser un homme, ou une résolution de cet homme? 
Nous voulions , disent les uns , que les change- 
ments politiques s'arrêtassent à tel point; les au- 
tres , un peu plus loin : sans doute, mais les mou- 
vements d'un grand peuple ne peuvent se réprimer 
à volonté ; et , dès qu'on commence à reconnaître 
ses droits , l'on est obligé d'accorder tout ce que 
la justice exige. 

L'archevêque de Toulouse rappela les parle- 
ments; il les trouva tout aussi rebelles à la faveur 
qu'à la disgrâce. De toutes parts la résistance al- 
lait croissant ; les adresses pour demander les états 
généraux se multipliaient tellement , qu'enfin le 
ministre se vit obligé de les promettre au nom du 
roi : mais il renvoya la convocation à cinq ans, 
comme si l'opinion publique pouvait consentir au 
retard de son triomphe. Le clergé réclama contre 
ces cinq ans , et le roi s'engaga solennellement à 
convoquer les états généraux pour le mois de mai 
de l'année suivante , 1789. 

L'archevêque de Sens, car c'était ainsi qu'il 
s'appelait alors, n'ayant point oublié, au milieu 
de tous les troubles , de changer son archevêché 
de Toulouse contre un beaucoup plus considéra- 
ble ; l'archevêque de Sens, se voyant battu comme 
despote , se rapprocha de ses anciens amis les phi- 
losophes, et, mécontent des castes privilégiées, il 
essaya de plaire à la nation, en invitant tous les 
écrivains à donner leur avis sur le mode d'organi- 
sation des états généraux. Mais on ne tient jamais 
compte à un homme d'État de ce qu'il fait par 
nécessité. Ce qui rend l'opinion publique une si 
belle chose, c'est qu'elle a de la finesse et de la 
force tout ensemble ; elle se compose des aperçus 
de chacun et de l'ascendant de tous. 

L'archevêque de Sens excita le tiers état , pour 
s'en faire un appui contre les classes privilégiées. 
Le tiers état fit dès lors connaître qu'il prendrait 
sa place de nation dans les états généraux ; mais il 
ne voulait pas tenir cette place de la main d'un 
ministre qui ne revenait aux idées libérales qu'a- 
près avoir vainement tenté d'établir les institu- 
tions les plus despotiques. 



Enfin l'archevêque de Sens acheva d'exaspérer 
toutes les classes , en suspendant le payement d'un 
tiers des rentes de l'État. Alors un cri général s'é- 
leva contre lui; les princes eux-mêmes allèrent 
demander au roi de le renvoyer, et beaucoup de 
gens le crurent fou, tant sa conduite parut misé- 
rable. Il ne l'était pas cependant , et c'était même 
un homme d'esprit, dans l'acception commune de 
ce mot; il avait les talents nécessaires pour être 
un bon ministre , dans le train ordinaire d'une 
cour. Mais , quand les nations commencent à être 
de quelque chose dans les affaires publiques , tous 
ces esprits de salon sont inférieurs à la circons- 
tance : ce sont des hommes à principes qu'il faut ; 
ceux - là seuls suivent une marche ferme et déci- 
dée ; il n'y a que les grands traits du caractère et 
de l'âme qui , comme la Minerve de Phidias, puis- 
sent agir sur les masses , en étant vus à distance. 
Ce qu'on appelle l'habileté , selon l'ancienne ma- 
nière de gouverner les États, du fond des cabinets 
ministériels, ne fait qu'inspirer de la défiance dans 
les gouvernements représentatifs. 

CHAPITRE XI. 

Y avait-il une constitution en France avant la ré- 
volution? 

De toutes les monarchies modernes , la France 
est certainement celle dont les institutions politi- 
ques ont été les plus arbitraires et les plus varia- 
bles : peut-être la réunion successive des provin- 
ces à la couronne en est-elle une des causes. 
Chacune de ces provinces apportait des coutumes 
et des prétentions différentes; le gouvernement se 
servait habilement des anciennes contre les nou- 
velles , et le pays n'a fait un tout que graduelle- 
ment. 

Quoi qu'il en soit , il n'est aucune loi , même 
fondamentale , qui n'ait été disputée dans un siècle 
quelconque ; il n'est rien qui n'ait été l'objet d'o- 
pinions opposées. Les rois étaient-ils ou non lé- 
gislateurs du royaume, et pouvaient-ils ou non 
lever des impôts de leur propre mouveinent et cer- 
taine science? ou bien les états généraux étaient- 
ils les représentants du peuple à qui seuls appar- 
tînt ce droit de consentir les subsides ? De quelle 
manière ces états généraux devaient-ils être com- 
posés? Les ordres privilégiés, qui sur trois voix en 
avaient deux, pouvaient-ils se considérer comme des 
nations distinctes , qui votaient séparément les im- 
pôts et s'y soustrayaient à leur gré , en faisant por- 
ter sur le peuple le poids des taxes nécessaires? 
Quels étaient les privilèges du clergé, qui se disait 



SUR LA REVOLUTION FRANCHISE. 



85 



tantôt indépendant du roi , tantôt indépendant du 
pape? Quels étaient les pouvoirs des nobles qui 
tantôt, jusque sous la minorité de Louis XIV, se 
croyaient autorisés à réclamer leurs droits à main 
armée, ens'alliant avec les étrangers, et qui tan- 
tôt reconnaissaient le roi pour monarque absolu ? 
Quelle devait être l'existence du tiers état , affran- 
chi par les rois , introduit dans les états généraux 
par Philippe le Bel, et cependant condamné à une 
minorité perpétuelle, puisqu'on ne lui attribuait 
qu'une voix sur trois, et que ses doléances, pré- 
sentées à genoux , n'avaient aucune force positive? 

Quelle était la puissance politique de parlements, 
qui tantôt déclaraient eux-mêmes qu'ils n'avaient 
rien à faire qu'à rendre la justice, et tantôt se di- 
saient les états généraux au petit pied, c'est-à-dire, 
les représentants des représentants du peuple ? Les 
mêmes parlements ne reconnaissaient pas la juri- 
diction des intendants, administrateurs des pro- 
vinces au nom du roi. Des ministres disputaient 
aux pays d'états le droit qu'ils prétendaient avoir à 
consentir les impôts. L'histoire de France nous 
fournirait une foule d'exemples de ce manque de 
fixité, dans les moindres choses aussi bien que 
dans les plus grandes ; mais il suffit des résultats 
déplorables de cette absence de principes. Les in- 
dividus prévenus de crime d'État ont été presque 
tous soustraits à leurs juges naturels; plusieurs 
d'entre eux, sans que leur procès ait même été 
fait , ont passé leur vie entière dans les prisons où 
le gouvernement les avait envoyés de sa propre au- 
torité. Le code de terreur contre les protestants , 
les supplices cruels et la torture ont subsisté jus- 
qu'à la révolution. 

Les impôts , qui ont pesé exclusivement sur le 
peuple , l'ont réduit à la pauvreté sans espoir. Un 
jurisconsulte français , il y a cinquante ans , appe- 
lait encore , selon l'usage , le tiers état la gent cor- 
véable et taillable à merci et miséricorde. Les 
emprisonnements , les exils , dont on avait disputé 
la puissance aux rois, sont devenus leurs préro- 
gatives; et le despotisme ministériel, habile ins- 
trument de celui du trône, a fini par faire admet- 
tre l'inconcevable maxime , Si veut le roi , si veut 
la loi, comme l'unique institution politique de la 
France. 

Les Anglais , fiers avec raison de leur liberté, 
n'ont pas manqué de dire que si les Français n'é- 
taient pas faits pour le despotisme, ils ne l'auraient 
pas supporté si longtemps; et Blackstone, le pre- 
mier jurisconsulte de l'Angleterre, a imprimé dans 
le dix-huitième siècle ces paroles : On pourrait 
alors emprisonner, faire périr ou exiler tous ceux 



qui déplairaient au gouvernement , ainsi que cela 
se pratique en Turquie ou en France '. Je ren- 
voie à la fin de cet ouvrage l'examen du caractère 
français, trop calomnié de nos jours; mais il me 
suffit de répéter ici ce que j'ai déjà affirmé, c'est 
que dans l'histoire de France on peut citer autant 
d'efforts contre le despotisme que dans celle d'An- 
gleterre. M. de Boulainvilliers, le grand défenseur 
de la féodalité , ne cesse de répéter que les rois 
n'avaient ni le droit de battre monnaie , ni de fixer 
la force de l'armée , ni de prendre à leur solde des 
troupes étrangères , ni surtout de lever des impôts 
sans le consentement des nobles. Seulement il s'af- 
flige un peu de ce qu'on a fait un second ordre du 
clergé , et encore plus , un troisième du peuple ; il 
s'indigne de ce que les rois de France se sont ar- 
rogé le droit de donner des lettres de noblesse, 
qu'il appelle avec raison des affranchissements; 
car, en effet , l'anoblissement est une tache d'après 
les principes de la noblesse , et d'après ceux de la 
liberté, ces mêmes lettres sont une offense. Enfin, 
M. de Boulainvilliers est un aristocrate tel qu'il 
faut l'être, c'est-à-dire, sans mélange de l'esprit 
de courtisan, le plus avilissant de tous. Il croit que 
la nation se réduit aux nobles, et que, sur vingt- 
quatre millions d'hommes et plus , il n'y a que cent 
mille descendants des Francs ; car il supprime avec 
raison, dans son système, les familles d'anoblis 
et le clergé du second ordre : et ces descendants 
des Francs étant les vainqueurs , et les Gaulois les 
vaincus , ils sont les seuls qui puissent participer à 
la direction des affajres publiques. Les citoyens d'un 
État doivent avoir part à la confection des lois et à 
leur garantie ; mais s'il n'y a que cent mille citoyens 
d'un État, il n'y a qu'eux qui aient ce droit politique. 
La question toutefois est de savoir si les vingt-trois 
millions neuf cent mille âmes qui composent main 
tenant le tiers état en France , ne sont en effet et 
ne veulent être que des Gaulois vaincus. Tant que 
l'abrutissement des serfs a permis cet ordre de cho- 
ses , on a vu partout des gouvernements oij les li- 
bertés , si ce n'est la liberté , ont été parfaitement 
reconnues , c'est-à-dire , où les privilèges se sont 
fait respecter comme des droits. L'histoire et la 
raison naturelle démontrent également que si , sous 
la première race, ceux qui avaient le droit de ci- 
toyen devaient sanctionner les actes législatifs; 
que si, sous Philippe le Bel , les hommes libres du 
tiers état, alors en petit nombre, puisqu'il y avait 
encore beaucoup de serfs, ont été associés aux 
deux autres ordres , les rois n'ont pu se servir d'eux 
pour balancer le pouvoir, sans les reconnaître pour 
I Liv. lY, chap. 27, §6. 



86 



CONSIDERATIONS 



citoyens : or, les citoyens doivent avoir, relative- 
ment aux impôts et aux lois, les droits politiques 
exercés d'abord seulement par les nobles ; et quand 
le nombre des citoyens est tel qu'ils ne sauraient 
assister en personne aux délibérations sur les affai- 
res de l'État , de là naît le gouvernement représen- 
tatif. 

Les différentes provinces, à mesure qu'elles ont 
été réunies à la couronne, ont stipulé des privilè- 
ges et des droits, et les douze parlements ont été 
successivement établis pour rendre la justice d'une 
part, 'mais de l'autre et surtout pour vérifier si les 
édits des rois, qu'ils avaient le droit d'enregistrer 
ou de ne pas promulguer, étaient ou non d'accord, 
soit avec les traités particuliers faits par les pro- 
vinces, soit avec les lois fondamentales du royaume. 
Toutefois leur autorité, sous ce rapport, était fort 
précaire. Nous les voyons répondre, en 1484, à 
Louis XII, alors duc d'Orléans (qui se plaignait à 
eux de ce qu'on n'avait aucun égard aux demandes 
des derniers états), qu'ils étaient des gens lettrés 
devant s'occuper de l'état judiciaire, et non passe 
mêler du gouvernement. Ils montrèrent bientôt, 
cependant , de beaucoup plus grandes prétentions, 
et leur pouvoir a été tellement étendu , même en 
matière politique, que Charles-Quint envoya deux 
ambassadeurs au parlement de Toulouse, pour 
s'assurer s'il avait ratifié le traité conclu avec 
François I". Les parlements semblaient donc des- 
tinés à servir de limites habituelles à l'autorité des 
rois , et les états généraux, qui étaient au-dessus 
des parlements, devaient être considérés comme 
une barrière encore plus puissante. Dans le moyen 
âge, on a presque toujours confondu le pouvoir 
judiciaire et le pouvoir législatif; et le double droit 
des pairs en Angleterre, comme juges dans certains 
cas, et comme législateurs dans tous, est un reste 
de cette ancienne réunion. Il est très-naturel que, 
dans des temps peu civilisés , les décisions parti- 
culières aient précédé les lois générales. La consi- 
dération des juges était telle alors, qu'on les croyait 
éminemment appelés à rédiger en lois leurs pro- 
pres sentences. Saint Louis est le premier, à ce 
qu'on croit , qui ait érigé le parlement en cour de 
justice; il paraît qu'il n'était auparavant que le 
conseil du roi : mais ce monarque, éclairé par ses 
vertus , sentit le besoin de fortifier les institutions 
qui pouvaient servir de garantie à ses sujets. Les 
états généraux n'avaient point de rapport avec les 
fonctions judiciaires ; ainsi nous reconnaissons 
deux pouvoirs indépendants de , l'autorité royale , 
quoique mal organisés , dans la monarchie de 
France : les états généraux et les parlements. La 



troisième race eut pour système d'affranchir les 
villes et les campagnes, et d'opposer graduelle- 
ment le tiers états aux grands seigneurs. Philippe 
le Bel fit entrer les députés de la nation comme 
troisième ordre dans les états généraux, parce 
qu'il avait besoin d'argent, parce qu'il craignait la 
malveillance que son caractère lui avait attirée, 
et qu'il cherchait un appui contre les nobles , et 
contre le pape qui le persécutait alors. A dater de 
ce jour, en 1302, les états généraux eurent de droit, 
si ce n'est de fait , le même pouvoir législatif que 
le parlement anglais. Les ordonnances des états de 
1355 et de 1356 étaient aussi favorables à laliber- 
té que la grande charte d'Angleterre ; mais ils n'as- 
surèrent point le retour annuel de leurs propres 
assemblées; et la séparation en trois ordres, au 
lieu de la division en deux chambres, rendait bien 
plus facile aux rois de les opposer l'un à l'autre. 
La confusion de l'autorité politique des parlements, 
qui était perpétuelle, et de celle des états géné- 
raux , qui tenait de plus près à l'élection , n'a pas 
cessé un seul instant pendant la troisième race; 
et , dans les guerres intestines qui ont eu lieu , le 
roi , les états généraux et les parlements alléguè- 
rent toujours des prétentions diverses ; mais, jus- 
qu'à Louis XIV, la doctrine du pouvoir absolu 
n'avait été avouée par aucun monarque, quelques 
tentatives violentes ou souterraines qu'ils fissent 
pour l'obtenir. Le droit d'enregistrement faisait 
toute la force des parlements , puisque aucune loi 
n'était promulguée , ni par conséquent exécutée , 
sans leur consentement. Charles VI essaya le pre- 
mier de changer le lit de justice , qui ne signifiait 
jadis que la présence du roi dans les séances du 
parlement , en un ordre d'enregistrer par comman- 
dement exprès , et malgré les remontrances. Peu 
de temps après , on fut obligé de casser les édits 
qu'on avait fait accepter au parlement par force ; 
et l'un des conseillers de Charles VI , qui avait été 
d'avis de ces mêmes édits , et qui proposait de les 
annuler, répondit à un membre du parlement qui 
l'interrogeait sur ce changement : « C'est notre 
« coutume de vouloir ce que veulent les princes. 
«Nous nous réglons sur le temps, et nous ne 
« trouvons pas de meilleur expédient , pour nous 
« tenir toujours sur nos pieds, parmi toutes les ré- 
« volutions des cours , que d'être toujours du côté 
« du plus fort. » En vérité, à cet égard , la perfec- 
tibilité de l'espèce humaine pourrait tout à fait se 
nier. Henri III défendit que l'on mît en tête des 
édits enregistrés, par exprès commandement, de 
peur que le peuple ne voulût pas y obéir. Lorsque 
Henri IV devint roi en 1589, il dit lui-même, 



SUR LÀ REVOLUTION FRANÇAISE. 



87 



dans une de ses harangues citées par Joly , que 
l'enregistrement du parlement était nécessaire pour 
la validité des édits. Le parlement de Paris, dans 
ses remontrances sur le ministère de Mazarin, 
rappela les promesses de Henri IV, et répéta les 
propres paroles que le monarque avait prononcées 
à ce sujet. « L'autorité des rois , disait-il , se dé- 
« truit en voulant trop s'établir. » Tout le sys- 
tème politique du cardinal de Richelieu consistait 
dans la destruction du pouvoir des grands , avec 
l'appui du peuple : mais avant, et même pendant 
le ministère de Richelieu , les magistrats du par- 
lement professaient toujours les maximes les plus 
libérales. Pasquier, sous Henri III, disait que la 
royauté était une des formes de la république ; en- 
tendant par ce mot le gouvernement qui avait 
pour but le bien du peuple. Le célèbre magistrat 
Talon s'exprimait ainsi sous Louis XIII : « Autre- 
o fois les volontés de nos rois n'étaient point exé- 
« cutées par les peuples, qu'elles ne fussent sous- 
« crites en original par tous les grands du royaume, 
« les princes , et les officiers de la couronne qui 
«étaient à la suite de la cour. A présent, cette 
« juridiction politique est dévolue dans les parle- 
« ments. Nous jouissons de cette puissance se- 
« conde , que la prescription du temps autorise , 
« que les sujets souffrent avec patience et honorent 
« avec respect. » Tels ont été les principes des par- 
lements ; ils ont admis , comme les constitution- 
nels d'aujourd'hui , la nécessité du consentement 
du peuple; mais ils s'en sont déclarés les repré- 
sentants , sans pourtant pouvoir nier que les états 
généraux n'eussent , à cet égard , un titre supérieur 
au leur. Le parlement de Paris trouva mauvais 
que Charles IX se fût fait déclarer majeur à Rouen, 
et que Henri IV eût consulté les notables. Ce par- 
lement, étant le seul dans lequel siégeassent les 
■pairs de France, pouvait seul , à ce titre, réclamer 
un droit politique, et cependant tous les parle- 
ments du royaume y prétendaient. C'était une 
étrange idée, pour un corps de juges parvenus à 
leurs emplois , ou par la nomination du roi , ou 
par la vénalité des charges , de se prétendre les re- 
présentants de la nation. Néanmoins, quelque bi- 
zarre que fût cette prétention , elle servait encore 
quelquefois de bornes au despotisme. 

Le parlement de Paris , il est vrai , avait cons- 
tamment persécuté les protestants ; il avait insti- 
tué, chose horrible, une procession annuelle en 
action de grâces pour la Saint-Barthélemi , mais il 
était en cela l'instrument d'un parti; et, quand le 
fanatisme fut apaisé, ce même parlement, com- 
posé d'hommes intègres et courageux , a souvent 



résisté aux empiétements du trône et des minis- 
tres. Mais que signifiait cette opposition, puis- 
qu'en définitive le lit de justice , tenu par le roi , 
imposait nécessairement silence? En quoi donc 
consistait la constitution de l'État? dans l'héré- 
dité du pouvoir royal uniquement. C'est une très- 
bonne loi, sans doute, puisqu'elle est favorable 
au repos des empires ; mais ce n'est pas une cons- 
titution. 

Les états généraux ont été convoqués dix-huit 
fois seulement, depuis 1302 jusqu'à 1789, c'est-à- 
dire, pendant près de cinq siècles, et les états gé- 
néraux , cependant , avaient seuls le droit de con- 
sentir les impôts. Ainsi donc, ils auraient dû être 
rassemblés chaque fois qu'on renouvelait les taxes; 
mais les rois leur ont souvent disputé cette pré- 
rogative, et se sont passés d'eux arbitrairement. 
Les parlements sont intervenus par la suite entre 
les rois et les états généraux ; ils ne niaient pas 
le pouvoir absolu de la couronne, et cependant ils 
se disaient les gardiens des lois du royaume. Or, 
quelles lois y a-t-il dans un pays où l'autorité 
royale est sans bornes ? Les parlements faisaient 
des remontrances sur les édits qu'on leur envoyait? 
le roi leur ordonnait de les enregistrer et de se 
taire. S'ils n'avaient pas obéi , ils auraient été in- 
conséquents : car, reconnaissant la volonté du roi 
comme suprême en toutes choses , qu'étaient-ils , 
et que pouvaient-ils dire, à moins qu'ils n'en ob- 
tinssent la permission du monarque même dont 
ils étaient censés limiter les volontés? Ce cercle 
de prétendues oppositions se terminait toujours 
par la servitude, et la trace funeste en est restée 
sur le front de la nation. 

La France a été gouvernée par des coutumes, 
souvent par des caprices , et jamais par des lois. 
Il n'y a pas un règne qui ressemble à l'autre sous 
le rapport politique; on pouvait tout soutenir et 
tout défendre dans un pays oii les circonstances 
seules disposaient de ce que chacun appelait son 
droit. Dira-t-on qu'il y avait des pays d'états qui 
maintenaient leurs anciens traités ? Ils pouvaient 
s'en servir comme d'arguments; mais l'autorité 
du roi coupait court à toutes les difficultés, et les 
formes encore subsistantes n'étaient, pour ainsi 
dire, que des étiquettes maintenues ou suppri- 
mées selon le bon plaisir des ministres. Était-ce 
les nobles qui avaient des privilèges, excepté celui 
de payer moins d'impôts? Encore un roi despote 
pouvait-il l'abolir. Il n'existait pas un droit politi- 
que quelconque dont la noblesse pût ou dût se 
vanter : car, se faisant gloire de reconnaître l'au- 
torité du roi comme sans bornes , elle ne devait 



88 



CONSIDERATIONS 



se plaindre ni des commissions extraordinaires 
qui ont condamné à mort les plus grands seigneurs 
de France, ni des prisons, ni des exils qu'ils ont 
subis. Le roi pouvait tout; quelle objection donc 
faire à rien ? 

Le clergé, qui reconnaissait la puissance du 
pape, d'où dérivait, selon lui, celle des rois, pou- 
vait seul être fondé à quelque résistance. Mais c'é- 
tait précisément le clergé qui soutenait le droit 
divin, sur lequel repose le despotisme, sachant 
bien que ce droit divin ne pouvait s'appuyer d'une 
manière durable que sur les prêtres. Cette doc- 
trine , faisant dériver tout pouvoir de Dieu, inter- 
dit aux hommes d'y mettre une limite. Certes, 
ce n'est pas là ce que nous enseigne la religion 
chrétienne, mais il s'agit ici de ce qu'en disent 
ceux qui s'en servent à leur avantage. 

On peut affirmer, ce me semble , que l'histoire 
de France n'est autre chose que les tentatives 
continuelles de la nation et de la noblesse; l'une 
pour avoir des droits , et l'autre des privilèges , et 
les efforts continuels de la plupart des rois pour 
se faire reconnaître comme absolus. L'histoire 
d'Angleterre, à quelques égards, présente la même 
lutte; mais comme il y avait eu de tout temps 
deux chambres, le moyen de réclamation était 
meilleur, et les Anglais ont fait à la couronne des 
demandes plus sages et plus importantes que ne 
l'étaient celles des Français. Le clergé en Angle- 
terre n'existant pas comme un ordre politique à 
part, les nobles et les évéques réunis, qui ne com- 
posaient tout au plus que la moitié de la repré- 
sentation nationale, ont toujours eu beaucoup plus 
de respect pour le peuple qu'en France. Le grand 
malheur de ce pays , et de tous ceux que les cours 
seules gouvernent, c'est d'être dominés par la va- 
nité. Aucun principe fixe ne s'établit dans aucune 
tête , et l'on ne songe qu'aux moyens d'acquérir du 
pouvoir , puisqu'il est tout dans un État oij les 
lois ne sont rien. 

En Angleterre, le parlement renfermait en lui 
seul le pouvoir législatif des états généraux et des 
parlements de France. Le parlement anglais était 
censé permanent; mais, comme il avait peu de 
fonctions judiciaires habituelles, les rois le ren- 
voyaient, et retardaient sa convocation le plus 
qu'ils pouvaient. En France, la lutte de la nation 
et de l'autorité royale a pris une autre forme : ce 
sont les parlements , faisant fonction de cours ju- 
diciaires , qui ont résisté au pouvoir des minis- 
tres, plus constamment et plus énergiquement que 
les états généraux; mais leurs privilèges étant con- 
fus , il en est résulté que tantôt les rois ont été 



mis en tutelle par eux, et tantôt ils ont été foulés 
aux pieds par les rois. Deux chambres, Leiles que 
celles d'Angleterre, auraient donné moins d'em- 
barras au roi et plus de garanties à la nation. La 
révolution de 1789 n'a donc eu pour but que de 
régulariser les limites qui , de tout temps , ont 
existé en France. Montesquieu considère les droits 
des corps intermédiaires comme constituant la 
force et la liberté des monarchies. Quel est le 
corps intermédiaire qui représente le plus fidèle- 
ment tous les intérêts de la nation? les deux 
chambres d'Angleterre; et, quand il ne serait pas 
insensé en théorie de remettre à des privilégiés, 
nobles ou magistrats, la discussion exclusive des 
intérêts de la nation , qui n'a jamais pu leur con- 
fier légalement ses pouvoirs , les derniers siècles 
de l'histoire de France , qui n'ont présenté qu'une 
succession presque continuelle de disputes rela- 
tives à l'étendue des pouvoirs, et d'actes arbitrai- 
res, commis tour à tour par les divers partis, 
prouvent assez que le temps était venu de mieux 
organiser l'institution politique par laquelle la na- 
tion devait être représentée. Quant à son droit à 
cet égard, depuis qu'il y a une France, ce droit a 
toujours été reconnu par les souverains , les mi- 
nistres et les magistrats qui ont mérité l'estime de 
la nation. Sans doute, le pouvoir absolu des rois 
a toujours eu aussi des partisans; tant d'intérêts 
personnels peuvent se rallier à cette opinion ! Mais 
quels noms en regard dans cette cause! Il faut 
opposer Louis XI à Henri IV, Louis XIII à 
Louis XII, Richelieu à l'Hôpital, le cardinal Du- 
bois à M. de Malesherbes; et, si l'on voulait citer 
tous les noms qui se sont conservés dans l'histoire, 
on pourrait parier, à peu d'exceptions près, que, 
là où il se trouve une âme honnête ou un esprit 
éclairé, dans quelque rang que ce puisse être, il y 
a un ami des droits des nations; mais que l'auto- 
rité sans bornes n'a presque jamais été défendue, 
ni par un homme de génie, ni surtout par un 
homme vertueux. 

Les Maximes du droit public français-^ publiées 
en 1775 par un magistrat du parlement de Paris , 
s'accordent en entier avec celles qui ont été pro- 
clamées par l'assemblée constituante, sur la né- 
cessité de la balance des pouvoirs, du consente- 
ment de la nation aux subsides, de sa participation 
aux actes législatifs, et de la responsabilité des 
ministres. Il n'y a pas une page où l'auteur ne 
rappelle le contrat existant entre le peuple et les 
rois, et c'est sur les faits de l'histoire qu'il se fonde. 

D'autres hommes respectables dans la magis- 
trature française assurent qu'il y avait des lois 



SUR LA. REVOLUTIOIN FRA.NCAISE. 



89 



constitutionnelles en France, mais qu'elles étaient 
tombées en désuétude. Les uns disent qu'elles 
ont cessé d'être en vigueur depuis Richelieu, d'au- 
tres depuis Charles V, d'autres depuis Philippe le 
Bel , d'autres enfin depuis Charlemagne. Assuré- 
ment il importerait peu que de telles lois eussent 
existé , si depuis tant de siècles on les avait mises 
en oubli. Mais il est facile de terminer cette dis- 
cussion. S'il y a des lois fondamentales, s'il est 
vrai qu'elles contiennent tous les droits assurés à 
la nation anglaise, alors les amis de la liberté 
sont d'accord avec les partisans de l'ancien ordre 
de choses ; et cependant le traité me semble en- 
core difficile à conclure. 

M. de Galonné, qui s'était déclaré contre la ré- 
volution, a fait un livre pour prouver que la France 
n'avait pas de constitution. M. de Monthion, chan- 
celier de monseigneur le comte d'Artois, répondit 
à M. de Galonné , et cette réfutation est intitulée : 
Rapport à S. M. Louis XVIII, e?i 1796. 

Il commence par déclarer que s'il n'y avait pas 
de constitution en France, la révolution était jus- 
tifiée, car tout peuple a droit d'avoir une consti- 
tution politique. G'était un peu se hasarder d'a- 
près ses opinions; mais enfin il affirme que, par 
les statuts constitutionnels de France , le roi n'a- 
vait pas le droit de faire des lois sans le consente- 
ment des états généraux ; que les Français ne pou- 
vaient être jugés que par leurs juges naturels ; que 
tout tribunal extraordinaire était illégitime ; que 
tout emprisonnement par ordre du roi, toute let- 
tre de cachet, tout exil enfin était illégal ; que tous 
les Français étaient admissibles à tous les em- 
plois ; que la profession des armes anoblissait tous 
ceux qui la prenaient; que les quarante mille mu- 
nicipalités du royaume avaient le droit d'être ré- 
gies par des administrateurs de leur choix, qui 
répartissent la somme de l'impôt; que le roi ne 
pouvait rien ordonner sans son conseil , ce qui im- 
pliquait la responsabilité des ministres ; que l'on 
devait bien distinguer entre les ordonnances ou 
lois du roi, et les lois de l'État; que les juges ne 
devaient pas obtempérer aux ordres du roi , s'ils 
étaient contraires aux lois de l'État ci-dessus men- 
tionnées ; que la force armée ne pouvait être em- 
ployée dans l'intérieur que contre les troubles , 
ou d'après les mandats de justice. Il ajoute que le 
retour fixe des états généraux fait partie de la 
constitution de France , et finit par dire , en pré- 
sence de Louis XVIII, que la constitution d'An- 
gleterre est la plus parfaite de l'univers. 

Si tous les partisans de l'ancien régime avaient 
éooacé de tels principes, c'est alors que la révo- 



lution n'aurait point eu d'excuse, puisqu'elle eût 
été tout à fait inutile. Mais, du propre aveu de ce 
mêmeM. deMonthyon ', s'adressant solennellement 
au roi , voici le tableau des abus existants en France 
dans les temps qui ont précédé la révolution. 

« D'abord le droit de citoyen le plus essentiel , 
« le droit du suffrage sur les lois et sur les impôts, 
« était tombé dans une espèce de désuétude , et la 
« puissance royale était dans l'usage d'ordonner 
« seule ce qu'elle ne pouvait ordonner qu'avec le 
« concours des représentants de la nation. 

« Ge droit, essentiellement appartenant à la nation, 
« semblait transporté aux tribunaux; et encore la 
« liberté de leurs suffrages avait été enfreinte par 
« des lits de justice, et par des emprisonnements 
« arbitraires. 

«Les lois, les règlements, les décisions géné- 
« raies du roi, qui devaient être délibérés en conseil, 
« et qui faisaient mention de l'avis du conseil , sou- 
« vent n'y étaient point portés ; et sur plusieurs 
« matières ce mensonge légal était devenu habituel. 
« Quelques membres du clergé, par la réunion de 
« plusieurs titres de bénéfice sur une même tête, 
« par le défaut de résidence, et par l'emploi qu'ils 
« faisaient des biens ecclésiastiques, contrevenaient 
« aux lois de l'État et à l'esprit de ces lois. Une 
« partie de la noblesse avait une origine peu ana- 
« logue à l'objet de son institution; et les services 
« qu'elle devait rendre n'avaient point été exigés 
« depuis longtemps. 

« Les exemptions d'impôts accordées aux deux 
« premiers ordres étaient sanctionnées par les lois 
« de l'État , mais n'étaient pas le genre de récom- 
« pense qui devait payer leurs services. 

« Des commissions criminelles , composées de 
«juges arbitrairement choisis, pouvaient faire 
« trembler l'innocence. 

« Ges actes d'autorité qui , sans accusation et 
« sans jugement, privaient de la liberté, étaient 
« des infractions à la sûreté du droit de citoyen. 
« Les cours de justice, dont la stabilité était d'au- 
« tant plus importante , que , dans l'absence du 
« corps national , elles étaient le seul défenseur de 
« la nation, avaient été supprimées, et remplacées 
« par des corps de magistrats qui n'avaient pas la 
« confiance publique; et, depuis leur rétablissement, 
« des innovations avaient été tentées sur les objets 
« les plus essentiels de leur juridiction. 

« Mais c'était en fait de finance que les lois 
« avaient reçu les plus fortes infractions; des im- 
« pots avaient été établis sans le consentement de 
« la nation ou de ses représentants. 

' ÉcBtion de Londres, page 154. 

7. 



90 



COINSIDERÀTIOINS 



« Des impôts avaient été perçus après l'époque 
i< fixée par le gouvernement pour leur cessation. 

« Des impôts, faibles dans leur origine, avaient 
«eu un accroissement prodigieux et irrégulier; 
« une partie des impôts portait plus sur la classe 
« indigente que sur la classe riche. 

« Les impôts étaient répartis entre les provinces, 
« sans notions exactes de la force de la contribu- 
« tion qu'elles devaient supporter. 

« Quelquefois il y avait sujet de soupçonner que 
« la résistance à l'établissement des impôts en avait 
« fait alléger le poids ; en sorte que le défaut de 
« patriotisme était devenu le motif d'un traitement 
« avantageux. 

« Quelques provinces avaient obtenu des abon- 
« nements d'impôts ; et ces abonnements étant tou- 
« jours avantageux , c'était une faveur partielle qui 
« tournait au préjudice des autres provinces. 

« Ces abonnements restant toujours au même 
« taux, et les provinces non abonnées étant sujettes 
« à des vérifications qui augmentaient annuellement 
« le produit de l'impôt, c'était encore une autre 
« source d'inégalité. 

« Des impôts qui devaient être répartis par les 
« contribuables , étaient répartis par les officiers du 
« roi, ou même par ses commissaires. 

« Les rois s'étaient établis juges, en leur conseil, 
« de quelques contributions. Des commissions de- 
« valent être établies pour juger d'affaires fiscales, 
« dont la connaissance appartenait aux tribunaux. 
« Les dettes qui grevaient la nation avaient été 
« contractées sans le consentement de la nation. 
« Des emprunts auxquels les cours de justice avaient 
« donné un consentement qu'elles n'étaient pas en 
« droit de donner , avaient été excédés par cent 
« infidélités qui trahissaient tout à la fois les tri- 
« bunaux, dont les jugements devenaient illusoires, 
«les créanciers de l'État, qui avaient des concur- 
« rents dont ils ignoraient l'existence, et la nation, 
« dont les charges étaient augmentées à son insu. 
« La dépense n'était fixée sur aucun objet par au- 
« cune loi. 

« Les fonds destinés aux dépenses personnelles 
tt du roi , aux dettes de l'État et aux dépenses du 
« gouvernement , n'étaient distingués que par un 
« acte particulier et secret de la volonté du roi. 

« Les dépenses personnelles de nos rois avaient 
«été portées à des sommes excessives; quelques 
« dettes de l'État avaient un assignat spécial qui 
« avait été éludé; le roi pouvait à son gré hâter 
« ou retarder le payement de diverses parties de 
« dépense. 

« Dans le traitement des gens de guerre, la somme 



« employée à celui des officiers était presque aussi 
« forte que celle employée au traitement des soi- 
« dats. 

« Presque tous les employés du gouvernement, 
«à quelque titre que ce fût, avaient une solde 
« excessive , surtout dans un pays où l'honneur de* 
« vait être la récompense ou unique, ou du moins 
« principale des services rendus à l'État. 

« Les pensions avaient été portées à une somme 
« fort supérieure à celle admise dans les autres 
« États de l'Europe, proportion gardée des revenus. 

« Tels étaient les faits dont la nation avait juste 
«sujet de se plaindre; et, si l'existence de ces 
« abus était un tort du gouvernement, la possibilité 
« de leur existence était un tort de la constitution 
« de l'État. » 

Si telle était la situation de la France, et l'on 
ne peut récuser le témoignage d'un chancelier de 
monseigneur le comte d'Artois, témoignage pré- 
senté officiellement au roi ; si donc telle était la 
situation de la France, de l'avis même de ceux qui 
prétendaient qu'elle avait une constitution, qui 
pourrait nier qu'un changement ne fût nécessaire, 
soit pour faire marcher une constitution qui n'avait 
jamais été qu'enfreinte, soit pour admettre des 
garanties qui pussent donner aux lois de l'État 
des moyens de se maintenir et d'être obéies ? 

CHAPITRE Xll. 

Du rappel de M. Necker, en 1788 9 

Si M. Necker, en sa qualité de ministre, avait 
proposé la convocation des états généraux, on 
aurait pu l'accuser d'avoir trahi son devoir, puis- 
qu'il est convenu, dans la doctrine d'un certain 
parti, que le pouvoir absolu des rois est une chose 
sacrée. Mais, quand l'opinion publique força la 
cour à renvoyer l'archevêque de Sens et à rappeler 
M. Necker, les états généraux étaient solennelle- 
ment promis ; les nobles , le clergé et le parlement 
avaient sollicité cette promesse; la nation l'avait 
reçue; et telle était la puissance de l'opinion uni- 
verselle sur ce point , qu'aucune force militaire ni 
civile ne se serait prêtée alors à la combattre. Je 
consigne cette assertion à l'histoire; si elle di- 
minue le mérite de M. Necker, en reconnaissant 
qu'il n'a pas donné les états généraux , elle place 
la responsabilité des événements de la révolution 
là oij elle doit être. Car se pouvait-il qu'un homme 
tel que M. Necker vînt proposer à un monarque 
vertueux, à Louis XVI, de rétracter sa parole? et 
de quelle utilité aurait pu lui être un ministre dont 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



91 



l'ascendant consistait dans sa popularité, si le pre- 
mier acte de ce ministre eût été de conseiller au 
roi de manquer aux engagements qu'il avait pris 
avec son peuple? 

Cette même aristocratie , qui trouve plus simple 
de calomnier un homme que de reconnaître la 
part qu'elle a prise elle-même au mouvement gé- 
néral; cette aristocratie, dis-je, eût été la première 
indignée de la perfidie du ministre ; il n'aurait pu 
tirer aucun parti politique de la dégradation à la- 
quelle il aurait consenti. Quand donc une chose 
n'est ni morale ni utile, quelle est l'espèce de fou, 
ou de prétendu sage, qui pourrait la conseiller? 

M. Necker, à l'époque où l'opinion publique le 
reporta au ministère , était plus effrayé qu'heureux 
de sa nomination. Il avait amèrement regretté sa 
place, quand il la perdit en 1781 , parce qu'il se croyait 
alors certain de faire beaucoup de bien. Lorsqu'il 
apprit la mort de M. de IMaurepas , il se reprocha 
comme une faute sa démission , donnée six mois 
auparavant , et j'ai toujours présentes à mon sou- 
venir ses longues promenades à Saint-Ouen, dans 
lesquelles il répétait souvent qu'il se dévorait lui- 
même par ses réflexions et par ses scrupules. Tout 
entretien qui lui rappelait son ministère, tout éloge 
sur ce sujet lui faisait mal. Pendant les sept années 
qui s'écoulèrent entre son premier ministère et le 
second, il souffrait constamment du renversement 
de ses projets pour améliorer le sort de la France. 
Au moment oii l'archevêque de Sens fut appelé au 
ministère, il fut encore affligé de n'avoir pas été 
nommé; mais, lorsque je vins lui annoncer à Saint- 
Ouen, en 1788, qu'il allait être ministre : Jhl 
me dit-il , que ne m'a-t-on donné ces quinze mois 
de l'archevêque de Sens! à présent, c'est trop 
tard! 

M. INecker venait de publier son ouvrage sur 
l'importance des opinions religieuses. En toute 
occasion, il a toujours attaqué les partis dans leur 
force; la fierté de son âme l'inspirait ainsi. C'était 
la première fois qu'un écrivain , assez éclairé pour 
être nommé philosophe , signalait les dangers de 
l'esprit irréligieux du dix-huitième siècle; et cet 
ouvrage avait rempli l'àme de son auteur de pen- 
sées plus hautes que toutes celles qui naissent des 
intérêts delà terre, même les plus relevés. Aussi 
se rendit-il aux ordres du roi avec un sentiment 
de tristesse que je ne partageais certes pas; il me 
dit , en voyant ma joie : « La fille d'un ministre 
« n'a que du plaisir, elle jouit du reflet du pouvoir 
« de son père; mais le pouvoir lui-même, à pré- 
osent surtout, est une responsabilité terrible. » 
Il n'avait que trop raison ; mais dans la vivacité 



des premiers jours de la jeunesse, l'esprit, si l'on 
en a, peut faire parler comme une personne avan- 
cée dans la vie; mais l'imagination n'est pas d'un 
jour plus âgée que nous. 

En traversant le bois de Boulogne , la nuit , pour 
me rendre à Versailles, j'avais une peur horrible 
d'être attaquée par des voleurs ; car il me semblait 
que tout le bonheur que me causait l'élévation de 
mon père devait être compensé par quelques acci- 
dents cruels. Les voleurs ne m'attaquèrent pas, 
mais la destinée ne justifia que trop mes craintes. 

J'allai chez la reine, selon l'usage, le jour de 
la Saint-Louis ; la nièce de l'archevêque de Sens , 
disgracié le matin, faisait sa cour en même temps 
que moi : la reine manifesta clairement , par su 
manière de nous accueilhr toutes les deux, qu'elle 
préférait de beaucoup le ministre renvoyé à son 
successeur. Les courtisans ne firent pas de même; 
car jamais tant de personnes ne s'offrirent pour 
me reconduire jusqu'à ma voiture. Toutefois la 
disposition de la reine fut alors un des grands 
obstacles que M. Necker rencontra dans sa carrière 
politique ; elle l'avait protégé pendant son premier 
ministère; mais, quoiqu'il fît pour lui plaire dans 
le second, elle le considéra toujours comme nommé 
par l'opinion publique; et les princes, dans les 
gouvernements arbitraires , s'accoutument malheu- 
reusement à regarder l'opinion comme leur en- 
nemie. 

Quand M. Necker fut nommé ministre, il ne 
restait que deux cent cinquante mille francs au 
trésor royal. Le lendemain les capitalistes lui ap- 
portèrent des secours considérables. Les fonds pu- 
blics remontèrent de trente pour cent dans une 
matinée. Un tel effet, produit sur le crédit public 
par la confiance en un homme, n'a point d'exemple 
dans l'histoire. M. Necker obtint le rappel de tous 
les exilés, la délivrance de tous les prisonniers 
pour des opinions politiques, entre autres des 
douze gentilshommes bretons dont j'ai parlé pré- 
cédemment. Enfin , il fit tout le bien de détail qui 
pouvait dépendre d'un ministre; mais déjà l'im- 
portance de la nation s'accroissait, et celle des 
hommes en place diminuait nécessairement en pro» 
portion. 

CHAPITRE XIII. 

De la conduite des derniers états généraux tenus 
à Paris en 1614. 

Le parti des aristocrates, en 1789, ne cessait de 
réclamer les anciens usages. La nuit des temps est 
très-favorable à ceux qui ne veulent pas admettre 



92 



CONSIDERATIONS 



la discussion des vérités en elles-mêmes. Ils criaient 
sans cesse : Rendez-nous 1614 et nos derniers états 
généraux; ce sont nos maîtres, ce sont nos mo- 
dèles ! 

Je ne m'arrêterai point à prouver que les états 
généraux de Blois , en 1576, différaient presque 
autant, soit pour la composition, soit pour la 
forme, des états de Paris en 1614, que des états 
4)Ius anciens, sous le roi Jean et sous Louis XII; 
aucune des convocations des trois ordres n'ayant 
été fondée sur des principes positifs , aucune n'a 
conduit à des résultats durables. Mais il peut être 
intéressant de rappeler quelques traits principaux 
de ces derniers états généraux, que ceux de 1789, 
après environ deux cents ans d'interruption, de- 
vaient, dit-on, prendre pour guides. Le tiers état 
proposa de déclarer qu'aucune puissance , ni spiri- 
tuelle ni temporelle, ne pouvait délier les sujets 
du roi de leur fidélité envers lui. Le clergé, ayant 
pour organe le cardinal du Perron, s'y opposa, 
réservant les droits du pape ; la noblesse suivit 
l'exemple du clergé-, et le pape les en remercia vi- 
vement et publiquement l'un et l'autre. On traite 
encore aujourd'hui de jacobins ceux qui parlent 
d'un pacte entre la nation et le trône; alors on éta- 
blissait que l'autorité royale était dans la dépen- 
dance du chef de l'Église. 

L'édit de Nantes avait été pubhé en 1598, et le 
sang de Henri IV, versé par les ligueurs, coulait, 
pour ainsi dire, encore, quand les protestants de 
l'ordre de la noblesse et du tiers état demandèrent, 
en 1614, que l'on confirmât, dans les déclarations 
relatives à la religion, les articles de l'édit de 
Henri IV qui maintenaient la tolérance pour leur 
culte ; leur requête fut rejetée. 

Le lieutenant civil de Mesmes , s'adressant de 
la part du tiers état à la noblesse , dit que les trois 
ordres devaient se considérer comme trois frères , 
dont le cadet était le tiers état. Le baron de Sen- 
necy répondit, au nom de la noblesse, que le tiers 
état ne pouvait s'arroger le nom de frère, n'étant 
ni du même sang , ni de la même vertu. Le clergé 
demanda qu'il lui fût permis de lever des dîmes 
sur toute espèce de fruits et de grains , et qu'on dé- 
fendît de lui faire payer des droits à l'entrée des 
villes, ou de lui imposer sa part des contributions 
pour les chemins; il réclama de nouvelles entraves 
à la liberté de la presse. La noblesse demanda que 
les principaux emplois fussent tous donnés exclu- 
sivement aux gentilshommes , qu'on interdît aux 
roturiers les arquebuses, les pistolets, et l'usage 
des chiens , à moins qu'ils n'eussent les jarrets 
coupés. Elle demanda de plus que les roturiers 



payassent de nouveaux droits seigneuriaux aux 
gentilshommes possesseurs de fiefs; que l'on sup- 
primât toutes les pensions accordées aux membres 
du tiers état , mais que les gentilshommes fussent 
exempts de la contrainte par corps, et de tout 
subside sur les denrées de leurs terres ; qu'ils pus- 
sent prendre du sel dans les greniers du roi, au 
même prix que les marchands ; enfin , que le tiers 
état fût obligé de porter un habit différent de celui 
des gentilshommes. 

J'abrège cet extrait des procès-verbaux, dans 
lequel je pourrais relever encore bien des choses 
ridicules , si celles qui sont révoltantes ne récla- 
maient pas toute l'attention. Mais il suffit de prou- 
ver que cette séparation des trois ordres n'a donné 
lieu qu'aux réclamations constantes des nobles 
pour ne pas payer d'impôts , s'assurer de nouvelles 
prérogatives , et faire supporter au tiers état toutes 
les humiliations que l'arrogance peut inventer. Les 
mêmes demandes d'exemptions d'impôts étaient 
faites de la part du clergé, et l'on y joignait toutes 
les vexations de l'intolérance. Quant aux affaires 
publiques, elles ne regardaient que le tiers état, 
puisque toutes les taxes devaient porter sur lui. 
Voilà pourtant l'esprit des états généraux qu'on 
proposait de faire revivre en 1789; et ce qu'on ne 
cesse de reprocher à M. Necker , c'est d'avoir pu 
souhaiter des modifications à de telles choses. 

CHAPITRE XIV. 

De la division par ordres dans les états généraux. 

Les états généraux de France , ainsi que nous 
venons de le dire, étaient divisés en trois ordres, 
le clergé, la noblesse et le tiers état, délibérant 
séparément comme trois nations distinctes, et 
présentant leurs doléances au roi, chacune pour 
ses intérêts particuliers , qui avaient , selon les cir- 
constances, plus ou moins de rapport avec les in- 
térêts publics. Le tiers état renfermait à peu près 
toute la nation, dont les deux autres ordres for- 
maient à peine le centième. Le tiers état, qui avait 
gagné considérablement en importance, dans le 
cours des derniers siècles, demandait, en 1789, 
que le commerce ou les villes , séparément des 
campagnes , eussent dans le troisième ordre assez 
de députés pour que le nombre des représentants 
du tiers état fût égal à celui des deux autres ordres 
réunis ; et cette demande était appuyée par des 
motifs et des circonstances de la plus grande force. 

La principale cause de la liberté de l'Angleterre, 
c'est qu'on y a toujours délibéré en deux chambres, 
et non pas en trois. Dans tous les pays où les trois 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



93 



ordres sont restés séparés, aucune liberté ne s'est 
encore établie. La division en quatre ordres, telle 
qu'elle existe en Suède, et qu'elle existait jadis en 
Aragon , ralentit aussi la marche des affaires , mais 
elle est beaucoup plus favorable à la liberté. L'or- 
dre des paysans en Suède, en Aragon l'ordre 
équestre, donnaient deux parts égales aux repré- 
sentants de la nation et aux privilégiés du premier 
rang; car l'ordre équestre, dont l'équivalent se 
trouve dans la chambre des communes en Angle- 
terre , soutenait naturellement l'intérêt du peuple. 
Il est donc résulté de la division en quatre ordres , 
que dans ces deux pays , la Suède et l'Aragon , les 
principes libéraux se sont établis de bonne heure 
et maintenus longtemps. Il est à désirer pour la 
Suède que sa constitution soit rapprochée de celle 
de l'Angleterre; mais il faut rendre hommage au 
■ sentiment de justice qui , de tout temps , a fait ad- 
. piettre l'ordre des paysans dans la diète. Aussi les 
paysans de Suède sont-ils éclairés, heureux et reli- 
gieux , parce qu'ils ont joui du sentiment de repos et 
de dignité qui ne peut naître que des institutions 
libres. En Allemagne, les ecclésiastiques ont siégé 
dans la chambre hante , mais ils n'ont point fait 
un ordre à part, et la division naturelle en deux 
chambres s'est toujours maintenue. Les trois or- 
dres n'ont guère existé qu'en France et dans quel- 
ques États , tels que la Sicile , qui ne formaient 
pas à eux seuls une monarchie. Cette funeste ins- 
titution, donnant toujours la majorité aux privi- 
légiés contre la nation , a porté souvent le peuple 
français à préférer le despotisme royal à la dépen- 
dance légale où le plaçait la division en trois or- 
dres , par rapport aux castes aristocratiques. 

Un autre inconvénient de la France , c'était cette 
foule de gentilshommes du second ordre , anoblis 
de la veille, soit par les lettres de noblesse que les 
rois donnaient , comme faisant suite à l'affranchis- 
sement des Gaulois , soit par les charges vénales 
de secrétaire du roi , etc. , qui associaient de nou- 
veaux individus aux droits et aux privilèges des 
anciens gentilshommes. La nation se serait sou- 
mise volontiers à la prééminence des familles his- 
toriques , et je n'exagère pas en affirmant qu'il n'y 
en a pas plus de deux cents en France. Mais les 
cent mille nobles et les cent mille prêtres qui vou- 
laient avoir des privilèges, à l'égal de ceux de 
MM. de Montmorency, de Grammpnt, de Gril- 
lon, etc., révoltaient généralement; car des négo- 
ciants , des hommes de lettres , des propriétaires , 
des capitalistes , ne pouvaient comprendre la supé- 
riorité qu'on voulait accorder à cette noblesse ac- 
quise à prix de révérences ou d'argent, et à laquelle 



vingt-cinq ans de date suffisaient pour siéger dans 
la chambre des nobles, et pour jouir des privilèges 
dont les plus honorables membres du tiers état se 
voyaient privés. 

La chambre des pairs en Angleterre est une ma- 
gistrature patricienne, fondée sans doute sur les 
anciens souvenirs de la chevalerie, mais tout à fait 
associée à des institutions d'une nature très-diffé- 
rente. Un mérite distingué dans le commerce , et 
surtout dans la jurisprudence, en ouvre journelle- 
ment l'entrée, et les droits représentatifs que les 
pairs exercent dans l'État, attestent à la nation que 
c'est pour le bien public que leurs rangs sont ins- 
titués. Mais quel avantage les Français pouvaient- 
ils trouver dans ces vicomtes de la Garonne, ou 
dans ces marquis de la Loire, qui ne payaient pas 
seulement leur part des impôts de l'État, et que le 
roi lui-même ne recevait pas à sa cour, puisqu'il 
fallait faire des preuves de plus de quatre siècles 
pour y être admis, et qu'ils étaient à peine anoblis 
depuis cinquante ans? La vanité des gens de cette 
classe ne pouvait s'exercer que sur leurs inférieurs; 
et ces inférieurs c'étaient vingt-quatre millions 
d'hommes. 

Il peut être utile à la dignité d'une religion do- 
minante qu'il y ait des archevêques et des évêques 
dans la chambre haute, comme en Angleterre. 
Mais quelle amélioration pourrait jamais s'accom- 
plir dans un pays où le clergé catholique, compo- 
sant le tiers de la représentation, aurait une part 
égale à celle de la nation même dans le pouvoir 
législatif.? Ce clergé pourrait-il consentir à la tolé- 
rance des cultes , à l'admission des protestants à 
tous les emplois? Ne s'est -il pas refusé obstiné- 
ment à l'égalité des impôts , pour conserver la 
forme des dons gratuits qui augmentait son im- 
portance auprès des ministres? Lorsque Philippe 
le Long renvoya les ecclésiastiques du parlement 
de Paris , il dit qu'ils devaient être trop occupés 
des spiritualités pour avoir le temps de songer 
aux temporalités. Que ne sesont-ils toujours sou- 
mis à cette sage maxime! 

Jamais il ne s'était rien fait de décisif dans les 
états généraux , précisément parce qu'ils délibé- 
raient séparément en trois ordres, au lieu de deux; 
et le chancelier de l'Hôpital n'avait pu obtenir, 
même momentanément, son édit de paix que d'une 
convocation à Saint - Germain , en 1562, dans la- 
quelle, par un grand hasard , le clergé ne se trouva 
pas. 

Les assemblées des notables , appelées par les 
rois, votèrent presque toutes par tête; et le parle- 
ment, qui avait d'abord consenti, en 1558, à faire 



94 



CONSIDERÂTIOINS 



iin quatrième ordre à part, demanda, en 1626, 
qu'on délibérât par tête dans une assemblée de 
notables, parce qu'il ne voulait pas être distingué 
de la noblesse. Les variations infinies qu'on re- 
trouve dans tous les usages de la monarchie fran- 
çaise , se font remarquer dans la composition des 
états généraux , encore plus que dans toute autre 
institution politique. Si l'on voulait s'acharner sur 
le passé pour en faire l'immuable loi du présent , 
bien que ce passé ait été fondé lui-même sur l'al- 
tération d'un autre passé; si on le voulait, dis-je, 
on se perdrait dans des discussions interminables. 
Revenons donc à ce qui ne peut se nier : les cir- 
constances dont nous avons été les témoins. 

L'archevêque de Sens , agissant au nom du roi , 
invita tous les écrivains de France à faire connaî- 
tre leur opinion sur le mode de convocation des 
états généraux. S'il avait existé des lois constitu- 
tionnelles qui en décidassent, pourquoi le ministre 
du roi aurait-il consulté la nation à cet égard par la 
liberté de la presse? L'archevêque de Sens, en 
établissant des assemblées provinciales, non-seule- 
ment les avait composées d'un nombre de députés 
du tiers égal à celui des deux autres ordres réunis, 
mais il avait même décidé , au nom du roi , que 
l'on y voterait par tête. Ainsi l'opinion publique 
était singulièrement préparée, soit par les mesures 
de l'archevêque de Sens , soit par la force même 
du tiers état, à ce que cet ordre obtînt, dans les 
états généraux de 1789, plus d'influence que dans 
les assemblées précédentes. Aucune loi ne fixait 
le nombre des députés des trois ordres ; le seul 
principe établi était que chacun de ces ordres ne 
devait avoir qu'une voix. Si l'on n'avait pas accordé 
légalement une double représentation au tiers , on 
savait, à n'en pas douter, qu'irrité de n'avoir pas 
obtenu ce qu'il demandait, il aurait envoyé aux 
états généraux un nombre de députés beaucoup 
plus considérable encore. Ainsi tous les avant-cou- 
reurs des crises politiques dont un homme d'État 
doit avoir connaissance, annonçaient la nécessité 
de transiger avec l'esprit du temps. 

Cependant M. Necker ne prit pas sur lui la déci- 
sion qu'il croyait la plus sage; et, se fiant trop, 
il faut l'avouer, à l'empire de la raison, il conseilla 
au roi d'assembler de nouveau les notables qui 
avaient été convoqués par M. de Galonné; la ma- 
jorité de ces notables , étant composée de privilé- 
giés , fut contre le doublement du tiers : un seul 
bureau se déclara pour cette mesure ; il était pré- 
sidé par Monsieur (maintenant Louis XVIII), 
On se complaît à penser qu'un roi , le premier au- 
teur d'une charte constitutionnelle émanée du 



trône, était alors de l'opinion populaire, sur l'im- 
portante question que le parti des aristocrates 
cherche encore à signaler comme la cause du ren- 
versement de la monarchie. 

On a reproché à M. Necker d'avoir consulté les 
notables pour ne pas suivre leur avis; sa faute 
consiste en effet dans le parti qu'il prit de les con-* 
sulter; mais pouvait -on imaginer que ces privilé- 
giés, qui s'étaient montrés la veille si violents 
contre les abus du pouvoir royal , défendraient le 
lendemain toutes les injustices du leur, avec un 
acharnement si contraire à l'opinion générale? 

Néanmoins M. Necker suspendit toute décision 
sur le doublement du tiers , lorsqu'il vit dans la 
majorité des notables une opinion différente de la 
sienne; et il s'écoula plus de deux mois entre la 
fin de leur assemblée et le résultat du conseil du 
27 décembre 1788. Pendant ce temps, M. Necker 
étudia constamment l'esprit public, comme la bous- 
sole à laquelle, dans cette circonstance, les déci- 
sions du roi devaient se conformer. La correspon- 
dance des provinces était unanime sur la nécessité 
d'accorder au tiers état ce qu'il demandait , car le 
parti des aristocrates purs était , comme toujours, 
en très -petit nombre; beaucoup de nobles et de 
prêtres , dans la classe des curés , se ralliaient à 
l'opinion nationale. Le Dauphiné assembla à Ro- 
mans ses anciens états tombés en désuétude , et 
on y admit non-seulement le doublement du tiers, 
mais la délibération par tête. Un grand nombre 
d'officiers de l'armée se montraient favorables au 
désir du tiers état. Tous ceux et toutes celles qui, 
de la haute compagnie de France, influaient sur 
l'opinion, parlaient vivement en faveur de la cause 
de la nation : la mode était dans ce sens ; c'était 
le résultat de tout le_^dix- huitième siècle, et les 
vieux préjugés , qui combattaient encore pour les 
anciennes institutions, avaient beaucoup moins de 
force alors qu'ils n'en ont eu à aucune époque, 
pendant les vingt-cinq années suivantes. Enfin l'as- 
cendant de l'esprit public était tel , qu'il entraîna 
le parlement lui-même. Aucun corps ne s'est ja- 
mais montré plus ardemment défenseur des an- 
ciens usages que le parlement de Paris; toute 
institution nouvelle lui paraissait un acte de rébel- 
lion, parce qu'en effet son existence ne pouvait 
être fondée sur les principes de la liberté politique. 
Des charges vénales, un corps judiciaire se pré- 
tendant en droit de consentir les impôts, et renon- 
çant pourtant à ce droit quand les rois le comman- 
daient : toutes ces contradictions, qui ne sauraient 
être que l'œuvre du hasard , n'admettaient point 
la discussion ; aussi était -elle singulièrement sus- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



95 



pecte aux membres de la magistrature française. 
Tous les réquisitoires contre la liberté de la presse 
partaient du parlement de Paris; et, s'il mettait 
des bornes au pouvoir actif des rois , il encoura- 
geait en revanche ce genre d'ignorance, en matière 
de gouvernement , qui , seul , favorise l'autorité ab- 
solue. Un corps aussi fortement attaché aux vieux 
usages, et néanmoins composé d'hommes qui , par 
leurs vertus privées, méritaient beaucoup d'estime, 
décidait nécessairement la question, en déclarant, 
par un arrêté des premiers jours de décembre 1788, 
deux mois après l'assemblée des notables, que le 
nombre des députés de chaque ordre n'étant fixé 
par aucun usage constant , ni par aucune loi de 
l'État, c'était à la sagesse du roi à prononcer à cet 
égard '. 

t Extrait de l'arrêté du parlement, du 5 décembre 1788, 
les pairs y séant. Considérant la situation actuelle de la na- 
tion, etc. , déclare qu'en distinguant dans les états de 1614 la 
convocation , la composition et le nombre ; 

A l'égard du premier objet, la cour a dû réclamer la forme 
pratiquée à cette époque, c'est-à-dire, la convocation par 
bailliages et sénéchaussées , non par gouvernements ou géné- 
ralités : cette forme, consacrée de siècle en siècle par les 
exemples les plus nombreux et par les derniers états, étant 
surtout le seul moyen d'obtenir la réunion complète des élec- 
teurs , par les formes légales , devant des officiers indépen- 
dants par leur état : 

A l'égard de la composition , la cour n'a pu ni du porter la 
moindre atteinte au droit des électeurs , droit naturel , consti- 
tutionnel, et respecté jusqu'à présent, de donner leurs pou- 
voirs aux citoyens qu'ils en jugent les plus dignes : 

A l'égard du nombre , celui des députés respectifs n'étant 
déterminé par aucune loi , ni par aucun usage constant pour 
aucun ordre , il n'a été ni dans le pouvoir ni dans l'intention 
de la cour d'y suppléer, ladite cour ne pouvant, sur cet ob- 
jet , que s'en rapporter à la sagesse du roi , sur les mesures 
nécessaires à prendre pour parvenir aux modifications que la 
raison, la liberté, la justice et le vœu général peuvent in- 
diquer. 

Ladite cour a de plus arrêté que ledit seigneur roi ^serait 
supplié très-humblement de ne plus permettre aucun délai 
pour la tenue des états généraux , et de considérer qu'il ne 
subsisterait aucun prétexte d'agitation dans les esprits , ni 
d'inquiétude parmi les ordres , s'il lui plaisait , en convoquant 
les états généraux , de déclarer et consacrer : 
Le retour des états généraux ; 

Leur droit d'hypothéquer aux créanciers de l'État des im- 
pôts déterminés ; leur obligation envers les peuples de n'ac- 
corder aucun autre subside qui ne soit défini pour la somme 
et pour le temps; leur droit de fixer et d'assigner librement, 
sur les demandes dudit seigneur roi , les fonds de chaque dé- 
partement ; 

La résolution dudit seigneur roi de concerter d'abord la 
suppression de tous impots distinctifs des ordres , avec le seul 
(]ui les supporte; ensuite leur remplacement, avec les trois 
ordres , par des subsides communs , également répartis ; 
La •■esponsabilité des ministres ; 

Le droit des états généraux d'accuser et traduire devant 
les cours , dans tous les cas intéressant directement la nation 
entière , sans préjudice des droits du procureur général dans 
les mêmes cas ; 

Les rapports des états généraux avec les cours souveraines , 
en telle sorte que les cours ne doivent ni ne puissent souffrir 
la levée d'aucun subside qui ne soit accordé , ni concourir à 
l'exécution d'aucune loi qui ne soit demandée ou concertée 
par les étate généraux ; la liberté individuelle des citoyens , 



Quoi! le corps que l'on considérait comme le 
représentant du passé, cédant à l'opinion d'alors, 
renonçait indirectement à maintenir les anciennes 
coutumes dans cette occasion; et le ministre, dont 
la seule force consistait dans son respect pour la 
nation, aurait pris sur lui de refuser à cette na- 
tion ce qu'en sa conscience il croyait équitable , ce 
que dans son jugement il considérait comme né- 
cessaire ! 

Ce n'est pas tout encore. A cette époque, les 
adversaires de l'autorité du roi , c'étaient les privi- 
légiés; le tiers état, au contraire, désirait se ral- 
lier à la couronne; et si le roi ne s'était pas éloigné 
des représentants du tiers, après l'ouverture des 
états généraux, il n'y a pas de doute qu'ils n'eus- 
sent soutenu son pouvoir. Mais, quand un souve- 
rain adopte un système en politique, il doit le 
suivre avec constance , car il ne recueille du chan- 
gement que les inconvénients de tous les partis 
opposés. « Une grande révolution était prête, dit 
«Monsieur (Louis XVIII) à la municipalité de 
«Paris, en 1789; le roi, par ses intentions, ses 
« vertus et son rang suprême , devait en être le 
« chef. » Toute la sagesse de la circonstance était . 
dans ces paroles. 

M. Necker, dans le rapport joint au résultat du 
conseil du 27 décembre , indiqua , au nom du roi , 
que le monarque accorderait la suppression des 
lettres de cachet, la liberté de la presse, et le re- 
tour périodique des états généraux pour la révision 
dss finances. 11 tâcha de dérober aux députés fu- 
turs le bien qu'ils voulaient faire, afin d'accaparer 
l'amour du peuple pour le roi. Aussi jamais réso- 
lution partie du trône ne produisit-elle un enthou- 
siasme pareil à celui qu'excita le résultat du conseil. 
Il arriva des adresses de félicitation de toutes les 
parties du royaume; et, parmi les lettres sans 
nombre que M. Wecker reçut, deux des plus mar- 
quantes furent celles de l'abbé Maury, depuis car- 
dinal, et de M. de Lamoignon. L'autorité du roi 

par l'obligation de remettre immédiatement tout homme ar- 
rêté dans une prison royale, entre les mains de ses juges na- 
turels; 

Et la liberté légitime de la presse, seule ressource prompte 
et certaine des gens de bien contre la licence des méchants , 
saaf à répondre des écrits répréhensibles après l'impression , 
suivant l'exigence des cas. 

Au moyen de ces préliminaires , qui sont dès à présent dans 
la main du roi , et sans lesquels on ne peut concevoir une as- 
semblée vraiment nationale , il semble à la cour que le roi 
donnerait à la magistrature la plus douce récompense de son 
zèle , en procurant à la nation , par le moyen d'une solide li- 
berté, tout le bonheur dont elle est digne. 

Arrête, en conséquence, que les motifs, les principes et 
les vœux du présent arrêté seront mis sous les yeux du sei- 
gneur roi par la voie de très-humbles et très-respectueuses 
supplications. 



96 



CONSIDERATIONS 



fut alors plus puissante sur les esprits que jamais ; 
on admirait la force de raison et la loyauté de sen- 
timent qui le faisait marcher en avant des réformes 
demandées par la nation , tandis que l'archevêque 
de Sens l'avait placé dans la situation la plus fausse, 
en l'engageant à refuser toujours la veille ce qu'il 
était forcé d'accorder le lendemain. 

Mais , pour profiter de cet enthousiasme popu- 
laire, il fallait marcher fermement dans la même 
route. Un plan tout à fait contraire a été suivi par 
le roi , six mois après ; comment donc accuser 
M. Wecker des événements qui sont résultés de ce 
qu'on a rejeté ses avis pour adopter ceux du parti 
contraire? Lorsqu'un général malhabile perd la 
campagne victorieusement commencée par un au- 
tre, dit-on que le vainqueur des premiers jours est 
coupable des défaites de son successeur, dont la 
manière de voir et d'agir diffère en tout de la 
sienne ? Mais , répétera-t-on encore , la conséquence 
naturelle du doublement du tiers n'était-elle pas la 
délibération par tête et non par ordre, et n'a-t-on pas 
vu les suites de la réunion en une seule assemblée.^ 
La conséquence du doublement du tiers aurait dû 
être de délibérer en deux chambres; et certes, 
loin de craindre un tel résultat, il fallait le désirer. 
Pourquoi donc, diront les adversaires de M. Nec- 
ker, n'a-t-il pas fait prononcer au roi sa résolu- 
tion sur ce point , lorsque le doubjement du tiers 
fut accordé? Il ne l'a pas fait, parce qu'il pensait 
qu'un tel changement devait être concerté avec les 
représentants de la nation; mais il l'a proposé dès 
que ces représentants ont été rassemblés. Malheu- 
reusement le parti aristocrate s'y opposa, et perdit 
ainsi la France en se perdant lui-même. 

Une disette de blé , telle qu'il ne s'en était pas 
fait sentir depuis longtemps en France, menaça 
Paris de la famine pendant l'hiver de 1788 à 1789. 
Les soins infinis de M. Necker, et le dévouement 
de sa propre fortune , dont il avait déposé la moi- 
tié au trésor royal , prévinrent à cet égard des 
malheurs incalculables. Rien ne dispose le peuple 
au mécontentement comme les craintes sur les 
subsistances; cependant il avait tant de confiance 
dans l'administration, que nulle part le trouble 
n'éclata. Les états généraux s'annonçaient sous les 
plus heureux auspices; les privilégiés, par leur si- 
tuation même , ne pouvaient abandonner le trône , 
bien qu'ils l'eussent ébranlé; les députés du tiers 
état étaient reconnaissants de ce qu'on avait écouté 
leurs réclamations. Sans doute , il restait encore 
de grands sujets de discorde entre la nation et les 
privilégiés; mais le roi était placé de manière à 
pouvoir être leur arbitre , en se réduisant de lui- 



même à une monarchie limitée ; si toutefois c'est 
se réduire que de s'imposer des barrières qui vous 
mettent à l'abri de vos propres erreurs , et surtout 
de celles de vos ministres. Une monarchie sage- 
ment limitée n'est que l'image d'un honnête 
homme, dans l'âme duquel la conscience préside 
toujours à l'action. 

Le résultat du conseil du 27 décembre fut adopté 
par les ministres du roi les plus éclairés, tels que 
MM. de Saint-Priest, de Montmorin et de la Lu- 
zerne ; et la reine elle-même voulut assister à la 
délibération qui eut lieu sur le doublement du 
tiers. C'était la première fois qu'elle paraissait au 
conseil; et l'approbation qu'elle donna spontané- 
ment à la mesure proposée par M. Necker , pour- 
rait être considérée comme une sanction de plus; 
mais M. Necker, en remplissant son devoir, dut 
en prendre la responsabilité sur lui-même. La na- 
tion entière , à l'exception peut-être de quelques 
milliers d'individus, partageait alors son opinion; 
depuis il n'y a que les amis de la justice et de la 
liberté politique, telle qu'on la concevait à l'ouver- 
ture des états généraux , qui soient restés toujours 
les mêmes à travers vingt-cinq années de vicissi- 
tudes. Ils sont en petit nombre, et la mort les 
moissonne chaque jour; mais la mort seule en effet 
pouvait diminuer cette fidèle armée; car ni la sé- 
duction ni la terreur n'en sauraient détacher le 
plus obscur champion. 

CHAPITRE XV. 

Quelle était la disposition des esprits en Eu- 
rope, au moment de la convocation des états 
généraux. 

Les lumières philosophiques , c'est-à-dire , l'ap- 
préciation des choses d'après la raison, et non 
d'après les habitudes , avaient fait de tels progrès 
en Europe , que les possesseurs des privilèges , rois , 
nobles ou prêtres , étaient les premiers à s'excuser 
des avantages abusifs dont ils jouissaient. Ils vou- 
laient bien les conserver, mais ils prétendaient à 
l'honneur d'y être indifférents ; et les plus adroits 
se flattaient d'endormir assez l'opinion pour qu'elle 
ne leur disputât pas ce qu'ils avaient l'air de dé- 
daigner. 

L'impératrice Catherine courtisait Voltaire; 
Frédéric II était presque son rival en littérature , 
Joseph II était le philosophe le plus prononcé de 
ses États; le roi de France avait pris deux fois, en 
Amérique et en Hollande, le parti des sujets contre 
leurs princes : sa politique l'avait conduit à sou- 
tenir ceux qui combattaient contre le pouvoir 



SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE. 



97 



royal et stathoudérien. L'opinion de l'Angleterre 
sur tous les principes politiques était en harmonie 
avec ses institutions ; et , avant la révolution de 
France, il y avait certainement plus d'esprit de li- 
berté en Angleterre qu'à présent. 

M. Necker avait donc raison quand il disait, 
dans le résultat du conseil du 27 septembre , que le 
bruit sourd de l'Europe invitait le roi à consentir 
aux vœux de la nation. La constitution anglaise 
qu'elle souhaitait alors , elle la réclame encore à 
présent. Examinons avec impartialité quels sont 
les orages qui l'ont éloignée de ce port, le seul où 
elle puisse trouver le calme. 

CHAPITRE XVL 

Ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. 

Je n'oublierai jamais le moment oiî l'on vil 
passer les douze cents députés de la France, se 
rendant en procession à l'église pour entendre la 
messe , la veille de l'ouverture des états généraux. 
C'était un spectacle bien imposant et bien nouveau 
pour des Français; tout ce qu'il y avait d'habitants 
dans la ville de Versailles, ou de curieux arrivés 
de Paris, se rassemblait pour le contempler. Cette 
nouvelle sorte d'autorité dans l'Etat, dont on ne 
connaissait encore ni la nature, ni la force, éton- 
nait la plupart de ceux qui n'avaient pas réfléchi 
sur les droits des nations. 

Le haut clergé avait perdu une partie de sa con- 
sidération , parce que beaucoup de prélats ne s'é- 
taient pas montrés assez réguliers dans leur con- 
duite , et qu'un plus grand nombre encore n'étaient 
occupés que des affaires politiques. Le peuple est 
sévère pour les prêtres comme pour les femmes : 
il veut, dans les uns et dans les autres, du dévoue- 
ment à leurs devoirs. La gloire militaire, qui cons- 
titue la considération de la noblesse, comme la 
piété celle du clergé, ne pouvait plus apparaître 
que dans le passé. Une longue paix n'avait donné 
à aucun des nobles qui en auraient été les plus 
avides, l'occasion de recommencer leurs aïeux, et 
c'étaient d'illustres obscurs que tous les grands 
seigneurs de France. La noblesse du second ordre 
n'avait pas eu plus d'occasions de se distinguer , 
puisque la nature du gouvernement ne permettait 
aux gentilshommes que la carrière des armes. Les 
anoblis, qu'on voyait marcher en grand nombre 
dans les rangs des nobles , portaient d'assez mau- 
vaise grâce le panache et l'épée ; et l'on se deman- 
dait pourquoi ils se plaçaient dans le premier ordre 
de l'État, seulement parce qu'ils avaient obtenu 



de ne pas payer leur part des impôts publics ; car, 
en effet , c'était à cet injuste privilège que se bor- 
naient leurs droits politiques. 

La noblesse se trouvant déchue de sa splendeur 
par l'esprit de courtisan, par l'alliage des anoblis, 
et par une longue paix ; le clergé ne possédant plus 
l'ascendant des lumières qu'il avait eu dans les 
temps barbares , l'importance des députés du tiers 
état en était augmentée. Leurs habits et leurs 
manteaux noirs , leurs regards assurés , leur nom- 
bre imposant , attiraient l'attention sur eux : des 
hommes de lettres, des négociants, un grand 
nombre d'avocats composaient ce troisième ordre. 
Quelques nobles s'étaient fait nommer députés du 
tiers , et parmi ces nobles on remarquait surtout 
le comte de Mirabeau : l'opinion qu'on avait de son 
esprit était singulièrement augmentée par la peur 
que faisait son immoralité; et cependant, c'est 
cette immorahté même qui a diminué l'influence 
que ses étonnantes facultés devaient lui valoir. Il 
était difficile de ne pas le regarder longtemps, 
quand on l'avait une fois aperçu : son immense 
chevelure le distinguait entre tous; on eût dit que 
sa force en dépendait comme celle de Samson ; son 
visage empruntait de l'expression de sa laideur 
même , et toute sa personne donnait l'idée d'une 
puissance irrégulière, mais enfin, d'une puissance 
telle qu'on se la représenterait dans un tribun du 
peuple. 

Aucun nom , excepté le sien , n'était encore cé- 
lèbre dans les six cents députés du tiers ; mais il 
y avait beaucoup d'hommes honorables , et beau- 
coup d'hommes à craindre. L'esprit de faction 
commençait à planer sur la France , et l'on ne pou- 
vait l'abattre que par la sagesse ou par le pouvoir. 
Or, si l'opinion avait déjà miné le pouvoir, que 
pouvait-on faire sans sagesse.' 

J'étais placée à une fenêtre près de madame de 
Montmorin , femme du ministre des affaires étran- 
gères, et je me livrais, je l'avoue, à la plus vive 
espérance, en voyant pour la première fois en 
France des représentants de la nation. Madame de 
Montmorin , dont l'esprit n'était en rien distingué, 
me dit avec un ton décidé, qui cependant me fit 
effet : « Vous avez tort de vous réjouir, il arrivera 
« de ceci de grands désastres à la France et à nous. » 
Cette malheureuse femme a péri sur l'échafaud 
avec un de ses fils , l'autre s'est noyé ; son mari a 
été massacré le 2 septembre ; sa fille aînée a péri 
dans l'hôpital d'une prison ; sa fille cadette, madame 
de Beaumont , personne spirituelle et généreuse , a 
succombé sous le poids de ses regrets avant trente 
ans; la famille de Niobé n'a pas été plus cruelle- 



08 



CONSIDERATIONS 



on 



ment frappée que celle de cette pauvre mère 
eût dit qu'elle le pressentait. 

L'ouverture des états généraux eut lieu le len- 
demain : on avait construit à la hâte une grande 
salle dans l'avenue de Versailles pour y recevoir 
les députés. Beaucoup de spectateurs furent admis 
à cette cérémonie. Une estrade était élevée pour y 
placer le trône du roi , le fauteuil de la reine , et 
des chaises pour le reste de la famille royale. 

Le chancelier, M. de Barentin , s'assit sur l'avant- 
scène de cette espèce de théâtre. Les trois ordres 
étaient , pour ainsi dire , dans le parterre , le clergé 
et la noblesse à droite et à gauche , les députés du 
tiers état en face. Ils avaient déclaré d'avance qu'ils 
ne se mettraient pas à genoux au moment de l'ar- 
rivée du roi, suivant l'ancien usage, encore pra- 
tiqué la dernière fois que les états généraux s'é- 
taient rassemblés. Si les députés du tiers état 
s'étaient mis à genoux en 1789 , tout le monde, y 
compris les aristocrates les plus purs, aurait 
trouvé cette action ridicule, c'est-à-dire, en désac- 
cord avec les idées du temps. 

Lorsque Mirabeau parut , un murmure se fit en- 
tendre dans l'assemblée. Il en comprit le sens; 
mais, traversant la salle fièrement jusqu'à sa place, 
il eut l'air de se préparer à faire naître assez de 
troubles dans l'État pour confondre les rangs de 
l'estime aussi bien que tous les autres. M. Necker 
fut couvert d'applaudissements dès qu'il entra ; sa 
popularité était alors entière , et le roi pouvait s'en 
servir utilement , en restant fidèle au système dont 
il avait adopté les principes fondamentaux. 

Qiiand le roi vint se placer sur le trône, au mi- 
lieu de cette assemblée, j'éprouvai pour la pre- 
mière fo'is un sentiment de crainte. D'abord je 
remarquai que la reine était très-émue; elle arriva 
plus tard que l'heure assignée, et les couleurs de 
son teint étaient altérées. 'Le roi prononça son dis- 
cours avec sa simplicité accoutumée; mais les 
physionomies des députés exprimaient plus d'éner- 
gie que celle du monarque, et ce contraste devait 
inquiéter, dans des circonstances oiî, rien n'é- 
tant encore établi , il fallait de la force des deux 
côtés. 

Les discours du roi, du chancelier et de 
M. Necker, avaient tous les trois pour but le ré- 
tablissement des finances. Celui de M. Necker pré- 
sentait toutes les améliorations dont l'administra- 
tion était susceptible , mais il touchait à peine aux 
questions constitutionnelles ; et se bornant à pré- 
venir l'assemblée contre la précipitation dont elle 
n'était que trop susceptible , il lui dit ce mot qui 
est devenu proverbe : « Ne soyez pas envieux du 



temps. » En sortant de la séance, le parti popu- 
laire , c'est-à-dire , la majorité du tiers , la minorité 
de la noblesse et plusieurs membres du clergé , se 
plaignirent de ce que M. Necker avait traité les 
états généraux comme une administration provin- 
ciale , en ne leur parlant que des mesures à pren- 
dre pour garantir la dette de l'État, et pour per- 
fectionner le système des impôts. Le principal 
objet des états généraux , sans doute, était de faire 
une constitution : mais pouvaient-ils exiger que le 
ministre du roi entamât le premier des questions 
qui ne devaient être mises en avant que par les re- 
présentants de la nation ? 

D'un autre côté, les aristocrates, ayant vu, dans 
le discours de M. Necker, qu'en huit mois il avait 
assez rétabli les finances pour être en état de se 
passer de nouveaux impôts, commencèrent à blâ- 
mer le ministre d'avoir convoqué les états géné- 
raux , puisque le besoin d'argent ne les rendait pas 
indispensables. Ils oubliaient apparemment que la 
promesse de ces états généraux était donnée avant 
le rappel de M. Necker. Dans cette circonstance , 
comme dans presque toutes , il marchait entre les 
deux extrêmes, car il ne voulait point dire aux 
représentants du peuple : Ne vous occupez que de 
constitution; et il ne voulait pas non plus retom- 
ber dans l'arbitraire, en se contentant des res- 
sources momentanées qui ne mettaient point en 
sûreté les créanciers de l'État , et ne répondaient 
pas au peuple de l'emploi de ses sacrifices. 

CHAPITRE XVII. 

De la résistance des ordres privilégiés aux de- 
mandes du tiers état, en 1789. 

M. de la Luzerne, évéque de Langres, un des 
meilleurs esprits de France, écrivit, à l'ouverture 
des états généraux, une brochure pour proposer 
que les trois ordres se formassent en deux cham- 
bres, le haut clergé se réunissant à la noblesse, et 
le bas clergé aux communes. M. le marquis de 
Montesquiou, depuis général, en fit la motion, 
mais en vain , dans la chambre de la noblesse. En 
un mot, tous les hommes éclairés sentaient la né- 
cessité de détruire cette délibération en trois or- 
dres, avec le veto de l'un sur l'autre; car, indépen- 
damment de son injustice radicale, elle rendait 
impossible de terminer aucune affaire. 

Il y a dans l'ordre social, comme dans l'ordre natu- 
rel, de certains principes dont on ne saurait s'écarter 
sans amener la confusion. Les trois pouvoirs sont 
dans l'essence des choses. La monarchie, l'aristo- 
cratie et la démocratie existent dans tous les gouver- 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



99 



nements, comme l'action, la conservation et le re- 
nouvellement, dans la marche de la nature. Si vous 
introduisez dans l'organisation politique un qua- 
trième pouvoir, le clergé , qui est tout ou rien, sui- 
vant la façon dont on le considère, vous ne pouvez 
plus établir aucun raisonnement flxe sur les lois 
nécessaires au bien de l'État , puisqu'on vous met 
pour entraves des autorités mystérieuses, là oii 
vous ne devez admettre que des intérêts publics. 
Deux grands dangers, la banqueroute et la 
famine, menaçaient la France au moment de la 
convocation des états généraux, et tous les deux 
exigeaient des ressources promptes. Comment 
pouvait-on prendre aucune résolution rapide avec 
le veto de chaque ordre? Les deux premiers ne 
voulaient pas consentir sans condition à l'égalité 
des impôts , et cependant la nation demandait que 
ce moyen fût employé avant tout autre, pour ré- 
tablir les finances. Les privilégiés avaient dit 
qu'ils accéderaient à cette égalité , mais ils ne l'a- 
vaient point encore formellement décrété, et ils 
étaient toujours les maîtres de décider ce qui les 
concernait d'après l'ancienne manière de délibérer. 
Ainsi la masse de la nation n'avait point d'in- 
fluence décisive, quoique la plus grande partie des 
sacrifices portât sur elle. Les députés du tiers ré- 
clamèrent donc le vote par tête , et la noblesse et 
le clergé le vote par ordre. La dispute à cet égard 
commença dès la vérification des pouvoirs ; et dès 
ce moment aussi M. Necker proposa un plan de 
conciliation, qui , bien que très-favorable aux deux 
premiers ordres , pouvait cependant alors être 
accepté, parce que l'on négociait encore. A toutes 
les entraves qu'apportait la délibération en trois 
ordres , il faut ajouter ce qu'on appelait les man- 
dats impératifs , c'est-à-dire , des mandats rédigés 
par les électeurs, qui imposaient aux députés l'o- 
bligation de se conformer à la volonté de leurs 
commettants , sur les principaux objets dont il de- 
vait être question dans l'assemblée. Cette forme 
surannée ne pouvait convenir qu'au temps oij le 
gouvernement représentatif était dans son enfance. 
L'opinion publique n'avait guère d'ascendant, 
lorsque les communications d'une province à l'autre 
étaient peu faciles, et surtout lorsque les journaux 
ne répandaient encore ni les nouvelles ni les idées. 
Mais vouloir contraindre de nos jours les députés 
à ne s'écarter en rien des cahiers rédigés dans leurs 
bailliages , c'était faire des états généraux une réu- 
nion d'hommes qui auraient eu seulement le droit 
de déposer des pétitions sur la table. En vain la 
discussion les eût-elle éclairés, puisqu'il ne leur 
était permis de rien changer aux injonctions qu'ils 



avaient reçues d'avance. C'est pourtant sur ces 
cahiers impératifs que les nobles se fondaient prin- 
cipalement , pour refuser la délibération par tête. 
Les gentilshommes du Dauphiné, au contraire, 
avaient apporté le mandat formel de ne jamais dé- 
libérer par ordre. 

La minorité de la noblesse, c'est-à-dire, plus de 
soixante membres de la naissance la plus illustre, 
mais qui participaient par leurs lumières à l'esprit 
du siècle, voulaient aussi qu'on délibérât par tête 
sur la constitution future de la France; mais la 
majorité de leur ordre, d'accord avec une partie 
du clergé, bien que celui-ci se montrât plus mo- 
déré, mettait une obstination inouïe à n'adopter 
aucun mode de conciliation. Ils assuraient qu'ils 
étaient prêts à renoncer à leurs exemptions d'im- 
pôts ; et néanmoins , au lieu de déclarer formelle- 
ment cette résolution à l'ouverture de leurs 
séances , ils voulaient faire, de ce que la nation re- 
gardait comme son droit, un objet de négociation. 
Le temps se perdit en arguties , en refus polis , en 
difficultés nouvelles. Quand le tiers état élevait le 
ton, et montrait sa force, qui consistait dans le 
vœu de la France , la noblesse de la cour fléchis- 
sait, habituée qu'elle était à céder au pouvoir; 
mais, dès que la crise paraissait se calmer, elle 
reprenait bientôt toute son arrogance , et se met- 
tait à mépriser le tiers état , comme dans le temps 
011 les vilains sollicitaient leur affranchissement 
des seigneurs. 

La noblesse de province était plus intraitable 
encore que les grands seigneurs. Ceux-ci étaient 
toujours assurés de leur existence : les souvenirs 
de l'histoire la leur garantissaient; mais tous ces 
gentilshommes, dont les titres n'étaient connus 
que d'eux-mêmes , se voyaient en danger de perdre 
des distinctions qui n'imposaient plus de respect à 
personne. Il fallait les entendre parler de leurs 
rangs comme si ces rangs eussent existé avant la 
création du monde, quoique la date en fût très- 
récente. Ils considéraient leurs privilèges , qui n'é- 
taient d'aucune utilité que pour eux-mêmes, comme 
le droit de propriété sur lequel se fonde la sécu- 
rité de tous. Les privilèges ne sont sacrés que 
quand ils servent au bien de l'État; il faut donc 
raisonner pour les maintenir, et ils ne peuvent 
être vraiment solides que quand l'utilité publique 
les consacre. Mais la majorité de la noblesse ne 
sortait pas de ces trois mots : C était ainsi jadis. 
Cependant, leur répondait-on, ce sont des cir- 
constances qui ont amené ce qui était , et ces cir- 
constances sont entièrement changées : n'importe, 
rien n'arrivait à leur conviction. Ils avaient une 



100 



CONSIDERATIONS 



certaine fatuité aristocratique dont on ne peut 
avoir l'idée nulle part ailleurs qu'en France ; un mé- 
lange de frivolité dans les manières , et de pédan- 
terie dans les opinions ; et le tout réuni au plus 
complet dédain pour les lumières et pour l'esprit , 
à moins qu'il ne se fit bête , c'est-à-dire , qu'il ne 
s'employât à faire rétrograder la raison. 

En Angleterre , le fils aîné d'un lord est d'ordi- 
naire membre de la chambre des communes , jus- 
qu'à ce qu'il puisse , à la mort de son père , entrer 
dans la chambre haute ; les fils cadets restent dans 
le corps de la nation dont ils font partie. Un lord 
disait spirituellement : « .Te ne puis pas devenir 
« aristocrate , car j'ai chez moi constamment des 
« représentants du parti populaire; ce sont mes fils 
« cadets. » La réunion graduée des divers états de 
l'ordre social est une des admirables beautés de 
la constitution anglaise. Mais ce que l'usage avait 
introduit en France , c'étaient deux choses , pour 
ainsi dire , contradictoires : un respect tel pour 
l'antiquité de la noblesse, qu'il n'était pas même 
permis d'entrer dans les carrosses du roi sans des 
preuves vérifiées par le généalogiste de la cour, et 
qui remontaient au delà de 1400, c'est-à-dire, 
avant l'époque où les rois ont introduit les ano- 
bhssements; et, d'un autre côté, la plus grande 
importance attachée à la faculté donnée au roi d'a- 
noblir. Aucune puissance humaine ne peut faire 
un noble véritable; ce serait disposer du passé, ce 
qui paraît impossible à la Divinité même; mais 
rien n'était plus facile en France que de devenir 
un privilégié ; et cependant c'était entrer dans une 
caste à part, et acquérir, pour ainsi dire , le droit 
de nuire au reste de la nation , en augmentant le 
nombre de ceux qui ne supportaient pas les charges 
de l'État , et qui se croyaient des droits particuliers 
à ses faveurs. Si la noblesse française était restée 
purement militaire, on aurait pu longtemps en- 
core, par le sentiment de l'admiration et de la re- 
connaissance, se soumettre aux avantages dont 
elle jouissait ; mais , depuis un siècle , un tabouret 
a la cour était demandé avec autant d'instance 
qu'un régiment à l'armée. Les nobles de France 
n'étaient ni des magistrats par la pairie, comme 
en Angleterre , ni des seigneurs suzerains comme 
en Allemagne. Qu'étaient-ils donc.!* Ils se rappro- 
chaient malheureusement de ceux d'Espagne et 
d'Italie , et ils n'échappaient à cette triste compa- 
raison que par leur élégance en société , et l'ins- 
truction de quelques-uns d'entre eux ; mais ceuvlà 
même, pour la plupart, abjuraient la doctrine de 
leur ordre , et l'ignorance seule restait à la garde 
des préjugés. 



Quels orateurs pouvaient soutenir ce parti, 
abandonné par ses membres les plus distingués? 
L'abbé Maury, qui était bien loin d'occuper un 
premier rang dans le clergé de France , défendait 
ses abbayes sous le nom du bien public; et un ca- |{ 
pitaine de cavalerie, anobli depuis vingt-cinq ans, il 
M. de Casalès, fut le champion des privilèges de 
la noblesse dans l'assemblée constituante. On a vu 
depuis ce même homme se rattacher l'un des pre- 
miers à la dynastie de Bonaparte ; et le cardinal 
Maury, ce me semble, s'y est assez volontiers 
prêté. L'on peut donc croire, dans cette occasion 
comme dans toute autre, que de nos jours, les 
avocats des préjugés sont souvent très-disposés à 
transiger pour des intérêts personnels. La majo- 
rité de la noblesse, se sentant délaissée en 1789 
parles talents et les lumières, proclamait indis- 
crètement la nécessité d'employer la force contre 
le parti populaire. Nous verrons si cette force 
existait alors ; mais on peut dire d'avance que , si 
elle n'existait pas , c'était une grande imprudence 
que d'en menacer. 

CHAPITRE XVIII. 

De la conduite du tiers état , pendant les deux 
premiers mois de la session des états généraux. 

Quelques individus de la noblesse et du clergé , 
les premiers de leur pays , inclinaient fortement, 
comme nous l'avons dit, pour le parti populaire; 
beaucoup d'hommes éclairés se trouvaient parmi 
les députés du tiers état. Il ne faut pas juger de 
la France d'alors par celle d'aujourd'hui: vingt- ■1 
cinq ans de périls continuels en tout genre ont "' 
malheureusement accoutumé les Français à n'em- 
ployer leurs facultés qu'à la protection d'eux- 
mêmes ; mais on comptait en 1789 un grand nombre 
dlesprits supérieurs et philosophiques. Pourquoi 
donc, dira-t-on, ne pas s'en tenir au régime sous ^ . 
lequel ils s'étaient formés ainsi.' Ce n'était pas le -SJ 
gouvernement, mais les lumières du siècle qui " 
avaient développé tous ces talents , et ceux qui se 
les sentaient éprouvaient le besoin de les exercer : 
toutefois l'ignorance du peuple à Paris, et plus 
encore dans les provinces , cette ignorance résul- 
tat d'une longue oppression et du peu de soin que 
l'on prenait de l'éducation des dernières classes , 
menaçait la France de tous les maux dont elle a 
été depuis accablée. Il y avait peut-être autant 
d'hommes marquants chez nous que parmi les An- 
glais; mais la masse de bon sens dont une natioa 
libre est propriétaire, n'existait point en France 
La religion fondée sur l'examen , l'instruction pu- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



loi 



blique, les élections et la liberté de la presse, 
sont des sources de perfectionnement qui avaient 
agi depuis plus de cent ans en Angleterre. Le 
tiers état voulait que les Français fussent enrichis 
d'une partie de ces biens; l'esprit public appuyait 
son désir avec énergie : mais le tiers état , étant le 
plus fort, ne pouvait avoir qu'un mérite, celui de 
la modération, et malheureusement il ne voulut 
pas se le donner. 

Deux partis existaient dans les députés de cet 
ordre ; l'un avait pour chefs principaux , Mounier 
et Maiouet, et l'autre Mirabeau et Sieyes : le pre- 
mier voulait une constitution en deux chambres , 
et conservait l'espoir d'obtenir ce changement de 
la noblesse et du roi , par les voies de la concilia- 
tion; l'autre était plutôt dirigé par les passions 
que par les opinions, bien que l'avantage des ta- 
lents pût lui être attribué. 

IMounier était le chef de l'insurrection calme et 
réfléchie du Dauphiné ; c'était un homme passion- 
nément raisonnable; plus éclairé qu'éloquent, 
mais constant et ferme dans sa route , tant qu'il 
lui fut possible d'en choisir une. Maiouet, dans 
quelque situation qu'il se soit trouvé , a toujours 
été guidé par sa conscience. Je n'ai pas connu 
d'àme plus pure ; et , si quelque chose lui a manqué 
pour agir efficacement, c'est qu'il avait traversé 
les affaires sans se mêler avec les hommes, se 
fiant toujours à la démonstration de la vérité, 
sans réfléchir assez aux moyens de l'introduire 
dans la conviction des autres. 

Mirabeau , qui savait tout et qui prévoyait tout, 
ne voulait se servir de son éloquence foudroyante 
que pour se faire place au premier rang, dont son 
immoralité l'avait banni. Sieyes était l'oracle mys- 
térieux des événements qui se préparaient; il a, 
on ne saurait le nier, un esprit de la première 
force et de la plus grande étendue; mais cet esprit 
a pour guide un caractère très-sujet à l'humeur; 
et, comme on pouvait à peine arracher de lui quel- 
ques paroles, elles comptaient, par leur rareté 
même , comme des ordres ou des prophéties. Pen- 
dant que les privilégiés discutaient leurs pouvoirs, 
leurs intérêts, leurs étiquettes, enfin, tout ce qui 
ne concernait qu'eux, le tiers état les invitait à 
s'occuper en commun de la disette et des finances. 
Sur quel terrain avantageux les députés du peuple 
ne se plaçaient-ils pas, quand ils sollicitaient pour 
de semblables motifs la réunion de tous les députés! 
Enfin, le tiers état se lassa de ses vains efforts, 
et les factieux se réjouirent de ce que leur inutilité 
semblait démontrer la nécessité de recourir à des 
moyens plus énergiques. 



Maiouet demanda que la chambre du tiers se 
déclarât l'assemblée des représentants de la majo- 
rité de la nation. Il n'y avait rien à dire à ce titre 
incontestable. Sieyes proposa de se constituer pu- 
rement et simplement l'assemblée nationale de 
France, et d'inviter les membres des deux ordres 
à se réunir à cette assemblée : ce décret passa, et 
ce décret était la révolution elle-même. Combien 
n'importait-il donc pas de le prévenir! Mais tel fut 
le succès de cette démarche , qu'à l'instant les dé- 
putés de la noblesse du Dauphiné et quelques 
prélats accédèrent à l'invitation de l'assemblée; 
son ascendant croissait à toute heure. Les Fran- 
çais sentent où est la force , mieux qu'aucun peuple 
du monde; et, moitié par calcul , moitié par en- 
thousiasme, ils se précipitent vers la puissance, 
et l'augmentent de plus en plus en s'y ralliant. 

Le roi , comme on le verra dans le chapitre sui- 
vant, se détermina beaucoup trop tard à intervenir 
dans la crise ; mais par une maladresse ordinaire 
au parti des privilégiés , toujours faible sans cesser 
d'être confiant, le grand maître des cérémonies 
imagina de faire fermer la salle oii se rassemblait 
le tiers état, pour y placer l'estrade et le tapis 
nécessaires à la réception du roi. Le tiers état 
crut, ou fit semblant de croire qu'on lui défendait 
de se rassembler; les troupes qui s'avançaient de 
toutes parts autour de Versailles, mettaient les 
députés dans la situation du monde la plus avan- 
tageuse. Le danger était assez apparent pour leur 
donner l'air du courage; et ce danger, cependant, 
n'était pas assez réel pour que les hommes timides 
y cédassent. Tout ce qui composait l'assemblée 
nationale se réunit donc dans la salle du jeu de 
paume, pour prêter serment de maintenir ses 
droits; ce serment n'était pas sans quelque dignité; 
et, si le parti des privilégiés avait été plus fort 
dans le moment où on l'attaquait, et que le parti 
national se fût montré plus sage après le triomphe, 
l'histoire aurait consacré ce jour comme l'un des 
plus mémorables dans les annales de la liberté. 

CHAPITRE XIX. 

Des moyens qu'avait le i^oi, en 1789, pour 
s'opposer à la révolution. 

La véritable opinion publique, celle qui plane 
au-dessus des factions , est la même depuis vingt- 
sept ans en France ; et toute autre direction , étant 
factice , ne saurait avoir qu'une influence momen- 
tanée. 

L'on ne pensait point dans ce temps à renverser 
le trône, mais on ne voulait pas que la loi fût faite 



102 



CONSIDERATIONS 



par ceux qui devaient l'exécuter; car ce n'est pas 
dans les mains du roi, mais dans celles de ses mi- 
nistres, que l'autorité des anciens gouvernements 
arbitraires est remise. Les Français ne se soumet- 
taient pas volontiers alors à la singulière humilité 
qu'on prétend exiger d'eux maintenant, celle de 
se croire indignes d'influer , comme les Anglais , 
sur leur propre sort. Que pouvait - on objecter à 
ces vœux presque universels de la France, et jus- 
qu'à quel point un roi consciencieux devait-il s'y 
refuser? Pourquoi se charger à lui seul de la res- 
ponsabilité de l'État, et pourquoi les lumières qui 
lui seraient venues d'une assemblée de députés, 
composée comme le parlement anglais , n'auraient- 
elles pas valu pour lui celles qu'il tirait de son 
conseil ou de sa cour? Pourquoi mettre enfin, à 
la place des devoirs mutuels entre le souverain et 
son peuple, la théorie renouvelée des Juifs sur le 
droit divin? Mais, sans la discuter ici, on ne sau- 
rait nier au moins qu'il ne faille de la force pour 
maintenir cette théorie, et que le droit divin n'ait 
besoin d'une armée terrestre pour se manifester 
aux incrédules. Or, quels étaient alors les moyens 
dont l'autorité royale pouvait se servir? 

Deux partis raisonnables seulement restaient à 
prendre : triompher de l'opinion , ou traiter avec 
elle. La force, la force, s'écrièrent ces hommes 
qui croient s'en donner , seulement en prononçant 
ce mot. Mais en quoi consiste la force d'un sou- 
verain , si ce n'est dans l'obéissance de ses troupes? 
Or, l'armée, dès 1789, partageait en grande partie 
les opinions populaires contre lesquelles on vou- 
lait l'employer. Elle n'avait presque pas fait la 
guerre depuis vingt-cinq ans , et c'était une armée 
de citoyens , imbue des sentiments de la nation , 
et qui se faisait honneur de s'y associer. Si le roi 
s'était mis à -sa tête, dira-t-on , il en aurait disposé. 
Le roi n'avait pas reçu une éducation militaire, et 
tous les ministres du monde, y compris le cardinal 
de Richelieu , ne sauraient suppléer , à cet égard , 
à l'action personnelle d'un monarque. On peut 
écrire pour lui, mais non commander une armée 
à sa place, surtout quand il s'agit de l'employer 
dans l'intérieur. La royauté ne peut être conduite 
comme la représentation de certains spectacles , où 
l'un des acteurs fait les gestes pendant que l'autre 
prononce les paroles. Mais quand la plus énergique 
volonté des temps modernes , celle de Bonaparte, 
se serait trouvée sur le trône , elle se serait brisée 
contre l'opinion publique, au moment de l'ouver- 
ture des états généraux. La politique était alors 
un champ nouveau pour l'imagination des Fran- 
çais; chacun se flattait d'y jouer un rôle, chacun 



voyait un but pour soi dans les chances multipliées 
qui s'annonçaient de toutes parts; cent ans d'évé- 
nements et d'écrits divers avaient préparé les es- 
prits aux biens sans nombre que l'on se croyait 
prêt à saisir. Lorsque Napoléon a établi le despo- 
tisme en France , les circonstances étaient favo- 
rables à ce dessein; on était lassé de troubles, on 
avait peur des maux horribles qu'on avait soufferts, 
et que le retour des mêmes factions pouvait ra- 
mener; d'ailleurs, l'enthousiasme public était tour- 
né vers la gloire militaire ; la guerre de la révo- 
lution avait exalté l'orgueil national. L'opinion , au 
contraire , sous Louis XVI , ne s'attachait qu'aux 
intéi'éts purement philosophiques; elle avait été 
formée par les livres, qui proposaient un grand 
nombre d'améliorations pour l'ordre civil , admi- 
nistratif et judiciaire; on vivait depuis longtemps 
dans une profonde paix; la guerre même était 
hors de mode depuis Louis XVL Tout le mouve- 
ment des esprits consistait dans le désir d'exercer 
des droits politiques, et toute l'habileté d'un homme 
d'État se fondait sur l'art de ménager cette opi- 
nion. 

Lorsqu'on peut gouverner un pays par la force 
militaire, la tâche des ministres est simple, et de 
grands talents ne sont pas nécessaires pour se faire 
obéir; mais si, par malheur, on a recours à cette 
force et qu'elle manque, alors l'autre ressource, 
celle de captiver l'opinion, n'existe plus, car on 
l'a perdue pour jamais, dès qu'on a vainement 
tenté de la contraindre. Examinons , d'après ces 
principes, les plans proposés par M. Necker, et 
ceux qu'on fit adopter au roi , en sacrifiant ce mi- 
nistre. 

CHiPITRE XX. 

De la séance royale du 23 juin 1789. 

Le conseil secret du roi différait entièrement de 
son ministère ostensible; il y avait bien quelques 
ministres de l'avis du conseil secret, mais le chef 
reconnu de l'administration, M. Necker, était pré- 
cisément celui contre lequel les privilégiés diri- 
geaient leurs efforts. 

En Angleterre , la responsabilité des ministres 
met obstacle à ce double gouvernement des affidés 
du roi et de ses agents officiels. Aucun acte du 
pouvoir royal n'étant exécuté sans la signature 
d'un ministre, et cette signature pouvant coûter 
la vie à celui qui la donne à tort , quand le roi se- 
rait entouré de chambellans qui prêcheraient le 
pouvoir absolu , aucun de ces chambellans mêmes 
ne se risquerait à faire, comme ministre, ce qu'il 



SUR LA REVOLUTION FRANC/VISE. 



103 



soutiendrait comme courtisan. Il n'en était pas 
ainsi de la France : on faisait venir, à l'insu du 
ministre principal , des régiments allemands , parce 
qu'on n'était pas assez sûr des régiments français, 
et l'on se persuadait qu'avec cette troupe étrangère 
on viendrait à bout de l'opinion , dans un pays tel 
qu'était alors l'illustre France. 

Le baron de Breteuil , qui aspirait à remplacer 
M. Necker, était incapable de comprendre autre 
chose que l'ancien régime; et encore, daffs l'ancien 
régime, ses idées ne s'étaient jamais étendues au 
delà des cours, soit en France, soit dans les pays 
étrangers où il avait été envoyé comme ambassa- 
deur. Il avait revêtu son ambition des formes de 
la bonhomie; il serrait la main à la manière an- 
glaise à tous ceux qu'il rencontrait, comme s'il 
eût dit à chacun : « Je voudrais être ministre; 
« quel mal cela vous fait-il ?» A force de répéter 
qu'il voulait être ministre, on y avait consenti, et 
il avait aussi bien gouverné qu'un autre , quand il 
ne s'agissait que de signer le travail ordinaire que 
les commis apportaient tout fait à leurs chefs. 
Mais dans la grande circonstance dont je vais par- 
ler, il fit, par ses conseils, un mal affreux à la 
cause du roi. Son gros son de voix ressemblait à 
de l'énergie; il marchait à grand bruit en frappant 
du pied, comme s'il avait voulu faire sortir de 
terre une armée , et toutes ses manières décidées 
faisaient illusion à ceux qui avaient foi à leurs 
propres désirs. 

Quand M. Necker disait au roi et à la reine : 
Êtes-vous assurés de l'armée? on croyait voir dans 
ce doute un sentiment factieux; car l'un des traits 
qui caractérisent le parti des aristocrates en France, 
c'est d'avoir pour suspecte la connaissance des 
faits. Ces faits, qui sont opiniâtres, se sont en 
vain soulevés dix fois contre les espérances des 
privilégiés : toujours ils les ont attribués à ceux 
qui les ont prévus , mais jamais à la nature des 
choses. Quinze jours après l'ouverture des états 
généraux, avant que le tiers état se fût constitué 
assemblée nationale , lorsque les deux partis igno- 
raient encore leur force réciproque , et qu'ils s'a- 
dressaient tous les deux au gouvernement, pour 
requérir son appui, M. Necker présenta au roi 
un tableau de la situation de la monarchie. « Sire, 
■< lui dit-il , je crains qu'on ne vous trompe sur 
« l'esprit de votre armée : la correspondance des 
.-' provinces nous fait croire qu'elle ne marchera 
« pas contre les états généraux. Ne la faites donc 
^< point approcher de Versailles , comme si vous 
" aviez l'intention de l'employer hostilement contre 
' les députés. Le parti populaire ne sait point en- 



« core positivement quelle est la disposition de 
'< cette armée. Servez - vous de cette incertitude 
« même , pour maintenir votre autorité dans l'opi- 
«nion; car si le fatal secret de l'insubordination 
« des troupes était connu, comment serait-il pos- 
« sible de contenir les esprits factieux ? Ce dont il 
« s'agit maintenant, sire, c'est d'accéder aux \œux 
« raisonnables de la France : daignez vous résigner 
« à la constitution anglaise; vous n'éprouverez per- 
« sonnellement aucune contrainte par le règne des 
« lois; car jamais elles ne vous imposeront autant 
« de barrières que vos propres scrupules; et, en 
« allant au-devant des désirs de votre nation , vous 
« accorderez encore aujourd'hui ce que peut-être 
« elle exigera demain. » 

A la suite de ces observations, M. Necker re- 
mit le projet d'une déclaration qui devait être 
donnée par le roi un mois plus tôt que le 23 juin, 
c'est-à-dire, longtemps avant que le tiers état se 
fût déclaré assemblée nationale , avant le serment 
du Jeu de paume, enfin avant que les députés 
eussent pris aucune mesure hostile. Les conces- 
sions du roi avaient alors plus de dignité. La dé- 
claration, telle que l'avait rédigée M. Necker, 
était, presque mot pour mot, semblable à celle 
qui fut donnée par Louis XVIII, à Saint-Ouen, 
le 2 mai 1814', vingt-cinq années après l'ouver- 
ture des états généraux. N'est-il pas permis de 
croire que le cercle sanglant de ces vingt-cinq an- 
nées n'aurait pas été parcouru, si l'on avait con- 
senti, dès le premier jour, à ce que la nation vou- 
lait alors, et ne cessera point de vouloir? 

Un moyen ingénieux assurait le succès de la 
proposition de M. Necker. Le roi devait ordonner 
le vote par tête en matière d'impôts , et ce n'était 
que sur les intérêts , sur les affaires et les privi- 
lèges de chaque ordre , qu'ils étaient appelés à dé- 
libérer séparément, avant que la constitution fût 
établie. Le tiers état, ne s'étant point encore assuré 
du vote par tête, eût été reconnaissant de l'obtenir 
en matière d'impôts, ce qui était de toute justice: 
car se fîgure-t-on des états généraux dans lesquels 
la majorité, c'est-à-dire, les deux ordres privi- 
légiés, qui comparativement ne payaient presque 
rien, auraient décidé des taxes que la minorité, 
le tiers état, devait acquitter en entier? Le roi 
déclarait aussi dans le projet de M. Necker, que 
relativement à l'organisation future des états gé- 
néraux, il ne sanctionnerait qu'un corps législatif 
en deux chambres. Venaient ensuite différentes 

" C'est dans ce même lieu, Saint-Ouen, que mon père a 
passé sa vie. Je ne puis m'empèclier, tout puéril qu'est ce 
rapprochement , d'en être frappée. 

8 



104 



CONSIDERATIONS 



propositions populaires en finances et en légis- 
lation, qui auraient achevé de concilier l'opinion 
en faveur de la déclaration royale. Le roi l'adopta 
tout entière , et dans le premier moment il est 
sûr qu'il l'approuvait. M. Necker fut cette fois au 
comble de l'espérance; car il se flattait de faire 
accepter ce plan sagement combiné à la majorité 
des députés du tiers, quoique les plus exagérés 
fussent disposés à repousser tout ce qui viendrait 
de la cour. 

Tandis que M. Necker exposait volontiers sa 
popularité, en se déclarant le défenseur d'une 
chambre haute, les aristocrates se croyaient au 
contraire dépouillés par cette institution. Chaque 
parti, depuis vingt-cinq ans , a repoussé et regretté 
tour à tour la constitution anglaise , suivant qu'il 
était vainqueur ou vaincu. La reine dit, en 1792 , 
au chevalier de Coigny : « Je voudrais qu'il m'en 
eût coûté un bras , et que la constitution anglaise 
fût établie en France. « Les nobles n'ont cessé de 
l'invoquer, quand on les a dépouillés de toute leur 
existence; et le parti populaire, sous Bonaparte, 
se serait sûrement trouvé très-heureux de l'ob- 
tenir. On dirait que la constitution anglaise, ou 
plutôt la raison, en France, est comme la belle 
Angélique dans la comédie du Joueur : il l'invoque 
dans sa détresse, et la néglige quand il est heureux. 

M. Necker attachait la plus grande importance 
à ce que le roi ne perdît pas un instant pour inter- 
poser sa médiation au milieu des débats des trois 
ordres. Mais le roi se tranquillisait sur la popula- 
rité de son ramistre , croyant qu'il serait toujours 
temps d'y avoir recours , s'il le fallait. C'était une 
grande erreur : M. Necker pouvait aller jusqu'à 
tel point , il pouvait mettre telles bornes aux pré- 
tentions des députés du tiers , en leur accordant 
telle chose qu'ils ne se croyaient pas encore sûrs 
d'obtenir; mais, s'il avait abjuré ce qui faisait sa 
force , la nature même de ses opinions , il aurait 
eu moins d'influence que tout autre homme. 

Un parti dans les députés du tiers , celui dont 
Mounier et Malouet étaient les chefs , se concertait 
avec M. Necker ; mais l'autre voulait une révolution, 
et ne se contentait pas de recevoir ce qu'il aimait 
mieux conquérir. Pendant que M. Necker luttait 
avec la cour en faveur de la liberté nationale, il 
défendait l'autorité royale et les nobles eux-mêmes 
contre le tiers état; toutes ses heures et toutes ses 
facultés étaient consacrées à prémunir le roi contre 
les courtisans, et les députés contre les factieux. 

N'importe, dira-t-on, puisque M. Necker n'a 
pas réussi , c'est qu'il n'a pas été assez habile. De- 
puis treize années , cinq de ministère et huit de 



retraite, M. Necker s'était soutenu au plus haut 
point de la faveur populaire; il en jouissait encore 
à un tel degré, que la France entière fut soulevée 
à la nouvelle de son exil. En quoi donc a-t-il jamais 
rien perdu par sa faute .^ et comment, je ne saurais 
assez le répéter , peut-on rendre un homme res- 
ponsable des malheurs qui sont arrivés pour n'avoir 
pas suivi ses conseils? Si la monarchie a été ren- 
versée, parce que le système contraire au sien a 
été adopté, n'est-il pas probable qu'elle eût été 
sauvée, si le roi ne s'était pas écarté de la route 
dans laquelle il avait marché depuis le retour de 
M. Necker au ministère. 

Un jour très-prochain était choisi pour la séance 
royale, lorsque les ennemis secrets de M. Necker 
déterminèrent le roi à faire un voyage à Marly, 
séjour oii l'opinion publique se faisait encore 
moins entendre qu'à Versailles. Les courtisans se 
placent d'ordinaire entre le prince et la nation , 
comme un écho trompeur qui altère ce qu'il ré- 
pète. M. Necker raconte que le soir du conseil 
d'État dans lequel la séance royale devait être fixée 
pour le lendemain, un billet de la reine engagea le 
roi à sortir du conseil ; et la délibération fut ren- 
voyée au jour suivant. Alors deux magistrats de 
plus furent admis à la discussion , ainsi que les 
deux princes frères du roi. Ces magistrats ne con- 
naissaient que les anciennes formes , et les prin- 
ces , jeunes alors , se confiaient trop dans l'armée. 

Le parti qui se donnait pour défenseur du trône, 
parlait avec beaucoup de dédain de l'autorité du 
roi d'Angleterre ; il voulait faire considérer comme 
un attentat la pensée de réduire un roi de France 
au misérable sort du monarque britannique. Non- 
seulement cette manière de voir était erronée, 
mais peut-être même n'était-elle inspirée que par 
des calculs égoïstes; car, dans le fait, ce n'est pas 
le roi, mais les nobles, et surtout les nobles de se- 
conde classe , qui , selon leur manière de voir, de- 
vaient perdre à n'être que les citoyens d'un paya 
libre. 

Les institutions anglaises n'auraient diminué ni 
les jouissances du roi , ni l'autorité dont il voulait 
et pouvait user. Ces institutions ne portaient pas 
atteinte non plus à la dignité des. premières fa- 
milles historiques de France; au contraire, en les 
plaçant dans la chambre des pairs , on leur don- 
nait des prérogatives plus assurées , et qui les sé- 
paraient plus distinctement du reste de leur or- 
dre. Ce n'étaient donc que les . privilégiés de la 
seconde classe de la noblesse, et la puissance 
politique du haut clergé, qu'il fallait sacrifier. Les 
parlements aussi craignaient de perdre les pov- 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



105 



voirs contestés auxquels ils avaient eux-mêmes 
renoncé, mais qu'ils regrettaient toujours; peut- 
être même prévoyaient - ils d'avance l'institution 
des jurés, cette sauvegarde de l'humanité dans 
l'exercice de la justice. Mais encore une fois , les 
intérêts des corps n'étaient point unis à ceux de 
la prérogative royale, et, en voulant les rendre 
inséparables , les privilégiés ont entraîné le trône 
dans leur propre chute. Leur intention n'était sû- 
rement pas de renverser la monarchie, mais ils 
ont voulu que la monarchie triomphât par eux et 
avec eux ; tandis que les choses en étaient venues 
au point qu'il fallait sacrifier sincèrement et clai- 
rement ce qui était impossible à défendre, pour 
sauver ce qui pouvait être maintenu. 

Telle était l'opinion de M. Wecker; mais elle 
n'était point partagée par les nouveaux membres 
du conseil du roi. Ils proposèrent divers change- 
ments , tous conformes aux passions de la majo- 
rité des privilégiés. M. Necker lutta plusieurs 
jours contre les nouveaux adversaires qu'on lui 
opposait , avec une énergie étonnante dans un mi- 
nistre qui désirait certainement de plaire au roi 
et à sa famille. Mais il était si convaincu de la 
vérité de ee qu'il affirmait, qu'il montra dans 
cette circonstance une décision imperturbable. Il 
prédit la défection de l'armée , si l'on avait besoin 
d'y avoir recours contre le parti populaire ; il an- 
nonça que le roi perdrait tout son ascendant sur 
le tiers état , par l'esprit dans lequel on voulait 
rédiger la déclaration ; enfin il indiqua respectueu- 
sement qu'il ne pouvait prêter son appui à un pro- 
jet qui n'était pas le sien , et dont les suites , selon 
lui , seraient funestes. 

On ne voulait pas condescendre aux conseils de 
M. Necker; mais on aurait souhaité que sa pré- 
sence à la séance royale fît croire aux députés du 
peuple qu'il approuvait la démarche adoptée par 
le conseil du roi. M. Necker s'y refusa en envoyant 
sa démission. Cependant, disaient les aristocrates, 
une partie du plan de M. Necker était conservée ; 
sans doute, il restait, dans la déclaration du 
23 juin , quelques-unes des concessions que la na- 
tion désirait : la suppression de la taille, l'aboli- 
tion des privilèges en matière d'impôts, l'admis- 
sion de tous les citoyens aux emplois civils et 
militaires, etc. ; mais en un mois les choses avaient 
Dien changé : on avait laissé le tiers état grandir 
assez pour qu'il ne fût plus reconnaissant des 
concessions qu'il était certain d'obtenir. M. Neb- 
ker voulait que le roi commençât par accorder la 
délibération par tête en matière d'impôts , dès les 
premiers mots de son discours ; alors le tiers état 



aurait cru que la séance royale avait pour but de 
soutenir ses intérêts , et cela aurait suffi pour le 
captiver. Mais dans la rédaction nouvelle qu'on 
avait fait accepter au roi, le premier article cas- 
sait tous les arrêtés que le tiers état avait pris 
comme assemblée nationale , et qu'il avait consa- 
crés par le serment du Jeu de paume. Avant tous 
ces engagements contractés par le tiers état en- 
vers l'opinion , M. Necker avait proposé la séance 
royale : était-il sage d'accorder beaucoup moins 
au parti populaire, quand il était devenu plus 
puissant encore, dans l'espace de temps que la 
cour avait perdu en incertitudes ? 

L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes 
d'État , des généraux, de tous ceux qui ont affaire 
à la mobile nature de l'espèce humaine. Un coup 
d'autorité contre le tiers état n'était pas possible 
le 23 juin 1789 , et c'était plutôt aux nobles que 
le roi devait commander : car le point d'honneur 
des nobles peut consister dans l'obéissance ; c'est 
un des statuts de l'ancienne chevalerie que de se 
soumettre aux rois comme à des chefs militaires ; 
mais l'obéissance implicite du peuple n'est que de 
la sujétion; et l'esprit du siècle n'y portait plus. 
Le trône ne peut être solidement appuyé , de nos 
jours , que sur le pouvoir de la loi. 

Le roi ne devait pas sacrifier la popularité qu'il 
avait acquise en accordant le doublement du tiers : 
elle valait mieux pour lui que toutes les promes- 
ses de ses courtisans. Mais il la perdit par sa dé- 
claration du 23 juin; et, quoique cette déclaration 
contînt de très-bonnes choses , elle manqua totale- 
ment son effet. Les premières paroles révoltèrent 
le tiers état , et dès ce moment il n'écouta plus 
tout ce qu'il aui'ait bien accueilli, s'il avait pu 
croire que le monarque voulait défendre la nation 
contre les prétentions des privilégiés, et non les 
privilégiés contre les intérêts de la nation. 

CHAPITRE XXI. 

Des événements causés par la séance royale du 
23 juin 1789. 

Les prédictions de M. Necker ne furent que 
trop réalisées ; et cette séance royale , contre la- 
quelle il s'était élevé avec tant de force , eut des 
suites plus déplorables encore que celles qu'il avait 
prévues. A peine le roi fut-il sorti de la salle , que 
le tiers état, resté seul en permanence, déclara 
qu'il continuerait ses délibérations sans avoir 
égard à ce qui venait de se passer. Le mouvement 
était donné; la séance royale, loin d'atteindre le 
but qu'on se proposait, avait augmenté l'élan du 



8. 



106 



CONSIDERATIOINS 



tiers état, en lui offrant l'occasion d'un nouveau 
triomphe. 

Le bruit de la démission de M. Wecker se ré- 
pandit, et toutes les rues de Versailles furent 
remplies à l'instant par les habitants de la ville , 
qui proclamaient son nom. Le roi et la reine le 
firent appeler le soir même de la séance royale, et 
lui demandèrent tous les deux, au nom du salut 
de l'État, de reprendre sa place; la reine ajouta 
que la sûreté de la personne du roi était attachée 
à ce qu'il restât ministre. Pouvait-il ne pas obéir? 
La reine s'engagea solennellement à ne plus suivre 
que ses conseils; telle était alors sa résolution, 
parce que le mouvement populaire l'avait émue : 
mais , comme elle était toujours convaincue que 
toute limite donnée à l'autorité royale était un 
malheur, elle devait nécessairement retomber sous 
l'influence de ceux qui pensaient comme elle. 

Le roi , l'on ne saurait trop le dire , avait tou- 
tes les vej-tus nécessaires pour être un monarque 
constitutionnel, car un tel monarque est plutôt 
le magistrat suprême que le chef militaire de son 
pays. Mais, quoiqu'il eût beaucoup d'instruction, 
et qu'il lût surtout avec intérêt les historiens an- 
glais , le descendant de Louis XIV avait de la 
peine à se départir de la doctrine du droit divin. 
Elle est considérée en Angleterre comme un crime 
de lèse-majesté, puisque c'est d'après un pacte 
avec la nation que la dynastie actuelle a été appe- 
lée au trône. Mais bien que Louis XVI ne fût nul- 
lement porté par son caractère à désirer le pou- 
voir absolu, ce pouvoir était un préjugé funeste, 
auquel , malheureusement pour la France et pour 
lui , il n'a jamais renoncé tout à fait. 

M. Necker, vaincu par les instances que le roi 
et la reine daignèrent lui faire, promit de rester 
ministre, et ne parla plus que de l'avenir; il ne 
dissimula point les dangers de la situation des af- 
faires; néanmoins il dit qu'il se flattait encore d'y 
remédier, pourvu qu'on ne fît pas venir les trou- 
pes autour de Paris , si l'on n'était pas certain de 
leur obéissafiice; dans ce cas, il demandait à quit- 
ter le ministère, ne pouvant plus que faire des 
vœux pour le roi dans sa retraite. 

Il ne restait que trois moyens pour prévenir la 
crise politique dont on était menacé : l'espoir que 
le tiers état fondait encore sur les dispositions 
personnelles du roi ; l'inquiétude vague du parti 
que prendraient les troupes, mquiétude qui pou- 
vait encore contenir les factieux ; enfin ia popularité 
deM. Necker. Nous allons voir comment ces ressour- 
ces furent perdues en quinze jours , par les conseils 
du comité auquel la cour s'abandonnait en secret. 



En retournant de chez le roi à sa maison, 
M. Necker fut porté en triomphe par le peuple. De 
si vifs transports sont encore présents à mon sou- 
venir, et raniment en moi l'émotion qu'ils m'ont 
causée , dans ces beaux temps de jeunesse et d'es- 
pérance. Toutes ces voix, qui répétaient le nom 
de mon père, me semblaient celles d'une foule 
d'amis qui partageaient ma respectueuse tendresse. 
Le peuple ne s'était encore souillé d'aucun crime; 
il aimait son roi ; il le croyait trompé , et chéris- 
sait le ministre qu'il considérait comme son dé- 
fenseur; tout était bon et vrai dans son enthou- 
siasme. Les courtisans ont tâché de faire croire 
que M. Necker avait préparé cette scène. Quand 
on l'aurait voulu, comment aurait-on pu faire naî- 
tre, par de sourdes menées, de semblables mou- 
vements dans une telle multitude? La France en- 
tière s'y associait , les adresses des provinces 
arrivaient de toutes parts, et c'étaient alors des 
adresses qui exprimaient le vœu général. Mais un 
des grands malheurs de ceux qui vivent dans les 
cours , c'est de ne pouvoir se faire l'idée de ce que 
c'est qu'une nation. Ils attribuent tout à l'intri- 
gue, et cependant l'intrigue ne peut rien sur l'opi- 
nion publique. On a vu, durant le cours de la ré- 
volution, des factieux agiter tel ou tel parti; mais, 
en 1789, la France était presque unanime; et vou- 
loir lutter contre ce colosse par la seule puissance 
des dignités aristocratiques, c'était se battre avec 
des jouets contre des armes. 

La majorité du clergé, la minorité de la no- 
blesse , tous les députés du tiers se rendirent au- 
près de M. Necker, à son retour de chez le roi ; 
sa maison pouvait à peine contenir ceux qui s'y 
étaient réunis , et c'est là qu'on voyait ce qu'il y 
a de vraiment aimable dans le caractère des Fran- 
çais, la vivacité de leurs impressions, leur désir 
de plaire , et la facilité avec laquelle un gouverne- 
ment peut les captiver ou les révolter, selon qu'il 
s'adresse bien ou mal au génie d'imagination dont 
ils sont susceptibles. J'entendais mon père conju- 
rer les députés du tiers de ne pas porter trop loin 
leurs prétentions. « Vous êtes les plus forts main- 
tenant, disait-il; c'est donc à vous que convient la 
sagesse.» Il leur peignait l'état de laFrance, et le bien 
qu'ils pouvaient faire; plusieurs pleuraient, et lui 
promettaient de se laisser guider par ses conseils; 
mais ils lui demandaient aussi de leur répondre 
des intentions du roi. La puissance royale inspirait 
encore non-seulement du respect, mais un reste de 
crainte ; c'était ces sentiments qu'il fallait ménager. 
Cent cinquante ecclésiastiques, parmi lesquels 
se trouvaient des prélats d'un ordre supérieur, 



SUR L4 REVOLUTION FRANCA.ISE. 



107 



avaient déjà passé à l'assemblée nationale; qua- 
rante-sept membres de la noblesse, placés pour la 
plupart au premier rang par leurs talents et leur 
naissance, les avaient suivis; plus de trente au- 
tres n'attendaient que la permission de leurs com- 
mettants pour s'y joindre. Le peuple demandait à 
grands cris la réunion des trois ordres , et il insul- 
tait les nobles et les ecclésiastiques qui se rendaient 
dans leur chambre séparée. M. Necker alors propo- 
sa au roi d'ordonner au clergé et à la noblesse de 
délibérer avec le tiers , afin de leur sauver l'anxiété 
pénible dans laquelle ils se trouvaient , et de leur 
ôter l'embarras d'avoir l'air de céder à la puis- 
sance du peuple. Cette injonction du roi produisit 
encore un effet étonnant sur l'esprit public. On 
sut gré à l'autorité de sa condescendance , bien 
qu'elle y fût presque forcée. On accueillit la majo- 
rité de la chamLre des nobles , quoique l'on sût 
qu'elle avait signé une protestation contre la dé- 
marche même qu'elle faisait. L'espoir du bien se 
ranima, et Mounier, qui était le rapporteur du 
comité de constitution , déclara qu'il proposerait 
un système politique presque en tout semblable 
à celui de la monarchie anglaise. 

En comparant donc l'état des choses et des es- 
prits à la fermentation terrible qui s'était manifes- 
tée le soir du 23 juin , on ne pouvait nier que 
M. Necker n'eût remis une seconde fois les rênes 
du gouvernement entre les mains du roi , conœme 
après le renvoi de l'archevêque de Sens. Le trône 
sans doute était ébranlé , mais il était encore pos- 
sible de le raffermir, en évitant avant tout une 
insurrection, puisque cette insurrection devait l'em- 
porter sur les moyens qui restaient au gouverne- 
ment pour y résister. Mais les mauvais succès du 
23 juin ne découragèrent point ceux qui les avaient 
amenés; et, pendant qu'on laissait M. Necker di- 
riger les démarches extérieures du roi , le même 
comité secret lui conseillait de feindre d'acquiescer 
à tout, jusqu'à ce que les troupes allemandes com- 
mandées par le maréchal de Broglie fussent près 
de Paris. L'on se garda bien d'avouer à M. Nec- 
ker qu'on leur avait ordonné de venir pour dis- 
soudre l'assemblée : on prit pour prétexte de cet 
ordre, lorsqu'il fut connu, des troubles partiels 
dont Paris avait été le théâtre, et dans lesquels 
les gardes-françaises , appelées pour rétablir l'or- 
dre, avaient manifesté l'insubordination la plus 
complète. 

M. Necker n'ignorait pas le véritable objet pour 
lequel on faisait avancer les troupes, bien qu'on 
voulût le lui cacher. L'intention de la cour était de 
réunir à Compiègne tous les membres des trois or- 



dres qui n'avaient point favorisé le système des 
innovations, et là de leur faire consentir à la hâte 
les impôts et les emprunts dont elle avait besoin, 
afin de les congédier ensuite. Comme un tel projet 
ne pouvait être secondé par M. Necker, on se pro- 
posait de le renvoyer dès que la force militaire 
serait rassemblée. Cinquante avis par jour l'infor- 
maient de sa situation, et il ne lui était pas possi- 
ble d'en douter; mais, ayant vu l'effet violent qu'a- 
vait produit , le 23 juin, la nouvelle de sa démission, 
il était décidé à ne pas exposer la chose publique 
à une nouvelle secousse ; car ce qu'il redoutait le 
plus au monde, c'était d'obtenir un triomphe per- 
sonnel aux dépens de l'autorité du roi. Ses parti- 
sans , effrayés des ennemis dont il était environné, 
le conjuraient de se retirer : il savait qu'il était 
question de le mettre à la Bastille; mais il savait 
aussi que , dans les circonstances où l'on se trou- 
vait alors , il ne pouvait quitter sa place sans con- 
firmer les bruits qui se répandaient sur les mesures 
violentes que l'on préparait à la cour. Le roi s'é- 
tant résolu à ces mesures , M. Necker ne voulut 
pas y prendre part ; mais il ne voulait pas non plus 
donner le signal de s'y opposer, et il restait là 
comme une sentinelle qu'on laissait encore à son 
poste, pour tromper les attaquants sur la ma- 
nœuvre. 

Le parti populaire ne comprenant que trop bien 
ce qu'on méditait contre lui , et ne se résignant pas, 
comme M. Necker, à en être la victime, Mirabeau 
fit adopter à l'assemblée nationale sa fameuse 
adresse pour le renvoi des troupes. C'était la pre- 
mière fois que la France entendait cette éloquence 
populaire , dont la puissance naturelle était aug- 
mentée par la grandeur des circonstances. Le res- 
pect pour le caractère personnel du roi se faisait 
encore remarquer dans cette harangue tribunitien- 
ne. <-. Et comment s'y prend-on, sire, disait l'ora- 
« leur de la chambre, pour vous faire douter de 
« l'attachement et de l'amour de vos sujets? Avez- 
« vous prodigué leur sang? êtes-vous cruel, im- 
« placable? avez-vous abusé de la justice? le peuple 
« vous impute-t-il ses malheurs ? vous nonmie-t-il 
« dans ses calamités? ... Ne croyez pas ceux qui 
« vous parlent légèrement de la nation , et qui ne 
« savent que vous la représenter, selon leurs vues, 
« tantôt insolente, rebelle, séditieuse, tantôt sou- 
« mise, docile au joug, prompte à courber la tête 
« pour le recevoir. Ces deux tableaux sont égale- 
« nient infidèles. 

« Toujours prêts à vous obéir , sire , parce que 
« vous commandez au nom des lois , notre fidélité 
« est sans bornes comme sans atteinte. 



108 



CONSIDERATIONS 



« Sire , nous vous en conjurons au nom de la 
« patrie , au nom de . votre boniieur et de votre 
« gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos 
« conseillers les ont tirés ; renvoyez cette artillerie 
« destinée à couvrir vos frontières ; renvoyez sur- 
« tout les troupes étrangères , ces alliés de la na- 
« tion, que nous payons pour défendre et non pour 
« troubler nos foyers : Votre Majesté n'en a pas 
« besoin. Eh ! pourquoi un monarque adoré de 
« vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir 
« à grands frais, autour du trône, quelques milliers 
« d'étrangers ? Sire , au milieu de vos enfants , 
« soyez gardé par leur amour. » 

Ces paroles sont la dernière lueur de l'attache- 
ment que les Français devaient à leur roi pour 
ses vertus personnelles. Quand la force militaire 
fut essayée, et le fut vainement, le pouvoir et l'a- 
mour semblèrent s'éclipser ensemble. 

M. Necker continua d'aller tous les jours chez 
le roi ; mais rien de sérieux ne lui fut jamais com- 
muniqué. Ce silence envers le ministre principal 
était bien inquiétant, quand de toutes parts on 
voyait arriver des régiments étrangers qui se pla- 
çaient autour de Paris et de Versailles. Mon père 
nous disait confidentiellement chaque soir, qu'il 
s'attendait à être arrêté le lendemain , mais que le 
danger auquel le roi s'exposait était si grand à ses 
yeux, qu'il se faisait une loi de rester, pour n'avoir 
pas l'air de soupçonner ce qui se passait. 

Le 11 juillet, à trois heures après midi, M. Nec- 
ker reçut une lettre du roi qui lui ordonnait de 
quitter Paris et la France , et lui recommandait 
seulement de cacher à tout le monde son départ. 
Le baron de Breteuil avait été d'avis , dans le co- 
mité , d'arrêter M. Necker , parce que son renvoi 
devait causer une émeute. « Je réponds, dit le roi , 
qu'il obéira strictement au secret que je lui deman- 
derai. » M. Necker fut touché de cette confiance 
dans sa probité, bien qu'elle fût accompagnée d'un 
ordre d'exil. 

11 sut, depuis, que deux officiers des gardes du 
corps l'avaient suivi pour s'assurer de sa personne, 
s'il ne s'était pas soumis à l'injonction du roi; 
mais à peine purent-ils arriver aussi vite à la fron- 
tière que M. Necker lui-même. Madame Necker fut 
sa seule confidente; elle partit au sortir de son sa- 
lon, sans aucun préparatif de voyage, avec les pré- 
cautions que prendrait un criminel pour échapper 
à sa sentence ; et cette sentence si redoutée , c'é- 
tait le triomphe que le peuple préparait à M. Nec- 
ker, s'il avait voulu s'y prêter. Deux jours après 
son départ, dès que sa disgrâce fut connue, les 
spectacles furent fermés comme pour une calamité 



publique. Tout Paris prit les armes; la première 
cocarde que l'on porta fut verte, parce que c'était 
la couleur de la livrée de M. Necker ; on frappa 
des médailles à son effigie ; et , s'il s'était rendu à 
Paris , au lieu de sortir de France par la frontière 
la plus rapprochée, celle de Flandre; on ne peut 
pas assigner de ternie à l'influence qu'il aurait ac- 
quise. 

Certainement , le devoir lui commandait d'obéir 
à l'ordre du roi : mais quel est celui qui, tout en 
obéissant, ne se serait pas laissé reconnaître, ne 
se serait pas laissé ramener malgré lui par la mul- 
titude? L'histoire n'offre peut-être pas d'exemple 
d'un homme évitant le pouvoir avec le soin qu'on 
mettrait à fuir la proscription : car il fallait être 
à la fois le défenseur du peuple , pour être banni 
de cette manière; et le plus fidèle sujet du mo- 
narque , pour lui sacrifier si scrupuleusement les 
hommages d'une nation entière. 

CHAPITRE XXII 

Révolution du 14 juillet. 

On renvoya deux ministres en même temps que 
M. Necker, M. de Montmorin, homme attaché per- 
sonnellement au roi depuis son enfance , et M. de 
Saint -Priest, distingué par la sagesse de son es- 
prit. Mais ce que la postérité aura de la peine à 
croire, c'est qu'en se déterminant à une résolution 
de cette importance , on ne prit aucune mesure 
pour garantir la sûreté de la personne du roi , en 
cas de malheur. On se croyait si certain du suc- 
cès , qu'on ne rassembla pas de forces autour de 
Louis XVI, pour l'accompagner à quelque dis- 
tance, si la capitale se révoltait. On fit camper les 
troupes dans la plaine, aux portes de Paris , ce qui 
leur donnait l'occasion de communiquer avec les 
habitants; ils venaient en foule voir les soldats, 
et les engageaient à ne pas se battre contre le peu- 
ple. Ainsi donc, excepté deux régiments allemands 
qui n'entendaient pas le français, et qui tirèrent le 
sabre dans le jardin des Tuileries, seulement comme 
s'ils avaient voulu donner un prétexte à l'insur- 
rection, toutes les troupes sur lesquelles on comp- 
tait partagèrent l'esprit des citoyens, et ne se prê- 
tèrent en rien à ce qu'on attendait d'elles. 

Dès que la nouvelle du départ de M. Necker 
fut répandue dans Paris, on barricada les rues; 
chacun se fit garde national , prit un costume mi- 
litaire quelconque, et se saisit au hasard de la pre- 
mière arme, fusil, sabre, faux, n'importe. Une 
foule innombrable d'hommes de la même opinion 
s'embrassaient dans les rues comme des frères , et 



SUR LA REVOLUKON FRANÇAISE. 



109 



l'armée du peuple de Paris , composée de plus de 
cent mille hommes, se forma dans un instant 
comme par miracle. La Bastille, cette citadelle du 
gouvernement arbitraire, fut prise le 14 juillet 1789. 
Le baron de Breteuil , qui s'était vanté de termi- 
ner la crise des affaires en trois jours , ne con- 
serva la place de ministre que pendant ces trois 
jours , assez longtemps pour assister au renver- 
sement de la monarchie. 

Tel fut le résultat des conseils donnés par les 
adversaires de M. rs^ecker. Comment des esprits 
de cette trempe veulent-ils prononcer encore sur 
les affaires d'un grand peuple ? Quelles étaient les 
ressources préparées contre les dangers qu'eux- 
mêmes avaient provoqués? et vit-on jamais des 
hommes qui ne voulaient pas du raisonnement , 
s'entendre si mal à s'assurer de la force ! 

Le roi, dans cette circonstance, ne pouvait ins- 
pirer qu'un profond sentiment d'intérêt et de com- 
passion. Car les princes élevés pour régner en 
France n'ont jamais contemplé les choses de la vie 
face à face : on leur faisait un monde factice, dans 
lequel ils vivaient depuis le premier jusqu'au der- 
nier jour de l'année, et le malheur a dû les trouver 
sans défense en eux-mêmes. 

Le roi fut conduit à Paris, pour adopter à l'Hô- 
tel de ville la révolution qui venait d'avoir lieu 
contre son pouvoir. Son calme religieux lui con- 
serva toujours de la dignité personnelle, dans cette 
circonstance comme dans toutes les suivantes; 
mais son autorité n'existait plus; et, si les chars 
des rois ne doivent pas traîner après eux les na- 
tions, il ne faut pas non plus que les nations fas- 
sent d'un roi l'ornement de leur triomphe. Les 
hommages apparents qu'on rend alors au souve- 
rain détrôné révoltent les caractères généreux , et 
jamais la Uberté ne peut s'établir par la fausse si- 
tuation du monarque ou du peuple : chaoïn doit 
être dans ses droits , pour être dans sa sincérité. 
La contrainte morale imposée au chef d'un gou- 
vernement ne saurait fonder Findépeudauee cons- 
titutionnelle de l'État. 

Cependant, quoique des assassinats sanguinaires 
eussent été commis par la populace , la journée du 
14 juillet avait de la grandeur : le mouvement était 
national; aucune faction intérieure ni étrangère 
ne pouvait exciter un tel enthousiasme. La France 
entière le partageait, et l'émotion de tout un peu- 
ple tient toujours à des sentiments vrais et natu- 
rels. Les noms les plus honorables , Bailly , la 
Fayette , Lally , étaient proclamés par l'opinion 
publique; on sortait du silence d'un pays gouverné 
par une cour, pour entendre le bruit des acclama- 



tions spontanées de tous les citoyens. Les esprits 
étaient exaltés , mais il n'y avait encore rien que 
de bon dans les âmes , et les vainqueurs n'avaient 
pas eu le temps de contracter les passions orgueil- 
leuses , dont le parti du plus fort ne sait presque 
jamais se préserver en France. 

CELAPITRE XXIII. 

Retour de M. Decker. 

M. JN'eeker , arrivé à Bruxelles , se reposa deux 
jours avant de se mettre en route pour se rendre 
en Suisse par l'Allemagne. Sa plus vive inquiétude 
dans ce moment, c'était la disette dont Paris était 
menacé. Pendant l'hiver précédent , ses soins infa- 
tigables avaient déjà préservé la capitale des mal- 
heurs de la famine. Mais la mauvaise récolte 
rendait toujours plus nécessaire de recourir aux 
envois de l'étranger et au crédit des principales 
maisons de commerce de l'Europe. En consé- 
quence, il avait écrit, dans les premiers jours de 
juillet, à 3DL Hope, célèbres négociants d'Amster- 
dam; et craignant que, dans la situation des af- 
faires , ils ne voulussent pas se charger d'un achat 
de grains pour la France, s'il n'en garantissait pas 
lui-même le payement , il leur avait offert une cau- 
tion d'un million sur sa fortune personnelle. Ar- 
rivé à Bruxelles , M. ^"ecker se rappela cette cau- 
tion. Il avait lieu de craindre que, dans la crise 
d'une révolution, les soins de l'administration ne 
fussent négligés, ou que le bruit de son départ ne 
nuisît au crédit de l'État. JDL Hope, en particu- 
lier , pouvaient présumer que M. ]Xecker retire- 
rait sa garantie dans une pareille circonstance; il 
leur écrivit donc de Bruxelles même qu'il était 
banni de France, mais qu'il n'en maintenait pas 
moins l'engagement personnel qu'il avait pris. 

Le baron de Breteuil , pendant le peu de jours 
qu'il fut ministre, reçut la réponse de MM. Hope 
à la première lettre de M. Tsecker, qui contenait 
l'offre de garantir leurs envois sur sa propre for- 
tune. M. Dufresne de Saint-Léon , premier commis 
des finances, homme d'un esprit pénétrant et d'un 
caractère décidé , remit cette lettre à M. le baron 
de Breteuil , qui n'y vit que de la fohe. « Qu'est-ce 
« que la fortune particulière d'un ministre a de 
« commun , dit-il , avec les intérêts publics ? » Que 
n" ajoutait-il : « Pourquoi cet étranger se mêle-t-il 
des affaires de la France? » 

Pendant que M. ^vecker traversait l'Allemagne , 
la révolution s'opérait à Paris. .^ladame de Poli- 
guac, qu'il avait laissée à Versailles toute-puissante 



110 



CONSIDERA.TIONS 



par la faveur de la reine , le fit demander, à son 
grand étonnement , dans une auberge à Baie , et 
lui apprit qu'elle était en fuite , en conséquence de 
ce qui venait de se passer. M. Necker ne supposait 
pas la possibilité des proscriptions , et il fut long- 
temps à comprendre les motifs qui avaient pu dé- 
terminer le départ de madame de Polignac. Des 
lettres apportées par des courriers , des ordres du 
roi , et des invitations de l'assemblée, le pressaient 
de reprendre sa place. M. Necker, dit Burke, 
dans l'un de ses écrits , fut rappelé, comme 
Pompée, pour son malheur, et, comme Blarius, 
il s' assit sur des ruines. Monsieur et madame Nec- 
ker en jugèrent ainsi eux-mêmes , et l'on peut voir, 
par les détails que j'ai donnés dans la Vie privée 
de mon père , combien il lui en coûta de se déter- 
miner à revenir. 

Toutes les circonstances flatteuses dont son 
rappel était accompagné ne purent lui faire illu- 
sion sur l'état des choses. Des meurtres avaient 
été commis par le peuple , le 14 juillet , et, dans sa 
manière de voir, à la fois religieuse et philosophi- 
que, M. Necker ne croyait plus au succès d'une 
cause ensanglantée. Il ne pouvait pas non plus se 
flatter de la confiance du roi , puisque Louis XVI 
ne le rappelait que par la crainte des dangers aux- 
quels l'avait exposé son absence. S'il n'eût été 
qu'un ambitieux, rien n'était plus facile que de 
revenir triomphant , en s'appuyant sur la force de 
l'assemblée constituante; mais c'était uniquement 
pour se sacrifier au roi et à la France que M. Nec- 
ker consentit à reprendre sa place, après la révo- 
lution du 14 juillet. Il se flatta de servir l'État, 
en prodiguant sa popularité pour défendre l'auto- 
rité royale , alors trop affaiblie. Il espérait qu'un 
homme banni par le parti des privilégiés serait 
entendu avec quelque faveur, lorsqu'il plaiderait 
leur cause. Un grand citoyen , en qui vingt-sept 
ans de révolution ont développé chaque jour de 
nouvelles vertus , un admirable orateur, dont l'é- 
loquence a défendu la cause de son père, de sa 
patrie et de son roi , Lally Tollendal , fort de rai- 
sonnement et d'émotion tout ensemble , et ne s'é- 
cartant jamais de la vérité par l'enthousiasme, s'ex- 
primait ainsi , au moment du renvoi de M. Necker, 
sur son caractère et sur sa conduite : 

« On vient de nous dénoncer, Messieurs , la 
« surprise faite à la religion d'un roi que nous 
« chérissons , et l'atteinte portée aux espérances 
« de la nation que nous représentons. 

« Je ne répéterai point tout ce qui vous a été 
« dit avec autant de justesse que d'énergie ; je 
« vous présenterai un simple tableau , et je vous 



« demande de vous reporter avec moi à l'époque 
« du mois d'août de l'année dernière. 

« Le roi était trompé ; 

« Les lois étaient sans ministres , et vingt-cinq 
'<■ millions d'hommes sans juges ; 

« Le trésor public sans fonds, sans crédit, sans 
« moyens pour prévenir une banqueroute générale, 
« dont on n'était plus séparé que par quelques 
«jours; 

« L'autorité sans respect pour la liberté des par- 
ti ticuliers , et sans force pour maintenir l'ordre 
« public ; le peuple sans autre ressource que les 
« états généraux , mais sans espérance de les obte- 
« nir, et sans confiance même dans la .promesse 
« d'un roi dont il révérait la probité , parce qu'il 
« s'obstinait à croire que les ministres d'alors en 
'( éluderaient toujours l'exécution. 

« A ces fléaux politiques , la nature , dans sa 
« colère , était venue joindre les siens : le ravage 
« et la désolation étaient dans les campagnes ; la 
«famine se montrait déjà de loin, menaçant une 
« partie du royaume. 

« Le cri de la vér ité est parvenu jusqu'aux 
« oreilles du roi ; son œil s'est fixé sur ce tableau 
« déchirant ; son cœur honnête et pur s'est senti 
« ému; il s'est rendu aux vœux de son peuple, il a 
« rappelé un ministre que ce peuple demandait. 

« La justice a repris son cours. 

« Le trésor public s'est rempli, le crédit a re- 
« paru comme dans les temps les plus prospères ; 
« le nom infâme de banqueroute n'a plus même été 
« prononcé. 

« Les prisons se sont ouvertes , et ont rendu à 
« la société les victimes qu'elles renfermaient. 

« Les révoltes qui avaient été semées dans plu- 
« sieurs provinces , et dont on avait lieu de crain- 
« dre le développement le plus terrible , se sont 
« bornées à des troubles toujours affligeants sans 
« doute , mais passagers , et bientôt apaisés par la 
« sagesse et par l'indulgence. 

« Les états généraux ont été annoncés de nou- 
« veau : personne n'en a plus douté , quand on a 
« vu un roi vertueux confier l'exécution de ses pro- 
« messes à un vertueux ministre. Le nom du roi a 
n été couvert de bénédictions. 

« Le temps de la famine est arrivé. Des travaux 
«immenses, les mers couvertes de vaisseaux, 
« toutes les puissances de l'Europe sollicitées , les 
« deux mondes mis à contribution pour notre sub- 
« sistance, plus de quatorze cent mille quintaux 
« de farine et de grains importés parmi nous, plus 
« de vingt-cinq millions sortis du trésor royal, une 
« sollicitude active , efficace , perpétuelle , appli- 



# 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



111 



« quée à tous les jours , à tous les instants , à tous 
«les lieux, ont encore écarté ce fléau; et les in- 
« quiétudes paternelles , les sacrifices généreux du 
«roi, publiés par son ministre, ont excité dans 
« tous les cœurs de ses sujets de nouveaux senti- 
« ments d'amour et de reconnaissance. 

«Enfin, malgré des obstacles sans nombre, les 
« états généraux ont été ouverts. Les états géné- 
« raux ont été ouverts !... Que de choses, messieurs, 
« sont renfermées dans ce peu de mots ! que de 
«bienfaits y sont retracés! comme la reconnais- 
« sance des Français vient s'y rattacher ! Quel- 
« ques divisions ont éclaté dans les commencements 
« de cette mémorable assemblée ; gardons de nous 
« les reprocher l'un à l'autre , et que personne ne 
« prétende en être totalement innocent. Disons 
«plutôt, pour l'amour delà paix, que chacun de 
« nous a pu se laisser entraîner à quelques erreurs 
« trop excusables ; disons qu'il en est de l'agonie 
« des préjugés comme de celle des malheureux hu- 
« mains qu'ils tourmentent , qu'au moment d'ex- 
« pirer ils se raniment encore et jettent une der- 
« nière lueur d'existence. Convenons que , dans 
« tout ce qui pouvait dépendre des hommes , il 
« n'est pas de plan de conciliation que le ministre 
« n'ait tenté avec la plus exacte impartialité , et 
« que le reste a été soumis à la force des choses, 
a Mais, au milieu de la diversité des opinions, le 
«■ patriotisme était dans tous les cœurs : les ef- 
« forts pacificateurs du ministre , les invitations 
« réitérées du roi , ont enfin produit leur effet. 
« Une réunion s'est opérée, chaque jour a faitdis- 
« paraître un principe de division , chaque jour a 
K produit une cause de rapprochement; un projet 
« de constitution , tracé par une main exercée , 
« conçu par un esprit sage et par un cœur droit 
n (par Mounier) , a rallié tous les esprits et tous 
« les cœurs. Nous avons marché en avant : on 
« nous a vus entrer dans nos travaux, et la France 
« a commencé à respirer. 

« C'est dans cet instant , après tant d'obstacles 
« vaincus , au milieu de tant d'espérances et de 
« besoins , que des conseillers perfides enlèvent au 
« plus juste des rois son serviteur le plus fidèle , 
« et à la nation le ministre citoyen en qui elle 
« avait mis sa confiance. 

« Quels sont donc ses accusateurs auprès du 
« trône ? Ce ne sont pas sans doute les parlements 
« qu'il a rappelés; ce n'est pas sûrement le peuple 
« qu'il a nourri ; ce ne sont pas les créanciers de 
« l'Etat qu'il a payés , les bons citoyens dont il a 
« secondé les vœux. Qui sont-ils donc? Je l'ignore, 
K mais il en est; la justice, la bonté reconnue du 



« roi, ne me permettent pas d'en douter; quels 
« qu'ils soient , ils sont bien coupables. 

« Au défaut des accusateurs , je cherche les 
« crimes qu'ils ont pu dénoncer. Ce ministre , que 
«le roi avait accordé à ses peuples comme un 
« don de son amour, comment est-il devenu tout 
« à coup un objet d'animadversion? Qu'a-t-il fait 
« depuis un an? Nous venons de le voir, je l'ai dit, 
« je le répète : quand il n'y avait point d'argent , 
« il nous a payés; quand il n'y avait pas de pain, 
« il nous a nourris; quand il n'y avait point d'au- 
«torité, il a calmé les révoltes. Je l'ai entendu 
« accuser tour à tour d'ébranler le trône et de 
« rendre le roi despote , de sacrifier le peuple à la 
« noblesse , et de sacrifier la noblesse au peuple. 
« J'ai reconnu dans cette accusation le partage or- 
« dinaire des hommes justes et impartiaux, et ce 
« double reproche m'a paru un double hommage. 

<c Je me rappelle encore que je l'ai entendu ap- 
« peler du nom de factieux, et je me suis demandé 
« alors quel était le sens de cette expression. Je 
« me suis demandé quel autre ministre avait jamais 
« été plus dévoué au maître qu'il servait, quel autre 
« avait été plus jaloux de publier les vertus et les 
« bienfaits du roi , quel autre lui avait donné et 
« lui avait attiré plus de bénédictions, plus de té- 
« moignages d'amour et de respect. 

« Membres des communes , qu'une sensibilité si 
« noble précipitait au-devant de lui , le jour de son 
« dernier triomphe, ce jour où, api'ès avoir craint 
« de le perdre , vous crûtes qu'il vous était rendu 
« pour plus longtemps, lorsque vous l'entouriez, 
« lorsqu'au nom du peuple dont vous êtes les au- 
« gustes représentants , au nom du roi dont vous 
« êtes les sujets fidèles, vous le conjuriez de rester 
« toujours le ministre de l'un et de l'autre, lorsque 
« vous l'arrosiez de vos larmes vertueuses : ah ! 
« dites si c'est avec un visage de factieux , si c'est 
« avec l'insolence d'un chef de parti qu'il recevait 
« tous ces témoignages de vos bontés. Vous di- 
te sait-il, vous demandait-il autre chose que de vous 
« confier au roi, que de chérir le roi, que de faire 
« aimer au roi les états généraux! Jlembres des 
« communes, répondez, je vous en conjure; et si 
« ma voix ose publier un mensonge, que la vôtre 
« s'élève pour me confondre. 

« Et sa retraite , messieurs , sa retraite avant- 
« hier a-t-elle été celle d'un factieux ? Ses servi- 
« teurs les plus intimes, ses amis les plus tendres,. 
« sa famille même ont ignoré son départ. Il a pré- 
« texte un projet de campagne ; il a laissé en proie 
« aux inquiétudes tout ce qui l'approchait, tout ce 
« qui le chérissait ; on a passé uue nuit à le cher- 



112 



CONSIDERATIONS 



« cher de tous côtés. Que cette conduite soit celle 
« d'un prévaricateur qui veut échapper à l'indigna- 
« tion publique, cela se conçoit; mais, quand on 
« songe qu'il voulait se dérober à des hommages , 
« à des regrets qu'il eût recueillis partout sur son 
« passage , et qui eussent pu adoucir sa disgrâce ; 
K qu'il a mieux aimé se priver de cette consolation , 
« et souffrir dans la personne de tous ceux qu'il 
« aimait , que d'être l'occasion d'un instant de 
« troubles ou d'émotion populaire ; qu'enfin le der- 
« nier sentiment qu'il a éprouvé, le dernier devoir 
« qu'il s'est prescrit, en quittant la France d'où 
« on le bannissait, a été de donner au roi et à la 
« nation encore cette preuve de respect et de dé- 
« vouement ; il faut , ou ne pas croire à la vertu , 
« ou reconnaître une des vertus les plus pures qui 
« aient jamais existé sur la terre. » 

Les transports de tout un peuple dont je venais 
d'être témoin, la voiture de mon père traînée par 
les citoyens des villes que nous traversions, les 
femmes à genoux dans les campagnes, quand elles 
le voyaient passer, rien ne me fit éprouver une 
émotion aussi vive qu'une telle opinion prononcée 
par un tel homme. 

En moins de quinze jours, deux millions de 
gardes nationaux furent sur pied en France. On 
hâta sans doute l'armement de ces milices , en ré- 
pandant habilement le bruit dans chaque ville et 
dans chaque village , que les brigands allaient ar- 
river; mais le sentiment unanime qui fit sortir le 
peuple de tutelle ne fut inspiré par aucune adresse , 
ni dirigé par aucun homme; l'ascendant des corps 
privilégiés et la force des troupes réglées disparu- 
rent en un instant. La nation remplaça tout, elle 
dit comme le Cid : Nous nous levons alors ; et il 
lui suffit de se montrer pour remporter la victoire. 
Mais , hélas ! en peu de temps aussi les flatteurs la 
dépravèrent , parce qu'elle était devenue une puis- 
sance. 

Dans le voyage de Bâle à Paris , les nouvelles 
autorités constituées venaient haranguer M. Wecker 
à son passage; il leur recommandait le respect des 
propriétés , les égards pour les prêtres et les nobles , 
l'amour pour le roi. Il fit donner des passe-ports 
à différentes personnes qui sortaient de France. 
Le baron de Besenval , qui avait commandé une 
partie des troupes allemandes, était arrêté à dix 
lieues de Paris. La municipalité de cette ville avait 
ordonné qu'il y fût ramené. M. Necker prit sur lui 
de suspendre l'exécution de cet ordre, dans la 
crainte, trop bien motivée, que la populace de Pa- 
ris ne le massacrât dans sa fureur. Mais M. Necker 
sentait à quel danger il s'exposait , en s'arrogeant 



ainsi un pouvoir fondé seulement sur sa populari- 
té; aussi , le lendemain de son retour à Versailles, 
se rendit-il à l'Hôtel de ville pour expliquer sa con- 
duite. 

Qu'il me soit permis de m'arrêter encore une 
fois sur ce jour, le dernier de la prospérité de ma 
vie, cependant, qui , s'ouvrait à peine devant moi. 
La population entière de Paris se pressait en fouie 
dans les rues ; on voyait des hommes et des femmes 
aux fenêtres et sur les toits , criant : Vive M. Nec- 
ker! Quand il arriva près de l'Hôtel de ville, les 
acclamations redoublèrent; la place était remplie 
d'une multitude animée du même sentiment, et 
qui se précipitait sur les pas d'un seul homme, et 
cet homme était mon père. 11 monta dans la salle 
de l'Hôtel de ville , rendit compte aux magistrats 
nouvellement élus de l'ordre qu'il avait donné pour 
sauver M. de Besenval; et, leur faisant sentir avec 
sa délicatesse accoutumée tout ce qui plaidait en 
faveur de ceux qui avaient obéi à leur souverain, 
et qui défendaient un ordre de choses existant de- 
puis plusieurs siècles , il demanda l'amnistie pour 
le passé, quel qu'il fût, et la réconciliation pour 
l'avenir. Les confédérés du Rutli , au commence- 
ment du quatorzième siècle, en jurant la déli- 
vrance de la Suisse, jurèrent aussi d'être justes 
envers leurs adversaires ; et c'est sans doute à cette 
noble résolution qu'ils durent leur triomphe. Au 
moment où M. Necker prononça ce mot d'amnis- 
tie, il retentit dans tous les cœurs; aussitôt le 
peuple, rassemblé sur la place publique, voulut s'y 
associer. M. Necker alors s'avança sur le balcon , 
et, proclamant à haute voix les saintes paroles de 
la paix entre les Français de tous les partis, la 
multitude entière y répondit avec transport. Je ne 
vis rien de plus dans cet instant, car je perdis con- 
naissance à force de joie. 

Aimable et généreuse France, adieu! Adieu 
France , qui vouliez la liberté , et qui pouviez alors 
si facilement l'obtenir ! Je suis maintenant con- 
damnée à retracer d'abord vos fautes , puis vos for- 
faits , puis vos malheurs : des lueurs de vos vertus 
apparaîtront encore; mais l'éclat même qu'elles 
jetteront ne servira qu'à mieux faire voir la pro- 
fondeur de vos misères. Toutefois vous avez tant 
mérité d'être aimée , qu'on se flatte encore de vous 
retrouver enfin telle que vous étiez dans les pre- • 
miers jours de la réunion nationale. Un ami qui 
reviendrait après une longue absence n'en serait 
que plus vivement accueilli. 



««««•«•«atf« 



SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE. 



113 



SECONDE PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Mirabeau. 

On dirait qu'à toutes les époques de l'histoire il 
y a des personnages qu'on peut considérer comme 
les représentants du bon et du mauvais principe. 
Tels étaient Cicéron et Catilina dans Rome; tels 
furent M. Necker et Mirabeau en France. Mirabeau, 
doué de l'esprit le plus énergique et le plus étendu, 
se crut assez fort pour renverser le gouvernement, 
et pour établir sur ses ruines un ordre de choses 
quelconque qui fût l'œuvre de ses mains. Ce pro- 
jet gigantesque perdit la France et le perdit lui- 
même ; car il se conduisit d'abord comme un fac- 
tieux, bien que sa véritable manière de voir fût 
celle de l'homme d'État le plus réfléchi. Ayant passé 
toute sa vie , jusqu'à quarante ans qu'il avait alors , 
dans les procès , les enlèvements et les prisons , il 
était banni de la bonne compagnie , et son premier 
désir était d'y rentrer. Mais il fallait mettre le feu 
à l'édifice social , pour que les portes des salons de 
Paris lui fussent ouvertes. Mirabeau, comme tous 
les hommes sans morale, vit d'abord son intérêt 
personnel dans la chose publique , et sa prévoyance 
fut bornée par son égoïsme. 

Un malheureux député de la commune , homme 
à bonnes intention^, mais sans aucune sorte de 
talent, rendit compte à l'assemblée constituante 
de la journée de l'Hôtel de ville, dans laquelle 
M. Necker avait triomphé des passions haineuses 
qu'on voulait exciter parmi le peuple; ce député 
hésitait si péniblement, il s'exprimait avec une 
telle froideur, et cependant il montrait un tel dé- 
sir d'être éloquent , qu'il détruisit tout l'effet de 
l'admirable récit dont il s'était chargé. Mirabeau , 
blessé néanmoins jusqu'au fond de son orgueil des 
succès de M. Necker, se promit de défaire par 
l'ironie dans l'assemblée, et par des soupçons au- 
près du peuple , ce que l'enthousiasme avait pro- 
duit. Il se rendit dès le jour même dans toutes les 
sections de Paris , et il obtint la rétractation de 
l'amnistie accordée la veille ; il tâcha d'exaspérer 
les esprits contre les projets qu'avait eus la cour, 
et fit naître chez les Parisiens une certaine crainte 
de passer pour bons jusqu'à la duperie, crainte 
qui agit toujours sur eux, car ils veulent avant 
tout qu'on les croie pénétrants et redoutables. 
Mirabeau , en arrachant à M. Necker la palme de 



la paix intérieure , porta le premier coup à sa po- 
pularité : mais ce revers devait être suivi de beau- 
coup d'autres; car, du moment que l'on excitait 
le parti populaire à persécuter les vaincus, M. Nec- 
ker ne pouvait plus rester avec les vainqueurs. 

Mirabeau se hâta de proclamer les principes les 
plus désorganisateurs , lui dont la raison, isolée 
de son caractère , était parfaitement sage et lumi- , 
neuse. M. Necker a dit de lui , dans un de ses ou- 
vrages , qu'il était tribun par calcul et aristocrate 
par goût. Rien ne pouvait mieux le peindre : non- 
seulement son esprit était trop supérieur pour ne 
pas connaître l'impossibilité de la démocratie en 
France; mais ce gouvernement eût été praticable 
qu'il ne s'en serait pas soucié. Il attachait un grand 
prix de vanité à sa naissance ; en parlant de la 
Saint -Barthélemi, on l'entendait dire : L'amiral 
Coligny, qui, par parenthèse , était mon cousin; 
tant il cherchait l'occasion de rappeler qu'il était 
bon gentilhomme. 

Ses goûts dispendieux lui rendaieat l'argent fort 
nécessaire, et l'on a reproché à M. Necker de ne 
lui en avoir pas donné , à l'ouverture des états 
généraux. Les autres ministres s'étaient chargés 
de ce genre d'affaires, auquel le caractère de 
M. Necker n'était point propre. D'ailleurs Mira- 
beau , soit qu'il acceptât ou non l'argent de la cour, 
était bien décidé à se faire le maître et non l'ins- 
trument de cette cour , et l'on n'aurait jamais ob- 
tenu de lui qu'il renonçât à sa force démagogique, 
avant que cette force l'eût conduit à la tête du 
gouvernement. Il proclamait la réunion de tous 
les pouvoirs dans une seule assemblée, bien qu'il 
sût parfaitement qu'une telle organisation politique 
était destructive de tout bien; mais il se persuadait 
que la France serait dans sa main , et qu'il pour- 
rait, après l'avoir précipitée dans la confusion, 
l'en retirer à sa volonté. La morale est la science 
des sciences , à ne la considérer que sous le rap- 
port du calcul, et il y a toujours des limites à 
l'esprit de ceux qui n'ont pas senti l'harmonie de 
la nature des choses avec les devoirs de l'homme. 
La petite morale tue la grande , répétait souvent 
Mirabeau; mais l'occasion de la grande ne se pré- 
sentait guère, selon lui , dans tout le cours d'une 
vie. 

11 avait plus d'esprit que de talent, et ce n'était 
jamais qu'avec effort qu'il improvisait à la tribune. 
Cette même difficulté de rédaction le fit avoir re- 
cours à ses amis, pour l'aider dans tous ses ou- 
vrages; mais cependant aucun d'eux, après sa 
mort , n'aurait pu écrire ce qu'il savait leur ins- 
pirer. Il disait, en parlant de l'abbé Maury : Quand 



114 



CONSIDERATIONS 



il a raison, nous disputons; quand il a tort, je 
Vécrase; mais c'est que l'abbé Maury défendait 
souvent , même de bonnes causes , avec cette espèce 
de faconde qui ne vient pas de l'émotion intime 
de l'âme. 

Si l'on avait admis les ministres dans l'assemblée, 
M. Wecker, qui plus que personne était capable 
de s'exprimer avec force et avec chaleur, aurait, 
je le crois, triomphé de Mirabeau. Mais il était 
réduit à envoyer des mémoires , et ne pouvait en- 
trer dans la discussion. Mirabeau attaquait le mi- 
nistre en son absence, tout en louant sa bonté, sa 
générosité , sa popularité , avec un respect trom- 
peur singulièrement redoutable , et pourtant il ad- 
mirait sincèrement M. Necker , et ne s'en cachait 
point à ses amis ; mais il savait bien qu'un carac- 
tère aussi scrupuleux ne s'allierait jamais avec le 
sien, et il voulait en détruire l'influence. 

M. Necker était réduit au système défensif; 
l'autre attaquait avec d'autant plus d'audace, que 
ni les succès, ni la responsabilité de l'adminis- 
tration ne le regardaient. M. Necker , en défendant 
l'autorité royale, abdiquait nécessairement la fa- 
veur du parti populaire. Cependant il savait par 
expérience que le roi avait des conseillers secrets 
et des plans particuliers , et il n'était pas assuré 
de lui faire suivre la marche qu'il croirait la meil- 
leure. Les obstacles de tous genres entravaient 
chacun de ses pas; il ne pouvait parler ouvertement 
sur rien; néanmoins la ligne qu'il suivait toujours, 
c'était celle que lui traçait son devoir de ministre. 
La nation et le roi avaient changé de place : le roi 
était devenu de beaucoup, et de beaucoup trop, le 
plus faible. Ainsi donc, M. Necker devait défendre 
le trône auprès de la nation , comme il avait dé- 
fendu la nation auprès du trône. Mais tous ces 
sentiments généreux n'embarrassaient point Mi- 
rabeau; il se mettait à la tête du parti qui voulait 
gagner à tout prix de l'importance politique , et 
les principes les plus abstraits n'étaient pour lui 
que des moyens d'intrigue. 

La nature l'avait bien servi , en lui donnant les 
défauts et les avantages qui agissent sur une as- 
semblée populaire : de l'amertume, de la plaisan- 
terie, de la force et de l'originalité. Quand il se 
levait pour parler, quand il montait à la tribune, 
la curiosité de tous était excitée; personne ne 
l'estimait, mais on avait une si haute idée de ses 
facultés, que nul n'osait l'attaquer, si ce n'est 
ceux d'es aristocrates qui , ne se servant point de 
la parole, lui envoyaient défi sur défi pour l'ap- 
peler en duel. Il s'y refusait toujours, prenant 
note sur ses tablettes des propositions de ce genre 



qu'on lui adressait, et promettant qu'il y répon- 
drait à la fin de l'assemblée. // n'est pas juste, 
disait-il, en parlant d'un honnête gentilhomme de 
je ne sais quelle province, que j'expose un homme 
d'esprit comme moi contre un sot comme lui. Et, 
chose bizarre dans un pays tel que la France , cette 
conduite ne le déconsidérait pas; elle ne faisait 
pas même suspecter son courage. Il y avait quel- 
que chose de si martial dans son esprit, de si 
hardi dans ses manières, qu'on ne pouvait accuser 
un tel homme d'aucune peur. 

CHAPITRE IL 

De l'assemblée constituante , après le \4 juillet. 

Le tiers état et la minorité de la noblesse et du 
clergé composaient la majorité de l'assemblée cons- 
tituante, et cette assemblée disposait de la France. 
Depuis le 14 juillet , rien n'était plus imposant que 
le spectacle de [douze cents députés, écoutés par 
de nombreux spectateurs , et s'enflammant au seul 
nom des grandes vérités qui ont occupé l'esprit 
humain, depuis l'origine de la société sur la terre. 
Cette assemblée était peuple par ses passions, 
mais aucune réunion ne pouvait présenter une 
aussi grande masse de lumières. L'électricité des 
pensées s'y communiquait en un instant , parce 
que l'action des hommes sur les hommes est irré- 
sistible, et que rien ne parlait plus à l'imagination 
que cette volonté sans armes , brisant d'antiques 
chaînes que la conquête avait jadis forgées, et que 
la simple raison faisait tout'à coup disparaître. Il 
faut se transporter en 1789 , lorsque les préjugés 
seuls avaient fait du mal au monde , et que la li- 
berté non souillée était le culte de tous les esprits 
supérieurs. L'on concevra facilement l'enthou- 
siasme dont on était saisi à l'aspect de tant d'in- 
dividus appartenant à diverses classes, et venant, 
les uns offrir leurs sacrifices , les autres prendre 
possession de leurs droits. Néanmoins on pres- 
sentait l'arrogance du pouvoir, dans ces souverains 
d'un nouveau genre, qui se disaient les dépositaires 
d'une autorité sans limites, celle du peuple. Les 
Anglais s'étaient créé lentement une organisation 
politique nouvelle ; les Français , la voyant solide- 
ment établie ailleurs depuis plus de cent ans , de- 
vaient s'en tenir à l'imiter. 

Mounier, Lally, Malouet, Clermont-Tonnerre , 
se montrèrent les appuis de la prérogative royale, 
dès que la révolution eut désarmé les partisans de 
l'ancien régime. Non-seulement la réflexion, mais 
un mouvement involontaire , attache aux puissants 
tombés dans le malheur , surtout quand d'augustes 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



souvenirs les environnent. Cette disposition géné- 
reuse aurait été celle des Français , si le besoin 
d'être applaudi ne l'emportait pas chez eux sur 
toute autre impulsion; et l'esprit du temps inspi- 
rait des maximes démagogiques à ces mêmes gens 
qui devaient faire ensuite l'apologie du despo- 
tisme. 

Un homme d'esprit disait jadis : « Quel que soit 
« le ministre des finances qui doive être nommé, je 
« suis d'avance son ami , et même un peu son pa- 
« rent. » Il faudrait, au contraire, en France, 
être toujours l'ami du parti battu , quel qu'il soit ; 
car la puissance déprave les Français plus que les 
autres hommes. L'habitude de vivre à la cour, ou 
de désirer d'y arriver, a formé les esprits à la va- 
nité ; et dans un gouvernement arbitraire , on n'a 
pas l'idée d'une autre doctrine que celle du succès. 
Ce sont les défauts acquis et développés par la 
servilité qui ont été la cause des excès de la li- 
cence. 

Chaque ville , chaque village envoyait des félici- 
tations à l'assemblée constituante, et celui qui 
avait rédigé l'une de ces quarante mille adresses 
se croyait un émule de Montesquieu. 

La foule des spectateurs qu'on admettait dans 
les galeries animait les orateurs tellement, que 
chacun voulait obtenir pour son compte ce bruit 
des applaudissements, dont la jouissance nouvelle 
séduisait les amours-propres. En Angleterre, il est 
interdit de lire un discours ; il faut l'improviser; 
ainsi le nombre des personnes capables de parler 
est nécessairement très -réduit : mais lorsqu'on 
permet de lire ce qu'on a écrit soi-même, ou ce 
que les autres ont écrit pour nous , les hommes 
supérieurs ne sont plus les chefs permanents des 
assemblées , et l'on perd ainsi l'un des plus grands 
avantages des gouvernements libres, celui de mettre 
le talent à sa place, et par conséquent d'encourager 
tous les hommes à perfectionner leurs facultés. 
Quand on peut être courtisan du peuple avec aussi 
peu de talents qu'il en faut pour être courtisan des 
princes, l'espèce humaine n'y gagne rien. 

Les déclamations démocratiques avec lesquelles 
on réussissait à la tribune, se transformaient en 
mauvaises actions dans les provinces ; on brûlait 
les châteaux, en exécution des épigrammes pro- 
noncées par les orateurs de l'assemblée, et c'était 
à coups de phrases que l'on désorganisait le 
royaume. 

L'assemblée était saisie par un enthousiasme 
philosophique dont l'exemple de l'Amérique était 
une des causes. On voyait un pays qui , n'ayant 
point encore d'histoire , n'avait rien eu d'ancien à 



ménager , si ce n'est les excellentes règFes de la 
jurisprudence anglaise qui , depuis longtemps adop- 
tées en Amérique , y avaient fondé l'esprit de jus- 
tice et de raison. On se flattait en France de 
pouvoir prendre pour base les principes de gouver- 
nement qu'un peuple nouveau avait eu raison 
d'adopter; mais au milieu de l'Europe, et avec une 
caste de privilégiés dont il fallait apaiser les pré- 
tentions, un tel projet était impraticable; et, d'ail- 
leurs, comment concilier les institutions d'une 
république avec l'existence d'une monarchie? La 
constitution anglaise offrait le seul exemple de ce 
problème résolu. Mais une manie de vanité presque 
littéraire inspirait aux Français le besoin d'innover 
à cet égard. Ils craignaient, comme un auteur, 
d'emprunter les caractères ou les situations d'un 
ouvrage déjà existant. Or, en fait de fictions, on 
a raison d'être original ; mais quand il s'agit d'ins- 
titutions réelles , l'on est trop heureux que l'expé- 
rience les ait garanties. Certes, j'aurais honte, 
dans ce temps-ci plus que dans tout autre, de me 
mêler aux déclamations contre la première assem- 
blée représentative de France : elle renfermait des 
hommes du plus rare mérite, et c'est à la réforme 
opérée par elle que la nation 'est redevable encore 
des richesses de raison et de liberté qu'elle veut et 
doit conserver à tout prix. Mais si cette assemblée 
avait joint à ses rares lumières une moralité plus 
scrupuleuse , elle aurait trouvé le point juste entre 
les deux partis qui se disputaient, pour ainsi dire, 
la théorie publique. 

CHAPITRE IIL 

Le général la Fayette. 

M. de la Fayette , ayant combattu dès sa pre- 
mière jeunesse pour la cause de l'Amérique, 
s'était pénétré de bonne heure des principes de 
liberté qui font la base du gouvernement des États- 
Unis; s'il a commis des erreurs relativement à la 
révolution de France , elles tiennent toutes à son 
admiration pour les institutions américaines, et 
pour le héros citoyen Washington, qui a guidé les 
premiers pas de sa nation dans la carrière de l'in- 
dépendance. M. de la Fayette, jeune, riche, noble, 
aimé dans sa patrie, quitta tous ces avantages à 
l'âge de dix-neuf ans , pour aller servir au delà des 
mers cette liberté dont l'amour a décidé de toute 
sa vie. S'il avait eu le bonheur de naître aux États- 
Unis , sa conduite eût été celle de Washington : 
le même désintéressement, le même enthousiasme, 
la même persévérance dans les opinions, distinguent 
l'un et l'autre de ces généreux amis de l'humanité. 



IIG 



CONSIDERATIONS 



Si le général Washington avait été , comme le mar- 
quis de la Fayette, chef de la garde nationale de 
Paris , peut-être aussi n'aurait-il pu triompher des 
circonstances; peut-être aurait-il aussi échoué contre 
la difficulté d'être fidèle à ses serments envers le 
roi, et d'établir cependant la liberté de la nation. 
M. de la Fayette, il faut le dire, doit être consi- 
déré comme un véritable républicain ; aucune des 
vanités de sa classe n'est jamais entrée dans sa 
tête; la puissance, dont l'effet est si grand en 
France, n'a point d'ascendant sur lui; le désir de 
plaire dans les salons ne modifie pas la moindre de 
ses paroles ; il a sacrifié toute sa fortune à ses 
opinions avec la plus généreuse indifférence. Dans 
les prisons d'Olmutz , comme au pinacle du crédit, 
il a été également inébranlable dans son attache- 
ment aux mêmes principes. C'est un homme dont 
la façon de voir et de se conduire est parfaitement 
directe. Qui l'a observé peut savoir d'avance avec 
certitude ce qu'il fera dans toute occasion. Son 
esprit politique est pareil à celui des Américains 
des États-Unis , et sa figure même est plus anglaise 
que française. Les haines dont M. de la Fayette 
est l'objet n'ont jamais aigri son caractère, et sa 
douceur d'âme est parfaite; mais aussi rien n'a 
jamais modifié ses opinions, et sa confiance dans 
le triomphe de la liberté est la même que celle 
d'un homme pieux dans la vie à venir. Ces senti- 
ments , si contraires aux calculs égoïstes de la plu- 
part des hommes qui ont joué un rôle en France, 
pourraient bien paraître à quelques-uns assez dignes 
de pitié : il est si niais, pensent -ils, de préférer 
son pays à soi ; de ne pas changer de parti , quand 
le parti qu'on servait est battu ; enfin , de consi- 
dérer la race humaine, non comme des cartes à 
jouer qu'il faut faire servir à son profit, mais 
comme l'objet sacré d'un dévouement absolu! Néan- 
moins, si c'est ainsi qu'on peut encourir le re- 
proche de niaiserie, puissent nos hommes d'esprit 
le mériter une fois ! C'est un phénomène singulier 
qu'un caractère pareil à celui de M. de la Fayette 
se soit développé dans le premier rang des gentils- 
hommes français; mais on ne peut l'accuser ni le 
juger impartialement , sans le reconnaître pour tel 
que je viens de le peindre. Il est alors facile de 
comprendre les divers contrastes qui devaient 
naître entre sa situation et sa manière d'être. Sou- 
tenant la monarchie par devoir plus que par goût, 
il se rapprochait involontairement des principes 
des démocrates qu'il était obligé de combattre; et 
l'on pouvait apercevoir en lui quelque faible pour 
les amis de la république, quoique sa raison lui 
défendît d'admettre leur système en France. De- 



puis le départ de M. de la Fayette pour l'Amérique, 
il y a quarante ans , on ne peut citer ni une action, 
ni une parole de lui qui n'ait été dans la même 
ligne , sans qu'aucun intérêt personnel se soit ja- 
mais mêlé à sa conduite. Le succès aurait mis 
cette manière d'être en relief; mais elle mérite 
toute l'attention de l'historien , malgré les circons- 
tances et même les fautes qui peuvent servir 
d'armes aux ennemis. 

Le II juillet, avant que le tiers état eût triom- 
phé , M. de la Fayette parut à la tribune de l'as- 
semblée constituante, pour proposer une déclaration 
des droits à peu jprès semblable à celle que les 
Américains mirent à la tête de leur constitution, 
lorsqu'ils eurent conquis leur indépendance. Les 
Anglais aussi , quand ils appelèrent Guillaume III 
à la couronne , après l'exclusion des Stuarts , lui 
firent signer un bill des droits sur lesquels la cons- 
titution actuelle de l'Angleterre est fondée. Mais 
la déclaration des droits d'Amérique étant destinée 
à un peuple où nul privilège antérieur n'opposait 
d'obstacle au dessein pur de la raison, on mit à 
la tête de cette déclaration des principes universels 
sur la liberté et l'égalité politiques, tout à fait 
d'accord avec les lumières déjà répandues parmi la 
nation américaine. En Angleterre , le bill des droits 
ne portait point sur des idées générales, il con- 
sacrait des lois et des institutions positives. 

La déclaration des droits de 1789 renfermait ce 
qu'il y avait de meilleur dans celles d'Angleterre 
et d'Amérique ; mais peut-être aurait-il mieux valu 
s'en tenir à ce qui, d'une part, n'est pas contes- 
table, et, de l'autre, ne saurait être susceptible 
d'aucune interprétation dangereuse. Les distinc- 
tions sociales , on n'en saurait douter, ne peuvent 
avoir d'autre but que l'utilité de tous; les pou- 
voirs politiques émanent tous de l'intérêt du peuple; 
les hommes naissent et demeurent libres et égaux 
devant la loi : mais il y a bien de l'espace pour 
des sophismes dans un champ aussi vaste , tandis 
que rien n'est plus clair et plus positif que l'ap- 
plication de ces vérités à la liberté individuelle, à 
l'établissement du jury, à la liberté de la presse, 
à l'élection populaire , à la division du pouvoir lé- 
gislatif, au consentement des subsides, etc. Phi- 
lippe le Long a dit que tout homme, et en parti- 
culier tout Français , naissait et demeurait libre; 
l'on sait, au reste, qu'il ne s'est pas laissé gêner 
par les conséquences de cette maxime; mais les 
nations pourraient y attacher un sens plus étendu 
que les rois. Quand la déclaration des droits de 
l'homme parut dans l'assemblée constituante, au 
milieu de tous ces jeunes gentilshommes naguère 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



117 



courtisans, ils apportèrent l'un après l'autre, à la 
tribune , leurs phrases philosopliiques , se complai- 
sant dans les débats minutieux sur la rédaction de 
telle ou telle maxime , dont la vérité est pourtant 
si évidente , que les mots les plus simples de toutes 
les langues peuvent l'exprimer également. L'on 
prévit alors que rien de stable ne pourrait sortir 
d'un travail dont la vanité, frivole et factieuse 
tout ensemble, s'était si vite emparée. 

CHAPITRE IV. 

Des biens opérés par rassemblée constituante. 

Avant de retracer les funestes événements qui 
ont dénaturé la révolution française , et perdu en 
Europe , pour longtemps peut-être , la cause de la 
raison et de la liberté, examinons les principes 
proclamés par l'assemblée constituante , et présen- 
tons le tableau des biens que leur application a 
produits et produit encore en France, malgré tous 
les malheurs qui ont pesé sur ce pays. 

La torture subsistait en 1789 ; le roi n'avait aboli 
que la question préparatoire; des supplices tels 
que la roue, et des tourments pareils à ceux qui 
avaient été infligés pendant trois jours à Damiens, 
étaient encore admis dans de certains cas. L'as- 
semblée constituante abolit jusqu'au nom de ces 
barbaries judiciaires. Les lois sur les protestants, 
déjà améliorées par les avant-coureurs des états 
généraux , en 1787, furent remplacées par la liber- 
té des cultes la plus complète. 

Les procès criminels n'étaient point instruits en 
public; et non-sèulement il se commettait beau- 
coup d'erreurs irréparables, mais on en supposait 
encore davantage : car tout ce qui n'est pas mis 
en évidence , en fait d'actes des tribunaux , passe 
toujours pour injuste. 

L'assemblée constituante introduisit en France 
toute la jurisprudence criminelle de l'Angleterre , et 
peut-être la perfectionna-t-elle encore à quelques 
égards, n'étant liée dans son travail par aucune cou- 
tume ancienne. M. de laFayette, dès qu'il fut nommé 
chef de la force armée de Paris , déclara à la com- 
mune de cette ville qu'il ne pouvait se permettre 
d'arrêter personne , si l'on n'accordait pas aux ac- 
cusés un défenseur, la communication des pièces , 
la confrontation des témoins , et la publicité de la 
procédure. En conséquence de cette réclamation , 
aussi belle que rare dans un chef militaire, la com- 
mune demanda et obtint de l'assemblée consti- 
tuante ces précieuses garanties , en attendant que 
l'établissement des jurés prévînt toute anxiété sur 
l'équité des jugements. 



Les parlements étaient , comme l'histoire le 
prouve , des corps privilégiés , instruments des 
passions politiques ; mais , par cela seul qu'il y 
avait quelque indépendance dans leur organisation, 
et que le respect des formes y était consacré , les 
ministres des rois ont été sans cesse en guerre 
avec eux; et, comme nous l'avons dit plus haut, 
il n'y a presque pas eu , depuis le commencement 
de la monarchie française, un crime d'État dont la 
connaissance n'ait été soustraite aux tribunaux or- 
dinaires, ou dans le jugement duquel les formes 
voulues par la loi aient été suivies. En examinant 
la liste sans fin des ministres, des nobles et des 
citoyens condamnés à mort pour des causes poli- 
tiques, depuis plusieurs siècles, on voit, il faut le 
dire à l'honneur de la magistrature légale, que le 
gouvernement a été obligé de renvoyer les procès 
à des commissions extraordinaires, quand il a vou- 
lu s'assurer des sentences. Ces commissions étaient 
souvent prises , il est vrai , parmi les anciens ma- 
gistrats, mais non d'après les coutumes établies; 
et cependant le gouvernement ne pouvait que trop 
se fier en général à l'esprit des tribunaux. La juris- 
prudence criminelle de France était tout entière 
vengeresse de ce qu'on appelait l'État, et nullement 
protectrice des individus. Par une suite des abus 
aristocratiques qui dévoraient la nation , les procès 
civils étaient conduits avec beaucoup plus d'équité 
que les procès criminels , parce que les premières 
classes y étaient plus intéressées. On ne fait guère 
encore, en France, de distinction entre un accusé 
et un homme reconnu coupable; tandis qu'en An- 
gleterre, le juge avertit lui-même le prévenu qu'il 
interroge, de l'importance des questions qu'il lui 
fait, et du danger auquel pourraient l'exposer ses 
réponses. Il n'est sorte de moyens, à commença- 
par les commissaires de police, et à finir par la 
torture, qui n'aient été employés par la jurispru- 
dence ancienne et par les tribunaux révolution- 
naires, pour faire tomber dans le piège l'homme 
à qui la société doit accorder d'autant plus de 
moyens de défense , qu'elle se croit le triste droit 
de le faire périr. 

Si l'assemblée constituante avait supprimé la 
peine de mort, au moins pour les délits politiques, 
peut-être les assassinats judiciaires dont nous avons 
été les témoins n'auraient-ils pas eu lieu. L'empe- 
reur Léopold II, comme grand-duc de Toscane, 
supprima la peine de mort dans ses États; et, loin 
que les délits aient été augmentés par la douceur 
de la législation, les prisons furent vides pendant 
des mois entiers, ce qui n'avait jamais eu lieu au- 
paravant. L'assemblée nationale susbtitua aux par- 



118 



CONSIDERATIONS 



lements, composés de membres dont les charges 
étaient vénales , l'admirable institution des jurés , 
qui sera chaque jour plus vénérée , à mesure qu'on 
en sentira mieux les bienfaits. Quelques circons- 
tances bien rares peuvent intimider les jurés , lors- 
que les autorités et le peuple se réunissent pour 
les effrayer ; mais néanmoins , l'on a vu la plupart 
des factions qui se sont emparées du pouvoir , se 
défier de l'équité des jurés , et les suspendre , pour 
y substituer des commissions militaires , des cours 
spéciales, des cours prévôtales , tous ces noms qui 
servent de déguisement aux meurtres politiques. 
L'assemblée constituante, au contraire, a restreint 
le plus qu'il était possible la compétence des con- 
seils de guerre, les bornant uniquement aux délits 
commis par des militaires en temps de guerre et 
en pays étrangers; elle a retiré aux cours prévô- 
tales les attributions qu'on a voulu malheureuse- 
ment rétablir depuis , et même étendre. 

Les lettres de cachet permettaient au pouvoir 
royal , et par conséquent ministériel , d'exiler, de 
bannir, de déporter, d'enfermer pour sa vie entière, 
sans jugement, un homme quel qu'il fût. Une 
telle puissance, partout oiî elle existe, constitue 
le despotisme : elle devait être anéantie du jour où 
il y avait des députés de la nation réunis en 
France. 

L'assemblée constituante , en proclamant la par- 
faite liberté des cultes , replaçait la religion dans 
son sanctuaire , la conscience ; et douze siècles de 
superstition , d'hypocrisie et de massacres, ne lais- 
saient plus de vestiges , grâce à quelques moments 
pendant lesquels le pouvoir s'était trouvé entre les 
mains d'hommes éclairés. 

Les vœux religieux n'ont plus été reconnus par 
la loi; chaque individu de l'un et de l'autre sexe 
pouvait encore s'imposer les privations les plus 
bigarres , s'il croyait plaire ainsi à l'auteur de tou- 
tes les jouissances vertueuses et pures ; mais la 
société ne s'est plus chargée de forcer les moines 
et les religieuses à rester dans leurs couvents , 
quand ils se repentaient des promesses infortunées 
que l'exaltation leur avait inspirées. Les cadets de 
famille, que l'on forçait souvent à prendre l'état 
ecclésiastique, se sont trouvés libres de leurs chaî- 
nes , et plus libres encore quand les biens du clergé 
furent devenus la propriété de l'État. 

Cent mille nobles étaient exempts' de payer des 
impôts. Ils ne pouvaient pas rendre raison d'une 
insulte à un citoyen , ou à un soldat du tiers état, 
parce qu'ils étaient censés d'une autre race. L'on 
ne pouvait choisir des officiers que parmi ces pri- 
vilégiés , excepté dans l'artillerie et le génie, armes 



pour lesquelles il fallait plus d'instruction que les 
nobles de province n'en avaient d'ordinaire; et ce- 
pendant l'on donnait des régiments à de jeunes 
seigneurs incapables de les conduire, parce qu'un 
gentilhomme ne pouvant faire que le métier des 
armes , il fallait bien que l'État se chargeât de son 
existence. De là résulte qu'à la bravoure près , l'ar- 
mée française de l'ancien régime devenait chaque 
jour moins respectable aux yeux des étrangers. 
Quelle émulation et quels talents militaires l'éga- 
lité des citoyens n'a-t-elle pas fait naître en France ! 
C'est ainsi que l'on a dû à l'assemblée constituante 
cette gloire de nos armes dont nous avons eu rai- 
son d'être fiers , tant qu'elle n'est pas devenue la 
propriété d'un seul homme. 

L'autorité suprême du roi lui permettait de dé- 
rober, par des lettres de cachet , un gentilhomme 
à l'action de la loi , quand il avait commis un 
crime. Le comte de Charolois en fut un exemple 
frappant dans le dernier siècle, et beaucoup d'au- 
tres du même genre pourraient être cités. Cepen- 
dant, par un singulier contraste, les parents des 
nobles ne perdaient rien de leur éclat quand un 
des leurs subissait la peine de mort, et la famille 
d'un homme du tiers état était déshonorée si les 
tribunaux le condamnaient au supplice infamant de 
la potence , dont les nobles seuls étaient exempts. 

Tous ces préjugés disparurent en un jour. L'au- 
torité de la raison est immense dès qu'elle peut se 
montrer sans obstacles. L'on a beau faire depuis 
quinze ans, rien ne relèvera dans l'opinion natio- 
nale les abus que la force seule avait maintenus. 

On doit à l'assemblée constituante la suppres- 
sion des castes en France , et la liberté civile pour 
tous : on la lui doit au moins telle qu'elle existe 
dans ses décrets ; car il a fallu toujours s'en écar- 
ter, dès qu'on a voulu rétablir, sous des noms 
nouveaux ou anciens , tous les abus supprimés. 

La législation en France était tellement bigar- 
rée , que non-seulement des lois particulières ré- 
gissaient les divers ordres de l'État, mais que 
chaque province, comme nous l'avons dit, avait 
ses privilèges distincts. L'assemblée constituante, 
en divisant la France en quatre-vingt-trois dépar- 
tements , effaça ces anciennes séparations ; elle 
supprima les impôts sur le sel et sur le tabac, 
taxes aussi dispendieuses que gênantes, et qm 
exposaient aux peines les plus graves une foule de 
pères de famille , que la facilité de la contrebande 
entraînait à violer des lois injustes. Un système 
uniforme d'impôts fut établi, et ce bienfait au 
moins est pour jamais assuré. 

Des distinctions de tout genre étaient inventées 



SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE. 



ÏIO 



par les gentilshommes du second ordre , afin de 
se garantir de l'égalité dont ils sont, il est vrai, 
menacés de près. Des privilégiés de la veille aspi- 
raient avant tout à ne pas être confondus avec la 
nation, dont ils faisaient naguère partie. Les droits 
féodaux, ainsi que les dîmes, pesaient sur la classe 
indigente; des servitudes personnelles, telles que 
les corvées , et d'autres restes de la barbarie féo- 
dale, existaient encore partout. Les droits de 
chasse ruinaient les agriculteurs, et l'insolence 
de ces droits était au moins aussi révoltante que 
le mal positif qu'on en souffrait. 

Si l'on s'étonne de voir que la France a tant de 
ressources encore , malgré ses revers ; si , malgré 
ia perte des colonies , le commerce s'est ouvert de 
nouvelles routes; si les progrès de l'agriculture 
sont inconcevables , malgré la conscription et l'in- 
vasion des troupes étrangères, c'est aux décrets 
de l'assemblée constituante qu'il faut l'attribuer. 
La France de l'ancien régime aurait succombé à 
la millième partie des maux que la France nouvelle 
a supportés. 

La division des propriétés, par la vente des 
biens du clergé, a retiré de la misère une très- 
nombreuse classe de la société. C'est à la suppres- 
sion des maîtrises, des jurandes, de toutes les 
.- gênes imposées à l'industrie , qu'il faut attribuer 
l'accroissement des manufactures et l'esprit d'en- 
treprise qui s'est montré de toutes parts. Enfin, 
une nation depuis longtemps attachée à la glèbe 
est sortie, pour ainsi dire, de dessous terre; et 
l'on s'étonne encore , malgré les fléaux de la dis- 
corde civile, de tout ce qu'il y a de talents , de ri- 
chesses et d'émulation , dans un pays qu'on déli- 
vre de la triple chaîne d'une église intolérante, 
d'une noblesse féodale, et d'une autorité royale 
sans limites. 

Les finances, qui paraissaient un travail si com- 
pliqué, s'arrangèrent, pour ainsi dire, d'elles- 
mêmes, du moment qu'il fut décidé que les impôts 
seraient consentis par les représentants du peu- 
ple, et que la publicité serait admise dans le 
compte des revenus et des dépenses. L'assemblée 
constituante est peut-être la seule en France qui 
ait véritablement représenté le vœu de la nation; 
et c'est à cause de cela que sa force était incalcu- 
lable. 

Une autre aristocratie, celle de la capitale, exis- 
tait impérieusement. Tout se faisait à Paris, ou 
plutôt à Versailles, car le pouvoir était concentré 
tout entier dans les ministres et dans la cour. 
L'assemblée constituante accomplit facilement le 
projet que M. Necker avait en vain tenté , l'éta- 



blissement des assemblées provinciales. Il y en eut 
dans chaque département, et des municipalités 
furent instituées dans chaque ville. Les intérêts 
locaux furent ainsi soignés par des administra- 
teurs qui y prenaient part, et qui étaient connus 
des administrés. De toutes parts se répandaient 
la vie, l'émulation, les lumières; il y eut une 
France au lieu d'une capitale, une capitale au lieu 
d'une cour. Enfin, la voix du peuple, appelée de- 
puis si longtemps la voix de Dieu , fut consultée 
par le gouvernement; et elle l'aurait bien dirigé, 
si, comme nous sommes condamnée à le rappeler, 
l'assemblée constituante n'avait pas mis trop de 
précipitation dans ses réformes dès les premiers 
jours de sa puissance, et si elle n'était pas , bien- 
tôt après, tombée dans les mains des factieux qui, 
n'ayant plus rien à moissonner dans le champ du 
bien , essayèrent du mal pour s'ouvrir une nou- 
velle carrière. 

L'établissement de la garde nationale est encore 
l'un des plus grands bienfaits de l'assemblée cons- 
tituante; là oii les soldats seuls sont armés, et 
non les citoyens, il ne peut exister aucune liberté 
durable. Enfin, l'assemblée constituante, en pro- 
clamant le renoncement aux conquêtes , semblait 
inspirée par une crainte prophétique; elle voulait 
tourner la vivacité des Français vers les amélio- 
rations intérieures, et mettre l'empire de la pen- 
sée au-dessus de celui des armes. Tous les hom- 
mes médiocres appellent volontiers les baïonnettes 
à leur secours contre les arguments de la raison , 
afin d'agir par quelque chose qui soit aussi ma- 
chine que leur tête ; mais les esprits supérieurs , 
ne désirant que le développement de la pensée , 
savent combien la guerre y met d'obstacles. Le 
bien que l'assemblée constituante a fait à la France 
a sans doute inspiré à la nation le sentiment d'é- 
nergie qui l'a portée à défendre les droits qu'elle 
avait acquis; mais les principes de cette même as- 
semblée, il faut lui rendre cette justice , étaient 
très-pacifiques ; elle ne portait envie à aucune por- 
tion de l'Europe; et, si dans un miroir magique 
on lui eût présenté la France perdant sa liberté 
par ses victoires , elle aurait tâché de combattre 
cette impulsion du sang par celle des idées, qui 
est d'un ordre bien plus élevé. 

CHAPITRE V. 

De la liberté de la presse , et de la police, pen- 
dant Rassemblée constituante. 

Non-seulement l'assemblée constituante mérite 
la reconnaissance du peuple français , pour la ré- 

y 



120 



CONSIDERATIONS 



forme des abus sous lesquels il était accablé , mais 
il faut lui rendre encore hommage de ce que , seule 
entre les autorités qui ont gouverné la France , 
avant et depuis la révolution , elle a permis fran- 
chement et sincèrement la liberté de la presse. 
Sans doute elle l'a maintenue d'autant plus volon- 
tiers , qu'elle était certaine d'avoir l'opinion en sa 
faveur; mais on ne peut être un gouvernement 
libre qu'à cette condition ; d'ailleurs , quoique la 
grande majorité des écrits fût dans le sens des 
principes de la révolution , les journaux des aris- 
tocrates attaquaient avec la plus grande amertume 
les individus du parti populaire , et leur amour- 
propre pouvait en être irrité. 

Avant 1789, la Hollande et l'Angleterre jouis- 
saient seules en Europe d'une liberté de la presse 
garantie par les lois. Les journaux politiques ont 
commencé en même temps que les gouvernements 
représentatifs , et ces gouvernements en sont insé- 
parables. La gazette de la cour, dans les monar- 
chies absolues , suffit à la publication des nouvelles 
officielles ; mais , pour que toute une nation lise 
chaque jour des discussions sur les affaires publi- 
ques , il faut qu'elle considère les affaires publiques 
comme les siennes. La liberté de la presse est donc 
une question tout à fait différente dans les pays oii 
il y a des assemblées dont les débats peuvent être 
imprimés chaque matin dans les journaux , ou sous 
le gouvernement silencieux du pouvoir sans li- 
îïiites. La censure préalable , sous un tel gouver- 
nement , peut vous priver d'un bon ouvrage , ou 
TOUS préserver d'un mauvais écrit. Mais il n'en est 
pas ainsi des journaux, dont l'intérêt est éphémère; 
ils dépendent nécessairement des ministres , s'ils 
sont soumis à une censure préalable ; et il n'existe 
pas de représentation nationale , dès que le pou- 
voir exécutif a dans sa main, par les gazettes, la 
fabrique journalière des raisonnements et des faits : 
par ce moyen il est autant le maître de commander 
à l'opinion qu'aux troupes de ligne. 

Tout le monde est d'accord sur la nécessité de 
réprimer par les lois les abus de la liberté de la 
presse"; mais , si le pouvoir exécutif seul a le droit 
de faire parler à son gré les journaux qui rendent 
compte aux commettants des débats de leurs 
mandataires , la censure ne s'en tient point à dé- 
fendre , elle ordonne ; car il faut dicter l'esprit dans 
lequel les feuilles publiques doivent être rédigées. 
Ce n'est donc pas un pouvoir négatif , mais positif, 
que l'on donne aux ministres d'un État, quand on 
leur accorde la censure , ou plutôt la composition 
des gazettes. Ils peuvent ainsi faire dire sur chaque 
individu ce qui leur plaît , et empêcher que cet in- 



dividu ne publie sa justification. Du temps de la 
révolution en Angleterre, c'était par les sermons 
prononcés dans les églises que l'opinion se formait. 
Il en est de même des journaux en France : si 
l'assemblée constituante eût interdit les Jetés des 
Apôtres , et permis seulement les écrits périodi- 
ques dirigés contre le parti des aristocrates, le 
public , soupçonnant quelque mystère , puisqu'il y 
aurait eu de la contrainte , ne se serait point aussi 
franchement rattaché aux députés, dont il n'au- 
rait pu ni suivre , ni juger avec certitude la con- 
duite. 

Le silence complet des journaux serait alors in- 
finiment préférable, car, au moins, le peu de 
lettres qui pourraient arriver dans les départe- 
ments contiendraient quelques vérités pures. L'im- 
primerie ferait tomber le genre humain dans les 
ténèbres des sophismes , si l'autorité seule pouvait 
en disposer, et que les gouvernements eussent 
ainsi la possibilité de contrefaire la voix publique. 
Chaque découverte sociale est un moyen de despo- 
tisme , si elle n'est pas un moyen de liberté. 

Mais , dira-t-on , tous les troubles de France 
ont été causés par la licence de la presse. Qui ne 
reconnaît aujourd'hui que l'assemblée constituante 
aurait dû soumettre les écrits factieux, comme tout 
autre délit public, au jugement des tribunaux.? 
Mais si , pour maintenir son pouvoir, elle avait fait 
taire ses adversaires , et laissé la parole imprimée 
seulement à ses amis, le gouvernement représen- 
tatif aurait été anéanti. Une représentation natio- 
nale imparfaite n'est qu'un instrument de plus 
pour la tyrannie. On a vu, dans l'histoire d'Angle- 
terre , combien les parlements asservis ont été plus 
loin que les ministres eux-mêmes dans la bassesse 
envers le pouvoir. La responsabilité n'est point à 
craindre pour les corps ; d'ailleurs , plus les choses 
sont belles en elles-mêmes , la représentation na- 
tionale, l'art de parler, l'art d'écrire, plus elles 
deviennent méprisables quand elles dévient de leur 
destination naturelle ; et alors, ce qui est mauvais 
par essence vaudrait encore mieux. 

Ce n'est pas une caste à part que des représen- 
tants ; le don des miracles ne leur est pas accordé ; 
ils ne sont quelque chose que quand ils ont la na- 
tion derrière eux; mais, dès que cet appui leur 
manque , un bataillon de grenadiers est toujours 
plus fort qu'une assemblée de trois cents députés. 
C'est donc une puissance morale qui leur sert 5 
balancer la force physique de l'autorité à laquelle 
les soldats obéissent; et cette force morale con- 
siste tout entière dans l'action de l'esprit public 
par la liberté de la presse. Le pouvoir, qui donna 



SUR Li REVOLUTION FRANCHISE. 



m 



les places, est tout , du moment que l'opinion , qui 
distribue la considération , n'est plus rien. 

Mais ne pouvait-on pas , dira-t-on , suspendre 
ce droit pour un temps ? Et par quel moyen alors 
faire sentir la nécessité de le rétablir? La liberté 
de la presse est le seul droit dont tous les autres 
dépendent; les sentinelles font la sécurité de l'ar- 
mée. Quand vous voulez écrire contre la suspen- 
sion de cette liberté, c'est précisément ce que vous 
dites sur ce sujet qu'on ne vous permet pas de 
publier. 

Une seule circonstance, cependant , peut obliger 
à soumettre les journaux à la censure, c'est-à-dire, 
à l'autorité du gouvernement même qu'ils doivent 
éclairer; c'est quand les étrangers sont maîtres 
d'un pays. Mais alors il n'y a rien dans ce pays, 
quoi qu'on fasse, qui puisse ressembler à une exis- 
tence politique. Le seul intérêt de la nation oppri- 
mée est donc alors de recouvrer, s'il se peut , son 
indépendance; et, comme dans les prisons le si- 
lence apaise plus les geôliers que la plainte, il faut 
se taire tant que les verrous sont fermés tout à la 
fois sur le. sentiment et sur la pensée. 

L'un des premiers mérites qu'on ne saurait con- 
tester à l'assemblée constituante , c'est le respect 
qu'elle a toujours eu pour les principes de liberté 
qu'elle proclamait. J'ai vu cent fois vendre à la 
porte d'une assemblée plus puissante que ne l'a 
jamais été aucun roi de France , les insultes les 
plus mordantes contre les membres de la majorité, 
leurs amis et leurs principes. L'assemblée s'inter- 
disait également toutes les ressources secrètes du 
pouvoir, et ne s'appuyait que sur l'adhésion de la 
France presque entière. Le secret des lettres était 
respecté, et l'invention d'un ministère de la police 
ne paraissait pas alors au nombre des fléaux pos- 
sibles : il en est de cette police comme de la cen- 
sure pour les journaux; la situation actuelle de la 
France, occupée par les étrangers, peut seule en 
faire concevoir la cruelle nécessité. 

Lorsque l'assemblée constituante, transportée à 
Paris, n'était déjà plus maîtresse, à beaucoup d'é- 
gards, de ses propres délibérations, un de ses co- 
mités s'avisa de s'appeler comité des recherches, 
relativement à quelques conspirations dénoncées à 
l'assemblée. Il n'avait aucune force, il ne pouvait 
recourir à aucun espionnage, puisqu'il n'avait point 
d'agents sous ses ordres, et que d'ailleurs la liberté 
de parler était complète. Mais ce seul nom de co- 
mité des recherches , analogue à celui des institu- 
tions inquisitoriales , que les tyrans religieux et 
politiques ont adoptées, inspirait une aversion uni- 
verselle; et le pauvre homme Voydel, qui présidait 



ce comité, quoiqu'il ne fît aucun mal , n'était reçu 
dans aucun parti. 

La terrible secte des jacobins prétendit dans la 
suite établir la liberté par le despotisme , et de ce 
système sont sortis tous les forfaits. Mais l'assem- 
blée constituante était bien loin de l'avoir adopté; 
ses moyens étaient analogues à son but , et c'est 
dans la liberté même qu'elle cherchait la force né- 
cessaire pour établir la liberté. Si l'assemblée cons- 
tituante avait joint à cette noble indifférence pour 
les attaques de ses adversaires, dont l'opinion pu- 
blique la vengeait , une juste sévérité contre tous 
les écrits et les rassemblements qui provoquaient 
au désordre ; si elle s'était dit qu'au moment où. 
un parti quelconque devient puissant, c'est d'abord 
les siens qu'il doit réprimer, elle aurait gouverné 
avec tant d'énergie et de sagesse, que l'œuvre des 
siècles se serait accompli peut-être en deux années. 
L'on ne peut s'empêcher de croire que la fatalité , 
qui doit punir en tout l'orgueil de l'homme , s'y est 
seule opposée : car tout semblait facile alors, tant 
il y avait d'union dans les esprits , et de bonheur 
dans les circonstances! 

CHAPITRE VI. 

Des divers partis qui se faisaient remarquer 
dans l'assemblée constituante. 

La direction générale des esprits était la même 
dans tout le parti populaire, car tous voulaient la 
liberté; mais il y avait des divisions particulières 
dans la majorité comme dans la minorité de l'as- 
semblée, et la plupart de ces divisions étaient fon- 
dées sur les intérêts personnels qui commençaient 
à s'agiter. Quand l'influence des assemblées n'est 
pas renfermée dans les limites de la législation , et 
qu'une grande partie du pouvoir qui dispense l'ar- 
gent et les emplois, se trouve entre leurs mains, 
alors, dans tous les pays, mais surtout en France, 
les idées et les principes ne donnent plus lieu qu'à 
des sophismes qui font habilement servir les véri- 
tés générales aux calculs individuels. 

Le côté des aristocrates, que l'on appelait le 
côté droit, était composé presque en entier de 
nobles, de parlementaires et de prélats; à peine 
trente membres du tiers état s'y étaient réunis. 
Ce parti , qui avait protesté contre toutes les ré- 
solutions de l'assemblée, n'y assistait que par pru- 
dence; tout ce qu'on y faisait lui paraissait inso- 
lent, mais très-peu sérieux, tant il trouvait ridicule 
cette découverte du dix -huitième siècle, une na- 
tion, tandis qu'on n'avait eu jusqu'alors que des 
nobles, des prêtres et du peuple ! Quand les dépu- 



122 



CONSIDERATIONS 



tés du côté droit sortaient de l'ironie , c'était pour 
traiter d'impiété tout changement apporté aux ins- 
titutions anciennes; comme si l'ordre social devait 
être seul condamné dans la nature à la double 
inQrmité de l'enfance et de la vieillesse, et passer 
d'un commencement informe à une vétusté débile, 
sans que les lumières acquises par le temps pus- 
sent jamais lui donner une véritable force. Les 
privilégiés se servaient de la religion comme d'une 
sauvegarde pour les intérêts de leur caste; et c'est 
en confondant ainsi les privilèges et les dogmes , 
qu'ils ont beaucoup diminué l'empire du véritable 
christianisme en France. 

La noblesse avait pour orateur, ainsi que je l'ai 
déjà dit, M. de Casalès, anobli depuis vingt -cinq 
ans ; car la plupart des hommes de talent , parmi 
les anciens gentilshommes, avaient adopté le parti 
populaire. L'abbé Maury, l'orateur du clergé, sou- 
tenait souvent la bonne cause , puisqu'il était du 
parti des vaincus, et cet avantage contribuait plus 
à ses succès que son talent même; l'archevêque 
d'Aix, l'abbé de Montesquieu, etc., spirituels dé- 
fenseurs de leur ordre, cherchaient quelquefois, 
aussi bien que Casalès , à captiver leurs adversai- 
res, afin d'en obtenir, non un acquiescement à leurs 
opinions , mais un suffrage pour leurs talents. Le 
reste des aristocrates n'adressait que des injures 
au parti populaire, et, ne transigeant jamais avec 
les circonstances, ils croyaient faire le bien en 
aggravant le mal ; tout occupés de justifier leur 
réputation de prophètes, ils désiraient leur propre 
malheur , pour jouir de la satisfaction d'avoir pré- 
dit juste. 

Les deux partis les plus exagérés de l'assem- 
blée se plaçaient dans la salle , comme aux deux 
extrémités d'un amphithéâtre , et s'asseyaient de 
chaque côté, sur les banquettes les plus élevées. 
En descendant du côté droit, l'on trouvait ce que 
l'on appelait la plaine ou le marais, c'est-à-dire, les 
modérés , pour la plupart défenseurs de la consti- 
tution anglaise. J'ai déjà nommé les principaux 
d'entre eux : Malouet, Lally, Mounier; il n'y avait 
point d'hommes plus consciencieux dans l'assem- 
blée. Mais , quoique Lally fût doué d'une superbe 
éloquence , que Mounier fût un publiciste de la 
plus haute sagesse, et Malouet un administrateur 
de première force ; quoique au dehors ils fussent 
soutenus par les ministres, ayant M. Wecker à leur 
tête, et que souvent, dans l'assemblée, plusieurs 
hommes de mérite se ralliassent à leurs opinions, 
les deux partis extrêmes couvraient ces voix , les 
plus courageuses et les plus pures de toutes. Elles 
ne cessaient pas de se faire entendre dans le dé- 



sert d'une foule égarée ; mais les aristocrates exa- 
gérés ne pouvaient souffrir ces hommes qui vou- 
laient établir une constitution sage, libre, et par 
conséquent durable; et souvent on les voyait don- 
ner plus volontiers la main aux démagogues for- 
cenés, dont les folies menaçaient la France, ainsi 
qu'eux-mêmes , d'une affreuse anarchie. C'est là ce 
qui caractérise l'esprit de parti, ou plutôt cette 
exaltation d'amour -propre qui ne permet pas de 
supporter une autre manière de voir que la sienne. 

On remontait des impartiaux au parti populaire, 
qui, bien que réuni tout entier sur les questions 
importantes , se divisait en quatre sections , dont 
on pouvait aisément saisir les différences. M. de 
la Fayette, comme chef de la garde nationale, et 
comme l'ami le plus désintéressé et le plus ardent 
de la liberté, avait une grande considération dans 
l'assemblée; mais ses opinions scrupuleuses ne lui 
permettaient pas d'influer sur les délibérations 
des représentants du peuple, et peut-être aussi lui 
en coûtait-il trop de risquer sa popularité hors de 
l'assemblée, par les débats dans lesquels il fallait 
soutenir l'autorité royale contre les principes dé- 
mocratiques. Il aimait à rentrer dans le rôle passif 
qui convient à la force armée. Depuis, il a sacrifié 
courageusement cet amour de la popularité, la pas- 
sion favorite de son âme; mais, pendant la durée 
de l'assemblée constituante, il perdit de son crédit 
parmi les députés , parce qu'il s'en servit trop ra- 
rement. 

Mirabeau, que l'on savait corruptible, n'avait 
guère avec lui personnellement que ceux qui vou- 
laient partager les chances de sa fortune^ Mais, bien 
qu'il n'eût pas précisément un parti, il exerçait de 
l'ascendant sur tous , quand il faisait usage de la 
force admirable de son esprit. Les hommes in- 
fluents du côté populaire, un petit nombre de ja- 
cobins excepté , étaient Duport , Barnave , et quel- 
ques jeunes gens de la cour, devenus démocrates; 
hommes très-purs sous le rapport de l'argent, mais 
très-avides de jouer un rôle. Duport, conseiller au 
parlement , avait été toute sa vie pénétré des in- 
convénients de l'institution dont il faisait partie; 
ses connaissances profondes dans la jurisprudence 
de tous les pays lui méritaient, à cet égard, la con- 
fiance de l'assemblée. 

Barnave, jeune avocat du Dauphiné, de la plus? 
rare distinction, était plus fait, par son talent, 
qu'aucun autre député, pour être orateur à la ma- 
nière des Anglais. Il se perdit dans le parti des 
aristocrates par un mot irréfléchi. Après le 14 juil- 
let, on s'indignait avec raison de la mort des trois 
victimes assassinées pendant l'émeute. Barnave, 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



123 



enivré du triomphe de cette journée, souffrait im- 
patiemment les accusations dont le peuple entier 
semblait l'objet, et il s'écria, en parlant de ceux 
qu'on avait massacrés : Leur sang était-il donc si 
par'? Funeste parole, sans nul rapport avec son 
caractère vraiment honnête, délicat, et même sen- 
sible ; mais sa destinée fut à jamais gâtée par ces 
expressions condamnables : tous les journaux, tous 
les discours du côté droit les imprimèrent sur son 
front, et l'on irrita sa fierté au point de lui rendre 
impossible de se repentir sans s'humilier. 

Les meneurs du côté gauche auraient fait triom- 
pher la constitution anglaise, s'ils s'étaient réunis 
dans ce but à M. Necker parmi les ministres, et à 
ses amis dans l'assemblée; mais alors ils n'auraient 
été que des agents secondaires dans la marche des 
événements, et ils voulaient se placer au premier 
rang : ils prirent donc, très -imprudemment, leur 
appui au dehors, dans les rassemblements qui com- 
mençaient à préparer un orage souterrain. Ils ga- 
gnèrent de l'ascendant dans l'assemblée, en se 
moquant des modérés , comme si la modération 
était de la faiblesse , et qu'eux seuls fussent des 
caractères forts; on les voyait, dans les salles et 
sur les bancs des députés, tourner en ridicule qui- 
conque s'avisait de leur représenter qu'avant eux 
les hommes avaient existé en société , que les écri- 
vains avaient pensé, et que l'Angleterre était en 
possession de quelque hberté. On eût dit qu'on 
leur répétait les contes de leur nourrice , tant ils 
écoutaient avec impatience, tant ils prononçaient 
avec dédain de certaines phrases bien exagérées et 
bien décisives sur l'impossibilité d'admettre un 
sénat héréditaire, un sénat même à vie, un veto 
absolu , une condition de propriété , enfin tout ce 
qui , disaient - ils , attentait à la souveraineté du 
peuple ! Ils portaient la fatuité des cours dans la 
cause démocratique , et plusieurs députés du tiers 
étaient, tout à la fois, éblouis par leurs belles ma- 
nières de gentilshonunes , et captivés par leurs 
doctrines démocratiques. 

Ces chefs élégants du parti populaire voulaient 
entrer dans le ministère. Ils souhaitaient de con- 
duire les affaires jusqu'au point où l'on aurait be- 
soin d'eux; mais, dans cette rapide descente, le 
char ne s'arrêta point à leur relais; ils n'étaient 
point conspirateurs , mais ils se confiaient trop en 
leur pouvoir sur l'assemblée, et se flattaient de 
relever le trône, dès qu'ils l'auraient fait arriver 
jusqu'à leur portée : mais, quand ils voulurent de 
bonne foi réparer le mal déjà fait, il n'était plus 
temps. On ne saurait compter combien de désas- 
tres auraient pu être épargnés à la France , si ce 



parti déjeunes gens se fût réuni avec les modé- 
rés; car, avant les événements du 6 octobre, lors- 
que le roi n'avait point été enlevé de Versailles , et 
que l'armée française , répandue dans les provin- 
ces, conservait encore quelque respect pour le 
trône , les circonstances étaient telles qu'on pou- 
vait établir une monarchie raisonnable en France. 
La philosophie commune se plaît à croire que tout 
ce qui est arrivé était inévitable : mais à quoi ser- 
viraient donc la raison et la liberté de l'homme, 
si sa volonté n'avait pu prévenir ce que cette volon- 
té a si visiblement accompli ? 

Au premier rang du côté populaire, on remar- 
quait l'abbé Sieyes , isolé par son caractère , bien 
qu'entouré des admirateurs de son esprit. Il avait 
mené, jusqu'à quarante ans, une vie solitaire, ré- 
fléchissant sur les questions politiques, et portant 
une grande force d'abstraction dans cette étude ; 
mais il était peu fait pour communiquer avec les 
autres hommes , tant il s'irritait aisément de leurs 
travers , et tant il les blessait par les siens ! Toute- 
fois , comme il avait un esprit supérieur et des fa- 
çons de s'exprimer laconiques et tranchantes , 
c'était la mode dans l'assemblée de lui montrer un 
respect presque superstitieux. Mirabeau ne deman- 
dait pas mieux que d'accorder au silence de l'abbé 
Sieyes le pas sur sa propre éloquence , car ce genre 
de rivalité n'est pas redoutable. On croyait à Sieyes, 
à cet homme mystérieux , des secrets sur les cons- 
titutions, dont on espérait toujours des effets 
étonnants , quand il les révélerait. Quelques jeu- 
nes gens , et même des esprits d'une grande force, 
professaient la plus haute admiration pour lui , et 
on s'accordait à le louer aux dépens de tout au- 
tre, parce qu'il ne se faisait jamais juger en en- 
tier dans aucune circonstance. 

Ce qu'on savait avec certitude , c'est qu'il détes- 
tait les distinctions nobiliaires ; et cependant il 
avait conservé de son état de prêtre un attache- 
ment au clergé, qui se manifesta le plus claire- 
ment du monde lors de la suppression des dîmes. 
Ils veulent être libres, et ne savent pas être jus- 
tes, disait-il à cette occasion ; et toutes les fautes 
de l'assemblée étaient renfermées dans ces paroles. 
Mais il fallait les appliquer également aux diverses 
classes de la société qui avaient droit à des dédom- 
magements pécuniaires. L'attachement de l'abbé 
Sieyes pour le clergé aurait perdu tout autre 
homme auprès du parti populaire; mais, en con- 
sidération de sa haine contre les nobles, les mon- 
tagnards lui pardonnèrent son faible pour les 
prêtres. 

Ces montagnards formaient le quatrième parti 



124 



CONSIDERATIONS 



du côté gauche, Robespierre était déjà dans leurs 
rangs , et le jacobinisme se préparait par leurs 
clubs. Les chefs de la majorité du parti populaire 
se moquaient de l'exagération des jacobins, et se 
complaisaient dans l'air de sagesse qu'ils pouvaient 
se donner, par comparaison avec des factieux cons- 
pirateurs. On eût dit que les prétendus modérés 
se faisaient suivre des plus violents démocrates , 
comme le chasseur de sa meute, en se glorifiant 
de savoir la retenir. 

L'on se demandera quel est le parti qui , dans 
cette assemblée , pouvait être appelé le parti d'Or- 
léans. Peut-être n'en existait-il aucun , car nul ne 
reconnaissait le duc d'Orléans pour chef, et lui- 
même ne voulait l'être de personne. La cour, en 
1788, l'avait exilé six semaines dans une de ses 
terres ; elle s'était quelquefois opposée à ses voya- 
ges continuels en Angleterre : c'est à ces contra- 
riétés que son irritation doit être attribuée. Il avait 
plus de mécontentement que de projets, plus 
de velléités que d'ambition réelle. Ce qui faisait 
croire à l'existence d'un parti d'Orléans , c'était 
l'idée généralement établie dans la tête des publi- 
cistes d'alors , qu'une déviation de la ligne d'héré- 
dité, telle qu'elle avait eu lieu en Angleterre, pou- 
vait être favorable à l'établissement de la liberté , 
en plaçant à la tête de la constitution un roi qui 
lui devrait le trône , au lieu d'un roi qui se croirait 
dépouillé par elle. Mais le duc d'Orléans était, 
sous tous les rapports possibles , l'homme le moins 
propre à jouer en France le rôle de Guillaume III 
en Angleterre ; et , mettant même à part le respect 
qu'on avait pour Louis XVI , et qu'on lui devait , 
le duc d'Orléans ne pouvait ni se soutenir lui-mê- 
me, ni servir d'appui à personne. Il avait de la 
grâce , des manières nobles et de l'esprit en socié- 
té; mais ses succès dans le monde ne développè- 
rent en lui qu'une grande légèreté de principes , 
et quand les tourmentes révolutionnaires l'ont 
agité, il s'est trouvé sans frein comme sans force. 
Mirabeau sonda sa valeur morale dans quelques 
entretiens, et se convainquit, après l'avoir exami- 
né , qu'aucune entreprise politique ne pouvait être 
fondée sur un tel caractère. 

Le duc d'Orléans vota toujours avec le parti po- 
pulaire de l'assemblée constituante, peut-être par 
l'espoir très-vague de gagner le premier lot ; mais 
cet espoir n'a jamais pris de consistance dans au- 
cune tête. Il a, dit-on, soudoyé la populace. Mais, 
que cela soit ou non , il faut n'avoir aucune idée 
de la révolution pour imaginer que cet argent, s'il 
a été donné, ait exercé la moindre influence. Un 
peuple entier n'est pas mis en mouvement par des 



moyens de ee genre. La grande erreur des gens 
de la cour a toujours été de chercher dans quelques 
faits de détail la cause des sentiments exprimés 
par la nation entière. 

CHAPITRE VIL 

Des fautes de rassemblée constituante , en fait 
d'administratio7i. 

Toute la puissance du gouvernement était tom- 
bée entre les mains de l'assemblée , qui pourtant 
ne devait avoir que des fonctions législatives; mais 
la division des partis amena malheureusement la 
confusion des pouvoirs. La défiance qu'excitaient 
les intentions du roi, ou plutôt celles de sa cour, 
empêcha qu'on ne lui donnât les moyens nécessai- 
res pour rétablir l'ordre ; et les chefs de l'assem- 
blée ne combattirent point cette défiance , afin de 
s'en faire un prétexte pour exercer une inspection 
immédiate sur les ministres. M. Necker était natu- 
rellement l'intermédiaire entre l'autorité royale et 
l'assemblée nationale. L'on savait bien qu'il ne vou^ 
lait trahir ni les droits de l'une, ni ceux de l'au- 
tre; mais les députés qui lui restaient attachés 
malgré sa modération politique, croyaient que les 
aristocrates le trompaient , et ils le plaignaient d'ê- 
tre leur dupe. Il n'en était rien cependant : M. Kec- 
ker avait autant de finesse dans l'esprit que de 
droiture dans la conduite , et il savait parfaitement 
que les privilégiés se réconcilieraient avec tous les 
partis , plutôt qu'avec celui des premiers amis de 
la liberté. Mais il accomplissait son devoir, en 
cherchant à redonner de la force au gouvernement ; 
car une constitution libre ne peut jamais résulter 
du relâchement universel de tous les liens; le des- 
potisme en est plutôt la conséquence. 

L'action du pouvoir exécutif étant arrêtée par 
divers décrets de l'assemblée , les ministres ne 
pouvaient rien faire sans y être autorisés par elle. 
Les impôts n'étaient plus acquittés , parce que le 
peuple croyait que la révolution dont on lui faisait 
tant de fête devait lui valoir la jouissance de ne 
rien payer. Le crédit, plus sage encore que l'opi- 
nion, bien qu'il ait l'air d'en dépendre, s'effrayait 
des fautes que commettait l'assemblée. Elle avait 
beaucoup plus de moyens qu'il n'en fallait pour 
arranger les finances , et pour faciliter les achats 
de grains que rendait nécessaires la disette dont 
la France était une seconde fois menacée. Mais elle 
répondait avec négligence aux sollicitations réité- 
rées de M. Necker sur ce sujet, parce qu'elle ne 
voulait point être considérée comme les anciens 
états généraux , rassemblés seulement pour s'oc- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



125 



cuper des finances ; c'était aux discussions consti- 
-tutionneiles qu'elle mettait le plus grand intérêt. 
A cet égard elle avait raison ; mais , en négligeant 
les objets d'administration , elle provoquait le 
désordre dans !e royaume , et par le désordre tous 
les malheurs dont elle-même a porté le poids. 

Pendant que la France avait à craindre la famine 
et la banqueroute, les députés prononçaient des 
discours dans lesquels ils disaient que chaque 
homme tient de la nature le droit et le désir 
d'être heureux, que la société a commencé par 
le père et le fils , et d'autres vérités philosophiques 
faites pour être discutées dans les livres , et non 
au milieu des assemblées. Mais si le peuple avait 
besoin de pain, les orateurs avaient besoin de suc- 
cès; et la disette, à cet égard, leur aurait paru 
très-difficile à supporter. 

L'assemblée mit , par un arrêté solennel , la dette 
publique sous la sauvegarde de l'honneur et de la 
loyauté française , et néanmoins aucune mesure ne 
fut prise pour donner à ces belles paroles un résul- 
tat positif. M. Necker proposa un emprunt à cinq 
pour cent; l'assemblée trouva, comme de raison, 
que quatre et demi était moins que cinq ; elle ré- 
duisit l'intérêt à ce taux, et l'emprunt manqua, 
parce qu'une assemblée ne peut pas avoir, comme 
un ministre, le tact qui fait connaître jusqu'oii 
peut aller la confiance des capitalistes. Le crédit, 
en affaires d'argent , est presque aussi délicat que 
le style dans les productions littéraires : un seul 
mot peut dénaturer ce qu'on écrit, comme une 
légère circonstance les spéculations qu'on entre- 
prend. C'est toujours la même chose, prétendra- 
t-on; mais de telle manière vous captivez l'imagi- 
nation des hommes , et de telle autre elle vous 
échappe. 

M. Necker proposa un don volontaire , et il ver- 
sa le premier, pour y exciter, cent mille francs de 
sa propre fortune au trésor royal , lui qui avait déjà 
été obligé de placer un million en rentes viagères , 
pour subvenir, par l'accroissement de son revenu, 
à sa dépense comme ministre ; car, durant son se- 
cond ministère comme pendant le premier, il refu- 
sa tous les appointements de sa place. L'assemblée 
constituante loua M. Necker de son désintéresse- 
ment, mais elle ne s'occupa pas pour cela plus 
sérieusement des affaires de finances. Le secret de 
cette conduite du parti populaire était peut-être 
l'envie de se laisser forcer, par la pénurie d'argent, 
à ce qu'il désirait, c'est-à-dire, à s'emparer des 
biens du clergé. M. Necker, au contraire , voulait 
rendre l'État indépendant de cette ressource , afin 
qu'elle fiU employée d'après la justice , et non d'a- 



près les besoins du trésor. Mirabeau, qui aspirait 
à remplacer M. Necker, se servait de la jalousie 
que toute assemblée a sur sa puissance , pour lui 
faire ombrage de l'attachement que la nation té- 
moignait encore au ministre des finances. Il avait 
une manière perfide de louer M. Necker : Je n'ap- 
prouve pas ses plans, disait-il ; mais, puisque l'o- 
pinion lui décerne la dictature , il faut les accepter 
de confiance. Les amis de M. Necker sentaient 
avec quel art Mirabeau cherchait à lui ravir la fa- 
veur publique , en représentant cette faveur sous 
des couleurs exagérées ; car les nations sont comme 
les individus , elles aiment moins dès qu'on leur a 
trop répété qu'elles aiment. 

Le jour où Mirabeau fut le plus éloquent, fut 
celui où, défendant astucieusement un décret de 
finance proposé par M. Necker, il peignit les hor- 
reurs de la banqueroute. Trois fois il reparut à la 
tribune pour effrayer sur ce malheur ; les députés 
des provinces n'y étaient pas très-sensibles ; mais 
comme on ne . savait pas alors ce qu'on a trop ap- 
pris depuis , à quel point une nation peut supporter 
la banqueroute, la famine , les massacres , les écha- 
fauds , la guerre civile , la guerre étrangère et la 
tyrannie, l'on reculait à l'idée des souffrances 
dont l'orateur présentait le tableau. J'étais à peu 
de distance de Mirabeau, quand il se fit entendre 
avec tant d'éclat dans l'assemblée; et, quoique je 
ne crusse pas à ses bonnes intentions , il captiva 
pendant deux heures toute mon admiration. Rien 
n'était plus i7npressif que sa voix , si l'on peut s'ex- 
primer ainsi : les gestes et les paroles mordantes 
dont il savait se servir ne venaient peut-être pas 
purement de l'ame, c'est-à-dire, de l'émotion in- 
térieure; mais on sentait une puissance de vie dans 
ses discours , dont l'effet était prodigieux. Que se- 
rait-ce, si vous aviez vu le monstre? dit Garât, 
dans son spirituel Journal de Paris. Le mot d'Es- 
chine sur Démosthène ne pouvait mieux être ap- 
pliqué, et l'incertitude sur le sens de l'expression 
qui veut dire prodige , en bien comme en mal , ne 
laissait pas d'avoir son prix. 

Toutefois il ne serait pas juste de ne voir dans 
Mirabeau que des vices ; avec tant de véritable es- 
prit, il y a toujours quelque mélange de bons sen- 
timents. Mais il n'avait pas de conscience en poli- 
tique , et c'est le grand défaut qu'on peut souvent 
reprocher en France aux individus comme aux as- 
semblées. Les uns pensent aux succès, les autres 
aux honneurs , plusieurs à l'argent , quelques-uns , 
et ce sont les meilleurs , au triomphe de leur opi- 
nion. Mais où sont ceux qui se demandent avec re- 
cueillement quel est leur devoir, sans s'informer 



126 



CONSIDERATIONS 



du sacrifice quelconque que ce devoir peut exiger 
d'eux ? 

CHAPITRE VIII. 

Des fautes de l'assemblée nationale, en fait de 
constitution. 

On peut distinguer dans le code de la liberté ce 
qui est fondé sur des principes invariables , et ce 
qui appartient à des circonstances particulières. 
Les droits imprescriptibles consistent dans l'éga- 
lité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté 
de la presse , la liberté des cultes , l'admission à 
tous les emplois , les impôts consentis par les re- 
présentants du peuple. Mais la forme du gouverne- 
ment, aristocratique ou démocratique, monarchi- 
que ou républicaine , n'est qu'une organisation des 
pouvoirs ; et les pouvoirs ne sont eux-mêmes que 
la garantie de la liberté. 11 n'est pas de droit natu- 
rel que tous les gouvernements soient composés 
d'une chambre des pairs , d'une chambre de dépu- 
tés élus, et d'un roi qui, par sa sanction, fasse 
partie du pouvoir législatif : mais la sagesse hu- 
maine n'a rien trouvé jusqu'à nos jours qui mette 
plus en sûreté les bienfaits de l'ordre social pour 
un grand État. 

Dans la seule révolution à nous connue , qui ait 
eu pour principal but l'établissement d'un gouver- 
nement représentatif, on a changé l'ordre de suc- 
cession au trône , parce qu'on était convaincu que 
Jacques II ne renoncerait pas de bonne foi au pou- 
voir absolu, pour l'échanger contre un pouvoir lé- 
gal. L'assemblée constituante ne se permit pas de 
déposer un souverain aussi vertueux que Louis XVI, 
et cependant elle voulait établir une constitution 
libre; il est résulté de cette situation qu'elle a con- 
sidéré le pouvoir exécutif comme un ennemi de la 
liberté, au lieu d'en faire l'une de ses sauvegardes. 
Elle a combiné une constitution, comme on com- 
binerait un plan d'attaque. Tout est venu de cette 
faute; car que le roi fut, ou non, résigné dans son 
cœur aux limites que commandait l'intérêt de la 
nation, il ne fallait pas examiner ses pensées se- 
crètes, mais fonder le pouvoir royal indépendam- 
ment de ce qu'on pouvait craindre ou espérer du 
monarque. Les institutions, à la longue, disposent 
des hommes beaucoup plus facilement que les hom- 
mes ne s'affranchissent des institutions. Conserver 
le roi et le dépouiller de ses prérogatives néces- 
saires, était le parti le plus absurde et le plus con- 
damnable de tous. 

Mounier, ami prononcé de la constitution an- 
glaise , se rendait volontiers impopulaire, en pro- 



fessant cette opinion ; mais il déclara pourtant à 
la tribune que les lois constitutionnelles n'avaient 
pas besoin de la sanction du roi , partant du prin- 
cipe que la constitution était antérieure au trône , 
et que le roi n'existait que de par elle. Il doit y avoir 
un pacte entre les rois et les peuples , et il serait 
aussi contraire à la liberté qu'à la monarchie de 
nier l'existence de ce contrat. Mais , comme une 
sorte de fiction est nécessaire à la royauté, l'assem- 
blée avait tort d'appeler le monarque un fonction- 
naire public; il est un des pouvoirs indépendants de 
l'État, participant à la sanction des lois fondamen- 
tales , comme à celle de la législation journalière ; 
s'il n'était qu'un simple citoyen , il ne pourrait être 
roi. 

Il y a dans une nation une certaine masse de 
sentiments qu'il faut ménager comme une force 
physique. La république a son enthousiasme, que 
Montesquieu appelle son principe; la monarchie a 
le sien ; le despotisme même , quand il est , comme 
en Asie, un dogme rehgieux, est maintenu par de 
certaines vertus; mais une constitution qui fait en- 
trer dans ses éléments l'humiliation du souverain 
ou celle du peuple, doit être nécessairement ren- 
versée par l'un ou par l'autre. 

Le même empire des circonstances qui, en 
France, décide de tant de choses , empêcha de pro- 
poser une chambre des pairs. M. de Lally, qui la 
voulait, essaya d'y suppléer en demandant au 
moins un sénat à vie ; mais le parti populaire était 
irrité contre les privilégiés , qui se séparaient cons- 
tamment de la nation , et ce parti rejeta l'institu- 
tion durable par des préventions momentanées. 
Cette faute était bien grande , non-seUlement parce 
qu'il fallait une chambre haute, comme intermé- 
diaire entre le souverain et les députés de la na- 
tion, mais parce qu'il n'existait pas une autre ma- 
nière de faire tomber dans l'oubli la noblesse du 
second ordre, si nombreuse en France; noblesse 
que l'histoire ne consacre point , qu'aucun genre 
d'utilité publique ne recommande, et dans laquelle 
se manifeste , bien plus encore que dans le premier 
rang , le mépris du tiers état , parce que sa vanité 
lui fait toujours craindre de ne pas pouvoir assez 
s'en distinguer. 

Le côté droit de l'assemblée constituante , c'est- 
à-dire, les aristocrates, pouvaient faire adopter le 
sénat à vie, en se réunissant à M. de Lally et à 
son parti. Mais ils imaginèrent de voter pour une 
seule chambre, au lieu de deux, dans l'espoir d'a- 
mener le bien par l'excès même du mal; détestable 
calcul , quoiqu'il séduisît les esprits par un air de 
profondeur. Les hommes croient que tromper fait 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



127 



plus d'honneur à leur esprit qu'être vrais , parce 
que le mensonge est de leur invention : c'est un 
amour-propre d'auteur très-mal placé. 

Après que la cause des deux chambres fut per- 
due, on s'occupa de la sanction du roi. Le veto 
qu'on devait lui accorder serait-il suspensif ou ab- 
solu? Ce mot absolu retentisssait aux oreilles du 
vulgaire, comme s'il avait été question du despo- 
tisme, et l'on vit commencer la funeste influence 
des cris du peuple sur les décisions des hommes 
éclairés. A peine la pensée peut-elle se recueillir 
assez en elle-même pour comprendre toutes les 
questions qui tiennent à des institutions politiques : 
or, qu'y a-t-il de plus funeste que de livrer de telles 
questions aux raisonnements, et surtout aux plai- 
santeries de la multitude? On parlait du veto dans 
les rues de Paris , comme d'une espèce de monstre 
qui devait dévorer les petits enfants. Il ne faut pas 
en conclure ce que le dédain de l'espèce humaine 
inspire à quelques personnes , c'est-à-dire , que les 
nations ne sont pas faites pour juger de ce qui les 
intéresse. Les gouvernements aussi ont souvent 
donné de terribles preuves d'incapacité , et les freins 
sont nécessaires à tous les genres d'autorité. 

Le parti populaire ne voulait qu'un veto suspen- 
sif, au lieu d'un veto absolu; c'est-à-dire, que le 
refus du roi de sanctionner une loi cessât de droit 
.à l'assemblée suivante , si elle insistait de nouveau 
sur la même loi. La discussion s'échauffa : d'une 
part, l'on soutenait que le veto absolu du roi em- 
pêchait toute espèce d'amélioration proposée par 
l'assemblée; et de l'autre, que le veto suspensif 
réduirait le roi tôt ou tard à la nécessité d'obéir en 
tout aux représentants du peuple. M. Necker , dans 
un mémoire oii il traite avec une rare sagacité 
toutes les questions constitutionnelles , indiqua , 
pour terme moyen, trois législatures au lieu de 
deux , c'est-à-dire, que le veto du roi ne cédât qu'à 
la proposition réitérée de la troisième assemblée. 
Voici quels étaient les motifs énoncés par M. Nec- 
ker à ce sujet : 

En Angleterre, dis-ait-il, le roi n'use que très- 
rarement de son veto , parce que la chambre des 
pairs lui en épargne presque toujours la peine ; 
mais comme il a été malheureusement décidé qu'en 
France il n'y aurait qu'une chambre , le roi et son 
conseil se trouvent réduits à remplir, tout à la 
fois , les fonctions de chambre haute et de pouvoir 
exécutif. La nécessité de se servir habituellement 
du veto oblige à le rendre plus flexible , comme on 
a besoin d'armes plus légères, quand il faut les 
employer plus souvent. On doit être assuré qu'à 
la troisième législature, c'est-à-dire, au bout de 



trois ou quatre ans , la vivacité des Français , sur 
quelque sujet que ce soit, sera toujours calmée; 
et, le cas contraire arrivant, il est également cer- 
tain que si trois assemblées représentatives de 
suite demandaient la même chose, l'opinion serait 
assez forte pour que le roi ne dût pas s'y refuser. 
Dans les circonstances oii l'on se trouvait, il ne 
fallait pas irriter les esprits par le mot de veto ab- 
solu, quand, dans le fait, par tout pays, le veto 
royal plie toujours plus ou moins devant le vœu 
national. On pouvait regretter la pompe du mot; 
mais il fallait aussi en craindre le danger , quand 
on avait placé le roi seul en présence d'une assem- 
blée unique, et lorsque étant privé des gradations 
de rang, il semblait, pour ainsi dire, tête à tête 
avec le peuple, et forcé de mettre sans cesse en 
balance la volonté d'un homme et celle de vingt- 
quatre millions. Cependant, M. Necker protestait, 
pour ainsi dire, contre ce moyen de conciliation, 
tout en le proposant : car , en montrant comment 
le veto suspensif était le résultat nécessaire de 
l'institution d'une seule chambre, il répétait qu'une 
seule chambre ne pouvait s'accorder avec rien de 
bon ni de stable. 

CHAPITRE IX. 

Des efforts que fit M. Necker auprès du parti 
populaire de l'assemblée constituante , pour le 
déterminer à établir la constitution anglaise en 
France. 

Le roi n'ayant plus de force militaire, depuis la 
révolution du 14 juillet, il ne restait à son minis- 
tre que le pouvoir de la persuasion , soit en agis- 
sant immédiatement sur les députés , soit en trou- 
vant assez d'appui dans l'opinion pour influer par 
elle sur l'assemblée. Pendant les deux mois de 
calme dont on put jouir encore depuis le 14 juil- 
let 1789, jusqu'à l'affreuse insurrection du 5 oc- 
tobre , on voyait déjà reparaître l'ascendant du roi 
sur les esprits. M. Necker lui conseilla successi- 
vement diverses démarches qui eurent l'approba- 
tion des provinces. 

La suppression du régime féodal, prononcée 
pendant la nuit du 4 août, fut présentée à la sanc- 
tion du monarque; il y donna son consentement, 
mais en adressant à la députation de l'assemblée 
des observations auxquelles tous les gens sages ap- 
plaudirent. Il blâma la rapidité avec laquelle des 
résolutions si nombreuses et si importantes avaient 
été prises; il fit sentir la nécessité de dédommager 
équitablement les ci-devant propriétaires de plu- 
sieurs des revenus supprimés. La déclaration des 



128 



CONSIDERATIONS 



droits fut de même offerte à la sanction royale , 
avec quelques-uns des décrets qu'en avait déjà 
rendus sur la constitution. M. Necker fut d'avis 
que le roi devait répondre qu'il ne pouvait sanc- 
tionner que l'ensemble d'une constitution , et non 
une portion séparée , et que les principes généraux 
de la déclaration des droits, très-justes en eux- 
mêmes , avaient besoin d'être appliqués , pour être 
soumis aux formes ordinaires des décrets. En ef- 
fet, que signifiait l'acquiescement royal à renoncia- 
tion abstraite des droits naturels ? Mais il existait 
depuis longtemps en France une telle habitude de 
faire intervenir le roi en toutes choses, qu'en vé- 
rité les républicains auraient bien pu lui demander 
sa sanction pour la république. 

L'institution d'une seule chambre , et plusieurs 
autres décrets constitutionnels qui s'écartaient 
déjà en entier du système politique de l'Angleterre , 
causaient une grande douleur à M. Necker ; car il 
voyait dans cette démocratie royale, comme on 
l'appelait alors , le plus grand danger pour le trône 
et pour la liberté. L'esprit de parti n'a qu'une 
crainte : la sagesse en éprouve toujours deux. On 
peut voir dans les divers ouvrages de M. Necker le 
respect qu'il portait au gouvernement anglais , et 
les arguments sur lesquels il se fondait pour vou- 
loir en adapter les principales bases à la France. 
Ce fut parmi les députés populaires, alors tout- 
puissants , qu'il rencontra cette fois d'aussi grands 
obstacles que ceux qu'il avait combattus précédem- 
ment dans le conseil du roi. Comme ministre et 
comme écrivain, il a toujours tenu, à cet égard, 
le même langage. 

L'argument que les deux partis opposés , aris- 
tocrate et démocrate , s'accordaient à faire contre 
l'adoption de la constitution anglaise, c'était que 
l'Angleterre pouvait se passer de troupes réglées , 
tandis que la France, comme État continental, de- 
vant maintenir une grande armée, la liberté ne 
pourrait pas résister à la prépondérance que cette 
armée donnerait au roi. Les aristocrates ne s'aper- 
cevaient pas que cette objection se retournait con- 
tre eux; car, si le roi de France a, par la nature 
des choses, plus de moyens de force que le roi 
d'Angleterre, quel inconvénient y a-t-il à donner à 
son autorité au moins les mêmes limites? 

Les arguments du parti populaire étaient plus 
spécieux, puisqu'il les appuyait sur ceux même 
de ses adversaires. L'armée de ligne, disait-il, as- 
surant au roi de France plus de pouvoir qu'à celui 
d'Angleterre, il faut donc borner davantage sa 
prérogative, si l'on veut obtenir autant de liberté 
que les Anglais en possèdent. A cette objection 



M. Necker répondait que, dans un gouvernement 
représentatif , c'est-à-dire , fondé sur des élections 
indépendantes, et maintenu par la liberté de la 
presse, l'opinion a toujours tant de moyens de se 
former et de se montrer, qu'elle peut valoir une 
armée; d'ailleurs, l'établissement des gardes natio- 
nales était un contre -poids suffisant à l'esprit de 
corps des troupes de ligne , en supposant , ce qui 
n'est guère probable, que, dans un État où les 
officiers seraient choisis, non dans telle classe ex- 
clusivement, mais d'après leur mérite, l'armée ne 
se sentît pas une partie de la nation , et ne fît pas 
gloire d'en partager l'esprit. 

La chambre des pairs, ainsi que je l'ai déjà dit, 
déplaisait aussi aux deux partis : à l'un, comme 
réduisant la noblesse à cent ou cent cinquante fa- 
milles , dont les noms sont historiques ; à l'autre , 
comme renouvelant les institutions héréditaires, 
contre lesquelles beaucoup de gens en France sont 
armés , parce que les privilèges et les prétentions 
des gentilshommes y ont blessé profondément la 
nation entière. M. Necker fit de vains efforts néan- 
moins pour prouver aux communes , que changer 
la noblesse conquérante en magistrature patri- 
cienne , c'était le seul moyen de détruire radicale- 
ment la féodalité; car il n'y a de vraiment détruit 
que ce qui est remplacé. Il essaya de démontrer 
aussi aux démocrates qu'il valait beaucoup mieux 
procéder à l'égalité en élevant le mérite au premier 
rang, qu'en cherchant inutilement à rabaisser les 
souvenirs historiques dont l'effet est indestructi- 
ble. C'est un trésor idéal que ces souvenirs , dont 
on peut tirer parti en associant les hommes dis- 
tingués à leur éclat. Nous sommes ce qu'étalent 
vos aïeux, disait un brave général français à un 
noble de l'ancien régime; et c'est pour cela qu'il 
faut une institution oii les anciennes tiges des ra- 
ces se mêlent aux nouveaux rejetons ; en établis- 
sant l'égalité par le mélange, on y arrive bien 
plus sûrement que par les tentatives de nivelle- 
ment. 

Cette haute sagesse, développée par un homme 
tel que M. Necker, parfaitement simple et vrai 
dans Sa manière de s'exprimer, ne put cependant 
rien contre les passions, dont l'amour-propre irrité 
était la cause; et les factieux, s'apercevant que le 
roi, bien guidé par les conseils de son ministre, 
regagnait chaque jour une popularité salutaire, 
résolurent de lui faire perdre cette influence mo- 
rale, après l'avoir privé de tout pouvoir réel. L'es- 
poir d'une monarchie constitutionnelle fut donc 
de nouveau perdu pour la France, dans un temps 
où la nation ne s'était point encore souillée de 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



129 



grands crimes, et lorsqu'elle avait sa propi'e es- 
time, aussi bien que celle de l'Europe. 

CHAPITRE X. 

Le gouvernement anglais a-t-il donné de l'argent 
pour fomenter les troubles en France ? 

Comme l'idée dominante des aristocrates fran- 
çais a toujours été que les plus grands change- 
ments dans l'ordre social tiennent à des anecdotes 
particulières, ils ont accueilli pendant longtemps 
l'absurde bruit qui s'était répandu que le ministère 
anglais avait soudoyé les troubles révolutionnaires. 
Les jacobins, de leur côté, ennemis naturels de 
l'Angleterre, ont assez aimé à plaire au peuple, 
en affirmant que tout le mal venait de l'or anglais 
répandu en France. Mais quiconque est capable 
d'un peu de réflexion ne saurait croire un moment 
à cette absurdité mise en circulation. Un minis- 
tère soumis comme celui d'Angleterre à la surveil- 
lance des représentants du peuple, pourrait-il dis- 
poser d'une somme d'argent considérable, sans 
oser jamais en avouer l'emploi au parlement ? Tou- 
tes les provinces de France , soulevées en même 
temps, n'avaient point de chef, et ce qui se passait 
à Paris était préparé de longue date par la marche 
des événements. D'ailleurs un gouvernement quel- 
conque, et le plus éclairé de l'Europe surtout, 
n'aurait-il pas senti le danger d'établir près de soi 
une si contagieuse anarchie? L'Angleterre, et M. Pitt 
en particulier, n'ont-ils pas dû craindre que l'étin- 
celle révolutionnaire ne se communiquât sur la 
flotte et dans les rangs inférieurs de la société? 

Le ministère anglais a donné souvent des se- 
cours au parti des émigrés ; mais c'était dans un 
système tout à fait contraire à celui qui provoque- 
rait le jacobinisme. Comment supposer que des 
individus , très - respectables dans leur caractère 
privé, auraient soudoyé, dans la dernière classe du 
peuple, des hommes qui ne pouvaient alors se mê- 
ler des affaires publiques que par le vol ou par le 
meurtre? Or, de quelque manière qu'on juge la 
diplomatie du gouvernement anglais, peut-on ima- 
giner que des chefs de l'État qui , pendant quinze 
ans, n'ont pas attenté à la vie d'un homme, Bona- 
parte, dont l'existence menaçait celle de leur pays, 
se fussent permis un bien plus grand crime , en 
payant au hasard des assassinats? L'opinion pu- 
blique en Angleterre peut être entièrement égarée 
sur la politique extérieure, mais jamais sur la mo- 
rale chrétienne, si je puis m'exprimer ainsi, c'est- 
à-dire, sur les actions qui ne sont pas soumises à 
l'empire ou à l'excuse des circonstances. Louis XV 



a généreusement rejeté le feu grégeois dont le fatal 
secret lui fut offert; de même les Anglais n'au- 
raient jamais excité la flamme dévastatrice du ja- 
cobinisme, quand il eût été en leur pouvoir de 
créer ce monstre nouveau qui s'acharnait sur l'or- 
dre social. 

A ces arguments, qui me semblent plus évidents 
encore que des faits mêmes, j'ajouterai cependant 
ce que mon père m'a souvent attesté ; c'est qu'en- 
tendant parler sans cesse de prétendus agents se- 
crets de l'Angleterre , il fit l'impossible pour les 
découvrir , et que toutes les recherches de la po- 
lice, ordonnées et suivies pendant son ministère, 
servirent à prouver que l'or de l'Angleterre n'était 
pour rien dans les troubles civils de la France. 
Jamais on n'a pu trouver la moindre trace d'une 
connexion entre le parti populaire et le gouverne- 
ment anglais ; en général les plus violents , dans ce 
parti, n'ont point eu de rapport avec les étrangers, 
et d'autre part le gouvernement anglais, loin d'en- 
courager la démocratie en France, a toujours fait 
tous ses efforts pour la réprimer. 

CHAPITRE XI. 

Des événements du b et du & octobre. 

Avant de retracer des jours trop funestes, il 
faut se rappeler qu'à l'époque de la révolution, de- 
puis près d'un siècle , en France et dans le reste 
de l'Europe , on jouissait d'une sorte de tranquil- 
lité, qui tendait , il est vrai , au relâchement et à la 
corruption, mais qui était en même temps la cause 
et l'effet de mœurs fort douces. Personne n'ima- 
ginait en 1789, qu'il existât des passions véhémen- 
tes sous ce repos apparent. Ainsi l'assemblée cons- 
tituante s'est livrée sans crainte au généreux désir 
d'améliorer le sort du peuple. On ne l'avait vu 
qu'asservi , et l'on ne soupçonnait pas ce qui n'a 
été que trop prouvé depuis , c'est que la violence 
de la révolte étant toujours en proportion de l'in- 
justice de l'esclavage , il fallait opérer en France 
les changements avec d'autant plus de prudence 
que l'ancien régime avait été plus oppresseur. 

Les aristocrates diront qu'ils ont prévu tous 
nos malheurs ; mais les prédictions provoquées par 
l'intérêt personnel ne font effet sur qui que ce 
soit. Revenons au tableau de la situation de la 
France , à l'approche des premiers forfaits dont 
tous les autres sont dérivés. 

La direction générale des affaires à la cour était 
la même qu'avant la révolution du U juillet ; mais, 
les moyens de l'autorité royale se trouvant singu- 



130 



CONSIDERATIOINS 



lièrement diminués, le danger de provoquer une 
insurrection nouvelle devait être encore plus grand. 
M. Necker savait bien qu'il n'avait pas la conQance 
entière du roi , ce qui l'affaiblissait aux yeux des 
représentants du peuple; mais il n'hésita point à 
sacrifier par degrés toute sa popularité à la défense 
du trône. Il n'y a point sur cette terre de plus 
grandes épreuves pour la morale que les emplois 
politiques ; car les arguments dont on peut se ser- 
vir à ce sujet , pour concilier sa conscience avec 
son intérêt, sont sans nombre. Cependant le prin- 
cipe dont on ne doit guère s'écarter, c'est de por- 
ter ses secours aux faibles ; il est rare qu'on se 
trompe en se dirigeant sur cette boussole. 

M. Necker pensait que la plus parfaite sincérité 
envers les représentants du peuple était le meilleur 
calcul pour le roi ; il lui conseillait de se servir de 
son veto pour refuser ce qui lui paraissait devoir 
être rejeté ; de n'accepter que ce qu'il approuvait , 
et de motiver ses l'ésolutions par des considérants 
qui pussent graduellement influer sur l'opinion 
publique. Déjà ce système avait produit quelque 
bien, et peut-être, s'il eût été constamment suivi, 
aurait-il encore évité beaucoup de malheurs. Mais 
il était si naturel que le roi fût irrité de sa situa- 
tion , qu'il prêtait l'oreille avec trop de complai- 
sance à tous les projets qui satisfaisaient ses dé- 
sirs , en lui offrant de prétendus moyens pour une 
contre-révolution. Il est bien difficile à un roi, hé- 
ritier d'un pouvoir qui, depuis Henri IV, n'avait 
pas été contesté , de se croire sans force au milieu 
de son royaume; et le dévouement de ceux qui 
l'entourent doit exciter aisément ses espérances et 
ses illusions. La reine était encore plus susceptible 
de cette confiance ; et l'enthousiasme de ses gardes 
du corps et des autres personnes de sa cour lui 
parut suffisant pour faire reculer le flot populaire, 
qui s'avançait toujours plus à mesure qu'on lui 
opposait d'impuissantes digues. 

Marie -Antoinette se présenta donc, comme 
Marie-ïlîérèse , aux gardes du corps à Versailles , 
pour leur recommander son auguste époux et ses 
enfants. Ils répondirent par des acclamations à 
cette prière, qui devait en effet les émouvoir jus- 
qu'au fond de l'âme; mais il n'en fallait pas davan- 
tage pour exciter les soupçons de cette foule 
d'hommes exaltés par les nouvelles perspectives 
que leur offrait la situation des affaires. L'on ré- 
pétait à Paris, dans toutes les classes, que le roi 
voulait partir , qu'il voulait essayer une seconde 
fois de dissoudre l'assemblée; et le monarque se 
trouva dans la plus périlleuse des situations. Il 
avait excité l'inquiétude comme s'il eût été fort, 



et néanmoins tous les moyens de se défendre lui 
manquaient. 

Le bruit se répandit que deux cent mille hom- 
mes se préparaient à marcher sur Versailles, pour 
amener à Paris le roi et l'assemblée nationale. Ils 
sont entourés, disait-on, des ennemis de la chose 
publique ; il faut les conduire au milieu des bons 
patriotes. Dès qu'on a trouvé , dans des temps de 
troubles , une phrase un peu spécieuse , les hom- 
mes de parti , et surtout les Français, trouvent un 
plaisir singulier à la répéter; les arguments qu'on 
pourrait y opposer sont sans pouvoir sur leur es- 
prit; car ce qu'il leur faut, c'est de penser et do 
parler comme les autres , afin d'être certains d'en 
être applaudis. 

J'appris, le matin du 5 octobre, que le peuple 
marchait sur Versailles ; mon père et ma mère y 
étaient établis. Je partis à l'instant pour aller les 
rejoindre, et je passai par une route peu fréquentée, 
sur laquelle je ne rencontrai personne. Seulement, 
en approchant de Versailles, je vis les piqueurs 
qui avaient accompagné le roi à la chasse, et je sus, 
en arrivant , qu'on lui avait envoyé un exprès pour 
le supplier de revenir. Singulier pouvoir des habi- 
tudes dans la vie des cours! le roi faisait les 
mêmes choses , de la même manière et à la même 
heure que dans les temps les plus calmes; la tran- 
quillité d'âme que cela suppose lui a mérité l'admi- 
ration, quand les circonstances ne lui ont plus 
permis que les vertus des victimes. M. Necker 
monta très-vite au château, pour se rendre au con- 
seil ; et ma mère , toujours plus effrayée par les 
nouvelles menaçantes qu'on apportait de Paris , se 
rendit dans la salie qui précédait celle où se tenait 
le roi, afin de partager le sort de mon père, 
quoi qu'il arrivât. Je la suivis, et je trouvai cette 
salle remplie d'un grand nombre de personnes , 
attirées là par des sentiments bien divers. 

Nous vîmes passer Mounier , qui venait , fort à 
contre-cœur, exiger, comme président de l'assem- 
blée constituante , la sanction royale pure et sim- 
ple à la déclaration des droits. Le roi en avait, 
pour ainsi dire, littéralement admis les maximes, 
mais il attendait, avait-il dit, leur application pour 
y apposer son consentement. L'assemblée s'était 
révoltée contre ce léger obstacle à ses volontés ; 
car il n'y a rien de si violent en France que la co- 
lère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister 
sans être les plus forts. 

Chacun se demandait, dans la salle o\x nous 
étions réunis , si le roi partirait ou non. On ap- . 
prit d'abord qu'il avait commandé ses voitures , et 
que le peuple de Versailles les avait dételées ; en- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



131 



suite qu'il avait ordonné au régiment de Flandre , 
alors en garnison à Versailles , de prendre les ar- 
mes, et que ce régiment s'y était refusé. Nous 
avons su, depuis, qu'on avait délibéré dans le 
conseil si le roi se retirerait dans une province ; 
mais, comme le trésor royal manquait d'argent, 
que la disette de blé était telle qu'on ne pouvait 
faire aucun rassemblement de troupes , et que l'on 
n'avait rien préparé pour s'assurer des régiments 
dont on croyait encore pouvoir disposer , le roi 
craignait de s'exposer à tout en s'éloignant; il était 
d'ailleurs convaincu que, s'il partait, l'assemblée 
donnerait la couronne au duc d'Orléans. Mais l'as- 
semblée n'y songeait pas , même à cette époque ; 
et, lorsque le roi consentit, dix-huit mois après, 
au voyage de Varennes , il dut voir qu'il n'avait eu 
aucune raison de crainte à cet égard. M. Kecker 
n'était pas d'avis que la cour s'en allât ainsi sans 
aucun secours qui pût assurer le succès de cette 
démarche décisive ; mais il offrit pourtant au roi 
de le suivre, s'il s'y décidait, prêt à lui dévouer sa 
fortune et sa vie , quoiqu'il sût bien quelle serait 
sa situation , en conservant ses principes au milieu 
de courtisans qui n'en connaissent qu'un en poli- 
tique comme en religion , l'intolérance. 

Le roi ayant succombé à Paris sous le glaive des 
factieux, il est naturel que ceux qui ont été d'avis 
de son départ , le 5 octobre , s'en glorifient : car 
on peut toujours dire ce qu'on veut des bons effets 
d'un conseil qui n'a pas été suivi. Mais, outre 
qu'il était peut-être déjà impossible au roi de sor- 
tir de Versailles, il ne faut point oublier que 
M. Necker , en admettant la nécessité de venir à 
Paris , proposait en même temps que le roi mar- 
chât désormais sincèrement avec la constitution , 
et ne s'appuyât que sur elle : sans cela l'on s'ex- 
posait, quoi qu'on fit, aux plus grands malheurs. 

Le roi, tout en se déterminant à rester, pouvait 
encore prendre le parti de se mettre à la tête des 
gardes du corps, et de repousser la force par la 
force. Mais Louis XVI se faisait un scrupule reli- 
gieux d'exposer la vie des Français pour sa dé- 
fense personnelle; et son courage, dont on ne 
saurait douter quand on l'a \ti périr, ne le portait 
jamais à aucune résolution spontanée. D'ailleurs, à 
cette époque, un succès même ne l'aurait pas 
sauvé; l'esprit public était dans le sens de la révo- 
lution, et c'est en étudiant le cours des choses 
qu'on parvient à prévoir , autant que cela est donné 
à l'esprit humain , les événements que les esprits 
vulgaires voudraient faire passer pour le résultat 
du hasard ou de l'action inconsidérée de quelques 
hommes. 



Le roi se résolut donc à attendre l'armée, ou 
plutôt la foule parisienne , qui déjà s'était mise en 
marche; et tous les regards se tournaient vers le 
chemin qui était en face des croisées. Nous pen- 
sions que les canons pourraient d'abord se diriger 
contre nous , et cela nous faisait assez de peur ; 
mais cependant aucune femme, dans une aussi 
grande circonstance , n'eut l'idée de s'éloigner. 

Tandis que cette masse s'avançait sur nous, on 
annonçait l'arrivée de M. de la Fayette, à la tête 
de la garde nationale, et c'était sans doute un 
motif pour se tranquilliser. Mais il avait résisté 
longtemps au désir de la garde nationale , et ce 
n'était que par un ordre exprès de la commune 
de Paris qu'il avait marché, pour prévenir par sa 
présence les malheurs dont on était menacé. La 
nuit approchait, et la frayeur s'accroissait avec 
l'obscurité , lorsque nous vîmes entrer dans le pa- 
lais M. de Chinon , qui , depuis , sous le nom de 
duc de Richelieu, a si justement acquis une grande 
considération. Il était pâle, défait, vêtu presque 
comme un homme du peuple; c'était la première 
fois qu'un tel costume entrait dans la demeure des 
rois, et qu'un aussi grand seigneur que M. de 
Chinon se trouvait réduit à le porter. Il avait mar- 
ché quelque temps de Paris à Versailles, confondu 
dans la foule , pour entendre les propos qui s'y 
tenaient, et il s'en était séparé à moitié chemin, 
afin d'arriver à temps pour prévenir la famille 
royale de ce qui se passait. Quel récit que le sien ! 
Des femmes et des enfants armés de piques et de 
faux se pressaient de toutes parts. Les dernières 
classes du peuple étaient encore plus abruties par 
l'ivresse que par la fureur. Au milieu de cette 
bande infernale , des hommes se vantaient d'avoir 
reçu le nom de coupe-têtes , et promettaient de le 
mériter. La garde nationale marchait avec ordre , 
obéissait à son chef, et n'exprimait que le désir 
de ramener à Paris le roi et l'assemblée. Enfin 
M. de la Fayette entra dans le château, et traversa 
la salle o\i nous étions , pour se rendre chez le 
roi. Chacun l'entourait avec ardeur, comme s'il 
eût été le maître des événements , et déjà le parti 
populaire était plus fort que son chef; les princi- 
pes cédaient aux factions, ou plutôt ne leur ser- 
vaient plus que de prétexte. 

M. de laFa)'ette avait l'air très-calme; personne 
ne l'a jamais vu autrement : mais sa délicatesse 
souffrait de l'importance de son rôle; il demanda 
les postes intérieurs du château , pour en garantir 
la sûreté. On se contenta de lui accorder ceux du 
dehors. Ce refus était simple, puisque les gardes 
du corps ne devaient point être déplacés ; mais le 



Î32 



CONSIDERÂ^TIONS 



plus grand des malheurs faillit en résulter. M. de 
la Fayette sortit de chez le roi en nous rassurant 
tous : chacun se retira chez soi après minuit ; il 
semblait que c'était bien assez de la crise de la 
journée, et l'on se crut en parfaite sécurité, comme 
i\ arrive presque toujours quand on a longtemps 
éprouvé une grande crainte , et qu'elle ne s'est pas 
réalisée. M. de la Fayette , à cinq heures du ma- 
tin, pensa que tous les dangers étaient passés, et 
s'en fia aux gardes du corps , qui avaient répondu 
de l'intérieur du château. Une issue qu'ils avaient 
oublié de fermer permit aux assassins de pénétrer. 
On a vu le même hasard favoriser deux conspira- 
tions en Russie, dans les moments oii la surveil- 
lance était la plus exacte et les circonstances exté- 
rieures les plus calmes; il est donc absurde de 
reprocher à M. de la Fayette un événement si diffi- 
cile à supposer. A peine en fut-il instruit, qu'il 
se précipita au secours de ceux qui étaient mena- 
cés, avec une chaleur qui fut reconnue dans le 
moment même, avant que la calomnie eût com- 
biné ses poisons. 

Le 6 octobre, de grand matin, une femme très- 
âgée, la mère du comte de Choiseul-Gouffier, au- 
teur du charmant Foyage en Grèce, entra dans 
ma chambre; elle venait, dans son effroi, se ré- 
fugier chez nous , quoique nous n'eussions jamais 
eu l'honneur de la voir. Elle m'apprit que des as- 
sassins avaient pénétré jusqu'à l'antichambre de 
la reine , qu'ils avaient massacré quelques-uns de 
ses gardes à sa porte, et que, réveillée par leurs 
cris, elle n'avait pu sauver sa propre vie qu'en 
fuyant dans l'appartement du roi par une issue 
dérobée. Je sus en même temps que mon père était 
déjà parti pour le château , et que ma mère se dis- 
posait à le suivre; je me hâtai de l'accompagner. 

Un long corridor conduisait du contrôle géné- 
ral OÙ nous demeurions , jusqu'au château : en 
approchant, nous entendîmes des coups de fusil 
dans les cours; et, comme nous traversions la 
galerie , nous vîmes sur le plancher des traces ré- 
centes de sang. Dans la salle suivante, les gardes 
du corps embrassaient les gardes nationaux avec 
cette effusion qu'inspire toujours le trouble des 
grandes circonstances ; ils échangeaient leurs mar- 
ques distinctives ; les gardes nationaux portaient 
la bandoulière des gardes du corps, et les gardes 
du corps la cocarde tricolore ; tous criaient alors 
avec transport : Vive la Fayette! parce qu'il avait 
sauvé la vie des gardes du corps, menacés par la 
populace. Nous passâmes au milieu de ces braves 
gens, qui venaient de voir périr leurs camarades, 
et s'attendaient au même sort. Leur émotion con- 



tenue, mais visible, arrachait des larmes aux as- 
sistants. Mais, plus loin, quelle scène ! 

Le peuple exigeait, avec de grandes clameurs, 
que le roi et sa famille se transportassent à Paris; 
on annonça de leur part qu'ils y consentaient , et 
les cris et les coups de fusil que nous entendions 
étaient des signes de réjouissance de la troupe pa- 
risienne. La reine parut alors dans le salon ; ses 
cheveux étaient en désordre, sa figure était pâle, 
mais digne, et tout, dans sa personne, frappait 
l'imagination : le peuple demanda qu'elle se mon- 
trât sur le balcon; et comme toute la cour appe- 
lée la Cour de marbre était remplie d'hommes qui 
tenaient en main des armes à feu , on put aperce- 
voir dans la physionomie de la reine ce qu'elle re- 
doutait. Néanmoins elle s'avança, sans hésiter, 
avec ses deux enfants qui lui servaient de sauve- 
garde. 

La multitude parut attendrie en voyant la reine 
comme mère, et les fureurs politiques s'apaisèrent 
à cet aspect; ceux qui, la nuit même, avaient 
peut-être voulu l'assassiner, portèrent son nom 
jusqu'aux nues. 

Le peuple en insurrection est inaccessible d'or- 
dinaire au raisonnement, et l'on n'agit sur lui que 
par des sensations aussi rapides que les coups de 
l'électricité , et qui se communiquent de même. 
Les masses sont, suivant les circonstances, meil- 
leures ou plus mauvaises que les individus qui les 
composent; mais dans quelque disposition qu'elles 
soient, on ne peut les porter au crime comme à la 
vertu, qu'en faisant usage d'une impulsion natu- 
relle. 

La reine , en sortant du balcon , s'approcha de 
ma mère, et lui dit, avec des sanglots étouffés : 
Ils vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre 
à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps 
portées devant nous au bout de leurs piques. Sa 
prédiction faillit s'accomplir. Ainsi la reine et le 
roi furent amenés dans leur capitale. Nous revîn- 
mes à Paris par une autre route , qui nous éloi- 
gnait de cet affreux spectacle : c'était à travers le 
bois de Boulogne que nous passâmes , et le temps 
était d'une rare beauté ; l'air agitait à peine les 
arbres, et le soleil avait assez d'éclat pour ne lais- 
ser rien de sombre dans la campagne : aucun ob- 
jet extérieur ne répondait à notre tristesse. Com- 
bien de fois ce contraste , entre la beauté de la 
nature et les souffrances imposées par les hom- 
mes , ne se renouvelle-t-il pas dans le cours de la 
vie! 

Le roi se rendit à l'Hôtel de ville, et la reine y 
montra la présence d'esprit la plus remarquable. 



SUR Là REVOLUTION FRANCHISE. 



133 



Le roi dit au maire : Je viens avec plaisir au mi- 
lieu de ma bonne ville de Paris; la reine ajouta : 
Et avec confiance. Ce mot était heureux , bien 
qu'héias ! l'événement ne l'ait pas justifié. Le len- 
demain , la reine reçut le corps diplomatique et 
les personnes de sa cour; elle ne pouvait pronon- 
cer une parole sans que les sanglots la suffoquas- 
sent , et nous étions de même dans l'impossibilité 
de lui répondre. 

Quel spectacle en effet que cet ancien palais des 
Tuileries, abandonné depuis plus d'un siècle par 
ses augustes hôtes ! La vétusté des objets extérieurs 
agissait sur l'imagination , et la faisait errer dans 
les temps passés. Comme on était loin de prévoir 
l'arrivée de la famille royale, très-peu d'apparte- 
ments étaient habitables, et la reine avait été obli- 
gée de faire dresser des lits de camp pour ses 
enfants dans la chambre même oii elle recevait ; 
elle nous en fit des excuses , en ajoutant : Fous sa- 
vez que je ne m^attendais pas à venir ici. Sa 
physionomie était belle et irritée; on ne peut l'ou- 
blier quand on l'a vue. 

Madame Elisabeth, sœur du roi, semblait tout 
à la fois calme sur son propre sort, et agitée pour 
celui de son frère et de sa belle-sœur. Le courage 
se manifestait en elle par la résignation religieuse : 
et cette vertu , qui ne suffit pas toujours aux hom- 
mes , est de l'héroïsme dans une femme. 

CHAPITRE XIL 

L'assemblée constituante à Paris. 

L'assemblée constituante, transportée à Paris 
par la force armée , se trouva , à quelques égards , 
dans la situation du roi lui-même : elle ne jouit 
plus entièrement de sa liberté. Le 5 et le 6 octobre 
furent, pour ainsi dire, les premiers jours de l'avéne- 
ment des jacobins ; la révolution changea d'objet 
et de sphère ; ce n'était plus la liberté , mais l'éga- 
lité qui en devenait le but , et la classe inférieure 
de la société commença dès ce jour à prendre de 
l'ascendant sur celle qui est appelée par ses lumiè- 
res à gouverner. Mounier et Lally quittèrent l'as- 
semblée et la France. Une juste indignation leur 
fit commettre cette erreur; il en résulta que le 
parti modéré fut sans force. Le vertueux Blalouet 
et un orateur tout à la fois brillant et sérieux , 
M. de Clermont-Tonnerre, essayèrent de le soute- 
nir; mais on ne vit plus guère de débats qu'entre 
les opinions extrêmes. 

L'assemblée constituante avait été maîtresse du 
sort de la France depuis le 14 juillet jusqu'au 5 oc- 
tobre 1789; mais, à dater de cette dernière époque, 



c'est la force populaire qui l'a dominée. On ne sau- 
rait trop le répéter, il n'y a pour les individus , 
comme pour les corps politiques , qu'un moment 
de bonheur et de puissance ; il faut le saisir, car 
l'épreuve de la prospérité ne se renouvelle guère 
deux fois dans le cours d'une même destinée, et 
qui n'en a pas profité ne reçoit, par la suite, que 
la triste leçon des revers. La révolution devait des- 
cendre toujours plus bas, chaque fois que les clas- 
ses plus élevées laissaient échapper les rênes , soit 
par leur manque de sagesse , soit par leur manque 
d'habileté. 

Le bruit se répandit que Mirabeau et quelques 
autres députés seraient nommés ministres. Ceux 
de la montagne , qui étaient bien certains que le 
choix ne pouvait les regarder, proposèrent de dé- 
clarer que les fonctions de député et celles de mi- 
nistre étaient incompatibles ; décret absurde qui 
transformait l'équilibre des pouvoirs en hostilités 
réciproques. Mirabeau, dans cette occasion, pro- 
posa très-spirituellement de s'en tenir à l'exclure 
lui seul, nominativement, de tout emploi dans le 
ministère , afin que l'injustice personnelle dont il 
était l'objet , disait-il , ne fit pas prendre une me- 
sure contraire à l'intérêt public. Il demanda du 
moins que les ministres assistassent toujours aux 
délibérations de l'assemblée, si, contre son opi- 
nion, on leur interdisait d'en être membres. Les 
jacobins s'écrièrent qu'il suffisait de leur présence 
pour influer sur l'opinion des représentants du 
peuple , et de telles phrases ne manquaient jamais 
d'être applaudies avec transport par les galeries : 
on eût dit que personne en France ne pouvait voir 
un homme puissant, qu'aucun membre du tiers 
état ne pouvait approcher d'un homme de la cour, 
sans être subjugué. Triste effet du gouvernement 
arbitraire et des distinctions de rang trop exclusi- 
ves ! L'animadversion des classes inférieures contre 
la classe aristocratique ne détruit pas son ascen- 
dant sur ceux même dont elle est haïe ; les subal- 
ternes, dans la suite, tuèrent leurs anciens maî- 
tres, comme l'unique moyen de cesser de leur obéir. 

La minorité de la noblesse, c'est-à-dire, les gen- 
tilshommes du parti populaire , étaient infiniment 
supérieurs , par la pureté de leurs sentiments , aux 
hommes exagérés du tiers état. Ces nobles étaient 
désintéressés dans la cause qu'ils soutenaient, et, 
ce qui est plus honorable encore, ils préféraient 
les principes généreux de la liberté aux avantages 
dont ils jouissaient personnellement. Dans tous les 
pays où l'aristocratie est dominante , ce qui abaisse 
la nation place d'autant plus haut quelques indivi- 
dus, qui réunissent les habitudes d'un rang élevé 



134 



CONSIDERATIONS 



aux lumières acquises par le travail et la réflexion. 
Mais il est trop cher de comprimer l'essor de tant 
d'hommes , pour qu'une minorité de la noblesse , 
telle que MM. de Clermont-Tonnerre, de Grillon, 
de Castellane, de la Rochefoucauld, de Toulon- 
geon , de la Fayette, de Montmorenci , etc., puisse 
être considérée comme l'élite de la France; car, 
malgré leurs vertus et leurs talents , ils se sont 
trouvés sans force à cause de leur pelit nombre. 
Depuis que l'assemblée délibérait à Paris , le peu- 
ple exerçait de toutes parts sa puissance tumul- 
tueuse; déjà les clubs s'établissaient, les dénon- 
ciations des journaux, les vociférations des tribunes 
égaraient tous les esprits; la peur était la funeste 
muse de la plupart des orateurs ; et, chaque jour, 
on inventait de nouveaux genres de raisonnements 
et de nouvelles formes oratoires pour obtenir les 
applaudissements de la multitude. Le duc d'Or- 
léans fut accusé d'avoir trempé dans la conspira- 
tion du 6 octobre; le tribunal chargé d'examiner 
les pièces de ce procès ne trouva point de preuves 
contre lui ; mais M. de la Fayette ne supportait pas 
l'idée que l'on attribuât même les violences popu- 
laires à ce qu'on pouvait appeler une conspiration. 
Il exigea du ducd'alleren Angleterre; et ce prince, 
dont on ne saurait qualifier la déplorable faiblesse, 
accepta sans résistance une mission qui n'était 
qu'un prétexte pour l'éloigner. Depuis cette singu- 
lière condescendance , je ne crois pas que les jaco- 
bins mêmes aient jamais eu l'idée qu'un tel homme 
pût influer en rien sur le sort de la France : les 
vertus de sa famille nous commandent de ne plus 
parler de lui. 

Les provinces partageaient l'agitation de la ca- 
pitale , et l'amour de l'égalité mettait en mouve- 
ment la France, comme la haine du papisme exci- 
tait les passions des Anglais dans le dix-septième 
siècle. L'assemblée constituante était battue par 
les flots au milieu desquels elle semblait diriger sa 
course. L'homme le plus marquant entre les dépu- 
tés , Mirabeau , inspirait pour la première fois 
quelque estime; et l'on ne pouvait même s'empê- 
cher d'avoir pitié de la contrainte imposée à sa 
supériorité naturelle. Sans cesse, dans le même 
discours, il faisait la part de la popularité et celle 
de la raison; il essayait d'obtenir de l'assemblée 
un décret monarchique avec des phrases démago- 
giques , et souvent il exerçait son amertume contre 
le parti des royalistes , alors même qu'il voulait 
faire passer quelques-unes de leurs opinions ; enfin, 
on voyait manifestement qu'il se débattait toujours 
entre son jugement et son besoin de succès. Il était 
payé secrètement par le ministère pour défendre 



les intérêts du trône; néanmoins, quand il mon- 
tait à la tribune, il lui arrivait souvent d'oublier 
les engagements qu'il avait pris , et de céder à ce 
bruit des applaudissements dont le prestige est pres- 
que irrésistible. S'il eût été consciencieux , peut- 
être avait-il assez de talent pour faire naître dans 
l'assemblée un parti indépendant du peuple et de 
la cour; mais trop d'intérêts personnels entra- • 
valent son génie pour qu'il pût s'en servir libre- 
ment. Ses passions l'enveloppaient de toutes parts, 
comme les serpents du Laocoon, et l'on voyait sa 
force dans la lutte, sans pouvoir espérer son 
triomphe. 

CHAPITRE XIII. 

Des décrets de l'assemblée constituante 
relativement au clergé. 

Le reproche le plus sérieux qu'on ait fait à l'as- 
semblée constituante , c'est d'avoir été indifférente 
au maintien de la religion en France; et de là vien- 
nent les déclamations contre la philosophie, qui 
ont remplacé toutes celles dont la superstition fut 
jadis l'objet. On doit justifier les intentions de 
l'assemblée constituante à cet égard, en examinant 
le motif de ses décrets. Les privilégiés ont pris en 
France un moyen de défense commun à la plupart 
des hommes, celui de rattacher une idée générale 
à leurs intérêts particuliers. Ainsi , les nobles di- 
saient que la valeur est l'héritage exclusif de la no- 
blesse, et les prêtres, que la religion ne saurait se 
passer des biens du clergé : ces deux assertions 
sont également fausses. On s'est battu admirable- 
ment en Angleterre et en France depuis qu'il n'y 
existe plus un corps de noblesse, et la religion ren- 
trerait dans tous les cœurs français, si l'on ne vou- 
lait pas sans cesse confondre les articles de foi avec 
les questions politiques, et la richesse du haut 
clergé avec l'ascendant simple et naturel des curés 
sur les gens du peuple. 

Le clergé en France faisait partie des quatre 
pouvoirs législatifs; et, du moment qu'on jugeait 
nécessaire de changer cette bizarre constitution, il 
fallait que le tiers des propriétés du royiiume ne 
restât pas entre les mains des ecclésiastiques : c'est 
comme ordre que le clergé possédait une telle for- 
tune, et qu'il l'administrait collectivement. Les 
biens des prêtres et les établissements religieux ne 
pouvant être soumis au genre de lois civiles qui 
assurent l'héritage des pères aux enfants, du mo- 
ment que la constitution de l'État changeait, il 
n'eût pas été sage de laisser au clergé des richesses 
qui pouvaient lui servir à regagner l'influence po- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



135 



litique dont on voulait le priver. La justice exigeait 
qu'on maintînt les possesseurs dans leur jouissance 
viagère; mais que devait-on à ceux qui ne s'étaient 
pas faits prêtres encore, surtout quand le nombre 
des ecclésiastiques surpassait de beaucoup ce que 
le service public peut rendre nécessaire? Donne- 
rait-on pour motif qu'on ne doit jamais changer ce 
qui était ? Dans quel moment le fameux ce qui était 
a-t;il dû s'établir pour toujours? quand aucune 
amélioration n'a-t-elle plus été possible ? 

Depuis la destruction des Albigeois par le fer et 
le feu, depuis les supplices des protestants sous 
François I", le massacre de la Saint-Barthélemi , 
!a révocation de l'édit de Nantes et la guerre des 
Cévennes , le clergé français a constamment prê- 
ché, et prêche encore l'intolérance; or, la liberté 
des cultes ne pouvait se concilier avec les opinions 
des prêtres qui protestent contre elle, si on leur 
laissait une existence politique , ou si leur grande 
fortune les mettait en état de reconquérir cette 
existence qu'ils ne cesseront jamais de regretter. 
L'Église ne recule pas plus que les émigrés n'avan- 
cent ; il faut conformer les institutions à cette cer- 
titude. 

Quoi! dira-t-on encore, le clergé anglais n'est- 
il pas propriétaire? Les ecclésiastiques anglais, 
étant de la religion réformée , ont été dans le sens 
de la réforme politique , lorsque les derniers Stuarts 
voulurent rétablir le catholicisme en Angleterre. Il 
n'en est pas de même du clergé français, ennemi 
naturel des principes de la révolution. Le clergé 
anglais n'a d'ailleurs aucune influence sur les af- 
faires d'État; il est beaucoup moins riche que ne 
l'était celui de France, puisqu'il n'existe en Angle- 
terre ni couvent , ni abbaye , ni rien de semblable. 
Les prêtres anglais se marient, et font ainsi partie 
de la société. Enfin , le clergé français a longtemps 
hésité entre l'autorité du pape et celle du roi ; et , 
lorsque Bossuet a soutenu ce qu'on appelle les li- 
bertés de l'Église gallicane, il a, dans sa politique 
sacrée , conclu l'alliance de l'autel et du trône , mais 
en la fondant sur les maximes de l'intolérance re- 
ligieuse et du despotisme royal. 

Lorsque les prêtres en France sont sortis de la 
vie retirée pour se mêler de la politique , ils y ont 
porté presque _ toujours un genre d'audace et de 
ruse très-défavorable au bien du pays. L'habileté 
d'esprit qui distingue des hommes obligés de bonne 
heure à concilier deux choses opposées , leur état 
et le monde; cette habileté est telle, que depuis 
deux cents ans ils se sont constamment insinués 
dans les affaires , et la France a presque toujours 
eu pour ministres des cardinaux et des évêques. 



Les Anglais , malgré la libéralité de principes qui 
dirige leur clergé , n'admettent point les ecclésias- 
tiques du second ordre dans la chambre des com- 
munes , et il n'y a pas d'exemple qu'un membre du 
haut clergé soit devenu ministre d'État depuis la 
réformation. Il en était de même à Gênes, dans un 
pays très-catholique ; et le gouvernement et les prê- 
tres se sont également bien trouvés de cette pru- 
dente séparation. 

Comment le système représentatif serait-il con- 
ciliable avec la doctrine, les habitudes et les ri- 
chesses du clergé français, tel qu'il était autrefois? 
Une analogie frappante devait engager l'assemblée 
constituante à ne plus le reconnaître comme pro- 
priétaire. Les rois possédaient des domaines con- 
sidérés jadis comme inaliénables ; et certes ces 
propriétés étaient aussi légitimes que tout autre 
héritage paternel. Cependant, en France comme 
en Angleterre, et dans tous les pays oii les prin- 
cipes constitutionnels sont établis, les rois ont une 
liste civile , et l'on regarderait comme funeste à la 
liberté , qu'ils pussent posséder des revenus indé- 
pendants de la sanction nationale. Pourquoi donc 
le clergé serait-il, à cet égard, mieux traité que la 
couronne? Pourquoi la magistrature ne réclame- 
rait-elle pas des propriétés à plus forte raison que 
le clergé, si le but du payement en fonds de terre 
était d'affranchir ceux qui en jouissent de l'ascen- 
dant du gouvernement? 

Qu'importent, dira-t-on, les inconvénients ou 
les avantages des propriétés du clergé ? on n'avait 
pas le droit de les prendre. Cette question est épui- 
sée par les excellents discours prononcés dans l'as- 
semblée constituante sur ce sujet ; il a été démon- 
tré que les corps ne possédaient point au même 
titre que les individus, et que l'État ne pouvait 
maintenir l'existence de ces corps , qu'autant qu'ils 
n'étaient point contraires aux intérêts publics et 
aux lois constitutionnelles. Lorsque la réformation 
s'établit en Allemagne, les princes protestants 
attribuèrent une partie des biens de l'Église, soit 
aux dépenses de l'État , soit aux établissements de 
bienfaisance; et plusieurs princes catholiques, en 
diverses autres occasions , ont de même disposé dé 
ces biens. Les décrets de l'assemblée constituante, 
sanctionnés par le roi , devaient certainement avoir 
aussi bien force de loi que la volonté des souve- 
rains dans le seizième siècle et les suivants. Les 
rois de France touchaient les revenus des béné- 
fices, pendant qu'ils étaient vacants. Les ordres 
religieux , qu'il faut distinguer dans cette question 
du clergé séculier, ont souvent cessé d'exister; et 
l'on ne concevrait pas , comme l'a dit l'un des plus 

10 



136 



CONSIDERATIONS 



spirituels orateurs que nous ayons entendus dans 
la session dernière, M. de Barante : « On ne con- 
« cevrait pas comment les biens des ordres qui ne 
« sont plus seraient dus à ceux qui ne sont pas. » 
Les trois quarts des biens des prêtres leur ont été 
donnés par la couronne, c'est-à-dire , par l'autorité 
souveraine d'alors, non pas comme une faveur 
personnelle, mais pour assurer le service divin. 
Comment donc les états généraux, conjointement 
avec le roi , n'auraient-ils pas eu le droit de chan- 
ger la manière de pourvoir à l'entretien du clergé? 
Mais les fondateurs particuliers, dira-t-on, ayant 
destiné leur héritage aux ecclésiastiques, était-il 
permis d'en détourner l'emploi ? Quel moyen a 
l'homme d'imprimer l'éternité à ses résolutions? 
Peut-on aller chercher dans la nuit des temps , les 
titres qui n'existent plus, pour les opposer à la 
raison vivante? Quel rapport y a-t-il entre la reli- 
gion et les chicanes continuelles dont la vente des 
biens nationaux est l'objet? Les sectes particulières 
en Angleterre, et notamment celle des méthodistes, 
qui est très-nombreuse , fournissent avec ordre et 
spontanément aux dépenses de leur culte. Oui , di- 
ra-t-on; mais les méthodistes sont très-religieux, 
et les habitants de la France ne feraient point de 
sacrifice d'argent pour leurs prêtres. Cette incré- 
dulité ne s'est-elle pas introduite précisément par 
le spectacle des richesses ecclésiastiques et des 
abus qu'elles entraînaient ? Il en est de la religion 
comme des gouvernements; quand vous voulez 
maintenir de force ce qui n'est plus en rapport avec 
le temps , vous dépravez le cœur humain , au lieu 
de l'améliorer. Ne trompez pas les faibles ; n'irri- 
tez pas non plus une autre espèce d'hommes fai- 
bles , les esprits forts , en excitant les passions po- 
litiques contre la religion; séparez bien l'une des 
autres , et les sentiments solitaires ramèneront tou- 
jours aux pensées élevées. - 

Un grand tort , dont il semble cependant qu'il 
devait être facile à l'assemblée constituante de se 
préserver, c'est la funeste invention d'un clergé 
constitutionnel ; exiger des prêtres un serment con- 
traire à leur conscience, et lorsqu'ils s'y refusent, 
les persécuter par la privation d'une pension, et 
plus tard même par la déportation, c'était avilir 
ceux qui prêtaient ce serment , auquel étaient at- 
tachés des avantages temporels. 

L'assemblée constituante ne devait point songer 
à se faire un clei:gé à sa dévotion, et donner ainsi 
lieu , comme on l'a fait depuis , à tourmenter les 
ecclésiastiques attachés à leur ancienne croyance. 
C'était mettre l'intolérance politique à la place de 
l'intolérance religieuse. Une seule résolution ferme 



et Juste devait être prise par des hommes d'État 
dans cette circonstance ; il fallait imposer à chaque 
communion le devoir d'entretenir les prêtres de 
son culte : l'assemblée constituante s'est cru plus 
de profondeur de vues en divisant le clergé, en 
établissant le schisme, et détachant ainsi de la cour 
de Rome ceux qui s'enrôlaient sous les bannières 
de la révolution. Mais à quoi servaient de tels prê- 
tres? Les catholiques n'en voulaient pas, et les 
philosophes n'en avaient pas besoin ; c'était une 
sorte de milice discréditée d'avance, qui ne pou- 
vait que nuire au gouvernement qu'elle soutenait. 
Le clergé constitutionnel révoltait tellement les 
esprits, qu'il fallut employer la violence pour le 
fonder : trois évêques étaient nécessaires pour sa- 
crer les schismatiques , et leur communiquer ainsi 
le pouvoir d'ordonner d'autres prêtres à leur tour , 
sur ces trois évêques , dont la fondation du nou- 
veau clergé dépendait , deux , au dernier moment , 
furent près de renoncer à la bizarre entreprise 
que la religion et la philosophie condamnaient éga- 
lement. 

L'on ne saurait trop le répéter , il faut aborder 
sincèrement toutes les grandes idées, et se garder 
de mettre des combinaisons machiavéliques dans 
l'application de la vérité ; car les préjugés fondés 
par le temps ont encore plus de force que la rai- 
son même , dès qu'on emploie de mauvais moyens 
pour l'établir. Il importait aussi , dans le débat en- 
core subsistant entre les privilèges et le peuple, de 
ne jamais mettre les partisans des vieilles institu- 
tions dans une situation qui pût inspirer aucune 
espèce de pitié ; et l'assemblée constituante excitait 
ce sentiment en faveur des prêtres, du moment 
qu'elle les privait de leurs propriétés viagères , et 
qu'elle donnait ainsi à la loi un effet rétroactif. Ja- 
mais on, ne peut oublier ceux qui souffrent ; la na- 
ture humaine, à cet égard, vaut mieux qu'on ne 
croit. 

Mais qui enseignera la religion et la morale aux 
enfants, dira-t-on, s'il n'y a point de prêtres dans 
les écoles? Ce n'était certainement pas le haut 
clergé qui remplissait ce devoir; et quant aux cu- 
rés , ils sont plus nécessaires aux soins des mala- 
des et des mourants qu'à l'enseignement même , 
excepté dans ce qui concerne la connaissance de 
la religion ; le temps est passé oii , sous le rapport 
de l'instruction, les prêtres étaient supérieurs aux 
autres hommes. Il faut établir et multiplier les 
écoles dans lesquelles , comme en Angleterre , on 
apprend aux enfants pauvres à lire, écrire et comp- 
ter ; il faut des collèges pour enseigner les langues 
anciennes , et des universités pour porter plus loin 



SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE. 



137 



encore Tétude de ces belles langues et celle des 
hautes sciences. Mais le moyen le plus efficace de 
fonder la morale , ce sont les institutions politi- 
ques ; elles excitent l'émulation , et forment la di- 
gnité du caractère : on n'enseigne point à l'homme 
ce qu'il ne peut apprendre que par lui-même. On 
ne dit aux Anglais dans aucun catéchisme qu'il 
faut aimer leur constitution ; il n'y a point de maî- 
tre de patriotisme dans les écoles ; le bonheur pu- 
blic et la vie de famille inspirent plus efficacement 
la religion que tout ce qu'il reste d'anciennes cou- 
tumes destinées à la maintenir. 

CHAPITRE XIV. 

De la suppression des titres de noblesse. 

Le moins impopulaire des deux ordres privilé- 
giés en France , c'est peut - être encore le clergé ; 
car le principe moteur de la révolution étant l'é- 
galité, la nation se sentait moins blessée par les 
préjugés des prêtres que par les prétentions des 
nobles. Cependant rien n'est plus funeste, on ne 
saurait trop le répéter, que l'influence politique 
des ecclésiastiques dans un État, tandis qu'une 
magistrature héréditaire dont les souvenirs de la 

• naissance fassent partie, est un élément indispen- 
sable de toute monarchie limitée. Mais la haine 
du peuple contre les gentilshommes ayant éclaté 
dès les premiers jours de la révolution, la minorité 

' de la noblesse dans l'assemblée constituante au- 
rait voulu détruire ce germe d'inimitié , et s'unir 
en tout à la nation. Un soir donc, dans un moment 
de fermentation, un membre fit la proposition d'a- 
bolir tous les titres. Aucun noble du parti popu- 

i laire ne pouvait se refuser à l'appuyer, sans avoir 

• l'air d'une vanité ridicule; néanmoins il serait fort 
- à désirer que les titres, tels qu'ils existaient, n'eus- 
5 sent été supprimés qu'en étant remplacés par la 

pairie et par les distinctions qui émanent d'elle. 

Un grand publiciste anglais a dit, avec raison, que 
i toutes les fois qu'il existe dans U7i pays un prin- 
i cipe de vie quelconque, le législateur doit en tirer 
■ parti. En effet , comme rien n'est si difficile que 
•1 de créer, il faut le plus souvent greffer une insti- 
, tution sur une autre. 

L'assemblée coustituante traitait la France 

comme une colonie dans laquelle il n'y aurait 
^ point eu de passé ; mais , quand il y en a un , on 
,{ ne peut empêcher qu'il n'ait son influence. La na- 

! tiou française était fatiguée de la noblesse de se- 

• cond ordre; mais elle avait, mais elle aura toujours 
I du respect pour les noms historiques. C'était de 
j ce sentiment qu'il fallait se servir pour établir une 



chambre haute , et tâcher de faire tomber, par de- 
grés , en désuétude , toutes ces dénominations de 
comtes et de marquis qui , lorsqu'elles ne s'atta- 
chent ni à des souvenirs ni à des fonctions poli- 
tiques , ressemblent plutôt à des sobriquets qu'à 
des titres. 

L'une des plus singulières propositions de ce 
jour fut celle de renoncer aux noms des terres que 
plusieurs familles portaient depuis des siècles, 
pour obliger à reprendre les noms patronymiques. 
Ainsi les Montmorenci se seraient appelés Bou- 
chard; la Fayette, Mottié; Mirabeau, Riquetti. 
C'était dépouiller la France de son histoire, et nul 
homme, quelque démocrate qu'il fût, ne voulait 
ni ne devait renoncer ainsi à la mémoire de ses 
aïeux. Le lendemain du jour oii ce décret fut 
porté , les journalistes imprimèrent dans le récit 
des séances, Riquetti rainé, au lieu du comte de 
Mirabeau ; il s'approcha furieux des écrivains qui 
assistaient à l'assemblée , et leur dit : Jvec votre 
Riquetti vous avez désoi'ienté l'Europe pendant 
trois jours. Ce mot encouragea chacun à repren- 
dre le nom de son père ; il eût été difficile de l'em- 
pêcher sans une inquisition bien contraire aux 
principes de l'assemblée, car on ne doit pas cesser 
de rappeler qu'elle ne s'est jamais servie des moyens 
du despotisme pour établir la liberté. 

M. Necker seul, dans le conseil d'État, proposa 
au roi de refuser sa sanction au décret qui anéan- 
tissait la noblesse , sans établir le patriciat à sa 
place; et, son opinion n'ayant pu prévaloir, il eut 
le courage de la publier. Le roi avait résolu de 
sanctionner indistinctement tous les décrets de 
l'assemblée : son système était de se faire consi- 
dérer, à dater du 6 octobre, comme en état de 
captivité ; et ce fut seulement pour obéir à ses 
scrupules religieux qu'il ne voulut pas dans la suite 
apposer son nom aux décrets qui proscrivaient les 
prêtres soumis à la puissance du pape. 

M. Necker , au contraire , désirait que le roi fît 
un usage sincère et constant de sa prérogative ; il 
lui représentait que, s'il reprenait un jour toute 
sa puissance , il serait toujours le maître de décla- 
rer qu'il avait été prisonnier depuis son arrivée à 
Paris; mais que s'il ne la reprenait pas, il perdrait 
de sa considération , et surtout de sa force dans la 
nation , en ne faisant pas usage de son veto pour 
arrêter les décrets inconsidérés de l'assemblée , 
décrets dont elle se repentait souvent, dès que la 
fièvre de la popularité était apaisée. L'objet im- 
portant pour la nation française, comme pour tou- 
tes les nations du monde , c'est que le mérite , les 
talents et les services puissent élever aux pre- 

10. 



138 



CONSIDERÂ.TIONS 



miers rangs de l'État. Mais vouloir organiser la 
France d'après les principes de l'égalité abstraite , 
c'était se priver d'un ressort d'émulation si analo- 
gue au caractère des Français , que Napoléon , qui 
s'en est saisi à sa manière, les a dominés surtout 
par là. Le mémoire que M. Necker fit publier à 
l'époque de la suppression des titres, dans l'été de 
1790, était terminé par les réflexions suivantes : 

« En poursuivant dans les plus petits détails 
« tous les signes de distinction , on court peut-être 
« le risque d'égarer le peuple sur le véritable sens 
« de ce mot égalité y qui ne peut jamais signifier, 
« chez une nation civilisée et dans une société déjà 
« subsistante, égalité de rang ou de propriété. La 
,« diversité des travaux et des fonctions , les diffé- 
« rences de fortune et d'éducation , l'émulation , 
« l'industrie , la gradation des talents et des con- 
« naissances, toutes ces disparités productrices du 
« mouvement social entraînent inévitablement des 
« inégalités extérieures ; et le seul but du législa- 
« teur est, en imitation de la nature, de les réunir 
« toutes vers un bonheur égal , quoique différent 
« dans ses formes et dans ses développements. 

« Tout s'unit, tout s'enchaîne dans la vaste éten- 
« due des combinaisons sociales ; et souvent les 
« genres de supériorité qui paraissent un abus aux 
« premiers regards de la philosophie , sont essen- 
« tiellement utiles pour servir de protection aux 
« différentes lois de subordination , à ces lois qu'il 
« est si nécessaire de défendre, et qu'on attaque- 
« rait avec tant de moyens , si l'habitude et l'ima- 
« gination cessaient jamais de leur servir d'appui. » 

J'aurai, par la suite, l'occasion de faire remar- 
quer que, dans les divers ouvrages publiés par 
M. Necker pendant l'espace de vingt ans , il a tou- 
jours annoncé d'avance les événements qui ont eu 
lieu depuis ; tant la sagacité de son esprit était pé- 
nétrante! Le règne du jacobinisme a eu pour cause 
principale l'enivrement sauvage d'un certain genre 
d'égalité; il me semble que M. Necker signalait ce 
danger, lorsqu'il écrivait les observations que je 
viens de citer . 

CHAPITRE XV. 

De V autorité royale, telle qu'elle fut établie par 
l'assemblée constituante. 

C'était déjà un grand danger pour le repos so- 
cial , que de briser tout à coup la force qui rési- 
dait dans les deux ordres privilégiés de l'État. 
Néanmoins , si les moyens donnés au pouvoir exé- 
cutif eussent été suffisants, on aurait pu suppléer 
par des institutions réelles à des institutions ficti- 



ves, si je puis m'exprimer ainsi. Mais l'assemblée, 
se défiant toujours des intentions des courtisans , 
organisa l'autorité royale contre le roi , au lieu de 
la combiner pour le bien public. Le gouvernement 
était entravé de telle sorte , que ses agents , qui 
répondaient de tout, ne pouvaient agir sur rien. 
Le ministère avait à peine un huissier à sa nomi- 
nation; et, dans son examen de la constitution de 
1791, M. Necker a montré que le pouvoir exécutif 
d'aucune république, y compris les petits cantons 
suisses, n'était aussi limité dans son action cons- 
titutionnelle que le roi de France. L'éclat apparent 
de la couronne et son impuissance réelle jetaient 
les ministres et le monarque lui-même dans une 
anxiété toujours croissante : certes il ne faut pas 
que vingt -cinq millions d'hommes existent pour 
un seul ; mais il ne faut pas non plus qu'un seul 
soit malheureux , même sous le prétexte du bon- 
heur de vingt-cinq millions; car une injustice quel- 
conque, soit qu'elle atteigne le trône ou la cabane, 
rend impossible un gouvernement libre , c'est-à- 
dire, équitable. 

Un prince qui ne se contenterait pas du pouvoir 
accordé au roi d'Angleterre , ne serait pas digne 
de régner ; mais , dans la constitution française , la 
position du roi et de ses ministres était insuppor- 
table. L'État en souffrait plus encore que son 
chef; et cependant l'assemblée ne voulait ni éloi- 
gner le roi du trône , ni faire abnégation de ses dé- 
fiances passagères quand il s'agissait d'une œuvre 
durable. 

Les hommes éminents du parti populaire, ne 
sachant pas se tirer de cette incertitude , mirent 
toujours dans leurs décrets le mal à côté du bien. 
L'établissement des assemblées provinciales était 
depuis longtemps désiré; mais l'assemblée consti- 
tuadite les combina de manière à placer les minis- 
tres tout à fait en dehors de l'administration. La 
crainte salutaire de toutes ces guerres , entreprises 
si souvent pour des querelles de rois , avait dirigé 
l'assemblée constituante dans l'organisation de l'é- 
tat militaire ; mais elle avait mis tant d'entraves à 
l'influence de l'autorité sous ce rapport , que l'ar- 
mée n'aurait pas été en état de servir au dehors ; 
tant on craignait qu'elle ne pût opprimer au dedans ! 
La réforme de la jurisprudence criminelle et l'éta- 
blissement des jurés faisaient bénir le nom de 
l'assemblée constituante ; mais elle décréta que les 
juges seraient à la nomination du peuple et non à 
celle du roi , et qu'ils seraient réélus tous les trois 
ans. Cependant l'exemple de l'Angleterre et une 
réflexion éclairée concourent à démontrer que les 
juges, sous quelque gouvernement que ce soit, 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



139 



doivent être inamovibles, et que, dans un gouver- 
nement monarchique , il convient que leur nomi- 
nation appartienne à la couronne. Le"peuple est 
beaucoup moins en état de connaître les qualités 
nécessaires pour être homme de loi que celles 
qu'il faut pour être député : un mérite ostensible 
et des lumières universelles doivent désigner à tous 
les yeux un représentant du peuple , mais de lon- 
gues études rendent seules capable des fonctions 
de magistrat. Il importe, avant tout, que les 
juges ne puissent être ni destitués par le roi , ni 
renommés ou rejetés par le peuple. Si , dès les pre- 
miers jours de la révolution , tous les partis s'é- 
taient accordés à respecter inviolablement les for- 
mes judiciaires, de combien de maux on aurait 
préservé là Fçance ! Car c'est surtout pour les cas 
extraordinaires que les tribunaux ordinaires sont 
établis. 

On dirait que chez nous la justice est comme 
une bonne femme dont on peut se servir dans le 
ménage les jours ouvriers , mais qui ne doit pas 
paraître dans les occasions solennelles; et c'est 
dans ces occasions cependant que , les passions 
étant le plus agitées, l'impassibilité des lois devient 
plus nécessaire que jamais. 

Le 4 février 1790 , le roi s'était rendu à l'assem- 
blée pour accepter, dans un discours très-bien fait, 
auquel M. Necker avait travaillé , les principales 
lois décrétées déjà par l'assemblée. Mais le roi , 
dans ce même discours, montrait avec force le 
malheureux. état du royaume, la nécessité d'amé- 
liorer et d'achever la constitution. Cette démarche 
était indispensable , parce que , les conseillers se- 
crets du roi le représentant toujours comme captif, 
on excitait la défiance du parti populaire sur ses 
intentions. Rien ne convenait moins à un homme 
de la moralité de Louis XVI qu'un état présumé 
de fausseté continuelle; les prétendus avantages 
tirés d'un semblable système détruisaient la force 
réelle de la vertu. 

CHAPITRE XVI. 

De la fédération du 14 juillet 1790. 

Malgré les fautes que nous venons d'indiquer, 
l'assemblée constituante avait opéré tant de bien , 
et triomphé de tant de maux, qu'elle était adorée 
de la France presque entière. Il fallait une grande 
connaissance des principes de la législation politi- 
que , pour s'apercevoir de tout ce qui manquait à 
l'œuvre de la constitution , et l'on jouissait de la 
liberté, quoique les précautions prises pour sa 
durée ne fussent pas bien combinées. La carrière 



ouverte à tous les talents excitait l'émulation gé- 
nérale; les discussions d'une assemblée éminem- 
ment spirituelle , le mouvement varié de la liberté 
de la presse , la publicité sous tous les rapports 
essentiels , délivraient de ses chaînes l'esprit fran- 
çais, le patriotisme français, enfin toutes les qua- 
lités énergiques dont on a vu depuis des résultats 
quelquefois cruels , mais toujours gigantesques. 
On respirait plus librement, il y avait plus d'air 
dans la poitrine , et l'espoir indéfini d'un bonheur 
sans entraves s'était emparé de la nation dans sa 
force , comme il s'empare des hommes dans leur 
jeunesse, avec illusion et sans prévoyance. 

La principale inquiétude de l'assemblée consti- 
tuante ayant pour objet les dangers que les troupes 
de ligne pouvaient faire courir un jour à la liberté, 
il était naturel qu'elle cherchât de toutes les ma- 
nières à captiver les milices nationales , puisqu'elle 
les regardait avec raison comme la force armée des 
citoyens : d'ailleurs elle était si sûre de l'opinion 
publique en 1790, qu'elle aimait à s'entourer des 
soldats de la patrie. Les troupes de ligne sont une 
invention tout à fait moderne , et dont le véritable 
but est de mettre entre les mains des rois un pou- 
voir indépendant des peuples. C'est de l'institution 
des gardes nationales en France qu'est résultée 
dans la suite la conquête de l'Europe continentale; 
mais l'assemblée constituante alors était très-loin 
de souhaiter la guerre, car elle avait beaucoup 
trop de lumières pour ne pas préférer à tout la 
liberté ; et cette liberté est inconciliable avec l'es- 
prit d'envahissement et les habitudes militaires. 

Les quatre-vingt-trois départements envoyè- 
rent des députés de leurs gardes nationales pour 
prêter serment à la constitution nouvelle. Elle 
n'était pas encore achevée, il est vrai; mais 
les principes qu'elle consacrait avaient pour eux 
l'assentiment universel. L'enthousiasme patrioti- 
que était si vif , que tout Paris se portait en foule 
à la fédération de 1790, comme l'année précédente 
à la destruction de la Bastille. 

C'était dans le Champ de Mars , en face de l'É- 
cole militaire , et non loin de l'Hôtel des Invalides, 
que la réunion des milices nationales devait avoir 
lieu. Il fallait élever autour de cette vaste enceinte 
des tertres de gazon pour y placer les spectateurs. 
Des femmes du premier rang se joignirent à la 
multitude des travailleurs volontaires qui venaient 
concourir aux préparatifs de cette fête. Devant 
l'École militaire , en face de la rivière qui borde le 
Champ de Mars, on avait placé des gradins avec 
une tente pour servir d'abri 'au roi , à la reine et à 
toute la cour. Quatre-vingt-trois lances plantées 



140 



CONSIDERA.TIO]\S 



en terre , et auxquelles étaient suspendues les ban- 
nières de chaque département , formaient un grand 
cercle dont l'amphithéâtre où devait s'asseoir la 
famille royale faisait partie. On voyait à l'autre 
extrémité un autel préparé pour la messe , que 
M. de Talleyrand , alors évêque d'Autun , célébra 
dans cette grande circonstance. M. de la Fayette 
s'approcha de ce même autel pour y jurer fidélité 
à la nation , à la loi et au roi ; et le serment et 
l'homme qui le prononçait excitèrent un grand 
sentiment de conflance. Les spectateurs étaient 
dans l'ivresse ; le roi et la liberté leur paraissaient 
alors complètement réunis. La monarchie limitée 
a toujours été le véritable vœu de la France; et le 
dernier mouvement d'un enthousiasme vraiment 
national s'est fait voir à cette fédération de 1790. 

Toutefois, les personnes capables de réflexion 
étaient loin de se livrer à la joie générale. Je voyais 
dans la physionomie de mon père une profonde 
inquiétude; dans le moment oii l'on croyait fêter 
un triomphe, peut-être sentait-il qu'il n'y avait 
déjà plus de ressources. M. Necker ayant sacrifié 
sa popularité tout entière à la défense des prin- 
cipes d'une monarchie libre et limitée, M. de la 
Fayette devait être dans ce jour le premier objet 
de l'affection du peuple ; il inspirait à la garde na- 
tionale un dévouement très-exalté; mais, quelle 
que fût son opinion politique, s'il avait voulu s'op- 
poser à l'esprit du temps , son pouvoir eût été 
brisé. Les idées régnaient à cette époque, et non 
les individus. La terrible volonté de Bonaparte 
lui-même n'aurait pu rien contre la direction des 
esprits ; car les Français alors , loin d'aimer le 
pouvoir militaire, auraient obéi bien plus volon- 
tiers à une assemblée qu'à un général. 

Le respect pour la représentation nationale, pre- 
mière base d'un gouvernement libre , existait dans 
toutes les têtes en 1790, comme si cette représen- 
tation eût daté d'un siècle, et non d'une année. En 
effet, si les vérités d'un certain ordre se recon- 
naissent, au lieu de s'apprendre, il doit suffire de 
Jes montrer aux hommes pour qu'ils s'y attachent. 

CHAPITRE XVII. 

Ce que c'était que la société de Paris, pendant 
fassemhlée constituante. - 

Les étrangers ne sauraient concevoir le charme 
et l'éclat tant vanté de la société de Paris , s'ils 
n'ont vu la France que depuis vingt ans ; mais on 
peut dire avec vérité que jamais cette société n'a 
été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble, 
que pendant les trois ou quatre premières années 



de la révolution , à compter de 1 788 jusqu'à la fin 
de 1791. Comme les affaires politiques étaient en- 
core entre les mains de la première classe, toute 
la vigueur de la liberté et toute la grâce de la po- 
litesse ancienne se réunissaient dans les mêmes 
personnes. Les hommes du tiers état, distingués 
par leurs lumières et leurs talents, se joignaient à 
ces gentilshommes , plus fiers de leur propre mé- 
rite que des privilèges de leur corps ; et les plus 
hautes questions que l'ordre social ait jamais fait 
naître étaient traitées par les esprits les plus ca- 
pables de les entendre et de les discuter. 

Ce qui nuit aux agréments de la société en An- 
gleterre, ce sont les occupations et les intérêts 
d'un État depuis longtemps représentatif. Ce qui 
rendait au contraire la société française un peu 
superficielle, c'étaient les loisirs de la monarchie. 
Mais tout à coup la force de la liberté vint se mê- 
ler à l'élégance de l'aristocratie : dans aucun pays 
ni dans aucun temps , l'art de parler sous toutes 
ses formes n'a été aussi remarquable que dans les 
premières années de la révolution. 

Les femmes en Angleterre sont accoiâtumées à 
se taire devant les hommes , quand il est question 
de politique; les femmes en France dirigeaient chez 
elles presque toutes les conversations , et leur es- 
prit s'était formé de bonne heure à la facilité que 
ce talent exige. Les discussions sur les affaires 
publiques étaient donc adoucies par elles, et sou- 
vent entremêlées de plaisanteries aimables et pi- 
quantes. L'esprit de parti , il est vrai , divisait la 
société; mais chacun vivait avec les siens. 

A la cour , les deux bataillons de la bonne com- 
pagnie, l'un fidèle à l'ancien régime, et l'autre par- 
tisan de la liberté, se rangeaient en présence, et ne 
s'approchaient guère. Il m'arrivait quelquefois, 
par esprit d'entreprise, d'essayer quelques mélan- 
ges des deux partis, en faisant dîner ensemble les 
hommes les plus spirituels des bancs opposés ; car on 
s'entend presque toujours aune certaine hauteur; 
mais les choses devenaient trop graves pour que 
cet accord, même momentané, pût se renouveler 
facilement. 

L'assemblée constituante, comme je l'ai déjà 
dit, ne suspendit pas un seul jour la liberté de la 
presse. Ainsi ceux qui souffraient de se trouver 
constamment en minorité dans l'assemblée, avaient 
au moins la satisfaction de se moquer de tout le 
parti contraire. Leurs journaux faisaient de spiri- 
tuels calembours sur les circonstances les plus 
importantes : c'était l'histoire du monde changé 
en commérage. Tel est partout le caractère de l'a- 
ristocratie des cours. Néanmoins, comme les vio- 



SUR LÀ REVOLUTION FRANÇAISE. 



141 



lences qui avaient signalé les commencements de 
la révolution s'étaient promptement apaisées, et 
qu'aucune confiscation, aucun jugement révolu- 
tionnaire n'avaient eu lieu, chacun conservait en- 
core assez de bien-être pour se livrer au dévelop- 
pement entier de son esprit ; les crimes dont on a 
souillé depuis la cause des patriotes, n'oppressaient 
pas alors leur âme ; et les aristocrates n'avaient 
point encore assez souffert pour qu'on n'osât plus 
même avoir raison contre eux. 

Tout était en opposition dans les intérêts , dans 
les sentiments, dans la manière de penser; mais, 
tant que les échafauds n'avaient point été dressés, 
la parole était encore un médiateur acceptable en- 
tre les deux partis. C'est la dernière fois, hélas! 
que l'esprit français se soit montré dans tout son 
éclat ; c'est la dernière fois , et à quelques égards 
aussi la première, que la société de Paris ait pu 
donner l'idée de cette communication des esprits 
supérieurs entre eux , la plus noble jouissance dont 
la nature humaine soit capable. Ceux qui ont vécu 
dans ce temps ne sauraient s'empêcher d'avouer 
qu'on n'a jamais vu ni tant de vie ni tant d'esprit 
nulle part; l'on peut juger, par la foule d'hommes 
de talent que les circonstances développèrent alors, 
ce que seraient les Français s'ils étaient appelés à 
se mêler des affaires publiques, dans la route tra- 
cée par une constitution sage et sincère. 

On peut mettre en effet dans les institutions 
politiques une sorte d'hypocrisie qui condamne, 
dès qu'on se trouve en société, à se taire ou à 
tromper. La conversation en France est aussi gâ- 
tée depuis quinze ans par les sophismes de l'esprit 
de parti et par la prudence de la bassesse , qu'elle 
était franche et spirituelle lorsqu'on abordait har- 
diment toutes les questions les plus importantes; 
on n'éprouvait alors qu'une crainte, celle de ne pas 
mériter assez l'estime publique; et cette crainte 
agrandit les facultés, au lieu de les comprimer. 

CHAPITRE XVIII 

De l'établissement des assignats, et de la retraite 
de M. Necker. 

Les membres du comité des finances proposèrent 
à l'assemblée constituante d'acquitter les dettes 
de l'État , en créant dix-huit cents millions de bil- 
lets avec un cours forcé, assignés sur les biens du 
clergé. C'était une manière fort simple d'arranger 
les finances; toutefois il était probable qu'en se 
débarrassant ainsi des difficultés que présente 
toujours l'administration d'un grand pa}'s, l'on dé- 
penserait un capital énorme en peu d'années , et 



que l'on alimenterait, par la disposition de ce ca- 
pital, des révolutions nouvelles. En effet, sans une 
ressource d'argent aussi immense, ni les troubles 
intérieurs , ni la guerre au dehors n'auraient eu 
lieu si facilement. Plusieurs des députés qui enga- 
geaient l'assemblée constituante à cette énorme 
émission de papier -monnaie, n'en prévoyaient 
point assurément les suites funestes; mais ils ai- 
maient le pouvoir que la jouissance d'un tel trésor 
allait leur donner. 

M. Kecker s'opposa fortement à l'établissement 
des assignats; d'abord, comme nous l'avons déjà 
rappelé , il n'approuvait pas la confiscation de tous 
les biens ecclésiastiques , et il en aurait toujours 
excepté, selon sa manière de voir, les archevêchés, 
les évêchés , et surtout les presbytères : car les 
curés n'ont jamais été assez payés en France, bien 
qu'ils soient, entre les prêtres, la classe la plus 
utile. Les suites d'un papier-monnaie, sa dépré- 
ciation graduelle, et les spéculations immorales 
auxquelles cette dépréciation donnait lieu, étaient 
développées , dans le mémoire de M. Necker , avec 
une force que l'événement n'a que trop confir- 
mée. Les loteries, contre lesquelles, avec raison, 
plusieurs membres de l'assemblée constituante se 
prononcèrent, et M. l'évêque d'Autun en parti- 
culier, ne sont qu'un simple jeu de hasard; tandis 
que le gain qui résulte de la variation continuelle 
du papier-monnaie, se fonde presque entièrement 
sur l'art de tromper, à chaque instant du jour, 
soit relativement au change , soit relativement à 
la valeur des marchandises, et les gens du peuple, 
transformés en agioteurs, se dégoûtent du travail 
par un gain trop facile ; enfin , les débiteurs qui 
s'acquittent d'une manière injuste, ne sont plus 
des hommes d'une probité parfaite dans aucune 
autre relation de la vie. M. Necker prédit, en 1790, 
tout ce qui est arrivé depuis relativement aux as- 
signats : la détérioration de la fortune publique 
par le vil prix auquel les biens nationaux seraient 
vendus , et ces ruines et ces richesses subites , qui 
altèrent nécessairement le caractère de ceux qui 
perdent comme de ceux qui gagnent ; car une si 
grande latitude de crainte et d'espérance donne à 
la nature humaine de trop violentes agitations. 

En s'opposant au projet du papier-monnaie, 
M. Necker ne se renferma point dans le rôle aisé 
de l'attaque; il proposa, comme moyen de rempla- 
cement, l'établissement d'une banque dont on a 
depuis adopté les principales bases, et dans laquelle 
il faisait entrer, pour gage, une portion des biens 
du clergé, suffisante pour remettre les finances 
dans l'état le plus prospère. Il insista fortement 



142 



CONSIDERATIONS 



aiissi , mais en vain , pour que les membres du bu- 
reau de la trésorerie fussent admis dans l'assemblée, 
afin qu'ils pussent discuter les questions de finances, 
en l'absence du ministre, qui n'avait pas le droit 
d'y siéger. Enfin M. Necker, avant de quitter sa 
place, se servit une dernière fois du respect qu'il 
inspirait, pour refuser positivement à l'assemblée 
constituante, et en particulier au député Camus, 
la connaissance du livre rouge. 

Ce livre contenait les dépenses secrètes de l'État, 
sous le règne précédent et sous celui de Louis XVI. 
Il n'y avait pas un seul article ordonné par M. Nec- 
ker; et ce fut lui cependant qui soutint la plus 
désagréable lutte , pour obtenir que l'assemblée ne 
fût pas mise en possession d'un registre qui attes- 
tait les torts de Louis XV et la trop grande bonté 
de Louis XVI : sa bonté seulement, car M. Necker 
eut soin de faire savoir que, dans l'espace de 
seize années, la reine et le roi n'avaient pris pour 
eux-mêmes que onze millions sur ces dépenses se- 
crètes ; mais plusieurs personnes vivantes pouvaient 
être compromises par la connaissance des sommes 
considérables qu'elles avaient reçues. Ces personnes 
étaient précisément les ennemis de M. Necker, 
parce qu'il avait blâmé les largesses de la cour en- 
vers elles; et ce fut cependant lui seul qui osa 
déplaire à l'assemblée , en s'opposant à la publicité 
des fautes de ses antagonistes. Tant de vertus en 
tous genres, générosité, désintéressement, persé- 
vérance , avaient été récompensées , dans d'autres 
temps, par l'opinion publique, et méritaient de 
l'être plus que jamais. Mais, ce qui doit inspirer 
xin profond intérêt à quiconque a conçu la situation 
de M. Necker, c'est de voir un homme, du plus 
beau génie et du plus beau caractère, placé entre 
des partis tellement opposés et des devoirs si dif- 
férents , que le sacrifice entier de lui-même , de sa 
réputation et de son bonheur, ne pouvait 'rappro- 
cher ni les préjugés des principes, ni les opinions 
des intérêts. 

Si Louis XVI s'en fût remis véritablement aux 
conseils de M. Necker , il eût été du devoir de ce 
ministre de ne pas demander sa démission. Mais 
les partisans de l'ancien régime conseillaient alors 
au roi , comme ils le feraient peut-être encore au- 
jourd'hui, de ne jamais suivre les avis d'un homme 
qui avait aimé la liberté : c'est à leurs yeux le 
crime irrémissible. D'ailleurs M. Necker s'aperçut 
que le roi, mécontent de la part qu'on lui faisait 
dans la constitution, lassé de la conduite de l'as- 
semblée , avait résolu de se soustraire à une telle 
situation. S'il se fût adressé à M. Necker, pour 
concerter avec lui son départ, sans doute son mi- 



nistre aurait cru devoir le seconder de toutes ses 
forces , tant la position du monarque lui paraissait 
cruelle et dangereuse. Et cependant il était fort 
contraire au penchant naturel d'un homme appelé 
par le vœu national , de passer sur le territoire 
étranger; mais le roi et la reine ne lui parlant pas 
de leurs projets à cet égard , devait-il provoquer 
la confidence? Les choses en étaient venues à cet 
excès , qu'il fallait être factieux ou contre-révolu- 
tionnaire pour avoir de l'influence , et ni l'un ni 
l'autre de ces rôles ne pouvait convenir à M. Necker. 

Il prit donc la résolution de se retirer, et sans 
doute , à cette époque , il le devait ; mais , constam- 
ment guidé par le désir de porter le dévouement 
à la chose publique aussi loin qu'il était possible, il 
laissa deux millions de sa fortune en dépôt au tré- 
sor royal, précisément parce qu'il avait prédit que 
le papier-monnaie avec lequel on payerait les rentes 
serait dans peu sans valeur. Il ne voulait pas nuire, 
comme particulier, à l'opération qu'il blâmait 
comme ministre. Si M. Necker eût été très-riche, 
cette façon d'abandonner sa fortune aurait encore 
été fort remarquable ; mais , comme ces deux mil- 
lions formaient plus de la moitié d'une fortune di- 
minuée par sept années de ministère sans appoin- 
tements, on s'étonnera peut-être qu'un homme 
qui avait acquis son bien par lui-même , eût ainsi 
le besoin de le sacrifier au moindre sentiment de 
délicatesse. 

Mon père partit le 8 septembre 1790. Je ne pus 
le suivre alors, parce que j'étais malade; et la né- 
cessité de rester me fut d'autant plus pénible , que 
je craignais les difficultés qu'il pouvait rencontrer 
dans sa roule. En effet, quatre jours après son dé- 
part, un courrier m'apporta une lettre de lui qui 
m'annonçait son arrestation à Arcis-sur-Aube. Le 
peuple, convaincu qu'il n'avait perdu son crédit 
dans l'assemblée que pour avoir immolé la cause 
de la nation à celle du roi, voulut l'empêcher de 
continuer sa route. Ce qui faisait surtout souffrir 
M. Necker dans cette circonstance, c'étaient les 
mortelles inquiétudes que sa femme ressentait 
pour lui ; elle l'aimait avec un sentiment si sincère 
et si passionné, qu'il se permit, peut-être à tort, 
de parler d'elle et de sa douleur dans la lettre 
qu'il adressa, en partant, à l'assemblée. Le temps 
ne se prêtait guère , il faut en convenir , aux affec- 
tions domestiques ; mais celte sensibilité, qu'un 
grand homme d'État n'a pu contenir dans toutes 
les circonstances de sa vie, était précisément la 
source de ses qualités distinctives , la pénétration 
et la bonté : quand on est capable d'émotions 
vraies et profondes, on n'est jamais enivré par le 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



143 



pouvoir ; et c'est à cela surtout qu'on reconnaît , 
dans un ministre, une véritable grandeur d'âme. 

L'assemblée constituante décida que M. IN'ecker 
continuerait sa route. Il fut mis en liberté et se 
rendit à Bâle, mais non sans courir encore de 
grands risques ; il fit ce cruel voyage par le même 
chemin, à travers les mêmes provinces, oiî, treize 
mois auparavant, il avait été porté en triomphe. 
Les aristocrates ne manquèrent pas de se glorifier 
de ses peines , sans songer, ou plutôt sans vou- 
loir s'avouer qu'il s'était mis dans cette situation 
pour les défendre , et pour les défendre seulement 
par esprit de justice , car il savait bien que rien ne 
pouvait les ramener en sa faveur ; et certes ce n'é- 
tait pas dans cette espérance , mais par attache- 
ment à son devoir, qu'il avait sacrifié volontaire- 
ment, en treize mois, une popularité de vingt 
années. 

Il s'en allait, le cœur brisé, ayant perdu le 
fruit d'une longue carrière; et la nation française 
aussi ne devait peut-être jamais retrouver un mi- 
nistre qui l'aimât d'un sentiment pareil. Qu'y 
avait-il donc de si satisfaisant pour personne dans 
un tel malheur ? Quoi ! s'écrieront les incorrigi- 
bles , n'était-il pas partisan de cette liberté qui 
nous a fait tant de mal ? Assurément , je ne vous 
dirai point tout le bien que cette liberté vous au- 
rait fait, si vous aviez voulu l'adopter quand elle 
se présentait à vous pure et sans tache ; mais en 
supposant que M. Necker se fût trompé avec Ca- 
ton et Sidney, avec Chatham et Washington , une 
telle erreur, qui a été celle de toutes les âmes gé- 
néreuses, depuis deux mille ans, devrait-elle étouf- 
fer toute reconnaissance pour ses vertus ? 

CHAPITRE XIX. 

De l'éfat des affaires et des partis politiques , 
dans l'hiver de 1790 à 1791. 

Dans toutes les provinces de France , il éclatait 
des troubles causés par le changement total des 
institutions , et par la lutte entre les partisans de 
l'ancien et du nouveau régime. 

Le pouvoir exécutif faisait le mort , selon 
l'expression d'un député du côté gauche de l'as- 
semblée, parce qu'il espérait, mais à tort, que le 
bien pourrait naître de l'excès même du mal. Les 
ministres se plaignaient sans cesse des désordres; 
et, quoiqu'ils eussent peu de moyens pour s'y op- 
poser, encore ne les employaient-ils pas , se flat- 
tant que le malheureux état des choses obligerait 
l'assemblée à rendre plus de force au gouverne- 
ment. L'assemblée, qui s'apercevait de ce sys- 



tème, s'emparait de toutes les affaires adminis- 
tratives, au lieu de s'en tenir à faire des lois. 
Après la retraite de M. Necker, elle demanda le 
renvoi des ministres; et, dans ses décrets consti- 
tutionnels, ne songeant qu'à la circonstance, elle 
était successivement au roi la nomination de tous 
les agents du pouvoir exécutif. Elle mettait en dé- 
cret sa mauvaise humeur contre telle ou telle per- 
sonne, croyant toujours à la durée du présent, 
comme presque tous les hommes en puissance. 
Les députés du côté gauche disaient : Le chef du 
pouvoir exécutif, en Angleterre , a des agents 
nommés par lui ; tandis que le pouvoir exécutif 
de France , non moins puissant et plus heureux, 
aura l'avantage de ne commander qu'aux élus 
de la nation, et d'être ainsi plus intimement uni 
avec le peuple. Il y a des phrases pour tout, par- 
ticulièrement dans le français, qui a tant servi 
pour tant de buts divers et momentanés. Rien n'é- 
tait si simple, cependant, que de démontrer que 
l'on ne peut commander à des hommes sur le sort 
desquels on n'a pas d'influence. Cette vérité n'é- 
tait avouée que par le parti aristocratique, mais il 
se rejetait dans l'extrême opposé, en ne recon- 
naissant pas la nécessité de la responsabilité des 
ministres. Une des plus grandes beautés de la 
constitution anglaise, c'est que chaque branche da 
gouvernement y est tout ce qu'elle peut être : le 
roi , les pairs et les communes. Les pouvoirs y 
sont égaux entre eux, non par leur faiblesse, mais 
par leur force. 

Dans tout ce qui ne tenait pas à l'esprit de parti, 
l'assemblée constituante montrait le plus haut de- 
gré de raison et de lumières ; mais il y a quelque 
chose de si violent dans les passions , que la chaîne 
des raisonnements en est brisée; de certains mots 
allument le sang, et l'amour -propre fait triom- 
pher les satisfactions éphémères sur tout ce qui 
pourrait être durable. 

La même défiance contre le roi , qui entravait 
la marche de l'administration et de l'ordre judi- 
ciaire, se faisait encore plus sentir dans les dé- 
crets relatifs à la force militaire. On fomentait vo- 
lontairement l'indiscipline dans l'armée, tandis 
que rien n'était si facile que de la contenir; on en 
vit la preuve dans l'insurrection du régiment de 
Châteauvieux : il plut à l'assemblée constituante 
de réprimer cette révolte, et dans peu de jours ses 
ordres furent exécutés. M. de Bouille, officier 
d'un vrai mérite, dans l'ancien régime, à la tête 
des troupes restées fidèles, força les soldats insur- 
gés à rendre la ville de Tsancy dont ils s'étaient 
emparés. Ce succès, qu'on devait seulement à 



144 



CONSIDERATIONS 



l'ascendant des décrets de l'assemblée , donna de 
fausses espérances à la cour : elle imagina , et 
M. de Bouille ne manqua pas de l'entretenir dans 
cette illusion, que l'armée ne demandait pas mieux 
que de rendre au roi son ancien pouvoir; et l'ar- 
mée, comme toute la nation, voulait des limites 
à la volonté d'un seul. A dater de l'expédition de 
M. de Bouille, pendant l'automne de 1790, la cour 
entra en négociation avec lui , et l'on se flatta de 
pouvoir amener de quelque manière Mirabeau à se 
concerter avec ce général. La cour se figurait que 
le meilleur moyen d'arrêter la révolution, était 
d'en gagner les chefs ; mais cette révolution n'a- 
vait que des chefs invisibles : c'étaient les croyan- 
ces à de certaines vérités , et nulle séduction ne 
pouvait les atteindre. 11 faut transiger avec les 
principes en politique , et ne pas s'embarrasser 
des individus , qui se placent d'eux-mêmes , dès 
qu'on a bien dessiné le cadre dans lequel ils doi- 
vent entrer. — 
V' Le parti populaire, de son côté, sentait cepen- 
dant qu'il était entraîné trop loin, et que les clubs, 
qui s'établissaient hors de l'assemblée, commen- 
çaient à donner des lois à l'assemblée elle-même. 
Dès qu'on admet dans un gouvernement un pou- 
voir qui n'est pas légal , il finit toujours par être 
le plus fort. Comme il n'a d'autres fonctions que 
de blâmer ce qui se fait, et non d'agir lui-même, 
il ne prête point à la critique, et il a pour parti- 
sans tous ceux qui désirent un changement dans 
l'État. Il en est de même des esprits forts qui at- 
taquent toutes les religions , mais qui ne savent 
que dire quand on leur demande de mettre un sys- 
tème quelconque à la place de ceux qu'ils veulent 
renverser. Il ne faut pas confondre ces autorités 
en dehors, dont l'existence est si nuisible, avec 
l'opinion qui se fait sentir partout, mais ne se 
forme en corps politique nulle part. Les clubs 
des jacobins étaient organisés comme un gouver- 
nement, plus que le gouvernement lui-même; ils 
rendaient des décrets; ils étaient affiliés, par la 
correspondance dans les provinces , avec d'autres 
clubs non moins puissants; enfin, on devait les 
considérer comme la mine souterraine toujours 
prête à faire sauter les institutions existantes, 
quand l'occasion s'en présenterait. 

Le parti des Lameth, de Barnave et de Duport, 
le plus populaire de tous, après les jacobins, était 
pourtant déjà menacé par les démagogues d'alors , 
qui allaient être à leur tour considérés, l'année 
suivante, à quelques exceptions près, comme des 
aristocrates. L'assemblée, néanmoins, rejeta tou- 
jours avec persévérance les mesures proposées 



dans les clubs contre l'émigration, contre la li- 
berté de la presse, contre les réunions des nobles; 
jamais , à son honneur, on ne saurait se lasser de 
le répéter , elle n'adopta la terrible doctrine de 
l'établissement de la liberté par le despotisme. 
C'est à ce détestable système qu'il faut attribuer 
la perte de l'esprit public en France. 

IM. de la Fayette et ses partisans ne voulurent 
point aller au club des jacobins ; et, pour balancer 
son influence , ils tâchèrent de fonder une autre 
réunion appelée le club de 1789, où les amis de 
l'ordre et de la liberté devaient se rassembler. 
Mirabeau, quoiqu'il eût d'autres vues personnelles, 
venait à ce raisonnable club, qui pourtant fut dé- 
sert en peu de temps , parce qu'aucun intérêt actit 
n'y appelait personne. On était là pour conserver, 
pour réprimer, pour arrêter; mais ce sont des 
fonctions d'un gouvernement, et non pas celles 
d'un club. Les monarchistes, c'est-à-dire, les par- 
tisans d'un roi et d'une constitution, auraient dû 
naturellement se rattacher à ce club de 1789; mais 
Sieyes et Mirabeau, qui en étaient, n'auraient 
consenti, pour rien au monde, à se dépopulariser, 
en se rapprochant de Malouet , de Clermont-Ton- 
nerre, de ces hommes qui étaient aussi opposés à 
l'impulsion du moment, que d'accord avec l'esprit 
du siècle. Les modérés se trouvaient donc divisés 
en deux ou trois sections différentes, tandis que 
les attaquants étaient presque toujours réunis. Les 
sages et courageux partisans des institutions an- 
glaises se voyaient repoussés de toutes parts, 
parce qu'ils n'avaient pour eux que la vérité. On 
peut cependant trouver dans le Moniteur du temps 
les aveux précieux des coryphées du côté droit 
sur la constitution anglaise. L'abbé Maury dit : 
La constitution anglaise, que les amis du trône 
et de la liberté doivent également prendre pour 
modèle. Cazalès dit -.L'Angleterre, ce pays dans 
lequel la nation est aussi libre que le roi est res- 
pecté. Enfin, tous les défenseurs des vieux abus, 
se voyant menacés d'un danger beaucoup plus 
grand que la réforme de ces abus mêmes , exal- 
taient alors le gouvernement anglais , autant qu'ils 
l'avaient déprécié deux ans plus tôt, lorsqu'il leur 
était si facile de l'obtenir. Les privilégiés ont re- 
nouvelé cette manœuvre plusieurs fois , mais tou- 
jours sans inspirer de confiance : les principes de i 
la liberté ne sauraient être une affaire de tactique; 
car il y a quelque chose qui tient du culte dans le 
sentiment dont les âmes sincères sont pénétrées 
pour la dignité de l'espèce humaine. 



SUR lA REVOLUTION FRANÇAISE 

CHAPITRE XX. 

Mort de Mirabeau. 



145 



Un grand seigneur brabançon, d'un esprit sage 
et pénétrant , était l'intermédiaire entre la cour et 
Mirabeau ; il avait obtenu de lui de se concerter 
secrètement par lettres avec le marquis de Bouille, 
le général en qui la famille royale avait le plus de 
conflance. Tl paraît que le projet de Mirabeau était 
de conduire le roi à Compiègne , au milieu des ré- 
giments dont M. de Bouille se croyait sûr, et d'y ap- 
peler l'assemblée constituante, pour la dégager de 
l'influence de Paris , et la soumettre à celle de la 
cour. Mais en même temps Mirabeau avait l'in- 
tention de faire adopter la constitution anglaise , 
car jamais un homme vraiment supérieur ne sou- 
haitera le rétablissement du pouvoir arbitraire. Un 
caractère ambitieux pourrait se complaire dans ce 
pouvoir, s'il était sûr d'en disposer toute sa vie; 
mais Mirabeau savait très-bien que, parvînt-il à 
relever en France la monarchie sans limites, la 
direction de cette monarchie ne lui serait pas 
longtemps accordée par la cour; et il voulait le 
gouvernement représentatif, dans lequel les hom- 
mes de talent étant toujours nécessaires, sont 
toujours considérés. 

J'ai eu entre les mains une lettre de Mirabeau, 
écrite pour être montrée au roi; il y offrait tous 
ses moyens pour rendre à la France une monarchie 
forte et digne , mais limitée ; il se servait entre 
autres de cette expression remarquable : Je ne 
voudrais j)as avoir travaillé seulement à une vaste 
destruction. Toute la lettre faisait honneur à la 
justesse de sa manière de voir. Sa mort fut un 
grand mal , à l'époque oii elle arriva : une supé- 
riorité transcendante dans la carrière de la pensée 
offre toujours de grandes ressources. « Vous avez 
«trop d'esprit, disait un jour M. Necker à Mira- 
« beau , pour ne pas reconnaître tôt ou tard que 
« la morale est dans la nature des choses. » 

Mirabeau n'était pas encore tout à fait un homme 
de génie, mais il en approchait à force de talents. 

Je l'avouerai donc , malgré les torts affreux de 
Mirabeau, malgré le juste ressentiment que j'avais 
des attaques qu'il s'était permises contre mon père 
en public (car, dans l'intimité, il n'en parlait ja- 
mais qu'avec admiration) , sa mort me frappa dou- 
loureusement , et tout Paris éprouva la même im- 
pression. Pendant sa maladie, une foule immense 
se rassemblait chaque jour et à chaque heure de- 
vant sa porte : cette foule ne faisait pas le moindre 
bruit, dans la crainte de l'incommoder; elle se 
renouvelait plusieurs fois pendant le cours des 



vingt-quatre heures , et des individus de différentes 
classes se conduisaient tous avec les mêmes égards. 
Un jeune homme, ayant ouï dire que si l'on intro- 
duisait du sang nouveau dans les veines d'un mou- 
rant, il revivrait, vint s'offrir pour sauver la vie 
de Mirabeau aux dépens de la sienne. On ne p(;ut 
voir sans être attendri les hommages rendus au 
talent : ils diffèrent tant de ceux qu'on prodigue 
à la puissance! 

Mirabeau savait qu'il allait mourir. Dans cet 
instant, loin de s'affliger, il s'enorgueillissait : on 
tii-ait le canon pour une cérémonie ; il s'écria : 
J'entends déjà les funérailles d' Achille. Y^n effet, 
un orateur intrépide qui défendrait avec constance 
la cause de la liberté, pourrait se comparer à un 
héros. Jprèsmamort, dit-il encore, les factieux 
se partageront les lambeaux de la monarchie. 
Il avait conçu le projet de] réparer beaucoup de 
maux , mais il ne lui fut pas accordé d'expier lui- 
même ses fautes. Il souffrait cruellement dans les 
derniers jours de sa vie; et, ne pouvant plus parler, 
il écrivit à Cabanis, son médecin, pour en obtenir 
de l'opium, ces mots de Hamlet : Mourir, c'est 
dormir. Les idées religieuses ne vinrent point à 
son secours ; il fut atteint par la mort dans la plé- 
nitude des intérêts de ce monde, et lorsqu'il se 
croyait près du terme on son ambition aspirait. II 
y a dans la destinée de tous les hommes, quand 
on se donne la peine d'y regarder, la preuve ma- 
nifeste d'un but moral et religieux dont ils ne se 
doutent pas toujours eux-mêmes , et vers lequel 
ils marchent à leur insu. 

Tous les partis regrettaient alors Rlirabeau. La 
cour se flattait de l'avoir gagné; les amis de la 
liberté comptaient néanmoins sur son secours. Les 
uns se disaient qu'avec une telle hauteur de talent 
il ne pouvait désirer l'anarchie, puisqu'il n'avait 
pas besoin de la confusion pour être le premier; 
et les autres étaient certains qu'il souhaitait des 
institutions libres, puisque la valeur personnelle 
n'est à sa place que là où elles existent. Enfin il 
mourut dans le moment le plus brillant de sa car- 
rière, et les larmes du peuple qui accompagnait 
son enterrement en rendirent la pompe très-tou- 
chante. C'était la première fois en France qu'un 
homme célèbre par ses écrits et par son éloquence 
recevait des honneurs qu'on n'accordait jadis qu'aux 
grands seigneurs, ou aux guerriers. Le lendemain 
de sa mort, personne, dans l'assemblée consti- 
tuante, ne regardait sans tristesse la place où 
Mirabeau avait coutume de s'asseoir. Le grand 
chêne était tombé, le reste ne se distinguait plus. 

Je me reproche d'exorimer ainsi des regrets pour 



146 



CONSIDERATIONS 



un caractère peu digne d'estime; mais tant d'esprit 
est si rare , et il est malheureusement si probable 
qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa 
vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer, lorsque 
la mort ferme ses portes d'airain sur un homme 
naguère si éloquent , si animé , enfln si fortement 
en possession de la vie. 

CHAPITRE XXI. 

Départ du roi, le 2ijuin 1791. 

Louis XVI aurait accepté de bonne foi la cons- 
titution anglaise, si elle lui avait été présentée 
réellement, et avec le respect qu'on doit au chef 
de l'État; mais l'on blessa toutes ses affections, 
surtout par trois décrets qui étaient plutôt nui- 
sibles qu'utiles à la cause de la nation. On abolit 
le droit de faire grâce , ce droit qui doit exister 
dans toute société civilisée , et qui ne peut appar- 
tenir qu'à la couronne, dans une monarchie; on 
exigea des prêtres un serment à la constitution 
civile du clergé, sous peine de la perte de leurs ap- 
pointements; et l'on voulut ôter la régence à la reine. 

Le plus grand tort peut-être de l'assemblée cons- 
tituante fut, comme nous l'avons déjà dit, de vou- 
loir créer un clergé dans sa dépendance , ainsi que 
l'ont fait plusieurs souverains absolus. Elle s'écarta, 
dans ce but , du système parfait de raison sur lequel 
elle devait s'appuyer. Elle provoqua la conscience 
et l'honneur des ecclésiastiques à résister. Or, les 
amis de la liberté s'égarent toutes les fois qu'on 
peut les combattre avec des sentiments généreux , 
car la vraie liberté ne saurait avoir d'opposants que 
parmi ceux qui veulent usurper ou servir; et ce- 
pendant le prêtre qui refusait un serment théolo- 
gique exigé par la menace, agissait plus en homme 
libre que ceux qui tâchaient de le faire mentir à 
son opinion. 

Enfin le troisième décret, celui de la régence, 
ayant pour but d'écarter la reine, qui était suspecte 
au parti populaire , devait , par divers motifs , of- 
fenser personnellement Louis XVI. Ce décret le 
déclarait premier fonctionnaire public , titre très- 
inconvenable pour un roi , car tout fonctionnaire 
doit être responsable; et il faut nécessairement 
faire entrer dans la monarchie héréditaire un sen- 
timent de respect qui s'allie avec l'inviolabilité de 
la personne du souverain. Ce respect n'exclut pas 
le pacte mutuel entre le roi et la nation, pacte qui 
de tout temps a existé , soit tacitement , soit au- 
thentiquement ; mais la raison et la délicatesse 
peuvent toujours s'accorder, quand on le veut 
réellement. 



Le second acticle du décret sur la régence était 
condamnable par des motifs semblables à ceux que 
nous avons déjà énoncés ; on y déclarait que le 
roi serait déchu du trône , s'il sortait de France. 
C'était prononcer ce qui ne doit pas être prévu, le 
cas où l'on pourrait destituer un roi. Les vertus 
et les institutions républicaines élèvent très-haut 
les peuples à qui leur situation permet d'en jouir; 
mais , dans les États monarchiques , le peuple se 
déprave, si on l'accoutume à ne pas respecter l'au- 
torité qu'il a reconnue. Un code pénal contre ua 
monarque est une idée sans application , que ce 
monarque soit fort ou qu'il soit faible. Dans le 
second cas, le pouvoir qui le renverse ne s'en 
tient pas à la loi , de quelque manière qu'on l'ait 
conçue. 

C'est donc sous le seul rapport de la prudence 
qu'on doit juger le parti que prit le roi en s'échap- 
pant des Tuileries, le 21 juin 1791. On avait certes 
assez de torts envers lui à cette époque, pour qu'il 
eût le droit de quitter la France; et peut-être ren- 
dait-il un grand service aux amjs mêmes de la li- 
berté , en faisant cesser une situation hypocrite ; 
car leur cause était gâtée par les vains efforts 
qu'ils faisaient pour persuader à la nation que les 
actes politiques du roi, depuis son arrivée à Paris, 
étaient volontaires, quand on voyait clairement 
qu'ils ne l'étaient pas. 

M. Fox me dit en Angleterre, en 1793, qu'à l'é- 
poque du départ du roi pour Varennes , il aurait 
souhaité qu'on le laissât sortir en paix, et que l'as- 
semblée constituante proclamât la république. La 
France au moins ne se serait pas souillée des cri- 
mes commis depuis envers la famille royale ; et , 
soit que la république pût ou non réussir dans un 
grand État, il valait toujours mieux que d'honnêtes 
gens en fissent l'essai. Mais ce qu'on devait crain- 
dre le plus arriva : l'arrestation du roi et de sa 
famille. 

Un voyage qui exigeait tant d'adresse et de ra- 
pidité , fut arrangé presque comme dans un temps 
ordinaire; et l'étiquette est si puissante dans les 
cours, qu'on ne sut pas s'en débarrasser même 
dans la plus périlleuse des circonstances; il avint 
de là que l'entreprise manqua. 

Quand l'assemblée constituante apprit le départ 
du roi, son attitude fut très -ferme et très -con- 
venable; ce qui lui avait manqué jusqu'à ce jour, 
c'était un contre-poids à sa toute-puissance. Mal- 
heureusement les Français n'apprennent en politi- 
que la raison que par la force. Une idée vague de 
danger planait sur l'assemblée; il se pouvait que 
le roi se rendît à Montmédy, comme il en avait le 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



147 



dessein, et qu'il fût aidé par des troupes étrangè- 
res; il se pouvait qu'un grand parti se déclarât 
pour lui dans l'intérieur. Enfln les inquiétudes fai- 
saient cesser les exagérations, et parmi les députés 
du parti populaire , tel qui avait crié à la tyrannie 
quand on lui proposait la constitution anglaise, y 
aurait souscrit bien volontiers alors. 

Jamais on ne saurait se consoler de l'arrestation 
du roi à Varennes ; des fautes irréparables , des 
forfaits dont on doit longtemps rougir, ont altéré 
le sentiment de la liberté dans les âmes les plus 
faites pour l'éprouver. Si le roi avait passé la fron- 
tière, peut-être une constitution raisonnable serait- 
elle sortie de la lutte entre les deux partis. Il fal- 
lait avant tout, s'écriera-t-on, éviter la guerre 
civile. Avant tout , non ; beaucoup d'autres fléaux 
sont encore plus à craindre. Des vertus généreuses 
se développent dans ceux qui combattent pour 
leur opinion, et il est plus naturel de verser son 
sang en la défendant , que pour l'un des milliers 
d'intérêts politiques , causes habituelles des guer- 
res. Sans doute il est cruel de se battre contre ses 
concitoyens ; mais il est bien plus horrible encore 
d'être opprimé par eux ; et ce qu'il faut surtout 
éviter à la France , c'est le triomphe complet d'un 
parti. Car une longue habitude de la liberté est 
nécessaire, pour que le sentiment de la justice ne 
soit point altéré par l'orgueil de la puissance. 

Le roi laissa, en s'en allant, un manifeste qui 
contenait les motifs de son départ; il rappelait les 
traitements qu'on lui avait fait éprouver, et décla- 
rait que son autorité était tellement réduite , qu'il 
n'avait plus les moyens de gouverner. Au milieu 
de ces plaintes si légitimes, il ne fallait pas insérer 
quelques observations trop minutieuses sur le 
mauvais état du château des Tuileries : il est très- 
difficile aux souverains héréditaires de ne pas se 
laisser dominer par les habitudes , dans les plus 
petites comme dans les plus grandes circonstances 
de leur vie ; mais c'est peut - être pour cela même 
qu'ils sont plus propres que les chefs électifs au 
règne des lois et de la paix.Le manifeste de Louis XVI 
finissait par cette assurance mémorable , qu'en re- 
couvrant son indépendance , il voulait la consa- 
crer à fonder la liberté du peuple français sur des 
bases inébranlables. Tel était le mouvement des 
esprits alors , que personne , ni le roi lui - même , 
n'envisageait comme possible le rétablissement 
d'une monarchie sans limites. 

Dès que l'on sut dans l'assemblée que la famille 
royale avait été arrêtée à Varennes , on y envoya 
des commissaires , parmi lesquels étaient Péthion 
et Barnave. Péthion, homme sans lumières et sans 



élévation d'âme, vit le malheur des plus touchantes 
victimes sans en être ému; Barnave sentit une 
respectueuse pitié pour le sort de la reine en par- 
ticulier; et, dès cet instant, lui, Duport, Lameth, 
Regnault de Saint- Jean d'Angely, Chapelier, Thou- 
ret, etc., réunirent tous leurs moyens à ceux de 
M. de la Fayette, pour relever la monarchie ren- 
versée. 

Le roi et sa famille firent, à leur retour de Va- 
rennes , leur entrée funèbre dans Paris ; les habits 
de la reine et ceux du roi étaient couverts de pous- 
sière; les deux enfants de la race royale regar- 
daient avec étonnement ce peuple entier qui se 
montrait en maître devant ses maîtres abattus. 
Madame Elisabeth paraissait au milieu de cette 
illustre famille, comme un être déjà sanctifié, qui 
n'a plus rien de commun avec la terre. Trois gar- 
des du corps, placés sur le siège de la voiture, se 
voyaient exposés, à chaque instant, au risque d'être 
massacrés , et des députés de l'assemblée consti- 
tuante se mirent plusieurs fois entre eux et les 
furieux qui voulaient les faire périr. C'est ainsi que 
le roi retourna dans le palais de ses pères. Hélas! 
quel triste présage ! et comme il fut accompli 



CHAPITRE XXÏL 

Révision de la constitution. 

L'assemblée se vit forcée, par le mouvement 
populaire, à déclarer que le roi serait tenu prison- 
nier dans le château des Tuileries, jusqu'à ce qu'on 
eût présenté la constitution à son acceptation. 
M. de la Fayette , comme chef de la garde natio- 
nale, eut le malheur d'être condamné à l'exécution 
de ce décret. Mais si d'une part il plaçait des sen- 
tinelles aux portes du palais du roi , de l'autre il 
s'opposait avec une énergie consciencieuse au parti 
qui voulait faire prononcer sa déchéance. Il em- 
ploya contre ceux qui la demandaient la force ar- 
mée dans le Champ de Mars, et il prouva du moins 
ainsi que ce n'était point par des vues ambitieuses 
qu'il s'exposait à déplaire au monarque, puisqu'en 
même temps il provoquait contre lui-même la 
haine des ennemis du trône. Il me semble que la 
seule manière de juger avec équité le caractère 
d'un homme, c'est d'examiner s'il n'y a point de 
calcul personnel dans sa conduite : s'il n'y en a 
point, l'on peut blâmer sa manière de voir, mais 
l'on n'en est pas moins obligé de l'estimer. 

Le parti républicain est le seul qui se soit mon- 
tré lors de l'arrestation du roi. Le nom du duc 
d'Orléans ne fut pas seulement prononcé ; personne 
n'osa songer à un autre roi que Louis XVI ; et du 



148 



CONSIDERATIONS 



moins lui rendit-on riiommage de ne lui opposer 
que des institutions. Enlin la personne du monar- 
que fut déclarée inviolable : on spécifia les cas dans 
lesquels la déchéance serait prononcée-, mais, si 
l'on détruisait ainsi le prestige dont on doit en- 
tourer la personne du roi , on s'engageait d'autant 
plus à respecter la loi qui lui garantissait l'invio- 
labilité , dans toutes les suppositions possibles. 

L'assemblée constituante a toujours cru , bien à 
tort, qu'il y avait quelque chose de magique dans 
ses décrets , et qu'on s'arrêterait , en tout , juste à 
la ligne qu'elle aurait tracée. Mais son autorité , 
sous ce rapport , ressemblait à celle du ruban qu'on 
avait tendu dans le jardin des Tuileries, pour em- 
pêcher le peuple de s'approcher du palais : tant que 
l'opinion fut favorable à ceux qui avaient tendu ce 
ruban, personne n'imagina de passer outre; mais 
dès que le peuple ne voulut plus de la barrière, elle 
ne signifia plus rien. 

On trouve dans quelques constitutions moder- 
nes , comme article constitutionnel : Le gouverne- 
ment sera juste et le peuple obéissant. S'il était 
possible de commander un tel résultat , la balance 
des pouvoirs serait bien inutile ; mais, pour arriver 
à mettre les bonnes maximes en exécution , il faut 
combiner les institutions de manière que chacun 
trouve son intérêt à les maintenir. Les doctrines 
religieuses peuvent se passer de l'intérêt personnel 
pour commander aux hommes, et c'est en cela sur- 
tout qu'elles sont d'un ordre supérieur ; mais les lé- 
gislateurs, chargés des intérêts de ce monde, tom- 
bent dans une sorte de duperie, quand ils font 
entrer les sentiments patriotiques comme un res- 
sort nécessaire dans leur machine sociale. C'est 
méconnaître l'ordre naturel des événements, que 
de compter sur les effets pour organiser la cause : 
les peuples ne deviennent pas libres parce qu'ils 
sont vertueux, mais parce qu'une circonstance 
heureuse , ou plutôt une volonté forte les mettant 
en possession de la liberté , ils acquièrent les ver- 
tus qui en dérivent. 

Les lois dont dépend la liberté civile et politique 
se réduisent à un très-petit nombre, et ce décalo- 
gue politique mérite seul le nom d'articles consti- 
tutionnels. Mais l'assemblée nationale a donné ce 
titre à presque tous ses décrets; soit qu'elle vou- 
lût ainsi se soustraire à la sanction du roi , soit 
qu'elle se fît une sorte d'illusion d'auteur sur la 
perfection et la durée de son propre ouvrage. 

Les hommes sensés cependant parvinrent à faire 
diminuer le nombre des articles constitutionnels; 
mais une discussion s'éleva pour savoir si l'on ne 
déciderait pas que tous les vingt ans une nouvelle 



assemblée constituante se réunirait pour réviser la 
constitution qu'on venait d'établir, bien entendu 
que dans cet intervalle on n'y changerait rien. 
Quelle confiance dans la stabilité d'un tel ouvrage ! 
et comme elle a été trompée ! 

Enfin l'on décréta qu'aucun article constitution- 
nel ne pourrait être modifié que sur la demande 
de trois assemblées consécutives. C'était se faire 
une étonnante idée de la patience humaine sur des 
objets d'une telle importance. 

Les Français, d'ordinaire, ne voient guère dans 
la vie que le réel des choses, et ils tournent assez 
volontiers en dérision les principes , s'ils leur pa- 
raissent un obstacle au succès momentané de leurs 
désirs ; mais l'assemblée constituante, au contraire, 
fut dominée par la passion des idées abstraites. 
Cette mode , tout à fait opposée à l'esprit de la 
nation, ne dura pas longtemps. Les factieux se 
servirent d'abord des arguments métaphysiques 
pour motiver les actions les plus coupables , et puis 
ils renversèrent bientôt après cet échafaudage, pour 
proclamer nettement l'empire des circonstances et 
le mépris des doctrines. 

Le côté droit de l'assemblée avait eu souvent 
raison, pendant le cours de la session, et plus 
souvent encore on s'était intéressé à lui , parce que 
le parti le plus fort l'opprimait et lui refusait la 
parole. Il n'est pas de pays où il soit plus néces- 
saire qu'en France , de faire des règlements dans 
les assemblées délibérantes en faveur de la mino- 
rité; car on y a tant de goût pour la puissance, 
qu'on est tenté de vous imputer à crime d'être du 
parti le moins nombreux'. Après l'arrestation du 
roi, les aristocrates, sachant que la monarchie 
avait acquis des défenseurs dans le parti populaire, 
crurent plus sage de les laisser agir, et de se met- 
tre moins en avant eux-mêmes. Les députés con- 
vertis firent ce qu'ils purent pour augmenter l'au- 
torité du pouvoir exécutif; mais ils n'osèrent pas 
cependant aborder Ips questions dont la décision 
aurait pu seule raffermir l'état politique de la 
France; on craignait de parler de deux chambres 
comme d'une conspiration. Le droit de dissoudre 
le corps législatif, si nécessaire au maintien de 
l'autorité royale , ne lui fut point accordé. On ef- 
frayait les hommes raisonnables en les appelant 

I Un ouvrage excellent, intitulé Tactique des assemblées 
délibérantes , rédigé par M. Dumont, de Genève, et conte- 
nant en partie les idées de M. Bentliam , jurisconsulte anglais, 
penseur très-profond , devrait être sans cesse consulté par 
nos législateurs ; car il ne suffit pas d'enlever une délibération 
dans une chambre, il faut que le parti le plus faible ait été 
patiemment entendu : tel est l'avantage et le droit du gou- 
vernement représentatif. 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



149 



des aristocrates. Cependant, les aristocrates n'é- 
taient point redoutables alors; c'est à cause de 
cela même qu'on avait fait une injure de ce nom. 
Dans ce temps, comme depuis , on a toujours eu 
en France l'art de faire porter les inquiétudes sur 
les vaincus ; on dirait que les faibles sont seuls à 
craindre. C'est un bon prétexte pour accroître 
la puissance des vainqueurs, que d'exagérer les 
moyens de leurs adversaires. Il faut se créer des 
ennemis en effigie, si Ton veut exercer son bras à 
frapper fort. 

La majorité de l'assemblée croyait contenir les 
jacobins, et cependant elle composait avec eux, et 
perdait du terrain à chaque victoire. Aussi lit-elle 
une constitution comme un traité entre deux par- 
tis, et non comme une œuvre pour tous les temps. 
Les auteurs de cette constitution lancèrent à la 
mer un vaisseau mal construit, et crurent justifier 
chaque faute en citant la volonté de tel homme , 
ou le crédit de tel autre. Mais les flots de l'Océan, 
que le navire devait traverser, ne se prêtaient point 
à de tels commentaires. 

Cependant quel parti prendre, dira-t-on , quand 
les circonstances étaient défavorables à ce qu'on 
croyait la raison ? Résister , toujours résister , et 
prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi 
une circonstance que le courage d'un honnête 
homme, et personne ne saurait prévoir ce qu'elle 
peut entraîner. Si dix députés du parti populaire , 
si cinq , si trois , si même un seul avait fait sentir 
tous les malheurs qui devaient résulter d'une œu- 
vre politique sans défense contre les factions ; s'il 
avait adjuré l'assemblée au nom des principes ad- 
mirables qu'elle avait décrétés , et des préjugés 
qu'elle avait renversés, de ne pas mettre au hasard 
tant de biens , formant le trésor de la raison hu- 
maine; si l'inspiration de la pensée avait révélé à 
quelque orateur, comment on allait livrer le saint 
nom de la liberté à l'association funeste des plus 
cruels souvenirs, peut-être un seul homme eût-il 
fait reculer la destinée. Mais les applaudissements 
ou les murmures des tribunes influaient sur des 
questions qui auraient dû être discutées dans le 
calme par les hommes les plus éclairés et les plus 
réfléchis. La fierté qui fait résister à la multitude 
est d'un autre genre que celle qui rend indépen- 
dant d'un despote; néanmoins, le même mouve- 
ment de sang sert à lutter contre tous les genres 
d'oppression. 

Il ne restait plus qu'un moyen de réparer les 
erreurs des lois : c'était le choix des hommes. Les 
députés qui devaient succéder à l'assemblée consti- 
tuante pouvaient recommencer des travaux impar- 



faits, et rectifier par un esprit sage les fautes déjà 
commises. Mais d'abord on repoussa la condition 
de propriété, nécessaire pour resserrer l'élection 
dans la classe de ceux qui ont intérêt au maintien 
de l'ordre. Robespierre , qui devait jouer un si 
grand rôle dans le règne du sang, s'éleva contre 
cette condition , à quelque degré qu'elle fût fixée , 
comme contre une injustice : il mit en avant la 
déclaration des droits de l'homme relativement à 
l'égalité , comme si cette égalité , même dans son 
sens le plus étendu , admettait la faculté de tout 
obtenir sans talent et sans travail. Car, s'arroger 
des droits politiques sans aucun titre pour les 
exercer, c'est aussi une usurpation. Robespierre 
joignait de la métaphysique obscure à des décla- 
mations communes , et c'était ainsi qu'il se faisait 
de l'éloquence. On a composé pour lui de meil- 
leurs discours quand il a été puissant; mais pen- 
dant l'assemblée constituante personne ne faisait 
attention à lui; et, chaque fois qu'il montait à la 
tribune, les démocrates de bon goût étaient bien 
aises de le tourner en ridicule , pour se donner 
l'air d'un parti modéré. [^ 

On décréta qu'une imposition d'un marc d'ar- 
gent, c'est-à-dire, de cinquante-quatre livres, serait 
nécessaire pour être député. C'en était assez pour 
provoquer des complaintes à la tribune sur tous 
les cadets de famille , sur tous les hommes de ^é- 
nie qui seraient exclus, par leur pauvreté, de .la 
représentation nationale; et cela ne suffisait pas 
néanmoins pour borner les choix du peuple à la 
classe des propriétaires. 

L'assemblée constituante , pour remédier à cet 
inconvénient , établit deux degrés d'élection : elle 
décréta que le peuple élirait des électeurs qui choi- 
siraient les députés. Cette gradation devait sans 
doute amortir l'action ^de l'élément démocratique ; 
et les chefs révolutionnaires l'ont pensé , puisqu'ils 
l'abolirent quand ils furent les maîtres. Mais le 
choix direct du peuple , soumis à une juste condi- 
tion de propriété , est infiniment plus favorable à 
l'énergie des gouvernements libres. L'élection im- 
médiate , telle qu'elle existe en Angleterre , peut 
seule faire pénétrer dans toutes les classes l'esprit 
public et l'amour de la patrie. La nation s'attache 
à ses représentants , quand c'est elle-même qui les 
a choisis ; mais , lorsqu'elle doit se borner à élire 
ceux qui doivent élire à leur tour, cette combinai- 
son artificielle refroidit son intérêt. D'ailleurs , les 
collèges électoraux , par cela seul qu'ils sont com- 
posés d'un petit nombre d'hommes, prêtent bien 
plus à l'intrigue que les grandes masses ; ils prê- 
tent surtout à cette sorte d'intrigue bourgeoise si 



150 



CONSIDERATIONS 



avilissante , où. l'on voit les hommes du tiers état 
venir demander aux grands seigneurs de placer 
leurs fils dans les antichambres de la cour. 

Dans les gouvernements libres, le peuple doit se 
rallier à la. première classe, en y prenant ses re- 
présentants ; et la première classe doit chercher à 
plaire au peuple par des talents et des vertus. Ce 
double lien n'a presque plus de force, quand l'acte 
de choisir passe à travers deux degrés. On détruit 
ainsi la vie pour se préserver du trouble ; il vaut 
bien mieux , comme en Angleterre , balancer sage- 
ment l'élément démocratique par l'élément aristo- 
cratique, mais laisser à tous les deux leur indépen- 
dance naturelle. 

M. Necker a proposé , dans son dernier ouvrage ', 
une manière nouvelle d'établir les deux degrés d'é- 
lection; il pense que ce devrait être au collège 
électoral à donner la liste d'un certain nombre de 
candidats , entre lesquels les assemblées primaires 
pourraient choisir. Les motifs de cette institution 
sont développés d'une manière ingénieuse dans le 
livre de M. Necker. Mais ce qui est évident , c'est 
qu'il a cru toujours nécessaire que le peuple exerçât 
pleinement son droit et son jugement, et que les 
honunes distingués eussent un constant intérêt à 
captiver son suffrage. 

Les réviseurs de la constitution , en 1791 , 
étaient accusés sans cesse, par les jacobins , d'être 
partisans du despotisme , lors même qu'ils en 
étaient réduits à chercher des détours pour parler 
du pouvoir exécutif, comme si le nom d'un roi ne 
pouvait se prononcer dans une monarchie. Néan- 
moins, les constituants seraient peut-être encore 
parvenus à sauver la France, s'ils eussent été mem- 
bres de l'assemblée suivante. Les députés les plus 
éclairés sentaient ce qui manquait à la constitution 
qu'on venait de terminer à coups d'événements, et 
ils auraient tâché de l'amender en l'interprétant. 
Mais le parti de la médiocrité , qui compte tant de 
soldats dans tous les rangs , ce parti qui hait les 
talents , comme les amis de la liberté haïssent les 
despotes , parvint à faire interdire par un décret , 
aux députés de l'assemblée constituante, la possi- 
bilité d'être réélus. Les aristocrates et les jacobins, 
qui avaient joué un rôle très-inférieur pendant la 
session, ne se flattaient pas d'être nommés une 
seconde fois; ils trouvaient donc du plaisir à em- 
pêcher ceux qui étaient assurés du suffrage de leurs 
concitoyens , d'occuper des places dans l'assemblée 
suivante. Car, de toutes les lois agraires, celle qui 
plairait le plus au commun des hommes, ce serait 
la division des suffrages publics en portions égales, 

' Dernières vues de politique et de finance. 



dont le talent ne pût jamais obtenir un plus grand 
nombre que la médiocrité. Beaucoup d'individus 
croiraient y gagner, mais l'émulation , qui enrichit 
l'espèce humaine , y perdrait tout. 

Vainement les premiers orateurs de l'assemblée ' 
tâchaient -ils de faire sentir que des successeurs 
tout nouveaux , et choisis dans un temps de trou- 
bles, seraient ambitieux de faire une révolution 
non moins éclatante que celle qui avait signalé 
leurs prédécesseurs. Les membres de l'extrémité 
du côté gauche, d'accord avec l'extrémité du côté 
droit , criaient que leurs collègues voulaient acca- 
parer le pouvoir; et des députés ennemis jusque 
alors, les jacobins et les aristocrates, se touchaient 
la main de joie, en pensant qu'ils auraient le bon- 
heur d'écarter des hommes dont la supériorité les 
offusc{uait depuis deux années. 

Quelle faute d'après les circonstances! mais aussi 
quelle erreur de principes , que d'interdire au peu- 
ple le choix de ceux qui ont déjà mérité sa confiance! 
Dans quel pays trouve-t-on une assez grande quan- 
tité d'individus capables , pour que l'on puisse ar- 
bitrairement écarter les hommes déjà connus , déjà 
éprouvés, et qui ont acquis l'expérience des affai- 
res ? Rien ne coûte plus à l'État que ces députés 
qui ont à se créer une fortune nouvelle en fait de 
réputation ; les propriétaires en ce genre aussi doi- 
vent être préférés à ceux qui ont besoin de s'enri- 
chir. 



CHAPITRE XXIII. 

acceptation de la constitution, appelée constitu-\ 



tion de 1791. 



'Il 



Ainsi finit cette fameuse assemblée qui réunit 
tant de lumières à tant d'erreurs , qui a fait un 
bien durable, mais un grand mal immédiat, et 
dont le souvenir servira longtemps encore de pré- 
texte aux attaques des ennemis de la liberté. 

Voyez , disent-ils , ce qu'ont produit les délibé- 
rations des hommes les plus éclairés de France. 
Mais aussi pourrait-on leur répondre : Songez à 
ce que doivent être les hommes qui , n'ayant ja- 
mais exercé aucun droit politique, se trouvent 
tout à coup en possession d'une jouissance funeste 
à tous les individus, le pouvoir sans bornes; ils 
seront longtemps avant de savoir qu'une injustice 
soufferte par un citoyen quelconque , ami ou en- 
nemi de la liberté, retombe sur la tête de tous ; ils 
seront longtemps avant de connaître la théorie de 
la liberté , si simple quand on est né dans un pays 
où les lois et les mœurs vous l'enseignent , si dif- 
ficile quand on a vécu sous un gouvernement ar- 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



151 



bitraire , où rien ne se décide que par les circons- 
tances, et où les principes leur sont toujours- 
soumis. Enfin , dans tous les temps et dans tous 
les pays, faire passer une nation du gouverne- 
ment des cours à celui de la loi, c'est une crise 
de la plus grande difficulté, lors même que l'opi- 
nion la rend inévitable. 

L'histoire doit donc considérer l'assemblée cons- 
tituante sous deux points de vue : les abus qu'elle 
a détruits, et les institutions qu'elle a créées. 
Sous le premier rapport, elle a de grands droits à 
la reconnaissance de la race humaine; sous le se- 
cond, les plus graves erreurs peuvent lui être re- 
prochées. 

Sur la proposition de M. de la Fayette, une am- 
nistie générale fut accordée à tous ceux qui avaient 
pris part au voyage du roi , ou commis ce qu'on 
peut appeler des délits politiques. Il fit décréter 
aussi que tout individu pourrait sortir de France 
et y rentrer sans passe-port. L'émigration était 
alors déjà commencée. Je distinguerai dans le cha- 
pitre suivant l'émigration politique de l'émigra- 
tion nécessaire qui eut lieu plus tard. Mais ce qu'il 
importe de remarquer, c'est que l'assemblée cons- 
tituante rejeta toutes les mesures qui lui furent 
proposées pour entraver la liberté civile. La mi- 
norité de la noblesse avait cet esprit de justice, 
inséparable du désintéressement. Parmi les dépu- 
tés du tiers état, Dupont de Nemours, qui a sur- 
vécu, malgré son courage, ïhouret, Barnave, 
Chapelier, et tant d'autres , qui ont péri victimes 
de leurs excellents principes , ne portaient certai- 
nement dans les délibérations que les intentions 
les plus pures. Mais la majorité tumultueuse et 
ignorante eut le dessus dans les décrets relatifs à 
la constitution. On était assez éclairé en France 
sur tout ce qui concernait l'ordre judiciaire et 
l'administration ; mais la théorie des pouvoirs exi- 
geait des connaissances plus approfondies. C'était 
donc le plus pénible des spectacles intellectuels, 
que de voir les bienfaits de la liberté civile mis 
sous la sauvegarde d'une liberté politique sans me- 
sure et sans force. 

Cette malheureuse constitution, si bonne par 
ses bases et si mauvaise par son organisation , 
fut présentée à l'acceptation du roi. Il ne pouvait 
certainement pas la refuser, puisqu'elle terminait 
sa captivité; mais on se flatta que son consente- 
ment était volontaire. On fit des fêtes , comme si 
l'on s'était cru heureux ; l'on commanda des ré- 
jouissances pour se persuader que les dangers 
étaient passés; les mots de roi, d'assemblée re- 
présentative , de monarchie constitutionnelle, ré- 



pondaient au véritable vœu de tous les Français. 
On crut avoir atteint la réalité des choses, dont 
on n'avait obtenu que le nom. 

On pria le roi et la reine d'aller à l'Opéra; leur 
entrée y fut célébrée par des applaudissements 
sincères et universels. On donnait le ballet de 
Psyché; au moment où les Furies dansaient en se- 
couant leurs flambeaux, et où cet éclat d'incendie 
se répandait dans toute la salle, je vis le visage 
du roi et de la reine à la pâle lueur de cette imi- 
tation des enfers , et des pressentiments funestes 
sur l'avenir me saisirent. La reine s'efforçait d'être 
aimable , mais on apercevait une profonde tris- 
tesse à travers son obligeant sourire. Le roi, 
comme à son ordinaire, semblait plus occupé de 
ce qu'il voyait que de ce qu'il éprouvait; il regar- 
dait de tous les côtés avec calme, et l'on eût dit 
même avec insouciance ; il s'était habitué , comme 
la plupart des souverains, à contenir l'expression 
de ses sentiments, et peut-être en avait-il ainsi 
diminué la force. L'on alla se promener après 
l'opéra dans les Champs Élysées , qui étaient su- 
perbement illuminés. Le palais et le jardin des 
Tuileries n'en étant séparés que par la fatale place 
de la Révolution, l'illumination de ce palais et du 
jardin se joignait admirablement à celle des lon- 
gues allées des Champs Élysées, réunies entre elles 
par des guirlandes de lumières. 

Le roi et la reine se promenaient lentement 
dans leur voiture, au milieu de la foule, et chaque 
fois qu'on apercevait cette voiture, on criait : Vive 
le roi'. Mais c'étaient les mêmes gens qui avaient 
insulté le même roi à son retour de Varennes , et 
ils ne se rendaient pas mieux compte de leurs ap- 
plaudissements que de leurs outrages. 

Je rencontrai, en me promenant, quelques mem- 
bres de l'assemblée constituante. Ils ressemblaient 
à des souverains détrônés , très-inquiets de leurs 
successeurs. Certes, chacun aurait souhaité, comme 
eux , qu'ils fussent chargés de maintenir la cons- 
titution telle qu'elle était, car on en savait assez 
déjà sur l'esprit des élections pour ne pas se flat- 
ter d'une amélioration dans les affaires. Mais on 
s'étourdissait par le bruit qu'on entendait de tou- 
tes parts. Le peuple chantait, et les colporteurs 
de journaux faisaient retentir les airs en procla- 
mant à haute voix la grande acceptation du roi, 
la constitution monarchique , etc., etc. 

Il semblait que la révolution fût achevée, et la 
liberté fondée. Toutefois l'on se regardait les uns 
les autres comme pour obtenir de son voisin la 
sécurité dont on manquait soi-même. 

L'absence des nobles surtout ébranlait cette se- 



11 



152 



CONSIDERATIONS 



curité , car il ne peut exister de monarchie sans 
que la classe aristocratique en fasse partie;, et, 
malheureusement les préjugés des gentilshommes 
français étaient tels , qu'ils repoussaient toute es- 
pèce de gouvernement libre ; c'est à cette grande 
difficulté qu'il faut attribuer les défauts les plus 
graves de la constitution de 1791. Car les seigneurs 
propriétaires n'offrant aucun soutien à la liberté , 
la force démocratique a pris nécessairement le 
dessus. Les barons anglais, dès le temps de la 
grande charte, ont stipulé les droits des commu- 
nes, conjointement avec les leurs. En France, les 
nobles ont combattu ces droits, quand le tiers 
état les a réclamés ; mais , n'étant pas assez forts 
pour lutter contre la nation, ils ont' quitté leur 
pays en masse, et sont allés se joindre aux étran- 
gers'. Cette résolution funeste a rendu alors la mo- 
narchie constitutionnelle impossible, puisqu'elle 
en a détruit les éléments conservateurs. Nous al- 
lons développer les suites nécessaires de l'émigra- 
tion. 



e««fi«»«eQ-dfi0 



TROISIEME PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

De Vémigration. 

L'on doit distinguer l'émigration volontaire de 
l'émigration forcée. Après le renversement du trône 
en 1792, lorsque le règne de la terreur a commencé, 
nous avons tous émigré, pour nous soustraire aux 
périls dont chacun était menacé. Ce n'est pas 
un des moindres crimes du gouvernement d'alors, 
que d'avoir considéré comme coupables ceux qui 
ne s'éloignaient de leurs foyers que pour échapper 
à l'assassinat populaire ou juridique, et d'avoir 
compris dans leur proscription, non-seulement les 
hommes en état de porter les armes, mais les 
vieillards, les femmes, les enfants même. L'émi- 
gration de 1791 , au contraire , n'étant provoquée 
par aucun genre de danger, doit être considéi'ée 
comme une résolution de parti; et, sous ce rap- 
port , on peut la juger d'après les principes de la 
politique. 

Au moment oiî le roi fut arrêté à Varennes , et 
ramené captif à Paris , un grand nombre de nobles 
se déterminèrent à quitter leur pays, pour récla- 
mer le secours des puissances étrangères , et pour 
les engager à réprimer la révolution par les armes. 
Les premiers émigrés obligèrent les gentilshommes 



restés en France à les suivre; ils leur comman- 
dèrent ce sacrifice au nom d'un genre d'honneur 
qui tient à l'esprit de corps , et l'on vit la caste 
des privilégiés français couvrir les grandes routes 
pour se rendre aux camps des étrangers, sur la 
rive ennemie. La postérité prononcera, je crois, 
que la noblesse, en cette occasion , s'écarta des 
vrais principes qui servent de base à l'union so- 
ciale. En supposant que les gentilshommes n'eussent 
pas mieux fait de s'associer dès l'origine aux insti- 
tutions que nécessitaient les progrès des lumières 
et l'accroissement du tiers état, du moins dix 
mille nobles de plus autour du roi auraient peut- 
être empêché qu'il ne fût détrôné. Mais, sans se 
perdre dans des suppositions qui peuvent toujours 
être contestées , il y a des devoirs inflexibles en 
politique comme en morale, et le premier de tous, 
c'est de ne jamais livrer son pays aux étrangers , 
lors même qu'ils s'offrent pour appuyer avec leurs 
armées le système qu'on regarde comme le meil- 
leur. Un parti se croit le seul vertueux, le seul 
légitime ; un autre le seul national, le seul patriote : 
comment décider entre eux.? Était-ce un jugement 
de Dieu pour les Français , que le triomphe des 
troupes étrangères? Le jugement de Dieu, dit le 
proverbe, c'est la voix du peuple. Quand une 
guerre civile eût été nécessaire pour mesurer les 
forces et manifester la majorité , la nation en serait 
devenue plus grande à ses propres yeux comme à 
ceux de ses rivaux. Les chefs de la Vendée inspirent 
mille fois plus de respect que ceux d'entre les 
Français qui ont excité les diverses coalitions de 
l'Europe contre leur patrie. On ne saurait triom- 
pher dans la guerre civile qu'à l'aide du courage, 
de l'énergie ou de la justice; c'est aux facultés de 
l'âme qu'appartient le succès dans une telle lutte : 
mais, pour attirer les puissances étrangères dans 
son pays, une intrigue, un hasard, une relation 
avec un général ou avec un ministre en faveur, 
peuvent suffire. De tout temps les émigrés se sont 
joués de l'indépendance de leur patrie, ilsia veulent, 
comme un jaloux sa maîtresse, morte ou fidèle; 
et l'arme avec laquelle ils croient combattre les 
factieux s'échappe souvent de leurs mains, et frappe 
d'un coup mortel le pays même qu'ils prétendaient 
sauver. 

Les nobles de France se considèrent malheureu- 
sement plutôt comme les compatriotes des nobles 
de tous les pays , que comme les concitoyens des 
Français. D'après leur manière de voir , la race des 
anciens conquérants de l'Europe se doit mutuelle- 
ment des secours d'un empire à l'autre ; mais les 
nations, au contraire, se sentant un tout homogène, 



SUR Lk REVOLUTION FRÂNGilSE. 



153 



veulent disposer de leur sort; et, depuis l'antiquité 
jusqu'à nos jours, les peuples libres ou seulement 
fiers n'ont jamais supporté sans frémir l'interven- 
tion des gouvernements étrangers dans leurs que- 
relles intestines. 

Des circonstances particulières à l'histoire de 
France y ont séparé les privilégiés et le tiers état 
d'une manière plus prononcée que dans aucun 
autre pays de l'Europe. L'urbanité des mœurs ca- 
chait les divisions politiques; mais les privilèges 
pécuniaires, le nombre des emplois donnés exclu- 
sivement aux nobles , l'inégalité dans l'application 
des lois, l'étiquette des cours, tout l'héritage des 
droits de conquête traduits en faveurs arbitraires, 
ont créé en France, pour ainsi dire, deux nations 
dans une seule. En conséquence, les nobles émi- 
grés ont voulu traiter la presque totalité du peuple 
français comme des vassaux révoltés ; et , loin de 
rester dans leur pays, soit pour triompher de l'opi- 
nion dominante, soit pour s'y réunir, ils ont trouvé 
plus simple d'invoquer la gendarmerie européenne, 
afin de mettre Paris à la raison. C'était, disaient-ils, 
pour délivrer la majorité du joug d'une minorité 
factieuse, qu'on recourait aux armes des alliés 
voisins. Une nation qui aurait besoin des étrangers 
pour s'affranchir d'un joug quelconque , serait tel- 
lement avilie, qu'aucune vertu ne pourrait de 
longtemps s'y développer : elle rougirait de ses 
oppresseurs et de ses libérateurs tout ensemble. 
Henri IV, il est vrai, admit des corps étrangers 
dans son armée; mais il les avait comme auxi- 
liaires, et ne dépendait point d'eux. Il opposait 
des Anglais et des Allemands protestants aux li- 
gueurs dominés par les catholiques espagnols ; mais 
toujours il était entouré d'une force française as- 
sez considérable pour être le maître de ses alliés. 
En 1791 , le système de l'émigration était faux et 
condamnable, car une poignée de Français se per- 
dait au milieu de toutes les baïonnettes de l'Eu- 
rope. Il y avait d'ailleurs encore beaucoup de 
moyens de s'entendre en France entre soi; des 
hommes très-estimables étaient à la tête du gou- 
vernement, des erreurs en politique pouvaient être 
réparées, et les meurtres judiciaires n'avaient 
point encore été commis. 

Loin que l'émigration ait maintenu la considé- 
ration de la noblesse, elle y a porté la plus forte 
atteinte. Une génération nouvelle s'est élevée pen- 
dant l'absence des gentilshommes; et, comme cette 
génération a vécu, prospéré, triomphé sans les 
privilégiés, elle croit encore pouvoir exister par 
elle-même. Les émigrés, d'autre part, vivant tou- 
jours dans le même cercle, se sont persuadé que 



tout était rébellion hors de leurs anciennes habi- 
tudes ; ils ont pris ainsi par degrés le même genre 
d'inflexibilité qu'ont les prêtres. Toutes les tradi- 
tions politiques sont devenues à leurs yeux des 
articles de foi , et ils se sont fait des dogmes des 
abus. Leur attachement à la famille royale, dans 
son malheur, est très-digne de respect; mais pour- 
quoi faire consister cet attachement dans la haine 
des institutions libres et l'amour du pouvoir ab- 
solu? Et pourquoi repousser le raisonnement en 
politique, comme s'il s'agissait des saints mystères, 
et non pas des affaires humaines? En 1791, le 
parti des aristocrates s'est séparé de la nation , de 
fait et de droit; d'une part, en s'éloignant de 
France , et de l'autre, en ne reconnaissant pas que 
la volonté d'un grand peuple doit être de quelque 
chose dans le choix de son gouvernement. Qu'est- 
ce que cela signifie, des nations? répétaient-ils 
sans cesse : il faut des armées. Mais les armées ne 
font-elles pas partie des nations? Tôt ou tard l'opi- 
nion ne pénètre-t-elle pas aussi dans les rangs 
mêmes des soldats , et de quelle manière peut-on 
étouffer ce qui anime maintenant tous les pays 
éclairés, la connaissance libre et réfléchie des in- 
térêts et des droits de tous? 

Les émigrés ont dû se convaincre, par leurs 
propres sentiments, dans différentes circonstances » 
que le parti qu'ils avaient pris était digne de blâme. 
Quand ils se trouvaient au milieu des uniformes 
étrangers, quand ils entendaient les langues ger- 
maniques , dont aucun son ne leur rappelait les 
souvenirs de leur vie passée, pouvaient-ils se 
croire encore sans reproche ? Ne voyaient-ils pas la 
France tout entière se défendant sur l'autre bord? 
N'éprouvaient-ils pas une insupportable douleur, 
en reconnaissant les airs nationaux, les accents de 
leur province , dans le camp qu'il fallait appeler 
ennemi? Combien d'entre eux ne se sont pas re- 
tournés tristement vers les Aflemands, vers les 
Anglais , vers tant d'autres peuples qu'on leur or- 
donnait de considérer comme leurs alliés! Ah! l'on 
ne peut transporter ses dieux pénates dans les 
foyers des étrangers. Les émigrés, lors môme 
qu'ils faisaient la guerre à la France, ont souvent 
été fiers des victoires de leurs compatriotes. Ils 
étaient battus comme émigrés, mais ils triom- 
phaient comme Français , et la joie qu'ils en res- 
sentaient était la noble inconséquence des cœurs 
généreux. Jacques II s'écriait à la bataille de la 
Hogue , pendant la défaite de la flotte française , 
qui soutenait sa propre cause contre l'Angleterre : 
« Comme mes braves Anglais se battent ! » Et ce 
sentiment lui donnait plus de droits au trône qu'au- 



II. 



154 



CONSIDERATIOINS 



cun des arguments employés pour l'y maintenir. 
JEn effet , l'amour de la patrie est indestructible 
comme toutes les affections sur lesquelles nos pre- 
miers devoirs sont fondés. Souvent une longue ab- 
sence ou des querelles de parti ont brisé toutes 
vos relations; vous ne connaissez plus personne 
dans cette patrie qui est la vôtre : mais à son nom, 
mais à son aspect, tout votre cœur est ému; et, 
loin qu'il faille combattre de telles impressions 
comme des chimères , elles doivent servir de guide 
à l'homme vertueux. 

Plusieurs écrivains politiques ont accusé l'émi- 
gration de tous les maux arrivés à la France. Il 
n'est pas juste de s'en prendre aux erreurs d'un 
parti des crimes de l'autre; mais il paraît démon- 
tré néanmoins qu'une ',crise démocratique est de- 
venue beaucoup plus probable, quand tous les 
hommes employés dans la monarchie ancienne , et 
qui pouvaient servir à recomposer la nouvelle, s'ils 
l'avaient voulu , ont abandonné leur pays. L'égalité 
s' offrant alors de toutes parts , les hommes pas- 
sionnés se sont trop abandonnés au torrent démo- 
cratique; et le peuple, ne voyant plus la royauté 
que dans le roi , a cru qu'il suffisait de renverser 
un homme pour fonder une république. 

CHAPITRE IL 

Prédiction de M. Necher sur le sort de la cons- 
titution de 1791. 

Pendant les quatorze dernières années de sa vie, 
M. Necker ne s'est pas éloigné de sa terre de 
Coppet en Suisse. Il a vécu dans la retraite la plus 
absolue ; mais le repos qui naît de la dignité n'exclut 
pas l'activité de l'esprit; aussi ne cessa-t-il point 
de suivre avec la plus grande sollicitude chaque 
événement qui se passait en France; et les ou- 
vrages qu'il a composés à différentes époques de 
la révolution, ont un caractère de prophétie; parce 
qu'en examinant les défauts des constitutions di- 
verses qui ont régi momentanément la France , il 
annonçait d'avance les conséquences de ces défauts, 
et ce genre de prédictions ne saurait manquer de 
se réaliser. 

M. Necker joignait à l'étonnante sagacité de son 
esprit une sensibilité pour le sort de l'espèce hu- 
maine et de la France en particulier, dont il n'y a 
eu d'exemple , je crois , dans aucun publiciste. On 
traite d'ordinaire la politique d'une manière abs- 
traite, etenlafondantpresque toujours sur le calcul; 
mais M. Necker s'est surtout occupé des rapports 
de cette science avec la morale individuelle, le bon- 
heur et la dignité des nations. C'est le Fénélon de 



la politique, si j'ose m'exprimer ainsi, en honorant 
ces deux grands hommes par l'analogie de leurs 
vertus. 

Le premier ouvrage qu'il publia en 1791 est in- 
titulé ; de l'Administration de M. Necker , par 
lui-même. A la suite d'une discussion politique 
très -approfondie sur les diverses compensations 
que l'on aurait dû accorder aux privilégiés pour la 
perte de leurs anciens droits, il dit , en s'adressant 
à l'assemblée : « Je l'entends ; on me reprochera 
mon attachement obstiné aux principes de la jus- 
tice, et l'on essayera de le déprimer en y donnant 
le nom de pitié aristocratique. Je sais mieux 
que vous de quelle sorte est la mienne. C'est pour 
vous , les premiers , que j'ai connu ce sentiment 
d'intérêt; mais alors vous étiez sans union et sans 
force; c'est pour vous, les premiers, que j'ai 
combattu. Et dans le temps où je me plaignais si 
fortement de l'indifférence qu'on vous témoignait ; 
lorsque je parlais des égards qui vous étaient 
dus; lorsque je montrais une inquiétude conti- 
nuelle sur le sort du peuple, c'était aussi par des 
jeux de mots qu'on cherchait à ridiculiser mes 
sentiments. Je voudrais bien en aimer d'autres 
que vous , lorsque vous m'abandonnez ; je vou- 
drais bien le pouvoir , mais je n'ai pas cette con- 
solation ; vos ennemis et les miens ont mis entre 
eux et moi une barrière que je ne chercherai ja- 
mais à rompre, et ils doivent me haïr toujours, 
puisqu'ils m'ont rendu responsable de leurs 
propres fautes. Ce n'est pas moi cependant qui 
les ai encouragés à jouir sans mesure de leur an- 
cienne puissance , et ce n'est pas moi qui les ai 
rendus inflexibles, lorsqu'il fallait commencer à 
traiter avec la fortune. Ah ! s'ils n'étaient pas 
dans l'oppression , s'ils n'étaient pas malheureux, 
combien de reproches n'aurais-je pas à leur faire! 
Aussi, quand je les défends encore dans leurs 
droits et leurs propriétés , ils ne croiront pas , je 
l'espère, que je songe un instant à les regarder. 
Je ne veux aujourd'hui ni d'eux ni de personne; 
c'est de mes souvenirs , de mes pensées , que je 
cherche à vivre et à mourir. Quand je fixe mon 
attention sur la pureté des sentiments qui m'ont 
guidé, je ne trouve nulle part une association 
qui me convienne; et, dans le besoin cependant 
que toute âme sensible en éprouve, je la forme 
cette association, je la forme en espérance avec 
les hommes honnêtes de tous les pays , avec ceux, 
en si petit nombre, dont la première passion est 
l'amour du bien sur cette terre. » 
RI. Necker regrettait amèrement cette popula- 
rité qu'il avait, sans hésiter, sacrifiée à ses de- 



SUR LA. REVOLUTION FRANÇAISE. 



155 



voîrs. Quelques personnes lui ont fait un tort du 
prix qu'il y attachait. Mallieur aux hommes d'État 
qui n'ont pas besoin de l'opinion publique! Ce 
sont des courtisans ou des usurpateurs; ils se 
flattent d'obtenir, par l'intrigue ou par la terreur, 
ce que les caractères généreux ne veulent devoir 
qu'à l'estime de leurs semblables. 

En nous promenant ensemble , mon père et moi, 
sous ces grands arbres de Coppet qui me semblent 
encore des témoins amis de ses nobles pensées , il 
me demanda une fois si je croyais que toute la 
France partageât les soupçons populaires dont il 
avait été la victime, dans sa route de Paris en 
Suisse. « Il me semble , me disait-il, que dans quel- 
« ques provinces ils ont reconnu jusqu'au dernier 
«jour la pureté de mes intentions et mon atta- 
« chement à la France. » A peine m'eut-il adressé 
cette question, qu'il craignit d'être trop attendri 
par ma réponse? « N'en parlons plus, dit-il : Dieu 
« lit dans mon cœur : c'est assez. » Je n'osai pas, 
ce jour-là même, le rassurer, tant je voyais d'é- 
motion contenue dans tout son être ! Ah ! que les 
ennemis d'un tel homme doivent être durs et bor- 
nés ! C'est à lui qu'il fallait adresser ces paroles 
de Ben Johnson , en parlant de son illustre ami le 
chancelier d'Angleterre. « Je prie Dieu qu'il vous 
« donne de la force dans votre adversité ; car, pour 
« de la grandeur , vous n'en sauriez manquer. » 

M. Necker, au moment où le parti démocra- 
tique , alors tout-puissant , lui faisait des proposi- 
tions de rapprochement , s'exprimait avec la plus 
grande force sur la funeste situation à laquelle on 
avait réduit l'autorité royale; et quoiqu'il crût 
peut-être trop à l'ascendant de la morale et de l'é- 
loquence, dans un temps où l'on commençait à 
ne s'occuper que de l'intérêt personnel , il se ser- 
vait mieux que personne de l'ironie et du raison- 
nement, quand il le jugeait à propos. J'en vais 
citer un exemple entre plusieurs- 

« J'oserai le dire , la hiérarchie politique établie 
«par l'assemblée nationale semblait exiger, plus 
« qu'aucune autre ordonnance sociale , l'interven- 
« tion efficace du monarque. Cette auguste média- 
« tion^ouvait seule, peut-être, conserver les dis- 
« tances entre tant de pouvoirs qui se rapprochent, 
« entre tant d'élus à titres pareils , entre tant de 
« dignitaires égaux par leur premier état , et si 
« près encore les uns des autres par la nature de 
« leurs fonctions et la mobilité de leurs places ; 
« elle seule pouvait vivifier en quelque manière 
« les gradations abstraites et toutes constitution- 
« nelles qui doivent composer dorénavant Téchelle 
des subordinations. 



« Je vois bien 

« Des assemblées primaires qui nomment un 
« corps électoral ; 

« Ce corps électoral , qui choisit des députés à 
« l'assemblée nationale ; 

« Cette assemblée , qui rend des décrets , et de- 
« mande au roi de les sanctionner et de les pro- 
« mulguer; 

« Le roi qui les adresse aux départements ; 

« Les départements qui les transmettent aux 
« districts ; 

« Les districts qui donnent des ordres auxnmni- 
« cipalités ; 

« Les municipalités qui , pour l'exécution de 
«-ces décrets, requièrent au besoin, l'assistance 
« des gardes nationales ; 

« Les gardes nationales qui doivent contenir le 
« peuple ; 

« Le peuple qui doit obéir. 

« L'on aperçoit dans cette succession un ordre 
« de numéros , auquel il n'y a rien à redire ; un , 
« deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, 
« dix; tout se suit dans la perfection. Mais eu 
« gouvernement, mais en obéissance, c'est par la 
«liaison, c'est par le rapport moral des diffé- 
« rentes autorités que l'ordre général se main- 
« tient. Le législateur aurait une fonction trop 
« aisée , si , pour opérer cette grande oeuvre poli- 
« tique , la soumission du grand nomtre à la sa- 
« gesse de quelques-uns , il lui suffisait de conju- 
« guer le verbe commander, et de dire conune au 
« collège , je commanderai , tu commanderas , il 
« commandera , nous commanderons , etc. Il faut 
« nécessairement , pour établir une subordination 
« effective , et pour assurer le jeu de toutes les 
« parties ascendantes et descendantes , qu'il y ait 
« entre toutes les supériorités de convention , une 
« gradation proportionnelle de considération et de 
« respect. Il faut, de rang en rang, une distinc- 
« tion qui impose , et , au sommet de ces grada- 
« tions , il faut un pouvoir qui , par un mélange de 
« réalité et d'imagination , influe , par son action , 
« sur l'ensemble de la hiérarchie politique. 

« Il n'est point de pays où les distinctions d'état . 
« soient plus effacées que sous le gouvernement 
« despote des califes de l'Orient; mais nulle part 
« aussi les châtiments ne sont plus rapides , plus 
<< sévères et plus multipliés. Les chefs de la jus- 
« tice et de l'administration y ont une décoration 
« qui suffît à tout ; c'est le cortège des janissaires , 
« des muets et des bourreaux. » 

Ces derniers paragraphes se rapportent à la né- 
cessité d'un corps aristocratique, c'est-à-dire, d'une 



156 



CONSIDERATIONS 



chambre des pairs , pour maintenir une monarchie. 

Pendant son dernier ministère, M. Neclier avait 
défendu les principes du gouvernement anglais 
successivement contre le roi , les nobles et les re- 
présentants du peuple , à l'époque oii chacune de 
ces autorités avait été la plus forte. 11 continua le 
même rôle comme écrivain , et il combattit dans 
ses ouvrages l'assemblée constituante , la conven- 
tion , le directoire et Bonaparte , tous les quatre 
au faîte de leur prospérité, opposant à tous les 
mêmes principes , et leur annonçant qu'ils se per- 
daient, même en atteignant leur but, parce qu'en 
fait de politique , ce qui égare le plus les corps et 
les individus , c'est le triomphe que l'on peut mo- 
mentanément remporter sur la justice ; ce triom- 
phe finit toujours par renverser ceux qui l'ob- 
tiennent. 
Sr- M. Necker, qui jugeait la constitution de 1791 
en homme d'État, publia son opinion sur ce sujet, 
sous la première assemblée, lorsque cette consti- 
tution inspirait encore un grand enthousiasme. 
Son ouvrage intitulé : Du Pouvoir exécutif dans 
les grands États, est reconnu pour classique par 
les penseurs. Il contient des idées très - nouvelles 
sur la force nécessaire aux gouvernements en gé- 
néral; mais ces réflexions sont d'abord spéciale- 
ment appliquées à l'ordre de choses que l'assem- 
blée constituante venait de proclamer. Dans ce 
livre, plus encore que dans le précédent , l'on pour- 
rait prendre les prédictions pour une histoire, tant 
les événements que les défauts des institutions 
devaient amener y sont détaillés avec précision et 
clarté ! M. Necker , en comparant la constitution 
anglaise avec l'œuvre de l'assemblée constituante, 
finit par ces paroles remarquables : « Les Français 
« regretteront trop tard de n'avoir pas eu plus de 
a respect pour l'expérience , et d'avoir méconnu 
« sa noble origine , sous ses vêtements usés et dé- 
o chirés par le temps. » 

Il prédit dans le même livre la terreur qui allait 
naître du pouvoir des jacobins , et , chose plus re- 
marquable encore, la terreur qui naîtrait après 
eux par l'établissement du despotisme militaire. 

Il ne suffisait pas à un publiciste tel que M. Nec- 
ker, de présenter le tableau de tous les malheurs 
qui résulteraient de la constitution de 1791. Il de- 
vait encore donner à l'assemblée législative des 
conseils pour y échapper. L'assemblée constituante 
avait décrété plus de trois cents articles , auxquels 
aucune des législatures suivantes n'avait le droit 
de toucher qu'à des conditions qu'il était presque 
impossible de réunir; et cependant parmi ces ar- 
ticles immuables se trouvait le mode adopté pour 



nommer à des places inférieures , et autres choses 
d'aussi peu d'importance; de manière « qu'il ne 
« serait ni plus facile, ni moins difficile de changer 
« en république la monarchie française , que de 
« modifier les plus indifférents de tous les détails 
« compris, oane sait pourquoi, dans l'acte consti- 
« tutionnel. 

« Il me semble, dit ailleurs M. Necker, que dans 
« un grand État , on ne peut vouloir la liberté , et 
« renoncer en aucun temps aux conditions sui- 
« vantes : 

« 1° L'attribution exclusive du droit législatif 
« aux représentants de la nation , sous une sanc- 
« tion du monarque; et dans ce droit législatif se 
« trouvent compris , sans exception , le choix et 
« l'établissement des impôts. 

« 2° La fixation des dépenses publiques par la 
«même autorité; et à ce droit se rapporte évi- 
« demment la détermination des forces militaires. 

« 3° La reddition de tous les comptes de recettes 
« et de dépenses par - devant les commissaires des 
« représentants de la nation. 

« 4° Le renouvellement annuel des pouvoirs né- 
« cessaires ptiur la levée des contributions , en ex- 
« ceptant de cette condition les impôts hypothé- 
« qués au payement des intérêts de la dette pu- 
« blique. 

« 5° La proscription de toute espèce d'autorité 
« arbitraire , et le droit donné à tous les citoyens 
« d'intenter une action civile ou criminelle contre 
« tous les officiers publics qui auraient abusé en- 
« vers eux de leur pouvoir. 

« 6° L'interdiction aux officiers militaires d'agir 
« dans l'intérieur du royaume sans la réquisition 
« des officiers civils. 

« 7° Le renouvellement annuel , par le corps lé- 
« gislatif, des lois qui constituent la discipline, et 
« par conséquent l'action et la force de l'armée. 

« 8° La liberté de la presse étendue jusqu'au dé- 
fi gré compatible avec la morale et la tranquillité 
« publique. 

« 9° L'égale répartition des charges publiques, 
« et l'aptitude légale de tous les citoyens à l'exer- 
« cice des fonctions publiques. 

« 10° La responsabilité des ministres et des pre- 
« niiers agents du gouvernement. 

« 11° L'hérédité du trône, afin de prévenir les 
« factions, et de conserver la tranquillité de l'État. 

« 12° L'attribution pleine et entière du pouvoir 
« exécutif au monarque, avec tous les moyens né- 
« cessaires pour l'exercer, afin d'assurer ainsi l'or- 
« dre public, afin d'empêcher que tous les pouvoirs 
« rassemblés dans le corps législatif n'introduisent 



SUR Li REVOLUTION FRA.NCÂ1SE. 



157 



o un despotisme non moins oppresseur que tout 
« autre. 

« On devrait ajouter à ces principes le respect 
« le plus absolu pour les droits de propriété, si ce 
« respect ne composait pas un des éléments de la 
« morale universelle , sous quelque forme de gou- 
« yernement que les hommes soient réunis. 

« Les douze articles que je viens d'indiquer pré- 
« sentent à tous les hommes éclairés les bases fon- 
« damentales de la liberté civile et politique d'une 
« nation. Il fallait donc les placer hors de ligne 
« dans l'acte constitutionnel , et l'on ne devait pas 
« les confondre avec les nombreuses dispositions 
« que l'on voulait soumettre à un renouvellement 
« continuel de discussion. 

« Pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? C'est qu'en as- 
« signant à ces articles une place marquée dans la 
« charte constitutionnelle, on eût montré distinc- 
« tement deux vérités que l'on voulait obscurcir. 

« L'une , que les principes fondamentaux de la 
« liberté française se trouvaient en entier, ou dans 
« le texte , ou dans l'esprit de la déclaration que le 
« monarque avait faite le 27 décembre 1788 , et 
« dans ses explications subséquentes. 

« L'autre , que tous les ordres de l'État , que 
«toutes les classes de citoyens, après un, premier 
■< temps d'incertitude et d'agitation , auraient fini 
« vraisemblablement par donner leur assentiment 
« à ces mêmes principes, et l'y donneraient peut- 
« être encore, s'ils étaient appelés à le faire. » 

On les a vus reparaître , ces articles qui consti- 
tuent l'évangile social , sous une forme à peu près 
semblable , dans la déclaration du 2 mai , datée de 
Saint-Ouen , par S. M. Louis XVIII , et dans ime 
autre circonstance dont nous aurons occasion de 
parler plus tard. Depuis le 27 décembre 1788, jus- 
qu'au 8 juillet 1815, voilà ce que les Français ont 
voulu quand ils ont pu vouloir. 

Le livre du Pouvoir exécutif dans les grands 
États est le meilleur guide que puissent prendre 
les hommes appelés à faire ou à modifier une cons- 
titution quelconque; car c'est, pour ainsi dire, la 
carte politique où tous les dangers qui se présen- 
tent sur la route de la liberté sont signalés. 

A la tête de cet ouvrage, M. Necker s'adresse 
ainsi aux Français : 

« Il me souvient du temps où , en publiant le 
« résultat de mes longues réflexions sur les finan- 
« ces de la France, j'écrivais ces paroles : Oui,,na- 
« tion généreuse, c'est à vous que je consacre cet 
«■ouvrage. Hélas!, qui me l'eût dit, que, dans la 
« révolution d'un si petit nombre d'années, le mo- 
met^ arriverait où je ne pourrais plus me servir 



« des mêmes expressions , et où j'aurais besoin de 
« tourner mes regards vers d'autres nations , pour 
« avoir de nouveau le courage de parler de justice 
a et de morale ! Ah ! pourquoi ne m'est-il pas per- 
« mis de dire aujourd'hui : C'est à vous que j'a- 
« dresse cet ouvrage, à vous, nation plus généreuse 
« encore , depuis que la liberté a développé votre 
« caractère et l'a dégagé de toutes ses gênes ; à 
«vous , nation plus généreuse encore, depuis que 
« votre front ne porte plus l'empreinte d'aucun 
«joug; à vous, nation plus généreuse encore, de- 
« puis que vous avez fait l'épreuve de vos forces , 
« et que vous dictez vous-même les lois auxquelles 
« vous obéissez ? — Ah ! que j'aurais tenu ce lan- 
« gage avec délices! mon sentiment existe encore; 
« mais il me semble errant, il me semble en exil; 
« et, dans mes tristes regrets, je ne puis, ni con- 
« tracter de nouveaux liens , ni reprendre , même 
« en espérance , l'idée favorite et l'unique passion 
« dont mon âme fut si long-temps remplie. » 

Je ne sais , mais il me semble que jamais on n'a 
mieux exprimé ce que nous sentons tous : cet 
amour pour la France qui fait tant de mal à pré- 
sent, tandis qu'auti'efois il n'était point de jouis- 
sance plus noble ni plus douce. 

CHAPITRE III. 

Des divers partis dont l'assemblée législative 
était composée. 

On ne peut s'empêcher d'éprouver un profond 
sentiment de douleur, lorsqu'on se retrace les 
époques de la révolution où une constitution libre 
aurait pu être établie en France, et qu'on voit 
non-seulement cet espoir renversé, mais les évé- 
nements les plus funestes prendre la place des 
institutions les plus salutaires. Ce n'est pas un 
simple souvenir qu'on se retrace, c'est une peine 
vive qui recommence. 

L'assemblée constituante, vers la fin de son rè- 
gne , se repentit de s'être laissé entraîner par les 
factions populaires. Elle avait vieilli en deux an- 
nées, comme Louis XIV en quarante ans; c'était 
aussi par de justes craintes que la modération 
avait repris quelque empire sur elle. Mais ses suc- 
cesseurs arrivèrent avec la fièvre révolutionnaire, 
dans un temps où il n'y avait plus rien à réformer 
ni à détruire. L'édifice social penchait du côté dé- 
mocratique, et il fallait le relever, en augmentant 
le pouvoir du trône. Toutefois, le premier décret 
de cette assemblée législative fut pour refuser le 
titre de majesté au roi , et pour lui assigner un 
fauteuil en tout semblable à celui du président. 



158 



CONSIDÉRATIONS 



Les représentants du peuple se donnaient ainsi 
l'air de croire qu'on n'avait un roi que pour lui 
faire plaisir à lui-même, et qu'en conséquence on 
devait retrancher de ce plaisir le plus possible. Le 
décret du fauteuil fut rapporté , tant il excita de 
réclamations parmi les hommes sensés! mais le 
coup était porté, soit dans l'esprij du roi, soit dans 
celui du peuple; l'un sentit que sa position n'était 
pas tenable, l'autre embrassa le désir et l'espoir 
de la république. 

Trois partis très-distincts se faisaient remar- 
quer dans l'assemblée : les constitutionnels , les ja- 
cobins et les républicains. Il n'y avait presque pas 
de nobles , et point de prêtres parmi les constitu- 
tionnels; la cause des privilégiés était déjà perdue, 
mais celle du trône se disputait encore , et les pro- 
priétaires et les esprits sages formaient un parti 
conservateur au milieu de la tourmente populaire. 

Ramond, Matthieu Dumas, Jaucourt, Beugnot, 
Girardin , se distinguaient parmi les constitution- 
nels : ils avaient du courage, de la raison, de la 
persévérance , et l'on ne pouvait les accuser d'au- 
cun préjugé aristocratique. Ainsi , la lutte qu'ils 
soutinrent en faveur de la monarchie fait infini- 
ment d'honneur à leur conduite politique. Le même 
parti jacobin , qui existait dans l'assemblée consti- 
tuante , sous le nom de la Montagne , se remontra 
dans l'assemblée législative ; mais il était encore 
moins digne d'estime que ses prédécesseurs. Car, 
au moins , dans l'assemblée constituante , l'on 
avait eu lieu de craindre, pendant quelques mo- 
ments, que la cause de la liberté ne fût pas la plus 
forte, et les partisans de l'ancien régime, restés 
"députés , pouvaient encore être redoutables; mais, 
dans l'assemblée législative , il n'y avait ni dangers , 
ni obstacles , et les factieux étaient obligés de créer 
des fantômes pour exercer contre eux l'escrime de 
la parole. 

Un trio singulier, Merlin de Thionville, Bazire 
et le ci-devant capucin Chabot, se signalaient par- 
mi les jacobins; ils en étaient les chefs, précisé- 
ment parce qu'étant placés au dernier rang sous 
tous les rapports , ils rassuraient entièrement l'en- 
vie : c'était le principe de ce parti , qui soulevait 
l'ordre social par ses fondements , de mettre à la 
tête 'des attaquants ceux qui ne possédaient rien 
dans l'édifice que l'on voulait renverser. L'une des 
premières propositions que le trio démagogue fit à 
la tribune , ce fut de supprimer l'appellation dlio- 
norahle inemhre, dont on avait coutume de se ser- 
vir comme en Angleterre ; ils sentirent que ce titre, 
adressé à qui que ce fût d'entre eux , ne pourrait 
jamais passer que pour une ironie. 



Un second parti , d'une tout autre valeur, don- 
nait de la force à ces hommes sans moyens , et se 
flattait, bien à tort, de pouvoir se servir, des 
jacobins d'abord, et de les contenir ensuite. I^a 
députation de la Gironde était composée d'une 
vingtaine d'avocats, nés à Bordeaux et dans le Midi : 
ces hommes, choisis presque au hasard, se 
trouvèrent doués des plus grands talents; tant 
cette France renferme dans son sein d'hommes 
distingués, mais inconnus, que le gouvernement 
représentatif met en évidence ! Les girondins vou- 
lurent la république , et ne parvinrent qu'à renver- 
ser la monarchie ; ils périrent peu de temps après , 
en essayant de sauver la France et son roi. Aussi 
M. de Lally a-t-il dit , avec son éloquence accou- 
tumée, que leur existence et leur mort furent éga- 
lement funestes à la patrie. 

A ces députés de la Gironde se joignirent Brissot, 
écrivain désordonné dans ses principes convmedans 
son style, et Condorcet, dont les hautes lumières 
ne sauraient être contestées , mais qui cependant a 
joué, dans la politique, un plus grand rôle par ses 
passions que par ses idées . Il était irréligieux com me 
les prêtres sont fanatiques, avec de la haine, de la 
persévérance , et l'apparence du calme : sa mort 
aussi tint du martyre. 

On ne peut considérer comme un crime la pré- 
férence accordée à la république sur toute autre 
forme de gouvernement , si des forfaits ne sont pas 
nécessaires pour l'établir; mais, à l'époque oii l'as- 
semblée législative se déclara' l'ennemie du reste' 
de royauté qui subsistait encore en France, les 
sentiments véritablement républicains , c'est-à-dire, 
la générosité envers les faibles , l'horreur des me- 
sures arbitraires, le respect pour la justice, toutes 
les vertus enfin dont les amis de la liberté s'hono- 
rent, portaient à s'intéresser à la monarchie cons- 
titutionnelle et à son chef. Dans une autre époque, 
on aurait pu se rallier à la république, si elle avait 
été possible en France; mais lorsque Louis XVI 
vivait encore , lorsque la nation avait reçu ses ser- 
ments , et qu'en retour elle lui en avait prêté de 
parfaitement libres , lorsque l'ascendant politique 
des privilégiés était entièrement anéanti , quelle as- 
surance dans l'avenir ne fallait-il pas pour risquer, 
en faveur d'un nom , tout ce qu'on possédait déjà 
de biens réels! 

L'ambition du pouvoir se mêlait à l'enthousiasme 
des principes chez les républicains de 1792, et 
quelques-uns d'entre eux offrirent de maintenir la 
royauté , si toutes les places du ministère étaient 
données à leurs amis. Dans ce cas seulement, di- 
saient-ils , nous serons sûrs que les opinions des pa- 



SUR Lk REVOLUTION FRANÇAISE. 



159 



triotes triompheront. C'est une chose fort impor- 
tante , sans doute , que le choix des ministres dans 
une monarchie constitutionnelle , et le roi fit sou- 
vent la faute d'en nommer de très-suspects au parti 
de la liberté; mais il n'était que trop facile alors 
d'obtenir leur renvoi , et la responsabilité des évé- 
nements politiques doit peser tout entière sur l'as- 
semblée législative. Aucun argument , aucune 
inquiétude , n'étaient écoutés par ses chefs ; ils ré- 
pondaient aux observations de la sagesse, et de la 
sagesse désintéressée, par un sourire moqueur, 
symptôme de l'aridité qui résulte de l'amour-pro- 
pre : on s'épuisait à leur rappeler les circonstances, 
et à leur en déduire les causes; on passait tour à 
tour de la théorie à l'expérience, et de l'expérience 
à la théorie, pour leur en montrer l'identité; et, 
s'ils consentaient à répondre , ils niaient les faits 
les plus authentiques , et combattaient les obser- 
vations les plus évidentes , en y opposant quelques 
maximes communes , bien qu'exprimées avec élo- 
quence. Ils se regardaient entre eux comme s'ils 
avaient été seuls dignes de s'entendre , et s'encou- 
rageaient par l'idée que tout était pusillanimité 
dans la résistance à leur manière de voir. Tels sont 
les signes de l'esprit de parti chez les Français : le 
dédain pour leurs adversaires en est la base, et le 
dédain s'oppose toujours à la connaissance de la 
vérité; les girondins méprisèrent les constitution- 
nels jusqu'à ce qu'ils eussent fait descendre, sans 
le vouloir, la popularité dans les derniers rangs de 
la société; ils se virent traités de têtes faibles à 
leur tour , par des caractères féroces ; le trône qu'ils 
attaquaient leur servait d'abri , et ce ne fut qu'après 
en avoir triomphé, qu'ils furent à découvert de- 
vant le peuple: les hommes, en révolution, ont 
souvent plus à craindre de leurs .succès que de leurs 
revers. 

CHAPITRE IV. 

Esprit des décrets de l'assemblée législative. 

L'assemblée constituante avait fait plus de lois 
en deux ans que le parlement d'Angleterre en cin- 
quante; mais au moins ces lois réformaient des 
abus et se fondaient sur des principes. L'assemblée 
législative ne rendit pas moins de décrets , quoique 
rien de vraiment utile ne restât plus à faire; mais 
l'esprit de faction inspira tout ce qu'elle appelait 
des lois. Elle accusa les frères du roi , confisqua les 
biens des émigrés , et rendit contre les prêtres un 
décret de proscription dont les amis de la liberté 
devaient être encore plus révoltés que les bons ca- 
tholiques , tant il était contraire à la philosophie et 



à l'équité ! Quoi ! dira-t-on , les émigrés et les prê- 
tres n'étaient-ils pas les ennemis de la révolution? 
Ce motif était suffisant pour ne pas élire députés 
de tels hommes, pour ne pas les appeler à la direc- 
tion des affaires publiques ; mais que deviendrait 
la société humaine , si , loin de ne s'appuyer que sur 
des principes immuables , l'on pouvait diriger les 
lois contre ses adversaires , comme une batterie ? 
L'assemblée constituante ne persécuta jamais ni 
les individus, ni les classes; mais l'assemblée sui- 
vante ne fit que des décrets de circonstance, et 
l'on ne saurait guère citer une résolution prise par 
elle , qui pût durer aa delà du moment qui l'avait 
dictée. 

L'arbitraire, contre lequel la révolution devait 
être dirigée , avait acquis une nouvelle force par 
cette révolution même ; en vain prétendait-on tout 
faire pour le peuple : les, révolutionnaires n'étaient 
plus que les prêtres d'un dieu Moloch , appelé l'in- 
térêt de tous , qui demandait le sacrifice du bon- 
heur de chacun. En politique, persécuter ne mène 
à rien, qu'à la nécessité de persécuter encore; et 
tuer n'est pas détruire. On a dit, avec une atroce 
intention, que les morts seuls ne reviennent pas; 
et cette maxime n'est pas même vraie, car les en- 
fants et les amis des victimes sont plus forts par 
les ressentiments que ne l'étaient par leijïs opi- 
nions ceux même qu'on a fait périr. Il faut étein-i-'. 
dre les haines et non pas les comprime'r. La-réforme 
est accomplie dans un pays , quand on a su rendre 
les adversaires de cette réforme fastidieux, mais 
non victimes. 

CHAPITRE V. 

De la première guerre entre la France et l'Europe. 

On ne doit pas s'étonner que les rois et les princes 
n'aient jamais aimé les principes de la révolution 
française. Cest mon métier , à moi, d^être roya- 
liste, disait Joseph II. Mais comme l'opinion des 
peuples pénètre toujours dans le cabinet des rois, 
au commencement de la révolution, lorsqu'il ne 
s'agissait que d'établir une monarchie limitée, au- 
cun monarque de l'Europe ne songeait sérieusement 
à faire la guerre à la France pour s'y opposer. Le 
progrès des lumières était tel dans toutes les parties 
du monde civilisé, qu'alors, comme aujourd'hui, 
un gouvernement représentatif, plus ou moins 
semblable à celui de l'Angleterre, paraissait conve- 
nable et juste ; et ce système ne rencontrait point 
d'adversaires imposants parmi les Anglais, ni 
parmi les Allemands. Burke, dès l'année 1791, 
exprima son indignation contre les crimes déjà 



160 



CONSIDERÂTIOISS 



commis en France et contre les faux systèmes de 
politique qu'on y avait adoptés; mais ceux du 
parti aristocrate qui, sur le continent, citent au- 
jourd'hui Burke comme l'ennemi de la révolution , 
ignorent peut-être qu'à chaque page il reproche 
aux Français de ne s'être pas conformés aux prin- 
cipes de la constitution d'Angleterre. 

« Je recommande aux Français notre constitu- 
« tion, dit-il; tout notre bonheur vient d'elle. La 
«démocratie absolue, dit-il ailleurs ■, n'est pas 
« plus un gouvernement légitime que la monarchie 
« absolue. Il n'y a ^ qu'une opinion en France con- 
« tre la monarchie absolue; elle était à sa fin, elle 
« expirait sans agonie et sans convulsions ; toutes 
« les dissensions sont venues de la querelle entre 
« une démocratie despotique et un gouvernement 
« balancé. » 

Si la majorité de l'Europe, en 1789, approuvait 
l'établissement d'une monarchie limitée en France, 
d'où vient donc, dira-t-on, que dès l'année 1791 
toutes les provocations sont venues du dehors? 
Car bien que la France ait imprudemment déclaré 
la guerre à l'Autriche en 1792, dans le fait les 
puissances étrangères se sont montrées , les pre- 
mières, ennemies des Français par la convention 
de Pilnitz et les rassemblements de Coblentz.Les 
récriminations réciproques doivent remonter jus- 
qu'à cette époque. Toutefois l'opinion européenne 
et la sagesse de l'Autriche auraient prévenu la 
guerre, si l'assemblée législative eût été modérée. 
La plus grande précision dans la connaissance des 
dates est nécessaire pour juger avec impartialité 
qui , de l'Europe ou de la France, a été l'agresseur. 
Six mois plus tard rendent sage en politique ce 
qui ne l'était pas six mois plus tôt, et souvent on 
confond les idées , parce qu'on a confondu les 
temps. 

Les puissances eurent tort, en 1791 , de se lais- 
ser entraîner aux mesures imprudentes conseillées 
par les émigrés. Mais, après le 10 août 1792, 
quand le trône fut renversé, l'état des choses en 
France devint tout à fait inconciliable avec l'ordre 
social. Ce trône, toutefois, ne se serait-il pas 
maintenu , si l'Europe n'avait pas menacé la France 
d'intervenir à main armée dans ses débats inté- 
rieurs , et révolté la fierté d'une nation indépen- 
dante , en lui imposant des lois ? La destinée seule 
a le secret de semblables suppositions : une chose 
est incontestable; c'est que la convention de Pil- 
nitz a commencé la longue guerre européenne. 
Or les jacobins désiraient cette guerre aussi vive- 

' Œuvres de Burke, vol. III, page 179. 
» Pdge 183. 



ment que les émigrés; car les uns et les autres 
croyaient qu'une crise quelconque pourrait seule 
amener les chances dont ils avaient besoin pour 
triompher. 

Au commencement de 1792 , avant la déclara- 
tion de guerre , Léopold , empereur d'Allemagne , 
l'un des princes les plus éclairés dont le dix-hui- 
tième siècle puisse se vanter, écrivit à l'assemblée 
législative une lettre,' pour ainsi dire, intime. 
Quelques députés de l'assemblée constituante , 
Barnave , Duport , l'avaient composée , et le modèle 
en fut envoyé par la reine à Bruxelles, à M. le 
comte de Mercy-Argenteau, qui avait été longtemps 
ambassadeur d'Autriche à Paris. Léopold attaquait, 
dans cette lettre , nominativement le parti des ja- 
cobins, et offrait son appui aux constitutionnels. 
Ce qu'il disait était sans doute éminemment sage, 
mais on ne trouva pas convenable que l'empereur 
d'Allemagne entrât dans de si grands détails sur 
les affaires de France , et les députés se révoltè- 
rent contre les conseils que leur donnait un mo- 
narque étranger. Léopold avait gouverné la Tos- 
cane avec une parfaite modération , et l'on doit 
lui rendre la justice que toujours il avait respecté 
l'opinion publique et les lumières du siècle. Ainsi 
donc il crut de bonne foi au bien que ses avis pou- 
vaient produire. Mais dans les débats politiques 
où la masse d'une nation prend part, il n'y a que 
la voix des événements qui soit entendue ; les ar- 
guments n'inspirent que le désir de leur répondre. 

L'assemblée législative, qui voyait la rupture prête 
à éclater, sentait aussi que le roi ne pouvait guère 
s'intéresser aux succès des Français combattant 
pour la révolution. Elle se défiait des ministres, 
persuadée qu'ils ne voulaient pas sincèrement re- 
pousser les ennemis dont ils invoquaient en secret 
l'assistance. On confia le département de la guerre, 
à la fin de 1791 , à M. de Narbonne, qui a péri 
depuis dans le siège de Torgau. Il s'occupa avec un 
vrai zèle de tous les préparatifs nécessaires à la dé- 
fense du royaume. Grand seigneur, homme d'es- 
prit, courtisan et philosophe, ce qui dominait dans 
son âme, c'était l'honneur militaire et la bravoure 
française. S'opposer aux étrangers , dans quelque 
circonstance que ce fût , lui paraissait toujours le 
devoir d'un citoyen et d'un gentilhomme. Ses col- 
lègues se liguèrent contre lui , et parvinrent à le 
faire renvoyer : ils saisirent le moment où sa po- 
pularité dans l'assemblée était diminuée, pour se 
débarrasser d'un homme qui faisait son métier de 
ministre de la guerre aussi consciencieusement 
qu'il l'aurait fait dans tout autre temps. 

Un soir, M. de Narbonne , en rendant compte à 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



161 



l'assemblée de quelques affaires de son départe- 
ment, se servit de cette expression : « J'en appelle 
« aux membres les plus distingués de cette assem- 
« blée. » Aussitôt la montagne en fureur se leva 
tout entière, et Merlin, Bazire et Chabot déclarè- 
rent que tous les députés étaient également distin- 
gués : l'aristocratie du talent les révoltait autant 
que celle de la naissance. 

Le lendemain de cet échec, les autres ministres, 
ne craignant plus l'ascendant de M. de Warbonne 
sur le parti populaire , engagèrent le roi à le ren- 
voyer. Ce triomphe inconsidéré dura peu. Les ré- 
publicains forcèrent le roi à prendre des ministres 
à leur dévotion , et ceux-là l'obligèrent à faire usage 
de l'initiative constitutionnelle pour aller lui-même 
à l'assemblée proposer la guerre contre l'Autriche. 
J'étais à cette séance où l'on contraignit Louis XVI 
à la démarche qui devait le blesser de tant de ma- 
nières. Sa physionomie n'exprimait pas sa pensée, 
mais ce n'était point par fausseté qu'il cachait ses 
impressions ; un mélange de résignation et de di- 
gnité réprimait en lui tout signe extérieur de ses 
sentiments. En entrant dans l'assemblée , il regar- 
dait à droite et à gauche, avec cette sorte de cu- 
riosité vague qu'ont d'ordinaire les personnes dont 
la vue est si basse qu'elles cherchent en vain à s'en 
servir. Il proposa la guerre du même son de voix 
avec lequel il aurait pu commander le décret le 
plus indifférent du monde. Le président lui répon- 
dit avec le laconisme arrogant adopté dans cette 
assemblée, comme si la fierté d'un peuple libre 
consistait à maltraiter le roi qu'il a choisi pour 
chef constitutionnel. 

Lorsque Louis XVI et ses ministres furent 
sortis, l'assemblée vota la guerre par acclamation. 
Quelques membres ne prirent point part à la dé- 
libération, mais les tribunes applaudirent avec 
transport ; les députés levèrent leurs chapeaux en 
l'air; et ce jour, le premier de la lutte sanglante 
qui a déchiré l'Europe pendant vingt-trois années, 
ce jour ne fit pas naître dans la plupart des esprits 
la moindre inquiétude. Cependant, parmi les dé- 
putés qui ont voté cette guerre, un grand nombre 
a péri d'une manière violente , et ceux qui se ré- 
jouissaient le plus venaient à leur insu de pronon- 
cer leur arrêt de mort. 

CHAPITRE VI. 

Des moyens employés en 1792 pour établir la ré- 
publique. 

Les Français sont peu disposés à la guerre ci- 
vile, et n'ont point de talent pour les conspirations. 



Ils sont peu disposés à la guerre civile, parce que 
chez eux la majorité entraîne presque toujours la 
minorité ; le parti qui passe pour le plus fort de- 
vient bien vite tout-puissant , car tout le monde 
s'y réunit. Ils n'ont point de talent pour les cons- 
pirations , par cela même qu'ils sont très-propres 
aux révolutions ; ils ont besoin de s'exciter mutuel- 
lement par la communication de leurs idées; le 
silence profond, la résolution solitaire qu'il faut 
pour conspirer, ne sont pas dans leur caractère. 
Ils en seraient peut-être plus capables , maintenant 
que des traits italiens se sont mêlés à leur natu- 
rel; mais l'on ne voit pas d'exemples d'une conju- 
ration dans l'histoire de France; Henri III et 
Henri IV furent assassinés l'un et l'autre par deux 
fanatiques sans complices. La cour, il est vrai, 
sous Charles IX , prépara dans l'ombre le massa- 
cre de la Saint-Barthélemi ; mais ce fut une reine 
italienne qui donna son esprit de ruse et de dissi- 
mulation aux instruments dont elle se servit. Les 
moyens employés pour accomplir la révolution ne 
valaient pas mieux que ceux dont on se sert pour 
ourdir une conspiration : en effet, commettre un 
crime sur la place publique, ou le combiner dans 
son cabinet, c'est être également coupable; mais 
il y a la perfidie de moins. 

L'assemblée législative renversait la monarchie 
avec des sophismes. Ses décrets altéraient le bon 
sens et dépravaient la moralité de la nation. Il 
fallait une sorte d'hypocrisie politique, encore plus 
dangereuse que l'hypocrisie religieuse, pour dé- 
truire le trône pièce à pièce, en jurant toutefois 
de le maintenir. Aujourd'hui les ministres étaient 
accusés; demain la garde du roi était licenciée; un 
autre jour l'on accordait des récompenses aux sol- 
dats du régiment de Châteauvieux qui s'étaient ré- 
voltés contre leurs chefs ; les massacres d'Avignon 
trouvaient des défenseurs dans le sein de l'assem- 
blée : enfin, soit que l'établissement d'une républi- 
que en France parût ou non désirable , il ne pou- 
vait y avoir qu'une façon de penser sur le choix 
des moyens employés pour y parvenir; et, plus 
on était ami de la liberté, plus la conduite du 
parti républicain excitait d'indignation au fond de 
l'âme. 

Ce qu'il importe , avant tout , de considérer dans 
les grandes crises politiques , c'est si la révolution 
qu'on désire est en harmonie avec l'esprit du temps. 
En tâchant d'opérer le retour des anciennes insti- 
tutions, c'est-à-dire, en voulant faire reculer la 
raison humaine, on enflamme toutes les passions 
populaires. Mais si l'on aspire au contraire à fon- 
der une république dans un pays qui la veille avait 



162 



COISSIDERA.TIOINS 



tous les défauts et tous les vices que les monar- 
chies absolues doivent enfanter, on se voit dans 
la nécessité d'opprimer pour affranchir, et de se 
souiller ainsi de forfaits, en proclamant le gou- 
vernement qui se fonde sur la vertu. Une manière 
sûre de ne pas se tromper sur ce que veut la ma- 
jorité d'une nation, c'est de ne suivre jamais 
qu'une marche légale pour parvenir au but même 
que l'on croit le plus utile. Dès qu'on ne se per- 
met rien d'immoral , on ne contrarie jamais vio- 
lemment le cours des choses. 

La guerre des Français , qui fut depuis si bril- 
lante , commença par des revers. Les soldats , à 
Lille , après leur déroute , massacrèrent leur chef 
Théobald Diilon, dont ils soupçonnaient bien à 
tort la bonne foi. Ces premiers échecs avaient 
rendu la méfiance générale. Aussi l'assemblée lé- 
gislative poursuivait-elle sans cesse de dénoncia- 
tions les ministres , comme des chevaux rétifs que 
les coups d'éperons ne peuvent faire avancer. Le 
premier devoir d'un gouvernement, aussi bien 
que d'une nation , est sans doute d'assurer son in- 
dépendance contre l'envahissement des étrangers. 
Mais une position aussi fausse pouvait-elle durer? 
Et ne valait-il pas mieux ouvrir les portes de la 
France au roi qui voulait en sortir , que de chica- 
ner du matin au soir la puissance ou plutôt la fai- 
blesse royale, et de traiter le descendant de saint 
Louis , captif sur le trône , comme l'oiseau qu'on 
attache au sommet d'un arbre, et contre lequel 
chacun lance des traits tour à tour ? 

L'assemblée législative, lassée de la patience 
même de Louis XVl, imagina de lui présenter 
deux décrets , auxquels sa conscience et sa sûreté 
ne lui permettaient pas de donner sa sanction. Par 
le premier, on condamnait à la déportation tout 
prêtre qui avait refusé de prêter serment, s'il 
était dénoncé par vingt citoyens actifs , c'est-à-dire , 
payant une contribution; et par le second , on ap- 
pelait à Paris une légion de Marseillais qu'on avait 
décidés à conspirer contre la couronne. Quel dé- 
cret cependant , que celui dont les prêtres étaient 
les victimes ! On livrait l'existence d'un citoyen à 
des dénonciations qui portaient sur ses opinions 
présumées. Que craint-on du despotisme, si ce 
n'est un te! décret.? Au lieu de vingt citoyens ac- 
tifs, il n'y a qu'à supposer des courtisans qui sont 
actifs aussi à leur manière, et l'on aura l'histoire 
de toutes les lettres de cachet , de tous les exils , 
de tous les empoisonnements que l'on veut em- 
pêcher par l'institution du gouvernement libre. 

Un généreux mouvement de l'âme décida le roi 
à s'exposer à tout plutôt que d'accéder à la pros- 



cription des prêtres : il pouvait , en se considérant 
comme prisonnier, donner sa sanction à cette loi, 
et protester contre elle en secret; mais il ne put 
consentir à traiter la religion comme la politique; 
et, s'il dissimula comme roi, il fut vrai comme 
martyr. 

Dès que le veto du roi fut connu, l'on sut de 
toutes parts qu'il se préparait une émeute dans les 
faubourgs. Le peuple étant devenu despote, le 
moindre obstacle à ses volontés l'irritait. On vit 
aussi dans cette occasion le terrible inconvénient 
de placer l'autorité royale en présence d'une seule 
chambre. Le combat entre ces deux pouvoirs 
manque d'arbitre, et c'est l'insurrection qui lui 
en sert. 

Vingt mille hommes de la dernière classe de la 
société , armés de piques et de lances , marchèrent 
aux Tuileries sans savoir pourquoi; ils étaient 
prêts à commettre tous les forfaits , ou pouvaient 
être entraînés aux plus belles choses , suivant l'im- 
pulsion des événements et des hommes. 

Ces vingt mille hommes pénétrèrent dans le pa- 
lais du roi ; leurs physionomies étaient empreintes 
de cette grossièreté morale et physique dont on 
ne peut supporter le dégoût, quelque philanthrope 
que l'on soit. Si quelque sentiment vrai les avait 
animés , s'ils étaient venus réclamer contre des in- 
justices, contre la cherté des grains, contre l'ac- 
croissement des impôts, contre les enrôlements 
militaires , enfin contre tout ce que le pouvoir et 
la richesse peuvent faire souffrir à la misère , les 
haillons dont ils étaient revêtus , leurs mains noir- 
cies par le travail, la vieillesse prématurée des 
femmes , l'abrutissement des enfants , tout aurait 
excité de la pitié. Mais leurs affreux jurements en- 
tremêlés de cris, leurs gestes menaçants, leurs ins- 
truments meurtriers , offraient un spectacle épou- 
vantable , et qui pouvait altérer à jamais le respect 
que la race humaine doit inspirer. 

L'Europe a su comment madame Elisabeth, 
sœur du roi , voulut empêcher qu'on ne détrompât 
les furieux qui la prenaient pour la reine, et la 
menaçaient à ce titre. La reine elle-même devait 
être reconnue à l'ardeur avec laquelle elle pressait 
ses enfants contre son cœur. Le roi , dans ce jour, 
montra toutes les vertus d'un saint. Il n'était déjà 
plus temps de se sauver en héros ; le signe hor- 
rible du massacre , le bonnet rouge , fut placé sur 
sa tête dévouée ; mais rien ne pouvait l'humilier , 
puisque toute sa vie n'était qu'un sacrifice conti- 
nuel. 

L'assemblée, honteuse de ses auxiliaires , envoya 
quelques-uns des députés pour sauver la famille 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



163 



royale; et Vergniaud, l'orateur le plus éloquent 
peut-être de tous ceux qui se sont fait entendre à 
la tribune française , dissipa dans peu d'instants la 
populace. 

Le général la Fayette , indigné de ce qui se pas- 
sait à Paris , quitta son armée pour venir à la barre 
de l'assemblée demander justice de l'affreuse jour- 
née du 20 juin 1792. Si les girondins alors s'é- 
taient réunis à lui et à ses amis , on pouvait peut- 
être encore empêcher l'entrée des étrangers , et 
rendre au roi l'autorité constitutionnelle qui lui 
était due. Mais à l'instant où M. de la Fayette 
termina son discours par ces paroles , qu'il lui 
convenait si bien de prononcer : « Telles sont les 
« représentations que soumet à l'assemblée un 
« citoyen auquel on ne saurait du moins disputer 
« son amour pour la liberté , >> Guadet , collègue 
de Vergniaud, monta rapidement à la tribune, et 
se servit avec habileté de la défiance que doit avoir 
toute assemblée représentative contre un général 
qui se mêle des affaires intérieures. Cependant, 
quand il rappelait les souvenirs de Cromwell, dic- 
tant au nom de son armée des lois aux représen- 
tants de son pays , on savait bien qu'il n'y avait là 
ni tyran , ni soldats , mais un citoyen vertueux 
qui , bien qu'ami de la république en théorie , ne 
pouvait supporter le crime , sous quelque bannière 
qu'il prétendît se ranger. 

CHz^PITRE Vil. 

Anniversaire du i4 juillet, célébré en 1792. 

Des adresses de toutes les parties de la France , 
alors sincères , puisqu'il y avait du danger à les 
signer, exprimaient le vœu de la grande majorité 
des citoyens en faveur du maintien de la constitu- 
tion. Quelque imparfaite qu'elle fût, c'était une 
monarchie limitée ; et tel a toujours été le vœu des 
Français : les factieux ou les soldats ont pu seuls 
empêcher qu'il ne prévalût. Si les chefs du parti 
populaire avaient pu croire que la nation désirât 
véritablement la république , ils n'auraient pas eu 
besoin des moyens les plus injustes pour l'établir. 
On n'a point recours au despotisme , quand on a 
pour soi l'opinion ; et quel despotisme , juste ciel ! 
que celui qu'on voyait sortir alors des classes de la 
société les plus grossières, comme les vapeurs s'é- 
lèvent des marais pestilentiels! Marat , dont la 
postérité se souviendra peut-être , afin de ratta- 
cher à un homme les crimes d'une époque , Marat 
se servait chaque jour de son journal , pour mena- 
cer des plus affreux supplices la famille royale et 
ses défenseurs. Jamais on n'avait vu la parole hu- 



maine ainsi dénaturée ; les hurlements des bêtes 
féroces pourraient être traduits dans'ce langage. 

Paris était divisé en quarante-huit sections , qui 
toutes envoyaient des députés à la barre de l'assem- 
blée , pour dénoncer les moindres actes comme des 
forfaits. Quarante-quatre mille municipalités ren- 
fermaient chacune un club de jacobins qui relevait 
de celui de Paris , soumis lui-même aux ordres des 
faubourgs. Jamais une ville de sept cent mille âmes 
ne fut ainsi transformée. L'on entendait de toutes 
parts des injures dirigées contre le palais des rois ; 
rien ne le défendait plus qu'une sorte de respect 
qui servait encore de barrière autour de cette an- 
tique demeure ; mais à chaque instant , cette bar- 
rière pouvait être franchie, et tout alors était 
perdu. 

On écrivait des départements qu'on envoyait les 
hommes les plus furieux à Paris , pour célébrer 
le 14 juillet , et qu'ils n'y venaient que pour massa- 
crer le roi et la reine. Le maire de Paris , Péthion, 
un froid fanatique , poussant à l'extrême toutes les 
idées nouvelles , parce qu'il était plus capable de 
les exagérer que de les comprendre ; Péthion , avec 
une niaiserie extérieure qu'on prenait pour de la 
bonne foi , favorisait toutes les émeutes. Ainsi 
l'autorité même se mettait du parti de l'insurrec- 
tion. L'administration départementale, en vertu 
d'un article constitutionnel , suspendit Péthion de 
ses fonctions; les ministres du roi confirmèrent 
cet arrêté , mais l'assemblée rétablit le maire dans 
sa place , et son ascendant s'accrut par sa disgrâce 
momentanée. Un chef populaire ne peut rien dési- 
rer de mieux qu'une persécution apparente , suivie 
d'un triomphe réel. 

Les Marseillais envoyés au Champ de Mars pour 
célébrer le 14 juillet portaient écrit sur leurs cha- 
peaux déguenillés : Péthion^ ou la Mor^/ Ils pas- 
saient devant l'espèce d'estrade sur laquelle était 
placée la famille royale, en criant : Vive Péthion! 
misérable nom que le mal même qu'il a fait n'a pu 
sauver de l'obscurité ! A peine quelques faibles voix 
faisaient entendre : Five le roi! comme un dernier 
adieu , comme une dernière prière. 

L'expression du visage de la reine ne s'effacera 
jamais de mon souvenir : ses yeux étaient abîmés 
de pleurs ; la splendeur de sa toilette , la dignité 
de son maintien, contrastaient avec le cortège 
dont elle était environnée. Quelques gardes natio- 
naux la séparaient seuls de la populace ; les hom- 
mes armés , rassemblés dans le Champ de Mars , 
avaient plus l'air d'être réunis pour une émeute 
que pour une fête. Le roi se rendit à pied , du pa- 
villon sous lequel il était , jusqu'à l'autel élevé à 



164 



CONSIDERÂTIOINS 



l'extrémité du Champ de Mars. C'est là qu'il devait 
prêter serment pour la seconde fois à la constitu- 
tion, dont les débris allaient écraser le trône. 
Quelques enfants suivaient le roi en l'applaudis- 
sant; ces enfants ne savaient pas encore de quel 
forfait leurs pères étaient prêts à se souiller. 

Il fallait le caractère de Louis XVI, ce caractère 
de martyr qu'il n'a jamais démenti , pour supporter 
ainsi une pareille situation. Sa manière de marcher, 
sa contenance , avaient quelque chose de particu- 
lier ; dans d'autres occasions , on aurait pu lui sou- 
haiter plus de grandeur; mais il suffisait, dans ce 
moment, de rester en tout le même pour paraître 
sublime. Je suivis de loin sa tête poudrée au milieu 
de ces têtes à cheveux noirs; son habit, encore 
brodé comme jadis, ressortait à côté du costume 
des gens du peuple qui se pressaient autour de lui. 
Quand il monta les degrés de l'autel , on crut voir 
la victime sainte , s'offrant volontairement en sa- 
crifice. Il redescendit ; et , traversant de nouveau 
les rangs en désordre, il revint s'asseoir auprès de 
la reine et de ses enfants. Depuis ce jour le peuple 
ne l'a plus i-evu que sur l'échafaud. 

CHAPITRE VIII. 

Manifeste du duc de Brimswick. 

On a beaucoup dit que les termes dans lesquels 
le manifeste du duc de Brunswick était conçu ont 
été l'une des principales causes du soulèvement de 
la nation française contre les alliés en 1792. Je ne 
le crois pas : les deux premiers articles de ce ma- 
nifeste contenaient ce que la plupart des écrits de 
ce genre , depuis la révolution , ont renfermé ; 
c'est-à-dire, que les puissances étrangères ne fe- 
raient point de conquête sur la France , et qu'elles 
ne voulaient point s'immiscer dans le gouverne- 
ment intérieur du pays. A ces deux promesses , qui 
sont rarement tenues , on ajoutait , il est vrai , la 
menace de traiter en rebelles ceux des gardes na- 
tionaux qui seraient trouvés les armes à la main ; 
comme si, dans aucun cas, une nation pouvait 
être coupable en défendant son territoire! mais, 
quand même le manifeste eût été plus sagement 
rédigé , il n'aurait point affaibli alors l'esprit pu- 
blic des Français. On sait bien que toute puissance 
armée désire la victoire , et ne demande pas mieux 
que de diminuer les obstacles qu'elle doit rencon- 
trer pour l'obtenir. Aussi les proclamations des 
étrangers, adressées aux nations contre lesquelles 
ils combattent , se réduisent-elles toutes à dire : 
Ne nous résistez pas ; et la réponse des peuples 
fiers doit être : Nous vous résisterons. 



Les amis de la liberté, dans cette circonstance, 
étaient, comme ils le seront toujours , opposés aux 
étrangers; mais ils ne pouvaient pas se dissimuler 
non plus qu'on avait mis le roi dans une situation 
qui le réduisait à désirer le secours des coalisés. 
Quelles ressources pouvait-il alors rester aux pa- 
triotes vertueux.? 

M. de la Fayette fit proposer à la famille royale 
de venir se réfugier à Compiègne , dans son armée. 
C'était le parti le meilleur et le plus sûr ; mais les 
personnes qui avaient la confiance du roi et de la 
reine haïssaient M. de la Fayette autant que s'il 
eût été un jacobin forcené. Les aristocrates de ce 
temps-là aimaient mieux tout risquer pour obtenir 
le rétablissement de l'ancien régime , que d'accep- 
ter un secours efficace, à la condition d'adopter 
sincèrement les principes de la révolution , c'est-à- 
dire , le gouvernement représentatif. L'offre de 
M. de la Fayette fut donc refusée, et le roi se 
soumit au terrible hasard d'attendre à Paris les 
troupes allemandes. 

Les royalistes , qui sont sujets à toute l'impru- 
dence de l'espoir, se persuadèrent que les défaites 
des armées françaises feraient une telle peur au 
peuple de Paris, qu'il deviendrait doux et soumis 
dès qu'il les apprendrait. La grande erreur des 
hommes passionnés en politique, c'est d'attribuer 
tous les genres de vices et de bassesses à leurs 
adversaires. Il faut savoir apprécier à quelques 
égards ceux qu'on hait , et ceux même qu'on mé- 
prise; car nul homme, et surtout nulle masse 
d'hommes , n'a jamais entièrement abdiqué tout 
sentiment moral. Ces jacobins furieux, capables 
alors de tous les forfaits, -avaient pourtant de l'é- 
nergie; et c'est à l'aide de cette qualité qu'ils ont 
triomphé de tant d'armées étrangères. 

CHAPITRE IX. 

Révolution du 10 août 1792. Renversement de la 
monarchie. 

L'opinion publique se montre toujours , même 
au milieu des factions qui l'oppriment. Une seule 
révolution, celle de 1789, a été faite par la puis- 
sance de cette opinion; mais, depuis cette année, 
presque aucune des crises qui ont eu lieu en France 
n'a été désirée par la nation. 

Quatre jours avant le 10 août, on voulut porter 
dans l'assemblée un décret d'accusation contre 
M. de la Fayette, et quatre cent vingt-quatre voix, 
sur six cent soixante-dix , l'acquittèrent. Le vœu 
de cette majorité n'était certainement pas pour la. 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



165 



révolution qui se préparait. La déchéance du roi 
fui demandée; l'assemblée la rejeta : mais la mi- 
norité , qui la voulait , eut recours au peuple pour 
l'obtenir. 

Le parti des constitutionnels était néanmoins 
toujours le plus nombreux; et si, d'une part, les 
nobles n'étaient pas sortis de France, et que, de 
l'autre, les royalistes qui entouraient le roi se 
fussent réconciliés franchement avec les amis de la 
liberté, on aurait pu sauver encore la France et 
le trône. Ce n'est ni la première ni la dernière fois 
que nous avons été et que nous serons appelés, 
dans le cours de cet ouvrage , à montrer que le 
bien ne peut s'opérer en France que par la réu- 
nion sincère des royalistes de l'ancien régime avec 
les royalistes constitutionnels. Mais dans ce mot 
de sincère, que d'idées sont renfermées ! 

Les constitutionnels avaient en vain demandé 
la permission d'entrer dans le palais du roi pour 
le défendre. Les invincibles préjugés des courti- 
sans les en avaient écartés. Incapables cependant, 
malgré le refus qu'on leur faisait subir , de se ral- 
lier au parti contraire, ils erraient autour du châ- 
teau , s'exposant à se faire massacrer pour se con- 
soler de ne pouvoir se battre. De ce nombre étaient 
RDL de Lajly, Narbonne, la Tour du Pin Gouver- 
net, Castellane, Montmorency, et plusieurs autres 
encore, dont les noms ont reparu dans toutes les 
circonstances honorables. 

Avant minuit, le 9 août, les quarante-huit toc- 
sins des sections de Paris commencèrent à se faire 
entendre, et toute la nuit ce son monotone, lugu- 
bre et rapide , ne cessa pas un instant. J'étais à 
ma fenêtre avec quelques-uns de mes amis, et, de 
quart d'heure en quart d'heure, la patrouille vo- 
lontaire des constitutionnels nous envoyait des 
nouvelles. On nous disait que les faubourgs s'avan- 
çaient , ayant à leur tête Santerre le brasseur, et 
Westerniann, militaire, qui depuis s'est battu con- 
tre la Vendée. Personne ne pouvait prévoir ce qui 
arriverait le lendemain, et nul ne s'attendait alors 
à vivre au delà d'un jour. Il y eut néanmoins quel- 
ques moments d'espoir pendant cette nuit effroya- 
ble; on se flatta, je ne sais pourquoi, peut-être 
seulement parce qu'on avait épuisé la crainte. 

Tout à coup , à sept heures , le bruit affreux du 
canon des faubourgs se fait entendre; et, dans la 
première attaque , les gardes suisses furent vain- 
queurs. Le peuple fuyait dans les rues avec au- 
tant d'effroi qu'il avait eu de fureur. Il faut le 
dire , le roi devait alors se mettre à la tête des 
troupes , et combattre ses ennemis. La reine fut 
de cet avis , et le conseil courageux qu'elle donna 



dans cette circonstance à son époux , l'honore et 
la recommande à la postérité. 

Plusieurs bataillons de la garde nationale , entre 
autres celui des Filles-Saint-Thomas, étaient pleins 
d'ardeur et de zèle ; mais le roi , en quittant les 
Tuileries, ne pouvait plus compter sur cet enthou- 
siasme qui fait la force des citoyens armés. 

Beaucoup de républicains pensent que si Louis XVI 
eût triomphé le 10 août, les étrangers seraient ar- 
rivés à Paris , et y auraient rétabli l'ancien despo- 
tisme , devenu plus odieux encore par le moyen 
même dont il aurait tenu sa force. Il est possible 
que les choses fussent arrivées à cette extrémité ; 
mais qui les y avait conduites ? L'on peut tou- 
jours, dans les troubles civils, rendre un crime 
politiquement utile; mais c'est par les crimes pré- 
cédents qu'on parvient à créer cette infernale né- 
cessité. 

On vint me dire que tous mes amis, qui faisaient 
la garde en dehors du château, avaient été saisis 
et massacrés. Je sortis à l'instant pour en savoir 
des nouvelles ; le cocher qui me conduisait fut ar- 
rêté sur le pont par des hommes qui , silencieuse- 
ment, lui faisaient signe qu'on égorgeait de l'au- 
tre côté. Après deux heures d'inutiles efforts pour 
passer, j'appris que tous ceux (jui m'intéressaient 
vivaient encore , mais que la plupart d'entre eux 
étaient contraints à se cacher, pour éviter les 
proscriptions dont ils étaient menacés. Lorsque 
j'allais les voir le soir, à pied, dans les maisons 
obscures oiî ils avaient pu trouver asile, je ren- 
contrais des hommes armés couchés devant les 
portes, assoupis par l'ivresse, et ne se réveillant 
à demi que pour prononcer des jurements exécra- 
bles. Plusieurs femmes du peuple étaient aussi 
dans le même état , et leurs vociférations avaient 
quelque chose de plus odieux encore. Dès qu'on 
apercevait une patrouille destinée à maintenir l'or- 
dre, les honnêtes gens fuyaient pour l'éviter; car, 
ce qu'on appelait maintenir l'ordre, c'était contri- 
buer au triomphe des assassins , et les préserver 
de tout obstacle. 

CHAPITRE X. 

Anecdotes particulières. 

L'on ne peut se résoudre à continuer de tels ta- 
bleaux. Encore le 10 août semblait-il avoir pour 
but de s'emparer du gouvernement , afin de diri- 
ger tous ses moyens contre l'invasion des étran- 
gers; mais les massacres qui eurent lieu vingt- 
deux jours après le renversement du trône, n'étaient 
qu'une débauche de forfaits. On a prétendu que la 



166 



CONSIDERATIONS 



terreur qu'on éprouvait à Paris , et dans toute la 
France, avait décidé les Français à se réfugier 
dans les camps. Singulier moyen que la peur, pour 
recruter une armée ! JVIais une telle supposition 
est une offense faite à la nation. Je tâcherai de 
montrer, dans le chapitre suivant , que c'est mal- 
gré le crime , et non par son affreux secours , que 
les Français ont repoussé les étrangers qui vou- 
laient leur imposer la loi. 

A des criminels succédaient des criminels plus 
détestables encore. Les vrais républicains ne res- 
tèrent pas un jour les maîtres après le 10 août. 
Dès que le trône qu'ils attaquaient fut renversé , 
ils eurent à se défendre eux-mêmes ; ils n'avaient 
montré que trop de condescendance envers les 
horribles instruments dont on s'était servi pour 
établir la république; mais les jacobins étaient 
bien sûrs de finir par les épouvanter de leur pro- 
pre idole, à force de forfaits; et l'on eût dit que 
les scélérats les plus intrépides en fait de crimes 
essayaient la tête de Méduse sur les différents 
chefs de parti, afin de se débarrasser de tous ceux 
qui n'en pouvaient supporter l'aspect. 

Les détails de ces horribles massacres repous- 
sent l'imagination, et ne fournissent rien à la pen- 
sée. Je m'en tiendrai donc à raconter ce que j'ai 
vu moi-même à cette époque ; peut-être est-ce la 
meilleure manière d'en donner une idée. 

Pendant l'intervalle du 10 août au 2 septembre, 
de nouvelles arrestations avaient eu lieu à chaque 
instant. Les prisons étaient combles ; toutes les 
adresses du peuple qui , depuis trois ans , annon- 
çaient d'avance ce que les chefs de parti avaient 
résolu, demandaient la punition des traîtres ; et ce 
nom s'étendait aux classes comme aux individus , 
aux talents comme à la fortune , à l'habit comme 
aux opinions ; enfin , à tout ce que les lois protè- 
gent, et que l'on voulait anéantir. 

Les troupes des Autrichiens et des Prussiens 
avaient déjà passé la frontière, et l'on répétait de 
toutes parts que si les étrangers avançaient, tous 
les honnêtes gens de Paris seraient massacrés. 
Plusieurs de mes amis, MM. de Narbonne, Mont- 
morency, Baumets, étaient personnellement me- 
nacés, et chacun d'eux se tenait caché dans la 
maison de quelque bourgeois. Mais il fallait cha- 
que jour changer de demeure, parce que la peur 
prenait à ceux qui donnaient un asile. On ne vou- 
lut pas d'abord se servir de ma maison, parce 
qu'on craignait qu'elle n'attirât l'attention; mais 
d'un autre côté , il me semblait qu'étant celle d'un 
ambassadeur, et portant sur la porte le nom d'hô- 
tel de Suède, elle pourrait être respectée, quoi- 



que M. de Staël fût absent. Enfin , il n'y eut plus 
à délibérer, quand on ne trouva plus personne qui 
osât recevoir les proscrits. Deux d'entre eux vin- 
rent chez moi ; je ne mis dans ma confidence qu'un 
de mes gens dont j'étais sûre. J'enfermai mes 
amis dans la chambre la plus reculée , et je passais 
la nuit dans les appartements qui donnaient sur la 
rue , redoutant à chaque instant ce qu'on appelait 
les visites domiciliaires. 

Un matin , un de mes domestiques , dont je me 
défiais, vint me dire que l'on avait affiché, au 
coin de ma rue, le signalement et la dénonciation 
de M. de Narbonne : c'était l'une des personnes 
cachées chez moi. Je crus que cet homme voulait 
pénétrer mon secret en m'effrayant , mais il me 
racontait le fait tout simplement. Peu de temps 
après , la redoutable visite domiciliaire se fit dans 
ma maison. M. de Narbonne, étant mis hors, la 
loi, périssait le même jour, s'il était découvert; 
et quelques précautions que j'eusse prises , je sa- 
vais bien que si la recherche était exactement 
faite , il ne pouvait j échapper. Il fallait donc , à 
tout prix, empêcher cette recherche ; je rassemblai 
mes forces , et j'ai senti, dans cette circonstance, 
qu'on peut toujours dominer son émotion , quel- 
que violente qu'elle soit, quand on sait qu'elle 
expose la vie d'un autre. 

On avait envoyé, pour s'emparer des proscrits, 
dans toutes les maisons de Paris, des commissaires 
de la classe la plus subalterne; et, pendant qu'ils 
faisaient leurs visites , des postes militaires gar- 
daient les deux extrémités de la rue pour empê- 
cher que personne ne s'échappât. Je commençai 
par effrayer , autant que je pus , ces hommes , sur 
la violation du droit des gens qu'ils commettaient 
en visitant la maison d'un ambassadeur; et, comme 
ils ne savaient pas trop bien la géographie , je leur 
persuadai que la Suède était une puissance qui 
pouvait les menacer d'une attaque immédiate, 
parce qu'elle était frontière de la France. Vingt 
ans après, chose inouïe, cela s'est trouvé vrai; car 
Lub(ick et la Poméranie suédoise étaient au pou- 
voir des Français. 

Les gens du peuple sont prenables tout de suite 
ou jamais : il n'y a presque 'point de gradations ni 
dans leurs sentiments, ni dans leurs idées. Je m'a- 
perçus donc que mes raisonnements leur faisaient 
impression, et j'eus le courage, avec la mort dans 
le cœur, de leur faire des plaisanteries sur l'injus- 
tice de leurs soupçons. Rien n'est plus agréable 
aux hommes de cette classe que des plaisanteries ; 
car, dans l'excès de leur fureur contre les nobles, 
ils ont du plaisir à être traités par eux comme des 



SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. 



167 



égaux. Je les reconduisis ainsi jusqu'à la porte, et 
je bénis Dieu de la force extraordinaire qu'il m'a- 
vait prêtée dans cet instant ; néanmoins cette si- 
tuation ne pouvait se prolonger, et le moindre 
hasard suffisait pour perdre un proscrit qui était 
très -connu par son ministère récent. 

Un Hanovrien généreux et spirituel , le docteur 
Bollmann, qui, depuis, s'est exjjosé pour délivrer 
M. de la Fayette des prisons d'Autriche, apprit 
mon anxiété, et m'offrit, sans autre motif que 
l'enthousiasme de la bonté, de conduire M. de War- 
bonne en Angleterre, en lui donnant le passe-port 
d'un de ses amis. Rien n'était plus hardi que cette 
action ; car , si un étranger , quel qu'il fût , avait 
été pris emmenant un proscrit sous un nom sup- 
posé , il eilt été condamné à mort. Le courage du 
docteur Bollmann ne se démentit ni dans la vo- 
lonté ni dans l'exécution, et quatre jours après son 
départ, M. de Narbonne était à Londres. 

On m'avait accordé des passe-ports pour me ren- 
dre en Suisse ; mais il était si triste de se mettre 
en sûreté toute seule, quand on laissait encore 
tant d'amis en danger, que je retardais de jour en 
jour pour savoir ce que chacun d'eux était devenu. 
On vint me dire, le 31 août, que M. de Jaucourt, 
député à l'assemblée législative , et M. de Lally- 
Tollendal , venaient d'être conduits tous les deux 
à l'Abbaye , et l'on savait déjà qu'on n'envoyait 
dans cette prison que ceux qu'on voulait livrer aux 
assassins. Le beau talent de M. de Lally lui servit 
d'égide d'une façon singulière. Il fit le plaidoyer 
d'un de ses camarades de prison , traduit devant 
le tribunal avant le massacre ; le prisonnier fut 
acquitté, et chacun sut qu'il le devait à l'éloquence 
de Lally. M. de Condorcet admirait son rare ta- 
lent, et s'employa pour le sauver ; d'ailleurs, M. de 
Lally trouvait une protection efficace dans l'inté- 
rêt de l'ambassadeur d'Angleterre, qui était encore 
à Paris à cette époque \ M. de Jaucourt n'avait 
pas le même appui : je me fis montrer la liste de 
tous les membres de la commune de Paris , alors 
maîtres de la ville; je ne les connaissais que par 
leur terrible réputation , et je cherchais au hasard 
un motif pour déterminer mon choix. Je me rap- 
pelai tout à coup que Mamiel , l'un d'entre eux , se 
mêlait de littérature, et qu'il venait de publier des 
Lettres de Mirabeau avec une préface , bien mau- 
vaise, il est vrai, mais dans laquelle cependant on 
remarquait la bonne volonté de montrer de l'es- 
prit. Je me persuadai qu'aimer les applaudisse- 

' Lady Sutherland, à présent marquise de Stafford, alors 
ambassadrice d'Angleterre, prodigua, dans ces temps af- 
freux, les soins les plus dévoués à la famille royale. 



ments pouvait rendre accessible de quelque ma- 
nière aux sollicitations ; ce fut donc à Manuel que 
j'écrivis pour lui demander une audience. Il me 
l'assigna pour le lendemain, chez lui, à sept heures 
du matin ; c'était une heure un peu démocratique, 
mais certes j'y fus exacte. J'arrivai avant qu'il fût 
levé , je l'attendis dans son cabinet , et je vis son 
portrait, à lui-même, placé sur son propre bureau; 
cela me fit espérer que, du moins, il était un peu 
prenable par la vanité. Il entra, et je dois lui ren- 
dre la justice que ce fut par les bons sentiments 
que je parvins à l'ébranler. 

Je lui peignis les vicissitudes effrayantes de la 
popularité, dont on pouvait lui citer des exem- 
ples chaque jour. « Dans six mois, lui dis-je , vous 
« n'aurez peut-être plus de pouvoir (avant six mois 
« il périt sur l'échafaud). Sauvez M. de Lally et 
« M. de Jaucourt; réservez-vous un souvenir doux 
« et consolant pour l'époque où vous serez peut- 
« être proscrit à votre tour. » Manuel était un 
homme remuable, entraîné par ses passions, mais 
capable de mouvements honnêtes ; car c'est pour 
avoir défendu le roi qu'il fut condamné à mort. Il 
m'écrivit, le 1" septembre, que M. de Condorcet 
avait obtenu la liberté de M. de Lally, et qu'à ma 
prière il venait de faire mettre M. de Jaucourt en 
liberté. Heureuse d'avoir sauvé la vie d'un homme 
aussi estimable, je résolus de partir le lendemain, 
mais je m'engageai à prendre, hors de la barrière, 
l'abbé de Montesquiou aussi proscrit , et à le con- 
duire, déguisé en domestique, jusqu'en Suisse ; pour 
que le changement fût plus facile et plus sûr , je 
donnai à l'un de ses gens le passe- port d'un des 
miens , et nous convînmes de la place oîi je trou- 
verais l'abbé de Montesquiou sur le grand chemin. 
Il était donc impossible de manquer à ce rendez- 
vous , dont l'heure et le lieu étaient fixés, sans ex- 
poser celui qui m'attendait à faire naître les soup- 
çons des patrouilles qui parcouraient les grandes 
routes. 

La nouvelle de la prise de Longwy et de Verdun 
était arrivée le matin du 2 septembre. On enten- 
dait de nouveau , de toutes parts , cet effrayant 
tocsin, dont le souvenir n'était que trop gravé 
dans mon âme par la nuit du 10 août. On voulut 
m'empêcher de partir; mais pouvais -je compro- 
mettre la sûreté d'un homme qui s'était alors con- 
fié à moi ? 

J'avais des passe -ports très en règle , et je me 
figurais que le mieux serait de sortir en berline à 
six chevaux , avec mes gens en grande livrée. Il 
me semblait qu'en me voyant dans cet apparat, on 
me croirait le droit de partir , et qu'on me laisse- 



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168 



CONSIDERATIONS 



rait passer. C'était très-mal combiné ; car, ce qu'il 
faut avant tout dans de tels moments , c'est de ne 
pas frapper l'imagination du peuple, et la plus 
mauvaise chaise de poste m'aurait conduite plus 
Bîîrement. A peine ma voiture avait-elle fait quatre 
pas , qu'au bruit des fouets des postillons un es- 
saim de vieilles femmes, sorties de l'enfer, se jet- 
tent sur mes chevaux, et crient qu'on doit m'arrê- 
ter, que j'emporte avec moi l'or de la nation , que 
je vais rejoindre les ennemis, que sais-je? mille 
autres injures plus absurdes encore. Ces femmes 
attirent la foule à l'instant , et des gens du peuple, 
avec des physionomies féroces, se saisissent de 
mes postillons , et leur ordonnent de me mener à 
l'assemblée de la section du quartier oii je demeu- 
rais (le faubourg Saint -Germain). En descendant 
de voiture , j'eus le temps de dire tout bas au do- 
mestique de l'abbé de Montesquiou de s'en aller, 
et d'avertir son maître. 

J'entrai dans cette assemblée, dont les délibéra- 
tions avaient l'air d'une insurrection en perma- 
nence. Celui qui se disait le président me déclara 
que j'étais dénoncée comme voulant emmener avec 
moi des proscrits , et qu'on allait examiner _mes 
gens. Il trouva qu'il en manquait un désigné sur 
mon passe-port (c'était celui que j'avais renvoyé) ; 
et, en conséquence de cette erreur, il exigea que je 
fusse conduite par un gendarme à l'Hôtel de ville. 
Rien n'était plus effrayant qu'un tel ordre; il fal- 
lait traverser la moitié de Paris, et descendre sur 
la place de Grève, en face de l'Hôtel de ville : or , 
c'était sur les degrés mêmes de l'escalier de cet 
hôtel que plusieurs personnes avaient été massa- 
crées, le 10 août; aucune femme n'avait encore 
péri, mais le lendemain la princesse de Lamballe 
fut assassinée par le peuple , dont la fureur était 
déjà telle que tous les yeux semblaient demander 
du sang. 

.Te fus trois heures à me rendre du faubourg 
Saint-Germain à l'Hôtel de ville : on me conduisit 
au pas , à travers une foule immense qui m'assail- 
lait par des cris de mort; ce n'était pas moi qu'on 
injuriait, à peine alors me connaissait -on; mais 
une grande voiture et des habits galonnés repré- 
sentaient aux yeux du peuple ceux qu'il devait 
massacrer. Ne sachant pas encore combien dans 
les révolutions l'homme devient inhumain, je m'a- 
dressai deux ou trois fois aux gendarmes, qui pas- 
saient près de ma voiture, pour leur demander du 
secours, et ils me répondirent par les gestes les 
plus dédaigneux et les plus menaçants. J'étais 
grosse, et cela ne les désarmait pas; tout au con- 
traire, ils étaient d'autant plus irrités qu'ils se 



sentaient plus coupables : néanmoins le gendarme 
qu'on avait mis dans ma voiture , n'étant point 
animé par ses camarades , se laissa toucher par 
ma situation , et il me promit de me défendre au 
péril de sa vie. Le moment le plus dangereux de- 
vait être à la place de Grève : mais j'eus le temps 
de m'y préparer d'avance, et les figures dont j'étais 
entourée avaient une expression si méchante , que 
l'aversion qu'elles m'inspiraient me donnait plus 
de force. 

Je sortis de ma voiture au milieu d'une multi; 
tude armée, et je m'avançai sous une voûte de 
piques. Comme je montais l'escalier, également 
hérissé de lances , un homme dirigea contre moi 
celle qu'il tenait dans sa main. Mon gendarme 
m'en garantit avec son sabre ; si j'étais tombée dans 
cet instant, c'en était fait de ma vie : car il est de 
la nature du peuple de respecter ce qui est encore 
debout; mais, quand la victime est déjà frappée, 
il l'achève. 

J'arrivai donc enfin à cette commune présidée 
par Robespierre, et je respirai , parce que j'échap- 
pais à la populace : quel protecteur cependant que 
Robespierre ! CoUot d'Herbois et Billaud-Varennes 
lui servaient de secrétaires, et ce dernier avait 
conservé sa barbe depuis quinze jours, pour se 
mettre plus sûrement à l'abri de tout soupçon 
d'aristocratie. La salle était comble de gens du 
peuple ; les femmes, les enfants, les hommes criaient 
de toutes leurs forces : Fîve la nation! Le bureau 
de la commune , étant un peu élevé , permettait à 
ceux qui s'y trouvaient placés de se parler. On m'y 
avait fait asseoir ; et , pendant que je reprenais mes 
sens, le bailU de Virieu, envoyé de Parme, qui 
avait été arrêté en même temps que moi , se leva 
pour déclarer qu'il ne me connaissait pas ; que mon 
affaire, quelle qu'elle fût, n'avait aucun rapport 
avec la sienne , et qu'on ne devait pas nous con- 
fondre ensemble. Le manque de chevalerie du 
pauvre homme me déplut , et cela m'inspira un dé- 
sir d'autant plus vif de m'être utile à moi-même , 
puisqu'il ne paraissait pas que le bailli de Virieu 
eût envie de m'en épargner le soin. Je me levai 
donc , et je représentai le droit que j'avais de partir, 
comme ambassadrice de Suède , et les passe-ports 
qu'on m'avait donnés en conséquence de ce droit. 
Dans ce moment Manuel arriva : il fut très-étonné 
de me voir dans une si triste position ; et, répondant 
aussitôt de moi jusqu'à ce que la commune eût 
décidé de mon sort , il me fit quitter cette terrible 
place , et m'enferma avec ma femme de chambre 
dans son cabinet. 

Nous restâmes là six heures à l'attendre , mou- 



SUR LÀ REVOLUTION FRiNÇilSE. 



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rant de faim , de soif et de peur. La fenêtre de 
l'appartement de Manuel donnait sur la place de 
Grève, et nous voyions les assassins revenir des 
prisons avec les bras nus et sanglants, et poussant 
des cris horribles. 

Ma voiture chargée était restée au milieu de la 
place , et le peuple se préparait à la piller , lorsque 
j'aperçus un grand homme en hab