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Full text of "Revue de Paris"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/v2revuedeparis1844vr 



REVUE 



DE PARIS! 



XXVIl 



IMPRIMERIE DE H. FODRNIER ET C", 

BUE SAIPfT-BENOIT, 7. 



REVUE 



DE PARIS 



t/^oicve^ c^9<ie. — t^énnee ycf-^ 



TOME VINGT-SEPTIÈME 



PARIS 

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS 

QUAI MALAQUAIS, 17 



FERNANDE. 



V.' 



Fernande était depuis dix minutes immobile et pensive, lorsque 
M. de Montgiroux ouvrit la porte de sa chambre. Elle était si loin do 
s'attendre à cette visite, qu'elle tressaillit avec un mouvement qui 
ressemblait à de l'effroi; et fixant sur le comte ses yeux étonnés : 

— Vous, monsieur! s'écria-t-elle; que venez-vous faire ici, et qu*: 
me voulez-vous à une pareille heure? 

Et cependant Fernande, dont l'exclamation que nous venons de 
rapporter exprimait la terreur instinctive, ignorait qu'au moment on 
le comte de Montgiroux s'aventurait dans le corridor prudemment 
armé de sa bougie, M""^ de Barthèle, de son côté, ouvrait furtivement 
la porte de sa chambre, et se hasardait à venir trouver sans lumière 
le pair de France, auquel elle comptait présenter son ultimatum ma- 
trimonial; elle ne fut donc pas médiocrement étonnée de le voir lui- 
môme sortir de sa chambre avec toutes les précautions d'un homme 
qui veut dérober une démarche hasardeuse. Un instant elle se flatta 
qu'il allait prendre le chemin de son appartement; mais , après avoir 
jeté un regard inquiet et scrutateur autour de lui , le pair de France 
prit au contraire un chemin tout opposé. M"'* de Barthèle demeura 

(1) Voyez les livraisons des 17, 2i, 31 dwembre 18i3, 7, U, al, 28 janvier, i , 
Il et 18 février 18U. 



6 REVUE DE PARIS. 

aussitôt ronvaincuc que le comte se rendait (liez Fernande. Alors elle 
rentra chez elle, atteignit par une porte de dégagement un escalier 
dérobé, descendit cet escalier, remonta par un second escalier de ser- 
vice, et pénétra dans le cabinet de toilette attenant à la chambre de 
Fernande. Cachée dans ce cabinet, l'oreille collée contre la porte de 
communication d'où elle pouvait tout entendre, elle écouta donc, fré- 
missante de jalousie, cet entretien que le comte avait sollicité pen- 
dant toute la journée sans pouvoir l'obtenir, et qui s'entamait, de la 
part de Fernande, d'une façon qui indiquait que, si elle était disposée 
à l'accorder, c'était dans une autre heure et dans un autre lieu. 

— Silence , madame, répondit le comte, ou du moins parlez bas, je 
vous prie ; puisque vous n'avez pas compris pendant toute la journée 
l'impatience que j'éprouvais d'avoir une explication avec vous, puisque 
vous m'avez fait attendre inutilement au rendez-vous que je vous 
avais demandé, ne vous étonnez pas que je profite du moment où la 
retraite de tout le monde me permet de me trouver seul avec vous 
pour venir vous demander la clé de tout cet étrange mystère qui de- 
puis ce matin tournoie autour de moi sans que j'y puisse rien com- 
prendre. 

— Monsieur, dit Fernande, peut-être eussiez-vous dû attendre qu'un 
autre moment fût venu et que surtout nous fussions dans une autre 
maison que celle-ci pour me demander une explication que j'aurais 
alors provoquée moi-même, mais qu'ici je me contenterai de subir. 
Interrogez donc, je suis prête à répondre à toutes vos questions. Par- 
lez, j'écoute. 

Et en disant ces paroles Fernande, prenant en pitié l'émotion peinte 
sur le visage de ce vieillard dont le cœur semblait souffrir à l'égal de 
celui d'un jeune homme, et qui, malgré son habitude de commander 
à ses sentimens, ne pouvait maîtriser ni ses yeux ni sa voix, Fernande, 
disons-nous, se leva et, lui montrant un fauteuil à quelques pas d'elle, 
l'invita à s'asseoir. 

M. de Montgiroux posa sa bougie sur un guéridon, et s'assit, subis- 
sant l'influence de la femme étrange devant laquelle il se trouvait, et 
ressent<int au fond de son cœur la môme émotion que s'il eût été sur 
le point de monter à la tribune pour se défendre , lui qui cependant 
venait pour accuser. 

Aussi se fit-il un silence de quelques instans. 

— Je vous ai dit que je vous écoutais, monsieur, dit Fernande. 

— Madame, lui dit le (^omte, sentant lui-même qu'un plus long 
silence serait ridicule, vous êtes venue dans cette maison... 



REVUE DE PARIS. 7 

— Dites que j'y ai été amenée, monsieur; car vous n'êtes pas à 
comprendre, je l'espère, que j'ignorais complètement où l'on me con- 
duisait. 

— Oui, madame, et je vous crois; ce n'est donc point là le reproche 
que je puis avoir à vous faire. 

— Un reproche à moi, monsieur? dit Fernande; vous avez un re- 
proche à me faire? 

— Oui, madame; j'ai à vous reprocher la compagnie dans laquelle 
vous êtes venue. 

— Me reprochez-vous, monsieur, de voir les mêmes personnes que 
veulent bien recevoir M""^ la baronne et M™'' Maurice de Barthèle? Il 
me semble cependant que voir la même société que voient deux femmes 
du monde n'a rien que d'honorable pour une courtisane. 

— Aussi n'ai-je rien à dire contre ces deux messieurs, quoiqu'à 
mon avis l'un soit un fat et l'autre un écervelé. Seulement, je voulais 
vous demander si vous croyez que je puisse approuver les soins qu'ils 
vous rendent. 

— Il me semble , monsieur, dit Fernande avec une expression de 
hauteur infinie, qu'il n'y a que moi qui doive être mon juge en pa- 
reille matière. 

— Mais cependant, madame, peut-être moi aussi aurais-je le droit... 

— Vous oubliez nos conventions, monsieur; je vous ai laissé indé- 
pendance entière, comme je me suis réservé liberté absolue. Ce n'est 
qu'à cette condition, rappelez-vous le bien, monsieur, que nous avons 
traité... 

— Traité ! madame, quel mot vous employez là. 

— C'est celui qui convient, monsieur. Une femme du monde cède, 
une courtisane traite; je suis une courtisane, ne me placez pas plus 
haut que je ne mérite d'être placée, et surtout ne me faites pas meil- 
leure que je ne suis. 

— Madame, dit le comte, en vérité je ne vous ai jamais vue ainsi; 
mais qu'ai-je donc fait qui puisse vous déplaire? 

— Rien, monsieur. Seulement, comme vous devez le comprendre, 
votre visite me semble intempestive. 

— Cependant, madame, il me semble à moi qu'au point où nous en 
sommes.... 

— Je crois devoir vous prévenir, monsieur, interrompit Fernande, 
que, tant que je serai dans cette maison, je ne souffrirai pas un mot, 
pas une parole qui puisse faire la moindre allusion aux relations que 
j'ai eues avec vous. 



g REVUE DE PARIS. 

— Parlez moins haut, madame, je vous en prie, on pourrait ntJas 

écouter. 

Et alors pourquoi m'exposez-vous à dire des choses qui ne peu- 
vent être entendues? 

— Parlez moins haut, je vous en conjure, madame; vous voyez que 
je suis calme. Je viens à vous... 

Est-ce pour m'aider à sortir de la situation fausse où l'on m'a 

mise? Alors, monsieur, soyez le bien-venu. J'accepte vos services, je 
les implore même. 

— Mais je ne puis rien à cette situation. 

— Alors, si vous n'y pouvez rien, monsieur, je ne dois pas, de fausse 
qu'elle est, la faire méprisable en vous recevant seule à une pareille 
heure. Songez que l'accueil que l'on m'a fait dans cette maison doit 
régler la conduite que j'y dois tenir, et la baronne et M'"^ de Bar- 
thèle ont été trop gracieuses et trop convenables envers moi pour que 
j'oublie que l'une est votre amie depuis vingt-cinq ans et l'autre votre 
nièce. 

— Eh bien! c'est justement parce que Clotilde est ma nièce, s'écria 
le pair de France, se rattachant à ce mot qui lui permettait de rester 
4M1 donnant un autre tour à la conversation; c'est justement parce que 
< lotilde est ma nièce que je puis être alarmé de la funeste passion de 
mon neveu pour vous. 

— Vous ne sauriez me l'imputer à crime. Lorsque M. de Barthèle me 
fut présenté, il me fut présenté comme libre de son cœur et de sa 
personne. Du moment où j'ai su qu'il était marié, j'ai rompu avec lui, 
et vous avez pu vous convaincre d'une chose, monsieur, c'est que je 
ne l'ai pas revu depuis le jour où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer 
chez M""^ d'Aulnay. 

— Mais par quelle combinaison diabolique avez-vous donc été con- 
duite ici? reprit le pair de France; qu'y comptez-vous faire? quels sont 
vos projets pour l'avenir? 

— Quitter cette maison cette nuit même, monsieur, n'y rentrer 
jamais, et s'il est possible, après avoir rendu M. de Barthèle à la vie, 
I cndre sa femme au bonheur. 

— Ainsi donc, c'est bien véritablement que vous avez renoncé à 
Maurice. 

— Ohl oui, bien véritablement, dit Fernande en secouant la tête 
avec une indéfinissable expression de mélancolie. 

— Et pour toujours? 

— Et pom- toujours. 



REVUE DE PARIS. 9 

— Tenez, Fernande, dit le comte, vous êtes un ange. 

— Monsieur le comte... 

— Oh ! dites tout ce que vous voudrez, il faut que vous me laissiez 
vous exprimer tout ce que j'ai dans le cœur. 

— Monsieur le comte... 

— Vous me demandez pourquoi je suis venu ici, à cette heure, au 
milieu de la nuit, pourquoi je n'ai pas attendu à demain dans un autre 
lieu, dans une autre maison; c'est que mon cœur débordait, Fernande; 
c'est que, pendant toute cette journée où je vous ai \ue tour à tour 
si simple, si grande, si digne, si calme, si compatissante, si au-dessus 
de tout ce qui vous entourait enfin, j'ai appris à vous apprécier à 
votre valeur. Oui, Fernande, oui, cette journée m'a fait descendre 
plus avant dans votre cœur que les trois mois qui l'ont précédée, et 
votre cœur, je vous le répète, n'est pas celui d'une femme, c'est 
celui d'un ange. 

Fernande sourit malgré elle à cet enthousiasme d'une ame à qui ce 
sentiment paraissait si complètement étranger, mais elle reprit aussitôt 
l'air froid et digne qu'elle s'était imposé. 

— Eh bien ! monsieur, tout cela ne me dit pas dans quel but vous 
m'avez fait cette visite, que je vois, je vous l'avoue, avec un sentiment 
pénible se prolonger si long-temps. 

— Comment , reprit le comte , après la promesse que vous m'avez 
faite de renoncer pour jamais à Maurice, après ce que je viens de vous 
dire, vous ne devinez pas? 

— Non. 

— Vous ne devinez pas que je vous aime plus que vous n'avez 
jamais été aimée , car je vous aime de tous les sentimens qui sont 
dans le cœur d'un homme de mon âge; vous ne devinez pas que vous 
êtes devenue nécessaire au bonheur de ma vie, que maintenant que 
je connais le secret de votre naissance, que maintenant que je connais 
la noblesse de votre cœur, je n'ai plus qu'un souhait à faire, qu'un 
désir à former, qu'une espérance à voir s'accomplir, Fernande : c'est 
de vous attacher à moi par des liens éternels, indissolubles , car toute 
autre position entre nous qu'une position sanctionnée par les lois et la 
religion me laisse à tout moment la crainte de vous perdre. 

Fernande regarda un instant M. de Montgiroux en silence et avec 
l'expression d'une affectueuse pitié. 

— Comment, monsieur! dit-elle, c'était pour cela que vous étiez 
venu? 

— Oui, c'était pour cela. Je ne pouvais demeurer plus long-temps 



10 REVUE DE PARIS. 

dans l'incerlitude; je comprenais que les évènemens d'aujourd'hui 
devaient nous séparer s'ils ne nous réunissaient. Fernande, partagez 
ma position; Fernande, partagez ma fortune; Fernande, acceptez 
mon nom. 

Fernande leva les yeux au ciel, et avec un accent dont Dieu seul 
avait le secret : 

— Hélas! dit-elle. 

— Eh bien ! Fernande, dit le comte, vous ne me répondez pas? 

— Vous ne sauriez songer sérieusement à ce que vous me pro- 
posez là, dit Fernande, essayant de faire croire au comte qu'elle pre- 
nait sa proposition pour une plaisanterie. 

— A mon âge, madame, reprit le comte, on ne décide rien à la 
légère; on pèse chaque démarche qu'on fait, chaque parole qu'on dit. 
Accueillez donc ma demande comme l'expression de mes sentimens 
les plus intimes et les plus réels. 

— Mais, à votre âge, monsieur le comte, un mariage, même dans 
des conditions d'égalité de naissance , de fortune et de position so- 
ciale, est regardé comme une folie. 

— A mon âge, au contraire, madame, on a besoin du bonheur 
calme et pur que donne le mariage, et ce bonheur, rêve de mes der- 
niers jours, vous seule pouvez me le donner. 

— Mais votre position sociale? 

— Un des avantages de l'homme est de la faire partager à la femme 
qu'il s'associe. 

— Et vous priveriez de votre héritage une nièce et un... neveu que 
vous aimez comme vos enfans 1 

— Maurice et Glotilde auront un jour trois millions à eux deux. 

— Ce n'est pas une question que je vous adresse , monsieur; c'est 
un reproche que je vous fais. 

— N'est-ce que cela? par mon contrat de mariage môme je déclare 
que sur ma fortune un million doit leur revenir. 

— Mais vous oubliez, monsieur, que j'ai appris aujourd'hui que 
M'"*' de Barthèle avait des droits antérieurs aux miens. 

— Comparez votre âge au sien, comparez votre beauté dans sa fleur 
à sa beauté flétrie, les charmes d'une intimité nouvelle aux ennuis 
d'une haison éteinte. 

— A'^otre honneur, votre repos, votre considération seraient le prix 
du sacrifice que vous voulez me faire. 

— Je vous aime! ce mot répond à tout. 

— Vous ne songez qu'à vous; songez au monde. 



REVUE DE PARIS. 11 

— Le monde me donnera-t-il le bonheur qui est en vous seule , et 
qui pour moi n'existe pas sans vous*? 

— Et vous ne voyez rien qui rende cette union... impossible? 

— Rien, que votre refus. 

— Réfléchissez bien, monsieur le comte. 

— Toutes mes réflexions sont faites. 

— Monsieur le comte, je vous remercie de l'offre que vous me faites. 

— Mais ^acceptez-^ ous, Fernande? dites, 1 acceptez-vous? 

— Demain , monsieur le comte , vous connaîtrez ma réponse. Mais 
ce soir, cette nuit, j'ai besoin d'être seule; laissez-moi donc, je vous 
en supplie. 

— Vous me renvoyez ainsi? 

— Demain, à deux heures de l'après-midi, vous pourrez vous pré- 
senter chez moi. Adieu, monsieur le comte. 

Il y avait dans cet adieu une injonction si réelle de se retirer, que 
le comte n'osa résister davantage, salua et sortit. 

M'^e de Barthèle n'avait pas perdu un seul mot de cette conversa- 
tion; elle comprit aussitôt la nécessité de changer son plan. Puisque 
le pair de France était aveuglé par la passion au point d'affronter le 
scandale que causerait infailliblement son mariage avec Fernande, 
elle prévit que s'adresser à lui serait une démarche inutile. Elle résolut 
donc de s'adresser au cœur de la femme, de parler à ce cœur dont 
elle avait pu apprécier le dévouement, au nom de son fils, en usant 
de toutes les ressources du savoir-vivre et de toute la prudence qu'exi- 
geait la singularité des circonstances. A peine cette idée fut-elle venue 
à l'esprit de M""»" de Barthèle, qu'obéissant comme toujours à son pre- 
mier sentiment, elle résolut de la mettre à exécution; et, pour ne pas 
laisser soupçonner qu'elle pût avoir entendu quelque chose, elle reprit 
l'escalier de service, traversa le salon, et, remontant l'escalier dérobé, 
rentra dans sa chambre , mais pour en sortir presque aussitôt. 

Il y avait dans la résolution que venait de prendre M"'^ de Barthèle 
toute l'inconséquence habituelle de son caractère; mais chez les femmes 
du monde, il semble en général que la faculté de réfléchir a été exclu- 
sivement accordée à celles qui veulent faire le mal sans rien perdre de 
leur bonne renommée. M""» de Barthèle était trop honnête au fond, 
et, malgré ses quarante-cinq ans, trop étourdie pour être hypocrite. 
A elle aussi M. de Montgiroux était devenu nécessaire, et elle sacri- 
fiait tout à cette nécessité. L'important d'ailleurs était d'abord d'em- 
pêcher le mariage proposé par son infldèle amant à la jeune et belle 
courtisane, et comme aucune des réponses qu'elle avait entendu faire 



12 REVCE DE PARIS. 

par Fernande ne dénotait un enthousiasme bien vif pour ce projet, elle 
se flattait de trouver en elle une auxiliaire et non une rivale. 

— Elle a été touchée, disait-elle, de la situation de Maurice; elle 
laime d'un véritable amour, c'est incontestable. Elle comprendra donc 
qu'il n'y a pas d'amour sans jalousie, et que la nouvelle de son ma- 
liage avec le comte tuerait mon enfant. Je l'attaquerai à ce point de 
vue; elle a l'esprit juste, le cœur droit; c'est une fille bien née, elle a 
Va conscience de ses fautes. Le sentiment et le respect des usages 
semblent régler toutes ses actions : elle sentira qu'elle ne doit pas 
porter le trouble dans une famille honorée. Elle ne peut avoir d'amour 
pour le comte, et je l'ai bien vu à sa manière de lui parler. D'ailleurs, 
quand on a aimé Maurice, on ne doit plus en aimer d'autre que lui. Il 
n'y aurait donc que le désir d'être titrée... Bah ! ce désh- ne domine 
plus que les âmes vulgaires...; puis ce ne peut être le sien, puisqu'elle 
a renoncé à son nom. Non, Fernande a un bon et noble cœur, j'atta- 
querai sa sensibilité; je prierai, j'implorerai; une mère est bien forte 
quand elle parle au nom de son fils ! 

Comme on le voit, malgré son étourderie, M-^e de Baithèle avait 
trouvé un biais qui la laissait derrière le paravent; il est vrai que cette 
ruse ressemblait fort à la vieille histoire de l'autruche qui se cache la 
tète dans le sable et qui croit qu'on ne la voit pas. Enfin il fallait un 
prétexte à M'"" de Barthèle pour entrer chez Fernande au milieu de 
la nuit, et elle avait pris celui-là. 

Un des grands travers des gens du monde, c'est de se croire le droit 
d'exiger un dévouement quelconque des personnes qu'ils croient, ou 
qui se trouvent réellement dans une position sociale inférieure à celle 
qu'ils occupent, dévouement dont ils ne seraient probablement pas 
capables eux-mêmes. Leur assurance à cet égard est d'autant plus re- 
marquable que leur i'ormule est plus naïve; ils disent : — Faites cela 
pour moi, je vous en supplie; ils s'en servent pour les moindres choses 
comme pour les sacrilices les plus pénibles; puis, lorsqu'on a fait ce 
qu'ils désirent et que les personnes non intéressées à la chose s'éton- 
nent quelle ait louuic ainsi : —Ah! répondent-ils, il ou elle a été 
enchanté de faire cela pour moi! et tout est dit, le sacrifice est payé. 
>'iais à cœurs dévoués, n'en demandez pas davantage, car on s'éton- 
nerait (pie vous ne fussiez pas satisfaits et payés par l'honneur que 
>oiis avez eu de rendre service à plus grand que vous. 

M'"^ de Barthèle, en arrivant à la porte de Fernande, ne doutait 
donc pas que la jeune femme ne fût disposée à faire tout ce qu'elle 
lui demanderait, quand, à son grand clonnenient, elle trouva la porte 



REVCE DE PARIS. 13 

ouverte, et dans cette chambre, au lieu de Fernande qu'elle y venait 
chercher, Clotilde seule, dans une attitude qui annonçait la stupeui- 
et l'abattement. 

— Clotilde! s'écria-t-elle, Clotilde ici! Et que viens-tu faire dans 
cette chambre, mon Dieu? 

Puis, comprenant la nécessité d'expliquer sa conduite à celle à qui 
elle demandait une explication : 

— Je passais, continua M'"* de Barthèle, j'ai vu cette porte entr'ou- 
verte, j'ai craint que Mi^e Ducoudray ne se fût trouvée indisposée, 
et, dans cette crainte, je suis entrée. 

— Pourquoi n'est-elle pas dans sa chambre? murmura Clotilde le» 
yeux iixés et répondant à ses propres pensées bien plutôt qu'à l'in- 
terpellation de sa belle-mère; où peut-elle être, si ce n'est chez Mau- 
rice? 

— Chez Maurice ! s'écria M""" de Barthèle; et qu'irait-elle faire à 
cette heure chez Maurice? 

— £h ! madame, dit Clotilde avec cet accent rauque de la jalousie 
qui pour la première fois altérait sa voix, ne savez-vous pas qu'ils 
s'aiment? 

jVjme (Je Barthèle était trop préoccupée elle-même de sa propre situa- 
tion pour remarquer la fixité du regard , la pâleur du visage et la 
vibration stridente qui avaient accompagné les paroles de Clotilde. 

— Ce n'est pas probable, répondit-elle froidement. 

— Et moi , madame, dit Clotilde, saisissant le bras de sa belle-mère 
et le serrant avec force, je vous dis qu'elle est près de Maurice. 

M'"e de Barthèle regarda avec étonnement Clotilde, toute frémis- 
sante aux premières atteintes d'une passion qui jusqu'alors lui avait 
été inconnue. 

— Eh bien! dit-elle, quand elle serait près de Maurice, qu'y aurait-il 
là-dedans qui puisse vous bouleverser ainsi? 

— Mais vous ne comprenez donc pas que j'aime Maurice, moi? vous 
ne comprenez donc pas que j'en suis jalouse? vous ne comprenez donc 
pas que je ne veux pas qu'il aime une autre femme ni (junne autie 
femme l'aime? 

Kl Clotilde jeta ces paroles avec cette sorte d'explosion concentrée 
qui porte la conviction dans lame de ceux à qui elle s'adresse. 

— Jalouse! s'écria M'"»^ de Barthèle, jalouse! toi, Clotilde, jalouse? 
Et M"" de Barthèle, qui savait par expérience ce que c'est que la 

jalousie, pour en avoir fait dans la journée une longue épreuve, pro- 
nonça ces paroles avec une terreur involontaire. 



14 REVUE DE PARIS. 

— Eh bien ! madame, demanda Clotilde en regardant sa belle-mére 
d'un regard à la fois candide et enflammé, qu'y a-t-il donc d'étonnant 
à ce que je sois jalouse? 

— Mais je ne savais pas... 

— Ni moi non plus, dit Clotilde; je ne savais pas que cette femme 
occupait toute sa pensée, avait tout son cœur; je ne savais pas que son 
éloignement pouvait le tuer, je ne savais pas que son retour pouvait 
lui rendre la vie. Eh bien! je sais tout cela, maintenant, et ils sont 
ensemble ! 

— Mais non, ma pauvre enfant, dit M™^ de Barthèle, tu t'exagères 
la gravité de la situation. Hier, cependant, tu avais compris la néces- 
sité de recevoir M™e Ducoudray; c'est de ton consentement qu'eHe 
est venue; tu devais bien t' attendre à cela , car tu savais qu'ils s'étaient 
aimés. 

— Oui, sans doute, mais je n'aimais pas, moi, mais je ne savais pas 
qu'il viendrait un moment où j'attacherais plus de prix à son amo«iir 
qu'à sa vie. Oh ! tenez, tout cela, madame, c'est ma faute. .Je n'ai pas 
aimé Maurice comme j'aurais dû l'aimer; je ne l'ai pas aimé comme 
elle l'aimait, elle. Ma mère, il faut entrer dans la chambre de Mau- 
rice, afin qu'ils ne demeurent pas plus long-temps ensemble. 

— Arrête ! dit M«»e de Barthèle en saisissant Clotilde par le bras, 
arrête! mon enfant, et souviens-toi que Maurice n'est pas encore hors 
de danger. 

— Le danger n'est plus le même , et c'en est un autre plus grand 
qui maintenant nous menace, je vous le dis. Ainsi, madame, venex 
avec moi, je vous prie, et montrons-nous. 

— Mon Dieu ! mais songe à ce que tu me proposes; c'est blesser 
toutes les convenances. 

— Est-il dans les convenances qu'une étrangère sort chez moi en 
tête-à-tête avec mon mari, à une pareille heure? 

— Mon enfant, crois-moi, j'ai plus d'expérience que toi, dit 
M»"" de Barthèle : crains, avant toute chose, de changer ta situation 
vis-à-vis de ton mari en rupture ouverte ; la première querelle dans 
un ménage est la porte par laquelle entrent toutes les autres. Cette 
femme, dont jusqu'à présent nous n'avons pas à nous plaindre; cette 
femme, à laquelle nous n'avons rien à reprocher, peut, blessée par 
/lotre défiance, vouloir se venger à son tour. Songe qu'elle n'est pîis 
venue ici de son propre mouvement, songe qu'on l'y a attirée; ra|>- 
pelle-toi son émotion terrible quand elle a su où elle était, sa prière, 
ses efforts pour se retirer. C'est nous qui lavons amenée, c'est nous 



B3BVUE DE PARIS. 15 

qui l'avons retenue. Ce soir encore, elle voulait partir; c'est moi qui 
lui en ai ôté les moyens, en lui enlevant sa voiture. 

— Ils s'aiment , ma mère ! ils s'aiment ! reprit Clotilde en frappant 
le parquet du pied; ils s'aiment, et ils sont ensemble! 

— Eh bienl dit M""^ de Barthèle, de la prudence. Voyons : ils sont 
ensemble, c'est vrai ; mais cette entrevue a peut-être un but innocent, 
louable même. 

Les lèvres de Clotilde se crispèrent sous le sourire du doute. 

— Oui , je comprends, continua M'"^ de Barthèle; mais éclairons- 
nous sur cette entrevue. 

— Et comment cela? demanda Clotilde. 

— Pénétrons leurs secrets, afin de savoir quelle conduite nous 
devons tenir vis-à-vis d'elle. 

Qotilde comprit. 

— Épier mon mari? épier Maurice? dit-elle avec hésitation. 

— Mais sans doute, répondit M™e de Barthèle, à qui cette obser- 
vation faite était un reproche innocent de la conduite qu'elle venait 
de tenir elle-même; sans doute , cela ne vaut-il pas mieux qu'une 
esclandre ? 

— Et si j'allais acquérir la certitude qu'ils me trompent, ma mère? 
si j'allais entendre des plans d'avenir? J'aime mieux douter : j'en 
mourrais. 

-- Écoute , dit M™^ de Barthèle : j'ai meilleure opinion que toi de 
M™^ Ducoudray; >iens, suis-moi; je réponds de tout. 

— Mais s'ils me trompent, ma mère! s'ils me trompent! 

— Eh bien 1 alors il sera temps pour toi de prendre conseil de ton 
désespoir. 

— Oh! il ne m'a jamais aimée! s'écria Clotilde éclatant en sanglots. 

— Viens, mon enfant, viens, dit M«»e de Barthèle, qui, avec la 
bonté inhérente à son caractère, oubliait peu à peu ses propres inté- 
rêts pour se laisser prendre de compassion à une douleur véritable, à 
une passion réelle. Viens; tu sais que nous pouvons tout entendre en 
nous glissant derrière l'alcôve, et même, comme il y a une porte, 
nous pouvons tout voir. Mais, en vérité, continua-t-elle en entraînant 
la jeune femme presque malgré elle, je ne te reconnais plus, Clotilde. 
Allons, allons, venez; il faut avoir de la force dans les grandes cir- 
constances. 

Et bientôt les deux femmes, se tenant par la main, retenant leur 
haleine, marchant sur la pointe du pied, pénétraient dans l'alcôve. 



lô REVUE DE PARIS. 

d'où, comme l'avait dit Mn>e de Barthèle, elles pouvaient voir et en- 
tendre tout ce qui se passait dans la chambre de Maurice. 



VI. 

En effet, Clotilde ne s'était pas trompée. Aussitôt que le comte de 
Mont^iroux avait quitté sa belle maîtresse, celle-ci , fidèle à son pre- 
mier projet, avait écouté le bruit de ses pas, attendant que la porte 
de sa chambre se fermât derrière lui : alors elle était sortie de la sienne, 
avait marché droit à celle de Maurice, et y était entrée sans crainte, 
sans hésitation, comprenant qu'elle faisait ce qu'elle devait faiic. 

Comme elle entrait, la pendule sonnait minuit; une nouvelle journée 
commençait pour tout le monde; pour Fernande une ère nouvelle de- 
vait dater de ce moment. 

Une lampe de nuit jetait son jour douteux et tremblottant sur les 
meubles et les lambris de cette vaste chambre. Maurice, à moitié hors 
du lit, prétait l'oreille au moindre bruit, le cœur plein d'anxiété, res- 
pirant à peine, car quoiqu'il eût fait redire cinq ou six fois à son valet 
de chambre la promesse de Fernande et les termes dans lesquels elle 
l'avait faite , il doutait encore quelle vînt , tant il désirait sa venue. 
Chaque minute de retard lui semblait un siècle perdu dans sa vie, et 
cette vie, comme si elle eût dépendu entièrement de cette entre\Tie , 
vacillait au souffle de l'espérance; on l'eût dit suspendue à la première 
parole de la femme adorée, soumise à son premier regard. Le moment 
qui s'approchait avait pour le malade une si grande importance, il s'y 
mêlait une solennité si vague, une crainte si mystérieuse, tout y im- 
posait si puissamment à ses sens, que, lorsqu'il entendit retentir dans 
le corridor le pas si connu de Fernande , lorsqu'il la vit pousser sa 
porte et s'avancer pâle, si pâle qu'on eût dit une statue qui marchait, 
il neut pas la force de faire un geste, pas le courage de proféier une 
parole; il tressaillit seulement, et demeura muet et immobile, le cœur 
serré par un triste pressentiment. 

Fernande de son coté, quoique partie de chez elle le cœui' ferme 
et le front serein, avait, à mesure qu'elle s'était approchée de la 
chambre de Maurice, reçu des impressions semblables . impressions 
si puissantes que de son cùté elle resta debout près du lit sans pou- 
voir parler, sans avoir la force de formuler une seule pensée, cormn«> 
si tout à coup toutes les facultés qui composaient l'ensemble de cette 



REVUE DE PARIS. 17 

organisation si fine, si élégante, si spirituelle et parfois si vigoureuse, 
se fussent anéanties dans une sorte d'idiotisme. Ce silence eut, si 
cela pouvait se dire, un écho réciproque d'un cœur à l'autre. Chez les 
deux jeunes gens le sang, par un phénomène physique, semblait avoir 
suspendu sa marche; le regard était empreint d'une i quiétude qui 
rendait leurs yeux également étonnés, et quelqu'un qui les eût vus 
ainsi eût juré que l'ame incertaine n'animait plus, ou du moins était 
sur le point de ne plus animer la matière. 
Enfin Fernande rompit la première le silence. 

— Me voici, dit-elle. Vous m'avez fait demander, Maurice; mais 
c'était inutile, et je serais venue sans cela. 

— Vous avez donc compris le besoin que j'avais de vous voir et de 
vous parler. Oh! merci, merci! s'écria Maurice. 

— C'est que ce même besoin était en moi, mon ami, 'epondit Fer- 
nande; car j'avais bien des choses à entendre sans doute, mais aussi 
bien des choses à vous dire. 

— Eh bien! alors, parlons. Nous sommes seuls, enfin, Fernande : 
il n'y a plus de regards indiscrets qui nous épient, plus d'oreilles 
avides qui vous écoutent. Vous avez bien des choses à entendre, 
dites-vous; moi je n'en ai qu'une à vous dire. Vous n'avez plus voulu 
me voir, moi je n'ai plus voulu vivre. Vous avez consenti à revenir 
à moi : que la vie soit la bien-venue , puisqu'elle revient avec vous. 
Merci, Fernande; car voilà un moment qui me fait oublier tout ce 
que j'ai souffert. 

— Vous avez bien souffert, oui, je n'en doute pas, Maurice; car 
malheureusement votre faiblesse m'en donne la preuve. Mais au moins 
vous avez l'isolement et le silence, vous. Moi, j'ai été obligée de vivre 
au milieu du monde, au milieu des plaisirs; vous pouviez pleurer, je 
devais sourire. Maurice, ajouta Fernande, je dois avoir encore plus 
souffert que vous. 

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le malade dans une pieuse 
exaltation, avez-vous enfin pris pitié de nous, et serions-nous donc au 
bout de nos douleurs? 

— Oui, Maurice, je l'espère, dit Fernande avec un sourire triste et 
en levant son beau et limpide regard vers le ciel où Maurice venait df 
lever les mains. 

— Fernande, dit Maurice, vous dites cela d'un ton qui m'effraie. 
Pendant notre séparation il est survenu en vous quelque chose d'é- 
trange et d'inconnu que je ne comprends pas. 

TOME XXVII. MARS. 2 



18 REVUE DE PARIS. 

— Voulez-vous que je vous le dise, ce qui est survenu en moi que 
vous ne comprenez pas? 

— Oh ! oui, dites. 

— Eh bien ! c'est que votre mère, Maurice, m'a pris les deux mains 
comme elle eût fait à sa fille; c'est que votre femme m'a embrassée 
comme elle eût fait à sa sœur. 

Maurice frissonna. 

— C'est, continua Fernande, que j'ai été reçue dans ce château 
comme quelqu'un qui aurait eu droit de s'y présenter; c'est que, éle- 
vée, agrandie, purifiée, j'ai compris ce que je devais à votre mère, à 
votre femme, à l'hospitalité. 

— jMon Dieu ! mon Dieu ! que me dites-vous là, Fernande ? s'écria 
Maurice en se soulevant sur son lit, et où voulez-vous donc en venir? 

— Votre exclamation me prouve que vous m'avez comprise; du cou- 
rage, Maurice, soyez homme. 

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria une seconde fois Maurice en 
se tordant les bras. 

— Maurice! Maurice! dit Fernande, n'agissez point ainsi, car ce 
que vous faites est d'un insensé. Calmez-vous, je vous en supplie. Vous 
êtes faible encore; ce matin vous étiez mourant. Maurice, votre vie 
est toujours en danger; la nuit est froide. Si vous voulez que je reste 
près de vous, il faut non-seulement m'écouter, mais encore il faut 
m'obéir. Le corps a ses lois indépendantes des émotions de l'ame. 
Maurice, vos bras sont nus, votre poitrine est exposée à l'air. Laissez- 
moi vous soigner comme si j'étais votre femme, comme si j'étais votre 
mère. Maurice, je vous prie en leur nom, c'est par leur volonté que 
je suis ici ; Fernande doit donc , tant qu'elle restera dans ce château, 
n'être que leur représentant; c'est dans leur intérêt que je vous parle, 
c'est dans leur intérêt que j'agis. Maurice, vous devez aimer ceux qui 
vous aiment, et surtout les aimer comme ils vous aiment. 

Maurice se tut. Il était dompté par la douceur de cette femme qui 
venait de substituer à l'exaltation de l'amour les plus tendres soins 
de l'amitié, et qui imitait, au lieu de l'ardente passion dont il lui 
donnait l'exemple, la douce prudence de la mère qui gourmande son 
enfant, de la femme qui gronde son mari, pour lesquelles les scru- 
pules de la pudeur se taisent devant la crainte du danger. En effet, 
le sentiment qui l'animait à cette heure rendait au cœur de la cour- 
tisane quelque chose de sa pureté native, et sanctifiant ce tête-à-téte, 
leur donnait à tous deux cette chasteté de la douleur qui voile les 



REVUE DE PARIS. t9 

sens. Et Maurice, docile comme un enfant, cédant avec étonnement 
aux exigences de la raison , Maurice oubliait presque qu'une jeune 
femme, sa maîtresse passée, l'objet de son idolâtrie présente, se 
penchait sur son lit. Quant à Fernande, elle paraissait avoir com- 
plètement oublié le jeune homme, idéale personnification de ses 
rêves, pour ne voir plus que le malade, que la moindre émotion mo- 
rale blesse, que la moindre atteinte physique met en danger. La cha- 
rité passait sa main glacée sur son front brûlant, et une calme et 
froide espérance semblait se mêler seule au souffle de la pitié. 

Et pendant ce temps, Maurice, sans force pour combattre la froi- 
deur de Fernande qui se présentait à lui sous cet affectueux aspect, 
Maurice se laissait aller au charme de ces sensations. Il en résultait 
un bien-être si suave, si pur, et en même temps si réel pour le corps et 
l'esprit, pour le cœur et pour l'ame , que la vie revenant à flots rani- 
mer les facultés abattues, semblait leur rendre tout à coup cette intel- 
ligence supérieure, cette délicatesse exquise du sentiment qui main- 
tient l'ame dans une de ces sphères élevées qui semblent flottantes 
<m-dessus de la terre. 

— Vous le voyez, Fernande, dit le malade appuyé maintenant sur 
son coude et fixant ses yeux sur elle avec un regard humide d'at- 
lendrissement et un soupir de bonheur; vous le voyez, j'obéis comme 
un pauvre enfant sans force et sans volonté. Oh ! mon Dieu ! quelle 
femme ou plutôt quel ange êtes-vous donc? de quelle étoile êtes-vous 
tombée, et quelle faute, commise par une autre sans doute, venez- 
vous, esprit de dévouement, expier dans notre monde, qui ne vous 
connaît pas parce qu'il n'a fait que vous voir passer et qu'il n'a pu 
vous comprendre. 

Fernande sourit. 

— Allons, dit-elle, le docteur se trompe en parlant de votre conva- 
lescence; il y a encore du délire. Maurice, revenez à vous et regardez 
les choses de ce monde sous leur véritable aspect. 

— Oh! non, non, dit Maurice, et je suis en pleine réalité, Fer- 
nande. L'aspect sous lequel j'envisage les choses est bien leur véri- 
table aspect. Depuis que je vous aime, c'est votre volonté seule qui a 
réglé mes actions. Vous m'avez banni de votre présence, j'ai voulu 
mourir; vous paraissez, et je renais. C'est vous qui êtes mon ame, ma 
force, ma vie; c'est vous qui disposez de moi en maîtresse absolue. Ce 
rôle, dites-moi, est-il celui d'une femme ou celui d'un ange? 

— Ah ! Maurice, répondit Fernande en secouant la tête, pour com- 

2. 



20 REVCE DE PARIS. 

bien d'années de ma vie ne voudrais-je pas qu'il en fût de moi comme 
vous dites, et que j'eusse cette suprême influence sur vous ! 

Et en effet, comme pour venir à l'appui de ce que disait Maurice, 
une teinte rosée se répandait sur les joues du jeune homme, ses lèvres 
se coloraient doucement. Ses yeux brillaient non plus de cette flamme 
sèche, lueur de fièvre, mais de ce doux reflet de la pensée qui se 
repose, de cet éclat intelligent, rendu plus vif encore par les larmes 
du bonheur. 

— Car je suis en ce moment près de vous, Maurice , continua Fer- 
nande, pour imposer mon autorité, pour exercer mon empire, dans 
votre intérêt, dans celui de votre femme, dans celui de votre mère; — 
et eUe ajouta en appuyant sur cette dernière phrase : dans celui de 
toute votre famille, enfin. 

— Alors parlez vite, dit Maurice, que je sache ce que je dois craindre 
et ce que je dois espérer. 

Le mouvement d'impatience que venait de manifester Maurice 
avertit Fernande du danger qu'il y aurait à parler sans ménagement. 
Ce qu'elle avait à lui dire était d'une telle importance, qu'elle ne put 
s'empêcher de tressaiUir, car elle éprouvait un embarras extrême à la 
seule idée de troubler cette joie profonde qui avait presque miracu- 
leusement rendu la force à cette jeune organisation affaiblie par la 
douleur. La santé, la vie, l'avenir de Maurice dépendaient de ce der- 
nier entretien. Fernande perdit sa confiance, un léger frisson l'agita. 

— Eh bien! s'écria Maurice, qu'y a-t-il donc? Vous gardez le si- 
lence, vous tremblez. xVu nom du ciel, expliquez->ous, Fernande; 
Fernande, parlez, je vous en conjure. 

Le courage est un céleste secours que Dieu a placé en nous pour 
nous soutenir et nous guider dans les occasions suprêmes, et qui vient 
en aide à la force physique quand elle fléchit. Voilà pourquoi les 
hommes justes sont ordinairement les hommes courageux. La justice 
n'est que la fille aînée du courage. 

Fernande lit mentalement un appel à J)ieu, et elle se sentit le cou- 
rage de continuer, sans s'écarter de la voie qu'elle s'était prescrite, 
sans faillir à la mission qu'elle s'était imposée. 

."Seulement elle puisa des forces dans tout ce ([u'elle crut pouvoir 
lui en donner, réunissant contre son propre cœur tous les moyens, 
non pas de combattre Maurice, mais de se combattre elle-même. 

— Hélas! Maurice, dit-elle en sentant ses genoux trembler sous 
elle, n'allez pas croire que je sois plus forte que je ne le suis réelle- 



REVUE DE PARIS. 21 

ment. Non; quelque puissance qu'on ait sur soi-même, avec quelque 
volonté qu'on réprime ses instincts, il arrive toujours, dans les 
grandes catastrophes et à la suite de longues émotions, un moment 
où la résistance se trouve en défaut, où la fermeté qu'on oppose à la 
douleur se fatigue et plie, où les ressorts de notre frêle organisation 
se détendent, et où il semble que tout notre être va se dissoudre. La 
résolution soutient, mais elle use. Tenez, Maurice, je sens qu'il m'est 
impossible de rester debout plus long-temps, et je veux m'asseoir. 
Maurice étendit le bras vers un fauteuil. 

— Non, dit Fernande l'arrêtant, non. Deux fois, ce soir, j'ai vu 
^ otre femme, cette belle et chaste Clotilde, assise sur votre lit, tenant 
Mjs deux mains dans les siennes, interrogeant vos yeux de ses regaids. 
Kh bien! c'est ainsi que je veux être. Le permettez-vous? Placée où 
ciie était et comme elle était, son souvenir me protégera. Je n'ai nj 
si's droits ni sa pureté, mais votre cœur m'a élevé un trône, mais 
\()us m'avez dit que je régnais sur vous. Eh bien! je réclame de mon 
sujet l'obéissance et la soumission. 

A ces mots , elle prit les mains de Maurice dans les siennes et les 
pressa, ainsi qu'elle avait vu Clotilde les presser; puis elle s'assit, elle 
l.i maîtresse purifiée, à la place où la femme qui avait failli se perdre 
s'était assise , et plongea son regard , animé dune expression toute 
puissante, dans le regard indécis de son amant. 

Alors, appelant à elle la force magnétique du sentiment et de l'ai- 
ti action, elle lui dit : 

— Et maintenant que je suis forte et calme, Maurice, écoutez-moi. 
Et Maurice, subissant l'Influence d'une nature supérieure à la 

sienne, demeura dans une muette attention. 

Depuis cinq minutes déjà , les deux femmes , la tête appuj ée à la 
|>orte de l'alcôve, ne perdaient pas un mot de cet entretien. 

Alexandre Dumas. 

{La suite à un prochaia n".) 



i^i?5èaâ 



SUR LES 



COLONISATIONS FRANÇAISES. 



CANADA ACADIE. —TERRE-NEUVE. — BAIE D'HUDSON.' 



Champlain se fortifla le mieux qu'il put à Kebec, et obtint, peu 
après, par l'intermédiaire du prince de Condé, le privilège du com- 
merce exclusif au bord de la Grande-Rivière, nouvelle qu'il fit publier 
dans tous les ports, afin de trouver des associés. Pendant ce temps, 
M. de Poutrincourt continuait ses efforts pour maintenir l'établisse- 
ment fondé par lui à Port-Royal; malheureusement les marchands 
qu'il s'était associés reculaient devant toute avance. Des intrigues 
de cour vinrent augmenter ses embarras. Ledit de Rouen avait rap- 
pelé les jésuites; on voulut en envoyer à Port-Royal; mais la mort 
récente d'Henri IV avait rendu l'ordre odieux. On se rappelait ses 
doctrines régicides; on répétait tout haut les paroles du père Cotton 

(1) Voyez la livraison du 25 février. 



REVUE DE PARIS. 23 

recommandant, sur toutes choses, à Ravaillac, au moment où I'oti 
allait l'interroger, de ne pas accuser les honnêtes gens! En consé- 
quence, le fils de M. de Poutrincourt, qui achevait, à La Rochelle, 
le chargement d'un navire pour l'Acadie, refusa de recevoir les deux 
missionnaires. Ils se retirèrent humblement sans insister, mais quel- 
ques jours après le jeune homme les vit revenir. Ils avaient acheté, 
ajvec l'argent des aumônes (1), le droit des marchands associés, et se 
trouvaient propriétaires de la meilleure part du navire (2). Force fut 
de les conduire à Port-Royal. 

Ils y signalèrent leur arrivée par toutes sortes de prétentions et de 
tracasseries; mais ils avaient affaire à un homme que vingt années de 
traverses avaient accoutumé à la lutte. Quoi qu'ils pussent tenter, 
M. de Poutrincourt garda toute son autorité, se contentant de ré- 
pondre aux insinuations, aux récriminations ou aux menaces : 

— Montrez-moi le chemin du ciel, mes pères, je vous conduirai bien 
sur la terre (3). 

Les deux missionnaires s'adressèrent alors à la cour. Une dame de 
Guercheville, qui les avait déjà aidés de sa bourse, se chargea de col- 
porter leurs plaintes de ruelle en ruelle , avec cette ardeur têtue et 
bruyante qui est le privilège des petits esprits. Secondée par le père 
Cotton, elle persuada à la reine-mère que l'intérêt de la religion et de 
la France réclamait en Acadie un nouvel établissement dont les jé- 
suites auraient seuls la direction. Le projet prit faveur à la cour; les 
dames s'en déclarèrent les protectrices. On fit des quêtes, on arracha 
aux ministres une commission pour le sieur de la Saussaye, qui avait 
consenti à être le chef militaire de l'entreprise; la reine fournit de 
l'argent, des munitions, quatre tentes royales. Restait à prévenir 
l'opposition que l'on pouvait craindre de la part de M. de Poutrin- 
court, qui était venu chercher des secours en France et qui allait lever 
l'ancre. M'">^ la marquise de Guercheville avait heureusement pris un 
intérêt dans la société de commerce dont il était le chef; elle se pré- 
tendit créancière et fit saisir son navire en garantie. 

Pendant ce temps, de la Saussaye mettait à la voile; il arriva à Port- 
Royal, prit les missionnaires qui y avaient été précédemment envoyés, 
et alla bâtir, sur la rivière de Pentagoët, un fort auquel il donna le 



(1) Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France. 

(2) Charlevoix , vol. I , p. 135. 

(3) Lescarbot, ouvrage cité. 



2i REVUE DE PARIS. 

nom de Saint-Sauveur. Mais il y reçut bientôt la visite de voisins 
qu'il n'attendait pas. 

Walter Raleigh avait établi dans la Virginie, dès 1584, une colonie 
qui, comme toutes celles de cette époque, échoua faute de secours. 
Les tentatives renouvelées en 1587 et en 1590 ne furent point plus 
heureuses; mais enfln, en 1603, des efforts plus sérieux furent ré- 
compensés par un plein succès, et lorsque le sieur de la Saussaye ar- 
riva en Acadie, l'établissement de la Virginie avait déjà une certaine 
importance et employait un grand nombre de navires à la pêche de 
la morue. 

Onze de ces navires, ayant rencontré le flibot de la Saussaye, appri- 
rent son débarquement à Pentagoët. L'Angleterre et la France étaient 
en paix, aucune hostilité n'avait été commise par les nouveaux 
venus, rien ne pouvait donc justifier un acte de violence; mais les An- 
glais avaient, pour attaquer, un motif tout puissant aux yeux de gens 
habiles, ils étaient les plus forts ! Aussi firent-ils voile pour Saint-Sau- 
veur, puis pour Port-Royal, qu'ils pillèrent et détruisirent. Les ha- 
bitans de ce dernier établissement, qui s'étaient sauvés dans les bois 
à leur approche, demeurèrent sans abri et sans ressources (1). Leur 
plainte fut transmise au cabinet de Saint-James, qui répondit « que le 
roi Jacques !<=■■ avait accordé à ses sujets le droit de s'établir sur toutes 
les terres qui ne dépassaient pas le quarante-cinquième degré. » La 
question était de savoir s'il avait pu leur accorder ce droit, et surtout 
<;elui de détruire les établissemens déjà existans; on n'y songea point. 
« La cour de France avait d'abord fait grand bruit de l'entreprise des 
Anglais, dit fhistorien de la Nouvelle-France; mais comme, dans le 
fond, cette affaire n'intéressait que des particuliers^ ce premier feu se 
ralentit bientôt (2). 

Sur ces entrefaites, M. de Poutrincourt fut envoyé par le roi pour 
reprendre Meri-sur-Seine , où M. le prince tenait garnison; il prit ef- 
fectivement la ville, mais il y fut tué. 

Après cette mort, l' Acadie fut oubliée. Le Canada lui-même exci- 
tait peu d'intérêt. Champlain revenait en France tous les hivers a^ec 
de nouveaux plans pour la prospérité de la colonie; mais les marchands 
.dissociés ne lui répondaient qu'en demandant le moyen de traiter des 
fourrures à un moindre prix. Pour eux, Kebec n'était qu'un magasin 



(1) Voyez la plainte ailrcssée par eux au juge de l'amiranlé rte Guyenne au siège 
■de La Rochelle, Il juillet I6U. 

i2) Charlevoix, ouvrage cité, vol I, p. 139. 



REVUE DE PARIS. 2^ 

de pelleteries, et ils laissèrent ce poste tellement dépourvu de défense, 
qu'en 1622, c'est-à-dire vingt-quatre ans après sa fondation, Kebec 
n'avait encore que cinquante habitans. 

Le comte de Soissons, pais M. le prince de Condé, s'étaient pour- 
tant déclarés les protecteurs de la iSouvelle-France. Ce dernier en fut 
même nonuné vice-roi, mais ce titre ressemblait à celui des évêques 
in partibus, qui n'obligeait à rien. Il le vendit peu après à son beau- 
frère, le maréchal de Montmorency, pour la somme de onze mille écus. 

Enfln Richelieu parut, tourna les yeux vers l'Amérique, et com- 
prit que tout l'avenir de notre marine était là. La compagnie des 
Iles, formée par ses soins, avait déjà commencé à coloniser les An- 
tilles (1); il voulut en créer une seconde plus puissante pour la colo- 
nisation de la Nouvelle-France. Ce fut la compagnie des cent associés 
dont le roi signa les privilèges le 19 avril 1627. 

Établie pour quinze ans, elle devait, dans cet espace de temps, faire 
passer en Amérique seize mille colons français et catholiques; le roi 
lui accordait le droit de bâtir des forts, de fondre des canons, de 
concéder des terres, et d'y attribuer des titres; il lui faisait en outre 
présent de deux vaisseaux de guerre et de quatre couleurrines de 
fonte verte. 

La pèche de la morue et de la baleine restait libre; mais l'exporta- 
tion des fourrures appartenait exclusivement à la compagnie , et le» 
colons qui en avaient acquis ne pouvaient les vendre qu'à ses fac- 
teurs. 

Les marchandises venant de la Nouvelle-France et celles qu'on y 
envoyait étaient déclarées exemptes de droits. 

Tout gentilhomme pouvait , sans déroger, faire partie de la com- 
pagnie, qui avait même le droit de disposer de douze lettres de no- 
blesse en faveur de douze de ses membres. 

La seule redevance au roi était une couronne d'or de huit marcs à 
chaque nouveau règne. 

Mais tandis que l'on préparait ainsi les moyens de fortifier et 
d'agrandir nos établissemens de la Nouvelle-France, leur situation 
dcTenait chaque jour plus désespérée. Ceci demande quelques expli- 
cations prises de plus haut. 

Nous avons déjà dit comment une colonie anglaise avait été fondée 
dans la Virginie, en 1603, c'est-à-dire cinq ans avant notre arrivée 

(1) Voyez les Ètudti sur le$ Colonisations dans la Revue de Paris du 9 octobre 
18i2 et du 15 janvier 1843. 



16 REVUE DE PARIS. 

dans le Canada. En 1615, les Hollandais vinrent également s'établir 
dans la Nouvelle-Belgique (depuis état de New-Yorck), sur les fron- 
tières même de nos possessions. Ce voisinage ne manqua point d'ame- 
ner entre les deux nations une rivalité d'intérêts qui dégénéra bientôt 
en hostilité. 

Suivant le prudent exemple donné par les Espagnols , nous avion» 
jusqu'alors refusé de vendre des armes à feu aux Indiens; le désir de 
nous nuire fit oublier aux Hollandais leur propre sûreté; ils fournirent 
des fusils et de la poudre aux Mingwés (Irokois), contre lesquels 
nous avions pris parti. 

Mais ce secours ne suffisait point pour sauver les cinq nations. Une 
sorte de croisade s'était formée contre elles. Obligées de combattre, 
outre les Hurons, dont nous nous étions fait les alliés, toutes les 
tribus de la langue leni-lenape, elles devaient infailliblement suc- 
comber si elles ne réussissaient à désarmer ces dernières. Ce fut à 
quoi tendirent tous leurs efforts. 

Les Hollandais, qui tenaient d'autant plus à la conservation des 
Minywés, qu'ils pouvaient en faire à la fois une arme pour nous frap- 
per, et un bouclier pour parer nos coups, les secondèrent de tout leur 
pouvoir. Ils parvinrent à réunir les principaux chefs de la langue 
leni-lenape, dans un lieu voisin de celui où fut bAtie, plus tard, la ville 
d'Albany, et à y ouvrir une conférence dans laquelle les Mingwés 
furent admis. 

Ceux-ci avaient toujours passé , parmi les nations « de la grande 
île, » pour des honmies durs, violens et uniquement amis de leurs 
intérêts, mais personne ne niait qu'ils ne sussent voir vite et loin 
dans les choses. Ils connaissaient la culture des terres, quelques arts 
grossiers, et la monogamie avait créé chez eux un esprit de famille 
plus compact que chez les peuples de la langue leni-lenape, où la 
pluralité des femmes était permise, sinon générale. Au total, leurs 
cinq villages formaient la nationalité la mieux réglée de l'Amérique 
du Nord, et, tout en les haïssant, on avait une haute idée de leur 
intelligence. 

Les orateurs qui devaient parler pour eux se présentèrent à l'as- 
semblée avec une gravité triste. Ils commencèrent par un sombre ta- 
bleau des désastres que la guerre avait déjà causés et de ceux que 
l'on devait en attendre. Toutes les nations avaient pris le tomahican 
et poussé le cri de mort; il ne restait plus nulle part de chemins ou- 
verts ni de rivières libres; bientôt les mères n'auraient qu'à briser la 
tête des enfans sur la terre , afin de leur éviter les coups de l'ennemi. 



REVUE DE PARIS. 27 

Toutes les nations rouges devaient infailliblement périr dans cette 
lutte acharnée, et la grande île deviendrait Thérilage des blancs! 

Ces raisons firent une grande impression sur les chefs de la langne 
leni-lenape qui se trouvaient présens; les orateurs mingwés s'en aper- 
çurent, et rappelèrent alors la fonction accordée aux femmes de ra- 
mener la paix parmi les tribus ennemies. Ici, la guerre allumée entre les 
deux grandes races de l'Amérique avait tiop d'importance pour pou- 
voir se terminer par les moyens habituels, mais ils proposèrent un 
expédient imité de ce qu'avait établi la tradition , et qui consistait à 
choisir un peuple puissant pour jouer le rôle de la femme. Ils dési- 
gnèrent à cet effet les deux plus importantes tribus de la langue leni- 
lenape, qui, se trouvant en même temps les plus voisines, étaient 
les seules dont ils eussent à craindre immédiatement les coups. Ces 
tribus, connues des Européens sous les noms de Mohingans et de 
Delawares, devaient ainsi, disaient-ils, acquérir le droit de s'inter- 
poser dans toutes les querelles des autres peuples. Elles deviendraient 
leurs arbitres, leurs conservateurs, et auraient, sur toute la race 
indienne, l'autorité accordée aux femmes chez ceux qui faisaient cette 
proposition (1). 

Les Delawares et les Mohingans se laissèrent séduire par ce rôle 
honorable; ils acceptèrent. Des cérémonies dont le détail nous a été 
conservé (2) , les investirent de leurs nouvelles fonctions. Ils dépo- 
sèrent les armes, quittèrent le costume des guerriers, et s'adonnèrent 
à l'agriculture. 

Les Mingwés parurent d'abord respecter le caractère sacré dont ils 
les avaient revêtus; ils voulaient les laisser prendre au sérieux ce rôle 
de femme , et se déshabituer de la guerre , afin de pouvoir les exter- 
miner ensuite plus sûrement. 

Provisoirement, ils tournèrent leurs armes contre les Hurons e( 
contre les Français. 

Pour comble de disgrâce , Buckingham réussit à brouiller les cours 
de Londres et de Versailles. Les Anglais, qui avaient excité les pro- 
testans de la Rochelle à se soulever, profitèrent des embarras que 
nous donnait cette révolte, et ruinèrent partout notre commerce ma- 
ritime. Une escadre que commandait David Kerth, réfugié huguenot, 



(1) Les femmes avaient la principale autorité chez les peuples de la langue ming- 
wée, excepté au canton d'Onnegottth, où l'autorité était allernative entre les hommes 
et les femmes. (Charlevoix, Voyage dans la Aouvelle-France.) 

(2) Heckewelder, ouvrage cité, p. 79.) 



28 REVUE DE PARIS. 

rencontra les navires envoyés au Canada par la compagnie des cent 
associés, les attaqua, les prit, puis, remontant le Saint-Laurent, brûla 
le comptoir de Tadoussac, et vint mettre le siège devant Kebec. 

Champlain manquait de tout, non-seulement pour résister, mais 
pour vivre. Chacun de ses soldats ne recevait depuis long-temps que 
sept onces de pain par jour, et l'arsenal renfermait à peine cinq livres 
de poudre ! Il fallut capituler. 

Nos armes furent plus heureuses en Acadie. Depuis la destruction 
de Port-Royal et le départ de M. de Poutrincourt, il ne nous restai! 
plus dans ce pays que trois comptoirs fortifiés appartenant au sieur 
de La Tour et à son fils. Ils se trouvaient placés au cap Sable et près 
des rivières Saint-Jean et Pentagoët. De La Tour père, qui était hu- 
guenot, ayant appris le siège de La Rochelle , alla proposer au gou- 
vernement anglais de lui livrer l'Acadie. 

Son offre fut acceptée, comme on le pense, avec empressement. 
Afin de se l'attacher plus sûrement, le roi lui fit même épouser une 
des dames d'honneur de la reine, et lui conféra l'ordre de la Jarre- 
tière. De la Tour mit ensuite à la voile avec deux navires et des troupes 
pour occuper les trois forts; mais lorsqu'il arriva à celui de Pentagoët, 
son fils refusa de recevoir les soldats anglais. En vain chercha-t-il à 
le séduire en lui montrant, comme récompense de sa trahison, la 
commission de gouverneur et le brevet de chevalier de la Jarretière, 
qu'il apportait pour lui : le jeune homme répondit froidement qu'il 
servait un maître capable de reconnaître sa fidélité (1), et que, lui 
vivant, le drapeau de France ne ferait point place à celui d'Angle- 
terre. De La Tour, ne pouvant vaincre cette obstination d'honneui , 
fit attaquer le fort; mais les Anglais furent si vigoureusement re- 
poussés dans trois assauts, qu'ils refusèrent d'en donner un qua- 
trième , et déclarèrent qu'ils voulaient retourner en Angleterre. l)v 
La Tour, désespéré, essaya vainement de les retenir en refusant de 
les suivre; ils se réembarquèrent dans le plus grand désordre, et le 
laissèrent, avec sa femme, au pouvoir de la garnison française. 

A peine eurent-ils disparu, que le commandant de celle-ci sortit du 
fort, s'avança vers de La Tour tête nue, et, ayant excusé sa désobéis- 
sance de fils par son devoir de sujet, il ajouta que, sauf l'entrée de 
la citadelle, son père pouvait tout exiger de lui. Pour le prouver, il 
ordonna sur-le-champ à ses ouvriers de construire une grande case 
dans laquelle il fit apporter ce qu'il y avait de meilleur au fort, et où 

(l) Description de V Amérique septentrionale, par M. Denis. 



REVUE DE PARIS. 2Î> 

Ûe La Tour vécut plusieurs années, traité par lui comme un père et 
comme un hôte. 

Pendant que ces faits s'accomplissaient en Amérique, la paix était 
conclue en Europe. La compagnie des cent associés se prépara à pro- 
fiter enfin de son privilège pour la colonisation de la Nouvelle-France. 

Ce territoire se composait alors de quatre parties distinctes : 

D'abord le Canada , limité au sud par les possessions anglaises et 
par la nouvelle Belgique (depuis New-Yorck), à l'est par le golfe Saint- 
Laurent et l'Acadie; les limites du nord et de l'ouest n'étaient point 
connues; 

Secondement, l'Acadie, qui comprenait les deux côtés de la baie 
de Fundi, c'est-à-dire le pays appelé depuis New-Brunswick, et la 
presqu'île formant aujourd'hui la Nouvelle-Ecosse; 

Troisièmement, l'île du cap Breton, au nord-est de l'Acadie; 

Enfin la grande ile de Terre-Neuve, à l'entrée du golfe Saint-Lau- 
rent. 

Ces deux dernières possessions n'étaient guère mentionnées que 
pour mémoire. Nous avions bien quelques petites pêcheries au cap 
Breton, mais sans suite et sans consistance. Celles de Terre-Neuve 
étaient plus importantes. Les Français avaient formé un établissement 
en 150V au cap Raze; puis, plus tard, au Port de Plaisance, tandis 
que les Anglais se fixaient sur la côte orientale de l'île (en 1608); mais 
la traite des fourrures, qui était le grand commerce de l'Amérique 
septentrionale, avait toujours fait tourner les yeux de préférence vers 
le continent. La compagnie des cent associés suivit l'exemple général; 
elle ne s'occupa que du Canada et de l'Acadie. 

Champlain fut renvoyé à Kebec avec ordre de rétablir les comp- 
toirs de Tadoussac, des Trois-Rivières et de Montréal; quant à l'Acadie, 
on la partagea entre M. le commandeur de Razilly, qui eut le Port- 
Royal et tout le pays qui s'étendait jusqu'aux colonies anglaises; le 
jeune de I^ Tour, dont la concession allait de Port-Royal à Camp- 
sceaux, et M. Denis, à qui appartenait la côte depuis Campsceaux jusqu'à 
Gaspé. Ces trois gouverneurs se trouvèrent, dès le premier jour, de 
la meilleure intelligence, et s'accordèrent réciproquement l'autorisa- 
tion de former des établissemens sur les terrains l'un de l'autre. Sans 
renoncer au commerce des pelleteries, ils employèrent les engagés 
qu'ils avaient fait venir de France à défricher les terres et à exploiter 
les forêts, en attendant qu'ils pussent établir des pêcheries sédentaires. 

Ce dernier projet était surtout l'idée favorite du gouverneur Denis. 



30 HE VITE DE PARIS. 

Il avait calculé que, tout en culti\ ant une quantité de terre suffisante 
pour leur nourriture, les colons pourraient se livrer, sans frais et sans 
péril, à la pêche de la morue, qui abondait sur toute la côte. Une partie 
des navires basques, normands, bretons (1), qui venaient tous les ans 
au grand banc de Terre-Neuve, eussent ainsi trouvé, dans les ports 
de l'Acadie, des chargemens à échanger contre les marchandises d'Eu- 
rope, et il y eût eu proflt pour tout le monde. Ce plan, dont la réus- 
site assurait évidemment la prospérité de la colonie, trouva malheu- 
reusement des obstacles dont nous parlerons plus tard. 

Le retour de Champlain à Kébec n'avait été signalé par aucun ef- 
fort de colonisation; tout se bornait, comme par le passé, à un fort, 
à quelques cabanes, et à une vingtaine d'arpens de terre défrichée. 
Les autres postes avaient encore moins d'importance. La compagnie 
le savait et s'en inquiétait peu. Son privilège comprenait deux choses : 
le commerce exclusif des fourrures, c'était l'avantage; l'obligation de 
peupler le pays, c'était la charge. Elle fit comme les autres compa- 
gnies, elle tâcha de se débarrasser de la charge en profitant de l'avan- 
tage. 

Malgré tout, le nom français était le plus connu et le plus redouté 
parmi les Indiens. Nous n'avions, comme la Virginie et la Nouvelle- 
Belgique, ni villes fondées, ni populations établies, ni terres défri- 
chées; mais nous avions des hommes, et, grâce à eux, notre influence 
gagnait de piopre en proche. L'activité suppléait au nombre. On sen- 
tait que nous étions là à je ne sais quelle agitation imprimée aux êtres 
et aux choses. Ces quelques cabanes, que personne n'eût osé appeler 
une colonie, c'était pourtant la France, faible, pauvre, presque invi- 
sible, mais vivante, bien vivante, et l'on en avait deux preuves; la pre- 
mière, c'est que nos puissans voisins ne se trouvaient déjà plus en 
sûreté près de nos trois hameaux; la seconde, c'est que les jésuites 
étaient arrivés à Kebec. 

Leur premier acte d'établissement fut là, comme partout, la fonda- 
tion d'une église et dun collège. Ils avaient espéré y attirer les enfans 
des Indiens alliés; mais ceux-ci refusèrent de les leur donner, en ob- 
servant que les robes noires pouvaient venir dans leurs cabanes. 

Les missionnaires n'hésitèrent pas. La société de Jésus ét<iit alors 
dans toute sa puissance , et cette puissance même exaltait le zèle de 
ses prêtres. Forts de la confiance que donne le succès, ils s'effor- 

(1) Ces navires étaient au nombre de trois cents. 



REVUE DE PARIS. 31 

çaient de se surpasser en activité, en courage; rien n'était difficile de 
ce qui pouvait augmenter le crédit de la compagnie. En échange de 
leur habileté, de leur patience, de leur vie même, ils ne demandaient 
qu'une chose : l'autorité! C'était pour eux, non pas un cri de guerre, 
les jésuites ne poussaient point de cri, mais le mot d'ordre, l'enga- 
gement sacré. Pour la plus grande gloire de Dieu ! avaient-ils écrit 
sur leurs livres, sur leurs écoles, sur leurs temples, et ils se faisaient 
les instrumens de cette glorification en traitant l'humanité comme le 
troupeau que le pasteur veille et conserve pour l'honneur du maître. 
Curieux spectacle que celui de tant d'honunes martys dune règle en 
faveur de laquelle on les voit lutter sans exaltation et mourir hum- 
blement! Grand spectacle si le but poursuivi par toutes les voies avec 
cette ardeur laborieuse n'eût été l'amoindrissement de lame humaine ! 

Nier les services partiels rendus par les jésuites serait aussi injuste 
qu'inutile. Une association ne peut rester long-temps puissante sans 
satisfaire à certains besoins. On est fort pour mille motifs, mais on ne 
dure que parce qu'on est bon à quelque chose. L'intervention des 
jésuites fut certainement favorable à notre premier établissement dans 
le Canada. Plus tard, seulement, armés de leur utilité constatée, ils 
essayèrent de tout envahir, et devinrent un obstacle après avoir été 
un moyen. 

La mort de Champlain laissa le gouvernement de la Nouvelle- 
France à M. de Montmaguy, que les Ilurons appelaient dans leur 
langue Onontio ( Grande-Montagne ) , nom qui fut ensuite conservé 
par eux et les autres Indiens à tous ses successeurs. Mais la colonie 
faisait peu de progrès. Les Mingwés, fldèles à leur politique, divi- 
saient partout leurs ennemis pour les exterminer plus sûrement. En 
paix avec la grande cabane huronne, ils attaquaient successivement 
chacune de ses tribus, sous prétexte de querelles particulières, sans 
qu'elles songeassent à se réunir pour résister. 

Tous nos avertissemens étaient vains. Le hasard nous avait donné 
pour alliée la nation la plus spirituelle, la plus sympathique, mais, en 
même temps, la plus inconsistante de toute l'Amérique. C'était 
l'Athènes du désert, et, par malheur, elle avait aussi, près d'elle, son 
peuple de Lacédémoniens, patiens dans la mauvaise fortune, impla- 
cables dans la bonne, et tirant également profit de la guerre et de la 
paix. Ainsi, tandis que les Mingwés multipliaient sourdement leurs 
expéditions isolées , enlevant cliaque jour quelques chevelures à leurs 
ennemis, ceux-ci s'occupaient d'envoyer des ambassadeurs, de faire 
entendre leurs orateurs. 



32 REVUE DE PARIS. 

De loin en loin, pourtant, la rage les prenait à la vue de tant d'in- 
jures reçues. Les guerriers s'assemblaient matachés (tatoués) pour le 
combat, et chantaient leur chanson de guerre. On se mettait en 
marche avec la provision de pemican (1), les étendards d'écorce mar- 
qués les signes de la nation , et le sac de jonc aux couleurs variées , 
renfermant les okkis des combattans; mais, le soir venu, on s'arrêtait 
sans avoir envoyé des coureurs reconnaître le pays, on campait derrière 
un treillis de branches, près duquel étaient placés les okfcis pour seules 
sentinelles, et vers le point du jour, au moment où le sommeil était le 
plus profond, un cri perçant suivi de cent cris horribles retentissait au 
milieu des guerriers, qui se réveillaient sous le couteau des Mingwés. 

Ces échecs, toujours dus à l'imprudence, ne corrigeaient point les 
vaincus, et fortifiaient la confiance des vainqueurs. 

Ceux-ci avaient d'ailleurs deux avantages auxquels leurs ennemis 
ne pouvaient rien opposer, la réunion des cinq tribus dans cinq vil- 
lages, qui pouvaient se prêter secours, et les armes à feu, que leur 
fournissaient en abondance nos voisins de la Virginie et de la Nou- 
velle-Belgique. Aussi quelques années leur suffirent-elles pour dé- 
truire les Algonkins, une des plus puissantes tribus de la langue 
leni-lenape; un peu après, les Éries eurent le même sort. Quant aux 
Awonddtes (Hurons), la plupart quittèrent le pays, afin d'échapper à 
une ruine totale. Ceux qui s'étaient convertis au christianisme vinrent 
s'établir à quatre milles de Kebec, sur le bord septentrional du fleuve, 
dans un village bâti par le commandeur de Sillery. Les Mingwés les 
y bloquèrent , égorgeant tous ceux qui s'écartaient pour la chasse, et 
forçant les autres à mourir de faim. 

On songea enfin à bâtir un fort sur la rivière dont ils se servaient 
pour descendre de leurs villages au Saint-Laurent , et que les auteurs 
du temps appellent tour à tour rivière de Sorel , de Richelieu ou des 
Irkuois. Mais c'était un faible obstacle pour un pareil fléau. 

Un peu auparavant (16i0), des particuliers avaient jeté les fonde- 
raens de Montréal (2); quelques Algonkins échappés au massacre de 
leur nation, et convertis pai- les missionnaires, vinrent s'y établir 
quatre années plus tard. 

Plusieurs tentatives de paix avaient été faites arec les Mingwés. II y 



'1) viande séchée au soleil, pilée, et sur laquelle on a répandu de la graisse 
fwidue; elle se conserve fort long-temps. 

(2) Le nom de Montréal lui vient d'une montagne voisine, appelée par Cartier 
Mont-Royal. Les actes les plus anciens app«3lleut Montréal Ville-Marie. 



REVUE DE PARIS. 33 

eut môme, en 1645, puis en 1655, des suspensions d'armes, pendant 
lesquelles on vit les Irokois, les Algonkins et les Hurons chasser en- 
semble, comme des guerriers de la même nation; mais ces courtes 
trêves étaient toujours rompues par une des tribus mingwées, les 
Mohaiks ou Agniés, qui avaient un intérêt particulier à entretenir les 
hostilités. Placés plus près que les autres cantons de la Nouvelle-Bel- 
gique, ils leur servaient, en effet, d'intermédiaires pour le commerce 
avec les Hollandais , avantage qui eût disparu si ces cantons avaient 
pu traiter directement avec la colonie française ; aussi poussaient-ils 
sans cesse à la guerre, et comme ils étaient les plus nombreux et les 
mieux armés, les autres tribus se soumettaient à leur influence. 

Presque tous les villages hurons furent successessivement détruits 
par eux sans que nos gomerneurs pussent s'y opposer, et ces mal- 
heureux, traqués de toute part, perdirent enfin courage. Eux-mêmes 
abdiquèrent leur titre de nation. La plupart des familles qui avaient 
échappé jusqu'alors aux coups des mohauks incendièrent leurs ca- 
banes et se dispersèrent, tandis que d'autres consentirent à devenir 
mingwées. M. de Lauson, qui commandait à l'île d'Oléans, prèsKebec, 
servit d'intermédiaire pour une de ces adoptions. Les députés irokois 
y traitèrent leurs nouveaux frères, et les Français eux-mêmes, avec 
une hauteur menaçante. 

— Rappelle-toi le passé, mon frère, dit l'un d'eux en s'adressant 
au chef huron; il y a déjà long-temps que tu m'as tendu les bras pour 
me prier de te conduire dans mon pays , mais toutes les fois que j'ai 
voulu le faire, tu t'es retiré! C'est pour te punir de ton inconstance 
que je t'ai frappé de ma hache; crois-moi, ne me donne plus lieu de 
te traiter de la sorte. Lève-toi et suis-moi. 

Puis, se tournant vers M. de Lauson, il ajouta : 

— Onontio, lève tes bras et laisse aller les enfans que tu tiens pressés 
sur ton sein , car s'ils venaient à faire quelque faute , je pourrais , en 
voulant les châtier, faire arriver mes coups jusqu'à toi. Voici un col- 
lier que je te donne pour élargir tes bras (1). 

Le Huron répondit : 

(1) Les Indiens de rAmérique du Nord appuient toujours leurs discours par des 
présens, soit qu'ils forment une alliance, soit qu'ils sollicitent une grâce, soit qu'ils 
expriment simplement nue proposition. Le présent a pour but de rappeler ce qu'ils 
disent, de donner une expression visible à leurs paroles. Les colliers dont il est ici 
question sont des bandes de cuir sur lesquelles les Indiens fixaient des morceaux 
d'un certain coquillage, amenés par le frottement à une forme à peu près sphé- 
rique. 

TOME XXVII. MARS. 3 



SV REVUE DE PARIS. 

— Mon frère, je suis à toi; je me jette les yeux fermés dans tes 
canots, résolu à tout, même à mourir. Mais je veux d'abord aller seul 
avec ma cabane, je ne souffrirai pas que d'autres s'embarquent avec 
moi; il faut qu'on voie auparavant comment tu me traiteras (1). 

L'événement justifia la défiance du chef aivandate, qui, à peine 
arrivé dans les villages irokois, fut massacré avec tous les siens. Peut- 
ôtre aussi avait-on voulu punir son hésitation, car d'autres familles 
huronnes qui avaient également eu recours à l'adoption furent res- 
pectées. 

Pendant que la Nouvelle-France languissait ainsi , les colonies an- 
glaises, favorisées par leur position, la richesse des émigrans et la né- 
cessité de cultiver les terres, voyaient croître chaque jour leur pros- 
périté. Après l'établissement dans la A'^irginie était venu, en 1621, celui 
des puritains dans l'état de New-Plymouth, depuis Nouvelle-Angle- 
terre. Un peu plus tard, en 1631, les catholiques, persécutés à leur 
tour, obtinrent, par l'entremise de lord Baltimore, l'autorisation de 
venir coloniser le Maryland. 

L'Acadie elle-même passait insensiblement aux mains des Anglais. 
M. de Razilly était mort : M. d'Aulnay de Charnizé, son successeur, 
rompit la bonne harmonie qui avait jusqu'alors fait la force des trois 
gouverneurs; il profita de l'absence du sieur de La Tour fils pour atta- 
quer son fort de la rivière Saint-Jean. M""*" de La Tour le défendit 
trois jours; mais le quatrième, pendant que la garnison épuisée se 
reposait, un Suisse, laissé de garde, ouvrit la porte au sieur d'Aulnay, 
qui fit pendre tous les assiégés , et força M"»'' de La Tour à voir leur 
supplice la corde au cou. 

Le vainqueur profita peu de sa conquête. Exproprié par arrêt du 
parlement, il fut obligé de céder la place à un de ses créanciers, 
nommé Le Borgne, qui débuta par la destruction et le pillage des éta- 
blissemens du sieur Denis. Celui-ci se plaignit en France, mais les af- 
faires de la comp:ignie étaient dans un tel état de désordre, qu'elle-même 
ne savait point de quoi se composait le territoire de ses gouverneurs. 
On allait jusqu'à lui persuader que le cap Campsceaux était au cap 
Saint-Louis! Le Borgne, débarrassé de Denis qu'il avait renvoyé en 
France les fers aux pieds , se retourna vers de La Tour fils, dont il 
voulait également se défaire. Les Anglais ne lui en laissèrent pas le 
temps. Ils vinrent l'attaquer, et le forcèrent à une capitulation qui 



(1) Charlevoix, Histoire de Ici IS'ouvelle-Franve, liv. vu. p. ;W1. 



REVUE DE PARIS. 35 

ne fut point respectée, dit un contemporain, « parce que la lâcheté des 
vaincus autorisait le mépris des victorieux (1). » 

Ceux-ci occupèrent ensuite successivement les forts de Saint-Jean 
de Pentagoët, de Port- Royal, de la Hève, qu'ils gardèrent jusqu'au 
traité de Breda. 

Au milieu de ces désastres, les jésuites continuaient leurs missions 
et voyaient grandir leur influence. Grâce à eux, les Ursulines et les 
sœurs hospitalières avaient été appelées, dès 1639, à Kebec, où le 
gouverneur les reçut à la tète des milices et au bruit du canon. Les 
premières habitèrent la ville môme et s'y occupèrent de l'éducation des 
jeunes filles; les secondes allèrent s'établir à Sillery dans un hôpital 
tellement dépourvu de tout que « les habitans de Kebec étaient obligés 
de prêter leurs Uts pour que l'on pût coucher les malades. » 

Un seul événement ébranla la domination des jésuites dans le Ca- 
nada; ce fut la concession de l'ile de Montréal aux sulpiciens, qui vin- 
rent y établir un séminaire (1659). La société tâcha de reprendre l'a- 
vantage, en faisant créer un évôché à Kebec pour François de Laval , 
qui lui était tout dévoué (1659). Jusqu'alors les évêques de Rouen, de 
Nantes, de la Rochelle, avaient prétendu que la Nouvelle-France de- 
vait être regardée comme un annexe de leur diocèse. Celui de Rouen 
y avait môme envoyé, en 1657, un grand-vicaire que le clergé cana- 
dien refusa de reconnaître. 

Le nouveau prélat amena de France avec lui un certain nombre de 
curés, qui furent distribués dans la colonie, et fonda à Kebec un sé- 
minaire pour en former d'autres. Les colons payaient la dîme à ce 
séminaire, qui faisait ensuite la répartition (2). Les curés du territoire 
de Montréal étaient soumis à l'autorité sulpicienne, les autres à l'au- 
torité de l'évoque; tous étaient également amovibles, et n'exerçaient 
leur ministère que parmi les Européens. Les missions chez les Indiens 
avaient été réservées aux récolets et surtout aux jésuites, qui avaient 
acquis une véritable importance politique. Eux seuls pouvaient, en 
effet, par leur position, avertir les gouverneurs des projets de chaque 
tribu, nous concilier leur amitié, servir d'intermédiaires et d'inter- 
prètes pour les alliances. 

Malheureusement leurs missions chez les Irokois avaient toujours 
été sans succès. Les cinq nations semblaient en proie à une fièvre de 



(1) Denis, ouvrage cité. 

(8) Les dimes furent d'abord du treizième, puis, sur les réclamations des colons, 
on les réduisit au viiigt-sixièoie. 

3. 



:i6 REVUE DE PARIS. 

destruction. Toujours en campagne, elles allaient de peuplade en peu- 
plade, brûlant, pillant, tuant sans relâche. Les populations terrifiées 
fuyaient par troupes vers l'oiif-st, comme des bandes de buffles que 
poursuivent les chasseurs. IVolre voisinage n'était plus une défense. 
Des Hurons avaient été égorgés sous le canon même de Kebec. Sept 
• ents Irokois tenaient Montréal assiégé. Les Ursulines et les hospita- 
lières quittaient chaque nuit leurs couvens pour venir passer la nuit 
aux forts. Les rives du fleuve, de Montréal à Tadoussac, étaient 
parsemées de cadavres, près desquels avaient été déposés des toma- 
hikans, prouvant que les meurtriers appartenaient à lune des cinq 
nations (1); les arbres de tous les passages étaient couverts d'ins- 
4',riptions symboliques taillées dans l'écorce pour rappeler quelques 
exploits des Mingwés '2; et représentant de grossières figures de guer- 
riers que leur attitude faisait reconnaître pour français (3), les uns 
sans tête, les autres armés du chi chi koué (i) que portent les captifs. 
Aussi les colons n'osaient-ils s'éloigner des forts pour rentrer la ré- 
colte. Il en résulta une disette, puis des maladies. Les Irokois Onon- 
tayivés avaient paru devant Montréal ; le major de la ville sortit à la 
tête d'une petite troupe de soldats, qui furent surpris et égorgés jus- 
qu'au dernier. 

La terre, les eaux, le ciel, étaient également pleins de troubles et 
de menaces ! Une couronne de feu s'était montrée au-dessus de Ta- 
doussac; aux Trois-Rivières on avait entendu des voix sinistres et mys- 
térieuses; pendant l'automne de 1663, on vit une vapeur s'élever sur 
le Saint-Laurent, et trois soleils en sortir à la fois (5 \ Enfin, le .5 fé- 
vrier de la même année, vers le milieu du jour, les habitans de Kebec 
entendirent tout à coup comme le bruit d'un torrent de flamme. Ils 
s'élancèrent dans la rue, effrayés. Presque au même instant la terre 
chancela sous leurs pieds, des rugissemens profonds retentirent, une 



(1) Les guerriers indiens déposent, par bravade, près de l'ennemi qu'ils ont tué 
un tomahikan sur lequel est gravé le signe de leur tribu. 

(2) Les Indiens ont une sorte d'écriture en rébus au moyeu de laquelle ils cou- 
Hlalent leurs actions de chasse ou de guerre. 

(3) Us représentaient les Français par des figures de guerriers, les poings sur 
les hanches. 

(4) Calebasse pleine de cailloux. 

(5) « Le 7 janvier 1663, une vapeur s'éleva sur le Saint-Laurent ; elle fut frappée 
dos premiers rayons du soleil et devint transparente, mais elle avait assez de corps 
f)0\\T soutenir deux parélios qui parurent à cote de l'astre : ce spectacle dura deux 
heures. » (Charlevoix, Histoire de la IS'orivelle-France , vol. I. p. 369.) 



REVCE DE PARIS. 37 

poussière épaisse remplit l'air, les maisons se balancèrent comme des 
arbres que plie le vent, et les cloches des églises se mirent à sonner 
d'elles-mêmes. 

Les colons voulurent fuir dans la campagne; mais partout s'ou- 
vraient des précipices. Les montagnes déracinées roulaient dans les 
lacs; les glaces brisées par la secousse étaient lancées dans lair; les 
eau\ des rivières prenaient une couleur de soufre ou de sang; celles 
du Saint -Laurent devinrent blanches de Tadoussac à Kebec. Des 
vapeurs lumineuses, semblables à des fantômes, erraient dans l'obs- 
curité; une flamme d'une lieue de long arriva du nord, traversa le 
fleuve, et alla s'éteindre sur l'île d'Orléans. On entendait mille ru- 
meurs terribles et mélangées; rugissemens de mer furieuse, bruits de 
chars roulant, éclats de tonnerre. Quelques colons crurent même re- 
connaître le cri de guerre des Irokois. Du fond des forêts s'élevaient 
les hurlemens des bêtes fauves, auxquels répondaient, dans le fleuve, 
le mugissement des marsouins et des vaches marines. 

Le bouleversement embrassa une étendue de trois cents lieues de 
l'est à l'ouest, et de cent cinquante lieues du midi au nord. Il dura 
six mois. Hors le temps des grandes secousses, on sentait comme un 
mouvement de pouls intermittent, avec des redoublemens inégaux. 
L'effroi dépassa tout ce que l'on peut imaginer. On se confessait 
publiquement et tout haut; les plus endurcis se convertissaient. On 
entendait des voix crier sans cesse que les siècles étaient consommés, 
et que Dieu allait juger les vivans et les morts. L'événement démentit 
pourtant ces craintes, et ce que la colonie avait regardé comme l'an- 
nonce de sa destruction , sembla, au contraire, ouvrir pour elle une 
époque de force et de prospérité. 

La paix de Breda venait d'être conclue. La compagnie des cent 
associés, qui n'avait rempli aucune des conditions imposées par les 
lettres patentes, renonça à ses droits sur la Nouvelle-France, et le roi 
l'ajouta aux concessions que venait d'obtenir la compagnie des Indes 
occidentales. 

M. de Tracy, nommé vice-roi de nos possessions dans l'Amérique, 
arriva à Kebec avec une partie du régiment de Carignan-Salières, des 
colons, des engagés, et les premiers chevaux qui eussent été vus dans 
la Nouvelle-France. 

Cette arrivée commence une ère nouvelle pour le Canada. C'est 
réellement à partir de ce jour que notre établissement devient une 
colonie. Des concessions de terre furent laites sous le titre de seigneu- 
ries; on commença à défricher, à bâtir des villages. L'administration 



^ REVUE DE PARIS. 

et la justice furent régulièrement organisées; on confia la première a 
un intendant, la seconde à un tribunal composé du gouverneur, de 
révêque, de l'intendant, de quatre conseillers révocables, d'un pro- 
cureur-général et d'un greffier en chef. Il y eut en outre trois tri- 
bunaux subalternes. La coutume de Paris servit de code. Les notaires, 
huissiers et sergens, furent appointés, le casuel ne suffisant pas pour 
les faire vivre. 

Mais pendant que ces changemens avaient lieu dans la colonie, il 
s'en accomplissait un autre moins heureux sur ses frontières; la Nou- 
velle-Belgique venait de passer aux mains de l'Angleterre, et avait pris 
le nom de Nouvelle-Yorck. A l'hostilité molle et vacillante des Hol- 
landais allait donc succéder la rivalité anglaise, énergique, tenace, 
infatigable. Jusqu'alors nous n'avions eu pour voisins que des con- 
currens, maintenant nous avions des ennemis. 

Emile Souvestre. 



0-TAITI ET LES MÉTHODISTES. 



O-iaïti, Mistoire et Ettqtëête , 

PAR M. HENRI LCTTEROTH. 



Il ne tiendrait qu'à nous de nous croire la plus infâme nation du globe, 
comme de bons Français, meilleurs protestans, essaient de nous le démon- 
trer. Ceci est un procès à vider avec messieurs les méthodistes, et une der- 
nière page à ajouter à l'histoire de cette semaine. En attendant, et puisqu'il 
s'agit ^''enquête, essayons aussi la nôtre. 

Otaïti était à peine connue de l'Europe lorsque des missionnaires anglais 
allèrent s'y installer. Aperçue par Quiros en 1606, l'année où naquit Corneille, 
et reconnue depuis par d'autres navigateurs dont le dernier est le Commo- 
dore Byron (1664). elle ne fut réellement visitée et décrite que cent soixante- 
un ans après la première découverte , et à une époque toute rapprochée de 
'a notre, par Wallis, autre capitaine anglais, en 1767; par notre aimable 
Bougainville en 1768; par Cook, pour la première fois, en 1769, l'année 
même où naquit Chateaubriand, qui chantera plus tard cet oasis de la sau- 
vagerie, et pour la seconde fois en 1773. Quiros l'avait nommée d'abord Sa- 
gittaria; Wallis la nomma Ile de George III; Bougainville, qui l'appela aussi 
la Nouvelle-C\-thère, lui restitua son vrai nom de Taïti, qui lui est resté avec 
une létière corruption tirée du mot dont les naturels le faisaient précéder 
lorsqu'on leur demandait le nom de leur île : O Taïti (c'est Taïti). Les Anglais 
ont cru sans doute retrouver dans cet O la particule irlandaise , et d'une 
petite phrase, l'usage a fait un nom propre. A partir de Bougainville et de 



VO REVUE DE PARIS. 

Cook , qui en avait fait sou point de relâclie et de ravitaillement dans les 
mers du Sud, Otaïti et son archipel prennent place au rang des parties 
du monde les mieux connues ; la poésie en vers et en prose s'empare des 
descriptions de ces navigateurs, et vingt ans à peine après le dernier départ 
de leur ami Toote (Cook), la civilisation en habit noir s'empare de ces heu- 
reux habitans et de ces heureux climats sous la figure des envoyés de la 
société des missions de Londres (1797). 

A l'arrivée de la Bible dans ces parages, les mœurs abominables de l'âge 
d'or n'avaient point cessé d'y fleurir. Le tien, le mien, y étaient à peu près 
inconnus. On n'y disait ni mon champ, ni mon bœuf, ni ma femme. On y 
dînait du fruit qui pendait aux branches de l'arbre à pain ou du cocotier, et 
du poisson qu'on péchait dans la mer à l'aide d'un hameçon en nacre de 
perle ou en lui jetant une plante dont le suc l'enivrait et l'amenait sans dé- 
fense entre les mains de son ennemi. On le mangeait volontiers tel qu'on 
l'avait pris, c'est-à-dire cru, en se bornant, pour tout assaisonnement, à 
tremper le morceau dans l'eau de la mer. Une cuisine plus succulente et plus 
savante était pourtant réservée à la table des chefs et aux autres person- 
nages importans. La chair du porc et celle du chien en faisaient tous les frais. 
Le porc et le chien, tels étaient, en y joignant le rat, les seuls quadrupèdes 
dont la nature, si prodigue d'ailleurs, eût voulu peupler ces îles. On faisait 
cuire au four l'animal tout entier, comme au temps d'Homère, et pour qu'il 
fût cuit au dedans aussi bien qu'au dehors , après lui avoir enlevé les en- 
trailles, on lui tapissait intérieurement le ventre de feuilles aromatiques sur 
lesquelles on entassait des pierres chauffées comme celles du four. Ce four 
était tout simplement un trou creusé en terre , puis revêtu sur toutes ses 
parois de pierres passées au feu. Quand l'animal apprêté comme nous l'avons 
dit y avait été déposé, on appliquait sur une autre couche de feuilles une 
autre couche de pierres brûlantes, et l'on recouvrait le tout de terre. Au 
bout d'un temps donné , on retirait de ce four grossier un rôti admirable- 
ment cuit de tout point. Tout cela était quelque peu primitif. Parmi les pri- 
vilégiés qui usaient de cette cuisine, il y avait une certaine compagnie de 
gens nommés arreoys. C'était un ordre moitié religieux , moitié guerrier, 
({ui, comme nos templiers et nos hospitaliers du moyen-àge, avait pour pre- 
mier principe de se recruter et de ne point se reproduire. Il paraîtrait que, 
dans l'origine, ce principe fut interprété comme loi de célibat. Mais peu à 
peu, cette loi devenant trop dure, des femmes furent affiliées à l'ordre, sans 
être dévolues à aucun homme en particulier, et l'on crut accomplir le pré- 
cepte en mettant à mort les rares enfans qui pouvaient provenir de rencon- 
tres fortuites et incessannneut renouvelées. Une femme arreoy, dont l'en- 
fant n'avait pas été tué, était appelée irhannownow (qui a fait des enfans) et 
expulsée, ainsi que le père, de la société, parce qu'ils étaient réputés s'être 
donnés l'un à l'autre. Le père eût peut-être été difficile à trouver; mais 
comme la mère se chargeait rarement elle-même de l'exécution, comme i 
fallait presque toujours employer les prières et même la force pour lui ar- 



REVUE DE PARIS. ht 

racher son enfant (l), l'homme qui, en présence de ces usages, consentait à 
y déroger sous la menace d'expulsion qu'il avait aussi devant lui, manifestait 
assez qu'il sacrifiait Thonneur d'appartenir à la société des arreoys pour le 
bonheur d'être le père du nouveau-né et l'amant exclusif de la mère. En 
temps de paix, ces troupes souvent fort nombreuses d'arreoys se prome- 
naient incessamment d'île en île, recevant partout une hospitalité empressée, 
chantant des hymnes . donnant des fêtes et des représentations théâtrales 
nommées heiva, où les rois, leurs femmes et leurs filles tenaient à honneur 
de jouer un rôle. Tout roi, il est vrai, dans ces pays, était ou avait été arreoy 
et conservait le prestige de cette qualité à peu près comme chez nous tout 
Toi était gentilhomme. Ces pièces, souvent satiriques , étaient souvent aussi 
des pièces de circonstance et improvisées dans le jour même qui en avait 
fourni l'événement. Une femme , qui avait suivi son amant à Otaïti , malgré 
l'opposition de ses parens, et que Cook ramena à Raïatéa, sa patrie, où elle 
voulut retourner après la mort de l'homme qu'elle avait aimé, vit le soir 
même de son arrivée son aventure mise en scène par une troupe d'arreoys 
qui se trouvait là en passage. Des chants guerriers célébraient la race et les 
exploits des chefs; des flûtes à trois trous, dans l'un desquels on soufflait 
par le nez , animaient des danses passablement expressives, entremêlées, à 
ce qu'il paraît, de sacrifices publics à la Vénus du lieu. Cette Vénus, autant 
qu'on le peut croire, était la lune, ou du moins 0-Héenna, divinité femelle 
qui a créé cet astre et qui réside dans ses taches ou brouillards noirs. « On 
a lieu de supposer, dit M. Forster, que pour les Taïtiens la déesse de la 
lune n'est pas la chaste Diane, mais bien plutôt l'Astarté des Phéniciens. '■ 
Les femmes lui chantaient un couplet ainsi conçu : 

Te-oowa no te malama , 
Te-oo\va te heenàrro. 

« Ce brouillard en dedans de la lune, ce brouillard j'aime. » 

On peut remarquer que ce mot heenàrro, qui paraît être une forme du verbe 
aimer, est aussi, en effet, un composé du nom de la déesse 0-Héenna. 
Quoi qu'il en soit, 0-Héenua, déesse de l'amour et patrone de la lune, n'était 
point pour cela la déesse du mystère. 

Dans ce pays, toute maison, quelles qu'en fussent les dimensions, qu'elle 
fût viattelna (habitation d'un chef), qu'elle fût ^o (habitation de subal- 
- ternes), n'avait qu'une pièce, qui suffisait à tous les usages, à tous les be- 
soins d'une famille de huit ou dix personnes, où les diverses générations 
vivaient confondues. L'idée des cloisons intérieures leur était complètement 

(1) Cook, deuxième voyage, t. III, p. r»l-i2, iii-8»; Paris, 1778. Ces détail.^ 
sont empruntés au récit intercale de M. Forster. D'après les ronseignemens donnés 
à ce voyageur par 0-Maï, Otaïtien, civii était venu à Londres avec l'expcditiou, et 
qui était arreoy lui-même, le meurtre de l'enfant devait être secret, ftmtedeqiioi 
le meurtrier eût été massacré. C'est à peu prés l'esprit de la loi du vol à Sparte. 



42 REVUE »E PARIS. 

étrangère, et comme aucuu dogme antérieur n'y avait, ainsi que dans nos so- 
ciétés moins vieilles que leurs religions, fait une loi de la jjudeur, l'idée de la 
pudeur n'y avait pu naître, et la loi de la nature y élevait seule la voix. Ceci 
explique comment la déesse de la lune voyait sans jalousie célébrer son culte 
en plein soleil. A ce culte se mêlait celui d'un ignoble Bacchus, qui avait 
donné à ce pays Vaca ou racine de poivre. On employait des subalternes à 
mâcher de cette racine. Ils rassemblaient les produits de cette opération 
dans un vase qu'ensuite ils remplissaient d'eau , et le nectar était fait. Les 
dieux mortels de la terre otaïtienne s'en abreuvaient à pleine gorge, et l'ivresse 
ne tardait pas à sortir de cette coupe de volupté. De là des maladies atroces 
qui leur comTaient le corps d'ulcères et faisaient tomber en écailles la peau 
des vieillards qui avaient abusé de l'ava. Je ne dois pas oublier que dans ces 
îles fortunées , où la religion et les mœurs ont concédé de si grands privi- 
lèges aux femmes, celles-ci se voient cependant, par une dérogation bizarre, 
reléguées bien au-dessous de l'honune. Jamais une fenune n'eût pu s'asseoir 
à la table de l'homme, ni même manger de certains mets , tels que le porc 
et le chien, exclusivement réservés à l'autre sexe. Bien plus , c'eut été une 
horrible profanation pour une femme que de préparer son repas dans le lieu 
où se préparait celui du chef de la maison , ou de se servir des ustensiles 
qu'avaient touchés les mets destinés à la bouche masculine. La séparation 
des sexes, si bien effacée partout ailleurs, prenait ici sa revanche et reparais- 
sait armée des prescriptions les plus rigoureuses. J'ajouterai qu'on sacrifiait 
quelquefois des victimes humaines à Oro , dieu de la guerre; mais ces vic- 
times étaient habituellement, ou des esclaves pris dans les combats, ou des 
coquins dont on eût fait justice devant les hommes, alors même qu'on n'eût 
pas eu l'heureuse idée de cumuler, avec le profit purement humain de leur 
mort, celui d'un sacrifice offert du même coup à la divinité. Si je dis enfin 
que , devant les produits merveilleux et si nouveaux pour eux de la civilisa- 
tion, une tentation insurmontable , jointe à la confusion de leurs idées sur 
la nature et l'étendue du droit de propriété, faisait de ces pauvres sauvages 
d'effrontés voleurs, j'aurai dit à peu près tout ce qu'il y a d'intéressant et de 
particulier dans les mœurs d'Otaïti. On voit assez par là combien ce peuple 
corrompu avait besoin, pour se régénérer, des exemples bibliques de l'An- 
gleterre. 

Quand le premier vaisseau protestant d'Albion jeta l'ancre sur ces récifs 
de corail, on y avait une femme pour un clou (il doit aujourd'hui en coûter 
davantage), et la grandeur du clou demandé était toujours proportionnée à 
la beauté de la femme offerte; ce qui fait honneur au goût des indigènes - 
« Les insulaires, dit Wallis, qui venaient nous présenter des filles au bord 
de la rivière , nous montraient avec un morceau de bois la longueur et la 
grosseur du clou pour lequel ils nous les céderaient. Si nous consentions 
au marché, ils nous les envoyaient sur un bateau, car nous ne permettions 
pas à nos hommes de traverser la rivière . » Ce système d'échanges pros- 
pérait si bien, que le Dauphin fut bientôt menacé de se voir décousu planche 



REVUE DE PARIS. 43 

à planche; et les clous, malgré cette ressource, ne suffisant pas, les matelots 
en fabriquèrent avec du plomb qu'ils dérobaient également à leur vaisseau 
Cette fois , ce furent les indigènes qui , bientôt ravisés , se plaignirent; et , 
contre ce double dommage qu'il était en train de souffrir et de causer, le 
Dauphin n'eut bientôt d'autre remède qu'un prompt départ. Grâce au bon 
naturel de la déesse OHéenna , les aimables officiers aussi bien que les ga- 
lans matelots du Dauphin purent croire qu'ils n'avaient rien perdu à quitter 
les rivages bibliques de la joyeuse Angleterre, merry England. L'année 
d'ensuite (1768) , ce fut le tour de Bougainville. Pour celui-ci , même aven- 
ture. Il mène un prince d'Europe avec lui; un des chefs du pays , Ereti , se 
charge de pourvoir aux plaisirs de son altesse le prince de Nassau. « La 
terre se jonche de feuillage et de fleurs, les musiciens entourent l'hôte et la 
jeune victime du devoir hospitalier, et chantent aux accords de la flûte un 
hymne de jouissance. Vénus y est la déesse de l'hospitalité (1). » Mais de 
Bougainville je ne veux rien dire de plus, attendu qu'il était catholique, c'est- 
à-dire libertin; car il est écrit dans la Bible que la débauche et le catholicisme 
se tiennent par la main : l'une fraie les voies à l'autre, comme nous le ver- 
rons bien tout à l'heure. Ne nous occupons donc que des saints. Environ un 
an après Bougainville, en 1769, Cook aborda à Otaïti pour la première fois. 
Cook a écrit ce passage : « Lorsqu'un zélé dévot de l'église romaine voit les 
Indiens des bords du Gange persuadés qu'ils s'assurent le bonheur d'une vie 
future en mourant avec la queue d'une vache dans la main, il rit de leur 
extravagance et de leur superstition; mais ces Indiens riraient à leur tour si 
on leur disait qu'il y a dans le continent de l'Europe des hommes qui ima- 
ginent qu'ils se procurent les mêmes avantages en mourant avec les sandales 
d'un franciscain. » Cook, qui débite cette histoire sans rire, et qui donne 
cela pour le catholicisme , est donc un véritable protestant , un saint avéré , 
uu homme qui prononçait schibboleth. Tout ce qu'un tel homme aura fait est 
digne d'être cité , même devant les gens respectables qui mourraient plutôt 
que de reconnaître une autre idole que la Bible, et de ne pas faire dix pas de? 
moins par minute le saint jour du dimanche. Or, Cook débuta à Otaïti comme 
Wallis, comme Bougainville. Il y eut même des histoires piquantes; M. Banks, 
par exemple , invité à passer la nuit dans la pirogue d'une reine équivoque 
nommée 0-Béréa et y perdant ses habits. 

Le premier voyage de Cook avait laissé à Otaïti de si honorables impres- 
sions que, lorsqu'il y revint en 1773, le pont de la Résolution et celui de 
l'Aventure se virent tout d'abord pris d'assaut par les aimables adoratrices 
de la déesse 0-Héenna. Il n'est pas jusqu'aux petites tilles qui cette fois 
n'eussent voulu lutter de zèle avec leurs aînées. De leur côté, les matelots , 
(jui sans doute n'avaient pas oublié l'histoire de M. Banks, se hâtèrent d'of- 
frir eux-mêmes leurs chemises et leurs habits. Quelques jours après, dans une 
autre partie de l'île, à Matavaï, où la Résolution avait pris son mouillage, les 

1) Bougainville, {y. 188, iu-f», Paris. 



kk REVUE DE PARIS. 

femmes laissèrent partir leurs compatriotes au coucher du soleil et restèrent à 
bord : « La soirée, dit M. Forster, fut consacrée à la joie et au plaisir aussi 
complètement que si ou avait été à Spithead. Avant qu'il tut parfaitement 
nuit, les femmes s'assemblèrent sur le gaillard, et l'une d'elles jouant de 
la flûte avec son nez , les autres exécutèrent toute sorte de danses du pays, 
et plusieurs fort indécentes. Comme la simplicité de leur éducation et de leur 
vêtement donne un caractère d'innocence à des actions qui sont blâmables en 
Europe, on ne peut pas les accuser de cette licence effrénée qu'on reproche 
aux femmes publiques des nations policées. Enfin elles se retirèrent sous les 
ponts... » EiU-il eu toute sa vie les deux pieds fourrés dans les sandales d'un 
franciscain, le plus zélé dévot de l'église romaine ne saurait montrer plus d'in- 
dulgence pour des actions blâmables en Europe , ni composer plus ingénu- 
ment avec l'innocence des mœurs d'Otaïti. Mais le cant biblique ne s'accom- 
mode pas de cet abominable ton de candeur et d'honnêteté ; aussi l'auteur, 
qui l'a fort bien compris et qui connaît son cant, rachète le paragraphe qu'on 
vient de lire par cette habile conclusion qui en est le trait final : « iVous 
fûmes révoltés à l'aspect de ces malheureux se livrant à toute la brutalité 
de leurs passions. " Les matelots profitaient à qui mieux mieux de la com- 
plaisance que mettaient ces messieurs à se révolter et à laisser faire, et les 
mérites dont ils firent preuve auprès des Otaïtiennes durent , en inspirant 
à celles-ci une haute idée de la Bible , les disposer merveilleusement à la 
préférer au Tabou. L'équipage de la Résolution, mis en fonds d'ardeur par 
l'éclat de ses débuts à Otaïti, promena dans tous les archipels de l'Océan Pa- 
cifique, aux îles des Auiis, de Tonga Tabboo, etc., ce prosélytisme particulier 
dont il était anime. Dans l'île d'Amsterdam , ce qu'ils trouvèrent d'abord , 
ce fut, ainsi qu'à Otaïti, des troupes de fennnes «jouant dans l'eau connne 
des animaux amphibies. » On les fit bientôt monter toutes nues à bord, et 
là « se renouvelèrent à nos yeux les scènes des temples de Chypre. » Le 
canine permet pas à M. Forster de supposer que, parmi ces femmes sau- 
vages qui ouvraient ainsi leurs cœurs et leurs bras aux prémices de la civi- 
lisation, il y en eût aucune mariée! Ingénieux scrupule! rassurante conjec- 
ture! pieux et consdiant détour d'une pudeur aux abois et réduite à se 
révolter sans cesse! 

Combien de tels traits étaient faits pour aller droit aux cœur des austères 
matrones de Piccailill} et de Spithead! Combien ils étaient faits pour récon- 
cilier avec ces tableaux profanes leur conscience effarouchée ! .Te ne parle 
point de la sollicitude maternelle qui peut-être eu intéressait plus d'une aux 
circonstances atténuantes que le casuisme heureux de M. Forster avait tait 
sortir du décalogue conjugal des sauvages; ce décalogue, en effet, plus 
d'un jeune midshipman avait probablement négligé de s'en enquérir. Dans 
la Nouvelle-Zélande encore, la Bible montra quels honnnes elle sait façonner. 
La pudeur de l'état-major eut à se révolter autant que jamais, je ne parle que 
de la pudeur, je devrais dire aussi l'humanité, car ces messieurs s'amusèrent 
à faire manger par des sauvages une tête d'hounne qu'on avait apportée à 



REVUE DE PARIS. VS 

bord et dont ils firent apprêter successivement les morceaux par le cuisi- 
nier de la Résolution. On savourait à petits coups le plaisir de se révolter 
contre une scène d'anthropophagie, et à mesure que croissaient l'horreur et 
l'indignation soulevées par les détails de cette scène aj/reuse (1), ou ordon- 
nait au cuisinier de mettre au feu un morceau de plus. OEdidée, sauvape 
d'Otaïti , qui avait voulu faire partie de l'expédition , ne put supporter ce 
spectacle. L'horreur chez lui était si véritable qu'elle l'avait d'abord pétrifié 
et comme métamorphosé eu statue. Il ne sortit de cet état que pour se pré- 
cipiter dans la grande chambre où on le retrouva fondant eu larmes. 11 ne 
voulut plus jamais permettre qu'un sauvage zélandais le touchât, non plus 
que l'homme qui avait coupé le morceau. Aujourd'hui OEdidée, élève de la 
société des missions de Londres et éclairé des divines lumières du cant^ 
ne voudrait pas perdre le plaisir d'èt7-e témoin d'un fait que tant de gen,s 
révoquent en doute; il couperait plutôt lui-même le morceau, et ne rentre- 
rait dans sa chambre que pour vouer à l'exécration l'abominable appétit qui 
s'assouvit sur des chairs humaines et pour anathématiser la férocité des 
mœurs de son pays où l'on offre l'homme en sacrifice à Dieu. — En quit- 
tant la jNouvelle-Zélande , la Résolution s'enfonça dans les régions aus^- 
trales. Ce furent six mois de glaces, de scorbut, de navigation pénible, de 
privations sans nombre, entre lesquelles la moins dure ne fut pas la priva- 
tion de l'eau. Lorsqu'enfin tant de malheureux arrivèrent à l'ile de Pâques, 
épuisés par les fatigues et par les maladies, il n'y trouvèrent point d'eau, mais 
ils y retrouvèrent des femmes, et cette même discipline qui laisse faire d'au- 
tant plus qu'elle se révolte davantage. « Les matelots renoncèrent a toute 
pudeur et ils ne rougirent pas de se livrer à la débauche , sans chercher à 
se couvrir autrement que par l'ombre des statues gigantesques. » Au moins 
il y avait là l'ombre des statues gigantesques. Voilà un titre d'illustration 
de plus pour la petite île de Pâques qui , dénuée de tout , séparée par une 
distance de plus de quatre cents lieues de toute autre terre habitée et à peine 
habitée elle-même par une chétive population vivant de patates, d'ignames, 
et d'eau à demi salée, ne se recommandait jusqu'ici que par l'énigme de ses 
statues gigantesques dont rien ne peut expliquer ni les proportions , ni le 
nombre en si pauvre lieu. 

Avant de rentrer à Otaïti, la Résolution alla toucher aux îles Marqi;i?-es 
de !Mendana tout juste autant qu'il le fallait pour y mettre en aussi haute 
recommandation que dans le reste de l'Océan Pacifique l'éminente vertu 
évangélique que le Seigneur avait accordée aux enfans de Pretane fia Gran<l« - 
Bretagne). Là encore, les premières pierres de l'édification biblique furent 
jetées d'une main vigoureuse par l'équipage convalescent, et de manière à 
discréditer d'avance tous les papistes qui pourraient survenir. .^lais tout rap- 
pelait à Otaïti le royal nacy ship qui venait de fournir une si longue et si 

,i; Voyage de Cook, p. 485. Ces détails, liien qu'à poiuc croyables, sont soiu- 
piileusemeni vrais. Il faut les lire dans l'original. 



iO REVUE DE PARIS, 

pénible carrière. Le vaisseau, plus encore que les hommes, avait besoin de 
se réparer, de se ravitailler, et nulle part on ne devait trouver, pour les uns 
comme pour l'autre, les ressources que présentait l'île Fortunée de la déesse 
0-lIéenna. Les matelots commençaient à être à bout de chemises, tant ils 
en avaient semé sur leur route. Les grains de verre même et les clous ti- 
raient à leur fin. Mais on était abondamment pourvu d'un objet nouveau 
dont on avait fait provision dans les îles des Navigateurs et qui se trouva 
posséder à Otaïti la même valeur et la même vertu que le diamant en Eu- 
rope. Pour un clou, on pouvait avoir une femme à Otaïti, mais pour une 
plume rouge on la rendait folle. Pour une plume rouge, Potatow, homme 
d'nVlPurs sans tache et dont le caractère avait montré de la grandeur, 
offrit sa femme au capitaine Cook. La saint George arriva sur ces entrefaites, 
et le patron de la Grande-Bretagne fut fêté à outrance, on devine par quelles 
orgies. Parlez-moi, pour fêter les saints, des dévots raffinés qui en l'hon- 
neur de la sainte Bible et en haine du saint-père, ont cru devoir abolir les 
saints! Que dirai-je? après cette fatigante odyssée la Résolution avait besoin 
d'une longue relâche. Ce fut un mois entier d'orgie. Pendant un mois cent 
femmes vinrent chaque nuit à bord du royal vaisseau , et cet exploit monu- 
mental couronna dignement une campagne si féconde en édifiantes aventures. 
Certes, je comprends après cela la sainte pudeur avec laquelle des écri- 
vains non moins bibliques et presque aussi Anglais, quoiqu'enfans de la 
France, découvrent, en se voilant les yeux, le péché de leur patrie. Je com- 
prends le saint zèle avec lequel ces Français fulminent contre tel ou tel bâ- 
timent français qui , dans ces derniers temps , 

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense, 
Quelque exemple aussi le poussant , 

a osé tondre de ce pré britannique la largeur de sa langue , et faire d'une 
pauvre petite gentillesse protestante une grosse abomination catholique. Je 
comprends que la Bible, qui a si pieusement inauguré sa prise de possession 
de la mer du Sud , nous dénonce la débauche comme envahissant ces vastes 
espaces au nom du catholicisme, à qui elle sert d'éclaireur et de précurseur. 
Le catholicisme ! ah ! voilà l'Adamastor qui se dresse au pied de cet autre cap, 
borne d'un autre hémisphère. Quoi donc ? cet hémisphère et sa mer n'étaient- 
ils pas à la Bible? et ses îles aussi ? et aussi les femmes de ces îles? et les pé- 
chés de ces femmes également ? Autrefois tout cela eût été au pape , qui eût 
partagé ce monde à sa guise , comme il en avait déjà partagé d'autres. Mais 
parce que c'était là un droit exorbitant qu'il s'était arrogé , la Bible a ren- 
versé le pape et ramassé le droit; et, en vertu de ce droit, elle ne partage 
pas, elle s'adjuge tout. Le pape, chose horrible à dire! faisait payer des in- 
dulgences; la Bible fait payer des amendes, ce qui est une manière bien plus 
décente de racheter, de compenser le péché. Si le catholicisme s'en mêle, à 
qui paicra-t-on des amendes, et qui les paiera? Le pape était une idole de 
sang et d'or au sein de la chrétienté; Dieu ne vivait que de ses restes : la 



REVUE DE PARIS. 47 

.Bible est un petit fétiche domestique et national , un coinmode dieu lare 
qu'on met dans sa poche, et après lequel Dieu lui-même n'a que peu de 
chose à glaner. Le pape, c'était la chair, la Bible, c'est l'esprit pour qui 
sait lire, et les sauvages sont faits pour cela. Vous voyez donc bien ce 
que le monde et les sauvages auraient à gagner à ce que la Bible prévalût 
sur le pape. Elle était venue se blottir dans ce coin du monde caché entre 
deux continens : elle J'avait défriché , elle s'y était installée , c'était son 
Potsdam à elle. De quel droit vient-on l'y troubler? elle s'était déjà insinuée 
dans le cœur et dans l'esprit des sauvages, elle leur avait fabriqué un alphabet 
et presque une langue pour tant d'idées que la leur ne connaissait pas, pour 
tant d'objets nouveaux que la leur n'avait jamais eu à nommer. Déjà, pour 
leur enseigner que Dieu a en horreur l'infanticide et les sacrifices humains, 
elle leur faisait lire couramment l'histoire d'Abraham, et celle de Salomon 
pour leur faire comprendre combien les mœurs des arreoys étaient infâmes 
aux yeux de Jehovah. Elle leur apprenait à distinguer le sens littéral du sens 
anagogique , et à prendre tantôt la lettre , tantôt la figure , et toujours à 
propos. Grand écueil pour qui veut rester chrétien en lisant les saintes Écri- 
tures! Mais, pour les sauvages, ce n'était qu'un jeu, car, au rebours des 
catholiques qui baptisent à tort et à travers, et croient qu'on peut escamoter 
pour le paradis une ame aussi ignorante de sa rédemption qu'elle l'est de 
son péché, la Bible n'accordait le baptême qu'à des âmes savantes et dignes 
de loger dans le corps d'un révérend. Or, ils finissaient tous par être bap- 
tisés. A vrai dire, je crois que la Bible ne leur apprenait rien , si ce n'est à 
se payer de mots , et à lui payer des amendes. 

Après quelques années de tribulations, elle commençait à récolter les pré- 
mices consolantes de cette moisson spirituelle , lorsque survint le catholi- 
cisme ombragé de loin par le pavillon français. Que venait faire là le catho- 
licisme.^ quelle est son insolence, de vouloir porter sa parole là où elle n'a 
point encore retenti, et de prétendre se faire des prosélytes aux dépens de 
croyances établies? Que la Bible, trouvant établi àOtaiîi le culte deTaaroa, 
de son fils Oro, et de la déesse 0-Héenna, vienne demander humblement à 
prendre un pied , rien qu'un petit pied sur la lisière de leur terrain , il lui 
semblera très juste qu'on ne se hâte pas trop de la jeter à la mer avant qu'elle 
en ait pris quatre; mais que le catholicisme laisse tomber l'ombre de son 
orteil sur cette même trace qu'a imprimée le preinier pas du protestantisme, 
voilà un attentat qui ne saurait se tolérer. Que la Bible, affermie sur le pied 
qu'on lui a concédé, se hasarde à crier entre les roseaux que le dieu Taaroa 
est un soliveau, son fils Oro un buveur de sang, et la déesse 0-Héerma une 
coquine, c'est là une action légitime, méritoire, une œuvre de pieux dévoue- 
ment, et les cœurs fondront de tendresse rien qu'à nonuner les héros de ces 
labeurs évangéliques; mais que le catholicisme articule la première syllabe 
de son Credo, halte-là! cela s'appelle de la propagande; et quel puits de sens 
mystérieux et sinistres que ce mot ! Que la Bible enseigne aux adorateurs de 
Taaroa qu'il n'y a qu'un Dieu, qui est la Bible, ou peu s'en faut; que Jésus- 



hS REVUE DE PARIS. 

Christ était calviniste, que la Vierge n'a tout au plu? dans le ciel qu'un 
tabouret, qu'il n'y a de saints qu'à terre, dans la société des missions de 
Londres, et que le pape est l'anteclirist, ce sera là semer le bon grain de la 
parole; mais que le catholicisme , avant d'exposer son dogme , établisse ses 
pouvoirs et son autorité , qu'il donne un trône à la Vierge et des tabourets 
aux saints, qu'il investisse le pape de la succession directe de saint Pierre, oh! 
oh! ceci devient quelque chose de bien pis que de la propagande, c'est de la 
controverse. Eh! qu'a donc fait le protestantisme depuis qu'il est au monde? 
Si l'on en retranche ce qu'il a de commun avec le catholicisme, qu'est-il de 
la tête aiLX pieds si ce n'est un tissu de controverses, lui né de la controverse, 
lui qui ne peut ni articuler un mot de son symbole ni même se nommer 
sans faire acte de controverse ? 

Mais ce n'est pas à moi de vider les querelles du catholicisme. .Te voulais 
seulement faire remarquer ce point : ce qui a été fait par les missionnaires 
anglais contre le culte de Taaroa, ils trouvent exorbitant qu'on le tente contre 
le leur. S'attaquer à l'idole d'Oro leur a paru une entreprise conforme au 
droit des gens, chrétienne et féconde pour le salut; mais s'attaquer à l'idole 
de la Bible , c'est se faire le suppôt de Satan , c'est se mettre hors la loi di- 
vine et humaine. Connne si la Bible était plus vraie pour eux que le symbole 
catholique pour les eatlioliques ou le Tabou pour les sauvages! On a le droit 
de troubler les peuples dans leurs croyances, de susciter de longues guerres 
civiles au sein des nations catholiques, de brûler des idoles chez les idolâtres 
quand on est protestant; mais quand on est protestant aussi, on possède le 
droit exclusif de n'être point troublé. Encore une fois c'était bien la peine 
d'abolir le pape et de ruiner l'orthodoxie de l'église ! Mais ce qui me paraît 
surtout édifiant et instructif dans ce débat où l'intérêt de la France se trouve 
à tort ou à raison engagé , c'est que des protestans français croient devoir 
soutenir contre leur pays une querelle que ceux du dehors n'ont du moins à 
soutenir que contre le bon sens, contre leur propre logique et contre la pu- 
deur. C'est que ces mêmes Français appellent honteuse une cause que la 
France a déclaré être sienne; c'est que , pour flétrir cette cause, ils s'amu- 
sent à ramasser et à gonfler de leurs déclamations des faits qu'ils savent 
très communs, très usuels, très humains, très inévitables et très faciles à 
retourner contre eux; c'est qu'ils s'avancent dans des questions d'état armés 
contre les grands intérêts nationaux de petites passions de sacristie; c'est 
qu'ils assouplissent leur piété puritaine à tous les détours d'une rhétorique 
confite en patelinases bigots; c'est qu'ils fassent tout petit et qu'ils appellent 
lâche verte ce qu'ils ont momentanément besoin de montrer petit , j)our 
le grandir soudain et l'appeler un monde à conquérir lorsqu'ils voudront 
effrayer les imaginations sur l'ambition des couquérans qu'ils redoutent; 
c'est de jeter à la face de la patrie le reproche ingrat d'étouffer la liberté des 
cultes à l'heure même où l'on tourne l'abus de cette liberté conlre la patrie; 
c'est, lorsque la France se présente sous son pa\illon et leur crie : Je suis la 
France, qu'ils se réfugient derrière une incrédulité plus ou moins sincère 



REVUE DE PARIS. 49 

pour s'autoriser à ne la pas reconnaître et à la repousser en lui lançant le 
nom de jésuite. Les jésuites! ils ne viennent pas tous de Rome, et « ce bras 
de chair sur lequel elle s'appuie et qui lui fait partout payer son concours 
par d'impurs attouchemens, « ce bras de chair ne serait-t-il pas plutôt celui 
qui enserre aujourd'hui le globe , portant ici le poison , là la servitude , plus 
loin la liberté et la philanthropie, partout la Bible, dont il a su faire un poison 
universel qui lui livre, lui assujétit ou lui prostitue les peuples? Le judicieux 
et loyal rapprochement à faire entre le catholicisme et l'ivrognerie , parce 
qu'en même temps qu'un traité assure l'établissement de l'église romaine 
aux îles 3Iarquises , un autre traité autorise M. Dudoit , négociant non pro- 
testant, à y introduire ses eaux-de-vie! Il faut en venir franchement aux 
noms propres, puisqu'aussi bien je m'attaque à des textes. M. Henri Lutte- 
roth commence par se déclarer hostile à tout privilège pour les cultes , par 
assurer que la religion manque d'air dans le monopole , qu'il a peur qu'elle 
n'y étouffe, et qu'il diffère de plusieurs en ceci, qu'il craint plus le privilège 
pour les privilégiés que pour ceux qui ne le sont pas. Qui croirait, ou plutôt 
qui ne serait convaincu que c'est là le début d'un homme qui va tout de 
bon rompre ses meilleures lances en faveur d'un monopole ? 

C'est, en effet, un stratagème oratoire auquel on doit d'autant plus s'at- 
tendre, que la cause à défendre est plus équivoque. La thèse de M. Lutteroth 
est ainsi posée. On a appelé les îles de la mer du Sud des taches vertes sur 
l'Océan. Ce n'est ni l'intérêt politique ni l'intérêt commercial qui a pu déter- 
miner la France à une démonstration comme celle de l'occupation de quelques- 
unes de ces îles , et lui faire accepter les charges considérables qui en sont 
la conséquence; c'est donc un autre intérêt. Cet intérêt mystérieux qui est 
introduit à peu près comme un crime , et poursuivi de la même manière 
tout le long du volume, est tout simplement l'intérêt religieux. Je n'ai jamais 
pu comprendre quel mal il y avait à être un intérêt religieux, pour se voir 
ainsi traqué de paragraphe en paragraphe durant trois cents pages. Il de- 
meure donc établi que la France n'a pas le droit de faire valoir un intérêt 
religieux , attendu que cette arme est formellement réservée à notre magna- 
nime et protestante alliée l'Angleterre. Mais cet intérêt religieux, du moins 
est-il honnête? INon, car il se réduit en somme à l'intérêt personnel de 
-M. ÏMœrenhout, un Belge qui pêche des perles, et dans l'intérêt de la pro- 
paganrfe, qui est la bête de l'Apocalypse. Les missionnaires français sont 
des jésuites de Picpus, qui veulent s'introduire bon gré mal gré dans la ber- 
gerie d'où on les repousse , tandis que les missionnaires anglais sont des 
hommes évangéliques qui ne sont venus catéchiser les indigènes que parce 
que ceux-ci étaient consumés d'ardeur pour le protestantisme, (pi'ils ne con- 
naissaient pas même de nom. Les Anglais n'ont apporté que des vertus dans 
l'archipel , tandis que les Français n'y ont apporté que dinfames débauches 
et des saturnales abominables couvertes du pavillon national sur les vais- 
.seaux VArtémise, V.lstrolabp et hi /.{'b'e. La France n'est donc venue pro- 

TOME XXVII, MARS. 4 



50 REVEE DE PAWS. 

téger à Otaïti que les orgies de ses matelots , les spéculations de :\I. ]\lce- 
renhout et les intrigues de Picpus , tjui voit là un monde a conquérir! 

Telle est, je crois, dans sa substance, la thèse de M. Henri Lutteroth. Je 
me permettrai à mon tour de lui demander au nom de quel intérêt français 
il descend dans cette lice pour se mettre en travers du mouvement expansif 
de la nationalité vers la mer du Sud. Si les petites taches vertes ont ou peu- 
vent acquérir quelque importance, pourquoi ne pas vouloir souffrir que la 
France en profite ? Si au contraire le monde à conquérir n'est qu'un joujou 
de corail et de verdure, pourquoi faire tant de bruit autour des missionnaires 
anglais évincés? Au nom de qui interdire à la France de se présenter et d'agir 
comme puissance catholique? Sur quel fondement restreindre ce titre à l'Es- 
pagne, qui, en effet, fut un couvent armé, mais rien de plus, tandis que la 
France a toujours représenté la puissance communicative , civilisatrice et 
sociale du catholicisme ? Sur quel fondement la déclarer déchue de ce haut 
titre historique consigné dans les archives et sm- la face de vingt peuples? 
L'Algérie, oii l'un des griefs des Arabes contre nous était , disait-on , notre 
irréligion , notre absence de culte , l'Algérie , sans aller plus loin , monti-e 
bien assez qu'alors même que nous ne le voudrions pas, la force des choses 
ferait de nous, par-delà les limites de l'Europe, une nation catholique. Je dis 
catholique , car je ne vois pas d'autre religion dont le nom se soit associé 
au nom de la France. Le protestantisme , faible minorité et nouveauté de 
quatre siècles, ne demande pas, je suppose, qu'on le compte à l'égal du 
catholicisme dans notre histoire. Ces petites taches noires dans le grand 
océan des eaux du baptême catholique en France, n'ont pas, je présume, la 
prétention de masquer la grande terre et de lui donner leur nom ou de lu 
forcer à partager. Que les protestans y prennent garde. En Irlande, en France, 
deux pays oîi ils sont en minorité , là , minorité régnante et oppressive, ici 
minorité admise à tous les bénéfices d'une égalité libérale, en Irlande et en 
France les protestans, je veux dire le parti protestant, a rompu ou se montre 
disposé à rompre, après le faisceau de l'unité religieuse, le faisceau de l'u- 
nité nationale. Il serait plaisant que ces petites colonies perdues dans les 
grandes masses nationales ou plutôt encore ces quelques individualités 
bruyantes perdues dans le protestantisme lui-même, tinssent à honneur de 
se séparer de l'œuvre commune par le tapage, sinon par une puissance propre, 
réelle, distincte, et de se rendre étrangères à toute patrie. 

A. Blssièbe. 



LES 



CRITIQUES DU CID. 



L'envie , la déraison et l'ignorance ne proBtent guère des leçons 
qu'on leur donne; mais il est toujours bon de leur rappeler les mé- 
faits qu'elles ont déjà commis, aûn d'être mieux en mesure de leur 
fermer la bouche quand elles en veulent commettre d'autres. Rien 
n'est plus propre d'ailleurs à inspirer aux honnêtes gens la modéra- 
tion dans leurs critiques et l'indulgence pour les productions nou- 
velles que de leur montrer l'exemple des erreurs et des injustices 
dont les plus grands écrivains ont été victimes. Lorsque vous ren- 
contrez de ces gens qui professent le mépris de leurs contemporains 
et qui se servent de la gloire des morts pour accabler les vivans, ne 
manquez jamais de leur répondre que, s'ils avaient vécu du temps de 
Corneille et de Molière , ces deux hardis novateurs , ils les auraient 
infailliblement blâmés; qu'ils auraient condamné le Cid d'accord avec 
Scudéry; qu'ils auraient attaqué l'École des Femmes, et seraient sortis 
au second acte comme le vicomte indigné dont parle Boileau; qu'ils 
auraient préféré Benserade à Molière , le débit ampoulé de Ihôtel 
de Bourgogne à celui du Palais-Royal, le Médecin malgré lui au 
Misanthrope, et Pradon à Racine. 

Les premières pièces de Pierre Corneille, Mélite, Clitandre, la 
Place-RoyalCf n'étaient que des essais et ne donnèrent lieu à aucune 

4. 



52 REVUE DE PARIS. 

contestation; mais en 1636, au moment où le public accueillit le Cid 
avec des transports d'enthousiasme, tous les poètes du jour, tous les 
pédans de France; et de Navarre poussèrent un cri unanime d'effroi 
et d'indignation. Ils sentirent la nécessité de censurer cet ouvrage, 
car il fallait nécessairement qu'il fût mauvais pour que les leurs eus- 
sent quelque mérite. Des nuages s'amassèrent sur la tête de Cor- 
neille pour crever en pluie de grimoire. C'est sans doute en souvenir 
de cette crise qu'il a dit plus tard dans son Discours sur la Tragédie, 
en parlant d'une pièce italienne de Ghirardeli : « Toute cette pièce 
est si pleine d'esprit et de beaux sentimens, qu'elle eut assez d'éclat 
pour obliger à écrire contre son auteur et à la censurer sitôt qu'elle 
parut. » D'où il faut conclure, à l'éloge de la censure, que les ouvrages 
excellens n'échappent jamais à ses coups. 

De tous les ennemis du Cid, le plus puissant fut le cardinal de 
Richelieu, dont les griefs contre Corneille méritent attention par leur 
gravité. Son éminence avait des prétentions à la poésie dramatique. 
Dans ses conférences littéraires avec M. Des-Marets, le ministre 
fournissait à cet écrivain des sujets de comédies , et souvent même 
des vers tout faits. De là vient l'intérêt paternel qu'il prit au succès 
des Visionnaires , de Scipion et de Roxane , dont le public ne se 
montra pas aussi épris qu'il l'aurait dû. M. le cardinal voulut alors 
s'adjoindre un renfort de poètes, et il jeta les yeux sur Bois-Robert, 
Colletet, Corneille, l'Estoile et Rotrou. Des-Marets et son éminence 
choisissaient le sujet; on donnait à chacun un acte à écrire, et on 
appelait ces ouvrages les pièces des cinq auteurs. Les Tuilleries, 
C Aveugle de Smirne et la Grande pastorale, furent représentées suc- 
cessivement; la dernière contenait plus de cinq cents vers de la façon 
du ministre, ce qui ne l'empêcha pas d'être médiocrement ap- 
plaudie. 

M. le cardinal n'avait pas autant de génie en poésie qu'en politique. 
Parmi les vers qu'il voulut introduire dans une des pièces des cinq 
auteurs, M. de l'Estoile en trouva plusieurs de quinze syllabes. L'Es- 
toile lui lit observer avec ménagemens qu'il serait bon d'ôter les trois 
[jjeds superflus; mais le ministre répondit en homme habitué à im- 
poser des édits au parlement : « Ne vous en inquiétez pas, nous les 
ferons bien passer. » M"'^ d'Aiguillon recherchait les vers de son 
oncle et les jetait au feu avec une admirable constance. Un jour elle 
eut avis d'un plan de comédie écrit de la main du cardinal et conflé 
à Bois-Robert. La duchesse pria instamment le confident de faire en 
sorte que cet ouvrage ne purùl jamais. M. le cardinal ùta le matuis- 



REVUE DE PARIS. 53 

dit à Bois-Robert et l'envoya chez Chapelain. L'auteur de la Pucelle 
y trouva tant à redire que les marges étaient toutes chargées de ses 
corrections. Le ministre, efl'rayé, déchira son travail et n'en parla 
plus. Tallemant des Réaux dit qu'il n'y avait rien de si ridicule que 
cette comédie. 

Le goût de M. le cardinal marchait de pair avec son génie poé- 
tique. Sa pièce de prédilection, le Thomas Morus de La Serre, pour- 
rait se jouer d'un bout à l'autre comme une parodie. Lorsque M. Col- 
letet lut à son éminence un passage de la comédie des Tuilleries, où 
il décrivait le bassin de ce jardin, et parlait des gentillesses des ca- 
nards, M. le cardinal arrêta l'auteur en cet endroit, et lui donna 
cinquante pistoies en disant que le roi n'était pas assez riche pour 
payer d'aussi beaux vers. Il se permit seulement une petite obser- 
vation. M. Colletet avait dit qu'on voyait (c la canne s'humecter de 
la bourbe de l'eau, » et le ministre, usant de son droit de poète et 
de conseiller, voulait qu'on mît : « La canne barbotter dans la bourbe 
de l'eau. » Colletet se révolta, l'émineuce s'obstina. L'un trouvait 
(}ue l'expression n'était pas naturelle, l'autre pensa que barbotter 
tombait dans le trivial. Ils avaient raison tous deux, et, dans cette 
grande question littéraire, ce fut le plus puissant qui se vit obligé 
de céder. La canne de M. Colletet s'humecta le jour de la représen- 
tation. 

Quant aux connaissances du ministre en matière de poésie, elles 
étaient au niveau de son goût et de son talent, si on en juge d'abord 
par ces syllabes de trop prodiguées avec libéralité dans ses vers, et 
ensuite par une citation remarquable qu'il fit dans un de ses ou- 
vrages en prose. M. le cardinal avait lu quelque part le nom d'un 
grammairien appelé Terentianus Maurus; il crut que c'était une 
pièce de Térence appelée le More, et feignant de connaître cette 
comédie, qui n'existe point, il la cita comme un fort bel ouvrage ef 
difficile à comprendre. 

Qu'on se figure Pierre Corneille au milieu de ces beaux-esprits , 
subissant les plans inventés par Des-Marets, retouchés par le mi- 
nistre, et mis à exécution en compagnie de Colletet, l'Estoile, Ro- 
trou et Bois-Robert. On le verra avec plaisir dans son cabinet, tra- 
vaillant sur les belles conceptions de ces messieurs, unissant ses vers 
à ceux de quinze pieds du cardinal, et ajoutant quelques agrémcns 
aux gentillesses de la canne du bassin des Tuilleries. Sans consulter 
personne. Corneille pensa cependant pouvoir aussi travailler pour 
son compte, et il composa le Cid dans ses momcns perdus. Le pu- 



5%^: REVUE DE PARIS. 

blic se porta en foule à cette pièce et abandonna celles des cinq 
auteurs. M. le cardinal, comme le disent les mémoires du temps, en 
eut « une jalousie enragée. » C'est alors que, selon la remarque de 
Corneille dans son Discours sur la Tragédie, on sentit la nécessité 
d'écrire contre l'auteur et de censurer l'ouvrage aussitôt qu'il parut, 
de peur que sa réputation ne vînt à s'augmenter. 

Scudéry attacha le grelot en homme de courage. Ses comédies 
de Ligdamon et Lidias et du Trompmr puni n'ayant pas réussi , il 
se considéra comme personnellement offensé par le succès du Cid. 
n entreprit de tirer le public de son erreur en lui montrant les 
énormes défauts de cette pièce, combien elle blessait les règles de 
l'art, combien le sujet en était défectueux, les vers mal faits, et la 
représentation d'un pernicieux exemple. Scudéry ne doutait pas 
qu'il fût de taille à entreprendre cette besogne mieux que personne. 
li savait aussi bien répandre la louange que le blâme , et , dans son 
éloge de Théophile, il avait défié en style de matamore les détrac- 
teurs de ce poète d'oser venir soutenir leur opinion en face de lui. 
Quanta l'estime qu'il avait de lui-même, il prit soin de la faire con- 
naître par son portrait gravé, en taille-douce, au bas duquel on 
lisait : 

Et poète et guerrier, 
Il aura du laurier. 

La postérité ne confirma point le pronostic; si Scudéry eut do 
laurier, il n'en eut guère. Quoi qu'il en soit , il prétendit arracher 
les lauriers qui poussaient sur la tête de Corneille. Il examina le Cid 
avec une sévérité implacable , et n'y remarqua pas un sentiment ni 
une pensée, ni une expression qui ne fussent à reprendre, blâmer 
et condamner. Ses observations sur la tragi-comédie du Cid étaient 
adressées à l'Académie française, et il la pria par une lettre d'exa- 
miner son factum, disant qu'il s'en remettrait au jugement de cette 
compagnie lorsque M. Corneille aurait répondu. 

L'Académie française, régulièrement constituée depuis deux ans 
h peine, s'était formée aux réunions littéraires de M. Conrart, dont 
Scudéry ni Corneille ne faisaient partie. Tous deux y entrèrent plus 
tard et s'y réconcilièrent. On ne peut pas trouver mauvais que Cor- 
neille n'y fût pas admis dès la création, car son éminence, qui en 
était le fondateur, n'aurait point voulu y introduire son rival en 
poésie; et pour Scudéry, l'Académie eût été excusable de ne l'ad- 
mettre jamais dans son sein. 



REVUE DE PARIS. 55 

II faut dire à la louange des premiers académiciens qu'ils se refu- 
sèrent long-temps à ce travail de critique pour lequel ils avaient de 
la répugnance. Ils ne l'auraient même pas entrepris si le ministre 
ne les y eût forcés. Lorsque M. le cardinal les pria de se prononcer, 
ils répondirent qu'il leur en coûtait de désobliger les deux partis ou 
au moins un des deux, et d'exercer un empire, que le public avait 
déjà de la peine à souffrir, « sur un ouvrage qui avait contenté le 
plus grand nombre, et gagné l'approbation du peuple; que d'ailleurs, 
par les statuts de l'Académie et par les lettres de son érection , elle 
ne pouvait juger un ouvrage que du consentement et à la prière 
de l'auteur. » Le cardinal, poursuivant son idée, dit à Bois-Robert 
d'écrire à Corneille pour obtenir son consentement. L'auteur du Cid 
devina d'où partait le coup. Il résista d'abord; mais à la fin , ennuyé 
sans doute de l'insistance de Bois-Robert, il répondit que, si Mon- 
seigneur était bien aise de voir le jugement des académiciens sur 
le Cid, et que cela dut divertir son éminence, il n avait plus rien à 
dire. Cette permission une fois arrachée de vive force, l'Académie 
s'assembla le 16 juin 1637. Pour l'examen du fonds de l'ouvrage, 
on choisit MM. de Bourzeis, Chapelain et Des-Marets; pour le pre- 
mier examen des vers, MM. de Cerisy, Gombauld, Baro et l'Estoile; 
mais leur travail devait être ensuite revu et définitivement achevé 
par la compagnie entière. 

On ne s'effraie pas beaucoup de voir Corneille remis entre les mains 
de tous ces poètes oubliés, en songeant qu'il s'agissait seulement 
pour eux de lire le Cid et d'en exprimer leur opinion. La répugnance 
honorable qu'ils avaient témoignée pour ce travail, leur crainte de 
heurter le goût du public et d'offenser Corneille, l'honnêteté qui 
soutient d'ordinaire les compagnies assemblées, surtout à leur ori- 
gine, sont des garanties de la sincérité des critiques de l'Académie 
française. Une modération évidente dans le choix des termes, et ce 
cachet de bonne foi qui ne s'imite point, ne permettent pas de 
douter que les remarques sur le Cid n'aient été l'expression véritable 
du sentiment des premiers académiciens sur cet ouvrage. Il ne pa- 
raît pas que l'animosité de l'éminence contre Corneille les ait in- 
fluencés le moins du monde, ce qui prouve de leur part un courage 
et une dignité que le tout puissant ministre ne rencontrait pas tous 
les jours. Le premier jet de ce travail, écrit de la main de Chapelain, 
fut étudié avec soin par le cardinal, qui ajouta sur les marges des 
notes où on reconnaît la haine d'un rival. Dans l'introduction. Cha- 
pelain disait que la poésie avait beaucoup gagné aux contestationii 



56 REVUE DE PARIS. 

élevées à propos des ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier 
temps, la Jérusalem délivrée du Tasse et le Pastor Fido de Guarini. 
Le ministre écrivit en marge : « L'applaudissement et le blâme du 
Cid n'est qu'entre les doctes et les ignorans, au lieu que les contes- 
tations sur les deux autres pièces ont été entre les gens d'esprit, x 
D'après cela, les ignorans seuls pouvaient applaudir le Cid, et il sem- 
blerait par le mot de pièces que son éminence prenait la Jérusalem 
et le Pastor Fido pour des ouvrages de théâtre, comme le More de 
Térence. Malgré tout le poids de son argument et l'autorité du fon- 
dateur, les académiciens laissèrent la note à la marge du manuscrit 
et n'en tinrent pas compte. L'un de ces messieurs, l'abbé de Cerizy, 
étonné de l'animosité du cardinal, quitta la partie et prétexta des 
affaires pour s'absenter, ce qu'il ne faut pas oublier de dire, afin que 
son nom ne reste point à côté des autres détracteurs de Corneille. 
Voyons maintenant si les remarques sur le Cid et les observations de 
Scudéry sont conformes au jugement de la postérité. 

La première critique de Scudéry est celle-ci : « Dans le sujet du 
Cid on ne trouve aucun nœud ni aucune intrigue, et on en devine 
la fin aussitôt qu'on en a vu le commencement. » Cet avis n'est pas 
celui de l'Académie. Selon elle, l'observateur tâche plus de prouver 
cela qu'il ne le prouve en effet, et «le sujet du Cid ne serait pas 
mauvais malgré cette objection , s'il n'y en avait pas de plus forte à 
lui faire. » 

Malheureusement il y a beaucoup d'autres objections plus fortes, 
d'où il résulte que le sujet est mauvais, comme on le verra tout à 
l'heure. La principale de ces objections, ce n'est point que le sujet 
manque de nœud, mais qu'il est invraisemblable et scandaleux. Sur 
l'article de l'invraisemblance, l'Académie entre dans une fort belle 
dissertation pour établir, d'après Aristote, deux sortes de rray-sem- 
semblables. le commun et l'extraordinaire, puis elle conclut par dire 
que le Cid blesse égalemeiit l'un et l'autre. Il blesse le commun parce 
que Chimène, présentée comme une fille vertueuse, dément ses 
mœurs et son caractère en aimant et en épousant celui qui a tué 
son père; il blesse V extraordinaire parce que la fortune ne dénoue 
pas l'intrigue par un événement imprévu, qui naisse de l'enchaîne- 
ment naturel des choses. « Au contraire, la fillo consent à ce mariage 
par la seule violence que lui fait son amour, et le dénouement de 
l'intrigue n'est fondé que sur l'injustice inopinée de Fernand, qui 
vient ordonner un mariage que par raison il ne devait pas seulement 
proposer. » 



REVUE DE PARIS. 57 

Vainement le spectateur, tant de fois ému des amours de Chimène, 
répondrait à ces doctes messieurs que Rodrigue est un héros, et que 
les héros sont aimables; vainement on dirait que l'intérêt de la pièce 
repose précisément sur le combat entre la passion et le ressentiment 
de la mort d'un père dans l'arae de cette fille vertueuse. Cela choque 
non-seulement le vray-semblable commun établi par Aristote, mais 
encore la bienséance, dont MM. Chapelain, Gombauld et Bourzeïs 
connaissaient les lois. Quant à cette idée romanesque de Fernand, 
qui ordonne à Chimène d'épouser le vainqueur du combat, elle ne 
saurait avoir d'excuse, puisqu'elle amène un mariage inconvenant et 
qu'elle blesse le vray-semblable extraordinaire. Il en est de cela 
comme des médecines de M. Purgon. Mieux vaut ennuyer le public 
selon les règles que de l'amuser sans le consentement d' Aristote et 
de l'Académie de 1637. 

Les doctes messieurs avouent bien que « la vérité de cette aven- 
ture combat en faveur du poète, et le rend plus excusable que si 
c'était un sujet inventé; » mais ils ajoutent que cette vérité n'était 
pas bonne à mettre au théâtre, et qu'un poète « obligé de traiter une 
matière historique de cette nature la doit réduire aux termes de la 
bienséance.... et la doit plutôt changer tout entière que de lui laisser 
rien qui soit incompatible avec les règles de son art. » M. Purgon 
n'aurait pas mieux dit. Afin qu'on ne les accuse pas de reprendre les 
défauts sans indiquer ce qu'il aurait fallu faire, MM. les académi- 
ciens de 1637 proposent à Corneille les améliorations suivantes : ou 
que le comte se trouve à la fin n'avoir pas été le véritable père de 
Chimène, ou qu'il ne soit pas mort de sa blessure, ou que le salut du 
roi et du royaume dépende de ce mariage, pour compenser la vio- 
lence que la nature souffre en cette occasion par le bien que le 
prince et l'état en recevraient. Ils sentent bien que ces améliora- 
tions seraient de faibles remèdes aux défauts d'un sujet aussi vicieux; 
c'est pourquoi ils terminent ainsi : « Tout cela, disons-nous, aurait 
été plus pardonnable que de porter sur la scène l'événement tout 
pur et tout scandaleux comme l'histoire le fournissait; mais le plus 
expédient eût été de n'en point faire de poème dramatique. » Ainsi 
Corneille, s'il en eût cru les doctes messieurs, eût jeté son poème 
au feu, et prié le monde d'oublier qu'il avait existé une pièce ap- 
pelée le Cid. 

Après une première remarque aussi décisive, il semblait inutile 
de poursuivre l'examen de l'ouvrage; cependant les académiciens 
veulent bien continuer leur tâche. Ils approfondissent l'analyse du 



58 REVUE DE PARIS. 

reste du sujet, les caractères des personnages et chaque scène en 
particulier, tantôt approuvant les blAmes de Scudéry, tantôt les re- 
poussant comme mal fondés, mais blâmant l'ouvrage pour d'autres 
motifs que ceux allégués par l'observateur. Le caractère espagnol et 
altier du comte, qui passe aujourd'hui pour un des plus beaux et 
des plus vrais modèles de vieillards qui soient à la scène, est sévè- 
rement censuré comme orgueilleux et fanfaron. Rodrigue est en- 
core plus sévèrement réprimandé de venir mettre le genou en terre 
devant Chimène et lui offrir de tuer elle-même le meurtrier du comte, 
sachant bien que cette jeune fille ne peut pas décemment le faire. 
Mais Chimène surtout mérite toutes sortes de réprimandes et de 
malédictions de supporter la vue de Rodrigue, de l'écouter patiem- 
ment et de lui laisser entrevoir qu'elle l'aime quoiqu'elle le pour- 
suive et demande vengeance. De sorte qu'il aurait donc fallu ôter 
au comte son orgueil et sa jactance, empêcher Rodrigue doser venir 
chez sa maîtresse, et enlever à Chimène son amour pour le jeune 
héros, ce qui eût fait une tragédie infiniment plus simple. Quant 
aux dissertations des doctes messieurs sur les passions, elles sont 
d'un enseignement fort utile et prouvent qu'ils connaissaient bien 
mieux cette matière que Pierre Corneille. Ils l'ont montré tous en- 
semble en cette occasion, et séparément dans leurs ouvrages. On 
sait combien Chapelain a été profond dans sa Pucelle, Gombauld 
parfait dans son Endijmion, Colletet délicat dans les Amours de la 
Canne et du Canard, et les autres plus ou moins ingénieux dans leurs 
grands et petits vers touchant les faiblesses du cœur! 

Sur l'article des bienséances et de la civilité, Scudéry et l'Aca- 
démie s'accordent volontiers pour accabler Coraeille, et, dans leurs 
nombreux reproches, il y en a de tout-à-fait remarquables, dont on 
ne se serait jamais avisé aujourd'hui. L'observateur et les acadé- 
miciens trouvent mauvais, par exemple, que Chimène aille chez le 
roi et revienne à sa maison sans avoir derrière elle des suivantes; 
que Rodrigue pénètre jusqu'à l'appartement de sa maîtresse, et ne 
rencontre pas des valets qui l'arrêtent au passage. Sans prétendre 
assurer qu'une jeune fille troublée par la mort d'un père doive sortir 
toute seule dans la rue, on pourrait cependant répondre que la cir- 
constance est grave et de nature à excuser un oubli de ce genre. On 
pourrait aussi objecter que Rodrigue avait peut-être donné de l'ar- 
gent au concierge et aux laquais de Chimène afin de s'introduire 
dans la maison, car pour supposer que la jeune fille eût oublié de se 
faire celer et de fermer s» porte, la chose ne serait pas admissible. 



REVUE DE PARIS. 59 

Je suis persuadé que la consigne était donnée au suisse; mais com- 
bien de fois les amans n'ont-ils pas pénétré jusqu'à leur maîtresse 
malgré toutes les défenses? On devrait donc plutôt reprocher à Cor- 
neille de n'avoir point fait dire à Rodrigue qu'il venait d'user de 
stratagème en forçant le passage, et de n'avoir pas appris au public 
quelle somme d'argent il en avait coûté pour séduire le concierge. 

Mais la plus belle de toutes les critiques est celle où Scudéry trouve 
mauvais « que don Diègue sorte seul et de nuit pour aller chercher 
son fils par la ville, laissant force gentilshommes chez lui, et leur 
manquant de civilité. » 

li semble en effet que dans le train ordinaire de la vie il soit incivil 
de laisser chez soi la compagnie qu'on a reçue pour s'en aller cher- 
cher un fils par la ville. Au premier coup-d'œil, on se demande si 
Scudéry n'a pas raison, et si don Diègue, quoique vieux, de bonne 
famille et de la cour, n'est pas un homme mal élevé. C'est ici que 
l'Académie de 1637 a prouvé son impartialité, sa connaissance du 
cœur humain et des devoirs de la politesse, en ne partageant pas le 
sentiment de Scudéry, sans toutefois donner raison h Corneille. Elle 
remarque avec un rare esprit de justice que les gens dominés par 
une idée forte ou une passion ne s'embarrassent plus des petites 
règles de la bienséance extérieure, et qu'on doit avoir assez de cha- 
rité, lorsqu'on les voit ainsi emportés, pour ne point exiger d'eux 
une manière d'être qu'ils seraient tenus d'observer dans leur sang- 
froid. Il y a plus, les amis dont le père était entouré auraient dû 
l'aider dans sa peine, ne point le laisser sortir seul au milieu de la 
nuit pour aller chercher son fils. Ils auraient dû venir au secours 
d'un vieillard inquiet et malheureux. «De sorte, ajoutent les acadé- 
miciens, qu'on peut dire avec raison que ce n'est pas don Diègue 
qui manque de civilité envers ces gentilshommes, mais que ce sont 
eux qui en manquent envers lui. » Voilà ce qui s'appelle entrer dans 
le fin des choses, mettre le doigt sur le point essentiel d'une ques- 
tion, et montrer du même coup que l'on n'est pas seulement un 
corps littéraire et érudit, mais aussi une compagnie de gens habitués 
aux belles manières et qui savent leur monde. 

Sur les railleries que fait Scudéry du grand nombre des amis de 
don Diègue, puisque ce nombre se monte à cinq cents, l'Académie 
absout entièrement Corneille. Elle ne voit pas pourquoi ce vieillard 
n'aurait pas chez lui cinq cents amis, qui pouvaient d'ailleurs « n'être 
pas tous des gentilshommes; c'était assez qu'ils fussent soldats pour 
être compris sous le nom d'amù. » Cette approbation parmi tant de 



60 REVUE DE PARIS. 

critiques a sans doute été bien douce à Corneille, et lui a prouvé que 
s'il n'a pas obtenu plus d'éloges, c'est à son peu de talent qu'il doit 
s'en prendre. 

L'Académie a montré encore combien elle s'entendait à la poli- 
tique, aux affaires d'état, et particulièrement à la défense d'une 
ville, par les superbes avis touchant le débarquement des Mores, la 
garde du port, et la victoire de Rodrigue. Scudéry voulait que l'em- 
bouchure du fleuve fût fermée par une chaîne; l'Académie, remar- 
quant le trop de largeur du Guadalquivir, pardonne à Corneille 
l'omission de la chaîne; mais elle réprimande le roi Fernand de ne 
pas mieux veiller sur ses côtes, au risque d'être surpris à l'improviste 
dans Séville. Parla suite, lorsque ïurenne s'écria en écoutant parler 
Sertorius : « Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre? » ce 
grand capitaine aurait dû réserver cette exclamation en faveur de 
l'Académie et s'étonner qu'elle sût relever Corneille sur des erreurs 
de stratégie et de plans de campagne. 

Je connais quantité de personnes qui aiment extrêmement l'en- 
trevue de Chimène et de Rodrigue au moment du duel avec don 
Sanche. Il y en a qui la mettent parmi les scènes les plus belles du 
théâtre. J'ai vu des gens pleurer lorsque cet amant éperdu vient dire 
à sa maîtresse qu'il veut se laisser tuer sans se défendre, puisqu'il a 
ou le malheur de l'ofîenser. J'ai vu des yeux inondés de larmes à ce 
reproche si plein de passion et de douleur : 

Votre ressentiment choisit la main d'un autre; 
Je ne méritais pas de mourir de la vôtre. 

Et quand Chimène, forcée dans ses retranchemens, oublie sa ven- 
geance à ce moment solennel, ets'écrie par un mouvement inattendu : 

Si jamais je t'aimai , cher Rodrigue , en revanche , 
Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 



Sois vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix; 

«p morceau trouve encore à présent de la faveur dans le public , et 
l'on assure même qu'il est au nombre de ceux dont la poésie fran- 
çaise tire le plus d'honneur. Il faut qu'il y ait quelque méprise, car 
voici ce que l'Académie de 1637 pensait de cette scène. De peur d'en 
altérer le sens, je cite textuellement ce passage extraordinaire des 
remarques sur le Cid : 
« La première scène du cinquième acte nous semble très digne 



REVUE DE PARIS. 61 

de censure parce que Rodrigue retourne chez Chimène , non plus 
de nuit, comme l'autre fois que les ténèbres favorisaient sa témérité, 
mais en plein jour, avec bien plus de péril et de scandale. Elle nous 
semble encore digne de répréhension, parce que l'entretien qu'ils y 
ont ensemble est si ruineux pour l'honneur de Chimène et découvre 
tellement l'avantage que la passion a pris sur elle, que nous n'esti- 
mons pas qu'il y ait guère de chose plus blâmable en toute la pièce. 
Il est vrai que Rodrigue y fait ce qu'un amant désespéré était obligé 
de faire, et qu'il y demeure bien plus dans les termes de la bien- 
séance qu'il n'avait fait la première fois. Mais Chimène, au contraire, 
y abandonne tout ce qui lui restait de pudeur, et oubliant son de- 
voir pour contenter sa passion , persuade clairement à Rodrigue de 
vaincre celui qui s'exposait volontairement à la mort pour sa que- 
relle, et qu'elle avait accepté pour son défenseur. Et ce qui la rend 
plus coupable encore est qu'elle ne l'exhorte pas tant à bien com- 
battre, pour la crainte qu'il ne meure, que pour l'espérance de l'é- 
pouser s'il ne mourait point... « Voilà comment ces doctes messieurs 
comprenaient cette passion si généralement admirée dont les com- 
bats se terminent à cette grande scène, et dont les évènemens qui 
suivent n'ont plus qu'à produire l'heureux dénouement par des faits 
imprévus. Ils avouent bien ensuite que les expressions et les vers de 
Corneille sont beaux en cet endroit; mais le fond est trop répréhen- 
sible pour que les fleurs du langage puissent se porter en ligne de 
compte. 

En résumant toutes ces critiques sur le sujet du Cid, on en peut 
conclure que l'intrigue de la pièce devrait être ceci : Rodrigue et Chi- 
mène s'aiment et doivent bientôt se marier. Le comte, homme mo- 
deste et sans jactance, se prend néanmoins de querelle avec don 
Diègue, et lui donne un soufflet pour d'autres raisons que celles ima- 
ginées par Corneille. Le Cid se bat et croit tuer le père. Aussitôt 
Chimène cesse d'aimer Rodrigue et poursuit sa vengeance avec 
âpreté. Sa porte est fermée à son amant, qui tente vainement de 
pénétrer auprès d'une maîtresse qui ne l'aime plus. Le vieux don 
Diègue cherche son fils dans les rues, accompagné de ses amis, gens 
civils et bien élevés qui font profession d'être ses très humbles servi- 
teurs. Le roi, pour contenter Chimène, veut bien permettre le com- 
bat singulier entre Rodrigue et don Sanche; mais lorsqu'il propose 
que le vainqueur épouse la jeune fille, elle s'y refuse avec indigna- 
tion. Elle fait des vœux pour que don Sanche tue Rodrigue. Cepen- 
dant on découvre que le comte, blessé seulement, n'est point mort. 



62 REVrE IIE PARIS. 

n pardonne au jeune homme et veut bien lui donner sa fille. Chi- 
mène refuse d'abord, parce que son amour a reçu une furieuse 
atteinte et qu'elle a de la peine à ne plus voir dans Rodrigue le meur- 
trier de sou père; mais un oracle a décidé que l'Espagne serait 
perdue si ce mariage n'avait pas lieu, et, pour sauver l'état, Chimène 
consent à donner sa main au Cid. 

C'est ainsi que ce grand M. Chapelain eût traité c^ sujet; c'est ainsi 
que M. de Gombauld eût arrangé les choses; c'est ainsi que l'ingé- 
nieux M. Des-Marets eût accommodé habilement ensemble les deux 
vray- semblables d'Aristote avec la bienséance, le fin des sentimens et 
la civilité. Et ils auraient mérité les éloges des doctes messieurs, de 
Scudéry et de M. le cardinal, qui aurait admiré leur pièce à l'égal de 
la Jérusalem délivrée ou du More de Térence, ces deux comédies ini- 
mitables. Mais je me trompe, MM. Chapelain, Gombauld ou Des-Marets, 
n'auraient pas accepté ce sujet du Cid, et ils auraient senti que « le 
plus expédient était de n'en point faire de poème dramatique. » 

On se tromperait fort si on croyait que, cette critique sévère du sujet 
une fois achevée, l'exécution, le dialogue et les vers, ont du moins 
trouvé grâce devant l'Académie de 1637. Corneille ne savait pas bien 
faire parler les gens ni tourner galamment un hémistiche selon le goût 
de ce temps-là. Parfois il réussit, mais c'est un hasard. Je ne m'amu- 
serai pas à suivre Scudéry ni les doctes messieurs dans l'examen mi- 
nutieux de chaque vers. Ils n'en reconnaissent presque pas de beaux. 
Les uns pèchent contre la grammaire, les autres blessent le bon sens, 
d'autres encore présentent des hyperboles trop fortes , presque tous 
manquent de goût, sont mal tournés, pleins d'expressions basses, ou 
obscures ou impropres. Ceux que tout le monde a dans la mémoire 
figurent parmi les plus condamnables, et lorsque l'Académie en 
choisit un pour l'admirer, vous ne devineriez pas lequel c'est si on ne 
vous le disait : 



Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 



« Ce vers est beau, disent les doctes messieurs, et \ observateur l'a 
mal repris pour ce qu'elle (l'infante) ne pouvait rien espérer de plus 
avantageux pour sa guérison que de voir Rodrigue tellement lié à 
Chimène qu'elle n'eût plus lieu d'espérer sa possession. » Voilà ce 
qu'on doit applaudir, une bonne grosse antithèse. Gombauld n'aurait 
pas mieux dit, et M. Godeau lui-même n'aurait pas désavoué ce vers 
de Corneille. Lorsque le vieux père de Rodrigue rappelle si bien tous 
ses longs travaux, ses victoires et les services qu'il a rendus à l'état. 



REVUE DE PARIS. 63 

l'Académie trouve que « don Dîègue devant son roi devait parler avec 
plus de modestie. » Cette critique rentre dans celles qui traitent des 
caractères des personnages. Il paraît que l'orgueil était fort odieux à 
ces estimables censeurs; les héros de leurs pièces parlaient avec une 
douceur exemplaire, et les acteurs recevaient l'ordre de prendre un 
son de voix flûte fort agréable à l'oreille. Pendant que les doctes mes- 
sieurs en étaient au chapitre de la forfanterie, ils pouvaient se donner 
le plaisir de rabattre un peu les rodomontades de Scudéry. 

M. le cardinal aurait été difficile à contenter si ces critiques n'a- 
vaient pas satisfait son animosité contre le père de la tragédie fran- 
çaise. Dans le moment où les Remarques étaient à l'impression, un 
inconnu emprunta le nom de Corneille et répandit une lettre dans la- 
quelle il se moquait des censeurs et les renvoyait au tribunal du pu- 
blic. Corneille désavoua cette lettre. Scudéry crut avoir gain de cause 
et remercia l'Académie de \q. justice qu'elle lui avait rendue. Le bruit 
courut que Corneille allait publier sa défense. Il fut même sollicité vi- 
vement de le faire par ses amis et ses partisans. Les doctes messieurs du- 
rent en éprouver un peu d'agitation, car il est impossible qu'ils n'aient 
pas senti au fond que le poète avait eu ses raisons pour inventer une 
pièce aussi contraire à la méthode et au goût de MM. Chapelain, Gom- 
bauld et compagnie. L'auteur du CM était à Rouen. Il envoya de 
cette ville une lettre à Bois-Robert pour lui dire que son dessein avait 
('té d'abord de répondre, et qu'en cela « il aurait forcé extrêmement 
son humeur qui n'était pas d'écrire en ce genre et d'éventer les secrets 
de plaire qu'il pouvait avoir trouvés dans son art; » mais que, vu les 
personnes qui s'en étaient mêlées , il se décidait à garder le silence à 
l'égard de l'Académie aussi bien qu'à l'égard de M. Scudéry, et qu'il 
se tairait « non point par'mépris, mais par respect. » 

Corneille savait comment les choses s'étaient passées; les personnes 
qui s'en étaient mêlées étaient fort à craindre pour lui. La lettre dé- 
signe clairement le cardinal dont la haine particulière contre le Cid 
n'eût peut-être pas hésité à se tourner contre l'auteur lui-môme s'il 
eût osé répondre à l'Académie comme il pouvait le faire. Bois-Robert 
l'ayant averti amicalement de prendre garde à lui, Corneille n'eut pas 
besoin de forcer so7i humeur, ni d'ét^enter les secrets de plaire qu'il 
avait trouvés dans son art. Ce seul mot signifiait que MM. les acadé- 
miciens de 1637 ne savaient point ces secrets, et prouvaient, dans 
leurs remarques sur le Cid, qu'ils n'étaient pas capables de les deviner. 
11 n'était pas besoin d'autre réponse que celle-là. Plus tard, lorsque 
le bruit courut que la tragédie d'Horace allait encore être censurée 



(51 REVUE DE PARIS. 

par l'Académie, Corneille dit à plusieurs personnes : « Horace a été 
condamné par les duumvirs, mais il a été absous par le peuple. » li 
entendait par ces duumvirs le cardinal et une autre personne d'un 
rang encore plus élevé. 

Tout ceci ne serait qu'un sujet d'amusement s'il était certain que 
Corneille eût méprisé les critiques, et qu'il n'en eût ressenti ni doute 
ni chagrin; mais il paraît que, malgré la conscience de son génie sou- 
tenu par les applaudissemens de la foule, cet acharnement des pédans 
et ces chicanes minutieuses des grammairiens lui donnèrent du souci, 
de l'inquiétude et des hésitations, et qu'il entreprit de refaire quel- 
ques scènes de ses meilleurs ouvrages. Il est possible qu'à l'impres- 
sion les tragédies aient été corrigées, et que nous n'ayons plus au- 
jourd'hui ce premier jet toujours préférable aux choses retouchées et 
affaiblies par les scrupules d'auteur. Dans ce cas il faudrait remercier 
l'Académie de 1637 de son intelligent morceau, et M. le cardinal de 
ses sentimens généreux. 

Pacl de Musset. 



BULLETIN. 



Nous sommes au plus vif des luttes parlementaires, de ces débats qui con- 
stituent la vie régulière et forte des gouverneinens constitutionnels. A l'exa- 
men de notre organisation électorale et de notre politique intérieure a suc- 
cédé une grave question de politique étrangère, qui a soulevé dans le pays et 
dans la chambre des émotions vives. Le scrutin a prononcé, et le ministère 
a échappé à un péril que pendant vingt-quatre heures on a cru fort grand. 
Mais nonobstant cette solution accidentelle, la question garde toute son im- 
portance, et, loin de finir, elle commence. 

C'est un malheur que notre gouvernement débute dans les affaires de la 
mer du Sud par le désaveu de ses plus honorables agens , et cela reste un 
malheur malgré le vote de la chambre, à laquelle d'ailleurs le ministère a eu 
la modestie de déclarer qu'il ne lui demandait pas son approbation. Qu'on 
se rappelle avec quelle pompe a été annoncé l'année dernière le projet d'un 
établissement tant à Psuka-Hiva qu'à Otaïti. Le gouvernement avait demandé 
un crédit considérable que la chambre elle-même a cru devoir réduire. 
Aux doutes qu'exprimaient quelques hommes politiques sur l'opportunité 
d'une extension de domination dans des parages aussi lointains, quand nous 
avions à porter tout le poids de la conquête et de la colonisation africaines, 
les organes du gouvernement répondaient avec orgueil que la question de 
l'équilibre du monde s'était déplacée , et qu'elle se posait aujourd'hui dans 
les mers de la Chine et de l'Océan Pacifique. IM. Guizot renvoyait même alors 
à l'opposition le reproche de politique modeste, et il nous montrait un ma- 
gnifique avenir pour la grandeur de la France , qui ne devait pas céder à 
l'Angleterre une prépondérance exclusive dans l'Océan Pacifique. 

TOME XXVII. MARS. 5 



66 KEVLE DE PARIS. 

C'étaient là de belles paroles. A'est-il pas triste que quelques mois après 
l'époque où elles ont été prononcées , le même ministère désavoue un des 
plus braves amiraux de notre marine, qui, dans sa loyauté , a fait ce qu'il a 
a cru devoir faire pour l'honneur et la sûreté de notre pavillon? A-t-on bien 
réfléchi sur les difficultés et les périls de la position de nos marins à Otaïti? 
Une station maritime aussi lointaine est exposée à mille dangers, à mille 
embûches qu'il est impossible d'apprécier et de prévoir quand on n'est pas 
sur le théâtre même. On a accusé M. l'amiral Dupetit-Thouars de témérité; 
mais il y a des cas oîi l'extrême énergie est le seul moyen de salut. A Otaïti, 
il y a une poignée de Français en présence des indigènes et de la rivalité 
anglaise : il faut nécessairement que l'ascendant moral vienne suppléer au 
nombre; autrement, tout est perdu. 

D'ailleurs, pourquoi donc un désaveu si prompt? Nous n'ignorons pas 
qu'on a dit au ministère que, puisqu'il devait désavouer M. l'amiral Dupetit- 
Thouars, il eût dû le faire sur-le-champ, sans attendre les conversations du 
parlement britannique. Au point de vue de la dignité de notre gouverne- 
ment dans ses relations avec l'Angleterre, l'observation était juste. Quand 
on veut faire une chose qu'on croit raisonnable, il faut au moins savoir garder 
le mérite de sa conduite et ne pas paraître agir sous l'intimidation d'autrui. 
Pour nous, nous ne concevons pas que le ministère ait pu avoir la pensée d'un 
désaveu, soit huit jours plus tôt, soit huit jours plus tard. 

Quel motif plausible pour se presser si fort? En admettant que le minis- 
tère n'ait pas été parfaitement édifié par les raisons qui lui étaient données 
pour expliquer la conduite de M. Dupetit-Thouars, ne devait-il pas se donner 
le temps de vérifier les faits? ]Ne pouvait-on envoyer un commissaire extra- 
ordinaire, un agent supérieur chargé de constater la situation? Pourquoi se 
hâter si fort? Qu'avait-on à craindre? Les observations, le mécontentement 
de l'Angleterre ? Ainsi un gouvernement avec lequel nous sommes dans les 
rapports d'une entente cordiale ne nous permettrait pas d'user du temps 
nécessaire pour prendre une décision en connaissance de cause ! L'Angle- 
terre elle-même a-t-elle agi avec cette précipitation dans l'affaire des îtes 
Sandwich? Son gouvernement n'a prononcé qu'après un mûr examen. 

Dans l'hypothèse où, après un contrôle scrupuleux des faits, notre gou- 
vernement aurait cru ne pas devoir ratifier tout ce qu'a fait M. Dupetit- 
Thouars, au moins par l'envoi d'un commissaire extraordinaire, les choses 
se seraient passées avec lenteur, avec dignité. 11 y a de nobles susceptibi- 
lités qu'il faut savoir ménager, car elles sont le précieux mobile des vertus 
militaires de nos marins et de nos soldats. Dans six mois, le gouvernement 
français^ en rendant une décision, aurait pu faire un acte de justice qui n'au- 
raît blessé personne; aujourd'hui il se trouve que, par une précipitation 
inexplicable, la délicatesse du sentiment national est froissée, et l'avenir com- 
promis. 

Les évènemens ne se conforment pas toujours au gré des désirs de ceux 



REVUE DE PARIS. 67 

qui gouvernenl, et l'Iiabilete politique oousiste précisénieut à mettre la con- 
duite en harmonie avec les faits à mesure qu'ils se produisent. Le ministère 
a pu être vivement contrarié en recevant les dépêches de M. Dupetit-Thouars : 
il eut pu désirer que la petite révolution dont Otaïti a été le théâtre sur- 
vînt dans un autre moment; mais il faut bien prendre les faits comme ils 
arrivent. Le ministère a beaucoup de négociations, de difficultés à mener à 
bien, à résoudre avec l'Angleterre; il a vu avec déplaisir qu'un nouvel inci- 
dent venait compliquer encore une situation déjà fort épineuse, et il a voulu 
écarter l'obstacle. 

Encore une fois c'est im malheur que ce désaveu , et quand on s'y est 
résolu, on a surtout été frappé des embarras diplomatiques de la situation 
actuelle, on leur a tout sacrifié. Cependant il y avait d'autres considérations 
fort graves à poser. Désavouer, c'est reculer, surtout pour les imaginations 
grossières sur lesquelles nous avons à exercer un ascendant si nouveau. 
Nous ébranlons nous-mêmes nos établissemens, si faibles et si récens. IN'était- 
il pas clair d'ailleurs que ce protectorat d'Otaïti devait tôt ou tard faire 
place à une domination complète } Ne devait-on pas prévoir que d'un instant 
à l'autre on serait mis en demeure par les évènemens de prendre un parti 
décisif et d'achever ce qui avait été commencé? Si le ministère a été pris au 
dépourvu par les nouvelles d'Otaïti, c'est qu'il limite trop son horizon et 
ne fait pas porter assez loin les calculs de sa prévoyance. 

Quand le désaveu auquel s'est déterminé le cabinet a été consigné dans 
le Moniteur, il s'est manifesté, tant au sein de la chambre qu'au dehors, une 
émotion honorable pour notre esprit public. Tout le monde a senti la gra- 
vite d'un pareil fait, et dans les rangs de la majorité, aussi bien que dans 
les rangs de l'opposition , on a compris qu'il y avait à demander des expli- 
cations solennelles au cabinet. En adressant ses interpellations au ministère, 
M. de Carné s'est uniquement attaché à poser la question avec clarté. Le 
premier jour, le débat s'est engagé entre M. Guizot et MM. Billaut et Du- 
faure. Pas un fait nouveau n'a été porté à la tribune par M. le ministre des 
affaires étrangères. 11 s'est borné à citer les pièces qu'il avait déposées sur le 
bureau de la chambre , collection fort incomplète , car le document essentiel 
brillait par son absence, nous voulons dire le rapport de M. Dupetit-Thouars. 
Avions-nous tort de faire un devoir au ministère d'un examen approfondi 
des faits ? Comme l'a dit M. Thiers, on condamne le contre-amiral sans l'en- 
tendre, M. Dupetit-Thouars a dérogé au traité du 9 septembre 1841; c'est 
un fait constant. Maintenant , les motifs de cette dérogation sont-ils assez 
graves pour la légitimer.' voilà toute la question. Avec quels élémeus le mi- 
nistère l'a-t-il résolue ? Il déclare qu'il n'a pas reçu le rapport du contre- 
amiral, et cependant il prononce. 

Sans doute il faut respecter les traités. Tout ce qu'a dit M. le ministre des 
affaires étrangères sur la foi due aux engagemens pris est plein de justesse; 
mais nous ignorons toujours si la reine Pomaré n'a pas , de son côté , violé 



08 UKVLE DE 1>A1US. 

les engageinens ('(Milractés, et si, par cette violation, elle ne nous a pas af- 
franchis nous-mêmes de nos obligations. Le ministère ne devait-il pas pro- 
liter de cette incertitude pour répoudre aux sollicitations de l'Angleterre , 
qu'il ne pouvait, sans être vraiment édifié, tranclier une question aussi im- 
portante? Dans un remarquable discours, M. Billaut a surtout insisté sur 
les inconvéniens d'une pareille précipitation. Il a fait observer aussi avec 
beaucoup de justesse que nous avions à demander au gouvernement anglais 
des explications sur la conduite du missionnaire Pritchard. Cependant, de 
notre côté , on a négligé ce soin important , et l'on a rejeté tous les moyens 
qui s'offraient à nous de gagner du temps et d'éviter les inconvéniens d'un 
désaveu. 

La gravité de la question produisait dans les esprits une impression assez 
vive, quand M. Dufaure est venu achever de passioniier la chambre. M. Du- 
faure ne s'est attaché à mettre en lumière qu'une idée , c'est l'effet déplo- 
rable qu'aura le désaveu a Otaïti même , sur le théâtre des évènemens. 
« Quand la nouvelle du désaveu arrivera , a dit M. Dufaure , le gouverneur 
résidant dans la ninison de la reine devra commencer aux yeux de tous par 
abattre le pavillon français qu'il avait arboré. Ensuite le capitaine de vais- 
seau, menant avec lui ses soldats , ses matelots , devra traverser en vaincu 
toute l'île et regagner le bord des navires en rade. On dit que l'on main- 
tiendra toujours le protectorat: mais ce protectorat était difficile avant le 
désaveu : après ce qui s'est fait , il est impossible. » Ce langage si net et si 
précis a vivement ému la chambre, et si l'on avait immédiatement voté, il 
n'est pas douteux que l'ameurlement de M. Ducos eut été adopté; mais, sur 
la demande réitérée de M. Guizot, la chambre s'est décidée à renvoyer le 
débat au lendemain. 

On dit que la nuit porte conseil. Tout le monde avait eu le temps de peser 
les conséquences politiques de l'amendement de i\l. Ducos, qui demandait à 
la chambre de déclarer que, sans approuver la conduite du ministère, elle 
passait à l'ordre du jour. Cette fois, c'était l'opposition qui demandait à son 
tour un ordre du jour motivé. On se rappelle le précédent créé en cette ma- 
tière par Casimir Périer. En 1831 , l'énergique président du 13 mars ré- 
clama de la chambre, après la chute de Varsovie, une déclaration qui portait 
que la chambre, satisfaite des explications données par les ministres, et se 
confiant dans leur sollicitude pour la dignité extérieure de la France, passait 
à l'ordre du jour. Voilà un grave précédent qui peut, suivant les circon- 
stances, devenir une arme redoutable entre les mains de l'opposition. Au- 
jourd'hui , en demandant à la chambre de passer à l'ordre du jour sans 
approuver la conduite du ministère, on lui demandait en réalité de la dés- 
approuver. Of fallait-il aller jusque-là? Voulait-on précipiter la chute du ca- 
binet? Ne se jetterait-on pas alors dans de grandes difficultés tant pour l'in- 
térieur que vis-à-vis de l'A niilcl erre ? Toutes ces appréhensions ont évidem- 
ment produit une impression assez forte sur des hommes qui voudraient le 



UEVUE DE PARIS. 69 

bien, mais que la pensée de diangeniens , de complications possibles, fait 
souvent reculer. Désormais la question n'était plus la même; on perdait de 
vue l'intérêt de nos établissemens de la mer du Sud, tout ce qui se rattache 
à rbonueur et à la force de notre marine, pour ne plus apercevoir que Pim- 
minence d'une crise ministérielle. C'était ouvrir le champ à d'autres consi- 
dérations, à d'autres calculs. 

D'ailleurs, il faut reconnaître que le langage de ^I. le ministre des affaires 
étrangères, dans la seconde séance, a été assez modeste, assez habilement 
mesuré, pour calmer la chambre, et pour lui persuader qu'elle n'avait pas 
en ce moment à s'expliquer sur la conduite du cabinet. « Nous ne vous de- 
mandons pas, a dit M. Guizot, l'approbation de ce que nous avons fait : 
c'est un acte qui commence; c'est à la chambre à nous laisser notre respon- 
sabilité et à rester dans son droit. " On ne saurait accuser ce langage de 
trop de fierté. Casimir Périer était plus exigeant; il demandait au contraire 
à la chambre son approbation formelle; aujourd'hui, on se contente de n'être 
pas désapprouvé expressément. 

En somme, sur la question même d'Otaïti et du désaveu de M. Dupctit- 
Thouars , ni la discussion ni le vote de la chambre n'ont rien changé à la 
situation que M. Tbiers a fort bien caractérisée par ce dilenune : ou le mi- 
nistère connaît tous les faits , et alors il en devait la communication à la 
chambre , ou il ne connaît que ceux qu'il a énoncés à la tribune , et il n'y 
avait pas dans ces faits de raisons suffisantes pour désavouer nos officiers. 
Kous sommes convaincus que, parmi les députés qui ont voté contre la pro- 
position de M. Ducos, beaucoup ont été déterminés par cette déclaration 
du ministère, qu'il ne prétendait pas demander à la chambre une approba- 
tion. Ce langage aura paru à ces honorables membres mettre leur responsa- 
bilité à couvert, et ils ont voté pour le cabinet, par cette raison même qu'ils 
étaient dispensés de l'approuver. 

Nous concevons que les amis les plus dévoués du cabinet se félicitent 
intérieurement d'un pareil résultat, car, à leurs yeux, l'essentiel est de 
vivre; mais est-il de bon goût d'entoimer bruyamment l'bymne de la victoire 
quand les choses se sont passées comme nous le savons? La chambre a-t-elle 
donc donné au ministère un éclatant témoignage de sympathie et de con- 
fiance? Non, car il a été bien entendu que le cabinet ne s'élevait pas à l'ambi- 
tion d'être approuvé par elle. Qu'a donc fait la chambre? Elle s'est abstenue 
d'un vote qui aurait ainenéune crise. L'amendement de^L Ducos rendait bien 
la pensée de la chambre sur la question qui s'agitait, toutefois la chambre 
n'a pas osé l'adopter; elle a reculé devant les conséquences que pouvait avoir 
un pareil vote. 

Cette timidité de la diambre est la principale force du ministère, et c'est 
en exploitant ce sentiment qu'il se /latte de durer. On a toiit-à-fait repris 
courage, on croit avoir le secret de la chauibre, il suffit de l'effrayer de 
temps à autre par la menace d'une retraite, et la chambre finira toujours 



70 REVUE DE l'ARlS. 

par céder, la recette est infaillible. Nous avons sous les yeux un sin£:ulier 
spectacle. Dans maintes questions d'administration, dans maintes lois spé- 
ciales , le ministère a pour la chambre d'inépuisables complaisances , il ne 
dirige pas, il est à la suite : mais vienne une grande question politique où 
la chambre aurait des instincts et des opinions contraires au système pra- 
tiqué par le ministère, on la voit au dernier moment faire le sacrifice de ses 
instincts et de ses opinions , et de guerre lasse souscrire à des actes dont 
intérieurement elle désapprouve l'esprit. 

Cette situation n'est bonne ni pour la force du pouvoir, ni pour l'autorité 
morale du parlement. Le ministère n'a pas d'indépendance vis-à-vis de la 
chambre là où il devrait en avoir, et la chambre ne s'élève pas à toute la 
hauteur de sa mission, en n'osant pas avoir le courage de ses idées politi- 
ques. Nous dirions volontiers que ce qui manque jusqu'à présent au parle- 
ment de 1842, c'est une personnalité ferme et persévérante. C'est à la légis- 
lature actuelle d'y songer : dans cette situation, elle engage plus que le 
présent, elle peut engager, compromettre son avenir et celui du pays. 

Dans le parlement britannique, il a été question d'Otaïti avant qu'on en 
parlât dans notre chatnbre. Priorité malheureuse ! Les deux ministres anglais, 
lord Aberdeen et sir Robert Peel, se sont accordés à déplorer ce qui s'était 
fait à Otaïti, et M. Peel a particulièrement annoncé que le gouvernement bri- 
tannique s'était mis en communication avec le gouvernement français à ce 
sujet. Nous regrettons de trouver lord Brougham parmi les membres qui ont 
interpellé le ministère sur cette question. Puisque lord Brougham se pique 
d'être l'ami de la nation française, il devrait bien mettre plus de réserve dans 
tout ce qu'il dit sur nos affaires. Tantôt il se met à caractériser les différens 
partis qui divisent la France , et fait la part de l'opposition et celle de nos 
ministres. Aujourd'hui, il déclare que la nation qui a vaincu à ^Mareugo, à 
Austerlitz , ne doit vouloir rien conquérir dans les îles de la mer du Sud. 
Toutes ces divagations ne sont vraiment pas dignes d'un homme qui a eu 
une si brillante renommée et qui a montré de si grandes facultés. En général, 
les hommes politiques ne sauraient être trop circonspects dans les jugemens 
qu'ils seraient tentés de porter sur un pays auquel ils sont étrangers. Les 
esprits les plus distingués peuvent, en se permettant ces excursions, tomber 
dans les plus lourdes méprises. 

Aussitôt que la note du Moniteur contenant le désaveu de M. Dupetit- 
Thouars a été connue en Angleterre, M. Peel s'est empressé de déclarer 
dans le parlement que le roi des Français et notre gouvernement avaient agi 
d'une manière tout-à-fait spontanée , et qu'il n'était pas nécessaire que des 
communications fussent faites par le cabinet britannique. Le ministre anglais, 
au risque de se mettre en contradiction avec ce qu'il avait dit quelques jours 
auparavant, a voulu sur-le-champ reconnaître par une politesse la conduite 
de notre ministère. De son côté, le Times a enregistré l'éloge de notre gou- 
vernement et de sa bonne foi en mettant pour correctif une satire fort amère 



REVUE DE PARIS. 71 

du caractère de :M. Dupetit-Tliouars. Tout cela n'est pas fort habile. Quand 
le Times loue nos ministres, il devrait au moins respecter l'honneur de nos 
marins. 

Le débat sur l'Irlande est enfin terminé dans la chambre des communes. 
La motion de lord John Russell a été écartée par 324 voix contre 225. Vers 
la lin de la discussion, O'Connell a pris la parole; il s'est expriuié avec une 
grande modération; il s'est attaché à laisser parler les faits. « l.es commis- 
saires de la loi des pauvres , a dit O'Connell , ont rédigé un rajjport suivant 
lequel deux millions trois cent mille Irlandais sont dans un état de dénuement 
absolu. " Le grand agitateur a rappelé que l'Irlande devait avoir 150 députés, 
et qu'elle n'en a que 100. Le cens électoral a été porté à 10 livres sterling, 
et les freeholders payant 40 shellings se sont trouvés privés des droits élec- 
toraux. Dans sa péroraison, O'Connell a demandé au ministère ce qu'il vou- 
lait faire enfin pour remédier aux maux de l'Irlande. .Te ne serai pas toujours 
là, s'est-il écrié, faisant entendre ainsi avec un habile orgueil que c'était à 
'ni qu'on devait le calme de l'Irlande. 

Le langage de sir Robert Peel a été conciliant ; il n'a rien promis de po- 
sitif, mais il a dit qu'on devait s'efforcer d'améliorer la condition sociale de 
l'Irlande; il a protesté qu'il voulait le maintien de l'église protestante, sans 
toutefois exclure les réformes qui pourraient être utiles. C'est ainsi que, lou- 
voyant entre toutes les solutions tranchées , M. Peel est arrivé à la fin de 
son discours , qu'il a terminé par un appel pathétique à l'union des cœurs 
pour la défense de la commune patrie. On voit que le chef des tories s'est 
encore tiré pour quelques mois des embarras de la question irlandaise. On 
pense aujourd'hui que le ministère anglais n'a pas l'intention de priver 
O'Connell de sa liberté. En effet, le grand agitateur est moins à craindre à 
Londres, à la chambre desconununes, qu'à Dublin , au fond d'une prison. 

En Espagne , la lutte entre le gouvernement qui siège à Madrid et les 
mouvemens insurrectionnels qui ont éclaté sur plusieurs points de la Pénin- 
sule continue toujours. Alicante et Carthagène sont toujours assiégées. 
Cependant on se prépare à faire à la reine Marie-Christine une réception 
solennelle. Marie-Christine reverra sa fille au milieu des crises d'une guerre 
civile. Pourra-t-elle conclure le mariage d'Isabelle aussi promptement qu'elle 
le désirait quand elle a quitté Paris ? Le mariage de la jeune reine serait 
l'occasion naturelle d'une convocation nouvelle des cortès et d'un rappro- 
chement entre les différens partis. Puisse "Marie-Christine contribuer à mettre 
lin au régime exceptionnel qui pèse sur l'Espagne ! 

Il paraît que notre gouvernement s'était trop tôt flatté d'exercer sur le 
divan une influence tutélaire en faveur des chrétiens et de l'humanité. Les 
persécutions inspirées par la plus sauvage intolérance recommencent dans 
les provinces soumises à la Porte. Les Turcs, qui sont opposés aux réformes, 
quelles qu'elles soient, religieuses, administratives ou politiques, cherchent 
à se donner de la force en déployant toutes les rigueurs d'un fanatisme im- 



72 REVDE I)E PARIS. 

pitoyable. La voix des ambassadeurs européens est peu écoutée, et e'est 
encore au nom de l'indépendance de l'empire ottoman que le divan foule 
aux pieds toutes les lois de l'humanité. 

Cependant au sein de l'assemblée nationale de la Grèce il retentit de temps 
à autre des paroles imprudentes. Ainsi un député s"est écrié que la Grèce ne 
serait constituée que lorsque la bannière grecque flotterait sur la coupole de 
l'église de Sainte-Sophie à Constantinople. Cette sortie a, dit-on, fort déplu 
aux deux ambassadeui's de France et d'Angleterre. Nous concevons que les 
représentans des deux premiers états constitutionnels de l'Europe se croient 
le droit de recommander aux Grecs plus de sagesse et de mesure. Toutefois 
il faut bien s'attendre à ce que de temps à autre l'imagination et le patrio- 
tisme des Hellènes fassent explosion. L'usage si nouveau de la tribune doit 
avoir pour les Grecs quelque chose d'enivrant, et nous ne saurions exiger 
d'eux la mesure que donne à des peuples plus calmes une longue pratique 
parlementaire. C'est à la France et à l'Angleterre de guider la Grèce sans 
peser sur elle : c'est un rôle noble, utile à l'intérêt général , et qui demande 
uiie patience habile. L'Angleterre et la France se créeront des droits à la re- 
connaissance et à la docilité de la Grèce en amenant la Russie à respecter 
l'indépendance et les institutions libérales de la race hellénique. C'est au 
bon sens, à la finesse des Grecs de s'assurer par leur conduite l'appui perma- 
nent de l'Europe constitutionnelle. 

Le cri de l'opinion pénètre aussi dans les conseils des gouvernemens les 
plus absolus. L'empereur Isicolas a modifié l'ukase qu'il avait rendu pour 
transférer les Israélites des frontières dans les provinces intérieures de l'em- 
pire. D'après ces modifications, les juifs qui possèdent des maisons de pierre 
pourront encore rester quatre ans dans leur domicile; on accorde un délai 
de trois ans à ceux qui n'ont que des maisons de bois. Les juifs seront 
exempts de l'impôt pendant cinq années, et ceux qui possèdent de grandes 
fabriques pourront les garder avec une autorisation spéciale du gouverne- 
ment. Tout cela est encore bien exceptionnel et bien dur, mais on annonce 
que ces modifications ne seront pas les dernières. 11 est évident que le gou- 
vernement russe a fini par reconnaître que l'ukase primitif était inexécu- 
table. 



F. BONNAIBE. 



FERNANDE. 



VIL' 

— Maurice, dit Fernande, laissez-moi d'abord vous remercier comme 
on remercie Dieu; les seuls jours heureux de ma vie, je vous les dois. 
Quand je serai seule, isolée et vieille, je me retournerai vers le passé, 
et la seule époque lumineuse de mon existence sera celle que votre 
amour aura éclairée. Quand je serai sur mon lit de mort et [que mon 
repentir aura expié mes fautes, ce que je demanderai à Dieu, c'est un 
paradis qui ressemble à ces trois mois tombés du ciel. 

— Oh ! dit Maurice, merci pour ce que vous venez de dire. 
Fernande sourit tristement en voyant le jeune homme se tromper 

si étrangement à ce début. 

— Oui, Maurice, reprit-elle; mais ce qui fait que je remercie Dieu de 
cet amour, c'est que non-seulement il a éveillé mes sens, mais c'est 
surtout qu'il a retrempé mon ame; c'est qu'il m'avait fait oublier qu'il 
existait un monde corrupteur et corrompu, c'est qu'il m'inspirait à la 
fois l'oubli du passé et l'insouciance de l'avenir, c'est que pour la pre- 
mière fois je me sentais heureuse et fiùre du sentiment que j'éprou- 
vais; c'est que ce sentiment était si pur, qu'il me relevait de mes 
fautes, si miséricordieux, que je les pardonnais à ceux qui me les 

(1) Voyez les livraisons des 17, -21, 31 décembre 1843, 7, U, '21, 28 janvier, 4, 
11, 18 février et 3 mars 18U. 

TOME XXVII. JIARS. 6 



74 HEVUE DE PARIS. 

avaient fait commettre. Je ne vivais plus qu'en vous, Maurice; vous 
étiez l'unique but de mes pensées. Je m'endormais dans de doux rêves, 
je m'éveillais dans de douces réalités. Mon bonheur était trop grand 
pour qu'il durât, mais je remercie le ciel de me l'avoir accordé; les 
regrets me tiendront lieu d'espérances, et je marcherai dans l'avenir 
les regards tournés vers le passé. 

Aussi, quand je découvris que vous m'aviez trompée, Afeurice, tout 
entière à ma douleur, aveuglée par elle, je ne compris pas que c'était 
pour vous une nécessité d'agir comme vous l'aviez fait. Je sentis que 
quelque chose se brisait dans ma vie; j'éprouvai l'amer besoin de la 
souffrance, et cependant la solitude et le silence m'effrayaient, car je 
me redoutais surtout moi-même. II me fallait le bruit, l'agitation, la 
vengeance même. Malheureuse que j'étais, de ne pas songer que, lors- 
qu'on aime véritablement, c'est toujours sur soi-même qu'on se venge! 
Je voulus donc élever entre vous et moi une barrière insurmontable. 
Vous voyez bien, Maurice, que je vous aimais toujours, puisque 
e doutais ainsi de moi. Je me replongeai dans le désordre de ma vie 
passée. En votre présence la courtisane avait disparu; mais, je vous 
l'ai dit, vous étiez mon bon génie, Maurice : votre absence la fit re- 
vivre. Oh! je fus bien coupable, écoutez-moi, ou plutôt je fus bien 
folle. Au-dessus de cette misère qui parfois fait l'excuse des femmes 
flétries, je discutai avec un nouvel amant le prix de ma personne. — 
Oh ! oui, oui, pleurez, dit Fernande au jeune homme, qui ne pouvait 
retenir un sanglot, pleurez sur moi; car j'atteignis alors à un degré 
de honte que je n'avais jamais atteint. Après avoir retrouvé le senti- 
ment de la vertu, j'eus le cynisme du vice, j'affectai le luxe, je jouai 
la femme impudente, et par conséquent la femme heureuse. 

Eh! tenez, hier encore, quand, rieuse et sans remords, vos amis 
me conduisaient chez vous sans que je susse où j'allais , quand je ve- 
nais briser mon apparente insouciance à l'angle de votre cercueil, 
aveugle que j'étais, je croyais encore à la possibilité d'une existence 
pareille; hier, repoussant le respect des usages que je gardais enfermé 
dans mon ame, oubliant les pieux enseignemens donnés à ma jeu- 
nesse, franchissant, à l'aide de mon incognito, les distances sociales, 
je suis entrée dans cette demeure la tête haute, Maurice, j'ai vu votre 
mère, j'ai vu votre femme, je vous ai revu, et toute mon impudence 
est tombée à mes pieds comme tombe au premier coup une armure 
mal jointe et mal trempée. Maurice, ce n'est point le hasard qui a 
conduit tout cela, qui a permis que ces hommes frivoles dont j'étais 
le jouet m'amenassent ici. Le secret que j'aurais voulu me tiiire à moi- 



REVCE DE PARIS. Ta 

même n'aura pas été divulgué inutilement; en vibrant tout haut, le 
nom démon père a brisé le lien qui m'attachait à la honte, il a réveillé 
au fond de mon cœur le sentiment social que j'y avais refoulé, il m'a 
rendu le désir des actions nobles et la possibilité d'une vie pure. Mau- 
rice, j'avais eu le courage de vous cacher que j'étais une pauvre (ilîe 
de noblesse qu'on avait poussée des hauteurs du monde dans les basses 
régions de la société. Je ne voulais pas que vous vissiez la distance 
que j'avais parcourue pour descendre où vous m'aviez trouvée; mais 
vous, cœur élevé et clairvoyant que vous êtes, vous l'aviez devinée, 
n'est-ce pas? Je n'avais jamais osé vous dire que mon pauvre père, 
mort sur un champ de bataille entre les bras d'un fils de France, ap- 
partenait à cette vieille noblesse toujours prête à verser son sang, 
sinon pour son pays, du moins pour son roi. J'ai retrouvé dans votre 
aristocratique maison mes aïeux, qui avaient le droit d'y être reçus en 
pairs et en égaux. Maurice, je les appelle à mon aide, je les évoque 
pour ma défense, et moi, en échange du secours qu'ils m'auront 
donné contre vous et surtout contre moi-même, oh ! je leur promets 
du fond du cœur de laver avec mes larmes la tache que j'ai faite à 
leur blason. 

Il y avait dans le langage de Fernande un tel mélange de poésie et 
de réalité, de simplicité et d'exaltation, que ISIaurice ne cherchait 
ipas même à répondre; il regardait, il écoutait; cette situation de l'ame 
du jeune homme était trop favorable aux projets de Fernande pour 
iiqu'elle ne fit pas un effort sur elle-même pour en profiter. Rempla- 
içant donc par un doux et mélancolique sourire cet éclair d'enthou- 
siasme qui avait jailli de ses yeux en illuminant son visage, elle con- 
tinua en posant sa main sur le cœur du jeune homme : 

— Me comprenez-vous maintenant, Maurice? Ce cœur que je con- 
nais si bon et si généreux, ce cœur que j'ai toujours senti battre sous 
ma main quand il s'est agi d'un de ces sentimens si délicats qu'ils 
échappent aux autres hommes; ce cœur comprend-il pourquoi Fer- 
nande, redevenue pour vous une chaste maîtresse, trompée par vous, 
s'est refaite courtisane ? 

— Oh! oui, oui, s'écria Maurice; aussi, Fernande, Dieu m'est té- 
moin que, de tout ce qui s'est passé, je ne veux rien entendre, je ne 
veux rien savoir; que non-seulement je pardonne , mais encore que 
j'oublie. 

— Oui, Maurice, oui, dit Fernande, j'accepte le pardon, mais je re- 
fuse l'oubli. 

— Et pourquoi? mon Dieu! pourquoi? demanda Maurice. 

6. 



Y6 UEVUE DE PARIS. 

— Parce que notre liaison n'était pas de ces liaisons banales, qui 
se rompent et qui se reprennent. Non, non, Maurice, fermez les yeux 
du corps, oubliez que vous avez là près de vous, assise sur votre lit, 
une femme jeune et que l'on dit belle : que votre cœur me regarde et 
m'entende. Maurice, nous rapprocher l'un de l'autre maintenant, ce 
serait plus qu'un crime, ce serait une profanation. Croyez-moi, ce que 
nous avons éprouvé, on ne l'éprouve qu'une fois. Les brûlantes extases 
se sont glacées pour ne plus renaître. Le délire de la passion, refroidi 
chez vous et chez moi par nos larmes mêmes, n'aurait plus son excuse. 
Maurice, soyez homme courageux comme je veux être femme sans 
reproche. 

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Maurice entrevoyant pour la pre- 
mière fois le but véritable de Fernande, qu'il avait inutilement cherché 
pendant tout ce long discours. Mais savez-vous que ce que vous de- 
mandez là, c'est détruire à jamais notre liaison, et par conséquent ma 
seule, mon unique espérance? Savez-vous , — oui , vous le savez bien , 
— savez-vous que mon amour, c'est ma vie? 

— Je ne suis plus digne de votre amour, Maurice. J'ai voulu, en 
vous expliquant tout , laver l'ame et non le corps. Mon ame est tou- 
jours digne de vous , Maurice , car elle n'a failli que pour vous avoir 
trop aimé; mais la femme a appartenu à un autre. 

— Oh! que m'importe, puisqu'en cédant à un autre, j'étais le seul 
que vous aimiez ! 

— Ne parlez pas ainsi, Maurice, ne parlez pas ainsi, reprit Fernande 
avec douceur; car je vous dis , moi , que tout rapprochement est im- 
possible. 

— Fernande, s'écria Maurice, il n'y a rien d'impossible avec la vo- 
lonté. 

— Maurice, dit Fernande avec un accent de froide résignation, 
Maurice, l'amant que j'ai pris après vous, savez-vous son nom? 

— Oh ! non, non, je ne le sais pas, et je veux toujours l'ignorer. 

— Eh bien ! je dois vous le dire, moi; cet amant, c'est M. de Mont- 
giroux. 

— Le comte ! s'écria Maurice en joignant les mains , le comte de 
Montgiroux ! Oh ! madame, l'ai-je bien entendu î 

— Le connaissais-je, Maurice? L'avais-je jamais vu? répondit Fer- 
nande. Savais-je qu'il était votre père ? 

— Mon père! mon père! s'écria Maurice. Qui donc vous a appris 
cela? 

— Pardon, Maurice, dit humblement Fernande en joignant les 



REVUE DE PARIS. 77 

mains , je ne dénonce ni n'accuse; je ne répète que ce que M'"'^ de 
Barthèle lui disait à lui-même hier soir. 

Il sembla à Fernande qu'elle venait d'entendre un gémissement 
étouffé; elle regarda autour d'elle, mais comme elle ne vit personne, 
elle crut s'être trompée. 

Alors elle reprit après un instant de morne silence : 

— Comprenez-vous, Maurice, tout ce qu'il y a de terrible pour nous 
dans cette seule parole : M. de Montgiroux est votre père ! 

Maurice baissa la tête, et, sans qu'il répondît un seul mot, des larmes 
ruisselèrent sur ses joues pâles. 

— Vous le voyez bien, Maurice, continua Fernande, nous n'avons 
plus qu'à gémir sur le passé; car vous le savez, vous, si je suis une de 
ces femmes sans scrupule et sans conscience qui se rient des choses 
les plus saintes. Et cependant, Maurice, il faut que je vous le dise, 
car je dois vous faire ma confession tout entière, un instant, dans 
cette maison, malgré la présence de votre femme, mon cœur s'est ou- 
vert à cette idée que les choses pouvaient renaître entre nous comme 
auparavant. Mais toute mauvaise pensée porte son châtiment avec elle. 
A peine avais-je rêvé cette trahison, que j'en ai été punie par la révé- 
lation du secret fatal. Alors, Maurice, tout a été fini. Et cette volonté 
irrévocable a été prise en moi-même de ne pas faire un pas de plus 
en avant, de m'arrêter là où j'étais. Aussi, aussi, Maurice, je vous le 
jure, tout à l'heure j'ai frissonné jusqu'au plus profond de mon 
cœur, j'ai tressailli de terreur jusqu'au plus intime de mon être, 
quand M. de Montgiroux est venu m'offrir sa main, son nom, sa 
fortune. Comprenez-vous? moi, Maurice, la femme de votre père! 
moi, Fernande, comtesse de Montgiroux ! Et cependant, Maurice, j'ai 
écouté tout cela, le cœur brisé, mais le visage calme, car je voyais 
quelque chose de triste et de digne de pitié dans cet amour d'un 
vieillard dont le monde eût ri peut-être; amour assez grand, assez 
absolu pour faire franchir à un homme comme le comte, à un homme 
pour lequel l'opinion du monde a toujours été une invariable bous- 
sole, la distance qui le séparait de moi. Oh! mon Dieu! Maurice, je 
le sais bien, et c'est fâcheux à dire, que pour les gens du monde, si 
rigides quand il s'agit des lois de l'étiquette, l'inceste n'existe qu'en 
vertu d'un contrat, qu'à la condition d'une cérémonie civile ou reli- 
gieuse, tant la loi des conventions sociales remplace en eux la loi de 
la nature! Mais moi, moi, Maurice, moi, dans ma pudeur, permettez- 
moi ce mot, je me suis sentie frappée; et vous-même, Maurice, vous- 
même, tenez, votre abattement me prouve que vous sentez comme 



78 REVUE DE PARIS. 

moi. Courbons donc la tète, et commençons, vous, ^faurice, un avenir 
(le bonheur, moi un avenir d'expiation. — Ne secouez pas la tête, 
Maurice, à ce mot de bonheur; à votre âge, le bonheur est une œuvre 
dont on peut facilement se faire l'artiste, une statue dont tout honrnie, 
après l'avoir taillée à sa fantaisie, peut devenir le Pygmalion. 

Un soupir sortit de la poitrine oppressée du jeune homme. Son re- 
gard était devenu fixe et troublé, un profond abattement avait rem- 
placé la véhémence de la passion. Fernande s'empara de la main qu'il 
tenait crispée contre son cœur comme pour y comprimer une douleur 
cuisante, et pensant qu'il fallait le tirer de cet état, fût-ce par une 
secousse : 

— Ainsi donc , Maurice , dit-elle arrivant à son but par un détour, 
il ne nous est plus permis de fléchir dans la route que nous nous 
sommes tracée. Dieu a mis un crime derrière nous pour que nous 
ne repassions plus par le même chemin, et peut-être un jour regar- 
derez-vous comme une preuve de sa bonté ce que vous croyez être 
aujourd'hui une manifestation de sa colère. Maurice, je vous l'ai dit, 
de nous deux, et j'en remercie le ciel, vous êtes l'être privilégié; car 
vous avez près de vous, prêt à renaitre, le sentiment qui vous semblait 
mort à tout jamais dans votre cœur. Oh ! mon Dieu ! vous ne savez pas 
encore quelle est la mobilité de notre pauvre cœur humain. Maurice, 
croyez-en une femme. Clotilde est bien jeune, Clotilde est bien belle, 
Clotilde est bien faite pour être aimée. 

— Oui, s'écria Maurice, oui, je sais tout cela; mais Clotilde est une 
statue; Clotilde est une enfant sans passions, Clotilde n'aime pas. 

Il sembla à Fernande qu'elle entendait un second gémissement. 
Elle regarda de nouveau autour d'elle; mais comme elle ne vit per- 
sonne, et que d'ailleurs la situation l'emportait, elle reprit : 

— Tout cela était vrai hier, Maurice, tout cela est faux aujourd'hui. 

— Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme. 

— Que depuis hier la statue s'est animée; que depuis hier l'enfant 
est devenue femme, et que la femme est devenue jalouse. 

— Jalouse ! Clotilde, jalouse ! reprit Maurice avec un accent qui 
n'était pas exempt d'amertume, tant l'amour-propre est un sentiment 
profondément enraciné dans le cœur de l'homme ! Certes, si Clotilde 
est jalouse, ce n'est point de moi. 

— Vous vous trompez, Maurice; c'est de vous, et remerciez Dieu 
que ce sentiment soit né chez elle d'hier seulement; car qui sait, Mau- 
rice, si son cœur eût ressenti depuis trois mois ce qu'il éprouve depuis 
hier, quels malheurs irréparables pouvaient en résulter pour vous? 



REVUE DE PARIS. ^9 

— Que voulez-vous dire? demanda Maurice; expliquez-vous, Fer- 
nande, car je ne vous comprends pas. 

— Mon Dieu ! dit Fernande, quel étrange aveuglement est celui 
des hommes! Vous ne comprenez pas, Maurice, qu'une femme jeune, 
belle et délaissée... 

— Fernande, s'écria Maurice, soupçonneriez-vousClotilde? 

— Non, certes, et Dieu m'en garde, répondit la jeune fille; puis, 
conmie Maurice demeurait le sourcil froncé : Écoutez-moi bien, mon 
ami, dit-elle, ce que j'ai à vous dire touche un point délicat à traiter; 
mais on m'a fait pénétrer malgré moi dans votre maison, j'y suis pour 
y apporter le calme, et, si je le puis, le bonheur à tout le monde. 
Laissez-moi donc entrer jusque dans le sanctuaire de votre famille. 
Maurice, votre honneur m'est cher; je veux que, comme par le passé, 
il soit dans l'avenir, sinon à l'abri de toute atteinte, du moins pur de 
tout soupçon. Eh bien! votre honneur, Maurice, vous l'avez impru- 
denmaent exposé, conmie un joueur insensé expose sa fortune sur un 
coup de dé. 

Le jeune homme releva la tête à ces paroles, et son regard étincela, 
Fernande avait visé au cœur et avait touché juste; elle le vit et s'en 
félicita en elle-même. 

— Fernande, dit Maurice, que signifie ce langage? parlez. Aviez- 
vous quelque chose à m'apprcndre? vous parliez de Clotilde; songez-y, 
vous parliez de la femme qui porte mon nom. 

— Oui, je vous parlais d'elle, Maurice, et je me hâte de vous le 
dire, l'ombre d'une mauvaise pensée n'a pas encore obscurci son front. 
Mais savez-vous si votre délaissement n'eût pas altéré bientôt la pureté 
de son ame, si peu à peu ce nuage d'innocence qui l'entoure, comme 
cette vapeur dont s'enveloppaient les déesses antiques pour se rendre 
invisibles au regard des hommes, ne se fût pas dissipé au souffle des 
suggestions intérieures? La jalousie est mauvaise conseillère, Maurice. 
Justifiée qu'elle était par votre exemple, peut-être eût-elle fini par 
envisager la vertu comme une duperie, et le crime conmie la justice 
des représailles. 

— Oh! de pareilles idées ne seraient jamais venues à Clotilde, 
s'écria Maurice. 

— Oui; mais quand ces idées ne viennent pas aux femmes délaissées 
trop jeunes pour les concevoir d'elles-mêmes, croyez-moi, Maurice, il 
y a toujours quelqu'un qui les leur fait venir. 

— Fernande! Fernande ! s'écria Maurice, prenez garde, je jette en 



80 REVUE DE PARIS. 

ce moment les yeux autour de moi, et je cherche l'homme que vous 
vouiez dire. 

— Vous vous trompez, Maurice, reprit vivement Fernande, qui crai- 
gnait que Maurice ne se laissât emporter plus loin qu'elle ne voulait 
le conduire. Je n'ai eu l'intention de désigner personne, j'ai parlé par 
hypothèse, j'ai raisonné sur des généralités. 

— Oh ! reprit Maurice, malheur à celui qui aurait conçu même une 
espérance! car je vous jure, Fernande, que cette espérance, s'il ne 
l'avait pas renfermée au plus profond de son cœur, il la paierait de 
sa vie. 

— Mais vous l'oubliez, Maurice, l'homme que vous menacez, c'est 
vous-même; le coupable, c'est vous et pas un autre. II en sera donc 
toujours ainsi, et votre égoïsme, à vous autres hommes, vous empê- 
chera donc toujours déjuger sainement les situations que vous faites? 
Vous si droit, si loyal, Maurice, est-il possible que dans un seul cas 
vous ne compreniez pas votre injustice? Comment, vous voulez exiger 
de votre femme l'observation des lois que vous avez enfreintes, des 
vertus que vous aviez juré solennellement d'avoir, et que vous n'avez 
pas su conserver, la continuité des forces qui vous manquent? et cela 
quand sous l'illusion de \os droits prétendus et de votre autorité ima- 
ginaire vous marchez libre et abusant de tout! Où le contrat existe, 
Maurice, le privilège cesse; le lien est fait pour le mari comme pour la 
femme ; celui qui prend sa liberté en le dénouant donne nécessaire- 
ment la liberté à l'autre. Maurice, remerciez donc le ciel qu'il vous ait 
accordé une femme telle, que, lorsqu'elle a tout à vous reprocher, 
vous n'ayez pas l'ombre d'un reproche à lui faire, et que, quand vous 
avez tout oubhé, elle se soit, elle, souvenue de tout. Maurice, vous 
êtes privilégié en toute chose, car M"'« de Barthèle est digne de votre 
respect comme elle est digne de votre amour. 

Maurice s'était soule\é sur son coude, et l'on voyait à son poing 
crispé, à sa respiration haletante, à ses narines dilatées, que l'impres- 
sion était profonde. Fernande, heureuse d'avoir produit ce résultat et 
d'avoir jeté dans le cœur qui prétendait n'être plus bon qu'à mourir 
un nouveau ferment de vie, un principe de crainte inconnu, com- 
mença dès-lors à concevoir réellement des espérances pour l'avenir 
de celui qu'elle avait tant aimé. Alors, ne songeant plus qu'à la sépa- 
ration éternelle à laquelle elle voulait arriver, elle continua : 

— Hélas! Maurice, je vous ai fait rougir tout à l'heure de votre 
égoïsme à vous autres hommes, et cependant nous ne sommes pas 



REVUE DE PARIS. 81 

meilleures que vous; je vous parle ainsi de votre femme, parce que je 
l'ai observée avec attention, scrutée avec persévérance. J'avais mes 
raisons pour cela, car si j'avais eu un tort réel à vous signaler, si 
j'avais reconnu le moindre indice d'une faute, j'eusse gardé le silence; 
et peut-être , tant le principe du mal combat victorieusement en nous 
celui du bien , étouffant en moi de saints scrupules , repoussant de 
pieuses inspirations, serais-je venue vous dire : Maurice, aimons- 
nous, ne soyons pas meilleurs que les autres, acceptons notre bon- 
heur dans la corruption générale, par une indulgence réciproque, 
quoique tacite. J'aurais ajouté, puisqu'un homme grave et haut placé 
dans l'estime du monde ne croyait pas commettre une faute enm'épou- 
sant, puisqu'un faiseur de lois, un architecte social, ne croyait pas 
commettre un crime en succédant à son fils, j'aurais ajouté : Maurice, 
nous pouvons mépriser le monde en le trompant; nous pouvons de- 
mander à un amour ignoré les délices de l'égoïsme, faire de nos 
sentimens un abri contre l'orage, et de la volupté un oubli nécessaire; 
vous pouvez supporter la présence de votre femme, coupable comme 
vous; moi, celle de tous ces hommes, dont certes pas un n'est sans 
reproche, le sarcasme à la bouche et le mépris au cœur. Mais, je vous 
le répète, je m'incline devant celle que vous nommez Clotilde, sa 
vertu m'impose son exemple, me relève; en la voyant innocente, je 
me suis rappelé mon innocence; en la voyant honorable, j'ai compris 
que je pouvais encore être honorée. Maurice , ce n'est pas vous qui 
viendrez combattre une pareille résolution, je l'espère; ce n'est pas 
vous qui me repousserez dans l'abîme, quand je me sens la force d'en 
sortir. Maurice, que je remonte aux hauteurs dont je suis descendue, 
appuyée sur vous; ne m' écartez pas de la seule gloire qui puisse m'êlrc 
encore réservée; vous le savez , Dieu le dit : Celui qui se repent est 
plus grand que celui qui n'a jamais péché. 

— Oh ! Fernande ! Fernande ! s'écria Maurice en tendant la main à 
la courtisane, vous valez mieux que moi cent mille fois; c'est vous qui 
me relevez avec votre parole, et non pas moi qui vous soutiens a\cc 
mon bras. 

La pauvre femme saisit avec ses deux mains la main brillante que 
le jeune homme lui tendait, et tous deux gardèrent le silence pendant 
quelques minutes, silence éloquent dans sa muette expression, et 
pendant lequel leurs deux âmes se confondaient dans le sentiment 
d'une même douleur. 

— Eh bien? dit Fernande après quelques momens, en suppléant 



82 REVUE DE PARIS. 

par le charme de l'accent et par la puissance du regard au laconisme 
de la demande. 

— Oui, je comprends que c'est nécessaire, répondit Maurice, mais 
parfois la nécessité est bien cruelle. 

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! je vous remercie, s'écria Fernande; 
ce ne sera donc pas inutilement que je serai venue. 

— Mais c'est à une condition, Fernande. 

— A laquelle? 

— C'est que vous me ferez une promesse sacrée. 

— Je regarde ainsi toutes les promesses. 

— Eh bien! c'est qu'un jour nous nous reverrons. 

— Oui, je vous le promets, si je sais que vous êtes heureux. 
Maurice sourit tristement. 

— Vous éludez ma demande, dit-il. 

— Maurice, j'espère vous revoir plus tôt que vous ne le pensez. 

— Mais vous? demanda Maurice avec une certaine hésitation. 

— Eh bien! moi? dit Fernande en souriant à son tour. 

— Vous, qu'allez-vous devenir? 

— Écoutez, Maurice, dit Fernande. Oui, je comprends; ceci, c'est 
le dernier tourment de votre cœur, et je vous en remercie, malgré 
l'égoïsme qui le cause. Oui, vous êtes tourmenté de cette idée que 
vous pourriez me voir passer côte à côte avec un autre homme que 
vous dans une voiture, apercevoir derrière moi une ombre au fond 
d'une loge, entendre dire que Fernande était aux eaux des Pyrénées, 
de Baden-Baden ou d'Aix , avec tel prince russe ou tel baron allemand. 
Voyons, soyez franc, Maurice; n'est-ce pas là le fond de votre pensée 
lorsque vous me demandez ce que je vais devenir? 

— Hélas ! Fernande, dit Maurice, il n'y a pas moyen de vous trom- 
per, et vous voyez au plus profond de mon cœur. 

— C'est que votre cœur est limpide et transparent comme l'azur du 
ciel. Eh bien ! Maurice, écoutez-moi. Il y a une chose dont je me suis 
aperçue; c'est que la véritable douleur d'une rupture n'est pas dans la 
rupture même, mais dans la crainte que cette ame et ce corps qui nous 
appartenaient n'appartiennent ensuite à un autre. Eh bien ! Maurice, 
rassurez-vous. Par mon amour pour vous, par cette petite chambre 
virginale où nul n'était entré avant vous, où nul n'est entré depuis, où 
nul n'entrera jamais, par votre belle et chaste Clotilde, ange du ciel 
que je laisse pour vous mener, comme une autre Béatrix, à la porte 
du paradis, Maurice, Fernande n'appartiendra jamais à personne. 



REVUE DE PARIS. SB 

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Maurice, quelle créature di- 
vine vous êtes, Fernande! comme vous savez tout comprendre, tout 
deviner! Et renoncer à vous pour jamais? oh! c'est impossible. 

— Vous me dites cela, Maurice, au moment même où, pour la pre- 
mière fois, vous en concevez au contraire la possibilité. 

Maurice se tut, preuve que Fernande avait deviné juste. 

— Mais, reprit Maurice après un instant de silence, vous renoncez 
donc au monde ? 

— Qu'entendez-vous par le monde, Maurice? Si c'est cette société 
aristocratique et polie qui fait l'opinion parce qu'en apparence elle vit 
sans reproches, vous savez bien que je ne puis y prendre ma place. 
Si ce que vous appelez le monde, au contraire, est la foule où j'ai vécu 
sans scrupule jusqu'à présent, vous savez bien encore que je ne veux 
plus en faire partie; il n'y a donc plus de monde pour moi. 

— Alors, vous quittez Paris? 

— Oui, Maurice. 

— Et où allez-vous? 

— Oh ! ceci est mon secret. 

— Comment! je ne saurai pas même où vous êtes? comment! j'igno- 
rerai les lieux où vous respirez? conunent! je ne pourrai pas me repré- 
senter les objets qui vous entourent? 

— Écoutez, dit Fernande, je comprends ce dernier désir; vous re- 
cevrez une lettre de moi qui contiendra tous ces détails. Vous pourrez 
donc me revoir encore avec les yeux de la pensée, jusqu'au moment 
où vous m'aurez oubliée. 

— Oh ! pour cela, Fernande, jamais ! jamais ! 

— Bien, je vous crois, ou je fais semblant de vous croire; et main- 
tenant que tout est dit, adieu, Maurice. 

Maurice poussa un soupir, mais ses lèvres se refusèrent à prononcer 
aucune parole; leurs yeux seuls se rencontrèrent humides de pleurs. 
Ils sentirent tous deux qu'ils ne pouvaient prolonger d'un seul instant 
cette entrevue. Fernande se leva; Maurice, la tête renversée sur son 
oreiller, les mains étendues sur son lit, ne chercha pas même à la re- 
tenir. Ils échangèrent un dernier signe de tête, et cette séparation, 
qui devait être éternelle, se fit dans la solennité du calme de la nuit 
et dans le silence de la résignation. 



gi REVCE DE PARIS. 



VIII. 



Les sentimens sublimes sont le refuge des âmes fortes et la conso- 
lation des grandes douleurs. Le cœur s'y trompe et prend la tension 
de la volonté pour le calme de l'esprit. 

Maurice et Fernande s'étaient si puissamment encouragés eux- 
mêmes par l'effort d'une passion réciproque dégagée de toute in- 
fluence sensuelle, qu'ils ressentirent de part et d'autre, après la sépa- 
ration , cette placidité suave qui est la récompense de tout sacrifice 
terrestre. Le malade demeura le regard fixé vers la porte qui venait de 
se refermer sur Fernande, comme s'il eût cherché cette trace lumi- 
neuse que laissent dans le ciel ces étoiles filantes, qui ne sont peut- 
être rien autre chose que le passage d'un ange. Quant à la courtisane, 
elle marcha d'un pas assuré vers sa chambre; mais à peine arrivée au 
milieu du corridor, elle entendit derrière elle des pas légers et un 
frôlement de robe. Elle s'arrêta, et au même instant, pressée par une 
double étreinte, elle entendit la voix de la baronne qui, en l'embras- 
sant sur les deux joues, s'écriait : Merci ! cent fois merci ! et les lèvres 
plus timides et plus reconnaissantes encore de Clotilde, qui, en s'ira- 
primant sur la main que Fernande voulait vainement dégager, mur- 
muraient : Soyez bénie. 

— Et vous, dit Fernande, soyez heureuses, et que le bonheur que 
j'aurai laissé dans votre maison me fasse pardonner le trouble que sans 
le savoir j'y avais porté. 

— Vous êtes un ange, murmurèrent les deux voix, et Fernande 
sentit qu'elle était libre de continuer son chemin. 

Elle rentra dans sa chambre, s'agenouilla, récita la prière qu'on lui 
avait apprise dans son enfance sans que la moindre pensée importune 
vint la distraire ou de sa pieuse intention, ou des paroles qu'elle pro- 
nonçait, ou du sens qu'elle devait y attacher. Les formules générales 
ont cela de sublime, qu'elles tendent toujours au but évangélique, 
qu'elles courbent l'orgueil humain sous une discipline générale, 
qu'elles rappellent des misères communes à tous les enfans du même 
père, et qu'elles promettent des récompenses célestes indépendantes 
des distinctions sociales. Tout ce qui ramène à l'égalité fraternelle du 
christianisme, à ce point de départ de la société moderne , est d'un 
effet salutaire, quelle que soit d'ailleurs la disposition de l'ame, et dans 
quelque position mondaine qu'on se trouve. Ce n'est jamais inutile- 



REVUE DE PARIS. 85 

ment qu'on s'unit par un acte de foi au grand nombre de ceux qui 
souffrent, qui croient et qui espèrent, car le bonheur nous doit tou- 
jours venir des autres , et l'égoïsme n'est qu'une négation stérile, au 
point de vue de Dieu, comme au point de vue de l'homme. 

Fernande, en finissant sa prière d'autrefois, se releva, comme au- 
trefois, l'esprit libre, l'ame limpide, le cœur sanctifié; elle s'arrêta un 
instant, regardant autour d'elle avec un doux et mélancolique sourire, 
s'enveloppa de son châle, prit son chapeau, et descendit d'un pas léger 
dans le vestibule où son valet de chambre devait l'attendre. 

— Eh bien ! lui dit-elle en l'apercevant, avez-vous trouvé une voi- 
ture? 

— Oui, madame, répondit le valet de chambre; elle est là, à quel- 
ques pas de la maison. Mais, j'ai honte de le dire à madame, je n'ai 
pu trouver, au lieu de calèche ou de cabriolet, qu'un abominable 
coucou. J'ai grand peur que madame n'y soit affreusement mal; ce- 
pendant, comme elle m'avait dit à toute force qu'elle voulait partir... 

— Bien, bien, Germain, dit Fernande , vous avez suivi ponctuelle- 
ment mes instructions. Vous savez que j'aime qu'on agisse ainsi. Ras- 
surez-vous donc, je serai à merveille. 

— Et puis la nuit est froide, reprit le valet de chambre, et madame 
n'a que son châle, pas de pelisse, pas de coiffe, pas de manteau. 

— N'importe, Germain, partons. 

Le ton dont Fernande prononça ce mot interdisait au valet de 
chambre toute observation nouvelle. Aussi se hàta-t-il de marcher 
devant Fernande en la guidant du vestibule dans la cour et de la cour 
dans le jardin. Un domestique de M'^^ de Barthèle tenait ouverte une 
petite porte située à quelques pas de la maison du jardinier, et qui 
donnait sur la campagne. 

Arrivée au seuil de cette porte, Fernande aperçut le véhicule popu- 
laire qui lui était destiné. Le cheval secouait ses grelots, et le cocher 
battait des mains pour chasser le froid. 

Fernande , à la grande honte de Germain , monta dans la voiture, 
s'accouda dans un coin et, bientôt perdue dans ses réflexions, oublia 
les cahots incessans, le bruit monotone des grelots et les excitations 
énergiques du cocher. Un événement trop grave s'accomplissait à cette 
heure môme dans sa vie pour qu'elle songeât à toutes ces petites mi- 
sères. Ce travail de la pensée fut, au reste, si actif et si puissant que, 
pendant tout le temps du trajet, elle oublia jusqu'au froid que crai- 
gnait Germain, et qu'elle arriva à la porte de la maison qu'elle habi- 



86 REVUE I)E PARIS. 

(«lit sans pou\ oir se rendre compte ni du temps écoulé ni de la distance 
parcourue. 

On réveilla les femmes de chambre. Fernande refusa de se mettre 
au lit. Un feu vif et une boisson chaude ramenèrent la chaleur ab- 
sente; puis, elle fit approcher une table, du papier, une plume et de 
l'encre, et écrivit à son notaire de s'apprêter à la recevoir immédiate- 
ment pour affaire urgente. 

Le jour commençait à poindre. Tandis que le valet de chambre por- 
tait au notaire la missive de sa maîtresse avec ordre de le réveiller, 
Fernande prit la robe la plus modeste parmi ses robes, dépouilla celle 
qu'elle portait, et, cette courte toilette terminée, ordonna à sa femme 
de chambre de rassembler le linge nécessaire à un voyage de quelques 
semaines. 

— Oh! mon Dieu! s'écria la camériste étonnée, madame part-elle 
donc si brusquement? 

— A neuf heures, répondit Fernande, je désire avoir quitté Paris^. 

— Si c'est aux eaux que madame se rend, reprit la femme de 
chambre, je ferai observer à madame que rien n'est encore terminé 
pour ses toilettes d'été. 

— Ce n'est pas aux eaux que je vais, et je n'ai pas besoin de toi- 
lettes. 

— Alors c'est donc simplement un séjour d'une semaine ou deux 
que madame compte faire à la campagne? 

— Faites ce que j'ordonne , et ne me questionnez pas , dit Fer- 
nande. 

— Madame me dira au moins quelles robes et quels chapeaux je 
dois emballer. 

— Je vous demande le linge qui m'est nécessaire, et rien de plus; 
une malle légère, un sac de voyage même, me suffira. 

— Mais madame aurait bien dû me prévenir à l'avance, dit la femme 
de chambre avec cette ténacité particulière aux valets. 

— Et pourquoi cela, mademoiselle, je vous prie? demanda Fer- 
nande. 

— Parce que je n'ai rien de prêt pour moi-même. 

— Vous ne m'accompagnerez pas. 

A cette réponse brève et sévère, les larmes jaillirent dos yeux de la 
pauvre fille. Fernande , froide et grave avec les gens de son service, 
était cependant essentiellement bonne pour eux, et ses domestiques 
l'adoraient. 



REVUE DE PARIS. '^87 

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t relie, est-ce que j'aurais eu 
lie malheur de déplaire à madame? 

— Non, dit Fernande, touchée de l'exclamation douloureuse avec 
laquelle la pauvre femme de chambre avait prononcé ces paroles; non, 
Louise; vous êtes une brave et digne fille, au contraire : vous m'avez 
servie avec zèle et avec dévouement, et je vous remercie de tous vos 
soins. Soyez tranquille, je ne serai point ingrate; mes derniers ordres 
vous seront transmis par mon notaire. 

— Mais enfin, madame, pardon si je questionne encore, mais il 
me- semble que cette dernière demande est indispensable, quand mon- 

-sienr le comte viendra, que lui dirai-je? 

Fernande rougit jusqu'au blanc des yeux; puis, reprenant sa puis- 
sance habituelle sur elle-même : 

— Vous lui direz, Louise, que j'ai quitté ce matin Paris pour n'y 
revenir jamais. 

La femme de chambre joignit les mains avec un geste désespéré. 

— Maintenant, dit Fernande, faites un trousseau de toutes mes 
clés et donnez-le moi. 

La femme de chambre obéit et remit le trousseau à sa maîtresse, 
qui lui ordonna de la laisser seule. 

Elle se retira. 

Fernande alors alla ouvrir, avec une petite clé de vermeil qu'elle 
portait à sa châtelaine, le tiroir d'une charmante table en bois de rose 
incrustée de porcelaines de Sèvres; elle y prit un petit sachet de satin 
blanc brodé de perles et fermé par une agrafe , et le mit dans son 
corset. C'était dans ce sachet qu'étaient renfermées les quelques lettres 
que Maurice lui avait écrites pendant leur courte liaison ; puis elle 
referma le tiroir, y plaça le trousseau de clés, alla omTir un secrétaire, 
brûla tous les papiers qui s'y trouvaient, prit un petit portefeuille 
contenant cinq ou six mille francs en billets de banque, et mit dans 
sa poche une cinquantaine de louis qu'elle retrouva au fond d'un 
tiroir. Bientôt on vint lui annoncer que sa voiture était prête, elle 
s'enveloppa d'un grand manteau, descendit, et ordonna de toucher 
droit chez son notaire. 

Il y a des notaires de femmes, comme il y a des médecins de femmes; 
le notaire de Fernande était un élégant jeune homme de trente à 
trente-quatre ans, dont le cabinet ressemblait infiniment plus au bou- 
doir d'un petit-maître qu'au sanctuaire d'un légiste; c'était un de ces 
rares privilégiés qui ont payé leur étude sans avoir eu besoin de spé- 



88 REVUE DE PARIS. 

culer sur une dot, de sorte qu'ayant eu le bonheur de rester garçon, 
il avait conservé le privilège de la galanterie envers ses clientes. Un 
instant séduit comme tout le monde par le charme invincible qui en- 
veloppait Fernande, il avait essayé de lui plaire, et avait conçu l'espoir 
de réussir; mais bientôt, s'apercevant de l'inutilité de ses tentatives, 
il avait pris gaiement son parti de cette défaite, et transformant ses 
espérances amoureuses en affection sincère , il était devenu non-seu- 
lement le confident des intérêts matériels, mais encore l'ami de Fer- 
nande. 

Elle le trouva donc debout, quoiqu'il fût sept heures du matin à 
peine, car inquiet de ce message, et surtout de l'heure insolite à la- 
quelle il lui était parvenu, il avait sauté en bas de son lit, et s'était 
hâté de se mettre en état de recevoir Fernande. 

— Que signifie cette visite matinale, ma chère cliente? lui dit-il; 
hàtez-vous de me rassurer, car vous me voyez on ne peut plus inquiet, 
surtout si vous êtes déjà levée; si vous n'êtes pas encore couchée, c'est 
autre chose. 

— Eh bien , soyez tranquille , mon cher tabellion , dit Fernande en 
souriant d'un rire triste, je ne suis pas encore couchée. 

— Alors, je suis moins inquiet; maintenant, asseyez-vous et contez- 
moi l'affaire à laquelle je dois le bonheur d'un si charmant réveil. 

Et il approcha d'une chemmée élégamment habillée de velours un 
grand fauteuil à dossier rembourré, poussa sous les pieds de Fernande 
un coussin de tapisserie, et s'assit en face de la jeune femme. 

— Écoutez-moi, dit Fernande, vous êtes plus que mon conseil, 
vous êtes mon ami ; c'est à vous seul que je puis confier mes projets , 
car je vous sais discret comme un confesseur. D'ailleurs, je vous pré- 
viens que vous seul saurez ce que je vais vous dire. Si je suis trahie, 
la trahison viendra donc de vous. 

— Oh ! mon Dieu ! mais savez-vous que voilà un début qui me rend 
à ma terreur première? vous êtes ce matin d'une solennité effrayante. 

— C'est que je viens de prendre une grande résolution, mon cher 
ami, une résolution irrévocable; je commence par vous prévenir de 
cela afin que vous n'essayiez pas même de la combattre. 

— Et laquelle, bon Dieu ! entrez-vous aux Carmélites ? 

— J'en ai d'abord eu l'idée, dit Fernande en souriant; mais vous 
savez que je suis ennemie de toute exagération. Non, je me contente 
de quitter Paris pour n'y plus revenir... Pas un mot, cher ami, rien 
ne saurait être change à ma détermination. Vous connaîtrez seul le 



REVUE DE PARIS. 89 

lieu de ma retraite : je vais habiter le domaine que vous avez acheté 
pour moi , et dans lequel vous savez que je voulais me retirer quand 
je serais vieille. J'avance de quelques années une solitude prévue, voilà 
tout; je pars sans regret. Maintenant, voyons ce que je possède; parlez- 
moi de mes affaires de fortune. Vous voilà bien surpris, n'est-ce pas? 
C'est la première fois que je vous tiens ce langage; j'ajouterai que, si 
je suis riche, c'est à vous que je dois cette position, qui me permet de 
vivre indépendante : ma reconnaissance vous est donc complètement 
acquise. 

Il y avait tant de calme dans le maintien de Fernande, son langage 
était si précis et si nettement accentué , que le notaire baissa la tête 
en signe d'adhésion forcée. Il prévit que devant une pareille résolu- 
tion il n'y avait pas une observation à faire, et, sans dire un mot, il 
alla chercher le carton où se trouvaient rassemblés les dossiers rela- 
tifs à la fortune de sa cliente; puis, donnant à sa figure une expression 
grave dans laquelle on eût vainement cherché le moindre reste de 
galanterie, il prit la parole en notaire, en dépositaire de titres, en 
confident de transactions financières , sans embarrasser l'explication 
nécessaire d'une seule observation inutile. 

— Ainsi, dit-il, vous voulez savoir positivement ce que vous pos- 
sédez en biens meubles et immeubles ? 

— En tout, cher ami. 

— Primo: le domaine acquis en votre nom depuis déjà deux ans, 
augmenté des terres récemment achetées. 

— Quel est le rapport du tout? 

— Vingt mille francs par an; tous les baux ont été renouvelés au 
mois de novembre dernier. 

— Après? 

— Secundo : reconnaissance d'une somme de cent cinquante mille 
francs, prêtée sur première hypothèque au taux légal de 5 du 100. 

— Ce qui fait par an? 

— Sept mille cinq cents francs. 

— Mais savez-vous, mon cher ami, que je suis véritablement riche? 
dit Fernande. 

— Attendez donc. 

— Comment, ce n'est pas tout? 

— Tertio : en rentes sur l'état, 3 pour 100 et 5 pour 100, huit cou- 
pons s' élevant ensemble à dix mille francs de rentes qui, ajoutés aux 
vingt mille francs du domaine et aux sept mille cinq cents francs sus- 

XOME XXVII. MARS. 7 



90 REVUE DE PARIS. 

dits, forment un capital de trente-sept mille cinq cents francs de rentes 
libres de toutes charges et impôts. Voici, chère amie, l'état exact de 
votre fortune; êtes-vous contente? 

— Je suis émerveillée, elle dépasse de beaucoup ce que je croyais 
avoir. Maintenant, cher ami, écoutez bien mes dernières instructions. 
Voici une note des choses que je désire recevoir; vous voyez qu'à 
part une chambre tout entière que je veux avoir là-bas, lits, tableaux, 
tenture et meubles, telle qu'elle est enfin, je ne vous demande que 
mon piano, ma musique, mes livres, ma boîte à couleurs, mon che- 
valet, mes statuettes et mes esquisses. 

— Mais tout le reste, qu'en ferons-nous? 

— Attendez; voici la clé de ma petite table de bois de rose, qui 
faisait toujours votre admiration, et qui de ce moment est à vous; 
vous trouverez dans le second tiroir mes bijoux et mes diamans, vous 
les vendrez au plus honnête joaillier que vous connaissez. Je vous dis 
cela, parce que ce n'est plus moi qu'il volerait, mais les pauvres di; 
ma paroisse, à qui le produit de cette vente est destiné. 

Le notaire s'inclina. 

— Et les autres meubles? dit-il. 

— Vous les vendrez aussi, mais non en vente publique; en bloc, à 
Montbro ou à Gansberg, chez lesquels je les ai achetés presque tous. 
Sur ce produit, vous prélèverez pour tous mes domestiques une année 
entière de gages , que vous leur donnerez en mon nom. 

— Très bien, et le reste? 

— Le reste, vous le placerez. Quant à ma garde-robe, sans excep- 
tion aucune, elle appartient à mes femmes de chambre. Je suis désor- 
mais morte au monde. La femme que vous avez connue, continua 
Fernande en voyant le mouvement de surprise du notah-e, a cessé de 
vivre, mais il en existe une autre qui succède à celle-là , qui répudie 
toutes ses mauvaises pensées, qui hérite de tous ses bons sentimens, 
et celle-là, croyez-le bien, ne perdra jamais le souvenir de votre bien- 
veillance. Maintenant, n'est-il pas nécessaire que pour tout cela je 
vous remette une espèce de procuration, un pouvoir, un papier quel- 
conque? 

— Certainement, dit le notaire; mais, continua-t-il ne pouvant re- 
pousser entièrement le sentiment du doute, vous changerez peut-être 
d'avis, et il serait prudent d'attendre. 

— Vous voulez que je me soumette à un temps d'épreuve, soit, je 
ne demande pas mieux. Donnez-moi cette procuration en blanc; nous 



REVUE DE PARIS- 9tl 

sommes aujourd'hui le 8 mai, d'aujourd'hui en six semaines vous 4a 
recevrez. Ètes-vous content? Maintenant, procurez-moi pour cinq ou 
six mille francs d'or, envoyez chercher des chevaux de poste avec ce 
passeport qui n'est pas encore expiré; qu'ils prennent en passant ma 
calèche de voyage chez mon carrossier, et viennent m' attendre à votre 
porte. 

Le notaire s'apprêtait à faire des objections sur ce prompt départ, 
Fernande poursuivit : 

— A Paris, on a tout ce qu'on veut et quand on le veut : donnez 
donc des ordres, je vous prie; vous avez assez d'amitié pour moi^ je 
le sais, pour me pardonner d'en agir ainsi avec vous. 

Le notaire ne fit plus aucune objection ; son valet de chambre,^ . 
homme discret et intelligent, fut chargé de toutes cescommissionsr 
puis il revint s'asseoir près de sa belle cliente, et la regardant arec 
une expression de douce pitié : 

— Que s'est-il donc passé, pauvre amie? lui demanda-t-il. 

— Ce qui s'est passé? reprit Fernande, ce qui devait se passer un 
jour ou l'autre avec le caractère que vous me connaissez. Une émo- 
tion violente a fait naître dans mon ame une résolution forte. Vous 
savez bien , mon ami , que j'ai toujours aspiré à vivre dans l'indépen- 
dance d'une vie régulière; eh bieni le moment est venu. Hier, j'étais 
<?!ncore plongée dans les ténèbres; tout à coup un éclair a lui, illumi- 
nant un temps plus heureux; je me suis rappelé qui j'étais et ce que 
je devais être , ma résolution a été prise et accomplie sans secousse, 
et quelque étrange, quelque inattendue qu'elle soit, comme elle est 
irrévocable, je suis calme, vous le voyez, presque heureuse même. 
Eh bien ! si , ce que je ne crois pas, l'ennui se fait sentir, je reviendrai 
demander à votre grande ville des distractions permises , je me ferai 
homme, homme mûr et raisonnable, puisque je ne dois goûter ni le 
bonheur du mariage ni les joies de la maternité; c'est le seul parti qui 
me reste à prendre : pas un mot à cet égard, mon ami; il se pourrait 
qu'un homme fût assez fou pour vouloir m'épouser; moi je serai tou- 
jours assez prudente pour ne jamais accepter aucune proposition de 
<e genre; je ne dois pas oublier qu'on pourrait un jour faire rougir 
le front de mes enfans au souvenir de ce que fut leur mère. 

Et de sa main blanche aux doigts déliées, elle alla chercher la main 
un peu tremblante du notaire. 

— Eh bien ! mais , dit-elle, encouragez-moi donc dans mes bonnes 
résolutions; ne m'avez-^ ous pas entendu plus d'une fois établir cette 
théorie? 

7. 



92 REVUE DE PARIS. 

— Oui, reprit-il, mais je n'avais jamais cru vous la voir mettre à 
exécution. 

— Vous étiez hier à l'Opéra? dit Fernande, changeant brusquement 
non-seulement de sujet de conversation , mais encore de voix et de 
maintien; qu'y disait-on? 

— On y remarquait votre absence. 

— En vérité ! alors que dira-t-on demain ? que je suis partie pour 
Londres ou Saint-Pétersbourg? Laissez dire, mon ami, et n'oubliez 
pas que mon secret est conflé à votre honneur comme ma fortune à 
votre probité; laissez dire, et si un jour vous vous ennuyez de l'absence 
de votre ancienne amie, et que les testamens et les contrats de ma- 
riage vous laissent une semaine, venez me voir dans mon ermitage. 

— Fernande, Fernande! je crains bien que vous n'épromiez de 
tristes déceptions. 

— Que voulez-vous? en tout cas il n'y aura pas à s'en dédire, car 
j'aurai quitté Paris par-devant notaire. Ah! vous souriez enfin, mon 
cher tabellion; vous êtes tellement mondain que je ne trouverai, je le 
vois bien , grâce de ma raison à vos yeux qu'en vous disant des folies. 
Qu'à cela ne tienne; j'ai l'esprit assez libre pour vous tenir tête. 
Il y a plus : comme vous êtes garçon, et que je n'éveillerai, par con- 
séquent , la jalousie de personne, donnez-moi à déjeuner, là, au coin 
du feu, des côtelettes et du vin de Champagne frappé. 

— Non, non, pauvre folle, s'écria le notaire les yeux pleins de 
larmes à la vue de cette gaieté factice; non : vous vous agitez vaine- 
ment, je devine ce que vous ne voulez pas dire. Il y a quelque passion 
bien profonde et bien malheureuse sous votre sourire; quelque infi- 
délité d'un homme que vous aimez, quelque rupture, n'est-il pas vrai? 
Avouez-moi cela; voyons, je vous en supplie. Vous savez combien je 
vous suis dévoué; mes conseils viendront du cœur. Ce ton dégagé, ce 
langage frivole vous sont d'ordinaire si étrangers, qu'ils vous trahis- 
sent en ce moment. Vous voulez déguiser quelque chagrin qui vous 
ronge le cœur; vous essayez de vous punir des perfidies d'un amant. 
Parlez, parlez, je vous en prie au nom de notre ancienne amitié. Je 
puis tout réparer peut-être : la vérité, Fernande, la vérité ! 

— La vérité, répondit Fernande avec cette candeur grave et gra- 
cieuse qui n'appartenait qu'à elle : dans toutes les circonstances im- 
portantes de ma vie, je vous l'ai dite sans déguisement comme sans 
effort. Aujourd'hui, je vous la dirais tout entière encore, si mon se- 
cret était à moi seule, quoique cette confidence dût être inutile au 
poiut de vue où vous l'envisagez, car que pourrait toute votre expé- 



REVUE DE PARIS. 93 

rience sur cette matière impalpable qu'on appelle le passé? Croyez- 
moi, mon ami, je suis sincère; d'ailleurs je n'aurais aucun intérêt à 
ne pas l'être avec vous : je pars libre, je pars sans y être forcée; je 
pars repoussée hors de Paris par le dégoût du passé, entraînée par 
l'espérance de l'avenir. La bonne intention mène aux bonnes œuvres. 
Maintenant me croyez-vous? 

— Il le faut bien , puisque vous ne voulez pas me dire autre chose. 

— Eh bien ! me refuserez-vous encore à déjeuner? 

Le notaire sonna et donna ses ordres. Dix minutes après, une petite 
table était apportée, toute servie. 

Fernande fut charmante pendant ce dernier repas. On eût dit que, 
par une innocente coquetterie, elle voulait laisser des impressions 
encore nouvelles à celui qui la connaissait si bien. 

A neuf heures, on entendit entrer la voiture dans la cour; un 
instant après, le valet de chambre parut avec l'or demandé. Tout était 
prêt. Fernande se leva en souriant. 

Le notaire ne pouvait croire encore que tout cela ne fût pas une 
espèce de songe qui allait s'évanouir. 

— Et seule , seule pour un si long voyage ! dit-il en voyant Fer- 
nande prendre sa mante et son chapeau. 

— C'est un nouveau monde que je cherche, dit Fernande; si je le 
découvre, rien ne doit m'y rappeler le vieux monde que je quitte. Je 
ne veux humilier personne par mon repentir. — Puis, avec une grâce 
charmante : — Allons, dit-elle, comme c'est la dernière fois que nous 
nous voyons peut-être, cela vaut bien la peine que vous me con- 
duisiez jusqu'en bas. 

Le notaire conduisit Fernande jusqu'à la voiture. 

— Vraiment, lui dit-il, si les voisins n'étaient pas aux fenêtres pour 
nous regarder, je me mettrais à genoux pour baiser le bas de votre 
robe, tant vous êtes une femme charmante, et tant je suis sûr qu'il y 
a quelque grand dévouement caché sous votre simplicité. 

— Eh bien ! dit Fernande, au lieu de baiser le bas de ma robe, em- 
brassez-moi. Voyons; c'est un pis aller que vous accepterez peut-être? 

Et elle tendit son front à ce digne ami, qui y posa ses lèvres trem- 
blantes. Cet événement, en apparence si simple, était une des grandes 
émotions qu'il eût éprouvées dans sa vie. 

— Par où sortons-nous de Paris? demanda le postillon. 

— Par la barrière de Fontainebleau, répondit Fernande. 

Et comme la voiture commençait à s'ébranler, elle passa une der- 



94 REVUE DE PARIS. 

nière fois par la portière sa main , sur laquelle cet homme, qui n'avait 
jamais rien été qu'un ami , déposa un dernier baiser. 

Puis les chevaux partirent de cette course rapide qu'ils conservent 
tant qu'ils sont dans l'intérieur de la ville, et qu'ils semblent quitter 
d'eux-mêmes dès qu'ils atteignent les faubourgs. 

En même temps que Fernande sortait de Paris par la barrière de 
Fontainebleau, M. de Montgiroux y rentrait parla barrière du Maine. 
Il n'avait pas pu attendre l'heure dite et venait demander compte à sa 
beUe maîtresse de sa disparition de la maison de Fontenay-aux-Roses, 
disparition qui , du reste, n'avait étonné que lui. 

Le pair de France, en arrivant chez Fernande, y trouva les domes- 
tiques dans tout le loisir des conjectures. Seulement il y avait un point 
positif, c'est que la femme de chambre avait été chargée par sa maî- 
tresse de dire au comte qu'elle avait quitté Paris pour n'y jamais re- 
venir. Il fallut, au reste, qu'elle répétât cette désespérante nouvelle 
huit ou dix fois; M. de Montgiroux n'y voulait pas croh-e. 

Dans son désespoir, il courut chez M'"'= d'Aulnay, et lui raconta 
tout, c'est-à-dire le peu qu'il savait, lui demandant si elle en savait 
davantage. M"* d'Aulnay était encore plus ignorante que le comte; 
mais en sa qualité dé femme auteur, elle cria tout d'abord à l'immo- 
ralité, promit de s'enquérir, dénatura les faits qu'elle put recueiUir 
relativement à cette étrange disparition, en inventa d'autres pour lui 
donner avec ses propres idées un lien logique, et le lendemain tous 
lès oisifs du Paris élégant ne s'occupaient au boulevard Tortoni , au 
foyer de l'Opéra et au jockey-club, que de la disparition de la belle 
Fernande. On vécut huit jours sur cet événement. 

Au milieu de l'étonnement général, Léon de Vaux et Fabien de 
RieuUe ne furent pas les moins surpris. Il était évident pour eux que 
cette absence de Fernande se reliait aux évènemens dans lesquels ils 
avaient joué un rôle pendant cette journée du 7 mai, journée durant 
laquelle il s'était passé tant de choses. Mais, comme la première fois 
qu'ils retournèrent à Fontenay, il leur fut répondu que M. Maurice 
était encore souffrant, que M™*' de Barthèle n'était pas visible, et que 
là baronne était à Paris, ils furent, comme les autres, forcés de s'en 
tenir à de simples conjectures. 

M"*^ de Neuilly, perdant l'espoir d'humilier son amie en lui faisant 
sentir la supériorité que donne une conduite sans reproche, se pro- 
mettait de se venger sur M™^ de Barthèle et sur la baronne. Màlheu- 
xeusement la baronne, avec son fils, faible encore, et avec Clotilde, 



REVEE DE PARIS. 95 

radieuse de bonheur, reparut bientôt dans le monde pour y annoncer 
son mariage prochain avec le comte de Montgiroux , mariage qui eut 
lieu le 7 juin 1835, c'est-à-dire un mois jour pour jour après la visite 
de Fernande à Fontenay-aux-Roses. 

Trois mois après, comme le lui avait promis Fernande, Maurice 
reçut la lettre suivante , qui ne pouvait au reste lui offrir aucun ren- 
seignement sur le pays qu'elle habitait, l'enveloppe ne portant pas de 
timbre : 

10 août 1835. 

« Trois mois sont écoulés depuis que je vous ai quitté, Maurice, et 
la Providence m'a tenu parole. Le comte de Montgiroux a épousé 
votre mère; on vous a vu plein de jeunesse et de santé aux dernières 
courses du Champ-de-Mars, et si vous ne vous avouez pas encore que 
vous êtes heureux, déjà Clotilde dit tout haut qu'elle est heureuse. 

« Dieu soit béni ! 

«Vous le voyez, Maurice, je ne vis pas si éloignée de vous et si 
isolée du monde que je vous aie entièrement perdu de vue; il est vrai 
qu'au milieu du bruit que continue de faire en roulant dans l'espace 
cet immense univers, je ne tends l'oreille que du côté où je sais que 
vous êtes. 

« Oh ! Maurice , que tous les événemens de cette journée ont été 
conduits par une main paternelle et miséricordieuse ! et que dans mes 
prières du matin et du soir je remercie Dieu de nous avoir inspiré le 
courage de faire ce que nous avons fait ! 

« Maintenant à moi de tenir ma promesse en vous parlant de moi. 

« J'habite un vieux château bâti sous Louis XIII, je crois, avec des 
murs rouges et gris, des toits élancés, couverts d'ardoises et armés de 
girouettes qui grincent au vent. On arrive à la porte principale par 
une grande allée d'ormes, aux formes tortueuses et fantastiques, qui 
le soir, quand par hasard je m'attarde dans quelque village et que je 
reviens seule, me font presque peur. 

« Cela vous étonne , Maurice , que je revienne tard et seule ? Je vis 
au milieu de bonnes gens et je me suis faite campagnarde comme eux. 

« Maintenant, suivez-moi. 

« En rentrant au château, — il faut bien que je donne à ma demeure 
le nom sous lequel elle est connue, — en quittant l'allée d'ormes , je 
franchis une grande porte ornée d'un écusson; si j'étais savante en 
blason, je vous dirais si le champ est d'azur, de gueules, de sinople ou 



96 REVUE DE PARIS. 

de sable, si le lion qui l'orne est issant, passant ou rampant; mais, 
comme je suis très ignorante en pareille matière , je me contenterai 
de vous dire que l'écusson est rayé en travers, et que le lion est de- 
bout et tient une épée. 

« Vous voyez donc ma porte, n'est-ce pas, s'ouvrant au bout de 
son allée d'ormes et surmontée de son écusson au lion armé? 

« Cette porte donne dans une vaste cour pavée autrefois dans toute 
son étendue, mais au milieu de laquelle j'ai fait planter un massif 
d'arbres dont tous les pieds sont garnis de fleurs. La voiture peut 
tourner par des chemins sablés et en longeant des haies de lilas au- 
tour de ce massif pour s'arrêter devant un perron composé de quatre 
marches, et sur la rampe duquel se dressent deux lions pareils à celui 
de l'écusson et armés comme lui d'une épée. 

« Vous connaissez ces vestibules de vieux châteaux, n'est-ce pas? 
tout en bois de chêne noirci par le temps, et de ce ton chaud et hardi 
auquel la peinture ne saurait atteindre. 

« Le vestibule conduit dans une salle à manger immense, dallée de 
carreaux noirs et blancs alternant entre eux comme les cases d'un 
damier. Tous les dessus de portes représentent des chasses aux san- 
gliers, aux cerfs, aux daims et aux renards. Les murs sont tendus de 
tapisseries à personnages représentant toute l'histoire de Moïse. Il y 
a un Moïse faisant jaillir l'eau du rocher qui est vraiment d'un beau 
caractère. 

« Il est inutile de vous dire que je ne mange jamais dans cette 
grande salle, où l'on ne peut raisonnablement dîner qu'à douze ou 
quinze. 

« Près de la salle h manger est un grand salon , rococo', Louis XV, 
Pompadour, comme vous voudrez , avec des fauteuils, des canapés et 
des rideaux de satin rouge, brochés blanc. Ce sont des fleurs, des oi- 
seaux et des arabesques à n'en plus flnir. C'est le grand salon de ré- 
ception , et , comme je ne reçois pas, je n'en parle que pour mémoire. 

« Montez vingt marches larges et douces, en vous appuyant sur 
une massive rampe de fer, et vous vous trouverez au premier; c'est là 
que j'habite. 

« En face de l'escalier une grande porte de chêne, une première 
antichambre lambrissée, donnant sur une seconde antichambre dont 
j'ai fait ma salle à manger. 

« Une petite table ronde, un poêle caché dans une espèce de che- 
minée gothique dont j'ai fait le dessin et que j'ai à peu près moulée 
moi-même, un papier vert M'iouté à grandes fleurs, tous ces char- 



REVUE DE PARIS. 97 

mans moines moulés sur ceux des tombeaux des ducs de Berri et posés 
sur des supports en harmonie avec eux , voilà tout l'ameublement de 
cette petite pièce. 

« A gauche un salon, mon piano, ma harpe, ma musique; la Som- 
nambule et les Puritains, Guillaume Tell, Moïse et le Comte Ory, 
tout Weber. 

« A droite mon atelier, dans la même position et dans le même jour 
où il était rue Saint-Nicolas, avec cette différence que, lorsque j'ouvre 
la fenêtre, au lieu de voir la maison en face, je découvre, à travers les 
massifs du parc, un admirable paysage, et, si je n'avais pas peur de 
vous donner des renseignemens trop précis, je dirais la mer à l'ho- 
rizon; 

« La mer, c'est-à-dire l'infini, c'est-à-dire l'immensité, c'est-à-dire 
la seule chose qui donne complètement l'idée de Dieu. 

« Dans cet atelier, Maurice, mon chevalet, mes couleurs, mes es- 
quisses, mes vieilles étoffes de brocard volées aux tableaux de Paul 
Véronèse et mes statuettes. 

« Puis à l'angle de cet atelier, écoutez bien, Maurice , une petite 
porte cachée que l'on ouvre grâce au même secret qui ouvrait l'autre, 
et qui donne entrée à la petite chambre blanche, à la petite cellule 
virginale que vous savez; le môme lit dans l'alcôve, la même mousse- 
Une le long des murs, la même lampe d'albâtre au plafond, les mêmes 
ornemens sur la cheminée, et en face de mon lit, Maurice, le ta- 
bleau que j'ai achevé le second jour où je vous ai vu, et qui représente 
le Christ pardonnant à la Madeleine. 

« Ce tableau est toujours le même, seulement j'ai retouché la tète 
de la femme à genoux. 

« Voilà tout, Maurice. Ce premier étage, c'est]mon monde, à moi, 
c'est mon univers, mon passé, mon avenir; mes trésors de joie et de 
douleur, tout est là. 

« Maintenant que vous savez où je vis, regardez-moi vivre. 

« A sept heures du matin je me lève, je passe un peignoir, je des- 
cends dans le parc; les arbres, les fleurs, les oiseaux, le gazon, le so- 
leil, la brise, tout cela est occupé à saluer le matin et à prier Dieu. 
J'ai une espèce de petite chapelle comme celle qu'on rencontre sur 
les chemins en Italie, je m'arrête devant elle, et c'est là que presque 
toujours je fais ma prière avec tout ce qui prie. 

« A neuf heures, je rentre, un déjeuner de fruits et de laitage m'at- 
tend dans la petite salje à manger du premier. 



98 REVUE DE PARIS. 

« Puis, après le déjeuner, je passe au salon et je cause une heure 
ou deux avec mon piano; il me dit les meilleures choses des grands 
maîtres, et je l'écoute toujours comme s'il me parlait pour la première 
fois. 

« A midi , au moment où le jour est dans toute sa pureté, je passe 
à l'atelier; là je cause avec moi-même, là je reste jusqu'à quatre heures; 
et presque toujours , tant je suis plongée profondément dans les rê- 
veries auxquelles je donne un corps, on est obligé de me prévenir que 
le dîner m'attend. 

« Après le dîner je sors emportant vingt francs avec moi. 

« C'est mon aumône journalière, Maurice, car je suis riche, je la 
répands tantôt dans un village , tantôt dans un autre , et je recueille 
des prières, dont je renvoie une moitié à vous et à votre famille. 

« Puis, le soir venu, je rentre par cette allée d'ormes dont, je vous 
l'ai déjà dit, les^f ormes fantastiques et tortueuses me font si grand'- 
peur. 

« Le soir, je lis. 

« Le dimanche, il se fait quelque changement dans ces habitudes. 

« A onze heures, je quitte le château, et vais assister à la messe 
qu'on dit dans l'église du prochain village. C'est une grand'messe 
accompagnée d'un orgue que je touche quelquefois dans les grandes 
solennités. 

« Le curé avait proposé de venir dire la messe à la chapelle du châ- 
teau , mais je n'ai pas voulu permettre que l'homme de Dieu se dé- 
rangeât pour une pauvre pécheresse comme moi. 

«A quatre heures , le parc s'ouvre, et les paysans, précédés de 
deux musiciens, y viennent danser. 

« Il va sans dire que c'est moi qui paie la musique et qui offre les 
rafraîchissemens. 

« Et maintenant, Maurice, que je vous ai décrit le lieu que j'habite, 
et raconté la vie que j'y mène, vous connaissez l'un et l'autre aussi 
bien que moi. 

« Seulement, à tout ceci, ajoutez le vœu éternel de ma pensée, 
celui par lequel j'achève ma prière du matin et ma prière du soir, celui 
enfin par lequel je termine cette longue lettre : 

« Maurice, soyez heureux. 

« Votre Fernande. » 



REVUE DE PARIS. 99 



IX. 



Trois ans s'étaient écoulés depuis que les évènemens que nous 
avons racontés s'étaient accomplis. 

Chaque journée a\ ait passé pour Fernande pareille à l'autre, et au 
grand étonnement de son notaire en correspondance suivie avec elle, 
elle n'avait point reparu à Paris, et semblait disposée à suivre, jusqu'à 
la fin des jours que Dieu lui avait marqués en ce monde, le plan de 
conduite qu'elle avait exposé le jour de son départ. Depuis ces trois 
ans, aucun accident n'était venu jeter l'ombre d'une variété quel- 
conque sur l'existence qu'elle menait dans le vieux château, lors- 
qu'en revenant un dimanche de la messe, elle trouva son intendant 
qui l'attendait sur la porte d'un air visiblement préoccupé. 

— Eh bien ! mon bon Jacques, lui dit-elle, qu'y a-t-il donc, et d'où 
vous vient ce visage effaré? 

— Il y a, madame, répondit le vieux paysan, qu'il s'est passé quelque 
chose d'étrange pendant votre absence. 

— Que s'est-il donc passé, mon ami? demanda Fernande en sou- 
riant. 

— Je pourrais ne rien dire à madame, et les choses passeraient 
ainsi, répondit Jacques; mais si j'ai mal fait, mieux vaut que je sois 
grondé tout de suite et que j'aie la conscience tranquille, au moins. 

— Oh ! mon Dieu ! savez-vous que vous m'effrayez ? dit Fernande 
de sa voix douce, se doutant bien qu'il s'agissait tout simplement de 
quelque infraction aux règles établies par elle pour la discipline de sa 
maison. 

— Oh! il n'y a rien d'effrayant là-dedans, car c'était un jeune 
liomme bien comme il faut, un ami de MM. de Saveney, les voisins 
de madame. 

— Eh bien! après, Jacques? 

— Eh bien ! madame, ce jeune homme, qui était en chasse depuis 
sept heures du matin, ayant perdu, à ce qu'il paraît, ses compagnons, 
et se trouvant à une lieue du rendez-vous, après avoir regardé avec 
une grande attention l'allée d'ormes, le château, et surtout les ar- 
moiries qui sont au-dessus de la porte, ce jeune homme a demandé 
à qui appartenait la propriété. Comme madame n'a fait aucune défense 
de dire son nom, j'ai répondu qu'il appartenait à M'"'' Ducoudray. 

A ce mot de M""^ Ducoudray, ce jeune homme a paru fort ému. 



100 REVUE DE PARIS. 

— Monsieur connaîtrait-il madame? lui ai-je demandé. 

— Oui, m'a-t-il répondu; beaucoup, autrefois. 

— Alors je regrette que madame soit à la messe, lui ai-je dit. 

— Elle est à la messe? s'est-il écrié; au village voisin, n'est-ce pas? 

— Oui, monsieur. 

— Écoute, mon ami , a-t-il ajouté : alors tu peux me rendre un ser- 
vice dont je te serai reconnaissant toute ma vie. 

— Parlez, monsieur, et si c'est en mon pouvoir, je le ferai avec 
grand plaisir. 

— En l'absence de M'"'^ Ducoudray, je voudrais visiter le château. 

— Mais, ai-je dit alors, le château n'est pas à vendre, monsieur. 

— Je le sais bien , a-t-il répondu ; mais tu ne peux savoir combien 
ce château renferme de souvenirs. 

— Monsieur l'aurait-il habité dans sa jeunesse? 

— Non, je n'y suis jamais venu même, et cependant je le connais 
comme si je l'avais quitté hier. 

— Monsieur me permettra de lui dire que cela me semble bien 
singulier. 

— Écoute, mon ami, me dit-il en me prenant les mains : je te le 
dis, j'ai un grand désir de voir ce château, et je puis te jurer d'avance 
qu'il ne résultera pour toi aucun reproche de ma visite. Mais faisons 
un marché : ne me laisse entrer dans chaque chambre que lorsque je 
t'aurai dit d'avance quels sont les meubles qu'elles renferment et quel 
est le papier qui les décore. 

— Monsieur, répondis-je fort embarrassé, je n'ai pas d'autorisation 
de faire ce que vous me demandez. 

— Mais tu n'as pas non plus d'ordres contraires? 

— Non, monsieur, répondis-je. 

— Eh bien ! encore une fois, je t'en prie, fais ce que je te demande. 
Si tu n'étais pas au service de M'"^ Ducoudray, je t'offrirais de l'ar- 
gent; mais je sais que ceux qui la servent n'ont besoin de rien. 

— Alors, repris-je, je vois que monsieur n'a pas menti en disant 
qu'il connaissait madame. 

— Oh ! c'est un ange ! s'est-il écrié. 

— Que voulez-vous, madame? reprit l'intendant; je ne pouvais pas 
refuser ce qu'il demandait à un homme qui parlait de vous dans ces 
termes-là. 

— Aussi vous avez consenti? demanda Fernande d'une voix dont, 
malgré toute sa puissance sur elle-même, elle ne pouvait cacher l'al- 
tération. 



REVUE DE PARIS. 101 

— Oh! mon Dieu! madame, aurais-je mal fait? demanda l'in- 
tendant. 

— Non, rassurez-vous ; ce que vous avait dit ce jeune homme était 
vrai, et il connaissait ce château aussi bien que moi-même. 

— Je m'en aperçus bien vite, madame; car, ainsi qu'il s'y était en- 
gagé, il me fit la description de chaque chambre avant même que la 
porte ne fût ouverte. Mais il passa rapidement sur le rez-de-chaussée, 
traversant seulement le vestibule, la salle à manger et le salon, en 
disant : A^otre maîtresse ne se tient jamais ici, n'est-ce pas? C'est le 
premier surtout qu'elle habite, c'est au premier qu'elle mange, qu'elle 
fait de la musique et qu'elle peint. 

— Je vous l'avoue, madame, je n'étais pas du tout rassuré, et si le 
chasseur avait eu soixante ans au lieu d'en avoir vingt-six ou vingt- 
huit, je l'aurais pris pour un sorcier; mais, comme on sait, les sorciers 
sont toujours vieux. 

— Continuez, mon ami, continuez, dit Fernande. 

— Alors, et de lui-môme, il a ouvert la porte qui conduit à l'escalier; 
je l'ai précédé pour avoir le temps de lui ouvrir. 

— Il doit y avoir vingt marches à monter, a-t-il dit, pour arriver au 
premier? 

— Ma foi, répondis-je, je ne les ai jamais comptées. — Effective- 
ment, pour la première fois je les ai comptées, il n'y en avait pas une 
de plus, pas une de moins. Est-ce que ce n'est pas miraculeux, dites, 
madame ? 

— Oui, répondit Fernande, mais continuez. 

— Sur le palier, de môme qu'il avait fait en bas, il me fit la descrip- 
tion de la salle à manger, du salon et de l'atelier. J'ouvris alors les 
portes, et il entra. — Cette fois, c'était d'autant plus étonnant, que 
ces trois chambres, c'est madame qui les a fait meubler. 

— Oui, c'est fort étonnant, reprit Fernande, mais continuez. 

— Le piano de madame était ouvert, il s'assit devant et joua le 
même air que madame avait joué le matin môme. Puis il entra dans 
l'atelier, s'assit devant le chevalet, prit la palette, et dans le paysage 
que madame a commencé, fit une petite cliapelle surmontée d'une 
croix, pareille à celle qui est dans le jardin. Enfin, comme j'ai cru 
qu'il allait sortir, il s'est levé , a marché droit à l'angle de l'atelier, a 
poussé un ressort, et là, que madame me pardonne, car j'ignorais moi- 
même qu'il y eût une chambre là, il a ouvert une porte, mais il n'est 
pas entré; il s'est seulement agenouillé et a baisé le seuil. — 11 est 
resté un instant à genoux, on eût dit qu'il priait. Puis il s'est relevé, 



102 REVUE DE PARIS. 

a religieusement fermé la porte, et m'a prié de l'accompagner jusqu'à 
l'église. 

Je n'avais aucun motif de lui refuser cette dernière demande; j'ai 
marché devant lui. Nous sommes justement arrivés au lever-Dieu. 

Madame était à genoux à sa place accoutumée. 

Il s'est arrêté à la porte de l'église, appuyé contre une des colonnes, 
les regards fixés sur madame, qu'il avait reconnue. 

Puis, au bout d'un instant de muette contemplation, il est sorti, a 
déchiré une page de son portefeuille, a écrit dessus quelques mots, et 
!me l'a remise. 

— Tiens, mon ami, m'a-t-il dit alors, tu donneras ce papier à 
M""^ Ducoudray. 

Alors, me serrant la main une dernière fois, il a tourné derrière 
l'église et a disparu. 

— Et ce papier? demanda Fernande. 

— Le voici, dit l'intendant. 

Fernande le prit d'une main tremblante, le déplia lentement; puis, 
après avoir levé les yeux au ciel, elle les ramena vers cette écriture, 
qu'on eût dit qu'elle craignait de reconnaître. 

Le papier ne contenait que ces quelques mots : 

« Je suis heureux. 

« Maurice de Barthèle. » 



— Hélas ! dit Fernande avec un profond soupir. 

Et deux larmes qu'elle ne put retenir roulèrent le long de ses joues ! 



Alexandre Dumas. 



LES ALPES FRANÇAISES 



ET 



LA HAUTE-ITALIE 



VERCZSIL ET MOVARRE. 



Quatre heures venaient de sonner aux cent'dix églises de Turin, 
et les premiers rayons du soleil levant illuminaient la bizarre étoile 
de la coupole de Saint-Jean-Baptiste, lorsque j'arrivai dans la grande 
cour des messageries Bonafoux. Notre lourd équipage était prêt, et 
le postillon enfourchait son cheval gris de fer. Je n'eus que le temps 
de me précipiter dans le coupé de la diligence. Un gros conducteur, 
coiffé d'une peau d'ours entière, et que je reconnus pour Français 
aux interjections énergiques dont il entremêlait, dans son impa- 
tience, son italien du Piémont, ferma brusquement la portière der- 
rière moi; le postillon fit claquer son fouet, et nous partîmes. Un 
aimable voyageur a dit qu'il avait pour habitude d'être toujours en 
retard, étant sûr de cette façon de ne jamais attendre. Je suis tout- 
Ci) Voyez les livraisons des 30 juillet, 6 et 27 août, 15 octobre et 10 décembre 1843. 



104 REVUE DE PARIS. 

à-fait de son avis. Que je m'éloigne à regret ou que j'aie hâte de 
m'enfuir, je ne veux pas avoir le temps de me reconnaître, et je 
trouve mortelles les minutes qui précèdent un départ. Aujourd'hui 
j'étais satisfait. Déjà nous avions franchi les portes de Turin, et nous 
cheminions sur la route de Verceil qu'à peine savais-je comment 
j'étais parti. Quand ce premier moment d'étourdissement fut passé, 
je jetai un regard autour de moi et je vis que je n'étais pas seul. Dans 
l'autre coin du coupé, sous un manteau à grands carreaux verts et 
noirs surmonté d'un voile qui enveloppait hermétiquement une pe- 
tite capote de paille d'Italie, je distinguai des formes humaines , ou 
plutôt l'apparence de formes féminines : j'avais une compagne de 
voyage. 

Avouerai-je qu'aussitôt je relevai machinalement de la main droite 
les plis de ma cravate, tandis que de la main gauche je lissai ma 
chevelure , que la précipitation du départ avait pu mettre en dé- 
sordre. Ce mouvement d'involontaire coquetterie fut tout-à-fait fu- 
gitif; il fit place à la curiosité. Quelle pouvait être cette femme qui 
voyageait ainsi seule? 

Appuyée contre le panneau de la voiture, à ma droite, la tête à 
demi tournée du côté de la portière, elle restait immobile et parais- 
sait dormir. Dormait-elle réellement? je ne le pensai pas. Était-elle 
jeune? je le présumais. Était-elle jolie? je souhaitais qu'elle le fût; 
mais le mystère, ou plutôt le manteau qui l'enveloppait, ne permet- 
tait à aucun regard de résoudre d'une manière satisfaisante ces in- 
téressantes questions. Ce manteau trahissait une origine ultramon- 
taine, et par sa forme et par sa couleur. Si l'inconnue n'était pas 
Italienne, quel était donc son pays? Était-elle Française? venait-elle 
de la Suisse ou de la Savoie? où allait-elle? Ces questions, toutefois, 
n'étaient que secondaires, et, dans cet interrogatoire mental, je 
revenais toujours à ces deux points principaux qui, décidés affirma- 
tivement, pouvaient seuls donner de l'intérêt à tout le reste : est- 
elle jeune? est-elle jolie? 

De Turin à Settimo je fis tout pour le savoir. Tantôt je baissais 
brusquement une glace pour réveiller la dormeuse si son sommeil 
n'était pas simulé; mais sa parfaite immobilité eut bientôt levé tous 
mes doutes : elle ne dormait pas. Je me penchai alors par la glace 
ouverte, comme pour mieux examiner le pays, mais en réalité pour 
déplacer mon point de vue trop oblique. Toutes ces tentatives étaient 
vaines, le sanctuaire où l'inconnue se renfermait restait impéné- 
trable. On ne se réveillait pas, on ne faisait pas le moindre mouve- 



REVUE DE PARIS. 105 

ment, et mon regard ne pouvait pénétrer au-delà du manteau et de 
la capote. Une tortue est moins bien cachée sous sa carapace à car- 
reaux d'écaillé que l'inconnue ne l'était sous son manteau. L'impa- 
tience cependant commençait à me gagner, quand tout à coup le 
fouet du postillon flt silence; le bruit et le mouvement de la voiture 
cessèrent : nous étions arrêtés au milieu de la grande rue de Settimo. 

Ces lourdes voitures ne s'arrêtent pas si brusquement sans qu'il 
en résulte quelque violente secousse. Cette fois le temps d'arrêt 
fut si prompt, que ma mystérieuse compagne, obéissant malgré elle 
à l'impulsion donnée, fut arrachée de sa place et rudement lancée 
en avant. Je me précipitai pour la retenir ou la relever, mais déjà 
elle s'était replacée dans son coin, tout d'une pièce. Bien plus, le 
désordre causé par ce subit déplacement n'avait pas fait à son enve- 
loppe une brèche assez large pour donner passage à un regard. Seu- 
lement, une jolie boucle de cheveux s'était échappée de dessous la 
capote, et, se glissant entre le voile et le manteau, s'était gracieuse- 
ment déroulée sur son épaule. Ces cheveux étaient d'un blond ma- 
gnifique. Une femme de la première jeunesse pouvait seule les avoir 
de cette beauté, et les Anglaises portent d'ordinaire des boucles de 
cette longueur. Ma compagne était donc jeune et Anglaise. 

Telles étaient mes conjectures, et peut-être eût-il fallu attendre 
long-temps encore pour savoir si elles étaient fondées, si un hasard 
heureux ne fût venu à mon aide. Jusqu'alors nous avions marché 
vers le nord, ayant le soleil de côté; mais en approchant de Chivasso, 
la route fait un coude et tourne à l'est. Le ciel était d'une admirable 
pureté; le soleil montait lentement sur l'horizon, et ses rayons, qui 
jusqu'alors avaient glissé obliquement sur les glaces du coupé, tom- 
bèrent à plomb sur nous et nous accablèrent sous leur pluie de feu. 
On pense bien qu'en pareille circonstance un manteau devenait su- 
perflu. Aussi, après quelques mouvemens lents et gracieux, pareils 
à ceux que fait la couleuvre que dégourdit un rayon de soleil, je vis 
le manteau s'entr'ouvrir, fort peu d'abord, puis davantage; de jolies 
mains écartèrent le voile, et, sans tourner encore le visage de mon 
côté, on se pencha en avant comme pour baisser des stores qui mal- 
heureusement n'existaient pas. J'avais prévu ce mouvement et pré- 
paré un foulard qui, en quelques secondes, fut attaché et mit obstacle 
à l'entrée des rayons. Ma prévenance fut récompensée. Le manteau 
fut tout-à-fait rejeté en arrière, et le voile fut écarté; puis on se 
tourna avec quelque hésitation encore vers moi, et la plus charmante 
figure, portée par le col le plus souple, le plus long, le plus anglais 

TOME XXVII, iMAKS. 8 



Î06 REVUE DE PARIS. 

que j'eusse jamais admiré, s'inclina lentement de mon côté, tandis 
^ue de jolies lèvres murmuraient avec une dignité pleine de grâce 
«n délicat : I ihank you. On m'était obligé, on m'avait vu, je pou- 
vais donc me regarder comme présenté. Je me gardai bien, toute- 
fois, d'abuser de mes avantages; je ne voulais rien devoir à la con- 
trainte, j'aimai mieux laisser naître la conversation que la provoquer 
ou l'imposer. Je me contentai de rendre le plus respectueusement 
du monde le salut que l'on m'avait adressé, et nous retombâmes dans 
le silence. On me sut gré de ma discrétion, car le voile resta levé et 
le sommeil simulé cessa. Je ne tardai même pas à m'apercevoir que 
J'étais à mon tour l'objet d'un examen fort attentif. Quel en fut le 
résultat? je l'ignore. Toutefois la glace était rompue, et sur ces en- 
trefaites le mouvement de la voiture ayant détaché le foulard, comme 
je le replaçais de mon mieux, l'aimable inconnue profila de l'occa- 
sion, et prenant la parole : 

— La chaleur est bien forte, me dit-elle. 

— Oh ! oui , très forte , et si quelque souffle de vent du nord ne 
îious vient pas des montagnes, je crains que dans peu d'heures elle 
ne soit insupportable. 

— En effet, le voisinage de ces belles montagnes de neige que 
nous apercevons derrière ces collines, ajouta-t-elle en me montrant 
les Alpes , devrait rafraîchir l'air. 

La conversation était engagée; nous en parcourûmes le cercle 
«bligé. Le chapitre du temps nous conduisit sans grand effort de tran- 
sition à celui du paysage. Si ma compagne ne parlait pas un français 
des plus purs, du moins il était fort intelligible. L'article, le pronom 
et l'adjectif ne s'accordaient qu'accidentellement avec le substantif, 
mais, à mon avis du moins, ces petites irrégularités donnent au lan- 
ïgage quelque chose d'insolite et de piquant. Changer le genre des 
mots, c'est comme si l'on changeait le sexe des personnes; c'est 
prêter à la conversation quelque chose de l'originalité et de l'imprévu 
d'un bal costumé. 

De l'aspect du pays nous passâmes aux usages et aux mœurs de 
ses habitans, que ma compagne jugea en Anglaise, c'est-à-dire sé- 
vèrement. Peu à peu, tout en nous occupant des coutumes et des 
habitudes italiennes, nous arrivâmes, par voie de comparaison, à 
parler, elle de l'Angleterre , moi de la France. Ma jolie compagne 
avait tous les préjugés de son pays. Ces préjugés sont nombreux et 
souvent de la nature la plus singulière. Aussi, malgré les précautions 
"îiTfiiment anglaises dont elle enveloppait sa pensée, il me sembla 



I 



REVUE DE PARIS. ifXT 

qu'elle avait à peu près aussi mauvaise opinion de nous autres Fran- 
çais que de ces Italiens sur le compte desquels elle s'exprimait, tout 
à l'heure, avec un mépris des plus sincères. Elle venait de traverser 
la France; et de Calais au pont de Beauvoisin elle n'avait trouvé 
qu'à blâmer. Nos auberges étaient de vraies étables; les villages 
anglais valaient mieux que nos villes. Londres n'eût pas voulu de 
Paris pour un quartier, et de Lyon pour un faubourg. Je connaissais 
ces habitudes nationales d'exagération , et je me contentai de sou- 
rire d'un air de doute; ne me laissant aller à contredire que par 
degrés pour animer la conversation et rendre la belle étrangère plus 
communicative encore. On n'est jamais meilleurs amis qu'après avoir 
querellé un peu. Aussi, lorsque nous arrivâmes à Brandisso, après^ 
nous être dit réciproquement quelques bonnes vérités bien natio- 
nales, l'entente la plus cordiale s'était-elle étabUe entre nous. Cec* 
soit dit sans parler français. 

Nous nous arrêtâmes dans ce village où nous attendait un maigre 
déjeuner. La réunion fut très silencieuse. Une famille italienne oc- 
cupait l'intérieur de la voiture. Tous les membres, hommes et 
femmes , étaient en grand deuil , et paraissaient profondément af- 
fligés. Aucun d'eux n'ouvrit la bouche. Un commis-voyageur pro- 
vençal essaya seul, à trois reprises, d'engager la conversation; mais 
personne ne lui répondant, il se lassa du monologue et se tut. 

Ma compagne de voyage parut fort sensible à l'attention que j'avais 
eue de ne pas lui adresser la parole devant ces étrangers, et lorsque 
nous remontâmes en voiture, elle était presque arrivée à la con- 
fiance. Quelque paradoxale que cette observation puisse paraître, je 
dois dire ici que le caractère anglais offre parfois de singulières ana- 
logies avec le caractère italien. L'extrême méfiance s'y allie à l'ex- 
trême confiance. L'inconnue de tout à l'heure, à laquelle vous venez 
d'être présenté, passe, sans intermédiaire, de la réserve la plus ab- 
solue à la plus complète familiarité. J'ai eu souvent occasion de le 
remarquer, les Italiennes sont Anglaises, moins la hauteur et moins 
la pudeur. Du côté de l'Anglaise , ce sont les mêmes épanchemens , 
moins intimes sans doute, mais tout aussi imprévus. Si elles ne 
s'expriment pas comme les Italiennes, elles sentent comme elles, et 
leur altière pudeur doit donner à leur amour un charme infini. Les^ 
Françaises n'ont ni cette réserve, ni cet abandon; elles sont plus- 
aimables sans doute, mais elles savent moins aimer. Ma compagne 
ne savait pas encore mon nom , que déjà elle m'avait raconté son 
petit roman. Elle était fille unique. Son père, d'une constitution dé- 

8. 



108 REVUE DE PARIS. 

licate, avait quitté l'Angleterre pour se rendre en Italie, où il espé- 
rait rétablir sa santé altérée. En partant, il l'avait laissée dans une 
famille à Londres. Elle y vivait, fort retirée, depuis plusieurs mois, 
quand elle avait appris que son père était tombé gravement malade 
à Florence, et se trouvait dans l'isolement le plus complet. Aussitôt, 
ne tenant compte d'aucune observation, miss V... s'était jetée dans 
le premier paquebot qui partit pour Boulogne, n'ayant pour compagne 
qu'une vieille servante. Depuis quinze jours, elle courait les grands 
^;hemins de la France, de la Savoie et de l'Italie. Elle avait laissé à 
Lyon sa compagne morte de fatigue, et elle avait traversé les Alpes 
seule. A Turin, elle avait visité en passant un banquier, correspon- 
dant de sa famille, et avait su par lui que son père était hors de 
danger. Aussi était-elle plus tranquille. « Je reverrai donc ce bon 
père dans quatre jours, » me disait-elle, et cette pensée la rendait 
toute joyeuse. Au calme et à la sérénité de son esprit et à la singu- 
lière perfection de toute sa tenue, on aurait pu croire qu'elle n'était 
en route que de la veille. Une Française qui se rend de Paris à Ver- 
sailles paraît certainement plus préoccupée 'et plus fatiguée. Les 
Anglais sont vraiment faits pour vivre en peuple nomade. 

Ma compagne achevait ses confidences comme nous arrivions à 
Chivasso, jolie ville qui a une belle place et un vieux château sur 
lequel nous ne pûmes jeter qu'un bien rapide coup d'oeil. En mon- 
trant à miss V... une vieille tour encore debout au milieu des pans 
de murs ruinés d'une ancienne forteresse, je lui racontai comment 
€e donjon avait été autrefois, en 1307, la demeure d'un petit tyran, 
le marquis Gioanni, qui, malgré ce titre de tyran, était tellement 
chéri de son peuple, que, pour rendre hommage à sa mémoire et 
témoigner de leur attachement, ses sujets n'imaginèrent rien de 
mieux que de manger le médecin coupable de l'avoir, ou fait, ou 
laissé mourir. Ce malheureux docteur, qui avait nom Manuel de 
Verceil, avait cependant employé tous les moyens que fournissait la 
science vers 1300 pour guérir le marquis Gioanni, dont la maladie 
était incurable. Le prince mourut. Le jour de ses funérailles, l'in- 
fortuné Manuel , au lieu de rester prudemment au logis, eut la folle 
pensée d'accompagner son malade à sa dernière demeure, h^ peuple 
crut sans doute voir de l'ironie dans une semblable démarche , car, 
saisi d'une fureur subite, il se précipita sur le médecin et mit en 
lambeaux ses vêtemens; quand les vêtemens furent lacérés, il s'at- 
taqua aux membres qu'ils recouvraient. Vingt hommes s'attachent 
à chaque bras et à chaque jambe comme autant de chevaux furieux. 



REVUE DE PARIS. 109 

et en un clin d'oeil le malheureux Manuel est mis en pièces. Puis on 
dépèce ses membres; chacun veut avoir un lambeau de chair. Un 
des courtisans du marquis a l'affreuse idée de porter ce lambeau à 
sa bouche et de l'avaler; tous les autres en font autant; le peuple les 
imite, et en un instant le cadavre est dévoré. 

Voilà de belles funérailles pour un prince que l'on représente 
comme le meilleur et le plus vertueux des hommes! Parfois les 
hommes sont fous. 

Après une courte halte à la sortie de la ville, nous repartîmes. De 
Chivasso à San-Germano, notre conversation avec miss V... con- 
tinua sur le même pied d'agréable intimité. L'étude de ce caractère 
naïf, plein de laisser-aller, et pourtant digne et réservé dans l'occa- 
sion, m'intéressait singulièrement. Tout à coup, à la sortie de Ca- 
priasco, nous aperçûmes les campanilles des églises de Verceil, qui se 
détachaient sur la sombre verdure de la plaine comme une broderie 
d'argent. Ma compagne me demanda quelle était cette jolie ville 
blanche qui paraissait aussi neuve que si elle eût été bâtie de la 
veille. Je lui répondis de mon mieux, me gardant bien, toutefois, 
d'entrer dans aucun détail sur sa prétendue origine; le sujet eût été 
par trop choquant, et d'ailleurs messieurs les étymologistes, qui ne 
voient dans Verceil, Vercellœ, qu'une contraction du nom primitif 
Veneris cellœ, sont-ils bien dans le vrai? « Ces mots, dit gravement 
Denina, laisseraient supposer que du temps des Romains cette ville 
renfermait un grand nombre de petits logemens pour les prêtresses 
de Vénus. » Or, rien ne vient à l'appui d'une pareille conjecture. 
Quel caprice eût d'ailleurs engagé ces aimables prêtresses à s'établir 
aux confins de l'Italie, loin des capitales où le culte de la facile 
déesse est surtout en honneur? 

Verceil, florissante sous les empereurs, et saccagée par les bar- 
bares, comme nous l'apprend saint Jérôme dans une de ses lettres, 
ne reprit sa première splendeur qu'à l'époque de la domination des 
Lombards. Sous les empereurs carlovingiens et leurs successeurs. 
Saxons ou Franconiens, son importance s'accrut en même temps 
que sa population. République durant la seconde partie du moyen- 
âge, Verceil subit de fréquentes révolutions fomentées par deux 
familles puissantes et rivales, les Avogadri et les Tizzoni, en lutte 
perpétuelle pour le pouvoir. Affaiblie par de continuelles dissen- 
sions, cette ville devint facilement la proie des Visconti, les puissans 
seigneurs de Milan. Un de ces princes, Philippe-Marie Visconti, 
échangea au commencement du xv* siècle, par un singulier contrat, 



110 REVUE DE PARIS. 

Verceil et sa province contre la main de la (ille d'Amée YIH, pre- 
mier duc de Savoie. Depuis cette époque, cette ville a toujours ap- 
partenu à la Savoie. 

Si l'on en croyait les médisances de leurs voisins de Milan et de 
Turin, les Vercellais n'auraient guère l'esprit plus vif que les bons 
habitans de Bergame, ces Béotiens de l'Italie. Verceil, assurent-ils, 
aurait fourni plus de saints au calendrier et de braves militaires aux 
armées piémontaises que de lettrés ou de savans aux académies. 
Nous n'avons pu nous assurer du plus ou moins de fondement de ce& 
impertinentes assertions. 

La cathédrale, dédiée à saint Eusèbe, est la plus remarquable des 
églises de Verceil; elle est fort ancienne et a un pronaos à la ma- 
nière des temples grecs. Sa façade , en partie moderne, est sur- 
chargée d'ornemens. L'intérieur est riche et curieux. On y conserve 
un exemplaire manuscrit de l'Évangile, qu'on attribue à saint Marc, 
et qui est dune très haute antiquité. — Les fidèles n'approchent 
qu'avec respect de la vénérable reUque et en baisent à genoux la 
précieuse couverture , nous dit Millin , dont le revirement de 1815 
avait fait un catholique très fervent. Autrefois cet Évangile était at- 
taché avec un ruban scellé du sceau de l'évèque, qui seul pouvait 
accorder la permission de l'ouvrir. Aujourd'hui, si vous donnez une 
lire au bedeau, il vous laissera feuilleter à loisir le précieux volume. 
Le texte du manuscrit est latin , saint Marc l'eût probablement écrit 
en grec. Les ornemens de la couverture étaient déjà usés du temps 
de Bérenger qui , vers la fin du ix'^ siècle^, la doubla de lames d'ar- 
gent ornées de Ogures et de fleurs que Bianchini de Vérone a fait 
graver. Les lettres sont majuscules. L'écriture est disposée en deux 
colonnes sur un parchemin très blanc et très fin. 

On montre danc la même église une statue miraculeuse de la 
Vierge qui a une large tache noire sur une des joues. C'est la mar- 
que du soufflet qu'un juif lui donna, nous racontent les dévots, qui 
ajoutent pieusement que le méchant juif fut brûlé. 

Verceil est une ville de reliques : on y montre encore un baptis- 
tère antique avec deux sièges , celui du parrain et celui du filleul; 
des ossemens de martyrs et de saints; mais la plus singulière de 
toutes ces reliques, c'est le sacro cingolo, la ceinture sacrée. Le sacro 
cingolo me valut, de la part du bedeau cicérone, une jolie histoire 
que je ne sais trop comment raconter, et que je me gardai bien sur- 
tout de traduire à ma compagne. 

Le sacro cingolo est un petit présent que le bon Dieu fit à saint 



REVUE DE PARIS. 111 

Thomas, son serviteur, et voici à quelle occasion. Saint Thomas 
dans sa jeunesse, se sentant porté à la vie claustrale, voulut quitter 
ses frères, qui l'aimaient, pour se jeter dans un couvent. Ces jeunes 
gens, d'un naturel dissipé, s'efforcèrent de le détourner de ses pro- 
jets. Leurs raisonnemens se trouvant sans succès, ils eurent recours 
à un moyen d'ordinaire plus efficace : à la tentation. Un jour que 
Thomas était seul dans leur maison, ils amenèrent une jeune fille, 
aussi libre et aussi folâtre que jolie, et l'enfermèrent avec leur frère, 
qui était fort bien tourné de sa persomie, et qui ne déplaisait pas à 
sa compagne. Celle-ci, restée seule avec le jeune Thomas, usa d'a- 
bord de tous ces petits moyens de séduction qu'une femme qui aime 
sait si bien employer. Mais Thomas, homme saint avant tout, fer- 
mait les yeux et se bouchait les oreilles. Voyant l'inutilité de ses aga- 
ceries, la compagne de Thomas, piquée au jeu, en vint à des tenta- 
tives plus hardies , joignant le geste à la parole; mais la sainteté de 
Thomas était toujours aussi calme et résistait froidement aux plus 
lascives entreprises. Alors l'impudique jeune fille, que le feu du 
démon sans doute embrasait, ne se contraignit plus. Cette fois l'at- 
taque fut si directe que le saint homme chancelait et peut-être allait 
succomber, quand tout à coup, soutenu par une force surnaturelle , 
c'est le mot , il saisit un tison dans le foyer et s'avança résolument 
vers la jeune fille demi-nue. Celle-ci, on le pense bien, n'attendit 
pas de pied ferme un galant de cette espèce; elle vit qu'il n'y avait 
rien à espérer avec un pareil homme et s'enfuit. Mais , ô prodige ! 
au moment où Thomas victorieux se jetait à genoux pour rendre 
grâce au ciel de la force qu'il lui avait prêtée, il sentit sur ses reins 
une ceinture qu'une main invisible , celle de son ange gardien sans 
doute, venait d'y attacher un peu tardivement. Grâce à cette cein- 
ture, Thomas resta pur désormais, sans effort et sans combats. 

La ceinture de saint Thomas a trois pieds de long. Elle est large 
comme une paille à l'endroit qui enceint le corps. Les bouts, où sont 
quinze nœuds en l'honneur des quinze mystères du rosaire, sont 
plus amples. Les confrères de la milice angélique, si répandus en 
Italie, portent des ceintures pareilles au sacro cingolo; mais on pré- 
tend que, bien que munis de ces ceintures , le diable ne perd rien 
avec eux. 

C'est dans l'église Saint-Cristoforo de Verceil qu'on voit les plus 
belles fresques de Gaudenzio Ferrari, Elles représentent l'histoire de 
la Vierge, le crucifiement, etc. Ce sont les meilleurs ouvrages de ce 



112 REVUE DE PARIS. 

grand artiste que Léonard de Vinci eût avoué pour son élève, et Ra- 
piiaël pour son émule. 

Le pays qui s'étend de Verceil à Novarre est couvert de vastes 
rizières. Ces rizières, coupées d'innombrables canaux, et journelle- 
ment inondées comme l'exige la culture du riz, sont impraticables 
aux cavaliers; aussi servent-elles de refuge aux malfaiteurs et aux 
bandits, qui savent bien que les carabiniers ne peuvent les rejoindre 
là. Quand un homme a commis un meurtre ou un vol, il se jette dans 
la rizière, se juchant la nuit sur quelque vieux saule, ou s'établissant 
sur un tertre entouré d'eau, jusqu'à ce qu'il trouve l'occasion favo- 
rable pour gagner les Alpes de la Suisse italienne. A l'époque où 
nous traversâmes le Novarrais, le bruit courait que plusieurs de ces 
bandits s'étaient réfugiés dans les vastes marais de l'Agogna. Le 
malin même, au déjeuner, le peu de paroles prononcées l'avaient 
été à leur occasion. Tandis que les carabiniers examinaient nos pas- 
seports, le commis voyageur avait raconté l'histoire de voyageurs 
arrêtés l'avant-veille par ces brigands, et quelques paroles du com- 
mandant de la brigade avaient confirmé ce récit. Ce fut entre Ver- 
ceil et Novarre que nous rencontrâmes les premières plaines de ver- 
dure que forme le riz, encore jeune à cette époque de l'année. Ces 
plaines s'étendent, des deux côtés de l'espèce de digue que suit la 
route, comme de vastes steppes au milieu desquelles se groupent 
quelques bouquets de saules ou d'osiers. Nul village, nulle habita- 
tion n'apparaissent dans ces solitudes, d'où le mauvais air a chassé 
l'homme. Tandis que nous traversions ce désert, le cœur de ma jolie 
compagne, qui sans doute se rappelait quelqu'un des romans d'Anne 
Radcliffe, battait plus fort que de coutume, et ses regards erraient, 
avec une inquiétude qu'elle cherchait peu à dissimuler, des deux 
côtés de la route. Tout à coup son œil s'arrête sur un point noir, et 
à peine distinct, qui semblait se mouvoir à l'extrémité de la plaine, 
et elle se rapproche de moi, involontairement sans doute, avec l'idée 
toutefois de demander protection à son chevalier en cas de déloyale 
agression. Où je ne voyais qu'un point, elle voyait un homme armé 
d'un fusil, et son œil ne la trompait pas. L'apparition de ce point 
noir fut bientôt suivie de celle d'un second, puis d'un troisième, puis 
d'un quatrième. Tous semblaient sortir d'un grand fossé ou de der- 
rière les bouquets d'osiers qui coupaient la plaine, et se dirigeaient 
évidemment vers la partie de la rizière que nous devions traverser. 
Leurs intentions à cet égard ne laissaient aucun doute. Ma compagne 



REVUE DE PAIUS. 113 

les avait sans doute pénétrées, car elle pâlit beaucoup, et je jugeai 
à l'altération de sa voix que son cœur devait battre bien fort. 

Cependant les inconnus se rapprochaient; je commençais h distin- 
guer parfaitement les canons de fusil luisans au soleil , et je trouvais 
l'allure de ces étrangers assez suspecte et la manœuvre qu'ils parais- 
saient opérer vraiment singulière. Ils formaient un demi-cercle de 
quelques centaines de pas d'étendue, et marchaient rapidement vers 
la route, comme pour nous couper le chemin et nous envelopper. Je 
risquais tout au plus de perdre une mince valise; aussi, dans la per- 
spective d'une rencontre, la curiosité l'emportait-elle sur l'inquié- 
tude; mais la terreur de ma jolie compagne, qui, de toutes façons, 
avait plus à perdre, croissait d'instans en instans. Que faire cepen- 
dant pour la rassurer? Le postillon avait sans nul doute aperçu ces 
hommes, et cependant il poussait ses chevaux en avant. Le conduc- 
teur était muet sur son impériale. Depuis notre départ de Verceil, 
le plus profond silence régnait dans l'intérieur de la voiture. Le 
commis-voyageur lui-même se taisait; la chaleur du jour avait sans 
doute assoupi ses compagnons. Chaque minute qui s'écoulait rendait 
la crise plus imminente; armés chacun d'un grand fusil, les inconnus 
se rapprochaient, et nous semblions courir vers eux. Bientôt ils ne 
furent plus qu'à une cinquantaine de pas d'un petit pont de bois que 
nous devions traverser. Là ils firent halte et semblèrent se concerter 
et préparer leurs armes. De son côté, le postillon se mit à siffler, 
regardant ces inconnus d'un air sournois, et poussant vivement ses 
chevaux dans leur direction. 

— Postillon, quels sont ces hommes? m'écriai-je en baissant la 
glace du coupé. Le postillon ne répondit pas et fouetta toujours. 

— Arrêtez ! arrêtez ! postillon , cria avec autorité ma compagne, en 
se jetant vivement de mon côté et m'enlaçant presque de ses bras. 

Dans ce moment, j'oubliai les voleurs. 

L'explosion d'un fusil, qui fit tressaillir miss V... et que suivit un 
cri perçant: — Il est mort! il est mort! mit fin à ma distraction. Au 
même instant, la voiture s'arrêta, et des applaudissemens, mêlés 
d'éclats de rire, partirent de l'impériale. 

— Bien tiré, ma foi, bien tiré, s'écriait le gros conducteur, en tom- 
bant, il a presque décoiffé Giacomo (c'était le postillon). Je tournai 
les yeux vers un point de la route où courait un de nos bandits sup- 
posés, et là je vis à terre un beau canard qui voletait dans les con- 
vulsions de l'agonie. 

— Ah! duck, duckf sécrïà ma compagne, qui venait de relever 



114 REVUE DE PARIS. 

la tête et qui se replaçait rapidement et avec une certaine honte 
dans le coin de la voiture, le plus loin possible de son compagnon. 

— C'est un beau coup de fusil , s'écria le commis-voyageur; un 
superbe canard sauvage, ma foi ! 

— Nous le suivions depuis deux heures, reprit l'un des chasseurs; 
nous l'avions vu s'abattre près du pont. 

Alors je compris leur manœuvre. 

— Combien le canard? demandai-je. 

— Deux lires, signore. 

— C'est bien, apportez. 

Je donnai les deux lires, et je fis hommage du duck à miss V..., 
qui riait maintenant de sa peur. 

— Avouez que vous-même vous n'étiez pas fort rassuré, et que 
votre cœur a battu un peu? me dit-elle en rougissant. 

— Oh ! oui ! lui répondis-je avec un soupir, pendant un instant 
mon cœur a battu bien fort. 

Miss V... ne parut pas comprendre ces paroles, les dernières que 
je lui adressai. Dans ce moment, en effet, nous entrions à Novarre. 
Je devais m'arrêter dans cette ville, tandis que miss V... partait le 
soir même pour Milan. Nous échangeâmes un adieu bien cordial en 
nous serrant fraternellement la main. Jamais depuis je ne l'ai revue. 

Novarre est une vieille ville, fortement assise sur une éminence, 
dernier renflement du dernier contrefort des Alpes. Sale, déserte, 
habitée par une population pauvre, cette ville a bien l'aspect espa- 
gnol. L'herbe croît sur les places et dans les rues solitaires que 
décorent de vastes palais et de riches églises. Du sommet de ses 
remparts la vue s'étend sur une grande partie du Piémont et de la 
Lombardie. L'horizon n'est borné que du côté du nord par la ma- 
gnifique ceinture des Alpes. Novarre est célèbre par maints sièges 
et maints combats à l'époque des grandes guerres de l'Italie entre 
les Français, les Suisses, les Italiens et les Espagnols. Ses portes 
s'ouvrirent bien des fois devant leurs armées victorieuses ou vain- 
cues qui venaient chercher derrière ses murailles un point d'appui 
ou un refuge. C'est là que se consomma cette trahison des Suisses 
qui porta une atteinte mortelle à leur réputation de loyauté; c'est 
là qu'ils livrèrent aux Français leur infortuné général, Louis-le- 
Maure, qui les avait pris à sa solde, et qui s'échappait, caché dans 
leurs rangs. Ils l'avaient lâchement vendu, et ils retournèrent dans 
leurs montagnes se partager le prix du sang. Le vieux château do- 
mine encore la ville comme uu tyran féodal. Ses meurtrières, per- 



REVUE DE PARIS. 115 

cées dans de larges murailles brunes, ressemblent à autant d'yeux 
vigilans ouverts sur la ville. En avant du château s'étend une place 
d'armes spacieuse où manœuvraient le soir de mon arrivée des re- 
crues piémontaises dont j'ai admiré l'intelligence, l'air martial et la 
belle taille. Le théâtre-neuf est bâti à l'un des bouts de cette place; 
cet édifice ne déparerait pas une ville plus considérable. La place du 
Château, consacrée d'ordinaire aux exercices militaires, est délaissée 
par les promeneurs, qui se donnent rendez-vous sur une autre belle 
place, entourée de portiques, dont j'ai oublié le nom; c'est là que 
se réunissent tous les soirs les fumeurs, les buveurs de café, en un 
mot tous les oisifs de la ville. 

Quand j'eus fait un assez mauvais dîner à l'hôtel du Poisson d'Or, 
je me fis conduire au Dôme, qui me parut décoré avec plus de ri- 
chesse que de goût. De nombreux tableaux tapissent les murailles 
et les voûtes; les plus remarquables sont encore de Gaudenzio Fer- 
rari. Dans le nombre je distinguai une toile de grande dimension, 
où le peintre avait représenté des saints en extase, la tête ceinte 
d'auréoles d'or et portant des vêtemens brochés d'or. Cette peinture 
n'est que singuhère. Les tableaux de la chapelle de Saint- Joseph, 
du même peintre, mais surtout son Massacre des Innocens, sont 
d'une exécution plus naïve et plus châtiée. Ces ouvrages de Gau- 
denzio Ferrari sont cependant de sa seconde manière. Ils n'ont ni 
la précision ni le grand style de la belle Descente de Croix de la 
galerie royale de Turin. Les Sibylles et le Dieu créateur de Bernar- 
dino Lanino, que l'on voit également au Dôme, doivent être aussi 
classés au nombre des productions les plus remarquables de l'école 
lombarde. Bernardino Lanino est un digne successeur de Luini et 
de Léonard de Vinci, un digne émule de Gaudenzio Ferrari. 

L'église de Saint-Gaudenzio rivalise avec le Dôme par la variété 
de ses ornemens et de ses peintures. Sa coupole, qu'Etienne Le- 
gnani a décorée de ses compositions, est un des meilleurs ouvrages 
du xvn* siècle. La décadence se fait moins sentir dans ces vastes 
productions des peintres lombards que dans celles des successeurs 
des Carraches. C'est dans la sacristie de l'église de Saint-Gaudenzio 
que l'on voit le fameux saint Jérôme du Guerchin, qui fit le voyage 
de Paris, mais qui, dès l'année 1807, grâce aux sollicitations du mi- 
nistre Prina, fut restitué à ses anciens possesseurs. Cet habile et 
infortuné ministre était originaire de Novarre. On m'a montré la 
vaste habitation [palazzo) qu'il possédait dans cette ville. C'est là 
qu'il allait se retirer, lorsqu'il fut arrêté par la populace milanaise et 



116 REVUE DE PARIS. 

massacré par elle à coups de parapluies, sans qu'elle sût pourquoi» 
peut-être seulement parce que dans ces temps de troubles la popu- 
lace a besoin de tuer. 

La soirée était magnifique, sa fraîcheur conviait à la promenade. 
Je montai sur le rempart de la ville, et quand j'eus parcouru la 
moitié de la circonférence, je m'assis sur un des talus de l'escarpe 
qui faisait face aux Alpes de la Suisse italienne. Le soleil était déjà 
couché pour la plaine; le sommet du Monte-Rosa brillait seul à l'ho- 
rizon comme un brasier. Ces plaines souvent inondées, ces rivières 
coupées de canaux et voisines de grands lacs, sont couvertes le soir 
d'une brume violâtre qui ajoute singulièrement à l'effet et à l'har- 
monie du paysage. A peine pouvais-je distinguer un arbre ou une 
maison à un quart de lieue dans la vallée, et j'apercevais à l'horizon, 
à plus de vingt lieues en ligne directe, ces sommets du Monte-Rosa 
qui se découpaient sur le bleu-lilas du ciel avec une admirable net- 
teté. Je pouvais compter chacun des pétales de la rose gigantesque. 
Mais bientôt l'ombre de la plaine atteignit les hautes pentes de la 
montagne; je vis ses sommets passer du rouge cerise au rose pâle, et 
prendre ensuite la couleur cendrée du fer refroidi; l'ombre monta 
encore, et tout s'éteignit. 

Tandis qu'à l'aide des dernières lueurs du crépuscule j'achevais 
une rapide esquisse de ce beau paysage, j'entendis plusieurs voix 
itaUennes qui s'entretenaient derrière moi avec vivacité. Je me re- 
tournai, et je vis monseigneur de Novarre en redingote brune et en 
bas violets. Le prélat, en compagnie de quelques abbés de bonne 
mine, faisait sa promenade du soir et s'était arrêté derrière moi, 
regardant sans façon le dessin par-dessus l'épaule du dessinateur. Il 
me salua et entama avec moi, en français, une conversation où il se 
montra homme de goût. Je vantai ses églises, les peintures de Ber- 
nardino Lanino et de Gaudenzio Ferrari qui les décorent, et au 
bout d'un quart-d'heure je vis que j'étais tout-à-fait dans ses bonnes 
grâces; je crois même qu'en se retirant il me donna sa bénédiction. 
La nuit était profonde quand je quittai le rempart; les montagnes, 
la plaine, tout avait disparu. Les rues de cette ville , qui n'est pas 
peuplée en proportion de son étendue, étaient désertes. Je rentrai 
à l'hôtel du Poisson d'Or fort content de cette journée, qui avait 
commencé par un tête-à-tête , et qui venait de finir par une béné- 
diction. Je fus moins satisfait de la nuit. Si les rues de Novarre sont 
désertes, en revanche les lits de ses auberges sont singulièrement 
habités. 



EEVOE DE PARIS. 117 

Le soir en me quittant mon hôte m'avait promis pour le lende- 
main un excellentissirae équipage qui me conduirait à Milan postale- 
ment. Le soleil rougissait à peine la croix de Saint-Gaudenzio que 
j'étais debout et prêt à partir. — La carossa est prête, me dit mon 
hôte d'un air joyeux. Je le suivis avec empressement dans la grande 
cour de l'hôtel. Le carrosse était prêt en effet, et il avait été bientôt 
mis en état : il se composait d'une façon de tabouret à dos cintré 
posé sur deux brancards et porté par deux grandes roues. Une per- 
sonne seule pouvait se placer sur ce siège roulant, assez justement 
nommé sédiole. 

— Et le cocher, et mes bagages? dis-je à l'hôte quand je me fus 
installé dans la chaise. — Soyez tranquille, caro signore, tout trou- 
vera sa place. En effet, au moyen de cordes et de paillassons, malles, 
cartons et caisses furent attachés sur une espèce de tablette à l'ar- 
rière de l'équipage. Un grand garçon brun, au collier de barbe du 
plus bel ébène, et que Léopold Robert eût choisi pour un de ses 
modèles, se jucha sur le brancard le fouet à la main; la porte s'ouvrit, 
et nous partîmes. 

Par une belle et radieuse matinée, cette façon de courir les grands 
chemins a son charme. On jouit complètement du paysage. On sa- 
voure la fraîcheur de cet air vif qu'on fend rapidement. Mais quand 
le soleil a quitté l'horizon et monte au zénith, que les ombres se rac- 
courcissent , que les cigales chantent avec rage et qu'un ciel aride 
vous couvre de son dais de feu, le ravissement cesse, l'immobilité à 
laquelle on est condamné devient un intolérable supplice. On se fe- 
rait volontiers attacher sous la sédiole pour trouver un peu d'ombre. 
Si je ne recourus pas à cette dure extrémité, c'est que Cristoforo, 
mon groom , était plein de ressources. Ma détresse lui fit pitié; il me 
remit le fouet et les rênes; il détacha mon grand parasol de peintre, 
se jucha sur les caisses à l'arrière-train et déploya l'immense taffetas 
sur ma tête : de cette façon la sédiole fut tranformée en une sorte de 
tente à deux roues. Ce fut dans cet équipage que nous traversâmes 
le Tessin et que nous arrivâmes en vue de la petite ville de Bufalore. 

— Voici la maison de la douane, me dit mon cocher en me mon- 
trant de grands hangars et en me regardant d'un air singulier; le 
seigneur français a un bien gros bagage. — C'est possible, mais je 
n'ai rien de prohibé. — N'importe, on va tout visiter, ce sera l'affaire 
de deux petites heures. — Comment, deux petites heures! nous 
n'arriverons donc à Milan qu'à la nuit?— Oh! alors il faudrait faire un 
petit cadeau à ces braves gens, me dit-il en me montrant les doua- 



118 REVUE DE PARIS. 

îiiers qui nous attendaient au beau milieu du chemin. — Ils ne le 
recevront pas. — Ils ne refusent jamais un écu. — Quoi! moyen- 
nant un écu je passerai sans être visité? — Je vous le promets. — Va 
donc pour un écu. — C'est dit. — Et mon cocher fouetta son cheval, 
qui s'arrêta tout essoufflé à quelques pas du bâtiment de la douane. 

Je ne voulais rien perdre de la petite comédie de séduction qui 
allait se jouer entre mon cocher et les douaniers, je résolus de ne 
pas quitter la sédiole où j'étais aux premières loges. A peine venions- 
nous de nous arrêter que deux douaniers et un brigadier s'avancèrent 
vers la sédiole. — Monsieur n'a rien de prohibé? me dit ce dernier. — 
Absolument rien. — C'est ce que nous allons voir. Il fit signe à ses deux 
employés, qui commencèrent aussitôt à dénouer et à détacher les 
paillassons qui couvraient les malles et les caisses. Le cocher s'ap- 
procha d'eux en sifflant. Je suivais de l'oeil chacun de ses mouve- 
mens, m'imaginant que la façon d'employer la clé d'or devait être des 
plus mystérieuses. Les choses se passèrent sans tant de précautions. 
Mon cocher, en faisant un grand effort pour soulever une caisse, 
laissa tomber un écu qui résonna sur le pavé. Le brigadier et ses 
acolytes entendirent le son et lorgnèrent l'écu que le cocher ramassa. 
L'empressement qu'ils avaient misa détacher toutes les cordes cessa 
comme par enchantement. — Fa caldo, dit l'un d'eux. — CaldissimOy 
repartit le cocher. Le brigadier vint à moi chapeau bas. — Son excel' 
ienoe a sans doute un passeport? — Le voici; et je le lui remis. Il le 
prit et rentra dans la maison de douane sans plus s'occuper de mon 
foagage et de ses subalternes. Ceux-ci n'attendaient que sa retraite. 
L'un d'eux s'approcha discrètement du cocher. Je vis l'écu passer de 
la main du tentateur dans celle de l'excellent employé. L'argent 
empoché, celui-ci fit un signe que son compagnon comprit à mer- 
veille, et tous deux se remettant à l'ouvrage, replacèrent les bagages 
sur la tablette, et rattachèrent les cordes et les paillassons. La visite 
était achevée. 

Dans ce moment, le brigadier revenait et me remit mon passe- 
port : — Vous avez tout vu? le seigneur français n'a rien de dé- 
fendu? dit-il à ses compagnons. — Rien, excellence. — C'est bien. 
— Il fit un signe au cocher, et nous repartîmes. 

La douane de Bufalore ne nous avait pas retenus plus d'un quart 
d'heure, et quelques années auparavant j'avais dû m'arrêter trois 
grandes heures à Sesto-Calende pour la visite d'une seule valise; il 
est vrai qu'alors je croyais à la vertu de la douane lombarde. 

J.a roule de Bufalore à Milan était coupée au->!elà de la bourgade 



REVEE DE PARIS. 119P 

de Magenta pour un grand travail de réparation; nous avons dû 
prendre des chemins de traverse et rejoindre le grand chemin d'Ab- 
biate-Grasso qui longe le Naviglio grande. Toute cette partie du Mi- 
lanais est d'une admirable fertilité et doit toutes ses richesses à l'ir- 
rigation. 

L'irrigation ailleurs est une industrie, ici c'est à la fois une science- 
et un art. A l'aide des moyens les plus simples, elle a transformé en 
un des pays les plus fertiles du monde la plaine inculte et maréca- 
geuse où se déversaient toutes les eaux des Alpes. Le sol que les 
Hollandais ont disputé à l'Océan au moyen de digues, les habitant 
de la Haute-Italie l'ont reconquis sur les torrens dont ils ont réglé 
le cours et qu'ils ont transformés en canaux. 

Vers le milieu du xir siècle, les religieux de l'abbaye de Chiara— 
valle, voisine de Milan et récemment fondée par saint Bernard., 
eurent l'idée de répandre sur des terrains stériles, qui leur apparte- 
naient, les eaux du Veitabia, cet émissaire du canal intérieur de 
Milan, qu'alimentaient l'Olone, le Seveso et le Nirone, et dont les 
eaux se partageaient entre les fontaines et les égouts de la ville. De 
riches moissons , des herbages magniflques , couvrirent aussitôt les 
terrains arrosés. Ces religieux avaient montré à la population intel- 
ligente de cette partie de l'Ualie tout le parti qu'elle pouvait tirer 
des eaux. L'exemple ne pouvait manquer d'être suivi. Les Milanais 
reproduisirent , en la reportant sur une plus grande échelle , une 
expérience que le succès avait couronnée : le grand canal de Tes- 
sin, ou Naviglio grande^ fut creusé. 

La nature avait , il est vrai , tout préparé pour assurer la réussite 
de ces grandes entreprises. De vastes lacs situés au pied des Alpei^ 
modèrent la violence des torrens qui descendent de ces montagnes, 
épurent leurs eaux siliceuses et servent de réservoirs supérieurs à 
ces vastes terrains d'alluvion qui s'étendent, sous une douce incli- 
naison et sans contre-pentes, des derniers contre-forts des Alpes aux 
rives du Pô. 

Cette plaine, dont l'étendue est de plus de cent cinquante mille 
hectares, comprend les territoires de Milan, Pavie et Lodi. Les faci- 
lités naturelles que cette partie de l'Italie présente à l'irrigation ont 
fait comparer le Milanais à une nouvelle Egypte. Le Nil de la con- 
trée, ce sont les canaux qui distribuent journellement et avec une 
régularité toute mathématique les eaux du Tessin , de l'Oglio , da 
Serio et de l'Adda, ces émissaires des lacs supérieurs. Quelques-uns 
de ces canaux, le Naviglio grande, le Langosco et le Sforsescaj pat 



120 REVUE DE PARIS. 

exemple, régulateurs du Tessin, ne distribuent pas moins de douze 
cents mètres cubes d'eau par seconde. L'Adda, moins régulier, mais 
non moins riche, verse dans les grands canaux dérivés de sa rive 
droite un volume d'eau supérieur peut-être à celui que fournit le 
Tessin. 

Quand le grand canal du Tessin fut ouvert, à la On du xii* siècle, 
il ne s'appliquait qu'à l'irrigation; plus tard, en 1447, on le rendit 
navigable, et c'est alors qu'il reçut le nom de Navir/lio grande. Léo- 
nard de Vinci, aussi habile ingénieur que grand artiste, apporta de 
nombreuses am.éliorations à ce canal déjà existant; il ne le créa pas, 
comme on l'a souvent répété. 

La prise d'eau du Naviglio grande est à Tornavento, non loin de 
la jolie ville d'Ollegio; sa longueur est de 50 kilomètres, sa largeur 
varie de 20 à 50 mètres, sa profondeur de 1 mètre 30 centimètres à 
4 mètres; sa portée est de 1,075 onces d'eau. Cent vingt bouches, 
qui donnent naissance à un pareil nombre de canaux, servent à la 
distribution de ses eaux qui arrosent 32,000 hectares de terrain. 

L'impulsion une fois donnée, les résultats furent immenses, et les 
créations du même genre se multiplièrent. Au commencement du 
XIV* siècle, en 1320, le canal de la Muzza fut dérivé de la rive droite 
de l'Adda à Cassano. Ce canal, qui n'est que de simple irrigation, 
est le plus considérable des canaux de la Lombardie après le Naviglio 
grande. Sa longueur est de .58 kilomètres, sa largeur moyenne de 
35 mètres; sa portée d'eau est de 1,483 onces, qu'il répand dans les 
prairies de Milan et de Lodi où il dessert 57,004 hectares de terrain. 
Le croira-t-on?la location d'eau nécessaire à l'arrosage d'un hectare 
de terrain n'est que d'un franc par an. 

On peut assurément se figurer quelles richesses des travaux de ce 
genre apportent dans un pays en corrigeant l'absence ou l'excès 
d'humidité du sol. On a remarqué avec justesse que la plupart de 
ces grands ouvrages ont été entrepris à la suite des croisades. Les 
populations chrétiennes de l'Occident auraient donc rapporté de 
l'Orient les connaissances en mathématiques et en hydraulique né- 
cessaires à l'exécution de ces belles entreprises. Une chose égale- 
ment digne de remarque, c'est que les noms des hardis ingénieurs 
qui, vers la fin du xir et le commencement du xiir siècle, ouvrirent 
ces canaux n'aient pas été conservés (1). Leurs œuvres sont restées, 

(1) Le résumé suivant, que nous empruntons au beau travail do M. Naclault de 
•Buffon sur les irrigations, peut donner une idée de l'importance de ces canaux de 



REVUE DE PARIS. 121 

et leurs noms sont oubliés comme ceux des grands architectes qui 
aux mêmes époques élevèrent ces vastes basiliques dont se glorifle 
l'art chrétien. 

Nous avions rejoint la grande route de Milan à Gagiano. Là Cris- 
toforo a pris le ton d'un suppliant. Son cavallo n'en pouvait plus; il 
me conjurait de lui laisser faire la colazione chez un brave auber- 
giste de sa connaissance. Tandis qu'il me parlait, j'apercevais la den- 
telle d'ivoire du Dôme de Milan qui brillait à travers le feuillage 
sombre des arbres qui bordent les canaux de la plaine. Je jugeai 
que nous n'étions plus qu'à trois ou quatre milles de la ville. J'étais 
donc certain d'y arriver avant la nuit. Je consentis à faire halte à 
Gagiano. Cristoforo me conduisit à la porte d'une petite auberge si- 



ritalie supérieure, qui, par le seul fait des arrosages, et indépendamment des 
services rendus à la navigation et à l'industrie, créent annuellement une valeur de 
plus de 37 millions de francs. 



SUPERFICIES ARROSÉES. DANS LE MILANAIS. 

En été. En hiver. 

Canal du Tessin 31,500 hectares. — 660 hectares. 

— de Bereguardo 3,900 — 84 

— de Pavie 3,600 ' — 160 

— de la Muzza 56,300 — 750 

— de la Martesana 22,000 — 456 

Canaux secondaires, dérivés 

de l'Adda , du Lambro , de 

rOloniste 2,280 — 260 

Irrigations du Haut-Milanais. 2,000 — 80 
Eaux de sources employées, 

soit directement, soit dans 

les canaux déjà existans. . . 13,600 — 480 

Colalures 11,000 — 

Irrigations du Milanais. . . 146,180 hectares. — 3,430 hectares. 



DANS LES AUTRES PROVINCES. 

Provinces de Bergame, Crema 

et Crémone 62,000 hectares. — 900 hectares. 

Province de Brescia 62,800 — 700 

Provinces de Mantoue et de 

Vérone 41,100 — 

Ensemble. . . 16s,900 licclaros. — 1,600 hectares. 

Total i)our la Lombardie. 315,080 hectares. — 5,030 hectares. 
TOME XXVII. MABS. 9 



122 REVUE DE PARIS. 

tuée à la sortie du bourg, où nous nous arrêtâmes. Aussitôt une 
femme vint à nous. — Soyez les bienvenus, nous dit-elle d'une voix 
douce. — Ah! c'est vous , la Morte ^ repartit Cristoforo, et Girolamo 
il n'est donc pas à la maison? — Girolamo est à Milan. Cristoforo 
parut contrarié, l'absence de son ami le condamnait sans doute à une 
sobriété inaccoutumée. 11 prit néanmoins son parti , fit servir une 
botte de fourrage à son cheval et demanda un fiasco de vin que la 
Morte s'empressa de lui apporter. La Morte était une belle jeune 
femme, à l'ovale plein, aux formes peut-être un peu proéminentes , 
une de ces blanches aux yeux noirs, vrai type de la race lombarde. 
De grandes épingles d'argent, à la tête en façon de cuiller, telles que 
les portent les femmes du lac Majeur, retenaient les tresses abon- 
dantes de sa noire et magnifique chevelure. Son costume différait 
peu d'ailleurs de celui des autres femmes de la campagne. La Morte 
faisait son service de maîtresse d'auberge avec un calme qui n'excluait 
pas l'empressement. Elle ne provoquait pas la conversation , répon- 
dait plus volontiers par un sourire que par une parole, et quand elle 
souriait, son visage prenait une expression de douceur et de grâce 
recueillie qui me rappelait le charmant portrait de la Joconde et qui 
aurait pu inspirer un autre Léonard de Vinci. Quand je montai dans 
la sédiole et qu'après avoir payé la dépense je pris congé d'elle, elle 
me salua par un grazia delta compagnia qui allait droit au cœur. 

Tandis que nous roulions vers Milan en suivant la belle route qui 
onge le Naviglio Grande : — C'est une brave femme que la Morte, 
me dit Cristoforo. 

— Elle a un gracieux visage. 

— Et un grand cœur, signore; quand elle aime, elle aime bien. 
Non e una oca. (Une oie à Milan, c'est une femme qui ne sait pas 
aimer.) 

— Qu'a-t-elle donc fait de si héroïque? 

— Elle aimait un jeune homme de Banicola, et comme son père 
ne lui permettait pas de l'épouser, elle a été chercher son mari au 
fond d'un puits. 

— Je ne te comprends pas; dans ce pays-ci, les amoureux vivent- 
ils donc au fond des puits? 

— Ils n'y vivent pas, mais ils savent parfois s'y jeter; c'est ce qui 
est arrivé à la Morte. Son père lui ayant déclaré un jour qu'elle 
n'épouserait jamais Girolamo, la Morte ^ avec lair doux que vous lui 
avez vu, prit sa course à travers le village, se dirigea vers le puits 
qui se trouve au milieu de la place, monta sur la margelle, fit le 



REVUE DE PARIS. 123 

signe de la croix, et se jeta bravement dans le trou. Comme elle tom- 
bait, elle sentit la corde qui pendait dans le puits; le Christ lui vint 
sans doute en aide, car elle put la saisir; de sorte qu'elle arriva au 
fond du puits vivante encore, mais elle n'avait plus ni peau ni chair 
sur les mains : la corde, le long de laquelle elle avait glissée, avait 
tout rongé jusqu'à l'os. Comme on l'avait crue morte, quoiqu'elle fût 
vivante quand on la retira du fond du puits, on l'a depuis appelée 
la Morte. Vous comprenez qu'après cela il a bien fallu que le père 
lui permît d'épouser Girolamo; et il a bien fait, car Girolamo et sa 
femme, qui se sont faits aubergistes, ne peuvent manquer de faire 
fortune; tout le monde les aime. — Les gens ne veulent boire que de 
leur vin, les cavalli ne veulent manger que de leur avoine, ajouta 
Cristoforo en riant et en battant des mains, fort satisfait sans doute 
du trait d'esprit par lequel il venait de terminer son récit. 
Dans ce moment nous arrivions aux barrières de Milan. 

F. DE LA FaLOISE. 



9. 



CRITIQUE. 



Basai sur le Principe et les Limites de la Philosophie de l'Histoire y 

PAR M. FEBBARI.' 



La philosophie de l'histoire est une science dont on a étrangement abusé 
de notre temps, et souvent ceux qui en parlent avec le plus d'emphase sont 
aussi étrangers à l'histoire qu'à la philosophie. Pour les esprits superficiels, 
c'est une spécialité commode où l'on peut se donner à peu de frais des allures 
de penseur; c'est une voie facile qui peut même conduire à l'Institut, sec- 
tion des sciences morales, ce bienheureux panthéon de plus d'une gloire 
mystérieuse; pour les esprits vraiment distingués, c'est un terrain dangereux, 
car dans les grands systèmes on marche toujours au bord des abîmes. Dans 
l'antiquité païenne, en présence du dogme de la fatalité , on n'avait point à 
s'occuper de la philosophie de l'histoire : ce n'était pas au passé , mais aux 
sibylles qu'on demandait la science de l'avenir. Pendant le moyen-âge, les 
apocalypses remplacent les livres sibyllins , et, tandis que les chroniqueurs 
racontent sans penser, on trouve, à la place des philosophes, les astrologues 
qui cherchent dans les astres les mystères des temps futurs. L'honnne voyage 
comme les sorcières du sabbat dans le monde supra-sensible, et la science sé- 
rieuse n'a rien à démêler avec tous ces rêves, qui bâtissent dans les nuages 
un univers enchanté, revenant sans cesse sur lui-même par le retour des 

(1) Un vol. in-S", 1843; chez Joubert, rue des Grès, 14. 



REVUE DE PARIS. 125 

grandes périodes cosmogoniques. Avec Bacon la scène change. Satan rentre 
dans l'abîme : les rêveries s'évanouissent connue les palais de Morgane aux 
clartés du soleil. L'alchimie fait place à l'analyse, la science se constitue, et 
trois écoles se partagent le domaine de la philosophie de l'histoire : — l'école 
théologique, qui proclame, avec M. de Bonald, la nécessité d'une révélation 
directe, d'une sorte d'effluve qui descend de Dieu jusqu'à l'homme, et sans 
laquelle, frêles machines que nous sommes, nous serions inhabiles à penser, 
à parler, et même à nous reproduire; — l'école Baconienne, qui rend l'homme 
à l'humanité, mais qui, en s'attachant strictement à la simple observation des 
faits positifs, en arrive pour ainsi dire à proclamer le vide métaphysique, à 
nier ce qu'elle ne peut palper, et même à douter de la religion parce qu'elle 
ne voit pas Dieu, et qu'elle est impuissante à observer l'infini. Comment 
expliquer le mouvement de l'histoire autrement que par les idées ? Isier les 
idées, s'astreindre scrupuleusement à l'observation des faits, n'est-ce pas sup- 
primer le mobile même de l'activité humaine, et en dernier résultat n'est-ce 
pas diviniser le hasard? — Vient enfin l'école ontologique, qui a été élevée 
par Hegel à sa plus haute puissance. Pour cette école, l'histoire n'est plus 
seulement le mot du drame humain, de ce drame moitié triste, moitié bouffon, 
qui roule depuis six mille ans sur les données de la tragédie classique, l'am- 
bition et l'amour : c'est une explication complète de Dieu, de la nature et de 
l'homme, ou plutôt, pour rester dans le vrai, c'est la poursuite hardie et sai- 
sissante de cette explication. Par malheur, avec Hegel, l'esprit s'envole au-delà 
des phénomènes sensibles et intellectuels, au-delà de nos idées. Le penseur 
allemand explique l'histoire moderne avec le sacrement de l'eucharistie; tout 
disparaît devant le mystérieux travail de Dieu , qui, ne se comprenant pas, 
doit se connaître dans l'homme, c'est-à-dire dans notre propre pensée : l'eu- 
charistie , qui consomme la réunion de la double nature divine et humaine, 
est le dernier résultat de l'histoire. Enfin ce résultat a éclaté le jour où le 
professeur Hegel a compris qu'il était Dieu , et où Dieu , de son côté , s'est 
connu dans le professeur Hegel. On le voit, ce n'est pas seulement la subli- 
mité littéraire qui est souvent voisine du ridicule, c'est aussi la profondeur 
métaphysique. Hegel n'en est pas moins un penseur vraiment effrayant. 

Mais, dira-t-on, est-ce vraiment la peine de penser, de s'égarer ainsi dans 
les grands problèmes , pour se retrouver toujours en face du mystère , et 
quelquefois même de l'absurde ! C'estDieu qui nous mène; laissons-nous con- 
duire; croyons, ne cherchons pas. Dans cette algèbre de l'histoire, qui pour- 
rait dégager l'inconnue ? Passons donc devant le sphinx , sans répondre à 
l'énigme qu'il nous propose. ?sous voudrions passer sans répondre, qu'une 
curiosité irrésistible nous solliciterait à chercher le mot. Le problème serait 
insoluble comme celui de la vie, qu'il faudrait encore s'en occuper. L'esprit 
sort, sinon éclairé sur la solution définitive, du moins plus fort et plus puis- 
sant, de la lutte avec les mystères; le sphinx d'ailleurs ne dévore plus ceux 
qui s'arrêtent à ses auestions sans les résoudre, et le plus grand danger qu'il 



126 REVUE DE PARIS. 

y ait, c'est de faire un livre, et surtout un livre qu'on ne lise pas, faute de le 
comprendre. L'obscurité, l'indétermination, tels sont les défauts, inhérens 
du reste à la nature même du sujet , qui se rencontrent dans la plupart des 
ouvrages contemporains où il est traité de la philosophie de l'histoire, et en 
analysant rapidement ici le travail de M. Ferrari , nous devons le féliciter 
d'abord d'avoir heureusement échappé aux écueils ordinaires du sujet qu'il a 
choisi. A part la remarquable faculté d'abstraction qui distingue M. Ferrari, 
cela tient aussi, sans aucun doute, à ce qu'il s'est posé avant d'écrire un but 
net et précis, et ce but, c'est non pas de donner un nouveau système, mais 
de chercher pour la philosophie de l'histoire, tout en examinant l'état actuel 
de la science, un principe qui n'ait rien d'arbitraire. Or, quel est ce principe? 
Voici le point de départ de l'auteur : — l'esprit humain, qui est vraiment scien- 
tifique, tend toujours à créer un système, et le système qu'il a créé ne peut 
être détruit qu'à la condition d'un système nouveau. En considérant l'his- 
toire dans les faits, on trouve une variabilité infinie, mais en la considérant 
comme science , on ne rencontre jamais qu'une succession de systèmes : il 
résulte de là que la science de l'histoire n'est que la science de la succession 
des systèmes, en un mot l'histoire idéale; tous les peuples ont le même point 
de départ, ils sont tous sur la même route, ils tendent au même but , ils 
sont soumis aux mêmes lois , et ces lois forment l'objet de la philosophie de 
l'histoire; car l'histoire idéale domine tous les faits de l'histoire positive, et 
il faut toujours l'en distinguer. Dans l'histoire universelle, en tant que série 
de faits, il n'y a aucune unité : les philosophes ont beau combiner les évène- 
mens , il semble toujours que les peuples se soient combattus au hasard , 
juxta-posés au hasard. Ici la victoire appartient au plus digne, là au plus 
méchant : le maître qui règne aujourd'hui détruit l'œuvre de celui qui régnait 
hier. A \Tai dire, il n'y a dans le drame du passé aucune autre unité que 
celle que la raison y apporte; et cependant l'unité du genre humain, tel est le 
but que poursuivent toutes les civilisations , toutes les religions , toutes les 
philosophies. La vieille Rome le poursuit par la conquête : elle admet le 
monde barbare au droit de cité; Alexandre veut faire de l'Asie une province 
macédonienne, de la Méditerranée un lac macédonien. Rome moderne à son 
tour veut rallier le genre humain dans un même bercail , aux genoux d'un 
même Dieu, sous l'œil d'un même pasteur, unumovile^ iznus pastor, et 
quand le successeur de saint Pierre étend la main pour bénir, il bénit le 
monde tout entier. La philosophie, de son côté, cherche comme son but le 
plus haut l'uniformité des croyances : on serait donc peut-être autorisé à 
penser, d'après ces tendances , ces aspirations , que l'unité pourra se réa- 
liser dans l'avenir; mais, en attendant, on peut affirmer qu'elle n'est pas 
dans le passé. 

M. Ferrari , en s'attachant fortement à cette idée neuve et juste en même 
temps qu'originale, la suit pas à pas dans ses embranchemens divers. Il 
développe du point de vue critique et du point de vue dogmatique le principe 



REVUE DE PARIS. 127 

qu'il a posé , et il examine rapidement les systèmes des penseurs modernes 
qui se sont occupés de la philosophie de l'histoire depuis Bacon jusqu'à 
M. Cousin. Il serait trop long de suivre l'auteur dans les jugemens qu'il 
porte tour à tour sur IVLM. de Bonald, Lamennais, Schlegel, Rosmini, He- 
gel , etc. Sans doute , il est quelques-uns de ces jugemens qui peuvent être 
contestés; mais ceux même des lecteurs qui n'adopteraient point certaines 
conclusions critiques rendront cette justice à M. Ferrari, qu'il est toujours 
resté supérieur aux étroites préoccupations des écoles ou des partis. Il y a 
d'ailleurs dans tout l'ensemble du livre un remarquable mouvement d'idées 
qui entraîne, et révèle souvent des horizons nouveaux et inattendus. Nous 
citerons surtout les pages qui concernent les utopies contemporaines , en 
félicitant jM. Ferrari d'avoir eu le premier la pensée de les considérer du 
point de vue philosophique. 

L'histoire, dit en d'autres termes M. Ferrari , étant un mouvement d'idées, 
comment pourrait-on l'expliquer, si l'on ne cherchait à déterminer le but de 
ce mouvement ? Les peuples sont entraînés par une force qui est la force 
même des idées, et l'on se demande quelle main mystérieuse les pousse sans 
cesse à dépasser le but qu'ils veulent atteindre. Pour répondre à cette ques- 
tion , il faut chercher quelle est sur la terre la fin suprême de la destinée 
humaine , en d'autres termes , quelle est la grande utopie que les nations, 
sciemment ou à leur insu , se proposent de réaliser. Suivre les utopistes au 
hasard, c'est se perdre dans la région des rêves; les rejeter en masse, c'est 
rejeter Platon, c'est retrancher un chapitre entier de l'histoire de l'huma- 
nité. Entre ces deux extrêmes, quel parti prendre.' Il faut analyser succes- 
sivement et dans le détail tous les élémens des utopies pour faire la part 
distincte du rêve et de la réalité, de l'histoire idéale et de l'histoire positive. 
De là résulte dès l'abord la nécessité d'une classification rigoureuse et pré- 
cise. Les utopies de tous les temps peuvent se partager, d'après l'opinion de 
l'auteur, en deux classes distinctes : les unes veulent rendre les hommes 
heureux par la vertu, les autres veulent les rendre meilleurs à force de 
bonheur. 

Examinons les utopies qui se rattachent à la première classe; que deman- 
dent-elles? D'abord la domination des plus dignes, en ce point, les utopies 
sont d'accord avec le consensus universel , car chez tous les peuples et dans 
tous les temps on a décerné le pouvoir soit à l'aristocratie du courage, soit 
à l'aristocratie de l'intelligence, soit enfin à l'aristocratie de la race ou de la 
vertu. Sans doute on s'est trompé souvent, et trop souvent même pour l'hon- 
neur de l'humanité, dans l'application de ce principe; mais le principe en 
lui-même n'en est pas moins incontestable, au point de vue de l'histoire. En 
effet, dans la France du moyen-âge, les rois sont les fils aînés de l'église; 
comme les saints que vénèrent les fidèles, ils ont la faculté de guérir par 
l'imposition des mains; quoique leurs devoirs soient plus grands, leur tâche 
plus difficile, l'âge de l'émancipation intellectuelle arrive pour eux plus vite 



128 REVUE DE PARIS. 

que pour les autres hommes; on les considère comme appartenant à une 
race supérieure; l'église semble même oublier en leur faveur ses dogmes 
d'égalité , et l'onction par la sainte ampoule constitue en quelque sorte un 
huitième sacrement, qui est le mystérieux privilège de la couronne. A la 
Chine, l'empereur est fils du ciel; les anciens rois du Pérou réglaient à leur 
gré les saisons; enfin à toutes les époques la société a proclamé ce principe, 
qu'il fallait obéir au plus digne; elle l'a proclamé par la bouche de Platon, 
par la bouche de Campanella. Ici le sublime rêveur de Sunium et le hardi 
penseur calabrais ne sont pas des novateurs; ils sont seulement les inter- 
prètes de la sagesse des nations; mais le plus souvent les utopistes se four- 
voient; car au lieu de se borner à reconnaître le principe, ils exigent de 
ceux qu'ils appellent à gouverner une supériorité idéale qui n'est pas dans 
notre nature. Ils veulent, au lieu d'une perfection relative, une perfection 
absolue, et ils substituent des abstractions, des maîtres pour ainsi dire im- 
personnels, des mythes de vertu, aux rois, aux maîtres, plus ou moins dignes, 
de la grande famille humaine. Par malheur pour les faiseurs de systèmes, 
les abstractions vagues et indéterminées peuvent rallier quelques adeptes, 
fonder même une école; elles ne sauraient dans aucun cas triompher de la 
sagesse des peuples pour élever ceux qu'une secte ou une coterie pourrait 
honorer. Après avoir réclamé le pouvoir pour les plus dignes, on demande 
pour les masses la communauté ou le partage des biens, et enfin l'associa- 
tion universelle. A part les impossibilités de toute sorte que ces systèmes 
doivent rencontrer dans les hal)itudes, dans les instincts même les plus pro- 
fonds de la nature humaine, par quel moyen arriverait-on à les appliquer? 
Serait-ce par la force .^ Il est peu probable que la philosophie soit jamais assez 
puissante pour essayer la violence sans s'exposer à un suicide. Serait-ce par la 
persuasion? Il faudrait pour cela que les philosophies fussent d'accord. Se- 
rait-ce enfin par les miracles ? C'est là peut-être le seul moyen raisonnable; 
car pour réaliser l'impossible on est fatalement conduit à invoquer l'im- 
possible. 

Du reste , quoi qu'il en soit de la valeur plus ou moins contestable de 
toutes ces spéculations, elles ne restent pas sans profit pour la société, et si 
la plupart sont irréalisables dans l'application pratique, elles ont du moin.> 
l'avantage de mettre les esprits sérieux sur la voie des améliorations , et de 
démontrer à ceux qui gouvernent la nécessité de prendre en certains points 
l'initiative du progrès, afin de prévenir les émeutes métaphysiques tentées 
par les rêveurs. De notre temps, les saint-simoniens se rattachent à cette 
première classe d'utopies, et ici une lutte curieuse s'engage entre la critique 
delM. Ferrari et le nouveau christianisme de Saint-Simon. Quel est le but 
que poursuivent les disciples du saint-siinonisme? C'est de rendre l'homme 
heureux par la vertu, généreuse pensée sans doute à laquelle ou ne peut 
qu'applaudir. Par malheur, au lieu de réformer l'hounne, c'est la vertu que 
réforment les saint-simon ens , et dans le nouvemi christianisme ils substi- 



REVUE DE PARIS. 129 

tuent à la loi du sacrifice la satisfaction de tous les désirs et de tous les ap- 
pétits. Leur religion adopte, pour ainsi dire, une papauté a la façon de Pan- 
tagruel. L'abstinence est remplacée par la bonne chère; on dresse à la 
Vénus volvivaga des autels desservis par la femme libre, qui partage avec 
l'homme les fonctions du sacerdoce; car la femme est le véritable prêtre 
du saint-simonisme , sans avoir toutefois charge d'ames , et sa mission hié- 
ratique, qui se bifurque étrangement, consiste, tantôt à calmer les ardeurs 
inconsidérées de l'intelligence et à modérer les appétits des sens , tantôt à 
réveiller l'intelligence et à réchauffer les sens engourdis. Étrange morale, qui 
prêche la vertu et qui réduit tout au plaisir ! Il y avait là sans doute de quoi 
séduire bien des pécheurs endurcis , de quoi donner bien des fidèles à l'église 
de Ménilmontant; mais le monde est meilleur qu'on ne pense; il se contenta 
de la vertu du passé , du bonheur incomplet qu'il avait trouvé jusqu'alors 
dans les vieilles lois, les vieilles habitudes, les affections prosaïques. Le saint- 
simonisme s'était facilement procuré des dieux ; il ne lui manqua que des 
croyans, et après avoir fonctionné deux ans, ses démiurges donnèrent leur 
démission. Saint-Simon avait prêché le plaisir, au nom de la vertu; le 
fouriérisme, à son tour, prêcha le plaisir au nom du plaisir ou du bien-être 
même. 

Mais ici nous touchons à la seconde série des utopies : dans ce nouvel 
ordre, il faut ranger celles qui cherchent, comme le fouriérisme, à pro- 
curer à l'homme le plus de bien-être possible, l'agréable satisfaction de tous 
ses appétits , et à faire disparaître par le bonheur les imperfections sociales 
plutôt que les vices. Ainsi le vol est une des plaies de la société. Que faire 
pour supprimer le vol? enrichir tous les hommes et, s'il se peut, les rendre 
millionnaires; il est évident que quand on dispose d'un million , on est moins 
sensible à la tentation du bien d'autrui; et nous connaissons tous des gens, 
fort considérés d'ailleurs , qui n'ont commencé à être honnêtes que le jour 
où ils ont eu une grosse fortune , de gros appointemens , un beau domaine 
ou une belle place. Boehm et Fludd avaient déjà proposé, dans leur mys- 
tique optimisme , quelques formules de cette thérapeutique engageante. Il 
y a là toute une tradition qui fait descendre sur la terre les félicités du ciel, 
et cette tradition, chose trop peu remarquée, vient aboutir à Fourier en pas- 
sant par Swedenborg. On s'est étonné , on s'est même permis de rire de 
certaines billevesées de Fourier ; mais ces billevesées sont vieilles coumie le 
mysticisme, c'est-à-dire connue le monde. En bien des points Fourier est un 
mystique, et un mystique fervent. Ses extatiques amours pour les fleurs, pour 
la musique, sa passion pour les combinaisons mystérieuses des nombres, ses 
apocalypses féeriques, ses éditions revues et corrigées du paradis terrestre, 
ses transfigurations successives de l'humanité à travers les planètes, témoi- 
gnent suffisamment de la vérité de cette remarque; et l'on trouverait plus 
d'un point de rapport entre le monde phalanstérisé et les merveilles du millé- 
uisme, ou de la terre duprestre Jehan. C'est là du reste ce qui fait la grande 



130 REVUE DE PARIS. 

originalité de Fourier, car il y a deux hommes en lui , le matérialiste et le 
mystique, l'industriel et le visionnaire , le statisticien et l'utopiste , le dis- 
ciple du XVIII* siècle et l'illuminé. S'agit-il de démontrer la nécessité d'une 
réforme? il parle comme Bacon; s'agit-il d'en arriver aux applications? il 
parle comme Fludd ; il est résulté de là que ses disciples vivent sur une 
équivoque, car ils acceptent une utopie mystique dont ils ont écarté le mys- 
ticisme pour s'appuyer sur des données matérialistes. Du reste, on doit re- 
gretter, pour les gens qui aiment à prendre leurs aises, que la théorie so- 
ciétaire ne soit encore qu'à l'état d'embryon , car on donnerait volontiers, 
quand on tient peu à la routine des préjugés , dix mondes comme le nôtre 
pour un monde comme celui de Fourier. La pierre philosophale est trouvée, 
et jamais terre plus riche en merveilles n'est éclose dans l'imagination des 
conteurs ou des alchimistes. Au sein de cet univers enchanté , la féerie 
frappe de sa baguette jusqu'aux légumes eux-mêmes; la culture du melon, 
élevée à sa dernière puissance , produit trois cent soixante variétés savou- 
reuses. Les chevalières de la Miséricorde circulent en toute liberté dans 
les dortoirs du phalanstère; l'adultère n'est plus qu'un accord en mineur; 
l'amour, plus aveugle que dans la mythologie elle-même, ne compte pas 
avec les années , et les beautés septuagénaires font battre des cœurs de 
vingt ans. Les industries les plus discréditées s'embellissent d'un charme 
jusqu'alors inconnu : Trahit sua quemque voluptas. Enfin, comme appen- 
dice et complément de toutes ces belles choses, l'homme se trouve un beau 
jour orné d'une queue de vingt-deux pieds, qui lui sert : 1° d'ornement; 
2° de parapluie; 3" de valet de chambre. M. Ferrari n'a point insisté, on le 
conçoit, sur ces détails réjouissans, qui n'ont rien à démêler avec la philo- 
sophie. Il s'est attaché à la partie vraiment sérieuse du système; mais par 
son côté sérieux même , le fouriérisme est-il plus réalisable , plus près du 
possible? En voyant aujourd'hui combien les disciples se sont éloignés du 
maître , on se demande si Fourier lui-même se reconnaîtrait dans ses en- 
fans, si l'hérésie n'a point déjà sapé par sa base l'église qu'il a voulu fonder; 
les plus fervens disciples ont renoncé à la queue de vingt-deux pieds; on 
commence à douter du phalanstère; douterait-on bientôt du fouriérisme 
même , tout en se plaçant sous sa bannière ? 

On le voit, dans le livre de M. Ferrari, les horizons sont variés. Nous 
sommes partis des apocalypses du passé pour arriver aux apocalypses de 
l'avenir ; et lors même que nous avons rencontré sur la route les utopies 
contemporaines, nous ne sommes point sortis du sujet, car les utopies ne sont 
qu'un chapitre de l'histoire idéale de l'humanité. Il est à regretter que IM. Fer- 
rari, qui a fait preuve, dans le travail qui nous occupe, d'une remarquable 
puissance d'abstraction, n'ait point donné plus de développement aux con- 
clusions, et qu'il n'ait point resserré dans les dernières pages les idées qu'il 
a remuées en grand nombre dans le courant de son livre. Du reste, PEssai 
sitr les Principes et les Limites de la Philosophie de V histoire ne restera 



REVUE DE PARIS. 131 

point stérile pour les esprits sérieux. Les érudits, qui se dispensent trop faci- 
lement de penser, n'étudieront pas sans profit l'exposition savante et toujours 
élevée que l'auteur a donnée des grands systèmes philosophiques. De leur 
côté, les penseurs , qui sont souvent disposés à faire abstraction des faits 
pour trouver une unité impossible , adopteront , en bien des points , nous 
n'en doutons pas, les critiques de M. Ferrari, et ils reconnaîtront qu'il a 
rendu un véritable service à l'histoire et à la philosophie, en cherchant sur les 
frontières indécises de ces deux sciences la borne qui les sépare. 

Ch. Louandre. 



REVUE DRAMATIQUE. 



Comme on a discuté très sérieusement , à propos de la reprise de Don 
Sanche, le degré d'importance que méritent les reprises, comme certains 
écrivains des moins tranchans ont prétendu que ces sortes d'études n'offrent 
pas d'intérêt , nous sommes forcé d'examiner aussi la question pour com- 
prendre tout le bruit qui s'est fait à cette occasion. Peut-être avions-nous 
d'abord passé trop légèrement sur cette grave querelle, car les reprises nous 
avaient semblé une conséquence naturelle du mandat que l'opinion publique 
et leur devoir imposent aux comédiens; l'opinion publique, car on répète à 
satiété que le Théâtre-Français doit non-seulement asile aux chefs-d'œmTe, 
mais leur doit la lumière et la mise en œuvre; espèce de visite annuelle ou 
triennale que les vigilans conservateurs du grand répertoire sont forcés de 
faire dans le glorieux magasin dramatique afin de sauver quelques pièces 
curieuses des ténèbres, de la moisissure, de l'oubli enfin qui, malgré tous 
les efforts , envahit le sanctuaire dans les endroits les moins fréquentés. 

Elle sera vraie éternellement, cette fable qui prouve combien il est difficile 
de contenter tout le monde. Doji Sanche n'avait pas été joué depuis plusieurs 
années, c'est une pièce dont on regrettait les allures chevaleresques, la poésie 
aisée, les passions brillantes; bien des voix avaient réclamé contre l'absence 
de ce chef-d'œuvre , et réveillé le grand écho banal dont nous parlions tout 
à l'heure, les vieilles gloires! Conservez, rendez-nous les vieux maitresl 
L'ouvrage désiré a paru, aussitôt la note change, et l'écho plus sonore que 
jamais renvoie mille murmures. Ce n'est pas Corneille , c'est M. iMégalbe; 
ce n'est plus une pièce, c'est un tronçon. M. Mégalbe est M. Planât; ce 
M. Mégalbe a pris un nom bizarre pour avoir un peu plus le droit de redresser 



REVUE DE PARIS. 133 

Corneille, attendu que, s'il avait persisté à s'appeler M. Planât, il ne pouvait 
oser se faire collaborateur du vieux Romain. Et pourquoi pas ? M. Ponsard, 
nom très simple comme celui de M. Planât, n'aspirait-il point à rivaliser 
tout bonnement avec Corneille? Or, 

Ce que Ponsard a fait, Mégalbe peut le faire ! 

Nous devons donc à cet arrangeur intrépide ( il faut bien du courage pour 
toucher à ces augustes reliques ) d'avoir pu entendre une certaine quantité 
de beaux vers, de vers de Corneille formant une pièce plus vive dans son 
allure, il faut le dire, que ne l'eût été la véritable pièce du grand poète 
livrée à ses cinq actes et à ses développemens capricieux. N'est-ce pas là 
un service rendu ? Et M. Planât ne mérite-t-il pas qu'on lui pardonne de 
s'être appelé Mégalbe? Le fait est que bien des gens se sont contentés de lui 
reprocher la témérité avec laquelle il avait intercalé des vers de sa façon 
dans les vers de Corneille; juste récompense selon nous d'une tâche effrayante 
que le premier venu ne remplirait pas de manière à tromper quelquefois 
l'oreille et la pensée comme l'a fait ce pauvre M. Mégalbe tant persécuté. Si 
nous voulions entrer dans la discussion avec une chaleur digne des pre- 
mières impressions , nous pourrions montrer avec quelle sagacité , avec 
quelle prudence l'arrangeur de Corneille a porté dans un canevas souvent 
embarrassé, sur des dessins quelque peu vieillis, le ciseau et la plume, 
rognant ici , retouchant là , ajustant d'un acte à l'autre des scènes qui se 
suivent parfaitement , bien qu'elles fussent séparées d'abord par des flots 
de vers , remaniant avec intelligence toutes les pièces éparses de cette mar- 
queterie qu'il a fallu désunir, retailler sur d'autres mesures, absolument 
comme ces ouvriers flamands toujours obscurs qui d'une vaste toile rongée 
par les vers, éraillée par le temps, refaisaient un petit chef-d'œuvre frais, 
poli, reluisant, et auquel rien ne manquait pour la vraisemblance, sinon la 
signature du maître. Seulement ils ne s'appelaient pas Mégalbe au lieu de 
Planât , Chrysonidès au lieu de Van-Brecht, et puis on leur savait gré d'avoir 
ôté les taches et bouché les trous de la toile. 

Si nous eussions eu le temps et l'opportunité pour prolonger cet examen, 
peut-être Don Sanche, réduit en trois actes, eut-il conservé, grâce à nos 
remarques, plus de valeur que la critique ne lui en a accordé. Mais d'autres 
reprises nous appellent. Le Foyage à Dieppe et VJgiotage ont réussi, 
dans des proportions très équitables selon nous. La première de ces deux 
pièces vaut surtout par la plaisanterie du fond; elle ne se démonétisera 
pas plus que les excellentes folies de Molière. Ce n'est pas que le style 
et la forme du Foyage à Dieppe soient remarquables; mais ce style est libre 
et enjoué, cette forme est spirituelle et nullement prétentieuse. Il n'en est 
pas ainsi de V Agiotage de Picard. Que l'on prenne seulement la peine de 
réfléchir s'il n'est pas plus aisé de rire en voyant la folie de gens qui admi- 



134- REVUE DE PARIS. 

rent la mer rue Chariot qu'en écoutant le jargon de dix fous qui jouent à la 
hausse et à la baisse, et font une bourse de leur maison? Les Nuées d'Aris- 
tophane, comédie devant laquelle tout le peuple athénien entrait dans une 
hilarité frénétique, n'ont conservé aujourd'hui qu'une seule partie comique, 
celle qui ne faisait pas rire autrefois. Le coin est effacé, le type est perdu; 
certains de ces types ne sont pas plus incompréhensibles après mille ans 
qu'après un quart de siècle, et, en beaucoup de circonstances, VJgiotaye 
de Picard , cet élément de comédie dont presque toutes les molécules sub- 
sistent encore vivaces , nous a paru avoir vieilli comme l'eût pu faire ime 
pièce du temps de Law, l'agioteur par excellence, l'escamoteur célèbre qui, 
^n échange de leurs écus, avait donné aux Parisiens la rage dans un mor- 
ceau de papier. 

Cette pièce pèche en outre par d'autres endroits : le vice y paraît dans le 
développement, parce qu'il est dans l'essence. L'auteur, doué d'éminentes 
qualités comiques, s'est passionné pour la peinture d'un travers qu'il a spi- 
rituellement caricaturé, sans voir que par un coin imperceptible cette cari- 
cature touche au drame. li l'a vu, dira-t-on, mais il a craint de tomber dans 
cet écueil. Néanmoins la pièce court un danger réel. L'agiotage est un jeu, 
le jeu est une passion sérieuse, et Regnard n'a pas fait rire dans le Joueur 
toutes les fois qu'il y a visé. Un vice n'est pas un ridicule, et la comédie 
s'envole du théâtre où la faim , le froid et la pâleur, entrent lugubrement. 
De là cette gêne, ce vide qui donnent un son étrange à la plaisanterie, le 
son d'un écho rieur dans un désert, au bord d'un abîme. Picard a voulu 
mettre en garde les agioteurs et leur a présenté l'image d'un danger; mais 
pour ne pas effrayer le spectateur, il a fait bon marché de ce péril , en sorte 
que l'esprit, partagé entre ces deux émotions, n'en goûte parfaitement au- 
cune, et que tout le talent du poète, talent incontestable, n'a servi qu'à atté- 
nuer les impressions, à produire un ouvrage sans but, c'est-à-dire sans 
effet. Provost et Régnier ont joué avec une gaieté de bon goût les rôles prin- 
cipaux du Foyage à Dieppe. W^" Garique a moins de succès encore dans la 
prose comique que dans l'illustre alexandrin de la tragédie. Dans V Agiotage, 
Geffroy a étudié d'une façon remarquable le rôle difficile de Sainclair. 

Pour en finir avec les reprises, n'oublions pas la Judith de M"" de 
Girardin , tragédie jouée avec succès par M"*' Rachel , et dans laquelle 
M"* Araldi remplace avantageusement IM"*^ Maxime. 

A rOdéon, tous les genres sont adiuis et se sont mêlés avec plus ou moins 
debonlieur. Avant tout, puisqu'il s'agit de reprises, constatons le succès du 
Falstaffde MM. Vacquerie et Meurice. Ce travail d'arrangement appliqué à 
l'exubérant Shakspeare, ne saurait rencontrer que des approbateurs. La 
poésie des traducteurs de Falstqff est solide et savante, ils ont fait preuve 
de hardiesse en supprimant quelques scènes agréables, mais étranges, de la 
pièce anglaise, et n'ont pas manqué de respect au grand poète en glissant 
parmi son dialogue une scène charmante de leur invention. Que n'a-t-il aussi 



KE^TE DE PARIS. 135 

pris sa Famille Cochois quelque part, au risque d'y intercaler de l'esprit 
de contrebande, JI. de Longpré, auteur de plusieurs comédies heureuses, 
qui vient de faire jouer à l'Odéon une pièce refusée au Vaudeville sous l'an- 
cienne direction? Notre souhait est pourtant à moitié accompli. Les aven- 
tures du fameux marquis d'Argens sont bien un roman d'où M. de Longpré 
a cru pouvoir tirer une pièce, mais il s'est trompé : toute chose qui fait sou- 
rire un lecteur n'est pas pour le spectateur amusante ou intéressante. Ces 
comédiens burlesques du li\Te de Scarron grimacent étrangement sur un 
théâtre, et nous concevons que les acteurs du Vaudeville aient refusé autre- 
fois de jouer la Famille Cochois, non par la raison ridicule qu'ils alléguaient, 
attendu que le comédien ne se déshonore pas en représentant des person- 
nages dont Tauteur seul a la responsabilité morale, mais par cette raison 
péremptoire qu'ils étaient sûrs d'être siffles en jouant la pièce de M. de 
Longpré, — responsabilité physique. — La Famille Cochois, poème infini 
des douleurs d'un arlequin et des espiègleries d'im marquis, ne manquerait 
pas d'obtenir beaucoup de succès, si le père Cochois était un^Tai Cassandre, 
le marquis un Léandre, Loulou un vrai arlequin, et Babet une véritable Co- 
lombine. Mais alors nous chercherions Pierrot, et la pièce manquerait en- 
core par cet endroit. Quant à cet imbroglio d'un comique glacé, qui se traîne 
péniblement de scène en scène, poussant par toutes sortes de portes toute sorte 
de personnages qui franchement pourraient aussi bien entrer ou sortir par 
les fenêtres, nous n'y avons absolument rien compris, et, qui pis est, nous 
n'avons pas ri devant cette déraison. Il semble aussi que les acteurs doivent 
s'ennuyer mortellement à dire ces interminables fadeurs, et qu'ils pour- 
raient se tromper sans risque, le premier acte n'étant pas fort déplacé 
comme épilogue, et la péripétie pouvant au besoin figurer comme exposition. 
Cette réflexion nous est venue à un certain moment où, la pièce ne s'éclair- 
cissant pas et n'ayant pas avancé, bien qu'elle fut en marche depuis long- 
temps, nous nous sommes demandé si par hasard les acteurs n'auraient 
point passé certaines choses ou ajouté beaucoup d'autres. M. de Longpré, 
fort heureusement pour sa réputation, a écrit une jolie pièce avant la Fa- 
mille Cochois, car ce dernier ouvrage, s'il eût été le début de l'auteur, ne 
promettrait ni un dramaturge ingénieux, ni un écrivain adroit, ni im de ces 
spirituels sagittaires qui décochent victorieusement l'épigramme ou la saillie. 
Les femmes de lettres semblent avoir pour l'Odéon un tendre penchant; 
elles honorent ce théâtre de leurs assiduités, du tribut de leurs méditations. 
Après M"'« Sophie Gay qui s'est fait oublier vite, après M""" AValdor qui va, 
dit-on, reparaître, et W"' Ségalas qui déroule déjà de gros manuscrits, voici 
M""' Achille Comte qui vient de fournir ses trois actes, prélude malheureux 
d'un grand nombre d'autres. Si M""" Ancelot n'avait pas le Vaudeville, nui 
doute qu'elle n'eût aimé à partager avec ses sœurs les dangers et les triom- 
phes de cet océan très grondeur qu'on appelle le parterre de l'Odéon. Mais 
elle n'aurait pas la ressource des couplets, cette expression si waie des sen- 



136 REVUE DE PARIS. 

tiinens d'un condamné à mort, et cette interdiction la gênerait peut-être un 
peu pour rendre la nature, qu'elle sait si bien prendre sur le fait. M'"« Achille 
Comte, laissant là l'histoire, matière trop facile à exploiter, s'est jetée dans 
les questions de morale, et, réveillée en sursaut par le succès de V École 
des Jeunes Filles de IM'"'^ Waldor, elle a traité à sa manière un sujet oublié 
par Berquin, M""^ de Genlis et autres instructeurs de la jeunesse qui abhor- 
raient le drame et ne s'élevaient guère dans leurs combinaisons qu'à l'éva- 
sion d'un écolier, et dans leurs dénouemens qu'à la mort d'un oiseau ou 
d'un bichon favoris. M'"'= Achille Comte a écrit Lucile un code à la main, 
et sa pièce est un cours infiniment subtil des conséquences du mariage en 
général et du mariage in extremis en particulier. On y traite aussi de Vadop- 
tion, de la légitimation , de la reconnaissance et du faux en écriture pu- 
blique , toutes matières qui ne pouvaient manquer d'intéresser un parterre 
familier avec les questions de droit. Ce genre de morale ressortant du code 
ressemble trop à la morale restreinte des gens fort peu intègres qui , l'ar- 
ticle à la main et observant scrupuleusement la lettre, poursuivent leur action 
illégitime, contens de ne pas sortir de la légalité écrite. Au théâtre , on ne 
doit pas entendre ainsi la morale, si ce n'est pour attaquer par un exemple 
frappant le vice d'une institution et donner avis au législateur. On comprend 
tout l'avantage que prendrait sur l'auteur de Lucile un écrivain paradoxal 
qui s'attacherait à prouver que l'héroïne sera tout aussi malheureuse en sui- 
vant strictement les lois de la société , que Lucile l'est devenue en les mé- 
connaissant. Si Lucile, dira M'"« Achille Comte, se fût mariée, elle n'eut pas 
été abandonnée par son amant : fort bien, mais si Lucile n'eut pas eu d'amant, 
elle eût encore bien moins redouté l'abandon qui la rend folle. Cette deuxième 
proposition est de la morale plus solide pour les jeunes filles. L'amant de Lu- 
cile est tué par le père de cette jeune femme, et avant de mourir il épouse sa 
maîtresse, voilà une réparation pour elle, et tout ce qui va arriver n'arrivera 
plus que de la faute de M°"= Achille Comte. En effet , ce père qui vient de 
tuer un homme pour sauver l'honneur de sa fille pousse la barbarie, quand 
sa vengeance est satisfaite et l'honneur sauf, jusqu'à empêcher la légitima- 
tion de son petit-fîls. Assurément ce père n'est pas même prévu par les codes 
les plus draconiens, et désormais tout le malheur réservé à ce pauvre enfant 
et à sa mère doit être attribué, non à l'erreur de Lucile, mais à l'incroyable 
orgueil d'un farouche tyran. Certes un amant qui épouse et qui meurt as- 
sassiné par son beau-père doit attendre et réclamer un meilleur avenir pour 
sa femme et pour son fils , et M""" Achille Comte a étrangement compris 
l'honneur de la famille et les lois de la société en prolongeant l'agonie de 
Lucile et la fausse position de son fils pour poser un corollaire impitoyable 
à son théorème moral. 

Le dernier ouvrage représenté à l'Odéon est une comédie en cinq actes, 
en vers, de RL Enchère. On connaît notre partialité pour ces ouvrages qui 
demandent un si long travail : la critique leur doit respect et attention. Il y 



ui-viE m: i»Aius. 13T 

a dans l'ouvrage dont nous parlons, la Bépa rat ion f orne, une loule d'in- 
lentious comiques, traduites dans un dialogue assez fin; mais peut-être l'in- 
térêt n'est-il pas assez soutenu/ Cela vient d'un embarras d'intrigues qui se 
croisent et se nuisent mutuellement. L'auteur, on ne sait pourquoi, a, dit- 
on, retiré sa pièce. 

Le Vaudeville a obtenu ces jours derniers beaucoup de petits scandales. 
Ces sortes de choses ne font jamais tort à un académicien directeur. Voici 
comment les faits se sont passés. Les Gamins de Paris , heureuse inspira- 
tion grivoise favorisée par M. Ancelot dans un de ses jours de belle humeur, 
était un vaudeville joué uniquement par des femmes plus ou moins pitto- 
resques quant au costume et quant aux gestes. Les paroles ne comptent pas, 
dit-on, mais ici elles comptèrent trop. La liberté que plusieurs représenta- 
tions bruyantes jettent dans les allures de l'actrice, les provocations d'un 
rire tentateur ont fini par pousser les gamins de Paris hors les barrières du 
bon goût et de la morale publique. Les danses sont devenues tellement éche- 
velées sur cette scène dont M. Ancelot vante la distinction, que la pièce est 
disparue un soir, absolument comme disparaissent du milieu d'un bal publie 
certains masques d'une aisance exagérée qui faisaient rougir les sergens de 
ville. L'autre scandale est une suspension de quelques jours provoquée 
par les allusions de M'""' Ancelot dans sa nouvelle pièce, Pie;ve le million- 
naire. On sait que cette dame de lettres s'est servie très souvent du théâtre 
de son époux pour exhiber ses caricatures : elle a traduit devant la barre de 
son public M. de Balzac, M. Alphonse Karr, et tous les écrivains ou artistes 
tombés dans sa disgrâce. Tant va la caricature qu'à la fin elle ne va plus; 
c'est absolument l'histoire des danses dont nous parlions tout à l'heure. 
M""" Ancelot s'étant lancée, avec l'imperturbable audace qu'on lui connaît, 
dans la satire, M. Ancelot a dû intervenir en qualité de directeur respon- 
sable. Pierre le millionnaire a pendant trois jours retiré ses épigrammes 
pour en émousser quelque peu la pointe. Or, comme on a toujours de l'esprit 
quand on veut être méchant, et que iM""" Ancelot s'était montrée assez mé- 
chante , sitôt qu'elle est redevenue bonne , il n'y a plus eu d'esprit dans 
Pierre le millionnaire. C'est à ce point de vue que le public considère l'ou- 
vrage en ce moment, et nous allons en dire quelques mots. 

M™^ Ancelot a essayé de prouver d'abord que l'argent ne fait pas toujours 
le bonheur. Une semblable hardiesse ne saurait nous étonner de la part d'un 
auteur qui a prouvé déjà que dans la révolution française personne n'avait eu 
tort. M'"'' Ancelot nous a familiarisés avec ces tours de force. Pierre n'était 
pas encore millionnaire quand il partit pour les Indes, amoureux fou de la 
fille du comte de Jonville, dont il était le secrétaire. Vingt ans après, Pierre 
revint , et cette fois il était réellement millionnaire. Il retrouva la jeune fille, 
qu'il avait aimée, qu'il aimait encore; seulement elle n'était plus jeune, plus 
riche, mais elle était veuve et toujours comtesse. Son mari, le conite de 
Valcourt, l'avait ruinée, abandonnée, lui laissant force dettes criardes et une 

TOMK XXVII. MAKS. * 10 



138 REVUE DE 1»A«IS. 

fille. Pietvo, voyant la comtesse dans une mansarde, lui propose le mariage. 
Elle refuse, parce que sa fille J^auline peut épouser le vicomte de Jonville, 
son cousin, qui l'aime sans la connaître, et que cet étourdi, fort épris des 
charmes du blason, ne consentirait jamais à une mésalliance. Ici nous arrê- 
tons M""' Ancelot, et déclarons positivement, s'il s'agit d'une épigramme, ne 
pas la comprendre. En effet, pourquoi ce jeune homme, entiché de ses par- 
chemins, verrait-il une mésalliance là où tout se réunit pour compléter un 
mariage assorti.^ M"'' Pauline u"est pas la fille de M. Pierre jNicou; elle n'en 
portera jamais le nom, même si la comtesse sa mère épouse ce millionnaire. 
De pareils scrupules seraient à peine appréciables au temps des tabourets 
chez la reine et des carrosses du roi; mais aujourd'hui, à côté des plaisan- 
teries de M""^ Ancelot contre la garde nationale... Oh! scrupule, que nous 
veux- tu ? 

M"'' de Valcour refuse donc la main et les trésors de M. Tsicou. Celui-ci 
désespéré répond qu'il a aussi une fille, adoptive, il est vrai, et il la propose 
à M. de Jonville avec une dot majestueuse; mais M. de Jonville refuse, ce 
qui fait croire plus que jamais à Pierre le millionnaire que la fortune ne fait 
pas le bonheur. Tout à coup la médaille change de face, la comtesse épouse 
M. Pierre JNicou, M. de Jonville épouse M"^' PauUne, la fille de Pierre épou.se 
un agent de change , et tous ces gens-là, riches comme des crésus , joyeux, 
honnêtes, et surtout chantans, reconnaissent que l'argent ne fait pas le 
bonheur au premier acte, mais qu'il y contribue puissamment au dernier. 

Cette pièce est écrite comme le sont toutes celles de M"'" Ancelot, avec une 
persévérance d'afféterie qui fatigue au dernier point. Pour se faire dire 
qu'elle a de l'esprit. M""' Ancelot consent à faire les plus exécrables pièces 
du monde. Tous ses personnages ne s'occupent qu'à forger et à aligner un 
phébus digue de Philamiute et de Bélise. Un temps viendra où les affiches 
du Vaudeville proclameront l'annonce des pièces de IVI"^ Ancelot ainsi ré- 
digée : Pierre ou Hermance, comédie mêlée de quelques couplets et de beau- 
coup d'esprit, par M'"'' Ancelot. 

Aux Variétés, le Sapeur de Mayence a continué le déplorable système de 
pièces faites pour les acteurs, véritable fléau qui intervertit l'ordre naturel 
de la représentation scénique , et expose la personne même de l'acteur à la 
place du personnage qu'il doit représenter. Ainsi ce n'est plus un sapeur de 
Mayence que MJM. Anicet et Brisebarre offrent aux spectateurs, c'est 31. Le- 
peintre jeune, dont le ventre démesuré, le masque bouffi et l'embarras obèse, 
doivent défrayer le quart d'une soirée. On joue M. Lepeintre par lui-même 
au bénéfice de MM. Anicet et Brisebarre. Nous retrouverons tout à l'heure 
ces incouvéniens, ou plutôt cette inconvenance, au Palais-Royal dans le Haont 
de iM. Alcide Toiisez. 

Arrêtons-nous un instant au Gymnase pour voir la Tante Bazu, de M. Lar- 
denois. Cette parade assez grossière fait rire par l'excès même de son indé- 
pendance. Mais conmient retrouver dans une semblable pièce l'ombre d'une 



KKVUE DE PARIS. 139 

intrigue ou les moindres élémens de la comédie? Sans le rany du théâtre 
qui relève l'ouvrage, sans le jeu des acteurs qui rehausse tous ces détails 
communs, les deux actes de M. Lardenois eussent paru tirés du répertoire 
de ces théâtres , je (Jis les plus infimes , où Ion chante le vaudeville sur le 
boulevard du Ten)ple. Ce n'était donc pas sans une espèce de raison que 
l'auteur avait ajouté à son œuvre, au lieu du couplet final, une allocution 
des plus étranges dans laquelle on exposait et la misère du théâtre, et la 
guerre soutenue par ce théâtre contre les associations , et la haine des jour- 
naux, et leurs injustices, toutes jérémiades enllellées qui sentaient leur mau- 
vais goût d'une lieue à la ronde, et que nous sonnnes bien étonné d'avoir 
va tolérer par M. Poirson, Thounne intelligent et convenable par excellence. 
Il paraît que cette allocution a été supprimée après les premières représen-^ 
tations, et nous remercions, dans l'intérêt du théâtre, l'auteur de ce bon 
conseil. Il est bien bizarre, en efiet, et bien déplacé, qu'une administration 
théâtrale convoque le public pour autre chose que pour une représentation, 
et le force d'entendre, soit une apologie, soit des attaques auxquelles le spec- 
tateur doit et veut toujours ne jamais rien comprendre. Le Gymnase ris- 
quait beaucoup à présenter ainsi ses comptes et à s'exposer à l'improbation 
de plusieurs coups de sifflet. _^1. Delmas, chargé du rôle de la tante Bazu, 
est réellement un comédien exercé qui fait plaisir, et dont la souplesse mé- 
rite des éloges. 

L'ordre habituel de la revue dramatique nous a éloignés du Palais-Royal, 
duquel une transition toute naturelle nous avait rapprochés d'abord. TSous 
parlions en effet de ces pièces faites pour un acteur, et voici que nous arri- 
vons à une pièce revêtue du nom même de cet acteur. Déjà dans Mademoi- 
selle Déjazet au sérail on nous avait initiés à ces tentatives de personnalités 
dramatiques. jNous ne saurions les approuver, par égard même pour les ac- 
teurs qu'on y expose. M. Alcide Tousez, mal accueilli sous le nom de tel ou 
tel personnage d'invention, n'est après tout qu'un acteur supportant la mau- 
vaise humeur du public par suite de son engagement, et de sa solidarité ave"- 
un auteur; mais sous son propre nom , avec ses habits à lui , avec sa véri- 
table voix et son physique non modifié, 31. Alcide Tousez est im simple 
mortel; or on va au Palais-Royal pour voir des acteurs. Ces essais ne réussi- 
ront pas. Une pièce de ce genre est toujours mauvaise, parce que l'auteur, 
comptant sur l'effet que produira l'acteur par lui seul, néglige de lui faire un 
rôle, et n'ose pousser aussi loin les choses sous le nom de M. Alcide Tousez 
qu'il les pousserait sous un pseudonyme , Et puis , si faible que soit l'illu- 
sion au théâtre, elle existe jusqu'à un certain degré, et la majorité des spec- 
tateurs la réclament impérieusement. Ces bizarreries ne conviennent donc 
qu'à un petit nombre d'habitués, d'adeptes; la masse ne les comprend pas 
et ne s'en amuse point. Il y a inconvenance et désavantage. 

La pièce de IVIM. Dumanoir et Mélesville, Carlo et Carlin, a réussi com- 
plètement. Ce n'est ui une idée neuve, ni un travail remarquable, mais c'est 



UO REVCE DE PARIS. 

une folie divertissante. ]\I"<' Déjazet joue à ravir l'arlequin et le page, ces 
deux incarnations de la malice et de l'esprit. Les amours de Carlin et de la 
duchesse sont dessinés avec beaucoup de grâce et de désinvolture. Certains 
démêlés d'une contrebasse et d'un violon provoquent à bon droit un épa- 
nouissement général. N'oublions pas de mentionner le succès d'un petit 
acte fort spirituel de M]\I. Lefranc et Labiche, le Major Cravachon. C'est 
l'histoire d'un grognard qui ne voit et ne respire que la guerre au sein de 
ses foyers. Furieux de trouver dans son futur gendre des dispositions trop 
pacifiques, il le congédie rudement; mais ce pau\Te jeune homme ayant eu 
le bonheur de prouver au major qu'il l'a battu lui-même et presque tué dans 
une rencontre nocturne, Cravachon admire, pardonne et marie. 

La série des nouveautés est épuisée, à moins toutefois que nous ne pre- 
nions acte d'une nouvelle et dernière apparition de Bohémiens, lesquels, 
après avoir été fort à la mode, cessent peu à peu de l'être. D'ailleurs la pièce 
de la Gaîté n'est qu'une Bohémieane. Le succès a été relatif au genre; et , 
la grammaire à la main, nous déclarons qu'en matière de bohème, le mas- 
culin vaut mieux que le féminin; seulement ce féminin ne vaut pas mieux 
que le neutre. Les auteurs sont MM. Paul de Kock et Lemoine. 



A. M. 



BULLETIN. 



Ordinairement, quand une question politique a été résolue par un vote dé- 
cisif, elle tombe rapidement dans l'oubli pour faire place à d'autres préoc- 
cupations. Pourquoi n'en est-il pas ainsi dans l'affaire de 31. Dupetit- 
Thouars? Depuis le débat et le scrutin parlementaire, cette question n'a pas 
cessé d'occuper les esprits, la réflexion eu a fait voir toute la gravité. Plus 
on a examiné l'affaire , sa portée , ses conséquences , plus on a été affecté 
péniblement. 

Il y a ici bien autre chose qu'une queielle de portefeuille, car toute la poli- 
tique extérieure de la France est en jeu. Cette politique a pour pivot l'al- 
liance avec l'Angleterre. Il est remarquable que l'alliance anglaise n'a ni 
dans les chambres ni dans le pays d'adversaires systématiques. On l'accepte 
en principe; on la considère comme une conséquence naturelle de la civili- 
sation politique des deux peuples que sépare la Manche. 11 n'y a donc pas 
de difficultés pour le fond : contre l'idée même d'une alliance avec l'Angle- 
terre, il n'y a pas de système rival. 

Viennent maintenant les questions d'exécution et de pratique. On se rap- 
pelle l'ingénieuse et véridique histoire que M. Thiers a faite à la tribune des 
différentes phases de l'alliance anglaise. Sa conclusion était que, l'alliance 
anglaise n'étant ni aussi nécessaire, ni aussi avantageuse qu'elle l'était dans 
les premières années qui ont suivi 1830, nous devons, vis-à-vis de l'Angle- 
terre, mettre une très grande réserve dans notre conduite. Cette apprécia- 
tion impartiale , ces sages conseils, sont conformes à la nature des choses. 
La marche des évènemens, la situation générale de l'Europe, exercent néces- 
sairement sur nos rapports avec l'Angleterre une influence dont il faut tenir 
compte. 11 y a six semaines, dans les débats de l'adresse, personne n'a dit 
au cabinet de se brouiller avec l'Angleterre, mais tout le monde a été d'ac- 



1V2 REVUE DE PARIS. 

cord pour lui conseiller une attitude plus digne et plus réservée. M. Guizot 
a si bien reconnu que tel était sur ce point le sentiment non-seulement de 
l'opposition, mais de la majorité, qu'il a donné une interprétation restric- 
tive aux mots entente cordiale. C'était donc la pensée générale qu'il fallait 
mettre dans nos relations avec l'Angleterre plus de mesure et plus de pré- 
voyance. 

Or, dans le désaveu si brusque de M. l'amiral Dupetit-Thouars, y a-t-ilde 
la mesure, de la prévoyance ? Il y a deux ans, nous nous établissions aux îles 
Marquises et à Otaïti. L'an dernier, les chambres votent un crédit pour la 
consolidation de ces établissemens. Aux îles Marquises, nous avons exercé 
sur-le-champ tous les droits de la souveraineté; à Otaïti, nous avons com- 
mencé par le protectorat. Pour qu'un protectorat ne soit pas illusoire, il faut 
que le traité qui établit les droits réciproques du protégé et du protecteur 
soit respecté. Les choses ne se sont pas passées ainsi. Le traité conclu en 
1842 n'a pas été fidèlement observé par la reine Poniaré, qui s'est tout-à-fait 
livrée à l'influence anglaise. Les représentans de la puissance française dans 
ces parages lointains ont pensé que la violation du traité compromettait 
gravement nos droits, et que de plus elle mettait au néant le traité même. 
Ils ont donc changé le protectorat en occupation. Quelques jours après la 
réception de leurs dépêches par le ministère, ils étaient désavoués. 

Quelle est la disposition naturelle de tout gouvernement quand au dehors 
ses agens agrandissent sa puissance.' C'est d'approuver leur conduite et de 
profiter de ce qu'ils ont fait. On peut dire que l'approbation est la règle, et 
le désaveu l'exception. Sans doute il ne faut pas que la puissance d'un état 
s'accroisse par des moyens coupables , qu'elle s'étende indifféremment per 
fas et nef as; mais quand les lois de l'équité ne sont pas violées, il est d'usage 
qu'un gouvernement s'empresse d'applaudir à tout ce qui étend sa domi- 
nation. 

La reconnaissance de ce qu'avait fait M. Dupetit-Thouars était donc la 
conduite naturelle. Admettons cependant que le cabinet ne se crût pas suf- 
fisamment édifié sur les faits qui avaient changé le protectorat en occupation, 
et qu'il eût pensé qu'il n'était pas d'une entière prudence de se prononcer 
immédiatement par une reconnaissance expresse , son attitude était indi- 
quée: c'était un examen approfondi des faits, un envoi sur les lieux d'un 
agent extraordinaire. Mais ce dont il devait s'abstenir, se garder avant toute 
chose, c'était le désaveu. Désavouer, c'est tout détruire d'un seul coup, 
c'est tout mettre au néant. Il est donc dans l'ordre qu'un gouvernement ne 
se détermine à un aussi pénible sacrifice que lorsqu'il est arrivé, sur la né- 
cessité morale de ce sacrifice, à la plus irrésistible évidence. 

Pourquoi donc le cabinet a-t-il agi d'une manière si opposée aux règles 
ordinaires? Parce qu'il s'est exclusivement préoccupé de ce que penserait et 
ferait dans cette circonstance le gouvernement anglais. La crainte que l'al- 
liance anglaise, Ventente cordiale, ne fussent compromises lui a offusqué. 



REVUE DE PARIS. 143 

la vue de tout le reste. Il n'a plus eu l'esprit libre, le jugement net, et il 
s'est précipité dans un parti extrême pour couper court à des difficultés qui 
l'épouvantaient si fort. 

Par une conduite si peu réfléchie, le ministère a porté atteinte non-seule- 
ment à notre situation dans la mer du Sud, mais même à nos relations avec 
l'Angleterre, auxquelles il attache tant de prix. Voulez-vous que cette alliance 
dont vous désirez faire la base de votre politique extérieure soit vraiment 
solide , mettez tous vos soins à sauvegarder la dignité du pays. Il n'y a pas 
en France de parti de la guerre, comme l'a donné à entendre lord Aberdeen 
dans la chambre des lords; il n'y en a pas plus en France qu'en Angleterre 
et dans toute autre partie de l'Europe. Tout le monde veut la paix; tout 
le monde aussi naturellement la veut digne et féconde. Probablement la 
France ne veut pas sur ce point faire exception. 

Rien ne serait plus funeste à nos relations avec l'Angleterre qu'une série 
de concessions de notre part qui sembleraient être le prix nécessaire du main- 
tien de l'alliance. Cette spontanéité dans le désaveu, dont les ministres an- 
glais ont la courtoisie de chercher à faire un mérite à noti'e cabinet, est elle- 
même un irrécusable symptôme de la préoccupation fâcheuse dont nous 
parlons. On n'a même pas voulu attendre les observations du gouvernement 
anglais, tant on a craint de voir une nouvelle question s'engager. Cependant 
M. Guizot n'avait-il pas une réponse toute prête à faire à lord Aberdeen, 
quand celui-ci lui aurait adressé une note sur ce qui s'était passé à Otaïti? 
Ne pouvait-il pas lui dire qu'au nom de l'alliance des deux pays, et dans 
l'intérêt même de la conservation d'un cabinet que le parti tory semblait voir 
avec plaisir à la tête des affaires en France, il l'adjurait de ne pas le pousser 
trop vivement, et de lui permettre de procéder avec lenteur dans une affaire 
si importante et si délicate? 

M. le ministre des affaires étrangères a peut-être pensé que, par un prompt 
désaveu de ce qui s'était fait à Otaïti, il se rendrait l'Angleterre plus favo- 
rable dans la question du droit de visite? Pour obtenir quelque chose, c'est 
un mauvais moyen de tout concéder. Ps'ous concevons que la question du 
droit de visite préoccupe M. Guizot. Il a pris l'engagement formel devant la 
chambre de négocier, il a protesté qu'il en avait la ferme intention; c'est 
sur cette déclaration que la phrase relative au droit de visite a été votée à 
l'unanimité, M. Billault ayant retiré son amendement. Si M. Guizot a cru 
que par le désaveu de M. Dupetit-ïhouars il déblayait le terrain, à notre 
sens c'est une erreur, il s'est plutôt désarmé. Plus on a d'affaires à traiter 
avec une puissance dont on veut obtenir quelque chose, plus on a de prise 
sur elle. On s'attache d'avance à dissiper toutes les craintes, tous les om- 
brages que pourrait inspirer à l'Angleterre notre présence dans la mer du 
Sud : quel motif a-t-elle maintenant d'accueillir nos doléances sur le droit de 
visite? 

Mous avons beau multiplier les avances , les concessions ; nous n'oblieu- 



lii REVUE DE PARIS. 

drons pas que l'Augleterre fasse vers nous un pas de plus qu'elle ne l'a résolu. 
Elle veut rester eu paix avec nous. L'idée d'une guerre avec la France choque 
son bon sens; elle est persuadée qu'une pareille lutte serait funeste à ses 
- véritables intérêts : l'Angleterre ne fera pas la guerre pour la reine Pomarc, 
elle ne l'eût même pas faite dans la grande question de ^léhémet-Ali; mais, 
tout en restant en paix avec nous, l'Angleterre n'entend pas nous donner 
un rang privilégié dans ses affections. C'est ce qu'il serait difficile de ne pas 
reconnaître quand on lit les paroles qu'a prononcées sir Pvobert Peel dans le 
banquet annuel de la compagnie russe à Londres. « .l'espère ardennnent, 
a-t-il dit, qu'un sentiment d'intérêt commun et d'estime réciproque ont posé 
les bases d'une amitié cordiale et permanente entre l'Angleterre et la Russie. . . 
Puisse l'empereur de Russie visiter de nouveau l'Angleterre et venir rece- 
voir de nous dans ces murs la démonstration la plus cordiale de respect pour 
sou caractère personnel et la haute position qu'il occupe! -^ ^'e semblerait-il 
pas que l'Angleterre veut nous faire entendre, par ces paroles, qu'elle n'est 
pas réduite, comme la France, à n'avoir qu'une seule alliance, mais qu'elle 
les a toutes, et qu'elle peut se vanter d'entretenir des relations de cordiale 
entente avec tous les gouvernemens et tous les peuples? ?>e proliterons-nous 
jamais de toutes ces leçons.^ 

Au milieu des impressions pénibles causées par le désaveu de M. Dupetit- 
Thouars est arrivée la nouvelle de la réélection des cinq députés légitimistes. 
C'est la dernière conséquence des violens débats de l'adresse. Le principal 
organe du ministère a demandé en quoi la réélection des cinq députés légi- 
timistes était un échec pour le gouvernement. N'y a-t-il pas toujours eu des 
députés légitimistes dans la chambre? Sans doute; on dit même que plu- 
sieurs fois le ministère du 29 octobre a contribué à les y faire entrer, et 
aujourd'hui ils reviennent à la chambre malgré lui et contre ses efforts. Voilà 
l'échec, échec qui retombe, non pas sur les principes même du gouverne- 
ment de 1830, mais, il faut le dire, sur le ministère. A-t-il à se féliciter 
maintenant d'avoir dépassé la mesure dans l'expression d'un blâme qui était 
dans la pensée de tout le monde ? Il pouvait rassembler tous les hommes 
modérés dans un même vote; il les a divisés. Il a procuré de bruyans triom- 
phes aux principaux champions d'un parti systématiquement hostile à notre 
gouvernement. Tout cela est-il fort habile? M. Berryer était député; il le 
sera encore, voilà tout, dit-on au nom du ministère. Il semblerait, à entendre 
ce langage, que le cabinet n'attachait aucune importance au succès ou à la 
défaite de M. Berryer, et qu'il est resté pour cette élection dans une neutra- 
lité complète. On sait le contraire. De grands efforts ont été tentés. Parle- 
rons-nous de la singulière dépêche citée par les journaux ? En face de pareils 
faits, il est assez étrange de prendre un ton léger, d'affecter la plus com- 
plète indifférence, en déclarant sans importance les choses dont on est le 
plus vivement contrarié. 
Nous l'avons déjà remarqué, il est de la destinée du cabinet d'arriver à des 



REVUE PE PARIS. Ii5 

résultats directement contraires à tout ce qn il se proposait quand il a pris les 
affaires. A son début, le ministère s'était vanté d'être seul en mesure de ral- 
lier au gouvernement de 1830 la majorité du parti légitimiste; il n'avait été 
avare ni de politesses ni de prévenances; même dans les luttes électorales, il 
avait préféré des légitimistes à des hommes notoirement dévoués à la révo- 
lution de juillet. Aujourd'hui , ces mêmes légitimistes rentrent au parlement 
sans lui, malgré lui. Aujourd'hui, beaucoup de personnes qui commençaient 
à se rapprocher de la monarcliie de 1830, qui blâmaient même le voyage à 
Londi'es, s'éloignent de nouveau, se tiennent à l'écart, blessées qu'elles sont 
par un mot maladroit, malheureux. Par quelle succession de fautes la situa- 
tion des légitimistes, qui , de Taveu de tout le monde , était si mauvaise au 
début de la session, est-elle aujourd'lmi de nature à enfler le cœur de ce 
parti? JNous savons faire la part des illusions, mais ces illusions même sont 
dangereuses , car elles peuvent être un jour dans le pays une cause d'agita- 
tions et de troubles. 

Le ministère s'était aussi flatté d'être un heureux médiateur entre Téglise 
et l'état. ]Xous savons ce que sont devenues toutes ces espérances. A toutes 
les avances, à toutes les faveurs dont le clergé a été l'objet, il a répondu par 
des exigences toujours croissantes, jusqu'à ce qu'enfin il ait entrepris contre 
l'Université une véritable croisade. Ne parlons plus aujourd'hui des pam- 
phlets violens , des libelles calomnieux lancés par les champions les plus 
exaltés du clergé; occupons-nous d'une pièce importante à laquelle on a 
donné ces jours derniers seulement la publicité, bien qu'elle ait été rédigée 
il y a déjà quelque temps. On n'a pas appris sans surprise que plusieurs 
évêques s'étaient réunis pour adresser collectivement une lettre au roi. Ce 
sont]\DI. de Paris, de Blois, de Versailles, de Meaux et d'Orléans, c'est-à- 
dire tous les évêques qui composent la province de Paris, moins un , celui 
de Chartres. Il a été remarqué sur-le-champ que la restauration elle-même 
n'avait jamais reconnu aux évêques le droit de se réunir et de se concerter 
sans la permission du roi. En 1828, le gouvernement de la restauration 
rappelait, dans une note insérée au Moniteur, que , lorsque saint Louis et 
Louis XIV accueillaient avec faveur et bonté les justes et légitimes remon- 
trances des prélats français, ces prélats avaient été convoqués ou rassemblés 
par la volonté même de la royauté. Se figure-t-on , dans l'ordre politique et 
civil , plusieurs hauts fonctionnaires se réunissant pour adresser une lettre 
collective au roi sur certains objets d'administration? Pourquoi les évêques 
auraient-ils un privilège? Dans la rigueur de la règle, Tévêque est tenu de 
résider en son diocèse; il ne peut en sortir qu'avec la permission du roi. 
Cette règle fut scrupuleusement observée depuis l'établissement du con- 
cordat jusqu'en 1815; dans l'ancienne législation, on la trouve consignée à 
l'art. 5 de l'ordonnance d'Orléans. 

Ce n'est pas dans un esprit de pédautisme étroit que nous insi.stons sur 
ces détails; nous voulons seulement montrer que dans l'ordre temporel le* 



ikG REVUE DE PARIS. 

évéques ont été de tout temps soumis à l'autorité politique. Or ici, tout eu pa- 
raissant honorer la royauté en s'adressant respectueusement à elle, les évéques 
lui font une espèce de violence par une requête collective rédigée sans auto- 
risation préalable. Si maintenant nous abordons le fond, nous trouvons que 
le Mémoire adressé au roi par les évéques de la provinve de Paris n'est 
autre chose qu'un acte d'accusation contre M. le jninistre de l'instruction 
publique et contre l'Université. Voilà bien une autre anomalie. Nous voyons 
des évéques qui , dans la hiérarchie des fonctionnaires, doivent respect aux 
représentaus responsables de la puissance royale, s'adresser collectivement 
au roi pour lui dénoncer un de ses ministres. Que pensera d'une pareille 
conduite M. le garde-des-sceaux, qui, comme ministre des cultes, est le supé- 
rieur des évéques dans l'ordre temporel ? 

Tout cela est fort affligeant. M. le ministre de l'instruction publique doit 
attendre avec impatience le moment où il pourra, à la tribune de la chambre 
des pairs, défendre, sinon toutes les dispositions de son projet, du moins 
l'esprit qui l'a dicté. Nous avons dit notre pensée sur la loi présentée ])ar 
M. Yillemain, et nous n'avons pas dissimulé les critiques qui, selon nous, 
peuvent lui être adressées; mais s'il y a quelque chose d'évident, ce sont les 
intentions conciliatrices dont était animé M. le ministre de l'instruction pu- 
blique quand il a proposé son projet. Évidemment M. Villemain a voulu 
pousser la condescendance envers l'église aussi loin qu'il le pouvait sans 
manquer à ses devoirs comme chef de l'Université. Néanmoins, les évé- 
ques de la province de Paris ne lui tiennent aucun compte de ces dispo- 
sitions si ostensiblement bienveillantes. « Que M. le ministre de l'instruction 
publique, disent en terminant ces prélats, eût agi avec plus de sagesse , et 
que son dévouement au roi eiît été mieux inspiré, si, au lieu d'aggraver de- 
puis trois ans le poids du monopole universitaire , il eût cédé aux réclama- 
tions si justes de l'épiscopat! Ce qui eût alors fait la pacification religieuse 
n'y sufflrait plus aujourd'hui; ce qui suffirait aujourd'hui ne suffira pas plus 
tard. Le roi peut en juger déjà par l'événement. Il y a quelques mois, l'in- 
térêt qui nous occupe était un point imperceptible , et maintenant c'est une 
question énorme et pleine de dangers. » Quelle portée faut-il donner à ces 
paroles? Contiennent-elles une menace pour l'avenir? Quelles seront donc 
les exigences futures de l'église , si ce qui suffirait aujourd'hui ne doit pas 
suffire plus lard ? Ainsi l'église spécule indéfiniment sur la faiblesse de l'état. 
A ceux qui pourraient l'oublier, MM. les évéques prennent le soin de le rap- 
peler. 

Il nous paraît bien difficile que le ministère, par une note au Moniteur, 
ne nous dise pas ce qu'il pense du mémoire adressé au roi. Ce mémoire est 
rédigé et signé collectivement, contre tous les usages de l'ancienne monar- 
chie et contre tous les principes de la monarchie constitutionnelle. Plusieurs 
évéques se sont concertés entre eux sans en avoir reçu l'autorisation royale, 
et le résultat de ce concert a été une dénonciation de l'Université et du mi- 



REVUE DE PARIS, 1 '*T 

nistre qui dirige cette grande institution. En 18^8, le ministère Martignae 
blâma dans le Moniteur une demande semblable faite par plusieurs mem- 
bres de l'épiscopat. Le silence absolu du cabinet équivaudrait à une appro- 
bation tacite de la conduite des évéques, ce qui serait un nouvel échec pour 
la puissance temporelle. 

On ne sait pas encore si à l'occasion de la discussion sur les fonds secrets 
il y aura un nouvel engagement général entre l'opposition et le jniuistère. 
Dans les bureaux, lorsqu'il s'est agi de nommer les membres de la commis- 
sion, un grand nombre de membres de l'opposition se sont abstenus de pa- 
raître. On annonce que, dans le débat sur les fonds secrets, M. de Lamartine 
se propose de prendre la parole pour dire toute sa pensée sur l'ensemble 
de la situation. Nous ne sommes pas étonnés que l'honorable député de 
Mâcon éprouve le besoin de traiter des questions vraiment actuelles, pour 
retrouver l'attention de la chambre, qui lui a un peu manqué quand il a 
voulu encore une fois attaquer à la tribune les fortifications de Paris. 
M. Arago a donné à la ti'ibune une nouvelle édition de ses lettres sur les 
fortifications, et la chambre, après l'avoir patiemment écouté, a passé à 
l'ordre du jour sur les pétitions qui demandaient toutes, à des points de vue 
différens, la révision de la loi votée avec tant de réflexion il y a trois ans. 

La chambre a agi fort sagement en laissant toute latitude au débat qui a 
été provoqué par plusieurs pétitions sur les fortifications de Paris. Elle n'a 
empêché personne de reproduire ce qui a été dit mille fois; mais, en vérité, 
on ne saurait exiger de la chambre qu'elle accorde encore son attention, 
qu'elle attache une importance politique à une question épuisée, que d'ail- 
leurs les faits tranchent tous les jours. Dans im au, les fortifications de Paris 
seront presque entièrement terminées. 

Dans les questions qu'a soulevées l'élection de !\L Charles Lafitte , la po- 
sition du ministère était singulière. Il était en contradiction avec ce qu'il avait 
demandé et soutenu il y a six semaines. Alors, dans l'effroi que lui inspirait 
l'idée d'une enquête, il a voté contre la validité de l'élection de i\L Charles 
Lafitte, et il est parvenu à la faire annuler. C'était, pour échapper à im danger 
présent, se créer un embarras pour l'avenir. Le ministère a pu reconnaître 
aujourd'hui les inconvéniens du parti auquel il s'était arrêté il y a six se- 
maines. Il a voulu entraîner la chambre dans une décision contraire à celle 
qu'il lui avait conseillée alors , mais il a échoué. La chambre n'a pas voulu 
sui\Te le cabinet dans ses variations , et elle a encore une fois annulé l'élec- 
tion de M. Charles Lafitte. 

En ce moment, O'Connell s'occupe de persuader aux Irlandais qu'ils ne 
doivent pas nourrir contre les Anglais de haines implacables. « Les classes 
moyennes, les classes nourricières de l'Angleterre, a-t-il écrit à ses amis de 
Dublin, me paraissent fortement convaincues de l'injustice qui nous a été 
faite. Il y a chez elles «ne généreuse bonté dont j'ai à chaque instant des 
preuves, ce qui me fait désirer de travailler activement à la réconciliation 



1V8 REVUE DE PARIS. 

(les honnêtes gens de? deux pays. » Le libéraieur est fêté par l'opposition 
anglaise, et il a tout-à-tait oublié ses phrases contre le Saxou. Il a été solen- 
nellement invité au meeting de Birmingham. 

Londres vient de voir arriver un nouvel exilé politique, c'est M. Olozaga, 
que le gouvernement portugais a contraint de quitter Lisbonne, sans doute 
pour complaire au ministère qui gouverne à ^ladrid. Il y a peu d'exemples 
dans l'histoire d'une chute aussi rapide et aussi profonde. Au moins Espar- 
tero, que ]M. Olozoga a retrouvé à Londres, avait joui du pouvoir pendant 
plus de deux ans, et avant sa régence il avait été long-temps l'idole du 
soldat. 



— Un nouvel ouvrage de M. Prosper Mérimée est à la veille de paraître. 
Les Etudes sur llnstoire romaine (1) contiendront, avec l'essai sur la 
Guerre sociale publié il y a quelque temps, un autre essai sur la Con- 
juration de Catilina. Il y a dans le talent de jM. Mérimée des qualités qui 
conviennent parfaitement à de pareils travaux. L'auteur de la Chronique 
sons Charles IX a montré plus d'une fois qu'il n'était pas seulement un 
énergique et spirituel conteur, mais qu'il savait aussi peindre et juger une 
époque avec une justesse de coup d'oeil et une solide érudition qui s'allient 
rarement à l'imagination du romancier. L'esprit de j\L ^lérimée n'est pas 
dépaysé dans l'histoire, il a du se plier sans peine à ce moule sévère, et 
c'est avec une pleine confiance que nous le voyons aborder un genre auquel 
il était appelé par ses études non moins que par son talent. 



(1) Deux volumes in-8°, chez Magen, quai des Augustins. 



F. BONNAIBK. 



UN 



VOYAGE RETROSPECTIF. 



L'ESPAGNE SOUS CHARLES IL 



f 



L'Espague est encore de nos jours le pays le plus tranché de l'Europe, 
L'originalité de ses mœurs a dû cependant s'atténuer sensiblement, depuis 
deux siècles, par un frottement perpétuel avec les autres nations, et surtout 
avec la France. Elle devait présenter un spectacle bien autrement curieux à 
une de ces époques oii elle ne s'était encore mise eu communication que 
par la guerre avec le reste du continent. La fin du xviT siècle, par exemple, 
qui offre la dernière période du règne de la maison d'Autriche , et qui pré- 
cède immédiatement l'avènement de la maison de Bourbon, peut être con- 
sidérée comme le moment où a fini le développement tout national de l'Es- 
pagne et où a commencé l'introduction des idées étrangères. 

Or, il existe un document qtli peint avec beaucoup de finesse et de vériic 
la situation de la Péninsule à la fin du xvii'" siècle : c'est la relation d'un 
voyage qu'y lit en 1G79 M""' la comtesse d'Aulnoy, auteur des Contes dt 
Fées et d'hippolyte comte de Douglas, et l'une des femmes les plus spi- 
rituelles de la cour de Louis XIV. Cette relation, dont la seconde édition 
est entre nos mains, en trois petits volumes, impriuiés à La Haye en 1692, 

TOME XXVII. MABS. 11 



150 REYGE DE PARIS. 

est restée très peu connue et ne se trouve pas généralement dans le cata- 
logue des œuvres de jM""' d'Aulnoy. L'exemplaire auquel nous allons em- 
prunter quelques extraits appartient à la bibliothèque d'un des amateurs 
les plus éclairés de Paris, M. Ternaux-Compans, qui a réuni une des plus 
complètes collections de livres qui existent sur l'histoire de l'Espagne et des 
colonies espagnoles. On connaît déjà, sur cette même année 1679 et sur les 
deux années suivantes, les lettres si amusantes de jM""" de Villars, femme 
de l'ambassadeur de France à Madrid et mère du maréchal , mais les lettres 
de M'"*^^ de Villars sont peu nombreuses; le récit de M'"'^ d'Aulnoy est au 
contraire long et complet. 

Les relations de voyages sont en général J'excellens renseignemens sur 
l'état d'un pays à une époque donnée. Les détails matériels de la route, les cir- 
constances du voyage, les aventures arrivées au narrateur, ses observations 
naturellement plus nombreuses que celles des habitans du pays, puisque 
tout est nouveau pour lui , les clioses même les plus familières, tout con- 
tribue à faire de ces relations un tableau plus vivant qu'une histoire et 
même que des mémoires. La partie des mémoires de Saint-.Simon où il ra- 
conte son ambassade en Espagne, et qui tient du voyage à certains égards, 
est une des parties les plus intéressantes et les plus circonstanciées de son 
livre. La cour de Philippe V s'y montre plus au naturel que dans aucun des 
documens espagnols qui nous restent. 

Il eu est de même du récit de M"''' d'Aulnoy. L'auteur avait rempli dans 
ce pays une sorte de mission politique; elle a même écrit des Mémoires sur 
Ici cour cV Espagne qui sont encore consultés avec fruit par quiconque veut 
bien connaître l'histoire de Charles IL Mais son voyage a un attrait particu- 
lier par la légèreté même du style et l'absence de prétention; c'est la vérité 
prise sur le fait. Suivant la mauvaise coutume du temps, reproduite du reste 
dans ce temps-ci , et qui a gâté bien des Impressioiis de voyages, IVI"" d'Aul- 
noy mêle à son récit de petites nouvelles romanesques. Quelques-unes de 
ces nouvelles sont assez jolies, et le lecteur aurait peut-être tort de les 
passer. Psous les supprimerons cependant dans noti'e analyse, comme com- 
pliquant la relation et mêlant le faux avec le vrai : ce qui reste après cette 
suppression est encore assez piquant, grâce à la singularité de la plupart 
des observations de M™^ d'Aulnoy et à l'enjouement aimable de son esprit. 

Le livre est écrit sous forme de lettres familières adressées à une cousine. 
IM'"" d'Aulnoy s'y montre un peu frivole , un peu moqueuse , mais toujours 
spirituelle. Elle arriva à Bayonne au mois de février 1679. La couleur locale 
se montre dès le début, par la description d'un bal assez extraordinaire. 
Les dames qui y vinrent , et qui étaient des premières de la ville, avaient 
toutes un petit cochon de lait sous le bras, avec des colliers de rubans 
de diverses couleurs. Quand le bal conunença, on lâcha dans la chambre ces 
petits animaux, qui y firent plus de-bniii q.mdes httins-. Le genre de danse 
usiîé alors à Bayonne n'était pas moins bizarre que cette ménagerie de 



REVUE DE PARIS. 151 

salon : les t-avaliers tenaient à la main de longues cannes, qu'ils jetaient en 
l'air en dansant el qu'ils rattrapaient avec beaucoup d'adresse, tandis que 
leurs dames faisaient toute sorte de tours et de sauts eu rond. L'orchestre 
était composé de fifres et de tabourins; le tabourin était un instrument de 
bois fait en triangle et fort long, monté d'une seule corde, qu'on frappait 
avec un petit bâton. 

Après ce tableau d'un bal à Rayonne en 1679, qui ne laisse pas d'avoir 
quelques rapports avec le« danses des pays basques de nos jours, M™* d'Au!- 
noy s'occupe des préparatifs de son voyage. Elle avait fait venir d'Espagne 
deux litières; chacune de ces litières était attelée de deux mules, avec un 
maître ou conducteur qui gardait la gravité d'un sénateur romain , monîé 
•sur un mulet , et suivi d'un valet monté sur un autre; il y avait , en outre, 
quatre mules pour les gens et deux autres pour le bagage, avec deux autres 
maîtres et deux autres valets, également montés, pour les conduire. «Voyez 
cette quantité de gens inutiles, dit avec raison la voyageuse, et quelle misère 
•de les payer jusqu'à Madrid et pour en revenir aussi , parce qu'ils comptent 
leur retour au même prix; mais il faut s'accommoder à leur usage et se ruiner 
avec eux, car ils traitent les Français ce qu'on appelle de Turc à ^laure. » 
"Ne trouvez-vous pas dans cette énumération de mules , de maîtres et de 
•valets quelque chose de la fameuse scène de Scapin , dans les Fourberies .• 
« Voulez-vous donc que son valet aille à pied.' et ne lui donnerez-vous pas 
aussi un tout petit mulet pour porter son bagage? » Lr comédie des Four- 
beries a été représentée pour la première fois , à Paris , sur le théâtre du 
'Palais-Royal, le 4 mai 1671, huit ans à peine avant le voyage dont il s'agit, 
et le souvenir d'.Argante et de Scapin a dû revenir plusieurs fois à M""" d'Aul- 
noy pendant qu'elle débattait avec ses muletiers espagnols le prix et l'atti- 
rail de son voyage. 

Enfin, les deux litières, les quatre maîtres, les quatre valets elles di.x-huit 
mules ou mulets, tout est prêt; on part; les tambours, les trompettes, les 
violons, les flûtes et les tabourins de la ville accompagnent le cortège bien 
au-delà de la porte d'Espagne, Jo^^a»^ chacun a leur mode et tous à la fois 
sans s'accorder. On arrive à Saint-Jean-de-Luz , puis au bord de la Bidassoa. 
Ce trajet, qui s'accomplit aujourd'hui en deux ou trois heures, prit à 
M"'* d'Aulnoy toute une journée. Partie de Rayonne de bonne heure, elle 
n'arriva à la frontière qu'à la nuit. Connue il n'y avait pas de pont sur la 
rivière à cette époque , elle passa la Bidassoa en bateau ; les gens de sou 
escorte mirent leurs mulets à la nage, et, comme il faisait clair de lune, on 
lui fit remarquer en passant l'île de la Conférence, où s'était fait, vingt ans 
auparavant, le mariage de Louis XIV avec l'infante d'FLspagne îNiarie- 
Thérèse. 

Que d'évènemens accomplis dans ces vingt années avaient changé la 
situation respective des deux pays! La décadence de l'Espagne, déjà écrite 
dans le traité des Pyrénées de 1659, avait fait depuis cette époque des pas 

11. 



152 REVUE DE PARIS. 

rapides. Philippe IV était mort, laissant à rimbécile Charles II une ODU- 
ronne démantelée. Sans marine, sans armée, sans finances, presque sans 
population, l'Espagne avait tenté de faire encore une guerre à la France; 
mais la paix de Nimègue ve' ait de consacrer la victoire de Louis XIV. La 
Franche-Comté conquise en (juatorze jours au milieu de l'hiver, était sortie 
pour jamais de la domination de la maison d'Autriche. La France, au con- 
traire , avait tellement grandi en gloire , en puissance , en génie , que ces 
vingt années, les premières du règne personnel de Louis XIV, sont assuré- 
uient les plus belles de notre histoire. 

îl ne paraît pas que ces pensées aient beaucoup préoccupé M""" d'Aulnoy 
quand elle mit le pied sur le territoire espagnol , car elle n'en dit rien dans 
SI relation. Elle s'attache, en revanche, à faire un portrait assez peu flatté 
de la toilette d'un banquier de Saint-Sébastien à qui elle était recommandée, 
et qui était veau l'attendre , avec deux de ses parens , sur l'autre côté de la 
Bidassoa. « Les uns et les autres, dit-elle, étaient vêtus à la Schomberg, 
— c'est proprement à la manière de France, — mais d'une manière ridicule; 
les justaucorps sont courts et larges, les manches ne passent pas le coude et 
sont ouvertes par devant; celles de leurs chemises sont si amples, qu'elles 
tombent plus bas que le justaucorps. Ils ont des rabats sans avoir des col- 
lets de pourpoint, des perruques où il y a plus de cheveux qu'il n'en faut 
pour en faire quatre autres bien faites, et ces cheveux sont plus frisés que 
du crin bouilli. L'on ne peut voir des gens plus mal coiffés. » 

Ces détails d'une observation toute féminine ont pour nous un certain in- 
térêt, en ce qu'ils prouvent que l'Espagne coinmençait déjà, en 1679, à 
imiter les modes de France. Vingt-cinq ans auparavant, c'était la France qui 
imitait les modes d'Espagne. Ces frivolités ont leur sens pour l'histoire. 
L'empire de la mode n'est que le reflet de ce qui se passe dans un monde 
plus sérieux, et les révolutions du costume ne sont pas les signes les moins 
sûrs des péripéties politiques. On voit par la description de W" d'Aulnoy 
que la perruque elle-même, la coiffure à la Louis XIV, avait déjà passé les 
Pyrénées , et quelle perruque ! Comme tous les imitateurs, le banquier de 
Saint-Sébastien e agérait son modèle. Quand on songe à l'ampleur qu'avaient 
alors les perruques en France, on ne peut s'empêcher de reconnaître que 
ces têtes espagnoles, chargées de plus de cheveux qu'il n'en fallait pour 
quatre perruques, devaient avoir un aspect effrayant. 

On comprend que M"'^ d'Aulnoy dut avoir peu d'estime pour des gens 
ainsi affublés. Aussi ne se gêne-t-elle pas pour exprimer l'effet qu'ils lui 
firent. Il lui arriva d'ailleurs bientôt après, avec son banquier, une aventure 
qui ne contribua pas peu à lui donner de l'aversion pour lui. 

Le lendemain matin, à Irun, comme elle était sur le point de partir 
pour Saint-Sébnstien , une de ses femmes lui apporta sa montre pour la 
monter à midi, suivant sa coutume. C'était une montre d'Angleterre, de Tam- 
pion, qui rappelait les heures et qui lui coûtait cinquante louis. Le banquier 



REVUE DE PARIS. 153 

témoigna quelque envie de la voir, elle la lui présenta avec politesse. C'en 
fut assez. L'homme se leva, fit une profonde révérence, et après avoir baisé 
la montre avec dévotion et juré qu'il la garderait toute sa vie, l'enfonça dans 
sa poche qui était plus creuse qu'une besace. « J'ai su depuis, ajoute 
M'"*" d'AuInoy, que c'était la mode en Espagne, lorsque l'on présente quel- 
que chose à quelqu'un, que ce quelqu'un peut l'accepter s'il en a envie. Voilà 
une plaisante mode , et, connue je ne l'ignore plus , ce sera ma faute si j'y 
suis rattrapée. » 

Heureusement , à cette aventure de la montre succède un charmant épi- 
sode, celui des batelières de Fontarabie, qui remit un peu M"^ d'Aulnoy en 
belle humeur; nous recommandons cet épisode aux auteurs de ballets qui 
cherchent des effets de couleur locale. Comme les montagnes, au sortir 
d'Irun, étaient hautes, pleines de précipices, et que les chemins y étaient 
très mauvais, ^M""" d'Aulnoy prit des bateaux pour descendre la rivière d'An- 
daye jusqu'à la mer. Or, voici la description qu'elle fait de sa petite flotte. 

« Nos bateaux étaient ornés de plusieurs banderoles peintes et dorées; ils 
étaient conduits par des filles d'une habileté et d'une gentillesse charmantes; 
il y en a trois à chacun , deux qui rament, et une qui tient le gouvernail. 
Ces filles sont grandes, leur taille est fine, le teint brun, les dents admira- 
bles , les cheveux noirs et lustrés comme du jais; elles les nattent et les 
laissent tomber sur leurs épaules avec quelques rubans qui les attachent; 
elles ont sur la tête une espèce de petit voile de mousseline brodée de fleurs 
d'or et de soie qui voltige et qui couvre la gorge; elles portent des pendans 
d'oreilles d'or et de perles, et des colliers de corail; elles ont des espèces de 
justaucorps, comme nos bohémiens, dont les manclies sont fort serrées. Ou 
me dit que ces filles au pied marin nageaient comme des poissons et qu'elles 
ue souffraient entre elles ni femmes ni hommes; c'est une espèce de petite 
république où elles viennent de tous côtés et où leurs parens les envoient 
jeunes. .le n'ai jamais vu un plus grand air de gaîté que celui qui paraît sur 
leurs visages; elles ont de petites maisonnettes qui sont le long du rivage, 
et elles ont toute's de vieilles filles auxquelles elles obéissent comme si elles 
étaient leurs mères. " 

Rien ne manque, comme on voit, à ce joli tableau. Nous ne répondrions 
pas que l'imagination de M""* d'Aulnoy n'en ait fait les principaux frais . 
quoique le voisinage des galions du roi d'Espagne, qui arrivaient à Saint- 
Sébastien chargés des trésors des Indes, puisse donner quelque vraisem- 
blance aux boucles d'oreille de perles et aux colliers de corail. Mais ce n'est 
pas tout; voici la scène qui va s'animer. 

« Un de mes gens , ajoute M""^ d'Aulnoy, était assis dans un de nos ba- 
teaux, proche d'une jeune Biscayenne qui lui parut très jolie; il ne se con- 
tenta pas de le lui dire, il voulut lever son voile et le voulut bien fort; elle 
n'entendit point de raillerie, et, sans autre compliment, elle lui cassa la tête 
avec un aviron qui était à ses pieds. Quand elle eut fait cet exploit, la peur 



154 REVUE DE PARIS. 

la prit, elle se jeta promptement dans l'eau , quoiqu'il fît un froid e\tréme^ 
et nagea vers le bord avec beaucoup de vitesse. Plusieurs lilles qui ctaient 
sur la grève entrèrent vite dans leurs bateaux pour la secourir, ^ous prîmes 
terre en ce moment, et nous étions à peine débarqués, que nous vîmes cette 
fille venir à notre rencontre avec plus de cinquante autres, chacune ayant 
une rame sur Tépaule; elles marchaient sur deux longues files, et il y en avait 
trois à la tète qui jouaient parfaitement bien du tambour de basque. Celle 
qui devait porter la parole s'avança, et me murmurant plusieurs fois Andria, 
ce qui veut dire madame , elle me fit entendre qu'elles demandaient répa- 
ration. Puis ces belles pirates poussèrent les hauts cris et firent l'exercice 
de la rame en sautant et dansant avec beaucoup de disposition et de bonne 
grâce. » 

Don Antonio ( c'était le nom du banquier) arrangea l'affaire avec quelques 
pièces d'argent; le pauvre battu, qui était tout en sang, en fut pour le coup 
qu'il avait reçu, et sortie des mains de ces JNéréïdes si fières de leur virgi- 
nité, jM""" d'Aulnoy put continuer son voyage. 

A Saint-Sébastien, où la garnison lui parut si faible que des femmes la 
battraient avec leurs quenouilles, elle se débarrassa de son ofllcieux ban- 
quier, à qui elle gardait rancune, et elle y fit une rencontre plus agréable, 
celle d'un gentilhomme espagnol, don Fernand de Tolède, neveu du duc 
d'Albe, qui retournait de Flandres à Madrid, et qui lui demanda la permis- 
sion de se joindre à elle pour lé reste de la route. Elle y consentit après 
l'avoir vu, car il était bien fait de sa personne, complaisant et agréable, et 
ne démentait point la galanterie naturelle aux cavaliers espagnols. Au 
sortir de Saint-Sébastien , la caravane se grossit encore de trois chevaliers 
avec leurs gens, qui revenaient d'une commanderie de Saint-Jacques. Ils 
étaient deux de l'ordre de Saint-Jacques, portant sur l'épaule leur croix rouge 
faite en forme d'épée brodée; le troisième était d'Alcantara et portait une 
croix verte. 

Une si grosse troupe n'était pas inutile pour traverser les montagnes 
d'Alava. Ces montagnes, qui ont été récemment le quartier-général de l'ar- 
mée de don Carlos, parurent effroyables à M"'^' d'Aulnoy : elles ne montrent, 
dit-elle, que des rochers escarpés, sur lesquels un aynant désespéré se tue- 
rait à coup sûr, pour peu qu'il en eut envie. Les neiges étaient d'ailleurs 
si hautes qu'il fallait toujours avoir vingt hommes en avant pour déblayer 
le chemin avec des pelles. Les habitans des villages perdus dans ces régions 
se relayaient pour remplir cet office, et les cloches des églises sonnaient 
sans cesse, pour avertir les voyagem's du lieu où ils pourraient faire retraite 
si le temps devenait trop mauvais. 

En approchant de Yittoria, on rencontra les gardes de la douane; mars il 
paraît que c'était alors comme aujourd'hui. » Nous ne payâmes pas, dit 
M™^ d'Aulnoy, jaor une raison toute naturelle, c'est que nous étions les plus 
forts. » A Yittoria, notre voyageuse alla à la comédie. On jouait la Jtn- 



REVUE DE PARIS. 155 

tation de saint .int-oine. Le diable n'était distingué des autres personnages 
que par des bas de couleur de feu et une paire de cornes. Toutes les fois 
que saint Antoine disait son Confiteor, tout le public se mettait à genoux et 
se donnait des meà culpd si rudes qull y avait de quoi s'enfoncer l'estomac. 
(laideron vivait encore à cette époque, mais il avait près de quati-e-vingts 
ans, et le théâtre espagnol était en décadence comme tout le reste. 

XJn peu plus loin , M"»^ d'Aulnoy décrit les hôtelleries qu elle rencontre 
sur son chemin, et ce qu'elle en dit n'a rien que de très conforme à la répu- 
tation traditionnelle des hôtelleries espagnoles, telles que nous les connais- 
sons d'après Don Quichotte. 

» Lorsqu'on y arrive, fort las et fort fatigué, rôti par le soleil ou glacé par 
les neiges, car il n'y a guère de tempérament entre ces deux extrémités, l'on 
ny trouve ni pot-au-feu ni plats lavés. L'on entre dans l'écurie, et de là l'on 
monte en haut. Cette écurie est d'ordinaire pleine de mulets et de muletiers 
qui se font des lits des bâts de leurs mulets pendant la nuit, et le jour ils 
leur servent de tables. Ils mangent de bonne amitié avec leurs mules, et fré- 
quentent beaucoup ensemble. L'escalier par où l'on monte est fort droit, et 
ressemble à une méchante échelle. L'on vous fait euti-er dans une chambre 
dont les murailles sont assez blanches, couvertes de mille petits tableaux de 
dévotion fort mal faits Les lits sont sans rideaux , les draps grands comme 
des serviettes, et les serviettes comme de petits mouchoirs de poche. Ejicore 
faut-il être dans une grosse ville pour eu trouver trois ou quatre, car ailleurs 
il n'y en a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n'y a qu'une tasse 
dans toute la maison , et si les muletiers la tiennent les premiers, ce qui 
arrive toujours s'ils le veulent, car on les sert avec plus de respect que ceux 
qu'ils conduisent , il faut attendre patiemment qu'elle ne leur soit plus né- 
cessaire ou boire dans une cruche. Il est impossible de se chauffer au feu 
des cuisines sans étouffer; elles n'ont point de cheminées. On fait un trou 
au haut du plancher, et la fumée sort par là. Le feu est au milieu de lif cui- 
sine. L'on met ce que l'on veut faire cuire sur des tuiles par terre. Lorsque 
c'est de la grosse viande, on l'attache au bout d'une corde suspendue sur le 
feu , et puis on la fait tourner avec la main ; de sorte que la fumée la rend 
si noire qu'on a peine seulement à la regarder. Sans compter cette fumée 
horrible qui aveugle et suffoque, ils sont là une douzaine d'hommes et au- 
tant de feaunes, plus noirs que des diables, puans et sales comme des co- 
chons, et vêtus comme des gueux. Il y en a toujours quelqu'un qui racle 
impudemment une méchante guitare, et qui chante comme un chat enroué. 
Les femmes sont toutes échevelées; on les prendrait pour des bacchantes. 
Avant toutes choses, la maîtresse de la maison vous amène ses petits enfans. 
Elle leur fait toucher vos habits, elle leur en frotte les yeux, les joues, la 
gorge et les mains. Il semble que l'on est devenu relique et que l'on guérit 
de tous les maux. Ces cérémonies achevées, l'on vous demande si vous voulez 
manger, et, fùt-il minuit, il faut envoyer à la boucherie, au marché, au ca- 



156 REVDE DE PARIS. 

baret, chez le boulanger, enlin de tous les côtés de la ville, pour assembler 
de quoi faire uu très méchant repas, etc., etc. » 

Ce portrait est encore vrai, à certains égards, de la plupart des posadas. 
Sous ce rapport, l'Espagne a fait peu de progrès. Voici, du reste, à propos 
d'hôtellerie, ce qui arriva à Burgos à notre élégante et dédaigneuse Pari- 
sienne. 

" Quand je voulus me coucher, l'on me conduisit dans une galerie pleine 
de lits, comme on les voit dans les hôpitaux. Je dis que cela était ridicule, 
et que, n'en ayant besoin que de quatre, il n'était pas nécessaire de m'en 
donner trente et de me mettre dans une halle où j'allais geler. On me ré- 
pondit que c'était le lieu le plus propre de la maison , et il fallut en passer 
par là. Je fis dresser mon lit; mais j'étais à peine couchée que l'on frappa 
doucement à ma porte. Mes femmes l'ouvrirent, et demeurèrent bien sur- 
prises de voir le maître et la maîtresse, suivis d'une demi-douzaine de misé- 
rables, si déshabillés qu'ils étaient presque nus. J'ouvris mon rideau au 
bruit qu'ils faisaient, et j'ouvris encore plus les yeux à la vue de cette noble 
compagnie. La maîtresse s'approcha de moi et me dit que c'étaient d'hon- 
nêtes voyageurs qui allaient coucher dans les lits qui étaient de reste. « Com- 
ment, coucher ici! lui dis-je. Je crois que vous avez perdu l'esprit. — Je le 
perdrais en effet, dit-elle, si je laissais tant de lits inutiles. Il faut, madame, 
que vous les payiez ou que ces messieurs demeurent. >- Je ne puis vous expri- 
mer ma colère. Je tombai d'accord de payer vingt sous pour chacun de ces 
lits. Ils ne sont guère plus chers à Fontainebleau , quand la cour y est. Ces 
illustres Espagnols, ou, pour mieux parler, ces manans qui avaient eu 
l'insolence d'entrer dans la galerie, se retirèrent aussitôt, après m'avoir fait 
beaucoup de révérences. Le lendemain, je pensai pâmer de rire, bien que ce 
fût à mes dépens, quand je reconnus l'habileté de mes hôtes pour me ruiner. 
Ces prétendus voyageurs étaient leurs voisins, et ils sont accoutumés à ce 
manège quands ils voient des étrangers. Quand je voulus compter les lits 
pour les payer, on les roula tous au milieu de la galerie, et l'on commença 
de tirer les ais qui étaient le long de la muraille, et qui cachaient de certains 
trous pleins de paille qui auraient pu servir à coucher les chiens. Je les paya' 
pourtant aussi chacun vingt sous. Quatre pistoles terminèrent notre dispute. 
Je n'eus pas la force de m'en fâcher, tant je trouvai la chose singulière. » 
Chemin faisant , M""" d'Aulnoy a de longues conversations avec ses com- 
pagnons de voyage, tantôt avec don Fernand de Tolède, tantôt avec un des 
chevaliers de Saint-Jacques ou d'Alcantara, tantôt avec une marquise de 
Los Rios, qu'elle a rencontrée aussi, et qui lui paraît une des plus aimables 
personnes du monde. Quand le soir est venu, et que la caravane a trouvé le 
gîte de la nuit, on se réunit dans une même chambre; les uns jouent à 
l'ombre, le jeu favori des Espagnols et de la plus grande partie de l'Europe 
à cette époque, le vihist du xvir siècle; les autres causent. Là M""' d'Aulno\ 
apprend une quantité de détails sur les pays qu'elle traverse; les uns lui 



REVUE DE PARIS. 157 

décrivent une des villes de l'intérieur, les autres lui racontent quelque his- 
toire d'amour bien touchante et bien espagnole; celui-ci lui fait le récit des 
horreurs qui se sont passées à Messine quand le marquis de Las Navas en 
a repris possession au nom du roi d'Espagne, celui-là lui donne des rensei- 
gnemens sur la cour de Madrid; cet autre lui présente un aperçu très bien 
fait de la constitution aragouaise. Tous ces entretiens sont reproduits par 
«Ile avec beaucoup de naturel et de goût ; c'est le ton de la bonne compagnie 
de tous les temps, la meilleure école de conversation, quelque chose de sé- 
rieux et d'enjoué en même temps, qui occupe l'esprit sans le fatiguer, et qui 
instruit en amusant. 

Nous sommes obligé de passer rapidement sur ces causeries intercalées 
<<ans le récit , et où se trouve cependant plus d'un détail précieux d'histoire 
ou de moeurs. Nous n\' remarquerons qu'un fait : c'est que, toutes les fois 
qu'il s'agit d'une tradition miraculeuse, comme il y en a beaucoup en Es- 
pagne, les interlocuteurs en parlent assez légèrement et en souriant. Déjà 
à cette époque beaucoup de gens du monde, en Espagne, ne croyaient plus 
à ce qu'avaient cru leurs pères. Quant à M""" d'Aulnoy, elle est tout-à-fait plii- 
losophe, mais d'une philosophie douce et facile, qui se soumet à tout et ne 
heurte rien. 

Une des meilleures rencontres qu'elle fait sur la route est celle d'une 
vieille comtesse de Lemos qu'elle va voir à Lerma dans un couvent. Fidèle 
à ses habitudes, elle commence d'abord par décrire le costume de la vieille 
dame. 

« Cette dame vint à peu près vêtue comme les Espagnoles étaient il y a 
cent ans. Elle avait des chapins, qui sont des espèces de sandales où Ton 
passe le soulier et qui haussent prodigieusement. L'on ne peut marcher 
avec sans s'appuyer sur deux personnes. Elle s'appuyait aussi sur deux 
filles du marquis del Carpio. La singularité des habits de la comtesse de 
Lemos me parut si extraordinaire que je m'en occupai connue d'une nou- 
veauté. Elle avait une espèce de corset de satin noir découpé sur du brocart 
d'or et boutonné par de gros rubis d'une valeur considérable. Ce corset pre- 
nait aussi juste au col qu'un pourpoint; ses manches étaient étroites avec de 
grands ailerons autour des épaules, et des manches pendantes aussi longues 
que sa jupe qui s'attachaient au côté avec des roses de diamans. Un affreux 
vertugadin qui l'empêchait de s'asseoir autrement que par terre soutenait 
une jupe assez courte de satin noir tailladée en bâtons rompus sur du bro- 
cart d'or. Elle portait une fraise et plusieurs chaînes de grosses perles et de 
<h;unans avec des enseignes attachées qui tombaient par étages devant .son 
^'orps; ses cheveux étaient tout blancs; ainsi elle les cachait sous un petit 
voile avec de la dentelle noire, toute vieille qu'elle était, car elle a plus de 
soixante-quinze ans. 11 me sembla qu'elle devait avoir été extraordinairement 
belle; son visage n'a pas une ride; ses yeux sont encore brillaiis; le rouge 
qu'elle met et qui ranime son teint lui va assez bien: je la regardais œmine 
ure belle antiquité. » 



158 REVUE ITE PARIS. 

Cette grande figure . perchée sur ses ckapins, appuyée sur deux jeunes 
filles, entourée d'un énorme vertugadin et couverte de pierreries, présente, 
ce nous semble, un coup d'œil assez étrange et qui sent bien sa vieille 
Espagne. l.a comtesse de Lemos n'était pas seulement remarquable par sa 
toilette séculaire; elle était encore un fonds inépuisable d'anecdotes sur la 
cour de Philippe IV, et M""' d'Aulnoy ne se fit faute de la faire parler. Parmi 
les histoires que notre voyageuse en tira, il en est une très connue, celle du 
comte de Villamediana, amoureux de la reine, qui avait osé prendre pour 
devise dans un carrousel plusieurs pièces d'argent ou réaux avec ces mots : 
Mis amores son reaies, ce qui signifie à la fois mes amours sont des réaitrr 
ou mes amours sont royales, et qui expia ce présomptueux calembourg par 
une mort tragique. C'est ce même Villamediana qui , ayant une fois donné 
une comédie chez lui où la reine assistait, iit mettre le feu à la maison pour 
avoir un prétexte d'emporter sa souveraine dans ses bras. 

Ces aventures galantes et magnifiques sont en parfait rapport avec tout ce 
qu'on sait de l'ancienne cour d'Espagne, mais eu voici une qui est beaucoup 
moins connue, et qui fait un contraste assez frappant avec les idées qu'on 
se fait de l'honneur castillan et du respect des nobles de ce temps pour leur 
souverain : c'est toujours la comtesse de Lemos qui parle. 

« Une des personnes que le roi Philippe IV a aimées avec le plus de pas- 
sion, est la duchesse d'Albuquerque. Il ne pouvait trouver un moment pour 
l'entretenir. Le duc, son mari, faisait bonne garde sur elle, et plus le roi 
rencontrait d'obstacles, plus ses désirs augmentaient. Un soir qu'il jouait 
très gros jeu , il feignit de se souvenir qu'il avait une lettre à écrire de la 
dernière conséquence. Il appela le duc d'Albuquerque, qui était dans la 
chambre, et lui dit détenir son jeu. Aussitôt il entra dans son cabinet, prit 
un manteau, sortit par un degré dérobé, et fut chez la jeune duchesse avec 
le comte-duc son favori. Le duc d'Albuquerque, qui songeait à ses intérêts 
domestiques plus qu'au jeu du roi, crut aisément qu'il ne lui en aurait pas 
donné la conduite sans quelque dessein particulier. Il commença donc de se 
plaindre d'une colique horrible, et faisant des cris et des grimaces à faire 
peur, il donna les cartes à un auti-e, et sans tarder il courut chez lui. Le roi 
ne faisait que d'y arriver sans aucune suite; il était même encore dans la 
cour, et, voyant venir le duc, il se cacha; mais il n'y a rien de si clairvoyant 
qu'un mari jaloux. Celui-ci aperçut le roi, et ne voulant point que l'on ap- 
portât des flambeaux, pour n'être pas obligé de le reconnaître, il fut h. lui avec 
une grosse canne qu'il portait ordinairement : Ah! ah! maraud, lui dit-il, tu 
viens pour voler mes carrosses; et sans autre explication, il le battit de toute 
sa force. Le comte-duc ne fut pas non plus épargné; et celui-ci, craignant 
qu'il n'aiTivât pis , s'écria plusieurs fois que c'était le roi , afin que le duc 
arrêtât sa furie. Bien éloigné, il en redoublait ses coups, et sur le prince, et 
sur le ministre , s'écriant à son tour que c'était là un trait de la dernière 
insolence, d'employer le nom de sa majesté et de son favori dans cette occa- 
biou; qu'il avait euvie de les mener au palais, parce qu'assurément le roi les 



REVUE DE PARIS. 159 

ferait pendre. A tout ce vacarme, le roi ne disait pas un mot; il se sauva 
enfin à demi désespéré, et d'avoir reçu tant de coups, et de n'avoir eu aucune 
faveur de sa maîtresse. Cela n'eut pas de suites fâcheuses pour le duc d'Al- 
buquerque; au contraire, le roi, n'aimant plus la duchesse, en plaisanta au 
bout de quelque temps. » 

Cependant le voyage se prolongeait, et quelquefois avec de singuliers 
accidens. A son passage dans la ville d'Aranda,. notre voyageuse faillit se 
noyer. Pendant la nuit, le dégel étant venu tout à coup, les rivières qui tom- 
baient des montagnes dont la ville est entourée grossirent et débordèrent si 
bien que les plus hautes maisons furent à moitié submergées. IM™*" d'Aulnoy, 
éveillée en sursaut par l'eau qui entrait dans sa chambre, n'eut que le temps 
de se réfugier sur le toit avec sa fille. Une autre fois , en sortant d'une ville 
un matin avec toute sa suite , elle trouva de si mauvais chemins , qu'elle se 
perdit, et après avoir couru toute la journée sans savoir où on allait, la cara- 
vane se retrouva le soir au point d'où elle était partie. Le trajet avait déjà 
duré près d'un mois, et malgré l'agréable compagnie, les parties d'ombre et 
les conversations du soir. M""" d'Aulnoy avait hâte d'arriver à Madrid. Enfin 
elle j)arvint à Alcoendas, à six lieues de la capitale, où elle reçut le plus 
aimable accueil chez un vieux gentilhomme, et où une de ses parentes, 
grande dame espagnole qui habitait Madrid et qui y menait grand train, 
vint la prendre avec deux magnifiques carrosses attelés de six mules. Nous 
aurions beaucoup de choses à dire sur ce séjour à Alcoendas et sur l'attirail 
de voyage de la parente, qui tenait bien un quart de lieue de paijs , mais 
nous avons hâte, nous aussi, de nous trouver à IMadrid. 

ïci l'intérêt du voyage s'élève; il cesse d'être uniquement descriptif, et 
devient par momens d'une véritable valeur historique. Voici d'abord un 
tableau de l'aspect matériel de Madrid : 

« La ville n'est entourée ni de fossés ni de murailles; les portes , pour 
ainsi dire , se ferment au loquet. J'en ai déjià vu plusieurs toutes rompues: 
il n'y a aucun endroit qui paraisse de défense , ni château , ni rien enfin que 
l'on ne puisse forcer à coups d'oranges et de citrons. Les rues sont longues et 
droites, d'une fort belle largeur, mais il ne se peut rien de plus mal pavé. 
Quelque doucement que l'on aille, on est roué des cahots, et il y a des ruis- 
seaux et des boues plus qu'en aucune ville du monde; les chevaux en oni 
toujours jusqu'aux sangles, les carrosses vont toujours au milieu, de sorte 
<|iril en rejaillit partout sur vous, et l'on est perdu, à moins que de hausser 
les glaces. L'eau entre bien souvent dans les carrosses par le bas des por- 
tières qui ne sont pas fermées. Il n'y a aucunes portes cochères; du moins 
sont-elles bien rares, et les maisons ou il y en a ne laissent pas d'être sans cour. 
Pour ce qui est des maisons, elles sont toutes belles, spacieuses et commodes, 
<fuoiqu'elles ne soient bâties que de terre et de brique. Le premier étage 
que l'on élève appartient au roi, et il peut le louer ou le vendre, à moins 
que le propriétaire ne Tadiète , ce qu'il fait presque toujours, et c'est un re- 
venu très consiil 'rable pour le roi. Il y a des cuisines publiques presque à 



160 REVDE DE PARIS. 

tous les coius de rue; ce sont de grands chaudrons qui bouillent sur des tré- 
pieds. On y va acheter toute sorte de méchantes choses. » 

On pense bien qu'une fois à Madrid , M""" d'Aulnoy s'en donne à coeur 
joie sur les ajustemens des femmes , les ameublemens , enfin tous les détails 
de l'intérieur des maisons riches. Pour rapporter tout ce qu'elle dit d'inté- 
ressant sur ce sujet, il faudrait copier des lettres entières. Dès son arrivée, 
elle eut une occasion admirable de voir les grandes dames de Madrid dans 
tous leurs atours. La fille de la duchesse de Terranova, petite personne de 
treize ans, venait d'épouser son cousin, don Nicolo Pignatelli, prince de 
Monteleone; et suivant l'usage du pays, la nouvelle mariée recevait toute la 
journée des visites de cérémonie. M""" d'Aulnoy fut présentée chez elle, et 
assista à ces réceptions, qu'elle décrit dans le plus grand détail. 

La jeune princesse de ^lonteleone, sa mère, sa belle-nière et les dames de 
leur société, au nombre de soixante environ, se tenaient dans une grande 
galerie couverte de tapis de pied très riches et ornée de tables d'argent avec 
de grands miroirs à bordures d'argent enrichies de pierreries. Toutes ces 
dames étaient assises par terre, les jambes croisées sous elles, et divisées 
par groupes de cinq ou six. Au milieu de chaque groupe était un petit 
brasier d'argent plein de noyaux d'olives en charbon, ces sortes de noyaux 
ayant la réputation de ne pas entêter. Elles étaient toutes fort parées, avec 
cinq ou six cerceaux de fil d'archal autour du corps , supportant une dou- 
zaine de jupes des plus belles étoffes placées les unes sur les autres; chaque 
femme formait ainsi une pyramide à large base qui se tenait d'elle-même 
toute droite , quand la personne était assise par terre , ce qui ne lui per- 
mettait de faire aucun mouvement. Les unes jouaient à l'ombre, les autres 
disaient un long chapelet toujours pendu à leur ceinture. Aucune d'elles 
n'avait de collier, mais elles portaient au haut de leur corps ce qu'on appelait 
des enseignes de pierreries, d'où tombaient des chaînes de perles et dix ou 
douze nœuds de diamans qui se rattachaient à un des côtés du corps. Elîes 
avaieut des pendans d'oreilles si pesans, qu'on ne pouvait comprendre qu'elles 
pussent les porter. Chacune y avait attaché ce qu'elle avait de plus joli; les 
unes y avaieut mis des montres, d'autres des cadenas de pierres précieuses, 
des clés admirableineut travaillées, et jusqu'à des sonnettes. Enfin veut-ou 
savoir quelle était parmi elles la marque suprême de la plus haute distinc- 
tion? En vérité, nou? uoserions le dire si nous n'avions pas notre autorité 
sous la main ; c'était une énorme paire de lunettes ! les dames même les 
plus élégantes mettaient une coquetteriejà en porter. Ici on ne nous croirait 
pas sur parole; il faut citer textuellement. 

« Je demeurai surprise, eu entrant chez la princesse de Monteleone, devoir 
plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le nez, 
attachée aux oreilles; et ce qui m'étonnait encore davantage, c'est qu'elles 
ne faisaient rien où des lunettes leur fussent nécessaires; elles causaient et 
ue les étaient point; l'inquiétude m'en prit, et j'en demandai la raison à ia 
marquise de la Rosa, avec qui j'ai lié une grande amitié; c'est une jolie per- 



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sonne qui sait vivre, et dont l'esprit est bien tourné; elle est napolitaine. 
Elle se prit à rire de ma question, et elle nie dit que c'était pour la gravi -., 
et que l'on ne les mettait pas par besoin , mais seulement pour s'attirer du 
respect. Voyez-vous cette dame? me dit-elle en m'en montrant une qui était 
assez proche de nous, je ne crois pas que depuis dix ans elle les ait quittées 
que pour se coucher. Sans exagération, elles mangent avec, et vous rencon- 
trerez dans les rues et dans les compagnies beaucoup de femmes et d'hommt s 
qui ont toujours leurs lunettes. Il faut, à ce propos, continua-t-elle , que je 
vous dise qu'il y a quelque temps que les jacobins avaient un procès de la 
dernière conséquence, ils en craignaient assez l'événement pour n'y rien nt- 
gliger. Un jeune père de leur couvent avait des parens de la première qua- 
lité qui sollicitèrent à sa prière très fortement; le prieur l'avait assuré qu'il 
n'y avait rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnaissance , si par son 
crédit le procès se gagnait. Enfin le procès se gagna; le jeune père, tran.'- 
porté de joie , courut lui en dire la nouvelle , et se préparait à lui demander 
en même temps une grâce qu'il avait fort envie d'obtenir, mais le prieur, 
après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave : llerinano^poiuja las ojatat,; 
cela veut dire : Mon frère, mettez des lunettes. Cette permission combla le 
Jeune moine d'honneur et de joie; il se trouva trop bien payé de ses soins, 
et il ne demanda rien davantage. Le marquis d'Astorgas, ajouta-t-elle , 
étant vice-roi de Naples , fit tirer son buste en marbre , et il ne manqua pas 
d'y faire mettre ses belles lunettes. Il est si commun d'eu porter, que j'ai 
entendu dire qu'il y a des différences dans les lunettes comme dans les- 
rangs; à proportion que l'on élève sa fortune , l'on fait grandir le verre de sa 
lunette, et on la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent île 
larges comme la main, que l'on appelle ovales pour les distinguer. Ils se les 
font attacher derrière les oreilles, et les quittent aussi peu que leur.golille. 
On sait que la golille était une espèce de hausse-col en carton recouvert 
d'une étoffe plissée et qui était destiné à retenir la tête droite, laide et iiii- 
mobile. La golille empesée et la gigantesque paire de lunettes étaient en 
rapport parfait l'une avec l'autre, rien ne devait manquer à l'effet grotesque 
de ces graves figures ainsi encadrées. Mais revenons chez la pi incesse de 
Monteleone. 

Quand il arrivait quelque nouvelle visite, une naine affreuse et richeintiit 
vêtue venait le dire, en mettant un genou en terre devant la maîtresse. Aus- 
sitôt toutes les dames se levaient, et la princesse allait la première recevoir 
jusqu'à la porte la nouvelle venue. Elles ne s'embrassaient pas eu se saluant, 
contrairement a la mode suivie alors en France, mais elles se présentaient 
la main dégantée; elles se tutoyaient en parlant, et au lieu de se donner 
leurs titres dans la conversation et de s'appeler duchesse ou marquise, ellev 
ne se désignaient que par leurs noms de baptême. Cette manière de se parler 
avec la plus grande familiarité est encore de nos jours usitée parmi les grands 
d'Espagne, et donne à leur commerce un charme d'intimité parfaitement 
agréable. 



lG-2 REVUE DE PARIS. 

M""" d'Aulnoy fut inédiocremeut frappée de la beauté de ces femmes de 
Ïj cour en général. Elle les trouva toutes maigres à faire peur;, c'était à leurs 
yeux un défaut d'être grasses, et bien peu tombaient dans ce malheur-là. 
C'était aussi une beauté parmi elles de n'avoir point de gorge, et elles pre- 
naient des précautions de bonne heure pour l'empêcher de venir. Lorsque 
le sein commençait à paraître, elles mettaient dessus de petites plaques de 
plomb et se serraient comme les enfans qu'on emmaillotte. Elles avaient le 
teint très brun, ce qui rendait encore leur maigreur plus désagréable. Leur 
pied était la partie de leur corps qu'elles cachaient le plus soigneuse- 
ment, quoiqu'elles l'eussent presque toutes extrêmement petit et très bien 
chaussé. Du reste, leurs traits étaient réguliers et délicats, leurs cheveux 
noirs et lustrés, et leur plus grand charme était dans leurs yeux. « MaivS 
aussi dans quel pays y a-t-il des yeux semblables aux leurs ? Us sont si vifs, 
si spirituels, ils parlent un langage si tendre et si intelligible , que quand 
elles n'auraient que cette seule beauté, elles pourraient passer pour belles 
et dérober les cœurs. » 

Le nombre des domestiques des deux sexes était immense dans les grandes 
familles. La duchesse d'Osuua avait trois cents filles ou duègnes attachées 
à son service qui remplissaient toutes les salles de son palais, et elle dit à 
M"" d'Aulnoy cju'elle en avait eu cinq cents peu auparavant. Les laquais, 
les gentilshounnes et les pages du duc n'étaient pas moins nombreux. Il est 
vrai qu'on les payait fort mal; un gentilhomme ne coûtait que quinze écus 
par mois, sur quoi il devait s'entretenir de tout, s'habiller de velours en 
hiver et de taffetas en été, et se nourrir. Aussi ne vivaient-ils que d'ognons 
et d'autres viles denrées. Les pages et les autres domestiques étalait si affa- 
més, qu'en servant leurs maîtres à dîner, ils mangeaient la moitié d«s plats 
qu'ils apportaient sur la table. Dans quelques maisons, on avait pris le parti 
de faire faire la soupe dans une marmite d'argent fermée à cadenas; le cui- 
■sinier regardait par une espèce de grille si la soupe se fai.sait bien, et les 
pages n'en avaient que la fumée. Le plus grand désordre régnait dans ces 
maisons livrées au pillage. Il y avait souvent dans une écurie cinquante 
chevaux qui n'avaient ni paille ni avoine et qui mouraient de faim. Le soir, 
quand le maître était couché, les domestiques emportaient toutes les provi- 
sions qui restaient dans la maison , et le lendemain il fallait recommencer 
à se procurer les choses les plus nécessaires à la vie. 

Le peuple mourait littéralement de faim. Tous les romans espagnols du 
temps roulent sur l'art de supporter la faim ou de la prévenir par toute sorte 
d'expédiens. « Le pauvre peuple, dit ÎM"''' de \ illars dans une de ses lettres, 
paraît ne vivre que de ce qu'on appelle ici tomar el soi ( prendre le soleil ), 
tant il est maigre, abattu et misérable. >- 31""" d'Aulnoy n'en parle pas en 
meilleurs termes. 

A côté de ces misères, on voyait des magnificences incroyables et inutiles. 
A la mort du duc d'Albuquerque, on employa six semaines à faire l'inven*- 
laiie de la vaisselle d'or et d'argent qu'il laissait. Il y avait entre autres 



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choses quatre cents douzaines d'assiettes d'argent, cinq cents grands plats 
et sept cents petits, tout le reste à proportion, et quarante échelles d'argent 
pour monter jusqu'au haut de son buffet, qui était par gradins. Les grands 
seigneurs auraient mieux aimé mourir que de marchander quoi que ce .soit, 
et ils mettaient leur amour-propre à donner avec la plus grande libéralité 
ce qu'ils avaient de plus beau. Il arriva même à ce sujet a M'"'= d'Aulnoy 
une aventure qui fait le pendant de celle de sa montre. 

« Il y a deux jours que j'allai avec ma parente me promener hors la porte 
Sainte-Bernardine (c'est où Ton va l'hiver). Don Antoine de Tolède, fils du 
duc d'Albe, y était avec le duc d'Uzeda et le comte d'Altamire. II avait un 
attelage Isabelle qui me parut si beau, que je ne pus m'empéeher de lui en 
parler, lorsque son carrosse approcha du nôtre. Il me dit, selon la coutume, 
qu'il le mettait à mes pieds; «t le soir, quand nous fumes revenues, Ton me 
vint dire qu'un gentilhomme me demandait de sa part. Il me fit un compli- 
ment, et me dit que les six chevaux de son maître étaient dans mon écurie. 
Ma parente se prit à rire, et lui répondit pour moi que j'étais si nouvelle 
débarquée à Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer 
de ce qui était à un cavalier aussi galant que don Antoine ; mais que ce 
n'était pas la mode de recevoir des présens de cette conséquence, et qu'elle 
'le priait de les remmener. C'est ce qu'il ne voulut point faire; on les renvoya 
sur-le-champ. Il les renvoya; on les lui renvoya encore; enfin je vis l'heure 
que l'on passerait la nuit en allées et en venues. Après tout cela, il fallut 
lui écrire, et même se tacher pour lui faire trouver bon qu'on ne les acceptât 
point. » 

Ce faste extravagant était poussé quelquefois à un tel excès, qu'il en de- 
venait ridicule. M""= d'Aulnoy en cite plusieurs exemples, entre autres celur 
d'un prince de Stillano, qui avait quatre-vingt mille livres de rentes sur le 
conseil des Indes, et qui dédaignait de les toucher, disant qu'il n'était pas 
digne d'un gentilhomme comme lui de signer son nom pour si peu de chose. Il 
n'est pas étonnant que de pareilles folies aient fini par ruiner ceux qui les 
ont faites, et avec eux le pays tout entier. Le goût de la fausse magnificence 
passait des grands seigneurs aux simples gentilshounnes , et de ceux-ci au 
peuple lui-même; c'est ainsi que le peuple espagnol est devenu à la fois le 
plus gueux et le plus glorieux de tous les peuples. L'immensité des trésors 
qui venaient d'Amérique avait tourné la tête à la nation entière; elle n'admi- 
rait plus que l'absurde et l'impossible eu tout genre. 

Voici à ce sujet une petite anecdote fort bien racontée par ^I""" d'Aulnoy. 

-' iNous nous étions arrêtées le matin dans la Plaza Mayor. Il y avait une 
femme qui vendait quelques petits morceaux de saumon qu^elle disait être 
trais; elle faisait un bruit désespéré avec son saumon, elle appelait tous les 
passans pour que l'on vint les lui acheter. Enfin il est venu un cordonnier (jue 
j'ai connu tel, parce qu'elle l'a nommé seiior ::,apatern. Il lui a demandé une 
livre de saumon. \ ous n'hésitez point sur le marché, lui a-i-elle dit , parce 
que vous croyez qu'il est à bon prix,, mais vous vou6 (rompez, il vaut un écu 



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la livre. Le cordonnier, indigné du doute où elle était, lui a dit d'un ton de 
colère : S'il avait été à bon marché, il ne m'en aurait fallu qu'une livre; puis- 
qu'il est cher, j'en veux trois. Aussitôt il lui a donné trois écus, et, enfon- 
çant son petit chapeau (car les gens de métier les portent aussi petits que 
les personnes de qualités les portent grands ) après avoir relevé sa mous- 
tache par rodomontade, il a levé aussi la pointe de sa formitable épée jus- 
qu'à son épaule, et nous a regardés fièrement, voyant bien que nous écou- 
tions son colloque et que nous étions étrangers. La beauté de la chose, c'est 
que peut-être cet homme si glorieux n'a rien au monde que ces trois écus, 
et que demain lui , sa femme et ses enfans, jeûneront plus rigoureusement 
qu'au pain et à l'eau. Mais telle est l'humeur de ces gens-ci. Il y en a même 
plusieurs qui prennent les pieds d'un chapon, et qui les font pendre par- 
dessous leur manteau comme s'ils avaient effectivement un chapon; cepen- 
dant ils n'en ont que les pieds. » 

Une règle assez extraordinaire présidait à la succession des plus orgueil- 
leuses et des plus nobles familles. En l'absence de tout héritier légitime, les 
enfaus naturels étaient aptes à succéder. A défaut d'enfans naturels, c'était 
le plus ancien des domestiques qui prenait le nom, les armes et les biens 
de la maison. Ce cas se présentait assez souvent, car les races nobles s'étei- 
gnaient vite, et c'est ce qui explique pourquoi tant de cadets de famille s'en- 
gageaient connne domestiques chez les grands seigneurs. 

Comme jM'"'= d'Aulnoy était arrivée à Madrid au milieu du carême , elle 
décrit avec grand soin les églises de IMadrid, qui étaient presque toutes 
pleines d'ornemens d'or et d'argent massif. Mais la décoration la plus agréa- 
ble n'était pas dans cette profusion de métaux précieux; on y pratiquait en 
outre, au milieu de la nef, des parterres de gazon ornés de fleurs, avec des 
fontaines jaillissantes dont l'eau retombait dans des bassins, les uns d'ar- 
gent, les autres de marbre ou de porphyre. Tout autour de ces parterres 
étaient de gros orangers dans de belles caisses , et tout peuplés d'oiseaux 
qui remplissaient le saint lieu de leurs chants. Cela devait être délicieux dans 
la belle saison. La fraîcheur de l'eau , qui est à elle seule un grand plaisir 
dans ce climat brûlant , rendait le séjour des églises fort désirable en été, 
tandis que le parfum des orangers et des jasmins en fleurs s'y mariait avec 
celui de l'encens, et le gazouillement des oiseaux avec l'harmonie des canti- 
ques. Il reste encore des traces de cet usage dans certaines parties de l'Es- 
pagne. 

« Les fenmies qui vont à la messe hors de chez elles, dit M'"'' d'Aulnoy, 
en entendent une douzaine, et marquent tant de distraction que l'on voit 
bien qu'elles .sont occupées d'autre chose que de leurs prières. Elles portent 
des manchons qui ont plus dune grande demi-auiie de long; ils sont de la 
plus belle marte zibeline que l'on puisse voir, et valent jusqu'à quatre et 
cinq cents écus. Il faut qu'elles étendent leurs bras tant qu'elles peuvent 
pour mettre seulement le bout de leurs doigts à l'entrée de leurs manchons. 
H me semble que je vous ai diyà dit quelles sont extrêmement petites , et 



REVUE DE PARIS. 165 

ces manchons ne sont guère moins grands qu'elles. Elles portent toujours 
un éventail , et soit l'hiver ou l'été, tant que la messe dure, elles s'éventent 
sans cesse. Elles sont assises dans l'église sur leurs jambes, et prennent du 
tabac à tous momens sans se barbouiller comme l'on fait d'ordinaire; car 
elles ont pour cela, aussi bien qu'en toute autre chose, des petites manières 
propres et adroites. Lorsqu'on lève Notre Seigneur, les femmes et les 
hommes se donnent chacun une vingtaine de coups de poing dans la poi- 
trine, ce qui fait un tel bruit que , la première fois que je l'entendis , j'eus 
une grande frayeur, et je crus qu'on se battait. Quant aux cavaliers (je veux 
parler de ceux qui sont galans de profession, et qui portent un crêpe autour 
de leur chapeau), lorsque la messe était finie, ils allaient se ranger autour 
du bénitier; toutes les dames s'y rendaient; ils leur présentaient de l'eau 
bénite, ils leur disaient en même temps des douceurs : elles y répondaient 
fort juste en peu de mots; car il faut convenir qu'elles disent précisément 
ce qu'il faut, et elles n'ont pas la peine de le chercher, leur esprit y fournit 
sur-le-champ. » 

Quand vint la semaine sainte , on vit beaucoup de jeunes et brillans sei- 
gneurs se donner publiquement la discipline dans les rues. M""" d'Aulno} 
décrit ainsi ces galans pénitens : 

<( C'est une chose bien désagréable de voir les disciplinans. Le premier 
que je rencontrai pensa me faire évanouir : je ne m'attendais point à ce beau 
spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car enfin figurez-vous un homme 
qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de son sang; c'est là un de 
leurs tours de galanterie. Il y a des règles pour se donner la discipline de 
bonne grâce, et des maîtres en enseignent l'art comme l'on montre à danser 
et à faire des armes. Ils ont une espèce de jupe de toile de batiste fort fine, 
qui descend jusque sur le soulier; elle est plissée à petits plis, et si prodi- 
gieusement ample qu'ils y emploient cinquante aunes de toile. Ils portent 
sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de 
même; il est couvert de toile de Hollande. Il tombe de ce bonnet un grand 
morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a deux 
petits trous par lesquels ils voient. Ils ont derrière leur camisole deux 
grands trous sur leurs épaules; ils portent des gants et des souliers blancs, 
et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole et qui pen- 
dent sans être noués. Us en mettent aussi un à leur discipline; c'est d'or- 
dinaire leur maîtresse qui les honore de cette faveur. Il faut, pour s'attirer 
l'admiration publique, ne point gesticuler du bras, mais seulement que ce 
.soit du poignet et de la main que les coups se donnent sans précipitation , 
et le sang qui sort ne doit point gâter leur habit. Ils se font des écorchures 
effroyables sur les épaules, d'où coulent des ruisseaux de sang; ils marchent 
à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de leurs maîtresses. 
où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La dame regarde cette 
Jolie scène au travers des jalousies de sa chambre, et par quelque sisne elle 

TOME XXVII. MAKS. 12 



166 RBVDE DE PARIS. 

rencourage à s'écorcher tout vif, et elle lui fait conipreudre le gi'é qu'elle 
lui sait de cette sorte de galanterie. Quand ils rencontrent une femme bien 
faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur 
elle; c'est là une fort grande honnêteté , et la dame reconnaissante les en 
remercie. « 

Le jour du 1" mai,M"'« d'Aulnoy alla à ce qu'on appelait le Sotillo; 
c'était une espèce de Long-Champ hors de la porte de Tolède. Tout ]Madrid 
y était. Les hommes du peuple et les bourgeois se tenaient assis près du che- 
min, les uns dans les blés naissans, les autres sur le bord du Mancanarès, 
avec leurs fennnes , leurs enfans et leurs maîtresses , tous buvant , man- 
geant et jouant gaiement de la guitare ou de la harpe. Les personnes de- 
qualité se promenaient en voiture, les rideaux ouverts, le mari sur le' devant, 
la dame dans le fond, tous deux droits comme des cierges et se regardant 
des heures entières sans se dire un seul mot. L'étiquette le voulait ainsi. 
Il est vrai que, le soir venu , chacun devait se délivrer de cette contraint c. 
M'"'" d'Aulnoy ajoute en effet : 

« Les plus grandes dames se font un plaisir d'aller à pied au Prado, L: 
nuit; elles mettent sur leurs têtes des mantilles blanches brodées de s'^ic 
noire, comme en portent les femmes du commun et celles qui cherchent des 
aventures. Les cavaliers, de leur côté, mettent pied à terre et leur disent 
mots nouveaux; mais à bien attaqué, bien défendu. Le comte de lierka, en- 
voyé d'Allemagne, m'a conté que, comme il soupait l'autre jour, ses fenétrt > 
fermées à cause du froid, l'on frappa assez fort contre les jalousies de l;i 
salle. Il envoya voir qui c'était; Fou trouva trois femmes en mantille blanche 
qui prièrent qu'on leur ouvrît les fenêtres afin qu'elles pussent le voir, il 
leur manda qu'elles seraient phis commodément dans la salle. Elles entn- 
rent toutes cachées et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il 
fut à table. 11 les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures: 
elles ne voulurent faire ni lun ni l'autre, et, après lui avoir dit beaucoup dr 
plaisanteries où la vivacité de leur esprit parut tout entière, elles sortirent. 
Il avait reconnu que c'étaient les duchesses de Medina-Celi , d'Ossone , cl 
d'Ucéda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs ont la liberté 
d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite d'audience); mais il en 
voulut encore avoir une plus forte certitude, et il les fit suivre. On les vit 
rentrer chez «lies par une fausse porte , oii quelques-unes de leurs femmes 
les attendaient. Ces petits déguisemens ne se passent pas toujours avec taiif 
d'innocence. » M""" d'Aulnoy entre ici dans beaucoup de détails sur les ha- 
bitudes de la société espagnole. A l'apparente sévérité des mœurs, corrigée 
en secret par une extrême liberté, on reconnaît cette société d'oii est sortie 
la comédie d'intrigue, la comédie de Lope et surtout de Calderon, dont.totitps 
les pièces auraient pu avoir pour titre, au dire de Calderon lui-même : / / 
escondldo y la tapada (l'homme caché et la femme voilée}. Toute réso!V(^ 
poussée à l'excès provoque son contraire; plus le maintien est compassé au 



REVDE DE PARIS. 167 

grand jour, plus le mystère protège de folies; le mari jaloux conduit à l'amant 
caclié, et dès qu'un voile couvre le visage, tout est permis à la fantaisie. 

]\jiiie d'Aulnoy raconte qu'elle était un jour chez la marquise d'Alcanijas , 
une des plus grandes et des plus vertueuses dames de la cour. Cette dame 
lui dit devant plusieurs autres que, si un cavalier avait été une demi-heure 
en tète-à-tête avec elle sans lui demander tout ce que l'on peut demander, 
elle en aurait un ressentiment si vif qu'elle le poignarderait si elle pouvait. 
Cette déclaration parut, comme on le pense bien, fort étrange à notre Pari- 
sienne. Elle ne fut pas moins étonnée de la facilité avec laquelle on assassi- 
nait les gens dans les rues de Madrid , par jalousie ou par tout autre pré- 
texte. Les hommes qui faisaient métier de tuer pour de l'argent étaient 
presque tous de Valence et s'appelaient bandoleros; ils avaient de l'honneur 
à leur manière, ainsi que le prouve le trait suivant ; 

« On m'a dit qu'un homme de qualité , croyant avoir sujet de faire péri» 
un de ses amis, s'adressa à un bandolero de Valence et lui donna de l'ar- 
gent pour l'assassiner; mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi , et le 
premier de ses soins fut d'avertir le bandolero de ce qui se passait , aûn 
qu'il se gardât bien de tuer cet homme. Le bandolero, voyant que l'on 
n'avait plus besoin de lui, offrit de rendre la somme qu'il avait reçue, et 
celui qui la lui avait donnée le pria de la garder. — Eh bien! dit-il, j'ai de 
l'honneur, je garderai votre argent et je tuerai votre homme. — L'auti'e le 
pria instamment de n'en rien faire, attendu leur réconciliation. — Tout ce 
que je puis faire , dit-il , c'est de vous donner le choix que ce soit vous ou 
lui, car il faut nécessairement que, pour gagner en conscience l'argent que 
vous m'avez donné, je tue quelqu'un. — Quelque prière que l'autre pût lui 
faire, il persista dans son dessein et l'exécuta. Ces misérables ont toujours 
une liste des méchantes actions qu'ils ont commises, dont ils se font hon- 
neur. Quand on les emploie, ils vous la montrent, et demandent si l'wj 
veut qu'ils portent des coups qui fassent languir ou qu'ils tuent tout d'un 
coup. » 

M""^ d'Aulnoy eut une bonne fortune au Sotillo; elle y fut remarquée par 
le roi. Voici conunent elle le raconte elle-même : « Le roi y vint avec don Juan, 
le duc de jMedina-Celi , le connétable de. Castille, et le duc de Pastrane. Je vis 
seulement son carrosse de toile cirée verte, tiré par six chevaux pies les plus 
beaux de l'univers , tout chargés de petites papillottes d'or et de noeuds de 
rubans couleur de rose. Les rideaux du carrosse étaient de damas vert avec 
une frange d'or, mais si bien fermés , que l'on ne pouvait rien remarquer 
que par les petites glaces des mantelets. C'est la coutume que, lorsque le roi 
passe, on s'arrête, et par respect on tire les rideaux; mais nous en usâmes à 
la mode française, et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de 
faire une profonde révérence. Le roi remarqua que j'avais sur moi une épa- 
gneule, que la marquise d'Alvi, qui est une fort aimable dame, m'avait priée 
de porter à la connétable Colonne; et connue jn l'aimais fort, elle me l'en- 

12. 



168 REVUE DE PARIS. 

voyait de temps en temps. Le roi me la fit demander par le comte de Los 
Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel marchait à cheval à côté de la 
portière. Je la donnai aussitôt, et elle eut l'honneur d'être caressée de sa 
majesté, qui trouva les petites sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles 
de ses oreilles fort à son gré. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya 
savoir si je voulais bien qu'il les prît pour Daraxa , c'est ainsi qu'elle s'ap- 
pelle. Vous jugez bien ce que je répondis. Il me renvoya l'épagneule sans 
collier et sans boucles , et il chargea le comte de Los Arcos de me donner 
une boîte d'or tout unie pleine de pastilles, qu'il avait sur lui, souhaitant 
que je la gardasse. Elle est d'un prix fort médiocre, mais je l'estime infini- 
ment, venant d'une telle main. » 

Cette apparition de Charles II nous paraît tout-à-fait caractéristique. L'his- 
loire de l'épagneule convient bien à ce prince maladif, dont la vie fut une 
longue enfance, et qui n'aimait que la compagnie des nains, des chiens 
savans et des animaux rares. Il était alors dans la quatorzième année de 
son règne et dans la dix-huitième de son âge. Il y avait à peine deux ans que, 
fatigué de l'impérieuse tutelle de sa mère, Marie-Anne d'Autriche, il s'était 
échappé seul, la nuit, de son palais de Madrid pour se réfugier au Bveu- 
Retiro. Incapable de gouverner par lui-même, il avait alors confié les affaires 
à son frère naturel, le second don Juan d'Autriche, et la reine-mère, dis- 
graciée, avait été reléguée dans un couvent. Les circonstances de cette ré- 
volution de palais ont été très bien racontées par M. IMignet, dans son ou- 
vrage sur la succession d'Espagne, dont les quatre volumes parus s'arrêtent 
précisément en 1678, c'est-à-dire un an avant le voyage de M"* d'Aulnoy. 
Don Juan d'Autriche était fils du feu roi Philippe IV et d'une comédienne 
fameuse par sa beauté, nommée Maria Calderona. Ses partisans disaient que, 
la reine et la comédienne étant devenues grosses en même temps et étant 
accouchées toutes deux d'un enfant mâle, la Calderona avait obtenu du roi 
que son fils serait substitué secrètement à celui de la reine, et réciproque- 
ment. D'après cette version, don Juan d'Autriche aurait été le fils légitime; 
mais il est bien évident que cette histoire avait été inventée {lour servir les 
desseins ambitieux du bâtard royal. Tant que la reine-mère avait été maî- 
tresse du pouvoir, elle avait eu soin de tenir don Juan éloigné de la cour, mais 
celui-ci n'avait pas tardé à réunir autour de lui assez d'amis pour élever 
autel contre autel. Une partie de l'Espagne reconnaissait déjà son obéissance 
quand l'exil de la reine-mère lui livra l'autorité royale. 

Dans l'état de faiblesse et de maladie du roi, ce personnage attirait natu- 
rellement tous les regards. On se demandait si ce ne serait pas lui qui serait 
prochainement appelé à succéder à (Charles II. Aussi M""^ d'Aulnoy raconte- 
t-elle avec quelque satisfaction d'amour-propre l'entrevue qu'elle eut avec 
lui, et dont les circonstances furent en effet assez frappantes : 

'< Un jour, dit-elle, comme j'étais seule dans mon appartement, occupée à 
peindre un petit ouvrage, je vis entrer un honnne que je ne connaissais point. 



REVUE DE PARIS. 160 

mais qui me parut d'assez bonne mine pour juger à sa physionomie qu'il 
était de qualité. Il me dit que, n'ayant pas trouvé ma parente, il avait résolu 
de l'attendre. Après quelques niomens de conversation, il la fit tomber sur 
don Juan, et il me dit qu'il ne doutait pas que je ne le visse souvent. Je ré- 
pliquai qu'il était vrai que, depuis mon arrivée, ce prince était venu voir ma 
parente , mais qu'il ne m'avait pas demandée. — C'est peut-être , ajouta-Zil, 
que vous étiez malade ce jour-là. — Je n'ai point été malade, répliquai-je, <;ar 
j'aurais été bien aise de le voir et de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du 
bien et du mal, et que je voudrais démêler si on lui fait tort ou justice. Ma 
parente, à qui je l'ai témoigné, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est 
si dévot qu'il ne veut parler à aucune dame. — Serait-il possible, dit-il en sou- 
riant, que la dévotion lui eût si fort renversé l'esprit.' Pour moi, je me per- 
suade qu'il vous a demandée et qu'on l'a assuré que vous aviez la fièvre. — 
La fièvre ! repris-je, voilà qui est bien positif; hé ! de grâce, comment le savez- 
vous ? Ma parente arriva dans ce moment. Elle demeura fort surprise d? 
trouver don Junn avec moi, et je ne le fus pas moins qu'elle, car je ne savais 
point que ce fût lui. Il lui dit plusieurs fois qu'il ne pouvait lui pardonner 
l'idée qu'elle m'avait donnée de lui, qu'il n'était point un bigot, et qu'il était 
persuadé que la véritable dévotion ne rendait personne sauvage. Je le trouvai 
fort bien fait, l'air galant, les manières polies et civiles, extrêmement d'es- 
prit et de vivacité. » 

On voit que notre voyageuse ne vivait pas à Madrid en trop petite compa- 
gnie. Pour achever sa galerie de personnages historiques , elle désira être 
présentée à la reine-mère, et fit exprès le voyage de Tolède, où résidait cetîr 
fière exilée. Ce jour-là. M"'' d'Aulnoy dut s'habiller à l'espagnole, car on 
ne paraissait pas devant la reine dans un autre costume; elle chaussa donc 
des chapinsqui l'exhaussaient d'un demi-pied, mit un j/a/Y/JH/a»^ d'une lar- 
geur effroyable, se coiffa à la melcne, c'est-à-dire les cheveux tout épars 
sur le cou , et se rendit dans cet équipage à l'Alcazar de Tolède. î^lle monr;i 
en chaise le rocher haut et escarpé qui supporte l'Alcazar. 

« Nous traversâmes une grande galerie et des appartemens si vastes, et 
dans lesquels il y avait si peu de monde, qu'il ne paraissait pas qu'on diil t 
trouver la reine-mère d'Espagne. Klle était dans un salon dont toutes les 
fenêtres étaient ouvertes, qui donnaient sur la plaine et sur la rivière. La 
tapisserie, les carreaux, les tapis et le dais étaient de drap gris. T.a reine 
était debout, appuyée sur un balcon, tenant dans sa main un grand chapele;. 
r,orsqu'e!le nous vit, elle se tourna vers nous, et nous rerul d'un air assez, 
riant. ]\ous eûmes l'honneur de lui baiser la main, qu'elle a petite, maigre 
et blanche. Elle est fort pale, le teint fin , le visage un peu long et plat, les 
yeux doux, la physionomie agréable, et la taille d'une médiocre grandeur. 
Elle était vêtue comme toutes les veuves le sont en Rspagne, c'est-à-dire eu 
religieuse, sans qu'il paraisse un seul cheveu. Elle s'informa combien il y 
avait que j'étais partie de France; je lui en rendis compte. Une petite naine, 
grosse comme un tonneau et plus courte qu'un potiron , toute vêtue de bro- 



170 REVUE DE PARIS. 

card d'or et d'argent , avec de longs cheveux qiii lui descendaient presque 
aux pieds, entra , et vint se mettre à genoux devant la reine pour lui de- 
mander s'il lui plaisait de souper. Nous voulûmes nous retirer; elle nous dit 
que nous pouvions la suivre, et elle passa dans une salle toute de marbre. 
Elle se mit seule à table, et nous étions toutes debout autour d'elle. Les 
filles d'honneur vinrent la servir; je vis quelques-unes de ces filles qui me 
parurent fort jolies. Elles nous dirent qu'elles s'ennuyaient horriblement, et 
qu'elles étaient à Tolède comme dans un désert. » 

On ne s'entretenait en ce moment, à la cour et à la ville, que du prochain 
mariage de Charles II avec Mademoiselle d'Orléans, nièce de Louis XIV. 
La reine-mère, qui haïssait la France et qui voyait ce mariage avec le plus 
grand déplaisir, en parla cependant dans de bons termes à jM'"" d'Aulnoy. 
Elle lui demanda si la princesse ressemblait à son portrait , et lui fit toute 
sorte de questions sur sa personne. M"'' d'Aulnoy put satisfaire avec détail à 
cette curiosité, car elle était attachée à la maison d'Orlérns; elle avait beau- 
coup vu Mademoiselle, et, à son retour en France, elle dédia sa relation au 
duc de Chartres, frère de cette princesse. 

A son retour à Madrid, notre voyageuse trouva toute la capitale occupée 
des préparatifs pour l'arrivée de la jeune reine. Charles II en était devenu 
éperdument amoureux sur son portrait, et la nation entière s'apprêtait à lui 
faire une réception qui répondît à la passion de son souverain. C'était là 
pourtant cette pauvre Louise d'Orléans qui fut si malheureuse, et qui mourut 
misérablement après dix ans du plus triste mariage. En quittant la France, 
elle avait le pressentiment du sort qui l'attendait. On sait qu'elle en parla à 
Louis XIV, qui lui répondit qu'il n'aurait pu faire mieux pour sa fille que 
de la marier au roi d'Espagne. <• Oui, sire, répondit-elle, mais vous auriez 
pu faire mieux pour votre nièce. » Elle aurait voulu épouser le dauphin. 

Au milieu de tout ce mouvement de la cour, don Juan d'Autriche mourut 
subitement. M'"'^ d'Aulnoy raconte ses derniers momens d'une manière tou- 
chante. Dès qu'il fut mort, le roi rappela la reine-mère, et l'homme qui 
gouvernait en maître quelques jours auparavant tout le royaume d'Espagne 
fut généralement oublié. Était-il véritablement distingué? Aurait-il été à la 
hauteur de sa fortune, si la couronne lui était venue ? C'est ce que l'histoire 
ne dit pas avec certitude; il n'eut pas le temps de se montrer assez pour 
être jugé. IM"**^ d'Aulnoy l'avait trouvé charmant, mais il avait été si aimable 
pour elle, que ce jugement ne prouve rien. Elle affirme qu'il écrivait et 
parlait bien en cinq langues, ce qui était rare à cette époque dans toute l'EU'- 
rope, et surtout en Espagne. 

Cependant l'époque des grandes chaleurs était arrivée, et M°'* d'Aulnoy 
dépeint avec son exactitude ordinaire la vie qu'on menait à Madrid pendant 
l'été. Elle consacre une lettre presque entière à la description d'une course 
de taureaux qui offre quelques différences avec celles qui ont lieu de nos 
jours, mais cette lettre est trop longue pour être citée. >ous aimons mieux 
lui emprunter ce qu'elle dit dos promenïî.des du soir dans un lieu où l'on 



REVUE DE PARIS. 17 f 

ne s'attendait guère à trouver des promeneurs, dans le lit même de la ri- 
vière qui passe à Madrid, le Mançanarès. Cette rivière, ou plutôt ce torrent. 
devient, comme on sait, presque complètement à sec en été; le sable y con- 
serve pourtant encore de l'humidité, et on y trouve plus de fraîcheur qu'ail- 
leurs. 

« Les carrosses, dit 31""^ d'Aulnoy, entrent dans le lit de la rivière. Les 
chevaux souffrent beaucoup de ces pi-omenades-là; rien ne leur use davantage 
les pieds que les cailloux sur lesquels ils marchent toujours. L'on s'arrête en 
quelques endroits de cette rivière, et Ton y demeure jusqu'à deux ou trois 
heures après minuit. 11 y a souvent plus de mille carrosses; quelques particu- 
liers y portent à manger, d'autres y chantent et jouent des instrumens. Tour 
cela est fort agréable pendant une belle nuit; il y a des personnes qui s'y bai- 
gnent, mais en vérité c'est d'une manière bien désagréable. L'ambassadrice 
de Danemarck le fait depuis quelques jours; ses gens vont un peu avant 
qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gi'avier, qui s'emplit d'eau. 
L'ambassadrice se vient fourrer dedans : voilà un bain, comme vous pouvez 
juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont on puisse user dans la 
rivière. » 

Voici quelle était, pour les gens comme il faut, la distribution de la 
journée : 

« Le matin, en se levant, on prend de l'eau glacée, et incontinent après . 
le chocolat. Quand l'heure du dîner est venue, le maître se met à table, sa 
feunne et ses enfans mangent par terre aiy)rès de la table. Le repas est lé^er, 
car on mange peu de viande; on ne servira au plus grand seigneur que deux 
pigeons et quelque ragoût très méchant plein d'ail et de poivre, ensuite du 
fenouil et un peu de fruit. Quand ce petit dîner est fait, chacun se déshabille 
dans la maison et se jette sur son lit, où Ton étend des peaux de maroquin 
bien passées pour avoir plus frais. A deux heures l'hiver et à quatre l'été, 
on commence à se rhabiller, on mange des confitures, on prend du chocolat 
ou des eaux glacées , et chacun va où il juge à propos. Enfin l'on se retire à 
onze heures ou minuit. Alors le uiari et la fennne se couchent; l'on apporte 
une grande nappe qui couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. Les 
nains et les naines servent le souper, qui est aussi frugal que le dîner. Ma- 
dame boit de l'eau tout son saoul, monsieur ne boit guère de vin; et, le 
souper fini, chacun dort connue il peut. » 

Le jour de la fête du saint-sacrement, ]\1"^'' d'Aulnoy assista à la proces- 
sion qui se'fit avec grande pompe; le roi y était avec un cierge de cire blanc!\c 
à la main. Après la procession, on représenta un auto, ou comédie pieuse. 
M""" d'Aulnoy n'eut garde d'y manquer. La représentation avait lieu dans 
la rue, et, quoiqu'il fit grand jour et grand chaud, on alluma une quantité 
extraordinaire de flambeaux. Le soleil donnait à plomb sur les comédiens et 
faisait fondre les bougies comme du beurre. La pièce parut à M'"" d'Aulnoy 
lu plus Imperlinente quelle eût vue de ses Jours. On en jugera par l'analyse 
qu'elle en donne : » Les chevaliers de Saint-Jacques sont assembles , et 



172 REVUE DE PARIS. 

Notre-Seigneur les vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plu- 
sieurs qui le veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort 
qu'ils se feraient d'admettre parmi eux une personne née dans la roture; que 
saint Joseph, son père, est un pauvre menuisier, et que la sainte Vierge 
travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude la 
résolution que l'on prendra; l'on détermine avec quelque peine de le refuser, 
mais là-dessus l'on ouvre un avis d'instituer pour lui l'ordre du Christ, et, 
par cet expédient, tout le monde est satisfait. » 

M""" d'Aulnoy ajoute que les a^itos durèrent plus d'un mois; mais elle en 
tut bientôt si lasse, qu'elle ne voulut plus y aller. On y servait beaucoup de 
confitures et d'eaux glacées , dont on avait grand besoin , car on y mourait 
de chaud et on y étouffait de poussière. Aux détails sur les autos, elle ajoute 
quelques renseignemens généraux sur les spectacles de Madrid, et entre 
autres sur le fameux cordonnier qui s'était fait l'arbitre souverain des pièces 
de théâtre. 

« Il y a, dit-elle, un cordonnier qui les décide et qui s'est acquis un pou- 
voir si absolu de le faire, que, lorsque les auteurs les ont achevées, ils vont 
chez lui pour briguer son suffrage; ils lui lisent leurs pièces, le cordonnier 
prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut pourtant essuyer. Au 
bout de tout cela , quand il se trouve à la première représentation , tout le 
monde aies yeux attachés sur le geste et les actions de ce faquin. Les jeunes 
gens l'imitent, de quelque qualité qu'ils soient; s'il bâille, ils bâillent; s'il rit, 
ils rient. Enfin l'impatience lui prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se 
met à siffler; au même temps cent autres sifflets font retentir la salle d'un 
son si aigu qu'ils rompent la tête aux spectateurs. » 

Enfln la jeune reine arrive, et le livre finit par une description très cir- 
constanciée de son entrée à Aladrid. La plupart des détails qu'on connaît sur 
les ennuis que causa à cette jeune femme la sévère étiquette de la cour d'Es- 
pagne, ont été empruntés soit à M'"'' de Villars, soit à M""" d'Aulnoy, qui en 
parle avec beaucoup d'étendue. INous allons reproduire les moins répétés de 
ces détails; on nous pardonnera ce que certains passages peuvent avoir d'un 
peu hasardé, en faveur de leur bizarrerie même. 

« Les étiquettes portent, dit M""" d'Aulnoy, que les reines d'Espagne se 
coucheront à dix heures l'été et à neuf l'hiver. Au commencement que la 
reine fut arrivée, il lui semblait que l'heure de son coucher devait être ré- 
glée par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais il arrivait souvent qu'elle sou- 
pait encore que, sans lui rien dire, ses femmes commençaient à la décoiffer, 
d'autres la déchaussaient par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une 
vitesse qui la surprenait fort. Les rois d'Espagne couchent dans leur appar- 
tement, et les reines dans le leur. Voici comment il est marqué dans l'éti- 
quette que le roi doit être lorsqu'il vient dans la nuit de sa chambre dans 
celle de la reine; il a ses souliers en pantoufles, car on ne fait pas de mules, 
son manteau noir sur ses épaules au lieu d'une robe de cliambre, dont per- 
sonne ne se sert à Madrid; son broquel (espèce de bouclier fort léger et qui 



REVUE DE PARIS. iT?, 

avait au milieu une pointe d'acier) passé sous son bras , sa bouteille passée 
sous l'autre avec un cordon; cette bouteille au moins n'est pas pour boire, 
elle sert à un usage tout opposé que vous devinerez. Avec tout cela, le roi n 
encore sa grande cpée dans une des mains, et la lanterne sourde dans l'autre. 
Il faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la reine. » 

Une autre étiquette non moins étrange, et dont parle aussi M™* d'Aulnoy, 
c'est celle qui voulait, quand le roi avait eu une maîtresse, qu'elle se fit de 
toute nécessité religieuse, s'il venait à la quitter. Ou raconta à ce sujet, à 
M""' d'Aulnoy, que le roi Philippe IV, étant devenu amoureux d'une dame du 
palais , alla un soir frapper doucement à la porte de sa chambre. Comme 
elle comprit que c'était lui , elle ne voulut pas lui ouvrir, et se contenta de 
lui dire au travers de la porte : Baya, baya con Bios, no quiero ser movja: 
allez, allez avec Dieu, je n'ai pas envie d'être religieuse. Si cet usage avait 
été suivi à la cour de France , le sacrifice de M"<^ de La Vallière y eût paru 
moins touchant, puisqu'il eût été commandé, et les royales amours de 
Louis XIV et de Louis XV eussent peuplé bien des couvens. 

Nous terminerons ici fanalyse de cet agréable ouvrage , non qu'il ne s'y 
trouve encore beaucoup d'observations curieuses et bien exprimées , mais 
parce que nous croyons eu avoir dit assez pour le faire connaître. Outre les 
détails de mœurs que nous venons de citer, M™* d'Aulnoy donne une foule 
de renseignemens sur les formes du gouvernement, les titres et les revenus 
des hauts emplois, tant de l'église que de l'état, l'organisation des colo- 
nies, etc. Enfln c'est un tableau complet de l'Espagne sous Charles II, et 
une des sources les plus riches que l'histoire puisse consulter, le tout écrit 
de ce style facile , naturel , piquant et poli que tous les gens du monde écri- 
vaient et parlaient dans cet heureux siècle de Louis XIV, qui fut celui de la 
perfection pour la langue française. 

Au moment où finit la relation du voyage de M"^ d'Aulnoy commencent ses 
Mémoires sur la cour d' Espagne , qui comprennent les années 1780 et 1781. 
C'est aussi à ces deux années que se rattachent principalement les lettres 
de M'"^ de Villars. Enfin les détails sur la cour de Charles II ont été récem- 
ment complétés par un recueil d'extraits de la correspondance d'Alexandre 
Stanhope, ministre d'Angleterre à Madrid de 1690 à 1699. Ce recueil, qui 
est intitulé Spain under Charles the second, et qui n'a reçu qu'une demi- 
publicité, a été impriuié par les soins de lord Mahon, héritier de Stanhope, 
et auteur lui-même d'une Histoire de la ç/uerre de la succession d'Espagne. 
Les dépêches du ministre britannique présentent naturellement un intérêt 
plus sérieux que les souvenirs de la fennne du monde française. Ce n'est 
pas ici le lieu de les examiner et d"en tirer des conséquences historiques; 
cette tâche serait trop grave après les détails quelque peu futiles qui pré- 
cèdent. 

Disons seulement que, de toutes ces lettres, de celles de Stanhope connue 
de celles de M"'" d'Aulnoy et de Villars, il ressort une conclusion conunune : 
c'est que l'Espagne était arrivée, à la fin du x\w siècle, au dernier terme 



ITi REVUE DE PARIS. 

(le son abaissement. Ce qui restait de la magnificence des anciens grands sei- 
gneurs ne voilait qu'à peine la misère profonde du reste du pays. Toutes les 
sources de vie et de puissance étaient déjà fermées. On croit assez commu- 
nément que la décadence a continué encore dans le xviii*' siècle. L'Espagne, 
au contraire, a fait de grands efforts pour se relever ou se tromper, de Phi- 
lippe V à Charles IV, et elle y est parvenue en partie, mais cent ans ne lui 
ont pas suffi pour sortir complètement de l'état où l'avait jetée le mauvais 
gouvernement des princes de la maison d'Autriche. Tous les abus, toutes 
les entraves dont elle travaille encore à se délivrer, datent de Philippe II et 
de ses successeurs immédiats. Elle n'a Jamais été aussi abattue qu'en 1700. 
La nation semblait s'être éteinte avec la dynastie de Charles-Quint; une autre 
race de rois' était nécessaire. 

Un seul fait suffira à montrer ce qu'elle était alors et le chemin qu'elle a 
fait depuis. La population de la Péninsule, qui dépasse aujourd'hui quinze 
millions d'ames, n'était, à l'avènement de Philippe V, que de six millions. 
Quelle succession de fautes avait été nécessaire pour réduire si vite à cette 
extrémité le peuple qui était, en 1.500, le premier de l'Europe, et quelle devait 
être la situation de ce malheureux pays sous Charles II, quand on songe à ce 
«pi'elle était encore sous Charles IV, après tout un siècle de progrès ! 

11 y a cette différence historique entre la maison d'Autriche et la maison 
de Bourbon, que, partout où la maison d'Autriche a porté son autorité, elle 
a apporté avec elle l'oppression et la mort, tandis que la maison de Bourbon 
a donné le signal de la résurrection partout où elle a paru. Naples et l'Es- 
pagne , écrasées par la première , ont commencé à renaître sous la seconde. 
Malheureusement, rien n'est lent comme la renaissance des peuples. L'Es- 
pagne en aurait encore pour long-temps avant de sortir de son atfaissement 
invétéré, si un nouvel agent n'était venu de nos jours la secouer aussi de 
fond en comble pour lui rendre la vie. C'est de la France que ce noble pays 
tenait déjà la maison de Bourbon, c'est de la France aussi qu'il tiendra la 
liberté constitutionnelle , et , grâce à ce double bienfait , il se relèvera tout- 
à-fait. La liberté achèvera ce que les Bourbons ont commencé. 

De L, 



LES 



CIMETIERES DE PARIS. 



Le cimetière Mont-Parnasse occupe au sud la rive gauche de la 
Seine; celui de Montmartre et l'enclos Mont-Louis s'étendent au nord 
et à l'est de la rive droite, comme les deux ailes de la mort. Nous allons 
commencer par l'enclos Mont-Louis, qui est à la fois le plus grand, It* 
plus riche et le plus monumental des cimetières de Paris. L'entrée ' 
présente un coup d'oeil sévère; deux grandes allées qui se dévelop- 
pent symétriquement conduisent à une chapelle dont la façade blanche 
et nue domine à mi-côte la verte colline. On voyait encore en 1820 une 
maison de campagne que le père François de Lachaise avait fait con- 
struire dans l'enclos envahi maintenant par les tombes; cette maison 
a été démolie. L'élévation de l'enclos Mont-Louis permet aux tombeaux 
de se grouper çà et là en amphithéâtre. Les anciens peuples ont tou- 
jours recherché les hauteurs pour y établir des lieux de sépulture, soit 
qu'ils voulussent rapprocher ainsi les morts de la divinité, soit qu'ils 
aimassent à les entourer des beautés naturelles. Les Celtes choisis- 
saient pour y élever leurs pierres tumulaires des endroits secs et re- 

(1) Voyez la livraison du 25 février. 



17Ô REVCE DE PARIS. 

vêtus d'un léger gazon. Ce sentiment vague qui les associait à la des- 
tinée des morts, et qui les portait à entourer leurs froides reliques 
d'horizons faits pour contenter les yeux, s'est conservé chez les mo- 
dernes. Dernièrement un Français qui avait fait voile pour l'Amé- 
rique apprend dans le Nouveau-Monde la mort do son meilleur ami; 
inquiet sur le sort et sur la dernière demeure du défunt, il repasse 
les mers; arrivé sur les lieux , il se fait conduire à la sépulture qui 
contenait l'objet de ses affections. L'endroit lui déplaît, le site lui 
semble bas et encaissé, la terre humide ne produit que des fleurs 
marécageuses; décidément son ami n'est pas bien là. Il le fait trans- 
porter et choisit lui-même dans un lieu élevé un tombeau plus con- 
\enable pour recevoir les restes exhumés. Rassuré désormais sur la 
position de son ami , content de le savoir en bon air et dans un em- 
placement agréable, il repart pour l'Amérique, où étaient ses intérêts. 
V peine l'enclos Mont-Louis fut-il ouvert aux sépultures que le goût 
des Parisiens se tourna vers ce cimetière; la mode, qui se mêle à tout, 
même aux choses qui la regardent le moins , accrut encore la vogue 
du Père-Lachaise par le luxe qu'elle introduisit dans les monumens 
funèbres. Cette nouvelle nécropole attira bientôt un nombre considé- 
rable de curieux et de visiteurs. Le point de vue est magnifique : du 
haut de la plate-forme qui entoure l'église on découvre presque tout 
Paris; deux rangées de tilleuls dessinent les grandes avenues; des 
massifs de cyprès, de saules pleureurs, d'ifs toujours verts, balancent 
leurs ombres sur les marbres blancs; le site, la variété des tombeaux, 
tout contribua à faire de ce cimetière un lieu de promenade. On re- 
marque parmi les visiteurs habituels du Père-Lachaise beaucoup de 
jeunes gens et peu de vieillards. Ces derniers fuient de tristes lieux 
qui leur rappellent sans doute leur destinée prochaine : il en est des 
anciennes attaches avec l'existence comme de ces vieilles amours doni 
on a tant de mal à se dégager; plus l'homme avance dans la vie, moins 
il se familiarise avec l'idée de la quitter. Au contraire, les élèves des 
pensions affectionnent les cimetières pour la promenade du jeudi; c'est 
que l'enfance s'enrichit des années dont s'appauvrit la vieillesse; à cet 
âge le teime probable de la vie est trop loin dans l'avenir pour qu'on 
s'en inquiète; on sourit aux tombeaux comme à des images insigni- 
liantes de la puissance du temps; or, le temps ajoute à l'adolescence 
et ne lui enlève rien. Outre les visiteurs que l'attrait des lieux ou une 
douleur légitime appelle habituellement au cimetière , il en est d'au- 
tres qui semblent obéir à une influence secrète : l'abîme de notre 
néant les attire. Le goût de ces promenades peu récréati^es, de ce se- 



REVUE DE PARIS. ITT 

jour prolongé dans le champ des morts , devient quelquefois dange- 
reux. Un homme, dont la présence journalière parmi les tombeaux 
étonnait les gardiens de l'enclos Mont-Louis, acheta dans ce cimetière 
une concession de terrain à perpétuité pour son usage. Une fois pro- 
priétaire de sa sépulture à venir, il eut plus de raisons que jamais pour 
prolonger ses séances dans le voisinage des trépassés. Le soin des 
moyens qui devaient préparer convenablement sa venue et sa demeure 
au cimetière occupa toutes ses journées; il fit construire sous ses yeux, 
et en donnant ses conseils aux ouvriers, le caveau qui devait recevoir 
ses tristes dépouilles; ensuite il composa lui-même son épitaphe en vers, 
sema des fleurs autour du monument, et rédigea les lettres défaire-part 
de son décès. Cela fait, il se crut mort, et voulut habiter définitivement 
au cimetière avec ses semblables. Quand l'heure de la fermeture eut 
sonné, il refusa de sortir; les gardiens insistent; alors notre homme 
exaspéré les menace du courroux céleste : « Vous êtes ici, ajoute-t-il, 
pour protéger le repos des morts, et non pour le troubler : malheur 
à vous qui tourm.cntez mon ombre ! » Les gardiens n'eurent pas de 
peine à reconnaître dans ces paroles le langage de la folie; mais ils 
furent obligés d'employer la force pour chasser le mort-vivant de son 
sépulcre : conséquent à la nature de son délire , il se prétendait là 
chez lui, et blasphémait à haute voix contre ceux qui violaient auda- 
cieusement sa retraite. 

La prédilection des Parisiens pour l'enclos Mont-Louis se mani- 
feste surtout par le grand nombre de sépultures particulières qui y 
sont réclamées. La situation des quartiers de la ville détermine en 
général la dernière demeure de leurs habitans; selon que nous logeons 
ici ou là, nous sommes promis à tel ou tel cimetière. Il s'en faut néan- 
moins de beaucoup que cette règle soit invariable; le choix des fa- 
milles dérange souvent ici la pente naturelle des décès, surtout pour 
les concessions à perpétuité. Jusqu'en 1821, l'enclos du Père-Lachaise 
avait seul le privilège de recevoir toutes les sépultures notables: l'ad- 
ministration, intimidée alors par la prospérité de ce cimetière, décida 
que le régime des concessions serait étendu aux trois autres cime- 
tières de Paris. Cette mesure, tout en allégeant l'endos Mont-Louis 
d'un assez grand nombre de sépultures particulières, ne put le faire 
rentrer dans les limites exactes de sa circonscription. D'après le calcul 
quia été fait pour l'année 18V1, le cimetière de l'est n'aurait dû recevoir 
que deux cent cinquante concessions perpétuelles, s'il s'en était tenu 
à la ligne de ses arrondissemens; or, les registres nous apprennent 
qu'il en a reçu huit cent deux; ce surplus de son contingent a été sous- 



178 REVUiE DE PAUIS. 

trait aux deux autres cimetières de Paris. Parmi les motifs que les 
familles donnent pour changer l'ordre naturel des localités, il en est 
qui s'avouent et d'autres qui ne s'avouent pas. Les premiers sont tirés 
de sentimens pieux, et il est impossible de ne pas s'y rendre; c'est le 
désir bien légitime des familles de réunir dans une même sépulture 
leurs membres dispersés çà et là dans la ville. Les seconds, ceux qu'on 
n'avoue pas, sont le plus souvent des motifs de vanité; on préfère 
J'enclos Mont -Louis aux autres cimetières parce que les visiteurs 
y viennent plus nombreux, parce que les grandes tombes y sont 
plus en vue qu'ailleurs, et que les morts de qualité y font meilleure 
figure. Quelquefois aussi, quoique bien rarement, des familles pau- 
vres ou moyennes demandent à transporter dans un cimetière autre 
que celui de la circonscription du domicile, des corps destinés à 
être inhumés dans des fosses temporaires ou môme en fosse com- 
mune. L'administration s'empresse de satisfaire à de pareils vœu\. 
L'homme n'est pas toujours indifférent aux lieux qui doivent rece- 
voir sa sépulture. C'est un des mystères de la tombe, et comme un 
secret témoignage de la persistance de notre être, que ce sentimenl 
qui nous fait attacher de l'intérêt à la place de notre dernière de- 
meure. Les poètes, les hommes d'imagination ont presque toujours 
cherché à rapprocher leur sommeil de la nature. M. de Chateaubriand 
a fait choix de son tombeau sur la terre où Dieu a placé sa naissance. 
M. de Lamennais a horreur de la communauté de notre néant; dans 
sa Bretagne, il avait marqué au bord de la mer un fossé creusé par une 
racine d'arbre; c'est là qu'il désirait reposer ses os. Ce sentiment, qui 
s'associe plus ou moins avec l'amour du pays natal, enlève à nos cime- 
tières de Paris un nombre annuel de sépultures. Pour quelques fa- 
milles nobles, c'est également un usage de doim'ir avec leurs ancêtres, 
à l'ombre .séculaire de leurs châteaux. 

En vain chercherions-nous, à l'entrée de l'enclos Mont-Louis et 
des autres cimetières de Paris, ces salles cVattente dont la prudente 
Allemagne a cru devoir se munir. Les exemples d'individus vivans, 
réputés pour morts et soumis comme tels aux préparatifs de leur 
convoi, sont très fréquens dans l'antiquité. Plusieurs femmes se ré- 
veillèrent à Rome sur leur couche funèbre au moment où on allait 
mettre le feu au bûcher; d'autres rouvrirent les yeux au milieu des 
flammes et ne revinrent à la vie que pour assister à leurs funérailles. 
Dans les temps modernes, des maladies léthargiques, déguisées sous 
les traits de la mort, ont également attiré à des êtres vivans les fu- 
nestes honneurs de la sépulture. Dans les caveaux de Saint-Michel» 



RENTE DE PARIS. t79 

à Bordeaux, on montre des cadavres consenés par cette industrie 
naturelle qui laisse si loin en arrière la science des embaumemens ; 
iiu milieu de ce peuple de morts, tous debout et appuyés contre les^ 
parois du souterrain, on dislingue à la lueur des flambeaux une créa- 
ture dans une position violente; sa bouche est horriblement ouverte 
et contournée; l'un de ses bras, torturé parla souffrance, est jeté 
au-dessus de sa tète: l'autre est fixé à la cuisse par les ongles qui 
s'enfoncent dans les chairs avec désespoir. Tout porte à croire qu'en- 
terré vivant, ce malheureux a conservé au sein d'une seconde mort la 
trace des angoisses horribles de son réveil. On connaît la triste des- 
tinée de l'abbé Prévost et ce plaintif soupir lorsque le scalpel toucha 
le cœur qui avait dicté Manon Lescaut. En fouillant un cimetière des 
bords du Rhin, les ouvriers trouvèrent dernièrement deux ou trois 
squelettes qui étaient retournés. Ces faits trop nombreux rendent 
légitimes les précautions dont la vieille Allemagne entoure le dernier 
sommeil de ses enfans. Les morts qui attendent leur sépulture sont 
iléposés pendant quelques jours dans une salle, espèce d'antichambre 
du {imetière : au-dessus de leur tète est une sonnette avec ces mots : 
<( Pour ceux qui se réveilleront. » Si \ous ne sonnez pas , c'est votre 
fiiutc, car vous êtes averti. En France, le caractère léger des habitans 
l'cai te de semblables mesures; il est pourtant juste de dire que l'auto- 
I ilé compte, pour prévenir les accidens, sur la visite officielle du mé- 
decin , sur les vingt-quatre heures de délai entre la déclaration à la 
inairie du décès présumé et l'inhumation, sur les prescriptions qu'elle 
lait distribuer par écrit à domicile : mais qui peut savoir si ces forma- 
lités suffisent toujours pour assurer le repos des morts? L'habitude 
où étaient les Romains de brûler le corps des citoyens libres avant de 
les iidmmer avait du moins l'avantage de leur épargner, en cas de 
réveil, les lentes tortures d'une agonie dont l'idée seule fait frémir. 
Les Égyptiens atteignaient le même but par l'embaumement; ce moyen 
était d'autant plus sage, que la mort ne paraissait pas sous leur climat 
avec ces traits altérés et cette prompte dissolution des formes qui nous 
éloignent souvent des restes les plus chers. Hérodote rapporte que les 
femmes remarquables par leur rang et par leur beauté n'étaient pas 
remises sur-le-champ entre les mains des embaumeurs, mais seule- 
ment trois ou quatre jours après leur mort. « On prend cette précau- 
tion, ajoute-t-il, dans la crainte que ces hommes n'abusent des corps 
qui leur sont confiés. » 

Le procédé de M. Gannal, auquel ces faits nous ramènent nécessai- 
rement, présente sur tous les autres une supériorité notable. L'inci- 



180 REVUE DE PARIS. 

cision qu'il pratique à l'artère carotide aurait dans tous les cas pour 
avantage de rendre éternel le sommeil par lequel la nature chercherait 
à tromper les yeux de la science. En faisant jouir ses sujets d'une 
mort assurée, cette méthode leur épargne ces mutilations hideuses et 
ces travaux dégoùtans dont la main des anciens embaumeurs se ser- 
vait pour arracher les corps à la destruction. Il lui suffit d'injecter 
dans les veines du mort quelques litres d'une liqueur mystérieuse, 
sorte de sang nouveau qui ressemble à ce sang immortel que les dieux 
et les déesses d'Homère laissent couler de leurs blessures. Il serait 
téméraire de vouloir fixer la durée d'une conservation obtenue par 
des moyens si simples; M. Gannal lui-même s'est toujours abstenu 
de conjectures à cet égard; nous imiterons sa réserve. Avant tout, il 
convient de lui tenir compte des obstacles par lesquels le climat de 
nos pays cherche à arrêter les développemens de son industrie. Les 
momies d'Egypte , transportées sous notre ciel , perdent bien vite ce 
prestige d'éternité qui les environne sur leur terre natale. Comment 
une atmosphère qui ronge les métaux les plus durs, qui mange le 
marbre, qui dévore dans les veines de ses enfans à l'état de vie les 
principes ferrugineux du sang n'attaquerait- elle pas les substances 
avec le secours desquelles l'embaumement empêche les corps ina- 
nimés de retourner à leur néant naturel? Suspendre le plus long- 
temps possible les lois de la dissolution est le seul but raisonnable 
qu'on puisse se proposer d'atteindre dans nos contrées. Or, ce but, 
M. Gannal parait l'avoir touché : les cimetières de Paris, notamment 
celui du Père-Lachaise, sont de temps en temps le théâtre d'exhuma- 
tions autorisées par les familles. On a ouvert plusieurs cercueils, un 
an, deux ans, même trois ans après la date du décès, dans l'intention 
de s'assurer de l'état où étaient les cadavres soumis à l'embaumement; 
ces derniers ont été jusqu'ici retrouvés intacts; une couleur brune, 
assez semblable à celle des momies égyptiennes, couvrait leurs traits • 
reconnaissables et semblait les revêtir d'immortalité. Les familles assis- 
taient avec inquiétude à ces exhumations présidées par un agent de 
l'autorité; ([uelques-unes ont témoigné dans des certificats leur dou- 
leur et leur contentement réunis à la vue des piécieux objets qui leur 
étaient rendus. Une fille de vingt ans reparut à la lumière avec une 
fraîcheur de conservation telle que les siens purent sans répugnance 
la baiser sur la joue. On se souvient du jeune Ânizat, tué par l'assassin 
Éliçabide, chez lequel la liqueur, injectée par M. Gannal, avait non- 
seulement entretenu les formes de l'enfance, mais avait encore eu la 
propriété d'aviver les blessures. Ce moyen est précieux pour la jus- 



REVUE DE PARIS. 181 

tice : si la voix du remords peut atteindre le criminel , c'est surtout 
lorsqu'elle sort ainsi des plaies de la victime et qu elle l'accuse haute- 
ment par cette bouche saignante, per la sua herida. Nous termine- 
rons par un fait extraordinaire : à une exhumation qui eut lieu dans 
le cimetière du sud, les assistans furent frappés d'étonnement. « La 
figure du mort parfaitement conservée, dit le rapport officiel, présen- 
tait une barbe de plus de six lignes qui avait poussé depuis la mise en 
terre. » 

Le cimetière du Père-Lachaise est un musée de tombeaux. Jamais 
la main de l'art n'avait lutté si étroitement avec celle de la nature pour 
unir le faste des monumens aux mâles beautés du paysage. Les noms 
de nos plus célèbres statuaires se rencontrent sur le marbre des mau- 
solées, à côté des noms non moins célèbres dont ils ont cherché à per- 
pétuer la gloire par le souvenir. Il serait long et superflu d'inscrire sous 
forme de catalogue tous les morts illustres du cimetière de l'Est et 
tous les ouvrages remarquables qui signalent leur sépulture. Nous 
allons en choisir çà et là quelques-uns au hasard, comme ils se sont 
présentés à nous dans nos promenades à travers les avenues sinueuses 
de ce labyrinthe, ou pour mieux dire de cette Babel de tombeaux. 
Voici d'abord la statue en marbre de ijéricault exécutée par M. Etex; 
le peintre étendu sur sa couche funèbre lâche son pinceau d'une main 
mourante. Cette main nous a semblé lourde; les doigts manquent de 
la finesse qui caractérise le génie et l'habileté de l'artiste; la figure 
n'est pas non plus cette tète ravagée par la douleur dont le masque 
en plâtre nous a conservé l'effrayante image. Sur le devant du socle 
on a eu l'heureuse idée de placer pour bas-relief le ISaufrage de la 
Méduse coulé en bronze. L'inscription est courte, et nous l'en féli- 
citons; il y a des hommes dont le nom suffit à l'éloge : « Géricault, 
mort à Paris, à l'âge de trente-trois ans. » A gauche de la chapelle 
s'élève le modeste tombeau d'un autre peintre français; on y lit ces 
mots : « A la mémoire de Jacques-Louis David, décédé en exil. » Ce 
tombeau de David ne contient que son cœur. 

L'homme dont le monument occupe le plus de terrain au cimetière 
de l'Est, et qui remplit une grande place dans l'histoire de ces der- 
nières années, c'est Casimir Périer. L'ex-ministre de 1830 est repré- 
senté tenant la charte dans une main et menaçant de l'autre les fac- 
tions. Cette attitude nous a paru de mauvais goût; l'artiste a sans doute 
voulu rendre l'énergie du caractère qui distingue Casimir Périer, mais 
rette fermeté que l'on admire n'est pas la fermeté brutale du poing. Ce 
bras tendu, cette force matérielle qui prétend venir au secours de la loi, 

TOUS XXVII. MÀBS. 13 



182 REVUE DE PARIS. 

«n trouble au contraire Fautorité; l'auteur de cemoHument aurait dû 
prendre modèle sut l'Angleterre, où la loi est figurée sous les traits d'un 
officier publie tenant une petite baguette dans la main. Ce signe fragile 
montre à tous les yeux que la loi est une puissance morale dont la 
force douce s'impose d'elle-même comme celle du soleil. Nous ajoute- 
rons que la statuaire doit, surtout dans les monumer» funèbres, se 
proposer le calme et la majesté ; si par basard le mouvement lui est 
nécessaire, elle doit au moins le chercher dans la modération. La Jus- 
tice, l'Éloquence, la Fermeté, sous la figure de trois femmes, entou- 
rent la base du monument; elles nous ont semblé courtes et com- 
munes. Un des titres de gloire de Casimir Périer est d'avoir contribué 
à la souscription qui , en 1817, éleva dans l'enclos de Mont-Louis un 
tombeau à Molière. Il existe à l'Hôtel-de- Ville une lettre adressée au 
préfet de la Seine, M. Chabrol de Volvic, dans laquelle Casimir Périer, 
qui n'était encore que négociant, accuse le dépôt d'une somme con- 
sidérable recueillie par ses mains à l'intention d'inhumer convenable- 
ment le premier des écrivains français et la gloire de notre théâtre. 

Un même entourage de bois, fort délabré, protège médiocrement 
les deux tombes réunies de Molière et de La Fontaine. On ne s'arrête 
pas sans un frémissement de cœur devant ce peu de terre qui contient 
peut-être tout ce que le grand siècle eut de plus grand. La Fontaine 
a été, quoique par hasard, heureusement associé à Molière : ces deux 
écrivains ont puisé la langue aux mêmes sources nationales; l'un et 
l'autre ont mis en scène, dans des personnages différens, les vices et 
les ridicules de l'humanité; La Fontaine est une fleur des Gaules, 
Molière est un monument de l'esprit français. La tombe du fabuliste 
porte une inscription latine sur laquelle on lui donne les titres assez 
superflus d'unique dans l'art d'Ésope, d'émulé, sinon vainqueur, de 
Phèdre et de Babrias. Viennent ensuite les dates de sa naissance et de 
sa mort. On ajoute que M. Chabrol de Volvic, cornes prœfectus urbis, 
donna ses soins pour que le corps du poète, transféré d'un autre lieu, 
fût inhumé dans ce monument. Le renard, ce personnage dont le ma- 
licieux bonhomme, plus fin qu'on ne pense, aime tant à mettre les 
mœurs en action, garde le tombeau de celui qui lui a donné tant d'es- 
prit. Le monument du poète comique est petit, triste et nu. Quel con- 
traste avec ces vastes sépultures qui se dressent tout autour de vous 
dans le cimetière, et où le marbre a été prodigué pour relever le néant 
de noms splendidement obscurs ! Mais ils ont beau faire, leur médio- 
crité ne se rehausse pas par la grandeur de leur tombeau; les entas- 
semens ne font qu'écraser les mémoires siMitaires qu'ils recouvrent; 



REVUE DE PARIS. 183 

toutes ces pyramides orgueilleuses par lesquelles la fortune semble 
vouloir dominer jusque dans la mort, ne valent pas ce simple grand 
nom, écrit en lettres de pierre brute : molière! Nous avons compté 
sur le monument tumulaire de notre poète comique trois couronnes 
d'immortelles, dont Tune tout fraîchement tressée. Quel est ce cœur 
obscur et perdu dans la foule qui vient apporter à Molière un de ces 
gages pieux qu'on ne dépose guère que sur les tombeaux de famille? 
Nous n'en finirions pas si nous relevions toutes les gloires littéraires, 
scientifiques, militaires, politiques, théâtrales, dont l'histoire s'écrit 
au cimetière de l'Est par un nom et un monument. Passons devant 
les tombes bien connues de Chénier , de Boufflers, de Parny, de Jac- 
^es Delille, de Désaugiers, d'Andrieux; arrêtons-nous devant celle 
de Népomucène Lemercier. La modestie froide et hautaine qui dis- 
tinguait l'auteur ^ Agamemnon se retrouve dans son mausolée; le 
profil en marbre exprime un grand caractère; les titres de ses nom- 
breux ouvrages (seuls titres qu'il ait jamais voulu subir) assurent à son 
nom une longue mémohe; l'histoire de sa vie est écrite dans ce vers : 

Il fut hoiiiine de bien et cultiva les lettres. 

Ce caveau froid, triste, solitaire, c'est celui de Sieyès, l'égoïste et 
avare grand homme, dont M. David (d'Angers) suivit presque seul, à 
pied, le désolé convoi. — A Duchesnois! — La tragédie pleure appuyée 
sur une urne : Rachel l'a consolée. Plus loin gît son camarade Talraa: 
celui-là a été un roi sans successeurs. A chaque pas surgissent de la 
tombe des noms grands comme la victoire, Kellermann, Masséna, 
Victor, duc de Bellune, Suchet, duc d'Albuféra, Ney : ce dernier est 
obscurci d'un crêpe éternel. Le tombeau du maréchal Lefèvre est 
l'hommage d'un grand scuplteur à un grand militaire; l'inscription 
nous donne une idée des rapides fortunes de l'empire et de ces fabu- 
leuses étapes de gloire que le génie franchissait au pas de charge : 

« Soldat. — Fleurus ( avant-garde). — Maréchal. — Passage du Rhin. 
Duc de Dantzic/i. — Altenkircken , Dantzick. 
Pair de France. — Slontmirail. » 

Ici s'arrête la grandeur et finit l'homme. 

Les luttes politiques de la Restauration ont laissé des nwns dans le 
cimetière de l'Est : un peu à l'ombre d'autres sépultures moimmen- 
tales, voyez -vous cette pierre déjà noircie par linclémenoe de noti-e 
ciel ? approchez et lisez : 

13. 



I8i REVUE DE PARIS. 

« Ma nuel, membre de la représeutation nationale , 
expulsé jmr la majorité de 1823. » 

Voilà un homme célèbr > pour avoir été chassé : la gloire n'est sou- 
vent qu'un grand outrage noblement subi. A côté de Manuel repose 
l'orateur guerrier dans le tombeau que son pays lui a fait : 

«« Au général Foy ses concitoyens ! » 

Tout le monde connaît ce beau monument, l'une des gloires du 
ciseau de David : la statue représente le général Foy dans le mouve- 
ment de l'action oratoire; les bas-reliefs célèbrent les trois grands 
actes de cette destinée si dramatique : la guerre, la tribune, le convoi 
national. Nous devons savoir gré à l'artiste d'avoir dépouillé son mo- 
dèle des formes transitoires du vêtement moderne pour le revêtir 
des formes éternelles du beau ; il a noblement compris qu'une statue 
n'est pas un portrait, et qu'en revivant sur son monument l'orateur 
devait prendre le costume antique des héros et des demi-dieux. 

Le cimetière du Père-Lachaise est pour les sépultures modernes 
une exposition d'objets d'art à perpétuité. Le profil de Daunou, exé- 
cuté en bronze, relève simplement une tombe déjà célèbre par un 
beau nom. A quelques pas plus loin est la sépulture de Ludwig Bœrne; 
la France a donné un peu de terre aux os du noble exilé. Le buste de 
Bœrne est empreint de mélancolie et d'espérance; il regarde dans 
l'avenir. Au-dessous , la main du statuaire David a exprimé dans un 
bas-relief l'idée favorite de l'écrivain : la France et l'Allemagne fian- 
cées par la liberté. Toutes les opinions sont réunies au cimetière : les 
hommes des partis les plus opposés viennent y prendre, à côté l'un 
de l'autre, cette place et cette attitude calme que donne la mort aux 
choses de la vie. Nous avons vu le nom de Casimir Périer, nous allons 
rencontrer celui de Garnier-Pagès. Voici une belle pensée simplement 
exprimée dans le marbre : la tribune vide, et au-dessous un cercueil 
noir avec le nom de l'orateur! Du point où nous sommes, on découvre 
la colonne éri gée en mémoire de la révolution de juillet. 

Des constructions colossales portent écrits çà et là des noms diver- 
sement célèbres : Cambacérès, Dupuytren, Desèze, Gouvion Saint-Cyr; 
mais on regrette que tant d'argent ait été dépensé pour des monumens 
sans style et sans caractère, où la main de l'artiste n'est nulle part, où 
celle du manœuvre a tout fait. Nous ne dirons rien non plus des sé- 
pultures envahis santés d'Elisabeth Demidoff, de Félix de Beaujour et 
de tant d'autres : à quoi bon tout ce marbre et toute cette pierre pour 



REVUE DE PARIS. 185 

n'y écrire que du néant ou de la vanité? Voici bien, sur le tombeau 
de la comtesse de Duras, une idée religieuse; c'est un ange qui enlève 
une ame au ciel ; mais comment rendre un esprit avec de la pierre? 
la statuaire repousse les sujets mystiques. A tous ces monumens dis- 
pendieux et vides, qui n'ont pour eux que leur masse ou leur inten- 
tion, combien je préfère le pieux mausolée d'Héloise et d'Abeilard, 
ces deux amans endormis côte à côte dans la prière et dans la mort ! 
J'aime cette posture horizontale, ces mains saintement jointes, ce 
jour austère et recueilli que les piliers en ogive répandent sur les 
deux figures de pierre; la foi seule pouvait fournir l'idée naïve de ces 
chastes épousailles de la tombe, et retrouver jusque sous les cendres 
même de la mort un peu de cette belle flamme qui avait pénétré deux 
cœurs si bien aimans. Un chien , emblème de la fidélité des souvenirs, 
veille couché aux pieds d'Abeilard. On sait que ce monument a été 
transporté du musée des Petits-Augustins au cimetière de l'Est. La 
destinée d'Héloïse et d'Abeilard a été presque aussi agitée dans la 
mort que dans le cours de leur vie. Après avoir été unis , séparés, ré- 
unis , ils dorment enfin tous les deux dans cette sépulture , à laquelle 
la tradition, qui grandit les hommes et les choses par la distance, 
attache une espèce de culte. Au printemps, les amans malheureux se 
rendent en pèlerinage à l'enclos Mont-Louis pour visiter la tombe 
d'Héloïse et d'Abeilard; ils déposent des couronnes autour du monu- 
ment, qu'une grille de fer protège contre les dévastations, et se ré- 
pandent ensuite çà et là dans le cimetière, oubliant au milieu de leurs 
rêves amoureux qu'ils foulent la terre des morts. 

Le cimetière du Père-Lachaise, étant celui de tous qui contient le 
plus de monumens, présente aussi une foule d'inscriptions ridicules 
ou inconvenantes. Qui s'attendrait à trouver sur un tombeau des con- 
seils aux jeunes filles à marier? 

Filles qui désirez goûter 
Tout le plaisir qu'en mariage 
Chacune de vous peut trouver, 
En bonne mère, en femme sage, 
Dans le couple qui gît ici 
Vous avez un double modèle : 
Cherchez des époux comme lui , 
Et soyez épouse comme elle. 

Les écoles littéraires de ces derniers temps ont, qui le croirait? laissé 
des Ugnes dans nos cimetières; comment, par exemple, ne pas re- 



186 REVUE DE PAIllS. 

connaître l'influence des écrivains romantiques à !a façon du vicomte 
d'Arlincourt sur l'épitaphe suivante : 

« L'ange de la mort veille dans cette enceinte; mortel , respecte 
le dernier asile de ton semblable! » 

Quelques-unes parlent de la faux du sort, du fil de la Parque et 
d'autres ornemens mythologiques qui sont passes de mode. Il en est 
qui , à défaut d'autres titres, gravent les titres de livres qui n'ont point 
vu le jour : 

« Les ouvrages que sa modestie l'empêcha de publier sont » 

Nous respectons la modestie et la réserve du mort. A travers toutes 
ces tombes et toutes ces biographies, qui n'intéressent vraiment que 
des douleurs privées, il en est cependant dont l'histoire pourrait se 
servir. En voici une dans la foule : 

« Ci-gist E. Lasne, 

commissaire préposé à la garde de la Tour du Temple le 3i mars 179.5. 

Il a vu , malgré ses soins, achever dans ses bras la lente 

agonie de Louis XVIL, le 8 juin 1795. » 

Au milieu des titres fabuleux par le moyen desquels les famifles 
pensent se rehausser elles-mêmes dans la personne du défunt , on ne 
rencontre pas sans une secrète satisfaction cet humble éloge d'un 
fabricant célèbre : 

« Beau VISAGE... Il fui Vami des ouvriers. » 

Enfin , il y a des tombeaux qui attristent par des rapprochemens de 
noms : quelques-uns de ceux qui reposent ici sont heureux de n'avoir 
pas vécu plus long-temps. Sur une assez jolie sépulture, nous avons lu 
ces mots : 

« A la mémoire de Jeaa-Chables-Mabie Capelle, 
ancien inspecteur- général des finances. « 

On sait la suite. 

Un assez grand nombre de tombes affligent par la date d'une mort 
prématurée. La promenade dans un grand cimetière est une élégie 
continuelle sur la brièveté de nos jours. Notre existence s'en vnjcommc 
une fumée; notre voyage sur la terre est le passage d'une ombre; 



RE\TJE DE PARIS. 187 

nous tombons comme la feuille de l'arbre. Toutes ces figures bibliques 
s'appuient de témoignages, hélas ? trop réels : 

« Il n'avait que vingt ans ! » 
« Elle n'a fait qu'omTÏr les yeux à la lumière ! » 

A la vue de ces monumens de notre fragilité , il est naturel de se 
demander si l'homme vit à présent plus ou moins long-temps qu'il ne 
vivait autrefois. Cette question fut soumise par une académie aux 
philosophes du dernier siècle, et, comme on le pense bien, ceux-ci 
ne manquèrent pas alors dfe la résoudre en faveur de l'état de nature. 
Aujourd'hui que de nouvelles idées ont été apportées à la lumière de 
la science, il est au contraire possible de se prononcer en faveur de 
l'état de civilisation. Les élémens d'une statistique en règle nous 
manquent, il est vrai, pour établir l'évidence dans les esprits mathé- 
matiques; mais, à défaut de chiffres, nous avons les faits et les raisons, 
qui ont bien aussi leur autorité. Nous ne dirons rien de Vàge des pa- 
triarches; de même que l'homme semble avoir transporté à son espèce 
la grandeur colossale des animaux appartenant aux âges antédiluviens, 
il leur a sans doute emprunté également cette longévité fabuleuse qui 
s'attache aux noms d'Henoch et de Mathusalem. D'un autre côté, il 
est probable que ces noms ne représentent pas des hommes, mais des 
familles. Vous comprenez, en effet, que ces grandes figures nous 
apparaissent dans un passé nébuleux, où les détails se confondent avec 
l'ensemble; de loin, on ne voit pas les feuilles, on voit l'arbre. Or, il 
en est des distances du temps comme de celles de l'espace; elles ab- 
sorbent les individus dans les races. Nous ne sommes qu'à deux ou 
trois cents ans du moyen-âge, et déjà les noms de Montmorency, de 
Rohan, se montrent à nous comme des unités gigantesques dont la vie 
s'étend sur plusieurs siècles. 

Hâtons-nous de quitter le merveilleux pour l'histoire positive. Ici 
l'hypothèse d'une durée primitivement plus longue de la vie humaine 
ne peut môme se soutenir. L'état de nature a été dans ces derniers 
temps observé et dévoilé par de nombreux voyageurs; tous ont re- 
connu que la vie du sauvage est constamment plus courte que celle de 
l'homme civilisé. Le moyen qu'il en soit autrement? Si nous réfléchis- 
sons un instant aux mille causes de maladies plus ou moins mortelles 
qui environnent le Hottentot et le Caffre dans sa destinée errante, 
aux intempéries de l'air qui le menacent sous sa cabane mal close, 
souvent même dans te tronc de l'arbre où il s'est réfugié pour dormir. 



188 REVUE DE PARIS. 

aux dangers que cette nature hostile et insoumise dresse partout 
contre ses jours, à l'ignorance qui compromet sans cesse sa santé dans 
des luttes imprudentes, à l'absence de toute médecine, ou mieux en- 
core à l'usage de pratiques aveugles et de jongleries, nous ne dou- 
terons pas un instant que la durée de son existence ne doive être très 
bornée. M. Jules Verreaux, qui a séjourné seize ans en Afrique parmi 
les sauvages, nous a confirmé de vive voix notre supposition; l'habi- 
tant de ces vastes solitudes ne fait que paraître à la vie et disparaître. 
Mais, dit-on, la société a créé des maladies nouvelles. Sans doute; il 
est juste de reconnaître que l'état de civilisation est pour l'homme la 
source de quelques causes de mortalité, inconnues dans l'état sau- 
vage; le travail forcé de l'intelligence, les raffinemens du luxe, les 
délicatesses de la vanité, les plaisirs et les excès de la table, l'abus des 
amusemens, des bals et des spectacles, amènent bien à leur suite cer- 
tains désordres; mais ces maux dont la société est la mère ne sauraient 
entrer en comparaison avec ceux dont elle a délivré ses enfans. La 
science peut d'ailleurs résoudre entièrement la difficulté par un autre 
terme de comparaison; tous les animaux domestiques que l'homme 
soigne et nourrit bien, loin de perdre dans cet état nouveau quelque 
chose de la durée primitive de leur existence, l'ont ou conservée ou 
même légèrement augmentée toutes les fois que des travaux exagérés 
ne sont pas venus prématurément y mettre un terme. Ce qui est vrai 
des animaux domestiques est vrai de l'homme civilisé. Nous deman- 
dons pardon à Jean-Jacques Rousseau et à tous ses disciples de dé- 
truire ainsi les rêves d'or de leur imagination; c'est une très ancienne 
erreur qui prend sa source dans le cœur de l'homme, de reporter tou- 
jours l'avantage au passé sur le présent; Nestor, l'harmonieux orateur 
des Pyliens, trouvait avant Jean-Jacques Rousseau que les Grecs de 
son temps avaient dégénéré; Horace, Juvénal, mille autres, ont répété 
SCS plaintes. Il entre dans l'éternelle mélancolie de notre nature de 
préférer à ce qui est les temps et les choses qui ne sont plus. L'hu- 
manité regrette l'état de nature comme l'homme regrette son enfance. 
Ce n'est pas encore tant l'existence de l'homme comme individu qui 
intéresse les économistes, c'est la moyenne générale de la vie. La 
question se présente ici avec des proportions nouvelles, et les statis- 
tiques, si imparfaites qu'elles soient, nous fournissent des élémens 
pour la résoudre. Dans certaines contrées d'Amérique, la moyenne 
de la vie a pris des accroissemens rapides et s'est presque doublée en 
moins d'un siècle pour les peuplades qui sortaient de l'état sauvage. 
Ce progrès, si marqué aujourd'hui dans les états américains, presque 



REVUE DE PARIS. 189 

insensible pour les sociétés anciennes, ne s'en accomplit pas moins 
dans la lente succession des âges. Il serait fastidieux de suivre ces mou- 
vemens séculaires qui ont pour résultat de prolonger la durée de la 
vie humaine et de détruire peu à peu les causes de mortalité fré- 
quente. L'histoire ne s'explique pas clairement à cet égard, mais son 
silence n'en est pas moins dominé par les faits. La science nous ap- 
prend que les institutions civiles et religieuses ont le pouvoir de dé- 
terminer pour les peuples la nature de leurs destinées, de rapprocher 
ou de reculer le terme général de l'existence, en un mot de faire vivre 
l'homme ou de le faire mourir. Or l'antiquité, loin de nous apparaître 
comme une ère de conservation , est au contraire pour l'homme une 
époque de destruction et de solitude. L'esclavage, la guerre, le droit 
de la force, entretenaient sur le monde une cause permanente de mor- 
talité. Les combats de gladiateurs, les hécatombes d'esclaves offertes 
au bon plaisir du peuple-roi ou à l'appétit des murènes, les expositions 
d'enfans nouveaux-nés au bord des fleuves, la débauche, l'oppression, 
la misère, tout semble conspirer dans les sociétés anciennes contre les 
jours de la race humaine. On frémit à voir dans les historiens ces 
grands coups de faux par lesquels la mort supprime violemment tout 
un peuple. A la chute de l'empire romain, ce mouvement de destruc- 
tion redouble; c'est à qui se hâtera d'en flnir On fuit la vie comme 
si la mort était l'état naturel de l'homme. Le christianisme calma un 
peu cette fièvre du néant; il contribua au respect de la vie humaine et 
brisa dans les mains de la force ce glaive toujours levé qui dépeuplait 
les nations. D'un autre côté, il créa lui-même dans les esprits som- 
bres et ascétiques une nouvelle passion qui fut celle de l'éternité. 
L'ame exilée de son air natal s'efforça d'y retourner par un suicide 
prolongé; les cloîtres, les solitudes, les lieux de pénitence, ne nous 
présentent guère dans le commencement que le théâtre étrange de 
créatures occupées à mourir. Le moyen-âge, avec son fanatisme, ses 
colères, ses instincts tumultueux et violons, ramena encore la guerre 
sur le monde, quoique déjà adoucie et comme muselée par la main 
delà religion. Les causes de mortalité n'en étaient pas moins grandes 
<'t nombreuses; la misère, l'ignorance, les maladies épidémiques, sé- 
vissaient toujours. Parmi les bienfaits qui ont concouru dans les temps 
modernes à la durée de la vie, il faut mettre l'assainissement du 
globe, auquel contribuèrent les confréries chrétiennes par la culture 
des terres et le dessèchement des marais. A mesure que les connais- 
sances de la médecine, le bien-être et l'instruction morale se sont ré- 



190 REVUE DE PARIS. 

pandus et ont influé sur les actes de l'administration publique, les 
grandes mortalités en Europe sont deveimes beaucoup plus rares. Plus 
la civilisation s'est établie, et mieux elle a enlevé ses enfans aux in- 
fluences délétères de la nature. Les hivers rigoureux, les disettes, les 
épidémies, le défaut de soins et de remèdes, l'insalubrité des hôpi- 
taux et des habitations, produisaient jadis des effets funestes et rapides 
qui ont été combattus. Les calculs prouvent que le nombre relatif 
des décès a constamment diminué en France depuis Colbert. Le chiffre 
de la mortalité a également acquis une moyenne singulièrement fixe 
qui lui manquait encore au commencement du dernier siècle ; c'est 
une suite de l'empire lent et insensible que prennent d'âge en âge les 
institutions régulières sur les destinées d'un peuple. L'inoculation de 
la vaccine, l'amélioration de la nourriture et des vètemens pour la 
masse des citoyens, l'assainissement des quartiers de la ville, a tout 
dernièrement encore ajouté des années à la moyenne de notre exis- 
tence; l'homme vit plus long-temps qu'il ne vivait autrefois. Si toutes 
les classes de la société ne participent pas encore à cette longévité 
croissante, c'est que plusieurs d'entre elles sont demeurées sous les 
conditions anciennes de la misère et de l'ignorance qui limitent la 
durée de leurs jours sur la mesure primitive. En sortant de cet état 
inférieur, elles sortiront également des causes de mortalité qui les 
enveloppent. Nous ne partageons par le rêve de Condorcet , nous ne 
croyons pas avec lui que le jour vienne où l'homme prolongera indéfi- 
niment son existence sur la terre; non, l'homme est né mortel, c'est 
une maladie dont le temps ni les bienfaits de la civilisation ne sau- 
raient jamais le guérir entièrement; mais la vérité est qu'à mesure 
qu'il avance dans le progrès il avance dans la vie. La mort, en tant 
qu'anormale et prématurée, reste funeste de la barbarie originelle, la 
mort s'en va : loin de se précipiter de plus en plus vers sa fin, comme 
le veut le préjugé vulgaire , l'humanité s'éloigne au contraire de ces 
ombres funèbres qui ont environné son berceau. 

Ne nous alarmons donc plus à la vue de ces épitaphes qui nous 
montrent la jeunesse brisée dans sa fleur; de tous temps l'homme q 
été un frôle roseau battu de beaucoup de vent et vivant peu d'années. 

Le conservateur du cimetière de l'Est évalue à deux ou trois mille 
]e nombre des tombes oubliées dans l'enclos Mont-Louis; avec le 
temps, les familles deviennent moins nombreuses et se disséminent; 
s'il leur arrive par hasard de se souvenir d'un de leurs membres in- 
humé sur le terrain du Père-Lachaise, elles ont perdu la mémoire des 



RETTE DE PARIS. 191 

faits et des lieux : comment retrouver la place où dort leur trépassé? 
C'est pour faciliter ces recherches et pour donner aux familles les 
moyens de découvrir des traces qui leur sont chères que l'adminis- 
tration s'occupe d'établir une statistique de nos trois cimetières de 
Paris. Nous avons assisté à une reconnaissance dans l'enclos Mont- 
Louis; fa famille se souvenait seulement de quatre petits ifs qui avaient 
dû être p!antés et d'un entourage bleu. Le hasard, aidé de la mé- 
moire des gardiens et du titre de propriété, tit retrouver cette sépul- 
ture à demi effacée par les herbes. Oh! que les quatre ifs étaient 
grands! — Si le merveilleux est encore de mise, c'est à coup sûr dans 
ces lieux mélancoliques où le grand mystère de la mort fait pâlir tous 
les autres mystères. Voici du reste le fait tel qu'il nous a été raconté 
près de la tombe même qui lui a donné naissance : Un étranger était 
depuis quelques mois à Paris; la curiosité le poussa au cimetière du 
Père-Lachaise; en se promenant çà et là le long des avenues bordées 
de mausolées, il découvre avec surprise uue pierre tumulaire qui porte 
inscrit son nom. Il s'approche; l'épitaphe, en langue allemande, ne 
contenait que ces mots : « G...., peintre, mort à vingt-deux ans, le 
13 juillet 1809. » Notre étranger avait vingt-un ans, et il était artiste. 
€e rapprochement Finquîète; il revient les jours suivans au cimetière, 
it y revient long-temps, et finit par y venir l'année suivante pour n'en 
plus sortir. Soit que son esprit frappé ait hâté lui-même le terme de 
ses jours, soit par toute autre cause fortuite, le 13 juillet 18i0, le 
cimetière de l'Est renferaiaie les tombes de [deux peintres du même 
nom, du même pays, morts au même âge, le même jour, et comme 
attirés l'un par l'autre dans une irrévocable destinée. Ce serait peut- 
être Toccasion de parler d'une nouvelle doctrine qui s'est introduite 
dernièrement dans nos cimetières touchant les destinées futures de 
l'homme. Nous nous abstiendrons d'un sujet si périlleux; mais nous 
citerons encore un fait. Il y a près de vingt-six ans, le savant doc- 
teur Foville trouva dans la bibliothèque du British Muséum une gra- 
^'U^e publiée à Anvers, l'année 1632, par Theodorus Galleus, et re- 
présentant une tête humaine sur laquelle sont tracés des cercles 
destinés à indiquer le siège distinct des facultés fondamentales de 
l'esprit. A la gravure sont jointes les définitions de ces facultés telles 
que les entendait l'auteur. Les idées de cet ancien Galle étaient 
tombées depuis long-temps dans l'oubli, quand un autre Gall, qui 
n'avait sans doute pas connaissance des travaux de son prédéces- 
seur, essaya de les ramener à la lumière et d'en achever l'incomplète 



192 REVUE DE PARIS. 

ébauche. Ces rapprochemens sont curieux, mais ne prouvent rien, 
et la renaissance dans l'humanité n'en demeure pas moins un rêve 
solitaire. 

Le cimetière des juifs occupe dans l'intérieur du Père-Lachaise un 
enclos à part, entouré de murs, et gardé par une porte dont le sur- 
veillant tient les clés. Le caractère de ce peuple mystérieux se retrouve 
dans ses sépultures : de simples pierres avec des inscriptions de quel- 
ques lignes en hébreu et en français, quelquefois même en trois 
langues, hebraicè, grœcè et latine, surmontent simplement les fosses 
recouvertes; il est difficile de rendre l'effet singulier qu'on éprouve 
dans ce cimetière; sur la plupart des tombes anciennes, les lettres 
creuses sont remplies par de la mousse, comme si la nature avait voulu 
y graver avec son doigt des caractères inconnus. Autrefois les juifs 
enterraient leurs morts sans aucun luxe, mais l'exemple des chrétiens 
les a gagnés; ils commencent à construire dans leur cimetière quel- 
ques monumens considérables; on y rencontre des noms connus dans 
la banque ou dans le commerce : Javal, Fould, Baruch AVeil; l'esprit 
du peuple Israélite se montre dans les inscriptions qui rendent hom- 
mage aux vertus industrielles du défunt. Ces monumens neufs sont 
d'un pauvre goût : nous aimons mieux les vieilles pierres chargées de 
«caractères mystérieux. Ce qui nous a le plus étonné, c'est de ne re- 
trouver sur les tombeaux des juifs aucune sentence religieuse. Ils ont 
pourtant la Bible entre les mains, mais ce livre des livres est pour eux 
une lettre morte. Voici la sépulture du grand rabin David Sintzheim; 
c'était le cas ou jamais de faire entendre la voix des croyances natio- 
nales; eh bien ! cette tombe est muette comme toutes les autres. Nous 
avons remarqué une tête de pierre qui tient son doigt sur la bouche; 
c'est une figure du secret que les juifs attachent au tombeau. Les 
ténèbres qui environnent la foi du peuple Israélite nous paraissent 
indiquer son indiffén^nce et sa caducité; ce peuple ne vit plus; ce sont, 
comme déjà au temps de Jésus-Christ, des morts qui enterrent des 
morts. Leurs inscriptions, surtout les anciennes, étalent moins de 
promesses que les nôtres à la mémoire des trépassés; en cela elles 
font preuve de bon goût, car nous avons vu combien peu duraient 
ces éternités de la tombe. Les sépultures des Israélites pauvres sont 
indiquées par des bâtons noirs avec des numéros; une fois là, l'homme 
n'est plus qu'un chiffre. Rien n'égale le repos et l'abandon de ce cime- 
tière, qui est encore moins visité que celui des chrétiens; nous étions 
seuls avec une jardinière qui cultivait des fleurs; elle voulait absolu- 



REVUE DE PAUIS. 193 

ment que je fusse juif et que j'eusse quelque connaissance à faire 
soigner parmi les habitans de cet enclos. 

La main du temps répand seule sur les tombeaux ce caractère triste 
et solennel qui va si bien à la mort. Rien n'égalait pour le plaisir des 
yeux l'ancien cimetière Montmartre avant que le travail des reprises 
ne l'eût rajeuni. Les mouvemens de terrain développaient tour à tour 
des hauteurs couronnées de blancs tombeaux et des bas-fonds mysté- 
rieux où les noirs cyprès entretenaient sur les anciennes sépultures 
une ombre éternelle. Les vieilles pierres brisées et couvertes de vieilles 
mousses, les lierres entrelacés autour des croix de bois, les urnes 
creuses qui servaient de nids aux oiseaux , les noms effacés sur les 
monumens en ruines par l'herbe et la rouille, tout cela était au déclin 
du jour d'une mélancolie douce, dans l'épaisseur des ifs plus drus que 
les arbres au fond des bois. Aujourd'hui ce cimetière est nu et ravagé; 
le besoin de faire de la place a dicté une sentence de destruction, et 
la faux de la nécessité, mille fois plus désastreuse que celle de la mort, 
s'est promenée largement çà et là. Les tombeaux ont aussi leurs des- 
tinées, les tombeaux meurent, habent sua fatn. Le cimetière Mont- 
martre renferme quelques sépultures d'artistes, de musiciens et de 
poètes, entre autres celles de Carie Vernet, de Greuze, de Fragonard, 
de Saint-Lambert, de Legouvé, d'Adolphe Nourrit, l'infortuné chan- 
teur, de la duchesse d'Abrantès et de Jenny Colon. 

Si l'amour maternel est aveugle , c'est surtout quand son objet lui 
est ravi; une pierre tumulaire contient l'énumération des vertus d'un 
enfant de trois ans; il était bon, sage, et modeste. Sur la tombe d'un 
horticulteur, on trouve inscrit le quatrain suivant : 

Il consacra toujours, doux objet de nos pleurs. 
Son cœur à la vertu, ses mains à la culture, 
Et traversa la vie au milieu de ses fleurs, 
Simple comme les champs, bon comme la nature. 

A l'entrée du cimetière Montmartre s'élève un cèdre, le plus grand 
qui soit à Paris après celui du Jardin du Roi; cet arbre a été planté 
sur la tombe de la mère de M""' Récamier. Grâce aux ordres de M. Hus- 
son, le cèdre du cimetière Montmartre a été respecté; il demeure 
debout, triste et seul, au milieu d'un terrain vide, occupé naguère 
par d'autres ombrages et d'autres sépultures abattues. Les gardiens 
du cimetière du nord ont connaissance d'une iille de vingt ans qui, 



194 REVUE DE PARIS. 

pendant six mois, allait prier tous les jours sur la tombe de sa mère; 
peu à peu ses visites devinrent moins fréquentes. Elle avait juré de 
porter le deuil toute sa vie, elle le porte encore. Ils ont remarqué aussi 
une jeune veuve qui venait très fréquemment au déclin du soleil; elle 
venait seule et s'en retournait au bras d'un consolateur, dont elle avait 
fait la connaissance dans le cimetière. Un jour, on ne la revit plus, elle 
était remariée. 

Les divers quartiers de Paris impriment leur caractère aux endos 
funèbres dont ils sont tributaires. Le cimetière de Mont-Parnasse est 
triste, noble et froid, comme le faubourg Saint-Germain. Il a de plus 
le tort d'être neuf et de fatiguer les yeux par la monotonie de ses 
allées tirées au cordeau. On y rencontre quelques noms aristocra- 
tiques, le comte Merlin, le comte de Montmorency-Laval, arec eette 
devise toute chevaleresque : 

« Fidélité à Dieu^ à l'honneur et au roi; » 

Dominique, baron de Saint-Jacques, dont la vie est écrite dans ces 
seuls mots : 

'( n fat l'ami et le compagnon d'infortune du malheureux duc d'^Enghien. » 

Cette pierre mélancolique nous reporte involontairement à une 
autre pierre qu'on voit dans les fossés de Vincennes, et sur laquelle 
on lit : 

« Hic cecidit (c'est ici qu'il tomba). » 

Plus loin est dans le cimetière du Mont-Parnasse la sépulture de 
Boulay de la Meurthe, dont la famille a voulu placer la réputation 
sous l'autorité d'un grand témoignage : 

« Boulay est certainement un brave et honnête homme. » 

« Napoléon. « 

Des caveaux funèbres inscrivent çà et là quelques noms connus : 
voici celui de Jouffroy et de la famille Dumont-Durville. mon grand 
voyageur, pourquoi courir si loin par le monde, quand le port est si 
près ! — Le désastre du 8 mai a encore inscrit dans le cimetière du Sud 
une trace douloureuse : au milieu des confuses dépouilles qu'on a réu- 
nies dans un seul enclos , une tombe renferme les restes de deux 



BfiVBE se, PARIS. 195 

fiancés, reconnus dans la foule des morts; ces deux jeunes victimes,, 
plus heureuses que la famille kborieuse qui leur survit, laissent après 
elles des parens pauvres et mutilés, les époux Hetzer. Cette horrible 
catastrophe du 8 mai semble déjà oubliée : il a fallu notre visite dans 
le cimetière pour en retrouver sur une pierre le dernier souvenir à 
demi effacé. La mémoire et le cœur se ferment trop vite sur des évè- 
nemeus qui laissent après eux tant de maux à consoler. — Qu'est-ce 
que ce tertre vert, autour duquel pleurent des trophées couverts d'un 
crêpe noir? 

« Ici reposent Tolkron, Carbonneau et Plégnier, morts pour la liberté 
le 27 juillet 1816. — Bories et ses compagnons d'infortune, en 1822. » 

On sait que Bories était un des quatre sergens de La Rochelle. 
Jetons un crêpe sur les souvenirs de cette triste époque; jetons des 
fleurs sur ces dévouemecs dignes de mémoire ! Dans l'intérieur du 
cimetière de Mont-Parnasse, mais séparé par un enclos de murs, s'é- 
tend le cimetière des hospices. Voici à cet égard le texte du règle- 
ment : « C'est dans ce cimetière que les corps provenant des hôpi- 
taux , et qui ne soat pas réclamés par les familles, sont transportés 
sans aucun cérémonial par les moyens dont l'administration de ces 
étalîUsseraens dispose. » Nous ne lèverons pas sur ces tristes restes 
mutilés le voile noir qui les couvre. Le langage des cyfnetières désigne 
sous le nom de falourdes les paquets de choses sans nom, amenées 
de grand matin, et hors de la vue du public, dans les mornes voitures 
des hospices. C'était autrefois le cimetière de Clamart qui était chargé 
de recevoir ces misérables dépouilles ainsi que celles des condamnés 
à mort. Le principe étant que tout honune en France a droit à l'inhu- 
mation , on exécute vis-à-vis des suppliciés un simulacre d'enterre- 
ment : le bourreau doit accompagner sa victime jusqu'au cimetière 
pour s'assurer qu'on lui rend les derniers devoirs. Les ouvriers jettent 
sur le mort décapité quelques pelletées de terre, et le bourreau se 
retire satisfait. A peine a-t-il le dos tourné, qu'on reprend le cadavre 
et qu'on l'expédie à l'école de Médecine pom- être livré aux travaux 
d'anatomie. 

Dans les deux cimetières fermés, languissent, environnées de soli- 
tude et d'oubli, deux tombes que la ville de Paris se propose de trans- 
férer; l'une est celle de I^a Harpe, l'autre est celle de Bichat. Il 
semble que la mort ait voulu se venger sur la sépulture du hardi phy- 
siologiste qui a cherché à lever ses voiles et à pénétrer ses mystères»- 



196 REVUE DE PARIS. 

C'est au milieu du vieux cimetière Sainte-Catherine que reposent, en 
attendant leur translation, les restes désolés de Bichat, mort à trente- 
trois ans. Nous formerons le vœu qu'une souscription nationale donne 
un monument à celui qui en a élevé un si beau à la science dans ses 
écrits. Ce monument existe : nous l'avons vu dans l'atelier du statuaire 
David; il ne s'agit plus que de le faire couler en bronze. Le savant est 
placé entre la Vie et la Mort : la A^ie se montre à lui sous les traits 
d'un jeune enfant dont il interroge avec la main les battemens du 
cœur; la Mort est une figure voilée et enveloppée, à côté de laquelle 
veille la lampe symbolique des anciens. A propos de ces translations 
d'un cimetière dans un autre, nous avons fait rechercher à l'Hôtel- 
de-Ville les documens et les pièces qui concernent la sépulture de 
Molière. Les dépouilles de notre poète comique sont-elles ou ne sont- 
elles pas sous ce frêle monument que la main de ses concitoyens lui 
a élevé? Rien de concluant n'a été jusqu'ici découvert. On a bien 
transporté au cimetière de l'Est, en 1817, M. de Chabrol étant préfet 
de la Seine, des ossemens inscrits au musée des Petits-Augustins sous 
le nom de Molière. Mais en quelle année ces ossemens avaient-ils été 
amenés du cimetière Saint-Eustache, où l'ordre du grand roi fit en- 
terrer le grand comédien? Quel titre établissait leur authenticité? Ici 
les renseignemens écrits manquent; la tradition elle-même se tait. 
Molière, en sa qualité d'excommunié, a dû être placé dans la partie 
non bénite du cimetière; lorsque l'on connaît le peu de soin qui pré- 
sidait alors aux sépultures, on se demande comment un cadavre 
amené, sans aucun doute, dans le cercueil banal et jeté au hasard en 
terre, a pu laisser des traces reconnaissables de son gisement. Ce si- 
lence, ce doute, les ténèbres qui entourent sur ce point les actes de 
l'administration, tout me dit que Molière, présent au monde entier 
par son génie, manque probablement à son tombeau. 

Le personnel des cimetières, surtout pour l'enclos Mont-Louis, est 
considérable : conservateurs, surveillans, concierges, gardiens, toutes 
ces places sont fort recherchées. Quoique le voisinage des tombes et 
des corbillards ne soit pas absolument très gai, l'habitude de vivre 
dans la chose, comme disent les croquemorts, finit par rendre insen- 
sible au spectacle continuel de notre destruction. 

Malgré la vigilance des gardes, il est difficile d'empêcher la main 
des visiteurs de toucher à certaines tombes; la pierre d'Élisa Mercœur 
est couverte de sentences et de vers écrits au crayon, comme un vo- 
lume qui sortirait du cabinet de lecture. On ne peut également réussit 
à empêcher les suicides; deux individus ont encore terminé le mois 



REVUE DE PARIS. 197 

dernier leur existence dans l'enclos Mont-Louis par une balle de pis- 
tolet. Sans doute que la mélancolie de ces lieux attire les cœurs fati- 
gués de la vie, et que l'exemple des morts les invite au repos éternel. 
{]n autre motif paraît déterminer la fréquence des suicides dans nos 
cimetières, c'est l'espoir d'être recueilli et enterré; tout en quittant 
volontairement la vie, l'homme s'intéresse encore à cette froide dé- 
pouille qu'il laisse après lui dans ce monde. 

L'administration se propose de faire, cette année, de grands travaux 
dans nos cimetières : achat de terrains, pavage des allées, construction 
de chapelles, plantations d'arbres, tout cela ira à près de deux millions. 
On voit que la mort coûte cher à la ville de Paris; il est vrai qu'elle 
rapporte environ 500,000 fr. par an. Ces travaux sont devenus néces- 
saires, par suite des besoins du service. Au moment où nous écrivons, 
la mortalité redouble. Le changement de saison, les variations de la 
température, le souffle du vent d'ouest toujours trempé d'eau, répan- 
dent des maladies funestes sur la ville. L'entreprise des convois ne sait 
plus auquel entendre; les cent chevaux noirs qui sont d'obligation dans 
ses écuries viennent d'être élevés à près de six cents, qui ne suffisent 
même pas encore à l'ouvrage. Une famille riche, qui réclamait ces 
jours-ci une paire de chevaux supplémentaires au char de seconde classe, 
ne put l'obtenir. Les embarras de l'administration ne sont pas moin- 
dres. A la vue de cette mortalité qui remplit les cimetières, elle se de- 
mande avec effroi ce que seront un jour les abords de nos grandes 
villes, enveloppées par ces solitudes de tombeaux. Un homme dont le 
nom est célèbre dans la matière, M. Gannal , ajoute encore à nos in- 
quiétudes. Selon lui, les cimetières exhalent pendant les mois d'été des 
gaz putrides que les vents, selon leur direction, chassent à grandes 
boufl"ées vers la ville. Si le vent vient de l'est, c'est le Père-Lachaise qui 
souffle; si du nord, c'est le cimetière de Montmartre; si du midi, c'est 
Mont-Parnasse; si de l'ouest, c'est Vaugirard : Paris reçoit la mort des 
quatre points cardinaux. Cette opinion, au succès de laquelle M. Gannal 
est intéressé, ne laisse pas que d'avoir quelque vraisemblance. Il est 
certain que dans la pratique des embaumemens les anciens peuples 
d'Egypte obéissaient surtout à des considérations hygiéniques. Héro- 
dote et les autres historiens grecs ne font aucune mention de la peste 
qui désole aujourd'hui ces contrées. La conservation des corps orga- 
nisés était une mesure de salubrité publique dans un climat chaud , 
sous un air pesant et immobile : du jour où cet usage cessa, des ma- 
ladies inconnues se montrèrent, et n'ont plus quitté cette terre cor- 
rompue par les restes de la mort. En est-il de même pour nos con- 

TOMf. WVri. MARS. 14 



198 REVUE DE PA4US. 

trées? Il est permis d'en douter. Toutefois les pestes, ks épidémies, 
les maladies contagieuses qui jouaient un rôle si mortel et si con- 
stant au moyen-âge, semblent avoir été conten^raines des inhu- 
mations dans les églises et au centre des villes. Nous avons vu que la 
science avait réclamé au dernier siècle le changement de cet état des 
sépultures, sa voix a été entendue; les cimetières ont été relégués hors 
de la ville, et les anciens fléaux ont disparu. M. Gannal ne se montre 
pas encore satisfait. « Éloigner le foyer d'infection, s'écrie-t-il, ce 
n'est pas le détruire. » Selon lui , le voisinage des cimetières est en- 
valii pendant l'été par une odeur fade, animale, imperceptible à nos 
sens vulgaires, mais très reconnaissable pour un odorat exercé comme 
le sien aux choses de la mort. Va-t-il, par exemple, dans les beaux 
sous, se promener et prendre le frais au Jardin du Luxembouig : poui- 
peu que le vent d'ouest souffle, il sent et respire dans l'air le cime- 
tière de Mont-Parnasse, qui l'incommode par son haleine. Nous avoiis 
vu nous-même, au mois de juin, autom- du cimetière de Montmartre, 
pendant la nuit, une lumière rougeâtre qui sortait de terre et qui 
enflammait un coin du ciel comme une aurore boréale. Cette lumière 
est produite, comme on sait, par un dégagement de gaz qui s'échap- 
pent des corps inhumés. M. Gannal attribue aux miasmes que ce tra- 
vail de décomposition sème dans l'atmosphère, les fièvres typhoïdes 
et toutes les autres maladies qui ont conservé un caractère .pestilen- 
tiel. Si cette théorie était fondée, on tremblerait pour les deux prisons 
de la rue de la Roquette, placées dans le voisinage immédiat du ci- 
metière de l'Est, et d'autant plus dangereuses pour leurs habitans que 
ceux-ci ne renouvellent pas, comme les individus libres, leur colonne 
d'au- par la maiche et pai- le déplacement continuel dans la ville. 
M. Gannal signale le mal et propose un remède. En même temps qu'il 
a découvert des moyens pour conserver les corps, il en a trouvé d'au- 
tres pour les dissoudre. La population des cadavres se divise dès-lors 
à ses yeux en trois grandes classes : 1° ceux qui appartiennent à des 
familles riches et qui possèdent au cimetière des concessions perpé- 
tuelles; 2« ceux qui sont placés dans des fosses temporaires; 3" ceux 
qui sont inhumés dans la sépulture commune. Eh bien! M. Gannal 
possède le secret de les contenter tous. Les premiers seront embaumés 
par ses soins à perpétuité, les seconds seront injectés pour la conser- 
vation temporaire, qu'il estime ètie d'une douzaine d'années; les der- 
niers seront injectés pour la dissolution. On voit qu'il y en a pour 
tous les goûts et pour toutes les fortunes; si pourtant il se rencontrait 
encore des esprits assez mal faits pour ne pas vouloir se soumettre 



REYVB B« PAR». 199 

à ces procédés tout-à-fait tentans, M. Gannal a tout prévu; on aurait, 
a un ou deux myriamètres de la capitale, dans un lieu écarté de toute 
habitation, comme l'entrée de la forêt de Sénart, un chnetière où 
l'on enterrerait les cadavres pour la décompo^tion spontanée. Ces 
morts, dont la volonté des familles aurait éloigné les mains de l'em- 
baumeur, auraient du moins le bon goût de ne plus incommoder les 
vivans. Un médecin du dernier siècle, cité par Vicq-d'Azir, avait fait 
placer sa sépulture dans un endroit solitaire et à distance de la ville, 
avec cette inscription latine, qui n'est pas celle d'un méchant homme : 

« Nulli nocere voluit inortuus, qiii viviis omnibus profuerat. » 

M. Gannal a bien d'autres projets sur lesquels nous croyons devoir 
garder le silence. Le moindre de tous serait Ta conversion de la butte 
Montmartre en une vaste nécropole, destinée à recevoir tous les cer- 
cueils de la ville. Cette spirale immense et monumentale serait domi- 
née à son sommet par le tombeau de Napoléon , autour duquel le 
soleil pendant le jour, et un vaste foyer de lumière, pendant la nuit , 
entretiendraient un« auréole éternelle. Les autres morts, placés dans 
des armoires de pierre et embaumés, bien entendu , se comporteraient 
à peu près comme ceux qui garnissent les h)T)ogées de la vieille 
Egypte. Ce rêve gigantesque n'est pas près de recevoir son exécution. 
Tout en croyant utile d'encourager dans leurs recherches ceux que la 
disposition de leurs idées entraine vers ces chimères sépulcrales, nous 
nous demandons d'ailleurs s'il est raisonnable d'attacher tant d'intérêt 
à nos misérables dépouilles. A quoi bon ces monumens et ces signes 
durables pour exprimer des sentimens qui durent si peu? Nous avons 
vu combien vite les morts tombent en oubli dans nos cœurs : pourquoi 
vouloir conserver encore leur image sous la froide pierre? Il est néces- 
saire d'ajouter que cet oubli est un des bienfaits de la nature : que 
serait la vie, cette triste vie, si entourée de pertes et de séparations 
éternelles, si à côté du temps, qui ouvre toutes nos blessures, la Pro- 
vidence n'avait placé dans nos âmes la main du temps qui les guérit ! 
Suivons le fatal courant ; ne cherchons pas trop à disputer à la mort 
ce qu'elle nous ravit pour toujours. Que lui enlèverions-nous? Une 
vaine et inutile dépouille, la forme déjà changée de ce qui n'est plus, 
un je ne sais quoi dont la vue n'inspire plus que tristesse. La nature, 
en revêtant la mort d'un froid sinistre, a bien su ce qu'elle faisait; ces 
cadavres insensibles et glacés au milieu de nos embrassemens, semblent 
nous dire : éloignez-vous ! Le repos, une pierre anonyme dans l'en- 

li. 



200 REVUE DE PARIS. 

dos des trépassés, c'est tout ce qui convient de mieux aux restes des 
humains qui n'ont pas fait de bruit pendant leur vie : nous approu- 
vons fort cette inscription que nous avons lue au cimetière du Nord 
sur la tombe d'une femme : 

« Hic jacet quae vixit. 
Ici gît qui vécut. » 

Quant à nos cimetières, nous ne voyons véritablement pas de rai- 
sons pour les changer; cette verdure, ces fleurs qui reparaissent chaque 
année conviennent à nos idées de renaissance et de résurrection. La 
pierre seule ne remplacerait pas les arbres, images de l'humanité qui 
s'effeuille et qui repousse sans cesse dans ses enfans. La situation à 
ciel ouvert de l'enclos Mont-Louis et celle des tombeaux de Mont- 
martre est également heureuse. Au milieu de la nature, sur la double 
colline qui domine Paris , nous aimons à voir la grande ville du haut 
du cimetière : c'est du point de vue de la mort qu'on découvre mieux 
la vie. 

Alphonse Esquiros. 



LES 



REVENANS LITTÉRAIRES. 



M. H. DE IJiTOUCHE. 



On s'étonne quelquefois de voir la plupart de nos romans, de nos drames, 
(le nos poèmes, bâtis sur un contraste, une opposition de faits ou de carac- 
tères. Il semble, en effet, que les écrivains de l'époque, inférieurs en ce point 
aux grands industriels, ne puissent parvenir à fabriquer une étoffe sans 
envers. Le héros de leur choix arrive toujours sur la scène accompagné d'un 
interlocuteur qui, loin d'imiter l'attitude respectueuse du confident classique, 
fait profession, au contraire, de donner un démenti perpétuel au premier 
rôle-, si bien qu'une grande partie des ouvrages nouveaux pourraient s'inti- 
tuler, comme le fameux livre d'Abailard : Sic et non. 

L'antithèse, cette loi suprême de toute composition littéraire de ce temps-ci, 
ne se remarque pas seulement dans les productions de l'intelligence. Elle 
remonte des œuvres aux écrivains, dont les portraits, étudiés avec soin, pré- 
sentent des types symétriquement contraires. Il y a peu de jours, dans ce 
recueil même, nous avons essayé de peindre la physionomie de l'écrivain op- 
timiste pour qui le génie est une lumière diffuse, uniformément répandue sur 
tous les points de l'espace. Celui-là, disions-nous, est arrivé à une sorte de 



REVUE DE PARIS. 

gloire artificielle par une bienveillance intarissable et une admiration tou- 
jours prête. Interprétant à sa manière le vx soli de l'Écriture, il s'est entouré 
d'une petite cour d'amour, dont il est le président par la grâce de Dieu et de 
la politesse française : association bomogène et solidaire, où le maître, espèce 
de suzerain féodal , ne peut dire à ses vassaux : Qui vous a fait comtes ? sans 
que ceux-ci lui répondent : Qui vous a fait roi ? — Académie indéterminée, 
flottante, où le moindre versificateur est admis, s'il consent à louer et à être 
loué. 

Aujourd'bui , notre rôle change. En regard de l'optimiste à l'éternel sou- 
rire, à la phrase caressante, emmiellée, nous avons à peindre le pessimiste 
au regard farouche, inquiet, à la parole pleine d'amertume et de coière. A 
peine avons-nous salué Philinte, que nous voyons apparaître Alceste, mais 
un Alceste qui, en persifflant les vers d'Oronte, s'abandonne discrètement à 
la métromanie et publie (toujours discrètement) les inspirations de sa propre 
muse. Rebuté de la littérature scandaleuse et mercantile de son siècle, notre 
Alceste a quitté volontairement la sphère de l'action, et s'est retiré du drame, 
du roman, comme on se retire d'un mauvais lieu; mais comme, après tout, 
ou n'est jamais impunément homme d'esprit, le misanthrope s'est lassé de 
ne rien faire, et, pour se désennuyer, il a rimé sa misanthropie. D'autres 
chassent le chevreuil ou fument le cigare. Akeste a poursuivi la rime et 
fioné des alexandrins. Selon lui, la poésie est, dans les arts, le seul endroit 
écarté 

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. 

Je n'entreprendrai pas de réfuter cette opinion, rigoureusement exclusive; 
mais je demanderai à l'homme d'honneur si un divertissement qu'il compare 
au plaisir de fumer ou de chasser vaut réellement la peine d'être pris au 
sérieux. Si la poésie n'a que cette importance mesquine, pourquoi se priver 
tout à coup des douceurs et des bénéfices du silence? La reti-aite d'un écri- 
vain ressemble-t-elle donc à celle du comédien qui , après avoir abandonné 
définitivement la scène, reparaît tout à coup, un beau jour, au moment où 
on s'y attendait le moins ? 

M. H. de Latouehe est moins misanthrope, en réalité, qu'il ne veut le 
faire croire. Sous ce levain aigri qui s'enfle à la surface, je distingue un 
fonds de qualités douces et naturelles. Si l'auteur de tant de romans po- 
litiques avait voulu obéir à la pente légère de son esprit , il aurait peut-êti'e 
pris rang parmi les gracieux versificateurs de l'école descriptive. IMais nous 
n'avons pas le droit de demander à un écrivain autre dwse que ce qu'il hu' 
plaît de nous donner. Aussi exprimons-nous un regret plutôt qu'un désir. 
Ce n'est pas le moment , d'ailleurs , de chercher h diriger M. de Latouehe 
dans le sens de sa véritable vocation. Un conseil peut être utile au début; 
mais, lorsque la carrière est reu)plie , toute observation de ce genre est in- 
utile et même ridicule. Il serait au nî©ins inconvenant d'offrir u» guide au 
voyageur qui a trouvé dans un précipice le ternie de ses courses. 



REVUE »E PA«iS. 203 

Acceptons donc ]\I. de Latouche tel qu'il se présente. I.e volume qu'il vient 
de publier porte le singulier titre à\tdieux. C'est une fornnile bien vague et 
passableuient énigniatique. Comprenez-vous la merveilleuse élasticité de ce 
mot , qui peut être à la fois un symbole de résignation et une déclaration de 
guerre ? A mes yeux , il n est rien autre cliose que la saillie ironique d'an 
homme d'esprit. Que diriez-vous, en effet, d'un de vos amis qui , après une 
absence de cinq ou six ans], reviendrait tout exprès de l'autre monde pour 
prendre congé de vous ? N'auriez-vous pas de bonnes raisons pour croire à 
une mystification.? Il est très probable que iM. de Latouche n'a pas vu tout 
cela dans ce simple mot, écrit à la première page de son li\Te. Et cependant 
je n'oserais pas nier le contraire , parce que la théorie littéraire de M. de 
Latouche consiste surtout à remplir d'incertitudes l'esprit curieux du 
lecteur. 

La préface des Adieux est triple. L'auteur l'a d'abord écrite en prose, 
sous la forme d'une dédicace à un ami de vingt ans; puis il l'a mise en vers 
sous deux titres différens. L'Oraison du soir dans la Fallée aux Loups, et 
le dialogue intitulé l'Or et la Rêverie, reproduisent en d'autres termes les 
idées exprimées familièrement dans l'avant-propos. ]\L de Latouche reproche 
d'abord à son siècle d'être indifférent aux nobles élans de la poésie. Barl)ares 
que nous sommes ! Psous avons accueilli par des rires béotiens les débuts 
d'Alfred de Musset , et nous avons laissé mourir à l'hôpital Hégésippe Mo- 
reau ! C'en est assez pour que M. de Latouche nous déclare aceugles eu pein- 
ture, sourds en musique, et infirmes à la perception du talent poétique. En 
vérité, lorsque nous entendons répéter de pareilles accusations, il nous est 
impossible de conserver notre gravité de critique. Comment un homme d'es- 
prit peut-il se faire l'écho des plaintes absurdes d'une multitude de poéte- 
reaux qui s'étonnent de ce que les mauvais vers ne rapportent rien à leur 
auteur? Si Hégésippe Aloreau est mort à l'hôpital, c'est à lui seul qu'il faut 
en imputer la faute. Il a eu le tort, comme Chatterton, comme Malfilàtre et 
tant d'autres poètes incomplets, de ne pas comprendre que la société ne pou- 
vait en aucune façon escompter des espérances douteuses. Le travail seul , 
manifestant d'une manière visible les heureux dons d'une imagination dis- 
tinguée, a droit à une solennelle récompense. Tant que le génie garde l'in- 
cognito, tant que la paresse étouffe complaisannnent les germes plus ou moins 
précieux de l'intelligence , la société se montre à bon droit indifférente ou 
moqueuse. Si les incompris, enveloppés d'entraves imaginaires, se laissent 
envahir par les idées maladives du découragement, s'ils ne se sentent pas 
au coeur cette impérieuse nécessité de vivre qui soutient les grands esprits, 
vous aurez beau leur fournir tous les moyens de salut qui seront en votre 
pouvoir : dédaigneux des grossières ressources que leur offre le monde ma- 
tériel, ils s'endormiront languissamment sur le sable doré de la rive, sans 
daigner s'occuper du flot qui monte et qui va les couvrir. Étonnez-vous eu- 
suite du cri de désespoir qu'ils jettent vers le ciel au dernier moment. Ce 
cri lui-même est pour eux une suprême volupté. Ils n'ignorent pas qu'il sera 



204- REVUE DE PARIS. 

entendu , recueilli et répété en chœur par une multitude d'ames naïves et 
sensibles. Ne les plaignez donc pas de succomber ainsi à une maladie dont 
ils ont suivi les progrès avec joie : ils sont morts parce qu'ils l'ont voulu , 
parce qu'ils ont résisté follement à cette universelle loi du travail sans la- 
quelle la vie est impossible. Hégésippe iMoreau particulièrement s'est trouvé 
plusieurs fois dans les conditions les plus favorables à une saine et labo- 
rieuse existence. On ne connaît de son histoire que la conclusion, et c'est là 
dessus qu'on s'appuie pour fulminer à tout propos des anathèmes contre la 
société, le siècle, le gouvernement, abstractions commodes pour les faiseurs 
de dithyrambes! Quant à IM. Alfi*ed de IMusset, n'a-t-il pas de bonne heure 
atteint et mérité le succès .' Si Hégésippe îMoreau avait su attendre , peut- 
être aurait-il reçu, lui aussi, le prix des nobles efforts. Laissons donc en 
repos ces lieux-communs , et venons à une accusation plus grave, plus im- 
portante, 

M. de Latouche soutient avec raison que la muse n'existe pas sans la pro- 
bité littéraire. 11 flétrit les succès obtenus par le scandale , condamne impi- 
toyablement cette littérature marchande qui incline la tête pour passer sous 
la porte basse du feuilleton. Avec une louable franchise, il cite les œuvres 
et les auteurs au tribunal de la raison et de la morale publiques. Certes, 
ce n'est pas nous qui protesterons contre ce légitime châtiment imposé aux 
écrivains industriels et immoraux. Nous avons trop à cœur la dignité du 
métier des lettres pour ne pas approuver hautement ces exécutions néces- 
saires. Cependant la généreuse indignation de M. de Latouche ne l'entraîne- 
t-elle pas au delà des limites de la prudence? Il a le droit, j'en conviens, de 
traiter brutalement le roman-feuilleton, puisqu'il n'a jamais fait de l'art une 
industrie; mais peut-il se montrer puritain envers les œuM*es » sans portée, 
sans suite, sans émulation d'exciter au bien? » .l'ai bien peur que l'auteur 
de Fragoleffa ne désavoue formellement l'auteur des Adieux. 

M. de Latouche a écrit, on le sait, une assez grande quantité de romans. 
Qu'esl-il resté de toutes ces Actions ralliées tant bien que mal à un sys- 
tème politique composé d'idées girondines? Un titre d'ouvrage, voilà tout. 
Le nom de M. de L.itouche appelle nécessairement celui de fragoleffa. Les 
lecteurs de 1829 se souviennent encore du succès de ce livre. J'ai entendu 
ces jours derniers un homme d'esprit de ce temps-là établir très conscien- 
cieusement, et selon moi avec beaucoup de justesse, la proportion suivante: 
Fragoleffa est à M. de Latouche comme fe Solifaire est à IVI. d'Arlincourt. 
Il y a du reste un rapport évident, incontestable, entre les deux roman- 
ciers. Tous deux se sont servis du roman comme d'une arme politique : celui- 
ci au bénéfice de la légitimité, celui-là pour le triomphe des théories repu" 
blicaines, avec cette différence pourtant que M. d'Arlincourt imposait ses 
convictions à ses personnages, tandis que 31. de Latouche développait les 
siennes en dehors de l'action romanesque. Le premier glissait la politique 
sous le roman : le second au contraire faisait aux deux élémens de son livre 
deux places distinctes. Adresse d'un côté, franchise de l'autre, mais but ana- 



UEVrE DE PARIS. 205 

logue des deux parts. Les ouvrages de M. d'Arlincourt, quoique très médio- 
cres au point d*» vue littéraire, méritent plus spécialement le nom de roman 
que ceux de ISI. de Latouche, et cependant, si imparfaites que soient les 
œuvres de M. de Latouche, elles sont de beaucoup supérieures à celles de 
sou rival. 

Fragoletta étant le chef-d'œuvre de l'auteur des .-Idieux, j'ai dû choisir ce 
livre préférablement à Jymar ou à Grangeneuve, pour me rendre compte 
du talent de M. de Latouche, considéré comme romancier. C'est encore une 
consolation pour nous , pauvres critiques , lorsque nous avons affaire à des 
revenaus, de trouver sur la tombe un nom lisible. Il est si ennuyeux et sou- 
vent si inutile de feuilleter tout cet amas de papiers sans nom que nos aînés 
eux-mêmes ont complètement oubliés ! Et puis , indépendamment de l'ennui 
et de l'inutilité de ce travail, ne ressent-on pas une espèce d'hésitation mé- 
lancolique et presque religieuse à remuer ces vieilles productions d'il y a dix 
ans .' Pour moi, je ne vois rien de plus respectable au monde que l'erreur 
d'un homme sincère , et j'éprouve une peine réelle quand je suis forcé de 
condamner, après l'avoir lu , un livre que je respectais avant de le lire. — 
De loin, je possède au plus haut degré la religion de la date : de près, il m'ar- 
rive souvent de voir s'effacer le prestige du chiffre. Si j'avais connu Frago- 
letta en 1829, j'en aurais conservé peut-être une bonne impression : malheu- 
reusement pour moi et pour M. de Latouche, je l'ai lu en 1844. 

Fragoletta, toute une génération le sait, est une énigme scandaleuse dont 
le mot est rejeté à la fin du second volume. Les bonnes énigmes sont tou- 
jours courtes. M. de Latouche, qui ne l'ignore pas, a compris toute la diffi- 
culté de sa donnée, et il a essayé de distraire le lecteur par des épisodes 
historiques; mais les artifices de la mise en œuvre lui étant complètement 
étrangers , au lieu de tenir l'attention en suspens , il l'a détournée de l'objet 
principal, et cela devait arriver pour deux motifs. Le premier était l'inhabi- 
leté de l'auteur en ce qui concerne la combinaison, le jeu des évènemens; le 
second procédait de son penchant à développer complaisamment le côté poli- 
tique de son sujet. Une fois lancé dans le récit de l'expédition de Cham- 
pionnet à Naples ou dans la peinture des mœurs du directoire, il ne connaît 
plus de limites à sa verve républicaine , et il ne se borne pas seulement à 
faire, dans tous ses détails, le tableau du moment: ses héros à qui il dévoile 
le spectacle de l'avenir s'abandonnent à des prophéties tellement précises, 
que ^\. d'Hauteville, par exemple, nous paraît en 1799 avoir au moins dix 
ans de plus que le reste du monde. Dans un entretien avec le cardinal Ruffo, 
l'officier français prédit à l'éminence italienne que les Napolitains auront 
pour roi un soldat gascon, si jamais la république française est confisquée 
par un usurpateur. Le cardinal Ruffo est bien maladroit s'il ne devine pas 
tout de suite que ce soldat gascon s'appellera Murât. C'est par pure discré- 
tion que d'Hauteville n'ajoute pas le nom au signalement. Peut-être aussi 
est-ce pour ne pas s'écarter de la théorie de iM. de Latouche , qui dispose 
tout en énigme. J'ai reproché à d'Hauteville d'être plus âgé que son époque : 



2^6 REVUE DE PARIS. 

le même reproche peut être adressé à M"^ de Staël, qui figure de trois quarts, 
comme Emma Lyonna, la reine Caroline, Barras, IM""" Taliien et beaucoup 
d'autres, dans ce tableau historique de la fin du xviii* siècle. I/illustre 
filie de I^ecker appelle en 1799 M. de Chateaubriand l'auteur à\ltala. Or, 
je ne suis pas assez ignorant en bibliographie pour ne pas savoir qv^^tala 
n'a été pubHé qu'en 1801. M. de Latouche a donc vieilli de deux ou trois 
ans M'"« de Staël : ceci est un manque de galanterie qui ne lui serait point 
pardonné par Corinne, si elle vivait encore. — Je pourrais signaler une scène 
assez délicate que notre écrivain a empruntée trait pour ti'ait au crayon phi- 
losophique d'Hogarth; mais ce détail n'a pas assez d''îinportance pour nous 
arrêter. Je préfère caractériser en peu de mots les qualités et les fautes prin- 
cipales du roman. 

La donnée, pour commencer méthodiquement, est d'une immoraTité révol- 
tante. Fragoletta est un hermaphrodite qui aime à la fois d'Hauteville et 
Eugénie, le frère et la sœur. Aux yeux d'Eugénie, il est Philippe; aux yeux 
de d'Hauteville, il est Camille : l'intérêt du roman sera à son dernier terme 
lorsque le lecteur devinera que Philippe et Camille ne sont qu'une seule et 
même personne : Fragoletta ! Ps'est-il pas à la fois puéril et monstrueux de 
faire reposer deux volumes tout entiers sur la solution de cette énigme ? — 
L'inunoralité ne pèse pas seulement sur l'ensemble; il y a dans certaines 
pages de fragoletta des détails que iM. Eugène Sue lui-même ne sauverait 
pas avec toute sa philanthropie. Je rappelle, pour mémoire seulement, le 
passage où la reine Caroline et Emma Lyonna s'entretiennent ensemble de 
l'amiral ÎN'elson. Je pourrais citer aussi la scène qui se dénoue dans la voi- 
ture de d'Hauteville par l'évanouissement d'Eugénie. Lorsqu'on a de telles 
peintures à se reprocher, il est au moins maladroit de se montrer impitoyable 
pour les œuvres dont le^ but n'est pas « d'exciter au bien » Parce que Fra- 
goletta n'a pas été détaillé eu feuilletons, ce n'est pas une raison pour l'ab- 
soudre; l'entlure lyrique du style ne saurait non plus excuser de pareilles 
témérités. 

Fragoletta ne vaut pas mieux que les autres romans de M. de Latouche. 
Je suis convaincu que le succès de cette œuvre est du en grande partie au 
raffinement bisexuel de l'hypothèse monstrueuse sur laquelle elle repose. 
Au reste, il faut rendre à M. de Latouche cette justice, que toutes ses scènes 
de volupté (je devrais peut-être employer un autre mot) sont traitées de 
main de maître; elles n'en sont que plus dangereuses. La nudité grossière- 
ment accusée est moins attravante que lorsqu'elle s'offre à l'imagination avec 
toutes les séductions d'un rêve impossible. Dans le premier cas, elle révolte 
souvent; dans le second, elle amène la dépravation morale, cent fois pire que 
la corruption physique. Tant que le tableau du libertinage conserve des pro- 
portions réelles, les égaremens qu'il provoque ne sortent pas eux-mêmes de 
certaines limites; mais la peinture d'un rêve de volupté irréalisable conduit 
nécessairement les organisations ardâtes à se rapprocher de ce plaisir mon- 
strueux en passant par tous les écarts d'Uiie imagination en déHre. 



REVUE DE PARIS. 207 

Fragoletta n'est pas un ensemble <'omplet où les détails n'empiètent jamais 
l'un sur rautre. L'épisode éclipse souvent le poème; je dis poème à cause du 
ton lyrique de l'ouvrage. M. de Latouche n'entend rien à l'économie de l'ac- 
tion. 11 semble ne pas soupçonner qu'il y a dans toute composition drama- 
tique un double mouvement comparable aux mouvemens de révolution et de 
rotation d'une planète. L'action tourne sur elle-même et autour de l'idée 
principale, centre du livre. De là, l'intérêt général de l'œuvre et l'intérêt 
particulier des détails. — Fragoletta est un roman à tiroirs, « sans suite, 
sans portée et sans émulation d'exciter au bien. » Parmi les nombreux com- 
partimens de cette espèce de meuble somptueux, quelques-uns ne manquent 
ni de richesse ni d'élégance; ma's le dessin général est confus, embrouillé, 
sans caractère. 

Le style, quelquefois animé d'un entrain réel, est rarement clair et cor- 
rect. Le plus grand défaut de ^L de Latouche est l'impropriété des termes; 
il est presque impossible de rencontrer chez lui ce mot précieux , unique , 
indispensable, qui s'adapte à l'idée, la pénètre, la remplit comme les liquides 
remplissent les vases; il lui manque cette divination et, si je puis le dire, 
cette intuition du mot propre, sans laquelle il n'est point de grand écrivain. 

Ces défauts saillans sont bien plus sensibles dans la poésie que dans la 
prose, et cela est facile à concevoir; les exigences de la rime, du mètre, 
doublent au moins la difficulté. Il en résulte souvent une obscurité si pro- 
fonde, que l'intelligence se heurte à tous les angles de la phrase, et Dieu 
sait s'ils sont nombreux, grâce au fréquent emploi de l'enjambement roman- 
tique! j\[. de Latouche appartient en poésie aux deux écoles, et à son insu 
peut-être, il se rattache plutôt à l'ancienne qu'à la nouvelle; il cultive la re- 
dondance vide et incolore arec la facilité d'un élève de Ducis. La périphrase 
l'enveloppe de ses plis flottans et le fait tomber quelquefois entre ses deux 
rimes sans que l'idée l'ait accompagné dans sa chute. Toujours la théorie de 
lénigme! Yeut-il dire, par exemple, qu'il a tiré les souliers et les bas de sa 
maîtresse 1 Voici comment il s'exprime : 

Devant elle, courbé, j'ai dénoué les lacs 
Du satin, possesseur de ses pieds déhcats, 
Et ma main, frémissant d'amour et de victoire. 
Descendait, déroulait sur la jambe d'ivoire 
Ce blanc, ce fin tissu, dont la trame à l'entour 
Va serpenter en fleurs, et«'entr'ouvrir aujour. 

On a bien tourmenté le pauvre Ducis pour ce fameux tissu à'O/hello, qui 
était un simple mouchoir. Comment traitera-t-on le tissu de M. de Latouche, 
qui est tout uniment un bas de soie à jour? — M. de Latouche n'a pas le sen- 
timent de limage, de la figure. .Te cite un exemple : 

Cette Corinne eajleu7\ qu'attend le Capitole, 
Renoue un brodequin de sa sœur qui s'envole. 



208 REVUE DE PAKIS. 

Corinne est comparée à une fleur, sa sœur à un oiseau. Peut-on rien voir 
de plus singulier qu'une fleur qui attache le brodequin d'un oiseau , et cela 
dans deux vers seulement, sans la plus légère transition établie entre l'oi- 
seau et la fleur ? Je ne connais rien de comparable à cette bizarrerie , si ce 
n'est le vers suivant : 

L'œuf si frêle et le gland couvent l'aigle et le chêne. 

Il me semble (pardon de cette remarque d'histoire naturelle ) que c'est 
l'aigle qui couve l'œuf et non l'œuf qui couve l'aigle. Quant au gland et au 
chêne, la métaphore me paraît aussi bien aventurée. Je ne veux pas conti- 
nuer ces petites querelles dont la source est par malheur intarissable, de 
peur de m'attirer quelque épithète dans le genre de celle à'eunuque, si heu- 
reusenient appliquée aux critiques par M. de liatouche. Au reste , je prie 
mes confrères de ne pas garder rancune de cette irrévérence à l'auteur de 
Fragoletta , attendu qu'il traite sans ménagement des gloires de premier 
ordre. Ainsi , d'après lui , Voltaire est « un esprit énorme , un rimeur fai- 
néant qui a vulgarisé les tours et indigente la rime. » Je ne parle pas de 
Dorât et de Bernis, » qui ont énervé l'harmonieux langage, et de laPompa- 
dour fait l'exclusif hommage. » Ces petits poètes ont bien mérité ce reproche; 
mais devait-il leur être adressé par celui qui s'est inspiré si ingénieusement 
de leur manière dans ces deux jolis vers, dignes du xviii'' siècle : 

Oui , j'ai su respecter la loi faite entre nous , 
Et sans les désunir, baiser ses blancs genoux ? 

Voilà une délicatesse charmante, et que Dorât ne renierait pas! Puisque j'en 
suis à citer le joli, le délicat, je ne veux pas oublier le gracieux morceau 
intitulé : le lioitelet. M. de Latouche s'attendrit, dans cette pièce, la meil- 
leure du livre, sur le sort de ce pauvre oiseau à qui on a imposé un nom ré- 
prouvé. Toi, roi ? lui dit-il avec une tendre pitié, un peu exagérée peut-être : 

Mais tu n'attristes rien ; mais tu ne contrains pas 

L'avarice et la peur à marcher sur tes pas! 

On peut être petit sans être roi. Tu chantes , 

ïu vis de peu, content, et tes mœurs sont touchantes ., 

(Ah! la rime!) 
Et ta liste civile est un grain de millet. 

Citons encore : car dans ce morceau, il y a de loin en loin des groupes 
de quatre ou six vers , presque irréprochables au point de vue de la forme et 
de la clarté. Le poète développe encore l'idée qu'il a déjà effleurée : 

Fier de ta majesté qui pèse quinze grains 

A travers les carreaux tu guettes nos chagrins; 

Si le seuil reste ouvert, d'une marche légère 



REVUE DE PARIS. 20^ 

Tu viens voir au foyer filer la ménagère; 

On t'a vu pénétrer, sans prudence et sans peur, 

Jusque sous la ramée où veille le pipeur. 

Cela dit , il faut fermer le livre , car le reste est trop mauvais pour qu'on 
le mentionne. La versification est lourde, opaque, énigmatique . Les pièces 
adressées à Anna et à Valérie (les Elvire de M. de Latouche), pièces qui se 
succèdent presque sans interruption sous les titres enchaînés de Convales- 
cence, absence, Lettre, Amertume, Regrets, Et f avais cru V aimer, Mi' 
nuit. Jalousie, Intimité, Rupture, rappellent de bien loin les gracieux bou- 
quets de vers qu'André Chénier adresse à Néère ou à Délie. Un mot encore 
sur un couplet de vingt ou vingt-cinq rimes, dédié à la critique. Ce cou- 
plet n'a aucun mérite de facture. Si j'en parle, c'est pour éclaircir en pas- 
sant un point d'histoire littéraire. M. de Latouche établit entre les classi- 
ques latins, grecs ou français, et les romantiques allemands une distinction 
inadmissible. A l'entendre, « le classique talent voudrait des rois protec- 
teurs, tandis que Schiller, Klopstock, etc., sans Auguste, sans Médicis, sans 
Mécène, ont inspiré la lyre, agrandi la scène et fait épancher leur Permesse 
altier loin des cours. » Cela peut produire quelque effet dans une tirade à la 
fois démocratique et romantique; mais l'histoire littéraire tient un autre 
langage. A la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, Weimar 
a été le petit Versailles de la belle école allemande. Goethe, Schiller et Jean- 
Paul lui-même travaillaient sous les yeux du grand-duc , miniature des Au- 
guste, des Louis XIV et des Médicis. Ainsi s'évanouit cette ambitieuse théorie 
de la double liberté dans l'art, admise par ISL de Latouche avec trop de pré- 
cipitation. Pour qu'une grande époque littéraire éclate, se produise avec 
tous les rayonnemens du génie et de la raison , et en même temps avec la 
belle et simple ordonnance d'une école, il faut un lien puissant, une in- 
fluence commune qui dirigent vers un même but toutes ces intelligences, si 
diverses de goût et d'allure lorsqu'elles sont abandonnées à leur penchant. 
Il n'a peut-être manqué à l'école romantique qu'un Louis XIV ou un Auguste 
pour l'empêcher de finir, après un grand bruit de destruction, par une sorte 
d'avortement. On ne forme un corps , un ensemble de doctrines littéraires , 
qu'à la condition d'avoir un symbole commun de foi religieuse et politique. 
L'influence fortifiante et vraiment active descend des sommités du pouvoir 
divin et terrestre , ou , en un seul mot , de l'autorité , sous quelque forme 
d'ailleurs que ce principe souverain se révèle. 

M. de Latouche sera peut-être étonné de nous voir garder le silence sur 
les principaux, je veux dire les plus longs morceaux de son volume de poésies. 
Inès, poème sur le juif errant, le Tasse libre, Ariel exilé, Phantasus , 
Désillusion , pièces à grande pompe et à grand fracas, mériteraient peut- 
être à son avis une mention particulière. L'obscurité a si souvent des airs 
de profondeur, et l'emphase des semblans de sublime! Inès, tantôt dialogue, 



210 REVtE DE PARIS. 

tantôt récit , tantôt songe , réalisera peut-être pour quelques-uns lidéal du 
beau désordre; mais, sérieusement, rien n'est si difficile que d'être désor- 
donné sans éparpillemeut et sans vulgarité. Mieux vaut cent fois , pour un 
esprit secondaire, marcher dans les routes tracées d'avance, et suivre 
l'exemple des maîtres. 

La carrière littéraire de i\I. deLatouelve a été une double erreur. Les épi- 
sodes de ses romans sont presque toujours bien réussis , ce qui prouve que 
l'auteur de Fragoletta aurait bien traité le roman dans un cadre plus mo- 
deste, c'est-à-dire la nouvelle. Quant à la poésie, M. de Latouche n'avait pas 
évidemment l'étincelle divine. Pour être poète, il faut être doué d'une raison 
supérieure ou d'une fantaisie radieuse. L'écrivain des Adievx ne possédait 
aucun de ces dons inestimables, attribut des natures privilégiées. Avec plus 
de nwdestie et plus de correction , il aurait pu être un versificateur élégant, 
allié direct de Delille, de Dorât, et parfois écho lointain de Voltaire, comme 
le prouvent la tournure leste, l'air naturel et facile de ce joli extrait de la pièce 
du Roitelet, que nous avons cité à la page précédente. Au reste , M. de La- 
touche n'est pas, tant s'en faut, un étranger dans les domaines de la poésie. 
il a, sur cette terre sacrée, une famille adoptive qui suffirait à sa gloire. 
JS'a-t-il pas obtenu , en effet, selon sa propre expression , la meilleure fcH*- 
tune qu'on puisse envier .^ îs"a-t-il pas rendu un grand service à l'art , en 
éditant les oeuvres d'André Chénier .^ En supposant que ses Adieux ne lui 
soient pas comptés, la part de M. de Latouche est encore belle. On se con- 
sole aisément de ne pas être pèi-e , lorsqu'on a servi de parrain à une aussi 
pure renommée. 

HiPPOLYTE Babou. 



POÉSIE 



I.A raUSE BOCAGERX. 

Je me souviens toujours de ce premier baiser 

Que sur mes blonds cheveux, muse, tu vins poser; 

C'était au mois des fleurs : sur ta joue éclatante 

Ta main blanche essuyait la rosée odorante. 

Une autre fois encor tu daignas me parler, 

Et mes yeux éblouis n'osaient te contempler. 

C'était lorsque la neige efface dans la plaine 

Tout vestige de fleurs et toute trace humaine : 

Tes beaux doigts dénouaient une gerbe d'épis 

Que de maigres oiseaux emportaient dans leurs nids. 

« Je suis, murmuras-tu, la muse bocagère; 

J'habite un frais palais de mousse et de fougère. 

Le soleil en été, la rosée au printemps, 

Y sèment tour à tour l'or et les diamans; 

Ces oiseaux, dont, l'hiver, mon amour s'inquiète, 

Me ramènent avril et chantent sur ma tête. 

Veux-tu m'aimer? veux-tu renfermer tes désirs 

Dans le cercle naïf des champêtres plaisirs? 

Je deviendrai ta sœur, et mon accent rustique 

T'enseignera des airs de muse bucolique : 

Théocrite n'a point tari le miel sacré. 

Et j'en sais qu'ignora même le doux André. » 



212 REVUE DE PARIS. 



COI.IBRI. 



Pourquoi des poèmes si courts ? 
— Demandez-moi plutôt la cause 
Qui rend si courtes les amours 
Et fait si tôt pâlir la rose. 

Vous admirez un réseau d'or 
Où mainte perle est enchâssée; 
Moi j'admire bien plus encor 
Une humble goutte de rosée. 

L'azur tout ruisselant de feux 
M'éblouit plus qu'il ne me charme 
Je rêve devant deux beaux yeux 
Où je vois briller une larme. 



N. Martin. 



— ■ ^-\ ' ^ - ^" t -g m 



BULLETIN. 



L'agitation du parti légitimiste, les exigences toujours croissantes du 
clergé, cai'actérisent et compliquent de plus en plus notre situation inté- 
rieure. Le gouvernement de 1830 doit sérieusement songer aux difficultés, 
aux périls que lui créent de pareils faits. Fermer les yeux n'est plus possible 
il est temps de reconnaître toute la gravité de la situation et de réparer les 
fautes commises. 

Cette nécessité n'est nulle part plus profondément sentie que dans les 
rangs des hommes d'ordre et de gouvernement. Us remarquent avec une 
sorte d'effroi combien depuis deux ans tout est allé à la dérive, ils déplorent 
l'absence de toute vue, de toute action d'ensemble. En effet, on s'est con- 
tenté de vivre au jour le jour, d'opposer à chaque incident qui survenait un 
petit expédient; depuis deux ans surtout , on cherche en vain l'influence 
tutélaire, la main ferme d'un pouvoir sachant vraiment ce qu'il veut, et 
marchant à son but avec persévérance et mesure. 

C'est ce qui a si fort enhardi la partie la plus entreprenante du clergé. 
L'église n'est dans une situation normale et salutaire pour tous que lors- 
qu'elle sent elle-même l'autorité morale de l'état. L'église et l'état sont deux 
puissances dont aucune ne doit être vis-à-vis de l'autre dans un état d'infé- 
riorité. L'une a l'administration spirituelle des consciences et des âmes, 
l'autre la direction générale de tous les intérêts politiques, et c'est sous ce 
rapport qu'il exerce sur le clergé une suprématie temporelle. Cette supré- 
matie n'a rien qui touche aux matières de la foi , elle n'affecte l'église que 
dans ses relations avec la société. Cette suprématie a été de tout temps la 
base de notre droit public, et il nous semble que dans l'ancienne monarchie 
elle ne nuisait pas aux légitimes prospérités de l'église. Toujours, quand la 
puissance monarchique a été forte, l'église a été florissante : pour preuve 

TOMB XXVU. MABS. I."» 



214 REVUE I)E PARIS. 

de cette assertion, nous pourrions produire deux témoins célèbres, Louis XIV 
et Bossuet. 

Mais ne parlons pas de ces noms illustres , ne rappelons pas non plus la 
fermeté si habile de Napoléon, qui sut à la fois relever l'église et la contenir: 
on pourrait nous répondre, comme le disait spirituellement ces jours passés 
un célèbre vétéran du monde politique, que ce sont là des fables. Revenons 
au présent, à ce que peut comporter notre époque. Est-ce trop exiger que 
de demander aux représentans du pouvoir temporel qu'ils se rendent compte 
au moins d'une manière claire et précise de ce qu'il faut accorder à l'église, 
et de ce qu'il ne faut jamais lui concéder ? C'est précisément pour éviter les 
aigreurs, les collisions, les hostilités, qu'il importe que le pouvoir temporel 
n'ait pas d'incertitude et n'en fasse pas éprouver aux autres sur sa ligne et 
sur sa marche. Quand à un respect affectueux et sincère pour les droits et 
le ministère de l'église le pouvoir politique joint une fermeté qui s'appuie 
sur des principes certains, l'église montre de son côté beaucoup de mesure 
et de discrétion, elle évite de se donner le désavantage de fausses démarches, 
de tentatives avortées; mais si elle s'aperçoit que les rênes de l'état sont 
mollement tenues, que dans ses conseils il y a indécision et faiblesse, alors 
elle s'enhardit, elle exige au-delà des choses convenues, elle entreprend 
d'usurper. C'est ce que nous voyons aujourd'hui. 

Jamais le ministère ne s'est occupé d'embrasser dans son ensemble la 
question du clergé, et c'a été un grand tort. jM. le ministre des affaires étran- 
gères, qui dirige véritablement le cabinet, n'a pas voulu s'engager dans la 
question. Peut-être dans le début l'a-t-il dédaignée; mais à coup sûr plus 
tard il a eu pour elle un sentiment contraire, il l'a redoutée, et, par pru- 
dence, il a résolu de s'abstenir. Protestant, chargé en réalité de la respon- 
sabilité d'un premier ministre, iM. Guizot a préféré ne pas intervenir per- 
sonnellement dans la question religieuse; il l'a abandonnée à ses collègues. 

M. le garde-des-sceaux et M. le ministre de l'instruction publique sont 
appelés par leurs atti'ibutions à être surtout en rapport avec le clergé. M. le 
garde-des-sceaux est ministre des cultes, et INI. le ministre de l'instruction 
publiques a des relations continuelles avec le clergé pour tout ce qui tient à 
l'enseignement. NOus rendrons cette justice à M. Villemain, qu'il s'est tou- 
jours préoccupé du devoir de défendre tous les principes civils qui nous ser- 
vent de barrière contre les injustes exigences de l'ambition ecclésiastique. 
On ne saurait craindre que cette défense l'ait emportée trop loin quand on 
se rappelle la modération de sou caractère. Il y a plus. M. Villemain n'a né- 
gligé aucune occasion de témoigner aux membres influens du clergé la plus 
extrême condescendance. Dans les bureaux du ministère de l'instruction 
publique, ce ne sont pas les recommandations des évêques qui sont le plus 
mal accueillies. Nous croyons que M. l'archevêque de Paris, qui dénonce 
aujourd'hui M. Villemain à la royauté , en sait quelque chose. N'importe : ces 
témoignages si fréquens de bienveillance, de bonne volonté, n'ont pas satis- 
fait le clergé. Il suffisait qu'il renconj^rat parfois des résistances à ses em- 



REVUE DE PARIS. 215 

piètemens sur le pouvoir civil pour qu'il vît un adversaire dans M. le ministre 
de l'instruction publique. Nous n'avons pas besoin d'insister sur ce point, 
que le mémoire des évêques de la province de Paris n'a que trop mis en 
lumière. 

Cependant , de son côté, M. le ministre des cultes se préoccupait surtout 
de cette pensée, qu'il était le représentant du clergé et qu'il devait être son 
défenseur; idée peu exacte. Le ministre des cultes est comme l'intermédiaire 
entre l'état et l'église; s'il représentait exclusivement quelque chose et quel- 
qu'un, à coup sûr ce serait l'état. iMais disons plutôt qu'il doit être le gar- 
dien impartial et ferme des principes et des maximes qui garantissent les 
droits réciproques de l'état et de l'église. M. le garde-des-sceaux , en se met- 
tant souvent du côté du clergé, avait cru arriver ainsi plus facilement à la 
conciliation des deux pouvoirs. L'expérience doit le détromper aujourd'hui. 

Quand le mémoire adressé au roi par les évêques de la province de Paris 
eut reçu une aussi inconvenante publicité, il devint évident que le gouver- 
nement ne pouvait, sans se manquer à lui-même, garder le silence. C'est ce 
que nous avons dit sur-le-champ, et nous sommes heureux d'avoir, dans cette 
circonstance, prévu le langage du Moniteur. Quelques personnes se sont 
étonnées que le blâme officiel du gouvernement ait été exprimé, non pas 
dans une note, mais par une lettre de M. le garde-des-sceaux à M. l'arche- 
vêque de Paris. Il ne faut pas oublier que les dissentimens de MM. Ville- 
main et Martin du JNord sont connus. Il est fort possible que M. le ministre 
de l'instruction publique ait vivement désiré, dans cette circonstance, que 
M. le garde-des-sceaux intervînt lui-même pour censurer le mémoire des 
évêques, et qu'il ait vu dans une lettre signée par M. Martin du Nord une 
sorte de satisfaction et de garantie qu'il avait le droit de réclamer. Les col- 
lègues de M. Villemain lui ont accordé la réparation qu'il souhaitait: c'était 
encore là un danger de crise ministérielle qu'il fallait conjurer. 

Il y a ici quelque chose de bien autrement grave que la dislocation d'un 
cabinet : il y a en péril les principes mêmes sur lesquels est basé notre ordre 
politique. L'église ne s'arrête pas dans ses entreprises. Ou annonce que 
plusieurs prélats viennent d'envoyer leur adhésion au mémoire des évêques 
de la province de Paris. Et cependant M. le garde-des-sceaux a expressément 
blâmé ce mémoire au nom du gouvernement du roi ! 'Voilà jusqu'à quel point 
certains membres du clergé s'enhardissent envers le pouvoir politique. Pour- 
quoi } Parce qu'ils savent que les représentans de ce pouvoir ne sont pas 
d'accord entre eux sur la conduite qu'ils devraient tenir. Nous le répétons, 
il fallait, dès les premiers symptômes d'effervescence dans les rangs du clergé, 
que le ministère appréciât la portée politique du débat qui commençait, et 
qu'il précisât l'attitude qu'il entendait prendre lui-même. 

Dans le monde politique , il ne faut pas vivre d'illusions; autrement on 
s'expose à de fâcheux mécomptes. C'est ce qui est encore arrivé au cabinet 
dans l'af.aire des légitimistes. La tendance du cabinet a toujours été de 
pencher non-seulement vers le centre droil, mais vers la dixice; avec la 



216 REVUE DE PARIS. 

droite, il s'est toujours proposé de grossir sa majorité; c'est ainsi qu'il com- 
prenait son rôle de pouvoir conservateur. Or, on sait comment dans le pays 
et dans la chambre les légitimistes ont répondu aux avances du ministère : 
par le pèlerinage de Londres. Cruellement blessé dans ses espérances, le 
ministère perdit dans la discussion de l'adresse le sang-froid et la mesure 
nécessaires; ce qu'il demanda, ce qu'il fît voter à une majorité bien faible, 
eut plutôt l'air d'une vengeance que d'une juste sévérité. Cinq députés légi- 
timistes crurent devoir donner leur démission. Du côté du ministère, on 
s'en félicita, on affirnia qu'ils ne seraient pas réélus. Les électeurs viennent 
de renvoyer à la chambre les cinq démissionnaires, et à Marseille M. Berryer 
est l'objet d'une ovation populaire. 

De bonne foi, ne sont-ce pgis là de singuliers résultats ? Par quelle succes- 
sion de méprises et de fautes' est-on arrivé à faire de M. Berryer, sous le 
gouvernement de 1830, un représentant des sympathies populaires.' On 
chante la Marseillaise, et on accueille par des vivat l'orateur légitimiste, 
on lui crie, on lui recommande de défendre à la tribune l'honneur national 
et la liberté; on le traite comme un autre IMirabeau. Comment sommes-nous 
parvenus à une pareille confusion d'idées ? Nous ne sommes pas surpris des 
tristes préoccupations qui pèsent sur les sincères amis de la monarchie et 
de la dynastie de 1830; il est permis d'être inquiet quand on voit les choses 
et les situations ainsi interverties. 

Il y a quelques mois, le parti légitimiste était dans l'ombre, et pour ainsi 
dire sur l'arrière-plan de la scène politique: aujourd'hui il est en évidence 
et presque en action. On fait des réceptions populaires à ses députés, on leur 
adresse des harangues auxquelles ils répondent par des déclarations de prin- 
cipes. En quelques mois, le parti dont nous parlons a repris toutes ses illu- 
sions , toutes ses espérances , et sur ce point nous ne sommes pas plus 
avancés que dans les premières années qui ont suivi 1830. Nier que ces ré- 
sultats fâcheux aient pu être évités, c'est dire qu'il importe peu dans les af- 
faires de se montrer habile ou imprévoyant. Certains organes du ministère 
s'indignent de voir les légitimistes s'armer des principes de liberté, mais 
pourquoi leur avoir fourni l'occasion de faire usage de pareilles armes? A 
Marseille , dans les flots de la population qui se pressait à la rencontre de 
M. Berryer, on entendait retentir les mots d'Angleterre et d'Otaïti; on y par- 
lait de nos marins, du désaveu de M. Dupetit-Thouars. Dira-t-on aussi qu'on 
ne pouvait éviter de fournir à l'opposition de pareils griefs ? 

Toutes ces questions préoccupaient sensiblement la chambre dans ces der- 
niers jours au moment où elle terminait la discussion de la loi des patentes, 
et où elle préparait d'autres travaux dans ses bureaux, qui ont autorisé à 
l'unanimité la lecture de la proposition de JNOL de Beaumout , Leyraud et 
Lacrosse sur la pureté des votes dans les élections. Ou comprend cette 
unanimité : aucune partie de la chanibre ne veut laisser à l'autre l'honneur 
de se montrer l'ennemie de la corruption. Il y a plus • il ne serait pas éton- 
jUBt que la mêins unanimité se retrouvât pour voter la prise en considéra- 



I 



REVUE DE PARIS. 217 

tion. En principe, tout le monde condamne la corruption; cet accord suffit 
pour renvoyer la proposition à l'examen d'une commission dans laquelle la 
majorité espère bien exercer sa prépondérance. Alors la majorité modifiera 
sensiblement la proposition , elle se l'appropriera , et l'offrira ainsi trans- 
formée aux votes de l'opposition. Tel est le projet qu'on prête à la majorité: 
ce serait pour elie connne une sorte de réforme parlementaire au point de 
vue gouvernemental; elle saisirait ainsi l'occasion d'ajouter à la loi électorale 
quelques dispositions réglementaires dont l'expérience a pu démontrer la 
nécessité. 

On avait annoncé à tort que la vérification de pouvoirs des députés lé- 
gitimistes réélus serait l'objet d'orageux débats. Déjà la plupart ont été 
admis à prêter serment; la seule admission de M. de Larcy a été ajournée. 
Tout le monde a facilement compris qu'il ne serait de la dignité ni de la 
chambre ni du gouvernement de faire succéder à de grands débats des chi- 
canes de détail. Les électeurs ont prononcé. Il n'y aurait eu que les viola- 
tions les plus flagrantes de la loi qui auraient pu déterminer la chambre à 
demander au corps électoral de nouvelles décisions. 

De l'autre côté du détroit, nous assistons à d'importantes démonstrations 
politiques. Le banquet de Covent-Garden a encore une signification plus 
éclatante que celui de Birmingham. A Covent-Garden, O'Connell a vérita- 
blement signé sa réconciliation avec l'Angleterre. Là le grand agitateur a eu 
l'habileté de se présenter aux Anglais comme un homme opprimé. Dans sa 
personne, la loi a été violée; c'est assez pour que l'Angleterre dans sa justice 
le couvre de sa sympathie. Il était difficile d'expliquer avec plus d'adresse 
comment, après tant de paroles irritantes lancées contre les Anglais, il pou- 
vait être de leur part l'objet d'une si généreuse hospitalité. C'est au nom 
du droit que la réconciliation s'est faite. 

O'Connell comprend très bien qu'en ce moment il n'a pas d'autre thèse à 
soutenir que celle du droit. Il n'a pas conspiré, il a été condamné injuste- 
ment, voilà ce qu'il affirme avec toute l'énergie dont il est doué. 11 a fait de 
la décision rendue contre lui la critique la plus gaie; puis, prenant un accent 
sévère, il a déclaré que la sentence prononcée par le juge de Dublin était 
digne des Scroggs et des Jeffries. « Vous voyez, s'est-il écrié, si j'invite ce 
magistrat à ne rendre contre moi qu'une sentence mitigée. » Dans cette cir- 
constance solennelle, le tribun s'est retrouvé tout entier avec son indomptable 
audace; il ne veut rien devoir à la clémence de ses adversaires et de ses juges. 
C'est justice qu'il réclame pour lui et pour l'Irlande. Il a rappelé aux assis- 
tans du banquet de Coven-Garden que lui et ses amis avaient toujours voté 
dans le parlement pour alléger les charges du peuple anglais. " Vous me 
trouverez toujours prêt, a-t-il ajouté, à me lever avec vous pour la garantie du 
vote au scrutin et pour l'abréviation de la durée du parlement anglais. '> Seu- 
lement il demande que l'Irlande ait aussi son parlement, tout en restant unie 
à l'Angleierre. 
Que le grand agitateur gagne en appel son procès ou qu'il le perde en- 



218 REVUE DE PARIS. 

core une fois , qu'il entre en prison , oui ou non , il ne recommencera plus 
une campagne pareille à celle qu'il a faite l'été dernier en Irlande; il ne ha- 
ranguera plus ces immenses meetings qui réunissaient jusqu'à deux ou trois 
cent mille hommes accourus pour l'entendre. Le procès actuel , quel que 
soit son dénouement suprême , empêche le retour de ces grandes scènes. 
O'Connell a donc senti le besoin de chercher de nouveau, en Angleterre, un 
point d'appui dans une forte situation politique et parlementaire. Il ne s'est 
pas arrêté devant la crainte de paraître en contradiction avec lui-même; 
quand on marche toujours au même but, on peut varier sur les moyens. 

Après Pâques , O'Connell présentera deux bills à la chambre des com- 
munes, l'un tendant à ce que le crime de conspiration soit exactement dé- 
fini , l'autre ayant pour objet de modifier les lois qui règlent les rapports exis- 
tans entre les propriétaires et les fermiers. Avec la présentation de ces deux 
bills , O'Connell pourra traiter toutes les questions qui se rattachent à sa 
cause. On prévoit fort bien que dans ce débat la majorité ne manquera pas 
à M. Peel. Toutefois la discussion aura cet intérêt politique de nous mon- 
trer les effets de la nouvelle alliance entre les v higs, les radicaux et les Ir- 
landais. Il y a là les élémens d'une très forte opposition. 

Nous sommes étonnés que, dans aucun des deux parlemens de France 
et d'Angleterre, personne n'ait pris la parole pour s'enquérir de ce qui se 
passe à Constantinople, o\x le fanatisme turc redouble d'aveuglement et 
d'excès. On entame souvent dans les chambres des conversations politiques 
sur des sujets moins importans que celui-là. Il y a quelques semaines, le 
jeime sultan, haranguant une partie des troupes qui sont à Constantinople, 
leur dit , après les avoir félicitées sur leur tenue : D'après la volonté de 
Dieu et les traditions du prophète, r^ous devez faire la guerre contre les 
infidèles. C'est revenir au plus pur esprit de l'islamisme, et, s'il fallait 
attacher un sens à ces paroles , il faudrait y voir une déclaration de guerre 
de la Porte ottomane à la chrétienté. Heureusement, il n'y a là que le témoi- 
gnage impuissant du stupide fanatisme de Rifaat-Pacha. Le discours du 
sultan n'a pas reçu de publicité. Le ministère turc n'a pas osé faire cet affront 
à la diplomatie européenne. C'est sir Stratfort-Canning qui a en ce moment 
tout l'honneur de la résistance contre Rit'aat-Pacha. M. de Bourqueney su- 
bordonne entièrement sou action à la sienne. La Russie approuve secrète- 
ment une politique violente qui affaiblit et déconsidère l'empire ottoman. 
L'Autriche ne contredit pas la Russie. 

En Grèce , la question dynastique vient se compliquer d'un nouvel inci- 
dent. Le congrès avait voté, dans le cas où le roi Othon n'aurait pas de pos- 
térité, le transfert de la couronne à son frère, le prince Luitpold, et à sa 
descendance; mais le prince Luitpold refuse dès aujourd'hui le bénéfice 
d'une pareille éventualité. On prétend que son attachement à la religion ca- 
tholique, qu'il faudrait quftter pour le rite grec, est la cause de ce refus; 
quelques-uns disent que d'autres motifs encore ont dicté la résolution du 
frère d'Othon. il faudra donc se tourner vers d'autres princes pour assurer 



ftfVCE DE PARIS. âl9 

dans l'avenir'un roi à la Grèce. Dans quelques journaux étrangers, on a déjà 
demandé pourquoi on n'appellerait pas au trône des Hellènes le jeune duo 
de Wurtemberg, petit-fils du roi des Français, flis de la princesse ÀSIarie. 

Par une coïncidence heureuse, au moment où la reine Marie-Christine se 
réunit à sa fille , le ministère espagnol triomphe de l'insurrection sur plu- 
sieurs points. La place d'Alicante et ses châteaux se sont rendus à discré- 
tion. C'est la garnison elle-même qui a décidé de la soumission de la ville; 
elle a fermé les portes à Pantaléon Bone, qui faisait une sortie avec des vo- 
lontaires, et qui, une fois en face des troupes du général Roneali, s'est trouvé 
pris entre deux feux. Il a fallu fuir. Fait prisonnier. Pantaléon Bone a été 
traduit avec plusieurs de ses partisans devant lui conseil de guerre, et un 
dénouement tragique ne s'est pas fait attendre. Le ministre de la guerre, 
M. Mazarredo, a écrit au général Roneali qu'il espère bientôt apprendre la 
reddition de Carthagène. Ayant soumis Alicante, Roneali pourra rejoindre 
les généraux Cordova et Concha, qui sont depuis quelque temps devant Car- 
thagène sans forces suffisantes. Ces succès permettent au gouvernement 
espagnol de se montrer clément et modéré. Les deux reines sont réunies. 
C'est le moment d'une anmistie et d'un retour à la constitution. 

Il nous arrive de Berlin des nouvelles littéraires. Après les tragiques 
grecs vient le tour de Plante, dont on a représenté sur le théâtre du Cercle 
dramatique la comédie des Prisonniers (Capfiri). Le roi assistait à cette 
représentation, un Plante à la main. Dans les entr'actes, vingt étudians ont 
chanté trois odes d'Horace avec accompagnement d'orchestre. Ce sont sans 
doute de nobles délassemens. On peut se demander seulement avec quelque 
incertitude si des habitans de l'ancienne Rome, revenant à la vie, compren- 
draient le latin parlé et chanté par des descendans d'Arminius. 

Puisque nous avons parlé en passant de littérature et de poésie, félicitons 
l'Académie française des choix qu'elle vient de faire. Il y a un mois, elle 
avait donné pour successeur à un versificateur médiocre un homme d'esprit, 
M. Saint-Marc Girardin , dont les titres comme professeur et comme écri- 
vain sont hautement appréciés par ceux qui aiment la finesse dans le bon 
sens et une habile sobriété dans l'art d'écrire. Ces jours passés, l'Académie 
vient d'élire MM. Sainte-Beuve et Mérimée. En appelant dans son sein l'au- 
teur des Critiques et Portraits et l'auteur de Colomba, l'Académie a témoi- 
gné qu'elle était toujours disposée à ouvrir ses rangs aux novateurs in<'é- 
nieux et sages qui savent donner à leur époque une pensée, une poésie 
vivante, sans déserter les traditions impérissables des grands maîtres. A ce 
titre , il est un poète qui ne saurait long-temps encore être arrêté au seuil 
de l'Institut : c'est M. Alfred de Vigny, un des représentans les plus célèbres 
et les plus élevés de l'art contemporain. 



Nous voici en plein dans le feu des concerts. La musique, au moment de 
nous quitter pour six mois, rassemble toutes ses forces pour jeter parmi nous, 



220 REVUE DE PARIS. 

en un paroxisme suprême, cet éclat convulsif d'une lampe qui va s'éteindre. 
De tous côtés, ce ne sont que programmes à combiner, dates à fixer, choses 
fort difficiles par le temps qui court. On ne citerait pas dans la troupe ita- 
lienne un chanteur en renom qui n'ait d'ici à son départ au moins trois enga- 
gemens par soirée. Lablache raconte que, l'année où les Puritains firent leur 
première apparition à I,ondres, cette fièvre musicale fut si chaude, qu'après 
avoir répété jusqu'à quinze ou vingt fois le même morceau, il se surprenait 
la nuit rabâchant sa pai'tie de basse pendant son sommeil. Pareil effet de 
somnambulisme pourrait bien arriver à Ronconi pour le fameux air de la Ca- 
lunnia. 11 y aurait cependant un moyen de donner à ces réunions musicales 
un intérêt dont elles manquent d'ordinaire : ce serait de faire exécuter dans 
les salons certains fragmens d'opéras qui ne figurent point au répertoire, par 
exemple le troisième acte du Torquato Tassa de Donizetti, quelques scènes 
du Nabuchodonosor de Verdi ou de la Bosnumda d'Alary; mais où trouver le 
temps ? 11 s'agit avant tout d'arriver à l'heure dite; on se presse , et plutôt 
que de courir le risque de perdre son tour, on se résigne à ne rien organiser, 
à s'en remettre au hasard. Or, vous savez quel maître de chapelle est le hasard, 
et comme il a vite fait de vous servir pour la centième fois tout ce que vous 
venez d'entendre à satiété! Cet hiver (chose étrange), aucun pianiste nouveau 
ne s'est révélé. Les illustres eux-mêmes n'ont point paru. Liszt réside à 
Weimar auprès du grand-duc de Saxe, dont il doit, selon ses engagemens, 
diriger la musique au moins pendant quatre mois de l'année, et c'est à peine 
siKdepuis quelques jours ou entend glisser sur le clavier les doigts frémis- 
sans de Doehler. Quant à M. Chopin , il s'est évanoui comme une ombre 
éthérée emportant dans quelque sphère vaporeuse son épinette fantastique. 
En fait d'instrumentistes , nous ne savons guère qu'un Italien du nom de 
Piatti qui ait produit cet hiver parmi nous une sensation marquée. Celui-là 
joue du violoncelle comme Paganini jouait du violon. M. Piatti n'a rien pour 
lui du regard céleste, de la physionomie raphaélesque de M. Batta; c'est un 
petit homme fort ordinaire, fort simple, dénué de toute affectation, de tout 
charlatanisme. A l'exemple de ces cavaliers qui perdent contenance en tou- 
chant le sol, pour ressembler à quelque chose, à quelqu'un, il faut qu'il 
sente son instrument frémir sous sa main. Alors seulement l'inspiration lui 
monte au visage, ses petits yeux verts étincellenl derrière ses lunettes , et 
vous diriez un personnage d'Hoffmann. M. Piatti semble avoir trouvé dans 
les profondeurs du violoncelle des accens inconnus jusqu'à lui. La voix hu- 
maine n'a pas d'inflexions plus vibrantes , plus pathétiques; par momens 
aussi vous croiriez entendre le cor de Gallay. Nous recommandons surtout 
un morceau écrit par lui sur les motifs de la Sonnambula , et qu'il exécute 
à ravir. Quant à l'incroyable aisance qu'il met à se tirer des pas les plus 
difficiles, des plus inextricables difficultés, Liszt, avant nous, l'avait déjà 
comparé sur ce point à Paganini : c'est tout dire. 



F. BO>NAIRE. 



POUR UN CHEVEU BLOND. 



I. 



Les bords de la Seine ne voyaient pas, en 1780, aller et revenir 
comme aujourd'hui des wagons et des bateaux à vapeur devant les 
magnifiques propriétés qui les décoraient; mais, libres de s'étendre 
en tous sens, ces châteaux prolongeaient les limites de leurs jardins 
anglais et de leurs parcs jusqu'à la lisière écumeuse du fleuve, sans 
se soucier des chemins vicinaux, communaux et départementaux. 
Le seigneur n'avait rien à démêler avec l'écharpe de M. le maire ni 
avec la croix d'honneur de M. le sous-préfet. Le fleuve n'avait qu'à 
se faire étroit, la grand' route n'avait qu'à être petite. 

Parmi ces domaines placés aux portes de Paris, et dont la grâce, 
type agonisant de la renaissance, égalait la richesse, celui de la mar- 
quise Aimée de Chenevières, situé à Choisi-le-Roi , passait à bon 
droit pour un des plus beaux. Elle en avait hérité de son père, M. le 
marquis de Chenevières, mort il y avait peu d'années, et ce n'était 
là qu'une faible partie des immenses biens dont un jour elle serait 
seule à jouir; car, fille unique et ayant perdu sa mère de bonne 
heure, elle attendait que sa minorité fût finie pour entrer en posses- 
sion. Quel serait l'heureux gentilhomme qui épouserait cette jeune 
et belle marquise? Dans quel endroit du ciel brillait son étoile? 

Je crois qu'il était déjà un peu trouvé, s'il est permis de fonder 

TOME XXVII. MABS. 16 



222 REVUE DE PARIS. 

quelques conjectures sur la conversation moitié ironique, moitié 
sérieuse, qui avait lieu entre la duchesse de Roquefeuille et le vicomte 
de Châtillon, oncle et tuteur d'Aimée de Chenevières, au château 
même de ce nom, sous les beaux arbres du parc de cette somptueuse 
propriété. 

— Enfin , disait la duchesse de Roquefeuille au vicomte de Châ- 
tillon, nous allons cesser d'être ennemis. 

— Ce serait à n'y pas croire, en effet, madame la duchesse, si 
■depuis M. de Cagliostro il était permis de douter de quelque chose. 

— Nous allons devenir bons parens. 

— Nous étions déjà parens, madame. 

— Mais bons parens, je vous dis. Il était temps que la guerre finît 
entre nous. Quand on songe que mon aïeul et le grand-aïeul d'Aimée 
de Chenevières, votre pupille et votre nièce, se battirent en duel 
sous Louis XIII pour cette même forêt de Thianges, pour laquelle 
nous plaidions encore à outrance il y a quelques jours. Le roi 
Louis XIII exila le vainqueur et garda la forêt. 

— Vingt millions. C'est ce qui lui mérita sans doute le surnom de 
Juste. 

— Tout est singulier dans cette éternelle affaire. Le roi Louis XIV, 
pour dédommager les descendans de la branche spoliée, celle de 
votre pupille, nomma l'un d'eux gouverneur du Poitou, et il fit en 
même temps un de mes aïeux gouverneur de l'Angoumois. 

— A cette seule fin, reprit le vicomte de Châtillon en raillant, que 
cette réparation n'eût pas l'air d'un acte de justice. 

— Mais voilà, continua la duchesse de Roquefeuille, que, profitant 
l'un et l'autre du droit d'avoir des canons, puisqu'ils exerçaient la 
haute et la basse justice, vos descendans et les miens se déclarèrent 
Ja guerre, toujours au sujet de cette forêt de Thianges. 

— Les entêtés ! 

— Cette fois le roi leur ôta à tous deux leur gouvernement. 

— Permettez-moi, dit à son tour le vicomte de Châtillon, de vous 
faire souvenir, madame la duchesse, que le roi Louis XV rendit la 
forêt de Thianges à la mère de M"'' de Chenevières.... 

— Oui, cher vicomte, mais le Grand-Châtelet annula la dotation 
comme impossible et fit restitution à ma branche. 

— Mais le parlement, sous le roi régnant, Louis seizième du nom, 
reprit la propriété pour la rendre à l'état, prétendant qu'elle avait été 
justement expropriée sous Louis XIII. 

— Et enfin, s'écria la duchesse de Roquefeuille, vous savez que le 



REVUE DE PARIS. 22Î 

roi a décidé, malgré l'arrêt du parlement, que si les deux familles, 
au lieu de plaider contre l'état et entre elles, pouvaient s'unir par un 
mariage, il rendrait aux époux le château et la forêt de ïhianges. 
Le vœu de sa majesté va, grâce au ciel, s'accomplir. Mon fils, le duc 
de Roquefeuille, et votre nièce s'uniront, monsieur le vicomte, et ce 
bienheureux mariage finira la guerre. Je sais que nous allons unir 
deux enfans... Ils s'aimeront plus long-temps. 

Le vicomte de Châtillon étendit ses deux jambes plus qu'elles 
n'étaient longues, comme un homme qui vient de suivre au Collège 
de France un cours d'histoire qu'il n'a pas mérité, et il dit : — C'est 
là, madame la duchesse, ce que le temps, ce vieux célibataire, dé- 
cidera. 

— Voyons, augurons mieux. Ne les dirait-on pas faits l'un pour 
l'autre? Mon fils a seize ans. 

— Ma nièce quinze ans. 

— Lui est duc de Roquefeuille. 

— Elle marquise de Clienevières. 

— Ma joie est grande, monsieur de Châtillon , mais comme toute 
joie elle a son ombre. Je ne fais que rêver à cet enlèvement... 

— Le diable m'emporte sur ses cornes, répondit le vicomte, si j'y 
comprends quelque chose! Je sais que j'aimerais infiniment mieux 
savoir ma nièce au couvent qu'ici sous ma très honorable protec- 
tion. Je comptais avec raison l'y laisser encore trois grandes années. 
Bon, on me la ramène un jour toute surprise, toute pâle, tout 
effrayée, encore tremblante de l'enlèvement auquel elle venait 
d'échapper par une espèce de prodige. U a bien fallu la garder. 

La duchesse de Roquefeuille ouvrit son éventail à images et le 
plaça devant ses yeux comme pour les garantir de l'ardeur du soleil; 
elle riait malicieusement. 

— Oui, il a fallu la garder. Terrible mission pour moi, je vous jure, 
qui suis à peine capable de me garder moi-même. Mais la nature et 
tes lois... Châtillon ne put jamais achever sa phrase de morale. 

— Vous n'avez donc rien appris de nouveau au sujet de ce mysté- 
rieux enlèvement? 

— Pardoii , madame la duchesse , j'ai reçu ce matin une lettre du 
chef de la police. 

— Eh bien ! a-t-il découvert?... 

— Rien. Mais il m'engage, puisque ma nièce est entre mes mains 
et que son honneur ni sa réputation n'ont souffert, à étouffer cette 
affaire. 

16. 



224 REVUE DE PARIS. 

— Je vous engage, monsieur le vicomte, à suivre ce conseil. 

— Je le suivrai. Seulement, si je parvenais à connaître celui qui a 
osé ainsi tenter d'enlever ma nièce, je le tuerais. 

— Et vous appelez cela étouffer une affaire! Écoutez-moi, mon- 
sieur de Châtillon, je suis aussi intéressée que vous dans cet événe- 
ment, puisque mon fils épouse votre nièce. Permettez-moi de vous 
conseiller le silence. Vous êtes oncle et tuteur; à ces deux titres, il 
vous est imposé une conduite pleine de circonspection. Savez-vous 
bien ce que c'est qu'un tuteur? C'est un frère par l'amitié. 

Le vicomte ferma un peu les yeux. 

— Un père par le devoir. 

Le vicomte laissa tomber un bras. 

— Un juge par l'équité. 
Châtillon laissa tomber l'autre bras. 

— Tuteur, c'est là un beau, un noble titre. Il faut le mériter. 

— Et que faut-il faire? demanda le vicomte par politesse, mais 
comme celui qui en s'é veillant demande : — Quelle heure est-il? 

— ])'abord prêcher d'exemple. 

— Prêcher n'est rien, c'est l'exemple qui m'embarrasse. 

— Accoutumer son esprit aux idées sérieuses. 

— Lui conseiller, par exemple, interrompit Châtillon d'une voix 
endormie, de ne pas faire des dettes. 

— C'est assez inutile. Le conseil serait meilleur à donner à un 
jeune homme. 

— Que lui conseiller alors ? 

— Dites-lui qu'une femme ne doit jamais aimer qu'un homme 
dans sa vie, son mari; ne penser qu'à son mari en voyant un homme 
qui lui plaît. 

— Surtout, murmura Châtillon, si son mari ne lui plaît pas. Oui, 
madame la duchesse, dit-il en se levant pour se secouer, car il sen- 
tait que le sommeil le gagnait tout-à-fait, je lui répéterai mot pour 
mot ce que vous me dites. Au reste, ma tâche de tuteur, qui a été 
fort aisée tant que ma nièce a été au couvent, ne peut pas se pro- 
longer plus de deux mois, je pense. Nous avons pris trois mois pour 
qae ma nièce et votre fils le duc de Roquefeuille pussent bien se 
connaître avant de se marier. Ils ont promis en outre, l'un et l'autre, 
de ne pas franchir les fossés du château pendant ces trois mois. Ces 
trois mois accomplis, ils répondront l'un de l'autre, ce sera leur 
affaire. 

— Oui, marions-les vite, cher vicomte; mais, avant tout, faisons 



REVUE DE PARIS. 22N 

des vœux pour que le duc de Roquefeuille et M"" de Chenevières S!* 
conviennent. Quel heureux jour, celui où nous les marierons ! Pas 
de procès ! 

— Pas de tutèle! dit Châtillon. Voilà, grâce au ciel, un grand mois 
de passé. Un grand mois ! 

— Plus que deux mois, ajouta la duchesse. 

— Encore deux mois, madame. 

— Mais voici notre chère petite marquise qui vient de ce côté, 
sans doute pour son rendez-vous habituel avec le duc. Elle lit en 
marchant quelque roman nouveau. Laissez-moi quelques minutes 

avec elle; je veux la questionner sur cet enlèvement Peut-être 

saurai-je... 

— Oui, parlez-lui-en, et dites-moi ensuite, je vous prie, ce que 
vous en aurez appris. 

Tandis que le vicomte de Châtillon se perdait dans les vertes char- 
milles du parc, la duchesse dit à haute voix, car personne n'était là 
pour l'entendre : — En voilà un déjà qui ne se doute de rien. Mais 
comment se fait-il que cet enlèvement n'ait pas réussi? il rendait ce 
mariage sûr, infaillible, tandis qu'à présent Qui sait?.... la mar- 
quise est si jeune... mon fils si jeune aussi... 

Elle était très jeune, en effet, la charmante, la délicieuse mar- 
quise de Chenevières, qui accourait en ce moment, fraîche et pim- 
pante, vers la duchesse, en sautant, en jouant, sous son peignoir 
de soie tout orné de dentelles, à peine serré à la taille avec une cor- 
delière bleue. Elle était blanche et sereine comme la matinée riante 
qui s'étendait sur ces beaux arbres, sur ces belles eaux du parc. 
Elle avait, en venant, ramassé toutes les fleurs éparses sur son che- 
min; elle en avait à son cou, dans ses cheveux, à ses mains. Elle les 
jetait, elle en reprenait d'autres. 

— Arrivez donc, ma petite divinité. Comment vous trouvez-vous 
ce matin? 

— Toujours très bien , madame. 

— Pas d'ennui, ma chère parente? 

— Point. 

— Et le duc mon fils? 

— Toujours bon, répondit Aimée en courant après un papillon, 
toujours charmant, chaque jour plus aimable. Vous savez que c'est 
aujourd'hui? 

— Je ne sais rien , chère bonne. ♦ 

— Oui , c'est pour aujourd'hui que nous nous sommes promis une 



226 REVUE DE PARIS. 

explication franche, formelle. Voilà un mois que nous cherchons à 
nous connaître. 

— Et votre opinion?,.. 

— Ne lui sera pas défavorable, je pense. 

— Et si les deux autres examens qui doivent suivre et se succéder 
de mois en mois lui sont aussi avantageux... 

— Permettez, madame la duchesse; je ne connais pas encore son 
opinion sur moi-même. 

— Je suis ravie de vous voir ainsi. Que je vous embrasse, ma pe- 
tite parente. 

— De quoi êtes-vous ravie? demanda naïvement Aimée. 

— Je craignais... 

— Quoi? 

— Que vous m'eussiez caché quelque petite passion. Cet enlève- 
ment... 

— Mon Dieu! je n'en sais pas plus que vous sur cet enlèvement. 
Nous allions processionnellement, la nuit de Pâques Fleuries... 

— Racontez-moi cela, oui, racontez. 

— Nous allions processionnellement, la nuit de Pâques Fleuries, 
du couvent des Augustines à l'église de Notre- Dame-des-Anges, 
lorsqu'à l'entrée de cette église il se fait une confusion. Je me sens 
entraînée, soulevée, mise dans une voiture, qu'on ferme aussitôt. 

— Ah! mon Dieu, mon Dieu! 

— Je crie bien fort. Heureusement, au détour d'une rue, un 
homme abat les chevaux d'un coup de bâton; la voiture s'arrête. 
Mon libérateur, c'était Boiroger. 

— Comment se trouvait-il là? 

— Le hasard la Providence, je veux dire, se hâta d'ajouter 

l'ancienne élève du couvent. 

— Il est fâcheux que vous deviez tant de reconnaissance à un 
homme de rien. Je n'aime pas votre Boiroger. 

— Enfin je suis sauvée par lui. Il me ramène chez mon oncle, le 
vicomte de Châtillon. 

— Vous m'avez dit la vérité? Vous n'auriez pas, à votre insu, en- 
couragé la folle passion du ravisseur? 

— Je vous jure, madame la duchesse, que je ne l'ai jamais vu. 

— Je vous crois, chère parente, dit la duchesse en embrassant de 
nouveau Aimée. Allons, vous me rassurez. Je vous laisse à votre 
entrevue avec M. le duc. Adieu, ma fille. 

— Adieu, madame la duchesse. 



REVUE DE PARIS. 227 

A quelques pas plus loin, la duchesse disait, en marchant sur 
l'étroite ligne d'ombre projetée par les arbres du parc qui condui- 
saient au château : Il n'y a plus que ce Boîroger qui m'inquiète. 

Une fois seule, la petite marquise se dit, en effeuillant les fleurs 
qu'elle avait cueillies : Ma future belle-mère n'a pas l'aird'être con- 
vaincue. Elle croit que j'ai quelque grande passion , bien mysté- 
rieuse, bien profonde, pour quelque beau et jeune seigneur delà 
cour. Elle croit que je ne vois pas tous les espions qu'elle sème 
autour de moi; mon oncle, le duc lui-même. Mon mariage seul 
pourra les rassurer tous... et encore! — Mais elle saluait de la main 
le jeune duc de Roquefeuille, qui s'avançait vers le banc de gazon 
où elle s'était assise pour le recevoir. 

Bientôt le gracieux couple fut assis au rond-point du parc, devant 
une pelouse verte émaillée de fleurs, qui courait à la Seine, avec 
laquelle elle paraissait se confondre. Je ne déteste pas les amours 
dans les forêts; mais les grands parcs, les gazons anglais, les allées 
sablées, les points de vue ingénieusement ménagés, ne sont pas un 
obstacle aux rêveries tendres. D'ailleurs il y a aimer et aimer : il y a 
l'amour sauvage et l'amour civilisé. Y a-t-il même un amour sauvage? 

— Nous voici bien , disait le jeune duc de Roquefeuille, dans l'en- 
droit le plus gracieux de la terre, à dix minutes de Paris, dans l'dge 
le plus heureux de la vie. Vous avez quinze ans, moi seize ans; vous 
êtes parfaitement belle, moi je ne vous déplais pas peut-être. Tout 
cela fait, je l'espère, que vous supporterez avec aussi peu de con- 
trariété que moi la nécessité où nous placent nos affaires de famille. 
Afin de faire cesser les procès que la forêt de ïhianges a suscités 
entre votre famille et la mienne , nos parens ont trouvé un moyen 
excellent, celui de nous marier. 

— Doucement, monsieur le duc, répondit Aimée, piquée qu'on 
disposât si cavalièrement de son assentiment, même à propos d'un 
projet qui ne lui déplaisait pas; doucement, monsieur le duc, cela 
n'est pas encore fait. 

— Sans doute, sans doute, puisque nous passons notre trimestre 
d'épreuve tête-à-tête, dans ce château, afin de juger si nous sommes 
l'un et l'autre à notre parfaite convenance. Voilà bien un mois au- 
jourd'hui, le tiers de notre noviciat, que nous sommes dans le pa- 
radis terrestre, témoins ma mère, la duchesse de Roquefeuille, 
votre spirituelle amie, M"^ Bonneval, mon secrétaire Boiroger, celui 
que vous m'avez engagé à prendre à mon service, et votre tuteur, 
le vicomte de Châlillon, qui est aussi votre oncle. Oui, ils sont ici 



228 REVUE DE PARIS. 

comme témoins de la parfaite sympathie de nos caractères et comme 
garans des convenances. 

— Je vois, dit la jeune marquise, que vous ne reculez pas devant 
la confession que nous avons promis de nous faire aujourd'hui avant 
d'entrer dans le second mois de ce que vous appelez spirituellement 
notre noviciat. Avez-vous aimé, duc? 

— Voilà à peine six mois, répondit le jeune duc, que je suis sorti 
de l'école des pages, où j'étais depuis l'âge de dix ans; qui voulez- 
vous que j'aie aimé? Et vous, marquise? 

— Moi, aimer 1 et qui donc au couvent? Je n'aimais que les héros 
des livres que je lisais à la dérobée, mais je les aimais bien. Qu'ils 
me plaisaient avec leurs grands sacriGces aux dames de leur pensée ! 

— Vous êtes romanesque, mademoiselle. 

— Et vous, monsieur le duc? 

— Moi aussi. 

-— Je ne le crois pas. 

— Quel sacriûce faudrait-il faire pour être aimé de vous? 

— Vous aimez la chasse, duc? 

— Avec passion, avec fureur. 

— Eh bien ! ne chassez plus. 

— J'y renonce dès ce jour. 

— Je vous remercie. 

— Demandez davantage. Exigez, exigez I 

— Vous prenez quelquefois du tabac? 

— C'est la mode, je fais semblant. Affaire de contenance; mais je 
vous sacrifie volontiers ce caprice. 

Le duc de Roquefeuille jeta sa tabatière d'or dans un bassin. 

— Dites-moi à votre tour, monsieur le duc, reprit Aimée orgueil- 
leuse de la soumission qu'elle inspirait, les sacrifices que je dois vous 
faire? 

— Les mouches vous vont à ravir. 

— Eh bien? 

— Je désirerais... 

— Je vous comprends, dit Aimée en enlevant une mouche qu'elle 
portait à la tempe gauche... 

— Le rouge vous sied à merveille le soir. 

— Je n'en mettrai plus. 

— Vous jouez du clavecin comme un ange. 

— J'exilerai le clavecin de mon salon. 

— Vous aimez monter à cheval? 



REVUE DE PARIS. 221» 

— C'est une passion folle chez moi; mais, soyez-en sûr, je n'irai 
me promener à Sceaux qu'en calèche. 

— Vous aimez aussi les parfums ? 

— Que mon mouchoir aille rejoindre votre tabatière, dit Aimée 
en mettant deux pierres dans son mouchoir, qu'elle lança ensuite 
dans le bassin. 

— N'aimez-vous pas un peu le jeu aussi? 

— Par contenance, comme vous prenez du tabac. Mes tables de 
jeu disparaîtront aujourd'hui même de mes salons. 

En poussant un cri de triomphe et de joie, le jeune duc baisa une 
seconde fois la main de la délicieuse marquise qui, partageant cette 
candide ivresse, dit au duc : 

— N'oubliez-vous rien, cher duc? Cherchez encore quelque chose 
que j'aime, et je ne l'aimerai plus. 

— Non, c'est moi qui veux vous sacrifier un goût, une passion.... 
Parlez. 

— M'aimez-vous, monsieur le duc? 

— Je puis tout vous sacrifier, excepté mon amour. 

— Ce n'est pas pour que vous le sacrifiiez, au contraire, c'est tout 
simplement pour que vous me l'avouiez. M'aimez-vous, vous ai-je 
demandé? 

— A la folie. 

— Sur votre honneur, m'aimez-vous? 

— Oui, mais oui. Quelle demande! 

— Plus franchement que cela, monsieur le duc. M'aimez-vous 
d'amour? 

Si le duc avait eu trente ans, vingt-cinq ans seulement, il aurait 
mis tant de chaleur dans ses affirmations, qu'il aurait convaincu la 
petite marquise; à seize ans, il est plus difficile de jouer avec la pu- 
reté du sentiment. Il y eut de fausses notes dans son accent, et la 
marquise, qui crut les saisir, lui avait dit aussitôt: Plus franchement 
que cela, monsieur le duc; m'aimez-vous d'amour? 

Déjà touché, le duc chancela quand il répondit : 

— Je n'ai jamais jusqu'ici aimé de cette manière-là. 

— Alors, monsieur, vous ne m'aimez pas d'amour. 

— Mais cependant... 

— Non, vous dis-je, s'écria sans en paraître trop blessée la déli- 
cieuse marquise de Chenevières; non, vous ne m'aimez pas. 

— Et vous, m'aimez-vous, mademoiselle? 

— Je vous trouve un gentilhomme accompli. 



^30 REVUE BE PA&IS. 

— Mais encore, m'aimez-vous d'amour? vous demanderai-je aussi 
à mon tour. 

— Je n'ai jamais aimé de cette manière-là non plus. 

— Vous ne m'aimez donc pas d'amour? 

— Eh bien ! non , dit la marquise en prenant les deux mains du 
duc et en riant avec toutes ses jolies petites dents de quinze ans. 

— Peu importe, reprit le duc, qui partagea ce rire naïf. Oui, peu 
importe! Quand nous avons quitté Paris, votre cœur était libre, le 
mien aussi, cela suffit : pourquoi exiger davantage? Ce serait à dé- 
sespérer de la jeunesse, de la beauté et de tous les avantages possi- 
bles si, dans cette solitude enchantée, nous ne parvenions pas à nous 
aimer pour tout de bon', nous convenant déjà si fort sous tant de 
rapports. 

— Eh bien ! cher duc, dit la marquise, je goûte si fort vos raisons, 
je partage tellement vos espérances si sensées, que je veux que notre 
mariage ait lieu dans deux mois. Le premier mois d'épreuve nous a 
parfaitement réussi. 

La fin de cette scène avait été si animée entre les deux acteurs , 
qu'ils ne virent que lorsqu'il fut tout-à-fait devant eux Boiroger, le 
secrétaire donné par la marquise à son futur époux le duc de Ro- 
quefeuille. 

Boiroger était un beau et sérieux jeune homme de vingt ans, d'une 
taille plus forte, plus virilement soutenue que celle du duc, sur le- 
quel il avait, il est vrai, l'avantage de quatre années. Son front blanc 
et modeste se parait de cheveux bruns et hardiment plantés au som- 
met; ses yeux bleus et calmes, quoique pleins de vie, disaient la 
sérénité et la pureté de ses pensées. Un peu arrondi, son visage pille 
indiquait le travail continu de la méditation et l'habitude du silence. 
Un nez droit, une bouche dont les lèvres grasses et fines à la fois 
faisaient tomber une ombre tendre sur son menton, complétaient 
l'ensemble de son visage grave et adolescent. Il était vêtu sans façon; 
sa culotte de satin violet, son justaucorps sombre et son gilet de gros 
satin ondulé, le rapprochaient de cette classe effacée, quoique riche 
déjà, qu'on appelait la bourgeoisie. 

— Mon ami, lui dit le duc en lui frappant sur l'épaule, dans deux 
mois la noce. 

— Je vous en félicite, monsieur le duc. 

— Et vous ne nous quitterez jamais, mon ami; je vous doistrq). 
Avoir sauvé M"'' de Chenevières des mains brutales d'un ravisseur! 
c'est un service dont je me souviendrai long-temps. Je vous re- 



REVUE DE PARIS. 2^1 

mercie, dit ensuite le duc en se tournant vers la marquise, d'avoir 
placé M. Boiroger auprès de moi en qualité de secrétaire. Il sait 
tout, il peint, il écrit, il compose, il est bon musicien... 

— Monsieur le duc... 

— Mais que tenez-vous donc là? 

— Un étranger qui n'a pas voulu se nommer a prié qu'on remît 
cet écrin à mademoiselle, 

— Un écrin? 

— A moi! Mais qu'est-ce donc? dit Aimée. Voyons. 
Boiroger remit à la marquise l'objet qu'il tenait. 

— Un portrait! s'écria Aimée; c'est mon portrait! En effet, ajoutâ- 
t-elle en regardant expressivement Boiroger, c'est aujourd'hui ma 
fête, et l'on a voulu m'en faire souvenir. La surprise est charmante... 

— Ah! oui, charmante, affirma le duc en rougissant d'avoir été 
prévenu. 

— N'est-ce pas, monsieur le duc, que c'est une attention exquise? 

— Exquise, mademoiselle. 

— J'en suis ravie. 

— Vous avez raison de l'être, dit avec dépit le duc en jetant son 
gant à terre et en s' éloignant de Boiroger et de la marquise. 

— Où allez-vous? mais où allez-vous? lui cria celle-ci. 

— A Paris. 

— A Paris! qu'y faire? 

— Vous le saurez. 

La voix du duc se perdit dans la rapidité de sa fuite. 
La marquise et Boiroger restèrent seuls. 

— Boiroger. 

— Plaît-il? 

— Vous êtes d'une tristesse... 

— C'est mon caractère, vous le savez; c'est un de mes défauts... 
je voudrais m'en corriger. 

— Asseyez-vous près de moi, plus près, et regardez-moi, boudeur. 
ï\Ion mariage avec M. de Boquefeuille vous contrarierait-il? Quoique 
je ne vous aie pas placé auprès de lui pour l'espionner, auriez-vous 
surpris dans sa conduite quelque particularité qui lui aurait fait 
perdre de votre estime et vous fît craindre pour moi? 

— Vous me demandez là... 

— Non, je veux que vous parliez. 

— Mais cependant... 

— N'attendez pas; plus tard il serait trop tard. 



232 REVUE DE PARIS. 

— Si vous l'aimez déjà.... je crains.... Puisque vous le voulez..., 
je crois une chose... 

— Quoi donc, Boiroger? 

— Que l'auteur de votre enlèvement, c'est lui. 

— Lui! mais songez à la gravité de cette accusation. 

— Parmi les valets que j'ai battus en vous délivrant, j'ai cru en 
reconnaître un de la maison du duc. 

— Vraiment! mais alors, dit la marquise, chez laquelle l'amour- 
propre opéra tout à coup une diversion fort naturelle à son âge, 
mais alors il m'aimerait à la folie. Ce serait l'idéal du roman. 

— Si ce n'est l'idéal de l'intrigue, poursuivit Boiroger. Sa mère, 
M""* la duchesse de Roquefeuille , voulait ce mariage à tout prix , et 
elle craignait que, pendant les trois années que vous deviez encore 
passer au couvent, vous ne vinssiez à aimer quelqu'un avant son fils. 

— Vous croyez cela? 

— J'en suis sûr. 

— Vous dépoétisez tout, mon ami. 

— J'en suis fâché. 

— Mais le duc m'aime. 

— En êtes-vous sûre? vous demanderai-je aussi. 

— Sûre! sûre! Comme vous êtes positif, pressant... Vous calculez 
toujours. 

— Mais le calculateur, ce n'est pas moi. 

— Il m'aimera, du moins j'en suis convaincue. Ah! ne me faites 
pas revenir, je vous en prie, de cette persuasion. A combien d'espé- 
rances ne me faudrait-il pas renoncer, en renonçant à celle-là? 
D'abord à celle de me marier; et je vous avoue que je veux me ma- 
rier pour aller à la cour, pour m'habiller comme il me plaît, pour 
aller où il me plaît; c'est si beau le mariage! Être maîtresse, être 
reine! recevoir à Paris, ici, voyager! Imitez-moi plutôt, cher Boi- 
roger. 

— Moi? 

— Oui, vous. 

— Est-ce bien sérieusement?... 

— M"^ Bonneval est douce, charmante, de votre âge. 

— M"'Bonnevall 

— Je ne comprends pas la peine que je puis vous causer avec cette 
proposition... 

— Tenez, je le sens, je ne suis pas encore ce que je devrais être. 
Je manque de bon sens, de soumission dans les circonstances où je 



REVUE DE PARIS. 233 

ferais sagement d'en montrer beaucoup; mais je parviendrai à me 
vaincre. A vingt ans on n'est pas parfait. 

— Ni à quinze, Boiroger. 

Il y avait plus que de la bonté, plus que de la générosité dans l'af- 
cent d'Aimée, demandant pardon, pour ainsi dire, d'avoir raison 
contre la mauvaise humeur de Boiroger. Elle reprit : 

— Vous n'avez pas de chagrin, mon ami? 

— Non. 

— Vous ne formez en ce moment aucun désir que l'on puisse sa- 
tisfaire? 

— Aucun, je vous l'assure. 

— Votre bibliothèque... 

— Elle regorge de livres. 

— Votre cabinet de physique est-il complet? 

— Ne m'avez-vous pas donné, la semaine passée, trois mille livres 
pour acheter une machine électrique? 

— Cherchez bien, Boiroger; souhaitez-vous quelque chose? 

— Non , répondit Boiroger en soupirant. 

— Cependant votre cadeau m'a fait trop de plaisir, reprit la mar- 
quise, pour que je ne vous prouve pas ma reconnaissance autrement 
qu'en paroles. 

— Chut! dit Boiroger, voici M. de Châtillon, votre oncle; laissons 
cette conversation. 

Châtillon venait en effet en traînant ses pieds dans des pantoufles 
et en se balançant paresseusement dans sa robe de chambre comme 
un vaisseau dont le vent n'enfle plus les voiles; Châtillon , qui à vingt- 
cinq ans n'avait plus rien à connaître des plaisirs de la vie, les ayant 
singulièrement creusés en tous sens. Il était encore plus paresseux 
que voluptueux. Si le plaisir ne venait pas le trouver, il restait à sa 
place avec ses plaisirs par excellence : l'indifièrence, la paresse et le 
sommeil. 

— Comment! dit-il, ce diable de duc est parti pour Paris. Il me 
laisse ici! Non, je n'y tiens plus. C'est à crever d'ennui. Je dors, je 
dors, mais je ne puis pas toujours dormir. Enfin, je sais maintenant 
ce que c'est que la campagne. Abomination! des moutons, des ros- 
signols, des lilas; mais je vais bêler. Et quelle soirée! Non, je m'en 
vais, moi aussi; j'étoufîe, il y a trop d'air. 

— Je vous en prie, mon bon tuteur, mon cher oncle, restez. Les 
convenances l'exigent. 

— Les convenances exigent que je meure? 



234 REVUE DE PARIS. 

— Pour vous être agréable, j'abrégerai d'un mois votre captivité. 
Nous quitterons Choisi-le-Roi dans un mois, et j'irai me marier à 
Paris. 

— Allons, j'y consens; mais rien qu'un mois. Cette pensée me fera 
prendre les rossignols en patience. 

— Boiroger, dit ensuite la marquise, c'est aujourd'hui ma fête. 
Allez méditer avec M"*^ Bonneval, et composez-moi une romance, 
air, paroles et accompagnement. Travaillez ensemble. Entendez-vous? 
je le veux. 

Boiroger salua et partit. 

Aimée tenait beaucoup, on le voit, à lier Boiroger et M"* Bon- 
neval, belle, fort belle blonde de vingt à vingt-deux ans, remplissant 
les très douces et très inutiles fonctions de demoiselle de compagnie 
dans la maison. Elle offrait admirablement, par ses proportions fortes, 
majestueuses, ce type de femme hollandaise dont les très jeunes gens 
raffolent, et qu'ils préfèrent aux jeunes filles déUcates, simplement 
jolies, auxquelles ils reviennent plus tard, quand leur goût est 
formé. Elle paraissait beaucoup plus âgée qu'elle ne l'était en réalité. 
Ceci ne lui donnait que plus de droits à être mise au rang des femmes 
de vingt-huit à trente ans, catégorie adorée des adolescens, répé- 
tons-nous, qui n'aiment pas le mieux, mais le plus. 

— Tenez, dit Chûtillon en se roulant sur l'herbe tiède, vous faites 
fort bien ou fort mal, ma nièce , en favorisant peut-être une double 
passion qui peut aboutir à quelque chose de pis. 

— Et à quoi donc? 

— Au mariage. 

— Comme il parle du mariage! pensa la marquise. 

— Écoutez-moi, Aimée. 

— C'est donc de moi que vous allez m'entretenir? 

— Oui, le tour de vos protégés viendra ensuite. 

— Vous êtes belle... 

— Merci, mon oncle. 

— Charmante. 

— Merci , mon tuteur. 

— Riche. 

— Passons. 

— Conclusion. Jouissez de la vie. Laissez-vous courtiser, aduler, 
adorer, faites comme moi. Tout Paris vous encense. Dès que vous 
serez madame la duchesse de Roquefeuille, vous serez respectée. 

.Le bel avantage ! 



REVUE DE PARIS. 235 

— Je ne vous comprends pas. 

— Vous paraîtrez vingt ans de plus étant mariée; pourquoi, mais 
pourquoi vous marier? Est-ce pour avoir des revenus plus forts? 
vous êtes immensément riche. Des titres? vous êtes marquise. Est-ce 
besoin du cœur? ayez des amis tendres, délicats... qui vous en em- 
pêche? 

— Mon tuteur! mon oncle! mon tuteur! 

— Diable! diable! vous avez raison. Je plaisantais. Qu'ai-je dit? 
Oui , je suis votre oncle , oui , je suis votre tuteur. Je vous dois de 
bons conseils, puisqu'on me l'a conseillé. Le duc est un bon choix, 
un parti très convenable... il vous aimera; cette union est d'ailleurs 
nécessaire, indispensable, honorable, et puis, s'il faut vous le redire, 
je ne puis pas demeurer ici deux mois. Vous me faites grâce d'un 
mois. C'est bien, je vous en remercie. Un mois que je suis ici ! Depuis 
un mois, plus d'Opéra, plus de bal à la cour, plus de comédie ita- 
lienne. Et si vous saviez quel sacrifice plus grand je vous fais ! 

— Qu'est-ce donc, mon oncle? 

— Une passion, une intrigue. J'avais donc une passion. J'en avais 
deux. 

— Que dites-vous? 

— J'ose dire que j'en avais trois. 

— Oh! mon Dieu! 

— Aglaé... 

— Qu'est-ce qu Aglaé? 

— Aglaé, ayant appris que j'avais aimé dans le temps la marquise 
de Javigny et la petite comtesse de Rouvre, s'en va dire, sur une 
jalousie en l'air, au mari de la comtesse et au mari de la marquise 
que je les avais l'un et l'autre... trompés. 

— Il oublie encore qu'il est mon tuteur. 

— Ils m'appellent tous les deux en duel, le même jour. Nous nous 
rendons au bois de Boulogne. 

— Vous vous battez. 

— Bath! effrayées pour moi, ou pour leurs maris, ou pour elles^ 
ces deux dames se trouvent là. 

— Juste ciel ! 

— Ma foi ! la honte de se trouver si cruellement compromis et face 
à face prend à la gorge les deux maris , eux les plus méchantes lan- 
gues de la cour; ils se consultent, et prudens autant que mystifiés, 
ils conviennent d'arrêter là l'aventure dont ils se promettent de ne 
rien dire. Ils me saluent, et s'en vont chacun chez soi. C'étaient des. 



236 REVUE DE PARIS. 

gens d'esprit. Mais, alors, que font les deux infernales femmes pour 
se venger de moi? 

— Mon oncle! mon tuteur! 

— Voilà que j'avais encore oublié la tutelle ! avouez cette fois , 
charmante , que vous m'en faites souvenir un peu tard. 

— Il me semble, mon oncle, que vous aviez à me parler de Boi 
roger ! 

— Oui, et de la blonde M"'' Bonneval, vos deux protégés à vous 
et au duc. Écoutez-moi donc. J'étais couché ce matin derrière vos 
exécrables tilleuls , et j'ai vu bien loin dans le petit bois M"* Bon- 
neval, et quelqu'un qui marchait avec elle. Savez-vous qui marchait 
très près d'elle? Boiroger, le secrétaire que vous avez donné au duc. 
Je le jurerais... 

— En êtes-vous sûr? 

— Et qui donc serait-ce? moi? 

— Jusque-là , d'ailleurs, cher tuteur, il n'y a pas de mal. On est à 
îa campagne pour se promener. 

— Je suis loin de dire que ce soit mal. Il'y a eu un très grand bien 
peut-être pour tous les deux. Je les ai vus s'asseoir sur le gazon, se 
prendre les mains... 

— Se prendre les mains ! 

— Je crois même qu'ils se prenaient la tête. 

— Mon oncle ! 

— Je n'ai vu que cela, je vous jure, j'avais oublié ma lorgnette. 
Et cachant sa rougeur derrière son éventail, Aimée dit à Châtillon : 

— Pardon, mon oncle, mais je suis très inquiète. Le duc est parti en 
colère; il a dû prendre, pour se rendre plus vite à Paris, son cheval 
anglais, si méchant et si vif. J'ai peur de quelque accident. Obligez- 
moi de dire à Louis de monter au belvédère, et de venir me pré- 
venir dès qu'il verra paraître le duc. 

— A vos ordres, ma nièce. 

Châtillon se retira avec la même lenteur qu'il était venu. 

— Quoi? après ce qu'il m'a dit, Boiroger aimerait M"*^ Bonneval? 
Pourquoi me l'avoir caché? Oh! non. Il est trop honnête pour cher- 
cher à séduire M"'' Bonneval , lorsque, sur ma demande même, il 
vient de refuser sa main. Cependant mon oncle n'a pu se tromper... 
Je m'y perds... 

En déroulant ce monologue sur le gazon qu'elle foulait à petits 
pas, la marquise aperçut et ramassa, avec l'indiflférence des gens 
distraits, un gant de soie qu'elle reconnut tout de suite pour n'être 



RKVTE DE PARIS, 237 

pas à elle. Elle l'examine; les armes du duc de Roquefeuille y sont 
brodées. Aimée se dit : Il l'aura laissé ici, dans sa précipitation à se 
rendre à Paris. Elle poussa un cri d'étonnement : Ah! un cheveu 
blond engagé dans le bouton du gant; un cheveu de femme... un 
cheveu blond! Ah! je comprends... Je sais maintenant qui était en 
téte-à-tête avec M"^ Bonneval. Mon oncle a bien vu la scène, mais 
il se trompait sur l'un des deux personnages. 

Sur son éventail à demi ouvert, la marquise posa le gant incriminé, 
et d'une marche pensive elle se dirigea vers le château. Du fond de 
l'allée fort longue où elle entrait, elle aperçut des gens empressés 
autour d'un cavalier qui mettait pied à terre au bas du perron. Elle 
ne hâta pas sa marche, quelque signe qu'on lui fît pour lui annoncer 
le retour du jeune duc. 

Enfin elle arrive, entre au salon au milieu de son oncle, de Boi- 
roger, de M"'= Bonneval, de la duchesse. Le duc va à sa rencontre, 
met un genou à terre devant elle et lui dit : 

— Veuillez accepter cette parure de diamans que je vous rapporte 
de Paris pour la mettre à vos pieds. 

— Il est brisé, ce pauvre duc, murmurait Châtillon. 

— Il est mourant de fatigue, disait la duchesse de Roquefeuille. 

— Ne m'excuserez-vous pas, reprit le duc, d'avoir violé le ser- 
ment que je vous avais fait de ne pas aller à Paris pendant nos trois 
mois d'épreuve? 

Il ouvrit l'écrin. 

Des éclairs illuminèrent les yeux de tous les témoins de cette scène 
de galanterie. Les diamans étaient magnifiques. 

On attendait quelques mots obligeans de la bouche de la petite 
marquise de Chenevières. 

— Vous m'excuserez aussi , dit-elle enfin , de violer la promesse 
que nous nous étions faite de nous marier dans deux mois : mon- 
sieur de Châtillon, mon tuteur, ayant paru désirer qu'on abrégeât le 
temps de la résidence à Choisi-le-Roi, je lui ai promis d'abord de 
le réduire à un mois. 

— Mais je serai donc heureux dans un mois? s'écria le duc que 
la marquise laissait toujours à ses pieds et lui tendant l'écrin. bon- 
heur! 

— Nous le serons plus tôt , duc. 

— Est-il possible ! 

— Tout d - suite. 

— Que di.L'S-vous? 

70Mr. XX'.n. MARS. 17 



238 REVCE DE PARIS. 

— Oui, tout de suite, monsieur le duc; car notre mariage n'aura 
pas lieu. 

Chacun croyait avoir mal entendu. 

La marquise, pour que personne ne restât dans le doute, répéta : 
— Notre mariage n'aura pas lieu. 

— Mais, mademoiselle, dit avec impétuosité la duchesse de Ro- 
quefeuille, pour quel motif? 

— Pour un motif, madame. 

— Mais lequel? 

— Laissez, ma mère, intervint le duc avec dignité; mademoiselle 
est lihre dans ses actions. 

— J'ai réfléchi, dit la marquise en relevant le duc avec bonté; 
nous sommes l'un et l'autre beaucoup trop jeunes pour le mariage. 

— Mais quand se fera-t-il, celui qui devait assurer mon bonheur 
dans deux mois? Dites, j'attendrai... 

— Quand, me demandez-vous"^ Vous ne craignez donc pas de me 
faire prononcer un mot cruel après une action sévère? 

— Oh! ne dites pas jamais, je ne pourrais plus reparaître à Paris 
après l'essai auquel je me suis soumis. On dirait que vous ne m'avez 
pas jugé digne de vous. 

La vieille duchesse broutait son éventail de rage. 

— Je serais ridiculisé, déshonoré. Par pitié, dites-moi quand il 
sera possible, si vous vous obstinez à me taire les raisons pour les- 
quelles vous ne voulez plus qu'il se fasse maintenant. Mettez un 
terme, fixez un délai. 

— Un délai? dit la marquise, soit. Dans dix ans. 

— Dans dix ans ! s'écrièrent ceux qui se trouvaient là. 

— Je ne la désapprouve pas, murmura Châtillon. 

— Nous allons plaider encore pendant dix ans, réfléchit la du- 
chesse. 

Le duc baissa la tête. 

— Pas un jour de moins, reprit la marquise. Dans dix ans, nous 
renouvellerons l'épreuve de Choisi-le-Roi. Nous nous enfermerons 
encore trois mois, et nous verrons cette fois si nous serons plus 
heureux. Pourtant vous êtes libre de ne pas attendre, monsieur 
le duc. 

— Ah! j'attendrai! j'attendrai, dit le duc en prenant la main de 
la marquise; mais, ajouta-t-il tout bas, par grâce, par générosité, 
par pitié, si vous ne voulez pas que je devienne fou pendant ces dix 
ans, dites-moi le motif de cette rigoureuse détermination. 



REVUE DE PARIS. 239 

La marquise se pencha à l'oreille du jeune duc : — Savez-vous, 
lui dit-elle, à qui appartient ce cheveu blond? 



IL 



Dix ans sont bien vite passés, surtout pour ceux qui n'ont ni le 
souci de la veille ni celui du lendemain à évoquer comme date. Ils 
descendent le fleuve en sommeillant, ainsi que des passagers heu- 
reux auxquels se dérobent les fatigues de la manœuvre et les dan- 
gers de la route. 

Seulement ces dix années écoulées avaient changé l'âge des per- 
sonnages de cette histoire. En quelques mots, nous pouvons dire 
ces inévitables modifications. La marquise Aimée de Chenevières 
avait maintenant vingt-cinq ans , le dnc de Roquefeuille vingt-six, 
Chàtillon trente-cinq, et la duchesse soixante. 

Qa était-il arrivé à chacun d'eux pendant ce long intervalle créé 
par le dépit capricieux de la marquise? 

C'est ce que nous allons apprendre. 

Tandis que des ouvriers achevaient de décorer un vaste apparte- 
ment du faubourg Saint-Germain, la marquise, vêtue de petit deuil, 
disait à Boiroger : 

— Ainsi dans vos voyages, dans vos courses, vous n'avez recueilli 
aucun renseignement sur notre cher duc? 

— Non, madame; seulement, comme je crois vous l'avoir déjà 
dit, M. le duc s'embarqua pour les Indes occidentales, où je ne pus 
pas le suivre. Je passai alors en Hollande, lieu qui m'avait été assi- 
gné pour exil. C'était quelques mois après votre dernier séjour à 
Choisi-le-Roi. Depuis mon retour en France, depuis un an environ, 
je ne me suis occupé que du soin de bien remplir l'emploi que vous 
m'avez confié. Pussé-je vous prouver par-là combien je vous suis 
reconnaissant d'avoir fait reviser la lettre de cachet qui me condam- 
nait perpétuellement à l'exil! 

— Mais pourquoi écrire contre les grands? 

— Quelle raison y a-t-il d'écrire contre les petits? 

— Enlevez donc, dit tout à coup la marquise s'interrompant pour 
parler aux tapissiers, enlevez donc ces vilaines tentures noires. Mon 
grand deuil est fini; le petit doit être gai. — Vous devez voir, dit- 

17. 



240 REVUE DE PARIS. 

elle à Boiroger, que je fais meubler cet appartement exactement 
dans le goût de celui que nous occupions lorsque j'étais à Amster- 
dam, où j'étais allée sous prétexte de me rendre aux eaux de Bade. 

— Quel souvenir charmant! Je crus voir la France venir vers moi 
et s'asseoir dans ma solitude. 

— Vous rappelez-vous nos promenades le soir le long des canaux? 
On nous appelait les deux amans. — Je ne veux pas de ces encoi- 
gnures, ôtez-les-moi. Mettez-en d'autres en laque et diaboliquement 
contournées, dit encore la marquise aux ouvriers qui se hâtèrent 
d'emporter les encoignures. — Vous souvient-il aussi , Boiroger, de 
l'étonnement de l'aubergiste, quand à sa question : « Faut-il un seul 
lit? » vous répondîtes : — Non ; dressez-en un pour madame et un 
pour moi. — Alors vous voulez chacun un appartement? — Non, le 
même et deux chambres. — Je vois encore les deux petits yeux fla- 
mands de notre aubergiste curieusement attachés sur nous. — En- 
levez donc aussi ce grand tableau, dit de nouveau la marquise aux 
ouvriers. 

— Pourquoi l'enlever? s'écria Boiroger. Il est dans votre famille 
depuis plus de vingt ans. 

— Je n'en savais rien, je vous jure; je ne l'avais jamais remar- 
qué... Mais que représente-t-il donc? on dirait le roi... 

— Oui, celui-ci est le roi, et celui-là... 

— Et celui-là? demanda la marquise. 

— C'est votre père. 

— Ah ! [vous avez eu raison , Boiroger, d'empêcher qu'on em- 
portât ce tableau. 

— Oui , c'est votre père qui sort irrité du cabinet du roi Louis XV. 

— Et que lui avait fait le roi? 

— C'est une histoire qui est toujours restée un peu obscure dans 
votre famille, et dont je ne sais une partie que parce que votre père, 
m'ayant fait appeler à son lit de mort, m'en dit quelques mots à 
voix basse. 

— Il y a donc quinze ans de cela? 

— Oui, vous en aviez dix, moi seize. Votre excellent père me 
parla ainsi : « Ayant rendu autrefois un grand, un immense service 
au roi, j'allai un jour lui demander la faveur fort ordinaire d'obte- 
nir pour le premier fils que j'aurais la survivance d'un emploi qui 
avait toujours été tenu par un membre de ma famille. Le roi, avec 
sa grâce ordinaire , me répondit que les temps étaient changés et 
«îu'il avait résolu d'abolir les survivances, que ces sortes d'engagé- 



REVUE DE PARIS. 241 

mens liaient trop la liberté du souverain. » Puisque le souverain se 
croit dégagé envers moi , répondit votre père , je crois moi et ma 
famille entièrement dégagés de toute reconnaissance et de tout de- 
voir envers le souverain.' Le roi se leva en colère. Votre père se 
retira en lui disant : « Sire, puisque vous méconnaissez aussi légè- 
rement les services de ma race, ma race ne vous servira plus. Elle 
finit en moi. » Confus du mouvement de colère qui lui était échappé, 
le roi dit en souriant à votre père : « M"* la marquise de Chene- 
vières, nous l'espérons, ne sera pas de votre avis. » 
C'est cette scène que le peintre a rendue dans ce tableau. 

— Oui, je me souviens maintenant, dit la marquise; et quelques 
minutes après son entrevue avec vous, mon père me faisait appeler 
à son chevet et me recommandait de vous aimer comme lui-même, 
de vous obéir de préférence à tout autre, de suivre vos conseils 
dans les circonstances difficiles où le sort pourrait me placer, de 
vous accorder tout ce que vous désireriez, sans vous obliger à sortir 
de la modestie de votre condition, et sans vous demander jamais à 
quel titre il m'avait imposé en mourant d'avoir cette confiance en 
vous. Puis mon bon père mourut, dit Aimée en appuyant sa main 
sur celle de Boiroger. 

— Puis il mourut, répéta Boiroger avec un profond soupir. 

— Et nous avons tous les deux, reprit la marquise, fidèlement 
obéi à ses volontés. Vous m'avez conseillée, et toujours sagement 
conseillée. 

— Et vous, interrompit Boiroger, vous n'avez jamais connu un 
de mes désirs sans vous faire à l'instant même un bonheur de le 
«ontenter. 

Le lendemain de cette cordiale et mystérieuse explication, lamar- 
«luise, installée dans son nouvel hôtel, songeait, avec plus de rêverie 
que de tristesse, aux dix années qui venaient de fuir si vite; tantôt 
s'arrêtant sur quelques souvenirs heureux, mais en petit nombre, 
comme tous les souvenirs heureux, tantôt allongeant ses regards et 
ses pensées sous les voûtes toujours brumeuses de l'avenir, lorsqu'on 
annonça la duchesse de Roquefeuille. 

— C'est singulier! dit la marquise en se levant pour la recevoir, 
je pensais à elle. 

— C'est moi-même, chère parente, s'écria la duchesse en ouvrant 
ses bras à la marquise. Embrassons-nous encore une fois. 

La duchesse se jeta ensuite dans le plus large fauteuil qu'elle 
trouva sous sa main, qui était embarrassée d'une ombrelle rose et 



242 REVUE DE PARIS. 

bleu-de-ciel, d'un éventail gigantesque, de plusieurs liasses de pa- 
pier et d'une large tabatière d'or à portrait. 

— Ne perdons pas le temps, chère belle, à nous dire combien nous 
sommes l'une et l'autre changées depuis dix ans que nous ne nous 
sommes vues : moi, je ne prenais pas de tabac, et j'en prends; vous, 
ma mignonne, vous étiez jolie, fort jolie, et vous voilà belle, très 
belle. Mon Dieu, nous savons cela, inutile de nous l'apprendre. J'ai 
dit que vous êtes belle, mais êtes-vous beaucoup plus sensée? Je l'es- 
père. Du reste, je vais m'en assurer. 

— Je ne recule pas devant l'épreuve, chère duchesse. 

— Vous n'avez pas voulu épouser mon Gis, c'est fort bien; mais 
il est arrivé ce que nous savions devoir arriver. Le roi, quia vu que, 
par notre entêtement, nous ne tenions nul compte de son bon vou- 
loir pour nous, lorsqu'il nous proposait si sagement de nous rendre 
la forêt de Thianges à la condition que vous épouseriez mon fds, le 
roi, dis-je, a gardé la forêt, et nous avons perdu depuis dix ans les 
revenus de vingt millions, c'est-à-dire dix millions. La moitié a été 
dévorée en procès. 

— Je regrette... 

— "S'ous regrettez, c'est fort humain , c'est fort poli de votre part, 
interrompit la duchesse; mais cet état de choses ne doit pas durer, je 
vous en avertis, ou je recommence les procès, et je mange jusqu'au 
dernier baliveau de la forêt. 

— Je n'ai pas le droit de m'y opposer, madame. Continuez. 

— Ne valait-il pas mieux, petite entêtée, mettre votre petite main 
blanche dans celle de mon fils?... Quelle mouche vous avait donc 
piquée? Ce cher duc, qui sait où il est aujourd'hui? 

— Est-ce qu'il n'est pas de retour des Indes? 

— S'il était de retour, est-ce qu'il ne serait pas chez vous? 
— Chez moi! 

— Ne vous étiez-vous pas promis qu'au bout de dix ans?... 
— Une folie d'enfant... Il n'y songe plus sans doute. 

— Vous oubliez facilement peut-être, mais lui... 

— Ce serait singulier, je vous l'avoue , de le voir revenir des Indes 
pour me demander compte de mon engagement. 

— Plut au ciel ! je n'aurais plus de doute sur son existence. 

— Craindriez-vous qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur? 

— Elle l'aime encore, pensa la duchesse. La partie n'est pas 
perdue. Oui, je crains pour sa vie : il a été malade après vous avoir 
quittée; il est resté trois ans en langueur; ajoutez à cela une tra- 



RE\TE DE PARIS. 2l3 

versée des plus longues. Maintenant nous sommes en guerre avec 
les Anglais : s'il était pris? 

— Mais pourquoi ce voyage aux Indest 

— Eh! mon Dieu! pour vous oublier, marquise, puisque votre 
vanité veut le savoir.... La carrière des honneurs perdue pour lai » 
sa fortune en désordre, tout cela parce qu'un jour, à Choisi -le-Roi, 
il vous prend un accès de folie! 

— Ah! pardon! madame, pardon!... Oui, j'ai fait son malheur, je 
le vois, mais je n'avais que quinze ans. 

— Que je suis heureuse, continua la duchesse, de votre repentir 
si sincère, si profond! Il lui sera inutile, mais il me console, il adoucit 
mes craintes de mère. Quant à cette forêt de Thianges... 

— Entendez-vous, dit la marquise en se levant et vraiment émue 
des reproches de la duchesse, entendez-vous avec mon oncle Châ- 
tillon, avec M. Boiroger. Justement le voici. 

La duchesse retint un élan de dédaigneuse contrariété. Jamais 
Boiroger n'avait eu le mérite de lui plaire. Elle avait deux grandes 
raisons pour ne pas l'aimer : la première, c'est que, par son interven- 
tion beaucoup trop officieuse, il avait été un obstacle à l'enlèvement 
de la marquise, il y avait dix ans; la seconde, c'est que de cette in- 
tervention elle concluait qu'il n'était pas étranger à la rupture du 
mariage de son fils. Cette haine venait de se changer tout à coup 
en une répulsion des plus profondes pour Boiroger quand elle l'avait 
retrouvé dans l'hôtel de la marquise. Son esprit alla jusqu'aux limites 
extrêmes des suppositions. Vieille et duchesse, familiarisée avec les 
habitudes de la plus dissolue des cours, elle n'hésita pas à expliquer la 
conduite de la marquise par un indigne amour pour son serviteur. 
Comble d'audace, la marquise venait de lui dire de s'entendre avec 
cet homme-là pour terminer le plus grave différend d'intérêts qui se 
fût jamais élevé entre deux grandes maisons, différend que n'avaient 
pu arranger ni le Châtelet, ni aucune des cours du royaume , ni le 
parlement, ni trois rois et un régent. 

Elle étouffa sa colère sous le ton d'atroce bonhomie qu'on va lui 
voir employer en parlant à Boiroger. 

— Bonjour, l'ami Boiroutier ! 

— Madame la duchesse... 

— Cela va bien , mon cher Boiterrîer? 

— Madame la duchesse... 

— Vous avez quelque teinture du monde , m'a dit votre maîtresse 
M'^Ma marquise. 



24i REVUE DE PARIS. 

— Je la remercie, mais je ne vois pas dans quel but... 

La marquise flottait entre l'étonnement elle rire pendant ce début 
assez original de la duchesse. 
— Vous savez lire, écrire, calculer, n'est-ce pas, Boifeutrier? 

— Je crois, madame, que je puis l'avouer sans trop d'orgueil. 
— Vous passez à mon service, cher Boicormier. 

— Moi, à votre service? et pourquoi? 

— Pour me servir. 

La marquise mit son mouchoir sur la bouche. 
— La marquise veut bien vous céder. Vous êtes grand, fort, voyons, 
tournez-vous; assez beau pour un homme de votre condition. 

— Mais, madame... 
La marquise étouffait. 

— Je vous prends en qualité de chasseur : mon dernier a crevé 
ces jours derniers. 

— Mais, madame, madame! s'écria à la fin la marquise, vous n'y 
songez pas. Votre plaisanterie passe toutes les bornes permises. 
M. Boiroger n'est ni mon domestique ni mon serviteur, et je ne souf- 
frirai pas que chez moi... 

— Vous l'aimez ! gardez-le, riposta la duchesse en se levant. Tou- 
jours suis-je bien aise de vous avoir rendu humiliation pour humi- 
liation. 

Au moment où la dispute menaçait de s'allumer entre la vieille 
duchesse, écumante de colère, et la jeune marquise, un valet an- 
nonça, et cette annonce produisit l'effet d'un toit qui s'écroule sur 
un incendie : — M. le duc de Roquefeuille. 

— Le duc de Roquefeuille! votre fils! 

— Oui, mon fils, répondit la duchesse. II est à Paris depuis trois 
jours. 

— C'est donc, pensa la marquise, une comédie qu'elle jouait avec 
moi, lorsqu'elle me disait qu'elle le croyait mort. C'était pour savoir 
si je pensais encore à lui. 

— Avant que mon fils ait reçu de vous la faveur de se présenter, 
reprit la duchesse avec un calme fort extraordinaire après l'éclat 
qu'elle avait produit, veuillez me permettre de vous dire, madame, 
que je ne lui apprendrai jamais ce que mes soupçons avaient depuis 
long-temps deviné. Les femmes peuvent se déprécier, mais elles 
doivent toujours se soutenir. 

Pour toute réponse, la marquise dit au valet : 

— Faites entrer. 



REVDE DE PARIS. 2i5 

La duchesse était déjà sortie du salon pour aller se promeuer dans 
le jardin de l'hôtel. 

— Cher ami, vous m'avez gravement compromise, dit ensuite la 
marquise en serrant affectueusement la main à Boiroger; achevez de 
me perdre en vous retirant devant celui qui vient. 

Boiroger se retira. 

— Je viens de l'autre monde, s'écria le duc en embrassant la mar- 
quise; puis, en reculant, il dit: En deuil 1 rassurez-moi vite. 

— Mais oui, en deuil. 

— Et de qui? 

— Vous ne le devinez pas? 

— Comment le devinerais-je? Depuis dix ans nous ne nous sommes 
vus. 

— Je suis en deuil de mon mari. 

— De votre mari? de votre mari? Dites-le-moi encore une fois, 
deux fois, trois fois, et je n'y croirai pas. 

— Je suis en deuil de mon mari, ou bien l'homme que j'avais 
épousé est mort, si vous préférez cette manière un peu naïve de 
s'exprimer. 

— Vous étiez mariée? 

— Très mariée. 

—1 Allons, dit le duc avec un grand air de résignation, il faut bien 
le croire. 

— Mais il me semble, fit observer à son tour la marquise, que vous 
êtes en deuil aussi. Auriez-vous perdu?... 

— Oui, j'ai perdu... 

— Je ne vous connais pas de frère, pas de parens... 

— J'ai perdu ma femme. 

— Vous avez perdu votre femme? 

— Oui, je suis veuf. 

— Vous êtes veuf? Allons, dit la marquise avec le même air de 
résignation qu'avait pris le duc, il faut le croire. 

Il y eut de part et d'autre un bon quart d'heure de silence. 

— J'étais dans les Indes, et, dans ce climat, le mariage est or- 
donné par les médecins. 

La marquise dit en souriant : — J'avais seize ans à peine, et mon 

tuteur, que vous connaissez, négligeait beaucoup mes intérêts 

Un mari m'était devenu indispensable. 

— Le temps de mon absence vous a-t-il du moins quelquefois pré- 
occupée, madame? 



246 REVUE DE PARIS. 

— En doutez-vous, cher duc? Des amis comme nous! 

— En effet, madame, nous nous sommes connus si jeunes. 

— Bien jeunes, monsieur le duc. 

— J'avais seize ans. 

— Moi quinze ans. 

— Quel âge charmant! A propos, dit le duc, vous souvenez-vous, 
madame la marquise, du pèlerinage de Choisi-le-Roi? 

— Oui, mais oui, je crois. 

— Vous savez?... 

— Parfaitement. Laissons cela, duc. 

— Pourquoi? 

— Pour mille raisons. 

— TS'étes-vous pas toujours aussi belle, plus belle cent fois qu'a- 
lors? 

— Vous me voyez avec les yeux du passé. 

— Avec ceux du goût, de la vérité. 

— Taisez-vous. 

— Quel caprice n'eûtes-vous pas? 

— Silence, monsieur le duc ; les femmes ne se trompent jamais là- 
dessus. Avez-vous d'ailleurs du regret de ne ra'avoir pas épousée? 
Feu madame votre épouse devait être une personne accomplie. 

— Comme feu votre mari avait assurément de belles qualités. 

— Parlez-moi de votre excellente femme, monsieur le duc. 

— Elle avait de l'ordre, beaucoup d'ordre. Et votre mari? 

— C'était, répondit la marquise, un brave militaire. 

— Oui; mais cet ordre, reprit le duc, tournait quelquefois chez 
elle à l'avarice. 

— Sa bravoure, que nul ne conteste, reprit de son côté la mar- 
quise, devenait souvent de la brutalité. 

— Croiriez-vous, dit le duc, qu'elle me volait? 

— Pas possible? 

— En vérité. 

— Eh bien! croiriez-vous qu'il m'a battue? 

— Tenez, à parler franchement, poursuivit le duc, c'était une 
méchante femme. 

— Pour user avec vous de la même franchise, je ne vous cacherai 
pas que feu mon mari était un monstre. 

Ici un nouveau silence fort long sépara ce que s'étaient dit le duc 
et la marquise de ce qu'ils allaient se dire. 
Ce fut le duc qui rompit encore de nouveau la glace. 



REVUE DE PARIS. 247 

— Croyez-moi, madame, nous étions faits l'un pour l'autre. 

— Mais peut-être, cher duc. 

— Mais oui, marquise, je vous l'assure. Vous rappelez-vous notre 
engagement de dix ans? 

— J'en ai quelque vague souvenir... 

— Eh bien! qui empêcherait... 

— De renouveler l'épreuve de Choisi-le-Roi, n'est-ce pas? 

— Eh! mon Dieu! oui, madame. Voyez comme nos propriétés 
ont souffert de l'inexécution du charmant projet de nous marier? 
Cette forêt de Thianges qui serait aujourd'hui à nous... Cependant, 
continua le duc, comme nous sommes beaucoup plus graves, plus 
sensés qu'il y a dix ans, nous n'aurions pas besoin, pour nous con- 
naître, d'une épreuve de trois mois. Un jour, un seul jour d'obser- 
vations réciproques exercées par nous-mêmes suffira; il doit suffire. 

— Vous êtes toujours persuasif, duc. 

— Allons, chère marquise. 

— C'est votre désir?... 

— C'est mon vœu le plus cher. 

— Je cède : prenons un jour d'épreuve, je le veux bien; soit. Ce 
sera celui-ci. 

— Vous êtes adorable. 

— Vous me flattez déjà; vous avez peur de l'épreuve. 

— J'avoue... 

— Avouez-moi tout, car vous savez que l'épreuve doit s'ouvrir, 
comme à Choisi-le-Roi , par un examen de conscience. Voyons 
d'abord, duc, quelles sont les infidélités que vous avez faites à votre 
femme. 

— Mon Dieu ! j'ai un peu aimé toutes les femmes qui vous ressem- 
blaient; VOUS comprenez que le nombre a dû en être petit. Et vous, 
madame, avez-vous beaucoup aimé? 

— Moi? — Personne. 

— C'est bien peu. 

— Personne, je vous l'atteste. 

— Pas môme feu... 

— On doit du respect aux morts. 

— Tout étant dit sur ce point délicat, reprit le duc, j'ai besoin de 
vous rappeler que nos deux fortunes sont réduites de moitié, par le 
tort immense que nous nous sommes fait en ne nous mariant pas. 
Nos hommes d'affaires ont plaidé; nous avons perdu tous les deux. 
Les avocats ont dévoré la moitié de nos revenus. 



2V8 REVUE DE PARIS. 

— Il est charmant, pensait la marquise en écoutant à peine ce que 
disait le duc, mais en examinant combien dix ans de plus lui avaient 
donné de la tournure, de la physionomie, de l'expression , de la no- 
blesse. 

— Oui, cela est ainsi, dit le duc en tirant sa tabatière. 

— Grand Dieu! interrompit la marquise, vous prenez donc du 
tabac? Vous m'aviez promis, il y a dix ans, à Choisi-le-Roi , que vous 
n'en prendriez jamais plus? 

Étourdi de l'observation , le duc répondit : 

— Mon médecin m'a ordonné le tabac pour certaine faiblesse de 
la vue... 

— Ah! vous prenez du tabac... 

— Infiniment peu... 

— Continuez , monsieur le duc. 

— Oui, comme je vous le disais, reprit-il, le reste de nos revenus 
sera dévoré en procès, si nous ne nous marions pas. Grand Dieu! 
s'écria le duc au milieu de sa réflexion. 

— Qu'avez-vous, monsieur le duc? Ce cri... 

— Rien, madame. 

— Mais encore. 

— Vous mettez des mouches et vous avez du rouge. Cependant 
vous m'aviez promis à Choisi-le-Roi... 

— En effet, balbutia la marquise fort décontenancée, j'ai des 
mouches et du rouge... mais c'est que mon mari l'exigeait... 

— Ah ! votre mari l'exigeait? 

— Je vous ai dit que c'était un brutal. Poursuivez donc, dit la 
marquise, dépitée de perdre la supériorité qu'elle avait conquise il 
n'y avait qu'un instant en découvrant que le duc prenait du tabac. 

— Ce n'est pas tout. Nos gens, nos serviteurs, épousant nos que- 
relles, se croient dans l'obligation de se haïr pour nous, de se nuire 
à notre intention et à nos dépens. Oui, madame, à nos dépens. J'ai 
vu le mal de mes propres yeux. Un jour que j'étais allé à la chasse 
dans le Grésivaudan, et que j'avais lancé mes chiens dans ma forêt, 
qui touche à la vôtre... 

— Mais vous chassez donc? Ah! vous chassez, monsieur le duc? 

— J'avais encore oublié, pensa le duc, mon engagement de ne 
plus chasser. Que voulez-vous, madame, ma femme l'exigeait. 

— Encore une promesse envolée, murmura la marquise. 

— Mais je vous assure.... 

— Continuez, je vous prie. 



REVUE DE PARIS. 249 

— Or, ce jour-là.... Je ne sais plus trop ce que je disais.... Or ce 
jour-là mes bûcherons incendiaient votre forêt.... Mais quelle est 
cette musique que j'entends? 

— C'est mon clavecin qu'on accorde. 

— Votre clavecin ! 

— Bon ! pensa la marquise, c'est mon tour. 

— Aimée! Aimée! ne m'aviez-vous pas juré il y a dix ans?... 

— Oui, pour vous prouver mon amour, de vous sacriBer mon goût 
pour la musique, de ne plus en faire... Oui, je l'avais juré... Mais 
puisque vous chassez et que vous prenez du tabac... 

— Mais vous ne le saviez pas. 

— Croyez que je ne touche du clavecin que très rarement... par 
caprice... et afin de regretter de pas en jouer davantage. 

Le duc continua. 

— Or, tandis que mes bûcherons incendiaient votre forêt, les 
vôtres mettaient le feu à la mienne. Tous ces malheurs, parce que 
vous n'avez pas voulu m'épouser. 

— Madame la marquise, vint dire un domestique, monsieur le 
chevalier de Dourville... 

— C'est bien ! c'est bien ! interrompit la marquise. 

— Laissez-le parler, madame, je ne veux pas que ma présence... 

— M. le chevalier de Dourville, reprit le domestique, vous envoie 
les cent louis qu'il a perdus contre vous hier soir au lansquenet chez 
M"' la baronne de Verseuil. 

Le domestique déposa les cent louis sur la cheminée. Avant de 
sortir, il demanda : Madame la marquise montera-t-elle à cheval, 
aujourd'hui? 

— Laissez-nous, lui répondit la marquise en colère. 

Il eût été peu généreux au duc d'augmenter la confusion de la 
marquise en lui faisant deux nouveaux reproches, en l'accusant de 
deux grosses violations de promesse donnée : celle de ne plus jouer 
et de ne plus monter à cheval. Pécheur lui-même, il pardonna en 
riant à la pécheresse, et leur pardon commun se lut dans la même 
hilarité dont ils furent pris après ce qu'ils avaient appelé leur exa- 
men de conscience. 

Au moment de cette trêve, Boiroger entra au salon. 

— Boiroger ici! s'écria le duc, dont l'hilarité cessa complètement. 

— Je me le suis attaché l'année où vous avez quitté la France. 

— C'est-à-dire, murmura le duc, qu'elle n'a pas perdu de temps. 



250 REVUE DE PARIS. 

— Il ne pouvait vous suivre; il se présenta chez moi... Je l'ac- 
cueillis. Il devint le précepteur de mon fils. 

— De votre fils! Vous avez donc un fils? 

— Oui, et une fille... Deux jumeaux : Anselme et Amaranthc. 

— Ah! vous avez aussi une fille... Après tout, puisque vous avez 
été mariée, dit le duc en soupirant, il n'est pas très étonnant que 
vous soyez mère... En dix ans surtout... Votre fille doit être alors, 
je présume, de l'âge de mon fils Constantin. 

~ Vous avez un fils, vous! 

— Mais oui... comme vous avez deux jumeaux. 

— Au fait... puisqu'il était marié, pensa la marquise. 

— Un très beau garçon, j'ose dire; charmant cavalier. 

— Je veux le voir, s'écria la marquise; je veux le voir. — Elle 
sonna. — On vint. — Qu'on aille à 1 hôtel de M. le duc, et qu'on 
m'amène ici son fils. — Le domestique se retira. — Je veux qu'il 
soit l'ami du mien. 

Boiroger put dire enfin : — Je viens vous demander, madame la 
marquise, si c'est M. de Ghâtillon qui est le précepteur de M. An- 
selme ou si c'est moi. 

— Pourquoi cette question , mon ami? 

— C'est que je ne suis pas le maître de votre fils. A chaque instant 
il s'en empare pour l'enlever à ses études. Tantôt c'est une leçon 
d'escrime qu'il lui donne, tantôt c'est une partie de paume qu'il fait 
avec lui. Hier il l'a obligé à laisser ses devoirs pour qu'il allât se pro- 
mener à cheval au bois de Boulogne. Ce n'est pas tout. Aujourd'hui 
encore il a voulu qu'il déjeunât avec lui; et vous savez comment 
M. de Châtillon déjeune. Votre fils a bu à l'excès du vin de Cham- 
pagne. L'enfant chante, M. de Châtillon chante. C'est un bruit, un 
tapage infernal. 

Placé derrière Boiroger, le vicomte de Châtillon avait tout entendu. 

— Oui, c'est moi, dit-il, qui ai jugé à propos de faire tout ce que 
monsieur vient de dire. Ne serais-je donc pas libre, par hasard, d'en 
user comme il me plaît avec mon héritier? Tiens, vous voilà, cher 
duc; soyez le bien-venu; que je vous embrasse. Soyez notre juge. Je 
veux savoir où je place ma fortune. J'éprouve mon héritier. Ne lui 
donnerai-je pas deux cent cinquante mille livres à sa majorité pour 
qu'on me fasse un philosophe? Il sera un mauvais sujet, soit! Un 
mauvais sujet ne trouble pas l'état, un mauvais sujet ne ruine per- 
sonne, un mauvais sujet ne cause le malheur d'aucune femme, car 



REVUE DE PARIS. 251 

il ne se marie pas. Voyons, encore une parlie de paume aujourd'hui, 
et je vous l'abandonne. Pauvre enfant, que de choses il saura! 

— Madame, répliqua Boiroger, je vous prierais de me permettre 
de me retirer de votre service, si M. de Châtiilon ne renonce pas à 
exercer son influence sur votre fils. 

Boiroger voulut quitter le salon; la marquise le retint avec un ser- 
rement de main affectueux. 

— Je vous conseillerai, dit tout bas le duc et d'un ton piqué à la 
marquise, d'accéder au désir de M. Boiroger; de le remercier... 

— Vous entendez monsieur le duc? dit Châtiilon. 

— Vous aussi , monsieur le duc, donneriez-vous la préféreiice à 
l'éducation de M. de Châtiilon? 

— Je ne dis pas cela... 

— Je renverrais celui qui veille jour et nuit sur l'éducation, sur la 
santé de mon Gis, sans avoir d'autre motif que la bizarrerie de mon 
très cher oncle, appuyée de l'assentiment complaisant de M. le duc? 
Vous ne le voudriez pas. Non, vous avez meilleure opinion l'un et 
l'autre de ma reconnaissance, de mon amitié... Boiroger, dit-elle à 
haute voix, je ne fus jamais plus satisfaite de vous. Recevez publi- 
quement mes remerciemens. 

Boiroger s'inclina, les yeux pleins de larmes. 

La duchesse revenait du jardin; en la voyant, son fils courut vers 
elle et lui dit : — Madame ma mère, félicitez-moi : M™^ la marquise 
daigne me donner sa main, et cette fois... 

— Je suis heureuse, interrompit la duchesse d'une pareille fidé 
lité; elle fait honneur à vos caractères. 

— Sauf, dit Châtiilon à part, qu'ils se sont mariés dans l'intervalle. 
La marquise se disposait à rendre politesse pour politesse à la du- 
chesse, lorsqu'on annonça M"^ Bonneval. 

La marquise recula de trois pas, et si vivement, que son fauteuil, 
allant heurter une table , brisa par la secousse plusieurs pièces de 
vieux Saxe. — M"'' Bonneval! s'écria-t-elle! M"*^ Bonneval! répétâ- 
t-elle tout bas. Puis, comprenant que son émotion l'avait trahie, elle 
reprit doucement: — Charmante surprise! Mais tous les bonheurs 
m'arrivent aujourd'hui. Qu'elle m'attende dans l'appartement de 
mon fils. 

— Elle fait dire à monsieur le duc, ajouta le valet, qu'elle a amené 
avec elle M. Constantin. 

— Que les deux enfans, Anselme et Constantin, jouent ensemble 
en nous attendant, dit la marquise, qui congédia le valet. Quoi! 



252 REVDE DE PARIS. 

pensa-t-elle en appelant des moyens plus énergiques encore pour 
dominer son émotion; M"'' Bonneval est restée depuis dix ans au 
service de M. le duc de Roquefeuille! Mais vous ne m'aviez pas dit, 
cher duc, se reprit-elle en souriant, que M"'' Bonneval était allée 
chez vous après m'avoir quittée. 

— Oui, reprit timidement le duc en jouant avec son jabot 

M"^ Bonneval est passée à mon service il y a dix ans... elle a été 
d'abord dame de compagnie de ma femme. On s'attache aux gens... 
!e temps... les services rendus... 

La marquise était silencieuse. 

La vieille duchesse sentait un buisson d'épines sous ses pieds. 

Le duc continua à s'enferrer. 

— Depuis la mort de M"'^ la duchesse , reprit-il , je l'ai nommée 
gouvernante de mon fils. C'est tout naturel... je suis satisfait de ses 
soins... elle a des qualités... 

Déconcerté par le silence de la marquise, le duc resta envasé dans 
ses phrases pâteuses. 

— Duc, lui dit-elle tout bas quand elle le vit enfoncé jusqu'au 
cou, le cheveu blond pris dans le bouton du gant était bien un 
cheveu de M"* Bonneval? 

— Et le portrait, riposta le duc, par qui fut-il donné, madame la 
marquise? 

— Écoutez, mon cher duc, mettons un terme à cette situation. Je 
vous demande sèchement, nettement, le renvoi de M"^ Bonneval. 

Se souvenant à peu près des expressions employées par la mar- 
quise pour ne pas congédier Boiroger, le duc répondit : — Quoi ! 
madame, vous voulez que je remercie, que je renvoie celle qui veille 
constamment sur mon fils, sans avoir d'autre motif que la bizarrerie 
du hasard et votre caprice? Vous ne le voudriez pas; non, vous avez 
meilleure opinion de ma gratitude, de ma conscience... 

Les explications, on le voit, avaient pris un beau caractère de 
franchise. 

La marquise dit au duc : — Songez-y. La journée de notre seconde 
épreuve va finir. 

— Je le sais, madame : y songez-vous de votre côté? Renvoyez- 
vous Boiroger? 

— Congédiez-vous M'^*" Bonneval ? 

Les épines que foulait la duchesse lui entraient dans les pieds. 
(]ette nouvelle rupture l'accablait. Elle voyait moins l'immoralité que 
le danger de la position. Après s'être approchée de Boiroger, elle 



REVUE DE PARIS. 35'? 

lui dit à haute voix : — Monsieur, tantôt j'ai manqué envers vous ck 
générosité. Je dois réparer publiquement une iuipolitesse , un tort, 
une injustice. 
Chacun écoutait avidement. 

— Oui, monsieur, j'ai méconnu votre mérite, votre savoir, votro 
zèle. Afin de vous prouver la sincérité de mes regrets, je prétends 
faire quelque chose pour vous. A'ous êtes au service de M"" la mar- 
quise. Son fils, que je viens d'interroger longuement, m'a satisfaite 
au-delà de tout ce que je puis dire. 

Chcltillon interrompit à demi-voix : — L'enfant dort sur son Cham- 
pagne. 

— Acceptez, continua la duchesse, une récompense méritée. Je 
vous donne vingt mille livres, et vous épouserez demain M"" lion- 
neval, à qui j'en donnerai autant. 

Boiroger, qui n'avait pas attendu la fin de la proposition de la du- 
chesse et son panégyrique intéressé pour voir qu'il était le principal 
obstacle au mariage du duc de Roquefeuille et de la marquise, 
répondit : — Puisque vous daignez, madame la duchesse, apprécier 
les soins que j'apporte à l'éducation du fils de M"* la marquise, per- 
mettez-moi de tenir à mon œuvre. Je vous demanderai la faveur 
de n'offrir ma main à M"'= Bonneval que lorsque j'aurai achevé l'édu- 
cation que j'ai, dites-vous, si bien commencée. 

La marquise et le duc se regardèrent. 

iJoiroger ajouta : — C'est un délai de cinq ans que je demande 
pour me rendre digne de votre bienfait, madame la duchesse. 

— Que le diable l'emporte! murmura l'impétueuse duchesse entre 
ses dénis et en chassant tout devant elle pour sortir. 

— Ainsi , dit la marquise au duc de Roquefeuille, notre mariage 
est remis à cinq ans? J'aurai trente ans. 

— Et moi trente-un ans, dit le duc en baissant la tête. 

— Mais cette fois je vous jure sur l'honneur, monsieur le duc, de 
ne pas me marier, fût-ce avec un prince du sang. 

— Moi de même, s'écria le duc avec héroïsme. 

— Fût-ce, interrompit la marquise, avec M"" Bonneval. 

— A cinq ans, madame. 

— A cinq ans, monsieur le duc. 

LÉON GOZLAN. 

{La fin au prochain numéro), 



TOME XXVII. MARS. 18 



UNE ANNÉE EN RUSSIE. 



A M. Saint-Marc Giraràin. 



I. — l'hiver a saiwt-pétersbodbg. 

Mon ami, vous m'avez plus d'une fois reproché obliseannnent d*^tre un 
touriste bien discret, à une époque où tant d'autres prodiguent leurs confi- 
dences. C'est vrai : j'ai visité les contrées les plus favorisées de la poésie, de 
l'histoire et des arts; j'ai interrogé avec dévotion leur vieux sol remué si 
avant; mais le courage et la voix m'ont failli pour célébrer ces reines du 
passé et leurs splendeurs évanouies. A moins d'avoir en main le rameau ma- 
gique qui éternise tout ce qu'il touche, à moins, comme Byron, d'appendre 
au front de chaque ruine une sti-ophe plus durable qu'elle, ou, comme Cha- 
teaubriand, de faire à ces mortes augustes un linceul de sa prose d'or, ne 
vaut-il pas mieux, pèlerin obscur, s'agenouiller auprès de leur froide dé- 
pouille , et contempler en silence ce que le trépas leur laisse d'impérissable 
beauté? J'ai fait ainsi; mais voilà qu'un jour j'ai abordé à des rivages où 
les siècles n'ont creusé nulle empreinte profonde; dans une ville si neuve, 
qu'il lui a fallu, comme à Venise, se bâtir jusqu'au sol où elle pose; devant 
un peuple plein d'ardeur juvénile, qui porte le présent la tête droite, et 
marche légèrement à ses destinées , sans que son pied s'embarrasse dans 
les plis pesans du passé. Ici point de ces graves enseignemens de la tombe, 
point de ces imposantes grandeurs devant lesquelles toute personnalité s'hu- 



REVUE DE PARIS. 255 

mille : c'est uue majesté dout ou approche sans éblouissemens ui vertiges; 
c'est une puissance qu'on uiesure, une beauté qu'on juge, une noblesse dont 
on discute hardiment les titres. Ici, j'ai moins de raisons pour me taire, et 
cependant j'avoue que j'hésite encore à vous écrire, tant j'ai de fois accusé 
moi-même la légèreté et l'outrecuidance de ces arrêts presque toujours bles- 
saus pour ceux qu'ils atteignent, sans grand profit pour la vérité. Au moins 
n'ai-je pas voulu apprécier les mœurs au débotté, ni les constitutions au vol 
du bateau à vapeur. J'ai attendu , tout en sachant bien que ce manteau de 
poésie dout la nouveauté revêt chaque chose, le temps le soulève et le déchire, 
et que donner son avis sur un pays au moment de repartir, c'est un peu 
parler d'une femme, la veille d'une rupture, avec la froideur de l'habitude 
ou la sévérité du désenchantement. Biais ce que les impressions perdent 
ainsi en fraîcheur, elles le gagnent en conscience, et si, en retour de l'hos- 
pitalité, on ne doit pas la llatterie, ou doit au moins l'attention, cette poli- 
tesse du juge. 

Avant de visiter avec moi Saint-Pétersbourg, peut-être souhaitez-vous que 
je vous dise quelques mots du voyage. Sur chacune des deux routes de mer, 
soit qu'on traverse l'isthme de Danemark ou qu'on tourne par le Sund, il y 
a un repos précieux. Sans parler de la douceur d'une relâche, même durant la 
navigation la plus courte, c'est affaiblir la vivacité des émotions que de passer 
d'un bond, et sans toucher terre , d'une grande capitale à une autre. Entre 
Paris et Saint-Pétersbourg, entre ces deux drames pompeux, si riches de 
tableaux, sii compliqués d'intrigue, il est bon qu'il y ait im intermède. Or, 
Hambourg et Copenhague sont parfaitement à propos pour cela, et deux in- 
termèdes d'un caractère bien opposé. Hambourg, c'est le ballet populaire, 
?xécuté, avec un entrain sauvage, par des matelots ivres et des filles de joie; 
Copenhague a la décence raide et guindée d'un divertissement de cour, 
dansant gravement le menuet devant des décors fanés , avec des costumes 
vieillis. 

Cette grosse gaieté de Hambourg forme un étrange contraste avec la na- 
ture qui l'encadre. A voir cette orgie, chastement voilée de bosquets vert- 
tendre, on dirait une idylle en belle humeur, chantant des airs à boire d'une 
voix rauque et les poings sur la hanche. En effet, on ne saurait imaginer une 
mise en scène d'uue plus délicieuse fraîcheur. Une ceinture de jardins enve- 
loppe la ville de toutes parts; la verdure pénètre jusque dans les rues et sur 
les places en avenues charmantes; elle envahit même les habitations, qui, 
avec leurs façades vitrées, ressemblent à de vastes serres remplies de fleurs. 
A l'arrivée, rien de gracieux comme le coteau qui domine l'Elbe, paré de 
nombreuses maisonnettes, blanches et calmes comme des cygnes endormis 
sur la rive. Tous ces millionnaires juifs-allemands pouvaient se bâtir de 
somptueuses villas , et leur mauvais goût s'en fiit mieux accommodé sans 
doute; mais ce paysage simple et riant , timide de lignes, modeste de con- 
tours, est d'un influence si pastorale, que le luxe des banquiers lui-même ne 

18. 



256 REVUE DE PARIS. 

Tciborde qu'eu quittant ses grands airs. Bon gré, mal gré, Turcaret s'y fait 
Tircis , et vient , entre deux additions , respirer les brises du fleuve au pied 
(i'un ormeau , demander au brin d'herbe qui s'agite des nouvelles de ses 
nottes, et effeuiller des marguerites en songeant à une cargaison bien-aimée 
qui n'arrive pas. Pendant qu'à jouir à la bâte de ce tableau fuyant on oublie 
Hambourg qui s'approche, tout à coup apparaît Altona, douce désinence ita- 
lienne, perdue dans les vapeurs du nord. Que dites-vous de l'impertinence 
de ces financiers, qui ont à leur porte, comme un suisse dans une anti- 
chambre, une ville danoise pour faubourg ? — De toutes les places de com- 
merce qui se sont trouvées sur mon chemin, Hambourg est celle, je crois, à 
laquelle j'ai le plus volontiers pardonné. Les autres, sur le coup de neuf 
heures, sonnent le couvre-feu, ferment leurs livres et s'endorment pour rêver 
chiffres, la plume derrière l'oreille. A cette heure-là, Hambourg entre en 
danse, et, à vrai dire, on ne sait quand il dort. C'est une existence double, 
travail et plaisir. Dans la matinée, c'est Shylok penché sur une table et comp- 
tant son or; puis , le soir venu , quand il se met en marche à la tremblante 
lueur de ses réverbères discrets, c'est un joyeux fils de famille allant en 
bonne fortune, couvert d'un manteau couleur muraille, une lanterne sourde 
à la main. Mais, vraiment, je me reproche de dire ; bonne fortune, à propos 
des faciles voluptés de Hambourg. 

Copenhague', au contraire, est tout ce qu'il y a de plus correct et de plus en- 
dormi. On remarque bien du côté du port une apparence de mouvement, quel- 
ques ombres errant dans le brouillard; mais c'est le mouvement silencieux 
d'une ville somnambule. Pourtant, un matin de 1807, les Anglais l'ont bien 
brutalement réveillée : la canonnade finie, l'indolente a réparé quelque peu 
le désordre de sa toilette et refermé les yeux. Vous y entrez comme dans ces 
palais enchantés dont les maîtres sont invisibles, sans que nul s'informe qui 
vous êtes ni d'où vous venez. Chose prodigieuse! la police n'est pas même 
là pour vous accueillir de son inévitable sourire. En débarquant, vous trouvez 
sur le quai de vieilles berlines, de forme anté-diluvienne , démesurément 
hautes sur roues, quelque chose comme les calèches de chasse de Louis XV. 
Vous éveillez le cocher, qui éveille ses chevaux, et votre équipage s'en va 
sautillant gravement sur le gazon des faubourgs déserts. Après avoir admiré 
le Christ et les apôtres de Thorwaldsen, ce qu'on a de mieux à faire à Copen- 
hague, c'est de se rembarquer, si l'on veut échapper à l'action alourdissante 
d'une prospérité trop monotone, et surtout trop bien nourrie. En cela, 
l'exemple vient de liant, et l'on voit chaque matin une douzaine de fourgons, 
à livrée écarlate, allant au marché pour la bouche du roi. Je ne vous dirai 
pas au juste qui régnait alors dans ce fortuné pays. En fait de djTiasties da- 
noises, je suis décidé à m'en tenir à Hamlet. 

.'Vvec quelle émotion j'ai vu se dessiner, à travers les brumes du Sund, la 
noire silhouette du château d'Elseneur, et quelle vivante illustration de 
Shakspeare! Jamais en aucun lieu, choisi par lui pour scène de ses drames, 



I 



REVUE DE PARIS. 25T 

sa pensée ne m'avait aussi fortement possédé. Ailleurs on est distrait par 
les merveilles de l'art ou par les réalités de l'histoire. A Vérone, le mausolée 
de Juliette disparaît dans la grande ombre de l'amphithéâtre; la douce 
plainte de Desdemona se perd dans le râlement de Venise , étouffée , elle 
aussi, par im soldat en colère. Ici la voix du poète s'entend seule, et rien ne 
vit que les figures animées par lui. Voilà bien sur la plate-forme Horatio et 
Rosenkrantz attendant le Ghost; mais le temps est loin où les sentinelles 
danoises s'entretenaient de si terribles apprêts contre l'Angleterre. La vie 
s'est retirée de ces côtes oubliées, et les peuples Scandinaves ont depuis 
long-temps remis l'épée au fourreau. La goutte de sang que nous leur avons 
jetée par grâce s'est aussitôt glacée dans leurs veines appauvries. Ils dor- 
ment, et en passant près d'eux le voyageiu* se surprend à parler bas. 

La Baltique, dont je craignais la tristesse, s'est montrée tout hospitalière 
et charmante; elle avait aplani ses nappes vertes , étendu l'azur pale de son 
ciel, attiédi ses brises, étalé la pompe de ses nuits polaires, qui ne sont que 
des jours adoucis. ^lais pour qui a joui de la Méditerranée, coupe inépuisable 
de poésie et de beauté, comment toutes les séductions de ces mers du Nord la 
feraient-elles un moment oublier? Il ne faut pas chercher ici la même richesse, 
ni surtout la même limpidité de souvenirs. Traditions, histoire, tout est 
pâle, nuageux, indécis, et la poésie n'a visité ces parages qu'eu se faisant 
brouillard. Le sombre génie de VEclda et des Aiebe/iingen plnne sur cette 
mer et sur ses bords. Tout se tait; derrière nous, c'est Lubeck, long-temps 
la Carthage du Tsord, qui de son aune insolente s'était fait un sceptre des- 
potique; aujourd'hui, élevant ses clochers sans nombre dans une solitude 
de nécropole. Adroite, c'est l'Allemairne qui rêve, penchée stir ses livres, et 
dont le calme n'est troublé que par les pi-esses qui gémissent et les écoliers 
qui chantent. A gauche, de ces cotes basses et ternes s'est élancée la comète 
folle qui alla hem-ter contre l'astre naissant de Pierre sa chevelure enflam- 
mée, puis fléchir à Pultawa, pour revenir à Friederilishall s'éteindre obscu- 
rément dans le sang. Plus loin, le silence redouble, la nature s'affaiblit, les 
types s'effacent, jusqu'à ce qu'enfin les dernières ondes de la vie sociale ail- 
lent, avec les derniers battemens de la vie organique, mourir sur les grèves 
désolées du cap Nord. Au-delà, plus rien; le pôle, un point dans l'infini de 
l'espace, inconnu et certain , connue Dieu dans l'infini de la pensée. 

Il ne faut pas non plus attendre de la Baltique la variété des aspects, les 
ravissemens de l'arrivée; ces côtes charmantes qui . pour vous attirer et re- 
cevoir, ouvrent leurs golfes gracieusement arrondis et vous tendent leurs 
caps comme des bras amis; ces villes qui se dressent jusqu'au sonnnet des 
collines pour vous saluer des signaux de la vigie, tandis que le soleil fait 
.scintiller à leurs façades embrasées comme des milliers de joyeux regards. 
Ici on est près de la terre et on la cherche; il semble qu'elle se cache der- 
rière les vagues, humiliée et vaincue : à peine aperçoit-on çà et là une végé- 
tation maigre et rare, pareille à des touffes d'algues échouées. Pourtant 
nous voici à l'entrée du golfe de Finlande, et nous touchons au terme du 



258 REVCE DE PARIS. 

voyage. C'est quelque chose de triste et de plat connue l'embouchure de la 
Tamise, moins ces bourdouuemens confus, ces bouffées ardentes qui annon- 
cent un vaste foyer d'activité; moins cette vie incessante du commerce, et ces 
innombrables steamers qui montent et descendent par groupes, ainsi que de 
grands oiseaux de mer, battant le flot de leurs ailes noires; mais il y a ici 
quelque chose de plus : c'est , debout sur une ile, une ville pour sentinelle 
avancée; Cronstadt avec sa belle flotte de uuerre, flotte un peu fantastique, 
qu'on admire avec réserve , tant elle a l'air d'un ornement de perspective-, 
machine poétique au repos qui attend l'épopée inconnue de l'avenir. On se 
sent pris de compassion pour ces pauM-es vaisseaux qui sont là désarmés , 
nus, découroimés, sans voiles qui frémissent, sans pavillons qui ondoient, 
immobiles dans l'eau dormante ou captifs dans les iilaces, tandis que, plus 
heureux, leurs fi'ères de Sebastopol, brillans paladins de croisades nou- 
velles, nagent librement dans des flots de soleil et d'azur. A Cronstadt, le 
bateau à vapeur, naguère encore roi de la mer, vient se prendre au double 
filet de la douane et de la police. Eu voyant, dans le cauot qui s'approche, 
ces hommes à chevelure inculte , à costumes éti-anges, on se croirait pris à 
l'abordage par les habitans de quelque terre australe , n'étaient les uni- 
formes et les figures plus civilisées qui s'y trouvent mêlés. Ce premier coup 
d'oeil donne le secret de la société russe, européenne jusqu'à la ceinture, 
sauvage par le pied. Jamais arrivée en pays étranger n'avait revêtu pour 
moi un caractère aussi sérieux; lorsque, dans le salon du steamer, vous com- 
paraissez devant une sorte de tribunal militaire, vous éprouvez ce froid au 
cœur qui saisit un prévenu; c'est qu'en effet vous n'êtes guère autre chose, 
vous qui venez de France. Au ton assuré de politesse familière avec lequel 
ces hommes vous parlent, vous conqjrenez qu'ils vous tiennent, que vous 
êtes à eux , et vous frissonnez malgré vous sous la main dure et froide du 
pouvoir absolu. Ceux qui viennent avec la pensée d'un long exil jetteut un 
douloureux regard à ce pont de navire qui était encore la patrie, et sur le- 
quel se sont écoulés leurs derniers jours de joie et de liberté. Vous-même, 
touriste insouciant, vous sentez à ce rude contact tomber quelques plumes 
•de votre aile , et peut-être regrettez-vous déjà d'être venu la froisser contre 
cette porte de fer, entr'ouverte avec méfiance, qui va se refermer sur vous, 
siuon devant vous ; car vous n'êtes pas sûr d'entrer, et votre procès s'in- 
struit. Après vous avoir demandé ce que vous venez faire , question naïve 
de toutes les polices, vos juges consultent la liste des noms mis à l'index. 
J'imagine que les gens à impressions de voyages sont mal notés sur ce livre 
noir. 

Saint-Pétersbourg est bien près de nous, et rien ne l'annonce. C'est tou- 
jours la même étendue désolée de côtes basses et nues, le morne silence 
des eaux qui régnent en souveraines; à grand' peine distingue-t-on en ap- 
prochant quelques sonnnets d'édifices qui semblent surnager comme les 
d bris d'une ville submergée. Aussi , quand tout à coup on passe de la soli- 
tude d'un marécage aux splendeurs du quai anglais, ce. J ace à face subit 



REVUE DE PARIS, 259 

avec l'œuvre de Pierre-le-Grand frappe et étourdit; et lorsqu'en débarquant 
TOUS vous trouvez au pied de sa statue , vous êtes tenté de toucher respec- 
tueusement du front le bloc de granit qui la porte, car c'est lui qui le premieif * 
vous apparaît , étendant le bras sur cette plage par lui fécondée; comme au 
jour où il dit, lui aussi : Que la lumière se fasse! C'est lui qui vous accueille 
de sa figure noble et ouverte, et vous présente fièrement sa ville bien-aimée. 
En ce moment, je me suis senti son sujet, par l'éternelle autorité du génie, 
et jamais nul de ses hôtes, jamais peut-être aucun de ses enfons au retour 
ne s'est incliné devant lui avec une plus humble et plus profonde émotion. 
— J'arrivais par une belle matinée d'été : le monde élégant était aux îles de 
la Neva ou dormait encore. Quais, places, rues, tout était désert, et je ne 
rencontrai qu'un flot de moujiks allant au travail. En voyant cette architec- 
ture tout italienne se déployant avec largeur sous un ciel d'un bleu ardent, 
et, pour animer cette royale solitude, rien que ces hommes au poil fauve, 
aux yeux couleur de mer, vêtus de sayons de peau , chaussés de sandales 
d'écorce, je songeais à Rome prise par les barbares. Pour un dilettante de 
voyages, rien ne vaut le saisissement de l'arrivée, surtout d'une arrivée par 
eau , lorsque nulle dégradation de nuances intermédiaires n'a affaibli la sur- 
prise. Il y a chez lui des désirs de voir, long-temps comprimés, qui en vien- 
nent à prendre tous les caractères de la passion avec ses anxiétés, ses 
ardeurs impatientes, et, quand il tient sa conquête, sa joie a la fatuité triom- 
phante d'une première possession. Cette ville qui si souvent lui est apparue 
dans ses rêves à travers les nuages du lointain et de l'avenir, elle est là de- 
vant lui , elle est à lui , il la touche , il l'embrasse de ses avides regards. Or 
aucune ville ne donne ces joies de l'arrivée avec autant de plénitude et de 
soudaineté que Saint-Pétersbourg. Pour l'admirer et presque pour le con- 
naître, il suffit d'un coup d'œil. Ce n'est pas une de ces villes aux mille dé- 
tails, aux facettes infinies, que les siècles, ces patiens artistes, ont, l'un 
après l'autre, ciselées pierre à pierre avec amour. C'est une décoration de 
théâtre dressée d'hier, et dont les plus riches effets sont ménagés pour la loge 
impériale. Les Russes l'ont si bien entendu ainsi , qu'ils ont donné à leurs 
rues le nom de perspectives. 

Si d'une décoration Saint-Pétersbourg a le grandiose factice, les points de 
Mie étudiés , les larges coups de pinceau qui demandent à être jugés à dis- 
tance et au demi-jour, par malheur il en a aussi la fragilité. Que le vent 
d'ouest fasse retentir son terrible coup de sifflet , et toutes ces merveilles 
vont s'abîmer sous les eaux. A chaque pas on voit, tracés sur les murailles, 
la date et le niveau de l'inondation dernière, et le souvenir de ce déluge, 
dont nul arc-en-ciel ne conjure le retour, a pour le passant la tristesse phi- 
losophique de ce salut du cloître : Frère, il faut mourir! Aussi à l'admira- 
tion excitée par cette ville magnifique se mêle toujours un peu de l'intérêt 
pénible qui s'attache à toute beauté menacée, à toute jeunesse sans lende- 
main; et si l'on parvient à oublier ([ue ce fleuve, sa parure et son orgueil» 
peut, au premier moment, s'enfler pour l'engloutir, on regrette encore que la 



260 REVTE DE PARIS. 

noblesse de la matière ne réponde pas à celle des formes architecturales. 
Ces colonnades imposantes sont de briques recrépies et parfois de bois peint; 
mais, par une belle nuit transparente, si, appelant l'imagination à son aide, 
on se figure que tous ces palais sont de marbre , alors on a devant soi une 
ville de rois. Aujourd'hui , je ne pourrais déjà plus rendre assez vivement 
ces impressions du premier jour : ma promenade, le soir, sur ces quais im- 
menses qui encaissent le fleuve dans des blocs de granit; les reflets du soleil 
couchant sur la IVéva, belle et calme comme un lac, et, le lendemain, de dé- 
licieuses flâneries sans guide et sans but; le bazar avec ses marchands ù 
longue barbe et en caftan , debout à leur porte, la tasse de thé à la main , 
répétant si patiemment à l'étranger leurs offres incomprises; la perspective 
_\efski, grande artère où toute la vie afflue, laissant les extrémités froides; 
hippodrome sans repos où mille chars, lancés à pleine carrière, semblent se 
disputer le prix; la nouveauté des costumes, la variété des équipages et leur 
luxe un peu débraillé, comme les fortunes de leurs maîtres; ces vastes car- 
rosses à deux paires de chevaux si démesurément espacées, que, voyageant 
en Allemagne, ils couvriraient trois duchés;' le (/roAcM/-/a«^e«// qui em- 
porte rapidement , sur le parquet des rues , un brillant officier aux plumes 
flottantes, ou une femme aux riches couleurs, traîné par deux chevaux dont 
l'un, appelé le Furieux, est attelé de façon à piaffer coquettement en tour- 
nant la tête et en balayant le sol de sa longue crinière; enfin le vrai droschki 
national, simple banquette de drap bleu montée sur quatre roues basses, 
et, sur ce curieux véhicule, un pope en robe de soie verte ou violette, avec 
son chapeau à larges Imrds, sa chevelure ondoyante, sa haute canne à pomme 
d'or, tenant par la taille sa femme ou sa fille, assise près de lui, en sens 
inverse; ou bien une de ces belles nourrices au diadème brodé d'or et de 
perles, au sarafane écarlate , avec un enfant dans ses bras. Chaque école a 
ses madones; je m'étonne qu'un peintre russe n'ait pas imaginé la Vierge au 
droschki. 

S'il ne s'agissait que de connaître Saint-Pétersbourg , je vous l'ai dit , un 
coup d'oeil suffirait, et beaucoup s'en contentent. .le n'entends ])as ainsi les 
voyages. Il y a en tout pays la langue à étudier, la vie à observer sous ses 
faces diverses, et pour cela je prends mou temps. H est des gens qui, pour 
iipprécier la beauté d'une femme, s'empressent gauchement autour d'elle et 
la regardent indiscrètement dans les yeux : l'homme de goût choisit dans un 
coin du salon une place commode, cherche son point de vue, et, attendant 
qu'elle se tourne, jouit à loisir de la grâce de ses mouvemens. .Te trouve 
qu'il faut en a^uir ainsi avec une société étrangère, s'établir à l'aise, et laisser 
l'année dérouler, comme un panorama mobile, les aspects, les usages, et 
les fêtes de chaque saison. Lors de jnon arrivée, le soleil était d'une ardeur 
incommode. Souffrir de la chaleur en Russie, cela impatiente comme une 
déception de programme. L'automne même se traînait avec une molle tié- 
deur, et je conunençais à soupçonner les hivers du jNord d'être aussi menteurs 
que les éternels printemps d'Italie. Pourtant une nuit, connue je sortais ou 



REVUE DE PARIS. 261 

théâtre, je sentis Tair qui mordait mes joues avec une âcreté inaccoTitumée; 
les dalles retentissaient, les ruisseaux criaient sous les roues, l'atmosphère 
était d'une transparence inouie, les dômes étincelaient; eu passant devant le 
palais de Paul, je remarquai son aiguille d'or qui flamhoyait, comme une 
épée, au-dessus de la chambre où ce prince mourut brusquement une nuit. 
C'était l'hiver qui me saluait de son premier souffle, et moi, son hôte, venu 
de si loin pour me confier à lui , je reçus ses âpres caresses avec une sorte 
de volupté cuisante. En ce moment, je pressentis ses rigueurs et ses beautés, 
la INéva peuplée comme une rue , les traîneaux rapides , les fourrures cha- 
toyantes, tant de variétés imprévues d'aspects et de plaisirs. C'était bien 
Phiver; dans la nuit il étendit sur la ville un manteau d'hermine, et le matin 
au réveil elle était charmante à voir dans cette toilette virginale. Bientôt le 
fleuve ralentit sa marche embarrassée, puis tout h coup s'arrêta, comme un 
voyageur transi qui tombe sur la neige. 11 y a quelque chose de solennel dans 
cette crise soudaine et violente, dans cet adieu de la terre qui se voile pour 
six mois, dans ce défi porté par la nature à l'homme qui l'accepte sans crainte, 
car il connaît son ennemi, ennemi loyal qui n'a ni faux sourires, ni perfides 
haleines , et dont les attaques prévues se peuvent soutenir et repousser. I! 
l'attend de pied ferme , il le désire , car il en sait aussi les avantages et les 
bienfaits. Pour tous la vie devient plus facile, les ressources sont doublées; 
les routes, aplanies, glissent comme des canaux et, des extrémités de l'em- 
pire, apportent d'abondantes provisions. Le paysan suspend au croc son 
bétail gelé, qui le nourrira sans qu'il ait lui-même à en prendre soin. Il revêt 
sa touloupe de mouton, qu'il ne quittera plus; il allume son vaste poêle, 
qui ne doit plus s'éteindre, soleil qui n'a pas de caprices, et l'enveloppera 
d'une chaleur toujours éuale , à l'heure où peut-être le Napolitain trem- 
blera sous les rayons pâlis du sien. Dans l'espace d'une nuit tout a changé, 
scènes de la vie, divertissemens, costumes. Les cochers, si beaux avec leurs 
figures d'apôtres et leurs robes persanes , remplacent le chapeau à forme 
basse par le riche bonnet moscovite; les gracieuses laitières d'Okta, en casa- 
quin garni de fourrure blanche et en jupon court, arrivent par volées, ayant, 
attaché à leur ceinture, leur bagage qui glisse derrière elles. A la place des 
voitures qui allaient criant sur un pavé inégal, paraissent les traîneaux qui 
vous emportent sans secousse et sans bruit; nuit et jour les rues en sont 
couvertes : ceux des seigneurs sont garnis de belles peaux d'ours à griffes 
d'argent et d'élégans filets de soie destinés à écarter la neige lancée par les 
chevaux. Il y en a, pour la campagne, qui ont la forme longue, évasée, et, 
au lieu de filet, une toile blanche que le vent enfle comme un»* voile, si bien 
qu'à les voir sui\Te les ondulations de la route profondément sillonnée, on 
dirait une chaloupe voguant sur une mer houleuse. De toutes parts la ville 
s'anime; long-temps assoupie aux îles dans les langueurs de la pastorale, la 
société s'éveille avec fougue aux aaitations de la vie d'hiver : pour auxiliaire 
contre la sévérité du climat, il lui faut l'ardente réaction du plaisir. 



262 REVUE DE l'ARIS. 

J'aime la vie à Fétranger. Là, \e farniente dont on jouissait chez soi avec 
un certain scrupule se trouve anobli et utilisé par une observation inces- 
sante. Se promener, en regardant autour de soi, instruit; demander ses 
pantoufles, même dans la plus modeste prose, est un exercice philologique; 
causer sur la chose la plus indifférente devient un travail attacliant; tel sot 
qui vous ennuierait en français a au moins l'intérêt et le mérite d'une tra- 
duction en regard. Il y a mieux, s'amuser est un devoir, un dévouement de 
profession; la rue, le théâtre, le bal, sont autant d'écoles. Or, nulle part les 
réunions publiques ne sont aussi précieuses qu'en Russie, car nulle part les 
salons n'apprennent aussi peu. Hors de France, et ici surtout, il ne faut pas 
chercher, comme élément régulier, ce moyen monde, cette bourgeoisie dé- 
cente, instruite, sachant parler de toutes choses en bon langage, entendant 
le comfort et l'élégance. Des régions basses et vulgaires on arrive, à peu près 
.sans transition, aux hauteurs de l'aristocratie. J'aimais à visiter le pauvre 
hidalgo de Séville ou de Grenade , sauf à manger ma part de son modeste 
ga.spachu, quand il y en avait pour deux; il m'offrait parfois un type curieux, 
et toujours son idiome sonore. Le gentihomme anglais, chassant le renard 
dans son comté, est encore aujourd'hui une étude intéressante. Mais avec l'aris- 
tocratie moscovite, médaille plus qu'à demi effacée, il n'y a rien à apprendre, 
pas même le russe, qu'elle parle rarement et mal, tandis qu'il y a risque de se 
g.iter son français. Cela vous étonne, et je dois m'expliquer. Lorsqu'en arri- 
vant nous les voyons manier si facilement notre langue, soulevant pour nous 
le voile de la leur, qu'aucune analogie n'aiderait à deviner, nous éprouvons 
une surprise reconnaissante; mais bientôt on s'aperçoit que c'est un Fran- 
çais de convention , dont souvent les expressions et les tournures sont cal- 
quées sur la langue nationale , et , à la longue , on se laisse aller à l'imiter. 
Ainsi on s'habitue à dîner à la restauration, à demeurer au bel étage, à 
mettre dans sa bourse du petit argent, et, ce qui est plus grave, à mourir 
pour avoir reçu un froid. Une jeune personne, pour demander son manteau, 
prononce un mot chez nous déshonoré; une femme vous dit, de l'air le plus 
naturel, qu'elle va partir pour les eaux aussitck que son mari sera en cani- 
cule, c'est-à-dire en vacances. J'ai rencontré quelques vieillards qui parlent 
le français avec une pureté parfaite. Leur éducation remonte à une époque 
où les Russes acceptaient franchement notre influence; aujourd'hui ils sont 
en révolte contre elle, et parfois ils en sont punis. Imasinezoù beaucoup de 
familles vont chercher des précepteurs? à Genève et à Lausanne. Chose 
bouffonne ! trouvant notre souffle trop vif pour ses aiglons délicats , l'aigle 
impériale nous les retire , à nous, après tout, gens de monarchie , pour les 
confier à des républicains. Je veux bien qu'ils apportent de leurs chalets un 
parfum de bergerie et des trésors d'innocence que nous n'avons pas à offrir, 
mais je vous laisse à penser quelle sorte de français pastoral ces na'ifs mon- 
tagnards peuvent enseigner. Il y eut un temps où nous voulions, nous aussi, 
.ivoir chacun notre Suisse; mais ce n'était pas pour élever nos enfans. L'aris- 



REVUE DE PARIS. 263 

tocratie russe, somptueuse, prévenante, hospitalière, est parfaite pour ceux 
qui, venant ici passer un mois, n'ont que le temps de jeter im coup d'œil à 
cette surface élégante. Leur place est marquée à toutes les tables, à toutes 
les fêtes; la dissipation s'empare d'eux et ne les laisse pas respirer. Pour 
moi, qui voulais prolonger mon séjour et le mieux mettre à profit, je ne me 
suis pas laissé prendre à l'amorce emmiellée de cette hospitalité captivante. 
Me bornant à quelques relations intimes, j'ai compté surtout, pour mon 
instruction, sur les scènes de la vie publique, ouvertes à tous, et qui n'en- 
gagent en rien l'indépendance , ni au moment où l'on en jouit , ni plus tard 
quand il plaira de les juger. 

La première chose dont on est frappé à Saint-Pétersbourg, c'est la physio- 
nomie tranchée des divers élémens de sa population. Outre les nationaux, 
divisés en classes si distinctes, il y a une masse flottante d'étrangers, assez 
nombreuse pour former des colonies qu'on peut réduire à trois. Les Anglais, 
retirés dans une île, livrés exclusivement au haut commerce, qui ne les 
oblige qu'à des rapports très restreints, vivent à l'écart, complètement in- 
aperçus, là comme partout, charmant l'exil par les mille détails portatifs du 
bonheur anglais, capital Cork sait beef and butter, — capital fish sau- 
ces, etc., etc. Je gage qu'ils vont jusqu'à préférer le thé avarié de la compa- 
gnie au thé si authentique des caravanes, venu avec le cachet de la douane 
d'Orembourg. 

Les Allemands, exerçant de modestes industries avec une probité prover- 
biale, sont là ce qu'ils sont toujours à l'étranger, humbles, effacés, souples 
et malléables à merci , faisant bon marché de leur nationalité douteuse, rem- 
plaçant volontiers la patrie par la famille, facilement heureux pourvu qu'ils 
aient un piano dans leur arrière-boutique, une pipe en porcelaine peinte, de 
la bière à boire et des lieder à chanter. L'été, on les reconnaît à la simpli- 
cité bucolique de leurs amusemens; on les rencontre allant en bateau avec 
leur samovar prendre le thé sur le gazon des îles. L'hiver, on les distingue 
dans les bals à la coupe inouie de leurs toilettes, à l'intrépidité de leurs 
valses sans fin; dans les concerts, à leur attention courageuse, à leur inal- 
térable résignation dans les ennuis du plaisir. 

Les Français (je ne parle ici que de la colonie enseignante) sont ceux qui 
prennent le moins leur parti de l'émigration. En contact continuel avec 
l'aristocratie, et non sur ce pied d'égalité qui fait seul le charme des rela- 
tions, respirant mal dans ce milieu social où ils vivent à contre-cœur et dont 
ils ont trop à souffrir pour l'apprécier avec calme et indulgence, toujours 
gênés dans l'expression de leur pensée, mécontens, irritables, sans cesse 
occupés à redresser les plis de leur dignité froissée, ils sont exactement dans 
la position de ces jeunes Athéniens exilés à Rome, et que les fiers patriciens, 
subissant avec répugnance leur supériorité intellectuelle et l'autorité de leur 
belle langue, appelaient dédaigneusement Grœculi. 

C'est au théâtre surtout qu'il faut observer ces élémens si divers. Au 



264 REVUE DE PAIUS. 

théâtre français, fréquenté par la haute noblesse, ou pourrait se croire à nos 
bouffes. C'est le même luxe de bon goût, la même distinction de beauté, 
sauf la ligne souvent irrégulière et tourmentée des profils. Au théiUre alle- 
mand, on se trouve transporté dans quelque résidence de grand-duché. Voilà 
bien ces joyeuses et bienveillantes figures, d'une fraîcheur un peu commune, 
encadrées de boucles pendantes, ces modes d'un autre âge, cette ferme ré- 
solution de s'amuser de toutes choses et de rire à bon marché. Si l'on ne 
voit pas tricoter ces honnêtes ménagères, comme à Hambourg, à coup siir 
c'est un sacrifice pénible à l'étiquette impériale. — jMa première visite au 
théâtre russe m'a laissé surtout un vif souvenir; on jouait une traduction 
iïHamlet. Sur la scène ces acteurs inconnus qui étaient si bien pour moi les 
personnages de Shakspeare; dans la salle ces marchands à barbe jaune, avec 
leurs fourrures renversées sur le dossier de leurs sièges, et exhalant de légères 
émanations de ménagerie; cette langue mystérieuse qui voilait pour moi la 
pensée si connue du poète; jusqu'à cette sauvage nature qui sévissait au 
dehors, en si parfaite harmonie avec le drame; le vent et la neige qui fouet- 
taient le théâtre, comme pour compléter la décoration de ces rudes scènes 
Scandinaves , tout cela , joint à l'admirable talent du tragédien Caratighine , 
produisait en moi une intensité d'illusion que je nç dus jamais aux plus 
belles soirées de Hay-Market et de Covent-Garden. 

Mais à certaines nuits le théâtre prend une forme bien autrement curieuse 
et instructive. Alors le mouvement et l'intrigue sont dans la salle; le public 
devient le poète et l'acteur. Me pardonner ez-vous, vous honune sérieux , de 
vous conduire au bal masqué? Soyez sans inquiétude; ces fêtes n'ont pas ici 
l'atmosphère ardente des nôtres; de toutes les contre-épreuves de la gaieté 
française, il n'en est pas d'aussi pâle. Rien de plus calme et de plus ras- 
surant. Les mères de famille y conduisent leurs filles et les exposent en 
loge sans prendre la peine de les voiler. C'est, quant à la gravité, quelque 
chose comme nos anciens bals d'Opéra; seulement il y a de plus ici cette 
quantité d'uniformes, européens et asiatiques, qui produisent, à défaut 
d'autre, une vive animation de couleurs et le bariolage capricieux d'un bal 
(costumé. On y voit m;-iue parfois la figure cuivrée de quelque pauvre reine 
géorgienne que l'on console de sa chute et de l'exil par des honneurs, à 
laquelle, en retour de son trône perdu , on donne un fauteuil dans la loge 
impériale et le droit ùe présider, diadème en tête, à la mascarade dont elle 
u'est pas le moins étrange ornement. .Alais il y a de moins qu'à nos bals 
d'autrefois la science de l'intrigue qui est ici dans l'enfance et ne fera jamais 
de grands progrès. Jlalgré ses vastes proportions, Saint-Pétersbourg est 
singulièrement petite ville. Toute la société se connaît; il ne faut que voir 
ces larges rues si bien alignées dans lesquelles chacun est sûr d'être aperçu, 
qui, à une demi-lieue de distance, trahissent une livrée; ces appartenions si 
ouverts qu'on embrasse d'un coup-d'œil, n'ayant pour la causerie intime ni 
réduits, ni sanctuaires : on comprend tout de suite que la vie doit manquer 



REVUE DE PARIS. 265 

ici de ces mille secrets élégans qui alimentent le bal masqué. Dans ce nioi:de 
à jour, le mystère devient trop vite scandale. Ces gens , qui se sont vus ta 
veille, le matin peut-être, n'ont rien de bien piquant à se dire à l'oreille: il 
ne faut pas chercber ces figures animées d'une anxiété si divertissante , ces 
OEdipes à la torture entre deux sphinx en taffetas noir. Après quelques efforts 
d'imagination pour reconnaître la voix , puis pour se rappeler dans quelle 
maison on a pris le thé ou dansé ensemble, cavaliers et dominos vivent dans 
la meilleure intelligence et pourraient fort bien retirer leurs masques. Pour- 
tant, tels qu'ils sont, ces bals présentent à l'étranger une précieuse ressour{;e, 
d'observation, et c'est pour lui que l'intrigue fait le plus de frais. Il est si 
rare de voir un touriste s'oublier ici après les neiges, que le plus inconnu ne 
peut manquer d'attirer l'attention. On veut à toute force savoir qui il est, 
quel est le but de sou voyage; c'était la première question de chaque domino, 
souvent même sans nulle préparation oratoire , et je ne pouvais leur faire 
comprendre que c'était à eux à me dire ce qu'ils savaient ou devinaient. Se 
rendant une justice par trop sévère , les Russes ne veulent pas croire qu'on 
reste chez eux, l'hiver, sans un intérêt puissant, un livre à faire, du Cham- 
pagne à vendre, une mission à remplir. La diplomatie est la conjecture qui 
les affriande le plus, et vous ne sauriez imaginer de quelles missions fabu- 
leuses j'ai dû me laisser affubler. 

Malgré cette ignorance totale des formes parlementaires, ou peut-être 
grâce à cette innocence du premier âge, j'ai dû à ces bals plus de révélations 
piquantes que la société ne m'en eût offert. J'ai confessé tous les corps de 
l'état en domino; chez elle, j'aurais trouvé l'aristocratie défiante et prude, 
posant avec raideur, ou bien forte sur son terrain, insolente peut-être; j'ai 
mieux aimé me rencontrer avec elle en terrain neutre et à armes égales. Lu, 
quand je lui voyais quelque velléité d'impertinence, je me donnais le plaisir 
de la traiter en baronne de fraîche date qui veut faire la Montmorency et 
qu'on persifle malgré ses grands airs. Elle le mérite bien, je vous jure; mais 
aussi, parfois, je l'ai vue bonne et modeste, épanchant avec joie ses sou- 
venirs de France , puis , bien bas , l'humble aveu de ses tristesses et de ses 
ennuis, les regrets du passé, et, plus bas encore, quelques vagues aspira- 
tions vers l'avenir. Malheureusement, en dépit de toutes ces missions fantas- 
tiques auxquelles elle s'obstinait à croire, mes instructions ne m'autorisaient 
pas à lui donner de l'espoir. Quant à cette liberté si vantée d'aborder l'empe- 
reur, ne croyez pas qu'elle en use pour risquer certaines vérités. Hélas! cette 
pauvre aristocratie n'a plus même le courage du masque, ou du moins ce 
n'est pas la politique qu'elle en couvre. Si, dans ces nuits, elle prend le bras 
du maître, ce n'est jamais en créancière frustrée qui réclame et qui menace. 
Elle sait bien, d'ailleurs, que pour de telles hardiesses le masque la proté- 
gerait uial; ici, le bal lui-même a perdu ses franchises, et l'espioimage ne 
recoimaît ni ne respecte cette trêve de Dieu. 

A propos d'intrigues , j'allais oublier la seule qui mérite ce nom , la plus 



266 REVUE DE PARIS. 

piquante de toutes, car c'est uue intrigue à visage découvert, je veux dire 
mon entrevue avec la police. Partout ailleurs un pareil tête à tête est fort 
désagréable et compromettant. La police habite, d'ordinaire, quelque sale 
réduit dans un quartier mal famé, et si elle vous appelle, vous y allez hon- 
teusement, le long des murailles, comme chez une tireuse de cartes ou quel- 
que chose de pis. A sa porte, on croise des hommes à figures sinistres et 
des femmes à mine souriante. Pour arriver à la maîtresse du logis, il faut 
braver l'atmosphère infecte d'antichambres mal peuplées; on entre la main 
sur la poche , on sort le mouchoir sur les yeux , et si l'on est reconnu , ou 
s'excuse. A Saint-Pétersbourg, il n'en est pas ainsi. La police a pour demeure 
un palais, pour pages de jeunes officiers des plus grands noms. C'est une 
existence de sultane favorite, somptueuse, inquiète, enviée, tremblante entre 
les capricieuses tendresses et les terribles colères du maître , toujours atten- 
dant quelque faveur nouvelle ou le cordon des muets. Aussi, quand on vient 
vous dire un matin qu'elle vous a distingué et désire vous voir, vous vous 
élancez en traîneau avec le trouble charmant d'un premier rendez- vous. Ar- 
rivé à l'hôtel, un laquais vous reçoit discrètement, et vous conduit, foulant 
de moelleux tapis, jusqu'au boudoir dont la portière retombe sur vous. La 
police vous tend la main en souriant, vous offre une cigarette, et, au ! ont 
d'une demi-heure , tout en causant France, Russie, littérature, tabac turc, 
maryland, Taglioni, elle vous a confessé avec une insouciance adorable. 
C'est l'inquisition en peignoir rose , la question extraordinaire en gants par- 
fumés. Si elle vous voit disposé à passer l'hiver, elle vous fait observer qu'un 
hiver russe est une rude épreuve pour les poitrines délicates; elle vous en 
fait un tableau effrayant; puis , en regard, vous montrant dans le lointain la 
France et son climat débonnaire, elle vous attendrit par les touchante- 
images de la patrie et du foyer. Si vous résistez, elle se fait humble : elle 
craint que les plaisirs de Saint-Pétersbourg ne paraissent bien fades à l'étranger 
qui arrive ayant aux lèvres l'excitante saveur de la vie parisienne , h l'oreille 
les accens de Rubini et de la Grisi. IXaturellement , en homme bien appris, 
vous vous inscrivez en faux contre tant de modestie; vous vous récriez sur 
le charme que vous promet l'étude de la société russe; puis, pour un pauvre 
Français, encore tout meurtri de l'émeute, encore tout étourdi de l'aigre cli- 
quetis de la politique , quelle douceur de se reposer un moment à l'ombre 
d'une protection bienveillante, d'apprendre à si bonne école la science du 
bonheur dans le calme, et d'en rapporter les salutaires leçons à ses compa- 
triotes qui en ont tant besoin ! Elle écoute tout cela, comme vous le dites, le 
plus sérieusement possible , et vous remercie d'un sourire encore plus équi- 
A'oque que le premier. Puis elle vous tend de nouveau la main, et la co- 
médie est jouée. Qu'on me le dise, en quel pays la police a-t-elle ces forme> 
exquises de politesse et d'élégance? 

Mais partout , et quelles que soient ses manières d'agir, je l'ai trouvée bien 
ingénue de foire des questions, elle qui doit tout savoir; bien indiscrète 



REVUE DE PARIS. 267 

surtout de vous demander quel intérêt vous pouvez avoir à prolonger votre 
séjour. Outre que la parole a été donnée au voyageur pour ne pas répondre 
h la police, n'y a-t-il pas des raisons intimes qu'on ne saurait trahir? Ainsi, 
quand les sbires du saint-siége demandent à Byroii pourquoi il s'oublie plu- 
sieurs années à Rimini, où il s'ennuie si royalement, faudra-t-il qu'il leur 
livre un nom cher et sacré ? faudra-t-il qu'il confie à ceux de l'Autriche un 
secret bien autrement grave pour lui que l'honneur de vingt femmes, à savoir 
qu'il boite , qu'à Venise on ne marche pas , et que , renversé sur les coussins 
de sa sondole, et drapé avec goiît, il est toujours beau? Cette conjecture 
m'est venue un soir en sortant du palais Moncenigo, et je l'abandonne aux 
biographes du poète. 

Je n'avais, moi, pour me taire, ni ces sérieux scrupules de conscience, ni 
ces frivoles réserves d'amour-propre; mais je n'ai jamais osé dire ma véritable 
raison, tant j'étais sûr d'exciter un rire d'incrédulité. Coimnent convenir 
qu'on passe l'hiver à Saint-Pétersbourg pour apprendre le russe? A d'autres, 
on n'est pas si dupe que de croire de pareils contes. Les Russes sont les 
gens du monde qui parlent le plus de langues et les étudient le moins. Leurs 
travaux de linguistique sont à peu près terminés en nourrice. — Quel âge a 
votre élève? demandais-je à une gouvernante anglaise. — Onze mois, me 
répondit-elle fort sérieusement. Ils en viennent , tout enfans , à parler assez 
bien trois ou quatre langues, voire même le russe, ce qui est moins exigé 
par la mode; mais, encore une fois, apprendre, dans le noble sens du mot, 
par l'étude et l'analyse, est pour eux chose inconnue, et la preuve, c'est que 
sur les langues anciennes que leur valet de chambre n'a pu leur enseigner 
en jouant, ils sont d'une extrême faiblesse ou d'une entière ignorance; auss 
comment adjnettraient-ils qu'un étranger vienne faire de la philologie par 
25 degrés de froid? Vous le comprendrez sans peine, vous qui savez qu'avec 
un dictionnaire , le kamschatka ne m'effraierait pas. Quel livre en effet vaut 
celui-là pour l'infini des ressources , et à lui seul ne les remplace-t-il pas 
tous? Le parcourir, n'est-ce pas promener sa pensée distraite sur un clavier 
immense dont chaque touche éveille quelque idée nouvelle , quelque intime 
souvenir ? Quand on s'est fatigué à suivre la pensée dans sa marche inégale , 
tantôt fille du ciel au vol brusque , ambitieux , tantôt lourde pédante au pas 
embarrassé , n'est-il pas bon de se reposer avec un mot , modeste chrysalide 
où le monde moral dort en germe , humble anachorète dont la solitude fé- 
conde fait réfléchir? Puis dans cette lecture, en apparence si aride, combien 
d'utiles enseiguemens? Étudier les dictionnaires dans leur ordre chronolo- 
gique, n'est-ce pas , comme Cuvier, remonter une à une les couches super- 
posées de la civilisation et de Thistoire? Ainsi, le premier gisement arabe 
rencontré dans la langue espagnole donne la date de l'invasion plus sûrement 
que IMariana; le dépôt tartare, laissé dans la langue russe, pourrait suppléer 
à Karamzine. Il y a tel mot qui fait connaître le caractère d'uue nation, ses 
habitudes, ses tendances intellectuelles. Ainsi, nous autres, peuple d'avant- 



2G8 REVUE DE PARIS. 

garde, nous avous [iris aux Allemands halle! mot de plomb qu'il était utile 
«l'attacher à notre aile, et nous leur avons donné marche', aiguillon que leur 
lenteur n'eiit pas su trouver. Il y a des étymologies lumineuses qui éclairent 
toute une constitution sociale. En russe, le mot kniaz- (prince) vient de 
Ta même source que le mot knout. 

En vivant dans la société des mots , on en vient à trouver à chacun sa phy- 
sionomie, à se sentir pour eux de l'estime et de l'aversion. Il yen a denou- 
vellejnent créés , enfans dont nul contact n'a altéré encore la pureté; il y en 
a qui n'ont servi qu'aux poètes , et qui , après trois mille ans , conservent 
une naïve senteur d'Arcadie; et près d'eux en voilà d'autres coupables, dés- 
honorés, rouges de sang : groupés en phrases ardentes, ils ont blasphémé 
Dieu , soulevé le monde , égaré tout un siècle , et vous les retrouvez là , 
connue de vieux criminels dans un pénitentiaire, isolés, farouches, désarmés. 
Puis qu'un jour le cerveau s'échauffe; que l'imagination souffie sur tous ces 
mots et les anime : alors ils se lèvent et marchent; ce sont autant de mysté- 
rieux voyageurs , et quel plaisir de les suivre aux plateaux de l'Asie , aux 
versans du Caucase et de l'Himalaya, pour recommencer avec eux leurs 
migrations lointaines! Ils défilent devant vous, un à un, vous parlant de 
choses étranges , de sociétés évanouies : il y en a qui nous sont venus tout 
ds'oit avec les croisades, pieux pèlerins brunis par le soleil d'Orient; d'autres 
à travers l'Espagne, armet en tête, avec Abderame, ou, bohémiens honteux, 
avec les Morisques. Il en est qui ont pris de plus longs détours, et vous avez 
peine à les reconnaître, tant ils ont, en chemin, bariolé leur costume, altéré 
leur accent, effacé leurs couleurs. A quelques-uns, on s'étonne de voir le 
[îlaid écossais avec les babouches turques , le béret basque avec la robe traî- 
nante du bonze; d'autres, partis du Pinde et égarés à la suite des caravanes, 
nous présentent le pur profil grec surmonté de la tiare persane ou du turban. 
Enfin , il y en a qu'on interroge en vain sur leur origine , énigmes impéné- 
trables devant lesquelles la science découragée s'arrête, le doigt au front. A 
Kodier seul a été donné de faire comprendre et de prouver par l'exeuiple tout 
ce que dans un dictionnaire on peut trouver de science, d'esprit, de fan- 
taisie et de cœur. Pour moi , je puis dire seulement tout ce qu'une bonne 
étymologie apporte de consolations à l'exil. 

Vraiment, les Russes sont trop modestes. Leur belle langue mérite bien à 
elle seule qu'on s'oublie chez eux; unissant la majesté orientale à la clarté 
européenne, elle a, pour composer ses mots, l'aisance et la richesse de 
l'allemand, sans en avoir la complexité pesante, les contorsions laborieuses; 
comme l'Espagnol, elle possède des notes gutturales, tempérée par des ter- 
minaisons d'une mollesse ionienne, et elle s'unit au chant avec une énergique 
douceur. La poésie lyrique se meut avec noblesse dans l'ampleur de ses 
formes, et la tragédie se taillerait un manteau digne d'elle dans ses larges 
îjlis. Pour la littérature légère, et surtout pour la conversation, pour un 
échange d'idées fines et délicates, elle manque de souplesse, de nuances et 



KEVUE DE PARIS. 269 

de tours rapides. Cela s'explique sans peine. Quand la Russie entama l'œuvre ' 
de sa régénération, elle prit pour instrument une langue étrangère; elle 
voulait que l'Europe l'aidât à ce travail, et elle ne pouvait se passer d'inter- 
prète. La civilisation des idées a marché vite; la langue négligée n'a pu 
suivre , et souvent le contraste entre la naïveté primitive de ses allures et la 
pompe de ses mots rappelle la gravité charmante d'un bel enfant sérieux : 
mais si , à être laissée ainsi en arrière , elle a perdu en raffinemens, elle y a 
gagné le rare avantage de rester populaire , intelligible pour tous dans son 
style le plus élevé. Au lieu de se diviser en deux familles, dont l'une, ano- 
blie, dédaigne l'autre, demeurée roturière, elle a conservé son unité. Grands 
et petits la parlent de même, et s'il y a une différence, elle n'est pas en 
faveur du beau monde, forcé, à chaque pas, de recourir, faute de ressources 
suffisantes, à des locutions françaises. Aussi , pour apprendre le russe dans 
sa pureté , on vous conseille d'aller vous établir dans un village de l'intérieur. 

Pour s'habituer à une langue il est deux moyens pratiques, commodes et 
précieux : les journaux et le théâtre. Je n'ai pas besoin de vous dire que, de 
toutes les formes littéraires, le journal est celle qui a dû prendre ici le moins 
de développement. Tout ce qui ressemble à une tribune est nivelé au sol, et en 
rappelant ce fait, il ne serait pas généreux de vouloir humilier la presse russe 
née d'hier, quand sa voisine allemande, vieille raisonneuse qui a tant à dire, 
ronge son bâillon avec une patience si exemplaire. Un journal en Russie est 
donc ce qu'était la Gazette de France sous Louis XIV, un recueil d'ordon- 
nances, de promotions, de nouvelles de cour. Mais comme si, par une loi 
fatale, le génie de la discussion devait avoir sa part de la main même de ceux 
qui le redoutent le plus, au-dessous de ce monde officiel, comme dans un ca- 
baret au-des.sous d'un salon, on permet aux gens de lettres de s'attabler dans 
un coin, et là de jaser, railler, médire assez à l'aise, surtout de se frotter l'un 
l'autre en toute liberté. Lorsque si près de cette noble compagnie, couverte 
de rubans et de pierreries, si calme et si digne, si contente de soi et de 
toutes choses, qui toujours bénit et approuve, ne parle que de prospérité, de 
faveurs et de fêtes, on voit le feuilleton, prolétaire à la tenue négligée, le fouet 
en main, le cigare à la bouche, riant d'un rire triste et amer, froissant tout 
ce qu'on lui livre, et faute de mieux se moquant de lui-même , se débattant 
dans les entraves qui le gênent, sons les ciseaux qui le mutilent, s'efforçant 
d'élarp;ir sa place, de monter et d'envahir; on trouve parfois qu'il ressemble 
d'une façon effrayante au ferment |)opulaire s'agitant sous les couches pai- 
sible et polies qui le corn; riment : et alors le feuilleton ne fait pas rire, il 
inquiète, car on se rai)pelle conuuent, en tout pays , l'esprit d'examen pré- 
lude, et l'avenir s'éclaire des lueurs prophétiques du passé. 

Quant à la politique, vous imaginez aisément ce qu'on eji fait ici. C'est 
l'histoire contemporaine traitée connue Horace par les jésuites, c'est-à-dire 
expurgée de tout ce qui pourrait offenser la candeur et éveiller l'imagination 
d'un jeune peuple bien élevé. Kn gouvernante sévère et prude, la censure 

TOME X.WII. MAllS. 19 



270 REVUE DE PARIS. 

i^tend son éventail pour cacher à cet innocent pupille li's ( carts de ses aînés. 
Chargée de Tentretenir dans la croyance de l'âge d'or, elle lui présente les 
faits sagement adoucis et sous une forme décente; si bien que le bulletin 
graveleux de l'Europe constitutionnelle devient entre ses mains la plus édi- 
fiante morale en action. Si elle osait, elle lui offrirait le tableau attendrissant 
de nations désenchantées et repentantes, revenant déposer aux pieds de leurs 
rois ces chartes funestes dont elles ont reconnu l'abus. jMais les mots de 
charte, récolution, république, et autres aussi mal sonnans, sont retranchés 
de son vocabulaire, et tel honnête bourgeois de AVladimir ou de Kieff peut 
fort bien mourir avec l'illusion fortunée que c'est un roi qui trône à AVas- 
liington. Moi qui ne lis jamais que les journaux du pays où je me ti'ouve, 
je ne puis assez vanter l'excellence de mon régime actuel pour rafraîchir le 
sang et calmer les nerfs, .le le conseille à tout radical attaqué d'inflamma- 
tion aiguë et abandonné des médecins; à coup sûr cela lui vaudra mieiix 
qu'un pèlerinage au mont Saint-Michel. 

L'office de censeur n'est pas ici d'une médiocre difficulté; c'est une senti- 
nelle placée à la porte du palais, avec défense de laisser passer aucune figure 
désagréable. Y eut-il jamais consigne plus vague et plus embarrassaDte? 
Aussi imaginez ce que la presse française causerait ici d'émoi et de scandale 
si elle arrivait tout droit avec son déshabillé léger et ses libres allures. Par 
bonheur, sur sa route se trouve Berlin, douane sévère où elle est visitée, la- 
zaret où elle se purifie, limbe d'expiation où elle se prépare avant de péné- 
trer jusqu'aux régions bienheureuses de l'absolu. Parfois c'est une pensée 
républicaine qui s'est élancée de Paris , le bonnet phrygien en tête , cou- 
doyant peuples et rois, allant sans doute consoler quelque sœur prisonnière 
dans le Nord. Arrivée à Berlin, on la fouille, on la désarme; à la place de la 
cocarde rouge on lui met au front une couronne virginale; puis, vêtue de 
blanc, elle vient, les yeux baissés , faire révérence à la censure russe qui , 
trompée à ses airs de rosière , l'accueille et lui sourit. Ou bien c'est une 
plaisanterie, à la plume légère, qui va tomber aux mains maladroites d'un 
traducteur prussien. Le bourreau saisit brutalement la pauvre sylphide, flé- 
trit et arrache ses ailes diaprées, déchire sa tunique de gaze et la laisse aller, 
clîargée des lourdes draperies de la langue allemande. Figurez-vous Fanny 
Kssier obligée de danser avec le manteau d'un margrave : aussi la pauvre 
|)laisanterie arrive se traînant sans grâce, si défigurée que moi-même je ne 
reconnais plus cette compagne d'exil. 

Au théâtre l'embarras de la censure n'est pas moindre. Par exemple, qu'il 
s'agisse de monter l'opéra de Gustave, elle y consentira de grand cœur, à la 
seule condition d'un léger changement; il suffirait de remplacer le coup de 
pistolet de la fin par toute autre marque d'obéissance et de respect. Quant 
aux ressources littéraires, les œuvres originales d'une véritable valeur sont 
rares. Les Russes vivent d'emprunts, et nous aurions mauvaise grâce à le 
leur reprocher, d'autant plus qu'ils en conviennent franchement, au moins 



REVUE DE PARIS. 271 

sur l'affiche; plus honnêtes gens en cela que nos voisins d'outre Manche, qui 
nous volent sans vergogne, et signent notre bien de leur nom. Mais si le 
théâtre russe est peu riche en pièces d'une haute portée, il a des esquisses 
de moeurs nationales d'un comique parfait; gtnre plus facile et dont on trouve 
dans les littératures les moins fécondes d'heureuses expressions. Pour avoir 
la caricature d'un peuple, on n'a rien de mieux à faire que de la lui de- 
mander à lui-même; on l'aura plus ressemblante , et à coup siîr le procédé 
sera de meilleur goût. Il y a la même chose à dire de l'exécution dramatique; 
nos vaudevilles et surtout les farces indigènes sont fort bien joués. Pour le 
drame et la tragédie ils n'ont qu'un acteur, mais un de ces hommes qui va- 
lent à eux seuls une armée , l'illustre Caratighine. J'ai admiré les célébrités 
(l'Angleterre et d'Allemagne, et je crois fermement que si notre Tahria a 
laissé un héritier eu Europe, il est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg. 

Dans les autres branches de littérature, les Russes ont des richesses origi- 
nales, des noms qu'ils chérissent et révèrent à juste titre, mais pour nous 
j)resque ignorés. 11 y a peu d'années ils ont perdu, de mort violente, leur 
Pouschkine, qui, si l'on prend en considération la différence des conditions 
locales, peut se placer sans désavantage à coté de lord Ryron. C'est également 
la sublimité du génie tempérée par toutes les grâces de l'esprit; c'est la même 
verve railleuse qui n'eût demandé qu'espace et liberté; surtout c'est le même 
dédain nmer pour les misères et les chaînes sociales, la même aspiration vers 
une vie errante et sans foyer; mais lui, ce n'est pas l'Océan qui l'attire, ce sont 
les steppes sans bornes; ce n'est pas le corsaire jetant à la tempête, comme 
un défi, son chant révolté, c'est le Tsigane promenant sur les bords du Don 
sa tente déchirée. Eh bien! ce poète d'une vraie puissance, l'Europe ne le 
connaît pas. Sa gloire n'a pas plus d'écho que le sifflement de la balle qui l'a 
frappé. 

En tête de la littérature militante , ils ont Tsicolas Gretsh , qui , par les 
(ormes nudtiples du talent, le charme du style, par l'alliance si rare de l'ima- 
gination la plus fraîche à une profonde érudition philologique, surtout par 
sa vieille autorité hautement reconnue et la vénération affectueuse dont l'en- 
toure la jeune école, rappelle, et c'est là un grand éloge, notre patriarche de 
l'Arsenal. Par malheur, cet esprit si riciie et si varié. Allemand par la con- 
science, P'ranrais par la grâce, n'est connu chez nous que de quelques salons, 
qui ont pu admirer sa vivacité et ses saillies. Si par hasard il a passé la fron- 
tière en forme de journal ou de volume, il nous est arrivé couvert d'un voile 
impénétrable, et je puis vous dire combien nous y perdons. 

Ils ont aussi des romanciers ingénieux et féconds, deux aujourd'hui vivans, 
Boulgarine et Zagoskine, qui excellent à peindre les mœurs populaires et à 
tracer les scènes d'histoire nationale. On a essayé de nous les faire connaître, 
mais sans parvenir à nous y attacher; sous l'enveloppe russe, leurs figures 
7i'offrent pas cette réalité profondément humaine qui anime celles de Fiel- 
ding et de Eesage, et fait qu'en elles c'est nous-mêmes que nous regardons 

19. 



272 REVUE DE PARIS. 

vivre et agir. De plus, pour que nous la suivions avec intérêt dans ses dé- 
tails, la société russe ressemble trop à la nôtre en ce qu'elle copie , et h'en 
écarte trop dans ce qui a résisté à la transformation. Elle n'est plus assez 
primitive pour nous captiver par l'étrangeté seule , couinie celle que peint 
Cooper, et elle n'a pas encore , pour s'imposer à l'attention du monde , l'au- 
torité de l'âge et l'éclat des services; elle n'a ni les grâces naïves de l'en- 
fance, ni ces rides fécondes que creuse la science de ia vie, et qui donnent 
à la vieillesse le droit de se faire écouter. L'histoire des Russes nous touche 
bien moins encore. Avant Pierre-le-Graud elle n'est pour nous, et souvent 
pour eux-mêmes, qu'une collection de momies informes, de portraits pâlis, 
de figures mutilées , et à grand'peine en emportons-nous le souvenir précis 
d'un fait ou d'un nom. Quant aux romans intimes, aux délicates analyses de 
oxEur, il se passera bien du temps sans doute avant qu'ils aient à nous offrir 
un diamant comme René ou comme Adolphe^ si même ils doivent le tailler 
jamais. Les femmes qui, seules, pourraient le leur fournir, n'ont pas chez 
eux une place assez haute ni assez d'influence. L'Asie , qui a pesé deux 
siècles sur ce pays, a laissé, comme stigmate de la conquête, l'empreinte de 
ses mœurs aussi bien que de son langage ; or, dans les littératures orien- 
tales, la fennne ne paraît que pour jeter de son balcon des fleurs symboli- 
ques , ou pour être lancée à la mer cousue dans xm sac. Les classes infé- 
rieures de la population russe ont surtout conservé cette empreinte. C'est 
pour les femmes la même vie à l'écart dans les soins du gynécée ou les cau- 
series oisives du bain mauresque, tandis que le mari trône seul au bazar, 
seul parfois à la salle du festin. Même dans les classes élevées, les femmes 
doivent se résigner à un a parte humiliant. Dans les repas on les parque 
toutes ensemble à une extrémité de la table, et, à la fin , les honnnes aiment 
bien mieux rester seuls à boire et à fumer, en s'abandonnant à de libres pro- 
pos, selon la mode anglaise; or qu'attendre, je vous prie, de gens qui ren- 
voient les femmes au desseit, comme si le frein salutaire de leur présence 
n'était pas pour l'esprit , pour la forme des idées, la seule garantie de délica- 
tesse et de distinction? A bien examiner, nous qui préférons à tout le charme 
de leur causerie , nous sommes les seuls pour qui elles soient un élément 
littéraire aussi fécond. Voilà pourquoi un portrait de femme, daté de Paris, 
a la même valeur en Europe qu'avait autrefois une savante ciselure de Ben- 
venuto Cellini. 

Ainsi la littérature russe, qui n'est pas sans richesses, n'a pas jusqu'ici de 
retentissement au dehors. Assise au milieu des neiges, la balalaika en main, 
!a muse slave chante à l'écart, et c'est à peine si nous saisissons quelques 
uotes confuses. Elle se console de l'indifférence du monde en mesurant les 
vastes domaines où sa voix s'étend, en comptant les millions de sujets qui 
l'écoutent. ^lais hélas ! la gloire se fait-elle en famille et sans échos lointains ■! 
La pauvre muse sait d'ailleurs, et c'est là sa grande tristesse, que de hautes 
sympathies lui manquent, que la politique et la guerre sont des rivales pre- 



REVCE DE PARIS. 2?3 

fërées. La Russie n'attache guère d'importance qu'aux chefs-d'œuvre signés 
par ses diplomates et s'occupe peu de ses poètes. Qu'elle y prenne garde 
pourtant, cette insouciance porte malheur; ce sont les poètes qui donnent la 
gloire, et ils se vengent assez par le silence. Il se peut qu'elle soit appelée à 
la première place dans les congrès, mais à ce banquet des intelligences que 
notre siècle prépare à Tavenir, il est à craindre que sa part ne soit faible et 
ses représentans inaperçus. 

Dans les arts, la détresse menace d'être bien autrement grande. Dès qu'un 
peuple commence à balbutier sa langue, il chante, et parfois ses premiers 
essais restent et sont admirés à toujours; mais les arts s'apprennent et se 
forment par une lente étude et de patiens efforts. Les Russes possèdent ce 
(ju'ont pu leur donner, presque en un jour, l'or et la volonté de leurs souve- 
rains, de riches collections rapportées d'Italie et de Hollande; ils entretien- 
nent libéralement des élèves à Rome, et l'imitation a produit quelques talens 
isolés. Ils ont un peintre, Brulof, dont le pinceau fantasque a des éclairs; uu 
sculpteur, le baron Clodt, qui, pour les chevaux surtout, rivaliserait avec 
Marochetti. Ils ont des palais bâtis par des architectes étrangers , et pour 
lesquels ils prodiguent les colonnades avec aussi peu de mesure que les An- 
glais , si fiers de leurs tristes portiques en fer creux , tout près de se croire 
artistes parce qu'ils sont fondeurs. Les églises byzantines sont les seuls mo- 
numens qui aient conservé du caractère; leur cinq coupoles, quelquefois fond 
vert ou bleu , semé d'étoiles d'or, sont d'un bel effet de perspective. Par 
malheur, elles manquent absolument de variété, tant, pour la décoration, 
l'art est gêné par les exigences du dogme. En ce moment, ils en construisent 
une qui promet d'être fort remarquable, au moins par le grandiose, la ri- 
chesse, et, ce qui est plus rare ici, la solidité. Ce n'est que marbre, bronze 
et granit; mais au moment où j'écris, elle est encore à demi cachée par les 
échafaudages, et il en est des édifices qui se voilent pour se bâtir comme 
de ces génies espérés qui s'enferment pour travailler à un grand ouvrage. 
Les amis annoncent des merveilles; le public s'en tient à une espérance mé- 
tiante, et dit comme Alceste : nous verrons bien. 

En musique , les Russes ont des chants nationaux empreints de mélan- 
colie; car toujours les mélodies des sociétés naissantes sont plaintives, comme 
pour ressembler à des vagissemens. Depuis quelque temps ils s'essaient à 
l'opéra. La fie pour le Cz:ar, de Glineka, est d'une originalité précieuse, 
leur première œuvre d'art peut-être qui n'ait rien imité. La science y revêt 
une forme si naïve et populaire, c'est, comme poème et musique, un résumé 
si fidèle de tout ce que la Russie a souffert et chanté, elle y retrouve si bien 
ses haines et ses amours, ses larmes et ses joies, sa nuit profonde et son 
aurore radieuse; c'est d'abord une si douloureuse plainte, puis une hymne 
de rédemption si fière et triomphante , que le dernier paysan, transporté de 
son izba au théâtre, serait touché jusqu'au fond du cœur. C'est plus qu'un 
opéra, c'est une épopée nationale, c'est le diame lyrique rendu à la noblesse 



274 REVUE DE PARIS. 

de sa destination primitive , alors qu'il n'était pas un amusement frivole, 
mais ime solennité patriotique et religieuse. Je n'ai jamais assisté à ce spec- 
tacle sans une profonde et sympathique émotion. 

Il ne faut^ donc , en fait d'arts , demander aux Russes que des succès 
épars, mais rien qui ressemble à une école; en auront-ils jamais? Il est permis 
d'en douter. Pour toutes choses leur aptitude est très vive, mais ils sont peu 
faits pour des études persévérantes. Puis les arts, aussi bien que les lettres, 
souffrent de préoccupations rivales. Comme ces cadets de famille lancés de 
bonne heure dans le monde avant leur éducation terminée, et qui, se trou- 
vant trop gentilshommes pour devenir marchands ou artistes , prennent la 
cape et l'épée , le peuple russe s'est fait militaire. Ici la caserne s'élève au 
faîte de l'édifice social; le commandement de la manœuvre couA^-e les voix 
de l'école et le chant des poètes. La Russie dirait volontiers comme l'an- 
cienne Rome : Aux autres les arts énervans de la paix ! à moi la domination 
des armes ! Rome pouvait prendre cette devise, qui du reste trahissait encore 
plus de jalousie que d'orgueil; le chaos des sociétés nouvelles ne pouvait 
se débrouiller que par le glaive, et ce travail voulait un long avenir; mais de 
nos jours , devenue vieille et amie du repos , l'Europe craint d'exposer aux 
rudes secousses de la guerre sa constitution fatiguée. Elle s'est livrée, 
corps et ame, à la diplomatie, empirique accommodante, aux élégantes 
manières, à la parole mielleuse, qui guérit tout sans employer ni le fer 
ni le feu. Que les fils de la politique s'embarrassent, elle approche, lente et 
boiteuse, comme les Prières d'Homère, relève ses manchettes de dentelle, 
et, de ses doigts blancs et déliés, dévide patiemment l'écheveau mêlé; que 
deux peuples se soufflettent, ne craignez rien : conciliatrice prudente, elle 
dit n'avoir rien vu ni entendu , qu'après tout il n'y a pas de quoi se couper 
la gorge; puis, au lieu d'armes, présentant aux adversaires deux plunies 
croisées, les oblige à signer que l'honneur est satisfait. Depuis que son 
règne est établi, la guerre n'est-elle pas un peu devenue comme ces ton- 
nerres d'opéra qui dorment dans la coulisse jusqu'à la scène à fracas? Qu'on 
s'y prépare comme à l'éventualité d'un duel , soit; qu'on tienne ses pistolets 
en état, que l'on casse de temps en temps un fleuret pour s'entretenir la 
main , à la bonne heure ! c'est assez pour la prudence et la dignité; mais , 
dans le siècle où nous sommes , croire à Pépaulette comme position sociale 
en Europe, ne marcher qu'au son du tambour, et, quand les autres peuples 
ont pris le frac et la robe de chambre, vivre seul cuirassé, éperonné, armé ' 
jusqu'aux dents, n'est-ce pas rappeler cet honnête chevalier de la Manche, 
parcourant , la lance au poing , les routes paisibles de l'Espagne , et faisant 
gravement la veille des armes dans la cour endormie de la venta? 

Au reste, je n'en veux à ces goûts soldatesques que pour le tort qu'ils 
font à de plus nobles tendances; car, à cet appareil militaire, la vie de chaque 
jour doit un éclat , un air gaillard et cavalier dont nous n'avons plus idée 
depuis que Ihabit noir donne à nos fêtes même un aspect si lugnbre et si 



REVUE DE PARIS. 275 

bourgeois. D'ailleurs la Russie répondrait sans doute, si elle en prenait la 
peine , que si elle se tient ainsi en armes , fronçant le sourcil et brandissant 
son orrand sabre , ce n'est pas l'Europe qu'elle regarde , mais qu'elle a du 
côté de l'Asie des intérêts et des vues qui demandent cette attitude mena- 
çante et ces airs guerroyans. Après tout, au point où en est la civilisation 
intellectuelle de ce pays, ses ressources sont déjà bien suffisantes pour dé- 
frayer quelques mois de séjour, surtout si , par une sage entente de ses plai- 
sirs autant que par justice, on ne gâte pas les jouissances présentes par le 
perfide souvenir de décourageantes perfections. C'est le tort qu'ont d'ordi- 
naire les rares touristes qui se hasardent de ce côté; ils touchent du bout 
des lèvres à une civilisation encore jeune, et, parce qu'ils ne lui trouvent 
pas le haut goût de la nôtre, ils rejettent la coupe avec dédain. Toute diffé- 
rence les révolte, comme si, en voyage, il n'y avait rien de curieux que les 
différences, comme si, passé la frontière, il ne fellait pas remercier les sens 
qui veulent bien ne pas nous ressembler. Us s'agitent ub mois dans les dis. 
sipations du grand monde, à ces hauteurs d'où les détails et les causes 
échappent , dans ces régions parfumées où l'on n'a guère à étudier que la 
coupe des uniformes et le dessin des nmzourkes. Ils se laissent combler de 
politesses et parfois d'honneurs, imprudence où ne tombe pas celui qui veut 
garder décemment sa complète indépendance d'expression. Le grand point, 

c'est qu'ils puissent dire : J'ai été à la cour! sa majesté m'a dit etc.; 

comme si, dans ces conversations officielles, il y avait rien à apprendre; 
comme si , dans la vie de même qu'au théâtre, pour bien voir et bien écou- 
ter, il y avait rien de mieux qu'une place au parterre. Puis ils courent 
la poste, leurs tablettes en main, sans savoir un mot de la langue, pour 
demander raison de ce qui les choque et surprend. Revenus chez eux, ils 
publient hardiment autant de volumes que leur voyage a duré de semaines, 
tranchant sans façon les questions les plus délicates. Quant à passer un 
hiver dans ce pays, ils s'en gardent bien. Pour moi qui n'écris pas de 
volumes, et qui, bien honnête homme par le temps qui court, vous donne 
eu quelques pages la récolte d'une année entière , j'entends autrement les 
devoirs de la profession, et j'en suis récompensé par de vifs plaisirs. L'hiver 
que j'ai passé à Saint-Pétersbourg a été un de mes plus agréables et plus 
utilement remplis. Je n'ai point, je vous jure, regretté ceux de Naples, dont 
la tiède oisiveté est fatale à la vie de l'esprit; fort inconifortables d'ailleurs, 
gueux à la mode, n'ayant que leur rayon de midi, grelottant soir et matin 
les pieds sur un brasier, dans un maigre manteau, et qui, faute d'un peu 
de bien-être intérieur propice à l'étude , vous jettent au soleil des places , 
lazzarone en gants blancs. Ici , loin de se plaindre du froid , on l'aime et 
bénit; car le froid , c'est la lumière , le mouvement et la vie; c'est la rue 
animée d'équipages, de riches étoffes, de visages frais et rosés. S'il diminue 
et menace du dégel, on s'inquiète, on le rappelle; au moment où, sombres 
et maussades, Paris et Londres se morfondent tristement, les pieds dans Ia> 



276 REVUE DE PARIS. 

fange, la tête dans le brouillard , il faut voir comme Saint-Pô; ersl)ourg est 
charmant d'éclat et de gaieté. Il est diflicile de concevoir, sans l'avoir goûtée, 
toute la douceur d'une course en traîneau. On va faire des piqueniques dans 
les villages voisins , entendre, au wauxhall de Pavloski, les Tsiganes, sau- 
vages et mystérieux chanteurs dont le chef, à la figure expressive et mobile, 
debout, la guitare en main, le corps penché, la respiration haletante, semble 
les fasciner de son regard fixe et profond. On va aux îles faire l'essai des 
montagnes de glace , ou assister aux courses de rennes sur la INéva. La 
nuit, c'est encore un plaisir de parcourir la ville, surtout quand la neige 
étincelle sous la lune et que le fer des traîneaux y laisse en fuyant des traces 
lumineuses qui se croisent en tout sens comme des rubans de feu; en allant 
au bal, on rencontre une foule d'équipages découverts, revenant du théâtre, 
et, suivi d'une escorte intéressée, l'omnibus du conservatoire qui ramène au 
sérail les jeunes sujets du chant et de la danse. On voit autour d'un feu de 
bivouac un groupe de cochers, la barbe poudrée à frimas, qui se chauffent, 
les bras tendus, et, se dessinant sur la flamme, l'élégant profil d'un cheval 
qui piaffe et secoue sa crinière glacée. A travers les fenêtres que souvent 
rien ne voile, si ce n'est un rideau de verdure et de fleurs, on surprend au 
vol quelque scène intime, une famille prenant le thé, une femme au piano, 
ou bien tout le luxe d'une fête qui brille et retentit. Partout ailleurs la vie 
privée cache ses joies égoïstes derrière xm double rempart de volets et de 
tentures. Ici , elle les livre à tous; elle jette au passant le reflet de ses lustres, 
les enivremens de sa musique; elle le peut sans scrupule, car elle sait qu'il 
n'y a pas , rôdant autour de son seuil , ces misères affamées et envieuses 
qui, rentrant le soir sans pain, lancent un regard de colère et de menace à 
la fête qui les insulte. « On ne meurt pas de faim en Russie » est un pro- 
verbe dont il est permis d'être fier. 

Puis, de temps en temps, c'est une solennité religieuse. Le 6 janvier la 
population s'assemble sur le fleuve pour la bénédiction des eaux. Un petit 
temple circulaire, à colonnes, s'élève en face du palais. Le prêtre y monte, 
livrant au vent sa longue chevelure, et commence la cérémonie, à laquelle, 
malgré l'intensité du froid, tous, empereur et peuple, assistent tête nue. 
Enfin Pâques vient clore l'hiver par un derniei- transport. A minuit le canon 
gronde dans la ville illuminée; la foule inonde les temples. Ce n est point la 
piété recueillie de nos églises; c'est une ivresse bruyante, exaltée, telle qu'il 
la faut peut-être pour saluer un dieu retrouvé. Aotre clergé, avec sa tenue 
modeste, ses mouvemens réservés, ses prières à voix basse, serait là fort 
mal à sa place; mais le pope a des allures mâles et cavalières, un dévelop- 
pement de formes et de taille, v.ne vigueur de poumons, une pompe hardie, 
qui ne craignent pas cette jubilation désordonnée et la dominent. Christos 
voscress! Le Christ est ressuscité! Ce cri retentit au même instant dans 
tout l'empire. Tout autre bruit s'éteint, toute autre pensée s'arrête, le même 
mouvement rapproche toutes les mains et toutes les lèvres; esclaves et sei- 



REVUE DE PARIS. 277 

gneurs s'embrassent, non pas de ce baiser dédaigneux et timide , tel que 
l'échangent, d'ordinaire, le gentilhomme qui s'humanise et le pauvre qui ose 
a peine le prendre; c'est un baiser franc, sonore, d'une égalité toute chré- 
tienne. Vous avez aussi, vous, étranger, votre part de ces pieuses caresses. 
Telle dame que vous connaissez à peine, pendant que vous portez sa main 
à votre bouche, vous baise à la joue, suivant la mode russe. Que refuser ce 
jour-là à l'homme qui se présente avec l'œuf de Pâques, peint ou doré? Pen- 
dant huit jours les divertissemens sont en permanence sur la place du palais, 
et le peuple s'y livre avec une joie d'enfant que le notre , dès long-temps 
blasé, ne connaît plus. Au reste ce sont à peu près les mêmes jeux et les 
mêmes spectacles. Je me rappelle une parade de pauvres INIexicains, en tricot 
rose, dont le costume, par le froid qui durait encore, était bien la concession 
la plus rigoureuse que l'art eût jamais faite aux exigences de la couleur 
locale. Pour moi, j'ai rempli mon rôle de touriste avec une constance dont 
les Russes m'ont dit avoir vu peu d'exemples. Représentant de la France à 
des fêtes quelque peu primitives, le souvenir des nôtres ne m'a rendu ni 
indifférent ni sévère pour ces naïfs essais. J'ai encouragé le saltimbanque 
slave, applaudi le cheval savant de l'Ukraine, et répandu les copeks dans le 
petit commerce en plein vent. J'ai mangé avec estime le craquelin de Yi- 
bourg, et, comme un vrai croyant, rendu mes devoirs au blbii sacramentel. 
Mais ce que j'ai vu de plus curieux peut-être, c'est, cà une boutique de jouets, 
la charge si connue du plus fécond de nos romanciers, apportée sans doute 
par quelque princesse enthousiaste, et imitée en bois par un artiste de vil- 
lage, qui ne savait pas, certes, à quelle gloire il s'attaquait. Si jamais l'ori- 
ginal voyage de ce côté, voilà une surprise de vanité à laquelle il ne s'attend 
pas. Pendant toute cette semaine, comme aussi pendant celle qui précède le 
carême, je me suis tenu en faction sur la place, ne la quittant que pour 
aller, vers deux heures, au théâtre, qui lui-même est en permanence et a 
ses représentations de jour et de nuit. Je me suis multiplié, et jamais voya- 
geur n'a fait un service plus rude et plus consciencieux. Je ne le regrette 
pas, car mon dévouement, j'ose le dire, a été apprécié par les indigènes, et 
ne peut que resserrer les relations affectueuses des deux pays. Il y a bien 
des notes diplomatiques qui n'en pourraient pas dire autant. 

Vous le voyez, l'hiver russe n'est pas si terrible qu'on se le figure; ])our 
moi, j'en aime l'âpre franchise et les austères beautés. C'est avec regret que 
je l'ai vu finir, et il m'en coûte de le quitter encore pour vous parler de cette 
saison pâle et douteuse que, par ces latitudes, on appelle l'été. 

Moscou, 1810. 

Henri Mérimée. 

{La fin a un prochain numéro. ) * 



LES 



MYSTERES DE LONDRES 



RENOUVELES. 



La Taverne flottante. — Maman Creswell. 

— L'Oraison funèbre d'une dame de maison. — Dick le Désossé. — 

Macheath-le-Beau. — Les Rats d'eau — 

Les Délassemens de Ketch le sentimental. 

— Robert Macaire en 1727. — Titus-le-Chapelain. 

En ce temps-là., c'est-à-dire il y a plus d'un siècle, Chourineur, Gotia- 
ieme, Maitre-d' École, étaient fort à la mode en Angleterre. Les romanciers 
faisaient absolument, pour les menus plaisirs du bourgeois de Londres, ce 
que i\I. Eugène Sue a fait pour nos menus plaisirs. On retrouvait ces per- 
sonnages du ruisseau et de la taverne sur le théâtre et dans les romans; on 
avait un goût très vif pour l?s histoires encanaillées. J'ai toujours cultivé 
cette inutile et séduisante science des curiosités anciennes, et je ferais frémir 
le lecteur, si je dépouillais pour l'amuser le Calendrier de Newgate, et YHiS' 
taire de Colly-le-Rossignol {une véritable Goualeuse), et surtout les Grandes 
Jnnales des voleurs de mer et de rivière. 

On ne pouvait pratiquer cette espèce de brigandage qu'à Londres, sur les 
bords de la Tamise. Pour cette piraterie en grand, dont la métropole était la 
proie et à laquelle les vastes flots de la Tamise servaient d'asile et de théâtre, 
on avait inventé des bateaux à recel , et la plus considérable de ces admi- 



REVUE DE PARIS. 279 

nistrations fluviales était une taverne flottante, ou plutôt un fort beau café, 
destiné à cet usaiie. Ou dressait des eufans à nager entre deux eaux , traî- 
nant après eux les oi)jets volés, que l'on renfermait dans des outres huilées. 
U y avait une hiérarchie et un service parfaitement organisés, une marine 
aux ordres des pirates, et des distinctions honorables pour les voleurs à 
succès. Counne dans tous les pays commerciaux et avides, on ne se faisait 
pas faute de détruire la propriété dautrui pour s'attribuer un très petit béné- 
fice. Avec une vrille, on perforait de grands vaisseaux, et, par de légères 
saignées multipliées, on parvenait à les couler bas; quand ils faisaient eau de 
toutes parts et que les ballots flottaient sur la Tamise, ils devenaient la proie 
des water-rats, qui avaient des bateaux tout prêts. 

Les grands romanciers, Walter Scott, De Foe, Fielding, ont exploité ces 
vieux mystères de Londres, mais ils en ont dédaigné la partie infecte. Aussi 
reste-t-il beaucoup de cette matière première, non la portion la plus exquise, 
sans doute, — mais la plus bizarre. 

Que dirait le lecteur si je mettais sous ses yeux la f ie et les Actes de 
Maman Cre.swell, dont je n'ose pas trop indiquer la profession, bien que 
M. Parent-Duchatelet soit moins modeste que moi, et que sa majesté 
Cliarles II en personne l'honorât de sa présence et daignât inspecter la 
maison qu'elle dirigeait ? C'était une époque florissante pour ces dames; les 
beaux esprits du temps ont écrit la vie et les anecdotes de neuf d'enti-e elles : 
mère Ross, mère Bennett, mère Moseley, etc., mais surtout [mère Betty 
Beaulie, qui accusa devant la justice Charles-Maurice ïellier, archevêque de 
Reims, de lui avoir fait des commandes et de ne l'avoir pas payée. L'arche- 
vêque était venu à Londres avec le duc de Créqui pour négocier le mariage 
du dauphin de France avec la fille du duc d'York. C'est un historien grave, 
\\ ood , auteur de la curieuse Histoire d'Oxford, qui raconte ce fait. — Dans 
la vie de cette femme, imprimée en 1710, on voit qu'elle avait fondé une vé- 
ritable administration et quelle couvrait d'un réseau d'émissaires et d'es- 
pions l'Angleterre et même la France. Elle mourut riche et commanda d'a- 
vance son oraison funèbre, dont elle déposa l'argent ciiez un notaire, sous la 
c<)ndition expresse que le prédicateur ne dirait d'elle que du bien. JFell, la 
dernière syllabe de son nom, veut dire bien, connue chacun sait. Je copie le 
sermou qui fut prononcé : « Par la volonté de la défunte, je ne dois faire men- 
tion d'elle que bien (well). Voici tout ce que je vais en dire. Elle est née 
well, elle a vécu well, et elle est morte well, car elle a reçu à sa naissance 
le nom de Creswell, elle a vécu à Clerkenwell, elle est morte à Bridewell. » 
Nous ne voyons plus de ces choses, nous n'écoutons plus de tels sermons; 
la société moderne est devenue moins hétéroclite et moins poétique; mais 
l'association des haïsseurs de la société est la même chez nous qu'alors, et 
tous les personnages de M. Sue, même Rigolette, se représentent chez l'au- 
teur de liobinson et ses cxjntemporains. Les ouvrages du genre des Mystères 
de Paris qui se publièrent ou se représentèrent à Londres entre 1727 et 



280 REVDE DE PARIS. 

1750 sont en grand nombre. Les bohémiens de la capitale anglaise se re- 
trouvent tout entiers dans V Opéra du Gueux, — Beg(jni''s Opéra. 

L'auteur, petit homme aimable et spirituel à qui la cour avait promis une 
position qui se fit attendre toujours et ne vint jamais, se vengea des mœurs 
et des habitudes des gens avec lesquels il avait vécu en faisant rire le pu- 
blic 5 leurs dépens; il trouva un assentiment universel. Le coup était hardi; 
il réussit merveilleusement bien à .John Gay, c'était son nom. I^a bourgeoisie 
venait de s'emparer des affaires; elle ne voulait pas être opprimée par la 
noblesse. Elle trouvait avec raison que messieurs les gens de cour avaient 
de mauvaises mœurs , et que leur mépris pour les humbles n'était pas trop 
justifié. Quel coup de maître que de confondre la canaille dorée avec la ca- 
naille des carrefours! Les séducteurs à talons rouges, les hommes à la mode, 
les marquis débraillés que la France estimait fort à la même époque et qui 
dominèrent toute la régence , se trouvaient ainsi traînés aux gémonies du 
théâtre. C'était une fort grande affaire. L'élément populaire se vengeait, il 
annonçait son pouvoir et ne voulait pas que Ton se tro)npàt sur la position 
que lui avait faite la révolution de 1088. La France, au contraire, aimait 
l'orgie, elle s'amusait avec Turcaret et Gilblas; Turcaret est une protestation 
contre la finance, comme VOpéra du Gueux est une protestation contre les 
mœurs de la noblesse. La société française, endettée par Louis XIV, et qui 
allait faire trois fois banqueroute, sentait sa plaie, comme la société anglaise 
sentait la sienne, qui était l'aristocratie vicieuse et triomphante. Aujour- 
d'hui , nous touchons du doigt la nôtre : c'est la spéculation iuipudente et 
l'avidité commerciale. 

Le cadre de l'œuvre de Gay est hardi et ingénieux. Au lieu d'un poète de 
cour mettant en scène des hommes de cour et les raillant, il s'agit dun 
mauvais drôle qui habite la rue aux Fèves de Londres , le quartier Saint- 
Gilles , peuplé comme on le sait d'Irlandais affamés et de femelles à figure 
humaine. Le Begijar, joueur d'orgue et chanteur de ballades, habitué à ré- 
jouir de ses compositions les habitans de sa paroisse natale, apprenant 
qu'un directeur de théâtre a besoin d'une pièce, vient lui offrir ses services 
que l'on accepte, faute de mieux. C'est la première scène. L'œuvre du 
Gueux, que l'on représente ensuite, se déroule avec la même netteté et la 
même rapidité. C'est fort joli, plein d'une verve incisive et excellente. Rien 
de plus original , de plus vif et de plus fin. On est chez un certain Peachum, 
à la fois receleur, agent de police, prêteur sur gage, moraliste et homme 
d'ordre. L'admirable tenue de ses registres émerveille. Il est impossible de 
ne pas rendre hommage à tant de régularité. C'est le couimerfantdu monde 
le plus exact et le plus loyal. Cette excellente satire de l'esprit de lucre, qui 
se croit vertueux quand il a supputé ses gains, n'a été osée sur aucun 
théâtre moderne de France, quoique ce soit une des choses les plus remar- 
quables du uionde actuel de confondre la régularité de l'industrie avec le 
dévouement de la vertu; aujourd'hui, l'on ferait presque un mérite de la 



IIEVIE DE PARIS. 281 

précision dans le vol. Il faut voir avec quel scrupule le receleur fait pendre 
ses confrères les uns après les autres, mettant de côté pour sa vieillesse, 
et recommandant à sa femme Téconomie. Certes , si les caisses d'épargne 
eussent été inventées alors, Gay n'aurait pas manqué de jeter en scène ce 
moyen offert aux domestiques pour voler leurs maîtres en sûreté de con- 
science et mettre à l'abri les produits de leur pillage. 

Au centre de cette jolie satire de l'élément bourgeois contre lui-même, 
paraît Robert Macaire, le capitaine iMacheath, qui occupe et remplit tout le 
reste du drame. Il est beau, il est galant, il ne manque ni d'esprit, ni d'au- 
dace, ni de grâce; son ascendant subjugue toutes les femmes, il les raille, 
les mène, les domine à son gré. Il a des mots, des traits, des saillies. Il est 
charmant; c'est le Bolingbroke, le Lauzun ou le Richelieu du ruisseau; 
Robert iSIacaire; — à cette exception près que ce n'est pas la prudence du 
banquier qui J'anime, mais l'indifférence spirituelle et moqueuse du gen- 
tilhomme séducteur. 

Vous devinez quel profond dédain il a pour le mariage. Il se marie tous 
les jours; les femmes ne l'en aiment que mieux, et toutes le veulent. Il est 
tendre, il est généreux, il est riant. Il faut le voir entouré de son sérail, 
distribuant ses faveurs, jetant le mouchoir et passant du grand cliemin à la 
taverne, de la taverne à la prison, avec une aisance qui charme les yeux et 
l'esprit. Il se fait aimer; bien entendu que le mariage n'a pas de séduction 
pour lui et qu'il accable de son dédain cette manière d'en finir avec l'amour. 
Peachum et ses acolytes sont absolument de la même opinion, et c'est là, 
sans contredit, la partie la plus originale de la pièce. INéricault Destouches 
a pris à Gay son Philosophe marié, mauvais ouvrage, faux, louche et pâle, 
qui développe sérieusement une plaisanterie leste, pimpante et Tive, et la 
détruit en la parodiant. Ce Destouches n'a fait qu'imiter le théâtre anglais, 
et l'a toujours mal imité. C'est dans un très petit cercle seulement, quoi que 
Destouches en ait dit, et non dans le cercle des gentilshommes et des phi- 
losophes, que l'on a eu honte d'être marié. 

Ainsi, les mystères de Londres et de Paris ne sont pas nouveaux. ]^ous 
sommes toujours tentés de croire que le monde conmience avec nous; égoïsme 
singulier. Les bizarreries de notre époque nous frappent et nous émerveillent. 
Il nous semble que personne n'a jamais agi , pensé, marché, joui ou souffert 
comme nous agissons et souffrons. 

On s'est fort étonné récemment de ce plaisir singulier qu'a trouvé la 
France à fouiller dans les profondeurs de ses crimes. Il y a aujourd'hui 
une manie de mystères; on veut savoir tout ce que recèle de monstres la 
vieille société, tous les animalcules contenus dans la goutte d'eau corrompue, 
les singularités microscopiques; — ce qui se fait dans la réunion des voleurs, 
ce qui se dit dans les bouges et les estaminets borgnes; — les curiosités de la 
police secrète; — la vie intime des pauvres créatures qui n'ont pas eu resj)rii 
de faire du vice élégant. 

Il y a long-temps déjà que cette manie nous a pris , et ce n'est pas un 



282 ■ REVIE !>E PAIUS. 

auteur qui Ta créée; le puLiic a trouvé cette veiue nouvelle de Tart, si du 
moins il s'agit d'art. 

Robert Macaire a commencé; un admirable type, une très belle création, 
dont on n'a pas écrit l'histoire. Nous ne sommes pas méchans, peut-être un 
peu plats et un peu vils tout au plus, avec les qualités et les vices de la bou- 
tique , les grâces et les tricheries du comptoir, les folies et les bassesses du 
commis-voyageur. Mais les gros vices nous répugnent; cela ne nous va pas. 
Si le siècle était somnambule, il n'effacerait point , comme lady Macbeih , la 
tache de sang de ses mains, mais la tache de boue. Les aïeux tuaient, les 
pères faisaient l'orgie , les petits-(ils volent. On peut faire son choix entre 
ces diverses manières d'être; moi, je n'ai pas d'opinion, ou plutôt, si j'en, 
avais une , je me garderais bien de la dire; — ce temps-ci ne veut pas qu'on 
le regarde de travers. 

Peut-être préférerais-je les vices chevaleresques , les meurtres féodaux , 
les rapines violentes et courageuses , enfm le rouge et ardent soleil qui se 
levait sur le moyen-àge et léclairait d'une lueur sanglante, à ce pâle météore 
qui projette son rayon maladif sur les temps indus'aieis et couunerciaux. 

Toutes les époques ont leurs monstres; un archevêque féodal, la massf^ 
d'armes pointue à la main, de peur d'ensanglanter son caractère chrétien, 
est un monstre bien conditionné; mais il a de la vie , du nerf, de la force, 
et tous les archevêques ne sont pas tenus d'assommer pieusement les Sar- 
rasins. A côté des grands-inquisiteurs , il y avait des saint Bernard et des 
saint Bonaventure. Dans les époques de commerce et de luxe, le crime ne 
tourne plus à l'inhumanité, à la cruauté, mais à l'escroquerie. Un poète, 
voué à l'idéal par le fond même de ses idées, se met à calculer s'il peut ré- 
imprimer douze fois son poème, y jeter beaucoup de blancs et attraper le 
public. Un romancier dont l'observation des mœurs est le devoir ouvre Lou- 
tique d'horreurs. Le Parnasse, comme on disait autrefois, devient une vaste 
foire de petits détaillans, et c'est à qui empochera le plus lestement l'argent 
du public. 

Les grands types de la comédie moderne ont très bien saisi cela. Et vou- 
lez-vous savoir quels sont ces grands types .> Je vais vous étonner; vous allez, 
rire du docteur et de ses prétentions; vous direz que le critique est devenu 
'ou. Comme on voudra. Dans un temps où presque tout le uioude a le courage 
des opinions qu'il n'a pas, il faut que quelqu'un professe celui des opinions 
qu'il a. A mes yeux , les grandes créations comiques du teuips n'ont été 
jetées sur la scène par aucun des grands poètes ordinaires du public; ce n'a 
été ni cet esprit lin qui s'est appliqué à la poésie et qui s'appelait Casimir 
Delavigne, ni cet autre esprit d'architecte subtil et ingénieux qui s'appelle 
Scribe , ni aucune des grandes llammes ou des étoiles littéraires de cette 
époque qui ont fourni les types caractéristiques de la comédie du temps. 
Ces types sont tout simplement Robert .Macaire , qui n'a été fait par per- 
sonne, mais qui s'est fait tout seul, qui est né de lui-uiême. Ce sont les 
&\xh\\\\\ts, Sallimbanques , évidemment de la même famille que nos vieux 



REVUE DE PARIS. 283 

amis (le rOurs et le Pacha. Le charlatanisme, l'avidité industrielle, la ruse 
commerciale, n'ont jamais été plus naïvement, plus admirablement repré- 
sentés; et tous ces types flottaient dans l'esprit du public bien plus que 
dans le jeu des acteurs et dans l'imagination des auteurs. 

Cette naissance de l'étude des monstres sociaux est tout-à-fait intéressante. 
Nous avons vécu d'abord sur la joie que nous a causée le dialogue de ces deux 
braves montreurs d'ours que le tyran Schaabaam avait à sa cour. L'admi- 
rable Gringalet et le sublime Odry des Saltimbanques leur ont succédé. Avec 
quel bonheur entend-on encore aujourd'hui ces paroles retentir : Je sauve 
la caisse! C'est le cri de l'époque, c'est le mot d'ordre universel : sauver la 
caisse ! Qui a sauvé la caisse a tout sauvé; qui a perdu la caisse a tout perdu. 

Après les Saltimbanques, qui sont un vrai chef-d'œuvre, est venu le cé- 
lèbre liobert Macaire, le grand symbole. Celui-ci, c'est le crime agréable, 
le haillon qui se drape, la plus cruelle moquerie contre l'élégance et la pré- 
tention supérieure du vice. On sait comment le chef-d'œuvre est éclos ; 
c'est un fait curieux dans l'histoire de nos mœurs. Deux jeunes auteurs qui 
vivaient de crime en fort bons garçons, avaient inventé pour la dix millième 
fois un forfait commis dans une auberge. Le scélérat sérieux qui coumiettait 
le crime n'amusa point le public. Le parterre se mit à rire au nez de l'as- 
sassin; l'assassin était Frédérick-Lemaître, ce grand homme que vous savez. 
Se voyant moqué, comme il est homme d'esprit, il se prit à rire avec le public. 
Il lit crier sa tabatière; les spectateurs éclatèrent. Il se campa sur ses han- 
ches, carrément, et prit des airs de foyer de l'Opéra; on rit plus fort. Voilà 
donc l'acteur et le public riant de concert à qui mieux mieux, et de l'auteur 
et du mélodrame, et du criuie et du criminel, et de la tabatière et de ce bon 
ftl. Dormeuil aux bas gris , mais surtout riant de la jambe tendue avec élé- 
gance et des airs de gentilhomme que se donne à loisir le gibier de potence. 
Ici le point comique était trouvé , la source jaillissait; ce qui faisait rire, 
c'était précisément ce qui avait charmé dans les Saliimbanques : Je vous 
donnerai ma signature. Dieu sait ce que valait cette signature du directeur 
de la troupe nomade! De même la belle assurance de Frederick, l'élégance 
fashionable avec laquelle il jetait sur le coin de son oreille cette gelée informe 
qu'il appelait son chapeau , sa conviction profonde qu'il n'y a dans le crime 
qu'une spéculation mercantile, une affaire plus ou moins bien faite, le noble 
laisser-aller de ses bretelles, l'heureux sans-façon de ses poses, le prestige 
dominateur de sa parole, émurent pendant long-temps le public charmé. Qiie 
ne reconnaissait-on pas là } 

A travers les phases et les plis sanglans de notre histoire récente, on re- 
voyait ce fantôme perpétuel, le Charlatanisme; —terroriste, royaliste, direc- 
torial, iuipérial, restaurateur, jésuite, anti-jésuite, chemin de fer, machine à 
vapeur, et enfin Dieu. Aujourd'hui il est épicier et n'eu a la parole ni moins 
haute ni moins ricaneuse. Il est essentiellement éloquent. Ce qu'il méprise 
le plus profondément, c'est la vérité; ce qu'il estime le plus, c'est la parole 
escortée du geste, armée de la pose. Il est un peu TSapoléon, beaucoup Tal- 



284 REVUE DE PARIS. 

leyrand, quelques nuances de Talma; il n'a foi qu'à l'apparence; il est théâtral; 
il est sceptique et croit en lui-même. C'est Panurge, Sancho, Falstaff, sur- 
chargé de tous les Scapins de la comédie et de tous les Figaros; — mais à 
force d'avoir vécu et joui , parvenu à la théorie complète du lucre et de l'as- 
sassinat, s'en faisant gloire et en riant. 

Pourquoi nos écrivains ont-ils si peu d'audace.^ pourquoi notre époque 
a-t-elle si peu de courage? Ce grand type, créé par le peuple, est resté à l'état 
de nuage populaire, suspendu à l'horizon. Pas un homme de talent qui ait 
osé s'en emparer et en faire la critique du siècle. Ou ne critique plus, on ne 
s'en aime pas davantage, peut-être même s'en donne-ton à cœur joie de se 
mépriser. Et pourquoi faire de la comédie? Elle blesse toujours quelqu'un. 
Qui sait? Mon bonnetier s'y reconnaîtra peut-être, il n'est pas impossible 
que mon sergent ne croie que j'ai voulu l'attaquer. J'aurai peut-être besoin 
quelque jour de ce monsieur qui est susceptible, et qui se croira peint sym- 
boliquement par Robert jMacaire. ]N'e touchons à rien, n'effrayons personne. 
Tout le mondé dépend de tout le monde, l'art et la comédie deviendront ce 
qu'ils pourront. 

« Oh ! (me disait un vieux misanthrope , dont je ne pouvais pas refroidir 
la bile, ni suspendre le courroux,) époque couarde, émineunnent lâche et 
sans cœur! où le duel est aboli, et où l'on se réfugie dans la savate! Époque 
qui réunit par la queue les bassesses de la monarchie expirée, et ce que la 
démocratie nouvelle a de plus mauvais ! Frivole connue le marquis de Pézay, 
envieuse comme jMarat, mais frivole sans grâce, et envieuse sans énergie! 
Époque pour laquelle il n'y a pas assez de mépris , car le mépris , s'il se 
transformait en colère, deviendrait trop énergique pour quelque chose d'aussi 
faible et d'aussi puéril que toi! Résidu qui soulève le cœur; mélange des 
orgueils, des injustices, des tyrannies monarchiques, et des prétentions, des 
avidités démocratiques! Ah! si, tout au contraire, on avait su prendre des 
deux élémens, du passé et de l'avenir, la portion la plus noble et supérieure! 
Si l'on avait joint au sentiment de l'honneur et du dévouement l'élément 
sympathique et popiilaire! Mais c'est le contraire; on est bas et on est i'.auî; 
on est dur et on est laible; — on n'aime personne et ou craint tout le monde; 
(^'est un tempérament de valet. Voilà pourquoi le courage s'est exilé de la 
sphère littéraire; c'est par le fait de cette étrange situation que personne 
n'écrit plus ni critique ni satire. Voilà pourquoi l'excellent type dont nous 
avons parlé , Robert ]Macaire, l'expression de ce temps-ci , n'a trouvé ni un 
Molière ni un Beaumarchais. 

« On aime mieux remuer les immondices sociales. 11 s'en exhale une sa- 
veur nouvelle , étrange, et qui réveille le cerveau. La philologie de l'argot 
s'enrichit. On acquiert une science nouvelle et assurément fort embaras- 
sante. On sait ce que disent les voleurs , et comment vivent les filles. 

— '< 11 faudrait être aveugle (répondais-je à mon misanthrope, qui répandait 
ce torrent d'invectives ) pour nier le talent d'observation et de peinture si 
remarquable qui signale l'œuvre récente dans laquelle ce goût a été exploité; 



REVUE DE PARIS. 285 

colossale encyolopédie.'des débris parisiens, dans laquelle des populations 
entières se sont plongées avec délices. Il n'y a pas d'écrivain amoureux de 
la gloire qui ne fasse aujourd'hui son petit mystère, à l'instar des Mystères 
de Paris, comme il n'y a pas de grisette qui n'aspire à sa nuit d'orgie dans 
laquelle elle puisse à son tour déployer les ressources de sa pudeur et danser 
son petit fandango. » 

L'oeuvre de M. Sue est pleine de talent, et du talent le plus vif, quoi qu'on 
en ait dit. Pour la nouveauté, c'est autre chose. La généalogie de ce roman se 
laisse suivre à la piste. 11 y a beau temps que le public est devenu amoureux 
de ces tombereaux remplis de toutes sortes de rognures sociales. Les Mystères 
de Paris relèvent directement de cet étrange livre d'un brave magistrat qui 
a passé sa vie à visiter honnêtement et à décrire moralement les taudis des 
demoiselles de Paris; de l'ouvrage curieux de M. Frégier, sur les classes dan- 
gereuses de la population parisienne; — et enfin de trois ou quatre articles, 
intitulés : Fabrique de J'ices et de Crimes, publiés, il y a quelques années, 
dans la Revue Britannique et dans la Prévue de Paris; l'un sur la généalogie 
du crime à Londres, l'autre sur sa nature spéciale et sa filiation à Paris. Le 
premier symptôme de cette curiosité avide de remuer les bas-fonds du ma- 
rais social se fit sentir quand les Mémoires de Fidocq obtinrent tant de 
succès. L'œuvre avait bien le cachet de sa naissance. Là se trouvait l'argot , 
là rêvaient les bandits dans leur gloire. Il y manquait l'encadrement, le 
vernis et la mise en scène. C'était trop vrai, cela faisait peur. Il fallut en- 
suite que plusieurs écrivains, parmi lesquels M. de Balzac ne fut pas des 
derniers , jetassent sur cette eau verdâtre si long-temps stagnante dans nos 
égouts parisiens un reflet du soleil de leur talent et de leur art. 

Une question reste. D'où vient ce goût.^ Pourquoi tant d'ardeur à solliciter 
des plaies pui*ulentes. "> Ni le xviiF ni le xvii^ siècle en France ne s'étaient 
amusés à cela. Desrues, Cartouche et la Brinvilliers n'avaient pas fait leurs 
mémoires. Mais nous, nous avons la vie de Lacenaire peint par lui-même, 
et la vie de M"^ Lafarge par elle-même. Pourquoi? 

La même chose a eu lieu dans un autre temps. L'Angleterre, entre 1688 
et 17.S0, nous ressemble, je ne dirai pas horriblement. Elle était dans la 
même situation que nous; elle avait eu des rois légitimes qui l'avaient com- 
promise et qu'elle avait chassés. Son roi nouveau et bourgeois la dominait 
avec grand'peine; enfin elle commençait une dynastie et mettait l'élément 
bourgeois sur le trône. C'est nous-mêmes. Aussi fit-elle beaucoup de choses 
qui nous ressemblent; j'espère que nous aurons une Inde à prendre et d'aussi 
puissantes destinées à parcourir. Je n'aime point les parallèles de rhétorique; 
mais ce qui nous rapproche le plus de nos voisins , c'est que nous avons 
souffert comme eux ces révolutions, changemens, catastrophes, qui brisent 
et amollissent le caractère d'une nation, comme une vie mal passée le carac- 
tère d'une femme. On avait prêté bien des sermens là-bas comme chez nous; 
litière de paroles; — pas un mot qui n'eût reçu un nouveau sens; — toutes 
les expressions torturées et détournées. Les Anglais avaient aussi besoin de 

TOME XXVII. MARS. 20 



286 REVUE DE PARIS, 

tout mépriser, de tout dénigrer et de ne rieu attaquer. Le seul homme sati- 
rique de cette époque mourut idiot; on avait peur de lui; il avait fait le vide 
autour de son ironie. C'était Swift qui, après avoir écrit Lilliput, retomba 
dans son fauteuil , et y resta trois ans comme un bloc de pierre avant de 
mourir. 

On eut alors la même envie qui nous possède de connaître les mystères 
du ruisseau et d'analyser les matières fétides de la société. L'auteur de 
Bobinson Crusoé exécuta dans ce sens deux ou trois romans qui sont des 
chefs-d'œuvre: l'un, l'histoire de Moll-Flanders, fille entretenue de Lon- 
dres à cette époque, puis \es ylventures de Singteton et de Carleton, l'un 
capitaine de cavalerie, l'autre voleur de son métier. Le dernier ouvrage dans 
ce genre que fit ce même auteur, ce fut son Histoire de la Peste, autopsie 
curieuse de l'humanité dans ses terribles catastrophes. 11 y avait un grand 
sérieux dans ces peintures , diverses et nues , des infirmités humaines. Un 
autre homme d'esprit long-temps attaché à la cour, John Gay, prit la chose 
plus gaiement. Il mit sur le tiiéâtre les vices des hommes à la mode , leurs 
grâces et leurs prétentions; son Robert-Macaire eut le plus grand succès 
sous le titre de VOpéra du Gueux dont j'ai parlé plus haut. 

Mais les gueux triomphans n'étaient pas seulement sur la scène. L'his- 
toire de Titus Oatès ne serait pas la moins piquante au milieu de cette 
galerie de coquins. Cet inventeur de conspirations en fabriqua une sous 
Charles II avec tant d'habileté et de succès, qu'il envoya d'un coup cent cin- 
quante ou deux cents personnes innocentes à l'échafaud. Comme il servait la 
passion populaire et générale, il fut à peu près canonisé par les protestans. 
Le roi catholique .Tacques lui fit donner le fouet à la queue d'une charrette 
cinq fois par année, et le condamna à la prison perpétuelle. Quand ce der- 
nier des Stuarts régnans fut expulsé , Titus quitta sa prison, alla vivre dans 
le palais du nouveau roi par ordre spécial du parlement, et toucha 4,000 
livres sterling de rente pour avoir sauvé l'état. C'était Marat pensionné. 

Il parut sous Jacques II, sous le titre de Gémissemens de Jack Ketch ^ 
une histoire complète de cet excellent Titus, par un de ses anciens amis; 
ouvrage où tous les bas-fonds de la société anglaise à cette époque se révè- 
lent étrangement. On suit notre homme chez les anabaptistes, c'était la 
communion de son père; — sur le pont des navires, il avait été chapelain de 
vaisseau; — au collège des jésuites de Douai, il y avait été novice; — 
enfin, dans son logement de Little-Britain , faubourg indécent, gueuserie 
immonde de Londres. 

Ce livre est rare. On ne sera pas fâché de lire ici quelques fragmens de 
cette vie trempée de vin, de politique, de religion et de fange. Aujourd'hui 
nous ne sommes plus aussi poétiques que cela. Nos vices sont administrés 
régulièrement, nous faisons la police de nos crimes , nous avons pour nos 
immondices sociales des tombereaux bien organisés. 3Iais tout était mêlé 
alors; de protondes ténèbres remplissaient les repaires, au lond desquels 
grouillaient inexplorés les reptiles et les monstres; tout à coup, de leur re- 



REVUE DE PARIS. 287 

traite, ils s'élançaient jusque sur le trône; et rien n'est curieux comme la 
scène suivante, où l'on voit Titus, encore ivre de la mauvaise bière de sa ta- 
verne borgne, et tout imprégné des senteurs de ce bouge, apparaître rayon- 
nant devant le roi et ses ministres. 

« Il demeurait dans Ned-Jlleij, d'où l'on apercevait la Tamise, et qui était 
une espèce de rue, ou plutôt de boyau fangeux , conduisant par une pente 
marécageuse jusqu'à ce fleuve, semblable à une mer. Dans le flux, on avait 
de l'eau jusqu'à mi-jambe dans les caves; c'était la terreur des hommes de 
justice que ces parages, où ils ne s'aventuraient guère. Les habitans de la 
ruelle, aussi sauvages que les indigènes des côtes d'Afrique, avaient creusé 
des puits dans ces caves mêmes, et tout agent qui leur résistait ou leur dé- 
plaisait était conduit là pour y périr. Titus, qui vivait dans un de ces domi- 
ciles à demi aquatiques, était appelé dans le quartier le chapelain. Il avait 
pour son service personnel un jeune mousse qu'il rossait toute la journée, et 
qui jouissait de la plus mauvaise réputation. C'était Titus qui rédigeait les 
lettres des contrebandiers, les comptes des voleurs, et qui tenait leurs livres 
de recel. Tantôt il était payé, tantôt il ne l'était pas, ce qui lui constituait une 
vie peu profitable, et faisait retentir le taudis de querelles fréquentes. Une 
de ses pratiques les plus habituelles était Dick le désossé, qui possédait vingt 
ou trente métiers différens, tous dignes du gibet. Il était contrebandier de 
terre et de mer, mendiant, voleur, et avait été aide-bourreau. Cet homme 
jouissait de la faculté singulière de démonter à loisir sa charpente osseuse, 
et d'assumer ainsi pour son compte toutes les espèces d'infirmités. Il se fai- 
sait bossu dans toutes les directions, rendait ses jambes cagneuses ou ar- 
quées, enfonçait sa tête dans ses épaules, devenait cul-de-jatte, et pétrissait 
sou propre corps comme un pâtissier pétrit sa pâte. A la flexibilité des join- 
tures il unissait la souplesse incroyable des chairs et des parties molles, de 
manière à se transformer rapidement en boule, en fuseau, etc., et à se jeter 
pour ainsi dire dans tous les moules. Il n'y avait pas de signalement possible 
à donner de ce Protée humain. Il échappait à toutes les poursuites et à toutes 
les accusations. Son incroyable agilité lui servait à s'évader de toutes les pri- 
sons, et, une fois sorti, il changeait de figure, de taille et de bosse. Il habi- 
tait de l'autre côté de la Tamise, dans un mauvais hovel ruiné, d'où il pou- 
vait diriger les mouvemens de ses petits bateaux , qui servaient aux dépré- 
dations nocturnes de sa bande. 

« L'ami de Dick le désossé, Titus, qui passait pour un savant homme, et 
qui dans ces parages avait le renom de hanter bonne compagnie, avait indiqué 
à ce même Dick quelques bons coups à faire. Toute une cargaison de tabac 
avait été dévalisée au détriment du doyen de Westminster, qui avait dii re- 
cevoir ce cadeau d'un ministre hollandais de ses amis. Dick, conseillé par le 
chapelain Titus, escamota la cargaison et enivra le pilote hollandais. Mais il 
ne payait jamais la part qui revenait naturellement à Titus. Ce Dick , dans 
sa jeunesse, avait été valet d'un catholique, et Titus, le faisant parler après 
boire, avait obtenu de lui beaucoup de renseignemens sur les intentions se- 



288 REVUE DE PARIS. 

crêtes et sur les plans vagues de cette partie sacrifiée et conspiratrice de la 
population anglaise. Il en tira un grand parti pour perdre à la fois tous ses 
ennemis, et spécialement Dick. 

« Le matin même du jour où il alla faire sa première déposition contre les 
prétendus conspirateurs, Dick le désossé lui avait joué un tour abominable. 
Titus était sensuel et ami de toutes les voluptés de son corps. Il prenait une 
quantité considérable de tabac , auquel Dick eut soin de mêler cette poudre 
alors connue sous le nom singulier de bewitching-powder, et dont l'effet 
était de plonger dans la léthargie la plus profonde ceux à qui on l'adminis- 
trait. Le méchant Dick , après de copieuses libations de blue-devil (eau-de- 
vie de grains) et des prises non moins fréquentes administrées au chapelain, 
avait fait signer à ce dernier, dont il avait dirigé la main engourdie, un reçu 
total et définitif des sommes dues à lui, Titus, par Dick le désossé. On re- 
trouva le chapelain ivre sur les dernières marches de sa cave, les pieds pen- 
dans et baignés dans l'eau qui en couvrait le sol à sept pouces d'élévation. 
Sans doute Dick avait poussé la complaisance jusqu'à le porter là » 

Le soir du même jour, à cinq heures, le grand-conseil étant assemblé au- 
tour de la table couverte de velours noir, on amena Titus devant les ministres 
et le roi Charles IL 

— Voilà , dit le monarque , qui aimait à rire , une figure qui n'est pas un 
visage; c'est un menton. 

En effet, le menton de Titus usurpait presque toute sa physionomie. Ce 
menton avait près de trois pouces, et s'étalait insolemment au-dessous d'un 
nez qui n'avait pas un demi-pouce, et d'un front étroit qui fuyait : ce n'était 
pas une tête humaine. 

— Titus, que j'ai vu ce matin (ainsi s'exprime l'auteur de la biographie), 
avait mis ses plus beaux habits; il était tout en noir, avec un chapeau à la 
calviniste. Il y avait en lui un mélange d'argot, de Bible, de ton militaire, 
de jargon maritime, le tout recouvert d'une épaisse couche d'hypocrisie 
grossière. Sa trame de prétendue conspiration se déroula devant le conseil 
et fit sourire le monarque. Milord Shaftsbury la trouva fort vraisemblable; 
le fait est qu'il avait intérêt à la trouver telle. Ce ministre, chef populaire, 
n'eut pas besoin de s'entendre avec le chapelain bandit pour qu'ils marchas- 
sent d'accord. Titus fit entrer dans son complot factice, et signala au gibet, 
tous ceux qui lui déplaisaient : les jésuites de Douai qui l'avaient chassé, le 
capitaine de vaisseau qui l'avait expulsé, le pauvre Dick connue espion des 
jésuites, les épiciers auxquels il devait de l'argent, les bourgeois qui avaient 
refusé de croire à sa sainteté; — et tout cela fut pendu. 

Philabète Chasles. 



BULLETIN. 



Il est visible que l'épiscopat se considère comme engagé dans une lutte 
avec le gouvernement, et qu'il n'entend pas céder. Les lettres des évêques 
se succèdent, tant sur la question de l'enseignement que sur le procès et la 
condamnation de l'abbé Combalot. Tsous n'avions pas voulu parler des pour- 
suites dirigées contre cet ecclésiastique, du verdict du jury et de l'arrêt 
de la cour. Par une réserve que nos lecteurs comprendront , nous avions 
pensé qu'il fallait s'abstenir de censurer moralement une conduite que la 
justice du pays avait condamnée; mais aujourd'hui il y a bien nécessité de 
s'occuper de l'abbé Combalot, puisque des membres de l'épiscopat le glori- 
fient à cause même de la condamnation dont il a été l'objet. M. i'évêque de 
Cbâlons regrette que le pamphlet condamné par la cour d'assises ne soit pas 
l'ouvrage d'un membre de l'épiscopat : cela seul manque à la gloire du haut 
clergé de France. M. I'évêque de Valence écrit à l'abbé Combalot qu'il a été 
confondu par la justice humaine avec des hommes d'iniquité; cum iniquls 
reputatus es. Vous ne serez pas fâché sans doute, ajoute-t-il, d'avoir cette 
ressemblance avec notre divin modèle. Condamné à quinze jours de prison, 
voilà l'abbé Combalot comparé à .Tésus-Christ. Et par qui.^ par un évêque! 

On est péniblement surpris de voir ainsi MM. de Châlons et de Valence 
oublier, dans la vivacité de leur opposition, les devoirs les plus élémentaires 
du christianisme. L'obéissance aux lois politiques de la société dans laquelle 
vit le chrétien n'est-elle pas une des obligations sur lesquelles insiste le 
plus l'Évangile? Sous les empereurs païens,'les chrétiens observaient les lois 
civiles, ils respectaient le pouvoir : dans ce pouvoir, dans ces lois, ils voyaient 
une image de l'ordre établi par Dieu lui-même au milieu des sociétés hu- 
maines. Les lois d'une société chrétienne doivent-elles être moins respecta- 



290 REVUE DE PARIS. 

bles aujourd'hui pour des chrétiens, pour des évêques? Que pouvait-il arriver 
de plus triste et de plus effrayant pour l'avenir que cette opposition dans 
laquelle on place la religion avec la justice sociale? 

L'étonnement , les appréhensions que nous exprimons ici, ont été vive- 
ment ressentis par la chambre. On a pu s'en apercevoir quand, au milieu de 
la discussion sur les fonds secrets, IM. Isambert a demandé la parole pour 
traiter, a-t-il dit, des questions qui préoccupent tous les esprits. La chambre 
a voulu consacrer une séance à l'incident relatif au clergé. On a pu voir 
qu'elle désirait à la fois entendre les explications du gouvernement sur la 
marche qu'il suivait, et lui prêter la force dont il pouvait avoir besoin pour 
résister à d'injustes entreprises. 

En répondant aux interpellations que M. Isambert avait pris soin d'écrire, 
M. le garde-des-sceaux , il faut le reconnaître, n'a pas cherché à nier les 
fautes du clergé; il a déclaré n'avoir jamais manqué de l'avertir des écarts 
où il tombait. 11 a rappelé la déclaration d'abus prononcée par le conseil d'état 
contre M. l'évêque de Châlous; quant à la lettre que ce prélat vient d'écrire 
à M. Combalot, M. le garde-des-sceaux a dit expressément : « Avant tout, on 
doit obéissance et respect aux lois et aux décisions de la justice, et M. l'évêque 
de Châlons, en suivant l'exemple donné maintes fois par les factions qui ont 
si souvent adressé des félicitations à des condamnés, a commis un acte blâ- 
mable, très blâmable. » Évidemment M. le garde-des-sceaux cherchait l'ap- 
probation de la chambre; il sentait qu'il ne pouvait la conquérir que par la 
condamnation formelle des excès qu'un membre de l'opposition dénonçait à 
la tribune. 

Au désir qu'éprouvait la chambre d'entendre, sur la question du clergé, 
des paroles fermes et précises , M. Dupin est venu donner pleine et entière 
satisfaction. Il a montré clairement la portée politique du conflit qui inquiète 
aujourd'hui le pays. En rédigeant en commim le mémoire qu'ils ont adressé 
au roi , les évêques de la province de Paris ont violé une des lois organiques 
de l'état, la loi de germinal an x. Or, a dit M. Dupin, mettre ainsi nos 
libertés politiques en opposition avec nos libertés religieuses est une situation 
fausse, et qui demande à être tranchée nettement. En parlant ainsi, M. Dupin 
exprimait bien la pensée de la chambre; il y a une situation fausse, et il faut 
en sortir. La lettre si blâmable de M. l'évêque de Châlons à l'abbé Combalot 
a été l'objet d'un éloquente censure de l'orateur, où il a noblement parlé des 
devoirs de l'épiscopat. « J'appelle la nation entière à réfléchir à tout cela, 
s'est écrié M. Dupin; et pour nous, si nous sommes désarmés, n'oublions 
pas que nous sommes législateurs. » Parole grave, car pour la première fois 
on laissait entrevoir au sein du parlement Timpuissance de la législation 
actuelle. 

Ce discours a eu le rare avantage de plaire à tout le monde; la majorité y 
a applaudi aussi bien que l'opposition; ce que voyant, le ministère a pris 
le parti d'approuver aussi l'orateur qui descendait de la tribune : adhésion 
silencieuse qui a donné encore une bien autre importance à la harangue de 



REVUE DE PARIS. 291 

M. Dupin. Les sincères convictions qui animent l'honorable M. de Carné ne 
lui ont pas permis de se taire , et il a été écouté par la chambre avec une 
attention impartiale qui doit l'enhardir à donner un jour à la tribune plus 
de développement à sa pensée sur un si grand sujet. 

Après ce débat , quelle était la situation respective du ministère et de la 
chambre dans la question du clergé? Le ministère, s'apercevant que la chambre 
désirait de la fermeté, s'est attaché à en mettre un peu, sinon dans ses actes, 
du moins dans ses paroles; la chambre a trouvé un interprète de ses senti- 
mens dans M. Dupin, qui, plus énergique que M. INIartin du Nord, a indiqué 
au gouvernement ce qu'il devait faire. L'approbation de la majorité et l'adhé- 
sion du cabinet ont fait de ce discours un acte important. On regrette main- 
tenant au sein du cabinet d'avoir applaudi sans réserve aux paroles de 
l'honorable procureur-général à la cour de cassation; on se trouve ainsi lancé 
au-delà de la ligne de circonspection extrême qu'on eût voulu continuer de 
suivre. 

Cependant, dans cette lutte du clergé et du gouvernement, le clergé vient 
encore de faire un pas de plus. M. l'archevêque de Paris a répondu à M. le 
garde-des-sceaux. L'habile prélat semble avoir pris pour règle de conduite 
l'adage : Fortiter in re, suaviter in modo. Sous des formes insinuantes et 
polies, avec l'apparence des intentions les plus conciliatrices, M. l'arche- 
vêque finit toujours par avouer, au nom de l'église, d'énormes prétentions. 
Ainsi, dans ses Observations sur la question de l'enseignement, M. Affre 
ne craignait pas d'affirmer que l'église a seule le droit d'enseigner la morale 
et d'élever la jeunesse. Aujourd'hui, il demande ouvertement le changement 
d'une des lois fondamentales de l'état. 

L'article 4 de la loi du 18 germinal an x porte : « Aucun concile national 
ou métropolitain, aucun synode diocésain, aucune assemblée délibérante ne 
peut avoir lieu sans la permission expresse du gouvernement. » Cet article 
est- il une innovation dont on puisse accuser le despotisme révolutionnaire? 
Non , car il n'est autre chose que la reproduction des principes qui ont tou- 
jours gouverné les sociétés chrétiennes. Dans les premiers siècles de l'église, 
quand les évêques voulaient se réunir pour fixer les points principaux de la 
foi, ils ne s'assemblaient jamais qu'avec la permission des empereurs, qui 
souvent ont présidé les conciles. Loin de vouloir braver le gouvernement 
civil , ils l'invoquaient ; ils y trouvaient un appui tutélaire. 

Aujourd'hui , M. l'archevêque de Paris dit dans sa lettre à M. le garde- 
des-sceaux : « Cet article est contraire à la liberté de l'église , à ses lois , à 
son esprit surtout. L'esprit de l'église est un esprit de concert; nulle part 
la volonté absolue et arbitraire n'est plus sévèrement interdite, alors même 
qu'elle émane d'un pouvoir supérieur et sans contrôle. Cet article n'est pas 
en harmonie avec la situation présente du clergé. » Si l'église croyait devoir 
réformer quelques points de sa discipline intérieure, nous comprendrions 
qu'elle s'adressât au gouvernement pour avoir l'autorisation de tenir un 
concile ou un synode; mais il est étrange qu'on émette en son nom la pré- 



292 REVUE DE PARIS. 

tention que des conciles, des assemblées du clergé, peuvent et doivent être 
tenus sans l'autorisation du gouvernement. Dans l'ancienne monarchie , le 
clergé formait le premier ordre dans l'état, et cependant il ne pouvait tenir 
aucune assemblée sans la permission du pouvoir politique. Pourquoi faut-il 
être obligé de rappeler ces faits et ces maximes aux successeurs des prélats 
illustres qui , dans les siècles précédens , ont fait la gloire de l'église de 
France ? 

Jamais opposition de vues et de tendances ne fut plus complète qu'au- 
jourd'hui entre les représeutans du pouvoir civil et ceux du pouvoir spiri- 
tuel. M. Dupin, au sein de la chambre des députés, fait pressentir qu'une 
loi pourra devenir nécessaire pour réprimer d'une manière efficace les écarts 
du clergé, et de son côté M. l'archevêque de Paris demande l'abrogation de 
l'art. 4 de la loi du 18 germinal an x. Placé entre deux vœux aussi contra- 
dictoires, que pense le ministère? 

On se le demande, et voilà qui est fâcheux. Il faudrait que les chambres, 
le pays, pussent lire clairement dans la pensée du gouvernement; mais dans 
l'incertitude où l'on est , où il est lui-même de ses tendances , le cabinet se 
trouve impuissant à calmer les esprits, à ramener à l'ordre ceux qui s'en écar- 
tent. Cette situation mauvaise n'est pas d'hier, et le cabinet peut dire : 3fo7i 
mal vient de plus loin. C'est dès le principe qu'il fallait se rendre compte de 
la conduite qu'on voulait tenir envers l'église. Était-il donc si difficile de pré- 
voir que le clergé, rassuré, enhardi par la tranquillité profonde qui régnait 
autour de lui, enflerait son courage et ses espérances, et qu'il voudrait mar- 
cher à la conquête de ce qu'il regrette toujours, rinfiuence politique ? Pour 
répondre à ces exigences, pour faire face à cette situation nouvelle, il fallait 
être prêt, résolu, savoir nettement ce qu'on voulait, ce qu'on ne voulait pas. 
Mais non, on a fermé les yeux, on a nourri l'espoir de désarmer, de se con- 
cilier le clergé par des concessions multipliées; on n'a fait qu'augmenter sa 
confiance, on n'a pas diminué ses prétentions. Aujourd'hui, la position est 
mauvaise et tout-à-fait compromise : ce ne serait pas chose facile que d'in- 
diquer un remède, surtout avec le peu d'accord qui se trahit sur cette ques- 
tion dans le cabinet. ]M. l'archevêque de Paris a pu dire dans sa lettre à 
M. le garde-des-sceaux : « Je demeure convaincu que votre improbation a 
été une nécessité politique et non un acte spontané de votre conscience. » 
C'est cette conviction des divisions intestines du gouvernement qui enhardit 
les évêques et multiplie leurs lettres et leurs mémoires. 

Le vote des fonds secrets n'a pas été l'occasion d'un débat sérieux entre 
l'opposition et le ministère. INi d'un côté ni de l'autre les principaux chefs 
n'ont donné. M. de Lamartine est sans doute un orateur parfois brillant, 
mais en vérité nous ne pouvons plus le placer dans les rangs de l'opposi- 
tion. Il n'est pas dans ceux de la majorité. Où est-il donc? C'est ce qu'on se 
demande encore même après, surtout après son dernier discours. En com- 
mençant, M. de Lamartine n'a pas annoncé moins de quatre points à exa- 
miner. Il s'est d'abord demandé pourquoi les ministres, qui paraissaient 



REVUE DE PARIS. 293 

d'abord si chancelans, si mal affermis, se sont maintenus aux affaires, sans 
cependant gagner en autorité dans le pays? Cette question, qui pouvait 
fournir des développemens piquans, n'a pas été traitée par ]M. de Lamartine; 
il s'est contenté de la poser, ainsi que cette autre : Pourquoi des hommes 
éminens et qui avaient d'anciens liens avec la majorité n'ont-ils pu rallier à 
eux cette majorité? Ou M. de Lamartine a perdu un peu à la tribune le fil 
de ses idées, ou il a pensé qu'il était plus sage de ne pas aller au fond des 
choses qu'il avait indiquées. 

Venait enfin le tour de l'opposition. Pourquoi, a dit M. de Lamartine, 
l'opposition, si patiente, si persévérante, a-t-elle perdu quelque chose en po- 
pularité, en crédit? Ici encore l'orateur, après avoir posé une pareille ques- 
tion, a senti l'impossibilité de l'aborder de front. Il n'a point examiné ce 
qu'avait fait l'opposition. Il lui a donné quelques conseils sur ce qu'elle doit 
faire dans l'avenir. « L'opposition , a dit l'orateur, ne donnera pas légère- 
ment son concours; avant de l'accorder, elle demandera plus que des paroles, 
elle demandera des gages. » Voilà pour l'avenir. Pour le présent, M. de 
Lamartine ne veut pas qu'on épuise les forces de l'opposition dans mille 
réformes insignifiantes, quand on a besoin de toute son énergie pour ré- 
former un mauvais système. Ainsi point de petites réformes; que le centre 
gauche et la gauche constitutionnelle le tiennent pour entendu , M. de La- 
martine n'y donnera pas les mains. L'extrême gauche a reçu aussi sa leçon, 
car le député de Mâcon ne veut pas non plus qu'on exagère aucune vérité 
jusqu'à la rendre inacceptable à force de la vouloir complète. Encore une 
fois, que prétend M. de Lamartine? Écoutons, voici la conclusion : « Je ne 
veux pas accabler le peuple de liberté, je ne veux pas charger le pays de res- 
trictions inutiles; c'est entre ces deux politiques que j'entends me placer. » 
Malgré ces paroles, personne n'a pu encore trouver la place de M. de La- 
martine. 

En saurons-nous davantage par l'énumération des conditions que M. de 
Lamartine impose à tout cabinet qui voudra avoir son concours ? M. de La- 
martine demande la révision des lois de septembre, surtout en ce qui con- 
cerne la presse, la révision de la loi sur les fortifications, un changement 
dans les conditions de l'électorat et une indemnité pour les députés. Si l'ho- 
norable député de Blacon s'imagine qu'avec ces idées il aura plus d'ac- 
tion que le centre gauche et la gauche constitutionnelle sur l'opinion , les 
chambres et le gouvernement, il vit dans une éti-ange illusion. Il est difficile 
de plus s'éloigner des choses pratiques et possibles. Comment M. de La- 
martine ne comprend-il pas qu'avec une pareille allure il n'est ni un adver- 
saire à craindre pour le ministère , ni un auxiliaire utile pour l'opposition? 
M. Guizot s'est contenté de répondre quelques mots de sa place et de rap- 
peler que, pendant deux ans, M. de Lamartine avait soutenu le cabinet. 
Quant à l'opposition, quelle sympathie véritable peut-elle avoir pour l'hono- 
rable député de ÎNIacon, qui n'a lui-même pour ses différentes nuances que 



294- REVUE DE PARIS. 

des paroles de censure et de blâme? Le centre gauche, la gauche constitu- 
tionnelle, l'extrême gauche, sont également l'objet de réprimandes portées à 
la tribune par M. de Lamartine; mais ces trois partis n'abandonneront pas 
leur marche pour adopter les réformes que l'honorable député de flacon 
proclame être seules salutaires. Encore une fois, où est la place de M. de 
Lamartine? 

En Angleterre, un incident parlementaire n'a pas laissé que de produire 
une sensation assez vive. Le ministère de M. Peel a perdu un moment la majo- 
rité. Voilà déjà quelque chose d'assez grave, car si ce fait se reproduisait, le 
cabinet tory pourrait se trouver ébranlé. Mais un autre intérêt se rattache 
encore à l'incident dont nous parlons, car il a mis à nu la situation manufac- 
turière de l'Angleterre. Il faut bien en croire le témoignage de M. Peel, l'An- 
gleterre ne peut diminuer, si peu que ce soit, le travail de ses producteurs 
sans s'exposer aux plus graves dangers. Or, voici de quoi il s'agissait. Sir 
James Graham, ministre de l'intérieur, a proposé un bill sur le travail des 
enfans et des femmes dans les manufactures. Une des clauses du bill limi- 
tait à douze heures le travail de chacun. Lord Ashley, le chef des philan- 
tropes, des sai)its dans la chambre des communes, a proposé une résolution 
réduisant à dix heures la durée légale du travail fixée par le bill. Cette réso- 
lution a rencontré, de la part du gouvernement, la plus vive opposition , et 
cette fois le ministère a eu pour auxiliaires tous les whigs qui font autorité 
en matière commerciale. M. Peel a parlé longuement contre la proposition 
de lord Ashley; il a démontré qu'elle équivalait à un retranchement de sept 
semaines de ti'avail sur l'année, et il a déclaré que l'Angleterre ne pouvait 
supporter une diminution aussi sensible dans la production. Cependant 
cent soixante-dix-neuf membres de la chambre des communes contre cent 
soixante-dix ont adopté la motion de lord Ashley. Il ne faut pas voir dans 
ce résultat une opposition préméditée contre le cabinet; nous y reconnaî- 
trions plutôt l'effet d'une espèce de honte qu'aura éprouvée la chambre des 
communes en entendant dire que l'Angleterre ne pouvait, sous peine de 
périr, accorder quelque chose à l'humanité. 

Mais l'intérêt commercial et manufacturier n'est pas si délicat. 11 crie tout 
haut qu'il a besoin de douze heures de travail par jour. C'est un minimum 
sur lequel il ne peut transiger. Aussitôt que la motion de lord Ashley a été 
adoptée par la chambre, sir James Graham s'est levé pour dire qu'il avait 
des objections invincibles contre une pareille mesure. « Cependant, a-t-il 
ajouté, je ne crois pourtant pas devoir encore laisser tomber le bill. A la hui- 
tième clause, il se présentera une nouvelle occasion de revenir sur la ques- 
tion, et on pourra consulter la chambre d'une manière plus précise qu'on ne 
vient de le faire. » Il faut une conviction bien profonde de la part des mi- 
nistres anglais pour faire une pareille résistance sur une disposition de 
détail. Comme ils connaissent mieux que personne la situation économique 
de la Grande-Bretagne , ils appréhendent le moindre changement dans la 



REVUE DE PARIS. 295 

somme de la production. La concurrence est un champ de bataille sur lequel 
ils aiment mieux sacrifier la vie des hommes que de reculer. La pacifique 
industrie a aussi ses cruautés et son machiavélisme. 

Il a été déposé sur le bureau de la chambre des communes des papiers 
qui ne sont pas indignes de l'attention des hommes politiques. Quand on lit 
ce que lord Aberdeen écrivait au consul Pritchard en 1843, on n'est pas bien 
convaincu de l'entier acquiescement du gouvernement britannique à notre 
protectorat sur Otaïti. Le cabinet anglais ne veut élever aujourd'hui aucune 
question, mais il regrette ce qui s'est passé : il recommande à M. Prit- 
chard de surveiller avec la plus grande attention les procédés des Français 
vis-à-vis des missionnaires anglais, et de rapporter minutieusement au gou- 
vernement britannique toutes les circonstances qui sur ce point paraîtraient 
dignes d'attention. Pourquoi cette surveillance attentive, pourquoi ces rap- 
ports minutieux , si ce n'est pour trouver un jour l'occasion d'élever ces 
mêmes questions sur lesquelles on consent à se taire aujourd'hui? 

En face de toutes ces arrière-pensées, en face d'une reconnaissance aussi 
incertaine, aussi intentionnellement restrictive, de notre protectorat, il ne 
fallait donc pas se hâter si fort de désavouer l'amiral Dupetit-Thouars. A 
quoi bon cette précipitation } Pour tout ce qui concerne Otaïti , rien n'est 
terminé entre l'Angleterre et nous. Par le désaveu de nos officiers, nous 
avons perdu un terrain qu'il nous sera peut-être impossible de reconquérir. 

Pendant qu'à Otaïti le prosélytisme religieux est une cause de division 
entre l'Angleterre et la France, ces deux puissances se réunissent en Orient 
pour défendre les intérêts du christianisme contre le fanatisme musulman. 
Le gouvernement turc s'entête à vouloir punir de mort les musulmans qui 
se fontchrétiens. Cette opiniâtreté blesse vivement l'Angleterre et la France, 
qui demandent au divan de modiher sa législation. Le divan répond que cette 
législation est puisée dans la doctrine la plus pure du Coran. S'il faut en 
croire les feuilles allemandes, il aurait demandé la médiation de l'Autriche 
pour mieux résister aux instances des deux gouvernemens de France et 
d'Angleterre. Le gouvernement du sultan invoque sans doute l'indépen- 
dance qui doit appartenir à tout état dans les questions d'ordre intérieur; 
mais ici la situation est exceptionnelle. Si l'empire ottoman existe encore, 
à qui le doit-il , si ce n'est à l'Europe, qui l'a pris en tutelle? Il doit surtout 
son salut à la France et à l'Angleterre. Si ces deux puissances l'eussent laissé 
à lui-même, à ses propres forces, en face de la Russie, de l'Egypte et de la 
Grèce, que serait-il advenu? 

Jusqu'à présent, les représentans de la France et de la Grande-Bretagne 
semblent à Athènes agir de concert. L'assemblée nationale est arrivée à la 
fin de ses débats sur la constitution qui a été solennellement offerte à l'ac- 
ceptation du roi Othon. Il est permis de se féliciter de la manière dont les 
choses se sont passées. Sans doute des fautes de détail ont été commises; 
comment n'y aurait-il pas des actes de légèreté, d'imprudence, à reprocher 



29G REVUE DE PARIS. 

à un peuple qui débute dans la vie publique ? jMais enfin il n'y a pas eu de ces 
erreurs graves qui auraient pu aliéner à la Grèce la bienveillance et l'estime 
des deux grands états constitutionnels de l'Europe. C'est beaucoup. On peut 
dire sans déclamation et sans emphase que l'avenir appartient à la Grèce. Il 
y a quelques semaines, des soldats grecs, en présentant au nom de l'armée 
au roi Othou les présens d'usage auprès des colonnes encore debout du 
temple de Jupiter Olympien , lui disaient : « Le présent que nous fondons 
au roi est petit comme notre royaume, mais le sentiment qui nous inspire 
est grand comme l'avenir de notre patrie. » Cette conscience de l'avenir est 
un garant de la moralité du peuple qu'elle anime. 

Le gouvernement espagnol a-t-il outrepassé, dans sa répression des ré- 
voltes d'Alicante et de Carthagène, ce qu'autorisait le soin d'une légitime 
défense? C'est ce qu'il est difficile de décider loin du théâtre des évènemens; 
mais ce qu'il est permis d'affirmer, ce qui est dans la pensée de tous ceux 
qui portent à l'Espagne un intérêt sincère, c'est qu'il est temps d'arriver à 
des mesures réparatrices. Ces mesures sont faciles pour un pouvoir qui est 
parvenu à vaincre ses adversaires; elles affermissent, elles honorent un 
gouvernement. S'il est vrai que le Portugal ait demandé à l'Espagne un corps 
de six mille hommes pour réprimer la révolte de Coïmbre, il est douteux 
que le gouvernement de Madrid ait été en mesure de prêter au ministère 
portugais un pareil secours. Il n'avait pas assez de troupes pour réduire 
en même temps Alicante et Carthagène. 

La Suède a perdu son vieux roi, qui a su, dans le cours de sa longue car- 
rière, se montrer un politique consommé après avoir été un des guerriers re- 
marquables de la révolution et de l'empire. L'histoire jugera la conduite de 
Charles XIV envers Napoléon et envers la France dans des temps difficiles; 
quel que soit son arrêt sur ce point délicat, elle ne pourra méconnaître les 
hautes qualités d'un Français mourant, après trente-six ans passés sur le 
trône, roi de Suède et de Isorvége. De pareilles destinées ne tombent pas en 
partage à des hommes médiocres. 

Les vieux soldats s'en vont aussi. Deux des plus brillans officiers de la 
grande armée, le colonel Bricqueville et le général Pajol, viennent de dispa- 
raître. L'âge avancé dans lequel ils se sont éteints n'a rien diminué des 
regrets dont ils sont dignes par leur vie militaire. 



F. BONNAIRE. 



POUR UN CHEVEU BLOND. 



m.' 



On était alors en 1795, triste et fatale date. Les beaux châteaus 
sur la Seine et la Loire tombaient sous les coups redoublés du mar- 
teau révolutionnaire; celui de la marquise avait eu sa part de dévas- 
tation comme les autres. La proscription des personnes avait suivi 
la ruine et la spoliation des biens. On exilait comme on avait tué. 
Les nobles qui avaient eu le courage ou plutôt la témérité de rester 
en France, traînaient une existence précaire et, si l'on peut s'expri- 
mer ainsi, effarée. Sous des habits d'emprunt, sous des noms dégui- 
sés, en affectant des professions obscures, ils parvenaient à se faire 
oublier sans obtenir souvent, au prix de ces ruses, la paix de la jour- 
née, le sommeil tranquille d'une nuit. 

— Mon Dieu! disait Amaranthe, la fille de la marquise, mon 
Dieu! ma mère ne revient pas. J'ai vu passer des canons sous nos 
croisées ce matin, j'ai entendu sonner le tocsin ; qu'y a-t-il dans 
Paris? Je suis toujours en peine pour elle quand elle est si longtemps 
absente. Si on allait la reconnaître malgré son costume ! Que les 
temps où nous vivons sont tristes et qu'ils sont lents à finir ! On n'en- 
tend parler que de meurtres, de pillages. Le moindre retard de la 
part de ceux qu'on aime suffit pour alarmer. Et comme ceux qui 

(1) Voyez la livraison du a mars. 

TOME XXVII. MARS. 21 



298 REVUE DE PARIS. 

s'aiment, s'aiment davantage dans ces jours de malheur! Oui, pour 
nous surtout ce sont des temps de malheur. Ma bonne mère obHgée, 
elle, pour déguiser sa naissance et son rang, de paraître sous des 
habits de servante dans une maison où elle était autrefois servie par 
vingt valets! Mais qu'elle tarde à venir! 

Amaranthe poussa un cri de joie : sa mère entrait au salon. Elle 
resta plusieurs minutes sans pouvoir parler, émotion qui se renou- 
velait chaque fois que la marquise rentrait après une absence un peu 
prolongée. 

— Ma chère fille, lui dit la marquise habillée en servante du temps, 
aussi belle que dans ses jours heureux, je reviens du marché, et voici 
ce que j'apporte. 

— Votre panier est bien léger, maman. 

— C'est que je reviens d'un singuUer marché, va! je te jure. 
D'abord il n'y avait pas de fruits, mais on y lisait les bulletins de l'ar- 
mée de Sambre-et-Meuse ; il n'y avait pas de légumes, mais en re- 
vanche il y était question de la dissolution des sociétés populaires; il 
n'y avait pas non plus de gibier, mais beaucoup de gens qui atten- 
daient à la porte du boulanger leur ration de pain noir. Aussi voici 
ce que j'apporte du marché, — un pain noir. 

— Chère maman, dit Amaranthe en se jetant une seconde fois au 
cou de sa mère; vous devez bien souffrir, vous qui avez été si riche 
autrefois... 

— Eh! mon Dieu, ma chère enfant, je ne me suis jamais si bien 
portée que depuis que je suis servante. Je ne pouvais pas marcher dix 
minutes sur le pavé autrefois; maintenant je trotte des journées en- 
tières, comme un batteur d'estrade, sans me fatiguer. Il me fallait de 
bons fauteuils, de chauds édredons, les trois quarts du temps pour 
mal dormir; à présent je m'endors sitôt la nuit venue... 

— Maman ! maman ! je vous entends souvent soupirer la nuit. 

— On soupire en dormant. Voyons, essuyez cette larme, riez, pe- 
tite fille, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre. 

— Est-ce qu'il y a encore de bonnes nouvelles ? 

— Oui, il y en a encore. Écoute. Tu connais le fils de AI. le duc de 
Roquefeuille, le jeune Constantin? il arrive aujourd'hui... 

Amaranthe cherchait dans sa mémoire. 

— Tu te souviens sans doute des journées charmantes que vous 
passiez ensemble il y a cinq ans? 

— Il y a cinq ans, dites-vous? 

— Mais oui... 



REVUE DE PARIS. 299 

— Non, maman, je ne me souviens pas. 

— Comment, cet excellent jeune homme... 

— Ah! oui, oui... celui qui, une fois, me mena à Versailles dans 
sa voiture à quatre chevaux et me fit voirie roi, la reine, la cour, les 
gardes du corps... ahl oui, je m'en souviens. 

— Étourdie! tu confonds. C'est le père de Constantin qui te con- 
duisit à Versailles. Constantin jouait à la course, au volant avec toi... 
tu sais... 

— Parfaitement. Si bien qu'un jour je lui lançai le volant dans 
l'œil... 

— Tu parles toujours du père de Constantin, oublieuse. Dans 
quelques instans tu verras que la mémoire de Constantin n'est pas 
aussi ingrate que la tienne. Lui et son père viennent tous deux de 
Rennes par deux routes différentes. Juge s'ils nous aiment 1 Risquer 
ainsi leur vie pour nous voir ! car, tu le sais, ils sont censés émigrés, 
ils sont encore sous le coup de la loi qui les déclare ennemis de l'état 
pour n'être pas rentrés en France avant le 18 janvier 1791. S'ils sont 

découverts, s'ils sont pris, on les jugera tous les deux Horrible 

pensée! 

— Pourquoi s'exposer ainsi? 

— Chère enfant, ils nous aiment. Nous éprouvons les mêmes souf- 
frances; comme nous ils ont été obligés de prendre une profession 
pour se cacher et pour vivre. La duchesse de Roquefeuille est morte 
sur l'échafaud, M"*' de Bonneval a fini ses jours dans l'exil. Je n'ai 
jamais tant aimé ce cher duc que depuis ses nombreux malheurs. 
Mais soyons tout à l'espoir de les revoir, de les embrasser aujourd'hui, 
sans oublier, ajouta la marquise, qu'ils arriveront peut-être mourant 
de faim. Va donc, chère Amaranthe, préparer à déjeuner. Ils ne 
seront pas difficiles. 

— Ils nous embarrasseraient beaucoup s'ils l'étaient. D'abord ils 
auront des œufs et du pain noir; et puis... du pain noir et des œufs. 

— Et vive la république ! ajouta la marquise en donnant une 
petite tape sur la joue d' Amaranthe. 

Amaranthe se retira. 

— Si je n'affectais pas cette gaieté et cette indifférence, ma pauvre 
Amaranthe mourrait de trissesse. Je suis trop heureuse quand cette 
hypocrisie réussit auprès d'elle; elle n'est pas toujours dupe de ma 
fausse joie. Aujourd'hui j'ai lu dans ses yeux qu'elle en doutait; elle 
a raison d'en douter. Savoir le duc et son fils tous les deux sur la 
route de Rennes infestée de brigands! Franchement ils ne m'ont ja- 

21. 



300 REVUE DE PARIS. 

mais inspiré tant d'intérêt... La marquise ne put retenir ses larmes, 

mais elle essuya vite ses yeux, on venait Pleurer devant Ama- 

ranthe ! 

Ce n'était pas Amaranthe. 

Vêtu en postillon, le chapeau ciré sur l'oreille, le fouet à la main, 
un jeune homme couvert de poussière entra en demandant made- 
moiselle Catherine. 

— J'ai à lui remettre cette lettre de la part de Louis le marin. 
La marquise avait reconnu Constantin, le fils du duc. 

— Donnez. 

La marquise prend la lettre, la décacheté brusquement. 

— Que faites-vous? s'écrie Constantin. 

— Mon brave postillon, la marquise, Catherine ou moi, c'est la 
même chose, répond-elle en dévorant la lettre avec émotion. Le duc 
lui annonçait qu'il était en route pour Paris, et que s'il n'arrivait 
pas quelques heures après son fils, c'est qu'il aurait été arrêté. 

— Ah! je comprends, dit Constantin, vous êtes la fille de madame 
la marquise. Eh! bien, mademoiselle, moi je suis le fils du duc de 
Koquefeuille. 

— n me prend pour Amaranthe; erreur excessivement flatteuse. 
Mais comme il est bien ! c'est tout le visage de son père. 

— Mon père ne me trompait pas en me disant que vous deviez 
avoir une grande ressemblance avec madame la marquise votre mère, 
et par conséquent, être très gracieuse, très jolie, très... 

— Assez, monsieur, je vous prie, répHqua la marquise, au fond 
ravie du quiproquo, ma mère n'aime pas les complimens, et sous ce 
rapport-là je lui ressemble beaucoup aussi. Cependant votre franchise 
me plaît... 

— Vous auriez tort de la repousser, mademoiselle, car en venant 
j'ai formé le projet de vous dire moi-même, si l'occasion se présen- 
tait, ce que mon père avait l'intention de dire à ma place à madame 
votre mère. L'occasion se présente 

— Faites-m'en profiter, dites-moi vite ce que votre père n'aura 
plus qu'à répéter à ma mère. Il s'agit de moi, naturellement... 

— Sans doute; et de moi aussi. 

— Et de vous? 

— Rien que de nous deux, mademoiselle. 

— Alors qu'attendez-vous?... 

— Les parens disposent parfois, vous le savez, de la volonté de 
k'urs enfans, parfois à tort... 



REVUE DE PARIS. 301 

— Parfois à raison... 

— Mon père a disposé de la mienne... 

— A tort, monsieur? 

— Non, mademoiselle. 

— Mais, dans quel but, vous ne le me dites pas, a-t-il disposé de 
votre volonté? 

— Il m'a dit qu'il avait toujours pensé à demander pour moi votre 
main à madame la marquise votre mère. 

— Ah! mon Dieu! pensa la marquise, c'est non-seulement une 
déclaration d'amour, mais une proposition de mariage. Mais, dit- 
elle à haute voix, vous voudriez donc épouser... 

— Vous-même, mademoiselle. 

— Moi ! s'écria la marquise en baissant les yeux, mais avec un sen- 
timent de l'ame pourtant qui tenait autant de la comédie que de la 
sincérité, sentiment double, railleur en apparence, naïf en réalité, et 
comme ceux qu'a parfois si excellemment analysés l'admirable Ma- 
rivaux. Moi! répéta-t-elle. 

— Mon Dieu! oui, répondit Constantin, fâché maintenant d'avoir 
joué son va-tout au lieu d'attendre son père, qui eût plus adroitement 
ménagé la demande et qui l'eût faite d'ailleurs, pensait-il, à la mar- 
quise elle-même. 

Voyant son embarras, la marquise, qui ne se dissimulait pas non 
plus le sien, dit à Constantin : Votre proposition est inattendue... je 
sais que votre père et ma mère avaient le projet de... mais le temps 
change les idées les mieux arrêtées... Ce projet, vous comprenez, 
monsieur... 

Constantin attendait avidement qu'une réponse se dégageât de ce 
nuage d'ambiguités. 

— Mais cette proposition, reprit la marquise, quand M. le duc 
votre père me la fera... 

— Quand il la fera à M™" votre mère, vous voulez dire. 

— A ma mère, veux-je dire... cette proposition, je le pense, ne 
sera pas dédaignée par elle... 

— Et par vous ! mademoiselle, et par vous sera-t-elle favorable- 
ment écoutée? 

— Souffrez, monsieur, répondit la marquise en saluant avec mo- 
destie, que j'aille prévenir ma mère de votre arrivée. 

— Vraiment: se ditConstantin quand il fut seul, mon père doit avoir 
tout-à-fait oublié M""^ Amaranthe, la fille de M'"'= la marquise, car il 
ne me l'a jamais présentée telle que je viens de la voir. Ni la couleur 



302 REVUE DE PARIS. 

de ses cheveux, ni celle de ses yeux n'ont de rapport avec les traits 
sous lesquels il me l'avait dépeinte. Je ne perds, certes, rien à l'er- 
reur de mon père ; je n'ai jamais vu de plus intéressant visage ; mais 
comment a-t-il pu se tromper à ce point? 

Au milieu de ses réflexions , Constantin fut surpris par l'arrivée 
de son père qu'il n'attendait que beaucoup plus tard dans la journée. 

Le duc était habillé en matelot. 

Son fils l'embrassa avec bonheur, ravi de la pensée qu'il ne courait 
plus de danger; car, depuis quelques mois, les visites domiciliaires 
ne se pratiquaient presque plus à Paris. 

— Eh bien! cher Constantin, lui dit le duc, as-tu remis ma lettre 
à la marquise? 

— A peu près; je l'ai donnée à sa fille. 

— Tant mieux ! tu auras eu une occasion toute naturelle de la con- 
naître sans passer par l'ennui des préliminaires. Ton avis? 

— Belle ! très-belle 1 étonnante surtout d'esprit et d'usage. 

— Les malheurs forment si vite. 

— Elle m'a ravi. 

— En vérité? 

— Oui, mon père, et si, dans votre pensée, c'est toujours elle que 
vous me destinez pour femme, insistez, je vous en prie, auprès de 
M™*" la marquise pour qu'elle accorde son consentement. Elle ne 
peut nous le refuser, n'est-ce pas? 

— Mais celui de sa fille? 

— Tenez, mon père, sans fatuité, je crois ne pas lui être indif- 
férent. 

— Prenez garde, Constantin, j'en connais plus d'un qui s est laissé 
duper par cette flatteuse illusion... 

— Ne m'ôtez pas la mienne. 

Le duc sourit, et il se dit en lui-même : Il faudrait, pour que la co- 
médie fût complète, que la fille de la duchesse et mon fils eussent 
reproduit sans le savoir la scène de Choisi-le-Roi. Puisqu'il en. est 
ainsi, reprit le duc à haute voix, je parlerai aujourd'hui môme à 
M""* la marquise. 

Constantin serra avec effusion les mains de son père. 

Après une minute de silence, le duc mit son bras sous celui de 
son fils et lui dit: Puisque te voilà, mon cher Constantin, quoique 
bien jeune encore, décidé à prendre une résolution sérieuse, tu dois 
entendre une confidence que je ne pouvais te faire plus tôt. 

— Parlez, mon père; ma discrétion... 



REVUE DE PAMS. 303 

— Écoule. J'ai beaucoup connu autrefois M'"'' la marquise, la mère 
de cette Amaranthe que tu trouves si jolie. 

— Que j'aime tant. 

— J'ai beaucoup aimé sa mère aussi. 

— Ah ! vous l'avez aimée ! 

— Les fils sont toujours prodigieusement étonnés que les pères 
aient aimél — Des circonstances que je déplore m'ont empêché deux 
fois d'obtenir la main qui m'était promise, assurée... 

— Quel malheur I 

— Pas si grand, étourdi, puisque, si je fusse devenu le mari de la 
marquise, tu ne me demanderais pas aujourd'hui d'épouser sa fille. 

— Vous avez raison. 

— Cette alliance, si elle se fût faite, aurait mis fin à nos éternels 
procès avec les Chénevières. Le sort ne l'a pas voulu. J'ai sans doute 
des torts à me reprocher; la marquise en a aussi de son côté. Lais- 
sons le passé. Voici les réparations que nous oRre le présent. Je suis 
veuf, la marquise est veuve ; malheureux tous les deux, nous n'avons 
plus de folles raisons pour éloigner une alliance si utile, si conve- 
nable. 

— Mais sans doute, mon père, s'écria Constantin, qui prévoyait 
déjà la conclusion de cette confidence. 

— Je te dirai même, continua le duc, que la marquise, au moment 
où elle me refusait pour la seconde fois sa main, prenait de son plein 
gré l'engagement de me l'accorder au bout de cinq ans. Les cinq 
ans sont écoulés, et je viens en homme qui tient à l'accomplissement 
d'une si heureuse promesse la lui rappeler aujourd'hui. Si je ne me 
fais point illusion, le même jour verrait se célébrer notre mariage 
et le tien, 

— Mon bonheur serait double, dit Constantin; vous me donneriez 
le même jour une femme et une mère. 

Amaranthe parut au salon. 

Le duc et son flis se turent; ni l'un ni l'autre n'avaient reconnu 
la lille de la marquise. 

— La personne qui a porté tantôt une lettre, dit Amaranthe avec 
circonspection, est priée de passer dans la pièce voisine. 

— La lille de M"" la marquise, ne vous sachant pas arrivé, dit tout 
bas Constantin à son père, me fait sans doute appeler pour me pré- 
senter à sa mère. Je vais vous annoncer à l'une et à l'autre. 

Constantin s'en alla et laissa son père avec Amaranthe, 



304 REVUE DE PARIS. 

— Monsieur le duc de Roquefeuille ne me remet donc pas? de- 
manda celle-ci dès que Constantin se fut retiré. 

— Quoi! vous seriez?... 

— Je suis la fille... 

— Delà marquise? 

— Elle-même! 

— - Chère enfant! 

— Je n'ai pas voulu vous reconnaître devant cet étranger, de peur 
de commettre quelque imprudence. Je ne vous ai pas oublié, moi; 
je me souviens surtout du jour où vous me conduisîtes à la cour de 
Versailles, il y a cinq ou six ans. Vous rappelez-vous? 

— Oui, je crois me souvenir... 

— Vous me présentâtes au roi, à la reine, qui était déjà bien 
triste. Elle m'embrassa. Ah! monsieur le duc, comment vous au- 
rais-je oublié? 

— Mon oubli serait impardonnable, s'écria le duc, si vous n'aviez 
pris soin vous-même de m'excuser un peu en devenant une si grande 
et belle personne, d'enfant que vous étiez il y a cinq ans. 

Amaranthe rougit et pâlit au même instant, et elle balbutia plutôt 
qu'elle ne dit au duc, en allant ouvrir une armoire : — Voici, mon- 
sieur, un dessin que j'ai fait de mémoire, et où tout ce que j'ai vu 
le jour où vous me menâtes à A^ersailles est représenté avec le plus 
de soin et d'habileté que j'ai pu en mettre. 

— Que c'est beau! s'écria tout à coup le duc. C'est admirable! 

— Par grâce, monsieur, je vous en supplie, n'en dites rien à ma 
mère! 

— Pourquoi ce mystère? 

— Pour rien, pour rien; ohî pour rien, monsieur. 

Le dessin d'Amaranthe était un véritable chef-d'œuvre, un pastel 
fait avec l'ame de Roqueplan, et cette effrayante supériorité que la 
douleur, le regret et l'amour, donnent au génie : c'était quelque 
chose de prodigieux comme ces ouvrages que créent les prisonniers 
avec leurs doigts enchaînés , leur ame captive , et dans l'éternelle 
nuit de leur résignation. Ce dessin adorable représentait un salon 
de Versailles doré du haut en bas, avec ses tapis aux riches arabes- 
ques, ses statues dans chaque coin, ses tableaux de sainteté, et plein 
et mouvant de personnages de cour. La charmante enfant avaft 
choisi le moment où la reine se penchait pour l'embrasser. 

— Mon portrait! s'écria le duc, dont l'enthousiasme s'était jus- 



REVUE DE PARIS. 205 

que-là concentré avec attendrissement sur la figure du roi. Oui, 
c'est moi. 

Amaranthe baissa la tête. 

Le duc tremblant tomba à genoux : 

— Temps dhonneur et de dévouement! dit-il... Les larmes le suf- 
foquaient... Oh! je vous remercie! je vous remercie!... Il prenait, 
il baisait avec une chaude vénération la main d'Amaranthe. — Je 
voudrais avoir une couronne pour la poser sur votre front, de l'or 
pour vous donner du moins un souvenir digne de vous, mais je ne 
suis plus qu'un pauvre marin des côtes de la Bretagne... Que vous 
donnerais-je, mon Dieu? Ah ! vous êtes une noble fille! et je remercie 
Dieu de m'avoir fait connaître le malheur au prix de la joie que 
j'éprouve en ce moment. 

— Relevez-vous, s'écria Amaranthe, qui s'efforçait de cacher le 
dessin. On vient, c'est ma mère. 

En effet, la marquise entrait suivie de Constantin. 

— Mon père! s'écria Constantin. 

— Monsieur le duc aux pieds de ma fille! 

— Sa fille! dit Constantin dans un second cri. 

— Que tenez-vous-là? que cachez-vous... un dessin? 

— Oui, ma mère, un pastel que j'ai fait à votre insu, de peur que 
vous ne vinssiez à dire que je perdais un temps nécessaire au travail 
qui nous aide à vivre. 

— Chère enfant! 

— La gronderez-vous encore? 

— Non, cher duc, oh! non. 

— Et vous étonnerez-vous que je sois tombé aux pieds de cette 
divine enfant, après avoir vu le témoignage d'un si beau talent joint 
à une si pure modestie? 

Amaranthe était dans les bras de la marquise, et l'on eût dit en ce 
moment une sœur cadette qu'une sœur aînée embrassait tendrement 
pour lui faire oublier un injuste reproche. 

— Permettez maintenant, dit le duc à Amaranthe, que je vous 
présente mon fils, le marquis de Uoquefeuille. 

Les deux jeunes gens se saluèrent avec plus de politesse et d'éton- 
nement que de cordialité. 

— Madame la marquise, reprit le duc, mon fils, le marquis de 
Roquefeuille , m'a instamment prié, il n'y a encore que quelques 
inslans, de vous demander pour lui, comme une grâce, comme nue 



306 REVCE DE PARIS. 

faveur insigne, la main de votre charmante fille. Je vous prie de le 
croire digne, à tous les titres, de Ihonneur qu'il sollicite, en deman- 
dant d'entrer dans votre famille. 

— M. le marquis de Hoquefeuille était sûr, répondit la marquise, 
d'un consentement désiré par vous, monsieur le duc, et si bien mé- 
rité par lui-même. 

— Vous consolerez, si vous le voulez, et vous le voudrez, continua 
le duc en s'adressant à son fils et à Amaranthe, vos bons parens, 
qui attendent de vous un bonheur qu'ils n'ont pas encore eu eux- 
mêmes. 

Le duc fut si simple dans ces paroles pourtant si expressives, que 
la marquise sentit pour lui en ce moment quelque chose de plus 
fort que la reconnaissance et que l'amour. Le regret ajoutait son 
poids à tant de noble gravité. 

Mais les deux jeunes gens restaient toujours muets. 

La pensée de chacun ne se manifestait que par des regards abaissés 
et des regards inquiets. 

— La volonté de ma mère, dit enfin Amaranthe, sera la mienne. 

— Je n'ai qu'à obéir aux ordres de mon père, dit de son côté Con- 
stantin avec une dignité froide et en ne détournant pas ses regards 
du visage de la marquise. 

Au XVIII'' siècle, temps d'autorité paternelle, ces réponses n'a- 
vaient pas le sens qu'elles offriraient aujourd'hui. Obéir n'était pas 
absolument consentir par force; c'était tout simplement consentir 
par devoir, et surtout par habitude. 

Cependant Amaranthe sortit un peu des conditions réglées de la 
soumission filiale en se penchant à l'oreille de sa mère, qui entendit 
ces mots : Ma mère, j'ai besoin de vous entretenir deux minutes en 
secret. 

Constantin avait déjà dit à son père : Je vous demande la faveur 
de ne rien décider sans m'avoir entendu. 

Tout à coup et d'un même mouvement spontané, les quatre per- 
sonnages de cette scène se portèrent vers la croisée pour écouter la 
voix du crieur public, dont les accens, toujours sinistres dans ces 
temps-là, avaient déjà depuis quelques minutes arrêté leur attention. 

Le crieur disait fort distinctement : 

« Voici l'arrêt qui condamne à la peine de mort l'ex-vicomte de 
Châtillon pour être rentré en France. Son jugement, son exécution. 
A un sou, le voilà! » 



REVUE DE PARIS. 307 

— Mon oncle a été tué ! s'écria la marquise épouvantée. 

— Oh ! c'est afifreux ! dit le duc avec terreur et en serrant son fils 
contre lui. 

Les lamentations sur la mort du malheureux vicomte retentis- 
saient dans l'appartement, quand on frappa à la porte. 

Araaranthe courut ouvrir. Elle ouvre, et que voit-elle? qui recon- 
naît-elle dans l'ombre du palier? Ghâtillon!.,.. Elle ne peut que 

dire: Maman!... maman!... la surprise a paralysé sa langue. La 
marquise reste foudroyée, muette, en voyant son oncle. Une espèce 
d'hébétement d'effroi et de bonheur a pétrifié le visage de chacun 
d'eux. 

— Mais vous n'êtes donc pas mort? dit enfin la marquise. 

— Il y a encore de l'espoir, comme vous voyez, ma nièce. 
-^ Mais cet arrêt? 

— Le voici. 

— Mais ce crieur? 

— Ce crieur, c'est moi. 

— Vous? 

— Moi-même. C'est un pari que j'ai fait à Coblentz. 

— Un pari ? 

— Oui, le pari, quoique émigré, quoique condamné à mort, de 
venir vous chercher à Paris et de vous ramener à Coblentz avec moi. 
Pour le gagner j'ai dû chercher le moyen de traverser la moitié de 
la France sans être reconnu , sans être arrêté. A quel prétexte re- 
courir, quel mensonge inventer, quel déguisement prendre afin de 
tromper tant de soldats, tant d'espions, tant de délateurs? Je n'ai 
rien trouvé de mieux que de me déguiser en crieur public et de col- 
porter de ville en village, et de village en hameau, ma propre con- 
damnation à mort, comme si elle avait déjà eu lieu. Aussitôt j'ai 
acheté ce sarrau de toile grise, et je me suis mis à proclamer à tue- 
tête, depuis les frontières jusqu'à Paris, mon arrêt, celui que vous 
m'avez entendu si éloquemment crier sous vos croisées. 

Et ChAtillon, pour prouver qu'il avait fait son métier en conscience, 
se mit à crier devant sa nièce, sa petite nièce, le duc et Constantin, 
toujours aussi effrayés que surpris, cet épouvantable refrain : 

« A'oici l'arrêt qui condamne à la peine de mort l'ex-vicomte de 
Châtillon, pour être rentré en France. » 

11 ajouta les commentaires dont il accompagnait son cri quand il 
voulait un peu grossir la vente et échauffer les acheteurs. « Allons, 
prends-moi çà, citoyen, tu ne regretteras pas ton sou. Un fier bri- 



:i08 REVUE DE PARIS. 

gand que ce Châlillon, ce chacal, ce chat-tigre, ce chat-huant. II 
faut voir comme on l'a fait éternuer dans le panier. Ah! mais c'est 
que c'était un monstre à troils poils, un blanc, un Autrichien, un 
Vendéen... quoi! Rien qu'un sou. Ses dernières paroles sur l'écha- 
faud valent au moins çà ! » 

— Mais pour aujourd'hui j'en ai assez du métier, ditChâtillon en 
jetant dans un coin son sarrau et les deux ou trois cents exemplaires 
qu'il avait sous le bras. 

— Vous serez donc toujours fou, mon cher oncle? 

— Ma chère nièce, un sage eût été guillotiné à ma place. J'ai donc 
gagné déjà la moitié de mon pari. 

— Vous avez gagné l'échafaud, dit quelqu'un en poussant la porte 
du salon. 
On pâlit à ces premières paroles de Boiroger, car c'était lui. 

— Oui, l'échafaud. Vous avez été reconnu dans Paris, à votre en- 
trée, et la police vous a fait suivre pour savoir la maison où vous 
alliez. 

— Après tout, qu'est-ce que cela vous fait? repartit Châtillon. Per- 
mettez-moi de vous dire , mon cher monsieur Boiroger, que vous 
êtes un singulier personnage, fort singulier. Vous étiez, il y a quinze 
ans, secrétaire ou domestique dans la maison de ma nièce, et vous 
viviez à ses dépens soit à Paris, soit à Choisi-le-Roi. J'ai eu long- 
temps assez de prudhomie pour ne pas demander compte à ma nièce 
de sa faiblesse envers un homme tel que vous; mais il me semble 
que ce mystère doit avoir un terme. Il me plairait fort, je vous l'avoue, 
avant de monter sur l'échafaud, de savoir au juste qui vous êtes, 
vous qui savez ce qui se passe à la police. 

— Une pareille question en un pareil moment... 

— Mais le moment, je vous le répète, est excellent. Si on me coupe 
la tête demain , je ne serai guère plus à temps de savoir après-de- 
main ce que je désire tant connaître. 

— Mon oncle, songez plutôt à vous cacher. 

— Non, je veux savoir comment M. Boiroger, autrefois ce grand 
philosophe, aujourd'hui ce républicain... 

— Mais c'est lui qui nous protège, mon oncle, c'est lui qui peut 
encore vous sauver, c'est lui... 

— Qu'il parle alors. 

— Parlez, dit la marquise, je vous l'ordonne. 
Boiroger alla donner un tour de clé à la porte, revint, invita d'ua 
signe à s'asseoir et dit en regardant Châtillon : 



REVUE DE PARIS. 309 

— Je suis le frère de M""' la marquise. 

— Son frère! 

— Oui, monsieur de Châtillon, son frère. 

— Et mon bon frère, ajouta la marquise; il me l'a prouvé. 

— Vous n'ignorez pas, monsieur de Châtillon, reprit Boiroger, com- 
bien le marquis de Chenevières crut avoir à se plaindre de Louis XV, 
au sujet d'un emploi dont il avait demandé la survivance pour le pre- 
mier fils qu'il aurait. Fort des longs services de sa race, des siens, il 
ne s'attendait pas à tant de sévérité de la part du roi , qui refusa cette 
survivance. La blessure fut mortelle au cœur du marquis; sa ven- 
geance aurait pu porter, dans tout autre siècle moins près d'une ré- 
volution, et si elle eût trouvé des imitateurs, un coup dangereux à 
la stabilité de la monarchie. Le marquis jura de n'avoir pas de suc- 
cesseur, pas d'héritier de son nom , c'est-à-dire qu'il privait à jamais 
la monarchie de l'appui de ses descendans. Cette menace, il la fit 
devant Louis XV lui-même, qui , tournant sa colère en raillerie, lui 
répondit que la jeune marquise de Chenevières serait probablement 
d'un autre avis. Quelques années après cette explication , la marquise 
donna un fils à M. de Chenevières, comme pour le mettre au défi de 
tenir sa promesse. Mais l'événement trouva un homme décidé. Ce 
fils, c'était moi. Mon père fit croire à la marquise que j'étais mort, 
et je disparus. Emporté par un vieux serviteur, je passai les premières 
années de l'enfance loin de Paris. On m'éleva comme un fils de la 
bourgeoisie. Je serais probablement toujours resté dans l'ignorance 
de ma haute condition , si ma mère ne fût morte quelques mois après 
la naissance du second enfant qu'elle eut. Aimée de Chenevières, ma 
sœur. Cette naissance et cette mort ne changèrent rien à la détermina- 
tion de mon père, réduit à ne plus compter sur un héritier du nom , à 
moins qu'il ne me rappelât pour m'avouer comme son fils. Il me rap- 
pela , mais ce fut pour me recommander à son lit d'agonie, en me ré- 
vélant son secret, de ne jamais trahir sa vengeance, c'est-à-dire de ne 
jamais dire, à moins de circonstances extraordinaires, que j'étais sou 
fils. Il me laissa libre toutefois de ne pas user de la même discrétion 
envers ma sœur, si je la jugeais digne de ma confiance. Puis il mou- 
rut. J'attendis pour me dévoiler à ma sœur que la bonté de son cœnr 
me fût connue. L'épreuve ne fut ni longue ni douteuse. Aimée reçut 
ma confidence, promit de la respecter, et depuis ce moment elle 
cherche à adoucir la tristesse de ma position. Xe m'interrompez pas, 
ma sœur, je vous dois bien d'autres éloges. Il me reste à prouver ù 
M. de Chàtiilon, mon oncle, pour l'honneur de la mémoire de notre 



310 REVUE DE PARIS. 

père, que son projet a été récompensé du ciel. Prévoyant la marche, 
les progrès et le caractère dévastateur de la révolution, j'achetai tous 
les biens de ma sœur, ou plutôt je feignis de les acheter. Dès que 
j'en fus en possession , je fus tranquille pour son avenir. Appartenant 
à l'opinion démocratique, j'ai facilement éludé, à l'aide de quelques 
sacrifices, la spoliation qui n'eût pas manqué d'atteindre ma sœur. 

— Vous êtes un digne neveu, ma foi! s'écria Châtillon en embras- 
sant Boiroger. 

— Je ne me croirai vraiment digne d'être de votre famille, ré- 
pondit Boiroger, que le jour où je rendrai à ma sœur ces biens qu'une 
vente simulée a mis entre mes mains. Quand viendra ce jour? 

A ce moment un bruit formidable se fit dans la rue; on entendait 
bruire dans l'éloignement les mots de décrets, d'émigrés, de pros- 
crits. 

— Ah! nous sommes perdus, dit le duc de Roquefeuille; c'est le 
peuple qui vient nous assaillir; dans une heure nous n'existerons 
plus. Vicomte, vous nous avez perdus. 

— Mon oncle! qu'avez-vous fait? dit Aimée. 

— Mes chers, mes bons amis, c'est pour vous seuls que je déplore 
mon imprudence. 

— Défendons-nous du moins, dit Constantin. 

— Nous défendre! dit tristement Boiroger. 

— Madame, dit le duc en se découvrant et en saluant la marquise, 
avant de mourir, je veus vous laisser la conviction qu'après mon roi 
vous êtes la personne pour laquelle j'aurais voulu perdre la vie. 

Les bruits de la rue redoublèrent, et du milieu de ces raille bruits, 
la voix d'un crieur s'éleva encore. Elle disait : 

c( Amnistie générale en faveur de tous les émigrés français. » 

— Amnistie! amnistie! cria la marquise en courant ouvrir la fe- 
nêtre, comme pour laisser entrer la vie et la liberté. Amnistie ! am- 
nistie! Nous sommes sauvés. 

Aimée embrassait Boiroger, le duc et son fils s'embrassaient, Châ- 
tillon embrassait tout le monde. 

— Croyez-vous, dit Boiroger au duc et h la marquise quand le calme 
fut revenu , que le malheur vous ait assez éprouvés l'un et l'autre 
pour que vous vous unissiez sans hésiter? 

— Madame, dit Constantin à la marquise en entendant la propo- 
sition de Boiroger; madame, je n'aime pas votre fille, songez-y bien. 

Sans donner à sa sœur le temps de lui répondre, Boiroger lui dit, 
ainsi qu'au duc : Cette fois, c'est à moi à vous indiquer le délai qui 



REVUE DE PARIS. 311 

VOUS sépare d'un mariage assez long-temps désiré. Ce délai ne sera 
ni dix ans, ni cinq ans, mais vingt-quatre heures. A demain votre 
mariage, à Choisi-le-Roi. 

— Et le vôtre, dit la marquise en regardant sa fille Amaranthe et 
Constantin. 

IV. 

Le cours des évènemens nous ramène au même endroit où com- 
mença, il y a quinze ans, l'histoire du duc de Roquefeuille et de la 
marquise de Chenevières; la seule différence à noter, c'est que 
celui-ci avait maintenant trente-un ans, celle-là trente ans; c'est-à- 
dire qu'ils n'avaient jamais été plus réellement beaux, plus réelle- 
ment pleins des grâces de l'esprit et du corps. A quoi bon se plaindre 
du sort, qui a peut-être aussi sa logique lorsqu'il répare ses torts et 
les répare si spirituellement, remettant chaque chose à sa place : le 
soleil au point de l'horizon où il brillait il y a quinze ans, le splendide 
château au fond de sa perspective, et les amans sous les antiques 
arbres du parc, qui penche vers la Seine? Il a été même plus géné- 
reux cette fois qu'il ne l'est ordinairement; il ne nous devait qu'un 
mariage, il se prête avec complaisance à deux mariages, l'un issu de 
l'autre , comme on voit quelquefois une fleur s'épanouir au-dessus 
du calice d'une autre fleur; ce que les naturalistes du Jardin des 
Plantes, ces ingénieux observateurs, appellent des monstres parce 
que c'est excentriquement beau. 

Donc tout était à la fête à Choisi-le-Roi , au chAteau de Chene- 
vières. Il n'y avait pas assez de place pour tant de bonheur. On se 
coudoyait dans les salons si long-temps déserts du chtlteau, on s'ap- 
pelait d'un bout d'une allée à l'autre, on riait, on s'étonnait, on 
s'affirmait réciproquement qu'on était bien où l'on était il y avait 
quinze ans. D'anciens domestiques, d'anciens vassaux, d'anciens 
paysans, détachés du grand navire féodal par la tempête, revenaient 
à flot et reparaissaient au château pour reprendre, non leurs vieux 
liens de servitude, mais leurs liens de gratitude et d'affection. On se 
reconnaissait, on se prenait les mains, on regardait le ciel, et l'on 
recommençait à vivre. 

Et tandis que cette résurrection s'opérait dans les vieux murs du 
château, assis sur cette riche pelouse tracée des limites du parc à la 
Seine, et où son père s'entretenait autrefois si amoureusement avec 
a marquise, Constantin, seul, et habillé déjà pour la cérémonie du 



:512 REVUE DE PARIS. 

mariage, lisait une proclamation de Bonaparte. Bonaparte partait 
pour l'Italie avec le titre de commandant en chef. Ce morceau d'élo- 
quence militaire électrisait le jeune homme, jaloux de la gloire de 
cet autre jeune homme. Il frémissait, il pleurait d'envie. Oh! pour- 
quoi ne pouvait-il suivre Bonaparte en Italie, marcher dans son sen- 
tier, s'enivrer à la même source de salpêtre et de feu? Tant de mo- 
tifs l'engageaient à risquer sa vie Il entendit du bruit derrière 

lui : il froissa la proclamation et la cacha sur son cœur. C'était la 
marquise. 

Elle accourut vers Constantin et s'assit près de lui, moitié triste, 
moitié souriante, pâle, mais de cette pâleur passionnée dont les 
jeunes gens ne devinent pas la signification. 

— C'est charmant, n'est-ce pas, mon ami? lui dit-elle, de voir 
deux noces se célébrer le même jour. 

— Oui, madame, je le pense comme vous, c'est charmant. 

— Cela se voit rarement, la mère et la fille, le père et le fils ma- 
riés à la fois. 

— Très rarement, madame. 

— Je ne sais, mais il me semble que c'est une double garantie de 
bonheur. 

— De bonheur, murmura machinalement Constantin. 

— Vous êtes exact dans vos réponses, repartit la marquise, comme 
l'écho de notre vallée, mais vous êtes aussi triste que lui. 

— Moi triste! vous vous trompez : n'ai-je pas mes habits de noce? 
le notaire n'est-il pas au salon? l'église ne m'attend-elle pas? Ma 
tristesse ne se comprendrait point. Moi triste! mais regardez, madame, 
la joie est sur tous mes traits; elle brille dans mes yeux, elle m'em- 
plit le cœur... Mon Dieu! faites-moi mourir, s'écria Constantin en 
tombant de douleur aux pieds de la marquise. 

Elle se hâta de le relever, d'essuyer son visage, baigné de larmes, 
éteint, décoloré, encore agité par l'ironie dont il l'avait contracté. 

— Cher enfant!... mais qu'avez-vous?... Si l'on venait!... Dites- 
moi tout... Voyons, je vous écoute. Soyez raisonnable, Constan- 
tin. 

— Votre fille, put dire enfin Constantin, est belle, oui, très belle, 
pleine de nobles qualités.... 

— Mais vous ne l'aimez pas. 

— Non, mada.me. 

— Oh! mon Dieu! murmura la marquise. Pauvre Amaranthe! 

— Je ne sens rien pour elle. Si je n'avais pas vu une autre femme. 



REVLE DE PARIS. 313 

peut-être n'éprouverais-je pas pour votre fille cette mortelle indiffé- 
rence. Mais je vous ai vue, et c'est vous que j'aime. 

— Mon ami, je ne puis, je ne dois pas vous écouter... Taisez-vous! 
ahl taisez-vous! 

— Pourquoi me taire? 

— Vous le demandez? 

— Ai-je mesuré l'abîme avant d'y tomber? J'y suis maintenant. 

— Constantin! 

— Vous êtes la première femme que j'aime. 

— Toujours moi! toujours son amour. 

— J'ai admiré, mais c'est vous que j'aime. 

— Enfant! 

— Vous me dédaignez. Je ne suis plus rien; je n'ai plus de titres, 
plus de rang... Mais je puis avoir un nom. Aimez-moi, et j'irai de- 
mander au jeune homme pâle qui part demain pour l'Italie de m'en- 
raener avec lui. 

— Que dites-vous? nous quitter! 

— Oui, je pars avec ou sans votre amour. Si je ne reviens pas, 
souriez, car je serai mort avec gloire; si je reviens, aimez-moi! 
aimez-moi ! 

— Il parle de mourir! 

— Donnez-moi ce mouchoir. 

— Que faites-vous? 

— Je le garde... là, sur mon cœur. Je vous le rapporterai teint de 
mon sang, ou je veux mourir de honte au retour en passant devant 
le portrait de mes aïeux. Où voulez-vous que je sois blessé, madame? 

— Constantin! vous me rendez folle! vous me rendez malheureuse! 
Mais vous me rendez!... 

Et folle en effet, la marquise prit entre ses mains la tête ardente 
du jeune homme mourant d'amour à ses pieds, et elle lui dit avec 
passion : Non! non! je ne vous aime pas. Mais prenez garde! voici 
votre père... Il arrive par cette allée. Regardez ! Allons ! du bon sens, 
mon ami, du courage; je serai près de vous pour vous en donner. 

— Mon père! dit Constantin, tant mieux! il va m'entendre. 
Quand le duc fut près de son fils, celui-ci se leva, le salua avec 

respect, et quoique vivement ému encore, il lui dit avec assez de 
calme : 

— Je me félicite, mon père, de la présence de M^Ma marquise au 
milieu de nous. Elle entendra ce que je vais vous dire; par là vous 

TOME XWII, MARS. 22 



314 REVUE DE PARIS. 

serez dispensé de lui rapporter la pénible confidence que je vous 
dois. 

— Quelle est cette pénible confidence, mon cher Constantin? Les 
choses pénibles à entendre n'auraient-elles pas pu être remises à 
demain? Un jour de noces! Vous n'y avez pas réfléchi... 

— Pardon, mon père. 

— Soit : parlez. 

— Je ne puis épouser M"'' Amaranthe, la fille de M'"'' la marquise. 

— Vous ne pouvez... J'ai mal entendu, sans doute. 

— Vous n'avez pas mal entendu. 

— Et pourquoi ne pouvez-vous l'épouser? 

— Je ne l'aime pas. 

— Serait-ce qu'elle n'est pas assez belle, mon cher Constantin? 
reprit le duc avec une ironie qu'il exagéra à dessein, sachant qu'il 
parlait devant celle dont on refusait la fille. Peu, fort peu seraient de 
votre avis en France, et favis de tout le monde, le mien compris, 
vaut bien le vôtre, permettez-moi de vous le dire. 

— J'en conviens, répondit Constantin; mais cette beauté serait 
profanée en tombant en partage à qui en connaît le mérite sans se 
sentir capable de lui rendre le culte de vénération qu'elle inspire à 
tout le monde. 

— Est-il un gentilhomme qui ne fût jaloux, poursuivit le duc 
avec le même entraînement, de mettre aux pieds de cette jeune fille 
sa fortune, son titre, son nom? Belle, noble, accomplie, que vous 
faut-il de plus? De quelle autre qu'elle attendez-vous le bonheur en 
vous mariant? Croyez-vous qu'une aussi belle occasion s'offrira deux 
fois dans votre vie? Ne le croyez pas. Allez! je suis peut-être le seul 
exemple d'un homme qui épouse la femme qu'il a eu le malheur de 
laisser échapper une fois. Cet exemple ne se reverra pas. 

— Je regrette de ne pas être à votre place, mon père, pour avoir 
le droit de soutenir si chaleureusement cette honorable demoiselle : 
je l'aimerais du moins. 

A ces paroles si involontairement directes de Constantin, le duc 
s'aperçut qu'il avait défendu, avec une passion peut-être trop peu 
contenue, la fille de la marquise. 

— Mais , se reprit-il avec plus de majesté , que direz-vous à cette 
noble enfant pour lui faire comprendre, je ne dis pas pardonner, 
votre refus? 

— Je pars, voilà ma réponse. 



REVUE DE PAiOS. 315 

— Vous partez ! vous partez ! 

— Oui, rnon père, je pars. Ma détermination lui donnera la me- 
sure de ma confusion, de mes regrets, de ma douleur. 

Le duc se leva. 

— Un vrai gentilhomme n'agit pas ainsi, monsieur. Vous ne par- 
tirez pas, vous resterez, et vous l'épouserez. Entendez-vous? Sa mère 
a ma parole. 

— Mais, mon père.... 

— Obéissez. 

— Je ne vous obéirai pas. 

Après ces mots terribles, Constantin se retira d'un pas rapide, 
laissant dans le plus complet anéantissement le duc et la marquise. 
La marquise rompit la première le silence. 

— Cela est bien, cela est digne de votre part, monsieur le duc; 
vous vous deviez, par respect pour moi, pour ma fllle, déparier 
ainsi, je vous en remercie; mais voyons, vous le savez maintenant et 
de manière à n'en pas douter, votre fils Constantin n'aime pas ma 
fille Amaranthe. 

— J'en conviens, mais... 

— Faut-il le forcer à l'épouser? 

— Oui. 

— Prenez garde, duc, nous allons risquer le bonheur de l'un et de 
l'autre. 

— C'est vous qui parlez ainsi. 

— Moi-même. 

— Si vous pardonnez à mon fils son étrange action, madame, je 
n'ai plus rien à dire. 

— On ne s'emporte pas ainsi, on raisonne. 

— Raisonnons, soit. 

— Nous sommes la preuve vivante , cher duc, qu'on ne doit pas 
donner la main sans le cœur. 

— Ensuite? 

— Si une autre femme avait le cœur de votre fils? 

— C'est impossible ! 

— Vous dites cela et vous avez à peine trente ans! 

— Mais qui donc, reprit le duc, est assez instruit pour m'opposer 
cette raison, que le cœur de mon fils n'est pas libre? 

— Tout le monde peut se croire assez instruit sur ce point. 

— Vous plus particulièrement, peut-être... 

— Qui sait, en effet? 

22. 



316 REVUE DE PARIS. 

— Mon fils vous aimerait-il? 

— Pourquoi pas? 

— L'aimeriez-vous ? 

— Si cela était, si je l'aimais, répondit la marquise, dont l'ironie 
triomphait mal du frémissement nerveux qui l'agitait, croyez-vous, 
duc, que ce serait user de maladresse que de le faire épouser par 
ma fille? 

— Toutes vos subtilités m'échappent en ce moment, répondit le 
duc; si j'avais une question à vous adresser, si j'avais ce droit.. 

— Prenez-le. 

— Je ne le demande pas. 

— Je vous l'accorde. Si vous aviez une question à m'adresser... 

— Je vous demanderais tout simplement si c'est lui ou moi que 
vous aimez maintenant. 

— Il me semble , mon cher duc, dit la marquise avec ce sourire 
faux dont elle avait masqué son visage , que nous nous occupon,s 
beaucoup plus de nous que de nos enfans. 

— J'en conviens, répondit le duc, mais... 

— Mais voici Amaranthe, et elle pourra trancher la question bien 
autrement que nous. Si elle n'aime pas votre fils, que direz-vous? 

— Et vous, madame? 

— Toujours nous! 

Amaranthe, en habits de noces, fut bientôt entre sa mère et le duc. 
C'était bien le plus beau lys de la prairie : souliers blancs , robe de 
mousseline, ceinture argentée et tout ce que la grâce de la modestie 
répand sur un visage de quinze ans. 

— Ma bonne amie, lui dit sa mère, je te trouve triste. Un jour de 
mariage pourtant... 

— Un peu étonnée, peut-être. 

— Voyons, ma mignonne, tout le monde veut ton bonheur, ici. 

— Il n'entre dans la pensée de personne de vous forcer à un mariage 
qui ne serait pas de votre goût, ajouta le duc. 

— Oh ! monsieur!... 

— Il est encore temps de te prononcer, ma fille. Cela est si vrai, 
que M. Constantin, qui ne voudrait pas se marier avec toi contre ton 
gré, m'a chargée ce matin, il n'y a qu'un instant, de te demander 
un dernier consentement. 

— Il vous a chargée de cela? Il est donc bien méfiant? 
— Non, il est consciencieux. 

— Permettez qu'à mon tour... 



REVCE DE PARIS. 317 

— Ne m'interrompez pas, monsieur le duc. Il comprendrait que 
je retirasse la parole que je lui ai donnée pour toi, si tu ne lui con- 
Ormais pas ton sincère désir d'être à lui. 

Amaranthe ne répondit pas. 

— Non pas, reprit la marquise, que je t'engage à revenir sur ta 
détermination. M. Constantin est un jeune homme charmant, bon , 
dévoué, que je serais heureuse d'appeler mon fils. 

— Ma mère, je l'épouserai. 

— ïu le rendras heureux? 

— Oui, ma mère. 

— Tu ne me reprocheras jamais d'avoir influencé ta volonté? 

— Non, ma mère. 

— C'est que, dit promptement le duc, mon fils est vif, brusque 
parfois, songez-y, 

— Ne l'en blâmez pas trop, monsieur, repartit Amaranthe; c'est le 
défaut de la jeunesse. 

— Je ne réponds pas trop de sa fidélité, poursuivit le duc; il faudra 
le tenir par des liens nombreux. 

— Je le surveillerai de mon affection. 
— Il vous échappera encore. 

— Duc, dit tout bas la marquise, vous ne prenez pas, il me semble, 
le bon chemin pour arriver. Tantôt vous teniez singulièrement à ce 
mariage, et maintenant qu'il est sur le point de se faire... 

Feignant de ne pas entendre la marquise, le duc continua : 

— 11 est temps de vous dire avec la plus entière franchise, made- 
moiselle, que mon fils veut rompre son mariage avec vous; oui, il 
veut le rompre malgré mes avis, mes remontrances, mes me- 
naces... 

— A la fin, que voulez-vous à votre tour, monsieur le duc? de- 
manda tout bas la marquise. 

— Je veux, répondit le duc à haute voix, que mademoiselle dise, 
pour que nous croyions à la Hberté, à la sincérité de ses sentimens : 
Constantin est l'homme que je préfère à tous les hommes, et c'est 
pour cela que je l'épouse. 

Amaranthe , qui dans ce dialogue si difficile pour chacun avait 
fait, ainsi que sa mère, parfaitement son devoir sans trahir ce qui 
se passait au fond de son ame, répondit : 

— Je ne puis préférer l'homme qui ne veut pas de moi. Puisque 
M. Constantin veut rompre, j'y consens. On lui rend sa parole. 

— Étes-vous content, monsieur le duc? demanda la marquise. 



318 REVUE DE PARIS. 

— Moi?., mais pourquoi serais-je content?... cette question... Et 
vous, madame? vous demanderai-je aussi. 

— Je suis contente de tout le monde, répondit tout bas la mar- 
quise, excepté de nous, mon cher duc. 

Ce fut au milieu d'un silence général qu'on vit revenir Cons- 
tantin. 

S'adressant au duc : 

— Mon père, lui dit-il, je vous ai, manqué de respect il n'y a 
qu'un instant, et je viens à genoux vous prier de me pardonner. 
Pour mériter davantage le pardon que je vous demande, je vous 
supplie, vous, mon père, ainsi que vous, madame la marquise, de 
regarder comme inconsidéré, comme non avenu mon refus d'accep- 
ter la main de mademoiselle Âmaranthe. 

Aucune nouvelle sensation ne marqua son passage sur les traits 
de la marquise, entendant Constantin demander à renouer un ma- 
riage qu'elle croyait brisé. 

Le duc fut moins impassible, et son étonnement n'était pas tout à 
fait celui du bonheur. 

Constantin poursuivit : 

— J'ai réfléchi, j'ai eu peur de ma désobéissance, j'ai eu honte 
de retirer ma parole; j'ai consulté notre ami, M. de Châtillon; il 
m'a bien conseillé, et je viens, si mademoiselle m'en croit encore 
digne, lui redemander sa main. 

— Elle est libre, répondit avec une magnifique froideur la fille de 
la marquise, et elle restera libre. 

Amaranthe salua pour partir. 

Chacun des quatre acteurs de cette scène de famille se disposait 
à quitter un endroit où aucun d'eux ne s'était senti un seul instante 
l'aise, lorsque Châtillon, hâtant le pas, sans doute pour la première 
fois de sa vie, arriva en leur présence. 

On s'arrêta pour l'écouter, 

— J'ai amusé le notaire tant que j'ai pu, mais je suis à bout d'a- 
musemens. Il veut partir; il a, prétend-il, d'autres contrats à dresser 
dans le voisinage. Faut-il qu'il s'en aille? Soyons justes : depuis 
huit heures il est au château, il va être bientôt trois heures, et vous 
ne cessez pas de vous confesser dans tous les coins du parc. Votre 
intention est-elle de ne pas vous marier aujourd'hui? 

Personne ne répondit. 

— C'est singulier, pensa Châtillon. 

— Votre intention, alors, est-elle de ne vous marier que|demain? 



REVUE DE PARIS. 3Î9 

Le même silence accueillit sa seconde question. 

— Je m'y perds, se dit Chàtillon. 

— Sacrebleu! s'écria-t-il , moitié fâché, moitié riant, votre inten- 
tion est-elle de ne pas vous marier du tout? Vous avez plutôt l'air, 
tous les quatre, de revenir d'un enterrement que d'aller à la noce. 

Il ne manquait plus que Boiroger à cette scène pour en augmenter 
la confusion. 

Boiroger, qui s'était impatienté aussi de toutes ces conversations 
mystérieuses, était venu pour y mettre un terme. 

Il arriva juste pour entendre la dernière question de Chàtillon. 

Après sa dernière sommation, Chàtillon, qui ne voulait pas que la 
journée se passât sans mariage et sans dîner de noces, dit : Ma foi ! 
il me vient une idée bouffonne, très bouffonne. C'est peut-être un 
moyen d'en finir. 

Il prend le bras d'Amaranthe et le ghsse sous celui du duc, et il 
met ensuite le bras de Constantin sous celui de la marquise. 

— Ceci vous convient-il mieux? Est-ce de cette manière-là que 
vous voulez être mariés? 

Les deux couples se regardèrent en souriant. 

— Aurais-je deviné? Je le crains... 

C'est à lui maintenant que les quatre personnages qu'il avait si 
bizarrement assemblés sourirent. 

— Venez donc, alors! s'écria-t-il. Venez vous marier; nous nous 
étonnerons ensuite. 

— Arrêtez ! dit Boiroger; je m'oppose à ce qui va se faire. 
La terre parut trembler sous les pieds de chacun. 

— La loi, vous le savez, m'a créé dispensateur unique de vos biens, 
ma sœur, et vous, ma nièce, et je jure que je ne m'en dessaisirai 
qu'autant que ma volonté sera faite. 

Et ma volonté est qu'Amaranthe n'épousera M. le duc de Roque- 
feuille, et que la marquise ma sœur n'épousera Constantin, que lors- 
que M. Constantin et Amaranthe auront atteint leur majorité. 

— C'est encore cinq ans à attendre, s'écria Constantin en pressant 
la main de la marquise. 

— Oui, cinq ans qu'Amaranthe, répondit Boiroger, passera dans 
une maison d'éducation loin de Paris. 

— En ce cas, je vais congédier le notaire, dit ChAtillon. 

— Adieu, tout le monde! dit Constantin en s'éloignant. Je vous 
écrirai de l'armée d'Italie. 



320 REVUE DE PARIS. 



V. 



C'est encore au château de Choisi-le-Roi que se rencontrèrent, 
en 1800, les personnages dont nous avons raconté les mille vicissi- 
tudes de cœur et de position. Il faut croire que la joie était enfin 
revenue dans l'intérieur de ces deux familles si désireuses et si em- 
pêchées de se réunir en une seule, toujours séparées par l'épaisseur 
de ce maudit cheveu blond qu'accrocha un jour le bouton d'ungaat. 
Le duc et la fille de la marquise, tous deux habillés pour le bal, at- 
tendaient le moment de partir, jetant de temps en temps les yeux 
sur le cadran de la pendule. Comme si elle eût déjà entendu les pre- 
mières mesures des quadrilles, Amaranthe pétillait d'impatience. Elle 
allait et venait sans but, se levait, s'asseyait, se levait encore, re- 
touchait à sa délicieuse toilette, qui n'exigeait pas le moindre soin; 
elle se livrait enfin à tous les mouvemens de cette inutile stratégie 
qu'inspire l'inquiétude de se rendre où le plaisir appelle. Le duc, 
infiniment plus contenu dans ses désirs de se rendre au bal des Tui- 
leries, ne remuait pas du fond de son fauteuil à la Voltaire; il aurait 
bien plutôt servi, comme étude, à représenter le retour du bal que 
le départ. De loin en loin , et ceci ajoute à la vérité de la remarque, 
il reposait ses regards avec complaisance sur un petit tableau flamand 
où se voyait le coucher d'un vieux célibataire, qui, en chemise et 
accroupi devant le bon feu de sa cheminée, tourne sa tête vers un 
lit prêt à le recevoir. 

— J'espère, dit le duc en faisant un effort sur lui-même et en ter- 
minant par un sourire affecté ce qui avait commencé par une petite 
contraction de douleur, j'espère, ma chère Amaranthe, que voilà une 
charmante sortie de pension. 

— On ne peut pas plus agréable , monsieur le duc; en sortir pour 
aller au bail J'aurais choisi, que je n'aurais pas trouvé mieux. 

— Mon intention avait été d'abord de vous servir de cavalier, 
mais... 

— Mais quoi? demanda Amaranthe, qui d'un bond revint du bout 
du salon se placer devant le fauteuil du duc; mais quoi donc? 

— Mais je dis que j'aurais voulu vous servir de cavalier... 

— Est-ce que par hasard vous ne viendriez pas avec nous? Ohl vous 
plaisantez... Et sur quel autre que vous ai-je compté pour me con- 
duire à cette fête que donne le général en chef? Ma mère ne vous 



REVUE DE PARIS. 32 f 

le pardonnera jamais, ni moi non plus, je vous l'assure. Elle va des- 
cendre, gardez-vous de lui dire que vous ne nous accompagnerez pas; 
d'ailleurs, cela ne servirait de rien... N'ai-je pas compté sur vous 
pour tout voir, tout connaître, et surtout pour danser jusqu'au jour? 

— Voyons comment il s'en tirera, dit CliAtillon, qui en entrant 
avait entendu les derniers mots de sa nièce. 

— Que dirait, reprit Amaranthe, M. votre fils, le colonel? 

— J'ai vu mon fils ce matin à la grande revue du Carrousel, reprit 
le duc, et j'ai déjà eu le bonheur de l'embrasser. 

— Mais ce n'est pas encore là une raison pour ne pas nous accom- 
pagner. 

— Mon cher duc, ajouta Châtillon, écho ironique de sa petite 
nièce, ce n'est pas là une raison. 

— Bon, pensa le duc, si Châtillon se met de la partie... 

— D'ailleurs, poursuivit Amaranthe, qui nous ramènera du bal, 
cette nuit ou demain matin? 

— Mais mon fils. 

— Soit... mais donnez-nous du moins un motif pour ne pas nous 
accompagner, afin que nous puissions à notre tour, maman et moi , 
le répéter à ceux qui s'inquiéteront de votre absence. Je vous défie 
d'en imaginer un quelque peu sensé, continua Amaranthe d'un air 
boudeur; c'est mal! Vous qui, autrefois, étiez fou de la danse, vous 
qui passiez vos nuits au bal; c'est très mal. Puisque vous devez être 
mon mari , et cela dans trois jours, commencez, monsieur, par être 
complaisant. 

— Comment va-t-il se tirer de là? pensa une seconde fois Châtillon. 

— Mon Dieu! répondit le duc avec soumission, j'ai vécu en Angle- 
terre, comme vous le savez, pendant l'émigration. Le climat de cette 
contrée est si humide, si malsain surtout pour les étrangers, que j'y 
ai contracté des douleurs dont je ressens des atteintes chaque hiver. 
Je souffre un peu aujourd'hui. 

— Voyons, interrompit Châtillon, dites tout simplement que vous 
avez la goutte. 

— La goutte! s'écria Amaranthe effrayée. 

— Non, pas la goutte ce diable de Châtillon a toujours des 

idées... mais un faible rhumatisme. 

— Je n'irai donc jamais au bal avec vous , quand je serai votre 
femme? car si cette goutte ou ce rhumatisme vous reprend chaque 
hiver précisément à l'époque des bals... 

— Vous irez au bal, vous danserez, ma chère Amaranthe; mais 



322 REVUE DE PARIS. 

moi, quelquefois, je ne danserai pas autant que je le désirerais. Puis, 
vous savez, la gravité des positions... Mais je serai toujours heureux, 
croyez-le bien, du plaisir que vous aurez à aller au bal, à y briller de 
tout votre éclat, de toutes vos grâces, comme ce soir. Ce soir vous 
irez sans moi, et vous vous amuserez bien toutes les deux, votre 
mère et vous, en souvenir de moi. Ramenez-nous Constantin. 
Amaranthe ne se décidait pas encore. 

— Enfin aimez-vous mieux, dit-elle, que je reste près de vous, 
puisque vous êtes malade? 

— Ceci vous achève, murmura Châtillon à l'oreille du duc : la rési- 
gnation et la pitié. Elle tourne à l'Antigone... bon! 

— Tant de dévouement! répondit le duc , tant de sacrifices ! Non, 
je ne le souffrirai pas. 

— Puisque vous ne voulez pas vous habituer à m'accompagner, 
répliqua Amaranthe, ne faut-il pas que je m'habitue à rester avec 
vous? Je vous avoue, ajouta-t-elle en souriant, que ce n'est là pour 
moi ni un dévouement, ni un sacrifice, mais un bonheur. 

Le duc lui baisa la main. 

— Ainsi, termina Amaranthe, c'est dit, nous restons. 

— Rester! s'écria la marquise en entrant toute parée au salon; 
rester! n'est-ce pas déjà trop que de se trouver en retard de deux 
grandes heures? Que dira Constantin, qui doit nous chercher de tous 
côtés? Allons, partons. Les Tuileries ne sont pas au bout de l'avenue. 

— Mais, ma mère, M. le duc ne peut véritablement pas nous ac- 
compagner ce soir. 

— Un caprice... 

— Non, ma mère, une indisposition. 

— Doit-on en éprouver un jour de bal? 

— Madame a raison, repartit, piqué de tous ces assauts, le duc de 
Roquefeuille en se levant, mais non sans peine, et en offrant le bras 
à Amaranthe. 

— C'est moi maintenant qui veux que vous restiez., dit celle-ci, 
qui repoussa avec douceur le duc jusqu'à son fauteuil. 

— En ce cas, dit la marquise, nous prendrons du plaisir sans vous, 
mon futur gendre. Viens, Amaranthe. Adieu, mon oncle; ce cher 
Constantin doit brûler d'impatience. Hâtons-nous. Ah! monsieur le 
duc! priez Dieu dans votre fauteuil pour que votre fils ait prodi- 
gieusement d'amabilité, car nous ne vous pardonnerons jamais, ma 
fille et moi , de nous avoir privées de la vôtre pendant une pareille 
soirée. 



REVUE DE PARIS. 323 

Amaranthe et la marquise sa mère partirent pour le bal. 

— Étes-vous fou, mon cher Chàtillon, de dire à Amaranthe que 
j'ai la goutte? à une jeune personne que j'épouse dans trois jours. 

— Je l'ai bien deux fois par an , moi. 

— Vous, vous, c'est différent. D'abord, permettez-moi de vous le 
dire, vous êtes plus âgé que moi... 

— Quatre ans de différence; vous trente-six, moi quarante. 

— Ensuite, mon cher Chàtillon, vous ne vous mariez pas, vous. 
Me faire passer pour un vieux à trente-six ans!... 

— On est vieux, mon cher duc, et l'on est jeune relativement. 
Vous êtes jeune, par exemple, pour la duchesse de Neuville, qui a 
quarante-deux ans; vous êtes vieux pour la belle marquise de Saint- 
Phal, qui n'en a que dix-sept. Vous êtes jeune, suffisamment jeune, 
pour ma nièce Aimée, qui a bientôt trente-cinq ans, mais vous ne 
l'êtes pas pour Amaranthe... 

— Cependant voyons, mon cher vicomte, Amaranthe a eu le 
temps de réfléchir pendant ces cinq dernières années passées en 
pension; et quand elle me veut, m'accepte pour mari... 

— Vous vous trompez, mon cher duc, si vous croyez que j'ai pré- 
tendu vous faire passer pour indigne de la main d'Amaranthe en 
dressant ce petit tableau comparatif des âges. N'en parlons plus. Vos 
affaires ne sont pas les miennes. Mais, puisque nous voilà seuls, 
voulez-vous que nous passions comme autrefois le reste de la nuit 
à boire du Champagne et du tokai? 

— Vous savez que je ne bois plus que de l'eau. 

— Bon! vous ne dansez plus, vous buvez de l'eau, et vous... Puis- 
que vous êtes si fort, mon cher duc, faites-moi l'amitié d'aller vous 
coucher. Ce serait une véritable cruauté de vous tenir plus long- 
temps sur ce fauteuil. — Chàtillon sonna. Un valet de chambre parut» 
— Bassinez le lit de monsieur, lui dit-il, et rebassinez-le. 

— C'est trop fort, s'écria le duc, et je me retire, car vous avez juré, 
Chàtillon , de me taquiner jusqu'au jour. 

En traînant la jambe, le duc, qui ne demandait pas mieux, alla se 
coucher. 

Il était jour quand la marquise, revenue du bal, entra dans le 
môme salon , et se jeta consternée dans le fauteuil qu'avait occupé 
le duc. Sa figure était bouleversée, sa riche toilette en désordre. 
Elle arracha les fleurs de ses cheveux, ses gants; sa pelisse était 
froissée à ses pieds. — Quelle fête! dit-elle en cachant sa ligure dans 
ses mains émues, quelle fête! oh! quelle fête! Je l'ai vu; il était 



32V REVCE DE PARIS. 

beau! jeune! qu'il est jeune et beau! Entouré, flatté, on ne parlait 
que de lui autour de moi, — de sa bravoure tout haut, de ses grâces 
tout bas. Et moi, j'ai été à peine remarquée, moi autrefois la reine 
des soirées. A peine quelques sourires jetés comme une aumône, à 
peine quelques saints. Un désert autour de moi. J'avais beau cher- 
cher à attirer son attention, me placer devant lui : il ne me voyait 
pas. Une jeune personne, une seule occupait l'attention de Con- 
stantin, absorbait ses pensées, méritait tous ses empressemens, dont 
elle paraissait heureuse et fière. Oui, elle était heureuse; et moi!... 
Un torrent de larmes coula des yeux de la marquise. La première 
heure de ce triste retour si redouté des femmes sonnait pour elle; 
heure plus affligeante peut-être que celle de la mort, qui du moins 
emporte tout, lame et le corps, tandis que cette première mort leur 
laisse le cœur vivant et jeune au milieu des ruines du corps. Ses 
pleurs furent bien amers. 

Elle entendit venir, et précipitamment elle étoulTa ses sanglots, et 
épongea ses larmes avec tout ce qu'elle trouva sous sa main, ses 
dentelles, sa mantille... On entrait. C'était Amaranthe. La joie et le 
bonheur avaient formé comme une auréole visible autour de son 
visage, aussi doux que celui de sa mère était pdle. Son premier mot 
passa par la blessure qui s'était ouverte dans le cœur de sa mère. 

— Comment m'avez-vous trouvée, maman? 

— Oh! oui, tu étais belle, très belle, mon enfant; j'en étais heu- 
reuse, j'en étais fière pour toi, j'en étais jalouse. 

— Jalouse! 

La marquise laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Le cri de sa dou- 
leur lui était échappé. 

— Jalouse! répéta Amaranthe. Ah! ma mère! pourquoi m'avoir 
conduite à ce bal? Mais c'est vous qui étiez la plus belle, la plus 
admirée, je vous jure. 

— Tais-toi; fais-moi rougir... 

— Ma mère... 

— Chère enfant, pardonne-moi ce reste de vanité, cet éclair mou- 
rant d'une gloire qui n'a pas su comprendre qu'elle s'éteignait, qu'elle 
était finie. 

— Je ne veux pas croire, ma mère, à vos regrets; ils sont injustes 
pour vous, pour moi, pour tous ceux qui vous ont vue à ce bal. 

—3 Flatteuse enfant, viens sur mon cœur, et communique-lui la 
bonne, l'heureuse ingénuité du tien. 

— Voyez, chère amie, murmurait Amaranthe en appuyant ses 



REVUE DE PARIS. 325 

joues sur celles de sa mère; toutes les femmes regardaient avec ad- 
miration M. Constantin, et lui n'avait des yeux que pour vous. 

— Crois-tu? s'écria la marquise. 

— J'en suis sûre. 

— Sans doute il m'a promenée dans le bal, sans doute il m'a fait 
danser, sans doute il m'a souvent adressé la parole, mais on le voyait, 
c'était par complaisance. 

— Pourquoi interpréter ainsi ces hommages? 

— Parce qu'ils n'étaient qu'un acte de politesse. 

— Oh ! que vous vous trompez! Il ne me parlait que de vous lors- 
qu'il cherchait à me faire revenir de l'évanouissement que j'ai 
éprouvé à cause de la chaleur du petit salon. 

— Oui, en effet, chère enfant, tu t'es trouvée mal... je l'avais ou- 
blié... mais tu es bien maintenant. 

— C'est M. Constantin, comme je vous le disais, qui m'a donné 
ses soins. Je ne sais comment cela s'est fait, maj^ en reprenant mes 
sens, j'ai trouvé dans ma main ce mouchoir que quelqu'un aura sans 
doute oublié. 

La marquise saisit le mouchoir. Après l'avoir brusquement exa- 
miné, elle dit, changeant de ton : Il est à moi, donne, donne! 

— Du sang, dit avec effroi Amaranthe. 

— Le nyen... mon mouchoir!.. 

— Le vôtre, dites-vous? Ce mouchoir est à vous? Comment est-il 
à vous ? 

— Et il avait promis, pensa la marquise en étouffant le mouchoir 
entre ses doigts crispés, de me le rapporter teint de son sang, s'il 
était blessé ; et je le retrouve dans les mains de ma fille ! Ah ! le ha- 
sard est presque aussi ingrat que le cœur. 

— Mais qu'éprouvez -vous, ma mère?... comme vous me re- 
gardez... 

— Rien, rien, ma fille, prends ce mouchoir, garde-le, — je te le 
donne; — - non, il est à toi, —je te le rends. 

— A moi? Vous me le rendez! Mais vous m'effrayez. Oh ! comme 
vous m'effrayez, ma mère. Vous souffrez , mais beaucoup, — vous 
pâlissez. Oh! mon Dieu! mon Dieu! Aurais-je compris? Oui, j'ai 
compris. 

Amaranthe courut saisir le cordon de la sonnette. 

— Que faites-vous, ma fille ? 
Un domestique parut. 
Amaranthe lui dit : 



326 REVUE DE PARIS. 

• — Priez M. le duc de Roquefeuille de descendre au salon. Nous 
l'attendons. 

Dès que le domestique se fut retiré, la marquise demanda à sa fille 
avec la terreur du doute : 

— Qu'avez-vous fait? 

— Laissez, laissez-moi faire, ma mère. 

— Mais encore saurai-je?... 

— Vous allez tout savoir. 

On eût dit que toute la gravité et toute la raison qu'aurait dû 
avoir la mère étaient passées dans l'ame et la voix de la fille. 
Le duc de Roquefeuille parut. 
Amaranthe lui dit aussitôt : 

— Monsieur le duc, j'ai atteint aujourd'hui ma majorité, je suis 
donc libre de mes actions, que M. Boiroger le veuille ou non. J'avais 
promis il y a cinq ans d'accepter votre main. 

— Mademoiselle... 

— Plus d'obstacle, entendez-vous? plus de retard, entendez-vous 
bien? de la part de qui que ce soit. Ma destinée est à ma disposition, 
j'en dispose irrévocablement pour vous épouser. 

— Tout sera fait comme vous le désirez, répondit le duc : on ne 
marchande pas avec le bonheur. 

— Mais, reprit Amaranthe, demain notre mariage, et après-demain, 
entendez-vous, notre départ pour l'Angleterre. 

— Après-demain votre départ! s'écria la marquise, qui jusque-là 
n'avait pas eu le temps de placer l'expression de son étonnement. 
Après-demain votre départ? 

— Oui, ma mère, oui, monsieur le duc, je le veux ! 

— Mais malheureuse! dit à sa fille la marquise d'une voix sourde 
et étouffée, malheureuse! tu aimes donc Constantin. Allons! ils s'ai- 
ment. 

Il est impossible de calculer le temps que dura celte scène si mys- 
térieuse pour le duc, si cruelle pour Amaranthe et sa mère, instruites 
l'une et l'autre maintenant de leur rivalité. Elles n'avaient plus rien à 
s'apprendre. Le duc, qui trouvait, au contraire, fort naturel et même 
plus que naturel qu'on lui annonçât son mariage avec Amaranthe , 
dont rien jusqu'alors n'avait éloigné la probabilité, paraissait singu- 
lièrement intrigué de la précocité de l'heure à la(iuelle cette nouvelle 
lui était confirmée, et il cherchait à deviner le motif pour lequel le 
départ devait suivre de si près le mariage. 

L'embarras de chacun d'eux était loin de finir, quand, pour l'aug- 



REVUE DE PARIS. 327 

menter, Constantin, le fils du duc de Roquefeuille, fut annoncé. 

— Faites venir M. de Châtillon et M. Boiroger, dit la marquise 
au domestique qui se retirait. 

Constantin portait l'uniforme de colonel. 

Sans lui donner le temps de s'informer de la cause du désordre 
profond écrit sur chaque visage, dans chaque attitude, et accusé, 
pour ainsi dire, par chaque molécule d'air du salon, la marquise dit 
à Constantin : 

— Monsieur de Roquefeuille, vous êtes un homme d'honneur. 
Vous aviez promis de revenir pour constater la fidélité de votre pa- 
role et pour recevoir la main de celle que vous aimez : vous la mé- 
ritez. 

Après ces simples mots, dits avec l'apparente fermeté de ceux qui 
parlent sur l'échafaud , la marquise, dont les larmes tremblaient au 
bord des paupières, prit la jeune main d'Amaranthe et la mit dans 
celle de Constantin, laissant un instant la sienne posée par-dessus 
comme pour cimenter sa volonté, fixer son désespoir, éterniser son 
sacrifice. 

Boiroger et Châtillon parurent en même temps, et ils comprirent 
parfaitement tous les deux le sens de cette attitude, dernière expres- 
sion d'une dernière crise. 

Boiroger prononça ce peu de paroles sensées en s'adressant à Con- 
stantin et à Amaranthe : N'avais-je pas raison de vous renvoyer à 
votre majorité? — Puis, se tournant vers la marquise : Voici, ma 
sœur, les titres de vingt-quatre millions de biens qui vous appar- 
tiennent. 

— Voilà ce que c'est que d'attendre, dit Châtillon. 

— Et nous? dit le duc en s'approchant de la marquise. 

— Nous? répondit la marquise, nous? 

— Oui, madame. 

— Nous, monsieur le duc, nous avons'trop attendu. Il est trop 
tard. 

LÉON GOZLAN. 



UNE ANNÉE EN RUSSIE. 



A M. Saint-Marc Girardin. 



II. ~~ UN* ETE A MOSCOU.» 

Mon ami, vous avez souri sans doute en me voyant donner des regrets si 
tendres à l'hiver russe , et si j'ajoute que les premières haleines du prin- 
temps m'ont causé une certaine tristesse, vous aurez encore plus de peine à 
me croire; et pourtant rien n'est plus vrai. Je regrettais cette vie si animée 
qui allait s'éteindre , ces tableaux étranges qui allaient s'effacer, cette lutte 
contre le climat dont je sortais vainqueur; je regrettais ce voile de neige si 
éclatant, les forêts argentées, les traîneaux si doux et rapides, et Jusqu'à la 
pelisse, magniflque et délicieux vêtement dans lequel on emporte la tiédeur 
de sa chambre, et qui vous enveloppe comme d'un bain onctueux. Puis le 
passage d'une saison à l'autre est extrêmement pénible. La Russie et l'hiver 
sont si bien l'une à l'autre qu'ils ne se séparent qu'après un long déchirement. 
Cette décoration, qui s'était dressée comme par miracle, se démonte avec une 
difficulté extrême. L'épaisse couche de glace amoncelée sur le sol cède len- 
tement, ressaisie par l'air vif de la nuit, et, pendant une quinzaine de jours, 
les rues sont impraticables. L'atmosphère est déjà tiède et molle, et, par pru- 

(1) Voyez la livraison du 24 mars. 



REVUE DE PARIS, 329 

dence, on sort encore écrasé de fourrures. Mais lorsqu'à la fin, le soleil et la 
hache aidant, la ville s'est dégagée, c'est un véritable enchantement. Ail- 
leurs, et surtout dans les meilleurs climats, les premières joies du printemps 
sont capricieuses et troublées; ici je les ai goûtées sans mélange. Après de si 
longues rigueurs, la nature se détend et se fond en un sourire d'une entière 
franchise et d'une ineffable tendresse , véritable sourire de mère qui par- 
donne. La Neva délivrée reprend son cours , et la population vient en foule 
saluer son fleuve adoré. Bien que la terre se remontre nue et dépouillée, on 
la revoit avec bonheur, et il semMe que ce soit pour se faire aimer davantage 
qu'elle s'était voilée si lon^-temps. A propos, je ne voyais pas trop pourquoi 
le calendrier russe reste en désaccord de douze jours avec le nôtre, comme 
si dans la correspondance des deux cabinets il n'y avait pas déjà assez de 
causes de malentendus, sans se quereller dès la date; à présent j'en sais l."^ 
raison. Honteuse de n'avoir au mois de mai ni (leurs ni verdure, la Russie 
a ralenti l'année autant qu'elle a pu , comme ces gens qui , pour s'excuser 
d'étre en retard, font reculer d'un quart d'heure l'aiguille de leur montre. Si, 
malgré sa nudité complète, la terre charmait déjà, jugez de ce qu'on éprouve 
quand enfin elle a repris sa parure. Ces paysages qui , à l'arrivée et sous 
l'influence de comparaisons récentes, vous semblaient si pâles, maintenant 
vous ravissent; rendu indulgent par une privation sévère , vous trouvez aux 
horizons de la grâce, aux lignes de la grandeur, à la végétation certaine luxu- 
riance. Par fois inéme, et c'est là l'hyperbole de l'illusion, vous prenez au 
sérieux leurs modestes montagnes qui sont d'un joli effet de lointain, quand 
un arbre ou une maison ne les masque pas. Alors on se met à jouir avec 
empressement et délices de la nature retrouvée. On va aux camps assister 
aux manœuvres, entendre les soldats chanter leurs prières avec un ensemble 
si parfait. Ou visite les résidences impériales, Péterhof, si pompeux, domi- 
nant fièrement le golfe de Finlande; Tsarskoié Selo, retraite clierie de la 
grande Catherine, et si vivant encore de ses souvenirs. 11 y a parmi les om- 
brages du parc une petite salle de spectacle de style chinois , d'un mauvais 
goût adorable, à laquelle, depuis Catherine, rien n'a été changé. Il seuibîe 
encore voir la souveraine dans sa loge , et derrière elle le comte de Ségur, 
qui, penché à son oreille, lui demande des nouvelles de ses armes en Grèce, 
à moins , ce qui est plus probable , qu'il ne lui donne un distique pour une 
fontaine, ou une épitaphe pour son chien favori. En parcourant les cor» 
ridors, j'ai vu, tracé sur une p!)rte, un nom qui est pour nous autres un 
gracieux souvenir : le nom de IM"" Sontag, aujourd'hui comtesse et ambas- 
sadrice, et qui, sur cet autre théâtre où elle n'est plus la piemière, a peuî- 
è.tre plus d'une fois regretté la petite loge où elle rentrait enivrée et triom- 
phante. 

Il est auprès de Saint-Pétersbourg un lieu qui , pour se faire admirer, n''r 
besoin ni d'illusion ni d'indulgence: ce sont les îles de la INéva, vastes parcs 
séparés par des bras de rivière plus larges que notre Seine et réunis par des 

TOME XXVII. MARS. 23 



330 REVDE DE PARIS. 

ponts élégans. D'innombrables maisonnettes, emballées à l'automne dans des 
nattes, comme des porcelaines précieuses, reparaissent au jour couvertes 
jusqu'au toit de fleurs tout épanouies que les serres ont rendues. Il y en a 
de toutes formes, depuis la terrasse italienne et la coupole orientale jusqu'au 
toit aigu du cbalet; toutes portent au front le nom de leurs maîtres, et non 
ces tristes écriteaux qui font ressembler nos maisons de campagne à des 
hôtelleries auxquelles on n'a le temps d'attacher ni affections ni souvenirs. 
Les îles possèdent même un théâtre où parfois la comédie vient prendre le 
frais , et dont la colonnade grecque, demi-voilée par la verdure , rappelle le 
temple antique entouré de son bois sacré. Imaginez ce beau lieu animé d'é- 
quipages et de cavalcades, s'enfoncant sous les avenues ombreuses ou se re- 
flétant au bord dans les eaux limpides. Nulle ville en Europe ne peut se vanter 
de telles promenades , si riches d'étendue et de fraîcheur. Les Russes se 
hâtent d'en jouir : ils y campent plutôt qu'ils ne s'y établissent; car l'été est 
bien court, et si par malheur il est pluvieux, ce paradis n'est bientôt plus 
qu'un marais malsain qu'il faut abandonner. 

La première solennité dont on salue le printemps, c'est une revue, car ici 
pour une revue tout prétexte est bon , et l'on ne conçoit la joie que plumet en 
tête et tambour aux champs. Quand on a une garde de soixante mille hommes 
toute resplendissante d'or, comment se refuser le plaisir de tirer de l'écrin 
et de faire cliatoyer au soleil de mai ce magnifique et coûteux joyau ? Une 
revue à Saint-Pétersbourg est un spectacle monté avec un luxe inouï, une 
œuvre d'art que tout peintre admirerait. Cette plaine mouvante, si richement 
émaillée, au-dessus de laquelle s'agitent les flammes de tant de milliers de 
lances, semble un vaste parterre que le vent fait onduler, et à voir cette har- 
monie savante de formes et de couleurs, cette profusion raisonnée de rubans 
et de plumes, dans les moindres détails de toilette cette coquetterie un peu 
féminine , on soupçonne que , pour vme si gracieuse fête , une modiste 
française a du apporter au conseil suprême ses inspirations et ses dessins. 
Mais ce qui donne surtout à ces revues une singularité frappante , ce sont 
tous ces vassaux d'Asie , Tcherkesses , Lesghiens , Tartares , otages d'une 
soumission douteuse, auxquels on donne la place d'honneur, sans doute 
pour flatter des sujets d'hier impatiens du joug. Ces guerriers étranges, 
en cottes de mailles, armés de carquois et de (lèches, maniant avec grâce 
des chevaux arabes à la crinière peinte, au poitrail scintillant d'acier, re- 
portent l'esprit en pleine Jérusalem délivrée, et je pourrais, montant avec 
vous au sommet d'une tour, essayer un dénombrement à la façon du Tasse. 
Mais, outre que je désespère de trouver ici tant de noms glorieux et poéti- 
ques, je n'oserais comme lui invoquer la muse des combats; ce serait con- 
science de la réveiller pour des amusemens si enfantins, et je serais réduit 
à toi, muse des parades, imiocente idole des armées oisives et des rois en- 
nuyés; toi qui aimes à te jouer dans le reflet des cuirasses polies et des sabres 
vierges, dans la soie immaculée des drapeaux neufs; toi que charment les 



REVUE DE PARIS. 331 

fanfares joyeuses et le salut des canons chargés à poudre , pelilo maîtresse 
musquée et nerveuse qu'une note fausse révolte, qu'une goutte de sang ferait 
évanouir! 

Saint-Pétersbourg m'avait appris ce que j'en voulais connaître; je songeai 
à visiter Moscou. C'est un luxe à envier à la Russie que ces deux capitales, 
toutes deux vastes, riches, expressions vivantes de ses deux âges, se recom- 
mandant par des caractères et des mérites si opposés; l'une, le cœur, recueilli 
dans la religion des souvenirs; l'autre, la tête, fardée et souriant au présent; 
l'une racine tenant profondément au sol , l'autre tige efflorescente , penchée 
vers la lumière; l'une vieille et auguste épouse, se passant fièrement des czars 
qui l'ont délaissée, mais ne leur pardonnant pas, assise à l'écart sur les fou- 
demens de son Kremlin, dans sa robe orientale, la main sur une cicatrice 
récente; l'autre, favorite d'hier, insolente et frivole , baptisée d'un nom ger- 
manique , vêtue à la française , se mirant coquettement dans le cristal azuré 
de son golfe, belle parlementaire envoyée vers l'Europe, lui faisant des 
avances, et disant : Admirez-moi. 

La route de Saint-Pétersbourg à Moscou est renommée pour la perfection 
du travail ; quant à l'intérêt pittoresque , on s'attend si bien à la trouve)- 
plate et monotone , qu'on saisit avec reconnaissance le moindre accident 
qu'elle présente : une ondulation de terrain , le mouvement d'un champ en 
pleine récolte ou le parfum d'une prairie en fanaison; un lac et sur une île un 
monastère dont l'eau répète les campanilles peints; un salut Jeté, eu courant, 
au Volga pour la mer Caspienne; un village traversé le dimanche, et devant 
l'église de jeunes paysans , en habits de fête et des tleurs au chapeau, qui 
vous regardent avec de calmes et bienveillantes figures comme on en voit dans 
les illustrations de ballades allemandes. Puis, au train dont on est empoi'té, 
on n'a pas le temps d'être sévère pour ces paysages si vite enfuis. .Te me fai- 
sais un vif plaisir de voir Novogorod; trouver en ce pays de ces vénérables 
pierres noircies qui parlent du passé eut été une émotion si nouvelle ! Mais 
vain espoir. La Russie a un tel orgueil de jeunesse , elle a si bien rompu 
avec ses anciens jours, que la plus légère teinte de ruines lui déplaît; ses 
villes mettent du blanc, et la vieille INovogorod elle-même replâtre et peint 
ses rides. Les murs d'enceinte sont recrépis avec soin, comme si l'on crai- 
gnait que le mot république ne reparut quelque part sur leurs briques sé- 
culaires. Ce n'est pas sans effort que la mémoire retrouve dans un sol si 
bien dompté ce mot hardi et rebelle, dans une atmosphère si paisible l'écho 
long-temps endormi de ce cri de liberté. Un souvenir de république en Russie, 
cela n'étonne-t-il pas connue un de ces débris fossiles appartenant à des races 
disparues ? 

A un voyageur épris des hauts faits de l'empire, ce n'est point par ce 
chemin que je conseillerais d'arriver à Moscou. Il devrait suivre les traces 
de la grande armée, faire une pieuse halte sur chaque chanq) de bataille; 
puis, parvenu sur le mont du Salut, battre des mains, comme nos soldats, 

23. 



:î32 revle de paris. 

(Ml vovant se développer à ses pieds la ville féerique aux mille couleurs. La 
route de Saint-Pétersbourg n'offre ni souvenirs saisissans , ni perspectives 
lointaines. De ce côté Moscou ne s'annonce pas. Seulement le troisième 
jour, à travers les vapeurs du matin, j'aperçus une quantité de petites cou- 
poles paraissant et disparaissant derrière de légers nuages comme les houles 
d"or d'un jongleur. C'était le Kremlin! Deux heures après, j'entrais dans la 
vieille forteresse des czars, et, du haut de sa plate-forme, je jouissais d'un 
rahleau splendide. On dit qu'à la vue de Moscou M"^ de Staël s'écria : « Rome 
tartare ! » .l'avoue que j'éprouvais quelque peine à voir égaré par ces pâles 
et froides latitudes ce beau nom de Rome, si chaud de gloire et de soleil, nom 
si auguste qu'en parer une ville, c'est lui mettre au front la plus royale des 
couronnes; mais si risqué que fût ce rapprochement, mon premier coup d'œil 
l'a pardonné. Oui ! voilà bien un peu Rome avec ses collines onduleuses, ses 
innombrables églises, les steppes de ses faubourgs, son silence de cloître 
rompu par un chant de cloches sans repos. Voilà son contraste de luxe et 
de misère , ses palais somptueux et ses mendians, son capitole, saint dépôt 
de traditions vénérées , pierre fondamentale autour de laquelle se sont 
amassées les alluvions de l'histoire; voilà jusqu'à son fleuve étroit et limo- 
neux. C'est également la pompe sacerdotale dominant l'appareil civil, et il 
ne manque pas même le carrosse doré du métropolitain pour rappeler les 
lourds équipages du Vatican; car, ainsi que Rome, 3Ioscou, si long-temps 
siège d'em[;ire, n'est plus qu'un sanctuaire et se console, avec les fêtes reli- 
gieuses, de son pouvoir évanoui , de ses empereurs perdus. Certes, l'émo- 
tion produite par l'aspect de Rome est bien autrement profonde et respec- 
tueuse, mais celle qu'éveille Moscou est plus vive et imprévue. Les mer- 
veilles de l'Italie nous sont, par nos lectures , devenues si familières , qu'il 
nous semble les revoir. Le Kremlin, avec son arcbitecture fantastique et 
son histoire mystérieuse, drauie sanglant joué dans l'ombre, a l'attrait exci- 
tant de la nouveauté et de l'incoiinu. Parmi les nombreux édifices contenus 
dans son enceinte, j'aime surtout le vieux palais des czars, bijou mauresque 
qui a été pour moi un souvenir exquis de l'Alhambra, et une église d'un style 
inouï, bariolée du haut en bas d'arabesques étranges et dont les coupoles ou- 
vragées imitent divers fruits, ananas, grenades, pastèques; tout ce qu'on peut 
imaginer de plus capricieux et de plus extravagant, une colossale chinoi- 
serie. Moscou a une physionomie tout orientale que relève encore cette quan- 
tité d'Arméniens et de Tartares en robes de soie; on sent que l'Asie n'est 
pas loin, qu'elle a passé par là, laissant son turban sur les églises, et sous 
la croix grecque son croissant oublié. On reconnaît la mosquée , basse et 
écrasée dans sa forme , dont la coupole mollement arrondie attend que les 
bénédictions du ciel descendent sur ses écailles d'or, au lieu d'aller, comme 
nos flèches hardies, crever la nue pour y porter la prière. Par une brillante 
journée d'hiver, Moscou, c'est Constantinople en pelisse, c'est l'Orient gelé. 
Après ce que je vous ai dit de Saint-Pétersbourg, vous parler en détail 



REVUE DE PARIS. 333 

de la vie et de la société de Moscou serait vous soumettre à d'inévitables 
répétitions , et pourtant on observe entre ces deux capitales des différences 
tranchées : la nouvelle vit sous les yeux du maître, la cour donne à ses plai- 
sirs de l'éclat, mais aussi de la gêne; l'ancienne, avec plus de liberté, pos- 
sède à peu près les mêmes ressources, ses théâtres montés avec le même 
luxe, sa troupe française, son conservatoire de musique et de danse, son 
école d'écrivains, et le palais de son gouverneur, qui lui fait une cour au 
petit pied. Aussi il existe entre ces deux villes une rivalité qui n'est pas 
sans aigreur. A Pétersbourg tout le monde sert, tout le monde porte l'uni- 
tbnne, militaire ou civil. Il faut bien occuper cette noblesse qui ne saurait 
pas encore, par les arts et l'étude , remplir décemment ses loisirs. Plutôt 
que de rester à ne rien faire, ce qui déplaît en haut lieu et compromettrait à 
la longue les privilèges, on voit les plus grands noms descendre à des em- 
])Iois qui cliez nous, malgré nos tendances démocratiques, paraîtraient incom- 
patibles avec certains titres : un prince est directeur des postes ou conser- 
vateur des hypothèques. C'est qu'en effet, lorsque la noblesse est hautement 
icconnue et appuyée par les institutions, elle peut sans inconvénient se ris- 
quer à déroger, assurée qu'elle est de maintenir sa place et ses droits ; mais 
quand elle a cessé d'être une puissance officielle et n'a pour se faire res- 
j)ecter qu'à compter sur elle-même, elle devient, comnie toute croyance atta- 
quée, d'une réserve et d'une sévérité infinies. Il résulte de cette loi de 
service universel que Saint-Pétersbourg a le mouvement forcé, l'activité 
ennuyée d'un commis ou d'un lieutenant de garnison; Moscou, au contraire, 
est un vieux gentilhomme mangeant ses revenus loin de la cour, s'amusani 
comme il veut et comme il peut, trop heureux qu'un étranger vienne animer 
parfois le vide de sa riche oisiveté. L'hospitalité y a donc encore plus de 
largeur. C'est une vertu dont les Russes sont fiers et à juste titre; mais lors- 
qu'ils s'en vantent à nos dépens, et nous reprochent de ne pas la connaître , 
peut-être n'ont-ils pas assez réfléchi. 11 est des qualités qui tiennent beaucoup 
moins au caractère d'un peuple qu'à l'âge de sa civilisation. L'hospitalité est 
une de ces vertus primitives qu'on ne trouve jamais si développées que près 
du berceau. La tente du cheik qui vous abrite et vous nourrit sans même s'in- 
former de votre pays, est encore plus libéralement ouverte que le palais du 
Imyard, à la porte duquel la lettre de recommandation ne nuit pas. Il faut 
bien en convenir, l'hospitalité est le plus souvent fille de la solitude et de 
l'ennui. Voyez les Anglais à Londres, ils vous sembleront égoïstes, rogues, 
méfians : qu'on les voie au contraire comme Jacquemont les a vus, se dessé- 
chant dans leur fastueux exil de l'Inde, ou, comme je les ai vus moi-même, 
à Gibraltar, attachés sur leur roc, avec l'ennui au flanc, on les trouve socia- 
bles et généreux. Éloignés des grands chemins de l'Europe, les Russes sont 
reconnaissans et empressés pour tout ce qui ap|)orte à leur vie assez mono- 
tone un élément nouveau , à leur atmosphère un peu lourde quelque brise 
plus excitante, à leur société encore pille un reflet plus chaud. A mesure que 



334. REVUE DE PARIS. 

les communications deviendront plus faciles, et les hôtes plus nombreux, 
que leur vie sera plus accidentée et remplie , ils doivent s'y attendre, cette 
vertu, dont ils s'enorgueillissent et à laquelle je rends hommage, ils la ver- 
ront s'altérer; déjà Moscou reproche à Saint-Pétersbourg d'avoir subi cette 
influence; à Moscou même les traditions patriarcales commencent à s'affaiblir; 
ils en sont à regretter le temps, voisin encore, oîi à la table des seigneurs 
des inconnus même venaient s'asseoir. Que sera-ce quand le rail-way leur 
vomira des visiteurs par milliers? Alors sans doute l'expérience les rendra 
plus indulgens, et ils comprendront que, pour les nations aussi, les vertus 
peuvent être une affaire de temps et de position. 

Au reste, si les Russes condamnent parfois un peu légèrement les autres 
peuples, il faut reconnaître qu'avec eux l'Europe a été, dans ses jugemens, 
bien inconséquente et inégale, passant d'une flatterie outrée à une dénigrante 
sévérité. Au siècle dernier, il se lit du côté du nord une vive lumière. Avant 
tous et plus haut que tous, la France étonnée battit des n)ains; les poètes 
s'écrièrent que le soleil avait changé sa course, et se détournèrent de 
l'orient déshérité. Puis , le premier éblouissement passé , nous regardâmes 
de plus près : à ces nouveaux venus qui se révélaient avec tant d'éclat, 
nous demandâmes leurs titres; nous en attendions des merveilles, ou, tout 
au moins, ces œuvres d'art hardies, ces épopées vigoureuses, produits d'une 
jeune sève; et comme ils ne purent nous montrer que les palais de nos 
architectes, les tableaux de nos peintres et le calque de nos écrivains, nous 
les déclarâmes pauvres et lents à produire. Parce qu'ils nous étaient appa- 
rus, tout d'abord, armés comme des hommes, nous oubliâmes qu'ils étaient 
nés de la veille , et qu'il était injuste de leur demander les richesses et le 
blason des sociétés vieiUies. Leur premier pas avait été un pas de géant, et 
plus tard, voyant qu'à nous suivre dans la voie aventureuse des réformes 
ils témoignaient hésitation et répugnance, il se fit une réaction d'impatience 
et de mauvaise humeur. TSous dîmes nous être trompés , et qu'au lieu du 
grand jour, nous n'avions salué qu'une aurore boréale , vain mirage de la 
nuit. Et pourtant, non, c'était bien le jour, le jour qui devait durer et s'ac- 
croître, faible encore pour nos yeux exigeans, tel qu'il le faut peut-être 
pour les zones de transition qu'il éclaire; jour qu'il faut bénir, quand on 
songe aux ténèbres qui s'épaississent au-delà. Mais, et là était l'illusion, 
cette lumière vers laquelle nous nous étions tournés avec enthousiasme 
venait de nous, c'était un reflet, et s'il nous avait paru si vif, c'est que 
Pierre l'avait recueilli au foyer de sa pensée puissante, si bien que le fruit, 
éclos à sa chaleur, avait pris aussitôt l'apparence de la maturité. Voilà sur- 
tout ce qui frappe dans ce pays : c'est le contraste entre la virilité des formes 
et la simplicité primitive du fond; c'est un enfant qui, sans initiation, a 
changé ses langes contre la robe prétexte, trop ample et trop sérieuse pour 
lui. La civilisation est un vêtement que chaque peuple doit se faire à sa 
taille, lentement, lil à fil. jNous autres fictifs travailleurs, à l'œuvre dès 



REVUE DE PARIS. 335 

l'aube , nous savons ce qu'il en coûte de temps et de patience pour amener 
à bien ce précieux tissu de pourpre et d'or : parfois il s'en rompait une 
maille, et il nous fallait un demi-siècle pour en renouer la trame brisée. 
Voulant épargner aux Russes un labeur si difficile, Pierre leur apporta, 
toute prête, cette robe spiendide, et, dans son ardente précipitation, la leur 
jeta aux épaules, sans leur laisser même le temps de quitter le caftan tar- 
tare; aussi, bien qu'ils la portent avec adresse, on sent au-dessous quelque 
chose qui en gêne la grâce, et malgré le soin qu'ils prennent d'en rassembler 
les plis, elle s'ouvre parfois et laisse voir la grossière étoffe du caftan. C'est 
ce que Napoléon exprimait d'un mot si incisif. Chez eux, en effet, tout, 
jusqu'à leurs meilleures qualités , a l'acre verdeur d'une venue trop hâtive. 
Par exemple, on est frappé tout d'abord de leur extrême politesse; leurs réu- 
nions publiques ont la tenue décente d'un salon, et, à les juszer d'après cela, 
on les diniit nos maîtres. Mais si ou les observe, on reconnaîtra bientôt que 
ce n'est là qu'une mise en scène récente, et non cette politesse entrée à 
fond dans les moeurs par la longue expérience d'une vie élégante; cette poli- 
tesse toujours égale et soutenue, sachant parler aux femmes avec déférence, 
aux hommes avec tact , réservée dans ses prévenances , y attachant du sens 
et du prix; qualité si précieuse et si rare qu'il faut des siècles pour la pro- 
duire, et, nous le savons déjà, un moment de négligence pour l'altérer. 
Pour les Russes, la politesse n'est encore qu'une affaire de discipline, une 
partie de l'uniforme qu'ils prennent le matin avec le hausse-col. Ils vous 
serrent la main à première vue et sans choix; si, au théâtre, ils vous tou- 
chent le coude, ce sont des excuses sans fin; mais à vous, étranger qu'ils 
voient pour la première fois, ils vous feront, sans s'en douter, des questions 
fort indiscrètes, ou bien, devant vous, critiqueront étourdiment votre pays. 
Si vous vous liez avec eux , vous trouverez à leur intimité de capricieux 
mouvemens et de brusques échappées. Entre eux, c'est bien autre chose : 
qu'une querelle survienne, et à travers ce vernis trop nouveau reparaît l'an- 
cienne nature dans sa rudesse et sa violence. C'est alors que triomplie tris- 
tement, à toutes les zones sociales, cette unité de la langue russe que je 
vous ai vantée; princes et moujiks sont au diapason. Ce qu'aux jours de co- 
lère les plus grands dignitaires s'entendent dire et supportent est quelque 
chose d'inoui qui ne peut s'écrire dans aucun idiome. Je vous l'ai dit, ils 
n'attachent pas assez de prix à la société des femmes, et oîi la politesse s'est- 
elle jamais formée sans leur inlluence et leurs leçons? Puis, dans ce pays, la 
chevalerie n'a pas eu son ère , et on ne peut y trouver ce qu'elle a laissé 
ailleurs: ce point d'honneur délicat, cette susceptibilité chatouilleuse et 
jalouse, toujours alerte et la main sur le pommeau de l'épée. La loi contre 
le duel est prise ici au sérieux, et cette loi, excellente en morale, n'a pas 
une aussi favorable inlluence sur l'aménité des relations sociales; on mesure 
moins sévèrement ses paroles qnand on n'a pas à en répondre. 

On peut dire de leur luxe qu'il ressemble à leur politesse : il manque d'éga- 



'.Vid REYLE DE PARIS. 

|ité et de tenue; ils se le sont imposé comme une mode, avant d'eu avoir 
le besoin et rintelliireuce. Us s'entourent, par imitation, d'un comfort dont 
ils savent à peine se servir : tel seigneur qui s'est fait décorer un lit somp- 
tueux , aime tout autant dormir dans sa robe de chambre, sur un divan de 
cuir. La moindre de nos bourgeoises se trouverait fort à plaindre de voyager 
<-omme une princesse russe, couchant dans une sale chaumière, sur les cous- 
sins de sa voiture, vivant de pain noir et de thé. Celui de nos soldats le mieux 
brisé aux fatigues s'effraierait de voir un officier de la garde impériale allant 
au Caucase dans un chariot non suspendu , lancé au galop sur des chemins 
détestables. Si les riches entendent ainsi les douceurs de la vie, jugez de ce 
que ce doit être pour les pauvres. Par les nuits les plus rigoureuses il n'est 
pas rare de voir un moujik étendu sur le seuil d'un magasin pour le garder; 
presque toujours le dvornik (portier) dort sous la voûte glacée de l'hôtel, et 
vous marchez, en rentrant, sur la peau de mouton qui lui sert de lit. Us sont 
dm's dans leurs habitudes, et cette remarque n'est pas inutile pour s'élever 
à des considérations plus hautes, pour apprécier le gouvernement et la légis- 
lation qui les régissent. 

Parmi les touristes conmie parmi les historiens, il y a deux écoles. L'une 
.s'embarque dans l'étude d'un pays avec des systèmes arrêtés et des mesures 
absolues. Pénétrée d'un profond respect pour la race humaine, tout ce qui 
offense ses austères idées est condamné sans appel. Ne lui parlez pas de la 
gloire; son prestige n'absout rien, pas même le bonheur; à ses yeux, le 
bonheur n'est qu'une lâcheté, quand il s'endort avant de s'être assuré des 
garanties et des droits. A l'autre, artiste avant tout, il faut la grâce des 
formes et l'animation des tableaux. N'invoquez pas devant elle la loi de re- 
nouvellement et de progrès; aux sociétés comme aux édifices , elle aime à 
voir la teinte sombre ou dorée des siècles. Pour celte décoration aux reliefs 
vigoureux, aux arêtes vives et fragiles, elle redoute les révolutions, toujours 
armées du niveau et de la hache; l'industrie, qui salit tout de son haleine 
enfumée, qui broie tout de sa main de fer. Peu raisonneuse et nullement 
utilitaire, elle préfère la tourelle du château qui découpe et pare le ciel au 
triste obélisque de l'usine qui l'obscurcit, le pas aventureux de la mule aux 
palpitations fébriles du rail-way. Elle aime mieux l'Espagne mollement en- 
dormie au soleil que l'Angleterre haletante à la lueur de ses fourneaux; peu 
sensible aux réformes sociales , elle se détourne du Turc en frac, écoutant 
proclamer des chartes qu'il ne comprend pas; peut-être même aimerait-elle 
mieux voir en Grèce le gracieux turban de ses anciens maîtres que le plat 
shako bavarois. Surtout , si elle rencontre une certaine somme de bien-être 
relatif, si elle n'est point affligée sur sa route par ces violences qui navrent 
l'ame et révoltent la chair, elle est, en fait de théories, pleine de concessions 
indulgentes et de faciles accommodemens. Elle a pour devise : peindre, et 
non prouver. 
De ces deux écoles, la première a, certes, des tendances plus hautes et 



REVUE DE PARIS. 337 

sérieuses. A ses touristes, je dirai: IS'allez pas en Russie, vos systèmes 
auraient trop à souffrir; allez ou retournez aux États-Unis. Là vous trou- 
verez la dignité humaine glorifiée; aux derniers degrés de l'échelle, vous la 
verrez encore armée et vigilante, et si, à l'heure du thé, l'homme libre qui 
vous aide juge que vous le sonnez avec trop peu de fac ons, il vous deman- 
dera son compte, si même il ne vous demande raison : vous serez coutens. 
Pour moi , j'avoue humblement que je suis de l'autre école. A bien des voya- 
geurs , toute nionardiie despotique donne des crispations. Je ne suis pas si 
nerveux , et ne me hâte pas de souffrir pour les gens de ce qu'ils prennent 
si bien en patience. Pour les niasses aussi , le bonheur a plus d'une forme, 
et de toutes les tyrannies, la moindre n'est pas cet esprit de propagande qui, 
bon gré, mal gré, étend un peuple sur le chevalet de ses théories, puis le 
nuUile et le tenaille jusqu'à sa mesure inflexible. Je dirai plus : j'ai toujours 
trouvé fort doux de vivre l'hôte d'un gouvernement absolu. C'est une machine 
qui fonctionne avec un silence digne, et vous jouissez de sou calme sans en 
sentir la pression ni êire solidaire de ses vices. Puis, d'ordinaire, en de tels 
pays , à certaines conditions et dans certaines limites , la vie privée a une 
grande aisance de mouvement , tandis que je me méfie de ceux qui inscri- 
vent fastueusement sur leur porte le mot : liberté. On sait à combien de 
petites gènes on est soumis en Amérique et dans les villes libres d'Europe. 
Au lieu de cela , par exemple , quelle douce résidence que la Toscane , pai- 
.sible pension bourgeoise dont le maître se charge de votre bien-être , à la 
seule loi d'observer le règlement! Là, point d'émeute qui vous heurte au 
passage et convertisse votre voiture en barricade; point de facciosos qui , 
sur les grandes routes, vous rançonnent ou fusillent ; point de processions 
ciiartistes qui vous prennent dans leur Ilot, et vous mènent, vous qui n'avez 
pas fait de vœu, boire de l'eau à quelque club de tempérance; point de ces 
individualités orgueilleuses qui vous fatiguent de leurs querelles bruyantes; 
point de ces lieux communs irritans qui, chez nous, font du cercle le plus 
modeste un congrès ou un concile. On trouve en Piussie, au suprême degré, 
ce calme de surface, et il s'y joint une étrangeté de formes qu'il ne faut plus 
chercher ailleurs en Europe. Au moment où, sur notre vieille palette effacée, 
toutes les couleurs menacent de se fondre, n'est-ce pas une bonne fortune de 
trouver encore quelques tons vifs et tranchés? Cet édifice féodal, oublié dans 
un coin, avec ses castes étagées, ses vives oppositions d'ombre et de lumièrf, 
m'intéresse comme une curiosité de musée , comme une cristallisation du 
passé, conservée avec soin. Si j'avais, à chaque pas, remarqué qu'on souf- 
frît autour de moi, je me reprocherais ces frivoles plaisirs d'artiste, ces 
égoïstes jouissances d'antiquaire; mais non, les Russes me paraissent con- 
tens tels qu'ils sont, avec leur législation terrible et leur gouvernement de 
fer. Les peines qui suffisent chez nous, ici ne seraient pas même comprises; 
ils mépriseraient, faute de le sentir, le sceptre velouté de nos royautés si 
ftciles. « Nous avons la peau dure, disent-ils eux-mêmes; il nous faut le 



338 REVUE DE PARIS. 

kuout. » Je ue me recouuais pas le droit de les contredire, et les félicite 
d'avoir au moins le knout ouaté, ce dernier terme de leurs utopies gouver- 
nementales. 

Pourtant il est une classe qui me paraît fort à plaindre , et c'est la der- 
nière sur laquelle on songe à s'apitoyer, car elle a tous les bonheurs de la 
vanité et du luxe : c'est l'aristocratie. On a dit d'elle : « fruit pourri avant 
d'être mûr; » mot qu'on est tenté de croire échappé à elle-même , tant il a 
l'effrayante vérité d'un cri de conscience; au moins le lui ai-je entendu ré- 
péter dans ses momens de franchise. Assez d'autres lui ont reproché d'avoir 
les vices de la décrépitude , avant de connaître la force de la virilité. Je ne 
l'attaque pas, je la plains; ce qui, si elle m'entendait, serait pour elle bien 
autrement nouveau et blessant. Les seigneurs russes ont presque tous 
passé quelques années à l'étranger; beaucoup ont reçu leur éducation en 
France, et, si cela était permis encore, ils y feraient élever leurs enfans. 
Ils sortent de nos écoles et de nos cercles sceptiques, révoltés dans l'ame, 
et reviennent vivre au milieu d'une population pieuse et soumise , dont ils 
seraient l'étonnemeut et le scandale, si elle pouvait lire dans leur cœur, 
hypocritement voilé. Ils reviennent profiter d'un état social qu'ils savent 
être aujourd'hui en Europe une énormité flagrante, user et abuser de droits 
monstrueux dont l'exercice n'a plus même l'excuse de la croyance; car ils 
doutent de leurs privilèges autant que de leurs devoirs : adorateurs sans foi 
du pouvoir qu'ils encensent, et pour les vassaux, à genoux devant eux, 
idoles qui rient d'elles-mêmes et se méprisent. Ils ont, à Paris et à Londres, 
aspiré l'air vif des clubs , parfois le souffle ardent des ventes italiennes. Il 
est de ces hommes qui ont pressé la main de Pellico et de Gonfalonieri , 
excité de leur haleine douteuse les rêves de ces nobles martyrs; puis ils sont 
revenus se faire maîtres et marchands d'esclaves, et, comme ils disent, ô 
blasphème! posséder des âmes. Ils savent, et ils sont muets; ils ont la 
lumière, et la tiennent sous le boisseau; la vérité, et la portent en eux 
comuie dans un tombeau scellé. Ils ont touché à l'arbre de science, et, 
comme l'enfant de Sparte, il leur faut, sans se plaindre, cacher sous la robe 
ce larcin qui leur dévore la poitrine. Us ont goûté aux délicatesses d'une 
civilisation plus avancée, et ils dédaignent amèrement ce qui se fait chez 
eux, tout en dénigrant la France qu'ils regrettent, et qui veut bien leur jeter 
encore la pâture intellectuelle dont ils ne sauraient plus se passer. Ils aiment 
leur patrie, ils ont prouvé que nul sacrifice ne leur coûte pour son indépen- 
dance et sa gloire; eh bien! il semble que l'air qu'on y respire les étouffe; 
ils ont toujours l'œil tourné vers la frontière, et cette patrie dont ils parlent 
• avec des formules si tendres , il faut des oukases qui les obligent à y revenirl 
Je vous le demande, est-il au monde une situation plus fausse et plus digne 
de pitié? 

A côté de ce malheur que, du reste, je prends au sérieux bien plus que 
les victimes elles-mêmes; le plus souvent malheur sans dignité qui s'ignore 



REVUE DE PARIS. 339 

OU se console avec le jeu et le Champagne, il est d'autres souffrances si inti- 
mes et si chastes, si noblement courageuses qu'on se reproche de les trahir, 
même pour leur rendre hommage. Il est en ce pays quelques hommes créés 
pour la vie libre et active de l'intelligence et ses luttes dévouées; là où la 
naissance est tout, ils n'ont compté pour s'élever que sur le talent et le tra- 
vail. Ils se laissent nommer conseillers d'état, sénateurs, pendre au col des 
rubans et des ordres, et ils sourient tristement de ces dignités oisives ou 
impuissantes, de ces titres vides qui n'ont ni sens ni valeur. Des sphères éle- 
vées où ils planent, ils ont sur les destinées sociales de l'humanité de grandes 
et larges vues. Que le jour se lève, ils l'ont devancé; que le signal résonne, 
ils sont prêts et tout armés : pour s'élancer dans la lice, ils n'ont rien à dé- 
pouiller de ce harnais féodal qui, pour les autres, rend la marche impossible. 
Que la liberté se montre; eux et elle se connaissent; ils la portent en eux; 
ou plutôt non, ils n'ont au sein qu'une idole; c'est leur patrie, patrie rêvée, 
image voilée et bénie qu'ils parent et adorent, à laquelle ils offrent les saintes 
macérations du sacrifice , les glorieuses humiliations de la patience. Pourtant 
cette patrie attendue, implorée, ils savent qu'ils ne la verront pas et que le 
jour est loin encore. Ils vivent isolés entre une aristocratie frivole et servile, 
et le peuple dont l'épaisse nuit les décourage; ils marchent seuls, non pas en 
tête et bannière déployée, mais confondus dans les rangs de cette foule égoïste 
ou aveugle. Souvent ils m'ont rappelé le marquis de Posa à la cour de Phi- 
lippe 11 : encore lui, du moins, avait le cœur d'un ami où verser sa pensée 
débordée, un confident royal qui promettait l'avenir à ses rêves, l'avenir qui 
bientôt devait être à lui; mais si Schiller, soufflant sur le passé l'esprit de son 
siècle, osa confier aux échos de l'Escurial ces illusions précoces, il n'est pas 
de poète assez hardi dans ses inventions pour risquer aujourd'hui de pareils 
élans entre les murs suspects du palais d'hiver. Les hommes dont je parle 
souffrent en silence; parfois, si quelque excès les révolte, si quelque vexation 
les blesse au vif; si par exemple leur parole, si prudente et contenue, est ac- 
cusée, alors vous voyez un nuage passer sur leur front, leur regard s'animer 
d'un feu sombre, leur lèvre trembler comme pour une menace; mais c'est un 
éclair qu'ils élouffent.Vous attendez en vain qu'ils s'épanchent; en vain, sœur 
consolatrice, votre'ame s'offre à leur ame meurtrie ; ils se taisent, et ce n'est 
ni peur ni défiance; mais ils veulent, sans murmure, boire jusqu'à la lie cet 
amer calice : sur ce rude chemin du calvaire, ils se trouveraient lâches de 
permettre qu'une main amie essuyât leur front épuisé, arrachât les épines 
de leur pied saignant; ils croient, dans le lointain, à une transfiguration 
radieuse, et cette foi les soutient. D'avance ils ont étudié le jeu des sociétés 
nouvelles; ils ont assisté, chez nous, au choc lumineux des idées , écouté le 
libre retentissement de la tribune, admiré la marche digne et sereine de 
notre justice. Si parfois ils s'inquiètent de nos émotions populaires, du 
tumulte de nos comices , de la violence de nos débats , ils sont trop sensés 
pour ne pas reconnaître que ces abus sont justement le prix dont la liberté 



:]Ï0 REVUE DE PARIS. 

s'achète , et qu'à la vie ou ne saurait demander le calme et l'immobilité du 
la mort; et pourtant eux aussi nous critiquent avec amertume; ils disent 
tout ce qu'ils blâment, ils ne disent pas tout ce qu'ils envient; car ils crain- 
draient que l'autorité de leurs éloges n'excitât trop tôt le désir de l'essai. 
Peut-être aussi s'exagèrent-ils le mal des réformes afin de s'exhorter à la 
patience du présent , de même que les enfans du cloître grossissent inno- 
cemment les dangers du monde, pour niieux supporter les austérités de leur 
cellule. Souvent je les ai entendus condamner la France; mais loin de m'of- 
fenser de l'âpreté de leurs censures, j'admirais l'héroïque effort de ces pieux 
mensonges. Ils sentent en eux la sève qui bouillonne, et cette pensée si 
vivante, ils semblent la dévouer au culte d'une chose morte; l'œil attaché sur 
l'avenir, ils veillent religieusement à côté de ce cadavre du passé qu'il n'est 
pas temps encore d'ensevelir, et à voir avec quelle tendresse ils le défendent 
et le réchauffent, on dirait qu'ils espèrent le ranimer. Cette parole qui instrui- 
rait le monde, ils la ravalent à des conversations frivoles; ce style puissant 
qui éclairerait les questions les plus hautes, ils s'en servent, ô dérision! pour 
décrire une fête de cour, pour célébrer le mariage d'une princesse ou le 
baptême d'un grand-duc; nobles esprits qui courbent la [tête pour ne pas 
briser, en se dressant, la voûte de leur prison; purs rayons qui s'étei- 
gnent, rois de la pensée qui portent leur couronne en dedans! Savez-vous, 
dites-moi, un dévouement, si actif qu'il soit, plus coûteux que cette sublime 
inertie? 

■Mais à mesure qu'on descend de ces sonnnités de la noblesse et de l'intel- 
ligence , on trouve la vieille , la véritable Russie , qui n'a subi ni rêvé aucune 
altération. Là , au lieu d'avoir à plaindre , j'ai eu souvent à envier en me 
rappelant les profondes misères observées ailleurs. Certes, la vie du moujik 
est rude, mais où la vie du pauvre qui travaille ne l'est-elle pas.' Son pain 
est bien noir, mais il ne craint pas d'en manquer; il a pour trésor l'igno- 
rance absolue d'un état meilleur. Le seigneur auquel il appartient pourvoit 
à ses besoins; il vit et meurt avec l'insouciance d'un enfant. L'hiver, c'est 
plaisir de le voir chaudement enveloppé de son paletot fourré dont la coupe 
n'est pas sans grâce , les pieds dans de hautes bottes , les mains dans des 
gants épais; l'été avec sa tunique rouge ou bleue, laissant le col découvert, 
ses longs cheveux divisés sur le front et retenus par un étroit bandeau de 
cuir à pointes d'acier. Le costume des femmes au village est charmant de 
forme et de couleur et, aux grands jours, d'un luxe d'étoffes et de broderies 
que nos plus riches fermières ne connaissent pas; dans les provinces méri- 
dionales, elles ajoutent à leur toilette une profusion de fleurs. Comme le 
moujik ne peut rien posséder, il ne connaît pas cette cupidité insatiable et 
envieuse qui fait de nos paysans des voisins si hargneux; sa ligure respire la 
douceur et le calme; jamais on n'y lit les angoisses de l'inquiétude ou l'épui- 
sement d'un travail excessif. L'avenir de la récolte le tourmente peu, le sieu 
encore moins; c'est son maître qui en a le souci. Pour bonheur il a les joies; 



REVUE DE PAUIS. Ski 

du ménage, dont un caprice ne peut le priver; la loi défend de le vendre seul 
et sans les siens. Pour plaisirs, il a sa guitare grossière dont il s'accompagne 
en chantant et en dansant, les fêtes de la religion et de la famille, le bain en 
commun, comfort si précieux que nos pauvres ignorent. En le voyant, sur la 
fin de sa vie, assis au seuil de sa chaumière, dans toute la majesté d'une 
vieillesse paisible et honorée , je défie qu'on puisse croire au malheur. Qu'on 
plaigne donc, si l'on veut, le seigneur pour lequel il est une richesse con- 
testée; le gouvernement pour lequel il est un embarras sérieux , et devant 
lEurope une rougeur au front; mais lui, pourquoi le plaindre? D'ordinaire, 
on le confond avec l'esclave, et jamais pourtant il n'a eu d'un esclave ni le 
nom ni le sort; le mot de serf n'a même pas ici d'équivalent, il est l'homme 
de la forteresse, du château. On l'appelle aussi chrétien, ame, noms saints 
et touchans qui proclament ses droits éternels et non sa dépendance d'un 
jour, comme pour rappeler à ses maîtres qu'ils n'ont pas en leur pouvoir 
une chose vile, livrée à leur merci , mais un frère de baptême dont ils doi- 
vent compte à Dieu, et que, si les chartes humaines l'ont oublié, l'Évangile 
a songé à lui avant tous. Ce n'est pas, comme l'esclave , un prisonnier de 
guerre vendu à des étrangers ou soumis à ses vainqueurs; c'est un homme 
de la même race, enfant de la même patrie et de la même foi, enchaîné au sol 
natal par ses affections et ses souvenirs bien plus que par ce lien factice qu'il 
ne sent pas : loin d'être à tout jamais attaché à la glèbe, il obtient facilement 
la permission d'aller à la ville exercer une industrie. C'est là que, grâce à des 
rapports directs et continuels , l'étranger a occasion de l'observer, et il est 
impossible de ne pas s'intéresser à ces bonnes et simples natures. Comme 
les cochers ne sont pas soumis à un tarif, il faut, pour chaque course, faire 
un petit traité; mais la concurrence est si grande, et leur humeur si accom- 
modante, que l'arrangement est bien vite conclu. Avec eux point d'imperti- 
nence à craindre; s'ils trouvent qu'on manque de justice ou qu'on tient mal 
sa promesse, ils réclament, tête découverte, dans les termes les plus respec- 
tueux; si on les refuse et rudoie, ils prennent un air de soumission souriante 
qui désarme, et ou leur donne plus qu'ils ne demandaient. D'une patience à 
toute épreuve et d'une intelligence rapide, ils écoutent sérieusement, et com- 
prennent presque toujours, le russe fantastique que vous leur parlez. Entre 
eux ils sont d'une gaieté expansive , et , connue tous les gens du peuple , 
d'une politesse cérémonieuse que j'ai vue seulement parmi les Arabes et sur 
les grandes routes d'Andalousie. Permis à qui voudra de trouver leur humi- 
lité bien servile; peut-être moi-même ai-je plus de sympathie pour le pauvre 
Castillan drapant dans son manteau troué sa nudité insolente; c'est que lui, 
dans la tiédeur de l'air, dans l'éternel sourire du ciel, dans l'aspect d'une 
terre féconde et parée, il trouve une assurance de bien-être facile, un conseil 
ou du moins une excuse d'oisive liberté. Mais dans ces rudes climats , où . 
pour lutter avec une nature hostile et d'implacables besoins , l'homme ne peut 
se passer de l'homme, enseigner l'orgueil à la misère, c'est lui jeter au dos 



342 REVUE DE PARIS. 

un lambeau de pourpre avec lequel elle se traînera fièrement , mourant de 
froid et de faim. 

Comme domestique , le moujik a aussi d'excellentes qualités , et avec un 
peu de patience indulgente, on finit par aimer son service. A telle heure 
que vous rentriez , il est debout pour vous offrir le thé et vous aider à votre 
toilette de nuit; car ici , quoi qu'on en ait , il faut subir le luxe d'un valet 
de chambre, qui vous habille et déshabille comme un grand seigneur d'au- 
trefois. Bien entendu qu'à ce valet de chambre il ne faut pas demander une 
rigoureuse correction; à tous vos ordres, il répond : J'entends; ce qui ne 
l'engage à rien. Mais ici, en tout et pour tout, on se contente de l'a peu 
près. Les Russes tiennent encore de l'Orient une sorte de fatalisme com- 
mode et de paresse philosophique. Que les choses se fassent, voilà tout ce 
qu'ils veulent; kak-ni-houd, n'importe comment! Ce kak-ni-boiid est l'axe 
vacillant et solide, élastique et résistant, sur lequel tourne le monde russe. 
Ou'il s'agisse d'un meuble ou d'une maison à construire, d'un dîner à faire, 
d'un ministère à conduire, d'une province à gouverner, c'est la recette uni- 
verselle. En diplomatie surtout, le kak-ni-boud est souverain, et j'imagine 
que les ambassadeurs, au départ, ne reçoivent pas d'autre instruction. Aussi, 
quand par hasard vous voudrez rappeler à la modestie un de ces gentils- 
hommes à la parole assurée , blâmant tout dans cette France d'oîi ils ne 
peuvent s'arracher; ou quelqu'un de leurs diplomates en cornette, se croyant 
la vue si fine parce que nous avons la galanterie de nous laisser lorgner de 
si près , croyez-moi , murmurez à leur oreille cette formule cabalistique : ils 
pâliront , je vous en réponds , en vous sachant maître de ce grand arcane 
national. 

Les marchands sont aussi restés fidèles à l'ancien type. Si ridies qu'ils de- 
viennent, ils conservent la barbe et le caftan; leurs femmes et leurs filles 
sont coiffées d'un simple fichu , et si Ton pénètre dans leur maison, on voit 
les images pieuses parées de diamans du plus grand prix. Ils peuvent s'é- 
lever dans leur corporation, mais non en dehors. Seulement, s'ils ont rendu 
des services , fait quelque fondation de charité, ils reçoivent une décoration, 
objet et terme de leurs désirs. Ce jour-là est une grande fête pour eux, et 
j'ai eu occasion d'admirer la dignité patriarcale et l'abondance homérique de 
leur hospitalité. Il faut voir surtout avec quelle profusion ils versent le 
Champagne , celui de nos représentans le plus st'ir d'être toujours parfaite- 
ment accueilli dans ce pays. L'amphitryon reste debout sans prendre part 
au repas , uniquement occupé de ses hôtes; sa femme ne paraît qu'un mo- 
ment à la fin pour saluer les convives. Libre de toute préoccupation ambi- 
tieuse qui l'entraîne hors de sa sphère, n'ayant ni grandes lumières, ni rues 
hardies, mais doué d'un sens pratique très sûr; prudent et routinier dans 
ses opérations , prenant son temps pour faire fortune , car il n'est pas pressé 
de s'éloigner du comptoir qui l'aura enrichi , le marchand russe joint à la 
tranquillité d'esprit du moujik le bien-être de l'aisance o\\ même l'éclat du 



REVUE DE PARIS. 3i3 

luxe. Ce corps jouit d'une cousidératiou universelle : là Russie se souvient 
qu'aux jours du besoin le commerce a toujours ouvert ses trésors , et qu'il 
est prêt à répéter ses sacrifices. 

Le clergé n'en a jamais fait de grands-, aussi nul lien intime ne l'attache 
à la nation, qui le sépare complètement du culte dont il est le ministre. Il 
ne se recommande à la gratitude et au respect ni par son influence civili- 
satrice, ni par l'autorité de services éclatans, ni même par la dignité de sa 
tenue. Il y a plus, en voyant'avec quelle pureté il a conservé le tvpe gréco- 
slave, on reconnaît une race à part qui se reproduit sans se mêler. Dans sa 
physionomie heureuse , sereine et sensuelle , il est impossible de trouver la 
trace d'études sérieuses, de méditations ascétiques, de souffrances dévouées 
et de desseins profonds. Acceptant et trouvant commode son insignifiance 
disciplinée et soumise, il vit livré aux soins de la famille, sans nul souci de 
prosél\"tisme , en parfaite harmonie avec tous les cultes qui le touchent, et, 
ce qui est plus rare, avec les sectes nombreuses qui s'écartent de lui. Pour 
inieux comprendre la situation de l'église grecque en Paissie, il faut, par un 
singulier rapprochement, remonter à Homère. Comme Calchas, dont il paraît 
descendre en droite ligne , le pope a sa place dans les pompes nationales 
pour les consacrer ; on le traîne à la suite des armées pour les bénir ; mais 
s'il a la moindre velléité d'indépendance, et que ses oracles déplaisent, Aga- 
inemnonlui crie encore, enlevant le sceptre : Prophète de malheur! arrière! 
On dit même que parfois le sceptre se fait sentir. 

Je ne vous dirai rien du monde administratif : sa vénalité, hautement 
accusée, e^t le seul trait que j'en connaisse; bien moins encore de l'ordre 
judiciaire; vous en auriez une triste idée d'après le mot qui sert ici à désigner 
la profession d'avocat, chez nous placée si haut; mot inouï que, par pudeur, 
je n'essaierai pas de traduire. J'ai vu bien des gens ici s'étonner de cette 
corruption universelle dans les emplois et y chercher naïvement un remède, 
sans réfléchir que tout se tient et s'enchaîne, que cette absence ou ce som- 
meil du sens moral dans la vie civile, est sans doute le secret de ce merveil- 
leux calme politique si vanté; que du jour où le citoyen raisonnera sévère- 
ment ses devoirs , le sujet pourra bien aussi raisonner son obéissance , et 
qu'enûn l'esprit de dignité personnelle touche de bien près à l'esprit de ré- 
volte. Je ne vous parle pas non plus de l'armée qui envahit tout, étend sur 
tout fombre de son panache altier, et dont le moindre officier semble porter 
sur sa tête droite, sans plier, les destins de ce vaste empire. Nous risque- 
rions de trop perdre l'un et l'autre , à nous éloigner de cette \Taie nationa- 
lité russe pour laquelle je désire vous inspirer un peu de mon affection. 
Mais , encore une fois , à toutes les hauteurs , ce qui manque ici n'est ni le 
bien-être, ni le contentement. On peut sourire et trouver les Russes faciles 
à satisfaire; mais ils ont ce qui convient à leur degré de culture sociale: 
croire qu'ils souffrent est une flatterie. 11 n'est pas de ])euple plus heureux 
d'être, pas un qui pousse aussi loin la fatuité de la jeunesse et du succès. 



Wi REVUE DE PARIS. 

U faut reconnaître que cet orgueil a bien quelque excuse. A une époque 
où déjà Ton savait ailleurs ce que c'est que civilisation et gloire, la Russie, 
humble, conquise, souffrait obscurément à l'écart, portant le joug et l'an- 
neau d'esclave. A peine avons-nous eu le temps de la connaître, et la voilà 
devenue une haute et puissante souveraine. Les glaces du pôle lui font un 
élinceiant diadème, et les flots tièdes du sud lui baisent mollement les pieds. 
Elle tend une main assurée à ses sœurs d'Europe, elle porte l'autre armée 
et menaçante jusqu'aux frontières de Chine, et l'ombre de cette main, pro- 
jetée sur des steppes sans limites , tient en respect leurs hordes frémissantes. 
Ses sujets sont si nombreux qu'elle ne saurait les embrasser tous de l'œil et 
du cœur, et qu'inégale en ses tendresses, elle a pour les uns de maternels 
sourires, pour d'autres d'implacables rigueurs. Sans doute sa gloire est nou- 
velle, sa noblesse est d'hier; dans l'auréole de cette belle parvenue on découvre 
plus d'une tache, dans sa parure plus d'un diamant douteux; mais comment 
ne serait-elle pas fière, se voyant tout d'un coup tant de force et de grandeur? 
Pendant que la plupart de ses aînés fouillent les annales du passé pour y cher- 
cher leurs titres, la Russie montre fièrement les siens; ils en sont au repos ou 
au découragement, elle en est à l'œuvre et aux illusions ardentes. Ils tournent 
en arrière un œil de regret vers leur grand siècle, elle accomplit le sien. Au lieu 
d" avoir, comme eux, à s'attrister de gloires évanouies, elle s'anime et s'exalte 
au souvenir de ses mauvais jours , si longs et si amers , heureuse de tenir à 
son tour sous le pied et d'étouffer lentement ceux qui l'ont tant fait souf- 
frir; au lieu de se resserrer dans ses limites, elle voit les siennes démesu- 
rément s'étendre sans qu'on puisse prévoir oîi elles s'arrêteront. Je laisse 
aux habiles à apprécier la force réelle de cette agglomération d'états que n'unit 
entre eux aucun lien, aucune pensée commune; à décider quel édifice du- 
rable se peut bâtir de ces pierres sans ciment. ^lalgré les doutes de la science 
et les menaces de l'avenir, on conçoit que la Russie soit heureuse de cette 
fortune rapide , et il est impossible de ne pas admirer l'habileté persévérante 
avec laquelle elle poursuit ses plans. Jugeant qu'il lui convient de grandir 
à t'ombre et en silence, elle résiste au désir de faire parler d'elle; point d'é- 
clat au dehors, point de fanfares qui annoncent ses conquêtes. Naguère 
encore la Suède laissait imprudemment une de ses provinces s'avancer, 
sans défense , jusqu'à la tête de l'empire : le colosse a entr'ouvert ses mâ- 
choires puissantes , et la Finlande a été absorbée sans bruit. Pendant que 
les Anglais et nous donnons le spectacle de drames coûteux , pour la Russie, 
derrière le rideau , sans frais de mise en scène , il se joue des bénéfices 
anonjnies, dont nul na le secret, tant qu'elle n'a pas touché la recette. 
Le moindre de nos mouvemens en Afrique et dans l'Inde est publié à son 
ue trompe; elle se glisse inaperçue, et si ou la surprend la main sur quel- 
que proie convoitée , elle s'en défend et nie : le canon de Constantine et 
de Caboul trouble au loin les échos du monde; les .sourdes fusillades du 
Caucase s'étouffent prudemment dans ses gorges discrètes. I^a Russie se 



REVUE DE PARIS. 345 

îait, et désire qu'on ne s'occupe pas d'elle; l'éloge même l'inquiète, car c'est 
de l'attention. Par un effort, diflicile aussi pour un peuple, elle refoule son 
orgueil, et pour en avoir la révélation entière, il faut venir le lire au front 
de ses enfans. L'agrandissement de leur patrie les enivre, et ce qui leur 
manque en garanties d'indépendance les préoccupe peu. Pour d'autres , le 
patriotisme est une vertu; pour eux, c'est une religion qui a jMoscou pour 
temple, le Kremlin pour tabernacle, dont l'empereur est le pontife, et peut- 
être trop près d'être le dieu. Pour ces objets de leur culte, ils ont des ap- 
pellations pieuses; comme toute religion, celle-là a son fanatisme, ses abné- 
gations, ses austérités. Nous ne l'entendons, nous autres, qu'avec certaines 
réserves; les Russes n'en font aucune; ils lui sacrifient tout, jusqu'à la 
raison et à la dignité humaines, et bien peu même ont l'intelligence de ce 
sacrifice. Nous voulons la liberté d'examen; ils en sont, eux, à la foi ar- 
dente et aveugle qu'aucun Luther n'a encore troublée. Qu'ils essaient un 
mouvement, une parole; ils se sentent enchaînés, muets; mais la patrie est 
forte, son bras redouté; l'Europe inquiète écoute sa voix ou plutôt son silence: 
c'est assez pour eux , et chacun s'humilie courageusement dans la grandeur 
commune pour s'en exalter devant l'étranger. Toutefois , même en s'expli- 
quant , afin de le justifier, ce contentement de soi-même , il est difficile de 
ne pas en éprouver un peu d'impatience. Qu'ils se trouvent heureux, soit; 
mais qu'ils nous plaignent et nous blâment, en vérité, leur compassion est 
divertissante, et leurs censures ressemblent trop à de l'ingratitude. Ils ne de- 
vraient pas l'oublier : lorsque, ennuyée et honteuse de vivre à l'écart, perdue 
dans ses steppes, la Russie vint demander une place en Europe, timide et 
embarrassée comme une provinciale à la cour, ce fut la France qui lui tendit 
la main, corrigea sa toilette demi-sauvage, lui donna son langage, se fit sa 
marraine, et répondit d'elle au monde; et aujourd'hui, parce qu'elle marche 
seule , écolière irrévérente , c'est elle qui reprend et gourmande; et à la vue 
de ces convulsions qu'elle peut à peine comprendre , au lieu de détourner la 
face dans une filiale tristesse, elle raille et insulte; oubliant que, dans son 
sein aussi , de graves questions s'agitent pour éclore , et qu'à elle pas plus 
qu'à nous, il n'est donné d'enfanter sans douleur. Certes, les temps ne son^ 
plus les mêmes : c'est au peuple de Louis XIV que Pierre avait confié le 
sien; il espérait que tous deux marcheraient cote à côte, la main dans la 
main : de terribles secousses les ont bien vite divisés, et quand ils se sont 
rejoints, c'a été de rudes et sanglantes étreintes. Dans le plan du réformateur, 
son édifice regardait hardiment la France avec de larges vues pour aspirer 
l'air et la lumière à flots; mais quand la lumière est devenue flanune, crai- 
gnant l'incendie, la Russie a muré sa façade, et s'est tournée du côté de l'Asie. 
Rien de plus naturel , et c'est là sans doute sa mission et son rôle , de trans- 
mettre, affaibli, à la barbarie qui la touche le reflet de notre civilisation. On ne 
peut que féliciter les Russes de leurs efforts pour retremper leur nationalité 
altérée. Qu'ils établissent une douane sévère contre nos idées, et diminuent 

TOMF. X.WII. M\ltS. 24 



3i6 REVUE DE PARTS. 

chez eux Tinfluence de notre langue; qu'entre la France révolutionnaire et 
leur céleste empire ils transportent, s'ils peuvent, la grande muraille de 
Chine : permis à eux; mais, pour Dieu, qu'ils jugent leurs premiers maîtres 
avec moins d'outrecuidance. Et d'ailleurs, que peuvent-ils nous dire que nous 
ne proclamions nous-mêmes hautement ? Jamais peuple a-t-il reconnu ses 
fautes avec plus de bonne foi ? Tandis que les autres se drapent adroitement 
pour cacher leurs plaies, la France découvre hardiment sa poitrine sillonnée, 
si bien que, dans cette franchise sans réserve et sans voiles , on a pu voir le 
cynisme de l'orgueil plus encore que l'humilité du repentir. La France sait 
que, si elle a causé de grands scandales, elle a donné aussi d'utiles et solen- 
nelles leçons; que, si elle s'accuse, les sympathies du monde ou ses hommages 
forcés la défendent, et que, surtout, l'histoire lui tiendra compte de ses coura- 
geuses expériences. Mais, pour nous juger, les Russes n'ont, eux, ni balance 
ni lumières. Il faut les voir, au moindre de nos ébranlemeus, lever les yeux 
au ciel, et, comme le pharisien, rendre grâces à Dieu de ne pas ressembler à 
ces pauvres fous. Les embarrasser à leur tour serait chose trop facile; mais 
outre qu'il est brutal de dire aux gens , chez eux , ce qui leur manque , dis- 
cuter avec la Russie est peine perdue; elle s'est donné dans la société euro- 
péenne une attitude de femme incomprise. Si on lui demande ses raisons, 
elle prend un air capable , et s'enferme en de hautaines réticences; si on 
la blâme, elle sourit de pitié. Patience! elle poursuit son grand œuvre; pro- 
fanes, ne troublez pas ses mystères. Peut-être cependant devrait-elle réflé- 
chir que presque toujours, dans le sort des génies méconnus, il y a beaucoup 
de leur faute, et que c'est au moins un malheur de vivre isolé dans un ordre 
d'idées étranger au monde civilisé. 

Le plus spirituel de leurs touristes raconte que, se trouvant à Valençay, 
la nièce du prince tenta étourdiment de l'amener sur le terrain de la Po- 
logne , et qu'il lui dit : « IMadame , la langue dans laquelle mon pays peut 
s'expliquer avec l'Europe sur cette question u'e.st pas encore inventée.» Hélas! 
cette question n'est pas la seule; il en est bien d'autres sur lesquelles il est 
impossible de s'entendre. Par exemple, que vos publicistes s'avisent de tou- 
cher aux oukases sur le servage, ils seront bien reçus, ma foi! Pour moi, 
je laisse ces profondeurs aux hommes d'état de nos petits journaux, la seule 
autorité en matière de presse que les Russes ne traitent pas légèrement : 
l'esprit qui raille les inquiète plus que la raison qui argumente. Puis on 
s'habitue à prendre ici certains problèmes en un tel effroi , qu'avec vous- 
même, et rassuré par voti-e indulgence, je ne me risquerais pas à y porter la 
main. D'ailleurs ce n'est pas à l'homme politique que j'ai affaire; en m'adres- 
sant à l'écrivain ingénieux et élégant , au critique d'un goût sévère et pur, 
ma tâche est déjà assez difficile, ma hardiesse assez grande, sans affronter de 
nouvelles exigences et d'inutiles dangers. Je respecterai donc jusqu'au bout 
l'arche sainte; mais, sans attaquer personne et même sans me défendre, 
avec ces fanatiques d'obéissance quelquefois j'ai eu mon tour. Sous le triple 



REVUE im PARIS. 347 

verrou d'une langue qui les cache si bien, j'ai surpris plus d'un secret de 
confession , j'ai vu plus d'un Russe auquel la patience échappait : car si la 
monarchie absolue est majestueuse dans sa marche, parfois aussi, comme les 
idoles indiennes, elle écrase ses adorateurs sous les roues de son char, et il 
arrive que la souffi'ance arrache une plainte aux victimes; dans ces momens- 
là ils voudraient à leur calme bienheureux joindre un peu de notre liberté. 
Alors, et c'était toute ma vengeance, je les exhortais à être dociles. Et en 
effet, messeigneurs, soyons conséquens et justes : on ne saurait tout avoir; 
méditez ce que Figaro dit aux femmes : Amour sans repos, ou repos sans 
amour. Au lieu d'amour, mettons : liberté, et ne sera-ce pas l'étemel dilemme 
du bonheur social? >'ous avons fait notre choix, et quoi qu'il nous en coûte, 
nous nous y tenons. Tant mieux si vous êtes contens du vôtre; mais en 
conscience cela peut-il s'appeler un choix? 

Malgré ces innocentes représailles , j'éprouve une sérieuse peine à voir 
ainsi divisés deux peuples que tant de sympathies devraient unir. Quand 
parfois on nous a dit que les Russes sont nos alliés naturels , beaucoup 
s'étonnaient qu'il fallut aller chercher ses amis si loin. En politique , je 
ne sais; mais il existe entre eux et nous des affinités bien frappantes, sinon 
bien intimes. Pour s'en convaincre mieux, il faut venir ici à travers l'Alle- 
magne. Quand, après quelque séjour parmi ces honnêtes rêveurs, à la vie 
inégale , aux contrastes étranges , qu'on se lasse à suivre sans cesse des 
sphères éthérées de l'idéal aux grossières vapeurs de la vie réelle; qui, après 
avoir joué innocemment avec le pistolet de Werther et le poignard de Sand, 
les rejettent tout d'un coup pour tomber dans le calme plat d'un égoïsme 
sensuel et dans l'inertie d'une patience commode; logiciens impitoyables 
qui, pour nous étouffer à loisir, nous prennent dans l'inextricable réseau de 
leur prose enchevêtrée; qui donnent à l'esprit des allures si pesantes et à 
la raison des ailes si fantasques; qui ne savent rien conclure, pas même les 
pâles intrigues de leurs romans; qui ne songent à rien appliquer, car pour 
eux la liberté est un texte de chansons à boire, la vérité un nuage à faire 
tournoyer en fumant; — lorsque, dis-je, en sortant de ce milieu intellectuel si 
antipathique à notre nature, nous arrivons à la race slave, vive, légère, élé- 
gante , dont l'esprit net et pratique se reQète dans une langue aux formes 
claires et précises, qui nous donne le irelcome en français et nous adopte avec 
tant de séduction et de bonne grâce, — il nous semble retrouver des frères, et 
en dépit de malentendus sérieux, on aime à garder cette illusion. Il en coûte- 
rait trop de croire que nous ne nous rencontrerons jamais sur le terrain des 
idées, et au lieu d'un adieu éternel, on voudrait leur dire : Au revoir. Pour 
moi, en vous parlant d'eux, je désire n'avoir jauiais imité l'âcreté irréfléchie qui 
trop souvent s'échange entre eux et nous. En cela je n'ai pas obéi seulement 
à une loi de justice et de convenance , mais encore à un intime devoir de 
cœur. J'ai trouvé en Russie une hospitalité si douce, j'en emporte des affec- 
tions si vives, que toujours, je le prévois, mes souvenirs ressembleront au 

2V. 



34-8 REVUE DE PARIS. 

mal du pays. Je n'ai pas voulu qu'on pût me reprocher un seul mot de sévé- 
rité malveillante, et j"ai soumis toutes mes appréciations à la plus rigoureuse 
des censures, aux scrupules de la reconnaissance et de l'amitié. 

Après un second hiver passé dans le nord, je compte sortir de la Russie 
par Odessa, et aller me réchauffer au soleil de Grèce. Si , par quelque cir- 
constance imprévue, il me fallait brusquer mon retour à travers les neiges, 
si je devais avoir mon modeste 1812, je me consolerais en songeant qu'il 
n'est pas donné à tous de venir jusqu'ici saluer les colonnes de cet autre 
Hercule, et essayer un pas de pygmée dans la grande et ineffaçable em- 
preinte de ce pied de géant. 

Henbi Mébimée. 
Moscou, août 1840. 



SALON DE 1844. 



I. 

LA PEINTURE RELIGIEISE. 



Il en est des fêtes des beaux arts comme de toutes nos grandes 
fêtes nationales, il ne faut peut-être pas qu'elles se renouvellent trop 
fréquemment ni qu'elles reviennent à heure fixe. La masse poussée 
par ce sentiment de curiosité qui caractérise toute nation intelli- 
gente et qui distingue entre tous le public parisien, la masse s'y porte 
avec empressement, mais sans enthousiasme. Quelques-uns ad- 
mirent, le plus grand nombre s'étonne, tous veulent juger. Une 
fois l'étonnement passé, la fatigue ne tarde pas à venir. Il faut voir 
avec quel sentiment de lassitude et de curiosité désappointée toute 
cette foule se retire. Il faut entendre les critiques impitoyables qu'elle 
échange à haute voix, les jugemens peu équitables qu'elle prononce; 
c'est une condamnation en masse et qu'on pourrait croire sans appel. 
Que d'artistes, à la suite de cette terrible séance d'ouverture, ont brisé 
leurs pinceaux et jeté de côté toiles et palettes! Ils partageaient le 
dégoût du public tout en se révoltant contre son injustice. A notre 
avis, ce désespoir est puéril. Tout homme qui a la conscience de sa 



350 REVUE DE PARIS. 

force doit se mettre au-dessus des appréciations passagères de la 
foule et de ces vulgaires découragemens. S'il aime vraiment son art, 
il doit l'aimer malgré tout; il doit commander à l'admiration par des 
chefs-d'œuvre, et en appeler, s'il le faut, du public repu et blasé au 
public à jeun et reposé. 

C'est là sans doute ce que se sont proposé les artistes érainens 
dont les ouvrages, cette fois, ne figurent pas à l'exposition; ils pré- 
parent dans la retraite et le silence ces œuvres sublimes qui domptent 
l'admiration rebelle. Il est tel d'entre eux, nous le savons, que les 
brutalités du public ont révolté et qui lui a voué un mépris trop sin- 
cère pour essayer de le ramener. Il fuit les salles du Louvre comme 
certaines natures délicates et supérieures fuient ces assemblées tu- 
multueuses où dominent les gens grossiers et mal élevés. Nous ne 
serions pas surpris que cet exemple trouvât plus d'un imitateur. La 
république des arts comme celle des lettres a ses grands seigneurs et 
ses parvenus. On se condamnera peut-être à d'assez grands sacrifices 
d'amour-propre pour conquérir la popularité et se créer une posi- 
tion ; mais du jour qu'on est arrivé, on s'impose volontiers une cer- 
taine réserve. Sans avoir le talent du maître, on s'isole comme lui; 
c'est une manière après tout de lui ressembler. Que risque-t-on, 
d'ailleurs, à se tenir à l'écart? n'est-on pas sûr, de cette façon, d'é- 
chapper aux perfidies des envieux et aux brutalités des méchans? 
c'est ainsi qu'on nomme les critiques. Avec le temps un caprice indi- 
viduel devient mode. On a dit un silence prudent; on pourra dire 
aussi des absences politiques. Si la critique y aidait, en s'occupant trop 
des absens , nous verrions bientôt cette mode à' absentéisme se pro- 
pager et devenir générale. Il est plus facile de se renfermer dans 
sa tente comme Achille que de soulever sa lance et de combattre 
comme lui. 

Les absens, du reste, n'ont pas manqué de remplaçans , quant au 
nombre du moins. Pour un qui se retire il y a dix nouveaux venus. 
Deux mille trois cent treize ouvrages d'art sont inscrits au livret de 
cette année. Dans ce nombre ne sont pas comprises les lithographies 
et les gravures. 

Les gens qui écrivent sur l'art se sont singulièrement préoccupés, 
dans ces dernières années, de ses tendances probables. Quand on 
parcourt les salles de l'exposition, il faut faire de grands efforts d'abs- 
traction , et peut-être môme d'imagination , pour démêler ces ten- 
dances. Les individualités dominent avant tout. En général, les pro- 
ductions vraiment distinguées échappent aux classifications arbitraires 



REVUE DE PARIS. 351 

de la critique, et par une raison bien simple, par cela seul que la 
distinction implique l'originalité. 

Il est toutefois certaines grandes divisions sous lesquelles les écoles, 
les sectes, les subdivisions de sectes, les individualités même, vien- 
dront toujours se ranger, ces divisions reposant sur les deux grands 
principes qui ont été et qui seront de tous temps en présence : le 
spiritualisme et le matérialisme. 

L'école spiritualiste, qui ne se compose peut-être que de manié- 
ristes distingués, a fait dans ces dernières années d'importantes con- 
quêtes sur les peintres matérialistes, ou naturalistes, dont elle a ou 
changé ou modifié la manière. Cette école tend à dominer, mais 
que de communions diverses dans cette petite église de l'art! Ceux-ci 
en sont encore à restaurer l'art antique, sous le point de vue pure- 
ment mythologique, point de vue qui, à les en croire, aurait échappé 
à l'école de David, qui ne se serait arrêtée qu'à la surface. Ils s'ins- 
pirent des publications plus récentes des Ottfried Mueller, des Nie- 
buhr, desMicali, des Letronne et de tant d'autres, comme l'école 
de l'empire s'inspirait des ouvrages de Caylus, de l'abbé Barthélémy, 
de Choiseul-Gouffier et de Winckelmann. Ceux-là, plus modestes, 
se sont plutôt attachés à continuer l'école historique que l'école my- 
thologique; ils ont rouvert le volume des annales où David et son 
école l'avaient fermé, nous reportant, comme MM. Delacroix , Court 
et Alexandre Hesse, en pleine histoire romaine et même en plein 
bas-empire; ou, comme tant d'autres peintres soi-disant nationaux, 
épuisant les sujets de notre histoire, de Clovis à Louis XIII. Leurs 
chevaliers bardés de fer ont remplacé les hommes nus; les haches 
d'armes, les longues épées et les grandes lances, ont brisé le javelot 
des Grecs ou la courte épée des Ilomains. D'autres ont peint des 
visions et des fantômes, et, voulant remonter aux origines de l'art, 
se sont inspirés des rêveries de l'Orient. Une dernière secte enfin, 
non pas la plus nombreuse, mais la plus décidée, et dont l'influence 
tend chaque jour à s'accroître, a voulu restaurer l'art chrétien. A la 
suite des Seroux d'Agincourt, des Bottari, des Baoul Kochette et 
des Bickman, elle a pénétré dans les catacombes, exploré les basi- 
liques grecques et latines, et fouillé les vieilles cathédrales. Les mo- 
saïques byzantines, les verrières gothiques et les peintures des ma- 
nuscrits des premières époques, ont été mises à contribution par ses 
adeptes les plus fervens; et cependant, jusqu'à ce jour, le résultat de 
tant d'efforts et d'études a plutôt piqué la curiosité que satisfait le 
goût. 



352 REVUE DE PARIS. 

Dans une ingénieuse étude sur le peintre le plus simple et peut- 
être le plus original qu'ait produit l'école française, un de nos écri- 
vains les plus distingués, M. Vitet (1), tout en rendant justice à la 
laborieuse conscience de cette génération d'artistes qui a succédé à 
l'école de l'empire, et en s'identifiant en quelque sorte avec elle par 
un délicat retour sur lui-même; M. Vitet sécriait naguère : « Que 
nous manque-t-il donc? Il nous manque d'être venus moins tard 
et surtout d'être moins savans... Quel danger que de si bien con- 
naître les moyens qui furent jadis employés pour être vrai et origi- 
nal 1 Quelle tentation d'imiter au lieu de créer, et de tomber ainsi 
dans cette naïveté intentionnelle et systématique qui n'est, elle aussi, 
qu'une manière tout comme les formules académiques! » 

Ces appréhensions ne sont pas imaginaires, et les œuvres ne ten- 
dent que trop à les justifier. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur les pro- 
ductions les plus récentes des artistes engagés dans cette voie pour 
être assuré qu'à l'exception de quelques gens de goût qui ont su s'ar- 
rêter à propos, la plupart n'ont pu échapper à ces dangers qu'on leur 
signalait. Si le pédantisme et une intelligence étroite de l'art antique 
ont égaré l'école de David, l'érudition et une imitation peu discrète 
des œuvres des grands artistes de la renaissance et même des maî- 
tres des époques antérieures, imitation qui va quelquefois jusqu'à 
la restauration des types traditionnels, jusqu'à la reproduction des 
symboles d'un dogme que le temps a nécessairement modifié, tels 
sont les défauts les plus saillans de l'école dite néo-chrétienne. La 
symétrie exagérée dans la disposition des lignes de l'ensemble de la 
composition, la raideur affectée des attitudes, la pauvreté des types, 
la sécheresse des contours, l'absence du modelé et l'uniformité d'un 
coloris plat et blafard découlent forcément de cette imitation et sont 
autant d'écueils contre lesquels les espérances que tant d'artistes 
distingués avaient fait concevoir peuvent tôt ou tard se ruiner. 

Ab Jove principium; nous nous occuperons donc d'abord de ceux 
des artistes de l'école française qui ont pris le culte pour la base de 
leurs œuvres et qui veulent, ceux-ci restaurer l'art chrétien, comme 
ils disent avec un peu d'emphase, ceux-là faire tout simplement de 
la peinture religieuse ou qui puisse être regardée comme telle. 

L'école néo-chrétienne ne figure guère au salon de cette année 
que pour mémoire. Ses adeptes, qui sont gens d'esprit, connaissant 
leur public et ses instincts, et qui, on doit leur rendre cette justice, 

(t) Euslache Usvevr. — Reçue des Decœ Mondes du 1er juillet t8;i. 



IlEVUE DE PARIS. 3ô.'î 

ont fait une étude approfondie des moyens de l'art et de l'application 
la plus convenable et la plus rationnelle de leurs principes, ses adeptes 
se sont réfugiés dans les cathédrales, les chapelles, et même sous le 
péristyle des églises. L'art chrétien, comme ils le comprennent, ne 
peut avoir de puissance réelle qu'en s'unissant à l'architecture. C'est 
surtout dans le temple qu'il peut être jugé avec ce recueillement qui 
manque à la foule sceptique et railleuse. Qu'elle aille, disent-ils, 
chercher au salon un amusement superflciel ou môme un texte à ses 
moqueries, le véritable ami de l'art ou l'homme convaincu viendront, 
eux , nous trouver au fond des églises. 

Les lignes grandes et simples, l'expression calme et mesurée, un 
dessin précis et rigoureux, et une certaine froideur de coloris qu'ail- 
leurs on taxerait d'indigence, conviennent, sans nul doute, à la pein- 
ture monumentale. L'application habile de ces qualités, en quelque 
sorte négatives, a donné naissance à des beautés d'un ordre plus re- 
levé que frappant et saisissable : les maîtres des époques primitives 
lui doivent leur indéfinissable puissance, et les grands peintres à 
fresque de l'école italienne, leur grâce pénétrante et leur charme 
tout idéal. 

Ne soyons donc pas surpris si nous trouvons, dans les productions 
de nos peintres religieux, de fréquentes réminiscences des œuvres 
de ces maîtres, depuis peu remis en honneur. Ces réminiscences, 
tout intelligentes qu'elles soient, donnent à certains ouvrages l'aspect 
de pastiches. MM. Amaury-Duval et Henry Lehmann sauront-ils suf- 
fisamment se défendre de cette tendance à l'imitation dans l'exécu- 
tion des chapelles dont la décoration leur a été confiée? Nous le 
souhaitons. Nous faisons également des vœux pour que M. Mottez, 
dans ses grandes peintures du portique de Saint-Germain-l'Auxer- 
rois, songe plutôt à être lui qu'à nous rappeler trop littéralement 
Cimabué, Orcagna ou Giotto. 

Quoi qu'il en soit, les chefs de cette nouvelle école ont fait défaut 
au salon de cette année et ont laissé à des doublures le soin de la 
représenter. Nous ne pouvons prendre au sérieux les œuvres naïve- 
ment affectées de tels et tels artistes si volontairement maladroits. 
Dans ce parti pris de retourner à l'enfance de l'art nous ne pouvons 
voir autre chose qu'un calcul puéril. Ce sont de grands jeunes gens 
qui jouent à l'enfant et qui, sachant parfaitement lire, recommen- 
cent à épeler. 

Tout à côté de ces enfans perdus de l'école ultra naïve, se grou- 
pent quelques gens de talent qui se sont voués comme eux à une 



354. REVUE DE PARIS. 

sorte de simplicité bizarre et calculée. Tels sont M. Burthe, l'auteur 
de la Bethsabée, et M. Froment-Delormel, auteur du Nid et de 
l'Adieu. On retrouve dans ces productions, et particulièrement dans 
la Bethsabée de M. Burthe, tous les défauts de l'école dite résurrec- 
tioniste. La maigreur de la forme, l'absence du modelé, Tinsuffisance 
du coloris, disposé par grandes teintes pâles et crues, donnent à ce 
tableau l'aspect le plus singulier; et cependant, sous ce parti pris 
d'originalité coûte que coûte, on découvre quelques-unes de ces pré- 
cieuses qualités qui permettent de ne pas désespérer d'un homme, 
si cet homme veut se modifier et rentrer dans le naturel. Nous ne 
pourrions en dire autant des auteurs de cette foule de tableaux, si 
fort au-dessous du médiocre, qui tapissent en grande partie les murs 
du salon. Il n'y a là rien à espérer : le néant ne peut se modifier. 

L'homme partial est faible, et s'efforce de racheter ses injustices 
par d'inexplicables condescendances. C'est ce qui est arrivé cette 
année au jury d'exposition. Quelques exclusions systématiques ont 
amené les admissions en masse, et cela au grand préjudice des pro- 
ductions d'un mérite réel qui se trouvent perdues parmi cette mul- 
titude d'oeuvres sans nom. Au salon, comme ailleurs, les sots sont 
en majorité. 

Si nous nous occupons d'abord de M. Achille Deveria, c'est qu'il 
affecte depuis quelques années les allures des écoles néo-chrétiennes 
et primitives. La Translation de la Santa Casa, qu'il a exposée l'an 
dernier, et cette année son Archange saint Michel ramenant à Dieu 
deux âmes que le démon entraînait dans l'abîme, sont conçus dans 
la manière de ces peintres allemands contemporains qui se sont rais 
à la suite des byzantins. M. Achille Deveria affectionne comme eux 
certains agencemens bizarres dans l'ensemble de la composition, 
dans la disposition des groupes, dans l'attitude même de chaque 
figure prise isolément. Il prodigue à leur exemple les grands fonds 
bleus unis qui remplacent, à moins de frais, le ciel d'or des peintres 
et des mosaïstes grecs. Les nuances vives et tranchées, jusqu'à de- 
venir disparates, brillent dans les ajustemens de ses personnages, 
qu'il relèvera d'ornemens multipliés, et qu'à l'instar des maîtres pri- 
mitifs il enrichirait volontiers de pierreries enchâssées dans sa toile. 
11 n'est pas jusqu'à ses encadremens variés, mais parfois un peu 
lourds, qui ne complètent la ressemblance. Il est évident que, comme 
les maîtres allemands contemporains, INI. Achille Deveria a dû re- 
monter aux peintres primitifs, et qu'il a consulté fréquemment les 
curieuses miniatures qui ornent ces magnifiques manuscrits grecs, 



REVUE DE PARIS. 355 

latins ou francs, seuls monumens de l'art de la peinture du. iV' au 
x"" siècle. Il se mêle, toutefois, aux procédés rigoureux empruntés 
à ces vieilles écoles, un certain mélange de fantaisie facile et toute 
moderne, une violence dans le mouvement, un sans-gène dans 
l'exécution , et un laisser-aller dans le dessin qui rappellent peut- 
être un peu trop ces productions légères que M. Achille Deveria a 
prodiguées par milliers. Quelque sévérité qu'il veuille affecter, quel- 
que bannière qu'il adopte, M. Deveria sera toujours, et avant tout,, 
un peintre ingénieux et facile, mais souvent facile jusqu'à la fai- 
blesse et ingénieux jusqu'à la coquetterie. 

Parmi les jeunes artistes qui s'occupent de l'art religieux et qui 
obéissent plutôt à leur impulsion personnelle qu'à des engagemens 
d'école ou de parti , nous devons placer M. Gliassériau en première 
ligne. M. Chassériau ne comprend que le côté sérieux de l'art, aussi 
dédaigne-t-il les petites cabales et les petits succès de mode. Tout en 
se pliant aux rigoureuses exigences du dogme et à la sévérité de la 
discipline religieuse, il a su se préserver de l'imitation servile des 
œuvres typiques et consacrées, et rester lui. Dans les peintures dont 
il a décoré l'une des chapelles de l'église Saint-Méry, M. Chassériau 
nous avait retracé la vie de sainte Marie l'Égyptienne et nous avait 
montré comment il comprenait l'histoire sacrée et la légende. La foi 
qui vient d'en haut et qui touche une ame mondaine, la mort sainte, 
l'apothéose chrétienne et les commémorations traditionnelles de la 
vie cénobitique, nous avaient été révélées dans un petit nombre de 
compositions exécutées avec une rare distinction , mais dans un sys- 
tème de couleur un peu froid, et rappelant trop littéralement l'as- 
pect des grandes fresques florentines. M. Chassériau sortait de l'école 
d'un maître réputé grand dessinateur, et que distinguent par-dessus 
tout la singulière rigueur du pinceau et la fermeté du contour. 
M. Chassériau, qui sait que dans les arts on n'acquiert de véritable 
valeur que par ces qualités personnelles qui constituent l'originalité, 
M. Chassériau aura voulu éviter avant tout de paraître continuer le 
maître, et à notre avis il a peut-être fait trop bon marché de ses 
précieuses qualités. Si les peintures de l'église Saint-Méry laissent 
quelque chose à désirer, c'est particulièrement sous le rapport de 
la correction et du fini : elles sentent quelque peu l'émancipation. 

J)ans le tableau de Jésus-Christ au jardin des Oliviers que M. Chas- 
sériau a exposé cette année, on retrouve le même sentiment fin et 
relevé qui distingue ses peintures murales, et cette même largeur 



356 REVUE DE PARIS. 

d'exécution pour laquelle nous n'aurions que des éloges si dans cer- 
taines parties elle n'accusait un peu trop la précipitation. 

La pensée qui a présidé à la conception de ce tableau est facile- 
ment saisie. La tristesse sublime de l'Homme-Dieu, dont l'indiffé- 
rente sécurité de ses amis a commencé l'agonie, est exprimée avec 
un rare bonheur. Il y a plus de résignation et de surprise que de 
mécontentement dans son geste. Il aime tant, qu'il a dû se croire 
plus aimé. Tout à l'heure il leur a dit : Mon ame est triste jusqu'à la 
mort, attendez ici et veillez ; et, au lieu de veiller, les voilà qui som- 
meillent, oublieux des peines et des terreurs du divin maître. La dis- 
position de la scène est ingénieuse, et l'attitude du Christ naturelle 
et expressive ; celle des apôtres endormis est au-dessus de tout éloge. 
Nous regrettons toutefois que la tête de Jésus-Christ ne soit pas plus 
complètement belle. Tertullien a pu dire qu'en se manifestant aux 
hommes, l'Homme-Dieu a voulu se faire en quelque sorte outrage 
à lui-même, qu'il a pris des traits grossiers et vils, parce que, s'il eût 
été beau, les hommes eussent craint de lui infliger les ignominies de 
Ja passion (1). Saint Augustin a pu répéter également que, si le Christ 
était beau comme Dieu, il était laid comme homme (2). Le peintre 
ne doit tenir aucun compte de ces opinions qui, d'ailleurs, ont tout 
l'air de paradoxes. Il doit être convaincu avec saint Jérôme et saint 
.Jean Chrysostôme de la suprême beauté du Sauveur des hommes: 
il doit croire avec eux que la splendeur divine et la majesté du Dieu 
caché qui brillaient sur sa face humaine suffisaient seules pour sé- 
duire au premier aspect ceux qui pouvaient la contempler (3). 

Le coloris du tableau de M. Chassériau ne manque pas de puis- 
sance, et, comparé à celui des peintures de l'église Saint-Méry, il nous 
prouve que l'artiste a fait une sérieuse étude de cette partie de l'art 
et qu'il en connaît le secret le plus important et qui seul fait les vrais 
peintres: je veux parler de la parfaite appropriation du coloris au 
sujte. 

M. Etex (Antoine), en se reposant des grands travaux de la sculp- 
ture avec la peinture à l'huile, — cet art qu'il fallait laisser aux 
femmes, disait Michel -Ange, à la fois grand sculpteur et grand 

1^1) Tertullien, De Carne Christi, c. IX; 

(2) Saint Augustin , in psalm. 44 , in psalm. 118. 

(3) « Çerte fulgor ipse et majeslatis divinitatis oocultae, qxix etiam in bumaua 
lacie relucebat ex primo ad se videntes trahere potorat aspectu. » (Saint Jérôme, 
in Matth.,9.) 



REVUE DE PARIS. 357 

peintre, et qu'animé par une noble ambition, l'auteur de Caïn et 
iV Olympia se sera sans doute proposé pour modèle, — M. Etex, 
chose singulière, s'est distingué par cette même entente du coloris 
heureusement approprié au sujet. Rien de plus lugubre que les teintes 
crépusculaires qu'il a jetées sur cette toile où il nous montre saint 
Sébastien mortellement frappé, que de saintes femmes vont secourir: 
rien de plus clair et de plus calme que le ciel et le paysage de son 
Josej)k expliquant ses songes à ses frères. On retrouve dans la façon 
sauvage avec laquelle le corps du martyr est précipité sur le sol, la 
face contre terre, les cheveux sanglans et confusément épars, on 
retrouve tout l'énergique talent de l'auteur du Caïn. La science du 
sculpteur, maître dans son art, apparaît dans chacun des muscles 
de ces épaules et de ce torse si puissamment esquissé. Le demi-jour 
livide qui éclaire les formes indécises de la veuve et de sa servante, qui 
viennent pour secourir le martyr ou recueillir son corps, ajoute sin- 
gidièrement à l'effet de la composition; mais pour obtenir cet effet, 
le peintre n'a-t-il pas trop systématiquement négligé ou sacrifié toute 
la partie supérieure de son tableau. Arbre, feuillage, ciel, tout est 
confondu. L'une des conditions de l'art est, ce me semble, d'arriver 
à ces mêmes effets d'un clair-obscur vigoureux en respectant un peu 
plus la forme et le ton local qui appartient à chaque objet. Malgré 
ces imperfections et la fougue un peu leste de l'exécution, le tableau 
de M. Etex est l'un des plus remarquables de l'exposition par la puis- 
sance du jet. 

x\I. Bigand, dans son tableau de xaint Didyme et sainte Thi-oâore, 
et non saint Théodore, comme l'indique le livret, nous semble 
avoir atteint le but que nous indiquions tout à l'heure. Ce tableau, 
d'une grande puissance de coloris, est exécuté avec fermeté et pré- 
cision. Cette manière vigoureuse et le grand parti tiré des ombres 
noires rappellent les procédés de certains maîtres de l'école espa- 
gnole, Alonzo Cano et Zurbaran, par exemple, sans qu'on puisse 
toutefois accuser M. Bigand de pastiche ni même de servile imi- 
tation. 

Le sujet de ce tableau est bien connu. Lors de la grande persécu- 
tion de l'an 304- de l'ère chrétienne, sous l'empereur Dioclétien, 
sainte Théodore , jeune fille issue d'une des plus nobles familles 
d'Alexandrie, n'ayant pas voulu abjurer le christianisme, fut con- 
duite dans un lieu infâme pour y être abandonnée à des soldats. 
« Quand elle se vit dans ce lieu, si nouveau pour elle, dit naïvemeni 
son biographe, elle leva les yeux au ciel : Mon Dieu, s'écria-t-elie. 



358 REVUE DE PARIS. 

père de Jésus-Christ, notre Seigneur, délivrez-moi de ces chiens, 
tirez-moi d'ici comme vous avez tiré saint Pierre de sa prison. » 
Comme elle achevait sa prière, elle vit entrer un homme en habit 
de soldat, ce qui ébrarda singulièrement sa conûance. Ne pouvant 
fuir ou se cacher, elle s'apprêtait à faire à Dieu le sacriQce de sa 
chasteté quand elle reconnut dans ce prétendu soldat Bidyme, l'un 
des plus fervens apôtres de la religion nouvelle. Il venait pour la 
tirer de ce grand péril et se vouer au martyre. Il changea donc ses 
vêtemens avec ceux de la jeune fdle, qui prit ses armes, couvrit son 
visage du casque du soldat et put s'échapper. Didy me, ayant été trouvé 
à sa place, fut mis à mort. 

Le peintre a choisi le moment de la séparation. Sainte Théodore, 
qui a revêtu la casaque du soldat, semble montrer le ciel à son com- 
pagnon à demi couvert par la robe et qui lui présente le casque. 
L'expression des deux flgures est convenablement inspirée. Seule- 
ment le type de la sainte a quelque chose de par trop viril et ne dé- 
cèle pas sa noble origine. Le bras droit qu'elle tient levé est extrê- 
mement incorrect, et le bras gauche n'est qu'indiqué. On pourrait 
craindre, en outre, que certaines formes que le peintre s'est cru 
obligé de dessiner assez fortement sous la tunique du soldat, pour 
faciliter, sans doute, l'intelligence du sujet et bien accuser le sexe 
de la sainte, ne rendent sa fuite impossible pour peu que les gardes 
soient clairvoyans. 

Nous ne nous proposons en aucune façon de faire connaître cha- 
cun des tableaux, soi-disant rehgieux, qui, cette année, tiennent 
tant de place au salon , ni de rechercher à quelles écoles leurs nom- 
breux auteurs appartiennent. Faire la seule énumération de ces pro- 
ductions serait impossible; d'un autre côté, ne parler que de ceux 
de ces tableaux qui sortent de ligue serait par trop expéditif. Nous 
prendrons un terme moyen , nous occupant parfois plutôt de ce qui 
est suffisant que de ce qui est excellent. Les tableaux de MM. Ap- 
pert, Alophe, Champmartin, Jourdy, Decaisne, Murât, Muller, Jules 
Richomme, Saint-Evre, Sturler et Long, sont du nombre de ces ou- 
vrages sufûsaus, et il tient à fort peu de chose que quelques-uns 
d'entre eux ne soient classés dans une catégorie plus relevée. 

La Vision de saint Ovens, de M. Eugène Appeit, est évidemment 
l'ouvrage d'un jeune homme. La violence des attitudes et la furie du 
pinceau y sont sans doute poussées à l'excès. Le résultat est encore 
incomplet, mais du moins l'ensemble na rien de commun, et nous 
aimons mieux au début ces œuvres exécutées avec une sorte d'incor- 



4 REVUE DE PARIS. 359 

rection puissante et féconde que ces demi-chefs-d'œuvre dans les- 
quels, dès le prenaier jour, l'artiste médiocre dit son dernier mot. 
M. Appert a étudié, avec une prédilection marquée, les maîtres de 
l'école vénitienne; il s'est inspiré à la fois des œuvres du Titien, de 
Paul Véronèse et du Tintoret. Il y a, dans la façon résolue dont il 
précipite vers le saint ses anges aux grandes ailes, une imitation très 
marquée des énergiques peintures de la confrérie Saint-Roch, à 
Venise; et cependant, si nous nous arrêtons à ce premier ouvrage 
de M. Appert, c'est qu'il nous semble original avant tout, et que nous 
croyons devoir en prendre note comme d'une promesse que son 
auteur saura tenir. 

M. Muller, qui, lors de ses débuts, il y a quelques années, avait, 
lui aussi, beaucoup promis, et sur la probité d'artiste duquel, l'an 
dernier, on eût pu concevoir quelques doutes, semble, cette fois, 
s'être rappelé ses engagemens. Son tableau de l'Entrée de Jésus-* 
Christ à Jérusalem, conçu plutôt dans l'esprit de la chronique qu'avec 
la mystique et abstraite sévérité qu'exigeait un semblable sujet", 
témoigne d'un effort sincère dans la disposition des groupes princi- 
paux, qui échappent cette fois à la confusion, mais non pas toujours 
au décousu, et d'une merveilleuse facilité d'exécution. M. Muller, 
par la nature de son talent, se place à la tête de ces artistes fougueux 
qui se pressent à la suite de M. Eugène Delacroix, pour qui l'énergie 
et le mouvement sont tout, et qui sacrifient volontiers la correction 
de la forme à la pompe un peu factice du coloris. M. Muller est cer- 
tainement celui de ces artistes chez lequel on retrouve, au plus haut 
degré, l'intelligence du maître. S'il manque de sa finesse si puissante, 
si sa touche est parfois un peu lourde, surtout dans ses seconds plans 
et ses fonds d'un empâtement uniforme, il y a en revanche dans sa 
composition des parties entières d'une exécution toute magistrale, 
par exemple, les figures portant des rameaux, qui courent en avant 
du cortège sacré, et le groupe de gens du peuple occupés à enlever 
la .porte de Jérusalem par laquelle le Christ doit entrer. M. Muller 
est vraiment peintre, il n'a qu'à se modérer et à se compléter. 

MM. Sturler et Jules Richomme, auteurs, le premier de V Incré- 
dulité de saint Thomas, le second d'un Saint Sébastien, donnent des 
espérances chacun dans son genre. M. Sturler, disciple de la secte 
spiritualiste, a tous les défauts de l'école. Son coloris, bizarrement 
afifecté, manque de solidité. Les dimensions de ses figures grêles et 
d'une nature chétive, sont exagérées quant à la longueur. Il y a 
néanmoins quelque chose de convenable et d'essentiellement reli- 



360 REVUE DE PARIS. 

gieux dans son œuvre; il faut que M. Sturler s'attache à peindre, 
qu'il consulte les coloristes, et qu'il étudie la nature. 

M. Jules Richomme s'est livré avant tout à cette étude en exécu- 
tant son Saint Sébastien. Ses figures sont heureusement disposées, 
sa couleur ne manque ni de solidité ni d'éclat, mais peut-être son 
saint n'a-t-il pas toute la noblesse désirable, et retrouve-t-on trop 
complètement le soldat dans le martyr. La corde qui retient à l'arbre 
le corps du mourant, et qui pénètre dans les chairs au-dessous des 
pectoraux, dénature la forme avec laquelle elle se confond, et pré- 
sente un effet peu agréable; mais ce n'est là qu'une incorrection de 
détail. Au total, M. Jules Richomme est entré dans la bonne voie; 
nous lui conseillerons seulement de songer un peu plus à l'idéal, tout 
en restant fidèle à la nature. 

Dans son tableau des Lamentations de Jérémie, M. Murât, en met- 
tant les dix-neuf vingtièmes de sa composition dans l'ombre pour 
reproduire l'aspect du soleil couchant éclairant les silhouettes de 
quelques-uns de ses personnages, nous semble avoir fait un sacrifice 
par trop grand à l'effet, et s'être condamné à une fAcheuse mono- 
tonie pour obtenir un résultat qui manque de nouveauté. Les atti- 
tudes de ses personnages sont d'ailleurs simples et expressives, et sa 
composition a bien cette grande et poétique tristesse que deman- 
dait le sujet. Que manque-t-il à M. Murât? Un peu plus de force, un 
peu moins d'uniformité. 

Nous soupçonnons fort M. Jourdy, l'auteur du Baptême du Christ 
et d'une Sainte Famille^ et M. Pilliard, le peintre de Marthe et Marie, 
d'être sortis de la môme école. Tous deux se distinguent plutôt par 
les qualités du dessinateur que par celles du peintre. On retrouve 
d'assez belles études du nu dans le Baptême du Christ; toutefois on 
peut reprocher à M. Jourdy certaines inconvenances de composition 
qui résultent de la disposition du sujet. Le caleçon blanc du Christ 
nous semble surtout de l'effet le plus malheureux. L'exagération de 
la pruderie fait naître l'idée d'indécence. 

Si M. Jourdy prodigue le nu, M. Pilliard, en revanche, revêt 
chacun de ses personnages des draperies les plus amples, dont il 
étudie et dispose chaque pli avec une précision toute magistrale. 
M. Pilliard s'inspire de Nicolas Poussin, qu'il rappelle dans cer- 
taines parties. L'attitude de ses personnages est convenable, le 
<lessin correct, la couleur satisfaisante, mais l'ensemble de sa com- 
position manque de cette rare distinction qui n'appartient qu'au 
maître. 



REVUE DE PARIS. 361 

La Notre-Dame des Neiges de M. Ziegler, et, dans un autre genre, 
sa Rosée répandant des perles sur les fleurs et sa Vénitienne, sont exé- 
cutées avec cette sorte de puissante coquetterie qu'un homme de sa 
force met à des œuvres qu'il regarde comme secondaires. La dureté 
du coloris est parfois excessive, surtout dans les fonds où les nuances 
les plus disparates sont prodiguées. Il n'y a rien de plus opposé aux 
procédés des grands coloristes que cet emploi des tons bleus, verts, 
ou roses, dans toute leur crudité primitive. L'art vit de combinai- 
sons et de sacrifices. Nous ne voulons regarder les trois tableaux que 
M. Ziegler a exposés cette année que comme les délassemens sans 
conséquence d'un talent qui se repose. 

MM. Alophe, Decaisne, Saint-Evre, Charapmartin et Long, au- 
teurs de Bieyifaisance et Résignation , de \ Education du Christ, de 
Jésus au milieu des docteurs de la loi , du Christ aux en/ans et de la 
Charité de saint Exupère, et M"^ Calamatta, dans te Martyre d'Eu- 
dore et de Cijmodocée, ont montré beaucoup de savoir-faire et se dis- 
tinguent par de belles qualités. Pour se placer hors ligne, il ne leur 
manque qu'un peu plus de nerf et de cette sève d'originalité qui 
déborde chez les débutans. Chacun d'eux dans son genre semble vou- 
loir, avant tout, faire preuve de sagesse et de réserve. Tels d'entre 
eux sacrifieront l'originalité à la grâce, la vigueur à l'harmonie; tous, 
et même M. Champinartin , qui montra tant de fougue au début, la 
grandeur de l'idée au tour ingénieux et coquet. Chacun d'eux a son 
petit cercle d'admirateurs et peut charmer à son heure; aucun d'eux 
ne passionne son public et ne se l'attache à tout jamais. Les gens 
énergiques inspirent seuls de ces passions fortes et durables, et tous 
font trop bon marché de l'énergie. 

F. DB La Faloise. 

[La suite au prochain rf.) 



TOME XXVII. MABS. 2ô 



BULLETIN. 



Ne pourrait-on pas désirer dans les travaux de la chambre un peu plus de 
méthode ? La cliambre est saisie de lois importantes; le ministère a soumis 
à son examen plus de questions qu'elle n'en pourra vider pendant les trois 
derniers mois de sa session. Cependant les propositions se succèdent : dans 
chaque portion de la chambre , on voit des députés , en vertu de leur droit 
d'initiative , demander au parlement de s'occuper des matières les plus dis- 
parates et les plus compliquées. Si tout ce qui est ainsi individuellement 
proposé était pris en considération, la chambre se créerait elle-même un 
ordre de travaux tout-à-fait en dehors des prévisions gouvernementales. 

Verrions-nous les propositions se multiplier à ce point, s'il y avait du 
côté du ministère une direction plus forte? Les assemblées ont besoin d'être 
conduites, tenues en haleine. Si dans l'action du pouvoir, elles sentent 
quelque chose d'indécis et , pour ainsi parler, de décousu , elles se permet- 
tent des digressions, elles ont des fantaisies. Or, le ministère ne se croit pas 
le tempérament assez fort pour essayer de faire sentir à la chambre une 
impulsion ferme; il la consulte , il la tâte plus qu'il ne la dirige , car elle lui 
inspire plus de crainte que de confiance. 

En matière de législation générale et spéciale , il est rare de voir le mi- 
nistère élever la prétention de faire triompher ses vues. Dans la loi de re- 
crutement, le cabinet a laissé M. le maréchal Soult défendi-e seul les dispo- 
tions qui distinguaient le projet de la loi du 21 mars 1832, et M. le ministre 



REVUE DE PARIS. 363 

de la guerre a succombé dans ses efforts pour obtenir les buit années de 
durée de service qu'il avait si fort à cœur. Le projet a été adopté; mais 
comme les innovations qu'il contenait ont été écartées , il se trouve qu'on 
restera presque entièrement sous le régime delà loi de 1832. Les meilleurs 
esprits s'étonnaient à la chambre qu'on leur apportât à douze ans de distance 
une loi nouvelle à faire sur le recrutement. Il n'est pas bon de remanier 
sans cesse la législation. Si l'expérience avait démontré irrésistiblement la 
nécessité de quelques modifications de détails , ne pouvait-on faire face à 
cette nécessité par un ou deux articles qui eussent servi d'amendement à la 
loi de 1832? De cette manière, on eût eu l'avantage de conserver une loi en 
pleine exécution depuis douze ans , et qui est entrée dans les habitudes des 
populations et de l'armée. Pourquoi encombrer inutilement le Bulletin des 
lois, qui n'est déjà que trop volumineux ? 

Parmi les propositions qui prétendent à l'honneur d'attirer l'attention de 
la chambre comme urgentes, comme nécessaires, on a surtout remarqué celle 
qui tend à régler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les 
diverses branches de l'administration publique. Les intentions des hono- 
rables auteurs de la proposition sont excellentes. Ils voudraient faire régner 
la règle là où l'arbitraire domine trop souvent. Ils ont pensé que de cette 
manière ils diminueraient le nombre effrayant d'apostilles dont tous les dé- 
putés sont tributaires envers les solliciteurs. Vaine espérance! L'apostille est 
immortelle : il y aura toujours des gens assiégeant nos députés pour leur 
demander d'attester qu'ils ont pour l'emploi qu'ils sollicitent toutes les qua- 
lités imaginables. La proposition de MM. d'Haussonville et Saint-Marc 
Girardin changerait, si elle était adoptée, toutes les bases de notre organi- 
sation administrative. L'avancement dans les services publics, après la part 
faite à l'ancienneté, dépend surtout de l'appréciation individuelle que font 
les agens supérieurs du mérite de leurs subordonnés. Tel ministre, tel sous- 
secrétaire d'état, tel directeur général , ont connu à l'œuvre ce que valent 
leurs collaborateurs; ils les récompenseront, ils les placeront suivant le juge- 
ment qu'ils en ont porté. Voilà comment les choses se passent, ou, si l'on 
aime mieux, doivent se passer, quand un favoritisme sans intelligence ne 
trouble pas la marche des choses. C'est l'intérêt des agens supérieurs de 
s'entourer des collaborateurs les plus habiles. C'a toujours été l'esprit de 
l'administration française de juger les honnnes par l'expérience et d'être 
éminemment pratique. 

Ce que proposent aujourd'hui quelques honorables députés est empreint 
d'un autre caractère, d'un caractère tout-à-fait théorique, d'un caractère 
tant soit peu chinois et prussien. On veut établir le règne des examens et des 
diplômes. Nous doutons que nos mœurs administratives se plient à ce chan- 
gement, et nous doutons aussi qu'il faille leur faire violence pour qu'elles 
l'acceptent. Gardons notre esprit pratique, que nous envient les autres 
peuples. La meilleure école pour les affaires, c'est l'administration même. 



364 REVUE DE PARIS. 

Laissons-la juge de la capacité de ses membres, et ne lui imposons pas les 
formes de décider qui prévalent dans les académies. îsous ne voyons pas 
l'avantage de confondre ainsi deux ordres d'idées fort distinctes. 

Il n'y a qu'un remède vraiment efficace contre le favoritisme, c'est d'avoir 
aux affaires les meilleurs ministres possibles. Les bautes capacités, qui ont 
l'ambition de bien faire et de faire beaucoup, cherchent les hommes de mé- 
rite, elles en ont besoin; on peut juger par ses choix la valeur morale d'une 
administration. D'un autre coté, si vous êtes exigeant envers le pouvoir exé- 
cutif, il ne faut pas empiéter sur ses moyens d'action. Laissons au pouvoir 
ministériel, agent responsable de la puissance royale, toute la latitude dont 
il a besoin pour clîoisir les hommes les plus utiles aux services publics ; ce 
sera aux chambres à veiller à ce que ce pouvoir ministériel soit confié aux 
plus dignes mains. Voilà comment elles peuvent exercer sur l'administration 
une influence vraiment légitime et salutaire. 

Au surplus , puisque la cbambre montre aujourd'hui une humeur assez 
facile envers les propositions de tout genre , elle a bien fait d'accueillir la 
lecture de la motion de MM. d'Haussonville et Saint-^Iarc Girardin. C'est 
un sujet de conversation qui en vaut bien un autre. Les ministres n'ont pas 
voulu combattre une proposition qui avait pour patrons des membres du 
parti conservateur; mais qu'elle soit prise ou non en considération, on peut 
penser qu'elle restera à peu près sans résultats. Nos habitudes et nos mœurs 
administratives seront plus fortes. 

On causera aussi à la ti-ibune de la conversion des rentes. Le ministère a 
déclaré qu'il s'opposerait à la prise en considération. IMais pourquoi dans les 
bureaux n'a-t-il pas combattu la lecture ? Il a voulu éviter jusqu'à l'appa- 
rence d'un échec dans le cas où trois bureaux auraient, contre son avis, au- 
torisé la lecrure. Il est probable, néanmoins, que, si le cabinet eût avec fran- 
chise repoussé le projet de IM. Garnier-Pasès dès le premier pas, il eut évité 
à la chambre une discussion inutile. D'ailleurs il y a là autre chose que l'in- 
convénient de perdre du temps. L'honorable M. Vivien a fort bien montré 
que c'était pour le gouvernement et pour la chambre un véritable devoir de 
voter contre la lecture d'un projet qui va , pendant plusieurs jours , donner 
une excitation funeste à l'esprit de spéculation et d'agiotage. 

La discussion qui s'engagera sur la motion de l'honorable M. Garnier- 
Pagès aura probablement un caractère plus pratique que théorique. On sera 
sans doute assez sobre de dissertations sur le droit de conversion en lui- 
même. C'est en fait que la question sera traitée. T.e ministère dira que la 
situation financière du pays ne lui permet pas de toucher au 5 pour 100 et 
de le convertir; il rappellera qu'il est au milieu d'un emprunt. Seulement 
les partisans de la conversion pourront, non sans quelque fondement, lui 
opposer la peinture si favorable qu'il a faite de nos prospérités au commen- 
cement de la session. Il n'est jamais utile, eu affaires, de rien exagérer. 

La proposition d'abolir la taxe du timbre, à laquelle est soumise la presse 



REVUE DE PARIS. 3(35 

quotidienne et périodique , a déjà été l'objet de quelques discussions préli- 
minaires entre des hommes et des écrivains politiques. La taxe du timbre 
vaut environ trois millions au trésor, qui ne peut renoncer à ce bénéfice 
sans une compensation. Voilà ce qui s'oppose surtout à l'abolition immédiate 
de la taxe. Il l'aut donc aviser à trouver au trésor l'équivalent de ses trois 
millions. Un organe quotidien de la presse a proposé de faire ce qui se pra- 
tique en Angleterre, d'imposer l'annonce. De l'autre côté du détroit ce 
n'est pas telle feuille politique ou littéraire qui paie tribut à la trésorerie : 
c'est l'annonce, c'est la partie mercantile. Vous êtes des marchands, vous 
êtes des industriels qui voulez faire annoncer vos produits, vos marchandises; 
puisque la publicité vous apporte de grands profits, il est juste que ces pro- 
fits deviennent dans une certaine proportion matière imposable. Voilà ce que 
pratique le bon sens des Anglais. Mais, demande un journal, que caene- 
raient certains journaux à un droit particulier dont seraient frappées les 
annonces.^On s'adresserait toujours pour les annonces aux journaux qui au- 
raient le plus grand nombre d'abonnés, et les autres feuilles n'en sciaient 
ruinées que plus vite. Il paraît d'abord que ces autres feuilles en jugent au- 
trement, puisqu'on réclame en leur nom le transfert de l'impôt du journal 
à l'annonce. D'ailleurs, indépendamment de la presse quotidienne, il y a la 
presse périodique. Cette dernière ne spécule pas sur l'annonce, et elle n'en a 
pas les gros bénéfices. Étrangère à toute cette sphère de spéculations mer- 
cantiles , elle se consacre à l'étude approfondie des questions scientifiques , 
littéraires et politiques , et , pour livrer à la publicité des travaux qui soient 
à la hauteur des problèmes qu'elle agite, elle est obligée à de grands sacri- 
fices. Il n'est donc pas juste de faire peser sur elle l'impôt qui frappe les 
entreprises où l'industrie domine. Écoutons un journal quotidien parlant de 
la presse quotidienne : « Il y a beaucoup de journaux où l'infiuence de 
l'hounne d'argent domine exclusivement , mais très peu où cette iniluence 
appartienne à l'homme politique. 11 y a des journaux sans abonnés dont l'exis- 
tence est un mystère. Telle de ces feuilles a vécu de la question des sucres, 
telle autre de la question de l'esclavage, ou de celle des chemins de fer. » 
On est donc fondé à dire, après un tel langage, que l'industrie domine dans 
la presse quotidienne. 

Pourquoi le gouvernement et les chambres ne s'inquiéteraient-ils pas de 
rendre aux intérêts moraux la supériorité sur les intérêts mercantiles pour 
tout ce qui concerne la presse ? On y parviendrait en distinguant ce qui doit 
être distingué. Les journaux qui font de gros bénéfices avec les annonces 
paieraient au Use un droit proportionnel. Les recueils périodiques, qui sont 
étrangers à cette publicité industrielle, seraient allégés de l'impôt du timbre 
et pourraient alors mieux remplir encore tous les devoirs qu'ils s'imposent. 
La presse périodique, qui travaille sans cesse à éclairer les esprits, à les 
élever, qui combat le charlatanisme, les mauvais entraînemens, soit en lit- 
térature, soit en politique, peut demander avec justice qu'on ne la soumette 



366 REVUE DE PAWS. 

pas au même impôt, au même timbre que les feuilles d'aunouces et les pe- 
tites affiches. 

Pendant qu'à la chambre des députés les propositions se succèdent, la 
chambre des pairs se livre avec persévérance , par l'organe de sa commis- 
sion, à l'étude approfondie du projet de loi sur l'instruction secondaire. La 
commission a enfin arrêté les bases de son rapport , et on sait qu'elle en a 
confié la rédaction à M. le duc de Broglie. La question est en bonnes mains. 
Indépendamment de l'article 17, qui paraît avoir été beaucoup modifié par la 
commission, jalouse, dit-on, d'établir autant que possible l'égalité entre les 
établissemens laïcs et les établissemens ecclésiastiques, on parle d'un chan- 
gement dont l'importance ne serait pas moindre. On se rappelle que l'art, l*^' 
du projet, en émunérant les objets de l'instruction secondaire, y comprend 
la philosophie. Ce mot philosophie aurait paru trop général et trop ambitieux 
à la commissiou de la pairie. Est-ce bien vraiment la philosophie qu'il faut 
apprendre aux jeunes gens à la fin de leurs études de collège ? Il paraît que 
la commission ne le penserait pas. Ce serait la logique, l'art de raisonner, 
qu'on substituerait à la philosophie. De cette manière, on aurait l'avantage 
d'éviter toutes les questions épineuses de morale et de religion dans les- 
quelles peut faire naufrage non-seulement la raison des élèves , mais quel- 
quefois celle des professeurs. Dans les collèges, les professeurs de philoso- 
phie sont la plupart du temps fort jeunes. Voilà quelques-unes des consi- 
dérations qui auraient , dit-on , déterminé la commission de la chambre des 
pairs à circonscrire d'une manière étroite et précise le champ des études 
philosophiques. Il ne serait plus question que de logique. Si telles sont en 
réalité les vues de la commission, elles donneront lieu à des débats qui nous 
permettront de revenir sur le fond même de la question. 

En attendant, les évêques continuent d'écrire, soit au roi, soit à M. le 
garde des sceaux, soit même à la commission de la chambre des pairs. Ils 
sont imanimes pour jeter contre le projet de loi un cri de réprobation. Ce 
qu'il y a de bizarre, c'est qu'un des articles qui a le plus indisposé l'épls- 
copat est un de ceux où ^I. le ministre de l'instruction publique s'est attaché 
à réunir le plus de conditions d'impartialité. L'art 5, après avoir statué qu'il 
sera formé au chef-lieu de chaque académie un jury chargé d'examiner les 
as])irans au brevet de capacité pour la direction d'un établissement secon- 
daire, compose le jury du recteur de l'académie, du procureur-général ou 
du procureur du roi, du maire, d'un chef d'institution secondaire, de quatre 
membres choisis parmi les professeurs titulaires de l'académie , les magis- 
trats du ressort et les citoyens honorables. Enfin, il y aura dans le jurv im 
ecclésiastique catholique ou un ministre des cvdtes reconnu par l'état, sui- 
vant la religion du candidat examiné. 

Cet article, où il serait injuste de méconnaître l'intention de concilier toutes 
les susceptibilités et tous les droits , a causé à l'épiscopat une véritable irri- 
tation. Il objecte que de cette façon le jury d'examen ne sera composé que 



REVUE DE PARIS. 367 

d'élèves de l'Université. T>es magistrats des cours royales, les maires, les 
citoyens notables, n'ont-ils pas tous été élevés par l'Université, n'en auront- 
ils pas tous l'esprit? Quant à la disposition qui appelle au sein du jury un 
ecclésiastique catholique, si le candidat est catholique, un des membres les 
plus élevés de Tépiscopat, M. le cardinal de Bonald, a déclaré expressément 
qu'elle était une dérision. Que faire devant des préoccupations aussi ardentes.' 

C'est ce qu'on commence à se demander avec inquiétude dans certaines 
régions du gouvernement, malheureusement pas encore dans les plus hautes. 
Comment en sommes-nous venus là? Comment, dans une époque de tolé- 
rance générale, de mansuétude profonde pour toutes les opinions, pour tous 
les seutimens , est-ce l'église qui prend l'offensive contre les institutions de 
notre ordre politique? Le mal s'aggrave tous les jours; il deviendra si grand, 
qu'il ne sera plus permis à qui que ce soit de détourner la tête pour ne pas 
l'apercevoir. 

Un des plus grands dangers de la situation, c'est que, dans tout ce qui 
pourra se faire pour contenter l'église, l'état paraîtra avoir la main forcée. 
Il est bien loin de nos seutimens de penser que l'état doive traiter l'église 
d'une manière sévère, hostile : nous le voulons au contraire animé envers 
elle d'une justice bienveillante, affectueuse; mais nous ne voulons pas non 
plus que l'état soit devant l'église dans un état de faiblesse et d'humiliation 
qui décourage les amis de l'ordre et donne aux brouillons de mauvaises es- 
pérances. jSous le répétons, il est temps d'y songer, il est temps que le mi- 
nistère, par l'organe de son chef, 31. Guizot, dise un jour aux chambres ce 
qu'il pense de la situation respective de l'église et de l'état; il est temps 
même que la royauté, dans sa haute sagesse, accorde à cette affaire difficile 
l'attention qu'elle mérite. 

Dans les pays libres, dans les gouvernemens parlementaires, il n'est pas 
rare de voir parfois surgir une question qu'on ne prévoyait pas la veille. 
Tout à coup une majorité se trouve partagée, un cabinet mis en péril. C'est 
ce qui arrive en ce moment en Angleterre. Disons d'abord sur-le-champ que 
le ministre de l'intérieur, sir .Tames Graham , a laissé tomber son premier 
bill sur le ti-avail des manufactures, et qu'il vient d'en présenter un second, 
sur lequel la discussion doit s'ouvrir après Pâques. Revenons maintenant à 
ce qui s'est passé pour le premier bill. La motion du gouvernement, qui 
proposait de fixer à douze heures la durée du travail, a eu 186 voix contre 
et 183 pour. Immédiatement après, la chambre a voté sur la motion de lord 
Ashiey, tendant à réduire à dix heures la durée du travail. Cette motion a 
été repoussée par 188 voix contre ISl. De cette manière, la cliambre des 
communes s'est trouvée n'avoir rien voté. Klle a repoussé la proposition du 
ministère, et elle a rejeté également la motion de lord Ashiey. 

Voilà toute l'Angleterre en émoi. Il était impossible que les intérêts ma- 
tériels et les sentimens moraux fussent en collision d'une maiiicrc plus vive. 
Et ici les sentimens sont presque aussi puissans que les intérêts. 11 y a en 



368 REVUE DE PARIS. 

Angleterre uu parti philanthropique, religieux, qui a une véritable force; ii 
la puise dans une sincérité dont les allures sont pédantesques, mais qui est 
intime et profonde. D'un autre côté, on n'est pas moins sincère quand, au 
nom des intérêts manufacturiers, on déclare qu'il est impossible, sous peine 
de périr, de rien changer à la situation actuelle. Les intértts manufacturiers 
ont pris la devise des jésuites: Slnl ut s un f, a ut mm sint. Le ministère a 
quinze jours à peu près devant lui pour rallier une majorité. Cette fois ce 
sera vraiment une question de cabinet. Ce qui sauvera sans doute M. Peel, 
c'est que personne ne serait prêt pour recueillir son héritage : par des raisons 
différentes, ni lord Ashley, ni lord John Russell ne sont en mesure de lui 
succéder. 

O'Connell vient de déclarer solennellement qu'il changeait pour l'avenir 
de ligne de conduite vis-à-vis des .Anglais. Dans une lettre à l'association de 
Dublin, il énumère les heureux ré.sultats de sa réconciliation avec l'opposi- 
tion britannique. Une grande partie de la nation anglaise est convaincue 
que la loi a été violée de la manière la plus coupable dans le procès intenté 
aux membres de l'association. Les Anglais pensent aujourd'hui en majorité 
qu'une saine politique et l'humanité veulent également qu'on rende justice 
à l'Irlande. « Il est désormais impossible pour nous, dit O'Connell, de con- 
fondre le peuple anglais avec le gouvernement anglais. Le premier s'est 
montré digne de notre confiance, de notre gratitude; le second mérite tout 
notre ressentiment. » O'Connell retourne à Dublin ; bientôt sans doute la 
cour rendra son arrêt. Il y a des tories exaltés qui n'attendent que la con- 
damnation du grand agitateur pour demander son expulsion du parlement. 
A coup sûr, ces tories d'un zèle si emporté n'ont pas consulté M. Peel avant 
de faire connaître ce beau projet. 

Y a-t-il des troubles sérieux dans les états du pape , et dans les états du 
roi de Naples? Est-il vrai qu'une conspiration générale menace la tranquillité 
de l'Italie.' 11 importe d'être très circonspect sur les coujeciures qu'on vou- 
drait former, sur les bruits qu'on pourrait accueillir. Qu'il y ait toujours en 
Italie des regrets, des espérances, des ressentimens, qui peuvent s'égarer 
dans des complots inutiles et désastreux pour leurs auteurs, on ne peut 
guère se refuser a le croire. Toutefois il nous importe en France de ne croire 
ici à la révolte, à l'insurrection que sur des preuves bien positives. A 'ou- 
blions pas que l'Autriche n'attend qu'un prétexte spécieux pour étendre sa 
protection et ses armées sur les territoires de Rome et de ÎSaples. Toutes les 
fois que l'Autriche a cru qu'elle devait, par quelque démonstration, prouver 
sa puissance en Europe, elle s'est toujours tournée du côté de l'Italie. En 
Allemagne, elle est en face de la Prusse; dans les provinces danubiennes, elle 
rencontre l'iuiluence de la Russie : en Italie, elle croit pouvoir à son gré im- 
poser une occupation au pape et au roi de INaples. Seulement il ne faut pas 
qu'elle oublie qu'aux portes de l'Italie est la France. Encore une fois il im- 
porte que dans ces questions délicates l'opinion et le gouvernement gardent 



REVUE DE PARIS. 369 

une prudente réserve, aiin d'avoir, si les circonstances devenaient graves, 
une attitude d'autant plus ferme. 

La reine .Alarie-Cliristine est entrée à ^ladrid au milieu des démonstra- 
tions les plus affectueuses de la population. Elle ne pouvait recevoir une ré- 
paration plus complète de ses jours de disgi-ace et d'exil. Le gouvernement 
de sa fille Isabelle est triomphant. Comment usera-t-il de tous ces retours de 
prospérité? N'oublions pas que les cortès attendent leur convocation, que des 
députés sont sous le coup d'un procès criminel, qu'il reste à conclure le ma- 
riage de la reine. La reine Marie-Christine est à Madrid; qu'elle gouverne 
plus ou moins, elle aura toute la responsabilité morale de ce qui se fera. On 
ne persuadera à personne qu'avec rinflueuce si naturelle qu'elle exerce sur 
sa fille , avec la tendresse docile qu'Isabelle porte à sa mère , les principales 
décisions du gouvernement seront prises en dehors des inspirations ou du 
consentement de la reine-mère. Il y a beaucoup d'honneur à recueillir, si 
l'on envisage d'un œil ferme toute la responsabilité qu'impose une situation 
si haute et si grave. Puisqu'on a été la chercher, il faut y faire face. L'Eu- 
rope désormais s'occupera beaucoup moins de la jeune Isabelle et du minis- 
tère de M. Gonzalès Bravo que de Marie-Christine. 



11 est un aspect qu'on a trop négligé peut-être dans l'étude des questions 
orientales; on s'est placé, pour les résoudre, à un point de vue élevé, mais 
souvent trop général; on a trop dédaigné les intérêts particuliers, les détails; 
on oubliait que dans les plus graves débats les précautions les plus simples 
ont leur rôle, et qu'on ne les néglige pas impunément. C'est ce nouvel aspect 
des questions d'Orient qu'il serait opportun d'étudier aujourd'hui. Dans un 
ouvrage curieux, sur l'Inde et l'Egypte (1), ^1. V. Font.inier, vice-consul de 
France à Bassora, a donné un exemple que nous aimerions à voir suivre 
par nos voyageurs; il a sagement restreint le cercle de ses observations , 
il s'est placé surtout au point de vue pratique, et il a pu recueillir des ren- 
seignemens nombreux et variés sur les intérêts de la France en Orient. Nous 
ne pouvons ici ni analyser, ni apprécier en détail le livre de M. Fontanier; 
l'auteur n'a encore pui)lié que la première partie de son voyage. Dar.s ce 
volume, consacré à l'Étrypte, à la mer Roupie et au golfe Persique, iM. Fon- 
tanier s'est attaché à éclairer beaucoup de questions commerciales et poli- 



(1) Voyage dans Vlnde et le golfe Persique par la mer Rouge, 1 vol. in-8», chez 
Paulin. 



370 REVDE DE PARIS. 

tiques , il fait connaître la situation de l'ambassade française à Constanti- 
nople, et les intrigues des agens anglais et russes en Asie. Il appuie son 
opinion par de curieux exemples. — On doit encourager, nous le répétons, 
chez nos voyageurs, cette tendance trop rare encore parmi nous, et qui porte 
les Anglais à réunir dans les pays étrangers tant de renseignemens précieux 
sur leurs intérêts nationaux. A ce titre, l'ouvrage de M. Fontanier mérite 
qu'on le distingue. C'est un utile recueil de faits et d'observations qui nous 
fait désirer vivement la publication des deux volumes exclusivement consa- 
crés à l'Inde. 



— On pensait généralement que le ministère avait renoncé à faire discuter 
cette année le projet de loi sur les prisons. On se trompait, le ministère per- 
siste, ou plutôt le rapporteur du projet de loi, l'honorable M. de Tocqueville, 
tient à honneur de poursuiM-e son œuvre jusqu'au bout. Pour seconder cet 
empressement, on prépare dans les jjureaux de l'intérieur une publication 
importante : ce sont les tables de la mortalité dans nos maisons centrales de- 
puis vingt ans. Nous espérons que l'on mettra en regard du chiffre des décès 
celui de la population de chaque prison. Cela est indispensable pour expli- 
quer l'accroissement vraiment prodigieux que la mortalité a subi. Quand le 
public verra que l'administration entasse jusqu'à deux mille détenus dans 
telle maison centrale qui ne devrait pas en renfermer plus de huit à neuf 
cents, il comprendra les ravages que la mort fait dans ces rangs pressés. 
Connaissant l'exactitude des documens ofliciels, nous pensons qu'il n'en sera 
pas de ces tables de mortalité comme de la traduction des rapports sur le 
pénitentiaire de Philadelphie , traduction que le gouvernement a laissé dis- 
tribuer aux chambres et qui, par les retranchemens introduits dans le texte, 
s'est vue exposée au reproche d'infidélité qu'un membre de l'Institut infli- 
geait samedi dernier à cette publication, en pleine Académie. 

Au reste, l'opposition que le projet de loi avait rencontrée dans la chambre 
des députés va se fortitiant et se grossissant tous les jours. A l'appui du 
travail de M. Léon Faucher, inséré dans la Revue des Deux Mondes, de 
nombreuses publications ont été faites. JXous indiquerons une brochure de 
M. de Larochefoucault Liancourt, une lettre de M. Bégé, ancien préfet, et 
surtout un mémoire lu à l'Académie des sciences morales, par M. Ch. Lucas, 
inspecteur des prisons. Ce dernier travail a provoqué, dans le sein de l'Aca- 
démie , une discussion pleine d'intérêt , qui n'a pas tourné à l'avantage du 
système pensylvanien. On peut consulter avec fruit le mémoire de Al. Ch. 
Lucas, qui se vend au profit des jeunes libérés (Ij, sous ce titre : De la 
Question pénitentiaire en Europe et aux États-Unis. 



(1) Chez Joubert, éditeur, rue des Grès. 



REVUE DE PARIS. 371 

— Parmi les travaux contemporains sur l'histoire de France, les études 
sur le passé de nos villes et de nos provinces ont jusqu'à ce jour été trop 
rares. Depuis quelques années seulement, l'attention se porte vers ces as- 
pects peu connus de nos annales. De curieuses études ont eu lieu dans plu- 
sieurs localités; à côté de l'histoire'générale, l'histoire particulière grandit et 
se développe; c'est à celle-ci de compléter, d'éclairer celle-là. On a vu paraître 
des livres intéressans, dont une province, une ville, souvent même une 
humble commune, étaient le sujet. Aujourd'hui encore, on publie une His- 
toire des filles de France (1), qui résumera sous une forme attrayante et 
animée des recherches consciencieuses faites par M. Aristide Guilbert dans 
les bibliothèques et les archives locales. Plusieurs écrivains distingués prê- 
tent à l'auteur le concours de leurs lumières et de leur talent. C'est une 
heureuse idée que d'avoir cherché à réunir dans un seul ouvrage ces épi- 
sodes si variés de notre histoire provinciale et communale, qu'on n'avait 
encore étudiés qu'isolément. La publication de INI. Guilbert peut servir à 
l'étude des antiquités nationales, en la popularisant, et nous espérons qu'à 
ce titre elle sera favorablement accueillie. Les éditeurs n'ont rien épargné 
pour assurer par le luxe de la typographie et des gravures le succès d'un 
livre qui devait unir à l'intérêt historique beaucoup de l'intérêt du roman. 
Chaque province y doit retrouver eu effet non-seulement ses souvenirs sé- 
vèrement choisis et classés, mais sa physionomie originale, ses traditions 
naïves, le tableau dramatique et vivant de tout son passé. 

(1) Chez les éditeurs Fume, H. Fournier et Perrotiu. 



F. BONNAIBE. 



TABLE DES MATIERES 

CONTENUES DANS LE VINGT-SEPTIÈME VOLUME 

(lye série) 

DE LA REVUE DE PARIS. 



Fernande. — Dixième partie, par M. Alexandre Dumas. .... 5 
Études sur les Coiouisatious françaises. — Canada. — Acadie. — 

Terre-Neuve. — Baie d'Hudson. — Deuxième partie, par M. Emile 

SOUVESTRE 22 

Otaïti et les IMéthodistes. — Otaiti, histoire et enquête, de M. Henri 

Lutteroth, par M. A. Blssièbe 39 

Les Critiques du Cid, par M. Paul de Musset 51 

Bulletin 65 

Fernande. — Dernière partie, par M. Alexandre Dumas. ... 73 
Les Alpes françaises et la Haute-Italie. — Sixième article. — Verceil 

et rsovarre, par M. F. de la Faloise 103 

Critique. — Essai sur la Philosophie de t Histoire, de M. Ferrari, 

par M. Ch. Louandre 124 

Revue dramatique, par M. A. M 132 

Bulletin 141 

Un Voyage rétrospectif. — L'Espagne sous Charles H, par M. de L... 149 
Les Cimetières de Paris. — Dernier article, par M. Alphonse 

ESQUIROS 175 

Les Revenans Littéraires. — H. — M. H. Delatouche, par M. Hip- 

POLYTE Babou 201 

Poésies, par M. jN. Martin 211 

Bulletin 213 

Pour un Cheveu blond. — Première partie, par M. Léon Gozlan. . 221 
Une Année en Russie. — Lettres à M. Saint-Marc Girardin. — L — 

L'hiver à Saint-Pétersbourg, par M. Henri Mérimée 254 

Les Mystères de Londres renouvelés, par le docteur J. Microphile. 278 

Bulletin 289 

Pour im Cheveu blond. — Dernière partie, par M. Léon Gozlan. . 297 
Une Année en Russie. — Lettres à M. Saint-]\Iarc Girardin. — H. — 

Un été à ^Moscou, par M. Henri Mérimée 328 

Salon de 1844. — Premier article. — La Peinture religieuse, par 

M. F. DE LA Faloise 349 

Bulletin 362 



REVUE 



DE PARIS 



XXVIII 



IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET C'^, 

BUE SAINT-BENOIT, 7. 



REVUE 



DE PARIS 



t/é>oiùt^eù^ cS^/<^, — tyé9Z9tee -/S^// 



TOME VINGT-HUITIÈME 



PARIS 

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS 

QUAI MALAQUAIS, 17 
1844 



i 



X_«l- 



COURSE EN VOITURIN, 



CAPOUE. — TERRAtIXE. — VELLETRI. — ROME. 



Mon entrée à Naples au mois de février, au milieu d'un cortège 
de gamins exaltés, avait mérité le beau nom de marche triomphale. 
Quelle différence à la sortie! Figurez-vous un vieux coche encombré 
de bagages; sur le devant on avait bâti un demi-cabriolet, semblable 
par sa forme étique à ces petits chapeaux castors dont se coiffent les 
héroïnes des romans anglais. Sur quatre roues qu'il possédait, une 
arquée, une autre cagneuse. Et l'attelage, bon Dieu 1 trois grands 
fantômes de chevaux qui paraissaient morts depuis long-temps : 
deux au timon et le troisième en arbalète, à dix pas en avant des 
autres, attaché par de longues cordes qui n'étaient jamais tendues. 
C'est dans cette machine du temps de Charles-Quint que je montai, 
le cœur navré, tournant le couteau contre moi-môme pour rompre 
tous les petits liens qui me retenaient dans ce Naples si charmant et 
si regrettable. J'aurais voulu que le coche fût plus horrible encore. 
Nous étions au 8 juin. La baie, le Vésuve et Capri ne m'avaient 
jamais semblé si azurés, et je sortais comme un fugitif par la porte 



6 * REVUE DE PARIS. 

Romana. Avant d'arriver à cette porte, les chevaux-fantômes s'abat- 
tirent trois fois. L'arbalète donnait le signal en se jetant sur le flanc; 
les deux autres venaient se heurter dans ses jambes, et tombaient 
avec un accord admirable, embrouillant les traits, guides et cordages, 
au point qu'il fallait tout dételer. Dans ma douleur, je songeais à la 
chute des feuilles de Millevoye, et je répétais ces vers si mélanco- 
liques : 

Tombe, tombe, rosse éphémère; 
Couvre, hélas! ce triste chemin. 

CejM'ndant, à la troisième chute, les voyageurs, pris de vertige, 
criaient comme des démons, et me tirèrent de ma torpeur. Je 
m'aperçus alors que les trois chevaux, couverts d'oripeaux, de 
plumes de paon et de petits miroirs, formaient un équipage bouffon 
digne de voiturer la dame Rodrigue de Cervantes. Mon voisin dans 
le cabriolet, jeune Sicilien basané, à barbe crépue, me rendit le ser- 
vice de me distraire par cent questions plus ou moins discrètes. Je 
le reconnus pour un Carthaginois et le baptisai don Asdrubal, sur- 
nom qu'il accepta de bonne grâce et justifia complètement dans la 
suite, lorsque nous devînmes amis intimes. Par une ouverture, je 
distinguai dans l'intérieur un archiprètre de bonne physionomie, un 
abbé de mine tout-à-fait égrillarde, et -qui partait en habits râpés 
pour aller recueilhr un héritage de cent mille ducats. Le fond de la 
voiture était occupé par un jeune médecin très loquace, et par une 
jolie demoiselle, lectrice dune princesse allemande, et qui pleurait 
dans son mouchoir en retournant chez ses patrons. 

Une fois qu'ils ont quitté la dalle glissante, les trois squelettes de 
chevaux prennent une espèce d'amble allongé. La machine roule sur 
un beau chemin bordé de vignes en arceaux. Nous traversons le vil- 
lage d'Averse, où est la maison des fous, et dont le nom proverbial 
à Naples répond à notre Charenton. Vers onze heures, la chaleur 
commençant à devenir excessive, nous arrivons à Capoue, premier 
lieu de repos désigné pour le rinfresco sur notre itinéraire. La nou- 
velle Capoue date du ix" siècle. Ce n'est pas elle qui séduisit Anni- 
bal , avec ses rues malpropres. L'antique Capoue se voit à un mille 
de distance. C'est aujourd'hui le village de Sainte-Marie-Majeure. 
Mes compagnons de voyage, étant du pays, et assurés d'avoir cent 
occasions de repasser parla, ne voulaient négliger aucun objet ré- 
puté curieux. Je les laisse aller à la ville ancienne par trente degrés 
Réaumur, et, à leur retour, ils me racontent qu'ils ont vu une pieri-e 



REVUE DE PARIS. 7 

du temple de Junon, trois bornes de celui de Bellone, et un tronçon 
de colonne pouvant provenir de celui d'Hercule. Pendant ce temps- 
là, je mangeais un saladier de fraises excellentes, et je résolvais le 
fameux problème des délices de Capoue. C'est évidemment pour ré- 
galer ses soldats de fraises à quatre baïocs le rotolo qu'Annibal aban- 
donna les fruits de quatre victoires. Je n'admets aucune autre sup- 
position , et je regarde Tite-Live comme mal informé lorsqu'il ose 
accuser de négligence et de mollesse le plus grand capitaine et l'un 
des génies les plus vastes de l'antiquité. 

A cinq heures, le zépliir commençant à rafraîchir l'air, nous re- 
montons en voiture; nous traversons le Vulturne, et nous allons 
chercher un gîte au village de Sant'-Agata, l'antique Minturne, où 
les insectes paraissent avoir juré de ne laisser dormir aucun étranger 
depuis que Marins y passa un si triste quart d'heure. Après avoir 
employé la nuit à lire et à fumer, je comptais sur mes compagnons 
de voyage pour accabler de reproches le voiturin , qui nous devait de 
bons lits et des chambres propres, aux termes du marché. Quelle est 
mon indignation en apprenant que tout le monde est satisfait! Le 
Carthaginois possède un sang africain dont les puces ne veulent point 
goûter. Les deux abbés ont la peau à l'épreuve de toute piqûre. Le 
médecin ouvre des yeux étonnés quand je parle d'insectes. Quant à 
la jolie lectrice, elle paraît fraîche comme une rose, ne se plaint de 
rien, et, comme elle ne parle que l'allemand, dont personne ne 
comprend un mot, il est impossible de savoir ce qu'elle pense. Mon 
concert de reproches, réduit à un solo, ne produirait plus aucun 
effet. Je pars sans rien dire, espérant que le gîte de Terracine sera 
meilleur. 

En sortant de Sant'-Agata, mes quatre compagnons mâles passent 
leurs têtes par les portières d'un air agité, consultent précipitam- 
ment leurs livres et déploient des cartes géographiques. Tout à coup 
l'un d'eux s'écrie : 

— C'est ici ! arrêtez; nous voulons descendre. 

— Qu'y a-t-il donc? demandé-je. 

Pour toute réponse, on me met sous les yeux la page du Guide en 
Italie, où je lis cette phrase pompeuse : (c On traverse le fleuve sur 
un nouveau et magnifique pont de fer suspendu. Ce pont et celui de 
Padoue sont les deux uniques constructions de ce genre qui existent 
en Italie. » Je cherche des yeux un fleuve, et j'aperçois un fossé où 
coule un ruisseau large de trois pieds. Le mugnifico ponte di fcrro a 
bien vingt-cinq pas de longueur. Les voyageurs étaient descendus 



8 REVUE DE PARIS. 

dans le fossé pour contempler à leur aise ce prodige de la civilisation 
moderne. Pendant ce temps-là, je me trouve tôte-à-tête avec la 
blonde lectrice. Après avoir essayé de me faire comprendre en fran- 
çais et en italien , j'assemble les trois mots d'anglais dont se compose 
mon répertoire; la demoiselle me répond en allemand. Il ne reste 
plus que le langage par signes. C'est alors que je reconnais combien 
il est utile de voir des ballets pantomimes. A force de me démener 
comme les jeunes premiers du théâtre San-Carlo, je viens à bout de 
formuler ces questions importantes : c( Vous avez du chagrin? Vous 
pleuriez hier en partant; vous regrettez donc Naples? » Elle me ré- 
pond dans la même langue : « Je suis au désespoir d'aller par là, du 
côté de Rome. Mon cœur est déchiré. Ce que j'aime est par ici , déjà 
bien loin, du côté de Xaples. Mes yeux ne le re verront plus; mes su- 
périeurs, qui ont la couronne de prince sur le front, me rappellent. 
Je vais partir avec eux pour Vienne. » Je reprends : « Vous aimez 
donc beaucoup celui qui est resté par ici?» Elle rougit. Je poursuis : 
« Que fait-il? quel est son état? » Elle répond : « Il peint. C'est un 
jeune artiste allemand qui voyage en Italie, y* — « Eh bien ! tout n'est 
pas perdu. S'il vous aime, il saura bien aller vous chercher en Alle- 
magne, et vous vous marierez ensemble. » Elle sourit. 

— Ah! che maravigliaf s'écrie le Carthaginois sortant du fossé. 
Che bel ponte f 

— Quoi 1 signor Français, disent les quatre voyageurs, vous n'avez 
pas bougé de la voiture ! Cette indifférence est incroyable. 

Ils se regardent entre eux d'un air moqueur. Comme ils allaient 
prendre mon indifférence pour de l'affectation, je me donne le 
plaisir de leur apprendre qu'en France nous avons plusieurs cen- 
taines de ponts en fer, et que sur le Rhône seulement on en voit 
quinze ou vingt, dont un, celui de ïarascoh, a plus d'un demi-mille 
italien de longueur. Là-dessus on m'accable de questions; on bat des 
mains, on se récrie, on admire, on envie la France, et je vois des 
larmes d'enthousiasme dans tous les yeux, ce qui flatte mon orgueil 
patriotique, vu la distance où je suis de mon pays. Ces mêmes gens 
qui avaient fait une halte si longue pour un petit pont, n'ont garde 
de bouger pour les belles ruines de l'aqueduc de Minturne, situé à 
la frontière du Latium. Il y avait quelques marais au bord de la 
route, des touffes de roseaux. Le pauvre Marius s'était plongé dans 
cette vase comme un lion cerné par les chasseurs. Un prestige sin- 
gulier s'attache toujours au héros malheureux. Marius ne valait pas 
mieux que Sylla. On le déteste maître de Rome; on sourit de pitié 



REVUE DE PARIS. 9 

en le voyant vieux et bouffi de vanité, les jambes gâtées par des 
varices, lutter aux jeux gymnastiques et faire rire la jeunesse à ses 
dépens. Mais dans les marais de Minturne, comme on l'aime! 
comme on tremble qu'il ne soit découvert! comme le cœur vous bat 
de joie lorsqu'il retrouve des partisans et qu'il rentre victorieux 
dans Rome.... pour s'y rendre plus odieux et plus méprisable qu'au- 
paravant! 

A midi nous nous reposons à Mola di Gaëta, sur la frontière du 
royaume de Naples. L'aubergiste prétend que Cicéron est mort pré- 
cisément devant sa porte, et, si on l'excitait par la contradiction, 
il vous dirait qu'il l'a secouru lui-même, et appellerait la servante en 
témoignage. On est libre à GaCte de se donner des impressions d'his- 
toire à propos d'Alphonse d'Aragon, de Charles-Quint et du conné- 
table de Bourbon, qui ont illustré cette place de guerre. Je fus 
séduit bien davantage par la vue de la pleine mer, les jardins de 
citronniers, et surtout par une bonne silhouette napolitaine, la der- 
nière que je devais voir et que je considérai avec attendrissement; 
c'était un of.Ocier de la garnison, en grande tenue, l'épée au côté, 
le shako à torsades sur la tête, les épaulettes d'argent bien brillantes, 
partant pour la campagne sur un petit àne, et tenant à deux mains 
un large parasol qui le préservait de l'ardeur du soleil. Pour qu'on 
s'avisât de remarquer son naïf équipage, il fallait qu'il vînt à Gaëte 
un de ces Français prétentieux qui aimeraient mieux mourir d'un 
érésypèle que de braver un semblant de ridicule. Le Napolitain 
s'embarrasse peu de ce qu'on pensera de lui en le regardant; il se 
met à son aise, et fait tout simplement ce qui lui convient. 

Nous laissons derrière nous Mola di GacHa, le tombeau de Cicéron 
et le village d'Itri. ?'«'ous passons le bourg de Fondi, renommé pour 
la beauté de ses femmes, et deux fois saccagé par les Turcs. Le cor- 
saire Earberousse, débarquant sur la plage voisine pendant une 
nuit, pilla la ville, massacra les habitans et enleva les jeunes filles, 
qu'il emmena en Afrique. Il n'avait pas tout pris, car on en voit en- 
core de fort belles. C'est à Fondi qu'on s'aperçoit du changement de 
territoire. Le sang de la Campanie disparaît de village en village. La 
taille des femmes devient plus élancée, la démarche plus grave, les 
yeux s'agrandissent, les nez sont plus longs, plus fins, et la régularité 
classique règne sur les visages moins noirs et moins animés. La pé- 
tulance s'éteint peu à peu; elle est remplacée par la majesté ro- 
maine. Le son de la voix est plus harmonieux, la parole plus lente; 
il n'y a plus de dialecte, et vous êtes étonm'' d'entendre des paysans. 



10 REVUE DE PARIS. 

des filles d'auberge et des facchini se servir de termes choisis. Vous 
les prendriez volontiers pour des grands seigneurs rejetés dans le 
peuple par des revers de fortune. 

On entre dans les états pontificaux par une route escarpée et pit- 
toresque. Notre voiturin passa sans accident le détroit si périlleux, 
il y a dix ans, des rochers de ïerracine. L'excellente raison pour 
laquelle le brigandage exerçait paisiblement ses droits , c'est que 
douaniers, postillons et habitans du pays, faisaient partie de la bande 
et touchaient leur part du butin. Le douanier visitait les bagages en 
conscience. S'il ne remarquait rien de précieux, on ne se dérangeait 
pas; mais lorsque l'examen des malles était satisfaisant, un courrier 
expédié par les chemins de traverse allait avertir les brigands; la 
voiture trouvait à qui parler en arrivant au défilé, puis on partageait 
en frères. Voilà comme il est agréable d'exercer l'état de voleur, à 
coup sûr et sans danger. Ne me parlez point de ces misérables écu- 
meurs de grands chemins, échappés des galères, qui arrêtent une 
diligence au risque de n'y rien trouver de bon; obHgés souvent, ne 
voulant que voler, de passer au rôle tragique d'assassins, embar- 
rassés de leur butin, traqués par une police incommode, tremblans 
devant l'ombre d'un gendarme, et finissant, dégoûtés d'un métier 
ruiné, par aimer mieux retourner au bagne que de mener une vie 
de terreurs perpétuelles. Tout le monde d'ailleurs n'est pas disposé 
à perdre son ame et à se corrompre en mauvaise compagnie. Le 
brigand français, depuis le seigneur Mandrin, a toujours été dégé- 
nérant; tandis qu'en Italie cela n'empêche pas d'exercer quelque hon- 
nête profession, de mériter l'estime pubhque, de donner l'exemple 
des vertus de famille, de faire son salut et de mourir en bon chré- 
tien. Cependant le métier paraît un peu gâté; les bandes sont dés- 
organisées pour le moment présent. Des maladroits ont dévaUsé des 
cardinaux, qui ont trouvé cela mauvais, et se sont étonnés à un se- 
cond passage de voir leurs vêlemens sur les épaules du douanier, et 
le postillon regarder l'heure avec leur montre. Cette exagération et 
cette légèreté devaient nécessairement amener une décadence dans 
l'industrie. Des mesures rigoureuses ont été prises par le gouverne- 
ment pontifical, et Terracine a perdu ainsi le plus assuré de ses 
revenus. On n'y vole plus en grand comme autrefois; mais pour 
s'entretenir la main, on se borne, faute de mieux, à l'escroquerie. 
Les camerieri d'auberges ramassent volontiers ce que le voyageur 
laisse traîner dans sa chambre, comme mouchoirs de poche, pièces 
diverses du nécessaire de toilette, pantoufles, casquettes et autres 



REVUE DE PARIS. 11 

menus objets. Si l'étranger réclanae, on paraît stupéfait de son audace; 
s'il insiste, on lui répond par un silence majestueux, en haussant les 
épaules avec un sourire de mépris qui dit clairement : 

■7- Il ose se plaindre pour unebagatelle, sans penser que nous l'au- 
rions dépouillé jusqu'il la chemise il y a dix ans! Dans quel temps 
vivons-nous! Allez, vous êtes tous des ingrats. 

On ne manque jamais à Terracine de mettre dans les chambres 
d'auberge des cuvettes fêlées dont on porte le prix sur la carte en 
vous soutenant en face que vous les avez brisées. Tous les voyageurs 
de notre voiturin se plaignaient à la fois de la grossièreté du men- 
songe. Je les engageai à payer de bonne grâce leurs cuvettes et à 
se donner le plaisir de les achever, ce qui produisit au départ un 
joli vacarme de pots cassés. Une indignation générale s'était soulevée 
à ce procédé inattendu, et notre conducteur, qui connaissait son 
monde, craignait une émeute contre nous. 

.Te ne sais pourquoi je m'étais construit dans l'imagination des 
Marais-Pontins d'un aspect sinistre, une voie artificielle représentant 
à l'œil la juste mesure du travail énorme qu'elle a dû coûter. Je 
cherchais un désert, des marques visibles de l'air pestilentiel. Au 
lieu de cela, je fus surpris de voir une route bordée d'acacias et de 
platanes, semblable à une avenue conduisant à quelque château de 
plaisance. D'un côté est un canal d'assainissement sur lequel descen- 
dent les bateaux chargés de joncs et de foin; de l'autre, des vaches 
qui paissent tranquillement. Partout une verdure fraîche relevée 
par le bleu foncé d'un ciel pur. Si le vctlurino ne nous avertissait 
pas qu'il ne faut point s'endormir sous peine de gagner les fièvres, 
on ne se croirait jamais au milieu de la malaria et d'une nature 
perfide. On voit bien qu'il n'y a pas d'habitation dans ces marais; 
mais on attribuerait volontiers leur abandon au manque d'esprit spé- 
culatif des gens du pays. 

Vers onze heures, le soleil avait pris une force terrible. L'abbé 
Otait son habit; le bon archiprètre lisait son bréviaire avec des ruis- 
seaux de sueur sur le visage, le médecin chassait les mouches avec 
son mouchoir, la jeune lectrice était devenue une rose pourpre, et 
je poussais des soupirs à fendre les montagnes. Le Carthaginois seul 
continuait à regarder le pays d'un air radieux. Peu à peu l'assoupis- 
sement s'emparait de la voiturée entière, et les têtes s'en allaient 
ballottant d'une épaule à l'autre. Don Giuseppc, le conducteur at- 
tentif, remarque le danger et entonne une chanson d'une voix de 
stentor; nous allions nous rendormir encore, lorsqu'il s'écrie : 



12 REVUE DE PARIS. 

— Que pensent vos seigneuries de ce sonnetto â^amore? 

Et il nous récite un sonnet de Pétrarque, puis un autre sonnet, 
puis un fragment des poésies de Monti. 

— Je pourrais, ajoute don Giuseppe, vous dire tout un chant de 
ia Gerusalemme liberata; mais \ Orlando furioso me réussit mieux , 
et je vais vous en déclamer quelques morceaux. 

Don Giuseppe avait une excellente prononciation , et récitait en 
Jiomme intelligent. Une fois à la tour des Trois-Ponts, où finissent 
les marais , il s'interrompit : 

— A présent, dit-il, vos seigneuries peuvent s'endormir, la ma- 
laria est passée. 

Sans vouloir faire tort aux conducteurs des messageries royales , 
je crois pouvoir affirmer qu'on trouverait peu de gens parmi eux 
aussi lettrés que le vetturino don Giuseppe. 

Velletri , l'ancienne capitale des Volsques , était devenue , sous les 
empereurs, un lieu de délices. Tibère, Caligula, Othon et d'autres 
encore l'avaient choisie pour y construire des maisons de campagne. 
Je n'ai pu découvrir ce qui a déterminé leur préférence. Le pays ma 
paru aride et peu séduisant. Il est de plus infesté par une quantité 
de reptiles. La ville est laide, malpropre, irrégulière; mais les vignes 
des environs ont le mérite de produire un vin que les lèvres d'un 
Français peuvent accepter, chose rare en Italie, où l'on est voué aux 
potions noires et sucrées. 

Les voyageurs ayant entendu la messe à Velletri, nous partons 
pour Albano, où nous arrivons comme les cloches sonnent les vêpres. 
La population se rendait en foule aux églises, non pas avec l'em- 
pressement des Napolitains, mais dans un ordre parfait. Nous étions 
au dimanche, et ce jour-là, on voit le peu de costumes nationaux 
qui restent encore en Italie. C'est surtout dans les environs de Rome 
que les habitans ont eu le bon esprit de garder leurs modes. Toutes 
les femmes d' Albano portent le corsage rouge, la chemise plissée, 
les manches justes et le jupon blanc. Le costume est pour beaucoup 
dans la grande réputation de leur beauté. Elles se prélassent en mar- 
chant, la tête haute, les épaules effacées, avec un air digne qui sied 
à leurs traits réguliers et sévères. En allant à l'église, le livre sous le 
bras, d'un pas grave et lent, elles semblent improviser un tableau de 
procession. 

Depuis Velletri, deux chevaux étant boiteux, et le troisième at- 
taqué du tétanos, nous nous cotisons pour prendre la poste. A la. 
sortie d'Albano, la route tourne brusquement sous une avenue d'ar- 



REVUE DE PARIS. 1^ 

jbres, on descend une côte rapide, et tout à coup nous découvrons 
la vaste plaine au bout de laquelle paraît le dôme de Saint-Pierre. 

— Voilà Rome ! s'écrie le Carthaginois. 

Et la voiturée entière bat des mains. Le coup d'œil général de 
cette étrange campagne est celui d'un cimetière de géans. La terre, 
«. trop fatiguée de gloire pour daigner produire, » comme l'a dit 
M""' de Staël, est d'une couleur cadavéreuse, et n'a point retrouvé 
cette vie nouvelle qu'elle reprend sur la lave même des volcans. Son 
rôle en ce monde est fini; elle attend que le reste du globe meure à 
son tour. On est entouré de débris. D'énormes fragmens d'aqueducs 
élèvent leurs arcades étroites et brisées. Des pans de murailles ont 
encore besoin d'un siècle ou deux avant de se laisser tomber, et 
demeurent suspendus en l'air dans une position problématique, 
ayant perdu leur appui. Quelques tombeaux, échappés à cent dé- 
sastres, sont encore debout. C'est par Albano et la voie Appia qu'il 
faut arriver pour apprécier l'antique banlieue de Rome. La route du 
nord par le pont Molle n'offre plus le même spectacle. 

Nous découvrons à l'horizon d'autres dômes auprès de celui de 
Saint-Pierre, le profll de Saint-Jean-de-Latran, nous montre des 
statues fantastiques et qui , de loin , ressemblent plus à des démons 
qu'à des saints. Auprès de cette église est une porte crénelée d'où 
partent les anciennes murailles de couleur sombre, comme si la pierre 
était calcinée par le soleil. Rome n'est plus un nom assez vieux pour 
de telles ruines; on croirait plutôt entrer à Jéricho. 

Le douanier nous avait arrêtés à la porte, et parlementait avec le 
vetturino; nous étions descendus pour jouir à notre aise du caractère 
rehgieux des débris qui nous entouraient. Tout à coup la jolie lectrice 
pousse un cri perçant et se précipite dans les bras d'un jeune homme. 
C'est le peintre allemand, arrivé la veille par le bateau h vapeur, et 
qui attendait son amie à la barrière de Rome, tandis qu'elle le pleu- 
rait à petites journées. Pour rien au monde je ne me serais refusé le 
plaisir de lui rappeler que je lui avais prédit le retour de son amant, 
et tout Français eût fait de même, à cause de notre prétention na- 
tionale à deviner, expliquer, comprendre et démontrer. Si un de 
nos oracles se réalise, fût-ce la prédiction de notre ruine, la satis- 
faction de l'amour-propre efface à moitié le revers; mais ce n'était 
pas le cas ici, puisque je n'étais point amoureux de la jolie lectrice. 
La demoiselle, au comble de ses vœux, sourit naïvement, nous 
donne avec effusion la poignée de main de l'adieu, et le jeune couple 
s'en va bras dessus bras dessous. 



14 REVUE DE PARIS. 

— OÙ veulent descendre vos seigneuries? demande le conducteur. 
Chacun avait son hôtel, excepté moi, qui ne savais où aller. Je 

consulte don Giuseppe. 

— Si votre seigneurie demeure plus de huit jours à Rome, dit-il, 
elle peut loger dans une maison meublée , rue Borgognona, près la 
place d'Espagne. 

Au bout d'une heure, j'étais installé dans une bonne chambre 
fraîche et bien close; à travers les persiennes, je remarque sous mes 
fenêtres un petit jardin, une fontaine d'eau vive, un gros figuier 
dont les feuilles velues sont à portée de la main; quelques plantes 
grimpantes s'étendent en zigzag sur la muraille. Il me semble que 
je connais cette maison , et pourtant je suis certain de ne l'avoir 
jamais vue, à moins que ce soit en rêve. A force de fouiller dans mes 
souvenirs, je me rappelle que Hoffmann, le charmant conteur alle- 
mand, dans son historiette de Salvator Rosa , fait descendre son 
héros rue Borgognona, qu'il décrit en peu de mots la maison, le 
vestibule obscur et frais , le jardinet avec son large figuier et ses 
plantes grimpantes. Évidemment Hoffmann, de retour à Berlin, 
mettant la scène d'un conte à Rome, s'est amusé à placer ses per- 
sonnages dans l'endroit qu'il avait habité lui-même. Plus de doute, 
je suis dans la maison d'Hoffmann, peut-être dans sa chambre. La 
mémoire est chose bonne, et mon idée a d'autant plus de vraisem- 
blance, que la rue Borgognona ne contient qu'une seule maison 
meublée, et si Hoffmann n'est point allé à Rome il a eu grand tort. 

Mais voici l'heure du riposo. Un silence profond règne sur la ville. 
Faisons comme tout le monde. Je me mets au lit et je m'endors, 
bercé par le chant lointain d'un rossignol et le murmure de la fon- 
taine, après avoir d'abord répété vingt fois : 

— Tu es à Rome; ceci est Rome. A ton réveil, tu seras encore 
dans Rome. 

Moquez-vous de moi si vous voulez; cela m'est bien indifférent. 



II. 



Le lendemain, à huit heures du matin, je déjeunais au Café Grec 
au milieu d'une bande d'artistes; car la ville des Césars est le rendez- 
vous de tout ce qui manie le pinceau en Europe. Les gouvernemens 
d'Allemagne et d'Angleterre envoient quelques pensionnaires; la 
rraijcc seule possède une académie organisée, dont le siège est au 



REVUE DE PARIS. 15 

palais Médicis. Des amateurs viennent encore s'installer à Rome pour 
y étudier. Que d'illusions dans ces jeunes têtes! comment ne pas se 
croire appelé à illustrer son nom parmi cette cohue de chefs-d'œuvre, 
si serrée qu'on en met jusque dans les antichambres? Le génie a 
jadis couru les rues à Rome, n'en reste-t-il donc plus? Pourquoi vous 
ou moi, nous tous, ne ferions-nous pas aussi des tableaux admira- 
bles? En vérité je n'en vois pas de raison. On dresse des échafau- 
dages, on copie, on étudie, on essaie. Cette ardeur est noble et cette 
ambition respectable; mais hélas! un jour arrive où on comprend 
enfin que le don de la peinture ne se ramasse point, même sur les 
pavés de Rome. En attendant qu'ils deviennent des maîtres, les 
jeunes artistes se donnent le plaisir de porter des costumes en har- 
monie avec le genre auquel ils prétendent. A Paris ou à Londres, on 
n'oserait pas s'habiller comme un portrait du Titien ou de Rubens. 
En pays étranger, tout est permis. Vous voyez à chaque pas des jus- 
taucorps de velours, des chapeaux à larges bords, des manches 
ornées de crevés de satin blanc. Vous vous croisez avec Van-Dyck 
en personne; regardez Nicolas Poussin qui lit le journal; voici là-bas 
Velasquez qui s'avance; Guido Reni allume son cigare au vôtre. Ces 
rencontres vous flattent, et d'ailleurs cette variété dans les toilettes 
anime singulièrement les cafés et les promenades. 

Un mouvement considérable règne de la porte du Peuple à l'extré- 
mité du Corso, sur la place d'Espagne et dans la rue des Condotti; 
mais si vous parcourez les quartiers lointains, vous tombez dans de 
véritables déserts, des séries de ruines, des ronces, des arbustes 
poussés au milieu des murailles écroulées, des ruelles silencieuses 
où le bruit de vos pns éveille en vous un sentiment profond de soli- 
tude et de mélancolie. Cela n'a rien d'étonnant si on songe à la dis- 
proportion qui existe entre l'étendue de la ville et le nombre de ses 
habitans. Pendaiît les premiers jours, vous aurez de la peine à sur- 
monter votre tristesse; mais pour de l'ennui, vous n'en éprouverez 
pas. Bientôt un certain charme répandu sur ces grands débris, un 
ordre entier de sensations inconnues jusqu'alors, vous font peu à 
peu une vie nouvelle, et vous ne pouvez prévoir à quel point ce 
monde nouveau vous captivera. Vous sentirez en vous deux hommes : 
celui de Rome et celui qui u vécu partout ailleurs. Cette impression 
s'augmentera de jour en jour, par le seul avantage du présent sur le 
passé. Défiez-vous de cette vénérable capitale. Ce n'est pas, comme 
Palerme, une odalisque voluptueuse qui vous enivre et s'empare de 
vos sens; ni, comme Naples, une coquette séduisante, tour à tour 



16 REVUE DE PARIS. 

gaie, langoureuse ou babillarde. C'est une beauté sur le retour, qui 
ne vous trouble pas, vous élève l'esprit, parle sans cesse à votre ima- 
gination , et vous fait insensiblement un besoin de sa compagnie , 
habitude impérieuse à laquelle vous ne pouvez plus vous soustraire. 
Quand on se prend de passion pour ces beautés-là, il n'y a plus de 
raison pour que le feu s'éteigne jamais. J'ai vu à Rome un Anglais, 
parti de Londres à l'âge de vingt ans avec l'intention de consacrer 
six mois au voyage obligé en Italie. Il a maintenant soixante ans, et 
il se promet encore d'achever sa tournée quand il sera rassasié du 
séjour de Rome. J'avais déjà vu souvent en France de jeunes artistes 
qui parlaient de Rome avec attendrissement comme d'une ancienne 
amie à laquelle on les avait arrachés par force. C'est ordinairement 
au bout de deux ou trois mois qu'en est subjugué. Passé cela, si la 
passion ne se déclare point, on ne court pas grand risque. 

L'un des charmes les plus agréables des rues de Rome, c'est la 
quantité prodigieuse d'eau vive qui jaillit en cascades ou en gerbes 
au milieu des places, murmure sous les vestibules, et sort de toutes 
murailles. Les acquajoli, établissant leurs boutiques volantes autour 
des bassins et laissant leurs verres en permanence sous les chutes 
d'eau, vous offrent des rafraîchissemens d'une propreté et d'une lim- 
pidité fort engageantes. Les centimètres cubes ne sont pas comptés 
comme chez nous , et l'eau ne coule pas à heure fixe pour être en- 
suite arrêtée par économie. La fontaine Pauline fournit des nappes 
épaisses comme la chute d'une rivière et se subdivise dans les canaux 
qui vont de maison en maison. Celle de Trevi et beaucoup d'autres 
se répandent dans les ruisseaux avec une prodigalité fort utile à la 
salubrité de la ville. Trois aqueducs suffisent à cet énorme mouve- 
ment, et on peut se figurer ce qu'était l'ancienne Rome lorsque qua- 
torze aqueducs pareils fonctionnaient à la fois. 

S'il fallait passer en revue les monumens antiques de Rome, ceux 
du moyen-âge et de la renaissance, les musées et les galeries, la 
seule liste des noms formerait un gros volume. Pendant quarante 
jours j'ai visité chaque matin plusieurs monumens et au moins une 
galerie de tableaux, et je suis parti sans avoir tout vu; aussi le lec- 
teur, dont je n'ai point envie de faire l'éducation, ne doit pas craindre 
que je l'embarque dans une tournée d'exploration au terme de la- 
quelle nous n'arriverions jamais. Je lui demanderai seulement la 
permission de citer trois ou quatre morceaux qui m'ont particuliè- 
remciit frappé pour des raisons qui ne sont pas dans les catalogues. 

j^i l'on veut se rendre compte de la grandeur de l'église de Saint- 



REVUE DE PARIS. 17 

Pierre, il faut monter au moins sur la plate-forme, dont la largeur 
est telle qu'on s'y croirait dans une immense place publique. Un 
mulet, destiné au service du nettoiement, existe là-haut avec sa 
charrette, et on lui a construit dans un coin une remise et une 
t'curie. La pauvre bête mourra suspendue h quelques centaines de 
pieds au-dessus du sol, et, si elle comprend sa position, elle doit 
penser que les hommes sont de méchans et bizarres animaux. En 
admirant la forme de la coupole dont Michel-Ange a tracé le dessin 
sur les plans corrigés de Bramante et de Sangallo , je me rappelais 
une des plus jolies lettres de Diderot à M"'' Yoland, où il est ques- 
tion de ce chef-d'œuvre d'architecture. Dans sa lettre, le grand en- 
cyclopédiste traite des instincts innés et de leur développement par 
l'effet de l'expérience, et il dépense autant de verve et de profon- 
deur pour amuser un instant sa maîtresse que s'il s'agissait de dé- 
montrer un point de philosophie à tous les savans de la maison 
holbachique. Afin d'expliquer comment il entend l'exercice du génie 
et comment les instincts se manifestent, Diderot affirme que Michel- 
x\nge, préoccupé par l'idée de donner à sa coupole la courbe la plus 
élégante possible, trouve en même temps, et comme malgré lui , la 
courbe de plus grande solidité. Là-dessus l'improvisateur, emporté 
par la fougue de son imagination, part au galop et construit tout un 
système. Rien n'est plus ingénieux que ses aperçus, que ce tableau 
qui nous montre Michel-Ange dominé par un instinct, obéissant du 
même coup à un autre instinct différent; on voit ces deux génies si 
opposés, celui de la fantaisie et celui des mathématiques se rencon- 
trant dans la même cervelle et s'accordant ensemble sur le papier 
pour produire un chef-d'œuvre d'architecture qui soit en même 
temps le monument le plus durable. On ne peut rien trouver de plus 
séduisant, et assurément M"'' Voland, subjuguée comme le lecteur 
par l'éloquence de Diderot, n'a pas eu un moment de doute ni d'hé- 
sitation. Elle n'a pas même songé à dire comme le second médecin 
de Pourceaugnac : Et quand ce ne serait pas la ligne de plus grande 
solidité, il faudrait qu'elle le devînt pour la beauté du raisonnement. 
Cependant, après avoir tourné autour de la coupole, circulé dans les 
escaliers et monté jusque dans la boule de cuivre, j'aperçois des ou- 
vriers, de