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Full text of "Valentine de Milan, Duchesse D'Orléans. Avec un portrait"

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VALEMTIME DE MILAN 

DUCHESSE D'ORLÉANS 



■m^ 




HOXORK BOXXKT, PRIEUR I)K SALOX, 

PRÉSEXTK UX DE SES OUVRAGES A LA DUCHESSE D'ORLÉAXS 

(^Dessia de la fin du XIV* siècle.) 



EMILE COLLAS 



mENTlE DE MILAN 



DUCHESSE D'ORLEANS 



Avec un portrait 



Deuxième édition 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT kt G'% ïiMPRlMEURS-ÉDITElRS 

8, RUE GARANCIÈRE 6* 

1911 

Tous droits réservés 




3)c 

(0 



Droits de reproduction et de traduction réservés 
pour tous pays. 



PREFACE 



Tout le monde connaît le nom de Valentine de Milan. Per- 
sonne ou à peu près ne connaît son histoire. 

On sait l'énergie indomptable avec laquelle la duchesse 
d'Orléans réclama le châtiment de l'assassin de son mari. On 
ne sait en général guère autre chose de sa vie, si ce n'est la 
mélancolique devise de sa dernière année : a Rien ne m'est 
plus ! Plus ne m'est rien ! 11 

Sa beauté, ses malheurs, son courage ont ému les histo- 
riens. Tous ceux qui ont raconté les temps où elle vécut lui 
ont consacré quelques phrases d'admiration. Mais ils s'en 
sont tenus là : son histoire n'a pas été écrite. 

Cette histoire que l'on n'avait pas faite, j'ai essayé de la 
donner en ce volume. J'ai utilisé les travaux publiés et les 
manuscrits conservés dans nos archives et dans nos biblio- 
thèques, les œuvres imprimées et les documents inédits. 

Je crois avoir écrit ce livre avec la conscience et l'impartia- 
lité qu'exige l'histoire et sans lesquelles elle ne serait plus 
rhistoire, mais la légende ou le roman. 

Tout n'est pas également établi dans ce que les chroni- 
queurs nous ont dit de la duchesse d'Orléans ou dans ce qu'il 
nous est possible de conclure des documents de son époque. 

a 



II VALENTINE DE MILAN 

J'ai indiqué, je le pense, le caractère de certitude ou de 
simple probabilité de chacun des faits dont j'ai eu à m'oc- 
cuper. 

Le temps où vécut Valentine de Milan présente un singu- 
gulier intérêt. Les lamentables catastrophes de la fin du 
règne de Charles VI se préparent sans doute. Mais, d'un 
autre côté, ce temps est comme la préface de l'histoire 
moderne. La fin du quatorzième siècle est aussi la fin du 
moyen âge. Je dirais que ce fut a une période de transition « , 
si ce mot ne pouvait en réalité caractériser tous les instants de 
la vie d'un peuple. Seulement ici, le changement est plus 
marqué qu'à d'autres époques. Les grands féodaux, qui avaient 
usurpé ou soumis par la force les provinces où s'étendit leur 
puissance, ont disparu. Ils ont été remplacés par les fils, les 
frères ou les cousins du roi auxquels ces provinces ont 
été concédées au simple titre d'apanages. Ces " royaux de 
France « essaieront vainement de reconstituer la féodalité 
d'autrefois. Ils échoueront dans leur tentative devant les 
forces nouvelles qui ont germé sur notre sol : la royauté, la 
bourgeoisie, le Parlement, le Chàtelet, la justice régulière, 
bientôt l'armée permanente... On va entrer, après l'époque 
confuse et agitée du moyen âge, dans les temps plus ordonnés 
qui précédèrent et préparèrent ceux où nous vivons. 

Et par combien de caractères cependant les temps dont il 
s'agit en ce volume tiennent encore à ceux du moyen âge! 
Nous en trouverons bien des preuves au cours de ce récit. 
Aucune n'est plus frappante que cette croyance aux sorciers 
et à leurs maléfices que les emiemis de Valentine exploitè- 
rent si étrangement contre elle. 

Je n'ai pas eu, dans le cadre restreint où devait se renfer- 
mer mon travail, à étudier la transformation politique et 
sociale qui s'accomplit à l'époque où vécurent le duc et la 



PRÉFACE m 

duchesse d'Orléans. J'ai voulu seulement la signaler ici. 
Mais on trouvera, au cours de la vie de Valentine, plus d'un 
fait qui en sera la conséquence et comme une révélation. 

Valentine participa d'ailleurs, presque inconsciemment 
sans doute, comme il arrive d'ordinaire, à cette transformation. 
Louis d'Orléans et elle, par la douceur de leurs mœurs, par 
la justice de leur autorité, par le raffinement de leurs goûts, 
par la culture de leur esprit, furent des temps qui venaient 
bien plus que de ceux qui les avaient précédés. Ils ne sont 
assurément pas les seuls parmi les princes du commencement 
du quinzième siècle, mêlés à l'évolution qui s'accomplissait 
dans les esprits et dans les faits; mais ils furent de ceux-là et 
ils aidèrent à cette évolution. Je me suis efforcé d'y recon- 
naître et d'y marquer leur rôle. 

A étudier la vie de Valentine de Milan, la pensée s'attache, 
ce me semble, avec un intérêt passionné à cette jeune fille, 
venue en France pour y prendre place dans la famille royale, 
pour y accomplir une destinée que tout annonce si enviable 
et si brillante et qui doit être en réalité si triste et si sombre, 
— à cette jeune femme qui reste pure, digne et fière au 
milieu des corruptions d'alentour, et à laquelle cependant la 
calomnie s'attaquera, que l'envie et la haine persécuteront, 
que le malheur poursuivra, mais dont rien, jusqu'au dernier 
jour, ne pourra intimider la volonté résolue, ni abattre le 
vaillant cœur. 

Sa figure est l'une des plus séduisantes de notre histoire. 
J'ai simplement essayé de la faire mieux connaître. 



YALENTINE DE MILAN 



CHAPITRE IMIKMIKK 

f/ariuvkk a pahis 

Los f('tcs des 22, 23 et 24 août l.'iSl); rcnlrôe à Paris de la icmiio Isaheaii et 
de Valcntine Visconti; la marche du eorlèjje do Saint-Denis à Nolre-Daou!, 
nobles spectacles et réjouissances populaires; Cliarl(;s VI battu pur les ser- 
<{ents; du haut d'une tour de \otre-I)anie an pont Saint-Michel. — I,o cou- 
ronnement de la reine. — Le sacre. — I{an(|uet royal; l'assaut d'!li<m; h; 
festin interrompu. — Les présents de la ville de l'aris à Vaienline. — Hais 
et joutes. 

Le 22 août 1380, un dimauclu;, la population (!<; I*ari.s était 
en fête. Les rues de la ville étaient majpifiquemcnt décorées, 
tapissées, et parfois même couvertes de tentures élégantes on 
somptueuses. Sci^jneurs et nobles dames, maj]istrats, bourgeois 
de tout ran<{ et de toute fortune, pauvres jjens, pour un jour 
oublieux de leur misère. Français de Paris ou des provinces, 
étraufjers venus de contrées lointaines, bommes (;n ricbes cos- 
tumes, femmes en brillants atours, pauvres couverts de l'unique 
vêtement qu'ils possédaient, tout ce monde disparate, animé, 
bruyant, se querellant parfois, s'étendait et se pressait le lon«j 
des mes qui, de la porte Saint-Denis conduisiîut à iVotre-Darne et, 
en dehors des murs, sur le cfu-min (\r l'abbaye de Saint-Denis. 

(Vêtait le jour où la reine de France, Isabeau de Bavière et 
sa belle-Sdîur, Valentine Visconti, duchesse d(! 'l'ouraine, la 
jeune épouse d«i frère du roi, faisaient leur entrée solennelh; 
dans la bonne ville de Paris. Ensuite devaient avoir lieu le cou- 
ronnement et le sacre d'Isabeau. 

1 



2 VALENTINE DE MILAM 

La cérémonie de l'entrée avait été résolue et organisée en 
l'honneur de toutes deux, la reine et la princesse (1). 

Isabeau était mariée depuis quatre ans déjà. Si elle n'avait 
point été encore reçue solennellement à Paris, elle y était cepen- 
dant venue et y avait séjourné à plusieurs reprises. Beaucoup 
de Parisiens l'avaient vue, soit dans leur ville, soit dans les 
environs, où elle résidait d'ordinaire, à Vincennes, à Mantes ou 
à Creil. 

Il en était tout autrement de Valentine. Celle-ci, arrivant 
d'Italie, venait, cinq jours auparavant, d'épouser, à Melun, en 
présence de Charles VI et d' Isabeau, le duc Louis de Tou- 
raine. Valentine était belle et gracieuse, elle avait dix-huit ans, 
elle était inconnue de tous... La curiosité de la foule amassée le 
long du parcours du cortège devait se diriger vers elle, pour le 
moins autant que vers sa royale belle-sœur. 

Le roi avait voulu que la fcte fût magnifique. Il avait fait 
inviter les Parisiens à décorer leurs rues d'une manière digne 
de la grandeur des personnages qui devaient les parcourir. Il 
avait envoyé par tout le royaume, et aussi en Angleterre et en 
Allemagne, des messagers et des hérauts annoncer les grandes 
journées qui se préparaient. Les bannis, les gens qui avaient fui 
par crainte de la justice devaient être amnistiés. On juge s'il fut 
répondu à ces divers appels. De France et de l'étranger vinrent 
des seigneurs et des dames de haut parage. Il arriva aussi une 
foule de malandrins, voleurs et assassins, bandits de toute 
espèce, enchantés de l'impunité accordée à leurs méfaits de 
jadis, et prêts à en accomplir de nouveaux. Jamais on ne coupa 
plus de bourses à Paris qu'en ces circonstances solennelles. 

(1) Les comptes d'ArnouI Boicher, argentier du roi, portent que Charles Via 
ordonné que l'or de certains bijoux fût fondu, les pierres devant en être em- 
ployées à créer d'autres bijoux et à orner des ' habis que le roy, mon dit sei- 
gneur, a ordonnez à luy estre faiz pour la feste de la venue de la Iloyne et de 
Madame de Thouraine. « Archives nationales, KK. 20 : 14. — V. aussi lîibl. 
nat. Mss. lat. 14CG9 : 101 verso et Mss. fr. Collection de Bourgogne, t. XXI ; 
21 (plusieurs passages des comptes des ducs de Bourgogne). — V. encore la 
C iironograjyhia regum francorum, t. III, p. 96. 



L'ARRIVEE A PARIS 3 

Saint-Denis était le lieu choisi pour la réunion de la Cour. La 
reine s'y était installée le 20 août. Le lendemain et dans la 
matinée du dimanche, 22, les princes, les princesses, les sei- 
gneurs et les dames qui devaient l'accompagner, la rejoignirent. 
Tout ce monde était vêtu d'étoffes splendides, paré de joyaux du 
plus grand prix. Il avait été fait à cette occasion des dépenses 
inouïes. On était alors, du reste, au moment le plus prospère 
du règne de Charles VI. La France et l'Angleterre avaient con- 
clu une trêve : la guerre de Cent ans se trouvait interrompue. 
Un certain ordre politique et financier régnait dans le pays. Les 
anciens conseillers de Charles V, rappelés au pouvoir, s'effor- 
çaient, sans y parvenir toujours, de faire revivre dans quelque 
mesure la politique de ce prince. 

Le cortège ne fut point formé de bonne heure. Il était midi 
lorsque la reine quitta l'abbaye de Saint-Denis (1). Isabeau por- 
tait un manteau de velours azur, semé de fleurs de lis d'or. Ce 
manteau avait été acheté par elle à la duchesse Blanche d'Or- 
léans, veuve d'un frère du roi Jean le Bon et sans doute était 
d'un merveilleux travail, car la reine le paya quatre cent quatre- 
vingt-cinq livres parisis (2). Se trouvant enceinte, — cela lui 
arriva souvent : elle donna douze enfants à son époux, — 

(1) Sur ces fêtes, voir : Archives nationales, KK. 20 : 6-76 et 99-111; 
registres du Parlement, X'" 1474 : 326; Fuoissarï, Chroniques, liv. IV, chap. i"; 
Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. vu; Jouvevel des Ursi.vs, 
Histoire de Charles VI, année 1389; Guillaume Coiisixot, Geste des nobles, 
chap. XLVi ; E. Pktit, Itinéraire des ducs de Bourgogne, p. 213 et 529-530; 
H. Legraxd, Paris en 1380 avec plan. — L'entrée dTsabeau et de Valcn- 
tine a été plusieurs fois racontée d'après tout ou partie de ces documents, 
notamment par M. Marcel Tuibault, dans son remarquable ouvrage Isabeau de 
Bavière, reine de France, œuvre à la fois érudite et littéraire, qui fît connaîti'e, il 
y a quelques années, le nom de ce jeune savant enlevé par une mort prématurée 
à la science historique, en 1908. 

(2) Extrait du compte des dépenses relatives aux fêtes de l'entrée (Archives 
nationales, KK. 20 : 10 v") : " Pour paier à Mme la duchesse d'Orléans, pour 
une chappe de veloux azur alexandrin, brodée à fleurs de lis... achetée d'elle 
pour vestir la roine à la dicte feste de sa venue à Paris... « Il s'agit évidem- 
ment de la duchesse Blanche, car Valentine ne fut duchesse d'Orléans qu'à partir 
de 1392. 



U VALEXTIXE DE MILAN 

Isabeau était dans une litière richement ornée. Autour de cette 
litière et de celles qui suivaient, s'avançaient à cheval les 
princes du sang de France, le duc de Touraine, frère du roi, ses 
oncles, les ducs de Bourbon, de Berry, et Philippe le Hardi, 
duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de la Marche, mes- 
sire Pierre de Navarre. Derrière la reine, les duchesses de Tou- 
raine, de Berry, de Bourgogne, la comtesse de Nevers, belle- 
fille de celle-ci, la duchesse de Bar (1), Mme de Coucy (2), 
Mlle d'Harcourt, puis une foule de dames et de damoiselles 
venaient suivant leur rang et leur situation, la plupart dans des 
litières ou des chars élégamment peints et décorés. La d^ichesse 
de Touraine n'était ni en litière ni dans un char : elle montait 
un palefroi richement harnaché. « C'était, a écrit Froissart, 
pour lui différer des autres (3) . " Dans ce simple mot du chro- 
niqueur, qui avoue un peu plus loin que d'autres dames mon- 
taient également des palefrois, on trouve déjà un indice de la 
façon haineuse dont il parlera toujours de Valentine. 

On prend le chemin de Paris. Mais il faudra souvent s'arrê- 
ter. A peine a-t-on quitté l'abbaye que retentit l'acclamation de 
joie des foules de ce temps : Noël! Noël! et ce cri ne cessera 
désormais de saluer le passage du cortège jusqu'aux derniers 
moments de la journée. 

A la sortie de Saint-Denis, s'élève sur la gauche la chapelle 
de Saint-Quentin. Un groupe considérable de seigneurs étrangers, 
à la tête desquels on voit le duc de Lorraine et le comte d'Ostre- 
van (4), présente ses hommages et se joint au cortège. Plus 
loin, douze cents riches bourgeois parisiens viennent offrir leiiis 
souhaits de bienvenue. Ils sont à cheval, « parés et vêtus tous 

(1) Marie, fille du roi Jean. 

(2) Isabelle de Lorraine, femme d'f.ngiierrand VU, le dernier des sires de 
Couey. 

(3) Chroniques, liv. IV, cliap. l*'^ 

(i) (luillaume de Bavière, comte d'Ostrevan, plus tard comte de Hainaut et de 
Hollande, avait épousé en 1385 Marguerite de Bourgogne, fille de Philippe le 
Hardi. Le même jour, Jean de Nevers, fils de Philippe Je Hardi, avait épousé 
Marguerite de Hainaut, sœur de Guillaume, 



l'arrivée a paris 5 

d'un parement de gonnes de baudequin vert et vermeil (1) » . Le 
baiidequin était une étoffe tissée de fils d'or et de soie. Jean Jou- 
vcncl, garde de la prévôté des marchands, parle en leur nom. 
Puis voici les officiers et les serviteurs de la maison du roi : ils 
sont vêtus de rose; des musiciens les accompagnent et font 
entendre un harmonieux concert. 

A mesure que l'on avance, le cortège grossit. Tous ceux qui 
sont venus rendre hommage à Isabeau et à Valentiue les suivent 
et vont pénétrer après elles dans Paris. Et ce n'est pas seulement 
derrière le cortège royal que la foule s'entasse et se presse. 11 en 
est de même en avant : les sergents d'armes, les officiers du roi 
ont une peine extrême à refouler le peuple des deux côtés du 
chemin, à maintenir une voie ouverte devant la litière de la 
reine, à empêcher les bousculades et les batailles. 

On entre dans Paris, après avoir découvert les chars, par la 
porte Saint-Denis qui fait partie de l'enceinte bâtie naguère par 
le roi Charles V, porte fortifiée de tourelles et gardée par un 
double pont-levis (2). Là, un curieux spectacle attend la reine. 
Au-dessus d'elle sont figurés le ciel et les étoiles et, dans le ciel, 
une foule de jeunes enfants, représentant des auges, chantent 
de leurs douces voix. Puis, à côté de cet idéal, presque du 
réalisme : la Vierge tient l'Enfant Jésus dans ses bras, mais un 
Enfant Jésus qui s'épanouit fort en jouant d'un moulinet fait 
d'une très grosse noix. 

La porte passée, c'est la grande rue Saint-Denis qui va jus- 
qu'au Chàtelet, l'une des plus anciennes rues de Paris, une des 
plus populeuses et des plus vivantes, alors comme aujourd'hui. 
Une miniature qui orne un des manuscrits de Froissart nous 
a conservé, à côté des descriptions écrites, le souvenir de cette 
journée. La peinture, qui date d'ailleurs du quinzième siècle, 
n'est pas tout à fait conforme aux récits. On y voit, représentées 
avec toute la maladresse artistique de l'époque, la reine et les 

(1) Froiss/vut, Chroniques, liv. IV, chap. i". 

(2) Cette porte Saint-Denis était située vers l'extrémité de notre rue actuelle 
d'Aboukir. (Lkgraxd, Paris en 1380, p. 04.) 



6 VALENTINE DE MILAN 

princesses, non pas en litière, mais à cheval. Isabcau calvalcade 
sous un dais que soutiennent des pages. Des cavaliers, les 
princes du sang royal, la précèdent. Derrière la reine, un 
groupe de princesses à cheval, dont Tune, celle qui marche en 
avant, a sans doute la prétention de représenter Valentine. La 
foule regarde avec avidité ce spectacle, mais elle le contemple 
des maisons, non pas de la rue. Celle qui encombrait toutes les 
voies suivies par le cortège eût sans doute gêné l'artiste et Teût 
empêché de donner aux princes et aux princesses, aux cavaliers 
et aux pages, la place en vue qu'il leur destinait. Aussi Ta-t-il 
purement et simplement supprimée. Dans les maisons, en 
revanche, les spectateurs sont nombreux. Il y en a partout. Il y 
a des gens aux fenêtres et des gens sur les toits. Dans toutes les 
petites ouvertures des logis, on voit s'encadrer des figures de 
femmes; un vieil homme aussi curieux qu'une jeune femme 
apparaît à une lucarne... 

Guillebert de Metz, qui nous a laissé une description du Paris 
de Charles VI, prétend que cent vingt mille personnes à cheval 
reçurent et accompagnèrent la reine. Il y a là une des exagéra- 
tions habituelles aux écrivains de ce temps quand ils veulent 
faire de la statistique. Mais de son dire, si invraisemblable qu'il 
soit, résulte bien l'indication d'une foule énorme assistant à 
l'entrée d'Isabeau. Des rues étroites et innombrables que ren- 
fermait Paris, de leurs maisons serrées e pressées les unes contre 
les autres, est descendue vers le centre une masse de gens dont 
le nombre a frappé l'imagination des contemporains. Il y avait 
assurément plus de cent vingt mille personnes, mais la plupart 
à pied, ne faisant point partie du cortège, l'attendant le long des 
rues, puis s'engouffrant à sa suite dans celles qui lui restaient à 
parcourir. 

Dans la rue Saint-Denis, les arrêts se succèdent. 

On rencontre d'abord une fontaine, couverte d'un drap 
d'azur, semé de fleurs de lis d'or : l'eau s'y trouve remplacée 
par d'excellents vins. Autour de la fontaine, des jeunes filles 
merveilleusement parées, leurs beaux cheveux couverts de cha- 



L'ARRIVEE A PARIS 7 

peaux dorés, chantent et dans des hanaps d'or — ou dorés — 
donnent à boire à tous ceux qui le leur demandent. Plus loin 
devant Thôpital de la Trinité, en face de la rue Saint-Sauveur, 
c'est un spectacle bien différent. Sur un échafaud s'élève un cas- 
tel au bas duquel des chevaliers croisés combattent les Infidèles. 
Au-dessus, le roi de France siège au milieu des douze pairs. Et 
voici que, au moment où la reine se trouve devant l'échafaud, 
un personnage qui représente le roi Richard Cœur de Lion s'ap- 
proche du roi de France et lui demande la permission de pour- 
fendre les Infidèles : le roi n'a garde de refuser; Richard et ses 
compagnons s'élancent, les Sarrazins se défendent de leur 
mieux. C'est une vraie bataille qui suscite, de la part du cor- 
tège royal comme du peuple, une joie enthousiaste et bruyante. 
On se remet en marche. A la seconde porte Saint-Denis, celle 
de l'enceinte bâtie jadis par Philippe-Auguste (1), comme à la 
première, c'est un ciel étoile avec des anges qui chantent. Mais 
de plus on y voit Dieu lui-même, Père, Fils et Saint-Esprit. Et 
lorsque la reine passe sous ce ciel, la porte du Paradis s'ouvre 
au-dessus de sa tête, deux anges en sortent et en descendent. Ils 
tiennent en leurs mains une couronne d'or et de pierres pré- 
cieuses : ils la posent avec précaution sur la tête d'Isabeau et ils 
chantent : 

" Dame enclose entre fleur de lys, 
« Roine estes vous de Paris, 
« De France et de tous pays... 
u Nous en râlions en Paradis ! » 

Et il s'en vont en effet, ils remontent au ciel, — grâce à un in- 
génieux appareil. 

Voici que l'on est maintenant à la dernière partie de la rue 
Saint-Denis, celle qui approche du Chàtelet. On jette encore un 
coup d'œil sur cette grande voie, couverte de riches étoffes et 

(1) Cette seconde porte Saint-Denis se trouvait près de l'impasse des Peintres, 
au point où se rencontrent aujourd'hui les rues aux Ours et Turbigo. (Le Roix dk 
Li.xcY, Paris et ses historiens, p. 228.) 



8 VALENTINK DE MILAM 

dont les façades des maisons disparaissent sous de somptueuses 
tapisseries. Le Chàtelet s'élève devant le cortège (1). Mais la 
vieille forteresse, le sombre tribunal où se rendent tant de ri- 
goureux arrêts, la j)iison si redoutée du populaire et parfois des 
^{enlilsbommes, le Chàtelet s'est pour un jour adouci et déguisé. 
On \a y donner une représentation théâtrale, quelque chose 
comme des tableaux vivants. A la porte, s'élève un lit « paré et 
ordonné et encourtiné aussi richement de toutes choses comme 
pour la chambre du roi (:2) '^ . C'est un « lit de justice " et, dans ce 
lit est couchée « Madame Sainte-Anne " . La chose paraît peut- 
être aujourd'hui un peu bizarre : elle ravit nos bons ancêtres de 
1389. D'ailleurs, ce n'est pas tout. Autour du lit, il y a un bois, 
— une forêt, — où courent des lièvres et des lapins, et au-des- 
sus duquel volettent des oisillons. Tout à coup un grand cerf 
blanc sort du bois. Il est poursuivi par un aigle et un lion, 
u faits très proprement « , assure Froissart. Ils l'approchent, ils 
vont le déchirer. Mais le cerf se précipite auprès du lit de jus- 
tice... Et pour justifier cette heureuse inspiration, on voit sortir 
du bois douze jeunes « pucelles » tenant en leurs mains des 
épées nues : elles se jettent devant l'aigle et le lion, les mena- 
cent, défendent le cerf et le sauvent... Ainsi la justice dompte le 
fort et protège le faible, — ainsi du moins en doit-il être. 

Vers ce moment, il advint un incident que le noble cortège 
ne remarqua pas, mais que l'on connut le soir. Le roi avait ré- 
solu d'aller voir passer la reine. Le moment venu, la marche 
commencée, il dit au sire de Savoisy, grand maître de l'hôtel de 
la reine : " Savoisy, il faut que tu montes sur mon bon cheval. 
Je monterai derrière toi. Nous nous vêtirons de telle sorte que 
personne ne nous reconnaîtra et nous irons voir l'entrée de la 
reine ma femme! » Savoisy, pensant qu'il pourrait bien dans 
cette aventure survenir quelque chose de fâcheux, fît ce qu'il put 
pour détourner le roi de son dessein. Mais il n'y parvint pas et il 

(1) Aujourd'hui, place du Chàtelet et environs. On peut voir un plan du Chàte- 
let sur la façade du bâtiment oii est installée la chambre des notaires. 

(2) FuoissAUT, Chroniques, liv. IV, chap. f^. 



L'ARRIVÉE A PARIS 9 

lui fallut en passer par la fantaisie de son maître. Tous deux se 
déguisèrent donc du mieux qu'ils purent et ils enfourchèrent le 
bon cheval du roi, Savoisy devant et Ghailes derrière lui. Il 
c'iait assez de mode en ce temps de monter ainsi à deux, lis 
allèrent voir le cortège en divers endroits et enfin au Chàtelet 
où la foule était plus compacte que nulle part ailleurs pour con- 
templer sainte Anne dans son lit, le cerf, le lion et les pucelles. 
Xaturellement Savoisy essaya de fendre cette foule et de s'avan- 
cer le plus possihle vers le cortège. Mais il y avait tout juste à 
cet endroit d'innombrables sergents armés de petits bâtons dont 
ils frappaient de côté et d'autre, quelquefois très fort, pour dé- 
fendre le chemin du cortège. Et Savoisy et le roi s'avancèrent 
tant et si près que les sergents, ne les connaissant pas, les frap- 
pèrent à leur tour. Charles reçut des coups sur les épaules et 
supporta force horions. Il ne s'en fâcha point, étant venu les 
chercher. Le soir, la chose était connue, contée par le roi lui- 
même et, devant les dames et les demoiselles de la Cour, il en lit 
le sujet de mille plaisanteries (1). 

Cependant on allait arriver au but de cette marche à travers la 
ville, à Notre-Dame où devait avoir lieu le couronnement. On 
est au Grand-Pont — notre Pont-au-Change — si vivant, si 
populaire dans le Paris d'autrefois. On disait vers 1400 qu'il 
était si fréquenté qu'à aucun moment de la journée, on ne man- 
quait d'y trouver à la fois un moine, une fille et un cheval. Là, 
un troisième ciel orné d'étoiles... C'est décidément la mode et le 
•joût du temps. Ces ciels figurés purent rappeler à Valentine un 
souvenir de Pavie où elle avait vécu ses premières années : les 
historiens d'Italie rapportent qu'au fameux château de cette ville, 
liabité par elle jusqu'à son mariage, " la voûte de la chapelle, 
peinte de bleu d'outremer, figurait le firmament tout parsemé 
d'étoiles d'or (2) » . 

Enfin, avant d'entrer à l'église, le cortège a encore la vue d'un 



(1) .loMENEL DES Ursixs, ouvr cit. 

(2] C. Mage.xta, / Visconti e gli Sforza nel castello di Pavia, liv. II, cap. 7. 



10 VALENTINE DE MILAN 

spectacle qui n'est pas banal. Un Genevois, d'une extraordinaire 
audace, a imaginé de faire partir du sommet de la haute tour de 
Notre-Dame, une corde qui, passant bien au-dessus des maisons 
voisines, vient s'attacher à la plus haute maison du pont Saint- 
Michel. Lorsque la reine fut dans la grande rue Notre-Dame, on 
vit ce personnage sortir d'un échafaud qu'il avait fait dresset sur 
la tour. Il portait deux cierges allumés. Il s'avança sur la corde 
tout en chantant, le long et au-dessus des rues, et tenant tou- 
jours les deux cierges et toujours sur sa corde, il se livra à toute 
sorte d'exercices extraordinaires. Depuis un mois, on travaillait 
à construire l'échafaud, à tendre la corde et à établir toute la 
machinerie nécessaire à une opération de cette espèce. On pense 
si le peuple parisien, toujours friand d'émotions, applaudit le 
Genevois qui réussit à mener à bien sa périlleuse entreprise (1). 

Ce fut la dernière attraction avant l'arrivée à Notre-Dame. 
Sur la place du Parvis, Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, et 
son clergé attendaient la reine. Elle descendit de sa litière avec 
l'aide des quatre ducs ; les princesses et les autres dames descen- 
dirent aussi et le cortège entra dans l'église. Isabeau offrit au 
trésor dé Notre-Dame, avec d'autres présents, la couronne qu'à 
la seconde porte Saint-Denis, les anges avaient déposée sur sa 
tête. On en avait préparé pour la cérémonie une autre, plus bril- 
lante encore et plus riche. Deux des personnages importants du 
royaume, Jean Le Mercier et Bureau de la Rivière vinrent la lui 
présenter solennellement. L'évêque, aidé des quatre ducs, la lui 
plaça sur la tête. 

Et le cortège se reforma. On avait marché si lentement, on 
s'était arrêté si souvent qu'il était nuit. A la lumière des torches, 
on vint au Palais du roi. — le Palais de Justice d'aujourd'hui 



(1) Jouvenel des Ursins donne de ce fait un récit un peu différent de celui de 
Froissart. Le Genevois serait arrivé de la tour de Notre-Dame au grand pont 
« par engins bien faits ^ . Il aurait passé par une ouverture pratiquée dans les 
draperies qui couvraient le pont et aurait mis une couronne sur la tête d'Isabeau. 
Puis il serait reparti à l'aide des mêmes engins « comme s'il s'en fut retourné de 
soi-même au Ciel » . 



1 



L'ARRIVEE A PARIS 41 



— où l'on soupa. Un bal termina cette journée de plaisirs ou 
de fatigue, suivant le goût de chacun. 



* 



Le lendemain Isabeau fut sacrée dans la chapelle du Palais, 

— la Sainte Chapelle. Puis eut lieu dans la grande salle un 
banquet solennel, troublé cependant par un fâcheux incident. 
Cinq cents dames et damoiselles y assistaient. La reine était 
assise entre son époux et le roi d'Arménie, un souverain détrôné 

— il y en avait déjà — qui avait su se faire bienvenir et pension- 
ner de Charles VI. Valentine figurait naturellement à la table 
royale. Autour des convives, circulaient une foule de gens de 
toute condition, admis à voir manger ces grands personnages. 
Ce fut la cause d'un terrible désordre. Il y avait tant de monde 
dans la salle du festin qu'aucun service ne fut bientôt possible. 
Les curieux n'étaient pas seuls à s'y presser. On y voyait des 
musiciens, des ménestrels, des jongleurs, chacun montrant du 
mieux qu'il pouvait ses talents particuliers. Puis, on avait pré- 
])aré la représentation d'un combat de la guerre de Troie, avec 
le palais d'Ilion, une tente simulant le camp des Grecs, et un 
\ aisseau, leur flotte. Tout cela se mouvait à l'aide d'ingénieux 
mécanismes. Par malheur, au moment où les Grecs donnèrent 
l'assaut à Ilion, tout le monde voulut voir de plus près. On se 
précipita, on s'écrasa. La chaleur était épouvantable. Une table, 
autour de laquelle beaucoup de dames étaient assises, fut jetée 
à terre. Tout le monde se leva. Des cris se firent entendre. Un 
effroyable tumulte emplit la salle. Des femmes se trouvaient mal. 
La reine faillit avoir ce désagrément et il fallut briser une ver- 
rière derrière elle pour lui donner de l'air. Enfin, on abattit les 
tables, ce qui fit un peu de place, et l'on parvint à sortir de la 
salle. Mais les dames, fussent-elles princesses, avaient eu de très 
mauvais moments à passer. 

Vers le soir, le roi et la reine s'en allèrent à l'hôtel Saint-Pol 
où Charles VI habitait quand il était à Paris. La reine y alla par 



12 VALENTINE DE MILAN 

un long tr.ajet à travers les rues, escortée de plus de mille cava- 
liers; le roi y vint modestement par la Seine. Ou soupa, puis on 
dansa, et l'on « s'esbattit ^ jusqu'au point du jour. 

liC mardi, la troisième journée des létes, la ville de Paris ol- 
frit des présents de bienvenue au roi, à la reine et à Valentine. 
Des bourgeois escortaient les présents qui étaient installés dans 
tiois élégantes litières. Celle du roi était portée par deux hommes 
sauvages, celle de la reine par un ours et une licorne, celle de 
Valentine par deux Maures, le visage noirci comme il conve- 
nait, richement vêtus à la mode orientale et la tcte enveloppée 
de linges blancs « comme si ce fussent Sarrazins ou Tartares ^ . 
Les cadeaux que renfermait cette litière n'étaient point de mi- 
nime valeur. En voici l'énumération : un hanap et une aiguière 
d'or; une grande nef en argent doré (1); un drageoir, douze 
plats, deux douzaines d'écuelles, six pots, six aiguières, douze 
hanaps, une salière, le tout en argent doré ; de plus, en quantité 
de la vaiselle « vérée v et de la vaisselle blanche (2) . " Le pré- 
sent, dit Froissart, réjouit grandement la duchesse de Touraine 
et ce fut raison, car il était beau et riche. » Aux bourgeois qui 
lui offraient les présents, le roi avait répondu : « Grand merci, 
bonnes gens, ils sont beaux et riches. » La reine paraît n'avoir 
rien dit, ce qui n'est pas étonnant, parce qu'à cette époque il 
semble qu'elle parlât encore difficilement le français. Quant à 
Valentine, le chroniqueur mentionne qu'elle « remercia grande- 
ment, et sagement ceux qui présenté l'avaient et la bonne ville 
de Paris de qui le profit venait » . 

Ce même mardi, commencèrent les joutes qui se prolongèrent 
jusqu'au vendredi. Le roi y prit part. Un écuyer du duc de 
Bourgogne, Pierre de la Haye, y fut blessé. Le dernier jour, il 
y eut même, à la fin d'un grand diner que Charles offrit aux 



(1) La nef était une pièce importante de la vaisselle princière, au quatorzième 
siècle. C'était un vase allongé en forme de vaisseau qui renfermait le vin et les 
épices, les gobelets, cuillers, etc., à l'usage personnel d'un prince ou d'une prin- 
cesse. On plaçait la nef sur la table devant la personne à qui elle devait servir. 

(2) Archives nationales, KK. 2G4 ; 7. 



I 



L'ARRIVÉE A PARIS 13 

(lames et damoiselles, des joutes dans la salle du festin. Puis le 
roi et la reine remereièrent leurs invités et leur donnèrent congé. 
Tel fut le début de Valentine Visconti à la Cour de France. 
En quelques jours, elle en avait vu les côtés séduisants : la gran- 
deur, la richesse, les fêtes, Tenthousiasme populaire, les élé- 
gances chevaleresques. Ces jours passés, elle n'avait plus rien 
à apprendre des honneurs et des satisfactions que pouvait lui 
procurer sa situation de belle-sœur du roi de France. Mais elle 
avait à connaître les tristesses qui, plus que l'éclat de ses temps 
heureux, nous ont gardé son souvenir, les amères douleurs dont 
une illustre situation ne préserve point les cœurs aimants et les 
âmes généreuses. 



CHAPITRE II 



LOUIS ET VALENTINE 



Louis de Tourrainc; sa naissance, son éducation; la campagne de Gueldre. — 
Un prince charmant : les lettres, le cheval et la danse. — Bienveillance de 
Louis. — Sa « belle parleurc « . — Un protecteur des « Marmousets » . — 
Jugements d'autrefois et d'aujourd'hui. 

Valentine Visconti. — Son charme et sa beauté célébrés par la poésie. — 
« L'Apparicion de maistre Jehan de Meun > . — Miniatures représentant Va'cn- 
tine. — Sa grâce, son intelligence, son esprit cultivé. — Douceur et passion. 
— Valentine jugée par les historiens. 



Louis, duc de Touraine, qui venait d'épouser Valentine, était 
né le 13 mars de l'année 1372, du sage roi Charles V et de 
Jeanne de Bourbon, cette aimable reine dont son époux disait : 
« C'est le soleil du royaume. " Au contraire de ce qui nous 
arrive pour beaucoup d'hommes connus du moyen âge, même de 
princes et de rois, nous savons donc la date exacte de sa nais- 
sance. Nous avons à cet égard une indication très précise dans 
un registre des « Conseils et plaidoiries '- du Parlement de 
Paris. On sait que les greffiers inséraient volontiers dans leurs 
registres, en marge ou à la suite des notes d'audience, la men- 
tion d'événements qui avaient frappé l'attention publique ou 
simplement attiré la leur. A la date du 12 mars 1372, ce 
registre porte la mention que voici : " La nuit ensuivant, deux 
heures après minuit, fut nez Monseigneur Lois de France, fils 
du roi Charles, notre sire (1). " Un passage des « Mémoriaux » 
de la Chambre des comptes de Paris ajoute qu'il naquit à l'hôtel 

(1) Archives nationales Xia 1469 : 505 v". 



LOUIS ET VALENTINE 15 

Saint-Pol (1). Au baptême du petit prince qui eut lieu en l'église 
Saint-Pol, Bertrand Duguesclin le toucha d'une épée nue en lui 
souhaitant d'être aussi preux et aussi bon chevalier que les meil- 
leurs parmi les rois de France. Louis devait assurément se bien 
montrer chaque fois que l'occasion lui en serait donnée. Tout 
jeune, il aurait voulu prendre part aux diverses expéditions qui 
marquèrent les premières années du règne de son frère. Il ne lui 
fut permis de faire que le « Voyage d'Allemaigne " , comme l'on 
disait, c'est-à-dire la campagne contre le duc de Gueldre, en 
1388 ; alors il commanda trois cents lances (2). Plus tard, il 
voulut aller faire la guerre en Afrique. Plus tard encore, l'em- 
pereur de Constantinople ayant demandé du secours au roi 
contre les Turcs, on verra le duc s'agenouiller au Conseil devant 
le roi et le supplier de lui permettre d'aller combattre les Infi- 
dèles (3). Malgré tout cela, il faut le reconnaître, c'est plutôt 
sous des aspects différents de celui d'un redoutable guerrier 
que nous est resté le souvenir du frère de Charles VI. 

Il fut élevé — portant alors le titre de comte de Valois — 
avec ce malheureux prince. Tous deux avaient l'un pour l'autre 
une vive et profonde affection. Ils furent instruits de ce qui 
composait la science de cette époque. Louis profita merveilleu- 
sement des leçons qui lui furent données. Il devint un des 
princes les plus lettrés de l'Europe et nous rencontrerons, au 
cours des pages qui vont suivre, plus d'une preuve de l'étendue 
de ses connaissances. D'après Buonacorso Pitti, c'était le seul 
des princes de la famille royale qui sût le latin. Après son ma 
riage, il devait continuer de s'instruire. Passionné de savoir, il 
lut et même il étudia toute sa vie. 

Les contemporains nous ont laissé de lui, au point de vue phy- 
sique, les portraits les plus séduisants. Au dire du religieux de 
Saint-Denis, il était u d'un extérieur vraiment accompli ^ . « Il 

(1) Denys Godefuov, Histoire de Charles VI ^ d'après JorvEXKL des Ursi\s, 
p. 531. 

(2) Bibl. nat. f. fr. 20683 : 44. 

(3) JoiivEXEL DES UusixS;, Hist. de Charles F/, année 1397. • 



16 VALENTINE DE MILAN 

est beau de corps... gracieux en ses ébats " , s'écrie, plus enthou- 
siaste, Christine de Pisan. Quelques manuscrits de la Biblio- 
thèque nationale le représentent recevant des mains de cette cé- 
lèbre et abondante femme de lettres, certains de ses ouvrages. 
Sa taille était moyenne, assez élevée, élancée, très élégante. Il 
avait « très douce et bonne physionomie " . Le visage était plein, 
le front grand, le nez assez long, l'ensemble des traits régulier. 
L'éclat de costumes somptueux rehaussait habituellement ses 
avantages extérieurs. 

Louis de Touraine a de l'entrain, de l'ardeur pour toutes 
choses, surtout pour le plaisir. Comme à tous les princes et 
jeunes seigneurs du temps, les exercices du corps lui sont fami- 
liers. Dès avant son mariage, on joute en l'hôtel de Béhaigne 
que le roi vient de lui donner (1). Il monte bien à cheval et 
danse non moins bien, deux talents qui le font estimer des 
dames. Il est pour elles infiniment aimable, adore leur compa- 
gnie, rit et plaisante agréablement avec elles. Peut-être déjà, au 
moment où il épouse Valentine, plus d'une s'est-elle laissé tou- 
cher le cœur par un jeune homme doué de tant de charmes et de 
séductions... Christine de Pisan nous assure qu'il n'aimait pas 
entendre mal parler des femmes. C'est sans doute vrai : seule- 
ment, il fut cause que, plus d'une fois, l'on en parla fort mal. Il 
les aima trop et elles ne l'aimèrent pas moins. 

Ses qualités de cœur et d'esprit répondent à ses qualités phy- 
siques. Il est bienveillant, toujours prêt à recevoir aimable- 
mant qui s'adresse à lui pour obtenir quelque grâce et toujours 
disposé à promptement accorder cette grâce. Et ce n'est pas 
seulement aux seigneurs et gentilshommes que va sa protection. 
Il accueille et il aide les gens de tout état, des écrivains, des 
étudiants, ses plus humbles serviteurs. Il donne aux pauvres 
chaque jour, largement et de sa propre main. Il visite à 
l'HôtekDieu les malades et il les secourt (2). Son caractère est^ 

(1) L. DE Labordb, les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. III : .5419. 

(2) Christine de Pisax, le Livre des faits et bonnes maurs du sage roi Charles Va 
chap. XV ou XVI, suivant les éditions. 



LOUIS ET lALENTINE 17 

loyal et chevaleresque. Il aime et il aide de son argent les 
hommes hardis qui voyagent au loin et qui accroissent à travers 
le monde le renom de la France. 

Plus tard, il sera célèbre par son éloquence. On appréciera 
sa " belle parleure tout naturellement ornée de rhétorique « . 
On remarquera que, lorsqu'il est harangué par de doctes per- 
sonnages, habitués à manier la parole, il lui arrive d'ordinaire 
d'être, en leur répondant, plus éloquent qu'ils ne le furent eux- 
mêmes. Au moment où nous sommes, la « belle parleure » de 
l'adolescent ne s'adressait sans doute guère qu'à Valentine et les 
fleurs de sa rhétorique n'étaient employées, s'il en était besoin, 
qu'à conquérir le cœur de la jeune femme. 

Notons cependant que Louis de Touraine était déjà mêlé 
dans une certaine mesure aux affaires du gouvernement. Une 
guerre sourde existait entre les oncles du roi et ses ministres — 
les anciens conseillers de Charles V, les « Marmousets " repris 
par Charles VI en 1388. Le jeune duc de Touraine était auprès 
de son frère un des défenseurs de ceux-ci. Peut-être cette lutte 
contre les ducs de Bourgogne et de Berry, peu accusée encore 
assurément, mais réelle, était-elle surtout engagée dans l'intérêt 
personnel du prince; mais elle se trouvait être aussi, à coup sûr, 
dans l'intérêt du pays qui n'avait rien à attendre de bon des 
frères de Charles V. 

Le brillant et aussi le sérieux de l'esprit du duc de Touraine 
frappèrent les hommes de son temps. Dans le « Livre du Che- 
valier errant « où l'on trouve le portrait des souverains et des 
princes de cette époque, le marquis de Saluées qui parcourut les 
Cours européennes a écrit plus tard : « Après, voy je Louis, 
frère de Charles, roi de France, lequel est duc d'Orléans. Cil 
estoit jeune chevalier et beaulz, d'aage de XXXIIII ans, et moult 
sage et entreprenant estoit et bien taillez à soy faire un hault 
prince. C'est cil qui a la fille au seigneur de Milan à femme. « 
En tête de son « Apparicion de Maistre Jehan de Meun « , 
Honoré Bonnet loue le prince de son goût pour les livres et lui 
rappelle que le roi Charles V, son père, aimait aussi la science. 



18 VALENTINE DE MILAN 

Cousinot appelle Louis un prince « de hault entendement tenu 
plus que nul autre en son vivant » . Jouvenel des Ursins dit de 
lui : « Combien qu'il fut jeune d'âge, toutefois il était sage et 
de bon entendement. '^ Nicolas de Baye parle de sa grande intel- 
ligence. 

Au siècle dernier, Michelet l'a qualifié de « prince char- 
mant » , d' ce enfant gâté de la nature et de la grâce " . Un autre 
écrivain de la même époque, Champollion-Figeac, l'appelle « un 
homme de génie venu à propos pour l'avancement des lettres et 
des arts « . C'est assurément exagéré. Mais il faut reconnaître, 
et il n'y a guère aujourd'hui de doute sur ce point, que Louis et 
Valentine, par leurs encouragements de toute sorte, aidèrent 
beaucoup au mouvement littéraire et artistique de la fin du qua- 
torzième siècle et du commencement du quinzième. 

Et d'autre part, en contradiction avec ceux des chroniqueurs 
d'alors que soldait le parti bourguignon, en dépit des faiblesses 
et des fautes du duc de Touraine, l'histoire, en étudiant sa vie, 
a reconnu en lui un homme de valeur et un bon Français. Sur 
la plupart des questions qui se posèrent au cours du règne de 
Charles VI, il soutint dans le Conseil du roi la solution la plus 
utile au pays, celle que l'historien comprend et admet aujour- 
d'hui avoir été la plus conforme aux intérêts de la France. Il eut 
les défauts et les vices de la plupart des hommes de son temps 
et de sa situation, mais il eut des connaissances plus étendues, 
des vues plus justes et plus élevées que le plus grand nombre 
d'entre eux. 

Tel était le jeune duc de Touraine. A ce prince intelligent et 
beau les circonstances donnaient une compagne qui réunissait, 
elle aussi, les charmes du corps et les dons de l'esprit. 

Le souvenir de la gracieuse beauté de Valentine est venu jus- 
qu'à nous, sans aucune contradiction, à travers cinq siècles 
écoulés. Celle qui « gent corps a» , celle qui est « juene, fresche,. 



LOUIS ET VALEMÏIiVE 19 

joly, de hault atour (1) " , au dire du poète Eustache Deschamps, 
apparut aux temps qui suivirent et nous apparaît encore telle 
que la représenta cet aimable portrait. Avait-elle cette beauté 
qui vient de l'extrême régularité des traits du visage? Il est diffi- 
cile de l'affirmer. Au quatorzième siècle, on le sait, les écrivains 
étaient infiniment moins prodigues qu'aujourd'hui de descrip- 
tions physiques. Où ceux de notre temps, même les historiens, 
nous donneraient l'infini détail des traits et de ce que ces traits 
peuvent révéler des pensées et des sentiments d'une personne, 
les écrivains d'autrefois se contentaient le plus souvent d'une 
impression d'ensemble. Il faut naturellement nous résigner à ce 
genre incomplet de renseignements. Ce qui semble certain, c'est 
que Valentine était charmante. C'est l'impression que les con- 
temporains nous ont transmise et que la postérité a conservée. 

Dans un précieux manuscrit de la Bibliothèque nationale, 
« l'Apparicion de maistre Jehan de Meun « , on trouve deux mi- 
niatures, en façon de camaïeu, dessinées, semble-t-il, d'abord à 
la plume, puis lavées d'une sorte d'encre de Chine, dont l'une 
nous montre l'auteur. Honoré Bonnet, prieur de Salon, offrant 
son ouvrage à Valentine; l'autre représente la jeune duchesse 
en conférence avec son physicien, autrement dit son médecin. 
Ce manuscrit fut spécialement écrit pour la duchesse : il fut pos- 
sédé par elle, puis par son fils, Charles d'Orléans (2). 

L'œuvre du prieur de Salon fut composée bien après le ma- 
riage de Louis et de Valentine, entre 1396 et 1403, à une 
époque très voisine probablement de la première de ces dates. 
Nous donne-t-elle, dans les deux miniatures en question, le por- 
trait véritable, l'image ressemblante de la duchesse? C'est chose 
certaine, — autant que des miniatures imparfaites de cette 
sorte peuvent nous donner le détail des traits d'une personne. 



(1) Eustache Deschamps, OEuvres, éditées par le marquis de Queux de Saint- 
Hilaire et M. G. Raynaud. 

(2) Un autre exemplaire du même ouvrage, copié pour Jean de Montagu, 
existe également à la Bibliothèque nationale. Il en avait aussi été fait un pour 
le duc d'Orléans, mais il est perdu. 



JO VALENTIIVE DE MILAM 

Ce n'est pas la représentation d'une princesse idéale, d'une 
princesse de fantaisie, d'une sorte de princesse-type. Non, les 
traits, dans les deux miniatures, ont leur caractère spécial, bien 
personnel, qui concorde absolument d'ailleurs avec ce que nous 
savons du charme, de la bonté, de la nature tout entière de 
Valentinc. 

Dans le premier dessin, la duchesse est représentée assise sur 
un siège, garni d'un coussin et recouvert de draperies. Elle est 
vêtue d'une longue robe décolletée, avec des manches étroites 
d'où la main sort à peine. Sur cette robe, elle a un riche man- 
teau. La tête porte une couronne d'or, rehaussée de pierres pré- 
cieuses. Le front est grand, une partie des cheveux étant sans 
doute relevée sous la couronne : les autres tombent en tresses 
de chaque côté de la figure. Derrière elle, deux suivantes se 
tiennent debout. Par devant, à genoux, l'auteur, Honoré Bon- 
net lui présente son manuscrit. Elle le regarde de ses yeux demi- 
clos, noirs, très doux et, pour recevoir l'ouvrage, fait un geste 
gracieux et accueillant. 

Dans le second dessin, la duchesse est debout, vêtue de Li 
même robe et du même manteau. De la main droite, elle réunit 
les plis de ce manteau, dont une suivante, très petite, presque 
une enfant, porte la traîne; de la main gauche, comme tout à 
l'heure au prieur de Salon, elle adresse un geste aimable à son 
physicien qui, debout, de l'autre côté du texte, lui parle, incliné 
vers elle et semble lui présenter quelque élixir contenu dans un 
récipient. Comme dans le premier dessin, la taille est fine, élan- 
cée. La coiffure est la même, mais l'effet en est ici plus agréable. 
On ne pouvait, dans la première miniature, fixer la couleur des 
cheveux; ici, un coloris très visible la précise : ils sont blonds 
ou châtains. 

Dans l'un et l'autre dessin, Valentine nous apparaît grande, 
mince, peut-être un peu maigre, le cou long, les attaches fines, 
la taille élégante, avec infiniment de grâce et de distinction. Le 
nez est droit, relevé vers son extrémité, la bouche petite, le 
visage animé de légères couleurs. La duchesse semble très 



I 



LOUIS ET VALENTINE 21 

jeune : du reste, en 1396, elle n'avait que vingt-cinq ou vingt- 
six ans (1). 

En définitive, Valentine a plus d'aimable délicatesse dans le 
visage, plus d'agrément dans la physionomie, plus de charme 
dans le port et dans l'attitude que d'absolue régularité dans les 
traits et de beauté classique. Sa figure intelligente est em- 
preinte d'une souriante bienveillance. Elle paraît intéressée par 
le langage des deux personnages qui s'adressent à elle et semble 
leur faire un encourageant accueil. Une extrême distinction, une 
gracieuse bonté, voilà ce que surtout nous disent de Valentine 
les deux miniatures de « l'Apparicion " . Leur langage, pour 
imparfait qu'il soit, comme elles le sont elles-mêmes, est en par- 
fait accord avec celui de l'histoire et avec la tradition venue des 
contemporains jusqu'à nous, à travers des époques si lointaines 
et si diverses. 

A cette attrayante figure, joignez l'esprit cultivé, le goût des 
choses de l'art et celui des belles-lettres que son éducation à la 
cour raffinée de son père avait donnés à Valentine, une propen- 
sion sans doute à la fois naturelle et développée par les circons- 
tances, pour toutes les élégances qui, déjà familières à l'Italie, 
commençaient à se répandre en France, séduisant tout d'abord 
la Cour, les princes el, plus que d'autres, le jeune et brillant 
duc de Touraine. Aux charmes de la figure et de la pensée de 
Valentine, ajoutez encore ces qualités du cœur que lui recon- 
naissent les contemporains, u Elle est de tous aimée, car elle 
fait plaisir à toute créature... Pitié l'accompagne, elle hait toute 
injustice, elle a le cœur tendre pour les pauvres gens et fait 
venir à merci les orgueilleux " , dira encore Eustache Des- 
champs. 

Telle était bien en effet la nature de Valentine. On l'a parfois 
représentée comme d'une inaltérable douceur... Douce, elle 
l'était assurément aux faibles et aux misérables. Mais elle ne 



(!) Au-dessus du premier portrait, sont les armes de Louis et de Valentine, 
au-dessus du second, ces mots : u Madame Dor!iens » . 



22 VALENTINE DE MILAN 

Tétait pas, ni incertaine, ni timide en face des ennemis de ceux 
qui lui étaient cliers, des ennemis de son père, des ennemis de 
son époux et de ses enfants. Il y a bien des énigmes, des choses 
qui ne seront jamais sans doute précisées, ni connues dans la 
vie de Valentine. Mais personne ne saurait contester Ténergie 
passionnée qui, dans les grandes circonstances de sa vie, anima 
son cœur. Comme Ta écrit le poète, elle hait toute injustice. 
Mais elle n'en supportera pas plus à son égard qu'elle n'en vou- 
drait infligera d'autres. Elle n'usurpera pas sur le droit d'autrui, 
mais elle saura défendre le sien. La devise qu'elle a le plus sou- 
vent portée, qui fut inscrite sur des objets fabriqués pour elle, 
sur des bijoux travaillés pour elle aux jours de sa puissance et 
de son bonheur, nous la montre sous cet aspect : u A bon 
droit! » porte cette devise. Elle en eut d'autres encore : 
« Loyauté passe tout ! » et c'est la même pensée, droite et lière. 
Enfin une autre : « Plus hault ! » que l'on peut considérer soit 
comme un signe de l'ambition que certains historiens lui ont 
reprochée, soit plutôt comme une élévation au-dessus des choses 
de la terre, de la piété vive et profonde qui fut la sienne, une 
aspiration de son àme vers les biens éternels. 

De notre temps même, rebelle à beaucoup de jugements et 
d'enthousiasmes d'autrefois, Valentine a conservé autant d'ad- 
mirateurs, — je dirais presque d'adorateurs, — que dans les 
siècles qui nous séparent de celui où elle vécut. Champollion- 
Figeac célèbre « l'élévation de ses sentiments, la grâce de sa 
personne, l'aménité de son caractère, le charme de sa conver- 
sation (1) " . " La fille du duc Galéas Visconti, écrit M. de 
Laborde, avait à la fois la grâce qui séduit, la beauté qui im- 
pose, le rang élevé qui domine (2). " M. J. Camus l'appelle " la 
plus attrayante, la plus sympathique des femmes célèbres qui 
apparaissent dans l'histoire, à l'aurore de la Renaissance (3) » . 
u Valentine, dit M. G. Romano, est une des figures les plus sym- 

(1) Champolliox-Figeac, Louis et Charles et Orléans, p. 101. 

(2) L. DE Ladorde, les Ducs de Bourgogne, t. III, Introduction, 

(3) Miscellanea di storia italtana, 3*^ série, t. 5. 



LOUIS ET VALENTINE 23 

pathiques et les plus géniales du quatorzième siècle : par son 
esprit, son caractère, son goût pour les arts et la poésie, ce fut 
une vraie fille de la Renaissance italienne (1). » M. Petitot, qui 
l'accuse d'une ambition excessive, vante « la décence de ses 
mœurs au milieu d'une cour corrompue » et « son grand carac- 
tère (2). » M. de la Saussaye la nomme « la femme la plus 
accomplie de l'époque (3) . " 

Comment le duc de Touraine n'aurait-il pas été séduit par 
cette jeune femme intelligente et belle? Louis fut, aussitôt qu'il 
la vit, passionnément amoureux de sa femme. Et Valentine, elle 
aussi, aima d'un cœur ardent le prince auquel les circonstances 
l'avaient unie. La politique avait fait leur mariage : l'amour le 
consacra. Seulement, du côté de Valentine, cet amour ne se 
lassa pas et ne défaillit jamais. Son cœur était trop haut pour se 
donner deux fois, même pour se détacher. A travers les désillu- 
sions et les douleurs, et par delà la mort, elle demeura généreu- 
sement, vaillamment fidèle. Ce fut sa gloire dès le temps 
où elle vécut. Cette fidélité passionnée est restée le caractère à 
la fois admirable et touchant que son souvenir éveille d'abord 
en nos pensées. 

(1) Archivio storico lombardo, 3* série, t. 10. 

(2) Mémoires relatifs à l'histoire de France, tableau du règne de Charles VI. 

(3) M. DE LA Sa^ssave, le Château de Blois. 



CHAPITRE III 

VALENTINE EX ITALIE, SON MARIAGE 
SA VENUE EN FRANCE 



Los Visconti, seigneurs de Milan; le serpent qui dévore un enfant; Galéas II et 
lîernabo. — Un mai-iage d'argent : Isabelle de France et Jean Galéas, deux 
époux enfants. — La naissance de Valentine : difficulté d'en fixer la date pré- 
cise. — L'éducation des filles en Italie au quatorzième siècle. — Une Cour 
italienne : le château de Pavie, fêtes, festins, chasses et tournois. — La 
bibliothèque et l'université. — Valentine élevée par Blanche de Savoie. 

Jean-Galéas songe à marier sa fille; premiers projets : Carlo Visconti, Jean de 
Gœrlitz et Louis d'Anjou, roi de Sicile. — Pourquoi Jean-Galéas préféra 
Louis de Valois. — Un voyage en Hongrie qui s'arrête en Champagne; une 
fiancée enlevée par une armée. — Négociations matrimoniales entre Jean- 
Galéas et la Cour de France ; le mariage par procuration. — La dot de Valen- 
tine. — L'origine des guerres d'Italie. 

Pourquoi Valentine ne vint en France que deux années après le mariage par 
procuration; les actes de Maubuisson. — La duchesse de Touraine quitte 
Pavie; l'émotion de l'Italie du Nord; Venise manque d'enthousiasme; Jean- 
Galéas évite de revoir Valentine. — Amédce d'Achaie est chargé de conduire 
la duchesse en France et de sauvegarder sa dot; le « Corredo « ; la réception 
d'Alexandrie ; la duchesse à Turin; la traversée du mont Cenis ; les fêtes de 
Chambéry. — Valentine, au pont de Màcon, est remise aux envoyés du roi et 
de son frère; le duc de Bourbon ; le maire et les échevins dijonnais donnent 
leur vin et leurs épiées, mais réservent leur argenterie. — Le mariage est 
célébré à Melun. — Isabeau et Valentine. 



Valentine était fille de Jean-Galéas Visconti, seigneur, puis 
duc de Milan. 

Les Visconti étaient Tune de ces familles qui, au moyen âge, 
s'emparèrent du pouvoir dans beaucoup de villes italiennes. 

Ces seigneurs dont Tautorité fut parfois légitimée par les 
empereurs et quelquefois aussi par sa seule durée, par une sorte 



VALENTINE EN ITALIE 25 

de prescription, tyrannisèrent souvent les régions sur les- 
quelles leur main s'était abattue, c'est-à-dire qu'ils furent peu 
scrupuleux sur les moyens, même violents et cruels, de dé- 
fendre la situation qu'ils avaient conquise. Mais, dans ces 
cités, ils firent aussi régner l'ordre, ils les policèrent, les enri- 
chirent — tout en s'enrichissant eux-mêmes, — ils favorisèrent 
les lettres, les arts et furent les créateurs d'un grand nombre 
des monuments que nous admirons aujourd'hui sur le sol de 
ritalie. 

Parmi ces familles princières, les unes issues des races féo- 
dales du pays, d'autres de la bourgeoisie, quelques-unes même 
du peuple, celle des Visconti apparaît au premier rang. 

Le plus lointain ancêtre connu des Visconti, au dire des 
historiens de la Péninsule, est Eriprand qui prit part en 1037 
à la défense de Milan contre l'empereur Conrad. Dans une 
sortie, il tua en combat singulier un seigneur bavarois, parent 
de l'empereur, qui s'était vanté de venir frapper de sa lance 
la porte de la ville assiégée (1). Un autre Visconti fut de la 
première croisade. C'est lui, dit-on, qui adopta les armes 
assez étranges que porta dès lors sa famille : un serpent qui 
engloutit dans sa gueule et dévore un enfant. Un des chefs 
sarrazins avait défié les chevaliers chrétiens. Visconti releva 
le défi, fut victorieux et conserva, comme souvenir de sa vic- 
toire, les armes qu'il avait trouvées sur le bouclier de son 
adversaire (2). Peut-être est-ce là une légende. Il y en a plus 
d'une sur les premiers temps de cette fiimille, comme de bien 
d'autres. 

Depuis le treizième siècle, les Visconti gouvernèrent Milan 

(1) LiTTA, Famiglie celehri italian», art. Visconti. 

(2) « Que tout cela soit vrai, je ne le soutiendrais pas. Mais le Tasse, en par- 
lant dans son premier chant, stance 55 et Dante, dans le huitième chant du 
Purgatoire, nous prouvent, tout du moins, que telle était la croyance de leurs 
deux époques. « (Litta, ouv. cit.) 

D'autres écrivains racontent qu'un Uherto Visconti tua, dans les environs de 
Milan, un serpent ou dragon qui terrorisait et décimait la population de la ville : 
de là, les armes des Visconti. 



56 VALEJVTINE DE MILAN 

avec des fortunes diverses. A certains moments, ils en turent 
les souverains absolus. En d'autres temps, ils étaient en exil. Ils 
représentaient en Lombardie le parti gibelin, le parti des 
empereurs, — ce qui ne les empêchait pas de batailler parfois 
contre ceux-ci. 

Vers 1276, Otbou Visconti, archevêque de Milan, s'en fit 
reconnaître aussi seigneur temporel. Son neveu, Mathieu le 
Grand, vicaire de l'Empire en Lombardie, étendit son pouvoir, 
en outre de Milan, sur Pavie, Plaisance, Novare, Côme, Tor- 
tone, Alexandrie, Bergame et les territoires de ces villes. Son 
fils, Galéas I'% eut une fortune moins brillante. En 1327, l'em- 
pereur Louis de Bavière, venu en Italie, se brouille avec lui, le 
fait arrêter et enfermer dans les tours de Monza. Mis en liberté, 
il meurt en 1328. Azzon succède à son père : nouveau change- 
ment de destinée pour les Visconti. Pavie, Verceil, Novare, 
Parme, Beggio, d'autres cités encore, se donnent à lui, sans 
lutte, avec enthousiasme. Lassées de leurs discordes intérieures 
et de leurs luttes extérieures, les villes du nord de l'Italie aspi- 
raient à trouver un maître qui les fît vivre en paix. Azzon 
recueillit les fruits de ces heureuses dispositions. Il paraît d'ail- 
leurs qu'il était doué de toutes les vertus. La « Chronique » de 
Pierre Azare les énumère : valeur, prudence, générosité, douceur, 
affabilité, rien ne lui manquait (1). Lucchino succéda en 1339 
à son neveu Azzon qui mourut jeune. Lucchino augmenta encore 
les territoires et la puissance de sa maison et publia des lois 
empreintes de sagesse. Il n'en eut pas moins bon nombre d'en- 
nemis : pour s'en défendre, il ne sortait qu'accompagné d'un 
cortège de chiens énormes et sauvages, qui, si quelqu'un se lais- 
sait aller à l'endroit de leur maître, à quelque geste menaçant, 
s'élançaient sur l'imprudent et le mettaient hors d'état de nuire 
à qui que ce fût. Son frère Jean lui succéda. Comme jadis Othon 
Visconti, il était archevêque de Milan et s'en fît le seigneur tem- 
porel. Il usait avec énergie de son double pouvoir. Le pape, 

(1) Pétri AzAHii^ Chronicon Rerum italicarum scriptores, t. XVI, de Muratori). 



VALENTINE EX ITALIE 27 

Fayant sommé de se démettre ou de rarchevêché ou de son 
autorité temporelle, il flt venir à la cathédrale, le dimanche sui- 
vant, le légat qui lui avait été envoyé. Après la messe qu'il avait 
célébrée, on prétend qu'il s'avança, tenant d'une main la croix 
et, de l'autre, une épée, vers le légat et qu'il lui dit : « Voici la 
croix, marque de mon pouvoir spirituel... Et voici l'épée, avec 
laquelle je défendrai mes états ! " Plus tard cependant, il fit sa 
paix avec le pontife. Il avait acheté Bologne et donna un gou- 
verneur à Gènes. 

Nous arrivons de la sorte à la seconde moitié du quatorzième 
siècle, où Galéas II et son fils Jean-Galéas portent au plus haut 
degré la puissance et l'éclat des Visconti. Galéas II et son frère 
Bernabo s'emparèrent de Pavie qui demeura au premier et devint 
la capitale de son état, tandis que Milan était celle de Bernabo. 
Jean-Galéas qui succéda à son père en 1378, attira son oncle Ber- 
nabo dans un guet-apens. Bernabo conspirait, paraît-il, contre 
Jean-Galéas et voulait s'emparer de Pavie. Ce fut Jean-Galéas 
qui s'empara de Milan. Il donna rendez-vous auprès de cette 
ville à son oncle et à deux des fils de celui-ci. Il vint au rendez- 
vous bien escorté et quand il vit Bernabo et ses fils au milieu de 
son escorte, il les fit prisonniers. Bernabo mourut au château 
de Trezzo où il était enfermé. Quelques historiens ont accusé 
Jean-Galéas de l'avoir fait empoisonner, accusation que rien ne 
justifie, il faut le dire. Mais les Etats de Bernabo furent confis-, 
qués. Quelques années plus tard, Vérone et Padoue tombaient 
au pouvoir de Jean-Galéas, il achetait Pise, s'emparait de 
Sienne, de Pérouse, et Bologne le reconnaissait pour son « pro- 
tecteur ') . En 1395, il obtint de Venceslas le titre de duc de 
Milan. Bien d'autres projets agitaient son esprit, il rêvait de 
dompter et de conquérir Florence, sa vieille ennemie, et de se 
faire proclamer roi; il semble même qu'il ait songé à réaliser 
l'unité de l'Italie, quand la mort l'enleva en 1402 (I). Il avait 



(1) Dès 1390, Jean-Galéas rêvait, on peut le penser, de la couronne d'Italie 
- au moins de l'Italie du Nord : « Il dit à un ambassadeur florentin qu'il vou- 



28 VALKNTINE DE MILAN 

fait commencer la fameuse cathédrale de Milan et la chartreuse 
de Pavie. Il réalisa aussi de vastes travaux d'irrigation. 

Il se rencontre, on le voit, de saisissants contrastes dans 
riiistoire de ces Visconti, — comme dans celle de nombre de 
familles illustres de leur époque. Un trait leur est cependant 
commun à presque tous : ils furent de fins politiques. Un his- 
torien d'au delà des Alpes a porté sur eux un jugement qui 
semble équitable : « Leur histoire, dit-il, si elle est illuminée de 
lueurs sanglantes, est aussi remplie de hautes et fortes pensées 
et ils surent traduire ces pensées en des œuvres qui leur ont 
survécu. ') 

Peut-être serait-on disposé à croire que Louis de Touraine, 
frère du roi de France, consentait, en s'unissant à la fille de 
Jean-Galéas, une alliance un peu disproportionnée. On se trom- 
perait, car Valentine était elle-même, par sa mère, de la lignée 
des Valois, de la famille royale de France. Jean-Galéas avait 
épousé une fille de notre roi Jean le Bon, une sœur du sage 
Charles V. Valentine était, par conséquent, la cousine germaine 
de Charles VI et de son frère Louis. Dès avant son mariage, elle 
était à demi Française, aimait notre pays et en savait la langue. 

Le mariage de sa mère, Isabelle de France, est une assez sin- 
gulière histoire. C'est en 1360 que le roi Jean donna Isabelle au 
fils de Galéas II. Jean, vaincu à Poitiers, prisonnier en Angle- 
terre, s'était engagé, pour reconquérir sa liberté, en outre des 
cessions territoriales que consacra le traité de Brétigny, à payer 
trois millions d'écus d'or. Le sixième de cette somme devait être 
versé presque immédiatement. Comment pourvoir à ce paiement 

lait changer de titre et celui-ci comprit qu'il espérait se faire roi. " (CAProxi, 
Storia delta republica di Firenze, t. I, p. 383.) 

Parlant de .Ican-Galéas, Christine de Pisan écrit dans le Livi-e de Mutacion de 
for lune : 

K Un noble duc de graiit puissance, 

« De Galeache sy nasqai, 

« Qui puis mainte terre vainqui 

« Par son grand sens plut que par armes... 

B Et se lon<{uenient eust vescu 

« Graut part d'itdio eust vaincu... » 



VALENTINE EN ITALIE 29 

énorme? Les provinces ravagées, ruinées par la guerre, les sei- 
gneurs, appauvris ou prisonniers, n'y pouvaient assurément suf- 
fire. C'est alors que se présenta Galéas de Milan ou qu'il fut pré- 
senté par le comte de Savoie dont il avait épousé la sœur. Il 
demandait pour son fils Jean-Galéas la main de la princesse 
Isabelle. Celle-ci avait onze ans et son futur époux n'en avait 
que neuf ou dix. Mais les Visconti étaient très riches et n'avaient 
guère de scrupule à mettre sur leurs sujets de fortes contribu- 
tions. Galéas offrit de fournir l'argent que l'on désespérait de 
trouver. Son offre fut acceptée. Il envoya en France six cent 
mille florins (1). Le roi donna en dot à sa fille le fief de Som- 
mières, en Languedoc. L'année suivante, peut-être pour que 
son gendre eût un titre plus brillant et semblât moins inférieur 
aux princes de la Maison de France, il substitua le comté de 
Vertus, en Champagne (2), à la simple seigneurie de Som- 
mières (3). Le nouveau comte devait, comme on le pense bien, 
pour son fief l'hommage au roi de France. Jean-Galéas fut dési- 
gné sous le titre de comte de Vertus (4) jusqu'au moment où 
Venceslas le fit duc de Milan. 

Ce mariage de la fille du roi de France a été diversement 
apprécié par les historiens. Villani est sévère : il reproche au 
roi Jean d'avoir, pour reconquérir sa liberté, « vendu " sa fille 
à Galéas. Sismondi, au contraire, trouve légitime et de bon 
exemple que la maison royale se soit associée, par un sacrifice 
personnel, aux souffrances du pays. De fait, il ne semble pas 
que le mariage d'Isabelle ait été plus malheureux pour elle que 



(1) Le comte Cibrario, ancien ministre italien, attribue aux divers florins qui, 
vers ce temps, étaient frappés en Italie une valeur intrinsèque de 10 fr. 93 à 
12 fr. 58. Il semble que Ton doive multiplier par quatre au moins, pour avoir 
la valeur d'échange. 

(2) G. RoMA\o, Intomo ait origine délia contea di Vertus {Rendiconti del reale 
Istituto lombardo, t. XXX). 

(3) Sommières, aujourd'hui chef-lieu de canton du département du Gard, 
arrondissement de Nîmes. 

(4) Vertus, aujourd'hui chef-lieu de canton de la Marne, arrondissement de 
Châlons. 



30 VALENTINE DE MILAN 

les mariages d'autres princesses de son temps et de sa famille 
envoyées en Espagne, en Angleterre ou en Allemagne. 

Sa venue en Italie n'alla point sans quelques difficultés. La 
petite princesse, attendue à Milan le 30 août, n'y arriva que le 
8 octobre. Elle avait été retardée d'abord par une fièvre tierce. 
Puis, arrivée en Bourgogne, ce fut autre chose. Les routes étaient 
alors loin d'être sûres, même en temps de paix; elles l'étaient 
moins encore à la suite d'une guerre comme celle que terminait 
ou qu'interrompait le traité de Brétigny. On ne put prendre le 
chemin de Màcon par suite de la présence de bandes d'aventu- 
riers qui infestaient la contrée. On arriva cependant à Milan où 
la fille du roi fut reçue au milieu de fêtes si splendides que l'on 
n'en avait, paraît-il, jamais vu de pareilles en Lombardie. Jean- 
Galéas ne rendit pas sa femme malheureuse. Mais elle ne vécut 
pas longtemps : le 3 septembre 1372, elle succomba en donnant 
le jour à un fils. Quatre enfants lui étaient nés, dont une seule 
fille, Valentine. 

Il semble impossible de fixer d'une manière absolument pré- 
cise la date de la naissance de Valentine. On croyait jusqu'à ces 
derniers temps pouvoir indiquer l'année 1371. Voici comment 
l'on établissait l'exactitude de cette date. Lorsque la jeune 
femme de Jean-Galéas accoucha de son premier enfant, elle écri- 
vit — ou plutôt fit écrire — aux princes de la maison de Gon- 
zague, des lettres qui ont subsisté et qui sont conservées aux 
Archives de Mantoue : « Aujourd'hui, leur annonçait-elle en 
latin, j'ai enfanté mon fils premier-né, qui se porte bien. » 
Datées de Pavie, 4 mars, ces lettres ne donnent pas l'indica- 
tion de l'année où elles furent écrites. Mais par suite de divers 
rapprochements, on croyait pouvoir en fixer l'envoi au mois 
de mars 1369. Or, Isabelle de Valois a eu quatre enfants 
qu'un passage du « Chronicon placentinum 5) énumère en 
ces termes, — certainement dans l'ordre de leur naissance : 
« De cette princesse Isabelle, le seigneur Galéas eut trois fils 
et une fille, à savoir, le seigneur Jean-Galéas, le seigneur Azzon, 
Mme Valentine et le dernier, le seigneur Charles, dont j'ai 



I 



VALENTIiVE KN ITALIE 31 

parlé (1). '^ Evidemment Valentine n'est placée entre Azzon et 
Charles que parce qu'elle est née après l'un et avant l'autre. Et 
l'on concluait : si le premier-né d'Isabelle est de 1369 et le 
dernier de 1372, il est bien certain que la troisième, Valentine, 
est de 1371. 

Ce raisonnement est irréfutable — à condition que le pre- 
mier fils d'Isabelle et de Jean-Galéas soit de 1369, que les 
lettres d'Isabelle aux princes de Gonzague datent bien de cette 
année, comme on le pensait. Mais d'assez récentes découvertes 
obligent aujourd'hui à reporter naissance et lettres à l'année 
1366. Un historien, M. Dino Muratore, a trouvé en effet dans le 
journal des dépenses de l'hôtel de la comtesse de Savoie, Bonne 
de Bourbon, la mention qu'à la date du 23 mars 1366, la 
comtesse a reçu la nouvelle de la naissance du premier fils de 
Jean-Galéas et d'Isabelle et qu'elle a fait au porteur de cette 
nouvelle les présents d'usage. Une mention analogue nous 
apprend que leur second fils, Azzon, naquit à la fin de l'année 
1368. Le dernier enfant, celui dont la naissance coûta la vie à 
sa mère, étant de septembre 1372, il s'ensuit que Valentine 
est née en 1370 ou en 1371, sans que l'on puisse jusqu'à pré- 
sent se décider en faveur de l'une de ces deux dates (2). 

Veuf d'Isabelle de PVance, Jean-Galéas se remaria. Il avait 
perdu ses enfants, sauf Valentine. En 1380, il épousa sa cou- 
sine, une des filles de son oncle Bernabo, Catherine Visconti. 



* 
* * 

Valentine était née au château de Pavie. C'est là qu'elle fut 
élevée, qu'elle passa en grande partie les années qui précé- 
dèrent son mariage. 

(1) Giovanni de Mrssis, Chronicon placentlnum (Rerum italicarum scriptores, 

DE MuRATORi). 

(2) V. sur cette question : G. Romaxo [Archivio storico lomhardo : t. XVI 
(1889), t. XXV (1898), t. XXIX (1902); J. Camus, Miscellanea di storia italiana, 
série III, t. V (1898) et Bolletino storico bibliograjico suhalpino, t. IV (1899); 
CoMAM, Archivio storico lomhardo, t. XXVIII (1901); Seregni, Rivista di scienze 



32 VALENTINE DE MILAN 

Lorsqu'elle naquit, trois femmes d'intelligence cultivée, d'une 
haute vertu et d'un cœur généreux habitaient ce château : sa 
mère, son aïeule. Blanche de Savoie, épouse de Galéas II et 
leur fllle, Violante Visconti. La prompte disparition d'Isabelle de 
France fut un deuil public pour les sujets de Galéas (I). Vio- 
lante put prendre soin des premières années de sa nièce ; mais 
son mariage en 1377 avec Secondotto, marquis de Montferrat, 
Téloigna de Pavie. Ce fut donc Blanche de Savoie qui dut s'oc- 
cuper surtout de l'éducation de sa petite-fille. D'une extrême 
bonté, d'une grande douceur, accessible aux petits et aux faibles 
autant qu'aux forts et aux puissants, médiatrice habituelle des 
malheureux auprès de son redoutable époux (2), Blanche était 
merveilleusement disposée à la tâche qui lui incombait. Et ce 
n'était pas seulement une princesse pieuse et charitable, elle 
était aussi lettrée : si on voulait lui faire plaisir, on lui offrait 
un manuscrit. Notre Bibliothèque nationale possède deux manus- 
crits français qui portent une inscription avertissant qu'ils lui 
appartenaient et qu'ils lui furent donnés par son fils, Jean- 
Galéas; un manuscrit latin, de la même bibliothèque, vient éga- 
lement de Blanche de Savoie (3) . 

Les leçons et les exemples que Valentine reçut de son aïeule 
contribuèrent assurément à faire d'elle la femme irréprochable 
qu'elle fut dans une cour où la vertu était assez rare. De plus. 
Blanche tint sans doute à ce que l'instruction de Valentine fût 
aussi complète que possible. Grâce aux heureuses dispositions 
de la jeune fille, les soins qui lui furent donnés réussirent au delà 
même des espérances qu'il était permis d'en concevoir. Il semble 
d'ailleurs qu'en Italie et en France, les éducations princières aient 
été, en ce temps, fort supérieures à ce qu'elles furent plus tard, 

storiche, t. I*"" (1904); Riboldi et Sereg.m, Archioio storico lombardo, t. XXXI, 
(1904); Dino Muratore, Archivio storico lombardo, t. XXXIl, 1905. 

(1) Carlo Mage\ta, / Visconti e gli Sforza nel Castello di Pavia, liv. II, 
chap. XVI. 

(2) Même ouvrage. 

(3) Léopold Dehslk, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. I, 
p. 130. 



1 



VALENTIX^E EN ITALIE 33 

— si l'on tient compte, bien entendu, de la somme des connais- 
sances de chaque époque. En Italie, l'éducation des jeunes filles, 
même des classes moyennes, était alors souvent poussée au delà 
de ce que l'on se figure volontiers. Un écrivain de la première 
partie du quatorzième siècle, Barberino, avait bien dit : u Le 
meilleur parti... est, selon moi, d'apprendre aux filles tout 
autre chose qu'à lire et à écrire (1). » Mais l'esprit public n'était 
pas avec lui. Le commerce, si florissant dans la Péninsule, 
même au milieu des guerres civiles, obligeait les femmes à une 
certainei nstruction — celle que proscrivait Barberino — :il leur 
fallait savoir lire, écrire et compter, pour tenir les livres de la 
maison, pendant que le mari voyageait, achetant ou vendant ses 
marchandises. Puis, d'autres femmes, sans y être contraintes par 
des motifs de ce genre, cédant à leur goût pour les choses de 
l'intelligence et à la curiosité naturelle de leur esprit, poussaient 
infiniment plus loin leur instruction (2). Dès l'époque de Dante 
et de Pétrarque, il y avait des femmes poètes, dont les œuvres 
sont perdues, mais que l'on pense avoir eu beaucoup de talent. 
D'autres femmes se donnaient à de plus sévères travaux. Chris- 
tine de Pisan, elle aussi, d'origine italienne, cite au commence- 
ment du quinzième siècle la fille du juriconsulte Jean d'Andréa, 
professeur à l'Université de Bologne, qui, au besoin, rempla- 
çait son père ; seulement, comme elle était d'une grande beauté, 
elle mettait, en chaire, vc une petite courtine devant son visage, 
afin de ne point distraire les escoutans (3) « . L'histoire me 
semble un peu renouvelée des Grecs. Mais ce qui est certain, 
c'est que l'on comptait vers ce temps, dans la Péninsule, plu- 
sieurs femmes adonnées à l'étude du droit, d'autres à celles des 
sciences, de la philosophie, et un grand nombre passionnées 
pour les belles-lettres. 

L'Italie était, du reste, au point de vue du développement 

(1) Baki!i;iu\o, Del regghnento e dei costumi délie donne. 

(2) V. La femme italienne à l'cpoqiie de la Renaissan-e, riritéressant ouvrage de 
M. E. RooocwacHi, si renseigné sur tout ce qui louche à l'Italie du moyen âge. 

(3) Christine ni'; PisAV, La Cité des dames. 

3 



34 VALENTINE DE MILAN 

intellectuel, en avance sur les autres contrées de l'Europe et la 
Lombardie brillait, au milieu des Etats italiens, d'un éclat tout 
particulier. 

Tandis que la plus grande partie de l'Europe était encore cou- 
verte de forteresses féodales et que la jeunesse de ses princesses 
elles-mêmes s'écoulait et s'attristait entre leurs sombres murail- 
les, c'est dans un palais vraiment moderne que vécut jusqu'à son 
mariage Valentine Visconti. Galéas II avait entrepris, en 1360, et 
Jean-Galéas acheva la construction du célèbre château de Pavie 
qui avait bien pour la défense de ses habitants, de fortes murailles, 
des fossés et des ponts-levis, — c'était une nécessité du temps, 
— mais avec de l'air et de la lumière, de vastes salles, de 
grandes et nombreuses fenêtres, des peintures — scènes cham- 
pêtres et scènes historiques — exécutées par les meilleurs 
artistes de l'Italie, d'innombrables objets d'art, des mosaïques, 
de superbes tentures, un parc immense, tout ce qui fait, en un 
mot, une demeure saine et confortable. « C'est un palais comme 
il n'en existe pas un seul autre en Italie » , a écrit un histo- 
rien (1). 

Dans ce château, la vie n'était point triste. Ce n'était pas 
l'existence isolée des châtelaines du moyen âge, attendant, sou- 
vent sans le voir venir, le trouvère qui devait un instant les 
récréer par ses poésies, ou même le simple jongleur dont les 
exercices divertissaient la monotonie de leurs journées. 11 en 
était très différemment à la Cour des Visconti et l'on y vivait de 
façon plus agréable. Les fêtes étaient, au château de Pavic, 
nombreuses et brillantes. Les festins y étaient magnifiques et 
raffinés ; en été, on plaçait les tables sur un vaste balcon et les 
convives " mangeaient tout joyeux au son des trompettes, dci^ 
cornets, des flûtes et d'amtres instruments (2) ^ . 

Autour du château, s'étendait le parc, renfermant dans un 
espace considérable, des prairies, des terres cultivées, des bois, 



(1) Pier Candido Decemrria, Histoire de Philippe-Marie Visconti. 

(2) Breventaxo, Istoria deU'antichità ecc. di Pavia. 



VALENTIME EN ITALIE 35 

des villages entiers. « On s'y adonna durant deux siècles, a dit 
C. Magenta, à la chasse, à la pêche, aux courses à cheval, à 
l'amour, aux arts de la politique et de la guerre (1). '^ Les ani- 
maux les plus variés s'y trouvaient réunis : cygnes, faucons, 
lièvres, daims, cerfs et chevreuils, faisans, perdrix et cailles y 
foisonnaient. Il y avait des autruches, il y avait des loups et des 
sangliers, il y avait des ours, — les animaux dangereux derrière 
de solides barrières, comme bien on peut penser. Les chasses y 
étaient fréquentes et superbes. On y péchait aussi dans un vaste 
étang. On s'y baignait dans un bassin de marbre blanc, abrité 
d'un élégant pavillon. A la chasse parfois, suivant une mode 
venue d'Orient, des léopards dressés remplaçaient les chiens. 

Des fêtes se donnaient souvent dans l'immense cour du châ- 
teau, qui pouvait contenir la population presque entière de Pa- 
vie. Des joutes et des tournois attiraient des concurrents de 
toute l'Italie et de bien au delà de ses frontières. C'était alors un 
magnifique spectacle. « Par le nombre et la qualité des per- 
sonnes qui y participaient, par la splendeur des armes et des 
vêtements, par la beauté suprême de l'édifice, ces fêtes présen- 
taient un air inouï de grandeur et de majesté (2) . » 

Pétrarque, familier et souvent conseiller de Galéas II, et 
beaucoup d'hommes éminents du quatorzième siècle furent en 
ce palais les hôtes des Visconti. C'est que les charmes de la vie 
matérielle étaient loin d'être les seuls dont on s'y préoccupât. Les 
travaux intellectuels y étaient en honneur. La bibliothèque en 
était célèbre. Dans presque toutes les Cours d'Italie, les familles 
princières s'efforçaient à cette époque de se constituer de riches 
bibliotlièques. « Une des plus célèbres qui fussent alors en Eu- 
rope, a écrit Sabba de Castiglione, fut celle qu'avec de grandes 
difficultés, beaucoup de soins et d'énormes dépenses réunirent 
les très illustres seigneurs Visconti (3). » Dans un catalogue de 
cette bibliothèque dressé un peu apiès l'époque dont nous 

(1) ('.. Maghvta, / Visconti c gh S/orza nel caslello di Pavia, liv. Il, cliap. xiii. 

(2) Idem, ouvr. cit., liv. III, chap. xxii. 

(3) S ABU A, Ricordi. 



36 VALENÏINE DE MILAN 

nous occupons, en 1426 ou 1427, on trouve à côté des œuvres 
de Dante, de Pétrarque et de Boccace, celles de Platon, de Ci- 
céron, Salluste, Virgile, Horace, Tite-Live, Suétone, Térence, 
Lucain, Pline, saint Ambroise, saint Grégoire, saint Anselme, 
saint Bernard, des ouvrages sur la médecine, la botanique, la 
minéralogie, la zoologie, l'astrologie, la morale, la musique, le 
droit. 

L'Université de Pavie créée, comme la bibliothèque, par Ga- 
léas II, agrandie et développée également par Jean-Galéas, a joui 
d'un grand renom au moyen âge. Les étudiants n'y venaient 
pas seulement de l'Italie, mais des points les plus éloignés de 
l'Europe. Ils y furent tellement nombreux qu'il fallut enseigner, 
non plus seulement au siège de l'Université, mais encore à la 
cathédrale, dans des églises, des couvents, des maisons particu- 
lières. Elle comptait cent quarante professeurs qui enseignaient 
le droit, la médecine, la philosophie et la théologie, les lettres, 
les mathématiques, les sciences naturelles. Beaucoup étaient 
des hommes remarquables dont le souvenir est resté dans l'his- 
toire de la science. Des liens étroits existaient entre le palais des 
Visconti et l'Université. Jean-Galéas invitait les professeurs à sa 
table ; il les excitait à la traduction des grandes œuvres de l'anti- 
quité. Plusieurs de ces doctes personnages furent de ses conseil- 
lers habituels. 

De tout ce que l'on sait de Valentine, il résulte qu'elle profita 
singulièrement des facilités qui, à la Cour de Pavie, étaient ainsi 
offertes au développement de ses aptitudes naturelles. Sans qu'il 
soit possible de déterminer jusqu'où s'étendaient ses connais- 
sances, il est bien certain qu'elle a laissé le souvenir d'une 
femme instruite, amie des livres, protectrice des lettrés. Elle sa- 
vait le français aussi bien que l'italien, la langue des Valois 
comme celle des Visconti : nous l'avons vue, dès son arrivée à 
Paris, remercier sans embarras les bourgeois de la capitale des 



VALENTIME EN ITALIE 37 

présents qu'ils venaient lui offrir. Sans cloute, elle savait aussi 
l'allemand : car clans l'inventaire des objets qu'elle emporta en 
France (1) on trouve un « Office « en langue allemande, cou- 
vert de velours, un livre en vers, également en langue alle- 
mande et un troisième volume allemand. Les relations étaient 
fréquentes d'ailleurs entre le Milanais et l'Allemagne, et non pas 
seulement les relations politiques. " Milan était déjà un grand 
centre commercial et industriel, renfermant une nombreuse co- 
lonie étrangère, en rapports étroits et continuels avec les pays 
transalpins. Beaucoup d'Allemands, officiers ou soldats, étaient 
au service des Visconti et répandaient dans le peuple la connais- 
sance de leur idiome national. Enfin, l'usage de l'allemand de- 
vait être particulièrement familier aux Visconti, par suite des 
multiples alliances contractées depuis un certain temps entre 
leur maison et les Cours de la Germanie méridionale (2) . » 

Dans aucune de ces trois langues, nous ne pouvons malheu- 
reusement apprécier le style de Valentine. « Nous ne pouvons 
juger de la manière dont elle avait appris à exprimer ses pen- 
sées par écrit, car il ne nous est rien resté d'elle, pas la 
moindre lettre que je sache. L'on voit seulement par sa signa- 
ture à la fin de certains actes qu'elle avait une calligraphie fine 
et élégante (3). ^ 

Était-elle musicienne? On peut le croire : les deux pièces sui- 
vantes, extraites des archives de la Chambre des comptes de 
Blois, prouvent qu'elle possédait des harpes : 

" Lorens du Hest, faiseur de harpes, demourant à Paris, con- 
fesse avoir eu la somme de trente-six sols parisis, qui deubz lui 
estoient, pour avoir rappareillé et refaicte et mis à point la belle 
harpe de madame la duchesse d'Orléans. — Le 24 mars 1399. » 

" A Laurens du Hest, faiseur de harpes, demourant à Paris, 
pour sa paine et salaire d'avoir rappareillé et mis à point la 

(1) Archives nationales, KK. 264. 

(2) G. RoMAXo, Valentina Visconti e il suo matrimonio con Luigi di Turaine 
[Archivio storico lomhardo, année 1898). 

(3) .1. Camcs, la Venue en France de Valentine Visconti. 



38 VALENTINE DE MILAN 

harpe de Madame la duchesse, c'est assavoir ycelle en cordes 
toute de neuf et fait plusieurs brochettes qui y faloient, pour 
ce... VIII s. ]). (sous parisis) « . Le mandement de paiement est 
du 21 juin 1402 (1). 

Ou voit dans quel milieu et de quelle manière Valcnlinc fut 
élevée, — dans une Cour brillante el lettrée, où elle prit part 
aux fêtes mondaines, s'intéressa aux choses de l'esprit et fut 
sensible aux émotions artistiques. Les séduisantes qualités 
qu'elle tenait assurément de la nature, mais que développa cette 
éducation, elle les porta à la Cour de France. Nous l'y verrons 
protéger les gens de lettres et les artistes, les accueillir aimable- 
ment, les pensionner. La Renaissance fut plus prompte en Ita- 
lie que partout ailleurs : elle s'y manifestait déjà à la fin du 
quatorzième siècle. Ce fut vraiment une princesse de la Renais- 
sance que l'Italie envoya à notre pays au milieu de l'année 1389. 

De bonne heure, on se préoccupa de marier Valentine. Dès 
l'année 1380, elle était solennellement promise à Carlo Vis- 
conti, fils de son grand-oncle Bernabo (2) ; l'année suivante, ou 
obtenait du pape Urbain des dispenses pour cette union entre 
parents (3). Comme tant d'autres mariages préparés alors dans 
un dessein politique, celui-ci ne se fît pas (4). 

Jean-Galéas, cette alliance de famille abandonnée, résolut de 
se procurer, par le mariage de sa fille, des alliés et des protec- 
tecteurs puissants, capables de l'aider à consolider sa situation 
et à étendre ses frontières. Telle était, lorsqu'ils songeaient au 
mariage de leurs enfants, la pensée habituelle des princes de 



(1) li. DM Labordb, les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. lîl, n" 5813 et 5917. 

(2) Bibl. Sainte-Geneviève, Mss. 2068 : 46. 

(3) Ihkl., Mss. 2068 : 48. 

(4) Carlo Visconti épousa en 1382, Béatrice fille de Jean, comte d'Arma- 
gnac, Lorsqu'il apprit la détention de son père, il s'enfuit en B.'ivière. Il mou- 
rî!î en 1404. 



I 



VALENTINE EIV ITALIE 39 

cette époque. Il n'est pas bien démontré d'ailleurs que ces 
préoccupations ne soient pas encore, en de semblables circons- 
tances, celles des princes de notre temps. Il faut dire que Jean- 
Galéas eut, depuis l'année 1385, des motifs tout particuliers 
pour rechercher des alliances de cette sorte. L'emprisonnement 
de son oncle Bernabo, qui possédait Milan alors que lui-même 
n'était encore que seigneur de Pavie et comte de Vertus, avait 
fait grand bruit en Italie et au delà des monts. Cet acte, assuré- 
ment irrégulier, avait cependant délivré le nord de la péninsule 
d'un déplorable tyran et, à ce point de vue, personne n'en 
aurait guère pu vouloir à Jean-Galéas. Mais ce même acte lui 
avait permis de réunir sous son autorité Milan à Pavie et, pour 
cette cause, avait excité à son encontre de terribles jalousies et de 
redoutables haines. Tous les petits potentats d'alentour s'étaient 
sentis menacés. Il lui fallait se préserver des colères qu'il sentait 
gronder autour de lui. Son gendre devait donc lui apporter une 
alliance utile et lui faciliter l'accès des grandeurs qu'il rêvait. 

Ce fut à un prince aliemand que Jean-Galéas songea d'abord. 
Le roi des Romains, Venceslas, fils de l'empereur Charles IV, 
avait un frère, Jean, auquel avait été donné le duché de Gœrlitz. 
Le père de Valentine entama des négociations avec Venceslas 
pour marier Jean à sa fille. Mais ces propositions, bien accueil- 
lies cependant, n'ayant pas eu immédiatement le résultat défini- 
tif qu'il en espérait, il en entama d'autres avec la Cour de France. 
Le frère du roi, le duc de Touraine, lui semblait pouvoir rem- 
placer avantageusement Jean de Gœrlitz. Il s'attira d'ailleurs, 
par suite de sa versatilité, une lettre irritée de Venceslas. Le roi 
des Romains lui disait, entre autres choses : « On t'appelle d'or- 
dinaire comte de Vertus : il aurait donc convenu que tu prati- 
quasses les vertus, celle surtout qui donne une constance assurée 
aux desseins de l'homme, n Venceslas, comme l'on voit, ne 
dédaignait pas la plaisanterie. 

On avait pensé encore à une autre alliance pour Valentine. 
Il s'agissait toujours de la maison de France. Un cousin de 
Charles VI, Louis d'Anjou, encore enfant, avait comme on le 



40 Vi^Ll'.XTINE DE ]\IILA\^ 

sait, des préicntions au tronc de Naples. Le duc de lîcrry, oncle 
de ce jeune prince, voulut le marier à la fille du seigneur de 
Milan. 11 s'en ouvrit à la mère de Louis d'Anjou. On lit en effet 
dans le « journal ^ de Jean Le Fèvre à la date du 14 juil- 
let 1385 : " Ce jour, monseigneur de Berri visita Madame et li 
parla de marier le Roy à la fille du conte de Vertus (1). « Le 
roi, c'était le petit prince Louis II d'Anjou, que l'on qualifia 
toute sa vie du titre de roi de Sicile, bien qu'il n'ait guère 
occupé le trône de ce pays. Le projet de Jean de Berry n'aboutit 
pas. Le père de Valentine avait-il chargé le duc de s'occuper de 
cette union, de pressentir la reine de Sicile? On ne le sait. Mais 
ce fut Galéas, tout semble l'indiquer, qui eut la pensée de marier 
sa fille au frère même de Charles VI. Celui-ci venait d'épouser 
Isabeau de Bavière, le 17 juillet 1385, à la cathédrale d'Amiens. 
Or, Isabeau était, par sa mère, la petite-fille deBernabo Visconti 
que Jean-Galéas avait emprisonné et dépouillé : Thadée Visconti, 
fille de Bernabo, femme d'Etienne le jeune de Bavière, était la 
mère d'Isabeau. N'était-il pas à craindre dès lors que, par son 
mariage, le roi de France fût amené à devenir l'ennemi du sei- 
gneur de Milan? Et celui-ci, en lutte avec tous ses voisins d'Italie, 
ne verrait-il pas ses espérances d'avenir et de grandeur ruinées, 
si un jour ou l'autre, Charles VI, désireux de plaire k sa jeune 
femme, avait la pensée de se faire le vengeur de Bernabo? Le 
péril était certain, peut-être pressant. Jean-Galéas trouva, pour 
le conjurer, un moyen dont la valeur était incontestable. Le roi 
avait épousé la petite-fille de Bernabo. Eh bien, il marierait sa 
fille, à lui, au frère du roi, au duc de Touraine. Celui-ci acquer- 
rait naturellement une sérieuse autorité dans les conseils de 
Charles VI. Il y défendrait la cause de son beau-père. Valentine, 
belle et intelligente, l'en presserait au besoin. Et de la sorte, 
l'influence d'Isabeau serait contre-balancée, annihilée en ce qui 
touchait la politique française à l'égard des Visconti, par celle 
de Valentine. 

(1) Journal do Jean Le Fèvre, édité par H. Mokanvii.i.k, p. 142. 



VALENTINE EM ITALIE 41 

Le duc de Bourgofjne, Philippe le Hardi, oncle de Charles VI, 
passe pour avoir favorisé le dessein de Jean-Galéas et aidé à son 
succès. Il avait pour cela de bonnes raisons. C'était un prince 
magnifique, comme Ton disait, c'est-à-dire très dépensier. Il 
était souvent à court d'argent et le seigneur de Milan lui en prê- 
tait. C'était chose assez naturelle que, pour s'acquitter ou pour 
se ménager un accueil favorable quand le besoin d'un nouvel 
emprunt se ferait sentir, il aidât à l'établissement de la fille de 
Visconti. 

Rien n'indique, dans les documents que nous possédons sur 
cette affaire, que Valentine ait été consultée au sujet des ma- 
riages auxquels il fut pensé pour elle. Sans doute elle ne s'atten- 
dait pas à l'être et ne fut pas surprise que Ton eût disposé d'elle 
sans son aveu. C'était, on ne l'ignore pas, l'habitude de l'époque. 

En cette année 1385, le comte de Valois — j'ai dit que le 
frère de Charles VI portait alors ce titre — n'avait que treize 
ans et Valentine, d'une année ou de deux ans plus âgée, en 
avait quatorze ou quinze seulement. Mais cela ne pouvait empê- 
cher le mariage, d'autant plus qu'il n'était pas nécessaire de 
réunir immédiatement les époux. 

Du reste, on s'était déjà occupé de marier Louis d'un autre 
côté, tout conmie Valentine. On s'en était même occupé depuis 
longtemps, — à partir de 1374, alors qu'il n'avait pas encore 
trois ans. Charles V voulait lui faire épouser la fille aînée du 
roi de Hongrie (1), afin de lui assurer soit le royaume de 
Naples sur lequel le roi de Hongrie avait des prétentions, soit au 
moins les comtés de Provence, de Forcalquier et le Piémont. La 
fiancée de Louis étant morte, on avait alors pensé la remplacer 
par sa sœur Marie. Un ambassadeur fut envoyé à Bude pour 
épouser Marie au nom du jeune prince qui, pendant quelque 
temps, prit, au dire de Froissart, le titre de roi de Hongrie (2). 

(1) V. Noël Valois, le Projet de mariage entre Louis de France et Catherine de. 
Hongrie. 

(2) Journal de Jean Le Fècre, édité par H. Mobaxvillk, p. 139. — Fuois- 
SAUT, liv. II, cliap. 229. 



42 VALENTINE DE MILAN 

C'était un peu se presser. Au mois de septembre 1385, Louis 
quittait Paris pour aller en personne épouser Marie. Il n'alla 
pas jusqu'aux bords du Danube : il n'alla que jusqu'à Troyes 
en Champagne. Là, il apprit que le second fils de l'empereur 
Charles IV, Sigismond, venait d'enlever sa fiancée. Il avait, à la 
tête d'une armée, surpris Marie, à la main de laquelle il préten- 
dait depuis longtemps et celle-ci lui avait promis de s'unir à lui. 
Le jeune Louis revint à Paris. Il ne paraît pas avoir été doulou- 
reusement affecté de cette mésaventure. Plus d'un seigneur de 
son entourage ne se gênait même pas pour dire que la Hongrie 
était un pays bien lointain, que les Français n'avaient rien à y 
faire et que c'était pour le comte de Valois une véritable bonne 
fortune que d'avoir appris l'enlèvement de sa femme. 

Il fut encore question d'une alliance entre le prince et la fille 
du duc de Lancastre. L'affaire ne paraît pas avoir été sérieuse- 
ment engagée. Le champ était libre aux projets de Jean-Galéas 
Visconti. 

C'est aux derniers mois de l'année 1385 ou aux premiers de 
1386 que s'engagèrent les négociations. 

Le 18 mai 1386, une ambassade française passait à Lyon, en 
route pour la Lombardie. Ce passage nous est signalé par une 
note naïve du " journal « de Jean Le Fèvre : « Vendredy 
18" jour, je arrivé à Lyon et comme George, mon queux (cuisi- 
nier) eut prins hostel au Chapel rouge pour moy, vindrent les 
genz de mess. Enguerran d'Eudin et me deslogèrent ; et je fus à 
la Pomme au devant. Avec ledit messire Enguerran estoient le 
viscomte d'Acy, maistre Robert Cordelier et maistre J. de Mon- 
tagu et aloient à Milan au comte de Vertus, pour le mariage de 
Mous, de Valois avec la fille dudit conte (1). » 

Cette ambassade qui comptait, on le voit, parmi ses membres 

(1) Journal de Jean Le Févre, édité par H. Morawillk, p. 275-0. 



VALENTIME ET ITALIE 43 

Jean La Personne, vicomte d'Acy, un des personnages les plus 
importants de l'époque et le célèbre Jean de Montaigu, allait, 
non pas demander la main de Valcntinc pour Louis de France, 
— le mariage étant décidé de part et d'autre, — mais discuter 
les conditions du contrat. Le 26 du mois d'août, on était d'ac- 
cord à cet égard et on le constatait par écrit (1). 

Les dispenses nécessaires — Louis et Valentine étant cousins 
germains, — sont accordées (2) par Clément VII, le pape d'Avi- 
jjuon, celui que la France reconnaît. Le 27 janvier 1387 (3), 
liOuis, qui est devenu, par concession royale, duc de Touraine, 
échange à Paris les promesses définitives avec le procureur de 
Valentine, Bertrand Guasco, gouverneur du comté de Vertus et 
le contrat de mariage est signé en présence du roi et de ses 
oncles, les ducs de Bourgogne et de Berry. Enfin le contrat est 
ratifié par Jean-Galéas et, le 8 avril, il est procédé à Pavie, dans 
le palais de Blanche de Savoie, au mariage par procuration. 
Valentine s'engagea elle-même et Louis, par ses représentants, 
Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, Arnaud de Corbie, pre- 
mier président du Parlement et Jean des Bordes, secrétaire du 
roi (4). A partir de ce moment, Valentine est considérée comme 
duchesse de Touraine et c'est sous ce titre que les actes officiels 
la désignent (5). 

Les conditions de ce contrat très étudié avaient, aux yeux des 
négociateurs qui le discutèrent et de leurs contemporains une 



(1) Archives nationales, K. 532 : 6. 

(2) Id., K. 532 : 10 et 11. 

(3) Id., K. 532 : 9. 

(4) Id., K. 532 : 7. 

(5) Sur les négociations qui précédèrent le mariage, on peut consulter : 
Jarhy, Vie politique de Louis de France et Bibliothèque de C école des Charles, 
1901; A. 1)!: Ciucoiuï, le Duc Louis d'Orléans (^Revue des Questions historiques, 
t. XLII) ; .1. Caxks, la Venue en France de Valentine Visconti (^Miscellanea di 
storia italiana, 1898); G. Roaiaxo (Archivio stortco lombarde, 1898 et 1902); 
Intorno aÏÏorigine delta contea di Vertus [Rendiconti del reale Istituto lombarde 
XXX); Maurice Fat;co.\., le Mariage de Louis d'Orléans et de Valentine Visconti ; 
(lABOTTO, Gli ullimi principi d'Acaia; Vr. Comani, I denari per la dote di Valen- 
tina Visconti [/Irchivio storico lombarde, 1901). 



44 VALEJVTIIVE DE MILAN 

importance considérable. Cette importance fut plus grande et 
plus réelle encore qu'ils ne le pensaient assurément, puisqu'elles 
devinrent l'origine des guerres qui, plus d'un siècle après, sous 
Louis XII et François I"" mirent si longtemps aux prises, sur le 
sol de la Péninsule, les Français, les Italiens et les Allemands. 

Valentine recevait en dot, le comté de Vertus qui avait été, 
vingt-sept années auparavant, la dot de sa mère, Isabelle de 
France. Elle recevait aussi une dot territoriale en Italie : la ville 
et le comté d'Asti. Louis de Valois ne devenait point pour ce 
territoire le vassal de son beau-père; mais si Valentine mourait 
sans héritiers, le comté d'Asti devait revenir aux héritiers de 
Jean-Galéas. Puis une énorme dot mobilière était stipulée : 
quatre cent cinquante mille florins, dont les deux tiers devaient 
être payés par Jean-Galéas dès le lendemain de la réalisation du 
mariage. N'omettons pas de signaler une clause qui aujourd'hui 
paraît assez étrange, mais qui est bien dans les mœurs du 
temps : une partie de cette dot devait être placée dans un coffre- 
fort, sous quatre serrures, et quatre personnages d'une pru- 
dence reconnue, choisis par moitié par l'une et l'autre partie, 
décideraient de l'emploi de ces sommes en achat de domaines. 
Il ne semble pas d'ailleurs que cette clause ait été scrupuleuse- 
ment respectée. Enfin si Jean-Galéas venait à mourir en ne lais- 
sant d'autre enfant que Valentine, ses possessions territoriales 
appartiendraient à sa fille, sans qu'il en puisse par testament 
disposer d'autre sorte. Cet article du contrat, quelque peu 
modifié, comme on le verra, l'année suivante, devint sous 
Louis XII et François I", avec un testament postérieur de Jean- 
Galéas, le prétexte des guerres d'Italie. 

Les représentants de Louis prirent aussitôt possession du 
comté d'Asti au nom des deux époux. Ils procédèrent à l'organi- 
sation du nouveau régime. Jean-Galéas avait un peu exagéré la 
valeur du revenu que l'on pouvait tirer d'Asti et reconnut qu'à 
cet égard, il devait à son gendre une compensation. 

Asti était désormais pour plus d'un demi-siècle sous la domi- 
nation française. M. Jarry, dans sa remarquable Vie politique 



lALENTlNE EN ITALIE 45 

de Louis de France, écrit à ce sujet : u Une sage administra- 
tion s'exerça sur ce pays. Elle fut profitable aux Astésans qui 
s'attachèrent à la maison d'Orléans dont leurs descendants con- 
servent par tradition d'excellents souvenirs. Sous la domination 
française, fut terminée la cathédrale d'Asti et son portail, d'une 
architecture charmante, se dresse comme un durable témoi- 
gnage de la conquête pacifique dont Valentine Visconti fut 
l'âme (1). » 

Tout était donc accompli, sauf la réunion des époux, dès 
l'année 1387 et cette réunion paraissait devoir s'effectuer 
presque aussitôt. Valentine devait venir en France rejoindre 
Louis de Touraine. Celui-ci devait l'attendre à quelque distance 
de Paris. C'est ainsi qu'à moins de circonstances spéciales, les 
choses se passaient... Cependant, nous l'avons vu, c'est seule- 
ment en 1389 que les époux furent mis en présence, que le 
mariage fut solennellement célébré et que Valentine fit son entrée 
à Paris. 

Pourquoi ce retard? En connait-on les causes? 

On les a discutées abondamment, en France et en Italie, et 
peut-être n'cst-on pas arrivé à préciser d'une façon absolue 
celle de ces causes qui fut décisive, — s'il y en eut une. 

On a parlé des conditions politiques du Nord-Ouest de l'Italie 
à ce moment, des guerres qui y avaient lieu, du soulèvement 
des Tuchins, bandes de soldats déserteurs ou licenciés et de pay- 
sans vagabonds, unis pour se livrer aux pires excès, en un mot 
du manque de sécurité des régions à parcourir par Valentine. 
La fille du seigneur de Milan devait voyager avec la portion de 
sa dot qui se trouvait payable le lendemain du mariage. C'était 
assez pour tenter beaucoup de gens. L'aventure d'Isabelle de 



(1) .Iinav, ouvr. cit., p. .38, Gouiuxi, // commune asti g lano ; Vassallo, Gli Asti- 
giani sotlo la dominazione straniera. 



40 VALENTINE DE MILAN 

France, n'osant passer près de Màcon, nous révèle l'audace des 
bandits du temps ; elle n'avait rien k apprendre aux contempo- 
rains, qui savaient à quoi s'en tenir. C'était en 1360 qu'Isabelle 
était venue de France en Italie ; mais les routes n'étaient guère 
plus sûres en 1387 que vingt-sept années auparavant. 

On a mentionné encore une grossesse inattendue de la com- 
tesse de Vertus, la seconde femme de Jean-Galéas, belle-mère 
par conséquent de Valentine, grossesse qui modifiait ou pouvait 
modifier l'état antérieur des choses. 

Il faut bien reconnaître aussi qu'un certain temps était néces- 
saire k Jean-Galéas pour réunir les sommes considérables qui 
devaient accompagner sa fille en France. Un retard dans le 
paiement des contributions demandées par lui à ses sujets 
devait forcément se traduire par un retard dans le voyage de 
Valentine. 

Enfin, le seigneur de Milan parvint à faire modifier certaines 
clauses du contrat de mariage qui lui semblaient trop difficiles à 
exécuter. Deux actes royaux, donnés à Maubuisson, et datés du 
2 décembre 1388, y pourvurent (1). Ainsi, les officiers de Jean 
Galéas ne durent plus jurer, comme il avait été résolu, qu'après 
sa mort, ils reconnaîtraient Valentine et ses enfants comme leurs 
souverains. Puis le revenu du comté d'Asti se trouvant infé- 
rieur, comme je l'ai dit, à ce qu'avait annoncé le sire de Milan, 
celui-ci devait une compensation payable en une seule fois : on 
lui accorda des termes. Valentine devait, d'autre part, apportei- 
avec elle trois cent mille florins : elle ne dut plus en apporter 
que deux cent mille, des termes étant également accordés pour 
le paiement du reste (2) . 

La plupart de ces raisons influèrent probablement sur In 

(1) BihI. nat., Mss. fr. 38C:i : 148. 

(2) Le Jendemain du mariage, oéléhrc, comme nous le verrons, à ATelun, Jts 
procureurs de .Ican-(ialcas remirent en effet au duc de Touraine 200 000 flo- 
rins. Le reste devait être paye : 100 000 florins avant le 1" septembre 1390 cl 
ensuite chaque année 50 000 florins jusqu'au P"" septembre 1393. Nous verrons 
que le duc éprouva de grandes difficultés à être mjs en possession de ces 
sommes. 



VALENTINE EN ITALIE 47 

flate de la venue de Valentine et de son mariage solennel. 
Celles qui n'étaient point suffisamment sérieuses purent au 
moins être invoquées par l'ingénieux Jean-Galéas pour reculer 
la date du voyage, négocier pendant ce temps et obtenir en 
fin de compte les adoucissements qu'il désirait au contrat pri- 
mitif. 

•* 

Ces modifications obtenues, rien ne s'opposa plus au départ 
de la jeune duchesse. Son père en hâta les préparatifs. Tout le 
nord de l'Italie s'en occupa, les petites Cours s'inquiétant des 
mesures à prendre pour le passage de Valentine, des ambassa- 
deurs qui devaient aller lui présenter les hommages de leurs 
souverains, des fêtes à organiser, des étoffes à acheter pour les 
costumes de cérémonie, des vêtements à préparer pour les sei- 
gneurs, des robes à tailler pour les dames, plus prosaïquement 
des vivres à réunir pour la princesse et sa suite, des chemins 
défoncés à remettre en état, enfin, et surtout, de se procurer les 
fonds qui leur étaient nécessaires afin de subvenir à ces dé- 
penses. Quand on n'avait pas d'argent, on s'adressait aux 
Juifs. Parfois des résistances, tout au moins des hésitations, se 
produisaient. A Venise, il y eut une forte opposition. Le Sénat 
était saisi de la proposition d'envoyer des ambassadeurs à Milan 
pour assister aux fêtes qui devaient y être données à la du- 
chesse : il fallait naturellement les pourvoir de l'argent néces- 
saire à l'accomplissement honorable de leur mission. Les séna- 
teurs ne votèrent point tout cela d'acclamation, loin de là... 
ii Le 7 juin 1389, après la délibération qui envoyait des ambassa- 
deurs auprès de Jean-Galéas, Louis Mauroceno et deux sages du 
Conseil, ayant proposé de donner aux ambassadeurs cinquante 
ducats pour se faire confectionner une robe de soie, unam 
socham vcluti de grana, et cinq cents ducats à dépenser en cadeaux 
et en largesses pendant les jours de la fête, il ne fallut pas moins 
de quatre tours de scrutin pour arriver à un résultat qui fut de 



48 VALENTINE DE MILAN 

vingt-huit voix pour, vingt-six contre et huit non sinceri (1). « 
Ces fêtes de Milan furent les premières du voyage. Valentine 
arriva le 12 juin et ne quitta la ville que le 22, retournant à 
cheval à Pavie. Le 24, elle quitta Pavie. Son père s'était déjà 
éloigné de cette ville, sa résidence habituelle. « Monseigneur de 
Milan, dit Monstrelet, cstoit issu de Pavie sans parler à sadicte 
fille, et ce fist il pour ce qu'il n'eust peu prendre congié à elle 
sans pleurer (2), » C'est là un des rares renseignements que 
nous fournissent les écrivains du temps sur les relations de 
Valentine avec sa famille. 

Sur le voyage même de la jeune duchesse, nous sommes 
mieux renseignés, grâce à l'érudit M. Jules Camus, dont j'ai 
plusieurs fois déjà cité les travaux. Suivant Valentine pas à pas, 
cet historien a retrouvé et dépouillé les comptes des dépenses 
de son voyage et il est arrivé à connaître par ces documents, 
tirés de la poussière des archives, la durée du séjour qu'elle fit 
dans les différentes cités qu'elle eut à traverser, les fêtes qui lui 
furent données, même les repas qui lui furent offerts et parfois 
les plats qui furent apportés sur sa table. Nous ne saurions 
mieux faire, pour accompagner la duchesse jusqu'au moment où 
elle rencontra le duc de Touraine, que de nous attacher à un 
guide aussi familier avec elle, avec son escorte et avec les 
princes par qui elle fut reçue au cours de sa longue route (3). 
Jean-Galéas avait demandé au prince Amédée d'Achaïe, de la 
maison de Savoie, d'accompagner sa fille pendant le voyage et 
de la protéger au besoin. Cet Amédée d'Achaïe était naguère 
occupé aux préparatifs d'une lutte armée contre le même Jean- 
Galéas. La paix s'était faite et il avait été convenu qu'il serait 
investi de la mission de confiance dont il semble s'être acquitté 
avec une courtoisie chevaleresque. Ayant été trouver la duchesse 
à Milan, pendant les fêtes, il la reconduisit à Pavie et ne la quitta 

(1) Maurice Fauco.v, le Mariage de Louis d'Orléans, p. 13. 

(2) Mox'STRELET, Chroniquc, liv. I, chap. xnv. 

(3) Miscellanea dt storia italiana, série III, t. 5 : La Venue en France de Valen- 
tine Visconlt. 



VALENTINE E?yJ ITALIE 49 

plus qu'à Màcon, après Tavoir remise aux envoyés du roi et de 
son frère (1). Il semMe du reste qae le duc de Touraine aiaii; 
envoyé au-devant d'elle, jusqu'en Lombardie, un de ses chambel- 
lans, Philippe de Florigny. 

Amédée avait avec lui un grand nombre de seigneurs, écuyers, 
soldats et valets. Valentine en a^ait un plus grand nombre 
encore, de telle sorte qu'à un certain moment, elle était accom- 
pagnée, s'il faut en croire l'auteur de la « Chronica parva 
llipaltfe (2) » , de près de treize cents cavaliers. Peut-être faut-il 
en rabattre et l'imagination méridionale a-t-eHe quelque peu 
augmenté l'effectif de ce brillant cortège. Mais il est évident que 
l'escorte était considérable. Cfîla résulte mieux encore des 
dépenses que ces cavaliers firent et oocasionoèrent sur leur pas- 
sage. Cependant, cette petite armée dut diminer à mesure que 
la duchesse s'éloigna des Etats pateniels. Il ne faut pas oublier 
d'ailleurs qu'il ne s'agissait pas seulement de la protection de la 
jeune duchesse. Comme il avait été convenu, elle voyageait avec 
une partie de sa dot — deux cent mille florins; de plus, elle 
emportait des joyaux et, objets précieux évalués à la somme de 
soixante-dix mill^ florins. Dot et joyaux poiwaient courir encore 
plus de dangers que Valentine, quels que fuss<3nt les charmes 
incontestables de sa personne. Bertrand Guasco, gouverneur 
du comté de Vertus; était, avec d'autres gentilshommes, spéciale- 
ment chargé de la surveillance de la dot qu'il devait remettre à 
Louis de Touraine,et4î vers seigneurs, de nobles dames, des valets 
et des chambrières avaient la charge de veiller sur les bijoux. 



C'est peut-être ici le lieu de jeter un coup d'œil sur les choses 
piécieuses que Valentine apportait en France. Le détail en fut 

(1) l;n des plus anciens documents on il soit parlé de Valentine est nn 
compte de dépenses d'Amédéc VI de Savoie qui, en 1382, passait près de Pavie. 
Il fut donné vingt-deux florins aux ménestrels et trompettes du comte de Vertus 

« qui vénérant cum domina Valentina, ejus nata » .. 

(2) AIuRATORi, Rerum italicaruyn scrqHores, t. XVII, col. 1322. 



50 VALENTINE DE MILAN 

consigné en deux inventaires, à peu près semblables, dont Tun 
se trouve à nos Archives nationales et dontTautre, en latin, était 
joint à une lettre que le duc de Touraine écrivit à son beau-père. 

On est émerveillé, à cette lecture, d'une telle liste d'objets de 
haute valeur, à la fois par la matière qui les forme et par le 
travail de leur composition. « Outre les étoffes de luxe, les tapis- 
series et la vaisselle, dit M. J. Camus, on y trouve une foule de 
pièces artistiques d'or, d'argent, d'ivoire, de jaspe, de nacre, 
d'ambre, de corail, de cristal, ornées de pierres précieuses, 
d'émaux et de camées. Nous n'y comptons pas moins de cent 
cinquante diamants, vingt-huit émeraudes, trois cent dix saphirs, 
quatre cent vingt-cinq rubis et plus de sept mille perles. » 

Mais parcourons nous-mêmes l'inventaire conservé à nos 
Archives nationales (1). 

En tête figurent des couronnes, dont « une grande couronne 
d'or à six grands fleurons et six petits, garnie de trente ba- 
lays (2) et trente saphirs, douze émeraudes et deux cent qua- 
rante perles, » puis des colliers et des ceintures d'or, des 
anneaux, le tout orné de pierres précieuses et de perles. On y 
voit « un fermait d'or (agrafe) à un daim émaillé de blanc, où 
il y a une inscription avec lettres écrites, disant : « Plus hault n ; 
un autre fermait en or « à une dame émaillée ^ — je cite tou- 
jours l'inventaire — « qui tient une harpe, et un petit chien 
blanc auprès d'elle » ; des objets utiles, parfois assez bizarre- 
ment ornés : « un miroir d'or à un émail de sainte Catherine 
et une image de Nostre-Dame, d'enleveure au-dessus, garni de 
quinze rubis tant gros que petits, de treize saphirs et de 
soixante et onze perles « ; une " noix de Ynde qui fait un gobe- 
let, à un pié de griffon d'argent doré, » deux grands " quoque- 
marz dorez, hachez, garnis d'esmaulx par le milieu; à chascun 
huit lyons en la pâte, et ont les tuyaulx des testes de serpents 
qui ont en gueule enfans » — ce sont là, je l'ai dit, les armes 



(1) Archives nationales, KK. 264. 

(2) Rubis roses. 



VALENTINE EN ITALIE 51 

des Visconti; a une chaufFète d'argent doré; une salière d'ar- 
gent goderonnée, dorée, à un arbre de corail où il y a vingt 
neuf langues de serpent ; » un « engin à mettre et asseoir 
œufz ; " deux « cuillerz et deux fourchètes d'argent dorez » , — 
celles-ci constituant alors une nouveauté; enfin, d'innombrables 
hanaps et gobelets. 

Est-il besoin de mentionner des robes, couvertes d'or et de 
perles? On se doute bien qu'elles n'avaient pas été oubliées. La 
jeune princesse apportait aussi de splendides garnitures de lit. 

N'omettons pas de nombreuses « chapelles « et de riches 
ornements d'église qu'il n'est guère de mode aujourd'hui de 
placer dans la corbeille des fiancées, mais dont la présence 
était toute naturelle dans le mobilier d'une pieuse princesse du 
quatorzième siècle; des livres dont trois, comme je l'ai dit, en 
allemand ; de « petites heures, dont les aiz sont d'or, esmaillées 
d'une annunciacion et de la gésine de Nostre-Dame, bordées de 
douze petits rubis, dix saphirs et quarante perles )-> . 

Rien n'est oublié : la duchesse apporte même « un bacin à 
barbier d'argent blanc » et « un grant bacin à barbier, viez 
(vieux) , doré sur le bort « . 

Je me suis attaché surtout à signaler, dans les objets venus à 
la suite de Valentine, ce qu'il s'y rencontrait d'original, ce qui 
portait l'empreinte du temps et du pays de la duchesse. Mais on 
entrevoit, par certains de ces objets, la richesse et la beauté de 
l'ensemble. 



Alexandrie reçut magnifiquement la duchesse de Touraine. 
Bertrand Guasco, qui l'accompagnait, possédait un palais dans 
cette ville. Il y offrit à Valentine une merveilleuse hospitalité. 
Au commencement du dix-septième siècle, les bustes de Louis 
de Touraine et de Valentine Visconti se voyaient encore au-des- 
sus de la porte de marbre de ce palais. C'était un reste des 
décorations et des embellissements auxquels Guasco, désireux 



52 VALEIVTIÎCE ©E MILAM 

d'honorer la fille de son maître, avait fait procéder à roccasion 
de son passage. Puis la duchesse s'arrêta, du 25 au 30 juin, 
dans Asti, la ville qui lui avait tété donnée en dat. Le I" juillet, 
.elle est à Chim, en Piémo-nt : c'est là qu'elle était, dit-on, ^cor- 
tée par treize cents cavaliers. On se trouve dans les domaines 
d'Amédée d'Achaïc qui l'accompagne. A Chicri, comme ensuite 
à Monealicri et à Turin, la réception est splendide. « Le prince 
(Amédée d'Achaïe) se montrait d une largesse extraordinaire . Il 
donna vingt florins aux méjaestrels de Valentine, vingt à ceux 
du marquis de Montferrat et la même somme à ceux du sire de 
Mantoue. Un ménestrel du marquis de Ferrare fit un saut péril- 
leux qui lui valut quatre florins. La musique était moins appré- 
ciée : six trompettes de l 'escorte de la duchesse ne reçuren^t 
.qu'u:n florin chacun. Il en fut de même d'un individu qui avait 
joué du « trep » en présence du comte de Savoie (1). « ATtLrin, 
il avait fallu fabriquer des tables pour que tout le cortège pût 
manger commodément : les comptes nous disent que l'on avait 
confectionné une quantité énorme de pains et commandé des 
ravioles, des tourtes, des beignets, des pâtés, el;C... On avait 
acheté une foule de bêtes bovines, de poulets, d-e poules et 
d'oies. Ojfii passe à Suze, on arrive à Lans-le-Bourg. La traversée 
du mont Cenis s'opère par la grande chaleur. Aussi à ;Suze, 
boit-on beaucoup pour se désaltérer : les frais seuls de la bou- 
teillerie montèrent à deux cent soixaate-deux florins. On traverse 
la Savoie, Saint-Jean de Maurienne, Aiguebelle, Montmélian, 
Chambéry où la duchesse passe les II, 12 et 13 juillet pour y 
assister à des fêtes magnifiques auxquelles avaient été conviées 
toutes les dames et damoiselles de la Savoie et du Dauphiné : la 
comtesse de Savoie leur avait offert les riches costumes dont 
elles avaient besoin pour une occasion de cette sorte (2). 

Du 17 au 24, Valentine s'aj-rête à Bourg. Le 25, elle est à 
Poat-de-Veyie et le 26 elle arrive au pont de Mâcon. Là elle est 



(1) J. Camis, art. cit., p. 26. 

(2) Luigi l'iic'JAKOxk;, I principi di Savoia atlraveno le Alpi nel Medioevo. 



1 



VALEMTIiVE EN ITALIE 53 

reçue par Bureau de la Rivière, que le roi a chargé d'aller au- 
devant d'elle, et par les envoyés du duc de Touraine, Amaury 
(rOrgemont, son chancelier, Pierre de Graon alors très en faveur 
auprès de lui et, que, plus tard» nous verrons jouer un rôle dans 
la vie de Valentine, Thierry de Neuville, son secrétaire. La mis- 
h'ion d'Amédée d'Achaïe est maintenant arrivée à sou terme : le 
27, il prend congé de la duchesse et se dirige vers Ripaille, le 
célèbre château des comtes de Savoie, près de Thonon. 

Escortée des envoyés de Charles VI et de son frère, Valentine 
continue son voyage dans la direction de Paris. Elle s'arrête à 
Chalon-sur-Saône et gagne Dijon. Mais avant d'arriver dans la 
capitale de la Bourgogne, elle avait été rejointe par un grand 
personnage de la Cour où elle était appelée à vivre désormais, 
par un prince de la famille royale, le duc de Bourbon, un des 
oncles du roi. De ceux-ci, c'est assurément celui qui, devant 
l'histoire, a gardé le meilleur renom. Il guerroya avec vaillance, 
ce qui n'est point extraordinaire pour un seigneur de si haute 
lignée, mais il ne pressura point ses vassaux, ce qui l'était beau- 
coup plus. Il fonda de nombreux monastères et s'efforça de don- 
ner à ses possessions de l'ordre et de la sécurité. Parmi les cou- 
vents qui lui doivent leur existence, on peut mentionner celui des 
Célestins de Vichy, dont les derniers vestiges sont surtout connus 
aujourd'hui par les vertus médicales de la source qu'ils abritent. 
On le surnomma le « bon duc « et, au contraire de quelques- 
uns des princes du moyen âge au nom desquels cette épithète 
est demeurée accolée, il la mérita. Valentine ne pouvait faire 
son entrée dans la famille royale sous de meilleurs auspices. 

A Dijon, la princesse trouve un messager dn roi qui lui ap- 
porte une lettre de bienvenue (I). Les archives de la ville ont 
conservé deux délibérations relatives à son passage : « Le mer- 
credi quatorzième jour de juillet, aux Jacobius où estoient le 

(1) Archives nationales, KK. 30 : 60 v" : « Hincelin de lîcrgues envoyé 
porter lettres de Milly à Mons. de Bourbon et à Madame de Touraine, à Digon, 
pour ce et son retour à court (à la cour) lundy, 2" jour d'aoust, le roy à 
Milly... XLVIII s. p. (sous parisis). » 



54 VALENTINE DE MILAN 

maire, les eschevins... Délibéré est que par les escheviiis ci-des- 
sus nommés et du consentement des autres, que Ton donnera à 
la femme de M', de Thoraine, à sa nouvelle venue à Dijon, où 
clic doit venir si comme on le dit, VI queues (1) de vin, du 
meilleur que l'on pourra treuver à Dijon, et une XII" de livres 
d'espices. " La capitale de la Bourgogne ne manque point de 
générosité, on le voit. Même à ce vin " le meilleur que l'on 
pourra treuver » , elle en ajoute encore deux queues pour le duc 
de Bourbon dont l'arrivée vient d'être aussi annoncée. Mais sa 
générosité ne l'entraîne point jusqu'à exposera de fâcheuses aven- 
tures l'argenterie de la cité. C'est ce qu'indique cette seconde 
délibération, prise le 30 juillet : « Le vendredi après la Saint- 
Jacque et Saint-Philippe, aux Jacobins, où estoient le maire 
et les eschevius, délibéré est que l'on donnera à M. de Bourbon 
qui vient à Dijon avec Madame de Thoraine, deux queues de vin 
en outre VI queues que l'on donnera à mad" Dame à sa nouvelle 
venue à Dijon. Item que Mons" le Maire excusera la ville au mieux 
qu'il pourra, afin que l'on ne preste la vaissele de lad" ville. Et 
ou cas qui la fauldra baillier, mons"^ le maire demandera per- 
sonne soufisant à qui l'on la baillera, lequel la promettra rendre. 
Item, que pour faire le service de mad" Dame de Thoraine qui 
doit estre demain à Dijon, Damoingeot le Gelinier yra sur plu- 
sieurs personnes de lad" ville, qui li sont, ou feroit baillier par 
escript et leur requerra que ilz veuillent prester des napes. Item 
que l'on requerra à Mons' l'abbé de Saint-Bénigue que y veuille 
faire la recommandation de la ville à mad" Dame. » Il faut croire 
que, lors d'un précédent voyage à Dijon d'un prince ou d'une 
princesse, il était advenu quelque malheur à l'argenterie de la 
ville, comme de ne point rentrer, tout entière au moins, en la 
possession de sa propriétaire légitime. L'honnêteté de la suite 
de Valentine et peut-être aussi les précautions prises durent sans 
doute cette fois préserver la ville d'une semblable catastrophe. 

(1) Mesure qui variait dans des limites assez larges, suivant les régions. 
Aujourd'hui, en Bourgogne, la queue est de 456 litres. Il semble qu'elle avait, 
au moyen âge, dans le duché, une contenance égale à celle d'aujourd'hui. 



VALENTllVE EM ITALIE 55 

La cour ducale de Bourgogne séjournait en ce moment à Vil- 
laines-en-Duesmois (1) où s'élevait un château dont les ruines 
subsistent aujourd'hui. Valentine y fut brillamment reçue par la 
duchesse, le duc étant alors avec le roi. Pour rendre cette récep- 
tion plus brillante et plus confortable, on avait, dès le 2 août, 
transporté de Dijon à Villaines, en quatre chars à six chevaux 
chacun « la tapisserie, chambres (meubles) et vaisselle » de 
madame de Bourgogne (2) . 

C'est à Melun que devait se célébrer le mariage. Ce fut sans 
doute aux environs de cette ville que Louis de Touraine ren- 
contra pour la première fois Valentine Visconti. Le 17 août, eut 
lieu la cérémonie solennelle du mariage. La « Chronique " du 
religieux de Saint-Denis en a mentionné avec précision le lieu 
et la date. « Le roi, se rendant à Melun le 17 août reçut avec de 
grands honneurs Madame Valentine, sa cousine germaine, fille 
d'une sœur de son père. Le duc Louis de Touraine, comte de 
Valois, l'épousa, ayant obtenu auparavant une dispense du 
pape. Les noces furent solennellement célébrées dans cette ville 
aux frais et dépens du roi (3). » Ce texte est bien formel. On a 
cependant prétendu qu'il devait rester quelque doute sur la ville 
où eut lieu le mariage. « Charles VI, dit M. Camus, était à Paris 
le 17 août et il y était encore le 20. » Cela est très vrai; mais 
le 17, il s'est trouvé, non pas seulement à Paris, mai^s aussi à 
Melun. Les comptes royaux, d'où est tiré l'argument de M. Ca- 
mus, confirment, d'une façon indirecte, mais très frappante, le 
dire du religieux de Saint-Denis. D'après les mentions portées à 
ces comptes, le roi, venant de Paris, est passé à Corbeil le 
16 août (4) ; le 17, il a écrit de Corbeil à Jean Le Mercier (5) ; 
le 18, il est à Saint-Ouen. Que s'est-il passé? Se déplaçant avec 



(1) Aujourd'hui, commune de l'aiTondissement de Chatillon-sur-Seine, dépar- 
tement de la Côte-d'Or. 

(2) Archives départementales de la Cole-d'Or, B. 1479 : 86. 

(3) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. vu. 

(4) Archives nationales, KK. 30 : 73 v°, 

(5) Id., KK. 30 : GG v". 



5G VAiLI':î^TI.\I<: 1)K MILAM 

sa rapidité ordinaire, Charles VI a traversé Corbeil le 16, allant 
à Melim; le 17, il a assisté au mariage de son, frère et de Valen- 
tine; le même jour, il a quitte Mclun, revenant à Paris pour 
gagner Saint-Ouen et de Corbeil, il a écrit la lettre adressée cà 
Jean Le Mercier (1). Ajoutons enfin qu'un autre document con- 
firme encore Fasserlion du religieux de Saint-Denis et le fait de 
la célébration du mariage à Melwn. C'est dans un des volumes 
manuscrits du fonds latin de la Bibliothèque nationale que l'on 
rencontie cette pièce. Ce vohime renferme en une courte note, 
rédigée en français, le résumé, ou plutôt la mention d'un certain 
nombre dje faits du règne de Charles VI (2). Cette note a été 
écrite vers la fin du quatorzième siècle : elle s'arrête à 1393, à 
l'assassinat tenté par Pierre de Craou sur le connétable de Clis- 
son. Or, nous lisons dans ce document, contemporain de Louis 
et de Valentine : « L'an 1389, le mardi dix-septième jour 
d'aoust, le roi à Meleun et là fut espousé Mgr de Thouraine, 
depuis duc d'Orliens. » 

Valentine faisait désormais partie de la famille royale, de la 
maison de France. Le dimanche 22 août, comme nous l'avons 
vu, elle faisait, avec la reine Isabeau, son entrée dans Paris. 
Ensemble, se montraient aux Parisiens ces deux jeunes femmes, 
dont l'une, Valentine, à laissé dans notre histoire le plus pur et 
le plus délicat des souvenirs, celui de son amour conjugal, de la 
séduction de son intelligence, de son courage dans l'adversiti, 
tandis que l'autre, Isabeau, oubliant ou méprisant ses devoirs 
de reine, de femme et de mère, tout entière à l'emportement de 
ses basses passions, trahit et livra à l'ennemi son mari, son fils 
et son peuple. Celle-ci, la Bavaroise, est la honte du règne de 
Charles VI. Celle-là, Italienne et Française, en est le charme, la 
grâce et l'honneur. 

(1) Jahhv, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1901, p. 25, note. 

(2) Bibl. liai., Mss. fonds latin 1 46G9 : 101 x\ 



CHAPITRE IV 



LA GOUR DK CHARLES VI 



Tiic cour l)rillanlc et voluptueuse. — Le roi aimable, dépensier, débauché, 
a<jilé. — La reine Isabeau : son portrait; elle aime son mari et ne s'occupe 
pas encore des affaires^ — Philippe le Hardi, duc de ]5ourgo<pe et Jean, duc 
de Berry. — La petite duchesse de lierry : histoire de son mariage; une 
princesse reconnaissante et courageuse. — Deux respectables dames : la reine 
Blanche, fiancée du fils, femme du père; la duchesse Blanche d'Orléans. — 
La reine de Sicile et son trésor. — Seigpeurg=et dames de la Cour. 

Plaisirs légitimes et autres. — Le luxe dos vêtements; les coiffures bizarres et 
les poètes satiriques; robes et manteaux, parures et bijoux. 

HFœui'S relâchées. — Les fêtes de Saint-Denis : chevalerie cl débauche. — 
Superstition : des présages Icrrifianls. — Le roi et la cour mystifiés par un 
faux patriarche. , 

La Gour du roi Charles VI où arrivait Valentinc daos tout le 
charme de ses dix-huit ans, de sa grâce et de sa heauté, était 
alors brillante, agitée, dépensière et voluptueuse. Combien elle 
était différente de cette Cour du sage, paisible et rélléchi 
Charles V, dont Christine de Pisan nous a tracé le tableau, — un 
peu embelli, comme le portrait même du roi, son héros, — 
mais où Pesprit ordonné du maître maintenait assurément la 
règle et la discipline parmi les serviteurs ! Charles VI, lui, est en 
proie, dès sa première jeunesse, à une agitation en quelque sorte 
maladive. Il lui faut un mouvement sans trêve ni relâche, des 
distractions de toute sorte, des émotions de toute esj)è('e. Il les 
cherche parfois dans des entreprises hasardeuses, d'autres fois 
dans de périlleuses débauches... C'est une assez pauvre éduca- 
tion, semble-t-il, qui lui a été donnée, ou qu'il a consenti à 
recevoir. Il est difficile de ne pas remarquer quelle dissemblance 



58 VALENTINE DE MILAM 

de culture intellectuelle existe entre lui et son frère, combien il 
paraît avoir été inférieur au duc de Touraine. 11 n'est guère pas- 
sionné, en fait d'instruction, que pour les exercices du corps. 
Comment occupera-t-il donc sa jeunesse? A jouter, à danser, à 
faire la guerre quand les circonstances le lui permettront et 
Tamour en tout temps. Les seigneurs de son âge qui vivent 
autour de lui l'imitent naturellement du mieux qu'il leur est 
possible et sa Cour est l'une des plus débauchées de l'époque. 

Mais avant de donner quelques traits du tableau que présente 
cette Cour, il faut rappeler d'abord quels en étaient les princi- 
paux personnages. 

J'ai parlé du roi, au point de vue intellectuel. Au phy- 
sique, Charles VI, alors âgé de vingt et un ans, était bien fait, 
grand, très fort, beau cavalier. Sa poitrine était large, son appa- 
rence robuste. Il avait les yeux vifs, le nez régulier, le teint 
clair. Sa barbe naissante était blonde et sa chevelure l'était aussi. 
Plus tard, il verra tomber ses cheveux blonds, il deviendra 
chauve et cet accident lui sera fort désagréable : pour le dissi- 
muler, il « ramènera » les cheveux qui lui restent, du sommet 
de la tête sur le front. Mais pour le moment, il n'a pas à se 
préoccuper de soins de cette espèce. Il est jeune, il est beau : il 
aime les femmes avec passion et, comme on peut le croire, elles 
répondent sans se faire prier aux sentiments qu'il éprouve à 
leur égard. Il les trouve à son goût dans toutes les classes de la 
société. Dans le voyage qu'il va faire cette année même en Lan- 
guedoc, il montrera beaucoup de sympathie pour ces personnes 
dont la profession consiste à manifester aux hommes une iné- 
puisable complaisance. La preuve de ses bons sentiments à leur 
égard nous a même été conservée par un document officiel, une 
ordonnance royale. A Toulouse, ces dames étaient soumises, par 
ordre des capitouls, à l'obligation de porter un costume spécial. 
Cette obligation leur était désagréable. Charles les dispensa aima- 
blement de revêtir désormais l'uniforme qui leur déplaisait (I). 

(1) Ordonnances des rois de France, t. VII, p. 327. 



LA COUR DE CHARLES VI 59 

Il est bien probable d'ailleurs que cette passion, portée au 
delà de toutes les limites, du roi pour les femmes fut une des 
causes qui le conduisirent à la folie. Tout jeune, il avait cepen- 
dant déjà des idées qui, aux survivants sévères de la Cour de 
Cbarles V, paraissaient bizarres. Il n'aimait pas se couvrir des 
ornements royaux, de la robe traînante et du manteau royal. 
Il préférait s'habiller d'étoffes de soie qui ne le distinguaient 
pas des seigneurs de son entourage. Même il prenait un plai- 
sir extrême à se déguiser, à porter des costumes étrangers, 
tantôt celui des Allemands, tantôt celui des habitants de la 
Bohême. 

Il était naturellement doux et bon. Il ne porte la responsabi- 
lité, en l'époque tourmentée, de mœurs souvent violentes, où il 
vécut, d'aucun acte de cruauté ou de tyrannie. Il était affable et 
accueillant pour tous — qu'ils fussent de haut parage ou de 
modeste condition. Il saluait aimablement toutes les personnes 
qui désiraient l'entretenir et les appelait par leur nom, — ce 
qui, on ne l'ignore pas, est pour les souverains un moyen très 
sûr de se rendre populaires. Il abordait volontiers les gens qu'il 
rencontrait et engageait conversation avec eux. Enfin, il fut tou- 
jours très libéral, disposé à donner tout ce qu'il avait. Il fut 
même beaucoup trop libéral, les cadeaux et les dons qu'il pro- 
diguait étant la cause d'énormes dépenses. C'était ce que l'on 
appelait et ce que l'on appela longtemps encore être " magni- 
fique » . « Là où son feu père donnait cent écus, dit Jouvenel des 
Ursins, il en donnait mille : dont étaient ceux de la Chambre 
des Comptes très mal contents. " Pour arrêter dans la mesure 
du possible ces prodigalités, Jean Le Mercier, spécialement 
chargé des finances, eut même une idée originale. Il s'agissait 
d'enlever au roi la tentation, presque la possibilité de dépenser 
les fonds du Trésor. Le Mercier résolut de ne point conserver de 
monnaie d'or. Tout ce qui lui en arrivait dut servir à fabriquer 
un grand cerf. S'il survenait des besoins pressants, on devait 
faire de la monnaie avec quelqu'une des parties de l'animal. On 
commença donc la confection de ce cerf d'or, mais on ne le finit 



fiO VALENTINE DE MILAN 

jamais : la tcte et le cou furent fabriqués, et rien de plus (1). 

Aux cotés du roi, voici la reine, Isabeau de Bavière. On l'a vue 
entrer solennellement à Paris. Cette curieuse et magnifique céré- 
monie prouve que le roi était toujours fort épris de sa femme, — - 
sans oublier sa passion pour les fêtes, cortèges, cavalcades et repré- 
sentations. Il aimait beaucoup Isabeau, — à condition de lui faire 
de nombreuses infidélités. La reine était alors une jeune fcmme 
assez insignifiante. Plus tard, mieux instruite des choses du 
royaume, tenue au courant de celles de l'étranger, elle montrera 
paifois une ceitaine habileté politique, généralement employée à 
mal faire. En ce moment, elle était très attachée à son époux et 
commençait à lui donner des enfants nombreux, mais malingres. 

Reproduisons le portrait que trace de la reine, son historien, 
M. Marcel Thibault : « Une petite taille, un front élevé, de 
grands yeux dans un visage large, aux traits accentués; le nez 
fort, aux narines très ouvertes; la bouche grande, aux lèvres 
sinueuses et expressives; le menton rond et potelé, la chevelure 
très brune, tel est alors le physique de la reine, d'après les 
textes les plus véridiques et les quelques portraits ou miniatures 
de l'époque qui sont parvenus jusqu'à nous (2). » 

L'auteur du Pasiorakt, le pamphlet bourguignon bien connu, 
dans lequel les conflits d'ambition qui ensanglantèrent le règne 
de Charles VI sont contés sous forme d'aventures advenues à 
des bergers, après avoir tracé un séduisant portrait du roi, sous 
le nom de Florentin, fait celui d'Isabeau. Il la dépeint en ces 
termes où l'éloge de ce qu'elle avait d'agréable dans le visage, 
se mêle à l'indication assez nette de ce qui lui manquait du côté 
de la vraie beauté : 

« Ne dut niic 

Tels pastours (3) cstre sans amie ; 

(1) Chrislinc de Pis.av, le Livre des faits du sage roi Charles, 2® partie. 
chap. XV ; Chronique du religieux de Saint-Denis, t. F""; Chronique du bon duc 
Loijs de Bourbon; Jomkvki, dus Ur.sixs, Histoire de Charles VI, année 1389. 

(2) Marcel Tniniiji/r, Isabeau de Bavière, p. lOi. 

(3) Flomilin (Charles VI). 



LA COUR DE CHARLES VI Gl 

Sy ne fut-il : car Belligère (Ij) 

La très amoureuse bergière, 

Qui là (lansoit sur l'herbe drue 

Estoit par convenant sa drue (2), 

Laquelle, j'en sui.souvenans, 

Estoit jolie et avenans, 

Mais n'avoit à quart, n'a demi, 

Sy grant beaulté que son ami, 

€ar elle estoit basse et brunette ; 

Mais touse (3) n'y ot tant jouei?te, 

Plaine de «y grant gaieté, 

Ne de sy grant j olive té, 

Sy amoureuse, ne sy lie (4) 

Que cette bergère jolie. 

Tant en fîst et tant y pensoit 

Que plaisamment recompensoit 

La deffaulte de sa beaulté... 

Car elle estoit gente et plaisans (5). » 

L'auteur inconnu d'un autre pamphlet du CGOBinencenicnt du 
quinzième siècle, le Songe véritable, est plus sévère que celui du 
Pastoràlet pour le physique de la reine : 

u Toy, roync, dame Ysabcau, 
Enveloppée en laide peau... ') 

lui dit-il sans la moindre courtoisie (6). 

« Il y a loin de eette jeune femme à la fois étrange et 
attrayante, fait remarquer M. Marcel 'riiibaull, à la reine^ per- 
fection de beauté., que décri^veni certains historiens d'après Ha 
tradition, disent-ils. Mais, en vérité, celle-ci ne pourrait s'ap- 
puyer que sur les éloges non moins partiaux qu'ernpha tiques 



(1) Isaheau do Haviùi-c. 

(2) Sou amie. 

(3) Femme. 

(4) Joyeuse. 

(5) Le Pasloralet, vers 141 et suiv. 

(6) Le Songe véritable, édition H. Moranvillé, vers 2,836-7. 



62 VALE.NTINE DE MILAN 

prodigués par les chroniqueurs bavarois à leur jeune princesse. 
Froissart qui si volontiers trace le portrait des belles dames et 
qui avait assisté aux fêtes d'Amiens (1), est muet sur les charmes 
d'Isabeau (2). " 

Quand au moral, en dehors de son amour pour le roi, son 
époux, on ne peut guère, semble-t-il, indiquer que ces deux 
traits : elle était très pieuse et très Allemande. D'ailleurs à l'un 
et l'autre égard elle ne changea pas. Ses instincts de dévotion 
ne paraissent pas avoir diminué, lorsqu'elle se laissa glisser à 
quelques amours irrégulières et toujours, aux intérêts de la 
France, elle préféra ceux de sa famille allemande : avant ceux-ci 
elle ne plaça jamais que les siens. 

Deux frères de Charles V vivaient encore. Ces deux oncles du 
roi étaient Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et Jean, duc de 
Berry. Le premier avait été le favori de son père, Jean le Bon, 
— faveur légitimement gagnée sur le champ de bataille de Poi- 
tiers. Tout le monde sait que Philippe avait jusqu'à la fin com- 
battu à côté du roi : « Père, gardez-vous à droite! Père, gar- 
dez-vous à gauche! « lui criait-il tout en combattant pour son 
compte. Il n'avait alors que quatorze ans. La suite de sa vie ne 
démentit point ce commencement et il ne cessa pas, à l'occasion, 
de montrer son courage. Cependant, ce ne fut point à sa valeur, 
si l'on en croit Jouvenel des Ursins, qu'il dut le surnom de 
Hardi. Il le devrait à une action qui n'a rien de particulièrement 
héroïque. Au sacre de Charles VI, il voulait, paraît-il, comme 
doyen des Pairs, être placé avant son frère aîné le duc d'Anjou. 
Celui-ci s'installa cependant le plus près du roi qu'il lui fut pos- 
sible: mais Philippe, passant par-dessus son frère, parvint à 
s'établir entre lui et le roi et à s'y maintenir. La chose parut tel- 



(1) Les fêtes du mariage de Charles VI et d'Isabeau. 

(2) M. Thibault, ouvr. cit., p. 106. 



LA COUR DE CHARLES VI 63 

lement remarquable aux seigneurs de l'entourage royal qu'on 
appela Philippe « le Hardi " . Telle est du moins l'anecdote ra- 
contée par Jouvenel : je n'en garantis pas la vérité. 

Philippe fut surtout un politique habile, le plus remarquable 
à cet égard des frères de Charles V. Il est vrai que son habileté 
eut principalement pour but le soin de ses intérêts personnels et 
l'avenir de la maison de Bourgogne. C'est à cela que le gouver- 
ment de la France où il se trouva occuper à diverses reprises 
une place prépondérante, lui parut surtout destiné. A côté de 
ses qualités politiques, il eut aussi des qualités privées. Comme 
son frère le duc de Berry, il aimait les livres et les arts. Il aurait 
eu, s'il fallait en croire le religieux de Saint-Denis, une vertu 
assez rare parmi les princes de son temps, — et d'autres temps 
aussi : il aurait gardé à sa femme une inviolable fidélité... Où le 
bon religieux a-t-il pris un renseignement d'un ordre si intime? 
En réalité, Philippe procréa quelques bâtards. A un autre point 
de vue que celui de la chasteté qu'il lui suppose, le duc de Bour- 
gogne plaît moins au religieux chroniqueur. Il lui reproche de 
n'avoir pas été fort généreux à l'endroit des églises et de n'avoir 
point aimé payer ses dettes : « Chaque fois que ses créanciers 
venaient demander de l'argent, les intendants de sa maison con- 
sidéraient leur demande comme un crime digne de châti- 
ment (1). « 

L'autre frère de Charles V, le duc de Berry, portait un surnom 
moins fier que Philippe le Hardi. On l'appelait le « Camus " . 
C'était un prince lettré, ami des arts et qui pressura horrible- 
ment les provinces qu'il eut à gouverner. Mêlé à tous les événe- 
ments de son époque, à la politique intérieure, aux négociations 
extérieures, aux expéditions guerrières, il n'eut de talents ni ad- 
ministratifs, ni diplomatiques, ni militaires. Il était jaloux de 
son autorité et, quand il le pouvait sans danger, violent pour la 
maintenir. Il aimait le luxe, le faste, les constructions magni- 
fiques . Plusieurs édifices qu'il fit bâtir subsistent encore . 

(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XXV, chap. iv. 



64 VALENTINE (DIE MILAI» 

D'autres, qtii ont disparu, ont laisse le souveaiir d'œuvrcs aussi 
imposantes que ruineuses. Dans le vaste château de Bourges, il 
dépensa des monceaux d'or. Il fit édifier la Sainte-Chapelle de 
la même ville sur le modèle de celle de Paris et les Berrichons 
se plaisaient à croire que la copie surpassait l'original . Ses ma- 
nuscrits, son psautier aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, 
son livre d'heures Taierv^ïleusement enluminé et bien d'autres 
volumes exécutés pour lui ou acquis par lui font la joie des ar- 
tistes et des amateurs. 

Il était forit pieux. Une de ses grandes ipréoccupaiions était 
d'avoir des reliques. Il en achetait, il en échangeait, il en don- 
nait, il en exigeait. Il avait obtenu des religieux de Saint4)enis, 
qui possédaient le corps de saint Hilaire, le nctentoai de ce saiat. 
Cette concession ne le satisfit point. Il voulait un morceau plus 
noble du même corps. Les religieux résistèrent longtemps. Enfin 
le duc l'emporta et il lui fut accordé un morceau d'os de la lon- 
gtiieur de trois doigts, que l'on détacha de Tocciput^ vers 
l'oreille droite. Il le fit enfermer en une tète d'or, enrichie de 
pierreries ei donna le tout à l'église Sainl-Hiiaire de Poi- 
tiers (1). Aux religieux de Saint-Denis, il fît présent, pour les 
remercier, d'uii-e partie du chef et d'un foras « de Monseigneur 
sainct Benoist (2) » . Plus tard, il leur donna encore la main de 
l'apôtre saint Thomas. Le pape Clément avait apporté cette relique 
de Rome à Avignon et le duc était parvenu à se la faiire céder (3). 

Une autre passion le possédait, en laquelle s'unissaient à la 
fois sa dévotion et ses goûts artistiques. Il faisait fabriquer des 
chappes, des chasubles et âwèrcs ornemeets d'église par de 
véritables artistes qui les ornaient de perles et de pierres pré- 
cieuses. " Il en fit faire une telle quantité, dit la Chronique de 
Saint-Denis, qu'il aurait pu certainement habiller les chanoines 
de trois cathédrales, dans une seule et même solennité (4). » 

(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, Viv. XIV, chap. xvi. 

(2) JouuENKL DES Ursi.vs, Histoire de Charles VI, année 1393. 

(3) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XVI, chap. xxi, 

(4) Id., liv. XXX VII, chap. n. 



LA COUR DE CHARLES VI 65 

Le résultat de ses goûts artistiques et religieux, sans en 
compter peut-être quelques autres, fut qu'à sa mort, il devait à 
ses fournisseurs deux cent mille écus d'or (1). 

Au moment où Valentine arriva à la Cour, le duc de Berry 
venait, en se mariant, de lui donner une très jeune tante. Agé 
de près de cinquante ans, il venait d'épouser une petite personne 
de douze ans et demi. 

C'était, comme bien on pense, un second mariage. Dès qu'il 
avait été veuf de Jeanne d'Armagnac, le duc avait cherché à 
convoler en secondes noces. Après une tentative du côté d'une 
Anglaise, la fille du duc de Lancastre, il avait songé à une fille 
du comte de Boulogne. Uu peu auparavant, il l'avait demandée 
pour son fils : le comte de Foix, un parent qui l'élevait, la lui 
avait refusée. Le duc y avait alors pensé pour lui-même. Après 
s'être lait prier, le comte la lui avait accordée. On pourrait dire 
qu'il la lui avait vendue : car, sous prétexte de rentrer dans les 
dépenses qu'il avait faites pour la garde, l'entretien et la nour- 
riture de la petite Jeanne, il avait exigé, avant de donner son 
consentement, le paiement d'une forte somme. Très défiant — 
peut-être avec raison — il avait exigé, non pas que la somme 
fût promise, mais qu'elle fût payée. Alors, nanti de l'argent, il 
avait livré la future duchesse. Le duc y tenait beaucoup, paraît- 
il, car pour l'avoir, il avait fait intervenir le pape et le roi. Le 
pape qui était l'oncle de Jeanne de Boulogne, avait écrit au 
comte de Foix pour le décider. Le roi, sollicité par le duc de 
Berry, s'était d'abord un peu moqué de lui : « Bel oncle, avait- 
il dit, que ferez-vous d'une telle fillette? Elle n'a que douze ans 
et vous en avez soixante! « Charles était généreux eu donnant 
cet âge à son oncle. En réalité, le duc avait une dizaine d'an- 
nées de moins, étant né en 1340. Mais le roi continuait impi- 

(1) Chronique du religieux de Saint-Denis. 



66 VALENTINE DE MILAN 

toyablcment : « Par ma foi, c'est grant folie pour vous de son- 
ger de cette chose! Faites-en parler pour Jean, beau cousin, 
votre fils, qui est jeune et à venir. Cela lui conviendra mieux 
qu'à vous. " Mais c'était bien pour lui que le duc voulait la 
petite Jeanne. « Monseigneur, répondit-il, si la fille de Bou- 
logne est jeune, je l'épargnerai trois ou quatre ans, jusqu'à ce 
qu'elle soit femme et suffisamment grande. » — « Bon, dit le 
roi, mais alors elle ne vous épargnera pas, elle! « Puis, il 
ajouta : « Mais puisque vous avez tant de désir de ce mariage, 
nous y consentons volontiers (1) . » 

L'intervention du roi et celle du pape n'auraient peut-être 
pas suffi à décider le comte de Foix. Comme on l'a vu, le duc 
de Berry recourut à un moyen plus décisif. Il ne lésina pas sur 
l'argent et, quand il eut payé, le mariage se fit. 

Quelques années plus tard, en 1392, la duchesse de Berry 
devait jouer un rôle des plus courageux et des plus honorables. 
L'un des conseillers de Charles VI, de ceux que l'on appelait les 
« Marmousets » , avait aidé à son mariage. C'était Bureau de la 
Rivière. Lorsque le roi fut frappé de folie, ses oncles, comme on 
le sait, reprirent le gouvernement et les ministres furent empri- 
sonnés ou s'enfuirent. Les princes, longtemps privés par eux de 
l'autorité dont ils se pensaient les naturels dépositaires, allaient 
enfin prendre leur revanche. Leur colère, leur désir de ven- 
geance n'avaient pas de bornes. On ne doutait guère que ceux 
des Marmousets sur lesquels ils avaient pu mettre la main ne 
fussent condamnés à mort ou exécutés sans condamnation. 
Beaucoup les plaignaient, désiraient leur salut, celui de Bureau 
surtout, qui avait été au pouvoir doux et humain. Contre la pas- 
sion des oncles du roi, personne n'osait s'élever, personne 
n'osait parler. La duchesse de Berry seule eut cette audace. Il 
lui fut difficile de réussir, car si le duc de Berry semblait parfois 
touché par les prières de sa jeune femme, le duc de Bourgogne 
qui n'avait pas les mêmes raisons de se laisser attendrir, résis- 

(1) Froissart, liv. m, chap. cxxxvii. 



LA COUR DE CHARLES VI 67 

tait et se montrait implacable. On faisait courir le bruit absurde 
que si le roi était fou, c'est que ses ministres l'avaient empoi- 
sonné (1). Enfin, les efforts de la jeune duchesse l'emportèrent 
et les conseillers du roi furent sauvés. 

Nous retrouverons en une autre occasion encore la duchesse 
de Berry, et nous la verrons, en des circonstances fort diffé- 
rentes, ne montrer ni moins de résolution, ni moins de courage 
que lorsqu'elle défendit et sauva le sire de la Rivière. 

Deux respectables dames avaient encore, sinon un grand rôle, 
du moins une place importante à la Cour. Je veux parler de la 
reine Blanche et de la duchesse d'Orléans, qui s'appelait aussi 
Blanche et que les chroniqueurs appellent souvent Blanche l'an- 
cienne. 

L'histoire de la reine est assez singulière. Cette princesse 
était veuve depuis près de quarante ans, depuis 1350, de Phi- 
lippe VI, le chef de la branche des Valois, le bisaïeul de 
Charles VI. Il l'avait épousée en cette même année 1350. Fille 
de Philippe d'Evreux, roi de Navarre, elle avait été, paraît-il, 
dans sa jeunesse, d'une merveilleuse beauté. « On contait, dit 
Choisy, l'historien de Philippe VI, des traits admirables de son 
esprit et de son humeur. Les Navarrais l'appelaient « la Belle 
Sagesse » . Douée de tant de qualités physiques, morales et intel- 
lectuelles, cette princesse ne pouvait pas manquer de préten- 
dants. Elle en eut de bonne heure et fut accordée au fils du roi 
de Castille. Mais le roi de France, Philippe VI, la demanda pour 
son fils, celui qui devait être Jean le Bon et, dit l'auteur que je 
citais plus haut, < on rompit les articles avec le Castillan » . On 
envoya donc la princesse en France. Mais voici que, pendant 
qu'elle était en chemin, attendue impatiemment par son fiancé, 
— le second, — la reine de France, femme de Philippe VI, vint 

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxx. 



68 VALENTINE DE MILAN 

h mourir. La princesse arriva dans une Cour en deuil. Ce ne fut 
pas pour longtemps. Car, dès qu'il la vit, le roi la trouva telle- 
ment à son goût qu'il en oublia et les regrets que devait lui 
causer la mort de sa femme et le mariage annoncé de son fils. 
Il aima mieux avoir la princesse pour sa femme que pour sa bru 
et, en dépit de la différence d'âge, l'épousa le 29 janvier 1350. 
Il avait cinquante-sept ans et elle en avait dix-huit. L'histoire 
ne dit pas ce que, de cette aventure, pensa le futur roi Jean le 
Bon. Pour le consoler, on lui fît épouser une veuve. 

Les mariages tardifs ne sont pas avantageux aux rois, — ni 
aux autres hommes. Philippe VI mourut sept mois après qu'il 
eut épousé Blanche. On n'avait pas même eu le temps de cou- 
ronner la reine. Un peu après, elle accoucha d'une fille qui 
mourut fort jeune, alors qu'on la conduisait en Espagne pour 
Ty marier. Blanche devait survivre à son époux à peu près un 
demi-siècle. Sous le roi Jean, son ancien fiancé, son existence 
fut assez mouvementée. Sœur de Charles le Mauvais, le fameux 
roi de Navarre, elle le soutint dans ses entreprises contre le 
régent, qui allait être Charles V; à d'autres moments, elle s'oc- 
cupa d'établir la paix entre eux et elle y réussit. Puis elle 
demeura éloignée des agitations du temps, à son château de 
Neauphle. Parfois cependant on la revoyait à la Cour : elle 
logeait alors à l'hôtel de Navarre (1). 

Le religieux de Saint-Denis fait un grand éloge de cette prin- 
cesse (2) . Il assure qu'elle vécut dans une extrême chasteté et 
qu'elle mérite d'être éternellement citée à toutes les femmes 
comme un exemple de vertu et de sainteté. Ses aumônes et ses 
œuvres pieuses ne se comptaient pas, déclare-t-il. Elle était la 
protectrice des orphelins, des veuves, des pauvres. Chaque 
semaine, elle assemblait un certain nombre de misérables qu'elle 
servait humblement, leur distribuant du pain, du vin et de la 

(1) L'hôtel de Navarre était « la grande maison qui régnait le long de la rue 
du Cocq et de celle des Deux-Portes. « (V. Saiv.îil, les Antiquités de Paris et la 
Description de Paris sous Charles VI, de Guillebert de Metz.) 

(2) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XIX, chap. ix. 



LA COUR DE CHARLES VI 69 

viande. Blanche gouvernait sa maison avec tant de sagesse et de 
régularité que l'on eût pris cette maison plutôt pour un cloître 
de religieuses que pour le palais d'une reine. Elle était d'ailleurs 
fort riche. Mais, nous avertit le religieux, elle avait amassé les 
trésors qu'elle possédait sans opprimer aucunement ses vassaux. 
Dans son enthousiasme, le chroniqueur lui sacrifie même un 
peu les autres membres de la famille royale, en ajoutant qu'elle 
seule s'est conduite d'une aussi louable façon. Sur un point 
cependant, il lui cherche querelle. Blanche avait offert à l'ordre 
des Carmélites pour lesquelles son affection était toute particu- 
lière ce un joyau très précieux dans lequel avait été, par son 
ordre, introduit un certain clou en fer, qu'elle osait affirmer être 
un des clous de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ et 
qu'elle avait acheté, disait-elle, à des marchands Vénitiens qui 
prétendaient eux-mêmes l'avoir apporté de Constantinople. » Et 
le religieux déclare que ces marchands ont menti, qu'ils ont 
trompé la reine par leurs fausses allégations et qu'involontaire- 
ment sans doute, mais en réalité, elle a contribué « à répandre 
l'erreur et le scandale dans le royaume » . Le motif de cette 
émotion, c'est que « c'est l'église de Saint-Denis qui possède 
ce joyau sacré et que nulle part dans le royaume il n'en existe 
de semblable " . 

Valentine dut voir assez souvent la reine Blanche et fut très 
affectionnée d'elle. Le testament de la reine en est une preuve 
sur laquelle je reviendrai plus loin. Certains goûts devaient 
rapprocher d'ailleurs les deux princesses. La veuve de Phi- 
lippe VI, on peut en juger par les livres qu'elle possédait et 
dont elle disposa par ce testament, était, comme Valentine, une 
princesse intelligente et lettrée. « La reine, a écrit M. Léopold 
Delisle en publiant son testament (1), possédait en effet une 
remarquable bibliothèque dont elle partagea les volumes entre 
ses parents, ses amis et ses serviteurs. Elle a le droit d'occuper 
une des premières places parmi les princesses du moyen âge 

(1) Léopold Delisle, le Testament de Blanche de Navarre, reine de France. 



70 VALENTINE DE MILAX^ 

qui ont aimé les livres... Nous savons qu'elle avait commencé à 
faire traduire le Missel. On peut encore rappeler ici une charte 
de c^tte princesse qui est assurément un des chefs-d'œuvre calli- 
graphiques du quatorzième siècle. C'est l'acte d'une fondation 
laite à l'abbaye de Saint-Denis en 1372. Les deux exemplaires 
qui en sont exposés au Musée des Archives nationales sont 
ornés chacun d'une miniature exquise. " 

La reine Blanche passait, grâce à son âge, et à l'époque loin- 
taine où son époux avait régné, pour avoir en quelque sorte le 
dépôt des traditions d'autrefois. Quand Charles VI eut décidé 
que la reine Isabeau ferait à Paris une entrée solennelle, il 
pria Blanche de régler l'ordre et le détail des cérémonies qu'il 
convenait d'accomplir. La reine, semble-t-il, ne trouva pas 
grand'chose dans ses souvenirs : d'ailleurs, comme je l'ai dit, 
elle-même n'avait pas été couronnée. Elle fit donc consulter les 
annales de l'église de Saint-Denis, qui, chargée de conserver la 
mémoire des actes de nos rois, devait, pensait-elle, avoir gardé 
quelques relations écrites de solennités analogues. Mais les 
comptes rendus que l'on en trouva étaient d'une déplorable 
sécheresse, n'indiquant ni la composition des cortèges, ni le 
costume des reines couronnées. Il fallut donc combler dans ces 
relations beaucoup de lacunes et innover en bien des points, 
pour remplacer une tradition qui s'était perdue. 

Blanche, duchesse d'Orléans, avait lors de la venue de Valen- 
tine à la Cour, plus de soixante ans. C'était la fille du roi 
Charles le Bel, le dernier Capétien de la branche aînée. Sa 
mère, Jeanne d'Évreux, était enceinte quand Charles mourut. 
Blanche naquit deux mois après, au château de Vincennes, 
alors la résidence favorite des rois de France. Si elle eût été un 
fils, ce fils aurait succédé à son père et les Valois eussent été 
écartés du trône. Elle était fille et leur céda la place. Est-ce 
pour la consoler qu'à seize ans et demi, on lui fit épouser l'un 
d'eux, un fils de Philippe VI, un frère du roi Jean, Philippe, 
comte de Valois et duc d'Orléans. Pauvre consolation ! Lorsqu'il 
mourut en 1375, ce ne fut point une, grande perte pour sa 



LA COUR DE CHARLES VI 71 

femme : il ne s'était guère signalé dans le cours de sa vie que 
par les infidélités dont il se rendit coupable envers elle... 

De la duchesse, on peut garder un meilleur souvenir. En 
1383, après la victoire de Roosebecque, comme Charles VI, 
encore presque enfant, s'apprêtait, excité par ses oncles, à punir, 
bien qu'elle l'eût été déjà, l'insurrection des Maillotins, Blanche 
vint intercéder pour les Parisiens. Elle eut peu de succès d'ail- 
leurs et l'on tira des anciens révoltés une cruelle vengeance. 

La duchesse menait une sainte vie. Comme la reine Blanche, 
elle était très charitable, « grande aumônière » , comme l'on 
disait. Ses biens s'en allaient aux pauvres, de telle sorte que, 
lorsqu'elle mourut, quelques années après la venue de Valen- 
tine en France, on ne trouva en son hôtel, pour ainsi dire, ni 
argent, ni mobilier : elle avait tout donné. 

Mais sa bonté n'empêchait point l'orgueil du sang royal de 
subsister en elle. Un jour, le roi Jean lui parla d'une façon 
qu'elle jugea inconvenante. « Si j'étais un homme, lui répon- 
dit-elle vivement, vous n'eussiez pas osé me dire de semblables 
paroles (1) ! i) 

En somme, la duchesse Blanche d'Orléans nous apparaît avec 
une physionomie intéressante et sympathique. 

Souvent encore, on voyait à la Cour la reine de Sicile. C'était 
la veuve de l'aîné des oncles du roi, le duc d'Anjou, mort, 
comme l'on sait, en essayant de conquérir le royaume de Naples. 
La reine était une sage et prudente personne, mais qui porta 
dans la gestion des biens de ce monde les qualités que la veuve 
de Philippe VI et la duchesse Blanche mettaient au service des 
pauvres. Elle administra avec un si grand ordre les revenus de 
la Provence, du Maine et de l'Anjou, qu'elle put soutenir, pour 
son fils, la guerre que son mari avait entreprise. Néanmoins, 
elle amassa un trésor particulier de deux cent mille écus d'or. 
Lorsqu'elle se vit sur le point de mourir, elle confia ce secret à 



(1) Joi!VE\EL DES Ursins, ouvr. Cit., année 1392; Chronique du religieux de 
Saint-Denis, liv. XIII, chap. xv. 



72 VALENTINE DE MILAN 

son fils. Celui-ci qui avait été souvent fort gêné, presque dans 
la détresse, s'étonna et lui demanda pourquoi, aux heures diffi- 
ciles, elle ne Tavait pas plus généreusement aidé. La reine lui 
répondit qu'elle avait toujours craint de le voir prisonnier de 
guerre et qu'elle avait tenu cet argent en réserve pour payer sa 
rançon. Le fils sembla trouver que sa mère était douée d'une 
prévoyance un peu exagérée et pensa sans doute que lui-même 
n'aurait point été embarrassé pour faire de cetargent un usage 
plus utile ou plus agréable. 

Parmi les femmes de race royale que l'on voyait à la Cour, il 
faut citer encore la duchesse de Bar, fille du roi Jean, que j'ai 
signalée dans le cortège qui accompagnait la reine à son entrée 
dans Paris, et sa fille. Bonne de Bar. 

Autour de ces grands personnages, figuraient à la Cour, en 
des emplois divers et innombrables, une foule de seigneurs et de 
dames, appartenant aux grandes familles du royaume ou parfois 
à des familles de récente origine que le mérite de leur chef avait 
fait sortir tout à coup d'une condition relativement inférieure. 
Puis, au dessous, s'agitait un monde d'écuyers, de chevaucheurs, 
de varlets, jusqu'aux plus modestes emplois de la domesticité. 

Parmi les seigneurs, il faut nommer Clisson, le connétable, 
successeur de Bertrand Duguesclin dans cette grande charge, 
après avoir été son compagnon d'armes ; les anciens conseillers 
de Charles V, devenus depuis 1388 ceux de son successeur, 
comme Bureau de la Rivière et Jean Le Mercier, de petites 
gens autrefois, arrivés par leurs services à être d'importants 
personnages; le sire de Coucy, qui devait être le dernier de 
cette illustre maison; le célèbre Jean de Montagu, qui, s'éleva 
si haut avant de périr d'une façon si tragique ; l'amiral Jean de 
Vienne; le maréchal Louis de Sancerre; Pierre de Craon, que 
nous verrons plus tard jouer un triste rôle dans notre histoire; 
enfin la foule des compagnons de plaisir du roi. 



LA COUR DE CHARLES VI 73 

Parmi les femmes de la Cour, on remarquait au premier 
rang la comtesse d'Eu, veuve de Jean d'Artois, comte d'Eu; sa 
(ille Jeanne, mariée en 1367 au comte de Dreux, auquel il 
arriva cette étrange mésaventure, d'être tué dans un tournoi le 
jour même de son mariage, — ce qui fit que Ton appela Jeanne 
d'Artois, Mlle de Dreux; Mme de Coucy, fille de Jean, duc de 
Lorraine; Mme de Sully; Mlle Marie d'Harcourt; Mme de 
Préaulx, cousine du roi; Mme de Savoisy; une grande amie 
d'isabeau, l'Allemande Catherine de Fastavarin, alors mariée 
au sire de Hainceville; la comtesse de Saint-Pol ; Mmes de la 
Rivière, de Breteuil, de Garencières, de Saint-Simon, la vicom- 
tesse de Meaux; puis, tout un essaim de jeunes femmes atta- 
chées à la reine, aux princesses, ou dont les maris avaient 
quelque office à remplir auprès du roi et des princes. 

Cette Cour aimait passionnément le plaisir : elle se le procu- 
rait sous toutes les formes possibles et, quel qu'il fût, sans le 
moindre scrupule. Bals, déguisements, mascarades, danses 
bizarres, fussent-elles condamnées par l'Eglise, joutes et tour- 
nois s'y succédaient sans interruption. Les compagnons du roi 
et le roi lui-même n'avaient guère d'autre préoccupation que la 
préparation de continuels amusements. Au désœuvrement de 
Charles VI, à son imagination ardente et enfantine, sans cesse 
en mouvement, il fallait du plaisir et, comme il s'en était donné 
à satiété, quelque chose de nouveau. Ses oncles lui offrirent 
quelques expéditions militaires ; c'était une distraction coûteuse 
et qui ne finissait pas toujours bien. Il était plus simple et plus 
sûr de danser et l'on ne s'en privait pas. Mais alors, les vieilles 
et pieuses princesses, les dames sévères des temps passés s'en 
allaient, disparaissaient, quand, avec la nuit, allaient commen- 
cer les danses folles, les sauteries endiablées, les rendez-vous 
amoureux, les manquements à toutes les règles de la chasteté 
chrétienne et de la fidélité conjugale. 



74 VALENTINE DE MILAN 

Le luxe des vêtements et des parures était porté à un excès 
qui souvent jetait dans de grands embarras les représentants des 
plus nobles familles, — et leurs créanciers peut-être plus encore. 
Il arrivait aux princes, nous Tavons vu, de mourir chargés de 
dettes et insolvables. Sous Charles V, la reine Jeanne de Bourbon 
avait imposé aux femmes de la Cour, dans la mesure du pos- 
sible, de la modestie dans leurs toilettes, et, par conséquent, de 
l'ordre dans leurs finances. Sous Charles VI, Isabeau excite au 
contraire, par son exemple au moins, au luxe et à la dépense. 

Les inventions du temps n'étaient d'ailleurs pas toujours 
heureuses au point de vue de la beauté féminine. Les chroni- 
queurs et les miniaturistes nous ont conservé le souvenir de 
coiffures étranges. Une femme en toilette devait avoir sur la 
tête des atours de la forme d'auvents, de cœurs, de trèfles, 
d'une paire de cornes, ou de quelque autre apparence aussi 
inattendue. On disposait de gros sachets qui servaient de sup- 
ports à l'édifice. Les cheveux les recouvraient, quand on en 
avait. Si l'on n'en avait pas, on les remplaçait, tout comme 
aujourd'hui, par de faux cheveux. C'est à cette mode que se 
rapportent les vers d'Eustache Deschamps : 

Atournez-vous, Mesdames, aiiltreraent 
Sans emprunter tant de haribouras 
Et sans quérir cheveulx estrangement, 
Que maintes fois rongent souris et rats. 
Vostre affubler est comme un grand cabas ; 
Bourriaux y a de coton et de laine, 
Autres choses plus d'une quarantaine, 
Frontiaux, filets, soye, espingles et neuds. 
De les trousser est à vous trop grant peine. 
Bendez l'emprunt des estranges cheveulx (1). 

Et, dans la même ballade : 

Cornes portez comme font les limas. 

(l) Eustache Deschamps, Œuvres complètes, édition de Queux de Saint- 
Hilaire et Gaston Raynaud, t. VI, ballade 1209. 



LA COUR DE CHARLES VI 75 

C'est à cette mode encore, un peu plus tard, que se réfère ce 
passage de Jouvenel des Ursins : " Les dames et damoiselles 
menaient grands et excessifs estats, et cornes merveilleusement 
hautes et larges. Et avaient de chacun costé, au lieu debourlées, 
deux grandes oreilles, si larges que, quand elles voulaient pas- 
ser l'huis d'une chambre, il fallait qu'elles se tournassent de 
costé et baissassent (1). » Isabeau fut obligée de faire agrandir 
les portes des appartements au château de Vincennes. 

Ces coiffures étaient surtout bizarres. Mais les vêtements 
étaient somptueux et d'un grand prix. La mode s'était établie 
des robes à queue, des manteaux à queue, portés par des 
pages ou par des suivantes. Dans le cortège de mariage de 
Jean, comte de Nevers, et de Marguerite de Bavière, à Cambrai, 
en 1385, on voit figurer cinquante chevaliers habillés de velours 
vert et deux cent quarante officiers en habit de satin de la même 
couleur; les dames portaient des robes d'étoffes d'or et d'argent 
que l'on avait fait venir de Lombardie et jusque de Chypre (2). 
Les ceintures, dont il est souvent parlé dans les documents de 
l'époque, étaient une partie importante de la toilette féminine 
— et coûtaient fort cher. On les faisait, suivant la situation et 
la richesse, tantôt en étoffe brodée, tantôt en métal, en cuivre 
avec des clous d'argent, en argent avec ornements d'or ou 
émaux précieux. On y suspendait, par une chaîne d'or, des 
objets de toute espèce, d'élégantes aumônières, de précieux cha- 
pelets, des clefs, des cachets. Les agrafes, les boutons, les bra- 
celets, les bagues étaient aussi des objets de grand luxe. On les 
ciselait, on les émaillait, on les ornait de pierres et de perles. 

Dans les inventaires de la maison royale ou des grandes 
familles du royaume, on voit figurer des draps de soie, des 
draps d'or. 

Les diamants et les pierreries de toute sorte sont l'objet de 
folles dépenses. Sur la coiffe seule qui soutenait la couronne 



(1) JorvE\EL DES Ursix's, Histoirc de Charles VI, année 1417. 

(2) Mai'GÉ et Loi'AXDRK, les Arts sompluaires, t. II, p. 167 et suiv. 



70 VALENTIIVE DE MILAN 

(risabeau, le jour de son sacre, on comptait quatre-vingt-treize 
diamants, mêlés d'une foule de saphirs, rubis et perles. La 
reine éprouvait pour les pierres précieuses une véritable pas- 
sion. Pour faire valoir celles qu'elle possédait, elle s'occupait à 
inventer des combinaisons nouvelles que l'on réalisait, les 
comptes de son hôtel en font foi, sur ses bijoux et ses vête- 
ments (1). 

Ce luxe se manifestait parfois d'une façon un peu bizarre. 
Ainsi, lors du sacre de Charles VI, au banquet royal de Reims, 
où figuraient naturellement les princesses et les plus grandes 
dames du royaume, les officiers chargés du service de la table 
avaient apporté les plats d'honneur, montés sur des chevaux 
richement caparaçonnés. Dans le comté de Foix, lorsque Charles 
visita ce pays en 1389, on trouva quelque chose de plus ingé- 
nieux. Comme il approchait de la ville de Mazères, des paysans, 
pâtres et bouviers, couverts des vêtements de leur profession, 
amenèrent au roi et lui offrirent des moutons, des bœufs de 
belle apparence et des chevaux du pays qui portaient au cou 
des sonnettes d'argent. Un peu après, au festin offert par le 
comte, Charles vit apparaître les mêmes personnages, mais 
richement vêtus, couverts de manteaux semés de fleurs de lis 
d'or et porteurs d'instruments de musique dont ils jouaient avec 
agrément. Bouviers et musiciens n'étaient autres que cent che- 
valiers appartenant aux familles les plus considérables du pays. 
"Ce sont, dit le comte de Foix, vos très humbles serviteurs, 
prêts à exécuter vos ordres et à vous obéir en toutes choses, 
comme des pâtres et des bouviers à leur maître (2). ') On se 
divertit beaucoup du déguisement et de la surprise, tout à fait 
d'ailleurs dans les goûts de Charles VI. 

On le voit, ce n'était pas seulement chez le roi que les habi- 
tudes de luxe s'étaient répandues. On peut citer comme l'une 
des Cours les plus fastueuses, celle de Bourgogne. Dans les 



(1) QiiiGHERAT, Histoire du Costume. 

(2) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. xi. 



LA COUR DE CHARLES II 77 

grandes villes du royaume, à Paris surtout, la bourgeoisie riva- 
lisait d'ailleurs de dépenses avec le monde de la Cour. La guerre 
civile et la guerre contre les Anglais diminuèrent le nombre des 
fêtes et restreignirent les prodigalités. Il vint alors de sombres 
années. Mais pendant une partie du règne de Charles VI, il 
semble bien que, malgré de lourds impôts, l'aisance générale 
ait été plus grande qu'on ne se le figure d'ordinaire. 

Ces brillantes toilettes, les dames du quatorzième siècle finis- 
sant les portaient, paraît-il, en négligeant quelque peu les lois de 
la décence. Volontiers, elles montraient leur gorge et leurs épaules. 
Ce n'était, du reste, pas chose nouvelle. Un siècle auparavant, 
le poète Robert de Blois reprochait aux femmes de son temps de 
laisser apparaître leurs seins, leurs jambes et leurs flancs : 

De ce, se fet dame blasmcr 

Qui sent (1) sa blanche char monstrer 

A ceux de qui n'est pas privée. 

Aucune (2) lesse deffrénée 

Sa poitrine, pour ce c'on voie 

Comme fêtement sa char hlanchoie. 

Une autre lesse tout de gré 

Sa char apparoir au costé • 

Une de ses jambes trop dcscuevre : 

Prud'hom ne loe pas ceste œvre (3). 

Eustache Deschamps, cà son tour, prend à partie ses contem- 
poraines dans son « Miroir de Mariage. » Il dit ironiquement : 

Or, convient un large colet 
Es robes de nouvelle forge, 
Par qnoy les tettins et la gorge 

(1) Seul (de Solet) : a coutume de... 

(2) L'une. 

(:j) Robert de Blois, le Chasticment des dames {^Fabliaux, édition do Méon, 
t. II, p. 184. 



78 VALENTINE DE MILAN 

Par la façon des entrepans (1) 
Puissent être plus apparans 
Et donner plaisance et désir 
De vouloir avec eux gésir (2). 

Il est probable que, parmi les seigneurs de la Cour, on s'in- 
dignait beaucoup moins que les poètes — encore ceux-ci s'indi- 
gnaient-ils vraiment? — contre de pareilles habitudes, car il 
était fréquent que l'on demandât aux dames bien autre chose 
que de couvrir insuffisamment leur gorge et leurs jambes. 

Ainsi, en 1389, un peu avant l'arrivée de Valentine, il avait 
été donné de grandes fêtes à Saint-Denis et ces fêtes avaient été 
fort loin de rester irréprochables. Le roi, toujours affamé de 
plaisirs, avait imaginé d'armer chevaliers ses cousins, les fils du 
duc d'Anjou, mort quelques années auparavant en Italie. L'aîné 
de ces futurs chevaliers avait douze ans. Toutes les cérémonies 
pratiquées jadis en cette occasion, un peu abandonnées depuis 
quelque temps, furent ressuscitées en leur honneur et pour le 
plaisir du roi. On déploya surtout un merveilleux éclat de 
pompes religieuses. Puis, pendant trois jours, eurent lieu des 
joutes splendides. Les dames conduisaient les chevaliers dans la 
lice, avant le tournoi; ensuite, elles couronnaient les vain- 
queurs. On se serait cru, dit le religieux de Saint-Denis, au 
milieu de l'une de ces assemblées de déesses dont nous parle 
l'antiquité. Mais ensuite, la satisfaction du bon moine diminua 
singulièrement. C'est que chaque soir, même le jour des grandes 
cérémonies religieuses, on se livra à des danses, divertissements, 
mascarades et réjouissances de toute sorte. On alla très loin. 
Laissons-le parler : " La quatrième nuit mit fin aux danses et 
aux actes de débauche... Il faut le dire, les seigneurs, faisant de 
la nuit le jour, mangeant et buvant sans mesure, furent poussés 
par l'ivresse à d'affreux dérèglements. Beaucoup d'entre eux, 
souillant, sans la moindre pudeur, la maison à la fois royale et 

(1) Échancnires des robes. - 

(2) Ëustache Dbschamps, Œuvres complètes, t. IX, p. 49, 



LA COUR DE CHARLES VI 79 

religieuse qui leur donnait l'hospitalité, s'abandonnèrent de 
tous côtés aux entraînements du libertinage et aux abominations 
de l'adultère (1). " 

Cependant, ces plaisirs peu licites n'absorbaient pas toutes 
les pensées du roi et de la Cour. Aux danses et mascarades, on 
s'apprêtait à faire succéder une cérémonie funèbre. Non pas que 
personne fût mort dans la famille ou dans l'entourage du prince. 
Il s'agissait de rendre des honneurs à Duguesclin et de prier 
pour son àme. Il était mort, à vrai dire, depuis neuf ans. Mais 
le roi s'était avisé qu'on ne lui avait pas rendu un solennel 
hommage et il avait décidé qu'après les joyeuses occupations 
auxquelles on venait de se livrer, on en aurait de sombres et de 
tristes. Tout se passa comme il l'avait voulu. 

J'ai dit que la reine était à cette époque fort amoureuse de 
son époux. Elle le demeura assez longtemps encore. Mais il 
n'en fut pas toujours ainsi et il vint une époque où ses passions 
allèrent à d'autres et où elle ne se gêna point pour les satisfaire. 

M'en sui au joli bois venus 

Où l'en céiébroit à Vénus... (2) 

dira l'auteur du Pasloralet. Et le moine Jacques Legrand, 
s'adressant à Isabeau elle-même, s'écriera : u La déesse Vénus 
règne seule à votre Cour. L'ivresse et la débauche lui servent de 
cortège. » 

Fort licencieuse, la Cour était aussi infiniment croyante, 
comme tout le monde, ou à peu près, l'était au quatorzième 
siècle. 

On péchait — la nature humaine n'étant pas différente de ce 
qu'elle fut en tous les temps et de ce qu'elle est aujourd'hui, 



(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. n. 

(2) Le Pastoralet, vers 87'8. 



80 VALENTINE DE MILAN 

mais avec le désir et l'espérance de pouvoir quelque jour s'en 
repentir. 

Ce n'est pas dire assez d'ailleurs que de mentionner la foi de 
la famille royale et de son entourage. On était, de plus, infini- 
ment superstitieux. 

Tout ce qui se passait dans la région des nuages était destiné, 
dans la pensée de nos aïeux du quatorzième siècle à donner des 
avertissements et à révéler l'avenir aux habitants de la terre : et 
Dieu sait les choses étranges que les imaginations surexcitées 
apercevaient alors dans l'atmosphère! 

Naturellement, les orages étaient un grand sujet d'effroi, et 
non pas seulement pour les pertes matérielles qu'ils occasion- 
naient. En 1390, comme la Cour était au château de Saint- 
Germain-en-Laye, éclate un épouvantable orage, avec ténèbres, 
éclairs et tonnerre. Quatre hommes sont foudroyés entre Poissy 
et Saint-Germain. Le château est frappé par le tonnerre, les 
fenêtres sont arrachées de leurs gonds ; les vitres de la chapelle, 
où la reine assistait à la messe, sont brisées ; l'hostie sainte est 
presque enlevée des mains du prêtre. A ce moment même, le 
Conseil délibérait sur une augmentation d'impôts. La reine 
pensa que le ciel intervenait en faveur du peuple pressuré et les 
projets fiscaux, à demi adoptés, furent, sur son instante prière, 
abandonnés (1). Plus tard, un autre orage devait exciter en- 
core dans l'àme d'Isabeau une terrible épouvante. La foudre 
tomba sur l'hôtel Saint-Pol, entra dans la chambre de la reine 
qui était en ce moment à un autre étage, consuma les rideaux 
du lit et disparut par la cheminée. Émue jusqu'au fond de 
l'àme, se demandant comme à Saint- Germain le sens de ce 
bouleversement de la nature, Isabeau crut devoir envoyer de 
riches offrandes à plusieurs églises, notamment à l'abbaye de 
Saint-Denis. 

Mais ceci n'est rien encore. 



(l) JouvE.vEL DKs L'usixs, année L390; Chronique du religieux de Saint-Denis, 
liv. XI, chap. VI. 



LA GOLR DE CHARLFS VI 81 

Un jour, le roi reçut une députation de gens de guerre qui 
arrivaient du midi de la France. Venaient-ils annoncer quelque 
soulèvement populaire, quelque rébellion féodale ou quelque 
attaque des Anglais? Ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Mais 
les soldats qui gardaient certaines places de Gascogne avaient 
été, pendant la nuit, à plusieurs reprises, réveillés en sursaut 
par un terrible bruit d'armes entre-choquées. « Des fantômes, 
sous la forme de cavaliers armés, se livraient bataille dans le 
ciel (1). » Redoutant une surprise de quelque ennemi, les gens 
de guerre avaient chaque fois couru ta leurs armes. Ils avaient en- 
suite reconnu que ce qui causait leur effroi ne se passait point 
sur la terre. Mais cette remarque n'était pas de nature à dimi- 
nuer leur émotion. Aussi, craignant quelque grande catastrophe, 
désireux de couvrir leur responsabilité, leurs chefs envoyèrent- 
ils le fils du grand maître des arbalétriers de France pour faire 
connaître au roi ces choses étranges. Dans le même temps, on 
apprenait également à la Cour que dans Tévéché de Maguclonne, 
sur les bords de la Méditerranée (2), il se passait d'autres pro- 
diges " jusqu'alors inouïs '^ . On avait vu, pendant la nuit, briller 
dans les airs une comète d'un volume considérable, jetant un 
éclat extraordinaire. Puis tout à coup, cinq autres petits astres 
qui s'agitaient autour d'elle d'un mouvement rapide et continu, 
étaient venus la heurter, comme se précipitant sur elle, à plu- 
sieurs reprises. Enfin, après cette sorte de combat, au cours 
duquel ces météores s'étaient tour à tour entre-choqués et sépa- 
rés, combat qui s'était prolongé plus d'une demi-heure, on 
avait aperçu un homme de feu qui, monté sur un cheval de 
bronze et armé d'une lance d'où jaillissaient des flammes, vint 
frapper la comète, puis disparut aussitôt (3) . 

Avertis de tous ces faits, le roi et la Cour ne manquèrent pas 



(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XVII, chap. xxii. 

(2) Alaguelonne, ville aujourd'hui détruite, était située dans une île qui fait 
maintenant partie de la commune de Villeneuve-lez-Maguelonne, département de 
l'Hérault. Il n'en reste que la cathédrale. 

(3) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. WII, chap. xxii. 

6 



82 VALENTINE DE MILAN 

de s'en préoccuper. Que pouvait bien signifier tout cela? Chacun 
se le demandait. D'ailleurs, l'entourage royal n'était pas seul à 
s'émouvoir. L'Université de Paris, le grand corps scientifique 
du temps, s'en inquiétait aussi. Le religieux de Saint-Denis nous 
rapporte à cet égard l'opinion de « quelques personnages d'un 
mérite reconnu et d'un savoir éminent « . Les prodiges signalés 
par les gens d'armes de Gascogne leur parurent annoncer des 
guerres et des massacres. Quant à ceux de l'évêché de Mague- 
lonne, ils signifiaient, paraît-il, que le pape serait bientôt dé- 
posé par le roi et par le clergé. Si la Cour était superstitieuse, 
on voit qu'elle ne l'était pas seule. 

De plus modestes prodiges prenaient même des significations 
effrayantes. Il arriva qu'un jour, dans le Hainaut, des oiseaux se 
livrèrent un combat sanglant. Les cigognes, les hérons et les 
pies attaquèrent avec fureur les corneilles, les corbeaux et les 
geais. Après une terrible bataille, la première armée fut vaincue 
par la seconde. Il y eut un grand nombre de morts. « Les per- 
sonnes de savoir et d'expérience " tirèrent de ce spectacle le 
pronostic de luttes et de batailles prochaines parmi les hommes. 
La chose ne manqua pas de se réaliser : il n'était, à cette 
époque, guère besoin d'un prodige pour la faire prévoir. La 
femme d'un villageois du diocèse du Mans accoucha d'une fille 
qui n'avait que le tronc et la tête, sans bras, ni jambes. On 
regarda ce fait comme le présage de grands malheurs (1). 
En 1382, naît un veau qui possède u deux visages n , trois yeux 
et, dans sa bouche fourchée, deux langues. Les personnes sages 
et prudentes déclarèrent en hochant la tête que de telles choses 
ne se voyaient jamais « que ce ne fussent mauvais signes et appa- 
rences de grands maux (2) » . 



(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XXIX, chap. i"; liv. XXXI, 
chap. X. 

(2) JouvENEL DES Ursix'S, année 1382. 



LA COUR DE CHARLES VI 83 



* 
* * 



Un peuple et une Cour aussi superstitieux étaient parfois vic- 
times, on le conçoit, de leur crédulité. Ce fut ce qui advint, en par- 
ticulier, lors de l'audacieuse aventure du faux patriarche de Cons- 
tantinople, en 1389, l'année delà venue de Valentine en France. 

Ce personnage était un Grec de basse origine, nommé Tagari. 
Il imagina, pour faire fortune, de se faire passer en Occident 
pour le patriarche de Constantinople. Les communications 
n'étaient pas très fréquentes entre les deux extrémités de l'Eu- 
rope. Il réussit même, tout d'abord, sans quitter l'Orient. Avec 
quelques comparses, il vint à Chypre, où le roi s'empressa de 
profiter de l'heureux hasard qui lui amenait un si grand per- 
sonnage et se fît couronner par lui : en revanche, il lui donna, 
dit-on, trente mille écus d'or. Le prétendu patriarche répondit à 
cette générosité en créant dans l'île plusieurs évêchés (1). 

Il eut alors l'audace d'aller à Rome. Là, il fut moins heu- 
reux. Des gens avaient vu récemment le vrai patriarche à Cons- 
tantinople : naturellement, ils ne le reconnurent pas. On mit 
Tagari en prison. Boniface IX ayant succédé au pape Urbain VI, 
il en sortit. Il avait promis de renoncer à son imposture, mais 
se garda bien de tenir parole. Au comte de Savoie, peu méfiant, 
il soutira une grosse somme d'argent. Pour qu'il pût se présen- 
ter honorablement au pape d'Avignon, le comte lui donna de 
plus douze chevaux et douze valets. Clément VII l'accueillit à 
merveille : il expliquait maintenant que sa prison de Rome 
avait eu pour causes sa fidélité à Clément et son hostilité contre 
Urbain. On lui fit de riches cadeaux. La chance lui était revenue 
et sa fortune s'accroissait de jour en jour. 

C'est alors qu'il prit le chemin de Paris (2). « Son arrivée, 

(1) Il s'agit sans doute de Jacques I*"", qui fut couronné roi de Chypre en 
L383, et quatre ans plus tard, à Nicosie, roi de Jérusalem. 

(2) Chronique du religieux de Saint-Denis, iiv. X, chap. xiii ; Joiivemkl des 
Ursins, année 1389. 



84 VALENTINE DE MILAN 

dit la « Chronique de Saint-Denis » , causa un juste étonnement 
aux habitants du royaume, qui n'avaient jamais vu, ni espéré 
voir un patriarche de Constantinople. » Mais leur étonnement 
n'alla pas jusqu'à la méfiance. Loin de là. Nulle part, le faux 
patriarche n'avait été mieux reçu qu'il ne le fut dans la capitale. 
Le roi décida qu'il lui serait fait une réception magnifique. Il 
envoya au-devant de lui des évêques chargés de le conduire à 
la demeure qui lui avait été préparée. Le patriarche s'installa à 
Paris. Il alla cependant en Bourgogne, où le duc lui donna un 
superbe anneau d'or (I). Il visitait les églises, les monastères, 
qui le recevaient avec de grands honneurs. C'était un homme de 
petite taille, muni d'une grande barbe. Son teint était olivâtre. Il 
avait le maintien grave et l'apparence dévote. Il ne parlait qu'avec 
l'aide d'un interprète, — ce qui lui donnait le temps de méditer 
ses réponses et la facilité de ne pas se compromettre. Il portait 
une chape épiscopale, de riches vêtements et des sandales dorées. 
A Saint-Denis, il adora pieusement les reliques et fit le panégy- 
rique du saint. « Nous possédons en Grèce, dit-il, sa ceinture, 
ses sandales et des livres écrits de sa main. » Et il promit que, 
de retour dans son pays, il ferait envoyer ces objets et ces livres 
à l'abbaye. Les moines s'en réjouirent fort. Sur sa demande, 
deux des religieux consentirent à le suivre en Orient : il déclara 
que l'un d'eux serait promptement fait archevêque. 

Enfin, il se décida à partir. De tous côtés, du roi en particu- 
lier, il avait reçu des présents considérables. Arrivé au port où 
il devait s'embarquer, il disparut par une nuit sombre, avec les 
présents qui lui avaient été donnés et l'argent qu'il avait 
recueilli. Les deux moines ne pouvaient croire qu'on ne le 
reverrait pas. Ils allèrent s'informer de lui jusqu'à Rome. 
Comme on peut bien le penser, ils ne l'y trouvèrent pas. Ils y 
perdirent leurs dernières illusions. En revanche, on leur raconta 
le commencement de son histoire que l'on connaissait mainte- 
nant : ils purent en fournir l'épilogue. 

(!) Bibl. nat., Mss. fr. Collection de Bourgogne. 



CHAPITRE V 

LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE. LES ENFANTS 

l'ermite EMPOISONNEUR 



Le duc (le Touraine accompagne le roi dans le Midi ; Valentine et Isabeau à Vincennes, 
puis à l'holel Saint-Pol; le retour du roi et de son frère : que faut-il penser 
du pari raconté par Froissart? Valentine alla-t-elle attendre son mari à Dijon? 

Les résidences de la duchesse de Touraine ; l'hôtel Saint-Pol, l'hôtel deBehaigne, 
la maison du bourg Saint-AIarcel . 

Le premier enfant de Louis et de Valentine; les conseils d'un poète; mort de 
l'enfant. — Valentine à Saint-Germain. 

Jean le Porchier et les écoliers; un ermite sous une futaille; l'herbe aux poux; 
les courses d'un vagabond à travers le monde : Rome-la-Grant et le Mont Sina; 
la confession d'un bandit : chevaliers et marchands assassinés; Jean le Porchier 
voulait-il empoisonner le roi et son frère? 

Naissance de Louis et de Jean, second et troisième enfant de Valentine; Jean ne 
vit que quelques semaines : douleur de Valentine. 

Voyage du duc de Touraine en Lombardie; la duchesse s'efforce de maintenir 
les bonnes relations de son père avec la cour de France; elle avertit Jean- 
Galéas de l'expédition du comte d'Armagnac et contribue à la défaite de celui- 
ci. — Les projets de Louis en Italie : le royaume d'Adria; les affaires de 
Savone et de Gènes. 

Valentine à Rouen; les vols de Jehannin et de Perrinct. 

Le duc de Touraine achète le comté de Blois : pourquoi le comte le vendit. — 
Louis échange le duché de Touraine contre celui d'Orléans. — Fêtes chez le 
roi, le duc et les princes : on y pénètre aisément et l'on y vole. — La nais- 
sance d'un dauphin : Valentine assiste aux relevailles de la reine; l'aventure 
de Mlle d'Harcourt et de Girart de Sanceurre. — Joutes à l'Enclos-Saint-Pol . 
la reine et Valentine décernent le prix au vainqueur. — Pierre de Craon 
tente d'assassiner le connétable Clisson. 

La maison de la duchesse : officiers et serviteurs. — Les tapisseries; vaisselle 
d'or et d'argent : épreuves et fourchettes; litière et char de Valentine. — 
Finances embarrassées de Louis. — Libéralités pieuses des deux époux. 



Les effusions d'amour de Louis de Touraine et de Valentine 
Visconti furent promptement troublées, ou, comme Ton dirait 



86 VALENTINE DE MILAN 

plus prosaïquement aujourd'hui, leur « lune de miel '> fut bien- 
tôt interrompue. 

Le roi allait entreprendre un grand voyage dans le midi de la 
France. Le Pape l'appelait à sa résidence d'Avignon pour y con- 
férer avec lui des choses religieuses. Les habitants du Langue- 
doc le suppliaient de les débarrasser de leur gouverneur, le duc 
de Berry, qui se livrait à d'intolérables exactions ; le comte de 
Foix hésitait entre les Français et les Anglais : il fallait le déci- 
der. On partit en septembre. Le duc de Touraine accompagna 
son frère. Ils ne furent de retour à Paris que le 23 février 
1390 (1). En passant à Corbeil, le duc avait constitué à Valen- 
tine, pour le temps de son absence, une pension mensuelle qui 
lui fut continuée ensuite, de deux cents francs d'or, somme qui 
représente environ huit mille francs d'aujourd'hui. « Il nous 
plaît et voulons, manda-t-il à Jean Poulain, le garde de ses 
finances, que, des deniers par vous reçus et à recevoir de nos 
dites finances, notre très chère et très amée compagne la du- 
chesse ait et prenne pour chacun mois la somme de deux cents 
francs d'or jusqu'à notre retour (2). « 

De Toulouse, le duc envoya en décembre des bijoux à sa 
femme, pour ses étrennes. Il en envoya aussi à la reine, aux 
comtesses d'Eu et de Dreux et à quelques dames de la Cour. 

Pendant ce long voyage, Valentine demeura auprès de la 
reine, au château de Vincennes d'abord, puis à l'hôtel Saint-Pol 
lorsque Isabeau fut rappelée à Paris par l'approche d'un accou- 
chement. 

Quelles furent alors les relations de ces deux jeunes femmes? 
On sait qu'elles étaient parentes, cousines issues de germains. 
Mais ce qui, dans les conditions ordinaires de la vie eût été un 
lien et une cause d'affection mutuelle, se trouvait, par suite de 
circonstances spéciales, constituer pour elles un motif d'anti- 
pathie et d'éloignement. J'ai indiqué déjà cette situation. Toutes 



(1) Bibl. nat., Mss. fr. 20586 : 44. 

(2) Ibid., Mss. fr. Pièces originales, 2152 ; 79. 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 87 

deux descendaient des Visconti ; elles étaient petites-filles des 
deux frères, Bernabo et Galéas II. Isabeau était fille d'Etienne III, 
duc de Bavière et de Thadée Visconti, fille de Bernabo ; Valen- 
tine était, il n'est pas besoin de le rappeler, fille de Jean-Galéas 
et petite-fille de Galéas II. J'ai raconté l'acte de violence, bien 
conforme du reste aux mœurs de l'époque et de l'Italie, qui 
s'était, en 1385, accompli auprès de Milan : Jean-Galéas avait 
surpris et emprisonné son oncle Bernabo, puis s'était emparé 
de ses possessions. De cet événement, Etienne de Bavière avait 
naturellement conçu une vive irritation. Il avait résolu de ven- 
ger son beau-père et de détruire la puissance de Jean-Galéas, ce 
qui d'ailleurs ne lui était pas très facile. Mais il conservait l'es- 
poir d'y réussir quelque jour. Isabeau, dévouée à sa famille, en 
partageant toutes les pensées et les aspirations, restée Alle- 
mande sous la couronne de France, fut plus tard l'ennemie 
acharnée de Jean-Galéas. L'était-elle déjà en ce temps? Avait- 
elle déjà contre Valentine la passion qui l'inspira plus tard? 11 
ne semble s'être élevé entre elles, à ce moment, aucun dissen- 
timent sérieux. Toutes deux avaient au cœur le chagrin d'avoir 
vu s'éloigner leurs jeunes maris et cette tristesse commune put 
les rapprocher. Si la reine était déjà hostile à Valentine, elle 
sut dissimuler son animad version. D'ailleurs à cette époque, 
Isabeau, très jeune encore, âgée de dix-neuf ans environ, n'avait, 
en face du roi, de ses oncles et des anciens conseillers de 
Charles V, aucune influence politique. Mais, ce qu'il est permis 
de croire, c'est qu'il ne naquit entre les deux belles-sœurs, 
aucune sympathie particulière. Nous connaissons la nature 
douce, aimante, pleine de charme, de Valentine. Il est difficile 
de croire qu'Isabeau n'ait pas été déjà souvent conduite par ces 
instincts égoïstes et cupides qui devaient être plus tard la règle 
unique de ses actes et de sa vie. Des rapports fréquents, des 
séjours prolongés aux mêmes lieux ne pouvaient que mettre en 
relief les divergences des deux caractères et séparer plutôt 
qu'unir ces jeunes femmes. 

Le retour du roi fut marqué, au dire de Froissart, par un fait 



88 VALEIVTINE DE MlLAxV 

assez singulier. Le chroniqueur raconte qu'à Montpellier, 
Charles dit au duc de Touraine : « Beau frère, je voudrais que 
nous fussions déjà à Paris, car j'ai grand désir de voir la reine, 
et vous, helle sœur de Touraine. » Le duc avoua qu'il avait ce 
désir, mais fit raisonnablement observer qu'il n'y avait point 
possibilité d'y satisfaire avant un assez long temps. " Eh bien, 
dit le roi, lequel y sera le plus tôt, de vous ou de moi? Fai- 
sons une gageure. » Le duc y consentit et l'on paria cinq mille 
francs. On devait partir le lendemain, chacun ne pouvant être 
escorté que d'un seul compagnon. Ainsi fut fait, — toujours au 
dire de Froissart. Les deux princes et les deux chevaliers qui 
les accompagnaient coururent nuit et jour, se faisant charier 
quand ils étaient trop fatigués, crevant leurs chevaux sans la 
moindre hésitation. Le duc de Touraine aurait été le vainqueur, 
ne mettant à faire la route que ( quatre jours et un tiers » , tandis 
que le roi aurait mis quatre jours et demi. Le prince alla trouver 
sa femme et la reine à l'hôtel Saint-Pol, leur présenta ses hom- 
mages et apprit d'elles qu'il arrivait le premier. Le roi rentré à 
son tour à Paris, le duc réclama le prix de sa victoire. " Et bien 
sachez, conclut Froissart, que le duc de Touraine se fît payer en 
deniers comptans (1). « 

L'histoire est assez jolie. Ces deux princes, courant à bride 
abattue à travers la France, pour revoir au plus tôt leurs jeunes 
femmes — et pour gagner leur pari — ne manquent de pitto- 
resque. Mais la chose n'a pu se passer tout à fait dans les condi- 
tions indiquées par Froissart. Montpellier est à une distance de 
Paris qui ne se franchit pas en quatre jours et un tiers, ni en 
quatre jours et demi, fût-ce par des cavaliers disposés à sacrifier 
leurs montures. Puis, une lettre de Charles VI prévint la reine 
de son prochain retour : or cette lettre fut écrite à Lyon, le 
8 février (2). L'itinéraire des ducs de Bourgogne (3) nous 

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. ix. 

(2) Archives nationales, KK. 30 : 81. 

(3) Ernest Piinr, Itinéraire de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, ducs de 
Bourgopie. 



LES PREMIÈRES AN\^ÉES DE MARIAGE 89 

apprend, d'autre part, que, le 11, le roi était à Tournus, avec 
Philippe le Hardi; le 12, le roi et le duc de Touraine dînent à 
Chalon, banquettent à Germoles (1), soupent et couchent à 
Beaune, avec le duc de Bourgogne et à ses frais; le 13, les 
princes sont à Dijon : ils s'y attardent, ils y passent plusieurs 
jours, puis se dirigent, encore accompagnés de Philippe le Hardi 
vers Chàtillon-sur-Seine. On y est le 19 au soir et le duc de 
Bourgogne accompagne le roi le dimanche 20, jusqu'à Mussy- 
sur-Seine, à la limite de son duché. C'est donc seulement à 
partir de Mussy ou de Bar-sur-Seine que le prix de la course 
put se disputer entre les deux frères. Mussy n'est d'ailleurs qu'à 
cinquante lieues environ de Paris. 

Notons deux faits dont l'un pourrait s'interpréter contre la 
réalité de la course des princes et dont l'autre semble, au con- 
traire, la confirmer. L' " Itinéraire » , à partir du 17, jour où 
l'on soupe au village de Chanceaux (2) ne nomme plus le duc de 
Touraine : est-ce un simple hasard? Mais par contre, voici un 
ordre de paiement de Charles VI qui semble confirmer l'histoire 
racontée par Froissart, réduite, bien entendu, aux proportions 
que j'ai indiquées. « A plusieurs personnes, porte ce mande- 
ment, en recompensacion de ce que nous et aucuns de noz gens 
avions prins de leurs chevaulz en venant hastivement de Bar-sur- 
Seine à Paris, au retour du voiage que naguères avons fait en 
nostre pays de Languedoc, — 300 francs (3). » Cette pièce 
est datée du 20 mars 1390, un mois après le retour. 

La malveillance de Froissart pour le frère du roi a trouvé 
moyen de se manifester dans le court récit de cette équipée prin- 
cière. Sans avoir l'air d'y penser, il saisit l'occasion de repré- 
senter Louis comme un homme avide d'argent. « Le duc, dit-il, 

(1) Aujourd'hui, hameau de la commune de Mellecey, arrondissement de 
Chdlon-sur-Saone. Il se faisait en ce moment des travaux considérables au châ- 
teau de Germolles. La duchesse Marguerite y avait dépense, pour en faire une 
résidence magnifique, des sommes importantes. 

(2) Aujourd'hui, commune de la Côte-d'Or, arrondissement de Semur, près 
de la source de la Seine. 

(3) H. MouAxuiLLK, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LIV. 



90 VALENTINE DE MILAN 

qui volontiers se mettait en peine pour gagner l'argent du roi... » 
Et quand le roi arrive à Paris, le duc s'empresse de lui récla- 
mer la somme qui lui est due. Tout ce que l'on sait du carac- 
tère et des habitudes du prince est absolument opposé à ces 
mesquines préoccupations. Mais il y a bien d'autres inexactitudes 
dans Froissart. 

Valentine serait allée, selon divers historiens, jusqu'à Dijon, 
au-devant de Louis. « La duchesse de Touraine était venue au- 
devant de son époux, » , dit M. Jarry. Je ne saurais, pour cette 
fois, être de l'avis dn savant auteur de la « Vie politique de 
Louis de France » . Les comptes des dépenses de l'hôtel de Phi- 
lippe le Hardi n'auraient pas manqué de signaler la présence de 
la duchesse de Touraine, comme ils le font pour bien d'autres 
personnages de moindre importance. Il y aurait eu certainement 
des dépenses faites pour elle par le duc de Bourgogne, qui l'au- 
rait hébergée, comme il hébergea le roi, son frère et les sei- 
gneurs de leur suite. Or, dans ces comptes, à l'aide desquels a 
été dressé 1' ^ Itinéraire » des ducs, pas un mot ne fait allusion 
à la venue ou à la présence de la duchesse; pas une dépense 
n'est faite pour elle; nulle part, elle n'est indiquée comme ayant 
été la cause d'un achat spécial de Philippe le Hardi, ni d'une 
part de la dépense générale faite par le duc à l'occasion du pas- 
sage des princes (1). Pour établir qu'elle vint en Bourgogne, on 
ne peut invoquer qu'un mandement royal du 15 février, ordon- 
nant de payer à un orfèvre parisien 2 570 francs, prix de bijoux 
" tout donné à Dygon à Madame la duchesse de Touraine (2) ». 
Ne s'agirait-il pas de bijoux achetés par le roi, désireux de les 
offrir à sa belle-sœur, lors de son retour à Paris? Ou bien ne 
s'agirait-il pas plutôt de bijoux offerts à la duchesse de Bour- 
gogne dont le nom aurait été, par une faute de copiste, remplacé 
par celui de la duchesse de Touraine? On peut d'autant plus 
le penser que d'autres bijoux sont en même temps donnés par 

(1) Ernest Petit, Itinéraire de Philippe le Hardi, etc. — Bibl. nat. Mss : 
Collection de Bourgogne, t. XXI. 

(2) Bib!. liât. Mss. fr. Pièces originales. Le Charpentier : 5. 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 91 

le roi au comte Jean de Nevers et à sa sœur, enfants du duc de 
Bourgogne. Quoi qu'il en soit, Tabsence dans les comptes de 
Philippe le Hardi, de toute mention relative à la présence de 
Valentine à Dijon, en février 1390, ne permet pas d'admettre la 
réalité de son voyage (1). 

Il faut donc croire que ce fut à Tliôtel Saint-Pol que la reine 
et Valentine attendirent leurs époux. Cet hôtel était la résidence 
de Louis et de Valentine aussi bien que de Charles VI et d'Isa- 
beau. Il s'étendait, comme l'on sait, de la rue Saint-Antoine aux 
Célestins. Ce n'était pas un palais, mais une réunion d'hôtels 
achetés, embellis ou construits successivement, ce qui y rendait 
facile l'installation de plusieurs maisons princières et de celles 
de seigneurs de moindre envergure. Charles V en avait com- 
mencé la création, alors qu'il était encore dauphin, en acquérant 
l'hôtel d'Estampes placé contre l'église Saint-Paul (2). Devenu 
roi, il compléta cette première acquisition par celle de terrains 
et d'hôtels voisins, l'hôtel des abbés de Saint-Maur, l'hôtel de 
Sens, d'autres encore. 11 y établit sa résidence : ce fut là que 
naquirent ses fils et que mourut sa femme bien-aimée, Jeanne de 
Bourbon. Après lui, d'autres acquisitions étendirent encore le 
domaine royal (3), qui dut, par certains côtés, rappeler à Valen- 
tine le parc de ce château de Pavie où elle avait passé son en- 
fance et les premières années de sa jeunesse. De vastes terrains, 

(1) Le Mémoire sur l'histoire de Bourgogne de Prospci* liAivx, maître à la 
Chambre des Complcs de Dijon, rédigé à l'aide des pièces et documents de cette 
Chambre, qui énumèrc les cadeaux faits par le duc et la duchesse de Bourgogne 
au roi, au duc de Touraine et aux personnes de leur suite, lors du passage de 
Charles VI et de son frère, n'indique non plus aucun présent fait à la duchesse 
de Touraine. Ce Mémoire est conservé manuscrit à la Bibliothèque de l'Institut. 

(2) L'église Saint-Paul fut détruite un peu avant la Révolution. Il en subsiste 
quelques vestiges dans le passage Saint-Pierre, entre les rues Saint-Antoine et 
Saint-Paul. 

(3) S.'iuvAL, Antiquités de Paris, t. II. — Bour\o.v, l'Hôtel royal de Saint-Pol, 
[Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. VI). 



92 VALENTINE DE MILAÎVJ 

des jardins, un jeu de paume faisaient partie de Thôtel Saint- 
Pol. Les rues lîeautreillis et de la Cerisaie rappellent aujour- 
d'hui encore les plantations célèbres qui y avaient été faites. Des 
volières y enfermaient des oiseaux rares. La ménagerie de 
Charles V et de Charles VI a donné son nom à la rue des Lions. 
Le temps de ces deux princes fut celui de la splendeur de Fhôtel 
Saint-Pol. 

Ensuite, vinrent Toubli et la décadence, puis, au seizième 
siècle, la destruction. Charles V avait défendu que son cher hôtel 
fût jamais aliéné. Hélas, les rois sont singulièrement impuissants 
quand ils s'avisent de légiférer pour le temps où ils ne seront 
plus : leur volonté est souvent moins respectée alors que celle 
du plus humble de leurs sujets. On vendit hôtels et terrains. En 
ces lieux s'est écoulée la première partie, agitée, brillante, mêlée 
de joies et de douleurs, de la vie française de Valentine. 

Le duc de Touraine possédait, à cette époque déjà, d'autres 
hôtels. En 1388, le roi lui avait donné l'hôtel de Bohème ou 
de Béhaigne (1), afin que lorsqu'il était lui-même au Louvre, son 
frère pût s'établir en un logis voisin. L'hôtel était vaste et pourvu 
de toutes les élégances et commodités de l'époque. Un beau jar- 
din y était joint. Entre plusieurs appartements que contenait 
cette demeure, « deux entre autres, dit Sauvai, pouvaient entrer 
en comparaison avec ceux du Louvre, du Palais et de l'hôtel 
royal de Saint-Pol. Tous deux occupaient les deux premiers 
étages du principal corps de logis; le premier était relevé de 
quelques marches de plus que le rez-de-chaussée de la cour ; 
Valentine de Alilan y demeurait. Louis... occupait ordinairement 
le second qui régnait au-dessus. L'un et l'autre regardaient sur 
le jardin et la cour. Chacun consistait en une grande salle, une 
chambre de parade, une grande chambre, une garde-robe, des 
cabinets et une chapelle (2) " . En 1392, lors des noces magni- 

(1) Cet hotel, ainsi nommé parce qu'il avait appartenu aux rois de Bohème, 
de la maison de Luxembourg, était situé sur l'emplacement actuel de la Bourse 
du Commerce. 

(2) Sai:val, ouir. cité., t. II, p. 282. Cet historien a consulté les " registi'cs 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 93 

fiques d'un seigneur, ami du roi, le sire de Béthencourt, les 
fêtes eurent lieu dans cet hôtel. Plusieurs journées se passèrent 
en festins, danses et joutes. Pour ne rien perdre de tous ces plai- 
sirs, le roi, la reine, les princes et princesses délaissèrent, dit- 
on, leurs logis et vinrent s'installer à Thôtel de Bohême. Le roi 
payait et dut payer très cher. Il n'en conserva pas moins, de ces 
jours et de ces nuits, un excellent souvenir et revint souvent se 
récréer — s'esbattre comme l'on disait — dans les jardins de 
cette belle demeure, où une place était disposée pour que l'on y 
put jouter à l'aise. 

Mais, comme je l'ai indiqué, l'hôtel de Béhaigne ne fut pas, 
malgré les agréments qu'il présentait, la demeure habituelle de 
Louis et de Valentine. Bien des preuves en pourraient être don- 
nées. Chaque fois que les chroniqueurs parlent de la duchesse, 
c'est à l'hôtel Saint-Pol qu'ils signalent sa présence (1). Mais 
cette preuve-ci sufflrait à elle seule : ceux de ses enfants nés 
pendant son séjour à Paris et dont on connaît d'une manière 
précise le lieu de naissance, sont venus au monde à l'hôtel 
Saint-Pol (2) . 

Au bourg Saint-Marcel — alors complètement séparé de 
Paris, — Louis avait une maison de campagne. Il l'acquit en 
1390 par un échange fait avec la reine. Cette maison était, nous 
dit Sauvai, accompagnée « d'un jardin rempli de fraisiers, de 
lavande, romarin, fèves, pois, cerisiers, treilles, haies, choux et 
porées pour les lapins, de chénevis pour les oiseaux (3) » . Le 
même auteur pense que cette propriété s'étendait sur les terrains 
que couvrait au dix-septième siècle l'hôpital de la Miséricorde et 
qu'elle allait jusqu'au voisinage de l'église Saint-Médard. 

Enfin, à Chaillot, le duc de Touraine fit construire une mai- 



(les œuvres royaux " et d'autres documents, détruits depuis, lors de l'incendie 
de la Chambre des Comptes, en 1737. 

(1) V. par exemple Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxvii. 

(2) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. XII, chap. I*""; liv. XV, 
chap. XIII. 

(3) S.iMVAL, ouvr. cit., t. II, p. 73. 



94 VALENTINE DE MILAN 

son. Plus tard, il eut d'autres hôtels, comme j'aurai Toccasioii 
de le signaler. 

Le roi et le duc de Touraine célébrèrent par des joutes leur 
retour du Languedoc. 

La fête qu'offrirent le duc et Valentine eut lieu le 6 mars. 
« Dimanche, sixième jour de mars, le roy, la royne, nos sei- 
gneurs, dames et damoiselles en l'ostel M^" de Thouraine ^ , dit 
une note du temps qui ajoute qu'il y eut de grandes joutes de 
chevaliers (1). 

Au commencement de mai, ce fut la fête donnée par le roi. 
Le duc de Bourgogne et son fils, Jean, comte de Nevers, y pa- 
rurent, revêtus de magnifiques habits, — à ce qu'assurent les 
comptes delà maison ducale. Ils prirent part aux joutes. La du- 
chesse Marguerite et sa belle-fille, la comtesse de Nevers, assis- 
taient, à la fête, habillées toutes deux de cottes aux couleurs du 
roi (2). 

Au temps même de ces réjouissances, Valentine avait à se 
préoccuper d'un grand événement de sa vie domestique. Neuf 
mois étaient près de s'être écoulés depuis son mariage : elle 
était enceinte et approchait du terme de sa grossesse. Le roi de- 
vait être le parrain de l'enfant. 

A cette occasion, le poète Eustache Deschamps, que nous 
rencontrerons plus d'une fois au cours de ce récit, adressa des 
vers à la duchesse : u Le roi se réjouit de votre fruit à venir « , 
lui disait-il; puis, avec quelque familiarité, il lui donnait des 
conseils pour le choix d'une nourrice : 

Et pour vostre enffant nourrir, 
Faictes nourrice quérir 



(1) Bibl. nat. Fonds latin, 14669 : 101 verso. 

(2) Ihid. Mss. fr. Collection de Bourgogne, t. xxi : 22 (Mandement de Philippe 
le Hardi, du 5 août 1390). 



LES PREMIERES ANNÉES DE MARIAGE 95 

Qui soit nette, simple et coye (1). 
Dont tresbon lait piiist yssir, 
Et en biaux linges tenir 
Le faictes ; ainsi feroye (2). 

Vers la fin de mai, l'enfant naquit : c'était un fils (3). Le 
bonheur de la jeune mère fut grand, sans doute, mais se changea 
bien vite en une amère douleur. Quelques semaines après sa 
naissance, le petit prince mourut. Très pieuse, Valentine, pour 
apporter quelque soulagement à son chagrin, fit un pèlerinage à 
Saint-Sanctin de Chuisnes, près de Chartres. 

Le roi avait donné huit mille francs d'or à son frère pour les 
dépenses auxquelles l'obligea " la gésine « de la duchesse (4) . 
Du reste, son affection pour Louis était demeurée très grande ; 
celle qu'il portait à Valentine ne l'était pas moins. Il leur en 
donnait des preuves fréquentes : vingt mille francs d'or à Louis 
avant son mariage, pour la réception de Valentine (5) ; dix mille 
francs pour les dépenses de Louis pendant le voyage de Lan- 
guedoc (6) . Nous verrons le duc aller en Lombardie : le roi le 
munit d'argent et de présents divers. Le jeune prince dépensait 
d'ailleurs tout cela avec une prodigalité qui le laissait chaque 
fois un peu plus gêné dans ses affaires après qu'auparavant. 

Vers la fin de juin 1390, Valentine, toujours avec la reine 
Isabeau, arriva au château de Saint-Germain : elles y résidèrent 
plusieurs mois. Brûlé en 1346 par les Anglais, le château avait 
été reconstruit et augmenté par Charles V. « Moult fit réédifier 
notablement le cliastel Saint-Germain-en-Laye " , dit Christine 
de Pisan. C'était l'un des séjours favoris de nos rois en villégia- 
ture. Ces résidences royales ne nous paraîtraient pas bien gaies 



(1) Tranquille. 

(2) OEuvres complètes d'Eustache Deschamps, édition de Queux de Saint 
Hilaire et Raynaud. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales, 2152 : 97 et Langres : 2, 3. 

(4) Ibid. Mss. fr. 20586 : 47. 

(5) Ibid. Mss. fr. Pièces originales. 2151 : 72. 

(6) Ibid. Mss. fr.. 20 586 : 44. 



96 VALKNTIIVE DE MILAN 

aujourd'hui. « Murailles épaisses et larges fossés où clapotait 
Teau protectrice des abords, tourelles pointues et ponts-levis 
discrets, fenêtres étroites et vitraux plombés, portes ogivales, 
pignons ardoisés, remparts crénelés au sommet desquels appa- 
raissent le cimier d'un casque et la pointe d'une pertuisane, 
aspect sombre et plein de défiance, tout ce qui constitue le châ- 
teau moyen âge... peut offrir une idée assez exacte du séjour de 
plaisance de nos rois (1). » Mais l'aspect de ces lieux austères 
change singulièrement quand le roi, les princes, les princesses, 
la Cour, viennent les animer. « L'habitation féodale prend alors 
une âme. Les ponts-levis s'abaissent au passage des pourpoints 
dorés, des destriers, et des palefrois. Les gentils pages, les 

écuyers à la livrée du roi, sillonnent la cour d'honneur Au 

dehors, le sol de la forêt retentit sous les joyeuses chevauchées. 
C'est l'heure des jeux et des ris, des chants de guerre et des 
passes d'armes galantes sur la pelouse où flotte l'écharpe brodée 
par les jouvencelles. C'est l'heure du vol du faucon, des aboie- 
ments de la meute; c'est celle où le cor du chcàtclain annonce 
aux riverains de la Seine les ébats de la chasse royale (2) . » 

Pendant son séjour à Saint-Germain, Valentinc dut voir la 
Cour se livrer à ces plaisirs. Mais elle ne songeait assurément 
pas à en prendre sa part, attristée de la mort de son enfant. 
Cette perte de son premier-né dut faire pour la jeune duchesse, 
que tout ce que nous savons d'elle nous montre si passionnée 
dans ses affections, de ce lieu de fêtes, un lieu de douleur et de 
larmes. 

Isabeau et Valentine furent rejointes à Saint-Germain, vers la 
fin de juillet, par le roi et le duc de Touraine. Charles et son 
frère y restèrent jusqu'au 23 août. C'est durant ce séjour 
qu'éclata sur Saint-Germain et les environs l'effrayant orage 
dont j'ai parlé plus haut, et qui, pour une fois, suggéra à Isa- 
beau des pensées miséricordieuses à l'égard de son peuple. 

(1-2) F. i)K LicoMiiE, h Château de Saint-Germain-en-Lotje . 



LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE 97 






Il se produisit au cours de cette année 1390 un fait mysté- 
rieux qui assurément émut et inquiéta cruellement Valentine : 
elle put croire menacée la vie de celui à qui elle avait donné 
toutes ses affections. 

Le 22 juillet, un maître es arts se présentait au prévôt de 
Paris, en ce moment à Fabbaye de Saint-Germain-des-Prés et 
lui racontait une histoire assez étrange. 

Pierre du Moulin — tel était le nom du maître es arts — de- 
meurait au mont Saint-Hilaire, dans le quartier des Ecoles. Il y 
vivait dans Tune de ces maisons où s'abritaient, pressés les uns 
contre les autres, ces innombrables jeunes gens, et ces hommes 
faits aussi, qui venaient de toute l'Europe approfondir à Paris 
les secrets de la science de l'époque. Or, le maître es arts avait, 
ce jour même, dans la matinée, rencontré devant son logis un 
homme vêtu d'une robe d'ermite, qui mendiait en criant : « Au 
povre Crist hermite, pour Dieu! (1) " Pierre du Moulin lui fît 
observer avec compassion que l'allée de la maison était fort 
longue et que, s'il restait à la porte au lieu de pénétrer dans 
cette allée, le valet ne l'entendrait pas. Mis sans doute en con- 
fiance par ces paroles bienveillantes, l'ermite, voyant qu'il se 
trouvait en présence d'un clerc, lui demanda s'il était prêtre. Le 
maître es arts répondit qu'il était diacre seulement. Et alors, de 
plus en plus confiant — peut-être avait-il bu un peu plus qu'il 
n'eût été prudent de le faire — l'ermite fit un aveu qui le com- 
promettait singulièrement et qui pouvait compromettre son inter- 
locuteur presque autant que lui-même. Il raconta qu'il était 
naguère arrivé à Paris en compagnie de deux autres ermites, 
pour empoisonner le roi et son frère, le duc de Touraine. Un 
chevalier, ajoutait-il, maintenant emprisonné au Louvre, pour- 
suivait avec eux le même dessein. Fort étonné, fort alarmé de 

(1) Registre criminel du Chàtelel de Paris, t. P"", p. 310. 



98 VALENTINE DE MILAN 

cette confidence, maître Pierre appela ses compagnons, des éco- 
liers — des étudiants — qui étaient restés devant la porte et 
leur fit part de ce qu'il venait d'entendre. 

Voyant ceux-ci, Termite prit peur, ressaisit jusqu'à un cer- 
tain point son bon sens et essaya d'expliquer ses paroles de tout 
à l'heure : il avait seulement dit, affirmait-il, qu'il avait entendu 
parler d'un chevalier, enfermé au Louvre parce qu'il avait voulu 
empoisonner le roi et son frère. Mais ses interlocuteurs ne furent 
pas convaincus par cette explication tardive et, avisant sa tasse 
— sa bourse — pendue, suivant l'usage, à la ceinture, et qui 
était fort gonflée, ils lui demandèrent ce qu'il y avait enfermé. 
Il protesta que c'était tout simplement du fil. Cependant on 
trouva dans la bourse une petite boîte. De plus en plus défiants, 
le maître es arts et les écoliers l'interrogèrent sur ce que conte- 
nait la boîte. L'ermite protesta qu'elle était vide. On l'ouvrit : 
on y trouva des feuilles et des herbes. Maître Pierre et ses com- 
pagnons demandèrent quel en était l'usage, quelle en était la 
vertu... « Ce sont des herbes qui n'ont pas leurs pareilles pour 
guérir le flux de ventre « , répondit l'ermite. On l'arrêta, on le 
poussa dans le cellier du logis et, pour être bien assuré qu'il ne 
s'évaderait pas, on l'enferma sous une a queue « vide, — une 
futaille — probablement après l'avoir quelque peu ligotté. 

Tel fut le récit de maître Pierre du Moulin, après lequel le 
prévôt s'empressa d'envoyer chercher l'ermite. Un sergent fut 
dépêché au logis des étudiants, tira leur prisonnier de sa futaille 
et l'amena à Saint-Germain-des-Prés où il subit incontinent un 
interrogatoire. Il se nommait, déclara-t-il, Jean le Porchier : 
originaire d'Etrépagny en Normandie, il était charretier de pro- 
fession. Comment et pourquoi avait-il revêtu la robe d'ermite? 
Par dévotion, assurait-il. En réalité, il n'appartenait par aucun 
lien à l'Église et il avait pris la robe pour les facilités qu'elle lui 
assurait dans les pérégrinations qu'il aimait à mener à travers le 
monde. Il y avait alors une foule de gens qui revêtaient un cos- 
tume de cette sorte pour voyager en mendiant, ainsi garantis 
Jusqu'à un certain point des soupçons et des sévérités de la 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 99 

justice. Pour lui, il déclarait avoir fait nombre de pèlerinages, 
être à Paris depuis quelques jours, y avoir dépensé son argent, 
avoir mendié depuis, mais ne s'être rendu coupable d'aucun 
méfait. Quant, à ce qu'il avait pu dire de l'empoisonnement du 
roi et de son frère, on l'avait mal compris : il n'avait fait que 
répéter, au sujet du chevalier détenu au Louvre, ce que lui avait 
raconté un sergent à verge du Chàtelet avec lequel il avait bu. 
Enfin, des herbes trouvées dans sa boîte, l'une avait la vertu de 
guérir la folie et l'autre le privilège de chasser les poux. Il fut 
procédé à une expertise sur ces herbes. Un herboriste, Richard 
de Bules, fut mandé pour les examiner en hâte. Il déclara solen- 
nellement avoir trouvé dans la boite " six feuilles d'herbe, à 
savoir : une feuille dejacia nigra et une de plantain rond, appelé 
en Xaim plantago minor; les quatre autres de lasseron, appelé en 
latin rosit poierugni. « La feuille dejacia nigra était selon lui, 
^ venimeuse « ; pour les autres, il ne leur connaissait pas de 
propriétés malfaisantes. 

Ce n'était pas bien démonstratif de la culpabilité de l'ermite. 
On le conduisit donc aux prisons du Chàtelet, en attendant d'être 
mieux renseigné. On l'en ramena devant le prévôt le 26 juillet. 

Dans l'intervalle, on avait découvert un épicier de la rue 
Saint-Denis, appelé Robert de Canteleu, qui était originaire 
d'Étrépagny : il avait donné sur Jean le Porchier les plus 
tacheux renseignements. L'ermite était, au dire de ce compa- 
triote, « un homme de mauvaise vie et renommée, soupçonné 
d'être larron, qui avait mené longtemps avec lui une fille de 
péché par le pays « , qui avait été un jour arrêté et avait jugé 
prudent de rompre les portes de sa prison et de s'enfuir. Jean 
le Porchier fut forcé de reconnaître qu'une partie de ces faits 
n'était que trop réelle. Il en avoua même beaucoup plus. Il était 
marié et, abandonnant sa femme, s'était bien " accointé » d'une 
" fille de péché » dont il avait eu plusieurs enfants. D'ailleurs, 
sa femme légitime courait de son côté le pays, « cherchant 
aumônes pour Dieu « , et cela depuis quatorze ans. Lui, sous sa 
robe d'emprunt et grâce à elle, avait vagabondé à travers le 



100 VALEMTIIVE DE MILAM 

monde. Il avait fait de nombreux pèlerinages : notamment, il 
était allé à " Rome la grant « et, bien plus loin encore, au mont 
Sina. Il était loin, du reste, d'être le seul qui, en ce temps, eût 
fait des voyages de cette sorte. Au retour, il avait bien été arrêté 
à Longchamp, sous une accusation de vol, — accusation men- 
songère, il l'assurait ; craignant néanmoins de ne pouvoir démon- 
trer son innocence, il avait été réduit à rompre la porte de sa 
prison et à se sauver. Puis il avait accompli un nouveau pèle- 
rinage, celui de Notre-Dame de Boulogne. Mais ce petit voyage 
lui avait été plus fatal que sa grande expédition au mont Sina. 
Il avait en effet rencontré à Boulogne un autre ermite qui disait 
habiter près d'Avignon. Ce second ermite, qui connaissait les 
herbes « venimeuses » , lui fit part de sa science et le mit en 
relations avec un troisième ermite. Ils devaient tous venir à 
Paris, s'y retrouver, fabriquer ensemble des poudres malfaisantes 
et s'en servir pour empoisonner le roi et le duc de Touraine. 

On pense si ces aveux intéressèrent les juges du Chàtelet. Ils 
se trouvaient en présence d'un homme qui avait préparé un 
grand crime et qui avait des complices. Il fallait savoir la vérité 
entière sur cette ténébreuse affaire. Il ne s'agissait plus mainte- 
nant de recourir à des expertises pharmaceutiques, de rechercher 
les propriétés de lajacia nigra ou les vertus de l'herbe aux poux. 
La justice disposait d'un moyen d'investigation qui n'était peut- 
être pas toujours beaucoup plus sûr que les recherches des apo- 
thicaires, mais qui était certainement plus expéditif. Il fut 
décidé que Jean le Porchier serait mis à la question. Aussitôt, il 
se reconnut coupable de nombreux crimes, vols et assassinats. 

De sa confession, j'extrais le récit de deux de ses aventures 
qui donnent une idée des périls auxquels étaient parfois exposés 
les gens du quatorzième siècle pour un simple voyage aux envi- 
rons de Paris. 

Un soir qu'il soupait avec une bande de compagnons, à l'en- 
seigne de l'Epée, à Villeblevin (I), un habitant de ce bourg vint 

(1) Aujourd'hui département de l'Yonne, sur les limites de Seine-et-Marne. 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE lOi 

les trouver. 11 leur racouta ({ue le prévôt de Villeblevin l'avait 
fait appeler pour lui donner une mission de conûance. Il s'agis- 
sait d'accompagner le lendemain un chevalier qui était logé 
chez ce personnage et de le conduire avant le jour, avec son fds 
et son domestique, jusqu'au delà d'un bois, sur la route de 
Moret. Le prévôt et le chevalier avaient été très aimables pour 
lui : ils l'avaient fait souper avec eux et lui avaient demandé 
fort poliment de se lever de bon matin, car le voyageur voulait 
être à Moret au point du jour et coucher à Paris : il était 
pressé, ayant affaire au Parlement dès le lendemain. L'homme 
avait vu là l'occasion de faire un mauvais coup et venait s'en 
ouvrir à des gens dont il connaissait la bourse vide et le 
manque de scrupules. Ceux-ci l'assurent aussitôt qu'ils sont 
tout disposés à l'aider et qu'avant lui, de très bonne heure, ils 
seront à un endroit dont ils conviennent. Le souper finit joyeu- 
sement et ils partent au nombre de douze, dont est Jean le Por- 
chier. La plupart sont des bûcherons du pays. On s'embusque 
dans le bois, au lieu fixé. Bientôt le chevalier, son fils et son 
domestique, sous la conduite du traître, arrivent à cheval par 
une obscurité encore épaisse. Les bandits se jettent sur eux et, 
à grands coups de bâton, les renversent à terre. Réduit à l'im- 
puissance de se défendre, le chevalier criait : « Pour Dieu, 
beaux seigneurs, que me demandez- vous? Prenez ce que j'ai 
d'argent et me laissez la vie, ou, au moins, ne tuez pas mon fils 
qui est avec moi, ni le valet non plus : il n'est pas à moi et m'a 
été prêté par le bailli de Sens pour venir avec moi jusqu'en la 
ville de Paris... » Ces supplications n'émurent pas les misé- 
rables. Ils assassinèrent les trois hommes, prirent leur argent et 
emmenèrent leurs chevaux. 

Jean le Porchier avoua un autre crime assez analogue, com- 
mis, celui-ci sur des marchands. C'était au retour de la foire de 
Morigny-l' Abbaye, près d'Etampes. Il buvait avec cinq compa- 
gnons dans une auberge d'Etrechy, lorsque deux marchands vin- 
rent s'asseoir à une table voisine et se mirent à parler de leurs 
affaires. Ils se plaignaient d'avoir gagné trop peu d'argent à la 



102 VALENTINE DE MILAN 

foire. Hélas! ils en avaient gagné assez pour tenter la cupidité 
des bandits qui les écoutaient. Les marchands devaient tra- 
verser un bois, celui de Tarso. Le Porchier et ses compagnons 
s'entendent aussitôt. Trois d'entre eux iront en avant, les trois 
autres viendront par derrière. On devait attaquer au moment où 
l'on se rejoindrait. Les trois premiers suffirent à la besogne : 
ils tuèrent les marchands dans le bois et l'on se partagea leurs 
dépouilles. 

On voit quel homme était notre ermite. Assurément il était 
bien capable de tenter l'empoisonnement du roi et de son frère, 
le duc de Touraine, s'il y trouvait quelque avantage. Mais quel 
intérêt aurait-il eu à perpétrer ce double crime? Il aurait fallu 
qu'il y fût incité par quelque personnage puissant, qui lui aurait 
promis une forte récompense. Or, dans aucun de ses interroga- 
toires, il n'allégua rien de semblable. On peut donc avoir des 
doutes sur la réalité de ses projets d'empoisonnement. Les 
ayant reconnus d'abord, comme nous l'avons vu, il les dénia 
ensuite. Il déclara que ce qu'il avait dit des vols et assassinats 
par lui accomplis était réel et véritable, mais non pas ce qu'il 
avait avoué " desdites poisons et herbes sur lui prinses et trou- 
vées » . Il s'était accusé, dit-il, de desseins criminels contre le 
roi et son frère afln de n'être pas pendu, mais décapité; ensuite, 
il aurait persévéré afin d'allonger l'instruction de son affaire et, 
par conséquent, sa vie. 

Le prévôt et ses conseillers semblent avoir admis la vérité de 
ces déclarations dernières de Jean le Porchier. Le jugement qui 
décidait qu'il serait traîné et pendu ne mentionna pas dans ses 
motifs le dessein du condamné d'attenter à la vie du roi et de 
son frère. Il y est seulement qualifié de « larron et murdrier « . 
Quatre examinateurs, au Chàtelet, plus scrupuleux que les 
autres, auraient voulu que l'on sursît à l'exécution jusqu'au 
lendemain pour savoir s'il persévérerait en ses aveux. Mais le 
prévôt passa outre et l'exécution eut lieu le jour même, 26 juil- 
let 1390. 

Certes, l'ermite avait mérité la mort. Mais la réalité de son 



k 



LES PREAIIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 103 

dessein d'attenter à la vie du roi et de Louis de Touraine de- 
meure une de ces nombreuses énigmes historiques dont rien ne 
pourra jamais sans doute nous donner la solution. 

Nous avons suivi Valentine durant la première année de son 
mariage en ses villégiatures autour de Paris. Avant la naissance 
de son enfant, on la voit prenant part à ces fêtes, sans cesse 
renouvelées, bals et joutes, où se plaisaient tant et la pensée 
inquiète de Charles VI et l'esprit un peu futile d'Isabeau. Ces 
plaisirs continuèrent au cours des années qui vinrent ensuite. 
Deux grossesses écartèrent cependant parfois la jeune duchesse 
des divertissements mondains et fatigants, mais pour peu de 
temps, semble-t-il, chaque fois. 

11 lui naquit un second fils le 26 mai 1391, puis un autre en 
1393. Comme le premier, tous deux étaient destinés à dispa- 
raître promptement. 

L'aîné de ces deux enfants eut pour parrain le duc de Bour- 
bon et porta le nom de Louis. Nous verrons plus loin qu'il a été 
à tort confondu avec un de ses frères, né en 1394, et qui fut le 
duc Charles d'Orléans, le célèbre poète du quinzième siècle. 
Valentine confia Louis aux soins d'une respectable personne, 
Jeanne d'Yerville, dame de Maucouvent, fort attachée à la fa- 
mille ducale et qui, après lui, devait élever celui de ses frères 
dont je viens de parler (1). 

Le troisième enfant de la duchesse reçut le nom de Jean. Il 
ne vécut que quelques semaines; en octobre 1393, il n'exis- 
tait plus (2). Cette fois encore, la douleur de Valentine fut 

(1) Bibl. nat. Mss. Pièces originales 2152 : 134; Fr. 10431 : 265, 740, 
1287; Fr. 20586 : 49. 

(2) Bibl. nat. Mss. Pièces originales 2152 : 161. Cette pièce est un compte 
de dépenses de Louis d'Orléans pendant les mois de mai 1393 à octobre de la 
même année, compte où est mentionné un don de cinquante francs, fait par le 
duc au pannetier de la duchesse, Primeu de Bezons, qui lui a porté la première 
nouvelle « de la nativité de /eu Jehan Monsieur, son fils « . 



104 VALENTINE DE MILAN 

grande. Elle ne pouvait voir la nourrice dont les soins n'avaient 
pas su préserver son fils de la mort : elle lui fit donner une in- 
demnité etl'écarta de sa maison. C'est ce que nous apprend un 
ordre de Louis à son trésorier, où nous lisons : " Savoir vous 
faisons que nous, considérant les bons services que damoiselle 
Jehanne de Cherances, naguère nourrice de feu Jehan, notre 
très cher enfant, dont Dieu ait l'àme, a faits à notre dit fils 
depuis sa naissance jusques à son trépas, nous lui avons donné 
et donnons, de grâce spéciale, par ces présentes la somme de 
cinquante francs d'or (1) à prendre et avoir des deniers de nos 
finances et nous mandons que icelle somme vous lui bailliez et 
délivriez incontinent, ces lettres vues, afin que icelle riait came 
de plus ar rester ne demourer par devers nostre très chère et très 
amée compagne la duchesse (2). " Ce mandement est daté de 
Paris, le 19 octobre 1393. L'enfant avait été solennellement 
inhumé à la chapelle des Célestins de Paris pour lesquels Louis 
professait une affection particulière (3) . 

Devoirs de la maternité, plaisirs ou obligations de la vie prin- 
cière, mêlés à l'accomplissement du nombreuses pratiques reli- 
gieuses, cela pouvait suffire et suffisait en réalité à remplir 
l'existence de beaucoup de femmes d'une situation à peu près 
analogue à celle de Valentine. Ce n'était point assez pour elle. 
Entre temps, le duc et la duchesse donnaient une libre carrière 
à leurs goûts artistiques et littéraires. Enfin, bien que l'action 
personnelle de Valentine soit souvent ici difficile à connaître et 
à préciser, il n'est guère possible, lorsque l'on voit Louis se don- 

(1) Représentant environ une valeur de deux mille francs d'aujourd'hui. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 26026 : 1912. 

(3) Catalogue des archives de Joursanvault : 531 : « Le duc d'Orléans 
ordonne à son trésorier Jean Poulain de payer 58 livres 13 sous à certaines per- 
sonnes auxquelles il doit cette somme pour l'obit de feu Jehan, son très cher 
fils, qui naguères a esté fait en l'église des Célestins de Paris où le corps de son 
dit fils est en terre. 7 Le mandement est du 19 octobre 1393. 



LES PREMIÈRES AMNÉES DE MARIAGE 105 

ner avec ardeur à la politique et aux rêves ambitieux, de croire 
que Valentine demeura étrangère à ces rêves et à ces préoccupa- 
tions. Comment, si étroitement unie à son mari, n'aurait-elle 
pas partagé les espérances qui dominaient alors la pensée de 
celui-ci? D'autant plus que les projets de Louis se liaient aux 
entreprises que tentait en Italie le père de Valentine. Celle-ci, 
d'un naturel passionné, pleine encore des souvenirs de son pays 
d'origine et de sa famille, aurait-elle pu ne pas s'émouvoir des 
trames ourdies à cette époque pour rompre l'alliance que le ma- 
riage de sa mère avait créée, que son propre mariage avait con- 
solidée entre la France et les Visconti? On ne le comprendrait 
pas. 

Et en effet, il n'en fut pas ainsi. Nous allons saisir une preuve 
incontestable de l'immixtion de la jeune duchesse dans les 
choses de la politique. 

En 1391, Valentine demeura pendant quelques mois séparée 
de son mari, comme il lui était arrivé déjà et comme, par la 
suite, au milieu des agitations de leur vie à tous deux, il lui ar- 
riva si souvent. Louis fit un voyage en Lombardie, voyage qui 
avait des raisons de deux sortes. On était alors en plein dans le 
grand schisme d'Occident. L'Église avait deux papes. Boni- 
face IX à Rome et Clément VII à Avignon. Charles VI avait la 
pensée d'une expédition guerrière qui rétablirait l'unité de 
l'Église en installant à Rome le pape d'Avignon et qui, en même 
temps, assurerait la possession du royaume de Sicile à son cousin 
Louis d'Anjou. Pour cela, il lui fallait des alliés sur le chemin 
de Rome. Celui qui semblait devoir le plus naturellement seconder 
cette grande entreprise, c'était Jean-Galéas Visconti, le beau- 
père de Louis deTouraine. Louis, de son côté, pressé de besoins 
d'argent, avait à décider Jean-Galéas à lui verser la portion qu'il 
n'avait pas encore payée de la dot de Valentine. Poussé par ces 
deux motifs, l'un de haute politique et l'autre très personnel, le 
duc de Touraine franchit les Alpes en février 1391. Philippe de 
Bourgogne se rendit aussi en Italie. Ce fut la seule fois que Louis 
vit son beau-père et la seule fois qu'il visita le comté d'Asti que 



106 VALENTINE DE MILAN 

Valentine, on s'en souvient, lui avait apporté en dot. Galéas, 
menacé d'une expédition que préparait le comte d'Armagnac, 
sachant d'autre part ses sujets dévoués au pape de Rome, ne put 
s'engager à rien envers le roi. Il paya seulement à son gendre 
quelque chose, seize mille florins de ce qu'il lui devait. Le duc 
de Touraine était de retour à Paris en avril (1). 

L'expédition d'Armagnac se fit deux mois plus tard. C'est ici 
que nous constatons d'une manière précise l'action de Valentine. 
« La grâce exquise de la jeune duchesse, dit l'historien de cette 
aventure, l'ascendant qu'elle prit rapidement sur son mari et 
sur le roi, son beau-frère, firent de Valentine le plus précieux 
agent de la politique milanaise à la Cour de France (2) . » Ardente 
à la défense de son père, dévouée en même temps aux intérêts 
du roi, elle s'efforça de faire échouer l'entreprise du comte d'Ar- 
magnac. Ce jeune homme, un des plus puissants seigneurs de la 
France méridionale, était le frère de l'une des belles-filles de 
Bernabo Visconti : de là, chez lui, une haine violente contre 
Jean-Galéas. Doué de courage, mais de peu de tête, il avait ré- 
solu de s'illustrer par la ruine du seigneur de Milan et, eu 
même temps, de rapporter un riche butin des fertiles régions de 
la Lombardie. Il s'était, pour réaliser ce double dessein, allié 
à la république de Florence, l'ennemie passionnée de Jean- 
Galéas et il avait pris à sa solde des compagnies de routiers, 
désœuvrés par la suspension de la lutte anglo-française et prêts 
à chercher n'importe où et au service de n'importe qui, des aven- 
tures, des combats et de l'argent. Le duc de Touraine, le roi, le 
pape Clément VII s'efforcèrent d'empêcher l'expédition. Jean- 
Galéas était l'allié, quelquefois irrésolu ou inconstant, mais en 
définitive, nécessaire de la France, si Charles VI voulait, soit en 
ce moment, soit plus tard, tenter quelque chose en Italie. Les 
ducs de Berry et de Bourgogne essayèrent sur l'ordre du roi de 
faire comprendre au comte d'Armagnac qu'il se lançait dans une 



(1) Bibl. nat. Pièces originales. Mauvoisin : 21. Orgemont : 35. 

(2) P. DrRRiEii, les Gascons en Italie, p. 48. 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE 107 

entreprise nuisible aux intérêts français. Charles lui écrivit 
dans le même sens. Rien n'y put faire et, en juin 1391, à la 
tête de ses bandes, il pénétra en Italie. Sa tentative se termina 
par un désastre : il assiégea vainement Alexandrie, fut battu et 
mourut en quelques heures d'une congestion pulmonaire. 

Le duc de Touraine, lorsqu'il avait vu que ses efforts pour 
maintenir la paix étaient inutiles, avait envoyé des chevaliers de 
son entourage pour aider son beau-père (I). Valentine, de son 
côté, avait activement travaillé à la défense de Jean-Galéas. « Le 
comte de Vertus, dit l'historien que j'ai déjà cité, soigneusement 
renseigné par sa fille, Valentine de Milan, était fort au courant 
de ce qui se passait à la Cour de France (2). '•- Froissart avait 
déjà signalé les efforts de Valentine : « Quand la duchesse de 
Touraine, dit-il, fut informée que le comte d'Armignac s'ordon- 
nait pour passer les monts et entrer en Lombardie à puissance 
de gens d'armes^ pour faire guerre au duc de Milan, son père... 
si ne voult pas mettre ces nouvelles en nonchaloir et oubli, mais 
escripsi devers son père, le duc de Milan afin qu'il se tint sur sa 
garde (3). " 

D'autres affaires italiennes, on le sait, occupèrent plus tard 
le frère de Charles VI. En 1392, un projet fut repris, d'accord 
avec Jean-Galéas, projet dont il avait été question déjà, cinq 
années auparavant. De territoires situés dans les Etats de 
l'Eglise, sur la côte de l'Adriatique, aurait été constituée pour 
Louis une principauté, — que l'on connaît, bien qu'en réalité 
elle n'ait jamais existé, sous le nom de " royaume d'Adria ') . 
Mais le pape Clément VII, favorable jadis à cette combinaison 
qui lui eut procuré pour rentrer à Rome l'appui de la France, 
se montra fort tiède lorsque plus tard la chose fut reprise. Puis 
il mourut et la fondation du royaume d'Adria fut abandonnée. 

Enfin, d'un autre côté de l'Italie, des négociations et une 

(1) Chronique du reUgimx de Saint-Denis, liv. XII, chap. m. — Joitve\el des 
Ursins., Histoire de Charles Î/I, année 1391. 

(2) P. DnKuiEu, les Gascons en Italie, p. 100. 

(3) Fkoissart, Chroniques, Jiv. IV, chap. xx. 



108 VALENTINE DE MILA.V 

expédition armée que conduisit Enguerraud de Coucy, un des 
guerriers les plus célèbres de l'époque, donnèrent à Louis en 
1394 la possession de la ville de Savone et faillirent lui assurer 
celle de Gênes. La versatilité des Génois ne permit d'arriver à 
aucun résultat utile et durable. Le duc céda Savone au roi qui, 
pendant quelques années, fut reconnu comme suzerain de Gênes. 
La réunion définitive de l'État génois à la France eût été certai- 
nement un fait politique des plus avantageux au royaume. Mais, 
en 1409, une émeute chassa les Français. 

11 est bien certain que Valentine partagea, à l'endroit de ces 
divers projets, les désirs et les espérances de son mari. Mais 
tandis que d'indiscutables preuves nous la montrent agissant 
avec intelligence et résolution contre la déplorable expédition 
du comte d'Armagnac, aucun document ne nous a conservé la 
preuve qu'elle soit activement intervenue dans les affaires du 
royaume d'Adria et de la république de Gênes, 

Un voyage de la duchesse de Touraine, dont on ne connaît 
pas exactement la date, nous est signalé par un document où 
l'on n'aurait pas pensé en trouver l'indication, par une procé- 
dure criminelle. 

C'est un voyage à Rouen. Le lundi, 3 juillet 1391, était 
amené au Chàtelet de Paris, par devant le lieutenant du prévôt, 
un ouvrier boulanger, du nom de Jehannin de Poiz, accusé de 
vol. Il avait « emblé « , c'est-à-dire volé, une pièce de drap et 
avait voulu la vendre à des brocanteurs juifs. Ceux-ci s'occu- 
paient déjà, à Paris, de ce genre de commerce et les mar- 
chandises dont l'origine n'était pas très facile à justifier leur 
étaient assez souvent proposées. Parfois, ils n'hésitaient pas 
à les acheter. Cette fois, pris de scrupules — ou de peur, — 
ils firent arrêter Jehannin... Celui-ci raconta devant ses juges 
qu'originaire de Rouen, il avait eu la fâcheuse inspiration de 
venir à Paris, quinze jours auparavant, parce qu'il avait fait la 



LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE 109 

connaissance d'un nommé Perrinet, dont le père était attaché 
à la maison de Madame de Touraine et demeurait en son hôtel. 
Où avait-il fait connaissance de Perrinet? « Au temps que ladite 
madame de Touraine fut derrenièrement à Rouen. " Le père 
de Perrinet était logé dans le voisinage de l'endroit où de- 
meurait Jeliannin. La duchesse revenue à Paris, le boulanger 
s'était empressé d'y venir rejoindre Perrinet pour mener avec 
lui une vie aussi joyeuse qu'irrégulièrc. Finalement, ils avaient 
volé ensemble quinze aunes de drap. 

Valentine, en 1391, fît donc un voyage à Rouen. Mais qu'y 
alla-t-elle faire? On l'ignore complètement. 

L'aventure de Jehannin de Poix — puisque nous l'avons ren- 
contré, il faut l'accompagner jusqu'à la fin — se termina, 
comme on peut le penser, assez mal. Mis à la question, il finit 
par avouer qu'il avait commis une foule de méfaits. 11 avait volé^ 
un peu de tous côtés, des vêtements de toute espèce : une 
chemise et une « braye " , une houppelande et un chaperon, des 
chausses vermeilles, enfin de quoi se former un costume complet. 
Il fut condamné à être pendu. Quant à Perrinet, fils du serviteur 
de la duchesse, en se voyant dénoncé par les Juifs, il s'était 
promptement esquivé (1). 



La situation territoriale du frère du roi prit, durant cette 
période, un accroissement considérable. 

Au mois d'octobre 1391, il acheta le comté de Blois, de son 
possesseur, Guy de Chàtillon. Froissart, protégé de celui-ci, a 
prétendu qu'il aurait été exercé sur le comte, pour le décider à 
cette vente, une injuste pression. 11 n'en est rien. 11 est démontré 
que Guy de Chàtillon n'a cédé à aucune manœuvre, de quelque 
sorte que ce fût, et que, n'ayant pas d'enfants, il vendit très 
librement son comté pour payer ses dettes et vivre conformément 

(1) Registre criminel du Châtekl de Paris de 1.389 à 1392, t. II, p. 172. 



lia VALENTIME DE MILAN 

à ses habitudes. P'roissart lui-même indique la cause principale de 
l'assentiment du comte aux propositions du duc de Touraine. Le 
comte de Blois et Marie de Namur, sa femme, dit le chroniqueur, 
« n'étaient pas taillés, ni proportionnés à engendrer jamais en- 
fants (1), car, par bien boire et fort manger douces et délectables 
viandes, ils étoient malement fort engraissés. Le comte ne pou- 
voit mais chevaucher, mais charier se faisoit, quand il vouloit aller 
d'un lieu en un autre, au déduit des chiens ou des oiseaux (2) w . 

La vente fut faite au prix de deux cent mille francs (3) , plus 
le rachat du douaire de la fille du duc de Berry, veuve du fils du 
comte de Blois. Le comte gardait, sa vie durant, son titre et 
l'usufruit de ses possessions. La plus grande partie des sommes 
que dut débourser le duc de Touraine fut prise sur la dot de 
Valentine. Ce ne fut pas sans difficultés du reste que Louis 
obtint de son beau-père le versement d'une nouvelle portion de 
cette dot. Il fit partir pour Pavie trois délégués qui revinrent 
sans avoir rien obtenu. Cependant l'année suivante, Louis reçut 
quatre-vingt quatre mille florins (4) . 

Une autre acquisition, celle-ci due à la bienveillance du roi, 
eut sur la fortune et l'importance politique du mari de Valentine 
une influence encore plus grande. En 1392, il échangea son 
duché de Touraine contre le duché d'Orléans (5), bien plus 
avantageux que le premier. C'était du reste un acte de justice de 
la part du roi. L'apanage de Louis était beaucoup moins impor- 
tant que ceux des autres princes du sang. En dehors de la Tou- 
raine, il avait la nue propriété des comtés de Valois et de Beau- 
mont (6) dont il ne touchait rien, les revenus allant à la duchesse 



(1) Le comte avait cependant des enfants, mais non pas de sa femme légi- 
time. Le 2 novembre 1396, Louis payait à Jean de Chimay, maître es arts, 
trente livres tournois " pour les dépenses de .lean et Guy bâtards du comte de 
Blois. r, (Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1839.) 

(2) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxv. 

(3) Représentant environ huit millions d'aujourd'hui. 

(4) Bibl. nat. Pièces originales, Garencières, 93, 96, 98, 100; Blondtl, 4. 

(5) Ordonnances des rois de France, t. VII, p. 467, 

(6) Ihid., en note. 



i 



LES PREMIERES ANNÉES DE MARIAGE 111 

Blanche. Le comté d'Asti lui rapportait beaucoup moins qu'il ne 
l'avait espéré. On a lu quelles difflcultés il éprouvait à se faire 
payer par Galéas, obéré à la suite de guerres et de dépenses de 
toute sorte, la dot de Valentine (1). Ce ne fut pas sans quelques 
difficultés que s'opéra l'échange des deux duchés. Les bourgeois 
d'Orléans aimaient mieux relever directement de la couronne 
que d'un grand seigneur, fût-il le frère du roi. Ils se plaignirent, 
ilf protestèrent. Après la mort du dernier duc d'Orléans, Philippe, 
frère de Jean le Bon, Charles V leur avait promis que leur pays 
ne serait plus donné en apanage. La promesse avait été oubliée. 
Après avoir réclamé, les Orléanais se soumirent et, au mois de 
septembre, comme Valentine résidait à Sentis, une députation 
d'entre eux y vint saluer leur nouvelle duchesse. 

Cependant les fêtes se succédaient à la Cour, chez le roi, 
chez les princes, chez les grands seigneurs. Louis et Valentine 
ne manquaient point d'y assister et en offraient eux-mêmes. 
Tout y servait de prétexte, retour de voyage, naissance d'en- 
fants, visite de nobles étrangers. Il n'y avait même pas besoin 
de prétexte... 

Dans ces fêtes, les princes n'étaient pas sévèrement isolés du 
commun des mortels. Ainsi, un nommé Jehannin le Voirrier, 
arrêté pour vol, comparaissant au Chàtelet devant le prévôt, 
raconta que quelques jours avant qu'il ne fût pris il était allé 
regarder les danses, « en l'ostel de Monseigneur de Touraine " ; 
il y resta longtemps et personne n'y trouva rien à redire. Seule- 
ment, il ne se contenta pas de regarder les danses. Un homme, 
auprès de lui, avait, pendue à la ceinture, une petite dague. Le 
Voirrier admira l'élégance de cette arme, la dégagea de la cein- 
ture de son possesseur et se l'appropria : il la vendit onze sous 
parisis à un mercier du Palais. Le même personnage, non con- 

(1) Jarry, ouvr. cit., p. 89. 



Hâ VALENTINE DE MILAIV 

tent de pénétrer chez le duc de Touraine, était allé aussi à 
« l'ostel Saint-Pol, où le roi faisait sa feste ». Il y avait commis 
un vol de cinq écus d'or, au préjudice d'un valet « qui tendait 
dans une salle un tapis du roi (1) ». On entrait assez facile- 
ment, comme l'on voit, fût-on de condition modeste, à l'inté- 
rieur des palais et l'on pouvait jouir des plaisirs de la Cour, ou 
du moins de la vue de ces plaisirs. 

Après la naissance du second fils de Valentine, le duc de 
Touraine organisa des joutes pour célébrer les relevailles de la 
duchesse (2). Celle-ci sans doute y assista. Le petit Louis ne 
devait pas, je l'ai dit, avoir une longue existence. Nous le ver- 
rons mourir en 1395, comme il venait d'accomplir sa quatrième 
année. Mais l'avenir est heureusement inconnu aux mères qui 
doivent perdre leurs enfants. La joie fut grande à l'hôtel Saint- 
Pol lorsque le petit prince vint au monde et la duchesse put 
voir sans tristesse, ni inquiétude, se dérouler devant elle le bril- 
lant spectacle par lequel était saluée la naissance de son fils. 

Quelques mois plus tard, à la fin de février 1392, c'est une 
autre fétc, une fcte somptueuse que le duc et la duchesse offrent 
au roi, à la reine et à la Cour, en leur hôtel (3). On jouta dans 
les dépendances de l'hôtel et au dehors. Toute la foule de ceux 
qu'attiraient ces fêtes chevaleresques, pour lesquelles se pas- 
sionnait la population entière, ne pouvait en effet trouver place 
dans les cours, si vastes qu'elles fussent, des demeures prin- 
cières. Il y avait donc deux fêtes : celle du dedans réservée à la 
Cour, à la noblesse, à la haute bourgeoisie parisienne et celle 



(1) Begistre criminel du Châtelet de 1389 h 1392, t. V\ p. 184. 

(2) Bibl. nat. Pièces originales 18 43 : 11. (Mandement de Louis de Tou- 
raine à Jean Poulain pour faire payer soixante-huit francs neuf sols à un 
écuyer du duc, Enguorrand de IMarconnay ou Marcoignet, qui avait été chargé 
d'acheter des armes et autres choses nécessaires, dit Louis " aux joustes qui ont 
été faictes aux relevailles de nostre très chère et très amée compagnie la du- 
chesse « . Le mandement est daté de Paris, le 8 juillet 1391 et Marconnay fut 
payé le même jour.) 

(3) Bibl. nat. Mss. Pièces originales 2152 : 156 {Comptes de février et de 
mars 1392); pièces originales Dampmartin : 27, 



LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 113 

du dehors à laquelle tout le monde pouvait assister. Boucicaut 
le jeune (1) « forjousta la feste de ceux du dehors » et le roi 
lui-même « la feste de ceux du dedans » . Le roi reçut de Louis 
et de Valentine un fermeillet d'or, magnifiquement orné et Bou- 
cicaut un gobelet également en or (2) . 

Au mois de mars de cette même année, on est encore en 
liesse dans Fentourage royal et le peuple parisien s'associe avec 
son enthousiasme ordinaire pour les joies de la Cour et pour les 
réjouissances publiques, à la cérémonie des relevailles de la 
reine. Celle-ci vient, le 6 février, d'accoucher d'un fils, — d'un 
dauphin. Dès le jour de la naissance et les jours suivants, il y a 
eu des feux de joie dans les rues ; on y a bu, on y a mangé, 
chanté et dansé. Maintenant, le dimanche, 24 mars, Isabeau se 
rend, et Valentine l'accompagne, pour remercier Dieu, à l'église 
Notre-Dame. Un beau cortège les entoure, les princesses et les 
dames dans des litières et des chars, une foule de seigneurs les 
escortant à cheval et de valets suivant à pied. 

Pendant que ce cortège se déroulait à travers les rues de 
Paris, il se produisit quelque chose d'assez singulier, qui ne fut 
assurément pas remarqué de tout le monde, mais que la justice 
ne laissa point d'apercevoir. Un homme mal vêtu, l'air un peu 
égaré, se mit à suivre les litières et chariots de la reine, de la 
duchesse de Touraine et bientôt, d'une façon spéciale, celui de 
Mlle d'Harcourt. Cette personne, de la grande famille de ce 
nom, attachée à la maison de la reine, était déjà mariée pour la 
seconde fois, ce qui n'empêchait pas qu'on l'appelât toujours 
Mlle d'Harcourt. On s'aperçut promptement de l'obstination que 
mettait cette sorte de vagabond à s'attacher à elle et l'on s'en 
inquiéta. Ne méditait-il pas quelque mauvais coup? En tout cas, 
déguenillé, miséreux, il déshonorait le bel ordre et l'apparence 
majestueuse de la suite royale. On lui ordonna de s'éloigner. 
Lui, ne s'efforça que plus de se confondre avec les serviteurs qui 

(1) Frère du célèbre Jean le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France. 

(2) Bibl. nat. Mss. Pièces^originales 2152 : 157. 

8 



114 VALENTINE DE MILAN 

suivaient le char de Mlle d'Harcourt. 11 fallut rarracher de 
force de la place qu'il usurpait. Probablement, on se serait con- 
tenté de le chasser loin du cortège. Mais il eut la malheureuse 
idée de crier à très haute voix « que, pour Dieu ! il ne fût pas 
mené prisonnier au Châtelet et que, s'il y était conduit, il serait 
mort (1) » ! Du coup, la justice prêta l'oreille à ses réclama- 
tions, — pour se demander si cette terreur du Châtelet ne 
révélait pas quelque redoutable bandit. Ce n'était pas tout à 
fait cela. Mais Girart de Sanseurre — c'est le nom sous lequel 
il était connu — n'était pas sans péché. Il avait naguère suivi, 
comme valet, des seigneurs dans diverses expéditions, en 
Flandre, en Languedoc, « et ailleurs là où l'on a esté es 
guerres » . Maintenant, il n'était plus au service de personne : il 
était « homme oyzeux, vacabond, sans estât » . Naturellement, 
cette triste situation l'avait entraîné à commettre des vols. Il en 
avoua une longue série, une confession générale, puisqu'il y 
figura un vol qu'il avait commis à l'âge de dix ans : « il mal 
prit et embla en la bourse d'une nommée Jehannette, qui se bai- 
gnait avec une sienne parente, douze vielz gros « . Il fut pendu. 
On était à un mauvais moment pour les vagabonds et voleurs. 
" Aujourd'hui, et puis naguère, écrit le greffier criminel du Châ- 
telet, plusieurs meurtres et larcins ont été faits de nuit à Paris, 
par gens inconnus et hommes vagabonds et que d'iceux l'on ne 
sait qui soupçonner (2) . « 

Le 14 juin 1392, Valentine prit part à une fête qui devait 
avoir une suite dramatique. Il y avait des joutes dans l'enclos de 
Saint-Pol. Le roi, la reine, les princes, les seigneurs, les dames 
et damoiselles étaient ce jour-là tout au plaisir et à la joie. De 
superbes passes d'armes eurent lieu et ne cessèrent que lorsque 
arriva le soir. Alors, on décerna le prix « au mieux joutant « . 
Les dames indiquèrent le vainqueur de la journée. La reine et 
Valentine opinèrent naturellement les premières. Le prix fut 



(1) Registre criminel du Châtelet dejParis, II, p. 457. 

(2) Ibid., p. 459. 



LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE 115 

accordé à messire Guillaume de Flandre, comte de Namur. Puis 
le roi retint en son hôtel tous les chevaliers qui désiraient être 
du souper. On dansa, en particulier ces danses en rond que l'on 
appelait des « caroles " et cela jusqu'à une heure après minuit. 
On se sépara gaiement... Et quelques minutes après, l'un des 
convives du roi, demeuré l'un des derniers auprès de lui, le 
connétable de Clisson, retournant à son hôtel, était assailli par 
Pierre de Craon, suivi d'une quarantaine d'assassins, frappé, 
blessé, jeté à bas de son cheval. On sait comment, dans sa 
chute, ayant heurté de la tête la porte d'un boulanger, cette 
porte s'ouvrit, l'abrita à demi et comment les assassins, le 
croyant mort, s'enfuirent sans l'avoir achevé. Le duc de Bre- 
tagne reçut et cacha Pierre de Craon. Ce fut là, on le sait, l'ori- 
gine de cette expédition de Bretagne, où se déclara la folie de 
Charles VI (1). 

* 

* * 

Les pièces de la Chambre des Comptes de Blois et d'autres 
documents nojis donnent encore certaines indications sur la vie 
de Valentine pendant les premières années qui suivirent son 
mariage. 

La maison de la duchesse fut bientôt complètement orga- 
nisée. Louis avait fixé le nombre des officiers et serviteurs 
qu'elle comprendrait, avant son voyage de 1391 en Lombardie. 
Laissant de côté pour le moment les dames et damoiselles, le 
chevalier d'honneur, les écuyers, le secrétaire, les médecins et 
chirurgiens, le confesseur et « le compagnon du confesseur » 
que nous aurons l'occasion de rencontrer plus tard, nous y trou- 
vons un chevaucheur, un clerc de chapelle, deux sommeliers, 
un huissier de salle, un huissier de chambre, un « varlet » de 
pied, un porteur, un varlet d'aumône, un sommelier des nappes. 



(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxviii. — Chronique du religieux de 
Saint-Dents, liv. XIII, chap. i". 



116 VALENTINE DE MILAN 

un aide de panneterie, un oubloier, un sommelier d'échanson- 
nerie, un aide d'échansonnerie, un queux, un saussier, un aide 
de sausserie, un fruitier, un aide de fruiterie, un varlet de garde- 
robe, un aide de garde-robe, un fourrier, un aide de fourrerie, 
un tailleur, un marécbal, un palefrenier, un garde-harnois, un 
porteur d'eau, un « sert de Teau » , un varlet des chiens, une 
lavandière, une fruitière. 

A-t-on remarqué que ne figure pas dans cette liste une 
fonction dont les titulaires tenaient cependant une très grande 
place dans les maisons princières de l'époque? Valentine n'avait 
pas de « folle " à son service. Louis, comme tout grand sei- 
gneur, avait au contraire des fous qu'il payait très cher; il 
payait aussi les valets qui les servaient (1). Il avait cinq fous. 
Diverses pièces nous apprennent même leurs noms, en particu- 
lier un ordre de paiement qu'il signa pour sept houppelandes 
fourrées de penne noire, données par lui « à Blondel, Giliot, 
Guillaume, Hanotin, Coquinet, nos fols, et à deux autres 
fols (2) » . Parfois il les habillait de façon plus fantaisiste : une 
quittance nous signale l'achat pour eux de quatre houppelandes 
de drap vert, doublé de drap noir et « en chacune un quartier 
jaune par manière d'écharpe (3) » . Les plaisirs du temps n'étaient 
pas toujours d'un ordre très relevé : un jour, la Chambre 
des Comptes de Blois enregistra gravement un don attribué à 
(c maistre Pierre, du pays d'Arragon, faiseur de grimaces (4) " , 
un métier qui manque assurément de noblesse, — mais dont, 
après tout, on retrouve bien l'analogue en notre temps. 

Le mobilier des hôtels de Louis et de Valentine répondait à 
l'importance de leur service. Ils avaient en particulier de 
superbes tapisseries. A la veille de son mariage on voit Louis 
acheter et payer huit cents francs d'or à un marchand « sarrazi- 
nois ') établi en France, un tapis que les comptes qualifient éga- 

(1) L. DE Laborde, Ducs de Bourgogne, t. III {Preuves), n" 6250. 

(2) Ihid., ouvr. cit., n» 6033. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 762. 

(4) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5663. 



LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 117 

lement de « sarrazinois » et qui représente l'histoire de Charle- 
magne (1). Un peu plus tard, le duc et la duchesse font 
l'acquisition de trois tapis de haute lice, payés dix-sept cents 
francs d'or et dont la description suivante nous a été conservée : 
« L'un de l'histoire de Pentasilée, tenant quinze aulnes de 
long et quatre aulnes et un quartier de hault, et un autre tapis 
de Renne de Hautonne, tenant vingt aulnes de long et trois 
aulnes et demie de hault, et le tiers (le troisième) de l'histoire 
des enfans Regnault de Montauban et des enfans de Riseus de 
Ripemont, contenant vingt aulnes de long et trois aulnes et 
demie et demi quartier de hault (2). « Mythologie, légendes, his- 
toire, tout cela plaisait également à nos ancêtres du quatorzième 
siècle. Du reste, la différence n'était pas grande, les conteurs et 
les artistes d'alors ayant l'habitude d'accommoder les légendes 
et l'histoire de tous les temps et de tous les peuples à la mode 
de leur pays et de leur temps. 

N'omettons pas, parmi les objets de luxe que possédait 
Valentine, de signaler le magnifique « chapel '^ d'or (3) garni 
de perles et de pierreries qu'en 1390, Louis acheta d'un mar- 
chand de Gênes, au prix de trois mille francs d'or, « lequel cha- 
pel, dit-il, nous avons donné à notre très chère et très aimée 
compagne la duchesse (4) » . 

On trouve dans les comptes de Blois la mention de bien 
d'autres objets luxueux, achetés pour Valentine ou par elle. Il 
semble cependant qu'alors qu'elle n'était point en représenta- 
tion, dans sa vie intime, la jeune duchesse était assez simple 
dans son habillement. On peut en rencontrer plus d'une preuve 
dans les mêmes documents. 

Pour traiter dignement les hôtes qu'ils recevaient, le duc et 
la duchesse avaient une vaisselle d'or et d'argent d'une valeur 



(1) L. deLaborde, 5450. 

(2) Idem, ouvr. cit. : 5705 

(3) Couronne d'or. 

(4) Mandement du 17 avril 1390. — Trois raille francs d'or représentent 
environ une valeur de cent ïingt mille francs d'aujourd'hui. 



118 VALENTINE DE MILAN 

considérable. On a lu l'énumération de celle que Valentine avait 
apportée d'Italie. Elle la complète par des achats chez les 
orfèvres les plus réputés de Paris. Dès 1390, l'un d'eux, Perrin 
Bonhomme, lui vend " une cuillière, une espreuve (1), une four- 
chette d'or, une salière et une navette d'argent doréez, les- 
quelles parties ont été baillées et livrées à Madame la duchesse 
pour plus honorablement être servie (2) » . Bientôt Valentine 
possède, en assez grand nombre, des fourchettes, cet ustensile 
dont l'introduction était récente dans la vie de nos ancêtres et 
dont beaucoup se passaient encore. Il n'en est guère fait men- 
tion avant le commencement du quatorzième siècle et elles ne 
servaient d'abord qu'à manger des fruits et à quelques usages 
exceptionnels. D'ailleurs il ne faudrait pas conclure de cette 
absence de fourchettes avant le quatorzième siècle que les gens 
des époques antérieures mangeaient avec les doigts : ce pouvait 
être l'habitude dans les classes populaires, mais il semble que 
les gens délicats se servaient du couteau pour porter à la 
bouche les morceaux qu'ils venaient de découper. 

Valentine avait un char, un carrosse, un « queurre » , comme 
l'on disait en un français voisin de ses origines latines (3) . Pour 
peindre et « cuirer « ce véhicule, Jean Biterne, peintre, demeu- 
rant à Paris, demanda cinquante-six francs d'or, — sur les- 
quels, le 20 juillet 1391, il toucha un acompte de vingt-six 
francs (4). 

Un peu plus tard, la duchesse eut un char et une litière plus 
magnifiquement ornés et, par conséquent, d'un prix plus élevé. 
Ce fut le peintre renommé Colart de Laon qui fut chargé d'en 
effectuer la décoration. Il nous a laissé la description de son 
œuvre, en une quittance un peu embrouillée dans les détails où 



(1) Pièce d'orfèvrerie, portant des « langues de serpent » , pierres que l'on 
croyait avoir la propriété de révéler, en changeant de couleur, la présence du 
poison dans les aliments. 

(2) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5485. 

(3) « Currus » , char. 

(4) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5516. 



LES PREMIÈRES AIVx\*ÉES DE MARIAGE 119 

elle se complaît et qui est datée du 17 novembre 1394 (1). 
Litière et char — ou « carre " , comme dit la quittance — étaient 
peints et dorés d'or fin. On y voyait, plusieurs fois répétées, les 
armes.de France et celles des Visconti, la guivre ou serpent et 
les fleurs de lis (2) . On y voyait aussi une tourterelle « séant sur 
un rainceau (3) d'une ronce » , au milieu d'un soleil rayonnant 
« et autour dudit rainceau, un rolet (4) auquel est écrit le dict 
de Madame » . Ce « dict » ou devise était : « A bon droit ! « Le 
soleil, le rameau, la tourterelle, formant une sorte d'emblème 
adopté par les Visconti, étaient avec la devise, plusieurs fois 
reproduits. Des compas, encore un emblème des sires de Milan, 
étaient mêlés à tout cela et, pour plaire à Valentine, on les avait 
formés de l'initiale du nom de son époux, de lettres L couron- 
nées. Enfin se détachaient, en deux losanges, les initiales du 
duc et de la duchesse, L et V. L'intérieur de ce véhicule devait 
être, il est permis de le croire, aussi confortable que l'extérieur 
en était somptueux. Le prix de la décoration payé à Colart de 
Laon fut de deux cent quarante francs d'or. Mais l'artiste, comme 
Jean Biterne trois années auparavant, ne reçut pas à la fois tout 
ce qui lui était dû. Il lui fut payé cent francs d'or, puis, le 
17 novembre 1394, cent quarante francs. 

L'habitude des paiements en retard et des acomptes versés 
en attendant un règlement définitif était fort en honneur chez 
le duc de Touraine. Ainsi, en 1389, il avait acheté " un drap 
de haute lice, de l'histoire de Theseus et de l'aigle d'or 5) : il 
avait pris des termes pour payer, s'engageant à donner chaque 
mois un acompte. Longtemps on voit revenir cette affaire dans 
les comptes de la maison ducale : en 1393, elle n'était point 
encore réglée. Il était même arrivé un malheur au marchand, 
Nicolas Bataille : il avait perdu les lettres par lesquelles le duc 



(1) Lcopold Delisle, Les Manuscrits delà Bibliothèque nationale, t. I*"", p. 131. 

(2) Charles VI avait autorisé Jean-Galéas à charger l'écusson des Visconti 
d'un quartier aux armes de France. 

(3) Rameau, 

(4) Banderole. 



120 VALENTINE DE MILAN 

s'était engagé vis-à-vis de lui. Il en reçut d'autres et Louis finit 
par se libérer (1). Mais on le voit, malgré ses revenus person- 
nels et ce qu'il touchait de la dot de Valentine, gêné dès ces 
premières années qui suivent son mariage. Souvent il manque 
« d'argent de poche » et il en emprunte à ses familiers. Le roi, 
du reste, ne faisait pas autrement et l'on voit un seigneur, Jean 
de Roussay, prêter au duc cent vingt livres tournois, que celui-ci 
prête lui-même au roi qui les donne « le jour du grand ven- 
dredi » aux pauvres del'Hôtel-Dieu. 

Les libéralités pieuses tiennent d'ailleurs une grande place 
dans les dépenses de Louis et de Valentine. Dame de Brie- 
Comte-Robert, Valentine y établit une chapelle (2). En 1392, le 
jour de la fête de Saint-Denis, Louis donnait un fermail d'or « à 
la chasse de Monseigneur saint Louis n . Un peu après il faisait 
mettre des verrières à l'église Saint-Eustache où il fonda aussi 
une chapelle (3) . 

(1) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5523 et 5540. 

(2) Lebei'f, Histoire du diocèse de Paris, t. V, p. 263, 

(3) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5535, 5568, 5597. 



CHAPITRE VI 

LOUIS ET VALENTINE PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE 

Valentine et son mari protègent les écrivains. — Christine de Pisan reçue par 
Louis de Touraiue; Eustachc Descharaps, poète favori de Louis et de Valen- 
tine : il obtient la permission de rester l'hiver « chaperon en teste " . — Les 
bibliothèques du duc et de la duchesse; Louis fait copier des manuscrits, il 
en achète, il en fait traduire ; le « Mandeville » de Valentine ; Honoré Bonnet 
offre à la duchesse son • Apparicion de maislre Jehan de Meun r . — Libé- 
ralités aux ménestrels et aux ^ Joueux de personnages » . — Valentine a-t-elle 
présidé une cour d'amour? 

Influence du mariage de Valentine sur le développement littéraire, artistique, 
économique de la France. — Valentine jugée par Ernest Renan. — Les Ita- 
liens en France aux quatorzième et quinzième siècles. 

Les écrivains, aimés et protégés par Valentine, n'ont pas été 
ingrats à son égard. La poésie nous a conservé d'elle une 
image pure, sympathique, délicieusement attrayante. Et l'his- 
toire, malgré les rancunes de Froissart, n'a pas contredit la 
poésie. 

Valentine ne fut pas éloignée par son mariage des goûts et 
des préférences de sa jeunesse. A la Cour de France, et, plus 
tard, lorsque les événements l'en écartèrent, elle suivit avec in- 
térêt le mouvement intellectuel de son époque, elle en lisait les 
écrivains de toute sorte, les poètes, les chroniqueurs, les voya- 
geurs. Nous avons des preuves de cette curiosité de sa pensée. 
Louis avait aussi, je l'ai indiqué, le goût très vif des choses 
de l'esprit. Comme elle, il lisait. Comme elle, il était bienveil- 
lant et généreux pour les écrivains. 

Christine de Pisan nous raconte qu'elle eut un jour besoin de 
recourir à lui. « Je restai plus d'une heure en sa présence, dit- 



122 VALENTINE DE MILAIV 

elle, et je prenais grand plaisir à voir sa contenance, à le voir 
expédier toutes les affaires, chacune à son tour. Moi-même, 
quand mon tour vint, je fus appelée par lui et il fit ce que je 
demandais (1) . » Etait-ce un service d'argent que la docte per- 
sonne demandait au frère du roi? Elle ne nous Ta pas dit, mais 
ce serait chose fort possible, le duc et la duchesse en ayant rendu 
de cette sorte à bien d'autres, parmi les lettrés de l'époque. 
Ainsi, Gilles Malet, bibliothécaire de Charles VI, recevait de 
Louis une pension pour les soins qu'il donnait à ses livres. 
Maître Mahieu Regnault, son physicien, autrement dit son mé- 
decin et en même temps son aumônier, en touchait une autre ; 
en 1395, on voit le duc l'augmenter : de trois cents livres tour- 
nois, maître Mahieu passe à cinq cents livres (2). Il reçoit aussi 
des présents, par exemple un don de cent livres pour l'aider à 
entretenir les treilles et plantes médicinales qu'il cultive dans les 
jardins de l'hôtel de Saint-Marcel (3). 

Valentine est naturellement d'accord avec son mari à l'occar 
sion de ces libéralités. Elle l'est aussi assurément au sujet de 
celles qui sont faites au poète Eustache Deschamps, qui nous a 
laissé plus d'un témoignage de sa reconnaissance pour la duchesse. 
Ecuyer de Valentine, bailli de Sentis, puis maître d'hôtel de 
Louis, il était admis aux parties de plaisir et aussi aux parties 
de débauche du prince et de ses amis. Il fut même employé par 
lui à des missions diplomatiques (4). En 1393, le duc lui donna 
500 francs d'or, pour faciliter le mariage de sa fille avec Renaud 
de Pacy, seigneur du Plessis-Pomponne (5). Ce fut le poète 
favori de Louis et de Valentine. Ses rapports avec eux étaient 
empreints d'une respectueuse familiarité. J'ai cité les conseils 

(1) Christine de Pisa\, le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V, 
seconde partie, chap. xv on xvi suivant les éditions. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 466 et 484. 

(3) Ihid., Mss. fr. 10431 : 1076. — Champollion-Figeac, Louis el Charles 
d'Orléans, p. 124. 

(4) Ihid., Mss. fr. 10431 : 1440. — Jarry, ouvr. cit., p. 196, 214, 
233. 

(5) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5598. 



LOUIS ET VALENTINE 123 

qu'il donnait k Toccasion à Valentine sur le choix d'une nour- 
rice. Plus tard, invoquant sa calvitie, on le voit demander au duc 
de pouvoir sans façon - garder en sa présence son chaperon sur 
la tête : 

A vous, monseigneur d'Orliens 

Très humblement supplie Eustace 

Que comme il soit des anciens 

Voz serviteurs par longue espace 

De temps, que de vostre humble grâce, 

Attendu la débilité 

De son chief et fragilité. 

Son estât, sa povre nature, 

Qu'il ait par vostre autorité 

Chaperon tant comme yver dure 

Sans deffubler (1), car il n^est riens 

Qui tant de mal en corps \i face. 

Ce dient les phisiciens (2) 

Que le froit, qui par son chief glace (3) 

En son estomac froid com glace. 

Et lors a en duplicité 

Toux et reume (4) en tel quantité 

Que c'est du raconter laidure (5). 

Or ait donc par vostre pité 

Chaperon tant comme yver dure. 

Ou venir n'osera ciens (6) * 

Jusqu'à ce que l'yver se passe. 
Car du chief est si paciens (7) 
A présent qu'à peine en respasse (8) ; 
Et cilz (9) est trop foulz qui trespasse 



(1) Se décoiffer. 

(2) Les médecins. 

(3) Glisse. 

(4) Rhume. 

(5) Chose laide. 

(6) Céans. 

(7) Souffrant. 

(8) Guérit. 

(9) Celui-là. 



124 VALEMTINE DE MILAN 

Et muert de froit par voulenté, 
Et qui ne garde sa santé, 
Car mort craint toute créature. 
Ait Eustace par vo bonté 
Chaperon tant comme y ver dure. 

La permission sollicitée par Eustache lui fut aussitôt accordée. 
Il eut alors Fidée de mettre en vers l'autorisation du prince et 
rédigea en forme de ballade des lettres fantaisistes qu'il était 
censé en avoir reçu : 

Nous, Loys, filz de roy de France, 

Duc d'Orlicns, de Valois conte, 

De Bloys, de Beaumont, congnoissance 

Soit à ceuls que pité surmonte 

Et que tous frans cuers (1) vaint et dompte. 

Qu'attendu la fragilité 

D'Eustace et l'ancienneté. 

Avec sa piteuse requeste. 

Nous plaist qu'en yver et esté 

Nous serve chaperon en teste. 

Car trop li fait le froit grevance, 
Quant sur la cervelle li monte 
Qui en son estomac s'avance. 
Et avoit de raconter honte 
Comment toux et reume sans compte 
Le tiennent en adversité ; 
De son toussir est grant pité. 
Et par quoy sa fin ne soit preste. 
Nous plaist qu'en yver et esté 
Nous serve chaperon en teste. 

Pour pité et pour remembrance (2) 
Des services que droit raconte 
Que fait nous a en nostre enfance. 
Dont nostre grâce lui est prompte, 
Sanz ce que nulz pour ce l'ahonte (3) 

(1) Cœur. 

(2) Souvenir. 

(3) Lui fasse honte. 



LOUIS ET l ALENTINE 125 

Voulons pour garder sa santé 
Qu'il n'ait jà chaperon osté, 
Mais en jours communs et en feste 
Nous plaist qu'en yver et esté 
Nous serve chaperon en teste (1). 

Il arriva au sujet de cette seconde ballade quelque chose 
d'assez bizarre. C'est que l'on crut plus tard qu'elle était vérita- 
ment de Louis. La plaisanterie d'Eustache Deschamps avait eu 
plus de succès qu'il ne l'avait espéré, plus peut-être qu'il ne 
l'eût désiré. Le prince, qui avait à bien des reprises subventionné 
le poète, se trouvait le dépouiller, après leur mort à tous deux. 
Il y a peu de temps que la paternité de cette petite pièce a été 
rendue à son véritable auteur. Il aurait pu s'en passer, du reste, 
car elle n'a rien de remai*quable. Mais elle nous montre la sim- 
plicité et la cordialité des relations qui existaient entre le duc et 
la duchesse, d'une part, et de l'autre, le modeste écrivain, 
l'homme de lettres du quatorzième siècle. 

La réunion de manuscrits précieux, les uns venus de l'anti- 
quité, les autres de conteurs ou de poètes plus récents, en un 
mot la création de bibliothèques est l'un des signes caractéris- 
tiques du temps que nous étudions. C'est la marque des princes 
lettrés, de ceux au moins qui s'intéressent aux choses de l'intelli- 
gence. La bibliothèque créée au Louvre par Charles V est célèbre 
et a été célébrée par tous les historiens. Le duc de Touraine, 
suivant l'exemple de son père, réunit une bibliothèque fort belle 
pour l'époque. Valentine s'y intéressait et s'occupait comme lui 
de l'accroître et de la compléter. 

On copiait constamment des manuscrits pour cette biblio- 
thèque : il n'est pas besoin de rappeler qu'alors tous les livres 



(1) OEuvres complètes d'Eustache Deschamps, édition de Queux de Saint- 
Hilaire et Raynaud, t. VII, ballades 1378 et 1379. 



126 VALENTINE DE MILAN 

étaient forcément manuscrits. Dans les archives de la Chambre 
des Comptes de Blois, on trouve de nombreuses pièces comme 
celle-ci : « Je, Thevenin Angevin, confesse avoir receu à plu- 
sieurs fois de Monseigneur le duc d'Orléans, par les mains de 
Godefroy Le Fèvre, la somnje de trois cens frans... pour acheter 
parchemin à escrire le livre nommé le « Mirouer hystorial » , 
contenant quatre volumes, et autres livres (1) et pour païer les 
escripvains et enlumineurs qui escripsent et enluminent les diz 
livres pour ledit Seigneur. » A un autre moment, on copie la 
« Cité de Dieu " de saint Augustin, les « Ethiques « et la « Poli- 
tique " d'Aristote, le « le Livre du Ciel et du Monde « et la 
« Grant Bible (2) » . 

Les auteurs, sachant les goûts littéraires du prince et de sa 
femme, leur faisaient proposer les œuvres qu'ils venaient de 
composer ou les leur offraient, assurés d'en être bien récom- 
pensés. Les comptes que j'ai cités sont remplis de quittances 
données par des libraires ou d'autres personnes auxquels le duc 
paie des ouvrages dont il a fait l'acquisition. C'est Olivier de 
l'Empire, libraire à Paris, qui reçoit deux cent quarante écus 
d'or pour une Bible en latin, couverte de cuir rouge, un livre 
contenant la « Consolation » de Boèce (3) , le « Jeu des Echecs » 
et « autres romans ", enfin un bréviaire (4). C'est un autre 
libraire qui reçoit deux cent trente-cinq francs d'or pour u unes 
croniques de France ystoriées (5) " . Robert Lescuier touche cent 
soixante écus d'or « pour la vendicion d'un livre où est le fait 
des Roumains, escript en françois, compilé par Ysidoire, Suétoine 
et Lucan (6). C'est maître Pierre de Vérone, étudiant, « demou- 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 104.31 : 1759. 

(2) L. DE L ABORDE, OUVT. cit. : 5703. 

(3) BoÈGE (480-525), célèbre par son érudition universelle et par ses 
malheurs, auteur de l'ouvrage de Consolatione philosophiœ eut une grande 
influence sur le développement intellectuel du moyen âge. 

(4) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5626. 

(5) Ibid. : 5672. — « Ystorié » orné de miniatures. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr, 10431 : 2292. — Les trois noms traduits à la façon 
du moyen âge sont évidemment Isidore de Séville, Suétone et Lucain. 



i 



LOUIS ET VALENTINE 12T 

rant à Paris » , qui reçoit trois cents écus d'or pour cause d'un 
Tite-Live et d'un Boèce « de Consolation » , « translatés et écrits 
en françois, achetés de lui ladite somme (1) ». C'est encore, 
comme fait écrire le duc « son bien-amé Jacques Jolyau, épicier 
et bourgeois de Paris " qui touche soixante écus pour deux 
manuscrits dont l'un réunit « le livre du Trésor » , le livre de 
Julius César, le livre des Rois, « le tout en un volume enluminé 
d'or, armoyé des armes du vieux duc de Lancastre « , et dont 
l'autre contient le « Roman de la Rose » , le « testament » de 
maître Jehan de Meun et u le livre des Eschez moralisé " , « le 
tout en un volume enluminé d'or et d'azur et à images » . Frois- 
sart — sire Jehan Froissart, prêtre et chanoine de Chimay, ainsi 
que le désigne la quittance que donne le célèbre chroniqueur, — 
vend au duc, pour vingt francs d'or, un des livres qu'il a com- 
posés, le « Dict royal (2) v , qui ne nous est point parvenu. 

Ces volumes, une fois acquis, étaient bientôt somptueusement 
vêtus et toujours soigneusement traités. En 1393, une " brode- 
resse » , Florence la Boutonne, est chargée de faire des chemises 
et des couvertures à sept volumes du duc et de la duchesse, un 
missel, deux bréviaires, deux livres d'heures, le « Livre du gou- 
vernement des princes » et « un petit livre appelle le Livre du 
Jardin d'Amours (3) » . Le « Livre de Boèce » est, en 1394, 
orné et préservé par deux fermoirs d'argent émaillé (4) . En une 
fois, Josset d'Esture, orfèvre à Paris, reçoit quatre-vingt-trois 
francs d'or — correspondant à une valeur d'environ trois mille 
trois cents francs d'aujourd'hui — pour vingt paires de fermoirs 
d'argent doré et émaillé, aux armes du prince, mis à vingt des 
\olumes de sa librairie (5). Guillaume de Villiers, relieur, couvre 
et garnit de fermoirs plus modestes, soixante-deux volumes (6). 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2364. 

(2) L. DE Laborde, ouvr. cit. : 5557. 

(3) Archives nationales, KK 21 : 160 v». 

(4) L. DE Laborue, ouvr. cit. : 5628. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2733. 

(6) Ibid., 2383. 



128 VALENTINE DE MILAN 

On traduisait certains ouvrages pour le duc, la Bible notam- 
ment. Jadis, le roi Jean avait fait commencer une traduction du 
livre saint, mais les événements avaient interrompu ce travail. 
Louis le fit reprendre. De nombreux et doctes ecclésiastiques, 
dont plusieurs de Tordre des Frères Prêcheurs, reçoivent régu- 
lièrement vingt écus d'or, pour « labourer sur la translacion de 
la Bible en françois, laquelle fist commencer le roi Jehan, que 
Dieu absoille (1). « 

Des livres de toute sorte et de toute espèce emplissaient 
donc la bibliothèque ducale. La religion, la philosophie, l'his- 
toire, la poésie, le roman, les sciences du temps y étaient repré- 
sentés, un peu pêle-mêle. On y voyait les u Histoires scolas- 
tiques «, histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament; les 
« Problèmes » d'Aristote, récemment traduits par le médecin de 
Charles V ; ses " Ethiques « et sa « Politique « ; le « Pèlerinage 
de la Vie humaine » , le « Pèlerinage de l'âme " et le « Pèleri- 
nage de Jésus-Christ « , trois ouvrages en vers, alors fort renom- 
més ; le " Racionel des divins offices ') ; les « Postilles » de Nico- 
las de Lyre, commentaire de l'Ecriture sainte ; la « Somme le 
roi » , encore un ouvrage célèbre en ce temps, « historiée, au 
commencement, des Vices ') ; les œuvres de Tite-Live, de Valère 
Maxime, de Josèphe; une histoire romaine; une chronique de 
France; les fables d'Ysopet, ainsi que l'on nommait Esope; le 
recueil des ballades de Raoul le Gay ; les Epîtres de saint Paul ; 
les Homélies de saint Grégoire ; la « Cité de Dieu » ; les " La- 
mentations « de saint Bernard ; le " Livre des remèdes de chas- 
cune fortune " que Louis donna, en 1398, avec le « Livre de 
l'Empereur célestial » au duc de Berry, après avoir fait recou- 
vrir les deux volumes " de fin veluau de grainne (2) » ; le « Ro- 
man de la rose » ; le fameux " Lancelot « ; un Coutumier de 
Normandie ; les encyclopédies de l'époque : le a Trésor de sa- 
pience » de Brunetto Latini, le maître de Dante, écrit en fran- 



(1) Quittances diverses. 

(2) Velours écarlate. 



LOUIS ET VALENTINE 129 

çais, parce que notre langue lui semblait « la parleure la plus 
délitable et la plus commune à toutes gens « ; une autre ency- 
clopédie fort ancienne et très curieuse, le « Miroir historial » 
dont la Bibliothèque nationale possède aujourd'hui trois vo- 
lumes seulement sur quatre, celui qui manque ayant été perdu 
par le brave Dunois à qui il avait été prêté; le « Livre des Pro- 
priétés de toute chose » , recueil de notions, dit M. Le Roux de 
Lincy (1), sur Thistoire naturelle, la médecine et Tart culinaire 
qui a joui jusqu'au seizième siècle d'une grande célébrité. Rien, 
comme on le voit, n'était oublié ni dédaigné par le prince, — 
sans compter que bien d'autres volumes de sa bibliothèque nous 
demeurent assurément inconnus, aucun catalogue, fait de son 
son vivant, ne nous en étant parvenu. 

L'esprit ouvert et curieux de Valentine se donnait aux lectures 
les plus diverses. Nous l'avons vue apporter des livres en 
France, même des livres allemands. Sa bibliothèque du château 
de Rlois en conserva deux, des Heures et un roman dont nous 
n'avons pas le titre (2). Dans cette même bibliothèque, elle avait 
la u Composition de la Sainte-Ecriture " , le « Livre des Trois 
Maries « , le « Mirouer des Dames « , le roman de « Parceval le 
Galois " , les " Chroniques des rois de France » , V u Istoire de 
Troie « , les Ballades d'Eustache Deschamps, le roman de « Gui- 
ron le Courtois » , la « Preudhomie de l'homme " de Christine 
de Pisan, ouvrage qui lui était dédié, les œuvres de Lucain, 
une « Apocalypse » avec figures, un rouleau sur lequel étaient 
représentées « par images » la vie de la Vierge et l'histoire du 



(1) Bibliothèque de l'École des Charles, t. V. 

(2) Archives nationales KK : 268. — Ces deux volumes subsistaient en 1427 
dans la bibliothèque de Charles d'Orléans, au château de Blois. Le catalogue 
établi à cette date les mentionne sous cette indication : « Ung livre couvert de 
veloux vermeil et unes heures escript en thiois; à chascun deux petits fcrmoers 
samblans d'argent dorés. « Le thiois était l'allemand. 

9 



130 VALENTINE DE MILAN 

Nouveau Testament (1)... N'oublions pas le « Livre de Vénerie» 
du comte de Foix. A son arrivée en France, la jeune duchesse 
apportait avec elle un « Mandeville (2) » . Ce livre était fameux 
alors. Jehan de Mandeville avait parcouru le midi de TEurope 
et l'Egypte; s'étant retiré à Liège, il avait écrit la relation des 
voyages qu'il avait faits, — et aussi d'autres voyages qu'il pré- 
tendait avoir faits au milieu d'aventures et de dangers extraordi- 
naires. Valentine a possédé encore un volume que le catalogue 
de la bibliothèque du château de Blois mentionne ainsi en 1427 : 
« Les Histoires du roi Artus, du Saint-Graal, moult vieil, escript 
en françois, et n'a pas le commencement ; couvert de cuir rouge 
marqueté. » Enfin, parmi ses livres figurait l'exemplaire de 
« TApparicion de maistre Jehan de Meun » , œuvre d'Honoré 
Bonnet, dont l'auteur lui avait fait hommage et qui se trouve 
aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. J'ai eu dans un précé- 
dent chapitre l'occasion de parler de ce précieux manuscrit (3). 

Tels furent, remarque M. Léopold Delisle, les modestes com- 
mencements de la bibliothèque de Blois, qui devint si célèbre à 
la fin du quinzième siècle et au début du seizième. 

On a dit que Valentine avait offert personnellement plusieurs 
ouvrages à Charles VI. La chose ne me parait pas très certaine. 
Celui de ces manuscrits que l'on cite : « De la perfection de 
saint Jean l'évangéliste » ne fut certainement pas donné par elle, 
mais par l'ancienne duchesse d'Orléans, car il est inscrit dans 
le catalogue de la bibliothèque de Charles V, dressé en 1373 par 
Gilles Malet, revu en 1380 par Jean Blanchet. Si Valentine en 
donna quelque autre, elle enrichit ainsi cette bibliothèque du 
Louvre, origine de notre grande bibliothèque nationale, au con- 
traire de beaucoup de princes et de princesses, la reine en tête 
qui lui empruntaient des livres et ne les rendaient pas (4) . Ce 



(1) L. Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. I, 
105. 

(2) Arch. nat. KK 264 : i. 

(3) Chap. II {Louis et Vafcntine). 

(4) L. Delisle, ouvr. cit., t. V^, p. 49 et suiv, 



LOUIS ET VALEIVTINE 131 

n'était même pas toujours à titre d'emprunt que les manuscrits 
sortaient de la bibliothèque du roi. Celui-ci, à qui d'ailleurs ils 
appartenaient, en disposait sans scrupule lorsqu'il avait à faire 
des cadeaux, soit à des princes étrangers, soit à ceux de sa 
famille, soit à quelque personnage important du royaume. 

* 

Les lettres n'étaient point seules en faveur auprès de Louis et 
de Valentine. Les musiciens, les chanteurs ressentaient aussi les 
effets de leur bienveillance. Dès avant son mariage, le duc de 
Touraine avait des ménestrels, sans doute à la fois poètes, chan- 
teurs et musiciens et, pour le moins, une « chanteresse » : elle 
s'appelait Jehannette Lapaige ; en 1389, le duc lui faisait pour 
ses étrennes un don d'argent (1). Quant aux ménestrels, nom- 
breuses sont les pièces de la Chambre des Comptes de Blois qui 
les concernent. Il leur est fait des présents pour les raisons les 
plus diverses. Trois ménestrels de Louis et son trompette reçoi- 
vent quatre-vingt francs « pour plus honestement estre avec ledit 
seigneur « . Un autre jour c'est cent vingt francs que le duc 
donne à ses ménétriers " pour avoir chascun un cheval (2) « . 
Henry Planzouf, ménestrel, reçoit enfin une pension de trois 
cents francs d'or par an (3). Les autres ménestrels ordinaires du 
prince, Colinet le Bourgeois, Albelin et George sont traités de la 
même façon. Ses libéralités ne vont pas seulement à ceux qui 
sont attachés à son service. Louis a reçu son frère Charles VI en 
son hôtel, avec les ducs de Berry et de Bourgogne ; Jean Poitevin, 
" roi des ménestrels du Royaume de France « et quelques-uns 
de ses compagnons sont venus égayer la fête : il leur fait donner 
cinquante écus d'or (4). Une autre fois, le roi est encore venu 
chez Louis, en son château d'Asnières : Gubozo, bombarde, et 

(1) L. i)K Labouuk, ouv>r. cit. : 5417. 

(2) Ihid. : 5496. 

(3)Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 839. 

(4) Catal. des archives de Joursanvault .-818. 



132 VALENTINE DE MILAN 

Triboux, cornemuse, qui ont joué de leurs instruments, sont 
largement récompensés (1), comme le confirme la quittance sui- 
vante : « Gubozo, bombarde, et Triboux, cornemuse, ménestrels 
du roy, nostre sire, confessons avoir eu et receu de Godefroy le 
Fèvre, varlet de chambre de M. S. le duc d'Orléans, la somme 
de quarante escus d'or, pour une fois, pour les services et plai- 
sir qu'ils lui ont faiz de leur mestier, tant en son hostel, à As- 
nières, où il a jestié (2) le Roy N. S., M. S. de Berry et M. S. de 
Bourbon, et en autres lieux. » Des ménestrels étrangers, ceux 
des ducs d'York, de Glocester, de Bavière, de l'évêque de Wurtz- 
bourg, reçoivent eux aussi des encouragements pécuniaires. 

Mentionnons enfin les « Joueux de personnages " — les ac- 
teurs de l'époque. Quatre d'entre eux, Jehannin Esturion, les 
frères Lefèvre et Gilet Vilain sont inscrits comme ayant reçu 
vingt florins d'or « pour aucun esbattement de jeux de person- 
nages (3) « . Le 3 octobre 1394, les mêmes sont gratifiés par 
Louis de vingt livres tournois « pour les bons et agréables ser- 
vices et plaisirs que ils lui ont faits (4) ') . Un peu plus tard, 
ceux-là ou d'autres reçoivent encore la même somme pour la 
même cause (5). Quelles pièces jouaient-ils devant le duc et Va- 
lentine? Nous ne le savons pas : les archives de la Chambre des 
Comptes ne les signalent naturellement qu'au point de vue des 
sommes qui leur sont allouées. On représentait alors des mys- 
tères, des moralités, des soties, des farces, même des ballades à 
deux personnages. Il ne s'agissait évidemment chez Louis et Va- 
lentine que de pièces courtes et ne nécessitant la présence que 
d'un petit nombre d'acteurs (6). 

(1) Catal. des archives de Joursauvault : 819. — Bombarde, instrument de 
musique. En Bretagne, on appelait bombarde ce qu'ailleurs on nomme le haut- 
bois. 

(2) Gîté, logé. 

(3) L. DE Labobdk, onvr. cit. : 5546. 

(4) Ibid : 5634. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1053. 

(6) Voir l'intéressant ouvrage de M. Marins Sepet : les Origines du thaï Ire 
moderne. 



LOUIS ET VALEIVTINE 133 



* 



Valentine présida-t-elle aux délibérations délicates et subtiles 
d'une Cour d'amour? On l'a prétendu (1). Comme on le sait, 
une Cour d'amour était une réunion de gentilshommes et de 
dames où se discutaient des questions de l'ordre sentimental. 
Assurément, la jeune duchesse avait la parole assez habituée à la 
langue française, l'esprit assez fin et le cœur assez passionné 
pour qu'il lui fût facile de prendre part aux séances et aux dé- 
bats d'une assemblée de cette sorte. Mais, elle n'eut jamais l'oc- 
casion d'en faire partie, ni d'en présider aucune. 

Il y eut bien, sous Charles VI, une association de ce genre 
qui, de Paris, rayonna sur les provinces, en particulier sur celles 
du Nord. Par certains côtés, elle rappelait les Cours d'amour 
des temps de la Chevalerie. Ce n'en était cependant qu'une 
assez lointaine imitation. Ses organisateurs l'avaient bien plu- 
tôt calquée sur la Cour même du roi. On l'avait créée pour un 
motif assez étrange. Paris et une partie de la France étant la 
proie d'une épidémie, une sorte de peste, on voulut, dit-on, 
remonter un peu le courage des habitants du royaume, faire 
diversion à leurs terreurs. Les ducs de Bourgogne et de Bourbon 
demandèrent au roi « pour passer partie du temps plus gracieu- 
sement et affin de trouver esveil de nouvelle joye « qu'il voulût 
bien permettre la nomination d'un " prince d'amour » . Le roi 
acquiesça et, autour de ce nouveau et singulier prince, fut natu- 
rellement créée la « Cour d'amour (2) n ou plutôt la « Cour 
amoureuse " . Il y eut des dignitaires aux noms et aux fonctions 
bizarres, des conservateurs, des ministres et des auditeurs de la 
Cour amoureuse, des " Ecuyers d'amour « des « trésoriers des 
chartes et registres amoureux » , des « concierges des jardins et 
vergers amoureux » . 

(1) Revue des sociétés savantes, 1868, p. 196. 

(2) V. A. PiAGET, Romania, t. XX (1891) et XXXI (1902); Mémoires de 
J^ Académie des inscririons et belles-lettres, t. VII, p. 287. 



134 VALENTINE DE MILAN 

Le but de l'association était d'honorer les dames et de culti- 
ver la poésie : par là, elle se rapprochait des anciennes cours 
d'amour. Chaque année, le 14 février, jour de la Saint-Valentin, 
après une messe et un repas, il y avait « joyeuse récréation et 
amoureuse conversation " . Ce sont les termes de la Charte cons- 
titutive de la société. On lisait aux dames des ballades, des chan- 
sons, des poésies de toute sorte : elles étaient juges du mérite 
des poètes et décernaient des prix. 

Le roi était à la tête de la Cour amoureuse et le duc d'Orléans 
y tenait une place honorable. Eustache Deschamps en était 
membre. 

Mais Valentine ne présida jamais cette Cour et y demeura 
sans doute tout à fait étrangère. Car elle ne fut créée qu'en 1401 . 
Or, à cette époque, la duchesse, par suite d'événements que nous 
verrons bientôt se dérouler, ne résidait plus à Paris. Aucun 
document, rien absolument ne peut faire penser qu'elle ait 
rempli un rôle quelconque à la Cour amoureuse. 



Le mariage de Valentine eut sur les mœurs et les habitudes 
françaises une influence à laquelle on ne saurait assimiler celle 
de la venue en France d'aucune princesse de cette époque. 

La France se dégageait du moyen âge : l'Italie en était sortie 
déjà. La liberté communale s'était depuis longtemps développée 
dans la Péninsule et subsistait dans beaucoup de ses villes. La 
féodalité n'y avait jamais eu la même puissance que dans le 
reste de l'Europe. La séparation des classes y était moins 
marquée. La richesse, souvent acquise dans le commerce, déter- 
minait, plutôt que l'ancienneté de la race, le rang des familles 
dans la cité et leur influence sur la marche des affaires 
publiques. 

Dans le domaine des lettres et des arts, l'Italie n'était pas 
moins en avance sur les autres contrées européennes. Dante 
avait écrit sa Divine Comédie; Pétrarque et Boccace avaient, l'un 



LOUIS ET VALENTI\E 135 

en poésie, Fautre en prose, fixé la langue italienne. Les arts 
avaient déjà créé des chefs-d'œuvre de toute sorte. De superbes 
monuments s'élevaient sur le sol de la Péninsule. Nicolas et 
Jean de Pise avaient, dès le treizième siècle, rénové la sculp- 
ture. Le Dôme, le Campanile, le Baptistère de Pise avec son 
admirable chaire étaient édifiés. La cathédrale de Florence était 
construite, encore inachevée, il est vrai. A Bologne, on voyait 
le tombeau de saint Dominique. A Venise, c'était l'église bysan- 
tine de Saint-Marc, avec ses portes de bronze et, à l'église du 
Sauveur, le retable d'argent. A Milan, Jean-Galéas faisait cons- 
truire le célèbre Dôme. Cimabué et Giotto avaient ressuscité 
l'art de la peinture. Les beaux-arts, a remarqué un historien (1), 
avaient commencé à se développer en Italie un siècle et demi 
avant l'époque où l'on place leur origine. 

Le peuple italien, dans les classes élevées, même dans les 
classes moyennes, avait le goût et le culte de toutes les élégances. 
L'Italie était le pays le plus riche de l'Europe. L'industrie 
italienne produisait des lainages, des étoffes de soie, de la bijou- 
terie, de la verrerie, des glaces, des armes, bien d'autres mar- 
chandises, et souvent avec une éclatante supériorité. La pénin- 
sule commerçait avec le littoral africain, l'Egypte, les pays 
grecs, l'Asie Mineure, même avec l'Inde. C'était par son inter- 
médiaire que les produits de l'Orient, notamment les épices, 
arrivaient à l'Europe. 

Valentine apporta <à la Cour de France ce que l'Italie avait de 
meilleur. Placée sur les marches du trône, elle ne pouvait man- 
quer d'être imitée en beaucoup de points par ceux qui l'appro- 
chaient. Lettrée, elle répandit autour d'elle le goût des lettres. 
Assurément, elle n'était pas seule à les aimer : Charles V avait 
eu des goûts analogues et ses frères continuaient à protéger les 
écrivains et les artistes. Valentine le fit avec autant d'ardeur peut- 
être et avec plus de grâce certainement. Ce que sa protection 
avait de sympathique pour ceux auxquels elle s'étendait nous est 

(1) Cesare Balbo, Histoire d'Italie. \ 



130 VALENTINE DE MILAN 

indiqué par celles des poésies d'EustacheDeschamps qui s'adres- 
sent à elle. J'en ai cité une. On en trouvera quelques autres plus 
loin. Elles sont à la fois respectueuses et familières. On y ren- 
contre sans doute le langage un peu convenu du littérateur qui 
célèbre une princesse, mais aussi l'émotion d'un cœur vraiment 
touché du charme et de la bonté de la princesse dont il parle ou 
à laquelle il s'adresse. Cette émotion, elle se manifestera aussi, 
nous le verrons plus tard, dans l'œuvre d'Honoré Bonnet, le 
prieur de Salon. Comment ce charme et cette bonté d'une 
femme intelligente, si haut placée, n'auraient-ils pas influé sur 
les goûts et sur les tendances de la Cour, des classes élevées et, 
par elles, sur le peuple tout entier? 

Valentine était artiste aussi : elle aimait les arts, comme les 
lettres. « Il serait injuste, a fait remarquer Renan, de séparer 
de Louis d'Orléans, la femme qui contribua peut-être à le rendre 
supérieur à ses contemporains. Valentine avait apporté d'Italie 
un sentiment du beau très délicat en comparaison de celui qui 
régnait alors en France. La peinture et l'enluminure reçurent 
d'elle des encouragements particuliers; elle montra dans la 
décoration de son hôtel de Bohême (1) un goût rare à cette 
époque. Seule peut-être, elle sut se préserver de cette recherche 
du grotesque et du bizarre qui fut le mal de ce siècle et nuisit 
si fort au progrès des arts (2). » 

Aux grâces de son esprit, Valentine joignait celles de sa per- 
sonne : les modes, les toilettes, les bijoux italiens pénétrèrent 
en France avec elle. Initié par elle à toutes les élégances de 
l'Italie, Louis se passionna pour ces raffinements de la civilisa- 
tion. Lorsqu'il passa les monts, en 1391, il connut par lui- 
même le luxe des cours italiennes. Au retour, il introduisit dans 
la sienne ce qui pouvait encore lui manquer à cet égard. Il 
apprécia même trop ces élégances, car ce fut une des causes du 
désordre financier où il vécut. Mais il est indiscutable que son 

(1) L'hôtel de Béhaigne. 

(2) E. Revav, Discours sur rètat des beaux-arts en France au quatorzième 
siècle (France littéraire, t. XXIV). 



LOUIS ET VALENTINE 137 

influence fit passer et adopter en France quelque chose des 
habitudes, des goûts et des coutumes de l'Italie, de son dévelop- 
pement intellectuel, comme d'autre part des produits de son tra- 
vail et de son industrie. Pendant toute sa vie à partir de son 
mariage, c'est-à-dire de l'époque où il eut dix-sept ans, il fut en 
relations constantes avec la péninsule. 

Par le mariage de Valentine, on connut en France, on appré- 
cia mieux qu'auparavant le développement intellectuel, artis- 
tique, économique aussi, de l'Italie. Le splendide trousseau qui 
la suivit de notre côté des Alpes, dépassait en valeur et en élé- 
gante richesse ce que possédaient les femmes françaises de la 
plus haute naissance, les princesses de la famille royale et la 
reine elle-même. Les vêtements, les joyaux de la duchesse 
durent exciter bien des jalousies. Les artistes français s'effor- 
cèrent d'imiter la beauté, l'élégance de ses bijoux. La reine Isa- 
beau, durant tout son règne, incita les orfèvres qui travaillaient 
pour elle à des combinaisons nouvelles, à des arrangements iné- 
dits de pierreries et de métaux précieux (I). Valentine, elle 
aussi, fait modifier les bijoux qu'elle a apportés, lorsque cepen- 
dant les nécessités de la politique ou les difficultés d'une exis- 
tence princière n'obligent pas à les engager, à les vendre et 
même à les fondre. Le sens artistique se développe, ou tout au 
moins se modifie chez l'ouvrier français. Il se réalisait déjà en 
France des œuvres d'une haute conception et d'une très remar- 
quable exécution. L'école flamande et l'école italienne perfec- 
tionnèrent encore par leur contact l'école française. Jusqu'au 
quatorzième siècle, a fait observer M. de Lasteyrie (2), on peut 
noter une sorte de parallélisme dans les progrès de l'orfèvrerie 
des différents pays de l'Europe. A partir du quatorzième siècle 
et même du treizième, ce parallélisme disparaît au profit de 
l'Italie : « Au delà des Alpes, la marche de l'art, dans toutes ses 
branches, est désormais absolument différente de ce que nous la 



(1) Marcel Thibault, Isabeau de Bavière, passtm. 

(2) Histoire de l'Orfèvrerie, p. 193. 



138 VALENTINK DE MILAN 

voyons ailleurs. L'Italie est constamment en avance sur tous les 
autres pays et, chez elle, le grand mouvement de la renaissance 
s'annonce, se manifeste déjà à une époque où, partout ailleurs, 
l'art du moyen âge règne encore exclusivement. » Au treizième 
et au quatorzième siècle. Sienne, Pise, Florence, d'autres \/illes 
italiennes encore, ont des orfèvres d'un grand talent. Imprégné 
des souvenirs antiques, les revivifiant par l'observation de la 
nature, l'art italien en communiqua progressivement l'élégance, 
la délicatesse, la pureté à l'art des joailliers français. De ce 
mélange de tendances et de pratiques artistiques diverses, vint 
sans doute plus d'un des chefs-d'œuvre de nos ciseleurs, au 
temps de la Renaissance. L'influence de Valentine, grâce à ses 
goûts et aux belles choses qu'elle avait apportées, aida certaine- 
ment beaucoup à cette alliance féconde des arts français et ita- 
lien. Elle et son mari furent en rapports continuels avec des 
marchands italiens, les uns établis en France, les autres rési- 
dant en Italie. J'ai mentionné le fameux chapel d'or — la 
splendide couronne garnie de perles et de pierreries — qu'en 
1390, le duc de Touraine acquérait d'un marchand de Gênes, 
pour en faire présent à Valentine. Lorsque la duchesse achète 
quelque parure à des marchands français, quand elle fait tra- 
vailler des artistes parisiens, il est bien certain que quelque 
chose des préférences de la jeune femme venues de son éduca- 
tion à la Cour de Pavie, passe dans ces objets que l'on a créés 
ou modifiés pour elle. Or ces achats, ces modifications, ces tra- 
vaux de toute sorte, comm.andés par elle ou par son mari, sont 
fréquents : les comptes de Blois l'établiraient, s'il en était 
besoin. 

Vers la fin du quatorzième siècle, le nombre des Italiens, en 
France et surtout à Paris, était déjà considérable. Le mariage de 
Valentine, par les relations plus fréquentes qu'il créa entre la 
France et l'Italie, l'augmenta encore. On trouve des Italiens en 
France, vers ce temps, dans toutes les situations et mêlés à 
toutes choses. Ils viennent très nombreux, avec leurs idées, leurs 
connaissances en matière de banque et de commerce et naturel- 



LOUIS ET VALENTINE 139 

lement les marchandises que fabriquait ou échangeait l'Italie. 
De ce contact incessant avec un pays qui, à certains points de 
vue, lui était alors supérieur, la France retira de sérieux avan- 
tages intellectuels et matériels. A beaucoup d'égards, nous 
n'avions rien à apprendre des Italiens. La France, malgré les 
malheurs qui allaient pour un temps arrêter ses progrès, mar- 
chait à l'unité, à l'établissement d'une autorité centrale, ferme 
et indiscutée, faisant sentir son action jusqu'aux extrémités du 
pays, gage de paix intérieure et de force extérieure, tandis que 
les Etats italiens se déchiraient entre eux. Mais l'Italie avait une 
connaissance des lettres anciennes et une passion pour les écri- 
vains de la Grèce et de Rome, que ne partageaient, de notre 
côté des Alpes, qu'un petit nombre d'érudits, et qui allait l'ame- 
ner avant la France aux beaux jours de la Renaissance. Valen- 
tine, amoureuse des choses de l'esprit, pénétrée de ce que la 
civilisation italienne avait de plus brillant, entourée en France 
des écrivains, des poètes, des savants les plus renommés de son 
époque, devait par la force des choses, établir entre les deux 
pays, celui de sa naissance et celui de son mariage, des relations, 
un échange de pensées, favorables à la culture des esprits dans 
notre pays en même temps que, résidant au centre du luxe et de 
la vie la plus mondaine, elle se trouva avoir facilité et multiplié 
par sa venue en France, un échange de produits et d'argent 
utile au développement économique et à la prospérité matérielle 
du royaume. 



CHAPITRE VII 

UNE AVEMTURE DE LOUIS DE TOURAINE 

Les infidélités du duc de Touraine. — Encore le voyage de Languedoc : les 
dames d'Avignon, de Montpellier et de Toulouse. — Le voyage d'Italie et 
les dames de Pavie : une ballade d'Eustache Deschamps. — Les représenta- 
tions de Jean Jouvenel. — Louis s'éprend d'une jolie Parisienne; la révéla- 
tion de Pierre de Craon ; douleur et colère de Valentine ; la duchesse fait com- 
paraître sa rivale devant elle; Louis parvient à savoir qui l'a trahi ; il se 
venge; les suites de sa vengeance. 

L'affection de Valentine pour le jeune époux qui lui avait été 
donné, ne fut point pour elle — bien loin de là — une source 
de joies sans mélange. Elle y trouva parfois des causes de 
bonheur intime, mais parfois aussi des motifs d'amère tristesse. 
C'est à la première révélation qui lui fut faite des amours cou- 
pables de Louis que nous arrivons maintenant. 

Peut-être la duchesse crut-elle d'ailleurs à la fidélité de son 
époux alors que celui-ci avait depuis longtemps méconnu les 
obligations qu'il avait contractées envers elle. 

Le voyage en Languedoc, qui commença quelques semaines 
après leur mariage, semble avoir été l'occasion pour tous ceux 
qui y prirent part, de plaisirs nombreux, très vifs et quelque 
peu suspects. La politique n'y fut point oubliée assurément, 
mais la galanterie y tint une place pour le moins égale. 

« En Avignon » même, chez le Pape, les princes et leur suite 
ne s'imposèrent aucune gêne. Le roi, son frère, le comte de 
Savoie qui les avait rejoints, ne purent s'empêcher, malgré le 
voisinage de Clément VII et des cardinaux, de passer les nuits 



UNE AVENTURE DE LOUIS DE TOURAINE 141 

en danses, en « caroles '> et plaisirs divers, avec les dames et 
les demoiselles du pays. A Montpellier, à Toulouse, les fêtes 
continuèrent, animées de tout l'entrain méridional. Comme les 
dames d'Avignon, celles de Toulouse et de Montpellier eurent 
infiniment de satisfaction de la venue du roi et de son frère, 
puis infiniment de tristesse de leur départ. Le roi, quand il 
n'était pas occupé à danser avec elles, leur offrait « des ban- 
quets et soupers grands et beaux et bien estoffés (1) " ou leur 
distribuait des bijoux de toute sorte, anneaux, verges d'or, « fer- 
maillets » et autres. On peut assez facilement pressentir les 
conséquences de ces agréables relations. Il est probable que, si 
Valentine avait connu tous les détails de cette pérégrination, son 
cœur en eût saigné. 

Au retour, à Dijon, où le roi et son frère furent reçus par 
Philippe le Hardi, les fêtes recommencèrent. De tout le duché, 
il était arrivé « grand foison déjeunes dames et damoiselles (2) « . 
Les plaisirs, danses et « esbattements » de toute sorte se succé- 
dèrent sans trêve, ni repos. « Et s'efforçoient ces dames et da- 
moiselles de danser, chanter et elles réjouir pour l'amour du 
roi, du duc de Touraine, du duc de Bourbon, du sire de Coucy 
et autres (3). » 

Pendant le voyage de Lombardie, en 1391, le duc de Tou- 
raine ne manqua pas non plus de divertissements. Les damer 
italiennes étaient aussi séduisantes que celles du Languedoc el 
n'étaient pas de mœurs plus austères. Eustache Deschamps, qui 
accompagna le frère du roi dans ce voyage, nous a conservé le 
souvenir de ces aimables personnes : 

Il fait tresbeaii denioiirer 
En doulz chastel de Pavie, 
Où l'en seiilt (4) dames trouver 
Qui mainent joieuse vie. 
Car c'est noble compaignie 
Et qui dan ce volontiers. 

(I-2-.3) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. vi. 
(4) A coutume. 



142 VALENTINE DE MILAN 

Là festoient estrangiers 
Les dames et damoiselles ; 
Noble lieu, plaisans vergiers 
Ont pour déduire (1) les belles. 

Bien se scevent ordonner (2), 
Chascune est gaie et jolie. 
Dancer scevent et chanter 
Doucement ; n'y faillent mie ; 
Moult ont de bien faire envie. 
Chevaliers et escuiers, 
Véans leur douçour premiers, 
Leurs biens, le grant honeur d'elles, 
Robes, joyaulx et deniers 
Ont pour déduire les belles. 



Pavie me fait penser 

A l'aise, et au bon vin cler 

Qu'ont pour déduire les belles (3). 



A Paris, le duc était entouré d'une bande de jeunes seigneurs 
qui l'entraînaient à jouir de tous les plaisirs, désireux eux-mêmes 
d'en prendre leur part avec lui et, le plus souvent, à ses frais. « Il 
estoit assez caut (4), dit Jouvenel des Ursins, et sage de son aage. 
Mais il avoit jeunes gens près de luy, et aussi les vouloit-il avoir, 
qui l'induisoient à faire plusieurs choses, que bien adverty, il 
n'eust pas fait. « Le prévôt Jouvenel, le père de l'historien, fut un 
jour chargé par les oncles de Louis, de lui faire des observations 
sur la légèreté de sa conduite. Il accueillit bien ces remontrances 
auxquelles le prévôt avait su, paraît-il, donner une tournure 
joyeuse; il les accueillit mieux, tout au moins, que si elles lui 
étaient venues directement des ducs de Bourgogne et de Berry (5). 

(1) Divertir. 

(2) Parer. 

(3) Eustache Dkschamps, Œuvres complètes, édition de Queux de Saint-Hilaire 
et Gaston Raynaud, t. V, ballade 1037. 

(4) Prudent. 

(5) Jouvenel des Ursins, Histoire de Charles VI, année 1392. 



J 



UNE AVENTURE DE LOUIS DE TOURAINE 143 

Seulement, il ne semble pas qu'elles aient produit le moindre effet. 
Dans ces plaisirs auxquels se livrait le jeune duc, on peut 
croire que ceux de l'amour tenaient une place considérable, 
probablement la première. Les comptes mêmes de ses dépenses 
en portent la trace : l'honnête Jean Poulain, son valet de 
K chambre et trésorier, constate à plusieurs reprises dans sa comp- 
tabilité qu'il est obligé de donner de l'argent à son maître " pour 
faire sa voulenté i? et sans que celui-ci ait consenti à indiquer 
quel sera l'emploi de cet argent (1). D'ailleurs, le jeune prince 
donne beaucoup aux uns et aux autres, pour des choses utiles et 
pour d'autres qui le sont moins. On peut se reporter encore aux 
mêmes comptes pour en trouver la preuve. Il a un fâcheux dé- 
faut, l'amour du jeu, qui ne lui est pas particulier, du reste : 
toute la Cour joue autour de lui et la passion du jeu durera, 
dans l'entourage de nos rois, jusqu'à la fin de l'ancien régime. 
Un jour, au jeu de paume, Louis perd contre Boucicaut une 
somme considérable, deux mille francs d'or (2) — soit environ 
vingt mille francs en valeur intrinsèque et quatre fois plus si 
l'on tient compte de la différence des prix. Nous le verrons plus 
tard se livrer à d'autres prodigalités de la même sorte. J'ai cité 
la ballade qu'Eustache Deschamps écrivit sur les agréments de 
Pavie. Il en a écrit une aussi sur les plaisirs peu délicats que le 
duc et les jeunes fous qui l'entouraient allaient chercher au chcà- 
teau de Boissy (3). Il aurait pu en écrire plusieurs autres sur 
des sujets analogues. 



Ce fut un homme destiné k jouer un rôle misérable dans notre 
histoire, Pierre de Craon, qui fit savoir à Valentine qu'elle avait 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2152 : 156; pièces originales Le 
Mercier, 25 août 1391. 

(2) L. DE Laboude, ouvr. cit., t. III : 5547*. 

(3) Eustacho Desghami's, OEuvres complètes, édition de Queux de Saint-Hilaire 
et Raynaud, t. VII, ballade 1343. 



144 VALENTINE DE MILAN 

une rivale — pour le moins — dans Taffection de son mari. On 
a vu plus haut qu'en 1392, ce Pierre de Craon tenta d'assassiner 
le connétable de Clisson. La révélation dont il s'agit ici remonte 
à l'année précédente — 1391. 

Pierre était d'une fort noble famille, bretonne et angevine, 
fils d'une mère qui appartenait à la maison de Flandre. Mais 
son passé était des plus fâcheux. En 1380, il avait fallu que le 
comte de Flandre lui obtînt des lettres de rémission pour un 
meurtre qu'il avait commis : il avait assassiné un seigneur du 
Laonnais, nommé Baudouin le Velu. Puis, il avait été accusé de 
faits dont la réalité n'a peut-être pas été absolument démontrée, 
mais auxquels crurent beaucoup de ses contemporains. Attaché 
au duc d'Anjou, oncle de Charles VI, il l'avait suivi dans son 
expédition d'Italie. On sait quelle en fut la fin lamentable. 
Réduit aux dernières extrémités, le duc avait envoyé Craon cher- 
cher de l'argent auprès de Bernabo qui lui aurait remis une 
somme très importante (1). Alors, dit-on, il serait allé à Venise 
et, dans les plaisirs déjà célèbres de cette ville, il aurait dépensé 
l'argent qui lui avait été confié. Le duc mourut à Bari, au fond 
de l'Italie, vaincu et désespéré. Pierre de Craon revint en France 
et, sans doute pensant que l'on ignorait ses méfaits ou payant 
d'audace, il se montra à la Cour. Ce ne fut pas pour lui tout à 
fait sans péril. Si l'on n'avait pas de preuves irrécusables de sa 
trahison, le bruit s'en était cependant répandu en France. Beau- 
coup, parmi les princes et les seigneurs, s'indignaient de sa pré- 
sence chez le roi. Un jour, le duc de Berry l'apercevant, lui 
reprocha violemment sa conduite perfide et s'écria : « Méchant 
traître, tu mérites la mort, car c'est toi qui as fait mourir mon 
frère! " Et, dans sa colère, il donna l'ordre de l'arrêter; mais 
on ne lui obéit pas et nul n'osa porter la main sur l'audacieux 
personnage. C'est qu'il avait la protection de la duchesse de Bour- 
gogne, sa parente, et, grâce à elle, la protection de Philippe le 
Hardi : ainsi, en 1389, on le voit assister à des fêtes données 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 18294 : 23. 



U\E AVEXTTURK DE LOUIS DE TOLR/VIIVfE 145 

par le duc et la duchesse et recevoir en présent deux lianaps 
dorés. La même année, il faisait partie de la députation envoyée 
par le duc de Touraine pour recevoir Valentine à Màcon. Il 
accompagne ensuite le roi et le duc en Languedoc. La veuve de 
Louis d'Anjou et son fils, que Ton appelait le roi de Sicile, lui 
tenaient seuls rigueur : ils l'avaient écarté de leur hôtel et lui- 
même, dit-on, n'aimait pas beaucoup les rencontrer. Mais, intel- 
ligent et intrigant, il avait conquis chez le roi et chez son frère 
une situation plus brillante que jamais. Il fut en 1390 envoyé 
par eux, avec Pierre Fresnel, pour remplir auprès de Jean 
Galéas une mission politique (1). 

Chez le duc de Touraine surtout, Pierre de Craon était en 
faveur. C'était l'un des plus chers compagnons du prince, si bien 
que celui-ci le faisait habiller — marque suprême de faveur — 
de vêtements pareils aux siens. Le duc n'avait point de secrets 
pour lui. Il est à croire que Pierre de Craon ne lui prêchait point 
une morale austère : car le mari de Valentine lui contait ses 
bonnes fortunes, les amourettes auxquelles il volait de côté et 
d'autre, les infidélités qu'il faisait à sa femme. Mieux encore, 
s'il allait à quelque rendez- vous, il l'emmenait volontiers avec 
lui et le faisait assister à l'entrevue, — ou tout au moins k 
une partie de l'entrevue. Cette connaissance de la vie intime 
de Louis de Touraine fut fatale à Pierre de Craon. 

En ce temps-là, le duc était fort épris d'une jeune et très 
jolie Parisienne. Celle-ci se sentait aussi fort attirée vers le frère 
du roi : elle se laissait dire qu'il l'aimait, elle lui répondait 
volontiers qu'elle l'aimait aussi, elle lui donnait des rendez-vous, 
mais n'en était point arrivée encore aux dernières concessions. 
Elle avait de l'orgueil et de la générosité. Pour venir à bout de 
ses résistances, le duc eut l'idée de lui offrir mille couronnes 
d'or. Des promesses de cette sorte n'étaient point en dehors des 
usages du temps, — ni peut-être d'ailleurs d'aucun temps. La 
belle dame s'en offensa cependant. Elle se rebella, refusa la 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 20590 : 11-12 et Pièces originales Fresnel : 9 à 12. 

10 



146 VALENTINE DE MILAN 

somme offerte et s'écria qu'elle n'aimait pas le duc pour son or, 
ni pour son argent, que son propre cœur seul l'avait inclinée 
vers lui et que, Dieu merci, elle ne vendrait son honneur pour 
aucune somme, si forte fût-elle... C'était assurément une belle 
et fière réponse. Mais le duc de Touraine, puisqu'il était aimé, 
aurait probablement obtenu néanmoins ce qu'il ambitionnait, 
— sans avoir à payer les mille couronnes, ce qui était pour 
lui tout bénéfice. Malheureusement, Valentine apprit l'histoire 
entière, le fond, les détails, les paroles, tout ce qui s'était dit et 
passé. 

La pauvre jeune femme fut atterrée de cette révélation. Quoi! 
Si près encore du jour de leur mariage, si près de leurs chers 
serments d'amour, son époux la trahissait déjà! Il la trahissait, 
elle qui se savait aussi séduisante que les plus séduisantes des 
femmes de France, qui les valait toutes, qui les surpassait 
presque toutes par l'esprit et par l'intelligence, elle enfin qui se 
sentait au cœur, pour celui à qui elle avait donné sa foi, des 
trésors d'affection, d'une affection passionnée qui ne devait 
s'éteindre qu'avec sa propre vie. 

Il est permis de croire que dans sa douleur, elle eut, contre 
celui qui l'abandonnait ainsi, un instant de colère. Et puis, bien- 
tôt sans doute, les circonstances atténuantes de la faute se pré- 
sentèrent à son esprit, — je veux dire à son cœur. Louis était 
si jeune, il n'avait que dix-neuf ans! Il était si beau, entouré de 
tant de séductions, disputé par les femmes de la Cour et par 
celles de la ville auxquelles leur situation permettait de l'appro- 
cher. Le résultat de ces pensées fut qu'elle conçut une grande 
irritation contre la jeune personne que le duc honorait de ses 
soins et de sa recherche. 

La duchesse la fit venir chez elle, dans sa chambre. Elle l'iji- 
terpella par son nom, et d'une voix et d'un ton qui révélaient sa 
colère : « Comment, lui dit-elle, vous voulez me prendre Mon- 
seigneur? » La jeune femme fut stupéfaite de trouver la duchesse 
si bien instruite, et elle fut en même temps épouvantée de ses 
paroles. Elle fondit en larmes : " Nenni, Madame, répondit-elle, 



UNE AVENTURE DE LOUIS DE ÏOURAIIVE 147 

s'il plaît à Dieu! Je ne le veux et n'y oserais penser! « — « Je 
suis informée de tout, reprit la duchesse. Je sais que Monsei- 
gneur vous aime et que vous l'aimez aussi... Je sais que les 
choses ont été si avant que, en tel lieu, il vous a offert mille 
couronnes d'or, si vous vouliez vous donner à lui. Vous avez 
refusé. En cela, vous avez été bien inspirée. Aussi, pour cette 
fois, je vous pardonne. Mais je vous défends, si vous tenez à 
votre vie, d'avoir désormais aucun entretien avec Monseigneur, 
si ce n'est pour lui donner congé. " Se voyant accusée de faits 
dont elle connaissait toute la vérité, se sentant en danger, l'amou- 
reuse du duc de Touraine s'empressa de promettre tout ce qui 
lui était demandé : « Certes, Madame, s'écria-t-elle, je m'en 
délivrerai le plus tôt que je pourrai et je ferai en sorte que plus 
jamais vous n'entendiez parler de cela de façon qui vous dé- 
plaise! ') 

Valentine la congédia. Elle était prête, on le voit, à se 
défendre énergiquement contre qui lui voulait ravir le cœur de 
l'époux aimé. C'est ici l'une des circonstances où apparaît sa 
nature ardente et passionnée, — douce et tendre au cours ordi- 
naire de la vie, mais où, aux heures émouvantes et douloureuses, 
on sent se réveiller et bouillonner le sang tragique des Vis- 
conti. Hélas, combien d'autres que cette jeune femme désinté- 
ressée, dont le nom ne nous a pas été conservé, la pauvre 
duchesse devait plus tard rencontrer sur sa route, entre elle et 
son époux, et celles-là hors de ses atteintes ! 

Le duc ne savait rien absolument de ce qui s'était passé. Tout 
à son amour, il ne songeait qu'à en rejoindre l'objet : il ne tarda 
point à y réussir. Mais quel changement en celle qui lui laissait 
naguère entrevoir de si riantes perspectives ! Elle s'éloigne, elle 
le fuit. Il l'aborde cependant, mais sa contenance est gênée, 
triste, sévère, elle lui répond à peine. Désespéré, il veut con- 
naître les causes de cette attitude inattendue, il veut savoir ce 
qui est advenu à celle qu'il aime. Elle lui répond en pleurant : 
« Ah ! Monseigneur, ou vous avez révélé à Madame de Touraine 
cette promesse secrète que vous me fîtes un jour, ou bien 



148 VALENTINK DE MILAN 

d'autres la lui ont révélce pour vous ! Regardez en vous-même à 
qui vous vous en êtes découvert, car j'ai été en grand danger de 
la part de Madame de Touraine. Je lui ai promis et juré que, 
sauf cette fois-ci, je n'aurais jamais d'entretien avec vous et que 
je ne lui donnerais jamais plus aucun sujet de jalousie! " Le 
duc trouva ces paroles bien dures et bien cruelles pour les espé- 
rances qu'il avait conçues. « Ma belle dame, dit-il, je vous le 
jure par ma foi, plutôt de dire rien de ces choses à la duchesse, 
j'aurais mieux aimé perdre cent mille francs... Puisque vous 
avez juré, tenez votre parole... Mais quoiqu'il m'en puisse coû- 
ter, je saurai le fond de cette affaire et qui peut avoir révélé 
nos secrets !" 

Ils se séparèrent et le duc ne pensa qu'à découvrir celui 
qui avait livré à Valentine le mystère de ses amours. Il faut 
croire qu'il manquait tout à fait de discrétion, car s'il n'avait 
parlé de sa passion qu'à un seul de ses amis, il aurait aisément 
trouvé à qui il fallait s'en prendre de sa déception. Ses souve- 
nirs étaient sans doute imprécis parce que ses confidences 
avaient été nombreuses et abondantes. Aussi suivit-il une autre 
voie. Il dissimula tout le jour sa préoccupation et vint le soir 
souper avec sa femme. Tous deux ayant fini, il lui montra plus 
d'amour que jamais auparavant : et cependant, il lui en avait 
souvent montré beaucoup! Enfin, il fit tant, par ses aimables pa- 
roles, par ses douces caresses, qu'il l'amena aux plus intimes 
aveux. La duchesse lui parla de tout ce qu'elle avait sur le cœur 
et lui nomma celui qui l'avait instruite. C'était Pierre de Craon. 

Le duc sembla n'attacher aucune importance à la découverte 
qu'il venait de faire. Il tourna toute l'histoire en une joyeuse 
plaisanterie et bientôt, du reste de la nuit, n'en parla plus. Mais 
en réalité, il était profondément blessé d'avoir été trahi de la 
sorte et il méditait sa vengeance. Dès neuf heures du matin, il 
était à cheval et s'en venait de Saint-Pol au Louvre, où il trouva 
le roi qui se préparait à entendre la messe. Charles, qui aimait 
beaucoup son frère, l'accueillit avec joie, mais s'aperçut bientôt 
qu'il était fort courroucé. " Qu'avez-vous? lui dit-il. Je vois 



U\TK AVEMTURK DE LOUIS DE TOtJRAlNE 149 

bien que vous êtes tout troublé. » Et le duc de répondre : 
" Monseigneur il y a cause pour que je le sois. » — « Pour- 
quoi? dit le roi. Je veux le savoir. » Le duc lui conta toute l'af- 
faire, insistant sur la délation de Pierre de Craon et il ajouta : 
Cl Monseigneur, par la foi que je vous dois, si ce n'était pour 
la sauvegarde de mon bonneur, je le ferais tuer ! " — « Vous 
ne le ferez pas, s'écria vivement le roi, mais je lui ferai dire que 
je n'ai plus besoin de son service, que je ne veux le revoir et 
vous lui ferez aussi vider votre bôtel. « 

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le jour même Bureau de la Rivière 
et Jean Le Mercier vinrent dire à Pierre de Craon que le roi 
n'avait plus besoin de ses services ; deux autres seigneurs lui 
dirent la même chose de la part du duc de Touraine. Eurieux, 
désespéré de son renvoi, Pierre de Craon paraît avoir attri- 
bué ce honteux traitement à une autre cause que sa révélation. 
Il espérait sans doute que celle-ci n'était point connue du prince 
et que sa disgrâce venait de quelque autre motif, de quelque 
accusation dont il pourrait se justiûer. Car en lui signifiant les 
volontés du roi et de son frère, on ne lui avait donné de leur 
courroux aucune explication. Il demanda d'être admis devant 
le roi et devant le duc, afin de savoir la raison des rigueurs 
déployées contre lui. Tous deux lui firent répondre qu'ils ne 
voulaient aucunement l'entendre. Alors, il quitta Paris et se 
retira en Anjou, à son château de Sablé. Mais il s'y ennuyait : il 
regrettait les hôtels du roi et de Mgr de Touraine. Il s'en alla 
raconter ses malheurs au duc de Bretagne, son cousin, et reçut 
de lui un fort bon accueil. Il avait la nostalgie des cours et c'en 
était une encore que celle du duc de Bretagne; mais elle se te- 
nait en ce moment à Vannes et ne fit point oublier au malheu- 
reux Pierre de Craon celle du roi de France (1). 

Voilà comment Valentinc apprit — n'eu soupçonnait-elle 
rie:i auparavant? — les infidélités de son époux. 

Cette aventure eut des répercussions inattendues sur notre 

(1) Froissaht, Chroniques, liv. IV, cliap. xxi. 



150 VALENTINE DE MILAN 

histoire. Le duc de Bretagne avait en grande haine le connétable 
de Clisson qui occupait alors une situation prépondérante dans 
le gouvernement de la France. Il sut persuader à Pierre de 
Craon que sa disgrâce était due au connétable. Quelques mois 
])lus tard, Pierre tenta, comme on Ta vu, d'assassiner Clisson. 
Ce crime amena Pcxpédilion de Charles VI contre le duc de 
Bretagne, dès le début de laquelle se déclara la folie du roi. 
Ainsi s'enchaînent les événements d'une manière imprévue et 
mystérieuse. 

Jouvenel des Ursins, écrivant d'après le religieux de Saint- 
Denis, attribue à une autre cause que Froissart la disgrâce de 
Pierre de Craon. Celui-ci aurait reproché au duc d'Orléans de 
recevoir des gens qui passaient pour sorciers et le prince se serait 
irrité de ce reproche. Il faut certainement préférer le récit de 
Froissart. Le religieux est souvent mal renseigné sur les choses 
de la Cour. Froissart, au contraire, est précieux à l'endroit de 
tout ce qui s'y passe quand il n'est pas égaré par ses préventions. 
Mais, de plus, il a mentionné et appelé l'attention sur ce point, 
qu'au moment de l'assassinat de Clisson, il s'est renseigné d'une 
façon toute spéciale, auprès des personnes qui pouvaient et 
devaient le mieux connaître la vérité, sur les faits qui avaient 
motivé la disgrâce de Pierre de Craon. Et c'est ainsi qu'il con- 
nut dans tous ses détails l'histoire du duc de Touraine, de la 
duchesse et de la jolie Parisienne qui refusa les mille couronnes. 



i 



CHAPITRE VIII 

L^IIISTOIRE DE JEAN LE MERCIER ET DE 
COLETTE LA BUQUETTE 

Un « Marmouset « : les origines de Jean Le Mercier. — Ses relations avec le 
duc de Touraine : il est conseiller et Chambellan du prince. — Un enfant 
abandonné dans une cour; arrestation de Colette la Buquette; elle raconte 
son histoire; ce qui s'est passé à l'hôtel de l'Epée; Colette recherche le père 
de son enfant : ses voyages à Paris ; les aveux de Jean Le Mercier ; nouvel 
interrogatoire de Colette : ses variations; Jean Le Mercier et Jean du Bois 
la condamnation de Colette. 

Il arriva vers cette époque à Tun des familiers de Louis de 
Touraine une assez fâcheuse histoire. Ce seigneur était, du reste, 
en même temps qu'attaché à la maison du frère du roi, l'un des 
grands personnages du royaume. Il s'agit de Jean Le Mercier, 
sire de Nouvion, membre du Grand Conseil. Le récit de cet 
épisode de la vie de ce conseiller de Charles Vï est un chapitre 
assez curieux et très caractéristique de l'histoire des mœurs 
françaises au temps dont nous nous occupons. On pourrait l'in- 
tituler : une recherche de paternité il y a cinq cents ans. 

Le sire de Nouvion était l'un de ces hommes à qui Charles 
avait confié le gouvernement lorsque, à la veille de sa vingtième 
année, il avait résolu de délivrer ses sujets et de se délivrer lui- 
même de la tyrannie de ses oncles. Montagu, Bureau de la 
Rivière, Jean Le Mercier, — les « Marmousets « , comme les 
appelaient les princes dépossédés — gouvernèrent alors le 
royaume avec le connétable de Clisson. La période où s'exerça 
leur autorité fut la meilleure du règne de Charles VI. 



152 VALENTINK DK MILAN 

On a dit que Jean Le Mercier était originaire d'Ecosse. Ce 
n'est guère probable. Sou nom indique des origines à la fois 
françaises et modestes. " Le roi Charles V, dit d'ailleurs le reli- 
gieux de Saint-Denis, l'avait tiré du plus humble peuple pour 
en faire, à cause de son incomparable capacité, un de ses princi- 
paux officiers (1). » Il avait été secrétaire du roi et diverses 
missions, habilement remplies, l'avaient mis en relief. Devenu 
trésorier des guerres, puis « général conseiller sur le fait des 
aides de la guerre " , il avait été anobli et désigné par Charles V 
comme l'un de ses exécuteurs testamentaires. La fin de sa vie, 
quand Charles VI devint fou et que les ducs reprirent le pou- 
voir, fut singulièrement accidentée. Mais, en 1391, il avait une 
très grande situation et une puissance qui semblait devoir défier 
tous les orages (2). 

Les relations de Jean Le Mercier avec le duc de Touraine 
étaient fréquentes et intimes, malgré la différence de leurs âges. 
Le jeune prince, je l'ai dit, s'était constitué auprès du roi le pro- 
tecteur des " Marmousets " , Nous avons de nombreuses preuves 
des bons rapports qu'il entretenait tout spécialement avec Jean 
Le Mercier (3). Celui-ci lui prêtait de l'argent lorsqu'il en était 
dépourvu, ce qui arrivait assez souvent. Ainsi, le 18 février 1389, 
Louis mande à son trésorier Poulain de rembourser 1600 francs 
d'or que Le Mercier lui a prêtés ' pour en faire nostre vou- 
lenté ». Le 11 avril 1390, c'est une somme de mille francs d'or 
que rend le frère du roi " pour cause de prêt à nous fait « . A 
d'autres moments, Louis se trouvant en une meilleure situation, 
faisait à son « amé et féal conseiller et chambellan « des pré- 
sents pécuniaires considérables ou plutôt lui ixiisait verser de 
riches appointements. Des cadeaux de toute sorte s'échangeaient 
entre eux : Jean Le Mercier envoyait au duc « une couple de 

(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. III, chap. xix. 

(2) H. MoRAXviLLÉ, Etude sur la vie de Jean Le Mercier. — Le P. Avselme, 
Histoire généalogique de la Maison de France, etc.. — Douet d'Arcq, Pièces 
inédites, relatives au règne de Charles VI. 

(3) H. MoRAXViLLK, Jean Le Mercier, passim. 



 



L'HISTOIRE DE JEAN LE MERCIER 153 

lévriers » et Louis répondait par Toctroi de cent francs d'or des- 
tinés k fournir une robe à son fidèle conseiller. Au mois d'août 
1389, Le Mercier eut un fils : Charles VI et Louis de Touraine 
tinrent Fenfant sur les fonts baptismaux. Le 18 de ce même 
mois, lendemain du mariage de Louis, le duc de Touraine est à 
Paris avec Jean Le Mercier (1) probablement pour surveiller les 
préparatifs de l'entrée solennelle d'Isabeau et de Valentine qui 
va avoir lieu. Le Mercier a, du reste, un rôle dans les cérémo- 
nies de l'entrée : lorsque la reine fut arrivée à Notre-Dame et 
qu'elle y eut fait offrande de quatre draps d'or et de la couronne 
qu'un peu auparavant, à la seconde porte Saint-Denis, des anges 
lui avaient placée sur la tête, a messire Jehan de la Rivière et 
messire Jehan Le Merchier... lui en baillèrent une plus riche 
assez que celle ne fuist (2) " . Quelques jours après, Le Mercier 
est présent à l'inventaire des joyaux de Valentine (3) ; il est 
chargé aussi de traiter au nom du duc de Touraine avec Jean 
Galéas au sujet de l'évaluation des revenus d'Asti. 

Voici maintenant quelle fâcheuse aventure troubla momenta- 
nément la vie de ce personnage, au mois de juin 1391 (4). 

Jean Le Mercier possédait et habitait un hôtel dans la rue 
Paradis, — qui fait aujourd'hui partie de la rue des Francs- 
Bourgeois. Le quartier du Marais, on ne l'ignore pas, était alors 
la région aristocratique de Paris : le roi à l'hôtel Saint-Pol, la 
reine à l'hôtel Barbette, beaucoup de princes et de seigneurs y 
avaient leur logis. Or, un jour de ce mois de juin, une femme 
s'introduisit dans la cour de l'hôtel de la rue Paradis, condui- 
sant avec elle un enfant de sept à huit ans. Puis tout à coup, 
laissant cet enfant seul, elle disparut. On s'approcha du pauvre 
abandonné et l'on trouva, cousu sur la manche de son vêtc- 



(1) Bibl. nat. Pièces originales Craon : 35. 

(2) Froissaut, Chroniques, liv. IV, chap. \" . 

(3) Archives nationales, KK 896 : 30-39 {Cartulaire de la Chambre des 
comptes de Blois). 

(4) Registre criminel du Châtelet de Paris, de 1389 à 1392, publié par 
Diii>lès-Agii;ii. 



154 VALENTINE DE MILAN 

ment, un écriteau avec cette inscription : u Cet enfant est fils de 
messire Jean Le Mercier, sire de Novion. " 

Il est facile de comprendre que cet incident, relatif à un si 
haut p(TS()iinaj|e, produisit quelque sensation lorsque le bruit 
s'en répandu dans la population parisienne. L'émotion ou tout 
au moins la surprise ne fut sans doute pas aussi grande parmi 
les Jiahilaiits de riiôtel. Car la mère de renlaiit était déjà venue 
chez Jean Le Mercier et avait déjà fait diverses démarches pour 
que son fils fût reconnu comme étant celui du conseiller du roi, 
ou subsidiairement, pour obtenir des secours pécuniaires. Nous 
verrons même qu'elle avait réussi à rencontrer le sire de Nou- 
vion. Aussi, on n'hésita point à désigner Fauteur de cette nou- 
velle et bizarre tentative. Il est probable d'ailleurs que la pauvre 
femme ne cherchait pas à se cacher. Arrêtée, elle fut conduite à 
la prison du Chàtelet. On la nommait Colette la Buquette : elle 
était originaire de Normandie et avait toujours habité Caudebec 
avec son père et sa mère. Depuis deux ou trois mois seulement, 
elle avait quitté cette ville pour venir à Paris. 



Le 26 juin, Colette comparut devant maître Dreux d'Ars, un 
des lieutenants du prévôt et divers autres personnages siégeant 
ce jour-là au Chàtelet. Interrogée, voici ce qu'elle raconta : 

Quelques années auparavant, messire Jean Le Mercier était 
venu à Caudebec. Il était logé à l'hôtel de l'Epée, en face duquel 
demeuraient Colette et ses parents. Comme il est naturel, Colette 
fréquentait les jeunes filles de cette maison, filles de l'hôtelier 
ou chambrières ; elle allait causer et se divertir avec elles. Un 
jour, dans l'après-midi, comme elle était à l'hôtel^ occupée à 
" s'esbattre ') avec ses amies. Le Mercier l'ayant aperçue, l'em- 
brassa. Puis, comme pour jouer, il la prit et la porta dans la 
chambre que l'on avait préparée pour lui. Là, tous deux seuls, 
il abusa d'elle. Colette donna les détails les plus précis. La 
chose, assurait-elle, n'avait eu lieu qu'une seule fois. D'ailleurs, 



I 



L'HISTOIRE DE JEAN LE MERCIER 455 

elle affirma que jamais auparavant rien de semblable ne lui était 
advenu et que, jusqu'à ce moment -là, elle s'était conservée 
absolument vertueuse. Son acte de violence accompli, le sire de 
Nouviou lui avait donné en présent un anneau d'or qu'il portait 
à l'un des doi«|ts. Hélas! ce cadeau n'était pas le seul qu'il lui 
eût fait! Bientôt, elle s'était aperçue qu'elle était enceinte. Il 
avait fallu révéler son aventure à son père et à sa mère, qui 
l'en avaient fort gourmandée. Puis l'eulant était venu au monde. 
Elle l'avait élevé et s'était toujours bonnêtcment comportée. 
Cependant, la vie lui était difficile : elle était pauvre, sans res- 
sources. Sur le conseil de quelques amis, elle résolut d'entre- 
prendre le voyage de Paris. Le bruit public lui avait souvent 
apporté des nouvelles de Jean Le Mercier. On parlait de sa 
haute position, de la faveur dont il jouissait auprès du roi, de 
sa puissance et de sa richesse. Colette décida de venir le trou- 
ver. Arrivée à Paris, elle s'adressa, toujours d'après son récit, 
à un prêtre, messire Jean Remoire, attaché à la maison de Jean 
Le Mercier. Lui ayant raconté son aventure, elle lui avait exposé 
sa misère, son impuissance à élever l'enfant, l'avait prié de 
dire toutes ces choses au sire de Nouviou, de le supplier de 
l'aider, elle et leur fils ; elle avait pris Dieu à témoin et juré sur 
le salut de son âme que son petit garçon était bien l'enfant de 
Jean Le Mercier. Pourquoi elle ne l'avait pas amené plus tôt? 
C'est que la situation du conseiller du roi l'intimidait et que, 
d'autre part, elle avait voulu que leur fils fût assez grand pour 
se présenter honnêtement avec elle et se tenir décemment vis-à- 
vis de son père. 

Le récit de Colette n'avait rien d'absolument invraisemblable. 
Le Mercier avait été envoyé à diverses reprises en Normandie, 
soit par le roi Charles V, soit depuis l'avènement de Charles VI. 
En 1383 notamment, à une époque concordant assez avec celle 
qu'indiquait la jeune femme et avec l'âge de l'enfant, il avait 
été chargé, en compagnie de Jean Pastourel, président de la 
Cliambre des Comptes et de l'amiral Jean de Vienne, de punir 
la sédition des Rouennais. La répression avait même été cruelle 



156 VALENTINE DE MILAN 

et avait laissé de longs souvenirs dans le pays. Au cours de ce 
voyage, Le Mercier était allé à Caudebcc. D'autre part, ses mœurs 
n'étaient pas plus sévères que celles des autres seigneurs de son 
temps. L'agression dont Colette disait avoir été victime avait été, 
d'après sa déclaration, empreinte d'une grande brutalité. Mais 
bien que le sire de Nouvion fût un administrateur, un financier 
et non pas un liomme de guerre, ce n'était point une raison pour 
ne l'en point croire capable. Les habitudes des uns et des autres 
n'étaient pas si différentes. Il n'était plus jeune; il n'en aimait 
pas moins les femmes. Le prévôt, messire Jean de Folleville, 
décida que le seigneur de Nouvion serait interrogé. 

Naturellement, on ne recueillit pas la déclaration de ce grand 
personnage comme celle d'un simple mortel. L'un des lieute- 
nants du prévôt et un avocat du roi au Chàtelet, maîtres Jean 
Truquan et Martin Double, furent désignés peur aller l'interro- 
ger en son hôtel, ce qu'ils firent sans tarder, les 26 et 27 juin. 
Le premier jour, après les avoir écoutés. Le Mercier leur de- 
manda un répit de vingt-quatre heures pour rassembler ses sou- 
venirs. Le second jour, la mémoire lui étant revenue, il leur fit 
sa confession. Huit ou neuf ans auparavant, il se rappelait bien 
être allé à Caudebec, avoir logé à l'hôtel de l'Epée, avoir eu des 
relations, une seule fois, avec une jeune fille qui lui avait semblé 
demeurer en l'hôtel et y être chambrière? Avait-il pris cette 
jeune fille de force? Il ne s'expliqua pas sur ce point ou, tout au 
moins, les deux délégués du prévôt semblent n'en avoir rien dit 
dans leur rapport. Ce qu'il tint à faire remarquer surtout, c'est 
qu'à ce moment, il était veuf, point encore remarié et que, par 
. conséquent, sa seconde femme, Jeanne de Vendôme, dont il pa- 
raissait avoir quelque appréhension, n'avait pas lieu de s'émou- 
voir de son aventure. 

Jusque-là, en définitive, la déclaration du sire de Nouvion 
confirmait les dires de Colette. Mais ensuite, ce qui était l'im- 
portant, il s'efforça de repousser loin de lui la paternité de l'en- 
fant. Il avait fait la part du feu : il entendait sauver le reste. 

Il débuta par une affirmation de nature à toucher les repré- 



L'HISTOIRE I)K JKAN LE MERCIER 157 

sentants du prévôt : u Je voudrais, dit-il, qu'il m'en coûtât deux 
cents livres de rente — la « forte somme " de Tépoque, — et 
être certain que le fils de cette femme est le mien ! » Et il ajou- 
tait qu'alors, il aurait de grand cœur pris avec lui et élevé l'en- 
fant. Par malheur, continuait-il, c'était tout le contraire qui 
était la vérité. La pauvreté de Colette et sa richesse, à lui, 
étaient les vraies causes de la réclamation qu'elle formulait. 
N'était-il pas évident, en effet, que si l'enfant avait été de lui, 
elle ne l'aurait pas gardé jusqu'à présent sans lui faire connaître 
même sa naissance et sans lui demander au moins quelque ar- 
gent pour l'élever. Le sire de Nouvion conclut à ce que l'on re- 
cherchât qui avait incité Colette à lui attribuer l'enfant, et en 
tout cas, à ce que l'on ne manquât point de la punir. C'était 
peut-être montrer bien peu de générosité vis-à-vis d'une femme 
avec laquelle il ne contestait pas avoir eu des relations et qui, 
en définitive, malgré l'argumentation du conseiller du roi, pou- 
vait être la mère de son enfant. 

Nouvel interrogatoire de Colette. Le prévôt ki fait extraire de 
sa prison et amener devant lui. Il lui fait connaître la déposition 
de Jean Le Mercier. Il lui ordonne de dire la vérité sur toute l'af- 
faire et de révéler qui l'a conseillée à cet égard. Il ajoute que si 
elle ne dit point cette vérité, on la lui fera dire par ïorce. On 
sait ce que cela signifiait : c'était la forme en laquelle le juge 
menaçait les inculpés de les mettre à la question — et les in- 
culpés ne s'y trompaient pas. 

Et l'on voit alors Colette modifier considérablement ses 
premières déclarations. Au sujet de l'acte de violence accompli 
par Le Mercier, elle ne varie pas. Elle affirme toujours que 
jusqu'à ce moment, personne n'aurait pu lui rien reprocher. 
Jamais elle n'avait failli. Seulement, ensuite, il n'en fut plus 
ainsi. Et « ensuite » , c'est, chose bien étrange, la nuit même qui 
suivit l'acte coupable du sire de Nouvion : elle aurait passé cette 
nuit en compagnie de Jean du Bois, clerc de Guillaume d'An- 
fernet, trésorier des Guerres, et naturellement ne lui aurait rien 
refusé. Auquel des deux — Jean Le Mercier ou Jean du Bois — 



158 VALENTINE DE MILAN 

appartenait l'enfant qui naquit neuf mois plus tard? Colette 
déclare maintenant ne le pas savoir. On le comprend de reste. 

Il y a plus. Lorsqu'elle accoucha et depuis, elle dit que l'en- 
fant était le fils de Jean du Bois. Celui-ci le considéra, en effet, 
comme lui appartenant et, tant qu'il vécut, subvint aux besoins 
de la mère et de sa progéniture. 11 mourut, mais le fait de sa 
paternité semblait tellement certain que Guillaume d'Anfernet, 
au service duquel était Jean du Bois, par suite du bon souvenir 
qu'il avait conservé de son clerc, continua à s'intéresser à 
Colette et à l'enfant et leur fournit ce qui leur était nécessaire 
pour vivre. Par malheur, Guillaume d'Anfernet vint, lui aussi, à 
mourir et Colette se trouva de nouveau fort embarrassée. 

Malgré son travail et bien qu'elle habitât avec son père, il lui 
était impossible de gagner sa vie et celle de son enfant. C'est 
alors, raconte-t-elle, qu'à force d'entendre ses voisins, les gens 
de son quartier, dire et affirmer que son fils ressemblait fort au 
sire de Nouvion, elle décida de faire le voyage de Paris. Après 
tout, l'enfant pouvait aussi bien être à Nouvion qu'à Jean du 
Bois et, s'il ressemblait au premier, c'est qu'elle s'était sans 
doute trompée jusqu'à présent en l'attribuant au second. Et 
puis, Jean du Bois était mort et Nouvion était bien vivant, ce 
qui lui constituait sur son ancien remplaçant auprès de Colette 
un avantage notable. Non seulement il était vivant, mais il était 
un grand seigneur, puissant et riche. Colette résolut donc d'aller 
le trouver, de le faire ressouvenir du passé, de l'amener, s'il 
était possible, à se charger d'elle et de son enfant. L'entreprise 
était difficile, périlleuse peut-être. Mais si elle réussissait, quel 
changement dans la vie de la pauvre fille! Il n'y avait pas à 
hésiter : l'enfant devait lui être venu du sire de Nouvion. 

Les choses s'étaient même compliquées récemment et toujours 
au préjudice de l'infortunée Colette. Elle avait eu, paraît-il, un 
fiancé . on se doute de ce que dissimulait cet euphémisme. 
Mais ce fiancé, au lieu de lui venir en aide, ne faisait que dépen- 
ser ce qu'elle gagnait, mener une vie scandaleuse et même la 
battre. Il l'avait amenée à commettre un petit larcin. Enfin il 



L'HISTOIRE DE JEAN LE MERCIER 159 

l'avait abandonnée, il avait disparu. Que devenir? Plus que 
jamais, l'enfant devait appartenir au seigneur de Nouvion. Lui 
seul pouvait réparer tous les désastres d'une existence aussi 
fâcheusement accidentée. 

Colette était donc venue à Paris. Comme l'indiquait sa 
première déclaration, elle avait vu le chapelain de Jean Le Mer- 
cier, mais ensuite, elle avait vu celui-ci lui-même. Son accueil 
n'avait été ni aimable, ni encourageant : il l'avait fortement 
rabrouée, lui avait défendu de jamais parler de toute cette his- 
toire et surtout de revenir à son hôtel. Néanmoins, elle ne s'était 
pas découragée, loin de là ! Elle se figura que son fils étant un 
très bel enfant et ressemblant au sire de Nouvion, celui-ci, s'il le 
voyait, en viendrait sans doute à modifier la sévérité de ses 
premières résolutions. Repartant donc pour la Normandie, elle 
alla chercher son petit garçon qui était demeuré chez le grand- 
père, l'amena à Paris et le conduisit chez le conseiller du roi. 
Hélas! cette nouvelle démarche n'eut pas plus de succès que 
l'autre. Le Mercier la rabroua plus fortement encore que la 
première fois. 

C'est alors, ou plutôt après une tentative encore, faite par l'in- 
termédiaire de Jean Jouvenel, prévôt des marchands et neveu 
du sire de Nouvion, que Colette, prenant une résolution déses- 
pérée, fit faire l'inscription que l'on connaît, la cousit sur la 
manche de son fils, le conduisit et le laissa dans la cour de 
l'hôtel de la rue Paradis, espérant de la sorte forcer la main 
à Nouvion et l'obliger à se charger de l'enfant. On sait quel 
déplorable résultat eut pour elle cette fâcheuse inspiration. 

* 

Le 1" juillet, le jugement fut prononcé. Le prévôt prit l'avis 
de ses lieutenants, du procureur du roi, des examinateurs et des 
divers personnages qui siégeaient ce jour-là au Chàtelet, notam- 
ment de messire Baude de Vauvillers, chevalier du Guet. 
Comme tous n'avaient pas assisté à toutes les audiences, on leur 



160 Vi^LENTINI-: DE MILAN 

avait (rabord la d'un bout à l'autre la procédure de l'affaire. La 
sentence fut prononcée à l'unanimité. Colette fut condamnée à 
être tournée au pilori et bannie de la prévôté de Paris. En défi- 
nitive, la peine n'était pas, pour ce temps, très rigoureuse. Les 
condamnés au pilori étaient attachés à un poteau pour être 
exposés aux regards — et souvent aux insultes — de la foule. 
Ils y passaient d'ordinaire deux heures, tournés successivement 
aux quatre côtés de l'horizon. C'était une peine plus infamante 
qu'afflictive, comme nous disons aujourd'hui. Quant au bannis- 
sement, les conséquences n'en eussent été redoutables que si 
Colette avait rompu son ban, si elle était revenue dans la pré- 
vôté de Paris : elle eût alors risqué d'être enfouie vivante. Comme 
on peut le croire, les condamnés au bannissement ne s'expo- 
saient guère à cet effroyable supplice. Le sire de Nouvion était 
désormais bien protégé contre Colette la Buquette. 

Le jour même où le jugement avait été prononcé, il fut exé- 
cuté. Colette fut tournée au pilori. Elle avait quinze jours pour 
quitter la région où s'exerçaient les pouvoirs du prévôt de Paris. 

Telle fut la décision des juges du Châtelet. Peut-être est-il 
permis de se demander, même après leur sentence, jusqu'à quel 
point Colette était vraiment coupable. Eux-mêmes semblent 
avoir hésité à trancher d'une façon précise la question délicate 
qui se posait dans ce procès. Les considérants de leur jugement 
ne disent pas d'une manière formelle que Colette a voulu attri- 
buer au sire de Nouvion un enfant qui n'était pas de lui : ils 
indiquent plutôt certains faits qui peuvent le donner à penser. 
On reproche surtout à l'inculpée « les paroles injurieuses et 
diffamatoires par elle dites de la personne dudit sire de Nouvion, 
qui est seigneur de tel état que chacun sait et du grand Conseil 
du roi... " Voilà évidemment son plus grand crime, le seul qui 
soit bien démontré. Assurément, les juges n'ont pas ajouté foi 
à l'invraisemblable histoire qu'elle a racontée en dernier lieu : 
une jeune fille d'une vertu immaculée prise de force par Jean 
Le Mercier et se donnant de son plein gré, la nuit suivante, à 
Jean du Bois. Mais sans que les événements se soient succédé 



L'IIISTOIISE DE JEAN LE MERCIER ICI 

avec une aussi foudroyante rapidité, sans que Colette ait passé 
d'une façon si étrange de la sagesse à la grossesse, il n'en est 
pas moins certain qu'elle a eu, vers le même temps, des rela- 
tions avec Jean Le Mercier et avec Jean du Bois. Lequel des 
deux fut le père de l'enfant? Les juges du Chàtelet, s'ils eussent 
formellement prétendu résoudre cette question, auraient vrai- 
ment assumé un rôle difficile. Et nous n'avons pas aujourd'hui 
beaucoup plus de lumières que nos bons aïeux pour éclairer des 
obscurités de cette sorte. 



il 



CHAPITRE IX 

LA FOLIE DU ROI. LE BAL DES SAUVAGES 

L'expédition de Bretagne. — Le roi fou. — Une enquête pour savoir si 
Charles VI a été empoisonné ou ensorcelé : le témoignage des médecins et 
des échansons; un mot du duc de Berry; les vraies causes de la maladie du 
roi. — Les soupçons d'empoisonnement et d'ensorcellement se répandent et 
persistent malgré tout. — On tente de guérir le roi; médecins et sorciers : 
maître Guillaume de Harselly, médecin et Arnaud Guillaume, sorcier; Charles 
est toujours malade; on le traite par le plaisir, et surtout par la danse. 

Une grande fête à l'hôtel Saint-Pol : le troisième mariage de Catherine de Fas- 
tavarin, « chambellane » et « compagne de la reine ». — Le bal : danses 
et mascarades; les « hommes sauvages » ; une catastrophe; la duchesse de 
Berry préserve le roi; terreur de la reine; les Parisiens veulent voir 
Charles VI, leur colère; une procession à travers Paris; fondation de la cha- 
pelle d'Orléans, au couvent des Célestins. 

L'attentat de Pierre de Craon contre le connétable Clisson eut 
des suites bien autrement graves qu'il n'était possible de le pré- 
voir. On sait comment Charles VI, entraîné à la fois par la né- 
cessité de venger l'autorité royale outragée et aussi par sa pas- 
sion des aventures, entreprit une expédition contre le duc de 
Bretagne, complice et protecteur de Pierre de Craon. Tout le 
monde connaît l'histoire lamentable dont les péripéties se dérou- 
lèrent dans la forêt du Mans : le fou qui saisit brusquement 
la bride du cheval du roi et annonce au prince une grande 
trahison; puis, quelques instants plus tard, par ce jour de 
lourde chaleur, sous le coup persistant de cette émotion, la 
maladie dont Charles avait déjà subi les atteintes, qui se réveille 
et qui le jette dans un terrible accès de furie. Il frappe à 
droite, il frappe à gauche, tue ou blesse ses serviteurs les plus 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES 163 

dévoués (1). A un moment, il lance son cheval contre son frère. 
Celui-ci n'a garde de se défendre : il s'enfuit et se dérobe, met 
son cheval au galop, le fait tourner adroitement de côté et 
d'autre, échappe à l'épée menaçante du roi, le fatigue et le 
harasse. Charles est enfin saisi par derrière, désarmé, couché 
dans une litière. Il était fou, comme l'homme qui l'avait arrêté 
dans la forêt, beaucoup plus peut-être, car bien des gens soup- 
çonnèrent que cet homme avait été envoyé là pour effrayer le 
roi et pour le décourager d'une expédition à laquelle ses oncles 
étaient hostiles. 

L'aventure de la forêt du Mans devait avoir d'effrayantes 
répercussions sur les destinées de la France : elle la livra 
d'abord à la guerre civile et à la conquête anglaise ensuite. Cette 
même malheureuse aventure devait aussi avoir des suites cruelles 
pour la destinée de Valentine. Ces conséquences ne furent point 
immédiates. Mais il importe, pour n'en être point surpris, de 
mentionner ce qui se passa lorsque l'on ne put garder de doutes 
sur l'état du roi et à quelles causes sa folie fut attribuée. 

Les princes et les seigneurs qui vivaient à la Cour ne durent 
pas être extrêmement étonnés de le voir en cet état. Depuis plu- 
sieurs semaines, il était abattu et presque malade. Il y avait autre 
chose encore. A la conférence d'Amiens, réunie pour traiter de 
la paix entre la France et l'Angleterre, en cette même année 1392, 
Charles avait déjà été pris de fièvre et de « chaude maladie (2) » . 
11 avait fallu le mettre dans une litière et l'emmener à Beauvais, 
puis à Gisors : il n'était rentré qu'à l'Ascension à Paris, à l'hôtel 
Saint-Pol où l'attendaient la reine et Valentine. Peut-être même, 
les symptômes de sa folie remontaient-ils à plusieurs années au- 
paravant. En 1389, lors de son séjour à Avignon, il avait fait 
exécuter son image en cire, de grandeur naturelle et cette repré- 
sentation de sa personne avait été placée en ex-voto devant le 
toinheaii du bienheureux Pierre de Luxembourg. Il espérait, 

(1) Froissaut dit que personne ne fut tué. Les Grandes Chroniques et Je Ueli- 
gieux de Saint-Denis indiquent quatre ou cinq morts. 

(2) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxix. 



164 VALENTINE DE MILAN 

pense- t-on, obtenir ainsi sa guérison de la maladie dont il se 
sentait atteint (1). 

Mais on était à peu près parvenu à dissimuler, surtout en 
dehors de la Cour, ce qu'il y avait de menaçant dans l'état du 
roi. Aussi, dès que Charles eut été ramené au Mans, les bruits 
les plus étranges se répandirent dans l'armée. Beaucoup disaient 
avec l'air d'en savoir très long, que « on avait le roy, au matin 
avant qu'il issit hors du Mans, empoisonné et ensorcelé pour 
détruire et honnir le royaume de France (2) » . Les princes s'in- 
quiétèrent de ces rumeurs. Ils procédèrent à une sorte d'en- 
quête. 

Les médecins chargés de veiller sur la santé de Charles 
furent appelés par eux et interrogés par le duc de Bourgogne. 
Ils répondirent qu'ils savaient bien que depuis longtemps, cette 
« faiblesse de chef » travaillait le roi et qu'il devait fatalement 
un jour advenir ce qui était arrivé. On ne pouvait s'étonner de 
cette réponse après l'alerte d'Amiens. Mais le duc ne s'en tint 
point là. « Dites-nous maintenant, continua-t-il, si ce matin, 
avant qu'il montât à cheval, vous avez assisté à son dîner. ^ 
Ils répondirent qu'ils y avaient assisté. — « Et comment a-t-il 
bu et mangé? » — « Si peu, vraiment, que ce n'était presque 
rien : il ne faisait que penser et songer. » — " Et qui est-ce 
qui, après le dîner, lui a donné à boire? « — « Nous ne savons, 
car, aussitôt la table ôtée, nous nous en allâmes pour nous pré- 
parer et monter à cheval. Mais vous pourrez être renseigné par 
les bouteillers ou par les chambellans. » 

Les médecins congédiés, le premier échanson est appelé. On 
le nommait Robert de Tenques et il était de Picardie. Tout 
comme les médecins, il paraît éprouver quelque inquiétude de 
cette enquête à propos d'un si grave événement. Il désire vive- 
ment n'y être point compromis et s'empresse de désigner mes- 

(1) Vallet de ViRiviLLE, Magasin de librairie, t. VII. — Archives de l'art fran- 
çais, 1858, p. 342. — Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales : 2435 (dossier 
54723, pièce 14). 

(2) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxix. 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES 165 

sire Hélion de Lignac, comme ayant en dernier lieu donné à 
boire au roi. On fait donc venir messire Hélion et on lui 
demande où il a pris le vin dont le roi a bu dans sa chambre, 
avant de monter à cheval, u Messeigneurs, répond-il, voici 
Robert de Tenques qui l'apporta et en fît l'essai, comme je l'ai 
fait aussi en la présence du roi. » Ramené un peu malgré lui en 
scène, le pauvre Robert de Tenques confirme la déclaration du 
sire de Lignac. Mais il s'empresse d'ajouter : « En tout cela, il 
ne peut y avoir ni doute, ni soupçon; car il y a encore du même 
vin dans les bouteilles du roi. Eh bien, nous en boirons, nous en 
ferons très volontiers l'essai devant vous! " L'écuyer picard 
s'alarmait à tort. Les princes savaient bien que cette enquête ne 
pouvait aboutir. « Nous nous débattons et travaillons pour 
rien » , conclut le duc de Rerry. Et il ajouta ces paroles si sou- 
vent citées : " Le roi n'est empoisonné, ni ensorcelé, fors de 
mauvais conseils. « Les mauvais conseillers du roi, c'était évi- 
demment, pour le duc de Berry, ceux qui les avaient, lui et son 
frère, écartés du gouvernement, Clisson, Le Mercier, Le Bègue 
de Vilaines, Montagu. La folie de Charles allait livrer le 
royaume aux ducs de Bourgogne et de Berry et leur livrer 
d'abord, presque sans défense, les conseillers du roi. 

Mais si les princes ne croyaient ni au poison, ni à l'ensorcel- 
lement, s'ils connaissaient les causes très naturelles de l'état de 
leur neveu — la vie de fatigue, de plaisirs et de débauches qu'il 
menait depuis sa jeunesse, — il n'en était pas de même dans le 
peuple. L'expédition de Bretagne abandonnée, l'armée revenant 
en arrière, les oncles de Charles résolurent de le conduire au 
château de Creil, sur l'Oise, dans une région qui avait la répu- 
tation d'être très saine et où il devait respirer un air très pur. 
On ne voulut pas d'abord faire connaître au pays toute la vérité 
sur sa maladie. Il fallait expliquer cependant pourquoi la guerre 
était finie avant d'avoir commencé, pourquoi le roi, naguère si 
ardent à marcher sur la Bretagne, revenait maintenant aux envi- 
rons de Paris. On envoya donc aux villes importantes des mes- 
sagers, avec la mission de faire savoir que le roi « n'était pas 



166 VALENTINE DE MILAN 

bien disposé » et que ceux qui avaient la garde de ces villes, 
devaient veiller à leur sûreté avec plus de soin que jamais. 
Comme bien on pense, les populations, inquiètes de ces nou- 
velles, informées d'une portion de la vérité, ne tardèrent pas à 
en connaître le reste. Tout le monde sut bientôt que le roi était 
tombé " en frénésie » (1), et, comme les raisons naturelles et 
vraies des événements sont celles qu'acceptent le moins facile- 
ment les imaginations populaires, les bruits de trahison, d'em- 
poisonnement et d'envoûtement se répandirent par toute la 
France. 

A la Cour même, beaucoup en vinrent à partager les soup- 
çons du peuple. Et il arriva ceci : suivant que les gens rai- 
sonnables ou les gens superstitieux l'emportaient, l'infortuné 
Charles VI fut traité par les médecins ou par des sorciers. Quand 
il paraissait démontré que les premiers n'arrivaient pas à le 
guérir, on le mettait aux mains des seconds, sauf à le rendre 
aux médecins quand, à leur tour, les sorciers n'avaient pas 
réussi, — et à le conduire en pèlerinage quand tout avait échoué. 

A Creil, on appela d'abord un médecin, maître Guillaume de 
Harselly. Il n'était point attaché à la Cour, mais demeurait et 
pratiquait à Laon. Guillaume était fort aimé du sire de Coucy, 
sur les terres duquel il était né. En apprenant la maladie de 
Charles, il avait dit : « Cette maladie est venue au roi de 
coulpe : il tient trop de la « muisteur (2) >i de sa mère. « Parole 
assez énigmatique, mais qui, cependant, lorsqu'elle fut rap- 
portée aux princes du sang par le sire de Coucy, les décida à 
faire venir auprès du roi un personnage qui parlait avec tant 
d'assurance. Il est probable d'ailleurs que les médecins ordi- 
naires de la Cour se montraient fort découragés en présence 
d'une maladie de guérison aussi incertaine que la folie. Guil- 
laume s'installa donc à Creil et eut la haute main sur tout ce 
qui touchait à la santé royale. Bientôt on se réjouit de cette dé- 



(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxix. 

(2) Moiteur, faiblesse (?). 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES 167 

cision. Sa science faisait merveille. Le roi allait beaucoup 
mieux : son intelligence redevenait lucide, il retrouvait la mé- 
moire. La reine et le petit dauphin vinrent à Creil. Tout à coup, 
l'habile médecin demanda à retourner en sa ville de Laon. La 
reine et les princes voulaient le retenir. Il refusa, alléguant qu'il 
était un vieil homme, faible et impotent, incapable de supporter 
la vie de la Cour. Ne prévoyait-il pas aussi que son succès 
n'était que momentané et que son œuvre était fragile? Peut-être. 
Quoi qu'il en soit, il fallut le laisser partir. On fut reconnaissant 
et libéral à son égard : il reçut mille couronnes d'or. En par- 
tant, il conseilla aux parents du roi de ne lui causer ni cour- 
roux, ni mélancolie, car il n'était pas encore « bien ferme de 
tous ses esprits... Encore a-t-il et aura toute celle saison le chef 
foible et tendre (1) ». Et il ajoutait : « Déduits, oubliances et 
déports par raison lui sont plus profitables que autre chose. » 
Plaisirs et divertissements, ce régime était facile à faire accepter 
au roi. On suivit les conseils de maître Guillaume, on les suivit 
trop bien. Plus que jamais, quand on revint à Paris, les fêtes 
se succédèrent à l'hôtel Saint-Pol. « A la fois, nous dit Frois- 
sart, le roi allait esbattre à l'hostel du Louvre, quand il lui plai- 
sait, mais le plus il se tenait à Saint-Pol ; et toutes les nuits qui 
sont longues en yver, il y avait audit hostel de Saint-Pol danses 
et caroles et aussi moult d'esbattemens devant le roy et la royne 
et la duchesse de Berry et la duchesse d'Orléans et les dames et 
passaient ainsi le temps et les longues nuits d'yver (2). » Le 
duc d'Orléans, éloigné par ses oncles du gouvernement, sous le 
prétexte qu'il était trop jeune, se consolait aisément alors — il 
n'en sera pas de même un peu plus tard — du rôle effacé au- 
quel il était réduit. Il s'en consolait en dansant. Valentine, on 
vient de le voir, prenait part à ces fêtes, quand ses grossesses 
successives le lui permettaient. Mais ce fut d'une autre manière 
et par des soins différents, nous le verrons, qu'elle s'efforça de 



(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxx. 

(2) Ibid., liv. IV, chap. xxxi. 



168 VALENTINE DE MILAN 

guérir le roi et qu'elle parvint du moins à diminuer les souf- 
frances cl les tristesses de sa maladie. 

Car bientôt il fallut reconnaître que la guérison de Charles 
n'était pas définitive. La folie le reprit en 1393. Guillaume de 
Harselly, très âgé quand il était venu traiter le roi, fatigué peut- 
être par la vie nouvelle qu'il avait été obligé de mener à la 
Cour, s'était laissé mourir. On pensa qu'un sorcier exercerait 
peut-être sur la santé royale une action moins passagère. Des 
seigneurs de la Cour firent donc venir de Guyenne un prétendu 
magicien, appelé Arnaud Guillaume qui, bien qu'il fût de mau- 
vaise mine, fort ignorant et d'un extérieur presque sauvage, était 
très réputé dans sa province. Séduits par son audacieux verbiage, 
beaucoup de gens dévoués au roi conçurent de l'arrivée de ce 
personnage les plus vives espérances. Il ne négligeait rien, pas 
même les jeûnes et les macérations, pour leur donner confiance. 
Il était muni d'un certain livre qui lui conférait, disait-il, un 
pouvoir absolu sur le monde et sur tous les êtres qui l'habitent. 
Le Religieux de Saint-Denis, avec le scepticisme qu'il professe 
parfois au sujet de la magie et des magiciens, donne ces détails 
sur ce guérisseur fantaisiste : « Il prétendait, à l'aide de son 
livre, avoir une parfaite connnaissance des planètes. S'il y en 
avait une dont l'influence néfaste dût causer cette année une 
grande mortalité, il assurait qu'il en ferait paraître une autre, 
ignorée des astrologues, dont l'influence contraire neutraliserait, 
au moins en partie, les mauvais effets de la première. 11 débitait 
mille autres contes ridicules et qui ne valent pas la peine d'être 
rapportés, sur l'efficacité de ce livre qu'il appelait « Smagorad " 
et dont l'original avait été, suivant lui, envoyé par Dieu même 
à notre premier père (1). « Quant à l'état du roi, le magicien 
déclarait sans hésitation que l'on avait ensorcelé Charles et que 
les auteurs de ce maléfice travaillaient de toutes leurs forces à 
empêcher l'effet de ses propres tentatives pour rétablir la santé 
du malheureux monarque. Nous verrons plus tard quelles consé- 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XIV, chap. xi. 



LA FOLIE DU ROL — LE BAL DES SAUVAGES 169 

quences eurent ces paroles et d'autres semblables sur la destinée 
de Valentine. 

Après un semblant d'amélioration, la maladie du roi reparut, 
aussi terrible qu'auparavant. Il en devait être ainsi jusqu'à la 
mort de Charles. Le sorcier fut puni pour ne l'avoir pas guéri, 
dit Jouvenel des Ursins (I); cependant, le Religieux ne parle pas 
de cette prétendue punition. Mais la croyance que le roi avait 
été ensorcelé était si générale que ceux-là même qui le pen- 
saient revenu à la santé par la seule puissance et miséricorde 
de Dieu, adressaient des prières au ciel afin que les auteurs du 
maléfice dirigé contre la personne royale fussent connus et 
châtiés (2). 

Les médecins, eux aussi, du reste, n'étaient pas à l'abri du 
soupçon de se livrer à quelque sorcellerie. Quand le roi retomba 
malade après l'intervention d'Arnaud Guillaume, ils furent con- 
sultés. Mais, un peu plus tard, voyant qu'ils n'arrivaient à rien, 
on les expulsa de la Cour. Parmi eux figurait maître Renaud 
Fréron contre qui le roi conçut tant d'animadversion qu'il le fit 
éloigner de Paris. Or, à peine Fréron était-il arrivé à Cambrai, 
où il avait le dessein de se retirer, que le roi fut repris d'un 
accès de folie. Cette coïncidence parut suspecte à beaucoup de 
gens et le médecin fut l'objet des plus fâcheux soupçons (3). 

Une dangereuse atmosphère de suspicion enveloppait, péné- 
trait et affolait la France entière. 

(1) Joi'iK\Ki,, Histoire de Charles UI, année 1393. 

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XIV, chap. vu. 

(3) La Chronique des quatre premiers Valois parle d'un médecin qui pro- 
cura à Charles VI un soulagement temporaire : « En cel an (1393), le duc de 
Bourbon retourna d'Ytalie, du roy Louis, filz de Monseigneur d'Angou, lequel 
luy aida en sa guerre. Et en retournant, il amena de Lyon sur le Rhône, ung 
fisicien ou médecin très excellent, lequel médicina le roy et lui fit purgacion par 
la teste. Par quoi, il assouaga. Dont tout son peuple ouït merveilleusement 
grant joye. « Il est probable que l'amélioration momentanée dont il s'agit se 
serait produite même sans l'intervention du médecin et de sa « purgacion par 
la teste ^ . 



170 VALENTINE DE MILAN 






Valentiue assista-t-elle au fameux « bal des Sauvages » qui se 
termina, comme on le sait, de façon si tragique? D'après Frois- 
sart et le religieux de Saint-Denis, elle y était ainsi que les 
duchesses de Bourgogne et de Berry (1). Tout au contraire, 
cette sorte de note don j'ai déjà parlé, qui résume les événe- 
ments des premières années du règne de Charles VI, écrite par 
un contemporain de ces événements, indique qu'elle n'y fut point 
présente (2) : u L'an 1392 (1393), mardi, vingt-huitième jour 
de janvier (3), le roy à Saint-Pol et furent ce jour les nopces de 
Madame de Hainceville où estoient la royne, Berry, Bourgoigne, 
Orléans, Bourbon, Madame de Berry, Madame de Bourgogne, et 
plusieurs grans seigneurs et dames... ') Il est évident que, pour 
le rédacteur anonyme de cette note, la duchesse d'Orléans n'était 
pas au bal : sans cela, il l'aurait nommée. Si elle n'y vint point, 
quel fut le motif de son absence? On l'ignore tout à fait. Quant 
à Louis, il y assista malheureusement : sa venue y fut la cause 
d'une véritable catastrophe qui plus tard — et même sans doute 
dès après l'événement — fut d'une manière odieuse exploitée 
contre lui. 

Le roi et les jeunes seigneurs dont il était entouré avaient cru 
trouver dans le mariage de l'une des dames de la reine, au mois 
de janvier 1393, un excellent motif de se divertir. Une circons- 
tance particulière devait même donner à ce divertissement un 
caractère de gaieté plus vive, de folie sans contrainte. La 
" cliambellane « , comme la qualifient les comptes de l'Hôtel 
royal, déjà deux fois veuve, se remariait pour la troisième fois. 
Or, les épousailles des veuves ont toujours été, si loin que l'on 

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. xxxii. — Chronique du Religieux de 
Saint-Denis, liv. XIII, chap. xvi. 

(2) Bibl. nat. Mss. lat. 14669 : 101 v\ 

(3) Rappelons qu'en ce temps, l'année commençait à Pâques : le mois de 
janvier 1392 était donc notre mois de janvier 1393. 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES ITl 

remonte dans l'histoire du mariage, l'occasion d'une joie extraor- 
dinaire pour le public et des plus fâcheuses plaisanteries pour les 
mariés. On résolut de ne point déroger à l'usage, c'est-à-dire de 
se réjouir follement, car on ne pouvait guère, dans la circons- 
tance, s'attaquer aux mariés eux-mêmes. 

La noble dame qui avait trouvé un gentilhomme disposé à 
devenir son troisième époux était en effet l'amie bien chère de 
la reine Isabeau. Allemande comme la reine, Catherine de Fas- 
tavarin était probablement venue à Paris avec elle. Ayant les 
mêmes souvenirs d'enfance, ou tout au moins des souvenirs 
analogues, toutes deux s'entretenaient en allemand du pays où 
elles avaient passé leurs premières années. On conçoit de quelle 
faveur particulière Catherine devait, dans ces conditions, jouir 
auprès d'isabeau. Les comptes de l'argenterie, c'est-à-dire des 
finances, en même temps qu'ils la nomment « Catherine l'Alle- 
mande " lui donnent volontiers la qualification de « compagne 
de la reine " . On remarque dans les mêmes comptes, que cer- 
tains objets sont partagés entre Isabeau et elle seule : ainsi, 
quatorze douzaines de souliers découpés (I). En 1388, Cathe- 
rine avait épousé un sire de Campremy, chevalier : le roi l'avait 
richement dotée et la reine lui avait fait présent d'un superbe 
trousseau. Devenue promptement veuve, Catherine s'était rema- 
riée avec le sire de Hainceville ou de Hesseville (2). Mais une 
sorte de fatalité la poursuivait ou plutôt poursuivait les époux 
qu'elle avait choisis. En 1393, elle était encore veuve. Le 
Religieux de Saint-Denis dit même qu'elle l'était pour la troi- 
sième fois (3) et la « Chronographie « semble confirmer cette as- 
sertion en nommant le mari qu'elle venait de perdre Robinet de 
Beauchien (4) . Quoi qu'il en soit, Charles Vï ne voulut pas la lais- 



(1) Archives nationales KK. 18 : 182 v**. — Marcel Thibault, Isabeau de 
Bavière, p. 90. 

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. ii. — M. Thibai'lt, 
ouvr. cîY., p. 113. 

(3) Chronique, liv. XIII, chap. xvi. 

{^) Chronographia regum francorum, t. III, p. 107. 



172 VALENTINE DE MILAN 

ser dans cette situation de veuve qu'elle semblait n'aimer point 
conserver trop longtemps. Il lui trouva un nouveau mari, un 
riche seigneur d'Allemagne, dit le Religieux, un seigneur du 
Vermandois, dit Froissart (I). 

On décida donc d'entourer les solennités du mariage d'un 
éclat extraordinaire. Ce fut au propre logis du roi, à l'hôtel 
Saint-Pol que le bal dut avoir lieu. Les invitations furent faites 
au nom du roi lui-même. Le duc et la duchesse d'Orléans 
avaient donné à la mariée un riche présent de vaisselle d'argent 
doré (2). La fête, qui eut lieu le 28 janvier, le mardi avant la 
Chandeleur, fut merveilleuse. Jusqu'au milieu de la nuit, on 
exécuta les danses les plus vives et les plus entraînantes. Des 
mascarades de toute sorte mêlaient au plaisir une certaine appa- 
rence de mystère... Comme on était au paroxysme de la joie, il 
se produisit une catastrophe. 

Le roi et quelques-uns des jeunes seigneurs qui vivaient le 
plus familièrement avec lui avaient organisé une mascarade 
dont ils attendaient un succès tout particulier. Il s'agissait de 
représenter des sauvages qui, naturellement, en leur qualité de 
sauvages, devaient jouir de la plus grande liberté et ne se pas 
refuser quelque licence. Le jeune Hugonin de Guisay avait réglé 
cette partie de la fête. Sur ses indications, six vêtements de toile 
avaient été confectionnés, soigneusement ajustés au corps de 
ceux à qui il les destinait, — quelque chose comme nos maillots 
d'aujourd'hui. Sur ces vêtements, à l'aide de poix, on colla des 
étoupes. Le soir du bal venu, le roi revêtit un de ces costumes; 
le comte de Joigny, Charles de Poitiers, le fils du sire de Nan- 
touillet, le bâtard de Foix et Guisay lui-même revêtirent les 
autres. Quand ils furent tous entrés dans ces sortes de sacs, ils 
les firent coudre sur eux. Ils étaient, dit Froissart « chargés de 
poil, du chef jusqu'à la plante des pieds, " — ce qui, on le sait, 
a été de tous temps, avec des plumes sur la tête, la caractéris- 



(1) Chroniques, liv. IV, chap. xxxii. 

(2) Inventaire des archives de Joursanvault, p. 121 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES 173 

tique des sauvages les plus authentiques. Masqués, attachés les 
uns aux autres, ils se précipitèrent dans la salle où se donnait 
le bal, excitant, comme de juste, la plus vive curiosité. Ils cou- 
raient de tous côtés, poussant des cris affreux et imitant les hur- 
lements des loups. Le Religieux de Saint-Denis, peu favorable 
naturellement aux réjouissances de cette espèce, ajoute que leurs 
gestes et leurs mouvements étaient d'une fâcheuse inconvenance 
et qu'ils « dansèrent la Sarrazine avec une frénésie vraiment 
diabolique " . " L'ennemi du genre humain, assure le Religieux, 
pouvait seul les pousser à des excès de cette sorte. « 

Mais tout à coup, hélas! le spectacle changea et, de joyeux, 
devint terrible, effroyable... 

Le roi et ses compagnons avaient bien prévu le danger pos- 
sible d'un incendie. Avant d'entrer au bal, Charles avait fait 
venir un huissier d'armes qui se tenait à la porte de la chambre 
où il venait de se déguiser avec ses amis : « Va-t'en à la salle 
où sont les dames, lui avait-il dit, et commande, de par mon 
ordre, que tous les porteurs de torches se retirent à part et que 
nul d'entre eux n'approche de six hommmes sauvages qui vont 
venir ! « L'huissier fit ce qui lui était ordonné, les porteurs de 
torches se placèrent en ligne contre les murs et il ne demeura 
au milieu de la salle que les dames, damoiselles, chevaliers et 
écuyers qui dansaient. 

Par malheur, le duc d'Orléans arriva en ce moment, mais ne 
sachant rien, ni de la défense du roi, ni de la venue des sau- 
vages. Ceux-ci se livraient à leurs folies et captivaient tellement 
l'attention que personne n'eut l'idée d'avertir le duc de la 
défense royale. Le jeune prince qui s'était mis à danser lui- 
même, intrigué de cette mascarade, curieux de savoir qui étaient 
ces gens déguisés, approcha imprudemment de l'un d'eux la 
torche que tenait un valet. Mouvement irraisonné qui eut 
d'épouvantables conséquences! Les poils s'enflammèrent, la poix 
devint brûlante, et Ton vit en un clin d'œil flamber les vêtements 
et les corps des malheureux sauvages. Ils ne pouvaient arracher 
ces vêtements puisqu'ils les avaient fait coudre sur leurs corps. 



174 VALENTINE DE MILAN 

Ils ne pouvaient même d'abord se séparer puisqu'ils s'étaient 
fait attacher ensemble. Aux cris de joie avaient succédé les cris 
de douleur, une fuite éperdue à travers le bal, un désordre et 
une épouvante inouïs. Les infortunés compagnons du roi s'effor- 
çaient de séparer leurs maillots de leurs corps et ne faisaient 
que se brûler et se calciner les mains. Tout d'abord, personne 
n'avait osé les approcher. Après un instant, le sang-froid revenu 
à quelques-uns des assistants, ils essayèrent d'arracher les vête- 
ments embrasés. Ils n'arrivèrent, eux aussi, qu'à se brûler hor- 
riblement. La poix liquéfiée ruisselait sur les corps des victimes 
et pénétrait dans leurs chairs saignantes. Cette scène dura, dit- 
on, une demi-heure. Parfois les flammes s'élevaient jusqu'au 
plafond. Un manuscrit de Froissart conservé à la Bibliothèque 
nationale nous a gardé, dans une miniature, le souvenir impres- 
sionnant que laissa aux contemporains cet effroyable événement. 
Mais le roi? Par un hasard vraiment merveilleux, il avait 
échappé à la mort. Un peu après son arrivée à la fête, il avait 
rompu les liens qui l'attachaient à ses compagnons et, se sépa- 
rant d'eux, il était allé vers un groupe de dames pour leur 
faire admirer son déguisement. Il passa devant la reine et vint à 
la duchesse de Berry qui était sa tante — puisqu'elle avait 
épousé son oncle, — mais une tante jeune et gracieuse à l'égal 
d'une cousine. Voyant ce seigneur masqué, devinant peut-être 
que c'était le roi, la duchesse voulut savoir qui réellement s'ap- 
prochait ainsi d'elle et l'arrêta en lui demandant son nom. Il 
refusa de se faire connaître. « Alors, s'écria la jeune femme, 
vous ne m'échapperez pas jusqu'à ce que je sache ce nom! « Et 
elle le retint... Ce fut à ce moment que se produisit la catas- 
trophe. Le roi était en grand péril, puisqu'il était couvert de 
poix et d'étoupes. Qu'une flammèche volât de son côté et il 
était perdu. La duchesse de Berry fit preuve en cet instant d'un 
merveilleux sang-froid. Elle le couvrit de la jupe très ample 
qu'elle portait. Le roi à la vue de ce qui se passait, refusait de 
se laisser préserver et voulait s'échapper, peut-être pour aider 
ceux qui s'efforçaient de secourir ses compagnons. La duchesse 



LA FOLIE DU ROI, — LE BAL DES SAUVAGES 175 

le retint encore. « Où voulez-vous aller, lui dit-elle. Vous voyez 
que vos compagnons brûlent... Qui étes-vous? Il est temps que 
vous vous nommiez! — Je suis le roi... — Ah, monseigneur, 
allez vous montrer à la reine, car elle doit être terriblement 
inquiète de vous ! « Il sortit de la salle, on lui enleva son dégui- 
sement et on lui remit ses vêtements. 

Un autre seulement des six avait été sauvé avec lui, le jeune 
Nantouillet. Quand le feu prit à son costume, il eut l'heureuse 
fortune de se souvenir que la bouteillerie était proche et qu'il y 
avait Icà une cuve pleine d'eau où l'on rinçait les tasses et les 
hanaps. Il y courut et se jeta dans cette cuve. Il avait été griève- 
ment brûlé et souffrit longtemps, mais il guérit enfin. 

La reine Isabeau, comme l'avait dit la duchesse de Berry, 
était fort en peine du sort de son mari. Elle savait qu'il était 
l'un des sauvages. Quand elle vit le feu dévorer ceux-ci, elle 
pensa qu'il était mort et, n'ayant jamais été héroïque, elle s'en- 
fuit avec ses dames dans une pièce éloignée, où elle tomba à 
terre, à demi morte de frayeur et d'émotion. Isabeau, à cette 
époque, aimait encore le roi; puis, la mort de Charles, c'était 
pour elle la perte de la couronne. Elle s'évanouit. Revenue à 
elle, on ne put d'abord lui dire si le roi avait échappé au péril, 
car la confusion était effroyable. La duchesse de Berry la tira 
enfin de son épouvante. « Vous allez voir le roi, lui dit-elle, je 
viens de lui parler ! » Charles parut bientôt. La reine semblait 
près de se pâmer encore. On la porta dans sa chambre où la 
présence de son mari finit par la réconforter tout à fait. 

Mais, sauf Charles et celui qui avait eu la présence d'esprit de 
se jeter dans l'eau, tous les « hommes sauvages » étaient morts 
ou mourants. Le comte de Joigny expira, selon le Religieux de 
Saint-Denis, au milieu même de la terrible scène; suivant Frois- 
sart, à son hôtel où l'on avait pu le porter. Le bâtard de Foix 
qui, tout en brûlant, criait : « Sauvez le roi! " et Aimery de 
Poitiers moururent au bout de deux jours. Henry de Guisay 
s'éteignit le troisième jour, comme les autres, dans d'horribles 
douleurs. Froissart dit cependant que deux des victimes suc- 



176 VALEMTINE DE MILAJV 

combèrent dans la salle même de la fête. Il ajoute que, vers 
minuit, il y régnait une odeur affreuse, une abominable « pes- 
tilence " . Les défunts étaient des jeunes gens qui donnaient 
paraît-il, de belles espérances — pour le temps où leur fougue 
de plaisir serait un peu apaisée, — sauf Henry de Guisay, 
homme cruel qui traitait « comme des chiens " ses serviteurs 
et les gens du peuple, et dont la mort ne fut aucunement 
regrettée. 

Le duc d'Orléans n'hésita pas à prendre la responsabilité du 
malheur qu'il avait causé. « Que nul ne soit inculpé de cette 
aventure! s'écria-t-il, car ce qui est arrivé, c'est par moi et j'en 
suis le seul auteur... " Et il demanda pardon au roi qui, malgré 
le grand chagrin que lui causait la perte de ses amis, lui accorda 
ce qu'il sollicitait. 

Le peuple de Paris n'était, depuis longtemps, guère satisfait de 
la façon dont il était gouverné et il attribuait volontiers la res- 
ponsabilité des maux dont il souffrait aux oncles du roi. Il mon- 
tra en cette occasion ses sentiments. Le bruit de la mort de 
Charles VI s'étant répandu dans le voisinage de l'hôtel Saint-Pol 
dès que la catastrophe se fut produite, une foule de gens accou- 
rurent. On leur dit que le roi n'était ni mort, ni blessé. Ils ne 
voulurent point le croire et, de force, se firent ouvrir les portes, 
menaçant, s'il était arrivé malheur à Charles, de venger sa mort 
sur les princes et les seigneurs de la Cour. Pour apaiser leur co- 
lère, pour les empêcher de se livrer à des excès, il fallut que le 
roi se montrât. 

Le duc de Berry ne se faisait pas d'illusions à cet égard. Il 
n'avait pas été témoin de la catastrophe, ayant quitté le Palais 
avec le duc de Bourgogne, au moment où l'on se préparait à 
danser. Lorsque, le lendemain matin, les deux frères vinrent 
voir le roi : « Le royaume de France, lui dit Berry, a été par 
cette aventure en grand péril d'être perdu : car les gens du po- 
pulaire ne cachent pas que si le malheur fût tombé sur vous, ils 
nous eussent tous occis. » Le duc s'exagérait peut-être les dan- 
gers que sa mort aurait fait courir à la France. Sa vie était 



LA FOLIE DU ROI. — LE BAL DES SAUVAGES 177 

moins précieuse au royaume qu'il ne le pensait. Mais il est cer- 
tain que le peuple de Paris ne cachait pas son mécontentement 
de tout ce qui se passait. On disait que Dieu venait de donner 
un avertissement au roi, que celui-ci faisait des choses indignes 
d'un roi de France, qu'il lui fallait abandonner maintenant sa 
vie déréglée et les habitudes de jeune homme où ses oncles, 
pour gouverner à sa place, se plaisaient à le maintenir. 

Inquiets de cet état d'esprit, les princes voulurent apaiser au 
plus tôt l'émotion populaire et calmer une effervescence qui 
pouvait se propager rapidement dans la ville entière. On résolut 
d'organiser aussitôt une grande cérémonie religieuse, un pèleri- 
nage à Notre-Dame où l'on remercierait le Ciel d'avoir préservé 
les jours du roi. La chose se fît promptement. Vers neuf heures 
Charles sortit à cheval de l'hôtel Saint-Pol ; une foule de sei- 
gneurs le suivaient. On parcourut une partie de la ville pour 
que le peuple vît bien le roi et sût, à n'en pas douter, qu'il ne 
lui était personnellement rien arrivé de fâcheux. Les ducs d'Or- 
léans, de Berry et de Bourgogne marchèrent les pieds nus, s'il 
faut en croire la « Chronique » du Religieux de Saint-Denis. A 
Notre-Dame une messe fut dite, après quoi l'on revint à Saint- 
Pol où l'on déjeuna. 

Ce fut alors que, pour expier son imprudence, Louis fît cons- 
truire aux Célestins de Paris une chapelle que l'on appela de 
son nom « chapelle d'Orléans » . Il décida qu'il y serait inhumé 
et Valentine prit la même résolution (1). 

Il avait été assurément heureux pour le roi de n'être pas 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 174 : u Acte par lequel les Prieur et Cou- 
vent des Célestins de Paris reconnaissent avoir reçu de l'abbé et couvent de 
Sainte-Geneviève de Paris, l'acte de transport et d'amortissement fait au profit 
du duc d'Orléans, d'une place qu'ils lui ont vendue, joignant l'église des Céles- 
tins, pour y construire une belle et notable chapelle et un cimetière. Sous leurs 
sceaux, le 18 novembre 1395 ». — Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 216 : Louis 
d'Orléans fait payer à l'abbé et couvent de Sainte-Geneviève, de Paris, deux 
cents francs d'or, pour la place sur laquelle il a fait construire une chapelle et 
un cimetière, place qui leur appartenait. — V. aussi Bibl. nat. Mss. f., 26026 : 
1912 et pièces originales 2152 : 161. 

J2 



178 VALKNTINE DE MILAM 

brûlé et l'on conçoit qu'il ait remercié Dieu de l'avoir tiré de 
cette aventure. Mais les bonnes gens de Paris qui s'émotion- 
naient tant à la fausse nouvelle de sa mort, qui tinrent à le voir 
de près pour être bien assurés qu'il vivait, qui, avec lui, remer- 
cièrent le ciel de l'avoir préservé, avaient-ils aussi raison qu'ils le 
pensaient d'en agir ainsi? Peut-être bien des malheurs eussent 
été épargnés à la France si Charles VI avait eu, ce soir-là, le 
même sort que ses amis ! 



CHAPITRE X 

NAISSANCE DE CHARLES d'oRLÉANS. UN MEURTRE 

UN ENLÈVEMENT 



Erreur presque <|[cnérale au sujet de la date de la naissance de Charles d'Oi^ 
léans : il est né en 1394 et non pas en 1391; preuves. — Le père de 
Valentine devient duc de Milan. — Un meurtre à l'hôtel Saint-Pol : les 
chiens du duc d'Orléans; un coup de couteau trop bien lancé. — L'enlève- 
ment de Claire des Essars; la poursuite; le bâtard de Vendeuil et Pierre 
Cheval; délivrance de Claire. 



Le 24 novembre 1394, naquit à Thôtel Saint-Pol le qua- 
trième enfant de Louis et de Valentine. J'ai dit qu'on l'avait sou- 
vent confondu avec celui de ses frères qui était venu au monde 
trois années auparavant, en 1391. Ce fut le religieux de Saiiït- 
Denis qui, le premier, commit cette erreur : elle a été depuis 
pieusement reproduite par un grand nombre d'historiens. « Le 
26 mai (1391), écrit le Religieux, Madame Valentine, femme de 
Monseigneur le duc de Touraine, mit au monde dans l'hôtel 
royal de Saint-Pol, à Paris, un fils qui fut baptisé deux jours 
après, avec beaucoup de solennité. Il fut tenu sur les fonts par 
Monseigneur le duc de Rourbon et nommé Charles (1). » 

C'est dans ces derniers mots qu'est l'erreur. L'enfant de 1391 
fut, comme je l'ai dit, nommé Louis : il devait mourir en sep- 
tembre 1395. L'enfant de 1394 est Charles, le futur duc d'Or- 
léans, le gracieux poète du quinzième siècle. 

On peut dire que le Religieux lui-même, sans s'apercevoir de 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Dems, liv. XII, chap. i^. 



180 VALEIVTINE DE MILAN 

son erreur, Fa en quelque sorte corrigée. Dans son récit des 
faits de l'année 1394, il écrit : « Vers le milieu de novembre, 
Madame la duchesse d'Orléans accoucha, en l'hôtel royal de 
Saint-Pol, d'un fils que le roi de France, Charles, tint sur les 
fonts de baptême et auquel il donna son nom (1). " Si l'enfant 
de 1394 fut appelé Charles, il est bien certain que celui de 
1391, qui vivait encore, ne portait pas ce prénom. Il n'était pas 
plus qu'aujourd'hui dans les habitudes, on le conçoit de reste, 
d'appeler deux frères du même nom. 

Jouvenel des Ursins est très précis sur le point en question . 
Il dit, en énumérant les faits de 1394 : « En ladite année, la 
duchesse d'Orléans eut un fils nommé Charles, et à le baptiser, 
y eut grande solennité. " 

L'enfant né en 1391 s'appelait Louis. Il portait, comme il 
était d'usage, le nom de son parrain, le duc Louis de Bourbon, 
son grand-oncle. 

Faut-il en donner encore une preuve décisive? Voici une pièce 
dans laquelle, en 1391, Valentine désigne sous le nom de Louis 
l'enfant né cette année même, — le seul qu'elle eût en ce 
moment : « Nous, Valentine, duchesse de Touraine» comtesse 
de Valois et de Beaumont, certifions avoir eu de Jehan Poulain, 
valet de chambre de Monseigneur et garde de ses finances, la 
vaisselle d'argent dont la déclaration s'ensuit, laquelle vaisselle 
nous avons par ledit Jehan fait bailler et délivrer à notre très 
chère et bien amée la dame de Maucouvent, pour le fait de Loys 
notre très cher et très amé fils... » Jeanne d'Hierville, dame de 
Maucouvent, était là gouvernante à qui l'enfant avait été confié. 
Suit, dans cette décharge donnée à Jean Poulain, l'énumération 
de la vaisselle en question : deux grands pots d'argent blanc, de la 
vaisselle de Paris (2) , a signés à nos armes » , cinq tasses d'argent, 
des écuelles d'argent, une aiguière d'argent verrée « en façon de 
chaufferette (3) » . La pièce est datée du 6 novembre 1391. 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XV, chap. xiii, 

(2) La vaisselle que la ville de Paris avait donnée à Valentine en 1389. 

(3) Bibl. nat. Mss.fr. Pièces originales, 2152 : 134. 



NAISSANCE DE CHARLES D'ORLEANS 181 

A la fin de 1391, l'enfant qu'avait Valentine était donc bien 
Louis. 

Près de trois ans après, quelques mois avant la naissance de 
l'enfant de 1394, le 16 août de cette année, la même indication 
nous est donnée par une autre pièce. La dame de Maucouvent 
reçoit du garde des deniers du duc cinquante francs d'or, pour 
les services qu'elle a rendus au prince « en la nourriture de 
Louis Monsieur, son fils » et autrement (1). 

Et maintenant, à quelle époque apparaît dans les documents 
le nom de Charles ? Seulement après la naissance de l'enfant de 
1394. On achète alors des vêtements à Charles. On en achète 
aussi à Louis. Mais lorsqu'il est parlé des deux enfants dans le 
même acte, Louis est toujours placé le premier, comme l'aîné, 
comme né en 1391 (2). 

Si Charles fut, dans les lettres patentes qui l'émancipèrent, 
indiqué en 1408 comme « aagié de seize ans accomplis et qui est 
entré au XVIP an n , c'est assurément une erreur, et sans doute 
volontaire : on a dû trouver qu'il était trop jeune, à quatorze ans 
à peine, pour être émancipé et on lui en a donné deux de plus 
pour les besoins de la situation. Remarquons d'ailleurs que, s'il 
était né le 26 mai 1391, il aurait eu, en décembre 1408, date 
de l'émancipation, non pas seize ans, mais dix-sept, et il aurait 
été dans sa dix-huitième année et non pas dans sa dix-septième. 

Les historiens ou annalistes du temps, qui ont eu l'occasion 
de mentionner l'âge de Charles d'Orléans, l'indiquent d'une 
manière qui place sa naissance en 1394. On le fiance en 1403; 
c'était l'usage, on le sait, dans les familles princières, de fiancer 
les enfants au sortir du berceau et quelquefois avant qu'ils en 
fussent sortis : le Religieux de Saint-Denis dit qu'il avait alors 
neuf ans (3). On le marie en 1406 : Jouvenel des Ursins dit qu'il 
avait alors onze ans (4). Le greffier du Parlement de Paris, Ni- 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10-431 : 1287. 

(2) Ihid. Mss. fr. 10431 : 269 et 740. 

(3) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXVII, chap. u. 

(4) JoiivK.MEi, DES Ursixs, Histoire de Charles VI, année 140G. 



182 VALENTINE DE MILAN 

colas de Baye, consigne dans son registre qu'en 1407, il avait 
quatorze ans (1). Enfin, un des familiers de Charles, Antoine 
Astésan, qui écrivait bien plus tard, dans le second tiers du 
quinzième siècle, mais alors que le prince vivait encore, s'ex- 
prime ainsi : « Madame Valentine enfanta un fils qui fut nommé 
Charles et qui est aujourd'hui mon seigneur, en l'an du Christ 
1394, le 24^ jour de novembre, à la quatrième heure de la nuit, 
sous un astre que je pense favorable (2). » 

N'est-il pas assez étrange, dans ces conditions, que la plupart 
des historiens modernes, sauf cependant M. Jarry (3), fassent 
naître le célèbre poète du quinzième siècle en 1391? La ques- 
tion peut être, ce me semble, considérée comme résolue dans le 
sens opposé. 

Au milieu de l'année 1395, un écuyer « du jpays de Lombar- 
die » arriva à Paris, apportant au duc et à la duchesse une nou- 
velle qui les réjouit fort. Jean-Galéas, le père de Valentine, 
venait d'être créé duc de Milan par le roi des Romains, Ven- 
ceslas. 

Louis et Valentine manifestèrent leur satisfaction de cet évé- 
nement qui consacrait et fortifiait la situation prépondérante du 
comte de Vertus dans le nord de l'Italie, en offrant au messager 
deux magnifiques gobelets d'argent doré (4). 

Valentine s'intéressait toujours, du reste, aux nouvelles qui 
lui arrivaient de son pays d'origine et elle y conservait d'affec- 
tueuses relations. C'est ainsi que, vers la même époque, au 
mois d'août 1395, elle recevait un autre écuyer, porteur de 
lettres qui lui apprenaient la naissance d'un enfant de la mar- 



(1) Archives nationales, X'* 4788 : 7 v°. 

(2) Antonii Astksiaxi, Historia mediolanensis (Bibl. nat. Mss. fonds latin, 
61G6 : 62). 

(3) Jarry, Vie politique de Louis de France, duc d'Orléans, p. 75. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr., 10-4.31 : 551. 



NAISSANCE DE CHARLES D'ORLEANS 183 

quise de Montferrat. L'heureux écuyer repartit pour l'Italie avec 
un hanap d'argent doré, valant vingt-sept livres tournois (I). 
Les gobelets du messager du duc de Milan avaient coûté trente- 
cinq francs d'or. Hanaps et gobelets avaient au quatorzième 
siècle, on le voit, l'utile fonction de nos vases de Sèvres. 

Le gouvernement des nombreux officiers et serviteurs qui, à 
un titre quelconque et avec des fonctions plus ou moins distin- 
guées, faisaient alors partie de la maison d'un prince, n'était 
pas une petite affaire. Les jalousies, les haines, les querelles, 
étaient fréquentes parmi eux. Parfois les suites en étaient 
graves. Voici une tragique aventure qui se déroula vers ce 
temps dans une dépendance de la demeure de Louis et de 
Valentine à l'hôtel Saint-Pol. 

Le prince était fort passionné pour la chasse. Il avait des 
chiens nombreux et superbes et, attaché à la garde et au soin de 
ces animaux, tout un personnel de serviteurs qui, avec les 
chiens, lui coûtait fort cher. 

Un nommé Martin Dimanche avait la garde des grands 
lévriers. Un soir, Martin enferma ces animaux dans une des 
salles de la Conciergerie de Saint-Pol. Or, dans cette salle, 
logeait un écuyer d'écurie du prince. Il arriva que Jean de 
Vaulx, serviteur de cet écuyer, entra à plusieurs reprises en ce 
lieu et par malheur en laissa la porte ouverte. Naturellement, 
les lévriers en profitèrent. Ils " s'en partirent et eslongnèrent 
bien loing » . Lorsqu'il constata le fait. Dimanche fut effrayé de 
l'irritation que son maître ne manquerait pas d'éprouver de la 
fuite de ses chiens. Il se mit à leur recherche et, n'épargnant 
point la dépense, parvint à les retrouver. Il les ramena au plus 
vite et les réintégra dans leur logis. Mais voici que Jean de 
Vaulx, malgré les recommandations qui lui avaient été faites, 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 20G-207. 



184 VALEIVTINl'>DE MILAN 

laissa encore la porte ouverte. Cette fois, les lévriers paraissent 
n'en avoir pas profité. Dimanche n'en fut pas moins ému à la 
pensée de la nouvelle escapade qu'ils auraient pu facilement se 
permefire. Il se mil à injurier Jean de Vaulx. Celui-ci lui répon- 
dit sur le nu^me ton cl bien toi, passant des paroles aux actes, le 
frappa. Martin Dimanche — c'est lui qui plus tard raconta ainsi 
la chose (1) — piit la fuite et se relira dans une écurie où, par 
le plus fâcheux des hasards, il trouva juste sous sa main un 
couteau. Il s'en arma, — pour se défendre. On se doute de ce 
qui arriva. Jean de Vaulx le poursuivait. Toujours pour se 
défendre. Dimanche lui donna un coup de son couteau... Il faut 
croire que le coup avait été bien lancé, car le blessé en mourut. 
L'auteur du meurtre paraît être demeuré longtemps inconnu. 
Ce ne fut que dix ans plus tard que quelque hasard révéla sa 
culpabilité. Il fut enfermé dans la prison du Cliàtelet. Mais, pro- 
bablement par l'intercession du duc d'Orléans, il obtint des 
lettres de rémission et recouvra sa liberté. 

Un autre drame, mais d'une nature très différente, se déroula 
vers le même temps, en partie dans l'un des domaines de Louis 
et de Valentine et se termina d'heureuse fiiçon, grâce à l'un de 
leurs officiers. Il s'agit d'un enlèvement, délit des plus fréquents 
au moyen âge. 

A Lusancy (2), non loin de la ville de Meaux, vivait paisible- 
ment une damoiselle, Claire des Essars, qui était dame de ce 
lieu : elle était veuve d'un nommé Huguenin du Boys. Un cer- 
tain bâtard de la maison de Vendeuil s'éprit d'elle — ou de sa 
fortune. N'espérant point l'obtenir en mariage par les voies 
régulières, il pensa qu'il arriverait à son but en l'enlevant. Il 

(1) Archives nationales, Trésor des Chartes, il 160 : 182. — Doi'et d'Arcq, 
Pièces inédites relatives au règne de Charles Vl, t. lî, p. 188. 

(2) Aujourd'hui commune du département de Seine-et-Marne, arrondissement 
de Meaux, canton de la Ferlé-sous-Jouarre. 



NAISSANCE DE CHARLES D'ORLEANS 185 

réunit donc vingt-cinq hommes, les arma et, se mettant à leur 
tête, les conduisit au moustier de Lusancy oii Claire se trouvait 
alors. La jeune veuve n'étant point consentante — - au contraire 
de ce qui, à toute époque, est arrivé parfois dans les enlève- 
ments, — on la porta « contre son gré et volonté et à force (1) » 
jusqu'à la rivière et, par un bac, on la fit passer surTautre rive. 
Arrivés là, les ravisseurs coupèrent les cordes du bac, afin qu'on 
ne piit les poursuivre, et toujours emmenant avec eux l'infor- 
tunée Claire, marchant jour et nuit, ils arrivèrent, à une lieue 
de Coucy, dans une maison oii ils s'arrêtèrent. L'enlèvement 
avait fait du bruit. Les gens de justice avaient été prévenu-s. Le 
bâtard de Vendeuil et ses compagnons virent bientôt arriver le 
bailli de Valois. Celui-ci, nommé Pierre Cheval, était parmi les 
officiers de Louis qui, on ne l'a pas oublié, possédait le comté 
de Valois, un des plus actifs et des plus énergiques. Il exerçait 
les fonctions de « bailli des comtes de Valois et de Beaumont et 
des terres qui y sont adjointes ^ . Aussitôt averti, il avait rassem- 
blé quelques hommes et s'était lancé avec eux à la poursuite de 
la bande qui emmenait Claire des Essars. Mais sa troupe était 
moins nombreuse que celle du bâtard et, lorsqu'il rejoignit 
celui-ci, dans la maison où il s'était arrêté, le bailli n'eut pas 
l'avantage. Plusieurs de ceux qui l'accompagnaient furent « bat- 
tus et navrés » . Le bâtard et sa bande continuèrent donc leur 
route avec Claire. On l'emmena de la sorte jusqu'à Cateau-Cam- 
brésis. Mais là, tout vint à changer. Les ravisseurs se trouvèrent 
pris entre Pierre Cheval qui n'avait pas abandonné leur pour- 
suite et « la justice du lieu " . Le bâtard rendit Claire et le 
bailli la ramena chez elle. Quelques-uns des ravisseurs furent 
pris et pendus. Qwant à leur chef, l'histoire ne dit pas ce qu'il 
devint. Un de ses complices s'était enfui, avait quitté le pays : 
en 1401, il obtint des lettres de rémission qui racontent l'aven- 
ture et c'est ainsi que nous la connaissons (2) . La grâce qui lui 



(1) Lettres de rémission accordées à Ernoulet Waubert, en janvier liOl. 

(2) Archives nationales. Trésor des Chartes, JJ. 155 : 381. 



186 VALKNTIME DE MILAN 

fut accordée ne le fut cependant pas sans conditions : il dut, un 
jour de fête solennelle, à l'heure de la grand'messe, offrir en 
l'église où Claire avait été enlevée et en sa présence, une torche 
de cire pesant quatre livres et, de plus, demeurer un mois en 
prison, au pain et à l'eau. L'aventure n'avait d'ailleurs pas nui 
à Claire, car elle avait épousé Dans de May, écuyer, pannetier 
du duc d'Orléans. 

Le prince ne manqua pas de récompenser Pierre Cheval et 
ses compagnons avec sa générosité ordinaire (1) : il leur donna 
trois cents livres tournois, — une dizaine de mille francs d'au- 
jourd'hui. 

(1) V. DE Beai'villk, Documents inédits concernant la Picardie, t. l", p. 72. 



CHAPITRE XI 

VALENTINE CALOMNIEE. ENVOUTEMENTS ET PROCÈS 

DE SORCIÈRES. VALENTINE ÉLOIGNÉE DE PARIS 

Isabeau et Valentine : la reine travaille à la ruine de Jean-Galéas, Valentine le 
défend; Isabeau traite avec Florence et s'efforce d'entraîner le roi. — On 
veut se débarrasser de Valentine : on l'accuse d'avoir envoûté le roi. — 
L'opinion, les juges et les sorciers à la fin du quatorzième siècle; l'envoûte- 
ment; on vole les corps des pendus. 

Le procès de Marion la Droiturière et de Margot du Coignet ; Marion amoureuse ; 
les conseils de Margot; Marion envoûte son ami infidèle; Margot et elle sont 
arrêtées ; le jugement. 

Le procès de Macette et de Jeanne de Brigue ; Macette, battue par son mari, 
l'envoûte; Jeanne de Brigue veut se faire épouser à l'aide de sortilèges; 
l'intervention du diable; le rôle des crapauds; les deux femmes sont arrêtées; 
le jugement. 

Isabeau et la duchesse de Bourgogne liguées contre Valentine; l'influence de 
celle-ci sur Charles VI : elle apaise ses accès de fureur; on attribue son 
influence aux sortilèges; les passions populaires excitées contre elle; les 
tavernes et les « caymans » ; on répand le bruit qu'elle veut la mort du roi et 
du petit dauphin ; l'histoire de la pomme empoisonnée ; les calomniateurs de 
Valentine l'emportent : elle est obligée de s'éloigner de Paris. 

Valentine avait éprouvé déjà bien des tristesses, elle avait 
déjà versé bien des larmes. Elle avait eu des enfants, et elle en 
avait vu mourir plusieurs. Plus d'une fois aussi sans doute, elle 
avait connu ou soupçonné de la part de son mari tant aimé, 
trop aimé, — mais il n'était point dans la nature de la duchesse 
de modérer ses sentiments, — des infidélités semblables à celle 
que Pierre de Craon lui avait révélée naguère. Nous arrivons 
cependant à une période plus sombre et plus douloureuse de 
son existence. 



188 VALENTIiME DE MILAN 

Je n'ai pas à redire quels événements semblaient avoir, dès 
avant l'arrivée de Valentine à la Cour de France, créé un obs- 
tacle presque insurmontable à la sympathie de ces deux jeunes 
femmes, Isabeau, petite-fille de Bernabo Visconti et Valentine, 
fille de Jean-Galéas (1). La haine que la maison de Bavière por- 
tait à Jean-Galéas passa dans l'âme de la reine, aveuglément 
dévouée aux intérêts de sa famille, et s'étendit à la fille du sei- 
gneur de Milan, quand Isabeau la trouva résolue à défendre son 
père et à servir sa cause auprès de Charles VI. 

Ce fut sans doute avec un sentiment d'irritation que la reine 
vit la fille de Jean-Galéas, bien innocente cependant des passions 
et des violences qui avaient divisé sa famille, venir occuper à la 
Cour de France une place si voisine de la sienne. Néanmoins, 
ainsi que je l'ai dit, les deux belles-sœurs vécurent plusieurs 
années en bonne intelligence. Toutes deux habitaient l'hôtel 
Saint-Pol. La même argenterie — c'est-à-dire la même bourse, 
celle du roi — subvenait à leurs dépenses. Charles et son frère 
voyageaient beaucoup : durant leurs absences, les deux jeunes 
femmes se retiraient ensemble dans quelque château des envi- 
rons de Paris, comme nous les avons vues à Vincennes et à 
Saint-Germain. Valentine n'avait évidemment point de haine 
contre Isabeau. Celle-ci dissimulait sa passion contre Jean-Galéas 
et sa fille, ou plutôt, uniquement occupée de ses plaisirs, de la 
pensée de plaire au roi et de le distraire, n'éprouvait peut-être 
pas encore, du moins avec l'intensité qu'ils eurent ensuite, les 
sentiments qui devaient plus tard inspirer sa conduite. Alors 
enfin, elle n'avait aucune influence politique. 

Il en fut autrement lorsque éclata la folie du malheureux 
Charles VI. Isabeau se préoccupa des questions extérieures, de 
celles surtout qui touchaient directement aux intérêts et aux pas- 
sions de sa famille de Bavière. A la haine que son père et ses 
parents portaient à Jean-Galéas, elle s'efforça d'assurer l'appui 
de la politique et des armes de la France. Lancée dans cette voie, 

(1) V. ci-dessus, chap. v. 



VALENTINE CALOMNIEE 189 

elle rencontra devant elle, lui faisant obstacle, entravant ses pro- 
jets et déjouant ses desseins, le duc d'Orléans et Valentine. 
Louis d'Orléans songeait à se créer un royaume en Italie. Pour 
cela, il lui fallait maintenir la puissance de Jean-Galéas, son 
beau-père, le défendre contre les intrigues et les attaques de la 
maison de Bavière, lui donner Talliance de la France. Valentine 
était naturellement toute dévouée à cette politique, à la fois 
favorable à son mari et à son père. 

Pendant plusieurs années, les efforts de Louis l'emportèrent, 
dans le Conseil du roi, sur les désirs de la reine, — d'autant 
plus que Philippe de Bourgogne, sympathique, lui aussi, à la 
maison de Bavière, mais satisfait de voir le duc d'Orléans occupé 
des questions italiennes, n'appuyait que mollement la politique 
d'Isabeau. Celle-ci, avec la persévérance passionnée qui lui était 
habituelle lorsqu'il s'agissait de ses intérêts personnels ou des 
intérêts de sa famille allemande, n'en continuait pas moins ses 
menées et ses intrigues. La république de Florence, inquiète 
pour sa liberté et pour sa puissance, était l'ennemie acharnée de 
Jean-Galéas qui visait, on le sait, à réunir sous son autorité soit 
le nord de l'Italie, soit, s'il le pouvait, la péninsule tout entière. 
Isabeau, en secret, " entretenait avec Florence des négocia- 
tions, d'abord par messager, puis, en 1395, elle eut, à Paris 
même, de fréquentes entrevues avec Buonacorso Pitti, l'ambas- 
sadeur florentin. Le résultat de leurs conciliabules fut un projet 
de traité contre Jean-Galéas que Buonacorso Pitti se chargeait 
de soumettre au Conseil des Dix, promettant que, s'il était 
approuvé, une nouvelle ambassade florentine viendrait le ratifier 
à Paris (1) ». La reine s'engageait à obtenir l'assentiment 
royal (2). 

Mais pour que de tels projets triomphassent, il fallait qu'Isa- 
beau eût le champ libre. Or, il était peut-être possible ou de 
neutraliser l'opposition du duc d'Orléans, ou d'affaiblir, en lui 

(1) Marcel Thibault, Isabeau de Bavière, p. 339. 

(2) E. Jarry, la Vie politique de Louis de France, p. 167. — A. Lkaoix, 
Relations politiques de la France avec l'Allemagne, p. 37-54. 



190 VALENTINE I)K IIILAM 

donnant des compensations, ses sympathies pour Jean-Galéas. 
Mais il n'était pas possible de vaincre de la sorte l'opposition de 
Valentine. Pour rien au monde, elle n'eût abandonné son père 
aux intrigues haineuses d'Isabeau et des Bavarois. D'autre 
part, son influence était grande sur Charles VI... 

Il fallait venir à bout de la duchesse d'Orléans par d'autres 
moyens, par des moyens spéciaux. On en trouva. On l'accusa 
de sorcellerie : on l'accusa d'avoir envoûté le roi. 

Les accusations de sorcellerie étaient alors en grand honneur. 
Sous Charles VI, les procès pour faits de ce genre furent nom- 
breux, comme d'ailleurs pendant tout le moyen âge. 

A la fin du quatorzième siècle, les poursuites contre sorciers et 
sorcières passent, du moins en partie, de la juridiction des cours 
ecclésiastiques à celle des juges royaux. La chose ne se fait pas 
d'un coup et sans opposition. Les évêques réclament vivement 
contre cette jurisprudence nouvelle qui empiète sur leurs droits 
antérieurs. Parmi les magistrats séculiers eux-mêmes, il en est 
qui pensent ne pouvoir soustraire les inculpés au jugement de 
l'autorité ecclésiastique sans être arrêtés par les scrupules de 
leur conscience et sans forfaire à leur devoir. Mais la plupart 
d'entre eux maintiennent ou attribuent ces causes à la justice 
royale. Le Parlement de Paris, lorsqu'il lui est fait appel, est 
très décidé à cet égard. 

D'ailleurs, les accusés n'y gagnent rien : ils y perdent plutôt. 
Les juges civils considèrent la pratique de la sorcellerie comme 
un crime aussi grave que le feraient les juges ecclésiastiques et 
la punissent parfois plus sévèrement. Je parle du plus grand 
nombre des juges royaux. Car au milieu d'eux, il s'élève des 
voix qui protestent. Peut-être ceux qu'indignent les condamna- 
tions terribles dont les accusés de sorcellerie, hommes et 
femmes, sont menacés, ne considèrent-ils pas que ces malheu- 
reux soient innocents, victimes seulement des préjugés de leur > 



VALENTIME CALOMNIEE 191 

époque. Tout au moins, ils ne le disent pas. Ce serait chose dif- 
ficile et imprudente. Mais aux peines barbares dont ces accusés 
vont être frappés, ils s'efforcent d'en faire substituer d'autres 
plus modérées, plus humaines. Nous verrons ce mouvement de 
pitié, de bon sens et de justice se manifester au cours de deux 
procès dont il va être parlé. On peut voir plus encore, à cette 
époque lointaine : les effets de la sorcellerie contestés, niés 
absolument par des hommes, laïques ou religieux, en avance sur 
leur temps, en contradiction avec l'opinion publique, précur- 
seurs de ceux qui, bien plus tard, après des siècles, effaceront 
de nos lois pénales le crime de sorcellerie. 

La maladie de Charles VI donna une force nouvelle — il n'en 
était guère besoin — à toutes les histoires, à tous les soupçons, 
à toutes les accusations de sorcellerie. Le roi est ensorcelé! 
disait le peuple. Mais combien d'autres passaient pour être ou 
pour avoir été ensorcelés! La médecine était dans l'enfance, 
procédait par des moyens qui n'avaient rien de scientifique, 
usait de remèdes souvent inefficaces et parfois dangereux. On 
voyait dépérir et s'éteindre des hommes jeunes, forts, qui sem- 
blaient destinés à vivre de longues années. La cause de leur 
mort, c'était souvent qu'une maladie de peu de gravité avait 
été traitée de façon à être aggravée plutôt qu'à être guérie. La 
pensée populaire ne s'arrêtait pas aisément à une explication 
de cette sorte. Et combien de gens des classes supérieures, 
d'hommes réputés instruits, partageaient à cet égard les préju- 
gés populaires ! Lorsqu'il s'agissait d'un personnage, d'un grand 
seigneur, d'un prince, on n'admettait guère qu'à moins d'une 
maladie très connue ou d'une vieillesse avancée, il ait pu dispa- 
raître naturellement. Il devait avoir été empoisonné ou victime 
des maléfices de quelque sorcier. Le nombre des personnages 
historiques de ce temps — et de bien d'autres époques, — sur 
la mort desquels ont plané des soupçons de ce genre, est consi- 
dérable. Le nombre de ceux qui succombèrent réellement aux 
effets du poison est infiniment moindre. Il serait inutile d'ajouter 
que le nombre des victimes des sorciers est plus modeste encore. 



192 VALENTINE DE MILAN 

Parmi les pratiques habituelles des prétendus sorciers, Teu- 
voûtement figurait en première ligne. Le mécanisme en est 
connu. On faisait une statuette de cire» à la ressemblance, plus 
ou moins parfaite, de celui que l'on voulait atteindre. On tâchait 
de faire baptiser cette figure par un prêtre qui lui donnait le 
nom de la personne qu'elle devait représenter. Si Ton perçait 
alors la statuette d'une aiguille, à l'endroit du cœur, par 
exemple, si on la frappait aux sources de la vie, la personne à 
la ressemblance de laquelle l'image avait été faite devait, pen- 
sait-on, endurer des maux correspondant aux blessures infligées 
à l'objet qui la représentait — au voult, comme l'on disait (1) 
— et elle ne manquait point de mourir promptement. 

Une information qui eut lieu en 1401 à la requête de Ber- 
nard d'Armagnac, neveu du duc de Berry, contre son parent 
Géraud d'Armagnac, comte de Pardiac, nous a conservé, comme 
d'ailleurs bien d'autres procès criminels, le détail de faits de ce 
genre. Une violente inimitié existait entre ces deux cousins. Un 
témoin déposa qu'au mois de mai 1400, Géraud s'était enfermé 
dans une chambre du château de la Plume avec un licencié en 
droit, Guillaume de Cariât et, après avoir fait prêter serment à 
celui-ci de l'aider en ce qu'il lui demanderait et lui avoir pro- 
mis sept mille francs d'or, il lui avait dit : « Je cherche la mort 
de celui qui se fait comte d'Armagnac. Je veux avoir ses biens, 
sa femme, ses enfants et ses nièces, pour en disposer à mon 
plaisir. » Et lui montrant trois images de cire, de couleurs et de 
tailles différentes, il avait ajouté : « C'est pourquoi j'ai fait 
faire ces trois images à Milan, en Lombardie, par des gens 
habiles et je vous ordonne de les faire consacrer au château de 
Montlezun (2) par Jean d'Astarac, qui demeure à Montgis- 
card (3) et qui a le livre consacré... J'ai fait faire cette image 
brune contre Bernard d'Armagnac et, quand elle aura été con- 

(1) De vultus, visage. 

(2) Aujourd'hui dans le département du Gers. 

(3) Aujourd'hui chef-lieu de canton de la Haute-Garonne, arrondissement de 
Villefranche. 



VALENTINE CALOMNIÉE 11)3 

sacrée et qu'il sera mort, nous viendrons aux autres, comme 
nous jugerons à propos (1). » Il parait que, malgré la confiance 
que Géraud mettait en Jean d'Astarac, celui-ci ne lui rendit pas 
le service qu'il en attendait. Ce ne fut pas Bernard qui mourut, 
ce fut Géraud. Bernard avait employé contre lui des moyens qui 
ne procédaient aucunement de la magie, mais qui n'en furent 
pas moins efficaces. L'ayant assiégé dans un château de Bigorre 
et l'ayant fait prisonnier, il l'enferma dans une de ses forteresses 
où Géraud mourut promptement (2). 

Pour se livrer aux pratiques de la sorcellerie, on utilisait fré- 
quemment les corps des défunts. Il était assez difficile de s'en 
procurer. Aussi, ne reculait-on devant aucun moyen. On lit dans 
le Journal de Nicolas de Baye, greffier du Parlement (3), qu'au 
mois de février 1408, le prévôt de Paris fit à la Cour une singu- 
lière communication. Des inconnus dépouillaient les fourches 
patibulaires installées autour de Paris, des « charoignes » de 
ceux qui y avaient été pendus. On s'adressait aussi à des 
femmes pour obtenir des corps d'enfants mort- nés. Il y a 
grande et vraisemblable présomption, faisait remarquer le pré- 
vôt, que ce sont là des actes de " gens criminels et sorciers « . 
Le Parlement lui ordonna de faire emprisonner et de punir les 
auteurs de faits de cette sorte, malgré toute réclamation de la 
justice ecclésiastique, si elle prétendait se réserver le droit de 
les poursuivre et de les châtier. 

Mais, bien mieux que tout ce qu'il serait possible d'indiquer 
à cet égard, le récit des deux procès que l'on va lire montrera 
quels étaient encore, à la fin du quatorzième siècle, les pré- 
jugés de nos aïeux à l'endroit de la sorcellerie. Ces deux procès 
ont été jugés au Chàtelet de Paris, durant les années 1390 et 
1391. Les pièces authentiques nous en ont été conservées en 
un des registres de ce tribunal qui ont échappé à la destruc- 

(1) D. Vaissette, Histoire générale de Languedoc, t. IV, p. 416. 

(2) Le P. AxsELME, Histoire généalogique des grands-officiers de la Cou- 
ronne, etc., t. III, p. 421, 433 et suiv. 

(3) T. I, p. 221. 

13 



194 VALENTINE DE MILAN 

tion (1). Par ces deux dramatiques aventures, on verra quelle foi 
demeurait en la puissance des sorciers et des sorcières, quelles 
terreurs ils inspiraient et combien il était redoutable d'être soup- 
çonné de participation à leurs étranges pratiques. 

Marion la Droiturière était, en 1389, une jeune femme, jolie, 
mince, élancée, qui vivait à Paris. Elle n'avait, que Ton sache, 
aucune profession. Mais bien faite comme elle était, les amis ne 
lui manquaient point et cela lui suffisait. Par malheur elle vint 
à s'amouracher d'un nommé Hainsselin Planite et conçut pour 
lui la plus vive et la plus folle passion. Ce n'était pas une affec- 
tion comme celles qu'elle avait éprouvées auparavant. Plus 
tard, elle déclarera devant la justice qu'elle a eu et qu'elle a 
encore pour Hainsselin « le plus grand amour qu'elle eut jamais 
pour homme qui soit au monde ou qui y sera " . Hainsselin ne 
fut point insensible à une pareille tendresse. Il l'aima, — jus- 
qu'à l'année suivante. 

Alors l'envie le prit de se marier, naturellement avec une 
autre que Marion. La pauvre amoureuse en fut informée et son 
désespoir fut grand. Que faire pour retenir son ami? Que faire 
pour l'empêcher d'en épouser une autre? Marion connaissait 
une femme bien plus âgée qu'elle, Margot de la Barre, dite Mar- 
got du Coignet : elle recourut à son expérience. 

Margot avait mené une existence agitée. Originaire de Beaune 
en Gàtinais, elle en était partie au temps de sa jeunesse, il y avait 
plus de quarante ans, avec un homme; elle avait vécu avec lui, 
s'abandonnant en même temps à tous ceux qui voulaient d'elle, 
dans les grandes villes, dans les petites et « aux champs où 
elle a été assise longtemps avec les autres filles de vie et de 
péchié 5) . Trop âgée maintenant pour continuer cette existence. 



(1) Registre criminel du Châtelet de Pans de 1389 à 1392, publié par 
Duplès-Agier. 



i 



VALENTIME CALOMNIEE 195 

elle avait recours pour vivre à d'autres moyens : elle semble 
avoir reçu chez elle les amoureux en peine d'un gîte momen- 
tané; elle s'adonnait d'autre part aux pratiques de la sorcelle- 
rie : elle savait notamment le secret d'obliger les hommes à res- 
ter fidèles à leurs amies... 

C'était ce qu'il fallait à Marion, Elle alla donc trouver Margot 
et lui raconta son malheur. Celle-ci se fit un peu prier, puis 
enfin, après lui avoir fait promettre par de grands serments de ne 
jamais révéler à personne ce qu'elle allait lui dire, voulut bien 
la conseiller. Il fallait prendre un coq blanc, l'étouffer, enlever 
une certaine partie de l'animal, la brûler et en faire une poudre 
qu'elle mettrait dans un oreiller de plume. Son ami devait dor- 
mir sur cet oreiller, tandis qu'elle se garderait bien d'y poser la 
fête : si elle l'y posait, tout serait perdu. Il fallait ensuite mélan- 
ger cette poudre au vin que son ami voudrait boire ou à la viande 
qu'il voudrait manger. 

Marion suivit de point en point les indications qui lui étaient 
données. Hainsselin, sans en rien savoir, coucha sur la poudre 
de coq, en but et en mangea. Marion, par d'habiles subterfuges, 
parvint à ne point mettre la tête sur l'oreiller. Le résultat ne fut 
pas tout à fait celui qu'elle attendait : son ami l'aima, paraît-il, 
d'une aussi grande ardeur d'amour qu'auparavant, mais non pas 
plus — et continua de vouloir se marier. Il avait choisi une 
jeune fille du nom d'Agnesot. Bientôt le jour de noces fut 
arrêté. 

Nouveau désespoir de Marion qui va retrouver Margot. Elle 
n'espère plus empêcher le mariage de Hainsselin, mais voici ce 
qu'elle voudrait : il faudrait que, par la vertu des secrets de 
Margot, son ami lui revînt après le mariage et qu'en attendant, 
ni ensuite, il ne pût être vraiment le mari de sa femme. Il y 
avait encore et dans une certaine mesure, ceci : Marion, emportée 
par son amour, avait fait, paraît-il, de grandes dépenses pour 
Hainsselin, notamment en de graves maladies où elle l'avait 
gardé et soigné : elle aurait bien voulu être remboursée de l'ar- 
gent qu'elle avait ainsi sacrifié. Mais, il faut le dire, cette consi- 



196 VALE\TIi\E DE MILAM 

dération parait avoir été tout à fait secondaire dans ses plaintes 
et doléances... Et la pauvre Marion expliquait, au milieu de ses 
larmes, " qu'elle ne pouvait vivre, ni durer à cause de la grande 
ardeur d'amour qu'elle avait pour Hainssclin et qu'elle ne savait 
que faire, que dire, ni que devenir »... Et elle s'arrachait les 
cheveux et déchirait sa robe, semblant tout à fait être folle. Mar- 
got se laissa persuader et promit à Marion de mettre toute sa 
science à son service. 

Le mariage devait se faire un dimanche, vers le commence- 
ment du mois de juillet. Deux ou trois jours auparavant, Marion 
vint dans l'après-dînée au logis de Margot. Sans doute d'après 
les conseils de celle-ci, elle avait acheté aux halles, la veille de 
la Saint-Jean, deux chapeaux — c'est-à-dire deux couronnes — 
de roses d'outremer, dont les jeunes femmes s'ornaient volon- 
tiers la tête et des herbes dont elles avaient coutume, le jour de 
la fête, de se ceindre le corps. 11 y avait en particulier de 
" l'herbe aumonière « , qu'elle laissa chez Margot. Ce fut de 
cette aumonière et d'herbe " terrestre " que celle-ci se servit 
pour satisfaire aux désirs de Marion. Elle en fit deux chapeaux 
— deux couronnes ou guirlandes — et lui dit de revenir, le 
jour même du mariage, dans l'après-midi. Marion ne manqua 
pas au rendez-vous. 

Ce jour-là, elle était naturellemement plus triste que jamais. 
De grand matin elle s'était levée, elle avait vu Hainsselin passer 
dans la rue où elle demeurait, elle l'avait salué, le cœur bien 
gros et, à l'heure où il devait aller se marier, elle s'était mise 
sur son chemin, l'avait vu passer encore et ensuite la jeune fille 
qu'il devait épouser. Elle les salua tous deux u bien et douce- 
ment " , les suivit à l'église et les reconduisit jusqu'à l'hôtel 
d'Alençon où ils festoyèrent — tandis qu'elle s'en allait toute 
seule dîner en sa pauvre chambre. Puis, elle se rendit chez 
Margot. Un témoin qui la vit alors a raconté qu'elle était bien 
affligée, qu'elle avait en quelque sorte perdu la raison... Elle 
était comme toute idiote, a dit Margot. 

Voici maintenant comment celle-ci essaya de la consoler. 



VALENTINE CALOMNIEE 197 

Elle invoqua le diable : « Ennemi, dit-elle, je te conjure, au 
nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que tu viennes à moi 
ici. » Trois fois sans s'arrêter, elle répéta cette invocation et, 
aux deux couronnes qu'elle avait faites trois jours auparavant, 
en joignit une petite, d'herbe aumônière, qu'elle venait de con- 
fectionner. Dans son procès, Margot déclara qu'alors un diable 
lui apparut, du genre de ceux que l'on voit aux jeux de la Pas- 
sion, sauf qu'il n'avait pas de cornes. « Que demandes-tu? » dit 
le diable. Sans s'émouvoir, Margot lui donna, raconte-t-elle, la 
petite couronne qu'elle avait fabriquée et, l'ayant ainsi appri- 
voisé, lui transmit la requête de Marion. Une fenêtre était ou- 
verte dans la chambre : le diable en profita pour s'en aller avec 
sa couronne d'herbe, au milieu d'un grand bruit et comme un 
tourbillon de vent, ce qui fit très peur à Margot. Il est noter que 
Marion, qui était présente, ne vit point le diable. Alors Margot 
" conjura » les deux chapeaux qui restaient : elle fit sur eux le 
signe de la croix, en disant : « Au nom du Père et du Fils et du 
Saint-Esprit, diable, viens ici! » Puis elle donna les deux cha- 
peaux à Marion en lui disant de les cacher sous sa robe, de les 
porter au bal qui allait avoir lieu et, lorsqu'elle verrait danser 
l'époux et l'épousée, de placer ses couronnes à terre, de telle 
sorte qu'ils dussent passer et marcher dessus. Moyennant cela, 
il serait fort difficile à son ami de devenir vraiment le mari de 
sa femme et il ne manquerait point de retourner à Marion. 

Ainsi fit la pauvre amoureuse, après s'être assurée toutefois 
que les deux couronnes n'auraient point de mauvais effets vis-à- 
vis d'autres personnes que les mariés. Mettant les chapeaux 
sous sa robe, elle s'en fut à l'hôtel d'Alençon où les danses 
avaient déjà commencé. Un instant elle y prit part, sans doute 
pour ne point attirer les soupçons, et dansa avec Thomas le 
Borgne, familier et serviteur du duc de Touraine. Puis elle 
regarda les couples qui s'agitaient autour d'elle et aperçut 
Hainsselin et sa femme qui dansaient ensemble en se tenant par 
les mains... Le moment était venu d'accomplir ce que lui avait 
enseigné Margot : elle fit donc semblant de « relier sa chausse » 



198 VALENTINE DE MILAN 

et mit à terre les deux couronnes d'herbe de telle sorte que les 
mariés dussent presque forcément les fouler aux pieds. Il ne 
manqua point d'en arriver ainsi et Marion, après l'avoir cons- 
taté, s'en alla. 

Quelques jours après, des amis lui dirent que Hainsselin 
et Agnesot étaient malades et que son ancien ami ^ n'avait 
point eu de compagnie avec sa femme » . Il est vrai qu'on lui 
dit aussi tout le contraire. Indécise entre ces nouvelles diffé- 
rentes, elle alla trouver Margot, son refuge dans ses malheurs. 
Celle-ci lui affirma que ses sortilèges avaient évidemment pro- 
duit leur effet. 

Qu'arriva-t-il ensuite? Le procès de Margot et de Marion 
laisse subsister ici quelque obscurité. Hainsselin et Agnesot 
étaient vraiment malades. D'autre part, il e«t probable que les 
manœuvres dont ils avaient été l'objet n'étaient pas demeurées 
tout à fait secrètes. Quelqu'un avait parlé, l'une des deux 
femmes assurément... Les amis des mariés, soupçonnant tout 
au moins les sortilèges de Margot, vinrent la chercher pour 
désenvoùter Agnesot. Celle-ci éprouvait, paraît-il, de très grands 
maux de tête et (^ la cervelle de sa tête lui tombait sur les 
yeux, sur le nez et en la bouche » . Une affection aussi étrange 
n'intimida pas Margot : elle désenvoûta la jeune mariée aussi 
facilement qu'elle l'avait envoûtée. L'ayant trouvée au lit, elle 
lui mit une couronne d'herbe sur ses coiffes, en faisant des 
prières et des signes de croix et en prononçant des paroles 
magiques. Margot avait même voulu guérir aussi Hainsselin qui 
avait la fièvre et lui avait donné, pour qu'il les mît en sa 
bourse, des herbes sur lesquelles elle avait également dit des 
prières et fait des signes de croix. 

Le jour même où elle avait désenvoûté Agnesot, Margot fut 
arrêtée. Ses succès faisaient sans doute trop de bruit. Marion 
fut emprisonnée presque aussitôt et leur procès s'instruisit rapi- 
dement au Châtelet. 

On les mit à la question. Margot qui savait probablement à 
quoi s'en tenir sur les conséquences des aveux qu'elle pourrait 



1 



VALENTINE CALOMNIÉE 199 

faire, résista énergiquement. Ce ne fut qu'étendue pour la cin- 
quième fois sur le chevalet qu'elle se décida à parler. Marion 
avait succombé dès la seconde fois et le récit qu'elle avait fait de 
ce qui s'était passé rendait impossible la défense de Margot. 
Des témoins les accablèrent aussi. Margot avait soutenu en 
effet que la veille du mariage d'Hainsselin, elle était allée à 
Pontoise avec trois hommes conduisant une charrette pour enle- 
ver des meubles appartenant à sa fille, qu'ils avaient passé la 
nuit à Pontoise et que, le jour même du mariage, ils n'étaient 
revenus à Paris que vers le soir. S'il en était de la sorte, les 
aveux de Marion étaient donc mensongers et seulement arrachés 
par la torture. Mais le témoignage des hommes qui avaient 
accompagné Margot renversa ce système de défense. Voici la 
déposition assez curieuse dans ses détails et dans sa précision 
de l'un de ces hommes, appelé Ancel Gohier. Je la traduis en 
français d'aujourd'hui. 

" Ancel Gohier, cardeur de laine, demeurant en la rue du 
Coq, âgé de cinquante ans, à ce qu'il déclare, examiné le ven- 
dredi, cinquième jour d'août, l'an 1390, dit et dépose sur son 
serment qu'il se souvient bien et sait que, il y aura demain un 
mois (1), à l'heure de midi environ, lui, Margot du Coignet, un 
charretier, nommé Symonet, et un domestique dont il ignore le 
nom et qu'il ne connaît pas, quittèrent Paris avec la charrette et 
trois chevaux dudit charretier et allèrent coucher à Pontoise, à 
côté du port, à la Lusche, un hôtel qu'il ne sait désigner autre- 
ment. Et le lendemain, qui était un jour de dimanche, ils char- 
gèrent de très grand matin la charrette de deux lits, de deux 
huches, de vaisselle d'étain et autres biens appartenant à la fille 
de ladite Margot, comme celle-ci le leur disait et a dit depuis 
lors. Cette charrette chargée, ils partirent de Pontoise vers le 
moment du soleil levant, s'arrêtèrent pour boire à Saint-Denis et 
arrivèrent à Paris, douze heures sonnant comme ils étaient sous 
la porte Montmartre, par laquelle ils entrèrent en ville. 

(1) C'est-à-dire quatre semaines. 



200 VALENTINE DE MILAM 

« 11 dit encore que, lorsque la charrette eut été déchargée et 
les meubles mis en la chambre de la fille de ladite Margot en la 
rue Saint-Marcel, il sonna une heure après midi : après laquelle 
heure, ils burent et le charretier partit et emmena sa charrette 
et ses chevaux. Et lui qui dépose demeura en la chambre avec 
Margot et sa fille et les aida à placer les meubles jusqu'à trois 
heures de l'après-midi environ, moment de son départ de ladite 
chambre où Margot et sa fille l'avaient laissé une demi-heure 
auparavant pour planter des clous dans les murs et arranger les 
meubles, comme il l'a déjà dit. En partant, elles lui avaient 
déclaré qu'elles allaient chercher de l'argent, parce que Margot 
lui devait et lui doit encore son salaire du dit voyage, dont il n'a 
eu depuis denier ni maille : et elle devait aussi de l'argent au 
charretier. 

« Il dit encore, sur interrogation, qu'il ne vit plus Margot ce 
dimanche jusqu'aux vêpres ou environ, moment où elle passa 
seule devant sa maison, à lui, portant il ne sait quoi en son 
giron. 

" Et requis de dire si, tandis qu'ils étaient dans la chambre 
ou alors qu'ils déchargeaient la charrette, une jeune femme ou 
d'autres personnes vinrent parler à Margot ou à sa fille, il 
répond que, pendant qu'ils étaient dans la chambre, après 
qu'ils eurent bu et que le charretier fut parti, une jeune femme, 
grande, mince, bien vêtue d'habits dont il ne se rappelle pas la 
couleur, jeune femme dont il ne sait le nom, mais qu'il recon- 
naîtrait bien s'il la voyait, survint dans la chambre, toute déses- 
pérée, comme on s'en apercevait facilement et comme elle le 
disait, en ajoutant que son chagrin était si grand qu'elle en per- 
dait le sens. Margot la réconfortait, lui disant de se taire et de 
prendre confiance en elle... Et après qu'elles eurent parlé 
ensemble, à part et en secret, pendant longtemps... elles quittè- 
rent la chambre en y laissant le témoin comme il en a déjà 
déposé. Et plus n'en sait. « 

Cette déposition de Gohier établissait donc, non seulement 
que Margot était à Paris le dimanche, jour du mariage de 



VALENTINE CALOMNIÉE 201 

Hainsselin, à partir de midi, mais aussi qu'elle avait dans la 
journée reçu la visite de Marion. Les aveux de celle-ci étaient, 
hélas! vérifiés et reconnus absolument exacts. 

Toutes deux furent condamnées à être brûlées. Margot de la 
Barre fut menée au bûcher le 11 août 1390 et Marion la Droi- 
turière, le 23 août seulement. Il y avait eu des hésitations en 
faveur de celle-ci chez certains de leurs juges : six d'entre eux 
auraient voulu qu'elle fût simplement tournée au pilori et 
ensuite bannie de la prévôté de Paris. Ils ne formaient qu'une 
minorité. Le jugement impitoyable fut prononcé. 

Il est en ce procès une chose bien extraordinaire que l'on 
retrouve d'ailleurs en nombre d'affaires du même genre. Margot 
ne se contente pas d'avouer, ce qui était vrai, qu'elle avait con- 
iuré et invoqué le diable, elle déclare qu'il a répondu à son 
appel, qu'elle l'a vu et qu'ils ont conversé ensemble. Étrange 
déclaration — celle qui l'enverra le plus [sûrement à la mort! 
La fait-elle, la sachant mensongère, parce qu'elle craint encore 
la torture, parce qu'elle ne se sent plus de force à résister, à 
répondre négativement à aucune des interrogations qui lui sont 
adressées? Agit-elle par orgueil, ne voulant pas avouer la vanité 
des pratiques employées par elle, le ridicule des actes qu'elle 
accomplissait, le néant des résultats qu'elle réalisait? Au con- 
traire, croit-elle, par une sorte de suggestion, à force d'avoir 
invoqué l'esprit malin, qu'il a vraiment répondu à son appel et 
qu'elle Ta réellement vu? Est-elle l'auteur d'une imposture? 
Est-elle la victime d'une hallucination? Mystérieuses questions 
qu'il serait curieux d'élucider, mais auxquelles il semble singu- 
lièrement difficile de répondre avec une certitude suffisante. 

* 

Vers le même temps, se déroulait au Châtelct un autre pro- 
cès de sorcellerie où nous voyons en jeu des croyances et des 
superstitions analogues à celles que nous avons rencontrées 
dans le procès de Margot et de Marion. Cette fois, ce n'est plus 



202 VALENTINE DE MILAN 

à Paris que les faits se passent : c'est dans un village de la Brie. 
L'une des accusées appartient, du moins par son mariage, à un 
milieu social plus élevé que les malheureuses suppliciées du 
mois d'août 1390. Je m'appuie, comme pour le précédent récit, 
sur les procès- verbaux de l'affaire. 

En 1389 et les années précédentes, une jeune paysanne, 
Jeanne de Brigue, dite la Cordière, avait, dans les villages 
avoisinant Guérart et Crécy-en-Brie, la réputation d'être une 
« divine » , ou, comme nous disons aujourd'hui, une devine- 
resse. Elle faisait retrouver les objets perdus, indiquait les 
voleurs de ceux qui avaient été dérobés, guérissait les malades 
et, au besoin, rendait malades les gens qui se portaient bien. La 
rumeur publique lui attribuait au moins ces multiples talents. 
11 faut dire que cette réputation était si bien établie que parfois 
les voleurs, informés qu'elle les recherchait, venaient lui avouer 
leurs méfaits, la suppliant de ne les point dénoncer et lui indi- 
quant eux-mêmes où l'on retrouverait le produit de leurs lar- 
cins, — ce qui ne laissait pas de faciliter sa tâche et d'accroître 
sa renommée. A Villeneuve-Saint-Denis, dans une hôtellerie, 
elle avait fait retrouver une tasse en argent. L'hôtelier accusait 
sa femme d'avoir soustrait cette tasse pour la donner à quel- 
qu'un de ses galants. Jeanne fit connaître la voleuse — c'était 
une chambrière du voisinage — et le lieu où la tasse était 
cachée : on la retrouva en effet en ce lieu. Le clergé même 
s'adressait parfois à elle. Il avait été dérobé une forte somme 
d'argent au curé de Guérart et une croix à son église. Le curé 
envoya auprès de Jeanne qui prétendit qu'un notaire de Meaux 
avait reçu seize francs pour étouffer l'affaire. Quelque temps 
après, la croix fut rapportée. On ne dit pas que l'argent du curé 
l'ait été également. Néanmoins l'autorité ecclésiastique s'inquiéta 
des succès de la « divine " . La pauvre fille fut arrêtée et enfermée 
dans la prison de l'évêque de Meaux : elle y passa un an, même 
elle y accoucha. Puis l'évêque la fit mettre en liberté, après 
l'avoir fait comparaître devant lui et lui avoir défendu de conti- 
nuer ses pratiques de divination, sous peine d'être emprisonnée 



VALEIVTINE CALOMNIÉE 203 

derechef. La justice civile^ ne devait pas être aussi clémente 
pour elle que l'évêque de Meaux. 

Il y avait en ce temps à Guérart un nommé Hennequin de 
Ruilly qui semble avoir été, dans le bourg où il habitait, un per- 
sonnage assez important. Il était possesseur de terres qu'il culti- 
vait, il avait eu à ferme les impôts de la prévôté de Guérart, il 
tenait ou il avait tenu une taverne et hôtellerie. Cet Hennequin, 
" beau jeune homme, riche, puissant et de grands amis « , mais 
un peu simple et naïf, semble-t-il, avait, quelques années aupa- 
ravant, demeuré à Paris, où il logeait à la porte Baudoyer. A cette 
époque, il avait rencontré une jeune femme, nommée Macette, 
qui avait mené jusqu'alors une existence des plus aventureuses. 
Née à Rilly, en Anjou, elle avait été enlevée — sans résistance 
de sa part — et amenée à Paris par un pelletier, Jeannin Cotin, 
qui, peu de temps après, l'y avait abandonnée ; chambrière à 
l'hôtel de la Nef, en Grève, elle avait été une seconde fois enle- 
vée, toujours sans la moindre violence, par un nommé Chrétien, 
avec qui elle avait vécu un certain temps. Lorsque ce Chrétien 
s'en fut allé « au service de Mgr de Berry r. , l'oncle du roi, un 
nommé Guyot de Lisle lui avait succédé dans les affections de 
Macette et se chargea d'elle pendant quatre ans. Il partit à son 
tour et ce fut alors qu'elle rencontra Hennequin de Ruilly. Au 
bout de six semaines, ils se fiancèrent l'un à l'autre. Par 
malheur, Hennequin s'en fut en Espagne et y passa six mois. 
C'était beaucoup pour la fidélité de Macette qui, ayant retrouvé 
Guyot de Lisle, ne lui tint pas rigueur de son abandon. Mais 
Hennequin étant revenu d'Espagne, Macette revint, elle aussi, à 
lui et fit tant qu'elle le décida à l'épouser. C'était, semble-t-il, 
une rusée commère. Le mariage fut célébré à Paris, en l'église 
i»aint-Pierre-aux-Bœufs (1). Ruilly, comprenant bien que son 
union avec Macette paraîtrait assez étrange, n'avait pas voulu, 
par crainte de sa famille et de ses amis, la faire célébrer en un 
lieu où il fût connu. 

(1) L'église Saint-Pierre-aux-lîœufs était située dans la rue du même nom 
quartier de la Cité. 



204 VALENTINE DE MILAN 

Ce mariage ne fut pas très heureux, comme on pouvait le 
présumer. Au cours de son procès, Macette a raconté que son 
mari la battait. Peut-être avait-il quelques sérieuses raisons 
pour cela. Il a été question, dans ce même procès, du dessein 
qu'elle aurait formé de s'enfuir vers des pays très lointains, avec 
un nouvel ami; mais la réalité de ce projet n'a pas été établie. 
Quoi qu'il en fût, les deux époux ne s'entendaient pas et leur 
existence était une suite de querelles et de scènes violentes. Sur 
ces entrefaites, quatre ou cinq ans après le mariage, Hennequin 
tomba sérieusement malade. C'est ici que nous allons revoir 
Jeanne de Brigue, la « divine » qui trouvait les objets perdus. 

Hennequin de Ruilly connaissait Jeanne de Brigue. Tout le 
monde d'ailleurs la connaissait dans la région. C'était même lui 
qui avait été chargé, naguère, par le curé de Guérart de la con- 
sulter au sujet de la croix volée. Un jour, Jeanne vit arriver 
chez elle, à Besmes, près de Crécy-en-Brie, la mère d'Hennequin 
que l'on appelait Lucette. Cette femme lui demanda de venir voir 
son fils et, par ses connaissances spéciales, de lui rendre la 
santé. Jeanne ne refusa point et toutes deux s'en furent ensemble 
à Guérart. La « divine » allait y rencontrer quelqu'un aussi oc- 
cupé qu'elle, pour le moins, de sortilèges et d'enchantements. 

Cette sorcière, c'était Macette- On se doutait un peu dans le 
pays qu'elle se livrait à des travaux de ce genre, et un ami 
d'Hennequin, ,un ménestrel, avait dit au mari que sa maladie 
venait de ce qu'une femme l'avait envoûté, en lui laissant com- 
prendre que cette femme pouvait bien être la sienne. Inquiète 
de cette accusation à peine dissimulée, Macette avait aussitôt 
organisé un plan de défense. 

C'était elle qui avait persuadé à Lucette, sa belle-mère, d'al- 
ler chercher Jeanne de Brigue. Aussitôt celle-ci arrivée, elle la 
prit à part et, l'ayant mise au courant de ce qui se passait, elle 
la supplia de dire à Hennequin, s'il lui demandait les causes de 
sa maladie, qu'il était envoûté par une nommée Gilette la Ver- 
rière. Cette Gilette demeurait ta Paris, vers la porte Baudoyer, 
où Hennequin avait demeuré lui-même. Il l'avait connue en cet 



VALENTINE CALOMNIEE 205 

endroit et elle avait eu de lui deux enfants. L'accusation, comme 
on le voit, était vraisemblable, dirigée contre une femme qui 
avait des raisons pour vouloir se venger d'Hennequin et, si l'on 
y croyait, Macette se trouvait libérée de tout soupçon. Pour dé- 
cider Jeanne à suivre ses instructions, elle lui fît cadeau de dix- 
huit sous parisis en or : c'est du moins ce qu'elle a déclaré, 
car Jeanne prétendit n'avoir rien reçu que des promesses. La 
divine fit d'ailleurs ce qui lui avait été demandé : elle accusa 
Gilette. 

Une autre fois, elle revint encore, Macette l'ayant envoyée 
chercher par le valet de la maison. Elle reçut alors des confi- 
dences infiniment plus complètes qu'à la première visite. 
Macette Ijii déclara, après que le serment de ne se point trahir 
eut été échangé entre les deux femmes, que si son mari était 
malade, c'était bien parce qu'elle-même l'avait envoûté et elle 
lui expliqua comment elle procédait. Dans une petite poêle, de 
forme ronde, elle avait mis de la cire vierge et de la poix 
mélangées. Voulait-elle que son mari fût malade, elle plaçait la 
poêle sur le feu, remuait la cire et la poix avec une cuiller : 
aussitôt Hennequin se sentait — elle assurait au moins qu'il le 
lui avait dit — le corps entier comme traversé d'une foule d'ai- 
guilles. Ce n'était pas tout : elle avait dans sa chambre, dans un 
pot de terre, un ou deux crapauds qu'elle nourrissait de lait de 
femme; le jour où elle voudrait que l'état de son mari empirât, 
elle n'aurait, à l'aide d'une longue pointe, qu'à piquer ces ani- 
maux et la chair d'Hennequin ressentirait toutes les douleurs 
qu'elle aurait infligées aux crapauds. 

Il va sans dire que tout cela ne se faisait point sans céré- 
monies magiques. Macette raconta, au cours de son procès que, 
mettant en pratique des enseignements reçus dès sa première 
jeunesse, elle avait appelé par trois fois Lucifer, le suppliant de 
mettre son mari dans un tel état qu'il ne pût point la tourmen- 
ter et la battre : ce disant, elle tenait dans ses mains la cire 
vierge et la poix, sur lesquelles elle avait récité trois fois l'Evan- 
gile de saint Jean, trois fois le Pater et trois fois l'Ave Maria; 



206 VALENTINE DE MILAN 

elle avait ensuite fait le mélange de la cire et de la poix, appelé 
de nouveau Lucifer à son aide et redit trois fois l'Évangile, le 
Pater et TAve. Alors, elle avait façonné le mélange en forme 
de « voult ') — de figure humaine, — elle avait tracé à la sur- 
face trois croix à l'aide de la pointe d'un couteau, avait mis le 
voult avec de l'eau dans la poêle et l'avait fait chauffer, le 
piquant parfois de son couteau, — tout cela mélangé d'invo- 
cations et de prières. Chaque fois qu'elle voulait mettre à mal 
son mari, il fallait qu'elle recommençât toutes ces cérémonies. 

Quant aux crapauds, elle les avait cherchés dans son jardin, 
un jour que les piqûres au voult de cire avaient été impuis- 
santes à l'empêcher d'être battue... Toujours avec des invoca- 
tions au diable et des prières, s'étant recouvert la main d'un 
gant, elle avait saisi les crapauds par le pied, les avait intro- 
duits chacun dans un pot, avait placé une tuile sur chaque pot 
et les avait installés dans sa chambre, au pied du lit conjugal. 
Par les nourrices du village, elle avait du lait de femme; le 
mêlant à du lait de vache et à de la mie de pain, elle faisait 
vivre de la sorte les deux animaux. Le résultat pour Hennequin 
de toutes ces conjurations fut celui-ci, au dire de Macette : 
« Dans les compagnies où il allait, il sentait et endurait beau- 
coup d'angoisses, de maladies et espointures qui lui surve- 
naient. » Enfin, comme l'on sait, il tomba séricusemeni 
malade. 

A plusieurs reprises et à plusieurs jours différents, Macette et 
Jeanne firent ensemble l'expérience de la cire et de la poix. 11 
n'est pas indiqué dans le procès quelle fut la conséquence spé- 
ciale de ces conjurations, qui devaient être les dernières. Car, 
soit qu'elle craignît les suites de toute cette aventure, soit qu'elle 
prît au sérieux la mission qui lui avait été confiée de guérir 
Hennequin, Jeanne conseilla à Macette de renoncer à ses 
enchantements, lui fit fondre le voult et jeter les crapauds dans 
le jardin. Ce qu'il y a de curieux, c'est que Jeanne ayant dit 
d'abord à Hennequin que son mal menaçait de s'aggraver, il fut 
plus malade en effet; et qu'ensuite, la divine lui ayant annoncé 



VALENTINE CALOMNIEE 207 

que le voult par lequel il souffrait — celui de Gilette la Ver- 
rière, bien entendu — était détruit, Hennequin avait commencé 
à sentir une amélioration dans son état et que, peu à peu, il 
guérit complètement. Se sentant entre des mains aussi puis- 
santes que celles de la divine, il reprit sans doute courage, se 
rassura et fut sauvé. 

Ce n'est pas tout. Tandis que le malade admirait la puissance 
de Jeanne, celle-ci de son côté s'émerveillait de la science de 
Macette. Et répondant à ses aveux par une confiance analogue, 
elle la mettait au courant de sa situation, lui demandait de la 
conseiller et de Faider. Jeanne avait, en effet, plusieurs enfants 
d'un homme qui, malgré son affection pour elle, refusait abso- 
lument de l'épouser. C'était, assurait-il, par crainte de ses amis 
qui étaient « de plus grand lignage « que la pauvre Jeanne. 
« Macette, disait Jeanne, je vous prie de me conseiller, parce 
que mon ami Hennequin, — il s'appelait aussi Hennequin, — 
l'homme du monde que j'aime le mieux et dont j'ai eu plusieurs 
beaux enfants, ne me veut absolument pas épouser, parce qu'il 
est d'un plus grand monde que je ne suis. Et pour cela, s'il était 
voie ou manière par laquelle je puisse, pour l'amour de mes 
beaux enfants, l'amener à m'épouser sans que cette voie ou 
manière le mît en danger de mort, je vous prie et requiers par 
toute l'affection qui est entre nous deux que vous me 
l'appreniez. » 

Jeanne s'adressait bien. Macette n'avait pas seulement le 
moyen de rendre les gens malades : elle savait les décider au 
mariage. Et ce qui ne laisse pas d'être assez surprenant, c'était 
par les mêmes moyens, la poix, la cire, — et les crapauds. 
« Puisque tu aimes tant ton ami, répondit-elle, je t'apprendrai 
et te montrerai la manière comment, avant qu'il soit quinze 
jours, qu'il le veuille ou non, il t'épousera. " lia chose éytait 
simple : il fallait que Jeanne fit fondre de la cire dans la poêle 
et quand sou ami dormirait, l'en frottât doucement entre les 
deux épaules; elle procéderait à cette opération pendant neuf 
jours. Si, après ces neuf jours, elle n'était pas épousée, elle 



208 VALENTINE DE MILAN 

reviendrait chez Macette qui lui fournirait un crapaud : elle 
piquerait ce crapaud, recueillerait son venin, mettrait ce venin 
dans la poêle et le ferait frire avec la cire et la poix ; elle ferait 
enfin manger le mélange à son ami — sans qu'il s'en doutât, 
bien entendu, — ce qui n'aurait aucun inconvénient pour sa 
santé. C'était d'ailleurs grâce à la cire et à la poix fondues que 
Macette — elle le racontait du moins — s'était fait épouser par 
Hennequin de Ruilly. Jeanne se trouvait tout encouragée de ce 
succès et en espérait un pareil. 

Aussi ne tarda-t-elle pas à faire usage de la recette. Un jour 
qu'elle avait apporté à Guérart des fromages pour les vendre, 
elle emprunta la poêle, la cuiller, la cire et la poix de Macette ; 
elle apprit aussi les formules et les prières dont il fallait se ser- 
vir, fit le mélange nécessaire et dit les paroles indispensables, 
puis, durant la nuit, frotta son ami entre les deux épaules, 
comme le lui avait enseigné Macette. Est-ce parce qu'elle ne 
réitéra l'opération que pendant deux nuits? Le sortilège n'opéra 
aucunement et son ami ne manifesta pas plus qu'auparavant la 
volonté de l'épouser... Elle se résolut donc à user du moyen 
décisif — l'intervention des crapauds — et elle se préparait à 
venir en demander un à Macette lorsque, l'affaire de la maladie 
et de la guérison d'Hennequin ayant attiré l'attention, elle fut 
arrêtée et emprisonnée au Chàtelet. 

Le procès fut long, entravé par des causes de toute sorte, par 
les dénégations des accusées, — car Macette fut arrêtée aussi — 
par l'examen de faits accessoires imputés à la divine, par une 
grossesse présumée de celle-ci, par un appel au Parlement, 
enfin par l'intervention des évêques de Paris et de Meaux qui 
prétendirent qu'à eux seuls appartenaient l'instruction et le 
jugement de cette affaire. 

Tout d'abord, Jeanne qui avait promis à Macette, en prêtant 
les serments les plus sacrés, de ne jamais la trahir, tint résolu- 
ment sa promesse. Tout ce qui lui était reproché, soit dans l'af- 
faire de la maladie d'Hennequin de Kuilly, soit en d'autres 
occasions, comme la découverte de la tasse de Villeneuve-Saint- 



VALENTINE CALOMNIÉE 209 

Denis ou celle de la croix de Guérart, elle prétendit l'avoir fait 
avec l'aide d'un diable, appelé Haussibut, qui, à son appel et 
moyennant diverses cérémonies, se mettait à son service. Sa 
marraine lui avait appris, disait-elle, à évoquer ce personnage 
de l'autre monde. Pour cela, il lui fallait prendre un tison, 
décrire avec ce tison un cercle autour d'elle, demeurer au 
milieu du cercle et dire : " In nomine patris et filii et spiritus 
sancti, amen... Haussibut, Haussibut, Haussibut, viens à moi 
ici, dis-moi et enseigne-moi ce que je te demanderai! " Le 
diable en question lui répondait alors et la renseignait. Comme 
récompense de ses services, il n'était pas difficile : il se conten- 
tait de peu. Un jour, elle lui jeta une poignée de chènevis 
qu'elle avait dans la main; une autre fois, elle lui donna une 
poignée de cendres qu'elle prit dans son foyer. 

Malgré les détails précis et interminables dont Jeanne de 
Brigue parsemait et entourait son récit, les juges ne se conten- 
tèrent pas de l'histoire de Haussibut. Ils ne contestaient guère 
la réalité de son intervention. Mais ils avaient la pensée que 
tout ne s'était pas accompli par son seul intermédiaire. Ils firent 
donc mettre Jeanne à la question; presque aussitôt, dit le pro- 
cès-verbal de ses interrogatoires, elle supplia « qu'on la mît 
hors de ladite question n , assurant qu'elle ferait connaître 
toute la vérité. Ce fut alors qu'elle accusa Macette. 

Celle-ci prétendit n'être coupable de rien, n'avoir jamais fait 
la moindre invocation aux esprits malins, n'avoir point songé à 
ensorceler son époux et n'avoir eu aucune conversation particu- 
lière avec la divine. On la confronta avec celle-ci qui dit à 
Macette qu'elle avait fait ses dernières déclarations, contrainte 
par la justice, mais que ces déclarations étaient vraies. Macette 
nia encore. Enfin, mise à la question, elle faiblit comme Jeanne 
et confirma à peu près tout ce que celle-ci avait avoué. 

Si l'on tient compte des idées de l'époque, après ces aveux les 
deux jeunes femmes étaient perdues. Il y eut cependant, de la 
part de certains de leurs juges, de l'opposition à un arrêt sans 
pitié et, quand il eut été rendu, une hésitation générale avant 

14 



JIO V ALENTINE DE MILAN 

qu'il fût exécuté. Le premier interrogatoire de Jeanne de Brigue 
avait eu lieu le 29 octobre 1390. Le 9 lévrier 1391, elle avait 
été condamnée k périr par le feu, mais il ne lui avait point été 
donné connaissance du jugement qui pouvait encore être 
modifié. Le premier interrogatoire de Macette, arrêtée postérieu- 
rement à la divine, est du 4 août 1391. Le 5, elle est con- 
damnée à mort, mais dans les mêmes conditions. Après la con- 
damnation de Jeanne, on surseoit à Texécuter parce qu'on la 
croit enceinte, puis il est reconnu qu'elle ne l'est point. Lors- 
qu'elle apprend sa condamnation, elle en appelle au Parlement. 
Sur l'ordre de celui-ci, le procès est en quelque sorte recom- 
mencé. Une fois encore, Jeanne est condamnée à être brûlée. 
Mais deux des membres du Parlement qui avaient été, pour ce 
nouveau procès, adjoints aux juges ordinaires du Chàtelet, les 
conseillers Nicole de Buyencourt et Robert Broisset, votèrent 
contre l'application de la peine de mort; le second voulait 
même que l'accusée fût seulement tournée au pilori et tenue six 
mois prisonnière au pain et à l'eau. Pour Macette, il en fut de 
même; Buyencourt et Broisset s'opposèrent vainement à ce que 
la peine de mort fût prononcée. 

Et ce n'est pas fini. On hésite encore à procéder à l'exécution. 
Le 12 août, le prévôt de Paris fait venir au Chàtelet trois « hono- 
rables hommes et sages maîtres " , le célèbre Jean Jouvenel, 
avocat en Parlement et prévôt des marchands, Jean Cuignot et 
Pierre de Vé, tous deux aussi avocats : on leur lit toute la pro- 
cédure de l'affaire ; Jean Jouvenel et Pierre de Vé sont partisans 
de la condamnation a mort, mais Cuignot ne veut infliger aux 
deux femmes qu'une longue peine d'emprisonnement. Les juges 
se trouvent encore insuffisamment éclairés. Ils décident que Ton 
aura " plus à plein conseil et avis à sages, afin de faire et pro- 
céder en cette matière qui est grande et pesante, et dont les cas 
ne sont aucunement advenus dont ils aient eu connaissance, ni 
vu le jugement advenu, le plus sûrement et mûrement que Ton 
pourrait pour bonne équité de raison '^ . Le 16 août, le prévôt 
de Paris expose une fois de plus l'affaire à un maître des 



VALEMTIXE CALOMNIEE 211 

requêtes, un conseiller, un avocat et un procureur au Parle- 
ment et à un avocat au Chàtelet qui se prononcent pour l'exécu- 
tion du jugement. 

Enfin, le lendemain 17, le lieutenant du prévôt, Jean Truquan, 
et un examinateur au Chàtelet se transportent à Guérart et inter- 
rogent encore Hennequin de Ruilly. On avait retrouvé les deux 
crapauds — les deux botereaux dans le langage du temps — 
qui avaient servi aux maléfices de Macette. Hennequin raconta 
que ces animaux, ayant été tourmentés par lui et par un voisin 
à l'aide d'un bâton, le crapaud agacé par le voisin n'avait pas 
l'air de s'en inquiéter beaucoup, tandis que celui auquel s'adres- 
sait Hennequin s'avançait toujours contre lui, la gueule ouverte 
et menaçante : d'où il fallait conclure sans doute que ce crapaud 
était animé contre lui d'une forte haine insufflée par sa femme. 
Par malheur, Hennequin ne saisit pas immédiatement les deux 
animaux. Le lendemain, quand il voulut les retrouver, l'un, dit 
une pièce du procès « s'était absenté « , en quoi d'ailleurs, il avait 
eu parfaitement raison, car son camarade, une fois retrouvé, 
fut mis à mort et transpercé d'un bâton. Le lieutenant du prévôt 
et Texaminateur ne manquèrent point du reste de saisir son 
cadavre et de le transporter au Chàtelet. Ils s'emparèrent aussi, 
à titre de pièces à conviction, de pain bénit, de trois feuilles de 
pervenche, d'un charbon et de deux brins de sénevé, trouvés 
dans le lit de Macette ; de deux échaudés et d'une certaine quan- 
tité de cire vierge et de poix, trouvés dans son coffret. Tous ces 
objets furent montrés à Macette qui dit ne point connaître les 
herbes : elle avait gardé les échaudés de la Cène d'un jeudi 
saint, comme il était coutume de le faire; le pain bénit était 
celui qui lui avait été donné à ses noces avec Hennequin; à 
l'égard de la cire et de la poix, elle déclara les avoir " pour faire 
ses sourcils et plusieurs autres choses secrètes qui sont à usage 
de femmes, sans que d'aucune de ces choses elle eût fait, ni eût 
l'intention de faire aucun mal » . 

Malgré tout, les jugements prononcés contre les deux femmes 
furent exécutés. Le 19 août 1391, elles furent conduites de la 



212 VALENTIIVK DE MILAN 

prison du Chàtelet aux Halles, la tête couverte d'une mitre sur 
laquelle étaient écrits ces mots : « Je suis ensorcelleresse. » On 
les tourna au pilori, puis on les conduisit à la place aux Pour- 
ceaux (1), où elles furent brûlées. Jeanne de Brigue persévéra 
dans ses aveux. Macette au contraire retira les siens et protesta 
qu'elle n'avait participé, ni consenti à rien de ce qui lui était 
reproché. 

* 

Les crimes qu'expièrent ces deux malheureuses ne nous appa- 
raissent guère sérieux, ni réels aujourd'hui. A la divine, nous ne 
trouverions à peu près rien à reprocher. Macette eut assurément 
de fâcheuses intentions à l'égard de son époux, mais elle ne 
pécha que par intention. Dans le procès que j'ai exposé aupara- 
vant, Marion la Droiturière et Margot de la Barre étaient, s'il est 
possible, moins coupables encore. L'horrible supplice qui fut in- 
fligé à ces quatre femmes était immérité. 

Faut-il cependant accuser leurs juges d'iniquité, de passion et 
de barbarie? 

Comme Jeanne de Brigue allait être brûlée, elle raconta dans 
une confession dernière, un fait qui montre bien la puissance 
des idées et des préjugés qui la conduisaient au supplice. Pen- 
dant la durée de son emprisonnement au Chàtelet, une tasse 
d'argent fut volée au geôlier. Tout le monde s'adressa aussitôt à 
elle, accusée, peut-être condamnée déjà, pour lui demander de 
retrouver l'objet disparu. Voyant cela, le voleur, un petit valet 
de la geôle, vint la supplier, pour l'amour de Dieu, de ne pas 
révéler son méfait dont, pensait-il, elle le savait assurément l'au- 
teur, grâce à sa science de toutes choses... Ces croyances étaient 



(1 ) Le Marché aux Pourceaux était situé entre la butte des Moulins et l'en- 
ceinte (le la ville, bâtie par Charles V. On sait que la butte des Moulins était un 
espace surélevé, peut-être ancien dépôt d'immondices, qui s'étendait entre nos 
rues Saint-Honoré, Saint-Roch et des Petits-Champs. (V. le plan de Paris, en 
1380, par H, Legraxd, dans Y Histoire générale de Paris.) 



VALENTINB CALOMNIÉE 213 

à peu près générales. Les juges étaient aussi persuadés que le 
petit valet de la geôle de la puissance des divines et des ensorcel- 
leresses — même de celle des crapauds. Les magistrats du Clià- 
telet firent, dans ces deux procès criminels, ce qu'ils pouvaient 
ei ce qu'ils devaient faire. Ils voulurent arriver à connaître la 
réalité des choses, des actes accomplis et il semble bien qu'ils y 
soient parvenus. Ils cherchèrent, à l'aide de délais, de conseils 
pris de toute part, si les lois ne les autorisaient pas à modérer 
la peine et ils ne trouvèrent rien, ni dans la législation de 
l'époque, ni dans la jurisprudence, qui le leur permit. Les lois 
sont la résultante des idées et des croyances du temps où elles 
sont en vigueur. Ces mêmes idées, ces mêmes croyances possè- 
dent et dominent les magistrats. 11 serait naïf de vouloir juger 
les hommes d'il y a cinq cents ans avec les pensées d'aujour- 
d'hui. 

Et cependant, à cette même époque, quelques hommes, plus 
éclairés que le temps où ils vivaient, pressentant et devançant 
en quelque sorte l'avenir, protestaient déjà, je l'ai dit, contre la 
rigueur de pareils châtiments pour de pareils faits. 

Dans le premier des deux procès criminels qui viennent d'être 
racontés, des magistrats, Pierre de Lesclat, conseiller au Parle- 
ment de Paris, Robert de Tuillièrcs, Nicolas Chaon, Geoffroi Le 
Ooybe, Robert de Pacy, examinateurs au Chàtelet, même un 
homme de guerre, messire Baude de Vauviller, chevalier du 
guet, voulaient que l'une des accusées fût frappée de peines infi- 
niment moins graves que celle qu'elle a subie. Ils demandaient 
qu'elle ne fût punie que de l'exposition au pilori et du bannisse- 
ment. Dans le second de ces procès, nous voyons le conseiller au 
Parlement Robert Broisset et l'avocat Jean Cuignot vouloir que 
Jeanne de Brigue et Macette ne subissent qu'un simple empri- 
sonnement. Nous voyons les autres juges, en partie tout au moins, 
hésiter à leur appliquer la peine terrible qui va les frapper. N'est-il 
pas assez naturel de penser que les magistrats qui se pronon- 
çaient pour des châtiments si singulièrement atténués, ne de- 
vaient pas croire beaucoup à la sorcellerie, qu'ils devaient au 



214 VALENTIXE DE MILAN 

moins avoir à cet égard des doutes considérables. S'ils avaient 
cru que ces femmes étaient véritablement en rapport avec les 
puissances infernales, que, par leur intermédiaire, elles pou- 
vaient à leur gré semer la maladie et donner la mort, ils n'au- 
raient évidemment pas considéré leurs actes comme constituant 
une sorte de délit d'ordre inférieur. 

D'autres hommes de la même époque avaient les mêmes 
doutes et les mêmes incroyances. 

L'historien de Charles VI, le religieux qui écrivit la « Chro- 
nique » de Saint-Denis échappe, à certains moments au moins, 
à la force des préjugés de son temps (1). « Pour moi, dit-il, je 
suis loin de partager l'opinion vulgaire à l'égard des sortilèges, 
opinion répandue par les sots, les nécromanciens et les gens su- 
perstitieux. Les médecins et les théologiens s'accordent à dire 
que les maléfices n'ont aucune puissance. » Un autre homme 
d'église, le bénédictin Serizy, dans le célèbre discours qu'il pro- 
nonça en 1408, au Louvre, contre Jean Petit, déclarait « que la 
sorcellerie n'est que mensonge et qu'il n'en résulte aucun effet " . 
Ces sciences abusives, ajoutait-il, " ne contiennent rien de vé- 
rité ou d'effet " . Et il concluait par le souvenir dépourvu d'illu- 
sions, d'un fait qui s'était passé récemment : « Maître Jean de 
Bar, disait-il, fort expert en cet art maudit, lequel fut brûlé avec 
tous ses livres, avoua en sa dernière confession que le diable ne 
lui apparut jamais et que ses invocations ou sorcelleries n'eurent 
jamais d'effet, bien qu'il eût dit auparavant le contraire à plu- 
sieurs personnes et spécialement aux grands seigneurs pour 
avoir leur argent (2). « 

L'auteur du « Ménagier de Paris " qui écrivait sous Charles VI 
ne paraît pas, lui non plus, avoir confiance dans la sorcellerie et 
les sortilèges. 

On voit quel était, à l'endroit de la magie, l'état d'âme de nos 
ancêtres à la fin du quatorzième siècle. Quelques esprits supé- 



(1) Liv. XVI, chap. XX. 

(2) Mo.xsTRELKT, Chroïiique, liv. I", chap xliv. 



VALENTINE CALOMNIEE 21g 

rieurs, quelques hommes d'étude et de réflexion, échappaient 
aux préjugés du moyen âge. Mais les foules — comprenant 
d'ailleurs la plus grande partie de la classe moyenne et du 
monde féodal, — croyaient à l'intervention diabolique dans 
toutes les choses de la terre et jugeaient légitime de s'en pré- 
server par les poursuites criminelles, les condamnations et les 
supplices. 

* 

11 est facile maintenant de concevoir avec quelle odieuse 
habileté avait été choisi le terrain sur lequel on allait attaquer 
Valentine. On répandit le bruit qu'elle avait ensorcelé le roi, 
qu'elle avait causé sa maladie et qu'elle empêchait sa guérison. 

Que pouvait-on imaginer de mieux, inventer de plus perfide? 
La duchesse était irréprochable. Elle était fidèle à son mari, plus 
que fidèle, car elle éprouvait pour lui un amour passionné que 
les manquements du prince à la foi conjugale ne purent même 
diminuer. Elle était bonne mère, attachée à tous ses devoirs. On 
se rejeta sur cette accusation vague, insaisissable, de pratiquer 
la magie (1), qui, déjà plus d'une fois, avait été employée pour 
assouvir des haines inavouables et pour justifier des condamna- 
tions d'innocents. On ne pouvait assurément trouver à sa charge 
aucun fait du genre de ceux sur lesquels s'appuyait d'ordinaire 
une accusation de sorcellerie. Qu'importait cela? 11 n'était guère 
besoin de prouver les accusations de cette sorte : leur nature 
mystérieuse semblait les faire échapper aisément à la nécessité 
d'une preuve directe, d'une démontration formelle. On s'en pas- 
sait. Il y avait alors dans les villes et dans les campagnes bon 
nombre de gens que l'on désignait comme sorciers, contre les- 
quels on n'avait aucune preuve du prétendu crime qu'on leur 
imputait et qui n'en gardaient pas moins, toute leur vie, la répu- 
tation d'être en rapports avec les puissances de l'autre monde, 

(1) JoivKNEi. DKS Ursivs, anncc 1.39-'$. 



216 VALENTINE DE MILAM 

La méfiance générale les entourait, la haine populaire les pour- 
suivait. Ils étaient dans leur cité, dans leur village, souvent au 
milieu de leur famille, regardés comme des étrangers, comme 
des êtres maudits et dangereux. 

On n'avait donc pas besoin de preuves contre Valentine. II 
ne s'agissait évidemment pour ses ennemis de la faire condam- 
ner par aucun tribunal. Ce que l'on voulait, c'était la dépouiller 
de toute influence, l'empêcher d'avoir jamais sur le roi, sur les 
princes, sur le peuple, sur la conduite des affaires, aucune 
action qui pût contrarier les projets de la reine. 11 s'agissait de 
récarter de la Cour, de l'éloigner de Paris, de la reléguer loin du 
centre où s'agitaient les ambitions et se prenaient les décisions 
politiques. De la sorte, elle serait réduite à l'impuissance de s'op- 
poser aux desseins d'Isabeau, de sa famille et de ses alliés. 

Pour en arriver là, il suffisait de répandre des accusations 
vagues contre Valentine, de les lancer avec adresse, de les pro- 
pager avec ardeur à la Cour et parmi le peuple. La calomnie 
ferait son œuvre, sans que la victime de cette calomnie pût s'en 
défendre, sans que personne eût à en prendre la responsabilité. 
Cette responsabilité, les contemporains, sauf quelques per- 
sonnages particulièrement renseignés, purent ne pas savoir 
qui la devait porter. Aujourd'hui que nous connaissons les 
sentiments d'Isabeau, le rôle qu'elle a joué dans notre histoire, 
ses ambitions, ses haines, ses lâchetés, il n'est guère possible 
de méconnaître sa main, ses efforts, son habileté dans la persé- 
cution organisée contre Valentine. M. Marcel Thibault qui, 
dans son remarquable ouvrage sur Isabeau de Bavière, a tenté 
d'écarter d'elle plus d'une des accusations que l'histoire lui 
adresse, n'a pas cru pouvoir essayer de la justifier à cet 
égard (1). M. Jarry ne doute pas de son intervention : .< Isa- 
beau, dit-il, n'oubliait pas l'influence de la duchesse d'Orléans, 
toute puissante sur l'esprit du roi. Son plan était tracé : il fal- 
lait, à tout prix, éloigner la |fille du duc de Milan. Ce résultat 



(1) Marcel Thibaiilt, Isabeau de Bavière, p. 340. 



VALENTIXE CALOMNIEE 217 

fut obtenu par la voie la plus lâche. Le déchainement d'opinion 
qui se manifesta alors contre Valentine arriva trop à propos 
pour n'être pas fomenté par les intéressés (1). » 

Les intéressés... Car Isabeau n'agit pas seule. La maison de 
Bourgogne porte, elle aussi, la responsabilité de l'odieuse persé- 
cution dirigée contre Valentine. Il semble bien que la femme de 
Philippe le Hardi, la duchesse Marguerite, fut en cette occasion 
la fidèle alliée de la reine. 

Tout d'abord, les relations paraissent cependant avoir été 
cordiales entre la maison de Bourgogne d'une part, Louis et 
Valentine, de l'autre. Nous avons vu la duchesse de Touraine, à 
son arrivée en France, somptueusement reçue par sa tante au 
château de Villaines-en-Duesmois. Les jeunes mariés recevaient 
en ce temps, tout comme aujourd'hui, des cadeaux de leurs 
parents et amis. Philippe de Bourgogne offrit à Valentine au 
jour de son mariage, une superbe aiguière d'or, garnie de 
pierres précieuses et magnifiquement travaillée, avec un gobelet 
et un anneau, également en or. Au mois de janvier 1390, Valen- 
tine reçoit de Philippe un fermail d'or, garni de neuf grosses 
perles; Louis, un fermail " à une dame esmaillée 'i , garni de 
balais, perles et diamants (2). Et dès lors, aux jours consacrés 
par l'usage, des cadeaux se font de part et d'autre. Les années 
passent, l'échange des présents continue et les bons rapports 
semblent continuer aussi. En 1395, Valentine envoie son chi- 
rurgien, maître Fasse de Saint-Sé vérin, traiter le fils de Phi- 
lippe de Bourgogne, le futur Jean-sans-Peur, alors comte de 
Nevers, qui s'est rompu l'épaule. 

Mais les réalités ne répondaient guère à ces apparences. Le 
duc de Bourgogne, je l'ai indiqué déjà, s'efforçait d'écarter le 
duc d'Orléans de toute participation au gouvernement. La 
duchesse de Bourgogne, femme hautaine, sèche, jalouse de son 
rang, frémissait à la pensée qu'un jour, elle pourrait être obli- 



(1)E. Jaiuiy, 0UV7-. cit., p. 167. 

(2) Bibl. nat. Collection Bourgogne, t. XXI : 20. 



218 VALENTINE DE MILAN 

gée de céder à Valentine la première place à la cour. Installée 
à Paris auprès d'Isabeau, elle la régentait et la gouvernait — 
elle s'en était fait d'ailleurs donner une sorte de mandat par le 
Conseil du roi, — et d'une façon si absolue que personne ne 
parvenait à la reine et ne lui parlait que par son entremise et 
avec son autorisation (1). Valentine constatait ces choses avec 
amertume. Des princesses, elle était la plus proche du trône et, 
entre elle et la reine, se plaçait sans droit, injustement, la 
femme du duc de Bourgogne. « Je ne sais pourquoi, disait la 
jeune duchesse, elle s'avance de prendre les honneurs et nous 
met derrière. « Il aurait été naturel en effet que la belle-sœur 
du roi régnant eût le pas sur la belle-sœur d'un roi défunt et, 
dans les choses de son ressort, l'influence et l'autorité. 

On a accusé Valentine d'une ambition exagérée. Froissart 
nous a transmis cette accusation et, dans sa passion contre le 
duc et la duchesse d'Orléans, ne s'est sans doute pas gêné pour 
l'amplifier. En réalité, il n'existe pas le moindre indice de cette 
prétendue ambition. D'accord avec son mari, Valentine a voulu 
maintenir contre les usurpations de la duchesse de Bourgogne, 
la situation et les droits que son mariage lui avait donnés. Ce 
n'était ni un crime, ni même une faute... Marguerite de Bour- 
gogne en jugea autrement. Froissart qualifie la femme de 
Philippe le Hardi de « crueuse et haute dame (2) » . Elle s'était 
acharnée naguère, quand le roi devint fou, contre ses conseillers 
Bureau de la Rivière et Jean le Mercier qu'elle haïssait; si on 
l'eût écoutée, dit le chroniqueur, " on les eût exécutés honteuse- 
ment et sans déport " . Ils avaient jadis écarté son mari du 
gouvernement! Une atteinte à son autorité personnelle devait 
assurément lui paraître plus coupable encore. Le moment sem- 
blait approcher où les droits de la duchesse d'Orléans pourraient 
l'emporter sur ceux qu'elle s'était attribués. Une telle déchéance 
de sa situation, Marguerite de Bourgogne ne l'eût admise à 



(1) Froissait, Chroniques, liv. IV, chap. xxx. 

(2) Ihid. 



.J 



VALENTINE CALOMNIEE 21^ 

aucun prix : elle ne devait reculer devant rien pour y échapper. 

Peut-être enfin, n'était-ce pas tout encore et la duchesse de 
Bourgogne fut-elle aussi animée contre Valentine par une autre 
cause. Marguerite n'avait jamais été jolie, tant s'en faut (1). 
Philippe ne s'était décidé à l'épouser que par le désir de possé- 
der la Flandre et les autres domaines qu'elle devait lui appor- 
ter. Maintenant, elle approchait de la cinquantaine : Valentine 
était dans tout le rayonnement de sa jeunesse. Il dut se faire à 
la Cour des comparaisons peu favorables à Madame de Bour- 
gogne : c'était là une de ces injures qu'une femme de son 
caractère ne pouvait pas supporter aisément et ne devait guère 
pardonner. 

La longue lutte des maisons de Bourgogne et d'Orléans com- 
mençait : Valentine en fut la première victime. 



L'abominable complot ourdi contre la duchesse d'Orléans fut 
exécuté avec une suprême habileté. Tout fut employé à la 
perdre, même ce qui devait surtout lui être favorable. On lui 
reprocha l'influence heureuse et bienfaisante qu'elle avait sur 
le roi. 

Ce qu'était cette influence, on le sait. Autant Charles VI 
avait passionnément aimé la reine, autant, alors que le prenaient 
ses accès de frénésie, il éprouvait maintenant à son égard 
d'éloignement et de haine. Lorsqu'elle s'approchait de lui, il la 
repoussait en disant à ses serviteurs : u Quelle est cette femme 
dont la vue m'est odieuse? Si elle a besoin de quelque chose, 
donnez-le-lui, mais délivrez-moi de ses importunités et de ses 
persécutions... Qu'elle ne me suive pas plus longtemps (2). » 



(1) M. m. Baka\te, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, dit que 
Charles V refusa d'épouser Marguerite, la trouvant trop laide. C'est là une 
erreur assurément, car en 1350, alors que Charles V épousa .Jeanne de Bour- 
bon, Marguerite de Flandre avait à peine un an. 

['2) Chronique du Religieîix de Saint-Denis, liv. XIV, chap. v. 



220 VALENTINE DE MILAN 

Pensée irraisonnée et inexplicable d'un foa? Souvenir de 
quelque fait dont il avait été offensé et blessé? On ne le 
sait. 

Il en était bien différemment, s'il s'agissait de Valentine. Elle 
était douce pour le malheureux monarque, elle savait le distraire, 
l'éloigner pour un temps des sombres pensées dont son esprit 
était assiégé. Il ne put bientôt plus se passer d'elle. Si elle ne 
venait point le visiter chaque jour, il s'en plaignait et se désolait. 
Si elle était empêchée de venir le voir, il allait chez elle (1). Pré- 
sente, il l'appelait sa chère sœur. Absente, il la réclamait sous ce 
même nom (2). Lorsque, dans ses plus furieux accès, il ne recon- 
naissait personne, il la reconnaissait cependant, et se laissait ap- 
procher et apaiser par elle. Rien, ce semble, ne pouvait être plus 
favorable à Valentine. Rien ne pouvait indiquer avec plus d'évi- 
dence combien sa présence était nécessaire à la Cour. Ce fut là, 
tout au contraire, dans cette influence salutaire exercée par elle 
sur le roi que l'on trouva des motifs pour l'accuser et pour 
l'éloigner. 

Si la reine Isabeau eût vraiment aimé son époux, si elle avait 
placé au-dessus de tout l'espoir de sa guérison, si elle eût été 
capable de quelque pensée noble et généreuse, elle n'aurait 
songé qu'à se servir, pour le salut de Charles, de cette action si 
naturelle d'ailleurs, qu'exerçaient sur l'esprit du malade la pa- 
role sympathique et le doux aspect de Valentine. Mais Isabeau 
était incapable de tels sentiments. Dans ces conjonctures comme 
dans tous les actes de sa vie, elle ne s'inquiéta que d'elle-même : 
elle dut voir avec colère, avec un redoublement de passion hai- 
neuse, cette préférence accordée par le roi à sa belle-sœur. 
Charles qui avait eu pour sa jeune femme une affection si pas- 
sionnée, qui l'avait, dès après leur entrevue d'Amiens, désirée 
avec une si impatiente ardeur, qui, après les infidélités dont il 
s'était rendu coupable, était toujours revenu à elle comme au 



(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, Jiv. XIV, chap. v. 

(2) Ihid., liv. XVI, chap. XX. 



VALENTINE CALOMNIEE 221 

plus grand amour de sa vie ; qui avait voulu l'honorer merveil- 
leusement par cette entrée solennelle <a Paris, dont le luxe et 
l'éclat effacèrent tous les souvenirs de cérémonies analogues, 
c'était lui qui maintenant la méconnaissait, lui qui l'outrageait 
et la chassait... Et celle qui paraissait la remplacer dans l'affec- 
tion de son époux, à la voix de laquelle les douleurs de celui-ci 
s'apaisaient, ses tristesses étaient consolées et sa volonté obéis- 
sait, c'était Valentine, la fille de l'ennemi de la famille d'Isa- 
beau, celle dont l'influence protégeait, à la Cour de France, 
Jean-Galéas Visconti contre les projets de vengeance de la mai- 
son de Bavière... A ces pensées, la haine d'Isabeau dut grandir, 
excitée à la fois par ses souvenirs de famille, par ses desseins 
politiques et par cette blessure à son affection conjugale peut- 
être, et à coup sûr, à son orgueil de femme et de reine, que 
la duchesse d'Orléans, bien malgré elle et involontairement 
lui faisait souffrir (1). La perte de Valentine en fut plus cer- 
taine. 

Tous ceux qui à la Cour avaient lié leur fortune à celle d'Isa- 
beau agirent avec passion, partout, dans le peuple même, contre 
la duchesse. Cette influence qu'elle exerçait sur le roi, c'était 
assurément, expliquait-on, aux sortilèges et aux maléfices qu'elle 
en était redevable. N'était-elle pas la fille du seigneur de Milan, 
une cité connue parmi celles où l'on cultivait les sciences magi- 
ques, un lieu réputé, comme nous l'avons vu à propos de la 
querelle des deux membres de la maison d'Armagnac, pour la 
fabrication des images qui servaient aux envoûtements. On ré- 

(1) Est-il nécessaire de dire que les rapports de Charles et de Valentine res- 
tèrent toujours au-dessus de tout soupçon? Brantôme seul a osé, non pas les 
incriminer absolument, mais y consacrer une phrase équivoque. C'est une abo- 
minable calomnie. Valentine a donné trop de preuves de son amour conjugal, 
plus fort que la mort même, pour que puisse naître le moindre doute à l'égard 
de sa fidélité. Pas un historien du temps, si ennemi qu'il pût être — comme 
Froissart — de Louis et de Valentine, n'a formulé contre elle d'accusation d« 
cette sorte. Quel autre sentiment que celui de la pitié pouvait d'ailleurs inspirer 
le fou qui portait la couronne de France? Brantôme, venu plus d'un siècle après 
ce temps, a audacieusement inventé cette histoire, sortie, comme tant d'autres, 
de son imagination dépravée. 



222 VALENTINE DE MILAN 

pandil même le bruit que Jean-Galéas, le père de Valentine, 
était un fervent adepte de la magie. 

Ces insinuations lancées contre la jeune duchesse avaient 
d'autant plus de chance d'être accueillies par le peuple qu'en 
réalité, on avait eu, à certains moments, recours aux sorciers 
pour guérir le roi. 

Nous avons vu que les princes et les seigneurs de l'entourage 
de Charles avaient fait venir du fond d'une province reculée le 
prétendu magicien Arnaud Guillaume. Froissart nous donne sur 
les moyens de cette sorte employés pour combattre la folie du 
roi, une note singulièrement expressive. Certains médecins, dit- 
il, s'étaient bien vantés de le guérir et de le remettre en bonne 
santé ; mais quand ils avaient essayé et fait tous leurs efforts, ils 
reconnaissaient avoir travaillé en vain, « car la maladie du roi 
ne se cessait pour prières, ni pour médecines » . On appelait 
alors les devins et sorciers. Ceux-ci ne se décourageaient pas 
comme les médecins. Sans doute, ils ne réussissaient pas mieux, 
mais ils savaient la cause de leur insuccès. Les uns disaient que 
le prince avait été empoisonné, d'autres qu'il était victime de 
sorts et de charmes. Le diable, ajoutaient-ils, leur avait révélé 
le secret de cette affaire. Et ce secret, c'était que Valentine avait 
jeté un sort au roi. C'était là, évidemment aussi le secret d'Ar- 
naud Guillaume, l'homme du « Smagorad " . Des gens inconnus 
le disaient mystérieusement d'abord, puis ouvertement dans les 
tavernes de Paris. On les voyait se glisser partout où le petit 
peuple se rassemblait, dénoncer la belle-sœur du roi et dispa- 
raître pour aller continuer ailleurs l'œuvre malfaisante dont ils 
étaient chargés. En province, c'était beaucoup par les mendiants 
que se répandaient alors les nouvelles. Ils étaient innombrables, 
sillonnant les routes du royaume, rapportant de leurs pérégrina- 
tions des récits qui les faisaient accueillir et parfois rechercher, 
semant les bruits vrais ou faux qui leur venaient de leur passage 
dans les grandes villes, répétant et faisant accepter les histoires 
les plus invraisemblables et les contes les plus fantaisistes. Ils 
contribuaient pour une large part à créer l'opinion publique de 



I 



VALENTIXE CALOMNIEE 223 

répoque. Od les appelait les « caymans " d'où est venu notre 
verbe « quémander i5 . On les vit en ce temps colporter par les 
chemins, par les auberges, les maisons isolées et les villages de 
France, ce qui à Paris s'était inventé et se disait de la duchesse 
d'Orléans. 

Et tout cela fut tellement redit et répandu que « commune 
renommée courait parmi le royaume de France qu'elle jouait de 
tels arts, et que tant qu'elle serait près du roi, que le roi la ver- 
rait et l'entendrait parler, il n'en aurait autre chose (1) ". On 
voit la conséquence : il fallait pour sauver Charles, éloigner 
Valentine. C'était ce que voulaient Isabeau, Louis de Bavière, 
frère de la reine, et leurs alliés de la maison de Bourgogne. Ce 
n'était assurément pas le diable en personne qui avait révélé 
aux sorciers le mystère de la maladie royale et le moyen d'en 
venir à bout: mais il avait rencontré à la Cour des gens dis- 
posés à parler pour lui. 

Naturellement les ennemis de Valentine ne se contentaient 
pas de l'accuser, de la calomnier et de propager leurs calom- 
nies dans le peuple : ils précisaient la cause des méfaits impu- 
tés par eux à la duchesse d'Orléans. Si elle avait ensorcelé le 
roi, disaient-ils, si elle l'empêchait de guérir, c'est qu'elle vou- 
lait sa mort. Dévorée d'ambition, ne pouvant souffrir la supé- 
riorité de rang d'Isabeau, elle voulait arriver au trône. On 
expliquait que son père l'y poussait : c'était pour cela qu'il 
l'avait mariée au frère du roi. Un jour, racontait-on, le seigneur 
de Milan recevait par un messager des lettres de Charles VI : 
il aurait demandé à cet envoyé comment le roi se portait. Le 
messager répondit qu'il se portait fort bien. Et alors, le père de 
Valentine aurait repris : " C'est donc le diable? Comment se 
peut-il faire qu'il soit en si bonne santé? » On ajoutait — ce 
sont toujours les calomniateurs de Valentine qui parlent — que 
Jean-Galéas aurait dit à sa fille, lorsqu'elle lui fit ses adieux, le 
quittant pour venir se marier : « Adieu, belle fille ! Je ne vous 

(1) FnoissAHT, Chroniques, liv. IV, chap. liv. 



224 VALEIVTI\E DE MILA.V 

veux point revoir que vous ne soyez reine de France! (1) " On 
oubliait que, lorsque Valentine, revenant des fêtes de Milan, 
passa par Pavie, résidence de son père, et qu'elle voulut lui faire 
ses adieux, elle ne l'y trouva point (2). Il était parti, ne voulant 
pas, paraît-il, qu'on le vît pleurer, — ce qui devait, en effet, 
tel qu'on le connaît, ne pas lui arriver souvent. On oublie 
encore qu'au moment où le mariage de Valentine avec Louis de 
Touraine fut décidé, le roi n'avait pas vingt ans, qu'il venait 
d'épouser Isabeau et que tout le monde pensait que sa jeune 
femme lui donnerait de nombreux enfants, ce qui ne manqua 
pas d'arriver. 

Les calomnies ne s'arrêtaient pas là. Si dénuées de toutes 
preuves, si invraisemblables, si folles que fussent ces accusa- 
tions, on allait encore plus loin. On accusa la duchesse, tou- 
jours par des voies détournées, par des bruits jetés dans le 
peuple, hypocritement, de vouloir faire périr le fils du roi, le 
petit dauphin. Et l'on racontait l'histoire suivante. Un jour, 
l'enfant royal et le fils de Valentine, le petit Louis, jouaient 
ensemble dans la chambre de la duchesse. Celle-ci jeta par terre 
une pomme empoisonnée, du côté du dauphin, espérant qu'il 
s'en saisirait et la porterait à sa bouche. Ce fut tout le contraire 
qui advint. Le fils de la duchesse courut après la pomme, s'en 
empara et, sitôt qu'il la tint, se mit à y mordre. La duchesse ne 
put l'en empêcher. L'enfant était empoisonné et mourut (3). 

A cette ridicule histoire, il y avait des variantes. Un enfant 
aurait été chargé de donner la pomme au dauphin, avec recom- 
mandation de ne la laisser prendre à nul autre. Comme il 
emportait le fruit empoisonné à travers les jardins de l'hôtel 
Saint-Pol, il rencontra la nourrice du fils de la duchesse d'Or- 
léans, qui tenait cet enfant dans ses bras. La nourrice voulut 

(1) MoxsTRELET, Chroïiiquc, liv. F"", chap. xxxix. — P. Cochox, Chronique nor- 
mande, chap. IX. 

(2) MoxsTRELET, Chronique, liv. F^ chap. xliv. 

(3) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. l. — Le livre des trahisons de 
France envers la maison de Bourgogne, dans les Chroniques belges. 



VALENTINE CALOMNIEE 225 

prendre la pomme qui lui semblait appétissante. Le petit por- 
teur du fruit se défendit, mais n'y réussit pas. Le fils de la 
duchesse porta la pomme à sa bouche et mourut (1). C'était le 
même conte avec quelques détails modifiés. Il n'y avait de vrai 
dans tout cela que la mort, eu septembre 1395, du fils de 
Valentine, Louis, l'enfant né le 26 mai 1391, et il n'était pas 
mort empoisonné. Il ne lui était arrivé aucune aventure extra- 
ordinaire. Deux médecins qu'il l'avaient soigné déclarèrent qu'il 
avait succombé à une maladie qui, en ce temps, avait également 
emporté beaucoup d'autres enfants de toute condition (2). 

Mais qu'importait cela? Contre Valentine, il n'existait pas 
l'ombre d'une preuve, rien qui pût justifier le moindre soupçon, 
rien de quoi pût s'armer la mauvaise passion de ses ennemis. 
La duchesse était douce, bienveillante, bienfaisante. Tout dans 
son caractère, dans sa nature, protestait invinciblement contre 
les accusations dont elle était l'objet. Qu'importait encore? On 
ne cherchait ni preuve des accusations que l'on colportait contre 
clic, ni vraisemblance dans ces mêmes accusations. Il s'agissait 
vraiment bien de cela! Il s'agissait uniquement d'exciter le 
peuple et ceux des seigneurs qui partageaient les préjugés popu- 
laires contre la pauvre duchesse. La chose se fit facilement. Ces 
histoires d'envoûtement et d'empoisonnement plaisaient trop 
aux imaginations du moyen âge, même du moyen âge finissant, 
pour n'avoir pas le succès que l'on en attendait. Les person- 
nages qui avaient la garde du dauphin saisirent cette occasion 
de montrer leur zèle pour l'accomplissement de leur mission : 
ils empêchèrent désormais l'enfant d'entrer dans les apparte- 
ments de Valentine. Là peut-être, à la Cour, gardait-on encore 
un demi-silence sur les causes de cette méfiance. Mais dans le 
peuple, il en allait différemment. On accusait nettement Valen- 
tine. Le peuple n'a pas besoin de preuves, ni de vraisemblance 
pour croire à une accusation, surtout si elle flatte sa jalousie 

(1) MovsTKKi.ET, Chronique, liv. F"", chap. xxxix, 

(2) Ihid., iiv. I"'", chap. xxxxiv. 

15 



226 VAI.ENTINE DE MILAN 

contre ceux qui sont au-dessus de lui, et plus encore, si elle met 
en jeu son goût pour l'inconnu, son attrait pour le mystérieux. 
Les Visconti n'avaient-ils pas pour armes une couleuvre englou- 
tissant un enfant? Voilà une preuve, s'il en était besoin. A Paris, 
il fut bientôt avéré que la duchesse ensorcelait le roi et travail- 
lait à faire disparaître ses enfants. Et de la capitale, comme je 
l'ai dit, ces accusations se répandaient par tout le royaume. Le 
peuple de Paris ne se contenta même bientôt plus d'accuser 
Valentine : il devint menaçant. Le bruit courait que si l'on 
n'éloignait pas la duchesse de la demeure et de la vue du roi, 
les Parisiens iraient eux-mêmes la chercher à l'hôtel Saint-Pol, 
qu'ils en feraient justice, qu'ils la tueraient (1). Ces rumeurs 
prirent une telle consistance, un si redoutable orage semblait se 
former et être près d'éclater contre l'infortunée princesse, une si 
vive émotion se répandait de proche en proche au sujet de ces 
mystérieuses et misérables inventions que Louis d'Orléans finit 
par s'inquiéter et prendre peur pour Valentine... Lui aussi d'ail- 
leurs était suspecté de s'adonner à la magie, aux sciences occultes 
et d'ambitionner le trône. Le bruit courait dans le peuple que le 
roi se portait bien ou retombait dans ses accès de frénésie, sui- 
vant que le duc d'Orléans le voulait. On racontait qu'alors que 
Charles VI était parti pour la guerre de Bretagne, son frère lui 
avait remis une épée, sans doute ensorcelée et que, dès qu'au 
Mans, il lui était arrivé de la toucher, il avait été pris de folie 
furieuse. Le conseil fut donné au duc d'éloigner pour un temps 
Valentine, de l'envoyer hors de Paris jusqu'à ce que les préjugés 
populaires se fussent dissipés. Le maréchal de Sancerre, un des 
familiers du prince, insista vivement à cet égard. Le départ de 
la duchesse fut enfin résolu (2). On dit qu'elle allait visiter les 

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. l. 

(2) D'après Froissart, Jean-Galéas, quand il apprit quel traitement était^ 
inflige à sa fille, envoya à la cour de France des ambassadeurs pour la défendre. 
On évita naturellement de leur donner une réponse précise. Alors, il aurait 
défié tous ceux qui oseraient accuser Valentine. Personne ne releva le défi. On 
préférait s'abriter derrière les accusations populaires, — la runieur publique, 
omme l'on dirait aujourd'hui. 



VALENTINE CALOMNIÉE 227 

domaines de son mari, ne les connaissant pas tous encore. 
Valentine sortit de Paris en grande pompe (1) avant le mois 
d'avril 1396. Ce fut le château d'Asnières, dans son comté de 
Beaumont, qui devint la première résidence de ses années 
d'exil. 

(1) Cum magnifico apparatu, dit le Religieux de Saint-Denis, liv. XVI, 
chap. XX. 



CHAPITRE XII 



VALENTINE EN EXIL 



Les écrivains contemporains de Valontine n'ont pas cru aux accusations dirigées 
contre elle ; Eustache Deschamps et Honoré Bonnet la défendent courageuse- 
ment. — Visites fréquentes de Louis à Valentine. — Les relations de la 
duchesse avec la famille royale; !e testament de la reine Blanche. — Valen- 
tine gracie un voleur. 

Naissance de Philippe, du second Jean, de Marie et de Marguerite d'Orléans ; 
Valentine et Louis les entourent de soins; femmes attachées à leur service; 
leurs précepteurs; leurs vêtements et leurs livres; influence de Valentine sur 
la formation intellectuelle de Charles d'Orléans. 

La duchesse mêlée à des négociations politiques. — Eustache Deschamps envoyé 
en Bohême. — Vcnceslas, roi des Romains, vient en France; il rend visite à 
Valentine; l'entrevue d'Epernay; la toilette de Marie d'Harcourt et des 
dames de la duchesse ; projet de mariage entre Charles d'Orléans et la nièce 
de Venceslas; le roi des Romains à Reims : pourquoi il ne put assister au 
repas auquel Charles VI l'avait convié. — Le duc de Hercford en France; 
projet de mariage avec Marie de Berry; une entrevue probable au château 
d'Asnières; opposition du roi Richard d'Angleterre; Marie de Berry épouse le 
comte de Clermont. — Le duc de Gueldrc, que Louis a détaché de l'alliance 
anglaise, tient une fille de Valentine sur les fonts du baptême ; son frère, lui 
ayant succédé, épouse Marie d'Harcourt. — Charles d'Orléans, marié à Isa- 
belle de France, la « petite reine " d'Angleterre; les fêtes de Compiègne; 
Valentine n'assiste pas au mariage de son fils. 

La santé du roi; Pierre et Lancelot, magiciens, prétendent le guérir; venus à 
Paris, ils se livrent à une vie de débauches ; leurs relations avec la maison de 
Bourgogne; ils dénoncent et font emprisonner un serviteur de Louis; leurs 
méfaits sont connus; leur supplice. — L'aventure dç Poinçon et de Briquet; 
un étrange moyen de guérir Charles VI ; douze habitants de Dijon dans un 
cercle de fer; méfiance du bailli ; échec de Poinçon et de Briquet; leur supplice. 

Les résultats de la machination ourdie contre Valentine. 



Valentine est éloignée de Paris, de la Cour, de son mari. Est- 
il besoin de dire, telle qu'on la connaît et que Phistoire nous a 



VALENTINE EN EXIL 229 

gardé son attachante figure, que cette dernière séparation est la 
plus triste et la plus douloureuse des épreuves qui lui sont im- 
posées? Car une chose ne pouvait guère être douteuse pour 
elle : c'est que ce jeune époux qu'elle aimait avec tant d'ardeur 
et de fidélité, aurait désormais de plus nombreuses et de plus 
faciles occasions d'oublier la foi qu'il lui devait et de porter à 
d'autres l'offre, toujours acceptée, souvent recherchée, d'une 
affection aussi passionnée qu'elle était éphémère. Tous deux à 
Paris, vivant ensemble, il l'avait bien oubliée, trahie et plusieurs 
fois. Il n'y avait point de doute à cet égard et elle n'en conser- 
vait pas. Que serait-ce, maintenant que de grandes distances 
allaient les séparer, qu'ils seraient de longs mois sans se voir, 
elle, dans la solitude de ses châteaux de province, et lui, au 
milieu des plaisirs et des tentations d'une Cour affamée de toutes 
les voluptés, 'dénuée de tous les scrupules? Il s'abandonnerait 
assurément à de nombreuses et coupables amours. N'avait-elle 
rien à craindre de plus? N'arriverait-il pas un jour, dominé par 
quelque enchanteresse, à l'abandonner entièrement? Qui donc, 
si le caprice de Louis le portait à quelque résolution de ce genre, 
la défendrait d'un tel délaissement? Le roi fou? La reine enne- 
mie? Les princesses jalouses? Les princes hostiles ou indiffé- 
rents? Le peuple affolé qui la prenait pour une sorcière? Et 
cependant, elle ne fut jamais abandonnée. La jeunesse et la 
légèreté de Louis le laissèrent succomber à bien des reprises 
aux tentations d'amours irrégulières. Mais jamais il ne délaissa 
Valentine. Le plus souvent qu'il le put, il se rapprocha d'elle. 
Il lui fit dans les résidences provinciales où elle était reléguée, 
des visites aussi fréquentes que le permettaient la distance qui 
les séparait et les événements politiques auxquels il était mêlé. 
Quatre enfants vinrent encore resserrer les liens qui, malgré tout, 
les unissaient. Jamais entre les deux époux ces liens ne furent 
ni rompus, ni vraiment relâchés. Le charme, l'intelligence et la 
vertu de Valentine opérèrent sans doute cette sorte de miracle. 
Lorsqu'elle se trouva seule dans son château d'Asnières-sur- 
Oise, la duchesse comprit qu'une vie bien différente de ce 



230 VALENTINE DE MILAN 

qu'avait été jusqu'à ce moment son existence, allait commencer 
pour elle. Attachée à tous ses devoirs envers son mari et ses en- 
fants, elle avait cependant été mêlée, nous l'avons vu, à toutes 
les fêtes, aux bruyants plaisirs, aux émotions incessantes de la 
vie agitée de la Cour. Il lui fallait maintenant renoncer à tout 
cela. Elle se fit une existence nouvelle, s'occupant de l'éducation 
de ses enfants, administrant ses domaines et satisfaisant plus 
que jamais dans toute la mesure possible, à ses goûts de délicate 
intcllectualité. Ce furent là les consolations de son esprit, tandis 
que la pensée de son époux, tour à tour inconstant ou fidèle, par- 
fois attristait, parfois réjouissait, mais toujours agitait son cœur. 
J'ai qualifié d'exil la situation de Valentine pendant les 
années qui vont s'écouler. L'expression est juste, puisqu'en fait 
la duchesse ne pouvait revenir à Paris, reprendre à la Cour et 
dans la maison de son époux, la place qui lui appartenait. 
Cependant, comme je l'ai dit, aucun ordre royal, aucune déci 
sion souveraine ne l'en écartait. Il avait fallu faire cette conces- 
sion à la folie du peuple parisien, habilement excité. Mais nous 
verrons Valentine maintenue dans les prérogatives de sa haute 
situation, conserver ses droits et ses affections dans la famille 
royale, mêlée même aux choses de la politique. Elle était loin de 
Paris. C'était tout, mais c'était assez, — assez pour qu'elle ne 
pût contrecarrer ni les volontés d'Isabeau, ni les projets de la 
maison de Bavière, ni les desseins ambitieux de la maison de 
Bourgogne, pour qu'elle ne pût exercer sur l'esprit du roi par sa 
douceur, sa bonté, son charme, l'influence que redoutaient la 
reine, sa famille, Philippe le Hardi et Marguerite de Bourgogne. 

* 
* * 

Les accusations des ennemis de Valentine ne manquèrent 
cependant pas de contradicteurs, — même parmi les hommes 
qui croyaient à la fureur malfaisante des sorciers et à la puis- 
sance de leurs sortilèges. L'historien Jouvenel des Ursins refuse 
de s'associer à la sottise populaire : " L'une des plus dolentes et 



VALENTINE EN EXIL 231 

courroucées qui y fust (de la maladie du roi), c'estoit, dit-il, la 
duchesse d'Orléans. Et n'est à croire ou présumer qu'elle l'eust 
voulu faire ou penser (1). » u Les bruits répandus contre elle 
n'avaient aucun fondement " , dit le religieux de Saint-Denis. Et 
il ajoute : " Que cette généreuse duchesse ait commis un si 
grand mal, c'est un fait dont aucun homme n'a jamais eu la 
moindre preuve et personne n'a le droit de la diffamer à ce 
sujet. Pour moi, continue-t-il, je rejette entièrement cette accu- 
sation vulgaire de sortilège, portée contre elle par des gens 
extravagants, sorciers ou autres hommes superstitieux (2) . » Et 
il explique — comme on n'en doute guère aujourd'hui, — que, 
d'après les médecins, la véritable cause de la maladie du roi fut 
l'excès de la débauche, à laquelle il se donna dès sa jeunesse. 
Froissart lui-même, si haineux à l'égard de Valentine, n'ose 
prendre à son compte ces ridicules accusations et se retranche à 
peu près derrière les bruits populaires et les racontars des 
nécromanciens (3). 

Les poètes que Valentine a aimés, qu'elle a protégés, lui res- 
tent fidèles. Ils sont de la Cour ou du voisinage de la Cour ; ils 
savent ce qu'a toujours été la duchesse. Ils la défendent contre 
la haine des princes et contre l'imbécillité de la foule. Ils ne le 
font peut-être pas sans danger. Savait-on ce qui allait se passer 
et jusqu'où les persécuteurs de Valentine seraient un jour empor- 
tés par la passion qui les animait? Où s'arrêterait leur victoire? 
Néanmoins, elle fut défendue avec ardeur, avec enthousiasme. 
Jamais au temps de sa puissance, il ne lui avait été décerné de 
louanges, il ne lui avait été adressé d'hommages, comme les 
hommages et les louanges qu'elle reçut, lorsque calomniée, 
chargée d'accusations odieuses, elle se fut réfugiée dans un dou- 
loureux exil. C'est la gloire d'Eustache Deschamps d'avoir été 
fidèle à cette heure décisive. Il n'avait pas toujours été très fier 
devant les grands. Le rayonnement du vaillant cœur de la 

(1) JoiivE\EL DES Ursi\s, Histoire de Charles VI, année 1393. 

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. IV, chap. xx. 

(3) FuoissAiiT, Chroniques, liv. IV, chap. l et liv. 



232 VALENTIME DE MILAN 

duchesse semble avoir transfiguré le poète. Il eut de la fierté et 
du courage. L'œuvre qu'il écrivit alors reste à son éternel 
honneur autant qu'à celui de Valentinc. J'ai eu l'occasion d'en 
citer quelques lignes en faisant le portrait de la (hichesse de 
Touraine. Voici le morceau tout entier : 

A bon droit doit de tous estrc louée 

Celle qui tant a des biens de nature, 

De sens, d'onnour, de bonne renommée. 

De doulx maintien, l'exemple et la figure 

D'umUité, celle qui met sa cure 

A honorer un chascun en droit li. 

Qui gent corps a, juene, freschc, joly. 

De hault atour, de lignie royal. 

Celle n'a pas à manière fatlly : 

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyal. 

Elle aime Dieu, elle est de tous amée, 
Car plesir fait à toute créature, 
. De son pays est forment regretée. 

Et où elle est, se maintient nette et pure ; 

Pité la suit, elle het toute injure, 

Aux povres gens a le cuer amoly ; 

Les orguilleux fait tourner à mercy. 

Tout cuer félon het, mauvaiz, desloyal. 

Elle aime paix, loyaulté, et ainsy 

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyal. 

Et se tu veulz savoir dont elle est née, 

Ovide voy, en lisant l'cscripture 

Oi'i Saturnus ala soyer la blée : 

Lors trouveras sa propre norreture • 

Et en après en la doulce pasture 

Pourras trouver fil de roys son mary. 

En la cité du grant règne ennobly 

Qui n'a pareil de ceptre impérial ; 

Dont par ces poins puis bien conclure aussy : 

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyal (1). 

(1) Œuvres d'Eustache Desghamps, t. IV, édit. de Queux de Saint-Hilaire et 
Raynaud, bail. 771. 

La dernière strophe de cette ballade est assurément un peu obscure. En voici 



i 



lALENTINE EN EXIL 233 

Honoré Bonnet, prieur de Salon, fut aussi Tun des défenseurs 
de la duchesse. C'était un personnage qui fut très mêlé à certains 
moments aux choses de la politique et qui avait une grande répu- 
tation de science et d'intégrité. Vers les dernières années du qua- 
torzième siècle, il composa un curieux ouvrage « TApparicion de 
Maislre Jehan de Meun « , une vive critique delà société d'alors, 
avec indication des remèdes qu'il conviendrait d'apporter aux 
maux qu'il signalait. C'est dans un exemplaire de ce très inté- 
ressant ouvrage que se trouve, on se le rappelle, une miniature 
représentant l'auteur offrant son manuscrit à Valentine. A la fin 
du volume, on lit les vers suivants, dans lesquels il s'adresse 
directement à elle (1). Il la compare à la chaste Suzanne de 
l'Écriture, si connue et si populaire au moyen âge : 

Belle Suzanne par sa grant sainteté 

Fut diffamée sans nulle vérité 

Et condempnée pour treffaulx jugement 

A prendre mort assez vilainement. 

Mais Dieu du Ciel qui fait vrais jugemens 

Tourna la mort sur les faulx accusans. 

Pour quoy tout saiges doit pasiemment porter 

Les mensongiers et leur faulx diffamer. 

Car jà mensonges non durront longuement, 

Ne sont que songes, ou l'Ecripture ment. 

C'est vraye chose, vraye conclusion 

Que tous baras sormonte léauté. 

Très liaulte dame, entendez ma chançon, 

Après y ver revendrons en esté. 

Et par une lettre adressée à Valentine, Honoré Bonnet la prie 
de demander au duc d'Orléans de vouloir bien examiner et faire 



le sens : « Si tu veux savoir où elle est née, vois dans les œuvres d'Ovide où 
Saturne alla cultiver le blé (en Italie); là, tu verras le pays où elle fut nourrie. 
Puis tu pourras trouver quel est son époux, fils de roi, dans un doux pays, dans 
la capitale de ce grand et illustre royaume qui n'a de pareil que la puissance 
impériale. > Cette obscurité est l'habituel défaut ou plutôt l'un des habituels 
défauts des poètes du temps. 

(1) Dans un autre exemplaire de cet ouvrage conservé également à la Biblio- 
thèque nationale, ces vers sont placés au folio 8. 



Î34 VALENTIiMK DK MILAN 

appliquer, s'il y a lieu, les remèdes qu'il propose aux maux 
dont la société lui parait afflig<''e. Il la prie, malgré son exil, 
malgré les accusations dont il la sait poursuivie, d'intervenir 
dans le gouvernement de France. 

Lorsque la duchesse d'Orléans quitta Paris, elle alla d'abord, 
comme on l'a vu, au château d'Asnières-sur-Oise. L'église qui 
subsiste aujourd'hui dans ce village date du douzième et du 
treizième siècle. Nous pouvons penser que Valentine vint plus 
d'une fois y faire monter vers le ciel les tristesses de son cœur et 
les supplications de sa prière. 

Quelque temps après, à Chàteauneuf-sur-Loire (1), Valen- 
tine est dans son duché d'Orléans. Là, sur la rive droite du 
grand fleuve de la France centrale, s'élevait un castel qui fut 
fort aimé des Capétiens. Un ancien auteur (2) qualifie ce lieu de 
« plaisant et agréable " et célèbre la belle vue dont il jouit : la 
Loire au midi, des bois avec de superbes échappées sur la cam- 
pagne. Saint Louis y vint souvent. Les historiens de la région 
prétendent que lorsque mourut Charles IV, le dernier des Capé- 
tiens de la branche aînée, Jeanne d'Évreux, sa femme, étant 
enceinte, vint accoucher à Chàteauneuf. Des devins auraient 
déclaré, dit-on, que si elle faisait ses couches en cette demeure, 
elle ne manquerait point d'avoir un fils. Les devins, comme il 
leur arrive parfois, se seraient trompés. La reine eut une fille. 
Blanche de France, qui fut duchesse d'Orléans, « Blanche l'an- 
cienne ') dont j'ai parlé précédemment (3). Mais il semble qu'en 
réalité, elle naquit au château de Vincennes. Valentine résida 
souvent à Chàteauneuf. Louis fit réparer et agrandir cette habi- 
tation que les Anglais avaient dévastée. La duchesse, toujours 
passionnée pour les desseins de son mari et les intérêts de 

(1) Aujourd'hui, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Orléans. 

(2) Le Maire, Antiquités d'Orléans. 

(3) V. chap. IV. 



VALENTINE EAi EXIL 235 

SCS enfants, s'occupa activement de cette œuvre de restaura- 
lion (1), ce qui a même fait dire qu'elle avait rebâti cette belle 
demeure (2). 

Dans la même région, Valentine résida à Blois et au château 
des Montils. De Blois, comme d'une autre de ses résidences, le 
château de Coucy, nous aurons à nous occuper plus tard. Quant 
aux Montils, c'était un château fort qui s'élevait au sommet 
d'une rangée de hautes collines, parallèles au cours du Beuvron 
et qui dominait un agréable paysage. Les anciens comtes de 
Blois y avaient souvent résidé et Valentine semble s'y être plu 
également. Elle y fit faire quelques agrandissements. Jadis, ou 
voyait l'écusson de la duchesse sur les murs en plusieurs en- 
droits. Seule, ensuite, la tour du donjon a résisté aux atteintes 
du temps. Tout le reste n'est que ruines. On a trouvé dans ces 
ruines un souvenir de Valentine, un curieux plat d'argent por- 
tant ses armoiries (3). 

A d'autres moments, la duchesse est à Villers-Cotterets, à 
Château-Thierry, à Gouvieux, ailleurs encore, suivant les cir- 
constances et les incidents de l'existence étrange qui lui est faite. 

Bevenait-elle quelquefois à Paris? On l'a prétendu. Le con- 
traire me semble à peu près certain. Il existe bien une pièce de 
comptabilité, une quittance d'où il résulte qu'en 1398 ou 1399, 
elle passa quelque temps à Chaillot. Se trouvant en ce lieu, elle 
emprunta vingt écus d'or à Jean de Roussay, chambellan de son 
mari, pour aller faire ses dévotions à Saint-Denis (4). Mais 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1650 : Acte par lequel le maître des œuvres 
du duc au duché d'Orléans, certifie que Thomas Rogeret, coustellier et ouvrier 
de forges, a fait le reloige (horloge) de Châteauneuf « scavoir les mouvements 
et roues, et tout excepté la cloche, et que le tout a été parfait et fait au con- 
tentement de la duchesse d'Orléans, pour laquelle noble homme Alcssire Guil- 
laume de Senlis, son maître d'hôtel, a fait marché avec ledit Rogeret, pour la 
somme de trente-six écus d'or du coing du Roy. » Cette pièce est du 13 mars 
1396 (1397). 

(2) BihI. nat. Mss. fr. 10431 : 830. — L'abbé Bardin, Châteauneuf. 

(3) BuRMiKR. Histoire (le Blois, p. 328. — M. de la Sai'ss.iye, Blois et ses 
environs. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 589. 



236 VALENTIME DE MILAN 

Chaillot où le duc et Valentine avaient un hôtel, était en dehors 
de l'enceinte de Paris et rien ne nous prouve que, même sim- 
plement pour aller à Saint-Denis, la duchesse ait franchi cette 
enceinte. Nous aurons l'occasion de constater, du reste, avec 
quel succès ses ennemis réussirent à Téloigner de la Cour et du 
roi, dans les moments où il eût été le plus naturel qu'elle s'en 
rapprochât. 

* 

Nous avons vu le prieur de Salon demander à Valentine d'ai- 
der à l'exécution des réformes qu'il considérait comme utiles à 
la France. Il n'y a pas à s'étonner beaucoup de cette demande, 
bien qu'adressée à une exilée. Car les relations — les bonnes 
relations — de la duchesse avec la famille royale ne cessent pas 
durant son exil. 

J'ai parlé des visites que Louis ne cessa de lui faire. Les 
luttes politiques où il s'engage en ce moment ne l'empêchent 
pas de venir, parfois presque chaque mois, passer plusieurs 
jours auprès d'elle. A peine est-elle installée au château d'As- 
nières qu'il s'y rend aussi. Partout où elle mènera ensuite sa vie 
errante, il la rejoindra. Et jusqu'à la fin, ces visites se répéteront 
affectueuses, plus longues et plus fréquentes encore lorsque 
seront plus graves les événements auxquels il sera mêlé. Tous 
les ans, au premier janvier et à d'autres époques, il lui appor- 
tera ou lui enverra des bijoux, des présents de toute sorte (1). Il 
continuera ainsi de lui donner toutes les marques d'une affec- 
tion dont il pourra être distrait plus d'une fois, mais dont rien 
ne le détachera jamais. 

Le roi, de son côté, n'oublie pas Valentine. Charles VI 



(1) En 1397, Louis donne comme étrennes à Valentine <^ six hanaps d'or, à 
chacun un émail au fond, aux armes de la duchesse. « (Bibl. nat. Mss. fr. 
lOiâl : 27-42). En 1398, Valentine reçoit " un drageoir d'or à un arbre 
d'or au milieu, à une terrasse émaillée de vert. « (Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 
2388.) 



VALENTINE EN EXIL 237 

demeure large et généreux à son égard comme il Ta été dès les 
premiers jours de sa venue en France. A Paris, je l'ai indiqué 
déjà, les finances de la duchesse — son argenterie — n'étaient 
pas distinctes de celles du roi et de la reine. Exilée, elle touche 
chaque année six mille francs d'or, — deux cent quarante mille 
francs environ (1). Avant et après son éloignement de Paris, le 
roi lui fait ainsi qu'à Louis de nombreuses libéralités et sub- 
vient aux difficultés pécuniaires auxquelles elle peut se trouver 
exposée. 

Il est une preuve intéressante des sentiments gardés à Valen- 
tine par celles des princesses de la famille royale que quelque 
passion personnelle n'animait pas contre elle. La reine Blanche, 
la veuve de Philippe VI, mourut en 1398. Le 18 mars 1396, 
elle avait fait son testament ; le 20 du même mois, elle y ajouta 
un codicille; le 10 septembre 1398, elle en ajouta un second. 
Dans le premier de ces codicilles, elle avait dit au sujet de Va- 
lentine : « A notre très chère fille la duchesse d'Orléans, une 
émeraude en un annel, que nous donna notre fils de Berry ; et 
un livre d'oraisons et dévotions qui fut à nos très chères dames 
la reine Marie et ladite Madame la reine Jeanne d'Évrcux; et le 
nous donna la duchesse d'Orléans, sa fille, dernièrement trépas- 
sée; et se commence après le calendrier « Gloria in excelsis 
Dco. n Puis vient le codicille de 1398. Les attaques dirigées 
contre Valcnline ont pris corps, les calomnies ont été i'ornuilées, 
répandues, elles ont produit leur effet : la duchesse est bannie 
de la Cour. Mais la veuve de Philippe VI n'a pas changé de sen- 
timents à son égard : Valcntine reste la « très chère fille " de 
la vieille reine qui distribue autour d'elle, au moment de s'en 
séparer pour toujours, les souvenirs de sa vie. Voici les deux 
articles qui se réfèrent à elle : « Pour et en lieu du livre d'orai- 
sons et dévotions que nous laissions en notre dit premier codi- 
cille à notre très chère fille la duchesse d'Orlcaus, Icujuel fut à 
nos très chères dames la reine Marie et la reine Jeanne, nous 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 988; 10432 : 248 et 973. 



238 VALENTINE DE MILAN 

voulons et ordonnons que notre dite fllle ait notre bréviaire à 
Tusage de Rome, qui est en deux volumes, qui fut à ma dite la 
reine Jeanne ; et néanmoins voulons que, avec ce, elle ait l'éme- 
raude en un annel que nous donna notre fils de Berry (1). » 
L'affection de la vieille reine pour Valentine n'a pas diminué, 
les termes par lesquels elle l'exprime ne se sont pas modifiés. 

Avec ceux-là enfin des membres de la famille royale qui l'ont 
persécutée, la duchesse d'Orléans garde des relations dont l'ap- 
parence n'a rien d'hostile. 

Nous connaissons les sentiments de la reine pour Valentine. 
Ceux de Valentine à l'endroit de la reine, nous pouvons les 
soupçonner. Pour conserver envers l'ennemie acharnée de sa 
famille quelques sentiments de bienveillance, il lui eût fallu une 
mansuétude angélique : et Valentine était une femme d'un cœur 
noble et courageux, mais très accessible aux impressions vives 
et aux passions ardentes. Cependant leurs rapports ne cessent 
pas. Ainsi, les Comptes de l'Hôtel indiquent qu'en 1401, au 
mois de mars, un messager d'Isabeau va porter des lettres « à 
Madame d'Orliens, à Coucy, en Picardie (2) « . Le mois suivant 
la reine adresse à la duchesse deux autres envoyés (3). En juin, 
un messager d'Isabeau prend encore la même route (4). En ce 
temps, la reine a aussi une correspondance active avec le duc 
d'Orléans : elle lui écrit à Coucy, à Pierrefonds, elle l'envoie 
même chercher à Nanteuil. Comme elle s'informe, en janvier et 
en avril, par un chevaucheur, s'il ne règne pas d'épidémie à 
Crécy et à Saint-Fiacre en Brie, ses communications à cette 
époque avec le duc et la duchesse d'Orléans peuvent avoir le 
même but. Des cadeaux s'échangent aussi entre les deux belles- 
sœurs. Valentine donne à Isabeau « un tableau d'or à une image 
de saint Jean, garni de neuf balays, un saphir et vingt et une 



(1) Léopold Delisle, Le Testament de Blanche de Navarre, reine de France. 

(2) Comptes de l'Hôtel des rois de France aux quatorzième et quinzième siècles^ 
publiés par Douet d'Argq, p. 145. 

(3) Jbid., p. 146. 

(4) Ibid., p. 146. 



J 



VALEIVTINE EN EXIL 239 

perles (1) ". Aux étreniies de 1398, elle lui donne « deux bas- 
sins d'or cà laver, à chacun un émail au fond, d'un tigre (2) " . 
Une des années suivantes, Isabeau reçoit de Valentine " une nef 
d'argent doré, assise sur quatre chiennes blanches (3) « . La 
duchesse donne aussi des étrennes « aux femmes de Madame la 
Reine « et à Femmette, femme de chambre d'Isabeau (4) . Valen- 
tine reçoit aux mêmes époques des cadeaux de la reine (5). Les 
apparences sont bien sauvegardées. 

La maison de Bourgogne, elle aussi, demeure en relations 
avec la duchesse d'Orléans. Valentine fait des présents, elle en 
reçoit. Nous la voyons, par exemple, acheter un gros diamant 
pour le donner au duc de Bourgogne (6). Le comte de Nevers, 
le futur Jean-sans-Peur, qui doit jouer plus tard un rôle si ter- 
rible dans la destinée de la duchesse, va lui faire une visite à sa 
première résidence d'exil, au château d'Asnières : il reçoit des 
bijoux en guise de remerciement (7). 

* 

* * 

Valentine avait conservé toutes les prérogatives de son rang. 
Voici une preuve qu'entre bien d'autres on en peut donner. 

Pour la première fois, étant déjà exilée depuis plusieurs 
années, elle venait de visiter Soissons. Or, les princes et les 
princesses de la famille royale avaient le privilège de pouvoir 
délivrer les prisonniers détenus dans les villes où ils entraient 
pour la première fois. Valentine ne manqua pas d'user de cette 
prérogative. Le préambule de l'ordre de mise en liberté qu'elle 
signa précise toute l'étendue du droit qu'elle exerce : « Valen- 
tine, duchesse d'Orléans, comtesse de Valois, de Blois et de 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1619. 

(2) Ibid. Mss. fr. 10431 : 2388. 

(3) Ibul. Mss. fr. 10432 : 900. 

(4) Ibid. Mss. fr. 10431 : 1807. 

(5) Ibid. Mss. fr. 10431 : 2294. 

(6) Catalogue des. Archives de Joursanvault, n" 752, 

(7) Bibl.^uat. Mss. fr. 10432 ; 34. 



240 VALENTINE DE MILAN 

Beaumont, scavoir faisons à tous présents et advenir, comme en 
nostre première advenue et entrée es cités, villes et chasteaux et 
autres lieux quelconques du royaume de Monseigneur le Roy, 
nous puissions de nostre droit et autorité royal, à cause de 
nostre joyeux advènement, faire délivrer et mettre hors de pri- 
son, s'il nous plaist, tous prisonniers estans auxdits lieux, en 
quelques prisons pour quelconque cas criminels qu'ils y soient 
détenus, en iceulx cas leur quitter, remettre et pardonner plai- 
nement, et nommément nous soyons venue en ceste ville de 
Soissons où paravant nous n'avons point esté (l) «... 

Le détenu qui bénéficia de la présence de Valentine était 
" prisonnier en la cour espirituelle « . Il avait commis une 
longue suite de méfaits que l'ordre de sa mise en liberté énu- 
mère avec soin : il avait volé un calice d'argent doré et l'avait 
vendu à Paris, sur le Grand Pont, la somme de dix francs sept 
sols parisis ; à Messire Nicole, un curé du diocèse de Soissons, 
il avait enlevé son bréviaire et il l'avait vendu trois francs; à 
Paris, il avait rompu « par mauvais art « l'armoire de Pierre 
du Ru et s'était emparé des heures de la femme de celui-ci. 
Comme on le voit, il avait un faible pour les objets de piété. 
Cette préférence n'était cependant pas exclusive : car, dans la 
même armoire, il n'avait pas négligé de s'emparer de douze 
francs d'or et, dans une maison villageoise, de quatorze écus 
d'or, que leur propriétaire avait cependant cachés sous son lit : 
ces précautions naïves et maladroites sont de tous les temps. 11 
y avait encore à la charge du prisonnier un certain nombre 
d'autres méfaits : si bien que l'on est tenté de se demander 
pourquoi ce fut à lui que s'intéressa la bienveillante duchesse. 
Peut-être se trouvait-il seul dans la geôle de Soissons ; car, en 
ce temps, les instructions judiciaires n'étaient pas d'ordinaire 
fort longues. On ne poursuivait guère que des gens arrêtés en 
flagrant délit ou à peu près, et alors ils avaient grande chance 
d'être promptement pendus. 

(1) Analecta juris pontificii, XIV, p. 115. 



I 



VALENTINE EN EXIL 241 






Les occupations de la materaité vinrent bientôt aider Valen- 
tine à supporter les tristesses de sa situation. 

Lorsqu'elle fut exilée de la Cour, il ne lui restait qu'u'i seul 
des quatre enfants qu'elle avait mis au monde. Pendant les 
années qui suivirent son éloignement de Paris, elle fut encore 
quatre fois enceinte. 

Peu de temps après son arrivée au château d'Asnières, on trouve 
dans les comptes de la maison ducale, datée du 20 juillet 1396, 
une quittance d'un peintre de Paris, Jean Parchet qui a reçu vingt 
livres tournois pour avoir peint deux berceaux, l'un grand et l'autre 
petit, « pour l'enffant de la gésine dont ladite dame duchesse 
d'Orliens est à présent grosse, dont Dieux lui envoie joie " (1). 
L'enfant en question — plus tard le comte de Vertus — 
naquit vers la fin de ce même mois. Il fut appelé Philippe, du 
nom de son grand-oncle, le duc de Bourgogne, qui le tint sur 
les fonts du baptême et lui fit présent de " trois goubelets d'or 
à couvercle, six esguières de mesme..., un fermait garny de 
trois gros saphirs, un balay, un gros diamant et une grosse 
perle (2) » . Dès sa naissance, comme pour les autres enfants de 
la famille royale, plusieurs femmes s'occupent de lui : Thibaut 
de Cuissot, drapier, fournit à la duchesse de l'écarlate vermeille 
pour l'envelopper, du " drap blanchet de Matines " pour l'em- 
mailloter; des étoffes pour faire des " couvertoirs de lit » à la 
nourrice, à la damoiselle et à la « berceresse » du petit Philippe, 
du drap « gros cordelier " pour en confectionner une veste à 
la nourrice. Le médecin même, Pierre d'Arreth, reçoit un 
habit (3). Et l'année suivante, en 1397, la couturière Perrette 
reconnaît par une quittance avoir reçu le prix de la façon de 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 104.31 : 1126. 

(2) Bibl. nat. Collection de Bourgogne, t. LXV : 66. — Pktit, Itin. de Phi- 
lippe le Hardi, p. 552. 

(3) Catalogue des Archives de Joursanvault, n° 604. 

IG 



242 VALENTIIVE DE MILAN 

liuit paires de drap pour « gésir » (1) la damoiselle, la nour- 
rice, la berceresse et la femme de chambre du jeune prince. On 
lui paie en même temps deux fonds de bain pour « la cuve à 
baigner » de la duchesse (2). 

Trois années et demie après Philippe, naquit Jean, le sixième 
fils de Louis et de Valentine, plus tard comte d'Angouléme. On 
place souvent sa naissance à Tannée 1404 : c'est une erreur. 
Comme le fait remarquer M. Jarry (3), Jean reçut sa part des 
biens familiaux dans le testament de son père, fait en 1403. 
Mais il y a plus : l'enfant devait être né ou sur le point de naître 
au commencement de l'année 1400; car, au 1" janvier de cette 
année, Louis donna des étrennes à sa nourrice : un anneau 
orné d'une perle ronde (4). Le 5 mai 1400, des « braceroles » 
sont commandées pour Jean (5). En 1402, la quittance d'un 
drapier indique l'achat d'une aune et demie d'écarlate vermeille 
de Londres qui sert à confectionner pour le même enfant « un 
manteau à relever la nuit (6) » . Mais en octobre 1399, il n'était 
pas né, puisque un mandement de ce [mois qui énumère les 
femmes de la duchesse, nomme seulement celles qui étaient 
attachées à Charles et à Philippe (7). Jean est donc né à la fin 
de l'année 1399 ou aux premiers jours de 1400. 

En avril 1401, Valentine, qui n'avait eu que des fils, accou- 
cha d'une fille. Cette enfant ne vécut sans doute pas longtemps. 
Le 8 août 1401, Ymblot de Lyon, mercier à Paris, reconnut 
par une quittance avoir reçu de la duchesse le paiement de 
« six aulnes de froch blanc, porté à Coucy devers elle, pour 
envelopper Madamoiselle Marie d'Orlians (8) » . Après cette date, 

(1) Coucher. 

(2) Catalogue des Archives de Joursanvault, n" 715. 

(3) Vie politique de Louis de France, duc d'Orléans, p. 2.31-232. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10i32 : 986. 

(5) British Muséum, Add. Charters : 2367. 

(6) Catal. des Arch. de Joursanvault, n° 615. 

(7) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1613. — Collection Jarry, 

(8) Catal. des Arch. de Joursanvault, n" 547. — Bibl. nat Mss. fr. 10432 : 
1506 et 1695. 



VALENTINE EN EXIL 243 

il n'est plus question de l'enfant. Le duc de Gueldre qui, au 
moment de sa naissance, concluait, comme nous le verrons plus 
loin, une alliance avec le duc d'Orléans, avait été son parrain. 

Enfin, quelques années plus tard, en 1406, une seconde fille 
vint au monde, Marguerite qui, elle, devait avoir une plus 
longue vie. Mariée au comte d'Etampes, Richard de Bretagne, 
elle fut mère du dernier possesseur de ce grand fief, Fran- 
çois II, dont naquit la célèbre Anne de Bretagne qui l'apporta à 
la couronne de France. 

Des enfants qu'elle conserva et qu'elle avait auprès d'elle 
pendant les années de son exil, Valentine s'occupa avec un 
dévouement bien naturel et, on peut le croire aussi, avec l'ar- 
deur passionnée qu'elle portait en ses affections. 

Ce sont d'abord, il n'est pas besoin de le dire, des soins tout 
matériels qui leur sont donnés. On les entoure des femmes qui 
doivent les allaiter, les porter, les vêtir et les bercer. On s'occupe 
de se procurer, avec l'abondance qui était dans les usages du 
temps, ce qui, au point de vue de l'habillement, leur est néces- 
saire. Mais, dans les provinces où Valentine est reléguée, on ne 
trouve pas avec facilité tout ce dont les jeunes princes ont besoin. 
Aussi, le duc d'Orléans, resté à Paris, est-il chargé dans une 
assez large mesure d'y faire des achats pour sa femme et pour 
ses enfants. C'est ainsi qu'à un moment où ils sont encore tout 
jeunes, il fait acheter de Thomassin Le Borgne, marchand à 
Paris et envoyer « à la duchesse, sa compaigne « deux pièces de 
toile de Reims « pour faire deux paires de grands draps pour 
Charles et Philippe, ses enfants, et du restant faire chemises, 
couvrechefs, drapeaux et béguins pour ses dits enfants (1) ». 
Plus tard, leurs toilettes habituelles sont simples : les comptes 
de dépenses nous les montrent vêtus de drap noir, avec chape- 
ron d'écarlate vermeille. Un compte de 1403 mentionne les 
brassières de Charles et de Jean, « l'une, celle du mois de mai, 
est de toile blanche pointée sur coton ; l'autre, celle du mois de 

(1) Bibl.j^nat. Mss. fr. 10432 : 119. 



244 VALEMTIME DE MILAN 

novembre, est en toile de Reims escarlatte vermeille (1) ». Il \a 
sans dire qu'ils ont aussi des habits de cérémonie : après la 
mort du dauphin, Louis leur fait confectionner trois houppe- 
landes de fin drap noir (2). Ils ont des houppelandes, peliçons 
et autres vêtements richement fourrés d'un nombre considérable 
de " ventres d'écureux (3). » Un jour, Louis fait payer, pour 
deux de ses enfants, à Jehan de Saumur, cordonnier, quarante- 
trois paires de souliers sans compter cinq paires de hautes bot- 
tines feutrées pour les femmes de chambre de Charles (4). 

Au point de vue intellectuel et moral, Valentine entoure ses 
enfants de la plus vigilante sollicitude, qu'ils soient encore dans 
leurs premières années, ou que leur raison commençant à se 
développer, leur permette de recevoir et de comprendre des en- 
seignements plus élevés. Même alors qu'ils sont encore tout 
petits, elle n'oublie point d'ailleurs, dans l'œuvre de leur édu- 
cation, ses propres goûts artistiques. Ce n'est pas en des livres 
vulgaires que ces enfants apprendront à lire. Voici, à la Chambre 
des Comptes de Blois, une quittance de Huguet Foubert, « enlu- 
mineur de livres " à Paris, qui a reçu de la duchesse soixante 
sols parisis, « pour avoir enluminé d'or et d'azur et de vermeil- 
Ion, deux petits livres pour M. S. d'Angoulesme (5) et pour 
Philippe M. S. d'Orléans » et aussi « pour yceux avoir liez 
entre deux aiz, couvers de cuir de Cordoan vermeil (6) » . On 
dirait plus simplement aujourd'hui : pour les avoir reliés. Les 
lettres religieuses sont cultivées à côté des lettres profanes : on 
achète aux enfants un psautier ; Nicolas Le Bescq, écrivain, le vend 
moyennant vingt et un écus d'or (7). Ce n'était point assurément 
un psautier ordinaire, celui que l'on payait de cette forte somme. 

(1) Le Roux de Lmcv, Les Femmes célèbres de l'ancienne France. 
(2)Bibl. nat. Mss. fr. lOi.32 : 1572. 

(3) Ibid. Mss. fr. 10431 : 518. 

(4) Ibid. Mss. fr. 10431 : 59 et suit. 

(5) Charles d'Orléans avait alors ce titre qui fut plus tard celui de son frère Jean. 

(6) Catalogue de la Bibliothèque de Charles d'Orléans à son château de Blois, 
rédigé en 1427, public par Le Roux de Li\'cy. 

(7) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 322, Le Bescq : l. 



VALENTINE EN EXIL 245 

Les précepteurs des aînés des enfants sont choisis avec soin. 
Ce sont des hommes de valeur, au courant de la science de leur 
époque, versés dans la connaissance de l'antiquité et qui ont 
laissé un nom dans l'histoire littéraire. C'est pour Charles, Nicolas 
Garbet maître es arts, bachelier en théologie, secrétaire du duc 
d'Orléans, et à qui nous devons un Térence que conserve la 
Bibliothèque nationale (1). En 1 404, Nicolas Garbet, qui alors 
est à la fois précepteur de Charles et de Philippe, touche cent 
livres tournois de traitement annuel (2). Pour Jean, c'est Oudard 
de Fouilloy (3), un poète, dont nous trouvons quelques œuvres, 
des vers latins, à la même bibliothèque (4). 

Avant les précepteurs, une femme en qui le duc et la duchesse 
avaient la plus grande conflance, Jeanne d'Hierville, dame de 
Maucouvent, avait été successivement chargée de s'occuper de 
Louis (5), le second enfant de Valentine, celui qui mourut à 
quatre ans, puis de Charles, le futur duc d'Orléans (6). Mais que 
les enfants fussent encore sous l'autorité de leur gouvernante ou 
qu'ils eussent passé sous celle de leur précepteur, Valentine 
garda assurément la haute main sur leur éducation. Comment 
ne pas voir, en particulier, son influence sur Charles, l'aîné de 
ceux qu'elle conserva? On connaît sa vie accidentée. N'est-ce pas 
de Valentine qu'il tint cet amour des lettres qui diminua les tris- 
tesses de sa longue captivité en Angleterre? Comme elle, il aima 
les livres et protégea les poètes. Il fut lui-même, personne ne 
l'ignore, un gracieux poète. Bien avant d'être fait prisonnier par 
les Anglais au désastre d'Azincourt, il se donnait déjà à la poé- 

(1) Léopold Demsle, Le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale, 
t. I", p. 103. 

(2) « A Maistre Nicolas Gaibet, maistre es aïs, bachellier en théologie, secré- 
taire de Alonseigneur le duc et maistre d'écolle de Messeigneurs Charles et Phi- 
lippe, eiifans de mondit seigneur, à C 1. t. de pension chascun an... » (Arch. 
nat. K K. 267 : 65 (^Trésorerie de Louis, duc d'Orléans). 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales. Fouilloy : 6. 

(4) Bibl. nat. Fonds latin, 9684. — Bibliothèque de l'École des Chartes, 
A" série, t. P"-, p. 560. 

(5) Bibl. nat. Mss. Ir. 10431 : 1287. 
(G) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2299. 



240 VALENTINE DE MILAN 

sie (1). Son instruction était aussi complète que celle de ses con- 
temporains les plus instruits (2). Qui lui avait fait donner et 
même donné dans une certaine mesure, les connaissances variées 
qu'il possédait? D'où lui venaient ces goûts délicats qui firent de 
lui le premier poète de son temps, si ce n'est de sa mère, auprès 
de laquelle s'écoula sa jeunesse? Valentine l'avait frappé à son 
empreinte, à celle de ses sentiments, de sa nature, de ses ori- 
gines. Les années qu'il avait passées auprès d'elle influèrent sur 
toute sa vie. 

* * 

Dès l'année qui suivit son éloignement de la Cour, Valentine 
se trouva mêlée à de graves combinaisons politiques. Il s'agis- 
sait des rapports de la France et de l'Allemagne. C'est là un des 
traits caractéristiques de l'étrange situation qui lui était faite. 
Exilée, séparée du roi, persécutée ou abandonnée des princes, 
écartée de la Cour, elle est cependant, et cela d'accord avec le 
roi, les princes et la Cour, mêlée aux plus importantes négocia- 
tions politiques. 

Un rapprochement s'opérait entre la France et l'Allemagne 
qu'avaient séparées d'assez nombreuses causes de mésintelli- 
gence. Des incidents de frontière s'étaient produits : il fallait les 
régler. D'autre part, Charles Vï et son frère désiraient ardem- 
ment la fin du grand schisme qui divisait l'Eglise et ils espé- 
raient amener le roi des Romains, Venceslas — que l'on appelle 
parfois l'empereur d'Allemagne, mais qui ne fut jamais cou- 
ronné, — à leur faciliter l'obtention de ce résultat. A ces ques- 
tions politiques ou religieuses, il se joignait une affaire de 

(1) " Alors de beau parler trouvoye, 

" A bon marchié, tant que vouloye. y 

(Poésies de Charles d'Orléans, bail, lxxxu.) 

(2) Dans la ballade cxxv, Charles d'Orléans se vante de connaître les sept 
arts. — Valentine lui aiait fait apprendre ou peut-être appris elle-même l'ins- 
trument dont elle jouait, la harpe. 



VALENTINE EN EXIL 247 

famille, qui pouvait d'ailleurs en faciliter la solution. Il s'agis- 
sait de marier le fils aîné de Louis et de Valentine, Charles, le 
futur duc d'Orléans, avec la nièce de Venceslas, Elizabcth, fille 
de Jean de Gœrlitz qui, à un certain moment, on se le rappelle 
peut-être, avait dû devenir l'époux de Valentine (1). Charles 
n'avait pas trois ans : jadis, on avait songé à marier son père à 
peu près à ce même âge. De nombreux envoyés du duc d'Orléans 
allèrent pour ces négociations diverses trouver le roi des Romains. 
Parmi eux, figure Eustache Deschamps qui ne fut pas seulement 
poète, mais aussi huissier d'armes du roi, écuyer de Louis de 
Touraine et de Valentine (2), bailli de Senlis, maitre des eaux 
et forêts et, comme on le voit, quelque peu ambassadeur. Parti 
en janvier 1397, il demeura plusieurs mois en Allemagne et en 
Bohême. De fâcheuses aventures de toute espèce lui arrivèrent 
même au cours de cette mission : il fut dévalisé par des voleurs, 
abandonné de ses guides, arrêté comme suspect, blessé à l'œil 
dans un tournoi. Ses vers nous ont transmis le souvenir des 
déplorables impressions que lui laissèrent les dîners et les nuits 
des régions qu'il parcourut, la cervoise, le poisson, les lits 
puants et habités par une abondante vermine (3). 

(1) V. chap. III. 

(2) Bibl. liât. Mss. fr. Pièces originales 666, dossier 15570, n" 11. 

(3) « Poulz, puces, puour (a) et pourceaulx, 
« Est de Béhaingne la nature, 

« Pain, poisson salle et froidure, 

« Poivre noir, choulz pourriz, poreauk, 

" Char (b) enfumée, noire et dure, 

« Poulz, puces, puour et pourceaulx, 

" Vingt gens mangier en deux plateaux, 

« Boire servoise amère et sure, 

u Mal couchier, noir, paille et ordure, 

« Poulz, puces, puour et pourceaulx, 

« Est de Béhaingne la nature. 

« Pain, poisson salle et froidure. » 

(Eustache Deschamps, Œuvres complètes, édition de Queux de Saint-Hilaire et 
Raynaud, t. VII, p. 90.) 

(a) Puanteur. 
{b) Chair. 



248 VALENTÏNE DK AIILAN 

Enfin, en 1398, Vcnceslas vint en France pour traiter en per- 
sonne avec Charles VI, les conseillers du roi et le duc d'Or- 
léans, les diverses questions discutées jusqu'alors par envoyés et 
par correspondance. Il fut convenu que le roi des Romains 
ferait une visite à Valentine qui lui présenterait le petit Charles. 
La duchesse était alors depuis une année environ à Villers-Cot- 
terêts avec Charles et Philippe, ses deux fils. Elle se rendit 
accompagnée de ses enfants et d'une suite hrillante à Epernay 
où devait avoir lieu l'entrevue. Le roi et Venceslas devaient se 
rencontrer à Reims. 

On remarquera ces deux entrevues organisées dans deux 
villes voisines. Il ne fallait pas laisser Valentine approcher du 
roi : elle aurait pu reprendre sur lui son influence de naguère. 
La reine ni la maison de Rourgogne n'y pouvaient consentir. 

Ce fut le duc d'Orléans qui reçut le roi des Romains à son 
entrée en France. Venceslas arriva par Mouzon (1) où l'on passa 
presque un mois en négociations et en fêtes. Le 30 mars, enfin, 
le duc et son hôte arrivèrent à Epernay. Valentine les y 
attendait. 

De grands préparatifs avaient été faits pour que la réception 
de Venceslas par la duchesse eût toute la magnificence possible. 
Valentine était entourée d'une foule de grandes dames, au 
premier rang desquelles brillait sa cousine, la jeune et char- 
mante Marie d'Harcourt (2), puis les vicomtesses de Meaux et de 
Rreteuil, les dames d'Attichy, d'Offémont, de Varennes, de la 
Prugne et bien d'autres. La duchesse, comme il était d'usage, 
leur avait fourni de magnifiques habillements, appropriés au 
rôle qu'elles avaient à remplir dans cette circonstance solen- 
nelle (3). Tous les grands drapiers de Paris avaient fourni leurs 
plus splendides étoffes que mit en œuvre Jean de Savoie, le 

(1) Aujourd'hui chef-lieu de canton des Ardennes, arrondissement de Sedan. 

(2) Il ne faut pas confondre Marie d'Harcourt avec sa parente, Mlle d'Har- 
court, dont il a été question au chapitre v, à propos d'un incident qui se pro- 
duisit lors des relevailles de la reine, après la naissance du dauphin. 

(3) Catalogne des Arcbires de JowsnnrauU, n" 2048. 



VALENTINE EN EXIL 249 

propre « tailleur de robes ^ de Valentine. Douze longues houp- 
pelandes, dix de velours vert sur soie et deux de drap de damas, 
fourrées de menu vair furent offertes à ces nobles personnes. 
Pour les demoiselles d'honneur de Valentine, Jean de Savoie fit 
quatre surcots (1) de drap vert de Rouen, également fourrés. La 
dame de Maucouvent, gouvernante des petits princes, eut, elle 
aussi, un surcot fourré de menu vair. La nourrice de Philippe 
et sa berceresse furent habillées de neuf, ainsi que Jeanne la 
brune qui remplissait de modestes fonctions auprès de Valen- 
tine (2). 

La toilette de Marie d'Harcourt paraît avoir été particulière- 
ment soignée, ou plutôt renouvelée de fond en comble. On lui 
fit une houppelande comme aux dames de la duchesse. Mais, de 
plus, une quittance de Pierre Buignet, drapier à Paris, nous 
apprend que Valentine a payé à ce marchand douze livres dix- 
neuf sols parisis « pour deux aunes et un quartier de drap 
yraigne (3) de Bruxelles achetés de lui pour faire une cote 
simple et deux paires de manches pour Mlle Marie de Harcourt; 
pour une demi-aune d'écarlate vermeille de Bruxelles pour faire 
deux paires de manches pour cote simple pour ladite demoi- 
selle; et trois aunes et un quartier de drap morel, de Rouen, 
pour faire une cote simple et deux paires de manches et quatre 
paires de chausses pour ladite demoiselle (4) " . Ce n'est pas 
tout. Voici une quittance de Pierre Boileau, mercier à Paris, qui 
nous a encore conservé le souvenir de " six coiffes de soie jaune, 
rondes, étoffées ainsi qu'il appartient, pour porter devers madite 
dame (la duchesse), à Villers-Cotterets, pour Tatour du chef de 
Mlle de Harcourt (5) " et une autre de Colin Marc, marchand de 
toile à Paris qui a livré quinze aunes de fine toile de Reims, au 



(1) Le surcot étoit un vêlement serré, sorte de corsage, boutonne ou agrafé 
par devant et arrondi sur les hanches. 

(2) Bibl. nat. AIss. fr. 104.32 : 38. 

(3) Drap léger comparé à la toile de l'araignée (Yraigne). 
(-4) Bibl. naV Mss. fr. 10431 : 2313. 

(5) L. i)K Laborde, T^es Ducs l'c Bourgogne, t. III, n" 5811. 



250 VALENTIIVE DE MILAIV 

prix de huit sols paiisis l'aune, u pour faire douze couvre-chefs 
pour ladite demoiselle » et dix-huit aunes de toile de Hainaut, 
au prix de six sols parisis l'aune, pour lui faire des chemises (1). 

A la duchesse elle-même, Jean de Savoie fit une houppelande 
et un chaperon de velours vert fourré de létisses (2) . 

Les robes et surcots confectionnés à Paris ne furent point 
expédiés à Villers-Cotterets, mais directement à Epernay. On 
loua pour le transport " une charette » à quatre chevaux : deux 
valets l'accompagnaient, l'un s'occupant de la voiture et des 
chevaux, l'autre spécialement chargé de la protection des toi- 
lettes. Ils mirent cinq jours pour aller à Epernay et revenir à 
Paris (3) . 

Toutes ces choses accomplies, Valentine reçut la visite et les 
hommages de Venceslas : elle lui présenta le petit prince que 
l'on pensait devoir être un jour son neveu (4). Le duc et la du- 
chesse offrirent à leur hôte des cadeaux, des diamants et un 
anneau (5). A Mouzon Louis d'Orléans lui avait donné déjà une 
" image » en or de Charlemagne (6). On répandit aussi les pré- 
sents parmi les seigneurs et gens de sa suite : un diamant et 
un ani^eau à son chancelier; des fermeillets ornés de loups d'or 
à beaucoup de ses officiers. On envoya même des cadeaux à ceux 
des familiers de Venceslas qui étaient restés chez eux. Il s'agissait 
évidemment de bien disposer tout le monde pour les projets du 
roi et de son frère (7). 

L'entrevue semble s'être passée sans incidents extraordinaires. 
Il aurait pu en être autrement : car c'était un prince bien singu- 
lier que ce Venceslas. Il mangeait et buvait d'une effrayante 
façon, d'où toutes les conséquences que l'on peut aisément pré- 
sumer. L'histoire l'a enregistré sous le nom de Venceslas 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2464. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2313. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 38. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 38. 

(5) Catal. des ârch. de Joursanvault, n° 763. 

(6) Ihid., n« 765. 

(7) Bibl. nat. Mss. fr. 10131 : 2431 et 2432; 10432 : 92, 1325, 1361. 



VALENTINE EN EXIL 251 

u l'Ivrogne » . Ce qui lui arriva lors de sa visite à Charles VI 
peut édifier sur ses mœurs et coutumes. 

Le 23 mars, d'après le Religieux de Saint-Denis, le 31, si 
Ton s'en réfère à d'autres indications, il arriva, toujours accom- 
pagné de Louis d'Orléans, à Reims où devait avoir lieu l'entre- 
vue avec le roi de France. Charles alla au-devant de lui à deux 
lieues de la ville. Ensemble, ils y entrèrent au milieu d'un 
somptueux cortège de princes, de seigneurs et de prélats. Le roi 
de Bohême — c'était la possession la plus assurée de Venceslas 
— fut logé à l'abbaye de Saint-Remy. Le lendemain, les ducs de 
Berry et de Bourbon vinrent solennellement l'y chercher pour 
dîner avec Charles VI. Mais ils ne le ramenèrent pas : ils l'avaient 
trouvé abominablement ivre. On mangea le repas sans celui en 
l'honneur duquel il avait été commandé. « J'ai entendu dire aux 
gens de la Cour, rapporte naïvement le moine de Saint-Denis, 
que son absence avait causé beaucoup de frais inutiles. » Comme 
on espérait du voyage de Venceslas d'importantes conséquences 
politiques, ce petit incident n'eut pas de suites. Charles le reçut 
le lendemain avec sa courtoisie habituelle : et même, connaissant 
de plus en plus les goûts de son hôte, il lui fit servir un dîner de 
quarante plats (1), accompagnés sans doute de vins choisis et 
abondants. L'Allemand promit ce que l'on voulut, mais n'eut 
guère le temps de tenir ses promesses, ayant été, comme on le 
sait, déposé peu après. 

La réception de Valentine l'avait sans doute également satis- 
fait, car il renouvela son acquiescement à l'union de Charles 
d'Orléans et d'Elizabeth de Gœrlitz, que l'on espérait alors 
devoir joindre à la succession de son père l'héritage des rois de 
Bohême, de Hongrie et de Pologne. C'était beaucoup. Les com- 
binaisons de la politique sont changeantes et les événements ne 
réalisent guère des desseins conçus si longtemps d'avance. Le 
mariage projeté ne devait jamais se faire (2). 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XVIII, chap. x. — Froissart, 
Chroniques, liv. IV, chap uxii. 

(2) Les choses furent cependant poussées assez loin, comme l'indique la noie 



252 VALENTINE DE MILAN 






Il semble que Valentine se soit occupée, la même année, 
d'un autre mariage qui, non plus, ne se réalisa pas. 

Le duc de Hereford, cousin du roi Richard d'Angleterre, était 
exilé de son pays et résidait à Paris. En France, bien que 
Richard eût épousé une des filles, encore enfant, de Charles VI, 
on se passionna pour le banni. Le duc d'Orléans devint son ami 
et conclut avec lui une sorte de traité, ce que l'on appelait 
« des alliances » . Plus tard, on prétendit qu'il l'avait poussé à 
renverser Richard, parce que celui-ci aurait dit que la folie de 
Charles VI était due à des opérations magiques pratiquées par 
son frère : ce n'était plus Valentine, c'était son mari que la sot- 
tise publique accusait maintenant, ou plutôt on les confondait 
tous deux dans la même accusation. Le roi Richard ne paraît 
d'ailleurs avoir dit rien de semblable et les bonnes relations de 
Louis avec le duc de Hereford n'eurent assurément pas une 
pareille cause. Le duc d'Orléans avait excepté de ceux contre 
lesquels il soutiendrait l'exilé, tous les alliés de Charles VI, par 
conséquent Richard, qui était son gendre. Plus tard enfin, quand 
le duc de Hereford, devenu duc de Lancastre, eut détrôné 
Richard, Louis s'efforça de défendre, puis de venger le malheu- 
reux souverain. 

Mais à l'époque où nous sommes, il ne s'agissait de rien de 
semblable. Le duc anglais était l'objet des sympathies générales 
à la Cour de France et l'on n'y soupçonnait guère ses projets 
ambitieux. On imagina de le marier à la fille du duc Jean de 

suivante : « Quittance de Hubert, sire d'Autelz, sénéchal de Luxembourg, au 
trésorier de M. le duc d'Orléans, de la somme de cent francs d'or que ledit 
seigneur duc a envoyée par MM" Pierre Beaublé, son conseiller, et Jean Gile, 
son secrétaire, pour donner à/îa chancellerie du roi des Romains, pour cause des 
lettres du traité de mariage fait entre Charles Monsieur, fils aine dudit seigneur 
duc et la nièce dudit roi des Romains et de certaines autres lettres faites entre 
lesdits seigneurs, dont ledit sire d'Autelz avait répondu pour ladite chancellerie. 
— Sous son src!, ?c 25 avril 1398. ^> (Bibl. nat. Mss. fr. \0i:)2 : 296.) 



VALENTIMK EN EXIL 253 

Berry : elle avait vinj^t-trois ans et avait été déjà deux fois 
mariée; le duc de Hercford avait trente-deux ans. Les choses 
paraissaient marcher à souhait, lorsque Richard, en ayant eu 
quelque connaissance, envoya, fort irrité, un de ses fidèles 
en France, pour empêcher la conclusion du mariage : il y 
réussit (1). 

Il semble qu'une entrevue ait eu lieu, en vue de ce projet 
d'union, au château d'Asnières, par les soins de Louis et de 
Valentine. En avril 1399, Marie de Berry vint voir Valentine : 
des pièces conservées en Angleterre établissent que le 16 de ce 
mois, un hanap fut donné par la duchesse à Mlle de Dreux qui 
accompagnait Marie dans cette visite. Le duc de Hereford était 
vers le même temps au château d'Asnières : car une quittance 
du 6 mai 1399 se réfère à l'achat de trois diamants qui furent 
donnés à lui-même et à deux seigneurs de sa suite, lorsqu'il 
vint à Asnières pour voir Valentine (2). Il reçut aussi, toujours à 
Asnières, un fermail d'or garni de rubis et de perles, don de la 
duchesse d'Orléans (3). La coïncidence probable des visites de 
Hereford et de Marie permet naturellement de croire à une 
entrevue matrimoniale. Mais le duc anglais n'était point destiné 
à devenir le troisième époux de Marie de Berry : l'année sui- 
vante, elle se mariait au comte de Clermont, fils de l'un des 
oncles du roi, le duc de Bourbon. Ce mariage fut célébré le 
24 juin 1400, à Paris, au Palais, qui était demeuré le lieu des 
grands actes de la famille royale. L'empereur d'Orient, Manuel, 
y assistait : il était venu pour implorer le secours de Charles VI 
contre les Turcs qui démembraient ses Etats et menaçaient de 
les conquérir entièrement. Les souverains voyageaient alors 
moins qu'aujourd'hui assurément, en dehors de leur royaume, 
mais ils le faisaient néanmoins assez fréquemment, comme on 
peut s'en rendre compte dans ce chapitre même. 

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. lxix. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1310. 

(3) Catalogue des Archives de Joursanvault, n" 765. 



254 VALENTINE DE MILAN 



* 



Quelques années plus tard, un autre mariage — qui, celui-ci, 
s'accomplit, — occupa encore Louis et, à coup sûr, Valentine. 

On a vu qu'à Epernay, lors de la visite de Venceslas, la du- 
chesse était accompagnée de sa cousine Marie d'Harcourt. Marie 
était la cousine germaine du duc d'Orléans, étant fille de Jean VI 
d'Harcourt et de Catherine de Bourbon, dont la sœur, Jeanne 
de Bourbon, était la mère de Charles VI et de Louis. Elle vivait 
dans une grande intimité avec le duc et la duchesse, comme 
en témoignent cette note des comptes de Valentine, en 1396 
Joyaux donnés « à belle cousine, la petite de Harecourt (1) « et 
beaucoup d'autres mentions analogues. Nous l'avons vue com- 
plètement habillée aux frais de la duchesse, lors du voyage 
d'Épernay. Ce fut son mariage que l'on célébra, en mai 1405, 
avec le duc de Gueldre. 

Dès 1401, Louis d'Orléans s'était efforcé de détacher le frère 
de celui-ci, le duc Guillaume de Gueldre, l'un des plus puissants 
seigneurs du Nord, de l'alliance de l'Angleterre et il l'avait 
amené à faire hommage à Charles VI, — moyennant la forte 
somme de cinquante mille écus. A ce moment, en mai 1401, 
Valentine était au château de Coucy avec ses trois fils : elle venait 
d'accoucher d'une fille. On fit servir cet événement à rendre 
plus forte et plus intime l'alliance que Louis et le duc négo- 
ciaient. Guillaume, comme je l'ai indiqué plus haut, fut prié de 
tenir sur les fonts du baptême l'enfant qui venait de naître : il 
accepta et l'appela Marie. Des fêtes lui furent données, à lui et à 
deux cents de ses chevaliers que Louis avait conduits à Coucy et 
qu'il y hébergea durant leur séjour. En 1405, le mariage de 
Renaud, devenu duc de Gueldre par la mort de son frère, avec 
Marie d'Harcourt, vint encore resserrer l'alliance de 1401. 

Les cérémonies du mariage eurent lieu au mois de mai, à 

(1) Catalogue des Archives de Joursanvault, 756. 



VALEIVTINE EN EXIL 255 

Crécy en Brie, où le roi, qui chassait dans les environs, avait 
voulu qu'il fût célébré. Charles donna en Fhonneur de sa cou- 
sine un somptueux festin. Louis la dota de trente mille écus. 
Au milieu du repas un incident se produisit qui indiquait, d'une 
façon solennelle et théâtrale, les sentiments de la maison de 
Bourgogne à l'égard des amis du duc d'Orléans, — il serait plus 
juste de dire à l'égard du prince lui-même. Le frère de Jean- 
sans-Peur, le comte de Limbourg, voisin du duc de Gueldre, lui 
avait déclaré la guerre et était entré sur le territoire du duché. 
Pendant le festin des noces, un héraut d'armes se présenta et 
remit au nouvel époux, de la part du comte, un cartel qui le 
défiait en le qualifiant de traître et de déloyal. Le duc partit le 
lendemain pour aller défendre ses sujets et sa jeune femme le 
suivit bientôt (1). 

Cette politique d'alliances du côté du Nord et du Rhin, avec 
accroissements de territoire par suite d'hommages féodaux, po- 
litique au succès de laquelle Valentine s'efforçait d'aider son 
mari, est bien celle dont l'intérêt de la France faisait une loi à 
ses gouvernants d'alors. 



Est-il besoin de dire que lorsque Louis travaillait d'une 
manière plus spéciale à la défense et à l'élévation de la maison 
d'Orléans, dans sa lutte contre le duc de Bourgogne, Valentine 
était aussi de cœur et d'efforts avec son mari? 

L'un des épisodes de cette lutte des maisons d'Orléans et de 
Bourgogne est l'affaire des mariages que Louis d'Orléans et 
Philippe le Hardi travaillèrent à réaliser entre leurs enfants et 
les fils ou filles de Charles VL Les mariages princiers avaient en 
ce temps une bien plus grande influence qu'aujourd'hui sur la 
destinée des peuples. Puis, comme l'on avait l'habitude de fian- 
cer, même de marier des enfants en bas âge, — sauf à les sépa- 

(1) Chronique du Religiwx de Saint-Denis, liv. XXVI, chap. iv. 



256 VALENTIXE DE MILAiV 

rer, une fois la solennité du mariage accomplie, — on n'éprou- 
vait guère de résistance de leur part et l'on pouvait les faire 
servir, sans la moindre difficulté, aux combinaisons politiques 
les plus variées. 

En 1401, Louis obtint de son frère la promesse de marier le 
dauphin, Louis de Guyenne, à sa fille Marie qui naquit cette année 
même. Aussitôt avertie, la maison de Bavière s'émut : il ne fallait 
évidemment pas laisser Valentine, la fille de Jean-Galéas que 
cette maison voulait dépouiller, il ne fallait pas la laisser obte- 
nir, par un semblable mariage, de l'influence dans le gouverne- 
ment et dans la politique de la France. Robert de Bavière, le 
successeur de Venceslas comme roi des Romains, expédie aussi- 
tôt un prêtre de Nurenberg à Isabeau : il est chargé de la déci- 
der à empêcher cette alliance et Robert lui-même indique trois 
moyens de faire annuler la promesse royale : la parenté des 
deux fiancés qui sont cousins germains ; leur parenté spirituelle, 
le duc d'Orléans étant le parrain du fils du roi; enfin, l'irrégula- 
rité d'un engagement contracté au sujet d'une personne incer- 
taine, Marie n'étant pas encore née, disait Robert, au moment 
où la promesse avait été faite (1). Et il excitait Isabeau à marier 
le dauphin à une princesse de la maison de Bourgogne, comme 
il arriva d'ailleurs. 

En 1403, le dauphin fut fiancé à Marguerite de Bourgogne, 
fille de celui qui sera Jean-sans-Peur et Philippe de Bourgogne 
le fut à Michelle de France, fille du roi. C'était la réalisation des 
projets de la maison de Bourgogne, d'Isabeau et de Robert de 
Bavière. Cependant quelques jours plus tard, le 7 mai, le roi 
annulait le consentement qu'il avait donné aux mariages bour- 
guignons. Mais le duc de Bourgogne revenait à la charge et 
ramenait à ses décisions primitives la volonté chancelante du 
monarque : les mariages bourguignons étaient de nouveau 
décidés. 

Louis et Valentine eurent cependant une compensation. En 

(1) Jarry, Vie politique de Louis de France, duc d'Orléans, p. 253. 



M 



iVALENTINE EN EXIL 257 

1404, Charles VI promit à Louis, pour son fils aîné Charles 
d'Angoulême, la main de sa fille, Isabelle de France, veuve du 
roi Richard d'Angleterre (1). 

C'est une touchante histoire que celle de cette petite prin- 
cesse (2) — une veuve qui ne Tétait que de nom et qui devait 
apporter à son second époux toutes les grâces de son inno- 
cence junévile et tous les charmes de sa pureté inviolée. Née en 
1389, on Tavait mariée en 1396, à sept ans, au roi Richard, 
qui en avait trente. Emmenée en Angleterre, elle y avait grandi 
sous la surveillance et la direction de la dame de Courcy. Elle 
avait dix ans, lorsque Richard fut détrôné par Henri de Lan- 
castre, — l'ancien duc de Hereford; emprisonné, il fut enfin 
assassiné dans sa prison. En 1401, après de longues négocia- 
tions, les Anglais rendirent la petite reine à ses parents et, trois 
ans plus tard, elle était fiancée à son cousin, Charles d'Orléans, 
alors comte d'Angoulême. Le roi lui constituait comme dot trois 
cent mille francs qui restaient à payer sur la dot promise lors de 
son précédent mariage. D'autre part, il avait été décidé tout 
d'abord que Charles VI abandonnerait à son frère tous les droits 
qu'il pouvait avoir lui-même à exercer contre Henri de Lan- 
castre, par suite des stipulations de ce même mariage (3). Mais 
cette clause du contrat ne fut pas maintenue : le roi donna en 
échange à son frère deux cent mille francs d'or, à prendre sur 
les impôts d'un certain nombre de villes de Normandie (4). 

Comme on peut bien le présumer, la maison de Rourgogne 
s'indigna et s'efforça d'obtenir du roi qu'il revint sur sa pro- 
messe. Déjà auparavant, d'ailleurs, elle avait eu son candidat à 
la main d'Isabelle. A peine la petite reine était-elle rentrée en 
France que des envoyés de Robert de Ravière étaient venus 
demander à Isabeau de marier sa fille au second fils de Robert, 



(1) Archives nationales, J. 359 : 25, 26. 

(2) Voir Isabelle de France, reine d'Angleterre, duchesse d'Orléans, par Léon 
Mi ROT. 

(3) Archives nationales J. 359 : 25. 

(4) Archives nationales K. 55 : 30. 



258 VALENTINE DE MILAN 

Jean, comte palatin. La maison de Bourgogne, alliée des 
princes bavarois, dut soutenir cette proposition, que la défaite 
de Robert, descendu en Italie pour se faire couronner empereur 
et vaincu par Jean-Galéas, fit décliner par la Cour de France. 

Soit à cause de l'opposition haineuse de la maison de Bour- 
gogne, soit parce que le futur époux, né eu 1394 (1), n'avait 
que dix ans, le mariage fut retardé jusqu'en 1406. Dans l'inter- 
valle, surgit une demande assez bizarre. Le 22 mars 1406, une 
députation composée de l'évéque de Winchester et de divers 
seigneurs anglais fut envoyée par Henri de Lancastre pour 
établir la paix avec la France et, en même temps, chargée de 
demander Isabelle pour le fils aîné du roi. S'il faut en croire 
Monstrelet, Henry déclarait même qu'aussitôt le mariage con- 
sommé, il abdiquerait en faveur de son fils (2). Les Anglais 
avaient-ils entendu parler des regrets que, dit-on, la jeune prin- 
cesse éprouvait d'abandonner son titre de reine? S'ils s'en rap- 
portèrent aux bruits qui couraient à cet égard, s'ils crurent que 
l'ennui éprouvé par Isabelle de changer sa couronne royale, — 
marque d'une royauté aussi platonique que son mariage, — 
contre une couronne ducale, Charles VI ayant érigé le Valois en 
duché en faveur de son neveu, la disposerait, elle et sa famille, 
à consentir à la demande de leur roi, ils se trompaient. On en 
avait assez, à la Cour de France, des mariages anglais : on y 
avait éprouvé sur le sort de la petite princesse, au moment de 
l'emprisonnement de Richard, de terribles angoisses... On ne 
pouvait songer vraiment à la livrer à celui qui avait détrôné et 
probablement assassiné son mari. D'ailleurs, la promesse faite 
au duc d'Orléans et à Valentine était formelle et définitive. Les 
Anglais furent congédiés. 

Le mariage eut lieu à Compiègne, en juin 1406. Fut-ce le 29 
comme l'affirme le Religieux de Saint-Denis? L'adoption de cette 
date paraît difficilement conciliable avec ce que l'on sait des dé- 



(1) Voir plus haut, chap. x. 

(2) Mo.vsTRELET, Chronique, liv. I", chap. xxvi. 



VALENTINE EN EXIL 239 

placements des princes à la fin de ce mois. Il semble plutôt que 
ce fut le 6. Un autre mariage était en même temps célébré : le 
roi avait accordé une satisfaction à la maison de Bourgogne en 
faisant épouser à Jean de Touraine, son quatrième fils, Jacque- 
line de Bavière, fille et héritière du comte de Hainaut — deux en- 
fants (I) . Des fêtes magnifiques suivirent ces unions princières — 
« grandes festes et esbatemens, tant en boires et mangers, comme 
en danses, joustes et autres joieusetez » , dit Monstrelet (2). Le 
duc d'Orléans était vêtu d'un brillant costume dont il nous a 
lui-même donné la description : dans un document adressé à 
sa Chambre des Comptes de Blois, il mentionnera, quelques se- 
maines plus tard, les perles, pierres précieuses et diamants qu'il 
a fait mettre, explique-t-il, « sur les manches d'un pourpoint de 
drap de Dampmas noir que nous avons fait faire pour nous aux 
nopces, nagaires faictes à Compiègne, de nostre très chier et très 
amé filz Charles, duc de Valois, et de belle niepce Isabel, ains- 
née fille de M. S. le roy (3) ^ . Son manteau de velours cramoisi 
«tait garni de sept cent quatorze perles. 

Valentine n'était pas présente. Les chroniqueurs énumèrent 
les grands personnages qui assistèrent à ces fêtes : la reine, les 
<lucs d'Orléans et de Bourgogne, la comtesse de Hainaut, u dont le 
pompeux équipage surpassait en magnificence celui des rois (4) n , 
le légat du pape, des prélats, une foule de seigneurs " lesquels 
estoient en moult grant appareil et bien accompaignez (5) " . 
Valentine avait été écartée même du mariage de son fils. 



On peut bien s'en douter, le roi ne se portait pas mieux 
qu'auparavant parce que Valentine avait quitté Paris. Rien 



(1) Voir Le Blant, les Quatre mariages de Jacqueline de Bavière. 

(2) Mo.vsTREi.Eï, Chronique, livre I", chap. xxvii. 

(3) L. DE Laborde, ouvr. cit., n^GOSG. 

(4) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXVII, chap. v. 

(5) MoxsTBELET, Chronique, livre P"", chap. xxvii. 



260 VALENTINE DE MILAN 

n'était changé en lui. Mais Tabsence de la duchesse dut plus 
d'une fois Tétonner et l'attrister. Elle savait si merveilleuse- 
ment, par son aimable visage, son gracieux caractère et ses 
douces paroles apaiser ses fureurs, abréger ses moments de 
folie, atténuer ses souffrances... Maintenant, comme aupara- 
vant, il passait des mains des médecins à celles des sorciers, 
pour revenir ensuite des sorciers aux médecins. Ni les uns, ni 
les autres ne le guérissaient. Il était bientôt repris de son mal, 
se livrait à des excentricités de toute sorte ; puis les crises dimi- 
nuaient de fréquence et cessaient. Pendant quelque temps il 
avait son bon sens, rendait grâces au ciel d'être guéri, s'occupait 
des choses du gouvernement. Le peuple se réjouissait. Mais le 
malheureux monarque retombait dans une frénésie nouvelle et 
c'était toujours à recommencer. Les crises étaient affreuses. 
Courant à travers l'hôtel Saint-Pol, il le remplissait du bruit de 
ses gémissements ou plutôt de ses hurlements. Plus que jamais, 
il repoussait loin de lui sa femme lorsqu'elle osait s'approcher : 
« Que me veut cette femme? s'écriait-il, tout comme avant 
l'exil de Valentine. Quelle est-elle? Sa vue m'obsède! » Et Isa- 
beau était contrainte de s'éloigner... Un jour eut lieu au Palais 
une scène vraiment émouvante. La veille, Charles avait beau- 
coup souffert. Le duc de Bourgogne et divers seigneurs vinrent 
prendre de ses nouvelles. Il leur déclara en pleurant qu'il pré- 
férerait mille fois la mort aux tourments qu'il endurait et il leur 
arracha des larmes à tous, en répétant à plusieurs reprises : 
« Au nom de Jésus-Christ, s'il en est parmi vous qui soient les 
auteurs du mal que j'endure, je les supplie de ne point me tor- 
turer plus longtemps et de me faire promptement mourir (1). ^ 
Pour apaiser la colère du ciel, on fit une ordonnance contre 
les blasphémateurs. On accorda un confesseur aux condamnés à 
mort. On fit encore autre chose. Une des portes de Paris s'appe- 
lait la « Porte d'Enfer « : on la débaptisa et on lui donna le 
nom de « Porte Saint-Michel « . Sa dénomination primitive 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Dents, liv. XVIII, chap. xi. 



1 



VALENTIXE EN EXIL 261 

venait, paraît-il, de ce que, jadis, elle conduisait à une prairie, 
où habitait le démon en personne, sous la figure d'une sédui- 
sante courtisane. Ces diverses mesures, comme on le peut pen- 
ser, n'améliorèrent en rien la situation du malheureux prince. 

* 
*- * 

Ce fut alors que se présentèrent, venant du midi de la 
France, de la Guyenne, deux audacieux escrocs que le Religieux 
de Saint-Denis appelle Pierre et Lancelot. Ils cultivaient à la 
fois la médecine et la magie. On ne savait plus à quel saint se 
vouer : ils furent accueillis à bras ouverts. C'était un brave 
guerrier, le maréchal de Sancerre, qui les avait introduits à la 
Cour : ils utilisèrent largement et sans se gêner ce haut patro- 
nage. Tous deux se disaient profès de l'Ordre des frères ermites 
de Saint- Augustin. Comme on les vit arriver, circuler en habits 
laïques, porter des armes, on s'étonna d'abord : ils expliquèrent 
qu'ils avaient dû se déguiser et s'armer à cause des périls de 
leur long voyage et pour échapper aux embûches de ceux qui 
voulaient empêcher la guérison du roi. Du reste, bientôt l'en- 
gouement qu'ils excitaient fut si grand que plus rien de leur part 
n'étonna. Ils furent logés au château royal de Saint-Antoine_, à 
la Bastille; toutes choses nécessaires à leur subsistance leur 
furent fournies aux frais du roi; ils reçurent tout l'argent qu'ils 
demandèrent. Ils profitèrent de cette agréable situation pour 
mener une vie joyeuse, mangeant, buvant et se livrant à la 
débauche. Ils devinrent bientôt le scandale et la terreur de la 
région qu'ils habitaient. 

Cependant, ils s'occupaient aussi parfois de la maladie de 
Charles VI et ce n'était pas là le moins étrange de leur aven- 
ture. Ils firent réduire des perles en une poudre fine que l'on 
versa dans de l'eau distillée : le tout fut mélangé aux aliments 
et à la boisson du roi. S'il faut en croire Robert Gaguin (1), ils 

(1) Robert Gaguin (1425-1501), religieux, général des Mathurins, ambassa- 
deur et historien. 



262 VALENTINE DE MILAN 

pratiquèrent même des incisions sur le crâne du malheureux 
prince. Enfin et surtout, ils se livrèrent à des invocations 
magiques. 

A cette dernière façon de procéder, ils trouvaient, on le con- 
çoit, divers avantages. Ils échappaient à la critique des méde- 
cins qui les regardaient d'assez mauvais œil. S'ils ne réussis- 
saient pas, personne ne pouvait les convaincre, ils devaient du 
moins l'espérer, de ne pas avoir employé pour guérir le roi, les 
meilleurs moyens possibles : le diable seul serait responsable de 
leur insuccès. Enfin, ils entraient tout à fait dans la voie indi- 
quée par les triomphateurs du moment, par tous ceux qui sou- 
tenaient que Charles VI avait été ensorcelé, sinon empoisonné ; 
ils satisfaisaient le populaire, l'opinion publique felle que 
l'avaient créée les ennemis de Valentine. 

Aussi se lancèrent-ils résolument dans une voie aussi sûre. 
Ils allèrent trouver le duc de Bourgogne et eurent avec lui de 
fréquents entretiens. Ils proclamaient hautement et devant tous 
que la maladie du roi n'était pas naturelle et que son triste état 
provenait de criminels maléfices. C'était bien là ce que l'on 
avait répandu dans le peuple contre Valentine, c'était bien ainsi 
que l'on avait provoqué son exil. Ce n'était pas encore assez : il 
fallait la désigner, elle et son mari, comme les auteurs de ces 
maléfices. Ainsi seraient confirmées les accusations de ses persé- 
cuteurs et son éloignement n'aurait plus de fin. Les prétendus 
religieux n'y manquèrent pas. 

Après une crise violente qui tortura le roi, ils désignèrent 
comme étant coupables ^'aggraver et de prolonger sa maladie, 
deux hommes, l'un, son barbier, Mellin, qui l'avait coiffé la 
veille, et l'autre, un concierge de l'hôtel du duc d'Orléans. On 
emprisonna ces malheureux. Les deux Augustins avaient-ils 
quelque motif particulier de dénoncer le premier, on ne le sait. 
On fit courir le bruit qu'il aurait été vu plusieurs fois seul, 
durant la nuit, près du gibet où des condamnés avaient expié 
leurs crimes : c'était assurément, disait-on, pour y préparer des 
sortilèges et s'y mettre en relations avec le diable. Mais il est 



VALENTINE EN EXIL 263 

bien facile de se rendre compte de la raison qu'ils eurent — 
qu'on leur suggéra — d'incriminer le second de ces hommes, 
le portier de l'hôtel d'Orléans. C'était un moyen de rappeler les 
accusations dirigées contre Valentine, de les faire revivre, de les 
fortifier, de les aggraver et, si elle avait la pensée de revenir à 
la Cour, d'y rendre son retour difficile ou impossible. Bientôt 
d'ailleurs, ils laissèrent entendre, puis ils dirent ouvertement que 
le duc lui-même était coupable. Malheureusement pour eux, on 
ne trouva rien absolument qui compromît ni le barbier du roi, 
ni le portier du prince, ni d'autres serviteurs de la maison d'Or- 
léans qui semblent aussi avoir été incarcérés (1), et, après les 
avoir maintenus longtemps en prison, il fallut bien les remettre 
en liberté. 

Ce fut le signal de la perte des deux Augustins. Ils s'étaient 
vantés de pouvoir commander aux éléments et aux démons et, 
après avoir assuré que le roi était ensorcelé, ils n'étaient aucu- 
nement parvenus à le délivrer de son mal. En de moindres 
choses, ils n'avaient pas mieux réussi. Une foule de malades 
s'étaient confiés à leurs soins et ils leur avaient prodigué les 
belles paroles et les ordonnances médicales : par malheur, 
aucun de leurs remèdes ne guérissait. Ils s'étaient vantés de 
découvrir les auteurs des vols les plus mystérieux et le lieu où 
était caché le produit de ces vols : ils ne purent rien découvrir, 
ni voleurs, ni objets volés. En même temps, ils avaient fait du 
château royal où on les avait logés un lieu d'abominables 
débauches. Il y recelaient des femmes enlevées à leurs maris, 
des jeunes filles enlevées à leurs parents. On finit par s'aperce- 
voir qu'ils se livraient tout simplement à une vaste et fructueuse 
escroquerie. Ils furent arrêtés, enfermés d'abord dans les prisons 
de l'évêque de Paris, puis remis à la justice séculière. Aupara- 
vant, ils avaient été conduits à la place de Grève. Là, les mains 
liées, la tête surmontée de mitres en papier, portant sur les 
épaules des feuilles de parchemin qui rappelaient leurs méfaits, 

(1) JouvE\EL DES Ursixs, Histoive de Charles VI, année 1397. 



264 VALENTINE DE MILAN ~ " 

installés sur un échafaud, ils avaient entendu un long discours 
de Gilles d'Apremont, docteur en théologie. L'évéque de Paris 
les avait déclarés hors de la communion de TEglise et on les 
avait dépouillés des vêtements ecclésiastiques. Ces cérémonies 
achevées, les sergents du prévôt s'emparèrent des deux misé- 
rables. Ils les menèrent à travers la ville, faisant lire par un 
héraut, à chaque carrefour, le récit de leurs crimes. Enfin, ils 
furent décapités. On plaça leurs têtes sur deux piques et leurs 
membres furent suspendus au-dessus des portes de la ville (1). 

* 

Ce ne fut pas la seule aventure de cette sorte. Quelques 
années plus tard, on signale celle de Poinçon et de Briquet, 
autres sorciers. Mais dans l'intervalle on s'était naturellement 
adressé aux médecins. Jouvenel des Ursins nous raconte qu'en 
1399, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon « avoient 
grand désir de scavoir d'où venoit la maladie du roy et firent 
assembler tous les physiciens de l'université de Paris, et autres, 
dont il estoit mémoire « . On leur demanda si la maladie de 
Charles « venoit de choses et causes intrinsèques ou par acci- 
dens extrinsèques « . Les médecins discutèrent et argumentèrent 
longtemps les uns contre les autres. Mais finalement ils ne 
surent que décider, " dont les seigneurs ne furent pas bien con- 
tens (2) » . 

Et ce n'était pas le roi seul que l'on pensait victime d'acci- 
dents extrinsèques, c'est-à-dire de maléfices. En 1401, le roi 
perdit son fils, le dauphin Charles. L'enfant devint « ectique et 
tout sec, « puis il mourut, u Et disait-on, fait remarquer Jouve- 
nel, plusieurs et diverses paroles à la grande charge d'aucuns 
seigneurs (3). » Je l'ai indiqué déjà : lorsqu'en ce temps, surve- 
nait une mort, surtout celle d'un grand personnage, sans qu'elle 

(1) Chronique du Beligieux de Saint-Dents, liv. XIX, chap. x. 

(2) JouvEXEL DES Ursi.aîs, Histoive de Charles VI, année 1399, 

(3) Ihid., ouvr. cit., année 1400. 



VALENTINE EN EXIL 265 

eût pour cause la lieillesse, ou quelque blessure, ou une mala- 
die bien connue des médecins, c'était l'habitude de l'attribuer au 
poison ou aux sortilèges : ainsi fit-on pour le petit dauphin. 

L'aventure de Poinçon et de Briquet prouve qu'en 1404, 
douze ans après que la folie du roi se fut déclarée, on pensait 
encore qu'elle avait des causes de cette sorte. Le Religieux de 
^aint-Denis et Jouvenel des Ursins nomment des personnages 
(Jifférents comme les héros de cette aventure, mais sont d'accord 
sur le fond de l'histoire. 

Le Religieux raconte que deux hommes, sur la situation et le 
passé desquels il ne fournit aucune indication, appelés Poinçon 
et Briquet, tentèrent la guérison du roi par des moyens encore 
plus bizarres que ceux qu'avaient employés les Augustins. Il ne 
s'agissait plus de faire prendre aucune poudre au malade, ni de 
lui ouvrir le crâne. Il s'agissait d'une guérison à distance, 
opérée par de magiques interventions. 

Dans le voisinage de la ville de Dijon, dans un bois, on vit 
s'élever un jour une construction extraordinaire. C'était un cercle 
de fer d'un poids énorme, que soutenaient des colonnes du même 
métal, élevées à la hauteur d'un homme de stature ordinaire et 
auxquelles étaient attachées douze chaînes, également de fer. On 
fut longtemps à préparer l'appareil. Lorsque ce fut fini, les deux 
sorciers écrivirent à douze personnes choisies parmi les chevaliers 
et les écuyers, les clercs et les bourgeois de Dijon, leur deman- 
dant de venir dans ce cercle magique et de s'y laisser charger de 
chaînes; moyennant cette complaisance de leur part, le roi ne 
manquerait point d'être promptement guéri. . . Les Dijonnais mon- 
trèrent-ils un grand empressement à répondre à l'invitation de 
Poinçon et de Briquet? Ils semblent s'y être prêtés assez volon- 
tiers. Le bon sens de leur race leur faisait penser sans doute que 
les invocations des deux sorciers, si elles ne produisaient pas 
grand bien, ne pourraient pas faire grand mal non plus à ceux qui 
auraient consenti à les aider. Cependant, le jour venu, il restait 
une place vide dans le cercle : quelqu'un s'était esquivé. Poinçon 
et Briquet ne se troublèrent pas pour cela : ne doutant de rien. 



266 VALENTINE DE MILAN 

ils envoyèrent quérir le bailli de la ville, pour qu'il complétât, en 
se joignant à eux, le nombre des gens dont ils avaient besoin. Le 
bailli parait n'avoir pas été très satisfait de cette idée. Il ne vou- 
lut pas refuser cependant, — il aurait paru responsable de la 
prolongation de la folie royale. Il vint donc, mais en déclarant 
que tout ce qui se passait n'était qu'une momerie et que, s'il sor- 
tait sain et sauf du cercle, il ferait brûler les deux imposteurs. 
On sut bientôt à quoi s'en tenir sur les résultats de l'opération. 
Les douze personnes étaient entrées dans le cercle, avaient été 
attachées avec les chaînes de fer, l'un des sorciers s'était livré à 
des invocations magiques, — le tout sans aucun effet, sans 
qu'il se fût produit aucune manifestation diabolique ou autre. Le 
roi, comme bien on pense, n'était pas guéri. L'un des sorciers 
fut arrêté, l'autre ne fut rejoint que vers Avignon. Ils prétendi- 
rent vainement n'avoir échoué que parce que les Dijonnais, en 
entrant dans le cercle, avaient fait le signe de la Croix. Ils 
furent brûlés (1). 

D'après Jouvenel des Ursins, les sorciers auraient été au 
nombre de quatre : un prêtre, appelé Yves Gilemme, un clerc, 
Guillaume Floret, une damoiselle et un serrurier. Ils semblent 
avoir opéré, non pas en Bourgogne, mais à Paris ou aux envi- 
rons. Ils invoquaient le diable et Gilemme prétendait avoir trois 
démons à ses ordres. A un moment où les médecins n'étaient 
sans doute pas en faveur à la Cour, on permit à Gilemme et à 
ses compagnons d'user de leur prétendue science diabolique 
pour la guérison du roi. 

Le reste de l'histoire ressemble fort à celle de Poinçon et de 
Briquet, y compris la conclusion : le prêtre, le clerc, la damoi- 
selle et le serrurier furent u ars et brûlés (2) » . Il est évident 
que c'est la même aventure qui, avec certains détails différents, 
a été rapportée aux deux chroniqueurs. 



(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXIV, chap. xiii. 

(2) JouvEXKL DES Ursins, ouvr. cit. 



VALENTIIVE EN EXIL 26T 



L'odieuse machination ourdie par les ennemis de Valentine 
eut-elle les résultats qu'ils en espéraient? 

Il faut, pour répondre à cette question, distinguer entre les 
événements sur lesquels pouvait influer l'exil de la duchesse 
d'Orléans. 

La politique extérieure du royaume en fut-elle modifiée? Vit- 
on se réaliser la ruine des Visconti et le triomphe de la maison 
de Bavière, espérés par Isabeau et par la maison de Bourgogne? 

On put croire tout d'abord qu'il en serait ainsi. Jean-Galéas 
parut abandonné à ses ennemis, livré même par le roi de 
France. En septembre 1396, en cette année qui avait vu l'éloi- 
gnement de la duchesse, Charles VI traitait avec les ennemis 
acharnés des Visconti, avec les Florentins. Deux mois plus tard, 
l'ambassadeur de Florence, Buonacorso Pitti était autorisé à 
réunir en France des bandes de mercenaires destinées à mar- 
cher contre le père de la duchesse d'Orléans. On allait des- 
cendre en Italie, lorsque se répandit la nouvelle du désastre de 
Nicopolis. Avec le roi de Hongrie, l'élite de la noblesse fran- 
çaise avait été écrasée par les Turcs de Bajazet. Jean de Nevers, 
le fils de Philippe de Bourgogne était prisonnier du Sultan. 
L'expédition italienne fut abandonnée et Jean-Galéas signa une 
trêve avec les Florentins. 

Mais Isabeau ne considéra pas la partie comme définitive- 
ment perdue. Venceslas avait été remplacé, ainsi qu'on l'a vu, 
par un membre de la famille de la reine, Bobert de Bavière. 
Celui-ci envoya le duc Etienne, le père d'Isabeau, à Paris et, 
dans les entretiens du père et de la fille, il fut convenu que l'on 
mènerait plus activement que jamais le complot contre les Vis- 
conti. Bobert devait descendre en Italie et tomber sur Jean- 
IGaléas, qu'une nouvelle expédition, préparée en France, atta- 
querait d'un autre côté. D'ailleurs, vers le même temps, on 
s'efforçait de détourner les soupçons de Jean-Galéas. Il avait 



268 VALENTINE DE MILAN 

demandé que Time des filles du roi fût mariée à son fils aîné : 
des ambassadeurs envoyés à Milan devaient lui faire espérer que 
ce mariage se fei:ait et lui donner à croire que la reine elle-même 
y était favorable (1). Tout semblait merveilleusement combiné 
pour la perte du duc de Milan. Tout échoua. Robert de Bavière 
attaqua Jean-Galéas, fut battu et revint piteusement en Alle- 
magne. Le duc d'Orléans, en travaillant à unir contre Robert, 
Venceslas et le roi de Hongrie, Sigismond, n'avait pas été 
étranger <à ce résultat (2). Enfin, lorsque, le 3 septembre 1402, 
Jean-Galéas mourut, il venait de joindre Bologne à ses posses- 
sions, et de traiter avec Florence, il était victorieux des Alle- 
mands et maitre du nord de l'Italie. Il légua ses Etats à ses fils, 
sans que Robert pût intervenir et réaliser contre eux ce qu'il 
avait tenté vainement contre leur père. 

De ce côté, à l'extérieur, les intrigues ourdies contre Valen- 
tine, la persécution dirigée contre elle, tout avait été inutile. 

A l'intérieur, il en fut autrement. Dans la lutte engagée, 
autour du roi fou, entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne, 
entre le frère du roi d'une part, et Philippe le Hardi, puis Jean- 
sans-Peur, de l'autre, l'influence de Valentine aurait pu être 
toute-puissante pour soutenir et faire prévaloir les droits de son 
mari. On se rappelle quelle puissance bienfaisante elle avait 
acquise sur l'esprit de Charles VI. Celui-ci aimait son frère et, 
chaque fois qu'une absence de Philippe le Hardi le laissait seul 
avec Louis, il lui donnait les moyens de combattre son puissant 
rival. Mais Philippe reparaissant, l'esprit malade du roi s'apeu- 
rait, s'épouvantait et Charles reprenait le lendemain ce qu'il 
avait accordé la veille. Seul, le charme pénétrant de Valentine 
aurait peut-être pu lutter contre l'adroite ambition et la volonté 
tenace de Philippe et, après lui, contre l'audace astucieuse et 
brutale de Jean sans Peur. On sut priver la maison d'Orléans 

(1) Pièces inédites relatives au règne de Charles VI, publiées par L. DorEx- 
d'Arcq, t. P', p. 204. 

(2) Alfred Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne de 1378 
à 1461, p. 64. 



VALENTIiYE EN EXIL 269 

du secours qu'elle avait rencontré déjà, qu'elle aurait continué 
' de trouver dans le caractère énergique et doux à la fois de la 
■ duchesse. 

j Ici, l'exil de Valentine eut une influence désastreuse sur les 

événements, sur ceux qui s'accomplirent à l'intérieur du 
royaume, qui préparèrent les sombres années de la fin du règne 
de Charles VI et qui faillirent mener la France à sa perte. 



CHAPITRE XIII 



LA VIE PRIVEE DE VALENTINE EN EXIL 



La maison de la duchesse : ses " dames <• et " damoiselles » ; femmes de 
chambre, nourrices, ^ berceresses « , etc. ; Pierre Poquet, receveur des 
finances; Surien des Quesnes, chevalier d'honneur; " pensions " et gages; 
les étrennes; cadeaux de mariage, présents de toute sorte. — Les méfaits 
d'un " varlet de la Garde-robe " : bienveillance de la duchesse; son u tailleur 
de robes " en prison ; elle l'en fait sortir. 

Les lectures de Valentine : " Guiron le Courtois « , le " Roi Artus » , les livres 
pieux, les livres de Blois; la duchesse fait enluminer ses heures et les livres de 
ses enfants. — Ses relations avec les écrivains continuent ; elle fait dire une 
messe pour Eustache Descharaps que l'on avait cru mort; elle lui donne un 
reliquaire; remerciements du poète. 

Les bijoux et les vêtements de Valentine ; robes, houppelandes, surcots, man- 
teaux, fourrures, corsets, chaperons, « atours du chef « . — Les meubles : 
tapisseries, fauteuils et " chaières i , écrins et coffres, jeu d'échecs, jeux de 
cartes « de Lombardie " et < sarrazines « ; les chiens de chambre. 

Valentine monte à cheval et chasse; ses « manteaux courts à chevaucher r^ ; 
selles et harnais; la chasse avec éperviers. — Un « char branlant » . 

Les médecins de la duchesse: Pierre d'Arreth, Pierre de Vaulx, maître Fran- 
çois; voyage de médecins de Paris à Asnières; l'eau médicinée; Jeanne la 
Goutière, sage-femme. — Les bains; la propreté au moyen âge. 

Pèlerinages, fondations pieuses; Valentine représentée sur un vitrail. 



Nous avons vu à quelles négociations, à quels actes politiques 
Valentine fut mêlée durant les années de son exil. Je voudrais 
maintenant reconstituer, dans la mesure du possible, ce que 
furent pendant le même temps sa vie habituelle, ses occupations 
quotidiennes. Assurément il restera, à côté de ce que je dirai — 
ne voulant dire que ce que je puis prouver — plus d'une lacune 
impossible à combler. Les chroniqueurs ne nous ont aucune- 
ment renseignés à cet égard. On peut néanmoins, ce me semble, 



LA VIE PRIVEE DE VALENTINE EN EXIL 271 

à Taide des documents qui nous sont parvenus, se faire une idée 
assez exacte de ce que fut, à partir de 1396, dans ses châteaux 
de province, l'existence de la duchesse d'Orléans. 

Comme auparavant à Paris, Valentine est entourée de nom- 
breux officiers et serviteurs. La belle-sœur du roi, même éloignée 
de la Cour, persécutée, dans l'exil, doit maintenir son rang et 
l'état de sa maison est l'une des marques distinctives et néces- 
saires de sa grande situation. 

Au château d'Asnières, à Gouvieux, à Villers-Cotterets et dans 
ses autres résidences, Valentine est accompagnée de ses dames, 
Catherine d'Angoussoles, dame de la Prugne, qui semble avoir 
été d'origine italienne, les dames de Clarcy et d'Anneville, et de 
ses damoiselles, Marguerite de Neufmoulin, Jeanne de Soisy, 
Jeanne de Houdetot, Marguerite du Solier (1). Marie d'Harcourt 
est auprès d'elle, comme parente et comme amie, sans fonctions. 
La dame de Maucouvent l'accompagne aussi, chargée de veiller 
sur le petit Charles. Un chambellan de Louis, Surien des 
Quesnes, est le chevalier d'honneur de la duchesse et réside 
constamment auprès d'elle (2). Gilles Malet, chevalier, maître 
d'hôtel du roi, est aussi celui du duc et de la duchesse (3). 
Frère Victor de Camerin est le confesseur de Valentine (4). 

Dans le personnel inférieur, dans la domesticité attachée à la 
personne de Valentine et à ses enfants nous trouvons Marie la 
Payenne, femme de chambre de la duchesse ; Jeannette de Vaulx 
oii Jeannette l'ouvrière, chargée de ses atours; Jeanne la Per- 
tuise, sa lavandière; Jeanne la Brune, berceresse de Charles; 
les femmes de chambre et berceresses de tous les enfants. 
D'autre part, un assez grand nombre des officiers et valets atta- 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10-431 : 2309 et 2399; 10432 : 968,. etc.. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1492. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 879; 10432 : 1086. 

(4) Bibl. nat. 10432 : 317. 



272 VALENTINE DE MILAN 

elles au service de l'hôtel et dont j'ai donné l'énumération dans 
un précédent chapitre (1), devaient avoir suivi Valentine et fonc- 
tionner successivement dans ses diverses résidences. 

Comment tout cet entourage de la duchesse était-il rétribué? 
Pendant longtemps, les dépenses de Valentine furent payées sur 
les fonds de l'argenterie royale. Mais cet état de choses ne pou- 
vait durer lorsque la duchesse fut contrainte de quitter Paris. 
Des lettres-patentes de Charles VI, en date du 22 mai 1396, 
prétextant que « sadite argenterie étant tellement chargée tant 
pour lui que pour la reine et ses enfants, elle ne peut plus four- 
nir à la dépense de sadite sœur " , donnent à Valentine en rem- 
placement de ce qui était payé pour elle par la caisse royale, 
une somme de six mille francs d'or par an, — à prendre sur les 
aides pour la guerre (2). Louis a une pension aussi, plus des 
dons royaux assez fréquents. C'est sur ces fonds, sur les revenus 
de l'apanage et des domaines du prince, sur ce qui est versé de 
la dot de Valentine que sont payées les dépenses du duc et de la 
duchesse. Dès le 13 avril 1396, Louis, par un mandement daté 
d'Asnières, avait mis à la disposition de sa femme deux mille 
francs d'or « pour avoir du linge et autres objets de mé- 
nage (3) ». Le 3 juin, il nommait par lettres-patentes " son bien 
amé. M' Pierre Poquet " receveur des finances de la duchesse 
d'Orléans. Pierre Poquet remplit sa charge à la satisfaction de 
Valentine. Les dépenses que faisait la duchesse paraissent avoir 
été assez régulièrement payées. Parfois cependant, elle ne tou- 
chait la pension que lui faisait son mari qu'avec certains 
retards : ainsi, en 1396, nous la voyons recevoir le 16 juin ce 
qui lui était dû pour février, mars, avril et mai et souvent il en 
est ainsi (4) . 

Les archives de la Chambre des Comptes de Blois nous ont 
conservé l'indication des traitements — des pensions, comme 

(1) Chap. V, 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 988. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 841. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 ; 1513, 1514, 2397. 



LA VIE PRIVEE DE VALENTINE EN EXIL 273 

l'on disait — des dames, damoiselles et femmes attachées à 
la personne de Valentine et de ses enfants. Les dames de 
la Prugne, d'Anneville et de Clarcy, recevaient deux cents 
livres tournois par an; Marguerite de Neufmoulin, Jeanne de 
Soisy, Jeanne de Houdetot et Marguerite du Solier, quatre- 
vingts livres; la dame de Maucouvent, cent livres; Marie la 
Payenne, quarante livres; Jeannette l'ouvrière, trente; Jean- 
nette la Pertuise, vingt; Jeanne la Brune, quatre-vingts; la 
femme de chambre de Charles, vingt; la nourrice de Philippe, 
soixante; la berceresse du même, trente, et sa femme de chambre 
vingt (I). Cette liste est extraite de lettres de Valentine, don- 
nées à Gouvieux, « le pénultième octobre " 1399 (2). Bientôt 
viendront la berceresse de Jean, cinquante livres; la nourrice, 
trente livres, et la femme de chambre, vingt livres (3). On peut, 
dans une certaine mesure, par la comparaison du montant de 
ces ce pensions » , se rendre compte de l'importance respective 
alors attribuée aux fonctions de chacune de ces personnes; 
d'autres considérations, — parmi lesquelles, sans doute, l'an- 
cienneté dans le service de la maison, — semblent cependant 
être intervenues dans la fixation de certains de ces traitements. 

Le chevalier d'honneur, Surien des Quesnes, touche trois 
cents livres par an. 

Mais à ces traitements il faut joindre de très nombreux 
cadeaux, soit en argent, soit en bijoux, dont le duc et la 
duchesse comblaient leur entourage. Toutes les circonstances 
leur sont bonnes : étrennes, mariages, événements de famille de 
toute sorte, pour faire quelque présent à ceux qui les servent. Ils 
s'intéressent à tout ce qui leur advient, ils s'associent à leurs 
joies et les aident dans les moments difficiles. 

Aux étrennes de l'année 1400, par exemple, Marguerite de 



(1) La valeur intrinsèque de la livre tournois est en ce temps de sept à huit 
francs; la valeur d'achat peut être évaluée à trente francs. Un traitement de 
deux cents livres tournois représente donc six mille francs environ. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 968. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 ; 1600. 

18 



274 VALEMTIIVE DE MILAN 

Neufinoulin, Jeanne de Soisy et Jeanne de Houdetot reçoivent 
chacune un anneau orné d'un saphir; Marguerite du Solier, 
Jeanne la brune, la berceresse et la nourrice de Philippe, ainsi 
que la nourrice de Jean ont des anneaux ornés d'une perle ; les 
femmes de chambre reçoivent d'autres anneaux; deux dou- 
zaines et demie de verges d'or (1) sont données à plusieurs 
u jeunes enfants « , écuyers, pages et valets (2). 

Une autre année, nous voyons Valentine payer à des orfèvres 
les bijoux qu'elle a donnés en étrennes à ses officiers et servi- 
teurs. Surien des Quesnes, le chevalier d'honneur, et Gilles 
Malet ont reçu un hanap couvert, en argent doré. Guillaume de 
Senlis, chevalier, « un gobelet couvert, d'argent doré, de belle 
façon " ; quatre anneaux d'or émaillés, chacun avec une grosse 
perle ronde, ont été donnés à quatre des officiers de la duchesse; 
quatre fermeillets (3) d'or, garnis de perles « et au milieu de 
chacun une émeraude » l'ont été à ses écuyers ; vingt-cinq autres 
fermeillets d'or, garnis de perles, à autant de ses serviteurs; 
douze verges d'or à d'autres, — et la liste continue : personne 
n'est oublié, les plus modestes varlets viennent à leur tour, 
comme les dignitaires de l'hôtel (4). D'autres années encore, ou 
pour d'autres catégories d'officiers ou de serviteurs, la duchesse 
distribue comme étrennes une somme d'argent (5). 

Gilles Malet marie son fils : Valentine s'empresse d'acheter, 
pour donner à la jeune femme, le jour de ses noces, " un annel 
d'or garni d'un gros diamant (6) » . Aux étrennes de 1398, la 
dame de Maucouvent, personne grave et pieuse à qui les bijoux 
seraient indifférents, reçoit u unes patenostres d'or (7) dont les 
signaux sont en manière de violettes émaillées de blanc (8) « . 

(1) Anneaux. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 986. 

(3) Agrafe, boucle. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2719. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 188. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1086. 

(7) Chapelet. 

(8) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2299. 



LA VIE PRIVÉE DE VALENTINE EN EXIL 275 

Frère Victor, confesseur de la duchesse, reçoit cent francs d'or; 
cette fois, il ne s'agit pas d'étrennes : la somme en question lui 
est donnée « pour avoir robes et habits pour lui et son compa- 
gnon (1) " . L'échanson de la duchesse, Jean Baguerot, reçoit, lui 
aussi, cent francs « afin qu'il puisse la servir plus honorable- 
ment (2) » . A Jeanne de Soisy, il est fait un don de cinquante 
livres tournois « en considération de ses services (3) ->■> . 

Nous avons vu Valentine acheter des étoffes et faire confec- 
tionner des vêtements pour les dames qui raccompagnèrent à 
Epernay : elle renouvelle des libéralités de ce genre en plus 
d'une autre occasion. Une quittance du drapier Pierre Buignet, 
datée du 30 septembre 1399, nous la montre faisant encore 
habiller Marie d'Harcourt, puis achetant une cotte hardie (4) de 
drap gris brun de Neufchàtel pour sa " petite harperesse » et 
une autre pour une fille de l'hôtel; une cotte hardie de drap 
gris pour « la petite Marguerite, dite la Grimaude, un chaperon 
et deux paires de chausses pour ladite Grimaude; " des vête- 
ments noirs pour la nourrice de Philippe « pour le trépasse- 
ment de son mari « ; du drap brun pour faire un corset et un 
chaperon pour Sédition la Castille, sa couturière (5). 

La bienveillance de Valentine pour toutes les personnes de sa 
maison, les relations presque familières qui existaient entre elle 
et son entourage ne la préservèrent pas toujours de quelques 
mésaventures. L'écho de l'un de ces incidents est venu jusqu'à 
nous. 

La duchesse avait, semble-t-il, une grande confiance en l'un 
de ses serviteurs, nommé Raoul ou Raoulet Pasquier, — les 
diminutifs de prénoms étaient fort dans les habitudes du temps. 
Elle l'avait fait « varlet de sa garde-robe » . IVous le voyons, 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 563; 10432 : 317. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 990. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2183. 
(A) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 . 1774. 

(5) Cotte hardie ou cotardie, vêtement plus long que le surcot qu'il pouvait 
recouvrir. 



276 VALENTINE DE MILAN 

dans des quittances ou autres pièces, employé par elle à des 
achats de diverse sorte. Au moment de la naissance de Phi- 
lippe, c'est lui qui est chargé d'aller chercher à Paris et de 
conduire au château d'Asnières ce dont la duchesse a besoin, 
en fait de vêtements, de linges, de meubles et autres choses 
« pour le fait de sa gésine et de son enfant (1) i? . Mais Raoulet 
Pasquier ne méritait pas la confiance que Ton avait en lui. Un 
jour, il mit en gage chez Gauvain Trente, mercier à Paris, deux 
des " grands couvertoirs " de la duchesse, fourrés de menu vair 
et il emprunta sur ce dépôt soixante-neuf francs d'or, — repré- 
sentant une valeur de deux mille sept cents francs environ. 
L'argent dépensé, vint sans doute le moment de se servir des 
« couvertoirs « . On ne les trouva pas, on sut bientôt ce qu'ils 
étaient devenus. Le procureur de la maison d'Orléans au Chà- 
telet poursuivit Raoulet Pasquier qui fut emprisonné et détenu. 
Mais il tomba malade et la duchesse, apitoyée, le fit remettre en 
liberté. Quelque temps après, il mourut, sans avoir pu dégager 
les « couvertoirs " que Gauvain Trente ne voulait naturelle- 
ment restituer que contre le paiement des soixante-neuf francs 
d'or qu'il avait prêtés. Respectueuse des droits du marchand, 
bien qu'il eût quelque imprudence à se reprocher, Valentine 
paya et rentra en possession de ses « couvertoirs (2) » . 

Un autre de ses serviteurs fut un peu plus tard en prison et 
alors encore elle montra toute sa bienveillance naturelle pour 
ceux qui la servaient. Cette fois, il s'agissait de Jean de Savoie, 
l'habile tailleur de ses robes. Pour quelque méfait auquel il 
s'était laissé entraîner, il avait été, lui aussi, emprisonné au Châ- 
telet. Il y fut un temps qui lui sembla bien long « en très grande 
povreté et misère » . Valentine le tira de ce mauvais pas : elle 
lui fit don de cinquante livres tournois « en considération des 
longs services qu'il lui a faits et pour l'aider à sortir des prisons 
du Châtelet (3) » . 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 179Q. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2211; 10432 : 1598. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 . 1754. 



LA VIE PRIVEE DE VALENTINE EAI EXIL 277 



Valentine dont nous connaissons rintelligence ouverte et les 
goûts littéraires, dut lire beaucoup dans sa retraite. De cela, 
nous avons de nombreuses preuves. 

Ainsi, le 18 janvier 1399, Pierre Poquet, son receveur des 
finances, paie la somme de vingt-quatre sols parisis au libraire 
Jean d'Arras qui a réparé « un livre appelé Guiron le Cour- 
tois » . C'était un roman célèbre au moyen âge et composé vers 
le milieu du treizième siècle, sur le demande du roi Henry II 
d'Angleterre, par Hélie de Borron. Le volume de Valentine avait 
dû être beaucoup lu, car le libraire déclare avoir « recousu la 
plus grant partie des caiers d'icellui qui chéoient, et le covrir de 
bon cuir vermeil et mis quatre fermoirs, deux devant et aux deux 
costés autres deux, ainsy qu'il appartient (1) « . Voici encore, le 
14 février 1402, le même Pierre Poquet qui paie quarante-buit 
sols parisis au libraire Jacques Richier. Celui-ci a « relié un 
grant livre en françois, faisant mencion du roy Artus, et garny 
de deux ays nuefs et couvert d'un cuir vermeil et empraint de 
plusieurs fers, garny de dix clous et de quatre fermoirs et cbap- 
pitulé de plusieurs soyes aux deux bous « : il s'agit, on le voit, 
d'une reliure à la fois élégante et solide pour l'un des nombreux 
romans, alors si populaires, qui contaient les choses merveil- 
leuses advenues au roi Artus ou Arthur de Bretagne et les 
prouesses par lui accomplies (2). 

Les ouvrages de ce genre étaient, on le sait, avec les livres de 
piété, les Evangiles, les vies de saints, la lecture préférée des 
dames lettrées de ce temps. Valentine lisait les uns et les autres : 
" Guiron le Courtois « et les aventures du roi Artus avaient évi- 
demment été souvent feuilletés par elle. Pour les livres pieux, 

(1) L. DE Laborde, les Ducs de Bourgogne, preuves, t. III, n" 5871. 

(2) L. DE Laborde, ouvr. cité, n" 5940. Le manuscrit en question est celui 
dont il est parlé à notre chapitre vi et que mentionne, en 1427, le catalogue de 
la bibliothèque de Blois. 



278 VALENTINE DE MILAN 

elle ne se contentait pas de les lire : elle y faisait peindre de ces 
délicieuses miniatures, dont les pareilles font aujourd'hui la joie 
des bibliophiles. Ses goûts artistiques ne pouvaient plus se satis- 
faire à surveiller les peintures que Colart de Laon exécutait 
naguère à Thôtel de Béhaigne (1). Mais les œuvres des miniatu- 
ristes sont d'un transport aisé jusqu'à ses résidences de province 
et, en 1398, elle paie à Angelot de la Presse, peintre et enlumi- 
neur à Blois, douze livres dix sols pour avoir fait vingt minia- 
tures ou « histoires » à ses heures en français. De même, nous 
l'avons vue faire illustrer par un artiste connu les livres de ses 
enfants. 

Enfin, j'ai indiqué dans un chapitre précédent (2) les ouvrages 
de toute sorte que l'on sait avoir été réunis et possédés par elle, 
ceux qu'elle avait fait transporter à Blois : il est bien certain que 
ces livres et plus d'un de ceux de la bibliothèque de son mari 
lui servirent à diminuer la longueur des journées de son exil. 

Les relations de la duchesse avec les écrivains continuaient 
d'ailleurs. Eustache Deschamps, en particulier, n'avait point 
cessé d'être le familier de Louis et de Valcntine et de remplir 
ses fonctions auprès d'eux. C'est de l'une des années d'exil que 
date un assez singulier incident de la vie du poète. Il était bailli 
de Senlis. En 1404, il n'était plus jeune et sa succession à cette 
place était fort ambitionnée. En ce temps-là, les Français avaient 
déjà un goût très vif pour les fonctions publiques. Or, l'un des 
aspirants à la place d'Eustache imagina de le faire passer pour 
mort. On le crut et on lui donna la succession. Valentine ne 
douta pas plus que les autres de la mort du poète : elle fît dire 
pour lui une messe solennelle, une messe chantée et y assista 
avec les dames de sa maison. En réalité, Eustache n'avait pas 
même été malade. Il réclama d'être réintégré dans ses fonctions 



(1) Le 19 octobre 1395, Colart de Laon, «peintre et valet de chambre du roy 
et du duc d'Orléans « , reçoit soixante-dix francs d'or, ^ pour la peinture qu'il 
fait en l'hostel du duc d'Orléans qu'on appelle l'hostel de Behaingne » . (Bibl. 
nat. Mss. fr. 10431 : 178.) 

(2) Chap. VI. 



LA VIE PRIVÉE DE VALENTINE EN EXIL 279 

et remercia Valentiue et ses dames par deux ballades. A la 
duchesse, il disait : 

Ma très chière et redoubtée dame 
Je vous merci trèsamoureosement 
Quant pleo vous a à souvenir de l'àme 
D'Eustace, moy, vostre povre servent 
Qu'on disoit mort, et si bénignement 
En avez fait chanter de vostre grâce... 

Aux « dames et damoiselles ' de Valentiue, il adressait de 
même de vifs remerciements. Il leur promettait de les servir 
toujours, de célébrer en tous lieux " leurs grands biens 55 , leurs 
vertus et leur beauté 

Plus que ne fis onc(pies jour de ma vie. 

C'est aussi sans doute à la période de Texil qu'il faut rappor- 
ter la « chanson royale « par laquelle Eustache remercie Valen- 
tiue du don d'un reliquaire. La duchesse paraît, si l'on en juge 
par quelques expressions du poète, avoir travaillé elle-même à 
la confection de cet objet, où elle avait réuni, avec un morceau 
de la vraie Croix, des reliques de saint Jean-Baptiste, de saint 
Mathieu, de saint Antoine et de sainte Madeleine. Si Valentiue 
a voulu, comme on peut le croire, fortifier et grandir la dévotion 
de son poète, elle put penser qu'elle y avait réussi : car le 
remerciement d'Eustache déborde de pieux sentiments. Il ter- 
mine en demandant pour elle au Seigneur la vie éternelle. Il 
aurait pu profiter de sa conversion pour prier pour lui-même : 
car beaucoup de ses œuvres ne sont assurément pas de nature à 
lui mériter le ciel. 



* 

On pense bien que les desseins politiques et la lecture mélan- 
gée des romans et des Pères de l'Eglise, même peut-être avec 
celle de certains écrivains de l'antiquité, ne furent point, durant 



280 VALENTINE DE MILAN 

les années de son exil, les seules occupations de la duchesse 
d'Orléans. Elle était femme, elle s'occupait aussi de sa parure. 
Le nombre et la diversité de ses robes, manteaux, surcots et 
houppelandes, la richesse et la variété de ses bijoux, établis par 
les inventaires qui en furent dressés en 1408, et par les 
comptes de ses fournisseurs, peuvent nous édifier à cet égard. 
C'était là, du reste, une des nécessités de sa condition. Installée 
dans les possessions de son mari, entourée de familles nobles 
dont il était le brillant suzerain, ayant autour d'elle une maison 
considérable, recevant la visite des membres de la famille royale 
et des seigneurs de la région, — quand la saison propice et 
l'état des chemins le permettaient, — elle dut être souvent en 
représentation. 

Il serait aisé de fournir de longues listes, extraites des 
sources que j'ai indiquées, des joyaux et des vêtements que pos- 
séda Valentine. Je ferai seulement, pour donner une idée de ce 
côté de sa vie, quelques emprunts à ces divers documents. 

Nous avons vu quelle était la richesse des bijoux, couronnes, 
colliers, bagues, ceintures, apportés par elle d'Italie. Les 
cadeaux qu'elle recevait de Louis, du roi, des princes et des 
princesses, même de ceux et de celles qui lui étaient le plus 
hostiles, augmentèrent singulièrement cette portion de sa 
parure. Voici, par exemple, une quittance de septembre 1396, 
par laquelle nous voyons le duc d'Orléans payer neuf cents 
francs d'or — une valeur d'environ trente-six mille francs — 
" un collier d'or, rond, à petites cosses émaillées de blanc et de 
rouge clair, à un fermelet d'or pendant audit collier, garni de 
trois grosses perles, trois gros diamants et un fin rubis au 
milieu, lequel il a donné à la duchesse son épouse (1) ». Je 
pourrais, dans les acquisitions faites par Louis chez un grand 
nombre d'orfèvres, trouver encore beaucoup d'objets de valeur, 
relatifs à la parure féminine : je n'ose cependant utiliser ce 
moyen de renseignement parce que je ne suis pas absolument 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 871. 



LA VIE PRIVÉE DE VALENTINE EN EXIL 281 

persuadé, hélas! que tous ces objets aient été destinés à Valen- 
tine. 

En fait de vêtements, les houppelandes de toute sorte, de 
toutes étoffes et de toutes couleurs, houppelandes de drap de 
soie vermeil fourrées de menu vair, houppelandes d'écarlate 
vermeille, houppelandes doublées de cendal blanc (1), houppe- 
landes de satin, houppelandes de drap d'or, robes de velours 
vermeil, robes ornées et doublées de fourrures de toute espèce, 
défilent avec une merveilleuse abondance, dans les inventaires et 
pièces dont j'ai parlé. Ce devait être une charge redoutable que 
la garde et la conservation de tous ces précieux vêtements (2). 
Une quittance de Damain Le Chien, marchand de pelleteries à 
Paris, nous montre Valentine faisant acheter dix-huit cent 
soixante-dix-sept ventres de menu vair et les faisant délivrer à 
son « fourreur de robes » pour être employés « aux foururres 
de deux houppelandes pour ladite dame (3) »> . Un autre jour, 
elle fait acheter à la foire de Compiègne, d'un pelletier de Mons 
en Hainaut, six mille six cents dos de fin gris et deux mille cinq 
cents autres gris moyens « pour mettre es garnisons (4) d'icelle 
dame (5) » : ce qui lui coûte trois cent quatre-vingt-huit livres 
tournois. 

Ses surcots, ses chappes, ses manteaux parmi lesquels un long 
manteau de drap d'or (6) sont des plus riches étoffes et le plus 
souvent confectionnés, malgré son éloiguement de Paris, par les 
meilleurs artistes parisiens : l'expression que j'emploie est 
moderne, mais le fait qu'elle exprime est de tous les temps. Plu- 



(1) Le cendal était une étoffe légère de soie unie qui paraît avoir été ana- 
logue au taffetas. (Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française .) 

(2) Arch. nat. KK 268. — Bibl. nat. Pièces orig. 2154 : 282 (Compte de 
Hennequin le Fixeau, dit Estudiant, tailleur d'habits, demeurant à Paris... de 
toutes les façons de robes, hoppelandes et autres habiz faits pour Aladame la 
duchesse d'Orléans). 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2499. 

(4) Approvisionnements. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1574. 

(6) Arch. nat, KK 268 et Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 412. 



282 VALENTINE DE MILAN 

sieurs de ces habiles ouvriers, d'ailleurs, comme souvent leur 
nom l'indique, venaient de l'étranger, appelés, accueillis et 
enrichis en France. 

Valentine porte des chaperons d'écarlate vermeille, doublés 
de cendal ou fourrés de létisses (1) . Ses corsets sont énumérés 
et décrits avec soin dans l'inventaire de 1408 : on y voit men- 
tionnés un corset de satin noir, un autre de drap de soie, un 
corset de drap d'or blanc, plusieurs corsets de velours ver- 
meil, dont l'un « ne fut oncques parfait » . Les « atours du 
chef » ne sont pas une des parties les moins importantes de 
la toilette de la duchesse. On achète, le 2 août 1399, « pour 
l'atour du chef de ladite dame » une pièce de « toile de soie » 
et, en même temps une pièce de toile de treize aunes pour lui 
en faire des couvre-chefs : le tout coûte seize livres seize sols 
parisis (2). Nous avons aussi une quittance de Gilles Morel, 
bourgeois de Chartres et notaire de la Cour de l'évêque, à 
Pierre Poquet, le receveur des finances de la duchesse, de la 
somme de dix francs d'or, « pour la vente de six douzaines de 
coëffes, livrées audit maitre Pierre ou à son certain commande- 
ment (3) ') . Nous avons même la quittance du prix des épingles 
destinées à « l'atour du chef " de Valentine. Elle se fournissait 
chez Jehan le Braconnier, épinglier à Paris, qui, en 1400, lui 
faisait porter à Château-Thierry, quatre milliers de grandes et 
fortes épingles « pour l'atour du chef de madite dame la 
duchesse " : le prix était de douze sols parisis le millier (4). 
N'omettons pas enfin l'acquisition faite chez Jehan le Conte, 
orfèvre à Paris, moyennant soixante-huit sols parisis de « quatre 
tissus de fine soye azurée " : ces quatre tissus sont destinés à 
confectionner deux paires de jarretières pour la duchesse et 



(1) Peau d'hermine sans aucune moucheture. Godefroy, dans son Dictionnaire 
de l'ancienne langue française, dit que c'était aussi la fourrure d'une belette 
blanche. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1076. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1751. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1752. 



LA VIE PRIVEE DE VALENTINE EN EXIL 283 

l'orfèvre les garnit de quatre boucles et de quatre mordants 
d'argent doré, plus pour les orner, de seize petits besants, éga- 
lement d'argent doré (1) . 

Pour enfermer ceux de ces « biens » qui s'y prêtent, Valen- 
tine possède des meubles spéciaux. En 1397, Jehan Boucher, 
« escrinier " , a fabriqué deux écrins de bois peint « pour 
mettre les couvre-chiefs et treçons de ladite dame (2) » . La 
même année. Jacquet Lescot, escrinier à Paris, lui a livré « un 
bel escrinet de bois, couvert de cordouan vermeil » pour y loger 
ses joyaux (3) et Robin Garnier, coffrier à Paris, trois coffres de 
bois, couverts de cuir, ferrés et cloués, fermant chacun à deux 
clés, pour le même usage (4). Deux vastes « escrins » de bois 
« paré fin vermeil, ferrez et bandez de bandes de fer-blanc sur 
estain, fermant k clef " et bien d'autres sans doute sont confiés 
aux soins de Jean de Savoie. 



Dans les châteaux qu'elle habite successivement, la duchesse 
a naturellement de vastes chambres, majestueuses à la mode du 
temps, hautes de plafond, ornées de tapisseries, les meubles 
assez rares, comme il était d'usage. J'ai déjà eu l'occasion de 
mentionner certaines des tapisseries de Louis et de Valentine (5) . 
L'inventaire de 1408 nous a conservé la mention de plusieurs 
autres, depuis " une chambre de haute lice, faicte d'or et de 
soye, où il y a des dames qui jouent de la harpe et petiz enfans » 
jusqu'à la représentation du Jugement dernier, à celle de u l'Arbre 
de Vie, « à celle des sept vices et des sept vertus (6)... Quelque- 
fois, ces belles tapisseries venaient à laisser voir qu'elles avaient 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 ; 1753. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2531. — « Treçons y , tresses, rubans ornant 
la tète. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2528. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 ; 99. 

(5) Chap. V. 

(6) Arch. nat. KK 268. 



284 VALENTINE DE MILAN 

besoin d'être réparées, soit par le fait de la vétusté, soit par suite 
de quelque accident. Heureusement les tapissiers prêts à leur 
rendre leur lustre primitif ne manquaient pas à Paris. Ainsi, un 
compte de Jean de Jandoyne expose qu'il a « rappareillé et mis 
à point la chambre des serges vertes, brodée à V. V. et à 
branches d'arbres coupées, qui est à ladite dame, en laquelle... 
il a refait et rentrait plusieurs grands trous et petits, et garni le 
ciel d'icelle d'une pièce et deux aunes de toile d'Allemagne et 
retaintes eu plusieurs liens où elles étaient détaintes... (1) « Le 
style des tapissiers ne s'est guère modifié depuis le quatorzième 
siècle. 

Des meubles de la duchesse, qui sont ceux de toutes les 
demeures princières de l'époque, je citerai seulement quelques- 
uns. 

Voici un fauteuil qu'un « sellier >' a fabriqué pour elle : 
« une chaière de chambre, de quatres membreures, peinte fin 
vermeil, dont le siège et acoutouères (2) sont garnis de Cor- 
douan vermeil ouvré, escorchié (3) à solaux (4j, oiseaux et 
autres devises, garnie de franges de soye et cloués de clous de 
latton, achetée à Jehan de Troyes, sellier, quatorze livres tour- 
nois (5) » . Notons aussi un jeu d'échecs (6) et, dans un autre 
ordre d'idées, un hanap de madré (7) blanc fin, couvert, acheté 
" pour boire vin nouvel en cette saison d'hiver (8) « . La quit- 
tance du vendeur est en effet du 28 novembre 1397. Ce hanap 
doit être particulièrement précieux, car, pour le préserver de 
iout malheur, on confectionne, le mois suivant ce un étuy de 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 974. 

(2) Les accoudoirs. 

(3) Gravé, portant des empreintes. 

(4) Soleils. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1089. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2562 (La duchesse fait payer, le 5 février 
1398, 41 sols parisis « pour deux cannettes de fils d'or de Chypre et pour uu 
tablier de bois garni de tables et d'Eschais '). 

(7) Madré, l'agate-onyx et quelquefois, croit-on, une imitation de cette pré- 
cieuse substance. 

(8) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 ; 2540. 



LA VIE PRIVEE DE VALENTIAIE EN EXIL 285 

cuir bouilli, couvert, poinçonné et armoyé des armes de ladite 
dame, feutré de feutre par dedans (1) ", 

J'ai parlé d'un jeu jd'échecs que possédait la duchesse. L'in- 
vention de ce divertissement laborieux n'était point récente, 
puisqu'on la fait remonter à Palamède, l'un des héros grecs de 
la guerre de Troie. Mais il en est autrement des cartes, du 
moins on l'a prétendu. On a dit qu'elles avaient été imaginées 
sous Charles VI et pour distraire la folie du pauvre monarque. 
Or, Valentine en possédait deux jeux par lesquels, cette légende 
parait fort contredite. Ces jeux sont, en effet, ainsi désignés 
dans l'inventaire auquel je me suis plusieurs fois référé (2) : 
tt Unes (3) quartes de Lombardie n et « Un jeu de quartes sarra- 
zines » . Si Valentine avait apporté des cartes de Lombardie ou 
si on lui en avait envoyé, si on en trouvait de particulières chez 
les Sarrazins, c'est qu'il y en avait un peu partout et qu'elles 
avaient évidemment été inventées bien avant Charles VI. 

Enfin les grands appartements de la duchesse étaient égayés 
par la présence d'êtres vivants : elle avait des chiens « de 
chambre » , deux pour le moins, car une quittance de Jehan de 
Pont, u corroyer » , demeurant à Paris, constate qu'il a reçu 
vingt-six sols parisis « pour la façon de deux colliers de velours, 
à la devise de ladite dame pour les chiens de chambre de ladite 
dame (4) » . Cette quittance est du 7 décembre 1397. 

* 

Une châtelaine du moyen âge montait à cheval et chassait 
volontiers. Nous savons que Valentine montait à cheval : c'est 
ainsi qu'elle avait fait son entrée à Paris. Reléguée en province, 
elle ne négligea point ce noble exercice. Dans ses comptes, dans 
les inventaires de ce qu'elle posséda, nous trouvons indiqués 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 ; 930. 

(2) Arch. nat. KK 268. 

(3) Des. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2561. 



286 VALENTINE DE MILAN 

des « mantels courts à chevaucher « dont certains étaient 
d'écarlate et doublés d'écarlate (1); des « éperons à femme, 
dorés, acouroyés de soie vermeille (2) . » Elle a des haquenées, 
dont Tune " grise, à longue queue (3) « . En mai 1397, son 
écuyer d'écurie reconnaît qu'elle doit cent soixante-dix livres 
tournois au sellier Jean de Troyes. Ce personnage a fait à la 
duchesse u une riche selle de broderie, à chevaucher, garnie et 
étoffée bien, duement et richement, ainsi qu'il appartient,... 
frangée de franges de soie, rubannée de rubans d'or tout au- 
tour ». Il a également confectionné un harnais « fait de brode- 
rie et cloué de clous d'or fin " , un mors et des étriers dorés 
d'or fin (4). Il s'agit évidemment ici d'objets destinés aux jours de 
grande cérémonie. Le duc d'Orléans avait engagé en 1397 les 
négociations qui devaient, l'année suivante, amener en France 
le roi des Romains : il est bien possible que tout ce magnifique 
harnais ait été exécuté en prévision de l'entrevue d'Épernay. 
Mais d'autres objets confectionnés pour Valentine nous la mon- 
trent se livrant au plaisir de la chasse et nous indiquent même 
un des genres de chasse qu'elle pratiquait. 

En 1398, son receveur des finances paie à un marchand cent 
sols parisis « pour cinquante paires de sonnettes de la façon de 
Milan, pour éperviers (5) » . Au mois d'août 1400, son écuyer 
pannetier — un Italien dont le nom était Antonio Zavatarello, 
que l'on francisait en Antoine de Savatarel, — fait payer cent 
huit sols parisis pour « sixthouretz d'argent doré pour éperviers 
et pour six longes de soie, de plusieurs sortes, à gros boutons et 
franges de soie pour éperviers, pour madite dame (6) " . De Vil- 
lers-Cotterets, on voit un jour Valentine envoyer à son mari 
huit éperviers (7). On sait comment se pratiquait cette chasse : 

(.)Arch. nat. KK 268 et Bibl. nat. pièces originales 2154 : 282. 

(2) Arch. nat. KK 268. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1915. 

(4) L. DE L.^BORDE, Les Ducs de Bourgogne, preuves, t. III, n° 5773. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 549. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1509. 

(7) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 622. 



LA VIE PRIVEE DE VALEiMTIlVE EN EXIL 28T 

elle se faisait à cheval et les dames y prenaient part. On portait 
l'oiseau sur le poing, la main couverte d'un gant, jusqu'au 
moment où il allait être lancé sur sa proie. Jusqu'à ce même 
instant, il avait la tête enveloppée d'une coiffe qu'on lui enlevait 
alors. Les tourets étaient des anneaux de métal dans lesquels on 
passait les lanières des jets de l'animal. Plus d'une fois, en 
prenant part aux grandes chasses qu'elle menait dans les vastes 
forêts de ses domaines, la duchesse exilée dut se souvenir — 
avec quelles pensées? — de ces chasses lointaines qui, en Lom- 
bardie, avaient jadis égayé sa jeunesse. 

Pour de plus paisibles courses, la duchesse avait, comme à 
Paris, des chars que ses multiples déplacements durent lui 
rendre plus nécessaires que jamais. En 1396, dès la première 
année de son éloignement de la Cour, son mari lui en fait fabri- 
quer un : il est à quatre roues, couvert de drap vert, avec un 
tapis de laine au fond et naturellement orné des armes de 
Valentine que Girart de Baumeteau, peintre, a représentées et 
entourées des initiales de la duchesse (1). Ce char est « bran- 
lant j) , c'est-à-dire suspendu, — dans la mesure que permettait 
l'industrie de l'époque. Pierre du Solier, écuyer d'écurie, a fait 
marché, pour la construction de ce véhicule, avec les différents 
fournisseurs qu'elle doit mettre en œuvre (2) et l'on a fait l'acqui- 
sition d'un cheval gris à courte queue pour l'y atteler (3). Le 
char, ancêtre lointain des somptueux carrosses des derniers 
siècles, aujourd'hui à Versailles ou au musée de Cluny et de nos 
élégantes voitures de luxe, coûta deux cent cinquante-deux livres 
tournois, douze sols et six deniers (4). Le cheval fut payé cent 
livres tournois. 



(1) British Muséum : 2740. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 853, 1275, 1385, 1397, 2513, 2515; 
10432 : 1259. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1206. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 784. 



288 VALENTINE DE MILAN 



-^ 
* * 



Parmi les nombreux officiers et serviteurs qui entouraient la 
duchesse, son médecin — son physicien, comme l'on disait 
alors — tenait une place importante. Le livre du prieur de 
Salon dont j'ai parlé représente, on se le rappelle, dans l'un des 
deux dessins dont il est orné, Valentine recevant quelque élixir 
des mains de ce « physicien » . Si l'on songe qu'en seize années, 
Valentine eut huit enfants, on ne s'étonnera pas de l'importance 
de ce personnage. Des accouchements répétés ne vont point sans 
être suivis dans les intervalles qui les séparent de quelques souf- 
frances ou maladies. 

En 1396, ce médecin était Pierre d'Arreth, maître en méde- 
cine, naturellement qualifié de « vénérable et discrète personne « , 
comme on doit l'être en sa profession (1). En 1397, Pierre de 
Vaulx, maître es arts et en médecine, est indiqué avec le même 
titre que Pierre d'Arreth. Sans doute exerçaient-ils concurrem- 
ment auprès de la duchesse. A la fin de 1397, le duc d'Orléans, 
appréciant ses services, « retint » Pierre de Vaulx pour son 
physicien (2) et, sans doute afin de lui permettre d'être à cer- 
tains moments auprès de lui et à d'autres auprès de Valentine, 
il lui fît donner cent francs d'or « pour acheter des chevaux 
pour faire son service (3) " . Valentine a aussi un chirurgien, 
maître François ou François de Serin (4). « Baillé neuf livres 
tournois à maître François, notre cirurgien '^ , indiquent les 
comptes de la duchesse, le 20 novembre 1397. 

Puis, à côté, des médecins ordinaires, il y en a d'extraordi- 
naires. Ainsi aux premiers jours de juillet 1396, Louis envoie à 
Asnières deux médecins, Guillaume Boucher et Jean de Beau- 
mont, escortés d'un apothicaire, et suivis d'un clerc et de trois 

(1) L. DE Laboude, les Ducs de Bourgogne, preuves, t. III : n° 5748. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 ; 2739. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 ; 2286 et 2490. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 832. 



LA VIK PRIVEE DE VALENTINE EN EXIL 289 

valets, tous les sept à cheval; ils avaient même un huitième 
cheval, sans doute pour porter leurs bagages. Ils vont « pour 
veoir et visiter nostre très chère et très amée compagne la du- 
chesse et nostre très cher et très amé filz Charles, qui estoient 
mal disposés (1) " . Leur absence de Paris dura huit jours. 
Comme la duchesse mit au monde son fils Philippe à la fin de 
juillet 1396, il est assez facile de comprendre qu'elle ait eu 
besoin de médecins au commencement de ce mois. Quant au 
petit Charles, on ignore de quelle indisposition il souffrait. 

Comment tous ces praticiens, occupés de la santé de Valen- 
tine, la traitaient-ils? Nous avons peu de détails sur les remèdes 
et les médicaments qu'ils lui ont fait absorber. La médecine du 
temps en avait parfois de bien singuliers et il n'était souvent 
pas très bon de tomber entre les mains de ses représentants. 
Nous n'avons à cet égard que quelques quittances d'une malheu- 
reuse brièveté. A la fin de 1399 et au commencement de l'an- 
née 1400, " Jehançon Derppy, appoticaire, demourant à Paris " , 
fournit à la duchesse, pour la somme de neuf livres et douze 
sols parisis, sept pintes d'eau médicinée, sur ordonnance de 
« M" Pierre Daret (2), phisicien et de M^ François, chirur- 
gien (3) " . Quand la provision est épuisée, un autre apothi- 
caire, Jean Chevalier, lui en procure à son tour (4) et, l'année 
suivante, le 31 mars, elle fait payer à Jean Vaillant, épicier et 
apothicaire, une somme de cent un sols trois deniers parisis 
u pour certaines parties de médecine et apothicairerie achetées 
de lui le 10 mars dernier pour ladite duchesse et portées devers 
elle à Coucy (5) " . Le prix de la pinte est de trente-deux sols 
parisis. Quelle était cette eau médicinée, assez chèrement payée, 
semble-t-il? Les termes vagues employés par l'apothicaire ne 
permettent guère de préciser. 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 r 1828 et 1829. 

(2) Pierre d'Arreth, dont il a déjà été parlé. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 ; 1242. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1748. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1683. 

19 



290 VALENTINE DE MILAN 

Enfin, pour ses couches, la duchesse employait soit avec ses 
médecins et son chirurgien, soit en dehors d'eux, une sage- 
femme, Jeanne la Gouttière. Une quittance de cette personne, 
en date du .10 mai 1397, établit que Valentine lui a donné — 
u à sa bien amée Jehanne la Gouttière, dite la sage-femme « , — 
cent francs d'or « en considération des services qu'elle lui a 
rendus en plusieurs de ses gésines, et spécialement en celle 
qu'elle a fait dernièrement à Asnières, de Philippe Monsieur (1) » . 

Les bains jouaient un grand rôle dans l'hygiène de la du- 
chesse. Dans les comptes de ses dépenses, on lit : « Dix aulnes 
de drap de Malines pour couvrir la cuve à baigner de madite 
dame... Une paire de draps contenant dix aulnes pour couvrir 
les baings... Deux paires de draps à mettre au fond des cuves à 
baignier... Deux paires de toilles à couvrir les baings (2). « 

Du reste, malgré ce qu'en ont dil certains écrivains, les bains 
étaient d'un usage courant au moyen âge, dans les hautes 
classes et dans les villes. Pour les campagnes, il ne devait pas 
y avoir de grandes différences avec ce qui s'y passe aujour- 
d'hui. 

Dans les hôtels des princes, il y avait des étuves. Celles de 
l'hôtel du roi, à Saint-Pol, sont bien connues (3). A Chàteau- 
neuf, cette résidence dont Valentine s'occupa d'une façon par- 
ticulière, un ancien auteur indique les étuves comme l'un des 
avantages du lieu : « Ayant anciennement, proche le logement, 
des salles, bains et étuves pour les hommes et les femmes, dont 
ils usaient, estimant que la santé se coulait dans les eaux (4). i 
La duchesse de Bourgogne, femme de Philippe le Hardi, fit 
construire des étuves à Dijon, dans le palais ducal (5). Lors- 
qu'elles voyageaient, les dames avaient, parmi les nombreux 

(l)Bibl. nat. Mss. fr. lOi.'Jl : 1095 et 2(555. 

(2) L. i)K L.viioiiDK, Les Ducs de Bourgogne, n" 5490. 

(3) Voir ]}()iii\()\, l'Hôtel rotjal de Saint-Pol (Mémoires de la Société de l'his- 
loire de Paris, t. II (1879). 

(4) Lk Maii'.I';, Ant'qiiUcz d'Orléans. 

(5) Voir C\x\r dk Cmzv, Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne 
(Mémoires de l'académie de Dijon, 2* série, vu). 



LA VIE PRIVÉE DE VALENTINE EN EXIL 291 

bagages dont elles se faisaient suivre, des baignoires en bois, 
fort encombrantes à cause de leur volume considérable. 

Dans les villes, à Paris notamment, il y avait de nombreuses 
étuves publiques. Dans une foule de documents, il en est parlé. 
L'auteur de « TApparicion de maistre Jehan de Meun " reproche 
même aux jeunes gens d'aller trop souvent se baigner aux étuves. 
Il est vrai que Ton ne se contentait pas de s'y baigner et que 
certains de ces établissements étaient devenus des lieux de 
débauche. Avant de dîner, on se lavait les mains : les chroni- 
queurs nous signalent ce fait sans y attacher d'importance> 
comme une chose habituelle. 

On voit quelle fut, à partir de 1396, la vie de la duchesse 
d'Orléans... Existence emplie du soin de ses enfants, des lec- 
tures les plus variées, des occupations de toute sorte exigées 
par sa grande situation, d'affaires de famille et de desseins 
touchant aux choses de la politique. Ajoutons-y les dévotions 
et œuvres de piété. Nous avons vu, dès les premiers temps de 
sa venue en France, Valcntine fonder une chapelle à Brie- 
Comte-Robert. Elle va aux pèlerinages, animée de la foi et de 
l'ardeur qui y entraînaient et les princes et les foules popu- 
laires. On la voit acheter du drap d'or pour les chasubles des 
prêtres de sa chapelle (1), et en offrir à l'église de Royau- 
mont (2). Elle s'occupe des fondations pieuses que réalise son 
mari. On sait que les bienfaiteurs d'une église se faisaient 
peindre d'ordinaire sur les vitraux de l'une des fenêtres de 
l'édifice. C'est ainsi que Valentine fut représentée dans une 
chapelle que Louis et elle-même avaient fait construire " joi- 
gnant l'église des religieux Célestins du mont de Chastres, en 
la forêt de Cuise « . Cette chapelle était située près de Pierre- 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 573. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1010. 



292 VALEiMTINE DK MILAN 

fonds (1). A l'un des litraux, aii-dcssiis de l'autel, figurait le 
duc, à genoux, « armoyé de ses armes « ; au-dessus de lui, le 
Christ mis au Sépulcre et les quatre Marie autour du tombeau. 
A un autre vitrail, on voyait sainte Catherine et, devant la sainte, 
Valentine à genoux : « En la seconde forme ens, qui est au costé 
d'icelle chapelle, dessus l'huys dudit oratoire, a ung ymaige de 
S'* Katherine, le personnaige de madame la duchesse à genoulx 
devant ledit ymaige et l'imaige de S'° Marie Magdelène qui la 
présente (2). ') Comme on le pense bien, cette fragile représen- 
tation de Valentine a depuis longtemps disparu. 

(1) Les actes datant de la fin du quatorzième siècle désignent ce Heu sous le 
nom de '^ Saint-Pierre au llont de Chastes-les-Pierrefons ^ . 

(2) Arch. nat. KK 266. 



CHAPITRE XIV 

LE DUC d'oRLÉANS PENDANT l'eXIL DE VALENTINE 

Le livre des Cent ballades : la réponse du duc d'Orléans; conseils édifiants peu 
mis en pratique; le peuple reproche au duc son amour du jeu et des femmes; 
il joue de fortes sommes et perd souvent; eut-il des relations coupables avec 
la reine? Le • Pastoralet » ; Louis et Isabeau à Saint-Germain : ils manquent 
d'être précipités dans la Seine; un séjour à Melun; le duc a de nombreuses 
« amies » ; « Maret « qui le mieux dansait " ; Louis se vante et se félicite de ses 
amours. 

Le duc fait de nombreuses libéralités aux églises, aux religieux et aux pau- 
vres. — Il continue de réunir des manuscrits, de protéger les écrivains 
et les » escholiers ' ; il établit sa " librairie >. dans un hôtel de la rue 
Saint- Antoine. — Il fait de grandes dépenses, achète des bijoux, des 
tapisseries, des objets de luxe : un curieux inventaire. — Il est très 
généreux et fait des présents sans compter. — Il dépense beaucoup en cons- 
tructions d'hôtels et de forteresses; le château de Coucy : les preux et les 
« preuses ^^ ; la reconstruction de Pierrefonds. 

La rivalité des maisons d'Orléans et de Bourgogne; le rôle de Valentine dans 
les entreprises politiques de son mari; la lutte s'engage et se poursuit entre 
Louis et Philippe de Bourgogne : à diverses reprises, la guerrre civile semble 
près d éclater; Louis acquiert Coucy et le Luxembourg; ses alliances; mort 
de Philippe le Hardi; Jean sans Peur lui succède; encore des menaces de 
guerre civile : réconciliation apparente; campagne de (iuyenne; nourcaux dif- 
férends et nouvelle réconciliation : les ducs d'Orléans et de Bourgogne s'em- 
brassent et communient ensemble. 



Le " Livre des Cent ballades » est un peu oublié aujour- 
d'hui. Il fut célèbre dans le grand monde — à la fin du qua- 
torzième siècle. Ce « livre » est tout entier consacré k dis- 
cuter une des questions délicates et bizarres que le moyen âge 
aimait à se poser. Vaut-il mieux n'aimer qu'une seule femme, 
l'aimer loyalement et toute la vie, ou bien voler de belle en belle, 



294 lALElVTINE DE MILAN 

trahir l'une pour conquérir l'autre et continuer de la sorte 
aussi longtemps que la chose sera possible? Ce procès entre 
l'austère constance et l'aimable infidélité est plaidé dans chaque 
sens par cinquante ballades dont l'auteur est inconnu. Plu- 
sieurs personnages ont été indiqués comme ayant composé 
toute cette poésie, mais sans preuves décisives pour aucun. 
Puis après ces cent ballades, viennent les réponses, également 
en vers et en ballades, de treize princes ou seigneurs qui tra- 
vaillèrent aussi à résoudre le problème. Le duc d'Orléans fut 
l'un de ces treize. Il ne se contentait pas d'aimer les poètes, 
il l'était lui-même. Sa réponse, comme la plupart des autres 
d'ailleurs, est favorable à la solution la plus morale. En voici 
quelques vers : 

Il est bien vray que j'ay servy 
De cuer, de corps, très loiaument, 
Une dame que j'aime sy... (1) 
Plus n'en diray quant à présent. 
Mais aucuns si m'en vont blasmant 
Disans que plus seroie eureux 
Se de beaucoup fusse amoureux ; 
Mais, par mon seremcnt, je tien 
Que ce n'est pas très bon conseulx (2), 
Car il n'en peut venir nul bien... 

Par Dieu, je suis bien esbay 
Comment tel manière de gent 
Sont devant bonne gent oy, 
Quant vont Amours si desprisant 
De mentir leur foy si souvent, 
A prier puis une, puis deux. 
Tel conseil est bien dangereux 
A donner; mais créez (3) le mien. 
Ne créez l'autre gracieux, 
Car il n'en peut venir nul bien. 



(1) Que j'aime tant. 

(2) Conseil. 

(3) Croyez. 



LE DUC D'ORLÉANS 295 

Prenez à vostre cuer l'autrui (1), 
Je vous en pri très chièrement. 
Se vostre Dame, par ennuy, 
En prenoit XX ou XXX ou cent, 
L'ameriez-vous? Trop meschant 
Vous tendroie, s'estiez tielx (2). 
Je n'en tien nul si fol périlleux 
Qui de ce faire face rien. 
Nul ne croie ces faulx jengleurs. 
Car il n'en peut venir nul bien... 

On le voit, le duc donne à ses contemporains les conseils les 
plus édifiants. Par malheur, il s'est contenté de les donner et 
s'est dispensé de les suivre. Il est en amour loyal et fidèle, — 
quand il fait des vers. Dans la prose de la vie, il oublia singuliè- 
rement les belles maximes qu'il avait mises en ballade. Il ne 
servit pas " de cuer, de corps, très loïaument une dame » : il 
fut, tout au contraire, « de beaucoup amoureux " . Nous avons 
eu l'occasion de nous en apercevoir déjà, nous aurons celle de 
le constater encore. Il est bien certain que l'exil de Valentine ne 
pouvait qu'aider à la légèreté de mœurs et aux dérèglements de 
conduite de son époux. 

Il la visita fréquemment, on le sait, s'occupant beaucoup 
d'elle, de leurs enfants, de son état de maison. Nous pouvons 
connaître celles de ces visites qui eurent lieu à l'occasion de 
quelque fait politique ou qui se trouvent, pour cause de quelque 
paiement, indiquées parles comptes de dépenses. Mais le souve- 
nir de bien d'autres, que rien de spécial ne signalait, ne nous a 
certainement pas été conservé. Néanmoins, ces voyages de Louis 
auprès de sa femme ne représentent en définitive qu'un petit 
nombre de jours par année. La lutte pour conserver la place à 
laquelle sa naissance lui donnait droit et que lui disputait l'am- 
bition de ses oncles, Bourgogne et Berry, tint, d'autre part, 
beaucoup de place et de temps dans sa vie. Tout cela, c'est la 

(1) Unissez à votre cœur, le cœur d'autrui. 

(2) Je vous tiendrais pour trop mauvais, si vous étiez tel, si vous faisiez cela. 



296 lALENTINE DE MILAN 

portion sérieuse de son existence, avec les heures qu'il donne à 
l'étude et aux travaux intellectuels. Il lui en restait beaucoup 
encore pour le jeu et pour d'irrégulières amours. 

* 

Dès avant son mariage, Louis avait eu la passion du jeu : il 
ne la perdit point quand les années et surtout les événements, 
le rôle qu'il pouvait être appelé, d'un moment à l'autre, à rem- 
plir dans l'Etat, auraient dû l'amener et l'attacher uniquement 
à des occupations plus sérieuses. Il jouait aux dés, à la paume, 
aux cartes, aux échecs. Peut-être gagnait-il quelquefois : les 
comptes de son trésorier, le fidèle Poulain, n'en disent naturel- 
lement rien. Mais à coup sûr, il perdait souvent : et ici, nous 
trouvons dans les mêmes comptes les preuves les plus certaines 
de sa malechance, — des ordres de payer, avec l'indication de 
la cause du paiement. Un jour, avec Mahieu Regnault, trésorier 
de Saint-Martin de Tours, il joua et perdit aux échecs « une 
aulmuce de gris à chanoine (1) " . Ce n'était pas bien grave et il 
ne lui était probablement pas difficile de faire face à cette dette. 
Mais il n'en était pas toujours ainsi et on le voit se libérer par 
fractions de ce qu'il avait perdu au jeu (2). Un jour de l'année 
1396, il fait payer par son trésorier « à son très cher et amé 
cousin le comte d'Ostrevan, trois mille livres tournois qu'il a 
perdues avec lui à l'esbattement du jeu de la paulme (3) '^ . 11 
perd mille francs d'or en jouant à la paume avec le comte de 
Saint-Pol et deux mille avec un chevalier anglais, le comte de 
Cornouailles (4). Ses partenaires ne sont pas toujours de si 
grands seigneurs. Il joue avec son écuyer tranchant, son échan- 
son et son pannetier, et il perd (5). Il joue avec un huissier 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 605 et 606. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1072 et 1073. — Chimpollio.\-Figeac, 
Louis et Charles d'Orléans, p. 80. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1456. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1651. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1526. 



LE DUC D'ORLEANS 297 

d'armes du roi ou bien se fait prêter par lui une somme qu'il a 
perdue au jeu. 

Le peuple ne se faisait pas à cet égard d'illusions sur le frère 
du roi et savait très bien par où ce prince, si intelligent et 
aimable, était repréhensible et pouvait être attaqué. Des lettres 
de rémission accordées en 1398, mentionnent ces paroles pro- 
noncées quelques années auparavant par un habitant de Beau- 
gency : « Nous sommes bien tailliez d'avoir assez à faire et souf- 
frir : le roi n'est pas en son bon sens et est folz, et monseigneur 
le duc d'Orléans est jeune et joue volontiers aux. dés et aime les 
filles (1). ') Ce dernier mot n'est pas absolument celui dont 
s'était servi l'homme en question : il en avait employé un autre, 
plus vif, que l'on prononçait alors sans se gêner, mais que l'on 
imprime aujourd'hui le moins souvent possible. De quelque mot 
que l'on veuille se servir, la chose n'était que trop vraie. 

C'est aussi à l'entraînement immodéré de Louis pour les 
femmes que faisait allusion, un peu auparavant, un juif converti, 
Chariot « le Convers » . Dans une discussion avec un de ses 
coreligionnaires sur les mérites respectifs du roi et de son frère, 
il s'écria que celui-ci n'était qu'un homme de rien et un 
« putier " qui n'aurait pas de quoi vivre si le roi ne lui donnait. 
Il lui en coûta cher de s'être exprimé avec cette liberté. Ses 
paroles furent rapportées à quelque sergent. Chariot eut la 
langue percée et fut banni du royaume (2). Son langage trop 
sincère n'en reste pas moins un témoignage de l'opinion popu- 
laire et des bruits, très fondés d'ailleurs, qui couraient dans le 
peuple sur le duc d'Orléans. 

Eut-il des relations coupables avec sa belle-sœur, la reine Isa- 
beau? Il n'existe de ce fait aucune preuve décisive. Le bruit s'en 
répandit lorsque, devenu son allié politique, il eut avec elle, sur 
la marche des affaires, une influence prépondérante. Un poème 
satirique, quelque peu postérieur, le Pastoralet, a longuement 



(1) Arch. nat. JJ. 153 : 4.30 (Trésor des Chartes). 

(2) Registre criminel du Chûtelet de Paris. 



298 \ALE\TINE DE MILAN 

raconté leurs prétendues amours. Mais les auteurs satiriques ne 
se gênent guère avec la vérité et le Pastoralet est une œuvre 
composée pour la défense du parti bourguignon. Ce présent 
livre, dit l'auteur, « est fait principalement à l'honneur et louange 
de très noble et très excellent prince Jean, duc de Bourgogne, 
comte de Flandre et d'Artois, qui, en son temps, fut moult preux 
et vaillant, et aima si loyalement le roi Charles sixième, le 
royaume et le bien de la chose publique " . Roman satirique ou 
pamphlet en vers, écrit en l'honneur de l'ennemi et de l'assassin 
de Louis d'Orléans, cet ouvrage ne peut guère compter comme 
une preuve sérieuse, de quelque chose qu'il s'agisse, contre le 
mari de Valentine. 

Voici, pour donner quelque idée de cette œuvre — politique 
plus que poétique — le portait qui y est tracé du duc d'Orléans» 
u Tristifer » , car c'est sous ce nom qu'on le désigne : 

Tristifer, tristièce portans 
Estoit, et tout fust-il jolis, 
Trop bien sembloit mérancolis ; 
Car il avoit ung pensement 
Malvais, qui lui faisoit tourment, 
Qui lui faisoit au cœr destresse 
Sy qu'en apparoit la tristesse. 
Un pensement malvais avoit 
D'amer ce qu'amer ne debvoit : 
D'amer, amer. Ne debvoit mie 
Amer de son ami l'amie. 
Las! il l'amoit; il l'amoit, las! 



En siévant la commune lame. 
Il m'estoet dire le diffame 
Des foies amours Tristifer, 
Qui le cœr a plus dur que fer 
Et de desraison tout noirchy (1). 



A ce portrait de Louis, peu flatté — au moral, car, à un autre 
point de vue, le duc, on vient de le voir, est reconnu « jolis » , 

(1) Le Pastoralet, vers 190-201 et 207-211. 



LE DUC D'ORLEAMS 2»» 

— succède celui de Jeau-sans-Peur, que Fauteur appelle Léonet. 
Ici, les couleurs changent. Léonet est u plains de grant loialté " ; 
il est débonnaire pour ses amis et fier contre ses ennemis ; il est 
« au besoing à cœr de lyon " . D'une œuvre aussi partiale, il est 
impossible de rien conclure de sérieux. 

Restent, pour établir l'intimité excessive de Louis et d'Isa- 
beau, un séjour qu'en 1405, ils firent ensemble à Saint-Germain 
et ce fait que, la même année, durant la lutte entre les factions 
d'Orléans et de Bourgogne, la reine passa deux mois à Melun 
avec son beau-frère. Rien de cela n'est vraiment décisif. 

Le religieux de Saint-Denis, en général très hostile au duc 
d'Orléans, et Jouvenel des Ursins parlent du séjour à Saint-Ger- 
main, mais ne donnent aucun détail dont on puisse inférer de 
coupables relations entre le duc et la reine. Ils s'en occupent 
surtout à propos de l'orage du 12 juillet où Louis et Isabeau 
manquèrent de périr. Ils étaient allés loir à Poissy Madame 
Marie de France, une fille de la reine, que l'on avait mise toute 
jeune au couvent. Au retour, on chassa dans la forêt, le duc, sa 
suite et plusieurs dames à cheval, la reine et ses demoiselles sui- 
vant la chasse dans un char. Soudain un effroyable orage éclate. 
Des torrents de pluie, le vent, la grêle forcent le duc d'Orléans à 
chercher un abri dans la voiture d'Isabeau. Mais un coup de 
tonnerre plus fort épouvante les chevaux qui s'emportent : ils 
prennent au galop la direction de la Seine; vers le pont du 
Pecq, ils descendent tout droit au fleuve. La reine, ses demoi- 
selles et le duc vont y être précipités. A ce moment, un homme, 
le cocher ou un autre, parvient à couper les traits et tout le 
monde est sauvé (1). 

Quant au séjour à Melun, il eut des motifs essentiellement poli- 
tiques. Jean-sans-Peur occupait Paris, était maître du roi et vou- 
lait avoir sous sa main, dans la capitale, la reine et les princes, 
afin de gouverner sous le nom de Charles VI et de décourager 



(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, livre XXVI, chap. x. — JorvEXEL 
DES Ursi.vs, Histoire de Charles VI, année 1405. 



300 VALENTINE DE MILAM 

d'avance toute tentative de résistance à son autorité. La reine et 
le duc d'Orléans, naturellement alliés contre de telles préten- 
tions, purent se retirer à Melun, où ce dernier s'occupa aussitôt 
de réunir des troupes contre le duc de Bourgogne. Il est difficile 
de trouver en cette affaire la moindre trace de préoccupations 
amoureuses. 

Je n'ai la pensée naturellement de défendre des accusations 
dirigées contre eux, à cet égard, ni la reine, ni son beau-frère. 
Il n'est pas besoin du fait en question pour que l'on puisse affir- 
mer les mœurs dissolues d'Isabeau. Il n'en n'est pas besoin 
non plus pour que l'on sache à quoi s'en tenir sur les.fàcheux 
entraînements auxquels céda, durant toute sa vie, le mari de 
Valentine. Ce que l'on doit dire seulement, c'est qu'aucune 
preuve précise, aucun témoignage autorisé n'établit la vérité des 
rumeurs qui firent de Louis l'amant d'Isabeau et qui, à travers 
cinq siècles, sont parvenues à nous avec l'apparence d'établir 
un fait historique. M. Marcel Thibault, dans son bel ouvrage sur 
la reine, obligé par son sujet ta traiter cette question avec plus 
de développement que je n'avais à le faire ici, est également 
arrivé à cette conclusion. Rappelant les différentes attitudes 
politiques d'Isabeau durant la période dont il s'agit, il ajoute : 
« Ces revirements de l'ondoyante Isabeau, supportés d'ailleurs 
avec indifférence par Louis, font douter que des liens très étroits 
aient uni ces deux personnages : tout bien examiné, ils font 
beaucoup plus l'effet de partenaires que d'amants (I). » 

Un mystère analogue enveloppe d'ailleurs tous les amours de 
Louis d'Orléans. Nous avons vu que l'on ne nomme point cette 
Parisienne, désirée par lui, dont les dires indiscrets de Pierre 
de Craon ne lui permirent point d'achever la conquête et qui fut 
si effrayée de la colère de Valentine. Nous voyons un jour le 
duc offrir un hanap d'argent doré « à la fille de Catherine de 
Villiers, damoiselle de la reine, pour certaine cause » : ainsi 
s'exprime le mandement par lequel il ordonne de payer l'objet 

(1) Marcel Thibault, Isabeau de Bavière, p. 426. 



LE DUC D'ORLEAMS 301 

en question (1). Cette cause mystérieuse est-elle licite? Permet- 
elle au contraire quelque supposition fâcheuse pour la jeune 
personne qui reçut le hanap d'argent doré? On ne sait trop. Et 
sur les femmes que le duc aima certainement et qui l'aimèrent, 
on n'est guère mieux renseigné. Le « Pastoral et » nous nomme 
Maret « qui le mieux dansoit (2) " . Un peu plus loin, le même 
« Pastoralet » l'appelle la " touse mignote ^^ . 

Lors Tristifer vault son penser 
Par Pompai (3) mander à sa mie 
Qui Belligère (4) n'estoit mie, 
Mais Maret, la touse mignote. 
» Tristifer mie ne s'assote 

De seule amie, car toudis 
En a, ce dist-l'en, noef ou dix, 
Ou plus, sic'on n'en scet le conte (5). 

Mais tout cela ne nous dit point qui fut Maret. Nous savons 
qu'elle dansait bien, qu'elle était mignonne, élégante, et qu'elle 
était « touse " , c'est-à-dire qu'elle portait les cheveux coupés 
court. De ces aimables détails à un acte de naissance, il y a loin 
et, quoi que l'on ait pu faire, il n'a pas été possible d'identifier 
de façon certaine « Maret, qui le mieux dansait -^ . On a dit 
qu'elle était Mariette d'Anguin ou d'Anguien (6), femme d'Au- 
bert de Cany, et la mère de Dunois. C'est chose probable, 
mais non pas absolument démontrée. En revanche, ce qui est 

(1) Bibl. uat. iMss. fr. 10431 : 2728. 

(2) Le Pastoralet, vers 284. 

(3) Surnom dans le Pastoralet de l'amiral Clignet de Brébant, ami de Louis 
d'Orléans. 

(4) La reine Isabeau. 

(5) Le Pastoralet, vers 38C-393. 

(6) Le duc d'Orléans possédait la seigneurie d'Epernay. • Les étangs et les 
bois d'Epernaj"^ s'appellent encore aujourd'hui les étangs d'Orléans et la forêt 
d'Enghien, de Louis d'Orléans et de Mariette d'Enghien, sa maîtresse. ' (Fik- 
vi;t, Histoire d'Epernay). — On lit dans l'Extrait de ^Inventaire des titres de la 
Chambre des Comptes de Blois (Bibl. nat. Mss. fr. 5980 : 84, Champagne et 
Brie) : « Don fait par le duc d'Orléans à Maritte, fille de M. d'Anguien, de la 
seigneurie de Faiolle, sa vie durant. " Cette mention se réfère à l'ajinée 1407, 



302 VALENTINE DE MILAN 

fort bien établi, c'est le nombre considérable des « amies « de 
Louis d'Orléans. Le Pastoralet nous dit, on vient de le voir, 
qu'il en a neuf ou dix, même plus et qu'en définitive, on n'en 
sait pas le compte. Il s'est vanté, du reste, en une assez sin- 
gulière correspondance, de ses multiples succès amoureux. 
Lorsque la petite reine Isabelle revint en France après la mort 
de Richard II, Louis se déclara son champion et envoya une 
lettre de défi à Henri IV, — cet Henri de Lancastre dont, avant 
son usurpation, il avait été l'ami et l'allié. Le 7 août 1402, 
il le provoquait à un combat, pour lequel chacun serait accom- 
pagné de cent chevaliers ou écuyers. Henri, sous divers pré- 
textes, déclina toute rencontre. Mais la correspondance se pro- 
longea fort longtemps. Louis reprocha au roi sa rigueur et sa 
cruauté envers Isabelle, qui avait été un certain temps retenue 
en Angleterre dans une sorte de captivité et à laquelle on avait 
refusé le douaire auquel elle avait droit, ainsi qu'une partie de 
ce qui lui apppartenait en propre. Henri nia tout ce qui lui était 
reproché et se permit d'ajouter, parlant de la petite reine Isa- 
belle : « Pleust à Dieu que vous n'eussiez jà fait rigueur, 
cruaulté, ne villenie devers nulle dame, damoiselle ne autre 
personne que n'avons fait devers elle : nous créons que vous en 
vauldriez mieulx (1). " C'est alors qu'en réponse à cette 
attaque assurément imméritée, le duc d'Orléans répondit par 
cette déclaration au sujet des femmes de France : i. Je tieng, de 
la plus grand jusques à la plus petite qui soit au monde, que 
elle ne se plaint de moy. Se j'ay aimé et on m'a aimé, ce a faict 
amours (2); je l'en mercie; je m'en repute bien eureux (3) ", 

* 
* * 

Passionné pour les femmes, Louis était en même temps fort 
attaché à la religion... Cela, sans la moindre hypocrisie, tout le 

(1) MoxsTRELET, Chronique, livre P% chap. ix. 

(2) C'est l'amour qui l'a fait, qui en est cause. 

(3) Bibl. nat. Fonds de Brienne, 34 : 239. 



( 



LE DUC D'ORLÉANS 303 

prouve. Mais, de la religion, il acceptait et pratiquait ce qui ne 
le gênait pas trop, laissant le reste à qui se sentait la force de 
s'y soumettre. Ce qui ne le gênait pas, c'était l'assistance aux 
offices, au besoin les pèlerinages, les retraites chez les Céles- 
tins, surtout les dons aux églises et la construction coûteuse 
d'édifices religieux. Nous le voyons, en 1392, payer deux cents 
francs (1) à un orfèvre pour un fermait d'or que le jaur de la 
fête de l'abbaye de Saint-Denis, il offrit à la châsse de Saint- 
Louis (2). Un des comptes de l'année suivante, sur sept articles, 
en mentionne quatre inspirés par la dévotion : achat de deux 
petites bourses en satin noir pour enfermer les reliques que le 
duc porte sur lui ; offrandes à la messe aux « bons hommes du 
bois de Vincennes « ; offrandes faites à la Sainte-Chapelle, le 
jour de la Saint-Louis; enfin, quarante francs d'or donnés 
« aux filles et serviteurs, servans les povres de l'Ostel Dieu de 
Paris (3) " . Nous l'avons vu, après l'affreux accident du bal des 
Sauvages, fonder une chapelle à l'église des Célestins (4). 

Lorsque, pendant l'exil de Valentine, il est abandonné h. lui- 
même, ses ardeurs religieuses ne s'atténuent pas. Ses libéralités 
pieuses ne diminuent pas. Il achète encore des bourses u de 
veloux noir » pour ses reliques et une petite bourse « à mettre 
la vraie croix qu'il porte à son col (5) " . Il donne largement 
aux pauvres, aux moines, aux ermites. A l'Hôtel-Dieu, il laisse 



(1) Environ 8 000 francs d'aujourd'hui, valeur d'achat. 

(2) L. DE Labordk, Les Ducs de Bourgogne, n° 5535. 

(3) Id., n»' 5558», 5559, 5560, 5562. 

(4) Colart de Laon peignit, pour être placé au-dessus de l'autel de cette cha- 
pelle, un tableau de bois dont la description nous a été conservée par une sorte 
de contrat assez curieux, comme il s'en concluait alors en de semblables occa- 
sions et par lequel la liberté de l'artiste était fort limitée. Il devait exécuter 
« un tableau de bois qui fait ciel et dossier : sur ledit dossier^ un crucifiement. 

Notre Dame et saint Jean, l'un de fin azur, l'autre de fin pourpre, et au ciel 
une Trinité et le champ d'or, le tout le plus richement et notablement que faire 
se pourra, ■ pour la somme de cent francs d'or. Au-dessus de la porte de la 
chapelle, les armes de la maison d'Orléans en désignaient le fondateur (Bibl. nat. 
Mss. fr. 10431 : 1191, 1320 et 1354). 

(5) L. DE Laborde, Les Ducs de Bourgogne, n" 5714. 



304 VALENTINE DE MILAN 

soixante francs d'or " le vendredi benoit (vendredi saint) qu'il 
visita les povres malades ( 1) « . Il laisse tomber dix livres tournois, 
seize sols et trois deniers dans la main " d'un povre hermite. n 
Comme on le peut remarquer ici, il arrive parfois que ses libé- 
ralités dépassent la somme qu'il s'est fait donner avant de quitter 
son hôtel : les dix livres sont empruntées à Jean Bernard, dit 
Racaille, son valet de chambre. Il donne de l'argent aux Char- 
treux de Dijon pour la fondation d'une " Chapelle aux Anges (2) " . 
Il envoie deux mille livres à Avignon « pour faire fonder une 
chapelle au lieu où le corps du feu cardinal de Luxembourg fut 
posé (3) " . Il accorde cent livres tournois à l'abbaye de Saint- 
Florentin de Bonneval, du diocèse de Chartres « pour la grant 
fortune du dommaige du grant vent qui nagaires a abatu le clo- 
cher d'icelle église (4) " ; il fonde et fait décorer une chapelle à 
l'abbaye de Cluny (5), une à l'église Saint-Paul, à Paris, une 
autre " joingnant de l'église des religieux Célestins du Mont de 
Chastres, en la forest de Cuise (6) " et d'autres encore. A Saint- 
Eustache, il en fait décorer une; il fait installer des verrières 
dans l'église des Célestins, à Villeneuve-les-Soissons (7). Il serait 
difficile d'énumérer toutes ses libéralités en cette matière. 



* 
* * 

Louis d'Orléans est demeuré l'ami des livres et de la science 
qu'il avait été tout jeune, avant et surtout depuis son mariage. 
Il continue d'acheter des manuscrits, d'en faire copier, d'en 
faire traduire. D'innombrables quittances de libraires existent, 
datant de cette époque et indiquant les sommes considérables 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 1773. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2408 et ssv. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2113. 

(4) L. DE L.iBouDE, ouvr. cité, n° 5764. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2107 et 2113. 

(6) Arch. nat. K. 266. — C'est à cette chapelle que figuraient sur des 
vitraux les images de Louis et de Valentine. 

(7) L. DE Labordb, ouvr. cité, n° 6023. 



LE DUC D'ORLÉANS 305 

qu'ils ont reçues pour des livres vendus au frère du roi. Il veille 
toujours à la traduction de la Bible. Frère Jean Nicholas, doc- 
teur en théologie, frère Guillaume Vivian, qui n'est que bache- 
lier, frère Jean de Chambly, tous de l'Ordre des Frères Prêcheurs, 
Simon Domont, maître es arts et étudiant en théologie et d'autres 
encore reçoivent chacun et à de fréquentes reprises, vingt écus 
d'or pour « labourer ') comme nous l'avons vu précédemment, 
à cette œuvre de longue haleine (1). Gilles Malet vend au duc 
cent écus d'or un Valère-Maxime traduit en français (2). t Hono- 
rable homme et discret maîtie Jean Doche, maître es ars » lui 
vend, moyennant soixante-dix écus d'or, une traduction des 
« Problèmes « d'Aristote (3). Augustin Damasse, « du pays de 
Lucques » lui cède, pour la forte somme de quatre cents francs 
d'or, une Bible en français dont doivent s'aider sans doute les 
frères Nicholas, Guillaume Vivian, Jean de Chambly et l'étudiant 
Simon Domont, les traducteurs énumérés plus haut (4) . On pour- 
rait citer bien d'autres achats de Louis d'Orléans. En 1398, il em- 
prunte aux écoliers du collège de Presles (5) la « Cité de Dieu « de 
saint Augustin « pour y étudier (6) » : il paie dix francs de louage, 
— ce qui n'est pas un loyer modique : cent francs environ de 
valeur intrinsèque ou quatre cents francs, valeur d'aujourd'hui. 
Ce n'est pas pour lui seul d'ailleurs que Louis reconnaît l'uti- 
lité de l'instruction et ce n'est pas à lui seul qu'il s'efforce d'en 
assurer le bénéfice. 11 paie la pension d'un enfant ou d'un jeune 
homme désireux de « s'entretenir à l'escole (7) " . A un bache- 
lier en théologie, demeurant au collège de Sorbonne, il donne 
vingt francs d'or « pour son avancement en l'étude (8) » . Il donne 



(1) L. DE Laborde, ouvr. cité, n*» 5783, 5786, 5791, 5797, 5828. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10i31 : 2698. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 583. 

(4) L. DE L ABORDE, OUVT . Cité, u" 5796. 

(5) Un des nombreux établissements de l'Université de Paris. Fondé en 13 .3 
ce collège était situé rue Saint-Hilaire ou des Carmes. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 826. 

(7) L. DE Laborde, ouvr. cité, n" 5667. 

(8) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 30i. 

20 



306 VALENTINE DE MILAN 

vingt écus d'or aux « Escholiers de la Petite Sourbonne de 
Paris (1) ». Il aide les étudiants à conquérir leurs grades et à 
célébrer leurs triomphes universitaires. Jean TrouUet a été reçu 
licencié : il lui donne vingt livres tournois " pour faire sa fête en 
théologie (2) « . lien octroie autant à beaucoup d'autres. Mahieu 
Regnault, son aumônier, — celui qui un jour lui gagna une 
aumusse de chanoine — est reçu maître en théologie : le duc 
célèbre son succès par un festin. Il y perd même une écuelle 
d'argent doré « aux armes de feue nostre très chière et très 
amée tante la duchesse d'Orliens » , écuelle qu'on lui vola. Nous 
l'avons remarqué déjà, on entrait avec une singulière facilité 
dans les hôtels des princes : quelques jours plus tard, le 1" dé- 
cembre 1398, comme il donnait un dîner en l'hôtel de Guil- 
laume d'Orgemont, on lui vola encore un plat d'argent (3). 

Les livres de Louis d'Orléans étaient réunis dans un hôtel 
qu'il acheta de Pierre de Giac. Cet hôtel qui avait appartenu 
jadis au fameux prévôt de Paris, Hugues Aubryot, était situé 
rue de Jouy, où s'ouvrait sa principale entrée, s'étendait le long 
de la rue Percée, allait jusqu'aux anciens murs de la ville, vers 
la Seine et avait une issue rue Saint- Antoine (4). L'acte d'ac- 
quisition est du 16 décembre 1397 (5) : le prix fut de huit 
mille écus d'or, plus deux maisons que le duc possédait dans la 
rue Saint- Antoine. Louis fît immédiatement aménager une par- 
tie de l'hôtel pour sa « librairie (6) » . L'architecte Raymond du 
Temple, « sergent d'armes et maçon du roi » , et le peintre 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2265. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 628. 

(3) L. DE Laborde, ouvr. cité, n" 5907. 

(4) La rue de Jouy — qui existe encore aujourd'hui — était, au voisinage 
des murs de la ville, désignée sous le nom de rue de la Poterne-Saint-Pol, ou 
continuée par cette rue. 

(5) Archives nat. KK 896 : 311 v%- Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2029 el 
2133; 10432 : 594. 

(6) L'hôtel n'était que partiellement occupé par la i librairie » du duc d'Or- 
léans : ainsi une quittance signée de Perrin de Saint-Venant indique qu'il a 
livré, pour y être installés en la cuisine, sept étaui à boucher et un garde-man- 
ger (Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1292.) 



I 



LE DUC D'ORLÉANS 307 

Colart de Laon furent chargés de la direction des travaux (1). 
Mais le duc ne gardait pas jalousement ses livres pour lui 
seul. Une superbe Bible que Charles V avait fait exécuter pour 
son usage personnel et dont Louis avait hérité fut donnée par lui 
aux Célestins : ce manuscrit est aujourd'hui à la bibliothèque de 
l'Arsenal. Deux autres ouvrages, pour le moins, de la biblio- 
thèque des Célestins venaient également de lui (2) . Il donna des 
livres au duc de Berry et à divers personnages (3). 

* 

* * 

A d'autres égards encore, les goûts de Louis n'avaient point 
été modifiés par Téloignement de Valentine. Il aimait toujours 
passionnément le luxe, et achetait des bijoux, de l'argenterie, 
des tapisseries, sans trop s'inquiéter du prix de ses acquisitions. 
Ainsi, le 15 février 1397, il fait régler les dettes qu'il a con- 
tractées chez six orfèvres, à Paris, pour « dyamans, perles et saf- 
firs en anneaulx " qu'il a fait « prendre et achater d'yceulx 
orfèvres (4) » . Certains de ses ordres de paiement constatent 
des achats d'objets, artistiques peut-être, mais singulièrement 
compliqués : par exemple « un joyau d'or, en forme d'une fiole 
à eau rose, à deux tigres et deux damoiselles en haut, deux 
miroirs au milieu et deux loups en la patte (5) garny en haut 
de huit ballays, six saffîrs, vingt-quatre perles et de soixante 
autres plus petites (6) » . Ce bijou singulier ne coûtait d'ailleurs 
pas moins de quatre cent vingt-cinq francs d'or, ce qui repré- 
senterait aujourd'hui une valeur de dix-sept mille francs. 

Un inventaire dressé en 1403 et arrêté par le duc le 25 sep- 
tembre de cette année, indique un nombre considérable d'objets 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2029 et 2534; 10432 : 998, 999 et 1293. 

(2) Fraxckllv, Les Anciennes bibliothèques de Paris, t. II, p. 90-91. 

(3) L. Delisle, Le Cabinet des Manuscrits , t. \", p. 59. 

(4) L. DR Laborde, ouvr. cité, n° 5803. 

(5) Le duc, trouvant une partie do son nom dans le mot « loup « , avait pris 
cet animal pour l'un de ses emblèmes. 

(6) L. DE Laborde, ouvr. cité, n" 5694. 



308 VALEIVTINE DE MILAN 

de ce genre. Ainsi un joyau d'or « de la gésine (1) Notre-Dame 
et des trois rois de Conlomgne (2), à plusieurs personnaiges de 
chevaulx et brebis " . Le mobilier dont ce document donne la 
description est aussi d'une grande richesse et d'une extrême 
abondance. L'énumération en est faite avec une réjouissante 
naïveté : « Une chambre verte dont le ciel est à angels et le 
dossier à bergiers et bergières faisans contenance de mangier 
noiz et cerises... Une chambre d'or, de soye et de lainne, à 
devise de petitz enfans en une rivière et le ciel à oiseaulx... 
Un tappiz de cerisiers où il y a une dame et un escuier qui 
cueillent cerises en un panier... Une chambre de tapiccerie vert 
à un chevalier et une dame jouant aux esches en un paveillon... 
Un grant tapiz ystorié de la destruction de Troye la Grant... Une 
autre chambre à la devise de dames et d'enfans et une dame qui 
vest un chien... Une chambre de tapisserie à la devise d'une 
dame qui regarde en une fontaine; item, une à devise de cerfs, 
dains et lieppards et d'autres bestes. » 

Parfois, le duc se donne des satisfactions un peu juvéniles. Il 
rétribue un homme qui lui amène un u papegault " — un per- 
roquet — acheté cinquante écus d'or à Avignon et un autre qui 
lui apporte à Lyon des " trompettes de terre (3) » . 

Mais s'il dépense pour lui sans guère compter, Louis d'Or- 
léans est en même temps très généreux pour tous ceux qui l'ap- 
prochent, grands seigneurs, gens d'état moyen, petits et pauvres 
hères. J'ai déjà indiqué quelques-unes de ses aumônes ou libé- 
ralités : on pourrait en citer beaucoup d'autres. Il donne de 
l'argent à Godeschaut, dit le Roy, garde de son petit hôtel de la 
rue Saint-Antoine " afin de lui aidier à nourrir sa femme et ses 
enfans « ; à Henri, qui garde ses lapins, six écus « pour lui 
aidier à avoir ses nécessitez " ; au petit Guillaume, qui surveille 

(1) L'accouchement. 

(2) Les trois rois mages, dont le AToyon Age croyait que les corps avaient été 
transportés à Cologne. 

(3) L. DE L.iXBORDE, ouvr. cité, n*" 5974 et ssv. 

(4) Champolliom-Figk.ac, Louis et Charles d'Orléans, p. 252. 



LE DUC D'ORLEANS 309 

iscs lévriers et qui voudrait avoir des souliers, il donne ce qu'il 
faut pour qu'il puisse satisfaire à son désir (1); à Jeanne de 
Saint-Quentin, « povre femme " , dix francs d'or pour l'aider à 
marier Isabelet et Guillemette ses filles (2) . Comme un jour, il 
est en l'hôtel de l'un de ses familiers, Messire Jean Braque, il 
arrive un accident à l'un des serviteurs de celui-ci : il se casse 
la jambe; le duc lui donne dix écus " pour l'aidier à se faire 
guérir de la jambe qu'il eut cassée en allant hâtivement à la 
cave (3) » . Il s'occupe de la santé de ceux qui l'entourent. A 
Jehannin, clerc de sa chapelle, il donne « pour payer deux 
sirops ordonnés par le physicien, à cause d'une maladie qu'il 
avait » . Il paie deux sirops et trois cataplasmes « pour mettre 
sur la tète de Perrin " , un de ses valets. Son confesseur a 
besoin d'un sirop et d'une médecine : il les lui offre aussitôt (4). 
Tout lui est prétexte pour faire des cadeaux à une foule de 
gens. On se marie parmi ses officiers, ses serviteurs ou dans 
leur famille : naturellement, il offre un présent; mais souvent 
aussi, il complète la dot (5). Nous avons vu qu'il en agit de 
la sorte pour faciliter le mariage de la fille d'Eustache Des- 
champs (6) . Le mariage est naturellement suivi de la naissance 
d'un enfant : il fait un présent au nouveau-né, généralement un 
hanap dont il se servira plus tard et les parents en attendant (7). 
On part pour un voyage : il équipe le voyageur ou, pour le 
moins, lui achète un cheval. Un simple écuyer est fait chevalier : 
le duc donne encore un cheval (8). On achète une maison : le 
duc en paie une partie (9). On perd au jeu : cela arrivait parfois 
dans son entourage à d'autres que lui, mais c'est lui qui paie. Le 



(1) 


L. DI 


î Laboude, 


ouvr. cité, 1 


1°' 5715 


et ssv. 


(2) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 : 


; 923. 




(3) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 


: 1935. 




i'^) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10432 


: 826. 




(5) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 


: 656, 1266, 1422; 10432 : 992, etc. 


(6) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 


: 1178. 




(7) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 


: 2476. 




(8) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10432 


: 960. 




(9) 


Bibl. 


nat. 


Mss. 


fr. 


10431 


:471, 





310 VALENTINE DE MILAN 

sire de Miraumont perd jusqu'à son cheval en jouant aux cartes 
avec messire Gaudii'er de la Salle : Louis verse trente francs 
pour remettre en selle ce cavalier démonté. Le nombre des 
lianaps, des houppelandes et des chevaux qu'il a durant sa vie 
distribués aux uns et aux autres est vraiment prodigieux. Quand 
une princesse accouche, même une princesse lointaine, elle 
s'empresse de faire part à Louis et à Valentine de cet heureux 
événement et ceux-ci font au messager un présent proportionné 
à la joie qu'ils sont censés eu éprouver. L'annonce des morts 
importantes est également rémunérée : Louis donne vingt francs 
d'or à Simonnet de Buys, barbier, « pour lui avoir apporté en 
diligence, nouvelle de la mort du comte de Blois " . Une dame 
allemande lui envoie un anneau d'or renfermant des reliques (1) : 
il s'empresse de lui faire porter ^c unes patenostres d'or » et un 
fermail également d'or. Une autre dame lui envoie un cheval (2) : 
je ne sais ce qu'il lui offrit en échange, mais il est à croire qu'il 
ne demeura point son débiteur. Si le roi reçoit un ambassadeur, 
le duc ne manque point de lui envoyer un souvenir. C'est ainsi 
qu'il donne un hanap et une aiguière « à un chevalier blanc 
vêtu, du pays de Grèce, venu ambassadeur vers le roi, en la 
compagnie de l'oncle de l'Empereur de Constantinople (3) « . 
De ce chevalier ou d'un autre, le trésorier du prince ne put avoir 
de reçu parce que l'ambassadeur ne savait pas le français et que 
personne, autour de Louis, ne savait le grec. Le duc fait des 
cadeaux au Pape lui-même : il lui envoie un joyau d'or u en 
manière du chief de sainte Catherine... tenu par deux anges 
d'or « , garni de balays, saphirs et perles (4). 

Parmi les présents auxquels le duc est obligé, il y en a d'assez 
curieux. Aux membres de sa Chambre des Comptes de Blois, 
par exemple, il fait donner chaque année des chapeaux de roses. 
Voici rénumération qu'en fait, en 1398, Margot la Bandée, 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1544. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 1570. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 2457. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10431 : 531. 



LE DUC D'ORLEANS 311 

chargée de les fournir : « Premièrement, à Monsieur le Chance- 
lier, le jour de la Trinité, trois chapeaux et un bouquet; à maître 
Hugues de Guingant, trois chapeaux et un bouquet; à maître 
Jehan Munier, un chapeau et un bouquet; à maître Louis de 
Cepoy, deux chapeaux et un bouquet; à maître Guillaume Pisaur 
deux chapeaux et un bouquet, etc. (1). " 

Enfin, vis-à-vis des princes et des grands seigneurs, Louis se 
montre magnifique, de façon à n'être dépassé par personne en 
générosité. Bijoux, vêtements, fourrures, argent, il n'épargne rien. 
Au sire de Coucy, par exemple, et à Henry de Bar (2), il fait pré- 
sent de deux mille francs d'or. On peut remarquer que, parmi les 
princes de la famille royale, le fils de Philippe le Hardi, Jean, 
comte de Ne vers, qui sera bientôt son ennemi acharné, est vrai- 
ment comblé de ses marques d'amitié (3). En 1398, notamment, 
il lui donne deux mille francs d'or « pour s'habiller pour aller 
avec lui et en sa compaignie es parties d'Avignon (4) » . 

* * 

Louis fit des dépenses considérables pour l'entretien et la 
réparation de ses hôtels, châteaux, et pour les constructions 
nouvelles qu'il édifia. Des travaux s'exécutèrent à l'hôtel de 
Behaigne (5), à son hôtel de Chaillot (6), à celui de la rue de la 
Poterne, près Saint-Pol (7). Ce n'eut rien été encore, sans les 
lourdes de dépenses de Coucy, de Pierrefonds et d'autres châ- 
teaux de ses divers domaines. 

Valentine séjourna parfois à Coucy. C'était une vraie forte- 
resse, mais qui présentait aussi les agréments d'une belle habi- 
tation seigneuriale. Le duc en fit l'acquisition en l'année 1400. 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 172. 

(2) Bibl. nat Mss. fr. 10431 : 1318 et 1342. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 119, 121, 504, etc.. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 10432 : 707. 

(5) L. DE Laborde, (mvr. cité, n*" 6026 et 6027. 

(6) Ihid., n» 6028. 

(7) Ibid., n»» 5910, 5916, 5927. 



aiâ VALENTÎNE DE MILA^Î 

Situé à l'extrémité de la Picardie (1), au sommet d'une colline 
escarpée, Coucy se composait d'une forte enceinte, munie de 
quatre tours; au centre de l'espace délimité par l'enceinte, un 
donjon haut de cinquante-cinq mètres. Du haut de ce donjon, la 
vue s'étend sur un magnifique panorama de terres fertiles et de 
forêts, des hauteurs de Laon à la forêt de l'Aiguë, à Noyon et à 
Chauny. Un formidable système de défense, les tours, des fossés 
profonds, un passage voûté, la position même du château en 
faisaient sur la frontière une imposante place forte. Mais après 
les réparations que Louis y fit effectuer, les bâtiments d'habita- 
tion furent pourvus de toutes les élégances connues à cette 
époque. Dans la salle d'apparat, quatre tribunes étaient éta- 
blies, magnifiquement sculptées et ornées : deux de ces tribunes 
étaient destinées à recevoir des musiciens, les deux autres 
étaient réservées aux seigneurs et aux dames, qui voulaient 
regarder les danses et les jeux de la foule réunie dans la salle. 
Puis voici une des grandes curiosités de Coucy, les statues des 
neuf preux : trois d'origine juive, Josué, David, Judas Macha- 
bée; trois païens, Hector, César et Alexandre; trois chrétiens, 
Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon. Louis d'Orléans, 
grand admirateur de Duguesclin, fit ajouter sa statue à celles des 
neuf héros primitifs. Et dans une autre salle, sont les neuf 
« preuses « . Nommons ces personnes, fort oubliées aujourd'hui 
et que le moyen âge admirait un peu de confiance, sur les ren- 
seignements parfois assez incertains que lui fournissaient ceux 
qu'il connaissait des écrivains de l'antiquité : Sémiramis ; Tho- 
myris, reine des Scythes, qui passe pour avoir vaincu Cyrus, 
plongé sa tête dans un baquet plein de sang et tué deux cent mille 
Perses; Penthésilée, qui secourut les Troyens contre les Grecs, 
si belle qu'Achille, qui la tua, versa des larmes sur sa cruelle 
victoire ; Déiphile, qui se crut condamnée par les dieux à épou- 
ser un sanglier et fut heureuse de voir qu'il s'agissait simple- 

(1) Aujourd'hui, département de l'Aisne, arrondissement de Laon. — Le châ- 
teau de Coucy appartient maintenant à l'Etat. C'est l'un des plus beaux restes de 
l'architecture militaire du moyen âge. 



LE DUC D'ORLEAMS 313 

ment d'un homme revêtu de la peau d'un sanglier; Hippolyte 
qui donna au héros Thésée ce fils, célèbre par sa chasteté, qui 
porta le nom de sa mère et fut victime des fureurs d'un monstre 
marin; et enfin, quatre reines des Amazones. A ce château, 
l'une des résidences seigneuriales les plus importantes de 
France, Louis fit des améliorations considérables et coûteuses : 
en outre des bâtiments d'habitation, les salles des Preux et des 
Preuses furent reconstruites « en un style beaucoup plus riche 
et plus ornementé qu'auparavant » . 

A Pierrefonds, ce ne furent pas des réparations qu'entreprit 
le duc d'Orléans, mais une reconstruction complète. L'ancien 
château était construit sur le plateau même : celui que Louis fît 
édifier s'éleva à l'extrémité de ce plateau, dont les escarpements 
lui donnèrent une force de défense des plus redoutables. Nous 
verrons plus loin la raison des constructions militaires dont le 
frère du roi s'occupait avec un soin extrême. Mais en même 
temps, il faisait bâtir en homme de goût. « Ce fut lui, a écrit 
Viollet le Duc, qui reconstruisit presque entièrement le château 
de Coucy, qui éleva les résidences de Pierrefonds, de la Ferté- 
Milon et augmenta celles de Crépy et de Bethisy. Toutes les 
constructions entreprises sous les ordres de ce prince sont d'une 
exécution et d'une beauté rares. On y trouve ce qu'il est si diffi- 
cile de réunir dans un même édifice, la parfaite solidité, la force, 
la puissance avec l'élégance et cette richesse de bon aloi qui 
n'abandonne rien aux caprices (]). » Quant à Pierrefonds, ce 
fut, dit le même auteur « une des plus somptueuses résidences 
de cette époque et une forteresse construite de manière à défier 
toutes les attaques (2) » . 



A ses plaisirs, légitimes ou illicites, à ses lectures, à ses études, 
à ses constructions d'habitations de plaisance ou de châteaux 

(1) ViOLLET-LE-Dnc, Dictionnaire raisonné d'architecture, t. IV, p. 253. 
{2)Ibid., t. III, p. 150. 



314 VALENTINE DE MILAN 

forts, Louis mêla constamment et avec une singulière activité 
les soucis de la politique, soit intérieure, soit étrangère. 

On ne saurait douter que Valentine ait toujours été à cet 
égard d'accord avec son mari. Nous Favons vue s'occuper avec 
lui, dès les premières années de son mariage, de la défense de 
Jean-Galéas contre les bandes du comte d'Armagnac. Plus tard, 
nous l'avons vue encore mêlée avec Louis aux négociations rela- 
tives à l'alliance avec l'Allemagne, à l'hommage porté par le duc 
de Gueldre à Charles VI, au mariage français de son successeur, 
à une tentative d'union entre le futur roi Henri IV d'Angleterre 
et la fille du duc de Berry. Il n'est pas besoin de dire que le 
mariage de leur fils Charles avec Isabelle de France fut aussi, 
pour les deux époux, l'objet de communes préoccupations. 

Comment d'ailleurs Valentine serait-elle restée, durant son 
exil, étrangère ou indifférente à une politique et à des actes qui, 
à l'intérieur, avaient pour but de reconquérir, pour son mari et 
pour elle, leur place légitime auprès du roi et d'accroître à l'ex- 
térieur, la puissance et la grandeur du royaume? Si Louis la 
visita si souvent, loin de Paris — et souvent à la veille de 
prendre une résolution politique, — il est bien probable qu'avec 
d'autres causes plus sentimentales, les voyages du duc d'Orléans 
avaient aussi pour but de lui permettre de conférer avec la 
duchesse, de prendre ses conseils, de recevoir ses encouragements 
et de n'agir que d'accord avec elle. Ainsi, en 1403, alors qu'il se 
préparait à une grande expédition au delà des Alpes, expédition 
qui demeura en projet, mais qui préoccupa toute l'Europe, ce 
fut à Chàteauneuf-sur-Loire, auprès de Valentine, qu'il vint 
passer un mois presque entier. Ce fut là qu'il écrivit son célèbre 
testament. 

Je n'ai pas à entrer dans le détail, ni à faire le récit des entre- 
prises de Louis d'Orléans. Sa vie politique a été exposée dans un 
ouvrage de très haute valeur que j'ai déjà cité souvent (1). Il 
importe seulement d'indiquer ici les grandes lignes de son action, 

(1) E. Jarrv, La Vie politique de Louis de France, duc d'Orléans. 



LE'DUG D'ORLEANS 315 

avec les principaux faits qui en marquèrent le développement et 
préparèrent le drame où sombra sa fortune et où se termina son 
existence. 

* 

* * 

A l'intérieur, comme je viens de l'indiquer, l'activité poli- 
tique de Louis d'Orléans tendit à reprendre la situation que lui 
donnait sa naissance et dont ses oncles l'avaient écarté. Frère 
du roi, héritier de la couronne si celui-ci venait à mourir sans 
enfants mâles, il était plus qualifié que les ducs de Berry et de 
Bourgogne pour exercer une influence dirigeante sur la marche 
des affaires, lorsque Charles VI ne pouvait gouverner par lui- 
même, lorsqu'il était absent, — c'est le mot qui servait officiel- 
lement à désigner l'état du roi pendant les crises de sa mala- 
die... Et néanmoins, on l'avait privé de toute autorité dans 
l'État. 

Louis était jeune, alors que Charles VI devint fou et ses 
oncles invoquèrent son âge pour se substituer à lui. Ils se sai- 
sirent du gouvernement et jetèrent en prison ou obligèrent à 
s'enfuir ses protégés, les Marmousets, les meilleurs conseillers 
qu'ait eus Charles VI. On fut cependant obligé de reconnaître 
son droit à la régence, si le roi venait à mourir en laissant un 
fils mineur : le testament du roi le désigna, en janvier 1393, 
comme régent si ce cas se présentait. Inquiet, Philippe le Hardi 
eut alors l'habileté de pousser son neveu à des entreprises ita- 
liennes qui l'occupaient et laissaient le champ libre à l'ambition 
de ses oncles. Tandis qu'il travaillait à la création du royaume 
d'Adria, il ne pouvait guère disputer aux ducs le gouvernement 
et l'administration de la France. 

Mais les années s'écoulèrent et, lorsqu'en 1396, Valentine fut 
exilée, Louis avait vingt-quatre ans. Il voulait posséder en 
France la situation qui devait lui appartenir. La politique fran- 
çaise prenait dans sa pensée une place prépondérante. S'il s'oc- 
cupa encore et beaucoup des choses de l'étranger, ce fut surtout 



316 VALENTINE DE MILA^I 

au point de vue de leur influence sur la politique intérieure de 
la France. 

Quelques années encore, il se contint. Puis la lutte devint 
plus vive et plus passionnée qu'auparavant entre lui et Philippe 
de Bourgogne, — car le duc de Berry n'eut en ces démêlés 
qu'un rôle intermittent, parfois d'ailleurs difficile à déterminer. 
Des lettres de Charles III, roi de Navarre, le fils de Charles 
le Mauvais, adressées en octobre 1401, au roi de Castille, 
signalent la vivacité des dissentiments des princes français. 
« Voici deux mois passés, écrit-il, que j'étais sur mon départ, 
pour aller en mon royaume, et par suite de débats et de discus- 
sions qui ont éclaté entre mes très chers cousins les ducs d'Or- 
léans et de Bourgogne, mon voyage s'est trouvé retardé. J'ai été 
occupé à pacifier et accorder ces dissentiments qui maintenant, 
grâce à Dieu, sont apaisés (1). « Charles de Navarre se trompait 
quelque peu : les conflits qui l'occupaient ne faisaient guère 
que commencer. 

La cause en était qu'à ce moment, le frère du roi semblait 
l'emporter sur son oncle. Le duc d'Orléans, dit avec quelque 
exagération peut-être Guillaume Cousinot, « par la voulonté et 
ordonnance du roy, lui occuppé de maladie, avait prééminence 
et autorité ez faiz du roy, de la royne et de leurs enfFants, et, 
représentant le roy, tenoit Testât royal en grande haultesse » . Et 
le chroniqueur ajoute que les deux ducs furent u en haultes 
paroles (2) " . 

On ne s'en tint pas tout à fait aux paroles. En décembre 1401 
Philippe de Bourgogne, venu à Paris, y reçoit des troupes levées 
dans ses possessions du Nord. Le duc d'Orléans en réunit de son 
côté. Les soldats de Philippe le Hardi sont logés dans les rues 
voisines de l'hôtel d'Artois (3). Ceux de Louis d'Orléans occu- 

(1) Poi- cierta contienda et movimento qui fue entre nuestros muy caros 
cohermanos los ducques d'Orlians y de Bouigonna... > (Pièces inédites relatives 
au règne de Charles VI.) 

(2) G. CorsiNOT, la Geste des Nobles, ch. lxxxi. 

(3) L'hôtel d'Artois, résidence à Paris des ducs de Bourgogne, était situé rue 
Mauconseil. 



LE DUC D'ORLEANS 317 

peut les environs de son hôtel de la rue Saint- Antoine et les vil- 
lages de ce côté de la capitale. La reine, les ducs de Berry et de 
Bourbon, effrayés de l'orage qui semblait près d'éclater, s'effor- 
cèrent de rétablir la paix. On invitait les deux adversaires à de 
grands dîners, pensant qu'ils y seraient plus traitables qu'ail- 
leurs. Mais ils n'y venaient qu'avec des bandes de soldats qui se 
prenaient de querelle, se battaient et menaçaient de faire naître 
des difficultés nouvelles (1). Enfin, une réconciliation eut lieu. Ce 
ne devait pas être la dernière. 

En 1402, autre conflit. Le duc de Bourgogne était à Arras, 
célébrant le mariage de son fils Antoine avec la fille du comte de 
Saint-Pol. Le roi, soustrait à la tutelle de son oncle, nomma son 
frère « souverain gouverneur des aides pour la guerre " en Langue 
d'Oïl (2). C'était mettre entre ses mains une grande puissance 
financière et, par conséquent, une grande puissance politique. 
Une reprise de la guerre avec les Anglais était à craindre : le 
duc d'Orléans fit décider la levée d'une aide. Ce fut l'occasion 
pour le duc de Bourgogne, très habile à saisir tous les moyens 
de se rendre populaire, de protester avec éclat. Il arriva en toute 
hâte aux environs de Paris et l'ordonnance qui avait autorisé la 
levée de l'aide fut retirée. Le roi donna au duc de Bourgogne 
des pouvoirs égaux à ceux qu'il avait accordés au duc d'Orléans , 
puis, pour mieux assurer leur accord, il leur retira ces pouvoirs 
à tous deux. On les leur rendit d'ailleurs en 1403, — momen- 
tanément, comme tout ce qui se faisait alors. 

* 

Au cours des mêmes années, la lutte entre les deux princes 
s'était aussi poursuivie sur le terrain de la politique extérieure. 
Dans la question du schisme qui divisait le monde chrétien, le 
duc d'Orléans était un défenseur résolu du pape d'Avignon ; les 



(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, livre XXII, chap. iv. 

(2) Ordonnances des rois de France, t. VIII, p. 494. 



318 VALENTINE DE MILAN 

ducs de Bourgogne et de Berry étaient partisans de la u sous- 
traction d'obédience " , c'est-à-dire de la renonciation, jusqu'à 
ce qu'un accord fût intervenu entre les papes de Rome et d'Avi- 
gnon, à l'obéissance que la France gardait à ce dernier. Avec 
l'Angleterre, les oncles du roi voulaient prolonger les trêves 
antérieurement conclues et renouvelées; sans s'y refuser, le duc 
d'Orléans était très hostile à Henri de Lancastre, son ancien 
ami, qui venait de détrôner et sans doute d'assassiner Richard, 
le gendre de Charles VI. Enfin, en Allemagne où, comme on l'a 
vu précédemment, Robert de Bavière remplaça Venceslas en 1400, 
le duc de Bourgogne était l'allié de la maison de Bavière et le 
duc d'Orléans était l'allié de Venceslas, demeuré roi de Bohême 
et qui n'avait pas renoncé à l'Empire germanique. 

Ce fut surtout du côté de l'Allemagne que s'exerça, avec une 
activité parfois étonnante, l'action du mari de Valentine. Il sut 
dans cette direction, par une série d'entreprises hardies et 
habiles, à la fois affaiblir la puissance de la maison de Bour- 
gogne et, au contraire, fortifier et étendre non pas seulement la 
sienne, mais surtout celle du roi. 

Comme on le sait, Philippe le Hardi, outre ses possessions 
de Bourgogne, duché et comté, possédait, du chef de sa femme, 
l'Artois et la Flandre. Cette puissance territoriale de son rival 
était assurément un danger et une cause de faiblesse pour le duc 
d'Orléans ; mais elle constituait en même temps un péril et une 
cause de faiblesse pour le royaume. Or, à partir de 1400, Louis, 
par une suite de conventions ou d'achats, soit pour son compte 
personnel, soit pour le roi, parvint à élever une sorte de barrière 
entre les possessions bourguignonnes de Philippe le Hardi et 
ses possessions du Nord, tandis que, d'autre part, il pénétrait 
" comme un coin » au milieu des Etats des alliés allemands do 
duc de Bourgogne. 

A cette politique, se rattache l'acquisition de Coucy en 1400. 
C'était une des quatre grandes baronnies de France, une des 
clefs du royaume. Etienne de Bavière, père d'Isabeau, avait 
formé le projet d'épouser la veuve du dernier des sires de Coucy : 



LE DUC D'ORLEANS 319 

ne serait-il pas parvenu ensuite, après avoir épousé la femme, à 
s'emparer de la terre? On n'en peut pas répondre. Louis d'Or- 
léans acheta la baronnie au prix de quatre cent mille livres tour- 
nois et, comme je l'ai dit, fit du château une place de guerre 
formidable. Or, Coucy était situé entre les deux groupes de pro- 
vinces appartenant au duc de Bourgogne. 

L'année suivante, Louis obtenait, moyennant cinquante mille 
écus, l'hommage du duc de Gueldre, voisin des possessions de 
la maison de Bavière (1). Nous avons vu ce prince venir à 
Coucy où il fut reçu par Valentine, et accepter d'être le parrain 
de la fille dont la duchesse venait d'accoucher : le 2 juin 1401, 
conduit par le duc d'Orléans, il fit à Paris hommage au roi. 
Divers autres seigneurs de pays voisins imitèrent le duc de 
Gueldre. Toul se mit sous la protection de Charles VI et Louis 
fut chargé de la garde de la ville. En 1402 enfin, il acheta pour 
cent mille ducats, dont il devait payer dix mille chaque année, le 
duché de Luxembourg, la plus menaçante, à coup sur, de ses 
acquisitions, pour Robert de Bavière et pour le duc de Bour- 
gogne. 

Il serait trop long d'énumérer les seigneurs qui, sur les 
limites de la France et de l'Allemagne, apportèrent alors leur 
hommage au duc d'Orléans et, par conséquent, se mirent sous 
sa protection (2). Il défendait d'ailleurs résolument ses alliés. 
L'un d'eux, le marquis de Bade, ayant été attaqué par Robert de 
Bavière, il arma pour le protéger et Ton put se croire à la 
veille d'une grande guerre. La paix se rétablit cependant. C'est 
que la mort du père de Valentine avait créé une situation sin- 
gulièrement troublée dans le Nord et dans le Centre de l'Italie 
et que Louis pensait avoir à y intervenir. Malgré des préparatifs 



(1) Les cinquante mille écus devaient être payés par le roi; mais le duc prêta 
une portion de cette somme et donna en gage pour le reste une partie de ses 
joyaux et de ceux de Valentine. — Jarry, ouvr. cité, p. 273; comte de Cir- 
couRT, Documents luxembourgeois, n" 113. 

(2) Il existe aux Archives nationales un très grand nombre de ces traités. V. 
surtout K 57». 



320 VALENTINE DE MILAN 

considérables, lo « Voyage de Lombardie » , comme Ton disait, 
n'eut pas lieu. Mais l'annonce seule en avait produit un effet 
considérable. Le bruit courut, durant Tannée 1403, à travers 
toute l'Europe, que le duc d'Orléans avait le projet d'installer 
de force à Rome le pape d'Avignon, Benoît XIII, et de se faire 
lui-même couronner empereur. 

Malgré la folie de Charles VI, la France jouait encore un 
grand rôle dans le monde et, des princes français, le mari de 
Valentine, plus occupé qu'aucun autre des questions exté- 
rieures, était celui qui excitait le plus les espérances ou les 
craintes et toujours retenait l'attention des chefs d'Etats et des 
peuples de l'Europe. 

Conquêtes pacifiques et préparatifs militaires, tout cela ne se 
faisait que moyennant des sommes considérables. Plus d'une 
fois, afin de les payer, comme dans l'affaire de Gueldre, Louis 
fit engager, vendre ou fondre une partie de ses joyaux. Parfois 
le roi cherchait à compenser les dépenses faites par son frère en 
lui octroyant un don d'argent, le droit de percevoir un impôt ou 
la possession de territoires : ainsi, en 1400, il lui donnait Chtà- 
teau-Thierry. Dès le moins de juin de cette année, Valentine en 
faisait une de ses résidences. Déjà, cette même année, Louis 
avait reçu le Périgord. Dans la politique suivie avec persévé- 
rance par le duc d'Orléans, politique dont le succès eût été 
avantageux au pays et à la royauté, se trouvent les causes de 
beaucoup des libéralités du roi envers son frère et, malgré ces 
libéralités, une des causes aussi du désordre des finances de 
Louis d'Orléans. 

* 

En 1404, Philippe le Hardi meurt. Son fils, Jean, lui suc- 
cède. Intelligent, surtout adroit, rusé, dénué de tout scrupule, 
il était dévoré d'ambition. Mais sa volonté était incertaine, hési- 
tante. Il paraît avoir eu de vastes projets et n'osa jamais en 
essayer la complète réalisation. Au physique, il était laid, mas- 



LE DUC D'ORLEANS 321 

sif de tête et de visage, de taille moyenne, de mine cauteleuse, 
peu soigné dans ses vêtements et dans sa personne. L'histoire 
lui a donné le nom de Jean sans Peur qu'il justifia surtout par 
l'audace momentanée d'un grand crime. Avec lui, la lutte 
contre le duc d'Orléans est plus âpre, plus violente, plus hai- 
neuse qu'elle ne l'avait été du vivant de Philippe. Tout diffère 
entre les deux cousins : cœur, tournure d'esprit, aspect phy- 
sique. Tout porte le nouveau duc de Bourgogne à détester le 
duc d'Orléans : il lui en veut de ses desseins politiques, mais il 
lui en veut tout autant de ses succès auprès des femmes. 

Louis poursuit dans l'Est sa marche inquiétante pour la mai- 
son de Bourgogne et pour ses alliés allemands. Il crée, il répare, 
il arme toute une série de forteresses, Coucy, La Fère, Oulchy, 
Pierrefonds, Villers-Cotterets, la Ferté-Milon, Neuilly Saint-Front, 
Château-Thierry. Des luttes s'engagent ou continuent contre 
ceux des princes allemands de la frontière qui demeurent hos- 
tiles; d'autres se soumettent. Le duc d'Orléans conclura plus 
tard avec un certain nombre d'habitants de Metz, expulsés de 
leur pays, un traité qui aurait pu amener la réunion de leur 
ville au royaume (1). 

Assurément, le duc de Bourgogne voit avec irritation toutes 
ces choses se réaliser ou se préparer. Mais c'est à l'intérieur, à 
Paris surtout, que la lutte continue et s'envenime entre les deux 
rivaux. 

A Paris, Jean s'efforce de s'acquérir une grande popularité. 
Il y travaille sans s'inquiéter des moyens, fussent-ils dangereux 
pour la sécurité du pays. Il emploie principalement celui qui 
servit si bien son père : il proteste contre les impôts, même 
utiles, même nécessaires. Puis, il est familier avec les petites 
gens. Il flatte le peuple de Paris. Il réussit dans son dessein de 
le conquérir. Il est très populaire. 

A un autre point de vue encore, il rappelle son père. Celui- 
ci, qui avait fait le mariage d'Isabeau avec Charles VI, avait 

(1) Bibl. nat. Mss. fr. Collection de Lorraine, vol. 223, Metz cité : 28. 

21 



322 VALEMTINE DE MILAM 

conservé sur la reine une très grande influence : dans les 
affaires publiques, elle agissait beaucoup par ses conseils. Le 
duc mort, il n'en fut plus de même avec son fils qui déplaisait à 
Isabeau. Elle devint Talliée, plus ou moins fidèle, de Louis 
d'Orléans. Et alors, des moyens d'action familiers à la maison 
de Bourgogne sont employés contre elle. On répand dans les 
tavernes des bruits outrageants à son endroit. Il n'est guère 
besoin de dire que ces bruits ne sont pas toujours mensongers : 
ils n'en produisent que mieux leur effet. Les mendiants qui 
courent les routes, qui s'en vont, portant les nouvelles d'un 
bout à l'autre du royaume, sont chargés de l'attaquer dans leurs 
propos, de la diffamer dans leurs conversations, toujours écou- 
tées avec intérêt, puisqu'ils viennent de Paris. Louis n'est natu- 
rellement pas épargné dans les mêmes lieux et par les mêmes 
émissaires. C'est peut-être dans cette campagne contre la reine 
et le duc que se trouve l'origine des rumeurs qui les accusèrent 
de relations coupables. En tout cas, on vit alors employer contre 
Isabeau par Jean de Bourgogne les armes dont Philippe de 
Bourgogne, sa femme et Isabeau elle-même s'étaient servis 
contre Valentine. 

L'occasion s'offrit à Jean sans Peur, dès 1405, de pratiquer 
sa politique du refus des impôts. On se battait de divers côtés 
avec les Anglais, en Picardie, en Guyenne, en Limousin. Une 
guerre générale pouvait commencer d'un moment à l'autre. La 
perception d'une nouvelle aide fut décidée en Conseil, Jean sans 
Peur étant absent. Aussitôt qu'il apprit ce qui avait été résolu, il 
fit entendre des protestations indignées. Au mois d'août, il 
marche sur Paris avec une véritable armée. Le duc d'Orléans se 
retire à Melun avec la reine, convoque ses vassaux et, de son 
côté, réunit des troupes. Le petit dauphin, sorti trop tard de 
Paris, est rejoint par Jean et ramené dans la capitale. On croit 
que la guerre civile va éclater. Il n'éclate qu'une guerre de 
récriminations réciproques, dont le Parlement est le champ de 
bataille. Les princes combattent à coups d'écrits, de mémoires 
et de remontrances. Enfin, la paix est rétablie une fois encore et 



LE DUC D'ORLÉANS 323 

les troupes sont licenciées après qu'elles se sont livrées, suivant 
la coutume, à des pillages désastreux. Les ducs de Bourgogne et 
d'Orléans, nous dit le Religieux de Saint-Denis, se saluèrent, 
s'embrassèrent et se jurèrent de vivre désormais en bonne intel- 
ligence (1). Un autre chroniqueur ajoute même que, pour mieux 
montrer combien ils étaient d'accord, ils couchèrent dans le 
même lit. 

En juin 1406, nouvelles démonstrations d'amitié. A ce 
moment, comme nous l'avons vu, le fils de Louis et de Valen- 
tine, ^Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, épousa Isabelle de 
France, veuve de Richard d'Angleterre, tandis qu'un des fils de 
Charles Vï, Jean de Touraine, épousait Jacqueline de Bavière, 
nièce du duc de Bourgogne. Chacun des ducs donna son ordre 
à l'autre et lui en passa affectueusement les insignes au cou (2) , 
Jean sans Peur se livra même à une manifestation toute spéciale 
d'amitié pour Louis. Le premier jour des fêtes, il se montra vêtu 
d'une robe lamée d'or et d'argent et semée de rabots d'or Puis, 
le lendemain, sa robe était semée de bâtons noueux. Or, ces 
bâtons étaient une sorte d'emblème que Louis avait adopté, à 
l'adresse, disait-on, de son rival. Le rabot avait été de même 
adopté par Jean, pour u planer r le bâton de Louis. Il y joignait 
une devise flamande : « Ich houd », « je le tiens » . Porter les 
couleurs ou l'emblème d'autrui était alors lui donner une marque 
de grande affection et se déclarer son serviteur. | 

Au commencement de cette même année, Louis avait donné 
une autre preuve de son amour de la paix. Philippe de Bour- 
gogne était parvenu, en 1 403, à lui faire retirer par Charles VI 
son droit à la régence, au cas où le roi laisserait en mourant un 
fils mineur. Il avait été décidé que, dans ce cas, il n'y aurait pas 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, livre XXVI, chap. xx. 

(2) Le duc d'Orléans avait créé un ordre de chevalerie, celui du « Porc- 
Epic " , dont les membres portaient, suspendu au cou par une chaîne d'or, un 
porc-épic, également d'or, avec la devise : Cominus et eminus (de près et de 
loin). On supposait, en effet, alors, ou l'on avait suppose auparavant que cet 
animal, lorsqu'il se trouvait eu grand danger, pouvait se défendre en lançant, 
comme des flèches, ses piquants sur son agresseur. 



32* VALEIVTIME DE MILAN 

de régent : le gouvernement devait être exercé au nom du jeune 
roi par sa mère, la reine Isabeau, et par les quatre ducs d'Orléans, 
de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Louis avait alors essayé, 
mais en vain, d'empêclier l'adoption de cette mesure. Pendant 
une absence de Philippe le Hardi, il avait obtenu du roi le 
retour aux dispositions arrêtées en 1393, qui reconnaissaient son 
droit à la régence; mais Philippe revint, reprit son empire sur le 
roi et l'emporta définitivement. En janvier 1406, lorsque Jean 
sans Peur demanda d'être formellement investi des droits qui, 
soit pour un temps de minorité royale, soit durant les crises de 
la maladie de Charles VI, avaient été attribués à son père, il 
l'obtint et le duc d'Orléans ne paraît pas s'y être opposé. 

On se battait toujours, même avec quelque ardeur de plus 
qu'auparavant, contre les Anglais. Les deux princes furent char- 
gés de conduire des expéditions aux deux extrémités de la 
France. Le duc de Bourgogne avait à combattre dans le Nord et 
le duc d'Orléans, dans le Midi, en Guyenne. Mais au moment 
où le premier se préparait, après avoir perdu un temps pré- 
cieux, à marcher sur Calais, il fut rappelé par le Conseil du roi. 
Louis, de son côté, dont l'armée était décimée par les maladies 
que produisit un hiver exceptionnellement malsain, ne*put 
s'emparer de la place de Bourg (1). Il revint malade lui-même. 
Dans ces événements, le duc de Bourgogne trouva une raison 
nouvelle d'attaquer son rival : il prétendit n'avoir été rappelé 
par le roi que sur les instances du duc d'Orléans. Tout 
démontre que ce grief n'est pas plus sérieux que tant d'autres, 
destinés seulement à justifier la haine du duc de Bourgogne et à 
exciter contre Louis les passions populaires : le duc d'Orléans 
était dans le midi, lorsque Jean fut invité à ne pas poursuivre 
son expédition et il n'existe aucune trace d'une intervention de 
sa part en cette affaire. Le duc de Bourgogne savait d'ailleurs 
dissimuler ses sentiments les plus passionnés. Louis étant 



(1) Bourg-sur-Mer, aujourd'hui département de la Gironde, arrondissement 
de Blaye. 



LE DUC D'ORLÉANS 325 

malade au château de Beauté-sur-Marne, près de Paris, les ducs 
de Berry, de Bourbon, le roi de Sicile vinrent le voir. Jean de 
Bourgogne vint aussi, ne voulant pas qu'on le pensât moins 
affectionné que les autres pour son cousin d'Orléans : il lui 
montra u tous signes d'amour que frères, cousins, parents et 
amis devaient et pouvaient porter et montrer l'un à l'autre (1). « 

Louis étant rétabli, les querelles reprirent. Au Conseil, les 
deux ducs échangèrent des paroles irritées. Leur animosité 
parut tellement violente, que le duc de Berry et les autres 
princes de la maison royale en conçurent de vives alarmes. 
Inquiets, ils travaillèrent à les rapprocher. Par leurs conseils, 
par leurs prières, une nouvelle réconciliation s'opéra : elle fut 
plus solennelle que les autres, consacrée par l'acte religieux le 
plus impressionnant. Le dimanche 20 novembre 1407, les ducs 
de Bourgogne et d'Orléans se rendirent avec le duc de Berry à 
l'église des Grands-Augustins. Au pied de l'autel ils se jurèrent 
« bonne amour et fraternité (2) « . Puis ils entendirent la messe 
et communièrent ensemble. Ils revinrent chez le duc de Berry, 
à l'hôtel de Nesle, où ils dînèrent. Les trois princes s'embras- 
sèrent, paraît-il, avec des larmes de joie (3). 

Le mardi, 22 novembre, après le Conseil où avaient siégé 
Louis d'Orléans et Jean de Bourgogne, ils mangèrent et burent 
ensemble, en présence du roi et des princes : ils partagèrent 
des épices et burent le vin de congé (4). Louis invita le duc de 
Bourgogne à venir dîner chez lui le dimanche suivant. Jean 
s'empressa d'accepter... 

Au moment où il promettait d'aller dîner chez son rival, 
comme alors qu'il avait juré au pied de l'autel d'avoir pour lui 
« amour et fraternité « , comme lorsqu'il avait communié avec 
lui, il s'occupait des derniers préparatifs pour le faire assassiner. 

(1) JorvEMEL DES Ursixs, Histotre de Charles VI. — D. Plaxcher, ouvr. cité, 
III, preuves, p. 278. 

(2) JouvEivKL des Ursixs, ouvr. cité, année 1407. 

(3) Mémorial de Hannotin de Clérioux, dans la Geste des Nobles, éd. Vallet de 
Viriville, chap. xc, note. ' 

(4.) Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. III, preuves, p. 278. 



CHAPITRE XV 

l'assassinat de louis d'orléans 

Le courtier Jean d'Asigniic et Jean Cordelant, clerc de l'Université; la vieille 
rue du Temple ; îa maison de l'Image Notre-Dame ; Cordelant la loue ; des 
gens mystérieux et suspects s'y établissent; ce que voit Driette, femme de 
Nicolas Labbé, le soir du 23 novembre 1407. 

L'assassinat du duc d'Orléans ; le récit de Jaquette, femme de Jean Griffart : elle 
a vu de sa fenêtre assassiner le prince; le récit de Drouet Prieur : l'incendie 
de la maison de l'Image Notre-Dame ; autres témoins : Jean Pagot, clerc de 
procureur, Simon Cayn, boulanger, Amelot Lavelle, fleuriste; la fuite des 
assassins : on les voit rue Saint-Martin et rue aux Oies, prenant le chemin de 
l'hôtel d'Artois; Ilaoul d'Auquetonville ; le lieu précis oîi le crime fut commis. 

L'information du prévôt de Paris; réunion des princes; les portes de la ville 
fermées; fausses pistes : Aubert de Canny. — Les obsèques du duc d'Or- 
léans : à l'église des Blancs-Manteaux et aux Célestins. — Le prévôt de 
Paris demande d'être autorisé à visiter les hôtels des princes ; le duc de 
Bourgogne avoue son crime; il s'enfuit de Paris; la poursuite; le pont de 
Sainte-Maxence ; Jean se glorifie d'avoir ordonné l'assassinat. 



Il y avait à Paris en ce temps, un homme âgé, que l'on appe- 
lait François d'Asignac. Cet homme était fort connu dans la rue 
Saint-Martin qu'il hahitait, ainsi que dans les rues avoisinantes 
et cela pour deux raisons : comme il était boiteux, on le remar- 
quait plus qu'un autre, alors qu'il parcourait le quartier et, de 
plus, il le parcourait souvent parce qu'il était « couratier public 
de maisons, de rentes et héritages ». Il y avait en effet à cette 
époque des courtiers ou agents d'affaires, tout comme aujour- 
d'hui. Celui-ci était Lombard, c'est-à-dire Italien. François 
d'Asignac se tenait volontiers, soit pour y attendre des clients, 
soit par un sentiment de piété, à Saint-Merri, — l'église qui 
existe encore dans cette même rue Saint-Martin. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLÉANS 32Y 

Un jour qu'il s'y trouvait, — c'était le 24 juin 1407, — il 
vit venir à lui un jeune homme qu'à son habit, il pensa être un 
écolier. En ce temps, les écoliers — les étudiants — se distin- 
guaient quelque peu par leur costume du commun des mortels. 
L'Université tenant à l'Eglise, beaucoup d'entre eux portaient la 
robe plutôt longue et d'une couleur effacée, grise ou sombre. 
S'adressant au courtier, le jeune homme lui demanda s'il ne 
connaîtrait point de maison à louer du côté de l'hôtel Saint-Pol, 
de l'hôtel qu'habitait le roi, par exemple dans la rue Saint-An- 
toine ou aux environs. Mais P'rançois d'Asignac n'avait connais- 
sance d'aucune maison qui fût à louer dans cette région. Il le 
dit, offrant d'ailleurs de se renseigner plus amplement à cet 
égard. L'écolier le pria d'en agir ainsi et annonça qu'il revien- 
drait s'informer du résultat des recherches. Quelque temps 
écoulé, il reparut en effet. Le courtier n'avait rien trouvé. Alors 
l'écolier lui demanda de chercher dans la vieille rue du Temple 

— celle que nous appelons aujourd'hui la rue Vicille-du-Temple, 

— près de l'hôtel Barbette. 

Cet hôtel Barbette était celui qu'habitait la reine Isabeau : il 
s'étendait en face de l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les bâti- 
ments de l'Imprimerie Nationale. Il avait de vastes jardins et 
dépendances arrivant jusqu'au voisinage de notre rue des 
Francs-Bourgeois, peut-être sans l'atteindre tout à fait. Une rue 
de ce quartier a reçu, on le sait, le nom de rue Barbette : elle 
n'existait pas en 1407 et la propriété de la reine englobait le 
terrain sur lequel elle a été bâtie. Ce que l'on appelait souvent 
alors rue Barbette, c'était la partie de la rue Vieille-du-Temple 
qui longeait l'hôtel d'Isabeau. La reine, désireuse d'avoir un 
logis à elle, dont elle fût la maîtresse absolue, soit pour y 
mener à l'aise ses intrigues politiques, soit pour s'y donner 
librement des plaisirs qui, à l'hôtel Saint-PoI, dans la demeure 
même du roi, eussent scandalisé sans doute le bon peuple pari- 
sien, s'était fait acheter cet hôtel. Jean de Montagu, qui en 
était propriétaire, le lui avait vendu en 1401. S'y trouvant 
bien, Isabeau l'avait agrandi et embelli. 



328 VALEiVTINE DE MILAN 

Pour exciter le zèle de François d'Asignac, le jeune homme 
lui promit, outre la commission d'usage, de « lui payer bon 
vin ') . Redoublant d'ardeur malgré son âge et sa boiterie, le 
courtier se mit à parcourir le nouveau quartier qui lui était 
indiqué. Cette fois, ses recherches et démarches furent plus 
heureuses et quand l'écolier vint le retrouver, toujours à l'église 
Saint-Merri, il put lui désigner une maison qui n'était point 
habitée et dont il serait sans doute satisfait. Cette maison était 
située dans la vieille rue du Temple, un peu plus bas que l'hôtel 
de la reine. Elle appartenait à Robert Fouchier, sergent d'armes 
et maître des œuvres de charpenterie du roi. Robert Fouchier 
demeurait au Chantier du roi et louait, quand il le pouvait, 
son immeuble de la vieille rue du Temple que l'on appelait 
l'hôtel de l'Image Notre-Dame parce que, sur la façade, était 
placée dans une niche une statuette de la Vierge, portant l'en- 
fant Jésus dans ses bras. A la Saint-Jean dernière, un chirur- 
gien, qui occupait le maison, l'avait quittée pour s'en aller 
demeurer en la rue Sainte-Croix, toute voisine, et depuis ce 
temps elle restait inoccupée. Ce logis de l'Image Notre-Dame, 
destiné à une célébrité inattendue et tragique, était situé sur 
l'emplacement actuel de l'une des maisons de la rue Vieille-du- 
Temple, qui portent les numéros 42, 44 et 46, à l'angle ou 
presque à l'angle de la petite rue des Rosiers. 

Les explications nécessaires données au jeune homme et après 
qu'il eut, en compagnie du courtier, visité l'immeuble en ques- 
tion, il se décida, sans tarder autrement, à traiter avec Robert 
Fouchier, Toujours accompagné de François d'Asignac, il alla 
aux Chantiers du roi, trouver le maître des œuvres de char- 
penterie. On était alors au 15 novembre. L'affaire avait traîné, 
comme on le voit. Les deux compagnons ne rencontrèrent pas 
maître Robert, mais seulement sa femme Marie, et son petit-fils, 
Perrin Labbé, un jeune homme de vingt-deux ans, qui dînait 
avec elle. Le courtier se montra seul d'abord. Il demanda si le 
maître des œuvres de charpenterie du roi n'avait pas à louer une 
maison dans la vieille rue du Temple. La femme ne manqua 



L'ASSASSINAT DK LOUIS D'ORLEANS 329 

point de répondre avec empressement qu'il en avait une en 
effet. Le courtier lui flt savoir qu'il connaissait un homme tout 
disposé à la louer. « Qu'il soit le bienvenu ! « dit-elle. Cepen- 
dant elle ajouta : « Mais nous ne voulons louer qu'à de bonnes 
gens. Nous sommes accoutumés à ne louer qu'à de fort 
honnêtes personnes. » Le courtier l'assura qu'il s'agissait de 
très bonnes gens et fit l'éloge des futurs locataires — qu'il 
ne connaissait pas. Puis, il s'en alla vers la porte de la mai- 
son, appela l'étudiant et le fît entrer. « Il était vêtu d'un habit 
long, à la façon des clercs, expliqua plus tard la femme du 
maître charpentier. Il était fort grand et, ce me semble, habillé 
de brun. « Le nouveau venu, sans se nommer d'abord, déclara 
qu'il voulait louer le logis de la vieille rue du Temple pour lui 
et pour un compagnon, un de ses parents, qu'il ne nomma, du 
reste, pas davantage. C'était afin d'y déposer, disait-il, du blé, 
du vin et autres marchandises. A ces mots, la propriétaire con- 
çut une assez vive émotion. « Il ne faudrait pas y placer, dit-elle, 
quelque chose qui puisse détériorer la maison : il ne faudrait 
pas, par exemple, trop charger les greniers! » L'écolier répon- 
dit que l'on se garderait bien de toute chose qui ne fût point à 
faire et, en particulier, de surcharger les greniers. Alors, on 
aborda la question du prix. La femme de maître Robert demanda 
pour la location jusqu'à la Saint-Jean vingt livres parisis. L'éco- 
lier trouva que c'était un peu cher et sembla hésiter. Le courtier, 
craignant de voir le bénéfice de la négociation lui échapper, le 
prit à part et, après un moment de conversation, le ramena, fai- 
sant une offre au-dessus de laquelle il déclara qu'il n'irait point : 
seize livres parisis. La femme, qui avait sans doute exagéré un 
peu ses prétentions réelles, déclara que, de son côté, elle ne 
descendrait pas au-dessous des seize livres, mais qu'elle voulait 
bien accepter cette somme. Le courtier s'empressa de prendre 
acte de la location, en versant aussitôt un « denier à Dieu n 
d'une livre parisis. La maison de l'Image Notre-Dame était 
désormais à la disposition de son client. 

Celui-ci demanda où étaient les clefs du logis. La bonne 



330 VALENTINE DE MILAN 

femme lui répondit qu'elles se trouvaient chez son gendre, maître 
Nicolas Labbé, en la vieille rue du Temple, tout à côté du logis 
en question et que dès lors, il pouvait les y prendre. Il se retira 
donc avec le courtier, auquel il versa, sans se faire prier, la 
commission qu'il lui devait. 

Le lendemain l'écolier revint, muni des clefs. Il apportait à la 
femme de maître Robert la moitié du prix convenu. Celle-ci 
refusa d'abord de rien recevoir, la maison n'étant point encore 
occupée. Il insista disant qu'il allait s'absenter — et, sans 
doute, aussi son compagnon, — pendant trois semaines ou un 
mois, mais que néanmoins la maison serait bien garnie. Voyant 
cela, elle accepta l'argent et alors demanda au jeune homme 
quel était son nom, afin que maître Robert Fouchier, quand 
il rentrerait, pût rédiger ou faire rédiger une quittance de 
la somme reçue. Il déclara qu'il s'appelait Jean Cordelant. 
Curieuse d'en savoir un peu plus que ce nom qui lui était 
inconnu, elle s'informa s'il était clerc de l'Université. Il répon- 
dit qu'il Tétait en effet et s'en alla. Lorsque, le soir, maître 
Robert revint, sa femme lui raconta la négociation qu'en son 
absence elle avait menée à bien et lui dit qu'elle avait loué à 
de fort bonnes gens, puisqu'ils avaient déjà versé la moitié du 
prix de location. Maître Robert approuva ce qui avait été fait, 
dit à son clerc de rédiger une quittance au nom de Jean Corde- 
lant et la scella de son sceau. 

Le lendemain, nouvelle visite de l'écolier qui vient chercher 
sa quittance. La maîtresse du logis était encore seule, sans son 
mari du moins, que ses affaires retenaient presque tout le temps 
hors de la maison. C'était un peu avant l'heure du dîner. Occu- 
pée dans sa chambre, la femme du maître charpentier demanda 
au jeune homme s'il ne lui déplairait point de passer dans la 
salle où il rencontrerait la chambrière qui lui remettrait la quit- 
tance : on trouverait celle-ci sous un hanap de marbre placé sur 
le dressoir. S'informant encore si son nom était bien, comme 
elle l'avait fait écrire, Jean Cordelant, elle lui dit de vériGer si 
on l'avait correctement porté sur la quittance. L'étudiant passa 



w 



L ASSASSINAT DK LOUIS D'ORLEANS 331 



dans la salle. Au lieu de la chambrière, il y trouva le petit-fils 
de Fouchier, Perrin, celui qui avait assisté à la conclusion du 
marché. Il se fît remettre la cédule constatant le paiement qu'il 
avait effectué. Puis, il s'en alla et, de ce jour, ni la femme de 
maître Robert, ni Perrin, son petit-fils, ne revirent jamais Jean 
Cordelant, clerc de l'Université. 



* * 



Pendant la semaine qui suivit, il se passa diverses choses, 
dont quelques-unes assez étranges, dans la maison de la rue 
Vieille-du-Temple . 

Le gendre de Robert Fouchier, Nicolas Labbé, occupé comme 
lui de travaux de charpenterie et de construction, habitait, je 
l'ai indiqué plus haut, une maison tout à fait voisine de l'Image 
Notre-Dame. Or, le mercredi, 16 novembre, vers huit heures 
du soir, la femme de Labbé, la fille de maître Robert, que l'on 
appelait Driette, — diminutif d'Andrée — était dans son logis. 
Tout à coup, elle entendit le pas d'un certain nombre de che- 
vaux, à l'intérieur de la maison de maître Robert. Ayant signalé 
à ses enfants ce changement survenu dans leur voisinage immé- 
diat, ceux-ci, mieux renseignés qu'elle, lui dirent que, ce jour 
même, ils avaient vu amener dans cette maison une charretée 
d'avoine, du bois et du foin. Moins occupés que leur mère, ils 
avaient été tout de suite frappés du mouvement qui se faisait 
en un lieu depuis plusieurs mois désert et silencieux, s'étaient 
sans doute mis aux aguets et avaient tout le jour suivi d'un œil 
intéressé ce qui se passait chez maître Robert. Ces nouvelles 
contentèrent fort Driette : elle se flatta d'avoir enfin de bons 
voisins avec lesquels elle pourrait nouer d'agréables relations. 
Mais sa joie fut de courte durée : ses nouveaux voisins lui paru- 
rent bientôt avoir de singulières habitudes. 

Les deux jours qui suivirent, elle ne vit pas s'ouvrir une 
seule fois la porte de la maison de son père : elle n'y vit entrer 
personne, elle n'en vit sortir personne. Le bruit des chevaux 



332 VALENTINE DE MILAN 

avait complètement cessé. Le vendredi soir, toujours vers huit 
heures, — et comme on était au mois de novembre, c'était en 
pleine nuit, — elle entendit de nouveau entrer huit ou dix che- 
vaux. Plusieurs jours s'écoulèrent encore sans que personne 
semblât pénétrer dans la maison, ni qu'il en vînt aucun bruit. 
Le lundi, <àhuit heures, nouvel arrivage de chevaux... Tout cela, 
naturellement, l'étonnait et l'intéressait. Que se passait-il donc 
chez maître Robert? La maison de l'Image Notre-Dame parais- 
sait avoir été louée de bien singulière façon. Driette éprouvait 
un vif désir de se renseigner, tant à cause d'une certaine inquié- 
tude que par suite de la curiosité naturelle à son sexe. L'occa- 
sion s'en présenta le mercredi, 23 novembre. 

Ce jour-là, comme elle venait de dîner, vers six heures, sa 
fille aînée. Blanche, qui avait alors douze ans, l'avertit qu'un 
peu auparavant elle avait vu sortir de la maison huit chevaux 
que l'on menait boire, ajoutant que parmi ceux qui conduisaient 
les chevaux, elle avait reconnu un homme vêtu d'un mauvais 
manteau blanc qui, la semaine précédente, était venu demander 
à Driette si le logis de maître Robert était à louer : trouvant à 
cet homme une mine fort suspecte, Driette l'avait éconduit. Pour 
le coup, elle n'y tint plus. Accompagnée de sa fille, elle monta 
dans le grenier de son logis, d'où l'on avait vue sur la maison 
voisine. Dans une salle, éclairée par une chandelle, on aperce- 
vait, allant et venant, huit ou neuf « compagnons » , les uns 
vêtus de blanc et les autres de noir. Si elle avait pu voir au delà 
de cette salle et parcourir du regard la maison tout entière, elle 
aurait constaté que ces hommes se contentaient d'une installa- 
tion bien sommaire et que les meubles que l'on avait apportés 
ne garantissaient guère la partie du loyer qui restait encore due 
à maître Robert. Un procès-verbal dressé le lendemain par un 
examinateur au Chàtelet nous a conservé la liste des objets et 
provisions que l'on trouva dans ce logis : un tonneau vide, une 
table et deux bancs de bois, une vieille chaise, une vieille nappe 
et une serviette, quatre petits lits, quatre paires de draps tout 
déchirés, un panier d'osier, un demi-quarteron de foin et un 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 333 

demi-cent de bûches de bois. C'était peu de chose pour le 
nombre de personnes qu'apercevait Driette, sans compter qu'il 
pouvait y en avoir d'autres dans le reste de la maison . Que fai- 
saient donc là ces hommes de mauvaise mine, qui ne sortaient 
point de jour, que l'on n'entendait remuer que la nuit? Elle 
pensa que sa mère n'avait pas loué, comme elle se l'était figuré, 
à de bonnes gens, mais tout au contraire, à de très mauvaises 
gens et elle ressentit pour son propre compte une grande peur 
de pareils voisins, — ce qui ne l'empêcha point, l'heure étant 
venue, d'aller se coucher. 

On était, je l'ai dit, au mercredi, 23 novembre. Tout était 
prêt, dans la maison de maître Robert Fouchier, pour Taccom- 
plissement du crime qui allait se commettre dans la vieille rue 
du Temple. 

Ce jour-là même, le duc d'Orléans s'était rendu chez la reine 
Isabeau, à l'hôtel Barbette. 

Cette demeure avait été le théâtre d'événements historiques. 
Appartenant autrefois à Etienne Barbette, qui fut voyer de Paris, 
maître de la monnaie et prévô des marchands en 1298 et 
I3I4, elle avait été pillée en 1306 dans une des émeutes que 
suscitaient alors les altérations de monnaies. Sous Charles VI, 
l'hôtel nouvellement rebâti appartenait au fameux Jean de 
Montagu. La veille de son départ pour l'expédition de Bretagne 
dont il devait revenir fou, le roi, accompagné des seigneurs de 
sa suite, y avait soupe et couché. Puis la reine, comme je l'ai 
dit, se l'était fait donner. 

Au mois de novembre 1407, Isabeau venait d'accoucher en 
cet hôtel d'un enfant qui mourut le lendemain de sa naissance. 
On dit qu'elle fut extrêmement affligée de sa mort. Le duc d'Or- 
léans se montra fort sensible à son affliction. Il lui fit de nom- 
breuses visites et s'efforça de la consoler. 

Le 23 novembre, il soupa chez elle. Vers sept heures et 



334 VALEXTINE DE MILAN 

demie du soir, il y était et il y serait sans doute demeuré long- 
temps encore. Mais soudain, un valet de chambre du roi, appelé 
Thomas Courteheuse, est annoncé. Il vient trouver le duc de la 
part de son frère. « Monseigneur, lui dit-il, le roi vous mande 
que sans délai veniez devers lui et qu'il a à parler à vous hasti- 
vement, et pour chose qui grandement touche à lui et à vous. 
C'était là un mensonge : le roi n'avait chargé son valet de 
chambre d'aucun message pour son frère. 

Le duc n'eut aucun soupçon. Il fit préparer sa mule, l'enfour- 
cha et prit naturellement pour aller à l'hôtel Saint-Pol, — ruC; 
Saint-Antoine — la vieille rue du Temple. Quelques instantS' 
plus tard, dans cette rue, entre l'hôtel de Rieux et la maison d« 
l'Image Notre-Dame, l'attentat était perpétré, pour la prépara^ 
tion duquel cette maison avait été louée huit jours auparavant^ 
L'hôtel de Rieux s'élevait sur le terrain où existe aujourd'hui^ 
au numéro 47 de la rue Vieille-du-Temple, l'hôtel de Hollande.' 

Des témoins qui furent entendus dans l'enquête judiciaire 
relative à ce crime, aucun n'a donné de détails plus précis et 
plus saisissants qu'une jeune femme sous les yeux de laquelle 
les assassins accomplirent leur œuvre de mort. Elle se nommait 
Jaquette, elle était femme du cordonnier Jean Griffart et demeu- 
rait vieille rue du Temple, en l'un des " louages » de l'hôtel du 
maréchal de Rieux. Voici sa déposition, reçue le 24 novembre 
par Guillaume Marescot, examinateur au Chàtelet. Sans y rien 
changer, je la traduis seulement eh français de notre temps. 
Aucun récit n'en sailrait égale»- le caractère d'indiscutable 
vérité. 

« Jaquette... dit par son serment que, hier au soir, entre 
sept et huit heures, étant à sa fenêtre haute sur la rue, regar 
dant si son mari ne venait point et aussi prenant à une perche 
un drapeau pour son enfant, lequel drapeau elle y avait mis 
sécher, elle vit et aperçut un grand seigneur qui était à cheval, 
accompagné de cinq ou six hommes à cheval, de trois ou quatre 
hommes à pied et de deux ou trois torches que l'on portait 
devant. Ils venaient de l'hôtel de la reine ou de son voisinage, 



I 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEAMS 335 

c'est-à-dire des environs de la Porte Barbette. Le grand seigneur 
était sans chaperon et jouait avec un gant ou une moufle : elle 
croit qu'il chantait. Après qu'elle l'eut un peu regardé, elle 
s'éloigna de la fenêtre pour aller coucher son enfant. Mais aus- 
sitôt, elle entendit crier : « A mort ! A mort ! « Elle retourna en 
hâte à la fenêtre, tenant encore son enfant et vit alors le grand 
seigneur à genoux au milieu de la rue, devant la porte de l'hôtel 
du maréchal de Rieux. Il n'avait toujours point de chaperon 
sur la tête. Autour de lui étaient sept ou huit compagnons, le 
visage couvert, armés d'épées et de haches. Le témoin ne vit 
pas que ceux-ci eussent des chevaux. Ces hommes frappaient sur 
le seigneur. Le témoin le vit mettre une fois ou deux le bras au- 
devant des coups, en disant : « Qu'est ceci? D'où vient ceci? « 
A quoi on ne répondit rien et il tomba aussitôt tout étendu au 
milieu de la rue. Les hommes continuèrent à frapper sur lui, 
d'estoc et de taille, tant qu'ils pouvaient. On ne peut dire 
lequel frappait le plus : il semblait que l'on frappât sur une 
couste (un matelas)... Le témoin ajoute que pendant que cela se 
passait, elle cria tant qu'elle put : « Au meurtre! » A quoi, un 
homme qui se trouvait vers le milieu de la rue, elle ne sait au 
juste à quel endroit et ne le vit point, lui dit : « Taisez-vous, 
mauvaise femme, taisez-vous ! » 

« Pendant que tout cela se passait, on tenait deux ou trois 
torches allumées pour éclairer ceux qui frappaient le seigneur... 
Quand on l'eut ainsi frappé, elle aperçut et vit sortir de la 
maison de l'Image Notre-Dame, qui est en face du lieu où la 
chose se passa, un grand homme qui avait un grand chaperon 
de couleur vermeille, le visage caché par la pointe du chaperon. 
11 s'approcha des compagnons qui frappaient encore et leur dit : 
" Éteignez tout! Allons-nous-en, il est mort! Ayez cœur 
d'homme! i) Et incontinent, ces hommes laissèrent là ledit sei- 
gneur, qui ne remuait plus, avec une torche qui brûlait à terre 
auprès de lui et, s'en allant en toute hâte avec l'homme au cha- 
peron vermeil, ils se jetèrent dans la rue des Blancs-Manteaux. 
A l'entrée, elle les vit éteindre dans la boue de la rue les 



336 VALENTINE DE MILAN 

torches qu'ils avaient encore. Pendant que l'affaire se passait, 
deux ou trois autres compagnons se tenaient dans la rue, à la 
porte de la maison où est l'image de Notre-Dame et regardaient 
s'accomplir ce qui vient d'être raconté. 

« Le témoin dit que lorsque les malfaiteurs s'en furent allés, 
elle vit et aperçut qu'auprès du grand seigneur, était par terre 
un compagnon qui, aussitôt après leur fuite, leva la tête en 
criant : « Haro, mon maître! » ou : « Monseigneur! « ; elle ne 
sait lequel des deux mots. Et elle ajoute qu'elle criait et cria 
par plusieurs fois : « Au meurtre ! 15 ce que fît aussi une autre 
femme dont elle ne sait le nom, mais qui demeure en la rue 
des Rosiers et qui survint alors. Les entendant, plusieurs per- 
sonnes accoururent et alors, elle, qui ne connaissait pas Mon- 
seigneur d'Orléans, ouit dire par ces personnes que c'était Mon- 
seigneur d'Orléans qui était mort et que celui qui était demeuré 
près de lui était son valet. Bientôt après, le seigneur et son 
valet furent transportés à l'hôtel de monseigneur le maréchal de 
Rieux. 

« Interrogée sur ce point, le témoin déclare qu'elle ne sait où 
allèrent ensuite les malfaiteurs, si ce n'est qu'ils se jetèrent, 
comme elle l'a dit, en la rue des Blancs-Manteaux, et cela, à 
pied : elle n'a point vu qu'ils eussent des chevaux. Elle dit 
qu'elle n'a reconnu, ni remarqué aucun de ces gens, qu'elle 
n'en reconnaîtrait aucun, si elle les voyait, qu'elle ne saurait 
dire comment ils étaient vêtus, ni si leurs habits étaient longs 
ou courts, car il faisait bien obscur et elle était tellement éper- 
due de ce qui se passait qu'elle ne savait que faire, ni que dire. 
Cependant, elle a vu que celui qui portait le chaperon vermeil 
et qui emmena les autres, était — elle le croit du moins fer- 
mement — le plus grand de tous. 

« Lui ayant été demandé encore si elle n'a entendu personne 
indiquer les auteurs du meurtre, elle déclare avec serment n'en 
avoir rien entendu dire. 

" Interrogée sur le pays dont devait être le grand homme 
qu'elle a entendu parler et qui a emmené les autres, elle dit 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 337 

avec serment qu'elle n'en sait rien, mais qu'il parlait bien 
français. 

ce Requise de dire ce qu'elle sait encore, elle ajoute que, depuis 
la dernière Saint-Jean-Baptiste, la maison de l'Image Notre- 
Dame est resiée vide, qu'il n'y a demeuré personne qu'elle sache, 
qu'elle l'a vue parfois ouverte et d'autres fois fermée, qu'ellen e 
sait d'ailleurs à qui cette maison appartient. Interrogée sur les 
gens qu'elle y a vu demeurer, elle dit qu'elle n'y a vu demeurer, 
ni loger personne depuis ladite Saint-Jean; quelquefois seule- 
ment, des voisins y portaient sécher leur linge. Elle se rappelle 
cependant que, le dimanche précédent, le soir, à peu près vers 
six heures, comme elle allait chercher un pâté au four, elle ren- 
contra à la porte de sa maison un grand homme, long vêtu 
ainsi que le sont les prêtres, d'un habit dont elle n'a pas 
remarqué la couleur, la tête couverte d'un chapeau de fourrure; 
cet homme lui dit : u Belle dame nourrice, vendez-nous une 
cruchée d'eau... » Elle répondit qu'elle n'avait pas d'eau à 
vendre et aussitôt s'en alla, sans parler autrement à cet homme, 
dont elle ne sait rien, ni d'où il était venu, ni où il est allé 
et qu'elle ne reconnaîtrait pas, si elle le voyait. « 

Tel fut le récit de Jaquette, femme de Jean Griffart. Comme 
on l'a remarqué, elle n'a pas assisté absolument à toute la scène 
du meurtre. îllle a vu arriver le duc d'Orléans; elle s'est alors 
retirée de la fenêtre et, lorsqu'elle y est revenue, entendant les 
cris des assassins ou des victimes, le duc était déjà renversé de 
son cheval, ou plutôt de sa mule, — car il montait une mule, 
que Jaquette n'a pu reconnaître dans l'obscurité. Il était à 
genoux dans la rue, essayant de parer avec le bras les coups de 
hache et de poignard dont le frappaient ses agresseurs. Sauf ce 
commencement de l'attaque, Jaquette a tout vu. 

D'autres témoins ont vu, eux aussi, mais, excepté l'un d'eux, 
ont été loin de suivre, comme cette jeune femme, la scène 
presque entière de l'attentat. 

De l'hôtel du maréchal de Rieux, un varlet, Drouet Prieur, 
qui se trouvait à huit heures environ au rez-de-chaussée de cet 

22 



338 VALEMTINE DE MILAN 

hôtel, entendit tout à coup dans la rue " grand cliquetis comme 
d'épées et autres armes » et les cris de " A mort ! A mort î » . 
Montant en toute liàte dans la chambre de son maître, Henry 
du Chastelier, qui logeait chez le maréchal de Rieux, son oncle, 
il Ty trouva à la fenêtre avec son page, son barbier et un ami, 
Jean de Rouvray, écuyer. Tous regardaient ce qui se passait 
dans la rue. Drouet Prieur se mit, lui aussi, à une fenêtre. A la 
lueur d'une torche qui brûlait dans la rue, il vit des hommes 
— douze ou quatorze, pense-t-il, — tenant, les uns des épées 
nues, les autres des haches, d'autres des becs de faucon et des 
massues de bois armées de piquants de fer, et frappant sur 
d'autres hommes en criant comme il l'avait déjà entendu en 
bas : « A mort! A mort! « Puis, pour mieux voir, il abandonna 
sa fenêtre et redescendit au rez-de-chaussée. Une porte de l'hôtel 
donnait sur la rue Vieille-du-Temple, en face de l'Image Notre- 
Dame. Il en ouvrit le guichet — la petite porte pratiquée dans 
la grande. Mais aussitôt, comme il n'avait pas encore entière- 
ment ouvert, quelqu'un essaya d'engager du dehors un bec de 

aucon entre la porte et le guichet. Effrayé, il repoussa le guichet 
violemment et, en toute hâte, remonta à la chambre de son 
maître et se remit à la fenêtre. A ce moment, il aperçut dans la 

ue, devant la maison de l'Image Notre-Dame, des gens k cheval 
et il en vit sortir encore de cette maison cinq ou six autres, tous 
à cheval aussi. Il n'en connaissait aucun. Près d'eux, il vit un 
homme à pied, qu'il ne connaissait pas plus, qui frappa d'une 
massue de bois un seigneur vêtu d'une houppelande de damas 
noir fourrée de martre qui était étendu sur le sol. Quand il eut 
frappé, il monta sur un cheval et se mit avec les autres qui 
s'enfuirent par la rue des Rlancs-Manteaux. 

On voit combien ces deux récits du crime se confirment et se 
complètent. Sur un point seulement, on peut y trouver quelque 
désaccord, ou plutôt quelque apparence de désaccord. Jaquette 
n'a point vu que les assassins eussent des chevaux. C'est qu'ils 
n'en avaient pas au moment où ils ont attaqué le duc d'Orléans 
et que, vers la fin de l'affaire, on leur en amena de la maison de 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLÉANS 339 

rimage Notre-Dame, — les cheiaux que l'on avait signalés dans 
cette maison les jours précédents. Quand ils guettaient le prince, 
des chevaux dans la rue Vieillc-du-Temple auraient trop attiré 
Tattention. Ils n'en ont eu besoin qu'ensuite, pour se sauver. 

Drouet Prieur, une fois les assassins disparus, se sentant plus 
rassuré, descendit dans la rue. Un incendie venait d'éclater dans 
la maison de l'Image Notre-Dame. Pour détourner l'attention 
des gens que le meurtre commis par eux allait attirer dans la 
vieille rue du Temple, pour empêcher qu'on les poursuivît, les 
mystérieux locataires de maître Robert Fouchier avaient mis le 
feu à sa maison. Pendant que l'on s'occuperait d'éteindre l'in- 
cendie, ils pourraient gagner plus aisément le lieu où ils comp- 
taient se réfugier. La déposition de Prieur ne manque pas ici 
d'intérêt. Étant encore dans l'hôtel, il vit sortir par les fenêtres 
d'en haut de l'Image Notre-Dame une grande fumée et il enten- 
dit plusieurs voisins qu'il ne connaît pas, crier : « Au feu! Au 
feu ! " Lui, son maître et les gens qui étaient avec eux descen- 
dirent dans la rue. Là, il vit à la clarté d'une ou de deux torches 
allumées que des personnes tenaient à la main, le duc d'Orléans 
étendu « tout mort ') sur les carreaux, n'ayant plus de poing au 
bras gauche. A la tête, il avait deux grandes plaies, l'une au tra- 
vers du front, si profonde qu'on lui voyait la cervelle, l'autre 
derrière le sommet de la tête. A deux toises de distance, était 
étendu un des compagnons du prince, appelé Jacob, qui se plai- 
gnait fort, comme s'il eût été sur le point de mourir. Du reste, à 
peine Drouet l'eut-il vu, que des gens enlevèrent et emportèrent 
le blessé. On enleva aussi le corps du feu duc : le sire de Garen- 
cières, Henry du Chastelier, le maître de Drouet Prieur, et Jean 
de Rouvray, dont il a été parlé plus haut, le firent porter à 
l'hôtel de Rieux. On peut remarquer avec quelque étonnement 
qu'Henry du Chastelier, qui était échanson de Louis d'Orléans, 
demeura sans s'émouvoir, à la fenêtre, avec ses compagnons, 
pendant que l'on assassinait son maître. Il est à croire qu'ils ne 
reconnurent pas, avant d'être descendus, à qui l'on s'attaquait. 
Mais peut-être auraient-ils pu, quelle que fût la victime, essayer 



340 VALENTIXE DE MILAN 

de la défendre contre Todieiix guet-apens dressé à son encontre. 
Un autre témoin de Tenquéte, un autre habitant de la vieille 
rue du Temple, nous renseigne, comme Tont fait Jaquette et 
Drouet Prieur, sur le soin avec lequel les meurtriers s'étaient 
arrangés pour demeurer maîtres de la rue, pour écarter tous 
ceux qui auraient pu, soit les gêner dans la perpétration de 
Tattentat, soit les reconnaître et les dénoncer ensuite. Celui-ci 
était un jeune clerc de procureur, âgé de dix-neuf ans, appelé 
Jean Pagot. Il avait été envoyé faire diverses courses en ville 
par son maître — par son patron, comme nous dirions aujour- 
d'hui — et, vers huit heures, il revenait à la maison de celui- 
ci. A la porte, il trouva deux grands hommes de noir vêtus qui 
se mirent à le regarder « près du visage " . Etonné, il leur 
demanda ce qu'ils lui voulaient. On répondit qu'on ne lui vou- 
lait rien. Il entra donc dans la maison et en ferma la porte. Un 
quart d'heure après, il entendait crier très fort dans la rue : 
« Haro ! Haro ! ^ La maison n'avait pas de fenêtres sur la rue. 
Voulant savoir ce qui arrivait, il revint à la porte et l'ouvrit. 
Aussitôt, une flèche passa devant cette porte, « dont il fut 
moult ébahi «. Il s'empressa de refermer l'huis; mais, restant 
par derrière, il entendit des gens qui se plaignaient, les coups 
même que l'on frappait sur eux. Puis il se rendit compte qu'une 
grande quantité d'hommes, les uns à pied, les autres à cheval, 
s'en allaient vers la porte du Chaume, — c'est-à-dire prenaient 
le chemin déjtà indiqué par les autres témoins, la rue des 
Blancs-Manteaux. Un instant après, regardant, toujours avec 
prudence, par un trou pratiqué dans la porte de la maison, il vit 
venir un homme tenant une torche allumée qui, lorsqu'il fut 
près d'un corps étendu dans la rue, s'écria douloureusement : 
Cl Hélas, monseigneur est mort! " A ce cri, accouraient plu- 
sieurs autres personnes qui, à mesure qu'elles arrivaient, se 
mettaient à se lamenter et à pleurer. Rassuré alors pour lui- 
même, Jean Pagot ouvrit la porte et se hasarda dans la rue. Il 
y vit deux hommes étendus à terre, l'un dans le ruisseau, 
l'autre près du ruisseau, tous deux avec de terribles blessures et 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 341 

ne remuant, ni Tun ni l'autre, aucunement. Dans la boue, il 
aperçut la main de l'un d'eux qui avait été coupée tout net. Il 
entendit des gens qui disaient que celui-Là était le duc d'Or- 
léans et l'autre, un de ses serviteurs. Des écuyers survinrent, 
qui enlevèrent les corps, les transportèrent en l'hôtel de Rieux 
et, peu après, il entendit annoncer qu'ils étaient morts tous les 
deux. Pagot vit aussi l'incendie allumé à l'Image Notre-Dame, 
mais n'en dit rien que nous ne sachions déjà. 

Un témoin encore déposa sur la scène même du meurtre; 
seulement, celui-ci était tellement épouvanté qu'il n'avait vu, 
pour ainsi dire, rien du tout. C'est le boulanger Simon Cayn, 
âgé de cinquante ans. Il demeurait vieille rue du Temple, en 
face de l'hôtel d\e Rieux, à côté de l'Image Notre-Dame. Vers 
huit heures, en homme rangé qu'il était, il se disposait à se 
coucher. Tout à coup il entend crier dans la rue : ^ Hélas! 
Hélas! 3) Le voisinage de l'hôtel de la reine lui fit penser que 
c'étaient des pages qui se battaient et, peu désireux de se mêler 
à leurs différends, tout d'abord il ne bougea pas. Le bruit et le 
tumulte ayant redoublé, il se décida cependant à ouvrir la porte 
pour savoir ce qui arrivait. Mais à peine eut-il ouvert, qu'il 
aperçut un corps étendu devant le seuil. Il en eut une si grande 
frayeur et en éprouva une si terrible émotion que, sans penser 
à vérifier s'il s'agissait d'un homme mort ou seulement blessé, 
sans rien demander de ce qui advenait, il repoussa brusquement 
la porte et s'enferma dans sa maison le mieux qu'il put. Il y 
resta, fort apeuré, jusqu'à ce qu'un demi-quart d'heure plus 
tard, on vînt frapper violemment à sa porte, en criant : « Bou- 
langer, le feu est à votre maison ! » Le feu n'était qu'à l'Image 
Notre-Dame, mais pouvait fort bien se communiquer au logis 
de Simon Cayn. Alors il sortit de sa torpeur, appela ses garçons 
boulangers qui n'étaient pas encore couchés, leur fit prendre 
tous les seaux que l'on put découvrir, les envoya puiser de l'eau 
à un puits commun qui se trouvait dans la rue, séparé seule- 
ment par deux maisons de la sienne, visita son immeuble, 
constata que le feu était simplement chez le voisin, et alla com- 



342 VALENTINE DK MILAN 

battre rincendic. Ce fut à ce moment qu'il apprit la mort de 
« Monseigneur d'Orléans, que Dieu absoille! «. Lui aussi, il 
avait entendu depuis une huitaine de jours des chevaux entrer 
le soir à l'Image Notre-Dame et en sortir au point du jour, mais 
il n'avait pas cherché à savoir pour quelle raison il en était 
ainsi. Sa femme, Jeannette, âgée de vingt-sept ans, en avait 
encore moins vu que lui. 

Une pauvre fille, plus courageuse que certains des hommes 
dont je viens de rapporter la déposition, sauva la vie à l'un des 
compagnons du prince. Amelot Lavelle demeurait dans la rue 
des Rosiers qui s'ouvrait et s'ouvre encore aujourd'hui dans la 
rue Vieille-du-Temple, à peu près en face de l'endroit où le 
crime fut commis. Elle était âgée de trente-six ans et elle était 
chapelière, c'est-à-dire fleuriste, — travaillant à faire des cha- 
pels ou guirlandes de fleurs. Sa déposition peint avec une sin- 
gulière vérité les mœurs, la foi religieuse de l'époque : 

« Le jour d'hier, environ entre sept et huit heures de nuit, 
étant en une salle de sa maison où elle filait sa quenouille, elle 
entendit crier en la rue : Au meurtre! Pour savoir ce que 
c'était, elle ouvrit la porte de la maison sur ladite rue. La porte 
étant ouverte, entra un compagnon, vêtu de gris brun, blessé 
de deux plaies, l'une à la tête, au-dessus du front, et la seconde, 
au bras droit près du coude. Il lui demanda de lui sauver la 
vie, à quoi elle répondit qu'elle le ferait volontiers. Une fois 
qu'il fut entré, comme elle craignait que, par suite des coups et 
des blessures qu'il avait reçus, il mourût en son logis sans con- 
fession, elle sortit de ladite maison, pour aller chercher un 
prêtre à l'église des Blancs-Manteaux. Mais en y allant, quand 
elle fut en la vieille rue du Temple, devant l'hôtel de monsei- 
gneur le maréchal de Rieux, elle vit que quatre ou cinq hommes 
vêtus en habit d'écuyers enlevaient de dessus les carreaux et 
portaient en l'hôtel dudit maréchal. Monseigneur le duc d'Or- 
léans qui était tout couvert de sang et mort, — au moins lui 
scmbla-t-il. Et elle vit que, de dessus les carreaux de l'endroit 
d'où le duc avait été enlevé, un écuyer prit entre ses mains la 



L'ASSASSIXAT DE LOUIS D'ORLEAXS 343 

cervelle qui était saillie de la tête dudit Monseigneur le duc et 
la porta à l'hôtel de Rieux. Ceci vu, elle alla frapper à la porte 
de l'église, mais personne ne lui répondit, ce qui Tobligea de 
retourner à la rue des Rosiers où elle alla quérir maître Jean 
Vaillant qui y demeure, par lequel elle réussit enfin à faire con- 
fesser le compagnon blessé. La confession faite, elle demanda à 
celui-ci qui il était et par qui il avait été ainsi traité. Il lui 
répondit qu'il s'appelait Robinet, qu'il était de la fruiterie de 
Monseigneur d'Orléans, qu'il venait tout droit de l'hôtel de la 
reine en compagnie de son maître, que tout à coup il l'avait vu 
frappé, sans savoir par qui, ni pourquoi et que, parce qu'il avait 
crié : Au meurtre! quand on avait frappé le duc, on l'avait blessé 
lui-même. " 

On ne saurait ajouter que peu de chose à ces dépositions de 
témoins sur la façon dont s'accomplit cet abominable meurtre. 
Le chroniqueur Monstrelet, qui, plus tard, recueillit sans doute 
les souvenirs d'acteurs ou d'autres témoins de la scène, nous les 
a conservés. Les assassins cachés à l'Image Notre-Dame, étaient, 
dit-il, au nombre de dix-huit. Quant aux hommes qui escortaient 
le duc, ils étaient seulement, d'après lui, six ou huit : deux écuyers 
sur le même cheval, comme il arrivait fort souvent que l'on 
montât à cette époque, et quatre ou six varlets devant et der- 
rière, portant des torches. - Ses gens qui devaient suivre le duc 
ne se hâtaient point. Il était du reste allé chez la reine petite- 
ment accompagné, malgré qu'il eût bien en ce moment à Paris, 
tenus à son service et vivant à ses frais, six cents chevaliers ou 
écuyers. Quand il vint assez près de la porte Barbette, les dix- 
huit hommes, bien munis d'armes qu'ils dissimulaient, l'atten- 
daient auprès d'une maison. La nuit était sombre. Et tout à coup 
ces hommes, exécutant leur audacieuse et criminelle résolution, 
se précipitèrent tous ensemble à la rencontre du prince... » C'est 
là cette première portion de la scène que les témoins de l'en- 
quête n'ont pas vue. « Et il y en eut un, continue Monstrelet, 
qui s'écria : A mort! A mort! et frappa le duc d'une hache, 
tellement qu'il lui coupa le poing tout net. Se voyant ainsi 



344 VALENTINE DE MILAN 

attaqué à Fimproviste, le duc cria à haute voix : ' Je suis le 
duc d'Orléans! » Mais quelques-uns répondirent, en le frappant 
encore : " C'est ce que nous demandons! « Et la plupart d'entre 
eux revenant à la charge, il fut en un moment, succombant à leur 
force et à leur nombre, jeté de sa mule à terre où on lui écrasa la 
tête, de telle sorte que sa cervelle coula sur la chaussée. Ils le retour- 
nèrent et le renversèrent et le martelèrent terriblement... Avec 
lui, fut tué un jeune écuyer. Allemand de nation, qui avait été 
autrefois son page et qui, lorsqu'il vit son maître abattu, se coucha 
sur lui pour essayer de le garantir, mais ne put le sauver (1). « 
Qu'était-il cependant advenu des deux écuyers, montés sur le 
même cheval, qui marchaient devant le prince? Peut-être une 
malheureuse frayeur de leur cheval les emporta-t-elle loin du 
danger, les empêchant, bien malgré eux, de défendre glorieuse- 
ment leur maître? Peut-être furent-ils volontairement moins 
héroïques, moins dévoués que le page Jacob? Voici ce qu'en dit 
le chroniqueur : " Le cheval qui allait devant, monté par les 
deux écuyers dont j'ai parlé, lorsqu'il sentit les bandits en 
armes près de lui, se mit à renifler et avança. Et lorsqu'il les 
eut passés, il se mit à courir et, assez longtemps les deux cava- 
liers ne le purent retenir. Etant parvenus à l'arrêter enfln, ils 
virent la mule du prince qui courait toute seule derrière eux et 
crurent qu'il était simplement tombé. Ils la prirent par la bride 
pour la ramener au duc. Mais quand ils arrivèrent près de ceux 
qui l'avaient tué, ils furent menacés et on leur cria que, s'ils ne 
s'en allaient, ils seraient mis dans le même état que leur maître. 
Alors voyant leur seigneur mis à mort, ils l'abandonnèrent et, s'en 
allant en toute hâte à l'hôtel de la reine, crièrent : Au meurtre ! « 

* 

L'assassinat est accompli. Que vont maintenant devenir les 
assassins? 

(1) MoNSTRBLET, Chronique, liv. I**, chap. xxxvi. 



L'ASSASSIMAT DE LOUIS D'ORLEANS 345 

Nous les avons vus, après avoir mis le feu à la maison de 
rimage Notre-Dame, s'enfuir précipitamment, la plupart d'entre 
eux à cheval, et quelques-uns courant à pied par derrière, 
prendre la rue des Blancs-Manteaux et y disparaître à la faveur 
de l'obscurité. Les témoins qui avaient assisté à quelque partie 
de l'attentat les perdirent alors de vue. Mais bien des gens, dont 
les maisons étaient situées le long des rues qu'ils suivirent, 
remarquèrent, tout en ignorant ce qui venait de se passer, cette 
troupe de cavaliers et de piétons détalant à grand bruit à travers 
la ville à demi endormie déjà... D'autant mieux qu'ils ne se 
contentaient pas de s'éloigner aussi rapidement que possible. 
Pour assurer plus complètement leur fuite, pour que l'on ne sût 
pas où ils allaient se réfugier, ceux qui étaient à pied éteignaient 
toutes les lumières qu'ils apercevaient sur leur passage, fallût-il 
pour cela entrer dans les maisons. 

Après les avoir vus prendre la rue des Blancs-Manteaux, on 
retrouve la trace de leur passage dans les rues Saint-Martin et 
aux Oies — celle que nous appelons aujourd'hui la rue aux 
Ours, — se dirigeant vers la rue Saint-Denis. 

Dans la rue Saint-Martin, Gillet le Sellier, qui demeure en 
face de la rue aux Oies, travaillant entre huit et neuf heures 
dans sa boutique déjà fermée, entend tout à coup un grand 
bruit de chevaux. Il fait ouvrir la porte par son fils et vient voir 
ce qui se passe. Il aperçoit de douze à quinze hommes à cheval, 
vivement lancés et tournant déjà le coin de la rue aux Oies. Avant 
d'être arrivé à sa porte, il avait entendu quelqu'un de la bande 
crier aux gens d'une boutique voisine : « Eteignez vos chan- 
delles ! Fermez tout ! " Et comme la chose ne se faisait pas assez 
vite, un des hommes qui couraient à pied par derrière éteignit 
lui-même la chandelle d'un coup de bâton. 

Dans la même rue Saint-Martin, au coin de la rue aux Oies, 
les u varlets " du barbier Jean le Roy, malgré l'heure avancée, 
rasaient encore les clients de la maison, c Après couvre-feu 
sonné, lit-on dans la déclaration de l'un d'eux, Jean Porelet, dit 
Petit, le déposant qui faisait la barbe dans la boutique de son 



346 lALENTINE DE MILAN 

patron, à Tun des clercs de maître Pierre de Fresnes, entendit 
un grand nombre de chevaux arrivant du côté de l'église Saint- 
Julien, le long de la rue Saint-Martin et crut d'abord que c'était 
le guet. Ces chevaux et ceux qui les montaient au nombre de 
douze à quatorze, comme il put s'en rendre compte à leur pas- 
sage devant la boutique, allaient au très grand trot, mais sans 
galoper et entrèrent dans la rue aux Oies, se dirigeant vers la 
rue Saint-Denis. Après lesdits chevaux et les suivant de près, 
allaient, comme s'ils eussent été les valets des gens qui étaient 
à cheval, environ huit compagnons à pied. Desquels compa- 
gnons un ou deux, voyant des chandelles qui étaient en un 
chandelier pendant au milieu de la boutique, crièrent en passant 
qu'on les éteignît. Et ce disant, comme on ne les avait pas aus- 
sitôt éteintes, l'un d'eux, d'un bâton en forme de lance qu'il 
portait, frappa le chandelier tellement fort qu'il fît tomber les 
chandelles à terre et les éteignit. Peu après, le déposant et ses 
compagnons fermèrent leur boutique. Comme ils la fermaient, 
passèrent huit ou dix hommes que l'on reconnut être des ser- 
gents du guet, armés et à pied, qui, à l'aide de chandelles, cher- 
chaient à terre des chausse-trappes, disant que les hommes qui 
étaient passés à cheval auparavant en avaient laissé tomber sur 
le sol afin qu'on ne pût les poursuivre. Ces gens du guet et 
d'autres demandaient si l'on savait qui étaient ces cavaliers et 
quel chemin ils avaient pris, à quoi le déposant et ses compa- 
gnons expliquèrent qu'ils étaient passés par la rue aux Oies. Le 
déposant n'entendit point parler alors de la blessure ni du 
meurtre de Monseigneur d'Orléans... Interrogé quand la mort 
de Monseigneur d'Orléans est venue à sa connaissance, il dit 
qu'une demi-heure ou environ après ce dont il a déposé, il a 
entendu dire à des gens qui passaient devant la maison et qu'il 
ne connaît pas, que Monseigneur d'Orléans était mort, qu'ils 
l'avaient eux-mêmes entendu annoncer ; mais ils ne dirent point 
où ni comment, ni par qui il avait été tué. « 

Arrivés à la rue Saint-Denis, quel chemin prirent les meur- 
triers? Germain Morizet, lui aussi barbier, demeurant dans la 



L'ASSASSI\TAT DE LOUIS D'ORLEANS 347 

rue aux Oies, au coin de la rue Quincampoix, et Jeannin de 
Bourc, son « varlet barbier " , les avaient bien vus encore passer 
devant leur boutique; ils constatèrent que, parmi eux, il y avait 
plusieurs archers, munis de leurs arcs et de leurs flèches; ils 
entendirent les gens de pied crier : « Soufflez les chandelles! 
Eteignez, ribauds, éteignez! » et virent en effet éteindre la 
chandelle qui brûlait dans leur boutique. Mais ils n'en surent 
pas davantage et, comme les varlets de Jean le Roy, ils per- 
dirent la bande de vue alors qu'elle arriva dans la rue Saint- 
Denis. 

Seulement, comme les meurtriers — cela fut bientôt établi, 
ainsi que nous le verrons — se réfugièrent à Thôtel d'Artois, 
demeure du duc de Bourgogne, situé rue Mauconseil, — aujour- 
d'hui une partie de la rue Etienne-Marcel, — et que cette rue 
Mauconseil donnait dans la rue Saint-Denis, en face de la rue 
aux Oies, il est probable qu'ils passèrent, sans le moindre 
détour, de l'une à l'autre. 

L'hôtel d'Artois s'étendait entre la rue Mauconseil, la rue 
Pavée, et celle du Petit-Lion, derrière l'hôpital des Pèlerins de 
Saint-Jacques. Jean-sans-Peur l'agrandit, explique Sauvai, l'his- 
torien des Antiquités de la Ville de Parts (1) : " Le duc et sa 
femme l'accrurent d'un grand corps d'hôtel qui subsiste encore 
en partie... et l'accompagnèrent d'un petit pavillon que Mons- 
trelet et les registres de la Chambre des Comptes nomment 
« Dongeon " , avec une chambre toute de pierre de taille, que 
Jean lui-même, surnommé Sans-Peur, l'assassin du duc d'Or- 
léans, fît bâtir tout exprès pour sa sûreté, la plus forte qu'il 
put et terminée de machecoulis, où toutes les nuits il cou- 
chait (2) . " 

Les noms des assassins ont été conservés par les chroni- 
queurs du temps. 

Celui qui organisa l'affaire et en dirigea l'exécution fut incon- 

(1) T. II, p. 64-65. 

(2) Les restes de l'hotel de Jean sans Peur subsistent rue Etienne-Marcel, au 
coin de la rue Française. 



348 VALENTIME DE MILAN 

testablcmcnt Raoul d'Auquetonville. D'une famille noble de 
Normandie, après avoir suivi le parti des armes, il Favait aban- 
donné pour occuper dans les finances des emplois plus lucratifs. 
Membre du Conseil supérieur des finances, trésorier de Guyenne, 
il avait été poursuivi devant le Parlement par la reine Isabeau 
qui lui réclamait une somme de sept mille livres, tandis qu'il 
niait l'avoir reçue (1). Néanmoins le duc de Bourgogne, Phi- 
lippe le Hardi, Tavait fait nommer en 1402 trésorier du roi. 
Mais, plus tard, le duc d'Orléans l'avait fait destituer de cet 
office pour malversation. De là, une haine violente contre le 
frère du roi. On a dit aussi que cette haine avait une autre 
cause. Le duc aurait séduit la femme de Raoul et, pour le punir 
de ses réclamations et de ses menaces, l'aurait fait destituer (2). 
Pure supposition, sans le moindre fondement. Si relâchées 
qu'aient été les mœurs de Louis d'Orléans, il n'est pas probable 
qu'il ait été coupable de tous les méfaits qu'on lui impute à cet 
égard. Tous ses ennemis ont été supposés avoir eu contre lui 
des griefs de cette nature. On prétendit aussi qu'il avait été 
l'amant de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean sans Peur, 
et l'on expliqua de cette sorte l'animadversion passionnée de 
Jean contre lui. Rien absolument ne justifie cette accusation. La 
prétendue séduction de la femme de Raoul d'Auquetonville ne 
s'appuie d'aucune preuve plus réelle. 

Après Raoul d'Auquetonville, les principaux chefs des meur- 
triers furent Thomas Courteheuse, celui qui, par un prétendu 
message du roi, avait fait sortir le duc de l'hôtel Barbette et 
l'avait livré, à l'heure voulue, aux conjurés qui l'attendaient; 
son frère Guillaume, venu, comme lui, du comté de Guines; 
Robin de Laictre qui commandait une partie des assassins; 
Jean de la Motte qui en dirigeait une seconde fraction. Des 
autres, on a seulement les noms : Berthet de Moutonnes, dit 
Holinghet; les frères Jean et Huguenin Idier, Jean Lormois, 



(1) Archives nationales, KK 41 : 260. 

(2) Chroniques de Wavrin, t. P"", p. 191, publiées par Mlle Dupo.\t. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 349 

Jean Simonnet, Pierre Baillet, Guillaume de Montdidier, Jean 
Michel, Guillaume Séodané, Roillequin de Warl et Guillaume 
Berclou (1). 

Lequel de ces hommes était Técolier qui vint, avec François 
d'Asignac, louer de la femme de Robert Fouchier, la maison de 
l'Image Notre-Dame? Qui était le prétendu Jean Cordelant? 
Aucun indice sérieux ne nous permet de le préciser. 

On a donné à tort, semble-t-il, un rôle considérable dans 
les préparatifs de l'assassinat du duc d'Orléans à ce riche mar- 
chand, banquier et familier des ducs de Bourgogne, que l'on 
appelait Dino Rapondi. Il était u Lombard " , c'est-à-dire Ita- 
lien : tous les Italiens en ce temps, étaient chez nous réputés 
Lombards. En réalité, il était originaire de Lucques. C'était un 
personnage important à la cour de Philippe le Hardi, puis de 
Jean sans Peur (2) . Il était aussi, du reste, le bienvenu à l'hôtel 
Saint-Pol, auprès du roi. Il possédait un hôtel à Paris (3) et il 
trafiquait à la fois dans la capitale, à Bruges et à Montpellier. 
Sa carrière montre à quel degré de fortune et de faveur pouvait 
alors arriver un simple commerçant. On voyait encore au dix- 
huitième siècle sa statue à Dijon, dans la Sainte-Chapelle, à la 
construction de laquelle il avait participé, — en fournissant des 
fonds à Philippe le Hardi. Nous verrons plus loin de quelle 
façon il se trouva mêlé à l'assassinat du 23 novembre. 



Une opinion étrange et inattendue a été mise au jour, il y a 
quelques années, au sujet de l'endroit où le duc d'Orléans a été 
assassiné : elle s'est traduite presque aussitôt par l'inscription 



(1) Vallet de Virivillk, Magasin de Librairie, novembre 1859. — Mémoires 
de Baiw d'après les archives de la Cour des Comptes de Dijon. (Mss. de la 
bibliothèque de l'Institut.) 

(2) Keiuvvv de Lettexhove, Histoire de Flandre, t. IV, p. 107. — L.^b.irre, 
Mémoires de Bourgogne, t. II, p. 47. 

(3) GriLLEBEUT DE Metz, Description de Paris. 



550 VALENTINE DE MILAN 

suivante, placée au-dessus de la porte d'un passage qui s'ouvre 
au numéro 38 de la rue des Francs-Bourgeois : 

DANS CK PASSAGE 

E\ SORTANT DE l'hOTEL BARBETTE 

LE DUC LOUIS D ' R L K A \ S 

FRÈRE DU ROI CHARLES VI 

A ETE ASSASSINÉ 

PAR JEAN-SANS-PKUR 

DUC DE BOURGOGNE 

DANS LA NUIT DU 123 

AU 24 NOVEMBRE 1407 (1). 

Au dire des rares défenseurs de cette opinion, le duc, au lieu 
de sortir de l'hôtel Barbette par la porte principale donnant sur 
la rue Vieille-du-Temple, en serait sorti par derrière et par une 
porte ouvrant sur le passage en question. Il l'aurait fait " par 
mesure de prudence et de discrétion " , pour que l'on ne sût 
point qu'il allait chez la reine, — sans doute pour ne point la 
compromettre (2). 

Tout cela est absolument erroné. C'est, comme on l'a vu, 
dans la rue Vieille-du-Temple que fut perpétré l'assassinat. 
C'est au milieu de cette rue, entre la maison qui porte aujour- 
d'hui le numéro 47 et la rue des Rosiers, que Louis d'Orléans a 
été frappé et qu'il est mort. 

L'enquête dont ou a lu l'analyse et de longues citations ne 
peut laisser l'ombre d'un doute sur le lieu où le drame se 
déroula. Jaquette, qui demeurait rue Vieille-du-Temple, a vu le 
crime s'accomplir presque sous sa fenêtre. De même Drouet 
Prieur. Jean Pagot et Simon Cayn entendent les coups des assas- 
sins et les cris des victimes dans la vieille rue du Temple. 
Jaquette, Drouet, Simon Cayn, Amelot Lavelle ont vu le corps 
du prince étendu à l'endroit même où il venait d'être frappé, 
vieille rue du Temple, en face de l'hôtel de Rieux. Des débris de 
cervelle gisaient encore sur le sol, dans la boue... 

(1) Cette inscription a disparu au cours de Tannée 1908. 

(2) Ch. Sellier, Le Quartier Barbette. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 351 

D'où peut donc venir l'idée bizarre, contredite par des décla- 
rations si décisives, que le frère de Charles VI aurait été tué 
dans le passage de la rue des Francs-Bourgeois? D'une seule 
phrase, presque d'un seul mot du chroniqueur Monstrelet — 
qui, d'ailleurs, ne dit rien de cela. Racontant l'assassinat du 
prince, Monstrelet écrit : « Et quant il vint assez près de celle 
porte Barbète, les dix-huit hommes dessusdiz, qui estoient cou- 
vertement armez, l'actendoient auprès d'une maison. « Il vint 
près de la porte Barbette ; donc, dit-on — et M. Ch. Sellier, 
dans son curieux ouvrage sur le quartier Barbette s'est fait le 
défenseur de cette thèse, — il n'y était pas encore arrivé... 
Remarquons d'abord que Monstrelet ne dit pas un mot d'un pas- 
sage ou d'une ruelle, comme l'endroit où l'on prétend que l'as- 
sassinat aurait eu lieu. Puis l'expression « venir assez près » ne 
semble pas avoir eu alors le sens rigoureusement limité qu'on 
lui attribue : elle peut signifier seulement « être assez près » et 
paraît pouvoir s'appliquer à celui qui a dépassé un peu la porte 
en question aussi bien qu'à celui qui en approche seulement. 
Enfin quelle qu'ait été la pensée du chroniqueur, il serait impos- 
sible de préférer son récit, écrit bien postérieurement, aux dépo- 
sitions si précises, si décisives de l'enquête. Ces dépositions ont 
été recueillies le lendemain même de l'assassinat. Faites par des 
<jens dont la plupart sans doute ne se connaissaient pas, qui ne 
se sont certainement pas concertés, elles sont toutes en parfait 
accord sur l'indication du lieu où le crime a été commis. Du 
reste, pourquoi ces gens auraient-ils menti? On n'en trouve 
aucune raison. Un événement imprévu, inouï s'est produit tout 
à coup sous leurs yeux : ils l'ont raconté avec tout l'étonnement, 
toute l'émotion, les sentiments divers qu'il avait excités en eux, 
— sans cacher la frayeur qu'ils en avaient éprouvée. Et com- 
ment auraient-ils menti, sachant qu'une enquête sévère et minu- 
tieuse se faisait sur cet événement, que l'on arriverait à connaître 
la vérité, que leur mensonge serait infailliblement démontré (1)? 

(1) Ou a cru pouvoir appuyer le système d'après lequel l'assassinat aurait 
été commis dans le passage sur la Chronique du Religieux de Saint-Denis. Voici 



352 VALENTINE DE MILAN 

En dehors de Tenquête, tout d'ailleurs confirme leurs déclara- 
tions. 

Le greffier du Parlement, Nicolas de Baye, écrit dans son 
u journal " à la date du 23 novembre 1407 : « Ce jour, au soir, 
environ huit heures, messire Loiz, filz du roy Charles V"... 
marié à madame Valentine, fille de feu messire Galiache, duc de 
Milant dont avait trois filz et une fille, en revenant de l'ostel de 
la royne, qui est près de la porte Barbette, vers l'église des Blans 
Manteaus, accompaigné moult petitement selon son estât... 
devant l'ostel du maréchal de Beux, fu par huit ou diz hommes 
armez qui estoient mussez (cachés) en une maison appelée 
l'Imaige Nostre-Dame, estant devant l'ostel dudit mareschal, et 
où lesdiz hommes avaient habité et conversé repostement 
(s'étaient tenus cachés) par huit ou quinze jours, tué et 
murdry. » 

On conçoit très bien du reste pourquoi les séides de Jean 
sans Peur ont été attendre leur victime dans la rue Vieille-du- 
Temple plutôt que dans le passage de la rue des Francs-Bour- 
geois. C'est que, postés dans ce passage — même s'il y existait 
une sortie de l'hôtel Barbette, — ils n'auraient pas été sûrs du 
tout de pouvoir accomplir leur crime. Le duc d'Orléans, qui ne 
se cachait pas pour se rendre chez la reine, devait le plus sou- 
vent sortir de l'hôtel, il pouvait en sortir en tout cas, par la porte 

comment, dit-on, s'exprime celui-ci : « La veille donc de la Saint-Clément, 
comme le duc sortait vers le soir de chez la reine, où il avait soupe joyeusement 
et s'en retournait, accompagné de cinq personnes seulement, à l'hôtel Saint-Pol... 
à peine le duc fut-il dans la rue qu'il se vit enveloppé tout à coup par dix-sept 
assassins. " Or le Religieux ne dit pas cela. Il a écrit : « Die igitur prœdicta, 
post noctis crepusculum, cum, cena jocunda facta in domo reginœ, quinque 
tantum consodalibus associatus, tenderet ad domum regiam Sancti Pauli. .. » 
Rien, on le voit, n'indique dans cette phrase que le drame se soit passé à l'ins- 
tant même où le duc venait de sortir de l'hôtel de la reine. Il avait soupe avec 
Isabeau et il se dirigeait vers l'hôtel Saint-Pol : voilà tout. Poursuivons le récit 
du Religieux : « Media via a septemdecim insidiatoribus... repente circumventus 
est. r, Où voit-on dans cette phrase : « A peine le duc fut-il dans la rue »? Le 
religieux dit seulement : « Il fut tout à coup enveloppé au milieu de la rue par 
dix-sept assassins. » C'est absolument ce qu'ont dit Jaquette et les autres 
témoins de l'enquête. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLÉANS 353 

principale, c'est-à-dire par la rue Vieille-du-Temple. Mais allant 
rue Saint-Antoine, il devait forcément, de quelque côté qu'il fût 
sorti de l'hôtel Barbette, passer par la rue Vieille-du-Temple, 
devant l'Image Notre-Dame et le logis du maréchal de Rieux. 
Voilà pourquoi ce fut en cet endroit que les assassins se 
postèrent. 

Notons ceci encore. Si le crime avait été commis dans le pas- 
sage de la rue des Francs-Bourgeois, il est bien évident que pour 
se réfugier, comme ils le firent, à l'hôtel d'Artois, à la résidence 
de Jean sans Peur, les assassins auraient pris la rue de Paradis, 
autrefois continuation et aujourd'hui partie de la rue des Francs- 
Bourgeois, — où ils auraient eu peu de chances d'être remar- 
qués. Ils ne seraient certes pas venus dans la rue Vieille-du- 
Temple, une voie populeuse, pour y chercher la rue des 
Blancs-Manteaux où ils n'auraient rien eu à faire. Pourquoi les 
a-t-on vus prendre pour s'enfuir cette rue des Blancs-Manteaux? 
Parce qu'elle était, dans la direction qu'ils voulaient suivre, la 
plus proche de l'hôtel de Rieux et de la maison de l'Image 
Notre-Dame, — entre lesquels ils venaient d'opérer. 

Il ne saurait donc exister le moindre doute sur le lieu où fut 
assassiné Louis d'Orléans. Peu de faits historiques de cette 
époque ont été élucidés comme celui-là. Pas un témoin n'a indi- 
qué que le crime ait été accompli dans le passage de la rue des 
Francs-Bourgeois, pas un chroniqueur contemporain ne l'a dit. 
Pendant des siècles, personne n'a eu cette pensée. C'est une idée 
de notre temps, dont l'originalité fait tout le mérite. 



Pendant que s'enfuyaient en toute hâte les assassins du frère 
du roi, leur crime, commis en présence de témoins, à proximité 
de l'hôtel de la reine, était bientôt connu des princes, des sei- 
gneurs, de la justice et de ceux des Parisiens qui habitaient 
dans le voisinage du quartier où ils l'avaient accompli. 

Les deux écuyers montés sur le même cheval, qui avaient 

23 



354 VALENTINE DE MILAN 

accompagné le duc, étaient parvenus à rentrer à l'hôtel Bar- 
bette. Ils y avaient donné l'alarme. On avait couru sur le lieu 
du guet-apens... Il était trop tard. On n'y avait trouvé que les 
jdeux corps du prince et de son page. 

Isabeau, épouvantée, craignant pour sa vie, se fit transporter 
à l'hôtel Saint-Pol. Nous avons vu qu'elle venait à peine d'ac- 
coucher. Cette circonstance ne l'arrêta point. Elle se fit placer 
en une litière par son frère Louis et par ses serviteurs et ne se 
crut en sûreté que lorsqu'elle fut installée dans la chambre voi- 
sine de celle de son époux. L'émotion et une vague terreur de 
ce qui pouvait arriver s'étaient d'ailleurs emparées de tout le 
monde. Nombre de gentilshommes s'armèrent et, pendant toute 
la nuit, gardèrent le roi. 

Le connétable, Charles d'Albret, fut naturellement averti des 
premiers et fit prévenir Guillaume de Tignonville, prévôt de 
Paris. Celui-ci commença immédiatement l'enquête dans la- 
quelle furent entendus les témoins dont j'ai cité les dépositions. 

Voici — en français d'aujourd'hui — comment le prévôt 
raconte ce qui se passa en ce moment : 

« En l'an de grâce 1407, le mercredi, vingt-troisième jour 
du mois de novembre, entre huit et neuf heures de nuit, Mon- 
seigneur le connétable de France manda par Guillaume de Her- 
ville, dit Tétine, son écuyer, à nous Guillaume, seigneur de 
Tignonville, prévôt de Paris, qui étions en notre hôtel à Paris, 
à la Cave de Pontis (I), que Monseigneur d'Orléans avait été 
présentement tué et « murdry » en la vieille rue du Temple à 
Paris, au milieu de la rue, tandis qu'il y suivait paisiblement 
son chemin. 

« Aussitôt informé de la sorte, accompagné de maître Robert 
de Tuillières, notre lieutenant et d'un grand nombre d'autres 
officiers du roi, notre sire, « armés et habillés « nous allâmes 
hâtivement pour savoir ce qu'il en était, connaître la vérité et 

(1) La « Cave de Pontis » était l'ancien hôtel des comtes de Ponthieu, rue 
de Béthisy. Cette rue, placée entre les rues de l'Arbre-Sec et de la Monnaie, a 
disparu par suite du percement de la rue de Rivoli. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 355 

faire au surplus tout ce qui se trouverait à faire en ladite vieille 
rue du Temple, où Ton disait que le crime avait été perpétré. 

i( Dans cette rue et, pour préciser, en l'hôtel de Monseigneur 
le maréchal de Rieux, qui y est situé, près la porte Barbette, 
nous trouvâmes le corps dudit feu Monseigneur d'Orléans, mort 
et tout sanglant, étendu sur une table, vêtu d'une robe de drap 
de damas noir, blessé de plusieurs plaies : à savoir, de deux 
plaies à la tête, l'une prenant de l'œil gauche et allant jusqu'au- 
dessus de l'oreille droite et l'autre prenant de l'oreille gauche et 
allant jusque près de l'autre oreille. Ces plaies étaient telles et si 
énormes que la tête était toute fendue et que toute la cervelle en 
sortait. De plus, le poing gauche entre le pouce et la première 
jointure du bras était coupé et séparé du bras. Le bras droit était 
brisé, de telle sorte que le plus gros os sortait hors des chairs 
à l'endroit du coude et ce même bras avait encore une autre 
grande plaie. Enfin, nous trouvâmes audit hôtel le corps du 
page dudit Monseigneur d'Orléans, mort et tout sanglant, blessé 
de plusieurs plaies à la tête et ailleurs, ce page appelé Jacob de 
Merré. 11 nous apparaît que de ces blessures leur mort s'est 
ensuivie. 11 nous fut dit aussi par plusieurs personnes présentes 
que le varlet de pied dudit Monseigneur d'Orléans avait été très 
grièvement blessé dans la lutte et qu'il se trouvait en une mai- 
son de la ville, mais nous ne le vîmes point. Il nous fut dit 
encore par les personnes qui étaient présentes que ledit Monsei- 
gneur d'Orléans et ses gens avaient été ainsi tués et assassinés 
au milieu de ladite rue, devant ledit hôtel, comme ils allaient 
leur chemin et que ceux qui avaient fait cela s'étaient enfuis, 
laissant les corps des deux défunts dans la boue de la rue. 

u Sachant que les choses étaient advenues de la sorte, nous 
envoyâmes plusieurs de nos gens chez Nosseigneurs de France 
qui sont à Paris, à savoir les uns chez le roi de Sicile, les autres 
chez Monseigneur de Berry, les autres chez Monseigneur de 
Bourgogne, les autres chez Monseigneur de Bourbon, pour leur 
apprendre ce qui était arrivé et afin qu'il nous fût mandé ce 

^ qu'ils voulaient que nous fissions en plus de ce que nous avions 



356 VALENTINE DE MILAN 

fait. Des logis de Nosseigneurs, nos gens revinrent incontinent 
nous trouver où ils nous avaient laissé et nous rapportèrent 
que, pour pourvoir aux nécessités du moment. Nosseigneurs s'as- 
semblaient tous en l'hôtel du roi de Sicile, appelé Thôtel 
d'Anjou (1). 

« Ayant ouï ce rapport, nous nous transportâmes auprès de 
Nosseigneurs de France, audit hôtel d'Anjou où nous trouvâmes 
assemblés le roi de Sicile, Monseigneur le duc de Berry, Mon- 
seigneur le duc de Bourgogne, Monseigneur le duc de Bourbon, 
Monseigneur le comte de Clermont, Monseigneur le comte de 
Nevers, Monseigneur le Connétable de France, Monseigneur le 
comte de Tancarville et plusieurs autres de Nosseigneurs de 
France et du Grand Conseil du roi, notre sire. Aussitôt que 
Nosseigneurs nous virent, ils nous appelèrent et nous demandè- 
rent ce qu'il en était et si nous connaissions l'auteur du crime. 
Nous leur répondîmes que nous avions trouvé Monseigneur d'Or- 
léans mort, assassiné, ainsi que son page, comme nous l'avons 
rapporté plus haut, mais que nous n'avions pas encore trouvé 
l'auteur du crime. 

" Il fut alors ordonné par nosdits seigneurs qu'en grande 
hâte nous fissions fermer toutes les portes de Paris, afin que nul 
n'en pût sortir tant que la vérité ne serait pas connue, et aussi 
que nous placions des gardes dans les rues afin d'éviter toute 
commotion publique, enfin qu'en diligence nous fissions ouvrir 
une information sur le fait et sur ses auteurs et que tout cela fût 
fait avec le plus grand soin. " 

Le prévôt accomplit aussitôt les ordres qu'il avait reçus 
et, revenant à la vieille rue du Temple, il commença son 
enquête (2). Les faits que nous avons exposés déjà lui furent 

(1) L'Iiùtel (l'Anjou était situé rue de la Tisseranderie. Cette rue s'étendait 
entre le carrefour Guillory et la place Baudoyer. A demi détruite pour l'agrandis- 
sement de l'Hôtel de Ville du coté du nord, elle a disparu lors de la création de 
la rue de Rivoli. Inutile de dire qu'elle devait son nom au grand nombre des 
tisserands qui l'habitaient. 

(2) (luillaumo de Tignonville était un homme instruit, un lettré, éloquent et de 
mœnrs polies. Il faisait des vers et a traduit un ouvrage latin. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 357 

rapportés dans tous leurs détails. Il fut facile de connaître le 
chemin pris par les assassins après le crime, grâce aux chausse- 
trappes semées par eux le long de leur route, — ce qui, sans 
doute, aurait empêché de les poursuivre rapidement si l'on eût 
été aussitôt sur leurs traces, mais ce qui avait surtout en réalité 
marqué leur passage et indiqué le but de leur course éperdue. 11 
envoya son lieutenant à l'Image Notre-Dame pour y dresser ce 
que l'on appelle aujourd'hui « l'état des lieux ) . On a vu plus 
haut ce qu'il y put constater. De son côté, ce lieutenant, Robert 
de Tuillières commit, pour entendre les témoins que l'on avait 
pu découvrir, un certain nombre d'examinateurs au Chàtelet — 
de juges d'instruction — qui fonctionnèrent pendant la nuit et 
la journée du lendemain. Ce fut eux qui recueillirent les dépo- 
sitions dont j'ai cité de nombreux passages. Cette information 
dont il existe deux copies à Paris, l'une à la Bibliothèque natio- 
nale, l'autre à celle de l'Institut, et dont l'original semble avoir 
été découvert par M. P. Raymond aux archives des Basses- 
Pyrénées, parmi des chartes qui appartinrent au connétable 
Charles d'Albret, — cette information est incomplète : elle 
s'arrête au vendredi 25 novembre. On verra pourquoi. 

Notons seulement ici qu'un instant l'opinion publique et la 
justice s'égarèrent sur une fausse piste. On pensa que l'un des 
chefs des assassins pouvait bien être le sire de Cany, avec la 
femme duquel, on le sait, Louis avait entretenu des relations 
coupables. L'enquête se dirigea de ce côté. Dès le jeudi, le len- 
demain du crime, on amena au Chàtelet Jean de la Rue, taver- 
nier à l'enseigne du Mouton, en la grand'rue Saint-Denis, sa 
femme Etiennette et leur chambrière, Margot de Lespiue. Le 
tavernier et sa femme avaient eu le fâcheux privilège de loger 
plusieurs fois en leur hôtel messire Aubert de Cany. On voulait 
savoir s'ils ne l'y avaient pas reçu vers le temps du meurtre. 
Heureusement pour eux, on ne l'avait pas vu en leur logis depuis 
plus d'un an. Quinze jours avant l'assassinat, un cuisinier 
d'Aubert était bien venu à leur auberge, mais il en était parti 
après un séjour de quarante-huit heures. C'était vraiment trop 



358 \ ALENTINE DE MILAN 

peu pour incriminer le sire de Cany. Il allait être d'ailleurs 
entièrement justiflé par les événements et il est à croire que 
Jean de la Rue, Éticnnette et Margot de Lespine purent, sans 
que leur détention se fût trop prolongée, regagner la taverne du 
Mouton. 

* 
* * 

Le corps de Louis d'Orléans ne resta pas longtemps à l'hôtel 
de Rieux. Sur l'ordre des princes, il fut porté, recouvert d'un 
linceul, en l'église des Rlancs-Manteaux (1) qui s'élevait — et 
qui subsiste encore aujourd'hui sur un emplacement un peu dif- 
férent — dans la rue par où s'étaient enfuis les assassins. On le 
plaça dans un cercueil de plomb. Les moines, des Guillemites ou 
religieux de Saint-Guillaume, le veillèrent et prièrent toute la 
nuit avec des serviteurs du défunt. Les membres de la famille 
royale vinrent, des seigneurs aussi, pleurer auprès de la dépouille 
mortelle du prince. Jean sans Peur s'y rendit comme les autres; 
seulement, ne sachant trop ce qui pourrait advenir, il s'était fait 
accompagner d'une escorte nombreuse et bien armée. 

Dans la matinée du lendemain, quelques débris de cervelle 
furent encore trouvés dans la rue, recueillis et placés dans le 
cercueil. 

Toute la ville connaissait maintenant l'assassinat. L'affluence 
dans l'église et aux alentours était considérable. On allait procé- 
der à l'inhumation. 

Ceux des princes qui étaient à Paris, sauf les enfants du roi, 
prirent part à la funèbre cérémonie. Seigneurs, gens d'église, une 
multitude de peuple se pressaient autour des Blancs-Manteaux. 
Jean de Bourgogne était encore là. Naturellement, il avait pris le 
deuil et il avait en hâte fait habiller de deuil toute sa maison (2) . 

(1) Enquête du prévôt de Paris. — Moxstrelet, Chroniques, liv, I", 
chap. XXX VI. 

(2) Bibl. nat. Collection Bourgogne, t. XXI : 36, — Petit, Itinéraire des 
ducs de Bourgogne, p. 586. 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 359 

Les officiers du duc d'Orléans prirent le cercueil et le trans- 
portèrent en dehors de l'église, entourés de ses écuyers portant 
un grand nombre de torches allumées. Le roi Louis de Sicile, le 
duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon tenaient 
de la main le drap qui était étendu sur le cercueil. D'innom- 
brables seigneurs, puis la foule des gens du peuple suivaient, 
recommandant à Dieu l'àme du prince. On allait à l'église des 
Célestins qu'il avait affectionnée et enrichie. Par son testament, 
il avait déclaré, on le sait, qu'il voulait reposer, après sa mort, 
dans la chapelle qu'il y avait fondée. Il y fut, après qu'eut été 
célébré un service solennel, enterré avec la promptitude que 
l'on mettait en ce temps aux opérations de ce genre. Pendant le 
trajet, du cercueil, mal clos sans doute, il coula du sang. Or, 
c'était une croyance générale que les blessures d'un homme 
assassiné se rouvraient et se mettaient à saigner à l'approche de 
l'assassin. La vue de ce sang, qui paraissait crier vengeance, 
émut singulièrement la foule des assistants. Jean sans Peur, 
comme à l'église des Blancs-Manteaux, pleurait et gémissait 
plus que personne. Il avait encore l'espoir de détourner de lui 
les soupçons. Tout le monde connaît sa parole célèbre : « Jamais 
plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis, ni exécuté 
en ce royaume! » 

* 
* * 

Il s'agissait maintenant de rechercher, de découvrir et d'arrê- 
ter les assassins. On savait quelle haine le duc de Bourgogne 
portait au duc d'Orléans, quelles causes nombreuses et pro- 
fondes de rivalité existaient entre les deux princes. On avait 
constaté la direction prise par les meurtriers dans leur fuite. On 
pressentait tout au moins en quel lieu ils s'étaient réfugiés. Il 
n'était pas difficile dès lors de supposer d'où le coup était parti 
et quel avait été l'inspirateur du crime, le véritable auteur de 
l'assassinat. Dès que les faits furent connus, Jean de Bourgogne 
fut soupçonné. 



360 VALENTINE DE MILAN 

Après r enterrement, les princes eurent, à l'hôtel Saint-Pol, 
une réunion à laquelle assistèrent les membres du Conseil royal 
et les principaux magistrats. Ils recommandèrent à ceux-ci d'ap- 
porter à la découverte des meurtriers toute la vigilance possible, 
de maintenir fermées les portes de Paris, saut deux où Ton s'en- 
querrait soigneusement de tous les gens qui sortiraient ou qui 
voudraient sortir. 

Le lendemain, vendredi, nouveau Conseil, toujours à l'hôtel 
Saint-Pol. Cette journée allait être décisive. Les soupçons que le 
prévôt de Paris avait dû concevoir dès les premiers moments 
s'étaient précisés. Il n'allait plus craindre d'accuser au hasard. 
Tout ce que l'on savait du crime dénonçait le criminel. De nom- 
breux seigneurs assistaient à la réunion. A peine la séance ou- 
verte, le duc de Berry demanda au prévôt s'il était parvenu à 
connaître les assassins. Sans s'émouvoir, Guillaume de Tignon- 
ville répondit qu'il avait apporté à cette recherche la plus grande 
diligence possible, mais qu'il ne savait pas et ne pouvait pas 
encore savoir la vérité à cet égard. Et il ajouta — c'était là sa 
vraie réponse — que si on le laissait entrer dans les maisons 
des serviteurs du roi et, s'il le fallait, dans les hôtels des princes, 
il arriverait, pensait-il, à trouver les auteurs ou les complices du 
crime. 

Ces paroles eurent sur ceux à qui elles étaient adressées des 
effets bien différents. Les ducs de Berry et de Bourbon, le roi de 
Sicile s'empressèrent de donner au prévôt l'autorisation de pé- 
nétrer dans leurs hôtels, partout où il lui semblerait utile. Mais 
il n'en fut pas de même du duc de Bourgogne. Epouvanté de la 
demande de Tignonville, atterré de voir ses oncles et son cousin 
donner l'autorisation qui leur était demandée, il savait qu'une 
perquisition opérée à l'hôtel d'Artois serait accablante pour lui : 
la plupart des assassins qu'il avait lancés contre le duc d'Orléans 
se trouvaient encore dans cet hôtel qu'il avait regardé comme 
inviolable. Ne sachant peut-être encore s'il se déciderait à s'hu- 
milier ou à payer d'audace, il tira à part le roi de Sicile et le duc 
de Berry et, en quelques mots, leur avoua tout, u Par l'intro- 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 361 

duction du diable " qui l'avait tenté et surpris, il avait fait com- 
mettre cet homicide par Raoul d'Auquetonville et d'autres com- 
plices... Les deux princes semblèrent naturellement en proie à 
un profond étonnement en même temps qu'à une douloureuse 
tristesse. La tristesse pouvait être réelle. L'étonnement l'était 
probablement beaucoup moins. On prétend que le duc de Berry, 
peu compatissant de sa nature cependant, s'écria, les larmes aux 
yeux : « Je viens de perdre mes deux neveux ! " Quoi qu'il en 
soit, les princes adressèrent au criminel les paroles de réproba- 
tion qui convenaient, puis rentrèrent avec lui au Conseil. Ils ne 
parlèrent pas de la confidence qu'ils venaient de recevoir. Il 
était bon de réfléchir à ce qu'il y avait à faire, à l'attitude que 
l'on allait prendre vis-à-vis du duc de Bourgogne. Celui-ci était 
criminel, mais puissant. Les princes abrégèrent la durée du 
Conseil et s'en retournèrent en leur logis. On devait se retrouver 
le lendemain, à dix heures, à l'hôtel de Nesle qu'habitait le duc 
de Berry. Cet hôtel était situé, on le sait, sur la rive gauche de 
la Seine, vers l'endroit où s'élève aujourd'hui l'Institut. 

Le duc de Bourgogne eut l'audace de se présenter. Il était 
accompagné du comte Valeran de Saint-Pol. Mais, comme il al- 
lait entrer, le duc de Berry vint à lui : " Beau neveu, dit-il, 
n'entrez pas au Conseil pour cette fois. Il ne plaît pas à tout le 
monde que vous y soyez. « Et le duc de Berry rentra dans 
l'hôtel, en faisant fermer les portes comme il avait été résolu 
d'avance. Jean de Bourgogne avait dû faire, depuis le crime et 
surtout depuis son aveu de la veille, d'assez émouvantes ré- 
flexions. Il était indécis — comme il le fut souvent au cours de 
sa carrière agitée — et fort inquiet. « Beau cousin, demanda-t-il 
à Valeran, qu'avons-nous à faire après ce que vous venez d'en- 
tendre? « Valeran paraît bien s'être un peu dérobé et n'avoir 
pas voulu à ce moment lier son avenir à celui de Jean. « Mon- 
seigneur, lui répondit-il, excusez-moi. Je vais vers Messeigneurs 
au Conseil où ils m'ont mandé. » Et il y alla. 

Abandonné de la sorte, effrayé de son isolement, le duc 
retourna à son hôtel. Pendant le trajet, son parti fut pris. Crai- 



362 lALENTIXE DE MILAN 

gnant d'être arrêté, il monta à cheval, emmena seulement six de 
ses hommes avec lui, se dirigea précipitamment vers la porte 
Saint-Denis, sortit de la ville et, sans s'arrêter, prenant des 
chevaux frais quand les siens et ceux de son escorte étaient fati- 
gués, il courut jusqu'à Bapaume. 

Tel est à peu près le récit que fait Monstrelet de l'aveu de 
Jean de Bourgogne (1). Une autre chronique donne sur le même 
fait quelques détails un peu différents. " Il fut ordonné par les 
princes, dit l'auteur de cette chronique, pour savoir qui avait 
blessé et tué leur parent, de nommer des commissaires qui 
iraient à la maison d'où sortaient ceux qui l'avaient frappé, qui 
entendraient les voisins, instruiraient sur le crifne et tenteraient 
d'en savoir la vérité. Pour cela furent nommés commissaires 
maître Pierre L'Orfèvre, conseiller du feu duc d'Orléans et 
maître Robert de Tuillières, conseiller du roi. Ils vinrent pour 
cela à la vieille rue du Temple, au lieu où le meurtre avait été 
commis. Or, par leur information, ils furent amenés à croire 
que l'un des coupables était un porteur d'eau qui, vers le 
moment du crime, allait et venait en la maison de l'Image 
Notre-Dame. Et ce porteur d'eau se tenait maintenant à l'hôtel 
d'Artois, au logis du duc de Bourgogne. Mais la loi ne permet- 
tait pas qu'à l'hôtel des princes du sang de PVance, on prît un 
malfaiteur sans la permission de celui à qui l'hôtel appartenait. 
Les commissaires se rendirent donc auprès du duc de Bour- 
gogne, pour obtenir l'autorisation d'arrêter le porteur d'eau. Ils 
vinrent à l'hôtel de Nesle où se trouvaient au Conseil le roi de 
Sicile, les ducs de Berry et de Bourgogne et ils frappèrent à la 
porte. On leur demanda ce qu'ils voulaient et ils dirent qu'ils 
venaient solliciter la permission d'arrêter un homme qui était 
en l'hôtel du duc de Bourgogne. Celui-ci les entendit. Il fut 
épouvanté : on le vit changer de couleur. Le roi Louis, son cou- 
sin germain, s'en aperçut. Il le tira aussitôt à part en lui disant : 
« Beau cousin, savez- vous quelque chose de cela? Dites-le-moi, 

(1) Chronique, liv. P% chap. xxxvi. 



L'ASSASSIXAT DE LOUIS D'ORLÉANS 363 

;< il le faut, car rhomme va être pris. " Le duc de Bourgogne se 
mit à pleurer et dit que c'était lui qui avait fait tuer le duc 
d'Orléans, son cousin. Le duc de Berry vit alors pleurer le roi 
et leur demanda ce qu'ils avaient. Le roi Louis répondit que son 
cousin de Bourgogne avait fait mourir son cousin d'Orléans. 
Entendant cela, monseigneur de Berry se mit à pleurer aussi, 
disant : « Je perds aujourd'hui mes deux neveux! » A ce mo- 
ment, le duc de Bourgogne s'éloigna sans dire adieu. En des- 
cendant les degrés de l'hôtel, il rencontra le duc de Bourbon 
qui venait au Conseil et qui lui demanda où il allait... » Jean 
expliqua sa sortie par un motif des plus vulgaires, que le chro- 
niqueur nous transmet du reste sans embarras ni réticence. 
cv Quand le duc de Bourbon fut en la Chambre du Conseil, il 
trouva le roi de Sicile et le duc de Berry tout éplorés. Le duc de 
Berry lui dit quel aveu avait fait Jean de Bourgogne. « Alors, 
' dit le duc de Bourbon, pourquoi ne l'avez-vous pas retenu? Il 
u faut aller tout dire au roi, afin qu'il en soit ordonné comme 
u la raison le veut. " Le roi Louis et les ducs montèrent donc 
à cheval pour aller trouver le roi... Et le duc de Bourgogne 
monta de son côté sur un bon cheval et s'éloigna de Paris en 
toute lîàte (1) « . 

On voit les différences de ces deux récits : elles ne portent en 
définitive que sur des détails d'importance secondaire. 

Le duc de Bourgogne fut poursuivi, mais non pas par la jus- 
tice du roi, — les princes ne voulant pas se mettre mal avec 
lui. 11 le fut par de fidèles amis de Louis d'Orléans. Aussitôt que 
l'on sut que le duc avait avoué sa participation au meurtre et 
qu'il avait fui pour se dérober aux conséquences de son crime, 
Clignet de Brébant, amiral de France, réunit une troupe de cent 
vingt chevaliers ou écuyers et, malgré la défense du roi Louis de 
Sicile, se mit avec eux à la poursuite de l'assassin. Il est pro- 
bable que Jean, s'ils l'avaient atteint, ne serait pas sorti vivant 

(l) La chronique à laquelle j'emprunte ce second récit a été publiée, en 
1614, par Théodore Godefroy à la suite de la vie de Charles VI, de JorvENKL 

DBS UrSIXS. 



3<14 VALENTINE DE MILAN 

de leurs mains. Mais il avait prévu la chose. Deux de ses servi-. 
tcurs avaient été chargés de s'assurer que les chemins lui étaient 
©«verts jusque dans ses possessions du Nord. Dino Rapondi, 
l'Italien, le " Lombard « dont j'ai déjà parlé, avait été envoyé 
à Bruges pour y recruter une bande destinée à faciliter, s'il le 
fallait, la fuite et le retour de Jean (1). Il n'en fut pas besoin. 
A Pont-Sainte-Maxence, le duc, quand il eut traversé l'Oise, fît 
rompre le pont derrière lui. Clignet et ses compagnons furent 
obligés de s'arrêter. Les ponts, à cette époque, n'étaient pas nom- 
breux. Le temps que l'on aurait mis à en gagner un autre rendait 
la poursuite inutile. Les fidèles d'Orléans revinrent à Paris la rage 
au cœur, désespérés de n'avoir pu venger leur maître. Le Pont- 
Sainte-Maxence avait sauvé le duc de Bourgogne. Douze années 
après, le pont de Montereau devait lui être moins favorable. 

Pour le moment il n'avait plus rien à craindre. Vingt-quatre 
heures après son départ de Paris, il était à Arras, ayant, presque 
sans s'arrêter, fait quarante-deux lieues. 

En même temps que lui ses séides, les assassins de la rue 
Vieille-du-Temple, s'étaient enfuis aussi. Raoul d'Auqueton- 
¥ille et ses complices se déguisèrent, sortirent de Paris, les uns 
d'un côté, les autres de l'autre, et gagnèrent le château de Lens, 
ea Artois, que le duc leur avait assigné comme lieu de rallie- 
ment. Ils reçurent presque aussitôt leur paiement. Raoul d'Au- 
queton ville, l'homme qui avait mené l'exécution matérielle de 
l'affaire, eut, comme de juste, la plus forte part : huit cents 
francs d'or; Guillaume Courteheuse en eut quatre cents, son 
frère en eut cent ; Jean Idier, cent vingt. Les autres reçurent des 
sommes diverses. Mais personne ne fut oublié. Raoul d'Auque- 
tonville et Guillaume Courteheuse furent attachés à la maison 
ducale, comme écuyers d'écurie, une charge à la fois honori- 
fique et lucrative (2). 

fl) Ser Cambio, Annales de Lucques, dans Muratori, t. XVIII, col. 881. 

(2) Pierre de Femx dit qu'Auquetonville et Guillaume Courteheuse " eurent 
foule leur vie grandes rentes du duc Jehan pour cette cause « . {Mémoires, 
année 1407.) 



L'ASSASSINAT DE LOUIS D'ORLEANS 365 

Si Jean de Bourgogne récompensait ouvertement ses com- 
plices, c'est que maintenant, non seulement il avouait l'assassi- 
nat, mais il s'en vantait : il le représentait comme un grand ser- 
vice rendu par lui au roi et à ses enfants. A Gand, capitale du 
comté de Flandre, il faisait déclarer par son chancelier qu'il 
avait agi " pour le bien de l'Etat " . 

D'ailleurs, personne, ou à peu près, ne songeait déjà plus, 
dans l'incertitude de ce qui allait advenir, dans la crainte de 
s'aliéner un si puissant seigneur et d'encourir sa rancune, à 
venger le meurtre du 23 novembre. Le roi était dans l'impossi- 
bilité d'avoir une volonté suivie et persévérante. Les princes, 
quelques-uns peut-être malgré leurs sentiments intimes, ne pen- 
: saient qu'à traiter avec le meurtrier : ils avaient peur « qu'il ne 
se fît Anglais » , c'est-à-dire qu'il appelât les Anglais à son aide. 
On négociait. Bientôt allaient s'ouvrir les conférences d'Amiens 
où Jean allait audacieusement soutenir sa prétention d'avoir 
bien servi le roi et la France. 

Quant au peuple de Paris, après un moment d'étonnement 
et de stupeur, il était demeuré fidèle à sa sympathie pour le 
duc de Bourgogne. On appréciait ce qui venait de se passer 
avec une indifférence immorale, si ce n'est avec une satisfac- 
tion criminelle. « Le bâton noueux est plané! " disait le peuple, 
[■' faisant allusion à ce bâton et à ce rabot que Louis d'Orléans 
et Jean de Bourgogne avaient pris pour emblèmes. Dans la 
France entière, Jean par ses protestations contre les impôts — 
quand il n'en devait pas profiter — s'était créé une vraie popu- 
larité. 

Les gouvernants, c'est-à-dire les princes, le Conseil du 
roi, ceux qui de leur naissance ou de leur charge avaient 
une part d'autorité, courbèrent la tête. Le vieux duc de 
Bourbon, qui ne voulut pas s'humilier devant le criminel, ne 
put faire qu'une chose : quitter la cour et rentrer dans son 
duché. 

Valentine seule allait se montrer à la hauteur de sa situation 
difficile, accomplir sa tâche, ne rien craindre, tout braver. S'ins- 



366 VALENTINE DE MILAN 

pirant et de son devoir d'épouse et de Taffection qu'elle avait 
malgré tout gardée au cœur pour le seul homme qu'elle eût 
aimé, elle allait, fière et passionnée, demander et poursuivre 
avec une inlassable constance, en son nom et en celui de ses 
«nfants, le châtiment de l'assassin. 



\ 



CHAPITRE XVI 



VALENTINE POURSUIT L ASSASSIN DE SON MARI 

Valentine apprend la mort de son mari : sa douleur; elle se voue à obtenir le 
châtiment de l'assassin ; son arrivée à Paris; l'hiver de 1407; la duchesse 
reçue par le roi, lui demande justice ; seconde entrevue : on lui fait des pro- 
messes; elle va rejoindre ses fils à Blois ; le bruit se répand qu'elle a de nou- 
veau envoûté le roi. 

Les princes négocient avec Jean sans Peur : les conférences d'Amiens ; le duc de 
Bourgogne entre à Paris avec quatre mille hommes, malgré la défense du roi; 
il se fortifie à l'hôtel d'Artois. 

Valentine au château de Blois : elle le met en état de défense et y réunit des 
troupes; elle administre les possessions de la maison d'Orléans; elle traite 
avec le duc de Bretagne; elle s'occupe de payer les dettes de son mari; elle 
récompense les serviteurs de Louis. 

Jean sans Peur fait enlever leurs charges aux amis de la maison d'Orléans : dis- 
grâce de Clignet de Brébant et de Tignonville ; deux clercs de l'Université 
voleurs, pendus et dépendus. — Le duc de Bourgogne fait glorifier l'assassinat 
du duc d'Orléans : le plaidoyer de Jean Petit; effet produit par ce discours; 
Jean sans Peur se fait donner par le roi des lettres de justification et de sau- 
vegarde ; la reine et les princes quittent Paris. 



Valentine était à Château-Thierry lorsque lui arriva la nou- 
velle de l'assassinat de son mari. Le Religieux de Saint-Denis a 
fait de sa douleur un récit dramatique. Il la représente déchi- 
rant ses habits et s'arrachant les cheveux, apprenant à ses en- 
fants par des cris le malheur qui vient de les frapper, versant 
des torrents de larmes et demeurant la voix éteinte, étouffée par 
les sanglots (I). Que Tannaliste du règne de Charles VI ait eu 
des renseignements particuliers sur ces cruels instants que vécut 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXVIII, chap. xxxiii. 



368 VALENTINE DE MILAN 

la duchesse ou qu'il ait tracé d'une plume en quête de littéra- 
ture, le tableau en partie vrai, en partie conventionnel, de toutes 
les grandes afflictions, il est bien certain qu'à l'affreuse nou- 
velle, si étrange, si inattendue, qui vint tout à coup la frapper 
dans la plus passionnée de ses affections, la douleur de Valen- 
tine fut immense, au-dessus de ce que peuvent supporter les 
forces humaines. 

Sans doute, elle avait bien souffert de l'inconstance, de la 
légèreté de cœur de celui qui venait de disparaître. A la première 
blessure par laquelle avait été atteint le grand amour qu'elle lui 
avait voué, lors de la révélation de Pierre de Craon, elle s'était 
révoltée, elle avait fait comparaître — on s'en souvient — sa 
rivale devant elle, en accusée, elle l'avait menacée. Depuis, dé- 
couragée peut-être de la lutte contre tant d'autres, en reconnais- 
sant l'inutilité, ensuite éloignée à la fois de la Cour et de 
l'époux qu'elle aimait, elle avait supporté sans vains éclats les 
tristesses de sa destinée. Mais il semble que son affection pour 
celui qui la délaissait si souvent n'en ait guère subi de diminu- 
tion. Les chroniques de l'époque n'ont pas un mot, pas une insi- 
nuation qui puisse nous révéler, venant de ces causes, un dif- 
férend, une mésintelligence entre les deux époux. Valentine 
souffrait, excusait et pardonnait : on ne peut expliquer sa vie que 
de cette sorte. Il faut bien d'ailleurs, pour qu'il en ait été ainsi, 
que Louis ait conservé aussi un véritable amour pour Valentine, 
que ses visites n'aient pas eu simplement pour but de sauvegar- 
der les apparences — il aurait pu s'en dispenser si aisément! — 
mais bien de retrouver après de misérables aventures, l'affec- 
tion profonde, ardente, sans limites, qu'il savait que rien ne 
pourrait jamais décourager, ni détruire. Et ce n'est pas seule- 
ment sur cette absence de dissentiments entre eux que l'on peut 
s'appuyer pour établir que, malgré tout, après dix-huit années 
écoulées, il subsistait chez l'un et chez l'autre — pour Valen- 
tine, personne ne songerait à le contester — beaucoup de 
l'amour vif et sincère des premiers jours de leur union. Nous 
l'avons vu dans tout le cours de ce récit, ils tenaient de la nature 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON ARI 369 

et de l'éducation les mêmes goûts délicats, il existait entre euK 
une véritable affinité intellectuelle; ils ont, dans les choses qu'a 
enregistrées l'histoire, mêlés à la politique intérieure et extérieure 
de la France, toujours agi d'accord; ils se sont occupés avec une 
sollicitude égale de l'éducation et de l'avenir des enfants qui leur 
restaient. Tout, en un mot, depuis leur mariage, en dehors des 
folies de Louis, s'est trouvé réuni pour créer et maintenir entre eux 
les liens les plus forts, les plus durables, les plus indestructibles. 

En novembre 1407, tous les enfants de Valentine étaient au- 
près d'elle, même la jeune femme de son fils aine, Isabelle de 
France. C'était en ces terribles instants le plus puissant récon- 
fort, presque le seul qui pût lui être donné. Si elle eût été acces- 
sible à une pensée de découragement, la vue de ses enfants l'en 
aurait sans doute préservée. Mais son vaillant cœur n'avait pas 
besoin d'être fortifié. Deux grands devoirs s'imposaient à elle. Il 
lui fallait demander justice de l'abominable assassinat qui l'avait 
rendue veuve. 11 lui fallait aussi préserver l'avenir de ses fils, à 
la ruine desquels allait sans doute s'acharner l'assassin de leur 
père. Sa vie fut désormais donnée à l'accomplissement de ces 
deux devoirs. 

* * 

L'hiver de liOl fut affreux. On n'en avait pas connu de pa- 
reil depuis plusieurs siècles. Les chroniqueurs nous en ont 
gardé des souvenirs effrayants. Il n'y avait aucun moyen, même 
dans l'intérieur des maisons, de se préserver du froid le plus 
extrême. Longtemps, le Parlement ne put siéger. Dans la cam- 
pagne, les hommes sur les routes ou dans leurs habitations, les 
animaux dans les étables, tombaient glacés et mouraient. Les 
communications étant interrompues, la disette survint. Quand 
arriva la débâcle des glaces, les ponts de Paris furent emportés. 
Ce fut au cours de cet hiver, les tristesses de la nature s'unis- 
sant à celle qui torturait son âme, que Valentine, vêtue comme 

24 



370 VALENTINE DE MILAN 

sa suite d'habits de deuil, arriva le 10 décembre à Paris. 

Une nombreuse escorte raccompagnait. Les fidèles de son 
mari s'étaient groupés autour d'elle, à la fois pour faire preuve 
de leur attachement à la veuve de leur prince et pour la proté- 
ger au besoin. Il était évidemment à craindre que quelque nou- 
vel attentat fût essayé contre elle et contre ses enfants. Jean 
sans Peur avait quitté la capitale : il pouvait y revenir menaçant, 
avec une armée. 

Valentine avait pensé à ce péril : elle connaissait trop Jean 
de Bourgogne pour croire qu'un scrupule tardif, un sentiment 
de pitié l'empêcherait d'ajouter un crime à celui qu'il venait de 
commettre. Le fils aîné de Louis, désormais duc d'Orléans, était 
jeune encore, il n'avait que treize ans; mais quelques années 
plus tard, il pouvait devenir dangereux pour la maison de Bour- 
gogne. Jean ne voudrait-il pas se débarrasser de cette crainte, 
en frappant au plus tôt les enfants de son ennemi? Cette pensée 
se présenta naturellement à l'esprit de la duchesse. Malgré la 
consolation que lui donnait la présence de ses fils, elle ne vou- 
lut pas les exposer aux aventures criminelles que préparait peut- 
être le duc de Bourgogne : elle envoya les deux aînés, Charles 
et Philippe, accompagnés et gardés par de fidèles amis, à Blois, 
dans le château que leur père avait fortifié et qui pouvait leur 
offrir une solide retraite. Avec elle, la duchesse garda le dernier 
de ses fils, le petit Jean et la femme de son fils aîné : fille de 
Charles VI, cette jeune femme pouvait toucher le cœur de son 
père, influer sur ses décisions et aider Valentine à obtenir de lui 
la justice qu'elle allait réclamer. 

L'entrée de Valentine à Paris fut solennelle. Les ducs de 
Berry et de Bourbon, le roi Louis de Sicile, le comte de Cler- 
mont, fils du duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le conné- 
table Charles d'Albret, suivis d'une foule de seigneurs, allèrent 
au-devant d'elle, lui formant un magnifique cortège (1). Aussi- 
tôt dans Paris, elle se rendit à l'hôtel Saint-Pol. 

(1) MoMSTRELET, Chroniquc, liv. I", chap. xxxvii. 



I 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SOM MARI 371 

Le roi était alors dans un des intervalles lucides que lui lais- 
sait sa maladie. Mais, dans ces intervalles mêmes, son esprit 
demeurait faible et incertain, entre les souffrances delà crise de la 
veille et la terreur de la crise du lendemain. On voudrait savoir 
quelles pensées éveilla en lui la vue de Valentine, de celle qui 
autrefois savait adoucir et apaiser les emportements de sa folie. 
Il semble bien qu'il ne l'avait pas revue depuis son départ pour 
l'exil, depuis plus de onze ans. Se souvint-il de ce qu'elle avait 
fait pour lui et de ce qu'elle avait souffert par lui? Se rappela- 
t-il quelles accusations le pur dévouement de sa belle-sœur avait 
fait surgir contre elle et de quelles armes empoisonnées on 
s'était servi pour la perdre? On ne sait : les annalistes du temps 
ne s'inquiétaient guère de ces questions sentimentales et psy- 
chologiques. 

Introduite en la présence du roi, la duchesse se mit à genoux 
et lui demanda en pleurant de faire justice de l'horrible assas- 
sinat commis par Jean sans Peur. Le Religieux de Saint-Denis 
nous rapporte une sorte de discours qu'elle aurait prononcé. Il 
est bien certain que cette harangue, dont l'auteur s'est appliqué 
à faire de noble rhétorique, n'est jamais sortie de la bouche de 
Valentine. Il est possible qu'elle ait, à l'appui de sa demande, 
invoqué quelques-uns des arguments que le religieux s'est 
efforcé de traduire en beau langage. Sans doute, elle rappela au 
roi, comme le chroniqueur le lui fait dire, que son frère lui fut 
toujours fidèle et dévoué et que s'il a été assassiné, ce fut à 
cause de l'affection particulière que Charles lui portait, affec- 
tion qui, chaque fois que celui-ci pouvait manifester sa volonté, 
le rapprochait de Louis et l'éloignait du duc de Bourgogne. 
Assurément, elle a invoqué sa triste situation de veuve et appelé 
sur ses enfants la protection du roi. Mais il est bien certain, 
malgré l'assertion du religieux, qu'elle ne s'est pas écriée : 
« Hélas ! que l'esprit de l'homme est aveugle et qu'il est igno- 
rant des malheurs qui s'approchent!... Quel cœur de fer, quelle 
àme plus dure que le diamant, ne se fût pas attendri en pré- 
sence de ce bras mutilé, de ce corps couvert de blessures mor- 



372 \ ALENTINE DE MILAN 

telles, de cette cervelle épandue à terre, de ce cadavre traîné 
ignominieusement dans la rue, près d'un amas de boue? n 
Toute cette éloquence ne vient point de Valentine. Comme jadis 
les historiens latins, les chroniqueurs du moyen âge font et 
composent volontiers les discours qu'ils n'ont pu recueillir. Il 
est bien probable que ce ne fut que par des larmes et par 
quelques phrases entrecoupées que Valentine put exposer sa 
requête au roi et lui demander pour ses enfants la protection 
dont ils avaient besoin. 

Charles VI, je l'ai dit, était alors dans un des moments de 
lucidité qui lui laissaient, entre les crises de sa maladie, quelque 
repos de corps et d'esprit. Il parut touché de la plainte et de la 
douleur de Valentine. 11 la releva, l'embrassa en pleurant et lui 
dit qu'en ce qui touchait à sa requête, son conseil s'en occupe- 
rait et qu'il agirait conformément à l'avis de ses conseillers. Ce 
n'était pas là quelque chose de très précis et la réponse que l'on 
avait inspirée au roi ne l'engageait guère. Mais Valentine devait 
le revoir quelques jours après et elle put espérer que les résolu- 
tions plus décisives qu'elle sollicitait seraient alors adoptées. 

En réalité, la volonté du roi comptait pour bien peu de chose 
dans les décisions qui allaient être prises, — si l'on en prenait. 
Même parmi les princes, chacun pensait à soi, à ses intérêts, à 
son avenir... De Jean sans Peur, le puissant duc de Bourgogne, 
personne ne voulait risquer de se faire un ennemi mortel, parce 
que personne ne se sentait de taille à lui tenir tête et à en 
triompher. 



La seconde entrevue du roi et de sa belle-sœur eut lieu le 
21 décembre. La duchesse se présenta avec celui de ses fils 
qu'elle avait gardé auprès d'elle, sa belle-fille Isabelle, le chan- 
celier du duché d'Orléans, des membres de son conseil, des 
chevaliers qui avaient été attachés à son mari, tous vêtus de 
noir. Le roi de Sicile, les ducs de Berry et de Bourbon, le chan- 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 373 

celier de France étaient réunis auprès du roi, toujours à riiôtcl 
Saint-Pol. Introduite en présence de Charles VI par le comte 
d'Alençon, Valentine réitéra sa demande : elle supplia encore le 
roi de faire justice de ceux " qui traitreusement avaient murdry 
son seigneur et mary, Loiz, jadis duc d'Orléans (l) " . Ce fut 
alors que tout le récit du crime fut fait à Charles, mais non pas 
par Valentine, comme on peut bien le présumer. L'avocat de la 
duchesse, probablement Guillaume Cousinot, parla pour elle, 
^uidé lui-même par Pierre L'Orfèvre, chancelier d'Orléans. Tout 
le sombre drame du 23 novembre fut exposé au roi, comment 
son frère avait été guetté, comment on l'avait faussement envoyé 
avertir que Charles l'appelait auprès de lui, comment les assas- 
sins l'avaient frappé, s'étaient acharnés sur lui, et s'enfuyant, 
avaient abandonné son cadavre mutilé. Le roi, conclut l'avocat, 
était plus atteint que nulle autre personne en France par un tel 
meurtre : c'était son frère qui avait été assassiné, sa belle-sœur 
et ses neveux lui demandaient de le venger en faisant justice du 
crime, la majesté royale enfin avait été méconnue et outragée : 
l'assassin ne pouvait donc manquer d'être puni... Ce fut le chan- 
celier Montagu, archevêque de Sens, qui répondit par une 
phrase ambiguë : le roi, « au plus tôt qu'il pourrait, ferait bonne 
et briève justice " . Mais Charles, ému de cette scène, ajouta 
un mot qui put donner quelque espoir à Valentine. Il dit que 
ce qui venait de lui être exposé le touchait comme ayant été 
accompli contre son frère unique et qu'il le ressentait comme 
fait à lui-même. La duchesse et ses enfants se jetèrent de nou- 
veau alors aux pieds du roi, le suppliant avec des pleurs de se 
souvenir de la justice qu'il leur promettait et lui demandant de 
les faire avertir lorsque viendrait l'heure de cette justice. Puis 
Valentine revint à son hôtel avec le cortège qui l'avait accom- 
pagnée. 

On s'est demandé quel était cet hôtel où demeura la duchesse 
durant son séjour à Paris. Des historiens modernes ont cru 

(1) Mo.vsTREUST, Chronique, liv. P'', chap. xxxvii. 



374 VALENTINE DE MILAN 

qu'alors elle habita l'hôtel Saint-Pol (1). C'est évidemment une 
erreur. Monstrelet ne manque pas, chaque fois que Valentine 
a été reçue par le roi, d'indiquer qu'elle a ensuite regagné son 
hôtel. Etait-ce le grand hôtel de Béhaigne ou de Bohême dont 
on a lu plus haut la description (2)? L'auteur d'un ouvrage sur 
les enceintes de Paris (3) pense, qu'à ce moment, elle habita le 
« Séjour d'Orléans « , dans la rue Saint- André-des-Arts, près de 
la porte de Bucy, hôtel qui appartenait en effet au duc d'Orléans 
et « où il y avait, dit Sauvai, jardin, galleries, jeu de paulme, 
chapelle et autres commodités « . « J'ai lu que cet hôtel, écrit 
Bonnardot, s'étendait de cette porte (de Bucy) à la rue de l'Épe- 
ron et que Valentine de Milan y logeait lorsqu'elle demanda à 
Charles VI justice du meurtre de son mari (4). » Ce souvenir 
très vague d'une lecture est loin de trancher la question. Aucun 
chroniqueur contemporain des événements n'a indiqué le Séjour 
d'Orléans comme ayant été alors habité par Valentine. Il est 
plus naturel de croire qu'elle demeura à l'hôtel de Béhaigne; 
car il est certain qu'elle l'habita quelques mois après, lors de 
son second voyage à Paris : Jouvenel des Ursins précise ce point 
de la façon la plus formelle. 



(1) Baraxte, Histoire des ducs de Bourgogne. 

(2) Chap. V. 

(3) BoxxARDOT, les anciennes enceintes de Paris, p. 242. 

(4) Sur la façade de la maison portant le numéro 49 de la rue Saint-André- 
des-Arts, on lit cette inscription : 

sur cet emplacement 

s'Élevait l'hotel de xavarre 

qui fut ensuite 

LE SÉJOUR d'oRLÉANS 
louis XII 

avant son avènement au trone 
l'habita jusqu'ex 1484. 

La maison qui porte le numéro 49 est occupée par l'institut psycho-physiolo-* 
({Ique et par un dispensaire. Mais l'hôtel, ou tout au moins ses dépendances, 
s'étendait au delà, sur le terrain des maisons qui séparent le numéro 49 du 
lycée Fénelon et sur l'emplacement même de ce lycée. 



VALEIVTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 375 



* 
* * 

Si la duchesse put trouver quelque encouragement dans les 
paroles du roi, d'autre part une mesure avait été prise, dès avant 
son arrivée, qui dut lui révéler combien elle avait peu à compter 
sur les conseillers qui entouraient Charles VI et agissaient pour 
lui. Une partie des possessions que le roi avait données à Louis 
d'Orléans fut enlevée à ses enfants. Château-Thierry, le comté 
de Dreux, Montargis, Crécy-en-Brie, Châtillon-sur-Marne et 
d'autres terres et seigneuries furent réincorporés au domaine 
royal. L'ordonnance qui en décida ainsi fut enregistrée au Par- 
lement le 12 décembre : elle est conçue en termes assez hostiles 
au duc d'Orléans et aurait été rendue, si la date qu'elle porte est 
exacte, dès le mois de novembre, c'est-à-dire en grande hâte, 
quelques jours à peine après l'assassinat (1). 

Quant aux autres possessions de son mari, Valentine, qui avait 
le ' gouvernement " de ses enfants, rendit hommage au roi le 
4 janvier 1408 (2) et prêta le serment de fidélité qu'elle lui devait. 

Rien n'avait d'ailleurs été fait, depuis les audiences qu'elle 
avait eues du roi, contre le duc de Bourgogne. Le bruit courait 
que celui-ci allait revenir à Paris. La duchesse résolut de re- 
joindre pour un temps ses enfants à Blois. Après ce qu'elle avait 
accompli, elle ne pouvait qu'attendre les décisions royales. 
D'autre part, elle voulait voir de ses propres yeux si ses fils 
étaient en sécurité au château de Blois. Leur ennemi pouvait 
d'un jour à l'autre devenir plus puissant et plus redoutable. 11 
fallait se préparer à toutes les éventualités. Ainsi en jugea 
Valentine. Ayant pris congé du roi qui lui donna le baiser de 
paix (3), elle partit pour Blois. 



(1) Ordonnances des rois de France, t. IX, p. 261. 

(2) Bibl. nat. Pièces originales 2156 : 381. La duchesse • le jour, dit-elle, 
que nous fismes hommaige à Mons. le Roy " donna dix écus d'or « aux varleU 
de porte de mon dit S"^ le Roy » . 

(3) Chronique du Religieux de Saint- Denis, liv. XXVIII, chap. xxxiii. 



376 VALENTINE DE MILAN 

Alors se produisit un fait qui révèle combien le courage de 
Valentine avait effrayé le parti bourguignon. La venue de la 
duchesse en deuil, sa douloureuse situation, l'horreur du crime 
qui l'avait rendue veuve, les dangers suspendus sur sa tête et sur 
celle de ses enfants, sa fidélité à l'époux qu'elle avait perdu, ses 
supplications au roi pour obtenir justice, son courage, sa grande 
et noble attitude, tout cela lui avait conquis, dans une certaine 
mesure, la sympathie des Parisiens, jadis si excités, si acharnés 
contre elle. On la plaignait, on l'admirait. Les partisans de 
Jean sans Peur jugèrent qu'il ne fallait pas laisser se développer 
ces impressions et ces sentiments, dangereux pour leur cause. 
On chercha le moyen de rendre la duchesse odieuse au peuple. 
On ne chercha pas longtemps. Une première fois on avait si bien 
réussi qu'il n'y avait qu'à employer les mêmes moyens, à recom- 
mencer ou à continuer l'abominable campagne qui avait si mer- 
veilleusement servi et triomphé douze années auparavant... Et 
dès le lendemain du départ de Valentine, le bruit fut répandu 
dans la ville que le roi avait subi une rechute de son mal et que 
la duchesse en était la cause, qu'en un mot, elle l'avait de nou- 
veau ensorcelé. Le fait de la rechute était-il réel? On n'en sait 
rien : il peut bien avoir été inventé, comme le fut certes le mo- 
tif qu'on lui attribuait. Cette fois, Isabeau ne peut être accusée 
de s'être jointe, pour propager ces rumeurs, aux ennemis de 
Valentine. Le duc de Bourgogne, dont l'ambition ne se dissi- 
mulait plus et qu'elle voyait capable de tous les crimes, l'épou- 
vantait. D'ailleurs, des accusations analogues étaient répandues 
contre la reine elle-même et, quelques semaines plus tard, 
comme le roi avait passé la nuit avec elle, les Bourguignons 
firent courir le bruit qu'elle l'avait rendu malade, plus malade 
qu'il ne l'avait été depuis dix ans (1). 

(1) JoovENEL DES Ursins, Histoirt de Charles VI, année 1407 (1408). 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 377 



* 
* * 



Jean de Bourgogne allait rentrer à Paris. Un manifeste avait 
été publié par ses ordres, rédigé par son chancelier, Jean de 
Saulx. Il était dit dans cette pièce que c'était pour le bien de 
l'État qu'il avait fait tuer le duc d'Orléans. Le meurtrier 
n'avouait plus seulement son crime, comme à Paris ; il le dé- 
clarait maintenant un acte de salut public, il s'en vantait, il s'en 
glorifiait. En face des accusations dirigées contre lui, ce fut 
désormais son attitude. 

Les princes, le duc de Berry, le roi de Sicile ne se sentirent 
pas détournés de lui par cette audacieuse bravade. Pendant que 
Valentine était à Paris et demandait justice, pendant qu'on lui 
faisait entendre que cette justice lui serait accordée, on négo- 
ciait avec Jean sans Peur, par des envoyés d'abord, puis ouver- 
tement et sans aucune honte. Le duc de Bourbon et son fils 
refusèrent de demeurer associés à ces étranges négociations ; on 
se passa d'eux. Il y eut des conférences à Amiens. Là, Jean lui- 
même se trouva en face du duc de Berry et du roi de Sicile : si 
l'on ne s'y entendit point, si son pardon ne lui fut pas accordé, 
c'est qu'il se refusa avec arrogance à toute concession et tout 
d'abord à solliciter aucun pardon (1). D'Amiens, il retourna 
dans son comté de Flandre, y réunit des troupes — quatre mille 
hommes environ — et prit le chemin de Paris. Il lui avait été, 
de la part du roi, défendu d'y venir. Il ne tint aucun compte de 
cette défense. Arrivé à Saint-Denis, il y retrouva le duc de Berry 
et le roi de Sicile qui négocièrent encore inutilement avec lui. 
Le 28 février, il entrait dans Paris, salué par les acclamations 
populaires. Les princes ne lui tinrent pas rigueur de son mépris 
des ordres du roi. Ceux d'entre eux qui étaient à Paris dînèrent 
avec lui, le jour même de son entrée, chez le duc de Berry. 

Tout pliait devant le Bourguignon. Il avait pour lui l'enthou- 

(1) MoNSTRELET, Clirotiique, liv. I", chap. xxxviii. 



378 lALENTINE DE MILAN 

siasme du peuple et la faiblesse des princes. Il jugea que ce 
n'était pas assez. En son hôtel d'Artois ou de Bourgogne, rue 
Mauconseil, il fit construire cette chambre dont il a été parlé 
précédemment, dont les murs étaient formés d'énormes pierres, 
véritable forteresse dans une forteresse. Il ne coucha nulle part 
ailleurs que dans cette chambre. Son hôtel et les rues voisines 
furent emplis de troupes et il ne sortit qu'avec une escorte de 
gens solides et dévoués. 

Le château de Blois était à cette époque, selon Froissart, « bel, 
grand, fort et plantureux et un des beaux du royaume de 
France » . u Au-dessus de la ville de Blois, sur un plateau trian- 
gulaire, d'où l'œil embrasse le vaste panorama que déroule la 
rive gauche de la Loire, s'élevait autrefois, écrit l'érudit M. Loi- 
seleur (1), une forteresse dont l'origine se perd dans la nuit des 
temps... Elle était redoutable entre toutes. Trois rampes étroites, 
assombries de chaque côté par de hautes murailles, y donnaient 
accès. Une double enceinte de fortifications précédait le don- 
jon, dernier asile en cas de siège, du maître de cette formidable 
demeure. La première enceinte, qu'on appelait la basse cour ou 
l'avant-cour, forme aujourd'hui une place assez vaste, au fond 
de laquelle se dresse la façade bâtie par Louis XII. Des tours 
en ruines et d'épaisses murailles témoignent encore des précau- 
tions prises pour défendre cette première enceinte. De vastes 
communs, une église dont la fondation remontait au onzième 
siècle et qu'il ne faut pas confondre avec la chapelle qu'on voit 
dans la cour actuelle du château, des logements pour les 
chanoines desservants de cette église, formaient un vaste cercle 
de bâtiments autour de cette première cour, où se voyaient aussi 
des habitations pour les principaux officiers du comte... Le 
château bâti par Louis XII s'élève aujourd'hui à la place où com- 

(1) Jules LoisELEiiR, Les Résidences royales de la Loire. 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 379 

mençait la seconde enceinte. On y arrivait par un pont-levis jeté 
sur un fossé entre deux fortes tours... Une tour encore debout 
formait la jonction angulaire de deux faces du château fort, celle 
de r Ouest et celle du Sud... Le manoir proprement dit était con- 
tigu à cette tour et à la chapelle... Aucune trace ne reste de ce 
manoir féodal. ^ 

Tel était le lieu où Valentine s'établit avec ses enfants. 

Aussitôt arrivée, la duchesse s'occupa d'en réparer les fortifi- 
cations, de les augmenter, de faire du château, s'il ne l'était 
déjà, une place imprenable. Les travaux étaient commencés, du 
reste, d'après les ordres qu'elle avait donnés en se séparant de 
ses enfants, à ceux qui avaient été chargés de les conduire à 
Blois. Elle fit aussi travailler aux défenses de la ville même et y 
réunit des vivres (I). Il n'était pas improbable qu'elle eût à y 
soutenir un siège : en tout cas, elle s'y prépara sans hésitation. 

Valentine avait amené ou retrouvé à Blois de fidèles serviteurs 
de celui dont elle portait le deuil. On peut citer parmi eux le 
gouverneur du duché d'Orléans, Pierre de Mornay, plus connu, 
parce qu'il était seigneur de Gaules, sous le nom de Gauluet (2), 
Archambault de Villars, Guillaume de Bracquemont et d'autres. 
Tous s'employèrent avec ardeur à pourvoir aux nécessités de la 
situation. Les gentilshommes du duché furent convoqués, des 
gens d'armes, des archers, des arbalétriers réunis et armés; les 
portes de Blois furent soigneusement gardées. 

Il nous reste des témoignages palpables de ces préparatifs de 
défense, de cette activité militaire, des énergiques résolutions 
de Valentine : ce sont de nombreuses quittances constatant les 
sommes reçues pour leurs « gaiges " par les gens d'armes de la 
garde du château et des procès-verbaux de " monstres " ou 
revues passées par Guillaume de Bracquemont et Archambault 
de Villars. Ainsi Jehan des Marquais, écuyer, et neuf autres 
gentilshommes de sa compagnie sont passés en revue le 20 maiy 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXVIII, chap. xxxiii. 

(2) Voir Gauluet ou le sire de Gaules, par F. Guessard (Bibliothèque de 
C École des Chartes, t. IX). 



980 VALENTINE DE MILAM 

puis au mois de juin (1). Le 15 août, c'est le tour de Geoffroy 
de Mareuil, chevalier, et de sa compagnie (2), ainsi que de 
Guillaume de Vauvilliers, de deux autres chevaliers bacheliers 
et de huit gentilshommes (3). Tous ceux-ci font partie de 
troupes destinées à entrer en campagne et que nous verrons 
plus tard à Paris avec la duchesse. Le 1" septembre, est passée 
en revue la compagnie de Macé le Borgne qui probablement l'y 
rejoindra (4). Après la montre, Guillaume de Bracquemont 
requérait le paiement des gages des hommes dont il venait de 
constater la présence (5). Comme je l'ai dit, la garnison du châ- 
teau de Blois est, d'autre part, renforcée. En juillet, le gouver- 

(1) Archives nationales K 56^ : 19»*'*. 

(2) Archives nationales K 56* : 19''*"*. 

(3) Archives nationales K 56* : 19'^*"». 

(4) Voici, comme exemple de ces « monstres " , celle de celte compagnie : 

" La monstre de messire Macé le Borgne, chevalier bachelier et quatorze 
escuiers de sa compagnie, receus à Blois, le 1" jour de septembre mil CCCC et 
VIII. 

Ledit Chevalier 
Escuiers : 

Simonet Louvet. Huguenot de Villars. 

Guiot de Tillières. Jehan Savary. 

Bobin le Aïargerier. Lois de Varennes. 

Guiot Raillard. Bridard de Dineille. 

Saint-Ouen. Jehan Potiau. 

Bouchart de Mornay. Guillot le Valois. 

Jaquin Prunelle. Cremagon. 

(5) Voici une des lettres, toutes à peu près semblables, du reste, par les- 
(/nelles ce paiement était requis : • Guillaume, sire de Bracquemont, chevalier, 
commis de par madame la duchesse d'Orléans à recevoir les monstres et 
reveues des gens d'armes, archers, arbalestriers et autres gens de guerre estans 
ara service de madite dame, à Guillaume Maigret, secrétaire de madite dame et 
païeur des gens d'armes, archers, arbalestriers et autres gens de guerre dessus- 
dits. Salut. Nous vous envoions enclos sous nostre scel la monstre de messire 
Gieffroy de Mareul, chevalier et neuf autres gentilz hommes estans en sa com- 
paignie, reveuz à Blois, le quinzième jour d'aoust mil CCCC et huit, pour servir 
ajii gaiges de madite dame la duchesse en ses guerres, partout où il lui plaira et 
TOUS mandons que audit chevalier et autres neuf escuiers nommés en lad. 
monstre, vous faites prest et paiement de leurs gaiges pour quinze jours. Donné 
audit lieu de Bloys, l'an et jour dessusdits, sous nostre scel. » (Archives 
nationales K 56* 19'*). 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIX DE SON MARI 381 

neur du château est Gauluet qui touche, avec son écuyer, cin- 
quante livres tournois « pour avoir vacqué à la garde dudit 
chastel le mois de juillet (1) ». Un des capitaines qui sont sous 
ses ordres est Bouchart de Mornay, avec treize archers, pour 
lesquels il lui est payé chaque mois quatre-vingt-dix-sept livres 
et dix sols tournois (2) : lui-même reçoit « pour ses gaiges ^ 
vingt livres par mois (3). 

Les forteresses, même lointaines, sont mises en mesure de 
repousser une attaque : ainsi, le 1" août, Valentine charge 
Wautier de Cany de pourvoir à ce qui regarde l'artillerie de son 
château de Coucy (4) . 

Par les pièces qui ont subsisté jusqu'à nous, au milieu de tant 
d'autres qui ont disparu (5) , il est facile de comprendre quels 
armements considérables, précipités, se firent alors sous l'im- 
pulsion de la duchesse, pour venger la mort de son mari, pour 
défendre ses enfants et pour préserver la France de tomber au 
pouvoir de son assassin. 

En même temps, ne se laissant distraire par sa douleur d'au- 
cun des devoirs qui s'imposaient à elle, Valentine s'occupait de 
l'administration du duché et des autres possessions, nombreuses 
et dispersées, de la maison d'Orléans. Par des lettres données à 
Blois, le 8 février 1408, elle avait maintenu Gauluet en la 
charge de gouverneur de son duché (6). Les portions éloignées 
de ses domaines n'échappaient pas à sa sollicitude : « Après la 
mort du duc, elle se comporta comme dame de Chauny » , écrit 
dom Labbé dans son histoire de cette ville (7) . Elle dut même 



(1) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2057 : 53. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2057 : 55. 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2057 : 56. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 587 : 4. 

(5) Certaines pièces, montres ou quittances, portent la date des premier! 
mois de 1408 : elle sont en réalité de 1409, étrangères par conséquent à l'ac- 
tion de Valentine, l'année 1408 s'étant prolongée pour les gens du quinzième 
siècle jusqu'au 7 avril, jour de Pâques. 

(6) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2057 : 43. 

(7) Voir aussi G. Lecocq, Étude historique sur Valentine de Milan. 



382 VALENTINE DE MILAN 

s'occuper des questions extérieures auxquelles Louis était mêlé : 
elle transigea avec le marquis de Moravie « pour raison de for- 
teresses (1) situées au pays de Luxembourg (2) ». 

A ses enfants et à sa propre cause, elle cherchait partout des 
<léfenseurs. Le duc de Bretagne, Jean V, avait eu « des alliances " 
avec Louis d'Orléans. Valentine obtint que ces alliances fussent 
renouvelées et, le 1" mai 1408, le duc déclarait vouloir les con- 
tinuer « avecques belle tante d'Orliens et avec beau frère, son 
filz... par la forme et manière que nous avions avecques très 
cher sires et oncles, dont Dieux ait l'arme (3) » . 

La duchesse s'assure à Paris des appuis d'un autre genre. Le 
duc d'Orléans avait, comme conseillers et avocats au Parlement, 
deux hommes célèbres, Jean Jouvenel et Guillaume Cousinot. 
Valentine renouvelle leur mandat et décide, comme il est naturel, 
que les émoluments et avantages dont ils jouissaient leur seront 
conservés. Les émoluments consistaient, pour chacun d'eux, en 
vingt livres tournois de pension annuelle. De plus, ils avaient 
droit chaque année à la robe nécessitée par l'exercice de leur 
fonction. L'ordonnance de la duchesse est du 29 février 1408. 
Le préambule, comme celui de tous ses actes à cette époque, est 
celui-ci : « Valentine, duchesse d'Orliens, comtesse de Bloys et 
de Beaumont et dame de Coucy, aians la garde et gouverne- 
ment de nostre très cher et très amé ainsné fîlz, Charles, duc 
audit duché d'Orliens et de Valoiz, et de noz autres enfans. . . (4) '> 

Louis d'Orléans avait laissé de nombreuses dettes. Valentine 
chargea trois hommes de confiance, Gilles de Langres, Guil- 
laume Sizain et Denis Mariette d'en faire un relevé et de les 
payer (5). On travailla au relevé, mais les dettes ne purent être 

(1) Yvoy, Montmédy, Orchimont, etc. 

(2) Bibl. nat. Mss. fr. 5980 (Extrait... des layettes et matières contenues en 
l'inventaire des titres de la Chambre des Comptes de Blois). 

(3) Archives nationales K bl^. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 1593, doss. 36662 : 4. 

(5) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 913 (dossier Coury : 2) : Nicolas 
<]our)r, marchand, demeurant à Paris, reconnaît avoir reçu de Gilles de Langres, 
Sizain et Mariette « comis de par ladite dame à paier les dettes de feu monsei- 



VALENTLME POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 383 

payées, du moins en totalité : et Tannée suivante, Charles d'Or- 
léans faisait encore vendre des bijoux et joyaux pour continuer 
le paiement des sommes dues par son père (1). Durant son 
séjour à Blois, Valentine vendit au Dauphin, duc de Guyenne, 
son hôtel « sis à Paris, devant le château de la Bastille » . Il lui 
fut payé dix mille francs d'or (2), dont une partie passa assu- 
rément aux dépenses militaires que nécessitait la situation, mais 
dont une partie aussi fut probablement employée à payer 
quelque chose des dettes du feu duc. 

La duchesse fît distribuer une somme importante — douze 
cents francs d'or, soit environ quarante-huit mille francs d'au- 
jourd'hui — aux serviteurs de son mari. Nous avons le « rôle » 
de cette distribution (3). Deux notes de cette pièce se réfèrent à 
l'assassinat du prince. Parmi les quelques hommes qui accom- 
pagnaient le duc d'Orléans, alors qu'il tomba sous les coups de 
ses meurtriers, deux avaient été blessés : tous deux étaient atta- 
chés à la fruiterie de l'hôtel ducal. Nous avons vu l'un de ces 
hommes, Robin Huppe, se réfugier tout sanglant chez la chape- 
lière Amelot Lavelle : il avait guéri de ses blessures. De l'autre, 
Guillaume Quidort, on ne connaît la présence au drame du 
23 novembre que par l'une des deux notes dont je viens de parler. 
Robin Huppe « qui fut mutilé avec Monseigneur le duc » est 
inscrit pour dix francs d'or — une valeur de quatre cents francs 
environ — dans le " rôle » en question. Guillaume Quidort, « qui 
fut semblablement mutilé avec mondit seigneur y^ , reçut, de son 
côté, douze francs d'or. 

Un autre serviteur du prince reçut aussi une récompense 
pour une mission dont l'accomplissement dut à la fois consoler 
et attrister le cœur de la duchesse. Le duc avait un chien favori. 



gneur le duc d'Orliens, dernièrement trépassé, que Dieu absoille » une somme 
due par le duc pour achat de draps de soie. 

(1) Bibl. nat. Mss. fr Pièces originales 2156 : -407, 

(2) Archives nationales K 56* : 18». 

(3) Bibl. nat. Mss. fr. Pièces originales 2156 : 382. Cette pièce est du 
29 janvier 1408. 



384 VALENTINE DE MILAN 

appelé " Doulcet » . Ce valet avait ramené Doulcet à la du- 
chesse. 

Tandis que ces faits, grands ou petits, d'importance sérieuse 
ou minime, se passaient à Blois, des événements s'accomplis- 
saient à Paris, qui allaient bientôt y ramener Valentine. 

Depuis que Jean sans Peur était entré dans la capitale, il 
avait organisé contre les amis de la maison d'Orléans une véri- 
table persécution. Appuyé sur le peuple parisien qu'il continuait 
de flatter et d'entretenir dans la pensée qu'il était l'ennemi des 
impôts et des charges fiscales et que s'il arrivait à gouverner la 
France, il les supprimerait en grande partie, — ce qui ne l'em- 
pêchait pas, malgré la détresse du Trésor, d'exiger et de se 
faire payer la dot de la fille de roi, Michelle de France, qui 
avait épousé son fils, le comte de Charolais, — inspirant au 
contraire les craintes les plus vives à la Cour et aux princes, il 
s'efforçait de grandir encore et de fortifier sa situation. Pour 
cela, il s'occupait de peupler de ses créatures l'entourage royal. 
Tous ceux, parmi les officiers du roi et du Dauphin, qui avaient 
été appelés à leurs fonctions par la protection du frère de 
Charles VI, tous ceux qui avaient quelques liens avec la maison 
d'Orléans furent exclus de leurs charges, écartés de la Cour. Le 
duc de Bourgogne choisit leurs successeurs parmi les gens qui 
lui étaient dévoués et les imposa aisément à la faible volonté de 
Charles. 

Les plus retentissantes de ces disgrâces furent celles de l'ami- 
ral Clignet de Brébant et du prévôt de Paris Guillaume de Ti- 
gnonville. La haine que leur portait le duc de Bourgogne s'ex- 
plique aisément. Nous avons vu, quand il s'enfuyait de Paris, 
après l'assassinat, Clignet de Brébant se mettre à la tête d'une 
troupe de gentilshommes, le poursuivre, être près de le prendre 
ou de le tuer : ils ne furent arrêtés, on s'en souvient, que par la 
rupture d'un pont sur l'Oise. Clignet fut destitué de sa charge 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 385 

d'amiral, qui fut donnée au sire de Chàtillon, partisan de la 
maison de Bourgogne. 

Quant au prévôt de Paris, on n'a pas oublié avec quel zèle et 
quelle habileté il s'était donné, dès le soir du 23 novembre, à la 
recherche de l'assassin de Louis d'Orléans. Ce fut lui qui vint 
demander aux princes l'autorisation de visiter leurs hôtels, se 
faisant fort de trouver en l'un de ces hôtels quelqu'un des meur- 
triers. C'était lui, en réalité, qui avait découvert et dénoncé le 
crime de Jean sans Peur. On juge si celui-ci brûlait de se ven- 
ger. Il tenait en même temps à mettre la prévôté de Paris aux 
mains d'un homme qui fût à ses ordres. On se servit pour 
abattre Tignonville d'une vieille querelle qu'il avait avec l'Uni- 
versité. 

On lui avait amené un jour deux clercs de l'Université qui 
étaient accusés de plusieurs larcins. Ils avaient volé sur les che- 
mins publics et détroussé les passants. Le fait n'était pas très 
rare. Dans cette foule de jeunes hommes, venus de toutes les 
contrées de l'Europe pour suivre les cours et prendre les grades 
de l'Université de Paris, il se trouvait, on peut bien le penser, 
des gens de toute espèce, — notamment quelques-uns de sac et 
de corde. Les meurtres, les vols et autres crimes et délits étaient 
fréquents dans ce monde universitaire, besogneux et violent. Les 
deux personnages dont il s'agit en étaient de fâcheux échantil- 
lons. Les chroniqueurs nous ont transmis leurs noms de façons 
différentes : Olivier François et Jehan de Saint-Léger, dit le Reli- 
gieux de Saint-Denis (1) ; Olivier Bourgeois et Roger de Montil- 
lel, rapporte Monstrelet (2). La Chronique Normande auppeWe l'un 
d'eux Mouchiel. En tout cas, l'un était Rreton et l'autre Nor- 
mand. Leurs méfaits n'étaient pas déniés, que l'on sache et, à 
ce point de vue, nul ne se fût étonné de les voir condamnés et 
pendus. Mais ils étaient clercs de l'Université et, comme on les 
menait au prévôt, ils avaient crié très fort, au milieu de la foule 

(1) Chronique du Religieux de Saint-Dems, liv. XWIII, chap. xxix. 

(2) Chronique de Monstrelet, liv. V"^, chap. xiii. 

25 



386 VALENTINE DE MILAN 

qui se pressait sur leur passage : « Glergie ! Clergie ! » indiquant 
par Là qu'ils avaient le droit de n'être jugés que par un tribunal 
ecclésiastique. Ils le furent néanmoins par le Châtelet, qui les 
condamna et les fit exécuter. Alors se manifesta par toute la 
ville une grande émotion. Une foule considérable avait assisté au 
supplice des deux étudiants et en était revenue en répandant le 
bruit que les privilèges de cléricature étaient abolis. L'Univer- 
sité cita Tignonville devant le roi, et l'évêque de Paris l'excom- 
munia. L'Université demandait que le prévôt fût contraint de 
dépendre les corps des suppliciés ; qu'il les rendit à la justice 
ecclésiastique après les avoir baisés sur la bouche ; qu'il deman- 
dât à genoux pardon de la liberté qu'il avait prise de faire pendre 
les deux larrons et, comme conclusion dernière, qu'il fût des- 
titué de son office et déclaré indigne d'en exercer un autre (1). 

Le prévôt n'avait été en définitive qu'un fidèle serviteur de 
l'autorité royale : la restriction de la justice ecclésiastique, l'ex- 
tension de la justice du roi, c'était la politique voulue et prati- 
quée par la royauté. Aussi ne peut-on guère s'étonner que le 
Conseil du roi ait d'abord accueilli froidement l'exposé des pré- 
tentions de l'Université. Mais celle-ci avait, même en face du 
pouvoir royal, de puissants moyens d'action : elle ferma ses 
écoles, interrompit ses cours et suspendit ses prédications. 
L'hiver de 1407 à 1408 se passa de la sorte, cette querelle ajou- 
tant encore à l'émotion populaire que tant de causes surexci- 
taient. L'Université menaça même de quitter Paris et d'aller 
établir son siège dans quelque autre ville. 

Le duc de Bourgogne avait toujours travaillé à se rendre 
l'Université favorable, autant que le peuple parisien. Il ne fut 
pas long à voir dans cette affaire à la fois un moyen d'attacher 
plus encore à sa cause cette force considérable qu'était l'Univer- 
sité, d'enlever la prévôté à Tignonville et de la donner à l'une 
de ses créatures (2) . Alors le Conseil du roi, docile aux volontés 



(1) Chronique du Beltgieux de Saint-Denis, liv. XXVIII, chap. xxix. 

(2) CousiNOT, la Geste des nobles, chap. xcvi. 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 38T 

du véritable maître de Paris, décida que le prévôt avait agi avec 
légèreté et précipitation et qu'il ferait des excuses. Une telle 
décision entraînait naturellement pour Tignonville la perte de son 
office. Le duc de Bourgogne, bien qu'il ne fût point en appa- 
rence mêlé à l'affaire, triomphait en réalité. Il fit donner la pré- 
vôté à Pierre des Essars, — qu'il devait plus tard abandonner 
aux fureurs de la populace. Tignonville fut cependant nommé 
président de la Chambre des comptes : peut-être Jean avait-il 
tenu k ne pas s'aliéner complètement un homme que tous esti- 
maient et qui, surtout, avait de nombreux et de puissants amis. 
<}uant à l'Université, elle ne se contenta même pas de ce succès : 
il lui fallut une réparation publique. Les cadavres des deux 
voleurs furent enlevés de leurs gibets et rendus par Pierre des 
Essars à l'évêque de Paris. Une grande et solennelle procession 
se déploya à travers les rues de la ville, conduisant les corps à 
l'église de Saint-Mathurin, où ils furent inhumés. Ce nous paraît 
et ce fut en effet une bien singulière cérémonie que cette sorte 
de glorification de deux bandits. Mais l'Université, d'ailleurs 
comme tous les autres corps privilégiés, mettait au-dessus de 
tout le maintien des droits qui lui avaient été concédés ou qu'elle 
s'était attribués et ne reculait devant rien pour les défendre et 
les sauvegarder. 

* 
* * 

Cet épilogue de l'affaire Tignonville est du mois de mai 1408 : 
d'après Nicolas de Baye, c'est le 16 mai que les corps des éco- 
liers furent promenés à travers Paris. A ce moment, depuis deux 
mois déjà, le duc de Bourgogne avait affirmé sa puissance par 
un acte qui, plus encore que les vengeances exercées par lui 
contre le parti d'Orléans, blessa et meurtrit le cœur de Valen- 
tine. Il s'agit, on l'a compris, de l'audacieuse, de l'incroyable 
justification de son crime, essayée, d'après ses ordres, par le cor- 
delier Jean Petit. 

Ce Jean Petit, docteur en théologie, était au Parlement l'un 



388 l ALEx\TI]VE DE MILAN 

des conseillers et avocats du duc de Bourgogne qui, à ce titre, lui. 
faisait une pension annuelle. Il était Normand de naissance. 
Célèbre par ses discours d'une violence inouïe, il avait prêché 
en 1406, avec une grotesque insolence, contre Benoît XIII, le 
pape d'Avignon : il avait parlé des « farces et tours de passe- 
passe de Pierre de la Lune, dit Benoît " . Au fond il était à qui 
le payait. Pendant les conférences d'Amiens, mandé par le duc, 
il avait déjà déclaré et soutenu publiquement que celui-ci avait 
bien agi en faisant tuer Louis d'Orléans, qu'il avait en cela bien 
servi le roi et le royaume, et qu'il eût gravement péché s'il eût 
agi autrement. 

C'était cette thèse que le duc de Bourgogne avait voulu faire 
soutenir et développer à Paris et ce fut naturellement à Jean 
Petit qu'il s'adressa pour cette abominable besogne. 

Lorsqu'il annonça son dessein, la reine et les princes furent 
singulièrement embarrassés et irrités. Ils avaient été, au moins 
au cours des dernières années, plutôt les alliés de Louis que de 
Jean : beaucoup des arguments que l'on allait invoquer contre 
le duc d'Orléans ne sembleraient-ils pas dirigés contre eux- 
mêmes? On essaya de détourner le duc de Bourgogne de son 
projet. Ce fut en vain : il fallait que son innocence fût officiel- 
lement reconnue et proclamée. On se vit obligé de lui céder et 
cette étrange séance, fixée au 8 mars, dut avoir lieu à Saint-Pol 
même, dans la grande salle de l'hôtel royal. 

Le roi n'y put cependant assister : il était dans une des crises 
de sa maladie. Son fils, le duc de Guyenne, le remplaça : il n'avait 
que onze ans. Mais autour de lui on voyait le roi de Sicile, les 
ducs de Berry, de Bretagne et de Lorraine, le cardinal de Bar, les 
membres du Grand Conseil du roi, ceux du Parlement, une foule 
de seigneurs, de chevaliers et d'écuyers, le recteur de l'Univer- 
sité, accompagné de docteurs et de clercs, des bourgeois, des gens 
de tous états, autant que la vaste salle en avait pu contenir. 

Devant cet auditoire, Jean Petit lut, durant quatre heures, 
son plaidoyer pour le duc. Alonstrelet nous en a conservé le 
texte qui, dans le premier volume de sa Chronique, occupe 



¥■ 



VALENTINE POLKSUIT L'ASSASSLV DE SOX MARI 389 

soixante-quatre pages. On pense bien que je n'ai pas l'intention 
de le reproduire. Il est cependant à propos d'en faire une brève 
analyse et quelques citations. Ce morceau donne une idée de ce 
qu'était l'éloquence dans ces premières années du quinzième 
siècle. Mais il importe surtout de se représenter l'effet que dut 
produire cette monstrueuse harangue sur l'infortunée duchesse 
4'Orléans. On concevra la volonté passionnée qu'elle eut, dès ce 
moment, de faire répondre à cette glorification de l'assassin par 
la justification de la victime, — volonté qu'elle put réaliser, 
comme on le sait, quelques mois plus tard. 

* 

En un long préambule, l'avocat de Jean sans Peur expliqua 
d'abord que le duc de Bourgogne venait « en grande humilité 
pour , faire révérence et toute obéissance » au roi, comme il y 
était tenu par douze obligations que l'orateur énuméra tout au 
long : " c'est assavoir proche parent, vassal, sujet, baron, comte, 
duc, pair... Ce sont douze obligations par lesquelles il est obligé 
le servir, aimer, obéir et porter révérence, honneur et obéis- 
sance, le défendre de tous ses ennemis... « Et si " par aven- 
ture " le roi avait conçu quelque déplaisance envers lui u à 
cause du fait advenu en la personne du feu duc d'Orléans derre- 
nier trépassé, lequel fait a été perpétré pour le très grand bien 
de la personne du roi, de ses enfants et de tout le royaume '^ , il 
supplie le monarque d'ôter de son cœur cette déplaisance " et le 
tenir en amour, comme son loyal sujet et vassal » . Tel sera le 
but du discours de l'orateur aux gages du duc de Bourgogne, et 
il ne dissimule point du reste le véritable motif qui le fait parler : 
le duc, dit-il, « regardant que j'étais petitement bénéficié, m'a 
donné chacun an bonne et grande pension pour m' aider à tenir 
aux écoles, de laquelle pension j'ai trouvé une grande partie de 
mes dépenses et trouverai encore, s'il lui plait de sa grâce (1) ». 



i 



(1) Jean Petit toucha d'abord vingt livres de gages par an; son traitement fut 



390 VALENTINE DE MILAN 

Après cet aveu sans artifice, Jean Petit annonça qu'il prenait 
comme texte de son discours ce mot de « Monseigneur saint 
Pol " : Radix omnium malorum cupiditas, qu'il traduisit : 
« Dame convoitise est de tous les maux la racine. " Et après 
l'avoir traduit, il en entreprit un interminable commentaire, — 
trente-huit pages de Monstrelet. Dans ce commentaire, il est 
parlé des choses les plus étranges et des personnages les plus 
inattendus en pareille matière : de Julien l'Apostat, d'une vision 
de saint Basile où l'on voit apparaître " le chevalier Mercure " , 
du moine Sergius et de Mahomet, de Zambri « prince et duc de 
Siméon, qui fut une des douze lignées des enfants d'Israël " , de 
Lucifer et de saint Michel, du roi David et d'Absalon, d'Athalie 
et d'Ochosias. Et Dieu sait quelles aventures sont contées de 
tous ces personnages et comment l'on comprenait alors leur his- 
toire! Julien, par exemple, pour devenir empereur, se convertit 
« à la loi des Sarrazins »... Tout cela d'ailleurs pour arriver à 
cette conséquence qu'un sujet qui " par convoitise, barat (1), 
sortilège et malengin, machine contre le salut de son roi et sou- 
verain seigneur, pour lui tollir et soustraire sa très noble et 
haute seigneurie, il pèche si grièvement et commet si horrible 
crime... » qu'il mérite « double mort, c'est assavoir première 
et seconde... Par la première mort, j'entends mort corporelle, 
qui est séparation du corps et de l'âme, et par la mort seconde, 
je n'entends autre chose que damnation perdurable, de laquelle 
parle Monseigneur saint Jean l'Evangéliste... " Ici, nouvelle ava- 
lanche de preuves historiques, mêlées de citations tant païennes 
que chrétiennes : « Monseigneur saint Grégoire " , " le docteur 
saint Thomas " , Anaxagore, Cicéron, Boccace et bien d'autres 
sont invoqués tour à tour pour établir qu'un vassal qui conspire 
contre son suzerain mérite la mort. 

Et qui peut la lui donner? Qui a le droit de le tuer? u Un 
chacun « le peut : et l'orateur s'efforce de le démontrer par un 

élevé ensuite à cent, puis à cent cinquante livres. (Vallet de Viriville, Magasin 
de librairie de novembre 1839.) 
(1) Tromperie, trahison. 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 39t 

long raisonnement dont cette phrase donnera une idée : « Il est 
licite à un chacun d'occire un larron, s'il le trouve en sa maison, 
de nuit, par la loi civile et impériale. Donc, par plus forte raison, 
ost-il licite d'occire un tyran qui, par nuit et par jour, machine 
la mort de son souverain seigneur. Cette conséquence appert à 
tout homme de sain entendement. ^ Suivent les exemples de 
Moïse « qui, sans commandement ne autorité quelconques, occit 
l'Égyptien qui tyrannisait les enfants d'Israël » , de Phinées « qui, 
sans commandement quelconque, occit le duc Zambri » et enfin 
celui, plus extraordinaire encore, de saint Michel qui « sans com- 
mandement de Dieu, ne d'autre... occit le tyran desléal à son roi 
et souverain seigneur, pource que ledit Lucifer machinait et 
tendait à usurper une partie de l'honneur et seigneurie de Dieu » . 
N'omettons pas cette curieuse distinction : 11 est permis à u un 
chacun » de tuer celui qui veut détrôner son roi, mais il est plus 
honorable que ce soit un des parents du roi qui se charge de la 
besogne. Il est d'ailleurs, dans ce cas, permis de tuer de toute 
façon, notamment « par aguet, espiements et cautèle « . 

Il est facile de pressentir maintenant la suite du discours. 
Celui qui agit contre son roi est digne de mort, il peut être tué 
par n'importe qui, mais il vaut mieux qu'il le soit par un parent 
du roi : il ne reste plus, pour justifier Jean sans Peur, cousin du 
roi et meurtrier « par aguet ^ , qu'à prouver que Louis d'Orléans 
était l'ennemi de Charles VI, conspirait contre luj et voulait le 
détrôner. Et en effet, la seconde partie du plaidoyer est destinée 
à établir que le duc d'Orléans s'est rendu coupable du crime de 
lèse-majesté — et d'une foule d'autres en même temps. C'est 
une accumulation monstrueuse, insensée, de forfaits imputés au 
duc, sans la recherche même d'une preuve. Tout ce qu'ont pu 
imaginer et inventer ses ennemis, ses u haineux » , comme l'on 
disait, est transformé en indiscutables vérités. Les bruits de ta- 
verne sont enregistrés comme paroles d'Evangile. Les histoires 
que l'on a, douze années auparavant, forgées contre Valentine 
reparaissent au jour, embellies et développées à la fois contre 
son mari et contre elle. 



392 VALENTINE DE MILAN 

C'est même par les plus ridicules de ces inventions que com- 
mença l'avocat de Jean sans Peur. Il exposa que le duc d'Orléans 
avait essayé de tuer le roi par maléflces et sortilèges. L'histoire 
qu'il raconta longuement à ce sujet — et que je vais fort abré- 
ger — peut nous donner une idée de la valeur de son acte d'ac- 
cusation tout entier. 

D'après Jean Petit, le duc d'Orléans s'était mis — on ne sait 
à quelle époque — en relations avec quatre personnes : un 
moine apostolat, un chevalier, un écuyer, et un « varlet « . Il 
leur avait confié son épée, sa dague et un anneau pour faire 
consacrer le tout au nom du diable. Comme la chose ne pouvait 
s'opérer qu'en un lieu désert et retiré, ils portèrent les trois ob- 
jets en question à la tour de Montjay, près de Lagny-sur-Marne 
et s'établirent dans cette tour, où, à plusieurs reprises, le moine 
apostat évoqua les démons. Un dimanche, en particulier, de 
grand matin, sur une montagne voisine, il se mit à genoux, 
vêtu de sa seule chemise, plaça l'épée et la dague la pointe en 
terre, l'anneau à côté des armes et appela les esprits infernaux. 
Il en vint deux, tout semblables à des hommes, vêtus de brun- 
vert et qui se nommaient, parait-il, l'un Hérémas et l'autre Estra- 
main. « Il leur fit, rapporte le docteur en Sorbonne, honneur et 
grande révérence, aussi grande que l'on pourrait faire à Dieu. " 
Les diables prirent l'épée, la dague et l'anneau, puis disparurent. 
Un peu plus tard, ils revinrent et rapportèrent fidèlement le 
tout ; l'anneau était devenu d'un rouge écarlate. Le diable qui 
l'avait rapporté dit au moine apostat : « C'est fait, mais il faut 
encore que tu le mettes en la bouche d'un mort, de la manière 
que tu sais. " Le moine, l'écuyer et le varlet se rendirent donc, 
de nuit, au gibet de Montfaucon. Là, ils avisèrent l'un des plus 
récents pendus, ils le dépendirent et l'installèrent sur un cheval. 
Revenus à Paris, ils placèrent le mort dans l'écurie de l'hôtel du 
chevalier, lui mirent l'anneau dans la bouche et lui enfoncèrent 
l'épée et la dague dans le corps " depuis le fondement jusqu'à la 
poitrine » . Après quelques jours, les deux armes et l'anneau 
ainsi consacrés au diable furent remis au duc d'Orléans afin qu'il 



l ALENTI\E POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 393 

s'en servît pour tuer le roi. On y ajouta même, pour plus de 
sûreté, « de la poudre des os du lieu deshonnête " du mort 
dépendu, poudre que le duc devait porter plusieurs jours dans 
un sachet entre sa chair et sa chemise. 

Voilà les hillevesées qu'avec un sérieux imperturbable et 
devant l'assemblée que l'on sait, débita Jean Petit, docteur en 
théologie. 

Mais ce n'est pas tout. « Le criminel duc d'Orléans " flt pra- 
tiquer par le même moine un autre sortilège. Il imbiba une 
verge (1) de bois de cornouiller du sang d'un coq rouge et d'une 
poule blanche. Cette verge devait posséder une vertu singulière : 
celui qui la porterait sur soi « ferait sa voulenté de toutes les 
femmes qu'il toucherait » . Le moine protestait même qu'il avait 
éprouvé les merveilleux effets de cette verge. Une fois qu'elle eut 
été bénie durant la semaine sainte, le duc, au dire de Jean Petit, 
en prit possession. D'après ces prémisses, on pense assurément 
qu'il s'en servit pour favoriser ses amours et multiplier le nombre 
de ses conquêtes.. Erreur profonde! Ce sortilège eut un tout 
autre résultat : il causa les maladies dont le roi fut tour à tour 
atteint : « La première, dit l'avocat de Jean, fut à Beauvais, qui 
fut tant angoisseuse qu'il en perdit les ongles et les cheveux 
pour la greigneur partie (2). » La seconde fut sa crise de la 
forêt du Mans. Par quel étrange destin ce sortilège eut-il ses 
effets si curieusement modifiés? Maitre Jean Petit a omis de nous 
l'expliquer. 

On se demande vraiment si, après de telles sottises, il est 
nécessaire de poursuivre l'analyse du plaidoyer de l'avocat du 
duc de Bourgogne, de l'accusateur de Louis d'Orléans et de 
Valentine. Car, bien qu'il ne la nomme point, la noble duchesse 
est comprise dans l'incrimination odieuse et absurde que Jean 
Petit dirige contre son mari. Il rappelle avec soin les bruits que 
l'on a répandus douze années auparavant (3) et grâce auxquels 

(1) Un anneau. 

(2) La plus grande partie. 

(3) V. chap. XI. 



394 VALENTINE DE MILAN 

ou est parvenu à éloigner, à exiler Valentine : l'étonnement et le 
courroux prétendus de son père quand il lui est donné de bonnes 
nouvelles de la santé de Charles VI ; les paroles qu'il aurait adres ] 
sées à sa fille pour Tinciter à arriver au trône, sans doute par 
tous les moyens. Et Tavocat de Jean sans Peur ajoute naturelle- 
ment : i'- Pour parvenir à ce, les dessusdits ducs d'Orléans et de 
Milan, par diverses voies, ont depuis continuellement machiné 
en la mort du roi et de sa génération. « J'ai montré le néant, la 
folie de toutes ces accusations (1), comme le fit, quelques mois 
après le plaidoyer de Jean Petit, l'avocat de Valentine, quand il 
fut enfin donné à la duchesse de défendre la mémoire de sou 
mari. Tout cela est faux, impossible, ne se tient pas debout... 
Mais encore une fois qu'importe au défenseur de l'assassin du 
duc d'Orléans... 

Sans entrer dans d'inutiles développements, suivons-le cepen- 
dant jusqu'au bout. 

Vient maintenant, dans son plaidoyer, une ridicule histoire de 
tentative d'empoisonnement. Si Louis eût tenté d'empoisonner le 
roi, — et celui-ci l'aurait su, d'après Jean Petit, — il est à 
croire que l'affection que Charles éprouva toujours pour son 
frère et dont il lui donna tant de preuves, avant sa maladie et 
depuis et jusqu'à la fin, en aurait été fort diminuée. Il est bien 
entendu que le malheureux accident causé par Louis au bal des 
sauvages est attribué à la volonté arrêtée du prince de faire périr 
son frère dans l'incendie. 

La politique étrangère elle-même est mise à contribution 
pour fournir des armes contre le duc d'Orléans. Louis aurait 
machiné avec le duc de Lancastre la perte du roi Richard 
d'Angleterre, parce que celui-ci aurait dit à Charles VI que son 
frère et Jean-Galéas l'avaient ensorcelé et rendu malade. C'est 
toujours au fond la même et vieille histoire de l'envoûtement du 
roi par Valentine. Malheureusement pour la thèse de Jean Petit, 
il est certain que dès que Henri de Lancastre eut détrôné Richard, 

(1) V. chap. XI. 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 395 

Louis d'Orléans fut le plus résolu des ennemis de l'usurpateur. 

Et voici, après l'histoire de rensorcellement, celle de la 
pomme empoisonnée, destinée au petit dauphin qui reparaît 
aussi. Seulement, douze années auparavant, c'était Valentine 
que l'on accusait. Maintenant, c'est le duc d'Orléans — ou tous 
deux, car il est parlé par Jean Petit de « ceux qui la pomme 
empoisonnèrent et la firent porter « . 

On approche de la fin du plaidoyer. L'avocat du Bourguignon 
a cependant encore en réserve quelques incriminations contre le 
mari de Valentine. Ses voyages auprès du pape, pour arriver à la 
pacification de TEglise, auraient eu pour but secret de faire 
déclarer le roi et sa postérité inhabiles à régner... Enfin, le duc 
aurait même voulu séquestrer la reine Isabeau! Quant aux 
preuves, elles sont comme toujours absentes. L'orateur n'en 
donne pas, n'en cherche pas, et pour cause. 

De sorte que l'on arrive tout naturellement à cette conclu- 
sion : " S'ensuit clairement que mondit seigneur de Bourgogne 
ne veut et ne doit en rien être blâmé, ne reprins dudit cas 
advenu en la personne dudit criminel duc d'Orléans, et que le 
roi, notre sire, ne doit pas tant seulement être content, mais 
doit avoir mondit seigneur de Bourgogne et son fait pour 
agréables et l'autoriser en tant que mestier (1) serait. Et avec ce, 
le doit guerdonner (2) et rémunérer en trois choses : c'est à 
savoir en amour, en honneur et en richesses, à l'exemple des 
rémunérations qui furent faites à Monseigneur saint Michel 
l'Ange et au vaillant homme Phinées... » Mais ce ne serait pas 
encore assez : il faut encore que le roi fasse connaître la « loyauté 
et bonne renommée » du duc de Bourgogne " par tout le royaume 
et en dehors du royaume... par lettres-patentes, par manière 
d'épîtres ou autrement ». Et ce monstrueux morceau se termine 
par une pieuse invocation : « Iceluy Dieu veuille que ainsi soit 
fait qui est henedictus in secula seculorum, Amen ! ^ 



(1) Besoin. 

(2) Récompenser, 



396 VALENTINE DE MILAN 

Quel effet ce fatras de mensonges cyniques, d'inventions gro- 
tesques, d'imputations démenties par tout ce que l'on savait du 
caractère et de la vie du prince, cet amas d'histoires diaboliques, 
de citations bizarres, coupé de divisions innombrables et puériles 
produisit-il sur l'auditoire devant lequel il fut prononcé et sur 
le public qui en recueillit les échos? Les annalistes du temps nous 
le disent et surtout nous le laissent comprendre : » Si fut adon- 
ques fait grand murmure dedans la ville de Paris, dit Monstrelet, 
et y eut plusieurs et diverses opinions (1). » Le Religieux de 
Saint-Denis est plus net : " Je me souviens que plusieurs per- 
sonnages recommandables et d'un éminent savoir qui y avaient 
assisté, trouvèrent ce plaidoyer repréhensible en beaucoup de 
points. Je serais disposé à partager leur avis (2) « . Jouvenel des 
Ursins, après avoir analysé le discours de Jean Petit, conclut : 
" Laquelle chose semblait bien étrange à aucunes gens, notables 
et clercs ; mais il n'y eut si hardi qui en eut osé parler au con- 
traire (3) " . C'est le même sentiment qu'exprime Cousinot : « Et 
ne fut nul qui à cette heure osât répondre '^ , et il ajoute que le 
« commun du royaume « restait favorable à Jean de Bour- 
gogne (4). 

Si le peuple, dans son fol espoir d'une réduction des impôts 
opérée par le Bourguignon, restait de son parti, les princes et 
la Cour, qui ne l'aimaient guère, n'osaient pas protester contre 
sa tentative de justification. Ils vivaient dans la terreur du duc 
de Bourgogne, devenu le vrai chef du gouvernement et le maître 
du royaume. Le pauvre roi s'inclina comme les autres et ce fut 
certes le plus excusable de tous. Jean alla le trouver et dès le 
lendemain de la séance, le 9 mars, il en obtint des lettres, non 
pas de rémission, mais des lettres écrites sous sa dictée par les- 
quelles il faisait justifier et exalter son crime. Il y faisait dire 
par le roi que le duc d'Orléans « avait machiné et machinait de 

(1) Chronique, liv. P"", chap. xxxix. 

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXVIII, chap. xxxiv. 

(3) Histoire de Charles UI, année 1407 (1408). 

(4) La Geste des nobles, chap. xcv. 



VALENTINE POURSUIT L'ASSASSIN DE SON MARI 397 

jour en jour " sa mort et celle du dauphin et qu'informé de cela, 
le duc de Bourgogne ^i avait fait mettre hors de ce monde notre 
dit frère " . En conséquence, continuait le roi, « nous avons ôté 
et ôtons de notre courage toute déplaisance... et voulons que 
iceluy notre cousin de Bourgogne soit et demoure en notre sin- 
gulier amour comme il était paravant (1) ». Charles acquiesça à 
tout ce que l'on voulut. Plus tard, il dira — et c'est chose bien 
vraisemblable — qu'il ignorait tout à fait ce que contenaient ces 
lettres et qu'il ne les avait jamais lues. De ces lettres « moult de 
grands seigneurs, dit Monstrelet, et aussi autres sages furent moult 
émerveillés » . On conçoit de reste leur étonnement. Le Reli- 
gieux de Saint-Denis raconte — mais l'anecdote n'est pas très 
vraisemblable, — qu'en donnant ces lettres au duc, le roi l'en- 
gagea à se prémunir contre les vengeances qui néanmoins pou- 
vaient le menacer : à quoi Jean aurait répondu avec son audace 
habituelle que, tant que le roi lui garderait ses bonnes grâces, il 
ne craindrait personne sur terre. 

Cependant la reine et les princes finirent par laisser voir les 
sentiments qu'ils éprouvaient à l'endroit du Bourguignon. Ils 
montrèrent ces sentiments de la façon la moins héroïque qui fût 
possible — en s'enfuyant de Paris. Peut-être d'ailleurs ne pou- 
vaient-ils rien faire de plus, ni d'autre. Trois jours après le 
plaidoyer de Jean Petit, la reine quitta Paris, emmenant avec 
elle le jeune dauphin et ses autres enfants : elle se retira à Melun, 
y réunit des troupes et s'y fortifia. Les princes et les grands sei- 
gneurs suivirent : le duc de Berry, le roi de Sicile, le duc de 
Bretagne, Montagu, le connétable s'éloignèrent également de la 
capitale sous divers prétextes, la plupart d'entre eux pour rejoindre 
la reine. 

(1) Archives nationales K 36^ : 17. 



CHAPITRE XVII 

VALENTINE ET JEAN SA\S PEUR 

Jean sans Peur quitte Paris pour aller combattre les Liégeois; la reine rentre 
dans la capitale avec le dauphin et les princes; Valentine revient aussi à 
Paris ; séance solennelle au Louvre : la duchesse y renouvelle sa plainte contre 
Jean sans Peur; Charles d'Orléans rejoint sa mère avec trois cents chevaliers 
et écuyers ; nouvelle séance au Louvre : Valentine fait défendre par l'abbé 
de Saint-Fiacre la mémoire de son mari; Guillaume Cousinot prend, au 
nom de la duchesse et de ses enfants, des conclusions contre Jean sans Peur ; 
Louis d'Orléans est justifié et déchargé des accusations portées contre lui : on 
promet encore à Valentine que justice sera faite de l'assassinat de son mari ; 
les conclusions de la duchesse sont, au nom du roi, notifiées à Jean sans Peur, 
les lettres de justification qu'il avait obtenues sont révoquées; Valentine 
retourne à Blois. 

Jean sans Peur remporte sur les Liégeois la grande victoire d'Hasbain : il marche 
sur Paris ; le roi, la reine et les princes quittent la ville pour se retirer à 
Tours; le duc de Bourgogne entre à Paris; les espérances de Valentine 
anéanties. 



Un événement survenu à l'extérieur changea une fois encore 
et pour un certain temps la face des choses. Les habitants de 
Liège avaient un assez singulier évêque, Jean de Bavière. Cet 
évêque n'avait par reçu les ordres, il n'était pas prêtre. Ses dio- 
césains tenaient à ce qu'il se fit ordonner et leur prétention 
n'avait à coup sûr rien d'exagéré. Mais Jean de Bavière, bien 
moins ecclésiastique qu'homme de guerre, ne se sentant aucune 
vocation religieuse, se refusait absolument à leur donner satis- 
faction. Il voulait bien toucher les revenus de son évêché et y 
exercer ses droits de suzerain, mais c'était tout. Les Liégeois 
irrités s'étaient rais en pleine révolte et l'avaient chassé de sa 
ville épiscopale : ils avaient même élu un autre évêque, qui avait 



VALENTINE ET JEAN SANS PEUR 399 

été confirmé par le pape Benoît XIII. Or, Jean de Bavière était 
le beau-frère du duc de Bourgogne, qui avait épousé sa sœur, 
Marguerite de Bavière. Inquiet de la rébellion de Liège, qui 
pouvait, disait-il, u être exemple à telles manières de gens que 
sont communautés « et devenir le commencement u de rébellion 
universelle » (I), ou plutôt tout simplement inquiet pour ses 
possessions du Nord, le duc décida de marcher contre les Lié- 
<jeois et de rétablir l'autorité de son beau-frère. Le 5 juillet, il 
quitta Paris avec ses deux frères et autant de soldats qu'il en put 
rassembler. L'effet de son absence ne tarda pas à se faire sentir. 
Malgré la sympathie que lui gardaient beaucoup de Parisiens, 
l'autorité que son audace lui avait donnée à Paris et dans le 
royaume s'écroula aussitôt. Ses ennemis, les princes en tête, 
triomphèrent. Tout était remis en question. 

La reine rentra dans la capitale le 26 du mois d'août. Isa- 
beau était plus irritée que jamais contre le duc de Bourgogne 
qui, avant de partir, avait convoqué les principaux bourgeois et 
leur avait fait entendre que lui seul, parmi les princes et ceux 
qui entouraient le roi, était en réalité son fidèle serviteur. Il 
n'était guère possible d'ailleurs de douter que son intention fût 
de s'emparer du pouvoir et de gouverner au nom du roi. Il 
avait commencé à le faire; son éloignement créait un obstacle 
momentané à l'exécution de ses desseins, mais il était bien cer- 
tain qu'il les poursuivrait à son retour. Il fallait évidemment, si 
l'on voulait empêcher qu'il demeurât le maître du royaume, que 
ses adversaires profitassent de son absence pour s'unir et pour 
agir contre lui. 

Ce fut ce qui arriva. Jusqu'à ce moment, on l'a vu, les 
princes, la reine, le conseil du roi avaient été singulièrement 
tièdes à accueillir la plainte de Valentine et son appel à la jus- 
tice. On avait pu se demander si la courageuse duchesse n'était 
pas complètement abandonnée de ceux qui devaient naturelle- 
ment l'aider et la soutenir. Lorsque Jean de Bourgogne fut parti, 

(1) Chronique de Movstrelkt, liv. I", chap. xlvii. 



400 valentijVE de milan 

il n'en fut plus de même : la crainte de l'ennemi commun, de 
celui qui ne cachait plus ses projets ambitieux, que Ton savait 
capable de les réaliser, fût-ce par des crimes, cette crainte rallia 
la famille royale et l'entourage du roi à la cause de Valentine. 

Ce fut d'abord la reine qui se déclara. Elle quitta Melun et 
revint à Paris, mais non pas avec le simple cortège qui l'avait 
accompagnée à son départ. Le dernier dimanche du mois d'août, 
dans un char doré, une sorte de carrosse, elle fît dans Paris une 
entrée solennelle. Les ducs de Berry, de Bourbon, de Bretagne, 
les comtes d'Alençon, de Clermont, de Vendôme, le connétable, 
les officiers de la maison du roi, une foule de seigneurs l'avaient 
rejointe et lui faisaient une brillante escorte. Trois mille 
hommes, chevaliers, écuyers, gens d'armes, la précédaient et la 
suivaient. On leur imposa dans la ville une stricte discipline. 
Le petit dauphin, duc de Guyenne ou d'Aquitaine, sur un che- 
val blanc, suivait sa mère et, comme c'était la première fois 
qu'il montait, en public tout au moins, quatre hommes entou- 
raient et conduisaient le cheval. La foule acclama la reine, le 
dauphin, les princes, comme elle avait, quelques mois aupara- 
vant, acclamé Jean de Bourgogne. Comme pour lui, on cria 
Noël! Isabeau, son fils et Louis de Bavière, frère de la reine, 
allèrent s'installer au Louvre. 

Cette entrée militaire était destinée à frapper l'imagination 
des Parisiens et à leur faire savoir que l'autorité avait changé 
de mains, qu'elle n'appartenait plus au duc de Bourgogne. On 
s'apprêta ensuite à leur faire comprendre que, s'il en était ainsi, 
c'est que Jean de Bourgogne, qui n'avait aucun droit à gouver- 
ner, s'était de plus rendu indigne d'avoir la moindre part dans 
le gouvernement, par le crime abominable qu'il avait commis. 
Les supplications de Valentine, écartées lors de sa venue par la 
crainte que l'on avait du duc de Bourgogne, marchant sur Paris, 
étaient maintenant servies, au contraire, par les espérances que 
faisait naître son départ pour une entreprise peut-être hasar- 
deuse. 



VALEiVTIME ET JEAN SANS PEUR 401 



* * 



La nouvelle politique de la reine et des princes répondait trop 
aux désirs de la duchesse d'Orléans pour qu'elle ne s'y associât 
pas de tout son cœur et de toute son énergie. On peut pressentir 
quels avaient été ses sentiments lorsque étaient arrivés à elle 
les échos du discours de Jean Petit. On proclamait que l'assas- 
sinat de son mari avait été une œuvre méritoire, accomplie pour 
le bien du roi et de la France. On le représentait cherchant à 
usurper la couronne de son frère et s'efforçant de réaliser son 
dessein par le meurtre de ce frère. On avait montré Valentine 
associée à cette œuvre de mort. Tous deux, lui ouvertement, et 
elle hypocritement, on les avait outragés, calomniés, dénoncés à 
la haine des honnêtes gens et à la vindicte publique. La volonté 
de venger son mari, de voir justice faite de son assassin grandit 
encore et s'affermit, s'il était possible, dans l'âme de la du- 
chesse... 

A ce moment, Isabeau lui fît savoir qu'elle pouvait revenir à 
Paris et que les satisfactions que vainement elle demandait 
depuis la mort de Louis, allaient lui être accordées. Un éclair de 
joie, le premier depuis qu'à Château-Thierry la fatale nouvelle lui 
était parvenue, dut illuminer ce moment de sa vie et faire tres- 
saillir tout son être. Savait-elle bien la part qu'Isabeau avait eue 
à son exil, à la proscription dont elle avait été frappée? Avait- 
elle connu tous les détails de l'habile et misérable intrigue dont 
elle avait été la victime? On n'a pas de renseignements à cet 
égard. Mais, quoi qu'il en fût, tout s'effaça dans son esprit devant 
une seule pensée : son mari tant aimé allait être défendu, lavé 
des odieuses imputations dirigées contre lui, réhabilité dans sa 
loyauté, dans son honneur, dans sa fidélité au roi son frère ; son 
assassin allait être condamné, flétri, châtié, il porterait la peine 
de son crime... Devant de telles perspectives, tous les mauvais 
souvenirs qu'elle avait pu garder de la reine disparaissaient! 
Qu'importait à Valentine la haine dont Isabeau l'avait poursuivie 

26 



«02 VALENTINE DE MILAN 

«autrefois? Qu'importaient la proscription dont elle avait été 
frappée, l'exil qu'elle avait souffert, son influence ruinée, les 
calomnies lancées contre elle? Rien de tout cela ne comptait 
désormais : elle allait pouvoir accomplir l'œuvre qu'elle avait au 
lendemain du 23 novembre, donné pour but à sa vie, venger 
son mari, faire frapper son assassin. Sans hésiter, elle répondit 
à l'appel d'Isabeau. 

Le 28 du mois d'août (1) "à l'heure de vêpres « la duchesse 
d'Orléans, accompagnée de sa belle-fille, Isabelle de France, fit 
son entrée à Paris. Ce fut à travers les rues de la ville, une 
marche solennelle et triste. Valentine en grand deuil, était dans 
une litière, traînée par quatre chevaux : litière et chevaux étaient 
couverts de draperies noires. Des chars suivaient où avaient pris 
place les dames de la duchesse, puis les femmes attachées à son 
service et ces chars étaient également recouverts de noir. Venaient 
enfin nombre de seigneurs et une partie des gens d'armes que 
la duchesse avait réunis à Blois, — notamment les compagnies 
des sires de Mareuil et de Vauvilliers (2) . Les princes qui étaient 
revenus avec la reine allèrent à la rencontre de Valentine et se 
joignirent à son cortège. Elle descendit à son hôtel de Béhaigne. 

Le 5 septembre, une grande cérémonie eut lieu au Louvre. Il 
s'agissait de faire connaître les pouvoirs que le roi ou plutôt le 
Conseil du roi venait de conférer à la reine et au dauphin pour 
les moments où Charles VI était « empêché » ou « absent « . 
C'était Isabeau qui devait alors présider le Conseil. Les princes, 
les grands seigneurs, le connétable, le chancelier, le grand- 
maître de l'hôtel du roi, des archevêques, des évêques, le prévôt 
de Paris et le prévôt des marchands, une centaine de notables 
bourgeois, assistaient à cette solennité. Jean Jouvenel lut les 
lettres royales (3). 

Une fois cette partie de la séance achevée, Valentine renou- 

(1) Archives nationales X'* 1479 : 41. 

(2) Braquemorit passa, le 1" septembre, ces deux compagnies en revue, à 
Paris même (Archives nationales, K 56^ : l9^Jo_iz.uj5_it^ 

(3) Journal de N. de Baye, t.I", p. 240- 



VALENTINE ET JEAN SANS PEUR 403 

vêla sa plainte, demandant que justice fût faite de la mort de 
son mari et qu'il lui fût donné un jour pour réfuter les calom- 
nies que le duc de Bourgogne avait fait répandre et propageait 
encore contre lui. On assura la duchesse qu'elle était la bienve- 
nue et qu'il lui serait donné une prompte réponse (1). 

Le jeune duc d'Orléans était resté à Blois avec ses frères et sa 
sœur. Valentine avait sans doute voulu juger par elle-même, 
n'exposant qu'elle seule, des dispositions de la reine, des princes 
et du Conseil du roi. Ayant vérifié que son fils pouvait sans 
danger venir à Paris, elle dut lui en faire tenir l'avis et, le 
9 septembre, Charles d'Orléans fit à son tour son entrée dans la 
capitale. Trois cents chevaliers ou écuyers l'accompagnaient. 

Le duc entra dans Paris par la porte Saint-Antoine. Il vit le 
roi, à son hôtel Saint-Pol. Au Louvre, il alla saluer Isabeau et le 
dauphin. Puis, il se rendit cà l'hôtel de Béhaigne, où il trouva sa 
mère et sa femme. Il avait demandé, lui aussi, à la reine qu'une 
séance solennelle fût tenue pour la réhabilitation de son père. 
Isabeau ne voulait rien d'autre, les princes non plus, puisque 
cette manifestation leur semblait un moyen de démasquer le 
Bourguignon, de le dépopulariscr, de le réduire à l'impuissance. 
Dès avant l'arrivée du fils de Valentine, la chose était accordée, 
la date même était arrêtée. 

La séance eut lieu au Louvre, le mardi 11 septembre. Comme 
le 8 mars précédent, le duc de Guyenne présidait l'assemblée. 
Les mêmes personnages à peu près que le jour où Jean Petit 
avait prononcé son odieuse diatribe, les mêmes ducs, beaucoup 
des mêmes seigneurs, le recteur de l'Université avec ses docteurs 
et ses clercs, des bourgeois importants se trouvaient réunis dans 
la grande salle du château. Il y avait cependant quelques assis- 
tants de plus et d'autres, qui étaient venus le 8 mars, ne se 
montrèrent pas le 11 septembre, ayant suivi Jean sans Peur ou 
trop publiquement attachés à son parti. La reine, qui n'était pas 



(1) Joi'VEXEL DES Ursixs, Histoirc (le Charles VI, année 1408. — Chronique 
du Religieux de Saint-Denis, liv. XXI\, chap. xvii. 



404 VALENTINE DE MILAN 

venue à la séance du 8 mars, assistait à celle-ci; de même, le duc 
de Bourbon et le comte de Clermont, son fils. Mais il y avait 
surtout celle qui, par son invincible énergie, par son inlassable 
courage, était parvenue à obtenir cette réparation publique des 
outrages adressés à son époux, Valentine, le cœur brisé sans 
doute, le corps brisé aussi par les douleurs et par les désillu- 
sions des dix mois lugubres qui venaient de s'écouler, mais trou 
vaut à sa mortelle tristesse quelque apaisement dans la venue, 
dont elle avait désespéré si longtemps et qui semblait mainte- 
nant ne plus devoir tarder, de l'heure de la justice et du châti- 
ment. Tous les regards durent se porter sur elle et contempler à 
la fois avec pitié, avec étonnement, avec admiration, celle qui, en 
ce moment et depuis le crime du 23 novembre, semblait avoir 
gardé pour elle seule l'antique vaillance de la maison royale. 

Auprès de Valentine et de son fils, le duc d'Orléans, de son 
chancelier, Pierre L'Orfèvre, de son avocat, Guillaume Cousinot, 
étaient rassemblés de nombreux amis et serviteurs. 

Le bénédictin Serizy, abbé de Saint-Fiacre, était l'orateur 
choisi pour répondre à Jean Petit (1). 

* 
* * 

Le discours que lut Serizy ne fut pas moins long que celui de 
Jean Petit. Comme celui-ci, il paie un tribut au mauvais goût de 
l'époque. Dans son œuvre touffue, les divisions abondent, les 
citations se pressent, les exemples se succèdent empruntés à 
l'histoire sacrée ou profane. Mais, à la place de l'impitoyable 
scolastique de Jean Petit, se satisfaisant de mots, de paroles 
creuses et de syllogismes bâtis sur ces paroles et sur ces mots, le 
raisonnement de Serizy est simple, humain, d'autant plus fort. 
Au contraire de la harangue de Petit où tout était dur en la 
forme et barbare au fond, il y a dans celle de son contradicteur 



(1) Il est appelé " l'abbé de Chézy » dans le registre du Parlement qui men- 
tionne cette séance. 



VALENTINE ET JEAN SANS PEUR 405 

des morceaux d'une véritable éloquence, des passages où se 
révèle une émotion réelle, sincère et profonde. 

L'invocation au roi par laquelle il débute ne manque pas de 
grandeur : « Prince très chrétien, s'écrie-t-il, très noble et souve- 
rain seigneur, chef de la justice, c'est à toi que mes paroles vont 
s'adresser, car c'est à toi qu'il appartient de faire justice à tous 
les sujets du royaume de France, sur lequel non seulement les 
contrées et les nations voisines, mais les hommes des nations 
lointaines prennent exemple... C'est à toi, en ta qualité de justi- 
cier et aussi à la partie de ton renommé conseil qui t'assiste en 
<;e point, que je vais adresser mes paroles au nom de ma très 
noble dame, madame la duchesse d'Orléans et de Messeigneurs 
«es enfants qui, déconfortés, font entendre leurs plaintes, au 
milieu des lamentations et des larmes, voyant qu'après le secours 
de Dieu, ils n'en ont d'autre à espérer que celui de ta puissance 
et de ta compassion. " Il y a certes dans ce début, que j'ai sim- 
plement traduit en français de notre temps, une éloquence dont 
on ne rencontrerait l'équivalent dans aucune partie de la haran- 
gue de Jean Petit. 

Mais bientôt, pour démontrer au roi qu'il doit faire justice, 
l'orateur accumule les exemples les plus hétéroclites. C'est Cam- 
byse qui aimait tant la justice qu'il fit écorcher un « faux juge » ; 
C'est « Androniche, cruel persécuteur et homicide » , condamné 
à mort, au lieu même où il avait occis le prêtre de la loi; c'est 
« le roi Dayre, qui bailla à dévorer aux lions ceux qui mauvaise- 
ment avaient parlé du prophète Daniel » ; ce sont les deux vieil- 
lards persécuteurs de la chaste Suzanne; c'est Caïn et Abel, que 
l'on s'étonne moins de trouver en ce procès que i< le roi Dayre » 
•et « Androniche » . 

Le duc d'Orléans est censé parler au roi : « mon seigneur, 
mon frère! regarde comment pour toi, j'ai reçu la mort. Ce fut 
pour la grant amour qui était entre nous... Regarde mes plaies, 
regarde mon corps battu, foulé, abandonné dans la boue... 
Regarde mes bras coupés et ma cervelle répandue hors de mon 
«chef... » 



406 VALENÏINE DE MILAN 

Qu' adviendrait-il d'ailleurs, continue Serizy, d'un Etat où les 
crimes resteraient impunis? Chacun recourrait à la force, les 
querelles particulières troubleraient la paix publique, l'audace 
des criminels impunis n'aurait pas de bornes. N'est-ce pas ce 
qui est arrivé du duc de Bourgogne? Malgré le roi, il est venu à 
Paris, entouré de soldats " ainsi que s'il voulait conquérir ce 
royaume « , en u sujet tendant à malfaire contre le roi ". Et 
l'auteur s'écrie : « domination de France, si tu le veux ainsi 
souffrir, en brief temps tu décherras de ta joie. « 

La seconde partie du discours est consacrée à montrer la 
grandeur du crime de Jean. Rien ne l'excuse. Louis d'Orléans 
n'avait rien d'un tyran, ni d'un usurpateur et, d'autre part, 
quelle autorité, pour le juger et le condamner, Jean de Bour- 
gogne avait-il donc sur lui? 

Enfin, Serizy justifie le mari de Valentine des accusations 
dont on s'est efforcé de le flétrir. On a prétendu qu'il a machiné 
la mort du roi. Comment? Par des sortilèges? Or, le moine 
apostat, dont a parlé Jean Petit, a été jugé et il a été constaté au 
contraire que le duc d'Orléans lui avait défendu de continuer 
ses pratiques superstitieuses et surtout de rien faire contre le 
roi... En essayant de l'empoisonner? Mais personne n'a jamais 
dit un mot d'une pareille histoire, uniquement inventée pour 
justifier l'assassinat du 23 novembre. Quand le duc d'Orléans 
est allé trouver le Pape, ce fut toujours pour rétablir la paix de 
l'Eglise, d'après les ordres et pour le service du roi. 

Jean Petit avait reproché au due d'Orléans, les tailles qu'il 
aurait fait mettre sur le peuple. Son contradicteur lui répond 
que les tailles furent décidées, non par le duc d'Orléans, mais 
par le Grand Conseil et, prenant à partie Jean sans Peur, il lui 
rappelle que les plus lourds impôts levés depuis longtemps l'ont 
été pour payer sa propre rançon, quand il se laissa faire prison- 
nier par les Turcs à Nicopolis. 

Il faudrait, pour analyser plus longtemps le plaidoyer de 
l'abbé de Saint-Fiacre, revenir sur des accusations qui ont été 
exposées et refutées déjà : par exemple sur les paroles que 



VALENTINE ET JEAIV SANS PEUR 40T 

Galéas Visconti aurait adressées à Valentine au cours d'une en- 
trevue qui n'eut pas lieu, puisqu'il s'éloigna de Pavie afin de ne 
pas voir sa fille à son départ pour la France ; sur l'histoire ridi- 
cule de la pomme destinée au fils du roi ou sur l'alliance que 
Jean Petit avait accusé le duc d'Orléans d'avoir gardée avec 
Henri de Lancastre, usurpateur du trône d'Angleterre, alors que 
Louis le provoqua au contraire à un combat singulier. Ce serait 
chose inutile et fastidieuse. Du libelle écrit par Jean Petit, son 
adversaire ne laissa rien debout. Tache facile d'ailleurs, puisque 
à l'appui de ses dires, l'avocat stipendié de Jean sans Peur 
n'avait, pour ainsi dire, pas donné une preuve, — par la bonne 
raison qu'il n'y en avait point — et qu'il s'était borné à réunir 
et à répéter les racontars inventés contre Louis d'Orléans par 
les partisans de la maison de Bourgogne. 

Ce discours, empreint à la fois d'une logique précise et d'une 
émotion réelle, s'adressant à l'esprit et au cœur de ceux qui 
l'entendirent, produisit sur eux un effet considérable. Jamais 
plus grande faute, disaient-ils, n'aurait été commise en France, 
si justice n'était faite du duc de Bourgogne et l'on pourrait dire 
alors qu'il était devenu le vrai maître de la France (1). 

Après que l'abbé de Saint-Fiacre eut terminé sa harangue, la 
parole fut donnée à l'avocat de la duchesse et de ses enfants., 
Guillaume Cousinot, pour faire connaître les conclusions qu'ils 
avaient l'intention de prendre au point de vue des réparations 
civiles. Quant aux peines que pouvait avoir encouru le duc de 
Bourgogne, il n'appartenait pas à d'autres qu'aux gens du roi 
d'en requérir l'application. Pour ce qu'il y aurait à faire à cet 
égard, le chancelier de France avait été délégué par le roi. 

Le conseiller de la duchesse ne se borna point cependant à 
prendre des conclusions et à demander qu'elles lui fussent adju- 
gées. Il les appuya d'abord d'un discours, celui-ci assez bref, 
dans lequel il s'efforça de prouver que la situation de la duchesse 
et de ses enfants était infiniment triste et qu'il était du devoir 

(1) Joi'VEXEL DES Ursins, Htstotre de Charles VI, année 1408. 



408 VALENTINE DE MILAN 

du roi de rendre à tous une impartiale justice. Ces choses, à vrai 
dire, n'avaient guère besoin d'être démontrées. Ce n'était point 
parce que l'on doutait de ces vérités que la duchesse n'avait pas 
encore obtenu justice. Il eût mieux valu ôter du cœur des assis- 
tants la crainte de Jean de Bourgogne. Mais l'avocat ne pouvait 
rien de semblable. Sa harangue, de caractère à la fois ecclésias- 
tique et judiciaire, débuta comme celle de l'abbé de Saint-Fiacre, 
par un texte emprunté à l'Ecriture : " Quand le Seigneur eut vu 
cette veuve, il fut touché de miséricorde à son égard. » Il s'agis- 
sait, on le voit, de la veuve de Naïm. L'application de cette parole 
à l'infortunée duchesse était facile. 

Enfin, vinrent les conclusions elles-mêmes. Valentine et ses 
enfants demandaient que le duc de Bourgogne fût amené au 
Louvre et que là " sans ceinture et sans chaperon » , s 'agenouil- 
lant devant eux, il confessât publiquement et à haute voix « que 
malicieusement et par aguet, il a fait occire monseigneur d'Or- 
léans, par haine, envie et convoitise... " Il déclarerait ensuite 
que pour « justifier et couvrir son péché " , il a fait soutenir 
contre la vérité tout ce qu'a allégué maître Jean Petit. Il dirait 
qu'il se repent de tous ces méfaits, en demanderait pardon à la 
duchesse et à son fils et les supplierait de vouloir bien lui par- 
donner. Il serait alors conduit dans la cour du Palais, puis à 
l'hôtel Saint-Pol. Là, placé sur une estrade, il répéterait publi- 
quement ce qu'il aurait avoué à la duchesse et à son fils. Con- 
duit ensuite à l'endroit même où le crime fut commis, il écoute- 
rait à genoux les psaumes de la Pénitence et les litanies que des 
prêtres diraient poiir le repos de l'âme du défunt. A l'endroit 
où tomba le duc d'Orléans, Jean baiserait la terre et demanderait 
encore pardon à la duchesse et au jeune duc. Des lettres royales 
seraient adressées aux « bonnes villes w et publiées pour faire 
connaître à tous, même en dehors du royaume, les aveux du 
coupable et les peines dont il aurait été frappé. Les hôtels et les 
maisons qu'il possédait à Paris seraient rasés et, sur leur empla- 
cement, comme au lieu du crime, serait élevée une grande croix 
de pierre rappelant le crime et son expiation. La maison de la 



VALENTINE ET JEAM SANS PEUR 409 

vieille rue du Temple où se cachèrent les assassins, serait dé- 
truite : le duc de Bourgogne serait tenu d'en acheter l'emplace- 
ment et celui des maisons voisines et d'y établir un chapitre de 
chanoines qui diraient chaque jour des messes pour le salut de 
l'àme de sa victime. Il édifierait deux chapelles, l'une à Rome et 
l'autre à Jérusalem, au Saint-Sépulcre, où des messes seraient 
également dites chaque jour, pour la même cause. Le duc serait 
condamné à payer un million en or u non mie au proufit de Ma- 
dame d'Orléans, ni de ses fils, mais à faire hôpitaux, collèges de 
religieux, chapelles, aumônes et autres œuvres de pitié pour le 
salut et remède de l'àme dudit défunt ') . Tant que tout cela ne 
serait point fait, Jean serait condamné « à tenir prison fermée » . 
Puis, il serait envoyé outre-mer, soit pour y demeurer à tout 
jamais, soit pour y rester vingt années au moins. 

On voit par ces conclusions, empreintes au plus haut degré 
de la marque de leur temps, quelles pensées possédaient et 
dominaient l'esprit de Valentine. Il fallait avant tolit, que celui 
qui avait été traîtreusement assassiné, fût justifié, par l'aveu 
même de son assassin, de tous les outrages qui avaient été 
adressés à sa mémoire; que l'on reconnût qu'il n'avait commis 
aucun des actes criminels dont Jean sans Peur l'avait fait accuser 
pour obtenir l'absolution de son propre crime. 11 fallait que la 
vérité sur l'assassinat du 23 novembre fût connue et proclamée 
dans le royaume et au dehors. Et, avec cette préoccupation, 
Valentine en a une autre. Son mari, tué par surprise, en quel- 
ques instants, n'était peut-être pas en état de grâce, il n'a peut- 
être pas pu se repentir de ses fautes... Aussi veut-elle que des 
prières, nombreuses, incessantes, venues de partout, de Paris, 
de Rome, de Jérusalem, du sanctuaire le plus vénéré des chré- 
tiens, le Saint-Sépulcre, s'élèvent vers le ciel et demandent pour 
celui qu'elle a tant aimé la miséricorde et le pardon du Sei- 
gneur (1). Enfin, on ne peut songer à le contester, et qui s'en 

(1) Cette préoccupation du salut de Louis d'Orléans se montre aussi dans le 
discours de Serizy. L'orateur, s'adressant au duc de Bourgogne, lui dit : « Il 
s'ensuit donc, puisque tu l'as privé de temps et d'espace de pénitence selon ton 



410 VALENTINE DE MILAN 

étonnerait? Princesse de la maison royale de France, Valentine 
a la fierté légitime de son rang et de la grande race à laquelle 
elle appartient. Cruellement atteinte par le meurtre de son époux 
et par les insultes à Taide desquelles, depuis sa mort, le duc de 
Bourgogne a essayé de justifier son attentat, elle veut que les 
outrages qu'elle et ses enfants ont subis, soient effacés par l'hu- 
miliation du coupable. Elle est femme, chrétienne et princesse 
féodale : dans ses demandes, on trouve tout ce qu'à ce triple 
titre, elle devait naturellement réclamer de la justice du roi. 

Il s'est rencontré un historien, — un seul, il est vrai, — 
pour lui reprocher d'avoir si ardemment poursuivi la vengeance 
du meurtre de son époux (1). Singulier reproche, il le faut 
avouer, adressé à une femme, que celui d'avoir désiré le châti- 
ment de l'assassin de son mari... Ce que Valentine a demandé 
au roi, c'est que justice fût faite du meurtre de Louis d'Orléans. 
Cela, elle l'a désiré, espéré jusqu'à son dernier moment : elle a 
supplié le roi d'accomplir cette œuvre mille fois légitime et elle 
a demandé à ses propres enfants de la poursuivre après elle. 
« On ne te demande fors que justice » , dit Serizy au roi dans 
son discours pour la duchesse. Et plus loin, il insiste sur cette 
idée : « Madame d'Orléans ne peut avoir remède que par voie 
de justice, laquelle elle requiert. En vérité, elle ne la requiert 
point par voie de fait (2) ou de vengeance... Cette voie de 
justice, le roi ne peut la lui refuser (3). " Pour blâmer la 
duchesse d'avoir agi de la sorte, il faudrait d'abord condamner 
et détruire toutes les lois instituées pour saisir et pour châtier 
les criminels. Il lui était d'autant plus nécessaire d'agir comme 
elle l'a fait, que le meurtrier n'avait cessé de se glorifier de 
son crime et que son impunité demeurait, pour les enfants de sa 

pouvoir, que ton péché en est plus lourd et plus inexcusable. Notre Seigneur 
veuille lui octroyer par sa pitié qu'il soit trépassé en état de grâce, comme je 
crois qu'il le fut, car peu de temps auparavant, il s'était dévotement confessé. » 
(MoMSTRELET, Clironiquc, liv. I", chap. xliv.) 

(1) L'abbé Bordas, Histoire du Dunois, de set comtes et de sa capitale. 

(2) Voie de violence. 

(3) Mo\STRELET, Chroïiique, liv. P"^, chap xlv. 



VALENTINE ET JEAN SANS PEUR 411 

victime, une perpétuelle menace, en même temps qu'elle mar- 
quait, par Timpuissance de la justice royale, l'élévation de la 
maison de Bourgogne et l'abaissement de la maison d'Orléans. 
Lorsque les conclusions de Valentine eurent été lues et déve- 
loppées ainsi qu'on l'a vu, tout le monde sortit de la salle, où 
demeurèrent seuls, à délibérer, les princes et les membres du 
Conseil. On fit connaître au dauphin — on le lui avait sans 
doute dit une première fois avant la séance — ce qu'il allait 
avoir à faire. La délibération finie, la duchesse et ses enfants 
revinrent. Le duc de Guyenne chargea le chancelier Arnaud de 
Corbie de leur donner la réponse faite à leur plainte. Le dau- 
phin, les princes et les membres du Conseil tenaient, aux 
termes de cette réponse, le duc d'Orléans pour complètement 
déchargé et justifié des accusations qui avaient été dirigées 
contre lui. Quant aux demandes que la duchesse et ses enfants 
avaient formulées, il y serait promptement répondu, conformé- 
ment à la justice et de telle sorte qu'ils en seraient satisfaits (1). 

* 
* * 

Le moment semblait donc venu où Valentine allait atteindre, 
enfin, le but qu'elle avait depuis dix mois donné à sa vie. Bien 
des obstacles restaient cependant à surmonter et la duchesse ne se 
méprenait pas à cet égard. Aussi, après que son fils Charles eut 
fait hommage au roi du duché d'Orléans et de ses autres posses- 
sions et qu'il fut retourné à Blois, elle demeura en l'hôtel de 
Béhaigne pour y suivre de plus près les événements et pour 
presser la réalisation des promesses qui lui avaient été faites. 

Les princes paraissaient cependant disposés à lui donner satis- 
faction. " Ils portaient au duc de Bourgogne une haine impla- 
cable « , dit le Religieux de Saint-Denis. Le chroniqueur paraît 
en cela ne pas se tromper beaucoup. Il semble bien que les 
princes détestaient Jean de Bourgogne. Seulement, la haine 

(1) Mo.\STRELET, Chrotiiquc, liv. I®"", chap. xlv. 



JH2 VALENTINE DE MILAN 

qu'ils lui avaient vouée était, on le sait, mélangée d'une très 
grande crainte. Puis, les Parisiens, émus peut-être tout d'abord 
de la douleur et du courage de Valentine, restaient en grande 
majorité, dans les classes inférieures surtout, fidèles au duc de 
Bourgogne. Ils u ne désiraient que autre eût le gouverne- 
ment du royaume, ne du roi, sinon lui, dit Monstrelet, parce 
qu'ils entendaient et leur avait-on donné à entendre que, au 
cas qu'il aurait ledit gouvernement, il mettrait jus (I) par tout 
le royaume toutes gabelles, impositions, quatrièmes et autres 
subsides qui couraient au préjudice du menu peuple (2) » . 

Il fut néanmoins procédé d'abord avec vigueur contre le duc. 
La reine, les ducs de Berry, de Bourbon et de Bretagne, le roi 
de Sicile et le roi de Navarre, les princes du sang se réunirent à 
plusieurs reprises dans la grande salle du Louvre. Pour parer à 
tout danger du côté des Parisiens, de nombreux chevaliers, 
écuyers, et gens d'armes avaient été rassemblés au château. Ce 
n'était point là quelque chose d'inutile, car les partisans de 
Jean sans Peur, un moment découragés par la venue de la reine 
et des princes, puis demeurés un certain temps silencieux, 
avaient repris courage et commençaient à s'agiter. Ils répan- 
daient de fausses nouvelles, de nature à émouvoir la popula- 
tion. Les chaînes des rues que les Parisiens regardaient comme 
leur sauvegarde contre la cavalerie féodale, allaient, disait-on, 
être enlevées. La crainte de cette mesure suscita de sourdes 
colères. Le prévôt des marchands, qui passait pour être aux 
ordres de la reine, fut menacé par des lettres où l'on prétendait 
lui parler au nom du peuple tout entier de Paris : on lui rappe- 
lait le sort fatal d'Etienne Marcel, le plus fameux de ses prédé- 
cesseurs. Il fallut qu'il se fît accompagner dans les rues par une 
escorte armée. Ce qui contribuait à donner du crédit à ces 
rumeurs, ce qui excitait l'animosité des Parisiens contre les 
princes, c'est que ceux-ci avaient mis des gardes aux portes de 



(1) Il supprimerait. 

(2) MoxsTRELET, Chrofiique, liv. I*'", chap. xlix. 



VALENTIXE ET JEAN SANS PELR 413 

la ville. C'étaient aussi les bruits qui circulaient sur les résolu- 
tions prises aux conseils du Louvre. 

Il avait été décidé d'abord que des envoyés iraient trouver le 
duc de Bourgogne au milieu des troupes qu'il avait réunies, 
pour l'inviter à soumettre au roi son différend avec les Lié- 
geois. D'autre part, les mêmes envoyés, parmi lesquels figurait 
Tignonville, l'ancien prévôt de Paris, étaient chargés de notifier 
à Jean la poursuite que Valentine et ses enfants avaient intentée 
contre lui et la réponse qu'ils avaient faite à sa tentative de jus- 
tification. En l'avertissant de la requête de la duchesse, on lui 
laissait entendre que le roi pourrait bien donner satisfaction à 
sa belle-sœur. Jean était en face de l'ennemi : il allégua cette 
situation pour se dispenser de revenir. Quant à ce qui touchait 
à la duchesse d'Orléans, il répondit qu'une fois son affaire avec 
les Liégeois terminée, « il irait devers le roi et ferait envers lui 
et tous autres tout ce qu'à bon sujet et si proche parent du roi, 
comme il était, il appartiendrait de faire » . Ce n'était pas s'en- 
gager beaucoup. Tignonville et le chevalier qui l'accompagnait 
se contentèrent de cette réponse, n'ayant du reste aucun moyen 
d'en obtenir une autre. Même, voyant qu'on allait livrer bataille 
et ne voulant pas perdre une si bonne occasion, ils restèrent 
auprès de Jean et combattirent les Liégeois avec lui. On se rap- 
pelle que Tignonville avait été destitué de ses fonctions de prévôt 
sur la demande du duc de Bourgogne. La passion de la bataille 
l'emporta sur sa rancune, — à moins qu'il n'ait trouvé habile 
de saisir cette occasion de se rapprocher de son ancien en- 
nemi. 

Mais la sommation de comparaître adressée à Jean sans Peur 
n'était pas la seule mesure qui eût été décidée à son endroit. La 
reine et les princes avaient pris des résolutions plus décisives. 
On devait procéder contre lui en justice sans aucun ménagement 
et si, comme il était vraisemblable, il ne comparaissait pas, des 
troupes seraient levées pour l'y contraindre par la force. Déjà, 
le roi, dans un grand conseil auquel assistaient les princes et le 
dauphin — l'enfant de onze ans qui était le gendre de Jean sans 



414 VALENTIIVE DE MILAN 

Peur, — avait révoqué (1) sur la poursuite de Valentine, les 
lettres de justification et de sauvegarde qu'il avait accordées au 
duc de Bourgogne, ou plutôt que celui-ci lui avait arrachées 
alors qu'il était maître de Paris. De nouvelles lettres furent 
expédiées, le replaçant sous l'autorité des lois criminelles. Cette 
fois, la duchesse pensa qu'il n'y avait plus de rapprochement 
possible entre les princes et Jean sans Peur, que la lutte entre 
eux était proche et certaine et, pour s'y préparer, elle revint à 
Blois avec sa belle-fille Isabelle et y continua ses préparatifs de 
guerre. 

Et jamais cependant, Valentine n'avait été plus loin de voir 
luire ce jour de la justice qu'elle attendait. A peine était-elle 
rentrée à Blois, que le bruit se répandit dans Paris et lui arriva 
bientôt, d'une grande victoire que venait de remporter le duc de 
Bourgogne. La nouvelle était vraie : l'armée des Liégeois avait 
été anéantie à Hasbain, le 23 septembre; le beau-frère de Jean 
sans Peur, assiégé dans Maestricht, avait été délivré et de ter- 
ribles vengeances assuraient pour longtemps sa domination sur 
ses vassaux révoltés. 

Les envoyés du roi qui avaient assisté à la bataille, revinrent 
à Paris. Le duc de Bourgogne avait pris les devants : il avait 
déjà expédié un chevaucheur qui, en guise de réponse à la som- 
mation du roi et de son conseil, leur apportait des lettres par 
lesquelles il leur annonçait sa victoire. Tignon ville et ses com- 
pagnons ajoutèrent les détails de l'affaire... La consternation 
fut extrême à la Cour, On avait évidemment compté ou sur un 
^chec de Jean ou, tout au moins, sur des embarras prolongés 
qui paralyseraient longtemps son action et empêcheraient son 
retour à Paris. Tous ces espoirs étaient anéantis. 

Pendant un certain temps, d'énergiques résolutions furent 

(1) Archives nationales K 56^ : 17. 



VALENTIXE ET JEAN SANS PEUR 415 

cependant prises et reçurent un commencement d'exécution. Les 
portes de Paris étaient gardées comme on Ta vu. On fit venir des 
troupes pour occuper et défendre les passages de TOise et de 
l'Aisne par lesquels le duc de Bourgogne pouvait franchir ces 
rivières et marcher sur Paris. Le roi lui fit porter par des mes- 
sagers la défense formelle, s'il rentrait dans la capitale, d'y venir 
accompagné d'autres gens que ceux de son hôtel. Dédaigneux, le 
duc répondit qu'il y viendrait en telle compagnie qu'il lui sem- 
blerait bon (1). Après délibération des princes et du Conseil, on 
envoya aux villes de la région du Nord l'ordre de ne recevoir dans 
leurs murs aucun membre de la famille royale, sauf le roi lui- 
même et son fils, à moins d'un mandement exprès du souverain. 
On avait évité de la sorte de sembler prendre une mesure spé- 
ciale contre le duc de Bourgogne, ce qui ne faisait que révéler la 
faiblesse de ses ennemis. Cette défense fut d'ailleurs inutile. 
Toutes les villes de Picardie ouvrirent leurs portes au duc. Entre 
Lille et Paris, il fut bientôt certain qu'il ne rencontrerait pas un 
obstacle. Du reste, à Paris même, ses ennemis étaient démora- 
lisés, ses partisans pleins de joie triomphaient ouvertement. La 
plus grande partie de la population s'apprêtait à le recevoir avec 
enthousiasme. Parmi ses adversaires les plus déterminés quelques 
jours auparavant, les pensées et le langage changeaient à mesure 
que se modifiaient les circonstances. Beaucoup de ceux qui 
avaient réclamé qu'il fût rigoureusement procédé à son égard 
u commencèrent à baisser les testes et estre d'opinion contraire 
que paravant avoient esté « . 

Les princes ainsi abandonnés, sentant leur faiblesse et leur 
impuissance, en furent réduits à suivre le courant. Il ne fut plus 
question de poursuites judiciaires. « Toutes les conclusions qui 
avoient été prinses contre lui furent mises à néant et dérompues » 
•dit Monstrelet (2) . Les gens de guerre que l'on avait réunis et 
envoyés du côté du Nord pour marcher à sa rencontre ou tout au 
moins pour lui barrer le chemin, reçurent l'ordre d'abandonner 

(1) CorsixoT, La Geste des nobles, chap. xcix. 

(2) Chronique, liv. I", chap. xlviii. 



416 VALENT1\E DE MILAN 

les postes qu'ils occupaient. Du reste, le duc profitait habilement 
de sa victoire, annonçant très haut qu'il combattrait sans hési- 
tation tous ceux, quels qu'ils fussent, qui se feraient ses adver- 
saires, mais il accueillait ceux qui, au contraire, se rapprochaient 
de lui... 

La reine et les princes ne pouvaient songer à se défendre dans 
Paris quand il lui plairait d'y venir. La populace se serait sou- 
levée en sa faveur et lui aurait livré ses eni;emis. On résolut de 
quitter Paris et naturellement d'emmener le roi qui, s'il était 
demeuré dans la capitale, aurait servi à légitimer les usurpations 
d'autorité auxquelles se préparait le duc de Bourgogne. Mais 
pour réaliser ce dessein, pour emmener Charles et les troupes 
qui occupaient Paris et les environs, avec l'aide desquelles on 
pourrait soutenir la guerre contre Jean sans Peur, il fallait de 
l'argent et l'on n'en avait pas. Isabeau essaya d'en trouver : le 
prévôt des marchands et les principaux bourgeois furent convo- 
qués à Saint-Pol. Mais, malgré l'affabilité que la reine leur 
montra et qui ne lui était pas très habituelle, malgré sa déclara- 
tion qu'elle n'avait jamais pensé à faire enlever les chaînes des 
rues de Paris et que, s'ils le voulaient, ils pouvaient en mettre 
deux au lieu d'une, les Parisiens refusèrent le prêt qui leur était 
demandé. 

Le départ du roi s'effectua néanmoins, le 2 novembre selon 
Cousinot (1), le 3 suivant Jouvenel et le 10 seulement d'après le 
Religieux de Saint-Denis (2). De ces trois dates, les deux pre- 
mières seules peuvent être retenues, car le 11, comme nous le 
verrons, le roi était à Orléans (3) . Les bourgeois se seraient vrai- 



(1) La Geste des nobles, cliap. xcix. 

(2) Chronique, Jiv. XXIX, chap. xxiii. 

(3) V. aussi le Journal de Nicolas de Bave. Le 12 novembre, le chancelier 
Arnault de Corbie informa le Parlement qu'il avait été mandé par le roi, alors 
à Gien-sur-Loire, — l'ordre du roi remontant, on le conçoit à plusieurs jours. 
Du reste Nicolas de Baye indique quelques lignes plus bas que le roi, la reine, 
le dauphin et leur suite étaient " depuis quinze jours sortis de Paris " , ce qui 
démontre bien, par l'exagération même où s'est laissé aller le greffier du Parle- 
ment, que le départ n'avait pas eu lieu le 10, c'est-à-dire l'avant-veille. 



VALENTINE ET JEAN SANS PEUR 417 

semblablement opposés à ce départ. Aussi s'accomplit-il mysté- 
rieusement. Malade en ce moment, Charles fut enlevé de son 
hôtel, sur l'ordre de la reine et transporté sur un bateau qui l'at- 
tendait au port des Célestins. Le duc de Bourbon et le grand- 
maitre de l'hôtel royal, Jean de Montagu, l'accompagnaient. On 
traversa la Seine et le roi fut conduit par terre jusqu'à Gien. Il 
était escorté d'une petite armée. Les Parisiens n'avaient pas 
voulu donner l'argent avec lequel on aurait pu payer les soldats; 
ceux-ci n'en vécurent pas moins à leurs dépens : ils pillèrent leurs 
maisons de campagne et leurs fermes des environs de Paris. 

Deux jours après, par la porte Saint- Antoine, toute voisine de 
l'hôtel Saint-Pol, partirent la reine, le dauphin, sa jeune femme, 
fille de Jean sans Peur, les rois de Sicile et de Navarre, le duc 
de Berry et un grand nombre de seigneurs. A Gien, les deux cor- 
tèges, celui du roi et celui de la reine se réunirent et s'embar- 
quèrent sur la Loire pour gagner Tours. 

Le nord de la France était momentanément abandonné au duc 
de Bourgogne. La royauté se retirait derrière la Loire pour y 
rassembler ses forces et tenter ensuite de reconquérir Paris. Le 
24 novembre, Jean sans Peur entrait dans la capitale : la veille, 
deux mille hommes à lui s'y étaient installés. Comme la pre- 
mière fois il y fut accueilli au cri de Noël ! — cette acclamation 
qui jusque-là semblait réservée à saluer la personne du roi. 



27 



CHAPITRE XVIII 



LA MORT DE VALENTINE 



Valentine à Blois; ses angoisset, son courage; nouveaux préparatifs de défense. 
— « Rien ne m'est plus. » — Le roi, la reine et leur suite à Orléans; 
Valentine ne peut aller les recevoir. — Sa maladie ; elle recommande à ses 
fils d'obtenir justice de l'assassinat de leur père ; son affection pour Dunois 
enfant. — Mort de Valentine. 

Ses funérailles ; son monument aux Cordeliers de Blois ; son corps transporté 
plus tard en l'église des Célestins de Paris ; le tombeau de Louis et de Valen- 
tine; violation des sépultures de l'église des Célestins. 

Triomphe momentané de la maison de Bourgogne; sa ruine sous Charles le 
Téméraire. — Les descendants de Valentine sur le trône de France. 



Valentine était rentrée à Blois. Les désastreuses nouvelles de 
ces dernières semaines étaient venues Ty trouver. 

Au moment de voir ses espérances se réaliser enfin, l'assassin 
de son mari flétri et châtié, ses enfants désormais en sûreté, 
l'avenir sauvegardé de sa maison, elle voyait au contraire le cri- 
minel triomphant, ceux qui lui étaient chers menacés de catas- 
trophes nouvelles, la maison d'Orléans vaincue et humiliée par 
la maison de Bourgogne. 

Ce nouveau coup lui fut terrible. 

Il est évident que, depuis la mort de Louis, elle ne s'était 
soutenue que par des prodiges d'énergie. Sa vie, dominée par 
une seule pensée, s'était écoulée depuis ce temps dans une acti- 
vité fébrile : première venue à Paris, supplications au roi, 
départ pour Blois, administration des possessions de son fils, 
mise en défense de la ville où elle s'était réfugiée, rassemble- 
ment de troupes, retour à Paris, séances solennelles du Louvre, 
obtention des lettres qui abolissaient la rémission et la sauve- 



LA MORT DE VALENTINE 419 

<][arde accordées à Jean sans Peur, toutes ces choses accomplies 
dans le court espace de dix mois, étaient assurément de nature 
à épuiser les forces d'une femme. Lorsqu'elle était arrivée pour 
la seconde fois à Paris, se montrant au peuple avec le cortège 
sombre et lugubre qu'exigeaient son deuil et sa dignité de prin- 
cesse du sang royal, lorsqu'cnsuitc elle avait à deux reprises 
assisté au Louvre, au milieu des princes et de la Cour, à ces 
longues séances qui lui brisaient le cœur et ruinaient ses der- 
nières forces, elle n'avait pu agir, paraître, se dépenser de la 
sorte, braver ces fatigues écrasantes, qu'animée par l'ardeur de 
sa résolution et la puissance de sa volonté. Cette existence, si 
dissemblable de celle que l'exil lui avait faite, cette incessante 
agitation, .les terribles émotions au milieu desquelles s'écoulait 
désormais sa vie, elle avait supporté tout cela, exaltée par le 
désir passionné d'accomplir son devoir tout entier et d'atteindre 
le but qu'elle s'était marqué... Et voici que tout s'effondrait 
autour d'elle. Tous l'avaient abandonnée, peuple, princes et 
roi ; le peuple, touché peut-être de sympathie pour elle au len- 
demain de l'assassinat de son mari et lorsqu'on la vit à la fois 
si désespérée et si courageuse, plus grande que son infortune, 
le peuple s'était laissé reprendre par Jean sans Peur; les princes 
étaient impuissants et terrorisés ; la reine ne songeait qu'à elle 
et le roi fou était en fuite. Tout était perdu... 

" Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien! « Dès son premier 
séjour à Blois après son veuvage, Valcntine avait fait inscrire 
sur les murs tendus de draperies noires des vastes appartements 
du château, cette devise dont le souvenir est demeuré si insépa- 
rablement uni à son propre souvenir (1). Depuis le crime de la 

(1) A cette devise étaient jointes des armes parlantes à la mode du temps, 
une chantepleure, sorte d'arrosoir, entre deux S, initiales des mots « Soupir « 
et « Soucy « . 

Cette devise et cet emblème se peuvent voir encore sur des manuscrits ayant 
appartenu à Marie de Clèves, la troisième femme de Charles d'Orléans, fils do 
Valentine, notamment en tête du " lloman de Troille et de Criseida » . ' Le 
frontispice de ce manuscrit, écrit M. Léopold Dhmsm;, porte tous les attributs 
que Marie de Clèves s'était choisis ; une chantepleure, des larmes, des pensées 



420 VALENTINE DE MILAX 

rue Vieille du Temple, tout était fini pour elle en effet. Ce que, 
(lej)uis ce moment, elle avait voulu, ce qu'elle avait tenté, 
ce n'était pas pour elle, dénuée désormais pour cette vie de 
toute espérance. Ce qu'elle avait fait, elle l'avait accompli pour 
le cher mort auquel son cœur était aussi fidèle que jamais et 
pour les enfants qu'il lui avait donnés... Mais pour elle, comme 
le disait la devise, rien ne lui était plus. 

Et cependant, à cette heure où ont sombré tous ses espoirs, le 
courage de la duchesse ne défaille pas. Entourée de ses enfants, 
sur lesquels s'étend, plus inquiète et plus émue, sa sollicitude 
accoutumée, elle ne néglige aucun des devoirs qui lui incom- 
bent. Le fidèle Gauluet que nous avons vu l'accompagner à 
Blois, est toujours auprès d'elle. Des documents qui subsistent 
encore, établissent l'activité guerrière qui règne autour de Valen- 

et la devise : Rien ne m'est plus. Ces attributs sont tous mentionnés comme 
propres à Marie, duchesse d'Orléans, dans plusieurs documents des années 1455 
à 1457 : «Une chantepleure d'or à la devise de Madame...; deux jartières 
d'or pour la duchesse esmaillées à larmes et cà pensées... ; la devise de madame, 
c'est assavoir : c; Rien ne m'est plus « en escript à chantepleures. » (Léopold 
Dklisle, le Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale, t. I", p. 120.) 

Marie de Clèves avait donc emprunté à Valentine la devise et l'emblème que 
la veuve de Louis d'Orléans avait choisis. Si cet emblème et cette devise ne 
figurent sur aucun des livres de Valentine, c'est qu'elle ne les adopta naturelle- 
ment qu'après l'assassinat de son mari et n'eut guère le loisir, ni la pensée, 
durant les quelques mois qu'elle vécut encore, de s'occuper de sa bibliothèque. 
Mais on ne saurait douter que cet emblème et cette devise n'aient été les siens 
avant de passer àMarie de Clèves. Claude Paiî.îii)i\ qui publia, en 1561, à Anvers 
ses Devises héroïques, le dit formellement. (V. aussi Brantôme, t. Vil, p. 350, 
et V Art de vérifier les dates, t. II, p, 711.) La troisième femme de Charles fut 
sans doute séduite par la touchante renommée qui avait promptement popularisé 
la devise de Valentine, On ne peut s'expliquer que de cette manière qu'elle l'ait 
faite sienne. Car Marie de Clèves n'éprouva, que l'on sache, de grande douleur 
d'aucune sorte. De la citation rapportée plus haut de M. L. Delisle, il résulte 
(|u'cn 1455 et 1457, elle portait la devise « Rien ne m'est plus ■■■> , s'ornait de 
la chantepleure qu'elle avait fait monter en bijou, et décorait ses jarretières de 
larmes d'émail. Alais en ce temps-là, elle ne pleurait aucunement son époux qui 
était bien vivant ; du reste, quand il fut mort, loin de trouver que « rien ne 
lui était plus ' , elle le remplaça par un simple gentilhomme, le sire de Rabo- 
danges, gouverneur et bailli de Saint-Omer. La devise et l'emblème que portent 
ses livres ne peuvent doue se comprendre que comme une sorte d'héritage de 
Valentine. 



LA MORT DE VALE.MTIXE 421 

tine, surveillée et dirigée par elle. Le château est gardé avec 
vigilance, il serait au besoin défendu avec résolution. En no- 
vembre, Archambaud de Villars passe la revue de la garnison (1). 
Valentine, nous Tavons constaté déjà, se préoccupait d'ailleurs 
de la défense de tous les domaines de ses enfants : ainsi, en sep- 
tembre, elle avait fait acheter par Guillaume Maigret, maître de 
son artillerie, u pour envoyer hâtivement en ses châteaux et forte- 
resses de Valois, de Beaumont et de Champagne '^ , trente canons, 
de la poudre, des plombées, des baudriers, des arbalètes, des 
lances et des haches. La duchesse en avait fait transporter une 
partie à la Ferté-Milon, une autre au château de Vertus : Brac- 
quemont et Guillaume de Trie étaient chargés de diriger ces 
armes et munitions sur les points où ils étaient utiles (2). 

On a vu plus haut que le roi, la reine, les princes et leur 

■ suite s'étaient embarqués à Gien sur la Loire, pour gagner 
Tours. Ils devaient donc traverser le duché d'Orléans et le comté 
de Blois. Le 11 novembre, le bateau qui les portait s'arrêta 
devant Orléans. Valentine avait été naturellement prévenue de 
l'arrivée et du séjour qui devait être fait dans la capitale de son 
duché. Déjà malade assurément, très malade sans doute, elle 

' n'alla point elle-même recevoir ses hôtes royaux : elle se fit 
représenter par Gauluet. On a de celui-ci deux rapports dans 
lesquels il rend compte à la duchesse de certains détails de la 
mission dont elle l'avait chargé (3). Le roi et la reine étaient en 
ce moment accompagnés du dauphin, de sa jeune femme, la 

; -duchesse de Guyenne, des ducs de Bretagne et de Bourbon et 
<l'un grand nombre de seigneurs. Le duc de Berry qui était sorti 
de Paris avec la reine, ne l'accompagnait plus. 

Conformément aux ordres de Valentine, Gauluet alla à la ren- 
contre des voyageurs royaux — des fugitifs serait le vrai mot à 
employer — et s'occupa de les loger et de les héberger. Le roi 

(1) Archives nationales R .56-^ : 19'. 

(2) BibI, nat. AIss. fr. Pièces originales 2136 : 396. 

(."}) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 2" série, t. IV : F. Giessaud, Gauluet 
ou le sire de Gaules. 



422 l ALEÎVÏINE DE MILAN 

ne quitta pas le bateau qui l'avait amené : il était, je l'ai dit,, 
dans une des crises de sa maladie et ne pouvait guère être mon- 
tré. La reine et le dauphin furent logés à l'hôtel de Valentine; 
la duchesse de Guyenne avec ses dames à l'hôtel du Domaine. 
Si l'on se souvient que le dauphin n'était âgé que de onze ans, 
cet arrangement n'aura rien qui puisse étonner. Dans l'une et 
l'autre des habitations, il fallut procéder en toute hâte à quelques 
réparations. Gauluet s'y employa avec activité * pour l'honneur 
de madite dame « comme il l'écrit en son rapport. La reine, les 
princes et leur suite passèrent à Orléans les journées du 1 1 et 
du 12 novembre. Ils y étaient encore le 13 au matin, car des 
lettres de rémission accordées par le roi, portent cette date : 
«Donné sur la rivière de Loire, devant Orléans, le XIIP jour de 
novembre, l'an de grâce mil quatre cent et huit. » Le cortège 
passa devant Blois sans s'arrêter. 

Cet envoi de son fidèle serviteur pour recevoir à Orléans 
Charles VI et Isabeau, est le dernier acte connu de Valentine. 

Apprit-elle les pourparlers qui, le roi et la reine à peine 
arrivés à Tours, furent engagés avec Jean sans Peur? Peut-être 
et ce fut alors un dernier coup qui lui fut porté. 

On n'a pas de renseignements sur la nature, ni sur les progrès 
de la maladie dont, vers ce moment, Valentine était atteinte. Sa 
santé avait sans doute été altérée par huit grossesses, se succé- 
dant parfois à de très courts intervalles. Mais la vraie cause de 
la maladie qui allait l'emporter, c'était, est-il besoin de le dire, 
la mort de son mari : en faisant assassiner Louis d'Orléans, Jean 
sans Peur avait aussi frappé et tué Valentine. Depuis ce moment, 
elle avait vécu, elle avait agi dans une fièvre qui l'exaltait, 
lui communiquait une force factice, une énergie momentanée, 
mais qui devait bientôt la laisser brisée, anéantie, n'ayant plus 
la force de vivre. Quand elle eut perdu son dernier espoir de 
venger son mari, elle sentit qu'elle était depuis un an frappée 



LA MORT DE VALEXTINE 423 

à mort et que le devoir qu'elle avait si passionnément espéré 
d'accomplir, elle ne Taccomplirait jamais et ne pouvait plus que 
le léguera ses enfants. 

Durant ces derniers jours de la fin de novembre et du com- 
mencement de décembre 1408, alors que la famille royale en 
fuite et le duc de Bourgogne victorieux se préparaient mystérieu- 
sement à traiter — le duc imposant ses conditions, le roi et les 
princes s'inclinant devant le vainqueur, — la volonté, l'énergie, 
la force morale de Valentine ne l'abandonnèrent pas encore. Ce 
châtiment de l'assassin de son mari qu'elle avait réclamé avec 
une inlassable persévérance, qu'elle avait sollicité du roi, des 
princes, du grand Conseil, de tous ceux qui, en France, détenaient 
une portion de la puissance publique, elle conserva l'espoir 
qu'il serait accordé, enfin et malgré tout, non pas à elle qui allait 
mourir, mais à ceux qui, après elle, auraient le droit et le devoir 
de le requérir, à ses enfants. Ils étaient là tous : Charles, le 
jeune duc d'Orléans, Philippe, comte de Vertus, Jean, comte 
d'Angouléme et sa fille, Marguerite; le premier venait d'avoir 
quatorze ans, le second avait douze ans, le troisième huit et 
Marguerite n'avait que deux ans. Valentine les réunissait autour 
d'elle, et |là, en de suprêmes entretiens, elle prescrivait à ses 
fils de travailler sans déftiillance, après sa mort et dès que Tâge 
le leur permettrait, à cette œuvre de justice ^t de réparation 
qu'elle-même avait si douloureusement et si vainement pour- 
suivie. 

Et avec ses quatre enfants, il y en avait encore un autre, fils, lui 
aussi, de Louis d'Orléans et qui était destiné à jouer un beau rôle 
dans notre histoire. C'était le fils que le mari de Valentine avait 
eu, environ six années auparavant, de l'une des femmes qui, tant 
de fois, lui firent oublier pour un temps celle qui, elle, ne l'ou- 
bliait jamais. Sa mère était la dame de Cany. Cet enfant fut 
Dunois, le compagnon d'armes de Jeanne d'Arc ; on l'appelait 
alors le bâtard d'Orléans. Comme si elle avait eu la prévision de 
ses glorieuses destinées, Valentine s'était prise pour ce fils de son 
mari d'une singulière affection. C'était cependant l'enfant d'une 



424 VALENTINE DE MILAN 

étrangère, d\mc ennemie. Mais c'était aussi le fils de Louis et 
cette pensée suffît à faire de la duchesse d'Orléans la mère du 
petit abandonné. Où tant d'autres femmes d'un esprit moins 
élevé, d'un cœur moins généreux, trouvent de nouveaux motifs 
de colère contre celui qui les a délaissées, ne fût-ce qu'un ins- 
tant, des pensées de haine contre l'enfant né de cette faute, elle 
s'inspira de sentiments plus doux et de pensées plus hautes. 
Louis avait sans doute aimé cet enfant : elle l'aima comme lui. 
Elle le recueillit ou lui continua l'asile qu'il avait déjà reçu de 
son père. Elle le fit élever avec ses enfants à elle. Il eut des soins 
égaux à ceux que recevaient les autres et, ce qui est plus, une 
semblable affection. Chacun sait le mot touchant par lequel la 
duchesse expliquait l'attachement qu'elle éprouvait pour lui : 
elle disait qu'il lui avait été « emblé » (volé) . D'ailleurs si petit 
qu'il fut encore, il répondait merveilleusement aux sentiments 
de Valentine et elle ajoutait « qu'il n'y avait à peine des enfans 
qui fût si bien taillé de venger la mort de son père, qu'il estoit « . 

Ce n'était cependant pas cette tàche-là qui était réservée au 
bâtard d'Orléans. Lorsque, onze années plus tard, Jean sans 
Peur tomba sur le pont de Montereau, il ne vit parmi ceux qui 
l'avaient frappé aucun des fils de sa victime et, s'il lui fut donné 
un instant pour jeter un regard sur sa vie, il put penser qu'une 
justice plus haute que celle à laquelle il avait su échapper jus- 
qu'alors venait de s'abattre sur lui. 

Malgré son courage, malgré sa piété, Valentine ne vit pas 
sans douleur et sans déchirement la vie lui échapper. « C'était 
grande pitié, dit Jouvenel des Ursins, d'ouyr avant sa mort ses 
regrets et complaintes... Et piteusement regrettait ses enfans. > 
Que de motifs n'avait-elle pas en effet, de songer avec de sombres 
pressentiments à l'avenir de ceux qu'elle allait, si jeunes encore, 
laisser après elle! Et puis pouvait-elle se détacher entièrement 
de son propre sort, ne pas s'émouvoir et s'attrister de cette des- 
tinée qui avait été la sienne, qui aurait dû, si les événements 
avaient suivi leur cours naturel et probable, être si belle et si 
heureuse et qui, à part de courtes années de bonheur, mélan- 



LA MORT DE VALENTINE 425 

gées même de bien des tristesses, s'était continuée dans la per- 
sécution et dans l'exil, pour s'achever à trente-huit ans dans la 
suprême douleur de son veuvage, de son impuissance, de ses 
angoisses maternelles. 

Ce fut le 4 décembre 1408 qu'elle mourut, — un an et onze 
jours après la mort de son mari. « La veuve du duc d'Orléans, 
a dit Michelet, vécut ce que dura sa robe de deuil. « Sur ses der- 
niers instants, sauf la phrase de Jouvenel des Ursins que j'ai 
citée plus haut, nul renseignement ne nous a été conservé. 
Valentine s'éteignit assurément dans les pensées de foi et d'espé- 
rance qui étaient celles de presque tous à cette époque et qui 
avaient inspiré sa vie entière. Là seulement, elle dut trouver 
quelque adoucissement aux regrets que lui inspiraient une exis- 
tence si étrangement poursuivie par le malheur, une mort si 
hâtive et l'avenir si menaçant de ceux qu'elle aimait. 

Ce fut à l'église Saint-Sauveur que se célébrèrent, avec la 
solennité habituelle en de semblables circonstances, les funé- 
railles de la duchesse d'Orléans. Saint-Sauveur était l'église 
paroissiale du château, pleine de grands souvenirs. Les comtes 
de Blois, les rois qui étaient venus les visiter s'étaient agenouillés 
sous ses voûtes. Deux des comtes, d'autres grands personnages 
étaient inhumés dans l'église. Souvent, Valentine avait dû y 
prier : elle y revint dans son cercueil (1). 

D'après la volonté de la duchesse, son corps devait reposer 
en l'église des Célestins, à Paris, à côté de celui de son mari, 
près des enfants qu'elle avait perdus, dans cette chapelle que 
Louis avait fait construire et décorer. Mais en 1408, il n'était 
guère possible de penser au transport jusqu'à Paris et à l'inhu- 
mation solennelle des restes de la veuve de Louis d'Orléans. 

(1) L'église Saint-Sauveur fut démolie en 1793. Plus tard, on éleva des 
maisons sur son emplacement : ce sont celles qui bordent le côté méridional de 
la place du château (Ditué et Behgevi^, Histoire de Blois, t. I", p. 499). 



426 VALEjVTINE DE MILAN 

Jean sans Peur était maître de la capitale : il fallait attendre. 

On attendit même très longtemps. Le cercueil de Valentine 
avait été transporté au couvent des Cordeliers et placé au milieu 
de réglise, dans un monument de bronze que soutenaient 
quatre lions (1). Le cœur seul de la duchesse avait été déposé 
aux Célestins de Paris (2) . 

L'historien de Louis d'Orléans pense que le corps de Valen- 
tine et celui de son fils, le comte de Vertus, mort en 1420, 
furent en 1446 transportés à Paris et inhumés auprès de celui 
de Louis (3). Il appuie cette assertion sur une épitaphe en 
l'honneur du prince, que nous a conservée un manuscrit de la 
Bibliothèque nationale (4) et dont voici la partie qui se rapporte 
à cette question : 

DIEU LUI FACE PARDON A l'aME 

ET A VALENTINE DE MILAN, SA FEMME, 

AU COMTE DE VERTUZ, LEUR FILZ, 

LESQUIEULX DEPUIS, COMME ON REMEMBRE, 

SUR LUY FURENT ENSEVELI'/, 

LE VINGTIESME JOUR DE SEPTEMBRE 

MIL QUATRE CENS QUARANTE ET SIX. 

Cette épitaphe est précise et tout d'abord paraît décisive. On 
doit se demander cependant comment il se fait qu'un familier 
de la maison d'Orléans, des fils de Valentine, Antoine Astésan, 
écrivant en 1451 son poème en vers latins sur Paris et les 
grandes villes de France et décrivant le tombeau de Louis, 
semble ignorer absolument que depuis cinq années — si l'épi- 
taphe a dit vrai — le corps de Valentine repose à côté de celui 
de son mari (5). 

En tout cas, si les dépouilles mortelles de la duchesse et de 

(1) V. Paradin, les Devises héroïques, p. 99; Bermkr, Histoire de Biais, 
p. 57; le P. Anselme, Histoire généalogique de la maison de France, t. I", 
p. 206. 

(2) MoNSTRELET, Chronique, liv. I*"", chap. xlix. 

(3) Jabry, Vie politique de Louis de France, p. 358. 

(4) Bibl. nat. Mss. fr. 5061 : 130. 

(5) V. Le Rorx de Lincv et Tisserand, Paris et ses historiens, p. 538-54... 



LA MORT DE VALENTINE 427 

son fils ne furent pas transportées en 1446 aux Célestins, elles 
le furent un peu plus tard. En 1498, comme on le sait, un 
petit-fils de Louis d'Orléans et de Valentine devenait roi de 
France, sous le nom de Louis XII : il voulut aussitôt leur don- 
ner une sépulture digne de leur rang et de sa fortune nou- 
velle. 

Valentine avait commandé à un « imaigier » de Paris un 
monument pour la tombe de son mari. Avant que ce monument 
fût exécuté, peut-être commencé, la duchesse était morte. Son 
fils Charles s'adressa alors à un autre artiste, Jean de Thoiry, 
qui semble « avoir conservé au moins dans les parties princi- 
pales, le projet de son prédécesseur (1) n. Voici la description 
qu'Astésan, dont j'ai parlé plus haut, donne du monument qui, 
vers 1451, existait dans la chapelle attenante à l'église des 
Célestins : « Là, repose dans un tombeau vraiment royal où il 
n'est entré comme matériaux que du marbre blanc et de l'or, 
Louis, duc d'Orléans, fils de roi (2). » 

Néanmoins, en 1502, Louis XII fit commander à quatre scul- 
pteurs de Gênes et de Florence, pour le substituer à ce tombeau, 
un nouveau monument. On le plaça, en 1504, au centre de la 
chapelle d'Orléans. Si les corps de la duchesse et du comte de 
Vertus n'étaient pas déjà aux Célestins, ce fut alors qu'on les y 
transporta. La dépouille mortelle de Charles d'Orléans, le fils 
aîné de Louis et de Valentine, mort en 1466, y fut portée aussi. 
Ce monument se composait d'un grand massif quadrangulaire, 
entouré de statuettes des apôtres, de saints et de saintes et por- 
tant les statues couchées de Charles d'Orléans et de Philippe 
de Vertus. Entre celles-ci s'élevait un sarcophage sur lequel 
étaient étendues les statues de Louis et de Valentine (3). 

(1) Jarbv, Uie politique de Louis de France, p. .358. 

(2) Le Roix DE LivcY et Tisseram), Paris el ses historiens, p. 541. 

(3) H. DE TscHrDi. Gazette archéologique, 1885. — F. de Gi'ilhermv, Inscrip-^ 
tions de la France, t. I", p. 443. 

Ce tombeau existe encore. Reste aux Célestins jusqu'à la Révolution, il fut 
alors démonté et recueilli par le " Musée des Monuments français » de Lenoir. 
En 1816, il fut transporté dans la basilique de Saint-Denis. 



428 VALENTINE DE MILA\' 

Mais, on le conçoit, ces statues, les deux dernières au moins, 
furent purement conventionnelles. Les sculpteurs italiens qui les 
exécutèrent, travaillant en Italie, un siècle après la mort de Louis 
et de Valentine, n'avaient absolument aucun moyen de donner à 
leur œuvre la ressemblance des personnages qu'elle devait repré- 
senter. Ils firent les statues d'un grand seigneur et d'une grande 
dame du commencement du quinzième siècle. Leur inspiration 
les servit d'ailleurs assez mal. Ils ne représentèrent ni le duc, ni 
la duchesse, mais produisirent deux statues sans élégance, sans 
finesse, lourdes et massives, ne rappelant en rien ce que l'on 
savait alors, ni ce que l'on a pu connaître depuis de l'apparence 
physique et des tendances intellectuelles de Louis et de Valen- 
tine. 

Trois inscriptions, l'une en prose, les deux autres en vers 
avaient été placées sur les murs de la chapelle, dans des bor- 
dures armoriées des fleurs de lis de France et de la guivre des 
Visconti. 

La première disait : Ludovicus rex XII quieti perpetuœ et me- 
moriœ perenni Illustrissimorum principum Ludovici avi, Valentinœ 
aviœ, Caroli patris, piissimorum pientùsimorumque parentum, ac 
Philippi patrui féliciter . 

La seconde de ces inscriptions rappelait les droits à la posses- 
sion du Milanais que Louis XII tenait de Valentine (1). 

La troisième, composée de seize vers, renfermait notamment 
ceux-ci : 

Quis jacet hïc? Magni heroes, Ludovicus et nxor 
Aima Valentina, regia progenies . . . 

Quae muUer? Duels insubrii pulcherrima proies, 
Jus Mediolani sceptraque dote dédit. 
Vivere debuerant propter fata inclita semper : 
Dehuerant, sed mors impia cuncta rapit (2). 

(1) Ces deux inscriptions ont été transportées à la basilique de Saint-Denis. 

(2) F. DE GiiLHEHMV, Inscriptions de la France, t. P"", p. 442 et suiv. 



LA MORT DE VALENTINE 429 

Enfin, vers l'autel un panneau était peint, reproduisant une 
tradition qui s'était conservée chez les Célestins. J'ai dit que le 
duc d'Orléans, à certains moments où la dévotion le possé- 
dait, faisait des retraites à la maison de ces religieux. Une nuit, 
prétendait-on, comme il allait à matines la Mort lui apparut. 
Quelques jours plus tard il était assassiné. C'était cette légende 
que le peintre avait rappelée. Armée d'un dard, la Mort mena- 
çait le prince agenouillé devant elle. Sur une banderolle, une ins- 
cription portait ces mots : Juvenes et senes rapio... 

La dépouille funèbre de Valentine reposa jusqu'à la Révolu- 
tion dans la chapelle d'Orléans. Mais alors, l'église des Céles- 
tins, bien que le culte ne s'y célébrât plus depuis quelques an- 
nées, fut, comme tant d'autres, dévastée. De nombreux tombeaux 
étaient venus se joindre, soit dans l'église, soit dans la chapelle 
d'Orléans, à ceux de Louis et de Valentine. Toute une population 
de morts, dont beaucoup avaient été illustres ou puissants, em- 
plissait la fondation de Charles V. C'était assez pour la désigner 
aux insultes et aux dévastations. Les monuments furent enlevés, 
des tombeaux furent ouverts et fouillés, l'église fut louée à un 
charron et lui servit de magasin. 

Plus tard, en^l848, les ossements qui étaient restés dans les 
caveaux furent exhumés à leur tour et, après d'étranges vicissi- 
tudes, transportés dans les Catacombes (1). Que sont devenus les 

(1) Une caserne avait été, dès le temps de la Restauration, établie dans l'an- 
cien couvent des Célestins. En 1847, on voulut en construire une neuve sur 
le même emplacement et, pour cela, supprimer ce qui restait du couvent. Les 
fouilles opérées pour l'exécution de ce projet amenèrent la découverte de corps 
et d'ossements contenus encore dans les caveaux. Une commission fut nommée 
pour recueillir ces restes funèbres ainsi que les divers objets qui y étaient joints. 
Cette commission accomplit de la manière la plus consciencieuse le travail qui 
lui avait été confié : un plan fut dressé, qui rétablissait l'ancienne église telle 
qu'elle avait existé avant 1789; les corps, les cercueils, les objets trouvés furent 
étudiés par les médecins et les archéologues qui faisaient partie de la commission, 
puis déposés près du bureau des architectes de la caserne. Malheureusement sur- 
vint alors la révolution de février 1848. Une troupe de formation nouvelle, la 
première Garde républicaine, ayant été installée dans la caserne, tout fut boule- 
versé. Les corps déposés dans les cercueils en furent enlevés, les ossements que 
l'on avait recueillis çà et là furent mélangés, dispersés. On avait eu le projet de 



J^30 VALENTIME DE MILAN 

restes de la duchesse d'Orléans et de son mari? Ont-ils été enle- 
vés en 1793, en 1848? Sont-ils demeurés dans quelque portion 
que Ton aurait oublié de fouiller, de la terre où ils avaient été 
placés? Personne ne saurait le dire aujourd'hui. 



Jean sans Peur, comme il était facile de le prévoir, se réjouit 
de la mort de Valentine. Ses transports de joie se continrent 
assez peu pour que, plus de douze ans après, un ami de la maison 
de Bourgogne, Monstrelet, en ait pu recueillir les échos (1). On 
conçoit d'ailleurs la satisfaction de l'assassin de Louis d'Orléans. 
Il savait bien que ce rapprochement avec la famille royale qu'il 
poursuivait et auquel Valentine eût fait une opposition si pas- 
sionnée, s'accomplirait promptement, maintenant qu'elle était 
couchée dans son cercueil. Seule, elle avait au cœur cette haine 
vigoureuse du crime et du criminel, par laquelle peut encore, 
en des temps troublés, triompher la justice. Le duc de Bour- 
gogne était sauvé. Bien plus, il était maître du royaume. 

Que pouvaient, en une telle situation, les fils de Valentine, 
des enfants? On leur donna des conseillers gagnés à la nouvelle 
politique de la famille royale, on leur imposa la misérable paix 
de Chartres. Puis un jou^ vint où l'ambition de Jean sans Peur, 
son despotisme, son avidité, des crimes nouveaux compromirent 
son autorité usurpée. Alors, éclatèrent ces guerres civiles où, 
avec l'appui des Anglais, la maison de Bourgogne s'efforça de 
perdre la France et la monarchie et fut près d'y réussir. 

En définitive, le triomphe des Bourguignons ne dura pas 
longtemps. En 1419, Jean sans Peur est assassiné sur le pont 

déposer les corps dans les caveaux de l'église Saint-Paul. On y renonça. Corps 
et ossements furent transportés à « l'ossuaire de l'ouest " , c'est-à-dire aux cata- 
combes. Cependant, le corps de la duchesse de Bedford, fille de Jean sans Peur, 
a pu être en partie recueilli et ses restes reposent dans une chapelle de l'église 
Saint-Bénigne, à Dijon [Rapport au pré/et de la Seine sur les fouilles des Céles- 
tins, Paris, 1852). 

(1) Monstrelet, Chronique, liv. I", chap, xux. 



I 



LA MORT DE VALENTINE 431 

de Montereau. En 1477, la puissance bourguignonne s'effondre 
lamentablement, après les défaites de Granson et de Morat, 
dans le désastre de Nancy. 

Et quelques années plus tard, la branche aînée des Valois 
s'éteignant, les descendants de Valentine arrivaient au trône de 
France. La princesse sympathique et bienveillante, qui fut per- 
sécutée et qui jamais ne persécuta personne, à qui l'histoire ne 
reproche pas un acte d'injustice, allait donner à la France le roi 
Louis XII, le " Père du Peuple « . La princesse intelligente et 
lettrée, qui aima les livres et pensionna les écrivains, qui pres- 
sentit en quelque sorte la Renaissance, allait donner à notre 
pays le roi François I", le protecteur des lettres et des arts. 
C'était 1(1, comme une revanche digne d'elle que les destinées 
françaises réservaient à Valentine. 



TABLE DES MATIÈRES 



PRÉFAfiK 



CHAPITRE PREMIER 

l'arrivée a paris 

Les fêtes des 22, 23 et 24 août 1389 ; l'entrée à Paris de la reine Isa- 
beau et de Valentine Visconti , la marche du cortège de Saint-Denis à 
Notre-Dame; nobles spectacles et réjouissances populaires; Charles VI 
battu par les sergents; du haut d'une tour de Notre-Dame au pont 
Saint-Michel. — Le couronnement de la reine. — Le sacre. — Ban- 
quet royal; l'assaut d'Ilion; le festin interrompu. — Les présents de la 
ville de Paris. — Bals et joutes 1 

CHAPITRE II 

LOUIS ET VALENTIX'K 

Louis de Touraine, sa naissance, son éducation; la campagne de Gueldre. 
— Un prince charmant : les lettres, le cheval et la danse. — Bienveil- 
lance de Louis. — Sa ■• belle parleure ' . — Un protecteur des «Mar- 
mousets 1 . — Jugements d'autrefois et d'aujourd'hui. 

Valentine Visconti. — Son charme et sa beauté célébrés par la poésie. — 
« L'apparicion de maistre Jehan de Meun » . — Miniatures raprésen- 
tant Valentine. — Sa grâce, son intelligence, son esprit cultivé. — 
Douceur et passion. — Valentine jugée par les historiens 14 

CHAPITRE III 

VALE.VTIXE EV ITALIE, SOV MARIAGE, 8A VE\UE EN FRANCE 

Les Visconti, seigneurs de Milan; le serpent qui dévore un enfant; Ga- 
léas II et Bernabo. — Un mariage d'argent ; Isabelle de France et 
Jean-Galéas, deux époux enfants. — La naissance de Valentine : diffi- 

28 



434 \ ALENTINE DE MILAN 

culte d'en fixer la date précise. — L'éducation des filles en Italie au 
quatorzième siècle. — Une Cour italienne : le château de Pavie, fêtes, , 
festins, chasses et tournois. — La bibliothèque et l'université. — Va- 
lentine élevée par Blanche de Savoie. 

Jean-Galéas songe à marier sa fille : premiers projets ; Carlo Visconti, Jean 
de Gœrlitz et Louis d'Anjou, roi de Sicile. — Pourquoi Jean-Galéas 
préféra Louis de Valois. — Un voyage en Hongrie qui s'arrête en Cham- 
pagne; une fiancée enlevée par une armée. — Négociations matrimo- 
niales entre Jean-Galéas et la cour de France ; le mariage par procura- 
tion. — La dot de Valentine. — L'origine des guerres d'Italie. 

Pourquoi Valentine ne vint en France que deux années après le mariage 
par procuration; les actes de Maubuisson. — La duchesse de Touraine 
quitte Pavie; l'émotion de l'Italie du Nord; Venise manque d'enthou- 
siasme; Jean-Galéas évite de revoir Valentine. — Amédée d'Achaïe est 
chargé de conduire la duchesse en France et de sauvegarder sa dot ; le 
« Corredo » ; la réception d'Alexandrie; la duchesse à Turin; la tra- 
versée du mont Cenis; les fêtes de Chambéry. — Valentine, au pont 
de Mâcon, est remise aux envoyés du roi et de son frère; le duc de 
Bourbon; le maire et les échevins dijonnais donnent leur vin et leurs 
épices, mais réservent leur argenterie. — Le mariage est célébré à 
Melun. — Isabeau et Valentine ^4 

CHAPITRE IV ' 

LA COUR DE CHARLES VI 

Une cour brillante et voluptueuse. — Le roi aimable, dépensier, dé- 
bauché, agité. — La reine Isabeau : son portrait; elle aime son mari 
et ne s'occupe pas encore des affaires. — Philippe le Hardi, duc de 
Bourgogne et Jean, duc de Berry. — La petite duchesse de Berry; his- 
toire de son mariage; une princesse reconnaissante et courageuse. — 
Deux respectables dames : la reine Blanche, fiancée du fils, femme du 
père; la duchesse Blanche d'Orléans. — La reine de Sicile et son tré- 
sor. — Seigneurs et dames de la Cour. 

Plaisirs légitimes et autres. — Le luxe des vêtements; les coiffures bizarres 
et les poètes satiriques; robes et manteaux, parures et bijoux. 

Mœurs relâchées. — Les fêtes de Saint-Denis : chevalerie et débauche. — 
Superstition : des présages teirifiants. — Le roi et la Cour mystifiés 
par un faux patriarche 57 

CHAPITRE V 

LES PREMIÈRES AXNÉES DE MARIAGE. LES EXFANTS. 

l'ermite EMPOISONNEUR 

le duc de Touraine accompagne le roi dans le Midi ; Valentine et Isabeau 
à Vincennes, puis à l'hôtel Saint-Pol ; le retour du roi et de son frère : 



TABLE DES MATIERES 435 

que faut-il penser du pari rapporté par Froissart? Valentine alla-t-elle 
attendre son mari à Dijon? 

Les résidences de la duchesse de Touraine : l'hôtel Saint-Pol, l'hôtel de 
Béhaigne, la maison du bourg Saint-Marcel. 

Le premier enfant de Louis et de Valentine ; les conseils d'un poète ; mort 
de l'enfant. — Valentine à Saint-Germain. 

Jean le Porchier et les écoliers; un ermite sous une futaille; l'herbe aux 
poux ; les courses d'un vagabond à travers le monde : Rome la Grant 
et le mont Sina ; la confession d'un bandit : chevaliers et marchands as- 
sassinés; Jean le Porchier voulait-il empoisonner le roi et son frère? 

Naissance de Louis et de Jean, second et troisième enfant de Valentine; 
Jean ne vit que quelques semaines : douleur de Valentine. 

Voyage du duc de Touraine en Lombardie ; la duchesse s'efforce de main- 
tenir les bonnes relations de son père avec la Cour de France ; elle 
avertit Jean-Galéas de l'expédition du comte d'Armagnac et contribue à 
la défaite de celui-ci. — Les projets de Louis en Italie : le royaume 
d'Adria ; les affaires de Savone et de Gênes. 

Valentine à Rouen ; les vols de Jehannin et de Perrinet. 

Le duc de Touraine achète le comté de Rlois : pourquoi le comte le ven- 
dit. — Louis échange le duché de Touraine contre celui d'Orléans. — 
Fêtes chez le roi, le duc et les princes : on y pénètre aisément et l'on 
y vole. — La naissance d'un dauphin : Valentine assiste aux rele- 
vailles de la reine; l'aventure de Mlle d'Harcourt et de Girart de San- 
ceurre. — Joiites à l'enclos Saint-Pol : la reine et Valentine décernent 
le prix au vainqueur. — Pierre de Craon tente d'assassiner le conné- 
table de Clisson. 

L'hôtel de la duchesse : officiers e serviteurs. — Les tapisseries; vais- 
selle d'or et d'argent; épreuves et fourchettes; litière et char de Valen- 
tine. — Finances embarrassées de Louis. — Libéralités pieuses des deux 
époux 85 

CHAPITRE VI 

LOUIS ET VALEMTIAiE P R É CL' RSE URS DE LA RE\AISSA\CK 

Valentine et son mari protègent les écrivains. — Christine de Pisan 
reçue par Louis de Touraine; Eustache Deschamps, poète favori de 
Louis et de Valentine : il obtient la permission de rester l'hiver « cha- 
peron en teste « . — Les bibliothèques du duc et de la duchesse; Louis 
fait copier des manuscrits, il en achète, il en fait traduire; le " Man- 
deville " de Valentine ; Honoré Bonnet offre à la duchesse son " Appa- 
ricion de maistre Jehan de Meun » . — Libéralités aux ménestrels et 
aux a Joueux de personnages » . — Valentine a-t-elle présidé une cour 
d'amour? 

Influence du mariage de Valentine sur le développement littéraire, artis- 
tique, économique de la France. — Valentine jugée par Ernest Renan. 
— Les Italiens en France aux quatorzième et quinzième siècles 121 



436 VALENTINE DE MILAN 

CHAPITRE VII 

UNE AVENTURE DE LOUIS DE TOURAINB 

Les infidélités du duc de Touraine. — Encore le voyage de Langue- 
doc : les dames d'Avignon, de Montpellier et de Toulouse. — Le 
voyage d'Italie et les dames de Pavie : une ballade d'Eustache Des- 
champs. — Les représentations de Jean Jouvenel. — Louis s'éprend 
d'une jolie Parisienne; la révélation de Pierre de Craon; douleur et 
colère de Valentine ; la duchesse fait comparaître sa rivale devant elle ; 
Louis parvient à savoir qui l'a trahi ; il se venge ; les suites de sa ven- 
geance 140 

CHAPITRE IIII 

l'histoire DE JEA\ LE MERCIER ET DE COLETTE LA BUQUETTE 

Un « Marmouset « : les origines de Jean Le Mercier. — Ses relations 
avec le duc de Touraine : il est conseiller et chambellan du prince. 
— Un enfant abandonné dans une cour; arrestation de Colette la 
Buquette; elle raconte son histoire; ce qui s'est passé à l'hôtel de 
l'Epée ; Colette recherche le père de son enfant ; ses voyages à Paris ; 
les aveux de Jean Le Mercier; nouvel interrogatoire de Colette : ses 
variations ; Jean Le Mercier et Jean du Bois ; la condamnation de 
Colette 151 

CHAPITRE IX 

LA FOLIE DU ROI. LE BAL DES SAUVAGES 

L'expédition de Bretagne. — Le roi fou. — Une enquête pour savoir si 
Charles VI a été empoisonné ou ensorcelé : le témoignage des méde- 
cins et des échansons ; un mot du duc de Berry ; les vraies causes de la 
maladie du roi. — Les soupçons d'empoisonnement et d'ensorcelle- 
ment se répandent et persistent malgré tout. — On tente de guérir le 
roi; médecins et sorciers : maître Guillaume de Harselly, médecin, et 
Arnaud Guillaume, sorcier; Charles est toujours malade; on le traite 
par le plaisir, et surtout par la danse. 

Une grande fête à l'hôtel Saint-Pol : le troisième mariage de Catherine 
de Fastavarin, « chambellane » et " compagne de la reine » . — 
Le bal : danses et mascarades ; les " hommes sauvages » ; une catas- 
trophe; la duchesse de Berry préserve le roi; terreur de la reine; 
les Parisiens veulent voir Charles VI, leur colère; une procession à 
travers Paris; fondation de la chapelle d'Orléans, au couvent des Cé- 
lestins 1«2 



I 



TABLE DES MATIERES 437 



CHAPITRE X 

XAISSANCE DE CHARLES d'oRLÉAVS. UN MEl'RTRE. 

VJi E.\LÈVEME\'T 

Erreur presque générale au sujet de la date de la naissance de Charles 
d'Orléans : il est né en 1394 et non pas en 1391 ; preuves. — Le père 
de Valentine devient duc de Milan. — Un meurtre à l'hôtel Saint-Pol : 
les chiens du duc d'Orléans; un coup de couteau trop bien lancé. — 
L'enlèvement de Claire des Essars : la poursuite ; le bâtard de Vendeuil 
et Pierre Cheval ; délivrance de Claire 179 

CHAPITRE XI 

VALENTINE CALOM.NIÉE, E N V L'T EME.\T S ET PROCÉS DE SORCIÈRES. 

VALENTINB ÉLOIGNÉE DE PARIS 

Isabeau et Valentine : la reine travaille à la ruine de Jean-Galéias, Valen- 
tine le défend; Isabeau traite avec Florence et s'efforce d'entraîner le 
roi. — On veut se débarrasser de Valentine : on l'accuse d'avoir en- 
voûté le roi. — L'opinion, les juges et les sorciers à la fin du qua- 
torzième siècle; l'envoûtement; on vole les corps des pendus. 

Le procès de Marion la Droiturière et de Margot du Coignet; Marion 
amoureuse ; les conseils de Margot ; Marion envoûte son ami infidèle ; 
Margot et elle sont arrêtées; le jugement. 

Le procès de Macette et de Jeanne de Rrigue ; Macette, battue par son mari, 
l'envoûte ; Jeanne de Brigue veut se faire épouser à l'aide de sortilèges ; 
l'intervention du diable; le rôle des crapauds; les àeux femmes sont 
arrêtées; le jugement. 

Isabeau et la duchesse de Bourgogne liguées contre Valentine ; l'influence 
de celle-ci sur Charles V^I : elle apaise ses accès de fureur; on attribue 
son influence aux sortilèges; les passions populaires excitées contre elle ; 
les tavernes et les « caymans » ; on répand le bruit qu'elle veut la mort 
du roi et du petit dauphin ; l'histoire de la pomme empoisonnée ; les 
calomniateurs de Valentine l'emportent : elle est obligée de s'éloigner de 
Paris 187 

CHAPITRE XII 

VALENTINE EN EXIL 

Les écrivains contemporains de Valentine n'ont pas cru aux accusations diri- 
gées contre elle ; Eustache Deschamps et Honoré Bonnet la défendent 
courageusement. — Visites fréquentes de Louis à Valentine. — Les 
relations de la duchesse avec la famille royale ; le testament de la reine 
Blanche. — Valentine gracie un voleur. 

Naissance de Philippe, du second Jean, de Marie et de Marguerite d'Or- 



438 VALENTINE DE MILAN 

léans ; Valentinc et Louis les entourent de soins ; femmes attachées à 
leur service ; leurs précepteurs ; leurs vêtements et leurs livres ; influence 
de Valentine sur la formation intellectuelle de Charles d'Orléans. 

La duchesse mêlée à des négociations politiques. — Eustache Deschamps 
envoyé en Bohème. — V^enceslas, roi des Romains, vient en France ; il 
rend visite à Valentine ; l'entrevue d'Epernay ; la toilette de Marie d'Har- 
court et des dames de la duchesse ; projet de mariage entre Charles 
d'Orléans et la nièce de Venceslas; le Roi des Romains à Reims : pour- 
quoi il ne put assister au repas auquel Charles VI l'avait convié. — - Le 
duc de Hereford en France ; projet de mariage avec Marie de BeiTy ; une 
entrevue probable au château d'Asnières; opposition du roi Richard 
d'Angleterre ; Marie de Berry épouse le comte de Clermont. — Le duc 
de Gueldre, que Louis a détaché de l'alliance anglaise, tient une fille de 
Valentine sur les fonts du baptême; son frère, lui ayant succédé, épouse 
Marie d'Harcourt. — Charles d'Orléans marié à Isabelle de France, la 
« petite reine « d'Angleterre ; les fêtes de Compiègne ; Valentine n'assiste 
pas au mariage de son fils. 

La santé du roi; Pierre et Lancelot, magiciens, prétendent le guérir; venus 
à Paris, ils se livrent à une vie de débauches ; leurs relations avec la 
maison de Bourgogne ; ils dénoncent et font emprisonner un serviteur 
de Louis; leurs méfaits sont connus; leur supplice. — L'aventure de 
Poinçon et de Briquet ; un étrange moyen de guérir Charles VI ; douze 
habitants de Dijon dans un cercle de fer; méfiance du bailli; échec de 
Poinçon et de Briquet; leur supplice. 

Les résultats de la machination ourdie contre Valentine 228 



CHAPITRE XIII 

LA VIE PRIVÉE DE VALE\'TINE E .V EXIL 

La maison de la duchesse : ses « dames » et « damoiselles " ; femmes de 
chambre, nourrices, " berceresses ^ , etc. ; Pierre Poquet, receveur des 
finances; Surien des Quesnes, chevalier d'honneur; « pensions » et 
gages; les étrennes; cadeaux de mariage, présents de toute sorte. — Les 
méfaits d'un « varlet de la garde-robe » : bienveillance de la duchesse ; 
son a tailleur de robes » en prison : elle l'en fait sortir. 

Les lectures de Valentine : « Guiron le Courtois « , le « roi Artus « , les 
livres pieux, les livres de Blois ; la duchesse fait enluminer ses heures 
et les livres de ses enfants. — Ses relations avec les écrivains conti- 
nuent : elle fait dire une messe pour Eustache Deschamps que l'on avait 
cru mort; elle lui donne un reliquaire; remerciements du poète. 

Les bijoux et les vêtements de Valentine : robes, houppelandes, surcots, 
manteaux, fourrures, corsets, chaperons, « atours du chef " . — Les 
meubles : tapisseries, fauteuils et « chaières « , écrins et coffres, jeu 
d'échecs, jeux de cartes « de Lombardie » et « Sarrazines « ; les chiens 
de chambre. 



TABLE DES MATIERES 439 

Valentine monte à cheval et chasse ; ses " manteaux courts à chevaucher » ; 

selles et harnais ; la chasse avec éperviers. — Un « char branlant ^ . 
Les médecins de la duchesse : Pierre d'Arreth, Pierre de Vaulx, maître 

François ; voyage de médecins de Paris à Asnières ; l'eau médicinée ; 

Jeanne la Gouttière, sage-femme. — Les bains; la propreté au moyen 

âge. 
Pèlerinages, fondations pieuses; Valentine représentée sur un vitrail 270 

CHAPITRE XIV 

LE DUC d'oRLÉAVS PEXDAIVT l'eXIL DE VALEIVTINE 

Le livre des Cent ballades ; la réponse du duc d'Orléans; conseils édi- 
fiants peu mis en pratique; le peuple reproche au duc son amour du jeu 
et des femmes; il joue de fortes sommes et perd souvent; eut-il des 
relations coupables avec la reine? Le « Pastoralet » ; Louis et Isabeau à 
Saint-Germain : ils manquent d'être précipités dans la Seine ; un séjour 
à Melun ; le duc a de nombreuses '^ amies > ; « Maret, qui le mieux dan- 
sait » ; Louis se vante et se félicite de ses amours. 

Le duc fait de nombreuses libéralités aux églises, aux religieux et aux 
pauvres. — Il continue de réunir des manuscrits, de protéger les écri- 
vains et les " escholiers » ; il établit sa " librairie » dans un hôtel de la 
rue de Jouy. — Il fait de grandes dépenses, achète des bijoux, des 
tapisseries, des objets de luxe : un curieux inventaire. — Il est très 
généreux et fait des présents sans compter. — Il dépense beaucoup en 
constructions d'hôtels et de forteresses ; le château de Coucy : les preux 
et les « preuses « ; la reconstruction de Pierrefonds. 

La rivalité des maisons d'Orléans et de Bourgogne; le rôle de Valentine 
dans les entreprises politiques de sou mari ; la lutte s'engage et se pour- 
suit entre Louis et Philippe de Bourgogne : à diverses reprises, la 
guerre civile semble près d'éclater ; Louis acquiert Coucy et le Luxem- 
bourg; ses alliances; mort de Philippe le Hardi; Jean sans Peur lui 
succède : encore des menaces de guerre civile ; réconciliation apparente ; 
campagne de Guyenne ; nouveaux différends et nouvelle réconciliation : 
les ducs d'Orléans et de Bourgogne s'embrassent et communient en- 
semble 292 

CHAPITRE XV 

l'assassi.vat de louis d'orléans 

Le courtier Jean d'Asignac et Jean Cordelant, clerc de l'Université; la 
Vieille rue du Temple; la maison de l'Image Notre-Dame; Cordelant la 
loue; des gens mystérieux et suspects s'y établissent; ce que voit Driette 
femme de Nicolas Labbé, le soir du 23 novembre 1407. 

L'assassinat du duc d'Orléans; le récit de Jaquette, femme de Jean Grif- 
fart : elle a vu de sa fenêtre assassiner le prince ; le récit de Drouet 



440 VALENTINE DE MILAN 

Prieur : l'incendie de la maison de l'Image Notre-Dame; autres 
témoins : Jean Pagot, clerc de procureur, Simon Cayn. boulanger, 
Amelot Lavelle, fleuriste ; la fuite des assassins : on les voit rue Saint- 
Martin et rues aux Oies, prenant le chemin de l'hôtel d'Artois; Raoul 
d'Auquetonville ; le lieu précis où le crime fut commis. 
L'information du prévôt de Paris ; réunion des princes ; les portes de la 
ville -fermées ; fausses pistes : Aubert de Canny. — Les obsèques du 
duc d'Orléans : à l'église des Blancs-Manteaux et aux Célestins. — Le 
prévôt de Paris demande d'être autorisé à visiter les hôtels des princes ; 
le duc de Bourgogne avoue son crime; il s'enfuit de Paris; la pour- 
suite ; le pont Sainte-AIaxence ; J-ean se glorifie d'avoir ordonné l'assas- 
sinat 326 

CHAPITRE XVI 

VALENTIME POI'RSIUT l'aSSASSIX DE SOM MARI 

Valentine apprend la mort de son mari : sa douleur ; elle se voue à obte- 
nir le châtiment de l'assassin; son arrivée à Paris; l'hiver de 1407; la 
duchesse, reçue par le roi, lui demande justice ; seconde entrevue : on 
lui fait des promesses ; elle va rejoindre ses fils à Blois; le bruit se 
répand qu'elle a de nouveau envoûté le roi. 

Les princes négocient avec Jean sans Peur : les conférences d'Amiens; le 
duc de Bonrgogne entre à Paris avec quatre mille hommes, malgré la 
défense du roi; il se fortifie à l'hôtel d'Artois. 

Valentine au château de Blois : elle le met en état de défense et y réunit 
des troupes : elle administre les possessions de la maison d'Orléans ; elle 
traite avec le duc de Bretagne; elle s'occupe de payer les dettes de son 
mari ; elle récompense les serviteurs de Louis. 
Jean sans Peur fait enlever leurs charges aux amis de la maison d'Orléans : 
disgrâce de Clignet de Brébant et de Tignonville; deux clercs de l'uni- 
versité voleurs, pendus et dépendus. — Le duc de Bourgogne fait glo- 
rifier l'assassinat du duc d'Orléans : le plaidoyer de Jean Petit; effet pro- 
duit par ce discours ; Jean sans Peur se fait donner par le roi des lettres 
de justification et de sauvegarde; la reine et les princes quittent Paris. 367 

CHAPITRE XVII 

VALEXTINE ET JEAX SAXS PEUR 

Jean sans Peur abandonne Paris pour aller combattre les Liégeois; la reine 
rentre dans la capitale avec le dauphin et les princes; Valentine revient 
aussi à Paris ; séance solennelle au Louvre : la duchesse y renouvelle sa 
plainte contre Jean sans Peur; Charles d'Orléans rejoint sa mère avec 
trois cents chevaliers ou écuyers : nouvelle séance au Louvre : Valentine 
fait défendre par l'abbé de Saint-Fiacre la mémoire de son mari; Guil- 
laume Cousinot prend, au nom de la duchesse et de ses enfants, des 



TABLE DES MATIÈRES Ui 

conclusions contre Jean sans Peur ; Louis d'Orléans est justifié et dé- 
chargé des accusations portées contre lui : on promet encore à Valen- 
tine que justice sera faite de l'assassinat de son mari ; les conclusions 
de la duchesse sont, au nom du roi, notifiées à Jean sans Peur; les 
lettres de justification qu'il avait obtenues sont révoquées ; Valentine 
retourne à Blois. 
Jean sans Peur remporte sur les Liégeois la grande victoire d'Hasbain : il 
marche sur Paris ; le roi, la reine et les princes quittent la ville pour 
se retirer à Tours; le duc de Bourgogne entre à Paris; les espérances 
de Valentine anéanties 398 

CHAPITRE XVIII 

LA MORT DE VALE\TI\E 

Valentine à Blois ; ses angoisses, son courage ; nouveaux préparatifs de 
défense. — « Rien ne m'est plus. " — Le roi, la reine et leur suite à 
Orléans : Valentine ne peut aller les recevoir. — Sa maladie ; elle 
recommande à ses fils d'obtenir justice de l'assassinat de leur père ; son 
affection pour Dunois enfant. — Mort de Valentine. 

Ses funérailles; son monument aux Cordeliers de Blois; son corps trans- 
porté plus tard en l'église des Célestins de Paris; le tombeau de Louis 
et de Valentine; violation des sépultures de l'église des Célestins. 

Triomphe momentané de la maison de Bourgogne ; sa ruine sous Charles 

le Téméraire. — Les descendants de Valentine sur le trône de France. 418 

Table des m.atières 433 



PARIS 

TYPOGRAPHIE PLONMOURRIT et C- 

RUK GARANClèRB, 8 



n 



• \^ I . UU I ^ i i^t I 



DC Collas, Emile 

101 Valentine de Milan 

.7 
072 C6 
1911 



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