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Full text of "Versailles: le Château - les jardins - les Trianons - le Musée - la ville"

LES VILLES D'ART CÉLÈBRES 



VERSAILLES 



MEME COLLECTION 



Blois, Chambord et les Châteaux du 
Blésois, par Fernand Bourkon, i di grav. 

Bruges et Ypres, par Henri Hymans, 
Ii6 gravures. 

Le Caire, par G.iston MiGEON. 133 gravures. 

Cologne, par Louis Réau, 127 grav. 

Constantinople, par H. Bartii, 103 gravures 

Cordoue et Grenade, par Ch. E. Schmidt, 
97 gravures. 

Dijon et Beaune, par A. Kleinclausz, 

119 gravures. 

Florence, par Emile Gebiiart, de l'Acadé- 
mie française, 176 gravures. 

Fontainebleau, par Louis Dimier, 109 gra- 
vures. 

Gand et Tournai, par Henri Hymans, 

120 gravures. 

Gènes, par Jean de Foville, 130 gravures. 

Grenoble et Vienne, par Marcel Rey- 
MoxD, 118 gravures. 

Milan, par Pierre Gauthiez, 109 gravures. 

Moscou, par Louis Léger, de Tlnstitut, 
86 gravures. 

Munich, par Jean Chamtavoin'h, 134 gra- 
vures. 

Nancy, par André Hallays, iiS gravures, 

Nimes, Arles, Orange, par Roger Peyre. 
85 gravures. 

Nuremberg, par P.-J. Rée, 106 gravures. 

Padoue et Vérone, par Roger Peyre, 
128 gravures. 



Palerme et Syracuse, pai Charles Diehl, 
129 gravures. 

Paris, par Georges Riat. 151 gravures. 

Poitiers et Angouléme, par H. Labbé 
DE LA Mauvin'ière, 113 gravures. 

Pompéi (Histoire — Vie privée), par PJenry 
Thédenat, de l'Institut, i:-3 gravures. 

Pompéi (Vie publique^i, par Henry Théde- 
nat, de l'Institut, "]"] gravures. 

Prague, par Louis Léger, de l'Institut, 
m gravures. 

Ravenne, par Charles Diehl, 134 gra- 
vures. 

Rome (L'Antiquité), par Emile Bertaux, 
136 gravures. 

Rome (Des catacombes à Jules II), par Emile 
Bertaux, 117 gravures. 

Rome (De Jules II à nos jours), par Emile 
Bertaux, 100 gravures. 

Rouen, par Camille Enlart, 108 gravures. 

Séville, par Ch.-Eug. Schmidt, m grav. 

Strasbourg, par Henri Welschinger, de 
l'Institut, 117 gravures. 

Tours et les Châteaux de Touraine, 
par Paul Vitry, 107 gravures. 

Tunis et Kairouan, par Henri Saladin, 
iio gravures. 

Venise, par Pierre Gusman, 130 gravures. 

Versailles, par André Pératé, 149 gra- 
vures. 



EN PRÉPARATION 



Bâle. Berne et Genève, 

Saixte-Marie Perrin. 



par Antoine 



Thèbes aux cent portes, Louxor, Kar- 
nak, Ramesseum, Medinet-Habou, 

par George Foucart. 



1 <-\. c-vo ( v 



Les Villes d'Art célèbres 



VERSAILLES 

Le Château — Les Jardins 
Les Jnanons — Le Musée — L.a Ville 



ANDRE PERATE 

CONSERVATEUR ADJOINT DU M U S K K NATIONAL DK V K R S A I L L E S ^ 



Ouvrage orné de 149 Gravures 



Troisicnte cditioii revue et corn'srèe. 






PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD. H. LAURENS, ÉDITEUR 

6 , RUE DE T t) U R N O N , 6 
1909 




Cliatcau. vu de l'avant-cour. 



Clkhé P.nn.-ini, 



AVANT-PROPOS 



Versailles est un châteaii avant d'être une ville, et Von peut dire que 
cette ville n existe que par ce château. La longue route de Paris, les 
trois avenues pareilles, à quadruple rangée d'ormes, qui s'ache- 
minent lentement, et comme dans le vide, vers une place immejise, 
ne sont faites qi/e pour le château de Louis XIV. A peine ohserve-t-on, 
à droite et à gauche, des maisons qui se serrent autour de deux 
églises; on songe à la très grande chose qui va se découvrir par delà 
ces lignes d'arbres. Et il faut bien avouer que d'abord la déception 
est égale à l'attente. Des casernes; puis, au bout de V immense place, 
un amas de bâtiments discords à demi cachés derrière une large 
grille; des statues géantes et gesticulantes qui tiennent conciliabule 
autour d'un pavé raboteux et interminable ; de mornes façades qui 
soulèvent lourdement leurs colonnes de temples grecs ; un Louis XTV 



2 A\'AXT-PROPOS 

de bronze carncolniit sur nu Juuit piédcstaL pour iuiroduïrc noblc- 
incnt les visiteurs « A tort tes les gloires de la France », au Mus'e du 
roi Louis-Philippe; enfin, tout au fond d'une cour, de petits murs 
roses et blancs, avec de beaux balcons dorés : telle est rentrée de 
Versailles, dont la grandeur ju.'lée de ridicule offusquera toujours^ 
et ne peut être entièrement /-établie. 

Mais insiste^; pénétre:^ aux parties de ce château que n'a point 
ravagées la médiocre imagination du roi bourgeois; ou plutôt, avant 
toute visite, alle^ aux Jardins, vers la terrasse ouverte au libre 
horizon, par-dessus l' immobile océan des feuillages. Des murailles 
la dominent, dorées par deux siècles de soleil, et dont les fenêtres 
reflètent la lumière de V occident, reflétées elles-mêmes au miroir 
de pièces d'eau paisibles. Là vous sentire; l'émotion d'une beauté 
toute d'éléments tiumains, beauté de arcliitecture, faisant œuvre d'art 
des bois, des eaux et des nuages, aussi bien que des bron;es et des 
marbres, et du sourire mélancolique des années mortes. Tant de 
souvenirs de riiistoire de France dorment ensevelis éi Versailles ! 

Les pages qui suivent expliqueront cette beauté, montreront ce 
que peuvent, avec de bons ouvriers dociles, une discipline et une 
volonté. Lê>'' admirables études érudites ont été publiées récemment 
sur Versailles. Il s'agit moins ici de détails érudits que de peinture 
vivante. Beaucoup de faits et de dates, et m'ême des recberclies nou- 
velles, peuvent tenir en peu de lignes: et la description seule de 
monuments classés avec méthode enseigne un sens de fart et une 
doct/'ine. Ce petit livi'e ne rer:iplacera point les in-folios; /nais il 
en voudrait donner ressent ici, avec quelq/ie cliose au deléi : c'est 
Va /ne de Versailles. 




La devise de Louis XIV. détail du plafond de l'antichambre de la Reine. 



VERSAILLES 



CHAPITRE PREMIER 

LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



Ver.sailles est né de la volonté d'un homme, volonté .si puissante et 
si. absolument créatrice, que, malgré les retours imprévus de l'histoire 
qui s'est faite en ses murs, malgré les menaces d'abandon et de ruine, et 
les restaurations souvent plus cruelles que la solitude, l'énorme château 
et la ville qui l'entoure demeurent, dans l'esprit de ceux qui les visitent, 
l'œuvre de Louis XIV. Jamais plus forte empreinte ne fut mise sur l'art 
de tout un peuple et même de tout un siècle, pour qu'en bien peu d'an- 
nées l'habitation la plus magnifique surgît du sol, avec un décor où les 
meilleurs ouvriers ont travaillé les matières les plus rares, pour que des 
jardins immenses s'emplissent de fleurs en toute saison, et qu'enfin, de 
bon ou mauvais gré, toute la noblesse de France vînt s'établir et créer 
une ville, par ordre du Roi, là où on peut bien dire qu'il n'y avait rien 
avant lui. 



4 VERSAILLES 

C'était peu de chose que le château construit par Louis XIII à Ver- 
sailles, inais c'était une gracieuse chose, et de goût bien français. « Le 
chétif château de Versailles )>. dit le maréchal de Bassompierre en 1627 ; 
« un petit château de gentilhomme m, dit le marquis de Sourches; et 
Saint-Simon, dans une phrase célèbre, l'appelle « ce petit château de 
cartes ». Le Roi, grand chasseur, voulait un pied-à-terre qui ne fût ni trop 
proche ni trop loin de Saint-Germain; il choisit une butte, au-dessus 
d"un terrain giboyeux, plat et boisé, coupé de ruisseaux et de marais, que 
deux lignes de coteaux enserrent, la séparant au nord de la vallée de la 
Seine, au midi de celle de la Bièvre. La terre de Versailles ce nom 
paraît pour la première fois dans une charte du Xi« siècle^ avait changé 
plus d'une fois de maître avant de venir aux mains des Gondi par la 
munificence de Catherine de Médicis. L'n château féodal en ruine, un 
prieuré, une église dédiée à saint Julien, quelques auberges de rouliers, 
une maison de justice et une geôle, cela faisait tant bien que mal un 
bourg qui se dénommait Versailles au Val de Galie. Laissant d'abord 
aux Gondi leur château délabré et trop bas dans la plaine, le Roi se fit 
arranger une maison au sommet de la butte, où jusqu'alors tournaient les 
ailes d'un moulin à \ent. Deux documents de 1652 nous donnent quelque 
idée de la nouvelle maison royale, telle que la laissa Louis XIII; c'est 
une gravure minuscule reléguée dans un angle du grand plan de Paris 
par Gomboust, et c'est une estampe de l'excellent et fidèle graveur 
Israël Silvestre, préludant à l'importante série qu'il va bientôt publier. 
Xous y voyons un bâtiment à deux étages, de modestes dimensions, dont 
les deux ailes, que relie un portique à sept arcades, ceignent une petite 
cour, la future cour de Marbre. Quatre pavillons carrés s'appuient à ses 
angles. L^ne étroite terrasse, ou fausse-braye, bordée d'une balustrade, 
domine un fossé d'eau, que franchissent un pont de pierre du côté des 
jardins, c'est-à-dire au couchant, et, au levant, un pont-levis; toutes les 
maisons royales gardent encore, plus ou moins, un aspect de forteresse. 
Devant ce pont-levis, il y a une avant-cour que ferment une grille et 
deux bâtiments de communs. La construction était toute de pierre et de 
brique, dans le goût du temps, avec l'harmonie chatoyante et vive des 
blancs placages sur le fond rouge, et l'élégance des combles aigus, aux 
revêtements d'ardoises, percés de fenêtres et de lucarnes. Du château de 
Louis XIV, aujourd'hui encore, les murs intérieurs qui dominent la cour 
de Marbre (bien que fort exhaussés et chargés d'ornements , surtout les 
anciennes écuries, dénommées (.< aile Louis XIII », donnent, en pro- 
portions agrandies, une idée assez juste de ce premier château. Rien 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



n'en a subsisté au dedans, 
sauf un degré à vis, en pierre, 
jadis escalier d'une tourelle, 
qui de la soml^re cour du 
Dauphin donne accès, au pre- 
mier étage, tout contre une 
porte de l'Œil-de-Bœuf. Une 
tradition voudrait qu'en la 
fameuse journée des Dupes, 
Richelieu eût pris cette voie 
dérobée pour entrer chez le 
Roi. Sans doute n'en faut-il 
pas tenir plus de compte que 
de la légende qui, depuis 
Tépoque de Louis-Philippe, 
désigne Jacques Le Mercier 
comme l'architecte de Ver- 
sailles. En Tabsence de tout 
document ancien nous don- 
nant un nom, il semble que 
Ton puisse prononcer avec 
plus de confiance celui de 
Salomon de Brosse, qui, de 
1614 à 1626, fut architecte 
général des Bâtiments du 
Roi. 

Louis XIII avait formé 
son domaine de Versailles 
par achats successifs, de 1624 
à 1632; c'est alors qu'ayant 
constitué le parc de chasse 
(les jardins autour du château 
sont de bien faible étendue , 
il acquiert de l'archevêque 
de Paris, Jean François de 
Gondi, la terre et tout à 
la fois la seigneurie de Ver- 
sailles; et l'écusson aux fleurs 
de lis est affiché à l'orme du 




6 VERSAILLES 

premier carrefour. Il s'attaclie à sa maison de A^ersailles, il y chasse, 
il y reçoit la Reine et ses dames, auxquelles il offre la collation; même 
il eût souhaité vivre assez pour s'y retirer, dès la majorité du Dauphin, 
et n'y plus songer « qu'aux affaires de son âme et de son salut ». 



Depuis 1643, et pendant bien des années, le petit château conserva 

sa jolie forme. Louis XIV, 
âgé de douze ans, y vient 
chasser en 1651, et en 
garde Thabitude ; la gra- 
vure de Silvestre, dès 
1652, porte cette légende : 
Vciic du Clia stca II 
Royale de Versa il le, oii 
le Roy se va souvent 
divertir à la cJiasse. lùi 

1660, l'année de son ma- 
riage, il y conduit la 
reine 31arie-Thérèse. En 

1661, il y ordonne les 
premiers travaux, que 
d'autres suivront sans 
arrêter durant un demi- 
siècle, pour amplifier dé- 
mesurément, et jusqu'aux 
limites de la fantaisie, le 
modeste héritage de 
Louis XIII. 

Un modèle s'offrait au 
Roi, œuvre de goût par- 
fait non moins que de 
luxe inouï, le château que Nicolas Fouquet, ministre d'état et surinten- 
dant des finances, avait élevé à Vaux, dans sa vicomte de iMelun, une 
des merveilles de Tart français, à laquelle une restauration récente a 
rendu la meilleure part de son charme et de sa splendeur. De très grands 
artistes avaient été enrôlés : l'architecte Louis le Vau termine la cons- 
truction en cinq années, de 1656 en 1661; André Le Nôtre compose les 
jardins; Charles Le Brun est le peintre des appartements, le régisseur 
du décor et des fêtes. On sait c|ue ce fut la plus belle de ces fêtes, celle 




l.liclir a.:- M. Bri.-i 

5uste de Louis XIV, d'auleur inconnu, vers 1665. 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 7 

du 17 août 1661, qui précipita P'ouquet aux abîmes de la ruine. La jeune 
passion du Roi pour M'" de la Vallière, audacieusement disputée par 
Fouquet, l'irritation causée par un faste qui offusquait les lis de France, 
enfin la haine avertie et patiente de CollDcrt, intendant des finances 
depuis quelques mois (16 mars;, et déjà conseiller très écouté, furent 
les agents de sa perte ; la couleuvre de Colbert atteignit l'écureuil sym- 
boliciue, trop fier de l'imprudente devise : Qi/o non asccndct^ 




Le Château en 1668, peinture de Patel. 



Colbert attacha au service du Roi les artistes de Fouquet; et de la 
ruine de Vaux naquirent pour Versailles des splendeurs parallèles et plus 
belles. Pleurez, nymphes de Vaux, s'écrie La Fontaine, qui bientôt 
chantera dans la prose et les vers mélodieux de sa Psyché les embellis- 
sements du nouveau Versailles. Toutefois, malgré les dépenses qui 
s'accumulent jusc^u'en 1668, et que nous révèlent les Comptes des Bâti- 
ments du Roi, les dimensions du château de Louis XIII ne se sont point 
accrues; soit piété filiale, soit attachement aux souvenirs de sa jeunesse, 
le Roi ne veut point abattre le premier château, le rendez-vous de chasse, 
la résidence plus bourgeoise que princière c[ui reste enclose dans les 
étroites limites de son fossé. Mais il demande à ses artistes d'en faire ce 
qu'elle n'était pas encore, une œuvre d'art. La création de multiples 



8 VERSAILLES 

annexes, et la magnificence des jardins, peuplés de statues et animés de 
jeux d'eau, va donner à un art nouveau le petit monument paré des der- 
nières g-ràces de la Renaissance. Un précieux tal)leau. peint par Pierre 
Patel en 1668, nous montre ce premier Versailles de Louis XIV, tout 
chato3^ant et jo3'eux dans son style un peu tirchaïciue. Des bustes de mar- 
bre, posés sur des consoles (en 1665;, s'appuient aux l)lancs placages qui 
interrompent la monotonie de la brique. Un balcon de ferronnerie dorée 
entoure le bâtiment à la hauteur de l'unicpie étage, et les combles suré- 
levés, ornés de fenêtres nouvelles et de hautes cheminées, sont couronnés 
d'une crête d'or. Un perron de maçonnerie a remplacé le pont-levis; 
laxant-cour, que bordent les écuries et les cuisines, c^ue ferme une grille 
entre deux pavillons ornés de trophées, est elle-même précédée d'un 
terre-plein circulaire, dont la muraille de brique à iKilustrade de pierre 
s'incline doucement ^ers le sol. 

C'est là cju'arrive à toute vitesse le carrosse du Roi, attelé de six 
chevaux, avec l'escorte des mousquetaires, trompettes et timbaliers en 
tète. Le Roi vient se divertir. Dans le petit château et dans les vastes 
jardins, les fêtes incessantes engloutissent l'argent, au désespoir du sage 
Colbert. On connaît la lettre hardie, les remontrances qu'il ne craignit 
pas d'adresser à son maître, en 1664 sans doute, peu après qu'il avait été 
nommé surintendant et ordonnateur général des Bâtiments du Roi. Il 
voudrait le détourner de travaux qui regardent son plaisir plus que sa 
gloire; il plaide la cause du Louvre abandonné : a Votre Majesté sait qu'au 
défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage 
la grandeur et l'esprit des princes que les bâtiments ; et toute la pos- 
térité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées 
pendant leur vie. Ah! quelle pitié que le plus grand Roi et le plus ver- 
tueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût mesuré 
à l'aune de Versailles! Et toutefois il y a lieu de craindre ce malheur. » 

Le Roi ne fut pas insensible à ces regrets. Il fit travailler au Louvre, 
mais il ne renonça point aux plaisirs de Versailles. Dès 1662, la Reine 
Mère et iMarie-Thérèse y étaient venues dîner, il y avait eu grand bal ; 
dès 1663, le Roi et la Reine y font de petits séjours. Les appartements 
ont été transformés et meublés à nouveau de façon magnifique. On peut 
se faire idée des raretés qu'ils contiennent par les enthousiastes descrip- 
tions de M'" de Scudéry, qui publie en 1669 saP/'07)ieuadc de Versailles. 
Ce ne sont cpie miroirs et cristaux, pilastres transparents couronnés de 
soleils d'or, et pilastres de lapis à feuillages dorés avec le chiffre du Roi, 
et meubles de filigranes d'argent, fauteuils, lits, tapisseries en point 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 9 

d'Espagne d'or, d'argent et de fleurs ou en tissu de la Chine « plein de 
figures », nous dit La P^ontaine, « qui contiennent toute la religion de ce 
pa3's-là ». Ce mobilier royal sort de la manufacture des Gobelins, qui 
vient d'être fondée, et que Le Brun dirige, comme il avait dirigé pour 
Fouquet, à 31aincy, des ateliers de tapisserie occupés par des ouvriers 
flamands; ouvriers et métiers ont émigré à Paris. Par 1 initiative de Col- 
bert et de Le Brun, les Gobelins sont devenus un « séminaire » où tous 
es arts doivent être pratiqués et enseignés ; peintres, sculpteurs, gra- 
veurs, orfèvres, mosaïstes, ébénistes, tapissiers et brodeurs, toute une 
ruche y bourdonne. Nous voyons au travail la colonie d'artistes dans une 
des tapisseries qui décorent depuis peu de temps l'appartement de la 
Reine, une de ces tentures admirables composées par Le Brun pour racon- 
ter « l'Histoire du Roi ». C'est la visite que Louis XIV fit aux Gobelins, 
le 15 octobre 1667. Colbert est auprès du Roi, et les ouvriers s'empres- 
sent, apportant les vases d'or et d'argent, les meubles, les tajjis dont, Le 
Brun explique le choix et les beautés. La grande et singulière figure de 
Le Brun apparaît ici dans son vrai rôle. Génie de second ordre, sans 
doute, mais universel, disciple docile des Italiens et créateur pourtant 
d'une oeuvre devenue française par le goût et l'harmonie, architecte et 
sculpteur, ingénieur, machiniste aussi bien que peintre, ou plutôt ordon- 
nateur admirable d'architecture, de sculpture, de peinture, cerveau mer- 
veilleusement équilibré pour la composition de décors immenses, il sem- 
ble par destination l'interprète des moindres désirs du Roi, et l'on se 
demande enfin s'il n'est très grand artiste que pour paraître meilleur 
courtisan, lorsque ce château et ces jardins, ornés ou transformés par 
lui, ne le sont que pour une apothéose. 

Ayant ordonné les fêtes de Fouquet, Le Brun ordonna celles de 
Louis XIV. L'histoire en sera narrée plus loin, parmi celle des jardins 
et des eaux. Il y eut, en mai 1664, jeu de bagues dans les fossés du châ- 
teau, loterie et comédie dans le Salon du Roi : les Fâcheux, le Tartufe 
et le Mariage forcé y furent joués par Molière. La fête de 1668 se passa 
toute dans les jardins, qui seuls encore avaient l'ampleur nécessaire à ce 
divertissement d'un jour. 

Le Vau n'avait dû exécuter qu'à contre-cœur les travaux d'embellisse- 
ment qui lui étaient demandés ; il eût préféré construire. Au lendemain de la 
fête de 1664, le désir du Roi de séjourner à Versailles fut évident, et non 
moins évidente l'insuffisance de l'habitation. Le règne dont la gloire 
commençait à étonner l'Europe exigeait un faste chaque jour accru, et le 
Roi, dans l'intervalle de ses conquêtes, allait se distraire à bâtir. Ver- 



VERSAILLES 



sailles trailleurs n'était-il pas une conquête, et des plus ardues, sur la 
nature ingrate, forcée à se revêtir d'une parure inattendue? C'est dans les 
loisirs de la paix que furent préparées ses grandes transformations : 
en 1668, après Aix-la-Chapelle; en 1678, après Nimègue; et les désastres 
mêmes des dernières guerres ne purent écarter Louis XIV de son passe- 
temps favori. 

« A peine » , note 
Charles Perrault, « 31. 
Colbert se fut-il réjoui 
de \oir une maison 
royale achevée, où. il ne 
serait plus besoin que 
d'aller deux ou trois fois 
l'an pour y faire les 
réparations qu'il con- 
' viendrait, que le Roi 
prit la résolution de 
l'augmenter de plusieurs 
bâtiments pour y pou- 
voir loger commodé- 
ment, avec son Conseil, 
pendant un séjour de 
quelc^ues jours. » 

En vain le ministre 
s'efforçait de dégoûter le 
Roi de ses grands pro- 
jets, en lui montrant 
l'énorme dépense et les 
obstacles à p r é \' o i r . 
« Tout ce que Ton projette de faire », écrivait-il, « n'est que rapetasserie 
qui ne sera jamais bien... », et, donnant les dimensions des parterres qui 
enserraient le château, il ajoutait : u II est impossible de faire une grande 
maison dans cet espace... Tout homme qui aura du goût de l'architec- 
ture, et à présent et à l'avenir, trouvera que ce château ressemblera à 
un petit homme qui aurait de grands bras, une grosse tête, c'est-à-dire un 
monstre en bâtiments. Par ces raisons il semble que l'on devrait con- 
clure de raser, et faire une grande maison. » 

Un instant le Roi accepta de tout abattre; mais bientôt il se reprenait, 
et posait comme première condition aux architectes qu'ils, fissent des 




J.-B. Colbert, par Claude Lefebvre (1666). 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



constructions nouvelles une enveloppe du petit château. Lui-même avait 
indicjué, avec cette vue nette de l'œuvre future et cette précision du 
détail qu'il pt^rtera en toutes choses, la distril^ution des espaces à couvrir 
et des chambres à créer; le plan de Le A^au, qui fut adopté contre ceux 
de Jacciues Gabriel, de Claude Perrault, d'Antoine LePautre et de Viga- 
rani, et dont une minute 
manuscrite, pour la par- 
tie du rez-de-chaussée, 
existe encore, n'est 
qu'une traduction fidèle 
des ordres de Louis 
XIV. « On commença », 
dit Charles Perrault, 
« par quelques bâti- 
ments c|ui, étant à moi- 
tié, ne plurent pas et 
furent aussitôt abattus. 
On construisit ensuite 
les trois grands corps 
de logis cj^ui entourent 
le petit château et qui 
ont leur face tournée 
sur les jardins. » Et 
quand Louvrage fut ter- 
miné à la satisfaction 
de tous, l'on tenta un 
dernier effort pour sup- 
primer ce qui restait 
d'un autre st^de. « 3Lais 
le Roi n'y voulut point 

consentir. On eut beau lui représenter qu'une grande partie menaçait 
ruine, il fit rebâtir ce qui avait besoin d'être rebâti, et se doutant qu'on 
lui faisait ce petit château plus caduc qu'il n'était pour le faire résoudre 
à l'abattre, il dit avec un peu d'émotion qu'on pouvait l'abattre tout 
entier, mais qu'il le ferait rebâtir tout tel qu'il était sans y rien chan- 
ger. » Regrettable ou non, il faut reconnaître que cette décision a pesé 
sur toute l'histoire du Château de Versailles; c'est elle qui a fourni pré- 
texte aux essais de transformation qui, aux deux siècles suivants, l'ont 
irrémédiablement mutilé. 




Charles Perrault, par Philippe Lallemant (1672). 



12 VERSAILLES 

Le Vau cependant fit tout le possiljle ]M)ur créer une harmonie, là où 
il y avait menace de désaccord, ou ])lutôt il juxtaposa deux harmonies 
distinctes, sui\'ant que Ion al)orde le Château du côté de Paris, ou du 
côté des jardins. Les fossés sont comblés et le portique de la cour 
détruit; de nouveaux bâtiments, en pierre et en briques, relient à ceux 
des cuisines et des écuries les ailes du Château, pour former de la sorte 
une nouvelle cour ciue termine la ligne arrondie d'une grille. Lavant- 
cour, énormément agrandie, prend les proportions qu'elle gardera désor- 
mais; quatre gros pavillons, plus tard reliés par de longs bâtiments, qui 
feront les ailes des .Ministres, en occupent puissamment les angles. C'est 
toute une montagne de maçonnerie que va élever en moins de trois ans 
l'entrepreneur Jacques Gabriel; la petite butte cj[ui portait le premier 
château a disparu sous les terrassements. Pour alléger la masse des nau- 
veaux édifices. Le Vau a eu l'heureuse idée de créer à droite et à gauche 
de la cour Royale deux cours spacieuses que 3lansart doit bientôt rétrécir 
et couper ; elles laissent jouer l'air et la lumière sur les vieilles murailles 
de Louis XIII, et réservent toute la majesté de l'enveloppe de pierre. 

Le Vau est le véritable créateur du Château de Louis XIV. Au 
dehors, sur les jardins, où toute liberté lui était donnée, il s'est jeté réso- 
lument à l'imitation de l'Italie. Plus de ces belles toitures aiguës, dont 
les longues pentes d'ardoises, dans les châteaux de la Loire, luisent 
doucement sous la dentelle de pierre et de plomb qui les couronne, parmi 
l'orfèvrerie des cheminées et des pinacles; mais la marge régulière des 
terrasses que bordent des balcons, mais les longues murailles droites que 
n'interrompt pas le caprice des tourelles, où le cintre des hautes fenêtres 
se dessine en formes nues, dont les proportions pures sont toute la beauté. 
Ce n'est même plus, comme autrefois, la Renaissance florentine, c'est 
Rome qui devient la maîtresse de l'art français. Les lois de l'antiquité 
romaine et les leçons de Vitruve, commentées par Scamozzi, Vignole 
ou Palladio, s'imposent à l'obéissance aveugle. Un rez-de-chaussée de bos- 
sages à l'italienne, un étage noble à pilastres et colonnades, un attique à 
fenêtres carrées c[ue surmonte une balustrade, voilà les lignes monotones 
de Versailles. 3lais il y a dans cette monotonie une grandeur que rien ne 
dépasse, par l'accord de ces lignes droites que les jardins prolongent 
jusqu'aux horizons lointains, par la sécurité et la paix où tant de robustesse 
conspire. Et puis, si l'on insiste, ne trouve-t-on pas une vie puissante à 
ces avant-corps dont les fenêtres au ras du sol se creusent en niches pro- 
fondes, et dont les balcons .soutiennent, de leurs couples de colonnes 
et sur de larges entablements, tout un peuple de statues? Les ailes que 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



13 



construira Mansart n'ouvrent pas encore leur éventail interminable, et, 
dans le milieu même de la puissante masse qui domine les jardins, 
le premier étage s'interrompt pour former une terrasse, à Tendroit où la 
Galerie des Glaces se dressera bientôt. Ce recul imprévu de la façade 
semble du plus heureux effet ; c'est un balcon gigantesque d'où le Roi et 
sa cour peuvent admirer le jeu des eaux et du soleil dans le cadre des 
arbres et des fleurs. 




Façade du Château sur les jardins, avant 1O78; peinture du temps 



Du côté de Paris, l'innovation charmante est dans les deux pavillons 
où s'attache la grille de la cour. Ils s'ouvrent en arrière d'une colonnade 
qui porte aussi un toit à l'italienne, et leur balustrade est couronnée 
de statues, tandis que plus loin et tout autour du Château, les trophées 
d'armes alternent avec les vases de pierre. D'excellents sculpteurs ont 
travaillé à toutes ces statues. De celles des « grands balcons », ou 
pavillons à colonnes, plus rien ne subsiste; mais celles des avant-corps 
sont demeurées à leur ancienne place, parfois .sous forme de copies 
modernes. Elles mesurent deux mètres et demi. Des douze figures 
des Mois qui décorent la façade centrale, huit sont des frères Mar.sy, 
quatre de Massou. Plus tard ont été ajoutées les statues d'Apollon et de 
Diane, et, dans les niches'du centre, l'Art et la Nature, de Louis Le Comte. 



14 \- ERS AILLES 

Du côté de rOrangerie, Le Hongre, Le Gros, Houzeau et Tubi ont 
travaillé aux avant-corps; les deux gracieuses figures que Ton voit dans 
les niches du premier étage, la Music|ue et la Danse, sont de Nicolas 
Dossier. Du côté du Parterre du Nord, où est la grotte de Thétis, il y a 
des Fleuves et des Naïades de Laurent Magnier, une Cérès et un Bacchus 
de Buvster, un Cornus et un Momus de LIérard, une Thétis et des 
Nymphes de Desjardins, et, dans les niches, une Hébé et un CTan3'mède 
versant à boire aux dieux. Au-dessus des hautes fenêtres carrées 'que 
Mansart cintrera^ , il y a des bas-reliefs d'enfants au milieu d'armes et 
de branchages fleuris; enfin, aux clefs des croisées de l'étage l)as, des 
masques, sculptés en 1674, font parler, rire, chanter, pleurer les murs du 
grand Château. Hélas ! beaucoup de ces merveilles ont été cruellement 
détruites et remplacées par des figures insignifiantes ou sottes; mais, sur 
la façade centrale, les vivantes tètes des frères 3Iarsy nous regardent 
encore de leurs yeux de pierre : ce sont les âges de la vie, depuis les 
gracieuses figures joufflues aux cheveux mêlés de fleurs, jusqu'aux faces 
ridées et douloureuses, aux bouches édentées et grimaçantes; chefs- 
d'œuvre oi^i l'art déjà solennisé du grand siècle se souvient, parmi son 
italianisme, des fortes traditions d'autrefois. 

Cette mythologie de Versailles n'est qu'une immense flatterie. Toutes 
ces figures de dieux et de déesses, de saisons et d'heures, de nymphes et 
de sylvains, évoluent autour d'une figure sou\'eraine, comme la Cour 
de France autour de son Roi. Louis est Apollon, le Roi vSoleil dont le 
lever et le coucher distril^uent aux mortels la vie et le repos; — )iec 
pliiribiis iinpar, « aucun ne l'égale ». Dire toutes les fantaisies brodées 
sur ce simple thème par l'ingéniosité de Le Brun deviendrait fastidieux. 
Partout rayonne la face emblématique. ^leubles et tentures. 1)ois et 
marbres, bronzes ou cristaux, tout proclame la gloire du dieu; A'ersailles 
est le temple du Soleil; et il fallait bien tout l'esprit de nos sculpteurs 
pour donner la vie à ces fadaises, et faire de ces mythes démodés et de 
ce décor de théâtre une œuvre de grandeur et de beauté à laquelle non 
moins justement s'appliquerait la royale devise. 

Le Vau était mort en 1670, laissant les travaux assez avancés, avec 
des plans fort minutieux de ce qui restait à faire, pour que Colbert pût 
réserver, c[uelques années durant, le titre de premier architecte du Roi. 
François Dorbay, soii élève, lui succède, et après avoir terminé avec une 
rapidité merveilleuse l'œuvre énorme de maçonnerie qui absorbe, en 
trois ans. 1.350.000 livres), va diriger, selon les plans arrêtés avec 
le Roi, la o-randiose décoration des intérieurs. Là, tout est à créer. Le 



LE CHAÏKAU DE LOUIS XIV 15 

balcon royal, dès 1670, domine, du haut de ses huil colonnes, une petite 
cour de marbre blanc et noir, égayée par une fontaine de marbre blanc 
à figures de bronze doré; dans les angles il y a des volières de fer forgé 
et doré, au-dessous desquelles des tritons jettent l'eau. D'autres fontaines 
chantent dans les cours voisines, et sur la terrasse dallée de marbre qui 
regarde les jardins. Partout le marbre, en escaliers, en dallages, en 
lambris, marbres extraits des carrières de P"rance, du Languedoc ou des 




La Famille de Louis XIV, composition allégorique de Jean Nocret. 



P3-rénées, pour remplacer ceux que Ton amenait autrefois de Grèce 
et d'Italie. Les compartiments de marbre des parquets ne durèrent pas 
après 1684, où le Roi les fit détruire, parce que Teau que l'on y jetait pour 
les nettoyer pourrissait tous les planchers au-dessous. Mais il reste dans 
les appartements modifiés par Mansart des témoins somptueux de ce luxe 
de quelques années, luxe inhabitable, oîi la mode italienne a tout ordonné, 
sans prendre avis des usages nécessaires. A ces revêtements de marbre, 
à ces parquets de marbre, il faut des habitants de marbre, les statues 
immobiles dans leurs niches, et c'est à peine si les froids modérés du 31idi 
sont tolérables dans ces déserts glacés où des charbons rougis sur quelques 
réchauds tant bien que mal échauffent Tair. A Versailles, dans la mollesse 



i6 VERSAILLES 

■pluvieuse des automnes et les brouillards neigeux des hivers, cétait un 
contre-sens et une folie. Ces lambris de marbre ne sont demeurés entiè- 
rement qu'aux escaliers et aux antichambres, en dehors des grands 
salons d'apparat. Dans le .salon des Gardes de la Reine, l'assemblage des 
marbres blancs, verts, rouges et noirâtres, dont les tons se mêlent à 
réclat amorti des ors, aux douces lueurs d'améthyste du grand lustre de 
cristal, aux vivante^ peintures du "[ilatoiid. demeure (Miror(^ aujourd'hui 




Salon des Gardes de la Reine. 



d'une harmonie puissante. Dans Tappartement du Roi, le salon de Vénus^ 
avec ses colonnes et ses pilastres aux chapiteaux de bronze doré, et les 
deux grandes peintures de Rousseau dont les perspectives fuvantes 
donnent à l'architecture de vastes horizons, forme un cadre de théâtre 
à la statue de Louis XIV en costume romain, que le bon médailleur et 
sculpteur Warin léguait au Roi par testament du 25 août 1672, « pour 
marque de .son respect et de sa reconnaissance des bontez dont il a pieu 
à sa Majesté de lui donner en plusieurs occasions des témoignages, 
fort avantageux pour lui ù. Le salon de Diane, moins vaste et moins 
orné, a été modifié par JMansart pour recevoir, en 1685, le buste de 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 17 

Louis XIV sculpté vingt ans plus tôt par Bernin, et tout d'abord installé 
au Louvre. 

Les grands appartements du Roi et de la Reine occupent dès ce 




Salon de Vénus. 



temps-là leur place définitive ; et deux escaliers symétriquement ouverts, 
aux côtés de la cour Royale, sur des vestibules à triple arcade que fer- 
ment de hautes grilles, donnent accès, chez la Reine, à gauche, et, à 
droite, chez le Roi. L'Escalier de la Reine n'a pas encore toute son 
ampleur ; il est rétréci par le voisinage de la chapelle, placée d'abord 
sur la gauche et dans l'intérieur du Château. Quant à l'Escalier du Roi, 

2 



VKRSAILLES 



que Ion appellera aussi le Grand Escalier ou l'Escalier des Ambassa- 
deurs, il est commencé en 1672, sur les plans laissés par Ee Ydii ; le 
travail y durera six années. Détruit au xvm" siècle, il ne nous est plus 
connu que par la série des o-ravures de vSuruo-ue, réunies et pul^liées 
a]5rès la mort de Louis Xl\'. Pour colorer ces nobles burins et raviver 

par l'imagination tant de 
splendeurs défuntes, l'Es- 
calier de la Reine et sur- 
tout la Galerie des Glaces 
et les deux salons r[ui la 
terminent nous ])eu\ent 
donner une aide précieuse. 
La cage énorme, par un 
heureux et nou\'el effet, ne 
r(%^()it sa lumière que d'en 
haut ; en sorte c^ue le regard 
(|ui \a. du seuil orné de 
marl^res, par les peintures 
des murailles jusqu'aux ors 
de la voûte, monte dans 
une lumière toujours crois- 
sante qui se termine dans 
un él:)louissement. Une ni- 
che s'ouvre sur un palier, 
où jaillit une fontaine 
tlans une vascj^ue de mar- 
])re ; et les marches de 
]3ierre de liais qui descen- 
dent de ce palier vers le 
sol vont en s'élargissant 
comme une nappe d'eau qui s'épanche ; tandis c^u'à droite et à gauche 
monte lentement la double rampe de bronze doré. Jusqu'à mi-hauteur 
de la voûte, il n'y a d'autre décor que les couleurs variées et graves 
des compartiments de marbre. Mais toute la richesse de l'art nouveau 
éclate au premier étage. Entre les deux portes sculptées et dorées qui 
terminent le mur du fond, un arrangement de peintures encadre une 
niche centrale, où, dans le bronze et dans l'or, entouré de trophées et 
de palmes, surmonté du soleil emljlématique, triomphe le buste de marbre 
du Roi. Ge buste, sculpté par Warin en 1666, occupa quelques années 



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Charles Le Brun, par Coyzevox. 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



un poste magnifique entre tous, avant que l'y remplaçât un chef-d'œuvre 
de Coyzevox. Les peintures, qui se répondent en panneaux S3'métriques 
aux deux murs qui se font face, simulent des tapisseries à fond d'or, 
où Van der 3leulen a représenté quatre victoires du Roi : Valenciennes, 
Cambrai, Saint-Omer et Cassel ; les autres sont de feintes architectures, 
loggias à l'italienne où des gens de toutes nations se pressent et se pen- 
chent aux balcons c[ue 
recouvrent des tapis. En 
face du buste du Roi, et 
sur les grands paliers, 
entre les portes qui mènent 
aux appartements, il y a 
trois niches de marbre avec 
des trophées de bronze 
dorés, les armes de France 
et de.. Navarre, celles 
d'Hercule et celles de 31i- 
nerve, que surmontent des 
fleurs et la face rayon- 
nante du Soleil ; c'est l'œu- 
vre de Coyzevox. La voûte 
enfin, soutenue aux angles 
par des rostres de navires, 
en stuc doré, auxquels sont 
adossées des figures de 
captifs et d'où s'élancent 
des Victoires porteuses de 
palmes, commémore en ses 
médaillons peints, où l'his- 
toire et la mythologie s'ac- 
cordent pour un seul hymne de triomphe, les succès récemment emportés 
sur les flottes d'Espagne et de Hollande. Tout au long de la loggia 
feinte qui relie cette voûte aux murailles, des figures sont assises 
qui .symbolisent les Parties du monde, les Sciences et les Arts, la Paix, 
la Discipline, l'Abondance ; Apollon vainqueur du serpent. Hercule et 
Minerve signifient dans un pompeux concile l'union de la force et de la 
paix sous l'égide de l'autorité royale. 

On reconnaît, sans qu'il soit besoin de le nommer, le maître qui a 
tout imaginé de ce chef-d'œuvre, et tout dessiné dans les moindres détails. 




CUtlié Lk\ 

Antoine Coyzevox, par Gilles Allou (ijii). 



\^ E R s A I L L E s 



Le triomphe de Louis XIV est tout à la fois celui de Charles Le Brun, 
consacré par l'universelle admiration. 3lais la gloire du chef d'orchestre 
n'est telle que par l'habileté merveilleuse des exécutants. Presque tous 
les grands sculpteurs de Versailles ont travaillé ici : Le Hongre et Regnau- 
din, les Marsy, Guérin, 31agnier, Desjardins, et, les premiers detous,Tubi 
et Coyzevox. Le vaillant, l'excellent Co3"zevox, peu connu encore, révèle 

les c|ualités c^ui lui vau- 
dront de devenir bientôt le 
grand collaborateur de Le 
lîrun et de 31ansart. Le 
serrurier Delobel forge les 
grilles du vestibule, comme 
il a forgé les splendides 
l^alcons de fer doré que l'on 
\()it sur la cour Royale ; 
lOrfèvre Dominique Cucci, 
un Italien, cisèle les balus- 
tres de l'escalier, comme il 
fait, dans les appartements, 
les serrures, les crochets et 
les l^outons de porte ; Phi- 
lippe Caffiéri, autre Italien, 
et chef d'une dynastie qui 
doit s'illustrer à Versailles, 
sculpte, avec l'aide de 
Francesco Temporiti, les 
six portes de bois doré, 
dont il subsiste deux, aux 
salons de Diane et de Vé- 
nus. 
Cette même compagnie d'artistes, toujours dirigée par le Premier 
Peintre, vient de terminer, au rez-de-chaussée du Château, le décor de 
l'appartement des Bains, qui occupe cinq pièces ouvrant sur les jardins, 
au nord et au couchant. La seconde merveille de Versailles n'a pas duré 
plus longtemps que la première ; et c'est pitié de penser aux fabuleuses 
richesses, clignes des Césars, que les descriptions anciennes et c^uelques 
dessins ou gravures nous font seuls connaître. Partout des lambris de 
marbre et des statues, dont plusieurs antiques, des colonnes et des pilas- 
tres. Le cabinet octogone, à l'angle du Château, était orné de niches de 




Cliclu; de iM. Bricr 

Panneau des volets de l'appartement des Bains. 



LE CHATEAU DE LOL'IS XIV 21 

miroirs correspondant aux six croisées, et de douze figures des Mois en 
étain doré, dont Regnaudin, Le Hongre, Tubi et Girardon avaient fait 
les modèles. C'étaient des génies ailés assis sur des socles de marbre et 
de bronze, et tenant chacun une corne d'abondance avec les fleurs ou les 
fruits qui convenaient à la saison, et un flambeau où l'on mettait une 
bougie ; au-dessus, en douze médaillons, étaient représentés les signes 
du zodiaque. Ces précieux débris d'un art solennel, jetés aux magasins 
par les architectes de Louis XA', furent fondus en 1772. vSix colonnes 
sont restées en place, et quatre des volets sculptés par Caffiéri et Tem- 
poriti se voient encore aux fenêtres du cabinet des Bains. Le bois y est 
travaillé comme du cuivre, les rocailles, les jeux deau et les dauphins 
sont rendus avec tout l'esprit qu'on rencontre aux plus charmants 
vases des jardins. La piscine de Louis XIV, vaste cube à huit pans 
en marbre de Rance, fut transportée, au siècle suivant, dans l'Ermi- 
tage de 31"'" de Pompadour, où elle ser\-it d'ornement parmi les 
fleurs. 

Ici se termine le prologue d'une grande histoire. Le Château, si mer- 
veilleux qu'il soit, où Louis XIV est venu se divertir, où il a conduit 
31'"' de La Vallière et installé 31""^ de 31ontespan, ne suffit plus au rôle 
qui l'attend ; il va devenir le siège de la monarchie française ; la Cour et 
le Gouvernement s'y transporteront. Depuis le séjour de quatre mois que 
le Roi y avait fait en 1674, après la conquête de la Franche-Comté, il 3' 
était venu à de fréquents intervalles, et bien que de nombreux terrains 
eussent été distribués jDour construire des hôtels, les courtisans obligés 
de suivre le maître s'exposaient aux plus cruelles incommodités. Il fallait 
des logements pour un nombre infini de personnes, et l'aisance des ser- 
vices privés et publics. Ces grands espaces, Versailles seul les pouvait 
donner ; Saint-Germain était trop étroit, et le Roi avait le dégoût de 
Paris. Il fut ainsi conduit à demander les agrandissements immenses qui 
transforment pour la troisième fois, et de façon définitive, l'aspect et 
l'intérieur du Château. 

L'architecte cj^ui va diriger ce dernier travail, et dont le nom demeu- 
rera inséparable de Versailles, Jules-Hardouin 31ansart, élève de Libéral 
Bruand et petit-neveu du célèbre François 31ansart, a donné à Colbert 
plus d'une preuve de son savoir ; et 31"'^ de 31ontespan, pour qui il a 
élevé, à Versailles même, les splendeurs du château de Clagny, l'a 
recommandé au choix de Louis XIV. Premier architecte du Roi, puis 
surintendant des Bâtiments, appuyé par Louvois après la demi-disgrâce 



VK RSAILLES 



et la mort de Colbert (6 septembre 16^3, il sera, pendant ])lus de trente 
années, le fidèle exécuteur des volontés royales. vSaint-Simon, qui le 
déteste, et qui a Versailles en horreur ^il y fut très mal logé^ , a laissé 
de lui un cruel portrait. « C'était un grand homme bien fait, d'un visage 
agréable, et de la lie du peuple, mais de beaucoup d'esprit naturel, tout 
tourné à l'adresse et à plaire, sans toutefois qu'il se fût épuré de la gros- 
sièreté contractée dans 
sa première condition... 
L'adresse de 3Iansart 
était d'engager le Roi, 
par des riens en appa- 
rence, en des entreprises 
fortes ou longues, et de 
lui montrer des plans 
im]:)arfaits, surtout pour 
ses jardins, qui, tout 
seuls . lui missent le 
doigt sur la lettre. Alors 
31ansart s'écriait qu'il 
n'aurait jamais trouvé 
ce que le Roi proposait : 
il éclatait en admira- 
tions, protestait qu'au- 
près de lui il n'était 
qu'un écolier, et le fai- 
sait tomber de la sorte 
où il voulait, sans que le 
Roi s'en doutât le moins 
du monde. » Et cela, 
tout méchant qu'il soit, 
est à retenir, comme joli et vraisemblable, sans d'ailleurs aucunement 
diminuer le talent du grand architecte. 

Jusqu'ici les documents surtout ont parlé : désormais ce seront les 
œuvres, dont les principales sont demeurées debout. Une fois décidé à 
fixer sa résidence à. Versailles, le Roi pousse les travaux avec une sorte 
de .frénésie. Sa correspondance incessante avec Colbert montre le souci 
extraordinaire et la mémoire qu'il a des moindres détails ; il en sera de 
même avec Louvois, puis avec Mansart, de qui les rapports, annotés de 
la main royale, restent, dans le peu qui nous a été conservé, comme un 




Mansart, par Detroy 



LE CHATKAU DE ].OUIS XIV 



23 



étonnant témoi^-nag-e de la raison et de la méthode portées dans les pro- 
digalités les plus extrêmes. 

Le Roi prend la fièvre à visiter les travaux. Il y a là toute une armée 
de maçons, de terrassiers, de manœuvres qui remuent les terres, assè- 
chent les marécages, amoncellent les pierres et les marbres. Dangeau 
ncjtera. pour la dernière semaine d'août 1684, qu'il y a eu t()us les jours 




Grille d'entrée du Château. 



22.000 hommes et 6.000 chevaux qui travaillaient, et, le 31 mai 1685, 
cj^uil y a plus de 36.000 hommes sur les chantiers. Le froid, la neige, les 
épidémies n'arrêtent rien. « Le Roi «, écrit M""^ de Se vigne le 12 octo- 
bre 1678, « \'eut aller samedi à Versailles, mais il semble que Dieu ne le 
veuille pas, par l'impossibilité que les bâtiments soient en état de le 
recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emjDorte, 
toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des charrettes pleines de morts. » 
C'est qu'il faut presque tout avancer à la fois, les ailes du Château, le 
grand Commun, les écuries, une partie de la ville nouvelle avec ses ave- 
nues, et l'immensité des jardins. Dès 1680, une médaille frappée à l'effigie 



24 VERSAILLES 

du Roi avec, au re\('rs, une vue perspective du Château, montre toutes 
les grandes lignes du plan de iMansart définitivement arrêtées, sinon 
exécutées ; enfin, le 6 mai 1682, Versailles a remplacé le Louvre ; lu 
monarchie française s'y est transportée ; elle n'en sera arrachée qu'en 1789. 

A'isitons, à la suite du Roi ^souvent il se plaira lui-même à diriger 
cette A'isite , le pompeux ensemble des anciens et des nouveaux bâtiments. 
A3'ant franchi les grands espaces vides de la place Royale, qui séparent 
les Écuries du Château, centre où vient aboutir la triple percée d'avenues 
plantées d'ormes, nous sommes devant une large grille à fers de pique 
dorés forgée par Delobel, Luchet et Belin" . Huit pilastres à jour qui 
figurent « une grande lyre avec un soleil, et trois fleurs de lys au-dessus », 
la divisent en travées au milieu desquelles s'ouvre la grande porte, cou- 
ronnée de trophées d'or et de l^écusson de France que domine la couronne 
ro3^ale. Les petits corps de garde c^ui flanquent la grille servent de piédes- 
taux à deux nobles groupes de pierre, œuvres de Gaspard ^lars}^ et de 
(■rirardon, qui représentent, dans le st3de des marbres de Michel-Ange ou 
de Jean Bologne, des A'ictoires élevant une couronne et terrassant un 
captif ; aux pieds de Tune est Taigle de TEmpire ; aux pieds de l'autre 
le lion de l'Espagne. Nous sommes dans l'avant-cour, parmi la foule des 
piétons et des carrosses ; les Suisses, en double haie, présentent les 
armes tandis que passe le Roi. Si nous montons par les rampes c^u'en- 
cadre à droite et à gauche une balustrade de pierre, nous voici devant les 
ailes où logent les secrétaires d'État. Ce sont les quatre pavillons de Le 
Vau réunis deux à deux par des corps de logis, et dont les combles ont 
été revêtus de guirlandes de feuillage en plomb doré, modelées par Coy- 
zevox. De nouvelles grilles nous séparent encore du Château, et seuls les 
carrosses c[ui ont les honneurs du Louvre peuvent entrer dans la cour 
Royale. Cette grille de la cour Royale forme presque un demi-cercle, et 
son entrée se trouve à l'endroit que marc[ue aujourd'hui la statue éc|ues- 
tre de Louis XIV. La ferronnerie n'en est pas moins élégante que celle 
de la première grille, et ses deux corps de garde supportent également 
deux charmants groupes de pierre (aujtnird'hui reportés sur la balustrade 
de l'avant-cour), la Paix, de Tubi, et l'Abondance, de Coyzevox. Négli- 
geons, à droite et à gauche, les passages qui donnent accès aux jardins, 
et qui se nomment déjà les cours des Princes et de la Chapelle ; regar- 
dons, de la cour Royale, les changements qu'a faits Mansart aux bâti- 
ments de Le Vau. 

31ansart a vainement tenté, comme son prédécesseur, d'obtenir la 
suppression du château de Louis XIII ; tout ce qu'il a pu faire, c'a été 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 25 

d'en accroître la masse par de nouvelles toitures et un puissant décor. 
Les pavillons à colonnes et les corps de logis ciui s"}^ attachent ne sont 
plus dominés par des terrasses à l'italienne ; Mansart 3^ introduit un peu 
de tradition française en les couronnant de combles à revêtements 
d'ardoises, dont les fenêtres en avancée, les « mansardes », s'encadrent de 
plombs dorés ; et deux fines lanternes dorées, qui dominent les pavillons, 




Cliché Neurdein. 

Les cours et la Place d'Armes, vues de la cour de Marbre, peinture de J.-B. Martin. 



annoncent la magnific|ue horloge dressée, au centre du Château, sur la 
trop délicate et restreinte façade, relevée et fortifiée, autant cj^uil était 
possible, par un nouvel étage ou attic[ue à trois fenêtres. Deux statues de 
pierre s'adossent au cadran de Thorloge, le .Mars de Gaspard 31arsy 
et l'Hercule de Girardon, robustes figures qui semblent présider l'assem- 
blée symbolique des jeunes déesses familièrement assises, les jambes 
pendantes, sur la balustrade des combles de la cour. Il y a là, malgré 
Téternelle banalité des sujets d'école, une allure bien française et de jolis 
caprices d'invention. Ce sont d'abord, pour encadrer la façade centrale, 
une Renommée de Le Comte et une Victoire de Lesj^ingola ; puis, se 
faisant face aux deux côtés de la cour, les quatre parties du monde 



26 vkrsaili.es 

aima^jlement associées deux à deux : TKurope, de l.e Gros, noble guer- 
rière appu5^ée sur un sceptre, coudoie TAsie enturbanée de 31assou : 
TAfrique, de Le . Hongre, coiffée d'une dépouille d'éléphant dont les 
oreilles, les défenses et la trompe lui font un rastiue original, s'appuie 
sur un lion, tandis que TAmérique, de Regnaudin, (|ui porte un diadème 
de plumes d'autruche, foule de son pied nu la tète d'un caïman. Plus 
loin, la Paix répond à la Gloire, toutes deux encore de Regnaudin ; la 
Diligence, de Raon, qui tient une touffe de lavande où butinent des 
abeilles, fait pendant à l'Autorité, de Le Hongre ; la Prudence, de 3lassou, 
dont le jeune visage se double d'une face de vieillard, selon les lois 
toujours en vigueur de la primitive iconographie, regarde la Richesse, de 
Le Hongre ; la Sagesse, que (iirardon représente sous les traits de 
Minerve, fait face à la Générosité, de Le Gros ; Co}'zevox a sculpté 
la Justice et la Force, et Gaspard 3iarsy la ^Lagnilicence et l'Abondance, 
les premières qu'aperçoit le visiteur qui entre dans la cour Royale. Et 
tout cela, sans doute, peut sembler du Bernin traduit en goût français, 
et l'on y reconnaît Rome transportée à Versailles ; mais l'iuirmonie n'en 
est pas moins nouvelle et vivante au-dessus des gracieux murs de brique, 
où les quatre-vingt-quatre bustes de marbre, imités de l'antique, se 
figent sur leurs immuables piédestaux. 

Il y avait dans la cour Royale, depuis 1678, un grand bassin avec des 
jeux d'eaux. Ceux de la cour de 31arbre, ainsi que les volières en fer doré, 
ont à jamais disparu ; et cette cour de 3larl)re de 1682, au-dessus de 
laquelle les admirables balcons ciselés par Delol^el courbent autour 
du chiffre du Roi leurs barres et leurs feuillages de fer doré, serait exac- 
tement la cour d'aujourd'hui , si les restaurations maladroites du 
xix*^ siècle n'en avaient abaissé le niveau. On peut le voir aux bases, 
beaucoup trop hautes, des colonnes accouplées qui soutiennent le balcon 
royal, et aux fenêtres du rez-de-chaussée, qui faisaient office de portes, 
d'où l'on descendait à l'intérieur du Château. 

Le Roi sort de son carrosse sur la gauche de la a cour du Louvre » 
(ainsi nomme-t-on encore la cour Ro^^ale', devant la triple baie d'un 
A'estibule fermé de grilles, dont le décor rappelle, avec une profusion 
moindre, le vestibule trop solennel ouvert du côté droit. L'Escalier des 
Ambassadeurs est réservé pour les récepticins illustres et les fêtes ; cet 
escalier-ci, que 3Iansart vient d'achever en 1681, garde le nom d'Escalier 
de la Reine ; mais son palier supérieur, qui entre aux appartements de la 
Reine, tourne également à gauche vers ceux du Roi. C'est l'escalier de 
Le Vau, élargi par la suppression de la Chapelle, que Mansart a 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 27 

reportée sur la droite du Château. La rampe unique suit la courbe d'une 
muraille recouverte de marbres précieux, ou égayée d'architectures 
feintes et mêlées de figures. En haut, sur le palier, une grande niche 
abrite un groupe d'amours en plomi) doré, de 31assou, qui soutiennent 
1 ecusson aux chiffres enlacés de la Reine et du Roi, parmi des carquois, 
des torches allumées, des colombes. Des pilastres de marbre, à bases et 




La cour de Marbre. 



chapiteaux de bronze doré, encadrent des perspectives peintes. Au-dessus 
des portes et dans les angles qui leur répondent il y a des bas-reliefs 
d'enfants et de sphinx, d'une grande élégance, en métal (qui signifie un 
alliage de plomb et d'étain^ . Mais, en contraste avec l'Escalier des Ambas- 
sadeurs, celui-ci est sombre : son plafond sans ornement ne laissera 
pénétrer la lumière que par des baies donnant sur une cour latérale, 
jusqu'à ce que 3lansart, en 1701, ait ouvert la jolie loggia qui s'éclaire 
sur la grande cour. 

L'appartement de la Reine, où nous pénétrons par le Salon de marbre, 
ne doit être habité que bien peu de temps par 3larie-Thérèse, qui y 



28 VERSAILLES 

mourra le 30 juillet 1683. Il comprend, à la suite du Salon de marbre, 
une salle des Gardes, qui deviendra l'antichambre et servira de salle à 
manger ; puis le grand Cabinet où se font les présentations, enfin la 
chambre à coucher, que suivent un salon et deux cabinets. Toutes ces 
chambres, sauf le Salon de marbre, suljiront bien des changements ; les 
dernières vont être détruites ]jar la construction de la Galerie des Glaces 
et du salon de la Paix, et la chambre à coucher sera entièrement refaite 
au xvill" siècle. 31ais les plafonds étincelants d'or et de peintures, com- 
mencés en 167 1, et terminés seulement en 168 1, restent, dans les trois 
premières pièces, des témoins qui ont vu passer la reine Marie-Thérèse. 
Celui du Salon de marbre, le ])lus somptueux, est de Noël Co^qDel ; il 
imite dans la disposition de sa corniche à balustrade feinte, où s'appuient 
des spectateurs curieux, les inventions de Le Brun dans l'Escalier des 
Ambassadeurs. Mais est-ce Le Brun qui invente ici ? Xe sont-ce pas les 
Italiens, les Carraches, le Guide, le Dominiquin, sans qu'il nous soit 
besoin de remonter jusqu'à Corrège et encore moins jusqu'à 3Iantègne ? 
Que l'on songe à Florence, aux plafonds du palais Pitti où Pierre de 
Cortone a prodigué aux derniers Médicis l'ingéniosité de sa mythologie et 
de ses travestissements historiques, plafonds de Avenus, d'Apollon, de 
Mars, de Jupiter, de Saturne ; tout Versailles est là, et toute l'inspiration 
de Le Brun et de ses satellites, les Houasse, les Blanchard, les Jouvenet, 
les Audran, les Lafosse, les Coypel, peintres sages et discrets, instruits, 
disciplinés ; Messieurs de l'Académie savent tourner le compliment au 
Roi, en charades mythologiques. Le plafond de Coypel fd'abord destiné 
au cabinet du Conseil) célèbre Jupiter ; celui de Vignon le fils, d'ans 
l'antichambre de la Reine, est consacré à 31ars le panneau central, 
remplacé sous Napoléon I*"' par une toile de Véronèse, l'est maintenant 
par une réplique ancienne du tableau de Le Brun, la Famille de Darius 
aux pieds d'x\lexandre} ; celui de Michel Corneille, au grand Cabinet, 
représente 31ercure « qui répand son influence sur les arts et sur les 
sciences w . Dans la chambre de la Reine il y a un plafond de Gilbert de 
Sève, représentant le Soleil, les heures du jour et les quatre parties 
du monde, qui sera remplacé, au XYliT' siècle, par un décor plus simple 
et moins pesant. 

Dans le grand appartement du Roi, si l'on entre par l'escalier des 
Ambassadeurs, on traverse aussi deux Salons de marbre, puis une salle 
des Gardes et une antichambre, qui sont les salons de Vénus, de Diane, 
de 31ars et de Mercure, avant d'arriver à la chambre à coucher, ou salon 
d'Apollon, puis au grand Cabinet, qui deviendra bientôt le salon de la 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



29 



Guerre, et que suivent la petite chambre à coucher, et le cabinet de la 
Terrasse. Il serait oiseux de décrire les plafonds, qui demeureront 
intacts, et dont Houasse, Blanchard, Audran, Jean-Baptiste de Cham- 




L'Escalier de la Reine 



pagne et Lafosse (Mit exécuté les peintures sur les indications et les 
dessins de Le Brun. Plus somptueux encore, s'il est possible, que ceux 
de l'appartement de la Reine, ces plafonds ont été chargés par les frères 
Marsy d'étonnants stucs dorés dont les festons et les guirlandes flottent 
autour des cadres et les relient ; au salon d'Apollon il y a même de 
hardies figures de nymphes dansantes qui de leurs bras tendus sou- 



30 



VERSAILLES 



tiennent le centre triomphal de la voûte. Les portes en bois sculpté et 
doré, par Caffiéri, viennent d'être posées, et Tune d'elles, au salon 
d'Apollon, porte la date de 1681. 




Le salon de Diane. 



31ais, à peine terminé, tout ce côté des appartements ne sert déjà plus 
à l'habitation du Roi ; ce sont pièces d'apparat et de fêtes', et comme la 
splendide introduction de cette Grande Galerie; que le Roi souhaitait voir 
construire il 3' a déjà dix ans, et où 31ansart et Le Brun vont lui créer 
des merveilles supérieures à ses désirs. Il a transporté sa demeure dans le 
petit château de son père, aux pièces voisines de la cour de 31arbre. 



LE CHATEAU UE LOUIS XIV 



3î 



Si nous revenons au palier haut de TEscalier de la Reine, et que, tour- 
nant à gauche, nous entrions aux nouveaux appartements, nous rencon- 
trons d'abord un vestibule de marbre, puis une o-rande salle des Gardes, 




Une porte du Grand Cabinet du Roi (chambre de Louis XIV). 



à voûte arrondie, mais de décor très nu, que suit l'antichambre où le Roi 
mange. Cette pièce qui prend jour, comme la précédente, de deux côtés, 
sur la cour de 3larbre et sur une cour intérieure, a une voûte de stuc sans 
peintures, dont la corniche seule est dorée, avec un ornement de cou- 
ronnes et de "trophées darmes qui alternent ; en 1687, les murs en seront 
tapissés de tableaux de batailles, dont l'un, au-dessus de la vaste 



32 VERSAILLES 

cheminée de marbre rouge, est de Pierre de Cortone, et représente 
Arbelles ; les autres sont de Joseph Parrocel ou de son atelier. Des deux 
portes qui s'ouvrent aux côtés de la cheminée, celle de droite donne dans 
la chambre à coucher du Roi. qui prend jour ])ar deux fenêtres sur la 
cour de 3Larbre, et celle de gauche dans un cabinet que Félibien nomme 
la chambre des Bassans, « à cause qu'il y a plusieurs tableaux de cet 
ancien maître au-dessus des portes et des lambris ». La Chambre des 
Bassans et la chambre du Roi seront réunies, en 1701, pour former 
le salon de l'Œil-de-Bœuf. Au delà se trouve le Salon, ou Grand Cabinet 
du Roi, qui a trois fenêtres sur le balcon de la cour, et, en face de ces 
fenêtres, trois arcades communiquant avec la terrasse, ou plutôt déjà 
avec la Grande Galerie. Ce Salon, au centre du Château, deviendra 
en 1701 la grande chambre à coucher, et recevra un décor nouveau de la 
paroi du fond, entièrement transformée. 3Iais les murs des côtés, avec 
leurs superbes boiseries, leurs portes et leurs glaces, ne seront presque 
pas changés, et il est regrettable de ne pouvoir mettre à coup sûr une 
signature d'artiste, et de grand artiste, sur un décor dont nous n'avons 
point de mention expresse aux Comptes des Bâtiments. A la frise en 
stuc doré de la corniche, qui soutient un attique, le motif d'ornement se 
compose de la tête du .Soleil et de son diadème s^-mbolique alternant 
avec des foudres entre deux têtes d'aigles ; et ces aigles portent dans 
leurs becs des guirlandes de feuilles de laurier, ([ui relient tout autour de 
la pièce leurs souples festons. Il n'est pas sans intérêt de comparer 
ce décor à celui des admirables dessus de porte du cabinet du Billard, 
dessinés par 31ansart et gravés par Le Pautre, dont les originaux sub- 
sistent encore dans l'appartement de Louis XV : ce sont, au-dessus de 
cadres ronds contenant des peintures, des masques de faunes d'où 
partent de grands festons de laurier, que deux aigles saisissent dans leurs 
becs. Dans le salon du Roi il y a aussi des cadres ovales que surmonte 
une coquille, mais il en tombe une profusion de fleurs, tulipes, roses et 
iasmins, que des nymphes toutes gracieuses, assises sur le couronnement 
de la porte, font glisser entre leurs mains. Le reste du décor, hauts 
pilastres cannelés et dorés, chapiteaux à feuilles d"acanthe, chambranles 
ciselés comme une orfèvrerie, et minces bordures de cuivre des 
glaces, semble n'être inventé que pour faire valoir le charme et la vie 
de ces jeunes figures. 

Au delà du Grand Cabinet du Roi, on entre au Cabinet du Conseil et 
au Cabinet des Perruques, dit aussi des Termes, à cause de sa décora- 
tion ; ces deux pièces seront détruites sous Louis XV et transformées en 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 33 

une seule, parmi les plus magnifiques du Château. Enfin, continuant 
notre promenade tout autour de la cour de Marbre, nous rencontrons, 
après la salle du Billard, les cabinets intérieurs, où sont accumulés les 
tableaux les plus rares et les merveilles de l'orfèvrerie du temps. 

Si nous traversons à nouveau le grand appartement du Roi, nous 
arriverons, au delà du salon de Vénus, par une petite antichambre qui 
est le salon de l'Abondance, à la tribune royale de la chapelle (ce sera, 
au xviii' siècle, le salon d'Hercule) ; plus loin, il n'y a rien encore. Si 



^i^'^l^'l^t^ 





FaoaJc du Château sur 



nous traversons le grand appartement de la Reine, nous trouverons, au 
delà du salon de Marbre où sont les gardes, une autre grande salle de 
gardes qui remplace Tancienne chapelle, puis une pièce de communication 
qui mène, par un long vestibule, au palier supérieur de Tescalier des 
Princes, et à Taile du Midi, 

Du côté des jardins, de grands changements sont entrepris. La façade 
de Le Vau s'est élargie rapidement et unifiée, sous la direction de 3lan- 
sart. Dès l'été de 1678, pour élever au centre du Château la Grande 
Galerie et ses deux salons, il a fait jeter bas, par l'entrepreneur Gabrie'i, 
la belle terrasse, dont la muraille de fond est utilisée dans la maçonnerie 
nouvelle. Le nouveau mur de façade est percé de fenêtres cintrées, 31an- 
sart ayant heureusement décidé de transformer toutes les ouvertures de 
l'étage noble, aux trois faces qui regardent les jardins. Au sommet de ces 
fenêtres, les couronnes royales alternent avec les casques, et de chaque 

3 



34 VERSAILLES 

côté du cintre, les trophées d'armes et les rameaux de chêne ou de lau- 
rier, mêlés de fleurs, sont sculptés en un faible relief qui soutient, sans 
Taltérer, la pureté des lignes d'architecture. La balustrade des toits achève 
de se couronner des grands trophées et des vases de ];)ierre qui dessinent 
leur silhouette puissante et variée sur le bleu du ciel. 

Derrière cette nouvelle façade, le chef-d'œuvre de Mansart et de 
Le Brun va demeurer intact. Le décor intérieur de la Grande Galerie, où 
il semble que se soient transportés tous les ateliers des Gobelins, est 
commencé dès 1679. Les marbriers, fondeurs et ciseleurs ont assez avancé 
levir travail en 1680 pour que la compagnie des peintres qui vient de 
terminer l'Escalier des Ambassadeurs passe à l'œuvre nouvelle. Le Brun 
croit même pouvoir, dès le mois d'août 1681, satisfaire l'impatiente 
curiosité du Roi et de la Cour en découvrant, pendant une semaine, une 
partie achevée de la voûte (où est représenté le Passage du Rhin). Le Mer- 
cure Galant nous apprend que l'œuvre parut digne du Roi, « louange 
c|ui comprend tout ce qui se peut dire ». En 1682, l'installation de la Cour 
à Versailles oblige à un arrangement provisoire, pour laisser un lil:)re 
passage ; la Galerie est terminée en 1684, et les salons de la Paix et de la 
Guerre, qui en forment l'indi.spensable complément, sont livrés au Roi 
deux ans plus tard. 

La Galerie mesure soixante-treize mètres de longueur, sur dix et demi 
de largeur et treize de hauteur. Elle est éclairée par dix-sept grandes 
croisées en arcades auxquelles répondent dix-sept arcades feintes que 
remislissent des glaces à biseau montées sur des cadres de cuivre, et ces 
glaces sont au nombre de trois cent six. C'était, pour l'époque, unegrande 
rareté. Les portes de glaces qui ouvrent sur les salles et cabinets voisins 
ne diffèrent aucunement des autres arcades, en sorte que d'un bout à 
l'autre la lumière qui traverse les fenêtres se multiplie et se recueille 
sous ce portique éblouissant. Autour des arcades le fond des murailles 
est de marbres presque blancs, sur lesquels tranchent les compartiments 
d'autres marbres presque verts, et les grands pilastres mauves qui sou- 
tiennent la corniche d'or. Ces pilastres ont des bases de bronze doré au 
feu, et des chapiteaux, de métal également doré, formés de volutes de 
palmes cj^ui encadrent une fleur de lis, au-dessus de laquelle le soleil 
diadème paraît entre deux coqs battant des ailes ; chapiteaux d'un ordre 
nouveau, inventé i)ar Le Brun sur la demande de Colbert, et que l'on 
nomme l'ordre français. Aux grands trumeaux du centre, quatre niches 
renferment des statues antiques; au-dessus se voient cjuatre grands tro- 
phées d'armes en métal doré, modelés par Coyzevox, Massou, Le Gros 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



35 



et TuIm, ainsi que les douze autres, moins grands, au-dessus des douze 
élégantes chutes d'armes en cuivre ciselé dont l'harmonie avec le ton des 
marbres est délicieuse. Au sommet des arcades de glaces et des croisées, 
la tète rayonnante du .Soleil, encadrée de festons de fleurs ou de laurier, 
alterne avec des peaux de lion au mufle farouche, qui rappellent c[ue 
ridée première de Le Brun fut de glorifier le Roi sous les traits d'Her- 
cule. Tous ces festons de métal doré, ainsi que les chapiteaux, ont été 
fondus et ciselés \)-dr Caffiéri ; c^'est Cafliéri encore, avec Lespagnandel, 




Galerie des Glace 



qui a modelé les charmantes roses de métal au-dessus du cintre des croi- 
sées, et la corniche de stuc dont les métopes portent des attributs con- 
venables à la gloire du Roi, couronnes et colliers du Saint-Esprit et de 
Saint-iAlichel. De cette corniche, qui étend d'une extrémité à l'autre de 
la lumineuse Galerie son étincelante barre d'or, s'élance le cintre profond 
de la voûte que Le Brun a couverte de ses peintures. 

Rarement, en France, pareille surface avait été offerte à la décora- 
tion ; elle n'était pas pour effra3^er le Premier Peintre, formé par les 
leçons de l'Italie aux plus vastes ambitions. Il semblait même que ses 
œuvres antérieures appelaient ce couronnement d'une glorieuse carrière : 
à Vaux, pour Fouquet, à Sceaux, pour Colbert, il avait préludé à ces 



36 



VERSAILLES 



fêtes de la peinture que le Grand Escalier de Versailles lui offrait dans 
toute leur ampleur; à Paris, la galerie d'Hercule, dont il avait enrichi 
l'hôtel Lambert, et surtout la g-alerie d'Apollon, ([u'il v(Miait à peine de 
terminer au Louvre, étaient les parfaits modèles de la royale apothéose 
qu on lui demandait de composer. Son premier dessin, la Glorification 
d'ilercule, tout enfoncé encore dans la tradition italienne, et où la 
louange du Roi ne se détachait pas assez clairement pour la plus exigeante 

des vanités, souleva des observa- 
tions auxcjuelles il satisfit en deux 
jours, présentant la composition du 
tableau central de la Galerie, qui 
fut acceptée. vSoutenu désormais ])ar 
1 enthousiasme du Roi, il ])oussa 
rapidement l'ensemble et le détail 
de l'énorme ouvrage, dessinant les 
moindres motifs de peinture, comme 
il a\ait fait déjà ceux de l'architec- 
ture et du décor sculpté, et])eignant 
de chaque tal:)leau des esquisses très 
poussées , d'après lesc^uelles ses 
élèves et lui-même font l'exécution 
sur des toiles marouflées qui s'en- 
cadrent aux festons dorés des bor- 
dures de stuc. 

Un tableau double des autres 
occupe tout le centre de la voûte, et 
de chaque côté sont réparties les 
dix grandes compositions qui nar- 
rent les fastes militaires de Louis XIV ; douze médaillons ovales, entre 
lesquels il y a six camaïeux, expriment les heureux effets du gouverne- 
ment intérieur; c'est toute l'histoire du règne jusqu'à la paix deXimègue. 
De brèves légendes et une date précisent le sens des petits tableaux; 
pour 1 intelligence des autres, dont l'esprit le plus perspicace aurait peine 
à se tirer, des inscriptions, d'abord latines, puis mises en français par 
Racine et Boileau, détachent leurs lettres d'or sur le fond vert bronze de 
grands cartouches appuyés à la corniche, au milieu des charmants tro- 
phées d'armes et d'enfants que Coyzevox, Le Comte, Clérion, Massou, 
Le Gros ont modelés. 

La composition centrale oppose le Roi qui gouverne par lui-même 




Buste de Louis XIV, par Coyzevox (lôSl^ 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



3; 



(1661) au Faste des puissances voisines de la France, Pour connaître la 
première partie du règne, jusqu'à la paix d'Aixda Chapelle, il faudrait 
ne regarder c[ue les petites compositions ; 
les autres représentent la période guer- 
rière, de 167 1 à 1678; encore ne sont-elles 
pas groupées selon Tordre historic^ue. 
Seuls les cintres extrêmes de la Galerie 
montrent en contraste le point de départ 
et la fin de la coalition domptée par les 
victoires du Roi : au-dessus de la porte 
qui ouvre sur le salon de la Guerre est 
peinte TAlliance de TAUemagne et de 
TEspagne avec la Hollande 1672; ; au- 
dessus de la porte du salon de la Paix , 
la Hollande soumise qui se sépare de ses 
alliées (1678). Le Passage du Rhin et la 
Prise de 3laëstricht ^1672 et 1673) répon- 
dent à la Prise de Gand et à la Défaite des 
Espagnols (1678); des quatre autres pein- 
tures, trois sont consacrées aux Prépara- 
tifs de guerre contre la Hollande ,'1671 
et 1672;, une à la Seconde Conquête de la 
Franche-Comté '1674'. 

Il y a bien de Tarl^itraire dans cet 
arrangement de tableaux d'apparence si 
pondérée. Il n'y a pas moins de confu- 
sion dans l'ordonnance intérieure des 
allégories. Il est vrai, l'unique héros par- 
tout reconnaissable est le Roi ; et il n'en 
fallait pas davantage à Louis XIV. Le 
Roi, pareil à un César dans sa cuirasse 
d'or et son manteau de pourpre, jambes 
et bras nus, se distingue à sa fière atti- 
tude n(m moins c|u'à Ténormité de sa per- 
ruque ; mais si Ton n'apercevait dans un 
des tableaux iMonseigneur d'Orléans, Turenne et Conch 
plein Olympe. Dieux et déesses accourent au service du Roi ; 3iars lui 
recrute ses armées, dont Cérès assure la subsistance; Neptune lui é(iuipe 
une flotte ; 31ercure, Vulcain et 31inerve lui fournissent des armes et 




Un troph 



i.i'hc Levy. 

lu salon de la Paix. 



on se croirait en 



38 \'ERSAILLES 

Apollon, ciu lieu de Vaiiban. lui élève des forteresses; la A'igilance et la 
Prévoyance suivies de la Victoire forment son infatigable escorte. Assis 
dans un char et brandissant la foudre, il fait reculer d'épouvante le Rhin 
a tranquille et fier du progrès de ses eaux ». Ailleurs il vole au secours 
de jeunes femmes éplorées que 3lars amène à ses pieds : ce sont les 
villes de la Franche-Comté; le lion espagnol, qui bondit, est tenu en 
respect par la massue d'Hercule, et tandis que le vieil hiver sème les 
frimas, le grand aigle d'Allemagne, sur un arbre dépouillé, crie de 
désespoir et bat des ailes. Ges allégories pouvaient être accessibles, dans 
le Versailles de Louis XIV, à des esprits élégants et nourris aux lettres 
latines; toutefois il exista, dès 1687, un livret pour servir de guide aux 
visiteurs. Les explications en sembleraient aujourd'hui non moins fasti- 
dieuses que nécessaires ; mais qu'avons-nous à demander autre chose aux 
peintures de Le Brun, que d'être un superbe décor? 

Ce qui le complète, le grand décor allégorique, ce qui en achève l'har- 
monie et le charme, c'est la beauté des figures qui l'enveloppent et le 
soutiennent. Cariatides puissantes adossées aux pilastres, petits génies 
nus et roses dormant parmi les fleurs. Victoires aux ailes blanches, vêtues 
de bleu, de blanc, de vert, agitant des drapeaux où se lisent des noms 
glorieux, ou inscrivant ces noms pour l'éternité sur un bouclier d'airain, 
faunes issus des créations de 31ichel-Ange ou de Jules Romain, médail- 
lons où resplendit le Soleil, trompettes de la Renommée, trophées d'ar- 
mes et d'étendards, vases de fleurs et guirlandes de fruits, tout chatoie, 
tincelle de couleurs à peine assombries, serties d'ors fauves et rouges 
et verts, qui, mariés aux stucs et aux étains dorés des frises et des chapi- 
teaux tout au long des parois de marbre, font de cette immense et lumi- 
neuse Galerie un endroit à souhait pour la fête des yeux. 

Que serait-ce si nous la pouvions entrevoir dans son premier ameu- 
blement, dans la vie de son décor ? Xous comprendrions entièrement 
« cette sorte de ro3'ale beauté unique dans le monde ». dont parlait 
31""' de Sévigné dans une lettre de 1685. Q^^ 1 01^ imagine d'abord le 
parquet entièrement recouvert de deux tapis de la Savonnerie, aux larges 
rinceaux de nuances claires, et les fenêtres munies de rideaux en gros 
damas blanc, brochés d'or au chiffre du Roi; puis les deux rangs de 
douze lustres de cristal, et, aux extrémités, deux autres lustres d'argent, 
immenses, à huit branches. Tout le mobilier est d'argent ciselé ou de 
vermeil. Les candélabres ornés de cupidons et de sat3"res, les chande- 
liers, au nombre de douze, représentant les travaux d'Hercule, les giran- 
doles et les torchères, les tables, les grands guéridons à figures de Mores, 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



39 



les caisses et les vases à fleurs, les bancelles, les tabourets et les bran- 
cards, les buires, les aiguières : c'est, d.\in bout à Tautre de la galerie, 
une symphonie d'argent et d'or, dont les orangers fleuris donnent la note 




Cliché Clie\ojon. 



Le salon de la Guerre. 



la plus délicate. Ces chefs-d œuvre, dessinés par Le Brun, et dont quel- 
ques tableaux du temps nous conservent la fidèle image, sont des orfèvres 
Ladoireau, 31erlin, Cousinet, Germain, Delaunay surtout, Télève et 
successeur du grand Claude Ballin, qui est mort en 1678, après avoir 
travaillé si longtemps au mobilier de Versailles. 

Telle est la Grande Galerie en 1684. Deux ans plus tard sont termi- 



40 VERSAILLES 

nés, aux angles du Château, les deux salons carrés qui la complètent, et 
qui s'appelleront, dans la suite, les salons delà Guerre et de la Paix. Ce 
sont les dernières œuvres de Le Brun au service de Louis XIV. Leurs 
coupoles arrondies célèbrent, en parfait équilibre, ici la France guerrière 
qui brandit Timage du Roi et lance la foudre; là, cette même France 
glorieuse et pacifique, portée sur un char au milieu des airs par des 
amours et des colombes; les figures allégoriques convenables à chaque 
sujet enrichissent la composition, et dans les voussures reparaissent 
TAllemagne, la Hollande et l'Espagne, comme au plafond de la Galerie, 
ici accablées par la furieuse Bellone, là radieuses et renaissant à la pros- 
périté. L'exécution des peintures, surtout au salon de la Guerre, semble 
médiocre et toute indigne de Le Brun. .Mais la décoration des murs, dans 
Tespace plus restreint qui lui est donné, résume et surpasse toutes les 
beautés de la Galerie. iVu salon de la Guerre, la muraille du fond est 
occupée par un vaste bas-relief ovale, d\m stuc mat et laiteux, où Coyzevox 
a sculpté le Roi qui passe au galop de son cheval sur ses ennemis abat- 
tus. La Victoire, dans le fond, lui tend une couronne, et, en dehors du 
cadre, des Renommées en métal doré, penchées au-dessus de lui, clai- 
ronnent son triomphe. Au-dessous, des captifs enchaînés sont appuyés 
au chambranle d'une cheminée que surmonte une tête d'LIercule, et dont 
le devant est occupé par un grand bas-relief de stuc en imitation de bronze 
vert, où Ion voit l'Histoire, parmi des amours, qui écrit les hauts faits 
du Roi. Les trophées dorés, grands et petits, fixés parmi les marbres, 
sont pareils à ceux de la Galerie. 31ais ce qui passe le reste pour le charme 
du travail, c'est, au chambranle des quatre portes 'dont trois sont en 
glaces et feintes , des compartiments de marbre où se détache en bronze 
doré le chiffre du Roi, et que supportent des pieds de feuillage également 
dorés. Des festons de fleurs, d'épis, de vigne et de laurier les surmontent, 
pour syml3()liser les saisons, et sont soutenus par des masques différents, 
d'un esprit délicieux. C'est à Coyzevox, après Le Brun, cj[u"il en faut 
attribuer le modèle, Tubi et Prou restant d'ailleurs associés à ses travaux 
de stuc et de métal. Au salon de la Paix les ornements sont disposés de 
même sorte, mais au lieu de trophées guerriers l'on trouve des instru- 
ments de musique, des vases avec des amours, et une profusion de fleurs 
et de fruits. .Six bustes antiques d'empereurs romains, dont la tête est de 
porphyre et la àraperie de marbres variés (Girardon a refait cette dra- 
perie', se reflètent aux glaces des deux salons; derrière ces immobiles 
figures, les longs trumeaux de marbre sont ornés de chutes d'armes en 
bronze doré d'or moulu, qui comptent parmi les plus précieux chefs- 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



41 



dœuvre de la ciselure au xvii° siècle. Il y a vingt-quatre de ces trophées, 
dont douze dans la Galerie des Glaces, qui sont dus à Torfèvre Ladoireau, 
et pour lesquels les sculpteurs Buirette et Lespingola ont fourni six 
modèles, quatre fois répétés ^le sixième toutefois avec de nombreuses 
variantes). Chose étrange, les six trophées du salon de la Guerre ne 
furent posés qu'en 1701, et les dix-huit autres en 1704. 




Salon de la Guerre. Décor de Covzevox. 



Colbert n'avait point vu l'achèvement de ces grands ouvrages. Il était 
mort en 1683, après avoir vainement essayé d'assurer à son trop jeune 
fils, le marquis d'Ormo}^ la survivance de sa charge de surintendant des 
Bâtiments. C'est Louvois qui a la fortune d'assister à l'inauguration de 
la Galerie et des deux salons, c'est lui qui termine le Château jDar la 
construction de l'aile du Nord. 

L'aile du Midi, que l'on appelait la Grande aile, était achevée 
dès 1682, et le Roi y avait distribué les logements. L'aile du Nord n'est 
commencée que deux ans plus tard, et ce n'est guère qu'en 1689 que se 
développera l'immense façade dans sa régularité définitive, et qu'on 
pourrait dire désespérante, si les niveaux différents des jardins, les 



42 VERSAILLES 

masses des arbres et surtout les bassins aux reflets mouvants n'en 
variaient les aspects à l'infini. .Alais onchercheen vain quelque ouverture 
à ces murailles si uniformément rejointes, et l'on ne peut se défendre de 
trouver de la justesse à la critique acerbe et pittoresque de Saint-Simon: 
« Du côté de la cour, l'étranglé suffoque, et ces vastes ailes s'enfuient 
sans tenir à rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout 
ensemble, mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage 
et les toits manquent encore. )) La critique semblait même plus valable 
jusqu'à ces dernières années, où l'on a commencé de rétablir au long des 
balustrades les trophées et les vases c[u'avait supprimés Napoléon I*^'', 
pour s'en épargner la restauration. 

La décoration sculpturale des deux ailes ne vaut pas celle du centre 
du Château. On y sent une exécution plus hâtive, bien que les Comptes 
des Bâtiments mentionnent parmi les artistes qui v ont travaillé presque 
tous les sculpteurs occupés à Versailles. Il faut dire que les restaurations 
récentes ont remplacé par des copies modernes une bonne partie des clefs 
des croisées et des trente-deux statues de pierre représentant les Cluses, 
les Vertus et les Sciences, debout sur les quatre avant-corps à huit 
colonnes de l'aile du .^lidi. Les statues, en pareil nombre, de l'aile du 
Nord, qui représentent les Arts, les Lettres et les Saisons, doivent être 
bientôt aussi restaurées. 

L'organisation du 31usée, au Xix- siècle, détruira toutes les disposi- 
tions intérieures des deux ailes, ne laissant subsister que les longues 
galeries de pierre qui desservaient les appartements du côté du levant. 
Là descendaient les innombrables escaliers; là s'abritaient, sous la 
courbe des arcades, les plus humbles et nécessaires offices; ces galeries, 
aujourd'hui nécropoles de statues tombales et de bustes monotones, 
furent, durant l'ancienne monarchie, à l'intérieur du grand Château, la 
rue, avec ses immondices et toutes ses odeurs, qui refluaient au plus loin- 
tain des chambres. 

Vers les jardins, le rez-de-chaussée et le premier étage appartiennent 
aux princes du sang; les courtisans occupent de nombreux appartements, 
pour la plupart installés dans les corps de bâtiments parallèles, du côté 
de la ville, ou dans les pavillons qui rejoignent les premiers corps. Tristes 
logements et peu salubres, aux entresols étroits et sombres ; mais on est 
à Versailles, proche du souverain; on quête une parole, un sourire, et 
cela excuse les pires incommodités. xV peine savons-nous aujourd'hui où 
logèrent Saint-Simon et Dangeau, celui-ci vers le milieu de l'aile du 
Nord au premier étage, celui-là dans l'attique du 31idi. L'escalier même 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



^13 



qui donne accès dans l'aile du 3lidi, et c[ui est, après lEscalier de la Reine, 
rentrée la plus fréquentée du Château, sera cruellement mutilé par Tar- 
chitecte de Louis-Philippe, c[ui doit lui imposer un hideux plafond à 
rosaces, et mêler des placages de stuc à ses nobles Vjas-reliefs de pierre. 
Lorsque Louis XIV, en février i68g, reçut à Versailles le roi d'Angle- 
terre Jacc|ues II et lui montra toutes les merveilles de son Château et de 
ses jardins, il ne man([ua pas de lui faire visiter, au rez-de-chaussée, 




L'aile du Midi, du côté de la Pièce d'eau des Suisses. 



Tappartement du Dauphin, qui occupait, vers le Midi, un espace égal à 
celui que tenait au Nord Tappartement des Bains. Avec ses lambris 
d'ébène incrustés de cuivre, son plafond de 31ignard, ses meubles de 
Boulle, la profusion de miroirs, de vases précieux et de tableaux des 
plus excellents maîtres dont il était orné, il formait comme un raccourci 
des splendeurs écrasantes que Ton rencontrait au premier étage, et 
dont il semble impossible de donner une description suivie. Le grand 
trône d'argent, dressé, parmi les torchères et les girandoles d'ar- 
gent, sur une estrade et sous un dais de tapisserie à fond d'or, 
emplit de son éclat le salon d'Apollon ; au salon de Mercure, une estrade 
de marqueterie, protégée par une l^alustrade d'argent, supporte le lit de 



44 VERSAILLES 

parade, dont le Roi ne se sert plus; et sur les tentures de velours 
cramoisi brillent doucement des merveilles de peinture. Rubens avec sa 
Thomyris, Titien avec son Ensevelissement du Christ, sont voisins des 
Bolonais chers à Le Brun et à 31ig-nard; du Guide, voici les Travaux 
iT Hercule, et, du Dominiquin, le David, que Ion tient alors en particu- 
lière estime, puisqu'il passera en 1701 de la salle du trône dans la 
chambre du Roi. Les mêmes meubles d'argent sont partout, aux salons 
de Mars, de Diane, de Vénus. Six portraits de Titien, Va. Sainte Famille 
et les Pèlerins d'Euiinai'is de Véronèse, décorent le salon de Mars, où 
Ion donne le jeu, le bal et les concerts; on joue au billard dans le salon 
de Diane, où, sur un tapis de marbre coloré, trône le buste du Roi par 
Bernin, tout de faste et d'orgueil dans les plis de sa draperie tourbillon- 
nante. Les sculpteurs Mazeline et Jouvenet lui ont fait un admirable 
piédouche qu'encadrent des trophées de bronze; et des amours de bronze 
soutiennent une couronne dans les airs; c'est une apothéose qui, pour 
n'ax'oir pas été inventée par Le lirun, n'en est pas moins séduisante et 
parfaite. Les salons de Vénus et de l'Abondance sont destinés à la colla- 
tion et aux rafraîchissements. Et Félibien nous apprend encore que la 
tenture et l'ameublement de toutes ces salles varient selon les saisons : 
en hiver, ce sont les velours verts et les velours de feu que l'on y emploie; 
en été, les brocards à fleurs d'or, d'argent et de soies de toutes couleurs. 
Que l'on imagine là, aux heures d'appartement, c'est-à-dire de réception, 
les merveilleux habits des courtisans, les broderies d'or, les diamants, les 
pierreries ; que l'on songe à la visite du doge de Gènes ou à celle des 
ambassadeurs de Siam, en 1685 et 1686, et voici que toute la prodigieuse 
féerie s'anime, s'empresse et se prosterne devant la vivante idole, le dieu 
qui d'un mot l'a créée, comme il la peut détruire. 

Des pièces plus secrètes, au long de la cour Ro3'ale, font retour vers 
le centre du Château. Là sont accumulés d'inestimables trésors, la fleur 
des riches.ses du Louvre. Le Cabinet des médailles, ou des raretés, tran.s- 
féré à Versailles en 1684, y demeurera jusqu'en 1741. On y pénètre par 
le salon de l'Abondance, et il n'y a point d'autre issue. C'est une pièce 
octogone, toute d'or et de glaces. Un grand bureau par Oppenord, et 
douze armoires basses en bois violet contiennent les médailles et les 
pierres gravées; ces armoires sont placées au-dess(nis de vingt-quatre 
tableaux des plus grands maîtres, Raphaël, Lé(3nard, Véronèse, André 
del Sarte, 3Iantègne, Van Dyck, Holbein, Claude Lorrain, parmi des 
bustes de porphyre. à draperies de bronze doré, que supportent des 
piédestaux d'ébène travaillés par Cucci. Plus loin, par le palier de l'Esca- 



E CHATEAU DE LOUIS XIV 



lier des Ambassadeurs, on pénètre dans la Petite Galerie, décorée par 
Mignard, quia été commencée en 1685 sur l'emplacement des chambres 
occupées par JM'"" de Montespan ; Tancienne favorite ayant obtenu du 
Roi, par compensation, l'appartement des Bains, au rez-de-chaussée. On 
traverse le salon ovale pour entrer au cabinet des agates et des bijoux, 
où sont nombre d'objets 
précieux, au j o u r d'h u i 
exposés au Louvre, dans 
la galerie crApoUon . 
lùifin, ])ar le cabinet du 
Billard, le cabinet des 
Perruc|ues et le cabinet 
du Roi, on rejoint le 
centre du Château, où 
s'étalent les monuments 
les plus extraordinaires 
de ce luxe que Fénelon 
ne craignit point d'ap- 
peler « monstrueux et 
in curai )le ». 

Ce])endant, lorsque 
P énelon écrit de la sorte 
à Louis XIV, en 1693, le 
luxe de Versailles est 
singulièrement appau- 
vri. Au moment oùl'apo 
théose paraissait com- 
plète, la ligue d'Augs- 
bourg était venue ébran- 
ler l^rusquement le superbe édifice de la gloire française; les désastres du 
grand règne commençaient, et, le Trésor épuisé, le Roi devait parer aux 
dépenses imprévues par tous les expédients : il fit fondre son argenterie à 
la Monnaie. Tous les chefs-d œuvre des orfèvres périrent; de Claude 
Ballin et de tant d'autres il ne resta guère qu'un nom; de leurs fontes et 
ciselures, il demeura quelques images, peintes ou dessinées. Nées comme 
par miracle en bien peu d'années, ces merveilles disparurent en bien peu 
de jours. La décision fut absolue et sans réserves, venant d'un maître aux 
yeux de qui l'art n'était qu'un instrunient de puissance, et qui, confiant 
dans sa force sans limites, crovait n'abandonner aux menaces des flots 




Mignard, par Rigaud. 



46 \' E R S A I r. L E S 

tant de merveilles, que pour en faire surgir, la tempête passée, de plus 
étonnantes encore. Les plus fins et délicats objets, où le travail était tout, 
la matière insignifiante, jusqu'aux étoffes d'argent, furent impit03'able- 
ment jetés au creuset en même temps que les massives balustrades des 
alcôves, les caisses d'orangers, les tables ou les lustres. C'était l'anéantis- 
sement de tout un grand effort de l'art français. 

Il ne lui fut point donné de ressusciter. Non que, la crise passée, le 
Roi ne se fût occupé de remeubler Versailles, mais son goût allait 
ailleurs. Ce bâtisseur infatigable était tout occupé de Trianonetde 3Iarly. 
Les sages remontrances de M™*" de 3Iaintenon n'y pouvaient rien. Elle 
écrivait en 1698 au cardinal de Noailles : « 3Iarly sera bientôt un second 
Versailles. Il n'y a qu'à prier et à souffrir. 3lais le peuple, que devien- 
dra-t-il? » 

Depuis 1684, par son mariage avec le Roi, Al"'- de .Alaintenon est la 
souveraine occulte de Versailles; l'appartement qu'elle y possède (mala- 
droitement détruit par le roi Louis-Philippe pour l'organisation du 
Musée) comprend quatre pièces, dont une seule, le grand Cabinet, conser- 
vera son ancienne forme. La chambre à coucher, suivie de deux anti- 
chambres (à l'endroit où monte aujourd'hui l'escalier de lattique Chimay , 
était éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour Royale, et communi- 
quait de plain-pied avec l'appartement du Roi par le palier de l'Iîscalier 
de la Reine. Pendant la longue vieillesse du Roi, aux dernières années 
de splendeur et de deuil, la vie intime de la monarchie se renferma dans 
ces étroites murailles. Saint-Simon a décrit la chambre très simple de 
la marquise : « Entre la porte de l'antichambre et la cheminée, était 
le fauteuil du Roi adossé à la muraille, une table devant lui et un ployant 
autour pour le ministre qui travaillait. De l'autre côté de la cheminée, 
une niche de damas rouge et un fauteuil où se tenait M"- de .Alaintenon. 
avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit dans un enfonce- 
ment... » Le grand Cabinet ser\-aiL dans l'intimité de salle de comédie 
et de concert; les deux premières répétitions de X'EstJicr de Racine y fu- 
rent données en 1689 par les jeunes actrices de Saint-Cyr; la duchesse de 
Bourgogne, en 1702, y joua Athalic devant le Roi; et lorsque, par un 
coup de foudre inattendu, la mort de la gracieuse duchesse, de son mari 
et de son second fils ne laissa auprès du Roi vieilli et abattu que le 
berceau d'un enfant de deux ans, ce fut là, plus que jamais, qu'il vint 
chercher à sa mélancolie d'incertains et faibles divertissements. 

Les derniers grands changements de l'appartement de Louis XIV 
sont de l'année 1701. L'étiquette minutieuse qui place au lever et au 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



47 



coucher du Roi deux moments solennels de la vie de la Cour, a fait 
de la chambre du lit un sanctuaire dont la véritable place est le centre 
même du Château. Pour préparer à la divinité de A^ersailles un autel défi- 




Aï""- de iMciintenon, par Ferdinand Elle. 



nitif, Mansart reçoit Tordre de transformer en chambre à coucher le grand 
Salon du Roi, tandis que Tantichambre des Bassans et la chambre 
seront réunies en une seule pièce. Les cabinets du Conseil, des Perru- 
ques et du Billard seront également ou reconstruits ou décorés à nouveau; 
il est inutile d'en parler, ces pièces, telles que nous les voyons aujourd'hui, 
datant de Louis XV. 



48 VERSAILLES 

I/antichambre nouvelle prend son nom du vitrage ovale, ou œil-de- 
bœuf, percé à la naissance de la voûte (que Ton a fort exhaussée) du 
côté du Midi ; sur la paroi qui fait face, où est la cheminée, on a ménag-é 
(Ml o-lace une ouverture seml)lal)le. Trois portes en arcades donnent sur 
la Galerie des Glaces, une sur un étroit couloir de déo-agement qui conduit 
à des cabinets intérieurs (les premiers lambris de ce passage ont gardé 
leur décor de Vépoque de Mansart) ; deux autres portes ouvrent sur 




L'antichambre de l'Œil-de-Bœuf. 



l'antichambre du Roi, la dernière enfin sur la chambre du lit. Ce qui 
fait l'originale beauté de ce salon, c'est, mieux que les boiseries très fines 
mais banales de Taupin, Bellan, Dugoulon et Le Goupil, la frise rampante 
que Poultier, Flamen, Van Clève, Hurtrelle, Lespingola, Poirier et 
Hardy ont modelée en stuc doré au-dessus de l'entablement. « Cette 
grande frise », dit Félibien, « est surmontée d'une autre corniche qui forme 
deux espèces de frontons ronds au-dessus de la nouvelle ouverture de 
fenêtre et de l'ouverture feinte qui lui est opposée. Chacun des frontons 
est porté par deux figures de jeunes hommes en bas-relief, et le reste delà 
frise à fond blanc est enrichi de roses et de compartiments en façon de 



LE CHATEAU DE LOUIS XIV 



49 



réseaux d'or ; et il y a sur cette riche mosaïque quantité défigures en bas- 
relief aussi toutes dorées qui représentent des enfants de grandeur 
naturelle ; plusieurs semblent s'occuper à courir après des oiseaux, à 
dompter des lions et d'autres bêtes farouches ; d'autres s'exercent 
à sauter, à danser, à manier diverses armes ; quelques-uns sont portés 
comme en triomphe. Les corniches sont toutes dorées et celle de dessous 
a des modillons dont chaque intervalle est rempli d'une médaille avec 




La chambre du Ro 



des festons de fleurs et des branches de palmes et de laurier. » 
Jamais encore rien d'aussi souple et varié n'avait paru dans l'art 
majestueux et un peu lourd du XVIT siècle français. On ne peut s'empê- 
cher de songer, devant tant de grâce vivante, aux rondes et aux groupes 
d'enfants que les premiers sculpteurs de la Renaissance italienne, un 
Donatello ou un Luca délia Robbia, ont inventés deux siècles et demi 
plus tôt. L'exécution sans doute est fort loin de valoir celle des grands 
maîtres italiens, et la collaboration de tant d'artistes y introduit une 
fâcheuse inégalité ; mais le sentiment très juste de la vivacité et delà joie 
de l'enfance, que l'on peut reconnaître déjà en de nombreuses sculptures 

4 



50 VERSAILLES 

des jardins, soutient et entraîne un décor si heureusement conçu et pro- 
portionné ; et c'est avec un secret déplaisir que, l'œil réjoui par une 
invention toute libre et spontanée, on retrouve, en pénétrant dans la 
chambre du Roi. des boiseries sans d(Hite admirables, mais dont on 
connaît déjà la formule. 

Le lit du Roi, sur une estrade, est adossé au mur ([ui touche la 
Galerie des Glaces, et dont les arcades ont été bouchées avec de la 
brique. Un grand cintre surbaissé, qui le domine, est tout rempli 
d'un décor en stuc doré : des Renommées sont assises aux extrémités, et, 
dans le milieu, des amours écartent les rideaux d'un pavillon où la 
France majestueuse, avec la couronne et le sceptre, trône parmi des tro- 
phées d'armes. Cette belle sculpture est de Nicolas Coustou. Il ne 
semble pas que les autres parois de la chambre aient été refaites à ce 
moment ; seules les glaces sont renouvelées et portent à leur sommet 
un vase de fleurs entre deux petits génies ailés, des zéphires de propor- 
tions trop fortes'. Il y a. au chambranle des portes, quatre tableaux 
ovales, dont deux peints par Van D3^ck; ils seront remplacés, au temps 
de Louis-Philippe, par des portraits de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, 
du duc et de la duchesse de Bourgogne. Dans l'attique qui règne au- 
dessus de la corniche sont encastrées six toiles de ^'alentin, dont quatre 
représentent les Evangélistes. La coupole de la voûte n'a jamais été 
peinte. L'n saint Jean, attril^ué à Raphaël (que possède le Musée de 
Mai-seille"_ , et le David de Dominiquin devenu du Louvre à Versailles), 
sont fixés sur la tapisserie de l'alcôve, aux deux côtés du lit. 

Il ne sera pas inutile de rappeler, — bien qu'il suffise d'un coup 
d'œil pour s'en assurer — que le lit exposé aujourd'hui dans la célèbre 
chambre n'est qu'une mauvaise et inexacte reconstitution tentée d'après 
les indications et souvenirs du roi Louis-Philippe. Le lit original était à 
colonnes, comme on peut le voir par une petite peinture encastrée, tout 
près de la chambre à coucher, dans une des murailles de l'antichambre 
du Roi. Ce qui est authentique ici, c'est d'abord la balustrade en bois doré 
(qui doit reproduire l'aspect des balustrades d'argent fondues en i6g0;. puis 
la tenture de la housse et du dais, formée de morceaux mal assortis, mais 
anciens, provenant peut-être du lit de parade du salon de Mercure (les 
compositions mythologiques en auraient été brodées par Simon Delobel, 
valet de chambre et tapissier du Roi}, enfin la merveilleuse courte-pointe 
en dentelle, aux chiffres enlacés de Louis XIV et de 3larie-Thérèse, 
exécutée vers 1682 pour le lit même de la Reine. Ce lit du Roi Soleil, 
qui reçoit du soleil levant ses premiers rayons, qui est le témoin des 



LK CHATEAU DE LOUIS XIV ,i 

audiences solennelles, et oblig-e à la révérence les plus hautes dames et 
les princesses du sang-, contiendra, au matin du i" septembre 17 15, la 
dépouille gangrenée du créateur de Versailles. 




Louis XIV en 1706, cire d'Antoine Benoist. 




Les Grandes Eaux. 

CHAPITRE II 

LES JARDINS 



En même temps que le Château se développait avec la belle régularité 
d'un organisme vivant, les jardins, parallèlement accrus, lui donnaient 
l'achèvement de sa couleur par les jeux de l'air et de la lumière, le com- 
plément de ses lignes par la profondeur des horizons. Les arbres et les 
fleurs, le gazon où le sable des allées, et les eaux vives ou dormantes des 
bassins obéissaient à la même loi que les pierres du grand édifice. Nulle 
part, à une époque où l'architecture, comme il devrait toujours être, tint 
le pas sur les autres arts, on ne vit plus éclatant exemple du servage de 
la nature. La terre était ingrate, de fécondité médiocre, pourrie par les 
eaux stagnantes ; mais cette longue plaine monotone qui paraissait, à 
l'opposé de Paris, devant le Château royal, s'encadrait harmonieusement, 



LES JARDINS 53 

à droite et à gauche, de douces collines boisées : ce furent les limites 
du parc de Louis XIV. Aujourd'hui encore, lorsque de la terrasse du 
Château ou des fenêtres de la Galerie des Glaces le regard plane sur 
Timmense étendue, il se repose dans l'espace et se baigne dans la lumière 
sans que rien le puisse distraire de sa contemplation ; de larges percées 
au travers des arbres conduisent à des ouvertures plus larges où l'eau 
scintille ; et partout le calme et le silence ; voilà la pure grandeur et 
l'enchantement de Versailles, dans ces jardins mieux achevés pour nous 
qu'ils ne furent pour Louis XIV. Car le temps ici, loin de détruire, a tout 
revêtu de splendeur; les profondes allées ombreuses ont remplacé l'impi- 
toyable muraille des charmilles ; la nature, moins torturée, s'est reprise à 
sourire. Rappelez-vous les paroles de Saint-Simon sur le mauvais goût 
d'un parc <( dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage 
rebute... On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste 
zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, oi^i que ce soit, qu'à monter 
et à descendre ; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les 
jardins... La violence qui a été faite partout à la nature repousse et 
dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes 
parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses ; elles répandent une humidité 
malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets, qu il 
faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables ; mais de ce tout, 
il résulte ([u'on admire et qu'on fuit. » On est tenté, à certains moments, 
de souscrire à cette condamnation. ^Mais quand, sous le ciel pâle et lumi- 
neux d'un jour d'automne, marchant sur le sable rosé du grand Parterre, 
au long de ces miroirs liquides où se reflètent, parmi la nappe glissante 
des murailles du Château, les vertes figures de bronze noblement couchées 
aux margelles de marbre, on voit tous les tons de l'or et de la flamme se 
mêler aux feuillages prêts à mourir, et les blanches statues muettes se 
pencher au bord des gazons, ne semble-t-il pas que l'on se sente vivre 
dans un rêve, dans l'idéale résurrection d'un paysage de Poussin ? 

Le plan de Gomboust, qui nous fait connaître à la date de 1652 le 
petit château de Louis XIII, reste l'unique monument pour nous rensei- 
gner sur le premier état des jardins. Ce que nous 3' devinons se borne 
à un parterre de « broderie », comme on disait alors, c'est-à-dire des pla- 
tes-bandes où le buis taillé et les fleurs forment d'ingénieuses découpures, 
une sorte de dentelle qui relève le manteau du sol. Jacques Boyceau, qui 
fut jardinier de Louis XIII à Versailles, a laissé dans son Traite du Jar- 
dinage (volume somptueux et rarissime, publié après sa mort en 1638) 



54 



VERSAILLES 



les préceptes selon lesquels fut ])]anté le premier parc ; ils ne diffèrent 
point de ceux qui règlent depuis le xvi' siècle l'organisation des jar- 
dins « de plaisir ». Le grand artiste que Louis XIV arrache à Fouquet 
en 1661, et auquel il remet le soin de ses jardins avec une confiance qui 
croîtra d'année en année. André Le Nôtre tout d'abord ne fera que suivre 




Vase de marbre, par Dugoulon. 



la vieille tradition, telle que Boyceau la résume. Dès 1665, les lignes 
principales des jardins sont tracées. Elles sont délimitées, des deux côtés 
d'une grande allée centrale, par deux avenues obliques s'ouvrant en 
éventail au bas et à quelc^ue distance de la terrasse. D'autres allées s'en- 
tre-croisent dans l'intervalle selon la plus précise géométrie, de façon à 
déterminer des carrefours et des bosquets symétriques. Sur ce premier 
tracé l'on plante les charmilles, qu'il faudra constamment renouveler. 



LES JARDINS 



55 



Ces murailles de verdure, dont la hauteur atteint jusqu'à huit mètres, 
enferment des arbres d'essences variées. On va chercher à Compiègne et 
en Flandre des ormes et des tilleuls, en Normandie des ifs, et jusque 
dans les forêts du Dauphiné la sombre verdure des épicéas. Le grand 
Parterre n'a que des compartiments de broderie ; à sa droite et en contre- 
bas est le Parterre de gazon ; à sa gauche le Parterre de fleurs, qui 
domine la première Orangerie. Une épaisse futaie encadre la demi-lune 




Sphinx et Amour, par Sarraziii et Lerambert. 



OÙ sera le bassin de Latone, et plus loin, entre les bosquets de la 
Girandole et du Dauphin, l'allée Royale, c^ue l'on appellera plus tard le 
Tapis Vert, conduit au bassin des C5^gnes, que doit remplacer le Cheir 
d'Apollon. Les jeux d'eau n'existent pas encore, mais, aux carrefours des 
allées ou à Textrémité des points de vue, les bassins, ou rondeaux, 
apportent de la lumière au milieu des jeunes plantations d'arbres. 

Et déjà rOlympe a envahi les jardins. Jupiter et son cortège de dieux 
et de déesses, Pan avec ses satyres et ses nymphes ont surgi au milieu des 
arbres, et se mirent aux rustiques bassins. Ce ne sont encore que 
des statues ou des termes de pierre, des termes surtout à la mode antique, 



56 



VERSAILLES 



bordant le Jardin des Fleurs ou le Fer-à-Cheval, comme on les peut voir 
à Vaux-le-Vicomte. Leraml^ert. Houzeau, Poissant et Buyster sont les 
auteurs de ce premier décor, dont les estampes seules nous conservent le 
souvenir ; la sculpture [de pierre, trop modeste, va céder la place aux 
somptuosités du marbre et du bronze. 




Vase de bronze, par Ballin. 



- Une fête brillante, offerte par Louis XIV aux deux reines, ou plutôt à 
M'"' de la Vallière, c'ui en était la secrète héroïne, rendit illustres les jar- 
dins de Versailles, pendant les journées des 7, 8 et 9 mai 1664. L'ingé- 
nieur V.igarani, metteur en œuvre, avec Le Brun, des fêtes de P^ouquet, 
avait organisé, dans le goût italien, les illuminations et les feux d'artifice, 
pour accompagner le ballet, inspiré d'Arioste, oi^i le Roi, dans le rôle de 
Roger, échappait, grâce à. la bague d'Angélique, aux sortilèges de l'en- 
chanteresse Alcine. Ce furent les Plaisirs de fl/c cnchantcc, dont le 



LES JARDINS 57 

succès bruyant hâta peut-être la décision du Roi de transformer Versailles, 
malgré Colbert, et d'y porter le Louvre et la Cour. 

Les jardins furent renouvelés bien avant que le Château ne fût prêt. Ce 
c[ui leur manquait, c'était l'eau vivante et jaillissante, le plaisant murmure 
des fontaines qui, dans les jardins d'Italie, accompagne et enchante le 




Vase de bronze, par Ba 



promeneur. Et pour créer la viedes eaux, dans cette plaine d'eaux mortes 
et de marécage, il fallait un miracle de volonté, d'ingéniosité et de 
dépense. Ce n'était pas pour retenir Louis XIV ; et quelle tentation plus 
vive cjuc « ce plaisir superbe de forcer la nature », que Saint-Simon lui 
reproche si amèrement ! Deux artistes révélés encore par Fouciuet^ en 
même temps que Le Brun, Le Vau et Le Nôtre, François et Pierre Fran- 
cine, « MM. de Franchine « ou Francini, car ils sont eux aussi d'origine 
italienne, de cette Florence où les eaux coulent si gaiement dans les 



58 VERSAILLES 

jairdins des Médicis, ont entrepris rénorme besogne de forer tout le ]>aro, 
d"v cacher les immenses conduites de plomb, l'infini réseau déveines ([ui 
portent Teau des lointains réserx-oirs jusc^u aux jjoints où elle doit surg-ir, 
de la gueule des monstres ou entrc^ les mainsdes amours et des nymjihes. 
La Pompe et la Tour d'eau sont construites en 1(105 sur les bords de 
l'étang de Clagny. dont elles élèvent l'eau pour la transporter dans les 
réservoirs, situés alors à l'emplacement exact de l'aile du Xord du 
Château, Tout auprès, à l'endroit où sera la Chapelle, on commence dès 
cette époque les tra\-aux du ])lus singulier et comjjlitiué monument dont 
la fantaisie royale ait enrichi, ]jour un tem])s, les jardins de A'ersailles. 
La Grotte de Thétis est Texemple le plus fameux de ces constructions 
en rocaille, dont l'Italie fournissait les modèles à la P'rance, il n'y avait 
pas de jardin tant soit peu riche qui ne possédât sa grotte. Celle-ci était 
toute à la gloire du Soleil, dont les rayons resplendissaient en barres d'or 
sur sa tri})le grille. Au dedans, le rocailleur Delaunav avait modelé et 
peint les plus étranges figures, mêlées au chiffre du R(n et à l'image du 
vSoleil, avec delà nacre, du c^trail, les coquilles les plus variées. Sur la 
façade, en trois bas-reliefs. A"an ( )pstal avait représenté le Soleil au terme 
de sa carrière, rentrant chez Thétis, parmi les divinités marines qui l'ac- 
cueillent. 3lais le beau groupe d'Apollon servi par les nymphes, de 
Girardon et de Regnaudin. ne fut installé qu'en 1675 dans la grande niche 
du milieu, ainsi qu'à droite et à gauche, en d'autres niches de rocaille, 
les chevaux sculptés par Gilles Guérin et Gaspard Marsy. La Fontaine, 
dans sa Psychc'\ a joliment décrit l'amusement des effets d'eau, le chant 
de l'orgue hydraulique et la surprise des jets inattendus dont les visiteurs 
sont trempés. Que n'a-t-il pu décrire aussi les merveilles plus ingénieuses 
encore qui. durant la nuit du iS juillet 1O68. deux mois après la paix 
d'Aix-la-Chapelle, enchantèrent le Roi et la Cour ! Jamais fête plus 
extraordinaire ne fut donnée, où la comédie, les festins, le bal, en des 
salles toutes de feuillages, ou de marbres précieux, ou de tapisseries plus 
précieuses encore, ne formaient que le prélude de la féerie qui parut 
embraser en un instant le Château et les jardins dans un tonnerre et un 
éblouissement d'or, d'argent et de flammes. 

Après 1668, on peut dire que tous les sculpteurs français sont occupés 
à Versailles. Ils préparent pour les jardins les modèles pénétrés d'esprit 
italien que Charles Le Brun dessine sans se lasser, d'un crayon ou d'un 
pinceau faciles. Ces modèles, en plâtre, couverts d'un vernis qui leur 
donne quelque résistance, sont mis en place et attendent que le Roi en 
ait décidé l'exécution en métal ou en marbre. De grandes commandes ont 



LES JARDINS 59 

été faites pour le décor des bassins, qui s'animent et se colorent défigures 
en plomb doré. Les premières sont des frères Marsy, artistes spirituels 
et nerveux dont les mollesses académiques n'ont point gâté la main. Ils 
ont décoré le bassin du Dragon ^dont les plombs, depuis longtemps 
détruits, ont été refaits, il y a peu d'années, par M. Tony XoëF et le 
bassin de la Sirène, qui domine les marches du Parterre du Nord, et 
disparaîtra bientôt sans être rem])lacé. I.erambert. comme eux élève et 




Le bassin de Latonc 



continuateur de Sarrazin, termine, au-dessus du Fer-à-Cheval, les délicieux 
sphinx de marbre chevauchés par des amours de bronze qui seront trans- 
portés un peu plus tard au-dessus des marches du Parterre du Midi ; et 
il fait pour la fontaine du Parterre des fleurs, au-dessus de l'Orangerie, 
un amour de bnjnze tirant une flèche d'eau vers le ciel. Il n'y a pas 
d'autre décor sculpté sur la large terrasse, livrée alors aux maçons et 
aux tailleurs de pierre qui travaillent à la grande enveloppe du Chtiteau. 
Mais, en 1670, le groupe de Latone et de ses enfants assaillis de jets 
d'eau par les paysans de Lycie qu'elle métamorphose en grenouilles, 
mêle, au rondeau du Fer-à-Cheval, la douce couleur des marbres blancs 
et rosés à la vivacité de l'or. Les vingt-ciuatre grenouilles sont accroupies 
alors sur la margelle du bassin, au lieu que la restauration moderne les 



6o 



VER SAILLIES 



tfansportera vers le centre, ce qui a changé les effets d'eau. Cet ensemble 
pittoresque, complété par deux fontaines plus pf.nites, est Toeuvre la plus 
heureuse des frères Marsy. Ba])tiste Tubi, cette même année, leur dis- 
pute les applaudissements de la Cour, en terminant le groupe majestueux 
du Char d'Apollon, la plus belle œuvre de sculpture monumentale qu'il 
y ail aux jardins de ^^ersailles. Elle complète, sur les intlications de 




Clifhc Neui-dcia. 



Le bassin d'Apollon et le Tapis Vert. 



Charles Perrault, le symbolisme de la Grotte de Thétis : c'est le moment 
où le Soleil jaillit des flots pour éclairer le monde. D'immenses gerbes 
d'eau accompagnent son essor, tandis que, assis sur son char, il dirige 
d'une main légère ses chevaux qui hennissent et se cabrent. Des tritons 
soufflent dans leur conque pour annoncer le dieu du jour, et des dau- 
phins fendent l'eau tumultueuse. Le gros esprit populaire a fait du puissant 
quadrige « le Char embourbé » . 

Douis XIV vieillissant écrivait en marge d'un devis de Mansart : «Il 
faut de l'enfance répandue partout ». Dès le premier décor des jardins. 



LES JARDINS 



6i 



les jeux de Tenfance furent partout à Versailles, mais nulle part plus 
gracieux, plus jo3^eux et plus naturels que dans TAllée d'eau, qui des- 
cend du Parterre du Nord jusqu'au bassin du Dragon. C'est à Claude 




Cliohé Pamard. 



L'Allée d'eau. 



Perrault que Ton doit la délicate invention de ces groupes d'enfants, 
trois par trois réunis au-dessous de vasques de marbre d'où jaillit un 
bouillon d'eau ; Le Brun, après divers essais, en arrêta le dessin. Il y a 
en tout onze groupes, qui S3 répètent exactement de chaque côté de l'Allée. 
Ce sont de petits tritons et de petits faunes, de Le Gros ; des amours qui 
dansent et jouent de la musique, de Lerambert et Le Hongre ; de petits 



62 



VERSAILLES 



termes, de Leramliert encore ; puis des entants qui pèchent et qui chassent, 
de Mazeline ; d'autres qui ont un air pensif et des fillettes qui tiennent 
des oiseaux, de Buirette. lù tous expriment leur surprise et leur joie de 
voir l'eau déborder en j^luie de la \'asque de marbre qui les abrite ; ils se 
trémoussent sous la pluie joyeuse, ils s'y baignent en riant, ils en laissent 
filtrer les gouttes entre leurs doigts. Les bronzes, qui sont d"une fonte 




Le bassin de Cérès, par Regnaudin. 



et d'une patine merveilleuses, ont remplacé, en 1688, les figures de plomb 
fondues vingt ans plus tôt. 

L'illustre Girardon est l'auteur de cette charmante Pyramide, composée 
de vasques superposées, soutenues par des tritons et des amours, qui 
domine et alimente l'Allée d'eau. Il a ménagé plus bas, et à la lète même 
de l'Allée, un bassin où tombe une nappe d'eau qui couvre «comme d'un 
voile d'argent », selon l'expression de Félibien, le délicieux bas-relief du 
Bain des n3miphes ; sur ces corps jeunes et souples, les traces usées de 
l'ancienne dorure laissent aux plombs l^aignés d'eau un ton vivant et 
coloré. Quant aux deux bassins des Couronnes ou des Sirènes, que l'on 
voit au Parterre du Nord, en symétrie avec la Pyramide, ils ont des figures 
de plomb toutes modernes. 



LES JARDINS 63 

D'autres jeux d'eau se cachent au carrefour des charmilles : ce sont 
les bassins des Saisons, construits et décorés de 1672 à 1679. A droite du 
Tapis A^ert sont Cérès et Flore, de Regnaudin et de Tubi ; à gauche 
Bacchus et Saturne, de .Marsy et de Girardon. 11 faut l'eau jaillissante 
pour en comprendre tout le charme. Cérès, faucille en main, couchée sur 
les gerbes de blé, se rejette en arrière, émerveillée de la gerbe liquide 




Le bassin de Saturne, par Girardon. 



qui jaillit du milieu de la moisson, et dont les épis retombent en blanche 
grêle sur l'escorte joyeuse des amours. La jolie Flore, demi-nue dans les 
jonchées de roses, sourit à l'ondée rapide qvii bat ses fines épaules et sa 
jeune poitrine ; les amours près d'elle fléchissent sous l'averse au milieu 
des fleurs. Bacchus, au visage mystérieux, couronné de pampres, assis 
parmi les grappes amoncelées, s'appuie à l'urne où il presse le raisin : un 
flot brusque en jaillit ; il courbe le dos sous la violence du jet ; l'eau 
s'égoutte au coin de ses lèvres, et se mêle à la vendange dont s'eni\rent 
les petits faunes. Saturne enfin, vieillard robuste qui a pris au Temps ses 
grandes ailes, est couché sur un écueil que recouvrent d'admirables 
coquilles et des fruits de mer. Autour de lui, les amours gesticulent et 
jouent ; l'un tient un masque comique, un autre agite un soufflet ; ils sont 



64 VERSAILLES 

fouettés par les larges gouttes de l'eau blanche, dont la fusée monte, 
sous le couvert des arbres, vers un coin de ciel lileu. 

La plus amusante, la ])lus italienne, la ])lus l)erninesque de toutes ces 
fontaines est celle de TEncelade, située dans le bas des jardins, adroite 
du bassin d'Apollon. Balthazar 31arsy Ta composée en 1675. On voit sous 
l'amas des rocs de grès la tète colossale et la poitrine velue du Titan qui 
se soulève avec effort ; un puissant jet (il atteint vingt-cinq mètres^ sort de 
sa bouche contractée, et de ses mains à fleur d'eau, et des rochers qui 
l'écrasent, jaillissent avec symétrie une quantité de jets plus courts. 

Grâce à la pente du terrain, l'on pouvait obtenir en ces parties 
éloignées du Château des effets d'eau vigoureux ; mais pour les terrasses 
la pression était insuffisante. Comment lutter avec Chantilh*. où Condé 
installait en ces années mêmes les fontaines dont a parlé Bossuet, « qui 
ne se taisaient ni jour ni nuit » ? « Ces merveilles de l'art en fontaines 
tarissaient, » écrit Saint-Simon. « comme elles font encore à tous momens, 
malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avaient coûté tant de 
millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Oui 
l'aurait cru ? Ce défaut devint la ruine de l'infanterie. ^1"" de .Alainte- 
non régnait ; ... 31. de Louvois alors était bien avec elle : on jouissaitde 
la paix. Il imagina de détourner la rivière d'Eure entre Chartres et 3lain- 
tenon, et de la faire venir tout entière à Versailles. Oui pourra dire l'or 
et les hommes que la tentative en coûta plusieurs années... ? La guerre 
enfin les interrompit en 1688 sans qu'ils aient été repris depuis ; il n'en 
est resté que d'informes monuments, qui éterniseront cette cruelle 
folie. » 

Bien avant cette tentative désespérée (ayant même hésité un moment 
à quitter Versailles), le Roi cherchait à compenser le peu de force des 
eaux par la variété et la singularité de leurs effets. A gauche de l'Allée 
d'eau, Francine inventa le Berceau d'eau, où les jets se croisaient avec 
tant de précision qu'ils formaient une voûte liquide sous laquelle on se 
promenait sans être mouillé. Ce décor fut bientôt remplacé par celui des 
Trois-Fontaines, dont les cascades successives, mêlées de rocailles et 
encadrées de bouillons d'eau, avaient beaucoup de grâce. De l'autre côté 
de l'Allée d'eau, et faisant pendant aux Troi.s-Fontaines, on put voir, 
iusqu'à la Révolution, le somptueux bosquet de l'Arc de Triomphe, dont 
les ferronneries et les plombs dorés furent célèbres ; il n'y reste plus 
qu'un groupe de figures presque entièrement refaites, le char de la 
France triomphante, par Coyzevox et Tubi. LTn peu plus loin, à l'endroit 
où sont aujourd'hui les Bains d'Apollon, il y avait la plus bizarre inven- 



LES JARIHXS 65 

tion du parc, le .Marais, dont on disait que M'"- de .^lontespan avait 
ordonné les dessins. Un arbre de bronze y jetait l'eau par toutes ses 
feuilles de fer-blanc, et les roseaux de la rive répondaient par d'autres 
jets. Deux buffets de marbre blanc et rouge étaient couverts d'ajustages 
en bronze doré d'où jaillissaient de minces na])pes d'eau pour fiourer 




^:«P[ 



Le bassin de la Pyramide, par Girardon, 



tout un service de cristal, aiguières, verres, carafes et vases de toute 
sorte. Cette fantaisie coûteuse dura jusqu'en 1704. 

Une précieuse série de tableaux conservés au .Musée de Versailles, et 
qui furent commandés par T.ouis XI Y pour décorer ïrianon, représente 
les bosquets subsistants et ceux, non moins nombreux, qui ont disparu. 
Vingt et un de ces tableaux, peints par Cotelle, animent de mythologie 
cette fausse rusticité : Jupiter et Junon, Apollon et Diane, Vénus avec 
ses nymphes et ses amours, tout un Olympe au goût du temps s'ébat 
dans un décor de théâtre. A'oici, dans le noml^re, le Théâtre d eau, à 
l'endroit où se trouve aujourd'hui le Rond vert, la Montagne d'eau, que 
remplacera le bosquet de l'Etoile, le Labyrinthe, situé de l'autre côté 

5 



66 



VERSAILTJ' S 



des jardins, et qui sera replanté en 1775, pour faire le Bosquet de la 
Reine. Ce Labyrinthe, créé dès avant 1665. décor n(n'i moins nécessaire 
que la Grotte dans les jardins de la Renaissance, est meublé par I.e 




La Montagne d'eau, peinture de Cotelle. 



Nôtre, en 1673, de trente-neuf bassins enrichis de figures en plomb 
colorié, qui représentent les Fables d'Esope. Presque tous les artistes 
emplo5'és à Versailles ont travaillé, sous la direction de Le Brun, -à 
cet ensemble amusant et puéril, dont les débris assez nombreux 
encore montrent Ténorme dépense de talent qui se fit en un espace si 
restreint. Des cartels de bronze, où étaient gravés en lettres d'or des 



LES [ARDIXS 



67 



quatrains de Benseracle, expliquaient aux visiteurs le sujet de chaque 
fable ; à l'entrée du Labyrinthe, TAmour, modelé par Tubi, tenait le fil 
conducteur, tandis qu'un Ésope, de Le Gros, spirituel et réaliste avec sa 
tète de nain bouffon, son manteau flottant et ses chausses tombantes, 
invitait à l'intelligence de ses simples allégories. 




Ésope, par Le Gr 



D'autres tableaux, plus réels, de J.-B. .Martin et des frères iVUegrain, 
peuvent nous [intéresser davantage. Nous y voyons le Roi et sa Cour^qui 
visitent les bosquets. Ici le Roi lui-même explique les points de vue] à 
quelque notable personnage, comme il avait accoutumé de faire ; là de 
petits groupes se forment ;des seigneurs se saluent avec de profondes révé- 
rences, ou offrent la main aux dames, ou s'asseyent avec elles, pour 
deviser galamment, sur une margelle de gazon. Ailleurs, c'est encore le 



68 VERSAILLES 

Roi, plus 'dgé, tiue n')us voyons dans sa petite voiture, sa roulette, pour 
laquelle des pentes sont ménagées au milieu des degrés de marlore, à la. 
descente des terrasses. Quel joli et \i\ant commentaire des récits de La- 
Fontaine dans sa Psyrlir .'et (|ue Ton aime se ligurer ainsi les quatre amis- 
passant dans les vastes allées, vers le soir, au moment oi^i Acante, c'est- 
à-dire Racine, les prie « de considérer ce gris de lin, ce couleur d'.Vurore, 
cet orangé et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres ». 
Mais ces tableaux ne prennent-ils i)as une vie plus forte encore, et plus 
voisine de nous, si nous a\'ons lu, ])our les commenter, l'Itinéraire tracé 
par le Roi lui-même à Tusage des visiteurs, et dont il existe, à la Biblio- 
thèque Nationale de Paris, un exemplaire écrit et raturé de sa main, 
avec des copies calligraphiées? La ])lus ancienne de ces feuilles qui 
enseignent la Manière de voir le Janlin de Veisailles est datée du 
(j juillet lùSg, à 6 lieures du soir ; elle est très brève. Les autres, com- 
posées c[uelc[ue dix ou douze ans plus tard, donnent, point par point, les 
plus minutieuses instructions. lùi \-()ici quelques détails : 

Jîn sortant du chasteau, par le vestibule de la Cour de marbre, 
on ira sur le terrain ; // t'aut s'arrester sur le haut des degre^ pour 
considérer la situation des pa/derres des pièces d'eau et les fontaines 
des Cabine/s. 

Il faut ensuite aller droit sur le liant de Latonne et faire une pause 
pour considêi-er Latonne, les lé;ars, les rampes, les statues, lallée 
royale, l'Apollon, le canal, et puisse tourner pourvoir les parterres 
et le chasteau . 

Il faut ap/'ès tourne/- à gauche pour aller passer entre les 
Sphinx ;... et après ou ira droit sur /<■ haut de f Orangerie, d'où 
l'on verra le parterre des orangers et le lac des Suisses. 

On doit ensuite visiter LOrangerie, le Labyrinthe, et, passant par 
Bacchus, voir la Salle de bal, charmant amphithéâtre de rocailles dont 
les jets d'eau ont été très soigneusement rétablis ^en 1876). Ce sont de 
gros bouillons et des jets raides et blancs comme des cierges, mêlés au 
chatoiement des petites nappes qui ondulent entre les bassins de roches. 
De magnificj^uestorchères deplomb, restées en place, recevaient des giran- 
doles pour éclairer les fêtes de nuit. 

].e Roi recommande d'aller j// /)o//// de vue du bas de Latonne. C'est 
de là que ra^'onnent les grandes allées du parc, et que Ion aperçoit tout 
ensemble les plus C(Misidérables effets d'eau. 

On descendra par la girandole (c'est maintenant le quinconce du 
]A.\(l\)qif enverra en passant pour aller à Saturne, on en fera le demi- 



LES JARDINS 69 

tour et l'on ira a V islc royallc. Cette Ile Royale, qui s'appela dans la 
suite rile crAmour, a été peinte par .Martin ; alxmdonnée sous la Révo- 
lution et devenue un marais affreux et puant, elle fut remplacée, 




La salle des Festins, peinture de J.-B. Martin. 



en 1817, sur l'ordre de Louis XVIII, par le charmant jardin anglais, le 
Jardin du Roi, dont les vertes pelouses et les arbres rares forment un 
paysage d'une parfaite fraîcheur. Seul, le Miroir, ou A'ertugadin, séparé 
de nie Royale par une chaussée, reflète toujours les marbres et les char- 



70 VERSAILLES 

milles dans ses eeiux profondes que peuplent des carpes en nombre infini. 
Après on ira jusqiics à la petite allée qui va à r Apollon, et Von 
entrera à la galerie par en bas. Cette Galerie d'eau, ou Cabinet des 
Antiques, que nous représente un des tableaux de Martin, enfermait 
vingt-quatre statues séparées par des jets dVau : le Roi la détruisit 




Le Parterre du Nord, peinture de G. Allegrain. 



en 1704 pour en faire la Salle des 3Iarronniers, qui subsiste encore, 
mais dépouillée du treillage de chèvrefeuille dont elle était entièrement 
couverte. 

De là on se rend à la Colonnade, à TApoUon et au Canal, où Ion 
peut s'embarquer pour ïrianon et la ^lénagerie ; on visite les Bains 
d'Apollon (c'est-à-dire le Bosquet des Dômes i, l'Encelade, la Salle du 
Conseil ou des Festins 'qui occupe l'emplacement actuel de l'Obélisque), 
Flore et la Montagne d'eau, Cérès et le Théâtre d'eau, le Marais, les 
Trois Fontaines, le Dragon, Neptune et l'Arc de Triomphe. On montera 
par l'Allée des Enfants, non sans s'être retourné /)0//r voir d'un coup 
d'œil tous les iets de Neptune et du Dragon. 



LES JARDINS 



71 



On passera après à la Piramidc, où l'on sarrcstcra un moment, et 
après on remontera auchastean par le degré de marbre qui est entre 
VEsguiseiir et la Vènushonteuse ;onse tourner asur le haut du degré 
pour voir le parterre du Nord, les statues, les vases, les eouronnes, 
la Piramide, et ce que Von peut voir de Neptune, et après on sortira 
du Jardin par la même porte par oit Von est entré. 




Le Parterre du Nord. 



Tel est ce petit (iiiide rédig'é par Louis XIV, tout rempli, entre les 
lig-nes, d'une immense vanité d'auteur. Il est donc terminé, ce chef- 
d'œuvre ruineux, où, écrit Saint-Simon, « les changements des bassins et 
des fontaines ont enterré tant d'or qui ne peut paraître ». Où que se porte 
le regard du Roi, il n'aperçoit que son œuvre, et la nature qu'il a forcée 
à le servir. Les arches abandonnées des aqueducs de 31aintenon, pareilles 
aux ruines qui sillonnent la campagne romaine, sont trop loin de Ver- 
sailles pour c^u'il sente l'échec de son plus grand effort ; mais, sous ses 
pieds, l'immense voûte du Parterre d'eau renferme des réservoirs et des 
canaux où bouillonnent les flots captés à 3lontboron et à Satory, prêts à 
s'élancer dans les airs sur un signe du maître 1 Ce Parterre d'eau, tant de 



72 VERSAILLES 

■fois transformé, offre enfin aux yeux du Roi le spectacle de la majesté 
la mieux ordonnée et la plus auo-uste. Pendant trente années les travaux 
n'y ont point cessé. Que de chano-ements tle])uis tpie Le Nôtre, abandonnant 
le décor en broderie de g-azon et de Heurs, eut l'heureuse idée de chercher 
dans la lumière et les reflets d'une grande surface lic[uide la vie et la 
beauté de ces larges espaces ! L"ne peinture anonyme du 31usée de Yer- 
sailles nous montre le Parterre tel qu'on le vit, un peu de temps, de la 
terrasse que Le Vau avait ménagée au premier étage du Château. Il y a 
un grand Ixissin, a\'ec des figures dorées, ([ue cantonnent cpuitre pièces 
plus petites. La forme de ces bassins fut modifiée en 1674, et les estampes 
de Pérelle et de ses imitateurs nous aident à comprendre le i)rojet gran- 
diose que Le Brun avait dû proposer à Colbert, et dont l'exécution 
demeura inachevée. Il s'agissait de compléter par des statues de marbre 
les bordures des bassins, jus(|ue-là composées d'une margelle de gazon 
oi^i s'alignaient entre des ifs d'innombral^les \-ases à fleurs de chaudron- 
nerie, de ces A-ases peints en imitation de faïence où la mode hollandaise 
persistait au milieu du décor italien, moins maig-re et moins menu. Un 
peuple de blanches statues, né de l'imagination de Le Brun, devait surgir 
entre l'eau et le ciel. I-e choix en paraîtra quelque peu étrange, mais il 
est conforme à la banalité de l'allégorie décorati\'e au xvii'^ siècle, où la 
recherche unique de l'antiquité a fait bannir ce ([u'on aurait pu encore 
découvrir dans un vieux fond de tradition française. Tout ce décor de 
marbre vient de Rome, par l'esprit, sinon par l'exécution, et Bernin 
est le grand inventeur, aussi bien c^ue Le Brun. A cette m}-thologie acadé- 
mique il faut d'abord de beaux Enlèvements de nymphes, à la façon de 
ceux de Jean Bologne ou de Bernin, et le Premier Peintre n'y a pas 
man(|ué : il campe autour du bassin central ([luitre groupes en pyra- 
mide : l'Enlèvement d'Orithye par Borée, celui de Cybèle par Saturne, 
celui de Proserpine par Pluton, celui de Coronis par Neptune. Puis, en 
six séries de c[uatre figures, il répartit toute la fantaisie cjui peut naître 
dans l'âme d'un académicien de Louis XIA" : et ce sont les quatre 
Eléments, les quatre Parties du blonde, les quatre Parties de l'année, les 
c^uatre Parties du jour, les (:[uatre Temjjéraments ou Complexions de 
l'homme, et les c|uatre Poèmes. Il lui faut mieux encore, il veut placer 
dans le milieu de la grande pièce d'eau un rocher c[ui sera le Parnasse, 
avec Apollon et ses filles de 3Iémoire, et Pégase qui s'élève en faisant 
iaillir la fontaine Hippocrène, dont l'eau, tombant en nappe au-devant de 
c^uatre ouvertures, laisse entrevoir au travers « le fleuve Ilélicon accom- 
pagné de ses nymphes assises ensemble sous le rocher ». Et tandis ([ue 



LES JARDINS 73 

des enfants jouent avec des cygnes et des dragons, quelques nym^Dhes 
reçoivent de l'eau de cette fontaine, pour figurer les savantes personnes, 
telles que Sapho... Cette masse ainsi représentée est une figure en corps 




Alice des Trois Fontaines. 



des effets et des vertus du Soleil, lequel préside et domine sur les neuf 
cercles figurés par les neuf jMuses, et par ces jets d'eau la dislriljution 
c|ui se fait de leurs influences dans toute la masse universelle, n Tout ce 
fatras d'allégorie et de flatterie grandiose ne suffit pas à mener à bon 
point la conception de Le Brun, et il faut nous en réjouir, puisque l'arran- 
gement définitif du Parterre d'eau est supérieur à tout le reste. Des 



/4 



VERSAILLES 



quatre Enlèvements, trois furent exécutés, dont un seul, celui de 
Proserpine, est demeuré à Versailles ; mais les vingt-quatre figures 
commandées à toute la belle cohorte des sculpteurs versaillais, et dont 
quelques modèles étaient en place dès 1674. ne furent terminées que pour 
recevoir une autre destination ; dès 1686, les ambassadeurs de Siam [dont 
le Mercure galant narre prolixement la visite à Versailles^ les virent aux 
places qu'elles occupent encore aujourd'hui, c'est-à-dire le long des 
palissades du Parterre du Xord, et « en remontant jusques à l'endroit 
appelé leFer-à-Cheval ». Les ambassadeurs montrèrent leur bon goût, en 
admirant « la figure de l'Air, de M. Le Hongre..., qui est beaucoup 
estimée pour la délicatesse du travail et pour la correction du dessin. » 
Les meilleures parmi ces statues sont placées à l'extrémité de la terrasse 
c|ui regarde Latone : ce sont, avec l'Air, de Le Hongre, l'Eau, de Le 
Gros, le Point du jour, de Gaspard .Marsy, et, du même excellent maître, 
une délicieuse Vénus dont le marbre pur et souple, rongé par les pluies, 
a le charme touchant d'une figure de Praxitèle. Près de la Vénus, la 
svelte Diane de Desjardins vibre de tout son long corps élancé à la course, 
comme le lévrier qui l'accompagne. L'Hiver, de Girardon, est une belle 
œuvre toute romaine, d'un marbre superbe ; et il y a une jeunesse fière et 
royale dans l'Europe, de 3lazeline. Le symbolisme des figures qui repré- 
sentent les Parties du monde est des plus simples ; nous l'avons vu déjà 
aux statues de pierre assises sur les balustrades du petit château ; mais il 
faut convenir que la nécessité de draperies classiques, pour assurer à la 
masse du marbre une solidité plus grande, joue parfois d'assez mauvais 
tours aux sculpteurs. Il y a bien de la médiocrité dans les quatre Tem- 
péraments (le Sanguin, le Colérique, le Flegmatique et le 31élancolique), 
dont on a peine à comprendre la signification, au lieu que les Poèmes 
s'expriment avec toute la noblesse, la malice et la grâce apprêtées qui 
conviennent à l'inspiration d'un Boileau. 

L'unité merveilleuse qui donne à ces statues, prises ensemble, le 
meilleur de leur beauté, se continue au long des rampes de Latone par 
des oeuvres toutes classiques, copiées à Rome par les sculpteurs de 
l'Académie de France : ce sont des Hercules, des Apollons, des Gan}'- 
mèdes ou des Vénus dont tout le charme est de coopérer à une parfaite 
harmonie. Çà et là une figure plus libre, plus vivante, surprend et 
attire : au Gaulois mourant, très fidèlement et robustement traduit par 
Mosnier, répond la X3-mphe à la coquille, de Coyzevox. si jeune, si 
fraîche et française dans son interprétation du modèle antique (l'original, 
maintenant au Louvre, est remplacé par une molle copie\ A l'entrée du 



LES JARDINS 75 

Tapis Vert se dressent des groupes plus considérables : la copie du 
Laocoon. de Tubi, en face de laquelle était alors le .Milon de Crotone, 
de Puget ; les Dioscures, de Coyzevox, et d'autres figures de Lespingola 
et de Carlier. Parmi les douze statues qui, avec douze grands vases, sont 
en marge du Tapis Vert, la grâce de TAchille, de Vigier, ou l'emphase 
dramatique de la Didon, de Poultier, ne paraîtraient nullement mépri- 
sables, si l'on ne découvrait tout d'un coup une merveille de vie et 




Cliché Barljichon. 



Ariane, par Van Clève. 



d'esprit, la Vénus de Richelieu, le chef-d'œuvre de Le Gros. Tout le 
meilleur de la sculpture décorative du xvii« siècle est à Versailles ; nobles 
marbres toujours souriants et fiers, malgré l'injure quotidienne des pas- 
sants soigneux de perpétuer la sottise de leurs noms ! 

Les termes surtout sont les plus beaux que l'on puisse voir. Ils ne 
ressemblent plus aux termes d'autrefois, coupés aux épaules, gaines rigi- 
des portant des tètes vivantes ; mais leurs corps sortent presc[ue entiers du 
fût de marbre qu'une draperie ingénieuse enveloppe vers les hanches. 
Aux deux issues du Tapis Vert, ces termes apparaissent comme l'expres- 
sion même de la nature si noblement mutilée par le grand Roi. Il est de 
tradition que Poussin a donné les modèles de ceux que l'on trouve au 
Quinconce du Nord. 



76 VERSAILLES 

.Vu long des raides charmilles, où passe sans trêve la faucille de 
l'émondeur, il y a encore des \-ases. Ceux du 'ra])is \"ert, de formes sim- 
ples et de proportion parfaite avec leur socl(\ sont ornés de feuilles et de 
fleurs, branches de laurier et de chêne, acantlie ou lierre, roses, ané- 
mones et tulipes, soleils surtout, dont le syml)ole fournit au ("iseau des 
artistes un admirable motif d'ornement. D'autres, autour du Ijassin de 
Latone ou du Parterre du Nord, reproduisent à ]:)lusieurs exemplaires de 
célèbres œuvres antiques, bacchanales, Sacrifice d'Iphigénie, jeux d'en- 
fants et d'amours. Au Parterre d'eau enfin, aux angles de la terrasse du 
Château, sont les deux grands vases sculptés par Coyzevox et par Tubi 
pour célébrer la gloire de Louis XIV après la paix de Ximègue ; les 
allégories du plafond de Le Brun y reparaissent, traduites par le ciseau 
le plus souple et le plus spirituel. 

Les vases de bronze, de ]3rop()rtions plus modestes, qui garnissent les 
tablettes de marbre au nord et au midi du Parterre d'eau, ont été modelés 
]iar l'orfèx're Ballin, et fondus par Du\ai. Ces petits chefs-d'œu\-re fai- 
saient partie du plus ancien décor. du parc, de celui que .M"'' de Scudéry 
décrivait avec de gracieux éloges dans sa Promenade de Versailles ; elle 
y parle de ces petits enfants appuyés sur les anses des vases, c|ui se regar- 
dent gentiment au travers des fleurs. 

Les décorateurs de Versailles ont admirablement compris le rôle que 
doit jouer le bronze associé au marbre dans un puissant ensemble d'or- 
nements. Ce qu'ils ont fait à l'intérieur du Château, dans lesdeux escaliers 
et dans la Galerie des Glaces, ils vont le faire, avec plus degrandeur simple, 
dans le large espace qui leur est donné. C'est en 1683 que, sur l'ordre de 
Louvois, qui vient à peine de remplacer Colbert, .Mansart et Le Xôtre 
entreprennent la dernière transformation du (rrand Parterre. Au lieu des 
ingénieux compartiments d'eau et de gazon, il n'y a plus que deux vastes 
bassins dont les lignes droites, qui s'échancrent et s'arrondissent aux 
angles, se marient harmonieusement aux proportions immenses de Ver- 
sailles. Leurs canaux liquides, qui s'allongent en a\'ant du Château, 
répondent à la longueur des deux ailes, et la font accepter en l'enfermant 
au cadre d'un miroir. 

La sobriété du décor égale sa perfection. Un projet énorme, dont les 
guerres ruineuses empêchèrent la complète exécution, ajoutait aux figures 
qui nous restent une surcharge excessive d'ornements. Au centre des deux 
bassins il devait y avoir deux Triomphes marins dont les figures de 
plâtre furent exécutées et pour un temps mises en place) : la Naissance 
de Vénus et celle de Thétis 3- étaient représentées par des figures nues 



LES JARDINS 7; 

portées sur une coquille entre des tritons soufflant dans leurs conques ; 
on a reconnu le modèle classique, et tant de fois répété, la Galatée de 
Haphaël. Au long de la façade du Château, des cuvettes de bronze remplies 
d'ornements auraient fait pendant à ces deux bassins plus étroits, enfoncés 
dans la verdure aux deux angles du Parterre, et que Ton nomme les 
Combats des Animaux, parce ([ue l'on y x'oit, modelés par lîouzeau et 
Van Clè\-e. des animaux de Ijronze (|ui luttent en jetant de l'eau. Mais il 




Le Parterre d'eau. Bassin du Nord. 



n'y a, contre cette façade illuminée parle soleil couchant, que des statues 
de bronze fondues d'après l'antique, un Silène, un Antinoïis, un Apollon 
et un Bacchus, dont les silhouettes sombres annoncent, un peu plus bas, 
celles des Fleuves et des Rivières qui reposent mollement accoudées aux 
margelles des Parterres, et se mirent dans l'eau paisible. 

Bien souvent l'Italie avait assis au rebord de ses vasques des figures de 
nymphes et de tritons ; de Jean Bologne jusqu'à Bernin les modèles 
s'étaient multipliés ; et l'idée même de ces statues couchées est prise aux 
œuvres antiques, à ce Tibre, à ce Nil que nos jeunes sculpteurs allaient 
copier à Rome. Mais quelle beauté nouvelle d'arrangement, et ne peut-on 
dire qu'en un pareil décor les sculpteurs de Louis XIV ont fait une 



78 VERSAILLES 

œuvre aussi française par le sens des proportions et la vivante harmonie, 
qu'un Racine lorsqu'il composait son IpJiigénie ou sa PJièJrc ? Le sujet 
des figures importe peu ; mais leurs dimensions relatives aux distances 
où elles sont posées, la ligne pure des figures couchées, qui se relève à 
chaque angle avec ces groupes d'enfants debout, élancés comme des 
gerbes de fleurs, Aoilà un miracle de la sculpture française. Les meilleurs 




Le Parterre d"eau. Bassin du }tlidi. 



maîtres sont là : Co3'zevox a modelé, au bassin du Xord, la Garonne et la 
Dordogne, et Le Hongre, à l'autre bout, la Seine et la^larne; Regnaudin, 
au bassin du Midi, la Loire et le Loiret, et Tubi, le Rhône et la Saône. 
Rivières et fleuves se font face, appu3'és sur des urnes ou sur des avirons ; 
des cornes d'abondance indiquent la fertilité de leurs cours ; des amours, 
auprès d'eux, tiennent des coquillages ou des guirlandes de fleurs et de 
feuillages, pendant que, placides ou souriants, ils regardent l'espace alen- 
tour. Huit nymphes, par Raon, Le Hongre, 3Iagnier et Le Gros, sont cou- 
chées sur les margelles longues des bassins, et semblent converser avec des 
amours, de petits tritons, de petits zéphyres ; ils leur présentent, qui un 
miroir, qui un collier de perles ou une couronne de fleurs ; et ce sont 



LES JARDINS 



79 



encore des fleurs, ou des coquilles, des coraux, des oiseaux, un miroir, que 
tiennent les jolis amours réunis trois par trois en huit groupes aux angles 
des bassins. Ils sont de Van Clève, de Lespingola, de Poultier, de Le Gros, 
etsi potelés, si souples, si jo3^eux, comme leurs petits compagnons, lesiiiar- 
inoiiscts, c{\x\ jouent, tout près de là, autour des vasques de l'Allée d'eau! 
Parmi les grandes ligures, celles de Coyzevox et de Tubi sont évidemment 
supérieures au reste, par leur robuste et spirituelle beauté ; mais la fougue 
de Le Gros, la distinction de Magnier, même la correction plus lourde et 




Le Parterre d'eau. La Saône, par Tub 



banale de Regnaudin, tout concourt, par la discipline merveilleuse, à l'unité 
de l'œuvre parfaite. Girardon n'a point travaillé au Parterre d'eau; mais 
c'est à lui qu'est confinée « la conduite des ouxragesde sculpture, et la 
fonte des figures de bronze w ; et comment ouljlier les deux Keller, les 
grands fondeurs suisses c[ui, de 1688 à 1690, ont transformé à l'Arsenal, 
où ils font les canons du Roi, les cires de ces bons artistes en des bronzes 
d'une robustesse immortelle, vêtus de la patine idéale, dont le vert pro- 
fond Vehausse et fleurit le ton mauve des margelles de marbre? Ce Parterre 
d'eau est l'enchantement des yeux. Et c^uand, le soleil couché, dans 
l'ombre qui monte au ciel, les grands bassins reflètent à leur miroir pai- 
sible la fête mystérieuse qui s'allume aux vitres du Château, ce vermeil 
et cette nacre s'attardent un instant, comme le souvenir d'une splendeur 



8o \' E R S A 1 1. L E S 

éteinte, puis lentement se lève la blanche féerie de la lune et sur les 
canaux immobiles une nappe trargent s'étale ; Venise n'est pas plus belle 
que ce château fantôme enveloppé de nuit et de silence. 

Mansart a complété les travaux de Le Nôtre. De la plage où reposent 
dans leur bronze lumineux les indolentes divinités des eaux, on aperçoit 
de tous côtés l'œuvre de cet architecte inlassable. A droite, par delà 




Le bassin du Draojon et l'Allée d"eau. 



l'Allée d'eau et le bassin du Dragon, s'ouvre en vaste hémicycle le 
bassin de Neptune, sorte de théâtre à l'antique, mais dont les bancs 
seraient un gazon, et le parterre une nappe lic[uide. La scène, tournée vers 
le Château, a pour décor de fond les magnifiques masses d'arbres qui 
encadrent l'allée des Lnfants ; plus haut la Pyramide, plus haut encore un 
coin de façade que dore le soleil. Et sur cette scène préparée pour le plus 
grand des monarc^ues, en guise de lampions il y a une prodigieuse rampe 
de jets d'eau, au nombre de quarante-quatre, dont la moitié s'échappe 
de grands vases de plomb superbement ornés ; et tous montent à une 
même hauteur de vingt mètres, tandis c|ue des cascades en éventail retom- 
bent sur le bassin, d'où jaillissent sixgrosses gerbes. C'est le plus puissant 



LES JARDINS 8i 

des effets d'eau, et le dernier de tous; comme il est en contre-bas des 
jardins, toutes les eaux se ramassent vers Neptune. Mais les splendides 
fig-ures de plomb qui décorent le bassin, et remplacent celles, inachevées 




Le bassin de Neptune, peinture de J.-B. iMartin. 



qu'avait commandées Louis XIV. ne seront exécutées et posées que sous 
le règne de Louis XV. 

En même temps ciue le bassin de Neptune, et pour lui faire pendant de 
l'autre côté du Château, était creusée, de 1678 a 1682, la grande Pièce d'eau 
des Suisses. Mansart dirigea l'un et l'autre travail, en l'absence de Le Nôtre, 

6 



82 VERSAILLES 

qui voyageait alors en Italie. Le lac des Suisses, comme le nommait le 
Roi, pour reconnaître le mérite du régiment qui fit la plus grande part de 
ces rudes travaux, servit, par un transport énorme de terreset le dessèche- 
ment des marais voisins, à Tassainissement de toute une région de Ver- 
sailles. La perspective qu'il ouvre au pied des coteaux boisés de Sator}^, 
et des rangées d'arbres du mail, est une des plus belles jouissances du 
regard, lorsque, parcourant l'admirable terrasse, on approche delà balus- 
trade de rOrangerie. Une tache blanche sur les pelouses à l'extrémité 
de la Pièce d'eau : c'estla fameuse statue équestre de Bernin, le Louis XIV 
transformé en .Alarcus Curtius par Girardon. Il répond, d'une extrémité 
des jardins à l'autre, augroupede Domenico Guidi. la Renommée du Roi, 
qui lui fut substitué pour un temps, en 1686, au milieu du parterre des 
orangers, et alla ensuite dominer l'amphithéâtre de Neptune. 

La petite construction de Le Vau, où le Roi avait recueilli les orangers 
de Fouquet, insuffisante à contenir le nombre infini d'arbustes dont La 
Ouintinie emplit les jardins et le Château, est détruite en i68i; et .^Uin- 
sart. qui dessine en même temps l'Orangerie de Chantilly, prépare pour 
Versailles une galerie profonde comme une nef de cathédrale, ou comme 
les voûtes antiques du Palatin, dont il avait pu à Rome étudier et dessiner 
les ruines. Cette galerie de pierre, longue dans son milieu de cent cin- 
quante-six mètres et qui s'éclaire par douze grandes fenêtres cintrées, 
soutient de sa forte façade à bossages le rebord du Parterre du .Midi; puis, 
aux deux extrémités, elle tourne à angle droit, pour se prolonger en deux 
galeries latérales jusque sous les deux escaliers des Cent-31arches, sou- 
tenus eux-mêmes par d'énormes murailles. Ces escaliers, que précèdent 
de hardis pvlones couronnés de figures de pierre, semblent monter, par 
une invention originale et magnifique, au dessus des terrasses et des 
balustrades, en plein ciel. 

Aux deux côtés de l'Allée Royale, et proche du Char d'Apollon, 3lan- 
sart a terminé deux des plus riches décors des jardins. A gauche est la 
Colonnade. Ce sont des colonnes de marbre bleu turquin, de marbre rouge 
et de marbre blanc, au nombre de trente-deux, qui, doublées d'un même 
nombre de pilastres, soutiennent une frise ronde de marbre blanc, au- 
dessus de laquelle il n'y a rien, que des vases de marbre, et la coupale 
du ciel. Cette frise est ornée de délicats bas-reliefs qui représentent des 
jeux d'amours; au sommet de chaque cintre sourit une fine tête de nym- 
phe ou de Sylvain, dont Coyzevox, Le Hongre, 3lazière, Granier et 
Le Comte ont fait la sculpture. Entre les colonnes il y a des vasques de 
marbre, qui toutes lancent un jet rigide à pareille hauteur; et les blanches 



LES JARDINS 83 

fusées s'encadrent exactement sous les blancs portiques. Le groupe de 
Girardon, l'Enlèvement de Proserpine, achevé seulement en 1699, occupe 
le centre du cirque, sur un élégant piédestal tout sculpté en bas-relief. On 
ne saurait plus élégamment insulter l'art des jardins, et Le. Nôtre le sentit 
bien, c[ui, pressé par le Roi d'en dire son avis, répliqua : « D'un maçon 
vous avez fait un jardinier; il vous a donné un plat de son métier. » 




La Colonnade. 



Il en pouvait dire autant (.les Dômes, les deux somptueux édifices, ou 
cabinets, de marbre et de bronze qui dominaient, à droite de l'Allée 
Royale, la double balustrade d'un bassin. Il y eut d'abord, au centre de 
ce bassin, une Renommée de plomb, de Marsy, que remplaça, en 1684, 
un grand jet sortant d'une vasque de marbre. Un effet d'eau charmant 
(q\\\ a été rétabli dans une restauration toute récente) consiste en une 
nappe circulaire tombant d'un étroit canal ménagé dans le marbre rouge 
de la balustrade inférieure; l'autre balustrade s'appuie sur un degré de 
marbre blanc où Girardon a sculpté des trophées d'armes. Après la des- 
truction de la Grotte deThétis, c'est là que furent transportés les chevaux 



84 VERSAILLES 

"du Soleil et le groupe d'Apollon servi par les nymphes; mais ils émigrè- 
rent encore en 1 704, ])our trôner sous trois pavillons dorés dans un nouveau 
bosquet, à la place du 31arais; et c'est alors que le bosquet de la Renom- 
mée reçut ce nom des Dômes, qu'il a gardé depuis, bien que ces Dômes, 
avec leurs frontons de marbre, leurs trophées de métal doré, leurs mosaï- 
(|ues et leurs peintures, aient achevé de périr en 1820. 




L'Orançrerie. 



Pour connaître les dernières œuvres de 31ansart dans le grand parc de 
Louis XIV, la Ménagerie qu'il a seulement terminée^ et Trianon. il 
faut sortir des jardins et s'embarquer sur le Canal, ce souvenir à Ver- 
sailles de la Hollande ou de Venise. C'est le véritable achèvement des 
jardins, qui leur donne l'immensité voulue par Louis XIV ; il les prolonge 
à 1 infini : par delà son extrémité, une avenue d'arbres, . en droite ligne, 
s'enfonçait dans la campagne, aussi loin que la vue portait. Œuvre de 
sagesse d'ailleurs tout aussi bien que de luxe, ceir il draine les eaux 
mortes, assainit la grande plaine marécageuse. Dès avant iô68, le Canal 
était creusé, petit encore, puis rapidement accru dans la forme qu'il a 



LES JARDINS 85 

gardée, lin 1671,1e Roi en failles honneurs à Tambassadeur vénitien 
Francesco Michieli ; en 1674, une admirable fête de nuit est donnée sur 
le Canal illuminé, où voguent, au son des violons, les vaisseaux du Roi 
et de sa Cour. Grâce à la Seigneurie de A'enise, des gondoles étaient 
venues avec leurs gondoliers, qui furent logés près de la flotte royale, 
au lieu qu'on nomme encore la Petite Venise ; et jusqu'à la fin du grand 




L'Orangerie et les Cent-x\Lirches, vues de la Pièce d'eau des Suisses. 



règne, ce fut un des divertissements les plus goûtés que d'aller, de jour 
et de nuit, au gré des rames, sur cette mer sans tempêtes mais sans beauté 
profonde, car les rives n'en étaient pas encore ombragées des grands 
arbres dont la magnificence aujourd'hui nous émeut. 




Trianon vu du Canal. 



Cliché Neurdein. 



CHAPITRE III 

TRIANON 



De la Ménagerie qui fut, dès le premier Versailles, un des amusements 
préférés du Roi, et Tune des parties les plus coûteuses d'un luxe toujours 
renouvelé, il ne subsiste aujourd'hui que de misérables vestiges. A 
Textrémité du bras gauche du canal, les gradins qui ouvrent un seuil 
majestueux gardé par des figures de pierre ne mènent plus nulle part. 
Le génie militaire et les bâtiments d'une ferme occupent remplacement 
du petit château où le Roi allait faire collation, et des cours où étaient 
rassemblés jadis les animaux et les oiseaux les plus rares. Le salon 
octogone élevé sur la grotte en rocaille a été rasé, et les restes mêmes 
de cette grotte ont récemment disparu ; seuls, deux pavillons très 
simples montrent encore à l'intérieur d'élégantes sculptures, des frontons 
en triangle, portés par de légères consoles, qui encadrent une coquille et 



TRIANON 87 

des fleurs et soutiennent de petits génies ailés. Plus loin, on découvre 
avec surprise, à Tentrée d'une maison de chasse, deux grands pilastres de 
pierre terminés par des têtes de cerf. Voilà les seuls restes des travaux 
dirigés par .^lansart pour la duchesse de Bourgogne. Louis XIV, très 
indulgent à tous les caprices de la petite duchesse, la joie et la vie 
de Versailles assombri par les guerres malheureuses et par l'austérité 




Trianon en 1722. Peinture de P. -D. Martin. 



de M™' de 3Iaintenon, lui avait galamment fait don de sa Ménagerie en 
1678; et ce fut, près d'un siècle par avance, une sorte de Petit Trianon. 
La duchesse y trayait les vaches, et offrait au Roi du beurre gentiment 
pétri de ses mains. .Mais, comme une autre Marie-Antoinette, elle 
exigeait des meubles, de Tor, des peintures. Mansart, en bon pédant, 
proposait de peindre dans la Ménagerie toutes les figures de TOlympe. 
Il faut voir, au musée de Versailles, le feuillet où, en marge des beaux 
devis de son architecte, Louis XIV a noté de sa main la critique la plus 
juste et charmante : « Il me paraît qu'il y a quelque chose à changer, 
que les sujets sont trop sérieux, et qu'il faut de la jeunesse mêlée dans 



88 VERSAILLES 

ce que l'on fera. Vous m'apporterez des dessins quand vous viendrez, ou 
du moins des pensées. Il faut de l'enfance répandue partout. » L'abandon 
de la 31énag-erie commence en 171 2, à la mort de l'aimable duchesse. 
En 1750, Louis XV la restaure, on 3- transporte des animaux féroces, 
deux tigres et trois lions. La Révolution détruisit tout; les animaux 
passèrent au Jardin des Plantes de Paris; les bâtiments saccagés, ruinés, 
furent vendus en i<So2. 

Trianon eut un sort plus heureux. « Trianon, d'abord maison de por- 
celaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, 
enfin palais de marbre. » C'est ainsi qu'en deux lignes, Saint-Simon 
résume l'histoire du gracieux palais rose et blond dont l'eau morte du 
canal reflète les terrasses feuillues. Il y avait à cette place, avant 1668, 
un très pauvre hameau, et une vieille église dédiée à Xotre-Dame de 
Trianon, « Divae 3laria3 de Trienno. » Louis XIV, a3^ant acquis le 
domaine, fit tout raser, et. en quelques mois de l'année 1670, un petit 
château s'éleva, qui « fut regardé d'abord de tout le monde comme un 
enchantement, » écrit Félibien, « car, n'a3'ant été commencé qu'à la fin de 
l'hiver, il se trouva fait au printemps, comme s'il fût sorti de terre avec 
les fleurs des jardins qui l'accompagnaient ». Ce Trianon de porcelaine, 
comme on l'appela, « travaillé à la manière des ouvrages qui viennent 
de Chine », donna une mode qui fit aussitôt fureur. Il était rehaussé d'un 
chato3^ant décor où le blanc et le bleu des «carreaux de Hollande », 
c'est-à-dire des plaques en faïence de Delft ornées de rinceaux de feuillage, 
étincelaient au soleil parmi les plombs dorés des combles. Des vases 
blancs et bleus posés sur la balustrade, des bustes de marbre blanc sur 
des consoles de faïence 3" mettaient un gai contraste avec la pierre 
blonde des murailles et la brique rouge des hautes cheminées ; en sorte 
que le château avec ses pavillons, dans l'étroite enceinte qui le séparait 
des parterres et des bosquets, faisait songer aux maisons de Chine, à 
la Tour de porcelaine, qui décrivaient déjà les relations des mission- 
naires. L'intérieur surtout était adapté au goût chinois ou plutôt hol- 
landais ; mais il n'est pas inutile de noter que ces faïences si fraîches 
et si claires ne venaient pas de loin : il 3^ en avait une manufacture à 
vSaint-Cloud. Le plus grand charme de la galante maison était dans ses 
jardins. On admirait dans le petit château un « cabinet des parfums » où 
s'amoncelaient les fleurs les plus odorantes ; mais, au dehors, c'était le 
même enivrement. Le Roi aimait les odeurs fortes, et le jardinier Le 
Douteux s'était ingénié à créer des parterres où les essences les plus 



TRIANON 



rares mêlaient leurs baumes pénétrants jusqu'au vertige : les orangers 
toujours fleuris et les jasmins d'Espagne donnaient la note dominante 
de ce concert subtil où des milliers de narcisses et de tubéreuses, de jon- 




Cliclié Neurdeii 



Trianon. Le Cabinet de travail. 



quilles, de jacinthes, de giroflées doubles tenaient leur partie, en accords 
serrés et pesants, parmi les tulipes, les anénomes, les fleurs plus légères 
et d odeur moins sensible. Les grandes serres vitrées de lorangerie, où 
les espaliers se chargeaient de citrons et d'oranges, de grenades et de 
raisins muscats, excitaient parmi les visiteurs la plus grande admiration. 
C'était un lieu de divertissement magnifique ; Louis XIV, qui allait off"rir 



9-0 VERSAILLES 

•Clagny à 3IT de Montespan, se plaisait à l'y conduire avec les plus 
aimables dames de la Cour; et la musique de LuUi et les vers de Ouinault 
;,- rehaussèrent l'éclat et Tojjulence des soupers. 

3Iais cette joyeuse petite merveille, après quinze ans d'usag-e, avait 
épuisé sa faveur ; le Roi n'y pouvant rien ajouter, il fallait bien qu'il la 
détruisît. En 1687, 1^ Trianon de porcelaine n'existe plus, et déjà s'édifie 
en hâte un nouveau palais dont 3lansart, avec l'aide de Robert de Cotte, 
a régie toute ILarchit^ei-ture et tout rornement. Il s"ag"it cette fois d'un 
lieu de j^laisance et d'habitation tout ensemble, d'un raccourci de 
l'énorme Versailles, devenu toute une cité, et où l'étiquette impérieuse 
règle chaque heure de la journée, mais d'un raccourci plus libre, d'un 
3larly à portée de la main, .^lansart, est-il l^esoin de le dire ? conçut son 
plan à l'italienne : des bâtiments Ijas, couverts en terrasse, autour d'une 
petite cour, point d'escalier à gravir, tous les salons ouvrant de plain 
pied sur les jardins. Une longue avenue montante conduit à un rond- 
point, à l'extrémité duquel il y a un petit fossé, une grille et la cour ; au 
fond de cette cour, un large portique ouvre sept baies lumineuses pour 
laisser voir la verdure des arbres et le mobile éclair des eaux jaillissantes 
(ce portique est maintenant fermé de vitres] ; adroite et à gauche s'avancent 
deux courtes ailes, que continuent à angle droit sur les jardins deux ailes 
plus longues. De ce côté, un grand perron descend à une terrasse, au 
milieu de laquelle il y a deux bassins avec des parterres de fleurs, et cette 
terrasse, au midi, s'appuie à un mur qui domine d'autres terrasses plus 
étroites en pente vers le canal ; au nord, elle se ferme par un retour des bâti- 
ments, une longue galerie rattachée à une dernière aile, qui est Trianon-sous- 
Bois. Plus loin s'étendent les avenues et les pièces d'eau sous l'ombrage 
des marronniers et des ormes. Cette grâce familière, ces lents replis d'une 
galerie qui erre parmi les fleurs et se laisse aimablement dominer par les 
arbres donnent au Trianon de Louis XIV un charme très vif. La mono- 
tonie en est heureusement animée par le ton délicieux des marbres, et il 
ne faut pas oublier que durant tout un siècle la balustrade des toits fut 
ornée de vases et de statues de pierre. Les colonnes accouplées du péri- 
style de marbre vert campan semblent moins parfaites encore que les 
pilastres roses en marbre du Languedoc qui, tantôt isolés et tantôt appa- 
riés, encadrent les hautes fenêtres ; bases et chapiteaux sont de marbre 
blanc, et, sur le cintre des fenêtres que domine une coquille, les emblèmes 
de la guerre, de la chasse, de la pêche, du jardinage, de la musique, 
fleurissent la pierre blonde des plus ingénieux bas-reliefs. Le marbre rose 
paraît encore dans le tore à relief puissant qui s'encastre au-dessous de 



T R I A N O N 



91 



la corniche du toit, et dans les placages de la balustrade. Seul, Trianon- 
sous-Bois, surcharge visible et complément exigé après coup, a le .carac- 
tère d'une habitation plus que d'une galerie de fêtes, avec deux étages 
de fenêtres que le marbre rose n'encadre plus, ^lansart, en un monu- 
ment où les exigences de son maître l'obligaient aux décisions immé- 
diates et aux risques d'une hâte excessive, a donné la mesure excellente 




Cliché .Neuide 



Trianon. Le grand salon Rond. 



de ce que pouvait inventer la grande architecture officielle vers cette 
fin du XVir siècle qui annonce, un peu lourdement encore, tout l'esprit 
du XVlil'' ; le Petit Trianon de Gabriel sortira de Trianon-sous-Bois. 

L'armée des sculpteurs, ciseleurs, ébénistes qui venaient de terminer 
la Grande Galerie de Versailles se transporte, avec la même discipline, 
dans les chantiers de Trianon. Tous les sculpteurs sur marbre et sur pierre 
dont nous avons plus d'une fois vu les noms au Château et dans les jar- 
dins, — ils sont plus de cinquante — se partagent la besogne, les ordres 
et les dessins de Mansart. Coyzevox, Coustou, Tubi et Van Clève, 
Le Hongre, Le Gros, Magnier, Regnaudin, les plus habiles comme les plus 
dociles, travaillent aux chapiteaux, aux groupes d'enfants, aux corbeilles 



92 



VERSAILLES 



de pierre et de plomb, aux ornements cent fois répétés et gracieux tou- 
iours. Bon nombre d'entre eux se joig-nent aux ornemanistes tels que 
Lange, Legay, Pineau, Régnier, Taupin, ([ui modèlent au dedans du 
palais les stucs des corniches et cisèlent les reliefs des boiseries. Le 
style de ce décor intérieur, malgré les nombreux dégâts et la suppression 
de toute dorure, montre (Micore une puissante unité, l)ien (|ue Tinvention 
y soit par endroits assez lourde et banale. Nulle part on ne saisira mieux 
les principes de composition chers à Mansart. Des mascarons aux faces 
jeunes et souriantes dominent le cintre des glaces, parmi les retombées 
de riches guirlandes de fleurs ; des colonnes cannelées et des pilastres aux 
chapiteaux feuillus d'acanthe soutiennent les frises des plafonds divisées 
par d'élégants modillons en segments réguliers où des trophées d'armes 
et d'instruments de musique inscrivent leurs bas-reliefs joyeux. Ailleurs 
des cassolettes fument, entre des gerbes de palmes, au-dessus des cham- 
branles, et une guirlande touffue où se mêlent des épis de blé et des 
grappes de raisin rampe à la base de la voûte; ou bien un casque à hci^ut 
panache, entre des carquois, des boucliers, des glaives et des piquçs, 
sert de couronnement à une cheminée monumentale. ; 

Les appartements donnant sur les jardins comprennent, à gauche du 
péristyle, un grand salon des glaces, un cabinet et une chambre, où 
habite Monseigneur, frère du Roi, puis le salon de la Chapelle et le 
salon des Seigneurs, qui sert de vestibule ; à droite du péristyle, le 
salon des Colonnes ou salon Rond, la plus élégante de ces pièces d'apparat, 
le salon de la 31usique, l'antichambre des Jeux et la chambre du Som- 
meil (maintenant réunies en une seule chambre), le cabinet du Couchant 
et le salon Frais ; telles sont les désignations des anciens guides pour 
cette partie du palais spécialement réservée au Roi. En retour de ces 
dernières pièces se trouvaient les petits appartements, comprenant un 
buffet, le cabinet du Repos, le cabinet du Levant et le salon des Sources, 
qui furent disposés pour M""-' de Maintenon, puis servirent à Stanislas 
Leczinski et à^P'^dePompadour. Napoléon les transforma, et leur donna 
le décor et le mobilier qu'ils ont gardé jusqu'aujourd'hui. 

La galerie qui part du salon Frais (nommé à présent, pour son mobi- 
lier, salon des 3ialachites) fut ornée, par ordre de Louis XIV, de toutes 
ces précieuses vues de Versailles et de ses bosquets, peintes par Cotelle, 
Martin et les Allegrain, que Louis-Philippe a fait transporter dans son 
musée. Le salon qui la termine donne accès à la salle du Billard [devenue, 
sous Louis-Philippe, une chapelle où la princesse Marie, en 1837, fut 



TRIANON 



93 



la princesse Palatine, dans une lettre du 21 juin 1705, décrivait joli-' 
ment les entours : « Je suis bien logée ; j'ai quatre chambres et un 
cabinet dans lequel je vous écris. Il a vue sur les . Sources^ comme- 
cela s'appelle. Les -Sources sont un petit bosquet si touffu, qu'en 
plein midi le soleil n'y pénètre pas. Il y sort de terre plus de cinquante 
sources qui font de petits ruisselets larges d'un pied à peine... Il y a. 




Tiianon. Le salon des Glaces. 



des deux côtés, de larges degrés, car tout est un peu en pente ; l'eau court 
aussi sur ces degrés... C'est, comme vous le voyez, un endroit très agréable. 
De mon côté, les arbres entrent presc[ue dans mes fenêtres... » 

Les arbres forment le cadre immense et incomparable de ïrianon. 
Les bassins et les effets d'eau ne sont rien auprès de leur beauté. Et 
pourtant 31ansart a fait un miracle d'ingéniosité dans les agencements de 
son Buffet, dont la crête porte les figures en plomb doré de Neptune et 
d'Amphitrite. Le mélange des marbres blancs, roses et verts, le doux 
éclat des plombs dorés parmi l'argent des cascades cj^ui rejaillissent d'une 
vasque à l'autre, surprend le regard à l'extrémité d'une longue allée 



94 



VERSAILLES 



ombreuse. Une habile restauration a rendu tout récemment aux marbres 
effrités, aux plombs rompus et délabrés toute la vie et la joie somptueuse 
du vieux temps. Le Plafond aussi, restauré comme le Buffet, épanche 




Trianon. Le Buffet, peinture d'Ét. AUegrain. 



Cliché Neurdein. 



ses larges nappes entre des margelles de marbre rose que deux dragons 
aux silhouettes chinoises éclaboussent d'un jet violent ; et l'épaisse gerbe 
qui domine le bassin s'encadre exactemen'^ sous l'arceau incliné des 
arbres dont le quinconce aérien fait face au centre du palais. Au pied 
des terrasses, d'autres jets emplissent de leur tumulte le fer à cheval de 



TRI AN ON 



95 



rocailles recouvertes d'un manteau de glaçons, autour duquel deux 
rampes à pente douce descendent vers le Canal. Plus haut que Trianon- 
sous-Bois, le jardin des Marronniers étale ses compartiments de gazon et 
ses allées montantes en liémic3'cle ; des bustes d'empereurs, de dieux et 
de déesses, taches blanches parmi les troncs rouilles, regardent un petit 
bassin où sont assises sur un rocher quatre élégantes figurines de 




Trianon. Jardin des Marronniers. 



nymphes. Enfin d'autres bassins, plus gracieux encore, avec leurs jeux 
d'amours et de petits faunes, se cachent ici et là dans le mystère des 
bosquets. 3lais c'est aux grands arbres qu'il faut demander la paix pro- 
fonde, l'élargissement du rêve porté vers des horizons de lumière, tout 
au bout de leurs immenses nefs de verdure. Des tapis de gazons revêtent 
ces allées c[ui ra5'onnent, semble-t-il, à l'infini ; des murs qu'une charmille 
dissimule et d'invisibles fossés, ouverts comme des seuils nouveaux au 
terme de chaque a\enue, ceignent le domaine sans paraître le borner. 
Nulle part la solitude n'est plus douce ; la savante tirchitecture de Le Nôtre 
et de Mansart, à qui nous devons pourtant d'être siîrement guidés en ce 
labyrinthe de nobles frondaisons, se fait oublier et redevient nature. 




La Chapelle. Balustrade du chev 



CHAPITRE IV 

LA CHAPELLE 



L^n siècle nouveau commence, qui va transformer le Château de 
Louis XI^^, 3lais il faut crabord que les plans du Roi et de son archi- 
tecte aient été pleinement exécutés, et à ce Château agrandi pour rece- 
voir toute la Cour, il manque encore une Chapelle suffisante à contenir 
toute cette Cour, et dont les beautés ne le cèdent à rien de ce que Ton a 
pu admirer dans Thabitation royale. Ce sera Lœuvre de dix années, ^lan- 
sart mourra avant d'en avoir vu l'achèvement, laissant à son beau-frère 
Robert de Cotte le soin d'en diriger le décor. L'emplacement choisi était 
tout contre Tancienne Chapelle, que Ton allait détruire, et s'étendait dans 
l'axe d'une des ailes des 3Linistres, perpendiculairement aux deux longs 
corps de logis de l'aile du Nord, qui venaient s'appuyer à la construction 
nouvelle. Les plans arrêtés dès 1689, et même envoie d'exécution, ne furent 
repris et modifiés que dix années plus tard. On renonça au marbre. 



LA CHAPELLE 



dont il avait d'abord été décidé que Ton revêtirait tout l'édifice, et Ton 
choisit une pierre très blanche, au grain très fin, merveilleusement propre 
à la sculpture. Les seuls ouvrages de maçonnerie, conduits par l'entrepre- 




La Chapelle, vue de la cour. 



neur Jacques .^lazière, aidé de Pierre Thévenot, Gérard 31arcou et Jacques 
A'arignon, absorbèrent, de 1699 à 1709, plus de huit cent mille livres. Le 
5 juin 17 10, après que la Chapelle neuve eut été soigneusement examinée 
et approuvée du Roi en ses moindres détails, le cardinal de Noailles, 
archevêque de Paris, la bénit solennellement ; un mois plus tard, le Roi y 
célébrait le mariage du duc de Berry avec M"® de Chartres. 



gS VERSAILLES 

Du dehors, l'édifice paraît .singulier. Comme autrefois la Sainte-Cha- 
pelle de Paris, il ne se montre que par le chevet, la face en étant appliquée 
contre la longue aile du Château, dont sa muraille continue les proportions. 
La saillie d'une corniche, qui supporte des pilastres d'ordre corinthien, 
divise cette muraille en deux étages, jjour marquer nettement l'architec- 
ture intérieure. En bas, il y a des fenêtres courtes, à cintre surbaissé ; en 
haut, entre les pilastres, des baies à plein cintre .s'allongent comme les 
vitraux des églises gothiques. Puis une nouvelle corniche, très large, 
termine sa ligne horizontale au niveau même des toits du Château ; elle 
délimite, au-dessus des bas côtés, une sorte de terrasse d'où s'élance, 
porté sur des arcs-boutants, le haut de la nef, tout percé de fenêtres, et 
que couronne un comble aigu, à pente d'ardoises, à faîtage de plomb. 
Seule, cette dernière partie de la Chapelle, par-dessus les toits du Châ- 
teau, oppose à son chevet arrondi une façade triangulaire qui regarde les 
jardins. Elle offre de joartout, écrit pittoresquement vSaint-Simon, « la 
triste représentation d'un immense catafalque » ; image forte, et qu'on ne 
peut oublier, après avoir vu les vases de pierre qui simulent malencon- 
treusement des torchères allumées tout autour de cette toiture. Plus bas, 
la balustrade porte des statues d'apôtres et de Pères de l'Église, médiocres 
imitations de celles qui gesticulent assez ridiculement aux frontons des 
églises romaines décorées par Bernin et ses élèves ; ce n'est que du mau- 
vais Bernin, cet assemblage de longues silhouettes, aux draperies flottan- 
tes, que des barres de fer maintiennent en un périlleux équilibre. Le décor 
en bas-relief, trophées religieux, chiffres du Roi, guirlandes de fleurs, 
enfants assis au cintre des fenêtres et portant des ornements d'église, mé- 
daillons du Christ et de la Vierge, forme un arrangement précis, d'une 
très belle et souple exécution. La jolie lanterne de plomb doré qui domi- 
nait la Chapelle a été supprimée en 1765 pour alléger la toiture ; il ne 
reste aux extrémités du faîtage que deux groupes d'enfants en plomb qui 
élèvent, les uns des palmes, les autres le globe du monde surmonté de la 
croix. Des fleurs de lis et des têtes de chérubins soutiennent la crête du 
faîtage, et sur les versants du fronton sont assises deux figures de pierre, 
par Guillaume Coustou, qui sA^mbolisent la Foi et la Religion ; enfin six 
gracieuses lucarnes envoient quelque lumière dans la forêt de la charpente, 
dont le robuste assemblage sous le haut toit d'ardoises seml^le un dernier 
souvenir des constructions gothiques. 

Tout l'étrange et presque le maladroit dé cette grande aile parasite 
s'explique très logiquement, dès que l'on pénètre à l'intérieur. L'on com- 
prend alors, du premier coup d'œil, que la Chapelle, ainsi que tout le 



LA CHAPELLE 



99 



Château, dont elle dépend, n'a été disposée que pour Tusage du Roi. 
« Mansart », dit Saint-Simon, « ne compta les proportions que des tribunes, 
parce que le Roi ne devait presque jamais y aller en bas » ; et il est très 
vrai que c'est de la tribune roj-ale qu'il faut tout d'abord regarder la 
Chapelle ; mais elle plaît de partout, grâce au rythme parfait et à la jus- 
tesse idéale de l'ordonnance, que fait valoir, comme dans les chefs-d'œuvre 
de l'art gothique, la sobriété de l'ornement. Dans ce grand vaisseau tout 




Vestibule haut de la Chapelle. 



baigné d'air et de clarté, c'est Tarchitecture qui domine et règle tout ; les 
autres arts ne sont plus, comme il convient, que ses dociles serviteurs. 
Point de marbre, sauf au pavé et aux autels ; tout est de pierre, mais d'une 
pierre si délicate, d'un grain si égal et si pur, presque blonde, et où la 
lumière se joue délicieusement. Cette simplicité grave et inattendue saisit 
dès l'entrée des vestibules, qui Tun au-dessus de l'autre prennent jour 
sur les jardins, et, en même temps qu'à la Chapelle, introduisent aux 
appartements de l'aile du Nord. Celui du bas, plus largement ouvert, avec 
sa colonnade de pierre qui soutient une voûte plate, donne accès, par 
une grande porte blanche et dorée, à la nef centrale, et, par deux portes 
latérales, aux escaliers tournants qui mènent au premier étage. Celui du 



loo VERSAILLES 

haut forme un admirable salon tout blanc, à voûte arrondie, où des colon- 
nes à fûts cannelés, tantôt accouplées et tantôt simples, s appuient aux 
murailles dont elles divisent chacune en trois arcades, pour les fenêtres 




ClMlie l'amaiJ. 



Intérieur de la Chapelle, vu de la tribune royale. 



donnant sur les jardins, pour les portes communiquant avec la Chapelle et 
les appartements, enfin pour deux niches c^ui se font face, et ont reçu, au 
temps de Louis XV, deux élégantes statues de marbre, de Vassé et de 
Bousseau, la Gloire et la Magnanimité. Félibien assure que Ton devait 
mettre en ces niches les statues de TAsie et de l'Europe ; on y renonça, 
parce qu'elles auraient fait double emploi avec les grandes figures de stuc 



LA CHAPELLE loi 

qui sont aux quatre angles de la voûte, et représen ent les quatre parties 
du monde où l'Evangile a été prêché. 

Le Roi, venant des appartements, traversait le premier étage de Tan- 




Intérieur de la Chapelle, vu de la tribune des orgues. 

cienne Chapelle (à l'endroit où sera bientôt le salon d'Hercule;, pour 
entrer au nouveau vestibule ; les deux battants de la grande porte, magni- 
fiquement ornés de son chiffre, avec des branches de lis, des tètes de 
chérubins et les armes de France, s'ouvraient à son approche ; il était 
dans sa tribune. Devant lui s'allongeait le blanc vaisseau terminé en 
courbe élégante. Ce vaisseau se divise en deux étages, dont une rampe de 



102 VERSAILLES 

brèche violette posée sur des balustres dorés marque nettement la limite. 
Des pilastres carrés supportent des arceaux au cintre régulier qui s'accor- 
dent aux divisions de la voûte des bas côtés, et ré])()ndent à d'autres pilas- 
tres adossés aux murs; et chacun d'eux, à l'étage des tribunes, se continue 
par les colonnes cannelées où s'appuie la voûte. Le pavé est couvert d'une 
riche mosaïque de marbre, où les grandes fenêtres jettent à flots leur 
lumière. Elles sont toutes claires avec leurs carreaux de blanc cristal bien 
pris dans les armatures de fer doré ; le cadre seul est de vitraux de cou- 
leur, formé d'une grosse torsade d'or et de rinceaux qui montrent des 
fleurs de lis sur un fond d'azur ; dans le cintre supérieur deux cercles sont 
inscrits qui contiennent, en lettres d'or, le chiffre du Roi. Ces vitraux ont 
été décorés par Claude Audran, d'après les modèles des peintres Dieu, 
Bertin et Christophe. La voûte cintrée, toute peinte à fresque, part d'une 
large corniche blanche, posée sur une architrave presque nue, dont la sim- 
plicité fait vm contraste saisissant avec la surcharge de fausses dorures 
imitant le bas-relief et de figures que l'on dirait en carton peint. Les orne- 
ments sont de Philippe Meusnier, les figures d'Antoine Coypel, qui a repré- 
senté, au centre, le Père Lternel dans sa gloire, entre deux groupes d'es- 
prits célestes portant les instruments de la Passion. C'est une absurde 
sarabande de jambes et de bras nus, l'exacte imitation de la pire décadence 
italienne, non plus même de Luca Giordano, mais du P. Pozzi, ce jésuite 
qui couvrait, vingt ans plus tôt, à Rome, l'immense voûte de Saint- 
Ignace de ses fantaisies délirantes. Aux pendentifs, Co3'pel, qui songeait 
au plafond de la Sixtine, a peint les douze prophètes : pauvres caricatures 
des héros de Michel- Ange ! Lafosse, qui a composé à l'abside la Résur- 
rection de Jésus-Christ, et Jouvenet qui, à l'autre extrémité de la voûte, 
au-dessus de la tribune du Roi, a représenté la descente du Saint-Esprit, 
sont plus discrets et paisibles, mais ils n'en restent pas moins des décora- 
teurs de théâtre. Aux tribunes de pourtour, la voûte est divisée en 
petites travées à coupoles basses où les deux Boulogne, l'aîné à droite, 
le jeune à gauche, ont peint les apôtres parmi des anges, sur un fond de 
ciel et de nuages ; trois des travées de l'abside sont remplies par un 
concert d'anges c^ui chantent le Domine salvtiin fac regein. C'est 
encore Boulogne le jeune qui a peint la chapelle de la A'ierge, construite 
au-dessus de la chapelle de saint Louis, dans un corps qui fait saillie au 
côté gauche de l'édifice. Il y a représenté, dans la coupole, l'Assomption ; 
aux pendentifs, des anges qui portent des attributs tirés des litanies : 
Rosa niystica, Fœderis arca, Stella niatutiim. Tu r ris David ica ; aux 
voussures des arcades, l'Amour divin, la Pureté et l'Humilité ; enfin, au 



LA CHAPELLE 



103 



tableau d'autel, l'Annonciation. Tout cela est d'un goût bien faible ; et 
ciue dire de l'autel de sainte Thérèse, un peu plus loin, où Santerre a 
donné à la sainte un visage de poupée, et de l'autel de saint Louis, où 
Jouvenet a cuirassé et casqué le pieux roi à la mode de Louis XIV ? 




Maitre-autel de la Chapelle. 



Cette décoration peinte, d'un S3-mbolisme assurément bien enchaîné, 
eût mérité de meilleurs exécutants ; mais les temps de Lesueur sont déjà 
loin, la mythologie romaine a tout corrompu, et l'on sent que ces médio- 
cres élèves de Le Brun s'acquittent avec peu de conviction de leur grande 
tâche. Au moins la peinture ne joue-t-elle ici qu'un rôle secondaire, et 



104 VERSAILLES 

g,ssez loin des, regards. Llçsprit de la sculpture n'est guère plus chrétien, 
sans doute ; mais quelle finesse et quelle grâce du travail ! quel sentiment 
parfait de l'adaptation du décor aux formes architecturales ! Est-ce à 3lan- 
sart, n'est-ce pas plutôt à Koljert de Cotte que l'on doit faire honneur du 
dessin de Tensemble ? Il est d\in grand maître, et l'accord dans l'exécu- 
tion de tous ces excellents ouvriers formés à la discipline académique 
paraît ici tellement harmonieux qu'il semble impossible de distinguer des 
mains si diverses. Bertrand et Frémin, Dumont et Femoine, Cornu et 
^Manière, Le Lorrain et Lapierre, Thierry et Le Pautre, Poultier et Poirier, 
Guillaume et Nicolas Coustou, les bons ornemanistes dont la plupart tra- 
vaillent à l'ordinaire ]:iour A^ersailles, sont occupés depuis ])lusieurs 
années au décor de la Chapelle. Ils ont mis de mauvaises statues sur la 
balustrade ; ils mettent de charmants bas-reliefs au dehors et au dedans 
des murailles. Coyzevox manque à la petite troupe de Robert de Cotte ; 
mais Van Clève et les Coustou peuvent rivaliser avec lui. A^an Clève, le 
plus favorisé, a eu la commande du maître-autel, tout en marbre et en 
bronzes dorés. Derrière le tabernacle, dans tout le fond de l'arcade de 
pierre, il a représenté une Gloire où le nom de Dieu, en lettres hébraïques, 
apparaît clans un triangle ; des rayons d'or en jaillissent, et des chéru- 
bins et des anges se jouent parmi ces ravons sur les nuages. Au sommet 
de l'arcade, un grand ange plane au-dessus de l'autel ; il tenait autrefois 
des deux mains une banderole qui a disparu, où on lisait : Saiictuui et 
tcrribilc iwmcu cjiis. Deux autres anges, modelés en plein relief, sont 
agenouillés sur des nuages à droite et à gauche du grand retable. Enfin 
le devant d'autel, formé d'un bas-relief doré où l'on voit les Saintes 
Femmes pleurant sur le corps du Christ, est encadré d'élégantes appli- 
c{ues de lironze où sourient des tètes de chérubins. 

Ce que Caylus, à propcjs de l'autel de Van Clève, appelle « les varié- 
tés nobles dans le même caractère « se peut dire également des figures 
d'anges tenant les instruments de la Passion si ingénieusement disposées 
à la naissance des arcades de la nef. Avec un rien de mièvrerie sans doute 
et cj^uelque chose par avance de cette grâce voluptueuse cj^ui animera les 
statues de Coustou le jeune, de Jean-Baptiste Lemoyne ou dePigalle, elles 
s'associent dans un rN'thme parfait à la haute signification du décor reli- 
gieux. Les emblèmes que portent les anges forment en seize tableaux 
une sorte de Chemin de la Croix, arrangé de telle sorte qu'en partant de la 
droite du sanctuaire pour faire le tour de la Chapelle, on trouve, aux deux 
côtés de l'autel, d'une part le Lavement des pieds et la Cène, et de l'autre 
la Descente de Croix et la visite des Saintes Femmes au Tombeau, qui 



LA CHAPELLE 105 

sont l'expression même du Sacrifice de la Messe, complété, si on lève 
ensLute les yeux vers les peintures de la voûte, par la Résurrection c^ue 
l'on aperçoit à l'abside. 

Entre ces figures d'anges, ciselées avec la souplesse du cuivre par tant 
de mains différentes, il y a, au sommet du cintre des arcades, de petites 
tètes de chérubins, deux par deux, qui sourient avec une grâce délicieuse. 




Piliers de la nef, du côté gauche. 



Celles du fond du chœur sont de Guillaume Coustou, et c'est Augustin Cayot 
qui a modelé, pour être fondus en bronze, les petits corps nus et potelés 
des angelots assis ou agenouillés sur le retable des autels placés au pourtour 
de la Chapelle, et montrant le crucifix d'un geste si gentil et si tendre. 

L'exécution est plus raffinée encore, d'une légèreté qu'il semble que 
la pierre ne puisse pas admettre, dans la plupart des trophées sculptés sur 
les quatre faces des piliers de la nef, et dans les compartiments qui leur 
répondent, aux murs des bas côtés. La pierre souple et docile s'est laissé 
manier comme du bois et l'on ne sera pas surpris de trouver parmi les 
noms des ornemanistes si experts auxquels ce travail extraordinaire a 
été réparti, celui d'un des maîtres de la boiserie et du cuivre, Duo-ou- 



io6 VERSAILLES 

Ion, ou celui de Rousseau de Corbeil, chef de la d3mastie des sculpteurs 
en bois qui s'illustreront sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. 

Ces trophées se composent en général de médaillons où est sculpté, en 
très petites figures, un sujet évangélique ou une allégorie religieuse, 
que commentent par des emblèmes appropriés les autres parties du décor. 
Voici les figures des apôtres, des évangélistes, des Pères de l'Église et 
des premiers saints, les scènes de la vie et de la Passion du Christ. 
l'Ancienne Loi et la Loi Nouvelle, l'Iiglise enseignante et triomphante, 
les Vertus, les Sacrements. C'est tout un catéchisme en images spiri- 
tuelles et jolies, dont la disposition n'est pas toujours d'une logique 
rigoureuse, mais dont l'ornement témoigne dune inépuisable invention. 

L'iconographie des évangélistes a perdu un peu de sa précision tradi- 
tionnelle ; mais le trophée de saint 31ichel offrait au sculpteur un admi- 
rable dragon emblématique ; celui de saint Sébastien est orné de fouets 
et de flèches ; celui de sainte 31adeleine, dont le médaillon représente la 
solitaire au désert de la Sainte-Baume, oppose aux souvenirs de sa vie 
mondaine, cornemuse, colliers de perles, pièces dor. l'instrument de la 
pénitence, la discipline, au-dessous de laquelle est placé le vase de parfums. 
Autour du joli médaillon de la Nativité, il 3^ a deux colombes, un agneau, 
une couronne et un ange qui tient la banderole où on lit : Gloria in 
excelsis. Au-dessous du médaillon des 3Iarchands chassés du temple, il 
y a une corbeille d'osier d'où s'échappent des poulets, une bourse qui se 
vide de ses pièces d'argent. Ailleurs, parmi les scènes de la Passion, qui 
expliquent, autour de la nef, les emblèmes portés par les anges, voici la 
lanterne, la torche, l'escarcelle de Judas, pour commenter l'Arrestation 
de Jésus ; le voile de A'éronique, l'éponge et le vase de fiel, le marteau et 
les clous dans un panier sont les ornements de la Montée au Calvaire ; et 
aux pieds du Crucifix, parmi les armes de la soldatesque romaine, on 
voit le serpent qui tenta la première femme. A l'entrée du sanctuaire, de 
petits anges qui se jouent parmi les nues portent les tables du Décalogue 
et le candélabre à sept branches qui symbolisent l'Ancienne Loi. et 
d'autres, en face de ceux-là, soulèvent l'arche d'alliance, ornée de ses 
tètes de chérubins, l'autel des parfums, et la table des pains de propi- 
tiation. Cependant, aux piliers où s'adosse le maître-autel, une élégante 
gerbe de blé signifie le pain eucharistique associé aux grappes de rai- 
sin qui entourent le calice ; les cierges, les burettes, l'encensoir annon- 
cent et résument le Saint Sacrifice ; et l'on ne saurait dire toute l'ingé- 
niosité, tout l'esprit dépensés à renouveler et varier ces trophées d'église 
qui, autour du chœur, amoncellent en leurs bandeaux étroits les vases 



LA CHAPELLE 



107 



et les ornements sacrés, sans monotonie et sans répétition. Dans la 
chapelle de saint Louis, ce sont, comme il convient, des trophées 
d'armes, musulmanes d'un côté, françaises de Tautre, autour de médail- 
lons qui représentent la prière du saint roi tenant en mains la Cou- 
ronne d"I\pines reconquise, et sa dernière Communion ; et une petite 




Cliché Pamard. 



Buffet d'orgue. 



couJ3ole surbaissée, pareille à celle des travées des bas côtés, est ornée 
d'une gloire de chérubins, tandis c[u"aux retombées de la voûte des anges 
tiennent la main de justice, le sceptre, la couronne ro3"ale et la palme 
du Ciel. Que de délicatesse encore dans les menues figures des Vertus, Foi, 
Espérance, Charité, Pureté, Force, Justice et Sagesse, ciselées au bas 
côté de gauche, et clans les petits tableaux des Sacrements, au bas côté 
de droite ! Ces bas côtés sont tous revêtus, dans les intervalles, d'un élégant 
guillochis de pierre, où le chiffre du Roi se mêle à des gerbes fleuries, et 
où des semis de fleurs de lis alternant avec des soleils forment ce que les 



io8 VERSAILLES 

Comptes des Bâtiments appellant un (( ornement de mosaïque ». Ces 
fleurs de lis, soigneusement et puérilement grattées sous la Révolution, qui 
a voulu les effacer de tout le Château, ont été remplacées tant bien que 
mal par d'insignifiants fleurons. 

Les mêmes ornements du rez-de-chaussée se continuent au pourtcjur 
des tribunes, et les trophées d'église qui ornent la tril)une royale, aussi 
bien que les trophées d'instruments de musique qui décorent les murs 
dans le voisinage de l'orgue, ont une ampleur, une somptuosité parfaites. 
Le chambranle de pierre qui domine, entre de hauts pilastres cannelés, 
l'admirable porte de la tribune du Roi est relevé de festons de fleurs au- 
dessus de deux têtes de séraphins dans un nuage ; il supporte deux 
grands anges assis qui soutiennent la couronne royale et l'écusson de 
France. Ces anges sont de .Manière ; à droite et à gauche, au-dessus 
des deux portes latérales de la triljune aujcjurd'hui fermées et murées;, 
deux grands bas-reliefs, de Poirier et de Iruillaume Coustou, montrent la 
Présentation au Temple et Jésus parmi les docteurs, deux images qui 
sont la meilleure des introductions au symbolisme figuré de la Chapelle. 
Enfin il ne faut pas oublier les vingt-six figures de Vertus assises deux 
par deux au chambranle des hautes fenêtres, d'où elles regardaient, 
d'où elles instruisaient cette foule de courtisans pressés au pourtour des 
tribunes et qui ne songeaient sans doute guère à leurs symboliques 
images, mais n'avaient d'yeux que pour la tribune royale, pour les deux 
« tourelles » vitrées et dorées placées à ses coins arrondis, et d'où, presque 
invisibles mais attentifs, le roi vieilli et .M'"*^ de 3laintenon suivaient 
l'office ou écoutaient le prêche. 

La chaire, dont Vassé avait fait le modèle, et les confessionnaux, 
sculptés par Diot, Jollivet, Lelong, Lejay, ont disparu pendant la Révo- 
lution ; mais le rez-de-chaussée garde encore, autour du chœur, les 
superbes balustrades de bronze doré dont l'ornement est formé du chifl"re 
du Roi mêlé aux fleurs de lis. Et surtout, au chevet de la tribune, il 3^ a 
un merveilleux buffet d'orgue, dont les jeux, habilement restaurés, per- 
mettent d'animer la grande Chapelle des harmonies musicales d'autrefois. 
C'est le chef-d'œuvre de sculpture des vaillants ouvriers qui travaillent 
depuis si longtemps pour le Roi, Dugoulon et ses associés, Le Goupil, 
Taupin et Bellan, auxquels se sont joints Diot et Delalande ; et Bertrand 
a fait les modèles, d'après les dessins de Robert de Cotte. Entre des 
trophées d'instruments de musique, au-dessous des Victoires portant des 
palmes et soutenant l'écusson de France et la couronne ro3'ale, ils ont 
ciselé au panneau central une figure du roi David inspirée de l'art 



LA CHAPELLE 109 

classique du xvii" siècle ; mais tout Tesprit et toute la grâce du XVIll' 
palpitent aux montants des angles. Ce sont des tiges de palmiers 
auxquelles s'eni-oulent des guirlandes, et dont le feuillage s'épanouit, se 
recourbe, se fleurit de têtes de chérubins joufflus ; voici qu'apparaît dans 
l'art de Versailles un des motifs préférés de la décoration prochaine, qui 
en tirera les cadres de glaces et de tableaux les plus exquis. 

Une porte, au bas côté de gauche, donne accès à la sacristie, toute en 
bois naturel ciré. Un couloir, où s'ouvre une petite pièce avec un lavabo de 
marbre rouge, mène à la haute salle entourée d'armoires et divisée par 
un grand cintre sculpté. De jolies têtes d'anges se montrent au-dessus des 
placards. Aux angles, il y a quatre confessionnaux élégants. Les peintu- 
res, plus que médiocres, ne valent même pas d'être citées, et treize petits 
bustes de terre cuite, que Ton voit rangés tout au fond, modelés ancien- 
nement par Sarrazin, représentent le Sauveur et les Apôtres. 

Tel est, d'ensemble et de détails, un des plus parfaits monuments 
élevés par Louis XIV. C'est l'adieu des artistes du grand siècle, et c'est 
aussi l'annonce d'un art plus souple et moins pompeux, qui essayait déjà 
toute sa force quelques années plus tôt, en modelant la délicieuse frise 
de l'Œil-de-Bœuf. On ne peut se défendre, en l'étudiant, de songer par- 
fois à l'art gothique, quelque surprenant qu'en soit le souvenir au milieu 
des solennités académiques. Certes, on n'aura point de peine à trouver 
plus d'art chrétien sincère et agissant dans la moindre église du XllT siècle ; 
mais la forme même de la Chapelle de Versailles ne doit-elle pas rappeler 
la Sainte-Chapelle de Paris ? et n'y a-t-il pas encore dans ce sens persistant 
du symbolisme quelque chose de surprenant, et qui semblait aboli depuis 
la Renaissance, une certaine beauté religieuse dont on reconnaît ici pour 
la dernière fois avant longtemps une expression complète ? Ce dernier 
monument du grand règne, construit aux années de tristesse et de recueil- 
lement, garde dans sa magnificence quelque chose de sérieux et desimpie. 
On pourrait le comparer aux chefs-d'œuvre des lettres françaises : il a les 
nobles lignes et les périodes majestueuses d'un Bossuet, la pureté du décor 
sans surcharge, la clarté du détail et l'ordre d'un Racine ; la lourdeur et 
le pathos trop dorés des anciens appartements n'y reparaissent plus. C'est 
l'achèvement et l'harmonie définitive du Versailles dé Louis XIV, de 
l'immense Château dont la noblesse ne sera bientôt plus comprise ; car 
des mœurs plus familières vont commencer, qui exigeront un art intime, 
léger, spirituel, amolli, plié aux nécessités d'un bien-être nouveau, un art 
moins royal sans doute, mais aussi plus humain. 




Le Château en 1722, peinture de P.-D. ^Martin. 

CHAPITRE V 

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



Par la mort de Louis XIV disparaissait la forte volonté qui faisait 
Tunité de Versailles et de la France. L'enfant de cinq ans qui succédait au 
grand Roi avait été conduit à Paris, d'où il devait revenir au bout de 
quelques années, enfant encore, mais déjà capable de désirs sinon de 
décisions, fiancé à une petite princesse de sept ans, que Ton élevait à la 
Cour, et qui, durant trois années, avant la répudiation brutalement impo- 
sée à LEspagne, eut pour logement à Versailles le solennel appartement 
de la Reine. Le Château abandonné avait reçu quelques visites : en 17 17, 
le czar Pierre le Grand y séjournait à deux reprises ; on y meublait pour 
lui Létroit et sombre appartement du duc de Bourgogne, ces cabinets 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI m 

intérieurs où les reines Marie Leczinska et Marie-Antoinette devaient se 
ménager une retraite élégante ; en 1 718,, le duc et la duchesse de Lorraine 
faisaient une promenade dans les salons et les jardins déserts ; mais la 
vie, avec son travail incessant de démolitions et de transformiitions, ne 
recommence qu'à la date du 15 juin 1722, au moment où le jeune' Roi 
ramène la Cour, les affaires 
et les intrigues dans la rési- 
dence désormais consacrée. 

Un tableau de Pierre- 
Denis Martin nous montre, 
avec la minutie et la cons- 
cience habituelles à ce peintre, 
le Château et ses entours en 
cette année 1722. De la place 
Ro3'ale , sorte de chantier 
qu'encombrent des moellons 
énormes, tout le vaste édifice 
se déploie aux regards. L'har- 
monie en est parfaite, dans 
le gracieux mélange de la 
pierre blonde, de la brique 
rose et des bleus toits d'ar- 
doise, où chatoie au soleil 
l'or des plombs ciselés. Rien 
n'altère encore la belle ordon- 
nance de l'œuvre, telle que 
Louis XIV l'a voulue ; aucune 
construction disparate n'é- 
crase de sa masse la lointaine 

petite façade, qui luit doucement au-dessus des marbres de sa petite cour. 
Le regard y est conduit par les deux grilles qui l'une après l'autre enfer- 
ment de leur ronde ceinture un vaste pavé qui monte en se rétrécissant. 
Les corps de logis s'allongent comme des bras pour accueillir le 
visiteur , l'attirer d'une cour dans l'autre jusqu'à ces dernières 
marches de marbre que domine le balcon ro3^al. D'ingénieux arti- 
fices ont sauvé ce qui pouvait paraître de mesquin et de bizarre 
dans le premier château démesurément agrandi ; ils en ont fait un 
bijou précieux dans un immense écrin. Cet aspect du Château de 
Louis XIV va durer tout un demi-siècle encore, jusqu'à ce que 




Louis XV en 1730, par Rigaud. 



112 VERSAILLES 

Louis XV. bien près de mourir, en ordonne rirrém:kliable mutilation. 

Le premier grand travail que Ton entreprend sous les yeux du jeune 
Roi n'est pas, à la vérité, une œuvre nouvelle, mais la continuation et 
l'achèvement des desseins de Louis XIV. Lorsque l'usage de la Chapelle 
neuve eut permis de supprimer l'ancienne Chapelle, dont le rez-de-chaus- 
sée devint un passage ouvert sur les jardins, il 3' eut, au premier étage, 
un large espace vide à combler. Robert de Cotte, qui s'aidait peut-être d'un 
plan déjà combiné par 3lansart, organisa, sut l'emplacement de l'ancienne 
tribune ro3'ale, une vaste salle, de fêtes, dont le vieux Roi, dès 17 12, put 
connaître et approuver le modèle, et dont il suivit tout le gros œuvre de 
maçonnerie. lùi 171 5. comme le deuil de la monarchie retirait tous les 
ouvriers de Versailles, il y avait en magasin de splendides pilastres de 
marbre tout prêts à décorer ces murailles nouvelles. Ils attendirent que le 
duc d'Antin, surintendant et ordonnateur général des Bâtiments du Roi, 
« voulant laisser un monument qui fit honneur à son administration », se 
déterminât à faire achever ce salon. Ce fut l'œuvre de plusieurs années ; 
et Robert de Cotte, qui put y employer ses meilleurs élèves, mourut trop 
tôt, en 1735, pour avoir la joie de contempler dans sa pleine beauté ce 
parfait modèle de l'art décoratif. 

L'harmonie colorée de la Galerie*des Glaces se reproduit heureusement 
dans la grande salle, de forme carrée, où six fenêtres, qui se font face, 
répandent abondamment la lumière. La paroi qui la sépare du vestibule 
de la Chapelle est percée à ses extrémités de deux portes cintrées, de mêmes 
dimensions que les fenêtres, et dont les panneaux de bois à reliefs dorés 
sont du plus pur style Louis XIV ; ils rappellent le décor des boiseries de 
l'Œil-de-Bœuf. Des placages de marbres blancs et verts couvrent les 
murs, dans l'intervalle des grands pilastres mauves en marbre de Rance, 
dont les bases et les chapiteaux, comme ceux des grands salons de3lansart 
et de Le Brun, sont en bn^nze et en étain doré. Ici pourtant. Robert de 
Cotte n'a point voulu se servir du fameux « ordre français » de Le Brun ; 
ses chapiteaux corinthiens, dun galbe très pur. ont la classique feuille 
d'acanthe, que domine une: gracieuse fleur de tournesol. La grande cor- 
niche dorée qui règne à la base de la voûte est soutenue par une infinité 
de menues consoles également dorées, où sourient de petites têtes d'en- 
fants ; entre ces consoles, sur un fond de marbre vert, il y a des trophées 
d'or, tour à tour guerriers ou pacifiques. LTn immense cadre de bois doré, 
surmonté des armes de France et soutenu par des appliques de bronze 
ornées de mufles de lion, occupe toute la paroi du fond. Il a contenu 
longtemps un tableau de Véronèse, le Repas chez Simon, qui est mainte- 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



liant au Louvre. En face, au-dessus de la grande cheminée de marbre et 
de bronze, un cadre non moins somptueux enfermait une autre peinture 
de Véronèse, Eliczcr et Rébccca, remplacée depuis par une œuvre assez 
raide et guindée de iMignard, un Louis XIV à cheval couronné par la 
Victoire. La cheminée énorme, dont le manteau de marbre est d'une 
seule pièce, porte un décor de bronzes dorés d'une robustesse et d'une 




.V -^ -^ 



Le salon d'Hercule. 



largeur incomparables : une tète d'Hercule, coiffée d'un mufle de lion, 
sort du milieu de deux volutes d'acanthe, que vont rejoindre les fleurs et 
les fruits débordant de deux cornes d'abondance ; et ce puissant cintre de 
marbre s'appuie à droite et à gauche sur deux tètes de lion. Le maître 
quia inventéet modelé, en 1734, ce grandiose décor, Antoine Vassé, élève 
et collaborateur de Puget, avait travaillé déjà, avec Dugoulon, aux boise- 
ries de la Chapelle ; il se fait aider cette fois, pour la ciselure des bois et 
des stucs, par un sculpteur anversois, Jacques Verberckt, âgé de trente 
ans, et qui va être, durant tout le règne de Louis XV, le plus fécond des 
ouvriers de Versailles. 

Mais la merveille du salon neuf, plus encore que la cheminée de 



114 VERSAILLES 

Vassé, c'est le i:)lafond, peint par François Lemo3'ne, de 1730 à 1736. Le 
peintre dont le talent, très jalousé et rom]:)attu, venait de triompher en 
1729 à Versailles, où il ornait le salon de la Paix dune aimal)le allégorie 
à la gloire de Louis XV, avait obtenu non sans peine, après un concours 
dont il partageait la palme avec Detroy, la commande du magnifique 
plafond. D'abord il eut le projet d"y ]:)eindre « la gloire de la monarchie 
française, établie et soutenue par les belles actions de nos plus grands 
Rois ». On y eût vu les images de Clovis, deCharlemagne, de saint Louis 
et de Henri le Grand accompagnées des scènes principales de leurs règnes. 
Le surintendant, mieux inspiré, lui proposa un sujet tout ada])té à son 
talent facile et sensuel, Y Apothéose cf Hercule. C'était réaliser, après 
cinquante ans, l'idée première de Le Brun pour le décor de la Galerie 
d^s Glaces, et en somme une des inventions allégoriques les plus chères 
au xvir siècle. Y eut-il là aussi une flatterie délicate au tout-puissant car- 
dinal André-Hercule de Pleury ? il est possible ; en tout cas, Lemoyne, 
dans la description qu'il rédigea lui-même pour la présenter au Roi, s'at- 
tache à « faire voir dans ce grand tableau que la Vertu élève l'homme 
au-dessus de lui-même, lui fait surmonter les travaux les plus difficiles 
et les plus grands oljstacles, et le conduit enfin à l'immortalité ». Tout 
ce beau programme sentimental et moral d'un artiste qui venait de pein- 
dre le chef-d'œuvre voluptueux. Hercule amoureux d'Omphale, con- 
servé au 3lusée du Louvre, et qui entreprenait en même temps, avec 
l'appui de la Reine, de décorer la chapelle de la Vierge dans l'église de 
Saint-Sulpice, ne l'empêche point de produire une composition si bien 
pondérée et si libre à la fois, si aérienne et si colorée, si nouvelle enfin 
dans l'art français à demi paralysé par la tradition académique et les 
exemples de Le Brun, que le 26 septembre 1736, jour où elle parut dans 
son entier aux yeux émerveillés du Roi, il n'y eut dans la foule des 
courtisans et des artistes rivaux qu'un même cri d'enthousiasme et d'admi- 
ration . 

Il serait fastidieux de décrire le sujet, de nommer les innomljrables 
dieux et déesses groupés ingénieusement dans cet Olympe ; c'est l'œuvre 
du grand artiste qu'il faut avant tout regarder. Lemoyne renonce délibé- 
rément à tous les ornements de stuc, à tous les compartiments et cadres 
dont l'art du xviT siècle, à l'imitation de la Renaissance italienne, a 
encombré et alourdi ses plafonds ; il demande tout son décor à la toile 
peinte, marouflée sur l'immense voûte. ^Mais, pour mieux équilibrer ses 
figures lointaines aux profondeurs de l'azur, il imagine une sorte de 
grande balustrade en marbre blanc, sur laquelle il assied de blanches 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 115 

statues ; une rampe et des cartouches dorés la font luire sur le ciel. Cette 
base, nécessaire pour Toeil, ne Test pas moins pour le symbolisme de la 
composition : les figures y expriment les Vertus et les Travaux d'Hercule. 
Au delà, nous sommes en plein ciel, dans un outremer lumineux où glis- 
sent des nuages blonds et rosés, tout peuplés de torses robustes et de 
blanches épaules ; dieux et déesses, amours et nymphes, tous assistent à 
la montée du char dTIercule, par-dessus les monstres et les Vices culbu- 




Bronzes de la cheminée du salon d'Hercule, par Vassé. 



tés en avalanche, vers le trône où le père des dieux lui désigne sa fiancée 
et sa récompense, Hébé, couronnée de roses. L'illusion aérienne est par- 
faite. Le rayon rose, dont Boucher usera et abusera peut-être, jette ici 
son premier éclat, a J'ai déjà pensé que ce morceau-là gâterait tout Ver- 
sailles n, déclara le cardinal de Fleury, pour reconnaître le triomphe de 
ces formes légères et d'enveloppe moelleuse sur les couleurs dures et trop 
absolues de Le Brun. C'était aussi, dans l'art français, le triomphe de 
Venise sur la t3"rannie romaine et florentine ; Véronèse, par la main de 
Lemoyne, donnait sa première leçon à la peinture duXVlT siècle ; Véro- 
nèse dont une des grandes œuvres illuminait les murs de ce salon d'Her- 
cule, où elle a malheureusement cédé la place à un sombre et banal 
Passage du Rhin. 

Un art nouveau a commencé de s'épanouir aux murs du grand Châ- 



ii6 



VERSAILLES 



teau. sous Tinfluence trhabitudes jdIlis libres. La solennité des placages de 
marbre, dont le salon d'Hercule offre le dernier et magnifique exemple, 
disparaît devant les revêtements de bois, plus souples, plus familiers, 
plus vivants, et, pour tout dire, plus français. Car c'est encore une tradi- 
tion de notre moyen âge, à demi étouffée par l'invasion italienne, qui va 
renaître au siècle de Louis XV. Ledécor italien, où la fresc[ue se combine 




Salon Je la Pendule. 



au marbre, ne se prête pas aux surfaces de plus en plus restreintes, aux 
murailles plus basses et plus courtes où se confine une vie plus intime, 
moins donnée à l'apparat et à la représentation. « Quelques auteurs », écrit 
Vauvenargues, « traitent la morale comme on traite la nouvelle architec- 
ture, où Ton cherche avant toutes choses la commodité. » Et l'architecte 
Patte, publiant en 1765 une apologie du st3'le nouveau, s'exprimait en des 
termes qu'il peut être utile de citer ici : « Toutes ces distributions agréa- 
bles que l'on admire aujourd'hui dans nos hôtels modernes, qui déga- 
gent les appartements avec tant d'art ; ces escaliers dérobés, toutes ces 
commodités recherchées qui rendent le service des domestiques si aisé, et 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



117 



qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n'ont été in- 
ventés que de nos jours : ce fut au palais de Bourbon, en 1722, qu'on en fit 
le premier essai, qui a été imité depuis en tant de manières. 

« Ce changement dans nos intérieur.-^ fit aussi sul)stituer, à la gravite 
des ornements dont on les surchargeait, toutes sortes de décorations de 




Ciuhu N'eu.- 

La Reine Marie Leczinbka et le Daupliin, par Belle (1731')- 



menuiserie, légères, pleines de goût, variées de mille façons diverses... On 
supprima les solives apparentes des i^lanchers, et on les revêtit de ces pla- 
fonds qui donnent tant de grâce aux appartements, et que Ton décore de 
frises et de toutes sortes d'ornements agréables ; au lieu de ces tableaux ou 
de ces énormes bas-reliefs que Ion plaçait sur les cheminées, on les a déco- 
rées déglaces c[ui, par leur répétition avec celles c^u'on leur oppose, for- 
ment des tableaux mouvants c^ui grandissent et animent les appartements 
et leur donnent un air de gaieté et de magnificence qu'ils n'avaient pas. 
On a obligation à M. de Cotte de cette nouveauté. » 

Robert de Cotte et Germain Boffrand, tous deux élèves de JMansart, 



,i8 VERSAILLES 

ont assurément puisé dans les modèles composés par l'illustre architecte 
les principaux éléments de leur décor. La Galerie Dorée de Ihôtel de 
Toulouse (aujourd'hui la Banque de France), où Robert de Cotte fut si 
merveilleusement secondé par Vassé, fait mieux comprendre qu'aucun 
des salons de Versailles la somptuosité inouïe où se porta le st3de de la 
Régence ; dans Thistoire de la l^oiserie à Versailles il n y a rien de com- 
parable. Durant près de trente années, à partir de 1701, aucun grand 
travail n'est entrepris, et lorsque, vers 172(8, réapparaissent les commandes 
ro3'ales aux ornemanistes, dont quelques-uns sont d'anciens ouvriers du 
Chiiteau, Dugoulon, Le Goupil, A'erberckt et Roumier. ce que Ton a 
nommé le style Louis XV existe dans sa plénitude. Tout ce qu'il y avait 
de raide, de heurtant, de cassant dans les panneaux et clans les meubles 
d'autrefois s'est amolli et comme fondu ; les angdes s'abattent, les lig'nes 
droites se courbent, les tiges sèches et mortes se parent tout d-.un coup 
de feuilles et de fleurs ; et parmi ces fleurs, des ailes d'oiseauxpalpitent, 
des rubans flottent et se lient, de petits médaillons épanouissent leurs 
reliefs où des fig-urines d'amours voltigent et jouent avec les plus aima- 
bles emblèmes. 

Les premiers changements du Château se font pour la jeune Reine 
([ueLouisXV avait amenée à Versailles dans la nuit du i"' décembre 1725. 
Très vite elle s'épouvante de la majesté froide de s()n appartement, et se 
fait donner par le Roi les cabinets intérieurs qui ont été arrangés jadis 
pour le duc de Bourgogne. On v organise des bains, un oratoire, de 
petits salons dont le décor sera plus d'une fois renouvelé, jusqu'à ce que 
3larie-Antoinette, détruisant les souvenirs de Marie Leczinska, ordonne 
les boiseries exquises qui ont survécu pour notre joie. 

Mais, avant de pénétrer en ces cabinets élégants, il nous faut voir 
ce qu'est devenue la grande chambre à coucher, la chambre de Marie- 
Thérèse et de la duchesse de Bourgogne, dont les marbres et les stucs 
ont cessé de plaire. C'est en 1734 qu'est décidée la suppression de l'en- 
r.uyeux et lourd plafond de Gilbert de Sève ; la bonne et pieuse Reine 
préfère à cette mythologie surannée les compositions en grisaille où Bou- 
cher a si délicatement peint la Charité, l'Abondance, la Fidélité et la 
Prudence ; surtout elle est ravie de rencontrer dans les dessus de portes 
allégoriques exécutés par Xatoire et Detroy, peintures charmantes dont 
la dernière est un vrai chef-d'œuvre dont le goût de Véronèse, les por- 
traits de ses enfants, parmi lesquels le petit Dauphin, qui se laissent 
conduire, de l'air le plus naturel, par la Gloire, la Jeunesse et la Vertu. 

Ces peintures sont mises en valeur par les plus beaux cadres que l'on 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



119 



puisse imaginer. Ils sont de Jacques Verberckt, et procèdent du merveil- 
leux décor de boiserie que nous avons déjà pu admirer au bufFet d'orgues 
de la Chapelle. Des rameaux de palmes se courbent et s enlacent parmi 
les guirlandes de fleurs, au-dessus 
des deux chambranles ; et, autour 
de Tunique glace qui nous ait été 
conservée, ce sont deux palmiers, 
dont les fûts légers s'enguirlan- 
dent de roses, d'anémones, de 
renoncules, de jacinthes et de lis, 
et dont les cimes feuillues s'in- 
clinent élégamment ])our ceindre 
un médaillon peint, dominé par 
la couronne royale que deux 
grandes ailes semblent soutenir 
dans les airs. On dirait, plutôt 
que du bois, du bronze ou de lor 
ciselé, tant le modelé est souple 
et les arêtes précises. Les pan- 
neaux sculptés des portes et des 
volets, et le revêtement des murs, 
en reliefs d'or sur fond blanc, 
s'accordent avec un sens décoratif 
aussi parfait. C'est un des mo- 
ments les plus délicieux de l'art 
de Louis XV, où nulle surcharge 
encore, nulle mièvrerie n'alourdit 
ou ne subtilise à l'excès une grâce 
aussi sobre que vive et spirituelle. 
Les cadres des panneaux longs 
sont formés de ce faisceau de 
tiges nouées de rubans que re- 
prendra l'art de Louis XVI, mais 

où s'ajoute le gracieux entortillement d'une liane de liseron. Des feuilles 
de fougère, des feuilles de vigne, des palmettes, des plumes et des 
coquilles sont réunies aux deux extrémités, et des médaillons, en haut, 
en bas et au milieu, sont remplis de jeux d'amcjurs. Ici, c'est un amour 
qui brandit une torche, en face d'un autre qui renverse une urne ; là, 
voici un petit chanteur d'opéra qu'un camarade accompagne sur la man- 




Cli.lié Painai'a. 

Porte de la chambre de la Reine. 



I20 VERSAILLES 

doline.Ces amours tressent des fleurs ou arrosent des ])lantes, ils devisent 
philosophiquement à Tombre d'un arljre, ils brandissent des armes et des 
étendards d'un air belliiiueux, ou l^ien ils chevauchent un mouton paci- 
fique, ils font des bulles de savon, ils se balancent au bout d'une poutre 
ou à la volée d'une corde, ils jjrennent une mine d'Hercule en foulant 
aux pieds une li}(lre percée de flèches, ou gentimtnt ils oux'rent une cage 
et donnent l'essor à des moineaux. Verberckt est le metteur en scène des 




Salon de la Pendule : panneau de Verberckt. 



amours ; et plus que jamais on verra dans le Château rajeuni « de l'enfance 
répandue partout », cette enfance que réclamait instamment la vieillesse 
assombrie de Louis XIV. 

Le travail n'est pas moins considérable dans les petits cabinets de la 
Reine ; travail d'architecture d'abord, car il s'agit de créer tout un appar- 
tement intérieur avec ses dégagements, là où il n'y avait que les deux pièces 
assez grandes qu'occupait le duc de Bourgogne, isolées des petits réduits 
appartenant à la duchesse. Il serait parfaitement inutile de décrire un 
état ancien que le décor de Marie-Antoinette a presque partout remplacé, 
si une découverte inattendue et récente ne nous avait révélé un précieux 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 121 

reste de'ces cabinets où JMarie Leczinska passa dans Tinlimité de quel- 
ques amies, la lecture, la peinture et la dévotion, la meilleure part de son 
existence. Le g-rand Dictionnaire de La Martinière décrit en ces termes. 




Bibliotlièque du Dauphin. 



à la date de 1741, la pièce qui avait été la chambre à coucher du duc de 
Bourgogne, et deviendra le salon de Marie-Antoinette : « Ensuite on 
trouve un cabinet qui sert de retraite, lequel est orné de riches lambris 
avec [des fleurs taillées sur les moulures, peintes en coloris au naturel. 
Le plafond est cintré en calotte ; la peinture en est en manière de treil- 
lages en perspectives, avec différentes fleurs et feuillages mêlés d'oiseaux. » 



122 VERSAILLES 

Cette pièce sera modifiée, ainsi que le reste des cabinets de la Reine, 
dans les travaux dirigés par Gabriel de 1746 à 1747 les Comptes nous y 
révèlent, parmi les noms des sculpteurs, et à côté de celui de \'erberckt, 
celui d'Antoine Rousseau, fils du Rousseau de Corbeil appelé en 1707 à 
travailler au décor de la Chapelle\ 3Iais, en 1894, un nettOA'age des murs 
du boudoir voisin fit reparaître sous l'épais badigeon dont elles avaient 
été masquées au temps de Louis-Philippe, de délicieuses peintures rustiques 
inspirées des décors « en grotesque et en arabesque » de Watteau et de 
Christophe Huet, bergers et bergères, joueurs de flageolet, jardiniers au 
travail, seigneurs et dames en conversation dans un parc, et, autour de 
ces peintures, des cadres feints en treillis et rocaille du goût le plus déli- 
cat, des semis de fleurs peintes à plat sur le champ des panneaux, et 
d'autres sculptées et peintes. Il faut souhaiter qu'une restauration soigneu- 
sement conduite consolide et sauve ces restes gravement mutilés d'un art 
exquis, et dont l'exemple demeure unique à Versailles depuis qu'un net- 
toyage radical a supprimé au rez-de-chaussée, dans la petite Bibliothèque 
du Dauphin, des panneaux de fleurs tout semlDlables, ensevelis au XIX" 
siècle sous une médiocre peinture à la colle. 

Le même besoin d'intimité, bien que pour des causes fort diverses, 
porte le Roi, en même temps que la Reine, à se créer des cabinets inté- 
rieurs où il puisse se réfugier loin du cérémonial et de l'étiquette. Dès son 
installation à Versailles, en 1722, les travaux commencent tout autour de 
la sombre cour des Cerfs ; ils n'arrêteront point jusqu'à sa mort, c'est- 
à-dire durant plus d'un demi-siècle. Les écrivains du temps parlent avec 
regret de « ce fameux amour des petits bâtiments et des infinis détails, 
qui coûtaient immensément, sans qu'on créât rien de beau qui put res- 
ter )) ; et ils comparent ces minuties ruineuses aux magnificences du siècle 
précédent. « 31. de Cotte le fils\ qui n'est plus dans les Bâtiments, » écrit 
d'Argenson en 1749, «me disait avant-hier que les nids à rats qu'on faisait 
coûtaient plus cher que les grands bâtiments de Louis XIV ; que le Roi 
était dune facilité singulière à tout ce qu'on lui proposait de ce genre-là ; 
que 31, de Tournehem n'y entendait rien et que les dépenses étaient énor- 
mes. » Roumier, avec Dugoulon et ses associés, est employé dès 1727 
au décor de la Bibliothèque du Roi. dans les combles : en 1729, on 
y crée une volière, et désormais les meilleurs ouvriers sont réunis dans 
ces « Petits Cabinets » ou « Petits Appartements du Roi. » Verberckc est 
du nombre avec 31aurisant, grand sculpteur de cadres, et Caffiéri, qui fait 
« les ouvrages de bronze doré et moulu w. Il y a là, s'éclairant sur la 
cour de 31arbre. une petite galerie et des salons [qxxi deviendront beau- 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 123 

coup plus tard l'appartement de 31""" du Barry), où le décor est délicieuse- 
ment varié. « Rien n'est d(jré, » écrit la 31artinière, « que les moulures 
des glaces, les ornements de dessus les cheminées, ceux des trémauxet des 
bordures de plusieurs tableaux. Tout le reste des lambris est peint de dif- 




Le marquis de iMarigny, directeur général des Bâtiments du Roi, par Tocqué (i7)5). 

férentes couleurs tendres, appliquées avec un vernis particvilier tait 
exprès, qui se polit et se rend brillant par le mélange de huit ou dix 
couches les unes sur les autres. » Ces boiseries charmantes, que déco- 
raient des tableaux de Boucher, de Vanloo, de Parrocel, de Lancret et 
d'autres excellents peintres, ont été dorées en 1770 pour M"'" du Barry ; 
une seule pièce, la salle à manger, a conservé sous l'affreux badigeon de 
I.ouis-Philippe sa délicate peinture, en ton crème et vert d'eau, que l'on 
pourra un jour restaurer à peu de frais. 



124 VERSAILLES 

' Ces jo}'euses harmonies de tons sont remplacées, au premier étage, 
par l'uniformité du blanc et or. La nouvelle chambre à coucher du Roi 
date de 173^- Jusque-là Louis XV s'était servi de la grande chambre, d'ail- 
leurs incommode etglaciale, deLouisXI\^ ; les rhumes qu'il y avait pris et le 
désir de s'isoler davantage lui firent désigner pour son nouveau logement 
la salle du Billard, qui ouvrait sur le cabinet des Perruques, à l'opposé 
de la Grande Galerie ; mais une fois même installé dans ce coin du Châ- 
teau, il dut longtemps encore, par égard pour l'étiquette, subir dans la 
chambre de parade le cérémonial fastidieux du lever et du coucher. Le 
décor des murs de la nouvelle chambre, exécuté par Verberckt, imite avec 
un moindre luxe celui de la chambre de la Reine ; les montants des 
glaces se terminent par de jolies tètes de femmes, et le plafond uni repose 
sur une corniche ornée de trophées d'instruments de musique. Le meil- 
leur du décor était à l'origine l'encadrement de l'alcôve, formé de deux 
grands palmiers dont les tètes s'inclinaient au long d'une traverse chan- 
tournée, comme pour saluer l'écusson aux armes du Roi ; ces palmiers, à 
eux seuls, étaient une signature de Verberckt. Ils ont disparu dans le 
remaniement qui fut fait en 1755. en même temps qu'était renouvelé le 
Cabinet du Conseil. 

Les travaux de la Chambre du Roi s'étendent aux cabinets voisins ; 
mais comme ils seront modifiés à plus d'une reprise, mieux vaut, avant 
de les voir, descendre au rez-de-chaussée, oii nous trouverons l'apparte- 
ment du Dauphin, ou plutôt les précieux restes qui en ont échappé aux 
dévastations de Louis-Philippe. Le Dauphin, fils de Louis XV, avait 
occupé depuis 1736 cet appartement somptueusement décoré par BouUe 
pour le fils de Louis XIV, et où le Régent était mort. Après son premier 
mariage, en 1745, il avaitémigré, pour peu de temps, au premier étage de 
l'aile des Princes ; ce fut pour son second mariage que le Roi lui fit aména- 
ger à nouveau l'appartement du rez-de-chaussée. Il reste peu du décor de 
Verberckt dans la lumineuse pièce d'angle où sont maintenant exposés les 
portraits de Nattier ; mais la chambre voisine a encore une glace et une 
frise charmantes, tout égayées de symbolisme. Des dauphins sont les 
motifs d'appui de la grande glace, et de dessus ces dauphins jaillissenten 
bouquets : des gerbes de roseaux mêlées de roses, et des tritons encore 
sortent de ces roseaux. A la frise du plafond, des fleuves et des nymphes 
se reposent, et des cygnes glissent auprès d'eux, et, sous les médaillons 
d'or des quatre angles, emplis de rustiques emblèmes des saisons, voici 
— nous sommes dans une chambre à coucher — des coqs aux ailes 
éployées qui chantent à plein gosier le réveil. 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



Le chef-d'œuvre de cette chambre, et l'un des plus délicats chefs- 
d'œuvre de l'art de Louis XV, est la cheminée de marbre rouge ornée de 
bronzes par Caffiéri : au chambranle, une coquille entourée de feuillages 
capricieux ; aux montants, 
deux souples gaines d'où sor- 
tent les corps de Zéphire et de 
Flore, l'un qui gonfle mali- 
cieusement la joue, l'autre 
qui s'abrite en souriant de la 
main ;etrien n'estd'unegràce 
et d'une volupté plus ingénue 
et plus fraîche c[ue cette 
petite nymphe au candide 
profil. 

En revenant du salon 
d'angle vers l'aile des Prin- 
ces, nous traversons la petite 
Bibliothèque, autrefois 
toute décorée de fleurs, et 
dont les cadres de glaces, 
ornés aussi de dauphins, 
semblent de métal mieux 
encore que de bois ciselé ; 
puis un cabinet où la dau 
phine 31arie-Josèphe avait 
ses livres et sa table à écrire ; 
cette dernière pièce, joliment 
ouvrée par 31aurisant, était 
en menuiseries blanches avec 
des sculptures vert d'eau. 

Déjà une bonne partie 
des cabinets de Louis XIV 
avaient été atteints par les 

nouveaux aménagements. Le témoin des splendeurs et des solen- 
nités d'autrefois, l'Escalier des ^ambassadeurs, n'était plus qu'une chose 
gênante dans le Versailles nouveau, le Versailles du déguisement et des 
plaisirs clandestins ; il tenait une place inutile. 11 fut sacrifié en 1752, 
avec les restes de la Galerie de Mignard, dont le plafond avait été détruit 
dès 1736. Le Brun et Coyzevox, les stucs peints et dorés, les marbres et 




Cheminée de la chambre du Dauphin 
Flore, par Caffiéri. 



120 



VERSAILLES 



les bronzes furent jetés aux gravats ou amoncelés dans les magasins. A 
leur place, Gabriel organisa en 1753 l'appartement de ^l™*" Adélaïde, dont 
une seule pièce nous est demeurée dans son état ancien, modifié d'ailleurs 




Cheminée du cabinet du Roi. 



et complété en 1767. C'est Verberckt encore qui est appelé à orner ces 
murs des boiseries sculptées dont il est Tinfatigable fournisseur. D'année 
en année, son talent s'assouplit, sa fantaisie un peu uniforme se soutient 
par une exécution toujours plus parfaite. Dans le cabinet de la Pendule, 
qui renferme aujourd'hui comme autrefois le chef-d'œuvre d'horlogerie 
de Passemant et de Dauthiau, et tout à la fois un des chefs-d'œuvre de 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



ciselure de Cafiiéri, il complétera en 1760 un décor plus ancien ; de même 
dans le cabinet d'angle voisin, où les grands médaillons ornés de jeux 
d'amours sont peut-être ce qu'il a produit de plus achevé. Il promène une 
fois encore, en 1761, sa troupe d'ingénieux amours au rez-de-chaussée du 
Château, dans le grand cabi- 
net de M"'*' Victoire, qui occupe 
l'angle de droite de la façade 
sur les jardins : salle char- 
mante, et que l'on a commencé 
de restaurer discrètement ; 
enfin, en 1767, il termine par 
quatre merveilleux panneaux 
d'instruments de musique, de 
jardinage et de pèche, le 
cabinet de 31""^ Adélaïde, déjà 
orné par lui, en 175,^ de 
glaces enguirlandées de fleurs, 
et de panneaux plus simples, 
que couronnent des cadres 
ronds où des bouquets s'épa- 
nouissent en des vases. Le 
plafond un peu lourd, où l'or 
vert (comme aux panneaux 
les plus récents) se mêle aux 
tons mats ou polis de la 
dorure ancienne, indique, 
chez le vieil ornemaniste au 
terme de sa carrière, un souci 
nouveau et une modification 
de son style au goût du jour. 
Peut-être y faut-il voir aussi 

l'influence de son collaborateur et rival Antoine Rousseau qui, en 
chargé par 31arigny de décorer le cabinet du Conseil que Gabriel venait 
de reconstruire en y adjoignant l'ancien cabinet des Perruques, y appli- 
quait les principes mêmes de l'art de Verberckt, mais avec un modelé 
plus fort et une plénitude de coloration encore inconnue. La corniche de 
cette large pièce conserve le caractère symétrique et robuste des créations 
de Mansart, et la simplicité d'encadrement des glaces et des fenêtres s'y 
accorde avec le dessin des portes, qui sont celles de Louis XIV. Aux grands 




Panneau du cabinet de M'"'' Adélaïde. 



'55, 



128 VERSAILLES 

panneaux de la muraille du fond, la transition est parfaite entre les deux 
styles, et l'esprit nouveau s'est marié harmonieusement à la magnificence 
d'autrefois. L'allégorie triomphale y paraît dans les médaillons que sur- 
montent des trophées d'armes ; mais ce sont des amours qui s'y acquittent 
de solennelles fonctions, et de souples rameaux d'olivier mettent tout 
alentour une gTàce aimable et ])acifique ; Coyzevox et les Coustou 11 'eus- 
sent pas mieux fait. 

Le plus surprenant dans l'œuvre de Rousseau, ce sont les Bains de 
Louis XV, créés en 1770, derrière le salon de Musique, que le Roi venait 
de reprendre à M"'* Adélaïde. Cette pièce élégante, qui reçoit un jour dou- 
teux d'un escalier de dégagement, ne ressemble à rien de ce c[ue nous 
avions vu jusqu'ici de l'art de Versailles, art un peu officiel, il faut bien le 
reconnaître, et qui ne craint pas les redites monotones. Verberckt a 
été un admiralile ouvrier, mais il n'a pas su renouveler sa fantaisie. Ici 
la sculpture du bas-relief, aux mains d'Antoine Rousseau, confine à la 
peinture : ce sont de vrais tableaux de genre que ces médaillons des mu- 
railles, où, dans un cadre de roseaux noués de fleurs, des scènes cham- 
pêtres nous montrent hommes, femmes et enfants ramant dans une barque, 
s'ébattant au C(jurs d'une rivière, ou s'essayant à nager, ou chassant le 
canard dans un marais, sous un joli ciel tout gonflé de nuages. L'esprit, le 
sentiment de nature sont parfaits. Lt quoi de plus gracieux que ces petits 
paysages à fond d'or, inspirés des potiches de la Chine depuis longtemps 
en vogue, que ces volets où un canard, perché sur une coquille cj^ue sou- 
tiennent des dauphins, lance comiquement en l'air un jet d'eau, enfin que 
cette voussure de la fenêtre, où un vol de chouettes et de chauves-souris 
traverse le ciel nocturne, empli de nuages et d'étoiles ! Le mélange de 
plusieurs ors, allant du jaune au brun et au vert, ajoute un charme nou- 
veau à tant d'originalité. 

Que d'autres chambres il faudrait encore décrire, dans ce Château où 
seuls désormais les grands appartements de Louis XIV restent intacts ! 
C'est, dans les cabinets intérieurs, un enchevêtrement de pièces mignon- 
nes et chatoyantes où l'f^r et les vernis tendres des murailles se marient 
aux meubles flexibles, aux cuivres fleuris des appliques et des lustres, 
aux porcelaines fleuries de Saxe et de Sèvres, aux soies brochées et fleu- 
ries des chaises et des fauteuils. Il y a aux meubles et aux murs de Ver- 
sailles plus de fleurs encore que les jardiniers n'en font épanouir dans les 
immenses parterres. Art précieux, art de luxe et de coquetterie, qui con- 
vient aux joues fardées et aux œillades galantes ; c'est le décor nécessaire 
aux maîtresses du Roi, dans le bel appartement où elles se succèdent^ 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



i29 



au-dessus des salons d apparat, à côté des cabinets où se donnent les 
fameux soupers. Seule, AP' de Pompadour, lasse des éternels escaliers, 
a obtenu en 1750, au rez-de-chaussée, des pièces vastes et commodes qui 




Cliché Paillard. 



Cabinet du Conseil. 



s'éclairent aussi sur le parterre du Xord. 31""^ du Barry, plus audacieuse- 
ment, s'est fait loger dans les cabinets sur la cour de Marbre, dont les 
mansardes ont prêté à de si jolis arrangements, et sa chambre à coucher, 
qui se termine aux côtés d'une blanche cheminée par deux pans arrondis, 
domine exactement la chambre même du Roi. 

Maîtresses et courtisans flattaient la manie de construire dont 

9 



I3i) \-l' RSAILTJ' S 

Louis XV 113 fut pas moins possédé que son grand aïeul ; les comman- 
des continuaient malgré la pénurie lamentable des finances, et le retard 
toujours croissant à pa3'er les artistes. Cependant, depuis que Kobert de 
Cotte avait entrepris le salon d'Hercule, aucun ouxrage d'aussi grande 
importance n''a\'ait été entrepris; tout l'argent allait aux menus décors. 
3Iais Tacc[ues-Ange (rabriel, qui succédait en 1742 à son ])ère dans la 




Chambre à coucher de M"" du Barr 



charge de premier architecte du Roi, avait les vues larges et l'ambition 
d'un 31ansart. Il décida de donner au Château la salle de l'Opéra qui lui 
manquait, et dont Mansart avait arrêté les plans et commencé la maçon- 
nerie à l'extrémité de l'aileduXord. Ce fut un long et difficile travail, qui 
n'alla pas sans interruption, de 1753 a 1770, année oia la salle futinaugurée 
pour les fêtes du mariage du Dauphin. Transformée en 1871 pour les. 
réunions de l'Assemblée Nationale, occupée par le vSénat de 1876^11879,. 
cette pièce splendide, où avait eu lieu, le i^'" octobre 1789, le fameux ban- 
quet des gardes du corps, a perdu, en même temps que son plafond, rem- 
placé par un \-itrage, la charmante peinture de ses boiseries en imitation 
de marbre vert antique, si délicatement harmonisée avec le velours bleu 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



131 



qui garnissait les log-es, et la dorure mate de ses balustres, de ses cha- 
piteaux, de ses consoles, de ses ravissants bas-reliefs de Pajou et de Gui- 
bert. L'affreuse couleur rougeàtre dont elle est revêtue n'empêche point 
d'apprécier la beauté des proportions et la richesse inouïe de l'ornement; 
c'est la plus belle salle de théâtre cjue l'on puisse imaginer ; c'est le Bay- 
reuth tant de fois réclamé pour la France, un Bayreuth aux portes de 
Paris, et où il semble que l'écho redise 
encore les airs de LuUi, de Rameau et 
de (.rluck. Le fover a\'ec ses cariatides. 




L'Opéra (salle de séances du Sénat). 



ses groupes sculptés, les délicieux bas-reliefs de ses portes, n'est pas 
moins exquis et complet ; pour connaître l'art de Pajou, il faut avoir vu 
l'Opéra de Versailles. 

Si Gabriel s'était contenté de ces travaux intérieurs, en se bornant à 
restaurer, au dehors, l'ouvrage des précédents architectes, Versailles fût 
demeuré le chef-d'œuvre qu'il était à la mort de Louis XIV. Mais le ter- 
rible démolisseur qui venait de supprimer une des plus belles créations 
du XVII*^ siècle ne pouvait pas moins faire que de reprendre, à sa façon, 
c'est-à-dire en style néo-grec, les projets de reconstruction générale 
plutôt rêvés qu'ébauchés par iMansart. Les deux ailes du Château sur la 
cour, avec leurs pavillons à colonnades, étaient gravement endommagées; 



132 VERSAILLES 

ce fut Toccasion de faire adopter au Roi « un plan général de décoration 
analogue à celui du côté des jartlins » c't (|ui eût rappelé Tarrangement 
nouveau de la place Royale, à Paris. Le travail, entre])ris vn 1771. dura 
trois années ; lorsque Louis XYI monta sur le trône, la belle unité du 
grand Cliàteau était rompue, une aile énorme, avec une lourde ccjlonnade 

et un fronton de 
t('m])le grec, domi- 
nait, écrasait les 
])au\res bâtiments 
de l)ri(_iu(' rose. L"in- 
térieur en était vide 
encore ; il n'y avait 
c[ue la cage d'un 
immense escalier. 
].e i^avillon qui, sur 
la gauche de la cour 
Royale, fait pen- 
dant à Taile Cra- 
briel, ne fut com- 
mencé que sous 
Xa])olé(jn et con- 
duit à terme sous 
Louis XA^III, par 
Du four. 

LouisXVI, mal- 
gré les efforts de 
son directeur des 
Bâtiments, le comte 
d'Angiviller, ne put faire aboutir les grands projets laissés en souffrance 
par Gabriel ; Targent manquait ; le Château demeura estroi3ié. Mais dans 
la nouvelle aile, et sur l'emplacement même de l'escalier préparé par 
Gabriel pour remplacer le degré des Ambassadeurs, une grande salle de 
spectacle fut édifiée, dont Hubert Robert et Lagrenée firent les peintures ; 
les eigencements en furent conservés jusqu'au temps de Louis-Philippe, 
qui les détruisit. Dans les appartements, le Roi ne voulut rien changer 
des dispositions essentielles ; seulement il se fit installer une Bibliothèque 
plus à sa portée, dans l'ancienne chambre de M"'*^ Adélaïde. Cette belle 
pièce, simple et paisible, avec son décor tout en lignes horizontales et 




Le foyer de l'Opéra. 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI 



verticales, n'a plus rien du style de Louis X\" ; elle revient aux principes 
de lart de Louis XI\", mais avec une sobriété plusgrande. L'harmonie en 
blanc et or est désormais la règle ; tout ce que l'on peut admettre est de 
varier les tons de Lor. La cheminée même, de marbre tout blanc avec des 
feuillages dorés sur le linteau que soutiennent des cariatides enfantines, 
s'accorde avec les bas- 
reliefs presque plats qui 
brillent au-dessus des 
glaces et les panneaux 
en hauteur qui occupent 
les quatre angles, où les 
emblèmes des Muses sont 
ciselés au milieu de feuil- 
lages et de fleurs d'une 
prodigieuse finesse. C'est 
bien ainsi que l'on doit 
concevoir le grave asile 
de la pensée, où le livre 
sera le motif souverain, 
jusque dans les glaces 
des portes en trompe- 
l'œil, que tapissent des 
dos de reliures. 

Les fils d'Antoine 
Rousseau, qui cisèlent 
en 1774 les vitrines de 
cette Bibliothèque, sont 
occupés depuis quatre 
ans, avec leur père, aux 

appartements de ^larie-Antoinette. La jeune Dauphine, à qui Louis XV 
abandonnait, en même temps que la grande chambre, les Cabinets de 
Marie Leczinska, s'était empressée de les modifier à son usage; sitôt 
Reine, et dès c[u'elle eut fait nommer le lorrain Richard Clique intendant 
et contrôleur général de ses Bâtiments ((Tabriel a}'ant pris sa retraite en 




Louis XVI, par Duplessis. 



Cliché NeurJeia. 



/ /D, 



, elle hâta tous ces menus travaux. 



Il ne faut pas confondre les Cabinets de la Reine avec son Petit 
Appartement, qui comprenait une série de pièces situées au rez-de- 
chaussée du Château, entre la cour de 31arbre et la Terrasse. M"'" Sophie 
les habita longtemps, et ce ne fut qu'après la mort de cette princesse. 



t34 



VERSAILLES 



survenue le 3 mars 1782, que 3Uirie-.\nt()inettc les fit adajUer à son 
usage. Elle y trouvait Tinstallation joyeuse, large et elaire, et les com- 
modités de service que ne pouvaient lui donner les charnières uniquement 
ouvertes sur la sombre et mélancolique .cour du I)aui)hiii. J)e ce Petit 
Appartement aux entresols nombreux et com])liqiu''s ] ires pie rien ne 




Cliché Neui-deii 



Bibliothèque de Louis XVL 



subsiste, et tous les ornements ont péri, sauf quelques volets fort élé- 
gants, demeurés aux fenêtres de la Galerie Basse. 

Dans les Cabinets, la jolie Bibliothèque, en or jaune et vert, où Tai- 
gle à deux tètes, par un artifice délicat, sert de poignée aux tiroirs, 
fut créée en 1772, refaite en 17S1 ; quant au délicieux petit salon à pans 
coupés, la 3léridienne, dont les documents signalent Tachèvementà cette 
même date, on serait tenté d'en croire les boiseries plus anciennes, et, 
à en juger par le sujet, destinées à être vues par la Dauphine. Le 
travail de ces boiseries atteint la perfection suprême ; leurs guirlandes de 
roses, si régulièrement agencées, sont toutes pareilles aux cuivres dont 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET UE LOUIS XVI 135 

un Riesener ou un Gouthière incrustent leurs plus beaux meubles; mais 
sans aller plus loin, il suffit de les comparer aux cuivres, de facture 
pareille, aiipli([ués sur les g'iaces sans tain des deux portes, feuillages 




Cliché Neunlein 

Marie-Antoinette et ses enfants, par M"'' Vigée-Lebrun (1787). 



et boutons de roses auprès desquels un dauphin et un cœur percé de 
flèches résument si gentiment le symbolisme convenable aux jeunes 
époux. 

Marie-Antoinette dauphine n'avait pu obtenir, avec les plus vives ins- 
tances, qu'on lui refit la grande chambre à coucher : Gabriel, pour une 
fois quHl conservait au lieu de détruire, eut gain de cause, l.e plafond, 



t36 



VERSAILLES 



à peine modifié, fut redoré, et l'aigle d'Autriche, avec des sphinx, y fut 
modelé par Antoine Rousseau, en stucs assez lourds, auprès de colombes 
et de dauphins accolés aux armes de France et de Navarre. Derrière la 
solennelle balustrade, un dais de brocart à paillettes dorées abritait le 
lit somptueux, et dans l'angle de la muraille, à gauche, s'ouvre encore 




Cliché Keui'iiei 



Salon des Cabinets de Marie- Antoinette. 



la porte dérobée par où la Reine gagnait ses Cabinets intérieurs, les 
Bibliothèques, la salle de bain, le salon où elle aimait se retirer, malgré 
la tristesse de la petite cour sur laquelle ouvrent leurs fenêtres, lorsqu'elle 
ne pouvait fuir jusqu'en son cher et tout aimable ïrianon. 

La dernière et la plus belle des pièces de cet appartement intérieur, 
le grand Cabinet, fut toute décorée à nouveau, en 1783, par les frères 
Rousseau. Une niche de glaces, comme à la Méridienne, abrite un 
canapé, d'où les hautes coiffures à plumes vont se refléter partout; et les 
reliefs dorés des boiseries ont la précision de métaux ciselés. L'aspect 
noble et paisible de ces panneaux longs, où des sphinx ailés à têtes de 
femmes sont accroupis deux par deux aux côtés de trépieds fumants, tandis 



LE CHATEAU DE LOUIS XV ET D !•: LOUIS XVI 



137 



que, tout en haut, de grands médaillons au chiffre de la Reine semblent 
soutenir des vases de parfums, s'égaie, à la base du lambris, d'autres 
panneaux étroits où TAmour aux yeux bandés se balance sur une escar- 
polette de fleurs. Le st^de de l'Empire, le décor des meubles de Jacob, 
apparaît ici mieux qu'en germe, 
et déjà dans toute sa plénitude ; 
il ne faut pas oublier que la 
résurrection d'Herculanum et de 
Pompéi est toute récente, et c[ue 
le grand Piranesi a publié ses 
premiers ornements d'après l'an- 
tique. Les bronzes réguliers qui 
rehaussent la belle cheminée de 
marbre rouge, soutenue par de 
classiques tètes de femmes, s'ac- 
cordent à la pureté de lignes du 
lambris; et le joli lustre, le petit 
mobilier gracieux conservent un 
charmecrintimité à ce salon où 
survit encore le sourire de la 
Reine dans le délicieux buste en 
biscuit de Pajou. 

C'est dans le même goût clas- 
sic|ue, avec le même agencement 
des panneaux étroits ou larges, 
aux bordures rectangulaires, cj^ue 
les frères Rousseau achevaient, 
aux approches de la Révolution, 
le Cabinet en arrière de la cham- 
bre du Roi. L^'ne porte dérobée, 
à gauche de l'alcôve, mène dans 
cette petite pièce, où l'esprit et la 
variété infinie des motifs s'asso- 
cient à des prodiges d'exécution. Chacun des grands panneaux, complété 
en haut et en bas par deux compartiments en largeur, a pour thème un 
des ^Ministères soumis à l'autorité royale : Agriculture, Finances, Guerre, 
3Iarine, Arts et Sciences. Dire tout ce ciue les ingénieux sculpteurs ont 
dépensé de verve aux jolus infimes détails serait impossible ; et les bronzes 
de la cheminée, rinceaux de feuillages et de fleurs, têtes de lions, ser- 




Cliché Neuideiu. 

Panneau du Cabinet en arrière de la chambre 
à coucher de Louis XVI. 



138 VERSAILLES 

pents qui se tordent en appliques, montrent, aussi bien que les boiseries, 
les plus exquis modèles d'un art cette fois affranchi des entraves de 
l'antiquité, et rattaché à la meilleure tradition française. 

C'est la dernière fleur et le dernier sourire de Tart de Versailles. De 
ce cabinet d'oi^i Louis XVI, par le balcon de la cour des Cerfs, gagne sans 
être vu sa Forge cachée sous les toits, et d'où il gagne aussi les appar- 
tements de .ALarie-Antoinette par l'étroit et long corridor, le Passage du 
Roi, qu'il a fait ouvrir en 1775 aux chambres de l'entresol, il sortira 
en hâte au matin du 6 octobre 1789, pour aller chercher la Reine, 
menacée par les hordes furieuses qui ont envahi le Château. Mais déjà 
Marie-Antoinette a franchi sa porte dérobée, traversé l'Œil-de-Beuf, 
la Chambre de parade et le Cabinet du Conseil ; et, serrant ses enfants 
des deux mains, elle écoute les cris de mort qui montent de la cour vers 
ses fenêtres. 



K'«f^-/i«M»<A*f*lM^/v^'^«^-^''»'?'V^"''»^ f^i^'>^<^4^-^^ 




Panneau du salon des Cabinets de Marie-Antoinette. 




Le Petit Trianon, du côté du Jardin français. 

CHAPITRE VI 

LES JARDINS AU XVIIP SIÈCLE ET LE PETIT TRIANON 



A la veille même du jour où le peuple de Paris allait chercher à Ver- 
sailles (( le boulanger, la boulangère et le petit mitron », la Reine, seule, 
rêvait dans son jardin de Trianon. Le grand parc de Louis XIV s^était 
bien transformé durant tout un siècle; il avait lentement dépéri, sans 
que les restaurations successives et les reboisements eussent suffi à rendre 
à ses charmilles et à ses jeux d'eau la magnificence exigée par leur 
créateur. Une décision toute humaine et bienveillante du Roi devenait, 
dès 1704, une première cause de ruine. Voulant, raconte Dangeau, « que 
tous les jardins et toutes les fontaines fussent pour le public, » il faisait 
supprimer les grilles qui fermaient les bosquets. On peut juger des 
mutilations qui en résultèrent par celles qu'aujourd'hui encore la surveil- 
lance des gardes ne parvient pas à supprimer. Plombs mutilés ou volés, 
marbres entaillés, déshonorés par les inscriptions, telles furent les souf- 
frances de ces jardins splendides, dont le vieux Roi n'avait plus grand 
souci, occupé qu'il était par les incessants travaux de 3Iarly. Le terrible 



140 



VERSAILLES 



hi\ er de 1707, ([ui détruisit l(^s ]dus beaux arbres, donna de nouveaux 
motifs à l'abandon. Puis vint le deuil de 17 15, et Versailles fut désert. 
Les jardiniers y restaient toutefois, et la petite colonie des gondoliers du 
Canal; en 17 17, Pierre le (irand fut conduit en gondole de Trianon à la 
Ménagerie. D'ailleurs, cette année même, par mesure d'économie, les 
matelots vénitiens étaient licenciés. Il arri\a aussi que Pouis XV, dans 
ses premières années de \^ersailles, se divertît à la mode de son aïeul en 
promenades sur le Canal ; mais le goût n'était plus à ces réjouissances 
tl'apparat. 

.V partir de 1730, en même temps que recommencent au Château les 
grands ouvrages d'architecture, les jardins sont remis en état. Le duc 
d'Antin fait rétablir les fermetures des bosquets, repeindre les plombs, 
nettoyer les marbres; on restaure, en 1732, les édifices compliqués de 
l'Arc de Triomphe, et, en 1739, Jacques-Ange Gabriel construit dans le 
massif du 31arais, sur un emplacement destiné par Louis XIA' à une fon- 
taine qui ne fut pas exécutée, le Nouveau bosquet du Dauphin. C'était, à 
l'usage du fils de Louis XV, une sorte d'abrégé de la ^lénagerie. Un pavil- 
lon octogone entre deux volières joliment peintes occupait le centre d'un 
parterre où des canards et des tortues étaient nourris par l'enfant royal. 
Antoine Rousseau avait ciselé les ornements du pavillon, et près des 
volières étaient placés deux chefs-d'œuvre des frères Coustou, ces 
marbres élégants et spirituels au possible, Louis XA' et ^larie Leczinska 
sous les traits de Jupiter et de Junon, qui, transportés à Trianon par 
Hubert Robert, puis au musée de A'ersailles, ont trouvé au Louvre, en 
1850, un asile définitif. 

Pendant que s'ache\'ait. à l'intérieur du Château, le grand décor du 
salon d'Hercule, dernier et splendide souvenir de l'art de Louis XIV 
dans le Versailles de Louis XV, l'immense bassin de Xeptune se parait 
des figures et des groupes que 31ansart avait rêvés pour animer ses lignes 
puissantes, et qui, sous la main des heureux maîtres de l'art nouveau, 
prenaient une vie et une beauté encore inconnues. Les travaux a' recom- 
mencèrent dès 1733. Les glaçons de pierre et les divers ornements de 
cette longue muraille sont sculptés par Verberckt et Le Goupil, auxquels 
succèdent vSenelle et Hard}-; cependant Bouchardon, Jean-Baptiste 
Lemoine et Lambert-Sigisbert Adam préparent les groupes de plomb 
qui seront posés en 1739 et 1740; ce fut le 14 août 1741 que, pour la pre- 
mière fois, les eaux du bassin tel que nous le connaissons jouèrent devant 
le Roi. 

Les vingt-deux vases de plomb posés sur la tablette supérieure et les 



LES JARDINS AU XVJII" SIÈCLE ET LE PETIT TRIANON 141 

mascarons fixés à la muraille ont été modelés par Girardon avant 1685, 
et gardent, malgré la perte de leur dorure, une richesse et une magnifi- 
cence extraordinaires. Plus bas, sur la margelle inférieure, trois groupes 
allégoriques s adossent à la muraille. Au centre est le Triomphe de Nep- 
tune et d'Amphitrite, exécuté par Adam selon les règles, on serait presque 
tenté de dire d'après les projets de ces Triomphes marins imaginés jadis 




Le bassin de Neptune. 



pour les bassins du grand Parterre. Le dieu et la déesse, Tun avec le tri- 
dent, lautre avec le sceptre, sont assis au bord d'une large conque dominée 
par une tète de dragon ailé. Des tritons, une naïade leur font escorte, et 
des dauphins nagent devant eux. Les figures, un peu maigres et banales, 
sont loin de valoir celle des autres groupes. A droite, Lemoine a repré- 
senté le vieil Océan assis, les jambes croisées, contre le vaste corps tout 
squameux d un espadon; à ses pieds rampe un énorme crabe qui dévore 
un serpent de mer; plus loin, un ph(jque en criant sort des roseaux. A 
gauche, Bouchardon a modelé un Protée jeune, imberbe, appu}-é contre un 
poisson monstrueux qui se traîne sur une vasque largement étalée, et dont 
les replis abritent des tètes étonnées de dauphins et de phoques. Tout 



142 VERSAILLES 

cela est d'un travail aisé, souille et vraiment fluide, qui n'avait pas 
encore son égal dans l'art français. Et la perfection même de ce grand 
art décoratif est atteinte dans les deux groupes de Bouchardon. placés, 
comme sur deux promontoires, aux extrémités en retour du long rebord 
de pierre. Ces dragons, de mine chinoise, aux larges pattes palmées, à la 
croupe tortueuse et si bien recourbée, que chevauchent et tiennent en 
laisse des amours potelés, joufflus, aux tètes mutines et candides, aux 




Ci;clie Baibxhon 



iassin de Neotune. Un dragon, par Bouchardon. 



jolies boucles relevées sur la nuque, sont une merveille d'esprit, d'une 
irrésistible séduction. Quelle belle matière que le plomb aux mains de 
pareils maîtres ! 

De nouveau les jardins sont laissés à l'abandon, l'aigri des vieilles 
charmilles sert aux pires malfaiteurs ; on vole et on assassine même dans 
les bosquets. Mais le Roi, tout à ses plaisirs, n'aime plus que Trianon ; 
il y trouve la retraite de son choix, et lorsque commence la durable 
faveur de 31""' de Pompadour, c'est là qu'il cherchera souvent à dissiper 
son éternel ennui. I.es goûts champêtres de la marcjuise vont s'exercer à 
ïrianon, comme à l'Ermitage, à Bellevue, à Compiègne, à Fontainebleau. 
Déjà le Roi avait dans ses cabinets des combles, au Château, toute une 
basse-cour de pigeons et de poules; à Trianon, Gabriel lui construit, en 



LES JARDINS AU XVIII' SIÈCLE ET LE Pl'TIT TRIAXON 143 

1749 et 1750, une « ])etite ménagerie », c'est-à-dire une ferme, comprenant 
laiterie, vacherie et bergerie, dont on peut voir encore les bâtiments, un 
peu modernisés, à quelque distance au-dessous du grand bassin du Trèfle, 
le réser\oir creusé au XVir siècle pour alimenter lesjeuxdeau de Trianon. 
Devant la laiterie, un gracieux parterre, avec fpuitre bassins, des plates- 



i 



"|i''4!ni,''JJUiaiiiJiJJi.. li.il. *^IUUil*LMuiUUlf^ 
^gl ' ' ' 




Le Petit Trianon, du côté de la cour. 



bandes de gazon et de fleurs, des avenues d'arljres taillés en berceau, 
des bosquets rustiques, faisaient cadre à un pavillon circulaire flanqué de 
quatre cabinets, dont une restauration minutieuse vient de rétablir les 
lamlDris dorés et le pavé de marbres en mosaïque. Ce « salon de compa- 
gnie et de jeu » est de la plus g-alante invention, avec ses colonnes enga- 
gées et sa frise toute étincelanted'or, où s'ébattent, en des comiDartiments 
de stuc, les oiseaux de la basse-cour royale. Il y avait encore un « salon 
frais )) très élégant, accompagné de galeries de treillage, qui servait de 
salle à manger; il a disparu sous la Révolution. 

Voilà donc le théâtre des divertissements rustiques de M"" de Pompa- 
dour, bergère d'opéra, qui porte, avant Marie-Antoinette, la houlette 



VERSAILLES 



enrubannée et les seaux à lait. Le Roi, plus curieux de jardinage que de 
bergerie, tente de son côté des expériences nouvelles. Il a fait venir de 
Saint-Germain le jardinier Claude Richard, dont les cultures de fleurs 




Petit Trianon. Rampe de l'escalier. 



sont célèbres jusqu'en Hollande; il se l'est attaché, Ta installé et logé 
dans le nouveau Trianon. Et alors, de 1733 à 1759, on construit des serres 
chaudes, des serres sans feu, des serres hollandaises; les pépinières, les 
potagers, les fleuristes, les orangeries se succèdent et s'avoisinent; le 
Roi cultive les ananas, les pêchers, les figuiers, et distribue lui-même 
aux personnes de sa suite les fraises merveilleuses dont il a forcé l'éclo- 
sion. En même temps, il appelle dans son Trianon un botaniste jeune 
encore et déjà illustre, Bernard de Jussieu, auquel est remise, pendant 



LES JARDINS AU XVIII" SIÈCLE ET LE PETIT TRIAXON 



[45 



quelques années, la direction méthodique des plantations. Sous l'inspira- 
tion de Jussieu, le jardin botanique de ïrianon s'enrichit des plants et 
des arbustes les plus rares, que le fils de Claude Richard, Antoine, ira 
chercher dans toutes les contrées de l'Europe et jusqu'à Tunis ou en Asie 
Mineure, ou que les chefs des escadres royales ont ordre de rapporter de 
leurs expéditions lointaines. On voit encore, près de l'entrée du Petit 




Cliclié .Neurdeii 



Petit Trianon. Cheminée du srand salon. 



Trianon, quelques cèdres du Liban et quelques pins exotiques, rares sur- 
vivants du jardin botanique de Louis XV, 

Tout ce joli domaine, si fleuri, si vivant, appelle un centre d'habita- 
tion. Aussi bien, dès 1759, Louis XV a-t-il décidé la construction d'un 
petit château, dont les plans, dressés par Gabriel, ont eu l'approbation 
de M""' de Pompadour. Le Petit Trianon s'élève en deux années, de 1762 
à 1764; il en faut trois ou quatre pour le décorer, le meubler ; tout est 
terminé en 1768, avec une dépense d'un peu plus de sept cent mille livres. 
C'est une maison de forme carrée, comprenant un étage surmonté d'un 
attique, sous un toit plat à l'italienne que borde une balustrade. LTne 
façade en est tournée vers le Jardin français, qui la sépare du Grand 



146 



VERSAILLES 



Trianon; elle est précédée d'un parterre, au-dessus duquel des escaliers 
donnent accès à un perron, et quatre hautes colonnes cannelées, partant 
de ce perron, s'adossent à la muraille pour soutenir une avancée de la 
corniche. La seconde façade est sur une cour fermée d'une grille; de ce 
côté, le sol étant beaucoup plus bas, il y a un rez-de-chaussée, et, au lieu 
de colonnes, des pilastres en fai])le relief séparent les cinq fenêtres. Point 




Cliclie Neurdein. 

Peut Trianon. Panneau de la chambre à coucher, sculpté par Guibert. 



d'ornements inutiles, de mascarons ou de trophées; toute la beauté du 
petit édifice est dans l'harmonie très pure de ses lignes droites, dans les 
proportions du cadre de ses fenêtres, du bandeau plat de sa corniche. 
C'est de l'architecture de la Renaissance romaine, traduite par un disciple 
de .Mansart. 

Si l'on entre par la cour, le vestibule, tout de pierre blanche et claire, 
réjouit les regards par une délicieuse rampe d'escalier en fer ciselé et 
qui forme balcon au premier étage. Des fenêtres qui éclairent les déga- 
gements intérieurs répondent, sur la muraille du fond, aux fenêtres de 
façade dont elles reflètent la vive lumière, et de grandes guirlandes de 
chêne égaient la simplicité des autres murs. Les appartements se compc- 



LES JARDINS AU XVIII" SIÈCLE ET LE PETIT TRIAXON 147 

sent, au premier étage, crime antichambre, d'une salle à manger, d'un 
petit salon d'angle et d'un grand salon; le cabinet du Roi, qui donne sur 
le jardin botanique, est accompagné d'un petit cabinet et d'une biblio- 
thèque. A l'entresol et au second étage sont les chambres à coucher; au 
rez-de-chaussée, la salle de billard, la salle des gardes et les offices. Une 
des grandes curiosités du nouveau palais était le mécanisme inventé par 




Le Petit Trianon. Chambre à coucher de Marie-Antoinette. 



un artiste du nom de Loriot pour la salle à manger : le parquet s'ouvrait 
sur un signal, et une table volante, ou plutôt le milieu delà table autour 
de laquelle on était assis, descendait et montait avec les mets et les bois- 
sons; les feuilles d'une rose de métal se dépliaient pour cacher le vide. 
L'on imagine aisément le mystère des soupers galants et des fêtes intimes 
dans ces pièces aux boiseries fines dont les reliefs blancs et dorés se déta- 
chaient sur un fond du vert d'eau le plus tendre; des dessus de porte de 
Pater, de Natoire et de Lépicié animaient les délicates murailles de leurs 
figures spirituelles et de leurs paysages aux chaudes couleurs. Ces char- 
mantes boiseries, aujourd'hui si lourdement empâtées par l'enduit à la 
colle de ton grisâtre dont Louis-Philippe les a fait badigeonner, sont 



148 



VERSAILLES 



Tœuvre d'un artiste peu connu. Guibert, le beau-frère du peintre Vernet. 
C est Gabriel évidemment qui a dessiné les grandes lignes du décor, les 
corniches des plafonds et les encadrements de porte d'un style tout ins- 
piré de l'antique; mais c'est à Guibert c[u"il faut faire honneur des 
motifs si variés et personnels dont les panneaux sont embellis ; tout y 
rappelle les jardins de Trianon. Dans la salle à manger, les fruits les 
plus divers s'entassent en de larges coupes ; dans le grand salon, des 
branches de lis s'encadrent en des couronnes de laurier et de chêne: dans 




Les Jardins de \"ersaiiles en 1773, par Hubert Robert. 



le cabinet du Roi qui deviendra la chambre de 31arie-Antoinette^ . il 3" 
a des bouquets de roses, de pavots, de renoncules, d'asters, mêlés aux 
fleurs des champs, à des liserons, des coquelicots, d'une grâce, d'une 
simplicité exquises. 

Le palais imaginé par 31""" de Pompadour fut inauguré par M'"" du 
Barry; mais lorsque, bien peu de temps après la mort de Louis XV, il 
eut été donné par Louis XA'I à la Reine, il sembla qu'une si aimable pré- 
sence en avait chassé les pénibles et impurs souvenirs; et le Petit Tria- 
non ne sera plus désormais pour ses visiteurs que le séjour favori de 
Marie-Antoinette. Elle y apparaît partout, semble-t-il; et pourtant une 
seule petite pièce, un boudoir, a été de nouveau décoré pour elle, et 
bien probablement par un des Rousseau, dans le style de son cabinet de 



LES JARDINS AU XVIII'' SIÈCLE ET LE PETIT TRIANON 149 

la .Aléridienne, à Versailles. La chambre à coucher, Tancien cabinet de 
Louis XV, a gardé, fort heureusement, les boiseries de Guibert, avec 
leur flore champêtre toute fraîche ; et le mobilier disparate, mais si joli 
par endroits que Napoléon I", Louis-Philippe et l'impératrice Eugénie 
y ont peu à peu rassemblé : lit, chaises et fauteuils, commode et biblio- 
thèque, tables et guéridons, pendules, candélabres, jusqu'au merveilleux 
lustre du vestibule, tout dans le petit palais aide à une évocation pieuse 
de la Reine, tout parle de sa grâce et de sa bonté. 




Les Jardins de Versailles en 1775, par Hubert Robert. 



On pouvait prévoir dès lors qu\ine fantaisie t(jute-puissante, plus que 
jamais attachée à ïrianon, y continuerait les embellissements au détri- 
ment des jardins de Versailles. Ces jardins semblaient condamnés à 
périr ; leurs fontaines remplies de bourbe répandaient une odeur infecte, 
les charmilles desséchées n'avaient plus la majesté d'autrefois. .Mais 
c'est à ce moment même qu'est décidée la grande transformation qui 
nous a donné les merveilles dont nous j(juissons aujourd hui. Le plan 
général de reconstruction du Château que le comte d'Angiviller avait fait 
adopter à Louis XV, comportait sans aucun doute un remaniement du 
parc. Les travaux entrepris au Château, puis interrompus, ne servaient, 
nous l'avons vu, qu'à déformer irrémédiablement la grande œuvre de Le 



150 



VERSAI]. LES 



'Ynn et de 3lansart: dans les jardins, le résultat fut parfait. La mode 
n'était plus aux grandes lignes sj^métriques, aux avenues droites intermi- 
nables, aux savantes architectures de feuillage; les âmes sensibles se 
tournaient vers la nature. On cherchait les allées « tortueuses et irrégu- 
lières, bordées de bocag^es fleuris, couvertes de mille guirlandes de vigne 
de Judée, de vigne vierge, de liseron, de h(Jublon. de clématite », les eaux 
limpides et claires, « circulant parmi Therbe et les fleurs en filets pres- 
que imperceptibles >\ que Rousseau célèbre dans sa Nouvelle Héloïse ; 




Le bosquet d'Apollon. 



on ne voulait plus des architectes «chèrement pa3'és pour gâter la nature »; 
on demandait, pour Thomme de goût, « une promenade à la porte de sa 
maison ». « Il la fera », disait Jean-Jacques, « si commode et si agréable^qu'il 
s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et 
si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. » C'est le jardin anglais qui va 
être organisé à Trianon, et qui faillit l'être à Versailles. Le 20 novem- 
bre 1774, fut annoncée la vente « de tous les bois de futaie, de ligne et de 
décoration, et des taillis en massifs » des jardins de Versailles et de Tria- 
non. L'abatage des vieux arbres commença dès la fin de décembre; Hubert 
Robert en a fixé le souvenir, avec une vérité pittoresque, en deux de ses 



LES JARDINS AU XVIII'-' SIECLE ET LE PETIT TRIANON 151 

meilleurs tableaux. I.emoine, jardinier du parc, entreprit la replantation 
au printemps de 1776. Le plan de Le Nôtre était conservé ; mais au lieu des 
trop hautes et monotones charmilles, les bosquets n'étaient plus entourés 
que de haies, et des rangs de tilleuls, d'ormes et de charmes, en bordure 
de chaque allée, préparaient ces profondes nefs de verdure qui sont deve- 
nues, avec les années, Torgueil et l'enchantement de Versailles. Les ifs 




Le temple de l'Amour. 



de Louis XV continuèrent, au pourtour des rampes de Latone, à dres- 
ser leurs guérites immuables et sombres; mais, tout au long des pentes 
qui s'abaissent du Parterre d'eau vers le lac des Suisses et le bassin de 
Neptune, des marronniers élevèrent les murailles immenses que les rayons 
du soleil couchant découpent en figures lumineuses de vitrail. Les bos- 
quets du Dauphin et de la Girandole devinrent des quinconces de marron- 
niers; le Labyrinthe, détruit en 1775, fut remplacé par le bosquet de la 
Reine, et Hubert Robert dessina, en 1778, l'ingénieux arrangement des 
Bains d'Apollon, sur l'emplacement de l'ancien Marais. C'est le jardin 
anglais dans toute sa perfection, avec son rocher en maçonnerie, sa grotte 
qui abrite l'Apollon chez Thétis de Girardon, son petit lac, sa pelouse 



'5.2 



VERSAILLES 



.toujours verte et ses massifs d'arbres harmonieux; mais où sont les eaux 
L^rillantes et bouillonnantes que demandait Jean-Jacques ? 

I.a Reine attendait mieux de son joli Trianon. Elle s'adressa d'abcjrd à 
Antoine Richard, qui a\ait visité rAng-lcterrc. et qui lui présenta bien 
vite un i)lan où rien ne manc[uait, non pas même les ornements chinois 
dont le piquant semblait indispensable pour faire goûter la nature : kios- 
ques, pagode, volières, avec un théâtre et un tem]:)le de Diane, au milieu 




Le Ik 



des indolents méandres d'une rivière en de grasses prairies. Ce plan ne sa- 
tisfit point, mais un autre, qu'avait préparé le comte de Caraman, fut agréé, 
presque aussitôt repris par l'architecte Clique, est terminé en 1777. Il 
ménageait autour du Petit Trianon les perspectives les plus heureuses. 
Les prairies, la montagne, le lac et l'indispensable rivière s'y rehaus- 
saient du belvédère, du théâtre et du temple non moins indispensables. 
Des maquettes de tout ce décor furent exposées devant la Cour et approu- 
vées. Le temple de l'Amour, construit par le sculpteur Deschamps en 
1778, consiste en une rotonde de douze colonnes corinthiennes en marbre 
blanc, qui soutiennent une coupole basse de style romain; au centre, sur 



LES JARDINS AU XYIIL' SIÈCLE ET LE PETIT TRIANON 153 

un socle élégant, il y a une statue de l'Amour adolescent qui se taille un 
arc dans la massue d'Hercule ; la statue, sculptée par Bouchardon en 
1746, a été transportée au Louvre, et remplacée par une copie. Le théâtre, 
d'abord installé dans la galerie du Grand Trianon, puis dans l'Orange- 
rie, auprès d'un jeu de bague à la chinoise, fut élevé à part, en 1778 et 
177g, sur les dessins de 31ique. D'extérieur, c'est un bâtiment des plus 




Hameau de Trianon. La Maison de la Reine. 



modestes, qui s'abrite derrière les charmilles du jardin français, en 
contre-bas de la petite montagne où se dresse le Belvédère. Mais d'inté- 
rieur, c'est un des plus parfaits bijoux de l'art de Louis XVI. La petite 
salle, en fer à cheval assez étroit, comprend deux galeries de loges, sous 
une voussure percée dedouze œils-de-bœuf. Desamours, assis sur la frise, 
tiennent des guirlandes de fleurs ; des cariatides féminines soulèvent le 
rideau de la scène ; deux muses, au-dessus de ce rideau, s'appuient à un 
écusson au chiffre de la Reine ; des nymphes enfin, sur l'avant-scène, 
portent des cornes d'abondance remplies de fleurs et de fruits, où les 
bougies étaient piquées. Toutes ces sculptures (œuvres de Deschamps), 



t54 



VERSAILLES 



en pâte de carton et en stuc, entièrement dorées de deux ors, s'harmo- 
nisent avec les fines boiseries peintes en brèche violette ou en marbre 
laiteux que soutenait autrefois le ton bleu délicieux de la moire, des 
velours et du gros de Tours qui revêtaient les loges et le parterre. Ce fut 
là que. devant des specttiteurs d'élite, la Reine joua elle-même dans les 




Hameau de Trianon. La Laiterie. 



comédies de Sedaine, de 31onsigny, de Favart, et que, le ig août 1785, 
en présence de Beaumarchais, elle fut la Rosine du Barbier de Séville. 
Le Belvédère ne fut terminé qu'en 1781. C'est un pavillon octogone, 
avec quatre portes et quatre fenêtres alternées, au-dessus desquelles Des- 
champs a délicatement sculpté en bas-relief les Saisons. Le dedans, stuqué 
d'un ton crème très doux, a été orné par le peintre Le Riche de jolies 
arabesques avec figurines dans le goût du décor de la villa Madame, à 
Rome, ou des Loges de Raphaël. Autour de ce salon d'été, des sphinx, 
en quatre groupes, montaient la garde sur le rocher gazonné et fleuri, 
reflété dans l'eau paisible du lac; une cascade menue jaillissait du sein de la 
montagne, et des arbres rares, de grands buissons parfumés faisaient 



LES JARDINS AU XVIII'' SIECLE ET LE PETIT TRIANON 155 

cadre aux savantes perspectives de Mique. C'était un décor de théâtre 
idéal, bientôt complété, de 1783 à 1786, par la construction du Hameau, 
sur un large terrain qui continuait le parc du nouveau Trianon, vers la 
p<jrte Saint-Antoine. 

Déjà le prince de Condé s'était fait construire, à Chantilly, des mai- 




Hameau de Trianon. Le Lac et la Tour de Marlborough. 



sons rustiques propres à ces déguisements dont raffolait une noblesse 
blasée et lasse de la vie de Cour. Les paysanneries à la Diderot et à la 
Greuze étaient tout justement ce qui convenait à des àaies si frivoles que 
les fortes beautés entrevues par un Jean-Jacques leur demeuraient encore 
inaccessibles ; mais on s y acheminait doucement par la féerie et le jeu. 
Quand Bernardin de Saint-Pierre, en 1784, publie ses Études de la nature, 
toute la Cour de France ne rêve que chaumières et moulins ; ce ne sont, 
dans les prés, qu'agneaux enrubannés de couleurs tendres, et pas le 
moindre loup. Le Roi même, chasseur obstiné et peu sensible auxberqui- 
nades, avait fait creuser sur la grande terrasse de Versailles, devant les 
fenêtres de Tappartement du Dauphin, une manière de potager où il s'exer- 



156 VERSAILLES 

çait avec son fils aux travaux des champs. .Marie-Antoinette ne voulait rien 
d'aussi sérieux, mais elle était heureuse c[ue son Hameau de Trianon 
surpassât en élégance celui de Chantilly. I/arrangement, fidèlement con- 
servé dans les restaurations successives, est séduisant et gracieux au pos- 
sible. Un lac, aux rives sinueuses, où s'inclinent des pentes gazonnées, 
reilète les balustrades de la maison de la Reine, reliée par une galerie 
de bois à la maison du billard. I.es murs (jrnés par les peintres Tolède et 
Dardignac': sont en imitation de j^ierres et de briques usées, lézardées, 
que rejoignent des traverses de. bois vermoulu. Un toit de chaume les 
recouvre et des escaliers à jour y donnent accès, et les rosiers grimpants 
et la vigne vierge couvrent de leur verdure jo3^euse ces misères apprê- 
tées. Près de là bruit le tic-tac d'un petit moulin; un boudoir et des 
bâtiments de ser\-ice se cachent derrière le manoir. Plus loin, au delà 
d'un pont rustique, il y a des logis de garde et de jardinier, un poulail- 
ler, une grange et une tour avec une laiterie. Ua tour porte le nom de 
]Marlborough, en souvenir de la vieille complainte sur la mort du général 
anglais, cjue 31""' Poitrine, la nourrice du Dauphin, avait apportée de son 
village, et apprise au Roi et à la Reine; la laiterie, achevée en i7<S6, 
a encore ses charmantes tables de marbre et ses fontaines, et l'on aime- 
rait y voir quelques restes du fameux service de porcelaine blanche et 
bleue au chiffre de la Reine, fal^riqué à Sèvres pour Trianon en même 
temps que pour Rambouillet. 

Après avoir erré dans les allées que parfume l'odeur amère du Ijuis. 
si l'on arrive, un soir de printemps ou d'automne, sur la berge silencieuse 
du petit lac, on suit du rêve, penchées aux vieux balcons de bois, les 
figures d'autrefois, avec ces robes de percale blanche et ces coiffes de 
gaze que 31""' Campan nous a décrites; on revoit la Reine, seule, un 
livre à la main, gagnant la grotte voisine du Belvédère. C'est là cju'elle 
était assise, l'après-midi du 5 octobre 1789, lorsqu'un page vint lui 
apprendre l'arrivée menaçante du peuple de Paris; elle c^uitta Trianon 
pour A^ersailles, avec un dernier regarda l'asile heureux où les illusions 
rustiques, les plaisirs du théâtre et l'amitié plus douce lui avaient fait ou- 
blier pour un temps les soucis trop graves de la royauté. 



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Le Centenaire des Etats généraux célébré par le Président Carnot à Versailles, par RoU. 

CHAPITRE VII 

LE MUSÉE 



Le 6 octobre 178g est une date funèbre pour Versailles. La monarchie 
française, en quittant le Château où elle avait régné, où elle s'était incor- 
porée durant plus d'un siècle, n'y a laissé que le vide el: la désolation ; il 
ne sera plus qu'une superlDe et encombrante inutilité, jusqu'au moment où 
sa transformation en 31usée lui rendra une vie moins éclatante mais assu- 
rée de l'avenir. 

La Révolution fut clémente pour le Château désert. Xon que, dès 179.2, 
il n'y ait eu des patriotes p(jur réclamer la destrucLion d'un monument 
« propre à rappeler le souvenir du despotisme » ; une tradition rapporte 
même que le conventionnel Charles Delacroix, se promenant sur la ter- 
rasse, se serait écrié : « Il faut que la charrue passe ici I » Mais les Ver- 
saillais avaient agi ; ils obtenaient la suspension des lois des 16 et 
19 septembre ordonnant l'enlèvement des tableaux, statues, oeuvres d'art 
dont ils étaient justement fiers; ils réussissaient même à faire décréter 



158 VERSAILLES 

par la Convention, le 5 mai 1794, que le Château et les jardins de Ver- 
sailles seraient « consacrés et entretenus aux frais de la République, pour 
servir aux jouissances du peuple, et former des établissements utiles à 
Tagriculture et aux arts ». 

Ce fut d'abord une sorte de Musée assez bizarre. Dépouillé de son 
mobilier, qui avait été transporté à Paris, et dispersé ou lamentablement 
vendu aux enchères, soigneusement expurgé des emblèmes delà tyrannie, 
couronnes, fleurs de lis ou chiffres royaux, cj^ue le trop fameux Gamain, 
serrurier de Louis XVI, avait eu mission, dès le 24 septembre 1792, de 
faire disparaître de tous les monuments publics de Versailles, le Château 
servit de dépôt pour les objets d'art confisqués par l'Jùat sur les divers 
points du département; il renferma un Muséum national où il y avait 
de tout, jusqu'à une vaste série de curiosités naturelles ; enfin, en 1797, 
on y installait un Musée spécial de VÉcole française, premier essai du 
Musée réalisé qmirante ans plus tard par Louis-Philippe, mais concep- 
tion grandiose, et qui fait honneur entre toutes à la première République. 
Il vaut la peine de s'y arrêter un instant. Pour compenser la perte des 
chefs-d'œuvre des écoles étrangères et des antiques du Cabinet du Roi, 
que la Convention avait fait transporter au Louvre, Versailles reçut du 
Louvre toutes les toiles d'artistes français qui a' étaient conservées. On 
put voir, rassemblés dans les grands appartements du premier étage, 
depuis le salon d'Hercule jusqu'à l'escalier de Marbre, environ six cents 
tableaux d'artistes français, dont Jean Cousin était le plus vénérable et 
Prud'hon l'un des plus jeunes. Il y avait vingt-trois peintures de Poussin, 
huit de Claude Lorrain, la série complète de la vie de saint Bruno par 
Lesueur, et des Le Brun, des Mignard, des Rigaud, des Largillière, des 
Chardin, des Vanloo, des Tocqué merveilleux. La collection des morceaux 
de réception des membres de l'ancienne Académie royale de peinture et 
de sculpture était là, bien complète, et des sculptures de Coyzevox, de 
Girardon, de Puget, de Vassé, y faisaient un noble pendant aux statues 
demeurées dans les jardins. 

L'Empire diminua peu à peu et finit par supprimer le premier 3Iusée 
de Versailles. Le tout-puissant Empereur n'aimait guère ce qu'il n'avait 
point créé ou réformé lui-même, et il lui plaisait de légiférer jusqu'en 
matière d'art. Sitôt après 1804, Versailles et les Trianons ayant fait 
retour au domaine de la Couronne, les travaux y recommencèrent. L'ar- 
chitecte Dufour supprima, de i8ioà 1814, les trophées et les vases qui 
ornaient la balustrade des combles, et refit en .grande partie les façades. 
Cependant Fontaine préparait pour Napoléon un projet de reconstruc- 



LE MUSEE 



'59 



tion totale, qui eût été rachèvement des plans ébauchés sous Louis XV. 
Il voulait faire d' « un nain difforme, dont les membres gigantesques, 
plus difformes encore, augmentent la laideur, » un monument majes- 




Cliclié Neurdein. 



Mademoiselle de Béthis}- et son frère, par Belle. 



tueux à l'instar des plus grandes œuvres antiques. Son projet, en 
somme, n'était c[u'une reprise, avec corrections, des plans de Gabriel et 
de Peyre le jeune, où rien n'était conservé des appartements donnant 
sur les cours. Mais l'Empereur ne voulait pas dépenser plus de six mil- 
lions et Fontaine, Dufour, Gondouin lui en demandaient cinquante; 
cela arrêta toute décision, et Versailles fut sauvé pour le moment; sans 



i6o 



VERSAILLES 



la ruine de Tlimpire, il faut avouer qu'il é'.ait perdu. On ne peut lire 
sans stupeur une page, d'ailleurs bien peu connue, du Mémorial de 
Saiiite-Hélè}u\ qui révèle l'état d'esprit le plus étrange d'un homme 
fermé obstinément à toute vision d'art. « Je condamnais Versailles dans 
sa création, » disait-il à Las Cases, « mais dans mes idées parfois gigan- 
tesques sur Paris, je 
rêvais den tirer partie, 
el de n en faire, avec le 
temi)s. (|u"une espèce de 
faubourg, un site voisin, 
un ])()inL de vue de la 
grande capitale ; et pour 
l'approprier davantage 
à cet ()1)jet, j'avais conçu 
une singulière idée, dont 
je m'étais même fait pré- 
senter le programme. 
De ces l:)eaux bosquets, je 
chassais toutes ces nym- 
phes de mauvais goût, 
ces ornements à la Tiir- 
carct, et je les rempla- 
(;ais par des panoramas, 
en maçonnerie, de toutes 
les capitales où nous 
étions entrés victorieux, 
de toutes les célèbres 
l:)atailles qui avaient 
illustré nos armes. C'eût 
été autant de monuments 
éternels de nos triomphes et de notre gloire nationale, posés à la porte 
de la capitale de l'Europe, laquelle ne pouvait manquer d'être visitée 
par force du reste de l'univers. » De telles paroles ne se commentent 
point, mais elles feraient trouver sublimes les plus bourgeoises imagina- 
tions de Louis-Philippe. 

Ce fut Louis XVIII qui mit à exécution le plan de reconstruction de 
Fontaine, mais sans dépasser les six millions de crédit que Napoléon y 
voulait consacrer. Aussi bien ce nouveau travail ne fut-il c|u'un pis aller, 
un raccord misérable qui semblait rendre plus nécessaire encore la sup- 




Napoléon I'''. par Robert Lefèvre. 



LE MUSEE 



i6i 



pression du petit château de Louis XIV. Dufour acheva, en 1820, pour 
correspondre à Taile de Gabriel, sur l'emplacement du pavillon de Le 
Vau encore subsistant, la bâtisse médiocre à laquelle son nom demeure 
attaché. La cour de .^Larbre et la Chapelle furent restaurées, les peintures 
et dorures des grands appartements nettoyées et ravivées, beaucoup des 
communications intérieures simplifiées ou supprimées. Voilà le Château 
redevenu habitable ; 
mais on n'y rencontre 
que des familles d'é- 
migrés qui, de 1S15 à 
1830, occupent une par- 
tie des ailes et Tattique 
du corps central ; la Ré- 
volution de juillet 1830. 
enarrachant Charles X 
du trône, déposséda ces 
locataires provisoires. 

Le roi Louis-Phi- 
lippe donna au palais 
encore une fois désert 
sa destination défini- 
tive. Lafayette y voulait 
transférer les Invalides ; 
d'autres parlaient, une 
fois de plus, de le dé- 
truire ; en réclamant 
Versailles et les Tria- 
nons pour la dotation 

de la Couronne, le nouveau roi prenait rengagement de transformer le 
Château de Louis XIV en un 3lusée national, dédié <( à toutes les gloires 
de la France ». L'idée était noble ; était-elle également désintéressée ? 
peu importe; avant tout elle conservait Versailles. On ne peut s'empêcher 
de sourire en lisant les dithyrambes consacrés, sous forme d'ouvrages 
historiques, par Vatout, premier bibliothécaire du roi, et par le comte 
Alexandre de Laborde, membre de l'Institut, à cette création immense et 
inégale, dont la partie la plus durable n'est point celle de qui le royal 
fondateur attendait une sûre immortalité. Comme un autre Louis XIV, 
Louis-Philippe a voulu faire servir Versailles à son apothéose et à celle 
de sa famille ; le dessein en perce à chaque page de ces descriptions 




L'impératrice Joséphine,, esquisse de Gérard. 



i62 VERSAILLES 

officielles que nous pouvons consulter aujourd'hui à la manière cVun 
Félibien. « On attendait. » dit Laborde. « un souverain qui eût le 
sentiment de la patrie assez vif. assez profond. ])our confondre dans son 
cœur tout ce qu'elle avait produit de grand, et qui peut-être même avait 
le droit de réclamer personnellement une sorte de part à ces différents 

genres d'illustration. Ainsi, à ces anciens preux couverts d'armoiries, 

il fallait quelqu'un qui pût dire : Il y a parmi vous deux de mes 
ancêtres qui se conduisirent assez bien à cette é])oque ; ils s'appelaient 
saint Louis et Philippe-Auguste. A ces autres guerriers, plus nouveaux, 

mais non moins illustres, c[ui ne blasonnent que des cicatrices 

il était heureux de pouvoir dire : J'ai affronté, comme vous, les premiers 
coups de canon tirés contre la liberté ; et ces couleurs nationales, 
qui vous sont si chères, je n'ai jamais voulu en porter d'autres — A ces 
hommes plus modestes et plus doux, dont les conquêtes sont cependant 

plus durables il fallait qu'il pût dire : Ces sciences. cj[ue vous cultivez 

avec tant d'ardeur, mont consolé dans l'exil et nourri dans l'adversité. 
3lais c'est à vous surtout qu'il devait s'adresser, hommes simples et 
grands des journées de juillet....; venez contempler la place glorieuse c[ui 
vous a été réservée dans cette histoire des siècles. La salle qui porte votre 
nom termine ce .^lusée national : il faut traverser la galerie des batailles, 
la gloire de la France entière, pour arriver à la vôtre. Les reconnaissez- 
vous, ces bras nus, ces mains noircies par la poudre, qui écartent les 
pavés pour faire place au prince c[ue vous avez élevé au trône ? Le voilà 
cet Hôtel de Ville où vous avez reçu ses serments ; levez les 3'eux et 
voyez la Charte sous l'emblème de la vérité ; elle vous rappelle les pre- 
mières paroles qu'il prononça, et il leur a élevé ce monument pour 
consacrer éternellement sa promesse. » 

Pour cette transformation immense, trois années suffirent, et vingt- 
quatre millions de francs, prélevés surtout, il faut le reconnaître, sur la for- 
tune privée du roi. Tous les artistes de France, docilement enrégimentés 
par les commandes officielles, goûtèrent la douceur du Pactole inattendu ; 
la grande querelle entre classiques et romantic^ues s'apaisa sur le terrain 
de Versailles, où Gros et Delacroix furent voisins. Le 10 juin 1837, ^^ 
roi Louis-Philippe, entouré de ses fils, inaugurait solennellement le 31usée 
national. 

Il en avait décidé lui-même toute l'organisation, discutant les plans 
de l'architecte Xepveu, et imposant sa volonté malgré de respectueuses 
observations dont il eût mieux fait de tenir compte. A l'extérieur, où il 
y avait peu à changer, deux graves erreurs furent commises. La cour de 



LE MUSEE 



163 



iMarbre, auparavant élevée de plusieurs marches, et d'où Ton descendait 
dans les vestibules du corps central, fut abaissée au niveau du rez-de- 
chaussée, ce qui était plus commode à certains points de vue, mais détrui- 
sait les proportions de l'architecture du petit château et le faisait paraî- 
tre encore plus enfoncé derrière les constructions de Gabriel et de Du- 
four. Une statue équestre de Louis XI^^, en bronze, par Cartellier et 
Petitot, fut 'logée sur un 
haut socle, à l'endroit 
même où se trouvait 
jadis le seuil de la cour 
Royale ; et, devant les 
ailes des Ministres, seize 
colosses de marbre, de- 
bout sur les balustrades 
de l'avant-cour, annon- 
cèrent, avec des gestes 
héroïques, la destination 
nouvelle du vieux Châ- 
teau. 

L'histoire de ces mar- 
bres est singulière. Par 
décret du i' 'janvier 18 10, 
Napoléon avait décidé 
d'ériger à Paris, sur le 
pont de la Concorde, des 
statues de généraux tués 
à l'ennemi. En i(Si5, 
quatre de ces . statues 
étaient seules terminées, 

celles des généraux Espagne, Colbert, Valhubert et Roussel. Elles ne 
pouvaient plaire â Louis XVIIL et une nouvelle liste de douze grands 
hommes fut remise aux sculpteurs : c'étaient Duguesclin et Bavard, 
Suger et Sully, Richelieu et Colbert, Condé et Turenne, Tourville et 
vSuffren, Duquesne et Duguay-Trouin. Ils étaient en place dès 1828 sur 
les piles du pont, mais ils les écrasaient. Louis-Philippe eut l'idée malen- 
contreuse de les transporter dans la cour de Versailles, en leur adjoignant 
c[uatre figures nouvelles, qui n'étaient autres c[ue les généraux sculptés 
sous Napoléon, mais transformés, par une simple substitution de tètes, 
en personnages plus illustres. Mortier, Lannes, Jourdan et Masséna ; et 




CUilié Neuidein. 

Le roi de Rome, par Gérard. 



104 VERSAILLES 

c'est ainsi que se recruta la plus bizarre assemblée de héros casqués et 
empanachés, dans le voisinage, hélas, des belles statues de 3larsy et de 
ïubi, de Girardon et de Coyzevox. « Alliance de siècles, de grandeurs et 
de renommées », s'écrie h'riquement Vatout, « qui révèle dès le premier 
pas la pensée toute française qui a présidé à la création du palais histo- 
rique de Versailles ! »> 

P'aire un .Musée d"un palais qui n"a été ccmstruit que pour Ihabitation 
sera toujours une entreprise des plus ardues, et dont la réussite ne peut 
que demeurer médiocre. On s'en aperçoit cruellement au Louvre ; on n'en 
souffre pas moins, toutes proportions gardées, à Versailles. Ici pourtant 
il y avait une partie centrale, entre toutes précieuse, dont la conserva- 
tion s'imposait, les appartements royaux. Xe pouvant les remeubler 'ce 
qui fut fait, et nous avons vu comment, pour la seule chambre de 
Louis XIV . Louis-Philippe en orna les murs des cartons peints de l'His- 
toire du Roi, par Le Brun et Van der3leulen, dont les tapisseries, tissées 
aux Gobelins, avaient autrefois appartenu à Versailles; mais pour placer 
svmétriquement ces intéressantes peintures il n'hésita pas, malgré l'in- 
sistance de Xepveu, à mutiler un décor parfait comme celui de la cham- 
bre de la Reine. Ou'était-ce alors que des boiseries et des cadres de 
glaces de Verberckt, auprès de peintures, historiques ? L'art du 
XVlll' siècle, aujourd'hui prisé plus que tout, ne rencontrait qu'igno- 
rance et mépris. Les noms de Louis X\'. de Louis XVI et de 3Iarie- 
Antoinette sauvèrent fort heureusement la partie essentielle des petits 
appartements, des cabinets délicieux du premier étage. 31ais. au rez-de- 
chaussée, les chambres et les salons gracieux où le Dauphin, père de 
Louis XVI, et l'aimable Marie-Josèphe de Saxe coulèrent vnie paisible 
et honnête existence, où 31""^ Sophie et M"'^ Victoire, et 31"'" de Pompadour 
avant 31"*° Adélaïde, reposèrent leur indolence et leur lassitude, où 
3Larie-Antoinette enfin rassembla ses intimes pour de familières cause- 
ries, ces chambres toutes fleuries d'or furent dénudées sans vergogne 
pour recevoir sur leurs tristes murailles des portraits raidement alignés, 
en pied ou en buste, de rois douteux, d'amiraux imaginaires, de connéta- 
bles problématiques, de maréchaux dont les plus illustres ne sont pas 
les plus ressemblants. Le plus étrange, dans ces aménagements hâtifs 
et sans contrôle séri^-ux. fut que. par l'erreur d'un bibliothécaire qui 
cherchait l'appartement de 31"" de 3laintenon au nord de la cour de 
31arbre, le véritable appartement de la marquise, situé au sud de cette 
cour, fut détruit pour donner place à l'escalier de l'attique Chima}^ et à 
quelques tableaux des guerres de la Révolution ! Louis-Philippe a sauvé 



LE MUSEE 



165 



Versailles, on ne peut le nier, mais d'une façon parfois douloureuse et 
barbare. 

Le royal fondateur du 3Iasée a cependant accompli, par l'aménage- 
ment des deux grandes ailes du Château, une œuvre nécessaire et qui 
prête moins à la critique. Il eût été illusoire et même dangereux de 




Louis-Philippe et ses fils inaugurant le Musée national de Versailles, 
par Horace Vernet. 



chercher à conserver cet amoncellement de chambres souvent obscures 
et sans air, et pour la plupart sans ornements ni dorures. Abattre ces 
cloisons d'une ruche inextricable, supprimer les entresols, rendre aux 
appartements toute la hauteur que leurs fenêtres annoncent au dehors, 
ouvrir des vitrages au milieu des toits, pour donner aux attiques la lumière 
qu'exigent des collections de tableaux, tel était le problème à résoudre, et 
il fut vite résolu. Les longs corridors de pierre du rez-de-chaussée et du 
premier étage, promenoirs où se déversait autrefois la vie bruyante du 
Château, se changèrent en galeries de sculpture, en nécropoles de statues 



lOt) 



VERSAILLES 



tombales aux blancheurs de marbre ou de idàtre. Et, dans les salles 
voisines, les tableaux de batailles et les portraits, tous fixés aux murailles, 
en d'uniformes bordures de chêne, tous encadrés du même filet d'or sur 
un fond noir, tous munis du même cartel aux indications précises, racon- 
tèrent riiistoire de la France depuis ses origines. 

Ainsi les précieuses séries de peintures militaires (-ommandées par 




Galerie de pierre au rez-de-cliaussée de l'aile du Nord. 



l'ancienne monarchie trouvèrent à Versailles un emplacement digne 
d'elles ; les œuvres de Le Brun, de Van der JMeulen et de leurs élèves qui 
glorifient le règne de Louis XIV, les campagnes de Louis XV peintes 
par Lenfant et les Parrocel, les gouaches fameuses de Yiin Blarenberghe, 
la superbe composition mythologic[ue de Halle qui commémore la paix 
de 1763, formèrent le premier et le plus riche appoint de collections desti- 
nées à un utile enseignement. 

Mais ce qui parut extraordinaire et mérita d'être loué par les nouveaux 
Félibiensà l'égal, sinon au-dessus des plus belles créations deLouisXIV, 
fut l'énorme Galerie des Batailles, c|ui, à elle seule, coûta deux millions 
de francs. Pour ouvrir cette nef de cent vingt mètres de longueur sur 



LE MUSEE 



167 



treize de largeur, Fontaine et Xepveu vidèrent entièrement Taile du 
Midi, au niveau du premier étage, de tout ce qu'elle contenait d'apparte- 
ments avec leurs entresols et leur attique ; sur des armatures de fer que 
soutenaient trente-deux colonnes en granit, groupées deux par deux aux 
extrémités et au centre de la Galerie, ils posèrent une voûte cintrée, 
décorée de rosaces dans le goût classique, et percée dans son milieu d'un 
vitrage pour compenser la suppression de la plupart des fenêcres. Trente- 




Galerie des Batailles. 



Cliché Neurdein. 



trois tableaux sont encastrés aux parois de la Galerie, où ils célèbrent 
les gloires militaires de la France, depuis Tolbiac jusqu'à Wagram : 
c'est Napoléon qui termine l'épopée de Clovis. Charles-31artel et Charle- 
magne, le comte Eudes et Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel 
et Philippe de Valois précèdent Jeanne d'Arc et Dunois, Charles VIII et 
François I"' ; la Prise de Calais et V Entrée de Henri IV à Paris, les 
victoires de Condé, de Turenne et des maréchaux de Louis XIV sont 
comme une longue préface des pages plus populaires de la Révolution et 
de l'Empire, le Zurich de Bouchot, le Rivoli de Philippoteaux, r.4//6'- 
tcrliti de Gérard, V Icna, le Fricdland et le Wagram d'Horace Vernet, 
Ce grand tournoi officiel, où les Ary Scheffer et les Devéria, les Schnetz, 



i68 \' ERSA1LT.es 

l'es Gros, les Lari\-ière, les Couder, d'autres encore, rompirent des lances 
aux applaudissements du pul)lic, n"a vraiment plus aujourd'hui qu'un 
vainqueur, Delacroix, avec son émouvant Taillcboiirg ; loin de ce cadre 
médiocre, ce serait à tous les yeux une merveille surprenante et nouvelle 
de coloris et de passion. 

Louis-Philippe, dans la (ialerie des Batailles, avait fait à la légende 
napoléonienne la très large part qu'elle était endroit d'exiger ; il lui donna 
mieux encore, avec toute une série de salles au rez-de-chaussée de cette 
aile du .^lidi, et au premier étage de l'aile du Xord. \À\ furent réunies un 
grand nombre de peintures exécutées sur Tordre de Napoléon, parfois 
même composées sur ses indications, pour illustrer ses campagnes, ses 
actes diplomatiques et civils. Ce long commentaire d'art, où le pinceau 
des Thévenin, des Carie Vernet, des 3Ieynier, des Gautherot, des 
Lejeune, obéit fidèlement à une volonté rigoureuse et immual^le. demeure 
une des principales richesses de Versailles. 

.Mais ce n'est pas assez encore pour la gloire du héros dont les cen- 
dres, bientôt rapportées en France, devaient reposer sous le dôme triom- 
phal des Invalides ; Louis-Philippe tint à lui consacrer une salle au seuil 
même des appartements royaux. La grande salle des Gardes abrita les 
deux célèbres toiles commandées à David par Xapoléon, le Cotironne- 
luent de Vùiipératrice Joséphine après le Sacre, et le Serment de 
r armée après la dislribiition des Aigles ; la gigantesque Bataille 
d'Aboiikir, de Gros, occupa la paroi du fond. Cette salle, si richement 
et médiocrement ornée, a maintenant perdu sa raison d'être : le Sacre a 
émigré au Louvre. Il faut souhaiter c|u'un a\'enir prochain la rende, 
ainsi que tout le centre du vieux palais, aux souvenirs de l'ancienne 
monarchie. 

Avant ainsi généreusement, et non sans habileté, satisfait les nom- 
breux partisans du régime impérial, le roi citoyen se concilia les bonnes 
grâces de la noblesse hostile au régime nouveau par l'organisation des 
salles des Croisades. Là. dans un décor de batailles romantiques ^où l'on 
put voir jusqu'en ces derniers temps un Delacroix sublime. \' Entrée des 
Croisés à Constant inople,, des plafonds de bois aux solives gothiques 
reçurent les écussons des familles qui se glorifiaient d'avoir envoyé quelque 
ancêtre aux Croisades ; et plus d'un intrus .s'y mêla, dans une hâte où la 
complaisance et l'intérêt tinrent lieu parfois de contrôle historique. 

Louis-Philippe enfin voulut célébrer, dans le Château de Louis XIV, 
l'avènement au trône de la dynastie d'Orléans. Déjà, dans les tableaux de 
Vernet ou de Gérard qui racontent le règne de Charles X, c'est lui, le 



LE MUSEE 



169 



duc d'Orléans, qui apparaît dans sa robustesse triomphante auprès du 
roi sénile ; mais si l'on traverse la Galerie des Batailles pour entrer dans 
la salle de 1830, c'est une apothéose que Ion rencontre dans les immenses 
tableaux où Larivière et Devéria ont représenté ï Entrée du chic cf Or- 
léans à r Hôtel de Ville, et le Serment de fidclitc à la Charte ; d'au- 
tres compositions de Gérard, d'Ary Scheffer et de C(Hirt complètent ces 
épisodes historiques, sur lesquels plane une allégorie de Picot : la Vérité, 




Serment de l'Armée après la distribution des Aigles, par David. 



accompagnée de la Justice et de la Sagesse, protège la France contre 
V Hypocrisie, le Fanatisme et la Discorde. Ne croirait-on pas entendre 
quelque écho déformé des pompeuses fanfares du XYli' siècle ^ 

Les gloires militaires de la nouvelle dynastie attendaient leur Le 
Brun : ce fut Horace Vernet, dont l'intarissable facilité s'épancha aux 
anecdotes pittoresques de la campagne d'Algérie. De nouvelles salles 
s'ajoutèrent au Musée pour contenir ces vastes toiles, peintes de 1838 à 
1845. Le dramatique récit, en trois parties, du Siège de Constant me 
suscita, au Salon de 1839, un enthousiasme qui ne fut pas moins vif, 
cinq ans plus tard, lorsque le public eut sous les yeux la Prise de la 
Smala d'Abd-el-Kader, une des peintures les plus grandes que l'on 
connût (elle mesure plus de vingt et un mètres), en un temps où n'exis- 
taient pas encore nos panoramas de batailles. La République de 1848 et 



i;o VERSAILLES 

le Second Empire devaient continuer au Musée de Versailles cette illus- 
Lration si instructive de Thistoire contemporaine. La salle de Crimée : que 
Louis-Philippe avait préparée pour commémorer la campagne du Maroc) 
n'est pas moins populaire que les salles dWfriiiue : Yvon y a retracé en 
trois épisodes dramatiques la Prise de la redoute de Mûlûkoff. Cest 
Yvon encore qui a célél^ré la campagne d'Italie, Magenta et Solférino, 
en deux peintures lamentablement banales. Quant aux désastres de 1870, 
le souvenir en demeure vivant dans une composition puissante d'Aimé 
31orot, qui a immortalisé la Cliarge des eiiirassiers f rançais à Reictis- 
hojfen. la course à la mort, avec le furieux élan des chevaux, Técin- 
cellement des casques, des cuirasses et des épées, et la fumée rouge de la 
fusillade où tout vient s'engouffrer. L^n grand fragment du panorama 
de Neuville et Détaille, la Bataille de Chaiupigii\\ mérite également 
de rester au nombre des meilleures pages historiques rassemblées à 
Versailles par la Troisième République. Depuis l'.Vnnée Terrible, ce ne 
sont guère que des événements pacifiques dont n(_)s peintres officiels 
ont dû perpétuer le souvenir, en des toiles de dimensions trop souvent 
énormes et bien mal accordées à l'intérêt restreint des compositions. Au 
moins dans les tableau de Roll admire-t-on une harmonie lumineuse, un 
sens de la vie et du mouvement des foules, c^ui sont d'un vrai peintre. 

Tels paraissent les résultats durables de l'œuvre de Louis-Philippe, 
dans ce JMusée si riche auquel l'abondance d'une illustration de fantaisie 
et la banalité d'un décor hàtif ont trop longtemps donné si fâcheuse 
réputation. Mais peu à peu tout reprend sa place : les Charlemagne de 
Paul Delaroche, les saint Louis de Cabanel, les Gaston de Foix ou les 
Jeanne d'Arc d'Ary Scheffer, cantonnés au rez-de-chaussée de l'aile du 
Nord, ou dans les vastes espaces de la Galerie des Batailles, ne risquent 
plus de se confondre avec des œuvres d'art c^ui ont une valeur de docu- 
ments d'histoire. Le remaniement du 31usée, récemment entrepris, aura 
enfin raison du fatras apocryphe et de l'imagerie d'Épinal. La série des 
rois de France « depuis Pharamond », celles des grands amiraux, des 
connétables, des maréchaux antérieurs à 178g, ne pouvaient, à c|uelc|ues 
rares exceptions près, que fausser l'instruction des visiteurs de Versailles ; 
il convenait de les supprimer. 31ais, auprès de ces faux documents, c|ue 
d'autres indiscutables à mettre en valeur 1 L'histoire militaire de la France 
n'est pas tout à Versailles ; un merveilleux musée de portraits y est 
rassemblé, qui s'accroît chaque année et achèvera bientôt d'être présenté 
dans les conditions les plus favorables à l'étude. 

Les plus précieux des portraits réunis par Louis-Philippe prove- 



LE MUSEE 



[71 



naient des maisons royales, et plusieurs avaient fait partie du Musée de 
rÉcole française constitué en 1797 ; à ce premier fonds s'ajoutèrent d'in- 
nombrables envois. « Sitôt, » écrit Laborde, « ciue les premiers travaux 
eurent été exécutés, que ce projet d'un panthéon national eut été connu, 
de tous côtés vinrent s'y joindre des tableaux, des bustes, des statues 
historiques conservés dans les différents dépôts et jusque-là négligés. 




Prise de la Smala d'AbJ-el-Kader (détail;, par Horace Vernet. 



Les anciennes familles de France, même les plus opposées à l'ordre de 
choses actuel, envoyèrent les portraits des personnages célèbres c|u'elles 
comp;;aient parmi leurs ancêtres. L'orgueil, la haine, l'esprit de parti se 
turent devant ce désir inné chez l'homme d'une juste renommée, laitdis 
iminensa ciipido. Ce fut bientôt une faveur d'y être admis. » Dans cet 
assemblage parfois étrange un sévère triage a été fait ; les copies ou les 
reconstitutions d'après gravures commandées par Louis-Philippe sont 
allées aux magasins du .Musée : les portraits authentiques, quelle c|ue 
soit leur valeur d'art, demeurent seuls, non plus comme autrefois, dou- 
loureusement encastrés aux murailles, mais en des cadres parfois somp- 
tueux, plus souvent modestes, groupés selon leurs afiînités et leurs dates, 



VERSAILLES 



au milieu des œuvres de sculpture qui peuvent compléter renseignement 
iconographique. Le classement logique et l'épuration des collections 
de sculpture, où les œuvres originales sont le plus souvent remplacées 
par des moulages, achèvera dans quelques années cette importante 
réforme. 

Les portraits, depuis le xvi' siècle jusqu'à la fin du xviii''. occupaient 
les attiques des deux ailes du Xord et du 3lidi, où ils formaient deux 
séries parallèles et se doublant, la sec-onde, celle du ,Midi, avant été 

formée longtemps après la 
première ; les toiles du Xix'' 
siècle étaient réunies chms 
l'attique Chimay, qui s'étend 
au-dessus de l'appartement 
de la Reine. Dans le nou- 
veau classement, l'attique 
du Xord ne renferme plus 
que les portraits du xvi'' et 
du XVII'' siècle ; mais les 
plus importants de ces der- 
niers, ceux de la fin du règne 
de Louis XIV, sont exposés 
au premier étage du Châ- 
teau, dans les chambres où 
habita 31"' de 3iaintenon. 
Le XVIII'' siècle est descendu 
au rez-de-chaussée, dans les 
pièces lumineuses et gaies 
où quelques boiseries dorées 
ou peintes, des glaces, des 
cheminées, un meuble ici et là, rendent l'illusion de la vie aux seigneurs 
et aux dames en atours élégants, et qui sourient à leur résurrection. 
Il faut remonter à l'attique Chimav pour atteindre la Révolution et le 
XIX'' siècle, qui se continuera jusqu'à ses dernières années tout au long 
de l'aile du .Midi. C'est ainsi que d'une extrémité à l'autre du grand 
Château se présenteront dans une vie nouvelle les images des hommes 
et des femmes qui furent la France d'autrefois et d'hier, dans sa richesse, 
son esprit et sa grâce. 

Versailles possède tout un trésor du xvr siècle, la série des 
petits portraits qui appartinrent au collectionneur Roger de Gaignières. 




Catherine de Médicis, par François Clouet, 



LE MUSEE 



173 



Légués en 171 1 à Louis XIV, vendus en 17 17, lamentablement dispersés, 
puis en partie recueillis par TAnglais Craufurd et de nouveau vendus en 
1820, ces portraits, ou plutôt leurs épaves fatiguées, restaurées, repeintes, 
entrèrent aux collections de Louis-Philippe. Les noms obscurs encore des 
Clouet et de leurs rivaux ou élèves, Claude Corneille de Lyon, les 
Dumonstier, Jean de Court, François Quesnel, Antoine Caron, Benjamin 




Anne d'Autriche et ses entants en prières devant sainte Scholastique et saint Benoît, 
par Pliilippe de Cliampagne. 



Foulon, seraient à inscrire au bas de ces menues et spirituelles effigies, 
s'il était possible d'en démêler de façon certaine le caractère d'art et les 
origines ; une série du moins en a été justement revendiquée pour 
Corneille, gracieux et facile peintre de visages féminins, tous présentés 
dans la même pose, avec le même regard des yeux clairs ou sombres, 
le même pli souriant, un peu boudeur, des lèvres arquées, Henri II, 
Catherine de 3lédicis et Diane de Poitiers, les Guise, les La Rochefou- 
cauld, les trois Coligny, les seigneurs et les dames de la cour raffinée et 
corrompue des derniers Valois, puis les Bourbons, Henri IV et ses fidèles 
serviteurs, Marie de Médicis reine et régente, c'est toute la fin de la 



i;4 



VERSAILLES 



Renaissance française qui nous introduit aux solennités du xvir siècle. 
Auprès de Louis XIII et d'.Vnne d'Aulri:^h?, de curieuses peintures 
provenant du château de Richelieu, et dont les premières sont dans le 
goût de Callot, présentent, à vol d'oiseau, le rt'sumé des campagnes du 
grand cardinal. Philippe de Champagne, qui a peint un très beau 

Richelieu, a plus 
loin des œuvres 
non moins intéres- 
santes, un Saint- 
Cyran,un Tubœuf, 
l)ortraits austères 
q u ' a c compagnent 
dignement des toi- 
les officielles de 
A^ouet, deTestelin, 
des B e a u h r u n ; 
voici commencée 
l'iconographie du 
r è g ne de L o u i s 
XIV. Les portraits. 
les statues et les 
bustes du Roi sont 
en nombre : Le 
Brun, 3lignard et 
Rigaud , ]3ernin , 
Warin etCoyzevox 
ont des chefs- 
d'œuvre à Ver- 
sailles ; mais de 
toutes ces royales 
images aucune 
n'est évocatrice 
pparaît dans un cadre de vitre auprès du lit de 




La Duchesse du Maine, par Mignard. 



comme un profil qu 
parade. C'est une cire en couleur, modelée en 1706 par Antoine Benoist ; 
le Roi avait soixante-huit ans. Une perruque de cheveux gris domine le 
front altier ; l'œil d'émail, à prunelle d'un gris verdâlre, luit impérieu- 
sement dans la chair un peu jaune et bouffie, sans que la vieillesse ait 
altéré la courbe puissante du nez, la rol^ustesse méprisante de la lèvre 
inférieure et du menton ; Louis XIV vit encore au cœur même de son 



LE MUSEE 



175 



Château. Et, dans le salon de M'"' de Maintenon, c'est elle que nous voyons 
assise et trônant presque, telle que Saint-Simon nous l'a représentée : 
ce portrait, de Ferdinand Elle, fut donné par la marquise à ses chères 
filles de Saint-C\\-r. Non loin, un Dangeau resplendissant, sous le noble 
pinceau de Rigaud, semble prêt à nous narrer, jour par jour, heure par 
heure, les faits et gestes 
de la famille royale. 
Tous sont là. enfants 
légitimes ou bâtards, en 
costumes brochés d'or et 
en armures étincelantes, 
mais Nocret les a peints 
de façon plus surpre- 
nante dans la grande 
composition allégorique 
destinée à Saint-Cloud 
et encastrée au mur de 
l'Œil-de-Bœuf. C'est une 
assemblée de dieux et 
de déesses que préside 
Apollon, le Roi Soleil, 
couronné de lauriers : 
Anne d'Autriche est de- 
venue Cybèle, la mère 
des dieux; Marie-ïhérèse 
est Junon, M'" de 31ont- 
pensier Diane, et Hen- 
riette de France, pour 
gouverner l'Angleterre,' 
a pris à Amphitrite son 
trident. Rien ne saurait 

mieux nous faire comprendre la mythologie de Versailles que cet 
Olympe où règne le grand Roi. Une des séries les plus belles, quoique 
fort appauvrie par les emprunts du Louvre, est celle des portraits 
d'artistes. L'excellent Coyzevox d'Allou, les deux Keller de Rigaud, le 
Desjardins exubérant et le Mignard revèche et glacial, l'un et l'autre 
encore de Rigaud, enfin Rigaud lui-même, fidèlement représenté par 
son élève Le Bouteux, sont au premier rang de la glorieuse compagnie. 
Et que de guerriers illustres, Turenne tout le premier, dans l'admirable 




Dangeau, par H. RigauJ. 



176 



VERSAILLES 



esquisse de Le Brun, et d'aimables dames, depuis 31"'^ de la Vallière 
jusqu'à 31"'- de Sévigné, il faudrait énumérer auprès d'eux ! 

Rigaud a continué de peindre sous la Régence et le règne de Louis XV ; 
il y a de lui à Versailles deux superbes portraits du jeune Roi, en 17 15 et 
en 1730. dans tout l'éclat et la séduction de sa beauté ; il y a aussi d'in- 
téressantes répliques de ses dernières œuvres. Bien plus attrayant et 

harmonieux, Largillière 
nous montre quelques 
excellents portraits, dont 
le sien propre ; et Belle, 
les Parrocel, les trois 
Vanloo se pressent à sa 
A^^^^^^^^^^K ^ ^^^^^^^^^^^^^^H^ suite dans les salles heu- 

Ih^^^^^^^^^Êtê " /^^^^^^^^^^^^^K l'appartement 

du Dauphin. Toute une 

salle, et la plus lumi- 

i-^^^^^^^^^ ..^sim^^^^^^^^^mÊ ^^^^^^' appartient uni- 

M^^^^^^^B^ V. ^ uMf "^Ê^^^^^^^^M Xattier, 

\\^^^^^^^r V ^^'■'''^Mm ^B^^^^^^H P^ii'^^^6 attitré de 3Ies- 

dames, apprécié aujour- 
^^^^^ ■.,^¥'^ÊmEf -^^^^^Xff^^ d'hui à l'égal d'un AVat- 

Vi^^^^^i ^ ^^BÊÊl^^W^mS^^K?' teau ou d'un La Tour. 

Il }' a dans cet engoue- 
ment un peu d'exagéra- 
tion. Ce peintre d'une 
trop exquise et monotone 
volupté, pour qui toutes 
les femmes sont belles, 
et qui leur donne à 
toutes la même grâce provocante, dans le plus banal des arrangements 
mythologiques, n'a point d'esprit, point de caractère ni d'observation ; 
mais il remplace tout par le plaisir des yeux. Ses trois portraits de 31es- 
dames Sophie, Victoire et Louise, peintsà Fontevrault en 1748, nous offrent 
la plus gracieuse image de la femme au xviu'^ siècle ; 3Iarie Leczinska en 
fut ravie : (( Les aînées sont belles réellement », écrivait-elle à la duchesse 
de Luynes, « mais je n'ai jamais rien vu de si agréable que la petite : 
elle a la physionomie attendrissante, touchante, douce et spirituelle. » 

Tocqué, sans atteindre à la même plénitude de coloris, a mis dans son 
grand portrait de 31arigny toute l'affabilité de manières du frère de 




Cliché .Ne 

Madame Louise de France, par Nattier. 



LE MUSEE 



177 



M"" de Pompadour. et dans son buste de Gresset toute la malice apprêtée 
et la grâce élégante du chantre de Ver- Vert Le Suédois Roslin, avec ses 
portraits du peintre lîoucher, tout décrépit, et du graveur Cochin, hon- 




L'infante Isabelle, petiîe-fiUe de l.ouis XV, par Nattier. 



nète et souriant. Duplessis, avec Teffigie satisfaite du comte d'Angiviller, 
nous introduisent au règne de Louis XVL Le meilleur portrait du Roi, 
celui de Duplessis, paraîtra insignifiant auprès du majestueux buste de 
Houdon, un des chefs-d'œuvre du grand sculpteur, de qui Ton peut encore 
admirer à Versailles un Diderot et un Voltaire de la plus fine exécution. 
Quant à la Reine, dont on voif, au salon des Cabinets, un ravissant buste 

12 



178 VERSAILLES 

eh biscuit par Pajou, c'est à .M'"" Vigée-Lebrun, si d(''licatement admise 
dans son intimité, c[u"il nous faut demander les souvenirs non pas les plus 
fidèles, mais assurément le mieux selon son cciHir, de sa \ie à Versailles. 
Mais la Révolution est venue, avec les portraits de ses principaux acteurs, 
où manciuent pourtant un Danton et un Robespierre. La fière et pure 
Charlotte Cordav de Hauer est voisine du tragique .Maratc[u\ineréplic[ue 
du tableau de David nous montre sanglant dans sa baignoire. Camille 




Lecture faite par Andrieux au comité de la Comédie-Française, par Heim. 



Desmoulins, Lucile et Horace se sont unis en groupe sentimental p(_)ur 
Tadmiration de la postérité. Et déjà Bonaparte apparaît, Premier Consul 
clans Ténergique buste de Corbet, bientôt Empereur dans les toiles offi- 
cielles de Gérard et de Robert Lefèvre. Il est entouré des portraits de 
tous les siens, de 3ladame 31ère, dignement paisible, de ses frères et 
de ses scpurs. parmi lesquelles Elisa, étrange et inquiétante dans la 
peinture de 31""' Benoist, enfin de Joséphine et de la placide 3larie- 
Eouise, c|ui tient dans ses bras le roi de Rome. Toutes ces figures 
de Timmense épopée impériale reparaissent dans une précieuse série de 
petites esquisses c[ui proviennent de Tatelier de Gérard, premières pen- 
sées ou réductions des portraits exécutés par le maître. Ces peintures 
nous font passer des champs de bataille de l'Empire aux salons de la 



LE MUSEE 179 

Restauration et de la monarchie de Juille'' : elles commencent aux hommes 
de la Révolution pour finir avec Louis-Philippe. Cependant des portraits 
plus considérables s'imposent à Tattention ; après les nombreux maré- 




Napoléon III, par il. l'iandrin 



chaux et dignitaires de TEmpire, voici les artistes et les écrivains de 
l'ère romantique. Une spirituelle composition de Ileim les réunit au, 
fo3'er de la Comédie-Française, pour ouïr une lecture d'Andrieux; Cha- 
teaubriand (qu'une toile plus ancienne de Girodet représente méditant sur 
les ruines de Rome) tnjne un peu isolé dans son fauteuil, tandis que Dela- 
croix, Vign5% Tlugo, Alexandre Dumas attirent les regards au milieu des 



i8o VERSAILLES 

vieuxacadémiciens. Un chef-d'œuvre de Prudhon, él)auehe toute craquelée 
d'un visage spirituelaux3^eux aigus, porteàlapostéritélenomdunaturaliste 
Bruun-Neegard ; et parmi les figures illustres peintes par Ary Scheffer, 
Paul-Louis Courier. .Vrmand Carrel, Horace A^ernet, (îounod, Lamar- 
tine, Cavaignac semblent des a])paritions \-ivantes et ])roches encore. 

Dans la galerie de iWttitiue du Midi sont réunis les princes et prin- 
cesses de la maison d'Orléans, autour de Louis-Philippe et de jMarie- 
Amélie; tous, à l'exception du duc d'Orléans, qui a inspiré l'une des meil- 
leures œuvres d'Ingres, ont posé devant Winterhalter, portraitiste officiel 
et fécond auquel le Second lùnpire demeurera fidèle. Et c'est Flandrin, 
l'élève dingres, qui traduit de façon merveilleuse le regard trouble et 
rêveur de Napoléon III, dans une peinture dont la mollesse même semble 
d'une intention pénétrante. Gérôme a groupé toute la cour impériale 
dans une charmante petite composition, la Réception des ambassadeurs 
Siamois à Fontainebleau, en 1861. Le prince Napoléon a été peint par 
L"landrin et par Hébert, et ce dernier a fait un chef-d'œuvre du portrait 
de la princesse Clotilde. La République de 1870 enfin donne à A^ersailles 
plus de bustes que de portraits; toutefois des anuTes comme le Thiers, 
le 31ontalivet, le A'ictor Hugo de Bonnat doi\ent figurer au premier rang 
d'une iconographie qui s'enrichit chaque jour; et la sécheresse minutieuse 
des toiles d'un Détaille assure au 3lusée de l'histoire de France ce qu'il 
doit exiger avant tout, des documents précis et fidèles ^ 

Il suffira de quelques lignes pour terminer l'histoire du Château. 
Louis-Philippe a\ait dû, lui aussi, abandonner le grand projet toujoui^s 
repris depuis Louis XV, projet de reconstruction ou plutôt d'achèvement 
par une façade monumentale reliant les pavillons de Gabriel et de 
Dufour. Il est peu probable que l'on y revienne jamais. Tout ce c^u'ilest 
possible de souhaiter est le relèvement de la cour de .Marbre, et la sup- 
pression des statues ridicules de l'avant-cour. .Alais, depuis 1870, des 
annexes ont été bâties; la salle de l'Opéra, à l'extrémité de l'aile du 
Nord, a été transformée par les architectes de Joh' et Ouestel en salle de 

^ Les remaniements les plus récents du Musée ont mis en lumière, dans les salles de 
TAttique Chimay et de l'Attique du Midi, d'intéressantes peintures modernes. 11 faut 
citer principalement la nouvelle salle consacrée aux tableaux du baron Lejeune qui 
représentent les batailles napoléoniennes, la série des portraits des membres de l'expé- 
dition d'Egypte si spirituellement crayonnés par Dutertre. et une admirable esquisse de 
Gros : Napoléon récompensant les artistes au Salon de 1S08. En même temps Ton a 
commencé, dans les grands appartements, à fixer aux murs les célèbres tapisseries 
des Gobelins, YHistoire du Roi, à la place de leurs cartons peints. 



I.E MUSEE i8i 

séances pour TAssemblée Nationale; en i-Sys, elle était affectée au Sénat, 
tandis c^u'une salle spéciale pour la Chambre des Députés était construite 
sur remplacement du pavillon de Provence, et adossée à Taile du .Midi. 
Le Grand Trianon, rendu habitable pour Louis-Philippe, devint un 
Musée, ainsi que le Petit Trianon, après que des meubles et des objets 
d'art y eurent été portés du Garde-Meuble, en 1850. L'impératrice Eugénie 



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Le Musée des Voitures. 



organisa même, en 1867, au Petit Trianon, une intéressante exposition 
de souvenirs de toute sorte relatifs à 3larie-x\ntoinette. Enfin, c'est en 
1851 que Questel construisit, sur l'emplacement d'un ancien corps de 
garde, et en bordure du Jardin français, le bâtiment qui contient le Musée 
des voitures. On y voit, provenant des écuries de la Couronne et du Garde- 
.Meuble, les carrosses du sacre de Napoléon I"', la Topa^ic, c[ui servit au 
mariage de Napoléon et de Marie-Louise, la voiture du sacre de Charles X 
et celle dubaptême duduc de Bordeaux. Auprès de ces pesantes machines, 
quelques chaises à porteurs et traîneaux décorés de figures et de fleurs 
sont un dernier rappel de l'esprit et des grâces du XYllT siècle. 




l.a rue Hoche et Notre-Dame. 

CHAPITRE VIII 

LA VILLE 



Le Château de Louis XIV, du fond de sa petite cour de ^Marbre, par 
ses bâtiments impérieusement allongés vers Limmense place d"Armes, 
par les trois avenues qui s'ouvrent à perte de vue devant lui, proclame à 
la ville qu'il domine la loi de soumission et d'harmonie qui est maîtresse 
en architecture ; il affirme une volonté, un ordre, une beauté dont il 
donne l'expression parfaite, à laquelle tout doit se subordonner. Si Ver- 
sailles eût compris cette loi, c'était le modèle des villes. Xon plus ramas- 
sée et blottie comme les villes féodales, mais largement épanouie dans la 
verte plaine c^ue ceignent des collines régulières, la paisible cité devait 
être un jardin de repos aux portes du bru3^ant Paris. 

• Le cardinal de Richelieu avait tenté, près des rives de la Loire, ce que 
Louis XIV réalisa. Mais la petite ville de Richelieu ne pouvait vivre, 
parce qu'elle ne dépendait que d'un homme ; à Versailles Louis XIA' 



LA VILLE 



:«3 



attirait la France. Jusqu'en 1 671 ce ne fut guère c|u''un village, avec sa petite 
église, sa maison de justice et c|uelc|ues auberges de rouliers, dont les 
noms se trouvent en des procès-verbaux de rixes. Louis XIII, en faisant 
élever son « petit château de cartes », ordcjuna un premier défrichement 
des terrains qui s'étendaient vers Paris, et institua des foires et marchés 
francs pour attirer les habitants par quelque trafic durable. Les premiers 
hôtels se contruisent en 1664, pour les heureux c|ue Louis XIV veut 
garder à ses côtés ; mais, auprès de ce petit nombre de favorisés, quelle 
foule de mécontents 1 M""' de vSévigné, qui a\'ait assisté aux fêtes de cette 
année-là, racontait à Olivier d"Ormesson que tous les courtisans étaient 




La place d'Armes et la Grande Écurie, vues du Château. 



enragés, n"a}'ant pas « quasi un trou pour se mettre à couvert ». C'est en 
167 1 c|ue Louis XIV décida la création de toute une ville autour du Châ- 
teau agrandi ; la résolution fut rendue publique le 22 mai, dans les 
termes qui suivent : « Sa ^lajesté a^-ant en particulière recommandation 
le bourg de Versailles, souhaitant de le rendre le plus florissant et le 
plus fréquenté c^u'il se pourra, elle a résolu de faire don des places à 
toutes personnes qui voudront bâtir depuis la Pompe dudit Versailles] us- 
qu'à la ferme de Clagny..., pour desdites places et bâtiments jouir par 
chacun des particuliers auxc^uels icelles places seront délivrées en pleine 
propriété comme à eux appartenant, à la charge de par eux, leurs hoirs 
et ayant cause, entretenir les bâtiments en l'état et de même symétrie 
ciu'ils seront bâtis et édifiés. » La clause était importante ; elle assurait 
la beauté et le style de Versailles. Les hôtels que les courtisans vont 
s'empresser de construire pour plaire au maître, tout en profitant des 
avantages fort appréciables qui leur sont offerts, ont, à en juger par les 
estampes et les plans qui nous en conservent l'image, un aspect si par- 



i84 VERSAILLES 

faitenient uniforme etressemblant qu'il serait inuliled'y chercher quelque 
détail. Mieux vaut s'attarder aux entours de la place d'Armes, à ces 
dépendances immédiates du Château que l'on nomme les « Dehors de 
A^ersailles ». C'est d'abord la Surintendance, construite pour Colbert en 
1670 et i67i,et l'hôtel de la Chancellerie, terminé en if^^y,,, au midi du 
Château ; ce sont surtout les Ecuries et le (îrand Commun, dont le rôle 
est considérable dans la vie du Roi et de sa Cour. 

Ce complément nécessaire du Château, ces « Dehors » ma,onili([ues 




La Petite Écurie et la place d'Armes, vues du Château. 



sont l'œuvre de 31ansart. Déjà Le Vau avait arrêté les proportions de la 
place Royale et des trois avenues à quadruple rangée d'ormes, qui sem- 
blaient prolongera Tinfinises larges per.spectives ; mais elle n'était bornée, 
du côté de Paris, que par deux hôtels, celui de Xoailles et celui de Lau- 
zun ; ils furent remplacés par les Ecuries du Roi, que 31ansart termina 
en 1682, avec un travail de quatre années, et une dépense de trois mil- 
lions de livres. La Grande lîcurie s'étend au nord de l'avenue de Paris, 
que Ton nomme alors la Grande Avenue, la Petite Ecurie au midi ; et leurs 
pavillons avancés délimitent exactement le départ des trois avenues. Leur 
plan est sensiblement le même. Au fond d'une vaste cour fermée d'une 
grille (qui a malheureusement été refaite sous la Restauration}, un 
pavillon central ouvre sa porte, couronnée d'un fronton triangulaire et 
flanquée de pilastres sculptés, qui en font comme un arc de triomphe. 



LA VILLE 



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Alentour se déploie une galerie en demi-lune qui se raccorde à deux ailes 
pour aboutir aux pavillons de la place d'Armes. Le Mercure de 1686, qui 
en donne une longue et précise description, fait justement remarquer que 
« ces bâtiments sont assez bas pour ne point emi:êcher la vue du Château ; 
ainsi le niveau des faîtes répond à peu près au pavé de marbre de la 
petite cour... » Le Mercure nous apprend encore que la Grande Ecurie 
renferme les chevaux de main, avec deux manèges, dont l'un pour les 
joutes et tournois, au-devant duquel est le Chenil. « ].a sculpture de 




Le vieux Versailles et Saiin-Louis, vus du Château. 



Tavant-corps du milieu renferme de grands bas-reliefs, des trophées 
d'armes, des harnais et autres ouvrages de cette nature », sculptés par 
Granier, Raon et Mazière ; de la voussure de la porte s'élancent trois che- 
vaux en haut relief; deux Renommées, au fronton, s'appuient à l'écusson 
royal ; et il ne faut pas oublier les beaux masques de faunes qui, aux 
clefs des croisées de l'étagebas, rient et grimacent dans un épanouissement 
de vie animale et heureuse. 

La Petite Kcurie, dont le décor sculpté est parallèle (les trois chevaux 
et le cocher que l'on voit au-dessus de la porte ont été modelés par Le 
Comte), renferme les remises des carrosses dans les arcades de la demi- 
lune au fond de la cour. Trois hautes galeries rayonnent autour d'un 
dôme porté sur quatre pendentifs, « voûté de pierre et éclairé par un 
jour au milieu, dont le châssis de fer, un peu cintré, porte les vitres ». 



i86 VERSAILLES 

Ces galeries, où les chevaux sont attachés sur deux rangs, sont séparées 
par des piliers en deux berceaux, où les râteliers « laissent encore assez 
d'espace derrière le chevaux pour 5'- pouvoir aller en carrosse. Derrière 
cette écurie est encore une entrée ])rincipale au milieu d'un grand avant- 
corps environné d'un fronton triangulaire, dans lequel est un bas-relief 
qui représente Alexandre qui dompte Bucéphale. Ce bas-relief- est de 
31. (jirardon. » 

)■- 1,1 faudrait dire, mieux que ne font ces notes, la beauté des ccnirbes, 
la pureté et l'harmonie des profils, et l'effet puissant de ces nefs inté- 
rieures- dont les rexêtements de brique et de pierre sont divisés par 
des pilastres aux chapiteaux sculptés, enfin la singularité du dôme 
à coupole surbaissée, imitation réduite du Panthéon de Rome. Le 
bas-relief de Girardon est une des plus nobles œuvres du grand 
sculpteur. 

: Le manège de la Grande Ecurie servit aux fêtes de Louis XI\' et de 
Louis XA" ; un opéra de lAdli, un ballet de Voltaire et de Rameau y 
furent représentés. Depuis 1852, ces bâtiments superbes api^artiennent 
à l'Armée ; la Grande Lcurie abrite l'I^cole et la Direction de l'artil- 
lerie; la Petite Lcurie est affectée au premier régiment du Génie; et 
du somptueux décor que décrivait le yicrciire il ne reste rien, que 
d'élégantes potences en ferronnerie, auxquelles les lanternes étaient 
suspendues. 

Le Grand Commun est entrepris aussitôt après l'achèvement des 
Écuries, et terminé en 16S4, en face de l'aile du 3lidi, sur l'emplacement 
des pauvres maisons du vieux village, et de la petite église dédiée à saint 
Julien. Autour d'une énorme cour carrée s'étend un quadruple corps de 
logis dont les deux étages et les combles n'ont pas moins de cinq cents 
fenêtres ; à l'intérieur, un millier de j^ièces de toute dimension reçoivent 
jusqu'à quinze cents habitants : ce n'est plus une maison, c'est une ville 
que ce « Grand carré des offices communs du Roi, de la Reine, de 31on- 
seigneur et de 31""^ la Dauphine j). Le décor sculpté se réduit aux orne- 
ments d'une porte immense et à quatre frontons de pierre où sont mode- 
lées (par 31azeline, 31azière, Le Comte et Jouvenet, d'après des dessins de 
Le Brun; les figures des Saisons accompagnées de leurs attributs. A 
l'intérieur il y a d'autres sculptures, et une balustrade en fer forgé qui 
tourne tout au long des murailles. 

Les cuisines occupent le rez-de-chaussée, ainsi que la paneterie et 
Téchansonnerie ; tout cequi a, comme l'on dit. « bouche à la Cour «.tire 
de là sa nourriture. Seule, « la Bouche du Roi n'est jamais hors du lieu 



LA VILLK 



187 



OÙ loge Sa 3Iaje.sté )) : elle a des cuisines spéciales au rez-de-chaussée de 
l'aile du 3Iidi, d'où, ainsi que nous l'enseignent les Ordonnances de la 
liaison du Roi, la Viande de sa 3lajesté est portée en cérémonie, pré- 
cédée de deux gardes, de l'huissier de salle, du maître d'hôtel avec son 
bâton, du gentilhomme servant-panetier. du contnMeur général, du con- 



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Avant-corps central de la Grande-Écurie. 



trôleur clerc-d'office et autres..., « et derrière eux deux autres gardes de 
vSa ^Majesté qui ne laisseront personne approcher de la Viande. » Pour 
la nourriture d'un Roi qui « mangeait si prodigieusement, » dit Saint- 
Simon, u et si solidemenc, soir et matin, qu'on ne s'accoutumait point a 
le voir, » il n'y avait pas moins de trois cent vingt-quatre officiers et 
gens de service ; et d'autres étaient attachés aux offices de la Reine, du 
Dauphin et de la Dauphine. 



i88 



VERSAILLES 



L'organisation complexe du (yrand Commun (lurejus([u"à la Révolu- 
tion. En 1793, il est transformé en une manufacture d'armes qui, sous la 
direction habile de Boutet, s'acquiert une célébrité universelle ; de cette 
époque datent les bas-reliefs guerriers qui se mêlent autour de sa pcjrte 

aux sculptures du 
XVI 1'^ siècle. Puis on 
\it au Grand Com- 
mun une l{cole de 
musique et une 
l^cole de dessin, un 
()r])helinat ; en 1826, 
il fut maladroite- 
ment surélevé d'un 
étage ; rhô])ital mi- 
litaire qui l'occupe 
aujourd'hui y est 
in stalle depuis 1832. 
Le Potager, de 
Uj-jS à 1683, fut 
établi plus au 31idi, 
au-dessus de la rue 
de l'Orangerie, sur 
des terrains maréca- 
geux patiemment 
comblés et assainis. 
Lesconstructionsde 
.Mansart y sont de 
petite importance ; 
mais on y retrouve 
les dispositions gé- 
nérales dues à l'il- 
lustre La Ouintinie, dans les carrés percés de bassins, les terrasses et les 
jardins clos. La seule œuvre d'art qui subsiste est une admirable grille 
en fer forgé, qui ouvre en bordure de la Pièce d'eau des ^Suisses. 

Tels sont, des « Dehors de Versailles » au temps de Louis XIV, ceux 
que notre époque a gardés à .son usage. Il suffit de mentionner les 
grandes constructions disparues, telles que la Vénerie, dont un Palais de 
Justice, depuis 1800, occupe les terrains, ou que le château de Clagny, 
donné par Louis XIV avec un domaine immense à l'orgueilleuse Montes- 




hîtérieur de Notre-Dame. 



LA VILLE 189 

pan. Dès 1769, rien ne subsistait de ce « palais d'Armide », comme 
l'appelait 31"" de S^vigné, et de ces jardins enchantés, où Mansart et 
Le Nôtre avaient créé des merveilles. Tout un quartier neuf et des plus 




Versailles vu de la butte de Montboron, peinture de J.-B. Martin. 



riches du Versailles moderne occupe la place où s'étalaient des somptuo- 
sités presque rivales de la résidence du Roi. L'étang- de Clagny fut 
desséché en 1736, et remplacé par le réseau de rues qui vont de la rue 
Duplessis à la rue Maurepas, et de la rue Berthier à la rue Neuve. 

Tout le Versailles de Louis XIV (qui compte, en 17 15, près de trente 
mille habitants) consiste, au milieu des jardins et des rues pavées et 



iqo VERSAILLES 

liordées d'ormes par Colbert. en hôtels de seigneurs ou en maisons de 
marchands et auberges, dont hi hauteur et la couleur apparaissent partout 
les mêmes, car pavillons ou maisons sont pareillement de pierre et de 
brique, élevés d\in seul étage, et cou\'erts d'une toiture dardoises. L'effet 




Façade de Saint-Louis. 



de ces murs roses et de ces toits bleus parmi les lignes vertes bien régu- 
lières des arbres devait paraître d'une symétrie amusante et joyeuse ; 
c'était, vu du Château, comme un grand parterre fleuri, à l'opposé de 
ceux que montraient les jardins. Bien ])eu de ces hôtels ont conservé 
leur première forme ; l'un des plus beaux et des plus grands était celui 
de Conti, élevé en 1670 par le maréchal de Bellefonds, et acheté en 1680 
par Louis XIV pour son fils le duc de Vermandois, de qui la princesse 



LA VILLE 



[91 



de Conti Teut en héritage, dès i6(S3. En 1723, Louis XV le fit affecter au 
Grand 3Iaître de la .Maison du Roi, qui était le duc de Bourbon. De 
grandes fêtes y furent données en l'honneur de M'"" de Prie, et c'est de 
ce temps c[ue datent les ravissantes boiseries que l'on peut voir encore, 
bien que très altérées, dans le nouvel Hôtel de Avilie, avec des dessus de 
porte de Martin et 
des toiles c|ue Res- 
tout, Detro}', Coy- 
pel et Lemoyne ont 
égayées de leurs 
plus galantes inven- 
tions. Le pavillon 
des Bains de la prin- 
cesse de Conti, avec 
un joli plafond peint 
à fresc^ue clans le 
goût des décors de 
fjérain, subsiste en- 
core (au n'' I de 
l'avenue deSceaux) . 
On distingue une 
partie du gracieux 
hôtel, ainsi que la 
Carrière et le Chenil 
qui lui font vis-à- 
vis, derrière la 
Grande Lcurie, dans 
le tableau de J-B. 
Martin qui repré- 
sente 'Versailles vu 
des hauteurs de 

.Montboron. Le Roi, entouré de courtisans, vient de traverser la chaussée 
qui divise par le milieu le grand réservoir ,'établi en 1685) où vont se 
recueillir, ainsi ciue dans le réservoir de Gobert, les eaux pluviales drai- 
nées au plateau de Satory, On aperçoit au bas de la butte, derrière les 
pavillons habités par la Cour, les maisons d'artisans et de marchands; on 
devine dans le nombre ces auberges aux noms pittoresques, de l'iniage 
Notre-Dame, de la Licorne, du Pélican, du Mouton rouge ; l'énorme 
hôtel de Limoges, où logent les maçons et les charretiers limousins, à 




Intérieur de Saint-Louis. 



[92 



VERSAILLES 



gauche de Tavenue de Paris, n'est point compris dans le tableau. Dans 
un coin, toute petite et basse, est l'église Xotre-Dame, que .Mansart a 
construite de 1684 à 1686, pour remplacer la chaj^elle voisine des Récol- 




Porte de la Bibliothèque de la Ville. 



lets, transportée de l'autre côté de la place d'Armes. C'est une église 
purement italienne, et de caractère assez banal, avec ses petites coupoles 
basses et sa façade à double, étage de colonnes , qu'encadrent deux clochers ; 
sa voûte au cintre aplati repose sur un large entablement que soutiennent 
des pilastres classiques. 

Les proportions modestes de la joaroisse de Versailles ^à laquelle une 



LA VIL 



9i 



chai^elle du Sacré-Cœur fut annexée en 1867) paraîtront plus exiguës 
encore, si on les rapproche de celles de la cathédrale dont Louis XV 
posa la première pierre le 12 juin 1743, et qui fut ouverte au culte le 
24 août 1754. L'église cathédrale vSaint-Louis a été construite parle petit- 
fils du grand 31ansart, Jacques-Hardouin .Mansart de Sagonne, à Test des 




Lliché Barbichon. 



Vue intérieure de la Biblioihèque de la Ville. 



jardins du Potager et par delà la rue de Satory. L'extérieur^en est bizarre 
et peu plaisant, avec la grande coupole à renflements bulbeux qui la 
domine, et les clochetons baroques de la façade. Mais la nef (longue de 
93 mètres) est haute et lumineuse, et l'on s'y souvient sans trop de sur- 
prise des belles voûtes gothiques. Quelques peintures anciennes y seraient 
à citer : dans la sacristie, Vd Résurrection du fUs delà veuve de Naïin, 



194 VERSAILLES 

par JoLivenet (lyo.S), Lableau i)rovenant de l'église des Récollels ; au 
pourtour du chœur, un Saint-Louis^ par Lemoyne, et une Prédication 
de saint Jcjii, par Boucher. Auprès de Saint-I.ouis, le (juarlierdu Parc- 
aux-Cerfs se peu])le de maisons. Le beau ])lan de labbé Delagrixe, en 
1746, nous montre les carrés réguliers c[ui ont subsisté en partie dans 
cette région du \"ersailles moderne. Le centre en est occupé par le 3lar- 
ché, qui a conserv'é jusqu'à nos jours son aspect si curieux ; il date de 
1735 ; la grande fontaine que Ton y \'oit a été construite en 1766. Dans 
la rue Ro\'ale, on remarque la jjorte monumentale de l'ancien Hôtel des 
Gardes du corps '173 i' ; c'est maintenant une caserne de cavalerie. Caserne 
aussi, l'hôtel des Che\-au-légers \^ 1751), sur l'avenue de Sceaux. L'Hôtel 
de la Guerre, construit en 1759 par Berthier, et dont la porte, ornée de 
beaux trophées, ouvre sur la rue Gambetta, s'appelle aujourd'hui l'Lcole 
d'artillerie et du génie. Plus bas. l'Hôtel des Affaires étrangères, cons- 
truit en 1701 i)ar le même Berthier, est de\-enu en 1799 la Bibliothèque de 
la \'ille. C'est un des plus beaux monuments de Versailles, avec sa 
haute porte à fronton si élégant, et la richesse des salles aux ornements 
dorés, dont les dessus de porte, peints par Van Blarenberghe en 1770, 
représentent les principales villes de l'Iùirope. Bien des livres du Château 
ont trouvé asile en cette aimable P)ibliothèque, où les maroquins 
aux armes royales, ceux cpie .Mesdames, filles de Louis XV, aimèrent à 
manier, ceux qui habitèrent les vitrines des cabinets de 3larie-Antoinette, 
reposent auprès de boiseries excjuises et de quelques œuvres d art, parmi 
lesquelles un des plus charmants bustes féminins de Caffiéri. 

Les maîtresses du Roi ne sont pas oubliées dans le nouveau Ver- 
sailles. 31""-' de Pompadour, non contente des jardins dont elle a enrichi 
en 1748 son Ermitage, proche de Trianon. reçoit en 1752 un magni- 
fique hôtel construit tout auprès du Château, sur l'emplacement de 
la Pompe de Louis XIV i c'est aujourtl'hui l'hôtel-restaurant des Réser- 
voirs, qui a englobé aussi les grands bâtiments du Garde-.Meuble de la 
Couronne, élevés en 1783;. 31""" du Barry eut, sur l'avenue de Paris, ^e 
gracieux pavillon que Binet, valet de chambre du Dauphin, s'était fait 
arranger en 1751 ; elle y annexa un vaste logement, où furent installées, 
en 1775, les écuries du comte de Provence ; la caserne cpii les occupe 
depuis la Révolution en a gardé le nom de caserne de .Monsieur. 

Depuis longtemps, les prescriptions de Louis XIV étaient tombées en 
désuétude ; les maisons n'avaient plus l'aspect et les dimensions uniformes 
du xvir siècle ; de gracieuses façades rehaussées d'ornements fleuris, des 
balcons en fer forgé mettaient au milieu des grands alignements d'arbres 



LA VILLE 



195 



une gaie Lé nouvelle et variée. Beaucoup de ces maisons ont été mutilées 
et cléfiu-urées ; la plus charmante que Ton puisse citer est Thôtel de 
Nyert, premier valet de chambre de l.ouis KV 'au n° 35 de la rue Neuve). 




Porte de la chefferie du Génie (6, avenue de Paris). 



L'église Saint-Symphorien, construite de 1764 à 1770, est d'une 
parfaite médiocrité ; mais on admirera les proportions du beau couvent 
des Ursulines, achevé par .Clique en 1772, avec les matériaux de démo- 
lition du château de Clagny. C'est, depuis 1807, un lycée, c^ui a reçu le 
nom de Iloche. La chapelle, avec son majestueux portail, fut imitée assez 



ig6 



\- E R S A 1 L r, K S 



ser^'ilement dans les construclions qui complétèrent, de Louis X\^I 
iusqu'à nos jours, le grand Hospice civil, situé entre la rue Richaud et le 
boulevard de la Reine. Parmi les édifices dus à Louis XVI, en dehors 
des petits hôtels très simples (|ui ])euplcnt le quartier des Prés à la place 
qu'occupait l'ancien étano- de ( "la^-ny . il faut citer le théâtre, élevé en 1777 
pour M'^'^ 3l()ntansier par le machiniste lioullet, entre le bassin de Xeptune 




Cliché Neurdein. 



Salle du Jeu de Paume. 



et la rue des Réservoirs : grand l^âtiment très simple, dont la salle a des 
proportions parfaites ; un couloir le reliait autrefois au Château. L'hôtel 
de M""" Elisabeth, vaste propriété en bordure de Ta venue de Paris, date 
de 1776 ; celui d'Etienne Defautre, valet de chambre de la Dauphine, 
situé tout contre la barrière de la ville, s'est accru en 1780 d'un belvé- 
dère et de grilles élégantes ajoutées à la petite maison de 1734 ; de celui 
de la comtesse de Provence, datant aussi de 1780, il ne reste guère qu'un 
somptueux pavillon. 

Une démolition stupide, en 1800, a su])primé la magnifique salle que 
l'architecte Paris avait élevée en 1787, tout auprès des bâtiments des 
Menus-Plaisirs i^transformésen caserne;, pour les séances de l'Assemblée 



LA VILLE 197 

des Notables ; c'est là que les Ktats Généraux s'étaient réunis le 
5 mai 178g. Du moins il reste à Versailles un souvenir précieux des temps 
héroïques : c'est la pauvre salle nue et lumineuse qui servit dès 1686 au 
jeu de paume de Louis XIV, et où, le 20 juin 178g, les députés du Tiers 
prêtèrent leur fameux serment. Dans ce berceau de la grande Révolution, 
une table de bronze commémorative avait été posée dès 17QO, mais ce ne 





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L'Hôtel de Ville de Versailles. 



fut qu'en 187g qu'il fut décidé d'y créer un Musée spécial ; le Musée de 
la Révolution fut inauguré le 20 juin 1883. Une statue de Baillj^ par 
Saint-.Alarceaux, est entourée de bustes des principaux membres du Tiers 
Etat ; et une reconstitution par Luc-Olivier Merson de la grande peinture 
entreprise par David orne le mur de fond de la salle. Les vitrines con- 
tiennent des médailles, des moulages, des dessins, gravures et autogra- 
phes intéressant les origines de la Révolution. 

La ville du Xix" siècle, avec ses inévitables enlaidissements, a long- 
temps respecté, autcint qu'il était possible, le caractère de ses vieilles 



198 VERSAILLES 

i-Lies et de ses vieilles places ; elle a com])ris la beauté unique de ses 
grandes avenues, dont les ormes continuent à dresser leurs murailles 
symétriquement taillées. La gare de la Rive Droite, qui fut inaugurée 
en 1839 par le duc d'Orléans, a déjà, peut on dire, un charme archaïque, 
si Ton songe au mouvement incessant c|ui, depuis quelques années, sou- 
lève des ilôts de poussière autour du Château de ].ouis XIV. .Sous le 
Second Empire, de 1863 à i8(j0, un architecte versaillais, An^klée .^la- 
nuel, construisait en bordure de l'avenue de Paris, sur l'emplacement du 
Chenil du Roi, les élégants l)àtiments de la Préfecture, où le souvenir 
de 31ansart est partout visible. Trois corps de logis à un étage, sur- 
montés, au-devant de la toiture, d'une balustrade ornée de vases de 
pierre, encadrent une cour que précède une fort belle grille. Les hautes 
fenêtres cintrées, les sculptures du fronton et le comble surélevé du 
pavillon central ont une harmonie aimal*le et discrète. L'exemple était 
parfait, et il semblait l)ien qu'il n'y eût qu'à le suivre, sans chercher en 
des -voies nouvelles des effets rares et amljitieux. Et p()urtant. lorsque la 
municipalité de Versailles, à l'étroit dans le gracieux petit hôtel de Ccjnti. 
voulut se donner, aux dernières années du XIX*^ siècle, une maison qui 
fût l'honneur et l'orgueil de la \ille, le souvenir de 3lansart ne prévalut 
])oint contre les glorieux désirs. L'œuvre à faire eût été \Taiment trop 
sim])le ])our a\-oir chance de réussir : il s'agissait de doubler l'hôtel de 
Conti par un corps de logis parallèle, et de réunir ces deux ailes ]jar une 
galerie en façade sur l'avenue de Paris, L'n concours fut institué 
en 1897, et le projet de l'architecte Le Grand adopté et exécuté 
sans retard ; le nouvel Hôtel de \'ille était inauguré en juillet 1900. Le 
mieux ([uelon en pourrait dire serait de n'en rien dire du tout. C'est un 
monument d'une entière nullité architecturale, mais un monument gigan- 
tesque. La lanterne qui surmonte ses combles aigus du plus faux style de 
la Renaissance) domine audacieusement tout ce que, dans l'ancienne \-ille 
et jusque dans le Château, la sagesse et le goût des architectes disciples 
de 31ansart avaient fixé en harmonieuses proportions. La loi de Ver- 
sailles, de s'étendre paisiblement, en lignes régulières, sans effort pour 
s'éLincer trop haut ou trop loin, a été cruellement enfreinte. Il y a des 
villes dont la beauté morte doit être conservée sans outrages, 
lentement et pieusement accrue par la vie qui afflue autour d'elle ; villes 
de repos et de silence, miroirs où la i)âle figure d'autrefois sourit à la 
figure nouvelle c|ui se penche et l'interroge ; et que pourrions-nous 
demander de moderne à la \ille de Louis XIV et de 31ansart ? 




La i'o 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



Ouvrages antérieurs au XIX- siècle 

Mi''= ut ScuDÉKY, La Fiomaïadeiie VcisailUs, 1669 ; — La Fontaine, Les amoni s de Psyché, 1(171 ; — 
André Félibiln, Description sommaire du Château de Versailles, J674; — Piganiol de la Force, KouveUe 
Descripticn des Clàteaux et Parcs de Veisaillescl de Marly, 1701 ; — Fr. Félibien, Description sommaire de Ver- 
sailles ancienne et nouvelle, 1703 ; Description de lu chapelle du Château de Versailles, 1711 ; — Mercure galant. 
Lettres de M""= de Sévigné, A/fmoim </e Saint-Simon, Journal de L^angeau ; — Comptes des Bâtiments du Roi, 
(1664-1715. publiés par Guiefkeï) ; — Bruzen de la Martinièke. Dictionnaire géographique, historique et 
critique, 1726 art. Versailles ; — Blondel, Architecture française, t. 



:r6 : — Mémoires au duc de Luynes. 



Ouvrages modernes : 

Vatout Souvenirs historiques des Résidences royales de France, Palaisde Veruiillcs.i8^-J : 
Versailles, ancien et mcden.e, 1859; — Le Roi, Hiitoire de Versailles, 2 voL, 1&68 ; - 
Mu^ée Xalioinii de Viisailles. 2'' éd., 3 voL, 1839-51 ; Xotice... des palais de Trianon, 1852 ; 
}^oiiee du Miiu'r historique de Versailles. Supplément. '881 ; — Dussieux, Le Château de 

description. 2- éd., 2 \oL, 18S5 ; — Uesjardins, Le Petit Trianon. 1885 ; — Jehan, La Ville de Versailles 
1900 : 



• Al. de Labokde, 
SuuLiÉ, Nolice du 
Clément de Ris, 
trsailles. hisloiie et 
Le Petit Tr 
M. Lamiîekt et Ph. Gille, Versailles et les deux Trianons, 2 ^oL, 1899-1900.— Recueil de gra- 
vures: Le Petit Tiiancn. architecture, décoration, ameublement. Introduction par L. DtSHAiRS, s. d. (191.:}; 
— Le Château de Versailles, architecture et déuvation, Introduciion par G. Bkiére. s. d. (1907--1909). 

P. de Nolhac. La Création de Versailles, 1901 ipreniière partie d'un grand travail qu'il faut compléter 
par des ar.icles publiés dans la Ga::ictte des Beaux-Arts: Le Versailles de Mansait, 3 ait., 1902; La découition 
de Versailles au XVllI' siècle. 8 art., de 1893 à 1898, — et dans la Revue de l'art ancien et moderne: La chambre 
de Louis XIV, 2 art.. 1897 ; La Galerie des Glaces, 2 art., 1903) ; Le Château de Versailles sous Louis XV, ■"-"- 
Versailles au temps de Marie-Antoinette. 1889; Etudes sur 
Louis XV et W"" de Pompadour, Marie-Antoinette Dauphii 
Sttilles. 1906. 

P. DE NoLiiAC et A. Pératé, Le Musée de Versailles, 
La Revue Veisailles illuslié (1896-1903) et la Revi 



Cour 
La Rc 



de Fiance {Louis XV et Marie Lec^inska, 
lue Marie-Antoinette] ; Les Jardins de Ver- 



de l'histoiie de Versailles et de Seine-et-Oise (depui 



1899) contiennent de nombreux et fort précieux articles d'érudition veriaillaise. 




Chapelle du couvent des Ursulines (Lycée Hoche). 



TABLE ALPHABETIQUE^ 



Adam, 140, 141. 

Aile du Midi, 41,42, 43. 

Aile du Nord, 41, 42, 166. 

Allée d'eau, 59-61, 60. 

Allée des Trois Fontaines, 73 

Allegrain, 67, 70, 92, 94-. 

Angivillcr .C'-' d"j^ 

177. 
Antin (duc d"), 112 
Appartement de M' 

126-127, 127. 
Appartement de M""-' du Bar 

ry, 123, 129, 130. 
Appartement du Dauphin, 43 

121, 124-125, 125. 
Appartement de M"^'' de Main 

tenon, 4Ô. 



49. 



[40. 
Adélaïde 



Appartement de M'"" de Pom- 

13adour, 129. 
Appartement de la Reine, 17, 

27-28. 
Appartement du Roi. 17. 28-30. 
Arc de Triomphe ^bosquet de 

ri.64. 
Ariane, par Van Cléve, 75. 
Audran, 28, 29. 102. 

Bains (appartement des), 21), 

20,21,45. 
Bains de Louis XV, 128. 
Ballin, 39, 45, 56, 57. 76. 
Bassin d'Apollon, 60, 60. 
Bassin du Dragon, 59, 80. 
Bassin d'Encelade. 64. 



Bassin de Lat( 



59, 59-6c 



81, 



Bassin de Neptune, 80-81 

140-142, 141. 142. 
Bassin delà Pyramide, 62, 65 
Bassins des Saisons, 62, 63 

63-04. 
Bellan, 48. iu8. 
Belle, 117, 159, 176. 
Belvédère, 152, 154. 
Benoist (M'""), 178. 
Benserade. 67. 
Bernin. 17. 30, 44, 82. 
Bertin, to2. 
Bertrand, 104, 108. 
BibliotliL-que du Dauphin, 121 

1^5- 
— de la Dauphine. 125. 



Les chirtres gras indiquent les illustr.uions 



TABLE ALPHABETIQU 



Bibliothèque de Louis XV, 

122. 

-de Louis XV L 132-133. 134. 

— de Marie-Antoinette, 134. 

— de la Ville, 192. 193. 19-]. 
Blanchard. 28. 2Q. 
Boffrand, 117. 

Bosquet d'Apollon, 05. 150, 

150-151- 

Bosquet de la Colonnade. S3, 
83. 

Bosquet des Dômes. 83 84. 

Bosquet de la Montaa;ne d'eau. 
65. 66. 

Bosquet de la Salle de bal, 
68. 

Bosquet de la Salle des Fes- 
tins, 69. 

Bouchardon, 140. i.] i, 142, 142. 

153- 
Boucher, 115, iio, 123, 194. 
Boulle, 43, 124. 
Boulogne ^les), 102. 103. 
Bousseau, loo. 
Boyceau, 53, 54. 
Brosse iSalomon de), 5. 
Buirette, 41, 62. 
Bu3ster, 14, 56. 

Cabinet de M""' Adélaïde. 127. 
127. 

Cabinet du Billard. 32. 45.47. 

Cabinet du Conseil. 47, 127- 
128, 129. 

Cabinet (.Arriére-) de Louis 
XVL 137. 137- 138. 

Cabinet ^Grandj de Marie -An- 
toinette, 136, 136-137, 138. 

Cabinet des Médailles, 44. 

Cabinet des Perruques, 47, 
127. 

Cabinets de la Reine, 120. 122, 

136-13;- 
Cabinet du Roi (Louis X\'). 

126, 127. 

Caffiéri (Ph.), 20, 21, 30, 35. 
Caffiéri (J.-J.), 122, 125, 125, 

127, 194. 
Campan (M""'), 156. 
Caraman (C'''de), 152. 
Carlier, 75. 

Cathédrale Saint-L;.uis, 190, 

191, 193-194. 
Cayot, 105. 
Chambre du Dauphin, 124- 

12^, 125. 



Chambre de la Reine, 28, 118- 

120, 119, 135-136. 
Chambre du Roi J^ouis XI V», 

31,32,49,5.-51- 
Chambre du Roi (Louis XV), 

Ï24. 
Champagne (J -B. de), 29. 
Champagne (Ph, de), 173, 174. 
Chapelle, 96-109. 

— vue de la cour, 97. 

— chevet, £8. 

— vestibule haut, 99, loo. 

— intérieur, 100, 102. 

— peintures de la voûte, 11-2. 

— maître-autel, 103, 104. 

— piliers de la nef, 105. 

— trophées, 105-108. 

— orgue, 107, 108-iog. 

— sacristie, 109. 

Château (le', ^u de l'avant- 
cour, 1. 

— vue générale. 5. 

— en i6'j8, par Patel. 7. 

— fai;ade sur les jardins, 
avant 1673. 13. 

— façade sur les jardins, état 
actuel, 33. 

— en 1722, par Martin, 110, 

1 1 1. 
Chribtophi', i(:2. 
Clérion, 36. 
Clouet (Fr.), 172. 

Colbert. 7, 10. 14, 22, 34, 35, 

41, 19). 
Commun (Grand), i86-;8S. 
Corday (Charlotte), 178. 
Corneille (M.), 28. 
Cornu, 104. 

Cortone (P. de), 28, 32. 
Cotelle, 6;, 6S, 92. 
Cotte ^R.de),9:), 96, 104, iu8, 

112, 1 17, 118. 

Cour de Marbre, 15, 26, 27. 

Cours (les) et la Place d'Ar- 
mes, 25. 

Cùusinet, 39. 

Coustou (G.^, 98, 104, 105, 108. 

Coustou (N.), 50,91, 104. 

Coypel (A.), 102, 191. 

Coypel (N.), 28. 

Coyzevox, 19, 19. 20, 24, 26, 
34, 36, 40.64.74, 75, 76, yS, 
jq, 82, 91, 158. 

Cucci, 20. 44. 

Dangeau, 23, 42, 175. 



Dauthiau, 126. 

David, :68, 169, 178. 

Delacroix, 168, 177. 

Delalande, it)8. 

Delaunay, 39, 58. 

Delobel, 20, 24, 26. 

Delobel (Simon), .50. 

Deschamps, 152. 

Desjardins, 14, 20, 74. 

Desmoulins (C), 178. 

Detroy, 114, 118, 191. 

Dieu, 102. 

Diot, i;:8. 

Dorbay, 14. 

Dossier, 14. 

Du Barry (M'"'^), 129, 148, 104. 

Dufour, 132, 158, 159, 161. 

Dugoulon, 48, 54.^05, 108, 

118, 122. 
Dumont, 104. 
Duplessis, 133. 177. 
Dutertre, 100. 
Du val. 76. 

iùiux (Grandes), 52. 

Écurie ^Grande) 183, 184-186, 

187. 
Écurie (Petite), 184, 185-186. 
Église Notre-Dame, 182, 188. 

192. 
Ermitage, 21, 1Q4. 
Escalier des Ambassadeurs, 



[8-20, 



[26. 



Escalier des Princes, 42 43. 
Escalier de la Reine, 17, 26- 

27, 29. 
Ésope, 67. 

Flaini'n, 48. 

Flandrin, 179, 180. 

Fleury ^Card. de), 114, 115. 

Fontaine, 158, 159, 160, 167. 

Fouquet, 6, 7, q, 54, 56. 

Fraiicine ,Fr. et P.), 57, 58, 64. 

Frémin, 104. 

Gabriel (J.), n, 12, ^^. 
Gabriel (J.-A.), 127, 130, 131, 

132? 133' ^35' 1-1"' i-|2' 1-15' 

148, 159. 
Galerie des Batailles, 166-168, 

167. 
Galerie des Glaces, 13, 34-39, 

35. 
Garaain, 158. 
Gérard, 16"^!, 163, 178-179. 



TABLE ALPHABETIQUE 



Germain, 39. 

Girardon, 21, 24, 25, 26, 40, 
58, 62, 63,. 63, 65, 74, 79,82, 
83. 83, 141, 151, 158, 186. 

Girodet-Trioson, 179. 

Gomboust, 4, 53. 

Gondouin, 159. 

Granier, 82, 185. 

Grille d'entrée du Château, 
23, 24. 

Gros, 168, 180. 

Grotte de Thétis, 58. 

Guérin, 20, 58. 

Guibert, 131, 146, 148, 149. 

Guidi, Si. 

Hameau de Trianon, 153.154. 
155, 15.5-15^- 

Hardy, 48, 140. 

Heim'. 178, 179. 

Hérard, 14. 

Hôpital militaire (Grand Com- 
mun), 188. 

Hôtel de Ville, 190-191, 197- 
iq8, 197. 

Houasse, 28, 29, 77. 

Houdon, 177. 

Houzeau, 14, 56. 

Hurtrelle, 48. 

Inauguration du musée de 

Versailles, 162, 165. 
Isabelle ^l'infante), 177. 

Jardin du Roi, 69. 

Jardins (les) en 1775, 148,149,, 

149-152. ■ 
Jollivet, in8. 
Joséphine (l'Impératrice), 161, 

178. 
Jouvenet(J.), 28,102, 103, 194. 
Jouvenet (L.), 44, 186. 
Jussieu (B. de), 144, 145. 

Keller (les), 79. 

Ladoireau, 39, 41. 

La Fontaine, 7, 9, 68. 

Lafosse, 28, 29, 102. 

Lagrenée, 132. 

Lange, 92. 

Lapierre, 104. 

La Quintinie, 82, 188. 

La Vallière (M"- de), 7, 21, 

56. 
Le Bouteux, 88. 



Le Brun. 6, 9, 18, 18-21, 28, 
29, 30, 34-41- 72-74, 186. 

Le Comte, 13, 25, ^6, 82, 185, 
186. 

Lefèvre (R.), 160,178. 

Legay, 91. 

Le Goupil, 48, 108, 118, 1411. 

Le Gros, 14,26, 34. 36, 67,67, 

74. 75. 78, 79' 91- 
Le Hongre, 14, 20, 26, 61.74. 

78,82.91. 
Lejay, 108. 
Lejeune, 168, 180. 
Lelorig, ic8. 
Le Lorrain, 104. 
Le Mercier, 5. 
Lemoine (J.-B.), 140, 141. 
Lemoyne (Fr.), 114-115, 191, 

194.' 
Lenfant, 166. 
Le Nôtre, 6, 54, 66, 72, 76. 81, 

83. 95- 
Li' Pautre, 11, 32, 104. 
Lépicié, 147. 

Lerambert, 55. 56, 59, 61, 62. 
Le Riche, 154. 
Lespagnandel. 35. 
Lespingola, 25,41.48. 75, 79. 
Le Vau, 6-14, 18, 184. 
Loriot. 147. 
Louis XIII (Versailles sous), 

4 à, 183. 
Louis XIV ^buste de) en 1665, 

6. 

— buste de), pur Bernin, 17, 
30. 

— ^buste de), parWarin. 18- 
19. 

— (buste de), par Covzevox, 
36. 

— (statue de), par Warin. 16. 

— (statue de), par Cartellier 
et Petitot. 163. 

— cire de Benoist, 51, 174. 

— Ja famille de) par Xocret. 
15, 175- 

Louis X\' en 175.., 111. 
Louis XV], 133. 
Louis XVIII, 160. 
Louis-Philippe, 161-170, 165. 
Louise (M""-'), 176. 
Louvois, 21, 22, 41, 64, 76. 
Lycée Hoche, 195, 200. 

Magnier, 14, 20, 78,91. 
Maine (duchesse du), 174. 



Maintenon (M'"'^ de), 46, 47. 

64. 175- 
Manière, 104, 108. 
Mansart;j. Hardouin), 12, 21- 

22, 22, 24-51, 76, 80-84, 87. 

90-95, 96, 99. 112. 130, 131. 

140, 184-189, 192. 
Mansart de Sagonne, 193. 
Marie-Antoinette en 1787, 135. 
^larie Leczinska en 1730, 117. 
Marigny, 123. 127. 
Marsy (les), 13, 14,20, 24,25, 

26, 29, 58, 59,60, 63. u.\. 7.1 . 

83- 
Martin ( J.-B.\ 25. 67. 69. 81. 

189, 191. 
Martin P. D. , 87. 110. m. 
Massou, 13, 26, 33, 36. 
Maurisant, 122, 125. 
Mazeline, 44, 62, 74, 186. 
Mazière, 82, 185, 180. 
Ménagerie, 86-83. 
Mercure galant, 34. 74, 185, 

186. 
Merlin, 39. 
Meusnier, 102. 

Mignard, 43,45.45, 125,174. 
Mique, 133, 152, 153, 155, 195. 
Montespan (M'"- de), 21, 45, 

65, 188. 
Mosnier, 74. 

Mythologie de Versailles, 14, 
28,37, 55' 65,72, 175. 

X'apoléon l''%()2, i58-io<i. 160, 

163, 168. 
Napoléon III, 179, 180. 
Natoire, 118, 147. 
Nattier, 176, 176, 177. 
Nec pluribu" iiiipar. 3. 14. 
Nepveu, 162, 164, 167. 
Nocret, 15, 175. 

Œil-de-Bœuf (antichambre de 

1'), 47-50, 48. 
Opéra, 130-131.131. 132. 
Oppenord, 44. 
Orangerie, 82, 84. 

Pajou. 131, 137. 

Parrocel (les), 32, 123, 166. 

176. 
Parterre d'eau, 71-811, 77. 78. 

79. 
Parterre du Midi, 59. 
Parterre du Nord, 59. 70. 7L 



TABLE ALPHABEÏIQUP: 



20.- 



Passemant, 126. 

Patel, 7, 8. 

Pater, 147. 

Perrault Ch.), 11, 11. 60. 

Perrault yC\.), 11, 61. 

Pièce d"eau des Suisses. 43, 

81-82, 85. 
Pineau, 91. 
Place d'Armes. 25. 183, 184, 

184. 
Poitier, 48, 104, 108. 
Poissant, 56. 
Pompadour ^^>"■d<■^ i-'g, 142- 

148, 194. 

Porte delà chefferie du Ciénie, 

195. 
Porte Saint-Antoine, 199. 
Potager, 188. 
Poultier, 48, 75, 79, 104. 
Préfecture, 197. 
Prou, 40. 

Prudhon, 158. 18). 
Puget, 75, 158. 

Raon. 26, 78, 185. 
Regnaudin, 20, 21, 25, 58, 62. 

63, 78, 79. 91. 
Régnier. 92. 

Réservoirs .hôtel des), 194. 
Restout, 19 1. 

Richard ;C"1. et Ant.'. 144, i.]5. 
Rigaud, 175. 175-176. 
Robert .Hubert), 132, 140, 148. 

149. 150, 151. 
RoU, 157, 170. 
Roslin, 1-7. 
Roumier, 118, 122. 
Rousseau( J.-j.), 150. 
Rousseau de Corbeil, 106, 122. 
Rousseau (Ant. et ses fils) 

122, 127, 128, 12'3, 13:;, 134, 
136,136, 137, 137. 138, 140, 
148. 

Saint-Pierre (Bernardin de), 



Saint Simon, 4, 22, 42, .i(), 53, 

^■/. 64, g8, 9Q. 
Salle du Jeu de Paume, 196. 

196. 
Salon de l'Abondance, 33, 

44. 
Salon d'Apollon, 28, 43. 
Salon de Diane, 16. 28, 33, 

-14- 
Salon des Gardes de la Reine, 

16, 16, 33- 
Salon de la Guerre, 29, 33. .10, 

41. 
Salon d'Hercule, 112-11^, 113, 

115. 
Salon de Mars, 28, 4-|. 
Salon de Mercure, 2S, 13. 
Salon de la Paix, 37. 4". 
Salon de la Pendule, 116, 120, 

I2b-I27. 

Salon de Vénus, 16. 17, 

-14- 

Santerre, 103. 

Sarrazin, 55, 59. 

Scheffer (A.),\6q, 180. 

Scudéry (M"'- de), 8, 7C). 

Senelle, 140. 

Sé\e ^G. de), 28. 

Sévigné (M'"'de), 23, 38, 183, 
iSq. 

Sphinx de Sarrazin et Leram- 
bert. 55, 59. 

Statues du pont de la Con- 
corde, 163. 

Tapis Vert. 55, 60, 75. 

Taupin, ^]8, 92, ico. 

Temple de l'Amour, 151. 152- 

Temporiti, 20, 21. 

Théâtre du Petit Trianon, 153- 

154. 
Théâtre de la Ville, 196. - 
Thierry, 104. 
Tocqué, 123, 170. 
Tournehem, 122. 



Trianon, 88-95. 

— en 1722, par Martin, 87. 

— vu du canal, 86. 

— le cabinet de travail, 89. 

— le grand salon rond, 91. 

— le salon des Glaces, 93. 

— le Buffet, 93, 94. 

— le Plafond, 94. 

— le Jardin des Alarronniers, 
95." 

Trianon -sous-Bois, 92-93. 
Trianon (le Petit), 139, 143, 

144, 145, 146, 147. 145-149. 
Tubi, 14, io, 21, 24, 34, 40, 60, 

03, 64, 67, 75, 76, 78, 79, 79, 

91. 

Valentin, 50. 

Van Blarenberghe, 166. 194. 

Van Clève, 48, 75, 77, 79, 91, 

104. 
Van der Meulen, tq, 164, 166. 
Van Opstal, 5». 
Vases de bronze, par Ballin, 

56, 57. 7b. 
Vases de marbre, parDugou- 

lon, 54. 
Vases de Coyzevox et de Tubi, 

76. 
Vassé, 100, 108,113, 115, 118, 

158. 
Vaux I château de), 6. 
Verberckt, 113, it8, iiq-120, 

120, 122, 124, 120, 126, 127, 

127, 128, 140. 
Vernet (H.), 167-169,171. 
Vigarani, 11, 56. 
Vigée-Lebrun [M'"-^), 135, 178. 
Vigier, 75. 
Vignonle fils, -18. 
Ville (la), 182-198, 182, 185, 

189, 204. 
Voitures jiiuséedes', 181, 181. 

Warin, 16, 18-19. 
Winterhalter, 180. 



L'auteur et l'éditeur tiennent à remercier les excellents photographes parisiens, MM. Lévy, Neurdeiu et 
PaniarJ. ainsi que MM. Barbichon et Bourdier de Versailles, d'avoir bien voulu les autoriser à reproduire 
d'importantes séries de leurs clichés. 

D'autres clichés, entièrement inédits, sont dus à l'aniicale obligeance de M. Gaston Brière. attaché à la 
Conservation du Musée de Veriailies. 




Fontaine du Marché Saint-Louis. 



TABLE DES MATIERES 



AVA.\T-PK01>0S I 

CiiAPiTRii PREMIER. — Le Chàteau de Louis XIV 2 

Chapitre IL - Les Jardins 52 

Chapitre IIL — Trianun 86 

Chapitre I\'. — La Chapelle 96 

Chapitre V. — Le Chàteau de Louis -W" et de Louis XVI 11 o 

Chapitre \'I. — Les Jardins au xviii' ^iècle et le Petit Trianon 139 

Chapitre VII. — Le Musée 157 

Chapitre VIII. — La Ville 182 

Note Bibliographk^jue 199 

Table ALPiiAiiiiTiQUE 200 



V U E C X . IMPRIMERIE C H . H E R 1 S S E Y ET FILS 



072020 



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