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Full text of "Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux"

HANDDOLND 
AT THE 



rMNFRSITV OF 
T( iKi iNTO PRHSS 




?^2<Ï2 •^ 



VIE 



SAINT BERNARD 



ABBÉ DE CLAIBYAUX 



PARIS. — IMPRIMERIE DEVALOIS. AVENUE DU MAINE, 14^ 




SaI.X'I" l-ilvH.NAUl) 






VIE 



DE 



SAINT BERNARD 

ABBÉ DE CLAIRYAUX 

PAR 

L'ABBÉ E. VACANDARD 

DOCTEUR EN THÉOLOGIE 
P R E M I E l: A r )[ ô X I E R DU L T CEE DE R O U E X 



OUVRAGE COURONNE PAR L ACADEMIE FRANÇAISE 
ET HONORÉ d'un BREF DE SA SAINTETÉ LÉON XIII 



TOME PREMIER 



TROISIEME EDITION 






•4 



'■Xi' 



PARIS 



LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 

RUE BONAPARTE, 90 

1902 



3X 

hloo 



BEEF DE SA SAINTETÉ LEON XIII 

DILECTO FILIO E. VACANDARD, SACERDOTI, 

KOTHOMAGUM. 

LEO PP. Xlll 

Dilecte Fili , salutein et apostolicam henedictio- 
nem. — Placet Nohis Iwminessacri clerieniti stre- 
nue ad optwia quœque studia consi'h'o exemploqiie 
2)romovenda. Quihus in studns,prœter pMlosophica 
et sacra, Xos etiam auctores fuimus ut ea non in 
postremis haherentur quœ ad rem historicam per- 
tinent. Optatis lince Xostris tu quidem, Dilecte 
Fili , pro tua parte ohsecundasti , quum de factis 
Sanctissimi Doctoris Bernardi deque ipsius œtate 
gestis, diuturnis curis., scripsisti. Quod sane op)us 
quum a plurihîis Episcopis eruditisque viris Jau- 
dihus sit exornatuni , Xos etiam de diliyentia et 
eruditione tua gratulamur. Xostrœ autem dilectio- 
nis testem et munerum divinorum auspicem Apos- 
tolicam tihi henedictionem perarnanter in Domino 
impertimus. 

Datum Romœ aptid S. Petrum die V Maii 
anno MDCCCXCVII, Pontificatus Xostri vice- 
simo. 

Léo PP. XIIL 



TRADUCTION DU BREF APOSTOLIQUE 

A NOTRE CHER FILS, E. VACANDARD, PRÊTRE 

A ROUEN. 

LÉOX XIII, PAPE 

Cher Fils , salut et hénédiction apostolique. Il 
Nous plaît que les membres du elerfié s'efforcent 
acticement défaire avancer par le conseil et loar 
l'exemple toutes les bonnes études. Parmi ces études, 
oîitre la pJiilosoplne et la science sacrée, Nous avons 
demandé que ce qui regarde V histoire ne fat pas 
négligé. Et TOUS , Cher Fils, vous avez , pour votre 
part, secondé Nos vœux en écrivant, avec des soins 
infatigables , un livre .sur les actions du très saint 
Docteur Bernard et sur les faits accomplis de son 
temps. Cet ouvrage a déj'à été honoré des éloges de 
nombre d' évcques et desavants; et Nous aussi, Nous 
vous félicitons de votre zèle et de votre érudition. 
Comme témoignage de Notre dilection et comme 
gage des faveurs divines. Nous vous accordons très 
affectueusement dans le Seigneur la bénédiction 
Apostolique. 

Donné à Borne près Saint-Pierre , le 5 7w«/1897, 
la vingtième année de Notre Pontifcat. 

LÉON XIII, Pape. 



PRÉFACE 



Avant d'introduire le lecteur en plein sujet, il n'est 
peut-être pas inutile de lui indiquer le but poursuivi 
dans cette étude. 

La « Vie de saint Bernard » n'est pas une œuvre d'a- 
pologétique, encore moins un panégyrique; c'est un 
simple Essai d'histoire. L'auteur ne s'est pas dissimulé 
les difficultés de sa tâche : il lui a fallu remonter aux 
sources; imprimés et manuscrits ont été attentivement 
compulsés; on ne s'est lié aux ouvrages de seconde 
main que pour les choses de minime importance qui 
ne se rattachent que de loin au sujet. Du reste, un sys- 
tème continu de notes qui courent au bas des pages 
mettra le lecteur à même de contrôler le récit et d'en 
apprécier la valeur. 

Malgré le soin que nous avons pris depuis vingt ans 
de nous tenir au courant des découvertes de l'érudition 
contemporaine, quelques documents, plus ou moins 
précieux, — et en histoire tout a son prix, — ont pu 
nous échapper. Nous avons du moins la conviction que 
I ces pièces sont extrêmement rares. Est-ce à dire que 
toute la vie de saint Bernard soit définitivement éclair- 

SAIM lir.IlNAlîD. — T. I. \ 



|'Ri:face. 



cie? Loin de nous cette prétention. Bien des points 
restent encore et resteront probalîlement à jamais 
obscurs. Unoussuflit d'avoir jeté une lumière nouvelle 
sur (|uelques-uns et d'avoir mis l'ensemble dans un 
jour plus vif qu'on ne l'avait fait jusqu'à présent. 

Le récit se ressentira parfois de l'insuffisance ou de 
l'incertitude des documents. A coté de pages certaines, 
il en est d'autres qui oli'riront simplement des probabi- 
lités ou même des conjectures. Nous n'osons même 
assurer d'avoir toujours vu juste et d'avoir mis, sans 
aucune erreur de pensée ou de plume, les choses au 
point. Il en est de la vérité historique comme de la 
vérité morale : c'est « une pointe si subtile , que nos ins- 
truments sont trop émoussés pour y toucher exacte- 
ment. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe et ap- 
puient tout autour, » comme parle Pascal. Pascal 
ajoutait : « Plus sur le faux que sur le vrai. » On nous 
rendra cette justice que nous avons tâché d'éviter ce 
péril. 

(Juand notre héros abandonne, fût-ce de bonne foi, 
ce que nous croyons être la liùne droite, nous n'hésitons 
pas à signaler son écart. Nous savons (|ue, si grand 
qu'on soit, on n'est pas nécessairement pour cela exempt 
de faiblesse ou d'erreur. Peut-être Irouvera-t-on 
cependant (ju'en certaines circonstances délicates où le 
iils de Tescelin se montre avec toute la fougue de son 
tempérament, nous n'avons pas jugé assez sévèrement 
les violences de son lang'age et de sa conduite. En 
pareil cas, notre suprême loi fut toujoui^ d'exposer 



I-REFACE. III 

nettement les faits. Frapper, en outre, d'un blâme, 
(|ui eût l'air d'une llétrissure, un homme tel que l'abbé 
de Clairvaux, nous a paru tout ensemble inconvenant 
et inutile. Sans oublier qu'on ne doit aux saints que la 
vérité, nous estimons que par leur élévation morale 
ils sont au-dessus du reste des hommes et méritent 
d'être traités avec un souverain respect. 

Leur temps a-t-il droit aux mêmes égards? A. en 
croire Bernard lui-même, il n'y aurait pas eu de pire 
époque dans l'histoire que celle où il vécut. Les moder- 
nes, au contraire, ont appelé le douzième siècle «le 
grand siècle » du moyen âge. Ces deux jugements ne 
sont pas absolument inconciliables. Si le rigide Cister- 
cien n'avait guère en vue que les maux à guérir, la 
postérité a remarqué non moins exactement les mer- 
veilles accomplies par les réformateurs de ce temps, y 
compris l'abbé de Clairvaux qui ne fut pas le moindre. 
En somme, le douzième siècle, malgré son incontes- 
.table grandeur, offre, comme tant d'autres siècles, à 
coté de prodiges de bien, le spectacle d'étonnantes 
misères. Nous n'avons voulu dissimuler aucun de ces 
deux aspects. A cause de cela, les admirateurs passion- 
nés d'un moyen âge idéal éprouveront peut-être quel- 
que surprise à lire la nouvelle « Vie de saint Bernard. » 
Ils auraient sans doute mieux aimé nous voir passer 
sous silence nombre de faits qui n'ont rien d'édifiant. 
Mais des prétermissions de ce genre dénaturent la vé- 
rité historique; il ne nous convenait pas d'employer 
une telle méthode. En histoire, il n'est pas, selon nous, 



IV l'HKIACE. 

de meilleure règle que celle de Cicéron, préconisée 
par Sa Sainteté Léon XIII : « Hien (|ue la vérité, et 
toute la vérité : » \r ///t/'r/ /aJsi fiiideat, no quiâvori 
non audrat, 

Melleville, le 20 août 18'J'i. fèledc saint IJcinartl. 



AVIS AU LECTEUll 

L(( première édilion de cet ouvrage a trouré le 
meilleur accueil aitjjrès des critiques compétents. La 
presse française et étrangère u été éf peu jjrès una- 
nime éi eu relerer la râleur. Le prix important que 
r Académie française lui a décerné et le Bref que Sa 
Sainteté Léon XllI a daigné nous adresser, ont été 
pour nous les plus préi ieuses des réccjmpenses. Rien 
de tout cela ce pendant n'est capable de nous areu- 
gler sur les imperfections d" une onicrc qui embrasse 
des érénements si concplexes et tout un demi-siècle 
d'histoire ecclésiastique. Les légèrrs erreurs de dé- 
tail (péon nous a signalées ont été corriqées dans 
(elle seconde édition. Le la teur. désireux de <on- 
nuttre toutes les tritupics (péon n<)Us a (ulressées ., les 
trouvera exposées et (hscutécs dans tin arti( le inti- 
tulé : \a\ \\v de saint IJcniard et ses criticiues, yy?//>//V' 
par la Kevue des (piestions liist<iri(|(ios (Lirraison de 
juillet 1897). 



LISTE DES AUTEURS 

LES PLUS FRÉQUEMMENT CITÉS DANS LE COURS 
DE L'OUVRAGE 



Abèlard. — Opéra, éd. Cousin, 2 vol. in-4, Paris, 186ÎJ. 

Juctarium Savigneiense, voir Robert de Torigny. 

Baronils. — Annales ecclesiastici, 22 vol., Antuerpiae, 1G12. 

Bkrnaud (Saint. — Opéra, éd. de Mabilion. reproduite pai- 
Migne. Patroi. latine, 18-59, t. 182-18.5. Le tome 182 comprend 
les Lettres et les Traités-, le t. 183. les Sermons; le t. 184, les 
Opcra dubia ou Spuria: le t. 18-5, les f^itae, plus divers ou- 
vrages qui regardent la Vie du saint. 

Bernard (S.\ — Jeta, extrait des Jeta Sanclorum. Augusti . 
t. IV, dans Migne, t. 185. 

Berxhardi. — Lol/iar von Sup/idnbitrg , in-8. Leipzig, 1879. 
— Konrad lll. 2 vol., Leipzig, 1883. 

Bouquet. — Voir Historiens des Gaules. 

Cartulairc de Clairvaux . 2 vol. manuscrits : le premier à la 
Bibliotli. muuicip. de Troyes, sous le w^ 703; le second aux 
Archives de l'Aube. La Bibliotb. nationale, à Paris, possède 
un second exemplaire du t. ï, légèrement réduit quant aux 
noms des témoins i fonds latin, ms. 10947, et postérieur au 
Ms. de Troyes qui est du treizième siècle pour la période qui 
nous occupe. La Bibliothèque nationale possède également une 
copie récente du tome II (n. a. 1., 12-50). 

Cartulaire de Moles/ne. — 2 vol. mss. , Archives de la Côle- 
dOr. 

(iuiKKLET. — Opéra ijualuor ,'m-\± . Paris, 1G79. 

— De génère illustri S . Bernardi Biatriba. dans Migne, t. 18-5. 

Ckomtox. — Saint liernard et le château de Fontaines-lès- 
Dijon, Dijon, 1891: ouvrage publié d'abord dans le liidletin 



VI AUTEURS CITKS. 

(l'fihtoirc cl irarclu'ologie religieuse du Diocèse de Dijon. 
1890-I8i)l. Trois volumes, Dijon, 1891-1890. 

Chronicon Claravallense . INI i g ii e , t . 1 s .5 . 

CuRZON (De;. — La Règle du Temide , Ptiris, 188(i. 

D'AcHERY. — SpicUegium^ sive collectio vetenim ;ili(iu()t srrip- 
torum, 13 vol. in-4, Paris, 1G63 et suiv. 

D'Ahbois de .TuiîAr.wiLLE. — Àhbajies Claie rcienne^ (Études 
sur l'état intérieur des) et principalement de Ckiirvaux au dou- 
zième et au treizième siècle, iu-8", Paris, 18.58. 

— Hhloirc des ducs el des com.les de Champagne, 7 vol. iu-s. 
Paris. 18.59 et suiv. 

Deutsch Martin). — T)le Synode cou Sens. lîerliu, 1880. 

— Peler .-/hàlard. T.eipzig, 1883. 

DoLLiNGER. — JJellrèige zur Se/itengeschic/tle des Mitlelatlers , 

'2 vol. i;i-8, Mùnchen, 1890. 
DucHESXE (Louis"), voir Liber Pon.li/icalls. 
EuoEMi III Lpisfol.r. dans Misne, t. 180. 
1-lxordlum Magnum Ordinls t'islerclensls, dans Migne, t. 18.'}. 
Farre. — Le Liber censuuin de l'Eglise /tomaine, iu-fol., Paris. 

Tlioriu, I8S9 et suiv. 
FvoT. — Ilisloire de réglise abhallale et rollc</lnle de Salnl- 

Élienne de Dijon, in-l'ol., 1G9G. 
Gallia chrlsiiana hi [irocincias dislributa: ouvrage commence 

par les Bénédictins, achevé par M. Ilauréau. de l'Académi ■ 

des Inscriptions, 16 vol. in-fol. , Paris, 171.j-l8()->. 
G\MS. — Sérier, episcoporu/n ccclesiie cal/toUcx, (iuot(|U(it in- 

notueriuU a R. Petro Vpostolo, in-4, Ratishonœ, 1873. 
Gautieu. — Lft Chevalerie, in-4, Paris, Palmé, 188.'). 
CjEROH de fleicliersberg. — De Itivestigalionc .4atichrlsll . éd. 

Scheibelberger. 2 vol. in-12, Lincii, 187.'). 
(ilE.si;BREcHT. — Imold voii lircscia . Miiuclieu, 1873. 

— Kalserzeit {f'.eschichte der Deulschen), t. IV, Leipzig, 1877. 
GuÉRARD. — Carlulnirc de .\.-D. de Paris, 4 vol. iu-4. Paris. 

18.'>0. 

GuiRERTi de Novigento Opéra, dans Migne, t. lôG. 

Gi;i(;\ARi). — Lellrc à Mon.lalemberl sur les rellc/ues de saint 
Hernard et de sainl Malachie cl sur le premier emplace- 
ment de Clairvaux, dans Migne. t. 18.'). 



AUTEURS CITKS. VII 

Guir.XARD. — Les Monuments primilifs de la Kcgle cister- 
cienne, publiés d'après les manuscrits de l'abbaye de Cîteaux. 
in-S, Dijon, 1878. Cet ouvrage renferme la Régula S. Bene- 
(t/'cti. VExordium cœnobii Cisterciensis ^ la Carta Carilatis. 
les Consuetudines , qui comprennent les Capitula ecdesias- 
ticorum officioruvi, les Instituta generalis capituli apud 
Cistercium et les Capitula Usuum Couver sorum. 

Guillaume de Tvb. — Historia, dans Migne, t. 200. 

Haurkau. — Poèmes latins attrifmés à saint Bernard, Paris, 
J890. 

HÉKÉLÉ. — Concilientjeschicli.te . traduction Delarc, 12 vol. in-S. 

Hexriquez. — Fasciculus Sanctorum Ordinis Clsterciensis . 
Bruxelles. 1623: Extraits dans Migne, t. 18-5. 

— Menolocjium Cisterciense, in-fol., Antuerpiœ, l(j30. 
IIerbeutus. — De Miraculis libri très, dans Mi^ne, t. lS-5. 
lIiRSCH. — Studien z-ur Geschic/ite dcr Knnig Ludirigs VU 

von Franckreich. Leipzig. 1892. 

Histoire littéraire de la France, 31 vol. in-4, ouvrage com- 
mencé par les Bénédictins et continué par les membres de l'Ins- 
titut. 

Historiens des Gaules et de la France (Recueil des), 23 vol. 
in-folio. Paris, 1738-1876: par abréviation ff. des G. 

IIÔFFER ;Georg). — Ber heilige Bernard von Clairvauv , Vor- 
studien, in-8, Miinster, 1886. 

— Die Jnfange des z-weiten Kreuzzuges . dans Ilistorisclies 
Jalirbuch. 1887. 

— Die Jl'undcr des hl. Bernhard und die Kritiher, dans 
Historisches Jahrbuch, 1889. 

Imbart de la Tour. — ■ Les Flections épiscopales dans l'h- 

g/isc dr France du neuvième au douzième siècle; in-8, Paris, 

1892. 
I.wocEXTri II Epislolx, dans aligne, t. 179. 
Jacques de Vitrv. — Historia occidentalis , iu-12, Duaci, 

1597. 
Iai-ké. — Regesta /iomanorui/i Ptnitificum, 2'' éd., 2 vol. in- 1. 

Lipsiio, 188.Ï-1889. 

— Hibliotheca rerum gennanicarum . l$erlin. ."> vol. in-8, 186 1- 
1869. 



VIII AUTEUns CITKS. 

Jakfk — Lot/iar dent Sachsen {Gesc/u'chte des dcufschen Rei- 
ches unter), iJerlin, 1843. 

— Conrad III {Gesc/ilchfe des devf^c/ien /leic/tcs unter). Ilan- 
nover, 1845. 

Janauschck (Léopold\ — OriijhirA Cixtercienses , in-4. t. I, 
Vindobonae, 1877. 

— Bil)lio(jraphia Bernardiiid. in-8. Vindobonro, 1801 . 
.loiiix. — Sdiiit Bernard et sa fainUle. iii-S, Poitiers, 1891. 
Ki'or.EU. — Sludten z-ur Geschlchte des zireiten Kreuzz-uges, 

Stuttgart, 18(iG. 

— Aiialeeten z-ur Geseltichle der ziveiten Kreitz-z-iu/es ^ Tiibin- 
iien, 1878. 

— \fue .-Ina/ecle/i zur Gesc/iic/ile dcr zireiten Ivreuzzuges . 
Tiibingen. 188:]. 

Labbe. — Concilia generalla, 18 vol. iii-fol., 1G72. 
Lalore. — Le Trésor de Claircit ux du douzième au dix- 
huitième siècle, Troyes, 1875. 

— Reliques des trois tombeaux saints de Clairraux . de saint 
Bernard^ saint Malachie, etc., Troyes. 1877. 

— liectierches sur le e/irf de saint Bernard de 11.53 à 116->, 
Troyes, 1878. 

Laivioan. — Jn ccrlesiastieal liistonj of Ireland from the 

fivsl introduction of the Cliristianitij to the beginninn ofthe 

titirteen century, 4 vol. in-8. Dublin, 1822. 
Le Coi'TEULX. — Annales Ordinis Cart/ntsiensis, 3 vol. in-4. 

Monstrolii, 1888. 
[Jber PonlifîcaHs. éd. Duchesne , 2 vol., Paris. Tliorin 1884 et 

suiv. 
LucHAïuE. — Louis n le Gros, Annales de sa vie et de son 

règne, in-8, Paris, 18<J0. 

— Jetés de Louis fil (Ktndes sur les), in-4, Paris, 1885. 

— Institutions monarchiques de la France sous les premiers 
Capétiens (FTistoirc des\ 2 vol.. Paris, 1"' éd. 1883, 2*^ éd. 
I8'JI. 

— Remarques sur la succession des grands officiers de la Cou- 
ronne fjui ont souscrit les di/ddmes de Louis VI et de 
Louis ni, Paris, 1881. 

M\i!iM>()\. ' - Mascvum Ilalivwn, 2 vol. in-4, Paris, 1687-!(;89. 



AUTEIRS CITES. IX 

Mabillon. — Annales Ordinis S. BenediclL vol. iii-ful., 
1713-1739. 

— Vêlera .4nalecta. in-fol., Parisiis, 1723. 

Madelaine (Godelroid). — Ilisloirc de saint \orljerl, in-8, 
Lille. 1886. 

Manriqi E. — Annales Cistercienses, 4 vol. iii-4, Lyon, 1G42-.59. 

Mansi. — Conctliorum nova collai to, Florentia% 17.j9-98, 3! 
vol. 

31arl()t. — Metropol/s Reincnsls hislorbi , 2 vol. iii-4, Iii- 
sulis, ICGfi. 

MartÈne et DlraM). — Foya(/e liltéraire de deux Béné- 
dictins. 2 vol. in-4, Paris, 1717. 

— Thésaurus novus Anecdotorum. ô vol. in-fol., Lutetise, 1717. 

— Ainplisshna Collectio [veleru/n script or um cl monumen- 
torum], 9 vol., Paris, 1724. 

MÉOLixGER. — Iter C/sterciense , seu descriptio itineris Cister- 

ciensis quod ad comitia generalia ejiisdem sacri Ordinis expe- 

divit Joseph Meglinger, niense Maio anni 1G67; dans Migne, 

t. 185. 
Monastlcon Anglicanum i Dodswortli et Dugdale), 3 vol. in-fol., 

l.ondini, 1G82. 
Monumenta Germanix historica, 29 vol. in-fol., Ilannover, 

1820-1890; p;ir abrévation Mon. G. 
MOhlbacher. — Die Sfreitige Papstiva/tl des Jahres 1130, 

Innsbruek, 1870. 
MuRATOUi. ^ Reruiit Uallcarum Scriptores , 2-3 vol. in-fol., 

Mediolani, 1723. 

— Antiquilales Italix Medii xci, vol. in-f.. Mediolani, 1738- 
1742. 

Neaxder. — Dcr heilii/e /iernhard, éd. Dentseli, 2 vol. in-12, 

Gotha, 1889. 
Nelgart. — Codex dlplomaticus Allemanix, 1791. 
Neumanx. — Bernard von Claircaux und die An/ange des 

zioeilen Kreuzz-itçjes, in-8, Titbingen, 1882. 
Nomasticon Cislerciense, (Julien Paris), in-fol., Paris, 1004. 
Ono DE DiootLO. — De Ludooici Vil Irancoruni régis pro- 

feclionein Orienfem, dans Migne, t. 18.j. 
()'Do.\o\A\. — Annah of the liingdom oflreland. hy Ihe four 



X AUTEURS CITi:S. 

Ma.s/er.s, frotn Ihe e(irlJi'f,l period In the ijear 10 10, :> vol. 

in-4, Dublin. 1848-51. 
O'HwLON. — Life of S. Matachi (J'Mar(jair, iu-8, Dublin. 

1859. 
Otto Frisint/KNsis. — Cliroalcon, Gesla Frederlcl. etc., l'ol.. 

Basileic, 1509. 
OfiDERic Vital. — Hhforia eccles/ustica , dans ^li^^ne, l'at. 

lat., t. 188. 
Pi':i«ARD. — Recueil de plusieurs pièces curieuses servant à 

f histoire de Bourgogne , Paris, 10(i4. 
Pétri Venerabilis Opéra, dans M igné, t. 189. 
Petit. — Histoire des ducs de Bourgogne de la race Capé- 
tienne. 2 vol. in-8; tirage à part des Mémoires de la socictc 

Bourguignonne de Gcigrnphie et d'Histoire, t. HI et V, Di- 
jon, 1885, 1887. 
PfTRA.. — Documen's sur un rof/age de saint flcrnard en 

l'iandre et sur le culte de \.-D. d\/fflig/(e//i , dans Migne , 

t. 185. 
Plancher (Dom). — Histoire générale et particulière de 

Bourgogne, 4 vol. in-fol., Dijon, 1739. 
PflLTZ. — Entiriclilung... des Tempcllierrcaordrn, Berlin. 1888. 

in-8. 
QuAXTiN. — Cartulaire de l'Yonne. '2 vol. in-4, Auxerre . 

1854-00. 
OuicHERAT. — l/ist'iirc du costume en France., in-4, ]*aris. 

187<;. 
UihusAT. — Al)élard., •! vol. in-8, Paris, 1845. 
lloijEUT DE ToiuGxv, abbé dn Mont Saint-Michel. — Ckroniquc 

et .têtes ., suivis de V luclarlum .Sarigueiensc . éd. Delisle. 

2 vol. in-8, PiOuen, 1872. 
RoTH. — Beitrdgc z.ur Biographie der llildegard von Bingen, 

dans Zcitschrift fur Kirchliehe JVissenschaft , Leipzig , 1 8S8. 
ScHEFFER-BoiciiORST. — Die NeHordnung desPapsUrahl durch 

Nicolaus II, in-8, Strasburg, 1879. 
Sludieti und MUlheitungen aus dem Benedictinernorden. 1885 

et suiv. 
Tardif. — ■ Monuments historiques, cartons des Piois. in-4. 

Paris. 1800. 



ACTEURS CITKS. XI 

ïisstER. — Blbliotlieca Patruni Cisterciensium, 2 vol. iii-fol., 
1660-1669. 

TwysDEX. — HistorUc -^nglicanx Scriptores decem, ia-fol.. 
Londini. 16.52. 

Vacandard. — Saint Bernard orateur, iti-12, Rouen, 1877. 

— ■ .-ibélard , sa lutte avec saint lîernard, sa doctrine, sa mé- 
thode in-12, Paris, 1881. 

— Le Premier Emplacement de Clair r aux , dans Mémoires de 
la Société académique de i'Jiibe: Troyes , année 188ô . 
p. 339-359. 

— Divers articles dans la Revue des questions hisforir/ues. 
ViGMER. Cltronicon Lingonensr. in-t2. Liagonis, lG6-j. 

— Décade historique du, diocèse de Laiigres . t. II, Langres. 
1894. 

Watterich. — PonflJicuDi Romanorum ï'lt;i\ 2 vol. in-8 . 

Lipsirc, 1872. 
\\ URM. — Gottfrlrd, Blscliof voti Lanfjrrs, ^\ iirzburg, 1886. 
ZoEi'FKEL. — Die Papstioaklen^ in-8, Gôttingen, 1871. 



INTRODICTION 



CRITIQUE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS ORIGINAUX 

CORRESPONDANCE UE SAINT BERNARI» 

Au premier rang des documents historiques qui peu- 
vent nous renseigner sur l'abbé de Clairvaux. il faut placer 
sa correspondance. De son vivant même on se disputait 
ses lettres, non moins que ses autres écrits. Ce fut vrai- 
semblablement pour répondre au vœu général de ses dis- 
ciples et de ses amis, dispersés aux quatre coins de l'Oc- 
cident, que, vers 1145, son secrétaire Geoffroy publia un 
recueil d'environ deux cent trente-cinq épitres (1). Ce 
Corpus epi.stolaniin, qui mit les lecteurs en goût des cho- 
ses bernardines, des ficmardina , comme on eût dit au 
dix-septième siècle, s'accrut un peu plus tard de soixante 
à soixante-dix numéros, on ne sait par quels soins. Nous 
sommes loin cependant du chiffre total des œuvres qui 

(1) Selon M. Huiler (Bernard von Clairvaux, 1, 18fi; cf. Urial, 
Hist. des G., XV, 542), ce premier recueil coniprenait 310 lettres. 
C'est une erreur. Le Corpus epislolanon de Geoffroy s'arrêtait vrai- 
seiiil»hil)l(Miient à l'cintre ad Ronianos, écrite en 1145, qui porte dans 
l'édition de Mabillon-Miguo le n" 243. Pour s'en convaincre, il suClit 
de comparer les manuscrits 18118 et 17163 de la lUbliothèque natioiialr 
à Paris, '>i'idc Grenoble, 852 de Troye-, 15i de Dijon. 



XIV TXTRODCCÏKiN. 

composent la correspondance de saint Bernard. D"après les 
plus récentes publications, le nombre des épitres con- 
nues s't'lève à plus de cinq cent trente, y compris une soi- 
xantaine dont labbé de Clairvaux lui-même est le desti- 
nataire (1). Et Ton sait par des témoignages explicites, non 
moins que par des conjectures solides, que sa correspon- 
dance inédite ou perdue est fort considérable. Lui-même 
nous apprend qu'il n'avait pas l'habitude de laisser une 
lettre sans réponse (2 . Que de lettres à lui adressées ont 
péri, soil par la faute du temps, soit par celle des religieux 
de Clairvaux qui, tout adonnés à la piété, n'attachaient 



1 L'édition Migne, fini a yiour fonds principal lédilion de Mabii- 
]on de 1G90, angnientée par Martcno, fonrnit 405 leth'cs, parmi les(iuel- 
les 37 ne sont pas de ISornard, mais lui sont adressées ou jiarlent de 
lui. Des lettres qui portent le nom de IJernard, cinq sont des douldels 
jiar suite d'une erreur de Martène; ce sont les épîlres i28, 4:30, 444, 
45'>, 453 (cf. Migne, t. CLXXXII, coi. 626, note 1087). Huit sont apo- 
cryplies ou douteuses : épitres 456, 460, 461, 463-466, 470. Ce déchet 
est largement compensé ]iar un appoint de 36 pièces, éditées dans 
d'antres recueils et ainsi décomposées : 7 lettres de Bernard et 29 de 
ses correspondants [cf. Kervyn de Letlenliove, Bulletin (le l'Académie 
royale de Bch/ique, •>.•' série, t. XI. n" 2; t. XII, n" 12; HutVer, J)rr 
hcilige Ber)tard, I, 1.S7). Ce recueil ainsi grossi com|irendrail 5o8lel- 
Ires autlienti(]ues, auxquelles il faut ajouter une lettre éditée par les 
Éludes religieuses des Pères Jésuites (juin 1894); 24 lettres — 20 de 
Bernard et 4 de ses correspondants — découvertes et publiées par 
M. G. Ilùfier [Der Jteil. Bernard, I, 228-237). Pour plus de détails 
sur ce point, cf. Huffer, ibid., I, 18i-237. M. Georg Ili'iffer nous pro- 
met quelques autres lettres encore. Citons, en attendant sa publica- 
tion, une épiire de Bernard ad geiitem Angloriim pour la croisade. 
Biblioth. nation., fonds latin, Ms. 14815, p. 287''-288'' ; une épitre à l'ar- 
chev6(iue et au clergé de Cologne, môme sujet, bibIiotliè(|ue de Mu- 
nich, Ms. 2220), fol. 257; une épître aux abbés de son Ordre réunis à 
Citeaux, Neties arcliiv . V, 1888, p. 459. 

(2) « Non fuit meaî consueludinis hactenns nolle responderc hoinini- 
bns etiam pusillis. » Ep. ad episcop. Wormat., ap. Kervyn de Letttiii- 
hove, loc. cit.; tirage à part. p. i:!. 



CRITIQUE DES DOCUMENTS. XV 

qu'une médiocre importance aux écrits d'un intérêt pu- 
rement historique 1 En tenant compte de celte perte, à 
jamais déplorable, le docteur Georges Huffer ne craint 
pas d'évaluer la correspondance totale à un millier de let- 
tres, tant de Bernard lui-même que de ses correspon- 
dants. Après les fouilles opérées en ces derniers temps 
dans les archives publiques et privées , il n'est guère pro- 
bable que l'on découvre encore un trésor important d'é- 
pîtres inédites. Toutefois, telle qu'elle nous a été conser- 
vée, la correspondance de l'abbé de Clairvaux est déjà 
plus volumineuse que celle d'aucun de ses contemporains , 
moine, évêque ou homme d'Ëtat. A part peut-être les 
Chroniques, c'est la mine la plus riche que nous possé- 
dions pour l'histoire du second quart du douzième siècle. 
Et d'abord, mieux qu'aucun autre ouvrage , ce recueil 
nous fait connaître Bernard lui-même : une lettre, on le 
sait, est toujours le plus fidèle miroir d'une ùme ardente, 
sincère et spontanée. Bernard dicte ordinairement sa 
correspondance. Dans les premiers temps de son minis- 
tère abbatial, c'est Guillaume, futur abbé de Rievaulx. 
qui tient parfois la plume. De 1140 à 1145 et plus tard 
encore il eut pour secrétaire, notarius , Geoffroy, disciple 
converti d'Abélard; et de 1145 à 1151, le fameux faussaire 
Nicolas, conjointement avec quelques autres religieux (1). 
Il peut se faire que ces collaborateurs trahissent sa pensée 
et la dénaturent; mais de tels cas sont rares : cela n'ar- 
rive qu'en temps de presse, lorsque le thème qu'ils dé- 
veloppent leur a été insuffisamment expliqué, ou que Ber- 
nard n'a pas eu le temps de reviser leur rédaction (2). En 
règle générale, l'abbé de Clairvaux ne se contente pas 

(1) Berii. VUa, lil). I, cap. xi, n' 50. I5ern.. epp. 387. 3.SV); Nicolai, 
ep. 10, ap. Migne, t. CLXX.XIII, p. '27, n" \->.. 
[■ï] Cf. Bern., ep. 387. 



\VI INTIiODUCTION. 

d'indiquer le sujet de la lettre : il la dicte mot à mot; sa 
marque y est; son style, suri ont à l'époque de sa maturité, 
est inimitable. L'imitation (jue quelques-uns de ses ad- 
mirateurs, Nicolas de Montiéramey, par exemple, ont es- 
sayé d'en faire n'est qu'un plagiat manifeste. Bernard n"i- 
gnore aucun des secrets de l'art d'écrire; il indique dans 
une de ses lettres (1) la méthode par laquelle les écrivains 
de métier font des phrases harmonieuses et balancent de 
belles périodes. Mais c'est là un procédé auquel il dé- 
daigne d'avoir recours; à ses yeux le soin exagéré du style 
est un amusement frivole, un jeu indigne d'un chrétien, 
à plus forte raison d'un moine. Ses lettres sont d'un seul 
jet. A la fois vif, rude, parfois ironique, puis tout à coup 
tendre et affectueux (2), souvent passionné, il devait ex- 
celler dans un genre qui exige avant tout du premier mou - 
vement. Aussi est-on sûr d'y retrouver son âme tout en- 
tière et sa pensée toute nue. 

En aucun autre de ses écrits, son image n'est aussi for- 
tement empreinte. Son amour de Dieu et des âmes, son 
horreur du mal et de l'erreur, son zèle avec ses exigences 
et ses vivacités, son énergie ardente , sujette à de soudains 
abattements, en un mot tout ce qui l'ait le caractère pro- 
pre de cet homme extraordinaire, est représenté au vif 
dans sa correspondance. L'impétuosité de sa nature et la 
violence de son langage y éclatent parfois de façon à cho- 
([uer les oreilles modernes. « Croyez-vous donc que la 
justice ait disparu du reste du monde, comme elle a dis- 
paru de votre cœur, écrivait-il à un archevêfjue Ç.i]. » Kt 
c'est sur ce t(jn, sinon en ces termes, ({ue dans certaines 

(1) Bern., e/>. 8'J, iv 1. 

{'i) Par oxcniple, ep. '.V>A, adressé»^ y Louis le Jeune, tour à tour 
violente et al'fecUieuse. 
(3) Ép. 182, à Henri, arciievi^iue de Sens. 



CRITIQUE DES DOCIMENTS. XVII 

circonstances il s'adresse anx papes, aux rois, aux évoques 
et aux moines. L'ardeur de ses convictions l'entraînait 
à cette véhémence de langage. Xon que l'indignalicm 
ait jamais étouffé en lui la charité ; son cœur ne respire 
que la bonté. Il ne faut pas croire davantage que le sen- 
timent de sa supériorité lui ait dicté ces apostrophes har- 
dies; Bernard est par excellence l'homme de l'humilité. 
Ce moine que l'opinion de ses contemporains plaçait au- 
dessus de l'épiscopat, au-dessus même du Pontife su- 
prême, ne parlait jamais de soi qu'avec une extrême mo- 
destie et ne souffrait pas que d'autres en parlassent 
autrement. « Excellent ami, que faites-vous? écrivait-il à 
Pierre le Vénérable (Ij , qui se faisait l'écho de la renom- 
mée et lui prodiguait les marques de sa vénération, vous 
donnez des louanges à un pécheur, vous béatifiez un mi- 
sérable. >■> C'est là le ton qui règne dans ses lettres. On a 
remarqué que le saint abbé ne s'y est jamais présenté, 
sauf une fois peut-être (2), comme prophète ni comme 
thaumaturge. A ce signe, avec cette pierre de touche, 
Mabillon a cru reconnaître la fausse attribution de l'épître 
qui porte dans l'édition de Migne le numéro 463. 

Outre le portrait de l'auteur, les lettres de l'abbé de 
Clairvaux nous révèlent les figures des principaux person- 
nages de son temps. A ce titre, elles valent des mémoires. 
Il n'est pas un événement grave, entre 1125 et 1153, au- 
quel Bernard n'ait été mêlé. Faut-il nommer les person- 
nages avec lesquels il est en relations fréquentes? Ce sont 
des papes, des empereurs et des rois, des impératrices et 
et des reines, des ducs et des comtes, des cardinaux, des 

(1) Ép. 265. 

i'.l] Dans son épiLre :>.'i:>., Bernard parle de l'éclal ([ti'il a donné à la 
vérité en Languedoc, « non solum in sernione, sed et in virdilf. » Il 
nous scMibie que ces derniers mots font allusion à ses miracles. 



XVIIT INTRODUCTION. 

(h'êques et des abbés, dos philosophes et, des courtisans, 
l'élite en un mot de la société du douzième siècle, Hono- 
rius II, Innocent II, Célestin II, Lucius II, Eugène III, 
Louis le Gros et Louis le jeune, Lolhaire III et Conrad IIl, 
Manuel Comnène, Roger de Sicile, Henri Beauclerc et la 
reine Mathilde , le roi d"Écosse et la reine de Jérusalem , 
les comtes de Champagne et les dues de Bourgogne, d'A- 
(luitaine, de Hrotagne et de Lorraine, Tépiscopat français 
et la curie romaine, Pierre le Vénérable , Suger et presque 
tous les supérieurs ou abbés de la France, de TAngleterre, 
de l'EsjJagne , de Tltalie, de TAllemagne, de la Suède et 
de la Palestine, etc. Qu'on juge, par cette simple énumé- 
ration, de la variété et de l'importance des documents his- 
toriques que renferme sa correspondance. 

Tous ces documents sont sincères. Cependant, il ne fau- 
drait pas que l'historien les employât en aveugle ; ils n'ont 
pas tous le même poids et ne méritent pas une égale 
créance. Sincérité n'est pas exactitude, Les meilleurs 
peuvent se tromper, tout en restant de bonne foi. Et c'est 
quelquefois le cas de l'abbé de Glairvaux. Même dans les 
choses qu'il sait très bien, il lui arrive de donner à sa 
phrase, qu'emi)orte le zèle, un tour oratoire qui force la 
vérité et la dénature. C'est au critique à démêler dans ces 
éclats d'une passion, qui est presque toujours juste à son 
origine , la part exacte du vrai. La même méthode doit être 
appliquée, à plus forte raison, lorsque la correspondance 
de l'abbé de Clairvaux ne fait que retléter la pensée d'au- 
trui. En maintes tirconstances, ses lettres ne sont que la 
traduction d'un témoignage étranger, et sans que Bernard, 
qui ne sait pas marchand(T sa contiance, soupçonne la 
méprise, ce témoignage est parfois sujet à caution. II ne 
parait pas douieux par exemple que ses amis d'Angleterre 
l'aient induit en erreur au sujet du neveu du grand saint 



CRITIQUE DES DOCUMENTS. \-|X 

Anselme , appelé à occuper le siège de Londres vers 
1140 (1). Les jugements qu'il porte sur Guillaume d'York 
et sur l'évêque nommé de Langres ne sont pas davantage 
exempts de partialité. La faute en est à ses correspon- 
dants. Pour rire juste, il nous faudra donc atténuer la 
portée des témoignages de cette nature et les corriger, 
s'il se peut, par d'autres documents. 

Sa correspondance impose à qui veut s'en servir un au- 
tre travail plus considérable encore et non moins délicat. 
Geoffroy n'a pas pris soin d'observer dans son édition du 
Corpus epixtohtrum un ordre strictement chronologique. 
Les publications qui ont suivi pèchent par le même dé- 
faut. De là, pour les historiens, un embarras perpétuel, 
une confusion presque inextricable, que Mabillon, mal- 
gré l'étendue de son savoir, n'est pas parvenu à débrouil- 
ler. Un grand nombre des dates qu'il assigne aux épîtres 
de l'abbé de Glairvaux sont conjecturales ou même er- 
ronées. C'est donc un devoir impérieux de redresser au- 
tant que possible la chronologie de ces lettres , à mesure 
qu'elles se présentent pour entrer dans la trame d'un ré- 
cit historique. 

LA VITA PRIMA : AUTEUIIS ET KKCENSIOXS DES CIXQ 
l'KEMIERS LIVRES. 

L'édition de Migne renferme trois et même quatre M''s 
de saint Bernard, qui sont du reste classées d'une façon 
assez illogique. Le seul titre qui convienne à la troisième 
est celui de « Documents », Collecfonra ou Fragmenta. 

M) Cf. Boin., ep. :>11, écrite t;n lli2. Dans la seconde, |iarLie, il s'a- 
git "J'Anseliiie, neveu du grand saint Anselme et aWbé de Kdinnndsbury, 
qui avait été déposé, et remplacé |iar llobert, sur le siège de Londres. 
Cf. Wolf, dans Siudien iind Milheihinrjcn nus den Benediclineror- 
den, 1885, p. 30. 



W INTRODICÏIOX. 

M. Iliiffer a raiig(3 à bon droit la quatrième parmi les Vies- 
légendaires de l'abbé de Glairvaux. Les deux premières 
méritent seules le nom de Ml;i' /icnturdi. 

La Vild j)ri)iui ne comprenait à l'origine que cinq livres 
dont les auteurs sont Guillaume do Saint-Thierry, Ernaud 
de Bonneval, GeolTroy d'Auxerre. 11 faut y adjoindre le 
Liber miraruloruin in fjrrmdiiicj) ilincre /lalrdlitnuii, , que 
les éditeurs ont constamment publié en annexe, comme 
livre sixiénn:'. 

Guillaume de Saint-Thierry (1), ainsi nommi' à cause 
du monastère dont il fut abbé au diocèse de Reims, de 
1120 à 113^), connut de bonne heure le fondateur de Clair- 
vaux. L'intimité qui r(''giia entre les deux saints religieux 
l'ut aussi durable que profonde. C'était Guillaume qui, vers 
L12i, avait poussé Bernard à écrire sa fameuse Apologia; 
ce fut lui encore qui, sonnant l'alarme en LliO, le préci- 
pita contre Abélard. Après cette campagne retentissante à 
laquelle l'ardent Bénédictin, retiré alors à Signy, prit 
une large part, on le perd de vue jusqu'au jour où les 
disciples de l'abbé de Clairvaux viin'ent le prier d'écrire 
la vie de leur vénéré maître. La tâche était lourde; il s'y 
dévoua, et il avait achevé son premier livre, lorsque la 
mort l'interrompit en 1117 ou dl iS (2i. 

Avant de prendre la plume, Guillaume avait eu soin de 
s'entourer de documents. Comme s'il eut j)ressenti les exi- 
gences de la critique moderne, il invoque expressément 
le témoignage de ceux qui <»nt vécu dans l'intimité de 
l'abbi- de Clairvaux, qui ont observé et contrôlé avec pru- 

(I) Sur (Uiilliuiiiuî (le Sainl-Thieiry, cf. Histoire Uttéruirc de Ut 
France , Ml, 3r.>-:i3S. 

(•>) n'aju'i's les Arcliivos du .Moiil-Dicii, (iiiillamm' inoiiiut le 8 .se|)- 
teiiibrn « ciiTa leinpora ReiiuMisis coruilii siili iMigcnio liabili » (Le 
Coulciilx, Annules, 1I,90-'.M). 



CRITIOt'K DES DOCUMENTS. X\l 

dence ses dits et gestes : « Est-il possible, ajoute-t-il, de 
refuser sa créance à de tels témoins, ainsi qu'à tant d'au- 
tres personnes dignes de foi, cvêques, clercs et moines, qui 
attestent les mêmes faits (1)? » 

Au premier rang de ces témoins, il faut placer l'auteur 
de la Vita tfrii<i, Geoffroy d'Âuxerre. M. Hilffer a pleine- 
ment conûrmé sur ce point les conclusions de Ghifïlet. 
On ne connaissait jusqu'ici cette Vita , ou plutôt ces Col- 
lecianea ou Fragmenta , que parles extraits qu'en a donnés 
le savant jésuite dans son volume intitulé Quatuor opas- 
rula (2). Le manuscrit qu'il eut sous les yeux, aujourd'hui 
perdu, provenait de l'abbaye dOrval, en Luxembourg. 
Nous n'en possédons que deux copies : la première, qui a 
servi au P. Pien pour son Commeiitarius de S. Bemardu 
et Gloria /xisthinna Bi'raardi, se trouve encore à Bruxelles 
dans les Collections des Bollandisles, n" 30, août 20-22; 
la seconde est inscrite à la Bibliothèque nationale à Paris 
sous le n" 17639, fonds latin. 

Cette œuvre est capitale pour l'histoire de saint Bernard. 
Quel témoin était mieux placé que Geoffroy pour observer 
les actes do l'abbé de Clairvaux et en composer un recueil? 
Converti on 1140, et remplissant bientôt après les fonctions 
de secrétaire, l'ancien disciple d'Abélard ne perd pas de 
vue son nouveau maître (3). En llio, il l'accompagne 
dans le Languedoc et envoie à Clairvaux une relation des 
merveilles dont il est témoin. Ce fut le point de départ de 
toute une littérature bernardine. La première collection 
des lettres de l'abbé de Clairvaux date de cette époque; et 
c'est Geoffroy qui en est l'auteur. En même temps, il 
compulsait les souvenirs dos vétérans du monastère et 

(1) Bern. VHa, lib. I, l'iaîlalio. 

(2) Chifnet, Opéra quatuor, p. lOG-KlT. 

(3J Sur Geoflroy, cf. Histoire litt. de la France, XIV, 4.'<0-ii8. 



XXIV IMRODL'CTIUN'. 

Nous en possédons encore deux cent deux manuscrits (1), 
presque tous complets, dont vingt-huit datent du dou- 
zième siècle. 

Vu la fldélité avec laquelle les copistes du moyen âge 
reproduisaient les textes, on pourrait s'attendre ù rencon- 
trerdans ces transcriptions une complète uniformité. Mais 
on y remarque, au contraire, des variantes significatives; 
et, en s'appuyant sur ces divergences, Waitz (:2) a cru de- 
voir diviser les manuscrits en deux groupes, qu'il désigne 
sous les noms de Recension A et de Recension B. Pres- 
que tous les Codices découverts après ^^■aitz rentrent et 
se rangent pour ainsi dire d'eux-mêmes dans l'une « >u l'au- 
tre de ces deux catégories. Il n'est qu'un petit nombre de 
manuscrits qui empruntent leur texte aux deux Recen- 
sions. 

A vrai dire, la comparaison des deux groupes imtre eux 
porte à croire qu'ils ont une origine commune. La res- 
semblance des textes est si profonde, quelle va, presque 
toujours, jusqu'au mot à mot. La dinèrence consiste (mi 
quelques suppressions, additions et corrections, introdui- 
tes dans les manuscrits de la Recension B. Les suppressions 
portent sur les cinq livres, mais particulièrement sur 
le livre quatrième. Du reste, l'édition de Migne qui est du 
type B reproduit entre crochets à peu près tous les frag- 
ments caractéristiques de la Recension A. Le groupe B 
contient deux morceaux qu'on ne trouve pas ailleurs, 
nous voulons parler du prologue de Geollroy et du récit 
qui commence par ces mots : Fralrcs <lr Monlr-Pi'ssahinn. 

(1) On iK'ul <'n voir la (lesci-i|ilion ditiis lluii'cr. Hcrnunl von Clair- 
vaux, I, 108-115. Ajoiilez-y un fragment de inanuscril du (lualoiziéinc 
siècle, indiqué dans les Arcliives (UpurlcmenUilcs, communales cl 
hospilulières , Nord, j). '.21. n" l'.t.3. VL licni.. ep. 310. 

(2) Mon. (Jenn., t. .WVI. 



CIUTIOUE DliS DOCUMENTS. XXV 

Les doux. Recensions dillèrenl encore sur le lieu de nais- 
sance et sur l'âge de saint Bernard. Mais, en dehors de 
ces points de quelque importance, les variantes se bor- 
nent à des retouches de style. 

Nous avons démontré ailleurs (1) que l'auteur de la Re- 
cension B n'est autre que Geolîroy d'Auxerre. Son sens 
historique s'était, en moins de dix ans, singulièrement 
affiné. Il supprima dans la seconde Recension une série de 
récits qu'il avait fournis aux éditeurs de la première. Les 
}jrophéties concernant la mort du lils aîné de Louis le 
Gros, Philippe, la grossesse de la reine Éléonore , le châti- 
ment providentiel du comte d'Angers (2), ou d'autres faits 
analogues, disparaissent à la fois du quatrième livre. On 
peut signaler une suppression du même genre dans le li- 
vre troisième 3;. Chose remarquable, toutes ces correc- 
tions ont pour objet des événements d'ordre surnaturel 
et particulièrement des prédictions. Ne semble-t-il pas que, 
par ces éliminations répétées, Geoffroy ait voulu donner 
plus de poids à son témoignage , et assurer aux faits ex- 
traordinaires qu'il a fidèlement conservés dans la seconde 
Recension une plus puissante garantie d'aulhenticité? 
C'est donc, si nous ne nous abusons, cette seconde Recen- 
sion, dernier terme d'une série de retouches, qu'il dési- 
gnait à l'attention des éditeurs et des historiens futurs. 

LE LIBER SEXTUS DE LA 177.1 PRIMA 01 LIBEIi 
MIIlACr'LORL'M. 

Il ne faudrait pas croire, d'après ce que nous venons 
de dire, que les biograi^hes de saint Bernard fussent en 

(1) lievue des qxœst. Iiialor.. avril 1888. Cf. llùffer, Bernard von 
Clairvaux , p. \'M et suiv. 

(2) Cap. I, II" 11; iir, n''^ IS ot i:i. 

f'{) Cap. IV, n" 11; cf. VI, n" 19; viii, n" :]i. 



-WVI INTRODLCTIO.X. 

défiance vis-à-vis du surnaturel. Le surnaturel, au con- 
traire, est l'atmosphère qu'ils respirent; leur récit en est 
tout empreint. Nul doute à leurs yeux que l'abbé de Clair- 
vaux ne soit un saint. On no s'étonnera donc pas qu'ils 
se soient plu à constater historiquement que leur maître 
bien-aimé l'ut entouré, non seulement de tout le prestige 
de la vertu, mais encore de celui des miracles. 

Et ce n'est pas là , comme on pourrait être tenté de le 
penser, un cercle vicieux, fruit d'une aberration d'esprits 
étroits et de cœurs ardents, qui conspirent à tromper au- 
trui et à se tromper eux-mêmes. Les discii)les de saint 
Bernard n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, canonisé leur 
maitre qu'à bon escient. 11 y avait longtemps qu'ils étaient 
témoins de faits d'un caractère surnaturel, quand l'idée 
leur vint de recueillir pour leur édification mutuelle ces 
miracles, qu'ils estimaient être des prouves incontesta- 
bles de sainteté. 

Le premier recueil de ce genre est la lettre de (Jeofîroy, 
écrite au cours du voyage do Bernard dans le Languedoc 
et destinée ]iriniitivemont aux soûls religieux de Clair- 
vaux (1). Le succès do cette œuvre détermina l'apparition 
de toute une littérature bernardine. Le Corpus ppislnlu- 
ram ot les F/'ai/ini-nl" de Gooll'roy la suivirent de très 
près, comme nous l'avons dit. .Mais le j)lus curieux spéci- 
men qui nous reste de ces contributions à la biographie 
de saint Bernard est un recueil de notes, rédigées au jour 
le jour, pendant une période de près de quatre mois et 
intitulées : Hisloria inirudtlonnn in ifinen' </i'riii(U)ico />'i- 
tralorum ('■2;. C'est un récit, en trois livres, des miracles 
accomplis par l'abbé de Clairvaux sur les bords du Uhin 



(1 A|). Mi-ne. l. CLWXV. p. -|l()-4ir> 
[2) Migiu'. I. CLX.WV. p. 3:o-jI<i. 



CIUTinUE DES DOCUMENTS. WVIl 

en lliC»-47, à l'occasion do la pri'dication de la croisade. 

De Francfort à Constance et de Constance à Spire, Ber- 
nard avait ét('' accompagni- par Tévêque Hermann de 
Constance et son chapelain j^lïrard, par les abbés Frowin 
de Salmanswciler et Beaudoin de Chàtillon, par les moi- 
nes de Clairvaux, Gérard et Geoffroy, par l'archidiacrt' 
Philippe de Liège, par les clercs Othon et Francon et en- 
fin par le célèbre chanoine de Cologne, Alexandre. Ces 
dix témoins de sa vie intime, qui pendant le voyage 
avaient toujours eu leurs tablettes à la main, schcdula , 
conçurent lidée de mettre, avant de se séparer, leurs 
notes en commun, pour les envoyer au frère de Louis le 
Jeune, alors moine à Clairvaux. Dès le 3 janvier lliT, un 
messager quittait Spire, emportant avec lui le précieux 
manuscrit qui forma plus tard la première partie du Li- 
her Mlrarulonnn (Il 

Vers le 18 janvier, le second livre <[ui comprend le ré- 
cit du voyage de Spire à Liège fut rédigé à Liège même 
sur le modèle du premier et adressé non plus aux reli- 
gieux de Clairvaux, mais au chn^gé de Cologne, en sou- 
venir des miracles que le saint avait opérés dans cette 
ville pendant trois jours. Parmi les auteurs du document 
figurent de nouveaux personnages : Dietrich, abbé de 
Vieux-Camp, et Évervin , prévôt de Steinfeld, un moine du 
nom d'Evrard et le prêtre Volkmar, du diocèse de Cons- 
tance. L'évêque de Constance et son chapelain, aussi bien 
que les deux abbés Beaudoin et Frowin, ne paraissent 
plus; l'abbé de Clairvaux les avait probablement quittés à 
Spire. Alexandre, Othon et Francon, qui l'ont suivi de 
Spire jusqu'à Liège, ne se retrouvent pas davantage parmi 
les interlocuteurs du récit. Comme [)Our hi rédaction du 

(1) Migne, p. .373-38G; cf. p. :{87 ; Marlèiio, Tlies. Auec<l., I, :î',»'.i. 



WVIII INÏRODL'CTIOX. 

premier livre, les sii;nalain>s adoptèrent lafurmc dialo- 
guée assez bizarre en apparence, mais plus précieuse que 
toute autre à tilre de document. Nous possédons ainsi 
dans un amalgame original les imjiressions de chacun des 
témoins, prises sur le vif, et exemptes du travail de la 
réflexion (1). 

Le retour de saint Bernard do Liège à Clairvaux, son 
voyage à Étampes et son second retour à Clairvaux for- 
ment le sujet du Iroisièmt' livre. Geoffroy le composa 
vers la fin du mois de février. Ce ne fut qu'après le se- 
cond voyage du saint a Francfort, que Tautcur ajouta les 
lieux derniers chapitres, qui ne sont, pour ainsi parler, 
qu"un paquet de notes. Il destinait son ouvrage, comme 
liudiquent les manuscrits, à Hermann, évèque de Cons- 
tance (2). 

Plus tard Philippe de Liège réunit les trois livres en un 
volume et Tenvoya à Samson, archevêque de Reims, qui 
lui cil avait fait la demande (3). C'est sous cette forme 
définitive que nous est parvenue VHistofi>i inirnculortiiu 
in ilinerc (/ermaniro palratonini. 

Le manuscrit original est perdu. Vraisemblablement les 
disciples de Bernard, qui on possédèrent bientôt des ex- 
Iraits et en quelque sorte la substance dans le livre qua- 
trième de la Viln prima , ne virent aucune utilité à le con- 
server et le laissèrent périr, comme on rejette l'écorce 
d'un fruit dont on a tiré le suc. Houreusemenf une copie en 

(I) \[). Migiu', l. GLXXXV, p. ;585-3'.i4. o Eei iiiiiilciii iniracula qiuc 
a Spira usque Leodiiiin (acla vicliiniis et cognovinuis ad cleruiii Colo- 
niensf'in codem doscripsiinus niotlo, (|uo priora fiioranl auto descripla, 
ul ad instar collationis vicissim ea quibiis an'iiirmis siiiiiuU loquere- 
iiiiir. » liern. Vila, lib. VI, cap. x. 

(•>! Ihid., \K 395-410; cï. Iliif'fpr, lier nord roa Cloirrdux , I, 75. 
mile '>,. 

! Ap. Migiic, ibul., p. ;i7l. 



CRITIQUE DES DOCUMENTS. W'IX 

fut retrouvée par Herbert, dans un monastère du diocèse 
de Reims, vers 118IJ (1). Ce précieux, exemplaire fut rap- 
porté à Clairvaux et servit do base aux transcriptions pos- 
térieures. Il est représenté aujourd'hui par onze manus- 
crits dont plusieurs remontent au douzième siècle et le 
plus récent au dix-huitième (2 . 

Dans son ensemble, le Lihrr Miraculorum a toujours 
été considéré comme un complément naturel de la Vihi 
prima. Bien que le livre quatrième puisse en tenir lieu à 
quelques égards, il n'en a pas moins pris place dans cer- 
tains manuscrits, comme un livre distinct, à la suite des 
premiers. Conformément à cet usage, les éditeurs mo- 
dernes l'ont publié avecl'en-tète : Liber sexdis. 

Ce qui rend ce récit ou plutôt ce procès-verbal, en ma- 
jeure partie dialogué, particulièrement remarquable et, 
on peut le dire, unique en son genre, c'est qu'il est un 
véritable tissu de faits miraculeux. L'abbé de Clairvaux 
y apparaît moins en prédicateur de la croisade qu'en 
thaumaturge. Le nombre des guérisons qu'on lui attribue 
est prodigieux. On ne cite pas moins de 235 paralyti- 
ques ou boiteux, i72 aveugles, 3 fous ou folles, je ne sais 
combien de sourds et muets, auxquels il aurait rendu, par 
un signe de croix , par un simple attouchement ou même 
par une prière mentale, soit le mouvement, soit la vue , soit 
la raison, soit enfin la parole et l'ouïe. Et ce dénombre- 
ment, assurent les compilateurs, n'atteint pas le chiffre 
exact des miraculés. 

Nulle maladie, si invétérée soit-elle, ne résiste à la 
vertu du thaumaturge. « On lui amène, dit Geoffroy, un 



(1) Migne, t. CLX.WV, \>. 360-370. Cf lliitïer, Die \Vun(l('r,p. 753. 
[2] HiitTer {Bernard von Clairrau.i , \>. '.i9-100} en donne la doscriii- 
Uon. 



XXX INTRODLCÏIUN. 

enfant aveugle de naissance, dont les yeux, si on peut ap- 
peler cela des yeux, étaient couverts d'une taie blanche. 
C'est à peine si on distinguait, dans cet amas de chair 
malade et atrophiée, un organe vivant. Le saint y posa 
la main, et à l'instant l'enfant reçut la vue, » visuin 
recepit. Cette guérison étonna jusqu'aux admirateurs de 
l'abbé de Clairvaux. « Nous ne pouvions en croire nos 
yeux, )) écrit le narrateur 1). 

Des phénomènes de cette nature sont faits pour sur- 
prendre davantage encore l'esprit moderne, si défiant à 
l'égard (lu surnaturel. Quand un historien les rencontre 
dans un document, il lui faut absolument choisir entre 
l'un de ces trois partis, ou les accepter en bloc, ou les 
rejeter en bloc, ou les passer au crible de l'examen, pour 
n'en garder que ce qui est vraiment solide. Les deux pre- 
mières méthodes n'ont pas droit, selon nous, au nom de 
méthodes historiques; l'une est de la crédulité, l'autre 
du parti pris. Donnons, si l'on veut, à cette dernière le 
nom d'hypcrcritique. Son principe est que « la négation 
du surnaturel forme l'essence m(''me de la critique (2). » 
Ace compte le JAOer miraculonnn n'est ({u'un tissu d'er- 
reurs, un roman, à l'usage de la crédulité dévote. Ceux qui 
l'ont composé sont des dupes ou des dupeurs, peut-èire 
l'un et l'autre à la fois. — L'accusation est grave. On nous 
permettra de n'y voir que l'effet d'un préjugé philosophi- 
que et non le résultat d'une induction historique. Comme 
on l'a dit excellemment, la vraie critique « a horreur des 
jugements a priori, londés sur des données étrangères à 

(1) Bcrn. Vila, \\h. VI, j). m, (ap. \ii, n •>'.). An lien de cdfilds 
octiloruiti , lire quinilUas oculorum, il'a|iivs les incillciirs iiiiinu-;- 
crils; cf. Hiiffer, Die Wuniler, etc., ]). 780, note 2. 

(2) Renan, Eludes d'histoire rcliyicitse, Paris, 1858, p. 137. Cf. 
Xouvellcs éludes d'histoire religieuse, l'aris, 1884, p. 328. 



CRITIOUE ItES liOCUMENTS. WXI 

la science hisloriquo (1). » Ce qu'elle demande aux té- 
moins qui viennent déposer devant elle, c'est la sinrérité 
du récit, appuyée sur la justesse de l'observation. Or, qui 
oserait dire que les auteurs du Liber miracidonim no 
remplissent pas, au moins dans une grande jtartie de leur 
œuvre, cette double condition? 

Leur sincérité n'est pas contestable. Si quelques-uns 
d'entre eux, Gérard, Othon , Francon, Yolkmar, n'ont au- 
cune notoriété, les autres ont joué de leur temps, dans 
les affaires politiques ou religieuses, un rôle qui met en 
lumière et en valeur leur autorité morale. L'évoque de 
Constance, Hermann, a su conquérir l'estime d'un Frédé- 
ric Barberousse et obtenir de lui les éloges publics les plus 
flatteurs 2). Philippe de Liège jouissait, dès cette épo- 
que, dune réputation si universelle , que Nicolas de Mon- 
liéramey no peut s'emp»"'cher de pousser des cris de joie, 
en apprenant l'entrée à Glairvaux d'une si précieuse re- 
crue (3). Beaudoin de Châtillon-sur-Seine verra se réunir 
sur sa tête, à quelque temps de là, les suffrages unani- 
mes de tout un diocèse, et occupera avec l'assentiment de 
Suger le beau siège de Noyon, laissé vacant par la mort 
de Simon, frère du comte de Vermandois \\). Nous con- 
naissons déjà Geoffroy d'Auxerre. Les abbés Frowin de 
Salmansweiler et Thierry ou Dietrich de Vieux-Camp se 
distinguaient, entre tous leurs confrères de l'Ordre cis- 
tercien, par leur piété et la sagesse de leur administra- 

(1) P. de Sinedt, Principes de la critique historique , p. 4G. 

(2) G'allia christ., V, 517 et suiv. Cf. Hiiffer, Die Wunder, etc.. 
p. 769-770. 

(3) « Veriiiime eiit (ant;c noliilitatis saniiuiiieiii et lantcC utilitatis 
fiominein abscondi in tal)ernaciito tuo .. Lœti'ntur cœli et exiillct 
Icira, » elc. Mi^iie, t. CXCVl, p. 16'23-1G'..J. 

(i; Cf. Lellre du chapitre de Noyon à Su^er, Migne, t. CL.WXVI. 
p. 1371. 



\\\11 l.NÏRnliLCTKi.X. 

lion (1). Lo prévôt de Strinfeld figure auprès de l'arche- 
viHjue de Cologne dans un procès retentissant que nous 
aurons l'occasion de raconter. Enfin, Alexandre de Colo- 
gne devait se montrer digne du renom de science et de 
linesse qui s'attachait à son titre de docteur dans sa ville 
natale et sur les bords du Rhin; en moins de vingt an- 
nées on le verra gravir successivement lous les degrés de 
la hiérarchie dans l'Ordre cistercien, et, devenu « pa- 
triarche de l'Ordre, » comme parle son biogfaphe, rece- 
voir du pape et de l'empereur les missions les plus délica- 
tes (2). Et l'on voudrait que de tels hommes, si divers 
d'origine, d'éducation, dégoûts, d'habitudes, si étrangers 
l'un à l'autre avant leur rencontre auprès de Tabbé de 
Clairvaux, aient conspiré en commun, pour abuser, par 
un récit mensonger, de la crédulité publique? Une telle 
supposition ne supporte pas l'examen et ne vaut pas 
qu'on la réfute. Du reste peu de critiques ont osé la ha- 
sarder. Ce qu'ils mettent en cause, c'est moins la sincé- 
rité de ces témoins honorables que leur compétence et 
leur talent d'observation. 

Ils croyaient au surnaturel, nous dit-on ; ils n'ont donc 
pas qualité pour attester des faits miraculeux. La pre- 
mière condition de la critique est de ne pas admettre la 
liitsslhilUf' d'une intervention extraordinaire de la Provi- 
dence dans les événements de ce monde. — A prendre ce 
principe dans toute sa rigueur, il faudrait que les témoins, 
pour mériter d'être écoutés, ne crussent pas eux-mêmes 
fi la possibilité des faits qu'ils rapportent. C'est là, -il faut 

1) Sur Frowin et Dietrich. tl'. Ilufier, Die Wundcr, p. 7(;3-7G5; 
.laiiauscliclv, Oriç/. cist., \). 50. 

''.) Sur Alexandre, cf. Bern. Vita , lil>. IV, cap. viii, iv 1; Herbert 
de Miidculis, iib. H, caj). wii, ap. Migne, cul. 1:331; HiiCfer, Die 
Wundcr, j). 7(i8-76'J. 



ClUriQLE l'ES nOCUME.NTS. X.WIII 

lavouor. une conséquence d'une évidente absurdité. Sans 
doute, les faits surnaturels sont des phénomènes extraor- 
dinaires qui veulent être examinés avec un soin particu- 
lier. Mais tout ce qu'on peut exiger des témoins, dans cet 
exanii'R délicat, c'est qu'ils fassent preuve non de parti 
pris, mais de discernement. 

Or, est-il vrai que les auteurs du Liber miraculoriun 
ont été victimes d'une grossière méprise, non pas une 
fois, mais des centaines de fois, autant de fois qu'ils ont 
cru constater des faits miraculeux? Accordons qu'ils ont 
pu se faire illusion sur certains cas mal vérifiés ou diffici- 
lement vériiîables. Accordons que, pressés d'enregistrer 
sur leurs tablettes le résultat de leurs observations, plu- 
sieurs d'entre eux n'ont pas toujours soumis à un examen 
suffisant les phénomènes qui se succédaient si rapidement 
-ous leurs yeux (1\ Mais à supposer que la supercherie se 
soit glissée près d'eux, sans qu'ils la puissent démasquer, 
et que des individus mal avisés aient simulé parfois la 
maladie ou la guérison, il est inadmissible que la généra- 
lité et surtout la totalité des faits soient rangés dans cette 
catégorie. A qui fera-t-on croire, par exemple, que des 
enfants, aveugles ou sourds-muets depuis leur naissance, 
ont attendu la présence et le contact de l'abbé de Clair- 
vaux pour jouer publiquement la comédie de la guérison 
instantanée '2/.' 11 faut en dire autant des paralytiques 

1) Sur les tableUos des ailleurs (lu Liber, cf. cap. v, n" 19. « .Nos- 
tra quidern schedula , ubi hœc annolaverainus, » etc. Que le.s narra- 
teurs n'aient pas toujours vérifié les cas, cela résulte de plusieurs en- 
droits de leur récit; ils s'en rapportaient r|uel([uefoii à la foule, par 
exemple, cap. v. 

2) Par exeinjde, cap. ii, n'* 3 et 4 : « Pueruiu surdurn et rnnluni 
ail ulero, queiii protinus audislis recte loquentem et audientern clare...; 
omnes audislis [lopuli Aocilerationein. » De même, cap. \ii, n" 39 : 
<> Puer accus a nativitale. » de. 



XXXIV INTRODUCTION. 

retenus de longues années sur un grabat , au vu et au su 
de tout le monde (1). Dira-t-un (|ue ces malades étaient 
eux-mêmes les dupes de leur imagination exaltéîe et qu'ils 
ont pris pour un miracle une amélioration passagère de 
leur état, uniquement due à une surexcitation nerveuse? 
De tels cas sont possibles, sans doute, vraisemblables 
même, réels si l'on veut. Mais combien d'autres faits sont 
irréductibles à cette explication, ne fût-ce que les gué- 
risons d'enfants! Plusieurs fois, d'ailleurs, les auteurs du 
Lihfi- iiiii-dculoruin ont eu l'occasion de s'enquérir de l'é- 
tat des personnes miraculeusement guéries, et toujours 
la réponse des intéressés confirma leur conviction i)re- 
mière. Pour ne citer qu'un fait, lorsque Bernard traversa 
Tout pour la quatrième fois vers la fin de mars lliT, 
(îeoffroy constata que trois malades, deux aveugles et 
une paralytique, guéris durant l'automne de 1146, jouis- 
saient toujours d'une vue parfaite et de l'usage complet 
de leurs membres. Vers 1135, le même auteur, rédigeant 
le quatrième livre de la V'tla, prend à témoin les habitants 
de Cologne que dans leur cit('' un jeune homme jadis boi- 
teux porte depuis dix ans en souvenir de sa guérison le 
surnom d' « enfant de Bernard (2). » 

D'ailleurs , toute vérification de ce genre eùt-elle ét('' 
interdite aux auteurs du Lihr'r niiractilorum, d'autres se 
sont chargés de confirmer leur récit (.'}). Ici c'est un mi- 

(1) Par oxcirijilc : v \ir pai'alv liens ah aniiis oclo, noliis oninilms... 
lam perlfcLi' curalus est ut ad cxcrcitiim Doinini inDlecturus illico 
susciperel sigiuiin cnicis, >> caii. x\i, ii 57. Cl', la giuTisoii d'une 
femme aveugle depuis onze ans, cap. \iii. n* i,i, etc. 

(2) Cap. xxii, n" 58; lib. IV, cap. \i, m' ■',3; comparer iili. VI, caii. 
XIV, n" 47, avec lib. IV, cap. vu, n 41. 

(3) Sur les témoins autorisés et coinpétents des miracles de l'abbé 
de Clairvanx, voir |)arti(;nlièreinent, cap. n ; v ; xiv, n" 47; x\i, 5fi-57. 
Cf. lliiffer, Die Wandei\ p. 43, note '>. 



(.lUTIOLE liES DOCLMENT.S. .W.W 

raculé lui-même, Anselme de Havelberg, luii des pon- 
tifes les plus éminents de l'Allemagne du Nord, qui rend 
témoignage de l'authenticité des miracles de l'abbé de 
Clairvaux (1). Ailleurs, c'est un chroniqueur qui, au nom 
du prince Adolphe de Holstein témoin oculaire, garantit, 
au moins par ses allusions, le récit des scènes dont la 
ville de Francfort fut le théâtre en février 1147 (2). Le 
chronographe de Corvey lient un langage semblable '3). 
Othon de Freisingen rappelle à Frédéric Barberousse, l'un 
des croisés de Spire, les « nombreux miracles que Ber- 
nard a opérés en public et en secret, » durant la diète au 
cours de laquelle Conrad prit la croix (i;. Et ce témoi- 
gnage est d'autant plus précieux à recueillir, qu'il est un 
hommage rétrospectif et désintéressé rendu à la puis- 
sance de l'abbé de Clairvaux; Othon, qui avait lui-même 
pris part à la seconde croisade, n'en avait rapporté, comme 
Ion sait, que le plus triste souvenir; les souffrances qu'il 
avait endurées en Asie Mineure ne devaient guère le pré- 
disposer à glorifier indûment le principal promoteur de la 

(1) Sur la î^uérison d'Anselme, cf. cap. \, iv 19. Trois ans plus tard 
il écrivait: « Noslris temporibiis apparuit... ISernardus... virliite niira- 
culoruin insignis. » Migne, t. (LXX.WIII, \i. 11.56, Jaffé, Bibliolh., I, 
339-;141; cf. Hùffer, Die Wunder, p. 45-40. 

(,•>.) « Claruit Bernardus... cujus fama ianta signorum fuit opinione 
celebris , ut de tolo oibe contluerel ad euin pojjuloruin l'requenlia 
cupientiuni videre qufe per euin riei)ant niiiabilia. » Helmold, Chron. 
Slavor., ap. Mon. G., XXI. 56. Sur l'aulorilé de ce texte, cf. Iliiffer. 
Die Wunder, p. 790-791. 

(3) « Magnilicentia signoruni jaiii laie Ipsum iliernardum) notifi- 
cante. » Jaffé, Bibliotli. rentm Genn., I, 58. Sur l'autorité de ce 
texte, cf. Jaffé, ihid., p. 31; Wattenbacb, Gescliichtsqvellen , h" éd., 
II. 240. 

[\) « Abbas [Spirœ^ principi Conradoy cuni Frederico. .. allisque 
princi()ibus... crucem ac(i|iere pcrsuasit , plurima in publico vel 
eliarn in occulto faciendo viiracida. » l'riiler. Gesia, I, 40; cf. ibid. 
cap. 35 : " Signis et rniraculis clarus. » 



XXXVI INTHODICTION. 

malheureuse expédition. Nous n"invôqucrons pas le té- 
moignage conforme des Annales de Braunveiler à cause 
de leur rédaction tardive (1:. iMais il n'est peut-être pas 
inutile de citer encore l'autorité du prévôt de Reichers- 
perg, le fameux (îeroh, dont la libre parole cinglait si 
âprement les niirnhiliarii ou faiseurs de faux miracles. 
On peut l'en croire, ce semble, quand, faisant une excep- 
tion en faveur de l'abbé de Clairvaux, il salue en lui, 
comme la plupart de ses contemporains, un véritable 
thaumaturge « dont les miracles éclatants ont fait trembler 
la terre (2) » et ont déterminé la croisade allemande. 

Cette distinction entre les vrais et les faux thaumaturges 
ne lui est pas particulière. 11 ne faudrait pas simaginer 
que le douzième siècle fut absolument dépourvu de cri- 
tique. Outre Geroh de Reichersperg, les annalistes de 
Scheftlar, d'Augsbourg, de Magdebourg, de Yurzbourg, 
de Saint-.lacciues de Liège (3), stigmatisent avec une ex- 

(1) « Bernardus..., iniiahiliiini |ialiator upei uni.... \iain Ilit rosoli- 
inilaïKC cxpcdilionis .. indixil. » Mon. <i., XVI, T'.T. Sur <e Icxlo. cf. 
llullVr, Die Wunder, |>. 29-3>. 

n) « Ccrlalim cuiriUir ad belluin sancliiiu cuin jubilanlibus Uibis 
argenteis Pajia Eiigenio 111 et ejus niinliis, (luoiiiin inteciiniiis es-l Her- 
nardus abl>as Claravallensis, quorum piaidicalionibus conlonanlibus cl 
miraculis nonmiUis pariler coruscaniiOus (criœ niolus faclus est 
iiiaj^nus. » A|>. Migne, t. CXCIII, p. 1432-143.3. A iioLer que ce texte 
lui écrit en 1148, et que les scènes de faux miracles dont parle Gerob, 
dans le de Investigat. Anlichristi (iib. I, cap. 79, p. lôG) sont de 1147. 
Sur raulorilé de ces lexles, cf. Hiifier, Die Wunder. p. 25-21), 79:>- 
7'.i4. 

(3) Annales de Sclufilar, ap. Mon. G., XVII, 330; dAugsLourj-, 
ilnd., X, 8; de Magdebourg, ibid., XVI, 188; de Wurzbourg, iOid., 
•WI, 3; de Sainl-Jacques de Liège, ibid., XVl, 041 (cf. sur ce dernier 
texte, Huiler, Dte Wunder, p. 33-36). Sur les Annales de Wurzbourg, 
ilnd., 7'.Ji-7'.»J. Sur les faux malades, faux boiteux, faux aveugles qui 
fréquentaient les sanctuaires pour simuler des guéiisons miraculeuses, 
voir Vila Gode/inrdi, ap. .I/o». 6'., XI, îKi. L'auteur de lu \'i(a fait 



CRITIOIE DES DOCUMENTS. XW'VII 

trême énergie le charlatanisme de certains moines, tels 
que le fameux Rodolphe, qui, ahusant de la crédulité po- 
pulaire, se livrent à une odieuse contrefaçon de la toute- 
puissance divine. Or, aucun de ces auteurs ne range 
rabhé de Clairvaux parmi les faussaires ainsi dénoncés ; 
et ceux d'entre eux qui taisent son nom laissent assez voir 
que leurs anathèmes ne le visent pas et ne sauraient l'at- 
teindre. N'est-ce pas là une réserve caractéristique? 

11 est digne de remarque, en effet, que la véracité du 
Liber miraculorum n'a été expressément mise en doute 
par personne au douzième siècle. On nous objectera peut- 
être les plaisanteries de Bérenger de Poitiers (1), disci- 
ple d'Âbélard, d'Etienne Aliverra (2;, élève de Gilbert de 
la Porrée, de Gautier Mapes (3), le caustique anecdotier, 
qui ont cru de bon goût de tourner en ridicule les mira- 
cles de l'abbé de Clairvaux. Mais nous ferons observer 
que leurs invectives n'atteignent pas le Liber. Le premier 
de ces satiriques a du reste désavoué plus tard publique- 
ment ce qu'il y avait d'offensant pour Bernard dans son 
pamphlet; les deux autres, qui prêtent gratuitement à 
l'abbé de Clairvaux, pour s'en amuser, une tentative de 
résurrection à Auxerre, sont en désaccord formel avec ses 
biographes les plus autorisés qui ne font allusion à au- 

justeinent observer que : -< cuin in hujusmodl fallacia taies liquido 
reprehenduninr, eliain sanctorum verx virlutes in periculosam des- 
perationem liac (lubietale retrahunlur, vel certe et hi qui vere sanan- 
lur, etiam non .soluni a perfidis, sed interdum a fidelibus fallere cre- 
dunlur. » 

(1) « Jarndudum sancliliidinis luœ odorcrn farna dispcrsit..., rnira- 
cuia declauiavit. » Apologeticus, ap. Abxlardi Oper., éd. Cousin , II 
772. Le mot est ironique. Mais plus lard Œp. ad episcop. Mimât., 
p. 788} Bérenger écrit : « Si quid in personarn lioininis Dei di\i, joco 
Icgatur, non scrio. >< 

(2)IIelinandi Cliron., i\p. Migne, t. CCXII, col. 1038. 

(3) De Xiifjis curialiitm, éd. Wright, London, 1850, p. 38-r2. 

SVl.NT ISF.liWItl). — T. 1. c 



NWVIII INTliOliLCTIOX. 

Clin fait de ce genre (1). En dépit des insinuations mal- 
veillantes et tardives de ces adversaires évidemment par- 
tiaux, l'autorité du Liber mlracalorum est donc sauve (2). 
Il nous reste à citer, eu faveur de la véracité de cet ou- 
vrage, le plus irrécusable de tous les garants, nous vou- 
lons dire l'abbé de Clairvaux lui-même. Devant cette au- 
torité, ce nous semble, les esprits les plus rétifs doivent 
s'incliner. Son témoignage est d'un ordre à part et vrai- 
ment imposant. Quand on sait en quelle estime le saint 
abbé tenait l'humilité, on se demande comment il con- 
descendit à invoquer ses miracles, pour se justilier devant 
l'opinion publique. Il le fit cependant, bien qu'avec la 
plus grande discrétion (3). La nécessité le poussait à cette 
extrémité. Il faut lui savoir gré d'avoir triomphé de sa 
modestie. Plus il lui en a coûté de révéler ainsi son sen- 
timent, avec cette apparence de présomption qui a tou- 
jours quelque chose de haïssable aux yeux des hommes, 

(1) lliiffcr a très bien discuté ce poinl, Die Wuii'lcr, |>. 7'.iS-8»)|. 

{'1] Voir les deux arlicles de M. llutTer sur Die W'under des hl. 
Heinhard und ilir Kridher, d;ins Hiitovisehes Jahrbueli , I88'.t, 
[). 'J'S-iG, 7^8-800. Le second aiiicle livs coniiilcl méiilcrait d'èlre 
traduit en fiançais. 

(3) (c Sed dicunt isli : Unde scinuis qnod a Domino sernio ogressus 
est?Quœ signa tu facis ut credanius tibi? Non est (juod ad ista ipse 
lespondeam ; parcenduin verecundi;e meœ. Responde tu |)ro ine et pro 
le l|)so secunduin ea quic audisLi et vidisti. » De considérât., lib. II, 
< ap. I. Les ciioses ([u'Kn^rnc ill a vues sont en parlic inscrites dans 
Bernnrdl Vila. lib. IV, cap. \ii, n"* 3'J-40; les qux audisli se réfè- 
rent au Liber miracaloruni. Du reste, que Bernard eùf conscience de 
la vertu que Dieu lui conférait, cela résulte de plusieurs passages du 
Liber : " Ipse nobis secreto confessus est, (piod sjcpius lutura erga 
oos quos signabal boncficia prfcsenlirel. » Ca|). ii, n' 3. Ailleurs, il dit 
avec confiance : « In noinine .Jesu Cliristi tibi pra'cipio : surgc et ain- 
liula. )) Cap. V, 11" 18. Ailleurs encore nous lisons : « Cunique redirem 
et illuininaluin eiiiii (cœcuni) nunliassem : et ego senseraiu, inquit. » 
Caf). IX, n" 31 , elc. 



CHiriQUE DES DOCUMENTS. X.WIY 

plus TefTort quil a fait pour vaincre ses répugnances 
donne de poids à sa parole. 

Cette parole, il e>t vrai, ne couvre i)as tout le Liber 
miraculonim, et nous n'avons garde de lui donner une 
portée qu'elle n'a pas. Il nous sufTit qu'elle garantisse un 
certain nombre de faits, dont l'authenticité soit ainsi mise 
hors de doute. Démêler ces faits irrécusables d'avec ceux 
qui présentent, si je puis dire, moins de consistance his- 
torique, est encore une opération extrêmement délicate. 
Nous n'osons nous promettre de le faire toujours d'une 
main absolument sûre. Ce sera du moins le but constant 
de nos elforts, et on nous rendra cette justice que nous 
n'avons jamais eu en vue dans l'emploi des documents que 
leur valeur réelle, déterminée par la critique, sans parti 
l)ris d'aucune sorte. 

LA SECl'XDA VI TA ET LES AUTRES VIT.E OU DOCUMENTS 
D'UN CAIIACTÈKE LÉGENDAIRE. 

Avant que la génération qui avait connu Bernard s'étei- 
gnit, on vit i)araitre une nouvelle rédaction de sa Vie. 
Elle était l'œuvre d'un disciple et d'un admirateur. En 
11G7, Alain d'Auxerre, renonçant aux fonctions épisco- 
pales, s'était retiré à Larivour, monastère situé à une pe- 
tite distance de la Glaire Vallée. Clairvaux, où s'étaient 
écoulées ses premières années monastiques, exerça natu- 
rellement sur lui une attraction irrésistible. Souvent déjà 
on l'}' avait vu visiter Godcfroid, le cousin de saint Ber- 
nard, évêque de Langres, également démissionnaire de- 
puis 1163 et mort en 1105 ou 11G6 (1). De HG7 à 1170, ce 
lieu , deux fois saint à ses yeux, devint plus habituellement 



(i; Sur cette date, cf. Wurin, Gotlfricd , p. 50; Jobin, .b'. Jlcrnard 
et su famille, p. 280-281. 



XL INTRODUCTION. 

le but de ses pèlerinages. Il y cherchait sans doute la trace 
des merveilles dont il avait été lui-même jadis l'heureux 
témoin. Et c'est sous l'empire de cette pensée qu'il conçut 
le projet d'écrire une seconde Vie de saint Bernard, en 
mettant à profit les renseignements particuliers qu'il avait 
recueillis de la bouche de Godefroid (1). 

Celte Serunda Vila (2) n'est en somme qu'un abrégé 
de la Mhi prima , avec un essai de chronologie, quelques 
légères corrections, et trois additions, dont la plus im- 
portante porte communément le nom de Testament de 
saint /Jrrnard. 

Alain dédia son ouvrage à Pons, abbé de Clairvaux. Ce 
prologue nous fournit approximativement la date de la 
composition de la Secnnda Vlta. Pons, à la vérité, gou- 
verna Clairvaux pendant cinq années, de llOo à 1170. 
Mais nous savons que l'évèque d'Auxerre ne quitta son 
siège épiscopal qu'en 1167 (3;. C'est donc entre les années 
1167 et 1170 qu'il faut placer la rédaction de la nouvelle 
Yie de saint Bernard. 

A cette époque la Uecension H avait d(-jà paru. Alain 
s'en servit, comme on le voit jtar plusieurs emprunts ca- 
ractéristiques. 

Son abrégé a une libre alluro. Mais il porte, à ce qu'il 
semble . la marque d'une i)réoccupation tendant au pané- 
gyrique. Quinze ou seize ans se sont à peine écoulés dé- 
fi Cf. llt;ni-i(iuez, Fasciculus , ^>. Migni> , CLXXXV. 1550-1558. Cf. 
Ihiffer, lier nord von Clairvaux, I, 14:M57. 

(■îi On on connaît onze nianuscrils. HiiffiM- Bernard, \). 148 et suiv.: 
en cite dix dont il donne la description. Un onzième (parclieinin, for- 
mat in-l'.)' *!"' parait î'l'"e du Ireiziènie siècle^ a été trouvé à Chàlil- 
lon-surSeine et appartient aux pères de la maison de saint Bernard . 
à Fontaines lrs-l)ijon. 

i:^) CInon. Autissiod., ap. Mon. <!., XWl, '>->0. Sur celte date. cf. 
lluiïer, Bernard ron Cl(rirraiix, 1, l'i!, note. 



CRITIQUE DES DOCUMENTS. XLI 

puis la mort de saint Bernard; et déjà son caractère est 
devenu tellement sacré, que l'historien, c-raignant de le 
rabaisser, essaie de nous en dérober quelques traits, assez 
insignifiants du reste, mais peu coni'ormes à l'idéal de la 
sainteté absolue. Dans la Secunda Vita, Bernard n'appelle 
plus son médecin une brute , cuidcnn bcsike daius sii.m{\). 
Il ne lance plus à l'adresse des Romains le trait d'ironie 
que nous trouvons dans Geoffroy, au sujet d'un vol consi- 
dérable : « Pardonnons aux voleurs : ce sont des Romains, 
et l'argent était pour eux une trop forte tentation (2). » 
Ces expressions un peu vives, qui débordent la pensée, 
mais qui partent si naturellement des lèvres au cours 
d'une conversation intime, convenaient mal, parait-il, à 
un saint. Partant, on les ûte de son histoire. C'est en sui- 
vant ce procédé d'élimination et en le poussant à bout , 
que certains hagiographes sont parvenus à nous créer des 
portraits de saints ou de saintes, très corrects, si l'on veut, 
mais aussi très raides et absolument dénués de caractère 
et de vie, sortes de fantômes de la sainteté qui tiennent à 
la fois de l'idéal et du squelette. 

Alain, hâtons-nous de le dire, ne va pas jusqu'à cet 
excès. Son récit est plein et animé. Mais on y aperçoit 
l'intention de canoniser le fondateur de Clairvaux; dessein 
bien légitime sans doute, mais peu favorable à l'impar- 
tialité de l'historien dont l'unique but doit être de dire 
toute la vérité. L'auteur de la Secunda Viln a dissimulé 
les défauts de son héros, ou ce qu'il considère comme tel. 
Encore quelques années, et d'autres écrivains viendront 
qui, pour un motif analogue, prêteront à ce héros une 
puissance qu'il n'avait pas ou du moins des (inivres qu'il 

(1) licrn. Vila. lih. I, c.'.p. vu, ii" Zi. 

(2) Ibid., lib, III, cai». \ii, ir 2i. 



I-Il INTRODUCTION. 

n'a pas faites. Bernard, alors, sera déjà canonisé; mais 
cet honneur mérité lui attirera des hommages immérités. 
Sa vie, proposée au culte de l'Église, sera décomposée et 
faussée par le prisme de l'imagination de quelques-uns de 
ses admirateurs, et, avant la fin du douzième siècle , elle 
tombera dans le domaine de la légende. 

Nous possédons trois ouvrages contenant la vie de saint 
Bernard avec des traits d'un caractère légendaire. Ce sont 
la Vilii Hernardi de Jean l'Ermite (1), le Liber miraculo- 
rum de Herbert (2), et VExordium magnum Cisterdense (3" . 
On pourrait, ta certains égards, ranger dans la même ca- 
tégorie le Chronicon Claracallcnsc (i). 

Jean l'Ermite a composé son livre à la demande du car- 
dinal Pierre de ïusculum et de Herbert, archevêque de 
Torres en Sardaigne : c'est aussi à ces deux personnages 
qu'il l'a dédié entre 1180 et H.S-2 (o . On conçoit qu';\ cette 
époque, voisine encore de la cononisation de saint Ber- 
nard, Pierre et Herbert aient désiré un supplément d'in- 
formations sur sa vie et se soient adressés dans ce des- 
sein à un moine, lié dès sa jeunesse avec les disciples de 
l'abbé de Clairvaux. 

Jean l'Ermite recueillit de leur bouche la plupart des 
renseignements qu'il nous a transmis. Il est assurément 
do bonne foi (G); mais, sans suspecter sa sincérité^ dont 
il fait Dieu même le garant, on peut dire que plusieurs 
épisodes qu'il nous raconte ont subi, en passant par son 

(1) Dans Misno, t. CLXXXV. 531-550. 

(■2) Ibid., 453-'i6fJ A 1273-1 38 i. 

(3j Ibid., 415-'i53 cl <.t9;M198. 

(4) lOid., 1247-1252. 

(5i Cf. Dcloliaye, Pierre de l'avie, clans Revue dm Qiiest. Irislor., 
janvier I8!ll, p. 55-(il. 

(6 Qui vitas sanclonim viilt sciiljoic tlcliet se prinunn de inea- 
(laciis ciiicnilaie, » cl<;. lliid., liroloi^., col. 534-535. 



CRITIOLE DES DOCUMENTS. XLIII 

imagination ou par celle de ses inspirateurs, d'étranges 
altérations. Ce n'est donc qu'avec une extrême réserve qu'il 
faut invoquer son témoignage. 

L'ouvrage se compose de deux livres très brefs, sortes 
d'additions ou suppléments aux récits de la Prima et de 
la Secunda Viia. Le premier livre renferme quelques dé- 
tails précieux, que l'auteur tient du moine Robert, sur la 
famille et les aïeux de saint Bernard, son oncle. Les ré- 
cits, d'origines diverses, contenus dans le second livre, 
sont loin d'avoir une égale valeur. On peut considérer 
comme vraie ou du moins vraisemblable l'histoire des 
difficultés de la fondation de Clairvaux. Mais bientôt on 
surprend l'auteur brodant à son insu, sur un fond très 
réel, des détails légendaires. Il élève à cinq, par exem- 
ple, le nombre des apparitions d'Aleth à André, pendant 
(jue Guillaume de Saint-Thierry ne signale qu'un seul cas 
de ce genre. La famine racontée par l'auteur de la Vila 
Prima prend également sous la plume de Jean l'Ermite 
des proportions exorbitantes. Encore un pas, et l'auteur 
s'égarera dans la légende pure. Tel est le caractère de son 
explication de lorigine du Salve Rerjina. Tel encore son 
récit de la résurrection d'un mort, miracle dont aucun 
des biographes autorisés de saint Bernard n'avait fait 
mention. M. lIufTer a émis l'opinion (1) que Jean l'Ermite, 
en ce dernier cas, s'était inspiré d'un prodige semblable 
rapporté par Herbert dans le Liber miraculorum (2). S'il 
en était ainsi, on saisirait sur le fait le procédé du narra- 
teur. Tout son travail aurait consisté à désigner les per- 
sonnes et les lieux par des noms propres, afin d'assurer à 
son témoignage un plus grand caractère de vraisem- 

(1) Bernard von Clairvaux , I, 15i, nol(î 0. 
(2; Lib. III, cap. xii, ap. Migno, col. 13Gi. 



XLIV INTRODUCTION. 

blance. Sur celte pente on irait très loin. Mais alors il est 
évident qu'on aurait entièrement abandonné le terrain de 
riiistoire. 

Du reste, l'ouvrage de Jean l'I'^rmite ne parail pas avoir 
eu un grand retentissement. Le manuscrit de Clairvaux. 
sur lequel Chiflîet a donné son édition en 1G60, le seul 
que l'on connût, a disparu de la Bibliothèque de Troyes 
par les soins du fameux Libri, dont on sail la délicatesse. 
M. HiifTer le croyait perdu; mais il se trouve à la biblio- 
thèque Laurentienne de Florence, sous le n** 1809. 

Chiflîet édita, en même temps que la Viia de Jean 
l'Ermite, le Liber ndraculorum de Herbert. Nous entrons, 
avec cet ouvrage, en plein domaine de la légende. L'au- 
teur était P^spagnol de naissance. Moine à Clairvaux de 
1157 a li()l, sous l'abbé Fastrède, il devint ensuite abbé 
de Mores, au diocèse de Langres. Plus tard, il retourna à 
Clairvaux, sous la conduite des abbés Henri et Pierre, 
auxquels il fut attaché en qualité de cbapelain, jusqu'au 
jour où il fut nommé évoque de Torres en Sardaigne. A 
partir de celte époque, on le perd de vue et le silence en- 
veloppe sa vie (1 . 

Ce fut pendant son deuxième séjour à Clairvaux qu'il 
composa le Liber rnirfirul<ii-)im. T^a Chronique de Clairvaux 
en fixe la rédaction en l'année 1178; et tout concourt 
à confirmer l'exactitude de cette indication (2). L'ouvrage 
parut, dans un laps de temps très court, sous diverses 
Recensions que M. Iliin'er fait remonter à Herbert lui- 
même (;j). 

(1) Cf. .Migni", t. CLX.WV, col. 1:>71. 

(2; Ibid.. col. 12i<J; cf. Vacaalard, Iteriie des Quest. hisl., avril 1888, 
|). 38o-o8I, 

(3) Nous en possédons s('|i| maniiscrils. VA'. Ilnn'iT, qui en donne la 
dcscripllon, Bernard von CUnrruux, î, MW cl sui\. 



CRITIQUE DES DOCUMENTS. XLV 

Les sources où l'auteur a puisé ses informations sont 
de diverses qualités. De là les degrés variables de con- 
fiance qu'on doit accorder h ses récits. Tantôt ce sont les 
témoins oculaires des événements qui parlent; alors leur 
autorité est indiscutable. Mais ce qui rend souvent la 
plume de Herbert sujette à caution, c'est la crédulité qui 
caratérise en général sa critique. Il n'est pas rare de le 
voir ajouter une foi entière à des visions suspectes ou 
même à des légendes avérées. Tels sont les contes qu'il 
emprunte aux Gesla Anf/lorum (i). Du reste, un grand 
nombre des faits qu'il rapporte ont un caractère pure- 
ment subjectif et, pour cette raison, ne doivent être ac- 
ceptés qu'avec la plus grande réserve. Il lui arrive même 
de dénaturer, évidemment à son insu, des faits extérieurs 
et publics certains, en les entourant, d'après des témoi- 
gnages peu sûrs, de circonstances imaginaires. Nous n'en 
citerons qu'un exemple, qui est très frappant. On sait 
qu'en H 46, saint Bernard avait exercé sa puissance de 
thaumaturge sur l'incrédule écuyer de Conrad de Zahrin- 
gen, qui, à la suite d'une chute de cheval, était resté 
quelque temps sans mouvement et sans parole. Ce miracle, 
dans lequel les témoins oculaires n'avaient vu qu'une 
simple guérison, passa plus tard à Clairvaux pour une 
véritable résurrection. On attribua à Henri lui-même un 
récit des sentiments qu'il avait éprouvés après sa mort. 
Son âme allait être conduite en enfer, lorsque Bernard la 
contraignit, pour son salut, à habiter de nouveau le corps 
qu'elle avait quitté. Herbert se fit l'écho de ces bruits sus- 
pects (2), et après lui personne ne douta plus que le fon- 



(1) Cf. Hiiffer, Bernard con Clairvaux, I, p. 170, noie 0. 

(2) Z>e Miraculis, Ms. 14055 de la Bihliolli. nation., fol. 112. Sur 
la conversion de Henri, cf. Ikrn. <■{). 'i59 {Ncues Arcliir, V, i5'.)). 



\I.VI INTROmCTION. 

dateur d(? Clairvaux n'eût ressuscité l'écuyer de Conrad. 
\j Exordhim magnum (l),Césaire de Heisterbach (2) , le 
Chronicon Clfirnvallense (3) rapportèrent le fait avec une 
assurance parfaite. 

Ainsi se forment les légendes. A force d'admirer leur 
vénéré maître, les disciples médiats de saint Bernard en 
étaient venus à arranger quelques-uns de ses miracles 
suivant l'inspiration de leur C(eur, sans mt^^me soupçon- 
ner l'étrangeté ou la hardiesse de leurs inventions. Si les 
détails que nous donne Herbert sur la résurrection de 
Henri étaient authentiques, comment auraient-ils échappé 
à l'attention des biographes autorisés de saint Bernard? 
Lorsque Geoffroy revit et corrigea la Prima Vila vers 
1165, Henri n"élait-il pas déjà moine à Clairvaux? Com- 
ment un correcteur si scrupuleux n'eùt-il pas profité des 
révélations de Henri , pour refair(^ son premier récit de 
laguérison, et le transporter, ainsi amendé, dans le qua- 
trième livre de la Vitn? Le fait en valait la peine. On ne 
trouve aucun cas de résurrection dans l'histoire de saint 
Bernard, écrite par ses contemporains. Aux yeux d'iinv 
critique soucieuse de l'exactitude, le récit d'Herbert court 
donc grand risque d'être considéré comme légendaire. 

Le <' grand Exorde de Citeaux » rappelle à beaucoup 
d'égards le Liber miracalorurn (i). C'est l'histoire, en six 
livres ou Distinctions, de l'âge héroïque de Clairvaux. 
Après une sorte d'introduction, consacrée à la glorifica- 
tion de l'Ordre bénédictin en général et à l'histoire de la 
fondation de Citeaux en particulier (premier livre), l'au- 
teur nous raconte ^deuxième livre) de nombreux faits édi- 

(1) Ap. Mii^iic, !>. i;iO-4:îl. 

(2) Dialotj. Miracitlor., 1, l(î. 
(8) A]). Migiie, col. r.'.iT. 

('i) CI". Iliinor, lU'nuird von Chnrvrm.r , 1, 172-183. 



CRITIQUE DES DOCIMENTS. XLVII 

liants de la vie do Bernard ot nous donno la série des 
abbés de Clairvaux jusqu'au huitième. Les vertus et les 
oeuvres des religieux et des convers de Clairvaux sont ex- 
posées dans les troisième et quatrième livres. Les cin- 
quième et sixième nous introduisent dans un autre ordre 
d'idées : l'élément moralisant y domine les faits; et les 
faits même sont recueillis de divers endroits, particulière- 
ment des cloîtres allemands. 

Par cette seule analyse, on voit que l'ouvrage n'a pas 
été composé d'un seul trait. Nous ajouterons même qu il 
n'a pas été rédigé tout entier en un même lieu. Les qua- 
tre premiers livres respirent Clairvaux. C'est évidemment 
\h qu'ils furent écrits, sous l'empire des souvenirs qu'y 
avait laissés saint Bernard, et sous la dictée, en quelque 
sorte, de ceux que l'on appelait les Seniores , les survi- 
vants de l'âge d'or du monastère. L'auteur prend soin de 
nous dire qu'il fut lui-même un élève de Notre-Dame de 
Clairvaux 1 . Il connut Geoffroy, qui résigna ses fonctions 
abbatiales en IKio, et l'abbé (Jarnier, dont la prélature 
ne commence qu'en 1180. Au livre cinquième la scène 
change : nous sommes transi)orlés à Éberbach. IJExor- 
flium magnum y fut achevé, on ne saurait dire à quelle 
époque, mais sûrement sous le gouvernement de l'abbé 
Théobald, c'est-à-dire entre l'année 1206 et l'année 1221. 

A l'aide de ces indications , la critique est parvenue à 
préciser davantage encore l'origine de VExordium. Bar- 
Hossel et le docteur Georg JliifTcr ne doutent pas que 
Conrad d'Éberbach n'en soit l'auteur. Un vieux manuscrit 
de Foigny, qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque 
municipale de Laon, sous le numéro 331 , confirme leur 
opinion. 

(1) Dist. I, caj). 10; VI, cap. ;». 



XLVIII INTRODUCTION. 

11 est égalemont facile de retrouver les sources où l'au- 
teur de VExvrduun niagnum a puisé. Pour la rédaction 
du premier livre , il s'est évidemment inspiré de VExor- 
ilium piirvum composé par le troisième abbé de Cîteaux, 
Etienne Harding (1109-1133). On remarque en outre en 
différents endroits de l'ouvrage des emprunts faits soit à 
la Vil a prima, soit au Plancta.s d'Odon de Morimond (1), 
sorte d'oraison funèbre de saint Bernard improvisée huit 
jours après sa mort, soit même aux. écrits du fondateur de 
Glairvaux. Mais la mine la plus importante exploitée par 
Conrad ï\ii\Q Libn- miraculorum. Presque la moitié de ses 
récits, en particulier les Distinctions II-I'V, bref soixante- 
douze chapitres sur cent cinquante-sept, sont tirés du re- 
cueil de Herbert. 

En somme VExordium moij/ium n'offre rien de bien ori- 
ginal. Les dires que l'auteur a recueillis par voie orale 
sont en assez petit nombre et n'ont qu'une médiocre va- 
leur historique. Conrad ne sait pas toujours distinguer 
entre le fait et la fantaisie, le naturel et le surnaturel. On 
dirait même qu'il est en quête d'événements extraordi- 
naires. Le merveilleux l'attire. Rien d'étonnant par con- 
séquent qu'il ait recueilli, pour les transmettre à la pos- 
térité, à côté des faits les plus authentiques, quelques 
récits empreints d'un caractère légendaire. 

A l'époque où il écrivait, l'histoire inédite du Clair- 
vaux primitif était, du reste, déjà difficile à démêler. 
(Uiose étrange, les annales de ce monastère nous font à 
pou près défaut. On ne saurait dire, en efîct, que le 
Chronicon ClaravaUeuso., édité par ChiiTlet, en tienne lieu. 
Cette chronique, rédigée fort tard, n'embrasse que l'es- 

il) Iluffer [Bernard von Clairvaux, I, 13-26) a consacré une i-ludc 
siiéciale au Planclus d'Odon de Morimond. 



CRITIOLE DES DOCLMENTS. XLT.V 

pace de quarante-six années, de 1147 à 1192, et elle est 
de plus, d'un laconisme désespérant (1). L'ouvrage fut 
composé peu de temps après la mort de Philippe Auguste 
(1223) (2), et il est dû à un moine de Glairvaux, pour le- 
quel la bibliothèque du monastère semble n'avoir pas eu 
de secrets (3). Cette origine donne à la Chronique, mal- 
gré sa rédaction tardive, une grande autorité. Et si l'on a 
pu y signaler quelques légères erreurs, elles ne portent 
guère que sur la chronologie , à laquelle les auteurs de ce 
temps n'attachaient, comme on sait, qu'une médiocre 
importance. 

Ce qui nous parait plus grave, c'est la bonne foi ou 
pour mieux dire la conviction avec laquelle l'auteur, sur 
le témoignage de Herbert, attribue à saint Bernard, la 
résurrection d'un mort, évidemment de l'écuyer Henri. 
Nous avons là une preuve qu'au commencement du trei- 
zième siècle les annalistes ne distinguaient plus réellement 
entre l'histoire authentique et l'histoire douteuse du 
saint abbé de Glairvaux. 

Le jour n'est pas éloigné où , pour satisfaire l'imagi- 
nation populaire, si avide de merveilleux, de conteurs 
naïfs enchériront encore sur le Lihei- miraculorum et 
Y E xordium magnum, et feront à plaisir parler les pierres, 
grimacer le démon et couler le lait de la Vierge Mère. On 
ne se contentera plus de décrire les rapports mystiques 
de l'abbé de Glairvaux avec le ciel et sa puissance sur 

(r Ap. Migiie, t. CLXXXV. col. 12i7-1252. Le manuscrit publié par 
Chifilet se trouve aujourd'hui à la bib!iollu'(iuc Laurenlienne de Flo- 
rence sous le n" 1809 (ancien fonds Libri, n" 1906;. 

2i Cette mort est indiquée (col. 12 i'J~. Neuf ans plus lard, .\lbéric de 
Trois-Fontaint's faisait des emprunts au Chronicon. 

'3~ Cujus vilain babemus apud Clarcvallem » (col. 1248) : « Quam 
invenies in fine miraculorum liltri Clarcvaliis de armario psallcrio- 
rum. » Ibid., p. 1252. 



L INTRODUCTION. 

l'enfer. Par amour du surnaturel , un matérialisera les 
faits les plus immatériels de sa vie intérieure. Les statues 
de Spire et d'Afïlighem, devant lesquels il récite Y Ace 
Maria, se pencheront affectueusemont vers lui pour lui 
dire h leur tour : Ace , Beniarde. Dans l'excès de sa ten- 
dresse maternelle, Marie ne se bornera pas à le remplir 
d'amour divin : elle descendra de son trône, et, s'appro- 
chanl de lui, le nourrira de son lait. Pendant l'affaire du 
schisme d'Anaclet II, le diable prendra, pour lutter contre 
Finfatigable apûtre, une forme herculéenne, et brisera, 
d'un coup d'épaule, au passage des Alpes, la roue du char 
qui le porte. Mais Bernard parle en maître. Il condamne 
le brigand d'espèce nouvelle à servir lui-même de roue. 
Et le malin esprit, victime de sa propre ruse et de l'at- 
tentat qu'il vient de commettre , égayé par ses culbutés 
la foule témoin de sa mésaventure. Toutes ces légendes (1 1 
et tant d'autres du même genre séduiront par leur origi- 
nalité les esprits crédules. Et, quand l'art qui donne aux 
choses purement imaginaires une sorte de corps et de 
réalité, les aura consacrées, comme il fait de tout ce qu'il 
touche, il deviendra difficile do dissiper l'équivoque 
qu'elles auront créée dans l'opinion du vulgaire. Le 
P. Pien discutera sérieusement au dix-huitième siècle 
leur authenticité, et devra démonlror, à grand renfort 
d'arguments, qu'elles ne sont que des symboles (2i. 

L'hisloire de saint Bernard aura subi, do la sorte, un 
véritable travestissement. Vax voulant rendr(^ plus impo- 
sante une figure qui commandait l'admiraliou, on en aura 

(1) A|). iMij;iic, t. CLXXXV, [>. 804 et suiv.; cf. col. 1800. Hyacinllio 
Langlois, dans son Lssai sur la Peinture sur verre (Rouen, 18:i2 , 
signafc lui vitrail de l'église de Conciles (Eure) qui représente le diable 
traînant sons forme de roue un char qui porto saint lîernard. 

(!!) Mignc, col. 87 i et suiv. 



CRITIQUE DES JIUCUMENTS. LI 

altéré le caractère. Représentez-vous un tableau de Ra- 
pharl placé à portée de la foule et soumis à sa critique. 
La netteté du dessin, l'unité du plan, la pureté des lignes, 
la suavité des tons ne sont pas choses qui frappent un 
spectateur dénué de sens artistique. S'il lui était permis 
de prendre un pinceau et d'en user à son gré, nul doute 
qu'il ne s'empressât de rehausser les traits de la physio- 
nomie par des couleurs plus éclatantes, sauf à en troubler 
l'harmonie. 'Jel a tHé le travail de la crédulité sur la su- 
blime figure du fondateur de Clairvaux. Le surnaturel 
étant un signe particulier de la sainteté, des admirateurs 
imprudents s'en sont servis comme d'une couleur pour 
plaquer, si je puis mexprimer ainsi, l'image du saint dont 
ils étaient épris. Procédé naïf et dangereux à la fois : car 
ce qui allait charmer le vulgaire devait choquer les con- 
naisseurs, et les détourner de la contemplation d'un réel 
chef-d'œuvre sorti des mains de Dieu. 

En pareil cas, quel est le devoir de la criticjue? C'est, 
à ce qu'il nous semble, de ne pas dédaigner et condamner 
sans examen un tableau chargé de retouches maladroites. 
La science aujourd'hui, si riche en ressources, ne fournit- 
elle pas un moyen sur de retrouver sous le badigeon les 
couleurs primitives de l'œuvre d'un grand maître? 11 suf- 
fit qu'elle en soupçonne l'authenticité, pour qu'elle la 
soumette au lavage et lui applique ses réactifs. Ainsi de- 
vons-nous procéder quand il s'agit d'histoire, <'t surtout 
quand il s'agit de l'histoire d'un homme illustre. Les traits 
et les couleurs (jui ont été ajouli's après coup à son por- 
trait authentique disparaîtront aisément sous l'action 
d'une critique prudente. 

Le danger, en une besogne si délicate, c'est d'enlever, 
avec les placages, l'éclat et le dessin de l'o'uvre primi- 
tive. Mais saint Bernard n'a rien à redouter de celte 



LU l.NTHODL'CTION. 

épreuve. En appliquant à son histoire les procédés de la 
science moderne, il est facile de sauvegarder tout ce qui 
lait sa gloire. Si la critique écarte à bon droit les légendes 
écloses sur son tombeau cinquante ans ou même trente et 
vingt ans après sa mort, elle maintient avec respect les 
traditions qui tirent leur origine des témoins de sa vie. 



VIE 



1>K 



SAINT BERNARD 



CHAPITRE PREMIER 

NAISSANCE, ÉDUCATION, VOCATION ET PKE.VIIliR APOSTOLAT 
DE HERNARD 



I 



Bernard naquit on 1093 (i) à Eontaines-lès-Dijon, et 
mourut à Clairvaux le 20 août 1153. 

Fontaines est aujourd'Iuii un village de 488 habitants, 
posé, à deux kilomètres nord-ouest de la capitale de la 
Bourgogne, sur une colline aux gracieux contours, dont 
les pentes sont couvertes de maisons et de jardins cachés 
dans les arbres. 11 devait offrir au moyen âge un aspect 
plus sévère. Un château approprié aux mœurs guerrières 
de l'époque en couronnait le sommet et protégeait de son 
ombre les quelques rares habitations échelonnées à ses 
pieds. Le paysage n'a rien d'alpestre. Le mamelon, que la 
lumière enveloppe de toutes parts, se rattache au mont 

(1) Celte (laie résulte des diverses données chronologifiiies de la 
Ucccusion B. Cf. 1''- édition, t. I, p. 1, noie. 

SAINT HEIlWni). — T. I. 1 



VIE DE SAINT BERNARD. 



Âfîrique dont il forme, à Fesl-nord-est, Tune des dernières 
ondulations un peu saillantes. De ce poste isolé la vue est 
arrêtée à l'ouest par la pointe boisée de Notre-Dame d'E- 
tang et par les contreforts de la montagne, que découpent 
au loin plusieurs vallées par où passent, le soir, en gerbes 
d'or les feux, du soleil couchant. Mais d'instinct c'est sur- 
tout vers l'orient que le regard se porte. De ce côté se dé- 
roule une plaine vaste comme la mer, ayant pour rives à 
l'horizon le Jura et les Alpes; le mont Roland apparaît 
dans ces profondeurs ondoyantes, comme la première fa- 
laise d'une île lointaine. Au nord, l'œil se perd dans la 
campagne verte; au sud, dans la forêt de Cîteaux. De place 
en place, au sein de celte immensité, se détache un vil- 
lage riant et touffu. Dijon est là, tout près, assis sur les 
bords du Suzon et de l'Ouche, avec ses vieux souvenirs et 
ses curieux monuments, Saint-Bénigne, Saint-Philibert, 
Saint-Étienne, Saint-Michel et Notre-Dame. 

Le château de Fontaines dominait jadis et la plaine et la 
cité. De l'antique demeure féodale, il ne reste plus rien. 
La petite chapelle qui l'avoisinait vers l'angle sud-est et 
qui était dédiée à saint Ambrosinien , a fait place elle- 
même à une église plus spacieuse, mais dépourvue de 
tout caractère monumental. 11 semble que la mare ou 
étang qui sommeille au pied du coteau escarpé, en évo- 
quant le souvenir de la source aujourd'hui dissimulée à 
laquelle le village doit son nom de Fontaines , garde seule 
la mémoire des anciens jours. Toutefois des recherches 
intelligentes, patiemment conduites, ont réussi à retrou- 
ver le plan du caslnnii du douzième siècle. Le château do 
Fontaines avait une double enceinte. La première con- 
sistait en une ligne de fossés qui entourait le mamelon. 
Le périmètre de la seconde est indiqué par la configura- 
tion même de l'assiette supérieure du plateau. L'escar- 



ÉDL'CATION ET PREMIER Al'OSTOLAT. 3 

pement du coteau vers le sud, l'ouest et le nord-ouest 
suffisait presque à lui seul à protéger cet asile contre toute 
attaque extérieure. Aussi est-ce à Test et au nord-est que 
lurent construites les trois tours qui donnaient plus par- 
ticulièrement à ce lieu l'aspect d'un château féodal. La 
grosse tour ou donjon tenait le milieu. On sait qu'à cette 
époque les donjons consistaient généralement « en un gros 
logis quadrangulaire divisé à chaque étage en deux salles. 
C'était le séjour ordinaire de la famille seigneuriale qui 
occupait non seulement les étages supérieurs, mais quel- 
quefois même les salles basses communément appelées 
« celliers. » Ces celliers, peu éclairés, formaient, dit Léon 
Gautier, des chambres réservées pour les hôtes et conve- 
naient aussi au traitement des malades. » C'est dans une 
de ces chambres aujourd'hui transformée en chapelle que 
Bernard vint au monde (1). 

Son père Tescelin et sa mère Aleth appartenaient à la 
haute noblesse de la Bourgogne. 

Tescelin, dit le Saure (2), pour la couleur de sa che- 
velure, était l'un de ces chevaliers Chàtillonnais, milites 
Castellionenses, qui, de Troyescà Dijon, de Langres à Ton- 
nerre, possédaient une partie considérable des fiefs de la 
province. Nous n'avons malheureusement que fort peu de 
documents sur son origine, et il est absolument impossible 
de faire remonter bien haut de ce côté la généalogie de 
saint Bernard. Selon une conjecture hardie, quelques-uns 
ont pensé que son aïeul paternel s'appelait Tescelin comme 
son père. On n'est peut-être pas plus près de la vérité, en 

(1) Voir toule celle question parfaitement élucidée par M. i al>ljé 
Cliomlon, Jiidletin, etc., janvier-février 18î»l , p. IC-lVt, 95-'.i"J cl 
j)assiiii. 

(2j On lit : Tescelinus U Sors Curtul. de Molesme, arcliiv. de la 
Cote-d'Or, t. 1, p. 7, 10-11, 66). Cf. Geoffroy, J'ragm. , Mignc, col. 
523, etc. 



4 VIE liE SAINT lîEKNAHD. 

lui donnant Eve de Grancey ou de Chùtillon (1) pourgrand'- 
mère. Ce qui paraît certain, c'est que celle-ci, quel que 
fût son nom, se maria en secondes noces à Foulques d'Âi- 
gremont et donna à Tescelin plusieurs frères utérins (2). 

Tescelin était apparenté aux. meilleures familles de Chà- 
tillon-sur-Seine. Parmi les seigneurs qui lui étaient unis 
par les lions du sang, les chroniques et les chartes citent 
Josbert de la Ferté-sur-Aube — qui n'est autre que Jos- 
bertle Roux de Chàtillon, sénéchal de Hugues de Cham- 
pagne et vicomte de Dijon '3), — Ilainier de Chàtillon, 
sénéchal dos ducs de Bourgogne, et Hugues (iodefroid de 
Chàtillon, l'un des seigneurs de Sainte-Coloiube-sur- 
Seine f4). 

Par la ligne maternelle la généalogie de saint Bernard 
est plus illustre encore. Âleth (o), selon une croyance 

(1) Les bases sur lesquelles s'appuie cette opinion sont : 1" le tableau 
généaiogique connu sous le nom de Chronique de Cranrey, qui date 
du seizième siècle (livre III, n- XXVII, p. 21, traduction Jolibois), 2" l'in- 
ventaire des titres de la maison de Cléron, dressé par F. de la Place 
(Chilllet , ap. Migne, col. 1 iSS; ; 3" une tradition du château de Grancey, 
rappelée par Cliilllet [Opuicula quatuor, p. 171). Ces documents sont 
peu sûrs. Mais comme ils proviennent de deux sources difterentes , 
leur accord semble olïrir quelque garantie. M. l'abbé Jobin adopte celle 
oinmon {Saint Bernard cl sa famiUe, p. \u-xiv. Cf. Chilïb't , Gcnus 
illustre, ap. Mignc, col. 1515). 

(■2) Cf. Albéric de Troisfontaines, Cirron., ap. Migne, col. l-JO."); 
Chitllet, r.enu^ illustre, ibH. , col. liH"), 14S8, lôlS; Jobin, Saint 
Bernard et sa famille, p. mi. 

(3) « Secunduui carnem jiropinquus. » Bernardi Vita. I, ix, nM3. 
(( Jo.sbertus vicccomes, Josbcrtus de Caslidlione. » Petit, flistoire des 
ducs de Jiourgofjne, I, i24-'i2'). Josbert était viconde de Dijon par sa 
femme Lucie, fille de Tiiibaut de l$eaune (Pérard , llecueil , etc., 
p. 200-201). 

(4) C'artul. de Molesme, t. I, fol. xxx-wxi. 

(.5) Le nom d'Aleth se trouve diU'éremment indiqué dans les docu- 
ments : Aalays, ou même Élisabetli, Bernardi Vita, lib. I, cap. i -, 
G:iufridi Irarjm., Ms. 17039. p. 2. Nous avons Nuivi l'orlliographe 



DDLCAÏION ET PHILMIER APOSTOLAT. 5 

générale, tirait son origine des anciens ducs do Bour- 
gogne 1:; elle était fille du puissant seigneur Bernard de 
Montbard et d'Humberge ou Amburge dite des Riceys (2). 
Ses frères avaient nom André, mort jeune, Rainard, 
Gaudry, Milon, André second; nous les retrouverons plus 
tard dans le cours de cette histoire , ainsi que leur sœur, 
dont on ignore le nom 3). 

Illustres par la naissance, les parents de Bernard n'é- 
taient pas dénués des avantages de la fortune. On a re- 
cherché quelle pouvait être l'étendue de leur domaine; 
les chartes sont malheureusement sur ce point d'une dis- 
crétion désespérante. Nous savons que Tescelin était sei- 
gneur de Fontaines, Fontanensis oppidi domlnus , et pos- 
sédait à Chàtillon-sur- Seine une maison de quelque 
importance. Ajoutons à ces possessions une terre dans les 
environs de Clairvaux (4) et une prairie sur les bords de 
la Brenne , entre Gourcelles et Benoisey, au milieu des 
fiefs des seigneurs de Grignon, de la Roche, d'Épiry, etc. 
C'est tout ce que nous pouvons indiquer avec certi- 
tude (o). Peut-être son domaine s'étendait-il à l'ouest de 

reçue. M. l'abbé Bouilier rocouunande forlhographe Aletlc (Chointon, 
H, 32-37). 

1) Bcvn. Vila /F", n" 1, col. 535. Selon Chilllet [Gcnus illustre, 
ap. Migne, 13'.r2 ol 1399) et M. l'abbé Jobin (Saint llemard et sa 
famille, p. \r.i-xMii;, c'est par les comtes de Tonnerre, issus des an- 
ciens ducs bénéficiaires de Bourgogne, quWleth a hérité du sang ducal. 

(2) « Atnburgi de Riciaco. » Gallia Christ., IV, 729. Cf. Lalore, les 
Riceys, Troyes, 1872, p. G. Cette origine d'Aniburge est douteuse. 

(3) Cf. Chilllet, Cenus illustre, ap. -Nfigne, col. 1517-1520, et, 
spécialement pour le premier enfant du nom d'André, Ilist. des ducs 
de Bourgogne, I, 499-500. Le nom de Diane, que plusieurs donnent, 
après Chilllet, à la sœur d'Aleth, n'est |)as sur : car le document auquel 
on l'emprunte est, en plusieurs points, fautif. 

{ijCartul. de Clairvaux , l-ravillc, t. II, p. 3;cr. Chomton,Il, 12-13. 
(5) Bern. Vila IV", lib. 1. n 1; Cenus itliislre, aj). Migne, col. 
tiG3: Gauf. Frugin., ibid., col. 525. 



6 VIE DE SALNT BERNARD. 

Fontaines, sur le territoire de Daix, où se trouvent Chan- 
gey et Bonvau qui, d'après les chartes, appartinrent plus 
tard aux petits -enfants de Barthélémy de Somhernon 
marié à la petite-fille de Tescelin; mais ce n'est là qu'une 
conjecture 1). Il faut donc nous en rapporter simplement 
aux historiens de saint Bernard, si nous voulons croire 
que Tescelin était « riche , » « très riche en biens du 
siècle (2). " 

Vassal du duc de Bourgogne, Tescelin occupait un rang 
distingué à la cour de son suzerain. Kudes l"' et Hugues il^ 
l'avaient admis dans leurs conseils. Aussi (in juriscon- 
sulte que lier chevalier, il montrait une adresse égale à 
dénouer les différends et à manier l'épée. La justice fai- 
sait la seule loi de sa conduite. Les chroniqueurs nous le 
représentent comme un homme droit par excellence. 
Un mot peint son caractère : la loyauté, legalilate pi';vci- 
l)uus. Il avait coutume de dire : « Je ne comprends pas 
que la justice soit pour tant de gens une chose si oné- 
reuse. » Et ce qui l'indignait particulièrement, c'était 
qu'on abandonnât lajustice par crainte ou par cupidité. 

Tel il se montrait dans son domaine, tel il était à la 
cour (3). On raconte qu'un jour, dans un de ces litiges que 
font naitro si fréquemment les questions de propriété, 
irrité contre son adversaire qui n'était qu'un simi)le bour- 
geois, il eut la faiblesse de lui proposer un duel. C'était 
déroger à sa noblesse, c'était surtout olfenser Dieu; et la 
justice n'avait aucune réparation à attendre d'un tel con- 
flit, quel qu'en fût le dénouement. Tescelin comprit entin 
la folie dr sa proposition. Arrivé sur le terrain, il dit 
simplement à son voisin : « Tenons-nous-en là, je vous 

(1) Cf. Genus illiislre, il)i(l. . col. 1424 et suiv. 

{'!) Gaiif. Fmrj., Uh^ne, col. 523; Vila IV\ lih. 1, iv 1. 

['■i) Frogm. Gauf. , 1. c. ; llcrn. Vita, lih. 1, ca]). i. 



EDUCATION ET PREMIER APOSTOLAT. i 

abandonne l'objet du débat. » Voilà un trait qui , mieux 
que le faux point d'honneur, décèle le gentilhomme (1). 

Cet amour délicat de l'équité lui donnait quelque au- 
torité auprès de son suzerain. Dans la contestation qui 
s'éleva en 1113 entre Hugues II et l'évêque d'Autun au 
sujet d'une terre indûment exploitée par le duc, Tescelin 
tut l'un des conseillers qui, sans égard pour le secret dé- 
sir de leur maître , n'hésitèrent pas à faire prévaloir les 
droits de la justice (2). 

A la droiture Tescelin joignait le prestige de la bra- 
voure. 11 avait à l'armée le même rang qu'il tenait dans 
les chartes ducales (3). Les ducs de Bourgogne n'eurent 
pas de plus sûr lieutenant que lui; et les contemporains 
lui adressent cet éloge singulier, que son épée portait 
toujours bonheur à la cause qu'elle défendait (4). On se 
le représente volontiers comme l'un de ces preux qui de 
son temps prenaient saint Georges pour patron. C'est le 
type de la force protégeant le droit. 

Tel était le seigneur de Fontaines. Son épouse offre un 
autre assemblage de vertus non moins exquises. Nous 
avons vu la force; voici maintenant la douceur et la déli- 
catesse. Aleth, que son père Bernard destinait au cloître, 
avait reçu une éducation conforme à ce dessein. La dis- 
tinction de sa race, jointe à une instruction solide, fai- 
sait d'elle à quinze ans une jeune tille accomplie et présa- 
geait une femme d'un rare mérite. Tescelin, l'ayant 
connue, la demanda en mariage. Bernard de Monlbard 

(1) Ben). Vila 71'% I, n" 4 

(2) Doin Plancher, Histoire, I, Inst. xi.ix; cf. Petit, Jlittoire, etc., 
1, 298. 

(3) Tescelin ligure dans dix chartes indiiiiiées jiar Pdil, Histoire 
[l. ]). sous les n'"* 42, 58, 9<J, 102, 108, 126, ISi, 142, et |>ar doin 
Plancher, Histoire. I, 285-288, Instr. xxxv-xxxvi. 

(4) Gauf. Frarjin., Mii^'ie, p. 524. 



8 VIE DE SAIXT BERNAHl). 

n'osa rejeter Toifre d'une main si sûre el si loyale. 11 
abandonna les vues (ju'il avait sur sa tille; et la jeune 
Alelh alla s'asseoir au foyer du seigneur de Fontaines, 
qu'elle devait tant illustrer (1. 

Elle fut la châtelaine idéale, telle que la concevaient 
nos aïeux. Les pauvres du voisinage trouvèrent en elle 
une providence visible. Elle ne se contentait pas de faire 
l'aumùne, chose banale pour un riche; elle visitait elle- 
même les malades sans famille et ne dédaignait })as de 
laver leur vaisselle et de faire leur cuisine (2). 

Dieu bénit une union si bien assortir. Aleth mit sept 
enfants au monde : (îuy, Gérard, Bernard, llombeline, 
André, Barthélémy et Nivard (3). Bernard était le troi- 
sième. Avant même qu'il fût né, Aleth avait pressenti 
sa grandeur future. Un jour elle eut un songe, oiile trésor 
qu'elle portait dans son sein lui apparut sous la forme 
d'un petit chien blanc taché de roux, qui poussait des 
aboiements formidables. Ell'rayée de sa vision, elle alla 
consulter un saint religieux qui la rassura, dit-on, en ces 
termes : « L'enfant qui naîtra de vous sera le gardien de 
la maison de Dieu ; excellent i»rédicateur, il ne ressem- 
blera en rien à tant de chiens infidèles qui ne savent pas 
aboyer (4). » 

A partir de ce jour, Aleth eut les yeux constamment 
fixés sur l'avenir de ce tils prédestiné. Sans que l'éduca- 
tion de ses autres enfants en soulfrit, elle trouva le moyen, 
pour seconder les desseins de la Providence, d'appliquer 
d'une façon parficnlièic à l'élu du Seigneur sa tendresse 

(1) lU'rn. Vilal\'\ lili. I, iv 1; Caiif. Frcujui. , I. c. 

(•2) ncin. Vita n. lib. I, n- :.. Cf. Vila r. lit). I, c. i, iv 1. 

(3) licni. Vila /F', lil). 1, iv 3. 

(4) Gauf. Fra(jm., Ms. iTdSO, \k •>;'.; cf. Bcrn. Vita, \\h. I, caj). 
I. ir 5. 



ÉDUCATION ET l'HEMIEH Al'OSTOLAT. 9 

et ses soins maternels. Elle avait, selon une pieuse cou- 
tume du pays, otrert à Dieu Guy et Gérard au jour de leur 
naissance. En recevant pour la première fois leur jeune 
frère dans ses bras, elle Téleva, nous dit un contemporain, 
le plus haut qu'elle put vers le ciel; et, alin de marquer 
l'excellence de laffection qu'elle avait déjà conçue pour 
lui, elle voulut qu'il portât le nom do son propre père et 
s'appelât Bernard (1). 

Nulle femme ne comprit mieu.\ quAletb les devoirs de 
la maternité ; elle en aimait les sacrifices non moins que 
la gloire. Déjà de son temps bien des mères se déchar- 
geaient sur des mercenaires ou des subalternes du soin 
d'allaiter leur progéniture. Suivre cet exemple lui eût 
paru un crime. A aucun prix elle n'eût souffert qu'un 
sang moins noble et moins pur, en tout cas moins géné- 
reux que le sien, coulât dans les veines de ses enfants (2). 
Quel autre lait que le sien eût fait des fils de ïescelin 
autant de héros, avant qu'ils eussent atteint l'âge de vingt- 
cinq ans? 

Mais l'éducation des enfants n'est pas l'effet de la seule 
tendresse ; il y faut aussi de la force et de la fermeté. 
Aleth n'en manqua pas. Élevée elle-même sous une aus- 
tère discipline qui la préparait au cloître, elle forma ses 
enfants à la même école. Tant qu'ils restèrent sous sa 
main, elle leur apprit à se contenter de vêtements simples 
et d'une nourriture solide, mais commune et même gros- 
sière. Tous les rarfinem<'nts de l'art culinaire, toutes les 
gâteries à l'aide desquelles tant de mères altèrent la santé 
de leurs enfants au lieu de la fortifier, furent bannis du 
château de Fontaines, .\leth rêvait de voir ses fils ro- 

(1) >< Elevans io cœlurn allius qiiam poluit, » etc. Gauf. Fiu<j)n., 
p. 2; liern. \i(a, lib. I, c. i, ii" ').; VUa IV\ iib. 1, u' 3. 

(2) Bcrn. ]ita, lib. I, taii. i, w 1. 

1. 



10 VIE DE SAINT BERNARD. 

bustes et écartait d'eux avec une sévérité iiKiuiète et 
inexorable tout ce qui aurait pu les amollir et les efîémi- 
ner (1). 



11 



Bernard grandit au milieu de ces soins. Quand il fut 
à l'âge de fréquenter les écoles publiques, sa mère n'hé- 
sita pas à l'y conduire (:2). Elle avait le choix entre l'école 
de Saint-Bénigne de Dijon ou celle de Châtillon-sur-Seine, 
presque également célèbres. Elle se décida, nous ne sa- 
vons au juste pour quel motif, en faveur de cette der- 
nière (3j. Peut-être la perspective d'un long séjour obligé 
à Châtillon l'y détermina-t-elle. Elle ne pouvait ni ne 
voulait se dérober à l'auguste devoir et renoncer au bon- 
heur délicat de surveiller de près les progrès intellectuels 
et moraux du fils de sa prédilection. 

Quand on arrive à Châtillon, en partant de Dijon par la 
route de Grancey et de Ilecey-sur-Ouree, après avoir tra- 
versé le plateau qui sépare la vallée de l'Ource de la 
vallée de la Seine, on se trouve tout à coup à l'entrée de 
la ville, près d'une sorte de promontoire qui fait mine de 
s'avancer, de l'est à l'ouest, dans la vieille cité et la com- 
mande d'une hauteur d'environ 40 mètres. Sur cette émi- 
nence les évoques de Eangres, seigneurs en partie de Châ- 

(1) « Ne efleniinareiiliir iisii doliciaruin. » Gaiif. fra;/ m . , p. 2'', 
Bern. Vita , I . c. 

(•).) Une tradition chillillonnaise veut que Bernard ait résidé à Châ- 
tillon « pas plus de treize à quatorze ans » (Jobin, Saint Bernard et 
su famille, p. GGl-6(l'i)- H faut entendre par là le temps de ses études 
et le séjour ([ui suivit la mort de sa inére jusqu'en 1112. Il serait donc 
arrivé à Châtillon vers lOliH à l'âge d'environ huit ans. Ce sentiment 
n'est pas improbable. 

(3) Gauf. l'rugm., Migne, col. 52:>, Hem. Vita, lib. I, cap. i, n" 3. 



ÉDUCATION ET PREMIER APOSTOLAT. I 1 

tilloii, avaient construit au moyen âge un château tort 
dont il ne reste plus que quelques tours en ruines. Sur la 
pointe même du promontoire est pittoresquement assise 
la curieuse église de Saint-Vorles, construite au onzième 
siècle sur l'emplacement d'une église plus ancienne. La 
Seine longe au Nord le coteau escarpé et reçoit les eaux 
de la <( Douix, » qui sourd à la base du rocher avec une 
extrême abondance et un éternel bruissement. La maison 
de Tescelin était située au midi (i) , à cent mètres environ 
de l'église et du château, dans le vallon qui débouche sur 
la Seine. 

C'est ce coin de Châtillon qui garde plus particuliè- 
rement le souvenir du fils d'Aleth. Bernard y passa les 
plus douces années de sa vie; son adolescence s'y écoula 
presque tout entière. 

A l'église Saint-Vorles était attaché depuis près de 
cent ans un chapitre collégial, dit canoniquement de 
Notre-Dame , mais appelé aussi vulgairement de Saint- 
Vorles. De ces chanoines séculiers , l'évêque de Langres 
Brunon de Roucy, zélé disciple de Gerbert, avait fait des 
instituteurs; il leur avait confié les écoles châtillonnaises. 
Leur maison était alors très florissante. Cent ans plus 
tard, un chroniqueur la citera comme l'une des gloires 
de la Bourgogne i:2). Les maitres qui la dirigeaient bril- 

(1) C'est sur reiiiplaceineiit de celle maison, nie du Trucliol, au- 
jourd'hui rue Saint-Bernard, que les Feuillants établirent leur menas 
1ère au dix-septième siècle {Certificat des Chàtillonnais en 1620, dans 
Jobin , Sai7it Bernard et sa famille, p. 664). Les Ursulines de Troyes 
l'occupent à l'heure présente. Dans les substructions de l'édifice on 
montre un réduit obscur et souterrain dont les murs paraissent fort 
anciens. Les religieuses y mènent les visiteurs par un long coriidor 
sombre et ne manquent pas de dire que Bernard a fréquenté celle retraite. 
" Cest là, ajoutent-elles gravement, que le .-iaint a composé le Mémo- 
rare. » 

(2) Willelmi Brilon. Philippidos , lib. I , ap. liist. des C, X.KII, 105 



12 VU' liE SAINT nERNAHlL 

laieut par leurs vertus non moins que par !our scii'uce; 
et c'est le parfum de leur piété encore plus que l'éclat de 
leur enseignement qui attira l^ernard au pied de leur 
chaire (1). 

Leur programme était celui de toutes les écoles du 
temps; il comprenait les humanités, la philosophie et la 
théologie, tout cela renfermé, à part la théologie, dans 
un double cercle bien connu sous le nom de Trivuim et 
de OiKtf/riviuut. 11 n'(^st pas probable que Bernard l'ait par- 
couru tout entier. Uu Quadrivium qui embrassait l'ari- 
thmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique, il 
ne posséda jamais que des notions très élémentaires; la 
musique, entendue dans le sens de la connaissance du 
plain-chant, fut pour lui l'objet d'études plus spéciales 
(ju'il continua d'ailleurs plus tard dans le cloître. Mais on 
ne saurait douter qu'il ait dès lors approfondi, dans le 
Trivium, la grammaire et la rhétorique, et même qu'il ait 
abordé résolument les problèmes de la dialectique. 

La grammaire consistait dans la lecture et l'explica- 
tion des classiques latins, Cicéron, Boèce, Virgile, Horace, 
Ovide, Lucain et Stace {t). Tels furent sûrement les au- 
teurs favoris du jeune Bernard; les poètes surtout lui 
devinrent familiers; plus tard il sèmera volontiers ses 
écrits, même les plus mysti(|ues, de leurs vers aimés. On 
lui a reproché d'avoir eu, dans son enfance , un goût trop 
prononcé pour la poésie et d'avoir i>oussé jusqu'à l'indé- 
cence l'imitation d'Ovide. L'auteur de cette critique as- 
sure menu; avoir eu sous les yeux un échantillon de ces 

(1) Dvrn. Vita, lib. 1, cap. i, n" 3. 

(2) On a [lublié les catalogues des ouvrages en usage dans les écoles 
(lu douzième siècle. Les auteurs cités s'y trouvent constamment. Cf. 
Léon Maître, les Écoles cpiscopales ci monastiques de iOccidcnt 
depuis C/HtiieiiKKjne jusqu'à l'Ii iUppe- A uijuste ,Viirh , 18GG. p. 'ilH- 
298. Bernard ne parait jms avoir étudié le grec. 



ÉDUCATION ET PREMIER AI'OSTOI.AT. 13 

poèmes licencieux (1). Son témoignage , qui est celui d'un 
ennemi, nous parait à tous égards fort suspect. Si This- 
toire en doit retenir quelque chose, c'est que, pendant le 
cours de ses étudesàChàtillon, Bernard s'est exercé à met- 
Ire en vers quelque sujet profane. En ce cas, il serait fort 
à regretter qu'on ne nous ait pas conservé ces juvenilid. 
Nul doute que son génie no s'y fût déjà révélé. Sa précocité 
tenait du prodige. Ses maîtres ne pouvaient s'emp(''cher 
d'admirer l'aisance avec laquelle il dépassa de prime-saut 
tous les enfants de son âge et devint le plus brillant élève 
de leur maison (2). 

Mais ces succès littéraires n'offrent qu'un aspect, et 
non le plus étonnant de son éducation. Ses progrès dans 
la vertu allaient de pair avec son développement intellec- 
tuel. Bossuet a dit : « Malheur à la science qui ne se 
tourne pas à aimer! » Chez le jeune Bernard toute la 
science se tournait à aimer, à aimer Dieu d'abord, puis 
le prochain. S'il voulait exceller dans la littérature, nous 
disent ses historiens, c'était pour apprendre à mieux 
goûter l'Écriture sainte, le seul livre qui enseigne la 
science du salut (3). On reconnaît là les premiers fruits 
des leçons d'Aleth. Dieu voulut bénir et encourager ces 
efforts d'une vertu qui s'ignore, mais (jui cherche naïve- 

(1) « Audiviiiuis le a piiinis t'ere adolescenlia; nulirncnlis, canluin- 
culas niiiiiicas et urljanos inodulos faclitasse. . . Fratres tiios rinlliiniro 
certainine, aculfequc invciitioiiis versulia semper exsuperare contende- 
bas... Vereor paginam fœdi coinrnenli irilerpositione inlerpolari. » 
Pétri Berengarii scolaslici Apolofjelicus ,\nU'v 0[). Alnel. , éd. Cousin, 
H, 771. Nous avons prouvé ailleurs llievuc des Quest. hist., janvier 
1891) que le lieu de ces essais |)oéliques ne pouvait être que l'école de 
Chàtiilon et non Citeaux, comme le veut M. liauréau (Pocmes latins, 
attribués à saint Bernard, p. ui-v). 

('2) « Facillus discens super omncs coataneos suos. " (lauf. Frarjiii., 
p. 2''. CF. Jlfirn. Vita, \\h. I, caii. i, n" 3. 

(3) Bern. Vtla, 1. c. 



14 VIE DE SAINT KERNAUI). 

ment sa vocation. C'était pendant la nuit de Xoi'l, Ber- 
nard était prés de sa mère. Tout le monde s'apprêtait à 
partir pour chanter les vigiles à l'église Saint - Vorles ; 
mais comme la cloche tardait à sonner l'ofûce, le jeune 
écolier l'ut pris de sommeil et s'endormit sur sa chaise. 
Aussitôt, la scène de la Nativité du Sauveur se déroula 
dans son imagination ravie. Jésus lui apparut, comme s'il 
sortait du sein de sa mère, éclatant de beauté. Ce fut en- 
tre les deux enfants un délicieux échange de caresses an- 
géliques, que le pinceau d'un Uaphaèl pourrait seul re- 
tracer. Aleth les interrompit pour conduire Bernard à 
l'église, après l'avoir revêtu de ses habits de chœur. Mais le 
souvenir en resta inaltérablement gravé dans l'àme du fu- 
tur apôtre. Plus tard il aimait à dire que le Sauveur lui 
était apparu à l'heure même où il est né (1). Ce sujet était 
en chaire son thème de prédilection, et, pour emprun- 
ter le langage de saint François de Sales, « combien que 
depuis, comme une abeille sacrée, il recueillit toujours 
do tous les divins mystères le miel de mille douces et di- 
vines consolations, si est-ce que la solennité de Noid lui 
apportait une particulière suavité, et il parlait avec un 
goust non pareil de cette nativité de son Maistre i^j. » 

Cette vision ne fut pas sans etfet sur le caractère du 
jeune Bernard. Ses biographes ont remarqué qu'il fut dès 
l'école un grand « méditatif (3). » Sans doute le ûls d'Aleth 
cultiva les vertus do son âge; il fut bon disciple et excel- 
lent camarade. Il conçut de bonne heure pour ses maî- 
tres celte reconnaissance exquise dont il leur donna plus 

1} Nous avons démontré (Bévue des Q. JiisL, avril 189?, p. 58'2-58:?, 
que celte scène eut lieu non dans l'église Saint- Vorles, mais dans la 
maison delescelin, in domopalris. comme parle Geoffroy. Fragmenta, 
p. 3. 

(2) Trailc (le l'amourde /)jf'(/, livre III, chap. xii.Cf. Bern. yila,\. c. 

(3) « Mire cogitalivus, » Bern. Vita, lib. I, c. i, n'3. 



ÉDUCATION ET PREMIER Al'OSTOLAT. 15 

tard la preuve en leur proposant de transformer leur libre 
association en congrégation régulière. Ses condisciples 
n'eurent pas de meilleur ami. C'est à Châtillon «[u'il noua 
ces amitiés si vives et si profondes qui firent le charme de 
toute sa vie : c'est là qu'il apprit à connaître et subjugua 
ces âmes si ardentes et si lîères qui devaient, peu de temps 
après, s'attacher à lui comme à leur maître, un Hugues 
de Màcon, et peut-être Godefroid de la Roche, deux fu- 
turs évêques. On se tromperait cependant, si on se figu- 
rait Bernard comme un zélateur précoce que le feu de 
l'apostolat dévore. Bernard est un élève naturellement 
modeste et réservé, fuyant les compagnies bruyantes et 
les jeux dissipants, recherchant la solitude comme un 
asile pour sa piété et un abri pour sa timidité. Chose à 
peine croyable , ce futur apôtre , qui devait donner aux 
grands de la terre de si hautes et de si éclatantes leçons, 
fut un écolier silencieux et timide à l'excès. Rien ne lui 
était plus pénible que de paraître en public et d'être pré- 
senté à des étrangers. La vue d'un inconnu qui lui adres- 
sait la parole lui faisait monter la rougeur au front. C'était, 
pour employer une expression vulgaire, le défaut d'une 
qualité. Il ne s'en corrigea jamais complètement. Ce défaut 
du reste, qui contenait un fond de pudeur qu'il confondait 
volontiers avec la modestie, paraît lui avoir été cher, et il 
se plaignait ({ue ses maîtres eussent employé la violence 
pour l'en délivrer (1 . Il est sûr qu'aucune disposition n'é- 
tait plus favorable au développement de sa piété. Et déjà 
ses contemporains en font foi, « la piété, pour parler le 
langage de Bossuet, était son tout. » 

(1) « Fuit puer... ad ea quœ mundi sunt siinplicilalis iiiestiinal)ilis 
et incredibilis verecundise, ila ut loqui coiaui aliis aut ignotis pnesen- 
lari viiis, ipsa sibi morte inolestius judicaret, etc. » Gaut". Frugm., 
p. 2''.; Bern. Viki,\oc. cit., n"^ 3; cl', iib. lil, cap. vu, iv 22. 



IG 



VIE DE SAINT IJEHXAIili. 



Sa dévotion à la Saintf Vierge fut dès lors remarquée. 
On vénérait particulièrement à Saint-Vorles une image 
de lanière do Dieu, « faite, dit un pieux auteur (1), d'un 
bois que l'âge a plus noircy que le soleil... Le visage est lon- 
g"uet, les yeux grands sans excès , le nez long, les joues ni 
trop enllées, ni trop abbattiies, la couleur brune et par l'art 
et par l'âge; elle est assise et tient avec les deux mains le 
petit Jésus sur son gyron. " Bernard connut cette statue. 
Elle était placée dans un petit oratoire situé sous le tran- 
sept nord do l'église, mais plus ancien que le reste de 
l'édifice et désigné sous le nom de Sainte Marie du CJià- 
leau. Selon la tradition, c'est dans cet oratoire et devant 
cette image que b' fils d'Aleth aimait à venir prier. Tra- 
dition fort vraisemblable, car le souvenir de la vision 
(le Noël dut souvent ramener le jeune écolier au pied de 
l'autel do la Vierge Mère. Il commença à puiser là cet 
amour de Marie qui l'inspira si heureusement plus tard 
et lui valut le titre de Cilharista Maria- (1. 

Le cours de ses études littéraires terminé , Bernard 
rentra au cliàteau de Fontaines. Un deuil, le premier 
qu'il ait éprouvé et le plus cruel qui puisse frapper le 
cœur d'un enfant, l'y attendait. Pendant les vacances sco- 
laires, vers la fin du mois d'août llOli ou 1107, Aleth an- 
nonça à sa famille rémiie qu'elle avait le pressentiment 
de sa mort prochaine. Ce fut un coup de surprise pour 
tous; persoime ne voulut ajouter foi à la sinistre prédic- 
tion. Cependant le 13 août, veille de la fête de saint 
Ambrosinien (3), patron de l'église de Fontaines, elle 

[l] VUislo'ue sainte de la ville de Cluitillon, |)ar le P. Lei^raiid, 
2*^^ p., |). IGl. 

(2) Choinlon, liullelin, mars-avril 1891, p. 12.3, noie 4. 

(3) On |)eul lire dans Cliitllet [Genus illustre, ap. IMigne, coi. lil 1- 
lil7) la Vie apocryplie de bainl Ambrosinien, évoque et martyr. F.a 



ÉDUCATION ET PREMIER Al'iiSTOL.VT. 17 

ressentit les premières atteintes de la fièvre et s"alita. 
L'alarme était dans le château ; Alelh releva par sa fer- 
meté et sa bonne humeur les courages abattus. C'était sa 
coutume, en cette solennité, de réunir le clergé de Saint- 
Martin-des-Champs (i) et de lui offrir, après l'office, un 
repas qu'elle servait de ses propres mains. Elle exigea 
qu'on ne dérogeât en aucune façon à ce touchant usage. 
Gomme elle ne put se rendre à l'église, elle demanda 
qu'on lui apportât la sainte communion après la messe, 
et elle reçut en même temps l'extrême-onction. Le diner fut 
fort triste, la place de celle qui en eût fait le charme étant 
vide. Guy, l'aîné des enfants, était chargé de conduire 
les clercs après le repas dans la chambre de la malade. 
Lorsqu'ils y furent assemblés et qu'ils eurent formé un 
cercle auprès de son lit, elle leur annonça tranquillement 
qu'elle se sentait mourir. Ils entonnèrent aussitôt les lita- 
nies auxquelles elle s'unit de cœur et de bouche. La mort 
les interrompit. Pendant l'invocation : « Par votre passion 
et par votre croix, délivrez-la, Seigneur, » la moribonde 
éleva la main pour faire le signe de croix; elle ne put ache- 
ver son geste : dans ce pieux effort son âme était partie (2 . 
Lorsque .Jarentou, abbé de Saint-Bénigne, connut cette 
douloureuse nouvelle, — peut-être assistait-il à la fête 
de saint Ambrosinien , — il s'empressa de réclamer 



féle (le saint AniLiosinieii élait célébrée à ronlaiiies le 1^' se|itcinbie 
{Gcnus illustre, ap. Migne, col. 1il7). 

(1) Sur l'église Saint-Marlin siluéc à l'est de Fontaines, entre Pouiily 
et Dijon, cf. Jobin, Saint Bernard et sa famille, p. 569. 

(2) Bfrn. Vita /F", lib. I, n" 5: cf. Vitn I'\ lib. 1, c. ii, n" 5. L'année 
n'est pas sûre. Bernard n'etail pas bien éloigné de sa vingtième année 
(Gauf., Fraijm., p. ■A). D'autre part, selon la Vita /C' (lib. 1, n" 8 , 
.Melli apjiarut à André pendant cinq ans avant sa conversion, qu'il 
faut placer viaiseinblableinent en 1111 ou 111/!. La date lloo on lliiT 
est donc jjrobabie. 



18 VIE DE SAINT BERNARD. 

comme un trésor le corps de la sainte épouse de Tescelin. 
Dijon lui fit, s'il faut en croire un chroniqueur, de pom- 
peuses funérailles. Ses précieux restes furent déposés 
dans la crypte de Saint-Bénigne, oi^i ils demeurèrent jus- 
qu'au milieu du treizième siècle il). En 1250, l'abbé 
Lexington obtint d'Innocent IV l'autorisation de les trans- 
férer à Clairvaux (2), et Glairvaux les vénérerait encore, 
si la Révolution n'avait passé par là. Quel fut en cette 
circonstance le chagrin de Bernard, nul ne saurait le 
dire. Les cris désespérés que lui arracha plus tard la mort 
de son frère Gérard peuvent seuls nous aider à com- 
prendre la douleur qu'il ressentit. A cet âge, l'amour 
d'une mère remplace et surpasse tous les amours dans un 
cœur tel que le sien. Il faut l'avoir goûté et perdu comme 
lui , pour savoir quel vide il creuse quand il nous échappe. 
A vrai dire cependant, Bernard ne restait pas seul. Sans 
parler de son père et de ses frères et sœur dont l'affoc- 
tion adoucissait sa peine, il eut toujours ce que j'appelle- 
rai le sentiment de la présence réelle de sa mère auprès 
de lui (3). Aux heures décisives où son avenir et son salut 
se trouvèrent enjeu, ce fut l'autorité d'Aleth qui le sou- 
tint et sa piété qui l'inspira (4). 

(Ij Bcrn. Vita IV\ lib. I, n" 8. Le lieu de ceUe sépiiUiire fut l;i 
crypte de Sainl-Bénigno, inferior ccclesia. Le toml)eaii d'Aleth était 
dans les caveaux de la Rotonde, admirable édifice à triple étage situé 
au chevet du monument et flanqué de deux tours avec escaliers à vis, 
l'une au nord, l'autre au midi. Le sepulchnnn Alaysœ niatris divi 
Bernnrdi abbatis Clarevallis se trouvait du côte du nord, près de 
l'escalier et à main gauche on descendant. Cf. Chointon, Hulletin, 
mars-avril IS'.tl , p. 135-1 3 i. 

(2) Cf. M igné, 185, col. 14(i2. 

(3) Herbert {de Miraculis, lib. Il, caj». 23) raconte que liernanl 
pendant son noviciat à Cîleaux avait coutume de réciter chaque jour 
pour i'iime de sa mère les sept psaumes de la Pi-nitonce. 

(ij Guillaume de Saint'fiiierry (ficrii. \'Ua, lib. 1, c;qi. m, n" loi et 



ÉDUCATION ET l'REMIEK ArOSTOLAT. ' 19 

III 

Bernard ne pouvait échapper à la crise qui attend 
tout adolescent au seuil de la vie. Il était à la veille 
d'avoir ses vingt ans. C'est l'âge où le jeune homme 
entre en possession de lui-même et reprend pour ainsi 
dire sa vie intellectuelle et morale en sous-œuvre, avec 
la pleine conscience de sa raison et de sa liberté. Pen- 
dant deux ans, nous allons le voir chercher sa voie, d'a- 
bord calme et comme sur de son avenir, quelle que fût 
la carrière quil dût embrasser, puis tout à coup, inquiet, 
dégoûté du monde et tout entier aux. choses de l'éternité. 

Cette heure de sa vie est particulièrement attachante. 
Que ne donnerait-on pas pour posséder un portrait de 
Bernard à vingt ans! Sa beauté, à la fois virile et douce, 
attirait tous les regards. Il était d'une taille élégante, un 
peu au-dessus de la moyenne. Sa chevelure était blonde, 
sa barbe naissante presque rousse. Il avait la peau extrê- 
mement fine et les joues légèrement rosées. Ses yeux 
bleus, où brillaient une pureté d'ange et une simplicité 
de colombe , répandaient sur son visage un doux éclat; 
la grâce régnait sur son front, une grâce qui venait de 
l'esprit et non de la chair, nous dit son biographe. Ce qui 
faisait, en effet, le charme particulier de sa physionomie, 
c'est ({ue la beauté de son âme rayonnait au travers. Tout 
ce que l'intelligence, la douceur et la force peuvent donner 
de beauté à une âme; tout ce que l'expression d'une telle 
âme peut donner de beauté au corps de l'homme et à sa 
face, enfin ce je ne sais quoi de délicat que l'innocence 
conservée et une vertu déjà éprouvée ajoutent à la beauté 

Jean lEiinile iVi/a I\'\ lili. I, ii' 8; incnlioniK.'iU une vcridible appa- 
rition d'Alitli a licrnarcl. 



20 VIE DE SAINT lîERNARD. 

de l'âme et du corps, la nature et la grâce le lui avaient 
donné : il en était resplendissant 1). 

Quand un toi homme paraît au milieu du monde, il est 
sur d'inspirer le respect; et s'il joint à tous ces dons une 
éloquence naturelle et une instruction solide, il semble 
que tous les rêves lui soient permis. Tel fut Bernard. Aussi 
allait-on répétant de tous cùtés autour de lui qu'il était 
un jeune homme de grande espérance (i). 

Mais de tels dons ne vont pas sans danger. Maître de 
ses désirs, Bernard ne surveilla pas , avec tout le soin dé- 
sirable, le choix de ses compagnons. Parmi les jeunes 
gens qui tirent irruption au château de Fontaines après la 
mort d'Aleth, il en était dont la société ne pouvait lui être 
que funeste. Il fit l'expérience de ces amitiés périlleuses 
qu'il devait qualifier plus tard si sévèrement (3). Les plai- 
sirs mondains ne répugnaient pas à cette jeunesse frivole. 
Bernard y prit part, d'abord à regret, puis avec une pointe 
de satisfaction. La pente était glissante. Bientôt il s'aper- 
çut qu'il lui fallait choisir décidément entre le plaisir et 
la vertu. 

Le charme de sa personne devint un piège où des re- 
gards trop peu modestes et des âmes pou circonspectes 
se laissèrent prendre. Un jour, dans une de ses excursions 
avec ses amis, il dut s'arrêter chez des étrangers où il 
passa la nuit. La maîtresse de la maison, éblouie ot trou- 
blée par la beauté de ce jeune gentilhomme, conçut aus- 
sitôt pour lui un sentiment coupable. Dans l'égarement 
de sa passion, elle osa entrer dans la chambre où il repo- 
sait. Bernard réveillé en sursaut ne perdit pas son sang- 
froid; avec une grande présence desprit, il se mit à crier 

(1) nern. VUa, lil). I, c. m, ivMî: lili. lli, c. i. 

(2) liern. Vitu , lil). I, c m, ir i;. 

(3) « Aiiiiciliie iiiiiiiicissiiiia'. >. Iti Ce ni., soimo \.\IV. ir :>. 



ÉDLCATION ET PREMIER APOSTOLAT. 21 

de toutes ses forces : « Au voleur! au voleur! » A cette 
clameur, les domestiques accoururent et fouillèrent toute 
la maison, mais sans succès, comme on le pense bien; la 
coupable avait pris la fuite discrètement et sans bruit. Le 
lendemain, comme ses amis le plaisantaient en route sur 
les voleurs quil avait vus en songe : « ("essez votre badi- 
nage, leur dit-il , le voleur n'était pas du tout un être ima- 
ginaire : notre hôtesse en sait quelque chose ; et pour tout 
dire, ce n'est pas à ma vie qu'on en voulait, mais à mon 
honneur (1). » 

Ses historiens rapportent une autre circonstance où il 
expérimenta en lui-même, sans fléchir pourtant, la fragi- 
lité de la nature humaine. Dans un moment d'oubli il lui 
arriva de fixer avec ime curiosité trop vive son regard sur 
une personne du monde. Ses sens en furent troublés, lient 
recours à la prière; mais la vision le poursuivait toujours. 
Pour s'en défaire, quand il fut seul, il se précipita dans 
un étang du voisinage et y demeura jusqu'à ce que son 
imagination et sa chair vaincues demandassent merci (12). 
De ce jour, nous dit son biographe, il fit, comme Job, un 
pacte avec ses yeux, afin de ne plus même penser à une 
vierge (3). 

Mais ce renoncement volontaire et absolu en entraînait 
d'autres. La jeune fille joue un rôle sacré ici-bas. Quicon- 
que évite sa présence et se dérobe à son approche, sacrifie 
du même coup la famille et le foyer qu'il était peut-être 
appelé à fonder avecelle. Bernard, qui éprouva toujours 
pour la femme un respect mêlé d'une sorte de crainte , 

[i] Bern. Viiu, lib. I, c. m, n» 7. 

(2; Jiej'n. Vila, I, c, n" fi. Cf. Gauf. Fiyujni., p. 3'' : << Ocliens fain 
([lia carnalis est tuiiicam rnaculalam , jain quum viccsiino approiiiii- 
([uarct ajlalis anno. aUulescenlia- slinuilos scnliciis indigne lulit. » 

(3) Ikrn. Vila, 1. c, Job, xxxi, 1. 



22 VIE DE SAINT lîERXARD. 

avait une autre destinée. Il comprit h quoi l'engageait le 
pacte qu"il venait de faire et tourna aussitôt sa pensée vers 
le cloître. La vie du monde avec ses tentations et ses dé- 
faillances presque inévitables l'elfrayait. C'est dans la soli- 
tude seule qu'il pouvait réaliser l'idéal de perfection que 
son adolescence avait conçu. Exécuter, à vingt et un ans, 
un tel projet de retraite , sans prendre conseil de personne, 
était sans doute hardi, presque présomptueux. Aussi mit- 
il, sans tarder, son oncle Gaudry, homme grave et mûr, 
dans son secret. 

Au changement qu'une telle résolution imprima à sa 
conduite ordinaire, ses frères et ses amis eurent bientôt 
quelque soupçon de son dessein. Il n'hésita plus alors à 
leur avouer que son parti était pris d'ensevelir sa vie dans 
le monastère de Cîteaux. Ce seul nom de Gîteaux les lit 
tous frémir. Il leur représentait, outre les rigueurs d'une 
effrayante austérité, le travail des mains, un métier de 
bûcheron ou d'agriculteur, en un mot la vie vulgaire d'un 
serf obscur. Un pareil abaissement avait-il donc tant d'at- 
trait pour le fils d'un gentilhomme, auquel une grande 
jtartie de la jeunesse bourguignonne portait envie? Si 
Bernard éprouvait quelque répugnance pour le métier 
des armes ou la vie de cour, d'autres carrières libérales 
ne s'olfraient-elles pas à sa légitime ambition? Les lettres, 
en particulier, pour lesquelles il était si bien préparé par 
ses premières études à Châtillon, ne lui réservaient-elles 
pas des triomphes certains et ne pouvaient-elles lui four- 
nir le moyen d'iMn* utile en même temps à son àme et à 
celle d'autrui? Si ce noble but fixait ses désirs , n'avait-il 
pas le choix entre les écoles de France et celles d'Alle- 
magne? 

IJernard écouta d'abord d'une manière distraite ces re- 
montrances el ces conseils. Mais répétés pendant plusieurs 



ÉDLCATION ET PREMIER Al'OSTOLAT. 23 

jours de suite, ils finirent par ébranler sa résolution en- 
core mal atTermic. Les lettres lui avaient toujours souri. 
Une heure vint où il se laissa convaincre qu'elles conte- 
naient peut-être la part de bonheur qu'il était appelé à 
goûter sur la terre. Il fixa ses vues sur une école d'Alle- 
magne qui avait quelque célébrité. Ses frères, ravis de ces 
nouvelles dispositions, mirent un grand empressement à 
les seconder et à hâter le départ du pèlerin de la science. 
Ils se chargèrent même de préparer son trousseau. Déjà 
le jour des adieux était fixé. Bernard, encore qu'un peu 
indécis et hésitant, se mit en route pour le rendez-vous 
que ses frères lui avaient assigné. Mais en chemin son 
projet lui devint de plus en plus suspect. Ayant aperçu 
une église, il y descendit pour prier et demander à Dieu 
la lumière. Le souvenir de sa mère lui revint alors en es- 
prit, plus vif que jamais. Il lui semblait qu'elle lui repro- 
chait son inconstance. Quelle gloire solide attendait-il de 
l'étude des lettres? Est-ce pour de telles futilités qu'elle 
l'avait élevé? Ces questions pressantes, mêlées de ten- 
dresse, le bouleversaient. Il n'y trouva pas de réponse et 
tomba abîmé dans ses réflexions. La crise se dénoua dans 
un flot de larmes. Quand il se releva, sa décision était dé- 
finitivement arrêtée; il avait renoncé pour jamais à toute 
carrière mondaine. Ses frères qui attendaient son arrivée 
avec impatience, ajiprenant ce revirement soudain, en 
furent consternés; mais ils eurent beau tenter de le con- 
vertir de nouveau à leurs idées, cette fois sa résolution 
était irrévocable. Son vrai dessein resta pendant quelque 
temps encort' un mystère pour tous; il ne s'en ouvrit 
qu'à son oncle <iaudry et laissa croire aux autres qu'il par- 
tait pour .lérusalom (1). 

;ii Gaiif. Fffifjm., j). 3-'i; tf. Bcrn. Vita, lih. 1, cap. m, n ' 8 et 9, 
où Guillauiiit', en abrégeant Geoffroy, manque de précision. 



\\E HE SAINT liEH.NAHl). 



IV 



Ceci se passait vraisemblablement au commencement 
de l'automne de Tannée 1111. Trois de ses frères, Guy, 
Gérard et André étaient occupés, sous la conduite du duc 
de Bourgogne, avec leur oncle Gaudry au siège de Gran- 
cey-le-Chàteau (1), lorsque ce dernier déclara un jour 
brusquement qu'il était disposé à quitter son baudrier. 
Les lils de Tescelin devinèrent sans peine d'où venait ce 
coup inattendu, et ne turent pas élomu's de voir le même 
jour arriver au camp leur frère Bernard. Le contident 
avait été séduit par le secret même dont il était le dépo- 
sitaire. Et l'oncle et le neveu se présentèrent devant Tes- 
celin, pour lui demander la liberté de partir et d'entrer 
ensemble dans ce monastère de Citeaux dont la réputa- 
tion d'austérité faisait trembler tous les lieux d'alentour. 

Cette requête n'avait rien qui pût surprendre l'époux 
d'Aleth qui connaissait bien le caractère généreux de son 
lils; il y accéda sans hésitation. 11 ne se doutait pas que 
d'autres sacrifices allaient lui être imposés, qui devaient 
comi)léter et parfaire celui-là. Bernard, en effet, sainte- 
ment enflammé par la conversion de son oncle, seigneur 
de Touillon et l'un des chevaliers les plus en vue de la 
Bourgogne, rêva sur-le-champ de faire d'autres conquê- 
tes, et , dans l'ardeur naïve de son prosélytisme, il n'ima- 
gina rien moins que d'entraîner avec lui tous ses frères. 
Touchant instinct, céleste sentiment de la fraternité : ce 
fut le principe et le point de départ d'un apostolat qui ne 
devait pas connaître de bornes. Barthélémy, le plus jeune 
de ses frères, à l'exception de Nivard — il pouvait avoir 

(1) Ne |)as (1)11 fondre avec Graïuey-sur-Oiirce. Cf. Pelil. Histoire, I. 
308. 



EDUCATION' ET PREMIER Al'OSTol.AT. i2o 

de seize ù dix-huit ans — entra d'emblée dans ses des- 
seins. André, qui venait après Hombeline et qui faisait 
déjà l'apprentissage du métier des armes, lui opposa plus 
de résistance. L'espoir de s'illustrer bientôt par un glo- 
rieux coup d'épée dans ce siège laborieux de Grancey, où 
figurait toute la chevalerie bourguignonne, aveuglait le 
jeune gentilhomme et tenait son esprit fermé à toute au- 
tre pansée. Bernard désespérait déjà de l'arracher à ces 
rêves de gloire, lorsqu'il eut l'heureuse idée d'invoquer 
le souvenir de sa mère. Au même instant l'ardeur guer- 
rière d'André s'apaisa. Il crut apercevoir, au-dessus de la 
tête de Bernard, Alelh encourageant son fils du geste et 
de la voix. « J'aperçois manière, » s'écria-t-il. «C'est donc 
un signe, reprit Bernard, qu'elle approuve notre conver- 
sion. » André était vaincu; mais pensant à ses aînés qui 
allaient poursuivre dans le monde une carrière à laquelle 
il avait trouvé lui-même tant de charme, et songeant qu'il 
fallait les quitter pour suivre Bernard et Barthélémy, il 
sentit toute la grandeur de son sacrifice et ne put retenir 
un gémissement : « Faites donc en sorte, dit-il à Bernard, 
qu'aucun de nos frères ne reste dans le siècle ; sinon par- 
tagez-moi en deux, car être éloigné de leur présence ou 
de la vôtre m'est insupportable (i). » 

Bernard n'avait pas besoin de cet encouragement pour 
continuer son apostolat. Il s'attaqua d'abord à Guy. L'a- 
gression était hardie autant que délicate. Marié, depuis 
plusieurs années déjà, à une jeune fille d'une naissance 
égale à la sienne, Guy adorait son épouse et les deux ra- 
vissantes enfants dont elle l'avait rendu père et dont l'une 
était encore à la mamelle. C'était ce lien , à la fois si doux 
et si fort, que Bernard entreprenait de rompre. De son 



(1) Gauf. fiftrjm., p. 5. Cf. Jieni. Vilu, UIj. I, c. m, iv lo. 

2 



26 VIE DE SAINT BERNAKD, 

temps, il ost vrai, de telles séparations n'avaient rien d'in- 
solite. On voyait parfois les époux les plus unis sacrilier 
les joies, d'ailleurs si légitimes et si pures, de la vie de 
famille, i)Our s'adonner, chacun de son eût»', aux exercices 
de la vie cénobitique. Les enfants, surtout de petites til- 
les, n'avaient guère à soutîrir de cette dissolution du lien 
familial. Le cloitre où entrait leur mère pourvoyait à leur 
éducation et les rendait au monde, si le monde les lui re- 
demandait. Toutefois ce régime, quels qu'en fussent les 
avantages spirituels, ne pouvait être qu'exceptionnel, 
même durant le moyen âge; et, pour tout dire, la nature 
y répugne. Au premier appel de Bernard , Guy fut pour- 
tant subjugué, tant la parole de son frère était irrésistible. 
Mais il eut soin de subordonner son adhésion définitive au 
consentement exprès de son épouse, qu'une telle propo- 
sition devait m'-cessairement effrayer. » Qu'à cela ne 
tienne! s'écrie alors Bernard triomphant, si ton épouse 
résiste à la grâce, Dieu, qui tient à sa disposition la ma- 
ladie et la mort, saura bien la faire fléchir; avant Pfiques 
elle aura cédé, de gré ou de force (1). » Elisabeth ({ui 
connut ce propos, étant tombée malade quelques semaines 
plus tard , lit appeler son beau-frère et lui demanda pardon 
d'avoir mis sciemment et par faiblesse obstacle à ses des- 
seins. Elle lui remit généreusement l'époux qu'elle ché- 
rissait et s'engagea à entrer avec ses petites tilles dans le 
cloitn' (2). 

(1) Gaul'. Fragm., Mignc, p. 5'.>.j. 

(2) Elisabt'tli so, rôtira d'aliord à Jiilly-soiis-llavicrfS, cmiiui deiiuis 
sous le nom de Jully-les-Noniiains [Jleni. Vilu, lib. I, cap. m, n" lo; 
cf. Jobin, Sailli Uernurd et sa famille, p. 68-7'i; llisloire de Jullij- 
les-lSonnuins, Paris, 1881, p. 2/1-30). En 114."), ollc était prieure des 
religieuses de Larrcy près de Dijon (Gauf. Fragm., ap. Migne, col. h'ih- 
5>2G). Quelques-uns ont cru qu'elle avait également fondé l'abbaye de 
Pràlon, non loin de Sombernon (Chifllet, Geuus illuslre, ap. Migne. 



ÉDUCATION ET PREMIER APOSTOLAT. 2/ 

De tous les frères de Bernard un seul s'était obstiné à 
méconnaître pendant quelque temps la noblesse et l'hé- 
roïsme de sa résolution : c'était Gérard. « Tout cela n'est 
que légèreté et folie, » disait-il. La conversion de ses frè- 
res le laissa insensible ou même le rendit dédaigneux. Il 
ne pouvait comprendre qu'on sacrifiât tous les avantages 
d'une naissance illustre et d'une carrière honorable aux 
rigueurs et à l'obscurité du cloître. L'éloquence de Bernard 
n'avait aucune prise sur cet « animal de gloire , » comme 
parle Tertullien. « Je vois, dit enfin l'apôtre, que la souf- 
france seule pourra féclairer; » et le touchant du doigt : 
« Un jour viendra, et il est proche, où une lance percera 
cette poitrine et y ouvrira un passage facile aux pensées 
du salut. » La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Dans 
un assaut où les assiégeants paraissent avoir été repoussés, 
(iérard fut gravement blessé et fait prisonnier. Gomme 
on le menait dans un cachot où il lui semblait qu'il n'eût 
plus à attendre que la mort, il s'écria épouvanté : « Je suis 
moine, je suis moine de Giteaux. » Bernard, apprenant 
cette nouvelle , accourut pour rassurer son frère sur les 
suites de sa blessure et tâcher d'obtenir sa délivrance; 
mais il n'eut pas même la consolation de le voir. « Cou- 
rage! lui cria-t-il en passant près de sa prison, nous allons 
bientôt entrer à Giteaux; unis-toi à nous de cœur et tu 
seras moine comme nous, au moins d'intention. » Mais à 
quelques jours de là, avant même la fin du carême, Gé- 
rard put s'échapper d'une façon que tous jugèrent provi- 



coi. 1386;. Mais ce point est fort obscur. De ses deux (illfs, l'une 
épousa Barthélémy de Soinbernon (cf. Jobln, Saint Bernard et sa 
famille, p. xv-\x); la seconde, Adeline, devint religieuse et abbesse 
de Poulangy : « Abbalissa loci (Polengeii) (ilia erat fratris beali Ber- 
nardi » [Chron. Clarav., ap. Migne, t. CLX.XXV, col. 1250; cf. Jobin, 
nuvr. cit., p. 73-7r>). 



28 AIE DE SAINT liEHXARIl. 

denlielle, et il rejoignit, sans tarder, ses frères à Chùtillon- 
sur-Seine (1). 

C'était àChâtillon, en otret, et vraiseniljlahlenient dans 
le manoir paternel, non loin de cette église Saint- Yorles 
qui avait abrité ses premiers progrès dans la vertu, que 
Bernard avait réuni, dès le mois doctobre IHl 'ti^, ceux 
quil pouvait déjà, malgré son jeune âge, nommer ses 
disciples. 11 compta bientôt parmi eux, non seulement ses 
frères, mais encore son oncle (iaudry do Touillon, ses 
cousins (iodefroid de la Roche {ri) et le jeune Robert (4) 
qui devait plus tard lui coûter tant de larmes , enlin de 
jeunes gentilshommes dont le nombre allait tous les jours 
croissant. Son apostolat s'était exercé dans toute la ré- 
gion environnante, et il ne s'était guère passé de semaine, 
sans que plusieurs nobles chevaliers vinssent grossir la 

(1) Gauf. Fragin., [>. 5; Bern. VUa, lib. I, c. m, n" 11 el 12. 

(2j Cetlo dalfi nous est fournie par le texte de Guillaume de Saint- 
Thierry (Dcin. Vita, n" 13) : « Cuni céleri primo die in eodeni es- 
sent cum Berpardo spiritu congrcgali, niane inlrantibus eis ad cccle- 
siam, apostolicum illud capituluta legebatur : Fidelis est Deus, quia 
qui cœpit in vobis opus bonum ipse perficiet usque in diein Jesu 
Clirisli. » Ce passage de l'Épitre aux Philippiens ii, G) se lit aujour- 
d'hui à la messe du XX1I« Dimanche après la Pentecôte; chez les Cis- 
terciens il se lisait le XXIll'^ Dimanche [Kpislolare, p. 111, Ms. 82, 
ancien fonds, bibliothèque de Dijonl En 1111, le .\XIP Dimanche 
tombait le 22 octobre et le XXII P le 2'.i octobre. C'est donc à l'une 
de ces deux dates qu'il faut s'attacher. 

(3) Bern. Vita, lib. I, c. m, n" 3.">. Sur la parenté de lîcriiard et de 
(iodefroid, cf. Jobiii, .S". Ilerncrd, p. \iii, xxii-.\x\ : Cliomlon. ISulle- 
tin, mars-avril IS'Jl, p. lO'i-K»."). 

(4) Dans deux de ses lettres, liernard appelle Robert : propinqutts 
carne (epp. l, n" '.); 32, n" 3). D'après Jean l'Ermite, il était neveu de 
la bienheureuse Aletii : nepos siquidem ejusdeni matronx de qua 
rolamus (ractare, lilius uutem snroris suie [Bern. Vila /K", n» 5). 
Quelle était celle Sd'ur d'.\lethi' Chitflet la nomme Diane, sur l'auto- 
rité d'un Inventaire de 1622 (ap. Migne, col. 1485 et 1488). Celte au- 
torité n'est pas absolument silre. 



ÉDUCATION ET l'HEMIER APOSTOLAT. 29 

petite communauté. Son succès parut bientôt inquiétant. 
On en vint à se demander publiquement si son zèle, qui 
s'étendait ainsi de proche en proche , finirait par s'arrêter. 
« Il devint, nous dit son biographe, la terreur des mères 
et des jeunes femmes; les amis redoutaient de le voir 
aborder leurs amis (1). » 

Bernard souhaitait vivement qu'aucun de ses camarades 
d'enfance ne manquât à ce rendez-vous du sacrifice. Un 
jour, il dit à ses frères : « J'ai encore à Mâcon un ami, Hu- 
gues de Vitry; il faut que j'aille le trouver et que je le dé- 
cide à faire i)artie de notre association. » Hugues était, 
depuis quelque temps déjà, entré dans la cléricature; le 
clergé de son diocèse l'adulait, et les bénéfices ecclésias- 
tiques pleuvaient sur lui; il lui suffisait de laisser son 
âme s'ouvrir à l'ambition , pour qu'il fût précipité dans 
les honneurs. Considérant cette haute fortune, les frères 
de Bernard voulurent dissuader leur jeune directeur d'en- 
treprendre la démarche qu'il projetait. Mais, sans écouter 
ces observations inspirées par la timidité, Bernard se mit 
en route pour Màcon , ou vraisemblablement une autre 
ville moins éloignée de Dijon. La nouvelle de son éton- 
nante conversion l'y avait précédé et le bruit courait qu'il 
partait pour Jérusalem. En l'apercevant, Hugues se jeta 
dans ses bras, et l'arrosa de ses larmes comme pour lui 
reprocher sa résolution, d'une façon discrète mais élo- 
quente. Sans prendre garde à ces pleurs dont il ne com- 
prenait pas le véritable sens, Bernard découvrit à Hugues 
son vrai dessein, qui était d'ensevelir sa vie à Citeaux. .\ 
cette révélation soudaine et imprévue , les sanglots de son 
ami redoublèrent et rien ne put le consoler de la journée. 
Le soir venu, ils se couchèrent tous les deux dans un 
même lit, si étroit qu'il pouvait à peine les contenir. Les 
(1) Beni. Vila, lib. I, n" 10, 13, 15. 



30 VIE DE SAINT BEHNAHl). 

pleurs de Hugues n'avaient pas cessé. Bernard, qu'ils 
empêchaient de dormir, l'en reprit doucement. Le len- 
demain matin ils coulaient encore, mais la nuit et un 
éclair de la grâce en avaient changé la nature. Commi' 
Bernard s'élonnait d'une telle abondance de larmes : 
« Pardonnez-moi, dit Hugues, je ne pleure plus aujour- 
d'hui pour la même raison qu'hier; hier c'était sur vous que 
je pleurais; aujourd'hui je pleure sur moi-même. Je con- 
nais votre âme et je comprends que c'est moi qui ai be- 
soin de conversion et non pas vous. » Bernard, tout ravi 
et sûr de sa conquête, lui répondit : « C'est bien , pleurez 
maintenant : vos larmes sont précieuses devant Dieu. » 

Cette conversion ne pouvait passer inaperçue. Les clercs, 
un peu mondains, qui étaient les familiers de Hugues, en 
conçurent un vif ressentiment contre Bernard et mirent 
tout en œuvre pour empêcher les deux amis de se revoir. 
Hugues, qu'ils essayaient de rattacher à la vie séculière, 
parut même un instant céder à leurs avis. Bernard connut 
toutes ces manoeuvres; on l'induisit même à douter de la 
fidélité de son ami. L'occasion s'offrit bientôt à lui de s'en 
éclaircir. Les évêqucs de la région tenaienl une sorte de 
synode provincial , auquel ils avaient convié les membres 
du clergé in h 'rieur. Bernard s'y rendit, dans l'espoir d'y 
rencontivr Hugues. Hugues y assistait en effet; mais ses 
familiers montaient si bien la garde autour de lui, qu'il 
était impossible de l'entretenir secrètement. Bernard n'eut 
d'autre ressource que de prendre place auprès de lui; et 
comme il ne pouvait lui adresser la parole à cause de l'as- 
sistance, il se pencha amicalement sur son épaule et à son 
tour pleura sans bruit. Tout à coup une pluie torrentielle 
vint à tomber cl dispersa l'assemblée qui se tenait en 
plein air. Pendant que tout le monde se précipitait pour 
chercher un abri dans le voisinace, Bernard dit à Hugues : 



ÉDUCATION ET PREMIER APOSTOLAT. 31 

« Reste à la pluie avec moi, j'ai un secret à te dire. » 
Hugues obéit. Bernard lui confia alors son inquiétude et 
son tourment. Mais Hugues le rassura d'un mot : « J'ai 
t'ait, il est vrai, le serment de n'être pas moine avant un 
an; mais en prenant cet engagement , je songeais qu'avant 
de faire profession, il fallait un an de noviciat. » Bernard 
admira le subterfuge. Ils rejoignirent tous deux, la main 
dans la main, les clercs hostiles qu'une pluie providen- 
tielle avait fort à propos dispersés; et chacun, à les voir, 
comprit qu'il serait désormais inutile d'essayer de rom- 
pre le pacte d'amitié qu'ils venaient de renouveler (1). 

La retraite de Chàtillon n'était qu'une école prépara- 
toire à la vie monastique , une sorte de noviciat avant la 
lettre. Bernard ne s'y était enfermé avec ses amis qu'afin 
de donner à ceux ({ui étaient engagés dans le monde le 
temps de régler leurs affaires de famille (2). Cela lui per- 
mit d'étendre encore son apostolat et d'élever jusqu'à 
trente-deux le nombre de ses disciples. Deux de ces jeunes 
gens s'effrayèrent de l'avenir qui leur était réservé et 
« retournèrent dans le siècle, » comme parle son bio- 
graphe. Les autres lui demeurèrent fidèles jusqu'au 
bout (3). 

En voyant ces trente gentilshommes groupés autour de 

(1} Gauf. Frarjvi., Migne, p. 528-9; cf. fiern. Vita, lib. I, n"» 13-14. 

(2) C'est ainsi que Milon de Montl)ard fait don à l'abbaye de Mo- 
lesmc du village de Poilly (Petit, Histoire, I, 508j. Gaudry de Touil- 
lon vend pareillement casamentum Tullionis castri à Etienne , évé- 
que d'Autun (Petit, Histoire, I, 452, n" 159). 

(3) Bern. Vita, lib. I, n'* 15 et IG. Ils étaient, ce semble, trente- 
trois, Hernard compris; car on sait d'une [)art par VExordium Cister- 
ciense (ap. Guignard, Monuments primitifs de lu règle Cistercienne, 
p. 74^ que trente seulemenl furent reçus à Citeauxet, d'autre part, 
que Robert fut écarté, ou plutôt ajourné (Bern. ep. Ij. C'est en ce 
sens ([u'il faut expliquer la phrase do Guillaume de Sainl-Tliierry : 
« Cum sociis plus ((uam Iriginta » {Bern. Vita, lib. I, ca[i. \i, n° 19). 



32 VIE DE SAINT BERNARD. 

Bernard dans un asile si propre au recueillement, qui ne 
songe à saint Augustin retiré, le lendemain de sa conver- 
sion et la veille de son baptèm»', daus une maison de cam- 
pagne, à Cassiacum, entouré de cinq ou six amis, de son 
lils Adéodat et de sainte Monique? Qui ne voit qu'à Chà- 
tillon comme à Cassiacum, les cœurs ne font qu'un, les 
pensées n'ont qu'un objet et les conversations qu'une fin, 
le ciel et Dieu? On aime à Comparer saint Augustin et 
saint Bernard à cette heure décisive de leur vie. Saint Au- 
gustin ouvre le livre des Psaumes, et tous les sentiments 
qui remplissaient son ca:'ur débordent à la l'ois : u Quels 
cris poussais-je vers vous, mon Dieu, dit-il dans ses Con- 
fessions, lorsque novice encore en votre pur amour, je li- 
sais les Psaumes de David , ces cantiques animés d'une 
foi si humble et si vivel De (luels élans ils m'emportaient 
vers vous et de quelle flamme ils me consumaient! Je 
brûlais de les chantor à toute la terre pour anéantir l'or- 
gueil humain. J'iHais tour à tour frissonnant de crainte et 
enflammé d'espérance, et tressaillant devant votre misé- 
ricorde, ù mon Père. Et mon âme sortait par mes yeux et 
par ma voix, quand j'entendais votre Esprit d'amour me 
dire : « Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous 
« voire cœur endurci? Pour(|uoi aimez-vous la vanité et 
« recherchez-vous le mensonge? » Qui ne reconnaît ici 
l'enthousiasme, la passion, les accents mêmes de Bernard 
prêchant à ses compagnons la vanité des choses de ce 
monde? 

Le séjour à Chàtillon- sur-Seine dura environ six 
mois (1). Ce fut vraisemblablement au cours du mois d'a- 
vril de l'année 1112 que les pèlerins de Citeaux abandon- 
nèrent cette retraite (2). Ils s'arrêtèrent, selon toute ap- 

(1) « Quasi iiipiisibus sex. » licni. Vita, \. c, iv 15. 

(2) En 1112, ràiiiics Unnhail le 21 avril. Du texte de Oeoll'roy [Frag- 



ÉOrCATION ET PREMIER APOSTOLAT. 33 

parence, quelque temps à Fontaines -lès-Dijou, où les 
fils de Tescelin prirent congé de leur famille. Les adieux 
furent tels qu'on pouvait les attendre du père de tels en- 
fants. Nulle faiblesse, pas de pleurs; une seule recomman- 
dation qui révèle la perspicacité du saint vieillard : « Soyez 
modérés, leur dit-il, et gardez en tout la mesure, je vous 
connais; on aura toujours quelque peine à contenir votre 
zèle. » Il faut avouer que ce trait peint Bernard à mer- 
veille. Nivard, trop jeune encore pour que ses frères eus- 
sent songé à lui parler du cloitre, restait seul à la maison 
paternelle. En l'embrassant dans la cour du château, où 
il jouait avec des enfants de son âge, Guy crut pouvoir 
lui dire par manière d'adieu : « Voici, mon Nivard, nous 
partons; tout ce domaine est à toi, vois comme tu seras 
riche! » « Eh quoi, répliqua l'enfant qui avait du sang 
d'Aleth dans ses veines, vous prenez le ciel et ne laissez 
la terre, je n'accepte pas ce partage ; » et il voulut accom- 
pagner ses frères à Citeaux. L'inflexibilité de la Règle mit 
seule obstacle à son désir; mais quand il eut seize ans, 
il vint résolument frapper à la porte du monastère, qui 
s'ouvrit enfin devant lui (3^. 

Les vœux secrets d'Aleth étaient exaucés; tous 'ses fils 
avaient embrassé la vie religieuse sous la forme la plus 
héroïque qu'elle eût pu concevoir, la liègle do Citeaux; 
et, subissant le charme de celui qui avait été l'enfant de 
sa prédilection, une élite nombreuse de jeunes et nobles 
chevaliers avait suivi la même inspiration. 

menla, Migiie, 5''.5, ii" IV, unie proximum Paschaj, nous concluons 
que Bernard se iiroposait de partir (lour Citeaux vers Pâques. Les 
)itensilni.s se.r Indiqués, note précédente, conlirrncnt cette conclusion. 
Sur la date 1112, voir noie première du cha|»itrc suivant. 

{3 Oauf. Fnifjm., Mij^ne. p. 525; cl', liern. Vila, lib. I, n- 17. Surius 
nous donne cette précieuse variante : « Cuni cxirent de inansionc Gui- 
(lonis priniogenili, ([uœ Fontana dicebatur. » 



CHAPITRE II 



BERNARD A CITEAUX 



Lo passé du monastère où entrait le jeune Bernard 
n'embrassait guère plus de quatorze ans (l). Nous trou- 
vons les éléments de son histoire dans Y lyxordium Cis~ 
li'rcien.sis cn-nobH {'H) , rédigé i)ar l'un de ses fondateurs, 
saint Etienne llarding. Le « Nouveau Monastère (3) » doit 
son origine à saint Robert, abbé de Molesme, un Champe- 

(1) Le Ipxle de la Vila prima (lilj. I, tap. iv, n" 19) porle : Aniw 
au incarnutione IJomini millesimo centesimo decimo tertio, a cons- 
tltutione domiis Cisterciensis qui)idecimo, etc. Mais ilans un inaïuis- 
crit de la Reeonsioii B (Ms. 398 de la l)il)lioth. municip. de Dijon) on 
lit : Anno... Doraini M" C" A7/' , a constitutione do))ius Cistercien- 
sis XV". LT.j'ordium marjnum Cisterciense (dist. I , cap. xvi) s'ex- 
prime également comme il suit : « Cuin per quatuordecim annos... etc., 
quintodecimo demum a constitutione domus Cisterciensis anno, » etc. 
Tous ces textes sont d'accord pour lixer l'entrée de Hernard à Cîteaux 
dans la ([uinzième année du monastère, c'est-à-dire entre le 21 mars 
1 1 12 ('[ le '-M mars 11 13. De plus, les Mss 18()4 et 5369, fonds latin, de 
la Bibliollicque nationale, à Paris, qui représentent la Recension B de 
la Vita prima, portent la date 1111, le premier en chiffres romains, 
le second en toutes lettres. 11 faut évidemment lire 1111, ancien style, 
c'est-à-dire 1112 avant Pàijues. Bernard serait de la sorte entré à Cî- 
teaux entre le 21 mars et le 21 avril 1112 Cf. Chomlon (II, 23-28). 

(2) Cf. Tissier [Bildioth. Patrum Cisterciens., 1, praf. in fin.) et 
r.iiignard {Monuments primitifs, p. xxx-xx\i). 

(3) Novum Monusterium, c'est le nom (|u'il jiorte dans YExordium 
et dans la Charte de fondation, Galiia Christ.. IV, Instrum., 233. 



BERNARD A CITEAUX. 35 

nois de naissance, qui, tourmenté du besoin de la perfec- 
tion évangélique, avait essayé vainement de la trouver 
en plusieurs couvents de Champagne et de Bourgogne, 
notamment à Moutier-la-Celle, à Tonnerre et en dernier 
lieu àMolesme (l). Son idéal était la pratique, aussi litté- 
rale que possible , de la règle de saint Benoit , dont ses 
contemporains lui paraissaient avoir perdu la tradition 
et l'esprit. Plusieurs religieux, de Molesme partageaint ses 
vues; l'un d'eux., le prieur Albéric, eut même à essuyer, 
en l'absence de son supérieur, une révolte des moines ré- 
fractaires à la réforme et subit entre autres outrages le 
fouet et la prison (2). Une sorte de coup d'État en fut la 
suite. Robert, prenant avec lui les frères qui formaient 
l'élite de son couvent, Albéric, Eudes, Jean, Etienne, Le- 
tald et Pierre, alla trouver Hugues, archevêque de Lyon, 
légat du Saint-Siège, et lui demanda l'autorisation de 
quitter Molesme pour vivre dans une solitude plus pro- 
fonde, sous une règle plus sévère. Alin de ne rien brus- 
quer, Hugues décida que les deux partis, si nettement 
tranchés parmi les religieux de Molesme, se sépareraient 
à l'amiable. De retour au milieu de ses frères, Piobert ré- 
signa les fonctions abbatiales et partit, emmenant à sa 
suite, outre ses premiers compagnons, quatorze autres 
moines (3). Ils se retirèrent au milieu des bois qui séparent 
la Bourgogne de la Bresse, et là, dans un coin sauvage, 
nommé Cislercium ou Giteaux (i), entre les étangs que 



(1) Acta Hanctorum, avril, t. III, p. 6G2-678. Maiirique l'ait de saint 
Robert un Normand; mais le texte de la^ Vita porte Campanix par- 
tibics oriundus (Acta Sanct., loc. cit., cap. i, p. 669). 

(2) Exordium, p. 67, édit. Guignard. 
[3^ Exordium , p. 61-63. 

(i) « Ad ereinuin qute Cistercium dicci)alur, » etc. Exordium, p. 02. 
Les uns font venir Cistercium de Ctslernis , d'autres plus vraisiMu- 



31) VIE DE SAINT BERNARD. 

forment le Sans-Fond, la Voiige et le Goindon , ils établi- 
rent quelques huttes en bois, autour d'un modeste sanc- 
tuaire dédié à Notre-Dame. Leur installation date du jour 
des Rameaux 1098, 21 mars, fête de saint Benoît (1). 

Les débuts du nouveau monastère furent pénibles. 
Pourtant les secours matériels lui vinrent de plusieurs 
côtés à la fois, llaynaud, vicomte de Beaune, en avait 
donné l'emplacement; Eudes, duc de Bourgogne, se fit 
un pieux devoir de l'enrichir. Par ses soins, le gros œuvre 
des bâtiments claustrau.x fut vite achevé, et à mesure que 
la forêt tombait sous la hache des moines aux alentours 
du couvent pour se transformer en terre arable ou en pâ- 
turages, la ferme naissante se voyait peuplée de troupeaux 
empruntés au domaine ducal. En même temps Robert 
recevait des mains de l'évêque de Châlon l'investiture 
canoni([ue et le bâton pastoral; et ses religieux à leur 
tour faisaient entre ses mains vu'U de stabilité. Le « Nou- 
veau Monastère » se trouva de la sorte constitué en véri- 
table abbaye (2). 

Mais à peine était-il érigé, qu'il eut à traverser une 
crise terrible. Les religieux restés à Molesme, sous la con- 
duite d'un nouvel abbé, Geoffroy, voyant en quel discré- 
dit leur monastère était tombé après le départ de leurs 
frères pour Citeaux, redemandèrent à grands cris le retour 
de Robert. I^eur plainte monta jusqu'à la cour du pape 
Urbain II; et l'archevêque de Lyon, chargé en sa qualité 
de légat d'examiner leur cause, jugea nécessaire de leur 
donner satisfaction. Robert reprit, sans murmurer, le che- 

lilahleiui'iil de Cistels, mol IVaiirais é iiiivalaiil à palustres Junci , di- 
.seiil les Dollaiulistcs, Acia sanct., april., t. IH, p. 60G. 

(t) Exord., p. ()3; Exord. Magn., disl. I, c. xiii, Migiie, p. lOnii. 

(2; Exordinm, p. r,3; Chaiin /and., ai), (iallia Christ. . IV, Inst., 
233. 



lîERXARD A CITEAUX. 37 

min de Molesme. Il pouvait se rassurer sur l'avenir de 
son œuvre. Si parmi ses disciples quelques-uns, déjà las 
des rigueurs de la discipline cistercienne, eurent la fai- 
blesse de s'attacher à ses pas, les autres, et c'était le plus 
grand nombre, étaient décidés à suivre jusqu'au bout 
dans la solitude la voie ardue qu'il leur avait tracée (l). 

Le prieur Albéric fut élu pour lui succéder (juillet- 
août 1099) (2). Esprit lettré, délicat, au courant des cho- 
ses divines et humaines, cœur chaud et dévoué, caractère 
énergique et ami de la discipline, Albéric allait donner à 
ses frères la mesure de sa prudence et de sa force. C'est à 
lui que remontent les premiers règlements cisterciens qui 
regardent la nourriture et le vêtement. On lui doit en 
particulier le choix de la couleur blanche, qui devait dis- 
tinguer dans l'habillement le nouvel Ordre de tous les 
autres membres de la grande famille bénédictine (3). 
Pour mettre ses frères à l'abri de la jalousie que leurs 
exercices éveillaient dans les monastères du voisinage, il 
avait pris soin, dés le début de son ministère, de placer 
son abbaye sous le patronage ofdciel du Saint-Siège (4). 
Quand il mourut (20 janvier 11013) l'Ordre était en pleine 
prospérité. 

Son successeur Etienne Harding, Anglais de naissance, 
comme son nom l'indique, sut maintenir les traditions 
d'austérité monastique dont l'héritage lui était légué. 

(1) ExordiKin, p. ('A. 

(2) Albéric mourut le 20 janvier lluO, après neuf ans et demi Je 
charge, per nocem annos et ilimidiam Exord., p. 7;j). De là, la dalc 
approximative de son élection. 

(3) Exord., p. 07 et 71. La tradition attribue à Albéric l'adoption de 
la couleur blanche ou plutôt blanchâtre des vêtements cisterciens. Cf. 
Albcncl Vita, Henriquez, ap. Acla 4«îlc<., janvier, t. II, p. 7."j3-r>8. 

(4) Exord., p. 67-71. La bulle du pape Pascal est dti r.) novcmbro 
1100. Jafle, Kerjesla, n" 5842. 

s VINT liEliNVIUi. — T. I. 3 



38 VIE DE SAINT BERNARD. 

Pour cela, il n'eut qu'à suivre sa propre inspiration. Élevé 
on son pays d'origine, Sherborne, dans le Dorsetshire, 
lUienne avait ensuite fréquenté les écoles d'Irlande et de 
Paris et, au retour d'un voyage de Rome, visitant Mo- 
lesme, il s'y était confiné sous la discipline de l'abbé Ro- 
bert (1). La réforme n'avait pas eu de partisan plus résolu. 
Aussi en 1U!)8 il n'hésita pas un instant à faire partie de 
l'émigration. Ce furent certainement sa science et ses 
vertus qui le désignèrent au choix de ses frères pour les 
fonctions abbatiales. Un des premiers actes de son gou- 
vernement montre quelle vigueur il devait déployer dans 
l'exercice de son autorité. Rien que le duc de Rourgogne, 
Hugues II, fût l'un des principaux bienfaiteurs de l'ab- 
baye, il osa lui interdire de tenir sa cour dans la chapelle, 
à la manière des grands seigneurs du temps et des pa- 
trons de monastères. Cette réforme fut suivie de quelques 
autres, qui sentent à un degré rare l'esprit de dénuement, 
presque le puritanisme. L'ornementation et l'ameuble- 
ment de la chapelle furent réduits à leur plus simple ex- 
pression. La soie et l'or en furent impitoyablement ban- 
nis; les calices seuls et les ciboires devaient être en argent, 
ou en vermeil. Pour les croix, il suffisait ([u'elles fussent 
en bois; les candélabres et les encensoirs en fer; les cha- 
subles, les aubes et les amicts, de futaiue ou do lin (2). 

A cette austérité tout extérieure et qui ne frappait quê- 
tes yeux répondait une austérité non moins rigoureuse 
dans les n^eurs. Les visiteurs du monastère en èlaieni ef- 
frayés. Aussi un moment arriva où « les nouveaux Che- 
valiers du Christ, » comme ils s'appelaient (3), durent 
s"in((uièl(>r du recrutement de leur milice. La mort faisait 

l\) Sur ralilii'^ Ktieiiiic, cC. Achr Sanrl., ajuil.. Il, iy6-50l. 

{•>) ExorcL, p. 73-74. 

(3) « Novi milites GlirisU. » K.r(>rd.. j). 72. 



BERNARD A CITEAU.V. 39 

dans leurs rangs des vides que personne ne venait com- 
bler. On raconte qu'Etienne lui-même, considérant ces 
ravages, se surprit à douter du succrs de sa mission et 
chargea un religieux mourant de venir lui annoncer de la 
part de Dieu quel avenir était réservé au « Nouveau Mo- 
nastère. » Le moine, dit-on, fut docile, et après avoir subi 
son jugement au tribunal divin, il apparut à son ancien 
supérieur dont il releva le courage en lui montrant dans 
une perspective lointaine une nombreuse et étonnante 
postérité (1). Ce qui est sûr, c'est qu'en 1112 le vœu d'É- 
tienne fut providentiellement comblé et ses espérances 
heureusement dépassées. L'arrivée de Bernard et de ses 
trente compagnons assurait, à n'en pouvoir douter, la 
perpétuité indéfinie de l'Ordre cistercien. 

Le jeune seigneur de Fontaines allait donc se soumet- 
tre aux rigueurs de cette Règle bénédictine que jusque-là 
il n'avait fait qu'entrevoir de loin. Après avoir, selon l'u- 
sage, médité pendant quatre jours dans l'hôtellerie sur la 
gravité de sa résolution, il fut conduit au Chapitre , et là, 
prosterné devant la chaire, il attendit que l'abbé lui adres- 
sât la question sacramentelle : « Que demandez-vous? » 
« La miséricorde de Dieu et la vôtre, » répondit-il. Aus- 
sitôt il reçut l'ordre de se lever, et l'abbé lui expliqua les 
âpres exigences de la profession religieuse qu'il voulait 
embrasser. Ces leçons n'étaient pas pour elîrayer la fer- 
veur du fils d'Aleth; il murmura d'une voix humble et 
douce, qu'il était prêt à observer la Règle tout entière. 
« Que Dieu achève en vous ce qu'il y a commencé , » re- 
prit l'abbé Etienne. La communauté répondit : « Amen, » 
l'I Bernard, après s'fHre incliné, se retira à l'hôtellerie. 



(1) Ejord., |). 7i. Cf. Bein. Vila, lit). 1, (uj). m, ir" 18; L'xoriL 
3Jn{/n., lli^t. I, cap. xv el xvi, Migiie. p. loil-lou. 



40 VIE DE SAINT BEHNARI). 

Trois jours plus lard, il était introduit au noviciat pour y 
subir son année de « probation 1). » 

Cette année fut l'une des plus laborieuses et des plus 
décisives de sa vie religieus(\- il importe de s'y arrêter. 
« Bernard, se dit-il, qu"os-tu venu faire ici, » Bernarde, 
ad fjuid reni.sli'/ Saint Paul lui suggérait sa réponse. Au 
dire des clironiqueurs, il était venu chercher l'oubli du 
monde, dépouiller le vieil homme et crucifier sa chair 
avec ses convoitises. Tout dans le « Nouveau Monastère » 
so prêtait à cet anéantissement volontaire, auquel l'esprit 
trouvait son compte. On entendra plus tard dans ses ins- 
tructions l'écho des pensées qui avaient occupé son âme 
de novice. Les choses du dehors ne pouvaient que trou- 
bler sa sérénité : « Les esprits seuls ont ici droit d'entrée, 
disait-il, la chair n'a rien à y faire (2 . » La Règle cister- 
cienne était le commentaire détaillé de celte mortifiante 
maxime. 

La mortification s'étendait d'abord au vêtement, à la 
nourriture et au sommeil. 

Le moine de Cîteaux renonçait aux. frocs, c'est-à-dire 
aux vastes robes alors fendues des deux côtés dans les 
deux fiers de la hauteur, avec des attaches sur les fentes, 
pourempôcherles pans de voltiger; il renonçait aux pelis- 
sons ou fourrures, aux capuces proprement dits, espèces 
de chaperons, détachés de la coule, qui protégeaient la 

(1) .s. Ilcned. Hctj., caj). 58. Cf. Consnet. rislerc, cap. 102. Giii- 
gnard, ouv. cit., p. 21'.i. M. Guignard a puliiié le livre des Us {Con- 
sueludines) qui comprend les Offices ecclésias!i(nies, les Étai)llsseiiienls 
du Clia|)itre général cl les Us des Convers, d'après un manuscrit type 
de Citeaux, composé en grande partie entre llT.'i et 1191 (Voir preu- 
ves, iMonumenls piimilifs, p. xxu . 

[2] « Ingressus est... intenlione ihi muriendi a cordihiis et memoria 
Loininum, » etc. » Soi! S|)iritus ingrediantur ; caro non prodest (|niii- 
quam. » Jltrn. VUa, lib. I, cap. vi, ii"* iy-20. 



BERNARD A CITEAUX. 41 

personne par derrière, de la tète aux pieds, et par devant 
lui couvraient la poitrine et les bras jusqu'au poignet (1). 
Les caleçons, les longues étamines, tuniques de laine à 
manches étroites qui se portaient sur la peau pendant 
l'été, mais qui dans la saison rigoureuse se superposaient 
à un pelisson sans manches, les chainses ou chemises, lui 
étaient également interdits (2). Pour tous vêtements, la 
Règle de saint Benoit, strictement interprétée, tolérait la 
tunique ou robe étroite en serge qui enveloppait le corps 
jusqu'à mi-jambe, et la coule en laine, robe flottante 
pourvue de manches et surmontée d'un capuchon ou ca- 
puce (3). Aux heures du travail manuel, la coule était 
remplacée par le scapulaire, serré à la hauteur des reins 
par une ceinture en cuir. Des souliers découverts et des 
chausses protégeaient le bas des jambes (4). Mabillon es- 

(1) « Rejicientes a se quidquiil régula' refragabaUir, froccos videli- 
cet et pellicias, capucia quoqiie, » etc. Exordium, cap. xv, p. 71. 
« Pelliciœ, capucia lenes et calidœ..., longœ manicfe et amplum capu- 
ciuiïi, » dit Bernard avec dédain (ep. i, ii« 11). « Non sint cucullœde- 
forls lloccatse, » lastituta, cap. xv, Guignard, p. 25i. Sur la diffé- 
rence entre le froc et la coule, cf. Mabillon, note au n" 11 de l'épîlre 
1"= de saint Bernard. 

(2) « Rejicientes a se staininia, » Exordium, loc. cit. Les chemises 
en lainage, fort différentes des chainses ou chemises proprement dites, 
s'appelaient étamines dans l'ordre de Cluny. Cf. Pctri Vencrah. Sta- 
tutn, cap. G3, ap. Migne, t. CLXX.XIX, p. KU3. « Pellihus et camisiis non 
utuntur, » dit Jacques de Vitry parlant des Cisterciens du treizième 
siècle [nisloria orienlalis et occidental is, cap. xiv, p. 301). Cf. 
S. Bened. Reg., cap. 55. Les caleçons ou femoralia étaient tolérés par 
la Règle pour ceux qui se mettaient en voyage. 

i,3^ Bened. Rcg.. cap. 55; Exordium, loc. cit. Sur la longueur de la 
tunique, cf. .MaJjilion, Préface aux sermons de saint Bernard, 
n" XLV : « Tunica quai vix ad inediam tibiam ddluebat, qualem ges- 
tabant Cistercienses. » 

(4) « Caligœ et pedules. i> Bened. fieg., cap. 55, espèces de bas. ou 
chausses. « Subtalares... non caprini vel corduani, sed vaccini. « Ins- 
titut., cap. XV, Guignard, p. 254; cf. cap. i.xxxiii, p. 273. 



42 VIE DE SAI.NT BEHXAKD. 

time que les premiers Cisterciens portaient aussi, en guise 
de caleçon, une sorte de ceinturon fermé ou semk'mcthnn; 
la chose nous parait douteuse (1). Durant sa « probalion, » 
Bernard garda certainement ses vêtements séculiers (2). 
Mais il est à présumer que la forme en devait être peu 
différente des habits des religieux; autrement l'épreuvi' 
du noviciat n'eût pas eu toute la sincérité désirable. Du 
reste, il est sûr, — et nous le verrons plus loin, — que le 
capuce faisait partie de riiabillement du jeune novice (3). 
La nourriture était des plus simples, pour ne pas dire 
des plus viles. En cela comme en tout le reste, travail, 
prière, repos, il fut soumis au même régime que les pro- 
fés (4). La viande, le poisson, les œufs, le laitage et le 
pain blanc étaient des mets inconnus à Gîteaux (o). Bien 
que saint Benoît n'eût pas proscrit absolument l'usage du 
vin, il fallut, pour entrer dans l'esprit du patriarche des 
moines d'Occident, accepter comme règle de conduite ce 
prixicipe que le « vin ne convient pas à des religieux (6). » 
Les légumes, secs ou verts, l'huile, le sel et l'eau firent 

(1) Mabilloii, Préface aux Serin, de S. Bernard, iv* xliv-xlv. Le 
semicincliuin dont parie le moine Nicolas dans le lexle allégué n'est- 
ii pas simplement la tunique, qux vlx ad mediani tllnani delluebat'. 

(2) Bened. lier/., cap. 58; cf. Bern., ep. i, n" 8. 

(3) liern. Vila IV\ lib. II, n" 1. Cf. Consuet.. cap. 102. 

(4) Consuelud., cap. 102, Guignard, [i. 219. 

(5) Betiedict. Iteçj.. cap. 39. Le pain hlatic, panis cundidus, était 
interdit aux moines bien portants. Institut., cap. 14, Guignard, 
p. 253; cf. Iiistit., cap. \ix, xxiv, xxv, i. , lvi, lxi, i.xii, lxiii, lxxii. 
Au treizième siècle Jacques de Vitry écrivait : « Carnes autem nisi in 
gravi inlirmitate non inanducant. Piscibus , nvis , lacté et caseo non 
vcscuntur cominuniter. Qnando(|ue tamen, licet raro, pielalis et reve- 
Litionis [relevationis ?< inluitu pro jjilanciis et suminis deliciis bis 
ulunlur. » llistorla orient, et oceidenl., loc. cit., j). 300. 

(C) Bened. Reg., cap. 40, Saint ]5enoil accordait à ses moines une 
héminii de vin par jour, soit vrai.semhiablement 0,2G centilitres. Cf. 
Reinacli, Manuel de philolotjie classique, 1880, p. 310. 



BERNARD A CITEAUX. 43 

tous les frais de la table cénobitique (1). Citeaux avait 
adopté, à la suite de saint Benoît, pour les repas de l'été 
une coutume qui a quelque analogie avec celle des vieux 
Romains. En temps de grands labeurs, deux repas, ;j/v;/?- 
dium et cœna , fixés à la sixième et à la douzième heure 
(de onze heures à midi, et de cinq à six heures) devaient 
apaiser l'appétit des frères; du io septembre à Pâques, 
sauf les dimanches, un seul repas était de règle, il se 
prenait à la neuviènK^ heure, c'est-k-dire de deux à trois 
heures (2) , ou même , i)endant le carême , au coucher du 
soleil. Malheur alors aux estomacs qui ne pouvaient sup- 
porter vingt-quatre heures de jeune ! 

Une épreuve non moins rude attendait Bernard au dor- 
toir. Ce dortoir était commun; une pâle chandelle en 
éclairait l'obscurité pendant la nuit. Les lits, disposés à 
une petite distance l'un de l'autre et séparés par une cloi- 
son, consistaient dans une humble paillasse étalée sur 
une planche, et un oreiller également en paille, le tout 
recouvert d'une saie, saginn (3). C'était sur cette couche 
rudimentaire que le Cistercien, novice ou profès, pre- 
nait son somme. 11 couchait tout habillé et les reins 
ceints , afin d'être toujours prêt à se rendre à la chapelle, 
au premier signal de l'abbé, pour l'oflice nocturne (4). 

(1) Ilened. Re(j., cap. 39. Cf. Jiern. ep. i, n' 12 : « OIiis. falja, piil- 
tes, panisque cibarius cum aqua. » 

(2) Benedicti Reg., cap. 41; Bern. Serm. 3, in Quadragos., n' 1. 
"Vos, qui diebus dorninicis his coineditis; » Pétri Veiierab. lil». 1, 

t'p. 28, ap- Migne, p. 128. 

(3) « Stramenla autern lectonmi sufficiant : inalta, sagiiin, lena et 
capitale. » lîeucd. Reg., cap. 55. Cf. Institut., cap. 37, ap. Guignard, 
p. 261. « Rojicientcs a se... cooi>ertoria, stramina lecloruni, » courte- 
pointes, matelas et lits de plumes. Exordium, cap. xv. |t. 71. Cf. Jac- 
ques de Vitry, Ilistoria orient, et occid., p. 300. 

(i) Jlenedict. Reg., cap. 22; Consuet., cap. 82, Guignard, p. 1S7. 
Cf. Jacques de Vilry, 1. c. 



44 VIE DE SAINT liER.NARD. 

Une pièce de laine lui servait au besoin de couverture (1), 
Cet usage di' conserver jour et nuit les mêmes vêtements 
était à lui seul une rude pénitence Ici se pose la ques- 
tion de propreté dans le cloître. Les historiens de saint 
Bernard nous assurent que toute sa vie il eut horreur de 
ce qui est sale 2). C'est là le l'ait d'une nature délicate. 
Mais il ne faut pas oublier que le moyen âge n'entendait 
pas la propreté tout à fait comme nous la comprenons 
aujourd'hui. Le moine cistercien n'éprouvait pas le besoin 
de changer df tunique une fois par semaine. S'il avait un 
costume de rechange, c'était pour en user quand la Règle 
l'autorisait à laver celui qu'il portait (3); et les jours de 
lavage étaient assez rares. Saint Benoit aurait craint de 
favoriser la sensualité, en accordant aux soins du corps 
une trop large part. Les bains étaient à peine tolérés; les 
malades seuls y avaient droit, sur une ordonnance du 
médecin. La Règle recommandait à l'abbé de ne les accor- 
der que « ditïicilement aux religieux bien portants, sur- 
tout aux jeunes. » Chaque jour il suffisait que les frères 
se lavassent la ligure et les mains, et le samedi les 
pieds (4). Le port de la barbe n'était pas absolument fa- 
cultatif; les moines devaient se raser sept fois l'an lo); 
mais l'usage du peigne leur était interdit (6). 

(Ij « Lena, » Jtened. Hc<j., cap. '55. 

(2) « In veslibus ei panpertas seinper placuil, sordes nunqiiain. » 
Bern. Vita, lil». III, cap. n, ii» 5. 

(3) llened. lleg., cap. 55. 

CO '( IJalncaruin iisiis inlîiinis quolies expedit ; sanis aulein et inavime 
juvenihns tardius concedatur. » Beiied. Rcy., cap. 36. Noter cependant 
le bain de pieds des samedis, Consuetud., cap. 81, ap. Guignard, p. 185. 

(5) Consuelud., cap. 85, ap. Guignard, p. 192. Le Chapitre général 
de 1191 ordonna aux moines de se raser deiiv fois de ]iliis jiar an. 
Martène, Thcsaiirua Anecdot., IV, 127o. 

(6) « Rejicientes a se... pectines. « Exordium , cap. \v, p. 71. Sur 
l'usage des peignes, cf. Consvetud., cap. 85, loc. cil. 



liERXAHIt A CITEAMX. 45 

Tout cet ensemble de prescription.s marque un profond 
dédain de tout ce qui flatte les sens. Bien loin de reculer 
devant l'emploi de ces pratiques de mortification, Bernard 
trouvait encore moyen de les rendre plus crucifiantes. Il 
lui semblait qu'il ne pourrait jamais trop accabler l'animal 
humain, au profit de la liberté spirituelle. La pauvreté 
ne lui plaisait pas toute seule; il lui fallait encore le sen- 
timent de la privation. Il goûtait une joie singulière à im- 
poser à son corps des sacrifices que la nature a en horreur. 
C'est surtout dans la privation de la nourriture et dans 
celle du sommeil qu'il fit éclater son amour de la péni- 
tence. Jeûner régulièrement jusqu'à none, c'est-à-dire 
jusqu'à doux heures après midi et quelquefois jusqu'après 
vêpres, sauf pendant l'été, ('tait déjà une cruelle mortifi- 
cation 1 . La Bègle accordait aux novices comme aux 
profès une livre de pain par jour avec doux plats de légu- 
mes. Jamais Bernard no consomma sa portion entière. 
Manger à sa faim lui paraissait chez un religieux un péché 
de gourmandise. Il mangeait juste assez pour ne pas tom- 
ber en défaillance, mais trop peu pour se maintenir en 
bonne santé. C'était évidemment là un abus. Aussi, avant 
la fin de son noviciat, fut-il atteint d'une maladie d'esto- 
mac qui le tourmenta toute sa vie : châtiment imprévu, 
mais inévitable, d'une abstinence excessive (2). 

Les veilles trop prolongées n'étaient pas étrangères à 
l'affaiblissement de sa santé. Les Cisterciens accordaient 
en moyenne six heures au repos de la nuit. Bernard qui 
estimait que « dormir était une perte de temps, » consa- 

(1) « Ilactenus usqiie ad nonain jcjuaaviinus soU : nuiic iistiuo ad 
vesperaiii jejunaliunt nobiscum paritcr univcrsi, reges et principes, 
clerus el popuiiis, » de. In Quadrwj., Serin. 3, n» 1. Cf. licned. 
lieg., cap. 41. 

(2j Bcrn. Yila, Wh. 1, cai>. iv, n" 21-22. 



Il) VIE DE SAINT lîKRXARD. 

crait à la méditation iiitérieui'c les précieux instants qu'il 
dérobait secrètement au son^meil. Il prit dès lors Thabi- 
tude, disent ses historiens, de « veiller au delà de la pos- 
sibilité humaine. » Ex tune usquc hodic vigilat ultra pos- 
sibilitalcm hinnauam. Les douceurs du sommeil lui ins- 
pirèrent toujours quelque défiance; il trouvait peu séant 
qu'un moine s'y abandonnât; et plus tard, quand il enten- 
dait un de ses frères ronfler, il avait coutume de dire que 
c'était là " dormir d'une manière charnelle et à la façon 
des séculiers. » 11 faut croire qu'il ne dormit jamais ainsi. 
Malheureusement la légèreté et surtout la brièveté de ses 
sommes ne purent qu'aggraver la malheureuse gastrite 
dont son abstinence était la cause première (1). 

Par de telles mortilications, Bernard entendait affran- 
chir son esprit des exigences du corps. Il alla plus loin; 
non content « de retrancher, comme le veut la Règle, les 
désirs de la chair (2) , » il voulut cruciûer jusqu'aux sens 
qui sont i)arfois des instruments troj) dociles au service 
de la passion 3). Il étendit à la vue et à l'ouïe le sui>i)lice 
de l'abstinence , qu'il infligeait aux organes du goût et du 
toucher. Son regard était si habituellement recueilli que 
les spectacles du dehors lui échai)paient à peu près com- 
plètement. Il passa , nous disent S('S historiens, une année 
entière dans la salle des novices sans s'apercevoir si le 
plafond en (Hait voûté ou plat. 11 ignora également dui'ant 
de longs mois de quelle manière la chapelle du monastère 
était éclairée; un beau jour, il fut étonné d'apprendre par 
le témoignage d'un tiers que le chevet versait la lumière 



(1) Jleni. Vitu, lili. 1, cai). iv , n" 21. 

(2} <( Desidcria carnis aiii|)ulare. » Bencd. lie.g., cap. 7. 

(3) << Non soluin coiicai)iscenLias carni.s, qiin; |)(!r snisiis cor|>oris 
liuiil, sed cl seiisiis ipsas (hm- ([uos (iunl. » liern. Vita, lib. I, cap. i\. 
n" 20. 



BERNARD A CIÏEAUX. 47 

par trois fenêtres et non par une (1). Tant était profonde 
la modestie de ses yeux, tant il avait pris soin de morti- 
lier la curiosité, source ordinaire de la dissipation! 

Son sens de louïe fut soumis à la môme disciplint>. Il 
se fit de bonne heure une règle de sacrifier toute conver- 
sation qui n'eût pas pour objet les choses spirituelles. On 
rapporte à ce propos une curieuse anecdote. Peu de temps 
après son entrée dans la cellule des novices , quelques-uns 
de ses parents vinrent le visiter au parloir. L'entretien 
achevé, le pieux jeune homme se rendit à la chapelle où 
l'appelait l'office de none, heureux de faire trêve à la fri- 
volité et de se retremper dans la prière. Mais quelle ne 
fut pas sa surprise, quand il sentit que Dieu, sourd à sa 
voix, lui refusait les consolations intérieures dont il était 
d'ordinaire inondé pendant son oraison ! A force d'exami- 
ner sa conscience, il lui sembla que cette sécheresse était 
un châtiment de ses effusions du parloir. La pénitence 
dura trois semaines. Une telle leçon était dure; aussi le 
novice la mit- il à profit. A quelque temps de là, il reçut, 
avec l'assentiment de l'abbé Etienne, une autre visite. 
Pour échapper au péril de la dissipation , l'idée lui vint 
de se boucher les oreilles avec de l'étoupe, et, le capuce 
sur la tète, il vint s'installer, une heure durant, dans le 
parloir, en présence des hôtes qui désiraient l'entretenir. 
Ce qu'ils purent lui raconter, il ne l'entendit guère. Avant 
de les quitter, il leur adressa quelques paroles d'édifica- 
tion , et rejoignit en hâte ses frères à la chapelle , enchanté 
du stratagème qui lui avait permis de conserver la grâce 
du recueillement. Son biographe nous laisse entendre que 
Dieu, cette fois, fut content de lui (2). 

(Ij Beni.Vita, lib. I, cap. iv, n^'^O. L'églisedonl il est ici question 
existait encore au dix-lniitièrne siècle: cf. DomMartéiie (Voyage litlc- 
raire, l, p. i, p. 223-2'.>4; . 

(2) Beni. Vita IV, lib. Il, w" 1. 



48 VIE DE SAINT liERNARIt. 

Il résulte, au moins, do cette anecdote, que Bernard 
était prêt à tout sacrifier pour atteindre la perfection de la 
sainteté et gravir les hauteurs du mysticisme. On retrouve 
le même esprit de haute spiritualité dans tous ses exer- 
cices. La journée du Cistercien se divisait en deux parts , 
la prière et le travail; c'est là qu'il nous faut maintenant 
suivre le jeune novice , si nous voulons surprendre tout 
entier le secret do sa formation et de ses vertus monas- 
tiques. 

Dans l'esprit de saint Benoit l'occupation qui prime 
toutes les autres, c'est la prière; c'est là l'œuvre par ex- 
cellence, c'est l'œuvre divin, opm D/'i , opus divinum. 
Quand sonne l'heure de 1' « ofûcf , » le moine doit s'y ren- 
dre avec le plus vif empressement, il faudrait presque 
qu'il eût des ailes pour y voler (1). Le psalmiste avait dit : 
Medid nocte surgeham : « au milieu de la nuit, je me suis 
levé pour vous glorifier, Seigneur (2). » Du 1" novemhro 
à Pâques, les Cisterciens, au saut du lit, sortent du dor- 
toir dès une heure du matin, hora ocfnca, pour chanter 
l'office nocturne en h-ur froide et ohscuro chapelle. Durant 
le reste de l'année, leur lever a lieu un peu j)lus tard; il 
suffit que , leur nocturne achevé, ils puissent commencer 
laudes à la première lueur de l'aurore, indpienle luce (3). 
Ces laudes ou matines forment le premier office de leur 
journée qui omjjrasse sept exercices du même genre : 
Prime, Tierce, Sexte, Noue, Vêpres et Compiles. Saint 
Benoît s'est encore attaché par là à imiter le Roi prophète : 

(1) « Ail lioram ilivini oiïicii , inox ul aiuliluin fiierit sigiiiiiii..., 
sumina ciim festinalionc curratiir; cuni gravilate tamen. » Bened. I(e- 
(jula, cap. 43. 

(2) Psalin. lis, V. r,2. 

(3) Bened. Ih'tj., cap. s. L'horaire suivi par saint Benoit et les Cis- 
terciens était celui des anciens Romains. Prime ou la i)remiere heure 
coininencait à 6 heun's du malin. 



nERNARD A CITEAUX. 49 

Septies in die laudom diri tihi (1). A l'origino, Prime ol 
Compiles ne rentraient pas dans le cycle de l'oflice eucolo- 
giqiie, ils étaient d'ordre absolument privé et se récitaient 
dans le dortoir des moines. Prime fut inventé par les re- 
ligieux de la Palestine au quatrième siècle. En Occident , 
saint Benoit est le premier chef d'Ordre qui ait fait ad- 
mettre la prière du soir dans le cours des offices, en lui 
donnant le nom de Completorium qu'elle a gardé (2). Abé- 
lard reproche aux Cisterciens d'avoir éliminé de Prime 
et de Compiles la récitation du Credo, usitée de son temps, 
si on l'en croit, dans toutes les églises et tous les monas- 
tères (3 . En terminant ces deux heures, comme les autres 
heures diurnes par le Pater, les disciples de saint Etienne 
ne faisaient pourtant qu'obéira la Règle ou, si l'on veut, 
à la coutume primitive. Leur réforme particulière était 
motivée chez eux par le retour à la stricte observance. 
Abélard l'oubliait-il? ou faut-il croire que sur ce point 
son érudition se trouvait en défaut? 

Nous n'avons pas à définir quelle était la composition 
du bréviaire cistercien. On en peut trouver les détails 
dans les ^'v, et dans la Ri''gle même de saint Benoît (4). 11 
suffit de remarquer que la récitation de cet office et l'as- 
sistance à la messe offraient à la piété du moine un ali- 
ment de toutes les heures. Avec quelle religion Bernard 
s'en nourrissait, nul ne saurait le dire. Il relèvera plus lard, 
dans un de ses sermons, l'importance, l'éminence de 10- 

(1) Psalin. 118, V. 1G4; /lencd. Rcg., cap. 16. 

(2) Sur la genèse des Heures, voir Batiffol, Ilisloire du Jirc'ciaire 
romain, Paris, PicarJ, 1893, p. 2-16. 

(3) .\belarili ep. ad Bernard., éd. Cousin, I, 623; dans Migne, ép. \. 
L'usage que bl;\me Abélard fut plus tard modifié : car à l'époque de 
la rédaction des Consuefudines , on récitait Credo après Coin|>lii's. 
Consueiud.. cap. 85, Guignard, p. ISG. 

(4) Jiencd. licg., cap. 8-1, h. 



oO VIE HE SAINT lîERXARD. 

'pus Dd. Ce qu'il ex.igeait de ses disciples, il le pratiquait 
sûrement lui-rnùine à l'époque de son noviciat. Pureté et 
ferveur, telle était sa devise. Pureté d'intention d'abord ; 
il ne souffrait pas que la moindre distraction troublât son 
âme durant la psalmodie; et ce n'étaient pas seulement 
les pensées oiseuses qu'il écartait ainsi inexorablement : 
pensées pieuses recueillies dans ses lectures, souvenirs de 
l'instruction qu'il venait d'entendre, en un mot tout ce 
qui n'était pas le psaume, l'hymne ou le répons entonné, 
avait infailliblement le même sort. A cette sincérité dans 
l'exécution de la liturgie, il joignait un accent de profonde 
dévotion. La Règle défendait qu'on chantât en voix de 
fausset. Bernard, qui traita toujours le chant avec un sou- 
verain respect, n'avait pas besoin d'une telle recomman- 
dation. 11 ne comprenait pas qu'un moine pût psalmodier 
mollement, languissamment, d'une voix endormie, d'un 
ton nasillard, mutilant les mots, mangeant les syllabes. 
« Chantez donc à pleine voix, disait-il; quand on répète 
les paroles de l'Esprit-Saint , il faut dans le son et dans 
l'accent quelque chose de viril il), o Ainsi chantait le 
jeune novice. 

La prière prenait au Cistercien environ six heures; le 
reste de sa journée était consacré au travail. Une réunion 
matinale de toute la communauté reliait lun à l'autre ces 
deux exercices, c'était le Chapitre ou r<i/)ilul(tin qui s'ou- 
vrait par la récitation du Symbole des Apôtres, se conti- 
nuait par la coulpe et la lecture du Martyrologe suivi du 
\eis.cl Prcliosfi in cdnsjx'ctu Domiiu et de l'oraison Sanct/i 



(1) « l'ure et strenue... non parceiites vocihus... sed virili, ni di- 
gnumest, et sonitu et affeclu, » etc. In Canl., Scrni. 47, iv s. « il 
afTecluosius et virilius psalleretiir. » Bera. Vi!a, lil). IV, cap. i, u" 3. 
« Sic steimis ad psallcndiiin, iil nions noslra concordet voci nostnc. » 
Bened. Bcg., cap. 19. Cf. Institut., cap. 7:J, (Uiignard, p. TA. 



BERNARD A CITEALX. 51 

Maria et omnes sancti. Mais la tenue du Chapitre avait une 
autre raison d'être; s'il était placé ainsi au début de la 
journée, c'était pour que la tâche de chaque moine fût 
déterminée d'avance et la bénédiction de Dieu appelée 
sur l'œuvre des mains de ses serviteurs. De là le verset 
trois fois répété : Deus in adjuforium , auquel on ajoutait 
le lies- pic e inservos tuos et la belle oraison : Dirigere et 
sanclificare. Avant de lever la séance, on lisait un ou plu- 
sieurs articles de la Règle de saint Benoît, afin que nul 
ne put se prévaloir de l'ignorance de la loi à laquelle il 
s'était assujetti; cette lecture était précédée de la béné- 
diction de l'abbé : deux rubriques purement monastiques 
qui passèrent dans la liturgie romaine. Il est aisé de re- 
connaître dans la série de ces prières ou exercices capitu- 
laires l'appendice que le bréviaire a finalement rattaché à 
l'office de Prime, en remplaçant la lecture de la Règle 
bénédictine par une leçon brève. Anciennement, en effet, 
le Chapitre se tenait immédiatement après Prime. Les 
Us de Cîteaux le reportent après la messe (1); mais on 
sait que si la messe de communauté était parfois suppri- 
mée, le Chapitre ne l'était jamais. 

A l'issue du Chapitre, le Cistercien se livrait au travail, 
soit manuel, soit intellectuel. C'est la gloire du patriarche 
des moines d'Occident d'avoir mis en honneur le travail 
manuel. « Un vrai moine, disait-il, doit vivre du travail 
de ses mains (2 . » En conséquence, la Règle déterminait 
certaines heures où tous les religieux sans exception va- 
quaient aux occupations purement matérielles que néces- 
site la bonne administration d'une ferme. En été, c'est-à- 
dire de Pâques au 1" octobre, chaque frère accomplit, 

1, Consuelud., cap. 09-70, Guiguard, p. 176-177. 
i;>) (i T une vere inonaclii sunl, si labore inaiiuuin suaruin vivuiit. « 
Beaed. Ilt'j., cap. 48. 



Ol VIE DE SAINT liEHNAHD. 

dans le cloître mémo, dans la plaine ou dans la forêt, de 
six heures du malin à neuf heures, et de deux heures après 
midi à cinq heures, la tâche qui lui est assignée. A l'é- 
poque de la fenaison et de la moisson, ce règlement fixe 
ne saurait être observé rigoureusement. C'est la nécessité 
seule qui fait loi. Pour sauver les fourrages et les grains, 
on transpose sans scrupule l'heure de l'ofûco divin; la 
messe est même quelquefois supprimée; ou du moins les 
frères sont, en raison de la presse, dispensés d'y assister. 
Du l'"" octobre au mercredi des Gendres, le travail manuel 
embrasse sept heures, de sept heures du matin h deux 
heures de l'après-midi. Pendant le carême la durée en est 
la même; seulement il commence à neuf heures et linit à 
quatre (1). 

Pour un gentilhomme habitué aux aises de la vie de 
château , une telle besogne n'offrait rien de bien attrayant. 
Bernard s'y livra pourtant avec ardeur. Ses historiens 
nous racontent qu'il y goûtait de véritables délices. Mais 
son adresse et sa force musculaire ne répondaient pas 
toujours à sa bonne volonté. On peut douter qu'il ait su 
diriger une charrue ou porter de lourds fardeaux. Quand 
ses frères étaient occupés à des travaux do ce genre, nous 
dit Guillaume de Saint-Thierry, il se réfugiait dans d'au- 
tres menus ouvrages, d'une utilité non moindre, mais de 
plus facile exécution : il bêchait le jardin, il fendait le 
bois, le portait sur ses épaules, le rangeait dans le bû- 
cher. La besogne en apparence la plus vile avait pour lui 
un charme de plus. Il se consolait de n'être ni robuste ni 
habile, en balayant le cloître ou en lavant les écuelles. 
Un jour, cependant, le sentiment de son incapacité lui 

(1) Bencd. Reg., cap. 'i8. Sur la suppression tle la messe en temps de 
presse, cf. lienianl, In Cdniira, serin. L, n" ,"> ; CousucL, cap. 84, 
r.ui^^nard , j). 190-I'.)>. 



BERNARD A CITEAUX. 33 

arracha des larmes. C'était le temps de la moisson; toute 
la communauté était aux champs, faucille eu mains. Le 
poignet de Bernard se prétait mal au maniement dun tel 
outil; ses frAres ou peut-être l'abbé Etienne, voyant sa 
gaucherie et son embarras, lui tirent signe de se tenir en 
repos. 11 fallut obéir; mais humilié de l'espèce de com- 
misération que renfermait un pareil ordre, il tomba à ge- 
noux et pria Dieu en pleurant de lui accorder, comme 
une grâce, l'art de couper le blé. Son vœu fut exaucé. A 
partir de ce jour, il mania la faucille avec une dextérité 
rare et devint l'un des meilleurs moissonneurs du couvent. 
Aussi, plus tard, se félicitait-il avec quelque complai- 
sance de ce petit talent, dans lequel il aimait à reconnaî- 
tre un don de Dieu (1). 

Quelle que fût, au dire de son biographe, sa u dévo- 
tion « pour les ouvrages de ce genre, il est douteux qu'elle 
ait jamais égalé le goût et l'ardeur qu'il apportait aux tra- 
vaux de l'esprit. De Pâques au l*^' octobre, le Cistercien, 
spécialement occupé aux travaux de la campagne, ne con- 
sacrait guère, sauf les dimanches et les fêtes, plus de deux 
heures par jour à la lecture, soit de neuf heures à onze 
heures du matin. La Règle cependant ne lui interdisait 
pas de prendre un livre au lieu de faire la sieste, entre le 
déjeuner, prandium , et l'office de None qui se récitait à 
une heure et demie. L'hiver était plus particulièrement le 
temps des études. Les « moines vaquaient à la lecture, » 
deux heures ou même plus dans la matinée, et l'après- 
midi, depuis la fin du repas jusqu'aux vêpres, jusqu'à la 
" synaxe du soir, » comme s'exprime la Règle. Gela 
donne une moyenne de cinq heures environ de travail in- 
tellectuel. Les dimanches et les fêtes se partageaient ex- 
clusivement entre l'office et la lecture. Cette lecture n'était 

(1) nern. Vita., lib. I, cap. iv, n'" '.'.3-2i. 



5i VIE UE SAINT BEHNAUI». 

guère variée. Saint Benoît ne i)arle que de lecture pieuse, 
lecture divine, lertio divinn (1). Il faut entendre par là l'Ë- 
criture et les Pères, ou encore la Vie des Saints. Tels fu- 
rent certainement les ouvrages dont se nourrit l'àme de 
Bernard durant son noviciat, et il est infiniment probable 
qu'il n'en connut point d'autres. 

Grâce aux immortels travaux de la Congrégation de 
Saint-Maur, l'usage s'est introduit depuis longtemps dans 
le langage usuel de faire du nom de « Bénédictin » ie 
synonyme de savant et d'érudit. On se tromperait étran- 
gement, si Ton appliquait cette qualilication aux Cister- 
ciens, bien qu'ils appartinssent au même titre que les Ma- 
bill(»n et les Montfaucon à la grande famille bénédictine. 
Cileaux ne fut pas une éc<:de de science, pas même de 
science théologique. Ce serait cependant méconnaître l'un 
des plus grands services de l'Ordre que de le croire abso- 
lument (Hranger aux idées littéraires et au sens de l'éru- 
dition. Les maîtres de saint Bernard nous ont légué une 
œuvre de critique biblique, supérieure à tout ce qu'ont 
produit ence genre les autres monastères contemporains, 
sans excepter Cluny dont le culte pour les sciences et les 
arts est pourtant bien connu. Etienne Harding, frappé des 
divergences nombreuses et profondes qui existaient entre 
les différents manuscrits de l'Écriture sainte, osa entre- 
prendre une Recension de la Vulgate latine en usage dans 
sa région. Pour les livres de l'Ancien Testament où, à 
défaut de l'original, on pouvait retrouver un texte hébreu 
ou chaldaï(iue traditionnel, il n'hésita pas ;i consulter les 
rabbins juifs de son voisinage. 

Si on s'en rapportait à sa préface, on serait tenté de 
croire que l'hébreu seul lui servit de type; mais les notes 

(1) Bened. lieg., cap. 4.S; cf. Consucttid. , ca|). Go cl 71, ap. ('.ui- 
gnard, p. 158-151), ITî-lTi. 



BERNARD A CITEAUX. 55 

marginales destinées à justifler ses corrections nous ap- 
prennent qu'il avait également sous les yeux d'anciens 
manuscrits latins : lia in hebrakis et latinis libris , lisons- 
nous à toutes les pages de certains livres. A cet égard en- 
core, saint Etienne l'ut un précurseur; les correcteurs de 
la Bible dont s'honore le treizième siècle semèrent, à son 
imitation, leurs marges de gloses et remarques justifica- 
tives. 

En cela, ils furent moins sobres que lui et non sans rai- 
son. La réforme Stéphanique, si remarquable soit-elle, 
n'était qu'un essai qui devait rester stérile, faute de mé- 
thode. La critique moderne n'en loue pas moins l'inten- 
tion qui était excellente et les efforts qui, sur certains 
points, n"ont pas été sans fruit. L'œuvre était terminée 
dès l'année 1109. On peut voir encore aujourd'hui à la 
Bibliothèque municipale de Dijon, sous le n'' 9 bh , le vé- 
nérable manuscrit qui devait servir de type à toutes les 
Bibles cisterciennes. Après nous avoir raconté de quelle 
manière il avait exécuté cette Recension, l'auteur ajoute : 
« Je supplie instamment ceux qui liront ce volume de ne 
pas y interpoler de nouveau les parties des versets ou les 
versets dont je parle. Les endroits où ils se trouvaient 
sont assez visibles, car les grattages opérés sur le parche- 
min en conservent la trace. Par l'autorité de Dieu et de 
notre Ordre, j'interdis à qui que ce soit de traiter sans 
respect ce livre si laborieusement préparé , de le crayon- 
ner ou dy insérer la moindre note à la marge (1). » 

Saint Etienne , dans ces lignes, ne semble viser direc- 
tement que sa Beccnsion de l'Ancien Testament. Il n'est 
cependant pas douteux qu'il ait retouché, selon la même 
méthode, le Nouveau qui présente dans son manuscrit 

(1) Ms. y bis, t. II fob. 150 et suiv. , liibliolh. de Dijon; Mifiiie , 
Palrol. latine, CLXVI, 1373-1370. 



oG VIE HE SAINT liERN'AHl). 

des corrections analogues 1). Ce travail de revision se 
rattache à un système général de réforme bibliogra- 
phique, que les fondateurs du « Nouveau Monastère » 
avaient décrétée, pour établir l'uniformité dans toutes 
les maisons de l'Ordre. En arrivant à Citeaux, les seuls 
livres qu'ils eussent entre les mains étaient des bréviai- 
res et dos missels. Après le départ de saint Robert, ils 
durent demander comme une grâce à leurs frères de Mo- 
lesme l'autorisation de conserver leur Psautier jusqu'à la 
Saint-Jean de l'année suivante, pour en prendre copie (2). 
Leur bibliothèque liturgique était donc tout entière à for- 
mer. Ils en prirent occasion pour établir, au moyen d'étu- 
des comparatives, sur les manuscrits qu'ils purent C(Hi- 
sulter, un exemplaire-type, auquel chaque livre liturgique 
devait être absolument conforme, l-lt par ces « livres qu'il 
n'était pas permis d'avoir différents » dans les monastères 
Cisterciens, il faut entendre « le Missel, l'Épistolaire, la 
Bible Tr.vtns), le Collectaire, le Graduel, l'Antiphonaire , 
la Règle, l'Ilymnaire, le Psautier, le Lectionnaire el le 
Calendrier (3). » La composition de l'exemplaire-type de 

(1) Voir Martin, Saint Etienne Harding et les premiers Recen- 
seurs de la Vulçjate laline , Amiens, 1887, in-8', Extrait de la Reçue 
des sciences ecclésiastiques, p. 33-3 i; Samuel Berger. Quamnoli- 
tiam lingux liebraicx liabuerint Christiani medii xoi teniporil>us 
in Gallia, Parisiis, 18,)3; p. 9-11, et surtout Douille, Arcliiv fiir Lile- 
ratur und lOrchengeschichte des Mltlelalters, 18S8,t. IV, p. 2i>5 et 
suiv. , 471 cl suiv. , particulièrement p. 473-174. 

(2) Exnrdiuni, p. 96. Ce breviarium serait, selon la tradition, le 
fameux Psautier de Citeaux, dit de saint Ui)!>ert .Rihliotli. de Dijon . 
n" \:>., ancien fonds; n" 30 du catalogue Omont). 

(3) Carta charitntis, ap. Guignard, p. 80; Ins/ituta , cap. in, ibid. , 
p. 2.Î0. Nous avons vu comment s'était faite la Uecension de la Bible. 
Une noie {liibliotli. de Dijon, n" l'i , ancien fonds, fol. 10) nous fait 
oiiserver que les' Cisterciens modidèrcnt le Calendrier du Psautier dr 
saint Hoitert : « Ordo non acceptavil preceilens Kalendarium nec se- 
(luenlem litaniam. » Ils adoptèrent IcMartyrologe d'Usuard, en y in- 



lîERNARD A (UTEAUX. 57 

chacun de ces ouvrages et les transcriptions du texte dé- 
finitif occupaient évidemment encore les loisirs studieux 
d'Etienne et de ses moines au temps du noviciat de Ber- 
nard. Quelle part prit-il personnellement à ces travaux? 
Nous ne saurions le dire; peut-être aucune. Mais à coup 
sur, il ne resta pas indifférent au mouvement scientifique 
qui entraînait les esprits autour de lui. 

En sa qualité de novice, il se contenta sans doute d'é- 
tudier la liègle, l'Écriture Sainte et les Pères (1). « Il lut 
la Bible en toute simplicité et livre après livre, » nous dit 
son biographe. L'étude des Pères et des commentateurs 
orthodoxes ne venait qu'au second rang dans son estime et 
dans ses goûts. 11 trouvait un plaisir délicat à poursuivre 
et à saisir de lui-même dans le texte sacré la pensée de 
l'Esprit-Saint. « Les choses ainsi goûtées à leur source 
ont plus de saveur, » disait-il (2). Si plus tard on remarque 
dans ses écrits un style d'un tour biblique, il ne faut pas 
s'en étonner. Lui-même nous en indique le secret par un 
mot typique, ruinutatio psalmornm [^); si les expressions 
de l'Écriture Sainte lui sont familières, c'est à force de les 
avoir « ruminées ». 

La Règle monastique favorisait singulièrement cette 
méthode de travail. Pendant le temps consacré aux la- 
beurs manuels, au milieu du silence des plaines et des 
heures, le moine avait-il rien de mieux à faire que de re- 
passer en son cœur les textes qu'il avait recueillis de ses 

trodiiisant quelques additions ou corrections. Le manuscrit n" 82 delà 
15il)liothèque àf Dijon, 114 du catalogue Onionl, contenait non seu- 
lement le IJréviaire, le Missel et les Us, édites par Guignard, mais 
encore le Psautier, les Cantiques, i'Ifymnaire , l'Antiplionaiie et le Gra- 
duel, cinq ouvragfs perdus. 

(1) Bened. Jieg., caj). 58; lleni. Viia, lih. 1, cap. iv, iv ?.i. 

(2) Bon. Vita , lue. cit. 

(3) Ih Fcs(o SS. Pclri et l'axli, Serm. II, n" 2. 



5<S VIE DE SAINT HEKNAIil). 

lectures ou retenus de sa méditation du malin? Les mots 
ainsi approfondis se gravaient d'une manière ineffaçable 
dans sa mémoire. Bernard taisait sûrement allusion à ce 
travail intime de la pensée, quand il disait qu'« il n'avait 
jamais eu d'autres maîtres que les chênes et les hêtres. » 
Ce mot plein de finesse a trompé bien des historiens. Il a 
fait croire que l'abbé de Glairvaux était, à sa manière et 
comme la plupart des grands génies , un amant de la na- 
ture. Rien de plus faux (1 1. La mortification qu'il a cons- 
tamment exercée sur tous ses sens le rendit de bonne heure 
insensible aux magnifiques spectacles que l'univers offre 
au regard de l'homme. N'avons-nous pas observé qu'il 
portait la modestie des yeux jusqu'à n'oser les lever au 
plafond de sa cellule et les fixer sur le chevet de la cha- 
pelle? Plus tard, il côtoiera de même toute une journée 
le lac de Lausanne sans y prendre garde 2 , tant son es- 
prit était occupé intijrieurement ! Ne l'oublions pas, la 
terre n'a pour lui aucun charme; lorsqu'il y jette un regard 
furlif, ce n'est que pour remonter aussitôt par la pensée 
vers le ciel. Les chi^ies et les hêtres ne lui ont jamais ra- 
conté d'autres merveilles que celles qu'il avait déjà vues 
dans ses parchemins. Les images vives et pittoresques 
qu'on rencontre parfois dans ses écrits ne sont que des 
emprunts bibliques ou des souvenirs d'enfance et de jeu- 

(1) « Quidiiiiitl in Scriiitiiris valet , iiuiiiqu'ui in ois S|>iri(iialiler seiilil. 
maxime in silvis et in ngris )iieditando cl oraado se confitetiir acce- 
pisse; et in hoc luillos aliquaiido se magistros halmissc, ni»i qiiercus 
et fagos , joco illo siio gratioso inter amicos diceie solct. » Bern. Vita , 
lib. I, cap. IV, n" 2:5. « EspcMto crede : aliquid amplius invcnies in 
silvis quaui in. libris. Ligna et lapides doccljnnt te quod a magisiris 
aiidiie 111)11 ]iossis. » Bern. e/). liiG, n' 2. Ces deux textes s'éclairent 
l'un l'autre et se passent de commenlaiie. Les mots ([ue nous avons 
soulignés montrent à (]uoi se réduit cet amour de la nature que 1 un 
prête si gratuitement à saint ISeiiiard. 
(2) JWrn. Vila, lib. 1, caj). u, n' i. 



BERNAHI) A CITEAUX. 59 

liesse. Bref, il tut par excellence, un humme de recueil- 
lement et de méditation; et des deux livres que Dieu a 
mis sous nos yeux pour nous instruire, la nature et la 
Bible, il n"a jamais bien su lire que le second. 

Au milieu de ces occupations graves qui remplissaient 
les journées de Bernard durant son noviciat, on peut se 
demander quelle part la Règle accordait à ce que nous 
appelons vulgairement la récréation. Les Cisterciens ne 
connaissaient pas ce genre d'exercice. On a prétendu ré- 
cemment qu'ils consacraient certaines heures de loisir à 
faire des vers. Nous avons démontré ailleurs Tinvraisem- 
blance d'une telle assertion (1). Ces heures de loisir n'ont 
jamais existé. Chaque jour, il est vrai, soit après la cœna 
en été, soit après Vêpres en hiver, tous les frères se réu- 
nissaient pour faire en commun ce qu'on a nommé depuis 
« la collation » , c'est-à-dire une petite conférence ou une 
lecture pieuse, choisie dans l'Écriture sainte ou dans la 
Vie des Pères. En cet instant destiné à détendre l'esprit, 
la règle du silence qui pesait sur toutes les heures de la 
journée se relâchait un peu de sa rigueur. La lecture se 
terminait vraisemblablement par une conversation où les 
langues se déliaient en toute liberté. Ce délassement n'a- 
vait d'autres limites que celles du bon goût et de la piété, 
.lamais de plaisanteries, jamais de bouffonneries surtout, 
jamais de réflexions propres à provoquer des éclats de rire; 
la Règle les interdisait expressément. Dans ces pieuses 
conférences, il était bien rare que les novices prissent la 
parole; ils se bornaient à écouter leurs aînés, à tirer de 
ffiitretien leur profit spirituel; et si le narrateur donnait 
à son récit un tour piquant ou enjoué, ils se contentaient 



(1^ Vacanilard, les Poèmes latins allribués à saint Bernard , dans 
la nevue des Quest. hist. , 1891, t. XLIX, p. 220-224. 



00 VIE DE SAINT BERNARD. 

de sourire {\). Bernard contracta dès lors, au sein des 
conversations les plus diverses de caractère, cette habitude 
de réserve et de yravité qui le distingua toute sa vie. 
Longtemps après, il répétait volontiers « qu'il ne se sou- 
venait pas d'avoir jamais ri aux éclats depuis sa conversion 
et que le plus qu'il pouvait faire, » en écoutant des choses 
plaisantes, « était de sourire (2i. » 

Il est probable que le lîls d'Aleth ne vit pas sans émotion 
s'achever l'année de son noviciat. Une dernière fois, avant 
de franchir le pas qui allait pour jamais le séparer du 
monde, il dut revoir en pensée tous les articles de la 
Règle bénédictine et, faisant un retour sur lui-même, 
prendre sous le regard de Dieu la mesure de ses forces. 
Etait-il prêt à faire, par le (juadruple vœu de pauvreté, 
de chasteté, d'obéissance et de stabilité, le sacrifice de 
ses biens et de sa personne, de son corps, de sa volonté, 
de sa liberté même (3)? Dans ce retour sur lui-même, 
dans cet examen consciencieux, il fut heureux de constater 
que son année de probation n'avait fait qu'affermir sa ré- 
solution première. L'abbé Etienne jugea i)areillement que 
l'épreuve était décisive. Ce fut dans l'histoire de Citeaux 

(1) liened. Reg., cap. 5 cl 42. Nous avons interprété ces deux 
articles de la Règle, à l'aide du Sennon XVII de saint IJernard. de 
Diversis , parliculièreinent , n' 3 : Libet ronfabitlari, aiunt, donec horti 
prutereut , elc. , et du Icxlc suivant de Jacques de Vilry : « Silentium 
auleni per toluin fcre diein observantes inutuis cnlloc utionihus et colla- 
tionibus spiritualiJjus iniaiii sibi fioram reservant, inviceni conso- 
lantes et inviceni insiruentes. » Ilislor. orient, et occid.. p. 300. Cf. 
Coiisuet., caj). 81 , ap. Guignard, p. 185-18G; Instilul., cap. SS , ibid. , 
p. 2 74. 

;2) JJcni. Vi/a , 111). IIJ , cap. ii. n" '<. 

(3) « Quibus nec corpora sua ncv. voiuntates licet habere in propria 
polestale. » Bened. Itecj. , ca|i. ;!'J. « Quijtpc qui nec proprii corporis 
poteslateni se habiturnni sciât... Non liccat de monaslerio egredi. » 
Ibid. , caj). 5S. 



BERNARD A CITEAUX. 61 

un jour solennel entre tous, quand Bernard et ses trente 
compagnons furent admis à prononcer leurs vœux. Dès 
le matin, les pieux novices parurent devant le Chapitre, 
afin que l'abbé leur coupât les cheveux. La tonsure ache- 
vée, ils se rendirent à la chapelle. La messe commença; 
après Tévangile , Bernard , — lui seul ici occupe notre at- 
tention, — vint se prosterner aux pieds du Père abbé, te- 
nant à la main le parchemin qui contenait la formule de 
sa « pétition » et de ses engagements. Il la lut tout haut, 
y apposa une croix pour signature et la déposa sur l'autel 
du côté de l'épitre. Cela fait, il retourna à sa place et 
récita le verset du psaume : « Recevez-moi, Seigneur, se- 
lon votre parole et je vivrai , et ne me confondez pas dans 
mon attente. » La communauté, s'unissant à sa prière, 
répéta trois fois la même invocation, en y ajoutant le Glo- 
ria Pafri. Puis le chantre entonna le Miserere. Pendant 
que le chœur continuait le psaume, Bernard se jeta aux 
genoux du Père abbé qui lui donna l'accolade; il lit en- 
suite le tour du chœur, se prosternant de la même façon 
devant chacun des frères et revint se jeter la face contre 
terre aux pieds de l'abbé qui acheva sur lui les prières de 
la bénédiction. Ce fut encore saint Etienne qui lui ôta so- 
lennellement les habits séculiers et le revêtit de la coule 
blanche en disant : « Que le Seigneur vous couvre de ce 
vêtement de salut. > .\men! répondit la communauté. 
Aussitôt Bernard alla reprendre sa place au chojur et la 
messe continua (1) : c'en était fait, le fils d'Alelh était 
moine et moine de Cîteaux. 

1; Bencd. Rerj., cap. 58; Coasueiud., cap. 10:>, Guigtiard, y. 220- 
221. 



CHAPITRE III 



COMMENCEMENTS DE CLAIHVAUX. 



L'arrivée de Bernard à Citeaux, au milieu du pria- 
temps de l'année 111^, avait ouvert pour le » Nouveau 
Monastère » une ère de prospérité. En moins de deux ans, 
la ruche conventuelle s'était remplie au point de débor- 
der, et, dès le mois de juin Hiri, elle essaimait pour la 
troisièmi' fois II). Sollicité par la générosité du comte de 
Troyes, Hugues I" (2), et de quelques autres bienfaiteurs 
de l'Ordre, le nouvel essaim allait prendre la direction du 
Nord et s'abattre sur les bords de l'Aube. Bernard lui- 
même en, était le chef. L'abbi' de Citeaux n'avait pas craint 

(1) Les deux iiremières fondations de Cileaux sont la Ferlé-sur-Grosne 
(Saùneet-Loire) 17 mai 1113, et Ponligny (Yonne), 31 mai Uli. 

(2) La paît de Hugues dans la fondation de Clairvaux n'est pas aisée 
à déterminer. La eliarte de donation publiée sous son nom (Ms. 24 li 
de la I$il)l. de Troyes, Gallia Christ., IV, Inst. 15.5) est apociypiie. 
M. d'Arbois de Jubainvilie en démontre rinauthenticilé par l'étude des 
caractères extérieurs {Essai sur lai sceaux des comtes de Clunnpagne, 
Paris, 18.i6, p. 9-10). Du contenu de la charte nous croyons pouvoir 
tirer la même conclusion. Les donations de Raynaud de Terrecin, de 
.losbert de la Fer té, même celles de CeolTroy Félonie ou Félénie qui y 
(igureni, n'ont rien qui nous étonne; on les retrouve dans le Cartu- 
laire de Clairvaux. Mais ce qui est remarquai)le, c'est que les témoins 
de ces donations, indiciués dans le Cartulairc , sont différents des 
témoins (|ui figurent dans la prétendue charte de Hugues. Or. l'authe.n- 
licité du Cartidaire est inattaquable. — Sur les bienfaits de Hugues 
en faveur de Clairvaux, cf. lîern., ep. 31. 



COMMENCEMENTS DE CLAIUVAUX. G3 

de confier au jeune proies, malgré son inexpérience et 
sa frêle santé, la conduite de douze religieux, pour la 
plupart plus âgés que lui. Ce choix était fait pour décon- 
certer les anciens et les habiles du cloitre; mais les ré- 
flexions pessimistes qu'il suscita n'ébranlèrent aucune- 
ment la résolution du clairvoyant Etienne, et l'avenir se 
chargea de lui donner raison (1). 

Parmi les moines qui formaient le cortège de Bernard, 
nous distinguons ses trois frères, son oncle Gaudry, son 
cousin Godefroid de la Roche et un frère du nom de Gui- 
bert (2). Leur départ se fit avec la solennité et dans l'ordre 
accutumés. Etienne, ayant pris sur l'autel un crucifix, le 
remit aux mains du nouvel abbé qu'il venait d'instituer; 
et Bernard sortit processionnellement de l'église et du 
monastère , suivi de ses compagnons qui emportaient pré- 
cieusement sous leurs tuniques les objets nécessaires pour 
la célébration du service divin, reliques des saints, vases 
sacrés, ornements sacerdotaux et livres liturgiques. Après 
une ou deux journées de marche, les pieux pèlerins, qui 
figuraient par leur nombre le collège apostolique, attei- 
gnirent les confins du plateau de Langres, pénétrèrent 
dans la vallée de l'Aube et, traversant la Ferté, où de- 
meurait Josbert, un parent de Bernard (3), puis Ville, où 
florissait une autre branche de sa famille (-4), s'arrêtèrent 
dans le voisinage de ce village, ù une distance d'environ 
quatre kilomètres. En cet endroit débouchait, sur la rive 
gauche de l'Aube, un vallon d'une profondeur de mille à 
douze cents mètres, connu sous le nom de « vallée de 



;i) Bern. Viia , lil». I> c. v, n'> 25. 

(2j Bern. Vita , c. vi , n" 27; vir, n' 31; ix, ii' 'i:>; lih. IV, n" Ki; 
Vila /F% lib. II, n" 3; Chifllel, dans Migne, p. l:i9'.>. 
(3) Bern. Vita, lib. I, c. ix, n" 43. 
Cl) Cf. Chronicon ClaravalL, ad. ann. llHi, Migne, col. 12.J0. 



64 VIE DE SAINT BERNARD. 

l'Absinlhc. » Malgré les broussailles qui en fermaient 
rentrée ot (jui lui donnaient un aspect sauvage, il attira 
l'attention des voyageurs et piqua leur curiosité. Un ruis- 
seau l'arrosait; la lumière le baignait. Largement ouvert 
à rorieni , il allait se rétrécissant vers l'ouest, et là, borné 
brusquement par un coteau ombragé d'arbres séculaires, 
il se bifurquait en deux gorges étroites, l'une aride, tour- 
née vers le nord-ouest, l'autre égayée par un mince filet 
d'eau, au sud-ouest. Deux coteaux de hauteur à peu prés 
égale le fermaient au nord et au sud i). 11 eût été difficile 
de trouver une vallée mieux ('clairée; du matin jusqu'au 
soir la lumière, reflétée par les collines qui l'encadraient, 
s'y emmagasinait avec la chaleur. Les ombres ne commen- 
çaient à l'envahir, en sallongeant de l'ouest à l'est, qu'à 
l'heure du crépuscule. Avant que la nuit tombât, les rayons 
du soleil couchant, que la forêt allait raccourcir et mas- 
quer, « enfilaient toute la vallée, » comme avaient fait le 
matin , en sens opposé, les rayons du soleil levant. 

La i)rofonde solitude et la splendide clarté de ce désert, 
environné d'une ceinture de forêts tranquilles, charma 
les austères disciples de Citeaux. Bernard n'ignorait pas 
qu'il avait mis le pied sur le domaine du comte de ïroyes. 
C'est là qu'il résolut de fixer ses pas et de planter sa tente. 
Le 25 juin Hlo (2) , il jetait au centre même de la vallée 
de l'Absinthe les fondements d'une abbaye qui, après Ci- 
teaux, devait être la plus illustre de l'Ordre. Cinq ou six 
semaines furent employées à tracer l'enceinte d'un cime- 
tière, à installer un autel et à construire les fragiles cabanes 
qui devaient abriter provisoirement la nouvelle colonie. 

VjU même temps se posait une question pressante. Le 

(1) Bcrn. VUa, cix\). v, n" 25; cap. vu, n" 35. 

(2) Nous suivons ici i'opinion reçue (jui a iiour elle toutes tes |>rolia- 
iVilitcs. Cf. t'<^ édition, t. I, p. r,:!, note. 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. Oî) 

nouvel abbé, à ce qu'il semble, n'était pas encore prêtre. 
On peut croire que Bernard, qui allait placer sa cliapelle 
sous le vocable de Notre-Dame, était désireux de recevoir 
l'ordination sacerdotale vers l'époque de l'Assomption de 
la Sainte Vierge. Or, par une coïncidence fâcheuse, l'Or- 
dinaire du lieu, Joceran , évêque de Langres, avait à cette 
date quitté son diocèse, pour assister le lo août au concile 
de Tournus. Son absence inopportune, sinon imprévue, 
jetait Bernard dans l'embarras. Il lui fallait chercher dans 
le voisinage un autre pontife consécrateur. Ses frères con- 
sultés désignèrent d'une commune voix pour cet office 
un prélat que sa réputation de science et de piété plagait 
au premier rang parmi ses contemporains, l'illustre éco- 
làtre de Notre-Dame de I^aris, lo saint fondateur du cloître 
de Saint-Victor, l'éminent évèque do Chàlons-sur-Marne, 
(îuillaume de Ghampeaux. Suivant cet ingénieux avis, 
Bernard se mit en chemin pour Chàlons, accompagné 
d'un religieux du nom d'Elbold. Entre les deux moines 
ressortait le plus frappant contraste, nous dit Guillaume 
de Saint-Thierry; l'un jeune encore, mais déjàaffaibli par 
les austérités, lo front modeste, l'œil timide, la figure 
émaciée et pâle, inspirait la compassion non moins que 
le respect; l'autre, au contraire, déjà avancé en âge, cou- 
ronné de fheveux blancs, mais d'une santé robuste et 
dune taille éh'gante, semblait attester par la fermet('' de 
son allure (ju'il était né pour le commandement. Plusieurs 
furent trompés par ces apparences; en particulier, les 
clercs, chargés d'introduire les deux visiteurs auprès de 
l'évoque de Chàlons, furent confus d'apprendre qu'ils 
avaient adressé au disciple les hommages qu'ils croyaient 
avoir rendus au maître. Guillaume do Ghampeaux, plus 
perspicace, eut à peine aperçu Bernard, qu'il reconnut 
en lui « l'homme prédestiné, » sevvum Dei. Il entoura le 



CG VIE DE SAINT BERNARD. 

jeune abbé de prévenances et d'honneurs. Les longs entre- 
tiens qu'il eut avec lui, confirmant sa première impres- 
sion, lui firent iiressentir la haute vocation et la grandeur 
future de son hôte. 

De ce jour fut nouée entre l'évèque et le moine une 
amitié qui ne fit que se resserrer avec les années et que 
la mort du premier, arrivée six ans plus tard, ne devait 
pas même rompre. « Ils ne furent plus qu'un seul cœurt't 
une seule âme dans le Seigneur, » nous dit un témoin. 
Tout fut commun entre eux; Clairvaux devint en quelque 
sorte la propre maison de Tévêque, et Châlons l'hôtel- 
lerie des religieux de Clairvaux. Aujourd'hui, c'est sur- 
tout Guillaume que Ton estime honoré de celle intimité; 
en 1115, Bernard en recueillait tous les avantages. « Ce 
fui l'exemple de Guillaume de Champeaux qui attira sur 
lui d'abord l'attention de la province de Reims, puis celle 
de toute la France du Nord. Tous apprirent d'un si pieux 
évêque à le révérer comme un envoj'é de Dieu, Anijelus 
Dd (IV 

Mais avant que son nom et ses vertus se révélassent au 
monde, Bernard devait subir plus d'une épreuve anière. 
La construction de son monastère et la direction spirituelle 
de ses religieux réclamèrent d'abord tous ses soins. Rien 
ne lui faisait augurer que la vallée de l'Absinthe dût jamais 
attirer des Ilots de moines ou de novices. Aussi les pre- 
miers bâtiments claustraux furent-ils élevés sur un plan 
un peu mesquin, oîi la communauté se trouva bientôt fa- 
talement à l'étroit I i). La chapelle même ne recul aucun 

(1) Jiern. VUa, lit». I, caii. vu, n- :!1. Méglinger in'usc, coinrno nous 
[Her Cist., n" Gl), que Ikrnard fut ordonné prèlre à Châlons : .1 Cala 
laiinensi episcopo in sacerdolcm sliaul attiue abbatem initiatus. 

(2) Sur le |)reinier eniiilacemsnt de ClairVaux, voir, contre l'opinion 
insoutenable de M. Guignard (Mif^ne, t. CLXXW, p. 1701-1713), notre 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. G" 

caractère monumental. Elle est aujourd'hui complètement 
rasée. Mais les diverses planches de dom Milley et la des- 
cription que dom Méglinger nous en a donnée après sa 
visite de l'année 166", nous peuvent en fournir encore 
une idée exacte. Située à l'angle sud-ouest des construc- 
tions comprises sous le nom de Monaslerium vêtus, elle 
formait un carré parfait. On y accédait par une porte ex- 
térieure et par Tescalier du dortoir, Tune et l'autre à l'est. 
Toute la richesse de son ameublement consistait en trois 
autels, une croix de bois et quelques vases sacrés. L'autel 
principal était consacré à la sainte Vierge, patronne de 
l'abbaye. Dom Méglinger le vit encore au dix-septième 
siècle dans un pariait état de conservation : les disciples 
de saint Bernard l'avaient seulement orné d'un retable en 
bois. Les autres autels, placés, le premier entre les deux 
entrées, le second versTangle sud-est, étaient dédiés l'un 
à saint Benoit, l'autre ù saint Laurent. Du reste nul travail 
d'ornementation, ni sculpture, ni peinture (1). Rien, pas 

travail impriiné dans le t. XLIX des Mémoires de la sociélé acadé- 
mique de l'Aube, 1883, p, 339-359. Dans notre travail sur Saint 
Bernard et l'Art chrélien (Rouen, Cagniard, 188G, p. 8-9), nous nous 
sommes laissé égarer par l'opinion reçue _, qui voit encore dans l'enclos 
An Moiiasterium vêtus Xa chapelle du iiremier monastère, enclavée 
parmi plusieurs logements moiernes. Un second voyage à Clairvau\ 
nous a permis de rectifier ce jugement. La [)rétendue chapelle, qui n'est 
peut-être même pas une conslrutiion du Clairvaux primitif, est une 
simple prison, carceres sxculares, voisine du pressoir, (orctilar. Il 
faut placer la chapelle un peu plus à l'ouest, et à gauche du ruisseau 
qui traverse 1 enclos. Voir dans les trois planches de Dom Milley : 
planche I, n" 18, carceres sseculares , a' 13, capella; planche II. 
n° 20, torcular publicum et carceres, n" 17, capcllu ; planche III, 
n' 13, carceres sxcularcs, n" 21 , sacellum. Nous reproduisons la plan- 
che première, au chapitre xiv. ■ 

(1; Cf., sur la situation de la chapelle et ses entrées, plan de dom 
Milley , n" 22-23 ; sur son ameublement , Méglinger , Iter Cislerc, iv 69 ; 
Jîein. Vila, lib. I, cap. xii, n' 58; Exordium Cist. C'enob., ap. 



08 VIE DE SAINT BERNARD. 

même la lueur d"une lampe (l) n'égayait Taspect du froid 
monument, à peine éclairé par quelques étroites fenêtres; 
et, quand Innocent II le visita en 1 l'M , il no put admirer 
que les quatre murs nus. 

A la chapelle était conligu, nous l'avons dit, un édilice 
à double étage, dont le rez-dr-rhaussée servait de réfec- 
toire et de cuisine. Ce réfectoire ne fut jamais pavé; et la 
lumière n'y pénétrait que par de rares fenêtres, hautes et 
larges d'environ une palme. Le dortoir auquel on accédait 
par un escalier étroit et raide occupait tout l'étage supé- 
rieur. Chaque frère y avait son lit, surte de coifre formé 
de quatre planches , long de cinq ou six pieds et large de 
moitit'. On eût dit une rangée de cercueils où les moines 
devaient apprendre vivants à dormir le sommeil de la 
mort (-2). 

A l'entrée du dortoir et sur le palier même , qui com- 
muniquait, par un escalier, avec le réfectoire et la cha- 
pelle. Bernard fit construire deux, cellules, la première à 
son usage, la seconde pour les hcMes de marque qui visi- 
teraient l'abbaye. Par l'exiguïté de ses dimensions et sur- 
tout par sa forme irrégulière, celle qu'il choisit pour de- 

Guif^nard , p. 73-7-i ; Iitslit. , cap. gen. , ibid. , n' X , XIII , X\ , LXXX , 
p. 252, 2J3, 255, 272. Quant aux peintures du retable, signalées jiav 
Méglinger et représentant la sainte Vierge et saint Jean à nii-corps, 
elles sont sûrement postérieures à saint Bernard. Cf. Consnetud., c. w , 
ap. Guignard, p. 255; Xomasticon Cistcrciense , j). 2,'>2. Le Chapitre 
général poussait si loin l'horreur de la peinture, qu'il crut, en 1157, 
accorder une grande faveur, en permettant de peindre en blanc les 
portes des églises. Cf. Martènc, T/icsannts Aaccdot., IV, 1246. 

(!) Ce fut seulement en 12iO que l'entretien d'une lampe dans les 
églises cisterciennes devint obligatoire Cf. Aoiiiaslicon Cislerc. , p. 
277). Jusque-là, d'après les Us {Consuelud. , cap. '.10) et le Chaj>itre 
de 1152 (Marlène, Thésaurus Anccdot., IV, 12 i5), « lampadem tam 
die quain nocteardenlem in oratorio , qui voluerit et potuerit, habeat. » 

(2) Méglinger, lier Cisfcrc. , n" 60, p. 1008. 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. (>9 

meure ressemblait plutôt à une prison qu'à une chambre, 
nous dit Dom M(''glinger. L'(^scalier par sa courbe l'enta- 
mait en un coin. C'est dans cet angle qne Bernard ima- 
gina d'installer son lit où un morceau de bois recouvert 
de paille lui servait doreiller. Le toit qui, d'un autre côté, 
sans plus de maçonnerie, tenait lieu de muraille, s'abat- 
tait à l'intérieur sur un plan incliné; et, sous ce toit, dans 
le mur qui le supportait, était taillé, à un pied d'élévation 
du plancher, l'unique sirge que renfermait la cellule. 
Grâce à cette singulière disposition, lorsque le pieux abbé 
voulait s'asseoir ou se lever, il lui fallait courber la tète , 
sous peine de se heurter au\ poutres. Une étroite lucarne 
faîtière (nous dirions aujourd'hui une tabatière) qu'on ou- 
vrait ou fermait à volonté, éclairait seule cet obscur ré- 
duit (1). Triste et peu enviable mansarde! C'est pourtant 
là que vécut pendant près de trente ans le plus grand 
homme du douzième siècle; telle était la retraite après la- 
quelle il soupirait avec tant d'ardeur, lorsque les besoins 
(le l'Église ou de son Ordre lui faisaient un devoir de s'en 
éloigner. 

En dehors des édifices que nous venons de nommer, il 
serait difficile de reconstituer, même avec le plan de Dom 
Milley, les bâtiments claustraux qui formèrent le Clair- 
vaux primitif ou, comme on dit plus tard, le Monastrrium 
cefus. Moulin, four, bibliothèque n'ont pas laissé de trace. 
(Juillaume de Saint-Thierry mentionne uniquement le 
cellier et la demeure des hôtes. Nous savons que Cérard 
fut choisi pour être celléricr et qu'André eut pour oflice 
la garde de la porte (2). 

Ces diverses constructions exigèrent de longs mois, 

(1) Iter Cislcrc, n" fJT. 

(2) liern. Vila, lib. I, cap. vu, n'' 27. 30. 11 esl fiossiblc 'lue Ir 
cellier fût dans la région du torcular du plan de Dorn Milley, n' r.'. 



70 VIE DE SAINT lîERXAKI». 

sinon plusieurs années, mois terrihlos et fertiles en inci- 
dents émouvants. Habitués comme nous le sommes à con- 
sidérer le monastère de Clairvaux dans tout Téclat histo- 
rique de sa gloire, nous n"imaginons guère les crises qu'il 
eut à traverser, avant d'arriver à cet état de prospérité 
qui nous étonne. Le travail et le jeûne , la faim et la soif, 
le froid et la nudit*'- sont k la base de cet édiûce imposant, 
œuvre de treize pauvres moines. Occupés sans relâche aux 
ouvrages de charpente et de maçonnerie, Bernard et ses 
compagnons étaient dans l'impossibilité de se procurer 
même la maigre nourriture que leur permettait la Règle 
cistercienne. Faute de notoriété, ils ne pouvaient compter 
sur les aumônes régulières du dehors. Leur nourriture 
ordinaire consistait en un pain d'orge, de mil et de vesce. 
Et plus d'une fois ils furent réduits à manger pour tout 
mets un plat de feuilles de hêtres ou de racines; un plat 
de faînes était un grand régal '1). 

Le jeune abbé entretenait de son mieux, par la parole 
et par l'exemple, au sein de ses religieux, la foi en l'ave- 
nir du monastère. Cependant l'extrémité de la misère, les 
rigueurs de l'hiver peut-être, finirent par déconcerter la 
congrégation naissante. Voyant leurs provisions de bouche, 
les feuilles et les faînes épuisées, leurs vêtements et leurs 
chaussures usés et impropres même au raccommodage, les 
pauvres moines, exténués, en proie à la faim et au froid, 
laissèrent échajiper des paroles de découragement et sup- 
plièrent Bernard de les ramener à Citeaux. Vainement 
l'intrépide abbé essayait-il de relever leur courage par 
l'espoir des récompenses éternelles; ils s'obstinèrent à 
vouloir déserter ceslieux inhospitaliers, devenus véritable- 
ment pour eux une « vallée d'amertume. » Dans le senti- 
ment de son imjjuissanco et de l'inutilité de ses consola- 

(1) non. Vila, iijj. I, cap. v. iV 25; Vila /F"', lib. Il, n" 2 et 4. 



COMMENCEMENTS DU CLAIKVAUX, 71 

lions, Bernard ent recours à Dieu, qui prit encore une fois 
pitié de son serviteur. Pendant qu'il priait et mêlait à ses 
soupirs l'expression d'une conûanceque ses frères abattus 
ne savaient plus partager, plusieurs personnes vinrent, à 
quelques heures d'intervalle, apporter à la communauté 
les secours si impatiemment attendus (1). 

Cet état de noire détresse ne dura vraisemblablement 
qu'une année. La récolte de la moisson, si maigre lut-elle, 
dut l'adoucir un peu. Les historiens de saint Bernard no- 
tent cependant encore plusieurs crises que traversa le mo- 
nastère au cours des années suivantes. Un jour le sel vint 
à manquer. Le saint abbé appela Guibert, l'un de ses moi- 
nes : « Mon fils , lui dit-il , prenez l'àne , — c'était le seul 
animal que possédât le monastère , — allez à la foire et 
achetez-nous du sel. » — « Et de l'argent? » répondit Gui- 
bert. » — « Mon fils, reprit Bernard, voilà bien longtemps 
que je n"ai ni or ni argent. Il y a là-haut quelqu'un qui 
tient ma bourse et mes trésors entre ses mains. » Guibert 
eut envie de rire. « Si je m'en vais à vide, répliqua-t-il, 
je reviendrai à vide. » — « Ne craignez rien , mon fils, lui 
dit l'abbé, mais ayez confiance. Celui qui a nos trésors en 
garde vous accompagnera et vous procurera le moyen de 
vous acquitter de votre commission. » Guibert s'inclina 
sous la bénédiction de son supérieur et partit avec l'âne, 
pour se rendre à la foire de Reynel. Ses doutes n'étaient 
pas dissipés. Or, comme il approchait du terme de son 
voyage, il rencontra aux abords d'un village un prêtre qui 
le salua ainsi : « D'où étes-vous donc, mon frère, et où 
allez- vous? » Guibert confia sans hésiter à l'inconnu la dé- 
tresse de son couvent et son propre embarras, vivement 
touché de ce récit , le prêtre l'emmena dans sa maison et 
lui donna la moitié d'un muid de sel, avec une somme de 

Il VUa yp', lib. JI, n" :.. 



72 VIE DE SA!NT BEHNARD. 

cinquante sous. On devine avec quelle joie Guibert re- 
tourna au monastère et s'empressa de racontera son su- 
périeur ce qui lui était arrivé. « Je vous le disais et je 
vous le répète, repartit Bernard, il n"y a rien de plus né- 
cessaire au chrétien que la foi ; ayez la foi et vous vous en 
trouverez bien tous les jours de votre vie (1). » 

La Providence vint de la même façon, une autre fois 
encore, au secours du monastère. C/était à rapproche de 
l'hiver, et Gérard, chargé du cellier, manquait d'argent 
pour les achats nécessaires à l'entretien des religieux. Sa 
seule ressource fut de se plaindre à son frère. Bernard, 
dont la bourse était vide, essaya de le consoler et l'exhorta 
pieusement à la patience. « Combien vous faut-il, pour 
parer aux premiers besoins, demanda-t-il? » — « Douze 
livres. » Sur cette réponse, il le renvoya et se mit en 
prière. Quelques instants après, (iérard lui-même avertis- 
sait son frère qu'une femme de Chàtillon demandait à lui 
parler. Elle venait recommander aux prières des religieux 
son mari gravement malade; et, par manière d'aumône, 
elle oll'rait précisément à l'abbé les douze livres désirées. 
Bernard proiita de cette occassion pour donner à son cel- 
lérierune leçon de conûance en Dieu |2). 

Il nous est impossible de déterminer à quelle époque les 
revenus du monastère sulïireni aux besoins des religieux. 
Nous savons seulement par Guillaume de Saint-Thierry 
que, dix ans après sa fondation, ils ne récoltaient pas en- 
core tout le froment nécessaire à leur maigre alimentation 
et au service des pauvres (3). Ils en étaient quittes pour 

(1) Vita /F% lib. H, ir S. 

(2) Bcrn. Vita, lil). 1, <a|i. vi, n" 27; rnujm. Caiifiidi, |>. 7'. 

(3) « Usqiie ad aniiuin illuin (il s'a.uil, de la famincl I2")-1 12(ii niin- 
qiiain eis laboris siii aniiona suftVccral. » \Bevn. ]'ilti , lib. 1, cap. \, 

iv> i9.) 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. 73 

manger quelquefois du pain d'avoine. Un religieux du 
prieuré de Clémenlinpré , étant venu les visiter, fut stu- 
péfait de voir de quel pain se nourrissaient les serviteurs 
de Dieu, et il en remporta un morceau comme échantil- 
lon pour l'offrir à ses frères. Ceux-ci partagèrent son éton- 
nement et son admiration. Touché de compassion, le 
prieur, le vénérable Eudes, fit atteler sur-le-champ che- 
vaux et ânes de son couvent , pour porter aux pauvres de 
Jésus-Christ du pain et d'autres provisions. Ce fut l'ori- 
gine de rapports fréquents et d'une véritable fraternité en- 
tre Clairvaux et Clémentinpré (i\ 

La prospérité peu à peu croissante de Clairvaux n'ap- 
porta guère de changements dans le régime de la commu- 
nauté. Pour être plus abondante et plus régulièrement 
servie, la nourriture des moines ne devint guère meil- 
leure. Le laitage, le poisson et les œufs restèrent long- 
temps plats inconnus. « Même le jour de Pâques, on ne 
servait que des haricots et des pois (2). » Une extrême 
sévérité présidait, en outre, à la préparation de ces ali- 
ments : point de poivre, ni de cumin, genre d'épice alors 
très apprécié (3). Pour tout assaisonnement, du sel et de 
l'huile; Guillaume de Saint-Thierry en ajoute deux au- 
tres : « la faim et l'amour de Dieu (4). » L'abbé jugeait 
que ses frères devaient s'estimer heureux de se nourrir de 
pain bis. «Si vous connaissiez, disait-il, les obligations 
des moines, il faudrait arroser de larmes toutes les bou- 
chées que vous mangez. Nous sommes entrés dans ce 
monastère pour pleurer nos péchés et ceux du peuple. En 
mangeant le pain des fidèles, nous contractons, pour ainsi 

(1; VilaIV\ lib. II, n- 4. 

(2) Faslredi ep., iv 2, aji. Migne, CLXXXII, p. 705. 

(3; Instilut. cap. gêner., n" 63, ap. Guigiianl, p. 208. 

(4^ Dern. Vita, lib. I, cap. vu, n" 36. Cf. IJcni. , ep. 1, n" 12. 

S\nT Itlî'iNAIir). — T. I. 5 



/4 VIE DE SAINT BERNARD. 

dire , lobligatioii de pleurer leurs péchés, comme s'ils 
étaient les nôtres (1). » Du reste, faute de vin ou de bière 
({ue permettait la Règle, on se contentait de Teau de la 
l'ontain<' (2). 

De telles rigueurs pouvaient affaiblir uu même ruiner 
les tempéraments les plus robustes. Bernard, qui donnait 
à ses religieux, l'exemple de la plus rude austérité, suc- 
comba bientôt sous le poids du jeûne et de la fatigue. Son 
estomac refusa la nourriture, et en quelques mois sa ma- 
ladie mal soignée prit un caractère alarmant. Guillaume 
de Champeaux, étant venu le visiter, comprit sans peine 
que ce délabrement de sa santé était dû à l'excès de ses 
mortifications. Persuadé que tout espoir de guérison était 
perdu, si le malade ne consentait à suivre un régime plus 
doux, il voulut lui imposer le repos, les ménagements et 
les soins que son corps réclamait si impérieusement. Mais 
Bernard , tout entier au souvenir de sa profession encore 
récente , refusa de se relâcher des rigueurs de la Règle. 
Il fallut que l'évêque de Châlons allât chercher auprès du 
Chapitre réuni à Citeaux lautorisation de faire suivTe à 
son ami le traitement qu'il jugeait nécessaire. Les abbés, 
confiants en sa sagesse, firent droit à sa requête si juste et 
si di'dicate. 11 revint à Clairvaux, muni de pleins pouvoirs 
sur Bernard, le déchargea pour une année du gouverne- 
ment de l'abbaye, le dispensa de l'observance de la Règle 
et, pour qu'il ne fût pas tenté de se mêler aux exercices de 
la communauté, il lui fit construire en dehors de l'enclos 
du monastère, vers l'est, à une distance d'environ 400 
mètres de la chapelle, une petite cellule isob'C, où le 



(1; ]'"astredi ep., ioc. cit., n"^ 4. 

(2) « Viiuiiii non csl nionacljoruin, » disaient les frères de Hornard. 
VUa quarla, lib. II, n' 10. Cf. Régula S. lienedicli, 40. 



COMMENCEMENTS DE CLAIHVAUX. 7o 

bruit du travail manuel, de la psalmodie et des prières 
conventuelles ne pût arriver (1). 

Là, Bernard fut remis aux mains d'un médecin, qui avait 
acquis quelque célébrité dans le voisinage. Par malheur, 
ce « physicien, » comme on disait alors, était un charla- 
tan indigne de la confiance que lui accorda Guillaume de 
Champeaiix. Le traitement, on pourrait dire les mauvais 
traitements, qu'il fit subir à son malade, devinrent pour 
celui-ci une source de douleurs souvent plus vives que la 
maladie même. En somme, le repos fit plus pour sa gué- 
rison que tous les remèdes. Cependant Bernard n'oubliait 
pas qu'il était sous l'obéissance, et il suivit sans se plain- 
dre les prescriptions de l'empirique ignorant qui le mar- 
tyrisait. La sérénité ne l'abandonna pas un seul instant. 

C'est à celte époque que Guillaume de Saint-Thierry, 
de qui nous tenons ces détails, visita pour la première 
fois, avec un abbé de ses amis, Glairvaux et saint Bernard. 
« Je le trouvai, nous dit-il, dans sa cellule, sorte de ca- 
bane semblable aux loges qu'on assigne ordinairement aux 
lépreux dans les carrefours. Mais j'en atteste Dieu, cette 
chambre m'inspira, à cause de celui qui l'habitait, autant 
de respect que si je me fusse approché de l'autel du Sei- 
gneur. Je me sentis pénétré d'une si douce affection pour 
l'homme de Dieu, j'éprouvai un si grand désir de partager 
sa pauvreté, que si on m'en eût donné la permission, dès 
ce jour même je me serais attaché à son service, il nous 
accueillit avec des marques de joie; et comme nous nous 
informions de l'état de sa santé : « Je vais très bien, » 
nous dit-il avec un lin sourire : « moi qui jusqu'à présent 

(1) nern. Vila, lib. I, cap. vu, n" 32. La cellule de Bernard était 
placée derrière le rond-point de l'église du second monastère [Voyagc 
litlcraire de deux Bcncdictins, I, 99). Cf. Méglinger, Jter Cisterc, 
II" 61, et plan de Dom Milley, n" 62. 



76 VIE DE SAINT BERNARD. 

commandais à des hommes raisonnables, je suis, par un 
juste jugement de Dieu, condanmé à obéir à une brute, >> 
cuidam hesl'ue datii.s sum ad ohediendum. La qualification 
allait à l'adresse de son médecin. « Nous mangeâmes avec 
lui. Il nous semblait qu'on dût traiter avec beaucoup de 
ménagement un malade aussi délicat. Mais, voyant que 
par ordre de ce médecin on lui présentait des aliments 
auxquels une personne bien portante et affamée eût à 
peine voulu toucher, nous en ressentîmes une vive indi- 
gnation; la règle du silence nous empêcha seule de mur- 
murer tout haut et d'accabler d'injures le sacrilège et l'ho- 
micide )) qui abusait ainsi de son autorité. <■ Quant à 
Bernard, victime passive et résignée, il prenait tout ce 
qu'on lui servait, indifl'éremment; tout lui semblait égale- 
ment bon. » La longue habitude de mépriser le plaisir du 
goût avait éteint en lui la pointe de la saveur. <( Son palais 
ne distinguait plus les aliments. Il avait notamment, pen- 
dant plusieurs jours, mangé de la graisse — du sain- 
doux (1), — pour du beurre. Une autre fois, il but de l'huile 
au lieu d'eau, sans s'en apercevoir. L'eau seule avait pour 
lui quelque saveur, parce qu'elle rafraîchissait en passant 
sa gorge desséchée (!2). » 

Les hôtes de Clairvaux, dont le nombre s était accru 
sensiblement pendant les années M16-1117 (3), devenus 
orphelins, ou du moins privés pour un temps de leur 
père, trompèrent les ennuis de la séparation par un re- 
doublenumt de ferveur, (luillaume de Saint-Thierry, qui 
les visita à cette époque, c'est-à-dire vraisemblablement 

(1) « SaiigiiiiKMii (•riiiliiiii... noscitur coincdisse. « [Bcrn. Vita, lili. I, 
cap. vu, n" ;:!3.) Siinguinem est une faute de lecture ]}onï sacjimcn. 
Cf. Hiiffer, Bernard von Clairvaux, 1, 129, note 3. 

(2) Bern. Vila , lili. 1, cai). vu, n" 3'f. 
(^3) Jbid., cap. MU , n" d."). 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. 77 

en 1118 ou 1119 (1), a décrit leur retraite avec un grand 
bonheur d'expression. « La solitude où demeuraient les 
serviteurs de Dieu, nous dit-il, est environnée d'une forêt 
sombre, et resserrée entre deux montagnes qui l'élreignent 
de manière à lui donner l'apparence d'une grotte profonde, 
semblable à celle qu'habitait notre père saint Benoît, lors- 
qu'il fut découvert par des bergers. En descendant à 
Clairvaux, » par la route de Bar au nord-ouest, « on recon- 
naît Dieu à l'aspect des maisons , et le vallon muet publie 
par la simplicité et l'humilité des édifices l'humilité et la 
simplicité des pauvres qui l'habitent. Dans ce val, peuplé 
d'hommes, où il n'est permis à personne d'être oisif, où 
tous travaillent, où chacun a sa besogne particulière, 
règne au milieu du jour un silence, pareil au silence du 
milieu de la nuit, interrompu seulement par le bruit des 
travaux ou par le chant des frères occupés à louer Dieu. 
Cette discipline du silence, bien connue des visiteurs, 
frappe tellement les séculiers eux-mêmes^ qu'ils n'osent 
l)lus, en pénétrant dans cette enceinte, proférer une pa- 
role qui ne soit en harmonie avec la sainteté du lieu (2). » 

A. cette peinture de Clairvaux (iuillaume de Saint- 
Thierry joint le tableau des mortiflcations des moines. Il 
nott' même à ce sujet les excès où ils tombèrent, et il 
nous apprend que leur abbé, qui les avait d'abord préci- 
pités dans l'exercice des vertus héroïques, dut à la tin 
employer toute son autorité pour refréner l'indiscrétion 
de leur zèle. 

Bernard n'a pas fait difficulté de r(^connaître et de cor- 
riger les défauts de sa première méthode de direction. 

(1) L'exil de IJeniard dura un an [Bcnt. Vita , lib. I, cap. vu, n" 32; 
VIII, n" 38), il commença vraisemblablement peu après la fondation de 
Troisfonlaines qui eut lieu en octobre 1118. Cf. c . xm, n" i'A. 

[2] Bern. \'ila , lib. I, c. vii, n" 3.5. 



78 VIE DE SAINT BERNARD. 

Trompé par rexcellence mémo do sa propre vertu, il avait 
cru qu'il pouvait exiger de ses frères une pureté sans 
tache , une vertu sans défaillance , en un mot Ihéroïsme 
à l'état habituel ot continu : rêve à coup sur digne d'une 
grande àme, mais trop beau pour devenir, sans miracle, 
la loi dune communauté. Aussi, lorsqu'il recevait les 
confidences de ses moines, était-il étonné « de rencontrer 
des hommes là où il croyait avoir affaire à des anges. » 
Dans sa simplicité, il estimait que les tentations, los illu- 
sions d'une imagination déréglée ne pouvaient franchir 
l'enceinte d'un cloitre. A ses yeux, quiconque y était su- 
jet n'était pas un vrai religieux; c'en était la marque. 

Il fallut renoncer à ces préjugés d'un faux et dangereux 
mysticisme. Les moines lui apportant chaque semaine l'a- 
veu de faiblesses ou d'imperfections que leur constante 
bonne volonté ne parvenait pas à prévenir, il finit par 
apercevoir l'inévitable loi de la fragilité humaine. < L'hu- 
milité des disciples servit de leron au maître, » nous dit 
Guillaume de Saint-Thierry. Et tel fut l'effet de cette ré- 
vélation, que Bernard, déconcerté, eût renoncé à la di- 
rection de ses frères, si une inspiration céleste ne l'eût 
contraint à conserver sa maîtrise. Mais il est à remarquer, 
qu'à partir de ce jour, la vertu par excellence qu'il recom- 
mande aux directeurs des âmes, c'est la « mesure. » Nul 
doute que la mesure no devint pareillement pou à peu sa 
règle suprême, et un principe qu'il eut dorénavant tous 
les jours devant les yeux (1). 

Mais sa sévérité outrée portait ses fruits. Entraînés par 
les efforts cju'ils avaient faits pour atteindre la perfection 
idéale qui leur était proposée, les moines do Clairvaux 
raffinèrent sur les moyens de se mortifier. A force d'en- 

(1) Bernardi Vita, lil). I, c. m, ii" 28-29. « Mater virliilum discrelio. » 
In Cant., serin. XXIII, n" x,- cf. serni. XLIX, n" 5. 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX'. "9 

tendre répéter que les plaisirs de la chair sont la mort de 
l'àme, ils avaient fini par se persuader que tout ce qui 
flatte les sens doit être rejeté indistinctement avec une 
égale horreur. Sur ce principe, et « dans la simplicité de 
leur ferveur novice, » regardant comme un poison tout 
aliment savoureux, ils refusaient de prendre la nourriture 
où ils trouvaient quelque goût agréable, « réprouvant 
ainsi les dons de Dieu, » remarque leur historien. Ce n'é- 
tait pas assez que leur pain fût « plus terreux que fari- 
neux » et leurs légumes exempts de tout assaisonnement 
autre que le sel et l'huile , il fallait encore qu'un mélange 
amer en corrompît la saveur, afin que le palais eût sa souf- 
france, comme les autres sens. 

Bernard, avisé de ces mortifications abusives, qui s'é- 
taient probablement glissées dans le monastère pendant 
son exil d'un an , s"empressa de les réprouver à son retour. 
Son blâme ne fut pas accepté sans protestation ; on crai- 
gnit qu'il n'accordât trop à la nature, par un excès de 
condescendance pour la faiblesse humaine. Sur ces entre- 
faites, lévêque de Chàlons étant venu à Glairvaux, on 
soumit la question à son jugement. Comme on le pense 
bien, Guillaume, ennemi né de tous les excès, abonda 
dans le sens de Bernard et donna tort aux religieux. 
« Voyez, leur dit-il, le prophète Elisée et ses disciples, 
les enfants des prophètes ; eux aussi menaient dans le dé- 
sert une vie d'ermites. Or, comme un jour, à l'heure du 
repas, ils trouvèrent dans la marmite, oi^i cuisait leur diner, 
un goût d'amertume insupportable, le serviteur de Dieu 
y jeta un peu de fleur de farine, et l'amertume disparut. 
Quelle leçon pour vous! Votre marmite ne contient rien 
d'amer. Si votre nourriture a quelque saveur, c'est à la 
grâce de Dieu que vous le devez. Prenez donc en toute 
sécurité et avec reconnaissance ce que l'on vous sert. He- 



80 VIE DE SAINT BERNARD. 

l'user de le faire par esprit de désobéissance ou d'incrédu- 
lité, c'est résister à l'Iilsprit-Saint (1 . » 

Cette sentence, conforme au sentiment du jenne abbé, 
ne fit qu'augmenter son prestige. En somme, Bernard se 
réjouissait intérieurement de n'avoir à reprendre en ses 
subordonnés d'autre défaut qu'une aberration de zèle et 
de générosité. De quel regard satisfait il put dès lors con- 
templer son oeuvre I Par ses soins l'âge d'or, nous dit son 
historien, renaissait dans le coin d'un vallon, et ce vallon 
au nom sinistre, jadis hanté par les voleurs, méritait de 
porter désormais un nouveau et gracieux nom qu'il ne 
devait plus perdre, le nom de Clairevallée, Claiavailu, 
Clairvaux (2). 

Insensiblement, en effet, ce lieu était devenu célèbre, 
et un rêve de Bernard recevait chaque jour son accomplis- 
sement. Les religieux étaient peu nombreux encore , lors- 
qu'une nuit, entre l'office de Matines et celui de Laudes, 
le pieux abbé sortit de la chapelle et dans une promenade 
solitaire se mit en oraison, songeant à l'avenir de son ab- 
baye. Tout à coup ses yeux se fermèrent, et il lui sembla 
qu'une foule immense, composée d'hommes de tout âge 
et de toute condition , descendait des collines avoisinantes, 
emplissait toute la vallée et finissait par en déborder l'en- 
ceinte. Celte vision l'inonda de joie (3). 

Il ne fut pas longtemps sans voir l'effet des promesses 
qu'elle contenait. Dès 1116, dans une de ses prédications 
à Chàlons-sur-Marne, il avait converti « une multitude 
de nobles et de lettrés, clercs et laïques, » qui le suivi- 

(1) Bern. Vita, lil>. I, cap. vu, n" 3G-37. 

(2) Bern. Vita , lib. I, cap. xiii, n" Gl. Il semble qut? l'abbaye reçut 
(lès le premier jour le nom de Clairvaux; dans une charte de 11 IG 
[Gallia Christ., X, Jnstr. 1G1-1G2), elle porte déjà ce nom. 

(3) Bern. Vila, lib. 1, c. \ , n" 26; Fragm. Gauf. , p. 6'. 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. SI 

rent sur-le-champ à Clairvaux. L'école de Ghàlons qu'il- 
lustrait l'enseignement d'Élienne de Vitry, en fut dépeu- 
plée; Etienne lui-même, étourdi par une telle désertion, 
ne trouva d'autre ressource, pour se consoler, que d'al- 
ler rejoindre ses meilleurs disciples, qui recevaient déjà 
« dans la demeure des hôtes » les leçons préparatoires au 
noviciat. Bernard l'admit à la même épreuve, bien qu'il 
doutât de la solidité d'une vocation dont les motifs n'é- 
taient pas d'une irréprochable pureté. Il pouvait même 
craindre que la d(''fection prévue d'Etienne n'en entraînât 
quelque autre. Mais l'Esprit le rassura, nous dit son bio- 
graphe; et, de fait, lorsque le célèbre professeur, h bout 
de courage, après neuf mois de noviciat, quitta Clairvaux, 
il ne se trouva personne parmi ses disciples pour imiter 
sa faiblesse (i). 

Le bruit de ces événements eut un retentissement jus- 
que dans les cloîtres des autres ordres monastiques; et 
l'on vit des religieux abandonner leur Règle pour se ranger 
sous la discipline plus sévère de l'abbé de Clairvaux. Tel 
fut Humbert, futur abbé digny, qui vint en 1L17 frapper 
à la porte de la nouvelle abbaye cistercienne, après vingt 
années de profession dans le monastère bénédictin de la 
Chaise-Uieu (2). Tel Raynaud ou Raynard, le futur abbé 
de Foigny. Tel enfln un groupe de Chanoines réguliers de 
Horricourt (>n Champagne (Haute-Marne), soumis à la 
ilègle de saint Augustin. L'incorporation de ces derniers 
souffrit, il est vrai, quelques difficultés, qui furent vite 
aplanies par lintervcntion de l'Ordinaire, (îuillaume de 
Ghampeaux. Fort de l'appui de ce prélat qui avait favorisé 

(•) Beni. Vita, lib. 1, cap. xiii, n" 65. 

^2) Exoidium magnum, dist. II[, cap. iv. Hiiinheil nioiirul en lliT 
on 1148, ajuès avoir passé trente ans dans l'Ordre : -< Nol/iscuin Iri- 
ginta annis. w [In obilu Htiinb., lîern. serin., n" 2.) 

5. 



8!2 VIE DE SAINT BERNARD. 

lui-même le départ des fugitifs, Bernard repoussa comme 
une injure les réclamations de leur abbé. Partant de ce 
principe, qu'un moine peut toujours, sans manquer à ses 
engagements, embrasser une Règle plus sévère (jue celle 
de l'Ordre où il a fait profession, il répondit que les trans- 
fuges étaient en sûreté sous son aile et que l'éprouve du 
noviciat déciderait seule de leur sort. Il est probable qu'ils 
usèrent de leur liberté, pour revêtir, au bout d'un an, 
l'habit cistercien. Cela mit un terme au.K revendications 
de l'abbé de Horricourt (1). 

11 est deux noms qui brillent entre tous ceux que Ber- 
nard put inscrire vers cette époque sur les registres de sa 
famille religieuse, celui de Nivard et celui de Tescelin. 
Xivard avait enfin atteint l'âge prescrit par la Règle cis- 
tercienne pour l'entrée en religion {±) ; et Tescelin, qui ve- 
nait de marier son unique fille, Hombeline, à un gentil- 
homme bourguignon, se vit tout ù coup réduit par cette 
dernière séparation à lapins complète solitude (3). Déjà 
penchant vers la tombe, le vénérable vieillard, que déso- 
lait la vue de son foyer désert, regardait autour de lui et 
cherchait où mourir. Des pensées de retraite convenaient à 
son âge. Où reposerait-il mieux qu'au milieu de ses en- 
fants? Bernard, dit-on, dans un de ses voyages en Bour- 
gogne, peut-être à l'occasion du Chapitre de Cîteaux en 
1119 ou 11:20, lui suggéra l'idée de rejoindre sa famille à 
Clairvaux. Tescelin suivit ce conseil (4), et l'on vit, chose 

(1) Bern. ep. 3. 

(2) « Ubi paululiiiii crevil, faclus est cl ipse novilius ajiuJ Cister- 
cium : et suscepto post anni spatium liabitu, redditus est frafribus in 
Claravalle. » Oauf. Fiagm., Migne, p. 5';,5. Cf. Bern. Vifa , lib. !, 
cap. III, n" 17. 

(3) Hombeline ne se maria ([u'après le départ de Nivard : < Supo- 
rerat de domo illa paler senior cum lilia. » [Bern. Vilu, loc. cit.) 

(4) Sur la légende ])eu vraisemblable d'après laquelle Bernard em- 



COMMENCEMENTS UE CLAIRVAUX. 83 

touchante! le généreux père, pendant un an , à Técole de 
son humble fils. L'époux d'Aleth mourut, peu de temps 
après sa profession , selon la tradition communément re- 
çue. Le nécrologe cistercien honore sa mémoire le 23 mai. 
D'après le nécrologe de Saint-Bénigne, on célébrait son 
obit le 11 avril. 

De toutes les personnes qui, dix ans plus tôt, avaient 
peuplé le château de Fontaines, une seule restait dans le 
siècle : c'était Hombeline. Oubliant les leçons d'Aleth, la 
jeune châtelaine avait contracté peu à peu des habitudes 
frivoles et sacrifiait à la mondanité. Or, un jour, il lui prit 
fantaisie de revoir ses frères et de visiter cette « claire 
vallée » dont on chantait partout la gloire. Elle s'y pré- 
senta en grand équipage, s'imaginant peut-être qu'elle fe- 
raitainsiplus d'honneur à ses hôtes. Mais Bernard, à qui le 
luxe avait toujours inspiré une sainte horreur, ayant ap- 
pris que sa sœur avait revêtu, pour le voir, une toilette 
éclatante, refusa de reconnaître en elle la fille d'Aleth et 
lui fit répondre qu'il était occupé à dautros soins qu'à 
satisfaire la vaine curiosité d'une femme du monde. An- 
dré, chargé de notifier cette décision, enchérit encore sur 
le blâme de son frère. « Qu'est-ce que cette pompe et ces 
ornements? dit-il à sa sœur; est-ce que tout cela recouvre 
autre chose que de l'ordure? » Atterrée par ces reproches 
auxquels elle était si peu préparée, Hombeline fit un re- 
tour sur elle-même. L'exemple de sa pieuse mère lui re- 
vint en mémoire; son sang gi^néreux bouillonna sous l'af- 
front, et elle éclata en sanglots : « Oui, je ne suis qu'une 
pécheresse, s'écria-t-elle, mais c'est pour les pécheurs 

ploya les instances cl les menaces pour convertir son vieux père, voir 
Etienne de IJourbon, Anecdotes historiques , éd. Lecoy de la Marche . 
Paris, 1S77, p. 28; Migne, t. CLXXXV, p. 967-'J68. Il faut s'en tenir 
à Guillaume de Saint-Thierry, Bern. Vita, lib. I, cap. vi, n" 30. 



84 VIE DE SAI.VT liERXAm». 

que le Christ est mort. C'est parce que je suis coupable, 
que je recherche la conversation des saints. Si mon frère 
méprise mon corps, que le serviteur de Dieu ait au moins 
pitié de mon àme ! Qu'il vienne et qu'il ordonne; tout ce 
qu'il ordonnera, je suis prête à le faire. » Bernard n'at- 
tendait que ce mot pour céder à un désir qui était celui 
de son propre cœur. A peine l'écho en était-il parvenu 
jusqu'à lui, qu'il appela ses frères et vint avec eux saluer, 
à la porte du monastère, une sœur toujours aimée. On 
devine qu«'l fut l'objet de son entretien : les vertus d'Aleth 
en firent tous les frais. Hombeline, à qui se révélèrent alors 
les joies et le charme austère du sacrifice , en sortit déci- 
dée à mener dorénavant dans le monde une vie toute re- 
tirée et tout adonnée aux bonnes œuvres. Son mari était 
homme à comprendre une telle résolution. Il entra dans 
les desseins d'Hombeline, et au bout de quelques années, 
il lui permit de suivre plus librement ses goûts cénobiti- 
ques et de s'ensevelir dans le monastère de Jully-les-Non- 
nains, où elle vécut et mourut en odeur de sainteté (1). 

Cependant Clairvaux subissait les effets de son éton- 
nante prospérité et, comme Citeaux, di'bordait à son tour. 
Dès il 10, Bernard, nous en avons la preuve, avait prévu 
l'heureuse et prochaine nécessité ovi il serait réduit de 
fonder, avec les nombreux novices qu'il formait alors, 
une ou plusieurs colonies cisterciennes. Dans cette vue, il 
avait accepté le don d'un terrain que Hugues de Yilry 
lui offrait par l'entremise et vraisemblablement sur la de- 
mande de Guillaume de Champeaux dans la forêt de 
Luiz. Vin 1117, les fondemenis du monastère de Trois- 
lontaincs, (jue la générosité et les largesses des abbés de 



(1) Bern. l'ita, lib. J, cap. vi, n" 30. Sur Hoinlicline, voir Jol)in, 
Saint Bernard cl sa famille, p. 129-149. 



COMMEXCEMKNTS DE CLAIRVAIX. 85 

Sainl-Pierre de Chàlons, de Saint-Oyan, de Gluny et des 
chanoines de Compiègne devaient successivement enri- 
chir, étaient déjà jetés; et le 10 octobre 1118 douze 
moines de Clairvaux s'y installaient définitivement sous 
la conduite do Roger, l'un de ces convertis de la première 
heure, que Bernard avait arrachés par son éloquence à 
l'école d'Etienne de Vitry (1). L'évêque de Chàlons rece- 
vait de la sorte, en récompense de sa précieuse collabo- 
ration, les prémices de l'œuvre cistercienne dans la Cham- 
pagne. 

La fondation de Fontenay au diocèse d'Autun (aujour- 
d'hui de Dijon, dans le voisinage de Montbard, suivit de 
près celle de Troisfontaines (2). On a remarqué que plu- 
sieurs circonstances donnaient à l'établissement do cette 
nouvelle colonie un caractère particulièrement familial : 
c'est, en effet, un cousin de Bernard, Godefroid do la 
Roche, qui fut chargé de la diriger, et le principal con- 
cessionnaire du terrain n'était autre que Raynard , sei- 
gneur de Montbard et oncle maternel de l'abbé de Clair- 
veaux (3). 

Deux ans plus tard (4) s'élevait à quelques kilomètres 
de Yervins, au diocèse de Laon (aujourd'hui de Soissons) , 
le monastère de Foigny, à la tête duquel Bernard plaça 
RajTiaud. C'était un poste avancé vers la Flandre où il 
devait un peu plus tard faire de si brillantes conquêtes. 

(i; Janauschek, Orig. Cislerc, p. 6; Gallia Christ., I.V. 956-957; 
X, Inst., p. 161-2, 169-170; Bern. Vita, lib. 1, cap. xiii, u" Gi. 

(2) 29 octobre 1119; Janauschek, Orig. Cist., p. 8. 

(3) Chifllet, Genus illustre, p. 540; ap. Migne, |). 1461. Sur la part 
de l'évêque d'Autun, de l'ermite Martin et de l'abbé de Molesme dans 
cette fondation, voir C'Iiifflet, p. 540 et 563; Gallia Christ., IV, 492 
et 391. 

(4; L'installation des rnoines de Clairvaux à Foigny est du 11 juil- 
let 1121: Janauschek, Orig. Cist., p. 10. 



86 VIE DE SAINT liERXAHD. 

Malgré le généreux appui de l'évéque de Laon , Barthé- 
lémy de Vir, les commencemouts de l'abbaye furent ex- 
trêmement pénibles. Pendant quelques années les moines 
n'eurent d'autre abri qu'un modeste logement qui leur 
servait à la fois de réfectoire et de dortoir. On garda long- 
iem^Ds dans le pays le souvenir des visites de l'abbé de 
Clairvaux et du miracle, célèbre sinon certain, qu'il ac- 
complit lors de la bénédiction de la chapelle (11 novem- 
bre 11-24), en excommuniant les mouches qui menaçaient 
de troubler la cén-monie. 

L'établissement do ces trois monastères, en moins de 
trois années, témoignait de la puissante vitalité de l'ab- 
baye-mère. Une telle prospérité eût fait oublier à Bernard 
toutes les épreuves qu'il eut pendant ce temps à traver- 
ser, si un chagrin plus cuisant que les autres ne fût venu 
altérer la sérénité de son âme et troubler son bonheur. 
Parmi les hôtes que Clairvaux avait accueillis en ces an- 
nées héroïques, l'histoire nomme un transfuge illustre, 
Robert de Châtillon. Sa défection forme un épisode inté- 
ressant qui veut être raconté. 

Robert était le cousin germain de Bernard (1). Tout 
jeune encore , ses parents l'avaient voué à Cluny. Mais d'a- 
près la Règle de saint Benoît, lorsqu'un père ou une mère 
voulaient consacrer à la vie religieuse un de leurs enfants 
en bas âge, ils étaient tenus de rédiger un acte de dona- 
iion à peu près en ces termes : « Nous consacrons ce nou- 
veau-né ou cet adolescent au service de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ en présence de Dieu et de ses saints, afin 
qu'il persévère tous les jours de sa vie. » L'acte était placé 
dans un pan do la nappe d'autel, (ju'on enroulait autour 



(1) « Carne propiiKiiiiis. » IWia. ep. 1, n" 9, et note de ilabillon; cf. 
ep. 32. n° :{. 



COMMENCEMENTS DE CLAIKVAUX. 87 

des mains de l'enfant ; le prêtre célébrait la messe et of- 
frait ensemble le saint sacrifice et le jeune oblat (1). Or, 
rien de semblable n'avait eu lieu dans Toblation de Ro- 
bert. « Jamais, lui écrit plus tard son cousin, vos parents 
nont signé en votre nom la pétition prescrite par la Règle, 
Jamais ils n'ont enveloppé votre main, avec la pétition 
même, dans la nappe de l'autel, afin de vous offrir ainsi 
en présence de témoins (2). » L'enfant grandit, sans souci 
du vœu fort problématique qui l'attachait à Cluny. Le 
siècle le retenait encore à quatorze ans, lorsque le bruit 
de la conversion de Bernard retentit à ses oreilles comme 
un appel à la vie religieuse. Attiré dans le cercle où étaient 
entrés tant d'autres membres de sa famille', il vint avec 
eux, librement et en toute connaissance de cause, frap- 
per à la porte de Cîteaux. On ne vit qu'un obstacle à son 
admission : son jeune âge. 11 fut ajourné à deux ans. Ce 
temps écoulé , vraisemblablement au printemps de l'an- 
née 1114, il put franchir le seuil de la communauté. On 
pourrait croire, d'après l'épitre première de saint Ber- 
nard, qu'il acheva son noviciat à Clairvaux. Ce qui parait 
sûr, c'est qu'au bout d'un an, il fut admis à la profession 
et revêtit l'habit monacal (3). 

Il semblait qu'une telle épreuve si virilement supportée 
fût un gage de persévérance. Mais les austérités de Clair- 
vaux, par leur àpreté et leur continuité, étaient capables 
d'ébranler un moine que n'avait pas encore aguerri l'ex- 
périence de la vie. Le premier moment de ferveur passé, 
le jeune Robert sentit son courage lléchir. Le souvenir de 
la promesse que ses parents avaient jadis faite à Cluny lui 

(1) s. Bencdicti régula, cap. 59, ap. Guignard, p. 47. 

(2) Ep. 1, n" 8. 

(3 Ep. 1, n" 8. Mabillon [Annal. lieneilid., V, 605) esliine «pie Ro- 
bert l'ut envoyé à Clairvaux, aussitôt après sa profession. 



88 VIE DK SAINT BERNARD. 

revint en mémoire. Alors s'établit dans son esprit une fâ- 
cheuse comparaison entre les mœurs relâchées des Clunis- 
tes et les rigueurs de la Règle cistercienne. Vainement 
Bernard, qui s'aperçut de ses défaillances, sans peut-être 
en deviner la cause précise, essayait-il de le relever do 
l'éperon de sa parole. Livré trop souvent à ses réflexions 
solitaires . Robert tomba dans un profond découragement. 
Pour comble, un jour, la tentation qui l'obsédait prit une 
forme extérieure et son triste monologue trouva un écho 
pernicieux. Durant une absence de Bernard, « arrive le 
grand prieur » de Cluny, Bernard d'Cxelles, « envoyé par 
le prince des prieurs, » comme parle emphatiquement 
l'abbé de Clairvaux. <> 11 se présente avec les dehors d'un 
agneau et l'àme d'un loup dévorant. 11 trompe les gardiens 
qui le croient du troupeau. Hélas! hélas! il entre et le 
voilà seul à seul avec la petite brebis. La brebis ne songe 
pas à fuir. Que dirai-je? il l'attire, il l'allèche, il la ilatte. 
Prédicateur d'un nouvel Évangile, il recommande la 
bonne chère et condamne l'abstinence. A l'entendre, la 
pauvreté volontaire est un état misérable; les jeûnes, 
les veilles, le silence, le travail des mains sont folie. En 
revanche, il décore l'oisiveté du nom de contemplation; 
la gourmandise, la loquacité, la curiosité, tous les genres 
d'intempérance deviennent du savoir-vivre. Est-ce que 
Dieu, ajoute-t-il, prend plaisir à nos crucifiantes mortifi- 
cations? En quel endroit la sainte Écriture ordonne-t-elle 
de se tuer? Qu'est-ce qu'une vie de religieux qui consiste 
à bêcher la terre, à scier le bois, à porter du fumier?... 
Pourquoi Dieu a-t-il créé les aliments , s'il n'est pas permis 
d'en user? Pourquoi nous a-t-il donné un corps, s'il nous 
a défendu de le nourrir? D'ailleurs, envers qui sera-t-il 
bon, celui qui est mauvais pour lui-même? Quel est 
l'hoiumc (|ui ait jamais ha'i sa chair? » 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAUX. 89 

Ces sophismes mal déguisés qui exaltaient la discipline 
relâchée de Cluny, aux dépens dos mœurs cisterciennes, 
trouvèrent, on le devine, un facile accès dans le cœur de 
Robert. « Le trop crédule entant, continue Bernard, se 
laisse séduire et suit son séducteur qui l'emmèneà Cluny. 
Là on lui coupe les cheveux , on le rase . on le lave ; on lui 
ôte ses habits grossiers, sales, usés; on lui met des vête- 
ments neufs, élégants, précieux. Ainsi paré, on le reçoit 
dans la salle de communauté avec honneur, avec respect, 
en triomphe. On lui donne le pas sur tous ceux de son 
âge , même sur plusieurs anciens ; c'est à qui le flattera , 
le choiera, le complimentera le plus. Tous les frères sont 
au comble de la joie; on dirait des vainqueurs en pré- 
sence de leur butin, à Theure du partage des dépouilles. 
bon Jésus, que n'a-t-on pas fait pour perdre cette pauvre 
petite âme (1)! » 

Le départ de Robert accompli en de telles circonstances 
ressemblait fort à un véritable enlèvement. Aussi le pre- 
mier soin de l'abbé de Cluny, qui redoutait le retour of- 
fensif et les réclamations des Cisterciens, fut-il de prendre 
ses sûretés du côté de Rome. Le seul titre qu'il pouvait 
invoquer à lappui de son droit était le don d'une pièce de 
terre que les parents de Robert avaient fait à l'abbaye. 
Titre fort contestable à coup sûr ; mais les ambassadeurs 
de l'abbé Pons le firent si bien valoir que le pape Ca- 
lixte II, convaincu qu'il s'agissait, en cette affaire, d'un 
véritable oblat, transfuge de Cluny après avoir rompu des 
engagements irrévocables, délia Robert, par un rescrit, 
des vœux prononcés dans l'Ordre de Giteaux et le fixa 
pour toujours dans le nouvel asile qu'il s'était choisi. 

Cette décision, bientôt connue à Clairvaux, y jeta la cons- 

(1) Ep. 1, n"' 4 el 5. 



90 VIE DE SAINT BERNARD. 

lernation. Comme la cause avait été jugée sans débat cjii- 
iradictoire et sans audition de la partie lésée, Bernard en 
appela, dans son for intérieur, du jugement de Rome au 
Iribunal de Dieu. « La i)romesse des parents de Robert, 
dit-il, ne peut pas dirimcr la profession que celui-ci a 
faite à Clairvaux. Par conséquent , la profession renouvelée 
à Gluny est nulle et criminelle, el le jugement de Rome 
sera jugé par Celui qui juge les justices. » Dans son indi- 
gnation, il alla jusqu'à soupçonner les Clunistes d'avoir 
rmployé auprès de leurs juges des moyens de corruption, 
marsuina, pour obtenir une sentence favorable (1). 

Cependant il renonça à la périlleuse ressource d"un nou- 
veau procès et prit le parti de se taire. Peut-être espérait-il 
que le remords lui ramènerait le transfuge. La prière ac- 
coisa quelque temps son chagrin. Mais à la fin son émo- 
tion mal dissimulée, péniblement contenue, fut la plus 
forte : il fallut qu'il rompît le silence et qu'il livrât pas- 
sage à la douleur qui l'étoufl'ait. Il sortit de l'enclos du 
monastère, accompagné du futur abbé de Rievaulx, Guil- 
laume, se dirigea vers la forêt à l'ouest, et là, s'asseyant 
sur la colline, à l'abri de tous les regards indiscrets et de 
tous les bruits de ce monde, il dicta dun seul trait, mal- 
gré une averse qui faillit l'interrompre, in iinhre sine ini- 
hre (2), la lettre suivante, la plus touchante et l'une des 
plus longues de toutes ses lettres. 

« Assez et trop longtemps, ô mon cher fils Robert, j'ai 

(1) Ep. 1, n"» G-8. 

(2) Geoffroy {Frofjmenfa, ap. Migne, 5:iG-.J27; et Guillamno de Saint- 
Thierry [liern. Vita, ]\h. I, cap. xi, n" 50) ont raconté comment cette 
lettre a été miraculeusement préservée de la jiluie, cum itndujue 
■plvcret. A l'endroil même fut construite une cliapeile qu'on voyait 
nceore au dix-iiuilième siècle. {Voyage litt. de deux Bénediclins, 
1, 185;/^er Cislerc, n" 7(t. Cf. Vacandard , le l'rcmicr Emplacement 

de Cl (lin aux, loc. cit., p. 357-358. 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAIX. 91 

patienté, dans l'espérance cjue le bon Dieu daignerait vi- 
siter ton âme et la mienne : ton âme en lui inspirant une 
salutaire componction, la mienne en me procurant la joie 
de te savoir converti. Mais jusqu'ici mon attente a été 
frustrée et je ne puis plus cacher ma douleur, réprimer 
mes anxiétés, dissimuler mon chagrin. En dépit des con- 
venances, c'est moi, l'offensé, qui viens trouver celui qui 
m'a blessé ; dédaigné , celui qui m'a méprisé ; je prie celui 
qui devrait me prier. Mais la douleur, quand elle est ex- 
cessive, peut-elle délibérer, consulter la raison, avoir 
souci de sa dignité? Elle ne connaît plus ni lois, ni juge- 
ment, ni mesure , ni hiérarchie. L'âme alors ne sait qu'une 
chose, c'est qu'elle voudrait être délivrée de ce qui la fait 
souffrir ou recouvrer ce dont elle déplore la perte. 

« Tu diras que lu ne m'as ni blessé, ni méprisé, que 
c'est moi au contraire qui t'ai maintes fois blessé, qu'en 
fuyant tu n'as fait que te soustraire à mes mauvais trai- 
tements, que la fuite en pareil cas n'est pas la faute de 
celui qui s'échappe , mais celle du persécuteur. Soit , je n'y 
contredis point , je laisse de côté ce qui est fait. Pourquoi , 
comment cela s'est-il fait , je ne le recherche pas , je ne dis- 
cute pas les torts, je n'examine pas les raisons, j'oublie 
les injures. Tout cela avive plutôt le dissentiment qu'il 
ne l'apaise. Ce que j'ai le plus à cœur, c'est ce que je vais 
dire. Que je suis malheureux de ne plus te posséder, de 
ne plus te voir, de vivre sans toi 1 Mourir pour toi serait 
mavie; vivre sans toi, c'est mourir. Ainsi je ne te demande 
pas pourquoi tu es parti; je me plains seulement que tu 
ne sois pas encore revenu. Viens et nous ferons la paix; 
reviens et tout sera oublié; reviens, te dis-je, reviens, et 
j e serai joyeux et je chanterai : « Il était mort et il est res- 
« suscité; il était perdu et il est retrouvé. » 
« Je le veux, c'est ma faute si tu m'as quille; j'étais 



92 VIE DE SAINT BERNARD. 

trop austère pour un adolescent si délicat; j'ai poussé la 
dureté jusqu'à l'inhumanité. C'était là, si je m'en sou- 
viens , les reproches que tu murmurais jadis en ma pré- 
sence et que maintenant encore, parait-il, tu répètes loin 
de moi. Je ne t'en i'aispas un crime, peut-être me serait- 
il facile de m'excuser et de te répondre avec l'Ecriture : 
« Dieu châtie ceux qu'il aime; » et encore : « Les coups 
(( d'un ami valent mieux que les baisers d'un ennemi. » 
Mais, encore une fois, je l'admets, je suis cause de ton 
départ. Prends gard»^ pourtant; tu deviendrais coupable à 
ton tour, si tu n'accordais le pardon à mon repentir et 
l'indulgence à mes aveux, .l'ai pu quelquefois te traiter avec 
trop peu de ménagements, jamais avec malveillance. 
Craindrais-tu pour l'avenir de retrouver chez moi le même 
défaut de mesure? Sache que je ne suis plus le même, et 
si tu es changé comme je le crois, tu me trouveras changé 
aussi ; lu ne trouveras plus le maître que tu redoutais au- 
trefois, mais un ami que tu pourras embrasser en toute 
si'curité. Ainsi, que ton départ soit arrivé par ma faute, 
comme tu le penses, ou par la tienne, comme d'autres le 
croient, bien que je ne l'en accuse pas, ou enfin par ma 
faute et la tienne, ce qui me semble plus probable, désor- 
mais, si tu refuses de revenir, il n'y aura que toi d'inex- 
cusable. Veux-tu t'chapper à toute responsabilité? Reviens. 
Si tu te reconnais coupable, je te pardonne; en retour 
pardonne-moi mes torts que j'avoue : autrement ce serait 
pousser trop loin l'indulgence pour toi, de reconnaître ta 
faute et de la dissimuler, ou bien trop loin la dureté en- 
vers moi , de ne pas vouloir me pardonner après les sa- 
tisfactions que je t'ollVe. » 

Bernard continue sur ce ton suppliant. Pour ménager 
l'amour-propre du coupable, il n'est pas d'artifices de 
style auxquels il n'ait recours. 11 va jusqu'à lui fournir des 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAIX. 93 

excuses, et palliant sa faute, il rejette tous les lorts sur le 
prieur et l'abbé de Cluny : u Quel est, sY'crie-t-il dans un 
mouvement de lyrique indulgence, quel est le cœur ro- 
buste qui eût résisté aux moyens de séduction employés 
pour corrompre Robert? » 

Cependant la vérité ne perdait pas ses droits; et, après 
un long détour, l'abbé de Clairvaux en vint à examiner la 
cause secrète et, en somme, la cause principale de la fuite 
de son cousin : « Ecoute ton cœur, lui dit-il, discute tes 
intentions, consulte la vérité : en conscience pourquoi es- 
tu parti? Pourquoi as-tu quitté ton Ordre, tes frères, ta 
maison; pourquoi m'as-tu quitté, moi, ton proche parent 
par la chair et ton parent plus proche encore par l'esprit? 
Était-ce pour vivre plus chastement, plus parfaitement? 
En ce cas, sois tranquille , lu n'as pas regardé en arrière. 
Mais s'il en est autrement, ne t'abuse pas, tremble plut<jt; 
car, pardonne-moi de le le dire, abandonner ta Règle pour 
une autre moins sévère, c'est là, sans aucun doute, regar- 
der en arrière, c'est prévariquer, c'est apostasier. » 

Le mot était dur à entendre ; Bernard se hâte d'en adou- 
cir la violence par une nouvelle effusion de tendresse : 
<v Si je te dis tout cela, mon enfant, ce n'est pas pour te 
confondre ; je l'avertis seulement comme on fait un fils qui 
est bien cher. Car tu peux avoir i)lusieurs maîtres en J.-C, 
tu n'as pas plusieurs pères. Je t'en prie, c'est moi qui t'ai 
engendré à la vie religieuse, ce sont mes paroles, c'est 
mon exemple. Puis je t'ai nourri de lait; c'i'tait la seule 
nijurriture, enfant, que lu pusses encore sui)porter. Plus 
tard, devenu plus grand, je t'aurais donné du paih, si lu 
avais voulu attendre. Mais, hélas! combien tôt et mala- 
droitement tu as été sevré! Je crains fort que tout ce que 
réchauffaient mes caresses, fortifiaient mes exhortations, 
affermissaient mes prières, ne s'évanouisse promptcmont, 



9-4 VIE DE SAINT BERAAHD. 

ne d(îtaille et ne pt-risse. Peut-être enserai-je réduit dans 
mon malheur à pleurer non pas tant l'inutilité de ma peine 
que la chute lamentable de mon enfant qui se damne. J'é- 
tais réservé au même sort que la femme du Livre des Roh 
dont l'enfant fut dérobé par sa compagne qui avait étouffé 
le sien. Toi aussi tu as été arraché de mon sein : je gémis 
de cet enlèvement, je redemande ce que la violence m'a 
ravi. Je ne puis pas oublier mes entrailles; on m'en a dé- 
chiré la meilleure part; se peut-il que le reste ne souffre 
pas la torture? Que dis-je? ce n'est pas seulement l'os de 
mes os, la chair de ma chair qu'ils m'ont enlevé; c'est la 
joie de mon cœur, c'est le fruit de ma vie, c'est la cou- 
ronne de mon espérance, et, je le sens, c'est la moitié 
de mon âme, » aninue meœ dimidium. 

Il ne suffisait pas de faire au transfuge des avances d'a- 
mitié : nul doute qu'il eût déjà pris goût à la vie aisée et 
relâchée de Gluny; il fallait lui indiquer les moyens de 
rompre ces habitudes de mollesse. Bernard prévoit cette 
difûcullé et y répond : « Que faire? me diras-tu ; accoutumé 
déjà à ce régime si doux, je ne puis reprendre un genre de 
vie plus austère. Que faire ? Lève-toi, ceins tes reins, se- 
coui' ton oisiveté, remue tes bras, en un mot travaille et 
bientôt l'exercice rendra à ta nourriture la saveur que la 
paresse lui ûte... Les choux, les fèves, la soupe de légu- 
mes, le pain d'avoine et l'eau claire donnent des nausées 
aux paresseux, mais paraissent délicieux à celui qui tra- 
vaille. Déshabitué de nos tuniques, tu en as peut-être hor- 
reur, soit à cause du froid des hivers, soit pour la chaleur 
de l'été. Mais n'as-tu pas lu ces paroles de Job : « Qui 
craint le givre sera couvert de neige. » Songe aux pleurs 
éternels et au grincement de dents , et la natte de paille 
on le lit de plume te seront indifférents. Si enfin tu veilles 
la nuit pour chanter les psaumes, comme le prescrit la 



COMMENCEMENTS DE CLAIRVAIX. 95 

Règle, il faudra que ton lit soit bien dur pour que lu n'y 
dormes pas paisiblement. Et si pendant le jour tu travail- 
les des mains, comme tu l'as promis par ta profession, 
il faudra que tes aliments soient bien durs pour que tu ne 
les manges pas volontiers. 

« Allons, debout! soldat du Christ, debout! secoue la 
poussière et retourne au champ de bataille que tu as dé- 
serté. Le Christ a en beaucoup de soldats qui, ayant com- 
mencé avec courage, sont restés formes jusqu'au bout et 
ont vaincu; mais il en est peu qui, ralliés après avoir fui, 
se soient engagés une seconde fois dans le péril qu'ils 
avaient d'abord évité, et qui aient mis à leur tour leurs 
ennemis en fuite. Mais, puisque ce qui est rare est précieux, 
je me réjouis que tu puisses être de ce petit nombre à qui 
une gloire si rare est réservée... l'heureux combat que 
l'on soutient pour Jésus, avec Jésus! Là, ni les blessu- 
res, ni les coups, ni les meurtrissures, ni mille morts, 
si on pouvait les recevoir, rien enfin, hors une fuite 
honteuse, ne peut nous ravir la victoire. On la perd en 
fuyant; onne la perd pas en mourant. Heureux celui qui 
meurt en combattant : il ne meurt que pour être cou- 
ronné (1)! » 

Commencé par un sanglot, l'appel que Bernard adres- 
sait à son cousin finit par un coup de clairon. Mais la dou- 
ceur fut aussi vaine que la force. Bernard ne reçut aucune 
réponse. On peut présumer, à la décharge de Robert, que 
la lettre ne lui parvint pas. L'abbé Pons, qui faisait bonne 
garde autour de lui, dut intercepter un message si élo- 
quent et si dangereux par cette éloquence même. Ce ne 
fut que longtemps après l'élection de Pierre le Vénérable, 
au plus tôt en 1128, que le fugitif enfin converti regagna. 

(1) Bern., ep. 1. 



96 VIE DE SAINT BERNARD. 

Clairvaux avec Tagrément de son supérieur (1). Si tardive 
que fût cette réparation, elle combla Bernard de joie. 11 
fut plus que jamais attentif à cultiver l'âme de Robert; il 
l'endurcit à la peine, l'enracina dans la foi, et plus tard, 
quand il put compter sur la solidité de sa piété, il le fit 
abbé de la Maison- Dieu (Neiiac) au diocèse de Bourges 
(1136). 

(1) Cf. Peiri Voiieiab., lib. VI, ep. 33. Pierre le Vénérable fut élu 
abbé de Cluny le 22 aoùl 1122 {Cliron. Cluniac, ap. Hist. des G., 
XII, 315). De la cbronologie combinée des lettres 32-33, 37-38 et 56 de 
saint Bernard nous croyons pouvoir conclure que Robert n'était pas 
encore rentré à Clairvau.v au couinienceinenl de l'année 1128. 



CHAPITRE IV 

CISTERCIENS ET CUMSTES, ATOLOGIE A GlILLAUME. 

Après vingt ans d"('preuvcs, TOrdre cistercien avait en- 
fin pris son essor. A partir de l'année 1118, il se multiplia 
rapidement sur tous les points de la France. Quand Pierre 
le Vénérable fut appelé à gouverner l'Ordre de Cluny (1), 
le « Nouveau Monastère '> était déjà représenté par dix- 
neuf maisons (2); elles années suivantes virent encore ac- 
croître ce nombre dans des proportions surprenantes. Pour 
qu'une telle prospérité ne nuisît pas à la discipline de 
l'Ordre, il fallut songer à déterminer les règles qui relie- 
raient les maisons entre elles et les rattacheraient toutes 
au chef d'Ordre, à Citeaux. C'est à quoi saint Etienne et 
les abbés des quatre premiers monastères, la Forte, Pon- 
tigny, Clairvaux, Moriinond, donnèrent tous leurs soins. 
Dans le pressentiment de leur progrès futur, ils avaient 
rédigé, au plus tard on 1118, en même temps qu'une 
charte d'union, dite Charte de chai-ih', les règlements qui 
devaient donner à leur réforme son caractère particulier 
et distinguer les Cisterciens parmi tous les membres de la 
grande famille béni'dicline (3). C'est cette charte et ces 

(1) 22 août 1122. Pet. Vcncrab., de Miraculis, \\\>. Il, cup. 12. 

(2) Cf. Janausclick, Origln. Cisterc, l, 28G. 

'3j « .\ntcfiuaiii altbalia- Cistcrcicnses florerc inciporeril, doiniiii.N 
Slcphanus et fralres sui ordinaverunt, » etc. (Caria c/iaritulis, Pracf.;. 

C 



98 VIE DE SAINT BEH.NARD. 

règlements que le pape Calixte II confirma sous le nom 
de Constitatio et de Cujiitula par une bulle donnée à Sau- 
lieu, le 23 décembre H19 (1;. 

Ce qui frappe à première vue dans la Constilulio et les 
Capitula, c'est le mode d'organisation et d'administra- 
tion de l'Ordre, en même temps que la tentative de réac- 
tion contre les Us et Coutumes des autres maisons béné- 
dictines. 

Il fallait d'abord sauvegarder le principe d'autorité 
sans lequel aucune société ne saurait vivre; mais pour 
satisfaire à ce besoin, il ne parut pas nécessaire de re- 
mettre aux mains du supérieur général, comme on le 
faisait à Cluny, un pouvoir souverain sur toutes les mai- 
sons de l'Ordre. L'Ordre cistercien se gouvernait lui- 
même par des Chapitres généraux annuels , et l'abbé de 
Cîtcaux, président de droit de cette auguste assemblée, 
ne veillait personnellement à l'exécution des lois capitu- 
laires que dans les maisons issues de sa propre maison ; 
les abbés des filles de Citeaux remplissaient le même of- 
fice vis-à-vis des abbayes de leur filiation. Citeaux n'é- 
chappe pas plus que les autres maisons à l'application des 
règlements établis; une fois l'an, en dehors de l'époque 
du Chapitre, les abbés de la Ferté, de Pontigny, de Clair- 
vaux et de Morimond visitent l'abbaye, tous quatre en- 
semble, et leur inspection s'étend à tous les degrés et à 
tous les membres de l'administration, sans en excepter 



C'osl-à-dirc entre 1115 et 1118; cf. Guignard, les Monunienls primi- 
tifs de la règle cistercienne , p. lxii-lxhi. Par les règlements ou Ca- 
pitula dont parle la bulle de Calixte II, il faut entendre les dix pre- 
miers articles des Consuetudines qu'on retrouve presque mol pour 
mol dans la Caria charitatis ou dans Y Exordinm Cislercicnsis- 
Cœnobii. Cf. Guignard, ibid., p. xxw-xli. 
(1) Jaffe, lU'ij., n'^OT'J.j; Manrique. Annal. Cist.. I, 115. 



CISTERCIENS ET CLUMSTES. 1)9 

« le grand abbé, » « le Père universel de l'Ordre. » De la 
sorte, il sera visible qu'une mémo Règle gouverne tou- 
tes les volontés et que celui qui en est l'interprète et l'or- 
gane principal est lui-même responsable de ses fautes 
devant ses inférieurs devenus ses pairs , qui ont le droit 
de le blâmer, de lui infliger des censures et au besoin de 
prononcer sa déchéance (1). 

Le lien qui unit toutes les maisons cisterciennes à l'ab- 
baj'e-mère est purement un lien de charité fraternelle. 
Non seulement Etienne Harding renonce expressément 
à prélever la moindre redevance sur les monastères de 
son Ordre (2 j , mais il ne juge même pas utile d'interve- 
nir partout, à titre de supérieur général, dans l'affaire 
pourtant si grave et si essentielle des élections abbatia- 
les. En cas de veuvage d'une abbaye, ce soin regarde 
spécialement l'abbé du monastère dont cette abbaye 
est la fille, et après lui ou plutôt avec lui les abbés de sa 
iiliation et les religieux orphelins. Quand Godofroid, par 
exemple, fondateur de Fontenay, résignera ses fonctions 
pour rentrer à Clairvaux, vers 1123, ce sera Bernard 
avec les abbés de Troisfontaines et de Foigny, qui prési- 
deront au choix de son successeur. La même loi régit 
l'élection abbatiale de Cîteaux. Seulement, durant la 

(1) Carta Charit., ap. Guignard, onv. cit., p. 81-84. Dans un ma- 
nuscrit du fommencernenldu treizième siècle, Hibiiolli. de Dijon, n"351, 
la C/iarle de Charilé se trouve divisée en 12 chapitres. Julien Paris 
la donne en 5 chapitres [IS'omnsticon rislerciense, p. 65-70). Noter le 
titre de Diojor abbas qui s'a|i|>li(|ue d'abord à l'abbé de Citeaux, puis 
par extension aux abbés des maisons-mères, major abbas de cvjus 
domo domus illa exivit. Le tilre de paler nnicersalis totius ordi- 
nis se lit dans Herbert, de Miraculis, lii). II, cap. 25, Migne, p. 465, 
n" 17. 

(2; « Nullarn lerrenœ commodilalis seu rerum temporalium exaclio- 
nem im[ionimus, » etc. Caria Cliuril., Guignard, p. 79 80. 



100 VIE DE SAINT BERXARD. 

vacance du siège , les abbés de la Ferté , de Pontigny, de 
Glairvaux et de Morimond sont appelés à remplir en com- 
mun la charge de supérieur général (1). 

Ce système de gouvernement monacal, si net et si sim- 
ple, que le patriarche des moines d'Occident n'aurait pas 
désavoué, était pourtant une nouveauté. Jusque-là dans 
l'Ordre bénédictin tous les efforts tendaient à grandir le 
prestige et à fortifier l'autorité du supérieur général. 
Cluny, par exemple, dont la gloire était alors à son apo- 
gée, exerçait sur les innombrables maisons de sa dépen- 
dance répandues dans toute l'Europe, une autorité di- 
recte immédiate, à laquelle, malheureusement, il était 
parfois trop facile de se dérober. C'est alors que par 
un trait de génie Etienne Harding et ses compagnons 
imaginèrent de pratiquer une sage décentralisation, se 
contentant d'unir toutes les maisons de l'Ordre par une 
charte, excellemment appelée « Charte de Charité. » Un 
avenir prochain devait leur donner raison. En moins de 
cent ans l'Ordre comptait plus de cinq cents monastères; 
et, malgré cette prodigieuse extension, les liens qui rat- 
tachaient à Citeaux, à des degrés divers, tous les mem- 
bres de cette grande famille, n'étaient ni moins solides, 
ni plus relâchés qu'à la mort des fondateurs. 

l^es règlements de discipline, joints à la Charte de 
Charité, ne furent pas moins remarqués que la Charte 
tdle-même. Par manière de protestation contre la déca- 
dence des mœurs monastiques, les Cisterciens essayèrent, 
nous l'avons déjà dit, de faire revivre dans leurs abbayes 
non seulement l'esprit, mais encore la lettre de la Règle 
de saint Benoit. Costume, travail, pauvreté, tout reprit 
chez eux un air de rigueur antique. De là un contraste 

(1) Caria Charit.. r.uiiiiiard, |». 82-83. 



CISTEKCIENS ET CLUMSTES. 101 

saisissant entre leur dénùment et la richesse ou môme 
le luxo di^s autres Bénédictins. Ce contraste éclate jusque 
dans les choses du culte. Pendant que les Glunistes, amis 
du beau, parent leur immense basilique de tout ce que 
l'art offre de plus achevé et déploient dans les cérémonies 
liturgiques des ornements du plus grand prix, les Cister- 
ciens, partisans de la sévérité, font vœu d'écarter de 
leurs obscures chapelles tout ce qui peut flatter les re- 
gards curieux et enchanter les âmes faibles. La peinture 
et la sculpture en sont bannies , comme choses vaines et 
bonnes pour les séculiers. La même proscription s'étend 
aux fins tissus et aux métaux précieux; les croix mêmes 
ne sauraient être lamées d'argent ni de cuivre, elles doi- 
vent être en bois (1). 

Tel se présente au douzième siècle dans son purita- 
nisme rigide l'Ordre cistercien. Il ne s'impose nulle part 
ni à personne. Avant de s'introduire dans un diocèse, il 
sollicite le consentement de l'Ordinaire et se soumet à 
sa juridiction. En cela encore, il se distingue des Glu- 
nistes qui, exempts de l'autorité épiscopale, ne relèvent 
que du souverain i)ontife (2). 

La leçon indirecte donnée par ces nouveaux pénitents 
blancs aux moines noirs de tout l'Ordre bénédictin ne 
pouvait manquer de parvenir à son adresse. Soit défaut 
de tact, soit esprit de corps ou sentiment de puérile va- 
nité, certains Cisterciens eurent encore l'imprudence de 

(1) Sur ces premiers règlements cisterciens, cf. Exordium, caj). xv 
et XVII, ap. Guignard, p. 71-7i; Instituta Generalis Capituli, cap. 1- 
10, ibkl., 250-252-, cf. p. xxxvi-xli. Cf. Pétri Vénérai)., lib. I, op. 28, 
p. 112-116. 

(2) Carta Clutrit.. Pnef., ap. GuignarJ, p. 79. Cf. Pétri Veneral)., 
lib. I, ep. 28, ap. Migne, p. 115 et 137. Sur les exeiniilions, cf. BtT- 
nard, De of/icio cpiscoporum, cap. ix. 

6. 



102 VIE DE SAINT BERNARD. 

la souligner par une critique mordante des usages clunis- 
tes. La paix, qui doit régner entre tous les Ordres reli- 
gieux, en reçut une lâcheuse atteinte. Il suffisait, ce sem- 
ble, que le nouvel Ordre s'appliquât à donner au monde 
le spectacle d'une réforme irréprochable , sans se mêler 
de réformer les autres ou de les dénigrer : quand il s'agit 
de faire le bien, l'épigramme est toujours de trop. 

Les Clunistes, piqués au vif, ripostèrent avec force. 
Pour le bonheur de leur cause, ce fut un homme d'une 
extrême modération, le plus pacifique de son temps^ qui 
leur servit d'organe : nous avons nommé Pierre le Vé- 
nérable. Ami de la tranquillité, prudent et souple, d'une 
bienveillance universelle, d'une charité sans mesure, 
apportant à tous les tempéraments de son caractère , sa- 
chant se plier aux circonstances et aux événements, ha- 
bile à tourner les difficultés au lieu de s'y heurter, ne se 
déparlant jamais des principes d'une raison One et judi- 
cieuse, n'aspirant point aux réformes périlleuses et pré- 
férant à des efforts constants d'héroïsme la régularité 
d'une vie simple et unie, l'abbé de Cluny, à peine élu et 
installé dans sa charge, avait pris à tâche de ramener 
doucement ses religieux, non à l'austérité primitive de 
la Règle cinq fois séculaire de saint Benoit , mais à une 
observation exacte des récents et sages règlements de 
saint Hugues et de saint Odilon (1). Son premier soin 
avait été de déraciner les principaux abus introduits 
dans sa communauté par son indigne prédécesseur, 
l'abbé Pons. Mais il n'entrait pas dans ses desseins de 
suivre la voie étroite que les censeurs de Cluny préten- 
daient lui tracer. Aussi leurs critiques lui parurent-elles 



(1) Bernard (ep. 2''] aUcslo que Pierre le Vénérable entreiail la ré- 
forme de son monasière, pcyte ab introitu suo. 



CISTERCIENS ET (.LUNISTES. 103 

empreintes de vanité ; et il entreprit de justitier, à ren- 
contre de leurs idt'es réformatrices, les usages de sa 
maison, et, par une habile manœuvre, au lieu de se dé- 
fendre, il commence par attaquer. 

« Pharisiens, s'écrie-t-il (1), vous avez une postérité! 
Vous voilà revenus au monde! Ce sont vos fils, ceux qui se 
mettent hors de pair, s'élèvent au-dessus des autres; le 
prophète leur avait déjà fait dire : « Ne me touchez pas, 
« je suis saint. » Mais voyons, dites-moi, stricts observa- 
teurs de la Règle , comment vous targuez- vous d'y être si 
fidèles, vous qui n'avez nul souci de ce petit chapitre où 
elle enjoint au moine de s"estimer le plus vil et le der- 
nier des hommes, et cela non seulement dans ses dis- 
cours, mais au fond du cœur? Âvez-vous ces sentiments, 
quand vous ne cessez de dénigrer les autres et de vous 
exalter vous-mêmes, de les mépriser et de vous com- 
plaire dans vos mérites? Âvez-vous oublié ce que dit l'É- 
vangile : « Quand vous aurez accompli tous les précep- 
« tes, confessez que vous êtes des serviteurs inutiles; » 
ce que dit Isaïe : « Notre justice est semblable à un vête- 
« ment souillé? » Et vous, ô saints, hommes uniques, 
seuls moines véritables, perdus au milieu de tous ces re- 
ligieux faux et corrompus, vous vous dressez dans votre 
isolement, vous portez avec orgueil un costume de cou- 
leur insolite, et pour vous distinguer de tous les moines 
du monde, vous étalez vos coules blanches au milieu des 



(1) Peiri Veiierab., lib. I, ep. 28, loc. cit., \>. 116. Plusieurs ont cru 
que ccUe lettre était postérieure à VApolofjla de l'abbé de Clairvaux; 
mais le début et surtout la (in oii l'auteur demande à Bernard son 
avis : » Erit ainodo tuuiu, si aliter senscris, » etc., prouve que l'abbé 
de Clairvaux n'était pas encore intervenu dans le débat. Du reste, les 
griefs énumérés par Pierre le Vénérable ne répondent qu'iniparlaite- 
jnent à ceux qui sont articulés dans VApoloç/ia. 



104 VIE DE SAINT BERNARD. 

frocs noirs. Et cependant ces habits de couleur noire, nos 
pères les avaient adoptés par humilité; vous les rejetez: 
vous vous croyez donc meilleurs que nos pères! Ce grand 
et admirable saint Martin, — un vrai moine, celui-là I — 
lit-on qu'il allât vêtu de blanc et d'une robe courte, et 
non plutôt de longs habits noirs. Vous le voyez donc, 
vous aimez mieux paraître les défenseurs que d'être les 
observateurs de la Règle. Vous êtes atteints et convaincus 
de la violer, puisqu'au mépris de ses prescriptions, vous 
renoncez aux livrées de la pénitence et de l'humilité, 
pour prendre celles qui, dans l'Écriture, annoncent la 
joie et le triomphe. « 

Après cette brusque sortie, Pierre le Vénérable aborde 
la discussion raisonnée des accusations dont son Ordre est 
l'objet. « Vous nous reprochez, dit-il, de n'être pas sou- 
mis à l'autorité épiscopale. Et pour qui prenez-vous donc 
l'évêque de Rome? Connaissez-vous un (''vêque plus digne 
et plus véritablement évêque que celui-là? N'est-ce pas à 
lui que l'autorité divine a conûé la suprématie sur tous 
les autres? N'est-ce pas à lui qu'il a été dit : « Je te 
« donne les clefs du royaume des cieux? » Or, c'est cet 
évêque que nous nous glorifions d'avoir pour pasteur, 
c'est à lui seul que nous faisons profession d'obéir; lui 
seul peut nous interdire, nous suspendre, nous excommu- 
nier. L'autorité du saint-siège a sanctionné ce privilège; 
les décrets de plusieurs pontifes conservés dans les archi- 
ves romaines en font foi (1). 

« Vous nous reprochez de porter des pelisses et des 
fourrures dont il n'est point parlé dans la Règle. — Si la 
Règle ne renferme aucune défense à ce sujet, au nom de 
quelle autorité osez-vous nous attaquer? Écoutez ces pa- 

(1) Peiri Vencral). . lil». I, op. 2S, p. 137-141. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 105 

rôles : « Qu'il soil donné aux frères des vêtements appro- 
priés à la nature et au climat , davantage dans les pays 
« froids, moins dans les pays chauds. » C'est là, comme 
on le voit, un pijint laissé à la discrétion de l'abbé. S'au- 
torisant du silence de la Règle, Tabbé peut également 
permettre l'usage des caleçons et choisir à son gré les 
couvertures de lits; et, pour dire toute ma pensée, priver 
dans nos climats les moines de pelisses ou seulement leur 
conseiller de n'en pas porter, serait une cruauté, ou tout 
au moins une imprudence (1). 

« Vous nous reprochez la quantité et la qualité de notre 
nourriture. — Saint Benoît n'a pas donné' à cet égard une 
règle absolue et rigoureusement uniforme. Il a même 
voulu qu'on « tînt compte des besoins de chacun des 
« frères. » C'est au supérieur à y pourvoir, selon que le 
travail, la fatigue d'un voyage, l'état maladif, ou toute 
autre cause l'exigent (2). 

« Vous nous reprochez de négliger le travail des mains 
auquel se sont constamment livrés les ermites et les an- 
ciens moines. — La Règle n'a pas ordonné le travail pour 
lui-même, mais afin de chasser l'oisiveté, qui est l'enne- 
mie de l'àme. On l'observe dans son esprit, quand on se 
livre à un exercice qui atteint ce but. Le Christ n'a-t-il 
pas montré sa préférence pour les occupations spirituelles, 
par l'exemple de Marthe et Marie? Croyez-V(jus être de 
meilleurs juges et de plus sûrs interprètes de la pensée 
de saint Benoît, que saint Maur son disciple favori, dont 
le monastère ne pratiqua guère le travail manuel? En évi- 
tant l'oisiveté au moyen de la prière, de la psalmodie, de 



(1) Pétri Venpi-., lilt. I, e|>. 28, \k 120-12i, 158. Cf. Bened. Rej. 
cap. 55. 
(2 làid., p. n-i-ns. Cf. Be7ied. Rcg., cap 39 lO. 



106 VIE DE SAINT liERNARD. 

la lecture ou d'autres travaux intellectuels, nous restons, 
aussi bien que vous, Odèles à la Règle (1). <•> 

Bref, Pierre le Vénérable estime que « la lettre tue et 
que c'est l'Esprit qui vivifie. » Il refuse aux Cisterciens le 
droit de se dire seuls les fils du l*atriarche des moines de 
l'Occident. Dans sa pensée leur interprétation de la Règle 
bénédictine est étroite, presque mesquine. « Vous êtes 
des éplucheiirs de syllabes, leur dit-il, et vous voulez faire 
de Dieu un épilogueur, semblable à vous (2). » 

Las de discuter des points de détail, où l'accord entre 
les deux maisons ne pouvait g'uère être établi , il convie 
ses adversaires à remonter avec lui aux principes mômes 
de la vie religieuse et il pose cette distinction qui éclaire 
tout le débat : « Ne savez-vous pas qu'il y a des règles 
qui ne changent jamais et d'autres qui sont plus variables, 
selon les temps et les lieux? Entre les préceptes immua- 
bles, je compte l'amour du prochain, l'humilité, la chas- 
teté, la véracité et plusieurs autres lois qui ne peuvent 
jamais fléchir. Mais à côté de ceux-là n'y a-t-il pas des 
règles variables? N'est-ce pas la charité et les nécessités 
du bien qui doivent l'emporter toujours? Pourquoi a-t-on 
abrogé, par exemple, la loi qui di'fendait aux évéques de 
changer de siège, si ce n'est pour veiller plus charitable- 
ment aux intérêts des églises?... Pourquoi a-t-on rapporté 
la règle qui ne permettait pas de préposer aux églises les 
hérétiques et les coupables, même après qu'ils avaient 
changé et fait pénitence, sinon par une charité qui veille 
au salut du grand nombre? La charité! la charité! voilà la 
grande loi de tous les changements humains, soit pour les 
ordres monastiiiues, soit pour tout le reste. Et puisque 

(1) Lil>. I, ('1.. :'.8, |). 128-130. Cf. Jleiied. Rc(j., cap. 'i8. 

(2) '< Syll<il)arum discussores... Qiiid afiiid quain Deuin veiboium 
vcnalorciii... esse, vidcri viillis? « IhiiL, \>. 125. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 107 

Dieu a dit que la charité contenait la loi et les prophètes, 
pensez-vous que la Règle de saint Benoit soit seule au- 
dessus de la charité?,.. La charité est une mère de famille, 
tout entière au soin de sa maison, qui partage le travail 
entre ses serviteurs , envoie les uns à la charrue, les autres 
à la vigne, d'autres à la forêt; ceux-ci doivent allumer le 
feu, ceux-là apporter de l'eau; il en est enfin qui vont au 
marché. La mère de famille donne des ordres différents, 
mais qui ne se contrarient pas et concourent également à 
la prospérité de la maison. La charité en use de même; 
elle n'ordonne rien que dans l'intérêt de la maison de Dieu 
et ne se contredit pas, lorsqu'elle varie ses ordres, selon 
les temps et les personnes. C'est elle qui, ne négligeant 
aucun moyen de procurer le salut des hommes , a permis 
qu'on reçût à profession les novices avant la fin de l'année 
de probalion, qu'on donnât aux religieux les vêtements 
exigés par la rigueur du climat ou de la saison, qu'on dé- 
laissât les travaux manuels pour l'étude (1). » 

Il n'est pas douteux que Pierre le Vénérable ait été 
compris par celui auquel il adressait son Apologie. Ce 
destinataire n'était autre que l'abbé de Clairvaux. Bernard 
gémissait sûrement en secret de voir que la réforme dont 
il était l'un des principaux chefs, au lieu de stimuler le 
zèle des Ordres rivaux, jetait par la faute de quelques-uns 
de ses frères la perturbation dans les esprits. 

Lui-même cependant n'échappait pas au reproche d'in- 
transigeance; et, quoiqu'il fit profession de respecter 
toutes les formes do la vie monastique, on l'accusait d'é- 
tablir entre Citeaux et Cluny une comparaison peu flat- 
teuse pour cette dernière institution. La fameuse lettre à 
son cousin Robert donnait à ces soupçons un fondement 

(1) Lib. I, ep. 28, p. 148-154, 



108 VIE DE SAINT BERNARD. 

réel , et peu à peu on s'accoutuma à le considérer comme 
l'adversaire né do tous les moines noirs. 

Sous cette forme exagérée, l'accusation élait à coup sûr 
calomnieuse. Ses amis s'en émurent. Guillaume de Saint- 
Thierry, qui appartenait lui-même à l'Ordre bénédictin, 
lui conseilla de donner à un bruit si fâcheux un démenti 
public et solennel. La question était fort délicate. Bernard 
n'était pas d'humeur à désavouer ce que sa lettre à Robert 
contenait de justes critiques contre Cluny. Il lui répugnait 
encore davantage de paraître autoriser par son silence les 
excès de langage et le manque de charité que Pierre le 
Vénérable reprochait justement aux Cisterciens. En tout 
cela le point difficile à trouver, c'était la mesure. (^ Je ne 
vois pas bien, dit-il à Guillaume de Saint-Thierry, ce que 
vous demandez de moi. Si je vous ai compris, il me faut 
faire réparation aux Clunistes qui nous accusent d'être 
leurs détracteurs; il me faut aussi reprendre dans leur 
nourriture et leur habillement tous les abus que vous me 
signalez. Comment le faire sans scandale? et comment 
échapper au reproche de me contredire moi-même (1)? » 

Bernard n'a pas évité le scandale, si on peut qualifier 
ainsi la tempête qu'il a soulevée par son Apologie; mais 
quiconque examinera sans parti pris cet opuscule, trou- 
vera que la contradiction qu'on a voulu y voir est plus 
apparente que réelle. 

L'abbé de Glairvaux commence par se justifier lui- 
même du reproche d'intolérance. « Puis-je me taire, s'é- 
crie-i-il (2), quand on nous accuse, nous, les plus misé- 
rables des hommes, d'oser sous nos haillons et du fond 
de nos cavernes juger le monde et insulter dans l'ombre 

(1) A/.ologia ad GiiiHchnum , inler Traciatus , 0|uisciil. V, Pra'- 
/o/., ap. Miîiiie, 1. CL.X.WII, {>. 8y5-8'.i7. 

(2) Apolofjia, ca]». i cl ii. 



CISTEHCIENS ET CLUNISTES. 109 

do notro indignité aux lumières do la lerre? Quoi! sous 
une peau de brebis, nous serions donc, je ne dis pas des 
loups ravissants, mais des insectes nuisibles, des vers 
rongeurs qui vont déchirant la vie dos gens de bien, non 
point en public, — ils ne l'oseraient, — mais en cachette, 
non point par des clameurs d'indignation, mais par les 
chuchotements de la calomnie... S'il en est ainsi, si nous 
dénigrons avec une jactance pharisaïque des hommes qui 
valent mieux, que nous, à quoi nous serviront tant de pri- 
vations dans le manger, tant de pauvreté dans l'habille- 
ment, nos fatigues quotidiennes dans le travail des mains, 
ces jeûnes, ces veilles perpétuelles, en un mot toutes ces 
austérités qui caractérisent notre genre de vie? Ne pou- 
vions-nous donc trouver une voie plus commode pour aller 
en enfer? Si nous devons y descendre, que ne prenions- 
nous le chemin de tout le monde?... 

« On va me suspecter peut-être, mais j'oserai répéter à 
la face de tous ce que je vous ai déjà dit à l'oreille : quel 
est l'homme qui m'ait jamais entendu parler publique- 
ment ou murmurer en secret contre l'Ordre de Cluny? 
(Juel est celui de ses membres que je n'aie vu avec plaisir, 
reçu avoc honneur, entretenu avec respect, exhorté avec 
humilité? Je l'ai dit et je le répète : leur genre de vie est 
saint, honorable, remarquable par sa pureté, inspiré par 
l'Esprit-Saint, éminemment propre, non nipdiocrileraptu.s., 
à sauver les âmes. .Je me souviens d'avoir reçu quelque- 
fois l'hospitalité dans les monastères de cet Ordre : que le- 
Seigneur rende à ses serviteurs les soins et le respect 
qu'ils m'ont prodigués. Je me suis recommandé à leurs 
prières; j'ai assisté à leurs conférences; j'ai eu souvent 
avec plusieurs d'entre eux des entretiens spirituels, soit 
en public au Chapitre, soit en particulier dans leurs cel- 
lules. Ai-je jamais, en public ou en secret, essayé de dé- 

SAl.NT lii;r.\AUl). — T. I. 7 



110 VIE DE SAINT BERNARD. 

tacher un religieux de cet Ordre pour Tallirer dans le 
nôtre? N'ai-je pas, au contraire, dissuadé ceux d'entre 
eux qui, désireux d'entrer chez nous, venaient frapper à 
notre porte? IN'ai-je pas renvoyé le frère Nicolas à sa mai- 
son de Saint-Nicolas, et, vous m'en êtes témoin, deux de 
vos frères chez vous? Ne sont-ce pas mes conseils qui ont 
empêché deux abbés (vous les connaissez, et vous savez 
combien ils me sont chersj d'abandonner leurs postes pour 
passer à notre observance? Comment donc peut-on me 
soupçonner et m'accuser de condamner un Ordre que je 
recommande même à mes amis? » 

Cette déclaration, dont on ne saurait sans injustice con- 
tester la sincérité, montre combien Bernard était étranger 
aux mesquines rivalités de Tesprit de corps. Considérant 
cette riche variété de familles religieuses qu'on voit fleurir 
ensemble dans la chrétienté, il les compare à la tunique 
du Christ, tunique aux mille couleurs et cependant sans 
couture, et proclame hautement le droit égal de toutes et 
de chacune à l'existence (1). « Mais alors, lui dit-on, 
pourquoi n embrassez-vous pas toutes les observances, 
puisque vous les approuvez toutes? » — « J'en embrasse 
une seule par la pratique et toutes les autres par la 
charité {^2.]. >■> 

Une si éclatante profession de foi aurait sulli pour dé- 
sarmer Pierre le Vénérable; mais aûn de donner aux 
Clunistes une plus complète satisfaction, Bernard prend à 
partie les membres de son Ordre, qui avaient imprudem- 
ment suscité la querelle. <* 11 y en a parmi nous, s'écrie-t-il, 
qui, au mépris de cette parole : « Ne jugez point jusqu'à 

(1) Apologia, cap. m, n" 5 et (l-, tap. i, n" 7. 

(2) « Cur, cmn omnos Onlincs laudcm, oiimcs non U'nco. Lamln 
eniin onines et diligo, uljicuinqut' pic et juste vivilur in Ecciesia. Unuin 
opère leneo, cœleros cliarilale. » Apologia, cap. iv, n" 8. 



CISTERCIENS ET CLU.MSTES. 111 

« ce que le Seigneur soit venu, » insultent , parait-il , aux 
autres Ordres; j'ai tort de dire qu'ils sont de notre Ordre; 
ils ne sont d'aucun Ordre. Leur vie est régulière peut-être , 
mais lour langage respire l'orgueil. Vous ne vous rappelez 
donc plus la parabole du Pharisien et du Publicain; vous 
vous croyez les seuls justes, les seuls saints, les seuls 
moines; tous les autres ne sont que des violateurs de la 
Règle. Et d'abord, qui vous a chargés déjuger autrui? 
Puis, vous qui êtes si fiers de votre Ordre, qu'est-ce qu'un 
Ordre oîi chacun se mêle de chercher curieusement une 
paille dans les yeu.K de ses frères, avant d'avoir rejeté la 
poutre qui est dans son œil? Vous qui mettez votre gloire 
dans la Règle, pourquoi donc, au mépris de cette Règle, 
critiquez-vous les autres?... Vous rei)rochez aux Clunistes 
leurs habits, leur régime, leur genre de travail, qui ne 
sont pas, dites-vous, conformes à la Règle, soit. Mais le 
défaut de charité est-il donc plus conforme à la Règle?... 
Quelle aberration! Vous mettez tous vos soins à vêtir vos 
corps suivant la Règle ; et contrairement à la Règle, vous né- 
gligez d'orner votre âme. C'est donc la tunique , c'est donc 
la coule qui font le moine, et non pas la piété, l'humilité, 
véritables vêtements spirituels? Couverts de vos tuniques 
et pleins de vous-mêmes, vous n'avez pas assez de mépris 
pour les pelisses; comme si l'humilité, enveloppée de 
fourrures, ne valait pas mieux que la superbe en tuni- 
que!... Vous nourrissez votre cori)s de fèves et votre es- 
prit d'orgueil ; puis vous condamnez les mets accommodés 
au gras; comme s'il ne valait pas mieux user d'un peu de 
graisse dans ses aliments, que de s'emplir de légumes 
jusqu'à n'en pouvoir plus 1). Kst-ce à dire que parmi nos 
règles, celles qui regardent l'esprit doivent nous faire ou- 

(I) « Usque ad lucluin. » Apolo(jia, cap. vi, ir 12. 



112 VIE DE SAINT lîERNARD. 

blior celles qui ont trait au corps? Nullement; il faut 
observer les unes et ne pas négliger les autres. Mais s'il 
fallait sacrifier les unes ou les autres, nul doute que nous 
devions abandonner les secondes pour les premières. L'hu- 
milité et la charité valent mieux que le jeune et la mortili- 
cation des sens (1}. » 

Après cette leçon infligée aux pharisiens de Citeaux et 
dans laquelle Pierre le Vénérable eût aisément reconnu 
ses propres pensées, l'abbé de Clairvaux se sent à l'aise 
pour signaler et censurer les dérèglements de l'Ordre bé- 
nédictin. I/abbé de Cluny, en faisant l'apologie des usa- 
ges de sa maison , n'avait sans doute pas eu l'intention 
d'en autoriser les abus; mais il semblait par son silence 
avoir voulu en quelque sorte les dissimuler. C'est cette 
omission volontaire ou inconsciente que Bernard prétend 
réparer; il ôte tous les masques, non pour le vain plaisir 
de frapper un Ordre rival, qu'il fait profession de révérer, 
mais pour appeler l'attention de ses chefs sur la réforme 
dont la nécessité s'impose. A ceux qui se voileront la face 
pour ne rien voir et qui, au lieu de reconnaître le mal 
pour y apporter remède, crieront au scandale, il répond 
simplement d'avance avec saint Grégoire : « Il vaut mieux 
être l'occasion d'un scandale, que de sacrifier la vé- 
rité (2). » Sous le bénéfice de ces observations et avec ces 
réserves expresses, il s'attaque résolument aux désordres 
qui déshonoraient tant d'abbayes bénédictines, à com- 
mencer par la nourriture et le vêlement (3). 

« Oh! dit-il, que nous sommes loin des temps où vi- 
vaient les disciples de saint Antoine! Quand ils se visi- 

(1) Apolofjia . cap. v et \i. 

(2) « Meliiis est ut scanduluin oriatur quam veillas reliiKiualiir. » 
In Ezech., Ifnmil. VIF; ISernaiii. Apolog., cap. vn, u" 15. 

(3) Apolofj., cap. vii[, II' 10. 



CISTERCIENS ET CLUMSTES. M."} 

(aient, de loin on loin , par charité, toile était Tavidité 
avec laquelle ils recevaient les uns des autres le pain de 
rame , qu'ils oubliaient la nourriture du corps et passaient 
des jours entiers sans manger; mais leur esprit était ras- 
sasié... Aujourd'hui, quel est celui qui cherche, qui dis- 
tribue le pain du ciel? Jamais il n'est question des saintes 
Écritures, jamais du salut des âmes; ce ne sont que des 
bagatelles , des éclats de rire , des paroles que le vent em- 
porte. Dans vos repas, pendant que la bouche s'emplit 
d'aliments, les oreilles se repaissent de vaines paroles; on 
apporte plats sur plats ; et pour vous dédommager de l'abs- 
tinence de viande, la seule chose qui vous soit interdite, 
on vous sert d'énormes poissons à deux reprises. Êtes- 
vous rassasiés de premiers , on vous en offre d'autres , qui 
vous font oublier que vous avez goûté les précédents. Le 
palais, stimulé par des sauces de nouvelle invention, 
sent, à tout moment, comme s'il ('tait à jeun, se réveiller 
ses désirs. L'estomac se charge sans qu'on y pense et la 
variété prévient le dégoût... Qui dira, par exemple, toutes 
les manières dont on apprête les œufs? on les tourne, on 
les rotourno, on les délaie, on les durcit, on les hache, 
on les frit, on les rôtit, on les farcit, on les sert tantôt 
seuls, tantôt mêlés à d'autres aliments. Et pourquoi tout 
c<'la, si ce n'est dans l'unique lin d'éviter le dégoût?... Et 
l'eau, faut-il en parler, puisqu'il n'est plus admis qu'on en 
mette dans son vin? Chose bizarre! à peine sommes-nous 
moines, nous voilà malades do l'estomac; nous n'avons 
garde alors d'oublier que l'apôtre nous conseille l'usage 
du vin, l'usage modère, il est vrai; mais je ne sais pour- 
quoi nous oublions l'épitbète. Encore si l'on se contentait 
d'une seule espèce de vin , fût-il du vin pur! J'ai honte de 
de le dire; vous rougirez de l'entendre peut-être; ayez au 
moins le courage de vous corriger. Trois ou quatre fois 



114 VIE DE SAINT BERNARD. 

par repas, on vous ai)port(' une coupe à demi pleine. Vous 
la subodorez, vous la dégustez, el avec un flair aussi ra- 
pide qu'infaillible, vous choisissez toujours le vin le plus 
généreux. Mais ce n'est pas tout , et faut-il croire que dans 
certains monastères il est d'usage, aux grandes fêtes, de 
servir des vins mélangés de miel ou saupoudrés d'épices? 
Diia-t-on encore qu'on fait cela par ménagement pour son 
estomac?... Après ces repas, on se lève de table, les vei- 
nes gonllées , la tète lourde . et pour quoi faire , sinon pour 
dormir? S'il faut dans cet état aller à l'office, pourra-t-on 
chanter, et de quel nom appeler les plaintes qu'on tire de 
sa poitrine il)? » 

Au portrait du moine gourmand ou gourmet, succède 
celui du moine ami du luxe et enclin à la coquetterie. 
L'abbé de Clairvaux en trace le profil avec la même vi- 
gueur (\o style et la même linesse de trait. « Dans les vê- 
tements, on ne cherche pas de quoi se couvrir, mais do 
quoi se parer. On a des habits qui garantissent moins du 
froid qu'ils n'invitent à la vanité. Malheureux moine que 
je suis! l'aut-il que j'aie assez vécu pour voir notre Ordre 
déchoir à ce point, cet Ordre qui fut le premier dans l'É- 
glise, ([ue dis-je?par où l'Église a commencé, qui a eu les 
apôtres pour fondateurs, et pour premiers membres des 
hommes que Paul appelle toujours des saints!... Chacun 
d'eux n'avait que ce qui lui était nécessaire; rien pour la 
curiosité, à plus forte raison rien pour la vanité; en fait 
de vêtements, rien que ce qu'il fallait pour couvrir la nu- 
dité et garantir du froid. Auraient-ils acheté des habits de 
galebrunetd'isembrun? Se seraient -ils servis de couver- 
tures de lit en fourrure de chat ou de bouracan?... Hélas! 
nous avons perdu jusqu'aux dehors de notre ancienne 

(t) Ajiolofj., cup. i\, II- I'.i-'>1. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 115 

piélé. Noire habit, qui devrait être l'insigne de l'humilité, 
est devenu une enseigne d'orgueil. C'est à peine si dans 
nos provinces nous trouvons encore des étoffes dignes de 
nous vêtir. Le chevalier et le moine prennent chacun la 
moitié du même drap, l'un pour sa chlamyde et l'autre 
pour sa coule. Un homme du monde, un grand même, 
fùt-il roi , fùt-il empereur, ne dédaignerait pas nos vête- 
ments , à la forme près. 

« La religion, direz- vous, n'est pas dans le costume, 
mais dans le cœur. Soit; mais quand, pour acheter une 
coule, vous parcourez les villes, les foires et les marchés, 
quand vous fouillez toutes les boutiques, remuez toutes 
les marchandises, déployez des monceaux d'étoffes, les 
tâtant des doigts et les approchant des yeux pour les 
examiner aux rayons du soleil, quand vous rejetez tous 
les tissus grossiers et de couleur sombre, pour acheter, à 
quelquo prix que ce soit, les tissus les plus fins et les plus 
brillants, je vous en prie, faites-vous cela par délicatesse 
de goût ou par simplicité? La chose n'est pas douteuse, le 
cœur vain met sur le corps la marque de sa vanité. Des 
vêtements efféminés indiquent la mollesse de l'àme. Vous 
n'auriez pas tant de souci du corps, si déjà vous n'aviez 
négligé le soin de votre àme dénuée de vertus (1;. » 

Rien détonnant qu'une pareille vanité se glisse dans 
l'âme des simples moines, quand les supérieurs semblent 
l'autoriser par leur exemple. Jusqu'ici l'abbé de Clair- 
vaux n'a fait qu'esquisser le portrait de religieux couverts 
par l'anonyme et en quelque sorte irresponsables. Mais 
tout à coup on voit se dresser dans le tableau qu'il ébau- 
che les figures imposantes des abbés grands seigneurs et 
même, si l'on en croit la tradition, celle d'un abbé mi- 

(1) Apolorj., cap. x, n"' 21-20. Cf. l'clri Veiicrab. Stalula, ii lO. .Mi- 
fine, p. l(i:jo. 



IIG VIE DE SAINT lîERNARD. 

nistro, Pons, abbé de Gluny, ot Sugor^ abbé de Sainl-De- 
nis (1). « Je parlerai; dussé-je passer pour présomptueux, 
je dirai la vérité. Comment la lumière s'est-elle obscurcie? 
Comment le sel de la terre s'est-il affadi? Ceux dont la 
vie devrait nous indiquer la voie de la vie nous donnent 
l'exemple de l'ostentation : ce sont des aveugles qui con- 
duisent des aveugles. Quoi donc! est-ce une marque d'hu- 
milité de voyager en si grande pompe, avec une telle 
escorte, achevai et entouré de cette foule empressée de 
valets à longs cheveux! Une telle suite suffirait à deux 
évoques. Je mens, si je n'ai pas vu un abbé traîner après 
lui soixante chevaux et plus. Vous diriez, à les voir pas- 
ser, non des pasteurs de couvents, mais des seigneurs de 
châteaux, non des directeurs d'àmes, mais des gouver- 
neurs de provinces. 11 faut porter, dans leur bagage, du 
linge de table, des coupes, des aiguières, des candélabres, 
de grands coffres remplis de tous les ornements de leurs 
lits. Dès qu'ils vont à quatre lieues de chez eux, il leur faut 
tout leur mobilier, comme s'ils partaient pour l'armée ou 
qu'ils dussent traverser un désort. Est-ce que le même 
vase ne pourrait servir à la fois pour l'eau qu'on verse sur 
leurs mains et pour le vin qu'ils boivent? Ne pourraient- 
ils voir clair, sans des chandeliers d'or ou d'argent? Ne 
pourraient-ils dormir sans toutes ces riches tentures? Le 
même valet ne pourrait-il panser leur cheval, les servir à 
taille et faire leur lit? Pourquoi tout cet encombrement? 
Serait-ce pour être moins à charge à vos bûtes? Portez 
donc aussi votre nourriture avec vous, a(in de leur épar- 
gner toute dépense (:2)! » 

Après cette satire de la mollesse et du lux»' des moines 
bénédictins, on s'attendrait à voir leur terrible censeur 

(1) Cf. lîi'in., cp. 78, II" :î. 
. (2) Apol'iij-. <•:»]'. M. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 117 

étendre sa critique jusque sur leurs mœurs privées. Le 
silence qu'il garde à ce sujet est le meilleur éloge qu'on 
puisse faire de leur moralité. Pour que cet impitoyable 
vengeur de la chasteté monastique, que l'ombre seule du 
vice effarouchait, ne leur reprochât aucun désordre, il 
fallait que leur réputation fût bien intacte, pure et sans 
tache. Nulle considération ne l'eût empêché de flétrir le 
vice de l'incontinence, s'il en avait saisi la trace dans les 
maisons de l'Ordre de Gluny. 

Rien, en etiet, n'arrêtait sa verve une fois émue; la 
suite de son Apologie va nous en donner la preuve. Em- 
porté par son zèle et prévenu contre tout ce qui offrait 
l'apparence du luxe dans les monastères, l'abbé de Glair- 
vaux se déchaîne contre l'architecture des grandes églises 
bénédictines et semble faire le procès à l'art môme, en ce 
qu'il produisit de plus riche et de plus exquis au douzième 
siècle. 

Il est douteux qu'il connût Cluny, à l'époque où nous 
sommes (1), autrement que par ouï-dire. Mais l'église 
construite par saint Hugues est, à coup sûr, avec l'église 
de Saint-Remy de Reims, l'un des monuments auxquels 
il fait allusion dans son Apologie. Ce n'est pas encore 
cette basilique dont les proportions ('gâteront cent ans 
plus tard celles de Saint -Pierre de Rome, mais c'est déjà 
l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture romane (2). Sa 
largeur moyenne est de 110 pieds et se partage en cinq 
nefs. Sa longueur est de 410 pieds. Bâtie en forme de croix 

(1) Sur la date de la coiiiiMisilidu de VApoIogUt. Cf. V*^ édilion, 1. I, 
p. 115, noie 2. 

(2) Sur la basilique de Cluny, voir Lorain, Histoire de l'abbaye de 
Cluny, Paris, 1815, cli. ix, p. 58-77. Cf. Cluny au onzième siècle, 
par Cuclieral, Autun, Michel Dejussieu; Viollet-Leduc, Dictionnaire 
d'archilccture, 1, 258. 

7. 



118 VIE DE SAIXT BEHNAKD. 

archiépiscopale, elle possède deux croisées, la première, 
longue de près de 200 pieds, large de 30, la deuxième 
longue de 110 pieds et plus large que la première. Sur la 
croisée principale s'élèvent trois clochers : au midi, le 
clocher de l'^au bénite, au nord le clocher de Sainte- 
Catherine, au milieu du sanctuaire le clocher du chœur; 
les deux premiers de forme octogone, le troisième plus 
grand que les deux autres, de forme quadrangulaire, tous 
appartenant à la plus élégante architecture romane. Un 
quatrième clocher, appelé le clocher des lampes, occupe 
le centre de la deuxième croisée. 

Si l'on pénètre dans la basilique, on se sent comme 
perdu dans la vaste nef éclairée par un demi-jour qui 
tombe de 300 fenêtres. L'imagination est saisie par l'im- 
mensité mystérieuse du monument. La voûte principale 
a plus de 100 pieds d'élévation. Une forêt de piliers ((il) 
piliers), flanqués, de trois côtés, de colonnes engagées, 
soutiennent tout l'édilice. 

Nous serions infini, si nous voulions en décrire toutes 
les beautés. Mais le chœur et quelques œnivres d'orfèvre- 
rie ou de peinture méritent une mention spéciale. 

Le chœur comprend environ le tiers de la grande nef. 
Au milieu se dresse le sanctuaire , hardiment porté par 
huit colonnes de marbre de 30 pieds d'élévation. Six sur- 
tout sont précieuses, trois de cipolin d'Afrique, trois de 
marbre grec de Pentélie, veiné de bleu. Leurs chapiteaux 
sont sculptés avec toute la variété de l'art roman. 

Devant le grand autel, étincelle un candélabre de cuivre, 
d'une grandeur étonnante et d'un rare travail, tout revêtu 
d'or, orné de cristaux et de bérils. La tige , qui a environ 
18 pieds, porte six branches terminées par des lis et des 
coupes et forme elle-même la septième branche : c'est un 
don de la reine Mathilde, épouse de Henri d'Angleterre, 



CISTERCIENS ET CLLNISTES. H9 

don vraiment royal et digne du monument qu'il orne (1). 

A Saint-Remy de Reims, même style, même genre d'or- 
nementation, même profusion d'œuvres artistiques. Trois 
choses surtout y devaient choquer sinon le goût, au moins 
la piété de l'abbé de Glairvaux : l'éclat des candélabres, le 
prix des reliquaires et la décoration des pavés. Toutes ces 
richesses ont disparu: mais les descriptions qu'on en a 
tracées nous en font vivement sentir la perte. Du pavé, 
en particulier, on a pu écrire encore au siècle dernier qu'il 
« était le mieux historié et le plus excellent qui fût en 
France (2). » 

L'abbé de Clairvaux n'ai)préciait guère ce genre de 
beauté. Architecture, peinture, ameublement, il critique 
tout, sans merci. Il semble qu'il vise d'abord Cluny; il 
commence par attaquer, comme en passant et sans ap- 
puyer, « la hauteur de l'église, sa longueur exagérée, 
ces somptueux ornements, ces riches peintures qui at- 
tirent le regard des fidèles, dissipent leur dévotion et lui 
rappellent, dit-il, les cérémonies judaïques. » Ce qui 
l'irrite surtout, c'est l'ornementation des temples et la ri- 
chesse des objets d'orfèvrerie. « Dites-moi, pauvres, s'é- 
crie-t-il (si tant est que vous soyez des pauvres!), que fait 
l'or dans un sanctuaire?... Pour qui, je vous le demande, 
tout cet étalage?... Les reliquaires sont tout couverts 

(1) » Noslrurn candelabrum... ex dono leginac Maihildis lial)Oiiuis. » 
Biblioth. Cliiniac, col. 1640, D. 

(2^ Voir llarlot , IJisloirc de la ville, cité cl iiniversilc de Reims, 
II, 541-5ii; Didron, Annales urc/ieolog., X, G7; Mal)illon, ap. Mi^ne, 
\. CLXX.MI, [). '.U5, note 123. Cf. sur le pavé de Saiut-Syniphoricn de 
Reims, que Bernard a également vu, DiJrcui, loc. cit., p. 237. Selon 
Marlot. le pavé historié de Saint-Remy fut commencé en 1090; mais 
nous devons dire que Longuet [Congrès urcliéologiques de France, 
1861, X.WIII" session, tenue à Reims, p. 17 et suiv.) le rajeunit de 
près d'un siècle. 



120 VIE DE SAINT BERNARD. 

d'or; les yeux se repaissent de celle vue... On expose les 
images des saints : plus elles sont parées, plus elles sem- 
blent vénérables. Le peuple court les baiser et se retire, 
plus frappé de la beauté du travail que de la sainteté de 
l'objet. On suspend dans l'église, je ne dis pas des cou- 
ronnes, mais de grandes roues garnies de lumières, étin- 
celantes de pierres précieuses. En guise de candélabres, 
on dresse des arbr(^s gigantesques d'airain massif, ciselés 
avec un art infini, oîi les cierges jettent moins d'éclat que 
les pierreries. Que se promet-on de tout cela? La com- 
ponction des visiteurs ou leur admiration?... Encore si 
nous respections les saintes images! Mais elles forment le 
pavé du temple et on marche dessus! Ici on crache sur le 
visage d'un ange, là les traits d'un saint s'effacent sous le 
pied des passants. A quoi bon ces vives couleurs, ce des- 
sin si correct, si tout cela doit être souillé par la pous- 
sière (1)? » 

Ces magnificences, d'ailleurs, ne recouvrent-elles pas 
un piège auquel le peuple et les moines se trouveront pris 
à la fois, quoique d'une façon différente? l^our parler sans 
détour, c( n'est-ce pas l'avarice, dit-il, qui a inspiré tout 
cela? Et ne cherchons-nous pas les présents des peuples 
plus que leur édification? — Gomment? direz-vous. — 
D'une manière qu'on ne saurait trop admirer. Il y a un 
art de semer l'or, qui le multiplie : on le dépense pour 
qu'il rapporte; à mesure qu'on le répand, il s'accroît. La 
vue de ces somptueuses et merveilleuses vanités porte les 
hommes plus à donner qu'à prier. L'argent attire l'argent, 
car je ne sais comment il se fait qu'on offre plus volon- 
tiers ses dons aux églises où l'on voit déjà plus de richesses 
étalées. Pendant que les yeux se repaissent des reliquaires 

(1) Apolofj., Cil]». MI, M" 28 cl siiiv. 



CISTERCIENS ET CLUMSTES. 121 

tout couverts d'or, les bourses se délient comme d'elles- 
mêmes. Montrez une très belle image de saint ou de 
sainte, on la croira d'autant plus sacrée qu'elle ost plus 
riche en couleur. Le peuple court la baiser et se sent in- 
vité à faire son offrande. Est-ce là le fruit que les disciples 
de saint Benoît espèrent recueillir de leurs chefs-d'œu- 
vre : » Sititpliciuin oblationem? Une telle amorce causerait 
un grave dommage à la chariti'". La vertu des religieux en 
soufïrirait autant que la bourse des la'iques. 

Les circonstances ne rendent-elles pas plus criante en- 
core et moins excusable la conduite des Glunistes? Quel 
contraste entre le luxe de leurs édiûces et la misère ré- 
pandue autour d'eux! « vanité des vanités I s'écrie saint 
Bernard! folie plus encore que vanité! L'Eglise resplen- 
dit dans ses murailles et manque de tout dans ses pau- 
vres! Elle revêt d'or ses pierres et laisse ses enfants nus! 
Avec l'argent des indigents on charme le regard des ri- 
ches! Les curieux trouvent de quoi satisfaire leurs pas- 
sions et les malheureux n'ont pas de quoi vivre ! » 

Si les plaintes du saint abbé sont légitimes, beaucoup 
de juges lui pardonneront de s'être élevé avec tant de 
force contre la magniflcence , contre ce que d'autres ap- 
pelleront le luxe de Cluny. Ses reproches, en ce cas, re- 
tomberaient moins sur l'amour du beau que sur la négli- 
gence d'un devoir plus impérieux, oublie ou dédaigné. 
Ce n'est pas quand le peuple a faim, qu'il faut lui servir 
des chefs-d'œuvre : le moindre grain de froment ferait 
mieux son affaire. 

Toutefois , nous soupçonnons l'abbé de Clairvaux d'a- 
voir exagéré la misère de son époqui', pour l'aire plus à 
son aise le procès de l'art bénédictin. L'art est un luxe, il 
est vrai; c'est le luxe de resi)rit, le supcrllu du cœur; 
mais c'est, il faut l'avouer, un surperllu bien nécessaire. 



1^2 VIE DE SAINT BERNARD. 

Et s"il fallait attendre, pour oser en jouir, que la pauvreté 
eût disparu de la terre, il y aurait lieu de craindre que 
l'esprit humain ne fût à jamais privé de l'un de ses ali- 
ments les plus délicats. 

L'abbé de Clairvaux exigeait-il de son siècle un pareil 
sacrilice? Non, hâtons-nous de le dire, il ne songe pas 
à proscrire absolument la pompe du culte et la décora- 
tion des églises. Deux motifs lui font un devoir de les 
admettre en principe : la gloire de Dieu et l'intérêt des 
âmes. 

Chose remarquable, malgré la vivacité de son antipa- 
thie pour tout ce qui frappe les sens, Bernard n'aborde 
cette grave question de l'art chrétien qu'avec timidité, et 
mêle à la hardiesse de la critique les réserves les plus 
expresses. A peine a-t-il fait entendre un mot de blâme 
sur les dimensions et l'ornementation de la basilique hu- 
gonii'nne, qu'il s'empresse de se rétracter, comme s'il 
craignait que la plume n'eût trahi sa pensée et qu'on ne 
se méprit sur ses V(''ritables sentiments. « .le passe sous 
silence, dit-il , tous ces somptueux ornements, ces riches 
peintures, etc. ; je le veux, tout cela est pour la gloire de 
Dieu ({). » Ce tour de phrase, cette pr(Hermission, 
comme parlent les grammairiens, marque une indiffé- 
rence fort peu resi)ectueuse à l'endroit des chefs-d'œuvre 
de Cluny et de lieims; mais elle prouve que l'abbé de 
Clairvaux absolvait l'art, au moins par respect pour le 
but qu'il poursuit. 

Ce but est double : il ne consiste pas seulement à glo- 
rifier Dieu, comme nous venons de le dire, mais encore 
à élever les âmes. Saint Bernard partage cet avis. S'il n'ad- 
mire pas lin-mème les merveilles des églises bénédicti- 

(1) Apolog., loc. cit. 



CISTERCIENS ET CLLMSTKS. 123 

nés, il comprend que d'autres en soient frappés et édi- 
liés. Il s'étonne seulement que des hommes spirituels 
n'aient pas un goût plus relevé. Que les œuvres de l'art 
servent à attirer le peuple et le portent vers Dieu, soit : 
les hommes charnels ne se laissent toucher qu'aux choses 
sensibles. « Mais nous, s'écrie-t-il, — je suis moine et je 
parle à des moines, — nous qui avons quitté les rangs du 
peuple, qui avons renoncé aux richesses et à l'éclat du 
monde pour l'amour du Christ, nous qui, pour posséder 
le Christ , avons foulé aux pieds comme du fumier tout 
ce qui charme les yeux, tout ce qui flatte les oreilles, tou- 
tes les jouissances de l'odorat, du goût, du loucher, de 
qui prétendons-nous réveiller la dévotion par ces orne- 
ments? Parce que nous sommes encore mêlés aux gens 
du monde, sommes-nous donc encore à l'école de leurs 
œuvres et servons-nous encore leurs idoles? » 

Ainsi, l'abbé de Clairvaux n'interdit qu'aux religieux 
et aux parfaits les choses de l'art, ce qu'il appelle « le 
culte des idoles. » En revanche , il en proclame l'utilité 
pour les simples et les ignorants, et le recommande 
même comme un moyen d'éducation morale. 

Cette remarque était importante pour bien saisir la li- 
mite et l'étendue de ses critiques. Elle explique et jusli- 
lie, jusqu'à un certain point, la distinction qu'il établit 
entre l'architecture épiscopale et l'architecture monacale, 
qui , répondant à des besoins divers, doivent présenter des 
caractères dilï'érents : l'une, la joie, la richesse et la 
pompe; l'autre, la sévérité, la pauvreté, le dénûment (1). 

Saint Bernard condamne dans les monastères toute es- 

[l] n Et quidfiii alla causa est Pi)iAco[)oriiiii, alia iiionaclioriim. Sci- 
inus natnque ((uod illi, sapientibus ft insipienlibus debilorcs cuiii sinl, 
carnalis populi devolioiicin , quia spiritualibus non possunt, corpora- 
libus excitant ornamenlis. Nos vero, » etc. Apolog., 1. c. 



124 VIE DE SAINT BERXAHD. 

pèce de représentation figurée; à plus forte raison pros- 
crira-t-il la sculpture symbolique dont le caractère reli- 
gieux est, à première vue, moins facile à saisir. A Ten- 
lendre, c'est là une forme de l'art aussi coûteuse qu'i- 
nepte (1\ et le seul fruit certain qu'on en puisse retirer 
est la dissipation des moines. « Dans les cloîtres, dit-il, 
sous les yeux des frères occu}jés à lire, à quoi bon ces 
monstres ridicules, ces belles horreurs, ces horribles 
beautés? A quoi bon ces singes immondes? ces lions 
farouches? ces centaures monstrueux? ces êtres demi- 
humains? ces tigres tachetés? ces guerriers combattant? 
ces chasseurs qui jouent de la trompe? Ici vous voyez 
plusieurs corps réunis sous une seule tête; là plusieurs 
têtes sur un seul corps. Plus loin vous apercevez un qua- 
drupède avec une queue de serpent, et ailleurs un poisson 
avec une tête de quadrupède. Ici, c'est un animal dont la 
moitié antérieure représente un cheval et le reste une 
chèvre. Là, c'est une bète à cornes qui porte une croupe 
de cheval. Enfin de tous côtés apparaît une si grande et 
si étonnante variété de formes, qu'il est plus agréable de 
lire sur les marbres que sur les manuscrits, et de passer 
ses journées entières à admirer ces choses, l'une après 
l'autre, que de méditer la loi de Dieu. » 

C'est sur cette dernière réflexion que Bernard clôt son 
Apologie. Le cycle de ses observations est achevé. Dans 
cette revue qui embrasse tant de sujets divers, on ne peut 
méconnaître que, si la vérité générale est observée, plu- 
sieurs critiques de détail manquent de mesure et pren- 
nent un ail' de pamphlet. La verve du satirique s'y est 
donné carrière. Teut-ètre, l'abbé de Clairvaux a-t-il in- 
sisté trop complaisanunent sur les défauts qui dési- 

(Ii a si non luidol iiiriiliaruiii . ciir non pigel cxiiensaiiiin ? » Apo- 

loij'ta . Il" 2'.!. 



CISTERCIENS ET CLUMSTES. 125 

gnaient certains membres, voire certaines maisons, plu- 
tôt que l'Ordre entier, à l'attention publique. Quand il 
s'agit de faire un portrait exact, la première loi de l'art 
est de se garder de mettre les tacbes dans une trop vive 
lumière. A plus forte raison cette loi s'impose-t-elle au 
moraliste, qui se propose avant tout de convertir ceux qu'il 
peint. Les hommes n'aiment pas de se voir en laid; ils 
aiment encore moins do se voir enlaidis, ne fût-ce que 
par un simple jeu de lumière ou de perspective. Au lieu 
de bénir le miroir qui grossit ainsi leur difformité , ils sont 
ordinairement tentés de le briser. 

Tel était le sort qui attendait V Apologie. Après l'avoir 
lue, les Clunistcs, ne pouvant la déchirer, crièrent à l'ou- 
trage et à la calomnie (i). Mais heureusement les membres 
les plus sages et les plus autorisés de l'Ordre comprirent 
qu'ils auraient mauvaise grâce à accueillir par le dédain 
et la colère la forte leçon qui leur était donnée {^). Pierre 
le Vénérable entra résolument dans la voie de réforme qui 
lui était indiquée. Contre les Cisterciens il avait défendu 
la Règle de son monastère, en en montrant l'esprit large; 
contre ses propres religieux il la défendra d'une autre fa- 
çon, en en pressant rigoureusement l'exécution. Ce même 
abbé qui naguère justifiait le régime alimentaire de Cluny, 
trouvera bientôt, pour flétrir les moines gourmands de 
son Ordre, des traits qu'on croirait empruntés à V Apolo- 
gie à Guillaume. Même tour oratoire, même accent d'in- 
dignation, même ironie vengeresse (3). C'est que les ré- 
formateurs ont tous un air de famille. 

(1) Cf. Pctri VeiiPiab., lit». IV, iy. 18: inler Beriiarcl.. cp. :>29. 

''1) .Mabillon (Pr;oF. ml Apolog., ii" G) fail reinan|ucr ((iie l'AjJologic 
inspira aux moines noirs l'idée de se réunir aussi en cliainlrcs géné- 
raux. Cf. Bern., cp. !tl. 

(;J) Lib. VI, ep. 15. Leltre exlrênieinenl curieuse. 



12G VIE DE SAINT nERXARD. 

Fidèle à cet esprit di» ferme discipline, J^ierre le Véné- 
rable convoqna, nons raconte Orderic Vital, les princi- 
paux représentants des moines noirs à Cluny pour le 
troisième dimanclie de carême de l'année 1132, afin d'exa- 
miner de concert les abus qui avaient pu s'introduire dans 
les diverses maisons de l'Ordre. Deux cents prieurs et 
douze cents frères se rendirent à son appel (1). En dépit du 
mauvais vouloir plus ou moins ostensible des uns, à la sa- 
tisfaction et aux applaudissements des autres, une ré- 
forme sérieuse fut jugée nécessaire et décidée en principe, 
et l'abbé de Cluny en rédigea lui-même les statuts. 

Le silence fut rétabli <à rinûrm(>rie, dans la demeure 
des novices, dans les officines du monastère, dans le 
cloître et dans la sacristie. Des deux conversations, auto- 
risées chaque jour dans le cloître, celle du soir fut sup- 
primée comme inutile et propre seulement à favoriser la 
dissipation {^). 

<' fj'antique et saint travail des mains » fut remis en hon- 
neur. Il n'était pas rare de voir, à l'heure de la lecture, à 
côté des religieux graves, occupés à méditer, ou à écrire, 
d'autres frères moins studieux perdre leur temps à bavar- 
der ou dormir appuyés contre les murs du cloître. A ces • 
oisifs pour lesquels le travail intellectuel avait si peu d'at- 
trait, Pierre le Vénérable propose de choisir entre les 
exercices manuels les plus variés (3). Dans un cloître bé- 
nédictin tant de besognes utiles et diverses réclament les 
bras et l'industrie des travailleurs! 

L'attention des prieurs fut encore appelée sur la nour- 
riture et le vêtement des religieux. Des frères robustes 

(t; Orderic. Vital.. Ilist. crclcs., lii». Mil, cap. 4, Migne, p. 93.-). 

(2) Pelri Veiiprab. Staliita, n' l'.)-22, Migne, col. 1031-1032. 

(3) f< SlaluLuin osl iil, sanctinn et aiUiqiuiin opus inamuiia, » etc. 
Statuld. n 3',l, p. 10311-1037. Cf. IVlri Veneral.., lil). I, ej). 20. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 127 

poussaient parfois la mollesse jusqu'à feindre la maladie, 
afin d'obtenir le bénétice du régime confortable de Tinfir- 
merie. Pour couper court à cet abus, l'usage de la viande 
fut interdit à tous ces faux malades (1). On supprima éga- 
lement , pour la communauté entière, l'usage de la graisse 
dans les aliments du vendredi (2). En même temps dis- 
parut du menu des grandes fêtes le vin mêlé de miel et 
d'épices dont les moines de Gluny étaient si friands. Pierre 
le Vénérable permet cependant d'en user le Jeudi Saint, 
en raison dune vieille coutume qui avait apporté cet adou- 
cissement aux mortifications de la semaine sainte (3). 

Le luxe ne fut pas mieux traité que la gourmandise. Il 
fallut renoncer aux vêtements de grand prix : les étoffes 
de galebrun et d'isembrun, le vair et le gris, ces fourru- 
res si recherchées au moyen âge, furent prohibés; prohi- 
bées les simples fourrures de chats ou d'animaux étran- 
gers; prohibées le garnitures de lits en drap d'écarlate ou 
de couleurs diverses, en drap de bouracan ou de bureau, 
fabriquées à Ratisbonne (4). 

La réforme atteignit jusqu'aux équipages des moines : 
il fut interdit aux simples religieux ou même aux prieurs 
d'avoir en voyage plus de trois chevaux à leur service ; 
quatre ou cinq au plus étaient accordés par distinction au 
grand Prieur de l'ordre (o). 

De tels règlements donnaient pleinement raison à 
labbé de Clairvaux et prouvaient qu'en somme il avait 
frappé juste. Les Glunistes le sentirent; et plus d'un, à qui 

il; StaiuUt. n" 12, p. 1029. Sur ces fau\ malades, cf. Berii.. Apolog., 
cap. IX, n" 22. 

(2) Statuta, 11" 10, p. 1028. 

(3) Ibid., n' U, p. 102".t. 

(4) Ibid., ir 16-18, p. 1030-1031. 

(5) Statuta, n" 40, p. 1037. 



1^8 VIE DE SAINT BEMXARI). 

raustérilé souriait médiocrement, accueillit par des mur- 
mures les nouveaux Statuts. Les mécontents reprochèrent 
à Pierre le Vénérable de se laisser entraîner, « à la suite 
des Cisterciens et des autres novateurs, dans la voie d'une 
réforme outrée. Le doux abbé prit ce blâme intéressé 
pour un éloge indirect; et en dépit des censeurs subal- 
ternes, il poursuivit son œuvre, nous dit Ordcric Vital, et 
regarda comme une honte de renoncer à ses plans (1). » 

L'abbé de Clairvaux, « du fond de sa caverne (2), » ap- 
plaudit à ces courageux efforts, et plus tard il sut mon- 
trer, dans une lettre adressée au pape Eugène III (3) , quel 
souvenir ému il en avait gardé. 

Faut-il en conclure que les Cisterciens et les Clunistes 
réconciliés allaient se donner le baiser do paix et mar- 
cher d'un commun accord et d'un même pas dans le sen- 
tier d'une étroite observance? N'exagérons rien. Une 
sourde hostilité régnera longtemps encore entre les deux 
Ordres, si divers dhumeur, de goûts, d'esprit et dha- 
bit (4). Les nuances qui les distinguent sont particulière- 
ment sensibles en trois points, la mortification, le travail 
et le sens esthétique. 

Cîteaux poussa l'austérité du cloitre jusqu'à son ex- 
trême limite. C'est bien de Bernard et de ses pairs qu'on 
peut dire avec assurance qu'ils traitaient leurs corps 
comme « une guenille » T(jutceque la nature pi'ut endu- 
rer de privations et de mauvais traitements, ils le lui ti- 



(1) Hlsl. eccics., lil). .Mil, cap. 4. Touldois Orderic ajoute iju'il 
linil par flédiir un yen. 

(2) Apoloij., ca]). 1, 11" 1. 

(3) « In niuUis Ordiiicin illiiin meliorasse (Petrus) cogiioscitur ; voihi 
gralia, in obsorvanlia jcjunioruin, silcnlii, iiulumonloniin preliosorum 
et cnriosoruin. » Ej). 277. 

(4) Cr. iiiler Biîmanlin., cp. 22'.l, (''crito en WVi. 



CISTERCIENS ET CLUNISTES. 12f> 

ront subir par religion. S'ils redoutaient quelque chose au 
monde, c'étaient leurs aises. En eux s'incarnait au dou- 
zième siècle ce culte du renoncement et de la souffrance 
qui a pris naissance au Calvaire et s'est transmis fidèlement 
d'âge en âge dans l'Église catholique : ce fut la part choi- 
sie de l(»ur héritage. « Cette dose un peu forte était né- 
cessaire à mon âme, » nous dit en toute simplicité l'abbé 
de Clairvaux il). 

Les Clunistes n'éprouvent pas, au même degré, ce be- 
soin de sacrifice, et entendent d'autre façon les devoirs de 
la vie claustrale. Le corps leur parait réclamer certains 
ménagements ([ui se concilient fort bien avec l'accom- 
plissement de la Règle bénédictine. A l'inverse de saint 
Bernard (2), Pierre le Vénérable se montre sérieusement 
préoccupé de la santé de ses moines (3). Volontiers il 
prendrait pour devise ce mot du poète : Mens sana in 
corpore sano. De là, dans la nourriture et le vêtement, 
des divergences notables (ij. Pendant que les Cisterciens 
conservent des airs de moines mendiants et mortifiés, les 
Clunistes offrent le spectacle de religieux aisés et bien 
portants. 

Les occupations des deux communautés sont aussi fort 
diverses. Dans l'ordre de Gîleaux le labeur qui absorbe le 
plus grand nombre des frères est purement manuel; la 
bibliothèque compte peu de copistes ou de scribes. A 

(1) « Talem anima} ince laiiguorem senlit'l)ain, cui foi lior essel po- 
tio necessaria. » Apolog., cap. iv, ir 7. 

2) Bern., ep. 345, n° 2; cf. ep. 491, n" 4. 

(3} Cf. lib. I, ep. 28, i)articiilièremenl, p. 157-158. 
i; Sur le coutume des Clunislfs, voir Pétri Vencrub., iii». 1, ep. 28; 
lib. IV, ep. 17; Bern,, ep. i ; Apolog., cap. x. Sur leur nouniluio, voir 
Pétri Venerab., lib. I, ep. 28; lib. IV, ep. 17; Slalula, n'" 10-15; l$ern., 
ep. i; Apolog., cap. i\. Cf. d'Arbois de Jubainville, Abbayes Cister- 
ciennes , p. 127. 



130 VIE DE SAIM BERNARD. 

Cluny le travail des mains est rexception ; c'est le travail 
intellectuel et artistique qui domine. Et cette préférence 
que l'Ordre affecte pour les œuvres libérales : sculpture, 
peinture, miniature, orfèvrerie, transcription des manus- 
crits, enseignement des lettres et des sciences (1) , s'expli- 
que aisément. Cluny est riche, immensément riche; il 
possède des châteaux, des villages et des serfs (2 1 ; ses re- 
venus suffisent amplement aux besoins de Tabbaye. 
Pourquoi les religieux ne consacreraient-ils pas aux choses 
de l'esprit le loisir que leur ménage une telle prospérité? 
La loi du travail ne se trouve-t-elle pas de la sorte respec- 
tée? C'est d'après ces principes que Pierre le Vénérable 
dirige sa maison; et pour justifier sa conduite, il s'autorise 
expressément de l'exemple de saint Maur (3), le disciple 
aimé de saint Benoît. Si les Cisterciens entendent autre- 
ment la Règle, c'est, disent les Clunisles, qu'ils s'attachent 
trop obstinément à « la lettre qui tue. » Chose frappante, 
le même malentendu a ))rovoqué en plein dix-septième 
siècle la môme querelle entre deux fils illustres de la 
grande famille bénédictine. Pendant que l'austère llancé, 
en cela lidèle à l'esprit de Cîteaux, se réclamait du pa- 
triarche des moines d'Occident pour contraindre tous les 
Bénédictins à reprendre la tradition de « l'antique et saint 
travail des mains, » Mabillon abritait, comme autrefois 
Pierre le Vénérable, les travaux d'érudition qui font la 



(Ij Cf. Ciiclieral. Clunij au onzième siècle, p. Î3.3-I3i. Sur les parri 
scholares de Cluny, cf. Polri Neiierab. , Statnta, u" .')(), p. 1040. Sur 
la bibliollièque de Clairvaux, cf. d'.\rbols de Jubain ville, Abbai/es Cis- 
lerciemtes, p. '17-98, IOI-102, 105, 108; voir aussi une letlre de Nico- 
las de Clairvaux, cp. :{:> , dans Mabillon, /'nef. ad Sen/r Ucniardi. 
n" xi.i. 

(2) Pelri Vcneral)., lili. I, ep. 2S, p. IV^-liG. 

(:i) Lib. I, cp. :^8, p. 1 ■>'.•: cf. lib. IV, cp. 17. 



CISTERCIEXS ET CLUXISTES. 131 

gloire de sa congrégation, sous le nom désormais inou- 
bliable et littéraire de saint Maur. 

Visiblement, nous sommes ici en présence de deux sor- 
tes d'esprits absolument irréductibles l'un à l'autre; et 
nous pouvons être assurés que leur dissentiment reparaîtra 
dans l'appréciation des choses de l'art, qui sont, avant 
tout, des choses de goût. En fait d'art, les Cisterciens, de 
parti pris , ne cultivent guère que l'architecture , et cette 
architecture est d'un aspect sévère ; la majesté seule de 
leurs édiûces en fait la beauté. Les Clunistes, au contraire, 
ne croient pas que ce soit trop d'employer toutes les res- 
sources de la nature et d'appeler tous les arts à leur aide 
pour rendre gloire à Dieu. De là cette profusion de statues, 
de vitraux coloriés, de peintures murales, de candélabres, 
de pierres précieuses et de lumière, qui, chez eux, frap- 
pent les sens et éveillent l'àme (1). Aux jours de leurs 
grandes solennités, la soie des vêtements liturgiques mêle 
son éclat à celui dr l'or des reliquaires, des lustres, des 
croix et des autels; et, pendant que toute cette pompe 
charme les yeux, les chants sacrés ravissent les oreilles. 
« Tout cela étouffe la dévotion et rappelle les cérémonies 
judaïques, » disait l'abbé de Clairvaux; « les œuvres d'art 
sont des idoles qui détournent de Dieu et sont bonnes tout 
au plus à exciter la piété des âmes faibles et des gens du 
monde '2). » Sans désavouer cette dernière pensée , Pierre 
le Vénérable estime que les âmes faibles composent la 
grande majorité de l'humanité déchue et (ju'elles cher- 
chent même souvent un asile dans le cloitre. Fermer le 

(1) Cf. Bern., Apolorjia, cap. \ii, ii" 28. 

(2) Ibid. Voir, sur Suger qui rei)ré»cnte l'esprit hénédictin , sou 
Liber de rébus geslis, p. 190-200, éd. Lecoy. Cf. Anlliynie Saiiit-Paui, 
Bulîelia archéologique du Coinilé des tracaux hist., lisyo. p. 273- 
275. 



132 VIE DE SAINT BERNARD. 

cloitrft aux œuvres d'art serait priver à jamais ces âmes 
d'un stimulant utile à leur piété. La pompe du culte se 
trouve ainsi justiiiée, à ce qu'il semble. 

En somme, cette diversité de sentiments est affaire de 
tempérament moral plutôt que de principes définis. Au- 
jourd'hui encore, comme au douzième siècle, deux écoles 
se partagent les àtnes religieuses. Si l'une proclame avec 
l'abbé de Cluny que tous les arts, étant chrétiens par es- 
sence, ont leur place marquée dans le temple, l'autre, plus 
scrupuleuse ou plus dégagée des choses sensibles, écarte 
résolument du lieu saint, comme l'abbé de Clairvaux, 
toutes les oeuvres où Thomme met une marcjue trop sen- 
sible de son génie : sculpture, peinture, musique, charme 
de l'œil et de l'oreille, sauf peut-être par habitude les 
images des saints, et par inclination le chant traditionnel 
de l'Église. 



CHAPITRE V 

BERNARD ET LA RÉFORME RELIGIEUSE. 
LA FAMILLE CISTERCIENNE. 



I 



Idées générales de Bernard sur la vocation 
religieuse. 

Environ quinze ans après la fondation de Clairvaux, 
Bernard écrivait : « Le monde est rempli de moines 1]. » 
Le seul diocèse de Langres comptait dès lors , en effet, 
quatorze monastères très florissants "2) ; et le nombre al- 
lait s'en accroître encore par les soins de l'infatigable 
abbé. 

Ce progrès de l'ordre monastique a été le rêve de toute 
sa vie. Prétendre qu'il voulut faire du monde chrétien un 
couvent immense est une exagération; mais on ne le ca- 
lomnie pas, en lui prêtant l'intention d'arracher à la vie 
du siècle le plus d'àmes possible. S'il n'entre pas dans sa 
pensée d'imposer à tous les fidèles baptisés l'obligation 
de suivre les conseils évangéliques, du moins il est aux 
aguets pour surprendre dans les cœurs qui s'ouvrent à 
lui le moindre signe de vocation religieuse. 

Deux sortes d'àmes lui paraissent appelées à quitter le 

(1) De Laude novx militix, ad Milites Teiupli, cap. i, ii" ). 

(2) Cf. Gallia Christ., IV, 057 et 199; Bern., ep. 489. 

8 



134 VIE DE SAINT BERNARD. 

siècle : les âmes faibles et les âmes d'élite; les unes par 
nécessité, les autres par vertu; les unes pour se mettre à 
l'abri des tentations extérieures, les autres pour remplir 
une mission extraordinaire; toutes deux pour développer 
plus aisément et plus complètement en elles les talents 
surnaturels que Dieu leur a confiés. Le cloître est ainsi 
à la fois une « cité de refuge (1) « et un séminaire de per- 
fection. 

La vie qu'on y mène est particulièrement glorieuse, 
presque royale (2). Ceux qui y sont admis forment pro- 
prement « la Chevalerie du Christ 3). » Heureuses les âmes 
à qui Dieu accorde un si haut privilège et qui en compren- 
nent l'excellence ! Oiiiputest capcre capiaf. C'est « une sorte 
de second baptême » et un gage presque assuré de salut (4). 

Dans les desseins de Dieu les femmes n'en sont pas ex- 
clues plus que les hommes. Le douzième siècle, à la vé- 
rité, compte relativement peu de monastères de femmes. 
Au temps de la fondation de Clairvaux, le diocèse de Lan- 
gres n'en possédait que deux ou trois (oj. Mais cette ins- 
titution se développera de plus en plus et deviendra très 
prospère dans les âges suivants. L'Ordre cistercien con- 
tribuera pour sa part à cet accroissement, par la fonda- 
tion de couvents féminins astreints , comme les monastè- 
res d'hommes, à l'observation rigoureuse de la lettre de 
la Règle bénédictine. ïart, près de Dijon, fut vers 1125 
le premier établissement de ce genre (0). Mais déjà, les 
épouses, sœurs, nièces des compagnons de Bernard, sa 

(1) « Urbcs let'ugii. » De convers. ad clericos , c. xxi, ii" 37. 
(•>) Cf. ep. 103, n" 1; ep. 208. 
(3) « Christi iiiilitia. » Ep. 2, n" i; ep. 441. 
(•'i) Lib. de pnccepto et dispens. , cap. i ol wii, u' 54. 
(5) Cf. Gdllia Christ., IV, p. 057-058, 745-74U. 
(0) Ibid., p. 8i8-84'J; Chilllet , Genus illustre, p. 443-444, Migne , 
|). Ii09-ril0. Cf. Gallia Christ., IV, 572. 



BERNARD ET LA RÉFORME ClSTERCIENiNE. 135 

propre sœur Hombelinc et sa belle-sœur Elisabeth , 
étaient entrées dans les couvents bénédictins de Jully- 
les-Nonnains 1 , de Lairé et du Puits-d'Orbe {'2). Cette 
grave question de la vocation religieuse des femmes ne 
pouvait donc rester étrangère à la pensée du jeune abbé. 
Il est remarquable cependant que sa correspondance con- 
tient peu de lettres qui se réfèrent à cet objet. Gela lient 
sans doute à la rareté même des vocations religieuses fé- 
minines, ''■ rareté surtout frappante chez les familles 
nobles, » fait observer labbé de Clairvaux. Aussi félicite- 
t-il avec une complaisance non dissimulée une vierge du 
nom de Sophie qui sacriûait pour le cloitre tous les avan- 
tages de la fortune et de la naissance, tout l'éclat de la 
« gloriole » humaine, comme il parle. Ce sacrifice, que 
« si peu » ont le courage de faire, vous rendra, lui écrit- 
il, « bien plus illustre » que l'honneur « d'être sortie 
d'une grande famille. Ce mérite, qui vous appartient en 
propre et ne vient pas de vos aïeux, est d'autant plus pré- 
cieux qu'il est plus rare (3). » 

La vie religieuse , à laquelle l'abbé de Clairvaux con- 
viait si chaleureusement ses contemporains, s'offrait, tant 
aux hommes qu'aux femmes, sous diverses formes, la 
forme érémitique, solitaire ou proi)rement monastique, 
et la furme cénobitiquc A laquelle le saint réformateur 
donnait-il ses préférences? 

La vie érémitique, qui illustra les déserts de l'Egypte 
et de la Palestine au quatrième siècle et qui n'est plus 
guère aujourd'hui qu'un souvenir, avait encore ses parti- 
sans au douzième siècle. On rencontrait çà et là dans les 

(1, Cf. Jol)iii, Hist. du prieuré de Jullylcs-Nonnaiiis , Paris, 1881. 
{-.l) Cf. Gauf. Frag m., Mi^ne, b2r,-b2(i, Bern. Vi(a , lil). I, cap. m, 
n" 10; Gatlia Christ., IV, 7'i'i. 
(3; Ep. 113, n" 1. 



130 VIE DE SAINT lîEHNARD. 

bois, près de la source des fontaines, et toujours assez 
loin des villes, des solitaires ou même dos recluses qui 
n'avaient d'autre société que les bétcs et les oiseaux des 
forêts, recevaient parfois la visite et raumône d'un pas- 
sant et vivaient habituellement du travail de leurs mains. 
Tel par exemple le moine Martin, qui céda son ermitage 
à Godefroid de la Roche pour la fondation de Fontenay (1) 
et se retira sans doute ensuite plus avant dans la forêt 
voisine; tel encore l'ermite Guido, qui offrit sa retraite de 
Prémontré, d'abord à l'abbé de Clairvaux, puis à saint 
Norbert (2). 

Bernard, sans être ennemi de cette séquestration, la 
redoutait pour les femmes. « Quand on veut mal faire, 
écrivait-il à une religieuse qui estimait que sa vertu se- 
rait plus en sûreté dans un désert que dans un cloitre 
opulent, le désert a aussi son abondance, le bois a son 
ombre et la solitude son silence. Le mal que personne ne 
voit, personne ne le reprend. Mais quand le reproche 
n'est plus à craindre, le tentateur s'approche plus sûre- 
ment, l'iniquité se commet plus librement. Dans un cou- 
vent, au contraire, si vous faites quelque bonne action, 
personne ne vous en empêche; mais si vous voulez faire 
le mal , cela ne vous est pas possible; tout le monde est là 
pour le voir et pour vous en reprendre... fleconnaissez 
donc, ma fille, dans votre dessein, une ruse du d('mon. 
Le loup habite dans le bois. Pénétrer seule, i»auvre pe- 
tite brebis, dans les ombres du bois, c'est vouloir être la 
proie du loup (3). >> 

(1) Cliitllcl, Genus Utusire, Mignc, p. 1461 et 1473. 

(2) Ik-rn-, ep. 253, a" 1 ; cf. epp. 5.5, 233; nern. Viln , lib. VU, cap. 
II, n" 3. 

(3) « lu neinore lujxis lialiitat. Si .sola ovicula uinbras iieinoris penc- 
Ira.s, pra'da vi.s cssc luj>o. » K]i. 11.".. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. 137 

Pour les Iwmmes, la solitude est moins redoutable. Ce- 
pendant Tabbé de Clairvaux estime qu'elle n'est pas sans 
dangxT, et il veut (ju'un ermite, en s'y confinant, prenne, 
pour protéger sa vertu, des précautions infinies. Un de 
ces solitaires lui écrivit un jour pour lui demander, par 
manière d'adoucissement à la règle qu'il s'était imposée, la 
permission de s'entretenir avec quelques femmes qui 
subvenaient à ses besoins par leurs aumônes. Bernard 
refuse net de se prêter à cet accommodement perni- 
cieux. « Pas de conversation avec les femmes; n'admet- 
tez même pas leurs visites; le travail de vos mains doit 
suffire à vous sustenter. Que si cela ne suffit pas pour vos 
somptuosités, vous n'auriez pas dû commencer ce que 
vous ne pouvez achever (1). » 

Le régime par excellence de la vie religieuse au dou- 
zième siècle, c'est le régime cénobitique. Non qu'il soit 
uniforme sous tous les cieux ou seulement dans toutes 
les parties d'une même province : très variables sont les 
exercices qu'il comporte. Mais quelle que soit la diver- 
sité de ses formes, elles ont toutes ceci de commun que 
ceux qui s'y assujettissent, hommes ou femmes, sont 
réunis en société sous une môme règle. La seule Règle de 
saint Augustin, diversement entendue ou modifiée, a pro- 
duit, nous le verrons, les chanoines réguliers d'Aroaise, 
de Saint-Victor, de Prémontré, etc. L'ordre des Chartreux 
offre quchpies points de ressemblance avec celui de saint 
Benoit. Knfin les Cisterciens forment, à côté des Clunis- 
tes, une branche nouvelle de la grande famille bénédic- 
tine. Les âmes qui désertent le siècle trouvent ainsi à leur 
portée des asiles aussi sûrs que variés. L'abbé de Clair- 
vaux n'a pas la prétention de les attirer toutes dans son 

(1) Ep. iOi. 



138 VIE DE SAINT BERNARD. 

cloître. 11 professe au contraire expressément que l'Esprit 
souffle cil il veut et que « chacun, pour vivre dans sa vo- 
cation, doit aller au lieu que Dieu lui a montré (1). » En 
cela sa pratique est conforme à son enseignement; nom- 
bre de ses disciples, reconnus impropres au régime de 
Clairvaux, ont été dirigés par lui vers d'autres monastères 
du voisinage (2). 

Existe-t-il une hiérarchie entre ces divers Ordres reli- 
gieux? On n'en saurait douter. Leur dignité se mesure 
sur le degré de perfection morale et la somme de sacri- 
fices que chacun d'eux représente; les Ordres les plus 
sévères l'emportent sur les Ordres d'une observance plus 
large. Les Chartreux, par exemple, occupent, au regard 
de l'Église, un rang plus élevé que les Chanoines régu- 
liers ; et dans le seul ordre bénédictin l'abbé de Clairvaux 
n'hésite pas à attribuer la prééminence aux Cisterciens, 
non par un vain sentiment d'amour-propre ou par esprit 
de corps , mais parce que ces religieux observent la Rè- 
gle plus strictement et plus littéralement que ne le font 
les Clunistes et les autres moines noirs (3). 

De cette théorie, en apparence frivole et bonne à en- 
tretenir dans l'Église l'esprit d(> coterie et une inégalité 
contraire à l'Évangile, découlent au contraire des consé- 



(1) Ep. 395. n" 1; cf. n" 2. 

(2) Ep. 408; il envoie à Guillaume , abbé de Saint-Martin de Troyos^ 
chanoine régulier, un religicu.v incajiable de suivre la Règle de Clair- 
vaux. De iiiénie dans Icpilre 442 il envoie à un abbé bénédictin duos 
adolescentes bontun (jnidem volunlatem habentcs , scd viribits cor- 
poris ad nostrum Ordlnem nequaquam sufjicienles. 

(3) « Forte vult aliquis de Cluniacensibus institulis ad Cistercien - 
siuhi sese stringere paupertalem <'ligens pne illis nimirum consuetu- 
dinibus niagis Rcgulic puritatein >- {De Prxcepto et dispensât. , cap. 
AVI, n' 4(1). « Districtionein lilleratoriam i)rofitenlur Cistercieuses » 
Ihhl. , n" 471. Cf. n" 31». 



BERNARD Eï LA RÉFORME CISTERCIENNE. 139 

quencGs pratiques fort justes et appropriées aux besoins 
do l'àme qui tend à la i)prfection. Si cette âme n"a ja- 
mais le droit d'aspirer à descendre, il ne lui est pas tou- 
joiiis interdit daspirer à monter. De là pour elle la pos- 
sibilité de commuer ses vœux (1). Bernard admet en 
principe comme légitime et agréable à Dieu le passage 
des Prémontrés et des Bénédictins dans l'ordre Cistercien. 
En pareil cas , « quitter son monastère , c'est encore une 
manière de déserter le siècle >> ; c'est on quelque sorte 
une seconde conversion (2). Ce principe est sans doute 
périlleux dans l'application ; et , pour en prév^enir les abus, 
il convient d'en limiter l'usage. L'abbé de Glairvaux ré- 
prouve tout changement qui serait TelTet d'un pur caprice. 
Pour qu'un religieux puisse sans péché abandonner sa ré- 
sidence et rompre son vœu de stabilité , il faut qu'il 
montre des signes incontestables de vocation extraordi- 
naire et soit muni, s'il est possible, du consentement do 
son supérieur. La même liberté s'étend au profès qui se 
verrait réduit à l'impossibilité morale de remplir dans 
son monastère les engagements qu'il a contractés de- 
vant Dieu. C'est dans ces cas, en somme assez rares, que 
Bernard consent à recevoir à Glairvaux les transfuges des 
autres Ordres (3). Et s'il n'observe pas toujours scrupu- 
leusement les conditions qu'il pose lui-même pour la 
légitimité de ces admissions, il ne faut voir dans ces 

{1} a Non arbili'or... Deuia exigore qiioilcuiii([iie sibi proinissum 
bonuin, si pro eo melius aliquid fuerit perso) ulum. Enimvcro alicui 
forte debeiiti vobis duodecim nununos, nuinquid si pro eis die coiisli- 
luto marcam solveret argent! , juste irascereniiiii? » Ep. 57; cf. ep. 
417, dont l'épître 444 n'est qu'un doublet. 

[2) « Et tu velut e saecularibus unus monasterium tanquam s;eculuin 
deserens, » etc. Ep. 34, n" 1. 

(3) Cf. De prxcepto et dispenn., cap. xvi, tout entier; Bern. , epp. 
32-33, 67-68, 267, 



140 VIE DE SAIXT BERNARD. 

inconséquences que des erreurs de fait, qu'il est le 
premier à déplorer. Témoin son épitre id'S à Pierre de 
Celle, I39() à Tévèquc de Toul; témoin surtout sa lettre à 
l'abbé Alvise , après la mort du moine Godwin. (Juoi- 
quil eût pris mille précautions avant d'admettre à la pro- 
fession ce déserteur d'Ancbin, il ne se contente pas de 
fournir au vénérajjlc abbé des explications et des excuses ; 
il se jette encore à ses pieds avec dos larmes de repentir : 
« Sacbez, lui dit-il, que je ne porte pas impunément le 
malheur d'avoir offensé, si légèrement que ce fût, Votre 
Révérence... Prosterné à vos genoux, les épaules nues, 
les mains chargées de verges, je n'attends qu'un signe de 
vous pour frapper et demander ma grâce en tremblant. 
Veuillez nous récrire et nous dire si vous avez ces satis- 
factions pour agréables (1). » 

Il serait difficile d'indiquer au juste le nombre des 
moines étrangers admis à Glairvaux; ce qui est sûr, c'est 
qu'en général le recrutement du monastère se faisait d'au- 
tre sorte. Les séculiers , clercs ou laïques , lui fournissaient 
son plus riche contingent; c'était du milieu du monde que 
sortaient ces élus du cloître. 

Mais que de liens parfois il leur fallait rompre, avant 
de répondre à l'appel de la grâce ! Bernard ne souffrira pas 
qu'ils hésitent un seul instant à sacrifier pour Dieu, soit 
les biens, soit les dignités, soit même les joies les plus lé- 
gitimes (jui les retiennent dans le siècle. 

Lui, qui ne voyait dans « l'or et l'argent qu'un peu de 
terre blanche et rouge, à laquelle l'erreur des hommes 
pouvait seule attacher quelque prix (2), » ne trouvait i)as 
de termes assez forts pour flétrir la lâchoté de ceux qui 

(1) E|i. 'i5; of. e|i. GG sur le inêiiie siijel adressé à Geoffroy, abbé de 
Saiiit-Médard, qui devint évè(iue de CliAlons en 1131. 

(2) In AdvenlH , serin. IV, ir l. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. lil 

reculaient d'effroi devant le sacrifice de ces richesses 
« dont la possession, disait-il, est une charge, l'amour une 
souillure, la perte une cruelle souffrance. » « Eh quoi, 
ajoutait-il, ne vaut-il pas mieux les mépriser avec hon- 
neur que de les perdre avec douleur? N'est-il pas plus 
prudent de les céder à l'amour du Christ que de les céder 
à la mort? Ne savez-vous pas qu'elle est là en embuscade, 
cette voleuse, à laquelle vous ne pourrez vous soustraire, 
ni vous ni vos biens (1)? » Ainsi parlait-il au frère de l'un 
de ses moines , qui tardait à venir rejoindre son aîné à 
Clairvaux. 

La science profane ou même l'enseignement des lettres 
sacrées est encore un de ces obstacles qui ferment l'accès 
de la vie religieuse ou le rendent difficile. Qu'est-ce pour- 
tant, pense Bernard, que cette lumière froide et pâle qui 
ne saurait faire germer un « grain de vie, » et ne fait 
pousser que « la paille de la gloire (2)? » Vaut-elle qu'on 
la préfère au soleil de justice, dont la chaleur fait éclore 
toutes les vertus? Et quel fruit de l'érudition espère-t-on 
recueillir à l'heure du jugement? « .Te vous plains, mon 
bien cher Gautier, écrivait-il à un brillant professeur de 
littérature qui hésitait à sacrifier sa chaire ; je vous plains , 
quand je songe aux vaines études sous lesquelles vous 
accablez la grâce de votre jeunesse, la finesse de votre es- 
prit, l'éclat de votre science, et, ce qui vaut mieux que 
tout cela chez un chrétien, la pureté et la noblesse de vos 
mœurs; je vous plains quand je songe qu'au lieu de con- 
sacrer de si grands dons au Christ qui en est l'auteur, 
vous les faites servir à des choses qui passent. Et si, ce 
qu'à Dieu ne plaise, une mort inopinée venait à vous les 
ravir, quemporteriez-vous avec vous de tout ce labeur que 

(1) Ep. 103. 

(2) Ep. 108, II" 2. 



142 VIE ])E SAI.XT BERNARD. 

VOUS avez accompli sur la terre, ot quel compte rendriez- 
vous H Dieu des talents qu'il vous a conGés? Car rien de tout 
cela n"est à vous , et si vous vous l'appropriez par usurpa- 
tion, il y a ({uelfju'un qui vous en demandera compte. Je 
le veux cependant. Je suppose qu'il vous soit permis d'at- 
tacher pendant quelque temps la gloire à votre nom. de 
vous complaire dans la louange qui vous suit, de vous 
faire appeler i)ar les hommes maître et rabbi, de vous 
créer enfin un grand nom sur la terre. Que vous res- 
tera-t-il de tout cela après la mort, sinon un simple sou- 
venir? Et encore ce souvenir ne vivra-t-il que sur la terre , 
car il est écrit : « Ils ont dormi leur sommeil, tous ces 
« riches, et ils n'ont plus rien trouvé entre leurs mains. » 
()r. si c'est là le terme de tous vos labeurs, permettez- 
moi de vous le dire, qu'aurez-vous de plus qu'une bête de 
somme? De votre palefroi aussi, quand il sera mort, on 
racontera qu'il fut un bon cheval (1) ! » 

C'est jusqu'à cette comparaison peu flatteuse pour l'or- 
gueil humain que l'abbé de Clairvaux rabaisse la vanité 
de la gloire littéraire. 

D'autres liens plus forts retiendront-ils une âme reli- 
gieuse dans le monde? Liens coupables peut-être ou du 
moins dangereux comme l'amour d'une femme (2), liens 
naturels et, ce semble, légitimes, tels que l'amour d'une 
mère? Bernard demande que l'on rompe l'un et l'autre 
avec une égale générosité. 11 a même trouvé, pour expri- 
mer en pareil cas le devoir d(^ la piéli'' tiliule, des mots à 
faire trembler. « Abandonner une mère, dit-il, cela parait 
inlinmain; mais demeurer avec elle, quand Dieu vous ap- 
pelle, ne lui esl pas avantageux à elle-même, i)uisqu'elle 
devieni ainsi pour son fils une cause de perdition et qu'elle 

(1) Ep. )0'j, n- 1 cl 2. 

(2) Cf. epii. 415 ol ■>m. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE 1 '(3 

met en même temps son salut en péril. Si donc on la 
quitte, c'est pour son bien, et c'est une marque qu'on 
l'aime davantage. Bref, bien qu'il soit impie de mépriser 
sa mère, c'est cependant une très grande piété de la mé- 
priser pour le Christ; car celui qui a dit : « Honore ton 
" père et ta mère,» a dit également : « Celui qui aime 
« son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de 
« moi (1). » 

Si l'abbé de Glairvaux tient ce langage , ce n'est pas qu'il 
méconnaisse la profondeur et la délicatesse du sentiment 
qui unit un enfant à sa mère. Nous le verrons écrire aux 
parents de Geotfroy de Péronne pour essayer d'adoucir 
par quelques paroles de tendresse l'amertume do leur sa- 
crifice (2). Ce qu'il ne peut souffrir, c'est que, résistant à 
Dieu, un père et une mère poussent la cruauté, « la fré- 
nésie, » comme il parle, jusqu'à empêcher leur fils de 
suivre sa vocation religieuse. La douceur, l'attendrisse- 
ment, les marques touchantes de la piété filiale ne sont 
plus alors de saison. Fallût-il passer pour barbare, il n'est 
plus permis de céder aux sentiments naturels, même les 
plus légitimes en apparence. « Dût votre père, écrit Ber- 
nard au jeune Hugues, comme autrefois saint Jérôme au 
jeune Héliodore, dût votre père se coucher sur le seuil de 
la porte; votre mère, les cheveux épars, les vêtements 
déchirés, vous montrer les mamelles qui vous ont allaité, 
votre petit neveu se suspendre à votre cou , passez par- 
dessus le corps de votre père , passez par-dessus le corps 
de votre mère, et marchez; et, les yeux secs, volez à l'é- 
tendard de la Croix. Le plus haut degré de piéti'; » liliulc, 
« en pareil cas, est d'être cruel pour le Christ [Si. » 

(1) Ep. 104,. Il" 3. 

(2) Ep. 110. 

'3) « Phreneticoruin luclirvinis ne movcaris. » Ep. 322, atlro.<;.sé(,' à 



144 VIE DE SAINT BERNARD. 

Et ce sacrifice ne soud're pas de retard. Le moindre dé- 
lai non jusliûé prend aux yeux de Bernard le caractère 
d'une grave imprudence. Le siècle a tant de pièges! il est 
si pernicieux pour les amis de Dieu! Si la mort allait sur- 
prendre à rimprovistc Tàme trop lente à s'en dégager! 
(( Fuyez, je vous prie, écrivait le saint abbé à un sous- 
diacre de r%liso romaine, ne restez pas plus longtemps 
dans le chemin des pécheurs. Comment pouvez-vous vi- 
vre, où vous n"oseriez mourir (1/? » Et à un jeune élève des 
écoles, épris de littérature et trop confiant peut-être dans 
les promesses d'une santé florissante : (( Je ne puis vous 
accorder de délai, car rien n'est plus certain que la mort 
et rien n'est plus incertain que l'heure de la mort. Ne me 
parlez pas de votre âge encore tendre. Souvent les fruits 
sont enlevés aux arbres avant la maturité par la main des 
hommes ou par un simple coup de vent ':2). » 

Un événement douloureux, qui vint justifier, comme- 
par une permission de la Providence, ses prédictions et 
ses alarmes, donna encore une nouvelle force à l'argu- 
ment qu'il tirait de la caducité de la vie. Entre les recrues 
que lui fournissait ou lui promettait l'.Vngleterre, ses let- 
tres mentionnent un jeune homme de grande espérance^ 
prévôt de l'église de Beverley près d'York, nommé Tho- 
mas, qui lui avait été signalé par un compatriote, déjà 
moine ;ï (Uairvaux. Bernard prend acte du d(''sir que le 

Hugues, neveu de saint Hugues et futur abijé de Bonne vaux au diocèse, 
de Vienne {Gallia Christ., XVt, 209-'210; Ber,i. Vila . lib. IV, cap. 
vu, n" 40). Hugues (il son noviciat à Mézièies, près de Beaune (Côte- 
d'Or) et non au Miroir (Saône-et-Loire) , comme le veut la Semetinc- 
rcllf/iettse d'Aulun (n" du •>.3 et du 30 mai 1885). Le texte de la Vie 
du H. Hugues est forMii-I : Macerice. Cf. Acta SS. , 1 avrit, p. i6-î7. 

il) « Qiioinodo vlvere pôles, ul>i UKni non audes? w Ep. 105: ff. 
ep. 112. 

(•2) Ep. ^il2,n'' I. 



BERNARD ET LA RÉl-ORME CISTERCIENNE. l-io 

brillant dignitaire de l'Église avait exprimé, de quitter 
Beverley pour le cloître ; et quand il eut obtenu une pro- 
messe déflnitive, il en pressa Texécution avec une tou- 
chante impatience et un redoublement de charité. « Les 
paroles ne me suflisent pas, lui écrit-il, il me faut des 
œuvres : ce n'est pas aux feuilles ni aux Heurs, mais 
au fruit, que l'on reconnaît l'arbre bon ou mauvais. 
Nous désirons votre présence, nous l'attendons, nous l'exi- 
geons. Souvenez-vous de votre promesse et ne refusez pas 
plus longtemps, à ceux qui vous aiment sincèrement et 
qui vous aimeront éternellement , la douceur de vous pos- 
séder... Vous m'appelez votre abbé; j'accepte ce titre, 
pour les services qu'il me permettra de vous rendre. 
Mais si vous ne le trouvez pas mauvais, agréez comme 
condisciple celui que vous choisissez pour maître. N'ayons 
tous les deux qu'un seul maître, le Christ (1). » 

Faut-il croire que ce spectre de la mort qui effrayait 
Bernard laissa le prévôt de Beverley insensible? Au moins 
rst-il sur qu'elle surprit le néophyte et l'emporta dans la 
fleur de l'âge, avant qu'il n'eût accompli son vœu? Ber- 
nard fut vivement frappé de la soudaineté du coup, et il 
ne manqua pas, dans la suite, de rappeler ce terrible évé- 
nement, comme une preuve de la nécessité de répondre 
sans temporiser à l'appel de Dieu. « Vous me rappelez, 
écrivait-il à Thomas de Saint-Omer, vous me rappelez cet 
autre Thomas, jadis prévôt de Beverley, qui après s'être 
lié, comme vous, par un vœu et de toute sa ferveur à 
notre Ordre et à notre maison, se refroidit peu à pou, et 
fit si bien, qu'il disparut enlevé par une mort subite et 
horrible, à la fois séculier et prévaricateur, c'est-à-dire 
doublement fils de la géhenne... La lettre que je lui ai 

1) E]!. 107, n» l-:i el 13; cf. cp. ill , môme sujet. 

SAINT ItlîRNAIU». T. I. 9 



'li() VIE DE SAINT BEH.NARI). 

écrite en vain existe encore. Heureux s'il m'eût écoulé 1... 
Si vous êtes sage, sa ïôVie vous servira de leçon (1). » 

Le conseil, cette l'ois, ne fut pas perdu. Malgré les ré- 
clamations des religieux do Saint -Bertin , qui revendi- 
quaient Thomas de Saint-Umor en qualité d'oblat de leur 
maison, celui-ci entra à Clairvaux. On connaît la théorie 
de Bernard sur ces sortes de transitions. i']n droit, le vœu 
personnel du jeune homme, émis devant Dieu dans toute 
la liberté de la conscience, dirimait l'engagement de 
simple oblation, que ses parents avaient formé ponr lui, 
à l'heure où il ('tait encore incapable de s'associer à leur 
volonté. « Aussi bien, ajoutait-il, de cette façon, le vo'u 
des parents reste entier, et leur oblation n'est pas an- 
nulée, mais remplie au contraire et plus que remplie, » 
c.ionulaia (2). 

II 

Rapports de Bernard avec ses religieux novices 
et profès 

Une fois admis dans le cloitre, après les interrogations 
d'usage, les « conscrits (3) » de la vie religieuse commen- 
çaient leur noviciat. L'épreuve était rude. Il leur fallait se 
défendre à la fois contre les tentations du dehors et celles 
du dedans. Au dehors, les plaisirs ou l'amitié essayaient 
de les ressaisir. Parfois môme , c'étaient un père et une 
mère qui employaient toutes les industries de leur ten- 
dresse pour arracher leur fils à sa vocation. Bernard alors 

(1) Ep. 108, iV 3 et 4. 

(2) Ep. 382; cf. ('[>. 3'.»3, adressée sur la inr-inc ([ueslioii à Alvise 
(l'Arras; l'épîlre 108 se réfère au même olyjel. 

(3) « Civis conscriplus. » Ep. di, n "• 1 el 2. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. 147 

s'armait d'une sainte colère et enflait la voix, pour flétrir, 
cet égoïsme qui i)ouvait être aussi fatal au salut de l'en- 
fant qu'à celui des parents. « Père dur, mère cruelle, 
écrit-il au nom de l'un de ses novices (1), qui mettez vo- 
tre consolation dans la mort de votre fils, qui aimez 
mieux me voir périr avec vous que régner sans vous ! 
(Juoil vous osez me rappeler dans ce péril auquel j'ai 
échappé avec tant de peine ! Merveilleux aveuglement : 
la maison brûle, le feu me menace par derrière, je fuis 
et on m'empêche de sortir; é'chappé, on me conseille de 
rentrer; et qui me le conseille? ceux-là même qui sont 
au milieu de l'incendie. fureur! si vous voulez votre 
mort, pourquoi désirez-vous aussi la mienne? Pourquoi 
n'imitez-vous pas ma fuite, au contraire, pour n'être pas 
vous-mêmes incendiés ? » 

Kxempt des tentations du dehors, le novice n'échappait 
pas à celles du dedans; il se trouvait souvent aux prises 
avec le démon de la tristesse. L'abbé de Clairvaux sur- 
veillait avec une clairvoyante tendresse le combat in- 
térieur d'une âme effrayée de la solitude , et versait pres- 
que toujours à temps dans la plaie le baume qui guérit : 
témoin Geoffroy d'Auxerre, qui ne supporta la crise, que 
grâce à la délicatesse du traitement qui lui fut appli- 
qué (2). 

Mais bien que Bernard s'ingéniât à aplanir les difficul- 
tés de la vie cénobitique, il se gardait de rien faire qui 
pût altérer la sincérité de l'épniuve d'où dépendait l'ave- 
nir de ses novices : il ne leur épargnait aucune des ri- 
gueurs de la discipline cistercienne. 

En renonrant au monde , ses disciples devaient savoir 

(t) Ep. 111 , n" 2. 

(2) Gaufridi Fragm., Migiie, .527-528; Gaufridi Sermo , iv 3, ibid. ^ 
p. â'b; cf. JSer/i. Vita , lib. 1, cap. xiv; n" 68; lib. 111, n" 20. 



148 VIE DE SAINT BERNAKD. 

qu"ils renonçaient avant tout à la fréquentation des 
femmes. Sur ce point, la doctrine de labbé de Glairvaux 
était des plus sévères. « Ce n"est pas un médiocre mérite, 
écrivait-il, que de ne pas toucher à une femme (1). ■> 
La Règle prévoyante avait, pour protéger la vertu des 
moines, mis (Mitre eux et les lllles d'Eve une barrière 
inviolable. Il était interdit aux femmes, on se le rappelle, 
de pénétrer non seulement dans les lieux réguliers, mais 
encore dans l'enceinte des granges ou fermes de l'abbaye. 
Bernard veille avec un soin scrupuleux et une sorte de 
pieuse frayeur à l'exécution de cet article : « Ceux qui, 
formés à l'école de Dieu , ont longtemps lutté contre les 
tentations du diable, ont des raisons, écrivait-il, pour re- 
douter la cohabitation des hommes et des femmes; ins- 
truits par leur propre expérience, ils peuvent dire avec 
l'api'ttre : « Nous n'ignorons pas les ruses du malin (2). » 
Et comme le prévôt de Cuissy, de l'Ordre de Prémontré, 
lui demandait un jour son avis sur l'exploitation d'un 
moulin, où les simples convers avaient aiïaire à des 
femmes : « Si vous m'en croyez, répondit-il, de trois 
choses l'une, ou vous interdirez absolument aux femmes 
l'accès du moulin, ou vous le conûerez à des étrangers et 
non à ces convers , ou enfin vous en ferez tout à fait l'a- 
bandon (3). » On peut être assuré que celui qui donnait 
une décision si rigoureuse eût châtié sans rémission, chez 
les siens , toute faute contre le vceu de chasteté. 

Mais cette séquestration était la moindre des épreuves 
des Cisterciens. Leur corps, aussi bien que leur esprit, 
était soumis à un régime de pénitence perpétuelle. Un se 
rappelle quelle mortilication leur ri'servait la cuisine du 

(1) De privccpto et di^ix'itsoL , cn|i. xv, ii" 42. 

(2) Ep. 79, II" 1. 

{'■VjlbUL, 11" 3; cf. i'\h '.'J>'i, II" 1. 



BIÎHNARD ET LA RÉFORME CISTERCIKNNE. 149 

monastère. Il arrivait parfois que certains vùlérans 
dépréciaient les mets qui leur étaient servis. Le châti- 
ment ne se faisait pas attendre. Bernard se chargeait do 
rappeler ces délicats au sentiment et au respect de leur 
vocation. « Hippocrate et compagnie, s'écriait-il un jour 
en pleine chaire, enseignent à sauver la vie en ce monde; 
mais le Christ et ses disciples enseignent à la perdre. 
Choisissez entre le Christ et Hippocrate. Or voici que vo- 
tre choix se trahit par vos paroles : telle chose me fait mal 
à la tète, aux yeux, à la poitrine, à l'estomac. A^raiment! 
avez-vous lu cela dans VÉvangile? C'est la sagesse de la 
chair qui vous a enseigné cela. Mais écoutez ce qu'en pen- 
sent nos médecins : k La sagesse de la chair est ennemie 
de Dieu. » Est-ce que je suis chargé de vous enseigner la 
doctrine d'Hippocrate, de Galien, voire d'Épicure? Je suis 
disciple du Christ et je parle à des disciples du Christ. 
Vous annoncer une autre doctrine que celle du Christ, ce 
serait me rendre coupable. Épicure célèbre la volupté de 
la chair; Hippocrate apprend à maintenir le corps en bon 
état : deux choses que mon Maître enseigne à mépriser... 
(Juoil vous êtes moine, vous renoncez à la volupté, et 
votre souci de chaque jour, c'est d'étudier la diversité 
des complexions et les différentes propriétés delà nourri- 
ture que Ton vous sert! Les légumes, dites-vous, engen- 
drent des flatuosités , le fromage charge l'estomac , le lait 
fait mal à la tête, ma poitrine ne peut souffrir l'eau crue, 
les choux entretiennent l'humeur mélancolique, les poi- 
reaux allument la bile, et les poissons d'étang ou d'eau 
bourbeuse ne s'accommodent pas avec mon tempérament. 
Mais qu'est-ce donc? Dans toutes les rivières, dans tous 
les champs, dans tous les étangs, dans tous les jardins, 
trouvera-t-on bien quelque chose que vous puissiez man- 
ger? Songez un peu que vous êtes religieux et non pas 



loO VIE DE SAINT BERNARD. 

médecin, et qu'il s"agit de voire profession et non pas de 
votre tempérament. Vous m'objecterez le disciple de sain! 
Paul, à qui l'Apùtre permettrait l'usage du vin par égard 
pour sa santé. Oui. mais celui-là n'était pas moine; c'é- 
tait un évèque et un évèque dont la vie était nécessaire 
à l'Église naissante. Pour tout dire, c'était Timothée. Don- 
nez-moi un autre Timothée, et je lui donnerai, si vous 
voulez, de l'or même à manger et du baume à boire (i). » 

Que répondre à un directeur qui ajoutait à ces sévères 
paroles l'exemple d'une extrême sobriété, et qui refusait 
à son propre corps, amaigri par le jeûne et les fatigues, 
les soins même les plus nécessaires? 

L'humilité du costume cistercien pouvait être une au- 
tre pierre d'achoppement pour la vanité de quelques-uns 
de ses disciples. Bernard, qui se plaisait à ridiculiser ce 
qu'il appelle « la gloire des vêtements (2) , » s'appliquait 
dans ses entretiens à relever le prix de la pauvreté; et 
pour montrer l'excellence de cette vertu, il n'hésite pas 
à faire venir du ciel ses titres de noblesse. « Jésus-Christ 
n'est-il pas le premier des pauvres? Vous auri«'z peut-être 
cru, dit-il un jour à propos de l'Incarnation, qu'il fallait 
un magnifique palais, pour recevoir le Roi de gloire? Er- 
reur; ce n'est pas avec de telles pensées que le Verbe a 
quitté son trône royal... C'est dans les langes qu'il se plaît ; 
voilà, au témoignage de Marie, les soieries d'un nouveau 
o^enro dans lesnuelles il aime à être enveloppé (3!. » Faire 
du manteau de la pauvreté un v('tement pour couvrir le 

^l}//« Cant. SeiMi. \X\, n" 10-12. Le D'^ Deulscli yTheofjoUsche 
Uteraturzeitung, 18'.»6, n" 24) a conclu de ce passage que le fromage, 
le lait et le poisson étaient des mets habituels à Clairviui\. Nous per- 
sistons à croire qu'ils n'étaient (lue des mels d'exception; cf. p. i2. 

(2) « Vestium gloriam. » In AdreniK. Serin. 111, n" '> ; cf. super 
Missus est , llonV\\. IV, n lo. 

(:V) In Yiijil. ?\atiii(. Dont'tni, Scrm. I, n' 5. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. loi 

Christ qui habite en nous, quelle consolante pensée pour 
les pauvres de Clairvaux! Aussi ne faut-il pas s'ùlonner 
que Bernard ait particulièrement honoré cette vertu, qu'il 
appelle quelque part « la sainte pauvreté (1). » Nous ne 
sommes plus loin de saint François d'Assise qui, déta- 
chant la Pauvreté de la croix où elle s'était élevée avec 
le Christ, l'embrassait comme une amie et l'appelait sa 
« chère Dame. » 

La mortification du corps n'est rien sans colle de l'es- 
prit : tout au plus est-elle propre à inspirer des senti- 
ments d'orgueil et de complaisance en soi-même. Aussi 
Bernard fait-il une guerre implacable à l'esprit, à ce qu'il 
appelle la volonté propre. « La volonté propre, dit-il, est 
une lèpre, une lèpre affreuse, et d'autant plus pernicieuse 
qu'elle est plus cachée. .J'appelle volonté propre celle qui 
est purement la nôtre et ne s'accorde ni avec celle de Dieu 
ni avec celle des hommes : ce qui arrive lorsque nous fai- 
sons notre volonté, non pour être agréable à Dieu ou 
utile aux hommes , mais pour satisfaire nos caprices per- 
sonnels. A cette volonté est directement opposée la Charité, 
qui est Dieu. Qu'est-ce que Dieu hait et punit, si ce n'est 
la volonté propre? Supprimez la volonté propre et il n'y 
aura plus d'enfer : » Cessai in-opria vohintas et infcrnus 
non erit (2\ 

Pour assouplir cette volonté et la mater, il n'y a qu'un 
moyen : l'obéissance. Le vœu d'obéissance était, de tous 
les vœux des moines de Clairvaux, le plus compréhensif. 
Par là, leur vie tout entière était ordonnée vers la perfec- 
tion, et pas un de leurs actes n'échappait à la Règle. Il 
faut voir dans cet assujettissement volontaire autre chose 

^1) El». 103, n" 1; op. 141, n 2. Sur le mt-piis des richesses et do 
l'argent, cf. ep. lo;{, n' :> ; //( Advenlv, Serin. IV, n" 1. 
[2] In f empare Pnscinv. Serin. IM, n" .3. 



152 VIE DE SAINT lîEHXARD. 

qu'un aijaissement de la personne et de la dignitt' hu- 
maine. Nulle part la raison n'a eu plus d'empire sur la 
conduite des hommes que dans les monastères. C'était à 
bon escient que les élus du cloître se condamnaient ainsi 
à l'heureuse impuissance de trahir jamais leurs devoirs de 
chrétiens. Par leur engagement, ils se fixaient pour ainsi 
dire dans le bien, ou du moins s'obligeaient à poursuivre 
sans relâche l'idéal entrevu de la perfection. « Houreuse 
nécessité, dit Bernard après saint Augustin, heureuse m''- 
cessité qui conduit forcément au mieux (1)1 » 

Il ne faut pas oublier, du reste, que la liberté d<'s reli- 
gieux était proté'gée par la Règle contre tout abus d'auto- 
rité. L'abbé, aussi bien que les autres moines, avait pour 
maître cette Règle dont il ('tait l'interprète officiel. 11 ne 
lui était pas permis de s'en écarter, sous quelque pré-texle 
que ce lut, même dans un but, en apparence louable, de 
perfection plus éminente. Ici nulle place à l'arbitraire. 
Tout ordre, qui n'était pas conforme à la lettre et à l'es- 
prit de saint Benoît (2), t'-tait par cela même frappé de 
caducité; aucun religieux n'était tenu de s'y soumettre, 
en vertu de ce principe, que « la teneur de la profession 
est la mesure de l'obiàssance (3). » 

Mais, même dans ces limites, le chain]i était encore 
assez vaste pour que l'autorité de l'abbé s'exerçât sur ses 
frères d'une façon crucifiante. Toutes ses prescriptions 
devenaient alors obligatoires , et chaque infraction à ses 
préceptes prenait le caractère d'une faute (i). (Juelle mor- 

(1)« Félix nécessitas qii;e cogir, in meliiis! » Dr pr.rcep/o cl dis- 
pensât., ca|). I, n" 2; Aiiguslin., ep. 127. 

(2; « Oinnes niagistrain seqiiaiilur Uegulam. » De prxcepl. et dis- 
j)ens.,Ci\\K IV, n" lo; liened. lUg., cap. 3. 

(3) « Modiis est i)i)edilionis ténor professioiiis. >- De pvxcepto et 
disp., cap. \ , n" 11. 

(4j Ibid., cap. i\, n' 21. Cf. cap. i, n" 2; cap. \ii, n- 30. 



BERXARD ET LA RÉFOFîME CISTERCIENNE. lo3 

liûcalion de la volonté dans cette perpi-tuellc nécessité 
d"obéirl — Quelb^ in«'vilable occasion de péché! dira- 
t-on. Mais aussi quelle abondante source de mérites ! Ici 
encore Bernard api)lique le mot du divin Maître : Qui po- 
test capere capiaf. A ceux qui étaient tentés de murmurer 
contre la loi de l'obéissance, à cause de la presque impos- 
sibilité de l'observer, il répond : « Vous auriez dû prévoir 
cela, avant votre profession (1). » Du reste, il fait remar- 
quer que les légères violations de la Règle, qui échappent 
à la faiblesse de la nature humaine, sont amplement com- 
pensées et rachetées par les mérites incalculables d'une 
conduite habituellement régulière et sainte (2). 

Dans la pensée de Bernard, la multiplicité des prescrip- 
tions aidait au progrès del'àme, bien plus qu'elle ne pou- 
vait lui nuire. « Plus le joug du Sauveur, qui est léger 
par lui-même, vient à s'accroitro, disait-il, plus il est fa- 
cile à porter. Est-ce que le grand nombre des plumes, 
loin de charger les petits oiseaux, ne les aide pas au con- 
traire à prendre leur vol? Déplumez-les, et vous les ver- 
rez de tout le poids de leur corps tomber par terre. Ainsi 
de la discipline du Christ : elle porte plutôt qu'on ne la 
porte (3). » 

Pourtant l'abbé de Clairvaux no se dissimulait pas que, 
prise dans sa rigueur, la Uèglr cistercienne était très 
onéreuse à la natun* humaine. Avoir renoncé aux affec- 
tions de la famille, s'être condamné à la prison du cloî- 
tre, s'engager à ne jamais faire sa volonté, jeûner ttjutr 
l'année, travailler sans relâche, prier nuit et jour, garder 

(Ij De prxcepto et dispensai., cap. x, ii" 23. 

(2; IbkL, cap. xiH, n" 33. 

(3; « Nonne et aviculas levai, non oneiat, pennarum sive i)Iuinarum 
nurnerosilas?... Ipsa sic portai, polius quain porlalur (discii)lin;t 
Christi . >. E[). 38.j, n" ■',. Cf. i-p. 72, n'^ 2. 

y. 



loi VIE DE SAINT HKHNAHD. 

un silence perpétuel, éviter mêm<' lo rire p(jur ne pas 
violer la Règle : c'était là, il faut en convenir, une vie qui 
dépassait la mesure des forces de l'homme. Bernard en 
fit souvent l'aveu devant ses frères assemblés. « Oui, di- 
sait-il, il est certain que tout ce que vous avez à supporter 
est au-dessus des forces humaines, contre la coutume et 
outre la nature (1;. » « Aux yeu.x. des gens du siècle, écrit- 
il encore, nous avons l'air de faire des tours de force. 
Tout ce qu'ils désirent, nous le fuyons, et ce qu'ils fuient, 
nous le désirons, semblables à ces jongleurs et à ces dan- 
seurs qui, la tète en bas, les pieds en haut, d'une façon 
qui n'a rien d'humain, se tiennent debout et marchent 
sur les mains, et attirent ainsi sur eux les yeux de tout le 
monde. Ce n'est pas ici un jeu d'enfants; ce n'est pas une 
pièce de théâtre où par des gestes t'fTéminés et grossiers 
on provo(|ue les passions, on représente dos actes dés- 
honnèles; c'est un exercice agn-able, honnête et grave, 
qui peut avoir pour spectateurs les habitants du ciel et les 
charmer f^). » Bref, les Cisterciens se regardaient dr'yd 
comme les jongleurs de Dieu , jocul/itores Di'i , [)0ur nous 
servir du nom que, cent ans plus tard, saint François d'As- 
sise appliquera à ses frères Mineurs. 

Parmi ceux qui se livraient ;'i ces exercices héroïques , 
il était inévitable ([ue plus d'un perdît parfois l'équilibre. 
Mais Bernard était toujours là pour les relever d'une 
main délicate et d'un cœur indulgent. Il soigne les blessés, 
comme une mère ferait son enfant. Sans excuser les ma- 
ladresses et les fautes, il se ferait scrupule de les traiter 
avec sévérité. Ce n'est jamais qu'à regret et pour remplir 

'1) Scrinn in Psalino : Qui lialiitat, l'iwf.: Serrn. VI, ii' 1 -, Serm. I.\, 
II" 1 : Qncsimodo, Soiiii. 1. ir 7; Dédicace, Sermo 1, n" 2. Cf. ep. 385, 
n' i. 

(:>.) Ep. 87, II" 12. 



lîERXARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. loo 

un devoir de sa charge qu'il reprend les coupables (1). Son 
blâme est toujours discret et opportun. Si on lui résiste, 
il cède et entend patiemment que le coupable soit disposé 
à attendre la vérité. « Adresser un reproche à quelqu'un 
qui s'en otTense et qui riposte, ce n'est plus, disait-il, de 
la correction fraternelle, c'est de la dispute, c'est une 
rixe (2). » La colère est trop mauvaise conseillère, pour 
que l'abbé de Clairvaux en ait suivi jamais les inspirations. 
Maigri} la violence de son tempérament, il inclinait tou- 
jours pour la douceur et la miséricorde. Nombre de ses 
lettres sont pleines de ce sentiment, qui déborde réelle- 
ment de son cœur. « Si la miséricorde, écrivait-il un jour, 
si la miséricorde était un péchi-, je crois que je ne pour- 
rais pas m'empècher d'être miséricordieux (3). » 

Parfois pourtant, il fallait sévir à tout prix. La Règle 
l'avait prévu. Aux fautes b'-gères, peines légères; mais aux 
fautes grièves, peines graduellement proportionnées. L'ex- 
clusion de la table, l'exclusion de l'office divin, les verges 
et la prison, enfin l'expulsion du monastère, marquaient 
les diverses étapes de la chute des délinquants (i). Dans 
quelle mesure ces punitions furent- elles appliquées à 
Clairvaux, on ne saurait le dire. Les archives du couvent 
sont restées muettes sur ce sujet. Ce qui est vraisemblable, 
c'est qu'au temps de la pivmière ferveur du monastère et 

(1) In Cant. Serrn. XLII, ii" 2. 

(2) Bern. Vita, lib. III, cap. vu, n 26. Cf. In Cciiit. Serm. XLII. 
iio-^ 3-5. 

(3) « Etiamsi pcccaliiiii essel rnisercri, olsi nnillurn vellorn, non jios- 
sem non inisereri. » Ep. 70, date inceilaine entre ll'>8 et 1133. Cf. 
Gallia Christ., IV, '.(85 -, IX, 'J57. 

(4) Bcned. Iteg.. capp. 23-28; cf. Bern. cpp. 72, n- 1 ; 102, n» 1 et 2: 
478, n" 1 et 2; 32-5. Noter dans Tépitrc 102 les mots : « duris verho- 
rum et verberuni correptionilms (n" 1) » et « abscindatur ulovis inor- 
bida...; inelius est enim ut pereat iiniis <|uam unitas, y (n" 2). 



loG VIE DE SAINT BERNARD. 

durant toute la vie du IVindateur, la prison fut dun usage 
fort restreint et l'expulsion plus rare encore. Bernard 
nous fait clairement entendre que Clairvaux était une for- 
teresse imprenable, contre laquelle le Malin dirigeait vai- 
nement la violence de ses assauts (1). C'est à peine si les 
chroniques mentionnent, comme événements extraordi- 
naires, quelques expulsions ou désertions (2). Arrivé au 
terme de sa carrière, le saint abbé put, à l'exemple du 
divin Maître, se rendre ce glorieux témoignage : « Sei- 
gneur, j'ai gardé ceux que vous m'avez donn(''S , et aucun 
d'eux n'a péri, hors le ûls de la perdition (3). » 



m 

Bernard et les premières filles de Clairvaux 

Par la fondation successive de Troisfontaines, de Fon- 
tenay et de Foigny, le cercle de son ministère abbatial se 
trouvait considérablement agrandi. Le progrès spirituel 
de ces trois premières filles de Clairvaux lui tient au cœur, 
non moins que celui des enfants qui restent près de lui. 
S'il détache une colonie de la maison mère , il ne s'en dé- 
tache pas pour cela : emisil, non dim'ml, écrit son histo- 
rien (4). Ses disciples partent munis d'instructions pré- 
cises dont il surveillera de loin l'exécution. Trois mots 
peuvent les résumer : la parole, l'exemple et la prière, 
surtout la prière. Telle est la recommandation qu'il 



(1) Dédicaça, Seim. III, w 3. 

(2) Ucrn. Vila, lib. I, cap. xiif, ivGr, ; lib. III, cap. ni, n'20; lib. VII, 
cap. XXI, p. i33. 

(3) Joann., xvii, \% 

(4) Bern. Vila, lib. I. caj). xiii, u' 6i. 



BERNARI» I:T LA RÉFORME CISTERCIENNE. 137 

adresse à l'un de ses religieux, devenu abbé (1). C'est là 
en quelque sorte leur viatique. 

Un trait nous prouve jusqu'à quel point sa sollicitude 
paternelle était éveillée. Peu de temps après la fondation 
de Troisfnntaines, il s'entretenait avec son frère Guy des 
besoins de la nouvelle maison ; l'état mental des religieux 
le préoccupait particulièrement. Tout à coup , il eut 
comme le pressentiment d'un malheur et poussa un pro- 
fond soupir. Comme il était au lit, malade : « Va, dit-il à 
Guy, va à la chapelle, prie Dieu et dis-moi ce qu'il t'aura 
ri'vélé dans l'oraison, touchant nos frères de là-bas. » Guy, 
tout surpris et effrayé, s'excusa en disant : « Je ne suis 
pas de ceux qui peuvent obtenir par leurs prières une telle 
faveur. » Cependant, Bernard ayant insisté, il se rendit 
à la chapelle, se jeta à genoux, pria de toute la ferveur de 
son âme et attendit avec patience la réponse du ciel. Les 
noms de treize religieux passèrent successivement devant 
le regard de son esprit; tous le remplirent de joie, sauf 
deux pour lesquels il sentit chanceler sa confiance. « Mal- 
heur à nos deux frères! » s'écria Bernard, en apprenant le 
résultat de la mystérieuse épreuve. Et l'événement prouva 
que son pressentiment ne l'avait pas trompé 2). 

Il serait impossible d'écrire l'histoire de ses rehilions 
avec le premier abbé de Troisfontaines ; sa correspondance 
n'en a pas gardé la trace. La seule de ses lettres qui fasse 
mention de Roger est un compliment de condoléance 
adressé aux moines de Tr(jisfontaines, pour les consoler 
de la mort du jeune fondateur (3). 

Les épîtres 69 et 70 "sont destinées à Guy, successeur 



(1) Ep. 201. Toute la lotlre à lire. 

{'ij Bern. Vita, lib. I, caji. xiii, ir f/i. 

'.3) E[>. 71. Roger inourut eu 1127. Gnllia Christ., l.\, 95" 



158 VIE DE SATNT )5EHNAU1». 

(le Roger. La seconde esl une leçon de miséricorde, au 
sujet d'un moine récalcitrant. Dans la première se trouve 
résolue une question de rubrique, qui a trait au sacrifice 
de la messe. Nous ne voulons y noter qu'une phrase, qui 
jette un jour singulier sur la vie intérieure des monastères. 
<luy, célébrant la messe, avait, par distraction, oublié de 
consacrer le vin. Quoique son innocence formelle fût bien 
constante, Bernard ne lui enjoint pas moins de réciter 
chaque jour pendant un temps déterminé, par manière 
d'expiation, les sept psaumes de la pénitence en se pros- 
ternant sept fois, et de se donner de même sept fois la 
discipline. Une peine semblable est infligée au servant de 
messe. Chose plus remarquable encore, Bernard demande, 
si l'accident est connu de la communauté , que chacun des 
frères se donne la discipline, pour se conformer à celte 
parole de l'Ecriture : " Portez les fardeaux les uns des 
autres. » 

Ce fiuy, qui fut transplanté en 1 1. ']."{, vraisemblablement 
sur le désir de l'abbé de Glairvaux, de Troisfontaines à 
Citeaux, devait trahir misérablement les espérances de 
l'Ordre. Au bout de quelques mois, sa conduite souleva 
l'indignation générale. 11 fut déclaré indigne et frappé de 
déchéance. Son nom disparut des diptyques; ceni ans 
plus tard les Cisterciens ne le prononçaient enc'tre qu'avec 
horreur (1). 

(Cependant Bernard veillait sur les autres tilh^s de Glair- 
vaux. C'est pour Fontenay qu'il compose, à la demande 
de Tabbô (iodefroid, le traité Dr (n'aililms IfnmUilath cl 
Superln;e, son premier grand ouvrage [t). Cet écrit se ré- 



(I) (lallia Ckrisf., IV, ',18.">; Exord. Ma/jii., dist. I, cap. wui. 
i'2) (leoffroy i /)V'r/(. Vtla, lib. 111, caii. mh, ii ' 2'.i' itil cxin-csséiiipnt 
que ce Irailé est le premier ouvrage de lîcrnanl, priiinoii opKS ejus. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. 15î> 

pandra ilans toutes les maisons de sa liliation; et de la 
sorte toutes entendront un écho des sermons (lu'il a pro- 
noncôs à Clairvaux. 

Le Traité de rHnmUlU' renferme, en effet, avec quel- 
ques variantes et dans un ordre plus régulier, les idées 
qu'il développa devant ses moines pendant les premières 
années de son ministère (1). A l'exemple de saint Benoît, 
dont il commente la Règle, il pose Thumilité comme base 
de la perfection évangélique. « Je suis .la voie, la vérité 
et la vie, » avait dit le Sauveur. La voie, c'est l'humilité 
qui mène à la vérité, et par la vérité à la vie de la gloire. 
Sans l'humilité, l'homme s'ignore lui-môme et ne saurait 
connaître ni son prochain ni Dieu. Qu'est-ce en effet que 
l'orgueil? Saint Augustin l'a dit : « C'est l'amour de sa 
propre excellence (2). » Or, tout le monde en convient, 
l'amour est aveugle. Pour parvenir à la vérité, l'homme 
doit donc devenir humble, c'est-à-dire mépriser sa propre 
excellence. De là cette définition caractéristique : « L'hu- 
milité est une vertu qui rend l'homme vil à ses propres 
yeux par la connaissance 1res vraie qu'il a de son état, » 
Hamiliias est vlrlus ([Ud Jiomo vcris.siiiia sui cjxjnltlone sih\ 
IpH vilescAl (3). 

Dans la première partie de son Traité, l'abbé de Clair- 
vaux dév('lopi)e ces pensées en neuf chapitres. Les treize 
chapitres de la seconde partie sont consacrés ù l'explica- 
tion des douze degrés de l'humilité, indiqués par la Règle 
de saint Renoit. Mais au moment d'aborder ce travail 
d'analyse psychologique, Bernard s'aperçut qu'il était 

i\) « Ea qu;e de Gradibus hurnililalis coram fralril)us loculiis fiie- 
rain, pleniori tractatii disscron'in. » De (iradibus IJumilH., prœf. 

(2; De Gradibus HumiL, caji. iv, n' li. Cf. Tract. De ofjkio epis- 
cop., cap. V, n" 19. 

(3) De Cradibus llniidl., cap. i, n" 2. 



IGO VIE DE SAINT BERNARD. 

beaucoup plus aisé de déùnir une vertu par son contraire 
que par son essence. Au lieu des douze degrés de Thumi- 
lité, il décrit donc les douze degrés de Torgueil qui, d'a- 
près lui, sont la curiosité, la légèreté d'esprit, la folle 
joie, la jactance, la singularité, Topiniàtreté, Tarrogance, 
la présomption, l'hypocrisie, la révolte , la licence et l'ha- 
bitude de pécher. Nous devons à cette méthode quelques 
portraits qui ne dépareraient pas la galerie des Caractères 
de la Bruyère. 

Voici, par exemple, le type de la jactance, qui figure 
le quatrième degré de l'orgueil : « Il faut que ce moine 
parle ou qu'il éclate; il est plein de paroles et son esprit 
l'étoutle. Il a faim et soif d'auditeurs à qui il étale ses 
vanités, à qui il fasse connaître ce «[u'il sent, ce qu'il est 
et ce qu'il vaut. A-t-il l'occasion de parler, si l'entretien 
roule sur les Lettres, il cite les anciens et les modernes; 
les maximes volent, les mots ampoulés résonnent. Il pré- 
vient les questions, il répond à qui ne l'interroge pas. Il 
fait la demande et la réponse et coupe la parole à son in- 
terlocuteur... S'il cause, ce n'est pas pour édifier, mais 
pour faire étalage de sa science... Il n'a pas souci de vous 
instruire, ni d'apprendre de vous ce qu'il ignore; il lui 
suffit qu'on sache qu'il sait ce (juil sait. Est-il question 
de religion, aussitôt il vous cite des visions et des songes. 
Il fait l'éloge du jeune, recommande les veilles et par- 
dessus tout exalte l'oraison; il disserte sur la patience, sur 
l'humilité, sur toutes les vertus avec une abondance qui 
n'a d'égale que sa vaniti'. Si la conversation tourne à la 
plaisanterie, ce thème qui lui est plus familier, le rend 
plus loquace encore. Sa bouche devient un ruisseau de 
vanité, un fieuv(; de boutîonnerie. Bref, ce bavardage est 
de la jactance; retenez le nom et fuyez la chose. (1) » 

(1) l>e Gradibus lliiDiil., lap. Mii. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERi^IENNE. 161 

La singularité ne déplaît pas moins à l'abbé de Clairvaux. 
Aussi a-t-il trouvé, pour la peindre, des traits que ne dé- 
savoueraient pas les plus fins psychologues : « Celui qui 
s'élève avec jactance au-dessus des autres rougirait de ne 
pas se distinguer par quelque action en dehors du com- 
mun. La Règle commune du monastère et les exemples 
des anciens ne lui suffisent pas; ce n'est pas qu'il tienne à 
être meilleur que les autres, mais il tient à le paraître. Il 
est plus satisfait de jeûner une seule fois , quand les autres 
prennent le déjeuner, que de jeûner toute une semaine 
avec tout le monde. Il préfère une petite prière, faite en 
particulier, à toute la psalmodie de la nuit. A table, il 
jette souvent les yeux autour de lui pendant le repas, et 
s'il voit un religieux qui mange moins que lui, le voilà 
tout triste de se voir vaincu ; il se prive alors sans pitié du 
nécessaire, aimant mieux souffrir de la faim que de perdre 
la gloire. Aperçoit-il (juelquun de plus maigre, de plus 
pâle que lui, il se tient pour vil et n'a plus de repos. Et 
comme il ne peut voir son propre visage, il se regarde les 
mains et les bras, se palpe les côtes, se tàte les épaules et 
les reins, pour se faire, selon la grosseur ou la petitesse 
de ses membres, une idée de la pâleur et de la couleur de 
sa figure. Exact pour toutes ses pratiques particulières, il 
est indifférent à celles que la Règle prescrit. Il veille dans 
son lit; au chœur il dort. Et comme il a sommeillé toute 
la nuit, pendant que les autres chantaient Matines, après 
l'office quand les autres se reposent dans le cloitre, il reste 
seul dans la chapelle; il crache, il tousse, et de son coin 
remplit par ses soupirs et ses gémissements les oreilles 
de ceux qui sont dehors. Par ces singularités, il se fait 
ime réputation vaine auprès des simples, qui le béatifient 
et de la sorte l'Iuduisenten erreur (1). » 

(t) De Grodiùtts Intmilil., ra(). \i\. 



102 VIE I»E SAINT liERNAHI). 

Quelle justcsso d'oliservalionl <'t coinmo la l'aussc dij- 
votion est prise sur le fait et (lémasquce 1 Tous les travers 
qu'engendre l'orgueil délllent ainsi sous le regard impla- 
cable de l'abbé de Glairvaux qui les saisit au passage et les 
fixe d'un Irait. Nous recommandons spécialemeni encore 
aux moralislos le portrait du moine hyi)Ocrite ([ui trompe 
son supérieur par la feinte humilité avec laquelle il fait 
l'aveu de ses fautes. Bernard avait di-jà remarqué avant 
la rtochefoucauld que <- l'hypocrisie est un hommage que 
h' vice rend à la vertu, » hommage forcé, sans doute, mais 
d'autant plus précieux. « C'est une bien glorieuse <hose, 
dit-il, que l'humilité, puisqui; l'orgueil cherche ii lui em- 
prunter ses traits pour échapper au méjirisl - fJlorinsu 
rcs hiniiiUlfis, (jiKt ijtsd (juofiur siijirrhin jiulliari' sf n/i/iclil , 
ne înicsral ({). 

Après avoir parcouru ainsi tous les degrés de l'orgueil, 
l'abbé de Clairvaux s'excuse, auprès de son correspon- 
dant, d'avoir suivi une voie qui paraît être tout opposée 
à celh^ de saint lienoit. Mais en somme la diversité n'est 
qu'appaiente et la voie suivie est la même, t.lle se nomme 
« voie de la visité » pour ceux (pii la gravissent, et 
<( voie de riniquit('' » pour ceux qui la desç(Uident (2\ 
« Vous me dire/, peut-être, frère (iodefroid, «lu'en décri- 
vant ainsi les degrés de l'orgueil, au lieu des degrés de 
l'humilité, je n'ai satisfait ni à votre demande ni à ma 
promesse. A cela je réponds : ■< Je ne puis enseigner que 
« ce que j'ai appris. » Je n'ai pas pensé qu'il me convînt 
de décrire les ascensions, moi qui sais mieux descendre 
que monter, 'foutefois, en y regardant bien, dans ee che- 
min de descente peut-être trouverail-on une vraie montf't». 



(I) Pc CradUms I/udiUII., cap. wiii. ii ' iG-i! 
(2j Jbid., cap. IX, n" '}.'. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTEliiilEN NE. [Cùi 

Si, allant à Home, vous rencontrioz un homme qui on re- 
vînt, et que vous lui demandiez votre chemin, qu'aurait- 
il de mieux à faire que de vous montrer par oii il est 
venu? En nommant les châteaux, les villages, les fleuves, 
les montagnes par où il a passt', qui marquent sa route, 
il vous indique la vôtre; vous reconnaîtrez, en allant, les 
mêmes lieux qu'il a traversés en venant. De même dans 
ma voie descendante vous trouverez peut-être les degrés 
ascendants, et il vous suffira de les gravir pour les lire 
dans votre cœur mieux que dans mou traité. Amen 1^! » 
Ce traité n'était pas destiné aux seuls moines de Fon- 
tenay; Foigny le lut, comme on peut le conclure d'une 
lettre de Bernard à l'abbé Raynaud :2 . D'autres lettres 
attestent les relations étroites qui unissaient Foigny à 
la maison mère. Raynaud, préposé un peu malgré lui à la 
tète d'un monastère, se plaignait doucement à son sei- 
gneur et père de la séparation et des soucis que lui im- 
posaient ses nouvelles fonctions. « Soyez persuadé, lui 
répond Bernard, que je n'aurais pas souffert qu'un com- 
pagnon tel que vous, si cher, si nécessaire et si docile, 
fût éloigné de moi, si le Christ n'eût pas été en cause? » 
Et il le gronde paternellement de ne pas savoir suppor- 
ter en silence les fatigues et les tracas de sa charge. 
« N'est-ce pas assez, dit-il, que je souffre de ne plus vous 
voir, de ne plus jouir de votre présence qui était ma 
consolation, pour que vous m'accabliez encore par le n-cit 
de vos douleurs et de vos angoisses? J'ai partagé mon 
fardeau avec vous, comme avec un fils et un fidèle coad- 
jutf'ur. A vous de voir comment il faut porter la charge 
paternelle. Si vous la portez de façon que j'en sois plus 



(1) De Cratlibiis humifit.. cap. xxii, n" 57. 

(2) « Oiiuscula rnea quœ liabes. » Ep. 74. 



IC}\ VIK hE SAINT BKIi.NAHI». 

accablé encore, c'est une charge pour vous, sans que j'en 
sois déchargé. » 

Raynaud s'étonnait de rencontrer, sous sa juridiction, 
des moines tristes, pusillanimes et enclins à murmurer, 
lieau sujet de plainte! reprenait l'abbé de Glairvaux : 
<■ Ceux qui sont bien portants n'ont pas besoin qu'on les 
porte et ne sont pas à charge, par conséquent. Mais c'est 
avec les autres ((u'il faut montrer que vous êtes père et 
abbé. Consolez, exhortez, gourmandez; ainsi vous ferez 
votre œuvre, vous porterez votre fardeau, et vous guérirez 
ceux que vous porterez de la sorte (1). » 

Raynaud éprouva sans doute quelque honte de s't'-tre 
attiré par sa pusillanimité cotte leçon de courage; il prit 
le parti de soudrir en silence et il tint si bien sa résolution, 
que l'abbé de Clairvaux en vint presque à regretter son 
blâme et se plaignit alors de ne [dus recevoir de nouvelles 
de Foigny {±). Comme ces documents où l'on surprend le 
cœur de Bernard en llagrant délit de contradiction sont 
l'expression vraie de la S(jllicilude paternelle! 

Malgré la i)réémineuce de sa dignité, il se plaçait avec 
les abbés qui avaient été ses disciples sur le pied d'éga- 
lité; et il récuse formellement les titres de « seigneur et 
de père » (|ue Haynaud de Foiguy lui avait dt'eernés. 
« Appelez-moi votre frère et co-serviteur... , disait-il. Je 
ne nie pas que j'ai pour vous l'airection d'un père; mais 
l'autorité, non 3). » Pour liaynaud, cependanl, ce litre de- 
vait redevenir littéralement vrai. Le foudaleurde Foiguy, 
las de sa cliaige, s'(mi dèmil vers 1 131, et il oblintde Ber- 
nard la faveur de venir li'rmiuer ses jours ii Clairvaux {\). 

(1) Ep. ::?. 

(2) E|). 74. 
(.3) Ep. 72. 

(4) Collia C/irlsI., IX, 030; neni. VUa . lih. VII, cap. \iii et xvi. 



BEliNARl) ET LA lîÉFORME CISTEHCIEN.Xb:. lOo 

IV 

Crise de l'abbaye de Morimond 

Les afl'aires générales de l'Ordre troublèrent de bonne 
heure la paix intérieure dans laquelle Bernard aimait à 
s'établir. Dés l'année H24 (1), il apprit mystérieusement, 
par la confidence d'un moine nommé Adam , que l'abbé 
de Morimond, Arnold, songeait à déserter son poste, et, 
sous prétexte d'aller fonder un nouveau couvent en Pa- 
lestine, tentait de débaucher les meilleurs d'entre ses 
frères pour les entraîner à sa suite (2). Un tel dc'part, pré- 
paré dans l'ombre, offrait les caractères d'une lâche dé- 
sertion. Morimond, qui s'étail illustré au dehors par la 
fondation de plusieurs monastères (3j, subissait alors une 
crise intérieure. Ses revenus étaient insuffisants; des voi- 
sins jaloux et rapaces empiétaient sur son domaine; et 
sur ce domaine ingrat, amoindri ou contesté, les frères 
convers promenaient une mollesse qui déconcertait les 
prévisions et les calculs du cellérier. Arnold, qu'in(iuié- 
tait déjà une telle situation financière, rencontrait en ou- 
tre chez plusieurs profès une ojjposition qui minait sour- 



Xous avons encore une autre leltre de Hcrnard à Raynaïul, op. i13 
(doiil)let, ep. 'i5:{). 

(1) Tous les historiens ont jusqu'ici, après Manriciuc, place cet évé- 
nement en \\'>J>. Mais l'épitre '.iôU adressée à un pape dont le nom a 
C pour initiale prouve qu'il faut le icpurterau pontifiait de Calixte II, 
au plus tard en 112i. 

(2j Ep. 5, n" 1: ep. fi, n' 1 ; ej». 35'.». 

(3) Bellevaux, 22 mars 1120; La Crestc, 30 juin 1121: Camp ou 
Vieux-Camp, 31 janvier 1123. Cf. Jaiiauschek, Orlrj. Cislerc, 1,8, 

10, 11. 



ICC, VIE DE SAINT lilLR.XARlt. 

dément son autorité morale (1). Pris de drgoût pour swn 
abbaye, il senfuit avec l'élite de ses moines, sans de- 
mander l'autorisation de son évoque ni celle de l'abbé de 
Citeaux ^), entre les mains desquels il avait fait vo.'U 
d'obéissance et do stabilité. 11 essaya seulement, pour 
rassurer sa conscience, d'extorquer par des raisons équi- 
voques le consentement de la cour de Home (3). La nou- 
v<'lle de ce départ clandestin et précipité tomba à Clairvaux 
conuiie un coup de foudre, avant même que Bernanl 
averti ait eu le temps de traverser le dessein des fugitifs. 
(Irande fut la consternation des Cisterciens. Arnold était 
l'une des plus fortes colonnes de l'Ordre. Par sa naissance, 
il était allié aux plus nobles familles de l'Allemagne , et 
son frère Frédéric occupait le siège archiépiscopal de Co- 
logne (4). L'extension qu'il avait donnée à la famille bé- 
nédictine du coté du Rhin avait attiré sur lui l'attention 
de la dermanie et présageait encore de nouveaux progrès. 
Un tel succès semblait fait pour prémunir le lier abbé 
contre les tentations de découragement. Mais sa vanité 
était aussi grande que son zèle. Il ne sut pas supporter 
l'humiliation passagère que des embarras d'administration, 
qui d'ailleurs n'étaient pas insurmontables, menaçaient 
de lui inlîiger, et pour se dérober à la honte d'une catas- 
trophe liiiancière, il se précipitq dans une aventure mille 
fois plus scandaleuse. 

L'abbé de Citeaux était alors en Flandre (o). Pris au 
dépourvu et privé de tout conseil, Bernard se tourna sans 



(1) Bern., cj». lil, ii" 1. 

(■>) Bcni., t'i». 'i, II" 3; 7, 11" 5. 

(3) Jicni., t'i). 7, 11" 7; ep. 3.")",». 

(4) « Mai^na noslri ordiiiis coluiniia. >- Bein., ep. 4 , iv 2. Cf. Man- 
rique, Annal. Cislcrc, I, 81. 

(5) Bern., ep. 4, a l. 



KERNAIU) ET LA liÉFdHME CISTERCIENNE. 1G7 

hi'siler vers le souverain pontife, qu'il prie au nom de sa 
congrégation d'arrêter les fugitifs. La prétention d'établir 
en Orient l'observance de Cîteaux lui paraît une idée chi- 
mériijue, à supposer qu'elle soit sincère ; que le Pape s'y 
oppose. (( (Jui ne voit que des chevaliers en armes sont 
plus nécessaires, dans ces lieux, que des moines qui ne 
sont bons qu'à chanter ou à pleurer? » Si Arnold obtenait 
du Saint-Siège la faveur qu'il sollicite, quelle cause de 
ruine ce serait pour notre Ordre I « Songez qu'à son exem- 
ple tout abbé qui sentirait la charge pastorale peser à ses 
épaules pourrait s'en affranchir aussitôt, surtout chez nous 
où le fardeau du commandement est si lourd et l'honneur 
de le porter si léger (1). » 

Cette lettre achevée, et sans plus de retard, l'abbé de 
Glairvaux se tourne vers Arnold lui-même, mais il prend 
un autre ton. C'est surtout aux sentiments de pieuse et 
lidèle confraternité qu'il fait appel : « Vous me déses- 
pérez, dit-il, en me défendant de vous écrire, sous prétexte 
que votre résolution est irrévocable. Quand même la rai- 
son ne me ferait pas un devoir de vous désobéir, ma dou- 
leur m'empêcherait de garder le silence. Au lieu de vous 
écrire, je prendrais même le parti d'aller vous trouver, si 
je savais où vous êtes, dans l'espoir que mes paroles au- 
raient sur vous plus d'efficacité que mes lettres. Peut-être 
cette vaine confiance vous fait-elle sourire, tant vous avez 
conscience de votre opiniâtreté, que rien, ni force, ni 
prière, ni aucune industrie ne saurait fléchir. Eh bien, 
quoique je connaisse l'obstination de votre cœur endurci , 
plût au ciel que je fusse à vos côtés 1 Tout ce qui m'émeut 
contre vous, quel que soit le fruit de mon audace, je vous 
le jetterais à la face, non pas seulcintui en paroles, mais 

(1; Ep. 359. 



168 VIE DE ?AT.\T BER.NAKD. 

parle visage et parles yeux. Prosterné devant vous, je 
presserais vos pieds, j'embrasserais vos genoux; et, me 
suspendant à votre cou, je baiserais cette tète si chère, 
courbée dejtuis tant d'années comme la mienne sous le 
joug suave du Christ. Je pleurerais, je vous prierais, je 
vous supplierais d'avoir pitii' de la croix du Christ, d'avoir 
pitii' de nous, vos amis, que vous avez condamnés, sans 
que nous le méritions, aux gémissements et aux larmes. 
Oh! si cela m'était donné, je lléchirais peut-être par l'af- 
fection celui que je ne puis fléchir par la raison... Mais, 
hélas ! vous m'avez ravi jusqu'à la possibilité de tenter ce 
suprême effort (Ij. » 

Toute cette éloquence, véritable explosion de charité 
fraternelle, fut dépensée en pure perte. xVrnold ne daigna 
pas accepter le rendez-vous amical que l'abbé de Clair- 
vaux lui i)roposait. Pour ne pas tout perdre dans cotte 
catastrophe, Bernard dut se résigner à t<^nter le sauve- 
tage des principaux religieux que le malheureux naufragé 
avait entraînés dans sa chute. 11 semble qu'ils aient été 
alors rassemblés à Cologne ou dans le voisinage de cette 
ville. Bernard s'adresse en même temps à l'un de ses amis, 
Brunon, le futur archevêque de Cologne, et à l'un des trans- 
fuges , le moine Adam , dont l'autorité était fort grande sur 
ses frères (2). Mais cette tentative échoua pareillement. 

Cependant saint Etienne, averti du scandale et du deuil 
qui frappaient sou Ordre, accourut en hâte ù Clairvaux, 
pour étudier avec Bernard et probablement avec l'abbé de 
la Forte et de Pontigny (3) les mesures de salut à pren- 
dre. Avant tout, il importait de pourvoir au gouvernement 
de Morimond et de donner aux frères qui formaient les 

(1) Ep. -i, n" 1. 
{•>) Epp. :> el G. 
(:î) « Juxia oinniiiin abbahim noslroniin sententiain. » E|). 7, n" 20. 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. lC)d 

débris de cette malheureuse famille un protecteur et un 
guide. On apprit bientôt quArnold venait de mourir subi- 
tement et misérablement en Belgique (1). La succession 
était lourde à recueillir. L'abbé de Clairvaux, qui recon- 
naissait en son prieur Gaucher ou Gauthier toutes les qua- 
lités nécessaires au relèvement d'un monastère, n'hésita 
pas à faire pour le bien général le sacrifice de son dévoué 
et précieux collaborateur. Sur sa proposition sans doute , 
à coup sûr avec son approbation , Gaucher fut élu second 
abbé de Morimond 2). 

Ce point réglé, Bernard n'estima pas que lincidenl fût 
clos et son œuvre achevée; il se tourna de nouveau au 
nom de l'Ordre cistercien vers les fugitifs désormais pri- 
vés de leur chef et essaya de les amener à résipiscence. 
Déjà l'un d'eux, nommé Henri, cédant aux remords de 
sa conscience, était rentré à Morimond. Trois autres, 
Evrard, Conrad et Adam tenaient plus particulièrement 
en éveil la sollicitude du saint abbé. C'est à Adam qu'il 
s'adresse encore une fois comme au plus influent de la 
troupe. Ayant appris que les rebelles alléguaient, pour 
légitimer leur résistance, une dispense de Rome, il éta- 
blit qu'une telle faveur, arrachée subrepticement au sou- 
verain Pontife, n'avait aucune valeur en conscience. 
L'excuse tir(''e de la fidélité que tout moine doit à son su- 
périeur n'était pas plus loyale. « Il est manifeste, écrit-il, 
qu'on ne doit pas l'obéissance à qui commande le mal. 
Or, n'est-ce [tas un mal épouvantable que d'avoir jeté le 
scandale dans l'Eglise de Dieu? Mais que m'importe? 
direz-vous; (fue celui-lk en réponde, qui avait le droit de 

1) Le 3 janvier Manrique, Annal. Cisl., I, lOi). Yiaisoinblabletnent 
en 1125 : « Cujus |ira'suinptio digno sed pavendo fine in brevi est 
vindicata, ■) dit Bernard, ep. lil . n" I. 
(2; Ilenriquez, l'asciculus. lib. II, j). 357. 

10 



170 VIE DE SAINT BEKNARIi. 

commander sans réplique. Le disciple n'est pas au-dessus 
du maître. J'étais là pour apprendre et non pour ensei- 
gner. Disciple, j'ai dû suivre mon maître; je n'avais 
pas à lui montrer le chemin. simplicité d'un nouveau 
l^aul , si seulement l'autre s'était monté un Antoine! le 
moine obéissant par excellence, qui ne laisse pas perdre 
un iota des moindres paroles de ses supérieurs!... Mais, 
dites-moi, vous qui prétendez n'avoir pas eu à demander 
compte à votre abbé de ce qu'il vous commandait, si. 
vous mettant un i:laive en main, il vous eût ordonné de 
le lui enfoncer dans la gorge, eussiez-vous obéi? S'il vous 
eût enjoint de le précipiter dans le feu ou dans l'eau, l'au- 
riez-vous fait? Commettre un tel crime ou seulement ne 
pas l'empêcher, c'eût été vous rendre coupable d'homi- 
cide... Eh bien, votre obéissance, par le scandale qu'elle 
a causé, a été, non pas à mon jugement, mais au juge- 
ment de la vérité, i)ire qu'un homicide. 

u Du reste, ce sont là des considt'rations purement ré- 
trospectives. Votre abbé est mort; aucun lien ne vous 
attache plus à lui; son autorité sur vous n'a pu durer 
plus que sa vie : à moins que les liens qui unissent les 
moines à leur abbé ne soient plus forts et plus indissolu- 
bles que ceux qui unissent les époux entre eux. Vous n'o- 
seriez le penser; je m'arrête donc; aussi bien vous n'avez 
pas besoin de longs discours, vous qui avez l'esprit si 
prompt à saisir ce que l'on dit et la volonté si prête à 
choisir un avis utile. Quoique celte lettre vous soit adres- 
sée spécialement, je ne l'ai point écrite pour vous seul, 
mais encore pour ceux à qui Dieu a prévu qu'elle serait né- 
cessaire... Votre vie et votre mort sont entre vos mains, et 
pareillement, si je ne me trompe, la vie et la mort de 
ceux qui sont avec vous. Nous pensons qu'ils feront tout 
ce que vous ferez ou tout ce que vous voudrez. Autrement 



BERNARD ET LA RÉFORME CISTERCIENNE. 171 

dénoncoz-leur ouvertement la sentence redoutable portée 
contre vous, par tous nos abbés : A ceux qui reviendront . 
la vie; à ceux qui refuseront de le faire, la mort (1). » 

Appuyée indirectement par la fin sinistre d'Arnold, 
dans laquelle on vit généralement un châtiment du ciel, 
la lettre de Tabbé de Clairvaux eut tout son effet; elle 
brisa l'obstination des fugitifs, qui, tremblant de voir la 
foudre dont on les avait menacés éclater sur leur tète, 
reprirent le chemin de Morimond et se soumirent à l'au- 
torité de l'abbé Gaucher. Vers le même temps entraient 
au noviciat quinze jeunes gens de la plus haute noblesse 
allemande, parmi lesquels on pouvait distinguer un prince 
du sang impérial, le jeune Othon d'Autriche, demi-frère de 
Frédéric Barbe rousse et futur évèque de Freisingen (2). 
L'avenir du monastère était désormais assuré ; de ce jour 
s'ouvrait pour Morimond , après la crise terrible qu'il avait 
subie, une ère nouvelle de prospérité. 

1 ; Ep. 7. Noter les mots : « Liqiiido apparct inale iiiiperantibus non 
esse parendurn, » etc., (n" 3). 

2 Cf. Manrique, Aiin. Cist., p. 1G7-171 ; Radewic, De Gesl. Frider., 
lib. II, cap. 2. 



CHAPITRE VI 

LV KKKOliME. — BERXARD ET LES DIVERS ORDRES 
RELICIEL^X. 

En même temps que Faulorité de Bernard croissait 
dans son Ordre, son crédit s'affermissait dans toutes les 
provinces voisines , tant auprès des Ordres religieux que 
du clergé séculier. 

Un prestige nouveau environna bientôt son nom; le 
bruit se ri'pandit, entre 112:2 et 112i, que sa vertu opérait 
des miracles. Ses historiens ont noté avec soin ces phé- 
nomènes extraordinaires. Le premier cas de ce genre fut 
laguérisun, au moins partielle et momentanée, de son 
parent, Josbert, chevalier de la Ferté el vicomte de Dijon, 
frappé subitement de paralysie et privé du même coup de 
l'usage de la parole. L'alarme était grande auprès du mori- 
bond. Josbert ne laissait pas une réputation de haul<^ pro- 
bitr-; comme un grand nombre de barons de son temps, 
il avait abusé de son autorité pour pressurer les petits et 
les faibles ou même pour attenter aux droits des églises. 
On se demandait avec terreur en quel état il allait com- 
paraître devant le souverain juge. Bernard, mandé en 
toute hâte, el absent de Clairvaux, ne put arriver à la 
Ferté qu'après trois jours d'attente et de mortelles an- 
goisses. La douleur d(» la famille l'émut profondément. 
Plein (le conliance en la miséricorde de Dieu, il rai)pelaà 



LES ORDRES RELICIEUX. 173 

l'entourage les droits delà justice éternelle. « Vous savez 
comme moi, dit-il, de quelle façon cet homme a grevé 
les églises et les pauvres; que ses héritiers s'engagent à 
réparer ces iniquités, et il recouvrera la parole, il se conî 
fessera et recevra les sacrements. « L'autorité de ce lan- 
gage surprit les assistants, autant qu'elle les rassura; et, 
pendant que Josbert le jeune s'engageait au nom de son 
père à donner satisfaction aux pauvres et aux églises, Guy, 
frère de l'abbé de Clairvaux, oi son oncle Gaudry, té- 
moins effrayés de ses promesses, le gourmandaient tout 
bas de sa témérité. Mais lui, sans s'émouvoir : « Tran- 
quillisez-vous , répondit-il , Dieu peut faire aisément ce 
que vous avez tant de peine à croire. » Et après s'être 
préparé par une fervente oraison, il montai l'autel pour 
célébrer la messe. Or, au moment où il achevait le saint 
sacrifice, on vint lui annoncer que Josbert, ayant recouvré 
la parole, demandait à le voir. Le moribond ratifia les 
engagements de son fils, se confessa avec larmes et com- 
ponction et reçut les sacrements des mains du saint abbé ; 
il vécut encore deux ou trois jours et garda la parole jus- 
qu'à son dernier soupir (1). 

A quelque temps de là, Bernard passait par Ghâteau- 
Landon avec son frère Guy et son cousin Godefroid, lors- 
qu'un jeune homme qui avait au pied un ulcère ou fis- 
tule lui fit voir sa plaie, le priant de la guérir. Touché de 
tant de confiance, Bernard marqua l'ulcère du signe de 
la croix et s'éloigna : « Quelle présomption, lui dit son 

(1; liera. Vila , lil). I, cap. i.v, n" 4'{ ; cf. Vita Secunda, ca|). xi , 
n" 30: Gaiifrid. Fragmeidu, ins., p. 0''-7''. Ce fait, étant le premier mi- 
racle (le Bernard, selon Guillaume de Saint-Thierry, eut lieu avant la 
consécration de l'église de Foigny [liern. Vila, lib. I, cap. xi, n"52; 
Cf. Gauf. Fracjm., p. 7''), c'est-à-dire avant le 11 novembre 112i (Cf. 
Gallia Christ., IX, G'.?8-G29^ 

10. 



174 VIE IiE SAINT BERNARD. 

frère, de croire à rofficacilé de cet attouchement! » Le 
pieux abbé ne répondit rien; mais, raconte Godefroid, 
lorsque nous revînmes à Château-Landon quelques jours 
plus tard, nous trouvâmes le jeune homme guéri (1). 

Dans l'ingénuité et la profondeur de sa foi , sans songer 
aucunement à se prévaloir du don des miracles, Talibé 
de Clairvaux n'hésitait jamais à demander à Dieu par la 
prière la guérison des siens. Un jour, on l'appelle auprès 
d'Humbert,le futur abbé d'Igny, qui se débattait dans une 
épouvantable crise d'épilepsie. Plusieurs frères avaient 
grand'peine à tenir le malade au lit. « Que faisons-nous 
ici? dit le pieux abbé, allons prier. » 11 se rendil à la cha- 
pelle et sur-le-champ le malade s'endormit : le lende- 
main , il reçut la communion des mains de Bernard et, 
à partir de ce moment, il ne ressentit plus les atteintes du 
mal cruel qui l'aflligeait depuis son enfance (!2). 

Ces guérisons et quelques autres du même genre, par 
leur soudaineté frappante sinon par leur caractère sur- 
naturel, attiraient l'attention publique, (lérard et (luy, 
frères de Bernard, et son oncle Gaudry, scandalisés du 
bruit qui se faisait autour de son nom et craignant que 
la vaniti'' n'enllàt son cœur, lui reprochaient amèrement 
de se prêter avec une complaisance trop visible au rôle 
de thaumaturge. Dans sa candeur le pieux et timide abb('' 
s'inclinait sous l'injure, sans rien dire. Tant d'humilité 
ne désarmait pas l'ironie des siens et plus d'une fois leurs 
sarcasmes furent si durs et si blessants qu'ils lui arrachè- 
rent des larmes (3). 

(1) Ber)i. Vita, Jilt. I, cap. i\, iv> i5. 

(2) Ibid., cap. x, ii" i8; cf. Gaiifrid. Fragm., p. 7''. A noter que ce 
ncit est supprimé dans la seconde Recension de la ViUi prima et 
dans la ViUi secnnda. l'cul-être Ilumljert éproiiva-l-il une rechute à 
la (in de sa vie. 

(oj Jjern. Yita, lit). I, cap. i.\, n" i5. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 175 

Bernard trouva un jour Toccasion de se venger de son 
oncle. Gaudry, étant tombé malade, éprouvait des dou- 
leurs si aiguës, qu'il ne put s'empêcher de recourir ù son 
tour, comme l'avaient fait tant d'autres, aux prières de 
son neveu. Celui-ci feignit d'abord de croire à une plai- 
santerie et rappela au malade les reproches qui acca- 
blaient tout récemment encore le faiseur de miracles. Mais 
les instances et les soupirs de Gaudry lui firent voir que 
ces récriminations, si douces fussent-elles, n'étaient pas 
do saison. Il consentit enfin à prier pour son oncle et, 
lui ayant imposé les mains, il le délivra sur-le-champ de 
la fièvre (1). 

Grâce aux cent voix de la renommée, qui publiait ces 
merveilles de monastère en monastère, Bernard, vers 
112G, jouissait déjà universellement de la réputation d'un 
« homme de Dieu, » comme on disait alors. Les lettres qu'il 
reçoit à cette date sont pleines de témoignages qui le 
prouvent. Sa modestie en est effrayée et il ne sait com- 
ment s'en défendre. Tous ses efTorls vont à détruire cette 
haute et redoutable opinion qu'on a de lui. « Je ne sau- 
rais m'en réjouir, écrit-il à un cardinal, et j'en ai bien 
plutôt honte : car je sens qu'on vénère et qu'on aime en 
moi, non pas ce que je suis, mais ce qu'on pense de moi. 
En m'aimant ainsi, ce n'est pas moi qu'on aime, mais à 
ma place quelque chose, un je ne sais quoi, qui n'est sû- 
rement pas moi 2). » 

Malgrt; ces protestations sincères et répétées , l'opinion 
publique s'obstinait à l'entourer de confiance et de res- 
pect. De là l'influence extraordinaire qu'il exerça sur la 
réforme religieuse , d'abord dans son voisinage , puis dans 
les provinces du nord de la (iaule. 

(1, liern. VHa, lib. I, cap. x, n" 46. 
:2; E[). 18, n" 1. 



17(1 VIE ]IE SAIM" BERNARD. 

Entre tous les hommes qui subirent son ascendant, 
nul ne lui fut plus étroitement attaché que le bénédic- 
tin Guillaume, abbé de Saint -Thierry près de Reims. 
VApologia, nous l'avons insinué, n'est que le fruit de 
leurs idées communes sur la nécessité d'une réforme mo- 
nastique. 11 fallut toute l'adresse et le sens pratique de 
l'abbé de Clairvaux. pour empêcher son ami de dépas- 
ser le but qu'ils visaient de concert. Nul doute que Saint- 
Thierry ne soit devenu , par le rétablissement de la dis- 
cipline, le modèle des abbayes bénédictines proprement 
dites. Mais cette restauration ne suffisait pas à la ferveur 
personnelle de Guillaume. Son rêve était de se démettre 
de ses fonctions , pour vivre tranquillement à Clairvaux 
sous la conduite de Bernard. Mais toujours celui-ci lui 
interdit d'abandonner le poste que la Providence lui 
avait confié. « En pareil cas, lui écrivait-il, le plus sûr 
est de faire la volonté de Dieu , en mettant de côté la vô- 
tre et la mienne. Mon avis est donc que vous gardiez ce 
que vous avez, que vous demeuriez où vous êtes..., et 
que vous usiez de votre autorité pour faire le bien (i.. » 
En dépit de ces conseils , Guillaume finit par prendre 
de force le congé ({u'il avait vainement sollicité; et, à dé- 
faut de Clairvaux dont les portes lui étaient fermées, il 
choisit pour retraite, en 1133(2), l'abbaye cistercienne 
de Signy, où il se livra sans entraves aux études Ihéolo- 
giques, et d'où nous le verrons s'élancer avec feu con- 
tre Abélard en 1140. 

L'abbaye royale de Saint- Denis, la plus illustre de 
France après Cluny, fut aussi l'une des premières à re- 
cueillir et à mettre en pratique les idées réformatrices 



(1) Ep. 86; cf. épitrc 'loî cloiil)lel de la précédente. 

(2) Cf. -Notes de Mabillon a l'éiutre S5, et Gallia Christ., l.\, 187. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 177 

que propageait VA/tologia. Les désordres ([u'Abélard avait 
signalés {{) sous ladministration de Tabbé Adam, s'étaient 
perpétués durant les premières années de la prélature de 
son successeur. Suger devait, à la vérité, bientôt faire 
voir au monde de quelle vigueur il était capable; et l'É- 
glise et l'État allaient sentir les heureux efîets de son 
gouvernement. Mais d'abord il se livra tout entier aux 
choses de la politique, et la discipline d(» son monastère 
était le moindre do ses soucis. Louis le Gros, qui avait 
deviné en lui un homme d'État, l'attirait à la Cour et le 
mêlait de plus en plus à la direction des affaires publi- 
ques. Bientôt « sa situation fut celle d'un premier minis- 
tre tout-puissant. Si l'exercice de cette vaste influence 
était profitable au bien de l'État, elle fut par contre très 
nuisible à la bonne tenue de la maison de Saint-Denis, et 
les restes de la discipline faillirent disparaître dans l'in- 
vasion soudaine des mœurs et des préoccupations séculiè- 
res. L'antique mouiier ressembla plus que jamais à une 
cour princière, non seulement par le train somptueux 
qu'on y menait, mais encore parla nature des affaires qui 
y furent traitées (2). » Ainsi que le roi, les gens d'armes, 
les officiers de la couronne avaient leurs entrées libres 
jusque dans le cloître. Les femmes mêmes n'en étaient pas 
rigoureusement exclues. L'abbé de Clairvaux va jusqu'à 
dire que la jeunesse des deux sexes y venait folâtrer. Href, 
le royal monastère, pour emprunter une imago à Homère 
et à la Bible, n'était plus que « l'officine de Vulcain et la 
synagogue de Satan (3) ; » ce sont encore les expressions 
de l'abbé de Clairvaux. Sugor, cependant, sans prendre 
garde à ces désordres et tout enivré de sa puissance, me- 

(1) Hislor. colamU., ap. Hist. des C, XIV, 283-286. 

(2) Vétault, Suger, Tours, 1872, |i. ICG. 

(3) Bern., ep. 78. n" 4 et 5. 



1~8 VIE liE SAINT BERNAliD. 

nait un train de grand seigneur et étalait on public ce 
que saint Bernard ne craint pas d'appeler, dans une let- 
tre qu'il lui adresse, « un faste insolent (!]. » L'Apolo'jir 
avait déjà dénoncé et flétri ce luxe effréné des abbés mon- 
dains, cet attirail et ce domestique nombreux dont ils se 
faisaient suivre en voyage. « On eût dit, à les voir passer 
en tel équipage, non pas des supérieurs de communau- 
tés, mais de puissants châtelains en expédition de guerre 
ou en partie de plaisir. N'était-ce pas une honte pour l'É- 
glise que tel abbé (et il s'agit évidemment ici de Suger) 
se fit escorter dans ses marches de soixante chevaux et 
plus (2j? » 

A ces traits l'abbé de Saint-Denis, s'il lut YAjxdogla, — 
et vraisemblablement il la lut, — dut aisément se recon- 
naître. Est-ce de cette lecture que lui vint la lumière? Et 
dans quelle mesure les accents indignés de Tabbé de 
Clairvaux contribuèrent-ils à lui inspirer l'horreur de sa 
vie toute mondaine? Il est impossible de le déterminfn\ 
Quoi qu'il en soit, tout à coup le brillant ministre ih' 
Louis le Gros, comme éclairé d'en haut, rompit avec ses 
habitudes de frivolité, et, non content de s'assujettir lui- 
même aux rigueurs de la discipline monastique, se mit en 
mesure d'appliquer, sans faiblesse et sans délai, à toute 
sa maison la Régie bénédictine. En moins de (luelque? 
années la réforme était accomplie. Mais aussi, avec un 
réformateur autorisé et si propre au commandement, (jui 
eût pu douter du succès de rentreprise?Tel, dit l'abbé de 
Clairvaux, un capitaine qui voit ses soldats plier devant 
l'ennemi, se jette dans leurs rangs, se multiplie, rallie 
les fuyards, communique à tous l'ardeur qui l'anime, et 



(1) IkTIl., r|i. 78, II" .{. 
(2j Apolog., ca]). xi. 



LES ORDRES RELIGIEIX. 17U 

linalement remporte la victoire. « l'heureuse nouvelle! 
écrit-il à Suger. Tous les serviteurs de Dieu se réjouissent 
(ït s'étonnent du changement si complet et si saint que la 
main du Très-Haut vient d'opérer en vous... Mais qui 
donc vous a proposé une si haute perfection? Car, je vous 
l'avoue, si je désirais apprendre de vous de si grandes 
choses, je n'osais cependant l'espérer. Qui croirait que 
d'un seul bond, pour ainsi dire, vous avez su occuper le 
sommet des vertus, atteindre le comble des mérites?... 
Quoil c'étaient vos errements et non ceux des vôtres que 
critiquait le zèle des sages; c'était à vos excès et non aux 
It'urs qu'ils s'attaquaient ; c'était votre personne seule et 
non votre abbaye qui soulevait un murmure général. 
Vous seul étiez en cause. Vous n'aviez qu'à vous corriger 
pour faire taire toutes les médisances.... Vous n'aviez 
qu'à déposer votre faste et à changer votre train de vie 
pour apaiser l'indignation de tous. Et voilà que vous avez 
satisfait à toutes les exigences et au delà, en donnant au 
monde le spectacle non seulement de votre conversion , 
mais encore de la conversion de toute une communauté , 
et de quelle communauté!... Maintenant l'austérité, la 
discipline et l'élude fleurissent dans cet asile. Le souci des 
affaires séculières en est soigneusement banni et l'on y 
médite dans un perpétuel silence sur les choses du ciel. 
Le seul allégement aux austérités et à la rigueur de la 
discipline est dans la douceur de la psalmodie et du chant 
des hymnes... La maison de Dieu n'est plus ouverte aux 
gens du monde, et les curieux n'ont plus d'accès dans le 
sanctuaire. Plus de bavardage avec les oisifs, plus d'ébats 
de la jeunesse folâtre comme naguère. Les seuls enfants 
du Christ remplissent désormais ce lieu saint... Je suis 
heureux d'avoir assez vécu, non pas pour voir ces choses, 
puisque je suis loin de vous ; mais pour les savoir avec cer- 



180 VIE VIE SAINT BERNARD. 

tilude. Plus heureux encore êtes-vous, mes frères, vous à 
qui il a été donné de les accomplir. Et béni soit par-des- 
sus tous celui qui en a pris l'initiative el à qui en revient 
toute la gloire!... Peut-être vous inquiétez-vous, très 
cher, de nos louanges; vous auriez tort; car elles ne res- 
semblenl en rien aux llatteries de ceux qui appellent bien 
ce qui est mal et mal ce qui est bien... Nos faibles éloges 
procèdent de la charité et ils ne dépassent point, que 
nous sachions, les limites de la vérité. Du reste, si nous 
nous sommes déchainé avec tant de hardiesse, audactcr 
ohlafraviiiiKs, contre le mal, (juand nous l'avons vu, pou- 
vons-nous, maintenant que nous sommes témoins du 
bien, garder le silence et ne pas lui rendre témoignage? 
Ne serions -nous pas convaincu d'aimer mieux mordr<j 
qu'amender, si nous nous taisions en présence du bien, 
après avoir tant réclamé contre le mal (1)? » 

Entraîné par son propre mouvement, après un premier 
effort, Suger ne devait plus s'arrêter dans la voie des ré- 
formes. Pour ne citer que quelques monastères, Argen- 
teuil, Compiègne et Sainte-Geneviève (2) ressentirent les 
effets de son zèle, aussi ferme que modéré. Et Bernard 
ne manqua pas, quand il fut lié plus intimement avec lui, 
de lui adresser de nouveau ses encouragements et ses 
éloges. 

Les i< aboiements » de l'abbé de Glairvaux , pour user 
de son langage, eurent un retentissement profond, non 
seulement à Cluny, à Iteims et à Saint-Denis, mais encore 
dans tout l'Ordre bénédictin. Certaines abbayes, Molesmc 
par exemple et Saint-Bénigne de Dijon, n'avaient pas à 
redouter ses « morsures; » une discipline sévère y ré- 

(1) Bern.. ci). 7,s, iv^ 1-8. 

(2) Sur la réforme de Sainte-Gcnevièvo , cf. Bern. epp. 300-370. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 181 

gnait, dès avant l'apparition de ÏApologia. Molesme ce- 
pendant ne le laissait pas indillérent; ses lettres témoi- 
gnent de l'intérêt actif qu'il portait au mofiastère et de 
l'afTection qu'il avait vouée à l'abbé Guy (1). D'autres 
abbés qui n'osaient appliquer la réforme à leurs maisons 
furent traités avec moins de ménagement. Au Saint-Sé- 
pulcre de Cambrai et à Pouthières (Aube), nous voyons 
Bernard intervenir avec son programme. C'est lui, nous 
dit-on, qui désigna Parvin, moine de Saint-Vincent de 
Laon, pour succédera Fulbert, abbé du Saint -Sépulcre, 
justement destitué (2). Dans la réforme de Pouthières, il 
ne craint pas de faire appel au bras séculier, sans con- 
sulter l'abbé du monastère, qui proteste contre cette 
double ingérence d'un moine étranger et du pouvoir civil. 
Pour justifier la hardiesse de sa démarche, Bernard fut 
obligé de l'expliquer par une lettre. Son dessein, écrit-il, 
n'c'tait pas de contrarier les vues de l'abbé Gérard, mais 
bien plutôt de l'aider à imposer son projet de réforme, 
en lui faisant prêter main-forte parle comte de Nevers, le 
fondateur de sa maison et son avoué naturel (3). 

Mais cette intervention du pouvoir civil dans les affai- 
res du cloître n'était, aux yeux de tous, même au dou- 
zième siècle , qu'un pis-aller. Combien plus profondes et 
l)!us efficaces étaient les réformes accomjjlies discrètement 
et de concert , soit entre tous les membres de la même ab- 
baye , soit entre les diverses communautés d'un môme Or- 
dre! A cet égard, nul spectacle ne fut plus consolant que 

(1) Bern., epp. 43-44, 60, 80. Le 3 août 1120, Bernard est témoin, à 
Auxerre, dans une charte eu faveur de Molesme. 2"^ carhil. de Mo- 
lesme, p. 12!2", Archives de la Côle-dOr. 

':>.) Bern., ep. 'i8, n" 1 ->. Bernard se défend d'avoir coutriluié à l'ex- 
pulsion de Fulbert, mais non à l'éh clioii de Parvin. 

(3) Ep. 81. 

SAINT IlKUNAUn. — T. I. Il 



18-2 VIE DE SAINT BERNARD. 

celui qu'offraient vers le même temps les ermites de Fonte- 
moi (diocèse d'Autun), les moines noirs de Saint-Nicolas 
(diocèse de Laon) et les religieux de Saint-Berlin (diocèse 
d'Arras). Sur tous ces points à la fois la sollicitude do 
rabl)é de Clairvaux était en éveil. Sous rinfluence de son 
action . les ermites do Fontemoi finirent par embrasser la 
Règle cistercienne et fondèrent en 11:28 le monastère de 
Reigny (diocèse d'Auxerre, aujourd'hui de Sens '1). A 
Saint-Nicolas, son rôle ne fut pas moins sensible. Après 
avoir oncouragi" Simon, l'abbf du monastère, à presser 
l'observation de la Règle bénédictine, il lui fait remarquer 
que tous les religieux ne sont pas appelés à la mémo per- 
fection. Il prend en quelque sorte parti pour les âmes in- 
firmes et plaide en leur faveur. « Invitez-les, dit-il, aune 
plus étroite observance, mais ne les y forcez pas; » invi- 
tandl sinit ad arciiorcm vitam , non cof/endi (2). On recon- 
naît là sa ligne de conduite habituelle. Il ne veut pas que, 
sous prétexte de réforme, les religieux soient contraints 
de mener une vie plus austère que celle à la(iuelle ils se 
sont engagés par leur profession. C'est la teneur môme de 
cette profession qui détermine rigoureusement leurs de- 
voirs. Mais, toutefois, sous le bénéfice de cette réserve, 
l'obligation de progresser dans la vertu est la môme pour 
toutes les communautés. « Dans cette voie, disait-il aux 
moines de Saint-Bertin, quiconque n'avance pas re- 
cule {',)); » et il félicite les généreux réformateurs d'avoir 
entrepris de faire revivre dans leur abbaye la beauté dos 
anciens jours. Sa lettre renferme un des plus vifs éloges 
qu'il ait faits de la discipline monastique. 
Vers 1130, un moine que Pierre le Vènérablo, qui se 

(1) Cf. Janauschek, Orig. Ci.st., I, 1"). 

(2) Bern,, cp. 83 ; les cpp. 84 et 406 sont adressées au inèiiie abbé. 

(3) « Non proficere sine diiliio deficen' est. » Ep. .385. 



LES ORDRES RELIGIEUX. IHIJ 

connaissait en hommes, ne craint pas d'appeler l'u émule 
de l'abbé de Clairvaux, « Geoffroy, abbé de Saint-Mé- 
dard (1), futur évêque de Ghàlons, prit l'initiative de te- 
nir à Soissons, à l'imitation des Cisterciens, un Chapitre 
général de tous les moines noirs de la province de Reims. 
Est-il téméraire de penser que Bernard ne fut pas étran- 
ger à ce projet? Ce qui est sûr, c'est qu'il fut invité à 
prendre part à la réunion. Retenu par ses occupations, il 
n"hésite pas à tracer de loin le programme de réformes 
que l'assemblée doit remplir. Avant tout, il la met en 
garde contre les tièdes , dont le courage est énervé par des 
habitudes de vie relâchée et qui ne manqueront i^as de 
critiquer les mesures de salut que l'on adoptera. Il ne 
faut pas qu'une fausse crainte arrête le bras prêta frapper 
les abus. La devise d'un moine doit être celle de saint 
Paul : « En avant! » Semper ad ea quœ ante sunl! « Ar- 
riére ceux qui vous disent : « Nous ne voulons pas être 
meilleurs que nos pères » , et qui de la sorte font enten- 
dre qu'ils sont les fils de pères tièdes et dissolus. Que si 
les ancêtres dont ils se gloriOent sont des saints, qu'ils 
imitent la sainteté de ceux dont ils préconisent les dis- 
penses comme une règle. Du reste, Élie a dit : « ,1e ne 
suis pas meilleur que mes pères; » mais il n"a pas dit 
qu'il ne voulait pas devenir meilleur qu'eux. Ne l'oublions 
pas, dans l'inconstance de cette vie mortelle, rien ne de- 
meure dans le même état. Il faut ni'ccssairement monter 
ou descendre; quiconque essaie de s'arrêter tombera iné- 
vitablement. Sûrement, celui-là n'est déjà plus bon, qui 
ne veut pas devenir meilleur (^). » 

(1; Pelr. Venerab., lib. H, cp. 43. Cf. Bon., ep. 66, el notes. 

(2) « Aut ascendas nccessc est, aut descendas ; si attentas stare, ruas 
neccssc est. Minime pro cerlo est bonus, qui ineiior esse non vull, et 
ubi incipis nolle fieri rnelior, ibi ctiani desinis esse bonus. » Ep. yi ; 



18 4 VIE lili SAl.NT BEHNARD. 

La main de Tabbij de Clairvaux se retrouvo donc par- 
tout dans ces tentatives de réforme qui caractérisent le 
second quart du douzième siècle. Nous sommes loin d'a- 
voir indiqué tous les services qu'il rendit au seul Ordre 
bénédictin. On le voit encore user de son autorité auprès 
du souverain pontife, pour essayer d'arrêter la décadence 
du célèbre monastère de Saint-Oyan ou Saint-Claude (1). 
Sa correspondance nous le montre pareillement en rela- 
tions avec Tabbé de Saint-Jean de Chartres (2), avec Lel- 
bert de Saint-Michel en Tiérache (3), avec l'abbé de Liesse, 
au diocèse de Cambrai (4), etc., etc. Et combien d'autres 
faits nous échajjpent, parce que les documents n'en ont 
pas gardé la trace I 

l^(>ndant que l'Ordre de saint Benoit refleurissait ainsi , 
Comme au soleil d'un printemps nouveau, d'autres Or- 
dres, moins illustres mais déjà glorieux, rivalisaient avec 
lui de zèle et de vertu sous des règles diverses. La Grande- 
Chartreuse et les nombreuses communautés de Chanoines 
réguliers, au premier rang desquelles brille Prômontré, 
sont la manifestation la plus haute de cet esprit de renais- 
sance religieuse. On ne s'étonnera pas de voir l'abbé de 
Clairvaux s'associer à leurs efforts et leur cornmuniciuer son 
ardeur. Seul l'Ordre de Grandmont paraît être demeuré 
totalement en dehors du cercle de son influence. 

Il ne connut pas personnellement saint Bruno. Mais la 
réputation de sainteté de ses disci[)les lui inspira le désir 
de visiter la (îrande-Chartreuse. A la Chartreuse, non 

cf. l'i». T)'i. 11 ."> : « Nulle prolicer»;, noiinisi deficere osl ; » f|i. 34, 
II' 1 ; " Ni'iiiu ijuippe pcrlVclus , qui pcrfectior esse non api)elit. » 

(1) Ep. 2'Jl, aJresséc à Euiiène III. 

(2) E|). 8''.. 

(3) Ep. 399. ihtKo avant I13o. Gallia Clnist., IX, Gui. 

(4) Ep. 400. 



LES ORDRES RELIGIEUX. d 8.J 

moins vif élait le désir de le voir. 11 y eut d'abord un 
échange de lettres. Cette correspondance témoigne des 
pensées qui étaient habituelles aux deux maisons et des 
sentiments qui leur étaient communs. Ce sont de vérita- 
bles traités sur la perfection et l'amour de Dieu. « .lai lu 
votre lettre , écrit Bernard au vénérable Guignes et à ses 
confrères; chaque syllabe que je roulais dans ma bouche 
allumait une étincelle dans mon cœur. » La réponse qu'il 
leur adresse est d'un style un peu convenu; et, quoi({u'il 
parle de la charité, « la mère des amitiés, » comme il 
s'exprime, on sent qu'il s'adresse à des inconnus. Son 
exposé est didactique et froid; on y chercherait en vain 
un cri du cœur. Plus tard, quand il reprendra le même 
thème dans le Traité De diUijcndo Deo ou dans les ser- 
mons sur le Cantique des Cantiques, il sera bien autre- 
ment éloquent. Mais ici ce qu'il nous faut remarquer, 
c'est sa théorie déjà nette, qu'il développera pleinement 
ailleurs, sur la genèse de l'amour dans le cœur humain. 
« L'amour, dit-il, commence par la chair, s'il finit par l'es- 
prit. Ainsi l'homme s'aime d'abord lui-même pour lui- 
même, car il est chair et ne sait encore goûter que la 
chair. Puis, voyant qu'il ne peut se suffire, il sent qu'il 
lui faut un aide, cherche Dieu par la foi et l'aime. A ce 
second degré, il aime Dieu, non encore pour Dieu, mais 
pour soi-même. A force d'honorer et de fréquenter ainsi 
Dieu par la pensée, la lecture, l'oraison et l'obéissance 
pour ses propres besoins, Dieu lui devient peu à peu sen- 
sible et doux; et, quand il a goûté combien le Seigneur 
est suave, il passe au troisième degré, qui consiste à ai- 
mer Dieu non plus pour soi, mais pour lui-même. Vrai- 
semblablement on s'arrête à ce degré et je ne sais si, en 
cette vie, personne a jamais atteint parfaitement le qua- 
trième, où l'homme ne s'aime plus lui-même que [)0ur 



186 VIE I>E SAINT BERNARD. 

Dieu. Hue ceux-là nous le disent qui l'ont éprouvé; pour 
moi, je l'avoue, cela me parait impossible. » 

L'état du pur amour, où l'àme s'oublie totalement pour 
Dion n'existe pas effectivement on ce monde; mais que 
les saints en fassent parfois des actes, c'est ce qu'on ne 
saurait nier. L'abbé de Clairvaux l'enseignera lui-mômo 
expressément plus tard. Et déjà sûrement les Chartreux 
voyaient en lui une de ces àmos d'élite pour qui le mys- 
ticisme théorique et pratique n'avait plus de secrets. Le 
pieux abbé est obligé de protester contre la réputation do 
sainteté que le messager de la Chartreuse lui avait faite 
auprès de Guignes et de ses frères. « Ayez pitié de moi, 
ajontait-il, et croyez bien que je no suis pas tel qu'on le 
pense et qu'on le dit il). » 

A quelque temps de là, les Ois de saint Bruno eurent la 
joio de juger par eux-mêmes de la vérité du portrait qu'on 
leur avait tracé. Bernard put enfin accomplir le pèleri- 
nage, longtemps n'^vè, de la Grande-Chartreuse. Il s'ar- 
rêta, en passant, à (ironoble, et rendit visite à l'év^-quo 
saint Hugues. Los chroniqueurs ne pouvaient manquer do 
noter la rencontre de ces deux personnages si ressemblants 
par leur vertu, malgr(' la dilléronco d'âge. Dans le baiser 
de paix qu'ils se donnèrent , n'est-il pas touchant de voir 
les blancs cheveux de l'évèquo se mêler à la blonde cou- 
ronne du moine? Ils tombèrent d'abord à genoux l'un de- 
vant l'autre, l'rappè'sd'un mutuel respect, nous dit Geoffroy. 
Mais après ce premier mouvement d'humilité, leurs étrein- 
tes n'en furent que plus chaudes. Ils étaient si bien faits 
pour s'entendre qu'en quelques heures ils devinrent « un 
cœur et une àme, » et ne se séparèrent qu'à regret, « après 
avoir joui pieusement l'un de l'autre dans le Christ (1). » 

(1) E|). 11. 

(1) lient. Vilu, lil). III, ca|). ii, ii :^. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 18" 

Un accueil non moins chaleureux et un spectacle non 
moins édiûant attendaient labbé de Glairvaux à la Grande- 
Chartreuse. La discipline qu'il avait là sous les yeux était 
une sorte de mélange, ingénieusement combiné, de la vie 
érémitique et de la vie cénobitique. Les disciples de saint 
Bruno ne vivent qu'à demi en communauté; chacun d'eux 
a sa cellule particulière où il travaille, prie, fait sa cui- 
sine, mange et dort. Le matin seulement tous les moines 
se réunissent en chœur à l'église pour la messe et l'office ; 
et, le jour de fêtes à douze leçons, ils mangent au réfec- 
toire et entendent un sermon. Bref, leur Règle otfre tous 
les avantages de la solitude , sans en avoir les inconvé- 
nients. Pour laustérité, ils ne le cèdent guère aux Cis- 
terciens : leur travail seul payait moins pénible; même 
alimentation, sauf trois jours par semaine où ils se nour- 
rissent uniquement de pain et d'eau; même couleur de 
vêtement, sous lequel ils portent un cilice qu'ils ne quit- 
tent ni jour ni nuit. Un silence perpétuel enveloppe leur 
vie monotone et crucitiante (1). On conçoit que Bernard 
se soit senti tout de suite à l'aise dans ce lieu de péni- 
tence et cette atmosphère de piété. Il reconnut dans la 
Grande-Chartreuse une digne émule de Citeaux et dans 
les fils de saint Bruno des frères selon son cœur. 

L'onction et la sagesse de ses entreliens furent pareil- 
lement pour ses hôtes un sujet d'édification. Une chose 
cependant faillit les scandaliser dans cette visite. On re- 
marqua que le cheval qui l'avait apporté était revêtu d'un 
harnais fort riche. Comment expliquer un tel équipage au 
service d'un abbé qui se montrait si sévère contre le luxe? 

1 Sur celte Règle qui offre ((ueliiues Irails de parenté avec la Ilégle 
de saint Benoit, selon Guiheit de Notent, rf. Guibert, dans Migne, 
t. CLVl, i>. «j4 et ln82-1083; Jacques de Vitry, Ilislor. occident., 
p. 310. 



188 VIE ]iE SAINT BERNARD. 

(irande fut la surprise de Bernard, quand on lui en lit 
lobservation. Son palefroi était un cheval d'emprunt, que 
l'un de ses oncles, moine cluniste dans les parages de 
Clairvaux, lui avait prêté pour le voyage. L'animal lui 
avait été naturellement offert tout équipé. Et le cavalier 
avait achevé sa route, comme il l'avait entreprise, sans 
avoir seulement jeté les yeux sur les harnais de sa mon- 
ture. Quand le prieur de la Chartreuse et ses religieux 
eurent reçu celte explication, ils furent remplis d'admira- 
tion pour leur hôte, qui leur donnait ainsi le plus ingénu- 
ment du monde une preuve presque inconcevable de 
l'habituelle modestie de ses regards (1). 

Cette visite est vraisemblablement la seule que Bernard 
ait faite à la Grande-Chartreuse. Plus tard on lo voit s'ex- 
cuser de n'avoir pu la répéter 2 . (iuigues mort, il semble 
même que ce soit une autre maison de l'Ordre, la Char- 
treuse des Portes, qui obtint les gages les plus nombreux 
de sa prédilection. Bernard, le second prieur de ce nom, 
devint son correspondant; leurs lettres respirent toujours 
le même esprit. Le mysticisme en est l'objet; les sermons 
sur le Cantique des Canti(iues en furent l'un des fruits le? 
plus savoureux. C'est à Bernard des Portes (jue l'abbi' de 
Clairvaux soumet ses premiers essais sur cette matière, 
et c'est de lui, écrit-il expressément, qu'il attend l'ordre 
do continuer ou d'aljandonner son (j'uvre. On connaît la 
réponse 3). Les Chartreuses montrèrent ainsi dès l'origine 
qu'elles entendaient être, comme Saint-Victor de Paris 
et comme Clairvaux, des foyers d'amour divin et des éco- 
les de mysticisme. 

(1) Bci'ii. Vi/a, lili. III, ca]!. n, iv i. 
2) Cf. Bein., ep. 12. 

'.3; Hern., epp. 1Ô3-155. Sur les deux Bornard des Porlcs, cf. Malii!- 
lon, noies aux épîlrcs 153 et 250; Le Couteulx , Annal., Il, 13:!. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 189 

Toute semblable par l'esprit, quoique différente dans 
la forme, fut l'action que l'abbé de Clairvaux oxerra sur 
les diverses congrégations de Chanoines réguliers. Ces re- 
ligieux dont la vie retenait quelque chose de la liberté- et 
des occupations séculières suivaient, comme on sait, la 
Règle dite de saint Augustin. On sait aussi que cette Règle 
n'est pas à proprement parler de saint Augustin , au moins 
dans la forme où elle nous est parvenue. Le saint docteur 
n'avait sans doute pas prévu que la lettre fameuse qu'il 
adressait à une communauté de femmes révoltées contre 
leur supérieure, pour les rappeler à leur devoir et leur 
tracer un règlement de vie, serait plus tard adaptée, avec 
quelques variantes insignifiantes, aux besoins des com- 
munautés d'hommes. Les clercs du monastère épiscopal 
qu'il avait institué à Hippone ne durent avoir dans le 
principe d'autres constitutions que ses exemples et ses 
avis quotidiens. Mais après sa mort, il était naturel que 
ceux qui conservaient son culte et désiraient codifier une 
règle propre au clergé des cathédrales ou des collégiales, 
cherchassent dans ses écrits l'expression exacte de sa pen- 
sée sur la vie religieuse. L'épître 211 répondait de tout 
point à ce dessein. Il sufOt d'en retrancher les quatre pre- 
miers alinéas qui marquaient sa destination particulière, 
pour en faire un code religieux d'une application géné'- 
rale (1). Augustin y descend jusqu'aux plus menus détails 



(1) Régula ad seivos Dei. La modificalion la plus grave, iiilrpduilo 
dans l'épître 211 pour en faire la Refjula, regarde l'usage des bains. On 
remarquera qu'Augustin i>erniet aux religieuses l'usage des bains une 
fois le mois, semel in mense (Ep. 211 , n" 13), tandis que la liegulu 
(n" 9) semble ne l'accorder qu'aux malades : Lavacrum etiam cor- 
pori, cum infirmilalis nécessitas cogit, minime dcnegelur, plus sé- 
vère en cela que la Ut-gle même de saint Henoit (cap. 3G). Cela seul 
nous parait indiquer que la Ucgiilu est i)0^lérieurc à saint Augustin. 

li. 



11)0 VIE liE SAINT BEUNARlt. 

de la vie pratique en communauté; et ce qui prouve la 
sagesse do ses proscriptions , c'est qu'après avoir régi le 
monastère d'ilippono, elles passèrent la mer, traversèrent 
les âges, servant do loi à mie foule de sociétés religieuses 
que le zèle chrétien enfantait partout. 

En s'appropriant la Règle de saint Augustin, les Cha- 
noines r(''guliors du moyen âge y apportèronl quelques 
modilications ou améliorations, selon le degré do perfec- 
tion auquel ils voulai(Mit atteindre, ou selon le genre 
d'occupations spéciales auxquelles ils entendaient se livrer. 
Dans sa formr la plus bénigne, elle comprenait la vie on 
commun, sous un abbt' ou prévôt, avec les vœux do chas- 
teté, de pauvret»' et d'obéissance. Deux grandes œuvres 
se partageaient la journée ordinaire dos Chanoines, la 
prière et le ministère paroissial. Leur « Office de la nuit » 
no dépassait jamais neuf leçons, et la Règle leur permet- 
tait de regagner après Matines leur chambre et leur lit. 
rrxreadonis causa. Comme la communauté accei)tait le 
service des églises , les frères consacraient leur temps libre 
au soin des âmes, à la manière dos curés de paroisses. 
Rien do bien effrayant dans leurs mortifications; ils man- 
geaient do la viande trois jours par semaine , et le reste 
du temps ils se nourrissaient non seulement do légumes, 
mais encore de poissons , de laitage et d'œufs. Leurs vé- 
tomonls étaient aussi chauds que solides. Ils portaient 
chemises, calerons, surplis et polissons, couchaient sur 
des matelas et gardaient, pour dormir, chemises et cale- 
çons (1). 

JMon (jne ces mœurs et ces règlements fussent loin de 
l'austériti- de la Règle bénédictine, Bernard ({ui connais- 
Le r. C.odefroid Miulelaiiie {Histoire de saint Xorijert, p. 17»)) eu cite 
1111 manuscrit du scpliùme siècle. 

(1) Jaoïues (le Vilr.v. Uist. occident., l'. 3iy-320. 



LES ORKRES RELIGIEUX. 191 

sait l'état de faiblesse générale de la nature humaine , fai- 
sait des vœu^t pour qu'ils se répandissent autour de lui et 
parvinssent à supplanter peu à peu, au moins dans les 
grandes villes, le genre de vie ordinaire du clergé séculier. 
Lui-même travailla à les propager. On le voit en 11:23 
prendre une part active à la transformation des Chanoines 
séculiers de Saint-Étienne de Dijon en Chanoines réguliers, 
et il parait comme témoin de l'élection du nouvel abbé, 
Herbert, qui fut investi de ses pouvoirs par l'évoque de 
Langres, le jour de Pâques (1). Sa correspondance témoi- 
gne, pour les années qui suivent (2), de l'intérêt qu'il 
porte à la Congrégation dont il avait encouragé et béni les 
débuts. 

A Épernay, une réforme du même genre est due en par- 
tie au prestige de son autorité. L'abbaye de Saint-Martin 
de cette ville, desservie au commencement du douzième 
siècle par des Chanoines séculiers, relevait, pour le tem- 
porel , du comte de Champagne , qui , en sa qualité d'avoué 
et d'héritier des fondateurs, revendiquait le droit dénom- 
mer le supérieur de la communauté. A ce titre, il avait, 
après la mort du prévôt Warin, placé à la tète dos chanoi- 
nes le fils même de son sénéchal, Waleran de Baudement. 
Mais à peine celui-ci, qui avait conscience de son intru- 
sion, eut-il connu labbé de Clairvaux, qu'il sentit naître 
en lui une vocation plus haute. Décidé à quitter sa com- 
munauté pour embrasser la Règle cistercienne, il légua 

1) Cf. r.ern., ep. 59 et noU; de Mabilloii; Pérard, Recueil, \k 8fi-87. 
Noter que la scène se passe à Langres et non à Dijon, comme le dit 
Vignier, Chronicon Lingon., p. 10G-in7. 

(2j Cf. Pérard, ouv. cit., p. 97100; Petit, oiu\ cit., Il, 13-15; Fyol, 
Histoire de saint Etienne de Dijon, |ireiiv., n"' 130-144. Il résulte 
de ces pièces que Bernard était à Langres le 17 août 1129, in nalali 
S. Mainmelis, et assista un peu plus tard la même année au synode 
de Dijon. 



192 VIE DE SAINT BEHNAHD. 

à ses confrères, en partant, un pou de son esprit et lour 
fit accepter ses plans de réforme. Thibaut lui-même entra 
dans ses vues, et pour en rendre l'exécution plus facile, 
il renonça généreusement aux droits qu'il avait jusque-là 
exercés sur la maison. Les Chanoines furent autorisés à 
suivre la Règle de saint Augustin et a élire désormais eux- 
mêmes leur abbé ou prévôt. Leur choix se porta sur un 
chanoine de Saint-Léon de Toul, qui recueillit la succes- 
sion de Waleran aux fêtes de la Pentecôte de Tannée 1127 
et appliqua sans retard à Épernay les règlements de son 
Ordre, pendant que l'abbé démissionnaire allait faire à 
Clairvaux l'apprentissage d'une vie beaucoup i)lus aus- 
tère (1). 

Où la Règle de saint Augustin (^st en vigueur, Bernard 
se borne à en encourager la pratique. Surtout il no souffre 
pas qu'on laisse tomber les bonnes traditions dont elle 
est l'inspiratrice. Quand l'église de Tous-les-Saints, à 
Chàlons, vint à perdre son supérieur en 1125, il écrivit en 
toute hâte à l'évêque Eble, pour lui recommander le choix 
d'un prévôt « idoine. » Fallùt-il courir toute la province, 
ou même comme jadis (luillaume de Champeaux aller jus- 
qu'à Cluny pour le rencontrer, il n'y aurait ))asà hésiter à 
entreprendre le voyage. « Il est bon sans doute qu'un 
supérieur sache gérer les affaires temporelles; un tel 
homme n'est pas difûcile à trouver, et bien des chanoines 
s'en contenteraient; mais il importe avant tout que le chef 
d'une communauté soit soucieux du salut des âmes et 
habile dans l'art de les gouverner. » Le vœu de Bernard 
fut comblé. L'élu, du nom d'Eustache, réunissait toutes 

(1) Charle de Thiliaul dalée do 1127. aj). d'Acliciv, Spicileguim. 
XllI, 305-300. Les aiiti'iirs du Cailla Christ. (IX, 283-281; X. liist.. 
p. 3V») ne connaissent que la confirnialion de celle charte par l'arche- 
vCque de Uciins en 1128. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 193 

les qualités qui font les bons prélats; sous son adminis- 
tration la réforme fut introduite à Tous-les-Sainls (1). 
- Entre les chanoines qui furent également selon le cœur 
de l'abbé de Clairvaux, il faut nommer encore un religieux 
duMont-Saint-Éloi, près d'Arras, Ogier. Cette distinction 
flattait le pieux Chanoine. Il eût aimé à entretenir un 
commerce épistolaire avec son illustre ami. Mais Bernard 
n'était guère enclin aux épanchements inutiles ou de com- 
mande. « X quoi sert, disait-il, d'exprimer et de faire 
valoir par de vaines et transitoires petites paroles des 
amitiés vraies et éternelles? » Ogier, déçu, se rabat sur 
les questions doctrinales; il n'est pas plus heureux. Sûre- 
ment à trente-cinq ans, l'abbé de Glairvaux ne se sentait 
pas la vocation de docteur : « L'office d'un moine et d'un 
pécheur, répond-il, n'est pas d'enseigner, mais de pleurer. 
Quoi de moins docte que d'enseigner ce qu'on ne sait pas; 
et ignorant, je le suis. La seule chose à laquelle je puisse 
vous inviter et vous provoquer, non par la parole, mais 
par l'exemple, en ce temps de carême, vous et tous ceux 
qui veulent avancer dans la vertu, c'est de vous appren- 
dre à garder le silence, en me taisant moi-même (2). » 

Nous ignorons quel était l'objet de la consultation d'O- 
gier. C'était l'époque où Bernard allait publier son Apo- 
lofjia. Le Chanrjine du Mont-Saint-Ëloi en eut la primeur (3). 
11 fallait qu'il eût déjà donné des preuves manifestes de 

(1) Bern., cp. 58; cf. Gallia Chrisliana, IX, 870 cl yi8. 

(2) Ep. 90 et 89, n" 2. 

(3) Ep. 88, n" 3. L'ordre dans lequel Mabillon , aprrs Geoffroy, a 
publié les épîties 87-90, toutes quatre adressées au chanoine Ogier. 
nous parait diamélralernenl opposé à la vraie chronologie-, elles ont 
l)aru dans l'ordre inverse : 90, 89, 88, 87 et les trois ])reinirn's avani 
la fondation de Saint-Nicolas des Prés, c"est-à-dire au plus tard en 
1125. Sur Ogier, voir encore l'épitre 93, écrite vraiseinbiahlement en 
1133. 



194 YIE DE SAINT BERNARD. 

sa science et de sa piélé, pour que Bernard lui confiât 
ainsi son manuscrit avec droit de corrections, avant 
même d'en adresser la copie à celui qui en était l'inspi- 
rateur, à Guillaume de Saint-Thierry. 

Ogier s'était en effet acquis un renom de sagesse en 
dehors de son Ordre et de son diocèse. En 1123, lévèque 
de Nuyon, qui gouvernait également l'église de Tournai, 
jeta les yeux sur lui pour introduire dans la paroisse Saint- 
Médard de Tournai des Chanoines réguliers. La fondation 
du monastère de Saint-Nicolas-des-Prés est son œuvre; 
il dirigea la maison en qualitt^ d'ahhé pendant quatorze 
ans (1). Sa démission qu'il olTrit et imposa même à son 
évêque lui valut une lettre de véhéments reproches de 
l'abhé de Clairvaux. « S'exonérer ainsi, écrit Bernard, 
c'est se déshonorer... 11 ne fallait pas accepter la garde du 
troupeau du Seigneur; ou bien, une fois acceptée, il ne 
fallait pas l'abandonner... Voilà, ajoule-t-il ironiquement, 
mon avis , voilà toute la sagesse du très élégant et très élo- 
quent docteur que vous avez pris la peine de consulter di' 
si loin. » Sur un point seulement, l'abbé de Clairvaux 
approuve sa détermination. Ogier, en a cessant d'être 
maître, ne rougissait pas de redevenir disciple, » et il 
avait eu le courage de se replacer sous la conduite de son 
ancien abbé. Excellente pensée! écrit Bernard. <i Si vous 
avez jugé que vous étiez impropre à être le maître des 
autres, du moins vous ne vous êtes pas fié davantage à 
vous-même et vous avez renoncé à vous diriger. Vous 
avez eu raison, car celui qui se constitue son propre maî- 
tre se fait le disciple d'un sot. » Qui se sifn mcvjistriun 
conatiliiU , slallo si; disciptiliim suf/dil (2). 

'I) Gallui ( Itrist., III, 297, Instr., \k G5-(J7. 

,2 tj). 87, fcrile en li:}',i. Cf. Callia Christ., !oc. cit. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 193 

Aux congrégations diverses, qui se grenérent au dou- 
zième siècle sur la Règle augustinienne, Tabbé de Clair- 
vaux ne ménage pas davantage les témoignages de son 
estime et de sa confiance. Nous verrons bientôt quels 
liens étroits Tunirent aux Chanoines réguliers de Saint- 
Victor de Paris. Cet Ordre qui, en joignant l'étude à la 
prière, la science à la piété, gardait l'esprit de son fon- 
dateur Guillaume de Champeaux, devait lui être par- 
ticulièrement cher. La parenté d"esprit tait quelquefois 
plus en pareil cas que la similitude de Règle. Or Saint- 
Victor promettait d'être la plus grande école mystique du 
siècle. Sûrement , l'abbé de Clairvaux le pressentit dès 
qu'il connut les disciples de Guillaume , Hugues par exem- 
ple. L'austérité de l'Ordre n'était, pas plus que son ensei- 
gnement Ihéologique, fait pour lui déplaire. Les Cha- 
noines de Saint -Victor ne toléraient qu'à l'infirmerie 
l'usage de la viande. Vêtus de chapes noires et de tuni- 
ques de laine blanche, ils se servaient aussi de peaux d'a- 
gneaux et de chemises de lin. Si leur occupation princi- 
pale était le labeur intellectuel, ils ne dédaignaient pas 
le travail des mains , auquel ils consacraient quelques 
heures par jour. La nuit, ils se levaient d'aussi bonne 
heure que les Cisterciens, pour chanter l'office. Bref, la 
Règle augustinienne donnait chez eux la main à la Règle 
bénédictine (1). Rien d'étonnant par conséquent que Ber- 
nard ait favorisé de tout son pouvoir leur expansion, et 
en particuher leur introduction dans le chapitre de Notre- 
Dame de Paris. 

La réforme d'Âroaise au diocèse d'Arras, entre Pé- 
ronne et Bapaume, attira pareillement son attention. 

(I; Jacques de Vitry, Uisl. occidcai., p. 328-329. Cf. Vétault, VAh- 
Ijaije de aalnt-Victor de Paris, dans Positions des thèses , 18CG- 
1807. 



190 VIE DE SAINT BERNARD. 

Les principaux points de règle, qui distinguent cotte con- 
grégation de l'institution primitive des Chanoines régu- 
liers, regardent la nourriture ot le vêtement. Abstinence 
de viande et usage de tuniques de laine au lieu de che- 
mises, telles sont les plus grandes mortifications corpo- 
relles de l'Ordre. D'autres qualités, d'un caractère pure- 
ment spirituel, le tirent remarquer dès Torigine 1 . 
Aussi sa diffusion fut- elle rapide dans le nord de la 
France, jusqu'en Allemagne et en Irlande. Et ce n'est 
pas sa moindre gloire, que févêque de Langres, Guillenc, 
d'accord avec l'abbé de Clairvaux, se soit adressé à cette 
congrégation pour implanter la Règle de saint Augustin 
à Chàtillon-sur-Seine. Vers H3 4-1136, les chanoines d'A- 
roaise furent substitués aux Chanoines séculiers qui 
avaient élevé le glorieux fils d'Aleth et de Tescelin. Ils ne 
démentirent pas les espérances que l'on fondait sur eux: 
et tel fut le succès de leur ministère, que (iodefroid. 
le disciple de saint Bernard, devenu évèque de Langres, 
supprima la paroisse do Suint- Martin de Cliàtillon pour 
soumettre la ville entière à leur juridiction pastorale (2). 

Cependant de toutes les liges que la réforme avait 
greffées vers ce temps sur le vieux tronc augustinion, la 
plus riche en fleurs ot en fruits fut sans contredit la con- 
grégation de Prémontrt'". Ce fut aussi celle dont le pro- 
grès réjouit le plus le cœur de l'abbé de Clairvaux. Com- 
ment s'en él(jnner? Avec Norbert, la Règle do saint 
Augustin atteignait son plus haut degré de rigueur cé- 
nobiliqae. Pour la nourriture et le vêtement, elle ne 
différait guère de la Règle cistercienne. Les Chanoines 



(1) Sur la réforme d'Aroaise, nommé encore Tronc-Bérenger, cf. 
Gallia CJirisf., 111, 4.3:?-i.ri; Jacques de Vilry, loc. cit., p. 325. 

(2) Gallia Chrisl., IV, 770-"72. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 197 

de Prrmontré ne mangeaient jamais de viande, sauf en 
cas de maladie. De la fête de la Sainte-Croix (1 i septembre) 
à Fàques, ils jeûnaient comme les Cisterciens, et Tunique 
repas qu'ils faisaient était composé de deux, pulmi'nla, 
œufs, poissons ou légumes. Comme les Cisterciens, ils dor- 
maient tout habillés et tout chaussés, caUfjis calceati. Le 
jour ils étaient vêtus de chapes en laine blanche. Leurs 
occupations seules les distinguaient proprement des moi- 
nes de Clairvaux. Après Foffice de nuit, ils retournaient 
au dortoir pour prendre encore quelque repos. Le travail 
manuel ne leur dérobait que peu d'heures dans la jour- 
née; ils consacraient la majeure partie de leur temps à 
l'étude, à la prédication, au service des paroisses (1). 

Le fondateur de l'ordre, Norbert (2) , devait être, de son 
vivant, comparé, égalé même à l'abbé de Clairvaux (3). 
Après l'éclat de sa conversion, qui émut tout le Cbapitre 
de Xanlen (Westphalie) dont il était l'un des membres les 
plus en vue, et qui fut un coup de surprise pour la cour 
de l'empereur Henri V, il avait cherché sa voie pendant 
cinq ans, de lllo à 1120. Quand il se fixa dans le diocèse 
de Laon, sous l'œil favorable de l'évêque Barthélémy de 
Tir, rien n'annonçait encore sa grandeur future. Bernard , 
qui se dessaisit alors, en sa faveur, des droits qu'il possé- 
dait sur le lieu dit de Prémontré, dans la forêt de Voas 
(ou Coucy), dut se féliciter plus tard de sa libéralité (i . 

(1) cf. Jacques de Vilry, Hisl. occid., p. 322. 

(2) Sur saint Norbert, voir Acla Sunct., Jtiiiii, t. I: Histoire de. 
saint Norbert, par Godefroid .Madelaiiic. 

(3) Cf. Heriinan, rfe Miraculix S. Mitrix Laudun., lil). III, cap. r,- 
10. Au chap. 7, Heriinan va jusciuà placer Norhert au-dessus de Ber- 
nard. " .Si quis diligenler allcndal, pulo quod Norberluni pr;eceilere 
non nei;abil. » Ap. d'Achery, Opéra Cuili. de Novigcnln, p. .")27 et 
suiv. 

(4; Sur celte donation de Hernard, cf. liein.. cp. 2.">3, n" 1, et note 



198 VIE DE SAINT BERNARD. 

La fécondité du nouvel Ordre fut prodigieuse; en moins 
de vingt ans , il donna au monde plus de cent monastères , 
lanl d'hommes que de femmes, et un chroniqueur sY'crie 
que « depuis les Apùtrcs on n'a pas vu un apostolat aussi 
fructueu:^ que celui de Norbert (1). » 

Le sentiment que l'abbé de Clairvaux éprouve en pré- 
sence du fondateur de Prémontré est celui d'une défé- 
rence ri'spectueuse. Norbert lui apparaît non seulement 
comme un homme d'action (Honnant, mais encore comme 
un oracle divin. <> J'ai eu le bonheur de voir sa face, 
écrit-il un jour, et de puiser abondamment à ses lèvres, 
qui sont le canal du ciel (2). » Le bruit courait alors que 
Norbert annonçait comme prochaine la venue do l'Anté- 
christ. I^'imputalion était fondée; Bernard le force seule- 
ment à modifier l'expression de son sentiment. « Je m'in- 
formai, dit-il, d'où il tenait cette assurance, el il voulut 
bien me l'exposer; mais après avoir entendu sa réponse, 
je ne crus pas devoir partager sa conviction. En n'^sumé, 
cependant, il m'aflirma qu'il ne mourrait i)as, avant d'a- 
voir vu une persécution générale dans l'Eglise (3 . » Sous 
cette forme plus vague, le pressentiment de Norbert n'é- 
tait que trop légitime, et le schisme d'Anaclet II, qui 



(le Mal)illon. L'anirmation de Bernard est trop formelle pour ([ii'on en 
contesle rexaclitude, comme on a essayé d(; le faire. 

(1) lleiimun Tornacens., ap. AcL Sa net., Junii, t. I, col. soi. 

12) « De cœlesti fistula, ore scilicet ipsiiis. » Ep. :>(>. 

3; Ep. îjC). Le P. Madelaine interprète le fait d'une façon différente 
et croit que c l'abljc- de Clairvaux ne comprit pas tout d'abonl le sens 
de la prophétie » {otiv. cit., p. 408-'iO'.i). Mais il ]iarait bien. |>ar le 
texte de saint Bernard, qne Norbert parlait d'abord de l'Antéchrist en 
liersonne el ([u'il fut amené par les réflexions de son interlocuteur à 
modifier l'expression de sa pensée. A noter que, sous Pascal II, le l)ruit 
.se répandit en Italie que l'Antéchrist était né, ce qui donna lieu à de 
f^raves discussions; VVatterich, Uom. Pont. VHœ, II, G. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 199 

éclata deux ans plus tard, lui donna pleinement raison. 
Frappé de cette coïncidence, Bernard ne douta plus des 
vues prophétiques de son illustre ami. Il ne faut donc pas 
s'étonner que, dans une affaire de conscience extrême- 
ment délicate, il ait répondu à Brunon, archevêque élu 
de Cologne, qui le consultait : « Interrogez plutôt le sei- 
gneur Norbert qui est près de vous; car cet homme est 
d'autant plus habile à pénétrer les secrets divins , qu'il est, 
on le sait, plus près de Dieu (1). » 

Grand admirateur de Norbert, l'abbé de Clairvaux ne 
l'est guère moins des Prémontrés. Ses lettres attestent 
l'estime et l'affection qu'il leur portait : « Ils sont Cha- 
noines de bonne réputation et de bonnes mœurs, » écri- 
vait-il à Innocent II (2). Aussi est-ce de toute son âme 
qu'il favorise l'extension de leur Ordre. Comme il avait 
donné à Norbert l'emplacement de Prémontré, il donna 
plus tard à ses disciples celui de Sept-Fontaines, au dio- 
cèse de Langres, et leur fit offrir par la reine Mélisende 
Saint-Samuel en Palestine, outre mille écus d'or pour 
premiers frais d'établissement (3). C'est encore avec son 
appui qu'ils fnrent introduits à Saint-Martin de Laon 
en 1124 (4), à Saint-Paul de Verdun en 1130 (5), et à 
Beaulieu au diocèse de Troyes en 1140 (6). Il semblait 
que Cisterciens et Prémontrés dussent alors se partager 
la France du nord, tant était rapide la propagation des 

(1) Ep. 8, n" 4. 
_{■>) « lîonu! fainse et vitte canonicis. » Ep. 178, n" 2; cf. ep. 355. 

(3) Bern., ep. 253, n» 1 ; cf. ep. 355. Gallia Christ., IV, 853. 

"*; Gallia Christ., IX, 602; X, l'Jl. IJernard signe comme témoin 
dans la ciiarte de fondalion donnée |iar l'évéque de Laon. 

5) Bern., ep. 253, n" 1 ; ep. 178, n' 2. Pierre le Vénérable, lib. H, 
l'p. 11, s'oppose à cette introduction des Réguliers à Saint-Paul de 
Vfi-dun. 

^G^ Bern., ep. 25;i, w 1. 



200 VIE DE SAINT BEUNARlt. 

deux Ordres. Afin de ne pas nuire au développemenU'un 
de Taiilre, ils s'engagèrent par un pacte amical, lo 11 oc- 
tobre Jli'2, à respecter, dans leurs fondations futures, le 
territoire des maisons déjà établies, sur un espace ou 
plut(jt dans un rayon de deux lieues pour les abbayes et 
d'une lieue pour les granges (1). 

A quelque temps de là, chose étrange, le pacte faillit 
se rompre. Des rivalités d'intérêt, la mésintelligence sur- 
venue entre plusieurs maisons des deux Ordres, l'admis- 
sion de deux religieux de Prémontré à Glairvaux, tels 
furent les motifs qui d'abord excitèrent l'animosité, puis 
provoquèrent les plaintes des Chanoines et de l'abbé Hu- 
gues contre les Cisterciens. Bernard qui, dans toutes ces 
questions, où il s'était trouvé mêlé malgré lui, n'avait 
jamais eu en vue (jue la paix et la gloire de Dieu, ne put 
croire ([ue des causes si futiles amenassent une scission. 
Il avait trop souvent et trop hautement proclamé sa vraie 
pensée sur les changements de monastère pour qu'on se 
méprît sur la nature et la légitimité des admissions qu'on 
lui reprochait. Quant aux autres griefs, mettant la charité 
au-dessus de tout, il offrit aux disciples de saint Norbert 
les satisfactions ([u'ils exigeaient et plus encore. Puis il 
laisse éclater son émotion et termine sa lettre sur un ton 
attristé : « Mes frères, dit-il, quoi que vous fassiez, j'ai 
résolu de vous aimer toujours, même sans être aimé de 
vous. Que celui qui veut rompre avec un ami en cherche 
les occasions; pour moi, tous mes efforts sont et seront 
de ne jamais donner à aucun de mes amis un juste molif 
de ruplure. VA puisque selon le prophète l'union est une 
bonne chose, (jhilino honum est, vous pourrez dénouer 



(I) Manri<[iie, Annal. Cisl., I, i32-i:!;}. L'original se trouve aux Ar- 
cliivcsde la Haulc-Marne, fonds de la Gliapidle aux Planches, 7« liasse. 



LES ORDRES RELIGIEUX. 201 

OU plutôt rompre notre amitié; moi, jamais. Je m'atta- 
cherai à vous malgré vous ; je m'y attacherai , q uand même 
je ne le voudrais pas; je me suis lié par un lien solide, 
par une charité sincère, par cette charité qui ne périt ja- 
mais. Qu'on me trouhle, je serai pacifique; qu'on m'ac- 
cable d'injures, j'accablerai de services; je vous en ren- 
drai malgré vous, je vous en comblerai malgré votre 
ingratitude et je vous honorerai malgré vos mépris. Et 
maintenant mon àme est triste, parce que je vous ai of- 
fensés pour des riens, et elle sera triste jusqu'à ce que 
votre indulgence la relève. Si vous tardez, j'irai et je me 
coucherai devant votre porte; je frapperai sans relâche, 
j'insisterai à temps et à contre-temps, jusqu'à ce que j'aie 
mérité ou que j'aie arraché votre bénédiction (1). » 

Après une si loyale explication et une amende hono- 
rable si touchante, le malentendu ne pouvait subsister. 
La paix fut rétablie et se maintint désormais entre les 
deux Ordres. 

>l) Ep. 253, n' 10, écrite vers 1150. 



CHAPITRE VII 

LA RÉrORME. 
LE CLERGÉ SÉiXLIEH ET LES LAÏQUES. 

Le clergé séculier, les laïques même n'échappèrent pas 
à la sollicitude de Tabbé de Clairvaux. Quoiqu'il ('prouvât 
une véritaJjle répugnance à, s'immiscer dans les questions 
de gouvernement ecclésiastique (Ij, il fut souvent amené 
par les circonstances à traiter avec les évi-ques eux- 
mêmes, soit pour soutenir leurs droits, soit pour leur 
donner des leçons. Nous aurons plus tard l'occasion de 
remarquer avec quelle vigueur il défendit contre le pou- 
voir civil ou contre les intrigants la liberté des élections 
épiscopales. L'indépendance du clergé était à ses yeux la 
première garantie de l'honneur de l'Église. 

Entre toutes les qualités d'un évêque, celles qu'il pri- 
sait le plus étaient la science et la piété. " Qui me don- 
nera, disait-il, des hommes lettrés et saints pour les 
placer comme pasteurs à la tête des églises de Dieu, si- 
non de toutes, au moins d'un grand nombre, tout au 
moins de quelques-unes (2) I » Mais il faut bien s'entendre 
sur la science (|u'il préconise ici. Il m- saurait être ques- 

1) Cf. Hern., ep. '.>.\ cl ni. 
(2) Ep. 250. n' 2. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAÏQUES. ~2()o 

tion de la littérature profane. Il n'était pas de ceux qui 
f<jnt grand état des connaissances humaines. « Les argu- 
ties de Platon et les finesses d'Aristote, » comme il parle, 
ont bien l'air d'être pour lui de « vaines curiosités (1). » 
Et quoi qu'on en ait dit, il n'a pas meilleure opinion de 
l'art d'Horace, de Virgile, d'Ovide ou de l'éloquence de 
Cicéron. La seule littérature qu'il estime à son prix est 
celle qui sert à sauver les âmes, c'est la littérature bibli- 
que et patristique; et les « lettres » dont il recommande 
l'étude aux évoques sont les « saintes Lettres. » 

Si, à défaut de la science et de la piété réunies, il avait 
eu à choisir entre les deux, nul doute que la dernière neùt 
obtenu ses préférences. L'innocence conservée ou du 
moins recouvrée par la pénitence lui parait être la parure 
nécessaire et par excellence du pasteur des âmes. Les 
termes lui manquent pour flétrir l'impudence d'un clerc 
qui, après avoir mené une vie incontinente, était parvenu 
à envahir par intrigue l'évèché de Rodez; il n'eut pas de 
cesse jusqu'à ce qu'il eût fait casser cette élection (2). Un 
passé simplement mondain, s'il n'est expié par une rigou- 
reuse pénitence, ne saurait davantage, d'après son senti- 
ment, se concilier avec la dignité épiscopale. Lorsque 
Brunon, évêque élu de Cologne, l'interroge à ce sujet, il 
suspend par prudence son jugement. « L'ordre réclame, 
dit-il, qu'on sache garder sa propre conscience, avant de 
se charger de celles des autres. « Si quelque titre man- 
quait à l'élu, ce n'était ni la naissance, — il était de la fa- 
millo d'Altona, — ni la richesse, — ses biens étaient con- 
sidérables, — ni la science, — Brunon excellait dans la 
littérature profane et sacrée : — c'était une vertu éprou- 

(1) In Pentecost., serm. III, n" 5; cf. n" 3. 

(2) Ep. 328-329; cf. cp. 240, n" 1; Irois lettres éciilcs en 11 i5. 



2U4 VIK ItE SAINT BERNARD. 

vue (1). Bernard, qui le savait, par l'aveu même du cou- 
pable, cherchait en vain dans l'histoire un exemple qui 
autorisât ce passage subi! d'une vie hier encore frivole à 
la gravité sainte de l'apostolat. Le seul exemple qui s'of- 
frit à sa penst'C était celui de rapotro saint Paul; et 
encore il observait que '< ce n'était pas \h un exemple, 
mais bien plut('it un miracle. » Aussi pour se tirer d'em- 
barras, il renvoya la question à la décision d'un plus sage, 
à saint Norbert. Que n'eût -il pas dit, s'il eût connu 
le caractère peu ré'gulier de l'élection de son correspon- 
dant (2)? 

L'évêque une fois investi de sa dignité ne peut déchoir. 
Entre les vertus qui doivent former sa couronne, Bernard 
demande que la chasteté, la charité et l'humilité brillent 
de réclat le plus pur (3). 11 insiste peu sur l'éloge de cette 
chasteté que les évoques de son temps savaient apprécier 
et pratiquer. On remarquera que, parmi ses invectives 
contre les défauts ou les travers du clergé, il n'est pas une 
de ses lettres, pas un mot même qui laisse entendre que 
l'incontinence, sous quelque forme que ce fût, ait atteint 
l'épiscopat (i). 

Avant lui saint Isidore avait déjà fait observer que la 
meilleure gardienne de la chasteté est la charité. Repre- 
nant cette pensée, Bernard enseigne que, « sans la charité, 
la chasteté ne saurait avoir aucun prix, ni aucun mérite. 
La chasteté sans la charité, ajoute-t-il, est une lampe sans 



(1) IkTii., q). (;, 8, 9; Gallut Christ., III, 0)73. 

(2) E|i. 8, écrite en 1131; (iallia Chiisl.., III, 673. 

(3) E|). ^fî, seu Tractalus de Moribns et Of/icio episcoporui/t. Dans- 
It'in'lrc 2(1, Dernanl recoininande à révùi[U(' de Laiisaïuie les quatre 
\erLus canlinales. Cf. op. 109. 

(i) Tout au |»liis, y a l-il un sous-cnlendu inysléricux dans le sennoii 
L.X.WII in Canlica. n" 1 : « Lcviora Wxiuiniur. » 



LE CLERGÉ SHCULIEH ET LES LAÏQUES. ':205 

huile. Otez Thuile, la lampe ne luit plus; ûlez la charité, 
la chasteté ne plaît plus (1). » 

La charité embrasse un double objet, la gloire de Dieu 
et l'utilité du prochain. « L(^ pontife, coaime l'indique 
l'étymologie de son nom, est une sorte de pont entre Dieu 
et l'homme (2). » Par quelles voies il s'élève vers Dieu et 
(juels trésors il y va chercher pour les répandre sur les 
âmes, Bernard l'expliquera dans ses sermons sur le Can- 
tique des Cantiques. Nous verrons là quel amour de Dieu, 
surnaturel et mystique, il exige des pasteurs et des pré- 
lats, avant qu'ils s'adonnent aux exercices du ministère 
actif. Dans sa fameuse lettre à l'archevêque de Sens qui 
forme un vi-ritable traité de Officio episcoporum, il insiste 
particulièrement sur l'amour que l'évêque doit témoigner 
au.v âmes qui lui sont conhées. » Il faut que le pasteur se 
fasse tout à tous, qu'il s'oublie et se perde en quelque 
sorte pour gagner les autres. Il faut qu'il soit infirme avec 
les infirmes, qu'il brûle avec ceux qui se scandalisent; il 
faut qu'il devienne au besoin Juif avec les Juifs et n'ait 
pas peur d'être, à l'exemple de Jérémie et d'Ézéchiel, 
captif en Egypte ou en Chaldée avec les coupables; il 
faut qu'il soit, avec le saint homme Job, le frère des dra- 
gons et le compagnon des autruches, qu'il soit, chose plus 
grave, efîacé avec Moïse, du livre de Dieu ; il faut enfin 
qu'avec Paul il souffre d'être aiiathème pour ses frères (3). » 
Bref le vrai zèle ne va pas sans le dévouement, et sans 
un dévouement absolu; c'en est la marque. Bernard vou- 
drait que les prélats eussent constamment sous les yeux, 
non pas les avantages de leur dignité, mais les besoins de 



(1) Kp. 42 seu Truclatus. ca|). m, n" '.t. 

(■2) Ibid. 

(3; Ibid., cap. iv, n" 13. 

12 



206 VIE DE SAINT BERNARD. 

leurs ouailles. S'ils sont aux honneurs, c'est pour être à la 
peine. Gouverner pour servir, telle est la devise d'un ('vr'- 
que digne de ce nom : Prreslt ut prosit (1 1. 

Mais robslaclc au dévouement, c'est l'orgueil; c'est 
pourquoi le saint docteur essaie d'inspirer aux évêques 
le culte de riiumiliti'", cette vertu qui « reçoit toutes les 
autres, les conserve et les consomme (2). » L'orgueil, que 
saint Augustin a si bien défini « un amour dr^réglé de sa 
propre excellence, » prend dans le haut clergé deux formes 
redoutables : l'ambition et le luxe. 

L'ambition est un fléau de tous les temps. Avec quelle 
exactitude d'observation, l'abb»'- de Claiivaux en décrit 
les ravages 1 « ambition toujours sans bornes, s'('crie-t-il, 
combien dans le clergé, de tout âge et de tout ordre , doctes 
ou ignorants, se pr(''cipitent vers les cures ecclésiastiques, 
comme si, quand ils obtiennent une cure, de rien ils ne 
devaient plus avoir curel... Lorsqu'ils ont gravi dans ÏK- 
glise les premiers degrés des honneurs, acquis soit au prix 
de leur mérite, soit à prix d'argent, soit en vertu des pré- 
rogatives de leur race, ils ne s'arrêtent pas là; leurs cœurs 
brûlent de s'étendre plus au large et de s'élever plus 
haut. Par exemple, à peine un clerc est-il devenu doyen, 
prévôt, archidiacre d'une église, non content d'une seule 
dignité, il s'applique à en acquérir plusieurs, tant dans 
cette église que dans plusieurs autres. Et à tous ces ti- 
tres, si l'occasion se présente, il préférera la seule dignité 
épiscopale. Sera-t-il enfin rassasié? Devenu évèque , il di'- 
sire être archevêque. S'il y arrive, il rêve alors je ne sais 

(1) Ej). 15.); cf. ep. .308 : c< .Judiciiiiii grave liis (jui prœsnnt. si non 
eliam prodesse laltoranl. » Ce mot est ein)iruntc à la Rr^le de saini 
IkMioit, cap. Gi. 

(2j '< Iluniililas virlules alias accipil,... serval acceptas,... seivalas 
consurnmal. >> De Officio episcop., cap. v, ii" 17. 



LE CLERGE SÉCULIER ET LES LAÏQUES. 207 

quoi de plus haut encore, prêt à entreprendre de laborieux 
voyages, à éblouir par ses somptuosités les familiers de la 
cour de Rome et à s'y acquérir ainsi de coûteuses ami- 
tiés ii). » 

L'abbé de Clairvaux signale un autre genre dambition 
plus rare et dont nous ne connaissons qu'un seul exemple 
à cette époque , le désir de gouverner plusieurs diocèses 
à la fois. « Yoilà une ambition incroyable, s'écrie-t-il , si 
les yeux n'en faisaient foi. Mettre la faux dans le champ 
du voisin, quelle injure pour lésâmes et pour l'Église (2)! » 
Évidemment, il vise dans cet endroit Tévêque de Noyon 
qui s'appuyant sur un antique privilège, empêchait le 
rétablissement de l'évèché de Tournai , réclamé par les 
Tournaisiens. Mais à vrai dire, plusieurs obstacles sop- 
posaient à cette restauration devenue nécessaire. Le roi de 
France lui-même n'était pas étranger au maintien do l'é- 
tat de choses 3). Vingt ans plus tard, l'abbé de Clairvaux 
finira par triompher de toutes les difficultés, et d'accord 
avec l'évèque de Noyon donnera satisfaction complète aux 
Tournaisiens i). 

Ce que Bernard redoutait le plus pour les prélats émi- 
nents, c'était l'amour de l'indépendance. « Votre race, 
votre âge, votre science, votre chaire, et surtout la préro- 
gative primatiale, écrivait-il à l'archevêque de Sens, ne 
pourraient-ils pas devenir aisément pour vous un foyer 
d'insolence, une occasion d'orgueil? Oui, mais ils peu- 



li De Officio episc, cap. \n. n \>.'. 

(2; Ihid., cap. vu, n" 2S. 

(3) Heriiiiaiini Tornac. Ilistorin, elc, a|). //. des G., .Mil, iOi-410. 

J4) Bernard essaya cette restauration dés lliO, après le concile de 
Sens, et fit à celte époque une visite à révô([ue de Noyon. La tentative 
n'aboutit qu'en 1146. Cf. Heriman, loc. cit., p. i07-ilO: Jaffé, Regesla, 
n"' 8886-8803, 8gi3. 



208 VIE DE SAINT BEIi.NARl». 

vent être aussi une occasion d'humilité (IV » Si g-rand 
qu'il soit , un métropolitain n'a-t-il pas au-dessus de lui 
le souverain Pontife? 11 semble que Tabbé de Clairvaux 
ait pressenti l'avènement du gallicanisme : car il prend 
soin de mettre le primat de Sens en garde contre les ad- 
versaires de la suprématie pontificale. « Un vous dira, 
observe-t-il, gardez l'honneur de votre siège. 11 convient 
que l'Église qui vous est confiée conserve au moins sa di- 
gnité; vous n'êtes pas plus incapable que votre prédéces- 
seur. Si elle ne grandit })oint par vous, au moins qu'elle 
ne décroisse point. » Bernard l'ait voir le sophisme con- 
tenu dans cette flatterie et le réfute. Au nom du Christ, 
il déclare que , s'il faut rendre à César ce qui est à Cé- 
sar, il faut aussi rendre à Dieu ce qui est à Dieu. >< Si 
vous, dit-il, malgré votre dignité, vous rendez vos de- 
voirs au successeur de César, c'esl-à-dire au Itoi, en assis- 
tant assidûment à sa cour, à ses conseils, à ses all'aires, à 
son ost, pourquoi serait-il indigne de vous d'être vis-à-vis 
du Vicaire du Christ, quel qu'il soil , dans la dépendance 
que l'antiquité a (''tablie entre les Eglises? « Ce qui est, 
« dit l'Apôtre, a été ordonné par Dieu. » Que ceux qui vous 
dissuadent de subir ce qu'ils appellent cette ignominie 
apprennent ce que c'est que de résister à l'ordre de 
Dieu (2). » On voit poindre ici le germe du gallicanisme , et 
les précurseurs des conseillers de Philippe le Bel se lais- 
sent apercevoir dans l'entourage de l'archevêque de Sens. 
Mais ral)l)é de Clairvaux les fait rentrer dans l'ombre; 
leur heure n'(''lait pas encore venu(\ 

Ku même temps que l'orgueil et l'amour de l'indé- 
pendance, Bernard combat le luxe des évê'ques; il leur 



(1) De 0/ficio episcop., rny. vu, ii" 25. 

(2) De Offic. cp'iscop., caii. mii, u" ;il. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAIOrES. 209 

apprend, s'ils l'ignorent, et leur rappelle, s'ils l'oublient, 
<|ue l'épiscopat est un ministère à exercer et non un do- 
maine à exploiter (1). Tout évoque qui méprise les riches- 
ses et honore la pauvreté, fût-ce par crainte de la mort, 
est sûr de son approbation; il ne peut s'empêcher de fé- 
liciter Alton, évoque de Troyes, qui dans une maladie 
grave avait distribué tous ses biens aux pauvres (2). Mais 
combien ce détachement lui paraît plus beau quand la 
charité seule l'inspire! A Gilbert l'Universel, un maître 
illustre de ce temps, qui en montant sur le siège de Lon- 
dres s'était spontanément d(''pouillé de sa fortune, il 
écrit avec une sorte de ravissement : « Que maître Gilbert 
devienne évèque , il n'y a là rien de bien surprenant ; mais 
que l'évèque de Londres vive pauvre , voilà qui est vrai- 
ment magnifique (3 ! » 

Cet éloge de quelques membres de l'épiscopat prend 
évidemment pour le corps en général le caractère d'une 
critique. C'est qu'en effet la plupart des évèques, issus de 
grandes familles, continuaient parfois à mener dans l'E- 
glise le train qu'ils avaient accoutumé de mener dans le 
monde. Bernard, qui ne pouvait souffrir la pompe exté- 
rieure du culte, condamnait à plus forte raison le luxe 
des ministres sacrés. C'est principalement contre la somp- 
tuosité des équipages, des habits et de la table qu'il di- 
rige ses attaques. 

Le costume des évoques et des chanoines de notre 
temps ne trouverait certainement pas grâce devant ses 

(1) « Miiiisterium, non (loniiniiim. » De of/icio episcop., cap. i, ii" 3. 

(2) Ep. 23; cf. ep. 100. 

(3) Ep. 24, écrite vraisemblablement au début de l'épiscopat de Gil- 
bert, c'est-à-dire vers 1128 ou 1129. D'après Henri de llunlingdon, 
Gilbert laissa cependant une réputation d'avarice {ff. des G., XIV, 
26G). 

12. 



210 VIE DE SAINT BER.NARJ). 

yeux. Au douzième siècle, nombre d'évêques i)ortaieiit 
en été un pelisson d'hermine, urne de gueules ou pare- 
ments rouges autour du cou, sur la poitrine, et sur les 
manches (1). L'abbé de Clairvaux s'arme d'un texte de 
saint Paul pour llagcller cet usage : « Pas de vêtements 
précieux! s'écrie- t-il, non in veste pretio'ia. Et ne me 
dites pas que ce texte s'applique au sexe vil. Pourquoi 
portez-vous des toilettes de femmes, muliehria Insignia , 
si vous ne voulez pas qu'on vous applique le reproche 
qui tombe sur elles? Est-ce que les médecins ne se ser- 
vent pas du mi''me fer pour opérer les rois et les hommes 
du peuple? Est-ce qu'on fait injure à la tète , si on coupe 
les cheveux avec les mêmes ciseaux qui servent à rogner 
les ongles? Si vous ne voulez pas qu'on vous traite 
comme des femmes , cessez de tomber dans la même faute 
qu'elles. Faites-vous honneur de vos propres œuvres et 
non de broderies et de pelleteries... Vous me fermerez 
la bouche, en disant que ce n'est pas à un moine de 
juger des évêques. Plaise à Dieu que vous me fermiez 
aussi les yeux, afin que je ne puisse pas voir ce que vous 
me défendez de condamner... iMais quand je me tairais, 
les pauvres, les nus, les faméliques se lèveraient pour 
vous crier avec un poète païen : « Dites-moi, pontifes, 

(1) « Ilorreant imiriuin rulM'icalas pelliculas, quas guUts vocant, ina- 
nil)us circuindare sacralis... Resimanl et apponeie peclori. Pudeat el 
collo tirciimicxere, » etc. [De Officlo eplscop., cap. ii, n" -i). Mabil- 
lon expli(iuf justeincnl ce texte, à l'aide d'une parabole faiissernent 
altriljuéo à saint Bernard : « Pascali tenipoïc anniniain peiiic.cain dedil 
(sponsus sponsie) circa collum et circa inaniim rubeis gulis pr^epara- 
lain. Igilnr pollicea siionsie de arminio (il, (jncd candiduin est... ; circa 
colluin el usi[iie supra peclus et cin-a nianuin rubeis gulis ornala est. >- 
Cf. licrn., ep. 2, n' 11 : «■ Varia j^riseaquc pellicea a collo cl uianilnis 
ornalu purinireo diversificala. » Le vair était fourni par le ventre de 
l'écureuil du nord, el le prlil-fjfis par son dos. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAÏQUES. 211 

« que fait l'or au freia de vos chevaux? » Pendant que 
nous souffrons misérablement du froid et de la faim, 
pourquoi tant d'habits de rechange, étendus sur vos per- 
ches ou ployés dans vos armoires? Nous sommes vos frè- 
res, et c'est de la portion de vos frères que vous repaissez 
ainsi vos yeux. C'est notre vie qui forme votre superflu. 
Tout ce qui s'ajoute à vos vanités est un vol fait à nos 
besoins. Vos chevaux marchent chargés de pierres pré- 
cieuses, et vous n'avez cure de nos membres nus. Des 
anneaux, des chaînettes, des clochettes, des courroies 
clouées d'or et d'argent et tant d'autres choses aussi bril- 
lantes que précieuses pendent au cou de vos mules; et 
vous n'avez pas assez de piété au cœur pour procurer à 
vos frères un misérable ceinturon qui recouvre leurs 
flancs (1). » 

La leçon est éloquente ; on ne peut qu'y applaudir. 
Elle était dans la tradition des docteurs ecclésiastiques. 
Néanmoins nombre de prélats à qui on la rappelait fai- 
saient la sourde oreille. A plusieurs reprises encore, 
l'ahbé de Clairvaux crut devoir la répéter aux murs 
mêmes de son cloître , persuadé sans doute que les palais 
épiscopaux qui en recevraient l'écho finiraient par s'en 
émouvoir. Au milieu de son mystique exposé du Can- 
tique des Cantiques, il s'interrompt tout à coup et éclate 
en ces termes : « Ils ne sont pas tous amis de l'Époux, 
ceux qui ont l'air d'être les suivants de l'Épouse, comme 
on dit vulgairement, l'n poison infect circule aujourd'hui 
dans tout le corps de l'Église , d'autant plus désespérant 
qu'il est plus étendu, d'autant plus dangereux qu'il est plus 
profond. Si c'était un hérétique qui se levât ouvertement 
contre l'Eglise, elle le mettrait dehors et il se desséche- 

(i; De Officio episcop., cai». ii, ii»^ 4, 0, 7. 



•ili VIE J»E SAINT BERNARD. 

rait; si c'était un ennemi violent, elle pourrait lui échap- 
per en se cachant. Mais maintenant qui rejettera-t-elle? 
A qui se dérobera-l-elle? Tous sont ses amis et cependant 
tous sont ses ennemis; tous sont de la maison, et pas un 
n'est paciûque; tous sont ses proches et tous recherchent 
leur propre intérêt. Ils sont les ministres du Christ et ils 
servent l'Antéchrist. Ils marchent dans les honneurs, en- 
richis des biens du Seigneur, mais sans rendre au Sei- 
gneur riionneur qu'ils lui doivent. De là, cet éclat de 
courtisane que nous avons tous les jours sous les veux, 
ces costumes d'historiens, cet apparat de roi. Do là cet or 
aux selles, aux mors et aux éperons; les éperons sont 
plus brillants que les autels. De là ces tables avec des 
plats et des coupes splendides ; de là ces repas et ces ivres- 
ses; et les cithares et les lyres et les flûtes, et ces vases 
qui débordent, et ces bassins qui regorgent, et ces ton- 
neaux de vins fins, et ces bourses toujours pleines. C'est 
pour cela qu'ils veulent être et qu'ils sont prévôts des égli- 
ses, doyens, archidiacres , év(V{ues et archevêques (1)... 
Combien me donnez-vous de prélats qui ne soient pas plus 
occupés à vider la bourse qu'à déraciner les vices de 
leurs subordonnés? Et ce que je dis là n'est encore que 
le moindre mal [-1)1 » 

.luste ciel! Bernard pouvait s'arrêter sur celle révéla- 
tit>n; sa conscience devait être soulagée. On trouvera 
peut-être même que, par son caractère un peu vague et 
par suite très général, son accusation dépasse la mesure. 
Réformer l'épiscopat d'après le modèle môme oU'ert par 
les premiers apôtres, tel était son rêve, son idée fixe. 
.Mais l'idéal qu'il avait sous les yeux était trop parfait, 



(1) laCaiil., Scrm. XWIIl, iv I5; rf. Qui luihila' , serin. VI, ii- 7. 

(2) In Cant., serin. LXXVII, n"- 1 el 2. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAÏQUES. 213 

pour qu'il goiitàt jamais la satisfaction de le voir réalisé. 
« Un bon évèque est un oiseau rare, » écrit-il à plusieurs 
reprises (1). Réflexion triste et qui serait dure pour le 
douzième siècle, s'il fallait la prendre dans toute sa ri- 
gueur. Mais on ne doit jamais oublier que le tour piquant 
quil donne à sa pensée reflète parfois inexactement la 
vérité des choses. En fait, son époque et particulièrement 
sa région ne sont pas dépourvues de bons évêques. Si nous 
prenons pour point de repère le début du pontificat d'In- 
nocent II, nous trouvons sur les sièges archiépiscopaux 
de Lyon, de Reims, de Sens, de Rouen et de Tours. 
Pierre I, Raynaud II (2), Henri (3) , Hugues d'Amiens (4), 
et Hildebert (3), tous hommes éminents dont Bernard 
lui-même a tracé l'éloge. Puis viennent au bout de sa 
plume les noms qu'il loue encore très justement , de Bar- 
thélémy, évèque de Laon (6), de Geoffroy, évèque do 
Chartres (7), de Geofl'roy, évèque de Châlons (8), d'Al- 
vise, évoque d'Arras (9), de Guillenc, évoque de Lan- 

(1) « Rara avis est ista. » Ep. 2i9; cf. ep. 372. 

(2) Cf. Gallia Christ., IV, 115-117; IX, 83-84. 

(3) Cf. De Officia episcop., cap. i, el Bern., ep. 49. Il est vrai qiio 
rarchevèque de Sens s'attira plus tard une très rude semonce de 
l'abbé de Clairvaux, ep. 18'î. Mais en 113'J, l'accord est rétabli, car 
Henri fait une donation à l'abbaye de Pontiguy sur la demande de 
Hugues d'Auxerre et de Mernard de Clairvaux (Quanlin, Carlulairc. 
(le r Yonne. I, p. .338-339;. L'épltre 31G est également adressée à Henri 
archevêque de Sens, date incertaine. 

(4) Bern., ep. 25, écrite en 1130 ou 1131. 

(5) Bern., ep. 122-123, écrites avant 1130. 

(0) Sur Barthélémy de Vir, évôfjue de Laon, cf. Bern., ep. 48'.t, écrite 
trois ans après la démission de Barthélémy qui eut lieu en 1151 (cf. 
notei; de Florival, liarUtclenDj de Vir, Paris, 1877. 

{') Bern., ep. 42 seu De Ofjicio episcop., cap. i, n' 2; de Considé- 
rât., lib. IV, cap. V, n" 14. 

(8) Cf. Bern., ep. GO et 91. 

(9) Cf. Gallia Christ., III, 324-32G. 



^14 VIE DE SAINT IIKKNARI». 

gres (1), d'Élieiine, évêque de Paris (2), d'Alton , rvèquo de 
Troyes (3) , do Burchard , évèqiie do Meaux (4) , do Joslin, 
évrque de Soissons, de Hugues, évêque d'Auxerre "i'. 
En somme, nous n'apercevons guère, dans son voisinage, 
quo deux pr(''lats dont il ait cru devoir dénoncer vers ce 
temps la conduite scandaleuse : Simon, évoque de Noyon, 
qui s'obstinait à garder, par amour du lucre, l'i'vêché do 
Tournai; et Henri, évêque de Verdun, qui, ne ])Ouvant 
se laver de l'accusation do simonie, fut contraint do don- 
ner sa démission au concile de Chàlons (6) {"1 lévrier il^li)). 
De cotte simple comparaison de chilïres, il reste cons- 
tant que la proportion entre les bons et les mauvais év»'- 
ques de ce temps est tout entière à l'avantage des pre- 
miers. Et si l'abbé de Clairvaux, qui a contribué par ses 
exemples et ses leçons à ce résultat, ne paraît pas le re- 
marquer, c'est qu'il est ébloui par l'idéal de sainteté par- 
faite ([u'il a constamment sous les yeux (7). 

En parcourant les degrés de la biérarchie, il rencontre 
immédiatement au-dessous des évoques les dignitaires 
des églises, les doyens, les archidiacres, les prévôts, les 
chanoines. Que d'abus encore à signaler au sein des cha- 
pitres cathédraux ! Le modo de leur recrutement est loin 
d'être parfait. Si quelques clercs parvenaient aux hon- 
neurs et aux bénéfices par la force môme de leurs méri- 
tes, combien n'avaient d'autres titres à leur élévation que 

(1) Ucrn., cp. ry.i; Callia Clirist., IV, 770-772. 

(2) 15cn)., op. i5-i7. 

(3) Bcrn., ep. 23, i32-i3'.i. 

('«) De Of/icio cpiscop., cap. i, n" 2. 

(5) Sur Joslii! et lliiynes cf. Caltia Christ., IN, 357-3G0; XII, 
2!t0-l. 

(6) liern.. ep. iS. iv 1, cl noies de Mabilloii. 

(7) « Displicel in pulchiMTiiiio corpoie non sohnu nioil)us, sed el 
na'Mis. » Ep. 2.">o, n" I. 



LE CLEUGK SÉCULIER ET LES LAIQUKS. 215 

leur naissance ou leurs richesses I II n'était pas rare de 
voir « des écoliers et des adolescents imberbes promus 
ainsi aux plus hautes dignités ecclésiastiques, à i)eine 
soustraits à la férule, comme parle l'abbé de Clairvaux, 
déjà destinés à commander aux prêtres; plus heureux 
d'échapper aux verges que d'avoir obtenu un principal 
et moins fiers d'avoir acquis un magistère que de n'être 
plus soumis à celui des autres. Mais ce n'est là qu'un dé- 
])ut. Avec le temps, ils deviennent peu à peu insolents; 
ils apprennent vite à s'emparer des autels, à vider la 
bourse de leurs subordonnés , ayant pour maîtres dans 
cet art, et d'excellents maîtres, l'ambition et l'avarice (1). » 
Bernard nous montre ces doyens, ces prévôts et ces ar- 
chidiacres, accaparant les difïerents bénéfices d'une même 
église ou bien encore un seul béné'fice dans plusieurs 
églises à la fois (2 . 

Tout son zèle et toute son éloquence ne parvinrent pas 
à déraciner cet abus. Le mal qu'il flétrissait avec tant de 
raison était entré si avant dans les mœurs, que les meil- 
leurs parmi les grands ne se faisaient aucun scrupule de 
le commettre. Pour ne citer que deux exemples qui se 
passent de commentaires, le roi de France, Louis le Gros, 
ne craignit pas d'investir son jeune fils, Henri, le futur 
Cistercien, des plus riches bénéfices de son domaine; à 
peine ordonné sous-diacre, il le créait archidiacre d'Or- 
léans, archiclave de Saint-Martin de Tours, abb('' des 
églises royales de Notre-Dame d'Étampes, de Notre-Dame 
de Corbeil, de Notre-Dame de Melun, de Saint-Mellon 
<le Pontoise, etc. {li); Thibaut de Champagne, lui-même, 
l'un des princes les plus pieux de son temps, poussa la 

(1) De Officio episcop.. raj). \ii, iv 25-. cf. Kern., ('|i. '2C>8. 

(2) De Officio episcop., n :>.' . 
(:{) Cf. Gallia ChrisL, IX, 7:'3. 



2J6 VIE DE SAINT BERNARD. 

simplicité jusqu'il sollic-iter Tappui de l"abhé de Clairvaux 
pour procurer à son quatrième enfant, Guillaume aux 
Blanches Mains, encore en bas âge, non pas une, mais 
plusieurs dignités ecclésiastiques. On devine l'accueil que 
reçut sa demande. « Vous savez que je vous aime, lui ré- 
pondit Bernard : mais il ne vous est peut-être pas avan- 
tageux, que j'offense Dieu pour vous; or, ce seraitroffenser 
sans aucun doute que de faire ce <|ue vous me demandez. 
Le cumul des bénéfices n'est légitime, même chez un 
adulte, qu'avec une dispense et pour de graves raisons... 
S'il vous plait de poursuivre votre dessein, épargnez-moi 
en cela; vous avez, si je ne me trompe, assez de puissance 
et assez d'amis pour atteindre votre but. Vous aurez de la 
sorte fait ce que vous vouliez et moi je n'aurai pas péché. 
Excusez-moi auprès de la C(jmtesse , en lui montrant ma 
lettre '1). » A défaut de l'approbation et du secours de 
l'abbé de Clairvaux, Thibaut, on le pense bien, n'en ar- 
riva pas moins à ses fins : son fils fut pourvu des bénéfi- 
ces convoités; il devint simultanément chanoine de Cam- 
brai et de Meaux, prévôt des chapitres de Saint-Quiriace 
de Provins, des cathédrales de Soissons et de Troyes (2 . 
Bernard avait évidemment prévu ce résultat de son abs- 
tention et riniitilité de ses critiques. 11 dut se résigner et 
supporter en silence un mal qu'il n'avait pu empêcher. Sa 
conscience lui rendit sûrement le témoignage qu'il avait 
rempli son devoir. II ne tenait pas à lui, ses écrits l'attes- 
tent, qu'un pareil abus fût à jamais extirpé de toute l'E- 
glise de France. 

Il avait encore à cœur une autre réforme. Substituer, 
dans les cathédrales ou les paroisses, des Chanoines régu- 
liers aux Chanoines séculiers était une entreprise hardie 

(0 Bcrn., o|>. :>'l. 

(2) Galliu Christ., Vlll, 1145. 



LE CLEKllÉ SKCLLIEK ET LES LAIQIES. 217 

et digne do son zèle. Il y réussit en plusieurs endroits, 
nous l'avons vu. Où cette réforme était impossible, il es- 
saya du moins de ramener les Chapitres à la pratique des 
vertus apostoliques. Le vice qu'il leur reproche et qui lui 
est particulièrement odieux, c'est le luxe et la mondanité. 
« Quels sont les biens dont vous usez? écrit-il à un jeune 
chanoine de Lyon. Des bénéfices de l'Église? Soit; vous 
vous levez pour les vigiles, vous allez à la messe, vous as- 
sistez au chœur pour l'office du jour et celui de la nuit; 
vous faites bien. De la sorte vous ne recevez pas gratis 
la prébende de l'Église. Il est juste que celui qui sert à 
l'autel vive de l'autel. Je vous accorde donc que si vous 
remplissez votre office , vous avez le droit d'en vivre; mais 
ce que je n'accorde pas, c'est que l'autel serve à votre luxe 
et à votre pompe, c'est que vous en tiriez de quoi acheter 
des freins dorés, des selles peintes, des étriers d'argent, 
des pelissons de vair et de gris que relèvent encore des 
parements rouges au cou et aux mains. Bref, ce que vous 
retenez de l'autel, en surplus de ce qui vous est néces- 
saire pour la nourriture et le vêtement, n'est pas à vous; 
c'est un vol, c'est un sacrilège... A l'exemple de l'Apôtre, 
contentons-nous de vêtements qui nous couvrent; n'en fai- 
sons pas des parures qui respirent la mollesse ou l'orgueil , 
et qui nous donnent l'air de vouloir ressembler aux fem- 
mes ou d'essayer de leur plaire (i). » 

Ici encore, l'abbé de Clairvaux enveloppe dans une 
même réprobation et le luxe des chanoines et leur cos- 
tume. De son texte, il ressort que le chapitre de Lyon 
portait un camail semblable à celui de certains évèques. 
Ce que le réformateur ne tolérait pas chez les princes de 
l'Église, à plus forte raison il n'était pas disposé à le souf- 

'I, El). 2, IV 11; cl', note. p. 210. 

SMM BEliNAP.Il. — T. I. 13 



218 VIE l>E SAIXT BERNARD. 

frir chez des dignitaires inférieurs. Mais son blâme ris- 
quait de 'n'être pas entendu. Le riche costume des cha- 
noines était appelé à traverser encore de longs siècles. 

Un défaut plus choquant du clergé de cette époque 
était de suivre, dans le choix et la coupe de ses vêtements, 
le caprice de la mode. Certains évêques même n'échap- 
paient pas à cette faiblesse. L'Église n'ayant pas encore 
lixé le costume ecclésiastique, chacun s'habillait à sa 
guise. Le goût au douzième siècle était aux couleurs voyan- 
tes; les robes étaient multicolores, et, chose plus grave, 
ce vêtement fantaisiste <* par une fente énorme mettait 
les jambes à nu presque jusqu'à l'aine. » On ne s'étonnera 
pas que l'abbé de Glairvaux ait professé pour un tel cos- 
tume une horreur qui tenait du dégoût. « Dieu s'occupe 
des mœurs et n'a cure des habits, » disaient les clercs 
coupabh^s. « Oui, répondait l'inflexible abbé, mais un tel 
habillement révèle un défaut de délicatesse et des mœurs 
peu graves (1). » Les conciles particuliers fulminèrent en 
vain contre ces habitudes mondaines et vraiment mes- 
séanles (2). L'abus ne devait être supprimé que le jour où 
le costume des clercs fut réglé d'une façon précise pour 
l'Eglise universelle par le concile de Trente. 

Le clergé inférieur, prêtres, diacres, sous-diacres, sauf 
exception, ne tombait pas sous le coup des mêmes cen- 
sures. Sa pauvreté le garantissait contre le luxe. Mais il 
soulïrait d'un autre mal beaucoup plus déplorable. Mal- 
gré les vigoureux efforts de Grégoire Vil et de ses suc- 
cesseurs, malgré ra|)Ostolat des Ordres religieux et les 

(1) De Coiisidcrallonc, lib. III, caii. v, n"' 19-20; De Officia cpis- 
(•op., cap. 2, n" 4. Notez les wwls pellicu la discolor ai fissura enor- 
mis pêne inginna nudat; cf. note de M;iiiil!on, dans Migne, 771-77:>. 

(2) Texte du concile de Reims de 1148, dans IJeinard, De Coasidcr.. 
liij. III, cap. V, n" 10; cf. noie de Mabillon, citée |ilus haut. 



LE CLERGÉ SÉCILIER ET LES LAÏQUES. 210 

censures des conciles (1), la plaie de la clérogamie n'a- 
vait pas disparu de la chrétienté. L'Église de France qui, 
autant et plus qu'aucune autre, s'appliquait à la panser 
ne parvenait pas à la guérir. Pour atteindre le mal dans sa 
racine, le concile de Latran de 1123 (2) et celui de Reims 
de 1148 (3) déclarèrent que l'admission aux ordres ma- 
jeurs, considérée communément jusque-là comme un 
simple empêchement prohibant au mariage, formait un 
empêchement dirimant, et que toute union contractée 
par un simple sous-diacre, à plus forte raison par un 
diacre ou un prêtre, serait frappée de nullité. Mais il fal- 
lait faire entrer cette doctrine dans les mœurs; et la chose 
n'était guère aisée (4 . Si l'on en croit un historien de saint 
Bernard, la clérogamie ou du moins rincontincnco était, 
malgré les canons, malheureusement trop fréquente dans 
les presbytères de campagne (5). Et un sermon de l'abbé 
de Clairvaux, son fameux discours de Cotiversione ad 
Clericos, nous donne à entendre que le mal n'était pas 
moindre dans les grandes villes, au moins à Paris. Plu- 
sieurs pages de son éloquente diatribe méritent d'être ci- 
tées ici. « Voyez, dit l'orateur, voyez cet homme qui n'a 
pas encore rompu avec le péché et (jui traîne après lui la 
longue chaîne de ses iniquités! N'est-il pas un de ceux à 
qui le Seigneur a dit : « Malheur à vous qui riez mainte- 
nant, car vous pleurerez! » Ce qu'il convoite, ce n'est 
pas la justice, c'est l'argent; ses yeux ne voient que les 



;i) Cf. conciles de Reims, (1(; 111'.), canon v; de lloiien de 1)2,S, a|i. 
Ordcric Vital, lib. XII, cai». 23; de Ueiins de 11:50, canons iv el v: de 
Reims de 1148, canons m et vu. 

(2) Canon vu, ap. Labbe, Concilia, \, 8i)9. 

(3j Canon mi, ibicL, p. 1111; cf. IJein.. ep. 20.^. 

(4] Cf. In Cant., Serni. .\X1II, n 12. 

(5) « Siciit multis consueludinis est. » Hein. Vila, lib. Vil. cap. \\i. 



220 VIE liE SAINT BERNAI^D. 

grandeurs. Il a une faim insatiable des dignités, il n'a soif 
que de la gloire humaine. 

« Parlerai-je de la puretr de son cœur? Plût au ciel 
(ju'il ne fût pas une colombe séduite, qui n'a plus son 
cxurl Plût au ciel que la tunique de son corps fût trouvée 
immaculée et qu'en ce point au moins il eût suivi le pré- 
cepte : « Soyez purs, vous qui portez les vases du Sei- 
gneur. » Nous n'accusons pas tout le monde, mais nous 
ne pouvons davantage excuser tout le monde. Le Seigneur 
s'est réservé plusieurs milliers de ministres fidèles. Si 
leur justice ne nous excusait à ses yeux, il y a longtemps 
que nous aurions été détruits comme Sodome, que nous 
aurions péri comme (iomorrhe. A la vérité, l'Église parait 
s'être étendue, l'ordre très saint du clergé s'est également 
accru, le nombre de nos frères s'est infiniment multiplié. 
Mais, Seigneur, si vous avez multiplié votre race, il sem- 
ble que ses mérites aient diminué en proportion de son 
accroissement. On court de toutes parts aux saints ordres ; 
et ces fonctions redoutables même aux esprits angéliques, 
les hommes s'en emparent sans respect et sans réflexion. 
Ils osent porter la couronne céleste, tandis que l'avarice 
les asservit, que l'ambition les gouverne, que l'orgueil les 
domine et que la luxure même les tient sous son joug. 
Plût au ciel qu'ils ne fussent pas victimes de vices qu'on 
ne nomme pas (1)1 Ah! qui donc a reconstruit Sodome et 
(jomorrhe? Oui donc a élargi les murs de la turpitude? 
Malheur I malheur! l'ennemi des hommes a soutïlé par- 
tout et répandu sur le corps de l'Eglise les cendres exé- 
crables de ces villes dévorées par un feu de soufre ; de cette 
lave impure et fétide il a souillé même quelques-uns des 
ministres sacrés. Hélas 1 race choisie, sacerdoce royal, na- 

(\) Saint Hcniard, plus liardi, k*s noinino. 



LE CLERGÉ SÉCULTElt ET LES LAIOL'ES. 'l^i 

lion sainte, peuple racheté, qui donc, à la naissance du 
christianisme, si largement comblé de faveurs spirituelles, 
aurait jamais pu croire qu'un jour on trouverait en vous 
de telles souillures! 

« Et ils entrent avec cette tache dans le tabernacle du 
Dieu vivant; et ils demeurent dans le temple avec cette 
tache, profanant le sanctuaire du Seigneur et se préparant 
un jugement rigoureux ! Plût au ciel ((ue ceux qui n'ont 
pas le courage de rester chastes ne se fussent jamais en- 
gagés témérairement dans la profession religieuse et 
n'eussent jamais osé s'enrôler dans le célibat ! Ne valait-il 
pas mieux pour eux se marier que de brûler intérieure- 
ment, et se sauver dans les rangs les plus humbles du 
peuple fidèle, que de vivre honteusement dans les su- 
blimes dignités de la cléricature, où ils seront si sévère- 
ment jugés? Tous ne sont pas dans ce cas sans doute, 
mais sûrement il y en a beaucoup qui paraissent avoir 
abusé de la liberté de leur vocation pour favoriser la chair, 
et qui, négligeant le remède du mariage, sont tombés en 
toute sorte de péchés (1). » 

Dans ce beau mouvement oratoire, il n'est pas aisé de 
démêler la nue vérité; une simple statistique ferait mieux 
l'aiïaire de l'historien. De l'ensemble du texte, il semble 
au moins ressortir que le mal est une exception. Bernard 
compte encore par « milliers, » mnlla millia, les clercs qui 
échappent à la contagion de rinconlinence. C'est là un 
progrès considérable sur le siècle précédent. 

I/abbé de Clairvaux ne borne pas au clergé sa tenta- 
tive de réforme; il l'étend, dans la mesure do ses forces, 
aux laïques, grands et petits, seigneurs et menu peuple. 

(1) De Conversioiie, cap. xi\-x\, iv 33-86. Cet ouvrage, selon nous, 
fui com|iosé après le voyage de IJernard à Paris, lueiitionné par Geof- 
froy, Fragmenta, aj). Migtie, 5".'.7-.')'28, c'esl-à-diro en llîO. 



^2:2 VIE DE SAINT BERNARD. 

Aux grands, il pircht.' la justice et la charité; aux petits 
également la charité et la justice, mais en outre la rési- 
gnation. 

Nous verrons plus loin de quels maux soutirait la so- 
ciété féodale. Si les grands seigneurs, ordinairement très 
soucieux de leurs droits, étaient moins respectueux des 
droits du peuple, leurs agents abusaient avec plus de fa- 
cilité encore de la faiblesse des manants, serfs ou colons. 
L'impôt légitime ne suflisait pas toujours à leur avidité. 
Do là des exactions, des malœ consuetadines , comme on 
disait alors, qui ruinaient le paysan et l'artisan et leur ar- 
rachaient des plaintes sans tin. La liste serait longue des 
iniquités qui atteignaient de même l'industrie naissante 
et jusqu'aux foires et marchés. Les écrits de saint Bernard 
renferment peu d'allusions aux faits de ce genre ; mais 
quelques exemples sutfiront à nous montrer les sentiments 
que lui inspiraient les injustices seigneuriales et quels 
remèdes il essayait d'y apporter. 

A la cour du comte Thibaut de Champagne, où il a son 
franc-parler, il n'h(''site pas à faire appel au glaive pour 
frapper « les oppresseurs des pauvres. C'est là, dit-il, le 
devoir élémentaire de quiconque porte l'épée l). » La 
mesure est violente, mais il s'agissait évidemment de 
coupables qui ne pouvaient être réduits que par la force 
Aux intendants plus à portée de l'autorité souveraine, il 
est facile d'appliquer un autre châtiment; il suffit de leur 
ôter leurs charges, si elles ne sont pas héréditaires. 

Mais pour parler de ce ton aux grands, il fallait être sûr 
d'être écoulé. Tous les seigneurs n'ont pas pour l'abbé 

1) « Huiniliare iiaiiperum oppressort's... rationem ^ladii intelligen; 
quasi eleinentaiiurn instruxit. » Bern. Vila , lib. JI, cap. viit, n" 52. 
Cf. liorii., cp. 27U à llt^nri , comte de Cliainpagne : opi(s principis 
[(ici s. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAÏQUES. 223 

de Clairvaux la même déférence que le comte de Cham- 
pagne. La comtesse de Nevers et ses clients causent à la 
foire de Yézelay un grave dommage, en empêchant les 
marchands de s'y rendre, Bernard s'en plaint à la com- 
tesse elle-même ; mais de peur que sa requête ne la blesse, 
il prend un autre tour. « Nous vous avertissons et vous 
prions, dit-il. de ne plus rien faire de semblable à l'ave- 
nir. » Et il insinue habilement que le comte de Nevers, 
devenu moine à la Grande-Chartreuse, aurait à souffrir de 
ces iniquités (l). Ainsi évoqué à propos, le souvenir d'un 
époux aimé ne pouvait que toucher la comtesse Ida, 

Bernard plaidait quelquefois avec plus de hardiesse la 
cause de la justice violée. On se rappelle comment au lit 
de mort de son parent Josbert de la Ferté, il demanda avec 
insistance la réparation des dommages causés et la sup- 
pression des exactions abusives, des usurpatx consuetudi- 
nt's (2). Chose remarquable, c'est pour faire rendre gorge 
à un seigneur inique, qu'il accomplit son premier mi- 
racle. Bref, tous ses soins vont à faire pénétrer dans la 
conscience des détenteurs du pouvoir et de la fortune 
l'idée de la justice. 

Il y joint une autre leçon, celle de la charité. A cet 
égard, son influence ne s'exerça sur personne plus pro- 
fondément que sur le comte Thibaut de Champagne. Si 
les contemporains sont unanimes à louer l'extrême géné- 
rosité de ce puissant baron, il faut savoir gré à l'abbé de 
(llairvaux d'avoir, de concert avec le fondateur de Pré- 
montré, développé en lui cette belle vertu de bienfaisance. 
Kn tout temps le trésor et les greniers de Thibaut étaient 
ouverts aux vrais nécessiteux. Deux religieux de Pré- 



1; Bern., ep. 375, écrite après Ui7. 
(2) Jicni. Vita, lib. I, cap. i\, n" îi3. 



224 VIE DE SAINT lîEHNAHD. 

montré avaient la charge de faire, en son nom, de pério- 
diques, pour ne pas dire de perpétuelles distributions 
d'aumônes, parfois en argent, le plus souvent en nature, 
vêtements, chaussures, etc. (1 1. Bernard, qui fut souvent 
témoin des largesses du comte, eut même la réputation 
d'être son principal aumônier, et plusieurs se plaignirent 
à lui de n'iHre pas sur la liste des graliOcations. Il n'eut 
jamais à la vérité ce titre et ces fonctions, et il s'en dé- 
fend av(>c vivacité (2); mais il n'aurait pu nier qu'en 
maintes circonstances, quand les bienfaits pleuvaient sur 
les indigents, c'était lui qui dirigeait la main du bienfai- 
teur. 11 dirigeait pareillement ses pas; et on nous rapporte 
qu'il ne se contentait pas de lui faire ouvrir sa bourse, 
mais qu'il lui avait appris à distribuer (juelquefois lui- 
même ses aumônes et à visiter les hôpitaux, de façon à 
doubler ainsi, par la douceur de sa présence, le prix de 
ses libéralités (3). 

Quand sévissaient les famines si désastreuses à cette 
époque (i)., les recommandations de rabb(' de Clairvaux 
devenaient plus pressantes et plus multipliées. Ses bio- 
graplies nous le montrent à la cour du comte comme un 
autre Joseph auprès d'un autre Pharaon, faisant ouvrir 
gratuitement aux pauvres les greniers remplis de blés (5 . 
En pareil cas le devoir de la charité s'imposait impé- 

(1} Bern. Vita, lili. II, cap. viii, iv 53 : notez, i>our riiistoiio du 
costume des pajsans, pelles et Inrros et calceainenld. 

(2) Bern., ep. 'ilfi, date incertaii:e. 

(3) Bcrn. Vila. lili. II, cap. viii, n" 52. 

(4) D'après la clironiciue de Loi)l>es, par exemple llisf. des G., .Mil, 
583), une famine (|ui commença en llVi dura sept ans avec une vio- 
lence plus ou moins j;rande. Le Chronicon Calalauiicnsc [ilnd., .\ll, 
277) note j)areiliement à l'année ll'if; James valida ubujrtc terrarum, 
qualis niK^uam antc non fiiil. 

(5) Ilern. Vita, lib. Il, cap. \iii, n" 53. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LATOUES. 2^5 

rieusement à quiconque jouissait de quelque aisance. 
Bernard le rappelle à tous, avec des arguments tirés de 
l'ordre surnaturel. « Tous les biens sont périssables, écri- 
vait-il à un seigneur et à son épouse (1), sauf ceux que 
vous aurez fait porter au ciel par les mains des pauvres. 
Allons, mes très chers, amassez- vous des trésors dans le 
ciel, où la teigne ne dévore pas , où les voleurs ne déro- 
bent pas, où votre suzerain lui-même, dux ipse, ne saurait 
rien vous prendre. Cherchez-vous des messagers? Ils sont à 
vos portes, tout prêts à remplir fidèlement la mission 
que vous leur confierez. Dieu na tant multiplié les cala- 
mités dans le temps présent , que pour vous fournir l'oc- 
casion de thésauriser dans ce lieu de la félicité et de la 
sécurité. » 

Le luxe tarissait trop souvent la source des aumônes 
de la noblesse féodale. Bernard, nous le verrons dans 
le prochain chapitre, poursuivit avec sa verve accou- 
tumée l'abus des équipages et du costume chez les che- 
valiers et les barons. Il n'épargne pas davantage la toilette 
des grandes dames. Dans une de ses lettres à la vierge 
Sophie, où il fait à la fois l'éloge de la virginité et celui 
de la simplicité, il se plait à tracer, comme pour faire 
ombre au tableau , le portrait des élégantes du douzième 
siècle. Quelles folles dépenses représente leur costume! 
Leurs chainses et leurs bliauts sont taillés dans les plus 
fins tissus de lin et de soie; une riche fourrure, enfermée 
entre deux étoffes qu'elle déborde, forme leur tunique 
ou pelisson. Leurs bras sont chargés de bracelets; à leurs 
oreilles pendent dos boucles d'or où s'enchâssent des pier- 
reries. Pour coiffure , elles ont une pièce de linge fin , dont 
elles s'enveloppent le chef, le cou, le haut des épaules, 

(1) Ej). 421. 

13. 



226 VIE DE SAINT BERNARD. 

et dont elles laissent retomber un bout le long du bras gau- 
che : c'est la guimpe qui est d'ordinaire assujettie sur leur 
front par un chapelet, un tressoir ou un cercle d'orfèvre- 
rie. « Et elles marchent de la sorte à pas rompus, le cou 
allongé, parées et ornées à la manière d'un temple, 
laissant traîner après elles une queue, d'étolTe la plus 
précieuse , qui soulève sur leurs pas des nuages de pous- 
sière. » Une telle coquetterie, de telles somptuosités scan- 
dalisent la piété de l'abbé de Clairvaux. Il ne peut com- 
prendre qu'une femme chrétienne « emprunte à la peau 
des écureuils et à l'œuvre des vers une beauté tout exté- 
rieure et mensongère. » « La soie, observe-t-il , la pour- 
pre et le faux éclat dos teintures ont leur beauté sans 
doute, mais ne la donnent pas. C'est une beauté qu'on 
applique à son corps et qu'on ùte en se déshabillant (1). » 
Cette réflexion n'eût sûrement rien appris à celles qu'elle 
visait, et n'était pas faite pour les toucher. Mais Bernard 
n'en poursuivait pas moins son but qui était de détruire le 
luxe au proûtdu soulagement de la misère. Le luxe aboli, 
il lui semblait que les riches, trop souvent indifférents à 
la détresse du peuple, comprendraient mieux et finiraient 
par mieux remplir leurs devoirs de justice et de charité. 
C'était là, en ce qui regarde les hautes classes, toute sa 
théorie d'économie sociale, théorie un peu simple peut- 
être, à coup sûr incomplète; mais son temps n'en com- 
portait guère d'autre. 

Au peuple, il prêchait une doctrine analogue. Le 
paysan du douzième siècle ressemble un peu aux pay^sans 
de tous les siècles; il est ignorant, superstitieux, âpre au 



(1) IJcrii., o\>. 112, IV 2-C, passiin; la yiiitnpe est citée, ep. 11 i ii" S. 
Sur le cliainse ou chemise, le liliaut, la guimpe, le tressoir, cf. Jules 
Quicherat, Histoire du costume en Frcoice, aux mots incli(iués. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAÏQUES. "121 

gain, mais au fond il aime l'équité, pratique la charité, 
croit à la Providence et tient son âme ouverte aux idées 
de justice éternelle et de vie future (I). Bernard ne pou- 
vait sortir de son monastère sans rencontrer ces malheu- 
reux attachés à la glèbe, dont le sort était si digne de pi- 
tié. Volontiers , en public ou en particulier il leur adressait 
la parole (à). Son thème n'était guère varié. La charité 
chrétienne en formait le premier point. Il no dédaignait 
pas d'entrer dans les détails prati({ues. 11 enseignait sur- 
tout aux paysans à s'entr'aider les uns les autres, nous dit 
son secrétaire. « Votre voisin n'a pas de pain, partagez 
votre pain avec lui, jusqu'à ce qu'il puisse vous rendre le 
même office. Le temps lui manquo-t-il pour préparer son 
repas et faire cuire ses légumes, envoyez-lui généreuse- 
ment une portion des légumes que vous avez préparés 
pour vous (3). » C'est jusqu'à ces conseils familiers, mi- 
nimes en apparence, mais si importants dans la vie quo- 
tidienne du serf et du colon, que descendait l'éloquence 
de l'abbé de Clairvaux (4). 

Contre les vices du paysan, il s'élève avec force; il es- 
saie de lui inspirer l'horreur de tout ce qui peut souiller 
la pureté du foyer domestique; il le met en garde contre 
les sorciers dont les recettes sacrilèges sont aussi nuisi- 
bles à la bourse qu'à la foi; surtout il le détourne des 
petites rapines qui sont la tentation perpétuelle des né- 
cessiteux. Des leçons de justice couronnent cet enseigne- 
ment. Il insiste sur l'obligation de payer l'impôt. La dîme 

(1) Gaufridi Serin, de S. Beniardo, Migiie, t. CLXXX.V, p. 584-585. 

(2) Dern. Vila, lib. III, cap. ni, n" 8. 

(3) Gaufridi aerm., loc. cit. 

(4) « Senno... quibusque congrueiis aiiditoiil)US crat. Sic ruslicaiiis 
plebibus loqueljalur, ac si sempcr in ruic nutiilus. » Bern. Vita, 
lib. III, cap. m, n" n. 



2'28 VIE DE SAINT ItEHNARD. 

du clergé en particulier semble avoir été, dès celte épo- 
(jue, à charge aux paysans. Bernard en démontre la légiti- 
mité et la haute origine. C'est une delte sacrée, dont 
Dieu lui-même est pour ainsi dire le créancier. Quelle 
audace « de frauder Celui qui pourrait revendiquer les 
neuf dixièmes plus justement que l'agriculteur ne reven- 
di(iuerait simplement la dîme! N'est-ce pas Lui qui a fait 
la terre, donné des bras et des forces au travailleur? C'est 
Lui encore qui conserve par la gelée les semences con- 
fiées au sol, qui les arrose de pluie, les réchauffe des 
tièdes haleines du printemps et les mûrit au soleil d'été. 
S'il ne donnait l'accruisscmcnt , le laboureur perdrait sa 
peine. » En un temps où la foi était si vive dans les cam- 
pagnes, de tels motifs pénétraient plus avant au cœur du 
peuple que n'eussent fait les plus belles considérations 
sur l'économie politique. Aussi bien , il ne fût jamais 
venu à l'esprit de l'abbé de Glairvaux de concevoir un 
état social tVoù la pauvreté et la dîme, sous une forme 
quelconque, fussent absolument ])annies. Le servage était 
peut-(Hre le seul point du régime féodal qui olîensât sa 
bonté naturelle et son amour de la justice. De la pauvreté 
il se consolait et consolait les autres, rappelant justement 
que « Celui qui était riche est devenu pauvre pour nous et 
que les pauvres sont ses amis (1). ■> 

A ces leçons en paroles s'alliait une leçon de choses in- 
liniment plus éloquente. Quand ces colons, ces serfs, ces 
mainmorlables, qui portaient le poids du jour et de la 
chaleur, étaient tentés de murmurer contre un régime où 
le labeur et la misère formaient leur partage, pendant 
que la riche et le bien-être étaient le lot de quelques pri- 
vilégiés, quelle réponse à leurs plaintes dans le spectacle 

(1) Gaufrid. Scnn., loc. cil. 



LE CLERGÉ SÉCULIER ET LES LAIQIES. 221) 

de ce monastère de Clairvaux qui renfermait en si grand 
nombre des fils de noble race, comme eux voués au tra- 
vail, nourris comme eux, vêtus comme eux, et de plus 
privés, par esprit de sacrifice, des joies de la famille, 
cette consolation du dernier des serfs! Bernard pouvait-il 
offrir à ses auditeurs un modèle plus frappant de pau- 
vreté volontaire, d'économie, de résignation, en un mot 
de toutes les vertus nécessaires aux déshérités de la for- 
tune? A défaut du bien-être, il proposait le bonheur à 
quiconque saurait faire, comme il parle, « de nécessité 
vertu; » et ce jjonhour était entretenu par lespcùr d'un au 
delà pbun de délices. De la sorte la terre confinait au ciel; 
le paysan pr(>ssentait le royaume de Dieu, « et voyait, des 
yeux de l'àme, le monde idéal se dresser au bout du 
monde réel comme un magnifique pavillon d'or au bout 
d'un enclos fangeux. » Ce spectacle contribuait sûrement à 
répandre et à entretenir dans le peuple le goût de la vie. 
C'est ainsi que l'abbé de Clairvaux répondait par sa parole 
et par son exemple à cette question, déjà posée de son 
temps : « La vie vaut-elle la peine de vivre? >> 



CHAPITRE VIII , 

ISERNARD ET LES TEMI'LIKHS. 

Concile de Troyes (1128). 

En moins de dix années , Bernard avait acquis une cé- 
lébrité qui le plaçait au premier rang parmi les abbés de 
sa province ou même des provinces avoisinantes. Bientôt 
nous le verrons mêlé à toutes les questions politico-reli- 
gieuses qui agiteront la France et la chrétienté; et rien 
dans l'Église ne se fera sans lui. Il s'en faut cependant 
que ces occupations extérieures aient été de son goût. 
Outre son amour de la solitude, l'état chancelant d'une 
santé toujours fragile lui commandait le repos et le re- 
cueillement du cloître; et ses lettres témoignent de la ré- 
signation, disons mieux, de la satisfaction avec laquelle 
il subissait cette nécessité (li, qu'il considérait comme 
une faveur du ciel. 

Après son internement de 1118. ;\ plusieurs reprises il 
retomba malade et faillit mourir. A vrai dire, il était at- 

(1) « Milii in'opo.situin est iiefiua({uaiii oy;rfi(li de inoiiasterio, iiisi 
ceiiis ex caiisis » (ep. 17, écrite en 1126; cl'. .laffé, Hegesta , n° 7259- 
72()1); .< Date operani ut prorsus amovear al> hujusmodi, qiiateiuis 
liceat inilii pro meis atcjue vestris orare dclictis, » etc. (ep. 52, écrite 
vers 1128, avant le corillit avec Louis le Gros); ep. 48, n" 3; ep. 21, 
écrite soit avant le concile de Troyes (13 janvier 1128), soit plutôt 
avant le concile de Clullons (2 février 1129); cf. ep. 48, n" I. 



liKRNARD ET LES TEMPLIERS. 2.'{1 

teint dïine gastrite incurable que ses jeûnes et ses veilles 
ne faisaient qu'aggraver. A peine sorti de la cellule 
isolée où l'avait continé la volonté de ses supérieurs et de 
Guillaume de Champeaux, il avait repris le cours de ses 
mortifications « avec une nouvelle àpreté, nous dit son 
historien, comme pour regagner le temps perdu. » Il por- 
tait sur sa chair un ciliée qu'il quitta par crainte de se 
singulariser, lorsqu'il s'aperçut que ses moines avaient 
surpris son secret. Jour et nuit il priait debout : attitude 
tellement pénible que ses pieds finirent par entier. Son 
estomac ne pouvait supporter la nourriture prescrite par 
la Règle; ses repas consistaient en un peu de lait avec du 
pain , un peu de soupe aux légumes ou de bouillie , comme 
on en donne aux enfants. Bientôt même sa gastrite devint 
si aiguë, qu'il rejeta ses aliments. 11 fallut lui creuser près 
de sa stalle dans la chapelle un trou destiné à recevoir, 
pendant les offices, les restes d'une digestion mal faite, 
heureux quand la violence du mal ne le contraignait pas 
à garder absolument le lit ou la cellule (1). 

C'est pendant les intermittences de cette cruelle mala- 
die qu'on aperçoit Bernard, à de longs intervalles, à Dijon , 
à Langres, à Chàlons, à Auxerrc, à Reims, à Foigny (2), 

(1) Bern. Vita. lib. I, cap. viii, ii" :J8-3'.». 

(2) Bernard était à Langres en li2l. (Cf. Cartulaire de Clairvaux, 
Grancjia ahlmliœ. IV; Migne, t. CLXXXV, p. 977-979). Il est témoin 
à DijOii, en octobre Il>:}, dans une charte de Hugues Gallia Christ., 
IV, GSl-GS-»; le mois est indif|ué dans un ins. de Baudot, ancien ar- 
chiviste du départ, de la Cùte-d'Or). Il assiste à la bénédiction de 
l'église de Foigny, le 11 novend)re \\2i [licrn. Vita, lib. I, cap. xi, 
n- ,!•>; Gaufridi Frngin.. ms. V'; Gallia Christ., I.\ , 0'28). 11 est té- 
moin dans une charte en faveur de Molesrne donnée par Hugues 
d'Auxerre, le 3 août 11:^0 (2" Cartul. de Molesrne, archiv. de la Cote- 
d'Or, i>. 122; cf. charte suivante, p. 12>J'). Il est témoin à Langres 
(Carême 1125) de l'accord passé entre les ciianoines séculiers de Sainl- 
Ëlienne de Dijon et leur nouvel abbi; régulier, Herbert (Fyot; Histoire 



232 VIE DE SAINT HERNARl». 

en un mot dans tous les lieux où l'apitelaient les devoirs 
de sa charge et les intérêts de l'Eglise. Un jour, en ren- 
trant du Chapitre de Citeaux , il fut pris d'une fièvre in- 
tense qui le mit suhitement aux portes du tombeau 1). 
Ses enfants et ses amis, au nombre desquels (juillaume 
de Saint-Thierry, appelés en toute hâte, crurent comme 
lui que sa dernière heure était proche. Sa tête était tout 
endolorie; un ruisseau de salive épaisse s'échappait de 
ses lèvres entr'ouvertes. Parfois la souffrance lui arrachait 
des plaintes étouffées. Cependant, s'étant assoupi, il eut 
un songe dans lequel il se vit transporté sur un rivage où 
l'attendait un vaisseau , prêt à prendre la mer. Trois fois 
il essaya de s'embarquer, mais toujours le navire s'éloi- 
gnait de la rive et enfin il disparut pour ne plus revenir. 
A ce signe, Bernard comprit que le temps de son « pas- 
sage » n'était pas encore venu. Ce même jour, à l'heure 
de la conférence du soir, comme ses souffrances redou- 
blaient, il (lit à l'un des deux frères chargés de le garder : 
« Allez à l'église et priez pour moi. » Le religieux obéit, 
tout en s'excusant de son indignité, et s'agenouilla succes- 
sivement devant les trois autels qui ornaient la chapelle, 
l'autel de la sainte Vierge, celui de saint Benoît et celui 
de saint Laurent. Or, pendant qu'il priait, Bernard eut le 
sentiment de la présence réelle des trois patrons du mo- 
nastère : il les vit pénétrer dans sa cellule, s'approcher 
de son lit, et sous les caresses de leurs mains ses douleurs 
se dissipèrent; en un instant la salive qui l'inondait cessa 
de couler; il était guéri, nous dit son biographe i2). 
Plusieurs de ses lettres antérieures à 1128 mentionnent 

de S.-Ktiennc de Dijon, y. 108-10'J, Preuves, p. '.M; Bern., ep. 5'.i, 
ocrile en 112'.»; Callia Christ.. IV, '/:>:>). 

(1) OautVid. Fragm. ins. lUhl. nation., p. 9. 

(2) BeriK Vila, lib. 1, cap. xii, n"" 57-58; Gaul'r. l'ratjni., loc. cit. 



BERNAUD ET LES T EMPLI EUS. 2Xi 

d'autres périls do mort auxquels il ôchappa (1). Sa santé 
était vraisemblablement fort ébranlée encore, quand s'ou- 
vrit, le 13 janvier de cette année, le concile de Troyes (2), 
où rOrdre naissant des Templiers devait recevoir sa con- 
Ormation et sa Hègle. I.'abbé de Clairvaux y assista, et 
c'est à lui que les évéques et le cardinal Mathieu qui pn''- 
sidait l'assemblée, confièrent les fonctions de secrétaire; 
cependant ce fut un moine du nom de Jean Michel qui 
sous sa dicti'C non seulement rédigea les statuts syno- 
daux, mais encore traça les premiers linéaments de la 
Règle du Temple (3). 

Déjà précédemment, Tattention de Bernard avait été 
appelée sur les Templiers. On connaît les origines de cet 
Ordre militaire, association d'abord laïque, née d'une 
pensée essentiellement chevaleresque. Quelques Français, 
au fier courage, en tète desquels il faut nommer Hugues 
de Payns (4) et Godefroid de Saint-Omer, frappés de l'état 
de désolation et d'ins('curilé où, malgré les succès de la pre- 
mière croisade, se trouvait laTerre Sainte, entreprirent de 
leur propre mouvement de faire la police des routes et des 
citernes , et de protéger les pèlerins contre les atla(iues des 
Sarrasins et des bandits qui infestaient le nouveau royaume 



1) Dans l'épître 'JO, n° 2, Hernaid assure qu'il a été giaveincnl ma- 
lade : lia ul jamjam succidi meiiterein ; &\Ueurs nous lisons : f'ehre 
redetinlf-, lia ut mori fimerem, ep. 1 18. La maladie le retient à dif- 
férentes époques, 8 septembre {ep. 86); Avent [ep. 446); au temps de 
la Septuagésime {licrn. Vita , lib. I, cap. xii, n"' 59-60); Carême {ep. 
89). Tous ces accidents paraissent antérieurs à 1128. 

'2) Le concile s'ouvrit le jour de la fête de Saint-Hilaire, qui se 
célébrait alors le 13 janvier. Cf. épître 37 un peu postérieure au con- 
cile : de noslra infirmilale vos solltcilum, etc. 

(3) Labbe, Concilia, X, 923 et suiv.; Hist. des G., XIV, 231-233; de 
Curzon, la Règle du Temple, p. 11-2(i. 

{'i, Payns, arrorul. et canton de ïroyes, départ. d(! l'Aube. 



234 VIE DE SAI.M' l!Eli-\AI!ll. 

de Jérusalem (1). Le roi Beauiioiu, qui prisait Tort leurs 
services (2) , se les attacha en pourvoyant à leur nourri- 
ture et en leur assignant une demeure, d'abord dans son 
palais , puis dans le voisinage d'un couvent de Chanoines 
réguliers, sur l'emplacement même du temple de Salo- 
mon (3). De là lein^ nom de Templiers. Le caractère reli- 
gieux de leur mission prenant de jour en jour à leurs yeux 
plus d'importance (4', ils s'engagèrent par un vœu solen- 
nel, formé en présence du patriarche de .lérusalem, à 
combattre les ennemis de Dieu, « dans l'obéissance, la 
chasteti^' et la pauvreté (o). » C'était joindre aux exercices 
laborieux de la vie militaire les obligations non moins 
rudes de la vie monastique. 

Le recrutement du nouvel Ordre fut à son début fort 
pénible. Son nom parvint cependant de bonne heure en 
France. Mais l'idéal (ju'il ))roposait à nos chevaliers avait 
quelque chose d'insolite, qui devait tout d'abord les sur- 
prendre; et il n'est pas sur que l'abljé de Clairvaux, (jui 
devait plus tard en faire un si brillant et si sincère éloge, 
en ait du premier coup saisi toute la beauté. Lorsque le 
comte de Champagne, Hugues, abandonna son fief pour 
entrer dans l'Ordre en 1123, Bernard ne put s'empêcher 
de marquer l'étonnement que lui causait une pareille ré- 
solution. 11 semble qu'il hésite à l'en féliciter, u Si c'est 

(1) Willelmus Tyrens., HUt., lib. XII, cap. 7; Guall. Mapes, De 
i\ii(jis curialium, cap. 18, éd. Wriglit, 1850, p. '>'.i. 

['}.) Hugues assislp Bivuuloiu dans un trailt' contre Tyr; Foules Rev. 
Anstrix, XII, ii"41, p. 9i. Cf. Prulz, Ealwtcklinirj iinil Uiifenjaiig 
des TempellierrciiurdeDi , p. 4. 

(3) Herii., ep. 39'2. 

(4) Quoique l'associalioa date de lll'J,cn 1123 Hugues de l'ayns 
sign(! encore comme laïque (Delaborde, Diplômes de A'.-D. de Josa- 
phat, iV n, p. 37). 

{h) Guillaume de Tyr et Gualler. Mapes, toc. cd. 



BERNARD ET LES TEMPLIERS. i23o 

à cause de Dieu, lui écrit-il, que de comte vous êtes de- 
venu chevalier, et de riche pauvre , nous vous en félici- 
tons, comme il est juste... Mais penser que votre agréable 
présence nous a été enlevée par je no sais quel jugement 
de Dieu , quo nous ne pourrons plus vous voir même par 
intervalle, vous, dont nous aurions voulu n'être jamais 
séparé, c'est là un coup que nous ne supportons pas sans 
douleur. >> Peut-être l'abbé de Clairvaux avait-il nourri 
secrètement Tespoir de donner lui-même asile à son bien- 
faiteur. Il ne serait pas difficile de retrouver dans sa lettre 
l'expression voilée de son désir et de ses regrets : « Avec 
quel plaisir nous aurions pourvu à la fois aux besoins de 
votre corps et à ceux de votre àme, s'il nous oùt été donné 
de vivre ensemble! Mais puisqu'il en est autrement, il 
nous reste de nous consoler de votre absence en priant 
pour vous. » Bernard ne concevait sans doute pas encore 
qu'un prince décidé à entrer en religion pût préférer l'Or- 
dre du Temple à l'Ordre de Cîteaux. Mais il ne faut pas 
oublier que Hugues, qui sentait toujours un sang guer- 
rier bouillonner dans ses veines, gardait, en se faisant 
Templier, cette glorieuse épée de chevalier que la Règle 
cistercienne lui eût ôtée. S'il n'était plus comte, il était 
toujours soldat et soldat de Dieu (1). 

L'Ordre, après neuf ans d'existence (2), ne comptait 

^1) Bern. ep. 31. Sur la date de l'entrée de Hugues dans l'Ordre du 
Temple et sur sa mort, cf. d Arljois de Juliainville, Histoire des com- 
tes de Champarjue. II, liO-141, notes. 11 semble qu'il n'existait plus 
à l'éporjne du concile de Troyes. 

2) Guillaume de Tyr XII, cap. 7j semble rapporter l'orij^ine des 
l'empliers ad annum 1118. Mais, plus loin, il ajoute, à propos du 
concile de Troyes : cumque juin uanis novem in eo fuissent propo- 
sito,nonnisi novem eranl. Si l'ordre n'avait que neuf ans en H'iS, — 
iiono anno. dit encore Guillaume, — il faut de toute rigueur placer 
sa naissance en 1119. Cf. Uist. des 6'., XIV, 232 : anno 1128 ub in- 



236 VIE DE SAINT liEHNAHIi. 

encore que neuf membres. Ce fut probablement cette 
pénurie dliommes qui poussa Hugues de Payns à quitter 
pour un temps la Palestine et à venir cherc"her en France , 
la terre classique de la chevalerie, de nouvelles recrues. 
Cinq compagnons d'armes l'assistaient à Troyes (1). L'ap- 
probation que l'Eglise allait donner à son œuvre par la 
voix d'un concile ne pouvait que favoriser le développe- 
ment do la nouvelle institution. A vrai dire, la Règle <les 
Templiers ne fut guère alors qu'ébauchée. Sauf les pres- 
criptions qui regardent le vêtement et la nourriture, on 
emprunta à la Règle de saint Benoit tout ce (jui pouvait 
convenir à des chevaliers. Le document connu sous le 
nom de ///v/A' du Tcmjile et divisé en soixante-douze ar- 
ticles fut-il rédigé dès celte époque? On ne saurait l'ad- 
mettre. Quels articles remontent au concile, et quelle 
part revient à l'abbé de Clairvaux dans leur rédaction? 11 
est impossible de le déterminer (2). Tout ce que nous sa- 
vons, c'est que les Templiers firent vœu de pauvreté, de 
chasteté et d'obéissance, et que pour marque distinctive 
ils durent porter le manteau blanc : la croix rouge semble 
ne leur avoir été accordée que plus tard ;3 . Tout luxe 
leur fut interdit. Pour nourriture, ils eurent droit aux ali- 
ments gras trois fois par semaine : mais leurs jeûnes 

canuito Del Filio, nb inchoatione predicUc ))iiiiti;c nono. Il est donc 
fort étonnant que M. d(! Ciir/on {om\ cil.., p. 13, note) place la fon- 
dation de l'Ordre du Temple en 1118. 

(1) //. (les G., XIV, :'.32. 

i'I] « E;:o Johannes Micliaelensis presentis pagina-, jussu concilit ac 
venerahiiis abhalis Clarevallensis liernardi, oui crediluin ac deliituiii 
lioc crat, liumilis scriha esse divina gratia tnerui. » Jean Michel semble 
parler d'une Règle an moins ébauchée : « Placuit... ut consilium... 
scri|)|() cominendarelur, » etc. llixf. des G., XIV, 232. Cf. Priilz, our. 
cil., p. 7-10 

(o) D(^ CurzoM, oiir. ci/., p. \\\. 



BERNARD ET LES TEMPLIERS. 237 

étaient fort rigoureux, eu égard aux fatigues qu'ils de- 
vaient endurer; ils jeûnaient tous les vendredis, de la 
Toussaint à Pâques, et la veille des grandes fêtes; ils fai- 
saient aussi deux carêmes par an, l'un de la Saint-Mar- 
tin de novembre à Noël , l'autre du mercredi des Cendres 
à Pâques 1 . Cette Règle primitive, dont la teneur exacte 
et complète nous échappe, fut soumise au Pape Ilono- 
rius ! 2 . Nous ne connaissons pas de bulle qui la confirme. 
Du reste le texte en est toujours resté un peu flottant; et 
le pape Alexandre III reconnaissait encore en 116;} que le 
grand maître de l'Ordre avait le droit de le modifier, avec 
le consentement de son Chapitre (3). 11 est fort possible 
qu'Honorius n'ait fait qu'approuver de vive voix les règle- 
ments codifiés au concile des Troyes (4). 



(1) Cf. lièfjle du Temple, n I013 du lextc latin, w^ 2G->S du texlo. 
tVançais; de Curzon, p. 35-37. Ces prescri|)lions reinoiitent très viai- 
semblablemenl à l'origine de la Règle. 

(2) Cf. Prulz. ouv. cit., p. 10. Selon (uît auteur, la Règle, d'abord 
composée en français, fut traduite en lalin ])our la Cour de Rome, o( 
on y remarque certains traits qui prouvent dans sie in der papstli- 
clten Kaiizlei Une Fonn er/ialten lint. Tout cela est bien conjcc- 
lural. 

3) « Easdem quoque consueludines a vobis aliquanlo teinpore ser- 
vatas et scripto firmatas, nonnisi ai) eo qui Magister est, consentienic 
saniori parle Ca|)ituli, liceat immulari. » Jall'é, liegesla, i\" 10807 ; cf. 
Bl'cjle du Temple, texte françai-; , n" 73, p. 71. 

(4) Si la lettre attribuée au roi Beaudoin (évidemment Beaudoin 11: 
est aulbenti(|ue llenriiiuez, Fdscicutus SS. ord. Cislerc., lib. 1. dis!. 
IV, p. 72), l'abbé de Clairvaux fut invité, vraisemblaitlement entre l'an- 
née 1128 et 1131, a rédiger délinitivtîmenl la lii'gie des Tem|diers: « Fia- 
Ires Teiuplarii... certain vila- normam babere desideranl. .. Conslitu- 
liones ïcmplariorum taRler condile, quod a slrepitu et bellico lumuitu 
non dissenliant, » etc. Manriquc rapporte cette lettre à l'année 113'.t 
f Annal. Cislerc., I, 375). Mais il n'en a connu qu'une traduction en 
portugais qui porte en litre le nom de Foulques au lieu de celui de 
l'.eaudoin. Le document est probablement apocryphe. 



238 VIE DE SAINT liEH.NAlil). 

Toutefois le but de Hugues de Payns était pleinement 
atteint. Parmi les partisans de son œuvre, il comptait 
désormais, outre le roi et le patriarche de Jérusalem, le 
souverain pontife, l'Église de France et l'abbé de Clair- 
vaux. Toutes ces forces combinées n'étaient peut-être pas 
de trop pour assurer l'avenir de l'Ordre : car, il ne faut 
pas l'oublier, des moines-chevaliers, c'est-à-dire dos reli- 
gieux prêts à verser le sang par vocation, c'était là une 
nouveauté propre à dérouter certains esprits, même au 
douzième siècle, le siècle des croisades. L'Église, qui avait 
toujours professé pour la guerre une sainte horreur et qui 
criait au nom du Christ : u Celui qui se servira de l'épée 
périra par l'épée, » allait-elle donc renier tout un passé de 
traditions glorieuses et ses principes de paix? L'Eglise en 
somme ne reniait rien; mais ne pouvant empêcher la 
guerre, elle avait fait du soldat, d'abord un chrétien, 
puis un moine , afin d'en faire un saint. Assurément , nous 
sommes loin des temps où un Origène et un Tertullien 
condamnaient l'état militaire comme un métier incompa- 
tible avec le caractère et la dignité de chrétien (1). Après 
de longues hésitations et d'inévitables tâtonnements, la 
véritable pensée de l'Église sur la guerre et l'homme de 
guerre a ('té' nettement formuh'c par saint Augustin, lors- 
qu'il a dit : (< Sur l'ordre de Dieu ou d'une autre autorité 
légitime, certaines guerres peuvent être entreprises par 
les bons (2). » L'Église évidemment n'autorise pas les 
guerres injustes; et le même saint Augustin a llétri d'un 
mot b's œuvres des conquérants : « C'est du brigandage 

fl) Origriie. contra Celsiiiii, a[i. Migiie. Pal roi. grecque, XI, llô.ô; 
Teiiullien, de Coronn, cap. \i, aji. Migne, II, 'Jl-'J-'-, cf. de Idolola- 
tria, ihid., I, G90-G0I. 

(2) Contra l'austum, ap. Miiiiie, XLII, ii". Cf. ep. II".', ad Oi'ta- 
luin, Mignc, XXXIII, 855-856. 



BERNARD ET LES TEJIPLIKRS. 239 

en grand, » ijrande latrocinium {{). C'est pour tenir en 
respect ces brigands de tout ordre et de toute condition, 
que le moyen âge a honoré lart militaire et institué la 
chevalerie chrétienne. « Forcée de tolérer les guerres 
qu'elle abhorrait, l'Église organisa contre elles, à travers 
l'histoire, toute une série d'obstacles superbes et souvent 
victorieux. La Paix et la Trêve de Ditni sont peut-être les 
plus connus; la chevalerie est le plus beau (2j. » Sans 
doute la chevalerie, germaine d'origine, conserva quel- 
que temps des coutumes grossières et brutales; à vrai 
dire, elle ne sut jamais s'en débarrasser complètement; 
mais sous la discipline de l'Église, elle adopta insensible- 
ment des règles et des usages qui ont fait des soldats sans 
peur et sans reproche et qui forment comme le code de 
l'honneur chrétien (3). Dans la pensée du moyen âge, la 
chevalerie n'est que la force armée au service de la fai- 
blesse et du droit désarmés. Défendre les veuves, les or- 
phelins et, entre toutes les saintes causes, l'Église de 
Jésus-Christ contre les violences des puissants et surtout 
contre la cruauté des païens et des hérétiques, telle est 
sa particulière et glorieuse mission. Dans la Chanson d'An- 
tioche, les chevaliers sont appelés H Jliesit Chevalier, et 
le vieux trouvère complète sa définition en ajoutant : <( cil 
qui Damedieu servent de loïal cuer entier (4). » Nous n'a- 
vons encore affaire ici qu'à des laïques; mais que ces laï- 
ques s'avisent un jour de mettre leur courage et leurs 
exploits, leur vie tout entière, sous la garde d'une règle 
monastique et nous verrons fleurir « la chevalerie do 

(1) De CivUale Dei, lib. IV, cap. vi, a|>. Mignc, \LI, iHJ-ll?. 

(2) Gautier, la Chevalerie, \). 0. 

(3) Sur le code de la chevalerie, lire des Chansons de Geste, voir 
Gautier, ouv. cit., p. 29-100. 

(4) La Chanson d'Antioche, éd. Paris, H, 153. 



^iO VIE DE ^AINT lîERNAHD. 

Dieu {{). » Tels sont les chevalir-rs du Temple; avec eux 
l'idée du soldat chrétien se trouve éminennment réalisée; 
l'Église ne pouvait donner un caractère plus élevé et plus 
saint au terrible métier do la guerre. 

Un tel idéal pouvait rester longtemps ignoré ou mé- 
connu de la féodalité. Hugues de Payns ne se le dissimu- 
lait pas. Aussi se tourna-t-il comme d'instinct vers l'abbé 
de Clairvaux pour le mettre dans ses intérêts. Quel autre 
était plus capable de proposer la Règle du Temple à la 
noblesse française? Chevalier de race, il était moine par 
un choix de sa liberté; mais quand il maniait la plume, 
on aurait cru qu'il brandissait une épée (2). Rien de plus 
propre qu'un tel geste à frapper l'àme des chevaliers du 
douzième siècle. 

Hernard consentit à faire « l'éloge de la nouvelle che- 
valerie, » et il en prit occasion pour donner une vive et 
terrible leçon k " la chevalerie du siècle. » 

11 lui fallait d'abord juslifler Tusage de Tépéc et le mé- 
tier de soldat aux yeux des timides et des indécis. A la 
suite de saint Augustin il s'écrie : « 11 n'y a pas de loi qui 
défende au chrétien de frajtper du glaive. L'Evangile ri:"- 
commande aux soldats la modération et la justice; mais 
il ne leur dit pas : « .Jetez bas vos armes et renoncez à la 
« milice 3). » Ce qui est défendu , c'est la guerre inique, 
c'est surtout la guerre entre chrétiens. « Tuer les paiVns 

(Ij « Dei niililia. » Bernard., <lc Lande nora: miUiix, cni». n. 
11" 7. 

(?) « Seinel et secundo et tertio, ni fallor, peliisti a nie, Hugo clia- 
rissime, ut libi tuisque coniniililonibus scribeieni exhortationis serino- 
nein; et adversus liostilem tyrannidem, (|uia lariceam non liceret, Mi- 
luin vibrareni, h etc. Bern., De lande novx milUix, Prolog. 

(3) De Lande novx mililix, cap. m, n" 5 ; cf. Augustini ep. 38, a|i. 
Migne, XXXIII, W.W. Sur la guerre et l'bomnie de guerre, tels (jue le* 
coneoit l'Eglise, et. Gautier, ouv. cU., \k 2-1'j. 



liER-NAUIl 1:T les TEMPLIERS. 24i 

serait même interdit, si on p«.iuvait empêcher de quelque 
autre manière leurs irruptions et leur ùter les moyens 
d'opprimer les fidèles. Mais aujourd'hui il vaut mieux les 
massacrer, aûn que leur épée ne reste pas suspendue sur 
la tète des justes et afin que les justes ne se laissent pas 
séduire par l'iniquité. Disperser ces gentils qui veulent la 
guerre, retrancher ces ouvriers d'iniquité qui rêvent d'en- 
lever au peuple chrétien les richesses renfermées dans.lé- 
rusalem , de souiller les lieux saints et de posséder en hé- 
ritage le sanctuaire de Dieu, quelle plus noble mission 
pour ceux qui ont embrassé la profession des armes I 
Allons! que les enfants de la foi tirent les deux glaives 
contre les ennemis (1) 1 » L'Ancien Testament même sem- 
ble approuver le but que se propose la nouvelle chevale- 
rie 1:2). Faut-il une plus haute approbation? « Le prince, 
le chef des chevaliers, s'arma un jour, non du fer, mais 
d'un fouet pour chasser les vendeurs du Temple. » C'est 
à son exemple que les chevaliers qui habitent avec armes 
et chevaux dans l'emplacement du Temple empêchent les 
infidèles de souiller les lieux saints (.3;. 

La mission des Templiers ainsi justifiée, leur état n'en 
était pas moins une nouveauté étonnante; or, c'est cette 
nouveauté même que l'abbé de Clairvaux entreprend de 
gloriûer. <• Le monde, dit-il, était plein de moines » et de 
chevaliers i i) ; ce qu'on n'avait pas vu encore et ce qui est 
un plus beau spectacle, c'est l'alliance de ces deux Or- 
dres, ce sont des chevaliers mr>nant la vie des moines. 

;1 De lande novx militix, cap. m, n" 4 et 5. 

"'ïj « Cielira veliMuin alti;stationc nova ai)|)rol)atur inilitia. » I/iid., 
n 0. 

[■i » I|^^e quondam mllituin Dux vefieiiR'iilissiine inllaiiiiiialus, » etc. 
De lande novx militke, cap. v, n" 9. 

(4; « Novum mililiœ genus... ciiin plemis inonacliis ceriialur iniiii- 
dus, » etc. Ibid., cap. i, n" 1. 

14 



2i2 VIE DE SAINT liER.XAHI». 

Pour rendre plus vivant le tableau qu'il va tracer de la 
nouvelle institution, il établit un parallèle entre la cheva- 
lerie du siècle et la chevalerie de Dieu. Tout diffère entre 
elles, le costume, la vie et les moîurs, tout, jusqu'à la 
mort même. 

Bernard voit dans le luxe des chevaliers de son temps 
un abus intolérable. Il est certain que nos barons le 
poussaient à l'extrême; chevaux, harnais, vêtements, 
rien ne leur paraissait trop précieux ni trop riche. Pour 
parer leurs chevaux ils n'épargnaient ni l'or, ni l'argent, 
ni la soie. L'émail, la nielle et l'or décoraient les arçons 
de la selle; les housses et les couvertures ou sous-selles 
étaient de paile, c'est-à-dire de la soie la plus chère; 
ètriers on or un, rênes d'orfrois, freins en or et ornés de 
pierres précieuses, telle est la peinture que nous font de 
concert les Chansons de Geste et l'abbé de Clairvaux; le 
poitrail surtout, sorte de collier du cheval, était travaillé 
Il souhait pour b' plaisir des yeux et celui des oreilles; 
(( mil escheletes d'or i pendent lés a lés il). » 

La parure du cavalier ne le cédait pas en éclat à celle 
du cheval. Nos barons voulaient mettre de l'art, et à coup 
sûr ils mettaient de la coquetterie dans tout leur costume, 
depuis le heaume jusqu' à la chemise. L'abbé de Clair- 
vaux leur reproche de porter une longue chevelure qui 
leur tombe sur le front et sur les tempes (2). Leur heaume 
ou casque d'acier, de forme ovoïde ou conique, souvent 



(1) Guide Bourgogne, vers 2333-'>:i3i. « Esclu'leUcs » j^eiiir casla- 
i;neltes. Sur les clicvaux et les liarnais, voir Gautier, ouv. cit., p. 725- 
732, note; cf. Hernarci, De laudc noiw mUitir, cap. ii. n" 3: caj). iv. 
n" 8; ep. 2, iV 1 1 ; ep. 'i."i7. 

(2) « Feinineo rilu coiiiaui nulrilis. " De laude uoun mililix , cap. 
Il; cf. Chron. Blaudinlease : « More inilitum comas nulrienliuiii ac 
i.lectcntium. » /y. des G.. XIV, l'.t, ad ann. 1137. 



liERNARl) ET LES TEMPLIERS. 243 

ciselé et orné de pierreries, avait pour cimier une ])Oule 
de mé'tal ou de verre coloré (1). Trois vêlements princi- 
paux, outre les braies, couvraient et protégeaient le corps 
du chevalier, la chemise, le haubert et le manteau; nous 
ne parlons pas du pelisson et du bliaut qui étaient plus 
spécialement des habits de parade et dintérieur. Le 
chainse ou chemise était, comme aujourd'hui, un vête- 
ment de dessous, mais il se portait par-dessus les braies. 
De là la tentation bien naturelle d'en faire une parure. 
Où la vanité ne va-t-elle pas se loger? On en vint à con- 
l'ectionner des chemises à longues traînes et à manches 
bouffantes : ce sont les pans flottants de cette robe singu- 
lière qui figurent dans un certain nombre de dessins 
équestres du douzième siècle, et qui, « comme deux 
bannières de toile blanche, voltigent autour des jambes 
du cavalier (2j. » L'écu, vers cette époque, cesse d'être 
rond et reçoit la forme oblongue , « il est découpé de 
manière à couvrir depuis l'épaule jusqu'au pied le cava- 
lier assis en bataille. » 11 est bombé sur sa face exté- , 
rieure; « des lions, des aigles, des croix, des fleurons 
aux couleurs éclatantes ou môme des représentations de 
batailles » y forment une décoration de fantaisie. Au mi- 
lieu se détache en relief l'antique innho des boucliers ro- 
mains et gaulois, la boucle qui devait donner son nom au 
bouclier. Cette proéminence est formée d'une armature 
de fer assez large; elle est dorée. Dans les écus riches, 

(1) Sur \c Imaume, cf. Gautier, ouv. cit., p. 7"21-7'22, note. 

(2) Sur la clieiniso. Gautier, ouv. cit., p. 408-409, note, et p. 718- 
719, notes: J. Quiclierat, Histoire du Costume en France, ]>. 147-148. 
yi. Gautier incline à croire contre Quicheral que la jupe flottante et à 
longues inanclies n'était pas la cheinis(v, mais saint Bernard est for- 
mel : « longis ao prof'usis camisiis jiropria vohis vesligia obvolvitis; 
tlelicatas ac tcneras inanus amplis et circum/luenlibus manicis sepe- 
litis. » De Umrle novx milltix, cap. ii. 



244 VII^ DE SAINT liEH.VARI). 

on réserve un creux au centre de Tarniature de fer et on 
y place une boule de métal précieux ou quelque pierre 
fine (1). 

C'est dans cet appareil superbe que les chevaliers du 
douzième siècle se présentaient au regard ébloui de 
labbé de Glairvaux. Tant d'apprêts, tant de soie, d'or 
et de pierres précieuses devaient inévitablement scanda- 
liser un homme, hostile par nature et par vocation au 
luxe et à la vanité. « Eh quoi, s'écrie-t-il, sont-ce là les 
insignes de la chevalerie, n'est-ce pas plutôt des parures 
de femmes? Croyez-vous donc par hasard que le glaive de 
l'ennemi respectera l'or, épargnera les pierres précieu- 
ses, ne saura porcer la soie? N'avez-vous pas appris par 
une expérience de chaque jour que trois vertus entre tou- 
tes conviennent à l'homme de guerre : il faut qu'il soit 
clairvoyant, pour ne pas se laisser surprendre, léger à la 
course et prompt à frapper. Or, quoi de plus contraire à 
ces qualités que celte chevelure (pji vous couvre les yeux 
à la façon des femmes, ces longues chemises traînantes 
qui vous embarrassent les jambes, ces longues manches 
ilottantes qui vous emprisonnent les mains (2;? » 

Combien plus sages et plus avisés sont les chevaliers 
du Temple! Ce n'est pas la chevelure qui gêne leurs re- 
gards : la Règle veut qu'ils la coupent ras, « afin qu'ils 
puissent ordonéement esguarder devant et derrière (3i. » 
Dans tout leur costume, ce qui les distingue, c'est l'uni- 



(1) Sur l'écu, cf. GaiUi(M-, Und., p. 713-716, note. « Depingilis ch- 
pcos. » Boni., loc. cit. « Clypcos deferunl opliinc, doaiiialos. . Bclla 
t;t conlliclus équestres ilepiiigi t'aciiint in sellis et clypeis. » Pétri 15ie- 
sensis ep. \)k. 

{'!) Bern. Du laude novx milUix, cap. u. 

(3) Règle du Temple, de Curzon. j). 32. « Capillos tondent. « Bern.. 
De Inude novx )iiiltt.. caji. iv, n' 7. 



lîEK.NARD ET LES TEMPLIERS. 245 

formité dp couleur, que l'air, la chaleur et la poussière 
ont donnée à leur haubert et à leur visage : l'Orient les a 
brunis (1). Pas de chemises ni de robes ridicules. « Le 
drapier veille à ce que eles soient ne trop longes, ne trop 
cortes, mais à la mesure de ceaus qui les doivent user 2). » 
A plus forte raison leur armure sera-t-elle simple et sans 
éclat I il suffit qu'elle soit solide. Tel encore le harnais de 
leurs chevaux : la Règle « défend de tout en tout que nul 
frère n'ait or ne argent eu son frain, ni en ses estriers, ni 
en ses espérons... Se il avient que tel vieill arnois doré 
lor soit doné en charité, que lor ou l'argent soit desco- 
louré, (alin) que beauté resplendissable ne soit veue (3). » 

De telles prescriptions étaient fort du goût de l'abbé de 
Clairvaux. Mais en les proposant comme règle de conduite 
à tous les barons de son époque, il risquait assurément 
de perdre sa peine. 

Bernard examine avec le mi-me esprit et juge avec 
la même sévérité les occupations quotidiennes « des che- 
valiers du siècle. » Lâchasse, les jeux et les jongleries pre- 
naient souvent une bonne part de leurs journées. « 11 ne 
connaît pas la société du moyen âge, a dit un érudit mo- 
derne, celui qui ne sait pas jusqu'à quel point nos pères 
aimaient la chasse. C'était, après la guerre, leur passion, 
leur vie (4). » Les païens ou les brigands défaits, ils n'a- 
vaient pas d'ambition plus haute que de pouvoir dire 
comme le héros d'une Chanson de Geste : « Je sais muer 

(1) « Pulvere fœdi, loiica et caumate fusci. i> Born., loc. cit. 

(2) Règle du Temple, de Cuizon, p. 30. 

3; Rèf/le du Temple, de Ciiizon, \). 54-55. « Equos habere cupiunt 
non coloratos aut phaleratos. » Bern., ouv. cil., cap. iv, n° 8. Nous 
avons invoqué le témoignage de cette Règle, bien que le texte n'en ait 
été rédigé que plus lard. Sur les points en quo'^liori le texte est sûre- 
ment conforme à la discipline primitive. 

(i, Gautier, lu Checaleric, p. 173184, 70'2-7o4. 

14. 



246 AIE DE SAINT I!I;H.\AKI). 

les éperviors;; je sais chasser le sanglier et le cerf; je sais 
sonner du cor, quand j'ai tué la l)ète; je sais donner la cu- 
rée aux chiens ;1 . » 

Leurs soirées étaient plus spécialement consacrées aux 
jeux el aux jongleries. Les jeux préférés de la noblesse féo- 
dale étaient les échecs et les dés; les échecs surtout pas- 
sionnaient jeunes et vieux, hommes et femmes. On y jouait 
de l'argent. Les héros de nos Chansons de Geste mettent 
pour enjeu des sommes folles. La dépense ne faisait qu'a- 
limenter ce qu'on a si bien appelé « la fureur du jeu, » 
déjà si violente par elle-même. Aussi n'était-il pas rare 
de la voir dégénérer en querelle ou m<'ine en voies de 
fait (2). 

Après le jeu, la danse; puis venait le tour des jon- 
gleurs avec leurs « vielles, » leurs « cifonies, » leurs 
« salterions, » etc. Mais c'était moins parla musique que 
par leurs récits et leurs farces qu'ils s'ouvraient un accès 
dans les châteaux. On distingue nettement deux sortes de 
jongleurs : à côté des graves trouvères qui ne savaient 
n'-rltcr que des I7''.v de saints ou des Gesti's de chevalier, 
commencent déjà à pulluler des petits chanteurs de fa- 
bliaux impurs ou de contes obscènes, dos devins ou ma- 
ges , des cloivns cabriolants et jonglants (jui, pour quel- 
ques heures d'hospitalité et quelque menue monnaie, 
font profession d'amuser l'oisiveté de \ la noblesse féo- 
dale (3). 

(1) lluoa de Bordeaux, v. 7103-7100. 

(2) Sur les jeux d'échecs et de dés. cf. Gautier, ouv. cil.. |>. 173- 
175, 181, 231, 36'j, G52-r)5i. 

(3) (' Miinos el inagos et fabulatorcs, scurrilesciue caulilenas, atque 
ludoruiu spectacnla. » Hern., De lande noi\i' mildùv, cap. iv, n" 7. 
.< More joculaloruiii et saltatoruiu qui, capite misso deorsiiin pedibus- 
que .snrsuni orectis, [)r;i;ter liumanuin usuin, stant inanibu.s vel ince- 
duul el sic iu se oinirniiii oculos defisuut... Ludus de llnatro, qui 



BERNARD ET LES TEMPLIERS. 247 

A ces scènes de châteaux, à ces mœurs des chevaliers 
du siècle, Bernard oppose le spectacle des mœurs et dos 
occupations journalières des Templiers. Quelle dignité 
dans leur vie! Ici plus de bouffonneries, plus de jeux où 
la morale soit offensée. La chevalerie nouvelle « ferme 
l'accès de sa maison aux mimes, aux mages et aux jon- 
gleurs; elle déteste les échecs et les dés; la chasse à courre 
lui fait horreur; même la chasse à l'oiseau est pour elle 
sans charme. » Au lieu de ces exercices frivoles, elle 
« emploie les rares moments de répit que lui laisse la 
guerre, à recoudre des vêtements déchirés, à réparer des 
harnais endommagés et à se forger des armes. » La prière 
liturgique prend le reste de sa journée, les échos du 
Temple ne connaissent pas « les éclats de rire, » mais ils 
répètent les sons des psalmodies sacrées 1). 

Dans les combats, quel contraste encore entre les deux 
chevaleries I Est-il possible que Tune et l'autre envisagent 
la mort et l'affrontent avec la même confiance et la même 
sécurité? Songeons que la guerre juste seule est approuvée 
de Dieu. « Or, il n'y a guerre juste, dit saint Augustin (2;, 
que lorsqu'on se propose de punir une violation du droit; 
quand il s'agit par exemple de châtier un peuple qui se 
refuse à réparer une action mauvaise ou à restituer un 
bien mal acquis. » Ajoutons le cas odieux d'une invasion 
qu'il est toujours légitime de repousser. Mais de tels cas 
sont rares. Combien souvent nos chevaliers versaient-ils 
leur sang pour des motifs futiles, sinon inavouables! 

Ifinineis t'uidisque anfiactibus provocel libidinein , aclus sordidos rc- 
praesentet, » etc. IJern., ci). 87, n" 12. Cf. Gautier, ouv. cit., p. 655- 
057, note. 

(1) Bern., De lande novx mllitur, cap. i\, n" 7; cf. Hcyle du Tem- 
ple, de Curzon, p. 5G-57, et passirn. 

(2) Quœstioncs in Heptaleuc/inut , VI, Migne, .V.WIV, 781. 



448 VIE liE SAINT liEHNAHD. 

L'abbé de Clairvaux ne trouve pas d'expressions assez for- 
tes pour llélrir l'abus des guerres privées et des tournois. 
Le récit des guerres privées du douzième siècle n"est pas 
à faire, nos chroniques en sont pleines; il est indubitable 
que c'était là une des grandes plaies du régime féodal. 
Les tournois, sous couleur d'exercice chevaleresque, n'é- 
taient pas moins dangereux; après avoir été de véritables 
mêlées sanglantes où deux armées se heurtaient à heure 
fixe l'une contre l'autre, ils finirent par devenir des joutes 
où chaque combattant n'avait alfaire qu'à un seul adver- 
saire; mais sous cette forme adoucie, que de périls 
encore! torneamenium hosli/e, dit un clironiqueur;.yoî/7r\ 
mortelles, dit un autre : on ne peut guère se les représen- 
ter sans effusion de sang et sans mort d'hommes. L'Église 
et saint Bernard n'avaient-ils pas raison de tonner contre 
des jeux aussi meurtriers où se répandait uni([uement par 
bravade le sang généreux do la noblesse française (1)? 
M Triste combat, écrit l'abbé do Clairvaux, que celui 
qui a pour principe un coupable désir d'agrandissement 
ou un vain amour (h' la gloire! En pareil cas, donner la 
mort ou la recevoir n'est ni sur (4) » ni glorieux. La gloire 
militaire no se mesure pas sur la violence des coups que 
l'on porte, mais sur la justice de la cause que l'on défend. 
'< Si votre cause n'est pas juste, si votre intention n'est 
pas droite, » vous allez à la honte et non pas à l'honneur. 
»( Votre but n'est-il pas do tuer votre adversaire? Or il se 
peut que vous soyez tué vous-même. Dans les deux cas, 
vous êtes coupable d'un meurtre. Vous n'avez d'autre al- 

(1) Hcrii., De Idiidc aovx milUix, ca|i. ii: cf. caji. i. Sur les tour- 
nois, voir Gautier, ouv. cit., p. G73-7<r>. Même eu plein treizième 
siècle, il y eut tel tournoi où périrent plus de soixante combattants. 

(2) « Talil)ns ex causls neque occidere neque occuml)erc tutum 
est. » De lande novx initithr, cap. ii. 



liERNARD ET LES TEMPLIERS. 249 

ternative que de mourir homicide ou de vivre homicide. 
Mais victorieux ou vaincu, mort ou vif, il est triste d'être 
homicide (1). ^^ 

Tout autre est le cas des Templiers. « Ils peuvent com- 
battre les combats du Seigneur, ils le peuvent en toute 
sécurité, les soldats du Christ. Qu'ils tuent l'ennemi ou 
meurent eux-mêmes, ils n'ont à concevoir aucune crainte; 
subir la mort pour lo Christ ou la donner, loin d'être cri- 
minel, est plutôt glorieux. Le chevalier du Christ tue en 
conscience et meurt tranquille: on mourant, il travaille 
pour lui-même; en tuant, il travaille pour le Christ. Ce 
n'est pas sans raison qu'il porte un glaive; il est le minis- 
tre de Dieu pour le châtiment des mi'chants et l'exaltation 
des bons. Quand il tue un malfaiteur il n'est pas homicide, 
mais (excusez le mot) malicide, et il faut voir en lui le 
vengeur qui est au service du Christ et le défenseur du 
peuple chrétien. La mort des païens fait sa gloire, parce 
qu'elle est la gloire du Christ; sa mort est triomphante » 
à l'envi d'une victoire, « parce qu'elle l'introduit au sé- 
jour des récompenses éternelles (2). ^ « Si mourir en Dieu 
est un heureux sort, combien n'est-il pas plus heureux 
encore de mourir pour Dieu (3)! » 

Dans ce long parallèle entre « la chevalerie de Dieu et 
la chevalerie du siècle, » l'abbé de Clairvaux semble n'a- 
voir voulu marquer que des contrastes. 11 est pourtant aisé 
de discerner une qualité, une vertu commune à l'une et 
à l'autre; c'est le courage et la confiance en Dieu. Le té- 
moignage que le Traité De lande novic militue rend sur 
ce point aux Templiers se retrouve presque dans les mê- 

(i; De laude novx mililuv, cap. i, n" 2. 
(2) If/id., CHf). m, n" i. 

(3: » Si Iieali (jui in Domino rnoiiiinlur, niiin iniilto ina^i'^ i|iii pio 
Domino inoiitintur? » ll/Ul., cap. i, n, I. 



250 VIE DE SAINT KERNARD. 

mes termes, à l'adresse do nos barons, dans les Chansons 
d<' Geste. 

Un auteur du même siècle, postérieur à saint Bernard, 
fait de la chevalerie de son temps une tout autre pointure; 
il n'est pas loin de Iraiter les barons de polirons et de 
couards (l!. Son tableau est sûrement chargé. Entrer dans 
la chevalerie au douzième siècle équivalait à « jurer de 
ne jamais reculer d'un pas devant les païens (2). » Si lu 
réalité ne répondit pas toujours à ce fier engagement, la 
couardise n'en resta pas moins aux yeux de tous la honte 
suprême : « Mieux vaurais être mors que coars appelés ^3), » 
disaient nos chevaliers. Et cette formule n'avait rien qui 
sentît la vulgaire bravade. Quand leur cause était sainte, 
ils étaient persuadés que la Providence veillait sur eux et 
leur donnerait la victoire : « Qui en Dieu a flance, il m- 
doit être mas (4). » Judas Maccabeus se trouve un jour 
avec cent hommes devant vingt mille ennemis; son espé- 
rance ne bronche pas et fiance a que Dex H aidera (5). 
Dans un tiutre poème, Guillaume Fier-à-bras résiste seul 
à cent mille Sarrasins (6). Ce sont là sans doute des exploits 
imaginaires. Mais c'est de cette trempe au moins que nos 
barons concevaient leur héros idéal, et tels, trait pour 
trait , l'abbé de Clairvaux nous dépeint les chevaliers du 
Temple. 

(Ij '< Clypeos (lefcrunt Ojdiine deauralos, prxdain pntlus hoslium 
ciipientes, (piam cerfamen al> lioslibus, l't eos deferunt, ut ita loquar, 
viigines el inlaclos. Bella tanien et contlirlus e(|ui'stre.s dcpingi faciiiiil 
iii SfUis et clypois, ut se quadam imaginaria visionc dcicctent in pu- 
guis, quas achinliier ingredi (ml videre non audenl. » Polri Blés., 
«'p. '^^. 

(2) Covenans Vivien, v. 13-19; tf. Aliscans. v. y09-910. 

(3) Élie de Sainf ■Gilles, v. 72 'i. 

('i) Jérusalem, éd. Hippean, \k '^ '> •'• f'<(>'iii f<' Lolierains. I, is. 

(5) Auberoii, v. 130. 

(6) Aliscans, éd. Guessard el de Moiitaiglon, v. 868 cl suiv. 



BERNARD ET LES TEMPLIERS. 251 

« Quand ils vont à l'ennemi, dit-il, ils s'imaginent qu'ils 
se précipitent sur un troupeau de brebis; ils ne craignent 
pas le nombre. Ils savent qu'il ne faut pas présumer de 
ses forces, mais ils espèrent que la vertu du Seigneur des 
armées leur donnera la victoire. A l'exemple de Judas Ma- 
chabée , ils croient que devant Dieu il n'y a pas de ditle- 
rence entre une grande et une petite armée, et que ce 
qui donne la victoire, ce n'est pas le nombre des soldats, 
mais la force d'en haut. Maintes fois ils en ont fait l'expé- 
rience; on pourrait presque dire que l'un des leurs a 
poursuivi mille ennemis et que deux d'entre eux ont mis 
en fuite dix mille Sarrasins. Ces hommes plus doux que 
des agneaux deviennent alors plus féroces que des lions, 
et je ne sais si je dois les appeler des moines ou des che- 
valiers; peut-être faut-il leur donner les deux noms à la 
fois : car il est manifeste qu'ils joignent à la douceur du 
moine le courage du chevalier. Tels sont les servants que 
Dieu s'est choisis parmi les forts d'Israël, pour monter la 
garde autour du lit du véritable Salomon, autour du 
Saint-Sépulcre (1). » 

Le choix de Dieu qui réjouissait tant l'abbé de Glairvaux 
paraîtra peut-être légèrement bizarre à notre siècle scep- 
ti(iue. A l'heure où Bernard écrivait son traité, le flot, 
qui portait vers le Temple la chevalerie du siècle, entraî- 
nait dans son cours bien des scories impures. Parmi les 
nouveaux chevaliers de Dieu, il fallait inscrire des bandits 
de toute sorte : « scélérats, impies, ravisseurs, sacrilèges, 



(1) De lande novx miliilie, cap. iv, ii' 8. « Cernunlur et agnis mi- 
tiores et leonibus ferociores, ut pêne diibitem quid polius censeain 
a()pellandos, inonaclios videlicct an milites : nisi quud ulruinquc for- 
saii congriienliiis, « etc. Pierre le Vénéraljle dit également, en parlant 
des Templier-, : <■ Eslis monachi virlutilnis, milites aclijjus. » Liii. NI. 
ep. 20, ap. Migne, t. CLXX.MX, p. ^iM. 



252 VIE DE SAINT lîERNAHD. 

homicides, parjures, adultères, » tels sont les noms peu 
flatteurs que l'abbé de Clairvaux applique au plus grand 
nombre. Singulier recrutement d'une milice chrétienne et 
monastique! Et pourtant le pieux abbé s'en félicitait hau- 
tement. « Il y a là, disait-il, un double avantage; le dé- 
part de ces gens-là est une délivrance pour le pays, et 
rOrient se réjouira de leur arrivée à cause des services 
qu'ils pourront lui rendre. Quel plaisir pour nous de per- 
dre de cruels ravageurs 1 et quelle joie pour .lérusalem de 
recevoir de fidèles défenseurs 1 C'est ainsi que le Christ 
sait tirer vengeance de ses ennemis; c'est ainsi qu'il saii 
triompher d'eux et par eux. Il Iransforme ses adversaires 
en partisans; d'un ennemi il fait un chevalier, comme 
jadis d'un Saul persécuteur il a fait un Paul apôtre (I). » 
La comparaison n'a rien que d'honorable pour les scé- 
lérats, les impies, les adultères du douzième siècle. On 
peut douter qu'ils aient tous passé, comme l'insinue l'abbé 
de Glaiivaux, par le chemin do Damas, pour se rendre à 
Jérusaleni. On ne voit pas cependant qu'une fois enr(Més 
dans la milice du Temple, ils y aient fait mauvaise tîgure. 
Si l'introduction de tels soldais dans une armée de moines 
avait ses dangers, il est probaljle que ces dangers ne se 
révélèrent que plus tard, quand la première ferveur de 
l'Ordre fut passée. Il ne faut pas oublier qu'à côté de ces 
convertis figuraient des chevaliers d'élite, qui donnèrent 
à l'Ordre naissant tout son lustre. Tel, par exemple, An- 
dré de Monthard, oncle maternel de l'abbé de Clairvaux, 
(jui devint le cinquième grand maître du Temple (i;; 
tel encore le Uls d'André de Baudcment, Guillaunn', 

(1) Oc lande novx militix. ca|i. v. ii" lo. 

(2) M. Jol)iii (|). Gi)(')-(Ui9', cite deux cIkuIcs de ll.jr>, où Andiv de 
ilonlbai'd sisiic eiuiualité de >< Magisler Teni|di. » Cf. Bern., cp. 3J0, 
où il esl (|iieslion d'un autre de se> parents devenu Teuiplicr. 



DEHNARD ET LES TEMl'LIEKS. 253 

qu'une charte de 1133 nomme )niles Bel Icrnplique Salo- 
monis (1), et tant d'autres barons du mémo rang. 

Le concile de Troyes avait ouvert pour l'œuvre de Hu- 
gues de Payns une ère de prospérité. « L'éloge )> que Ber- 
nard lit « de la nouvelle chevalerie, » répandu avec soin 
dans tout l'Occident, accéléra encore le mouvement qui 
entraînait la noblesse vers les lieux saints (2); et au 
temps oi^i Guillaume de Tyr écrivait son histoire, l'Ordre 
comptait à Jérusalem environ trois cents chevaliers, sans 
comprendre les écuyers ou frères servants (3). Le branle 
était donné; avant la fin du siècle on verra s'établir, sur 
le modèle des Templiers, divers autres Ordres militaires, 
l'Ordre Teutonique, les Ordres de Galatrava, d'Alcantara, 
de Saint-Jacques de Compostelle, d'.Vvis et de l'Aile. 

(1) lUhl. (le l'école des Chartes, ann. 1838, p. 185. 
[2] Cf. Prutz, OUI', cit., \K rt-17; Luchaire, Manuel des Inst. franc.. 
p. 111-112, noie. 

(3) Guillaume de Tyr, Hisf., lilj. XII, cap. 7. 



SVIM liQUNARll. — T. I. 



CllAinTllE IX 

l'RE.MIEHS RAPPORTS DE B1::RNAI!1i AVEC LE POUVOIR CIVIL. 

I 

Thibaut de Champagne. 

La villo de Troycs, croù l'IJrdre des Templiers avait 
pris son essor, avait alors pour comte l'un dos plus puis- 
sants seigneurs féodaux de la France; Thibaut qui avail 
recueilli l'Iiéritago de Hugues, devenu chevalier du 
Toniplr, tenait à la fois dans sa main la Champagne et 
le comté de Blois. Son domaine équivalait au domaine 
royal, s'il ne le dépassait en étendue (1). Fils d'Ktienne- 
Henri, comte de I51ois, mort glorieusement en Terre 
sainte à la bataille de Ramla ^-27 mai 110i\ petit-lils de 
Guillaume le Conquérant par sa mère Adèle, neveu par 
conséquent de Henri V, roi d'.Vngleterre, frère d'Etienne 
comte de Mortain et de Boulogne qui devait succéder à 
Henri en 1135, frère d'Henri, dabord moine à Cluny, 



(Ij Vers 1152, on coiiiplait deux inilli; trente (iofs ([ni relevaient du 
comte de Cliainiia^ne id'Arl)()is de .Inliainvilic, 7//.y<02>e des ducs el 
(les roiiiU's de C/Kuiipagne, 11, i24). En U'îi, Tiiibant se rendit à une 
eonvocalion du roi avec une armée de 8,(X)<) clievalicrs (Suger, Vita 
Luduvici Grossi, ap. Bouquet. XII , .M, note d). 



r.ERXAHn ET LE l'OUVoIR CIVIL. 255 

puis évêque do Winchester, Thibaut, quatrième du nom 
comme comte de Blois et deuxième du nom comme 
comte de Champagne, était par son origine aussi bien 
que par sa puissance l'un des plus redoutables vas- 
saux, de la couronne. Il était né vers 1094; mais, dès 
son adolescence et à peine armé chevalier, il avait mon- 
tré de quelle vigueur son bras était capable. Plus d'une 
lois le roi de France avait eu à lutter, sans pouvoir la ré- 
duire , contre l'humeur batailleuse de son jeune vassal. Le 
naufrage de la Blanche-Xef f2o novembre 1120), qui ravit 
à Thibaut une sœur, un beau-frère et quatre cousins ou 
cousines, semble avoir déterminé dans ses sentiments une 
transformation profonde et singulièrement adouci son ca- 
ractère. La piété, que sa mère avait entretenue en lui 
avec un soin infini, prit tout à coup le dessus et marqua 
désormais toutes ses a:;uvre5. Il faillit même se faire moine 
vers 1123; et ce ne fut que sur les conseils de saint Nor- 
bert qu'il garda son fief et prit femme. En 112i, il est à 
la tête de l'un des principaux corps de l'armée française, 
destinés à défendre le territoire contre l'invasion alle- 
mande. A partir de ce jour, ce fut surtout à des œuvres de 
})aix et de charité qu'il employa son autorité et consacra 
ses loisirs. Les monastères si nombreux de ses États ob- 
tinrent tous, à des degrés divers, des marques de son 
inépuisable générosité 1 . 

Tel était le seigneur duquel relovait par sa situation 
territoriale Tabbaye de Clairvaux. A voir en quels ter- 
mes Bernard s'adresse à lui vers l'époque du concile de 
Troyes, il est manifeste que l'immblo moine trouvait en 
son suzerain un bienfaiteur et un ami. Thibaut était en- 



(1) Pour plus de délails sur tous ces points, tf. d Arljois do Jiihain- 
ville, ouv. cit., II, 168-W». 



2o0 VIE )iE SAI.NT BEUNAl'.D. 

core le défenseur de l'Église ; et c'est le plus naturelle- 
ment du mond(,' (jue l'abbé de Glairvaux lui recommande 
de veiller à l'exécution des di'crets du concile (l). On ne 
concevait guère alors qu'une décision canoni([ue ne sortît 
pas son ciïet au civil. Bernard pousse la confiance et la 
hardiesse jusqu'à donner à son seigneur des conseils 
d'ordre purement politique. Tel était l'enchevêtrement 
des fiels à l'époque féodale , que les plus fiers suzerains 
devaient parfois eux-mêmes l'hommage à leurs vassaux, 
à raison de certaines tenures. Pour un homme qui avait 
la force en main, la tentation était grande de se dérober à 
un devoir qui coûtait tant à l'amour-propre. C'est ainsi 
que Thibaut semble avoir hésité à rendre hommage à 
l'évêque do Langres pour une terre qu'il tenait en fief de 
l'évêché. L'abbé de Glairvaux ne craint pas de lui remet- 
tre alors en mémoire ses obligations de vassal (2). Et il 
est fort vraisemblable que le comte les remplit au concile 
de Troyes , où il rencontra le pontife, qui était bien dé- 
cidé à ne laisser périr entre ses mains aucun des droits de 
son Eglise. 

Vers la môme époque, on voit encore Bernard inter- 
venir dans plusieurs affaires oi^i le droit et la justice ré- 
clamaient une protection efficace. Si le comte était per- 
sonnellement bienveillant et magnifique à l'égard des 
monastères de ses Etats, il n'était pas rare que ses che- 
valiers et ses officiers abusassent de leur autoriti'^ [tour 
léser les intérêts de ceux qu'ils étaient chargés de défen- 
dre. Demander justice n'était pas toujours chose facile; 
il fallait que la plainte arrivât jusqu'à l'oreille du maitre. 
Bernard, dont la voix était toujours écoutée, s'entremit 



(1; B(M'n., cp. :!'.), Il" 4. 
(2) lîern., cp. :i9, u" i. 



liERNAHl» ET LE POUVOIR CIVIL. 257 

de la sorte un jour en faveur des chanoines de Larsicourt 
(lui avaient à se plaindre des violences de leurs voisins et 
même de la cupidité des ministres du comte (1). 

La requête que le saint abbé adressa à Thibaut au su- 
jet des suites dun duel judiciaire mérite plus particuliè- 
rement d'être notée. Le duel avait eu lieu en présence 
(lu prévôt de Bar, et le vaincu , pour châtiment de sa faute, 
avait eu par ordre de Thibaut les yeux crevés. Les officiers 
du comte confisquèrent en outre tous les biens de la 
victime, réduisant ainsi les enfants du condamné à la 
dernière misère. Tant de cruauté émut le cœur de l'abbé 
de Clairvaux. « Il est juste, s"il vous plaît, écrit-il, que 
votre piété fasse restituer au coupable de quoi sustenter 
sa misérable vie. Mais, de plus, Tiniquité du père ne doit 
pas retomber sur ses fils innocents; permettez-leur au 
moins dhériter de la maison paternelle (2). » La justice 
d'une telle réclamation éclate à tous les yeux. On s'é- 
tonnera peut-être que Bernard n'ait pas poussé plus loin 
ses respectueuses remontrances et n'ait pas mis en ques- 
tion la validité même d'un jugement qui n'avait d'autre 
base juridique que les hasards d'un duel. Mais sa réserve 
trouve son explication dans les usages et les mœurs du 
temps. Bien que l'Église ait toujours eu horreur du sang 
et qu'elle n'ait jamais admis la preuve du duel dans les 
procès entre ecclésiastiques, elle n'avait pas encore formel- 
lement condamné, au commencement du douzième siè- 
cle, les ordalies en général ni même en particulier le 
duel entre laïques. A une époque où la justice manquait 
souvent des moyens les plus essentiels d'information, on 
comprend que dans les cas litigieux ou délictueux extrê- 



(1) Bein; cp. .39, n" 1. 

[2) Rern., cp. .'{9. n" 3. 



258 VIE DE SAINT liKRXARl». 

mement graves, à défaut do preuve décisive, l'usage des 
jugements de Dieu, quoique d"origin<' germaine et 
païeune, ait eu cours dans les tribunaux civils, sans que 
le droil canon songeât, au moins pendant longtemps, à 
les réprouver ^1). En contester la légitimité , c'eut été pour 
Bernard devancer les décrets de l'Église; et, dans les cas 
douteux, il n'était pas homme à se prononcer aussi vite 
et aussi liardimenl. Ajoutons que mêler à sa requête une 
protestation de principe, c'eut été le plus sur moyen de 
perdre la cause (|u'il défendait. Son silence, ou si l'on 
veut sa prétermission, n'a donc rien de surprenant. 

A quelque temps de là, il prend encore en main une 
cause analogue. Thibaut avait ordonné le bannissement et 
conljsqué les biens de l'un de ses hommes, nommé Hum- 
bert, qui, pour se soustraire à la justice de son suzerain, 
s'était, sous le coup d'une accusation grave, soumis vo- 
lontairement à un autre tribunal. Quoique la violation 
des droits du comte fût indéniable, le châtiment pouvait 

(1) Nous avons étudié lon^iieinenl celle queslion dans un aiiiclc in- 
titulé : L'j':glise et les Ordalies an douzième siècle , dans la licvnc 
des Qi(esl. Idstor., Janvier 18',I3, ]). 185-200. En ce qui roRarde le duel, 
voici noire conclusion : <' I.e duel judiciaire, à cause de son caractère 
de jugenienl de sang, rencontra d'ahord chez les docteurs el dans les 
l'^iilises iiarliculières d'éiuinenls adversaires; il finit pourtant par pré- 
valoir aui)res des tribunaux laïques, el personne au douzième siècle 
n'en conteste la légitimité, si ce n'est pour les Iriliunaux ecclésiasli- 
([UCS; les membres du clergé impli(iués dans une affaire (|ui se termine 
|)ar un duel recourent à un chanq)iou la'i'que pour défendre leur cause. 
Les papes, à i>arlir de Nicolas 1 '^ interdisent en principe aux tribu- 
naux ecclésiastiques le duel judiciaire; mais, en pratique, il semble 
qu'ils en aient parfois toléré l'usage, par égard jiour la législation la'i- 
que. » Quant à l'usage, nous pouvons ajouter aux textes que nous 
avons cités un texte d'Abélard, (|ui, jiarlant des monastères, dit : 
1 Ilomines noslros, non solum ad juramenta, verum etiani ad duella 
pro nobis agenda, cum summo vil;e su.'e periculo comi)ellimus. » De 
S. Joaune l;apl. Serm., p. :>'2, éd. Cousin. 



liEHNARl» ET LE l'OUVOIR CIVIL. 259 

paraître excessif et hors de proportion avec la faute. Lo 
malheureux exilé laissait une fonime sans ressources et 
des enfants « orphelins du vivant m(''me de leur père , » 
comme parle l'abbé de Clairvaux. Bernard écrivit respec- 
tueusement à Thi])aul pour lui demander une commuta- 
tion de peine ou même une revision du procès. Et afin 
d'atteindre plus sûrement son but, il mit dans ses intérêts 
et dans ceux de Humbert, Geoffroy l'évoque de Chartres, 
saint Norbert et un abbé du nom de Hugues Farsit, tous 
trois Ki'ands amis du comte et puissants sur son esprit (1). 
La première lettre de l'abbé de Clairvaux demeura sans 
effet; il s'en plaignit respectueusement dans une seconde : 
« Si je vous demandais de l'or, écrivait-il, de l'argent ou 
toute autre faveur du même genre , je suis sûr que je l'ob- 
tiendrais ; que dis-je? si je le demandais! Sans vous rien 
demander, j'ai déjà reçu de votre libéralité de nombreu- 
ses largesses. Or, voici une cliose que j'ai sollicitée, non 
à cause de moi mais à cause de Dieu, non pour moi mais 
pour vous; pour(iuoi donc n'ai-je pas mérit('' de l'obte- 
nir? » A défaut de miséricorde, accordez au moins jus- 
tice au coupable qui la demande. « Ignorez-vous qui a 
prononcé cette menace : « Quand le temps sera venu, je 
jugerai les justices. » Si les justices doivent être jugées, 
combien plus les injustices I Ne rraignez-vous pas celte 
autre sentence : « La mesure où vous aurez mesuré les 
« autres, sera celle avec laqu<'lle on vous mesurera vous- 
« même. » Autant il vous a été facile de confisquer les 
biens de Humbert, autant il serait facile, que dis-jo, il 
serait incomparablement plus facile à Dieu de coiillsquer, 

(i; Cf. ep. 35-38, 5G. Toutes ces Icllrcs ont été écrites peu de temps 
après le concile de Troyes, (domine on !•■ voit par l'épître 50 : Dudum, 
cura Trecis esscCis. Mabillon a confondu Ihunherl avec le duelliste de 
l'épitre 39. 



•260 VIE IiE SAINT ISEHNARI». 

— loin de nous ce malheur I — do conlisquer les biens 
de Thibaut. >- 

Le cœur du comte no rrsta pas plus longtemps fermé 
à la justice et à la pitié. Il lit reviser le procès de llumbert ; 
et si nous ignorons quel sort final il lui réserva, nous sa- 
vons au moins qu'il ordonna de restituer à la femme et 
aux enfants du condamné les biens confisqués. Sur ce 
dernier point, Texécution de la sentence subit quelque 
retard; il fallait s'y attendre. Les officiers du comte, qui 
avaient sans nul doute bénéficié du premier jugement, 
avaient tout intérêt à faire la sourde oreille. Ils comptaient 
.<?ans l'abbé de Glairvaux qui ne pouvait manquer de renou- 
veler ses instances auprès do Thibaut : « Vous aviez, 
écrit-il, décidé avec une extrême bienveillance que les 
biens de llumbert seraient rendus à sa femme et à ses en- 
fants : le seigneur Norbert fut comme moi témoin de votre 
promesse. Je ne saurais donc assez m'étonner qu'un obs- 
tacle ait empêché l'accomplissement de votre jtieuse 
parole. Si parfois chez les autres princes , nous surprenons 
une parole dite à la légère ou sans sincérité, nous ne 
voyons là rien de nouveau ni (rét(jnnant. Mais chez lo 
comte Thibaut, nous ne pouvons souffrir qu'on entende le 
oui et le non; une simple affirmation de lui équivaut à 
un serment , dit la renommée, et le plus léger mensonge 
serait considéré comme un grave parjure. Entre toutes 
les vertus, qui ennoblissent votre dignité et rendent votre 
nom ci'lèbre dans l'univers, colle qui est le plus louée, 
c'est la loyauté ot la sûreté de votre parole, vrrittilis con.s- 
lantiii. Qui donc, par ses exhortations ou ses conseils, a 
tenté d'i'-nervor la force robuste d'un cœur si ferme? Ce- 
lui-là sûrement est un faux ami. » 

li'issue de cette affaire nous échappe, faute de docu- 
ments : mais il n'est pas besoin du sens do la divination 



lŒRNABl) ET LE POUVOIR CIVIL. 2(51 

pour présumer qu'un appel si pressant aux sentiments 
chevaleresques de Thibaut fût entendu. Nous pourrions 
citer diverses preuves qui marquent l'influence que l'abbé 
de Clairvaux exerça désormais sur le cœur du comte de 
Champagne (1). Qu'il nous suffise de mentionner encore un 
trait qui trouve naturellement sa place ici , sinon par sa 
date que nous ne saurions indiquer, au moins par son 
caractère et par l'ordre logique. Un jour, raconte un des 
historiens de saint Bernard , le serviteur de Dieu alla pour 
affaires trouver le comte Thibaut. Comme il approchait 
de la ville où était le prince, il rencontra une grande 
foule qui traînait au supplice un brigand condamné pour 
ses crimes à la peine capitale. A celte vue, touché de com- 
passion, le saint abbé saisit la corde dont le malheureux 
était lié et dit aux bourreaux : « Remettez-moi cet assassin , 
je veux le pendre de mes propres mains. » Mais le comte, 
ayant appris l'arrivée de l'homme de Dieu, se précipita à 
sa rencontre , et comprenant ce qui venait de se passer, 
lui dit avec horreur : « Vénérable père, que prétendez- 
vous faire? Pourquoi avez- vous rappelé des portes de 
l'enfer ce gibier do potence, digne de mille morts? Espé- 
rez-vous sauver un homme qui est le diable personnifié? 
11 n'y a plus à attendre qu'il s'amende; le seul bien qu'il 
puisse faire, c'est de mourir. Laissez donc aller à la mort 
un homme dont la vie est un danger pour les autres. » 
« .le sais, répondit IJernard, je sais, ù le meilleur des 
hommes, que ce larron est un scélérat digne des tour- 
ments les plus rigoureux. Aussi ne croyez pas que je veuille 
laisser un si grand pécheur sans châtiment; mon projet 
est bien de le livrer aux bourreaux et de lui infliger une 
peine d'autant plus juste qu'elle sera plus longue. Vous 

;i) Cf. ep. 40 et 11. 



262 VIE ]IE SAINT liEHXAJID. 

vouliez le suspendre k une potence et le laisser ainsi du- 
rant un ou plusieurs jours attaché mort à Tinstrument de 
son supplice. Moi, je l'attacherai à la croix et lui ferai su- 
bir ainsi pour toujours le supplice de la pendaison. » A 
ces mots, Thibaut se tut, et Bernard ôtant sa tunique en 
couvrit son prisonnier qu'il emmena à Clairvaux. Étrange 
recrue pour le monastère I Mais le bandit sut apprécier 
la faveur qui lui était accordée ; de loup il devint agneau , 
et de larron convors. 11 vécut ainsi plus de trente années 
dans l'obéissance, méritant, remarque le narrateur, de 
porter le nom de Constance, qu'il avait reçu à son bap- 
tême (1 . 

II 

Louis le Gros et sa cour. 

Les conversions éclatantes de Suger, abbé de Sainl- 
Denis (2) , de Henri le Sanglier, archevêque de Sons (3 , el 
(rÉtienne de Senlis, évêque de Paris (4), dues, comme 
on sait, au zèle de Bernard, avaient fait pénétrer à la 
cour le nom de l'abbé de Clairvaux, et lui avaient acquis 
dans l'entourage de Louis de Gros un juste respect. Toute- 
fois à ce respect se mêlait une sorte de défiance. La cour 
n'était pas exempte d'abus, et, c(>mme le fait justomcnl 



(1; Ilcilterl, île Miractilis , lib. II, cap. xv, aj). Mignc, col. 1324- 
l;{25. Ih'ibort qui rapporte ce fait fut moine à Clairvaux de 1157 à 
1161; il dit avoir encore connu Constance : (/iieDt nos cliatii cidimus 
cl co[/)toruniis. 

;2j IJernard, cp. 78. 

(3) Cf. Ikrn., ep. 42, scu Traclaiiis de iiwribus ci o/licio cpisco- 
porum, Migne, t. CLX.WII, p. 80'J. 

(4) Cf. sur Etienne de Senlis, Ilialoiie littéraire de la France, 
\1I, 15'.'. et suiv. 



RERXARD ET LE TOUVOIR CIVIL. 263 

observer un historien des premiers Capétiens , Louis le 
Gros , malgré son attachement à l'Ëglise , ne se montra 
guère favorable à Tintroduction de la réforme religieuse 
dans son royaume 1). Ce prince dont « la vie fut une lon- 
gue épopée militaire, où se succèdent sans interruption 
les chevauchées, les sièges, les assauts et les rudes com- 
bats, » était naturellement porté à traiter les évêques et 
les abbés comme de simples vassaux, tenus à l'hommage 
et dociles à sa volonté. Quand surgissait entre lui et son 
clergé un conflit d'intérêts , il résistait difficilement à la ten- 
tation d'opposer la force au droit. En cela son conseil favo- 
risait singulièrement sa politique. « Moins une abbaye est 
régulière, disait-on couramment à la cour, plus elle est 
dépendante du roi et plus elle est utile, en ce qui touche 
du moins les intérêts temporels (2). » 

Avec de tels principes, la lutte entre l'Église et l'État 
était inévitable, à moins que la royauté ne mit elle-même 
un frein à sa puissance. L'abbé de Clairvaux ne se pro- 
posait pas expressément d'appliquer à la cour son plan 
de réforme; mais, pour qu'il s'abstînt absolument de l'é- 
tendre jusqu'à elle, il eût fallu qu'elle-même ne portât 
pas atteinte à la dignité ou aux droits de l'Église , dont il 
était, en quelque sorte, aux yeux de tous, le champion 
attitré. 

Le premier fait , qui l'engagea, vers l'année 1127, dans 
la voie des remontrances au pouvoir civil , fut l'élévation 
d'Élienne de Garlandc, archidiacre de Notre-Dame et 
doyen d'Orléans, au dapiféral. Ce cumul de fonctions, 
considérées jusque-là comme incompatibles, avait causé 



(Ij Luchaire, lastil. Monairli., II, 251-252 

(2; CeUe rédexion esl, d'Abélard, dans son ffisloria CatamUatum, 
ap. //. des G., XIV. 290. 



204 VIE TtE SAINT BERNARD. 

dans TEgliso un vérilable scandale (1), que l'orgueil du 
nouveau séntu-hal n'avait pas peu contribué à aggraver 
encore. Bernard brûlait du désir de rappeler au respect de 
la discipline ecch'siaslique l'ambitieux archidiacre; mais 
la crainte de blesser la cour le retint longtemps. '< La vé- 
rité, pensait-il, engendre quelquefois la haine. » A la un 
cependant il prit le parti de parler, u Ne valait-il pas 
mieux rire l'occasion d'un scandale que de trahir la vé- 
rité? » Aussi bien, « à quoi lui servait de taire ce que 
tout le monde proclamait hautement? » 

C'est par ces réflexions que le pieux cénobite s'enhardit 

à flétrir la conduite d'Élienne de Garlandc Encore n'ose- 

t-il pas s'adresser directement au coupable. C'est l'illustre 

abbé de Saint-Denis qu'il choisit pour confident de ses 

inquiiitudes et de ses récriminations. » Est-il quelqu'un, 

s'écrie-l-il (2), dont le cœur ne s'indigne, dont la langue 

ne murmure, au moins en secret, contre un diacre qui, 

au mépris de l'Evangile, sert pareillement Dieu et Mam- 

mon, occupe dans l'Église une place, une dignité, qui n'est 

pas inférieure à celle des évèques, et en même temps 

remplit dans l'armée des fonctions supérieures à celles 

des premiers officiers? Qu'est-ce, je vous prie, que cette 

monstruosité de vouloir paraître à la fois clerc et soldat, 

pour n'être, en somme , ni l'un ni l'autre? N'est-ce pas un 

égal abus qu'un diacre préside au service de la table royale, 

ou que l'intendant de la bouche du roi serve aux mystères 

de l'autel? Qui pourrait voir sans étonnement, qm'dis-je, 

sans horreur, un même homme, tantôt, couvert d'une 

armure, conduire les troupes en armes, tantôt, revêtu 

d'une aube et d'une (''lolc, chanter l'évangile au milieu de 



(1) Cf. C/iroit. Miiuriiiiac. ai>. //. des 6'., XH, 7fi; Beni., ep. 78. 
(9.) IJcrii., ('i>. 78. 



HERNARI» ET LE l'OlVOIU CIVIL. 205 

l'église? A moins toutefois, — ce qui serait plus odieux, 
— qu'il ne rougisse de l'Évangile, qu'ayant honte d'être 
clerc, il ne trouve beaucoup plus honorable d'iHre sol- 
dat, et qu'il ne préfère la cour à l'église, la table du 
roi à l'autel du Christ... Est-ce donc une plus haute di- 
gnité d'être oflîcier dun roi de la terre que d'iHre ministre 
du Roi du ciel?... Est-il donc plus beau d'être appelé sé- 
néchal que d'être appelé doyen et archidiacre? Oui, je 
l'accorde, cela est plus beau, mais pour un laïque et non 
pour un clerc, pour un soldat et non pour un diacre. » 

Bernard ne se contente pas de déplorer cet étrange 
aveuglement de l'ambition qui confond deux ordres de 
dignités si nécessairement distincts; il essaie de démon- 
trer que cette confusion est « non moins déshonorante 
pour l'État que pour l'Église. » A cet égard, la conduite 
du roi n'est-elle pas justiciable de la critique? « S'il est 
indigne d'un clerc de guerroyer à la solde des princes, il 
est également indigne de la majesté royale de confier à 
des clercs le ministère de la guerre. Aussi , quel roi a-t-on 
jamais vu mettre à la tète de ses troupes un clerc inha- 
bile, au lieu d'y placer le plus brave de ses soldats? » 

Pour être indirecte, cette leçon de gouvernement n'en 
était pas moins frappante; et si elle parvint jusqu'aux 
oreilles de Eouis le Gros, elle dut l'émouvoir d'autant plus 
profondément qu'il put y reconnaître un écho de l'opinion 
publique. On avait été habitué, sous toutes les races, à 
voir les membres du clergé entrer dans les conseils des 
rois; mais cette élévation d'un clerc à la dignité de com- 
mandant en chef de l'armée française, princeps mili(i;r 
Francorum , était trop contraire à l'esprit de l'Église , 
pour ne pas susciter dos murmures dans tous les rangs 
de la société du douzième siècle. 

Malheureusement les liens, qui al tachaient Louis le 



^G6 VIE 1»E SAINT liEltXARD. 

(jros à Etienne de (iarlande, étaient trop puissants pour 
qu'il les rompît brusquement, sans un motif qui sauvât 
au moins les apparences. Nul officier de la couronne n'a- 
vait su s'insinuer plus habilement et plus avant que le 
sénéchal dans les bonnes grâces du prince. Reçu de bonne 
heure à la cour, oi^i son frère aîné, Anseau, était déjà in- 
vesti du dapiférat, il avait obtenu jeune encore la chancel- 
lerie, l'un des quatre grands offices de la couronne. Cette 
dignité ne suffisait pas à son ambition. Il lui fallait « une 
gloire qui saute aux yeux. » Le dapiférat lui échut enfin 
en 11-20, après la mort de son frère Guillaume, lui-même 
successeur d'Anseau. Si on considère que son autre frère, 
(iilbert, avait obtenu en 1112 la bouteillerie, on sera en 
mesure d'apprécier la confiance que Louis le (iros témoi- 
gnait à cette famille des Garlande (1). Etienne, au su de 
tous, était son favori. Rien ne se faisait sans l'avis du sé- 
néchal , disent les chroniqueurs. C'était lui qui gouver- 
nait toute la France après le roi, sinon au-dessus du 
roi i2). 

Dans ce degré de faveur, que pouvait craindre Etienne 
des mouvements de l'opinion publique? Ses fautes seules 
étaient capables de mettre en péril sa fortune. 11 ne sut 
pas échapper à ce piège. Enivré de sa puissance, il ne 
gardait plus aucune mesure dans l'exercice de son autorité ; 
il osa même, en plusieurs circonstances, froisser la reine 
et la braver, jjcrsuadé que les ressentiments d'une tfmme 
ne sauraient l'atteindre 3). Louis le Gros s'émut à la fin 
de tant d'audace et d'impudence. L'invective de saint 
IJernard résonnait sans doute encore à son oreille. 11 chassa 

(1) Sur tous CCS poiiils, cf. Lucliaire, Kcinarr/ucs, l'ic, p. lu cl suiv.; 
j). 30, noie 7. 

(2) Cf. Chroa. M(iinii(l(tc., ap. //. des G'., XII, 73, Ih-ll . 
(3i Cfiroii. Muariii., a]». //. des G-, Xll, 77. 



liERNARD ET LE POUVOIR CIVIL. 2(»7 

du palais l'arrogant sénéchal et le destitua de ses fonc- 
tions (1). 

Ce fut le 10 mai H;28, à ce qu'il semble, que l'abbé de 
Clairvaux se trouva pour la première fois en rapports di- 
rects et officiels avec le roi de France. A celte date, en 
effet, on les voit agir de concert au concile d'Arras. L'é- 
vêque de Laon se plaignait depuis quelques années du re- 
lâchement dans lequel étaient tombées les religieuses de 
Saint-Jean, monastère de fondation royale. Ces vierges 
ioUes, comme les appelle l'Ecriture, dissipaient dans des 
fêtes mondaines les revenus de leur couvent. I^es plus 
mauvais bruits circulaient en outre sur leur compte dans 
le voisinage (2). II fallait donc que l'autorité ecclésiastique 
mît un terme à ce dérèglement, si elle ne voulait paraître 
elle-même complice du scandale. Un concile provincial 
tenu à Arras par le métropolitain Rainaud, archevêque 
de Reims, avec le concours de tous ses sulîragants et de 
plusieurs abbés, en particulier de l'abbé de Clairvaux, 
jugea que le mal était irrémédiable et que le seul moyen 
de l'extirper (Hait d'expulser les religieuses. On leur 
substitua des religieux, choisis en différents monastères, 
à qui l'on donna pour abbé le prieur du couvent de Saint- 
Nicaise de Reims, Drogon. Louis le Gros, témoin des 
décisions conciliaires, les confirma par un diplôme et s'en- 
gagea à les faire exécuter (3). La royauté prêtait ainsi 
main-forte à l'autorité ecclésiastique dans son amvre ré- 
formatrice. 



'^1) Peu a|)rcs le 3 août 1127. Cf. Lticiiain-, [U'inari/nes . \>. 11. 
30-32. 

(2) Heriinann, Gcsla Barlhol, Lumlun. ep., ap. Ilisl. des C, XIV, 
348. 

(3) Mansi, Concil., t. X.\I, p. 372 et .suiv. Sur la iiréscnco do Hor- 
nard au concile, cf. Bcrn., ('\>. i8. 



Î268 VIE DE SAINT BEU.NARD. 

Vers le même temps (1), cependant, le roi do France 
prit une attitude diflerento à l'égard de l'évêque de Paris. 
L'origine du conflit est mal connue; Tissue en est plus 
obscure encore. Etienne de Sentis, récemment converti 
par l'abbé de Clairvaux, cherchait à introduire la reforme 
dans son clergé et particulièrement dans son église cathé- 
drale. Soutenu dans cette tentative par les chanoines ré- 
guliers de Saint-Victor, il voulut récompenser ces religieux 
par quelques avantages temporels ou revenus, tels que 
annates, personnat ou prébende. Louis le Gros entra d'a- 
bord dans ces vues (2). Mais la mesure rencontra une vive 
opposition au sein du Chapitre de Notre-Dame. Les archi- 
diacres et les chanoines, peu soucieux de voir leurs stalles 
envahies par les partisans de la réforme, en appelèrent 
au roi, leur avoué naturel et le défenseur attitré des 
privilèges de leur église. Par un revirement qu'on ne 
s'explique ]>as, et au risque de se metln^ en contradic- 
tion avec lui-même , Louis prêta l'oreille à leurs récla- 
mations et défendit expressément à l'évêque de « rien 
changer aux coutumes, statuts et ordres de l'église de 
Paris (3). » 

Etienne parait avoir cédé d'abord à cette injonction, 
ou du moins avoir hésité î\ en violer la teneur. Nous le 
voyons, en effet, siéger à côté du roi dans le synode tenu 
à Saint-dermain des Prés sous la présidence du légat Ma- 
thieu, évi''que dAlbano , vers l'époque du carême, en 1129. 
Le jour de Pâques, l 'i avril, il assistait également au 



(1) LiRliairc, Louis le Gros, \>. \'M',, if i'>4 ; cf. ii" 42:i. 

(2) Luchaire, Louis le Gros, n" Sr>3. 

v3) Liicliairc, Louis le Gros, n" Vyi. M. Ludjaiic (|>. c.i.xxv) tonte 
(l'ex|)liqiicr la (■oiilradiction du roi, en disant : « 11 acce|itait rapplica- 
tion de la réronnc, à condition qu'elle n'eût pas lieu dans le» chapilro* 
l'I alihayes places sous sa inain. » 



BERNARD ET LE POUVOIR CIVIL. 2G9 

couronnement du jeune Philippe, fils aine du roi, dans 
la cathédrale de Reims (1). 

Cependant, son impatience finit par éclater. La défense 
royale était une atteinte portée à son autorité épiscopale. 
11 est probable quil osa l'enfreindre. Ce qui est sûr, c'est 
que Louis le Gros, irrité de sa conduite, lui enleva les 
i-i-</(iliti. L'évêque répondit à cette violence en jetant l'in- 
terdit sur son diocèse : terrible représaille qui mit le 
comble à la colère de ses ennemis. Il fut chassé de son 
siège, menacé dans sa vie, et dut s'enfuir à Sens chez son 
métropolitain. Les palatins, profitant de cette disgrâce, 
se jetèrent sur ses biens et ceux de ses partisans comme 
sur une proie (2). 

La querelle ainsi envenimée ne pouvait être apaisée 
que par le souverain Pontife. Mais avant de recourir à ce 
tribunal, le prélat exilé eut l'heureuse idée de prendre 
conseil des Cisterciens. Depuis quelques années, Louis 
le Gros était affilié à cet Ordre. En vertu de l'autorité pri- 
vée que leur conférait la confraternité religieuse, les abbés 
de Citeaux et de Clairvaux pouvaient espérer d'amener 
le roi de France à un accommodement ou même de lui 
imposer une réparation raisonnable et canonique. C'est 
dans cette pensée que l'abbé de Clairvaux, interprête d'f> 
tienne de Sentis et de ses am.is, fit appel, par la lettre 
suivante 3), à la loyauté de L<juis le Gros : 

" Le Iloi du ciel et de la terre, qui vous a donné un 
royaume ici-bas, vous en donnera un autre dans le ciel, 
si vous mettez vos soins à gouverner avec équité et sagesse 
celui quf vous avez reçu. C'est là notre vœu, c'est l'objet 

(1) Luchaire, Loiiis le Gros, a" 431; cf. n" 433. 

{•>) Epp. ad Stcph., ap. Hist. des G., XV, 333-334. Cf. Hcrn. ep. 

3, Ep. ij. 



iTO VIE DE SAINT liEHNAHU. 

do nos prières... Mais avec quelle confiance oserons-nous 
désormais élever nos mains vers l'Époux de cette Église 
que vous contrislez si inconsich'rément, et sans raison, 
ce nous semble? J. 'Église, en etï'et, dépose contre vous, 
auprès de son Seigneur et Maitre, une plainte dt'sespérée, 
parce qu'ell(> trouve un oppresseur en celui qu'elle avait 
reçu pour défenseur. Considérez donc quel est celui que 
vous ollensez; ce n'est pas, à parler exactement, l'évèque 
de Paris, mais le Seigneur du ciel, un seigneur terrijjle, 
celui qui ôte la vie aux princes... L'évèque de Paris oflre 
devons donner satisfaction, si, toutefois, comme semble 
l'exiger la justice, vous consentez d'abord à lui rendre ce 
(jne vous lui avez enlevé... Pour terminer cette affaire, 
nous sommes disposi'S ;i aller vous trouver partout où il 
vous plaira. Que si vous dè'daigniez de prêter l'oreille à 
nos prières et de faire la paix avec votre évêque, ou pour 
mieux dire avec Dieu, sachez que nous serions obligés 
d'écouter la voix d'un prêtre du Seigneur et de porter sa 
cause devant le tribunal du souverain Pontife. » 

L'abbé de Pontigny, l'archevêque de Sens et ses sull'ra- 
gants se joignirent à l'abbé de Clairvaux pour appuyer de 
vive voix cette supplique. L'entrevue qu'ils eurent avec le 
roi fut 1res orageuse. l]n vertu du droit canon, l'évèque 
de Paris pouvait exiger que ses biens de régale lui fussent 
restitués (1), avant qu'on soumit à un examen juridique 
ce qui faisait le fond même du conflit. Louis le Gros refusa 
net de subir colle condition. La menace d'im nouvel in- 
tordit, |)lus général que le premier, parvint à peine à l'é- 
branler (i) ; les prières des t'vêques irritaient, ce semble, 
au lieu de ladonrir, un co'ur jusque-là docile à leurs ins- 



(1) Cf. GruHani Dcrrcl., ap. Mi-iic, t. CLX.WU. \>. IT)'!, note 150. 

(2) Bern., c]). M; et 47. 



liKRNAHI» ET LE POUVOIR CIVIL. 271 

pirations ,1). C'est alors, dit-on, (jue l'abbé de Clairvaux, 
l'rappé d'une vision qu'il avait eue la nuit précédente, s'(''- 
cria, indigné : « Seigneur, prenez garde que Dieu ne venge 
sur votre fils aine l'injure que vous faites à ses évèques, 
et qu'un jour vous ne soyez réduit à implorer à votre tour, 
pour assurer l'avenir de votre dynastie , l'appui de ceux 
dont vous méprisez aujourd'hui les supplications. » Saisi, 
au même instant, d'une vague terreur, Louis le (iros finit 
par promettre les satisfactions qu'on exigeait de sa cons- 
cience chrétienne (2). 

Au fond, pourtant, ce n'était là qu'une concession dila- 
toire et conditionnelle. Aussi fin diplomate que terrible 
souverain, Louis n'avait pas attendu jusqu'à cette heure 
pour prendre ses sûretés du cùté de Rome, et il nourris- 
sait le secret espoir que le Saint-Siège se prononcerait en 
sa faveur. De fait, Honorius II, trompé par un inexact 
exposé de l'affaire, eut l'imprudence de lever sans condi- 
tion l'interdit lancé par Etienne de Senlis. Ce fut un coup 
terrible pour l'Église de France. Les bonnes dispositions 
du roi s'évanouirent aussitôt. En vain les évêques de la 
l^rovince et Bernard vinrent lui rappeler ses précédents 
engagements. Pour toute réponse, il se borna à leur 
montrer les lettres pontificales et les congédia rude- 
ment (3). 

Bernard adressa sans délai au souverain Pontife d'ar- 
dentes remontrances : « Une grave nécessité, dit-il, nous 
a fait quitter le cloître pour paraître dans le monde, et 
voici ce que nous avons vu, — chose triste à voir et aussi 

(1) « Suppli<al)ant ci. iit iiui salis anlc dilexisset et lioiiorasset Ec- 
clesiain. » FrcKjm. Caufr.. ap. Mij;ne, l. CLXX.W, p. .")'M). 

2) Bernardi Vita, lii>. IV, n" 11; HtMii., cpp. 40 el i7. Sur la ilalC' 
cf. 1" édilion, t. I, p. 2CG, noie 4. 

(3)Bern., epp. 40 cl 47, écrites en il:i'.t, après Pâques. 



S?^ VIE DE SAINT lîERNARl». 

triste à dire : — l'honneur do l'Église a été gravement 
compromis sous le pontificat d'Honorius. Déjà l'humilité 
ou, pour mieux dire , la constance des évèques avait flé- 
chi la colère du roi, lorsque l'autorité du pontife suprême 
vint, hélas: donner un encouragement à l'orgueil. Nous 
savons, à la vérité, et vos lettres le laissent assez voir, que 
ce rescrit a été obtenu subrepticement par un mensonge. 
Mais ce qui nous étonne, c'est que jugeant une partie, on 
ait condamné l'autre sans rentendre. Nous sommes par 
ce coup , écrivait-il encore au nom de l'évéque de Char- 
tres il), nous sommes devenus la risée de nos voisins, 
.ïusques à quand cela durera -t-il? C'est à votre piété 
compatissante de le décider. » 

Honorius dut reconnaître, à ces accents de douleur, 
qu'il avait été joné par le roi de France. Pour n'être pas 
réduit à se déjuger lui-même, il est probable qu'il chargea 
son légat, Mathieu d'Albano, du soin de ménager la paix 
entre l'évéque de Paris et son terrible souverain. Etienne 
de Senlis semble avoir fixé provisoirement sa résidence à 
Lagny, dans les États du comte de Champagne. Sommé 
de comparaître devant la cour de Louis le Gros, il prit 
avis de l'évéque de Chartres, qui lui conseilla de s'y 
rendre (2), moyennant un sauf-conduit. Les détails de 
celte entrevue sont restés un mystère pour les historiens. 
Tout porte à croire, cependant, que « la Justice et la paix 
se donnèrent un baiser, « comme dirait saint Bernard. 

Un conllil non moins grave surgissait, vers la même 
époque (3 , entre le roi et l'archevêque de Sens, Henri le 
Sanglier. C'est à peine si on devine, m travers quelques 

(1) E|). ic et 17. 

{■>.) Hisl. des C. XV. |). 334-33 J. Cf. Lucliairo {Louis le Gros, 
IV i05). 
[3) Cf. lîern. 0|>l>. ^i9-5I. 



liERNARD I:T LE POUVOIR CIVIL. 273 

vagues expressions de saint Bernard, l'objet de ce nou- 
veau démêlé. Le métropolitain était accusé de sim(j- 
nie (1). La cour qu'il avait désertée « cherchait avec une 
maligne curiosité, dans ses vertus naissantes, le reste de 
ses vices anciens. « En somme, tout prétexte était bon 
pour le perdre. Voici en quels termes l'abbé de Glairvaux 
dénonce au pape Honorius la conduite de Louis le Gros : 
■ C'est en toute sincérité et confiance, très saint Père, 
que nous venons vous exposer les maux qui fondent dans 
notre pays sur TÉgiise notre mère. Autant que nous pou- 
vons en juger, nous qui sommes sur les lieux, ce que le 
roi Louis persécute dans les évèques, c'est moins leur 
personne que leur zèle pour la justice, leur piété et jus- 
qu'aux dehors de la religion. Votre Sainteté peut en faire 
aisément la remarque; ceux qui auparavant, grâce ù leurs 
mœurs et à leur conduite mondaines, étaient honorés, 
estimés, admis dans l'intimité, sont maintenant traités 
en ennemis, parce qu'ils vivent d'une manière digne de 
leur sacerdoce et qu'ils honorent en toutes choses leur 
ministère. De là ces outrages et ces injures qui ont assailli 
l'évèque de Paris, sans l'ébranler toutefois, parce que le 
Seigneur l'a soutenu par votre main. De là ces efforts que 
le roi fait pour abattre la constance du Seigneur de Sens, 
afin qu'après avoir renversé le métropolitain^ ce qu'à Dieu 
ne plaise, il puisse plus aisément et à son gré s'attaquer 
aux suffragants. Qui doute enûn qu'il ait un autre dessein 
que de ruiner la religion, lorsqu'il la déclare ouvertement 
la destructrice de son royaume, l'ennemie de sa cou- 
ronne? Ce nouvel Hérode ne redoute plus le Christ dans 
son berceau, mais il est jaNjux de son triomphe dans l'L- 



(1) « Qu;eriliii- sinionia fl iiitcr iiascoiilt'S virlulcs ciiiorliianmi vel 
cadavera virluluin scnilatur curiosa inalilia. o Itcrn., cp. 51. 



'Itï VIE l>E SAINT lîERNARD. 

glist'. (Jiiel grief a-l-il contre rarchevèque, si co n'est le 
désir d'étoufîer en lui, comme dans les autres , l'esprit de 
Dieu?... (Jue le jugement parte donc de votre face, très 
saint Père. Nous avons confiance que vous protégerez 
rinnocence et que vous prononcerez selon la justice. Re- 
mellre cette affair(^ au tribunal et à la décision du roi, ce 
serait, hélas! livrer riunocent aux: mains de ses enne- 
mis (1). » 

Cel(<' lettre jelti' sur la i)olitique religieuse de Louis le 
Gros une singulière clarté. Hue le roi de France se soit 
échappé en injures violentes contre l'FJglise, rien de plus 
vraisemblable. Toute ai)parence d'opposition est aisément 
suspecte aux hommes de son tempérament et provoque 
inévitablement leur colère. Mais, nous nous empressons 
de l'ajouter, ces emportements accidentels et momentanés 
ne .sauraient donner une idée exacte des sentiments de 
Louis le Gros à li'gard de la religion. Ce prince n'eut 
rien d'un Hi-rode. Ses antécédents et la suite de son his- 
toire le prouvent surabondamment. Si saint Bernard ;i, en 
cette circonstance particulière, enflé la voix outre me- 
sure pour stigmatiser nn acte cpril considérait comme 
attentatoire à la liberté de l'Eglise, c'est qu'il était déjà 
prévenu contre le roi parle souvenir de l'exil del'i'vèque 
de Paris, et qu'il crut apercevoir dans ces deux conflits , 
se succédant à un si court intervalle, tout un système de 
persécution. 

Ilonorius ne semble pas avoir partagé ce sentiment. Il 
renvoya l'archevêque de Sens devant le tribunal de la jus- 
tice royale. Mais au moins, s'écrie l'abbé de Clairvaux, 
« qu'il lui soit permis, s'il est condamné injustement, 
d'en ai»pelcr à itume (2)! ' L'affaire n'eut pas de suites 

(1)E|.. /,«). 

(2) Epi». .^O el 51. 



IJEHNARD ET LE l'OLVOIR CIVIL. 27o 

gravos, autant qu'on en peut juger par conjecture, en 
Tabsencc de documents précis. Henri le Sanglier demeura 
tranquillement en possession de son siège et de ses pré- 
rogatives 11. 

La paix paraît donc s'être raffermie ou rétablie entre 
l'Église et l'État vers la fln de l'année 1129 ou au com- 
mencement de 1130. Celui qui eut le plus à souffrir de ces 
divers démêlés fut Bernard lui-même. Sa perpétuelle in- 
tervention dans les conflits politico-ridigieux avait fait 
des mécontents. « Les affaires de Dieu sont les miennes , 
écrivait-il ingénument au cardinal Haimeric; rien de ce 
f(ui le regarde ne m'est étranger (2). » Aussi avait-il été 
l'un des principaux instigateurs de l'expulsion de Fulbert, 
abbé du Sainl-Sépulcre de Cambrai (3). C'était pareille- 
ment d'après son avis que l'évêque de Verdun, accusé 
de malversations et de simonie, avait donné sa démis- 
sion au concile de Chàlons, le 2 février 1129 [i]. Tout à 
coup une grande rumeur s'éleva contre lui. De quel droit, 
disait-on^ un simple abbé fait-il la police de toute l'É- 
glise de France? Est-ce à un moine obscur qu'il appartient 
de régler les différends qui s'élèvent dans les diocèses? 
Kien de bien ne se peut-il faire sans lui? Sa main est par- 
tout; il prend le pas sur les évoques, sur les conciles el 
sur le légat lui-même. Bientôt, si on n'y prend garde, il 
usurpera les prérogatives du pape et des cardinaux. 

Ces récriminations étaient habiles : elles avaient l'air 

(1) Cf. Hern., ep. 182. 

(2) Ep. 20. 

(3) Voir sur celle affain,', ll(;rinaii, de Miraculis S. Marix Lait- 
ihineiïsis, lib. III, caj). 20, ap. Mon. Germ., .\II, G5fi et suiv. 

(4^ Sur celle qucslion, voir Laurent de Liège, His(. Virdiiiieiis., n\>. 
Ifisl. des G., XIII, G.iC; cf. ihid., W, 2G9; Mansi, \\l , 378; IJern., 
ep. 48, et notes (Je Mabillon. La dale du concile de Clidlons nous est 
fournie par .Vltx'ric de Troisfunlaines Hisl. des 6'., .Mil, G97). 



276 VIE DE SAINT BEli.NAKD. 

d"un hommage rendu à la suprématie romaine. Aussi 
lirent-elles impression sur Tesprit du pape et des car- 
dinaux. Craignit-on réellement que labbé de Clairvaux 
n'empiétât sur les droits du Saint-Siège, et jugea-t-on 
utile, pour maintenir le respect de la discipline, de faire 
rentrer dans le rang, cest-à-dire dans le silence de son 
cloître, un moine qui, au nom de.' la réforme, prenait par- 
tout le ton du commandement, ou bien voulut-on sim- 
plement donner satisfaction aux mécontents? Toutes ces 
hypothèses sont plausibles; mais il est aussi fort probable 
(jue It'S lettres si virulentes, par lesquelles l'abbé de Clair- 
vaux avait récemment ilétri la politique de Louis le Gros, 
avaient nui à leur auteur dans Tesprit des cardinaux. Les 
hommes de gouvernement se diMient toujours des exagé- 
rations de langage et jugent impropre aux affaires qui- 
conque ne sait pas, au plus fort même de la mêlée, garder 
la modération. Bernard avait ainsi, par l'emportement de 
son zèle, fourni des armes à ses adversaires. 

Le cardinal llaimeric fut charité de lui adresser des re- 
montrances. Bien que rédigées par un compatriote et un 
ami (1), elles furent extrêmement sévères : « Il y a dans 
l'Kglise, disait-on (2), diverses vocations. Et de même que 
tout est en paix quand chacun reste à sa place et à son 
rang, de même aussi tout se confond et se désorganise 
quand on dépasse les bornes de sa profession. Qu'est-ce 
qu'un moine a de conmiun avec la cour et avec les con- 
ciles? 11 ne faut pas que des voix criardes et importunes 

(1) Nous avons de nombreuses lellics de Bernard à llaimeric ; epp. 
13, 20, 51, 5i, 157, 160, 163, 181. Dans son épilre 144, l'abbé de Clair- 
vaux le recommande ainsi aux prières de ses religieux : « Orale pio 
domno cancellario, qui mibi pro maire est. » 

(2) La lellre du cardinal llaimeric ne nous esl ])oinl i)arvenue. Nous 
n'en connaissons la teneur ([ue par la réponse de l'abbé de Clairvaux. 



liER.XARD ET LE POUVOIR CIVIL. 2"7 

sortent des cloîtres pour troubler le Saint-Siège et les 
cardinaux. » 

Si jamais labbé de Clairvaux. eut besoin de toute son 
humilité pour ne pas se révolter contre l'injustice, ce fut 
en cette occasion. Visiblement, on oubliait les services 
réels qu'il avait rendus à l'Église, pour lui reprocher de 
prétendues infractions à sa Règle. 

Une méprise aussi manifeste lui donnait beau jeu pour 
sa défense. Aussi, dans sa réponse, énumère-t-il com- 
plaisamment les réformes nécessaires auxquelles il a pris 
part, et apostrophant le Sacré-Collège : « Pour laquelle 
de ces œuvres me lapidez-vous, s'écrie-t-il (1), ou plutôt 
me déchirez-vous, car il est juste de me reconnaitre moins 
outragé que mon divin maître?... J'étais présent aux con- 
ciles de J.aoh (et de Chàlons), je l'avoue; mais on m'y 
avait appelé, mais on m'y avait traîné. Si cela déplaît à 
mes amis, cela ne me déplaît pas moins. IMùt à Dieu que 
je n'y fusse pas allé I Plaise à Dieu que je n'aille pas à 
d'autres assemblées du même genre 1 » Ici le saint moine 
passe habilement de la défense à l'attaque : « Plût à Dieu, 
ajoute-t-il, que tout récemment encore je n'eusse pas ét('' 
appelé à voir la tyrannie armée contre l'Église par l'auto- 
rité apostolique, comme si elle n'eût pas été assez armée 
par sa propre fureur. .l'ai senti, selon la parole du pro- 
phète, ma langue s'attachera mon palais, lorsque tout 
à coup nous fûmes accablés sous le poids des lettres 
pontificales. Hélas 1 je me suis tu, je me suis humilié, 
lorsque j'ai vu, à la lecture de ces lettres, le visage 
des innocents se couvrir de confusion, et les impi(.'s 
se réjouir du mal qu'ils avaient fait, et triompher 
de leurs œuvres criminelles. On avait pitii- de l'impie, 

(1) E[i. i8. 

10 



278 VIE DE SAINT BKK.NAHD. 

comme pour lauloriser à persévérer dans Tinjusticp. » 
Après avoir lancé ce Irait hardi qui attrignait dirt'Cto- 
ment le souverain Pontife, par-dessus la tète des cardi- 
naux, l'abbé de Clairvaux bat i)rudemment en retraite. 11 
demande, — et en cela il était sincère (11, — à être exempté 
officiellement du souci des allaires extérieures. « Personne 
mieux que vous, dit-il au chancelier Haimeric, ne peul 
me délivrer de ces assujettissements. Pour cela, ce n'est 
ni le pouvoir qui vous manque ni le vouloir, je le sais. Je 
m'en réjouis. Ma volonté est entièrement conforme à la 
vôtre... Ordonnez donc, si vous le voulez bien, à ces gre- 
nouilles criardes et importunes de ne point sortir de leurs 
trous et de se contenter de leurs marais. Qu"on ne les en- 
tende plus dans les conciles, qu'on ne les rencontre plus 
dans les palais. Qu'aucune autorité, aucune nécessité ne 
puisse les contraindre à se mêler dalfaires et de procès. 
Peut-être de la sorte votre ami échappera-t-il au soupço» 
de présomption. Je suis bien résolu à ne sortir de mon 
cloître que sur l'ordre exprès du légat du Saint-Siège ou 
démon év("'quc, auxquels, vous le savez, je dois obéis- 
sance, à moins toutefois (jue je n'en sois dispensé par un 
privilège de l'autorité supérieure. Que si, comme je l'es- 
père, je reçois de vous ce privilège, je demeurerai en paix 
et j'y laisserai les autres. Toutefois, j'aurai beau me ca- 
cher et me taire, cela ne fera pas cesser les murmures des 
églises, à moins ([ue la cour romaine ne cesse elle-même 
de porter préjudice aux absents par complaisance poui- 
ceux qui l'obsèdent. » 

Ce dernier trait était la llèche du iVulhe. En le lançant, 
Bernard obéissait évidemment à un mouvement d'impa- 
tience. Rappeler de la sorte ses supérieurs à leur devoir. 

(1) CI", ep. ."j^. 



lŒH.NARn ET LE POL'VOIR CIVIL. 2"9 

c'est peut-être soulager sa conscience; mais, à coup sûr, 
c'est risquer de les oHenser. La leçon eût gagné infiniment 
à être donnée avec plus de délicatesse et moins d'amer- 
tume. Mais la mesure ne fut pas toujours ce qui distingua 
le langage de l'abbé de Clairvaux. Il n'y a donc pas lieu 
de s'étonner qu'il l'ait dépassée dans une circonstance où 
l'on n'avait pas craint de le blesser lui-même injustement. 
Quelques mois plus tard éclata le schisme d'Anaclot II. 
On va voir comment la paix fut rétablie entre l'Église et 
l'État sur le terrain religieux, au concile d'Étampes. 



CHAPITRE X 

BERNARD ET LE SCIIISJIE d'aNACLET II (1130-1131). 
I 

Origine du schisme. 

La double élection pajiale du li lévrier 1130, qui dé'- 
termina le schisme, obligea de nouveau Bernard à sortir 
de son cloitre. Cette fois ce n'était plus simplement un 
monastère ou même un diocèse ;, c'était l'Église tout en- 
tière qui se trouvait en péril. 

Le canon de Nicolas II (avril 1050) sur les élections des 
pontil'es romains n'avait pas mis fin aux. compétitions ri- 
vales des divers ordres d'électeurs. Ln son texte authenti- 
que, le décret portait que « les cardinaux évèques de- 
vaient d'abord traiter ensemble avec le plus grand soin 
de ri'lf^clion. puis s'adjoindre les cardinaux clercs et re- 
quérir enlin le consentement du reste du clergé et du 
peuple, en sauvegardant le respect dû à l'empereur Henri 
et à ses successeurs. » Or, avant la tin du onzième siècle 
et sous le pontificat même de Grégoire YII, circulaieni 
di'-jà des versions gravement alté-rées de ce canon synodal. 
La l'alsification (''tait surtout faite au profit du droit impé- 
rial. .Mais en ce qui concerne le Sacré-Collège, la simple 
omission du mot t-piscopi devait avoir de plus funestes 



SCHISME D AN.VCLET II. 281 

conséquences. Le privilèg»^ des cardinaux, évêques ne pa- 
rait pas, en fait, avoir été contesté avant le i)onti(îcat 
d'Honorius II. Mais comme Thabitudo s'introduisit dans 
le langage, au commencement du douzième siècle, de 
distinguer entre les episcopi et les cardinales, et de ne 
voir dans ces derniers que les cardinaux clercs à l'exclu- 
sion des cardinaux évêques, un temps devait venir où le 
décret de Nicolas, inséré sous sa forme altérée dans les 
recueils de droit canon, se retournerait fatalement contre 
les cardinaux évêques, en faveur desquels il avait pour- 
tant été formulé (i). Nous verrons, en effet, bientôt la 
grande majorilé du Sacré-Collège dénier aux cardinaux 
évêques tout droit de suffrage dans les élections pa- 
pales. 

Le conflit n'existait pas seulement dans les idées; il 
existait encore entre les personnes. En dehors du Sacré- 
Collège, deux familles qui se disputaient la suprématie 
dans Rome et vivaient en perpétuelle hostilité, les Pier- 
leoni et les Fraiapani, rivalisaient de ruse et de violence 
à chaque élection pontificale , pour faire placer sur le siège 
di' saint Pierre un candidat de leur choix (2). 11 était dif- 
licile que la curie ne ressentît pas le contre-coup de ces 
luttes. A cette époque, un membre de la famille des Pier- 
leoni, — • son père était un Juif converti, — appartenait de- 
puis douze ans (b'jà au Sacrée-Collège (3i. Pascal H l'avait 

(1, Sur tout ceci voir 1'= (■dilion, f. I, y. 276-8, notes, et Scheffor- 
Hoichorst, Die .Seuurdnung , p. 15-132. Notons seulement ce passage 
ilu décret authentique île Nicolas H : « linpriinis cardinales e|>iscopi 
diligenlissiina consideralione tractantes, inox siiii clerieos cardinales 
adliibeant , » etc. 

(2y Pandulpb., Uonorii Vit(i,a\>. Watlericli, II, 157-158; Ducliesne, 
LiOcr l'ondf., II, 327. Cf., sur cette lutli-. Midilhaelicr, Die slreitigr 
Pfipslirahl, p. 59-81. 

(3) Sur les Pierleoni, cf. Clirnu. Maurin., ap. du Cliesne, IV, 37G: 

IG. 



282 VIE DE SAINT lîEHNARI». 

nommé cardinal diacre en 111 G, et Calixte II cardinal 
prêtre du litre de Saint-Calixle (ou, comme on disait en- 
core, du litre de Sainte-Marie du Trastevere) le 17 dé- 
cembre 1120. Ses frères rêvaient de le voir assis sur Ir 
trône de saint Pierre, et lui-même ne se défendait pas de 
ce téméraire désir. Or, son crédit et ses richesses don- 
naient à sa candidature quelque chance de succès 1}. 

Un homme se rencontra qui entreprit de déjouer les 
manœuvres de cette ambition coupable. C'était Haimeric, 
cardinal diacre du titre de Sainte-Marie-Nouvello, qui 
remplissait alors les fonctions de chancelier de rËglise 
romaine. Élevé, à cette dignité par le pape Calixte II et 
maintenu dans sa charge par llonorius II, le cardinal s'é- 
tait toujours montré le zélé gardien de la discipline ecclé- 
siastique. Ses ennemis l'accusèrent plus tard d'avarice, 
de simonie et même de luxure : mais ces accusations ont 

Bornhanli, Lo/liar. \>. 28G, note 49; p. 3()G, noie 71 ; IMiihlbaclier. foc. 
rit. 

(1) (I l'i'tnis Lconis a longis n-lro teinporibus ad id pcrveiuiv, iil 
avarus et aiid)ilio.sus, affectaveral . sicul nuillis jnobalur iiuliciis. ■ 
Hubert de Liicques, ép. à Norbert, archevêque de Magdebourg, ap. 
Migue, CLXXIX, 48. Témoignage important. Cf. Innocent., ep. (ul 
cpiscop. Anr/lix, dans The liber Landareiisis, p. 52 : cp. ad Lotliar., 
ap. Migne, loc. cit., 55; Gautier de Ravenne, ep. ad ISorber t., M\gnt\ 
ibid., 3y, où l'on reiroiive la même formule. Manfred de Mantoue ep. 
ad Lolliar., i\[K Ncugart, Codex diploin. Allemani;c , ITltl, t. ir. 
|i. 03) est plus explicite encore : « A tempore euim Calixti bealaî me- 
mori;e, ul sedem apostolicam altingeret nisus est (Peirus), cardinales 
e/)i.scopo.s muneribus, pollicitis, blanditiis circuiendo — quod per mc- 
melipsuru cognosco, rogalus enim ab illo et a fralribus ejus sa>penu- 
mero lui — et cives romauos donalionibus et sacramentissubvertendo. >■ 
liien (jue la lettre de Manfred soit un pamphlet, ce jiassage est à re- 
tenir. Notons enfin un lexle précieux de Pierre le Vénérable qui n'a 
pas été assez, remarciué : s'adressant à un électeur d'Anaclet, à Gilles, 
évêque de ïusculum, l'abbé de Cluny ne craint jnis de reprocher a 
l'ierre de Léon : ambilio, ciipidilas, simoiiia... et adhnc détériora 
(Ep. JI, i, ap. .Migne CLXX.XIX, ji. l'.t?). 



SCHISME d'anaclkt II. 283 

tout l'air de calomnies inspirées i)ar la passion et l'esprit 
de parti. La confiance pleine d'affection que lui témoi- 
gnèrent toujours l'abbé de Clairvaux (1) et Pierre le Vé- 
nérable (2) est sa meilleure recommandation auprès de 
la postérité. Tout indique qu'il fut un ministre vraiment 
pieux. C'est pour lui que saint Bernard écrivit son traité 
de Dili(/ciido Dcn. 

Du haut de la position officielle qu'il occupait, Haimeric 
observait avec un soin jaloux les menées de Pierre de 
Léon. Le souci de son propre avenir entrait-il pour quel- 
que chose dans la résolution qu'il allait prendre? On l'a 
dit avec assez de vraisemblance 3). Un chancelier ami des 
Fraiapani, les plus terribles adversaires de* Pierre de 
Léon , devait pressentir qu'il serait la première victime 
delà politique inaugurée par le nouveau pape. Mais il est 
permis de croire que Haimeric obt'-issait à un sentiment 
plus noble et se laissait guider surtout par l'intérêt de 
l'Église. 

C'était de ces deux hommes qu'allait dépendre l'élec- 
tion du successeur d'Honorius. Dès les premiers jours de 
février 1130, le pape tomba malade et bientôt Rome ap- 
prit qu'il touchait à sa fin (i). Cette nouvelle mit toute 

1) (( Orale pro doniiio cancellario , qui inihi pro maire csl; >> ey. 
lii. Cf. epp. 15, 20, 48, 51-54, 157, 160, 163, 181. 

(2) Ep., I, .3, 34. Cf. Mùlilbaclier, Die streilùjc Papstaaiil, p. 6'.t-70. 

(3) Miihlbacher, ouv. cit., p. 74. 

(4) Sur les événeinenls qui vont suivre, les documents sont nom- 
breux , mais de valeur inégale. En ])r('nii(''re ligne nous plaçons l'épître 
de lliiberl de Lucques (.Migne, CLXXIX , 40) et l'épitre du cierge Ana- 
clélisle à l'archevêque de Coniposlolle ' Hhlor. ('ompnstellaiia.\H, '.>M; 
Wallericii, II, 187-188). Sur l'autorité du premier document, tous les 
critiques sont à peu près d'accord; sur celle du second, les auteurs se 
divisent. En l'allribuant à Pierre de Pise, l'un des électeurs les plus 
éminenls d'Anaclet et des canonisles les ]ilus savants du temps, \Vat- 
terich (I, lxx-lxxi, note -4 ; II, 187, note 2) et .Miihlbacher (ouv. cil.. 



284 VIE DE SAINT liEHNARD. 

la ville en rumeur. Les partis s'agitaient et à leur tête les 
Pierleoni et les Fraiapani. Le chancelier, bien déterminé 
à entraver la candidature menaçante du cardinal de Saint- 
Calixte , imagina , pour assurer la liberlt' du Sacré-Collège , 
de faire transporter llonorius mourant dans le monastère 
de Saint-André (ou de Saint-Grégoire, comme on l'appelait 
encore), sur le mont Cœlius. C'est là, non loin du Colisée et 
du Palatin transformés par les Fraiapani en palais et en for- 
teresses, qu'il convoqua les cardinaux, le 11 et le 12 février, 
pour préparer la prochaine élection. Plusieurs cardinaux 
proposèrent de s'en tenir aux saints canons, qui exigeaient 
trois jours d'intervalle entre la mort du pape et le choix 
de son successeur. Mais l'état des esprits semblait récla- 
mer une mesure exceptionnelle. On se borna donc, leprc- 

]>. 9-20) le plaçaient, ])oiir ainsi dire, hors de pair. Mais lenrs raisons, 
tirées surtout du style de l'auteur, ne tiennent pas. Il parait avéré 
que l'auteur des Vies des papes de la lin du onzième et du eommen- 
cement du douzième siècle, dont le style, à leurs yeux inimitable, res- 
semble au style de l'épitre à Didace, n'est pas Pierre de Pise, mais 
Pandolphe de Pise (Ducliesne, Lib. Ponlif, II, p. \\\iii-x\xvii\ S'il 
en est ainsi, l'épitre à Didace n'est pas l'œuvre d'un homme indépen- 
dant et droit, mais celle d'un ennemi acharné d'Innocent II, de l'un 
(les Anaclétistes les plus violents (cf. Vila Gelasii H, Duchesne, Lih. 
Ponlif., II. 311 et 318, note 3). Son autorité se trouve de la sorte très 
amoindrie. Dans tous les cas, sa partialité en faveur d'Anaclet est in- 
contestable; elle passe sous silence tous les faits compromettants qui 
sont à sa charge (cf. Muhlbaclier, ouv. cil., [k 13). Viennent ensuite 
les manifestes des deux papes et de leurs électeurs (JatVé, f!e(jesla . 
n"^ 7403-7404, 7407, 7411, 7413, 8370-8371, 8374, 837()-8:îyO; Watlericli- 
II, 18'2, 185); l'épitre de Pierre de Porto (Migne, CLXXIX, 13'.)7); ie.^ 
lettres de Gautier de Ravenne [Udalrici codex, 245; Diimler, Fors- 
cliuiujen zur deiiischeu Geschichie , VIII, l(;4);i)uis les récils de 
Suger [Ilist. des (l., XII, 57), du chroniqueur de Morigny (Du Chesne, 
IV, :u;>,, du biographe de saint Bernard [Vila, lib. II, cai). i) ; c" der- 
nier lieu les pamphlels de révé(iue de Mantoue ;ap. Neugarl , Cod. 
diplom. .\leiii.. H, (>3) et d'Arnulpbe de Séez (d'Aclier>, Spicileij., 1. 
153; Mon. Germ.. XII, 707-720), etc. 



i 



SCHISME i/axaclkt ii. 285 

mier jour, à porter l'anathème contre ceux qui procéde- 
raient à rêlpction avant les obsèques d'Honorius, insrpullo 
papa; et comme le danger du tumulte extérieur allait 
toujours croissant, on convint le lendemain de confiera 
une commission de huit membres le soin d'élire le futur 
pape. En cas de contlit entre les électeurs, quelques car- 
dinaux devaient leur être adjoints pour trancher la discus- 
sion (1). Lévéque de Preneste demanda en outre que 
l'excomnmnication et la peine de la suspension fussent 
décrétées contre tout membre élu en dehors de cette con- 
vention. Le coup porté par cette proposition à la candi- 
dature du cardinal de Saint-Galixte atteignit le coupable 
en pleine conscience; mais il affecta une parfaite tranquil- 
lité et se hâta de rassurer ses collègues, en leur jurant 
qu'il aimerait mieux être jeté au fond de l'enfer que d'être 
une occasion de trouble pour l'Eglise. 

La composition du comité électoral ne souffrit aucune 
difficulté. Tous les ordres du Sacré-Collège y furent re- 
présentés. Guillaume de Preneste et Conrad de Sabine y 
figurèrent en qualité de cardinaux évoques; la classe des 
cardinaux prêtres délégua Pierre de Pise , Pierre le Roux 
et Pierre de Léon; et la classe des cardinaux diacres, Gré- 
goire de Saint-Ange, Jonathan et Ilaimeric. Ces nomina- 
tions font honneur au Sacré-Collège; elles prouvent que 
la majorité de ses membres était alors fermement résolue 
à observer la h'galité et à résistera la pression du dehors, 



flj « Ha larncn quod, si inter se de pi'isona concordUer coiivenire 
non jiossent, alit/ni de fratribus adliil>ercntur » [Ep. ad JJulac.). Hu- 
bert de Lucques (loc. cit.) forinuio aiilreinent la condition : « ab eis 
coin»iunUer eligeretur rel a parte sanioris consilii. » Colle clause 
n'est pas très vraisemblable. Si on nommait une commission, c'était 
pour obtenir l'unanimité des suffrages. Parmi les élus, il ne pouvait y 
avoir un groui)e qui fùl autorisé à se dire pars sanioris concilii. 



286 VIE J>E SAINT UERNAHD. 

d"où quelle vînt; Jonathan était le seul cardinal électeur 
lavorable à Pierre de Léon. 

La politique du chancelier venait donc dobtenir un 
grand succès. Toutefois son triomphe définitif (■tait loin 
d'être assuré. La division éclata le jour même entre plu- 
sieurs cardinaux prêtres et cardinaux évèquos, au sujet 
de la i)rise de possession du lieu qui avait été lixé pour 
Télection, c'est-à-dire de l'église Saint-Adrien, voisine 
du Capitole et de lare de Septime-Sévère. Les cardinaux 
évêques, qui étaient des amis du chancelier, refusè- 
rent d'en remettre les clefs à leurs collègues. Aussi , 
« considérant ce procédé comme une injure et un indice 
de mauvaises intentions, dit un partisan de Pierre de 
Léon, la partie la plus saine et la plus nombroitsc des 
cardinaux n'osa plus retourner au couvent de Saint- 
(irégoire (1). » 

Nous voyons apparaître ici les premiers symptômes du 
schisme. Avant de se séparer, les cardinaux avaient fixé 
au lendemain, 13 février, une troisième séance. Au lieu 
d'une séance on eut une émeute. Le bruit se répandit 
qu'llonorius avait rendu le dernier soupir et que les amis 
du chancelier s'obstinaient à tenir sa mort secrète. Pierre 
de Léon n'était vraisemblablement pas étranger à ces 
rumeurs excitantes; et, pendant qu'il dressait avec le 
cardinal Jonathan son plan de campagne électorale , le 
peuple abusé et soudoyé par ses frères se ruait sur le cloi- 
Ire de Saint-Grégoire. Le pape fut contraint, pour con- 
fondre les agitateurs, de se montrer à une fenêtre (2). 
-Mais une telle scène, une secousse si violente achevèrent 

(I; 1^[). ad Didac. Noter les mois [xirs major cl sanior, employés 
jiar les partisans de Pierre de Léon. 

(:>} Ep. lluherL Lucens. >"otcr le silence intéressé de l'éjutre à Di- 
dace sur celle journée du 13. 



SCHISME D ANACLET II. 287 

d'épuiser ses forces; dans la nuit du 13 au I i il expira (1). 
Tout prévu qu'il était, cet accident jeta le chancelier 
dans un grand embarras. Le comité choisi par le Sacré- 
Collège était disloqué avant même d(^ s'être réuni. Déjà 
Pierre de Léon et le cardinal diacre Jonathan faisaient 
schisme. Pour échapper au péril qu'il redoutait, le chan- 
celier résolut de brusquer les événements et de nommer 
le successeur d'Honorius avec le seul concours des car- 
dinaux réunis dans le cloître de Saint-Grégoire, quitte à 
faire ratitîer ensuite l'élection par les autres membres 
du Sacré-Collège. Pierre de Pise eut beau protester contre 
l'illégalité de cette mesure, Itaimeric passa outre. 11 se 
persuadait sans doute, que, par horreur d'un schisme, 
ses adversaires eux-mêmes s'inclineraient devant le fait 
accompli. Dès l'aube du jour donc, et avant que le secret 
de la mort du pape fût divulgué dans Rome, le corps 
d'Honorius fut enseveli à la hâte et déposé dans un tom- 
beau provisoire. Par l'accomplissement de cette céré- 
monie, on satisfaisait à la lettre , sinon à l'esprit de la con- 
vention du 11 février. Les cardinaux présents, quatre 
évêques, cinq prêtres, cinq diacres, en tout quatorze 
membres du Sacré-Collège (parmi lesquels, cinq mem- 
bres du comité des huit), procédèrent aussit<jt à l'élection 
du nouveau pape (2 , et choisirent à l'unanimité le car- 

(1) Le 13, circa solis onasian, dit l'épîtro à Didace; le li, selon 
Gautier de Ravenne Diiininler, l'oi-scliinuj. zur dculschea Cescfii- 
clite. Vin, 165). Ce dernier témoignage est décisif aux yeux de Miilil- 
iiaciier ouv. cit., p. 97 et suiv.i. Gautier écrivait dès le ir» février cl 
il n'avait aucun intérêt à dénaturer les faits. Cf. Vacandard, Revue 
des Quest. ///*/., janvier 1888, p. 75-70, note 2; Bernliardi , Lotliar, 
2'.»; , note .jO. 

•>) Selon liernliardi [Lolliar. p. 2'J.5-2'.iG, note (11; 2'.t7-2'J9, note 63,, 
If nombre des électeurs d'Innocent ne s'élèverait qu'à neuf; quatri^ 
cardinaux évéques et cinq autres tant prêtres que diacres. Ce calcul 



288 VIE DE SAINT beknahu. 

dinal diacre Grég-oiro do Saint-Ange, qni , après un nio- 
mimt d'hésitation bien h-gitimo, tinit par accepter la 
charge redoutable qu'on lui imposait (1). Avec la même 
précipitation, le chancelier fit conduire au Latran, sous 
bonne escorte, le pape défnnt et son successeur, pour les 
cérémonies complémentaires de l'élection. Le corps d'Ilo- 
norius fut de nouveau inhumé sans iiompe et Grégoire 
de Saint-Ange acclamé par ses collègues sous le nom d'In- 
nocent II \^'l). Le cortège se remit ensuite en marche et se 
dirigea vers le cloître de Palladium, sur le Palatin (3 , 
que les forteresses des Fraiapani protégeaient contre toute 
tentative à main armée. C'est là qu'Innocent 11 reeut les 
insignes pontificaux qui avaient servi à ses prédéces- 
seurs, la mitre, l'anneau, la croix et eniin le manteau de 
pourpre, considéré alors comme la marque principale oi 
distinctive de la dignité papale [A). 

Cependant le cardinal de Saint-Calixt(^ et ses amis, réu- 
nis dans l'église Saint-Marc, attendaient avec impatience 
des nouvelles du couvent de Saint-* irégoire. Ils apprirent 
en même temps et, selon toute probabilité, di^ la bouche 
de Pierre de Pise, lamort dllonorius et l'intronisation de 
son successeur. Leur indignation fui égale à leur sur- 

osl assez vraisemblable. Zoeplïel (ohc. cit., p. 308 et siiiv.) el Mijlil- 
bacher {our. cit., \). lOÔ-lOG) coniplenl au moins onze, au plus quinze 
électeurs. 

(1) Cf. notre article cité plus liant, Revue, y. 7'.», note 3. 

(2) Ep. ad l)i(i., en notant le Ion satirique. Sur les cérémonies de 
l'inlronisalion, voir Duchesne, Lib. Pontif., 11, 3oo, note i. 

(3) Vila Gclnsii //^ ap. Watterich, II. 95; Ducbesne, Lih. Pont., 
Il, 313. L'emplacement de ce monastère est mar(iué par la petite église 
de S. Si'bastiano alla Polveriera, appelée aussi S. Maria in Pallara, sur 
le Palatin, à cent mètres environ de l'arc de Titus (cf. Uucliesne, II, 
319, noie 1 i ; Armellini, le Chiese di Roma, Homa, 1891, p. Wl'i). 

(i) Lt'tire de-; électeurs d'Innocent II, ap. Migne, CLXXIX, p. 37; 
cf. ZoepHel, ouc. cil., p. 371-375. 



SCHISME d'anaclet II. 289 

prise. Toutefois Pierre de Léon, qui vit dans ce coup la 
main du chancelier, ne perdit pas tout espoir de repren- 
dre ses avantages. Les défauts de forme, qu'il était si 
aisé de constater dans les obsèques du pape défunt et 
dans l'élection du cardinal (irégoire de Saint-Ange, lui 
donnaient beau jeu pour se poser en redresseur des torts 
et en vengeur du droit. Renonçant aux moyens violents, 
il en appela au jugement dos cardinaux, du clergé et 
du peuple , que le cardinal Ilaimeric avait tenus à l'écart. 
En quelques instants, l'église Saint-Marc fut envahie par 
une foule énorme, au premier rang de laquelle on distin- 
guait vingt-quatre cardinaux, deux évoques, Gilles de 
l'usculum et Pierre de Porto, treize prêtres et neuf dia- 
cres, les évoques de Segni et de Sutri, trois abbés, plu- 
sieurs archiprêtres et l'élite de la noblesse romaine. Les 
cardinaux prêtres trouvaient ici une merveilleuse occa- 
sion d'exercer pour la première fois leur prétendu privi- 
lège électoral. Casser l'élection d'Innocent 11 leur parut 
même inutile. Ils procédèrent sans délai à un nouveau 
choix. Pierre de Léon prit le premier la parole, et, dis- 
simulant son ambition, désigna au sulfrage des élec- 
teurs un de ses collègues de l'ordre des prêtres. Celui- 
ci répondit à cette flatterie, qui du reste ne trompait 
personne, en proclamant le cardinal de Saint-Calixte seul 
digne de s'asseoir sur le siège do saint Pierre. 11 semble 
que les assistants n'aient attendu que ce signal pour se 
déclarer. A l'unanimité, Pierre de Léon fut acclamé sou- 
verain pontife et prit le nom d'Anaclct II (1). 

(1) Ejh ad Didac, /îp. elecl. Anucirli, ^^alle^icll, 11, 182; Suger, 
loc. cit. Voir dans ZoepHel les noms des 23 cardinaux partisans de 
Pierre de Léon {our. cit., p. 383 et suiv.). Leur nonii)re doit même 
s'élever à 29, si les calculs de Bernhardi sont sûrs {Lothar, p. 302, 
noie GO). « Priorc cleclione non prius discussa raliotio, cassala judi- 

SAINT CEr.NVUD. — T. I. 17 



290 VIE DE SAINT IJliRNAIU». 

11 était environ midi [[). En moins do trois heures, 
Rome avait élu deux papes qui, pendant huit ans, al- 
laient se disputer la tiare avec acharnement. Les hosti- 
lités commencèrent dès le lendemain, 15 février. Les 
Pierleoni, répandant l'or à profusion parmi le i)euple, 
recrutèrent une véritable armée, qu"ils mirent au service 
de leur frère. Le Latran et Saint-Pierre étaient les églises 
où d'après l'usage devaient s'accomplir les cérémonies 
de l'intronisation et de la consécration papale. S'en empa- 
rer fut le premier souci d'Anacletll. Il dirigea d'abord ses 
lroui)es sur l'église Saint-Pierre et la prit d'assaut après 
un combat meurtrier. Le lendemain IC» février, il attaqua le 
Latran, mit tout le quartier à l'eu et à sang, et, si l'on en 
croit les électeurs d'Innocent II , poussa l'audace sacrilège 
jusqu'à piller le trésor de la sacristie de Saint-Laurent. Il 
assiégea ensuite le cloitre de Palladium, dans l'espoir de 
s'emparer de son rival et de Unir ainsi d'un seul coup la 
guerre civile et le schisme. Mais là devaient s'arrêter ses 
succès. Il fut repoussé avec une grande perte d'hommes 
et de chevaux, et contraint de rentrer dans son palais (2\ 

Innocent II profita de cette trêve momentanée pour se 
faire sacrer par le cardinal évoque d'0stie(3) dans l'église 

cio, » dit sailli Bornai d (Ep. 120, n' 8). Ce témoignage est à recueillir. 
C'est ù tort que Miililbaclier alTirine le contraire {ouv. cit., \). 111, 
note 1) en s'appuyant sur la clu-oni(|ue de Bénévent (Walterich , II, 
l'.)Û), reinarquabieinent'inexacle touchant les circonslances de la dou- 
ble élection du li février. 

(1) Cf. Bernbardi, Lothar, 30'j, note GO. 

(2) Boso, Vila Innocent. II, ap. Walterich , II , 17i-17à; Ep. Klec- 
lor. Innoc, Codex Udalricl, ir 252; Walterich, II, 182-183; Migne, 
CL.WIX, ;{7-38. L'épilre à Didace se lait, et pour cause, sur ces éve- 
iieiiients. Cf. Duclicsne, Lih. Fonlif., II, 380, note 2; Jafle, Rejcsla, 
ir 8 {70. 

(3) Le Liber (Humus (LVII), Boso [Vila Alexandri III, aji. Wal- 
lericli, II, 380), et l'abbc de Clairvaiix ep. 120, n" 13] ne reconnais- 



SCHISME d'aXACLET II. 291 

(le Sainte-Marie-Nouvelle, dont le chancelier Haimeric 
était le titulaire. Le même jour (2^ février) Pierre do Porto 
consacrait avec solennité Anaclct 11 auprès de la Confes- 
sion du prince des apôtres et l'introduisait ensuite en l'é- 
glise de Latran (I). 

La crise, arrivée h son état aigu, appelait un dénouement. 
Une faible minorité du peuple et seuls, parmi les nobles, 
les Fraiapani et les Corsi soutenaient la cause d'Inno- 
cent 11. Pour abattre tout à fait ou gagner ses adversaires, 
Anaclet II employa les moyens les plus différents : les pro- 
messes, les menaces, l'excommunicalion, l'épée et l'ar- 
gent. « Il opprima les petits et corrompit les grands, » 
disent les partisans d'Innocent II. Le succès , hélas ! est 
à ce prix quelquefois. Insensibloment Rome prescjne en- 
tière courba la tête sous le joug. Dès le mois de mai 1 130, 
les Fraiapani eux-mêmes, infidèles à leurs premiers enga- 
gements, s'étaient ralliés à Pierre de Léon (2). 

Abandonné par les Romains, Innocent II ne désespéra 
pas de son droit. En cette extrémité, la lumière ne pou- 
vait plus venir des partis qui divisaient la ville éternelle. 
La parole était à l'Église universelle, à l'Italie, à l'Espa- 
gne , k l'Angleterre et surtout à l'Allemagne et à la France. 

Les deux papes n'avaient pas attendu l'issue de la 
guerre civile pour faire part de leur (dection aux souve- 
rains, au clergé et au peuple des diverses nations catho- 
liques. Dès le 18 février, le cardinal Gérard partait pour 

sent qu'à l'évoque d'Oslie le droit de consacrer le pape nouvellenienl 
élu. Pandolphe do Pise {Vila Gelasii II, ap. "Wattericli, H, yS-'J'J) ac- 
corde le inôine privilège aux évoques de Porto et d'Albano. Scheft'er- 
Boichorst (ouv. cil., p. 09, note 2) incline à croire que tous les cardi- 
naux évoques jouissaient de la même prérogative. 

(1) I-:p. ad Didac; Jafté, Keg., p. '.tl2 et n' 837(;. 

(■21 Boso, Innocent. H Vila, ap. \S'altericli , II, t75; C/j. ad Didac; 
Jafi'é, Iii'(j.. Il" 8370. Cf. licnilianli, l.othar, 311, noie 7<i. 



'2di VIE HE SAINT !!EH.\.\l!li. 

l'Allemagne, muni de deux lettres adressées par Inno- 
cent TI, l'une au roi Lothaire et l'autre à ses sujets. Sans 
menli'tnucr l'élection de Pierre de Léon, le pontife invite 
Lothaire à passer les Alpes pour venir recevoir à Rome 
la couronne impériale et réprimer <■ les ennemis de l'K- 
glise et du royaume (l) ». Informé sans doute de cette 
démarche, Anaclrt II se hâte d'écrire à son tour [l'.'i février) 
à Lothaire roi des Romains, à la reine Richinza, aux arche- 
vêques, ('vèques, ahbés, prévôts, clercs et fidèles établis 
dans l'Allemagne et la Saxe. Son inquiétude se trahit dans 
la seconde lettre par une allusion aux mauvais bruits qui 
circulent, en Italie et en Allemagne, sur l'irrégularité de 
son élection : mais, à l'exemple d'Innocent 11. il se garde 
de signaler à l'attention de ses correspondants l'exis- 
tence d'un rival (2). 

Ces lettres, rédigées assez laconiquement et en style 
de chancellerie, étaient de vaines formules fort peu pro- 
pres à éclairer Lothaire : elles restèrent sans réponse. 
Les deux papes reviennent alors à la charge; ils envoient 
à l'empereur un récit ofliciel de leur élection, qu'ils font 
appuyer par un rapport signé de leurs électeurs (mai 
ILiO) {3'j. A cette époque (11 mai). Innocent II avait pris 
la fuite, laissante Rome l'évèque Conrad de Sabine comme 
Cardinan'icaire (i). Anaclet ne manqua pas de tinu^ parti 
de cet événement et, dans sa lettre au roi des Romains, 
il se pare de son triomphe c<>mme d'un titre à la lègiti- 
milé. Mais Lothaire n'ignorait pas que le succès des 

(1) Mignc. CLX\I.\. .•.■•!-:.i: Jaffé, lieg., n 7403, cf. 74o'j. 

(2) Jaffe, Itcrj., n' ' 8370-8:î71 ; Mi^ne, CLX.MX, 689-G92. 

(3) Jaffé, n" 7 i 1 1 (cf. n" 74 1-3 j ; iv ■ 8388-8389 ; Codex Vdalrici, n" 352 ; 
Waltcricii, II, 182-183; Mignc, CLXXIX,37. La lettre des élccleurs 
il'Anaclel se trouve dans AValli^ricli, ibid., 183-187. 

(i) Boso, Vila Lmoc. II, Wattcridi, II, 175. 



SCHISME iVaNACLET II. 29,'{ 

armes peut couvrir quelquefois les moins justes causes. 
Les informations que son conseiller Norbert, archevêque 
de iMagdebourg, prit auprès de larchevêqui^ de Ravenne 
et de révoque de Lucques sur les circonstances de la 
double élection du 14 février, lo confirmèrent dans ce 
sentiment, et il laissa encore une fois les lettres d'Anaclet 
sans réponse. Ce silence affecté était significatif. Pierre 
de Léon, comprenant quil n'avait rien à attendre de ce 
côté, se tourna vers Roger, duc de Sicile, ennemi déclaré 
des empereurs d'Allemagne, auquel il offrit sa sœur en 
mariage. Par une bulle datée du 27 septembre 1130, il 
érigea en outre son duché en royaume, et à ce prix il fut 
reconnu « pape catholique » par le nouveau roi et le 
clergé de ses États (1). 

Le reste de la chrétienté était moins aisé à gagner. C'est 
en vain que le pontife maître de Rome avait sollicité par 
ses lettres et ses légats les suffrages de l'Italie, de l'Es- 
pagne, de la France et de l'Angleterre (2). 

La France, en particulier, s'était tue pendant quelques 
mois. Quel pouvait être le fruit de son recueillement? De 
toutes les Églises de la catholicité, « elle était la seule 
qui n'eût jamais fléchi devant l'erreur et n'eût jamais été 
souillée par le schisme. Toujours soutenue de Dieu, elle 
est demeurée attachée ù l'unité, et toujours elle s'est ap- 
pliquée à donner à l'Église romaine des témoignages de 
son respectueux dévouement 3;. » C'est en ces termes 

(1) JafFé, Reg., n> 8ill; Falco Hont-veat., aj). Muralori, lier. Ital. 
Script., V, 106; \S allcrich , H, l'.)3-l'J5. Ordeiic Vital {Hisi. eccles.. 
XIII, 5) nous apprend que Ro'^or épousa sororein Anacfcii ponii/icis. 

(2) Cf. Jaffé, Itefj., I, 1(13-91 i. 

f3; fl Gallicanam ecclesiam... qu;c inler reliquas cliristianitalis ec- 
desias nuUis uiiquam ccssit errorilnis, nulla prorsus [loluit schisina- 
licœ piavitatis infainia maculari. ) Ail i/uosdam rpiscop., ap. Mif;ne, 
CLXXIX, 703. 



294 VIE DE SAINT lîERNARD. 

(lu'Anaclet II la salue et la loue dans une de ses lettres. 
Persuadé qu'elle entraînera par son exemple les nations à 
sa suite, il la conjure de faire entendre sa voix. On sent 
que c'est trclic (ju'il attend son triomphe définitif ou sa 
ruine d). 

C'est de la France, en effet, que partit le coup qui de- 
vait le précipiter de son siège. Comme lui, Innocent II en 
avait appelé au jugement de Louis le Gros et de l'épisco- 
pat français. Ni les évoques ni le roi n'avaient d'abord osé 
se prononcer entre les deux prétendants (2). Mais lorsque 
le pontife exilé, après un séjour de quelques mois à Pise 
et à Gênes, eut abordé à Saint-Gilles , il put s'apercevoir 
qu'il mettait le pied sur un sol ami (3). Le concile d'E- 
tainpes venait de lui préparer les voies, en proclamant 
avec éclat la validité de son élection. 



Concile d'Étampes. 

Cette assemblée convoquée par le roi de France com- 
prenait, outre les barons feudataires de la couronne, les 
membres les plus éminents de l'épiscopat et de l'ordre 
monastique ('()• L'abbé de Saint-Denis, Suger, y siégeait 

(1) Nous possédons dix lettres f]ii'Aiuiclet adresse, à la date du 
lei- mai, au roi Louis le Gros, à son fils Pliilippe, à Cluny, aux évoques 
de France (Jaffé, fier/., n-'^ 8376-838(!; IVIigne, CLXXIX, (i'JG et suiv.}. 

(2) Bern. Vila, iijj. 11, cap. i, n" 3. Nous ne possédons pas les lettres 
d'Innocent II au clergé et au roi de France. Mais quand on !e voit 
corresiwndre avec l'Angleterre dès le déijut de son pontificat (.laffé, 
llcg.. Il'"* 7iO(;-7-'i07), on ne peut croire qu'il n'ait pas tenté également 
de se créer des partisans en France. 

(3) Boso, Vila Innnc. il, Watterich, II, 175; Jarf('', Itcg., n" 7il3- 
7423. Innocent II était à Sainl-Giiles, le 11 septemltre. 

(V) J}rni. Vila, iiij. Il, cap. i; Suger, Ludov. Vila, Watterich, 11, 



SCHISME d'anACLET 11. 29o 

à côté des archevêques de Reims, de Sens et de Bourges (1). 
Malgré le désir exprès de Louis le Gros, Fahbé de Clair- 
vaux, arrêté par le souvenir des reproches encore récents 
de la cour romaine, avait quelque temps hésité à s'j^ ren- 
dre. Mais une vision céleste, qui lui montra le succès de 
son intervention, l'aida à vaincre ses trop légitimes répu- 
gnances. Si Ton en croit son biographe, il parut, au milieu 
des évêques et des barons réunis, comme un véritable 
envoyé de Dieu; et tous s'accordèrent pour prendre con 
seil de sa sagesse et se ranger à son avis sur la question 
soumise à leur examen. 

Sans accorder à ce récit difficilement conciliable avec 
les chroniques contemporaines un crédit absolu, il est 
permis de croire que l'abbé de Clairvaux fut le principal 
oracle du concile d"Étampes (2). Il n'est donc pas sans in- 
térêt de savoir comment il comprit et exerça son rôle de 
juge d'instruction dans une cause où se trouvaient engagés 
l'honneur et le sort même de l'Église universelle. 

Les deux prétendants à la tiare furent-ils représentés 
au concile autrement que parleurs lettres (3)? On en peut 

19i»-200; Chron. Mauriaiav., ibid., 201; du Chesne, IV, 370. Sur la 
date de ce concile, il y a désaccord. Nous avons essayé de démontrer 
qu'il se tint vers aoùl-soiiteinbrc 1130 [Revue des Quest. hist., ]àn- 
vier 1888, p. 124-126;. 

(1) Hildeliert, arclicvèquc de Tours y fui également convoqué (Chron. 
Mauriiï. . Mais il élail alors eu lutle ouverte avec le roi (cf. Lucliaire. 
Instiliit. monarcliii/uca, 1"^ éd., Il, 7'J-80;; et de l'epîtrc 12'i de l'abbé 
de Clairvaux, nous croyons pouvoir conclure qu'il ne se rendit pas à 
Étampes. Cette lellre contient un résumé de l'argumentation dévelop- 
pée au concile, résumé inutile si ilildebert eiH déjà entendu l'argu- 
mentation même. 

(2) Bern. Vita , lib. II, (ap. i. n' 3; cf. Miililbachcr, o. c, p. 173- 
179. 

(3) Les lettres ci-dessus mentionnées d'Anaclet II avaient été appor- 
tées en France par son légat Grégoire, cardinal diacre (Jaffé, Reg., 



296 VIE DE SAINT IIEHXARD. 

douter. Mais pour des juges intègres, les documents pro- 
pres à éclairer li' débat ne faisaient pas défaut. Le cas était 
seulement fort embarrassant; il n'avait pas été prévu par 
le droit canon et, do mémoire d'homme, ne s'était pas 
présenté. Jusque-là les élections pontillcales s'étaient ac- 
comi)lies avec le suffrage unanime des cardinaux évoques 
et l'approbation à peu prés sans réserve des autres mem- 
bres du Sacré-Collège. (Jr, ni Pierre de Léon, ni le cardi- 
nal Grégoire de Saint-Ange ne pouvaient se flatter d'avoir 
obtenu cette unanimité même approximative. C'est pour- 
tant ce qu'ils affirment l'un et l'autre dans le manifeste 
qu'ils adressèrent, chacun de son côté, au roi Lothaire 
(mai 1130) (1\ Mais ils furent bientôt contraints de re- 
noncer à ces formules oflicielles, pour parler le langage 
des chiffres qui était celui de la vérité. Eu égard au nom- 
bre des cardinaux, on ne pouvait nier que Pierre de Léon 
n'eût réuni la majorité des suffrages. Mais une discussion 
s'engagea sur le caractère et la valeur de cette majorité. 
Chacun des. deux candidats prétendit avoir élv. élu par la 
partie la plus nombreuse et la plus saine du Sacré-Collège. 
pars major el sanioj-. Eu quel sens Anaclet et Innocent 
pouvaient-ils soutenir, avec quelque apparence de raison, 
des prétentions si évidemment contradictoires? 

Nous avons vu que, par suite de l'inlerprétation du mot 

11"^ 8:370-8:{7H) cl par f'fvniue de Todi. Olloii i/iid., \V 8380-8380). 
Iiinocenl Jl avait paieilletiicnt oiivoyé des amliassadcurs en France 
avant son déj)art de Rome, (inle(/i(ain de Urhe cgrederelur (Krnald.. 
Bern. Vita, lib. II, cap. i, n" 3}. Cf. Siiger [loc. cit.] : mialiis suis 
ad rcgem Ludovlcuni deslinalis. Les témoins dont parle .\rntif|dic 
de Séez [InnccUv., ap. Waltericii , II. 2(is: ne sont peut-être i>a^ ti'cs 
aullienti([n(s. 

(i; « Unanimiter. » £>. Innoc. II (Aligne. CL.\.\1.\, .-).")); Kp. Anacl. II, 
{ibid., p. G',iO-r,<ji); Ep. ad Didac. (Wattericfj, II, 189); Aauclel. Elec- 
tores od Lotliar. [iliifl., II, 185). 



SCHISME D ANACLET II. ±}1 

cardinales en usage au commencement du douzième siècle, 
le décret falsitié de Nicolas II pouvait devenir entre les 
mains des cardinaux clercs une arme fatale au privilège 
des cardinaux évêques. Le moindre désaccord entre les 
deux ordres devait provoquer un conflit sans issue. La 
formation d'une commission électorale nommée dans la 
journée du iSfévriersemblaitavoir conjuré ce péril. Mais 
après la rupture qui éclata au sein du Sacré-Collège, à l'oc- 
casion de la prise de possession de Fégliso Saint-Adrien, 
toute chance d'élection pacifique s'évanouit. Les cardinaux 
clercs invoquèrentleur prétendu privilège et, considérant 
comme illégale l'élection du cardinal (irégoire, où leur or- 
dre n'avait été représenté que par dix membres, ils n'hé- 
silèrent pas à lui opposer une élection qui obtint , selon leur 
calcul, un<' majoriti^ de vingt-quatre voix. Dans leur mani- 
feste à Lothaire comme dans leurs autres écrits, ils se gar- 
dèrent bien de faire entrer en ligne de compte les suffrages 
des cardinaux évêques. Leurs principes étaient si bien ar- 
rêtés à cet égard que les cardinaux évoques de leur parti. 
Pierre de Porto et Gilles de Tusculum , ne prennent rang 
pour leurs signatures qu'après les prêtres et les diacres, 
leurs collègues (i). 

(1) « De quibusdam ejuscopis... ii()l)is cura ulla non est, prffiseiliiii 
imic nilad eos de Romani pontificis eleclionc perliiieat » lAnaclet. Elecl., 
Wallericli, H, 185-187). Ou retrouve la même formule dans l'épitre à 
Didace [Ihid., p. 188) et dans répîlre d'Anaclct II auv Clunisles (.Mi- 
gne, CL.WIX, 697). Wattericli inclinait à croire que ces trois écrits 
étaient du même auteur. Nous parta<;cons cet avis. Mais l'auteur serait 
l'andolplie de Pisc et non Pierre de Pise [cf., Vilu Celasii II, Du- 
(iiesne, Lih. Pontif., II, 313 et 31'J, note Kil et p. wxvi). Pierre de 
Porto ex|>riine la même idée un peu différemment : « Fratres vcsfri 
cardinales ("presbyteri quorum praecipua in clcctione potestas » '.Migne. 
CL.\.\1.\, 131)8;. Ileinar([uer qu'on ne trouve aucune trace écrite de 
cette théorie avant le schisme d'Anaclet II. La Vila Celasii date au 
plus tiH de 1133 (Duchesne, Lib. l'ont., II, p. xxxvi). 

17. 



:298 VIE DE SAINT liERXARD. 

A la supériorité du nombre les électeurs d'Anaclet se 
faisaient gloire de joindre encore la qualité, sainor 
/jars (1). Mais il faut savoir que, par qualité, ils entendaient 
la maturité de Tàge ou plutôt l'ancienneté, qui chez quel- 
ques-uns touchait à la sénilité. Ces vétérans du Sacré- 
Collège regardaient de haut leurs adversaires plus jeunes 
d'âge et n'éprouvaient aucun scrupule à les traiter de 
« novices 2) ». 

Mais un tel procéd('' n'avait rien de canoniijue : il n"é- 
tail évidemment pas l'expression dun droit. Nulle part il 
n'était écrit que l'âge conférât, aux cardinaux une supério- 
rité quelconque, encore moins quelle les investît dun 
droit particulier en matière d'élection. Pareillement les 
prérogatives que s'arrogeait le corps des cardinaux prêtres 
au détriment du droit des évèques étaient absolument 
inconciliables avec le décret de Nicolas II. Les deux fon- 
dements sur lesquels les électeurs d'Anaclet appuyaient 
leurs prétentions étaient donc ruineux. 

Innocent II pourra-t-il, avec plus do raison, se réclamer 
du droit et des principes invoqués par ses adversaires? A 
quel titre ses électeurs, qui, eu égard au nombre total des 
cardinaux, étaient sans contredit en minorité, vont-ils se 
proclamer la majorité ? Ce parti comprenait, on se le rap- 
pelle, la majorité des membres du comité d'élection, cinq 
sur huit; il comprenait, en outre, la majorité des cardi- 
naux évèques, quatre sur six. C'est en vertu de ce double 
avantage qu'il s'intitule hardiment « la partie à la fois la 
plus nombreuse et la plus saine » du Sacré-Collège, jjars 
major cl snnior. Si l'on tient compte de la convention du 



(1) I:ji. ad Didac. 

[2] « Viris uliquc noviliis » (lîp. elcct. Aiiacl., Walterich, II, 180;: 
cf. Pierre de Porto (Migne, CLX.XIX, 1398). 



SCUISME D ANAIXET II. 299 

12 février et du décret de Nicolas II, celte qualification est 
évidemment exacte et renverse la théorie des partisans 
d'Anaclet II. Ce fut du moins le sentiment de saint Ber- 
nard (1). 

Toutefois, la majorité ainsi composée, fiU-elle incon- 
testable, ne suffisait pas pour légitimer l'élection d'Inno- 
cent II. Il était inouï, depuis l'année 1059, qu'un pape 
eût été reconnu , s"il n'avait réuni l'unanimité des suf- 

(1) Hnbeii de Lucqiies (Walterich, 11, 181) s';ipi>uie sur la majorité 
du comité électoral pour légitimer réleclion d'Innocent II : « De otlo 
personis ad electionem eleclis», etc. Noter qu'Innocent nomme les 
cardinaux évoques avant tous autres parmi ses électeurs [Epp. ad 
Lolh., et ad Cler. Anglic, Jaffé. Reg., n"' 7403-7407). Les électeurs 
d'Innocent en usent de même : « Nos epi*coi)i et cardinales... elegi- 
inus » Codex Udalrici, n" 248 . Pareillement Gautier de Havenne dans 
ses deux lettres à Conrad de Salzbourg et à Norbert de Magdebourg 
[forschvnrjcn , VIII, 165; Codex Udalrici, u" 245). Cf. Bern. Yita, 
lib. II, n" 32. M Schelfer-Boichorst en conclut 'ouv. cit., p. 131) que 
les partisans d'Innocent II en appelaient seulement au principe de 
l'égalité du droit électoral de tous les cardinaux. II resterait à expli- 
quer dans ce cas comment ils ont pu s'allrit)uer la majorité. Parlaient- 
ils uniquement de la majorité du comité? Cela n'est pas probable. 
Sûrement l'abbé de Clairvaux pensait à la majorité que le corps des 
( ardinaux évêques conférait au parti d'Innocent II , quand il dit : 
". elirjentium numéro vincens » (ej). 125), « et quorum maxime in- 
tcrest de clcctione summi ponlifiris, etc. (ep. 126, n" 13). 11 est re- 
marquable que dans son Traité de Consideratioue (lib. IV, cap. v, 
n- 16; Bernard rabaisse les cardinaux prêtres et diacres presque au 
niveau des autres prêtres et des autres diacres. Dans sa pensée les 
cardinaux évêques étaient les électeurs naturels du j)ape. Il connais- 
sait évidemment le décret de Nicolas II i>ar Yves de Cbartres, (jui en 
avait donné le texte aullientiquc dans sa Panoniiia (III, li, ou par 
d'autres canonistes français du même temps (cf. .Scheffcr-Hoicliorst, 
oi^v. cit., p. 6). C'est donc à tort que lîeniliardi \ Lotltar, p. 328, note 
lOt et p. 330) accuse l'abbé de Clairvaux d avoir eu recours à des so- 
phismes, sinon à des mensonges, pour dé(>laccr la majorité et l'attri- 
buer au parti d'Innocent II. Si quelqu'un se trompe ici, ce n'est pas 
.saint Bernard, mais Bernhardi qui s'apimie sur un texte falsifié du 
décret de Nicolas II. 



300 VIE IJE SAINT JiKU.NAlU). 

frages au moins des cardinaux évèquos ; et, de l'avis de 
tous, cet usage, cette tradition taisait loi. L'opposition 
que le chancelier avait rencontrée non seulement chez les 
cardinaux clercs mais encore chez les évoques de Porto cl 
de Tusculum frappait donc de nullité, ce semble, une élec- 
tion obtenue à l'aide d'une simple majorité convention- 
nelle et de plus contestée. 

Les deux élections du 14 février péchaient encore par 
un autre endroit. Ni lune ni l'autre n'était totalement 
conforme aux règles consacrées par l'usage ou tract-es et 
adoptées à l'unanimité par l'assemblée des cardinaux dans 
la séance du il. Manifestement et avec intention, le car- 
dinal Haimeric avait transgressé ces lois. De leur cOti'-, 
malgré certains dehors de régularité qu'ils avaient afli- 
chés, les électeurs d.Vnaclet n'avaient pas rempli toutes 
les formalités légales. Soit oubli involontaire, soit parti 
pris, ils nr'gligùrent de casser l'élection d'Innocent II. Con- 
sidérer l'acte du chancelier comme non avenu était chose 
trop facile : selon les canons, ils étaient au moins tenus 
de le déclarer tel par un jugement, avant de procéder à 
une élection nouvelle. Leur négligence n'échappa point à 
l'œil exercé de saint Bernard, qui, de ce seul chef, déclara 
leur œuvre nulle et de nul ellet (1). 

Au regard de la stricto légalité, les deux élections 
étaient donc sujettes à revision. Cependant les vices de 
forme qui les entachaient les altéraient-elles à un égal de^ 
gré? Saint Bernard no le crut pas; et, au lieu de les faire 
casser toutes deux, ce qui eût été une mesure extrême- 
ment dangereuse, il chercha à fixer son choix, non plus 
seulement d'apivs la majorité des suffrages, mais surtout 

(1) Ej). \:>j;, II" 8. L'ulilx- d(^ rlairvaux l'ait ici allusion à iiii lexle de 
saint Cypricii. inséré dans les coUcclions du Droil Canon par Anselnie 
deLucques cl Yves de Ciiarlrcs. Cf. Deusdedit, I, li2. 



SCHISME n'ANACLET II. 301 

d'après Tordre des élections et les mérites personnels de 
chacun des élus. Un tel examen devait enfin faire préva- 
loir la cause d'Innocent II. 

Innocent, en effet, avait été le premier élu : le premier 
il avait revêtu le manteau de pourpre (1 et pris posses- 
sion de son siège (2). Cette priorité , d'après les canons , 
lui assurait le droit à la succession d'Honorius jusqu'à 
preuve d'usurpation, et cette preuve n'était pas faite. 

Son élection était sans doute irréguliére : aucun de ses 
partisans n'en disconvenait; mais la responsabilité de 
cette irrégularité ne retombait-elle pas sur Anaclet lui- 
même? Le péril que l'ambitieux prélat avait fait courir à 
l'Eglise (3) et que le Sacré-Collège avait implicitement re- 
connu en nommant la commission des huit, n'autori- 
sail-il pas \o chancelier à préparer secrètement l'élection 
du successeur d'Honorius et à prendre au besoin, pour 

I) Ce principe fut invoqué, sans prévaloir, il est vrai, pour l'élec- 
tion du successeur de Calixte II et d'Adrien IV (Duchesne, Liher Pon- 
iif., II, 327 et 328, note 4; Gesta Frider., IV, 71). 

(2) « Ilkun seinper statuit Ecclcsia |)rœferendum,qui petitione populi, 
ronsensu et desiderio cleri, a cardinalilms prior est in cathedra beati 
l'ctri coUocatus. » Actio Concil. Pap., Mon. Germ., Lerj., II, 126. 

(3) Selon les électeurs d'Innocent H, Anaclet doit son élection à l'ar- 
gent et à la force. L'abbé de Clairvaux ajoute foi à ces accusations : 
" Romain, (juarn tanto amore ex loiujo (empore conciipivit , tanlo 
labore et suniplibus aiiuisivit » i Ep. 120, n" 12; cf. n" 8); « nam illa. 
(juatn jaclat Anaclctus juratoruni suoruin non electio, sed factio » 
'IbUL, n" 8 . Oi', le décret de Nicolas II prévoyait et condamnait ce 
cas de pression électorale : « Ne venalitalis morbiis alirjua occasione 
subrepat. » Il va sans dire que les partisans d'Anaclet repoussent toute 
accusation de ce genre : « Niillins profeclo nos violentia, nullius nos 
potentia impulit, sicut famatici illi suis litleris graviter in Komanum 
Ponlificem annotare, » etc. (Waltericli, H, 180; cf. Ep. Pelri Poituen- 
Tiis. Migne, CLX.VIX, 13'.iS>. En fait, il est remarquable que leurs déné- 
gations tro[i absolues n'ont pas été généralement acceptées. Cf. Pctri 
Venerab., lib. II, c]). 1. 



302 VIE DE SAINT IJEHNARD. 

atteindre son but, des mesures extraordinaires? L'attitude 
hostile de Pierre de Léon dans la journée du 13 n'avait- 
elle pas rendu impossible l'entente ou même la convoca- 
tion des cardinaux électeurs? Les moyens de corruption 
qu'il avait employés auprès de plusieurs collègues pour 
capter leurs suHragcs ne rendaient-ils pas son élection , 
sinon plus illégale, au moins plus immorale que celle 
d'Innocent H? Cest cette considération qui amena l'abbé 
de Clairvaux à comparer les mœurs, les qualités et les 
mérites des deux prétendants. Une règle de droit canon, 
empruntée à saint Léon le (irand, et tracée en vue des élec- 
tions épiscopales, portait qu'en cas de conilit, b;> candidat 
qui réunirait le plus de partisans et de mérites devait être 
préféré à tout autre par le métropolitain : is a/lfri jrrir- 
poiKttur qui miijoi'ihns studiis juvalur cl merilis. Saint 
Bernard estima que ce principe pouvait rigoureusement 
être appliqué aux élections papales, et il Tadupta comme 
règle dans l'examen de la cause soumis(> ;i son arbi- 
trage (1). 

Si la question de majorité dessullrages prêtait à la ciii- 
canc, la comparaison entre les mérites personnels des 
deux pontifes et la supériorité morale de l'un sur l'autre 
étaient aisées à établir. Les bruits les i)lus odieux circu- 
laient en France (2) et en Italie (3) sur Pierre de Léon. 
Dès sa jeunesse il s'était fait une réputation de précur- 
seur de l'Antéchrist (i). S'il avait rempli en France et en 
Angleterre les fonctions de légat d'une façon à peu près 



(1; Arnulpli. Sagicns., Invectira, Waltericli , 11, 2(19; cf. Sclioffcr- 
Tîolchorsl, ouiK cil., \\. 15, 8(>-9r>. 

(2) Cf. Armilph. Sa-icns., Inveciira, cap. ;',, Watlcrich, 11, 2«:>. 

(.3} Kp. Manfred. Manlucns., ap. Neiigart, Cod. diplom. Al/ciii. 
II , r,3. 

(■'j; « Anticlirisli in^'aiiibulus. » C/uun. Maurin., Watlcricli, II, 184. 



SCHISME d'axaclki II. 303 

irréprochable (I), son ambition s'était déclarée assez ou- 
vertement pendant les dernières années dllonorius. Sa 
vie privée était encore plus décriée que sa vie publique. 
Il n'est pas de fautes contre la morale que plusieurs de ses 
contemporains ne lui aient imputées. A cet égard l'ima- 
gination des satiriques s'est donné carrière (2). Sans ajou- 
ter une foi entière à de telles calomnies (3), l'abbé de 
Clairvaux ne pouvait s'empêcher de mettre en regard la 
réputation inattaquable d'Innocent II. Jamais le moindre 
soupçon d'ambition n'avait effleuré ni en Allemagne, ni 
en France, ni à Home, la carrière publique du cardinal 
Grégoire. La pureté de ses mœurs , sa piété sincère étaient 
pareillement à l'abri de toute médisance. Pour Bernard, 
entre deux hommes de réputations si diverses, le choix 
ne pouvait être un instant douteux. Innocent II possédait 
seul toutes les qualités qui promettaient à l'Église la sé- 
curité dans l'honneur. C'est à son obédience que devaient 
se ranger la France et la chrétienté tout entière , malgré 
les irrégularités de forme que l'on pouvait signaler dans 
son élection (4 . 

La préférence de l'abbé de Clairvaux est-elle suffisam- 
ment justifiée? On l'a nié expressément. Il est certain que 
la supériorité morale d'un prétendant ne constitue pas un 
droit à son profit et au détriment de son adversaire, en 

(1) Sur ce point, voir Berniiardi Lotluir, p. 284-285 , note iC). 

(2) Cf. Arnulphe de Séez et Manfrod de Mantouc, loc. cit. 

(3) « Innocenlii nostri vita vel fama nec ceinuluin liinet, cum alto- 
liiis (Anaclelii nec ah ainico Uila sit » (Ep. 12ij, n" 13). « Si vera siinl 
qu;i' uliiqui' divulgal opinio, ucc iinius digniis est viculi potcslalc; si 
vera non sunt, decet niliiloininus capul Ecclesiie, non soluni vil;e ha- 
hiTC sanilatein sed el faina? decoreni » (Ep. 127, n'' 2). 

■ Vj « El(!clio melioruni, approhatio plnriuin, et, quod liis efficacius 
est, morum alteslulio Innoccnliinn apiid oinnes comnicndant (Ep. 
124, n"2; cf. ep. 126, n" 8). 



304 VIE DE SAINT UERXARD. 

malière déleclion. 11 n'est pas moins vrai que Tabbé de 
Clairvaux se déroba toujours, lorsque les partisans d'Â- 
naclet voulurent porter le débat uniquement sur le ter- 
rain de la légalité (l). Mais il faut convenir que sur ce 
terrain la question était alors inextricable. C'est de nos 
jours seulement, c'est d'bier que la critique historique, 
en établissant avec autorité le texte authentique du dé- 
cret de Nicolas II, a pu démontrer d'une façon péremp- 
toire l'inanité des prétentions des cardinaux clercs et des 
canonistcs qui mettaient leur science au service d'Ana- 
clet II. Sous peine d'éterniser le conflit par des chicanes 
infinies, il fallait donc trouver un biais pour en sortir. En 
appeler de la b'galité contestée de l'élection à la moralité 
des élus, facile à établir, n'était-ce pas un sûr moyen de 
satisfaire à peu près toute la chrétient(3? Quand on voit 
un politique tel que Suger se rallier à cette mesure (2) , 
on n'est pas éloigné d'y voir un trait de gi'nie. En tous 
cas, ce fut d'après ce principe que la question du schisme 
fut résolue à Etampes. L'abbé de Clairvaux fit valoir au 
roi la supériorité morale du cardinal Grégoire, la jtriorité 
de sa nomination, l'autorité de ses électeurs et de son 

(1) E|). 12(3, 11"' il el 11*; contiovcrse avec Pierre de Pise, lient. 
Vita, lit). Il, cap. vu, ii ■ i:>. 

(2) Du récit du Suger [lUst. des G., \11, 57; Wallericli, II, l'.»!)-2U0) 
il résulterait qu'il y avait parmi les cardinaux à Rome trois partis, le 
parti d'IIainieric, le parti de Pierre de Léon el le jiarli des modérés. 
Ce sont ces derniers que l'abi^é de Saint-Denis (lualide majores et sa- 
liientiores. Le parti de Pierre de Léon aurait été plus fidèle au pacte, 
l)ro pacto altos invilnnles. Mais l'élection d'Innocent II avait l'avan- 
lage de la iiriorité. C'est Innocent qui représente l'Eglise, eligil per- 
soniv el Kcclesiiv as)jlum...; re.r lU eral piissinius Kcclesix defensor. 
Le débat d'Elamiics et le choi.v du roi ont porté sur la valeur de la 
l)i.'rsonue et non sur l'élection; et c'était raison -.fil enim sscpe, ni 
Romanorum lumuliuanliuni (/iiihnscin}ii/ne inoleslils ecclesuc ele- 
clio minus ordinurie fierl valeat. 



SCHISME d'anaclet II. ;jOo 

consécrateur (1), et finalement il conclut à la validité de 
>on élection. Lonis le Gros, malgré ses attaches person- 
nelles à Pierre de Léon (2 1 , ratifia cet arrêt si sage et pro- 
mit solennellement de soutenir Innocent II. Sa déclaration 
trouva un écho dans toute l'assistance. Évèques, abbés et 
seigneurs y répondirent par une puissante acclamation et 
jurèrent, avant de se séparer, obéissance au nouveau 
pape (3). 

Pour beaucoup d'esprits incertains la décision du con- 
cile d'Étampes fut un trait de lumière. Elle arrivait juste 
à temps pour arrêter les progrès du mal qui menaçait de 
dévorer la France (4). Les archevêques et les évêques se 
hâtèrent de la publier dans leurs diocèses, les abbés dans 
les monastères de leur dépendance, elles seigneurs laï- 
ques eux-mêmes dans leurs provinces. 

Innocent II avait remonté lentement la vallée du Rhône. 
Arles lui avait fait une brillante réception, et Pierre le 
Vénérable envoya à sa rencontre un équipage de soixante 
chevaux. Ce fut pendant son séjour à Cluny, dont il con- 
sacra la célèbre basilique (tin octobre 1130), que Suger 
vint lui annoncer, au nom du roi de France et de î'épisco- 
pat français, la solennelle manifestation du concile d'É- 
tampes. Le souverain pontife, cm témoignage de sa re- 

1) Bern. Vita, lib. Il, cap. i, n" 3. Cf. Chron. Mauriti., Walte- 
lidi, II, 201 : Arniilpli. Sag., ibid.. H, '269; Hern., ep. 12G, n" 13. 

2) « ('unique se (rex) P<;tro Lconis ob sua et patri obscquia faterc- 
lur obnoxiuin, » etc. (Arnulpli. Sag. Inrcct., Wattericli, II, '.HiS). 

(3) Bern. Vita, lib. II, cap. i, n" 3; cf. Sugcr, loc. cil.: Chron. Mau- 
riti., loc. cit. 

(i) Il s'ea faut que la décision du concile d Ktampes ail élé acceptée 
partout. Cf. Orderic Vital, Jlistor. eccles., lib. XIII, cap. m, ap. Mi- 
gnc, CLWWIII, 932-933; C/iron. S. Andrex, ap. Mon. Gerin., Vil, 
ôi'.i; Reiinbaidi Leoflicns. Cnrion. c/iisf., ap. Ilist. des C, .\V, 300- 
308, fie. 



."iOn VIE DE SAINT liKR.NARD. 

connaissance, accorda à l'ambassadeur do Louis le Gros 
un privilège en faveur de l'abbaye de Sainl-Denis (1;. 



m 



Innocent II à Chartres, à Liège, à Clairvaux 
et à Reims. 

Quelques jours plus tard, Innocent II prenait congé de 
ses hôtes, avec l'intention de visiter les principaux dio- 
cèses de France, persuadé que sa présence au milieu des 
l)Opulations achèverait de lui gagner les cœurs. Chacune de 
ses démarches provoqua, en elîet , une ovation. Le concile 
de Clermont qu'il présida le 18 novembre anathématisa son 
rival Anaclet II (2). Pour mettre le comble à ces démons- 
trations de la piété catholique, Louis le Gros se porta 
au-devant de lui avec son épouse et ses enfants à Saint- 
Benoit-sur-Loire; et là, tombant aux pieds du pontife 
exilé , le monarque inclina sa majesté devant la majesté du 
chef de l'Église, comme il eût fait, dit Suger, « devant la 
Confession de saint Pierre (3). » 

Ce beau mouvement allait donner le ])ranle à la chré- 
tienté presque entière. L'Angleterre était demeurée jus- 
(|ue-là indécise; Henri I"', mal conseillé par son clergé et 
mal servi peut-être par le souvenir de ses anciennes rela- 
tions avec le cardinal Pierre de Léon (4), semblait pencher 

(1) Oïdcric vital, loc. cit.: Suger, lac. cil.; Railuli)li., Pctrl Ycnc- 
rat). Vila (Migne. CLXXXIX, 20), en se déliant de son énorme parlia- 
lilé; JalVé, lieij., I, |). 8ii, noter n" 7426. Pierre le Vénérable fut. 
après l'ablté de Clairvaux, l'homme (lui rendit en France le plus de 
services à la cause d'Innocent II. Cf. Pétri Vener., epp. Il, i, 22, 30. 

(2) Jafle, Heg., 1, p. 8ii-,^ 

(3) llist. des C, .\1I, :,H. 

{■ïj (' Ab episcopis Ani^li;e penitus dissuasum » (Ernald., Hcni. Vitii, 



SCHISME d'anaclet it. 307 

en favour de l'antipape. L'abbé de Clairvaux se rendit au- 
près du roi d'Angleterre. Le lieu précis et les détails de 
l'entrevue de ces deux hommes si diversement éminents 
ne nous sont pas connus. Nous savons seulement que la 
double élection papale y fut longuement et minutieuse- 
ment discutée. Sur le terrain du droit canon, il était na- 
turel que'le guerrier fût vaincu par le moine. Henri Beau- 
clerc hésitait cependant à se rendre. Il se retranchait 
derrière les obscurités de la question : il craignait, disait-il, 
d'engager sa conscience et de commettre un crime en 
suivant aveuglement le conseil d'autrui. D'un mot, saint 
Bernard détruisit ce vain prétexte. « Songez aux autres 
péchés dont vous aurez à répondre devant Dieu, s'é- 
cria-t-il. Quant à celui-ci, je m'en charge. » Ainsi poussé 
dans son dernier refuge, Henri se soumit, et, sur le con- 
seil de l'humble moine, il alla déposer, à Chartres, aux 
pieds du souverain Pontife , ses hommages , ses présents , 
son sceptre et son épée (1). 

Rassuré de ce côté. Innocent II se dirigea ensuite vers 
Liège, en passant par Morigny, Provins, Chùlons, Rebais, 
Jouarre, Saint-Quentin, Cambrai et le monastère de Lob- 
bes; saint Bernard et onze cardinaux l'accompagnaient (2 . 

Ce voyage était préparé depuis plusieurs mois. Dés le 



lib. II, cap. I, n" 4) ; Eadincr. Hisloria Sovorum, lib. YI, Mignc, CLIX, 
."ilO-.^SO; sur les lettres d'Innocent 11 au clergé anglais, cf. Jaffé, lleg.. 
a"' 740r)-7407. 

(1) Bern. Vita, loc. cit.; Suger, Vila Ludov., loc. cit.; Orcleric Vi- 
tal, Ilist. eccles., XIII. 3; Boso, VUa Innoc. II, Watterich, II, 175. 
Innocent II séjourna à Chartres du 13 au 17 janvier, JafTé, Rey., I, 840. 
Labhé de Clairvaux fut alors témoin d'un contrat entre les religieux 
de Marnioutiers et ceux de Saint-Jeancn-Vallée {Gallia dirist., VIII. 
Irtstr., p. 327-8). 

(2) JafCé, Rerj., I, 84G-847; Cliron. Maitrin., ap. Ifisl. des (;., XII. 
80. 



■;i08 VIE DE SAIXT liEU.VARD. 

milieu d'octobre 1130 1} , en efïet, la question du schisme 
avait été tranchée à la diète de Wurzbourg, par le clergé 
allemand et le roi Lothaire, en faveur d'Innocent II. Il est 
juste de faire remonter à Norbert, archevêque de Magde- 
bourg, l'honneur de cette décision. Toutefois quelques 
historiens ont cru pouvoir attribuer à l'abbé de Glairvaux 
nue part de responsabilité dans la résolution adoptée par 
la diète (:2). 11 nest pas invraisemblable, en effet, que le 
fondateur de l'Ordre des Prémontrés ait pris conseil de 
celui que la France avait choisi pour arbitre? Norbert, du 
reste, fut éclairé par d'autres voies. L'archevêque Gau- 
thier de Ravenne , en particulier, lui fournit par écrit et de 
vive voix, sur la double élection du lifévrier, des rensei- 
gnements précis (3). Bien que le parti d'Anaclet II ne fût 
pas mieux représenté à Wurzbourg qu'à Étampes , on peut 
dune croire que la diète se prononça en connaissance de 
cause (i). Au mois de novembre 1130, l'archevêque de 
Salzbourg et l'évêque de Munster eurent mission de porter 
à Innocentll, qui se trouvait alors à Clermont, le résultat 
de l'examen auquel on avait soumis son élection {6). Nul 
message ne pouvait être plus agré^able au Pontife exilé. Il 
était assuré désormais que la chrétienti'' entière , entraînée 

(I) Cf. licinliardi. Lothar, p. :>il , note 10. 

{'>) liernliardi , Lothar, |>. :>37. 

(3) Lettres de Gauthier de Ravenne ^.Migne, CLXXIX, 38-39), de llu- 
l>Tt de Lacques [ihid., 40-42); huiles d'Innocent II iJalle, Retj., 
n" T'ill, 7413); lettre des électeurs d'Innocent [Codex Udalrici, n" 35'?, 
NVallerich, II, 182-183). 

(1) Bulles d'Anaclet (JaCfé, lic/j., n~ 8370-8371, 8388-838>.() : noter ({ue 
rarclievôque de Magdebourg, en lutte avec son chapitre, fut luaiulé à 
Rome par Anaclet, 18 mai 1130 Jaiïé, Heg., n"83yi). Avant le 29 août 
1130, Norbert s'était déclaré contre Anaclet (il)id., n" SiOU). Anaclel 
avait envoAé un nonci' en AllcMiai;ne des le 2i février [ibid., \\" S371 
et 8388). 

(.")) AiinuJ. Saxo, Mon.(;erni., VI. 707: Jaffe, Itcg., I, S'i'k 



SCHISME D AXACLET II. 309 

par l'exomple de la France et de rAlIemagne, viendrait à 
lui. Mais pour ne pas perdre le fruit des bonnes disposi- 
tions deLothaire, il lui Ht demander une entrevue. Le 
lieu lixé pour le rendez-vous des deux souverains fut Liège. 
Lorsque le ^2 mars 1131, troisième dimanche de carême, 
Innocent II entra dans cette ville, le roi, entouré de sa cour, 
composée d'un grand nombre de seigneurs, de vingt-cinq 
évêques ou archevêques et de cinquante-trois abbés, 
l'attendait sur la place de l'église épiscopale. Du plus loin 
qu'il l'aperçut, il s'avança à sa rencontre, saisit la bride 
de son cheval blanc, le conduisit ainsi jusqu'à la porte de 
l'évêché, à travers les rangs pressés d'une foule curieuse 
et enthousiaste ; et, lorsque le pontife voulut mettre pied 
à terre, il lui oH'rit respectueusement le bras, pour l'aider 
à descendre (1). 

Ces hommages et ces honneurs semblaient garantir à 
Innocent II le succès de sa démarche. Le but de son voyage 
était manifeste (2) : il put s'en ouvrir au roi sans préam- 
bule. Bien que reconnu par la catholicité presque entière, 
il errait en exil depuis plus de dix mois déjà, et Rome, 
le siège de la papauté, restait aux mains de son rival. Qui 
mieux que Lothaire était en mesure de porter remède à 
cette situation intolérable? A qui appartenait-il d'abattre 
les derniers remparts du schisme, si ce n'est au défenseur 
né de l'Église, à l'empereur désigné des Romains? 

La gloire d'une pareille entreprise avait de quoi tenter 
le courage chrétien de Lothaire. L'Église respirait sous 
son règne. Kn montant sur le trône, le nouveau roi avait 
rompu avec la politique des Franconiens. Son idcction, 

■1; Suf^cr, Jlist. des C, XII, 58; Ilisloria Compost., IJJ, 25 (W'at- 
toricli, II, 202); Anselin. Geinblac, ap. Mon. Cerm., VI, 383. Cf. IJcrn- 
liardi, Lolliar, p. 354, note 10; p. 355, noie 11; p. 358. note 17. 

2) Geslu abb. Lobbicns., Mon. (\., X.\I, 325. 



310 VIE DE SAINT BERNARD. 

faite, comme on dirait aujourd'hui, sur le terrain des li- 
bertés ecclésiastiques (1), fermait l'ère des querelles du 
Sacerdoce et do l'Empire, l-^t la paix se fût alors levée sur 
le monde, si TEmpire et TEglise n'eussent été travaillés 
l'un et l'autre par un mal intérieur. Nous parlerons plus 
loin des troubles de l'Étal. L'objet principal de l'enlrevue 
des deux souverains était le schisme d'Anaclet II. Nul 
doute que Lolhaire ne fût personnellement disposé à met- 
tre son épée au service d'Innocent II. Mais certains con- 
seillers, selon loute probabilité, lui suggérèrent l'idée 
de mettre cette faveur au i)lus haut prix, lui faisant en- 
tendre que les libertés qu'il avait jusque-là accordées à 
l'Eglise affaiblissaient l'État -i). L'embarras dans lequel 
se trouve aujourd'hui la i)apauté, ajoutèrent-ils insidieu- 
sement, est une occasion que la Providence vous a mé- 
nagée pour vous permettre de ressaisir vos droits, sans 
user de violence. Lolhaire prêta une oreille trop complai- 
sante à ces insinuations perfides; et, lorsqu'lnnocent II 
eut ouvert la bouche pour lui exposer les besoins de la 
papauté, il formula de son côté en termes discrets sa de- 
mande exorbitante , dénonçant le concordat do Worms et 
réclamant le droit des inveslilures par la crosse et l'an- 
neau, abandonné par Henri V lui-même, son terrible 
prédécesseur. 

Celte revendication fit l'olfet d'un coup de foudre dans 
un ciel serein : le pape en fut atterré, et pendant un mo- 

Mi Voir, à ce sujet, Vacaiulanl, Itcvue des (^iiesf. /;(.s7., jaiivitT 1888. 
1'. '.t8-9y, iiolc 4. 

(2) « In (juaiiliiiu rei^niiui ainore ecclesiarum aUeiuiaUun » (Otto 
Fiis'.n^., C/iron., VII, 18). Il nous parait incroyable que Lothaire, 
([ui s'est montre si constamment favora])Ie à l'Église, ait songé de lui- 
môme à ressaisir le droit des Investitures, tel que l'exerçaient ses pré- 
décesseurs. C'est pourquoi nous attribuons à son entourage la [iremièrc 
idée de celte revendication. 



SCUISME D'aNACLET II. 31 J 

ment, il crut être tombé dans un guet-apens. Les cardi- 
naux, dit un chroniqueur, se prirent à regretter le séjour 
de la ville éternelle. La consternation, peinte sur tous les 
visages, enhardit encore Lothaire; il pressa, harcela son 
hùte, joignit aux paroles d'insinuation des menaces indi- 
rectes, et comme il vit que tous ses efforts étaient vains, 
il finit par entrer dans une violente colère. Il semblait 
qu'on fût sur le point de voir se renouveler les scènes 
d"outrage dont Pascal II avait été le témoin et la victime. 

On s"étonneraque, parmi tant d'évéques allemands qui 
entouraient Lothaire, nul ne se soit levé pour défendre 
les intérêts de TÉglise, qui étaient plus particulièrement 
leurs intérêts. Larchevêque de Mayence lui-même, le 
principal auteur de l'élection de Lothaire, garda, ce sem- 
ble, le silence. Mais Bernard était là. Rempli d'une géné- 
reuse audace , il prit la parole au nom du souverain Pon- 
tife , et, à force de logique et d'éloquence, parvint à faire 
sentir au prince allemand l'iniquité de ses revendications, 
(jràce à cette courageuse intervention , l'Église échappa 
encore une fois au joug de l'État et conserva ses franchises 
électorales L. 

Pour sceller l'union du Sacerdoce et de l'Empire, Inno- 
cent Il lança l'excommunication à la fois contre les llo- 
henslauffu et contre Anaclet, pendant que Lothaire, en 
retour de ce service, faisait promettre aux princes qui 



(1) Bern. Vila, Mb. II, cap. i, n" 5. Beinhardi voit dans celte mise 
en scène un eftet de rhétorique {Lothar, p. .'500, noie 20). Mais il ne 
faut pas oublier que Rernard s'adressait à lnno(ent II iui-rnêine. quand 
il écrivait : « Sed nec Leodii cervicibus conqiulit acquiescere impor- 
/unis iinniinens rnucro barbaricus improOmjue postulai ionibus ira- 
cuiidi alque irascenlis régis. « Ep. 150. n 2. Pierre Diacre [Citron. 
Cassin., IV, 97) aflirnie à tort que le roi obtint du pape le droit aux 
Investitures par la crosse et l'anneau. 



312 VIE DE SAINT lîER.NARD. 

l'entouraient de le suivre, cinq mois plus tard, dans une 
expédition contre l'antipape (1). 

Après les fêtes brillantes qui marquèreni Ihcurcuso 
issue de la dièti' (2), Innocent II se hâta de rentrer en 
France et célébra à Saint-Denis les solennités de la semaine 
sainte. Suger a raconté avec complaisance la pompe dé- 
ployée en ces jours par la cour pontiûcale (3). L'abbé de 
Clairvaux faisait-il partie du cortège? On en peut douter. 
Il aimait à passer la fête de Pâques au milieu des siens. 
Mais bient(M il dut (juilter de nouveau sa cellule. Les 9 et 
10 mai, il reparaît à Rouen, aux côtés d'Innocent II et du 
roi d'.Angleterre. Henri l" se montra magni(j({ue; il com- 
bla d'honneurs et de présents le pontife exili' et lui promit, 
comme à Chartres , son assistance pour les combats futurs 
contre l'antipape (4). Innocent II regagna ensuite la France 
par la vallée de l'Andelle, suivi de Bernard qui prit vrai- 
seml)lal)lemenl congé de lui à Compiègne 5). Plus tard le 
pape fixa sa résidence à .\uxerre. C'est alors, croyons- 



(1) Hoso, V'ila linioc. Il, ^^allt■l•i(■ll, II. 175; Canon. Wissegr., .Mon. 
('.., JX, 13(): Ilotiorii Siuiima, Mon. G., X, 131 ; Laurent., (lesta Epis- 
co/). Virduii.j ii\\). 29; Citron. M'iurin., du Cliesnc, IV^ 377; Anmil. 
Saxo, et Amuil. Disiljodenben/., Wallericli, II, 203, olc. Cf. Uern- 
liardi, Lolhar , p. 3.")'.), noie ir». ot |>. 3G1 , note 2i. 

(2) Ansehn. Gcmlilac, Mon. Gorm., YI. 383; /E^idii Aurcrvallis 
Ccsla Pont. Leod., aji. Ilist. des C, XIII, filO. Voir, sur celle céré- 
monie du i'- dimanche de carême, Ordo IloiiKin., Malùllon, lier liai.. 
II, 135. 

(3) Yila Luilor., ap. Hist. des G., XII, 50. 

('ilJaft'é, Retjesla, n'' 7472-7473, 7476. « Ilenricu.s... apud r.otoma- 
jium non inodo suis, scd el o|>timaluin et eliani Jud.eorum uuinerihns 
enm diiinalus est " (Wiil. iMaimesbur., Jlist. Aor., I, 3, ap. .Migne, 
CLXXIX, 13'.)9). Cf. JUille d'Innocent JI, du IG février 1131, Migne, 
iliUL, p. 70. La |)résence de Bernard à Rouen nous est signalée pat. 
une bulle du 20 mai [iliid., î)6-97). 

(5) Sur l'itinéraire dinnorent. JaHé, Iteijesta, I, «411. 



SCUISME d'aNACLET II. 'M'.i 

nous, qu'il conçut le dessein de visiter Clairvaux (1). 

U y fut reçu avec une simplicité renouvelée des pre- 
miers âges de l'Église. Les pauvres de Jésus-Christ, re- 
marque un historien (2), allèrent à sa rencontre, non pas 
sous la pourpre et la soie, ni avec des livres de prières 
recouverts d'or et d'argent, mais vêtus de grosse hure et 
précédés d'une croix de bois. Leur joie n'éclata pas en 
bruyantes acclamations; elle perçait à peine sous les mo- 
dulations d'une psalmodie à mi-voix. L'appareil, si impo- 
sant et si nouveau pour eux, de la cour pontificale ne pi- 
([ua même pas leur curiosité; leurs paupières, gardiennes 
de leur recueillement intérieur, restèrent baissées. Devant 
ce spectacle d'austère pauvreté et d'angélique modestie, 
le pape et les cardinaux versèrent des larmes d'attendris- 
sement. 

L'église et le réfectoire réservaient encore aux augustes 
visiteurs dos surprises du même genre. La chapelle de 
Clairvaux, brillante de propreté, mais absolument dé- 
pourvue d'ornements, soit sculptés, soit peints, n'était 
remarquable que par son dénùment. (Juel contraste avec 
la basilique de Cluny que le souverain pontife avait con- 
sacrée six mois auparavant! Au réfectoire, les hôtes de 
saint Bernard durent se contenter de l'ordinaire des moi- 
nes , « manger du pain de son, et boire, au lieu de \u\, 

(1) Ernaud Dern. ViUi, lii). H. ca]). i, ir &) place ccUc visite ajjrès 
le voyage de Liège. Gilles d'Orval Gcst. Pont. Leod., ap. Hist. des 
(r., XIII, 610) dit pareiliement : » Rediens a Lcodio Clarainvallcm di- 
vertit. » Cela nous avait fait fi.\er la visite avant Pâques {Revxie des 
Qxicst. /iis<., janvier 1888, p. 102.) Mais l'itinéraire suivi vraisemlMa- 
liieinent par Innocent II ne se prête pas à cette combinaison (cf. Jaffé, 
llcg., I, SiS-y). Le séjour du pape à Auxerre, 26 juillet-24 septembre 
(.laffé, Reg., I, 850) convient mieux à une excursion de ce genre. Entre 
Auxerre et Clairvaux Us communications élaicnl fréquonlcs. 

['\] Ernaud. loc. cil. 

18 



314 VIE DE SAINT BERNAHM. 

une espèce de raisiné ou jus d"licrbes. En guise de lur- 
Ijot on leur servit des choux, auxquels on ajouta, comme 
friandise, quelques autres légumes. C'est à grand'peine 
que Ton put trouver, pour la circonstance, un iioisson 
que Ton plaça devant le seignettr jxi/ic :1a. communauté 
n'en eut que la vue. Tout le monde cependant était dans 
l'allégresse. Cette fête, en etîet, remarque pieusement le 
biographe de saint Bernard, « n'était pas une réjouis- 
sance de table , ce fut la fête des vertus. » 

Vers la mi-octobre liîJi, nous retrouvons l'abbé de 
Clairvaux aui)rès d'Innocent II. Le pontife, voulant clore 
son séjour en France par un acte imposant, avait con- 
voqué à Reims tous les évéques ei abbés de son obé- 
dience. Treize archevêques et deux cent soixante-trois 
évoques, sans i)arler des abbés de tous Ordres, répondi- 
rent à son appel. Il était juste que l'abbé de Clairvaux 
figurât au premier rang parmi les membres de cette as- 
semblée. Les services qu'il avait rendus à la papauté de- 
puis plus d'une année le désignaient d'avance comme l'o- 
racle du concile. L'humble moine était entré si avant 
dans l'intimité du chef de l'Église, que celui-ci, dit un 
historien, ne pouvait souffrir d'en être séparé (1). 11 se- 
rait cependant difficile d'indiquer avec précision la part 
{(ui revient à saint Bernard dans l'œuvre du concile de 
Heims, Du reste, ce qui mérite de nous occuper ici, ce 
sont moins les ad'aires privées et les canons disciplinaires, 
que les rapports de l'Église et de l'État. 

Nous avons raconté ailleiu's le sacre de Louis le Jeune, 
par Innocent II (2 . Le concile, qui s'était ouvert sur 

il) Ernald., loc. cit., u 5. Le concile s'ouvrit le 18 octol)re [Anna- 
les niundin., Mon. ('.., V, 2.S ; Jaffé, I, 850). 

(2) Revue des Quesl. ///.v/o/-., janvier 1888, ji. lOi-lOG; cf. Orderic 
Vital, Uist. eecles., Xlll, 3; C/iroit. Mauvin., ap. Hisl. des G., XIl, 



SCHISME d'ana*:let II. 313 

une acclamation du papo légitime, se termina au milieu 
d'une ovation plus éclatante encore. Norbert, archevêque 
de Magdt'bourg, et Hugues, archevêque de Rouen, re- 
nouvelèrent au nom de leurs souverains le serment d'o- 
héissance que Lothaire et Henri Beauclerc avaient déjà 
prêté au souverain pontife. Cette protestation fut répétée 
fidèlement, comme un écho, par les ambassadeurs des 
rois de Castille et d'Aragon. L'œuvre du concile d'Étam- 
pes se trouvait ainsi ratifiée solennellement à Reims par 
TAUemagne, l'Angleterre et l'Espagne, c'ost-à-dire par 
toutes les grandes nations catholiques de TOccident (1 . 
Cependant un évêque français, Gérard d'Angoulême, et 
plusieurs abbayes mêlaient à ce concert une note discor- 
dante. L'archevêque de Tours avait également hésité 
pendant de longs mois à prendre parti (2). De l'autre 
côté des Alpes, un grand nombre d'églises et la Sicile 
tout entière s'agitaient en faveur de l'antipape. L'Ecosse 
suivait le même errement, malgré l'exemple contraire 
de l'Angleterre (3). En Orient enfin, les trois patriarcats 
d'Antioche, de Jérusalem et de Constantinople n'osaient 
se prononcer entro les deux élus du 14 février (4). Le 

81; Lucliairc, Louis le Gros, n i7i, \>. 21'.). lîcrnar.l fut l'iui de ceux 
([ui conseillèrent au loi de faire sacrer Louis le Jeune à lleinis {Vie 
lie Louis le- Gros, éd. Molinier, p. 122, note ;). 

(1) Chron. Maur., loc. cit. 

(2j Bern., e\). 12i. Hildebert avait fait sa soumission avant le 17 dé- 
cembre 1131. Jaffé, neg., n" 7521. 

(3) 15ien que rabl)é de Clairvaux compte le roi David (ep. 125) au 
nombre des partisans d'Innocent II, l'Ecosse resta attachée à Anaclet 
jusqu'à la mort de l'antipape (Pagi, Critic. in Baron., Ann., 1138, 12; 
cf. Jaffé, Re(j., n" 7.">15; Migne, CL.VXIX, p. 90, n" xr., et p. 115, 
n" i.xxii). 

(4) « Omnis enirn orientalis ecclesia, Ilierosolymitana, Antiochcna, 
il Conslantinopolitana nobiscum sunt, » dit Anaclet, septembre 113o 

Jaffé-Loewenfeld, Reg., n" «413). Mais le 2 février 1132 Innocent écrit 



;]10 VIE DE SATNT ISEU.NARD. 

schisme n'était donc pas éteint. Puur frapper siiromeut 
ses ennemis l't ramoner à l'unité les dissidents de bonne 
foi, Innocent recourut de nouveau aux armes spirituelles. 
Fort do l'autorité que donnait à sa parole l'assentimenl 
du clergé de trois grandes nations, il lança pour la qua- 
trième fois l'excommunication contre Pierre de Léon et 
ses partisans 'l). Cotte sentence était comme un suprême 
coup de trompette, destiné à porter jusqu'aux extrémités 
do la terre les déclarations du concile de Reims. 

au roi (le France : « A tVatribiis nostris iiatiiarchà JiTosoliinUano et 
liellilcheniiliae civilatis episcopo litteras obedientia' siisceiiiinus » 
ilihl., n" 7541). Goroh de Reichersherg [ep. ad card., Archir., XLVll, 
o72;i et la Chroni([ia' de Heichersberg (Mon. Gerni., XVII, 45i) rappor- 
(ent également qu'Anliocbe se rangea à l'obédience d'Innocent II. Il 
est probable que les Orientaux sont demeurés, pendant quelque temps, 
indécis, à cause de l'insuflisance de renseignements sur la double élec- 
tion du 14 février. 
(1, Wattericb, II, 207; AukuI. Blaudiii., ap. Mon. O.. V, 28. 



CHAPITRi: XI 

BERNARD EN AQUITAINE ET EN ITALIE 1131-1133}. 

I 

Bernard en Aquitaine. 

I)an< TAquitaine, le schisme était l'œuvre d'un équivo- 
que et dangereux personnage, Gérard II, évèque d'An- 
goulème, ancien légat des papes Pascal II, Gélasc 11, 
Calixte II et Honorius II. Tracer 1<' portrait de ce prélat 
n'est pas chose facile. Nul homme du douzième siècle n'a 
été plus diversement jugé. Pendant que quelques-uns 
de ses contemporains, jetant un voile discret sur ses fau- 
tes, exaltent outre mesure ses qualités, d'autres s'achar- 
nent à ternir sa réputation, et trop passionnés pour 
distinguer deux parts dans sa vie, font rejaillir sur la pre- 
mière le discrédit qui ne devrait atteindre que la seconde. 
Telle a été la puissance de ses détracteurs, qu'elle semble 
avoir troublé le regard, d'ordinaire si pur et si perspi- 
cace, de Mabillon lui-mrine (1). 

[\) Mabillon, Bern. Opéra, Prœf. gênerai., n- XLVf, et NoUe ad 
ep. 126. Lhislorien des évéques, d'Angoulêiiie [Hist. des G., .\II, 393- 
-307) lui est exlièrneinent favorable, tandis qu'Arnulphe de Sécz [ibU!., 
XIV, 249-262; "SVatterich, 11, 258-275; le dénigre à plaisir. Orderic Vi- 
tal [Ilist. eccles., lib. XIH, cap. 12, no lui consacre qu'un mot, in;iis 

18. 



318 VIE DE SAIXT BERNARD. 

Normand d'oriî;ine et professeur de talent, Gérard dut 
au renom de savoir et de prudence dont il jouissait dans 
les écoles du Poitou , de monter sur le siège d'Angoulème. 
Ses nouvelles fonctions mirent en pleine lumière les émi- 
nentes qualités dont il était: doué. Son talent d'adminis- 
trateur fat égal à sa science th('ologique. 11 cultiva les 
arts avec le même zèle qu'il avait fait la littérature et le 
droit canon. Son panégyriste ne tarit i.as sur les mer- 
veilles dont il dota l'église d'Angoulême, et plus tard Poi- 
tiers même et Bordeaux. Les magnificences de son palais, 
les richesses mobilières de sa cathédrale, li- nombre et 
la qualité des ouvrages do sa bibliothèque, tout révèle en 
lui l'homme de goût , en même temps que le protecteur 
éclairé des études [\). Mais un tel essor donné au travail 
et aux arts entraine des frais extraordinaires; et ce n'était 
que par une contribution prélevée sur s':'s diocésains 
qu'il suffisait à tant de dt'penses. Il eût été bien éton- 
nant que son peuple, à la fin, ne se lassât pas d'un impùt 
d'ailleurs admirablement employi'. On alla même jusqu'à 
en suspecter la l(\gitimité et à le qualifier de simonie (2', 
accusation à laquelle une (''pitrc de Geoffroy de Vendômi' 
donne quelque poids. 

liés llalteur. Geoffroy, prieur du Mf^eois, le montre allaclit^ à Anaclcl, 
sans lui eu faire un reproche {llist. des G., XII, 433-l:Vi). Geoffroy de 
Vendôme, qui s'adresse un jour à lui, ut pnvcordiali amlco et honn 
(lomino (Ep. I, 20), dresse plus tard contre lui un terrible réquisi- 
toire (Ep. I, 21, ap. Ilisf. des G., XV, 288). Cf. Maralu, Cirard, écè- 
que d'Angoulême, Angoulème, 18C(i. 

(1) Hlst. episcop. et Comit. Eiifjolism., ap. Hist. des G., XII, 3y:j- 
:$'.ii, 396. Sur l'élection de Gérard, cf. Arnulphe de Séez, témoigiiafjiî 
suspect {ihid., XIV, 2."j0). Cf. Histoire littéraire de la France , XI. 
5'.»8. 

(2) Ernaldus, lieni. Vifa, lil». Il, cap. vi, n' 32; Arnulpli. Sagiens., 
toc. cit., p. 2:.l; Goffred. Vindoc, Ep. 1, 21, ai>. IHst. des G., XV, 
288. 



BERNARD EX AQUITAI.VE ET EN ITALIi:. .TIO 

Ces plaintes semblent n'avoir eu d'abord que peu de 
retentissement. Gérard était protégé contre la calomnie 
l)ar son ancienne réputation de sagesse et par les hon- 
neurs dont le comblait la papauté. Ses ennemis comme 
ses amis sont d'accord pour reconnaître et louer la 
solidité de son jugement, la force de son éloquence, le 
charme de sa conversation, la finesse de son esprit et 
surtout l'habileté qu'il déployait dans les grandes affai- 
res (1). Une circonstance particulière avait mis en relief 
toutes les qualités de l'ancien i)rofesseur de droit canon. 
Ce fut lui qui trouva au concile de Latran (4112) le moyen 
de délier Pascal II des funestes engagements qu'il avait 
contractés vis-à-vis de l'empereur Henri V (2). Le pape, 
reconnaissant de ce service, l'en récompensa en étendant 
aux provinces de Tours, de Bordeaux, de Bourges et 
d'Auch la légation qu'il lui avait confiée. Gérard s'ac- 
(juitta de ses fonctions avec zèle et tint jusqu'à huit con- 
ciles dans l'espace de quelques années (3) ; heureux s'il 
n'eût pas subi ces enivrements du pouvoir, (jui font par- 
fois tourner les meilleures têtes. On lui a reproché, 
non sans raison, de s'être regardf' comme un pape 
au petit pied, ayant puissance de déposer les évéques 
à son gré. C'était, parait-il, une prétention qu'il affi- 

(1) Hisl. Ponlif. et Coin. EikjoL, loc. cit., p. 397. Anuilplie de Séez 
lui-inéine lui reconnaît : circa res rjerendas innata discrelio, quam 
l)luriina sune litterarum scientia confinnarel et ntriustjuc facun- 
ilia sermoiiis ornaret (loc. cit., p. 252). 

(2) Hist. Pont, et Com. Engot., I. c, p. 3'J4. 

(3) Ibid. En présence de ce témoignage appuyé par les faits {Uist. 
des G., XIV, liG-liît), on se demande conimout Arnulphe de Séez a 
pu reprocher à Gérard d'avoir laissé périr la discipline dans son dio- 
cèse et dans sa province : « NuUam virlutihiis gratiam rependisli, 
nulUim quoqiie siipplicium vitiis irrogasti, nemineiu ad vil;c innoccn- 
tiaiii inloniiasli. » Invccdcu, cap. ii. 



320 VIE DE SAINT liERNARD. 

chait publiquement, même en présence des laïques (1 1. 
Le schisme le surprit dans ces sentiments. Dès le mois 
de mai 1130, Anaclet lui ('crivit pour le confirmer dans 
ses fonctions :2). Mais, avant d'accepter l'onVe intéressée 
qui lui était laite, le prudent prélat voulut considérera 
loisir quel tour pendrait la lutte engagée entre les deux 
prétendants. Avec la sûreté de vues pratiques qui le dis- 
tinguait, il pencha bientôt en faveur d'Innocent 11 et le 
déclara sans d(''tour dans une lettre qui l'ut lue au concile 
d'Étampcs. Dans sapenst'e, cette soumission adroite devait 
infailliblement lui valoir comme récompense le renouvel- 
lement de son mandat. Ei de peur sans doute qu'on ne 
comprit pas ses intentions, il poussa l'ingénuité jusqu'à 
demander expressi-ment au chancelier Hairaeric le titre de 
h'gat ;3,i. Mais })révenu par les mauvais bruits que des 
ennemis subtils avaient ri'pandus contre lui. Innocent II 
lui refusa ces fonctions enviées, (iu"il conûa à un prélal 

^1) « Ml' lu'ifsenlt', dit Geoflioy de Ycndtniie, ([iiasi alleriim Pajuim 
vos fecislis. » E|). I, 21, ap. Hist- des G., W, :>8'.i. 

(2) Jaffé, aeg., ir 8377; Migne, CLXXI.X, (i<.)8. 

(3) Berii., ep. 12(5, n' 1 el 2; Aniiilpli., Invectira, cap. .'>. loc. cit., 
p. 250. Aniulpbe est seul à ineiilioniier celte lettre au concile; mais 
il est si exact sur les événements de celte époque, qu'il est diflicile de 
rejeter son témoignage. C'est par lui seul également que nous savons 
iiu'nn décret de saint Léon servit de règle au concile, et le fait ne 
saurait être mis en doute. Sauf le caractère pamphlétaire de son In- 
rectire, son ouvrage est i)récieux el appuyé sur les documents. Il s'en 
réfère évidemment quelquefois à l'épitre 120 de saint liernard, vrai- 
sem!)Ialilement aussi à ré|iitre 21 (livre P') de Gcoflroy de Vendôme. 
Peut-être connaissait-il les mauvais bruits répandus par 15ernier, abbé 
de Bonneval. Maralu [oiiv. cil, p. 2Si-29'!) se trompe quand il croit 
découvrir dans les relations d'ArnulpIie de Lisieu.v avec Ernaud, l'bis- 
lorlen de ! abbé de Clairvaux, une des sources de {'Invective. Ce fut 
plulol Arnulplie qui fui l'inspirateur d'Ernaud. L'Inveclice fui com- 
jiosée du vivant même de Gérard, vers 11 3i; et l'ouvrage d'Ernaud ne 
jiarut jias avant 1 155. 



lîERNARD i:.\ AOUITAINE ET EN ITALIE. 3-il 

absolument irréprochable, à un ami de l'abbé de Chiir- 
vaux, Geoffroy de Lèves, évéque de Chartres. Cette me- 
sure était le plus cruel affront qu'on pût infliger à l'or- 
gueil de Gérard. L'ambitieux évoque ne songea plus qu'à 
en tirer vengeance. Et sa vengeance était aisée. Il lui suf- 
11 1 d'offrir ses services au rival d'Innocent, d'abord mé- 
connu, à Anaclet II, qui ne manqua pas d'accueillir l'il- 
lustre transfuge avec empressement et reconnaissance. Il 
lui renouvela celte légation qu'il ambitionnait tant et l'a- 
grandit encore do plusieurs provinces ecclésiastiques. Le 
cardinal Gilles de Tusculum fut charg('' de lui ap})orter 
cette bonne nouvelle et de l'aider à organiser le schisme 
de ce côté' des Aljtes (1 . 

Gérard , malgré' son grand âge , montra dans cette der- 
nière période do sou épiscopat, une activité vraiment 
surprenante. Pamphlets, discours, voyages, il n'i'pargna 
rien pour abattre l'autoriti' d'Iimocent II, qui gagnait de 
proche en proche tous les diocèses de France. Au moment 
où il cherchait un moyen de l'atteindre , au loin comme 
de près, un de ces rouleaux des morts que l'on colportait 
alors de monastère en monastère lui tomba entre les mains. 
Il n'hésita pas à l'utiliser comme un instrument de sa ran- 
cune, et y ré'digea sur la double élection du 14 février un 
rapport qui é-tait un véritable plaidoyer en faveur d'Anaclet 
II et un réquisitoire contre Innocent IL Mais le malbeur 
voulut que le rouleau passât bientôt aux mains des Clunis- 
les, qui découpèrent le dangereux libelle et l'envoyèrent à 
Innocent II, au vif regret des moines curieux ou indé'cis (:2). 

1 Ufin. ViUi, lib. Il, cap. vi, iv^ 32; IJein., op. l'.G, ii" 1-i; Ar- 
nu]\)h. , Invectica, cap. 5, loc. ci/., p. 557. Cf. Pctri Veiicrab., ep. 
11,4. 

[•>! Ueimlialdi Leo(li(;n.s., ap. Hist. des G., XII, :5i;f;-3i;8 ; cf. Armilpli., 
Invect., loc. cil. 



322 VIE DE SAINT BERXAliD. 

Les manœuvres directes et personnelles du légat d'A- 
naclet auprès du comte de Poitiers, Guillaume X, eurent 
un succès bien autrement scandaleux et inquiétant. On 
est peu surpris que ce prince, d'un caractère faible et 
violent, de mœurs frivoles et d'une piété mal entendue, 
n'ait pas résisté aux suggestions du perfide et habile 
prélat. Les petits démêlés politico-religieux qu'il avait 
eus avec son propre évéque, Guillaume Adelelme, et Tévè- 
que de Limoges, Eustorge, le prédisposaient à la r(';volte 
contre l'autorité légitime (1). Se ranger à l'obédience 
d'Anaclet, c'était pour lui s'assurer le moyen, peu loyal 
mais facile, de combattre à découvert, et avec quelque 
apparence de droit, des adversaires qui soutenaient la 
cause d'Innocent IL Grâce à la force matérielle dont il dis- 
posait, on avait tout à craindre de sa colère. Bernard, 
apprenant sa défection et prévoyant les maux qu'elle 
entraînerait pour l'Église dans toute l'Aquitaine, lui fit 
adresser par l'entremise du duc de Bourgogne, un pres- 
sant plaidoyer en faveur d'Innocent II (2). Mais sa lettre, 
si éloquente fùt-clie, ne pouvait avoir de prise sur une 
conscience d(''jà pervertie par les sophismes complaisants 
de l'évèque d'Angouléme. Une démarche que Pierre le 
Vénérable tenta vers le même temps auprès du prince 
pour l'arracher au schisme demeura pareillement sans 
résultat (3). L'abbé de Clairvaux, cependant, ne désespéra 
pas de venir à bout d'une telle obstination. Sur le conseil 
d'Innocent II, il entreprit avec l'évèque de Soissons le 
voyage de Poitiers, et par la force de sa dialectique et 
l'autorité de sa personne, contre l'attente générale, nous 

(1) Chron. Got'fridi Vosiensis, ap. Ilisi. des G., XII, i3i. 

(2) Bern., cp. V>1 . 

'3) Pétri Ycnerab., ep. II, '>'2. N'oyagc accompli entre le concile de 
Reims et Noël 1131. 



BERX-Vr.D EN AQUITAINE ET EN ITALIE. 323 

dit-il lui-même, il obtint du comte une véritable rétrac- 
tation et rétablit la paix dans la cité (1). 

Mais cette victoire, remportée sur une volonté qui (lut- 
tait à tout vent de passion, fut aussi éphémère qu'elle 
avait été prompte. A peine Bernard était-il parti, que Gé- 
rard reprit sur le malheureux comte son ascendant fatal. 
Le schisme mal éteint se ralluma dans la cité avec une 
violence extraordinaire. Plusieurs membres du clergé, des 
plus notables, le doyen du chapitre et larchiprêtre de la 
cathédrale, par exemple, se laissèrent séduire. Deux camps 
irréconciliables se trouvèrent bientôt en présence et en 
hostilité ouverte. Dans leur rage, les partisans de Gérard 
s'attaquèrent même aux objets du culte qui avaient servi 
à leurs adversaires; et il se trouva un prêtre assez fana- 
tique pour briser l'autel sur lequel l'abbé de Clairvaux 
avait célébré la messe (2). 

Dès que le conflit s'achevait dans les excès de la vio- 
lence brutale, le champ de bataille devait rester à la 
force mat(''rielle. Guillaume Adelelme eut les honneurs de 
l'expulsion; et, après un semblant d'élection, Gérard plaça 
sur le siège de saint Hilaire une de ses créatures, Pierre 
de Châtellerault. L'évêque de Limoges partagea le sort de 
révê([ue de Poitiers; on lui substitua un ambitieux abbé 
du Dorât, du nom de Rainulphc, qui d'ailleurs mourut 
subitement, peu d'années après son élévation, dune 
chute de cheval, on laquelle plusieurs contemporains vi- 
rent un châtiment du ciel (3). 

1; « Pneler spoin iiuilloiiini rciiorlareia iihhuui i)aci'iii Ecclesitc. » 
Rern., ep. 128; Beni. YUa, lil». II, cap. vi, w" 30. Diial ' llisl. des G., 
XV, G:i(), note a) confond celte mission do l'abbé de Clairvaux avec 
celle de Pierre le Vénérable. Le vo\age de Bernard à Poitic-rs est vrai- 
semblablement du commencement de l'année 11:52. 

(2; nern. Vila. lib. il, cap. vi, n" 30. 

(3) Ibid., n''33-, Bern., cp. 12G, n"3; Goffr. Vos., Citron., ap. Jlisl. 



324 VIE DE SAINT l'.ERNARD. 

Avant même que tous ces lamentables événements 
lussent accomplis, labbé do Clairvaiix avait appris la triste 
rechute du comte de Poitiers. Il s"en plaignit aussitôt h 
lui dans une lettre où l'espoir d'une seconde conversion 
perce encore, à côté des reproches les plus vifs : « Quelle 
est cette merveille, écrit-il, et par qnel conseil s'est oi)érér 
si promptement votre conversion, cette déplorable con- 
version qui vous fait encourir de nouveau, et plus grave- 
ment que par le passt\ la colère de Dieu! Huel est celni 
dont la fascination vous a fait si t(H sortir de la voie de la 
vérité et du salut? Certes, celui-là, (luel qu'il soit, portera 
la peine de son crime. Revenez, revenez et rappelez à 
leur poste ceux que vous avez chassés (1). » 

(iuillaume .\ resta sourd à cette prière; l'évèque d"An- 
goulême, qui continuait à le surveiller de près, cherchait 
en même temps à répandre dans tous les évi'chés et tous 
les monastères voisins le m(~'me esprit de rè'volte contre 
l'autorité d'Innocent 11. Aucune de c(>s menées n'avait 
échai)pé à la diligente attention do l'abbé de Clairvaux. 
Déjà l'infatigable champion d'InnoC(mt s'était adressé au 
clergé do rA(iuitainc pour exciter son zèle, l'i le mettre 
en gai'de contre révèquo d'.\ngoul(''mi'. « Jus([ues à quand, 
écrit-il à (ieoffroy du Loroux, le futur arcliOV(H|ue de Bor- 
deaux, jusqucs à quand votre prudence restera-t-elle en- 
dormie dans une fausse sécurit(!', près d'un serpent qui 
vous guette? Nous savons que rien ne saurait vous faire 
déserter l'unité; mais cela ne suffit pas, il faut encore 
combattre de toutes ses forces ceux qui troublent la paix 
de l'Kglisc (:i;. » 

Au libelle du pontife sciiismali({uo Bernard opposa une 

(les G., MI. 'i:!i; Armil|ili('. IhkcL, c;!)!. vii. }oc. cit., p. 'l'>^- 
(1) E|i. l'iS, éciilc cil 113', avaii! r('\]iiilsion tie lï'vôqiu' de roiliers. 
(■>j Ep. l-'.5. l'ciilc en n:il-ll:!:!. 



BERNARn EN AQUITAINE ET EN ITALIE. 325 

protestation qui nous est parvenue sous forme de lettre 
adressée aux évoques de Limoges, de Poitiers, de Péri- 
gueux et de Saintes. C'est un réquisitoire écrasant contre 
Gérard, en môme temps qu'une démonstration éclatante 
de la validité de l'élection du cardinal Grégoire. Il n'est 
pas nécessaire de rappeler ici les arguments invoqués 
par le saint abbé en faveur d'Innocent II. Nous les con- 
naissons déjà. 11 est bon de remarquer cependant qu'il les 
développe avec une nouvelle vigueur, en insistant princi- 
palement sur l'infime minorité des partisans d'Anaclet II, 
comparée au nombre infini des fidèles ralliés à Innocent IL 
Et c'est avec un accent de triomphe qu'il pose à ses ad- 
versaires cette question capitale : « De quel côté enfin se 
trouve l'Église catholique? » 

Pour les hommes de bonne foi, la réponse ne pouvait 
(Hre douteuse. Pourquoi donc un évèque éminent, tel que 
(iérard, est-il tombé dans le schisme ? L'ambition l'a perdu. 
Il était trop fier pour descendre des hauteurs oiî l'avait 
placé la confiance de plusieurs papes. » Il a rougi de pa- 
raître inférieur ù lui-même, après avoir occupé un si haut 
rang parmi les siens. On reconnaît bien là la fausse honte 
qui mène au péché, comme parle l'Écriture. C'est ainsi 
que cet homme a trahi le Saint-Père Innocent (pour me 
servir de ses propres expressions), et s'est attaché à l'au- 
teur du schisme. Ils ont contracté alliance et sont unis 
comme lécaille est unie à l'écaillé. Gérard a proclamé 
Anaclet son pape, et celui-ci en retour a nommé Gérard 
son légat, par une sorte de comédie qu'ils jouent de con- 
cert. Ils se consolent entre eux, se protègent et se recom- 
mandent, quoiqu'on somme ils ne travaillent pas l'un 
pour l'autre, mais chacun pour soi... Voici que le légal 
forge parmi vous de nouveaux évoques pour son pape , afin 
que ce pape ne soit pas pape pour lui seul... Mais ne croyez 

SVINT BEUNVItti. — T. I. 19 



326 VIE DE SAINT BERNARD. 

pas qu'un tel légat travaille gTaluilcmcnt : on a ajouté à 
son ancienne légation la France et la Bourgogne, et il s'en 
vante. Il peut y joindre, s'il veut, les Modes et les Perses, 
et la moitié de la Décapote; et pourquoi pas encore, en 
outre, les Sarmates et tous les lieux inconnus oîi il posera 
le pied? U homme sans pudeur autant qu'aveuglé! Il s'i- 
magine qu'<»n ne le voit pas, et il est la risée de ceux qui 
l'entourent. .Mépris bien mérité, du reste : car n'est-il pas 
vrai (in'il fait du sanctuaire une place aux enchères ? Il 
choisit pour pape, — un pape à sa guise, — celui qui 
consentira à le faire légat. Ainsi, à moins que tu ne sois 
légat, Rome ne pourra avoir de pape? D'oii te vient ce 
privilège dans l'Église de Dieu? Possèdes-tu le sanctuaire 
par héritage? Tant que tu as eu quelque espoir d'obtenir 
d'Innocent la faveur que tu lui demandais d'une façon si 
peu discrète, Innocent, tu l'as écrit. Innocent était un saint 
et le vrai pape. Et maintenant tu l'accuses d'être schis- 
matique! Sa sainteté et sa légitimité se sont donc éva- 
nouies avec ton espérance? Hier il était catholique, saint, 
et souverain pontife ; aujourd'hui c'est un misérable, un 
schismatique, un séditieux. Hier c'était le Saint-Père In- 
nocent; aujourd'hui c'est (îrégoire, diacre de Saint-Ang(\ 
C'est ainsi, quand le cœur est double, que les contradic- 
tions sortent d'une même bouche (1). » 

Cette line satire que nous abrégeons, nourrie défaits 
et de preuves, assaisonnée d'ironie, et relevée par une 
verve intarissable , devait ruiner plus sûrement la politique 
de Gérard, que ne rcùl fait la force matérielle. On peut 
croire qu'elle contribua à maintenir le clergé d'Aquitaine 
dans le devoir. Lorsque (îérard, en ell'et, à quelque temps 

(1) Ep. l'if), IV' '.!-i; ccrito après l'cxinilsion des (';vêqiies de Poitiers 
el di- Liini)g(!-; (cf. n" î) t-l avant la i)ris(! do possession du siège; de 
Bordeaux par Gérard. 



BERNARD E.\ AQUITAINE ET EN ITALIE. 327 

de là, osa s'emparer du siège de Bordeaux devenu vacant 
parla mort du titulaire, les évêqucs de Saintes, de Péri- 
gueux et de Poitiers n'eurent qu'une voix pour flétrir cette 
usurpation, et s'adressant à leur métropolitain, l'arche- 
vêque de Bourges, le conjurèrent de casser la prétendue 
élection de l'ambitieux légat d'Anaclet. « Excommuniez 
de nouveau cet excommunié, s'écrient-ils, et au besoin, 
demandez au roi de France de vous prêter main-forte 
contre lui. » Vulgrin promit à ses suffragants de leur don- 
ner satisfaction dans la mesure de son pouvoir (1). Mais il 
était réservé à l'abbé de Clairvaux de porter le dernier 
coup au schisme d'Aquitaine. En 1134-1135, nous le ver- 
rons à l'œuvre à Parthenay, près du comte de Poitiers. 

II 
Bernard en Italie. 

Après le concile de Reims, rien ne retenait plus Inno- 
cent II en France. Le triomphe de sa cause y était assuré. 
Aussi bien, les églises et les monastères commençaient à 
se lasser de subvenir aux frais de son entretien (2). Il 
quitta donc Auxerre au commencement de l'année 1132, 
et s'achemina lentement vers l'Italie, où devaient se livrer 
les derniers combats contre le schisme. 

Cluny était sur son passage (3). La somptueuse hospi- 

(1) L'évêi[ue de IJordeaiix iiiounit au mois de mai vraisemldabie- 
ment 113:>). 

(2) « Pnefdlus paiia iiiiuieiisaiii j;ravedinein ecclesiis Galliaruiu in- 
f^essit. « Order. Vital. Ilisl. ceci. XllI, :}. Cf. Suger, Yi/a Lud. VI. 
ap. Uist. des G.. XII, .j8 E; Chron. S. Andrcx Camer.. ajt. Mon. G., 
XII, 5i9; ner7i. Vila. \\h. II, cap. I, n" G. 

(3) iHiiocent séjourna à Cluny du l'-"" au 1'. février. Jaffé, u" 7531- 
:5il. 



328 VIE DE SAINT BERNARD. 

talité qiiHl y reçut accrut encore, par letlol du contraste, 
l'admiration qu'il professait pour la pauvreté des Cister- 
ciens. Il nous reste un monument de cette impression. 
C'est labolilion d'une redevance que Clairvaux payait à 
l'opulente abbaye de Pierre le Vénérable. Par cet acte, le 
souverain Pontife croyait faire œuvre de charité ; mais les 
Clunistes réclamèrent contre sa décision, au nom de la 
justice. Ce fut le point de départ d'une querelle qui dura 
vingt ans entre les deux Ordres. 

Le document pontifical est daté de Lyon, 17 février (1). 
Innocent II traversa Vienne, Valence, Avignon, Gap, et 
franchit les Alpes par le mont Genévre. Le 10 avril, il cé- 
lébrait à Asti la fête de Pâques. Il gagna ensuite Plaisance, 
où il convoqua un concile de tous les évêques de la Lom- 
bardie (13 juin) (2 . Cet appel, mal entendu, révéla l'état 
des esprits dans la haute Italie. Anaclet II y avait de nom- 
breux partisans. Il fallait à tout prix les détacher de sa 
cause. Le succès de cette entreprise marquerait glorieuse- 
ment la première étape du voyage d'Innocent à travers la 
Péninsule et produirait sur les Romains une impression 
plus vive que n'avaient fait la décision du concile d'É- 
tampes ou les foudres du concile de Reims. Mais on ne 
pouvait espérer d'obtenir la soumission des cités dissi- 
dentes par un décret. Il fut décidé que le souverain pon- 
tife les visiterait l'une après l'autre et essayerait de les 
gagner par le i)reslige même de sa présence. Cette me- 
sure avait réussi en France, où elle n'était pas nécessaire; 

(1) Ibid., 11"' TS'il; Migiic. CLWl.X, p. l'>6; la bulle est datée dv 
Lyon; au lieu de /// l,oL MarCil. lire XIII kal. Cf. Pllugk-HarUuiig, 
Acia lîom. Pont., I, 140. 

(2) Boso, Viia Innocent. II. Duchesnc [Lih. Pont-, II, :î81, note 4) 
fait remarquer que Boson fait passer Innucent de nouveau par Saint- 
Gilles, vraisemblablement à tort. Cf. Jaffé, I, 855-85G. 



BERNARD EM AQUITAINE ET EN ITALIE. 3:21) 

les faveurs qu'Innocent II répandit sur les églises de Cré- 
mone, de Bergamo, de Navarre, de Guastalla, de Ferrare, 
de Venise, de Brescia (1), prouvent qu'elle eut un égal suc- 
cès en Italie. L'évèque de Brescia, Villanus , fut déposé et 
remplacé par son coadjuteur Manfred (2). Milan toutefois, 
dont l'archevêque s'était déclaré en faveur de l'antipape 
Anaclet et de l'antiroi Conrad de Ilohenslaufen, resta le 
boulevard d'une opiniâtre opposition. Soit défaut de 
temps, soit plutôt crainte d'un échec. Innocent s'abstint 
de tenter, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'assaut de mé- 
tropole lombarde. Parti de Plaisance au commencement 
de juillet, il était de retour en cette ville, dès les premiers 
jours de novembre (3), et s'apprêtait à recevoir Lothaire, 
qui venait de déboucher en Italie par la vallée de Trente. 
L'appareil militaire du monarque n'avait malheureuse- 
ment rien d'imposant. Les causes, qui lui avaient fait 
retarder jusqu'au mois d'août 1132 (4) son expédition dans 
la péninsule, n'avaient pas complètement disparu : le 
parti des Hohenstaufen, toujours menaçant, ne pouvait 
être contenu que par la force. Laissant donc ses meilleurs 
soldats en Allemagne, Lothaire avait dû se contenter, pour 
son entreprise, d'une escorte modeste, d'une sorte de 
garde du corps. Son armée ne dépassait pas quinze cents 
hommes, renforcés par trois cents cavaliers que lui avait 
gracieusement olferts le duc Sobieslas de Bohème (5). La 
reine Richinza, quelques évêques, abbés et soigneurs laï- 
ques formaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son état- 

(I) Cf. Jaffé, Reg., p. 857-85,S. 

(■>) Annal. Jirix., ap. Mon. (j.. XVllI, S12. 

(3) Le 4 novembre il élait à Plaisance. Jaffé, Keg., w" 7000. 

(i) Cf. Hernhardi, Lolhar. p. 439, noie '>. 

(5) Annal. Erphesf., ap. Mon. G., VI, .139. « Exercitum... propler 
discordiatn regni parvuta » (Ollo Frising., Chron , VII, 18). « Tanlil- 
luin exeiciluni » (ikrn., ep. 139, n" Ij. 



330 VIE DE SAINT UERNARI). 

major. Peut-être espérait-il qu'à son apparition en Lom- 
bardie, des volontaires nombreux viendraient grossir les 
rangs de son escorle. Mais les peuples ne se laissent guère 
toucher qu'aux grandes démonstrations de la puissance. 
Les troupes de Lothaire répondaient mal à la majesté de 
l'empire : on s'en moqua (1), disent les chroniqueurs. En 
vain le futur empereur se présenta successivement aux 
portes de Vérone, de Milan, de Créma, de Brescia. Cré- 
mone et Plaisance consentirent seules h le recevoir ('2). 

C'est sous l'impression de ce mauvais début que Lo- 
thaire rejoignit Innocent 11 novembre 1132). Leur entre- 
vue eut lieu près de Plaisance, dans les plaines de Ron- 
caglia. Nous ne pouvons qu'en deviner l'objet (3). Les 
deux souverains se proposèrent de soumettre à l'obéis- 
sance, par la persuasion et au besoin par la force, quel- 
ques cités do l'Est, telles que Reggio, Bologne, Farnza, 
dont la lîdélité était encore douteuse, et fixèrent au prin- 
temps suivant leur marche commune sur Rome. 

Pendant quo Lothaire exécutait à peu près sans succès 
la première i)artie de ce plan (4), Innocent II entrait 
triomphalement à Bologne (5), et , gravissant les Apennins, 
se dirigeai! sur Pise (G) , où nous le voyons séjourner dé- 
fi) n Siiljsannalus et despcctiis. » Otlo Fiising., lov. cit. CI', lïeiii- 
liardi, Lollxir. \>. i'jô, note 23. 

('2) Bcniliardi, ihid.. note ''.5; p. 4'i8, note 3''.; Jaifé, Lolliar. \>. l'»5, 
noies 15-10. 

(.3) « Générale (•ollo(iiiiatn de statu eccle.sia' et iinperii. » Boso, Vila 
Innoc. Watleiicli, II, 17G. CI'. P.ernhardi, Lolliar. p. ii'.t, notes :>i-35. 
D'après cet historien la diète aurait eu lieu le « noveml)re. 

(i) Olto Frisiii"^., Chron.. VU, H); Jaffé, Lot/iar. p. 70, note 'M; 
p. r.>f!, note 19; Bernliardi, Lolliar. p. 150, note:;?. 

(5) Mansi, Concil.. \.\l, 'ilo: Jat'l'é, R('(j.. n-^ 7GO:!-7(!0i. 

(6) « Per montein liardonis... reversas Pisas. » lîoso, Vila Innoc. 
Wattericli., Il, 170. Mous llardonis = Apennin (Otto Frisinj»., (lesta 
Frid.. Il, J3J. 



BERNAHD EX AQUITAINE ET EN ITALIE. 331 

puis le mois de janvier 1133 jusqu'aux premiers jours de 
mars(l). 

C'est alors , qu'en face de difûcultés imprévues qui me- 
naçaient de retarder encore indéfiniment son départ pour 
Rome , il se souvint à propos de l'abbé de Clairvaux et le 
manda de nouveau près de lui (2). Le concours des flottes 
réunies de Pise et de Gênes, nécessaires pour garder la 
côte et protéger les bouches du Tibre contre une attaque 
possible du roi de Sicile, faillit tout à coup lui manquer. 
Les deux cités rivales étaient depuis près de cinquante 
ans en hostilité perpétuelle au sujet de leurs droits politi- 
ques et religieux dans l'île de Corse (3). La trêve qu'In- 
nocent II leur avait imposée, lors de son passage en 1130, 
n'avait été observée que d'une façon équivoque. Gênes la 
rompit en 1132, en capturant près de Cagliari un navire 
pisan, et en faisant prisonniers les hommes qui le mon- 
taient. C'était une déclaration de guerre. Pise était tout 
entière à ses armements, lorsque le souverain Pontife 
rentra dans ses murs. 

Au fond, la solution du différend était du ressort do la 
cour romaine: mais il était extrêmement difficile de trou- 

(1) Jaf'fé. lUuj.. Il" 7'>05-7011, du 10 janvier au 1'^' mars. 

(2) Dans noire article sur Bernard et le schisme d'Amclcl II en 
Italie [Revue des Qucst. Iiist.. janvier 188'J,p. 6-11), nous avions dit 
que liernard avait accompagné Innocent II en Italie. Il ne le rejoignit 
vraisemblablement qu'à Pise en janvier-février 1133. Le 7 août 1132, 
il était à Vaucelles (Continuât. ValcelL. ap. Mon. (',.. VI. 45'.t), où il 
installait ses moines : hos adduxit healus Bernardus , et vers la 
même époque sans doute à Cambrai [Gallia christ., III, 28). L'épilre 
de Pierre le Vénérable (H, 0), qui est de la fin de 1132 ou du com- 
mencement de 1133, mentionne encore la présence de Bernard en 
France. 

(3) Voir, sur ce point, Dove, de Sardinia insuJu. 1800, p. 00 et 
suiv.; Fabre, U.l)er Ceusunm. Paris, Tiiorin, ji. 70-71, note 3; 73-7i, 
note 2; 75-7G, note 2. 



332 VIE DE SAINT liERN'ARD. 

ver un arrangement qui satisfit à la fois les deux parties 
intéressées. Le conflit avait pour cause la suprématie ac- 
cordée par les papes aux évêques de Pise sur les églises 
de la Corse. En vertu de la suzeraineté plus ou moins ef- 
fective que rÉglise romaine exerçait sur les îles du lit- 
toral, à la suite de la donation de Charlemagne et de Pé- 
pin, Grégoire VII, par acte du 10 septembre 1077, avait 
notifié aux Corses la nomination de Landolphc , évêque de 
Pise , comme gouverneur temporel et directeur spirituel 
de leur île. Un peu plus tard, Urbain II conférait la Corse à 
l'évêque de Pise, moyennant un cens annuel de 50 livres 
de Lucques; puis, par une bulle du 21 avril 1092, il éle- 
vait ce même évêque à la dignité de métropolitain de la 
Corse. Jusqu'au pontificat de Calixte II, les Génois ne son- 
gèrent pas à attaquer ce privilège; mais lorsqu'ils eurent 
conquis la plus grande partie de la Corse, ils ne purent 
voir sans jalousie la puissance spirituelle exercée dans Tile 
entière par Pise , leur rivale , et ils réclamèrent l'abolition 
de cette suprématie. Pour les satisfaire, Calixte II rendit 
autonomes les évêchôs corses. Sous le pontificat d'IIono- 
rius II, la question fut portée à Home devant un concile; 
et une bulle du 21 juillet H2G rétablit le privilège des 
Pisans. Les conséquences de cette décision ne se firent 
pas attendre. Les Génois recommencèrent la guerre, et 
il fallut toute la diplomatie d'Innocent II et de ses conseil- 
lers pour obtenir une nouvelle trêve au mois d'août 1130. 
Or, le conflit menaçait de renaître sans cesse, si on ne 
trouvait un accommodement qui mît un terme aux reven- 
dications des Génois. A une époque où l'influence com- 
merciale était si souvent subordonnée à l'influence reli- 
gieuse, leurs exigences avaient quelque apparence de 
justice. Le souverain Pontife ne put en méconnaître la 
légitimité. Ayant donc appelé devant sa cour, à Pise, les 



HERNARD EN AQUITAINE ET EN ITALIE. '.IXi 

représentants de la ville de Gênes, voici par quels arran- 
gements il essaya de les satisfaire, sans trop léser les in- 
térêts de leurs rivaux. Gênes fut, comme Pise , érigé en 
archevêché. Par cette mesure le siège de Milan, dont re- 
levait l'évêché de Gênes, reçut un premier châtiment de 
sa rébellion. Innocent II, poursuivant son œuvre, détacha 
encore de la métropole lombarde', pour les unir à l'arche- 
vêché de Gênes, Tévêché de Bobbio, sur la Trébie, au 
nord-est de Gênes, célèbre depuis longtemps par le cou- 
vent de saint Colomban, et le monastère de Brugnato 
(ju'il transforma en évêché. Des six évêchés de la Corse, 
déjà existants ou créés pour la circonstance , trois furent 
soumis à la nouvelle métropole : ce furent Mariana, Neb- 
bio et Acci ou Accia. 

Gênes était du même coup autorisée à jouir des droits 
temporels que les Pisans avaient jusque-là exercés sur 
cette partie de l'ile. Les trois autres évêchés, Aleria, 
Ajaccio et Sagona restèrent sufTragants de Pise. Pour ne 
pas mécontenter cette ville amie dont il diminuait l'im- 
portance , — aussi bien moralement par l'élévation d'une 
rivale, que matériellement par la perte d'une partie de la 
Corse, — Innocent II créait l'archevêque de Pise primat 
de Sardaigne et lui assignait, comme sufï'ragant sur la 
côte, l'évêché de Populonia, Massa-Mariliina (1). 

Ces combinaisons témoignent d'une rare sagesse et d'une 
suprême habileti''. Est-il téméraire de penser que l'abbé 
de Clairvaux n'y fut pas (Hranger? En tout cas, ce fut à 
lui que le souverain P(jntife commit le soin de les faire 
agréer du peuple génois. Bernard se rendit à Gênes vers 
le mois de février, probablement sur le navire qui rame- 

(1) Sur tout cela, cf. l-"abre, loc. cit., et IJcruliaidi [Lolliar, p. iG4), 
inexact sur quelques |ioinls de détail; Jaffé, Reg., u" 50i8, 5ii'J, 5'»0i, 
72GG; Boso, Vila Innocent. Il, Waltericli, II, 17G. 

19. 



384 VIE DE SAINT BERNARD. 

liait les députés de la république. Son arrivée mit toute 
la ville en émoi. Mais les esprits les plus rebelles ne pu- 
rent résister à ce médiateur, dont la dialectiqut^ avait 
vaincu le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne. En 
quelques jours, la paix fut arrêtée en principe sur les 
bases déjà indiquées à Pise. Les deux cités rivales conclu- 
rent, en outre, une alliance défensive et ofTensive contre 
Roger de Sicile et les partisans d'Anaclet 11. Un an plus 
tard, le souvenir de cet éclatant succès inspirait à l'am- 
bassadeur d'Innocent II ces lyriques accents : « les heu- 
reux jours! mais trop courts, hélas 1 et trop tût écoulés; 
Jamais je ne t'oublierai, ù i)euple pieux, noble nation, 
cité illustre! Malin, midi et soir, comme le prophète, je 
prenais la parole : et l'avidité de mes auditeurs était aussi 
grande que leur charité. Nous apportions une parole de 
paix, et, comme nous avons rencontré des enfants paci- 
liques, notre paix s'est reposée sur eux. Avec quelle ra- 
pidité cette merveille s'est accomplie 1 Le même jour, 
pour ainsi dire, j'ai semé, moissonné et chargé sur mes 
épaules les gerbes de la paix (l). » 

Le traité fut signé à Gorneto , entre le 20 et le 20 mars (2). 
Un tel résultat, presque inespéré, combla de joie le cœur 
du souverain Pontife. Rien désormais ne relardait plus sa 
marche sur Rome. Lothaire, ayant traversé la Toscane, 
le rejoignit à Calcinaia et à Yiterbe, et alla camper à Valen- 
tano, près du lac de Bolséna (3). 

(1) Bcrn., cp. l''.9. Cafaii, Annal, .lannnis. . aft. Mon. G...\VI1[, 18. 

(2) « Fax fada est inler Pisauo^ et .laïuieiises ad Cornctum; et il)i 
accciiil (lifj,nitateni arcliicpiscopaUis el pallimn el criicoin Syrus cpis- 
coims a Domino Innoceiitio papa. » Cafari, Annal. Jannens.. loc. cit. 
Cf. JaCfé, Keg.. iV 761:5, "S'.iO. De tout ceci, il résulle que l'archevêché 
de Gènes ne fui pas olïeil à saint Bernard coinnie le dit Ernand, Bern. 
Vlla. lih. II, cap. n, n: ''.G; cf. lil). I, cap. xiv, n" (>d. 

(.3) Boso, VUa Inuoc, Wallerich, II, 176; cf. Bernhardi, Lolhar, 



I5EHNARD EX AQUITAINE Eï EX ITALIE. 335 

Aiiaclet II était en proie à une grande anxiété. Depuis 
plusieurs mois le prestige de son autorité allait chaque 
semaine en déclinant. Dans l'Italie méridionale, plusieurs 
coups terribles avaient atteint ses alliés. Le roi Roger, qui 
lui devait sa couronne, battu une première fois à Nocera, 
le 24 juillet i I3i2, par le duc Robert de Capoue et le comte 
Rainulphe d'Alife, avait été finalement contraint (en dé- 
cembre) do se replier jusqu'en Sicile pour réparer ses 
pertes. La ville de Bénévent, jusque-là un des principaux 
foyers du schisme , venait d'admettre dans ses murs le 
cardinal Gérard; et une partie de la population, recon- 
naissant son erreur, avait pris résolument parti pour Inno- 
cent II (1). A Rome même, le pouvoir de l'antipape était 
chancelant. Plusieurs familles nobles, les Fraiapani, les 
Gorsi, Pierre Latro, le préfet Théobald lui-même, fatigués 
de la domination des Pierleoni , appelaient de tous leurs 
vo'ux l'arrivée de Lothaire et d'Irmocent II ('2). 

Ces coups do la fortune et ces symptômes de défaveur, 
réunis, alarmèrent Anaclet; et, pour conjurer un mal- 
heur plus grand , il se décida à tenter un accommodement 
avec l'empereur. On lui persuadait que Lothaire était dis- 
posé à déposer les deux élus, pour procéder à une nou- 
velle élection pontificale (3,. Cette perspective flattait 
l'amour-propre de l'antipape. N'osant plus esi)érer de 
supplanter sou rival, il essaya au moins de l'entraîner dans 
sa chute. Plusieurs cardinaux se présentèrent donc en son 
nom au cami) de l'empereur et demandèrent qu'on remit 

p. 4G5-ifiG. iioti'S 11 cl 1!; Sorhrrfi VUa. cap. :>1 , ap. Mon. C, Ml, 
701. 

(1) Falco Benev.. ap. .Miiialori, Srriijf.. V, li'>-115. 

(2) Vita liDioc. 11. Wallericli, il, 177; llrrn. Vlta. lil). II, cap. ii, 
n" 8. 

(3) Cf. Pelri Vencrab., c]). H, :!0; Berii., c|). r>G, n" 12. 



336 VIE DE SAINT BERNARD. 

en jugement la double élection du li février. Ce n'est pas 
une faveur que réclame notre maître, insinuaient-ils, c'est 
la justice : il est prêt à se soumettre à un tribunal régu- 
lièrement établi. Serait-il équitable qu'on le condamnât 
sans l'entendre et qu'on le traitât en ennemi , quand il 
croit être dans son droit? 

Lothairc et la plupart de ses conseillers, déjà enclins 
à la conciliation, se laissèrent prendre à ces déclarations 
hypocrites. Norbert, archevêque de Magdebourg, d'abord 
hostile au projet, alla trouver le souverain pontife à Vi- 
terbe, et osa l'exhorter à entrer dans la voie des accom- 
modements (1). 

La réponse du pape et des cardinaux ne se fit pas at- 
tendre. Elle était indiquée par les canons. Saint Bernard 
en précisa les termes : « LÉglise universelle a parlé, s'é- 
cria-t-il, elle s'est prononcée contre Anaclet et ses com- 
plices, la cause est jugée; il n'est pas permis de déférer 
à un tribunal particulier une sentence portée par toute la 
chrétienté (2). » 

Lothaire s'inclina devant cette décision marquée au 
coin du bon sens. Pour atteindre Anaclet, il ne lui restait 
plus qu'à prendre d'assaut la ville éternelle. Mais une let- 
tre de Bernard nous laisse entendre que cette entreprise 



(1) Les détails de celte négociation sont diversement rapportés par 
l'anteur de la vie de saint Norbert ^cap. Mjap. Mon. G., XII, 701) et 
jiar Lothaire dans son manifeste (Mon. C, Leg.. II, 81). Le premier 
ne parle que d'une tentative de conciliation et le second en indiciue 
expressément deux. Nous admettons qu'il y en eut deux. Voir les 
motifs de cette opinion, dans 1" édit., I. I, p. 3;i2, note i. 

(2) « QuoJ eral universilalis non debere privatum (ieri resjionde- 
runt. » Mon. G., Ley.. II, 81. Nous trouvons là le langage particulier 
à l'abbé de Clairvaux : « A'ocant in causam orbem et cum sua pauci- 
tate universilatem llagilant judicari... Ecclesia) universœ negolium est, 
non unius causa person.c. » Ep. 126, n" 11. 



BERNARD EX AQUITAINE ET EN ITALIE. 337 

n'était pas sans péril. « Nous sommes aux portes de 
Rome, écrit le saint au roi d'Angleterre (l). Le salut est 
tout proche; la justice est avec nous. Mais la justice est 
un aliment que la bourgeoisie romaine goûte fort peu. 
Cette justice nous rend Dieu favorable; les armes seules 
font trembler nos ennemis. Or, nous n'avons pas même de 
({uoi subvenir aux premières nécessités. Est-il besoin de 
vous indiquer ce que vous avez à faire pour achever votre 
ouvrage , vous qui avez reçu le souverain Pontife avec 
tant de respect et de magnificence? » 

Cet appel discret ne fut pas entendu. Lothairc d'ail- 
leurs n'avait pas le temps d'attendre les secours de l'An- 
gleterre. La moindre hésitation pouvait jeter le désarroi 
dans son armée, impatiente de combattre. Le 30 avril, il 
entra dans Rome, — sans rencontrer du reste la moindre 
résistance, — parla porte Nomentane au nord-est, pen- 
dant que les Pisans , les Génois , Robert de Gapoue et 
Rainulphe d'Alife, venus à son aide, y pénétraient par le 
sud. Le lendemain, les troupes impériales campaient 
sur le mont Avenlin, et Innocent 11 occupait le palais de 
Latran (2). 

Après trois mois de fatigues, saint Bernard était enfin 
arrivé au terme de son voyage ! Ses pieds foulaient le sol 
de la ville éternelle. Mais comme la Rome des Césars et 
des Papes était loin de répondre à l'idéal sublime que sa 
piété s'en était formé! 

Était-ce là cette cité reine que Constantin, selon la 
légende alors régnante, avait léguée à saint Sylvestre, 

(l) Ep. 138. Sur li!S |irornesses failes à Iimoceal II par Henri 1', cf. 
Jaffé, Reg., n' 7ii'J; Migiie, CL.\.\1\, 70. 

(•>) Boso, Vila Iiinoc. II. Watlerich, IL 178; Cafari, Annal. Ja- 
Huens., loc. cit., avec nuance d'cxagératidn palriolique ; Falco Beni-v., 
ap. Muralori, V, 115; Ep. Lotliarii, ap. Wallerich, 11, 212. 



;J38 VIE DE SAINT BERNARD. 

pour en faire la capitale du catholicisme ? Presque tous 
les monuments laissaient voir la trace des coups que les 
barbares et la noblesse féodale leur avaient portés. Le 
Panthéon seul, transformé en basilique, restait debout 
dans son intégrité primitive et sa sereine majesté. La 
famille des Corsi avait son château sur l'emplacement 
même du temple de Jupiter Capitolin. Dans la région du 
Palatin et de TEsquilin se retranchaient les Fraiapani, 
(jui en vinrent à occuper la voie Sacrée, le Palatin pres- 
que tout entier, le Grand Cirque, le Septizonium, le Coli- 
sée,les Arcs de Titus et de Constantin. Les Pierleoni 
s'étaient assurés du Trastevère, en fortiûant le théâtre 
de Marcellus qui commandait le pont des Juifs ou pont 
Quatlro Capi, par lequel l'ile Saint-Barthélémy se relie à 
la rive gauche du Tibre (1). De véritables tours féodales 
abritaient pareillement les autns membres de la no- 
blesse romaine. La ville se trouvait ainsi hérissée de for- 
teresses, près desquelles s'élevaient, plus humbles et non 
moins tristes d'aspect, les églises paroissiales, les diaco- 
nies et les couvents. Par suite de la rivalité entre les Pier- 
leoni et les Fraiapani, toute communication était inter- 
rompue entre les deux rives du Tibre, entre Saint-Pierre 
et le Lalran. Celte hostilitt- perpétuelle, où l'intérêt par- 
ticulier se couvrait impudemment du prétexte de la reli- 
gion, ne faisait qu'aigrir les esprits. VA le i)euple finissait 
de perdre, dans cette lièvre de la guerre civile, le peu 
qui lui restait de son antique générosité. Au douzième 
siècle, il est devenu une race intraitable, amoureuse du 
tumulte et capable, pour de l'or, de ])rêter main-forte à 
toutes les ambitions. C'est ainsi que les Pierleoni l'a- 



(1; Diichcsiic, Liber Pnnlif., H, '291, note 28; 295. note 13; 319, 
noie 15; Tiibre, L'tb. Censman, p. 7, note 2. 



BEKNAKD EN AOUITAINE ET EN ITALIE. 839 

vaienl achclé, pour le l'aire servir à leurs desseins. De la 
sorte, la capitale de la chrétient('' était devenue une nou- 
velle cité de Mars, l^tait-ce là cette Jérusalem céleste que 
l'abbé de Clairvaux avait entrevue dans ses rêves de 
cénobite? Où donc la citi- de Dieu décrite par saint 
Augustin avait-elle son siège ici-bas, s'il n'était pas à 
Rome? 

Dans l'amertume de sa déception, saint Bernard con- 
çut dès lors pour cette ville une sorte d'horreur, que le 
temps et les événements ne firent qu'aviver encore. Il ne 
faudra pas s'étonner si, plus tard, on l'entend jeter à la 
face des Romains leur nom déshonoré comme une su- 
prême injure. « Quid de populo loquar? s'écriait-il. Po- 
pulus romanus est. Nec brevius potui , nec expressius ta- 
men, aperire quod sentio (1). » 

Mais l'heure n'était pas aux récriminations, si légiti- 
mes fussent-elles : elle était à l'action. Les Pierleoni 
avaient jusque-là jugé inutile et périlleux de s'opposer 
à la marche de l'armée envahissante. Retranchés derrière 
les murs de leurs forteresses, ils étaient décidés à se dé- 
fendre jusqu'à la dernière extrémité. Du reste, pour las- 
ser et battre les assiégeants, il leur suffisait de se tenir 
sur la di'fensive. Aussi Anaclet interdit-il à ses soldats de 
quitter leur poste. I^othaire soulVrait de cette insolente 
conspiration du repos. 11 ne pouvait se dissimuler que, 
par cette tactique, Saint-Pierre, où ses prédécesseurs 
avaient <'té sacrés empereurs, serait imprenable. Fallait- 
il qu'il renonçât à l'espoir de recevoir la couronne impé- 
riale? Dans la perplexité où il était, il ne trouva d'autre 
moyen, pour arriver à ses fins, que de renouer avec Ana- 
clet les négociations interrompues. L'antipape vint, du 

(l) De Consideralionc. lib. IV, cai). ii. ii" 2. 



3iO VIE DE SAINT BEHNAHD. 

reste , au-devant de ses désirs , en lui envoyant Pierre de 
Porto avec de pleins pouvoirs pour la paix. Le croirait- 
on? Il fut convenu, en principe, que la double élection 
du 14 février serait soumise au jugement d'un tribunal 
extraordinaire, à la condition toutefois que Pierre de 
Léon et Innocent II remettraient Tun et l'autre à Lothaire 
des otages et les châteaux forts derrière lesquels ils s'abri- 
taient. Après coup, Anaclet II vit sans doute dans cette 
convention un guet-apens et refusa de donner suite au pro- 
jet qu'il avait lui-même le premier mis en avant. Le mo- 
narque fut exaspéré de cette violation de la parole don- 
née; mais, faute de ressources pour en tirer vengeance, 
il se borna à faire déclarer publiquement Anaclet et ses 
complices, « fourbes et perfldes, traîtres à la majesté di- 
vine et à la majesté royale il). » 

Ces pourparlers inutiles avaient duré jusqu'à la lin du 
mois de mai. Il était cependant impossible que Lothaire 
retournât en Allemagne sans l'auréole que la couronne 
impériale mettait au front des rois. Sur l'avis de Norbert, 
archevêque de Magdebourg, l'église Saint-Jean de Lalran 
fut choisie, à défaut de l'église Saint-Pierre , pour être le 
théâtre de la cérémonie du couronnement. Le dimanclif 
4 juin, le prince se présenta avec sa suite à l'entrée de 
l'auguste basilique et prononça entre les mains d'Inno- 
cent II, en présence de témoins choisis à cet effet, 
le serment qui suit : « Moi, Lothaire, roi, je jure et pro- 
mets à vous, seigneur pape Innocent II, et h vos succes- 

(1) C'est ici la seconde néj^ocialioii dont nous avons déjà parlé plus 
haut (p. 33(), note 1). Les sources où nous avons puise sont nombreu- 
ses, mais troubles. Citons seulement la ]'ita NorOertl (ap. Mon. G.. 
XII, 701), la circulaire de Lothaire [Mon. G.. Le^., II, 81), Falco de 
liénévenl (Muralori, V, 113) et la Vi(a Bernardi iib. Il , tap. u, u" 8). 
Cf. 1'" édit., t. 1, |). 33G, note. 



BERNARD EN AQUITAINE ET EN ITALIE. 341 

seurs, do protéger votre vie et votre liberté, vos droits 
et voire dignité papale, de défendre les fiefs de Saint- 
Pierre que vous possédez, et de vous aider, selon mes 
forces, à recouvrer ceux que vous ne possédez plus. » La 
procession entra ensuite dans l'église, et le souverain 
Pontife couronna empereur le roi Lothaire et impératrice 
la reine Richinza, qui raccompagnait (1). Quelques jours 
plus tard, pour sceller à nouveau l'union du Sacerdoce 
et de l'Empire, Lothaire et Innocent s'engageaient à faire 
observer strictement, chacun en ce qui le concernait, le 
concordat de Worms [^). 

A cette date, le séjour de Rome était devenu dange- 
reux pour l'armée allemande , à. cause des fièvres. Lo- 
thaire reprit donc sans retard la roule du nord, traversa 
l'Italie à grandes journées et dès le 23 août se reposait à 
Freisingen ;3). Du double but de son expédition, un seul 
était atteint : il avait reçu la couronne impériale; mais le 
schisme durait toujours. A peine , en effet , Anaclet II 
était-il débarrassé do la présence des troupes étrangères, 
qu'il prit l'offensive et renouvela ses violences à main 
armée (4). Innocent dut s'enfuir encore une fois de la 



a) Boso, Vita Innoc. II. Wallericli, II. 177; Annal. Magdcburg.. 
Mon. G., XVI, 184; Anselm. Gemblac. Coalin., Mon. G., VI, 530; OUo 
Frising., Chron., VII, 19. La formule du serment de Lothaire, dans 
Watterich, II, 509. 

(2) Jaffé, Mou. Bamhçrfj.. p. 55'. Selon la Vila Norberll (loc. cil.) 
«'Coronatus imiierator ad lionorcm iinpcrii , ad firnianicntum f<pderis 
quod ciiin Papa pepigcrat, investi taras episcopatuuin, lilteitateni vidc- 
licet e(cle>iarum sihi a domino l'apa concedi minus consulte postula- 
vit. >' Suit une scène dramaliijue renouvclre de Liège. Sur l'invrai- 
semblance de ce rècil, cf. l"' édition, t. I, p. i38, note 1. 

'4j Cf. Jaffé, Lolhar. p. laô-lSd. 

(3j Epp. Anacl. et Innoc. ad Didacinn, Wallcricli, II, •>l:î-'Mi; Bern. 
Vita, lib. II, cap. ii, n" 8. 



3 '(2 VIE DE SAINT BERXARD. 

ville éternelle et se réfugia à Pise (septembre 1133) (1). 
L'abbé de Clairvaux, rentré depnis plusieurs mois déj;i 
dans son cloitre, apprit avec consternation ces désolan- 
tes nouvelles. 

d) «. Meuse soptemlui mpdiantc Pisas t^a^^<f^etavit. » Falco lîene- 
vont., a|>. Wallericli, II, 'M:}. 



CHAPITRE XII 



EXTINCTION DU SCHISME EN FRANCE. 



Élection de Tours. 

Dès la tin de juin, l'abbé do Glairvaux était rentré en 
France; il y revenait, chargé par Innocent II d'achever, 
selon la mesure de son zèle, l'œuvre d'apaisement com- 
mencée de concert en 1130 et 1131. Durant son absence, 
la situation de rÉglise gallicane, loin de s'amender, avait 
plutôt empiré. Non seulement le schisme se perpétuait en 
Aquitaine, mais il venait encore d'éclater dans le dio- 
cèse de Tours à la suite de la mort d'IIildebert de Lavar- 
din. C'était la conséquence imprévue de la longue et 
dangereuse indécision do l'archevêque défunt. Une partie 
du clergé avait été démoralisée par l'attitude équivoque de 
son chef naturel. Quand le siège vint à vaquer (février ou 
mars 1133; il), les passions un instant assoupies relevè- 
rent la tête. Il suffît d'une étincelle pour allumer dans le 
chapitre une funeste querelle. 

(Il Une cliarle, puifiiilomciil datée, du ."> février 1133, liidicL A'/, 
epact. A'// (doin Morice, Prciires de l'Hisf. de Jiiclagae, t. I, col. 
568), contient la signature de llihlebert. Iliidcbert mourut donc entre 
le 5 février «t le mois d'avril ll:î:î, éi)o<iue à la(|uelic Philippe , so:i 
.successeur, vint à Rome. licni., ep. l."}!. Cf. Callia Cltrhtiana, XiV. 
81-82. 



844 VIE ME SAIXÏ BERNARD. 

Le comte Geodroy ne fut pas étranger à cette division; 
il paraît même en avoir été la cause première en expul- 
sant, je ne sais pour quel motif, de la ville de Tours les 
archidiacres, le doyen du chapitre, le chantre ot la plupart 
des membres du clergé, bref les principaux électeurs du 
successeur dllildebcrt (Ij. Sans se laisser décontenancer 
par une telle violence, ceux-ci se réunirent dans une 
ville voisine et convoquèrent le reste de leurs collègues 
pour proC('der à Télection d'un nouvel archevêque Par 
malheur ces d(n'niers formaient une coterie , qui prit les 
devants et, sans égard pour If droit canon, donna ses suf- 
frages à un neveu du prédécesseur d'Hildebert, un diacre 
du nom de Philippe, bien connu et fort apprécii' de l'abbé 
de Clairvaux ["2). Philippe appartenait vraisemblablement 
à l'église de Fontaines-Blanches qui devait plus tard saf- 
lîlier à Tordre de Citeaux (3). Tout fier de Fhonneur inat- 
tendu auquel il était appelé, le jeune diacre s'empressa 
de passer les Alpes, pour faire ratifier son élection par le 
pape. Quel ne fut pas l'étonnement de l'abbé de Clairvaux, 
lorsqu'il apprit que l'élu de Tours, au lieu de s'adresser 
à Innocent II, venait de se jeter dans les bras d'Ânaclet? 
De Viterbe où il était alors (avril 11.33) (4), il lui adresse 
à Rome une lettre pleine de vives et douces remontrances : 
« Philippe bien cher, quel chagrin vous me causez! Je 
vous en prie, ne riez pas de ma douleur; elle ne vient 
pas de la chair et du sang, ni de la perte de choses péris- 
sables. C'est Philippe qui est en cause, Philippe qui ger- 
mait comme un lis dans l'Église et qui aujourd'hui met 



(1) dcxla Pontif. Ceiioin.. ap. Hisf. des G.. Xll, 5.").i; lîcrii., ep. i3I, 
['}.) Ep. 151. 

(3) Gcsia Abhut. I.obicnsium . ap. llisl. des 6'., XIV, il'J. Cf. Ja- 
nauschek, Oritjin. Cisterciens., p. Kio. 
;i) Cr. Jaffé, neg., n" 7iilG-, Bern., ep. l.M. 



EXTINCTION DU SCHISME EN FRANCE. 3i5 

l'Églisp en deuil. Quelle déception pour la France qui vous 
élevait avec orgueil et qui fondait sur vous de si grandes 
espérances! Ah! si vous saviez! Mais je ne continue pas, 
de peur de perdre ma peine et mes paroles. Puisse Dieu 
vous inspirer le dessein de venir nous entretenir à Vi- 
terbe ! Daignez au moins nous répondre afin que nous 
sachions ce que vous pensez de cette lettre, et quel parti 
plus ou moins douloureux nous devons prendre (1). » 

Philippe s'était trop avancé pour retourner sur ses pas. 
Peut-être même à l'heure oii il recevait cette invitation, 
avait-il déjà reçu des mains d"Ânaclet II l'ordination sa- 
cerdotale et la consécration épiscopale. Il regagna aussitôt 
la France et prit hardiment possession de son siège (2). 

A cette intrusion coupable, le doyen du chapitre, les 
archidiacres et les principaux membres du clergé Tou- 
rangeau avaient opposé, dés le premier jour, selon leur 
droit, par manière do protestation canonique, une seconde 
élection. Bien que leur élu, nommé Hugues, ne fût pas 
encore dans les ordres majeurs, il fut reconnu par les suf- 
fragants de Tours, qui s'empressèrent de le sacrer dans la 
cathédrale du Mans , sans toutefois observer, entre les di- 
vers degrés de l'Ordre, les interstices légaux. Le schisme 
était déclaré. Philippe ne put longtemps méconnaître les 
avantages qu'assurait à son rival, outre les suffrages des 
électeurs légitimes, la sympathie du haut clergé el de Fé- 
lile du diocèse. Pris de peur, il s'enfuit, emportant avec 
lui les insignes pontificaux et les ornements les plus pré- 
cieux de la cathédrale. Hugues fit ainsi sans entrave son 
entrée dans sa ville métropolitaine. Mais son triomphe 
fut mêlé de quelque amertume. La foule, fidèle au sou- 



(1) Ep. 151. 

(2) Gest. Pondf. Ceiioiit., ap. llisi. des G., XII, 553-5"ii. 



346 VIE DE SAINT lîER.NARD. 

venir de Philippe, raccucillil avec des huées, lui repro- 
chant d'être Fauteur du schisme. Seule la partie saine 
et intelligente de la population paraît avoir soutenu ré- 
solument le candidat du chapitre et des suffragants (1). Il 
ne fut pas d'ailleurs autrement inquiété, et nous avons la 
preuve que dès le 1"' juillet il faisait, sans difficulté, acte 
de juridiction (2). 

Son élection, à peine accomplie, avait été soumise i\ 
Tapprohation du souverain Pontif<'. Il eût été diflicilc à In- 
nocent II d'éclaircir sans une enquête préalable et sérieuse 
cette affaire scandaleuse d"un petit schisme local; aussi se 
déchargea-t-il de ce soin sur labbé de Clairvaux dont il 
connaissait le droit jugement et la parfaite loyauté. C'est 
ainsi que Bernard partit de Rome, muni de pleins pouvoirs 
pour terminer le litige. Blois lui parut un sûr asile où les 
intéressés pourraient se rendre en toute liberté; il y con- 
voqua le chapitre de Tours, les abbés du diocèse, les 
évê((ues suffragants, sans oublier les partisans de Philippe. 
On ignorait la retraite du pr('lat fugitif; mais bien que sa 
présence importât peu au tribunal, qui n'avait que faire 
de son témoignage pour se prononcer sur la validité de 
son élection, Bernard l'ayant rencontré à Cambrai quinze 
jours avant la date fixée pour l'assemblée, l'invita officieu- 
sement à s'y rendre. Philippe se garda bien d'y compa- 
raitre. Mais, au jour indiqué, ses amis se présentèrent à 
côté des électeurs de Hugues. Dès le début de la séance 
il fut facile de prévoir quelle en serait l'issue. Les deux 
principaux griefs qu'on soulevait contre l'élection du favori 
d'Anaclet étaient, au regard des lois et des coutumes ec- 
clésiastiques, extrêmement graves. D'une part, il n'avait 



(1) Hist. des (1., XII, 554. Cf. Horn., op. i.31. 

(2) Gallia Christ., \\\, 83. 



EXTINCTION DU SCHISME EN FRANCE. 04/ 

pas atteint l'âge requis par les canons pour l'épiscopat ; et, 
d'un autre côté, ses électeurs n'étaient pas en nombre suf- 
fisant ou n'avaient pas qualité pour prendre part au vote. 
Troublés par cette argumentation à laquelle ils n'avaient 
rien de sérieux à répondre, les partisans de Philippe in- 
voquèrent son absence pour demander qu'on ajournât la 
discussion. Mais le doyen du chapitre et les archidiacres 
répliquèrent à bon droit que la présence des élus n'inté- 
ressait qu'indirectement le débat, qui roulait avant tout 
sur la validité de l'élection, cest-à-dire sur la qualité des 
électeurs. Cette réponse ne satisfit pas les membres de la 
minorité ; et sur le refus du tribunal d'accéder à leur désir, 
ils interjetèrent en désespoir de cause , un appel direct à 
Rome, voire à Innocent 11. 'Vainement l'abbé de Glairvaux 
leur montra les lettres apostoliques qui l'instituaient juge 
de la querelle; ils s'obstinèrent à décliner la compétence 
du tribunal qu'il présidait et quittèrent sans retour, mal- 
gré les instances réitérées de leurs adversaires, la salle 
des séances. Le procès n'en suivit pas moins son cours. 
Les témoins entendus et la cause élucidée, Bernard cassa 
l'élection de Philippe. Mais pour ne pas outrepasser son 
mandat, il proposa de déférer celle de Hugues au souverain 
Pontife lui-même, à cause de l'irrégularité qui, comme 
nous l'avons vu, lavait entachée au Mans (1). 

Un procès-verbal de la séance fut adressé à Innocent II, 
(■t l'abbé de Glairvaux y joignit une lettre particulière ri], 
destinée à déjouer les intrigues que Philippe et ses parti- 
sans se proposaient, selon la rumeur publique, de nouer 
à Rome. Malgré l'invraisemblance de l'hypothèse, on al- 
lait répétant que le rival de Hugues comptait sur le pres- 



(0 Bern., ep. 'i31. 
(2) Ep. 150. 



;J48 VIE DE SAINT BERNARD. 

lige de son nom et relficacité de son or pour intéresser le 
souverain Pontife à sa cause, désormais perdue en France. 
« A Dieu ne plaise, s'écrie l'abbé de Clairvaux, que cette 
ambition cruelle trouve un refuge auprès du défenseur de 
l'innoconce. En Philippe, à ce qu'il paraît, revit l'esprit de 
(iilbert; il est à la fois son neveu et l'héritier de son am- 
bition. Conlemptour de vos ordres apostoliques, deux fois 
déjà il a échappé à la justice; quelle est son impudence 
et sa témérité d'oser maintenant se présenter devant 
vousl Personne n'ignore que, ne comptant plus sur la jus- 
tice, il médite de l'emporter par la vertu de Mammon. 
Mais nous sommes tranquilles; celui auquel il s'attaque, 
c'est Innocent, et le fils de l'iniquité ne saurait lui nuiro. » 
La sécurité de l'abbé de Clairvaux pouvait être entière. 
11 n'est pas vraisemblable que Philippe ait sérieusement 
songé à corrompre Innocent, pour reconquérir un diocèse 
oîi son crédit paraissait ruiné. Quand il reparut à Rome, ce 
fut pour raconter ses mésaventures à son consécrateur 
Anaclet II, qui, par manière de consolation, le créa arche- 
vêque de Tarente. Chassé encore une fois de son siège en 
1139 par Innocent II, nous le retroiwerons un peu plus 
tard à Clairvaux, pénitent et simple diacre 1 . Hugues 
put ainsi jouir en paix de son triomphe. Agréé par Inno- 
cent II, nous le voyons siégeant dès la fin de l'année 1133 
parmi les membres du concile de Jouarre (2i. 

(1) Gcsla abb. Lobiens.. a)i. Ilist. des G.. \\\ , 419. Cf. note de 
Mabillon ad Bern. cp. 257; Ilist. Pcnti/ic, ap. Mon. Oerni., XX, 
.■)31. 

(•.'.) Cf. Jadr, Reij., n" 7GGG; Ilisl. des G.. \V, 38'^. 



EXTINCTION DU SCHISME EN FRANCE. 349 



Meurtre de Thomas de Saint-Victor 
et d'Archambaud d'Orléans. 

L'ordre était à peine rétabli dans la métropole de 
Tours , lorsque la nouvelle de deux meurtres , accomplis 
au sein du clergé, vint jeter la désolation dans l'Église de 
France et particulièrement à Glairvaux. Les deux victimes 
étaient Archambaud, sous-doyen du chapitre d'Orléans, 
et Thomas, prieur de Saint-Victor de Paris, ami particu- 
lier de Bernard et conseiller intime d'Etienne de Senlis. 
On soupçonnait de hauts dignitaires ecclésiastiques d'avoir 
trempé dans ce double assassinat. La mort d'Archambaud 
était le terme d'une longue lutte que le sous-doyen avait 
soutenue contre l'ambition de Jean , archidiacre d'Or- 
léans (1). Thibaut Notier, archidiacre de Paris, avait di- 
rigé, dit-on, le poignard qui avait frappé le prieur de Saint- 
Victor. Ce dernier crime, succédant au premier, à très peu 
de temps d'intervalle, eut un immense retentissement. 
Les circonstances dans lesquelles il s'accomplit contri- 
buèrent encore singulièrement à en augmenter l'éclat. 

11 y avait longtemps, comme nous l'avons dit plus haut, 
que l'évèque de Paris avait introduit dans son conseil les 
Chanoines réguliers de Saint-Victor. Thomas y occupait 
la première place. Son intégrité et son amour de la justice 
ne pouvaient manquer de lui susciter des ennemis. Ce n'est 
jamais impunément qu'on se met en travers des vices 
d'une administration tracassière et inique, quand l'intérêt 

(i; Cf. Jafté, Regesto , n" TGOl; Uisl. des C. XV, 378-379. La dale 
(lu meurtre est circonscrite entre juilid cl îu août 1133. Cf. 1"" édit., 
t. I, p. 3iG, note. 

20 



350 VIE DE SAINT BERXAUD. 

les alimente. Parmi les dignitaires atteints par les réformes 
que proposait le prieur de Saint-Victor, était l'archidiacre 
même de Paris , Thibaut Notier. On sait quels avantages 
financiers étaient attachés alors à l'archidiaconat. Larchi- 
diacre ne remplissait pas seulement les fonctions de vi- 1 
caire général, comme nous dirions aujourd'hui; la juri- 
diction contentieuse qui échoit à l'official entrait aussi 
dans ses attributions : il rendait la justice, et cet ofUce 
était une source de revenus souvent abondants (1). Or, les 
archidiacres n'étaient pas garantis contre la soif de l'or; 
les curés de l'archidiaconé do Paris se plaignirent bientôt 
amèrement des exactions de Thibaut Notier. C'est pour 
remédiera ces abus que le prieur de Saint-Victor proi)Osa 
certaines réformes administratives qui blessèrent l'archi- 
diacre au vif. Dans sa colère, celui-ci alla jusqu'à proférer 
des menaces de vengeance qui furent recueillies par ses 
neveux (2). A quelque temps de là on apprenait la mort 
de Thomas, le courageux réformateur. 

Cette mort a quelque chose de tragique. C'était le 20 août 
113;}, un dimanche (3). L'évêque de Paris revenait de 
Chelles, accompagné de l'abbé et du prieur de Saint- 
Victor, de l'abbé de Saint-Magloirc, du sous-prieur de 
Saint-Martin (^t d'une suite considérable de religieux, de 
chanoines et de clercs; le cortège s'avançait tranquille- ] 
ment et sans armes, par respect pour le saint jour, lors- 
que, arrivé sur le domaine d'Éti(mne de Garlande, non 
loin du château de Gournay-sur-Marne , il vit sortir d'une i 

(1) Voir sur l'aulorilé, les droits et les revenus de l'arcliidiucre de 
Paris, Ouérard, Caiiulaire de N.-V. de Paris, t. I, p. cii-civ. 

(!) I5ern., cp. 158, n" '2; cf. ep. 159, écrite au nom de l'évêque de 
Paris, et ep. Stepli. Parisiens, ad (laufrid., ap. Hist. des G.. \\, 335- 
330. 

(3j Ci', lierii. cpp. 15S-15'J et noie de Mal)iliun. 



EXTINCTION r>L' SCHISME EN FRANCE. 351 

embuscade plusieurs hommes armés, les neveux même 
de Thibaut Nolier, qui dun bond fondirent sur le prieur de 
Saint-Victor et le poignardèrent, avant même que les té- 
moins du crime eussent le temps de se reconnaître. 
L"évêque de Paris se porta hardiment au secours de la 
victime et parvint à l'arracher des mains des assassins; 
mais il était trop tard, Thomas était frappé à mort. On 
n'eut que le temps de lui administrer les derniers sacre- 
ments; il expira en disant : « Je meurs pour la justice et 
je pardonne à mes ennemis (1 . » 

Etîrayé de Taudace inouïe d'une pareille attaque , l'é- 
vêque de Paris n'osa poursuivre sa route; il se réfugia 
à Clairvaux, auprès de saint Bernard, et de là adressa 
au légat Geoffroy de Chartres et à Innocent II lui-même 
une relation détaillée du meurtre commis sous ses yeux. 
Il invitait l'évêque de Chartres à venir le rejoindre dans 
lasile qu'il s'était choisi, alin de se concerter ensemble 
sur les suites à donner à cette sanglante afTairc et sur le 
châtiment à infliger aux meurtriers et à leurs complices. 
« 11 suffit que je vous expose simplement le fait , écri- 
vait-il au souverain Pontife , pour vous faire sentir le poids 
de la calamité qui m'accable... Ma force m'a abandonné et 
celui qui était la lumière de mes yeux n'est plus avec moi. 
.le portais le nom d'évêque, c'était lui qui en remplissait 
l'office. L'Église compatit à ma douleur; mais elle pleure 
aussi pour elle-même; la perte est commune, commune 
aussi notre désolation. Si Thibaut Notier s'adresse à vous, 
qu'il sente que le Seigneur a entendu la voix de ma dou- 
leur. Ce sont ses neveux qui stjnt les auteurs du crime, 
lui-même en est la cause; l'a-t-il ordonné? c'est du moins 
une question qu'on peut se poser. N'écoutez pas ses dé- 
fi ) HUl. des G.. \V, 335-330. 



332 VIE DE SAINT BERNARD, 

clarations, jusqu'à ce que je puisse vous fournir de plus 
amples renseignements (l). » 

Avant même que l'enquête, appelée à établir, exacte- 
ment la part que larchidiacre avait prise au meurtre du 
prieur de Saint-Victor, fût achevée, Bernard demande 
qu'on sévisse contre lui. La nouvelle de deux meurtres 
aussi rapprochés lun de l'autre le consternait et l'épou- 
vantait. « La voix du sang d'Archarabaud a pris de la 
force, écrit-il au souverain Pontife. Le sang se mêle au 
sang, et de ce mélange il sort un cri capable d'ébranlrr 
la voûte du ciel et de toucher des cœurs de pierre. Si la 
vigueur ecclésiastique épargne Jean d'Orléans et Thibaut 
Noticr qui ont consenti à ces forfaits, ou peut-être même 
les ont inspirés, qui ne voit les conséquences dune telle 
impunité? A des maux nouveaux de nouveaux remèdes. 
Beaucoup trouvent infiniment utile et juste que la faux 
apostolique retranche aux coupables toute dignité ecclé- 
siastique, présente ou future (2). » Cette lettre conserve 
encore un ton assez modéré ; mais lorsque labbé de Clair- 
vaux eut appris que Thibaut Nolier, à la suite de Temiuête , 
qui prenait pour lui une assez mauvaise tournure, son- 
geait à aller plaider lui-même sa cause à Borne, il fut en 
quelque sorte scandalisé d'une telle démarche et éclata 
en violentes invectives : w Scélérat, s'écrie-t-il, tu crois 
donc que le siège de l'équité suprême est une caverne de 
voleurs. Quoi! encore tout écumant du sang du fils, tu 
te réfugies dans le sein de la mère, lu oses te présenter 
devant le père!... La voix du sang de ton frère ne crie-t-elle 
pas contre toi de la terre? — Mais quoi! est-ce moi qui 
suis l'assassin? répliques-tu. — Non pas toi, mais les 

(1) Inler Bern., ep. 159. Cf. c[). 1C>0; Hist. des G., loc. cil. 

(2) Bern., ep. 101. Cf. epp. IC'2 et 163. 



EXTINCTION DU SCUISME EN FRANCE. 'So'S 

tiens et à cause de toi. Dieu sait si tu n'as pas trempé da- 
vantage dans le crime. » Et là-dessus Bernard expose au 
souverain Pontife que Thibaut est formellement accusé 
d'avoir éU\ l'instigateur du meurtre de Thomas, le géné- 
reux martyr de la justice. « S'il vient demander son par- 
don, dit-il, il ne faut pas le lui refuser; mais s'il vous 
demande simplement audience, donnez-lui, je vous prie, 
celle que Moïse accorda au peuple qui courbait le genou 
devant le veau d'or, celle que saint Pierre accorda à Sa- 
phire et à Ananie, celle enfin que le Sauveur accorda aux 
marchands du temple. Bref, il faut que la postérité, en 
apprenant le forfait, apprenne aussi son châtiment et 
que ce châtiment serve à tous de leçon (1). » 

A la nouvelle du double crime qui venait de jeter la 
consternation dans l'Eglise de France, l'émotion et la stu- 
peur dlnnocent II ne furent pas moindres que celles de 
l'abbé de Clairvaux. 11 s'étonne que, sous un roi aussi 
sévère que Louis le Gros, dans un royaume dont la police 
est si vigilante, de pareilles atrocités aient pu être com- 
mises. « Que sert, dit-il, que la Franco ne soit pas souillée 
par le schisme, si le sang sacerdotal y est ainsi indigne- 
ment répandu? Que les lois se lèvent donc, et que la jus- 
tice ecclésiastique et la justice civile s'arment chacune de 
son glaive. » 11 invile spécialement l'archevêque de Sens, 
l'archevêque de Reims et leurs suffragants à se concerter, 
pour châtier les coupables et pour prévenir le retour de 
semblables monstruosités. « Si votre zde s'était allumé 
contre le premier crime, dit-il, un double forfait n'eût 
pas été commis (:2 . » 

Forts de l'appui du pape , qui leur promettait de confir- 

(1) Ep. 158, postérieure à l'épilre IGl. 

(2) Jatïé, n" 7G30; llisL des G., XV, 381. 

20. 



3oi VIE DE SAINT BEKXARD. 

mer leurs décrets, le légat Geoffroy et les archevêques de 
Sens et de Reims convoquèrent dans le plus bref délai un 
concile à Jouarre. L'archevêque de Rouen et l'archevêque 
de Tours y assistèrent vraisemblablement; les Ordres re- 
ligieux y étaient représentés par leurs abbés. On y re- 
marque en outre la présence de quelques princes laï- 
ques, du comte Thibaut de Champagne et du comte de 
Nevers, Guillaume II (1). Louis le Gros n'y parut pas; il 
affectait , ce semble , de se tenir à l'écart. Rien qu'il ait eu 
sûrement horreur de la sanglante tragédie qui venait de 
se jouer a Orléans et à Gournay , on devine qu'il goûtait 
peu Archambaud et Thomas, deux ardents promoteurs de 
la ri'forme ecclésiastique (2). Il n'est peut-être pas témé- 
raire de penser que cette froideur significative exerça 
quelque influence sur les membres du concile. Malgré le 
zèle d'un Rernard de Clairvaux et d'un Pierre de Cluny, 
enclins à la sévérité et soutenus par les encouragements 
de l'évêque de Grenoble et des Chartreux (3) , on se borna 
à édicter quelques peines assez légères contre les meur- 
triers du prieur de Saint-Victor, « ces parricides et ces 
cléricides, » comme les appelle Innocent IL Pierre le 
Vénérable, d'ordinaire si doux, se i)laignit lui-même au 
pai)e de cette indulgence dêplact'e et inopportune. Il 
constate qu'en cette circonstance « le glaive du roi s'est 
émoussé, " et demande que le Saint-Siège ne se borne pas 
;\ conOrmfn* les décrets du concile, mais qu'il les sanc- 



(I) Cf. Jaffé, Re(j.. Il" 7GGG; llis/. îles C . . \V, 3S2 ; Ep. llug. Gra- 
lianopol. et Carthusian. . ap. llist. des G . XV, 337-338; Pétri Ve- 
nerab. ep. 17, lib. I, ibid., 629. Sur la date de ce concile, probable- 
monl fin de Tannée 1133, cf. V éA\{., t. I, p. 350, noie 3. 

('2) Les sentiments que Louis VI lil i>araîlre dans l'affaire d'Orléans 
(Bern., ep. 150) l'aniinaienl peul-êlre encore. 

(3) //. (les G.. \V, 337-338. 



EXTLNCTION DU SCHISME EN FRANCE. 355 

tioniie avec une aggravation de peines pour les coupa- 
bles 1). 

Innocent II partagea cet avis et n'hésita pas à adresser 
aux archevêques de Sens, de Reims, de Rouen et de 
Tours, le reproche de « tiédeur (2). » « Que les canons se 
montrent donc, leur dit-il, et que le droit s'arme! » Con- 
formément au désir de Pierre le Vénérable, il déclare la 
sentence du concile trop bénigne, nimis vernissa, et exige 
que Thibaut Notier et ses complices soient dépouillés de 
leurs bénéfices ecclésiastiques. En outre, dans tous les 
lieux où ils se retireront, on suspendra les offices divins, 
jusqu'à ce qu'ils aient fait pénitence. 

On ne voit pas que cette sentence s'applique aux meur- 
triers d"Archambaud. L'issue de l'affaire d'Orléans est 
restée assez obscure. Dans la lettre que nous venons d'a- 
nalyser, Innocent II semble inviter le clergé français à 
sévir contre les coupables et à réunir au besoin dans ce 
but un nouveau concile. Mais plus avisés que Thibaut No- 
tier, les complices de l'archidiacre Jean en appelèrent au 
Saint-Siège et prirent le parti d'aller cherchera Pise même 
leur pardon. C'est ce qui explique le silence gardé sur eux 
par le concile de Jouarre. Le nombre des Orléanais enga- 
gés dans le crime paraît avoir été très considérable. Le 
procès, difficile à instruire, traîna inévitablement en lon- 
gueur. Aussi l'abjjé de Clairvaux, prenant en pitié l'état 
de l'église d'Orléans, se plaignit-il amèrement au souve- 
rain Pontife du retard que souffrait la cause qui lui était 
soumise (3). La sentence parut enfin, vraisemblablement 
le 8 janvier 1135 (4. La famille du sous-doyen recevait 

(1) Hist. des G., t. XV, p. CB. 

(2) « Tepiditate reinota. » //. des C. XV, 38! ; Jaffé, Iterj., iv 7(JC(J. 

(3) Ep. lhr>. 

(4) Brial (Hist. des G., XV, 37'.), lise la l)ull(; d Innocent II on 1133; 



336 VIE DE SAINT liERNARD. 

pleine et entière justice. Mais pour l'application de la 
peine, prononcée contre les coupables, Innocent II s'en 
rapportait à ses correspondants, mieux, en mesure d'ap- 
précier l'état des esprits en France. Nous ignorons la suite 
de l'affaire. L'ordre ne parait avoir été délinitivement ré- 
tabli qu'en 1136 par l'élection d'Hélie, qui monta sur le 
siège épiscopal d'Orléans après Jean II 1). 

III 
Second voyage de Bernard en Aquitaine. 

A cette date , le schisme était éteint en Aquitaine , et son 
extinction était en grande partie l'œuvre de l'abbé de 
Clairvaux. 

Durant deux ans le légat d'Anaclct avait occupé, mal- 
gré l'irrégularité de son élection (2), le siège de Bordeaux 
avec celui d'Angoulême. Ses plus cruels déboires, qui 
éprouvèrent les dernières années de sa vie, lui vinrent de 
cette usurpation. Ses sufTragants, les évèqucsde Saintes et 
d'Agen, de Limoges et de Poitiers, non contents de lui 
dénier toute autorité sur leurs diocèses, soulevèrent en- 
core contre lui la idus grande partie de la population et 
du clergé bordelais. Il eut même le malheur de tomber 
entre les mains d'un parent de l'évoque de Saintes, Ai- 
mar, seigneur d'Archiac, qui le retint quelque temps en 
prison. L'amitié du comte de Poitiers lui fut alors d'un 
grand secours. Ce fut vraisemblablement grâce à l'inter- 

Jaffé-Lœvenfeld et M. Luchaire [loc. cit.) en 113i. Coinine elle nous 
Iiarail |iostérieure à la lalilication du concile de Jouane, nous incli- 
nons pour 1135. 

(1) Cf. Gallia Chrisl., VIII, ii48: Pétri Vencrab., lii). I, ep. 11. 

(2) Contre cette élection, Anuiliiiu' di; Séez (Invcctiv., aj). Uist. des 
G., XIV, 2G0; cf. p. 259). 



EVTINCTION DL" SCHISME EN FRANCE. 357 

vention de ce puissant protecteur qu'il recouvra la li- 
berté (1). 

Mais sou prestige alla toujours depuis en déclinant. A 
mesure que le parti dinnocent II s'affermissait dans toute 
la France , le schisme était frapi)é de discrédit. Gérard ne 
se soutenait plus dans l'opinion de ses partisans que par 
le souvenir de son ancienne réputation; et lorsque les ra- 
vages de la vieillesse se flrent irrémédiablement sentir 
dans son esprit et dans son courage, il devint évident 
que, pour ruiner son œuvre tout à fait, il suffisait de lui 
retirer l'appui de Guillaume X. 

Le moment parut favorable à l'abbé de Clairvaux pour 
« arracher l'ivraie du champ du père de famille (2). » II 
entreprit donc, vraisemblablement vers la fin de Tan- 
née 113i, sur la demande du légat dinnocent II, Geoffroy 
de Chartres, et de concert avec lui, une seconde mission 
en Aquitaine. Son itinéraire fut tracé suivant les besoins 
particuliers de son Ordre. Gomme il était alors en négo- 
ciation avec la duchesse Ermengarde, épouse de Conan III, 
pour la fondation d'une abbaye en Bretagne, il descendit 
la Loire jusqu'à Nantes. Son biographe raconte avec com- 
plaisance le miracle étrange qu'il opéra en cette ville, 
dans des circonstances extraordinaires et avec un éclat 
inaccoutumé (3). Nous eussions mieux aimé connaître les 
détails de son entrevue avec la duchesse Ermengarde. 
Mais ce point est resté dans l'ombre. Tout ce qu(,' nous 

(1) Arnulph. Sag., Invecliv.. i-l lettres des siinVagaiits de Bordeaux, 
Hist. des G., XIV, 25'J-26l. A l'époque où Arnulplie rédigeait son /«- 
cective. c'est-à-dire vers 1133-1134 (cf. ibid., cap. vu, p. '.>5'J), Gérard 
occupait encore le siège de Bordeaux. Nous verrons plus loin qu'en 
1135, peut-être en 1134, Geoffroy du Loroux l'avait supplanté. 

(2J Arnulph., Invectiva, p. 2GI-262; Bern. Vita, lib. 11, cap. vi, 
n" 36. 

(3) Benu Vila. Vû>. Il, cap. \i, n 34. 



338 VIE DE SAINT lîEKNARD. 

savons, c'est qu'à celte date rureni posées les conditions 
do la fondation du couvent de Buzay 1,. 

l^a conversion du duc d'Aquitaine était une œuvre plus 
difiicile à mener à bonne tin que rétablissement d"un 
monastère. L'abbé de Clairvaux allait se heurter contre la 
résistance i)assive d'un prince retenu dans le schisme par 
faiblesse et par rancune, autant que par goût et par con- 
viction. Comme on devait s'y attendre, l'évèque d'An- 
goulême n'avait garde de courir les chances d'un débat 
contradictoire en public. Il essaya même de persuader 
au comte de Poitiers d'éviter également la rencontre des 
représentants d'Innocent II. Mais d'autn^s conseillers 
mieux inspirés firent entendre au prince qu'il était impo- 
litique de refuser une audience à deux personnages tels 
que l'abbé de Clairvaux et l'évoque de Chartres. » Par ce 
moyen, insinuaient-ils, votre retour à l'unité devient aussi 
facile qu'il est avantageux. » Suivant cet avis, le duc d'A- 
quitaine consentit ù. recevoir Bernard et Geoffroy d(^ Lèves 
en son château de Parthenay. L'entrevue prit dès les pre- 
miers mots un caractère dramatique. Bernard représenta 
à Guillaume X le mal causé i)ar le schisme dans ses États. 
(' Qu'était-ce que l'Aquitaine? Une petite partie des pro- 
vinces situées en deçà des Alpes! et elle était la seule à 
suivre le parti de l'antipape! Or il n'y a qu'une seule 
Église : c'est l'arche qui porte en elle le salut du monde ; en 
dehors d'elle, par un juste jugement de Dieu, tout doitpérir 
comme aux heures du déluge. L'exem})le de Coré, de Da- 
Ihan et d Abiron n'est-il pas clans toutes les mémoires? 
Kt n'est-ce pas pour avoir introduit le schisme parmi le 
peu])le juif, qu'ils furent engloutis tout vivants? Tant il est 
vrai que Dieu a horreur de la division! » 

(I) lieni. Vi(((, liii. Il , cap. vi, ii ' 3i ; Janausclici», Orirj. Cist.. I, 35. 



EXTIXCTIÛN DU SCHISME EN FRANCE. 3ot3 

Le comte de Poitiers, à demi convaincu par ce raison- 
nement, que relevait encore l"action puissante de l'ora- 
teur, déclara qu'il était prêt à se soumettre au souverain 
Pontife Innocent ; mais il ajouta qu'ayant fait serment de 
ne point accorder la paix à Tévêque de Poitiers, il ne per- 
mettrait pas qu'il fût rétabli sur son siège. Le débat, se 
compliquant ainsi d'une question de personne, ne pouvait 
se terminer en une séance. On parlementa pendant plu- 
sieurs jours, mais sans plus de succès. L'abbé de Clair- 
vaux vit alors qu'il ne fallait plus chercher de secours et 
de lumière que dans le ciel. II invita donc Guillaume X à 
une dernière entrevue et se prépara à offrir le saint sacri- 
fice de la messe à cette intention. Toute la ville était en 
émoi. Une grande foule suivit le comte jusqu'à l'église de 
la Couldre jL. Bernard monta à l'autel; les évèques de 
Chartres et de Poitiers siégeaient dans le sanctuaire ; les 
fidèles avaient pris place derrière les religieux dans la nef ; 
mais le comte excommunié dut s'arrêter à l'entrée du saint 
parvis. Chacun priait dans l'attente et l'anxiété. Or, au 
moment de la communion, après avoir donné la paix au 
peuple, l'homme de Dieu, comme transfiguré tout à coup, 
déposa l'hostie sainte sur la patène, et, l'emportant reli- 
gieusement, se dirigea vers la porte, le visage en feu, les 

(1) Dans notre article de la lievue des Quest. hist.. f'' janvier (888, 
p. 117-118, nous avions suivi l'opinion de l'abbé Aulier (BuUelia de 
la Société des Antiq. de l'Ouest. IX, .")6'.^ et année 1802. p. 22G-227), 
qui plaçait la scène à Paithcnay-Ic-Vieux ; mais M. Ledaiii, rejetant 
ce sentiment, soutient avec plus de vrais(;inblance : 1" que les confé- 
rences de saint Bernard et de Ouillaiime ont eu lieu dans la ville de 
Parlhenay; T que le château fut très probablement choisi par les émi- 
nents personnages pour le lieu de l'entrevue; 3' que l'église Notre- 
Dame de la Couldre a été le théâtre de la conversion du comte. » 
Examen d'une opinion nouvelle sur l'entrevue de saint Bernard 
et de Guillaume IX à Parlhenay en 1135, dans Jhilletin de lu so- 
ciété des Antiq. de l'Ouest, 1X« série, 1802, pp. 'i'2-'i88. 



300 VIE DE SAINT lîERNARD. 

yeux pleins d'éclairs. « Ehbien, s'écria-t-il enapostroi)hant 
le comte, nous vous en avons prié et vous nous avez mé- 
prisé. Dans notre précédent entretien, la multitude des 
serviteurs do Dieu, rassemblée autour de vous, vous a 
supplié de son côté et vous Tavez méprisée. Voici main- 
tenant le fils de la Vierge qui viont à vous, lui, le Chef et 
le Seigneur de l'Eglise que vous persécutez! Voici votre 
juge, au nom de qui tout genou fléchit dans le ciel, sur la 
terre et dans les enfers. Voici votre juge, aux mains de 
qui votre àme tombera un jour? Lui aussi, allez-vous le 
repousser? Lui aussi, allez-vous le mépriser, comme vous 
avez méprisé ses serviteurs? » 

Ou'on s'imagine l'effet d'une pareille scène sur des spec- 
tateurs animés tous d'une mémo foi, vive et profonde, en 
TEucharistie I (Ju'on se représente surtout le comte de 
Poitiers, foudroyé par la démarche hardie et le geste sou- 
verain du prêtre de Jésus-Christ! 11 sentit ses membres 
défaillir et tomba parterre. Relevé par les soldats de son 
escorte, il retomba encore. Sa salive coulait sur sa barbe, 
sa respiration était entrecoupée par de sourds gémisse- 
ments : on eût dit un homme épileptique. Le serviteur de 
Dieu se rapprocha encore de lui, et le touchant du pied, 
il lui ordornma de se relever et d'écouter debout la sen- 
tence du ciel. « Voici devant vous, lui dit-il, l'évèque de 
Poitiers que vous avez chassé de son église : allez, récon- 
ciliez-vous avec lui. Donnez-lui le baiser de paix et le re- 
conduisez vous-même à son siège. Pour obéir à Dieu, 
rétablissez l'nnion et la paix dans votre État, et soumettez- 
vous au i>ape Innocent, comme fait toute la chrétienté. » 
Vaincu par l'ascendant de saint Bernard et confondu par la 
présence de Jésus-Christ vivant aux regards de sa foi. 
sous les espèces sacramentelles, le comte nosa ou ne put 
prononcer une parole : il s'avança humblement au-devant 



EXTINCTION DU SCUISMK EN FRANCE. 3G1 

de son évêque, lui donna le baiser de paix et le recon- 
duisit à son siège, à la grande joie de tous les assistants (1). 

La sainte audace de labbé de Glairvaux venait de rem- 
porter une éclatante victoire. La fondation du monastère 
de la Grâce-Dieu, en Aunis , fut le prix de la conversion 
du comte de Poitiers i2). Avec lui l'Aquitaine tout en- 
tière 3j abandonna le schisme, (iuillaume X mourut très 
pieusement quelques années plus tard ^le jour du ven- 
dredi saint 1137 dans un pèlerinage à Saint-Jacques de 
Compostelle i . 

Gérard l'avait précédé, depuis plus d'une année 5i, dans 
la tombe. On sest demandé si le vaniteux prélat avait jus- 
qu'à la fin conservé son attitude indépendante. A en croire 
le biographe de saint Bernard, Gérard mourut subitement 
sans avoir eu le temps de témoigner sa repentance; et 
ses serviteurs ne trouvèrent que le lendemain son cadavre , 
déjà refroidi et horriblement tuméfié 16). D'autres rap- 
portent, au contraire, que le pontife, sentant venir sa 
fin, réunit autour de lui plusieurs prêtres et leur dit que si, 



(I) Bem. Vila. lib. Il, cap. vi, n"' 37-38. 

{'!) Les Cisterciens s'iiislallèreiit à la Grâce-Dieu le 25 mars 1135. Les 
fondemenls de ce monaslère furent vraisemblablement posés en 1135. 
Geoffroy du Loroux , archevê(|uc de Hordcaux, ligure parmi les té- 
moins de la donation faite |iar le comte in mami Bcruardi abbatis. 
Cf. Gallia Christ.. H, 13'.)7, Insl.. p. 387; Janauschek, Orirj. Ci.st.. 
I, 34. 

(3) '< Pace ilaque oinni Aquitanise reddita, solus Gerardus ()erseve- 
ral in inalis. » Hem. Vita, loc. cit., n" 39. 

(4) Order. Vital, irist. ceci., lib. .\IIf, cap. 13. 

[o] Ordcric Vilal [ibid., cap. 12) dit : Itoc unno bissexidi. Les Gcsta 
Episcop. EiKjolism. (llist. den G., XII, 397J marquent Die domiuica. 
unno 1130; enlin le catalogue des évéques d'Angonlème (Ms. 13108, fol. 
201 , Bibliotb. nation.) jirécise : anno 1135 i vieux .stjlej , ^«/c'?îy/«.s 
Mur ta. 

(g; lient. Vila. loc. cit., u" :W. 

s VINT lilCIîNAItl». — r. I. 21 



362 VIE DE SAl.NT BKP.NARD. 

par ignorance, il avait contre la volonté de Dieu soutenu 
le parti de Pierre de Léon, il s'en confessait et s'en re- 
pentait. Le lendemain, qui était un samedi, il célébra 
encore la messe avec une grande dévotion. Le dimanche 
il rendit pieusement son âme à Dieu il\ Laquelle de ces 
deux versions est la plus véridique? On ne le saura jamais. 
Si l'historien de saint Bernard est mal informé, son con- 
tradicteur est évidemment partial en faveur de l'évèque 
d'Angouléme : c'est à peine s'il ose mentionner dans son 
long récit l'affaire du schisme (2). Du reste, quand on ad- 
mettrait sans réserve l'exactitude de son témoignage , la 
sincérité de la conversion de Gérard, à la dernière heure, 
n'en resterait pas moins un problème. Le tour équivoque 
que le malheureux vieillard donne à son aveu et les ré- 
serves dont il l'entoure rendent son repentir bien sus- 
pect 3 : ce ne sont pas là les sentiments d'une contrition 
sincère; la véritable humilité tient un autre langage. Mais 
peut-être son panégyriste, par un zèle mal entendu, Ta- 
t-il calomnié en donnant à sa confession une forme dubi- 
tative. Peut-être craignait-il de rompre l'harmonie et lu- 
nité d'une belle vie, en appuyant trop sur la chute et le 
repentir de son héros. Nous aimerions à le penser. Il en 
coûte de croire à l'impénitence finale dun priHat qui fut 



(1) Gest. Episc. Enfjol.. tlaiis IltsI. des C . Xll, 3'.t7. 

(2) « Tainen circa vila? fineni ad Pctii Lconis scliisinalici parles 
divertit, enori illius l'avens. » IbUl. 

(3) n Die proxima inorlis siu'e accepiinus (iiioJ in coiifpssione sua 
sacerdolibus dixerit, si par te m Pclri Lconis contra coluntalem Dei 
irjaoruns manu tenucrit, se con/iteri et ptinitcre. » elc. Ihid. Geof- 
froy, prieur du Vigeois, donne une très curieuse raison [Cliron.. ap. 
Hisl, des C. XH, 43i) du sciiisnie de Gérard : « Gcrardus. cuni fieret 
légal us, juraveral Papœ (Ilonorioj (juod si forte post se scliisina orire* 
lur, iili procul dubio obediret qui Aposlolicain scdem oblinerel. Quarc 
ipse Petro... parebal. » 



EXTINCTION DU SCHISME EN FRANCE. 303 

une des gloires de l'épiscopat français au douzième siècle. 
L'amour qu'il a eu, toute sa vie, pour les pauvres n'a-t-il 
pas dû plaider pour lui au tribunal de Dieu? Sa charité l'a 
suivi, dit-on (1 , jusqu'à son heure dernière. Espérons 
que la prière d'un mendiant puissant au ciel lui aura pro- 
curé le bénéfice d'une bonne mort. 

(1) Gesla Episcop. Engolesm.. loc. cit.. p. 395 et 397. 



CHAPITRE XIII 



SECOND VOYAGE DE BERNAPD EN ITALIE. 

Cependant le nouveau royaume de Sicile, que le saint 
abbé avait d'abord tourné en ridicule 1 , prenait corps et 
devenait menaçant. Roger, en effet, n"était pas homme à 
laisser son œuvre inachevée. « Hypocrite raffiné autant 
qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de 
tout cacher, également actif dans la paix et dans la 
guerre, il ne laissait rien à la fortune de ce quil pouvait 
lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais, au reste, si 
vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les oc- 
casions qu'elle lui a présentées. » Dès H33, il avait pris 
sa revanche de la défaite de Nocera. Son but avoué ou se- 
cret était d'étendre sa suzeraineté sur toute l'Italie méri- 
dionale; et, pour réaliser ce dessein, il ne reculait devant 
aucune violence , ni devant aucune injustice. Sa parole 
même n'était pas pour ses nouveaux sujets ou vassaux 
une garantie de sécurité. Amalfi et quelques autres villes 
voisines furent victimes de la fidélité qu'elles lui avaient 
jurée. Non content de leur soumission, il confisqua leur 
liberté, en leur imposant des gouverneurs de son choix. 
Toute auturité indépendante de la sienne lui portait om- 
brage. La fortune, qui lui sourit pendant plusieurs années, 

(1) Born.. e\). i'.ll. 



•SECOND VOYAGE EN ITALIE. 3(io 

encourageait son ambition. En 1134, Rainulphe d'Alife, 
son gendre, Sergius de Naples, Robert de Capoue et la 
ville de Bénévent, qui lui avaient longtemps résisté avec 
succès, durent se soumettre à son sceptre. Tout le sud de 
la péninsule tomba ainsi en son pouvoir. Et pendant que 
le duc Robert de Capoue cherchait des consolations à Pise 
auprès dTnnocent II, lantipape Anaclet rentrait en 
triomphe à Bénévent (1 j. 

Pour consolider ses conquêtes, le roi de Sicile usa de 
tous les moyens que peut fournir une diplomatie avisée. 
On se rappelle que Pise et Gênes s'étaient déclarées con- 
tre lui d'un commun accord. Il essaya de rompre ce pacte 
ou d'en retarder au moins indéûniment les effets, en se- 
mant la division dans les deux cités. Ses émissaires eurent 
pour mandat de corrompre , par des présents et des pro- 
messes, les chefs des deu.x. républiques et le peuple lui- 
même. Mais argent et paroles, tout fut dépensé en pure 
perte. Les Génois et les Pisans, fidèles à leurs engage- 
ments , répondirent aux avances de l'usurpateur par une 
déclaration de guerre. 

Le bruit de ces tentatives parvint à Clairvaux dans le 
cours de l'année 1134. Bernard, tremblant pour son 
œuvre, qu'une telle conjuration aurait pu ruiner, adressa 
aux habitants de Gènes et de Pise des lettres d'encoura- 
gement : « Génois, s'écrie-t-il (2), conservez la paix 
avec vos frères de Pise, la foi au seigneur pape, la ûdélité 
à l'empereur et Ihonneur envers vous-mêmes. Nous avons 
appris que le duc Roger vous avait envoyé des ambas- 

fl) Alerand. Telcs., lib. II, 54 cl suiv., a|>. Muratoii, V, «30 et 
suiv.: Fulco liener., ad ann. 1134, ap. Muralori, V, 1119 et suiv.; 
Annal. Cavens., ap. Mon. (Jerm.. III, 191. Cf. niTiiliardi , l.othar. 
p. 'iô'i-'iâS, 493, G20-624. 

(2) Ep. 129. 



300 VIF. DE SAINT BERNARD. 

sadcurs. Qu'apportaient-ils? Qu'ont-ils remporté? je l'i- 
gnore; mais pour ma part, comme le poète, j'ai toujours 
redouté les Grecs et leurs i)résents. Si quelqu'un parmi 
vous, ce qu'à Dieu ne plaise! était surpris étendant la 
main vers un gain honteux , observez-le , tenez-le pour 
Fennemi de votre nom, pour un traître qui vend ses con- 
citoyens, qui tratique de votre gloire. Traitez avec la 
même rigueur celui qui murmure dans le peuple, qui 
sème la discorde etcherche à troubler la paix... S'il vous 
plaît de guerroyer, si vous avez à cœur de montrer votre 
courage dans les combats, ne tournez pas vos armes contre 
des voisins et des amis, mais attaquez plutôt les ennemis 
de l'Église et défendez votre république contre l'ambition 
des Siciliens. » 

Les Pisans se montraient en cette circonstance plus 
prom})ts et plus décidés que les (lénois à prendre l'offen- 
sive, Bernard les félicite de leur ardeur en même temps 
(ju'il l(;ur recommande la persévérance : « Voici, di(-il 1 , 
que Pise a été choisie pour remplacer riome. Cela n'est 
pas l'effet du hasard ni d'un conseil humain, mais une fa- 
veur de la Providence qui aime ceux qui l'aiment et qui a 
dit à son christ Innocent : « Choisis Pise et je répandrai 
« sur elle mes plus abondantes bénédictions. J'y demeu- 
« rerai moi-même ; c'est par moi que la fermeté des Pi- 
« sans résistera aux pernicieux desseins du tyran de la 
« Sicile; ni les menaces ne l'ébranleront, ni les présents 

(1) Hein., e|i. I:j0. Comme celle Icllre fait allusion aux leiilalives 
infriiclueuses de Roger, on seiait |iorté à croire qu'elle a suivi de près 
la précédenle. Il faut cependant la rapporter au mois de mars ou au 
mois d'avril 113.5, car il y est fait mention du marquis Engelbert, 
nouveau représentant de Lothaire en Toscane, que Bernard recom- 
mande à la bienveillance des Pisans. L'abbé de Clairvaux n'a connu le 
mar(iuis qu'à la diète de IJamberg (17 mars 1135). Cf. lïernhardi, 
Lothar. p. :>(]'>, note 13. 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 367 

« ne la corrompront, ni les ruses ne parviendront à la 
« circonvenir. » Pisans, Pisans, le Seigneur s'est pro- 
posé de faire en vous de grandes choses. Je m'en réjouis. 
Et quelle cité ne vous porterait envie? (iardez le dépôt 
qui vous a été confié, ô ville Adèle, reconnaissez l'honneur 
qui vous est fait et tâchez de n'être pas indigne de vos pré- 
rogatives : Stude prxi'ogativce fiue noninveniri ingrata. » 
Il y a dans le ton de cette lettre une sorte d'accent de 
triomphe et de confiance qu'on retrouve encore dans l'é- 
pître loO, adressée à Innocent II quelques mois aupara- 
vant. Il est douteux cependant que le souverain Pontife , 
qui résidait à Pise , c'est-à-dire au milieu même du dan- 
ger, ait partagé les sentiments de l'abbé de Glairvaux sur 
la situation de l'Église en Italie. La fidélité des Pisans 
n'était pas un rempart capable d'arrêter les progrès de 
Roger en Apulie, ni une arme assez forte pour abattre 
dans Rome la puissance d'Anaclet. Si la papauté devait 
mettre son espoir dans un appui humain, c'était de l'Al- 
lemagne qu'il fallait attendre le secours. 

Mais l'empire n'était-il pas toujours, aussi bien que 
l'Église, en proie à la division? Les Hohenstaufen, un ins- 
tant déconcertés, avaient relevé la tète et agitaient de nou- 
veau le drapeau de la révolte. Il eût été téméraire d'espérer 
que Lothaire consentît à retourner en Italie avant d'avoir 
assuré la paix de son royaume. Ur, qui pouvait prévoir 
combien de temps encore devait durer la guerre civile? 

Le sort de l'Église semblait ainsi attaché à celui de l'É- 
tat. C'est dans cette conviction que l'abbé de Glairvaux 
probablement sur le conseil d'Innocent II se rendit en 
Allemagne vers le mois de février ou le mois de mars 
il'So Ij, pour hâter, s'il était possible, par la persua- 

(1) Les documents sur ce voyage sont : Oliion de Freisingen, Chron.. 
VII, 19, et Jiernardi V'Ua. lib. IV, ca|i. m, n' n. 



368 VIE DE SAINT BERNARD. 

sion, la paix que Lolhaire avait préparée par l'épéo. 
Au mois d'août 1134, Tempereur et son gendre, Henri 
de Bavière, avaient en effet envahi la Souabe de deux 
côtés à la fois, dirigeant leur marche vers Ulm, dernier 
boulevard de la puissance des Hohenstaufen. Malgré ses 
préparatifs de défense, la ville ne tint pas. Avant le siège 
même, Conrad et Frédéric avaient pris la fuite, en pré- 
vision d'un désastre. Les défenseurs de leur cause res- 
sentirent les terribles effets de la colère impériale. Ulm fut 
livrée aux flammes. Lothaire promena ensuite sa ven- 
geance par toute la Souabe, mettant les villes à rançon, 
rasant les forteresses, menaçant les rebelles d'une com- 
plète extermination. Le pays terrifié se soumit tout entier. 
Les seigneurs, se rendant à merci, prêtèrent à l'empereur 
serment de fidélité, trop heureux d'obtenir à ce prix un 
pardon sur lequel ils n'osaient plus compter ^1). Après 
avoir, par ces coups rapides et décisifs, réduit en moins 
de deux mois les Hohenstaufen à un complet isolement, 
Lothaire se retira au monastère de Fulda, pour y jouir en 
paix de son triomphe (2i. 

Frédéric l'y suivit. Découragé par ce dernier échec, il 
se souvint à propos des liens de parenté qui l'unissaient 
à l'impératrice Hichinza et se présenta devant elle, pieds 
nus, dans l'attitude d'un coupable qui demande sa grâce. 
La princesse, touchée de tant d'humiliation, promit à 
son cousin d'intercéder pour lui auprès de l'i'mpereur. 
Mais Lothaire, qu'une lutte de dix années avait aigri, ne 
paraissait pas d'abord disposé à la clémence; il finit ce- 
[lendaiit par céder aux instances de son épouse et autorisa 

(1) Annal. Sa.io . ad ami. lliii. Cf. Dornhardi, Lothar. p. .-)5;^ et 
suiv. 

(2) Cf. diplùino de Lothaire, daté de Fulda, '>G octobre 113't. Sluin|if, 
11" 3300. 



SECOND VOYAGE E.\ ITALIE. 369 

le légat du pape à lever la triple excommunication qui pe- 
sait sur le frère de Conrad. Frédéric, toutefois, ne fut pas 
admis à paraître devant son vainqueur (1). La cérémonie 
de la réconcialilion officielle fut fixée au mois de mars 
suivant, à la diète de Bamberg. 

Cette dernière condition était une exigence qui heurtait 
de front l'orgueil des Hohenstaufen , et faillit tout perdre. 
Il ne fallut rien moins , ce semble, que la délicatesse et l'au- 
torité de l'abbé de Clairvaux pour la faire accepter des vain- 
cus. Encore ne réussit-il qu'auprès de Frédéric (2j. Conrad , 
moins engagé que son frère dans la voie de la soumission, 
fut rebuté d'avance par cet appareil d'une réparation so- 
lennelle; et les démarches que l'abbé de Clairvaux fit au- 
près de lui , pour l'exhorter au repentir, restèrent sans 
résultat, au moins immédiat. 

L'hiver touchait à sa On. Le 17 mars, la diète s'ouvrit à 
Bamberg en présence des évèques et des seigneurs ac- 
courus de tous les points du royaume. Le lendemain, 
Frédéric comparut devant l'assemblée et, selon le céré- 
monial convenu, s'avança pieds nus jusqu'au trône de 
l'empereur, tomba à genoux, implorant humblement sa 
grâce et priant les assistants de lui servir de caution. C'est 
à ce prix qu'il obtint son pardon déQnilif, sauf l'obligation 
de faire un pèlerinage à Pise ou à Rome pour obtenir du 
souverain pontife « la plénitude de son absolution '3). » 

Lothaire triompha en digne successeur de Charlema- 

(1) Ep. Atlall). Mo;^. ad Ollion. IJainberf;., apuil Jatïé, Cod. Udalr., 
U' 252; E|i. Lolh., ap. JaU'é, Monum. Bumhcrfj., 523; Annal. Mag- 
deburg., ad ami. 1134. Cf. liernhardi, Lolhar, p. 555, 562 et 5G3. 

(2) « Fredericum... inlervcntu heinaidi recipil (Lolliarius). » Ollo 
Frisinj^., Chron.. VII, 19; Annal. Magdeburg. et Annal. Saxo, ad 
ann. 1135 ; « Fredericus dux cuin suis, licct uluinanidiu renileretur, 
graliain inii)Oralons (apud Harnberj?) huinililcr exquisivil, » elc. 

(3) « Sul) liac condilione re(C|iiinus (Fredericum), "t plenUudineni 

21. 



370 VIE DE SAINT BERNAUD. 

gnc. Tout était tranquille à ses pieds. « Se voyant élevé 
par la main de Dieu à une puissance que rien n"égalait 
dans l'univers, il n'en connut pas de plus bel usage que 
de la faire servir à guérir les plaies de l'Église. » Nul 
doute que l'abbé de Glairvaux ne lui eût souvent déjà fait 
entendre que l'État, étroitement uni à l'Église, demeurait 
en souffrance , tant que le schisme régnait à Rome et en 
Apulie. Docile à cette inspiration, l'empereur, après avoir 
proclamé une paix de dix années pour tout le royaume , 
ouvrit devant la diète l'avis de préparer une nouvelle ex- 
pédition en Italie. L'assemblée , que la présence de saint 
Bernard tenait en respect, accueillit favorablement cette 
généreuse proposition (1). 

Mais l'obstination de Conrad devait mettre pour quel- 
que temps encore un obstacle à l'exécution du projet im- 
périal. Ce ne fut que vers la fin de septembre 1135 que 
l'antiroi, las de son isolement, se décida à imiter à Mul- 
hai'iseii, en Thuringe, la di^marche (jue son frère avait 
faite six mois au[)aravant. Le C(''r(''monial de la réconcilia- 
tion fut le même qu'à Bamberg. L'empereur fut gén(''r(Hix 
envers celui qui avait osé pendant sept ans lui disputer la 
couronne; il lui rendit toutes ses possessions, le combla 
de présents et le nomma son porte-enseigne (:2). 

Nous ne saurions dire avec exactitude à quelle époque 
l'abbé de Glairvaux quitta Bamberg (3), ni indiquer l'i- 
linéraire qu'il suivit pour se rendre au Concile qu'Inno- 

(iltso/iitiouls sua; iioniiisi apiul luaiii palernitalein oljlineat. » /;■/>. 
Lodiar. ad Innccenliuin , ap. Jail'é, Mon. fiainbery.. p. 523. 

(\'j Fn'(l«Tic lui-inômc sVn'gagea à faire partie de l'expédition, ■< in 
|iroxiino aiino. » Annal. Sn.ro. ad ann. 1135. Cf. Hernliardi, Lothar, 
p. 5(il'^. 

{X) Vcxillifcr. Cf. liernhardi, Lothar. p. 578-57U. 

(3) Sur la présence de IJernard à la dicte de Hainhcrg. cf. Hiifler, 
Bernard von Glairvaux. i>. 220. 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 371 

cent II avait convoqué à Pise, « la nouvelle Home (1). » 
Prit-il directement, dès la fin de mais ou le commence- 
ment d"avril, le chemin de Tltalie, comme le veulent cer- 
tains historiens (2), ou bien revint-il en France, décidé à 
ne franchir les Alpes qu'un peu plus tard, comme sem- 
blerait porter à le croire sa lettre à Louis le Gros (3j? Ce 
qui est sûr, c'est qu'au mois de mai il traversait la Lom- 
bardie, où une ambassade, composée de seigneurs laï- 
ques, de prêtres et de religieux, lui apporta la nouvelle 
d'une révolution qui venait d'éclater à Milan : l'arche- 
vêque Anselme était expulsé, ses amis déconcertés et le 
schisme en déroute. On priait le saint abbé de venir ache- 
ver par sa présence la victoire des partisans d'Innocent IL 

C'était pour Bernard l'occasion d'un facile triomphe; 
mais, pressé de gagner Pise où l'attendait le souverain 
Pontife, il déclina l'honneur qu'on lui offrait, ou du moins 
ne consentit à satisfaire le désir des Milanais qu'après la 
clôture du Concile (4). 

Les nations catholiques avaient répondu assez mal à 
l'appel d'Innocent IL Cinquante-six évêques seulement, 
si l'on en croit un document contemporain (o) , se trou- 
vèrent, à la fin du mois de mai, réunis à Pise. On ne voit 
pas que l'Allemagne ni l'Angleterre y aient été représen- 
tées 1^6). Le roi de France, sous un prétexte futile et en 
réalité par mauvaise humeur contre le pape, s'était d'a- 

(1) Une bulle adressé»; à rarcliev<'(iiie de Dol, en daledu S novem- 
bre 1134, nous apprend ([ue l'ouverture du concile était fixée au jour 
de la Pentecôte, i6 mai 1135. Jatïé, Ko.fjcsta , n" 547G. Cf. lioso, Vita 
Innoc, ap. Walterlcli, II, 177. 

(2) IJernhardi, Lothar. p. 5G5, note 1.3. 

(3) Ep. 255. 

(4; Bern., ep. 132, 133, 134. 

(5j Mansi, XXI, 489. Cf.. Bernhardi, Lolhar, p. G3G, note 7. 

(Gj L'Angleterre y était représentée par l'archevêque de Rouen ( f. 



372 VIE DE SAIXT BERNARD. 

bord opposé au départ des évêques de son royaume. Mais 
<aint Bernard lui adressa, à ce sujet, une remontrance 
aussi ferme que respectueuse (1). « Les droits des souve- 
rains, s"écrie-t-il, ne sont respectés qu'autant que les 
souverains respectent eux-mêmes les règles et les dispo- 
sitions de Dieu. Pourquoi donc votre colère s'attaque-t-elle 
à l'élu du Seigneur, à celui que vous avez choisi pour être 
votre père et le Samuel de votre fils? Il n'est personne qui 
ne voie combien une assemblée des évêques de la catho- 
licité est nécessaire en ce moment. — La chaleur est ex- 
cessive, dit-on. — Comme si nous avions des corps de 
glace! Ne serait-ce pas plutôt nos cœurs qui seraient 
glacés? Soufîrez que le dernier de vos sujets , — le dernier 
par la condition, mais non par la fidélité, —vous déclare 
qu'il ne vous est point avantageux de mettre obstacle à un 
bien si nécessaire. Si vous avez quelque motif de vous 
plaindre d'une décision du souverain Pontife, vos sujets 
s'efforceront de la faire révoquer ou d'en tempérer la ri- 
gueur. Pour ma part, quelque modeste que soit mon in- 
fluence , je ne m'y épargnerai pas. « 

Ces conseils tombaient de trop haut pour que Louis le 
<lros les dédaignât. Il leva sa défense; et les i)rincipaux 
membres du clergé français, les archevêques de Reims, 
de Bourges et de Sens, les évêques d'Arras, de Chartres, 
de Rennes, de Troyes, de Bellay, d'Embrun, de Limoges 
et de Périgueux, et seize abbés, parmi lesquels on distin- 
guait Pierre le Vénérable (2y, purent obi'ir librement aux 
vœux du souverain Pontife. 

Ortlcric Vilal, XllI, 7), qui, du resl(!, peut èlie considéré comme évo- 
que français, à cause de la partie française de son diocèse. 

(1) l$ern. ep. 55."). Cf. V édition, t. I, p. 36;i, note 2. 

{'.i) Landuipli. Junior, cap. 60, ap. Mon. G.. XX, 40 ; Bcrn. Vito. lib. 
II, cap. Il; Petr. Veneral»., E[). I, 27. 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 373 

Le Concilo dura huit jours du 30 mai au 6 juin) '1). Saint 
Bernard en fut l'àme. Dans Tintervalle des séances publi- 
ques, raconte un historien du temps, sa porte était as- 
siégée par ceux qui avaient quelque affaire grave à traiter. 
Ou eût dit que cet humble moine possédait l'autorité sou- 
veraine et avait le pouvoir de trancher, à son gré, toutes 
les questions ecclésiastiques 2). 

11 était naturel que le double schisme religieux et po- 
litique qui désolait l'Italie fût l'objet principal des délibé- 
rations. Le pape donna au marquis Engelbert, représen- 
tant de Lothaire pour la Toscane, l'investiture des biens 
de la comtesse Mathilde. Anaclet et ses partisans furent 
de nouveau excommuniés (3), et le clergé de son obé- 
dience frappé d'interdit. Enfin on s'occupa avec une parti- 
culière attention de l'état de l'Église de Milan. 

Les circonstances dans lesquelles s'était accomplie 
l'expulsion de l'archevêque Anselme étaient des plus dra- 
matiques (4). Son humeur hautaine et ses exactions ayant 
affaibli insensiblement la popularité dont il jouissait, 
plusieurs chanoines de la cathédrale osèrent attaquer sa 
personne, sans épargner ses protecteurs, l'antiroi Conrad 
et l'antipape Anaclet. .\nselme de Pusterla se vengea des 
mauvais propos en excommuniant le prêtre Azon, maître 
de chajjelle, et quelques autres médisants. Mais, sous 
prétexte qu'il avait été lui-même excommunié par les évê- 
ques de sa province , ses victimes en appelèrent de sa sen- 

(1) Sur la date de ce concile, raai-juin \i-ib et non 113'i, cF. Vacan- 
dard, Revue des Quest. hisL. janvier 18X"J, p. 32, note 3. 

■> Krnaid., VUa Bern.. Il, u. Cf. la relation puhliée en 1881 par 
M. Bernlieiin dans le ZcHschrifl fiir Kirclicnrccht. t. XVI, p. lis. 

(3) Ernald., VUa Bern.. II, ii. 

(4) Les éléments du récit qui va suivre sont empruntés à Lamlul- 
phus Junior {llist. Mediolan.. cap. 57 à GO, ap. Monum. Gertn.. .\.\, 
iâ et suiv.); cf. Bernhardi [Lothar, p. 639 à 641). 



374 VIE DE SAINT BERNARD. 

tencc aux tribunaux civils. Toute la ville prit bientôt part 
au diiïr-rond. .\nselme dut comparaître devant une assem- 
blée populaire, pour répondre de sa conduite et défendre 
ses prérogatives archiépiscoi)ales. La discussion traînant 
<'n longueur, le doyen des chanoines vicaires, Etienne, 
surnommé Ouandeca, apostroi)ha tout à coup l'archevê- 
que en termes outrageants : « Vous êtes un hérétique, un 
parjure, un sacrilège, et, j'en prends l'Évangile à témoin, 
je soutiendrai ce que j'avance devant le tribunal de l'évo- 
que de Novare et de l'évéque d'Albe. » Pour mettre un 
terme à cette scène affligeante, les consuls décidèrent que 
les suffragants de l'archevêque seraient appelés à juger le 
conflit. C'était retarder les conséquences de la crise, mais 
non les conjurer. Au jour fixé, en effet, les évoques de la 
j)rovince arrivèrent à Milan, amenant à leur suite des re- 
ligieux de plusieurs Ordres. Aux yeux d'Anselme, ces 
moines , que le peuple prenait pour des messagers du ciel , 
étaient des suspects. « Arrière, s'écria-t-il, arrière toutî 
ces gens que vous voyez avec des capes blanches et grises ! 
Ce sont des hérétiques! » Cette exclamation causa une 
grande surprise et provoqua les murmures de la foule. Par 
ce début de la séance, il était aisé de prévoir quelle en 
serait l'issue. Les esprits étaient émus : on en vint aux 
mains, sans égard pour la majesté dos prélats et des ma- 
gistrats présents. L'archevêque, s'étant réfugié dans son 
palais, y fut assiégé pendant la nuit et contraint de cher- 
cher un asile dans l'église Saint-Ambroise. Lorsque l'effer- 
vescence populaire fut apaisée , le clergé et la municipalité 
déléguèrent près de lui l'un des consuls, Jean de Uode, 
pour l'invitera comparaître de nouveau devant le tribunal 
de ses suffragants. Anselme lit répondre par son camérier 
<]u'il était prêt à se soumettre au jugement de ses collè- 
gues, sauf sur la question politique et le sacre de Con- 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 37o 

rad (1). Celle resiriclion le perdit. Le consul, rendanl 
comple de sa mission, rapporta à ses mandataires, réunis 
sur la place publique, que l'accusé refusait de se justifier 
en aucune façon. Alors les cris de : « A bas l'arcbevè- 
que (-2^1 » retentirent de toutes paris. L'assemblée se re- 
tira en désordre. Anselme comprit le sort qui l'attendait: 
il quitta clandestinement xMilan. L'évêque d'Albe fut 
chargé de remplir provisoirement à sa place les fonctions 
épiscopales. 

Ces choses se passaient à la lin du carême 1133 (3). 
L'abbé de Clairvaux, comme nous l'avons dit, en avait été 
averti quelques semaines plus tard; et ce fut probable- 
ment sur ses conseils que révèque d'Albe et les principaux 
membres du clergé milanais, ayant à leur tètel'archiprètre 
Tedaldus de Landriano et l'archidiacre Amizon de la Salle , 
vinrent chercher au concile une approbation et un encou- 
ragement (4). L'expulsion de l'archevêque avait, en effet, 
tous les caractères d'un coup d'État. Et c'était au souverain 
Pontife seul qu'il appartenait de proclamer canonique ment 
sa déposition. Innocent II, qui trouvait dans la chute 
d'Anselme de Pusterla un gage , pour l'avenir, de l'entière 
soumission des Milanais, n'eut garde de désapprouver 
leur conduite. Lorsque les délégués eurent prononcé entre 
ses mains un serment de fidélité, il déclara vacant, sans 
autre procédure, le siège de la métropole lombarde (3). 

(1)« Reinola causa rcjiis ("onraJi. » Lainluliili. .Iiin., lor. cit.. cap. 5'.». 
(2) « Tune clainaverunt : Ipsc sil rcmotus a nobis. » Ibid. 
i}^) Comme l'évcque d'Albe resta à Milan pour les cérémonies du 
Jeudi-Saint : In chrisinate et in cxiciis episcopalibus of/iciis Ec- 
clesuc Meiliolani snbcenit (Landulpli., loc. cit.), nous en concluons 
que la chute d'Anselme de Pusterla arriva pendant le carômc et avant 
le 4 avril 1135. 

('i; Landul|>h., cap. 01. 
(5) Landulpli., cap. Gl. 



37G VIE DE SAINT BERNARD. 

Ce dénouement, tout conforme qu'il fût aux principes 
du droit, n'était pas exempt de péril. On pouvait toujours 
craindre qu'une partie de la population de Milan ne refu- 
sât de ratifier les engagements contractés à Pise par l'ar- 
chidiacre et les chanoines. La multitude tient aux privi- 
lèges non moins qu'à la liberté. Elle marche en aveugle, 
pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Or, il suffi- 
sait au parti Anselmien de faire sonner haut les anciennes 
prérogatives de l'Église métropolitaine, sacrifiées en prin- 
cipe par les délégués du chapitre , pour retourner en un 
instant contre eux l'opinion publique. L'évèque d'Albe et 
ses amis , prévoyant ce danger, demandèrent qu'on leur 
associât, pour leur retour à Milan, un orateur capable de 
faire accepter du peuple les décisions du souverain Pon- 
tife. L'abbé de Clairvaux était désigné d'avance pour cet 
office. Ne l'avait-il pas, en quehiue sorte, accepté déjà, 
lors de son passage en Lombardie? Toutefois, il ne con- 
sentit à se charger d'une mission aussi délicate qu'à la 
condition qu'on lui adjoindrait Geoff'roy , évoque de Char- 
tres, son ami. Les cardinaux Guy de Pise et Mathieu d'Al- 
bano furent en outre désignés pour l'accompagner, en qua- 
lité de légats a lnlere (1). 

Le concile terminé, Bernard partit pour Milan. A la 
nouvelle de son arrivée, toute la ville, clercs et laïques, 
riches et pauvres, nobles et plébéiens, cavaliers et pié- 
tons, se précipitèrent à sa rencontre jusqu'à mi-chemin 
de Pavie. On eût dit une véritable émigration. Mais lors- 
(ju'il apparut, le flot qui apportait ce peuple enthousiaste 
remonta vers sa source. Chacun veut le voir, entendre le 
son de sa voix, toucher ses v(Hements. On l'entoure, on 
le i)resse, on se dispute l'honneur de baiser ses pieds, on 

(1] Landuljtii., Ilnd.; Ernafd., \'ita Bern.. II, ii. 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 377 

arrache les pans ou simplement les iils de sa robe, pour 
s'en servir comme de remèdes dans les maladies, ou les 
vénérer comme des reliques. 

L'illustre abbé s'arrêta au presbytère de Saint-Laurent. 
Son pouvoir de thaumaturge attira bientôt en ce lieu pri- 
vilégié tous les malades de Milan. Les chroniqueurs ne 
tarissent pas sur les étonnantes guérisons qu'il opéra. Pa- 
ral3'sies, maladies nerveuses, possessions, rien ne résiste 
à sa vertu surnaturelle. Mais le saint moine, loin de 
s'enorgueillir de ces merveilles , les attribue à la foi des 
malades et en rapporte publiquement la gloire à Dieu, 

Tout dans ces mystères témoigne de son humilité au- 
tant que de sa confiance en la vertu de Jésus-Christ. Qu'il 
nous suffise d'en donner un exemple frappant. Le troi- 
sième jour après son arrivée, il célébrait la messe dans 
l'église de Saint-Âmbroise , lorsqu'on lui amena une jeune 
lille frénétique et, selon toute apparence, possédée du 
démon. Profondément ému de ce spectacle, il interrompt 
l'œuvre liturgique, et trempant ses doigts dans le vin du 
sacrifice, en applique quelques gouttes aux lèvres fré- 
missantes de la malade. Au même instant « le démon 
s'enfuit, » dit le chroniqueur, et les convulsions ces- 
sent (1). 

L'enthousiasme, accru par ce prodige et tant d'autres 
du même genre, préparait admirablement la voie à la 
conclusion des affaires que l'abbé de Glairvaux avait mis- 
sion de traiter. Il profita de cette disposition des esprits, 
pour publier les actes du concile de Pise. Le devoir des 
Milanais était clair et impérieux. En délinitive, de quoi 
s'agissait-il pour eux? De suivre l'exemple de la catholi- 
cité presque entière, en reconnaissant le pape et l'empereur 

(1) Bcrn. Vila. \\h. II, cap. ii-iv. Landul|)li. Junior, cap. 61. 



378 VIE DE SAINT BEHNARD. 

légitimes. Le serment qui les avait liés pour quelque 
temps à Pierre de Léon et à Conrad, s'il fut jamais valide, 
était devenu caduc. Après les conciles d'Étampes , de 
Wurzbourg, de Reims, de Plaisance et de Pise, qui s'é- 
taient déclarés authcntiquement pour Innocent II, était-il 
permis de considérer encore comme chef de rÉglise ca- 
tholique un Pierre de Léon, incapable de trouver dans 
tous les évéques réunis de son obédience les éléments d'un 
conciliabule? Du haut du ciel, que devait penser saint 
Ambroise de son peuple attardé dans le schisme? Son 
dévouement bien connu à l'Eglise romaine et son amour 
de l'unité n'avaient-ils pas été jadis l'honneur en même 
temps que la règle suprême do son épiscopat ? 

La politique de saint Ambroise à l'égard des empereurs 
offrait également un bel exemple à suivre. S'il Ot quelque- 
fois la loi aux princes et sut, à propos, leur donner de 
grandes et terribles leçons, en revanche n'a-t-il pas tou- 
jours servi leur cause avec une scrupuleuse lidélité et un 
dévouement sans bornes? L'union du Sacerdoce et de 
l'Empire ne fut-elle pas le rêve constant d(> sa vie? N'est-ce 
pas sur ce fondement qu'il travaillait à asseoir la société? 
Sous les coups des barbares, il est vrai, l'empire romain 
.s'est écroulé avec fracas, mais Charlemagne a ramassé le 
sceptre tombé de Théodose et de Constantin. A cette heure 
Lothaire n'est-il pas le légitime successeur do Charlemagne 
en même temps que le défenseur de la papauté? C'est en 
vain que les Hohenstaufen lui ont disputé la couronne. 
Frédéric a déjà confessé publiquement sa faute à Bam- 
berg, et Conrad, abandonné de tous ses partisans, n'a plus 
d'autre ressource que de se soumettre à son tour. Demain 
peut-être, l'Italie apprendra la nouvelle de sa réconciliation 
avec l'empereur. En ces conjonctures, la sagesse ne con- 
seille-t-ollo pas au peuiile milanais de reconnaître son er- 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 379 

reur et de se tourner enfin vers Innocent II et Lothaire III 
qui lui tendent les bras? 

L'abbé de Clairvaux se porta garant des sentiments de 
bienveillance du monarque allemand et du souverain 
Pontife 1 . Nul ne s'étonnera que sa parole ardente et 
convaincue ait triomphé de toutes les résistances, ouvertes 
ou secrètes. Pas un partisan de l'archevêque Anselme 
n'osa protester contre ses déclarations. « A sa voix tout 
est souple, disent les chroniqueurs. Milan, hier encore si 
hautaine et si intraitable, dépose sa fierté, et remet sa 
destinée aux mains dun humble moine , prête à lui obéir 
en tout aveuglément 2 . » 

Bernard, qui savait combien les masses sont mobiles 
et inconstantes, voulut s'assurer de la lldélité des Milanais 
en donnant à l'acte de leur soumission un grand éclat. 
Dans ce but, il convoqua les consuls et le peuple à une 
messe d'actions de grâces qu'il célébra dans la basilique 
deSaint-Ambroise. Là, devant les autels, les plus illustres 
représentants de la cité prêtèrent au nom de tous sur l'É- 
vangile serment d'obéissance au souverain Pontife In- 
nocent II et à l'empereur Lothaire III. Puis, prêtres et fi- 
dèles s'approchèrent de la sainte table, comme pour 
prendre le corps du Christ à témoin de l'unanimité et de 
la sincérité de leurs déclarations 3). 

Pouvait-on souhaiter un plus brillant succès? Le saint 
abbé s'empressa den informer lempereur [A]. « Je rends 



(1) Bern., Episf. 137. 

(2) Landul[>h., cap. 61; Beniardi vilu. lili. Il, cap. ii, iv^ i»-I0. 

(3) Bern., epist. 137; Laiîdulph., cap. Cl : « Per sacraini'iiUmi |)anis 
quod ip.sc abba.s y)orrc\it. » 

(i) Epist. 137. D'après it'S manuscrits celle lettre fut adressée à 
l'empeicur et non, coinimi on la cru longtemps, à limpéralrice Ri- 
cliinza. Cf. Iliiffer, IJer lieilir/e Bernard, p. 200, noie '?. 



380 VIE DE SAINT 15ERNARD. 

grâces à la divine bonté , écrit-il , de ce qu'elle a ainsi con- 
fondu vos ennemis sans combat périlleux et sans effusion 
de sang humain. Soyez bienveillant à l'égard des Mila- 
nais, nous vous en conjurons, afin qu'ils n'aient pas à se 
repentir d'avoir suivi les salutaires conseils que nous leur 
avons donnés. » 

Mais si la joie du négociateur était au comble, le zèle 
de l'apôtre n'était pas satisfait. Les novices qui s'étaient 
portés à sa rencontre quelques mois auparavant dans les 
plaines de la Lombardie ne formaient encore à Milan 
qu une association irrégulière et imparfaitement consti- 
tuée. Bernard désirait vivement que ce précieux noyau, 
comme le grain de sém^vé de l'Evangile, devint un grand 
arbre et abritât en quelque sorte la ville entière. Ses pré- 
dications quotidiennes, en tombant sur des âmes déjà 
préparées par l'admiration, ne pouvaient manquer d'être 
fécondes. Bientôt, en effet, on vit une multitude d'hommes 
et de femmes, abjurant le luxe auquel ils étaient accou- 
tumés, se raser les cheveux, porter le cilice et des vête- 
ments de bure, se livrer sans réserve aux exercices de 
piété et aux œuvres de charité (1). 

Milan conserva deux monuments de cette soudaine 
transformation : le tiers ordre des Humiliés, qui fut la 
souche du premier et du second ordre de cette congré- 
gation i2), et le couvent cistercien de Chiaravalle, situé à 
quelques kilomètres de la ville (3i. Les riches Milanais, 



(t) licin.. Epis(. 134. Landulpli., cai». 61. 

{'}.) Cf. Pagi, ad ann. ll.ri, n" 14. 

(:i) Annal. Mediol. min., ap. Mon. G., XVIII, 393; cf. Mahillon, 
lier /^/i.,- Janauschek, Orig. Cist., I, 39. Ce dernier auteur fixe la 
fondation au :>:i janvier 1130, d'après les nombreuses tables qui la 
marquent au >> janvier 1135. Il faut plutôt suivre les tables qui la 
lixenl au ;>> juillet 1135. La date -n janvier se rapporte à un couimen- 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 381 

particulièrement Guy, capitaine de la porto orientale, 
tinrent à honneur de doter magnitiquement la première 
fdle de Glairvaux en Italie; et dès le mois de juillet Ber- 
nard put bénir les fondements, sinon les murs, du nou- 
veau monastère. 

Parmi ces innovations qui témoignent du zèle extraor- 
dinaire de notre saint, il en est une où son austérité cis- 
tercienne se fit peut-être trop sentir : nous voulons parler 
de la réforme qu'il introduisit dans l'église de Saint- 
Ambroise. Il semble qu'il ait voulu appliquer en une cer- 
taine mesure, à Milan, les principes d'art qui régnaient 
dans son cloître. 

Dans le cours du onzième et du douzième siècle, le mo- 
bilier de la cathédrale s'était considérablement accru, 
grâce à la munificence des particuliers et au goût du 
clergé. Tout cet éclat, toute cette pomjjc déployée dans 
le lieu saint choqua le regard du pieux abbé , accoutumé 
au dénuement de sa chapelle. On ne voit pas qu'il ait cri- 
tiqué les œuvres de sculpture ou de peinture, et nous vou- 
lons croire que son zèle n'alla pas jusqu'à cet excès. Mais 
il condamna l'usage des ornements trop riches, des croix, 
en or et en argent, etc.; et sur son désir, tous ces objets 
furent renfermés dans le trésor de la sacristie (1). 

Nous retrouvons dans cette proscription de l'orfèvrerie 
et delà tapisserie religieuses un commentaire de YApologb' 
à Guillaume de Saint-Thierry, qui datait déjà de dix an- 
nées. Les idées de l'abbé de Glairvaux en matière d'art 



ceinenl de fondation, antérieur à la venue de lîernard; cf. Bern., c\k 
13'». 

(I) « Ad nuUini quideiii iiujns al)l)ali.s oinnia ornanienta ecclcsias- 
lica.quœ auroct arfj;ento |)aliils<[ue in eccicsia i|).siu.s civitalis vidcljan- 
tur, quasi ab ipso aiibatc desjucla, in scriniis rcclusa sunl. - Lan- 
duliili., cap. <31. 



382 VIE DE SAINT BERNARD. 

chrétien n'ont pus changé, à moins qu'on ne juge qu'elles 
sont devenues plus sévères encore. Dans sa critique de la 
basilique clunisienne, il avait admis deux genres d'archi- 
tecture, ou, si l'on veut, deux formes de l'art, l'une qu'il 
appelait monacale et l'autre épiscopale, l'une conforme 
au génie de la pénitence, l'autre en rapport avec le goût 
du peuple. (Jr, ne dirait-on pas qu'à Milan il ne tint plus 
compte de celte distinction? Tout ce fiui est appelé à frap- 
per par sa beauté l'imagination populaire lui semble con- 
traire à l'esprit évangélique. La mitre même de saint 
Ambroise n'eût pas trouvé grâce devant lui 1). Qu'eût-il 
donc pensé, s'il eût vécu au quinzième et au seizième 
siècle, au milieu des chefs-d'œuvre de l'école lombarde, 
et s'il eût entendu le cardinal Frédéric Borromée, suc- 
cesseur de saint Charles, dire à son clergé qu' « une trop 
grande ignorance des choses de l'art est une honte pour 
un ecclésiastique (2 ? » 

Comme nous l'avons dit ailleurs 3, l'horreur que saint 
Bernard professe pour les richesses artisticpics tient en 
grande partie à son défaut d'éducation esthétique. Du 
reste, ce puritanisme ne déplaît pas toujours à la multi- 
tude ; le peuple est sensible à l'art et à la pompe du culte, 
mais il l'est plus encore à la sainteté du prêtre. La ville 
de Milan en fournit elle-même une preuve singulière. Loin 
de la scandaliser, l'intolérance de l'austère réformateur la 
toucha profondément; et une heure vint où ce sentiment 

(1) Le grand évtN[ii(' de Milan inntait, dit F^nnodius, une mitre élin- 
celanle de pierreries : 

Serta rcdirnitus geslabat liicida fronlc 
Dislincla geniinis. 

(•>) (( Exlrerna laliuin rerurn iniperilia ecciesiasticD liomini iiulccora 
esscl. » Dans Rio, T)c l'Art chrétien, in 12, t. III, p. 300. 
(3) Saint Bernard et l'Art chrétien, Rouen, Cagniard, 1886. 



SECOND VOYAGE EN" ITALIE. 383 

se fit jour par un cri sorti dos entrailles du peuple : « Ber- 
nard archevêque ! » En quelques heures cette exclamation 
devint un mot d'ordre et de ralliement. Clergé et fidèles, 
se réunissant des divers points de la cité , formèrent une 
longue procession qui se rendit à l'église Saint-Laurent , 
sous les fenêtres du saint abbé, en chantant des hymnes 
et des litanies (1 . Bernard ne fut pas médiocrement sur- 
pris de ces acclamations spontanées. « L'anneau et la mi- 
tre n'avaient pas plus d"attrait pour lui que la bêche et le 
râteau, » nous dit son biographe 2 . Déjà les habitants de 
Ghàlons lui avaient offert la dignité épiscopale; et, soit hu- 
milité, soit sentiment d'une mission différente 3), il avait, 
à leur grand désappointement, repoussé leurs proposi- 
tions. Les Milanais éprouvèrent la même déception. ^ De- 
main, dit-il A , pour ne pas froisser le peuple par un re- 
fus trop direct, demain, je monterai mon palefroi; s'il 
me conduit hors de vos murs, c'est que Dieu n'approuve 
pas votre demande. » 

Le lendemain, le saint abbé se confia à son cheval, et 
ranimai, comme s"il eût compris le dessein de son maître, 
sortit de la ville par la route de Pavie 5). 

Labbé de Clairvaux allait continuer sur un autre ter- 
rain son œuvre de pacification. Si les Milanais jouissaient 
de la tranquillité à l'intérieur, ils étaient toujours en guerre 
avec leurs voisins. Vainement, ils avaient mis en liberté, 
selon le conseil du saint moim-, leurs prisonniers ma- 



(1) Landulph., cap. 61. 

(2; « Nec rnagis eurn deleclahal tiaia cl aiinulus, quaiii rastniiii et 
sarculus- » Vita Jfeni.. H, cap. iv, iv 26. 
(.3) nern. Vita, II, iv, n-^ 26-'<7. 

(4) Landulpli., cap. G1. 

(5) « Jarn Paviarn advenerat... et... usque Ciemonam prosequiliir. » 
Ernald., Vi(a Beni., II, iv, n" ''.I, ri. 



38i VIE DE SAINT BER.NAUD. 

lades (1 , et donné ainsi à Pavii', à Crémone , à Plaisance, 
un gage de leurs intentions paciûques; ni Plaisance, ni 
Crémone, ni Pavie, n'avaient désarmé. Bernard consuma 
inutilement plusieurs mois -2) à ménager un accord entre 
les belligérants. Pavie et Crémone répondirent à ses pro- 
positions en infligeant deux défaites aux troupes mila- 
naises 3). Plaisance seule consentit à renvoyer les pri- 
sonniers qu'elle avait faits dans les combats antérieurs (4). 

C'était là un bien faible résultat de tant et de si géné- 
reux efforts. L'abbé de Clairvaux en fut profondément at- 
tristé io:..Il se proposait déjà d'aller chercher en France 
le repos dont il avait besoin et l'oubli de ces déboires, 
lorsqu'un nouveau conflit, surgissant dans l'église de Mi- 
lan, l'obligea à retarder l'exécution de son projet de re- 
traite. 

Pendant son absence et au lendemain même de son dé- 
part 6i, les Milanais avaient, à son défaut, choisi pour 
archevêque l'évêque Robaldo, qui fut sacn'' métropolitain, 
le 4 août, par ses collègues de la Lombardie et maintenu 
néanmoins titulaire du siège d'.Vlbe (7 . Cette translation 



(1) Landulph., Inc. cit. 

(2) L'épitre 314, datée de Crémone, suppose que les Milanais élaienl 
réconciliés avec Innocent II, depuis près de trois mois. 

{:i) Landuli>h., caji. 62 et 6:3. 

(4) Bern., ep. 1:m. 

{5) « Abibani tristis. » Ep. 314. 

(6) Robaldo fut élu le iO juillet 1135 et .sacré le i août suivant. Cf. 
Catalog. archiep. McdioL, aj). Mon. Gcrm., VIII, 10.5; et ibid.. .\X, 
M, note 10. 

(7) Landulph., cap. G'.^ " Sublimavcnint Uobaldum Albanensern epis- 
cojjum in Modiolancnsem arcliifpisco|>um, habita sccurilate rctinendi. 
prout dicilur, Albanensern episcopatum. » Ce texte explique les e.v- 
pressions de saint Bernard (ep. 131) transJationem episcopli in ar- 
<:hie}nsc<)puluin . ruai comprises par Mabillon {NotiV in ep. 131) et 
JalTé {Lot/iar, p. 18:i;, qui oui cru y trouver la preuve que la métro- 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 385 

et ce cumul, bien que contraires aux canons, furent ap- 
prouvés par le souverain Pontife, qui voulut donner ainsi 
à la cité récemment convertie un gage de sa particulière 
bienveillance Ij. Vers le même temps, Anselme de Pus- 
terla était incarcéré à Rome (2). La paix eût donc été dé- 
finitivement rétablie dans l'église de saint Ambroise , si 
la misérable affaire des privilèges, ou, comme nous dirions 
aujourd'hui, des libertés milanaises, n'eût remis tout en 
question '3 . Innocent 11 exigeait que le nouvel archevêque 
prononçât, entre ses mains le serment de fidélité prescrit 
par ses prédécesseurs : le pallium devait être le prix de 
cet acte de subordination (4). Il est remarquable que Ro- 
baldo, jadis partisan déclaré des privilèges (5 , ne faisait 
plus maintenant difficulté de se conformer au vœu du 
souverain Pontife. Un obstacle l'arrêta : le peuple, excité 

pôle de Milan avait élé réduite à la simple dignité d'évêché en puni- 
lion de sa désobéissance. La vérité est qu'on l'avait dégradée, muti- 
lée, comme parle saint Bernard (ep. 131), en lui ôtant révêché de 
Bobbio pour le rattacher à l'archevêché de Gênes. 

(1) Bern., ep. 131. 

(2) Comme il allait à Rome pour prendre conseil d'AnacIel, il fut pris 
près de Ferrare par un partisan d Innocent H, envoyé à Pise et de là 
à Rome, où il mourut le 14 août 1136 : .Srpullus est in Roma ad 
S. Joannem Luteruncnsem [Caial. Archiep. Mecliol., ap. Mouton. 
Gerin.. VIII, 105. Cf. Landulph., cap. 63; Mon. Germ., W, i3, 
note 79. 

3j Du texte de réi)ilre 131 de saint Bernard : « Si qnis dixerit liiii : 
Parliin oportcl oUcdire. partim non oportct . » comparé à celui de 
l'épitrc 314 : « Quid faciet (Robaldus ? OOedire vuft et eccc bestiic 
Ephesi frondent in eum dentibus, » et aux vives réclamations d'In- 
nocent II ^Bern., ep. 314), nous conjectuions que l'affaire des fran- 
chises était la cause du conllit. Tout, en effet, fut apaisé, des que 
Robaido se fut rendu à Pise et eut juré ndêlilé au pape. Landulph., 
cap. 63. 

(4) Bern., ep. 131. 

(5) Landulphus junior, cap. '>î. Cf. Duchcsne, Liber Ponlif.. il. 
294, note 6. 



386 VIK DE SAINT lîEKNARI). 

sans doute parles derniers survivants du parti Anselmien, 
protesta contre sa démarche et sa soumission. Ainsi le 
schisme, à peine éteint, menaçait de renaître de ses 
cendres. Le malheureu.x archevêque, pressé entre son 
devoir et le caprice de ses diocésains, et ne sachant quel 
parti prendre, se renferma d'ahord dans le silence, afm de 
gagner du temps, et lit secrètement avertir saint Bernard 
de sa triste situation (li. 

L'abbé de Clairvaux, retenu dans une des villes voisines, 
peut-être à Crémone, par les négociations qu'il avait en- 
tamées, se hâta d'écrire aux Milanais pour les exhorter à 
l'obéissance : « Dieu a été bon pour vous, s"écrie-t-il (2), 
l'Église romaine a été bonne pour vous... En vérité qu"a- 
t-elle dû faire pour vous, qu'elle n'ait pas fait? <> Il énumère 
ensuite les faveurs d'Innocent II : " Pour comble d'hon- 
neur, ajoute-t-il, voici qu'on vous prépare le pallium. 
Ècoute-moi donc, ô peuple illustre, écoule-moi, car je 
l'aime et je ne cherche que ton salut. L'Eglise romaine est 
très clémente, mais elle est aussi très puissante : prends 
garde que , si tu abuses de sa clémence , elle ne t'écrase de 
sa puissance. Mais, dira quelqu'un, nous lui donnerons 
les témoignages de respect auxquels elle adroit et rien de 
plus. Soit : faites ce que vous dites; car, si vous lui témoi- 
gnez le respect que vous lui devez, vous lui tihuoignerez 
un respect sans mesure. Par un privilège singulier, le Siège 
Apostolique a reçu la plénitud<' du pouvoir sur toutes les 
églises de l'univers. Quiconque résiste à ce pouvoir, résislr 
ù l'ordre de Dieu. Rome peut créer de nouveaux évèchés, 
quand elle le juge utile. Ceux qui existent, elle peut les 

(Ij 13ern., ep. 314. On voit parcelle épîlre que l'abbé de Clairvaux 
avait été mis au courant de la conduite de llobaklo, avant qu'Inno- 
cent 11 fornuiiàt ses plaintes et ses menaces. 

(2) liern., ep. 131. Celle épitre dut élre écrite avant lépitre 314. 



SECOND VOYAGE EN ITALIE. 387 

abaisser ou les élever à son gré, selon les conseils de sa 
sagesse; elle peut changer les évèchés en archevêchés, et 
les archevêchés en évêchés, si cela lui paraît nécessaire; 
elle peut appeler devant son tribunal, des extrémités de 
la terre , les personnes ecclésiastiques les plus élevées en 
dignité, non pas une fois, mais autant de fois qu'il lui 
plaira. Oui , il lui appartient de châtier toute désobéissance 
et toute résistance. Ne Tavez-vous pas éprouvé? A quoi 
vous a servi cette rébellion à laquelle vous poussaient ja- 
dis des prophètes de malheur? Reconnais, ô église, le 
pouvoir do celle qui ta si longtemps privée de tes suffra- 
gants. Qui a pu arrêter le bras de Tautorité apostolique, 
lorsqu'elle te dépouilla ainsi de ta plus belle parure et re- 
trancha tes membres? Aujourd'hui encore, que serais-tu, 
si elle ne t'avait regardée d'un oeil de bienveillance? Évite 
avec le plus grand soin la récidive. Si quelqu'un te dit : 
« Il faut obéir, mais seulement dans une certaine mesure 
« et jusqu'à un certain point, » ne l'écoute pas, c'est un 
séducteur. » 

Cette déclaration solennelle des droits de la papauté dut 
refroidir les esprits engagés de bonne foi dans le parti 
Anselmien. Mais la présence de l'abbé de Clairvaux était 
seule capable d'éteindre le feu de la rébellion. 11 s'em- 
pressa donc, dès que son infructueuse mission à Crémone 
fut achevée, de retourner à Milan (1). 11 était temps qu'il 
mit un terme au conflit : car Innocent II, impatient des 
lenteurs et de lindillérence apparente de l'archevêque, 
menarait de sévir contre lui. " J(.' j)hiins, dit saint Ber- 
nard 2), ce malheureux pontife ({ui, transporté du paradis 
d'.Mbe dans la capitale des Chaldé(His, est devenu le com- 
pagnon des bêtes fauves. Que faire? il veut obéir et voici 

(1) Vi(a Bern.. \\h. II, ciiii. iv. iv \>.'i. 

(2) Ep. 31'«. 



388 VIE DE SALNT BERNARD. 

quo les bêtes grincent des dents contre lui. Il veut garder 
prudemment le silence pour gagner du temps et il en- 
court votre indignation, plus redoutable que la rage de 
ses ennemis. Pour conserver vos bonnes grâces, faudra- 
t-il qu'il abandonne le siège de Milan? Épargnez, Seigneur, 
je vous en prie, cette nouvelle plantation que vous avez 
eu tant de peine à acquérir. Souvenez-vous du figuier de 
l'Évangile, à qui votre iMaitre a accordé une quatrième 
année de grâce. C'est à peine s'il y a trois mois que vous 
attendez, et déjà vous mettez la main à la hache. Accordez 
donc encore à l'Église de Milan une année de répit, afin de 
voir si celui à qui vous l'avez confiée ne pourra pas enfin 
en tirer quelque fruit. » 

Saint Bernard joue ici le rôle de modérateur. Malgré 
son caractère naturellement rigide et absolu, il sait, en 
effet, quelquefois, quand il le faut, tempérer l'ardeur de 
son zèle. Mais loin de lui la pensée de sacrifier par fausse 
modération les droits imprescriptibles de la justice et du 
Saint-Siège. Dès qu'il fut rentré à Milan, il alla droit aux 
adversaires de l'archevêque , pour combattre leurs pri'ten- 
tions et les misérables prétextes dont se couvrait leur 
amour-propre provincial. Parvint-il à les convaincre de 
l'inutilité de leurs réclamations? Nous avons lieu de le 
croire. Par cette nouvelle victoire de son éloquence, l'in- 
dépendance de l'archevêque fut assurée. Hobaldo se ren- 
dit à Pise, jura fidélité au souverain Pontife et enterra 
pour toujours les fameuses libertés, source de tant de 
troubles (1). 

Rien ne retenait plus l'abbé de Clairvaux on Lombardio. 
Ses biographes ne nous fournissent aucun détail sur son 

(1) Landiilpli., cap. O.î. L'aiiiialisic milanais dépioiv ccUc conduite de 
l'arcliovêqiio : « Juravit, dit-il, et juiaiido lil)ertatein ccclesiœ Medio- 
lancnsis in conlrariutn convertit. " 



SEœND VOYAGE EN italil;. 389 

second départ de Milan. Il est fort probable qu'il en sortit 
secrètement, aOn d'éviter les bruyantes acclamations de 
la foule (1). Il gagna précipitamment les Alpes dont l'a- 
greste population, pasteurs et chevriers, accourut sur son 
passage pour recevoir sa bénédiction. Les habitants de 
Besançon le conduisirent en grande pompe jusqu'à Lan- 
gres. A quelques pas de là, il rencontra plusieurs de ses 
religieux qui se jetèrent à ses pieds en pleurant ; le saint 
abbé les releva et les embrassa avec effusion. Son voyage 
devint dès lors une ravissante promenade, où le père et 
les enfants donnèrent libre cours à leur joie (2). Le bruit 
de leur pieux entretien ne cessa qu'à la porte du monas- 
tère. Clairvaux, en effet, était toujours et devait rester 
longtemps encore, même aux heures les plus bénies, 
l'inviolable asile du silence. Le cloitre rouvrit ainsi à Ber- 
nard les sources d'une vie nouvelle , toute de calme et de 
paix. Il s'y plongea comme dans un fleuve d'oubli. Et bien- 
tôt les soucis, les déboires, les triomphes même de ce 
qu'on pourrait appeler sa double campagne d'Allemagne 
et d'Italie, ne furent plus pour lui qu'un souvenir lointain. 

(1) Si l'on suppose que le saint ahbé se rendit de Crémone à Milan, 
inimédialemenl après avoir écrit lépilre 31 i, il a dû y arriver vers la 
lin d'octobre et en repartir au mois de novembre. Il était à Troyes le 
29 novembre (Migne, t., CLXX.W, p. 980). 

(2) Ernald., Vila Bent., lib. H, cap. v, a" 28. 



22. 



CHAPITRE XIV 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVALX. 



Affluence de novices. 

Les fréquentes sorties de Bernard, ses longs voyages en 
France et à Tétranger, n'étaient pas sans profit pour son 
œuvre monastique. « Rarement, remarque son liistorien, 
il rentrait chez lui à vide (1). » Dans l'impossibilité où 
nous sommes de décrire ou simplement d"énumérer ses 
« prches miraculeuses, » il importe d'indiquer au moins 
d'un trait les })riucipales. 

Après les riches captures de Chàlons et d(^ Reims qui 
datent des premiers temps de son apostolat, la plus abon- 
dante et la plus fameuse est sans contredit celle qiril lit 
en Flandre au commencement de l'année liîU. 11 accom- 
pagnait alors Innocent II, qui s'acheminait vers Liège et 
séjourna à Saint-Quentin, puis à Cambrai le iï et le 
1() mars (2). Bernard prècha-t-il dans ces d(Mix villes et 
dans les villes environnantes? Nous l'ignorons. Mais 

(1) Leni. Vita. lil). I, cap. \iii, n"' Gl-iia 

[2] i&ii'é, Jtcyesia, a" 7455; Lambert Vaterlos, Citron., ap. Hist. des 
G., .Mil, i'JS. 



ACCROISSEMENT DE CLAIKVAUX. 391 

publics OU secrets, ses entreliens exercèrent une influence 
prodigieuse sur Télite de la population. Trente jeunes 
gens des plus grandes familles s'engagèrent à le suivre, 
parmi lesquels figurent quelques noms appelés à la célé- 
hriU' , Geoirroy de Péronne, trésorier de Saint-Quentin, 
GeoirroN', futur abbé de Clairmarais, Rainierde Térouenne, 
sixième prieur de Clairvaux, Alain de Lille, plus tard 
évèque dWuxerre, et Robert de Rruges, futur abbé de 
Dunes et de Clairvaux 1 . Chez quelques-uns de ces gen- 
tilshommes l'appel de la grâce s'était déjà fait entendre ; 
mais il était réservé à Bernard de fixer leurs pensées et 
de mettre un terme à leur irrésolution (2). Quelques mois 
plus tard, il adressa à Geoffroy de Péronne, qui semble 
avoir pris la tète du mouvement, une dernière somma- 
tion. « J'espère, lui écrit-il, que la croix ne sera pas inu- 
tile pour vous, comme elle l'a été pour plusieurs enfants 
ingrats qui, tardant de jour en jour à se convertir au Sei- 
gneur, ont été enlevés par une mort soudaine et précipi- 
tés en un instant dans les enfers... Remarquez que de 
toutes les vertus la persévérance seule est couronnée. 
Qu'il n'y ait jias en vous de oui et de non. S'il est vrai, 
comme je l'apprends, que j'ai été jugé digne d'être choisi 
pour ministre des desseins de Dieu sur vous, je m'en f('- 
licite et je vous promets mon aide. Si vous m'estimez 
utile, je ne refuse pas le travail, non recuso laborem , et 
selon la mesure de mes forces, je n'y faillirai pas. Bien 

(1, llenri([uez, Fascicultn. lib. II, |i. 'il8. Cf. lii)U(tphion Ko/icrli 
Dunensis. ap. .Mignc, l. CLXX.W, [t. 1558. .Selon .Manriqiie (ad ann. 
1131, cap. I, n" 8, ap. Migno, ihUL, p. 7291, il s'ajiit ici de la captura 
Lcodiensis dont jiarlc Guillaume de Saint-Thierry {Bern. VlUi. lib. I, 
cap. xui, n" 6>). La présence de Rernard à .Sainl-Quenlin en mars 1131 
nous fournit avec (crtilude la date de la conversion de Geoffroy de 
Péronne et de ses comiiagnons. 

(2) liern. Vila, 11b. IV, cap. iii, n- U;. 



392 VIE DE SATNT BERNARD. 

que mes épaules soient déjà fatigut-rs, je les présente dé- 
votement à ce fardeau que le ciel m'impose; et joyeux, 
je vous recevrai, comme on dit, les bras ouverts, dans la 
cité des saints et la maison de Dieu (1 . » 

Geoffroy était d'une santé délicate, l-'ils unique, ses 
parents, qui avaient mis en lui toutes leurs complaisan- 
ces, prenaient prétexte de son frêle tempérament pour le 
dissuader de s'engager dans l'Ordre cistercien. L'abbé de 
Glairvaux, informé de cette opposition dangereuse, essaya 
d'y couper court par une lettre. « Si Dieu, écrit-il, de 
votre fils fait aussi le sien, que perdez-vous, et lui-même 
que perd-il? Il n'en devient que plus riche, plus noble et 
plus illustre, et, ce qui vaut beaucoup mieux, de pécheur 
il devient saint. Ne faut-il pas qu'il se prépare au royaume 
qui lui a été destiné depuis l'origine du monde? Si vous 
l'aimez vraiment, vous vous réjouirez de ce qu'il va à 
son Père. "Vous ne le perdez pas; au contraire, vous ac- 
quérez par lui un grand nombre de fils. Tous tant quf 
nous sommes à Glairvaux et de Glairvaux, nous le prenons 
pour frère et vous pour parents. Est-ce que par hasard 
vous redouteriez pour son corps les àpretés de notre vie? 
Rassurez-vous, votre Geoffroy s'avance à la joie, non au 
deuil. .Je serai pour lui un père, je serai une mère, je serai 
un frère et une sœur. Je redresserai pour lui les choses 
anguleuses, je lui aplanirai les chemins raboteux, je tem- 
pérerai tout pour lui avec une telle mesure, que son àme 
en profitera sans que son corps en défaille (2). » 

Comment résister à une si touchante et si paternelle 
exhortation? Geoffroy de Péronne et ses compagnons se 
mirent en chemin pour Glairvaux. Un chronicpieur nous 
donne à entendre ({ue Boinard fit^, par on ne sait quelle 

fl) Bern., op. 109. 
(2) Bern., cp. UO. 



ACCROISSEMIÎNT DE CLAIRVAUX. 393 

circonstance, route avec eux (1). Geoffroy nous apparaît 
sous les traits d'un gentilhomme d'une nature Une, ex- 
trêmement vive et sensible. Peut-être, au souvenir de 
son père et de sa mère alarmés, son cœur saignait-il en- 
core de la coupure qu'il venait d'opérer. Pendant qu'il 
cheminait silencieusement, un voile de tristesse assombrit 
tout à coup son visage : « D'où vous vient cet abattement , 
lui demande un des frères? » « Je sens, répondit Geoffroy, 
que dorénavant je ne serai plus gai. » Le mot fut rapporté 
à l'abbé de Glairvaux qui, sans rien dire, entra dans la 
première église qu'il rencontra, afin d'écarter ce funeste 
présage. Sa prière fut exaucée : car la joie reparut aussi- 
tôt sur le front de Geoff'roy; et, comme son confident en 
profitait pour lui reprocher amicalement la plainte déses- 
pérée qu'il avait laissé échapper : « C'est vrai, reprit-il, 
tout à l'heure je disais : « Je ne serai plus gai; » mais 
maintenant je dis avec assurance : « Désormais je ne se- 
« rai plus triste. » 

Le seul point, en effet, qui troubla encore la sérénité 
de Geoffroy pendant son noviciat fut le sort de ses parents 
qu'il avait laissés dans le monde. « Soyez tranquille, lui 
dit alors Bernard : votre père sera moine et je l'enseve- 
lirai de mes propres mains dans cetle Claire-Vallée. » 
Geoff'roy, qui mourut en 1144, après avoir exercé quel- 
que temps les fonctions de prieur (2), ne vit se réaliser 

(1) Gaufiidus, nern. Vita. lil». IV, cap. m, n IG. 

(•2) Après le départ du piifiir Geoffroy, devenu abbé de Clairmarais, 
26 avril 1140 (Janauscbck, Orif/. Cistarc. y. 59; cf. Heiiriquez. Fas- 
ciculus. lil). H, p. 418). Dès la première année de son prioral, on of- 
frit à Geoffroy de Péronne lévèché de Tournay, qu'il s'agissait de 
restaurer. On dit qu'il lo refusa (Petrus Hlesens., ep. 10:i,Migne, 
t. CLXXXII, p. 252, note; cf. Henriquez, loc. cit.). Mais le fait est que 
l'essai de restauration, appuyé par l'abbé de Glairvaux (Heriman. 
Tornac, Ilistor. Kcclesix S. Martini rcslaur.. a]>. Hist. des G., .\I1I, 



394 VIE DE SAINT REHNARD. 

qu'une partie de la prophétie. Mais la parole de Bernard 
devait recevoir son entier accomplissement. Le saint abbé 
ferma les yeux du vieillard, en cette même année 1144; 
et le père et l'enfant reposèrent à côté l'un de l'autre dans 
le cimetière de Clairvaux. 

Le second voyage de Bernard en Allemagne (mars 
1135) fut presque aussi fécond que son voyage en Flandre. 
Nous trouvons ici un exemple frappant de l'ascendant ir- 
résistible qu'il exerçait parfois sur les âmes. Adalbert, 
métropolitain de Mayence, averti de son arrivée, avait 
envoyé à sa rencontre, pour lui souhaiter la bienvenue, 
un de ses clercs, nommé Mascelin. Lorsque celui-ci eut 
décliné ses titres et indiqué l'auteur de son message, Ber- 
nard le regarda un instant lixement et lui dit : « C'est un 
autre maître qui vous a envoyé. » Étonné d'une pareille 
réplique, le Teuton affirma de nouveau avec insistance 
qu'il venait bien de la part de son seigneur, l'archevêque de 
Mayence : « Vous vous trompez, repartit Ihomme de Dieu; 
celui qui vous a envoyé est un plus grand seigneur, c'est 
le Christ. » Le clerc comprit alors où Bernard voulait en 
venir; mais, gardant obstinément sa première attitude : 
«Vous croyez peut-être, dit-il, que je veux me faire 

4(i7j, n'alioulit qu'en lliO. M. d'Arbois de Jiiljainville [les Mihaijcs 
cistPrcienncs , \k 357), se tondant sur le Ms. n" 140'2 de la Hihliolliè- 
que de Troyes, lit : « clectus in ciiiscopaiuni Sannctcnsem, » au lieu 
de Tornacetisem. L'évôciié de Nantes était en effet vacant à cette 
élioque [dallia Christ.. XIV, Hi:,). Mais la lettre de Pierre de Hlois, 
contirinant ia Icron Toniaccnsrin du Fasciniitts de Ilenriqnez, tran- 
che la question dilTércMiinent . selon nous. Geoffroy mourut au jilus 
lard en ll4i : car il était mort avant son père, qui fut enseveli par 
l'aldié di' Clairvaux vers la (in du conllit entre Louis le Jeune et Thi- 
baut de Champagne (Caufridi frarjiii.. ms. Paris, p. 1 i''l. L'apparition 
de Geoffroy à son père, dont parlent les Fragmenla en cet endroit, 
supi)ose que Geolfroy était déjà mort. Le Alénologe cistercien célèbre 
sa mémoire au 15 janvier. 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 395 

moino. Loin de moi une telle résolution I l'idée ne m'en 
est jamais venue à l'esprit. » Toute discussion sur ce point 
était inutile; aussi Bernard, qui prenait ses conseils plus 
haut que la terre, se contenta d'ajouter : « Il faudra bien 
que ce que Dieu a décidé de vous se réalise. » Le coup 
était porté droit. Mascelin ne s'en releva pas; à cjuclques 
jours de là, il dit adieu au monde et à son archevêque, et 
s'ensevelit à Clairvaux, avec plusieurs personnages de 
marque que Bernard avait pareillement convertis dans son 
voyage 1 . 

En Italie, même succès. Nous l'avons vu à l'œuvre à 
Pise et à Milan. Le nombre des recrues qu'il ramena à sa 
suite , après la fondation de Chiaravalle , ne fut vraisem- 
blablement pas fort considérable. Les historiens ont né- 
gligé de nous l'indiquer. Parmi les nouveaux venus, il en 
est un qui absorbait , à lui seul , toute l'attention des chro- 
niqueurs : c'i'tait Bernard , vidame de la cathédrale de 
Pise, qui devait monter dix ans plus tard sur la chaire de 
saint Pierre sous le nom d"Eugène lïl (2). 

Ce n'était pas seulement par sa présence que l'abbé de 
Clairvaux fascinait les esprits d'élite; partout ofi retentis- 
sait son nom , il exerçait un prestigieux effet. Depuis long- 
temps déjà, l'Angleterre, qui ne devait jamais le voir, 
subissait à distance le charme de sa vertu. Les maîtres 
les plus renommés de l'île sainte, un Henri Murdach, un 
Thomas de Beverley,un Jean de Salisbury, un Gilbert 
rUniversel, tournaient comme par un instinct divin leurs 
regards vers la Claire-Vallée. Le même attrait s'étendait 
aux disciples. Tous ne répondaient pas à l'appel mystérieux 
que semblait leur adresser la règle cistercienne, mais 



(1) Jiern. Vila. lib. IV, ca|). m, iv 1 i. 

(2) Cf. Bern., ep. '.57, note, ap. Mi^ne, l. CLXWIL p. Viô-i-iC. 



396 VIE DE SAINT BERNARD. 

tous étaient frappés et reconnaissaient en Bernard un 
maître. Deux disciples de Henri Muidach, Guillaume et 
Yves, quittèrent un jour subitement l'école pour venir 
chercher sous la discipline de Clairvaux des leçons plus 
hautes de mysticisme pratique (i). Henri devait bientôt 
les y rejoindre. Mais, comme il hésitait à déserter sa 
chaire et retardait indéfiniment son départ, par un reste 
d'attachement pour ses études bibliques, Bernard voulut 
l'aider à rompre ce lien si difficile à dénouer : < Vous, 
mon frère, qui lisez les Prophètes, me dit-on, croyez-vous 
comprendre ce que vous lisez? Si vous le comprenez, 
vous sentez que le Christ est l'objet des leçons prophéti- 
ques. Mais, ce Christ, si vous voulez le saisir, vous l'at- 
teindrez bien plus vile en le suivant qu'en le lisant. Oh! 
si vous saviez ce que je veux dire 1 L'œil n'a point vu ce que 
Dieu prépare à ceux qui l'aiment. Oh! si vous aviez une 
fois goûté de ce froment savoureux dont se nourrit Jéru- 
salem, avec quelle aisance vous laisseriez aux littérateurs 
juifs leurs croûtes à ronger (2) ! Que ne mérité-je de vous 
avoir jamais pour condisciple à l'école de la piété sous le 
maître Jésus! Avec quel plaisir je vous oil'rirais les pains 
chauds, tout fumants, — sortant du four, comme on dit, 
— que le Christ dans sa bergerie rompt à ses pauvres. 
Croyez-en mon expérience, vous trouverez quelque chose 
de plus dans les forêts que dans les livres; les poutres et 
les pierres vous enseigneront ce que vos maîtres ne vous 
ont pas appris. » 

Soit attrait d'une science plus haute que la lettre morte 
(le la Bible, soit esprit de sacrifice et amour des rigueurs 
cisterciennes, soit pour ces deux motifs à la fois, Henri 

(1) Bern., ep. 106, n" 3. Cf. epp. 24 et 107. 

(2) « Quain libenicr suas crustas rodendas lilleralorilnis judœis re- 
linqucres! » Ej). l(iG, n" 2. 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 397 

Murdach vint enfin expérimenter à Clairvaux la vie sévère 
dont Bernard lui avait vanté les douceurs. Son attente ne 
fut pas frustrée. 11 se distingua bientôt entre tous les fer- 
vents disciples du « Maître Jésus. » Et pour tirer profit de 
sa science et de sa piété, Bernard lui confia dès 1134 la 
fondation de Vauclair au diocèse de Laon (aujourd'hui do 
Soissons), où nous le retrouverons plus tard. 

Sans sortir de son cloître, et sans autre effort d'élo- 
quence qu'un simple mot du cœur, Bernard gagna un 
jour à la vie religieuse une cohorte de jeunes gens venus 
à Clairvaux dans un but tout profane. (Irands amateurs de 
tournois, ces gentilshommes, qui se rendaient gaiement 
à l'une de ces joutes périlleuses où se complaisait tant la 
jeunesse féodale, se détournèrent de leur chemin, comme 
par hasard, pour visiter l'homme de Dieu. Le carême qui 
était proche allait mettre un terme aux combats de toutes 
sortes. Mais, chose étonnante, ces chevaliers qui se fai- 
saient un point d'honneur d'observer la Trcve de Dieu , ou- 
bliaient que l'Église interdisait les tournois, avec non moins 
do rigueur que les guerres injustes. En 1131, le concile de 
Reims avait formelhMiient condamné « ces di'testables 
fêtes ou foires, où les chevaliers ont coutume de se don- 
ner rendez-vous, et livrent des batailles pour faire montre 
de leur foire et de leur audace téméraire. » Le canon ajou- 
tait : « Si qu(l([u"iiii y est frappé mortellement, on pourra 
sur sa demande l'admellre à la pénitence et lui donner le 
viatique; mais la sépulture ecclésiastique lui sera refusée. » 
Celte règle devait être renouvelée en 1139, au deuxième 
concile général de Lalran il . Un projet de tournoi était 
donc, en principe, un projet de révolte contre l'Église. 
Averti du dessein de ses visiteurs, Bernard consterné 

(1) Lablie, Concil., X, 9.S5-980 cl lOOG. 

SAINT BEUNAIU). — T. I. 23 



398 VIE DE SAINT BERNARD. 

leur demanda en grâce de respecter les trois jours ijui les 
séparaient encore du carême et de rester au moins ce 
temps-là sans se battre. C'était exiger de leur fiivolité un 
trop grand sacrifice. Ils refusèrent de prendre aucun en- 
gagement. « Soit, dit alors le saint abbé ; j"ai confiance quo 
Dieu m'accordera la trêve que vous me refusez. » Et appe- 
lant un frère ;, il lui fit apporter des tasses, les remplit do 
cervoise qu'il bénit , et s'adressant aux gentilshommes : 
« Allons, buvez, dit-il; à la santé de vos àmesl » Quelques- 
uns hésitaient à porter la coupe à leurs lèvres, craignant 
qu'elle ne contint quelque charme surnaturel. Néanmoins, 
ils burent tous, Mais à peine étaient-ils sortis du monaslère, 
qu'une transformation subite les arrêta court. Touchés 
après coup delà parole qui les avait d'abord laissés froids, 
ils retournèrent sur leurs pas et s'enrôlèrent dans « la mi- 
lice spirituelle » de Glairvaux. Un an plus tard, ils revê- 
taient l'habit cistercien. L'histoire ne nous a pas livré leurs 
noms; nous ne connaissons parmi eux que le seigneur 
Gautliier ou \\'alter de Montmirail l . 



II 

Fondations en France et à l'Étranger. 

Toute cette affluence eût d(''S longtemps encombré et 
débordé l'étroite enceinte de Glairvaux, si le saint abbé 
ne lui eût trouvé une issue par la fondation successive 
de dix-sept nouveaux monastères. Après l'établissement 
de Foigny 11 juillet 1121 , il y eut un moment d'arrêt, 
qui ne prit fin que cinq ou six ans plus tard par l'érec- 
tion d'igny au diocèse de Reims. Le cercle des fondations 

(1) licrn. Vil'i. lilj. 1. caji. \i, n' 55-fi; Gauf. l'ragin.. ins. p. 11. 



ACCROISSEMENT DE CLAIHVAUX. 399 

de Clairvaux alla ensuite s'élargissant chaque année, 
embrassant en France les diocèses d'Auxerre (Ileigny), 
de Noyon Ourscamp), de Besançon (Cherlieu, de Soissons 

Longpont , de Laon Vauclair , de Saintes ;la (iràce- 
Dieu , de Nantes Buzay; , et atteignant la Belgique i par 
Vaucelles au diocèse de Cambrai , les bords du Rhin et la 
Prusse Rhénane par I<]berbach et Himmerod), la Suisse 
et la Savoie par Bonmont et llautecombe, au diocèse de 
(ienéve , enfin passant les monts et traversant les mers 

Chiaravalle en Italie, Moreruela en Espagne, Rievaulx 
et Fountains en Angleterre'. Parmi ces dix-sept monas- 
tères, onze seulement étaient de véritables créations; 
dans les six autres, Reigny, Cherlieu, Bonmont, Eberbach, 
Moreruela, Fountains, les fils de Bernard s'étaient sim- 
plement substitués à des Chanoines réguliers ou à des 
Bénédictins en détresse. 

Igny doit son origine à Tarchevêque de Reims, Rai- 
naud II, qui en scelle dès 1126 la charte d'établissement. 
Il est remarquable que, malgré la famine qui désolait 
alors la contrée, Bernard n'hésita pas à accepter rempla- 
cement du nouveau monastère. A la tète des douze reli- 
gieux qui allaient planter leur tente dans ce désert, en- 
touré de for(Hs, il plaça un homme sur, le prieur même 
de Clairvaux, le bienheureux llumbert 1 . 

Reigny, ([ui baigne la Cure, fut fondé le 7 septembre 
112H 2 . Le 10 décembre 1129, ce fut sur les bords de 

(l) Sur Igny, cf. (iallia Christ., I.\ , 300; X, 37-11 ; Janauschek , 
orig. Cislerc. I, 1'». Janauschek ii\e en ll'iS l'inslalliilion des reli- 
gieux tl'Igny. Mais la fondation date vraisemblablcnient de 112(3, avec 
désignation de Iluiniiert jiour ablié : car, dèslt'iC, Godei'roid avait déjà 
succédé à Iluiniiert coinmi! prieur de Clairvaux; cf. la ( liarte donnée 
par Petit, Histoire. II, 2'.',0. n" 259, 

2) Cf. C.ultio. Christ.. .\il , 45'.i: Inslruin., liKJ-lOT: Jaiiauscliek , 
01). cit.. I, 15. 



400 VIE DE SAINT lîERNARD. 

l'Oise, dans une prairie charmante, abritée par un bois, 
près d'une église dédiée ù saint Kloi et longtemps desser- 
vie par des chanoines, que s'installa sous la conduite de 
l'ancien abbé d'Épernay, Galeran de Baudement, une au- 
tre colonie cistercienne. Le lieu, appelé (3urscamp de 
temps immémorial, donna son nom à la sixième tille de 
Clairvaux 1). L'évèque de Noyon, Simon, gagna sûrement 
par cette fondation les bonnes grâces de Bernard. 11 faut 
rattacher à cette date la première rencontre des deux 
personnages et l'anecdote racontée par Geoffroy touchant 
la vocation de Hervée, neveu de Simon et futur abljé 
d'Ourscamp. L'abbé de Clairvaux, ayant entendu chanter 
ce jeune clerc pendant l'office, fut ravi de sa voix et en 
prit occasion pour entamer un discours sur les choses de 
l'âme et du ciel. La nuit suivante, il eut un songe pendant 
lequel il croyait dire la messe , ayant pour diacre un ange, 
qui, après avoir reçu le baiser d(> paix, le transmit à l'en- 
fant. Bernard ne douta plus dès lors de l'avenir de Hervée 
et lui prédit son entrée dans le cloitre. La prophétie se 
réalisa bientôt : l'ango qui transmit à Hervée le baiser de 
l'homme de Dieu ne fut autre que «nileran lui-même r2 , 
auquel Hervée, d'abord novice, puis profès à (Jurscamp, 
devait finalement succéder. 

A Cherlieu, les disciples d»' l'abbé de Clairvaux ayant 
été appelés à remplacer des chanoines réguliers, Bernard 
dut visiter le monastère pour déterminer la distribution 
nouvelle et diriger la construction des bâtiments claus- 
traux. La chapelle était déjà un lieu de pèlerinage. On y 
venait de tous les villages dalenlour i)Our obtenir la gué- 
rison de diverses maladies. Parmi les infirmes que l'abbé 

(1) (killia ClirisL. l.\, ll!>y; X, 375; Janaiisciiek, op. cit.. I. 17. 
('.>) Gautridi Frarjm.. ap. Migae. 530. 



ACCI501SSEMEXT DE CLAIRVALX. 401 

de Glairvaux y rencontra, se trouvait un enfant, affligé 
d'une maladie des glandes lacrymales, dont les yeux cou- 
laient sans cesse, sauf pendant les heures de sommeil. 
L'homme de Dieu, l'ayant aperçu, fut touché de son sort 
et le prit à part, pour le confesser, dans la salle capitulaire. 
Cette marque particulière de tendresse n'échappa point à 
l'enfant qui, tout en faisant l'aveu de ses fautes, regarda 
tout à coup fixement son confesseur et lui dit : « Si j'o- 
sais, seigneur, je vous demanderais de me donner un 
baiser de paix. » « Je veux bien, répondit Bernard, si tu 
me promets de ne plus pleurer à l'avenir. » 1/enfant pro- 
mit tout ce qu'on voulut; il reçut le baiser désiré : ce fut 
saguérison; le baiser d'un saint avait tari la source de 
<es larmes 1 . 

L'année H3i fut marquée par trois fondations. En 
même temps qu'il établissait ses religieux à Cherlieu, 
l'abbé de Glairvaux envoyait une autre colonie à Bonmont 
dans le pays de Vaud 1 2) , et une troisième à Eberbach , 
de l'autre côté du Rhin, non loin de Mayence (3 . 

En 1132, quatre fondations nouvelles, Longpont, Rie- 
vaulx-Abbey, Moreruela et Vaucelles. Longpont et Rie- 
vaulx prirent naissance le même jour, o mars , veille du 
second dimanche de carême 4j. Le 1°'' août, Bernard ins- 
tallait lui-même, nous dit une chronique, ses religieux à 

(1) Gaufridi Frarjm. MS. 17(>J'J, i>. S'' icf. Bern. Vita. \\U. I, ca[i. xi, 
n' 53, où le fait est moins claireinent rappoité); Gallia Christ., XV, 
;>52; Janaiischek, op. cil., I, 19-20. Les Cisterciens prirent possession 
de ce monastère le 17 juin 1131. 

(2) Sur Honrnont, cf. Gcillia Vhrisl.. XVI, i07; JanauS( hok, op. cil., 
I, 20. 

(3) Cf. Oallia Christ.. V, 054; Janauscliek, ibid. 

(4) Auctarium Ursicamp.. ap. Mon. Genn., VI, 47'>; Chroa. de 
Mailros. Edinljurgi, 1835, p. 69; Callia Christ.. l.\, i73 (erreur de 
date); Janauschek , op. cit., I, 22-23. 



402 VIE I>E SAINT liERNARD. 

Yaucelles. Ce monastère, dû aux libéralités de Hugues 
d'Oisy, seigneur de Grèvecœur, était situé dans un val de 
la forêt de Ligescourt, débouchant sur la rive droite de 
l'Escaut, à deux kilomètres de Cambrai. De toutes les 
filles de Clairvaux, Yaucelles parait avoir été l'une des 
mieux dotées. Le (ils de Hugues devait ratilier plus tard 
en sa faveur les donations paternelles. Sous la ferme et 
intelligente administration de l'abbé Raoul, Anglais de 
race, le monastère atteignit promptement le plus haut 
degré de prospérité. Au bout de vingt ans, il abritait cent 
trois moines, trois novices et cent trente convers. Une des 
fonctions les plus délicates du couvent, celle de maitre 
des novices, avait été confiée dès le début au dernier né 
des fils de Tescelin, au jeune Nivard 1). 

Ce fut encore un Anglais, Henri Murdach, If futur ar- 
chevêque d'York, que Bernard établit abbé de Yauclair, 
dans le val de Gourmemblain au diocèse de Laon , le 23 
mai 113i (2). L'année M33, toute consacrée aux affaires 
du schisme et aux troubles de Paris et d'Orléans, s'était 
écoulée sans fondations nouvelles. En revanche les années 
1134 et 1135 furent fécondes. Mandés par l'archevêque 
Adalbéron de Montreuil, treize religieux détachés de 
Clairvaux allèrent planter leur tente i9 mars 1134 d'abord 
à AYinterbach, sur la Kyll, rive gauche de la Moselle, un 
peu au nord de Trêves, puis (en 1138, faute d'espace, 
l)lus au nord, sur les bords de laSalm, en un lieu qui prit 
le nom de Himmerod 3 . Nous avons déjà raconté ail- 
leurs les fondations de la (iràce-Diou 25 mars 1135 et de 
Chiaravalle juillet 1135 . La même année vit nailrc en- 

i; CallUt Chris/.. 111, ITôlTO: Bcru., op. 18(>; Janauscliek, op. cit.. 
1, :>i ■:>:,. 

[2) Gallia ClirisL. IX, G33 ; X, li):)-, Jaiiauschek, op. cit.. I, ■^•.l. 

(3) Jaiiauschek, op. cit., I, 31; Gallia Christ., XIII, G3i. 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 103 

core llaule-Combo, si coquettement posée au bord du lac 
du Bourget en Savoie ii juin 1), Buzay en Bretagne 
;28^juin et Fountains en Angleterre l''" octobre). 

La fondation de Buzay, due aux libéralités de Gonan III, 
duc de Bretagne, et de sa mère Ermengarde, fut particu- 
lièrement pi'uible. II semble cependant que les premiers 
travaux dinstallation aient été entrepris sous les meil- 
leurs auspices. Bernard connaissait depuis longtemps 
déjà la duchesse Ermengarde ; il lui avait donné le voile 
à Larrey, près de Dijon (2) , et entretenait avec elle un 
touchant commerce épistolaire. Les lettres qu'il lui adresse 
sont peut-être les seules, de toute sa correspondance, qui 
rappellent la correspondance de saint François de Sales 
et de sainte Chantai. Sa plume, d'ordinaire si réservée 
avec les femmes, y prend un ton de franche confiance , et 
son cœur déborde en témoignages répétés de vive et se- 
reine amitié. « Ohl si vous pouviez lire dans mon cœur, 
écrit-il. si vous pouviez y lire quel amour pour vous Dieu 
a daigné y écrire de son doigt! Vous pouvez cependant, 
je ne dis pas connaître, mais au moins conjecturer d"une 
certaine façon ce que je dis. Entrez dans votre cœ'ur et 
voyez le mien; accordez-moi autant d'amour pour vous 
que vous sentez que vous en avez })our moi... Si vous êtes 
modeste, vous reconnaîtrez que celui qui vous adonné de 
m'aimer et de me choisir pour directeur spirituel m'a 
donné en retour de vous aimer d'une dibiction pleine de 
dévouement. C'est à vous de voir (luelle place vous me gar- 
dez en vous; pour moi, je dois le dire, nulle part j<,' ne suis 
loin de vous sans vous. » Un mot d'une autre lettre résume 
ce sentiment d'une si grande complexité et d'une tendresse 

(1) Gallia Christ.. XV, 346: \VI, 47'.»; Janauschek, 1, 34-5.5. 

(2) Cf. la charte de Conan III. donni'c \>;\v Johin, Sain! Ilernard el 
sa famille, p. 578-570. 



40 i VIE DE s AI. NT liERXARl). 

si vraie : « Croyez-moi, écrit Bernard, j'en veux à mes 
occupations, qui m'empêchent de vous voir, et je me ré- 
jouis des occasions qui me permettent parfois de le 
faire (1). » Ermengarde répondait sans doute à ces effusions 
par des déclarations non moins émues ; et parmi les sou- 
venirs dosa Bretagne qui hantaient sa pensée, plus d"une 
fois l'idée lui sourit d'établir en son pays un monastère, 
qui fût comme un gage de son amitié pour l'abbé de 
Glairvaux. Son fils Conan, qui vint la visiter à Larrey, lui 
offrit à cet effet en pur don l'île de Gaberon près de 
Nantes. Mais ce ne fut qu'au commencement de l'année 
'113-J, lors de son premier voyage en Poitou, que liernard 
consentit à sup[)orter les frais d'un nouvel établissement 
dans la région Nantaise. Le i28 juin, l'un de ses frères, 
Nïvard, rappelé de Vaucelles, reçut des mains de Conan 
l'investiture du domaine qui devait constituer la dot de 
Buzay. Le duc « faisait cette aumône en son nom, au nom 
de sa mère et en celui de sa femme, » qui paraissent 
comme donateurs, sinon comme témoins i2;. Mais la suite 
fit voir que la véritable donatrice était Ermengarde. Son 
fils, qui ne se prêtait, ce semble, à la fondation que par 
complaisance pour elle, paralysa peu à peu par son mau- 
vais vouloir l'œuvre toujours laborieuse de l'installation 
des religieux. Bernard, averti de ses manœuvres déloyales, 
lui eu lit de vifs reproches, que le coupable enfin converti 
consigne lui-même en toute simplicité dans une charte 



(1) E|i. iiG el 117. 

(•'.) Cl. charte citée, et Bern. Vita, lib. H, cap. vi, n" 34; Gallia 
Christ., XIV, 8G0: Jaiiauscliek, op. cit., I, 35. Selon Janaiischek, Bu- 
zay lut lUahli le KJ juin 113j : .YI7 hd/end. Julii; mais la charte de 
Conan marque cx]iie.ssément que Nivartl, prieur et frère tle l'abbé de 
Clairvaux, reçut l'investiture le 28 juin : f'eria VI, IV Kalend. Julii, 
vigilia .SS. Apo.sf. Pelri et Pauli. 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 405 

qui confirme et accroît les donations premières ^1 . Buzay 
n'eût plus connu de longtemps d'autre crise, si elle n'a- 
vait eu à déplorer pour un moment le départ de Jean, son 
abbé, follement entraîné dans la solitude par son goût de 
la vie érémitique (2). 

Insensiblement les frontières de l'Ordre cistercien se 
reculaient. On le voyait s'avancer chaque jour en Allema- 
gne, en Italie et en Angleterre. Bernard, qui avait d'abord 
paru contraire à l'idée d'établir des postes aussi avancés, 
Unit par s'y rallier. Vers 1127, il avait empêché l'abbé de 
Preuilly, Artaud, de passer les Pyrénées (3). Mais, pen- 
dant ce temps, l'Ordre s'apprêtait à franchir le Rhin, les 
Alpes et la Manche. Bernard dut céder à l'entraînement 
général. Et, chose curieuse, ce fut une colonie partie de 
Glairvaux qui s'établit la première en Espagne. Sur un dé- 
sir d'Alphonse VII, roi de Castille et de Léon, Bernard 
consentit à recueillir, au diocèse de Zamora, la succession 
d'un couvent de moines noirs, tombé en d('sh('rence. Grâce 
à cette infusion d'un sang nouveau, Moreruela, qui devait 
à son fondateur saint Froilan une certaine illustration, al- 
lait connaître (mcore de longs jours de prospériti; et de 
gloire (4). 

Cette renaissance qui se faisait sentir un pou partout 
envahit l'Angleterre, où de longs siècles de guerre avaient 
relâché peut-être i)lus qu'ailleurs les liens de la disci- 
pline o). Avec le règne de Henri l", nous dit un chroni- 

(1) Jobin, Saint Bernard cl sa famille, |>. 590-59'.>. Celli' |iii'ce, (iiii 
mentionne un second voyage de Bernard en Bretagne, est de 1144- 
llï6 (cf. Galtia Christ., .\IV, 8G1; S15-816; T'iO; 9>4 ; 1001). 

(2) Bern., e]». >3J. 

(3) Ep. 75, antérieiii-e à la roiulaliDii di; Vaiiliiiiiaiil AVil-'d). 

(4) Cf. Janauscliek, op. cit., I, 23. 

(.5) Cf. Bern., ep. 490 (n" 11), qui r'^l de l'aiclievèiiuc d'VorU. 

23. 



406 VIE DE SAINT lîEKNARn. 

queur, on voit poindre en divers lieux un ardent désir de 
réforme (1). L'apostolat de saint Anselme portait ses fruits. 
L'ile fait appel à toutes les institutions régénérées du con- 
tinent ; et à la suite des Chanoines réguliers , la coule blan- 
che des Cisterciens pénètre dans quelques diocèses du 
royaume Anglo-Normand. Dès 1128, l'abbaye de lAumôn*', 
fille do Cîtoaux, envoie ses moines fonder au diocèse de 
Winchester le couvent de Waveiiey et, trois ans plus tard, 
le monastère de Tintern, sur la limite du pays de dalles, 
dans le diocèse de Hcrefort '2). 

Le Nord voulut aussi connaître ces nouveaux, lils de 
saint Benoit, d'un aspect si étrange et d'une vertu si hé- 
roïque. C'est à Bernard lui-même que Gauthier VEspec, 
un riche baron du diocèse d'York, offrit une partie de son 
domaine, dans la vallée de Rie, prés de Blackemoro, pour 
y établir une colonie cistercienne. Los Bernardins péné- 
trèrent on Angleterre comme des messagers du ciel et pri- 
rent possession du sol en véritables conquérants. « Ren- 
dez-leur vos hommages de vassal , » écrivait Bernard au 
roi d'Angleterre. Henri I", encore sous le coup de l'élo- 
quence du chamjjion d'innocent il, entendit sans surprisi; 
ce fier langage, il était capable de le comprendre. Aussi 
sa bienveillance fut-elle acquise pour toujours aux moines 
de Clairvaux. Les premiers travaux de construction ache- 
vés, la colonie s'installa définitivement à Rievaulx-Abbey, 
le o mars 1132. 

Toute l'attention du diocèse se porta invinciblement sur 
ces étrangers, dont l'austérité contrastait si fort avec le 
relâchement des autres monastères. L'exemple dé leurs 
vertus inspira bientôt dans le voisinage une salutaire ému- 



(1) Monusi. Aiujlic. I, 7:î:!. 

(2) Cf. Janausclick, op. cit., I, lC-17, 1".). 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 40" 

lation. La contagion fut si prompte et si irrésistible au 
couvent bénédictin de Sainte-Marie d'York, qu'elle y dé- 
termina une véritable crise, qui eut pour résultat le dé- 
part de treize religieux des plus zélés et la fondation de 
l'abbaye de Fountains, d'abord indépendante, puis finale- 
ment affiliée à Clairvaux. 

Bien que cette affiliation fût assez tardive, l'interven- 
tion de Bernard ne se comprendrait pas, si on ne remon- 
tait à l'origine du conflit. Ce fut sans contredit le spectacle 
de la vie mortitiée des moines de Bievaulx qui porta le 
prieur de Sainte-Marie, Bichard, et quelques-uns de ses 
frères à entreprendre la restauration de la discipline du 
monastère. Sans prétendre à la sévérité cistercienne, ils 
firent sentir à leur abbé combien il était urgent de réta- 
blir le silence dans le cloitre, de sacrifier la richesse du 
costume;, de renoncer aux délices de la table, d'abandonner 
les dimes qui grevaient d'une façon criante le paysan. Ef- 
frayé d'un tel programme, qui déconcertait ses vues et 
contrariait ses goûts , l'abbé Geoffroy demanda deux mois 
de réflexion. Durant ce temps, les esprits ne pouvaient 
manquer de s'aigrir. Il fallait bien s'attendre que tous les 
religieux ne partageraient pas l'avis des réformateurs. 
Deux groupes bien tranchés se trouvèrent ainsi en pré- 
sence. Les partisans du nouveau n'-gime, en minorité, fu- 
rent bientôt en butte à une persécution ouverte et achar- 
née. On ne parlait de rien moins que de les mettre en 
prison ou de les chasser. Et tout porte à croire que (îeof- 
froy, sans favoriser précisément la sédition, soutenait, au 
moins par son inertie, le parti des mutins. 

En un tel péril, le prieur et s<.'s amis se jetèrent dans 
les bras de l'archevêque Turstin, qui fit (•omi)rendre à 
l'abbé la nécessit»' de tenir, à Saintc-.Marie même, un con- 
seil où seraient convoqués les personnages les plus émi- 



A08 VIE UE SAINT BERNARD. 

nents de rEglisc d'York, afin d'examiner en toute pru- 
dence et loyauté la question qui causait tous ces troubles. 
Au jour fixé, l'archevêque })arut avec le doyen de son 
chapitre, le prieur des clercs réguliers de Cisborne, un 
archidiacre et plusieurs chanoines. Mais à peine la porte 
du monastère se fut-elle ouverte pour lui livrer passage, 
qu'elle se referma aussitôt devant les ecclésiastiques qui 
raccomi)agnaient. Il eut beau alléguer leur impartialité 
et la pureté de leurs intentions; on lui répondit par des 
injures et par des menaces. Nul doute que ce désordre 
ne fût concerté, et que (ieoffroy, sans approuver publi- 
quement les insulteurs, ne fût d'intelligence avec eux. 
Comprenant qu'il était inutile, impossible môme de parle- 
mentor davantage, l'archevêque répliqua par une sentence 
d'interdit. Ce fut le signal d'une tempête de violences. Les 
factieux voulaient se précipiter sur les réformateurs pour 
les jeter en prison : " Enlevez-les, s'écriaient-ils, prenez 
les rebelles, saisissez les traîtres. » Ceux-ci, après s'être 
réfugiés dans l'église, parvinrent à s'échapper; ils suivi- 
rent l'archevêque jusque dans son palais, au nombre de 
treize, douze i)rêtres et un sous-diacre. La rupture était 
définitivement consommée. 

Ce triste résultat d'une tentative de conciliation ne laissa 
pas detroubler la tranquillili' de l'archevêque d'York, qui, 
par manière de justification, envoya à son collègue de Can- 
terbury un récit détaillé de l'affaire. Dans sa lettre, il ne 
craint pas de comparer la fuite de ses protégés à celle des 
fondateurs de Citeaux échappés de Molesme. Comme les 
fugitifs ne pouvaient séjourner indéfiniment à l'archevê- 
ché, Turstin les installa, le 2o décembre IL'ÎS, en un lieu 
désert, voisin d'Y'ork et dépendant de son église cathé- 
drale. Là devait commencer pour eux une série de cruelles 
épreuves. Dénués do tout et surpris par les rigueurs de 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAU.V. 409 

Ihiver, ils avaient pour unique abri un ornio au vaslo 
branchage, auquel ils accrochèrent un(? tente, qui leur 
servit à la fois de dortoir, de réfectoire et de chapelle. Les 
maigres aun^mes qui leur venaient du dehors ne pouvaient 
suffire à leurs besoins. Plus d'une fois, même quand le 
printemps refleurit, il leur fallut, pour ne pas mourir de 
faim, manger, comme autrefois les moines de Clairvaux, 
des racines et des feuilles d'arbres. 

Malgré ce dénùment horrible, ils ne cédèrent pas à la 
tentation du découragement, sauf deux d'entre eux, Ger- 
vais et Raoul, qui, trompant l'espérance commune, retour- 
nèrent à Sainte-Marie. Ce qui désolait le plus les exilés, 
c'était le défaut de Règle officielle et canonique. L'idéal 
cistercien dont la beauté les avait frappés s'offrait cons- 
tamment à leur pensée inquiète. Après mûre réflexion, ils 
conçurent le dessein de s'affilier à Clairvaux. C'est alors 
que, s'adressant à Bernard, ils sollicitèrent ses conseils et 
son approbation. 

Déjà labbé de Sainte-Marie d'York les avait prévenus et 
s'était jtlaint au même Bernard de leur sécession irrégu- 
lière. Le retour des moines Gervais et Raoul furmait, dans 
sa lettre, l'objet d'une consultation spéciale. On devine 
quelle position l'abbé de Clairvaux allait prendre (1) dans 
le débat. Après avoir contesté toute particii)ation directe 
des Cisterciens à l'entreprise des fauteurs de la réforme, 
il loue expressément leur conduite, engage l'abbé (ieotfroy 
;i les imiter dans la mesure du possible et condamne net- 
tement les deux renégats qui, par faiblesse, avaient trahi 
leur vocation nouvelle : '< Vous me demande/, dit-il, pour- 



;i) Berii., cp. 'J2; Moiiasl. Aiujlic, I, 727-72'.t; Chroiiica de Mail- 
vos , p. 69; Janausclielv, op. cit., I, 22-23. La donation de Guillaume 
Espec est de 1131; pareillement l'épilre de saint Hcrnard. 



-410 VIE liE SAINT BEHXAHII. 

quoi je les appelle apostats, bien qu'ils soient résolus à ne 
suivre que de bonnes coulumes dans leur ancien cloître. 
Je ne dois pas les condamner. Le Seigneur connaît les 
siens et chacun portera son fardeau... Je parle pour moi. 
Et bien, si moi, liernard, par va^u et de fait, j'avais passé 
librement du jjien au mieux, d"un endroit dangereux: en 
milieu sûr, et que, par l'elTel d'une volonté illicite, j'eusse 
été assez présomptueux pour retournera mon ancien état, 
non seulement je craindrais d'être apostat, mais encore 
je craindrais de devenir impropre au royaume de Dieu. 
Tel est aussi le sentiment de saint Grégoire : ' Quiconque, 
« dit-il, a pris la résolution d'accomplir un plus grand 
« l)ien, s'est rendu par là mémo illicite un bien moindre, 
K qui jusque-là lui tHait permis; car il est écrit : Celui 
« qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est 
i' pas apte au royaume de Dieu. » 

On peut croire que Gervais fut avisé de cette consulta- 
tion; car. bientôt, pressé par le remords, il rejoignit les 
fugitifs. Des encouragements précieux parvenaient en 
même temps à la nouvelle colonie. L'abbé de Clairvaux 
ne lui marchande pas les éloges. Il envie le bonheur de 
ceux (jui peuvent contempler le spectacle qu'elle olfre au 
monde : " Qui me donnera, écrit-il au prieur Richard, de- 
venu abbé par le choix même de ses frères, qui me don- 
nera d'aller voir cette grande vision? » Non content de le 
soutenir par ses conseils et i)ar des secours en argent, il 
lui env(jie un de ses moines, un vétéran de Clairvaux, 
Geollroy d'Ainai, à la fois architecte habile et chantre dis- 
tingué, pour l'initier à la discipline cistercienne. Sous la 
prudente et vii^oureuse direction de ce vieillard, le désert 
de Skedale prit en quelques années l'aspect d'un monas- 
tère régulier, l^cs lettres d'aflJliation que l'abbé de Clair- 
vaux accorda à la nouvelle abbave datent de ll3ï ou 1135. 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 'H 1 

Telle fut la noble, mais laborieuse origine de Founlains, 
qui, devenue enOn prospère, donna un peu plus tard, 
naissance à Newminsler (1). 

III 

Déplacement du monastère. 

Malgré ce continuel essaimage, la ruche do Clairvaux 
demeurait toujours pleine. Il tallut bientôt reconnaître 
que lencointe du monastère était devenue trop étroite 
pour contenir les novices qui ne cessaient d'y affluer. La 
chapelle ne suffisait même plus aux seuls moines. A la 
fin, Godefroid, prieur, et les autres dignitaires do l'ab- 
baye se préoccupèrent de cette situation; ot. lorsque Ber- 
nard revint d'Italie (2) (H33 ou 113o), ils lui exposèrent 
le plan d'agrandissement qu'ils avaient concerté durant 
son absence. Il ne s'agissait de rien moins que de recu- 
ler les limites du monastère jusqu'à plusieurs centaines 
de mètres à l'est, ou même d'y transférer les bâtiments 
claustraux. Ils représentèrent humblement au saint fon- 
dateur la nécessité de cette translation , mettant en com- 



(1) Sur toute cette affaire, voir l'épilre de Turstin (inter P.enianl., 
ep. 490); les lettres y i et 313 de Hernard à l'abbé de Sainte-Otarie 
d'York; ré|iitre9r) à rarclievùiiue Turstin ; l'épitre 96 au fondateur de 
Fountains, l'abbé Uichard; Monasl. anglic, 1, 735-743; Janauscliek, 
op. cit.. 1, M, 55. Lesépitres 94, 95 et 313 de l'abbé de Clairvau.v sont 
vraiseinblaiilemcnt postérieures à son voyage en Italie, c'est-à-dir>; au 
mois de mai ot même de juin li:i3; l'épitre 90 de 1133-1134. 

(2) On iilace d'onlinaire cette translation en 1135-1136, après le se- 
cond voyage de Bernard en Italie; mais si l'on prend à la lettre le 
texte de Geoffroy : apud Urbeiii morahulur [Berii. Vila, lib. IV, cai». 
I, n" 4), il faut faire remonter le projet à l'été de l'année 1133 : car 
Bernard ne séjourna pas à Rome lors de son second voyage en Italie. 



il2 VIE liE SAINT HERNARD. 

paraison Texiguïté de l'enclos présent avec l'étendue de 
l'emplacement futur, que le voisinage de TAube devait 
rendre si avantageux. Ils ne manquèrent pas de lui 
faire observer qu'on trouverait là un large espace pour 
tontes les dépendances d'une abbaye : moulin, tannerie, 
jardin, vergers, vignes, prairies et granges; enfin, di- 
rent-ils, « si la forêt ne nous sert plus de cloître, nous 
pourrons facilement y suppléer par des murs en pier- 
res. » 

Bernard, surpris par ces propositions, lit d"abord quel- 
que difficulté de les agréer. « Considérez, dit-il à ses re- 
ligieux, combien celte maison a coûté! Que de frais 
seulement pour amener l'eau dans les divers offices! Si 
nous détruisons tout cela, quelle triste opinion les gens 
du monde auront-ils de nous! Ils nous accuseront de lé- 
gèreté ou d'inconstance, ou bien ils diront que les riches- 
ses nous font perdre la tèle. Or, Dieu sait que nous n'a- 
vons pas d'argent; c'est pourquoi rappelons-nous qu'avant 
d'entreprendre un ouvrage, il faut, selon le conseil évan- 
gVtliquc, en suppuler les frais; autrement on murmure- 
rait bientût autour de nous : « Voyez ces insensr-s, qui 
« ont commenc»' de construire et (jui n'ont pu achever. » 

'( Vous auriez raison, lui r('pondirenl ses frères, si le 
monastère que nous avons construit atteignait le but que 
nous devons nous proposer; mais ou bien il faut renvoyer 
les novices que Dieu nous envoie, ou bien il faut pourvoir 
à leur logement. Or, il n'y a pas de doute qu(^ celui qui 
nous procure des hôtes ne veuille aussi leur procurer une 
demeure. A Dieu ne plaise que, par crainte de la dé- 
pense, nous courions le risque de nous repentir un jour de 
noire négligence (1)1 » 

(1) Jiern. Vita, lil). Il, ca]). v, W 29-30, 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAU.V. 413 

Ces représentations si sensées et si pleines do foi tou- 
chèrent le saint abbé. Une vision qu'il avait eue durant 
sa première maladie lui revint alors en mémoire. 11 se 
rappela qu'une nuit le bruit de voix nombreuses et mur- 
murantes , semblable à celui d'une grande troupe qui 
passe, lavait réveillé. Intrigué par ce chant insolite, il 
était sorti de sa cellule et avait suivi lentement les voix, 
qui s'arrêtèrent à quelques pas de là sur un lieu couvert 
d'épines et de ronces, où elles formèrent deux chœurs 
qui alternaient leurs psalmodies. Or, l'endroit où le me- 
nèrent ses disciples pour qu'il désignât lui-même, à l'en- 
trée de la vallée, l'emplacement de la future abbaye, 
était précisément celui que le mystérieux concert avait 
déjà, pour ainsi dire, consacré d'avance. Aussi voulut-ii 
que le nouvel oratoire y fût bâti, afin que les moines con- 
tinuassent le chant jadis entonné par les voix prophéti- 
ques (1). 

Le hardi projet des religieux de Clairvaux fut bientôt 
connu de tout le voisinage. Chacun voulut seconder leur 
entreprise. Le comte Thibaut de Champagne contribua 
pour la plus large part aux frais du nouvel établissement. 
Les évêques de plusieurs diocèses, les seigneurs, les 
marchands, en un mot toutes les classes de la société ri- 
valisèrent de zèle en cette occasion pour monirer à Ber- 
nard en quelle estime ils tenaient sa maison et son œu- 
vre. Encouragé par ces témoignages de généreuse sym- 
pathie, le saint abbé loua sans retard quelques ouvriers 
(lu dehors, et distribua à chacun de ses frères, moines ou 

;i) Bern. Vita , lil». I, ca]). vu, ii • 3i; lili. II, n.'iO; lih. IV. fa|). i, 
n' 4; Vita quartu, lil). H, n" 7; Oaiifridi Vrarjm., uis-, p. 10. Selon 
ce dernier récit un religieux, du nom de Harlhélemy, aurait eu é^^alc- 
iiient révélation de l'einpiacernenl (pic devait occuper le second ino- 
na.stèrc de Clairvaux. 



414 VIE DE SAINT BERNARD. 

convcrs, la lâche qui leur incoinljait. 11 serait difficile de 
peindre Tactivité déployée par tout ce monde de travail- 
leurs. Les uns coupaient le bois, d'autres taillaient les 
pierres ou maçonnaient les édifices, d'autres enfin creu- 
saient un canal pour amener l'Aube dans le monastère (1). 
Les murs d'enceinte, qui n'eurent pas moins de <■ 8,050 
pieds de roy (:2), » furent construits avec une rapidité 
inouïe. Presque simultanément s'élevaient la chapelle , le 
cloître, le réfectoire, le dortoir, le chapitre et les princi- 
paux offices de l'abbaye. 

L'église sortit du sol, dit un chroniqueur, comme si 
elle eût été animée d'une âme vivante et capable de se 
mouvoir (3); nous en connaissons à peu près exactement 
les dimensions (4). Le chœur, d'abord carré, fut détruit, 
quelques années plus tard, pour faire place à une abside 
de forme circulaire avec neuf chapelles rayonnantes (.j). 

(1) Bern. Vita, lib. II, c;ip. v, ii" 31. 

(2) Arch. hislor. de l'Aube, par Vallel de Virivillc, ïroyes, p. iil. 

(3) Bern. Vila, lib. H, n" 31. 

(4) Les climonsious données à celle éi^lise par M. d'Ailjois do Jubain- 
ville les Abbcijjcs Cislercieniics , p. 36 i sont purcincnl imaginaires. 
L'auleur conlond du reste l'oraloire du premier monastère avec celui 
du second. 

(5) Nous voyons que le moine Laurent, envoyé en Sicile par le [irieur 
Philippe en 1153 ou 1154, reçut du roi Guillaume P" une somme con- 
sidérable i»our la conslruclion de la basilique de Clairvaux , ad xdi- 
Jicalioiiem novic basiliav ClarevaUensis (Herbert , rfc Miraculis, 
lib. II. cap. 30, ap. Migne, l. CLXX.W, p. 1341). Faut il croire que 
l'église, construite quinze ans plus lot, fil alors place à une troisième? 
11 est évident qu'il s'agissait de facbever, ou plutôt d'en modifier 
l'abside. Nous lisons en effet dans llcnriquez {Fasvirnlits !<(iiic(. ord. 
Cislerc, lib. U, di.st. .\LI, cap. vi, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 1.5G0) : 
(I Qufe videlicet ossa, i»ropter œdilicalionem oratorii quod mine est, 
fuerunt de prioribus suis tuinulis bue translata. Anle enini iedificatio- 
nem jirimi oratorii, unum in lioc loco fuerat prius fabricalum, in (ino 
lanlumerant novem allaria. » Celte jihrase n'est guère intelligible. Au 
lieu de primi oratorii, nous proposons de lire Iiujiis oratorii, et nous 



ACCROISSEMENT DE CLAIKVAUX. ilo 

Primitivement, le plan comprenait, sur une longueur 
d'environ 100 mètres et une largeur de 25 mètres, une 
triple nef divisée en onze travées et terminée à l'ouest par 
un porche, analogue au narthex des basiliques latines. 
Le chœur, peu profond, qui terminait les lignes de la nef 
principale, offrait simplement un chevet ajouré de trois 
fenêtres. C'était là une disposition du style cistercien 
primitif. Le transept , large de 54 mètres, renfermait huit 
chapelles carrées, se faisant face deux par deux dans 
chaque bras, et ayant leurs autels tournés vers l'orient. 
On s'explique aisément de la sorte que la seconde église, 
— ce que les historiens des âges suivants ont appelé 
Voivilorvini, — ait possédé neuf autels, un dans chaque 
chapelle et l'autel principal dans le sanctuaire (1). 

|iara|)lirasoiis ainsi : « Les restes (des moines, novices et convers, morls 
en ce lieu du vivant de saint Bernard^ furent inliumés près du chevet 
de la présente église. Je dis « la présente église, » car avant cette épo- 
que existait déjà en cet endroit, prius in hoc loco, un oratoire qui se 
terminait jiar un transept carré avec huit cha|>elles et le sanctuaire, 
et ne renfermait que neufs autels. » La dédicace de la seconde église 
ainsi transformée eut lieu en {ili {C/iron. ClaravalL, ap. Mif^iie, t. 
CLWXV, p. 1248). En 1178, le roi d'Angleterre, Henri II, fournil 
les fonds nécessaires pour la couvrir en plomb {Chron. Alber., ap. 
Hist. (les G., XIII, 713; cf. épitrc de Henri, abbé de Clairvaux, ihid., 
XVI, G54-G53). 

i'I) Pour le plan de l'église, voir les planches de i)om Millev, (lar- 
ticulièrL>ment Tabula /' (que nous reproduisons), n" 51. Doni .Milley, 
jM-ieur de Mores, a publié en 1708, trois vues gravées de Clairvaux; 
on les trouve à la liibliotbèque nationale à Paris et à la Bibliothèque 
nninici(ialc de Troyes. Des trois planches, la première est la plus in- 
téressante pour le lecteur. — Sur la forme du chevet primitif, com- 
parer le chevet de l'église de Fontenay, près Montbard. Les absides 
circulaires n'apparaissent qu'ajjrès les chevets carrés dans l'art cister- 
cien. Faute d'avoir sui\i l'ordre chronologique dans ses classitications, 
M. Dion [Élude sur les CfjUsrs de tordre de C//eoHX, Tours, 1889) 
nous donne une idée vague lii's diffi-rents types d'églises cisterciennes. 
— Pour le portail et le porche, voir lalmla /" et //■' de Milley. Cf. le 



416 VIE DE SAI.NT BERNARD. 

Aucun ornement architoclural n'atténuait, à lint»'- 
rieur ou à l'extérieur, la sévérité de l'éditice. L'imagerie 
figurée en était inexorablement bannie. Bernard avait 
l'âme trop repliée sur elle-même pour comprendre 
qu'une galerie de statues servît à entretenir la piété d'un 
moine; à plus forte raison réprouvait -il dans le lieu 
saint la présence de ces monstres grotesques qui s'accrou- 
pissent en culs-de-lampe sous les pieds des saints, sail- 
lissent à tous les angles en gargouilles chimériques, et 
grimacent à travers les enroulements des chapiteaux et 
des frises. Point de sculpture ornementale ; à peine un 
feuillage rudimentaire, une feuille d'acanthe, comme à 
Fontenay, apparaît-elle aux chapiteaux. On n'aperçoit que 
les grandes lignes du monument , et le regard se refroidit 
sur les longues murailles nues. La peinture et la couleur 
sont également proscrites. Point de vitraux peints aux 
élroites fenêtres; il ne faut pas que le soleil , projetant sur 
les murs son spectre coloré, attire l'œil du cénobite et le 
distraie de sa prière : le temple cistercien est par essence 
un lieu de recueillement. 

Cependant, si simple et si sévère qu'il lût, ce monu- 
ment n'était pas dépourvu de caractère et de style. « Sa 
simplicité, nous dit-on, avait quelque chose de grand (1); » 
et au dix-septième siècle Méglinger en louait encore >> la 
hauteur et les belles formes [i). » Pour s'en faire une idée 
exacte, il faudrait visiter l'église de Fontenay près Mont- 

I)orlaiI cl le porclie do Ponligny (Yonne), conslniils un peu plus lard. 
— Pour la disposition des aulels dans le transepl, comparez également 
la (alniln /' de Milley et l'église de Ponligny. l'ne entrée, pratiquée 
dans les murs des nefs latérales, donnait accès aux aulels placés dans 
les cha])elles, appliquées aux deux côlés ouest du transept. Celle dis- 
position est très visible dans la Tabula, que nous reproduisons. 
(1) Martène, Voyu(/c liltéraire de deux Bénédictins , I, '.i',»- 
(:<) lier Cisterciense, n"' 51-5:5, ap. Migne, t. CL.\.\.\V, p. I.".ii8. 



ACCROISSEMEM DE CLAIRVAUX. 417 

bard, Pontigny dans l'Yonne ou Norlac en Berry, qui 
sont à peu près du même temps et, bien que moins im- 
portantes, olTrent le même caractère architectural. 

Au collatéral sud de l'église était attenant le cloitre, 
qui formait vraisemblablement un carré parfait d'environ 
30 mètres de côté. Ici encore une sévérité de style qui 
n'accorde rien au plaisir des yeux. Pendant qu'à la même 
époque d'autres sacrifient à la grâce et élèvent des cloîtres 
largement ouverts, dont les arcatures reposent sur de 
fines colonnetles aux. chapiteaux délicatement ciselés (1), 
Bernard ne songe qu'à construire une sombre et pesante 
galerie, dont la voûte courbe vers le pavé le promeneur, 
et l'invite au silence (2). 

Le réfectoire y faisait suite au sud; c'était une salle 
d'environ 2o mètres de long, divisée en deux nefs par 
deux liles de quatre colonnes (3). A droite fut aména- 
gée la cuisine avec ses dépendances; à gauche le chauf- 
foir (4). 

A l'ouest du cloitre, et perpendiculaire au porche de 
l'église, fut construit le cellier ou grenier. Cet édifice à 
double étage était divisé en trois nefs d'une longueur to- 
tale de 70 mètres environ. On peut encore aujourd'hui 
en mesurer du regard l'étonnante structure; c'est une 

(i; Voir 11! cloilrc d^\ Moissac, par exemple. 

(•>) Voir le cloitre de Fonleiiay, qui est de la même éiioqiie l'i du 
même sl>Ie. Le cloitre de Clair vaux fui refait plus tard jiar Jean II 
(1286-1291) : « Iste fecil duo claustra nova de lijjiio pu!( lierrima, iii- 
finnilorium... et alia multa » fD'Arbois de Jubainvillc, AbOaijes Cis- 
terc, p. Sûfi). Ce sont ces cloîtres qui sont indiqués dans les plans do 
Dom Milley. Viollct-le-Duc les |)n'nd à tort [ouv. cit., I, 2G5) pour une 
œuvre du douzième siècle. Voir notre planche, n°' 54 et G6. 

(3y Nous supposons que le réfecloirc existait encore au dix-sei)ticm(' 
et au dix-huitieme siècle. Cf. Mé^^lingcr, Iter Cislcrc, n" bc>, ap. 
Migne, t. CL.XXXV, p. 1000; Dom Milley, (abii/a I\ n" 5!t. 

(4; Cf. Dom Milley, ihid., n-'' GO et 5S. 



418 VIE Dli SAIM BERNARD. 

des rares reliques du Clairvaux primitif. Au dix-septième 
siècle Méglinger admirait (^ ces greniers immenses que 
leurs voûtes robustes mettent à l'abri de l'incendie, tan- 
dis que la libre circulation de l'air empêche le grain d'y 
pourrir (1). » Le rez-de-chaussée servait de cellier propre- 
ment dit; aujourd'liui, il est à l'usage de salle de bains et 
d'atelier pour le personnel de la maison centrale de dé- 
tention. 

A l'est du cloitre , et pour faire suite au transept, se 
dressaient le chapitre, la bibliothèque et le noviciat sur 
lesquels régnait le dortoir qui donnait accès à la cha- 
pelle (2). 

Plus à Test encore fut installée l'infirmerie, que Jean II 
transforma en promenoir, lorsqu'il transporta les mala- 
des un peu plus loin, au centre du verger (3). Le verger, 

(1) lier Cislcrc, n" (i'i; Dom Millcy, tabula l\ ii" 'lO. 

Ci] Cr. Nicolai ep. 35, écrite entre 1 145 et 1151 (ap. Migne, t. CLXXXIII. 
p. '>7). Tout le cori)S de liûtiinent dont faisait partie la biliiioliu'uiir 
tut plus lard restauré, et la distribution en fut modifiée. La hibiiotlic- 
(lue, qui était établie entre le cliapitre et le noviciat, fut alors pla(éc 
entre !e transept et la salle capiluiaire (cf. doin Milicy, lalmla /', n" 55, 
cclla lihraria iiiinor). Au sujet de cette reconstruction, nous lisons 
en efl'el : « In eotlem daustro sunt ossa pluriuin iiersonaruni in jiriori 
capitulo scpullarum, pro iliius quod nunc extat dorniitorii et novi 
capituli jodificatione translata » (Ilenriquez, Fasciculus, cap. \, ap. 
Migne, t. CLXX.W, p. 1558). A quelle époque? Nous l'ignorons. En tout 
cas on ne saurait voir dans les planches de Dorn Milley le chapitre et 
le dortoir bâtis par saint Bernard. Le Itàtiment indiqué sur ce plan 
sous le nom de Bibliothèque, et décrit par Méglinger {Itcr Cister- 
cicnce, a" GOj et par Dom Martène {Voyage liftrraire, I, 102), date 
de la lin du quinzième siècle; commencé en 14'.i5, il fut achevé en 150"! 
(Cf. d'Arbois de Jubaiuville, Ahfiai/cs Cislerc, ]). 8>-H:î). Faut-il rat- 
taciier à cette date la reconstruction du cliapitre et du dortoir ? 

{■>) Cf. Méglinger : « Ilinc regressi ad inlirniilorium velus perveni- 
mus..., nunc pro and)ulacro servit » {loc. cil., n" (io). Voir, jiour 
reniplaceiiicnt di' i'intirmerie construite par Jean II, le plan d'après 
Dom .Milley, n' (i!). 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 419 

richement planté, devait offrir aux inlirmes un agréable 
lieu de promenade ou de repos : le gazon , la verdure, 
l'ombre et le frais. « Oîi liait le verger, nous dit un visi- 
teur, commence le jardin partagé en carreaux dont les 
limites sont tracées par de petits ruisseaux dérivés de 
r.Vube 1 . »Aux heures du travail manuel, c'était le ren- 
dez-vous des moines valides; leur occupation consistait à 
le bêcher, à l'ensemencer, à le sarcler et au besoin à l'ar- 
roser. 

Toujours plus à l'est, d'après le plan de Dom Milley, 
Bernard fit construire la maison des hôtes et la porte, 
particulièrement destinées au service des pauvres et des 
étrangers (2 : l'entrée du monastère ne fut reportée à 
l'ouest que dans les siècles postérieurs. 

Un puissant bras de l'Aube, long de plus dune lieue, 
fut, comme nous l'avons dit, amené dans la vallée de 
Clairvaux, le long du coteau sud, jusqu'à l'entrée du 
Monasterium vêtus, où brusquement il fait coude et se 
replie vers l'est pour desservir, en retournant vers son 
lit, les moulins à huile et à farine, la tannerie, en un mot 
tous les ateliers nécessaires à l'entretien de la commu- 
nauté. Grâce à la description qu'un écrivain ingénieux 
nous a laissée de son [larcours, nous pouvons visiter les 
différentes constructions qu'il aliniculait; elles sont tou- 
tes situées entre le mur méridional et les lieux réguliers 
que nous avons décrits. « Admis dans l'abbaye, autant 
que le mur " du sud, « faisiinl fonction de ^lortier, le per- 
met, le fleuve s'élance d'abord avec impétuosité dans le 

(Ij Descriptio siluationis monasieril ClarxvalleiDiis, n\)i\d MiuiU', 
t. CLXXXV, p. 569. 

(2) Voir les différentes planclics de Dom Milley, cl particulièrement 
dans notre planche les n'" 73 et 7i, Jidcs ahhatuin uniiqua, Ilospi- 
ium re(jio velus, voisins de lenlrée du mojiaslére. 



420 VIE DE SAINT BERNARU. 

moulin où il est très affairé, et se donne beaucoup de 
mouvement, tant pour broyer le froment ?;ous le poids 
des meules, que pour agiter le crible fin qui srpare la 
farine du son. 

« Le voici déjà dans l'i'diûce voisin; il remplit la chau- 
dière et s'abandonne au feu qui le cuit pour préparer la 
boisson des moines (la bière; , si par hasard la vigne a 
donné à l'industrie du vigneron la mauvaise réponse de la 
stérilité. 

« Mais le fleuve ne se tient pas puur quitte. Les fou- 
lons établis près du moulin rappellent à eux. Dans le 
moulin, il s'est occupé de préparer la nuurriture des 
frères; on est donc en droit d'exiger que maintenant il 
songe à leur habillement. Il ne contredit pas et ne refuse 
rien de ce qu'on lui demande. 11 élève ou abaisse alter- 
nativement ces lourds pilons, ces maillets ou. pour mieux 
dire, ces pieds do bois icar ce nom exprime plus exac- 
tement le travail sautillant des foulons)... Quand il a fait 
tourner d'un tournoiement accéléré tant de roues rapides, 
il sorl en écumant; on dirait qu'il est moulu lui-même. 

« Au sortir de là, il entre dans la tannerie, où, pour 
préparer les matières nécessaires à la chaussure dos frè- 
res, il montre autant d'activité que de soin; puis il se 
partage en une foule de petits bras et va dans sa course 
officieuse visiter les différents services, cherchant diligem- 
ment partout ceux qui ont besoin de son ministère, pour 
quelque objet que ce soit, qu'il s'agisse de cuire, tamiser, 
tourner, broyer, arroser, laver ou moudre, offrant son 
concours, ne le refusant jamais. Enfin, pour qu'il n'y ait 
aucun remerciement qui ne lui soit dû, pour ne laisser 
aucune de ses œuvres incomi)lètes, il emporte les innnon- 
dices et laisse tout propre derrière lui. 

« Le bras dérivé dans l'abbaye a donc rigoureusement 



ACCROISSEMENT DE CLAIRVAUX. 421 

terminé tout ci' qu'il était venu faire; d'un cours rapide, 
il va regagner l'Aube et verse dans son sein les eaux qu'elle 
nous avait fournies : le fleuve, d'abord appauvri et pares- 
seux dans son ancien lit, reprend avec précipitation sa 
course un instant ralentie (1). » 

Tel se présente à nous le vaste ensemble de construc- 
tions entreprises par les religieux de Glairvaux. Si , pour 
achever cette description, nous ajoutons que la petite cel- 
lule, occupée par le saint fondateur durant sa maladie, 
fut comprise dans la nouvelle enceinte au nord-est de l'é- 
glise, et que la place laissée libre au nord et au chevet de 
l'église servit de lieu de sépulture pour les religieux et 
les novices, nous aurons une idée suffisamment exacte du 
plan du second monastère, au temps de saint Bernard (2). 

Il resterait à déterminer l'époque à laquelle ces travaux 
furent achevés. A cet égard , un seul point est sûr, c'est 
que la dédicace de l'église eut lieu avant l'année 1145 (3), 
probablement en 1138. Les évéques des diocèses voisins 
présidèrent la cérémonie; Bernard, malade et retenu au 
lit par une fièvre intense, eut la douleur de ne pouvoir y 
assister qu'en esprit. Ce fut sans doute vers le même temps 
que les religieux prirent possession des lieux réguliers, 
cloilri', chapitre, réfectoire et dortoir. A partir de cette 
date , le premier monastère devint la résidence à peu près 
exclusive des convers et fut transformé en une vi'ritable 
grange du type cistercien. 

(ly Bernardi Vitu. \\h. H, caj). v, n 31. L'aulcur de la Dcscripiio 
iiionasterii Clarevallis . a[). Migiie, t. CL.\X\V, p. 570-57'i, n'a fait 
que nieUre de la couleur sur le dessin du bioj^raphe de saint Bernard. 

'X Voir, planche, n' Gl et i)2. CI'. Ilerui(iiiez. l-'usciriilus. ap. Migiic, 
t. CL.W.W, p. 15ô'J-60, cap. M. 

(3) Les Fragmenta Gaulridi, qui sont de 1145, mentionnent celte 
dédicace {Ms. Parisicnse, p. 10''}. Cf. F' édit., t. 1 , p. 418, note 4. 



21 



CHAPITRE Xy 

LE DOMAINE DE CLAIRVAUX ; UTILITÉ SOCIALE 
DE CE MONASTÈRE. 



Constitution du domaine. 

On ne connaîtrait pas l'abbti de Clairvaux tout entier, si 
on ne considérait en lui qu"un moine, uniquement préoc- 
cupé des choses du ciel. Les soucis matériels de la vie 
l'ont maintes fois distrait de la contemplation. Directeur 
d'àmes, il remi)lissait en même temps l'oiïîce de proprié- 
taire ioncier, de petit fermier. Uien de ce qui regarde l'a- 
griculture ne lui fut étranger, surtout au début de son mi- 
nistère abbatial. Et jusqu'à la lin de ses jours, on le vit se 
mêler, soit comme arbitre, soit conmie intéressé, à des 
(luestions de fermage, de clôture, de restitution d'argent 
ou de bétail. Une de ses lettres au comte do Champagne, 
llenii le Libi^ral, n'a pour objet <p\'une affaire de porcs 
volés (1). Vers le même temps, il écrivait à l'archevêque 
de Houon au sujet de quatre acres de terre que l'évèquc 
de Bayeux venait d'accorder sur sa demande aux moines 
de Savigny (2,. Une autre fois il intervient pour la déli- 

(1) Ep. •.^79. 

(2) Ep. 413. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 423 

mitatioii d'une propriété et la plantation d'une haie (1). 
Bref, il est visible que les choses d'agriculture et d'exploi- 
tation rurale n'ont rien qui déconcertent sa piété. 

Pendant dix ans, la constitution de la propriété fon- 
cière de son abbaye avait été sûrement l'un de ses plus 
grands soucis. On se rappelle que jusqu'à l'année 1125 les 
religieux avaient été incapables de tirer de leur domaine 
tout ce qu'il leur fallait pour subsister (2). Cet état de 
choses n'aurait pu durer indéfiniment sans amener la fer- 
meture du couvent. Clairvaux n'eût pas été alors la seule 
fondation réduite à cette extrémité. Bien d'autres monas- 
tères furent ainsi arrêtés dans leur dt'veloppement et sup- 
primés tout à coup, faute de dotation suffisante. Ce qui 
permit aux religieux de Clairvaux de traverser victorieu- 
sement cette période embryonnaire, ce fut l'austérité de 
leur Règle et leurs habitudes de mortification et de so- 
briété. 

x\utant qu'on en peut juger par le Cariulaire de Clair- 
vaux, les donations foncières de la première heure furent 
rares. Et cette rareté s'explique aisément. Au moment où 
Bernard prit possession du val d'Absinthe, les prieurés 
établis dans le voisinage avaient déjà pratiqué une sorte de 
drainage dans tout le pays. Bien des donateurs généreux 
s'étaient dessaisis d'une partie de leur domaine, en faveur 
soit du prieuré de la Ferté, dépendant de Saint-Oyan, 
soit du prieuré de Saint-Étiennc de Vignory, soit de 
Sainte-Germaine près de Bar, soit de la Maison-Dieu de 
Bar, soit du prieuré de Clémentinpré (3), qui formaient 

(1) Mignc, t. CLXX.VII, p. 7 17-/ M; cf. ep. 37r> el 4 19. 

(2) Bern. Vitu, lib. I, cap. x, n" i9. 

(3) Nous n'avons pu jusqu'à présent drcouvrir l'cinplaccinonl de ce 
l>rieuré. Il était sûrement voisin do Clairvaux (Bern.,6'p. iil : au lieu 
de in DemenUni pralo . lire /// Clemenlini ou Clemenlino pralo); 



424 VIE DE SAINT BERNARD. 

autour de Glairvaux un cercle d'un rayon de quelques 
lieues seulement. L'abbaye de Chniy elle-même avait des 
possessions dans le Image d'Arconville 1). Les églises 
paroissiales constituées depuis longtemps réclamaient, 
en outre, des paysans et des propriétaires ruraux une re- 
devance pour l'entretien du culte et la subsistance «lu 
clergé. Or, ces églises étaient au moins aussi nombreuses 
qu aujourd'bui : autour de Clairvaux, Ville, Juvencourt, 
Longchamp, Arconville, Ghampignol, Monteville même, 
étaient paroisses; et pour décrire un cercle plus étendu, 
en partant de la Ferté pour y revenir, Cirfontaine, Maran- 
ville, Rennepont, Baroville, Bergères, Urville, Vitry, 
Saint-Usage, Fontette, Cunfin, Vilars-en-Azois avaient 
pareillement chacune son curé. De là des dîmes relative- 
ment considérables, qui grevaient le sol de toute la con- 
trée. Or, c'était aux propriétaires de ces villages que 
Bernard allait s'adresser pour constituer, au milieu même 
do leurs domaines, un domaine nouveau, particulier, in- 
dépendant. 

Quelques-uns seulement comprirent d'abord l'avantage 
de cette institution. Bien que la charte de Hugues comte 
de Troyes soit apocryphe, nous croyons pouvoir compter 
parmi les premiers bienl'aiteurs de Clairvaux le comte lui- 
même. Josbert de la Ferté, et liaynaud de Perrecin (-2). 
La dolalion de Geoffroy Félonie est plus douteuse à cette 

ncrn. Vila i/uar(a. lib. II, ii" -i). Il M'inlile que ce iirieiiié relovait 
lie Sainl-Hénigne de Dijon (cf. .Johiii, Soinf Uernurd et sa fdinilh'. 
p. r.77;. Eudes ou Odon, prieur de Clémenlinpré, est cité comme té- 
moin dans les deux volumes du Carlulairc de Clairvaux [Carlx com- 
munes, 1 ; Frurllle. I, p. 123;. Sur les Chartes utilisées dans ce cha- 
pitre, cf. 1"^ édit., l. I, p. i9r)-r,. 

(1) Cartx Corn m., 1, p. 3. 

(2) Les donations primitives de Josberl et de Raynaud sont inscrites 
au Carlulaire, Carlx communes, I. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 425 

date (V;. Mais en revanche, la première charte inscrite 
parmi les Cart;i' communes nous fournit d'autres noms qui 
doivent incontestablement figurer parmi les fondateurs 
de la nouvelle abbaye : Frédéric surnommé le Sauveur ou 
Serveux, Drogon le Gros, Hugues de Yille. Guy de \ï- 
gnory, Guyard de Juvencourt et Ancher de Bar. 

La charte de donation de Josbert le Roux, chevalier de 
la Ferté et vicomte de Dijon , servit de type à beaucoup 
d'autres (2). On y voit de quelle nature étaient les droits 
dont le nouveau monastère était nanti. Prairies, terres de 
labour, droits de pâture dans les bois, droits de pèche 
dans l'Aube, droits d'usage dans la forêt pour bois à 
brûler ou bois à. bâtir, droit de recueillir le miel, le gi- 
bier ou tout autre objet perdu, tels étaient les biens dont 
le parent de Bernard se dessaisissait en faveurde l'abbaye 
de Clairvaux sur le territoire de Perrecin, et tout cela 
d'une façon absolue, sans exiger un droit de terrage, de 
pâturage, ni aucune autre redevance semblable. 

Plus voisines du monastère, ce semble, étaient les 
terres dont Frédéric le Serveux, Drogon le Gros, Hugues 
de Yille et Guy de Vignory dotèrent la troisième fille de 
Citeaux (3). Peu à peu le domaine de Clairvaux s'accrut 

(1; Le nom de Geoffroy, dit Félonie ou Félenie, ne se trouve pas 
dans la charte de 1135 {Cartx coiiimiiues. I). 11 figure pour la pre- 
mière fois dans la charte générale de 1147 [CarUe comm., \l. On le 
retrouve dans une charte confirmée par l'évèque de Langres en 1172 
[Graïujia ahbaHee . XXVi;. Puis il reparait dans une charte de 1179 
[UUru Album, XXIII) et une autre de 1190 Uhid., XLVI); ce qui nous 
fait penser qu'il ne fut pas un des donateurs de la première heure. 

(2) « Girardus de Giburreio... et Evrardus de Vacua silva... dede- 
runt... ad eum videllcet modum ad qucin supra di\lmus Josberlurn 
intra finagium Pelrecinl contulisse, » lisons-nous dans Cari. Comm., I. 

(3) Iliid. 11 s'agit Ici du finagium Gannispanix ailleurs Guudree 
Hispanix. Migne, t. CLXXXV, p. 987) dont nous n'avons pu déter- 
miner l'emplacement. 

24. 



426 VIE DE SAINT BERNARl». 

d'une partie de la forêt voisine et de quelques pièces de 
terre situées dans la vallée de l'Aube, entre Ville au sud 
et Perrecin au nord (1). En même temps et dés H21, 
Adon, abbé de Saint-Oyan (2), Pons, abbé de Cluny (3 , 
Joceran, évêque de Langres (4 , afin de provoquer de 
nouvelles donations , renonçaient en faveur de la nais- 
sante abbaye aux droits (ju'ils possédaient dans les villa- 
ges de Saint-Usage (ou Saint-Eusèbei , d'Arconville, de 
Gevrolles, etc. Plus tard, Reinier du Châtel et Anséric de 
Chacenay léguaient à Bernard leurs terres de Fraville et de 
Fontarce (5), appelées à devenir le centre de deux granges 
fort prospères. Nous arrivons ainsi à l'année 1135, qui , à 
l'occasion de la translation de l'abbaye, ouvrit pour Clair- 
vaux une ère de véritable richesse foncière. 

11 n'entre pas dans notre plan d'énumérer ici toutes les 
donations contenues dans les chartes qui plus tard, de 
113.J à 1147 (()), époque d'une révision générale des actes 
de propriété de l'abbaye, ou même de 1147 à 1153 7 , 

(1 Perrecin, village à cheval sur l'Aube, entre les forges actuelles 
de Claiivaux et IJaycl. 11 est aujourd'hui détruit. Sur le cadastre de 
Ville-sous-Laferlé, figure encore une contrée sous le nom de « Pont 
de Persin » (évidemment le Perrecin du douzième siècle). Une charte 
de 1181) [Grangia ahbatix. XLV) semble indi(|uer qu'une grande par- 
tie de ce village aiipartenait dès lors à Claiivau.v. 

(2) Fonlarcia, XXX; Galliu Clirisl.. IV, Inst., \k 15. 

(.3) La charte de Pons fut renouvelée par Pierre le Vénérable {Fra- 
ville. XX ; cf. Cart. comm., I). 

(4) Migne, t. CLXXXV, p. 977-979. Mernard obtint cette charte, en 
se présentant lui-même au synode de Langres. Nous voyons, par une 
charte de Geoffroy (drangia alibat., V), que l'évéque de Langres pos- 
sédait des droits à Gevrolles. 

(5) CurUc comm.. \. 

(6) A l'occasion de la croisade, Godefroid, évtMjue de Laiigies, revit 
et confirma toutes les chartes de Clairvaux. 

(7) Nous ne connaissons que quelques chartes de cette période. 
Charte de Henri comte de Troycs, datée de ll'i.S, Migne, t. CLX.XXV, 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 427 

date do ta mort du fondateur, étendirent si prodigieuse- 
ment le domaine de Clairvaux. Qu'il nous suffise de faire 
observer qu'après s'être avancé jusqu'à l'Aube , puis, outre 
Aube, autour du Periset ou Perisel, ruisseau qui porte 
aujourd'hui le nom de saint Malachie, puis dans toute la 
vallée entre Juvencourt etl'Aujon, le monastère finit par 
prendre pied dans tous les villages environnants, Ville, 
Maranville, Longchamps, Perrecin, Bayel, Baroville, Ar- 
conville, Cliampignol, Monteville, Vitry, Saint-Eusèbe, 
Fontette, Cunlin. 

Peut-on savoir quels motifs inspiraient les bienfaiteurs 
du monastère? Une charte laisse entendre qu'elle fut ré- 
digée en vue de secourir les pauvres de Jésus-Christ. 
Quelques autres donations figurent au Cartidaire comme 
une dot que des nouveaux convertis apportaient à l'ab- 
baye, en entrant au noviciat i. L'intention d'entrer avec 
la communauté en union de prières est rarement formu- 
lée , mais elle est évidemment au fond de la pensée de 
tous les donateurs. Si le comte Thibaut, par exemple, 
conûrme et amplifie les donations de son oncle , le comte 
Hugues, c'est, dit-il expressément, << pour le remède de 
son âme 2' et l'àme de ses prédécesseurs. » Ce sentiment 
de foi dominait tout le reste au moyen âge. Il faut y voir la 
cause principale de la prospérité matérielle de Clairvaux. 

Comme on l'a justement remarqué, « c'était pour l'ab- 

p. 1750; charte inédile de Henri fils de TliiJjaiit IV, en dale de UûO, 
Coniil. Camp., IX, p. l:JG; charte inédite de Thiljaut, de 1151, Comit. 
Campa n ., III , p. 13i. 

(1) « la finagio vilhe Giiiardus de .luvencurt... paitein ulodii quain 
haljeljat pauperlbus Clarcvallis liijerain dédit » [Cart. comm., I). 
« Tescelinus de Mundivilla et Josbcrlus filius ejus, venienles ad con- 
versionem in monaslerio Clarevallensi, dederunt eidcm, » etc. {Fra- 
villa, I). 

(2) Comitum Carnpanix, I, p. Wi. 



428 VIE DE SAINT BERNARD. 

baye un magnifique honneur que ces témoignages de la 
sympathie des peuples... Toutes ces donations sont faites 
entre vifs. Le donateur se dépouille immédiatement lui- 
môme. » 11 le fait « du consentement de ses héritiers, 
dont la législation d'alors exige le concours pour la vali- 
dité do l'acte (1:. On peut encore compter dans le Carlit- 
laire de Clairiuni.c ces suffrages que tant d'hommes, au 
prix du sacrifice de leur fortune présente ou à venir, don- 
nèrent il y a sept siècles et demi » à une institution qui 
allait devenir si glorieuse... « Toutes les classes se mêlent 
dans cette longue suite de donateurs, souverains et ba- 
rons féodaux, évêques et dignitaires ecclésiastiques, bour- 
geois, artisans, modestes laboureurs, « colons, serfs même 
ou hommes de corps, comme on disait alors; « tous con- 
fondent leurs rangs pour venir porter au monastère de 
saint Bernard l'hommage de leur libéralité ^2). » 

Le domaine de Clairvaux, composé de la sorte et sans 
cesse agrandi, comprenait des prairies, des terres arables, 
des bois,' des cours d'eau, des vergers et enfin des vignes. 
La culture de la vigne n'avait pas d'abord été très appré- 
ciée des fondateurs. Un moine nommé Chrétien, ayant 
planté des ceps sur un coteau voisin, Guy et Gérard, frères 
du saint abbé, en furent scandalisés. ) Frère Chrétien, a 
quoi pensez-vous? lui dirent-ils. Vous oubliez donc que, 
selon l'Ecriture, le vin n'est pas pour les moines. » A 
quoi celui-ci répondit : « Vous (Hcs des frères spirituels 

(1) D'Arliois cle Jubainville, les Ah!iai/es cisterciennes, p. 'J87. Voir 
par oxein|)I(' de quelle fanon fut légal isi'e la donation de Josbert . jia- 
rent de l'alibé de Clairvanx [Cartx comm., 1). 

{'1} A/ihai/ex cislerc ioc. cit. Une charte de l:î26 [Foiilarcid. XLIII, 
p. 17',)) meiilionne des donations antérieures faites par des serfs ; E- 
vrard de Chacenay donne <i pro reniedio animie niea^ et aniecessorum 
meoruin, <[uid(|uid ipsa (ecclesia Clarev.) acquisierat ab (h) n)ninil>iis 
mets (le corpore ubiqiie in toto possc meo. » 



LE nOMAIXE DE CLAIRVAUX. 429 

el vous ne buvez pas de vin; mais moi je suis un pécheur 
et je veux en boire. » Cette réponse lit horreur à Gé- 
rard (1). Plus tard son sentiment devait être tout aulre : 
en 1135, le cellérier de Glairvaux, devenu gros fermier, 
ne dédaignait plus la culture de la vigne (2i. 

On remarquera que dans Ténumération des biens de 
Tabbaye, il n'est aucunement question d'églises paroissia- 
les, de villages , de colons ou de serfs. C'est qu'une clause 
de leur premier règlement (S) interdit ces possessions à 
tous les monastères de l'Ordre. Par là les Cisterciens en- 
tendaient réagir contre les usages d'un grand nombre 
d'abbayes, particulièrement de Gluny, dont les abbés, 
maîtres de châteaux, de villages avec leurs paysans, de 
serfs de l'un et l'autre sexe, comptaient parmi les plus 
grands seigneurs terriens de l'époque. Le système clu- 
niste peut historiquement se défendre. Pierre le Vénéra- 
ble, l'un des hommes les plus modérés de son temps, a 
essayé d'en démontrer la légitimité. « Personne n'ignore, 
dit-il, les traitements que les seigneurs laïques font subir 
à leurs serfs des deux sexes. Non contents du service qui 
leur est dû, ils res'endiquent sans pitié les biens et les 
personnes, les personnes et les biens. Outre le cens accou- 
tumé, trois ou quatre fois par an et aussi souvent ({ue le 
veut leur caprice, ils s'emparent de leur avoir, les acca- 
blent de charges insupportables et sans nombre. Aussi 
voit-on ces malheureux déserter le sol qui les a vus naître 



(1) Bernardi Vita quarta, lib. II, n'> lu. 

(2] Quand il s'agit de transférer l'abbaye |)liis à l'est, on mit en 
avant tous les avantages qu'on retirerait de cette nouvelle situation, 
par exemple : « iocuin esse spatiosum... ad virgulta et vineas, » etc. 
En lli3, une charte du comte Thibaut a jKiur objet la donation d'une 
vigne près de Baroville (Conill. Cainpan.. M). 

(3) Cap. XV, ap. (Juignard, Monuiaeitls. p. 71. 



430 YIE DE SAINT BERNARD. 

et s'enfuir au loin. Mais, chose plus affreuse, on trafique 
de ces âmes que Jésus-Christ a rachetées de son sang, et 
on les vend à prix d'argent. Les moines , exerçant la 
même autorité, en nsent tout autrement. Ils n'exigent des 
colons que les services légitimes et dus; ils ne les fati- 
guent pas d'exactions, ne leur imposent pas un joug ex- 
cessif; s'ils les voient dans le besoin, ils viennent à leur 
secours. Ce ne sont pas pour eux des serviteurs, des serfs, 
mais des frères et des so?urs. fJt voilà pourquoi les moines 
possèdent aussi légitimement et à meilleur titre même que 
les laïques (1'. » I^'argumentation de Pierre le Yènéraijle 
a trouvé son expression la plus piquante et sa plus haute 
confirmation dans un proverbe qui eut cours au moyen 
âge, non seulement en France mais encore en Allemagne : 
« Il fait bon vivre sous la crosse i2i. » Néanmoins les idées 
de justice et d'égalité naturelle se produisaient déjà au 
douzième siècle sous une forme plus hardie, et on les voit 
percer nettement jusque dans les chartes d'affranchisse- 
ment, émanant de la chancellerie royale (3 . lilst-ce une 

(1) Pet. Yen., lib. I, ep. 2>s. ap. Migne, l. CLXX.MX, p. 146. llestà re- 
marquer qu'Aljélard {Senno de Joanne Baplista. éd. Cousin. 1, 572} 
soutient précisément la thèse contraire : « Quis ignoret in ipsos sub- 
jectos nostros exacliones graviorcs nos exercere et major! debaccliari 
tyrannide, quam sœculares l'aciunt polestales. » Si Pierre le Vénérable 
généralise trop, Abélard exagère sûrement davantage encore. Cf. Lu- 
chaire, Manuel des Institut, françaises, p. 310-313. Dans une bulle 
de Ul'i, le pape Pascal II proclamait en principe « que les serfs ec- 
clésiastiques sont improprement ai>pelés serfs et qu'il n'est pas juste 
qu'ils soient assujettis aux mêmes conditions que les serfs des la'i- 
qucs » (Guérard, CartuI . de N.B. de Paris. I, 223). Sur les exactions 
des seigneurs la'iques, cf. Flach, les Origines de l'ancienne France. 
Paris, 188G, I, 'il3-'i:ri et passiin. 

(2) « Unter dein Krumiiistal)en ist gut wohnen. » Gudenus, Coder 
diplotn., I, fi93. 

(3) Cf. une charte de Louis le Jeune de 1152, dans Luchaire, histit. 
monarcli., 2"- éd., II, I3'i. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAL'X. 431 

illusion, ou une témérité que d'interpréter la clause do la 
charte de Charité cistercienne , qui vise les villages et les 
serfs, comme une tentative favorahle à l'abolition ou du 
moins à la diminution du servage ? En n'acceptant que des 
hommes libres sur leurs domaines, Cîteaux et Glairvaux 
invitaient indirectement les seigneurs à délivrer des char- 
tes d'affranchissement à leurs tenanciers. On ne peut 
douter, en effet, que les monastères cisterciens n'aient re- 
cruté principalement dans la classe des affranchis leurs 
convers, destinés à l'exploitation des granges. Une révo- 
lution lente s'accomplissait de la sorte au sein des popu- 
lations rurales, à mesure que les filles de Citeaux se mul- 
tipliaient; et nul ne niera qu'elle fût tout entière au profit 
de la liberté et du progrès social ilj. 

C'est dans un but non moins élevé et libéral que les 
Cisterciens s'engagèrent à ne jamais tirer proht du travail 
d'autrui. Un point de leur Règle prohibe absolument l'ac- 
ceptation de rentes foncières ou cens, seules rentes alors 
connues. Les abbayes de l'Ordre pourront se libérer du 
droit de dîme, mais jamais elles n'exigeront la dîme d'au- 
trui. La dimo est à leurs yiîux une chose sacrée, qui 
revient de droit soit à févôque, soit au curé, soit à l'é- 
glise paroissiale, soit aux indigents. Des moines qui pos- 
sèdent un domaine doivent vivre en l'exploitant et se 
sufûre à eux-mêmes. S'assurer, outre la propriété de 
biens fonciers, ce qui est nécessaire ou utile puur une 
exploitation agricole, voilà ce que la llègle de saint lie- 
noît autorise. Après, commence l'abus : tout ce qui est 

(1) Plus lard, Clairvaux viola les statuts cisterciens. Eu 1196, l'é- 
glise de Bologne (Haute-Marne) lui appartenait (t/7<ra-l//;«m, LV); en 
1231, elle possède trois villages entiers avec leurs habitants {Comit. 
Campait., XX); quelques années après, elle acquiert des serfs isolé- 
ment (cf. d'Arbois de Jubainvillc, Al>hayes cisterc. p. 295). 



432 VIE DE SAINT BERNARD. 

superflu est contraire à la piiroto de l'institut monasti- 
que ^1). 

II 

Personnel du domaine. 

En résumé, dt'S hommes libres travaillant librement et 
en commun sur un sol libre et vivant uniquement de leur 
travail, tel est le caractère particulier de l'Ordre cistercien 
et par conséquent de l'abbaye de Clairvaux. 

A côté d'elle quel contraste dans rexploilaliou d'un do- 
maine rural! Prenons pour exemple, si l'on veut, la pro- 
priété de Josbert de la Ferté ou du seigneur de Chacenay, 
dont nous rencontrons les noms dans les chartes de Clair- 
vaux !2). Leur domaine se compose de terres et d'hommes. 
Une partie de ces terres est rattachée à la maison du sei- 
gneur : c'est ce que les textes appellent le dominicum , la 
ierj-a domhiicata ou indomiuxcata. I^e reste est partagé en 
lots de diverse étendue, cultivés par des serfs , dos affran- 
chis, des colons ou des liùtes, qui en ont l'usulruil, moyen- 
nant redevances plus ou moins lourdes : ce sont autant de 
tenuros soit servîtes soit ingénuiles. 

M. d'Arbois de Jubainville n'est pas loin d'affirmer qu'à 
cette époque presque tous les habitants de la Champagne 
étaient serfs (3;. Une toile opinion est selon nous exagérée. 

(1) Exoril. cislcrc. cœnohii, cnj). \\, Giiiiiiiard. \k 71-7'2. Cf. Con- 
suel. seii InslU. geiwr., cap. v cl ix, ibicL. p. 2oO-:!r)2. 

(2) Beni. Vila. lib. I, cap. ix, n" 43; Cartx rommintes, 1; Vonlar- 
cta, XLIII; d'après cette dernière charte on voit que le seigneur de 
Chacenay possédait des serfs dans son « poté » ou domaine. 

(2) « Pres(ine tous les habitants de la Cliampagne paraissent avoir 
été serfs au douzième siècle. » Histoire des comtes de Champ., 111, 
215; cf. IV, G'J7-700. Il nous semble que la lecture des Curtulaires 
de la région donne une im|)ression un peu différente. M. l.uchaire 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 433 

Ce qui n'est pas contestable, c'est que, au point de vue de 
la sujétion, lo sort des affranchis ou même des colons 
n'était guère supérieur à celui des serfs. Sauf le droit de 
formariag-e et de mainmorte, qui n'atteignait que les serfs, 
tous les droits seigneuriaux, corvées, dîmes, cens, 
tailles, etc. , frappaient indistinctement tous les hommes 
du domaine. On a dit aussi que, « de droit commun, les 
habitants roturiers de la Champagne étaient alors tail- 
lables à merci il]. » C'est encore une assertion qui veut 
être corrigée. Un usage déjà accréditi'' par le temps vou- 
lait que le tenancier, même serf, ne payât annuellement 
qu'une redevance fixe. Telle était par exemple la règle sur 
les terres ecclésiastiques (2); et nul doute que cette cou- 
tume ne se fût également introduite sur les domaines de 
la féodalité laïque, partout oîi régnait ({uelque sentiment 
de justice, inspiré par la raison ou par la foi 3:. Ce qui est 
malheureusement vrai , c'est que l'usage dont nous par- 
lons n'avait pas, en droit féodal, force de loi reconnue, et 
([ue nombre de seigneurs laïques abusaient de l'antique 
droit de propriété pour exiger de leurs tenanciers des re- 
devances arbitraires et injustes. Le plus souvent, ce mal 
avait sa source, non dans la rapacité du seigneur, mais 
dans celle de ses agents. Les maires préposés ù la surveil- 
lions parait plus juste, quand il dil : « Au commencement du onziènn' 
siècle, la condition servile est celle de la majorité df nos paysans, et, 
dans la plupart des provinces (il faut excepter la Normandie et la Bre- 
tagne, peut-être rr.èine la Touraine), une partie nol.ahle de la jjojm- 
lation des campagnes restera soumise, jusqu'à la fin du trei/ième 
siècle, aux charges caractéristiques de la servitude. » Manuel des 
Instilii lions françaises, p. 2'Ji-295. 
(Ij D'ArJjois de Jubainville, ouv. cit.. 111, 2I5-''.lfj. 

(2) Cf. Pet. Vener., lib. I, ep. 28, loc. cit. 

(3) Cf. Fuslel de Coulanges, l'Alleu et le domaine rural, p. 3(J0- 
442. 

SM\r i;i;uNAiU). — t. i. 25 



434 VIE DE SAINT BERNARD. 

lance et à Texploitation des domaines ruranx, les vicomtes 
et les prévôts^ chargés d'exercer la justice ou de recueillir 
les impôts 1) dans les comtés, n'avaient pas toujours 
rimpartialité et le désintéressement qu'on est en droit 
d'attendre de fonctionnaires loyaux. Il leur arrivait trop 
fréquemment do confondre le droit seigneurial avec leur 
propre intérêt. Leurs exactions ne profitaient pas toutes 
au maître. Iv tenancier subissait ainsi la double exigence 
d'un fisc déjà exorbitant et d'un agent fiscal abusant de 
son autorité. Cette plaie, qui n'est pas particulière au 
moyen âge, frappait trop souvent alors les campagnes 
d'une façon criante. Voilà ce qui arrachait aux malheureux 
tenanciers les plaintes dont Pierre le Vénérable et tant 
d'autres se sont faits l'écho. 

Une autre cause qui rendait leur sort vraiment déplo- 
rable, c'était l'obligation où ils se trouvaient de se tenir 
habituellement aux ordres du propriétaire. Pondant <(u'ils 
employaient le meilleur de leur temps et les plus belles 
journées des saisons à s'acquitter de leurs corvées sur le 
dominirum . leurs propres champs, d'ordinaire les moins 
féconds du domaine total, restaient en souffrance. La ré- 
colte suivante s'en ressentait inévitablemenL 11 n'en fal- 
lait pas moins payer toutes les autres redevances. On 
comprend dès lors qu'il suffisait parfois d'un hiver ri- 
goureux comme celui de ll^i-112o, pour amener dans 
les campagnes une lamine dont les petits fermiers, serfs 

(1) Sur 1('S vicomtes cl les prévôts, cf. Luc.Iiaire, Manuel des Insli- 
lut. françaises, p. 263-2<)0, 279-28'.>. Le vicomte qui tenait le castrinn 
de la Ferté. Hugues, est nommé dans le Caiiiilaire de Clairvaux (£//- 
lia Allxvn. 1, p. 41, etc.). Le comte de Champagne avait un prévôt à 
lîar-sur-Aulte (Hern., cp. 39, a" 3). Un officier, minisler, du non) de 
Constance, était prévôt de Guy de Marcilly, à Rennepont [Ullra Al- 
liant, ];. Le Carlulaire nomme pareillement les maires de Long- 
cliamj», de IJaroville, d'Urville, d'Arconviile, etc. 



LE DOMAINE HE CLAIRVALX. 435 

OU libres, étaient les premières victimes. N'ayant aucune 
réserve, ils étaient condamnés à mourir de faim, si une 
Providence visible ne venait à leur secours (Ij. 

En regard de ces domaines mal cultivés de la féodalité 
laïque, plaçons Clairvaux. Ce monastère était aussi un 
composé de terres et d'hommes. Les terres, nous l'avons 
vu, étaient enchevêtrées dans les propriétés elles villages 
d'alentour. Pour l(»s exploiter, il avait fallu les diviser en 
plusieurs centres de fermage, nommés granges. Six gran- 
ges, ce semble, furent établies du vivant même du fonda- 
teur : ce sont , avec la grange de l'abbaye , Granrjia abba- 
/îVe, rOutre-Âube, séparée de celle-ci par l'Aube comme 
son nom l'indique, Ullra Albam, Fraville dans le fmage 
d'Arconville, Fontarce à la source de l'Arce, Beaumont et 
Campigni sur le territoire de Cunfin et de Riel les Eaux i2j. 

(1) Sur ce point, cf. riistel de Coiilanges, our. cil., p. 42:3-ii5: Lu- 
chaire, Manuel des lastilv.l. françaises, p. 297-299. 

(2) L'existence des quatre premières granges au temps de Bernard 
est hors de doute; elles sont citées comme telles dans les documents. 
Juxta Granfjiam FraviUx, est-il dit dans une charte de lli7 [Fra- 
villa. I, p. 124). Pour Fontarce, cf. Beni. Vita, lib. VI, cap. li, u" 15. 
Pour Beaumoiit et Campigni, la chose est moins claire; M. d'Arhois 
de Jubalnville Ahhayes cisterciennes , p. 312-31H} a cru qu'il n'était 
question pour la première fois de la grange de Campigni qu'en 1210. 
C'est une erreur : dans une charte de 1159 [Campigni. X.XXIII, p. 252) 
on rencontre les expressions finafjiton (jrangiœ Canipaniaci. Ce qui 
nous porteià croire que les granges de Beaumont cl de Campigni exis- 
taient déjà en ll.i7, c'est que les dotations qui les regardent ou qui 
leur sont assignées forment un groupe spécial et figurent, à cette date, 
dans la revision générale des chartes de l'ahhaye, sous une rubrique 
particulière. Fraville est aujourd'hui une ferme de la commune d'Ar- 
conville. Elle comprend 230 hectares, dont 3i faucliées de prairies (la 
fauchée est de 31 ares 02 centiares) et se loue 5,000 francs. Du tenq)s 
(le saint Bernard il reste encore la chapelle et le réfectoire, avec la 
cave et le dortoir. La chapelle, d'un style très simple, éclairée seule- 
ment par deux étroites fenêtres, est située à droite de la porle d'en- 
trée qui donne accès dans la cour de la ferme. 



/|3(t VIE DE SAINT HERXAHD. 

On tomberait dans une grande erreur, si l'on se faisait 
de ces établissements l'idée qu'exprime aujourd'hui leur 
nom usuel. « Grange, selon la remarque do M. d'Arbois 
de Jubainville (li, est un terme générique qui sert, au 
moyen âge, à désigner tout bâtiment destiné à l'exploita- 
tion agricole. L'auteur de la description de Clairvaux nous 
dit que la présence des instruments aratoires dans les 
granges d'Outre-Aube et de l'Abbaye, toutes doux atte- 
nant à Clairvaux, était le seul signe auquel on put, au 
premier coup d'oeil, distinguer ces granges d'une abbaye. 
Les granges cisterciennes étaient souvent des sortes d'ab- 
bayes au petit pied; elles avaient leur chapelle, leur dor- 
toir, leur réfectoire, leur chauffoir. Elles différaient des 
monastères en ce que les moines ne pouvaient y habiter 
à poste fixe. » Les convers seuls y résidaient. « C'est ce 
(|ui constitue un des caractères de l'Ordre de Cîteaux et 
([ui distingue cet Ordre de celui de Gluny et des anciens 
Béni'dictins. Les anciens Bénédictins et les Clunistes char- 
geaient des moines de radininislration de lours propriétés 
rurales et les envoyaient y résider. De là l'origine des 
prieurés. Les prieurés possédaient un couvent, c'est-à-dire 
une communaut('' de moines qui remplissaient ensemble 
tous les devoirs de la vie monastique. Mais l'existence des 
prieurés était prohibée dans l'Ordre de Citeaux qui n'ad- 
mit cette institution (juc dans les siècles de décadence. » 
Les granges cisterciennes étaient rattachées à l'abbaye 
par nn lien très étroit. Le domaine total vivait d'une vie 
unique. l{ien ici de semblable au (lominkum et aux tonures 
serviles ou ingénuiles. La population de Clairvaux qui, 
après avoir commencé par treize personnes, finit par s'é- 
lever, du vivant môme de saint Bernard, à sept cents 

(I) Les Ahhinjes cis/crciomes, p. :)0i-305. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. ^'61 

âmes, ne forma jamais une villa, un village, mais une 
famille. Cette famille, il est vrai, se composait de deux 
groupes distincts, les moines et les convers; mais tous ses 
membres, quelle que fût la diversité de leur origine ou 
celle de leurs offices, jouissaient du même privilège : la 
liberté, et ne reconnaissaient d'autre autorité que celle 
de la Règle, à laquelle le supérieur, Bernard lui-même, 
était assujetti. 

Le supérieur portait le nom d'abbé, abba.s, c'est-à-dire 
« père. >) Ses subordonnés, même les convers , étaient pour 
lui des « frères, » en même temps que des fils. C'est en 
lui que s'incarnait la Régie. Il avait charge de la faire ap- 
pliquer par tous et d'en punir les infractions. Mais quoi- 
que son autorité fût absolue, il ne devait prendre aucune 
décision, sans avoir consulté les anciens de la commu- 
nauté; et dans les circonstances graves il appelait à son 
conseil la communauté tout entière : consultation de pure 
conscience et de simple raison, car il n'était pas obligé de 
se conformer à l'avis de ses moines Ij. 

Malgré sa haute situation, rien, pas même le costume, 
ne distinguait au dehors ce dominus, ce seigneur d'un 
nouveau genre 2 . Comme le dernier des moines, il était 
astreint au travail manuel; et les historiens nous montrent 
Bernard, au temps de la moisson ou do la fenaison, ac- 
compagnant ses frères dans les prés ou dans la plaine (3). 
Sa nourriture n'offrait rien qui sentit la bonne chère. 
Quoiquil eût une cuisine particulière et deux moines, 
choisis à tour de rôle, pour en faire le service, il n'était 
pas mieux nourri que le reste de la communauté : comme 

(1) BciU'd. Rerjula. caj). 2 et 3, Guif^narJ, p. G-9. 

(2) Cf. Statnta Cap. (jcneral.. I:>.J2, ap. Martcne, Thésaurus Ancc- 
dot., IV, 1399. 

[i) Bern. Vila, lib. I, cap. ix, n" 44; cap. M, n" 5i, etc. 



438 VIE DE SAINT BERNARD. 

elle, il ne mangeait que des légumes; la seule raison qui 
lui faisait faire table à part l'tait la nécessité de recevoir 
honorablement les hôtes, sans que l'ordre de la maison 
eût à souffrir de leur présence il). 

Au-dessous do lui , et immédiatement après lui , venaient 
dans la hiérarchi(' monastique le prieur et le celléricr. Ils 
étaiont ii la nomination de l'abbé ;2 . Le prieur était, 
comme son nom l'indique, le second dignitaire de l'ab- 
baye. La Règle de saint Benoit l'appelle Pré\ùt, pr;epo- 
sitiis {'.-i . Il a peu d'attributions spéciales. Il est à tous 
égards le lieutenant de l'abbé qu'il supplée en cas d'absence, 
et dont il est le premier auxiliaire et le premier conseil- 
ler '5 . De iM5 à 1121 ce fut Gaucher, futur abbé de Mo- 
rimond, qui exerça à Glairvaux le priorat. Nous retrouvons 
ailleurs le nom de ses successeurs, Humbert, Godefroid 
de la Roche, Geoffroy, plus tard abbé de Clairmarais, 
Geoffroy de Péronne, Rainier de Térouanne, et Philippe 
de Liège (5). Telle fut l'importance de cette fonction au 
temps de la grande prospérité de Glairvaux, que Bernard 
fut obligé de créer un sous-prieur. Le premier moine que 
nous voyons remplir cet office fut Odon ou Eudes, dont 
la mort précéda de ([uelques mois seulement celle du 
saint fondateur (6i. 

Le cellérier était d'une manière gém^rale, sous l'aulo- 

(I) Régula S. Bened., cap. ."iS cl 50. « Taiituiu lojiuininis accipial 
(sepliiiianarius) ut al)l)ali et supervenienlibus liosiiilibiis siifriccrc pos- 
sit. » Cnnsuet. Anli(/uior., cap. 100, aj). Gui^nard, p. '2'î7. 

{'}.) I{c(j. S. Bened., cap. 05, Oiiignard, ]>. .">:!. 

(.'}) Cap. 21 et G"). 

(4) Consiieiud. AtUit/., cap. 111. Giiignard, p. 230-:!:{l. 

{'->] Voir la liste des prieurs de Glairvaux, ap. IIenri(|uez, rasciriilus 
sanclorum Ordin. Cisler(ieiis.,\\h. II, p. 41S; cf. dArbois de Jubain- 
vilii-, Ahliai/es cisterciennes, p. ;!r)7. 

(0: Kxord. mcirjn., disl. III, caj». 0, Mii^ne, p. 105(;-l(i57. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 439 

rite do Tabbé, chargé de Tadministration financière du 
monastère (11. C'était lui qui commandait les repas et 
veillait à ce qu'ils fussent servis à temps. C'était lui qui 
salait les mets et faisait les parts de chaque religieux 
dans les écuelles destinées à cet usage. Il recevait les comp- 
tes des convers, placés à la tête des exploitations agri- 
coles, des usines et des divers corps de métiers de l'ab- 
baye 2 . Il en avait l'inspection. Lauteur du Grand 
E .torde de l'Ordre de CUenux nous montre Gérard, pre- 
mier cellérier de Clairvaux, parcourant les fermes de 
l'abbaye pour remplir les obligations de sa charge, ex dé- 
bita officii sui (3). 

Au nombre des dignitaires de Clairvaux, il importe de 
citer encore l'hùtelier et le portier. Nous aurons plus loin 
l'occasion de parler avec détails de leur humble et glo- 
rieux office 4 . 

En dehors de ces fonctionnaires spéciaux, la besogne 
journalière était la même pour tous les moines. Nous 
avons déjà dit en quoi elle consistait. Elle paraîtra bien 
humble, si l'on considère que ceux qui s'y étaient as- 
treints volontairement sortaient pour la plupart de l'une 
ou l'autre des trois classes privilégiées qui possédaient 
alors le monopole à peu près exclusif de la culture intel- 
lectuelle : la noblesse, le clergé et la bourgeoisie. « Com- 
bien de gens de lettres, combien de rhéteurs et de philo- 
sophes sont entrés dans les monastères de saint Bernard ! » 



(1) Ben. s. liened., caj). 31, Guignard, \>. 30. 

(2) Consiietud. Antiq., cap. 70 et 117, Guignard, p. 181 et liO; /«.$- 
Ht. Cupit. gêner., cap. 87, iOid., p. 274. 

(3) Exord. nififjn., dist. III, ca[). •>, p. 10.î3. 

(4) Sur les fonctionnaires d'ordre inférieur, cf. Coitsaelad. Anli'j., 
cap. 105-120, Guignard, p. 223->i3, et d Ariiois de Juliainville, les Ab- 
baye.s Cisterciennes, p. Iy8-2'i3. 



440 VIE DE SAINT BERNARD. 

nous dit un contemporain (l. Sur ce terrain nouveau, 
dans ce domaine spécial, l'aristocratie de la naissance ou 
de la science n'est plus comptée pour rien. Le savoir de 
quel(iues-uns est utilisé pour la transcription des manus- 
crits et la réforme liturgique entreprise par l'Ordre cis- 
tercien; mais les travaux de ce genre n'étaient qu'une 
exception à Clairvaux. L'occupation principale de la com- 
munauté, son œuvre par excellence, après la prière cano- 
nique, V(i/)us Dei, c'est pour chaque jour ouvrable le 
travail manuel. Quel spectacle pour les grands seigneurs 
et les riches bourgeois du moyen âge que ces moines, qui 
no le cédaient à personne en noblesse, en richesse ou en 
intelligence, librement attachés à la glèbe, et occupés à 
conduire un attelage, à porter du fumier, à défricher un 
sol ingrat 2 I Dans l'intérieur du cloître, leur ofiice est le 
môme, sinon jdus humiliant encore. Ils raccommodent 
eux-mêmes leurs vêtements ; et le port de l'aiguille est obli- 
gatoire , même pour l'abbé Ç-i . La cuisine les réclame à 
tour de rôle; nul ne peut se dérober à ce service : un fu- 
tur pape; Bernard de Piso, et un fils de roi, Henri de 
France, passeront ainsi plusieurs semaines de leur vie à 
« laver des écuclles (4 . » La fameuse chimère saint- 
simonienne , d'après laquelle certains hommes naissent 
avec la charmante vocation de brosser pour leur agré- 
ment, du matin au soir, les bottes de leurs frères, n'était 
pas encore inventée. Chaque moine de Clairvaux jjrend 

(Ij Bein. Viia, \ïh. II, pr.rf. 

(2) « Qiialis rcligio est fodere leirain, silvam cxcidcre, stcrcora coin- 
poiiare? » Bera., ep. 1, n" 4. Cf. Pelri di' Uoya cp. iiitcr Beiiiardiiias 
49'2, n" y. 

(3j Reg. S. Bened., cap. :>:>. Cf. Cœsarii Dialogi miracul., dist. V), 
cap. 16-17, ap. nibl. Pair, risterc, II, 172-17.5. 

(4) Consuet. Antiquior., cap. 108, ap. Guignard, j). 225-227; l'ragm. 
hislor.. ap. Uisl. des G., -MI, 01 ; Boni. Vita ijuarta, lil). IF, iv 17. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 441 

soin de ses chaussures 1. On rapporte qu'un jour saint 
Bernard graissait ainsi ses souliers dans le chaut! uir, lors- 
que le démon, choqué de cette humilité, y entra soudaine- 
ment sous la forme d'un hôte et demanda où était l'abhé. 
Le saint leva les yeux et le regarda. « Quel abbél s'écria 
le démon : ne serait-il pas mieux d'accourir poliment au- 
devant des hùtes que de faire honte à ses moines en se 
livrant à une occupation si malséante? » Bernard reconnut 
aisément à quelle espèce de visiteur il avait affaire; il 
continua la besogne qu'il avait commencée, et le démon 
disparut 2i. 

Authentique ou légendaire, ce récit nous montre en 
quel honneur était à Clairvaux le travail manuel , même 
en apparence le plus avilissant. La leçon qui s'en dégage, 
incomprise de la plupart des seigneurs de cette époque, 
n'a pas été perdue. On convient facilement aujourd'hui 
que le travail, si grossier soit-il, pourvu qu'il ait son uti- 
lité, réhabilite l'homme, et qu'il n'est pas à proprement 
parler de vil métier. Quel ouvrier pourrait dédaigner son 
outil, truelle, pioche, ou faucille, en songeant qu'il a 
pour ancêtres, dans son labeur quotidien, des bourgeois 
et des gentilshommes tels que les Cisterciens du dou- 
zième siècle, et pour compagnon, pour frère, un saint 
Bernard? 

Cependant il ne faut pas oublier que les moines de 
Clairvaux choisissaient, entre les divers travaux manuels, 
ceux auxquels ils pouvaient se livrer sans dommage pour 
leurs exercices claustraux. A vrai dire, l'exploitation du 
domaine retombait principalement sur les bras des con- 
vers; la communauté n'était tout entière aux chami)S qu'en 

(1) « Fralres calefacloriuiu possunl ini^iedi... ad sublalaies iingcii- 
dos. » Consuet. Anliq., cap. 72, ap. Guignard, p. 17i. 

(2) Bern. Vita quarla, lil). H, n" 10. 



442 VIE DE SAINT BERNARD. 

temps de presse, par exemple à l'époque de la moisson 
et de la fenaison. Du reste, les convers exécutaiont tous 
les travaux qui exigeaient une résidence prolongée, à 
poste lixe, hors de l'abbaye. La plupart des arts mécani- 
ques, nécessaires à la nourriture et aux vêtements, leur 
étaient pareillement dévolus. Ainsi, ce sont les convers 
qui sont, par métier, tisserands, maçons, cordonniers, 
tanneurs, boulangers, foulons, forgerons, valets de char- 
rue, vignerons, charretiers, bergers et bouviers (1), 

Arrêtons-nous un instant sur cette classe de travail- 
leurs, si curieuse i\ observer au douzième siècle. Les con- 
vers soni des laïques et ils portent la barbe 2'. Leur eos- 
tunre diffère peu de celui des moines; comme eux ils ont 
une tunique, des bas et des souliers; seulement ils rem- 
placent la coule par la chape, sorte de robe de laine, 
probablement un peu plus courte. Leur capuce ne doit 
leur couvrir que les épaules et la poitrine; les capuces de 
plus grande dimension sont réservés aux pâtres, aux char- 
retiers et aux bouviers. Les forgerons seuls ont droit de 
porter une chemise 3). Leur lit , comme celui des moines , 

(1) Césaire, Dialoijl MiracuL, disl. IV, cap. 7, ap. Bihiiolli. PP. 
VisL, II, 81; Exord. cœuob. cisferr., cap. xv, ap. Guignanl, |>. 7J; 
Usus Co'iversontm, cap. I, '>., i, o, ihid., p. 278-282. Martène [Thésau- 
rus Anecdot., IV, 1647 et suiv.) donne le texte d'une Refile des Con- 
vers, iiitiliiléo Brève et memorlale scriptum de conversatioue lai- 
roriun fratrum secunduni Insti/nla sancU Betnardi, d'après un 
niaïui.scril d'Aulne (diocèse de Liègej et une copie des Feuillants. L ou- 
vrage comprend Ki cliaiiilres, beaucoup inoins ex[ilicites ijue les 22 cha- 
pitres des Usus coHversonuii édités par (Uiignard et (|ui siuil anté- 
rieurs à 1173-1 lui (cf. Guignard, Monuments, p. xxn). 

(2i « Conversos laïcos Itarbatos. » Exord. cisler. cu'uoli., caj). x\, 
Guignard, p. 72. Cf. //*.s//7. Capit. Gencr., cap. 8, ?7>/c/., p. 251. Césaire 
cite des clercs qui, jiar luiuiilile, feignirent d'être la'iques pour entrer 
parmi les convers. Dia/oij. Mirucnl., disf. I, cap. 39, ap. Biblioth. 
PP. Cist., II, 21-22. 

(3) Usus Convers., Guignard, cap. x\i, |i. 280. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 443 

consiste en une paillasse; ils couchent tout habillés, sans 
même ùter leurs chaussures; et pour couvertures, au lieu 
de laine, ils se servent de peaux 1 . Au temps de la pros- 
périté de Clairvaux, il était impossible qu'ils eussent un 
dortoir commun; les uns passaient la nuit dans l'abbaye, 
les autres dans les granges; mais il était de règle qu'ils 
fussent plusieurs ensemble. Pourtant les bergers pouvaient 
être dispensés de rentrer chaque soir à la ferme, quand le 
pâturage où ils conduisaient leurs troupeaux en était trop 
éloigné ; ils avaient alors leurs loges dans la plaine , comme 
on en voit encore de nos jours i . 

La nourriture des convers était, pour la qualité, la 
même que celle des moines; mais, h cause de la nature de 
leurs travaux ordinairement plus pénibles, elle était plus 
abondante. C'est pour eux surtout que la Règle consacra 
Iff mLvtuiii ou déjeuner, qui se prenait vers huit ou neuf 
heures du matin et se composait d'une livre de pain ou 
même davantage, selon le tempérament de chacun. Les 
convers résidant à l'abbaye n'avaient pas un droit strict 
à cet adoucissement, et leur mixlum était généralement de 
quantité moindre. Mais ceux qui séjournaient dans les 
granges n'étaient astreints au jeune qu'en certains jours 
où l'Église l'observe , et pendant l'Avent, outre les vendre- 
dis, depuis le 13 septembre jusqu'au carême 3 . 

Le travail journalier des convers n'était pas, on le de- 
vine, d'une durée uniforme pendant tout le cours de l'an- 
née. En règle générale, et sauf les dimanches et les fêtes, 

(1) Usus Convers., caj). wii. 

(2) Usus Convers., cap. i et it, p. 278-:>79. Cf. Caiiulairi', Ullra- 
Albam, XLVI : « ul ibidem faccreiil. logias qii.epastorilnisct aniinalilnis 
sunt necesse « (sic); rracilla , XXVIIl. 

(3) « Eisilein cil)is ve>ccn[ur (iiiii)iis et inonachi , » etc. Usus Con- 
vers., cap. x\ ; Guignarti,!». 28(i. Cf. Coitsueliid. AiUiq., cap. 73, [>. 175. 



■444 VIE I>E SAINT BERNARIi. 

ils se levaient plus lard que les moines. De Pâques au 
13 septembre, époque des grands travaux agricoles, ils se 
levaient à Faube. Du 13 septembre au l"' novembre et du 
22 février à Pâques , il suffisait qu'ils fussent debout, 
pour réciter leurs prières, soit trente Pater et autant de 
Gloria Patri, avant que le jour parût. L"biver était le 
temps des longs sommes; du 1" novembre au 22 février, 
ils pouvaient dormir les trois quarts de la nuit. En résumé , 
leur sort à cet égard paraîtrait enviable à beaucoup de 
travailleurs de nos jours, surtout si l'on considère qu'à 
ces heures de repos régulier il faut ajouter les dimanches 
ettrente jours de fête par an, où nos convers chômaient 1 . 
Mais le convers n'est pas simplement un homme de 
durs labeurs, un ouvrier, c'est encore un i-eligieux; c'est 
par là surtout qu'il se distingue du serf et du colon de 
son temps, aussi bimi que de l'ouvrier moderne. Il a fait 
vœu de chasteté, et la Règle lui interdit de parler à une 
femme seul à seule (2 . L'obéissance est devenue la loi de 
toute sa vie; s'il vient à l'enfreindre, il exi)iera sa faute 
en prenant ses repas par terre devant ses frères dans le 
réfectoire commun, durant trois jours 3 . Par manière 
de mortification, il devra se donner la discipline tous les 
vendredis depuis l'octave de la I^ontecôte jusqu'à Noël et 
de l'octave de l'Epiphanie jusqu'à Pâques \A]. Ses com- 
munions sont réglées. Sauf exceptions que l'abbé déter- 
mine, les convers ne s'approchent de la sainte table que 

(1) Usus Convers., loc. cil., cap, ii cl m, p. 279-280. 

(2) Usus Convers., cap. vu, p. 282; Inst. Capit. (jeaeral., caj). vu. 
ap. Guignanl, p. 251. Ce fut seulement en 1493 que les abhi's cister- 
ciens furent autorisés à employer des femmes au service de la basse- 
cour : Articuli Parisienses, n'^ Xt, ap. Xomasticon cislcrciense, 
p. G82. 

(3) Usus Coiivers., cap. xviii, \k 287. 

(4) Ibid., cap. x, p. :>83. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. 445 

sept fois l'an : le jour de NoiU, le 2 février, le Jeudi saint, 
à Pâques, à la Pentecôte, le 8 septembre et à la Tous- 
saint 1). Tous les dimanches, ils ont chapitre comme 
les moines, et de plus que les moines ils entendent un 
sermon que leur adresse l'abbé ou, à son défaut, le 
prieur 2). Pendant la semaine, ils n'assistent à la messe 
qu'en certains jours déterminés i3i. Ils remplacent l'of- 
fice canonique par des Pater noster et des Gloria Patri, 
vingt pour matines — ou quarante les jours de fêtes à 
douze leçons, — dix pour laudes et vêpres, cinq pour cha- 
cune des autres heures !41. La récitation quotidienne de 
telles prières, toujours les mêmes, peut nous paraître 
monotone et fastidieuse. Mais un convers zélé y savait 
mettre toute son âme et avec son âme un accent de sincé- 
rité sans cesse renouvelée. De la sorte , en les redisant 
toujours, il ne se répétait jamais. 

Le Grand Exorde rapporte une anecdote qui peut ser- 
vir de commentaire à cette pensée. On était à la veille de 
rAssomption de la pure et immaculée vierge Marie, mère 
de Dieu; et les frères des granges de Clairvaux, pour cé- 
lébrer cette solennité, se préparaient à regagner l'abbaye. 
Or, dans une des granges les plus proches, — probable- 
ment Fraville. — était un convers qui, malgré son ex- 
trême simplicité en matière de spiritualité, professait 
pour Notre-Dame un culte sincère et profond. Mais rjuand 
le maître de la grange désigna ceux qui se rendraient à 
l'abbaye et ceux qui resteraient de garde, notre convers 
se trouva parmi ces derniers et il eut pour charge de sur- 
veiller les brebis. Cette commission n'était pas pour lui 

(Ij Usus Concers., cap. v, p. 281. 

(2) lOid., cap. xi, p. 283. 

(3) Ibid., cap. iv, p. 28o. 

(4) IbkL, cap. i, p. 278. 



/|46 VIE DE SAIXT BERNARD. 

plaire : car il désirait vivement assister aux hymnes et 
aux cantiques que la communauté allait chanter si dévo- 
tement en rhonneur de la Heine du ciel. Néanmoins il 
n'osa réclamer, et par esprit d'obéissance exécuta les 
ordres qui lui étaient donnés. Tandis qu'il veillait avec 
sollicitude sur son troupeau, le son de la cloche qui ap- 
pelait les frères à matines parvint à ses oreilles, malgré 
la distance, grâce au silence de la nuit. Alors son cœur 
s'embrase à la pensée des saintes mélodies qui vont re- 
tentirdansla cliapelle en l'honneur de la très pieuse Mère 
de miséricorde. Aussitôt il se lève et, désireux de pren- 
dre part, dans la mesure de ses forces, à ces témoigna- 
ges d'amour, il se tient debout, les yeux et le cœur fixés 
dans la direction du monastère. Lorsqu'il eut récité, avec 
toute la dévotion dont il était capable, les prières d'u- 
sage imposées aux convers pour matines , il chercha dans 
le pauvre répertoire de ses connaissances quelque prière, 
quelque louange ((u'il pût offrir à Notre-Dame, pour s'as- 
socier jusqu'au bout aux longues vigiles des religieux. Il 
ne trouva que la Salutation angélique qu'il avait apprise 
tant bien que mal. S'en servant alors comme d'un parfait 
abrégé qui contenait pour lui la plénitude de la dévotion 
et levant les yeux au ciel, il ajouta génuflexions aux gé- 
nuflexions, soupirs aux soupirs, salutations aux saluta- 
tions ; et dans ce pieux commerce il passa sans lassitude le 
reste de la nuit et une partie de la matinée. Le narrateur 
ajoute que l'abbé de Clairvaux eut révélation de cette 
scène et proposa pour modèle à ses frères l'humble et dé- 
vot convers ilj. 

Des scènes de ce genre n'étaient pas rares au douzième 

(1) Exonl.Murjn., dist. IV, caj». \iii; Bcrn. VlUi, lib. VII, cap. wiv. 
ap. Mii^ne, ]>. 't39. 



LE DOMAINE DE CLAIR VAUX. 447 

siècle, cl plus d'un habitant des campagnes en fut le témoin 
attendri. Quel touchant spectacle que la vue d'un pauvre 
frère lai s'arrêtant tout à coup au milieu de ses travaux 
dans la plaine , dans les vignes , dans les prés ou dans le 
pàquis, pour réciter tout bas ses heures! On a beaucoup 
admiré de nos jours le tableau de Millet représentant 
V Angélus. Le paysan de Millet reconnaîtrait dans le con- 
vers de Glairvaux son modèle et son ancêtre. Le silence 
qui règne dans l'œuvre du peintre à l'heure de V Angélus 
régnait en réalité dans le domaine cistercien, à toutes 
les heures du jour : un silence plus profond encore s'il 
est possible, silence de mort, que la question d'un passant 
et la brève réponse du convers pouvaient seules interrom- 
pre 1 . Mort au monde, le convers vivait paisiblement 
en cijmmunion avec la nature et son auteur. Solitaire au 
milieu de ses frères, ou isolé dans les pâquis, qu'avait-il 
de mieux à faire, durant les longues journées d'été ou 
les mystérieuses soirées d'automne, que de repasser dans 
sa mémoire le sermon qu'il avait entendu le dimanche 
ou d'abandonner son âme à l'admiration des œuvres di- 
vines qu'il avait sous les yeux : ruisseaux murmurants, 
verts pâturages, moissons dorées, forêts ombreuses, so- 
leil éclatant, lune aux pâles reilets, avec son cortège 
d'étoiles étincelantes? Sa méditation s'arrêtait à chaque 
instant, pour recommencer sans cesse, prenant un cours 
nouveau selon l'inspiration du moment, sans nul ell'ort, 
et sans objet déterminé. Dénué de toute culture intellec- 
tuelle, il était incapable d'esprit de suite. C'est de lui, 
c'est du pâtre ou du bouvier cistercien qu'..n peut dire, 
en toute vérité, qu'il avait pour maîtres « les chênes et 

;li Cf. Reyulu Convers., ap. Martèiu', Tlics. anccd.. IV, ]>. 1050. 
Dans ce dernier texte, la ré^Ie du silence parait moins rigoureuse que 
dans VUsvs, [)our les bergers et les valets de charrue. 



148 VIE DE SAINT BEKNARl). 

les brtres. » Son ignorance native, sauf un don surnaturel 
spécial, lui interdisait les hautes contemplations mysti- 
ques (1). 

Le convers, en effet, est un religieux d'ordre inférieur. 
Il ne sait pas lire, et la Règle lui défend d'ouvrir un livre. 
On exige qu'il sache par cœur le Pater noster, le Credo, 
le Miserere mei, Deas, le BenedicÂle; et c'est tout i2j. 
Encore a-t-il fallu qu'on lui expliquât ces prières : car le 
latin est pour lui un langage inintelligible; il ne parle que 
le roman, et c'est dans cet idiome nouveau, encore mal 
formé et divers selon les provinces, que l'abbé doit lui 
adresser chaque dimanche un sermon spécial il}). 

Cette infériorité du convers ne saurait nous surpren- 
dre; son humble extraction en est la cause. Avant d'en- 
trer à Clairvaux, il n'était qu'un affranchi, peut-être 
un serf, tout au plus un colon, rarement un homme 
jouissant d'une liberté complète. Nous voyons en 11(1 i 
le comte de Cbami)agno, Henri le Libéral, donner d'une 
manière générale à ses hommes la i)ermission d'entrer 
comme religieux dans l'abbaye cistercienne du Re- 
clus (4 . Nul doute (pie les convers de Clairvaux ne se 
soient recrutés par des faveurs du même genre , au 
temps de Hugues de Vitry et de Thibaut IV. Kn 1143, 

(1) « l^i"0 iiigenila eoruin simplicitate... simpliciore-s et sino litleris 
esse noscuntur. » Usvs Convers., Prolog., ap. Guignaid. p. •J77-278; 
Bern. V'Ua, lib. VII, cap. x\v, ir 47; cf. ibid., cap. wiv, a° 43. 

(2) Vsus Convers., cap. i\, p. :>H3. Eii 12io, VAve Maria deviiil éga- 
lomenl obligatoire. Iiisiilntioncs Cap. gencr. cislerc, ap. ISoinasti- 
con Cislerc, p. 35 'i. 

(3) « Facial sermonem. » Usus Convers., cap. xi, p. 28i. Sur la di- 
versilé des dialectes romans à celte époque, voir épilre de saint Ber- 
nard aux religieux de Flay iSaiut-Geriner, Oise) : « dissiuiilihns linguis 
al) inviceni dislanius. » Hern., ep. 67. 

(il Gullia Christ., XII, Instruui.. 27(>; cf. d'Ariiois de Juliainville, 
Histoire des comtes de Cliampui/ae, lli, 217. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAUX. -449 

pendant sa lutte contre Louis le Jeune, on félicitera 
ironiquement Thibaut d'avoir pour « chevaliers des 
moines, pour arbalétriers des convers (1). » Cette plai- 
santerie prouve que le comte de Champagne avait, dès 
longtemps, octroyé à ses hommes, affranchis ou colons, 
sinon serfs, le droit de quitter ses terres pour entrer dans 
lecloitre, cest-à-dire pour peupler les abbayes, surtout 
Clairvaux qu'il chérissait particulièrement. Or, nous sa- 
vons que la condition de ces divers tenanciers ruraux, 
sans être toujours misérable, était du moins fort modeste. 
Leur instruction était rudimentaire i2i. Il eût donc été 
extrêmement difficile, sinon impossible, de les élever au 
rang des moines de choîur. 

Leur sort pourtant, par cette transplantation, se trou- 
vait amélioré. La Règle cistercienne voulait que, durant 
leur vie et après leur mort, ils fussent traités comme les 
moines 3). Une telle faveur n'était pas à dédaigner. « Tu 
n'avais ni bas ni souliers , » disait Bernard à un convers 
mourant; « tu marchais à demi nu; la faim et le froid te 
torturaient, lorsque tu t'es réfugié auprès de nous et que 
tes prières ouvrirent devant toi la porte de l'abbaye. Nous 
t'avons reçu dans ta pauvreté à cause de Dieu ; et dès lors 
tu as été traité, en nourriture, en vêtements, en toutes 
choses, comme l'i-gal des savants et des gens de haute 
noblesse qui sont avec nous {A>. » 

(1) Bern. Vi/a, lib. IV, cai». m, n" 12. 

(2) 11 existait des écoles dans les églises rurales; mais l'iiisliiiclion 
n'était pas oltiii^atoirc et il est fort probable que le menu pfU|ilc ne 
1rs fré((uenlail guère (Cf. Irnbart de la Tour, De ecclesiis rusllcanis. 
V. 70-71J. 

(3) Exord. Cislcrc. Cccnob., cap. \v, Guignard, p. 72. Cf. Inslil. 
Capit. gênera!., cap. viii, ap. Guignard, p. 2.51; lisais Convers., Pro- 
log., ibicL, p. 277-278. 

(4) Herbert, de Mirac, lib. I, cap. x\ix, Migne, p. 1:502. 



450 VIE DE SAINT BERNARD. 

En entrant àClairvaux, le convers avait son pain as- 
suré; et du même coup il échappait aux exactions in- 
justes qui accablaient trop souvent ses pareils dans le 
monde. La justice du comte ou du baron expirait au 
seuil du monastère. Bien que l'immunilc ne fût pas ex- 
pressément mentionnée dans les chartes que les comtes 
de Champagne et les rois de France octroyèrent à Clair- 
vaux, l'abbaye, en fait, fut toujours exempte de toute 
juridiction laïque; et pour donner à cette immunité une 
sorte de caractère sacré, le fondateur ne manqua pas 
de placer son domaine et ses hommes sous la protection 
du souverain Pontife (1 . De la sorte , les abus du régime 
féodal ne purent pénétrer dans l'enceinte réservée où 
travaillaient de concert tous les membres de la commu- 
nauté; et les convers bénéficiaient, aussi bien que les 
moines, de la sécurité que leur garantissait la profession 
religieuse. En un temps où le contre-coup des guerres 
priv(''es entre seigneurs se faisait si durement sentir aux 
populations rurales par une recrudescence d'impôts ou 
par le ravage de leurs tenures, une telle paix, un tel bien- 
être étaient fort appréciables. Sans doute la vie nouvelle 
que ces fugitifs de la glèbe menaient sous la Règle cis- 
tercienne avait aussi ses rigueurs. Mais, à tout prendre, 
un pareil joug généreusement accepté valait mieux que 
le servage ou toute autre condition subalterne qui, en 
dépit des formules, n'avait guère de la liberté que le 
nom. 

III 

utilité sociale de Glairvaux. 

Favorable à la tranquillité, au bonheur même terrestre 
(I) Jallé, Uegcsla, n" 7.jm; Bitii., ej). 35'.>, du 17 févrior 1132. 



LE ]>OMAINE DE CLAIRVAUX. loi 

de rindividu , moine ou convers, l'institution monastique, 
du type cistercien, avait aussi, il serait injuste de l'ou- 
blier, son utilité sociale. Qu'était, avant l'arrivée de Ber- 
nard en Champagne, la plus grande partie du domaine 
de Glairvaux , sinon un sol inculte , condamné , selon toute 
vraisemblance, pour de longues années encore à la stéri- 
lité? Il n'entrait pas dans l'esprit des fils de saint Etienne 
de recueillir les fruits du travail d'autrui. Les terres qu'il's 
prenaient pour partage et recevaient en dotations étaient 
toujours écartées des centres urbains et ordinairement 
vierges de toute culture (1). L'essartement des forêts, le 
défrichement des terrains abandonnés, tel est le lot qu'ils 
se choisissaient dans l'œuvre du développement de la ri- 
chesse publique. Et nul n'était capable de rivaliser avec 
eux ou de les remplacer dans une pareille entreprise; car 
ils étaient alors parmi les rares « agriculteurs qui eussent 
des capitaux à leur disposition (:2). » 

Entre leurs mains, le sol le plus ingrat ne pouvait man- 
quer de prospérer. Si des convers ignorants étaient les 
bras de l'Ordre, des moines souvent très instruits en étaient 
la tête et dirigeaient avec intelligence le travail agricole. 
Sachant bien que l'engrais est le premier élément de la 
bonne culture, ils nourrissaient des troupeaux très nom- 
breux, comme le prouve la foule de concessions de droits 
de pâture qu'ils se tirent donner. Nous regrettons de n'a- 
voir pas le dénombrement de Icurbé'tail; mais une charte 
de l'année 1205, relative à la fondation d'une abbayi' cis- 
tercienne de la libation de Clairvaux , en Sardaigne , otfrira 
une idée de ce qu'étaient, à la tin du douzième siècle, les 
troupeaux des monastères cisterciens de second ordre. 

(1) (( In locis a frequciilia populi seinotis cœtiohia conslnixisse, » elc. 
Exoi-d., cap. w, Guignard, p. 72. 

(2) DArbois de Jubainville, les Abbayes cisterciennes, p. vu. 



/io2 VIE DE SAINT 15ER.NAH1). 

On donne à cette abbaye, pour commencer, dix. mille bre- 
bis, mille chèvres, deux mille porcs, cinq cents vaches, 
deuN. cents juments et cent chevaux (1). Clairvaux avait 
commencé plus humblement. De bonne heure , cei)endant 
l'élevage des bestiaux y fut en grand honneur. Les disci- 
jjles de saint Bernard, comprenant les avantages que peut 
présenter racclimalalion des races étrangères, firent des 
essais en ce genre. Nous voyons par exemple que le frère 
Laurent, envoyé en Italie par le prieur Philippe en Ho4, 
ramena de Rome dix magnifiques buflles transalpins, dont 
l'espèce se propagea ensuite tant à l'abbaye que dans les 
environs (2). 

Cette entente de l'art de cultiver produisit les ri-sultats 
qu'on en pouvait attendre, et les i)rivalions volontaires 
des moines augmentèrent insensiblement le capital du 
monastère. Est-il besoin d'ajouter que cette prospi^rité ne 
fat i)as sansprolit i)Our la contrée? Aux yeux de Bernard, 
les richesses de son domaine étaient le patrimoine des 
pauvres, des vieillards, des inlirmes, des voyageurs. 
Bref, les granges de Clairvaux devinrent en peu de temps 
des greniers publics. 

Le monastère de saint Bernard faitl'aumnne sous toutes 
les formes. La Règle interdit la visite des pauvres à domi- 
cile, de peur ([ue les moines ne soient distraits de leurs 
devoirs d'état. Mais le portier de l'abbaye doit avoir tou- 
jours dans sa cellule des pains tout préparés pour les dis- 
tribuer aux passants besogneux (3). En outre, les pauvres 
avaient droit au reste des repas, aux distributions fondées 
à leur proOt par les bienfaileui's de la maison, et enfin à 
ce qu'on ai)pelail />'//»"•';/" flcfiniriunDii , c'est-à-dire trois 

M) D'Arbois de Jiiijainvillp, Abbaijes vislercienncs, \). 50. 
(•>) llerlieit, de Mirac, lib. Il, cap. xxx, Migno, p. I3il. 
(:{) Consuet. Anilq.. cap. l'iO, Guigiiard, p. 243. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAIX. 4o3 

parts de moine par repas. Ces trois paris représenlaienl 
la nourriture des derniers religieux morts. Dans un grand 
nombre de monastères bénédiclins, à Gluny, par exemple, 
quand un moine était déci'dé, on donnait pendant trente 
jours sa nourriture aux pauvres : cet usage remontait à 
saint Grégoire le Grand. Dans l'Ordre de Citeaux, une au- 
mône fixe et quotidienne remplaça cette aumône variable 
et accidentelle (1). 

A ces distributions régulières , les religieux de Clairvaux 
en ajoutaient d'autres plus abondantes, selon les circons- 
tances ou les saisons. Quand survenaient les famines, si 
désastreuses à cette époque, — où Ion vit, par exemple, 
le prix du grain varier dans la proportion d'un à trente- 
six 2) , — les provisions et l'argent amassés par les moines 
sauvaient la vie des populations alTamées. C'est ainsi que 
pendant une année de disette qui désola toute la Bourgo- 
gne 11^0 . l'abbé de Clairvaux adopta, nous dit un chro- 
niqueur, jusqu'à deux mille pauvres qu'il marqua d'un si- 
gne particulier et s'engagea à nourrir à ses frais (3). 



(1) Consiiel. anliq., cap. 70 et 120, y. 181 cl 24:!; Gilbert, in Canl., 
Serin. X.XIIl , n" 3, ap. Mignc, t. CLXXXIV, y. 121. Cf. d'Arhois de 
Jubainvillc, les Abhayrs cisleic., p. 2o'». 

(2) Cf. Césaire, Dialoyi miraculorum , dist. X, caj). 17 et 47, ap. 
Biblioth. PP. Cist., II, 207 et .307. 

(3) Jieni. Vila (juarlu, lib. II, n" 6. Sur la date de celle famine, cf. 
Sigebert, Continuât. Pra monstrat., aj». Mon. Germ., IV, 449; Rol)ert 
de Torigny, éd. Delisle, I, 171; Chron. 'Juron., ap. Hist. des G.. .\II, 
472. La chronique de Morterner la place en 1126 (Hist. des (;.. XII, 
782). Mais comme la famine provenait de la rigueur de l'hiver 1124- 
1125, on com|irend qu'elle se lit seulir surtout dans la récolte de 1125 
et par suite jusqu'en 112G. — Le nombre de dcnx mille pauvres nous 
parait suspect. Quand Jean l'Ermile écrivit son ouvrage, il avait sans 
doule connaissance de la vie de saint Norbert, — écrite avant llGi, 
— oii nous lisons que les Prémontrés (/ninr/entos pauperes pascendos 
susceperunt Cf. Histoire de S. Norbert, par Godefroid Madelaine, 



454 VIE DE SAINT 15EHXAHD. 

De tous les besoins qui assiégeaient alors les classes pau- 
vres, il n'eu est pas auxquels Clairvaux n'ait essayé de 
subvenir. Peu d'auberges se dressaient hors des villes ; et 
d'autre part les populations des campagnes étaient sou- 
vent si misérables, qu'un grand nombre de malades ne 
pouvaient recevoir à domicile les soins réclamés par leur 
état. C'est pour renn'-dier à ce double mal que la charité 
multiplia les Maisons-Dieu , hôpitaux et auberges gratuites 
à la fois. Toutes les abbayes cisterciennes avaient leur hô- 
tellerie, relia hospiium, hospitale, hospifiunt , où les voya- 
geurs et les malades recevaient logement, nourriture et, 
au besoin, traitement du médecin (1). Qui dira le nombre 
d'indigents, pèlerins ou malades, à qui le monastère de 
saint Bernard servit ainsi d'asilo ou de refuge? 

Mais ce qui distingue surtout la charité dos moines et 
lui donne du prix, c'est la manière dont ils l'exercent. 
(' Que l'on mettf tous les soins à Ijien recevoir les pauvres 
et les voyageurs, avait dit saint Benoit, car c'est surtout 
en eux ({u'ou reçoit Jé-sus-Chrisl. — L'abbé' donnera aux 
hôtes dt' l'eau pour se laver les mains; l'abbé' et tous les 
moines leur laveront les pieds. — Leur nourriture sera 
fournie par la cuisine de l'abbé. — Qu'un frôre, craignant 
Dieu, soit chargé de l'hôtellerie. Qu'il s'y trouve en quan- 
tité suftisante des lits garnis de matelas. C'est la maison 
de Dieu: qu'elle soit administrée sagement et par des 
sages ['2). » 

]). 11 ct29tV. 11 n'esl pas iinpossil)le que Jean, pour établir la supério- 
rité de Clairvaux sur Préinontré, ait donné au hasard le ciiill're de 
2O00 pauvres, " duo millia a(xe|ierunl sub sif^naculo. » Ce sKjnacu- 
lum rappelle sans doute l'album ou matriciila sur laquelle cha(|ue 
église paroissiale inscrivait alors tous les pauvres ([u'elie uiiuiiissait 
(cf. linbart de la Tour, di' Ecric.siis ruslicanis, p. (;*J-7u . 

(1; C'oiisuet. Aiili(/., ca|>. ll'J. Guigiiard, p. :>i2. 

(2) Jirrj. S. Bvned.. ca|). 53. 



LE DOMAINE DE CLAIRVAIX. 4oo 

Les religieux de Clairvaux observaient scrupuieuse- 
ment ces touchantes prescriptions. Quand un voyageur 
frappait à la porte du monastère, le portier, en ouvrant, 
lui répondait : Deo grattas; et, après lui avoir demandé 
sa bénédiction, le faisait asseoir dans sa cellule. L'abbé, 
ou, à son défaut, un autre dignitaire du couvent, mandé 
aussitôt, faisait à Tétranger les honneurs de la maison. Il 
le saluait en s'agenouillant à ses pieds, le conduisait à la 
chapelle, priait avec lui, puis l'introduisait dans l'hôtel- 
lerie 1 . C'est ainsi que Bernard et ses disciples élevaient 
l'hospitalité à la hauteur d'un acte de religion. C'est ainsi 
qu'ils entendaient et pratiquaient, sans éclat et sans bruit, 
ce ([ue nous appelons aujourd'hui la fraternité, nom pom- 
peux et un peu vain dont nous décorons nos bonnes O'U- 
vres et dont nous avons malheureusement perdu le sens 
chrétien. 

On ne saurait méconnaître sans injustice la grandeur et 
les bienfaits dune telle institution. En plein douzième 
sit'cle. Clairvaux avait sa place marquée dans l'ordre éco- 
nomique et social. Ce centre agricole rend des services 
tout ensemble k la terre et aux personnes. Grâce à lui, la 
terre est d'un meilleur rapport; les personnes qu'il utilise, 
arrachées pour la plupart au servage — nous parlons des 
convers — montent d'un degré dans l'échelle sociale et 
prennent rang à côté de l'aristocratie du sang et de l'in- 
telligence. C'est un essai de rapprochement des classes et 
la mise en pratique de la théorie chrétienne de la frater- 
nité. Du reste, une telle association ne ressemble en rien 
à ces sociétés économiques qui mettent leurs intérêts en 
commun dans un but de spéculation égoïste. Les riches- 
ses qu'elle accumule forment un trésor destiné à soulager 

1 Hegula S. Hcaed.,CA\>. r,.3; cf. Pulri Veni-nili., ep. I, :!«. Migiic, 
t. CL\X.\1.\, p. 130. 



456 VIE DE SAINT BERNARD. 

toutes les misères du dehors; les pauvres, les malades, 
les vieillards des villages voisins en bénéficient. Quelle 
institution moderne de bienfaisance pourrait lui être 
comparée et porte un caractère aussi nettement évangé- 
lique ? 



CIIAPITIIH \V1 

BERNARD ORATEUR. 
SES SOURCES, SA MÉTHODE, SON STYLE. 

Entre les grandes œuvres d'apostolat qui feront l'éter- 
nel honneur de l'abbé de Glairvaux, il faut placer sa pré- 
dication qui, à la date où nous sommes, aborde un com- 
mentaire du Cantique des cantiques, c Je consens, disait-il 
un jour devant ses frères assemblés, à prier, lire, écrire 
et méditiM'. à la condition que cela ne vous cause aucun 
dommage i. '> Le travail manuel lui étant en ([uelque 
sorte interdit par l'état toujours précaire de sa santé, les ab- 
bés, ses supérieurs et ses pairs, l'engagèrent à s'adonner, 
par manière d'exercice et de labeur utile, à la prédication 
dans l'intérieur du cloitre. C'est ce qui explique la fré- 
quence et, par suite, le grand nombre de ses discours. La 
Règle cistercienne n'autorisait l'abbé à « faire le sermon i» 
qu'en certains jours déterminés, seize fois l'an. Bernard, 
contrairemont aux usages de l'Ordre, prêchait inditférem- 
ment en toutes les saisons de l'année, et durant la se- 
maine aussi bien que les dimanclies et les fêtes 2 . 

(1; Jn Cant., Serin. LI, n- 3. 

(2) D'après les Co usuel udhics ciq». G", Guignard, p. l'il , hdbt'ii- 
tur sennones in capilu/o, les jours o IValivilatis Doinini, Aijparilio- 
nis, Pasclia'. Ascensionis, Pcnlccosles, oinnium soleiniiilaluiu S. .Mari;e, 

26 



458 VIE DE SAINT BERNAUD. 

Son œuvre oratoire comprend des Homélies pro[»remenl 
dites, des Commentaires et des Panégyriques ou Oraisons 
funèbres. Les sermons du temps sont au nombre de 86, 
y compris quatre homélies de Laudibus Virginis et dix- 
sept homélies sur le psaume : Qui liabitni il). Les pre- 
miers chapitres du Cantique des cantiques lui ont fourni 
le thème de 80 sermons 2). Cent vingt-cinq autres homé- 
lies nous sont parvenus sous le titre vague de Divcrsh; 
elles commentent pour la plui)art un texte de l'Ecriture 
sainte (3). Nous possédons en outre plusieurs sermons sur 
la sainte Vierge et la Toussaint, les panégyriques de saint 
Jean-Baptiste, de saint Pierre et saint Paul, de saint Be- 
noit, autorisés par la Règle. En vertu de la permission 
particulière qui lui était accordée , Bernard a célébré pa- 
reillement plusieurs autres confesseurs ou martyrs, les 



Nalivilalis S. Johannis Baptishi', Natalis apostoloruin Pelii et Pauli , 
solcinnitalis S. lieiioilicli, oiniiiuin Saiicloruni, Dodicalionis ccclesitc... 
et pneler lioc in Doiniiiica prima ailvciitus Doinini ot in doininica Pal- 
iiiarurn. » Bernard (/// psalm. Qui iialiilal, scdh. X . n" G] nous dit : 
« Quod alifiuotics voliis loi|uiinur pr.i'Icr consuetndincni Ordinis nos- 
Iri..., de voluntale veneraljilinm Iralium et coaiiliatuin nostro- 
luin. » etc. Cf. (le Sep/uaij., serin. I, n'^ ■'.. 

(1) Le sermon V pour le l'^'' diuianclic de uovenilne e-^t suspect 
comme étant une simple récapitulation des ])récédenls. 

(2) Ces 80 (dans certains manuscrits, 87^ sermons (et". Maiiillon. l'n'- 
face] n'atteignent que le 1°' verset du chapitre m du Canliqiie. 
L'œuvre fut continuée par Gilbert de lloyland. ablté de Swenslied 1 u;.!- 
1172), dont le 48^' sermon* va jusqu'au venset 10 du chapitre iv. 

(:}) Le chiffre de 125 doit être réduit à 119; les (V\ 7' et 2r sont de 
Nicolas de Clairvau.x; les 40« et 41" sont allrii)ués à Jean, ahhé de 
Saint-Victor, dans un Ms. de .Saint-^■i(•lor; le 08'' est la reproduction 
du ;i2'. Quel(|ues critiques attrihuent le Se et le 28'' à Gucrric, abhé 
d'Igny; mais iMarténe déclare qu'il les a rencontrés dans tous les bons 
Mss. des Sermons de saint Bernard et (|u'ils ne se trouvent |ias dans 
le Ms. d(! Cologne des sermons de Guerrit. Cf. Bil)l. Nation., Ms. 12::23, 
fonds latin, p. 311'' et 318. 



BERNARD ORATEUR. 459 

saints Innocents, saint Victor, saint Martin, saint Clé- 
ment, saint André, saint Michel archange. Enfin nous re- 
trouverons ailleurs les oraisons funèbres de son frère Gé- 
rard et de ses amis Humbert et Malachie l'. 

Ces discours étaient prononcés dans la salle capitulaire , 
d'ordinaire après la messe matutinale, quehjuefois avant 
Totlice de vêpres. Leur longueur était mesurée sur le 
temps dont pouvait disposer l'orateur, qui se gardait bien 
d'empiéter sur les exercices réguliers, de quelque nature 
qu'ils fussent. On le voit souvent s'interrompre, pour per- 
mettre aux frères soit d'assister à la grand'messe, soit de 
vaquer à leur besogne journalière :2 . 

Les auditeurs forment deux groupes bien distincts. Les 
convers avaient, comme nous l'avons vu, chaque di- 
manche, et le lendemain de Noël, le lundi de Pâques, le 
lundi de la Pentecôte, chapitre et sermon à part (3). Le 
roman, dialecte bourguignon ou champenois, était le seul 
idiome qu'ils entendissent. Il fallait donc que Bernard 
s'accommodât à leur faiblesse et parlât leur patois (4). 
Sauf ces exceptions, la langue dans laquelle furent pro- 
noncés les sermons do l'abbé de Clairvaux est le latin. 
C'est en latin que nous est parvenue toute son œuvre ora- 
toire. On a pu croire un instant que le fameux manuscrit 
des Feuillants, maintenant à la Bibliothèque nationale, 
contenait une édition française originale de quelques-uns 

(1) Les sermons de Sanclis et paiiégyriques sont au noml)re de i3. 

f2) Coiisiictad., cap. 70, GuignarJ, [>. Ifi-; //; CanL, Serm. I, 12; 
\LVII. S; In Psalm. Qui habitat. Serin. \,(\;in Fest. S. MirlKiclis, 
Serin. I, G; in Fest. Omn. SS., Serm. 1,3; II, S; De Dicersis, .W.Wlll, 
3; De S. Malac/iia, I, 8. 

(3) Vsus Coitversoruni, cap. xi. Gui^nard, p. 283-'28i. 

(4) Bernard fait remarquer qu'à la dislance de ')0 lieues environ, les 
idiomes des provinces étaient fort dllférents : dicersis provinriis cl 
(lissimililnis linguis ad invirem dislamiis! Ep. 67, n" 1. 



400 VIE DE SAINT BEHNAHI). 

de ses sermons. Mais la critique littéraire a fait justice de 
cette erreur. Il est aujourd'hui prouvé que Li Srrmnn 
saint Bernarl sont une traduction en dialecte lorrain , voire 
messin, du texte latin que nous possédons, traduction 
qui date de la fin du douzième siècle 1;. 

Sauf les convers, toute la communauté, novices com- 
pris, assistait au chapitre et par suite au sermon 2 . Un 
tel auditoire formait une assemblée d'élite. Mabillon ex- 
plique ainsi le ton élevé des liomélies et discours de saint 
Bernard 3 . Tous les auditeurs comprenaient le latin, et 
nombre d'entre eux étaient initiés aux mystères de la vie 
surnaturelle, non moins qu'au langage de la Bible et des 
l'ères. Cela permettait à l'orateur d'aborder quelquefois, 
])ar manière de digression ou même directement, les pro- 
blèmes les plus ardus de la grâce et du mysticisme 4 . 

Bernard était merveilleusement préparé pour cet ofOce 
de docteur. Xul mieux que lui ne sut mettre à profit les 
heures d'étude que lui accordait la Règle. Malgré ses fré- 
quentes sorties, la Bible lui était devenue extrêmement 
familière. Pour saisir le sens du texle ou en rè-soudre les 
diflicultés, il consulte rarement les commentaires des 
saints Pères. « Les choses goûtées à leur source ont plus 
de saveur o;, » disait-il. Et pour peindre notre pensée par 
un mot qu'il nous suggère lui-même, si Bernard s'est as- 

(I; Cf. 1"' éilil., t. 1. p. i.">5-(;, noie, et /./ sermon saint lUrnarl : 
Alles/e Vran-usisclic Vberselzuny der luteinisclivn Pre/ligten 
lievnliard voit Clairraux, nacli der FeuUlanlincs Ilandscinifl in 
Paris, zum erstcn Mal vollslaadig herausgegehcn, von Wcndclin 
Foerster, Erlangen, Iss",: Hiblioll). nation., Paris, Ms. français, 
n" 24768. 

(2) Sur la présence des novices, cf. In Cant., serni. L.MH, 0. 

(3) Pr.vfat. ad Serin., n" '}.. 

(4) « .\rcanuiu lheoric;e eonlcniplationis. » //' Canl., Seiin. Wlll. :!. 
(.">) Bern. Vita secunda, caj». .\, n" '.Vi. 



BERNARD ORATEUR. 461 

similé si parfaitement les expressions de la Bible, c'est à 
force de les avoir en quelque sorte « ruminées (1). » « Sei- 
gneur, s'écriait-il un jour devant ses moines, durant celte 
vie mortelle, en ces lieux de mon pèlerinage, j'ai toujours 
eu la douce habitude de paître sous votre garde et de me 
nourrir de vous dans la Loi, dans les Prophètes et dans 
les Psaumes. Souvent aussi je me suis reposé dans les pâ- 
turages évangéliques et aux pieds des apôtres (2 . » La 
Bible tout entière formait donc l'objet habituel de ses 
méditations. Aussi lui devint-elle à ce point familière, 
lui-même en fait l'aveu, que durant son oraison elle se 
déroulait sous son regard comme un livre immense dont 
il pouvait lire à son gré toutes les pages 3 . 

Sa science des Pères n'était guère inférieure à celle des 
Écritures, j'entends sa science des Pères latins et surtout 
de ceux que le moyen âge considérait à bon droit comme 
les plus éminents docteurs de lÉglise i . Il invoque rare- 
ment l'autorité de saint Jérôme o ; mais saint Âmbroise, 
saint Augustin et saint Grégoire sont ses auteurs favoris. 
Il appelle les deux premiers '< les colonnes de l'Église, » 
et on l'entendit un jour s'écrier hardiment, d'une façon 
évidemment oratoire : « Qu'ils soient dans l'erreur ou 
dans la vérité, je confesse que je suis avec eux 6). » Ori- 

i'I) « Juciinda ruininatio Psalinoriiin. o In fest. SS. Pétri et Pmili, 
Serm. II, iv 2. 

(2) In C'ant., Serm. XXXllI, ir 7. 

(3) « Confessas est aliquaiido sibi inedilanli vcl oranli sacrain om- 
iiem, vclut sul) se positam et cxpositain, apparuisse Scriptuiain. » 
Bern. Vita, lib. III, cap. m, n" 7. 

(4) « Fréquenter eliain de gcstis saiicloruin et verbis et scriplis eo- 
rum, victuiii niilii et allincntibiis mcndicavi , ut polui. » /(( Caut., 
Sorin. XWIH, n- 7. 

{:,] Hern., ep. -ni. 

[6) Kpitre à Hugues de Saint-Victor, ilc /Itiplisino, elc., cap. ii, ii' H. 

20. 



462 VIE DE SAINT BERNARD. 

gène est, ce semble, le seul des Pères grecs dont Texé- 
gèse lui ait été familière i . 

A ces sources de l'éloquence de Bernard, il faut joindre 
la Vie des Pères, qui lui fournit parfois un trait heureux, 
une piquante anecdote 2 ; il faut joindre surtout un écri- 
vain qui fut un grand penseur, non moins qu'un grand 
politique, Cassiudore. On ne s'attendait guère à rencontrer 
les o'nvres de Cassiodore dans la maigre bibliothèque de 
Clairs aux. Bernard, à la vérité, ne le nomme jamais: 
mais il est indiscutable qu'il connut au moins son com- 
mentaire sur les Psaumes. Est-ce nous abuser que de 
prétendre qu'il y a une parenté entre les deux esprits? 
Certains tours de phrase de l'un ont passé, sans détonner, 
dans le style de l'autre. Et plus d'un critique serait peut- 
être surpris d'apprendre que telle brillante image ou 
pensée dont on a coutume de faire honneur à l'abbé de 
Clairvaux est de Cassiodore. Bernard paraît avoir connu 
de bonne heure le commentaire sur les Psaumes; il y fait 
des emprunts à toutes les époques de sa carrière oratoire. 
Ses sermons de Landi/jus l'irijinis en portent déjà la mar- 
que; et les vestiges ([u'on en retrouve dans ses sermons 
sur le Cantique des cantiques sont plus frappants encore 3 . 

Nous avons nommé la Vie des Pères du désert; les Vies 
des Saints ne lui sont pas moins familières. Outre la lec- 
ture qu'on en fait régulièrement devant lui, soit au réfec- 
toire soit à la collation, il se garde bien, s'il est appelé à 
prononcer l'éloge d'un martyr ou d'un confesseur, d'entre- 

(1) De Divcrsis, Serin. XXXIV, ii- 1; In Cant., Serni. LIV, iV :J. 
IJcrnanl cite encore saint Allianase dans sa lettre à Innocent II de 
Ivrrorihus A bxUinli. 

(2j « De geslis sancloruni... mcndicavi ut |iiitiii. » In Canl., Sorni. 
XXXIIl, n' 7. Cf. Domiii. in Oclav. Epitjli., Serrn. II, n" 5. 

(.']) Sur ce point cf. l'-^ édil., t. I, p. 459, note 1. 



BERNARD ORATEUR. 463 

prendre son panégjTique, sans avoir Tait une étude plus 
approfondie de son histoire. S'il doit célébrer les vertus 
de saint Martin, par exemple, il lira non seulement la Vie 
du grand thaumaturge , mais encore les Lettres et les Dia- 
logues de Sulplce Sévère (1). Les Actes de saint Victor, 
patron du monastère de Moutiéramey, lui fourniront La 
matière de deux discours (2). Il empruntera aux Actes de 
saint André les cris et les paroles enflammées, verba ignea, 
du courageux apôtre (3). Les modernes lui reprocheront 
peut-être de manquer de critique et de n'avoir pas tou- 
jours su distinguer entre les Acta sincera et les légendes. 
On l'eût sûrement bien étonné, si on lui eût fait observer 
que les légendes de saint André et de saint Clément étaient 
interpolées. 11 ne soupçonne pas davantageque le récit de 
la mort tragique de Simon le Magicien , précipité du haut 
des airs par une prière du prince des apôtres, est une 
anecdote apocryphe (4). 11 croit à l'authenticité d'une let- 
tre de saint Ignace le Martyr adressée à je ne sais quelle 
Marie (5;, qu'il appelle Cliristifera. Mais ce sont là des er- 
reurs partagées par tous les.esprits de son temps ; et elles 
tiennent si peu de place dans ses sermons, que la valeur 
de son œuvre oratoire n'en est guère affaiblie. 

La science biblique, patristique et historique de l'abbé 
de Clairvaux est donc considérable. Muni d'une telle éru- 
dition, il pouvait aborder les sujets les plus élevés et les 

(1) Voir le pané>;yriqiie de saint Martin. 

(2) Bern., ep. 398, n" 3. 

[^) Voir les trois sermons sur saint André. Une note de Matjilloii 
itabiit que les Actes de saint André étaient déjà cités au neuviè;ne 
siècle en Occident. 

(i) 'i Qiiid polentius Petro,... qui Simonein niagiiiu spirilu oris sui 
in aère attigit V » /// festo SU. Pétri et l'aull, Serni. 1, a" 2. 

i'5) la l'satm. : Qui habitat. Serin. VII, n" i. Cf. note de Mahil- 
lon. 



4G4 \IE ]iE SAINT I5EHNAH1). 

genres les plus divers, homélies, commentaires, panégy- 
riques. Cependant il ne le faisait jamais qu'en tremblant, 
au témoignage de ses biographes (i); et il n'eût pas osé 
prendre la parole en public, sans avoir consacré à la pré- 
paration immédiate de son discours un temps plus ou 
moins long, comme il nous l'apprend lui-même. Il lui fal- 
lait, pour employer son expression , « cuire son pain avant 
de le rompre à ses auditeurs; » et il craignait toujours 
« d'èlre un mauvais cuisinier et de faire de mauvaise cui- 
sine. 1' « Toute cette nuit, disait-il un jour, mon cœur a 
chaulTé au dedans de moi et le feu a brûlé dans ma médi- 
tation pour préparer les plats que j'ai à vous servir, j'en- 
tends le feu que le Seigneur Jésus est venu allumer sur la 
terre : car pour une nourriture spirituelle il faut nécessai- 
rement une cuisine et un feu spirituels. 11 ne me reste plus 
qu'à vous distribuer ce que j'ai préparé. Mais considérez 
plutôt le Dieu qui donne que le ministre qui distribue; 
car je ne suis que votre serviteur qui mendie, pour moi 
comme pour vous, Dieu le sait, le pain du ciel et l'ali- 
ment de vie. Plaise à Dieu que je sois un cuisinier fidèle 
et mon âme une cuisine utile (2)! » 

Il ne faut pas s'attendre à trouver dans ces entretiens 
monastiques, fruit d'une pieuse et fervente méditation, 
des discours composés selon le mode classique. Bernard 
n'est pas didactique à la manière des prédicateurs du dix- 
septième siècle. 11 est avant tout un apôtre du cloître; 
c'est dire qu'il improvise. Sa parole est toujours vive, na- 

(1) « Licet lani niagnus esset, et oxcelsus in verbo gloria', min<[iiaii> 
taiiicii (siciil sœpe eiiin audiviiiuis i)roU'slaiilciii) iii qiiainlil»ct iuiiiiili 
(U'iu sine niolu el rcvcrenlia verbiini fi'cil. » Bern. Vifa. iili. III, 
caj). VII, n" 22. 

(2) In Festo SS. omnium, Serai. I. n" 2-3. Cf. lu Canl.. Seim. XVI, 
n" 1 : « Et liamire et propinare me oporlel. » 



BERNARD ORATElli. 4()5 

turellc, spontanée; on peut suivre dans ses sermons le (il 
de sa pensée et le travail de son intelligence, ce travail 
que les philosophes appellent l'association des idées. Si 
son i»lan est tracé d'avance, ce n'est pas dans des limites 
trop précises; et son cadre devra se prêter à tous les dé- 
veloppements que lui suggérera le feu de l'improvisation. 
D'ordinaire on voit naître sa phrase, on remarque le mot 
qui éveille l'idée et guide sa raison. Si ce mot l'entraîne 
parfois à des digressions qu'il n'a pas prévues, il ne s'en 
étonne pas, il s'y abandonne même sans scrupule. « Puis- 
que nous sommes tombés sur cette pensée, disail-il un 
jour à ses religieux, arrêtons-nous-y un instant; elle peut, 
aussi bien qu'une autre, servir de nourriture à notre àme. 
N'arrive-t-il pas quelquefois aux chiens et aux chasseurs 
d'abandonner le gibier qu'ils couraient, pour en poursui- 
vre un autre ([ui s'offre à eux à l'improviste 1). » 

Cette habitude de l'improvisation était incompatible 
avec la méthode de la division, telle que l'entendent les 
classiques et surtout Bourdaloue. L'abbé de Clairvaux 
n'emploie guère les divisions que pour les sermons où il 
célèbre les Mystères; et Fénelon observe avec raison qu'il 
ne les suit pas toujours, même après les avoir annoncées. 
D'ailleurs , c'est peut-être employer à tort le mot de divi- 
sion, que de l'appliquer à ces points de repère qui le gui- 
dent dans le développement de son sujet et qu'il indique 
en ces termes : quis, qiiid, quilms anxiliis , car, quomodo, 
ijiiando, ou par toute autre rubrique analogue (2). Dans 
le panégyrique et l'oraison funèbre, son plan se trouve 
généralement partagé en trois ou quatre points, qui ne 
sont pas toujours nettement distingués entre eux et qui 



(1) In C'a ni., Sorin. WI, ii" 1. 

(9.) Cf. la Advealu Dom'uii , Seiin. 1. 



466 VIE DE SAINT BERNARD. 

comprennent : Texpression de sa douleur (dans Toraison 
funèbre), Téloge do quelques actions du héros qu'il célèbre, 
la peinture de la gloire du ciel, et Texposition du dogme 
de la communion des saints. Parfois il propose plus pré- 
cisément à la méditation de ses auditeurs '< la doctrine, 
l'exemple et l'intercession » du saint. C'est là une division 
qu'il semble affectionner 1 . Ses homélies ou commen- 
taires échappent presque complètement à ce genre d'or- 
donnance. L'homélie, comme on sait, et comme l'indique 
le mot même , est un entretien familier sur un texte ou 
sur un passage de l'Écriture sainte. Aux premiers siècles 
de l'Église, la prédication consistait dans l'explication de 
l'épitre ou de l'évangile du jour; le sermon était le com- 
mentaire obligé du passage de la Bible qu'on lisait aux 
fidèles : c'est l'origine des admirables homélies de saint 
Jean Chrysostome sur saint Matthieu et saint Paul, et do 
saint Augustin sur les Psaumes et sur saint Jean. Quoi di- 
plus naturel que cette méthode? Bernard s'en empare à 
son tour et en fait la règle de la plupart do ses œuvres 
oratoires. 

Nous saisissons ici sur le vif son principal procédé de 
développement. C'est une simple analyse des mots du texte. 
Pour nous en convaincre, ouvrons au hasard un de ses 
sermons. La veille de la Nativité, il entreprend de com- 
menter les paroles du Martyrologe : Jésus Chrisius, Fi/ius 
Dci , nascAinr in Bcthlehcm Juihc{2';. Tout d'abord, sa joii^ 
(''date. Les mots ((u'il vient de lire sont du miel dans sa 
bouche et une mélodie pour son oreille. 11 ne se lasse pas 

(t) « Pascit vila, pascil docliina. pascil et intercessione. » /// Xatalt 
S. lienci/icli, Serin., ii" 8. « Exeinplo, oralione, doctrina. « //( Couver- 
sioiie S. Pauli, Serm. I, n" 1. Cf. /// Pasc/ia, Senno I, ii • :î; /// Vifji- 
lia SS. Pelri et Pauli, Serin., u" 2; Ep. 201, n" 3. 

(2) In Vigilia ISaliv. Domini, Serin. 1. Cf. Sermo VF. 



BERNARD ORATEUR. 4G7 

de les répéter. Puis, pour communiquer aux autres sa joie 
naïve et profonde, il se met à expliquer les paroles du 
texte Tune après l'autre. Tout le monde, dit-il, doit se ré- 
jouir de Tavènement du Verbe; car c"est un Sauveur (Jé- 
sus . bon et doux Cliristus), puissant et glorieux de sa 
nature Filius Dei). Nascilur est un mot que nous pouvons 
toujours redire en toute vérité : car le Verbe est aujour- 
d'hui, il était hier, et il sera dans tous les siècles. Il était 
hier, puisque Adam, Abraham, les prophètes, les apôtres, 
l'ont vu. Il est encore aujourd'hui, et, qui plus est, il est 
visible à la foi. La foi est comme un miroir de Téternilé, 
dont la vaste étendue comprend en même temps le passé, 
le présent et l'avenir, sans que rien s'en échappe, s'efface 
ou disparaissi'. Ainsi conçue, la foi est de ce monde, elle 
est humaine. Aussi l'Église ne dit pas natus est, mais 
nascitur; et vraiment ne semble-t-il pas qu'il naisse tous 
les jours, lorsque, par la foi, nous nous représentons sa 
nativité? Videtur nasci ^ dum fidelifer repricsentamus ejus 
nativUatem. Le martyrologe ajoute in liethlehem Judœ. 
Bernard donne l'étymologie de ces deux mots, et on fait 
une application morale à ses auditeurs. Tel est le rapide, 
mais fidèle résumé de son discours. Il met, ce nous sem- 
ble, tout à fait en relief son procédé de développement. 
Cette analyse des mots, qu'on observe dans la plupart 
de ses sermons, devait infailliblement le conduin.' à l'é- 
tude de l'étymologie. Il a pour mailres dans celte science 
les Pères qui l'ont pn-cédé, saint Jérôme, ou plut-H saint 
Grégoire le (jrand qui s'inspire de saint Jérôme, et vrai- 
semblablement saint Isidore de Séville dont les étymolo- 
gies étaient si répandues au moyen âge. Bernard ne ren- 
contre jamais un nom i)ropre, sans lui demander le secret 
qu'il renferme. C'est ainsi qu'il expliqua les fonctions, la 
nature, la di.nnité des neuf chœurs des Anges, d'après la 



i()8 VIK DE SAINT I3P:RiNAR1», 

sigiiilication des noms qu'ils portent. 11 serait peut-être 
fastidieux de résumer ici le sermon qu'il a composé sur ce 
sujet (1); aussi bien les exemples ne nous manqueront pas 
pour montrer quel tour oratoire il savait donner à ses 
explications étymologiques. Dans ses homélies super Mis- 
sus esl , il développe longuement et avec un rare bonheur 
d'expression le sens des noms de Gabriel , de Nazareth, de 
.luda, et surtout de Marie. Nous ne nous arrêterons que 
sur ce dernier. « Le nom de la Vierge était Marie, qui si- 
gnilie étoile de la mer. Est-ce qu'il ne s'applique pas très 
justement à la Vierge Mère? N'est-ce pas avec beaucoup 
de raison qu'on la compare à une étoile? Tel un astre émet 
son rayon sans souffrir aucune lésion, telle Marie a mis 
son enfant au monde sans donmiage pour sa virginité. Le 
rayon sort de l'astre sans diminuer sa clarté, et le lils nait 
de la Vierge sans blesser son intégrité. C'est cette noble 
étoile, issue de Jacob, dont le rayonnement illumine l'u- 
nivers, dont la splendeur brille aux cieux et pénètre jus- 
qu'aux enfers. Klle rayonne sur la terre, réchauffant les 
âmes plutôt que les corps, ranimant les vertus et consu- 
mant les vices. Oui , elle est cette biillante et merveilleuse 
étoile ([ui domine heureusement notre mer immense, 
étincelante de mérites, éclatante de vertus. vous donc, 
qui ilottez sur le courant de ce siècle parmi les orages et 
les temp<Hes, plutôt que vous ne marchez sur la terre, 
tenez vos yeux fixés sur celte étoile, si vous ne voulez pas 
sombrer sous les flots. Ktes-vous assailli par les vents des 
tentations, précipité sur les écueils des tribulations : re- 
gardez l'étoile, appelez Marie. Ltes-vous ballotté par les 
Ilots de l'orgueil, de l'ambition, de la médisance ou de 
l'envie : regardez l'étoile, ajtpelez Marie. Si la colère, l'a- 

(l) lu Canl.. Snnn. MX. 



BERNARD ORATEUR. 4G9 

varice ou les sollicitations de la chair agitent la nacelle de 
votre âme, regardez Marie. Si, troublé par rénormité de 
vos crimes, confus de la laideur de votre conscience, ef- 
frayé de l'horreur du jugement, vous vous sentez descen- 
dre dans le gouffre de la tristesse , dans l'abîme du déses- 
poir : pensez à Marie. Dans les périls, dans les angoisses, 
dans les perplexités, pensez à Marie, invoquez Marie. 
Ayez-la toujours sur les lèvres, toujours dans le cœur : et 
pour obtenir le suffrage de sa prière, ne manquez pas de 
suivre l'exemple de sa vie. Tant qu'on la suit, on ne dé- 
vie pas; tant qu'on la prie, on ne désespère pas; tant qu'on 
pense à elle, on n'erre pas. Avec son appui on ne peut 
choir; sous sa protection, on ne craint rien; sous sa con- 
duite , ou ne se lasse pas ; avec sa faveur on arrive ; el ainsi 
on éprouve en soi-même la vérité de cette parole : le nom 
de la Vierge était Marie (1). » 

Voilà une page admirable. On citerait difficilement un 
orateur qui ait su tirer un meilleur parti de l'étymologie? 
Bernard n'a i)as été moins éloquent, en commentant, 
sur le nom du Christ, une belle pensée de Cassiodore, à 
propos de ce texte sacré : Oleum cffnxum nomcn Inuin : 
u Ton nom est une huile répandue. » Qu'on relise son 
quinzième sermon sur le Canli(jt(e des cantiques i . 

De l'étymologie des noms propres à l'allégorie la tran- 
sition était facile, t/allégorie est une sorte de personnili- 
cation des mots. J. 'étude des mots joue un trop grand rôle 
dans l'éloquence de l'abbé de Clairvaux, pour que l'allé- 
gorie n'y ait pas trouvé place. Le sermon qu'il prononça 
sur ce texte des Psaumes : Misericordia et verilas oOvia- 
verunt sibi ; juslilia et pax osculatx sioit , est vraiment une 

(1) Homilia 11, n" 17. 

(2) Cf. Cassiodore, //( Psahu. C.WVlf, h. 

SAINT lililîNAUr). — T. I. 27 



470 VIE DE SAINT BERNARD. 

œuvre remarquable en ce genre i4 . Aussi saint Bonaven- 
ture l'a-t-il reproduite avec complaisance clans ses déli- 
cieuses méditations sur la Vie de Jésus-Christ: et de nos 
jours encore, le P. Monsabré s'en est inspiré dans sa con- 
férence sur les Trésors de l'Église. Il y a là de quoi tenter 
le génie d'un grand peintre. On rencontre dans beaucoup 
de vitraux du moyen âge cette belle scène de la réconci- 
liation de la Justice et de la Paix par Tlncarnation; mais 
nulle part, que nous sachions, elle n"a été traitée avec 
une telle richesse de détails. Le dessin à la plume que 
lalibé de Clairvaux en a tracé est d'un maître. Un litté- 
rateur de profession l'eût travailli' avec plus de soin ; nous 
doutons qu'il eût réussi à on faire quelque chose de plus 
charmant. Le tableau serait peut-être plus achevé, plus 
Uni; il n'aurait pas plus do caractère. 

La méthode de développement oratoire , proprement 
fondé sur l'étude des mots, lui a donc fourni d'étonnantes 
ressources. Mais il no faudrait pas croire qu'elle fût sans 
inconvénient. L'abus pouvait aisément s'y glisser. Tous 
ses essais dans le genre alh'^gorique n'ont pas la même va- 
leur. Sa parabole de PiKjna spiriinali manque d'aisance 
dans lo tour (2), et son sermon trente-neuvième sur le 
('riDliqur des canliques, où il personnilie tous les vices 
(ju'il met en branle à la tête du char de Pharaon, l'Ava- 
rice, la Luxure, la Malice, etc., est trop alambiqué (3). 
On pourrait lui adresser un reproche analogue pour l'em- 



(1) In Aununt. B. Marix, Sonn. I, n» G-li. 

(2) Des cinq paraliok'S allril)iiées à l'abbé de Clairvaiix, la preniicri! 
seule parait auUienli(iue. Dans les Mss. les plus autorisés la seconde 
ne se rencontre pas. Du reste la seconde et la troisième sont des inii- 
talions de la première. Cf. note de Martène, Bibliolh. nation., Ms. 
12323, fonds latin, ]>. 3U. 

(3) In Cunl., Serin. .\XXI.\, n" 5-',t. 



BERNARD ORATEUR. 471 

ploi de certaines élymologies arbitraires 1 . Son procédé 
analytique lui lit également exagérer le rôle des mots 
dans la Sainte Écriture. Consacrer, comme il l'a fait, la moi- 
tié d'un sermon à commenter le préfixe ad, dans le verbe 
adspiret (2^, est pour le moins une faute de goût. Il serait 
aisé de glaner dans ses œuvres une petite gerbe de fautes 
semblables qui proviennent plus ou moins directement 
de sa méthode. Mais ce ne sont là en somme que des 
taches assez rares; et en cela encore l'abbé de Glairvaux 
imitait certains Pères et suivait le goût de son temps. 

Son style est en général de bon aloi. On en devine la 
matière et la substance. Les textes sacrés se mêlent habi- 
tuellement à la trame de son discours et en font un tissu 
serré et continu. « Ses écrits, a-t-on dit, sont de vérita- 
bles centons de rÉcriture (3i. » Il serait plus vrai de dire 
que si, par impossible, la Bible venait à périr, on pour- 
rait presque la recomposer avec les seuls extraits des œu- 
vres do saint Bernard. Quicon([ue voudrait avoir une idée 
du tour biblique de son style , n'a qu'à lire la dernière 
partie de son seizième sermon sur le Psaume : Qui habi- 
lal : sauf quelques citations tirées des Pères et de la litur- 
gie, la Sainte Écriture en a fourni à peu près tous les élé- 
ments. Les termes si énergiques (jui qualifient les démons 
de voleurs, médium iter IntruncuU (djaedere, sont de saint 
(jrégoire le Grand 'i ; la dernière phrase : si corde chime- 
mu-s jtio, cerf'' didics r.r iiromisso , est extraite d'une hymne 



(1) Oralio = oris rallo, etc. 

'2) In Cant., Serin. LXXII, «-11. Pour justKier son procédé, IJcniard 
(lit : « Ego, ut verum falcar, jain olim mitii persuasi in sacri pretio- 
sique elofiuii lexlu ntc inodicain vacare parliculain. » Ibid., w <;. CI'. 
Serin. XL, n' 1. 

(3) Sixlc dL' Sienne, cité par Mabilion, Prxf. Gcnerdl., w 2i. 

(i) In Malllueuni, llouiiHa II. 



472 VIE DE SAINT BERNARD. 

que l'Église chante pendant le saint temps du Carùme, 
Tout le reste de ce long paragraphe est emprunté presque 
mot pour mot à l'Ancien Testament et au Nouveau (1). 

Mais l'abbé de Clairvaux. n'est pas à proprement parler 
un faiseur de centons. Son style, au moins à l'époque de 
sa naturité , est très personnel. Qu'on relise , par exemple , 
parmi ses sermons sur le Cantique des cantiques, la belle 
oraison funèbre de son frère Gérard (2 > : on y remarquera 
quelques réminiscences de saint Ambroise, déplorant la 
mort de Satyre, et plusieurs des accents de Job, abattu 
sous les coups de la main divine; mais qui oserait dire 
que c'est là l'œuvre d'un imitateur ou d'un plagiaire? Le 
beau discours de saint Ambroise et les lamentations de 
Job sont évidemment présents à l'esprit de Bernard, 
quand il pousse des cris de détresse; mais ce n'est pas le 
souvenir qui crée l'émotion dans son âme , c'est plutôt 
son émotion même qui le rapproche de ses modèles. S'il 
les imite, s'il les cite, c'est par l'entraînement spontané 
de son cœur qui déborde. Imiter ainsi c'est créer; citer 
ainsi, ce n'est pas répéter la parole d'un autre, mais la 
rajeunir par la nouveauté et la sincérité de l'accent qu'on 
y ajoute. Enchâssées dans le style de saint Bernard, les 
plaintes de saint Ambroise et de Job semblent faites uni- 
quement pour déplorer la mort de Gérard. 

Ce n'est donc pas l'originalité qui manque ù l'abbé de 
Clairvaux. Le seul reproche grave qui atteigne son style, 
c'est qu'il n'est pas toujours conforme à la bonne tradition 
littéraire. Bernard vivait dans un siècle où le goût ne do- 
minait ni en littérature ni dans les arts. Certes, il en eut 

(1) Un AUeinand, M. Wuko Rolieil, a relevé clans un seul sermon, le 
l>reiiiier de la Vigile de la Nalivilé, jusqu'à 1(>'2 cilalions; cf. Sliidlcn 
und MiltlieUangeii ans dem Benedictinerortlcn , IsS'.t, i>. i74-i77. 

(•>; la Cant., Serin. XXVI. 



BERNARD ORATEUR. 473 

le sentiment, même assez vif; une de ses lettres en fait 
foi (1). Mais il était assez disposé à dédaigner ce que nous 
appelons la forme ou le style. Ils sont rares , les siècles oi^i 
le génie se sent protégé, par tout ce qui l'entoure, contre 
les écaris de son intelligence ou, si l'on veut, de son ima- 
gination. C'est dans l'histoire d'un peuple ou d'une langue 
l'époque généralement trop courte de la maturité du goût. 
Or, dit justement un critique, « c'est le goût qui marque 
l'invisible limite où l'art dégénère et s'écarte des lois qui le 
protègent; c'est lui qui règle et tempère les esprits les plus 
ingénieux et ne leur permet pas de confondre la pénétra- 
tion avec le rafûnement, ni la profondeur avec la subti- 
lité i^i. » Bernard n'a pas échappé à co péril. Son style a 
d'éminentes qualités; il est substantiel, précis, clair et 
parfois incisif; ses invectives sont d'une extrême véhé- 
mence. Il excelle dans la satire et le portrait. C'est là qu'il 
déploie toute la richesse de ses observations et toute la 
vigueur de son pinceau. Mais en général il est sobre d'i- 
mages. La nature, qu'il aimait peu, ne lui a pas prêté sa 
palette. Rien de salésien dans ses comparaisons; pas de 
description, pas de fleurs, sauf les fleurs et les images 
de la Bible. Sa phrase ne manque pourtant pas de coloris; 
mais de ce coloris qui vient d'une fine sensibilité et d'une 
grande chaleur d'âme. Elle n'est pas moins remarquable 
par le relief. Le tour en est tantôt large , nombreux et tout 
à fait oratoire, le plus souvent vif et concis. Les maximes 
y abondent, et les proverbes s'y enchâssent avec à-propos. 
Malheureusement, et c'est là le plus grand défaut dé son 
style, les jeux de mots, les antithèses et les mêmes désinen- 
ces en déparent la beauté. Son temps en est la cause. On de- 
vine aisément ce qu'eût él('' l'éloquence de l'abbé de Clair- 

(1) Ep. 89. 

{'->.) Feugère, Bourdaloiie el son lemps. 



4ii VIE DE SAINT BERXARIt. 

vaux, si, au lieu d'éclater en plein douzième siècle, où le 
goût était peu sûr, elle eût pu s' affiner à la lumière du dix- 
septième siècle, au contact des Bossuet et des Fénelon. 
Malgré ces taches, les sermons du saint moine comptent 
parmi les chefs-dVeuvre de la chaire française. Ce qui fait 
Texcellence de l'orateur, c'est moins la pureté du goût que 
l'élévation des id(''es et la flamme du zèle. Or, à cet égard . 
Bernard ne craint pas de rivaux. C'est de lui qu'on peut 
dire, comme il le faisait de l'apotre saint André, que « sa 
parole était de feu. » Nous pourrions apporter ici en 
preuve maints passages de ses discours; on en trouvera 
des extraits épars dans le cours de cet ouvrage. Certes, la 
lave est maintenant refroidie. Ce n'est plus « la parole 
vive et efficace » qui allumait dans le conirde ses disciples 
la sainte pas^^ion de la vertu ou parfois emhrasait les fou- 
les. 11 faut nous résigner à ne connaître que les effets de 
cette éloquence enflammée. On en cite des exemples mer- 
veilleux. I^orsque Bernaid prêchait la croisade sur les 
bords du Rhin, il employait la langue romane. Or, bien 
que ses auditeurs ne comprissent pas cet idiome, ils fu- 
rent tellement saisis par le feu de son regard, par la vi- 
gueur de son geste, par Témotion de sa voix, qu'ils se 
frappaient la poitrine en versant des larmes. Voilà un suc- 
cès oratoire que Bossuet lui-môme avec tout son génie 
n'a peut-être jamais obtenu. 



CHAPITRE XVII 



SERMONS SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES 
MYSTICISME DE l'aBBÉ DE CLAIlîVAUX. 

Mabillon place avec vraisemblance la composition des 
premiers sermons de Bernard sur le Cantique des canti- 
ques au temps de TAvent 1135. On était encore en plein 
schisme. L'explication calme et reposée des mystères les 
plus délicats de la vie spirituelle succédait ainsi presque 
sans transition à la solution émouvante des problèmes de 
la diplomatie. Le passage de la vie active à la vie contem- 
plative n'offrait rien qui pût dérouter le saint abbé. Dans 
son cloître même il retrouvait ces deux formes de l'acti- 
vité humaine. La Règle faisait succéder à l'oraison le tra- 
vail manuel ou les œuvres de charité. Bernard s'adon- 
nait avec une sainte indifférence à ces exercices d'ordre 
divers , en songeant que l'un et l'autre plaisaient égale- 
ment à Dieu, ou, pour parler son langage, « que Marthe 
est sœur de Marie il;. '> 

Quand il entreprit de commenter le Cantique des can- 
tiques, il ne fit que réaliser un projet conçu depuis long- 
temps déjà. Son couj) d'essai remontait peut-être à une 
douzaine d'années. Durant l'une de ses fréquentes mala- 
dies, il avait mandé à Clairvaux Guillaume de Saint- 

(!)/« Caiit.. Serin. LI . ii" '2. 



i"6 VIE DE SAINT BERNARD. 

ThioiTv, pareillement malade; et au cours de ses cause- 
ries, qui valaient des sermons, il avait comme esquissé 
le tableau moral dont le Ca)ili(/iic lui fournissait les li- 
gnes et qu'il devait reprendre plus tard sans jamais pou- 
voir Tachever. Si It^s notes recueillies au fur et à mesure 
par son auditeur nous eussent été transmises, nul doute 
que nous posséderions là une ébauche de son admirable 
commentaire il). 

Ce commentaire fut improvisé, comme tous les autres 
discours de Bernard f:2 , après de fortes méditations sur 
le texte. Les questions préliminaires qui arrêtent aujour- 
d'iiui tout commentateur devant un livre aussi prodigieux 
que le Cantique des cantiques, son authenticité, son ori- 
gine divine , n'étaient pas pour embarrasser Tabbé de 
Clairvaux; il les tranche d'un mot, en passant, sans 
même les discuter. C'est un arrêt sans phrases, dont ses 
auditeurs, du reste ^ ne songeaient pas à lui demander 
compte. En ce temps la critique historique n'était pas en- 
core n('e. De qui est ce livre? de Salomon. Est-il inspiré? 
Qui oserait en douter, après que l'Église l'a inséré dans 
son canon (3)? 

Telle est encore, en somme, la double réponse que 



(1) Jlcrn. Vitu, lib. 1, cap. xii, n" ."l'J. La date île celle inalailie de 
Bernard ne peut être fixée qu'apiiroximativenient entre 11?.2 et 1128- 
Alabillon avait cru d'abord tenir, dans le commentaire de Guillaume 
de Saint-Thierry sur le Cantique des cantiques {Bern. Opéra . MiLiuc, 
t. CLX.XXIV, ]). i07-^;{G'i, le résumé des conversations de saint 15er- 
nard; mais il dut renoncer à cette illusion. Cf. Pidfacc aux Sermons 
de Bernard sur le Cantique des cantiques, n" •.», et Prrfncc aux Ser- 
mons de Guillaume, loc. cit., p. 407-'iO.S. 

(2) « Excepta slilo, sicut et sermones cteteri. » In Gant.. Serm. LIV, 
n" !. Cf. XVI, 1; IX, 9; cf. Bem., ep. 18. 

(:t) Serm. I, u" 7. « Constat hoc opus non humano ingenio, sed Spi- 
ritus artc composilum. » lliiil., 5. 



SERMONS SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES. 477 

fait aux mêmes questions la critique ortliodoxe. Elle ne 
saurait pourtant se dissimuler qu'elle se trouve ici en 
présence d'un problème particulier de haute exégèse. 
A entendre, en effet, l'école hypercritique, cest par 
suite du plus étrange malentendu , et " grâce à une mé- 
prise (1), » que le Cantique des cantiques a été inséré 
dans le canon ; un chant d'un caractère aussi nettement 
profane et voluptueux ne devait pas trouver place parmi 
les livres inspirés. Celte opinion était déjà colle de 
Schammaï au temps de Notre-Seigneur. 11 est aisé de 
répondre qu'on n'aurait pas joint ce livre aux Ecritures, 
si on ne lui avait prêté un sens qui justifiait cette 
place i'2 . La tradition juive à peu près universelle, re- 
présentée par Hillel au commencement de notre ère,, et 
la tradition chrétienne depuis dix-huit siècles, à deux ou 
trois exceptions près , ont attribué au Cantique des canti- 
ques la plus haute valeur morale. 11 faut évidemment que 
les deux écoles n'aient pas eu la même façon d'entendre 
l'ouvrage. Il y a là un phénomène curieux à observer. 
Pendant que les rationalistes s'étonnent qu'un pareil livre 
soit au rang des livres saints et craignent qu'il ne fasse 
rougir la pudeur, les moines du moyen âge et ceux des 
temps modernes en ont fait leurs délices. Les échos do 
Clairvaux en ont répété les premiers chants au temps de 
saint Bernard ; et de nosjours encore les lèvres les plus pu- 
res en murmurent doucement les harmonieuses syllabes. 
« Quand je lus ce fameux Cantique des cantiques que Vol- 
taire appelait avec tant de goût « une chanson de corps de 
garde, " je fus étonné, dit Lacurdaire (3 , de demeurer si 

(1) Reuss, le CantU/ue des canti'jues, \k 3; Rouan, le Cantiiiue des 
cantiques, T éd., p. iv. 

(2) Reuss., ouv. cit., p. 5. 

(3j Deuxième lettre à Emmanuel. 

27. 



478 VIE DE SAINT BERNARD. 

froid devant une si grande el si orientale nudité d'expres- 
sion; je me demandai pourquoi, ne comprenant pas en- 
core que, s'il y a un art de cacher le vice sous des formes 
de style savamment calculées, il y a aussi un art de ca- 
cher la vertu sous des couleurs qui sembleraient celles de 
la passion. Il en est du Cantique des cantiques comme du 
crucifix : tous les deux soni nus impunément, parce qu'ils 
sont divins. » 

Au fond, ce qui fait la sinL;ularilé de cet écrit, c'est 
moins son caractère allégorique que son antiquité. La 
littérature orientale, persane et indienne , nous od'rc des 
all('gories du même style, où l'alliance de l'homme avec 
Dieu est figurée par l'union d'un berger et d'une ber- 
gère. Au sixième siècle avant Jésus-Christ, Jén'mie et 
Ézéchiel représentaient également sous le symbole d'un 
mystique mariage les rapports de Jéhovah avec le peuple 
dlsrai